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DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
AVRIL 1696.
A PARIS ,
Chez MICHEL BRUNET , Grand' Salle
du Palais , au mercure Galant.
ON
N donnera toujours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on le
vendra Trente fols relié en Veau , &
Vingt- cinq fols en Parchemin.
7513
2
तु
108
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNES , au Palais , dans
la Salle des Merciers , à la Justice.
T. GIRARD , au Palais , dans la grande
Salle , à l'Envie.
Et MICHEL BRUNET , grande Salle
du Palais , au Mercure Galant.
Gined
M.D C.
XCVI. cha org
Avec Privilège
du Roys imp
A VIS.
Velques prieres qu'on ait faites
jufqu'à prefent de bien
écrire les noms de Famille employez
dans les Memoires qu'on envoye
pour ce Mercure , on ne laiffe pas
d'y manquer toujours. Cela cft caufe
qu'ily a de temps en temps quelques
uns de ces Memoires dont on ne fe
peut fervir. On réitere la mefme
priere de bien écrire ces noms , en
forte qu'on ne s'y puiffe tromper. On
ne prend aucun argent pour les Memoires
, & l'on employera tous les
bons Ouvrages à leur tour, pourven
qu'ils ne defobligent perfonne , &
quil n'y ait rien de licentieux. On
A ij
AVIS. ร
prie feulement ceux qui les envoient,
& fur tout ceux qui n'écrivent que
pourfaire employer leurs noms dans
l'article des Enigmes , d'affranchir
leurs Lettres de port , s'ils veulent
qu'on faffe ce qu'ils demandent.
C'est fort peu de chofe pour chaque
particulier , & le tout ensemble eft
beaucoup pour un Libraire .
Le Sieur Brunet qui debite pre-
Jentement le Mercure , a rétabli les
chofes de maniere qu'il est toujours
imprimé au commencement de cha .
que mois . Il avertit qu'à l'égard des
Envois qui fe font à la Campagne ,
ilferapartir les paquets de ceux qui
le chargeront de les envoyer avant
que l'on commence à vendre icy le
Mercure.Comme ces paquets feront
plufieurs jours en chemin, Paris ne
laiffera pas d'avoir le Mercure
AVIS.
HOURS 21
2 long- temps avant qu'il foit arrive
dans les Villes éloignées , mais auffi
les Villes ne le recevront pas fitard
qu'ellesfaifoient auparavant . Ceux
qui fe lefont envoyer par leursAmis
fans en charger ledit Brunet Sex .
pofent à le recevoir toujours fort
tard par deux raifons. La premiere
Parce que ces Amis n'ont pas foin de
le venir prendre fitoft qu'il eft imprimé,
outre qu'il le fera toujours quel
quesjours avant que l'on en falle te
debit , & l'autre , que ne l'envoyans
qu'après qu'ils l'ont lu eux & quet.
ques autres à qui ils le preftent, ils
rejettent la faute du retardemens
Jur
le Libraire , en difant que la
vente n'en a commencé que fort
SHOVELA
avant dans le mois. On évitera ee
retardement par la voye dudit Sieur
Brunet, puis qu'il fe charge de faire
A
A iij
AVIS.
les paquetsluy mefme, & de lesfaire
porterà la Pofte ou aux Meffagers,
fans nulintereft, tant pour les Pare
ticuliers que pour les Libraires de
Province, qui luy auront donné leur
adreffe . Ilfera la mefme chofe generalement
de tous les Livres nouweaux
qu'on luy demandera , foit
qu'il les debite, ou qu'ils appartiennent
à d'autres Libraires , fans en
prendre pour cela davantage que le
prix fixé par les Libraires qui les
vendront. Quand il fe rencontrera
qu'on demandera ces Livres à lafin
du mois, on les joindra au Mercure,
afin de n'en faire qu'un mesme paquet.
Tout cela fera execute avec
une exaltitude dont on aura lieu
d'eftre content.
DE
MERCVRE
GALANT
AVRIL 1696 .
L
LYON
**
1895
E zele ardent qu'ont
les François pour le
Roy continue
tou-
'jours , & comme le temps approche
où la Campagne
doit
s'ouvrir, l'amour que les grândes
qualitez de cet Augufte
A iiij
8 MERCURE
Monarque , a fait naiſtre dans
le coeur de tous fes Sujets ,
les engage à renouveller les
voeux qu'ils font tous les ans
pour la profperité de fes ar
mes . Ils y font d'autant plus
portez , que la Religion ayant
grande part à la guerre qui
agite toute l'Europe depuis
tant d'années , c'eft foutenir
la caufe de Dieu que de fouhaiter
que les deffeins deSaM .
réuffiffent. Un intereft fi noble
& fi faint , exprimé heureufement
dans le peu deVers
que vous allez lire , nous doit
faire efperer beaucoup des
GALANT:
و
Prieres qu'on adreffe au Ciel
pour en obtenir le fecours
qui a toujours éclaté vifible
ment pour la France .
PRIERE POUR LE ROY.
Eigneur , que vostre main
beniffe Ski
Louis , le plus grand des Mortels
,
Et pour l'honneur de vos Autels
·Faites qu'en tout fon defir
s'accompliffe.
10 MERCURE
AUTRE.
V Char du grand Loüis
enchaîne la Victoire , A°
Seigneur , s'il ne combat que pour
ta fainte Loy,
Daigne prendre foin de fa
gloire ,
Et combattre pour luy lors qu'il
combat pour toy,
J'ay oublié de vous parler
de la perte que la Ville de
Poitiers a faite dans le mois
de Février , en la perfonne de
Madame Charlote - FrançoifeGALANT.
ir
Radegonde de Montaut de
Navailles , Abbeffe du Monaftere
Royal de Sainte-Croix .
Elle eftoit Fille aînée de feu
Mile Maréchal Duc de Navailles
, & de Madame de
Baudean de Neüillan , riche
heritiere , & cy - devant Gouvernante
des Filles de la Reine.
Ce que je vais vous en
dire eft tiré d'une Lettre de
Poitiers , écrite par une perfonne
tres - éclairée , & qui
connoiffoit parfaitement les
grandes qualitez qui luy ont
acquis une eftime generale.
Mr & Madame de Navailles
13 MERCURE
eftant en cette Ville- là à la fufte
du Roy dans les temps difficiles,
venoient répandre leurs
coeurs au tombeau de Sainte
Radegonde , premiere Reine
qui a donné l'exemple de rcnoncer
au faſte du Diadême ,
pour embraffer la Croix de
Jefus Chrift. Madame de Navailles
fe trouvant alors dans
les derniers mois de fa groffeffe
, toutes les Religieufes ,
comme fi elles avoient efté
infpirées , luy dirent qu'elle
auroit une Fille , qui feroit le
premier fruit de fon mariage,
& en mefme temps la luy deGALANT
13
mandérent. La chofe arriva
comme elles l'avoient penſé.
Mr & Madame de Navailles:
s'acquitterent de leur promeffe
, & cette Fille n'avoit
encore que cinq ans lors qu'
ils la confiérent aux foins de
Madame d'Albret , qui eftoit
Abbeffe . Dans un âge fi tendre
, elle faifoit par vertu ce
que les autres ne peuvent
faire par raifon. On luy difoit
inutilement qu'elle pouvoit
tout efperer dans le monde ;
rien ne fut capable de la retirer
du Cloître . Elle comproit
toutes les années pour
14 MERCURE
avancer en quelque maniere
celle qui eft prefcrite par les
Canons , afin de s'engager
par les voeux folemnels à la
vie Religieufe. Ce jour fi defiré
arriva , & elle a roûjours
marqué la meſme ferveur
qu'elle y fit paroître. Les ac
tions de regularité eftoient
pour elle des obligations d'at
tachement . Elle eftoit infa
tiable des penitences
, ce qui
obligea fes Directeurs à les
luy deffendre mais par ce
tour d'efprit qu'elle fçavoit
fi bien donner aux chofes ,
elle avoit, pour ainsi dire , le
;
GALANT. 15
fecret de les dérober. Elle
n'avoit encore que vingtneuf
à trente ans quand
l'Abbaye demeura vacante.
Auffi- toft les Religieufes la
demandérent pour Abbeffe ,
& comme elle fe défia de leurs
intentions , quelques foins
qu'elles priffent de les cacher,
elle écrivit à M' le Maréchal
Duc de Navailles fon Pere ,
pour le prier avec toutes les
inftances imaginables , de ne
pas permettre qu'on la préferaft
à tant d'autres fur lef
quelles on pouvoit jetter les
yeux pour cet employ. Elle
16 MERCURE
fçavoit obéir , mais elle ne
vouloit pas commander. On
ne laiffa pas de la nommer
malgré les répugnances qu'-
elle avoit marquées , & jamais
nouvelle ne luy donna
un plus ſenſible chagrin . En
changeant d'eftat , elle ne
changea pas d'efprit . Par tout
on la voyoit la premiere , foit
dans le Service divin , foit
dans les exercices reguliers ,
foit dans les plus vils minif
teres . Obligée par fa Charge
à paroiftre quelquefois au
Parloir , elle n'y alloit jamais
que par contrainte , & lors
GALANT:
17
que les vifites qu'on luy ren
doit n'eftoient que de fimples
ceremonies , elle trouvoit
moyen de les interrompre
pour fe trouver aux Regularitez
qui appelloient les
autres Religieufes. Jamais il
n'y eut un efprit plus égal ,
plus modefte , plus humble
& plus détaché de ces fortes
de vanitez qu'on tolere , &
mefme qu'on loue dans les
perfonnes de fon rang . Nulle
diſtinction , nulle preference.
Toutes les Filles luy
eftoient cheres , & elle les
aimoit toutes fans exciter la
Avril 1696 B
13 MERCURE
moindre jalousie. Elle prioit ,
elle ne commandoitpas
, & on
luyobéiffoit avec plaifir. Elle
avoit en tout de l'indulgence ,
& vivoit ainſi , aimée & prefque
adorée au dedans , refpectée
& admirée au dehors ,
lorfque Dieu qui éprouve ſes
Elus permit qu'elle fuft affligée
d'une maladie d'autant
plus dangereufe qu'on ne la
connoiffoit pas . On s'imagina
d'abord que ce n'eftoit
qu'une fuite de fes auſteritez ,
& aprés on trouva que c'eſtoir
une espece d'hydropifie. Cette
maladie a duré plus de deux
GALANT. 19
ans , & avec des fymptômes
qu'il eſt preſque impoſſible
de comprendre , mais fa patience
eftoit fiheroïque quon
cuft dit que tout ce qui
eftoit autour d'elle fouffroit ,
& qu'elle feule ne fouffroit
pas. Elle mouroit à tout mo
ment, & à tout moment Dieu
luy rendoit la vie , pour augmenter
la Couronne , & la
faire fervir d'exemple à tout
le monde. Me la Marefchale
de Navailles y accourutpour
tâcher de luy donner du foulagement
dans ce mal terrible
, mais que peuvent les re-
Bij
20 MERCURE
medes quand Dieu veut avoir
des victimes dans tous les
Etats ? L'ouvrage du Seigneur
eftoit confommé , les jours
de cette vertueufe Abbeffe
eſtoient pleins , & aprés une
filongue fuite de défaillances
qui la faifoient prefque toûjours
croire morte, elle rendit
l'ame le 12. de Février entre
les bras de Madame la Maréchale
de Navailles fa mere ,
& de Madame la Marquife
de Pompadour fa Soeur , & au
milieu des larmes & des foupirs
de fes Filles , qu'elle avoit
toûjours regardées comGALANT.
21
•
me fes Soeurs . Une fi vive
douleur ne demeura pas renfermée
dans le Monaftere ,
elle paffa dans toute la Ville ,
& le regret fut univerſel . La
ceremonie des funerailles fut
faite par M ' l'Evefque de Poitiers
, accompagné de tour
fon Chapitre , & des Religieux
Carmes , comme Dire-
&teurs de ce Monaftere . Toutes
les Communautez s'emprefférent
à luy rendre auffi
ces derniers devoirs . Quelques
jours avant la mort , toujours
élevée au-deffus d'ellemefme
, elle écrivit une lettre
22. MERCURE
pour la rendre à ce Prelat ,
aprés que Dieu auroit difpofé
d'elle. Les grands fentimens.
qui l'ont toûjours animée y
font fi bien marquez
, qu'on
diroit que l'Esprit de Dieu .
parloit alors par la bouche .
Elle luy demandoit comme
à fon Superieur , de ne pas
fouffrir que la pompe du
monde fe mêlaft dans la ceremonie
de fes obfeques.
Elle fouhaitta d'eftre inhumée
comme la moindre des
Soeurs , & témoigna que fi
aprés fa mort elle eftoit encore
capable de douleur , elle
GALANT. 23
s'en feroit une tres-fenfible,
fi fous le prétexte de la louër,
l'on interrompeit les Saints
Mysteres. A Dieufeul , difoitelle
dans cette Lettre,la loüange
appartient. Fen'ay beſoin que
deprieres pour mon ame . Graces à
la Mifericorde Divine , je ne me
ſuis pas laiſſé étourdir par ce bruit
qui ne retentit que trop fouvent
aux oreilles des malades , que l'excés
de leur défaillance tient lieu
d'expiation de leurs pechez. Dien
nejuge pas comme leshommes.Cette
Abbeffe eft morte âgée feulement
de quarante trois ans.
L'Abbaye Royale de Sainte
24 MERCURE
Croix qu'elle a laiffée vacan
te a pris naiffance vers la fin
du quatrième fiecle. Ce n'étoit
d'abord que la retraite
de quelques Vierges, qui fans
faire de voeux , y vivoient
comme les plus auftéres Religieufes
. Sainte Radegonde ,
aprés avoir obtenu du Roy
Clotaire fon Epoux , la permiffion
d'abandonner la
Cour , fe retira avec des Filles
fi vertueuses , & voulant donnerà
certe folitude l'efprit de
la vie Monaftique , elle embraffa
la regle de S Cefaire ,
Archevefque d'Arles , telle
qu'il
GALANT. 25
15
qu'il l'avoit donnée à fa Soeur,
dont la fainteté eftoit fameufe.
Les Hiftoriens remarquent
qu'entre le huitième
& le neuviéme fiecle , ce Mo-'
naftere prit la Regle de Saint
Benoist avec des Conftitutions
particulieres . C'est peut
eftre de là qu'eft venu le
changement de leur habit.
Vous ne ferez pas fâchée
de voir ce qui a efté écrit fur
une queſtion auffi curieufe
que pleine d'érudition .
J
2
Avril
1696 . C
26 MERCURE
EXPLICATION
NOUVELLE
D'un Paffage de Virgile.
A MONSIEUR C ***
L feroit à fouhaiter , Monfieur
, qu'à l'exemple de M™
Voiture & Coftar , on fe propofaft
quelquefois les difficultez qui
Je rencontrent en certains paffages
des Anciens . Si leurs Entretiens,
où il y en a plufieurs de ce caractere
, ont eu l'usage de plaire &
d'inftruire , on retireroit de leur
imitation , le même avantage,
Il mefemble que cet endroitde
J
GALANT. 27
3.
Virgile eft de la nature de ces
paffages , qui ont besoin de reflexion
pour eftre bien expliquez.
Acque Lupa fulvo nutricis
tegmine lætus ,
que
Romulus excipiet gentem .
Eneid, 1.
Les termes s'entendent , mais le
fens ne s'entend pas auffi aisément
les termes. Quelle idée de
Romulus , s'il faut s'en tenir au
vulgaire , je veux dire , de le regarder
couvert de la peau d'une
Louve , fa nourrice ? Soit
Hiftoire ,foit Fable , on dit qu'u
ne Louve a fauvé la vie àRo
mulus , lors que fes Parens l'a-
Cij
28 MERCURE
voient exposéfur le bord du Ti
bre pour le faire perir. Eft - ce
donc là la reconnoiffance
que doit
Romulus à cette admirable &
tendre nourrice , qu'ilfaut qu'elle
foit écorchée , ou vive , ou morte
afin que fon nourriçon porte Sa
peau ? On ne peut point objecter
que felon la Fable, Jupiter fut
allaité par une Cheuvre , & qu'il
fe fervit de fa peau , car outre qu'il
n'en eftoit pas revestu , & qu'il
la mit feulement fur un bouclier,
il femble qu'il en eut quelque remords
, puis qu'on ajoûte , qu'il
fit revivre cette Chevre , & qu'il
luy rendit fa peau, N'importe
GALANT 29
c
encore, qu'Hercule foit couvert de
la peau du Lion de la forest de
Nemée , c'eft la dépouille d'un ennemy
vaincu , c'est le trophée du
Heros ; & fila Nimphe Harpa
lice , dont Virgile parle dans ce
premier livre de l'Eneide , eft ve
tuëde la peau d'un Lynx tacheté,
il y a auffi de la gloire pour elle ,
c'eftoit la proye de fa chaffe . Mars
de mettre la peau d'une Louve
fur les épaules de Romulus , & cft
luy donner la figure d'un Lyeanz
trope , nom même étrange & hideux
; en cet état pourroit . il
eftre lætus. On dépeint au con .
traire les Lycantropes comme
C iij
30 MERCURE
eftant d'une mélancolie affreufe.
Enfin , le Loup parmy les Romains
effoit un animal de mau.
vais augure. Vifo lupo in Capitolio
, dirum putatum , &
urbs poftea luftrata . Un loup
ayant efté vû dans le Capitole
, dit Tite Live , cela fut pris
dans un fens funefte , & enfuite
on purifia la Ville . Virgile
estoit trop habile pour couvrir
d'une peau fatale le Fondateur
de Rome , & en faire
un préfage de calamité & de
défolation. Auffi M Segrais ,
qui a mis en Vers François l'Eneide,
n'a point voulu fe charger de
GALANT.
31
་ ་
reprefenter Romulus avec la peau
d'une Louve. Il laiſſe là fulvo
tegmine , & paffant par deffus,
il fe contente dedire ,
Nourriçon
d'une Louve , &
Fils de la Veftale ,
Romulus
fondera la Ville
Martiale.
il
M de Martignac , nouveau
Traducteur de Virgile , en a usé
de même . Quoy qu'il ne fuft pas
contraint dans la Profe , comme
on l'eft dans les Vers , a pourtant
obmis le fens des deux termes
, fulvo tegmine . Aprés
cela , dit il , Romulus nourry
du lait d'une Louve prendra
C iiij
32 MERCURE
cien
foin de cette Nation. Ces deux
celebres Traducteurs avoient li
Servius , qui dit , tegmine lupæ
,,
id eft , pelle lupa ; mais ny
le nom , ny l'exemple de cet an-
Commentateur ne leur apoint.
imposè , & ils ont mieux aimé
eftre muets fur fulvo tegmine,
que d'employer ces termes à traveftir
Romulus en loup , figure
effrayante , & capable de mettre
en fuite les peuples qu'il devoit
affembler pour en former une
Monarchie.
Il fe prefente un autre fens ,
fi l'on confidere l'eftat de Romulus
auprés dela Louve , comme fi ce:
GALANT.
$
33
1A
y
termes , lætus fulvo tegmine
lupe , défignoient la fituation de
Romnlustettant la Louve , eftant
alors fous fon ventre. Ce fens me
paroift trop fimple , & ne fignifie
#rien de fingulier , qui eft pourtant
ce qu'on doit chercher en divers
endroits de Virgile, où ayant commencé
par le merveilleux , ily doit
e avoir une fuite de ce merveilleux,
Le Poëte fait nourrir fon Heros
= par une voye extraordinaire . Il
eft allaité par une Louve . Aprés
cela le mettre feulement fous le
ventre de cette beste , y at ilrien
là quifaffe une idée, qui réponde
au de merveilleux . Le terme en
core qu'il ajoûte , lætus , & qui
24 MERCURE
eft là un terme de préfage , &
d'heureux préfage , n'y trouve
point fa force & fon caractere,
Deplus , les petits qui rettent les
beftes , ne font pas fous le ventre,
commeles aufsfont fous le ventre
de la poule , e les poulets font
Jousfes ailes . Fay même remarqué
dans les Medailles , où l'on voit
Romulus Remus avec la Lou.
ve , qu'ils ne font pas couchez
étendus fous fon ventre , mais
qu'ils font debout , posture qui
repugne à tegmine ; car ils n'y
peuvent pas avoir le corps fous la
Louve , & en estre couverts .
J'ajoute que tegmine , pour fub
GALANT. 35
서
S
alvo , n'eſt pas une expreſſion ufitée.
Que faut-il donc penfer pour
rencontrer un fens qui convienne
noblement au fujet de ces Vers?
Atque lupa fulvo nutricis
tegmine lætus
Romulus excipiet gentem .
Il me femble que l'on pourroit
attribuer à Romulus ce fulvo
tegmine ,fans le tirer de la peau
ou du ventre de la Louve . Tegmen
fe prend dans la premiere
Eglogue de Virgile , pour le feuillage.
Tytire,tu patulæ recubans
fub tegmine fagi.
Tegmine fagi , c'est le feuillage.
36 MERCURE
d'un hestre , il n'y a point là de
licence poëtique , c'est une expreffion
ordinaire. Ariftote au 2. livre
de l'Ame , nomme les feuilles des
arbres Ichepaoma , terme Grec
que l'Interprete Latin a traduit
par tegmen . Je m'imagine donc
que ce que Virgile veut dire icy ,
c'est de reprefenter Romulus enfant
, couvert de feuilles par la
Louve , fa nourrice , foit pour
cacher,foit pour le tenir envelo .
pé, àlabry des injures de l'air.
Tout icyparoist propre àfoutenir
fens , qui a un air particulier,
& qui est digne de Virgile pour
fon Enfant merveilleux . C'est le
ce
le
GALANT.
༣༡
naturel de la Louve , non feulement
de fe tenir dans les bois ,
mais auffi lors qu'elle ya apporté
fa proye , un agneau ou une brebis,
de couvrir de feuilles cette proye ,
afin que lors qu'elle s'en éloigne ,
les paffans ne puiffent pas la découvrir.
Fay ouy dire à un de
mes Amis , que fon Berger ayant
efté furpris par unloup , qui luy
enleva une brebis du troupeau
qu'il gardoit , il eut le bonheur le
lendemain de la voir revenir dans ·
l'érable avec quelques feuilles fur
le dos , cette brebis ayant pris fon
temps pour s'échaper , lors que le
loup, qui ne l'avoit encore égorgée,
を
28 MERCURE
s'eftoit éloigné. Fulvo eft un terme
expreffifpour marquer la couleur
des feuilles tombées des arbres ,
que la Louve avoit amaßées . C'eſt
de là qu'eftvenu le nom de cette couleur
que l'on nommeFeüille morte.
Lætus fe rapporte admirable.
ment aufens qui naift de celuy qui
couvre defeuilles Romulus Cet il
luftre enfant étant né de Mars , qui
eftoit adorécomme un Dieu, meriteroit
d'avoir deslangesde pourpre ,
mais fa naiffance eftant obscurcie,
il n'eft envelopé que de feuilles ,
&neanmoins fous ces feuilles c'est
un enfant riant , lætus tegmine
fulvo. Enfin , ce qui peut donner
GALANT.
39
du jour à cette opinion , c'est ce que
raconte Horace de luy même ,
qui luy arriva fur la montagne
de Vultur.
Me fabulofæ Vulture in
Appulo,
Altricis extra limen Apuliæ
, & c .
Fronde novâ puerum palumbes
Texêre , &c .
Un jour que j'eftois fur la
montagne de Vultur , hors
des frontieres de la Pouille ,
où j'ay eſté élevé , des pigeons
fauvages me couvrirent de
feuilles. Il ajoûte que tout le
40 MERCURE
monde s'étonnoit de le voir enfeu
reté parmy des Serpens & des
Ours.
Mirum quod foret omni.
bus , & c .
Et tuto ab atris corpore
viperis
Dormirem & urfis .
Je ne m'arrefteray point au
parallele de quelques termes , où
Horace femble avoir imité Virgile.
Sil'un dit nutricis & teg
mine , l'autre dir altricis &
texêre. Ily a lupæ dans le premier
, ily a viperis & urfis dans
l'autre. Enfin , lætus eft dans
Virgile, & tuto corpore dans
GALANT. 41
11 i
Horace. Il y a là de la reffemblance
; mais ce qu'ily a de plus
remarquable , c'est ce que dit Ho
race , que des pigeons le couvrirent
de feuilles , & que de ces
ces feuilles,
ilen tire un glorieux préfage pour
luy , fçavoir qu'il feroit Poëte ,
Poëte Lyrique , car il ajoûte ,
Lauro collarâque myrto. On
trouve de même qu'ily a un illufre
augure en faveur de Romu
lus , dans les feuilles dont la Louve
le couvre feuilles de chefne ,
ear les chefnes font les arbres des
forefts , où les loupsfe retirent; &
les chefnes font des arbres nobles
confacrez à Jupiter : & ce qui
Avril 1696. Ꭰ
42 MERCURE
que
leur eft fingulier , c'est qu'ils font
d'une tres longue durée. Pline dit
defon temps on voyoit encore
les chefnes qui avoient eftéplantez
auprés de Troye fur le fepulcre
d'Ilus , qui eft celuy dont parle
Virgile avant Romulus . Longue
durée des chefnes , qui les rend
parmy les arbres un fimbole d'immortalité
, immortalité qui ſe
rapporte fort bien au Vers fuivant'
Imperium fine fine dedi .
Voilà quel est monfentimentfur
ce paffage de Virgile , Atque lupæ
fulvo , &c . lly a là une idée
noble , qui convient au grande
GALANT.
43
Poëte au Heros . S'il paroift
que j'ay creusé un peu avant
pour trouverce sens , c'est que je
m'imagine qu'il y a presque par
tout des mines d'or dans Virgile ,
& qu'on a befoin de penetration
pour les découvrir. Jefuis , &c.
L'avanture de Pigmalion
eft connue de tout le monde,
puis qu'il n'y a perfonne qui
n'ait lû les
Metamorpholes
d'Ovide . Voyez fi celuy qui
s'eft diverti à nous l'expliquer
en noftre Langue , n'a pas
confervé les principales beau.
tez de l'Original .
Dij
44 MERCURE
SSZZZ SSSZZ52522 25
PIGMALION.
L
FABLE.
'Amour fertile en bizarres
deffeins ,
Fait toujours fentir aux Humains
La dureté de fon empire .
Si malgré tant de voeux Pigmalion
foupire ,
Il faut encor que l'oeuvre de fes
mains
Soit la raifon de fon martire.
Pouvoit-on faire mieux pour calmer
fes defirs ?
Ce Prince delivré d'une tendre habitude,
GALANT.
45
Croyoit fe garantir par d'innocens
plaifirs
Du dangerde la folitude.
Il exprima d'une jeune Beauté
Tous les attraits , toute la refemblance
s
L'art, le loifir,l'indifference
Confpirerent à faire un Ouvrage
enchanté:
D'abord les yeux auroient douté
Si quelque paßion n'eft point dans
la Statuë.
A croire feulement la veuë,
Il paroist que d'agir elle a la vo-
Lonté ,
Mais
que
c'eft
la
pudeur
qui
fait
Ja
retenuë
.
Les effortsde l'attention
Mêlent aux mouvemens de quel
que émotion
Je nefçay quoy qui continuë
46 MERCURE
L'apparence de l'action.
Pigmalion lay mefme a de lapeine
à croire
Que ce qu'il touche eft de l'yvoire.
Un fecret penchant de fon coeur
Semble effacer de fa memoire
Que de cette ftatuë il vient d'efire
l'Auteur.
Il croit que dans fes feux l'Image,
s'intereffe ,
Il la regarde à tous momens ,
La tient, luy parle , la careſſe .
De peur de l'offenfer par fes empreffemens
,
Il modere avec foin l'excés de fa
tendreffe.
Comme fi fa delicateffe
Pouvoit meriter fes faveurs ,
Pour elle il affortit les Ionquilles
aux Refes ,
De l'Oeillet & du Lis il mêle les
couleurs ,
GALANT:
47
Luy donne des oifeaux , des fruits ,
les autres chofes
Qui peuvent plaire aux jeunes
coeurs .
Perfuadé que le Sexe aime
Les fuperbes habillemens
Ilprend plaifir d'accommoder luy
me/me
De l'or & des Rubis les riches ornemens
.
Quelquefois fon amour extrème
Eft content d'avoir imité
La bien- feante honneftetè ,
Qui promet des ardeurs fidelles.
Puis foupçonnant ces marques de
fierte
,
Il recherche bien- toft des beautez
naturelles
L'innocente fimplicité.
Dans les traf port où fon caur
s'abandonne,
48 MERCURE
Il choifit les noms les plus doux,
Que plus de cent fois il luy donne,
Lors qu'il aiufte fes bijoux
Ou que de fleurs il la couronne.
Recevez luy dit- il , de vofire tendre
Epoux
Les marques de fes complaifan-
CES ces ,
Si contre may je ne pouvois avoir
Que les legeres repugnances
Delage , de l'humeur, des loix , ou
du devoir,
Obftacles vains , vulgaires refiè
ftances,
La caufe de mon defeſpoir
Arreste mieux que vous toutes les
violences.
Quant je ferois exempt du mal
dont je me plains ,
2 pourroit arriver que le defris
contraire
Vous
GALANT
49
Vous feroit cruelle ou legere.
Quel est le tourment que je crains ?
Peut-eftre feroit- il poßible
De vous empêcher de changer;
Mais le foin de vous engager
Ne fçauroit vous rendrefenfible .
Du moins fi je pouvois vous faire
partager
L'excés des peines que j'endure ,
Satisfait de vous voir capable de
douleur ,
Vous pourriez écouter l'amour que
je vous jure.
Pour un moment des loix de l'h
Nature
Ne peut-on vaincre la rigueur ?
63
Ainfi conduit par fes caprices
Pigmalion paßoit les jours ,
Quandle temps vint qu'à Cypre on
fait des facrifices
Avril 1696.
E
To MERCURE
+
A la Déeffe des Amours.
Son defir lay fervant de guide,
Il fe prefente au Temple incertain
& timide. kindoI
Sur les Autels déja fumoit Bencens
,
Et des geniffes couronnées da tak
Dans leurflanc faifoient voir aux
mortels paliffans smin o
Les fecrets de leur definée.
Le Prince ayantfait fes prefens,
Dit en fecret , Dieux tout puiffans
,
Ne pear on obtenir que Hymen
favorable
Avec d'inviolables noeuds
M'uniffe... A ce difcours honteux
,
'N'ofan dire qu'il trouve une Statae
aimable ,
O
Que la belle, dit- il , qui me dois
rendre heureUX
GALANT sr
A mon image foir femblable.
Venus pour les Amans n'eft point
sinoTso inexorable:
La hardieffe de leurs voeux
N'eft pas toujours ce qui peut luy
déplaire.
Des chofes que fouvent la pudeur a
wah fair taire,
Elle aime à penetrer le fens myfte
rieux an
Defes Sujets le langage ordinaire.
Außitoft dans le Temple on vit
briller des feux ,
Qui du Prince trois fois éblouirent
les yeux
.
De retour promptement il court à
Now fon Image ,
La baife , la tient dansfes bras,
· Et fe plaint que de tant d'appas
On nepeutfaire aucun usage.
Dans lestranſports defon ardear
E ij
12 MERCURE
Il crut fentir une chaleur fubite.
D'abord ce fentiment parut eftre
trompeur,
Mais aussi-toft il voit touchant
l'endroit du coeurjes I
Qu'un foudain_mouvement l'agite.
Il ne peut plus douter que ce foit
une erreur in mag der
L'efpoir augmentant fatendresse,
Lyvoire s'amollit fous la main qui
le preffes.
Sa naturelle dureté
Cede à l'effort de fon ame embra
sée,
Comme on voit que la cire au Soleil
exposée
Deviens flexible à noftre volonté,
Et peut etre tournée en diverfes
figures.
Pendant que fon efprit de defirs occupê
GALANT 13
Craint encor de s'eftre trompé ,
Il entend quelques doux murs
mures
Et découvre infenfiblement
Les autres marques de la vie.
Image avec le jour ayani vù
fon Amant ;
1
L'épreuve de ce fentiment
D'un peu de rougeur eft fui-
Qui donné à fes attraits un nouvel
ornement.
Alors Pigmalion fit des feftes pom
dos peufes
A la Deeffe de Paphos ,
Et leurs flames toujours également
heureuſes
Foüirent d'un parfait repos .
S
E iij
54 MERCURE
Le 25. du mois paffé , m
l'Abbé de Canifi fut facré
Evefque de Limoges , dans la
Chapelle du Seminaire de S.
Sulpice , par M' l'Archevelque
de Bourges , qui eftoit aflifté
de M l'Evefque de Tulles &
de m' l'Evefque de Perpi
gnan . Il y eut aprés la Ceremonie
, un fort grand repas
dans ce mefme Seminaire de
Saint Sulpice. Le 31. de ce
mefme mois ce nouveau Prelat
prefta ferment entre les
mains de Sa Majefté , dans la
Chapelle du Chateau de
Verſailles . Ne vous ayant
GALANT 55
P
point encore parlé de la Maifon
de Canifi , je me fens obli
gé de vous la faire connoiftre,
comme j'ay fairjufqu'icy à l'é
gard de la plus grande partie
des Maifons confiderables de
France, Hugues de Carbonnel
, Seigneur de Canifi , vi
voir en l'an 1030. & accompa→
gna le Duc Guillaume le Bârard,
Duc de Normandie, à la
Conquefte de l'Angleterre. Il
eutun des principaux emplois
dans fon Armée , & portoit
pour armes , coupé degueules &
d'azur à trois befans d'argent
33feme dherminesfans nombre.
E iiij.
"
56 MERCURE
Ce font les mefmes armes que
ceux de cette Maiſon portent
encore aujourd'huy. Hugues
de
Carbonnel Seigneur de
Canifi , Fils de Hubert , fuivit
Robert, Duc de Normandie,
dit Courteheufe , à la cont
quefte de la Terre Sainte
en 1096. & il y acquit tand
de gloire qu'il fe trouve
employé au nombre de dixhuit
hommes Illuftres qui
fe fignalérent par leurs
grandes actions , fous le re
gne de Louis le Gros Roy:
de France , qui
commença
en 1108. & finit en 1137.
GALANT 23
ale
1
5
Ces dix - huit Seigneurs é
toient le Beaufrère du Roy
le Fils du Duc de Norman
die , Guy de Bourgogne , les
Comtes de Flandre, de Cham .
pagne , de Bourgogne , Duc
de Bretagne, de Vermandois ,
Prince du Sang , le Conneftable
de France , & c. & ce qui
eft à remarquer , c'eft qu'à
l'article du Seigneur de Canifi
, il eft mentionné Hugues
de Carbonnel , renommé és guerres
de la Terre Sainte , avec les
melmes armes que j'ay rapportées.
Richard de Carbonnel
, fils de Hugues , Seigneur
S
$8 MERCURE
de Canifi , accompagna for
Pere à la conquefter denda
Terre-Sainte , & cut pour Fils
Guillaume de Carbonnel ,
Seigneur de Canifi , qui vi
voit du temps de Henry H.
Duc de Normandie . Il eftoit
du nombre des cent - dix Che
valiers dont fait mention
l'Hiftoire de cette Province ,
& qui s'appellant tous , Guillaume
, fe trouverent dans
Bures prés de Bayeux , où fans
recevoir avec eux aucun Seigneur
qui portaſt un autre
nom , ils dînérent enfemble
en prefence de leur Souve
GALANT. 59
1
rain. Ce Guillaume de Carbonnel
, fut Pere de Hugues
de Carbonnel , Seigneur de
Cánifig qui vivoit en 1202. &
que l'Hiftoire de Normandie
I met au Catalogue des Seigneurs
renommez. Un Hen .
ry de Carbonnel épousa Ca
therine de Dreux , Princeffe
iffuë de Louis le Gros Roy de
France. La pofterité de Hu
gues de Carbonnel , continua
de Pere en Fils , jufqu'à Guillaume
de Carbonnel , Seigneur
de Canifi , Fils de Hue
del Carbonnel qui vivoit en
1348. Ce Guillaume qui eftoit
1
J
€
Huë
60 MERCURE
le quatrième du nom, époufat
Jeanne de Beffin , iffuë des
Comtes de Beffin , qui étoient
fortis des Ducs de Normandie.
Il donna des marques de
fa conduite à la Bataille de
Gicour & au Siege de la Ville
de Saint- Lo , qu'il foûtint
avec beaucoup de valeur ,
comme General d'Armée ,
contre les Anglois , qui fu
rent obligez de luy accorder
une capitulation
honorable.
Il acquit la terre de Maloué
en1402 . & eut pour Fils Jean
de Carbonnel
, Seigneur de
Grainville
& de Maloué , qui
GALANT. 61
fut Gouverneur & Lieure,
nance General des Armées
dans toute la Province de
Normandie , depuis la riviere
de Seine , jufqu'à celle de
Coefnon , qui fepare les Pro
vinces de Normandie & de
Bretagne , avec pouvoir abſo,
lu fur tous les gens de guerre ,
ce qui eſt juſtifié par la Chartre
de Provifion que luy en
donnérent les Princes & Marefchaux
de France , Regens
du Royaume , à cauſe de la
détention du Roy , en darte
du 6. Aouft 1410. Jean de
Carbonnel fecond du hom
62 MERCURE
fon Fils , Seigneur de Grainville
& de Maloué , épouſa
Jeannette d'Amtoville en
1471. & il en eut Jean de Car
bonnel troifiéme du nom , qui
herita de la Terre & Seigneu
rie de Canifi , par la mort fans
enfans de Guillemette dé
Carbonnel , Dame de Ca
nifi & du Grippon , à qui Guil
laume de Carbonnel , fon
Pere , Frere alné de Jean de
Carbonnel , premier du nom ,
l'avoit laiffée en la mariant a
Guillaume de Brouilli . Jean
de Carbonnel III . du nom $3
fut Pere de Robert de Car
GALANT 63
bonnel , Seigneur de Canifi,
de maloüé & de la Roque ,
qui de Catherine de Silli , fa
Femme , Fille de Nicolas de
Silli , Seigneur de Dampierre,
Saint Aignen , Malherbe &
les Granges,iffu des Seigneurs
de Silli de la Rocheguyon ,
laiffa Philippe de Carbonnel,
Seigneur de Canifi , Maloüé
& Cambernon de Marcambre
& d'Orval , Chevalier des
Ordres du Roy , qni époufa
Guillemette de Cambernon ,
Soeur de Mefdames de Fon .
taine -Martel & de Pirou , tou
tes heritieres de la principale
64 MERCURE
branche de l'Illuftre Famille
de Cambernon , qui ſubſiſte
encore en Angleterre fous le
nom de Milords. De ce mariage
fortitHervé de Carbonnel
, Marquis de Caniſi, Baron
de l'Houveur & Baronnie du
Hommer , Seigneur de Cambernon
, de Trefgots ," de
Marcambre & d'Orval , Confeiller
d'Eftat , Gentilhomme
de la Chambre du Roy , Capitaine
d'une Compagnie
d'Ordonnance, Colonel d'un
Regiment de gens de pied
François , Lieutenant general
des Armées du Roy. Ce
GALANT 65
fut en cette derniere qualité
qu'il fervit avec beaucoup de
diftinction fous les regnes de
Henry III, de Henry IV & de
Louis XIII, tant en Italie , en
Savoye , en Piedmont , à la
Valteline & en Guienne, qu'-
en Normandie & ailleurs . Il :
fe trouva aux Sieges de Salli
nes , de Caftel , de S. Bafile ,
Montfeguier, de Caftillon ,
de Meillan , de Dieppe & de
la Fere , prit la Ville d'Avranches
dont il fut fait Gouver
neur , auffi bien que les Chafteaux
de Saint Sauveur le Vi
comte, de Latihon de Mai
Avril 1696.
de
F
66 MERCURE
ㄓ
neville & Darc , & ſe ſignala
à plufieurs Batailles , & parti
culierement à celle d'Ivry ,
zoù fés grandes actions luy
firent meriter la Lieutenance
de Roy du Bailliage de Coftentin
, que Henry IV. luy
donna auffiroft aprés. Il fe
trouva auffi à la Bataille de
Nerac , où il commandoit
l'aile gauche, gagna les Fauxbourgs
de Meillan l'épée à la
main , tailla en pieces un
Parti de deux mille hommes
dans la Baffe Auvergne , &
ramena plufieurs Paysrevol
tez à l'obeiffance de fon Prin
GALANT: 67
sce. La quantité de bleffures
qual receut en ces differenres
occafions , furent des preu-
Mes convaincantes de fes
grands fervices. Aufſi le Roy
Henry IV . le fit - il Chevalier
de fes Ordres ; mais la mort
précipitée de ce Prince pent
dant que l'information fe
faifoit en la forme accoutuméel,
interrompit fa reception.
Cet Hervé de Carbonnel
avoit époufé Anne de ma
tignon , Fille de Jacques de
Matignon , Chevalier des
Ordres du Roy , Maréchal
de France , & Gouverneur
Fij
68 MERCURE
de Guienne , & d'Anne de
Daillon du Lude , & il en
eut entre autres Enfans , Re
né de Carbonnel , Marquis
de Canifi , Marefchaldes
Camps & Armées du Royy
fon Lieutenant General en
Baffe- Normandie , Gouver
neur des Ville & Chateau
d'Avranche , & Capitaine de
Cinquante hommes d'Armes
d'Ordonnance , quiavec
Jacques de Carbonnel , Ba
ron du Hommet fon Frere
puifné , fervit le Roy tres - uti
Tement dans les Guerres de
Guyenne, contre les Préten
GALANTM 69
.
?
+4
dus Reformez . Il ſe ſignala
aux Sieges de la Rochelle ,
de Montpellier & autres Places
, & fur tout devant Mont
pellier , où par fa valeur il fau
vales Seigneurs Volontaires ,
en une fortie furieuſe que firentles
Ennemis fur les Troupes
de Sa Majefté , ce qui luy
fit meriter les mefmes Char
ges & Dignitez qu'avoit poffedées
Hervé de Carbonnel
fon Pere. A l'égard de Jacques
de Carbonnel fon Frere
puiíné , aprés avoir eu l'honneur
de commander longtemps
les Armées du Roy en
L
70 MERCURE
73
La
qualité de General d'Armée ,
tant en France , en Italie , en
Savoye , qu'en Piémonis &
ailleurs , la gloire qu'il s'y ac
quit par fa valeur & par
conduite , fut caufe que Char
les - Emmanuel Duc de Savoye
, fupplia le Roy de vou .
loir permettre que ce Seit
gneur , Baron du Hommer
de Canifi , commandaft fes
Troupes en qualité de Maréchal
de Camp General de fes
Armées , dont il luy envoya
le Brevet figné de fa main en
datte du 26. Octobre 1626.
& quand il alla prendre con
GALANT. 7170
*
gé du Roy , en partant pour
la Campagne , où il fut tué
malheureuſement au Siege
de Valence , Sa Majesté l'ho
nora de la dignité de Maref
chal de France , dont la ceremonie
devoit eftre faite à
fon retour. Hervé de Carbon.
nel fon aîné , époufa en 1604-
Claude de Pellet , fille unique
& Heritiere de Gafpard de
Pellet , Vicomte de Parlages ,
Baron de Montperoux , de
Chabannes & des deux Vierges
, Bailly & Gouverneur de
Caen , Lieutenant de Roy au
Bailliage de Caën , aîné de
72 MERCURE
l'ancienne & Illuftre Famille
de Pellet , iffue des Vicomtes
Souverains de Narbonne
qui avoit épousé Jourdaine
Madelaine de Montmorency.
De ce mariage fortirent Her
vé de Carbonnel fecond du
nom , Marquis de Canif ,
Marefchal des Camps & Ar
mées du Roy , fon Lieutenant
General en Normandie &
Gouverneur pour Sa Majesté
des Ville & Chafteau d'A
vranche , & Jourdaine - Ma
delaine de Carbonnel , Marquife
de Monterville, qui
fut Mere de Madamela Com
telle
GALANT:
73
teffe de Saint Geran . Hervé
de Carbonnel fervit dés fa
plus tendre jeuneffe auprés
du Baron du Hommet , fon
Oncle , & depuis en qualité
de Mareſchal de Camp fui .
vant fon Brevet de l'an 1652 .
Il épousa en 1644. Catherine
de Juyé , Fille & heritiere d'Ifâc
de Juyé , Seigneur de Moric
, Confeiller d'Etat , homme
d'un merite fingulier , &
fi eftimé dans le Confeil , qu'-
il eftoit choifi & nommé par
Sa Majefté , pour eftre Garde
des Sceaux lors que la mort
l'empefcha de jouir de cet
Avril 1696 . G
74 MERCORE
honneur , & il en a eudeux Filsg
qui font Mile Marquis de
Cánifi , & M l'Evefqué de
Limoges , dont je zvieņside
Vous apprendre le Sacre. Le
choix que Sa Majesté a fait de
luy pour remplir la place que
la mort de M' d'Urfé avoid
laiffée vacance , eft un éloge
de ce Prelat , auquel je n'ay
rien à ajoûter. Meffire René
de Carbonnel , Marquis de
Canifi , fon Frere unique g
Baron de l'Houveur & Ba
ronnie du Hommer & des
Baronnies de Marcé & de Sy
Evy, Chaſtelain d'Englefquea
GALANT.
ville ,Seigneur de Tribehou ,
de Chantelou , de Saint Mar
rin des Champs , de Saint Pe
kerin ,de Saint Gilles , a long?
cemps fervi le Roy dans les
Armées avec gloire , & s'eft
diftingué en plufieurs occa
frons tant en Allemagne , que
dans les Pays Bas & ailleurs!
Auffi a-t - il efté pourvû dés le
vivant de M le Marquis de Ca
nifi fanPere, des mêmes chatges
de Lieutenant de S. M.en
Normandie , & de Gouver
neur des Ville & Château d'Avranches.
Il atoûjours.com
mandé la Nobleffe lors qu'el
Gij
70 MERCURE
le a monté à cheval pour le
fervice du Roy. ll neft tel.
lement confideré que le 18.
Juillet de l'année derniere ,
les Ennemis ayant voulu brû
Her da Ville de Grandville , fon
nom & fon credit y attirérent
en fix heures de temps plus
de dix mille hommes de rou
tes qualitez , ce qui fit avor
ter leur entreprife . Ha épouifé
Dame Catherine Madelai
ne dé Silleus de Creully , de
Illuftre Famille de Silleus de
Creully, alliée de fort prés aux
Princes de Rohan de Guimehé
, par Sylvierde Rohan ,
GALANT: 197
Princeffe de Montbafon fon
Ayeule , & aux Comtes de
Beffing iffus des Ducs de Normandie
, par Marie de Viervilley
Heritiere de Creully
defcendu de ces Comtes dè
Beffin, sich
Voicy la fuite d'une difputoquia
commencé il y a deja
long-temps.
albiy
abl, vlasn
ab arutaba ang
C06 2014J1 j
eminebat!
oton'
Giif
28 MERCURE
brods a solnov
LETTRE POUR SERVIR
** de Replique à celle d'un Periz
patéticien, qui eft inférée dans le
Mercure de Février 1696. §¶
smmod '!
MONSIEUR . Tuls
$
Je pourrois vous dire à mon
tour , qu'il ne faut pas eftre
fort habile homme pour
trouver de la foibleffe dans
voftre Replique ; niais les
Cartefiens
fe foucient peu
qu'on s'en prenne à leurs per-
Yonnes , rien ne les intereffe
que la défenfe de la verité .
GALANT 79
Vous voulez d'abord me
prouver que vous ne vous
eftes point contredit , parce diparce
que dans l'endroit où vous
partagez la douleur entre le
corps & l'ame , vous parlez de
l'homme en general , & dans
celuy où vous donnez au
corps toute la capacite de
fouffrir , & à l'ame la feule capacité
d'eftre heureufe , vous
parlez de J. C. en particulier.
Cette diftiction ne vous mer
pas à couvert ; & je foutiens
toujours que vous avancez
unes contradiction ; voicy
Comment. Affurer quelque
G iiij
80 MERCURE
譬
chofe de l'homme en gene
ral , & le nier de l'homme en
particulier , c'eft fans doute
fe contredire. Or vous ditest
de l'homme en general , que
fon ame & fon corps fouf
frent , & vous le niez de J.Ca
qui eft un homme partions
lier. Pouvez- vous ne pas voir
qu'il y a contradiction ? Mais ,
répondez - vous , on dit de
l'homme en general qu'il eft
faillible , ignorant, pecheur,
& c. peut on le dire de J. Op
Non
certainement , parce
que les mauvaises qualitez ne
font pas effentielles à l'hom
GALANT 81
mei en general , comme la
douleur. Vous ne
manquerez
pas de repliquer que vous
n'eftes point dans ce fentia
: ment , que pour fauver l'ef
fence de l'homme , il foit ne
ceffaire que la douleur foit
partagée entre fon corps &
fon ame ; cela fera voir que
vous n'avez pas crû vous con .
tredire. Mais la contradiction
en fera- t- elle moindre dans le
fonds ? Vous ne doutez point
que l'union de l'ame & du
corps ne foit effentielle à
F'homme. Je vous ay prouvé
que cette union ne pouvoit
82 MERCURE
1
|
fubfifter , fi l'ame n'eftoit fra
pée de douleur & de plaifit ,
conformement aux differens
ébranlemens de fon corps
Vous eftes même entré dans
mon lens par ces paroles : 11
luy a plú établir entre l'ame
le corps une unionfi étroite , qu'il
nefe paffe rien dans l'une de fe's
parties , que l'aurrene s'en reffen+
te , point defenfation dans lecarps,
qu'il n'en arrive dans l'esprit. Je
vous demande , s'il a plûrà
Dieu d'établir une pareille
union , l'a-t- il violée pour h
C : Pouvoit- il même la vios
ler › Que vous en fembles
GALANT 83
Avez-vous quelque idée de
l'homme aprés que vous avez
rompu l'alliance & le rapport
de ces deux parties ? N'eſt- ce
pas là rompre cette alliance
que de mettre l'ame de fon
propre corps dans le même
eftat que pourroit eftre celle
d'uncorpsétranger ?Je ne m'ar
rête pas à prouver qu'en ôtant
à l'ame de J. C. la capacité de
fouffrir , vous rompez l'union
qu'elle a avec fon corps ; j'ay
fujet de croire que vous en
eltes convaincu , puifque vous
avez laifférpaffer cette preuve
fans replique. Raffemblons
84 MERCURE
tout ce raifonnement dans
un feul point de veue JCa
eu toute d'effence de l'homme,
cette reffence confifte
dans l'union de l'ame & du
corps. Une femblable union
ne peut fubfifter i l'ame eft
incapable de douleur , done
dire que J , C. a efté un verita.
ble homme , & refufer à fon
ame la capacité de fouffrir ,
c'eft fe contredire , finon dans
fa penfée , du moins dans la
fubftance de la chofe. Aprés
cela , Monfieur , m'accuferez
yous de combattre des phan
tômes , & de vous en impofer
groffierement
?
GALANT 85
Vous vous mettez enfuite
à refuter les raifons que j'ay
apportées , pour prouver que
le corps eftoit incapable de
fenfation
.Il faut que ces preu
vesyous ayent unpeu embas
raſſe , car vous les avez paffées
tres legerement. C'eſt affez
la coutume des Peripateti
ciens de laiffer fans réponſe
ce qui les embaraffe. Vous
ne dites mot à ce que je vous
apporte que nous diſtin
guons entre douleur & doul
leur, & que cet acte de juge
ment ne peut appartenir qu'à
James Avous voir débuter
86 MERCURE
dans l'examen de mes prous
ves , l'on diroit que vous les
allez toutes foudrayer. Ces
pendant vos plus grands ef
forts fee réduifentia en lattal
querune, & encore avec quel
fuccés : examinons -le.23109
Vous diftinguez trois fort
tes d'effers caufez en nous par
l'impreffion que les objets
font fur nos fens . Ces trois
effets font l'ébranlement des
nerfs qui fervent à la fenfa
tion , la réaction de ces mef
mes nerfs versl'objet qui cau
feleur ébranlement , & le dés
bandement des refforts mers
GALANT. 87
Veilleux des lar machine du
corpso Aprés cette diſtinc
tion , vous faites confifter la
fenfation corporelle , non pas
dans l'ébranlement des nerfs,
hy dans le débandement des
refforts de daomachine , mais
dans a la reaction des nerfs
versl'objer , parce que, ditesvous,
les deux autres ne font
que pur mouvement de par.
ties ; c'eft- à- dire que la dou.
leur que je reffens à la main
parlapiqueured'une épingle,
neftqu'une reaction des
nerfs de la main vers l'épine
glegranoëtre reaction n'eft
88 MERCURE
pas un mouvement de par
ties. Je ferois en droit de vous
dire que je ne fuis pas obligé
de vous en croire fur voftre
parole , mais je vous fais grace
pour cette fois. La reaction
n'eſt pas un mouvement lo
cal, Qu'eft- ce done ? Concevez-
vous que le retour d'un
nerf femblable à une corde
de luch , foit quelque autre
chole qu'un mouvement lo
cal ? Pour moy , je ne lecom.
prens pas , à moins que vous
ne m'en donniez quelque
raifon, panelda ayrabiazgo
Mais , dites-vous , quand
GALANT 89
Vos preuves feroient convaincantes
, je ne ferois pas obligé
de m'y rendre , felon ceite
maxime devoftre Secte , qu'il
ne faut pas abandonner un
fentimenti dont on eft convaincu
, pour les difficultez
qu'on y oppofe. N'avez vous
pas pris garde qu'en vous retranchant
de la forte , vous
yous enferriez d'une maniere
à n'en pas fortir ; car ne puisje
pas vous dire de mefme ,
qu'ayant trouvé une trest
grande évidence dans mon
opinion , je ne fuis pas obligé
de l'abandonner
, pour
Avril 1696
. H
90 MERCURE
une difficultéoù jene voisny
évidence , anyconviction?
Vous rajoutez às cela quelije
fuis d'une Doctrine contraire
à celle de l'Auteur de la Ret
cherche de la Verité , & qu'au
lieu de dire avec luy que les
modalitez de noftre ame ne
font que tenebres , je répons
qu'il eft de la nature de l'ame
de tout voir , & de tout cone
noiftre , ( ce font vos propres
rérmes ) qu'eſtant une expref
fion de la Divinité que nous
adorons , elle trouve, comme
fon Auteur , en elle mefme
les idées de tous les eftres , &
GALANTI gi
Avoit toutes chofes felon
qu'elle eft differemment modifiée.
En verité , Monfieur ,
ons peur bien vous avertit
pour le coup de mieur re
flechir fur ce que vous cri
riquez , pour ne pass com
barrer des phantômes & en
impofer figrofliérement .
Quay je dit que noftre ame
eftoit fa lumiere à elle - mef
meq Quoy parce que j'ay
avancé qu'il falloit qu'elle
s'apperceuft des mouvemens
étrangers qui fe paffent dans
fon corps , vous avez inferé
que je foutenois qu'elle
5
Hij
92 MERCURE
}
pa
voyoit tout dans les modalitez
? Je vous prie de croite
que j'ay trop de refpect pour
l'Auteur de la Recherche de
la Verité , & en même temps
trop de conviction dendes
principes pour m'écarter de
fes doctes fentimens . Je ne
répons point à ce que vous
dites desanimaux
, ny au paffage
de l'Apoftre Saint Jean ,
parce que ma Lettre feroit
trop longue , & cela ne donne
aucun éclairciſſement au
fonds de noftre differend . Je
ne puis pourtant laiffer fans
replique ce que vous dites à
GALANT 93
la fin de l'examen de mes
>preuves ; fçavoir , que pour
parler conformement à nos
principes , il faut mentir à
2 Coutmoment , & changer un
langage confacré dans l'Ecriture
par le S.Efprit. Il faudroit
dire , par exemple , que l'ame
feule voit le Soleil lors qu'il
paroift ; que l'ame feule , non
apas les mains , fe chauffe
siquand nous les prefentons
nau feu. A cela je répons , que
fi vous appellez voir & fe
chauffer , que d'avoir le nerf
enoptique ébranlé , & les fibres
édes mains chatouillées , il eft
94 MERCURE
feur que les yeux voyent ) &
que les mains feschauffenti
Mais fivous appellez voiru &
fechauffer que d'avoir'idée
de l'objet accompagnée d'un
fentiment de lumière & de
plaifir , je foutiens qu'il n'y a
que l'ame qui voit le Soleilg
qu'il n'y a que l'ame qui le
chauffe. Et quand l'Ecriture,
& le Dictionnaire de l'Acade
mie ne parlent pas de la forte ,
ce n'eft pas peut estre qu'ils
n'approuvent noftre doctors
ne , mais c'eft qu'ils donnenc
le nom de veue & de chaleur
à ce qui en eft la cauſe & lai
GALANT 95
*
matiere pour fe rendre plus
intelligibles, & n'en pas venir
une diftinction de Philofo.
phie Voila pour ce qui regar.
de mes preuves venons à la
editique des explications que
je vous avois données dans
masprecedente.up turok sup
Avant que de commencer
jefuis bien- aife de vous aver
tir que je ne fçay point ce qui
vous a rendu ma parole & ma
bonne foy fufpecte. Je ne
crois pas avoir manqué ny à
l'une ny àl'autre. Quand vous
parlez de parole , vous penfez
fansdoute à la promeffe , que
96 MERCURE
je vous avois faite de vous dire
plufieurs belles chofes fur vôtre
difficulté , & vous trouvez
qu'en cela je ne vous ay pas
fatisfait ; j'en fuis fâché ; c'eft
quevous eftes d'un gouft trop
delicat. Si j'avois fçû que vous
euffiez efté de ces efprits du
premier ordre , qui n'admirent
jamais rien & qui mépri
fent tour , je ne me ferois pas
engagé avec vous . Pour la
bonne foy , je fçay encore
moins où elle m'a trahy , je
crois avoir rapporté vos raifons
tres fidellement , & fi
j'ay ômis quelques termes,
c'eſt
GALANTM 97
c'eft plutoft par oubly que
par mauvaiſe foy. Laiffons
encor là toutes ces vetilles ,
- peut eftre que fi je vous ap-
I portois des preuves d'érudi
tion &
d'authorité vous auriez
une autre idée de moy .
Effayons de le faire dans le
point que je me fuis propofé
d'éclaircir.
零
Vous faites un grand fonds
fur ce que le mot , anima , dans
L'Ecriture fe prend affez fou
vent pour la vie corporelle ;
mais quand cela feroit inconteftable
, vous n'avanceriez
pas beaucoup voftre difficul-
Avril 1696 I
98 MERCURE
té. Je vous prouve par les Pe
res que dans cette occafion ,
anima , fe prend pour la partie
raifonnable de l'homme , &
que J. C. a veritablement
fouffert dans fon ame . Ecou→
tez comme parle S. Remy ,
cité par Saint Thomas , dans
fon Expofition fur le chap . 26 .
de S. Mathieu , où il luy faic
expliquer ces paroles , triftis
eft anima mea ufque ad mortem ,
de cette forte. Destruuntur in
hoc loco Manichæi , qui dixerunt
illum phantafticum corpus affumpfiffe
:nihilominus & illi qui di
xerunt veram animam non ha
THEOFF
GALANT.
99N
BIBLI
buiſſe , ſed loco anima Dini
tatem. Par ces paroles de Saint
Remy font détruits les Ma-
WILLE
chéens , qui ont dit que J. C.
n'avoit pris qu'uncorps phantaftique
; & d'autres auffi qui
ont dit qu'il n'avoit point eu
d'ame veritable : de forte que
J. C. a prouvé deux chofes ,
la verité de fon corps par fa
fueur de fang , & la verité de
fon ame par fa trifteffe . Si ce
témoignage ne vous paroift
pas affez formel , en voicy un
autre de Saint Auguftin ; c'eſt
dans le 83. livre de fes quef
tions qu, 20. qù aprés avoir
I ij
100 MERCURE
prouvé contre les Manichéens
, que J. C. avoit eu un
veritable corps par fa naiffance
d'une Vierge , par fa
perfecution de la part des
Juifs , par fes fouffrances , &
par fa mort ; aprés tout cela
il conclut ainfi . Sic ergo ifti
[ Evangelifta ] corpus eum habuiffe
teftantur , ficut & eum ha.
buiffe animam indicant affectiones
illa , qua non poffunt effe nifi
in Anima ; quos nihilominus , eifdem
Evangeliftis narrantibus , legimus
& miratus eft Fefus , &
iratus
contriftatus. Je
ne vous donne point de
GALANT tot
traduction de ces paroles ,
pour vous donner lieu d'en
faire une qui foit favorable à
vos principes . Saint Jean Damafcene
dans fon livre 3. de
la Foy ortodoxe , chap . 23. me
parle pas moins avantageulement
pour moy . Chriftus habuit
mortis timorem naturalem
&triftitiam, eft enim timor naturalis
, quo anima non vult dividi
corpore , propter naturalem familiaritatem
,quam ei à principio
Conditorrerum impofuit . Vous
voyez par là fi ce Pere met ,
comme vous , la trifteffe & la
crainte dans le corps. Enfin
I jij
102 MERCURE
Saint Thomas , qui eft le Coriphée
des Peripateticiens ,
demande dans fa 3. p . q. 46 .
a.7. fi J. C. a fouffert felon fon
ame , & il répond qu'il a ſouffert
felon tonte l'effence de
fon ame. Je ne vous rapporte
pas cès paroles , vous pouvez
les voir. Je joindrois à ces
Peres prefque tous les Theologiens
qui font du même
fentiment ; je dis prefque
tous les Theologiens , parce
que je ne pense pas qu'ily en
ait aucun , excepté certains
que Maldonat cite fans les
nommer , qui fuive mes prinGALANT.
103
cipes fur cette matiere . Puis
que vous ne vous fiez point à
ma parole , je ne me fie pas
non plus à la voftre ; c'est
pourquoy je vous prie de me
citer quelques Theologiens
qui foient pour vous fur ce
chapitre . Je crains qu'il ne
vous faille un peu plus fuer
pour vous acquitter de ce devoir,
qu'il ne me l'a fallu pour
trouver des Auteurs qui favo
rifent ce que j'ay avancé touchant
la trifteffe de J. C. dans
le jardin des Olives ; c'eſt ce
ce qu'il nous faut encore exa
miner.
I iiij
104 MERCURE
J'ay donc établi par l'au
torité des Peres , que J. C. a
fouffert dans fon ame. Il me
refte à juftifier que dans le
jardin des Olives il détourna
fa veuë de fa gloire, pour fe
laiffer aller entierement
à la
trifteffe,à raifon des tourmens
qu'il devoit fouffrir . Là deffus
vous me faites un procés
fur un peut eftre , & croyant
que je l'ay lâché en tremblant
, vous croyez me mettre
bien en peine en exigeant
que je vous apporte des preuyes
ou des autoritez
de cette
avance , fur laquelle je fonde
GALANT. 105
une partie de ma réponſe.
En voicy , puifque vous en
demandez . Si vous aviez bien
lû Melchior Canus , que vous
citez dans voftre premiere-
Lettre,vous auriez trouvé que
dans le 12. Livre de fes Lieux
Theologiques , c. 14. il explique
ces paroles , triftis eft , & c.
de la meſme maniere que
moy. Si vous aviez lû Gregoire
de Valence dans fon
Traité de l'Incarnation , diſp.
1. q. 9. Salmeron , tom . 10 .
traité 14. Maldonat , ce grand
Interprete , que le Sçavant
Pere Morin cite avec éloge ;
106 'MERCURE
Si vous l'aviez lû dans fon
Expofition fur le Chapitre 26.
de Saint Mathieu , me feriezvous
une femblable demande
? Je ne vous rapporte point
le texte de ces Auteurs , je
me contente de traduire celuy
de Maldonat ; fi la Traduction
ne vous paroift pas
fidelle , vous aurez la bonté
d'en faire voir le travers. Voicy
comme il parle . L'on dif
pute tres - fubtilement dans
Ï'Ecole , comment il s'eft pû
faire que J. C. ayant efte bienheureux
dés le moment de
l'union hypoftatique
; ait pû
GALANT. 107
eftre trifte jufqu'à la mort.
( Voilà voftre difficulté en
propres termes . Il y en a qui
répondent qu'il n'a efté bienheureux
que dans la partie fu
perieure de fon ame , & trifte
dans la partie inférieure , qui
eft dans le corps . Mais comment
accorder cette doctrine
avec ce qu'a dit Jesus- Chrift
luy mefme , que fon Ame
eftoit triste juſqu'à la mort ;
puifque par ces paroles il
nous montre que la trifteffe
a occupé toutes les parties
de fon Ame ; & que fa volonté
en ayant efté atteinte , il
·
108 MERCURE
fut obligé de dire , non ficut
igo volo ,fedficut tu ? Bien plus,
c'eft de là que le fixiéme Sy→
node general & les Docteurs
anciens ont tiré qu'il y avoit
deux volontez en Jefus →
Chrift. Ainfi l'opinionde ceux
qui mettent la douleur dans
la partie inferieure , n'eft pas
recevable , & il n'eft pas ne→
ceffaire de recourir à elle pour
accorder le bonheur de Jefus-
Chrift avec la trifteffe. Il
n'y a qu'à dire qu'il a empêché
pendant quelque temps que
ſa gloire n'éclataſt , pour ai
voir lieu d'operer une partie
GALANT. Iog
de noftre falut , en s'abandonnant
à la trifteffe ; de la mefme
maniere qu'il avoit em
peſché que la gloire de ſon
Ame ne fe répandiſt fur fon
Corps. C'eft toûjours Mal
donat qui a parlé jufqu'icy.
Ce n'est donc pas en tremblant
que j'ay lâché ce peuteftre
, mais fi vous n'avez pas
tremblé ( me direz - vous , ) à
quoy bon cepeut- eftre? Le voicy.
C'est que je fçavois que
d'autres Theologiens répondoient
à ce Paffage , d'une
autre façon , & qu'un fentiment
qui en a un contraire ,
*
110 MERCURE
doit eftre foutenu avec quelque
reftriction. Je vais vous
expliquer le fentiment de ces
Theologiens , il ne fait pas
moins à nôtre fujet . S. Thomas
à la tefte de pluſieurs de
fes difciples dans fa 3. Partie
q.46. art. 8. s'eftant fait cette
objection , comment il fe
peut faire que Jefus - Chrift
ait pû eftre trifte & bienheureux
tout à la fois , ré
pond , non pas comme vous ,
en donnant toute la joye à
l'ame , & toure la douleur au
corps ; mais en difant que la
douleur & la felicité n'ont
GALANT: Ilf
pas efté incompatibles dans
Jefus Christ , eu égard à la
Puiffance extraordinaire de
Dieu ; parce que ce bonheur
& cette trifteffe n'eftoient pas
par rapport au meſme objet ;
le bonheur regardoit la viſion
beatifique , & la trifteffe , la
mort qu'il devoit fouffrir,
Ainfi ces deux chofes , conclud
ce Pere , quoy qu'incompatibles
naturellement ,
ont pûeftre alliées dans J. C.
par une difpenfe fpeciale . Si
ma réponſe ne vous a pas plû,
voyez fi vous eftes d'humeur
de goûter celle de S. Thomas,
112 MERCURE
ou de vous attirer de nouveaux
ennemis fur les bras . Si
vous m'en croyiez , vous vous
contenteriez & des Thomiftes
& des Cartefiens ; mais encore
de ces derniers plutoft
que des premiers , parce que
vous n'avez rien defort contre
ma réponſe. Un feul coup de
douleur dans Jefus Chriſt ſuffit
pour verifier tous les Paffages
de l'Ecriture que vous
apportez ; & cela avec d'autantplus
de raifon, que l'homme
uny à Dieu , furpaſſe infiniment
l'homme fimple.
D'ailleurs les douleurs de JeGALANT.
113
D
-
fus Chrift pouvoient eftre
plus aiguës & plus penetranres,
felon qu'il le fouhaitoit ; il
avoit en puiffance de mettre
fon Ame ou de la retirer felon
fa volonté. Je ne vous parle
point de la contradiction
que vous avez trouvée dans
ma replique . Je vous pardonne
, il eftoit jufte d'en fuppofer
une fauffe à celuy qui vous
en montroit une veritable ,
ily a trop de difference entre
Jefus- Chrift dans le Jardin , &
Jefus - Chrift fur la Croix ,
pour pouvoir fe contredire .
Il me femble qu'aprés cela
*Avril 1696. K
114 MERCURE
je pourrois m'applaudirà plus
juste titre que vous n'avez
fait ; mais comment oferoisje
le faire , penetré que Dieu
eft l'Auteur de tout le bien , &
que la creature n'a d'elle - même
que le neant ? Vous me
preffez de répondre au plus
vifte . Sçachez que fi vous recevez
mes réponſes plus tard ,
cela ne vient pas de ma faute ,
& que fi j'eftois fur les lieux ,
vous les auriez du ſoir au lendemain
, on pourtoit bien fe
plaindre de vous , qui ne repondez
qu'après trois mois .
Je vous prie en finiffant , que
GALANT.
τις
nous ne diſputions plus fur les
termes. J'attens de vos nouvelles
, & fuis , &c.
Le Madrigal que je vous
envoye , convient à bien
des Amans qui ne font pas
traitez favorablement. Il eft
de M' Gudin de Blois.
MADRIGAL.
Cho , Nymphe tendre &
Echefenfible,
Qui de ton palais invifible
Me rends plainte pour plaintes
Toupirs pour foupirs ;
Que mon fort feroit doux dans le
mal qui me prefe
Kij
116 MERCURE
Si l'ingrat Licidor qui fait mes
déplaifirs ,
Me rendoit comme toy , tendreſſe
pour tendreſſe ?
Voicy un Ouvrage d'une
autre nature, que M'T'Eglan
tier , qui en eft l'Auteur , envoya
pour Etrennes à un de
fes Amis , le premier jour de
cette année.
RONDEAU REDOUBLE'.
A
Vous offrir ce foible témoignage
,
Que mon refpect doit à votre vertu,
Ma passion, ce me (emble , m'engage
ے ت
GALANT. 117
Autre motify feroit fuperflu.
2.
Si du deftin j'eftois maistre abfolu,
Et fi la terre eftoit en mon pariage,
Ie n'aurois pu me trouver refolu
A vous offrir ce foible témoignage,
$
Mais n'ayant rien qui foit à votre
ufage ,
Et me voyant fans aucun revena,
Ie fuis reduit à vous rendre l'hommage
Que mon refpe &t doit à vôtre vertu
S
'Ileftfincere autanı qu'il vous eft dû,
N'en doutez pas , vous me feriez
outrage.
A vous enrendre unefois convaincu
Ma paffion , ce me femble , m'en
gage.
1
118 MERCURE
Acceptezdonc l'agreablepréſage
Quedans ce jour j'ay moy- même en¬
tendu.
De mon amour c'est un fecret langage
,
Autre motif y feroit fuperflu ,
2
Bien plus heureux Noe n'a
vècu ,
que
Vous atteindrez la courfe de fon
âge.
C'est le defir ardent que j'ay conçu
Pour mon plaifir , ay je rien dag
vantage
A vous offrir ?.
Je vous envoye de nouvelles
Reflexions. Ce mor
vous doit faire entendre qu'-
elles font de M' l'Abbé de
GALANT. 119
Fourcroy. C'est une matiere
qu'il a l'art de bien traiter.
REFLEXIONS
Sur le bon ufage qu'on doit
faire de la Parole.
N
E parler pas trop , tenir
des difcours graves géle.
vez quand il le faut , parler dignement
des chofes importantes
ferienfes , s'abaiffer quand il
eft à propos ; fçavoir mêler les
louanges les civilitez veritables
parmy les jeux les diver
tiff mens innocens ; ne rien dire
qui puiffe bleffer la charité , la
120 MERCURE
1.
verité & lapuretés en un mot, nie
parler que pour loüer Dieu , c'eft
faireun bon ufage de la parole .
Pourgouvernerfa langue avec
tant de fageffe, il faut mettre un
Sceau à fa bouche , & avoirfoin
qu'il n'en forte jamais aucune
parole qui puiffe offenser , ou qui
doive eftre blâmée. Figurons.nous
que nous fommes dans les compagniescommefur
la glace, & qu'il
y faut marcher lentement &fa
gement ; craignons toujours que
noftre langue ne gliffe , & que
noftrejugement ne tombe avec elle .
Autant de paroles meffeantes , in
differentes témeraires qu'on
prononce,
GALANT. 121
1
prononce , ce font autant de chutes
de l'efprit qui tombe fur les autres.
& qui les bleffe ou les incommode.
Ainfi c'eftoit avec raison que
le Sage defiroit qu'on miſt une garde
à fa bouche , & unſceau àſes
lévres ; il connoiffoit parfaitement
que la vie & la mortfont au pouvoir
de lalangue. C'est ce qui le
faifoit toujours craindre ; fi les
cedres du Liban font ébranlez ,
les rofeauxferont ils en aſſuran
ce ? Quelle précaution & quelle
vigilance n'est pas neceffaire ,
pour éviter les pieges lesperils
où noftre langue peut nous expofer
? L'affaire eft de la derniere
Avril 1696
. L
122 MERCURE
confequence , il s'agit de noftre fa
lut ou de noftre perte éternelle .
Vous ferez juſtifiez par vos
paroles , dit Jefus - Chrift , &
vous ferez condamnez par
vos paroles . Quiconque done
veut arriver àla perfection, doir ·
travailler à fe rendre le maistre
de fa langue. Il faut prendre
garde à quatre chofes toutes les
fois qu'on parle, à ce qu'on dit ,
à la maniere dont on parle , au
temps auquelon parle ,& à la fin
pour laquelle on parle . Quant à
ce qu'on dit , il faut obferver ce
confeil de l'Apoftre , Qu'aucune
mauvaiſe parole ne forre de
GALANT 123
voftre bouche , mais feulement
celles qui feront bonnes,
& capables d'édifier les
autres que les paroles defhonneftes
, folles , boufonnes
& médiſantes , qui font
contraires à la gravité de vôtre
profeffion , ne s'entendent
jamais parmy vous ; bien loin
de proferer aucunes paroles
indécentes , on ne doit employer
fa langue que pour pu
blier les louanges du Seigneur
de l'Univers . Quant à
la maniere de parler, il faut pren
dre garde de ne parler , ny avee
une lenteur trop affectée , ny avec
Lij
124 MERCURE
une hardieffe démesurée , ny trop
précipitamment, fçachant que c'eft
une action qu'on doit faire avec
gravité , décence, netteté, &fim
plicité. Ainfife trouve t- on obligé
de parler en Maiſtre à un Serviteur
, on le faitfans le mépriſer,
fans dire aucun mot dont il
puiffe eftre offense. Faut -il parler
quelquefois enJuge à un coupable,
luy reprocher fes crimes avec
des paroles feveres , on parle, mais
Sans manquer au respect qu'on
doit à la dignité de l'homme . Se
trouve t on engagé malgré foy à
jouer avec les autres agreable.
ment par paroles , on le fait avec
GALANT
125
difcretion & avec grace ; on fçais
mêler le reſpect aux familiaritez,
& empêcher que parmy les re.
parties de la belle humeur, & par
my les coups de l'amitié il ne fe
gliffe quelque coup de l'orgueil
du dépit , & quelque parole defobligeante.
Pour ce qui regarde le
temps auquel on parle , il faus
auffi y avoir beaucoup d'égard ;
car une parole , comme dit Salomon
, quoy que judicieuse , n'est
pas bien receue de la bouche d'un
fol , parce qu'il n'eſt pas capable.
de la dire en fon temps . Enfin il
faut non feulement que les paroles
foient bonnes , mais auffi on doit
Lij
126 MERCURE
les dire avec une bonne fin , ayant
toujours pour intention la gloire
de Dieu & l'utilité du prochain.
C'eſt à vous , divin Sauveur, qui
eftes la fageffe & la parole increée
du Pere Eternel, àgouverner
la langue , qui est un feu & un
monde d'injustices. Ne feroit.ce
pas une horrible présomption defe
flater qu'on peut faire un bon
ufage de laparolefans votre divin
fecours ? Vous estes la voye , la
verité la vie , fervez nous de
&
guide , conduifez noftre langue ,
arreftez en l'impetuofité , & ne
permettez jamais que cet organe
s'occupe à d'autres chofes qu'à puGALANT.
127
blier vos loüanges , & à ce qui
vous eft agreable.
Le même Abbé a fait l'Eloge
qui fuit. L'illuftre Princeffe
pour qui il a efté fait ,
ne pouvoit attendre moins
de l'admiration qu'on avoit
pour fa vertu.
ELOGE DE S. A. R
Madame la Ducheffe
DE
Clie
GUISE.
Onferver l'humilité au milieu
des grandeurs
, la pau.
vreté d'efprit au milieu des richef-
Liiij
128 MERCURE
1
fes,& l'amour des mortifications
au milieu des plaifirs du monde , ·
c'eft l'obligation de tous les Chre
ftiens , de quelque rang & de
quelque diftinction qu'ilsfoient,&
c'est une loy indifpenfable , à la
quelle Jefus Chrift engage tous
ceux qui veulent fuivre fes iraces.
C'est ce qu'a pratiqué excellemment
Son Alteffe Royale Madame
la Ducheffe de Guife . Mé
prifant le luxe& lefaſte dufiecle,
elle rentroit dans fon neant ; infenfible
à tous les biens de la vie
prefente , elle foupiroit fans ceffe
aprés les biens éternels , &fouffrant
la vie avec patience , elle
GALANT: 129
defiroit avec ardeur d'eftre unie à
Jefus Chrift dans le Ciel. La retraite,
le filence , le recueillement
& la lecture des bons livresfaifoienttoutesfes
delices . Si elle avoit
des richeffes , c'eftoit pour les répandre
dans lefein du pauvre, &
pour fecourir les indigens dans
leurs miferes. Bien loin de rechercher
le bien d'autruy , elle se dépouilloir
de ce qu'elle avoit , &
ufoit de ce monde comme n'en ufant
pas. Qui pourroit revoquer en
doute fon affection pour les Hôpitaux
? Les bienfaits dont elle les a
comblez n'en font-ils pas unfidelle
témoignage, & une preuve
130 MERCURE
incontestable ? Toute fon ambition
eftoit de connoiftre noftre divin
Sauveur , & de le faire connoiftre
de tous les hommes ,fon coeur n'étoit
embraséque dufeufacré de l'amour
de Dieu ; en un mot , elle répandoit
par tout la bonne odeur de J. C.
Que ne m'eft il permis derapporter
icy toutes les vertus admirables
de cette illuftre & pieufe Princeffe!
Sansm'arrefter à vous dire
eftoit Petite fille de Roy , & Cou
fine germaine du plus fage & du
plus Chreftien des Monarques ,
je vous ferois voir qu'elle a toujours
eu une pietéfolide , une douceur
charmante qui luy gagnoit le
qu
elle
GALANT:
131
coeur de tous ceux qui avoient
l'honneur de la connoiſtre , & une
modeftie confommée .Je vous lareprefenterois
ornée de toutes les vertus
qui peuvent rendre une perfonne
agreable à Dieu , & recom→
mandable aux yeux des hommes .
Toute la France a admiré fa con .
duite fage , reglée & uniforme,
l'on a remarquéparles actions
parfon teftament , combien elle
aimoit la vie retirée . Que la terre
eft à plaindre d'avoir perdu une
Princeffe qui eftoit l'honneur de
l'Eglife , la protection des Pau .
vres & l'exemple des Fidelles !
Mais que dis je? Ne pleurons pas
132 MERCURE
pas celle qui eft dans le fejour de
la Gloire, elle ne peut oublier ceux
qu'elle a aimezfur la terre , &
elle obtiendra de Dieu les bene .
dictions celeftes fur la Perfonne
facrée de nostre invincible Monarque
,fur toutefon augufte Famille
, & fur tout fon Royaume
Que le Seigneur , à qui feul vous
avez voulu plaire , illuſtre &
pieufe Princeffe,foit voftre unique
récompenfe , & faffe le Ciel que
voftre augufte Famille qui défend
la Religion de Jefus Chrift aves
tant de zele , puiffe un jour parti .
ciper à voftre bonheur dans lèternité.
GALANT. 133
Le differend fur les Fleurs
de Lis n'eft point encore terminé.
La Lettre qui fuit vous
le fera voir.
REPONSE
De M Cipiere à M. l'Abbé
Harcouët furfa derniere Lettre
, touchant les Fleurs de
Lis.
Ly a beaucoup de plaifir ,
Monfieur , d'avoir affaire
avec une perfonne de voſtre
érudition . Si on perd la victoire
, on remporte du moins
la verité avec laquelle on
134 MERCURE
a cfté vaincu , & avec laquelle
on en peut vaincre
d'autres. Ainfi je ne crains
point de répondre à voſtre
derniere Lettre , & de vous
avouer que j'ay etté d'abord
furpris de voir enſemble tant
de fçavantes Recherches , fi
bien appliquées , & fi bien
foutenues ; mais les ayant exa
minées avec application , per
mettez -moy de le dire , Monfieur
, j'ay trouvé qu'elles faifoient
plus paroistre voſtre
efprit que la verité & l'évidence
à laquelle feule je puis
ceder. Toute noftre queſtion
GALANT. 135
ne roule plus que fur une cho .
fe , puifque vous avez abandonné
l'Histoire de Clovis ,
& tout ce qu'on a dit de fes
Succeffeurs . Il ne s'agit donc
plus que de fçavoir fi les
Fleurs de Lis étoient dans les .
Drapeaux de Francus II . ou
de tel autre que vous voudrez
dans la premiere Race . Vous
me citez plufieurs Auteurs
qui ont écrit aprés Charlemagne
, que j'ay fait auteur
des Armoiries de France . Il
en falloit, s'il vous plaift, produire
quelqu'un , qu'on fçût
certainement avoir vêcu a136
MERCURE
vant cet Empereur , & la queftion
de fait euft efté bientoft
decidée. Mais tandis que je
ne verray que des Auteurs
qui fe font copiez les uns les
autres , & que je pourray re-
.connoiftre parmy eux l'Auteur
de la Fable , ſi je l'oſe dire
, dois-je bonnement les en
croire? Vous m'apportez à la
verité un certain Hunibalde
ou Hunibaud , qui fous le regne
de Clovis le Grand recueillit
des écrits des Druides
une Hiftoire de la Nation
Gauloife en plufieurs L
Livres ,
dont Tritheme
en a abrégé
Tivert
GALANT. 137
douze feulement. Mais foit
que cet Auteur diſe ou ne dife
pas que Francus II . eut des
Fleurs de lisdansfesEnſeignes
,
vous fçavez , Monfieur , que
c'estun Auteurfuppofé, reconnu
tel par Cluvier, l . 3. Antiq.
Germ. c. 20. par Pontan , 1. de
l'orig. de France; par Simler ,
Voffius , & d'autres Sçavans
qui y ont trouvé plufieurs
marques de fuppofition $
comme de nommer des Vil.
les d'un nom , qu'elles n'eurent
que dans la fuite ; de
parler de certaines chofes qui
ne font arrivées qu'aprés luy
Avril 1696 . M
138 MERCURE
& plufieurs autres anacronifmes.
Quand donc Tritheme a
dit tur la foy de cet Auteur
qui fait dire à Saint Remy
dans le Sacre de Clovis , Sicamber
incende quod adorasti ,
que les Gaulois & les François
eftoient un mefme peuple
, ne puis - je pas luy demander
où il a trouvé cette
origine , puifque tous les anciens
Hiftoriens & Geographes
Grecs & Latins luy font
contraires ? Si je me fufle fer.
vi des termes avec lefquels
un nombre de Sçavans parGALANT.
129
lent de ce fameux Abbé ,
peut- eftre auroit - on eu rai
fon de fe plaindre de ma liberté
, mais je ne crois pas
avoir offenfé fa memoire , &
je déclare icy , que je ne m'é
rige ny en Sçavant ny en
Critique ; mais laiffons - là cet
Auteur. Je vous laiffe auffi
l'origine des Gaulois & des
Sicambriens , fur lesquels apparemment
vous avez fait
plufieurs recherches que le
public vous demande déja .
Sur les autres Auteurs que
vous rapportez dans la fuite
de voftre Lettre , & qui ont
Mij
140 MERCURE
chacun un different fenti
ment touchant les premieres
Armoiries de nos premiers
Rois , je répondray avec Pafquier
dans fes recherches de
la France , 1. 2. que tous ces
differens fentimens font voir
l'incertitude de la chofe , &
que tout au plus ce ne pouvoit
eftre que des Enfeignes
militaires de differentes Nations
des Gaules , qui changeoient
fuivant la volonté
des Generaux , qui eftbient
-peut - eftren leurs Magiftrars
annuels & leurs Rois , ou
fuivant la volonté des Amées.
GALANIM
Mais la queftion reſte tou
jours fi avant Charlemagne
aucun Roy & aucune Nation
des Gaules , a porté des Fleuts
de lis dans fes Enfeignes ; car
je ne doute point que fi cela
eft , ces Lis n'ayent paffé for
les Ecus de nos Rois , quand
ils entrérent dans les Tour.
nois. Vous dites , Monfieur ,
le qu'on en voit fur tombeau
de la Reine Fredegonder, qui
mourut dans le cinquième
aficcle , & par confequenolaavant
Charlemagne , mais ou
Lure que ce tombeau a efté re-
-paré je ne fçay combien de
INTE
142 MERCURE
fois , auffi bien que l'Eglife
où il eft , que dans les reparations
on y a pû mettre les
Fleurs de Lis qu'on y voit , &
que l'Architecture en eft du
gouft & de la main des Architectes
qui ont vêcu aprés
le neuviéme ficcle , le doute
du fçavant Pere Mabillon, qui
n'en a pas foutenu l'Antiquité
fans quelque intereft , me
feroit croire que ce tombeau
eft beaucoup moins ancien
qu'il ne le croit peut- eſtre en
luy-mefme.
Pour le ſceau de Dagobert ,
on voit clairement que c'eft
1
GALANT. 143
un Sceptre qui fe partage en
trois branches , & que ce
n'eft rien moins qu'une Fleur
de Lis Le Pere Jourdan Jefuite
, qui ne s'accorde pas avec
Heskerlius , dit que ces trois
branches marquent les trois
Royaumes que ce Prince avoit
réunis fous fon Sceptre,
comme j'ay déja dit dans ma
premiere Lettre . Ainfi quand
il feroit vray que nos Lis ont
pris leur nom de l'Allemand
Lyfch , qui fignifie les Lis des
étangs , que nos Herbiers.
appellent Nymphea , la preu
ve qu'on tireroit de ce iceat
E
144
MERCURE
n'en feroit pas moins douteu
fe. Si nos Lis font ces derniers
là , ils ne faut point chercher
ailleurs leur couleur d'or
que dans la couleur de la fleur
naturelle . Deux chofes cependant
me font douter sils
ne font point plutoft les Lis
des Jardins. La premiere ,
c'eft que les Fleurs de lis de
nos Rois , ont plus de reffemblance
avec celles- là. Lafeconde
, c'eft que Nôtre . Seigneur
dit dans l'Evangile de
S. Luc cap . 121 27. à laquelle
les Armoiries de France font .
allufion ; voyez commencles
Lis
GALANT. 145
Liscroiffent , ils ne travaillent
ny ne filent. Or je vous dis
que Salomon dans toute fa
gloire n'eftoit pas vêtu auffi
magnifiquement qu'un de
ces Lis. Dico autem vobis , nec
Salomon in omni fua gloria vef
tiebaturficut unum ex iftis . D'où
on peut voir qu'il eft parlé
des Lis des Jardins , auſquels
Salomon pouvoit plus juftement
eftre comparé qu'au
Nymphea, qui eft une plante
fort baffe, & bien éloignée de
la beauté de l'autre , qui s'éléve
, qui croiſt confiderable-
#menomadoo sayo prodalie
Avril 1696. N
146
MERCURE
Puifque
vous voulez
, Mon.
fieur , que je parle des Enfei
gnes militaires
, je vous priem
de vous fouvenir
de ce que
j'ay die dans ma feconde
Let
tre , qu'il y avoit
apparence
que les premieres
Enfeignes
des Barbares
, eftoient
auffi
fimples
que les premieres
des
Romains
. Il n'importe
que
le hazard
leur ait fait prendre
plutoft
une chose
qu'une
aub
tre , ou que dans la fuite , on ,
ait pris des Enfeignes
d'érof
.
fes , ou que chez d'autres
Nam
tions on en ait eu de ſembla
- 1
bles à celles
d'aujourd'huy
, sl
GALANT. 147
left toûjours conftanti
que
les premieres Enſeignes Romaines
fur lesquelles les Bar
bares voifins ont pris apparemment
le modèle des leurs,
n'eſtoient ny peintes , ny brodées
comme vous le croyez.
Vous en ferez convaincu , fi
vousprenez la peinede voir les
livres des Antiquaires , ou les
medailles . Il y en a beaucoup !
de Conftantin qui reprefen- 1
tent dans leurs revers toutes
les figures des Enfeignes Romaines
. On y voit mefme le
Labarum qui n'a que les deux
lettres X. & P. fans le Sigma
Nij
148 MERCURE
que vousy
joignez
. Je ne veux
Point
parler
desEnteignesdes
autres
Nations
, parce
qu'étant
trop éloignées
des Gaules
, ell
les n'avoient
rien de commun
avec elles , outre
que les Greès
& les Juifs
ont esté polis
&
ont cultivé
les Arts
& bes
Sciences
, longtemps
avant
que nos Gaulois
fortiffent
de
leur groffiereté
. Je ne m'arsefteray
pas auffi à l'étymologie
de Drapeau
que M. Ducange
nous
donne
, parce
qu'il
eft
clair que ce nom n'a efté don
né aux Enfeignes
que lors
qu'elles
ont cité faites
de
GALANT. 149
drap , ce qui eft arrivé dans la
faite. Je laiffe aufh ce qu'on
pourroit dire du vieux mot
Etendard, ou Stander , qui en
Saxon fignifie Eftre debout.
Vous fçavez mieux que moy..
qual soit ainfi appellé, par
ce qu'on portoit toujours.
Enfeigne levée, que les Soldats
juroient devant elle.
dans leur enrollement qu'ils ,
ne déferteroient jamais tandis
qu'elle feroit debout , &
que fouvent on la portoit attachée
fur des chariots , afin
qu'elle fuft moins fujette à ſe
enverfer. Je laiffe encore
Niij .
O MERCURE
Hiftoire chronologique des
Tournois , que vous faites naiftre
dans le onzième fiecle ,
3 parce que ma premiere Lettre
les a fait voir au 7. ou huitiéme
fiecle. Je ne veux pas
parlericy des Enſeignes mili .
taires des premiers Hebreux ,
fur lesquelles j'avoue d'abord
qu'on n'a rien de certain , &
quand on trouveroit quelque
chofe d'affuré , cela ne
concluroit encore rien pour
noſtre queſtion , à cauſe de
la distance du temps & du
rong bru 160 fla lieu .
Sid André Mafius & Villapan,
GALANT: I
*
dus rapportent , que les quatre
premieres Enfeignes des
quatre premieres Tribus d'Ifrach
dans le defert pavoient
iles couteurs des quatre premieres
Pierres du Rational
chacune ad'Aaron
, & que
voit dépeinte une figure particuliere
. La Tribu de Juda
portoit un Lion , celle de Ruben
un Homme avec le fruit
de la Mandragore
; celle d'Ephraïm
un Boeuf ; celle de
Dan un Aigle: & ils difent
Denfuite que ces figures onc
efté par une providence
particuliere
, les mêmes emblê-
Niiij
152 MERCURE
mes fous lesquelles Ezechiel
a reprefenté les quatre Evan A
geliftes Tirinus & Eftius fur
le 2. chapitre des Nombres ,va
rapportent cette invention,
comme une belle découverte.
Mais fi tous ces Auteurs eufup
fent fait reflexion fur da dés
fenfe exacte que Dieu aybiti.
faire aux Hebreux de peine
dre aucun animal , fur l'obe
fervation fcrupuleufe des mê- T
mes Hebreux à l'égard de ce
préceptes fur ce qu'on a bla
mé Salomon d'avoir mis des ,
boeufs d'airain fous le vale
nommé la Mer , & des Lions
GALANT M 1537
pour orner fon Trône. Jofephen
Antiq. Judaïc. l. 8. chap . 1
je ne crois pas qu'ils euffenty
avancé leur conjecture fi des ed
gerement. D'ailleurs fi Saint
Jerôme un'euft appliquérauxo
quatre Evangeliftes les quae
tre animaux dont parle Ezees
chielyje doute fort qu'ils less
euſſent mis dans les Enfers
gnes des quatre premieresib
Tribus. Mais quand nouse
fçaurons certainement quer
cè Prophete n'a entendu par
ler que des quatre Evangeliant
ftes , où eft la raifon poured
quoion donnera ces animaux
154 MERCURE
preferablement à ces quatre
Tribus , dont deux furent re .
belles , & ne font jamais revenuës
de leur exit Prado a
peut eftre crû que les douze
Tribus avoient ces Armoiries
, que les Juifs , ou plutoft
Hes Chreftiens leur donnent
ordinairement , les ayant prifes
de la benediction que Jacob
donna à ſes enfans . Genef.
cap . 49. mais cela n'a elté
fait qu'à l'imitation de Saint
Jerôme.
J'avouë que n'eftant pas
content de routes ces conjectures
, j'ay cherché dans
GALANT. 155
fOriginal Hebreu , fi je pourrois
découvrir quelque chofe
de moins incertain , & voicy
toutes les lumieres que j'en
ay pû tirer. Le mot Hebreu
Guedel, dans cet endroit des
Nombres , cap. 2. 3. où il eſt
parlé des Enfeignes de chaque
Tribu , ne fignifie qu'une
chofe élevée & exaltation .
Dans les Nombres cap . 21.8.
Hebreu dit que Moïle éleva
un Serpent d'airain . fuper perticam
vexillarem , que la Vulgate
à traduit une perchelongue
& élevée. Moïse appella
Autel qu'il éleva aprés la
a
156 MERCURE
défaite des Amalecites , Do
minus vexillum meum , ou comme
d'autres traduifent Domi
nus exaltatio mea. On trouve:
ailleurs , Ornatus ut vexillium ??
ce qui pourroit faire croire
que leurs Enfeignes eftoient
ornées à peu prés comme cel→
le des Romains : mais tout
cela ne donne pas encore une
idée claire , telle que nous
voudrions . Il eft vray que le
mot Nyfa , qui fignifie enco
re un étendart , eft auffi employé
pour dire un voile , ve
lum ; & c'est ce qui me pourroit
faire douter fi les Enfei
GALANT 1 57
gnes des Hebreux n'avoient
point quelques étoffes attachées
à leur pique de forta
que , s'il m'eft permis d'avancer
ma conjecture , dont on
jugera comme on voudra , je
croirois que ces Enfeignes
eftoient de longues lances
ornées de quelques étoffes
peut eftre de la couleur des
douze pierres du Rational ,
avec le nom de la Tribu écrip
deffus , comme Moiſe l'avoin
écrit fur ces pierres , & fur les
vergesiodes chaque Tribu ,
lorfque Aaron for frere fur
élû Souverain Pontife. Si cela
158 MERCURE
eft , on devinera facilement
la couleur de chaque banniere
, & la banniere de chaque ?
Tribu , furtout s'il faut fuivre
la fituation des pierres du Ra
tional . Vous voyez , Monfieur
, que je fuis exact à vous
répondre fur tous les articles v
que vous me propoſez , parum
ce que vous eftimant autant
que je fais , je juge tout ce
que vous dites digne de mes
reflexions. Au refte , je ne prétens
pas avancer mes conjec
tures comme decifions , ni
mes décifions comme des
choſes ſur leſquelles je comu b
GALANT.M159
pte beaucoup. Je fuis affez
de bonne foy par tout , & fr
je vous difpute quelque chofe
fur les Fleurs de lis , croyez
que ce n'est que pour décou
vrir la verité dans une matie
refiobfcure, pour profiter de
vos lumieres , & pour vous
marquer quelquefois aveccombien
de confideration je
fuis , Monfieur , vóltre , &c .
Je vous ay déja mandé que
M le Marquis d'Arquien ,
Pere de la Reine de Pologne,
avoit efté declaré Cardinal
dans la promotion que le
160 MERCURE
Pape fit led. Decembre der
nier. , Ml'Abbé Accoramboni
, Camerier d'honneur
5 du Pape jayant efté nommé
› par Sa Sainteté pour apporter
le Bonnet à Son Eminence ,
partit de Romele zi, du mè,
me mois , & ne puricàvoaufe
dulmauvais temps , & de quelque
fejour qu'il fut obligé
de faire à Vienne , fe rendre
à Varfovie que le 12. Février
fur le midy. Auffi - toft qu'on
eut avis qu'il approchoir , Mr
le Cardinal d'Arquien envoya
fes Caroffes à la rencontre
,
& fon Maistre de Chambre
EGALANT 161
pour le complimenter , &
-P'amener à fon Palais , où on
luy avoit fait préparer un fort
behappartement Le foiry ce
Prelat s'eftant mis en habit
décentrent audience fecrete
-de Son Eminence , qui l'alla
recevoir à la porte de fon
anti-chambre , & luy fit l'ac
cueil du monde le plus favo
rable. Aprés cette audience ,
qui dura une heure & demie ,
Mile Camerier fut reconduic
a / fon appartement , par M
du Haume, Maitre de Chambre
, par Mi de la Mouillie ,
Coppiere , & par M ! l'Abbé
Avril 1696. O
162 MERCURE
t
Faitout , Auditeur de S. E. &
il y demeura jufqu'à l'heure
du foupé , que les mêmes Officiers
l'allerent reprendre.
Le Roy , qui depuis quatre
ou cinq jours avoit quelques
reffentimens de goutte , ne fe
trouva en eftat de luy donner
audience que le Jeudy fuivant
16.du même mois, entre
onze heures & midy. Il y fut
introduit par M' le Grand
Chambellan de la Couronne,
qui le vint recevoir à la porte
de la feconde antichambre.
Le Roy le receut debout &
découvert dans fon Cabinet,
GALANT. $163
ayant la Reine à fa droite , &
à fa gauche les Sereniffimes
Princes Royaux Jacques, Alexandre
, & Conftantin . M' le
Camerier ayant fait un fort
beau compliment en François
à leurs Majeftez , leur
prefenta les Brefs du Pape ,
& des Lettres des Cardinaux
Spada , Janfon & Barberin .
Le Roy & la Reine s'eftant
informez de la fanté de Sa
‹ Sainteté , & ayant dit plufrents
chofes obligeantes
au
Camerier , l'audience finit, &
Mule Grand Chambellan le
reconduífit où il l'avoit efté
O ij
164 I
MERCURE
recevoir. Le même jour aprés I
dîné , M' le Camerier curaudience
du Sereniffime Princea
Jacques qui l'envoyal re
cevoir au bas de l'efcalierpari
Mr le Palatin de Braflavie , fon ?
Maréchal , fuivi de plufieurs
Gentilshommes Polonois, &
le vint recevoir luy - mêmea
la porte de fa chambre. Aprés
un compliment , M'le Camerier
prefenta à Son Alteffe
Royale un Bref du Pape , ens
fuite de quoy ce Princele
conduifit dans fon Cabinet
où s'eftant affis fur un Cana
pé , il fit donner un hegetau
GALANT 165
Prelat. Au fortir de là ce mê
me Prelat fut conduit à l'ap
partement de la Princeffe
Royale à qui il rendit une
Lettre dont l'Imperatrice , fa
Sour , l'avoit chargé , & enfin
chez les Sereniffimes Princes
Alexandre & Conftantin,
quide receurent de même
que le Prince Royal , leur
Frere , l'avoit recéu .
En attendant qu'il pluft
au Roy de prendre fon jour
pour la ceremonie de la Berrette
, Mole Camerier rendic
vifite à Male Nonce , à M
l'Ambaffadeur de France , à,
166 MERCURE
Madame la grande Chanceliere
de la Couronne , à Mole
Marquis d'Arquien , à Mile
Comte de Bethune , à madame
la maréchale de la Cour
de Lithuanie , aux Evêques ,
Palatins , Senateurs , & autres
Grands du Royaume. Cepent
dant le Roy delivré de fa
goutte , & rétabli en parfaite
fanté , fixa le jour de la ceremonie
au Dimanche 26 du
même mois , dans l'Eglife des
Capucins , & donna fes or
dres afin que rien ne man .
quaft à la pompe d'une action
fi folemnelle. L'Eglife eftoit
GALANT 167
tenduë d'une riche Tapiflerie
de Flandre à perfonnages , rehauffée
d'or & d'argent, &dans
la Nef à main droite auprés
de la balustrade du Choeur , fur
une eftrade de trois marches ,
Couverte de magnifiques tapis
de pied , on avoit élevé un
Dais de drap d'or à fleurs rébrodées
d'argent , fous lequel
on avoit pofé le Priedieu de
Leurs Majeftez. Vis à vis &
en face de ce Trône, eftoit un
autre Priedieu , long de fix
pieds . & couvert de riches
tapis de Turquie, deſtiné pour
SE, & pourL. A. R. les Sere↓
168 Princes
MERCURE
Jacques , A.
& lexandre & Conftantin
immediatement derriere , un
140
plus petit , couvert de drap
écarlatte pour M' le Camerier.
Dans une Chapelle du
mêmé cofté & vis à vis du
Trône , eſtoit un autre Priedieu
pour madame la grande
Chanceliere de la Couronne
& Mrs fes Enfans . Au deffous
& attenant celuy de S. E. il Y
en avoit un autre pour MTe
Nonce , M l'Ambaffadeur
de France , les Evêques , Pakatins
& Senateurs ; & delau-
Msb
tre cofté vis à vis de celuy cy,
des
GALANT
des bancs
difpofez
pour
les
Femmes des Senateurs , & les
Dames de la Cour , & enfin
plufieurs endroits de l'Eglife
, on avoit dreffé des Amphiteatres
, fur l'un desquels
pendant la ceremonie , s'étoit
placé l'Envoyé de Mofcovie
& fa fuite .
Le Samedy 25. Son Eminence
vêtuë de violer, en fou
tane , rochet & camail , ayant
entendu la Meffe , & commu-
BUSE
nié dans la Chapelle de fon
Palais , preſta entre les mains
de Mile Nonce & en preſence
de Mile Camerier , le fer.
Avril 1696 . P
176 MERCURE
ment qu'ont accoutumé de
faire les nouveaux Cardinaux
,
& Son Eminence Hayanıqlû
mot à mot à haute voix , elle
le figna , la plume luy eftant
prefentée par fon Auditeur ,
aprés quoy Son Empinence
M³le Nonce , & Mile Care
rier allérent difner chez M
l'Evefque de Plosk , où é
toient auffi conviez. M l'Am
baffadeur de France , & plu
fieurs Senateurs. yes!
Le Dimanche à midy les
Officiers de Son Eminence
allérent prendre Mile Came
rier , qu'ils trouvérent en fou
GALANT 17
tane & fimarre de moire violetter,
b& de conduisirent à
l'appartement de Son Emi
nence , qui ce jour - là eſtoir
habillée de rouge en foutane,
rochet , & camail , avec un
bonnet quarré noir , ayant au
Cohle cordon bleu , où pendoit
la Croix de l'Ordre du
Saint Efprit . Alors Mile Car
dinal precedé de fes Officiers ,
& de M' le Camerier, alla chez
le Roy , où la Reine , & leurs
Alteffes Royales s'eftoient
renduës. Aprés les reverences
faites & reçues de part & d'autre
, de Roy fortit de ſon ap-
· Pij
172 MERCURE
partement & precedé du
Grand Marêchal de la Cout
ronne , & du Maréchal de la
Cour de Lithuanie , & d'une
infinité de Seigneurs & de
Prelats , il s'achemina par la
Salle de fes Gardes du Corps
& celle des Suiffes , vers le
grand efcalier , au haut duquel
il s'arrefta pour attendre
la Reine , qui parut un moment
aprés , précedée de M
le Palatin de Maſovie , fon
Marêchal , & conduite par
les Sereniffimes Princes Jacques
& Alexandre. Aprés la
Reine marchoit la Sereniffir
GALANT. 173
me
Princeffe
Royale , conduite
par le Sereniffime Prin.
ee
Conſtantin , & M¹ l'Am²
↓ & M² l'Am→
baffadeur de France . Son E
minence
precedée de ſes Officiers
, de M le Camerier &
accompagnée
de M ' le Mar
quis d'Arquien
, de Mª le
Comte de Bethune , & de plu
fieurs autres
Seigneurs , fuivoit
cette Princeffe , & enfin
la foule des Courtifans . Dans
cet ordre , au fon des trompertes
, tambours
, hautbois
,
timbales , & de plufieurs autres
inftrumens
guerriers , or
defcendit
l'efcalier , au pied
Piij
174 MERCURE
be
caduquel
leurs Majeſtez mon
térent dans un fuperbe
roffe , dans lequel la Princeſſe
Royale & Son Eminence
monterent auffi , & 'M' le Camerier
monta dans celuy du
Grand Maréchal de la Couronne
, qui précedoit immediatement
celuy du Roy. La
marche ſe fit entre deux hayes
de toute la Garde à pied de
leurs Majeftez , & au bruit du
Canon . Leurs Majeſtez , Son
Eminence , & leurs Alteffes
Royales eftant arrivées à l'Eglife
, M le Nonce qui les
y attendoit , leur préfenta
GALANT 155
de l'Eau- benite . Leurs Majeftez
le placerent fous le
Dais , & la Princeffe Royale
avec Elles . Mile Cardinal &
les Sereniffimes Princes allcrent
à leur Priedieu , L. A. R.
donnant toujours la main à
Son Eminencc, M' le Camerier
dans le fien , & ainfi du
relte de la Cour. Tout le
monde eftant placé felon fon
rang & fans confufion , malgré
la petiteffe de l'Eglife , on
commença la мeffe , qui fut
pontificalement celebrée par
M' l'Evêque de Pofnanie , &
chantée par la Mufique de la
Piiij
176 MERCURE
Chapelle du Roy. Aprés l'E
vangile, Mr l'Evêque de Plosk
prit le miffeh des mains du
Diacre, & ayant fait les reverences
requife's en pareil cas ,
il prefenta l'Evangile à baifer
à leurs majeftez. à la Princeffe
Royale , à S. E. & aux
Sereniffimes Princes . Ce Prelat
fit auffi dans les temps , les
encenfemens , & donna la
paix. Peu de temps aprés, M
l'Evêque de Primiflie , grand
Chancelier de la Couronne ,
monta en Chaire , & fit en
Polonois un tres beau & tres.
fçavant difcours fur le fujer
GALANTM 177
de la ceremonie. Le Sermon
finy , om continua la Meffer,
laquelle estant achevée , Mr
le Camerier habillé de rouge
avec la cappe fourrée d'hermines
, feleva , fortit de fa.
place , & alla vers une table
quieftoit du cofté de l'Epître ,
& fur laquelle dans un baffin
d'or on avoit mis le bonnet
de Cardinal , couvert d'une
toilette cramoify & or. Aprés
une genuflexion à l'Autel , &
des reverences à leurs Majef
rezua Son Eminence , & à
leurs Alteffes Royales , il dé
couvrit le bonnet pour le fai
178 MERCURE
re voir à tout le monde. I
donna enfuite le Bref du Pape
à M'L'Abbé Faitout , Auditeur
de Son Eminence , qui
en ayant levé le fceau , le lut
à haute & intelligible voix .
Cette lecture faite , M ' le
Camerier prit à deux mains
le baffin où eftoit la Berrette ,
& d'un pas grave s'avança
vers le Trofne , au pied duquel
il fit une profonde reverence
au Roy , & ayant
monté l'eftrade , il prefenta
le bonnet à Sa Majesté. Ce
Monarque debout & décou
vert l'ayant pris dans le baflin,
GALANT. 179
le mit fur la tefte de M le
Cardinal , qui accompagné
des Sereniffimes Princes , s'étoit
approché du Trofne pref
qu'en mefme temps , & Son
Eminence l'ayant ofté auflitoft
, le Roy & la Reine l'embrafférent
tres - affectueufement.
Alors м' l'Evefque de
Livonie entonna le Te Deum
pendant lequel il fe fit plufieurs
décharges de canon
& Son Eminence eftant retournée
à fon Priedieu , reçût
de toute la Cour de nouveaux
complimens fur fa dignité.
Cette Ceremonie eftant a180
MERCURE
chevée , on paffa de l'Eglife
dans le Refectoire des mef
mes Peress Capucins , ou
l'on trouva strois drables
couvertes des mets les plus
exquis. Celle du fonds & en
face de la porte , eftoin de
neuf couverts. LeRoyAsty
eftant affis , la Reine & la
Princeffe Royale ſe mirent à
gauche de ce Monarque &
à droite tout joignant le fau
teüil , Son Eminence fe plaçap
& aprés elle les Sereniffimes
Princes. Au bout de la tablel
à gauche , eftoient Mile Nond
ce & M l'Ambaffadeur de
GALANT. 181
France. La feconde table fur
Occupée par les Senateurs , &
Mi le Camerier y eut la place
honorable. La troifiéme le
fur par les Dames & Filles
d'honneur de la Reine & de
la Princeffe Royale. La table
du Roy fut fervie par les Officiers
de la Couronne , & M
le Prince Lubomirski y fit fa
charge de Poftoli , M' le Marquis
d'Arquien à cauſe de
quelque indifpofition ayant
efté oblige de fe retirer , M
le Comte de Bethune fit les
honneursde la feconde table,
& M le Palatin de Maſovie ,
2
182 MERCURE
ceux de la troifiéme . Aprés
ce fomptueux banquet , leurs
Majeftez , Son Eminence &
leurs Alteffes Royales remon
érent en caroffe , & dans le
mefme ordre auquel on eftoit
venu , rentrérent au bruid du
canon , & au fon de quantité
d'inftrumens , dans le Palaïs
de marieville , qui fe trouva
illuminé de mille flambeaux
de cire blanche qu'on avoit
mis aux feneftres en réjoüif
fance d'une fi grande fefte ,
& pendant toute cette illu
mination les inftrumens & le
canon ne cefférent point de
GALANT. 183
fe faite entendre . Voilà , Madame
, ce que j'ay tiré , fans
yochanger aucum terme , d'uno
Lettre écrite à Varsovie
le fecond du mois paffé.is
ubLe Jubilé univerfel que le
Pape vient d'accorder , afin
d'implorer de nouveau le fecoursdivin
pour la Paix entre
les Princes Chreftiens , a efté
receu en France d'une maniere
qui fait bien connoiſtre
que les François font pieux ,
veritablement Chreftiens , &
qu'ils ne confervent de haine
pour aucune Nation. C'eſt
*
184 MERCURE
P
unee occafion dans laquelle
tout le monde s'eft acquitté
de fon devoit avec un zele
incroyable.Comme
plufieurs
perfonnes ont demande d'ou
eft veuue l'inftitution desIndulgences
& duJubile,fiquelques-
uns dans votre Province
ont fait cette même que
ftion , ils feront éclaircis fur
cette matiere en lifant le
Mandement
que M l'Evêque
Comte de Noyon a fait
publier dans fon Diocefe .
Tout ce qui vient de ce pieux
& fçavant Prelat eft recherché,
& c'eft pour cela queje
2006
GALANT 185
vous en envoye une copie.
barupos flo's abnom akaro
RANÇOIS DE CLERMONT
, par la grace de
Diey Evêque Comte de
Noyon Pair de France, Commandeur
de l'Ordre du Saint
Efprit Confeiller ordinaite
du Roy enfon Confeil d'Etat ,
au Clergé & aux Fidelles de
noftre Dioceſe , Salut & Benediction.
Quoyque nous ayons
plufieurs fois expliqué dans
lelong & penible cours de no
ftre Epifcopat de trente- cinq
années , la doctrine & la difspline
de l'Indulgence & du
Avril
1696. Q
186 MERCURE
Jubilé,cependant nous avons
jugé à propos de vous en ǝrafraîchir
la memoire, & même
de renouveller en ſubſtance
les principales inftructions
de nos anciens Mandemens.
En effet , la matiere eſt égal
lement importante & necef
faire dans la conjoncture prefente
du Jubile univerfel , que
l'autorité & la pieté de notre
Saint Pere le Pape ouvre a
l'Eglife , dont il eft le Chef.
L'Inftitution des Indulgen
ces eft de droit divin ; noftre
Seigneur Jefus Chrift n'a pas
moins accordé à l'Egliſe le
GALANT 187
pouvoir de remettre les peines
remporelles
, que celay
d'abfoudre
les pechez
, comme
eftant renfermé dans l'u
fage des Clefs du Royaume
des Cieux , dont Saint Pierre,
les Apoltres & leurs Succef
feurs font folidairement
les
Dépofitaires , les Miniftres &
les Difpenfateurs
.
La pratique en eft Apofto
lique, ancienne & perpetuel
le . Saint Paul au nom & fonde
fur les merites de fon di .
vin Maistre , en a fait l'appli
cation en faveur de l'Inceftucux
de Corinthe ; & la Mi
Qij
188 MERCURE
fericorde fans bleffer la Jufti
ce , a diminué une partie de
la peine que la Penitence
avoit déja prefque toutà fait
expiée , pour nous apprendre
que la Penitence & l'Indul
gence agiffent de concern ,
marchent d'un pas égal , & fe
rendent de mutuels & necef
faires fecours , que la Penitence
qui précede eft le merite
de l'Indulgence, & que
l'Indulgence qui doit ſuivre
eft le prix de la Penitence .
Les Saints Peres des premiers
fiecles nous enfeignent pareillement
que les Papes & les
GALANM 189
Evêques n'accordoient la
paiz qu'aux Fidelles verita
blement penitens. Tertullien
en left letemoing & Saint Cy
priem nous affure que l'Indul
gence n'avoit lieu que lors
que la Penitence eftoit proche
de fa fin , que les Confef
feurs & les Martirs la deman .
doient , & que les Evêques
touchez de la douleur excef..
five & de la triſteſſe abondante
des penitens
, pour para
ler le langage de Saint Paul ,
jugeoient à propos de leur
rendre la Communion aprés
ela compaffion de l'Eglife ,
190 MERCURE
Nesforte abundantiori s triflitia
abforbeatur qui cjufmodi eft , s
La fucceffion & des Indub!
gences nous paroift & fub
fifte encore dans les Tables
toujours vivantes , & dans les
Archives facrées des Concis
les d'Ancyre , de Nicée , Ide
Laodicée , de Carthage , de
Vienne , de Latran , de Conftance
& de Trente . up too
Les refpect en eft recomil
mandé aux Fidelles par lest
noms venerables & faluraires
de Relaxation , d'Abfolution ,
de Paix & de Reconciliation
,
& par l'autorité du dernieriz
GALANT 191
Concile
Oecumenique , quí
les appelle justement les celeftes
trefors de l'Eglife , comme
eftant formez des fatisfactions
furabondantes
de
noftre Seigneur Jesus - Chrift
& des Saints.
La Penitence eft une condition
préalable & effentielle
aux Indulgences , pour empê
cher que la trop grande faci
lité du pardon n'excite &
n'irrite da liberté & la deman- ?
geaifon des pecheurs , fuivant
la penfée de Saint Ambroife,
& le Décret de la reforma.
tion du faint Concile de
192 MERCURE
Trente , qui regle & modere
les Indulgences fur le modele
de la difcipline primitive ,
pour la conferver dans toute
fa force , & ne la pas énerver
lâchement , eftant certain ,
felon cette maxime alternastive
de Saint Auguſtin , qu'il
faut que tous les pechez
foient punis , ou par la penitence
de l'homme , ou par la
juſtice de Dieu : autrement ,
ainfi que le Pape Innocent
III. l'a declaré dans le Concile
de Latran , Findulgence
feroit plûtoft une dilgrace
qu'une grace , & un poiſon
qu'un
"
GALANT 193
qu'un remède , Non effet beneficium
, fed difpendium
ficium, q pay
3
male-
510 Mais pour paffer promptement
du genre de l'Indulgence
à l'efpece du Jubilé , nous
vous conjurons d'en confiiderer
l'excellence , qui eft le
bien univerfel de toute l'Eglife
, & dans fon étenduë ,
parce qu'il eft offert à tous
les Fidelles , & dans fes privileges
amplement exprimez
en la Bulle Apoftolique , &
dans fa forme folemnelle . En
effet , l'oeconomie d'une même
difcipline , fondée fur les
nu Avril 1696.. R
194 MERCURE
principes d'une même doctrine
, regne & le trouve dans les
Jubilez , auffibien que dans
les plus anciennes & canoniques
Indulgences .
L'inftitution en eft de droit
divin .. Dieu eft l'Auteur qui
l'a établi pour foulager & delivrer
les Juifs de l'opreffion .
Moïfe eft le Legiflateur qui
en a le premier fixé le temps
à celuy de cinquante années ,
marqué toutes les circonftan
ces , & expliqué les grands
avantages; Jofué en a indiqué
la Fefte aux Preftres de la Loy
en prefence de l'Arche d'Al-
删
GALANT. 195
•
!
liance , & l'a fignalé par la
conquefte de la Ville de Jericho
, reduite au bruit des
trompettes. Le Prophete Ilaïe
en a efté le Prédicateur par
ces patoles énergiques & trop
propres à noftre fujet pour
eftre fupprimées : l'Esprit du
Seigneur s'eft reposé fur moy , qu'il
a envoyé pour porter les ordres à
ceux quifont doux , pour guerir
ceux qui ont le coeur brisé ,
eftre le charitable Medecin , ut
mederer contritis corde ; pour
prêcher la grace de l'Indulgence ,
&l'Indulgence de la grace aux
captifs , ut prædicarem captien
Rij
196 MERCURE
1
vis Indulgentiam ; pour publier
l'année de la reconciliation & de
la confolation du Seigneur , ut
prædicarem annum placabi
lem & confolarer pour avoir
pitié des affligez de Sion , ut ponerem
lugentibus Sion ; pour
donner une couronne au lieu de
SUND EI 25q non
8550100 %
cendres , ut darem eis coronam
pro cinere; pour faire fucceder
l'huile de lajoye au deuil des larmes
oleum gaudii pro luctu ;
pour fairefubftituer les riches
ornemens de l'honneur en la place
des triftes affreux veftemen's
de la Penitence : Pallium laudis
pro fpiritu mæroris. Enfuite no
GALANT 197
Itre Seigneur
Jefus - Chrift ,
qui eft l'Elprit
de fon Pere ,
dont il eft venu pour accom
plir laLoy , &non pas la détrui .
re, en a conſacré
le Jubilé par
l'inſtitution
de celuy de E
& il en a fonde
le
vangile , & len
pouvoir
dans le miſterieur
fimbole
des Clefs , accordées
éminemment
à Saint Pierre,
& en confequence
à tous les
Souverains
, Pontifes
fes Succeffeurs
. Noftre
Saint Pere
le Pape Innocent
XII . en de
vient aujourd'huy
le moïfe &
le Legiflateur
hierarchique
,
dont la fageffe regle le temps,
Riij
198 MERCURE
吓
les conditions & les difpofitions
neceffaires . Il eft le nouveau
Jofué & le Chef du Peuple
d'Ifraël , qui repreſente
l'Eglife ; & fi nous entendons
bien le bruit facré des trompettes
apoftoliques qui reten .
tiffent par tout le monde
chreftien , la confcience fortifiée
par les crimes , endurcie
par les mauvaiſes habitudes
, & fcellée par l'impenitence
, fera pleinement tou
chée & convertie , & tombera
comme une autre Jericho ,
theureuſement abatue fous les -
puiffans efforts de tant de
GALANT 199
mais
graces réunies
, fans
reparer
fes funeftes
rues
& retomber
dans les premieres
maledictions
. Enfin ce
faint Pontife
rempli de l'Efprit
principal
, éclairé des vives
lumieres
, & animé du
zele ardent du Prophete
laie,
ne nous accorde.t
il pas libe
ralement
un Jubilé plus par
fait , & ne devons
- nous pas
faire tous les efforts poffibles
pour en recueillir
les fruits ,
qui feront la remiffion
des
pechez
& des peines , l'étole
d'innocence
, & la couronne
de juſtice?
Rij
200 MERCURE
;
La pratique du Jubilé nous
paroift clairement dans les
treiziéme & quatorziéme fiecles
, où Boniface VIII, a dés
terminé le temps à cent ana
nées Clement VI. à cin
quante ; Urbain VI . & Mar.,
tin V. à trente- trois ; les autres
Papes l'ont reduit àvingt cinq
ans , &multiplié depuis par les
differens motifs de pieté , &
des preffantes neceffitez de
la propagation de la Foy , de
l'extirpation de l'Herefie , de o
l'extinction des Schifmes , duo
rétabliffement de l'union en, i
tre les Princes Chreftiens,
GALANT 201
o
& de l'exaltation des Souve--
rains Pontifespan
- La fucceffion du Jubilé n'a
pas moins charitablement
coulé par le canal des Papes
Honoré IV . Saint Gregoire
le Grand , Eugene III . Ur- "
bain IV. & autres jufqu'à ce
jour , que noftre faint Pere
le Pape Innocent XII . en fait
l'ouverture en faveur des Fidelles
, qu'il comble de graces
en même temps qu'il leur
ordonne des prieres plus fpeciales,
& plus ferventes pour
le rétabliſſement de la Paix
entre les Princes Chreftiens.
2
T
202 MERCURE
·
Le reſpect qui eft dû au
Jubilé eft fuffilamment établi
& confervé par les tranfports
de la joye de l'ame ,
redevable au Dieu de Jacob,
par les benedictions attachées
à cette année fainte ,
qui eft celle du Seigneur , de
même que le Dimanche en
eft le jour ; par les anathêmes
prononcez contre ceux qui
les mépriſent , & par les ré--
compenfes que l'Eglife promet
à tous les Fidelles qui en
feront un faint & religieux
ufage.
སྐལ
La penitence eft d'autant
GALANT. 203
plus neceffaire dans ce temps
précieux de l'Indulgence extraordinaire
du Jubilé univerfel
, qu'il s'agit d'un plus
grand avantage , qui ne peut
eftre trop acheté par des oeuvres
laborieufes & humiliantes,
telles que font l'aumône ,
le jeûne , la priere , les mortifications
, & autres fatisfactions
penibles , qui doivent
toutefois eftre animées par
l'amour de Dieu , précedées.
de la haine du peché . accompagnées
de la fuite des
occafions , foutenues par une
entiere converfion , & cou204
MERCURE
ronnées d'une fidelle perfe
verance. Et fi la liberté des
Efclaves , l'acquit des dettes ,
le droit de retour dans les
biens alienez , & la fin de
toutes les diffentions appaifées
, ont efté les quatre privileges
temporels du Jubilé
des Juifs , on ne doit pourtant
les confiderer que
me des fignes groffiers & des
crayons imparfaits des biens
fpirituels du Jubilé des Chreftens
, qui eftant relevé par
la penitence , conſiſte dans
la delivrance de l'efclavage
du demon , de la chair & du
comGALANT
205
monde , dans la remiffion des
peines temporelles , dans la
reftitution de la grace , &
dans une parfaite reconciliation
avec Dieu.reas210
Tel eſt le moyen d'entrer
dans les fentimens de noftre
Saint Pere le Pape, qui aprés
avoir baiffé les yeux fur les
preffans befoins de la Religion
Chreftienne , les leve
au Ciel , le confulte , en ouvre
les trefors à la Terre , &
les difpenfe liberalement par
un Jubilé univerfel , dont le
principal objet eft la Paix ge.
nerale entre les Princes Ca
206 MERCURE
tholiques , reprefentée dans
l'alliance d'Ifraël & de Juda ,
qui faifoit toute la force du
peuple de Dieu.
Cependant il nous refte
encore à vous conjurer fui.
vant nos inclinations auffi
bien que nos devoirs , de redoubler
vos prieres pour la
précieufe & chere confervation
de la Perfonne facrée de
Sa Majesté, & pour l'heureux
fuccés de fes juftes deffeins ,
afin que fes Ennemis
aprés
avoir fenti la force du bras
dece David victorieux , pro.
fitent enfin de la charité de
GALANT.
207
fon
coeur & éprouvent
la
clemence
de ce
pacifique
Salomon
.
Je vous ay parlé dans ma
Lettre du mois d'Aouft dernier
, d'une prétendue Comtefle
de Naffau , qui fe difoit
Princeffe de la Maifon de
Montmorency , de la branche
de Flandre , Femme d'un
Seigneur Eſpagnol , qui luy
avoit laiffé de grands biens
en Catalogne , & en fecondes
noces du Comte d'Elmont
, Officier du Regiment
d'Artois , qu'elle avoit époulé
и
268 MERCURE
malgré fa famille . Je vous
marquois dans cette Lettre ,
qu'aprés avoir dupé pluſieurs
perfonnes , qu'elle avoit eu
Padreffe d'éblouir par les artifices
,
arreftée & mife dans les prifons
de Nantes en Bretagne ,
dans le temps qu'elle s'appreftoit
à fuir vêtuë en Devote.
Il faut vous apprendre la
fin de l'Hiftoire , & faire icy
fon portrait , afin que ceux
qu'elle a pû tromper fous
d'autres noms , la reconnoif.
fent , & qu'elle ne foit plus en
" pouvoir de continuer à l'ave
arrefféle
avoit
esté enfin
GALANT: 209
la
nir le genre de vie qu'elle
menéjufqu'icy . Elle est d'une
taille mediocre , mais plus
grande que petite, Elle a les
cheveux cendrez , mêlez de
quelques - uns qui font gris ,
les yeux b
bleus & affez petits ,
le nez un peu pointu & d'une
grandeur proportionnée ,
bouche grande , un peu avan
cée , & affez éloignée du nez ;
le teint du visage blanc , quoy
qu'un peu fanguin , les veines
paroiffant au front ; une tache
d'un travers de doigt au
deffous de l'oeil gauche , tirant
un peu à cofté , les dents
Avril 1696. S
210 MERCURE
fort mal arrangées & peu
blanches , le menton court ;
une autre tache au coîté gauche
de la gorge , & deux petits
feings au deffous de l'oreille
droite , le colaffez long,
les bras & les mains fort blanches
, & les oreilles percées
& fans boucles. Quant à fon
âge , elle peut avoir quarantecinq
ans .
Il a esté rapporté par les
Informations que l'on a faites
en inttruifant fon procés,
qu'elle alla à Anvers fur la
fin de l'année 1690. qu'elle
s'y faifoit appeller Marie de
GALANT 2H
Naffau , & fe difoit Femme
de Charles de Vateville , Au
commencement de l'année
fuivante x elle emporta au
DE
nommé Vincent Baffelier &
Ignace , Allemans , fix cens
cinquante -fix florins , pour
diverfes marchandiſes , & au
S ' David de Beuquene , Or
févre , la fomme de trois cens
trente deux florins pour Diamans
& pour autre argent.
Au mois de Janvier 1694. le
Mari de cette prétendue Marie
de Naffau le faifoit appeldes
Morelville , & fe difoit
Capitaine du Regiment de
S ij
212 MERCURE
Condé. La Dame prenoit le
nom de Marie Merodeмarqui
fe de S. Marcel , & difoit qu'-
elle alloit à Amſterdam , où
elle avoit quarante mille flo →
rinsàrecevoir. Elle alla loger
chez le S Philippe de la Fontaine
, dit Wicart , à qui elle
dit qu'elle avoit à luy compter
foixante & deux mille livres ,
& comme elle luy eftoit recommandée
par quelquesuns
de fes Amis de Valenciennes
& de Lille , il tut af
fez bon pour luy donner à
plufieurs fois , tant en argent
& dentelles , ef
qu'en autres
GALANT: 213
fets , jufques à la fomme de
douze cens francs , aprés
quoy elle difparut le 3. Avril
dela mefme année. Au mois
de Novembres elle fe trouva
à Besançon , où elle dupa le
S' Luc Marin Banquier
, pour
quarante louis d'or neufs , &
un autre pour cinquante. Elle
logeoit chez le S ' Bavelier , à
qui cette connoiffance a coû
té une groffe fomme , fa fem .
me ayant répondu pour elle
de plufieurs marchandifes
qu'on l'obligea de payer ,
aprés que cette fauffe Comteffe
eut pris la fuite . Elle ar214
MERCURE
•
riva à Bruxelles , où elle fe
fit connoiftre fous le nom
d'Anne - Marie de Naffau мerode
, Princeffe d'Armstadt ,
Baronne de Tamoira , Marquife
de Vateville . Aprés
avoir demeuré trois mois à
Anvers dans la maifon d'un
Tailleur , elle fit connoiffance
avec une Religieufe de S.
Dominique , à qui elle dit ,
qu'elle avoit donné en garde
à une Chanoineffe de Nivelle ,
des Billets pour la fomme de
cinq cens mille livres , avec
les titres de tout ce qu'elle
devoit avoir de Hollande &
GALANT. 215 .
du Pays de Gueldre , pour des
droits qui ne pouvoient luy
eftre contestez , ce qui eftoit
regardé comme un vray trefor.
Comme elle ne faifoit
aucune affaire qu'en preſence
de cette Religieufe , & que
c'eftoit là tous les foirs fon
rendez - vous ordinaire , elle
fut bien-toft connue de tout
le Convent. Les bonnes
Soeurs qu'elle avoit l'art d'ébloüir
, luy firent beaucoup
d'honneur , & fur tout lors
qu'elle eut mis une Fille du
Tailleur dans le Cloiſtre
avec une dor de cinq mille
216 MERCURE
florins , à quoy elle s'obligea
par Contrat paffé pardevant
Notaires , fitoft que les affaires
feroient terminées, Le
bruit de cette liberalité courut
par toute la Ville , & ne
manqua pas de luy donner
beaucoup de credit. Gomme
elle joüoit admirablement le
perfonnage de Devote , des
Religieux de tous les Ordres ,
luy firent la cour. Elle marqua
beaucoup de penchant pour
les Jefuites, & aprés quelques
vifites qu'elle rendit au Pere
Procureur , elle luy parla de
l'embarras où elle fe rencont
troit ,
GALANT
217
troit à caufe d'une
dépense
qu'elle avoit faite , fur la confiance
d'une Lettre de change
de fix mille écus qu'elle
attendoit & qui ne viendroit
que dans quatre jours . Le bon
Pereluy offrit cinq cens écus,
qu'elle ne fit point difficulté
d'accepter , parce qu'elle
le tenoit fûre , difoit-elle ,
de les rendre dans la fin de
la femaine . En ce mefme
temps , elle contracta
avec
deux
marchands de Bois- le-
Duc , Freres d'un Jefuite à
qui elle avoit conté fes affaires
en luy
promettant un
Avril 1696 . Τ
218 MERCURE
prefent s'il trouvoit quel
qu'un qui vouluſt» s'accommoder
avec elle pour foixan
te mille florins , à condition
qu'on iroit prendre lon trefor
à Nivelle , & qu'alors on
luy feroit compcer à Paris
l'argent qui devoit luy en rel
venir. Les conventions
furent
reglées , & on luy avança
feize cens florins à bon com
pte. Dés qu'elle les eut touchez,
elle fe mit fur les grands
airs , & commença à paroî
tre , car auparavant , elle ne
fortoit que pour aller au Convent
des Religieufes . Elle fe
GALANT.
219
$
fit faire de
magnifiques habits
de velours
couverts de
galons d'or & d'argent , &
elle payoits tout
comptant ,
ce qui eftoit caufe que les
Marchands
venoient
enfuite
à Penvy les uns des autres ,
lay offrir leurs marchandifes
à credit. Elle
entendit parler
d'un Pere Minime , qui estoit
Confeffeur de Dom Mario ,
& Directeur de la Solidité de
la Vierge. Comme il avoit les
plus belles
connoiffances
de
la Ville , elle fut bien aife d'avoir
commerce avec luy. Ain ,
fi elle le fit prier de venir
Tij
220 MERCURE
chez les Religieufes pour la
confeffer. Depuis elle cut
HELYE JIO Geurs
converfa-
2160Pamorcer
,
avec luy plufieurs
tions , & pour l'amorcer, elle
luy promit quinze mille Horins
, qu'elle fouhaitoit qu'il
employaft à un Autel de marbre
pour la
Vierge de Solidard.
Elle avoit déja choifi
le marbre , & fait faire un modele
, le tout felon Pordonnance
du Minime , qui fe faifoit
un honneur d'avoir dans
fon Eglife un Autel
Armes de Naffau , lors qu'elle
luy parla du Contrat qu'elle
avoit paflé avec les Mar
MAGU
Mes
GALANT
221
af-
1016019
and
chands de Bois - le Duc . Aprés
y avoir un peu penfé , il luy
dit que fuelle vouloit luy laif
fer la direction de cette afs
faire , il connoiffoit un Marchand
par qui il luy feroit
avancer dix ou douze mille
forins, & qu'à l'égard du Con
trat , il trouveroit un moyen
pour le faire rompre . C'eftoit
parler au gré de la Dame , qui
chant preffée par les Marchands
de Bois - le- Duc , dont
elle voyoit bien qu'elle ne
Pourroit plus tirer d'argent ,
ne fçavoit comment le difpenfer
d'executer le Contrat.
Tiij
222 MERCURE
Le P. Minime luy confeilla de
feindre une maladie , & con .
clut qu'elle fortiroir d'Anvers
pour fe retirer à Bruxelles , où
illa feroit loger chez fa Mere.
Elle y alla accompagnée du
Marchand avec qui elle avoit
fait un nouveau traité pour
le Trefor de Nivelle , & qui
ne la traitoit que d'Exellence
& d'Alteffe. On ne pouvoit
voir d'habits plus fomptueux
que les fiens . Un nommé
Box , Marchand de Chevaux
de Maftrick , avec qui elle
avoit eu quelque commerce,
la vint trouver la voyant
GALANT 223
maguifiquement vètujë , po
ayant les mains pleines de
pieces d'or, dont elle luy don
ina cinquanté piftoles sufur
cing dens écus qu'elle luy
devoit , il fuc fur le point de
nerien prendre , & d'attendre
qu'elle luy payaft le tout , ce
qu'elle l'afluroit de faire peu
de jours aprés. Elle le perfuada
fibien fur le prétendu trefor
de Nivelle , qu'il acheta ,
furnbefperance des Ducats
imaginaires de cette fauffe
Comteffe , tous les chevaux
à longue queue du Pays de
Juliers , ce qui luy auroit valu
Tiiij
224 MERCURE
ཨསྶ
quarante ou cinquante mille
florins , fi elle luy euft fourni
dequoy , les payer commeg
elle le promettoit
. lb duy aqa)
riva une autre avanturep
Comme elle defcendoio vunq
jour de caroffe , la Servante
d'un Marchand
qu'elle avoit s
trompé à Tournay pour cent
piftoles, la reconnut , & l'alla
dire à fon Maître, qui acourut
auffitôt. Lorsqu'elle
le vit elle q
luy dit qu'elle eftoit venueexes
prés à Bruxelles pour le payer, i2
Elle luy donna cent florinso
fur l'heure
, avec promeffeq
d'acquiter le refte dans troisiè
GALANT at
225
jours. On preffa le voyage de
Nivelle, & elle imagina un ex
pedient afin d'obtenir un Paf
ſeport pour faire la retraitēļļ
13
qu'ellevoyoir bien qu'elle ne
pouvoir differer encore long
temps Elle fic croire qu'elle
avoit eflé avertie de bonne
part qu'on eftoit fur le point
de l'arrefter , comme eftant
venuë de France fans paffe
port , & cela fut crû d'au
tant plus facilement , que le i
Sieur Box avoit efté arrefté
quelques jours auparavant ,
pour la mefme caufe . On luy
fitzobtenir un paſſeport , &
226 MERCURE
alors elle dit au Pere Minime
qui luy avoit fait donner un
appartement chez fa Mere ,
qu'il falloit avoir de l'escorte,
parce que les cinq cens mille
livres qu'elle avoit dit n'eftre
qu'en billets , neftoient sen
argent comptant entre les
mains de la Chanoinefferde
Nivelle , fa Parente , pour qui
elle luy donna des lettres
une legere indifpofitions ne
luy permettant pas d'eftreidu
voyage. Le Minime partic
donc avec le Receveuriodu
Chapitre , dans un caroffenà
fix chevaux , pour énamener
GALANT. 227
ce trefor. ll eftoit accompagné
du Lieutenant du Prevoft
de Bruxelles , & de foixante
Cavaliers qui fervoient d'ef
corte , maisil fut bien étonné,
lors qu'ayant porté les lettres
à la Chanoineffe , elle répon
dit qu'elle n'avoit jamais entendu
parler ny de la Mar
quife de Vateville , ny de fon
trefor. Peu s'en fallut qu'il ne
querellafla
Chanoineffer,
comme fi elle n'euft pas vou
la fe defaifir de ce qu'elle
avoit entre les mains , mais
enfin ellenle convainquit fi
bien qu'ils eftoit laiffé duper,
228 MERCURE
, ilder
qu'il fut obligé de retourner
à Bruxelles , tres - chagrin de
voir perdu tout ce qu'il avoit
fait prefter à là Dame , outre
les frais du voyage de Nivel
le , pour lequel il avoit crû,
avoir befoin d'une grande ef
corte . Eftant dede retour , il
manda à fa Soeur qui vint , au
devant de luy , où eftoit Ma
dame de Vareville . Elle répondit
qu'elle l'avoit priée le
marin de l'accompagner
nà
pied à la Meffe , & que pour.
n'eftre pas connuë , elle avoit
pris un habit fort fimple &
une écharpe de foye , afin de
GALANT 229
tr
prier avec moins de diftrac
tion , pour ceux qui eftoiene
allez a Nivelle , & qui à caufe
de la guerre , pouvoient trouver
dans les bois quelque parti
d'Ennemis ; qu'aprés eltre
demeurée à l'Eglife jufqu'à
midy, elle l'avoit quittée pour
entrer chez le Prince de Vau
demont , où elle avoit à parler
à quelques perfonnes de
fa Maifon , & qu'elle n'en
eftoit point encore revenue.
On y envoya , mais toutes les
recherches qu'on fit furent
inutiles , & l'on n'en put avoir
de nouvelles. Tout cecy fe
?
230 MERCURE
>
paffa en l'année 1691. Elle alla
enfuite à Besançon , à Valenciennes
, & à Amfterdam
comme je vous l'ay marqué ,
& vint enfin à Nantes ou
elle fut arreftée fur la fin de
Juin de l'année derniere . On
a inftruit fon proces avec foin
pendant huit mois , & voicy
l'extrait de la Sentence que
l'on a rendue contre elle. g
Vons par noftre Sentence
A&
Jugement
Prefidial, &
en dernier reffort , fuivant l'Ordonnance
, declaré la contumace
bien inftruite , contre le nommé
GALANT 231
Charles Morel , dit Vateville ,
sen confequence , fuffisamment
atteint & convaincu avec ladite
Particuliere , âgée» environ de
quarante cinq ans , fe difant
avoir nom Claire -Françoise de
Montmorency , & depuis , Claire
Marie - Françoife - Merode de
Naffau , & eftre femme dudit
Morel , dit de Vateville , d'eftre
gens vagabonds & fans aveu ,
d'avoir fauffement & pour
filouter & voler , pris des noms
de diftinction , à la faveur defquels
ils avoient excroqué de l'argent
er des étoffes en cette Ville ,
dons ledit Morel , dit Vateville ,
232 MERCURE
auroit profité , & mifme dans la
Ville de BeZançon , dont ledit
Morel auroit auffi profité, mefme
pour autorifer lefditesfriponneries
tromperies , d'avoir fait es
donne deprétendues Procurations
Lettres de Change , fous lef
dits nomsfauffement prue ufur
pez,& vehementement suspects,
d'avoir fait plufieurs autres friponneries
dans d'autres Villes de
Europe ; pour reparation de quoy
condamne ledit Morel , dit Vatteville
, d'eftre pendu & étranglé
à la potence du Bouffay de cette
Ville de Nantes , jufqu'à extinction
de vie , préalablement appliGALANT.
233
qué à la question ordinaire es extraordinaire
des efcarpins au feu ,
+3
en cent liures d'amande an
Roy ,fes biens acquis & confifquez
a qui il appartiendra , préalablement
pris fur iceux , les frais
de Justice & amende , & ordon .
né que le Jugement fera execute
en effigie , dans un Tableau qui
fera attaché à cet effet à la po
tence dudit Bouffay ; & ordonné
que ladite Particuliere fe difant
Claire. Marie Françoife Merode
de Naffau , fera prife par l'Executeur
de haute Justice , dans la
Chambre Criminelle , la corde
an col , pour eſtre pour eftre manée & con-
Avril 1696. V
234 MERCURE
duite
par les Carrefours & lieux
accoûtumez de cette Ville , pour
yeftrefuftigée & fouettée par trois
differens Samedis , le dernier
e
defquels eftre marquée &fleurde-
Lifée avec un fer chaud fur les
deux épaules , enfuite attachée
au poteau pendant trois heures ,
bannie à perpetuité de ce reffort
, avecdeffenfes de s'y trouver
à l'avenir , fur peine de la vie ,
en cent livres d'amende au
Roy, & cinquante livres d'aumofne
aux Hôpitaux de cette
Ville , & aux dépens du procés .
Arrefté en la Chambre Grimi .
nelle , le Samedy 24. Mars 1690.
GALANT. +235
QA
N
Le mefme jour 24. qui
eftoit un Samedy , elle fuc
fouettée en execution de cete
te Sentence , auſſi bien que
les deux Samedis
fuivans ,
fçavoir le 31. de Mars , & le
feptième
d'Avril. Le dernier
de ces trois jours elle fut marquée
d'une fleur de lis fur les
deux épaules , & remenée enfuite
en prifon , d'où elle for
tit le Mecredy
fuivant 11. de
ce mois . On dit qu'elle a pris
le chemin de la Rochelle.
Taboong que
Vous avez ouy parler de fix
Vaiffeaux Marchands Fran-
V ij
236 MERCURE
çois , revenus depuis peu des
Echelles du Levanto & arrivez
à Marſeille . Voicy l'eftat
de leur chargement.I swing
a non sollefor
Cargaifon du Vaiffeau du Capi
taine Verniich, venu de Seydes
152. Balles Fillet fin Barac
80. Balle's Fillet fin de Jeru
falem.
25.
Balles de Fillet douce.
350. Sacs de Cendres 0
so . Balles de Coron en laine.
40. Sacs de Galles , a
10. Sacs de Cire. ? in3:25
70. Couefteris . Ta
66. Billes Soye de Seyde .
GALANT 237
212. Balles de Chipres ou de
Tripolines 1 tb aliquo
Cargaifon du Vaiffeau du Capitaine
Patty venu de Seyde
305. Balles Cotton filé.
130. Balles de laine.
26 Sacs de
Ristimmen donk
17. Sacs de Galles,
522. Sacs de Cendres.
les and
91. Balles deCotton en laine.
17. Caffas Caffy .
5. Caffas Sennex.
966. Balles de Gommes.
66. Balles Anganny.
28. Balles de Soye ,
16. Balles Toille Damande.
1. Caiffe de Plumes.
238 MERCURE
Cargaifon du Vaiffeau du Capt.
taine Thomaffin , rdenanto os
d'Alexandrie, LO.00
6. Balles de Lin.Ɔ 2ɔlled .૨22
200. Balles deToilles diverfes .
90. Caffas gommezells or
10. Balles Cotton files I.
64. Caffas Endensziss
18. Balles de Caffé.f.o
Balles Semence de Bens.
5.
8. Caffas Sel Armoniacgra
3. Caiffes de PlumesĂ MIDA
1500. Cuirs. sb2012 .00 %
Cargaifon du Navire du Capitaine
Bernardy , venus &
d'Alexandriesd.e
45.
Balles de Lin . zaliad.pog
GALANT.
239
80. Balles Toille diverfe-
100. Caffas de gomme.sca
60. Caffas Encens.b
55. Balles Cotton file, lava
26. Balles Cafféch
10. Balles Semence de Bens.
loos
3. Balles de
Courconne
.
2. Caiffes de Plumesta
10. Caffetas Sel Armoniac. 8r
2200. Cuirs.
Cargaifon du Vaiffeau du Capitaine
Martin, venu de Seyde
500. Sacs de Cendres .
45. Sacs de Galles .
85. Balles de laine..
9. Balles Cotton en laine-
309. Balles Filé moitié Bazac,
240 MERCURE
& moitié Jerufalem ,
20. Balles Fillé fin douce.
10. Balles Efcars Jerufalem .
29 ! Bailes Fille fia douce.
8. Balles Soye Tripoline !
36. Balles Soye Chouf.
56. Balles Soye Chipres .
2 Balles Rubarbe good
12, Balles GommeArmoniac.
2. Balles laine de Chevrin . k
6. Balles Toillèrie .
Cargaifon de la Tartane du Capi
taine Carefe , venuë de g
Tripoli de Sivie.
200. Sacs de Cendres .
80. Balles deCotton en laine
10. Balles de Soye Tripomë.
2. Balles
GALANT: 241
ン
2. Balles de Soye de Chypre.
8. Sacs de Cire.al
plufpart de ces
ces Mar
chandiſes n'eftant connuës
que des gens de commerce,
vous trouverez peut eftre
beaucoup de mots pour d'autres
dans le dénombrement
que je vous envoye . Je puis
en avoir laiffé paffer faute
de les connoiftre , & les Copiltes
peuvent avoir fait la
même chofe.
de
Dans le même temps M
Halles & M' le Chevalier
de Forbin , commandant le
Serieux & le Marquis , Vaiſ-
Avril 1696 . X
242 MERCURE .
feaux du Roy , prirent entre
Tifle de Cerigo & le Cap de
Matapan , un Vaiffeau Hol
landois neuf , & à trois ponts ,
nommé l'Arſenal de Dantzik ,
armé de deux cens hommes
choifis & de quarante fix canons
, & percé pour foixante
& dix . Il venoit de Smirne ,
où fon chargement a monté
à un million , qui font trois
cens quarante- fix mille fept
cens vingt- une piaftres . Le
combat a efté long , vigoureux
& opiniaftré . M'de Palles
a elté bleffé aux deux
cuiffes d'un éclat , & àla main
7
GALANT 243
d'un autre éclat, Son Fils a
eu une partie de fon jufteau
- corps emporté , & la mois
tié de celuy de M' de Forbin
a pareillement efté empor.
té d'un coup de canon . Ce
Vaiffeau a efté efté fi maltraité
dans ce combat , qu'on a efté
obligé de le laiffer à l'lfle de
Gephalonie
, autrement de
Zante , avec un Lieutenant &
cinquante hommes . On a fait
partir deux Vaiffeaux de guer
re pour luy fervir d'efcorte ,
& l'amener à Toulon dés qu'il
fera rádoubé. Voicy l'eftat de
La cargaison.
X ij
244 MERCURE
548 Balles fil de poil de che
vre .
Balles de
Soyeo
593
Balles
cotton en rame.
413 .
Balles Galle .
ทรง
204 Balles Demitte
.
91. Balles cotton file.
23. Balles poil de Chameau ,
14. Balles de lainę .
24 Balles gomme Adragan .
249. Balles Filofelle
.
76. Balles Camelots ou mon
cayar.
eds
8. Caiſſes Rubarbes & autres
drogues .
Balles
Indiennes.M
4.
3052. Pieces de bois pour po
GALANT 245
lir
,
ou lignum fanctum.
3246. Peaux de Maroquins,
900. Cuirs de boeuf.
12000. Pieces de marbre à paver
.
2024. Pieces de marbre pour
tables .
6. Balles de
apis.
90. Balles de Cire.
2. Balles de cire où il ya de
la Scamonnée .
1. Balle de
couvertures de
chevaux .
3. Balles de Caffé.
1. Balle de fix pièces de
Moncayar .
Le Sérieux , commandé par
X ìij
246 MERCURE
M' de Palles , prit enfuite vers
la Sardaigne une Fregate de
Fleffingue , armée en courſe ,
nommée les fept Provinces ,
montée de quarante canons,
& de cent quatre-vingt hommes
. Elle n'avoit encore fait
aucune priſe .
900 2820
* R ૧૧૨૬
Voicy de nouvelles Re-
Remarques
touchant
le R
glement
de la Fefte
de Pal
ques.
GALANT
247
A MONSIEUR DE ***
9114A Bordeaux ce 19. Mars 1696.1
T
mod prv
193
rends des
Ous
avez écrit pour
tout
le monde
, Monfieur
, auffi
vous
devez
ftreperfuadé
qué tout
le monde
vous
en a obligation
.
Pour
moy
je vous
en
graces
infinies
. Vous
avez
fait
concevoir
en tres peu de mors , ce
grand
& fameux
reglement
de la
Fefte
de Pafques
, fans
que la
brieweté
de
l'explication
que vous
en faites
en diminuë
en rien , ny le
prix
, ny la beauté
. Tout
y paroift
clair &
intelligible
, & peut
eftre
X iiij
248 MERCURE
fuis je le feulqui fe foitformé une
difficulté causéepar la diverfité des
temps où arrivel' Equinoxe , pen.
dant la Periode Gregorienne de
années ; mais comme il par
ilparoiſt
400 ,
erance que
par voftre Ecrit que vous avez
l'esprit tout- à fait propre à éclair.
cir les difficultez les plus obfcien
res , je me flate de l'esperan
vous refoudrez la question que
j'ofe vous propofer. Selon toutes
les Obfervations modernes , à cha
que centiéme biffextile , l'Equi
noxe moyen arrive le 21. Mars
à 10 heures aprés midy au Meridien
de Rome , & la quatre
vingt feizième année aprés la
GALANT 229
centiéme biffextile fe rencontrant
la derniere de quarante - neuf qua
triémes biffextiles , toutes felon la
forme Julienne , il arrive le 27 .
Mars a 2 heures aprés midi , qui cft
1 Equinoxe qui arrive leplus toft,
Ma difficulté pourtant ne confifte
qu'en la trois cens troisiéme année
aprés la centiéme biffextile, parce
que tous ceux qui ont obferve avec
Join routes les variations de l'Equinoxe
rapportent qu'en cette
année elle arrive le 23. Mars a
7. heures 12 minutes aprés midy,
qui eft l'Equinoxe le plus tardif
non feulement à cause que cette
année fe trouve la feptieme com.
2
{
३५
250 MERCURE
mune aprés la biffextile , mais
auffi à cause de la fuppreffion de
trois jours qu'on a faite à la fin
de chacun des trois ficcles prece
dens .
On voudroit doncfçavoir (fupposé
que dans cette année le 14. de
la Lune tombaft au 22 de Mars
anterieur d'un jour àl ' Equinoxe
sil feroit neceffaire d'attendre la
Lune fuivante pour en prendre
le 14 celebrer la Pafque le
Dimanche fuivant , ou bien fi la
Lune commençant le 9. de Mars ,
› nerencontrant confequemment
fon 14, que le 22. poſterieur d'un
jour au 21. Mars que vous nous
GALANT. 25r
marquez pour regle de la Pafque ;
s'ilfaudroit dis-je celebrer cette
Fefte le Dimanche d'aprés le 14.
de la Lune quifuit le 21. Mars
& quiprecede l'Equinoxe . Dans
cette fupputation , fi l'on remettoit
la Paſque aprés le 14. de la Lune
qui fuit l'Equinoxe , elle pourroit
eftre quelquefou auffi hanie que le
27. Avril , ce qui eft contrelapro.
pofition que vous avez avancée,
D'ailleurs , fi on la celebroir le
Dimanche d'aprés le 14. de la
Lune qui precede l'Equinoxe , il
me femble qu'on ne fuivroir pas
le Reglement du premier Concile
de Nicée , qui ne permet pas que
252 MERCURE
,
la
la pleine Lune de Pafques foir
anterieure à
l'Equinoxe .
NOwobsup
Vous fçavez , Monfieur , que
1 Equinoxe moyen n'a pas toùjours
efté le 21. Mars car nous
lifons que l'année de Jefus Chrift,
( qui eft celle de fon Incarnation
de fa Naiffance , comme le
juftifie le Pere Riccioli dans fon
Aftronomie Reformée ) est auffi
ane Epoque Aftronomique ,
laquellefuivant les Tables moder.
nes , la conjonction moyenne de la
Lune au Soleil arriva le jour
mefme de l'Equinoxe moyen , &
il est dir que le concours qui termina
les periodes Lunifolaires des ·
ง
GALANT 253
Siecles precedens , fut un Epoque
d'où commença un nouvel or
dre de Siecles , arrivale 24. Mars
à une beure trente minutes du
matin ,felon la forme Julienne
rétablie unpeu aprés par Augufte.
Heft vray que le temps dela Paf-)
que qui regle prefentement toutes
les autres Feftes mobiles , n'avoir
pas encore efté déterminé par
Chreftiens qui ne furent qu'envi
ron 34. ans aprés , & Lon fair
mefme que les premiers Chreftiens
la celebroient affez differemment ,
les unsplutoft , les autresplus tard .
Ceux d Afie la celebroient ( comme
font prefentement les Juifs )
les
254 MERCURE
le jour mefme du 14. de la Lune
de Mars fans aucune exception
de Ferie , difant qu'ils rendient
cette Tradition de S. Jean IE .
vangelifte ; d'autres en un temps
different mais les Latins en remettoient
la celebration au Di
manche qui fuit le 14 de la Lune
de Mars. Ceux - cy affuroient
avoir reçu cette reglede S. Marc
qui l'avoit prife de S. Pierre Apoftre
; & c'est ce qui obligea Pie
I. d'ordonner qu'on la fuisvroit
dans toute la Chreftienté ; mais
on ne parla point de l'Equinoxe
jufqu'au Concile de Nicée , tenu
Lan 325: affemblé confirmé
GALANT
255
par Saint Silveftre & Conftan
tin le Grand.
Depuis ces Concile l'Abbé
Denis transporta les Cycles de la
Lune du Calendrier Alexandrin
au Calendrier Romain ,
marquant l'Equinoxe au 21 .
Mars , comme il avoit esté mar
qué dans l'Epoque Egyptiennes,
Cependant on remarqua au fiecle
palle que les fupputations des E
vefques d'Alexandrie , Deputez
par le Concile de Nicée , qui paf.
foient pour les plus verfez dans
Aftronomie ,fefont trouvées peu
exactes dans la fuite des temps.
En effet , vers lafin du fiecle paffé
256 MERCURE
l'anticipation des Equinoxes der
puis l'Epoque choifie par les Evefques
d'Alexandrie , eftoit mon.
Lée de dix jours. C'est pourquoy
Gregoire XLII, après avoir entendu
l'avis des plus Sçavans ,
ofta dix jours à l'année 1582, &
remit l'Equinoxe au 21.
où il avoit esté au temps del E
poque choifie par les Deputez du
Concile de Nicée , d'où il s'enfuic
qu'avant la Correction Gregorienne
, l'Equinoxe eftoit arrivée
lei . Mars , de forte que l'an
1580. le 14. de la Lune tombant
de Mars on auroit estéren.
eftat de celebrer la Pafque dés le
all 12.
,
GALANT. 257
lendemain 13. fi celendemain eust
esté un Dimanche . J'avoue que
la Periode Gregorienne de quatre
cens années , plus courte de trots
jours que quatre cens années fuliennes
, redreße le calcul des heu
res des minutes à venir , &
remet l'Equinoxe à chaque centiéme
biffextile dansfa fituation
veritable, c'est à dire au 21. Mars,
néanmoins il fera vray de dire
qu'à chaque trois cens troisieme
année l'Equinoxe arrivira le
Mars. C'est ce qui caufe mon
doute , qui fait la difficulié
que je may pû refoudre. Jen
Avril 1696. Y
23.
258 MERCURE
efpere de vous le dénouëment seg.
fuis , Monfieur, vostre , as
geral e brov si 28 , leda
On vient de donner au Public
un premier tome de Ler.
tres Spirituelles , d'un des hommes
du monde qui abeftélé
plus éclairé dans la fcience
iniftique , & qui en a le plus
folidement écrit. Ce que feu
Monfieur le Prince de Conti
a fait imprimer de fes Ouvra
ges en eft une preuve. On
attendoit le reste avec impa
tience . Ce premier come fera
fuivi de plufieurs autres , qui
fatisferont le defir des bonGALANT
259
nes ames. Il eft imprimé à
Nantes par Jacques Maréchal
, & le vend à Paris chez
Edme Courerot , rue St Jacques
, au bon Pafteur.
$
On commence auffi à debiteroun
autre Livre , qui eft
d'une grande utilité , quoy
que la foibleffe de l'homme
ent rende les idées facheufes.
Il a pour titre , La Science
de bien mourir. Comme cha
que pas que nous faisons nous
approche de la mort , nous
ne fçaurions trop l'étudier ,
pour nous familiarifer avec
elle , & nous garantir des
1
Y ij
260 MERCURE
a
juftes frayeurs qu'elle caufe
à ceux qui s'en voyent furpris
avant que d'y avoir fait att
cune folide reflexion . Cette
fcience fi utile aux hommes
qui font vivement perfuadez ,
qu'il faut s'appliquer cran→
quillement à l'affaire impore
tante du falut , eft enſeignée
dans trente Confiderations
tirées de la volonté abfolue
de Dieu , de la neceffité de
mourir , des incommoditez
où la vieilleffe nous engage ,
du peu de durée de la vie , &
de fon incertitude , de l'exem
ple du Sauveur du monde ,
GADANT! 261
auquel nous devons nous
conformer , & de la certitude
des la refurrection. L'Auteur
fait voir dans quelques unes
dences Confiderations
, que
lasmoro geftorun veritable
fommeil pour les gens de
biengique les anciens Philefophes
l'ont receué , même
violente , fans en eftre épou
vantez, & que plufieurs d'ens
tre - eux sont connu & enfeigné
par la feule lumiere na
turelle , qu'elle eftoit un bien.
Ce Livre le vend chez le sieur
Guillaume de Luyne , Libraire
au Palais dans la Salle des
Merciers.
262 MERCURE
Vous m'avez toujours paru
eftimer beaucoup les Ouvra
ges de Modela Eevrerie.
Quoy que j'en aye plufieurs
de luy entre les mains , je les
referve pour mes autres Let
tres , & ne vous feray part au
jourd huy que de l'Eloge que
Vous allez lire .
ELOGE HISTORIQUE
De Madame la Princeffer
ITDI *
DE CONTI DOUAIRIERE.
O
N dit qu'il faut un fiecle
pour former un Heros , il
n'en faut pas moins pour former
GALANT. 263
une Heroine. Depuis les trois
Marguerites forties du Sang de
France ,&que l'on a comparées
avec rant de jufteffe à trois Pierres
precieuſes du même nom , qui
ne compoforent qu'une feule rofe
de Diamans , parce qu'elles ont
vêcu dans le même têmps , &
qu'elles eftoient Tante, Niece &
Petite niece l'une de l'autre ; depuis
dis je , ces trois augustes
Princeffes , la France n'avoit
rien vu defemblable jufqu'à Madame
la Princeffe de Conti , Mais
la nature pour fe difculper d'a
voir este tant de temps à mettre
au monde cette morveille , a raf
264 MERCURE
femblé en fa perfonne toutes les
rares qualitez qu'elle avoit partagées
entre les trois ; car elle a
l'efprit , le fçavoir & la generofité.
de Marguerite , Reine de Navarre
, Soeur de François I. la pieté;
lafageffe & la vertu de Mar.
guerite , Ducheffe de Savoye ,
Soeur de Henry II.la politeffe, la
galanterie la liberalitéde Mar
guerite , Reine de France , Sour de
Charles IX & fur tout la beauté,
l'agrément , & le merité de toutes
les trois . Il ne faut done pas s'étonner
fi elle poffede la tendreffe
l'estime du plus grand Roy da
monde , & fi elle fait la gloire
GALANT
265
l'ornement d'une Cour la plus
Juperbe & la plus
magnifique qui
fut jamais.
Vous fçavez qu'on n'a point .
vû de Prelat plus eftimé ny
plus cheri dans fon Diocefe ,
que M' l'Evêque Comte de
Noyon l'eft dans le fien. Je
ne puis vous en donner des
marques plus convaincantes
,
qu'en vous difant qu'aprés
avoir fouffert
beaucoup à Paris
dans le cours d'une dangereufe
maladie , il retourna
enfin à Noyon , & qu'y eftant
arrivé le
17. de ce mois , il y
Ꮓ Avril
1696 .
266 MERCURE
H
fut receu au fon des cloches,
avec les applaudiffemens &
les tranfports de joye de tous
les Ordres fur le parfait réta
bliſſement de fa fanté , & fur
les nouvelles graces dont Sa
Majefté l'a honoré par fa promotion
à l'Ordre du S. Elprit.
Le peuple en foule , & tous
les Enfans accoururent au
devant de luy. La Bourgeoifie
eftoit fous les armes ; les
Maire & Echevins l'ayant
complimenté à la porte de la
Ville , le Lieutenant de Roy,
le Bailliage du Comté de
Noyon Pairie de France , le
GALANT: 267
Bailliage Royal , les Curez ,
le Clergé , les Religieux , &
le Chapitre de l'Eglife Cathedrale
, firent enfuite la
même chose dans le Palais
Epifcopal . Ce Prelat touché
de tant de marques de l'affection
de la même Ville , y répondit
avec fon éloquence
& fa civilité ordinaire .
Il s'eft émeu une grande
queftion parmy les Sçavans ,'
dont les Pieces fuivantes vous
éclairciront. Cette question
confiſte à fçavoir quelle eft
la Lune dans laquelle nous
fommes entrez le troifiéme
Z ij .
268 MERCURE
*
:
de ce mois , fic'eft la Lune de
Mars , ou celle d'Avril La
plufpart pretendent que c'eft
la Lune de Mars , à cause que
la Fefte de Pafque doit tou.
jours eftre celebrée le prémier
Dimanche d'aprés le
quatorziéme de la Lune de
Mars. D'autres foutiennent
que c'eft la Lune d'Avril, fondez
fur ce qu'en comptant la
* fuite des Lunes depuis le jour
où finit celle de Mars de lannée
derniere , qui fut au trei .
ziéme Avril , il paroift que la
Lune de Mars de cette année
doit commencer avec le
GALANT. 269
le 14.
mois , c'est à dire , peu de jours
aprés . Ils fe fondent encore
fur un Difcours qui eft dans
ma Lettre du mois de Février,
où il eft dit que la Lune de
Mars a commencé le cinquiéme
de Mars , & que la caufe
du reculement de la Feite de
Pafque vient de ce que
de la Lune deMars arrive plûtoft
que le 21, car l'Auteur
pretend que le quatorziéme
de la Lune de Mars arrivant
plûtoft que le 21. jour de l'Equinoxe
, la Fefte de Paſque
doit être remife aupremier Di
manche d'aprés le 14. qui fuit
Z iij.
270 MERCURE
la Lune de l'Equinoxe. Cette
raifon ne paroift pas bonne ,
parce que la Fefte de Paſque
fe trouveroit par là dans la
Lune d'Avril , & cependant
la regle commune eft qu'on
la celebre dans la Lune de
Mars.
L
REPONSE.
Année les mois dont on
fe fert prefentement en Europe
font reglez au "mouvement
du Soleil , & ne dépendent en au
cune maniere du mouvement de la
Lune. C'est pourquoy s'il arrive
qu'une Lune tombe en partie dans
GALANT. 271
un mois enpartie dans un autre ,
anla peut affigner à celuy des deuse
mois qu'on veut , & les Sçavans
font partagez la deffus . Les uns
veulent que la Lune appartienne.
au mois dans lequel elle finit ; les
autres qu'elle foit du mois dans
lequel la plus grande partie de la
Lune tombe. J'aimerais mieux
fuivre le fentiment des derniers ,
& affigner au mois d'Avril la
Lune qui a commencé le fecond
de ce même mois , & qui finira le
premier de May. L'opinion popu-
Laire que
la Lune de Mars foit
toujours celle dans laquelle arrive
la Pafque, n'eft pas conforme aux
Z iiij
272, MERCURE
fentimens des Sçavans , felon lef
quels la Pafque doit eftre celebrée
le Dimanche d'aprés le 14. de la
Lune qui fuit immediatement
l'Equinoxe du Printemps . On ne
trouvera point que dans la refor
me Gregorienne on ait jamaisprétendu
fixer la Pafque à la Lune
de Mars , on n'y parle que de la
celebrer le Dimanche d'aprés le 14 .
du premier mois des Hebreux,
on ne dit point que ce premier mois
foit celuy de Mars , mais que c'est
un mois lunaire vague , qui retour.
ne tantoft aprés douze mois , tantoft
aprés treize , & qui commence
tantoft avant l'Equinoxe , &
сс
GALANT 273
tantoft aprés ; car fi l'Equinoxe
arrive avant que le 14, de la
Lune foit expiré, ce mois de la
Lune eft le premier de l'année Mofaique
dont il s'agit ; mais fi lEquinoxe
n'arrive qu'aprés le 14 .
de la Lune , ce mois de la Lune eft
le dernier de l'année précedente ,
celuy qui le fuit eft le premier
mois de la nouvelle année dans le
quel on doit celebrer la Paſque.
Dans la Reforme Gregorienne on
a remis & fixél'Equinoxe au 21.
de Mars , où il avoit efté au troifiéme
fiecle , vers le temps du Concile
de Nicée , ce qui ne fait pas
que la Pafque arrive dans la Lu274
MERCORE
ne de Mars , quelque occafion que
cela puiffe donner de le ſuppoſer .
Voity une autre Replique
d'un tres fçavant homme.
Le fentiment commun eft que
la Lune doit eftre attribuée au
mois dans lequel elle finit , indépendamment
de toute autre circonftance
, fans que Pafque faffe
rien , ce qui s'exprime d'ordinaire
par ce Vers.
In
quo completur
menfilu .
natio detur.
On a pris ce fentiment de Clavius
, qui affifta à la reformation
du Calendrier Gregorien , & qui
eut ordre d'en faire le Traité qu'il
GALANT. 275
nous a larße fous le titre de Ka
lendarium Gregorianum
. C'est
ainsi qu'il distribué lès Lunes par ·
mois dans le chapitre17. de ce Calendrier
, quoy qu'à proprement
parler , ce nefoit qu'une pure que ..
ftion de nom.
Celuy qui a ému le premier
la queftion , a répondu ainſi
à cette Replique .
M de... ne répond pas pré
cifement par cette Lettre à la queftion
proposée , qui eftoit defçavoir
comment s'appelle la Lune qui a
commencé au fecond de ce mois
d'Avril , & dans laquelle nous .
fommes encore , fic'eft la Lune de
276 MERCURE
Mars ou la Lune d'Avril ; au
contraire cela fair une autre difficulté,
car ce qu'il dir que le fentiment
commun eft que la Lune
doit eftre attribuée au mois dans
lequel elle finit, fignifie que la Lu.
ne doit estre nommée du nom du
mois dans lequel elle finit . Sur ce
principe , la Lane qui a finy au
Second Avril , doit s'appeller la
Lune d'Avril , & celle qui la
fuit, & dans laquelle nous fommes
, doit s'appeller la Lune de
ay , puis qu'elle finira le premier
de May : ce qui pourtant
n'eft pas vray. Outre cela , y ayant
deux Lunes qui doivent finir dans
GALANT. 277
le mois de May prochain , com.
ment les expliquera til fuivant
Son principe , & quel nom leur
donnera- t - il? Car la Lune dans
laquelle nous fommes finit le premier
de May, & la Lune qui
la fuivra doit finir le 30. de May.
Ainfi voilàdeux Lunes qui finif
fant dans un même mois , doivent
faivant fonprincipe fe nommer du
nom du même mois , & par con-
Sequent toutes deux Lunes de
May Cependant on n'a jamais
dit qu'il y ait deux Lunes defuite .
du même mois.
S'il me vient quelques éclairciffemens
nouveaux fur
278 MERCURE
cette matiere , je vous en feray
part , eftant fort ſeur
qu'ils feront plaifir , à cauſe
du grand nombre de gageures
qui fe font faites fur cette
queſtion .
Voicy les noms des perfonnes
diftinguées de l'un & de
l'autre Sexe , mortes fur la fin
du mois paffé , & pendant celuy
d'Avril-
M'l'Abbé Goëzaud, Chanoine
& Grand- Chantre de
l'Eglife Cathedrale de Troyes ,
mortle 27. Mars , dans un âge
extremement avancé , ayant
encore porté le Bafton le
GALANT. 279
1
jour de la derniere Fefte de la
Vierge . Il avoit une pieté ſolide
, & eftoit Neveu de feu
M' de Breflay , Evêque de
Troyes , & d'une des meilleures
Familles d'Anjou . M'l'Evêque
de Troyes , dont vous
connoiffez le merite & le difcernement,
& qui depuis qu'il
eft pourvû de cet Evêché, n'a
rempli fon Chapitre que des
meilleurs Sujets , fans avoir
égard aux recommandations
qui luy font faites , a donné la
dignité de Chantre à M¹l'Abbé
de la Braux , Chanoine &
Archidiacre de Margerie en
280 MERCURE
la même Eglife , & le Canonicat
à M l'Abbé de la Planche
, Chanoine de Saint Nicolas
de Sezanne . Ils fon
tous deux Freres , & ils étoient
Neveux de défunt M' Goëzaud
, & Petits neveux de feu
M de Breflay , Evêque de
Troyes.
Dame Marie Terefe Aubry
. Elle eftoit veuve de Meffire
Guillaume Alexandre ,
Marquis de Vieuxpont , Colonel
du Regiment de Bourbon.
Cette Famille de Vieuxpont
eft une des plus anciennes
de Normandie, qui a pof
GALANT 281
fedé depuis longtemps la
Terre de Vieuxpont , & qui
acu alliance dans les premieres
Maifons de la Province.
Mademoiſelle Madelaine
du Four , Fille de feu Mile
Marquis de Saint Clerc . Elle
avoit l'efprit fort éclairé , &
elle en a fait voir la force d'une
maniere tres- édifiante ,
en foûtenant avec fermeté la
vûë d'une mort certaine dans
les quatre derniers mois de
fa maladie , qui luy a feit effuyer
de vives douleurs . Jamais
on n'a vû une plus entiere
refignation aux ordres
Avril 1696. A a
282 MERCURE
de Dieu , tant l'envie de s'y
conformer , l'avoit détachée
du monde. Elle en regardoit
les amuſemens avec un regret
extrême de s'en eftre jamais
laiffé occuper , & elle avoit
tant d'ardeur de fe voir unie
à l'Eftre éternel , pour qui feul
elle comprenoit qu'elle avoit
efté créée , que quand on la
voulut preparer à recevoir le
dernier Sacrement , elle dit
qu'on ne luy pouvoit annoncer
une plus agreable nouvelle
, puifque c'eftoit luy dire
qu'il falloit aller à la Maifon
du Seigneur. La Maiſon
GALANT. 283
-
du Four dont elle eftoit , eft
sfort confiderable en Normandie
, & a de tres belles
alliances . Madame la Marquile
de Saint Clerc fa Mere ,
que cette mort rend inconfolable
, eft une Dame d'un
fort grand merite , & d'une
naiffance diftinguée . Son
nom eft des Effards , & je me
fouviens de vous avoir expliqué
tous les avantages de
cette Maiſon , dans quelqu'
une de mes Lettres . Il ne luy
refte plus d'enfans que M'le
Marquis de Guifigny Saint
Clerc , Ecuyer chez fon Al-
A a ij
284 MERCURE
teffe Royale Monfieur. 9
Mademoifelle Loüife Def
champs de Crecy. Elle eft
Fille de Meffire Louis Def
champs de Crecy , Premier
Ecuyer de Monfieur le Duc
du Maine.
Louis le Mazier , Secretaire
du Roy, & Greffier en Chef
des Requeftes de l'Hoftel . Il
eftoit Fils de feu Louis le
Mazier , auffi Secretaire du
Roy , & Greffier en Chefdes
Requeſtes de l'Hoſtel .
M' de Bie , Secretaire du
Roy , premier Commis des
Finances. Il mourut d'apoGALANT.
285
plexie à Versailles au commencement
de ce mois. Il
eftoit de Bois-le - Duc , & vint
en France avec MS Olivier
& Erins , fameux Banquiers ,
fous le Miniſtere du feu Cardinal
Mazarin. Il fervit enfuite
le Roy fous M' d'Hervart
, Intendant des Finances .
Elles eftoient alors fi embaraflées
qu'il eftoit difficile d'y
rien comprendre , & il débroüilla
ce cahos avec beaucoup
de netteté. Il s'eftoit
retiré aux Incurables pour y
paffer les jours hors de l'embaras
du monde , lors que
286 MERCURE
2
pour obéir aux ordres du
Roy , ilvint fervir Sa Majesté
fous Mile Pelletier , alors
Controlleur General , dans le
mefme employ qu'avoir M
Picon , fous feu M ' Colbert ,
& il a continué à l'exercer
avec une approbation
gencrale
fous M. de Pontchar.
train . M¹ Valée premier Com
mis du Trefor Royal , & au
paravant Procureur des Comprés
, a eſté nommé pour
remplir cette place . Ce choix
a répondu à l'attente des honneftes
gens , qui l'avoient déja
nommé tout d'une voix , tant
2
GALANT. 287
à caufe de fa grande penetration
dans les Finances , que
de fa probité , & de fes ma
nieres honneftes
& obligeantes.
René Guillemin , Seigneur
de la Mourliere, d'Averne , &
autres lieux , Secretaire du
Roy, & Receveur general des
Finances d'Alençon . Il eftoit
Oncle de Meffire Jean Guillemin
de Courchamp , maiftre
des Requeftes , & de Dame
N Guillemin , Epoufe de
Meffire Gilles de Maupeou ,
Seigneur d'Ableignes , Maiftre
des Requeftes , & Inten288
MERCURE
dant de Juftice en Auvergne.
Mr Petitpied , Curé de
Fontenay aux Rofes auprés
Paris . Il eltoit Neveu de M
Petitpied , Docteur de Sorbonne
, Chanoine de Noftre-
Dame , & Confeiller au Chaftelet
, & Frere de défunt
François Petitpied , Avocat
& Procureur du Roy des Treforiers
de France en la Generalité
de Paris . Il eft mort âgé
de quarante quatre ans , au
grand regret de tous fes Paroiffiens
, dont il eftoit extraordinairement
aimé pour
fa vertu & pour fon merite .
·
Dame
GALANT: 289
Dame Marie-Anne de Gemarys.
Elle eftoit Fille de Me
Gemarys , Seigneur des Effars
, Capitaine-Exempt des
Gardes du Corps du Roy,
fervant ordinairement aux
Ceremonies. Cette Demoifelle
eft morte fort jeune , &
promettoit beaucoup , ayant
efté parfaitement bien élevée.
Antoine du Vidal, Seigneur
de Riveroles . Il eftoit Contrôleur
ordinaire de Sa Majesté.
Le Vendredy Saint vingtié.
me de ce mois , moururent .
Bb
Avril 1696.
290 MERCURE
deux Medecins , tous deux
Docteurs Regens de la Faculté
de Paris. Le premier & plus
ancien fe nommoit Philippes
Douté. Il eftoit fort employé
, & Medecin de differeptes
Communautez.Ilavoit
époufé la Soeur du fçavant
M Blondebfiintelligent dans
les Mathematiques. Il laiffe
entre autres enfans , deux
Garçons , tous deux Docteurs
Regens en la même Faculté ,
& tres capables , dont l'ainé ,
Amant Douté ; eft nommé
Profeffeur pour les Plantes ,
& doit commencer fes exerGALANT.
291
1
cices à la Saint Martin prochaine.
L'autre Docteur en
Medecine qui vient de mourir
, fe nommoit Philippe ma
chon , & eftoit auffi fort employé.
On a eu avis de la mort de
M le premier Prefident du
Parlement de Mets , & de мa.
dame la premiere Prefidente
fon Epoufe , morts tous deux
amets à trois jours l'un de
l'autre . Madame la premiere
Prefidente y mourut d'apoplexie
le 10. de ce mois , &
cette mort fut fuivie le 13. de
celle de M le premier Prefi-
Bb ij
292 MERCURE
dent qui tomba malade
d'une fluxion fur la poitrine
le même jour qu'elle tomba
en apoplexie. Il fe nommoit
Guillaume de Seve , & avoit
efté receu fort jeune , Confeiller
au Grand Confeil. A peine
fut-il Maitre des Requeſtes
qu'on luy donna l'Intendance
de Montauban , d'où il fut
rappellé pour paffer à cellen
de Bordeaux . Il s'acquit dans
l'une & dans l'autre une fort
grande réputation , particulierement
dans la derniere ,
par la conjoncture des affaires
aufquelles il fe trouva ex-
·
GALANT 293
pofé. Il fut nommé enfuite
premier Prefident du Parle
ment de Mets , & quelque
temps aprés lutendant des
trois Evêchez. C'est le pre
mier , qui depuis l'érection de
ce Parlement ait efté premiet
Prefident & Intendant. Com
me le Roy ne fait rien qu'avec
beaucoup de difcernement
, il avoit trouvé dans
M² de Seve un Sujet propre
pour meriter cette grace &
cette diftinction.Jamais hom
me n'a joint à tant de merite
tant de douceur & de modeftie.
Sa phifionomie prévenoit
- Bb iij
噔
294 MERCURE
*
ceux qui l'abordoient , & fes
manieres douces & infinuantes
, fa bonté naturelle , la
droiture de fon coeur , & fon
defintereffement , achevoient
de gagner les coeurs , & de
luy concilier tout le monde.
Quoy qu'il fe trouvalt dans
deux poftes , où fon devoir
l'engageoit à n'accorder de
graces que celles qui cftoient
conformes à la plus exacte
Juftice , il prenoit de fi juftes
temperamens en toutes chofes
, que ceux qu'il eſtoit obligé
de refufer,fortoient d'au
prés de luy , auffi perfuadez
GALANT 295
de lajuftice de fon refus , que
de la bonté de celuy qui les
avoit refufez. Toute la Ville
de Mers a pleuré la mort de
cet illuftre Magiftrat , & il
n'y a perfonne qui n'ait efté .
vivement touché de la perte.
Il est mort âgé de cinquantehuit
ans , Il eftoit Frere de
Guy de Seve de Rochechoüart
, Evefque d'Arras ,
Prefident né des Eftats d'Artois
, Abbé de Saint Michel
en Tiérarche , Docteur de
Sorbonne , & Seigneur de S.
Cyr , fi connu par la vertu &
par fon zele Apoftolique ,
Bb i
296 MERCURE
tous deux Fils d'Alexandré
de Seve , Seigneur de Chatignonville
, Maiftre des Requeftes
, Prevoft des Marchands
de la Ville de Paris ,
puis Confeiller d'Etat , & de
Marie - Marguerite de Rochechouart
, Dame de Chaftillon
le Roy , fille unique de
Guy , Seigneur du mefme
lieu , & de Loüife d'Eftampes
; Petits -fils de Guillaume
de Seve , Seigneur de S. Julien
, Treforier de l'Epargne
& Confeiller d'Etat , & de
Catherine Catin ; & arrierepetits-
fils de Pierre de Seve
GALANT 297
Seigneur de Montely & de
Marguerite Camus de Pontcarré
, Famille qui a donné
plufieurs Confeillers d'Etat ,
Maiftres des Requeſtes & au
tres Officiers dans les Cours
Superieures , & dont eft au
jourd'huy M ' Camus de Pontcarré
, Confeiller d'honneur
au Parlement.
Madame la Premiere Prefidente
le nommoit Anne le
Clerc de Leffeville . C'eftoit
un veritable exemple de pieté
, de vertu , & de fageffe.
Auffi la plufpart des Dames
de la Province la regardoient
298 MERCURE
#
comme un modele qu'elles
tâchoient d'imiter. Elle eftoit
Soeur de Nicolas le Clerc
de Leffeville , Seigneur de
Thun , Prefident de la Cinquiéme
Chambre des Enquestes
du Parlement de Paris
, cy- devant Confeiller en
la Cour des Aides , & auparavant
Conſeiller au Chaftes
let. Ils eftoient feuls enfans
de Nicolas le Clerc de Leffe
ville Seigneur de Thun , Incourt
, & autres lieux , Maiftre
ordinaire en fa Chambre
des Compres , & de Marie-
Madelaine de Suramond ,
GALANT: 299
Fille de Louis de Suramond
Confeiller du Roy , Prefident
des Treforiers de France en
Auvergne , & de Marie Chaf
febras. Je vous ay parlé am
plement en diverles Lettres
de la Famille des le Clerc de
Leffeville.
M' le premier Prefident de
Mets & Madame la premie
re Prefidente laiffent pour en
fans , Alexandre de Seve , Seigneur
de Chatillon le Roy ,
Confeiller au Parlement de
Mets ; Nicolas Claude de Seve
Docteur de la Maiſon &
Societé de Sorbonne , Guil .
300 MERCURE
laume de Seve
Capitaine de
Grenadiers , cy- devant Capi
taine de
Cavalerie dans le
Regiment de Berry , & auparavant
Page de l'Ecurie du
Roy , & Guy de Seve , Licentié
de la Maifon & Societé de
Sorbonne , preft à eſtre Docteur.
Ils avoient encore une
Fille qui eft
decedée & qui
avoit épousé N, Alleman de
Montmartin ,
Lieutenant de
Roy en Dauphiné , dont il
refte une Fille
unique . Cette
Maifon des
Alleman de Montmartin
, eft une des plus anciennes
du
Dauphiné qui tire
GALANT por
fon origine d'un Rodolphe
Alleman , Seigneur de Foffigny,
Baron de Chateau -
neuf, dont le Fils époufa Fé
lice , Fille du Comte de Provence
, & apporta les Reli
ques de Saint Antoine en
Dauphiné dans l'onzième fie
cle , dont l'Empereur de Conftantinople
luy avoit fait prefent
, pour l'avoir longtemps
fervy en la guerre qu'il avoit
contre les Sarrafins .
Je vous parlay le mois paffé
du départ d'Avignon de M
Delphino , nommé Nonce en
France , & de fon paffage à
302 MERCURE
Lyon. Sa qualité de Nonce,
quoy que tres confiderable,
n'eft pas tout ce qui le fait
diftinguer , puis qu'outre la
naiffance , dont je vous ay
déja entretenue , il a un me.
rite perfonnel qui luy gagne
les coeurs , & luy attire l'eftime
de tous ceux qui ont
l'honneur de le voir & de
l'entendre parler . Il fort d'un
Employ d'une grande diftinction
, où il gouvernoit en
Souverain , ce qui joint à tou
tes les qualitez que je viens
de vous marquer , merite la
confideration qu'on a cuë
GALANT 303
pour luy dans tous les lieux
où il a paffé. Il arriva à Paris
le 10. du mois dernier , & alla
defcendre aux Feuillans , rue
Saint Honoré , felon la coutume
de la plupart des Nonces
, qui font l'honneur à
ces Peres d'accepter l'appar
tement qu'ils leur offrent ,
pour s'en fervir pendant qu'
ils font préparer l'Hoſtel qu'-
ils ont choisi pour leur demeure.
M'Delphino , dès les
premiers jours de fon arrivée,
alla faluer le Roy à Versailles ,
& Sa Majesté qui le receut
avec des termes qui mar304
MERCURE
quoient l'eftime particuliere
qu'Elle fait de fon merite ,
témoigna que Sa Sainteté en
le nommant Nonce en Fran .
ce , avoit fait un choix qui
luy eftoit fort agreable . Quoy
que ce nouveau Nonce n'ait
pas encore fait fon Entrée
publique , il ne laiffe pas
d'aller à Verfailles les jours
deftinez pour les Audiences
des Ambaffadeurs , & fon
efprit & ſes manieres ¦aiſées
ne s'y font pas moins fait
remarquer que la grandeur
de fon ame . Il parle tres-bien
François , & l'appartement
GALANT 305
qu'il occupe encore aux Feuil
lans , eft tous les jours remply
d'une infinité de perfonnes
de la plus haute diftinction ,
qui fe font un plaifir , & un
honneur de l'entretenir. Il
ferendit le Jeudy Saint à Verfailles
& entra dans la Chambre
du Roy pendant que l'on
habilloit ce Prince . Sa Majefté
témoigna une agreable
& obligeante furpriſe pour
ce Nonce , qui venoit eftre
témoin de toutes les Ceremonies
du jour , & de la
pieté de noftre Monarque.
Ce mefme jour il entendit le
Avril 1696 . Cc
306 MERCURE
ans
Sermon de la Cene de M. l'Abba
Poncet , qui fut regardé comme un
prodige , cet Abbé n'ayant que
vingt Il eft petit- fils de Mr
Poncet, Doyen des Confeillers d'E !
tat , Fils de Mr le Prefident Poncet ,
& Frere de Madame de Chamilly .
C'eſt le mefme dont je vous appris
au mois de Février la reception à
l'Academie Royale de Nifmes , où
il a prefché auffi-bien qu'à Paris , à
Uzez , & à Montpellier devant les
Etats Generaux de la Province . Cet
Abbé eft retenu pour prefcher à
l'ouverture des mefmes Etats qui
doit fe faire cette année . Le Roya
entendu pendant tout le Carefme
le Pere Seraphin , Capucin , dont
le zele Apoftolique a édifié toute la
Cour , & tout Paris a couru aux
Capucins de le rue Saint Honoré ,
GALANT 307
pour y entendre un Religieux Ita
lien , dont les Predications font tous
Les remplies d'efprit. Enfin l'on
peut dire en voyant les manieres de
prefcher des uns & des autres , que
Les bons Predicateurs François tou,
chent beaucoup , & que les Italiens
inftruisent agreablement , & font
bien fentir ce qu'ils veulent enfeigner,
Il y a quelques mois que je vous
parlay d'un fameux Scelerat , appellé
Saint Jean , qui eftoit la tere
reur du Languedoc . Il faifoit tout
trembler depuis Touloufe jufqu'à
Bordeaux , & il n'y avoit plus de
feureté pour les Voyageurs . Il vo
loit à main armée dans les maiſons -
mefme , & ce qu'il y a de particu
lier , c'eft qu'il s'y faifoit regaler enfuite.
I alloit en troupe chez les
Cc ij
308 MERCURE
Gentilshommes les plus jaloux de
la chaffe , & s'y faifoit aider par eux
ou par leurs Chaffeurs , fur peine
de la vie , comme il le fit entreautres
, à la S. Jean de l'année derniere
, pour honorer , difoit il , la
fefte de fon grand Patron. Il enle.
voit des gens qu'il fçavoit avoir fur
eux des lettres de change , & leur
faifoit bonne chere , jufqu'à ce que
le temps de l'échéance fuft arrivé ,
& que l'on euft payé fur leur ordre.
Il en laiffoit paffer d'autres fans leur
ofter leur argent , leur faifant valoir
cette honnefteté , & il avoit quelquefois
communication avec des
Gentilshommes diftinguez , à qui il
alloit demander retraite , fans qu'il
y euft perfonne qui ofaft le dénoncer.
C'eftoit un homme refolu &
intrepide , & ceux de fa troupe ne
GALANT 309
l'eftoient pas moins . Mr le Marquis
de Montbrun , Prefident à Mortier
au Parlement de Touloufe , & en la
Chambre de la Tournelle , a enfin
par fon application & par fon zele ,
procuré entierement la diffipation
de cette troupe , qui commettoit,
des meurtres & des Brigandages fi
publiquement & avec tant d'éclat ,
Dés
que
le Parlement
eut
commen
..
céfes
feances
, avant
la tenuë
mefme
.
de la Chambre
, & aucun
Decret
, il
envoya
les Prevôts
,affiftezdes
Bourgeois
, prendre
dans
une
Ville
voisine
trois
complices
de Saint
Jean
, & le
lendemain
il prefida
à un
Arreſt
qui
ordonnoit
de
le prendre
mort
ou
vif
, ainfi
que
fes adherens
. La Cour
approuva
cette
conduite
& cet
Arreft
, qui
donna
du coeur
aux
Peu
ples
, Ils furent
alors
perfuadez
qu'on
TO MERCURE
fe pouvoit pafler des Troupes du
Roy , lefquelles feules ce fameux
Bandit témoignoit craindre , ayant
méprifé tout le tefte jufques - là Sa
Troupe commença à fe diffiper , en
fe partageant en pelotons ,qui la nuit
campoient dans des hauteurs , & des
endroits difficiles , d'où ils décou
vroient de loin , & le jour ils fe
renfermoient dans la Grefine , Fo
reft du Roy , qui a de tour douze
lieues de France. Les Gentilshommes
& les Peuples s'affembloient
avec des Gardes Bourgeoifes , &
donnoient la chaffe à ces petits
pelotons , dont ils prenoient en
partie les camps & les bagages ,
où parmy des munitions de bouche
& de guerre , des hardes & autres
provifions , on trouvoit toujours des
boëtes de poifon , des reffignols ou
GALANT
at
fauffes clefs , & autres inftrumens de
Voleurs, de diverfes fortes d'armes,
& quelquefois des outils pour la
fauffe monnoye . Saint Jean n'avoit
avec luy que fept ou huit hommes
bien armez , & douze, ou quinze
femmes ou Bohemiennes , qui fel
difperfant dans les lieux voifins
des poftes qu'il occupoit , fous prétexte
de danfer & de dire la bonneavanture
, alloient aux nouvelles , &
ne contribuoient pas peu à fa feure .
ré Le deffein de faire une recruë
l'ayant obligé de quitter la Foreft de
la Grefine , il defcendit dans le voifinage
de Moyffac , petite Ville fur
la riviere du Tarn , à trois lieues de
Montauban. Une troupe de Bohemiennes
qui fait la refidence aux
environs de cette Ville-la , l'y attiroit
, & il y eftoit regardé avec un
312 MERCURE
·
refpe &t & une déference peu ordi
naire aux perfonnes de cette profef
fion. Un affaffinat commis en la
perfonne d'un Laboureur aux portes
de Moyffac , obligea Saint Jean de.
s'éloigner pendant quelque temps ;
mais enfin la Juſtice divine , qui toft
ou tard ne laiffe rien d'impuni ,
l'ayant fait venir dans un méchant .
Cabaret au delà de la riviere de
Moyffac , en compagnie d'une re .
crue qu'il conduifoit , le Juge du
lieu qui eft Subdelegué de Mr Sinfon
Intendant , homme d'efprit &
d'action , en fut averti la nuit du 15 .
au 16. du mois paffe , & ayant envoyé
au point du jour un homme de
confiance , qui connoiffoit S. Jean ,
pour boire avec luy & pour décou
vrir la marche , il fceut que la nuit
du 16 , au 17. il devoit aller coucher
GALANT: 313
Verries en Languedoc. Sur cette
nouvelle il dépêcha un Courrier à
Mr Samfon , pour l'avertir de la
marche de Saint Jean , qui avoit avec
luy fon Frere, fon Fils âgé de douze
ans , Fifalier, fon Camarade , & une
Bohemienne , qu'il difoit eftre fa
Femme , tous bien armez & foutenus
par une recrûë de Dragons de
douze Maiftres. Mr Sanfon reçût
le Courier du Juge de Moyffac , fon
Subdelegué , fur les dix heures du
foir , & fit partir auffi- toft pour
Verries le Sieur Artrival , Prevost
de Montauban , avec quinze Ar.
chers , à la tefte defquels eftoit un
Soldat de Milice , que le Juge de
Moyffac avoit envoyé , & qui connoiffant
Saint Jean devoit le livrer .
Il falloit ufer d'adreffe pour arrefter
un Voleur , dont le feul nom don-
Avril 1696. Dd
314 MERCURE
noit de la crainte. Le Prevoft de
Montauban , qui eft homme de courage
, arriva à Verries auec fa petite
Troupe mal affurée une heure avant
le jour , & alla defcendre au Chafteau
de Mr le Marquis de Verries
qui eftant le Seigneur du lieu , donna
fes ordres pour faire prefter
main-forte au Prevoft , en cas de
befoin . On alla fectettement chez
l'Etapier pour çavoir où eftoit logé
Saint Jean , qui heureufement fe
trouva logé vis -à-vis la maifon de
l'Etapier , en forte que des feneftres
de fa maifon , le Conducteur de la
Troupe du Prevoft luy fit connoître
Saint Jean , qui faifoit cribler de
l'avoine pour fon cheval . Le Prevoſt
plaça huit de fes Archers derriere
les lits de la chambre de l'Etapier ,
& luy dit d'envoyer chercher ceux
GALANT: 315
qui conduifoient la recruë , qui eftoit
Jogée vis-à- vis de fa maifon , fous
pretexte de leur vouloir faire leur
décompte. Saint Jean qui eftoit toûjours
fur fes gardes , n'ayant point
voulu venir , envoya Fifalier pour
prendre l'argent de l'Etape , mais à
peine fut - il dans la chambre qu'il
vit le Prevoft , & fit quelque mouvement
pour mettre l'épée à la main ,
furquoy il fut prévenu par le Prevoft
, qui d'un coup de piftolet luy
caffa un bras . Auffitoft on courut
au logis de Saint Jean , qui fur le
bruit qu'il entendit dans la ruë ,
ouvrit fa porte , ayant fa carabine
& deux pistolets à fa ceinture. Son
Fils , quoy que tres - jeune , s'eftant
auffi prefenté dans ce moment avec
un fufil , tira deux coups fur les Ar+
chers , & en reçut un de fufil , dont
Dd ij
316 MERCURE
il tomba mort, Sa Femme ayang
une mante magnifique de velours
tira deux coups de piftolet , & Saint
Jean s'eftant avancé , fit faux feu
deux fois . Il fe prefentoit encore
pour tirer , quand il eut enfin la
machoire caffée d'un coup de carabine
qui le renverfa . Comme il
eftoit à peine jour , & qu'on ne diftinguoit
encore les objets qu'imparfaitement
, on ne vit pas d'abord s'il
eftoit tombé ,ou s'il avoit fuy , & une
efpece de tréve caufée par la crainte,
fucceda aux décharges qu'on venoit
de faire. Cependant Saint Amand ,
Frere de Saint Jean , qui avoit pris
une autre maifon pour paffer la nuit ,
attiré par le bruit qu'on entendoit
vint avec un Sergent d'une autre recruë
qui avoit auffi couché à Verries.
On tira fur ces nouveaux ve,
GALANT: 317
us qui ne firent pas ferme , & le
hazard voulut que le Sergent , tout
innocent qu'il eftoit , fut tué for la
place , tandis que le Frere de Saint
Jean fe fauva. Quant à Saint Jean ,
on le vit étendu fur la porte de fon
logis , fon Fils auprés de luy ; & la
Bohemienne qui s'arrachoit les che
veux On les taifit auffitoft, & ils furent
tous conduits àMontaubandans
une charette , avec Fifalier , à qui on
avoit caffé le bras, Mr Sanfon les fit
mettre dans les Prifons du Prefidial
de Montauban , d'où ils furent traníportez
quelques jours aptés à celles
de Touloufe , où Saint Jean eft mort
de fes bleffures. On a étably un
Curateur à fon Cadavre , & le 5 de
ce mois il y eut Arreft du Parlement
qui ordonna que le Cadavre
feroit conduit dans un Tombereau
Dd iij
318 MERCURE
•-
par
à la Place Saint George , où fur uri
Echafaut dreffé exprés pour cela
il feroit coupé en quatre quatriers
lExecuteur , & la tefte feparée
du corps , portée en la Ville de
Gayac , où Saint Jean avoit toujours
eu beaucoup de communication
, pour eftre attachée fur une
des Portes de la Ville , & les bras &
les jambes portez aux lieux circonvoifins
de la Foreft de Grefigne , ce
qui a efté executé . La Bohemienne.
dépouillée de la ceinture en haut ,
tefte & pieds nuds , fes cheveux
la tefte rafée coupez , la corde au ,
col , & attachée au derriere du
Tombereau qui portoit le Cadavre
de Saint Jean , ayant fait en cet eftat
le cours accoutumé par les rues &
les Carrefours de Toulouſe , fut
fuftigée jufqu'à effufion de fang.
GALANT: 319
Elle a efté bannie du Royaume à
perpetuité par le mefme Arreft , &
Fifalier a efté rompu vif le mefme
jour , & laiffé fur la rouë jufqu'à ce
qu'il ait expiré. Me le Marquis de
Montbrun , Prefident à la Tournelle
, a fait paroiftre dans cette affaire
, toute la fermeté , ſeverité ,
& vigilance que pouvoit exiger de
luy fon zele pour le fervice du Roy,
& pour le bien public dans l'étenduë
de fa Charge , en forte que Sa
Majesté a témoigné en eftre fort
fatisfaite , la punition exemplaire de
Saint Jean & de Fifalier ayant entiérement
rétabli la feureté dans les
lieux qu'il habitoit .
Les Ennemis font venus bombarder
Calais pour la quatrième fois ,
& Calais eft encore auffi entier qu'il
Dd iiij
320 MERCURE
leur
trou ,
eftoit avant le premier bombarde
ment .Des quatre cens trente bom .
bes ou environ , qu'ils ont jettées
la derniere fois , les unes font tom .
bées dans des Places publiques , les
autres fur l'Esplanade , les autres
dans le Port & fur le rivage , &
trois dans des Vaiffeaux , où elles
n'ont fait que trou , fans avoir
caufé aucun incendie. Noftre canon
a efté fervy comme la moufqueterie
, & a beaucoup endommagé les
Ennemis. Mr le Chevalier de Pradine
, qui commandoit onze Chaloupes
armées , les a fort inquietez ,
& a effuyé quatre mille coups de
canon , fans avoir eu que quatre ou
cinq hommes tuez ou bleffez, Ces
bombardemens qui ont beaucoup
épuifé les Ennemis fans nous caufer
aucune perte , leur font fort préGALANT:
321
judiciables. Un Paquetbot ayant
efté pris dans le temps que l'on a
fait le dernier , on en fit promener
le Maiftre dans toutes les rues de
Calais , où il vit toutes les Boutiques
ouvertes , & ne put trouver
qu'un mur endommagé par les bombes.
Auffi écrit- on de cette Villelà
, qu'une feule de ces bombes revient
à plus aux Ennemis , que tout
le dommage qu'ils ont fait n'a coûté
à reparer. Un Armateur de Dunkerque
leur pris une de leurs Galiotes
, où l'on a trouvé deux Mor
tiers de fonte , l'un pefant onze mil- ,
le fept cens livres , & l'autre onze
mille cinq cens.
Je viens à l'article des Prifes faites
par Mr le Marquis de Nefmond,
dont je n'ay pû vous parler plûtoft,
322 MERCURE
à cauſe du grand nombre de circonftances
qu'il m'a fallu ramaffer, pour
vous en donner un détail exact . A
peine ce Marquis eut -il inis à la mer,
qu'il effuya pendant trois ou quatre
jours une fort rude tempefte , en
forte que pendant tout ce temps -là,
iln'y eut perfonne dans les Vaiffeaux
qu'il commandoit, qui ne fuft obligé
de fe tenir couché fur le ventre ,
même en mangeant , tant que cette
tempêté dura. Elle finit par un grand
broüillar . Il ne fut pas plûtoft diffi .
pé , que le mefme jour 31 , Mars , à
cinquante - deux degrez proche le
Cap de Finiftere on apperceut
huit Baftimens , qu'on reconnut pour
eftre d'Oftende . Mr de Nelmond
fit auffi-toft arborer Pavillon Hollandois.
Le Capitaine qui comman—
doit le Vaiffeau d'efcorte crut de
"
GALANT. 323
bonne foy que les Vaiffeaux de ce
Marquis eftoient Oftendois , parce
qu'ils avoient des giroüettes , de
forte qu'il les attendit , falüa & s'ap
procha ; mais il fut bien furpris de
voir le Pavillon François prendre
la place de celuy qui avoit paru d'abord.
Il a dit depuis qu'on l'avoit
affurè en partant d'Oftende , que les
François n'avoient point d'Efcadre
en mer, & qu'il ne croyoit pas qu'ils
allaffent en courfe avec des Baftimens
plus forts que trente & trentecinq
canons , & que lors qu'il en
avoit vu de foixante à foixante &
dix , il n'avoit point douté
ne fuft uue Elcadre de Hollandes
qu'il n'avoit plus que faire de retourner
à Oftende ; que ce malheury
alloit porter la derniere confterna-`
tion , & qu'on s'eftoit épuisé pour
que
ce
324 MERCURE
faire partir cette année ces mar→
chandifes pour Calix , afin de remettre
le commerce. La cargaifon
de ces Vaiffeaux confifte en Den-.
telles , Baracans , Draps , Soyeries,
Douves pour faire des bariques , &
Pipes à fumer , pour le compte des
Marchands de Bruxelles , Gand ,
Malines , Bruges , Liege , & quelques
autres Villes. Il y a plufieurs
Paffagers de diverfes Nations fur
ces Vaiffeaux ; entre autres un Major
general & un Colonel , qui alloient
fervir en Espagne. Ils ont
affuré que les marchandifes qui ont
efté prifes devoient rapporter plus
de dix millions de retour . Ondit
que le Vaiffeau de convoy eftoit
lefté de marchandifes. Les Vaiffeaux
qui compofoient cette petite Flote ,
eftoient
GALANT. 325
Le SaintJacques des Victoires , de
cinquante- cinq canons , & de deux
cens quatre-vingt hommes d'équi
page.
Le Saint Pierre , de trente- fix ca«
nons.
Le troifiéme & le quatrième de
ces Vaiffeaux , eftoient de vingtdeux
& de vingtcanons.
Les quatre autres en avoient
moins.
Tous ces Baftimens ayant efté
fort incommodez de la tempefte , il
en coula un à fond , qui l'eftoit plus
que les autres , ayant touché en partant
d'Oftende, mais fa charge eftoit
des moins confiderables , auffibien
que celle de deux qui ont efté à la
dérive, & qui n'eftoient chargez que
de Douves pour faire des bariques .
La nuit , le mauvais temps , & le
326 MERCURE
nombre des Vaiffeaux , fuperieur à
ceux qui les avoient pris , avoient
efté caufe qu'ils n'avoient encore pû
eftre amarinez ; ainfi on n'en mena
que quatre à Brest incontinent aprés
cette prife . On y en a attendu fort
longtemps un cinquième , qui eftoit
un des plus riches, & qui eftoit ama
riné , mais il eftoit tellement incommodé
, qu'il y avoit à craindre qu'il
n'arrivait pas à bon Port ; cependant
on a eu avis qu'il eftoit heureuſement
arrivé à la Rochelle .
Ainfi la prise de ces Vaiffeaux monte
à tres-peu de choſe prés , à la fomme
dont on a parlé d'abord,
L'Enigme employée dans ma
Lettre du mois paffé avoit efté faite
fur l'Ongle , & ceux qui ont trouvé
ce mot , font , Mrs Montigny le
Breffan ; Henry le jeune du Bureau
GALANT. 327
du Papier de la Doüane ; Hellant le
jeune , auffi de la Douane ; Charles
Roffignol ; Adrien Bauffan ; & Fe.
licien de Lagny Penfionnaires au
College de Louis le Grand ; Bardet
de l'Hoſpital du Mans ; de Beaulieu
& Jutteau , Affeffeurs de l'Hoftel
de Ville de Chartres ; l'Abbé
Manfel ; l'Abbé Morin , l'Abbé
Pigny de Quebec au College
du Marmoutier ; le Chevalier
Opes de Pignerol ; le Duc de
Rouen , & le jeune Hiftorien du
Parvis Noftre- Dame , le petit Coq
reveille-matin ; Tamirifte de la rue
de la Cerifaye ; le Chevalier d'Aimenfon
; le malheureux Lifidas ;
l'aimable de Morer ; l'agreable Bouchot
de l'Arfenal ; le parfait Veni
tien Angelo Nicolo : les trois Rivaux
de la rue neuve Saint Yves ; le
328 MERCURE
gros Controlleur ; le grave Avocat
de la Place Dauphine ; l'unique
Blondin de la rue des deux Portes ;
l'agreable Blanche de la Rochelle ,
& les illuftres Eftachon & Charlet
du grand Magafin du Roy de France
. Mefdemoiſelles Javotte du coin
de la ruede Richelieu ; la belle Polonoiſe
; la belle Olimpe ; la belle
Gabrielle de la feneftre grillée ; les
deux aimables de la rue Quinquempoix
, & du Cornier jeune Nantois ;
l'aimable four Petronille ; la jeune
veuve du Miroir de vertu ; la Dame
à la belle taille de la rue du Sepulcre
; la veuve du regard de la rue
Bout-de brie , Mongin , confidente
des amours de la petite Perrette du
Hameau d'Athis ; & la Pafferoute
des Jardins du Cloiftre Saint Be
noiſt.
GALANT. 329
L'Enigme nouvelle que je vous
envoye , vient d'une perfonne qui
en a déja fait plufieurs qui ont occupé
agreablement vos Amies .
JE
ENIGME .
E ferre étroitement les coftes
Dela maifon du plus charmant
des Hoftes
Que l'homme reçoive chezſoy.
Cethofte, qui de fa nature
Cherche fa liberté par la moindre
ouverture ,
Et qui même feroit par fa fuite
perdu ,
A befoin d'une feure garde ;
Mais l'homme , que fa perte intereſſe
& regarde,
Et qui d'ailleurs connois mabonne
foy ,
Avril 1696. Ec
330 MERCURE
'en rapporte fans crainte à mes
Freres & moy.
La plufpart des Officiers font déja
partis pour aller fe mettre en eftde
commercer la Campagne . C
ce qui a donné lieu aux Vers
vous allez lire , & qui ont efté m
en Air par un de nos plus habiles
Muficiens.
AIR NOUVEAU.
H
las!faut-il qu'un peu de
gloire
Me coufte tant ,
Et qu'une place dans l'Hiftoire
Paroiffefi charmante aux yeux de
mon Amant ?
Je me fatois que la tendreſſe
Occuperoit Jon jeune coeur,
nes
331
Se.
deur
lé- ,
TE
DE
LYON
VILLE
rrit
tout
rand
omjours
crve
de
P
de
hoifi
Chare
a déerre
,
Son
ancaS'en
33c
mi
Li
ja pa
de c
ce q
vou
en:
Mul
1
Pa
GALANT. 331
Mais cette chimere d'honneur
A mes voeux le ravit (ans ceffe .
Tout ce qu'il a pour moy d'ardeur
S'éteint prés delle
Et l'Infidelle
Le fait tous les Printemps , & rit
de ma langueur.
.
Je vous diray aujourd'huy tout
fimplement, que Mr deMontforand
Prefident en la Chambre des Comptes
, eft mort depuis peu de jours
& qu'il eft fort regretté . Je referve
pour le mois prochain beaucoup de
chofes que j'ay à vous en dire .
Mr l'Abbé de Cailus a efté choifi
par Sa Majesté pour remplir laCharge
d'Aumônier , vacante par la démiffion
de Mr l'Abbé de Tonnerre,
nomméà l'Evefché de Langres , Son
merite perfonnel joint aux avanta
Ee ij
332 MERCURE
ges de fa naiffance , l'a fait preferer
aux autres . Sa Maiſon eſt des plus.
anciennes d'Auvergne . Tout le
monde fçait qu'elle eft une branche
de Levi , qui eft tombée dans
la Maifon de Thubiere dont il fort.
La Niece du Pape Urbain V. eft
entrée dans cette Maifon de Thubiere
, qui eft celle de Cailus. Elle
eftoit ancienne avant cela. Ml'Abbé
de Cailus , eſt un homme eftimé
& aimé de tout le monde . Il eft
Docteur de Sorbonne , & a beaucoup
de talent pour la Predication.
Les Sermons qu'on a entendus de
luy en quelques occafions remarquables
, luy ont attiré de grands
applaudiffemens.
Les plaifirs innocens où pendant
tout l'hiver , la foule a fait voir que
la France eft toûjours dans une mef
GALANT: 333
me fituation , recommencent aujourd'huy
, & l'Academie de Mufique
donnera demain premier jour
de May , un Opera nouveau , intitulé
, La Naiſſance de Venus . Les
Comediens Italiens donneront dans
quelques jours une Piece qui a pour
titre , Le Milantrope amoureux ;
& les François reprefenteront le
Medecin de Mante. Si - toft que
l'Actrice dont la maladie a fait quit
ter le Vieillard couru , ou les differens
Caracteres des Femmes , le jour
mefme que cette Piece devoit faire
le divertiffement de la Cour à Verfailles
,fe portera mieux , on en con .
tinuera les reprefentations. Je fuis ,
Madame , voftre , & c.
A Paris ce 30. Avril 1696,
LYON
1893
VILLE
SSZZZ SSS22SESEZES
TABLE .
Relude.
Mort de Madame de Montaut de
Navailles . ΤΟ
Explication nouvelle d'un Paffage
de Virgile.
Pigmalion , Fable.
26
45
Sacre de Ml'Evefque de Limoges ,
avec plufieurs Remarques hiftoriques
fur fa maifon. 54
Lettre pour fervir de réponſe à celle
d'un Peripateticien , inferée dans
le Mercure de Février.
Madrigal.
Rondeau redoublé.
78
115
116
Reflexions fur le bon ufage qu'on
doit faire de la parole. 131
TABLE.
Eloge de S. A. R. Madamela Du-
127
cheffe de Guife.
Réponse de M de Cipiere à M
l'Abbé Harcouët , touchant les
Fleurs de Lis. 133
Ceremonie faite en Pologne. 159
Mandement de M. l'Evefque &
Comte de Noyon. 185
207
Suite de l'Hiftoire de la prétenduë
Comteffe de Naffau.
Cargaifon de fix Vaiffeaux Marchands
arrivez à Marseille . 235
Prifes faites par Mr de Palles &
Mr le Chevalier Forbin, avec l'état
de la Cargaifon de l'Arsenal
de Dantzic.
Nouvelles remarques touchant la
-Fefte de Pafques.
Lettres fpirituelles.
La Science de bien mourir.
242
246
258
259
Eloge biftorique de Madame la
I
TABLE. L
Princeffe de Conty Doüairiere.
262
Reception faite à Noyon à M² l'Evefque
& Comie de ce nom. 265
Queftions touchant la Lune où nous
fommes entrez le 3. Avril. 276
Morts.
Arrivée de Mr le Nonce à Paris .
278
301,
Prife du fameux Scelerat nommé S.
Fean.
Nouvelles de Calais ,
307
317
329
Prife du Convoy de Hollande par
Mr le Marquis de Nefmond. 321
Enigme.
Charge d' Aumofnier du Roy , donnée
à Mr l'Abbé de Cailus . 33x
Divertiffemens nouveaux. 332
L'Air doit regarder la page. 330
LE DAUPHIN.
AVRIL 1696.
A PARIS ,
Chez MICHEL BRUNET , Grand' Salle
du Palais , au mercure Galant.
ON
N donnera toujours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on le
vendra Trente fols relié en Veau , &
Vingt- cinq fols en Parchemin.
7513
2
तु
108
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNES , au Palais , dans
la Salle des Merciers , à la Justice.
T. GIRARD , au Palais , dans la grande
Salle , à l'Envie.
Et MICHEL BRUNET , grande Salle
du Palais , au Mercure Galant.
Gined
M.D C.
XCVI. cha org
Avec Privilège
du Roys imp
A VIS.
Velques prieres qu'on ait faites
jufqu'à prefent de bien
écrire les noms de Famille employez
dans les Memoires qu'on envoye
pour ce Mercure , on ne laiffe pas
d'y manquer toujours. Cela cft caufe
qu'ily a de temps en temps quelques
uns de ces Memoires dont on ne fe
peut fervir. On réitere la mefme
priere de bien écrire ces noms , en
forte qu'on ne s'y puiffe tromper. On
ne prend aucun argent pour les Memoires
, & l'on employera tous les
bons Ouvrages à leur tour, pourven
qu'ils ne defobligent perfonne , &
quil n'y ait rien de licentieux. On
A ij
AVIS. ร
prie feulement ceux qui les envoient,
& fur tout ceux qui n'écrivent que
pourfaire employer leurs noms dans
l'article des Enigmes , d'affranchir
leurs Lettres de port , s'ils veulent
qu'on faffe ce qu'ils demandent.
C'est fort peu de chofe pour chaque
particulier , & le tout ensemble eft
beaucoup pour un Libraire .
Le Sieur Brunet qui debite pre-
Jentement le Mercure , a rétabli les
chofes de maniere qu'il est toujours
imprimé au commencement de cha .
que mois . Il avertit qu'à l'égard des
Envois qui fe font à la Campagne ,
ilferapartir les paquets de ceux qui
le chargeront de les envoyer avant
que l'on commence à vendre icy le
Mercure.Comme ces paquets feront
plufieurs jours en chemin, Paris ne
laiffera pas d'avoir le Mercure
AVIS.
HOURS 21
2 long- temps avant qu'il foit arrive
dans les Villes éloignées , mais auffi
les Villes ne le recevront pas fitard
qu'ellesfaifoient auparavant . Ceux
qui fe lefont envoyer par leursAmis
fans en charger ledit Brunet Sex .
pofent à le recevoir toujours fort
tard par deux raifons. La premiere
Parce que ces Amis n'ont pas foin de
le venir prendre fitoft qu'il eft imprimé,
outre qu'il le fera toujours quel
quesjours avant que l'on en falle te
debit , & l'autre , que ne l'envoyans
qu'après qu'ils l'ont lu eux & quet.
ques autres à qui ils le preftent, ils
rejettent la faute du retardemens
Jur
le Libraire , en difant que la
vente n'en a commencé que fort
SHOVELA
avant dans le mois. On évitera ee
retardement par la voye dudit Sieur
Brunet, puis qu'il fe charge de faire
A
A iij
AVIS.
les paquetsluy mefme, & de lesfaire
porterà la Pofte ou aux Meffagers,
fans nulintereft, tant pour les Pare
ticuliers que pour les Libraires de
Province, qui luy auront donné leur
adreffe . Ilfera la mefme chofe generalement
de tous les Livres nouweaux
qu'on luy demandera , foit
qu'il les debite, ou qu'ils appartiennent
à d'autres Libraires , fans en
prendre pour cela davantage que le
prix fixé par les Libraires qui les
vendront. Quand il fe rencontrera
qu'on demandera ces Livres à lafin
du mois, on les joindra au Mercure,
afin de n'en faire qu'un mesme paquet.
Tout cela fera execute avec
une exaltitude dont on aura lieu
d'eftre content.
DE
MERCVRE
GALANT
AVRIL 1696 .
L
LYON
**
1895
E zele ardent qu'ont
les François pour le
Roy continue
tou-
'jours , & comme le temps approche
où la Campagne
doit
s'ouvrir, l'amour que les grândes
qualitez de cet Augufte
A iiij
8 MERCURE
Monarque , a fait naiſtre dans
le coeur de tous fes Sujets ,
les engage à renouveller les
voeux qu'ils font tous les ans
pour la profperité de fes ar
mes . Ils y font d'autant plus
portez , que la Religion ayant
grande part à la guerre qui
agite toute l'Europe depuis
tant d'années , c'eft foutenir
la caufe de Dieu que de fouhaiter
que les deffeins deSaM .
réuffiffent. Un intereft fi noble
& fi faint , exprimé heureufement
dans le peu deVers
que vous allez lire , nous doit
faire efperer beaucoup des
GALANT:
و
Prieres qu'on adreffe au Ciel
pour en obtenir le fecours
qui a toujours éclaté vifible
ment pour la France .
PRIERE POUR LE ROY.
Eigneur , que vostre main
beniffe Ski
Louis , le plus grand des Mortels
,
Et pour l'honneur de vos Autels
·Faites qu'en tout fon defir
s'accompliffe.
10 MERCURE
AUTRE.
V Char du grand Loüis
enchaîne la Victoire , A°
Seigneur , s'il ne combat que pour
ta fainte Loy,
Daigne prendre foin de fa
gloire ,
Et combattre pour luy lors qu'il
combat pour toy,
J'ay oublié de vous parler
de la perte que la Ville de
Poitiers a faite dans le mois
de Février , en la perfonne de
Madame Charlote - FrançoifeGALANT.
ir
Radegonde de Montaut de
Navailles , Abbeffe du Monaftere
Royal de Sainte-Croix .
Elle eftoit Fille aînée de feu
Mile Maréchal Duc de Navailles
, & de Madame de
Baudean de Neüillan , riche
heritiere , & cy - devant Gouvernante
des Filles de la Reine.
Ce que je vais vous en
dire eft tiré d'une Lettre de
Poitiers , écrite par une perfonne
tres - éclairée , & qui
connoiffoit parfaitement les
grandes qualitez qui luy ont
acquis une eftime generale.
Mr & Madame de Navailles
13 MERCURE
eftant en cette Ville- là à la fufte
du Roy dans les temps difficiles,
venoient répandre leurs
coeurs au tombeau de Sainte
Radegonde , premiere Reine
qui a donné l'exemple de rcnoncer
au faſte du Diadême ,
pour embraffer la Croix de
Jefus Chrift. Madame de Navailles
fe trouvant alors dans
les derniers mois de fa groffeffe
, toutes les Religieufes ,
comme fi elles avoient efté
infpirées , luy dirent qu'elle
auroit une Fille , qui feroit le
premier fruit de fon mariage,
& en mefme temps la luy deGALANT
13
mandérent. La chofe arriva
comme elles l'avoient penſé.
Mr & Madame de Navailles:
s'acquitterent de leur promeffe
, & cette Fille n'avoit
encore que cinq ans lors qu'
ils la confiérent aux foins de
Madame d'Albret , qui eftoit
Abbeffe . Dans un âge fi tendre
, elle faifoit par vertu ce
que les autres ne peuvent
faire par raifon. On luy difoit
inutilement qu'elle pouvoit
tout efperer dans le monde ;
rien ne fut capable de la retirer
du Cloître . Elle comproit
toutes les années pour
14 MERCURE
avancer en quelque maniere
celle qui eft prefcrite par les
Canons , afin de s'engager
par les voeux folemnels à la
vie Religieufe. Ce jour fi defiré
arriva , & elle a roûjours
marqué la meſme ferveur
qu'elle y fit paroître. Les ac
tions de regularité eftoient
pour elle des obligations d'at
tachement . Elle eftoit infa
tiable des penitences
, ce qui
obligea fes Directeurs à les
luy deffendre mais par ce
tour d'efprit qu'elle fçavoit
fi bien donner aux chofes ,
elle avoit, pour ainsi dire , le
;
GALANT. 15
fecret de les dérober. Elle
n'avoit encore que vingtneuf
à trente ans quand
l'Abbaye demeura vacante.
Auffi- toft les Religieufes la
demandérent pour Abbeffe ,
& comme elle fe défia de leurs
intentions , quelques foins
qu'elles priffent de les cacher,
elle écrivit à M' le Maréchal
Duc de Navailles fon Pere ,
pour le prier avec toutes les
inftances imaginables , de ne
pas permettre qu'on la préferaft
à tant d'autres fur lef
quelles on pouvoit jetter les
yeux pour cet employ. Elle
16 MERCURE
fçavoit obéir , mais elle ne
vouloit pas commander. On
ne laiffa pas de la nommer
malgré les répugnances qu'-
elle avoit marquées , & jamais
nouvelle ne luy donna
un plus ſenſible chagrin . En
changeant d'eftat , elle ne
changea pas d'efprit . Par tout
on la voyoit la premiere , foit
dans le Service divin , foit
dans les exercices reguliers ,
foit dans les plus vils minif
teres . Obligée par fa Charge
à paroiftre quelquefois au
Parloir , elle n'y alloit jamais
que par contrainte , & lors
GALANT:
17
que les vifites qu'on luy ren
doit n'eftoient que de fimples
ceremonies , elle trouvoit
moyen de les interrompre
pour fe trouver aux Regularitez
qui appelloient les
autres Religieufes. Jamais il
n'y eut un efprit plus égal ,
plus modefte , plus humble
& plus détaché de ces fortes
de vanitez qu'on tolere , &
mefme qu'on loue dans les
perfonnes de fon rang . Nulle
diſtinction , nulle preference.
Toutes les Filles luy
eftoient cheres , & elle les
aimoit toutes fans exciter la
Avril 1696 B
13 MERCURE
moindre jalousie. Elle prioit ,
elle ne commandoitpas
, & on
luyobéiffoit avec plaifir. Elle
avoit en tout de l'indulgence ,
& vivoit ainſi , aimée & prefque
adorée au dedans , refpectée
& admirée au dehors ,
lorfque Dieu qui éprouve ſes
Elus permit qu'elle fuft affligée
d'une maladie d'autant
plus dangereufe qu'on ne la
connoiffoit pas . On s'imagina
d'abord que ce n'eftoit
qu'une fuite de fes auſteritez ,
& aprés on trouva que c'eſtoir
une espece d'hydropifie. Cette
maladie a duré plus de deux
GALANT. 19
ans , & avec des fymptômes
qu'il eſt preſque impoſſible
de comprendre , mais fa patience
eftoit fiheroïque quon
cuft dit que tout ce qui
eftoit autour d'elle fouffroit ,
& qu'elle feule ne fouffroit
pas. Elle mouroit à tout mo
ment, & à tout moment Dieu
luy rendoit la vie , pour augmenter
la Couronne , & la
faire fervir d'exemple à tout
le monde. Me la Marefchale
de Navailles y accourutpour
tâcher de luy donner du foulagement
dans ce mal terrible
, mais que peuvent les re-
Bij
20 MERCURE
medes quand Dieu veut avoir
des victimes dans tous les
Etats ? L'ouvrage du Seigneur
eftoit confommé , les jours
de cette vertueufe Abbeffe
eſtoient pleins , & aprés une
filongue fuite de défaillances
qui la faifoient prefque toûjours
croire morte, elle rendit
l'ame le 12. de Février entre
les bras de Madame la Maréchale
de Navailles fa mere ,
& de Madame la Marquife
de Pompadour fa Soeur , & au
milieu des larmes & des foupirs
de fes Filles , qu'elle avoit
toûjours regardées comGALANT.
21
•
me fes Soeurs . Une fi vive
douleur ne demeura pas renfermée
dans le Monaftere ,
elle paffa dans toute la Ville ,
& le regret fut univerſel . La
ceremonie des funerailles fut
faite par M ' l'Evefque de Poitiers
, accompagné de tour
fon Chapitre , & des Religieux
Carmes , comme Dire-
&teurs de ce Monaftere . Toutes
les Communautez s'emprefférent
à luy rendre auffi
ces derniers devoirs . Quelques
jours avant la mort , toujours
élevée au-deffus d'ellemefme
, elle écrivit une lettre
22. MERCURE
pour la rendre à ce Prelat ,
aprés que Dieu auroit difpofé
d'elle. Les grands fentimens.
qui l'ont toûjours animée y
font fi bien marquez
, qu'on
diroit que l'Esprit de Dieu .
parloit alors par la bouche .
Elle luy demandoit comme
à fon Superieur , de ne pas
fouffrir que la pompe du
monde fe mêlaft dans la ceremonie
de fes obfeques.
Elle fouhaitta d'eftre inhumée
comme la moindre des
Soeurs , & témoigna que fi
aprés fa mort elle eftoit encore
capable de douleur , elle
GALANT. 23
s'en feroit une tres-fenfible,
fi fous le prétexte de la louër,
l'on interrompeit les Saints
Mysteres. A Dieufeul , difoitelle
dans cette Lettre,la loüange
appartient. Fen'ay beſoin que
deprieres pour mon ame . Graces à
la Mifericorde Divine , je ne me
ſuis pas laiſſé étourdir par ce bruit
qui ne retentit que trop fouvent
aux oreilles des malades , que l'excés
de leur défaillance tient lieu
d'expiation de leurs pechez. Dien
nejuge pas comme leshommes.Cette
Abbeffe eft morte âgée feulement
de quarante trois ans.
L'Abbaye Royale de Sainte
24 MERCURE
Croix qu'elle a laiffée vacan
te a pris naiffance vers la fin
du quatrième fiecle. Ce n'étoit
d'abord que la retraite
de quelques Vierges, qui fans
faire de voeux , y vivoient
comme les plus auftéres Religieufes
. Sainte Radegonde ,
aprés avoir obtenu du Roy
Clotaire fon Epoux , la permiffion
d'abandonner la
Cour , fe retira avec des Filles
fi vertueuses , & voulant donnerà
certe folitude l'efprit de
la vie Monaftique , elle embraffa
la regle de S Cefaire ,
Archevefque d'Arles , telle
qu'il
GALANT. 25
15
qu'il l'avoit donnée à fa Soeur,
dont la fainteté eftoit fameufe.
Les Hiftoriens remarquent
qu'entre le huitième
& le neuviéme fiecle , ce Mo-'
naftere prit la Regle de Saint
Benoist avec des Conftitutions
particulieres . C'est peut
eftre de là qu'eft venu le
changement de leur habit.
Vous ne ferez pas fâchée
de voir ce qui a efté écrit fur
une queſtion auffi curieufe
que pleine d'érudition .
J
2
Avril
1696 . C
26 MERCURE
EXPLICATION
NOUVELLE
D'un Paffage de Virgile.
A MONSIEUR C ***
L feroit à fouhaiter , Monfieur
, qu'à l'exemple de M™
Voiture & Coftar , on fe propofaft
quelquefois les difficultez qui
Je rencontrent en certains paffages
des Anciens . Si leurs Entretiens,
où il y en a plufieurs de ce caractere
, ont eu l'usage de plaire &
d'inftruire , on retireroit de leur
imitation , le même avantage,
Il mefemble que cet endroitde
J
GALANT. 27
3.
Virgile eft de la nature de ces
paffages , qui ont besoin de reflexion
pour eftre bien expliquez.
Acque Lupa fulvo nutricis
tegmine lætus ,
que
Romulus excipiet gentem .
Eneid, 1.
Les termes s'entendent , mais le
fens ne s'entend pas auffi aisément
les termes. Quelle idée de
Romulus , s'il faut s'en tenir au
vulgaire , je veux dire , de le regarder
couvert de la peau d'une
Louve , fa nourrice ? Soit
Hiftoire ,foit Fable , on dit qu'u
ne Louve a fauvé la vie àRo
mulus , lors que fes Parens l'a-
Cij
28 MERCURE
voient exposéfur le bord du Ti
bre pour le faire perir. Eft - ce
donc là la reconnoiffance
que doit
Romulus à cette admirable &
tendre nourrice , qu'ilfaut qu'elle
foit écorchée , ou vive , ou morte
afin que fon nourriçon porte Sa
peau ? On ne peut point objecter
que felon la Fable, Jupiter fut
allaité par une Cheuvre , & qu'il
fe fervit de fa peau , car outre qu'il
n'en eftoit pas revestu , & qu'il
la mit feulement fur un bouclier,
il femble qu'il en eut quelque remords
, puis qu'on ajoûte , qu'il
fit revivre cette Chevre , & qu'il
luy rendit fa peau, N'importe
GALANT 29
c
encore, qu'Hercule foit couvert de
la peau du Lion de la forest de
Nemée , c'eft la dépouille d'un ennemy
vaincu , c'est le trophée du
Heros ; & fila Nimphe Harpa
lice , dont Virgile parle dans ce
premier livre de l'Eneide , eft ve
tuëde la peau d'un Lynx tacheté,
il y a auffi de la gloire pour elle ,
c'eftoit la proye de fa chaffe . Mars
de mettre la peau d'une Louve
fur les épaules de Romulus , & cft
luy donner la figure d'un Lyeanz
trope , nom même étrange & hideux
; en cet état pourroit . il
eftre lætus. On dépeint au con .
traire les Lycantropes comme
C iij
30 MERCURE
eftant d'une mélancolie affreufe.
Enfin , le Loup parmy les Romains
effoit un animal de mau.
vais augure. Vifo lupo in Capitolio
, dirum putatum , &
urbs poftea luftrata . Un loup
ayant efté vû dans le Capitole
, dit Tite Live , cela fut pris
dans un fens funefte , & enfuite
on purifia la Ville . Virgile
estoit trop habile pour couvrir
d'une peau fatale le Fondateur
de Rome , & en faire
un préfage de calamité & de
défolation. Auffi M Segrais ,
qui a mis en Vers François l'Eneide,
n'a point voulu fe charger de
GALANT.
31
་ ་
reprefenter Romulus avec la peau
d'une Louve. Il laiſſe là fulvo
tegmine , & paffant par deffus,
il fe contente dedire ,
Nourriçon
d'une Louve , &
Fils de la Veftale ,
Romulus
fondera la Ville
Martiale.
il
M de Martignac , nouveau
Traducteur de Virgile , en a usé
de même . Quoy qu'il ne fuft pas
contraint dans la Profe , comme
on l'eft dans les Vers , a pourtant
obmis le fens des deux termes
, fulvo tegmine . Aprés
cela , dit il , Romulus nourry
du lait d'une Louve prendra
C iiij
32 MERCURE
cien
foin de cette Nation. Ces deux
celebres Traducteurs avoient li
Servius , qui dit , tegmine lupæ
,,
id eft , pelle lupa ; mais ny
le nom , ny l'exemple de cet an-
Commentateur ne leur apoint.
imposè , & ils ont mieux aimé
eftre muets fur fulvo tegmine,
que d'employer ces termes à traveftir
Romulus en loup , figure
effrayante , & capable de mettre
en fuite les peuples qu'il devoit
affembler pour en former une
Monarchie.
Il fe prefente un autre fens ,
fi l'on confidere l'eftat de Romulus
auprés dela Louve , comme fi ce:
GALANT.
$
33
1A
y
termes , lætus fulvo tegmine
lupe , défignoient la fituation de
Romnlustettant la Louve , eftant
alors fous fon ventre. Ce fens me
paroift trop fimple , & ne fignifie
#rien de fingulier , qui eft pourtant
ce qu'on doit chercher en divers
endroits de Virgile, où ayant commencé
par le merveilleux , ily doit
e avoir une fuite de ce merveilleux,
Le Poëte fait nourrir fon Heros
= par une voye extraordinaire . Il
eft allaité par une Louve . Aprés
cela le mettre feulement fous le
ventre de cette beste , y at ilrien
là quifaffe une idée, qui réponde
au de merveilleux . Le terme en
core qu'il ajoûte , lætus , & qui
24 MERCURE
eft là un terme de préfage , &
d'heureux préfage , n'y trouve
point fa force & fon caractere,
Deplus , les petits qui rettent les
beftes , ne font pas fous le ventre,
commeles aufsfont fous le ventre
de la poule , e les poulets font
Jousfes ailes . Fay même remarqué
dans les Medailles , où l'on voit
Romulus Remus avec la Lou.
ve , qu'ils ne font pas couchez
étendus fous fon ventre , mais
qu'ils font debout , posture qui
repugne à tegmine ; car ils n'y
peuvent pas avoir le corps fous la
Louve , & en estre couverts .
J'ajoute que tegmine , pour fub
GALANT. 35
서
S
alvo , n'eſt pas une expreſſion ufitée.
Que faut-il donc penfer pour
rencontrer un fens qui convienne
noblement au fujet de ces Vers?
Atque lupa fulvo nutricis
tegmine lætus
Romulus excipiet gentem .
Il me femble que l'on pourroit
attribuer à Romulus ce fulvo
tegmine ,fans le tirer de la peau
ou du ventre de la Louve . Tegmen
fe prend dans la premiere
Eglogue de Virgile , pour le feuillage.
Tytire,tu patulæ recubans
fub tegmine fagi.
Tegmine fagi , c'est le feuillage.
36 MERCURE
d'un hestre , il n'y a point là de
licence poëtique , c'est une expreffion
ordinaire. Ariftote au 2. livre
de l'Ame , nomme les feuilles des
arbres Ichepaoma , terme Grec
que l'Interprete Latin a traduit
par tegmen . Je m'imagine donc
que ce que Virgile veut dire icy ,
c'est de reprefenter Romulus enfant
, couvert de feuilles par la
Louve , fa nourrice , foit pour
cacher,foit pour le tenir envelo .
pé, àlabry des injures de l'air.
Tout icyparoist propre àfoutenir
fens , qui a un air particulier,
& qui est digne de Virgile pour
fon Enfant merveilleux . C'est le
ce
le
GALANT.
༣༡
naturel de la Louve , non feulement
de fe tenir dans les bois ,
mais auffi lors qu'elle ya apporté
fa proye , un agneau ou une brebis,
de couvrir de feuilles cette proye ,
afin que lors qu'elle s'en éloigne ,
les paffans ne puiffent pas la découvrir.
Fay ouy dire à un de
mes Amis , que fon Berger ayant
efté furpris par unloup , qui luy
enleva une brebis du troupeau
qu'il gardoit , il eut le bonheur le
lendemain de la voir revenir dans ·
l'érable avec quelques feuilles fur
le dos , cette brebis ayant pris fon
temps pour s'échaper , lors que le
loup, qui ne l'avoit encore égorgée,
を
28 MERCURE
s'eftoit éloigné. Fulvo eft un terme
expreffifpour marquer la couleur
des feuilles tombées des arbres ,
que la Louve avoit amaßées . C'eſt
de là qu'eftvenu le nom de cette couleur
que l'on nommeFeüille morte.
Lætus fe rapporte admirable.
ment aufens qui naift de celuy qui
couvre defeuilles Romulus Cet il
luftre enfant étant né de Mars , qui
eftoit adorécomme un Dieu, meriteroit
d'avoir deslangesde pourpre ,
mais fa naiffance eftant obscurcie,
il n'eft envelopé que de feuilles ,
&neanmoins fous ces feuilles c'est
un enfant riant , lætus tegmine
fulvo. Enfin , ce qui peut donner
GALANT.
39
du jour à cette opinion , c'est ce que
raconte Horace de luy même ,
qui luy arriva fur la montagne
de Vultur.
Me fabulofæ Vulture in
Appulo,
Altricis extra limen Apuliæ
, & c .
Fronde novâ puerum palumbes
Texêre , &c .
Un jour que j'eftois fur la
montagne de Vultur , hors
des frontieres de la Pouille ,
où j'ay eſté élevé , des pigeons
fauvages me couvrirent de
feuilles. Il ajoûte que tout le
40 MERCURE
monde s'étonnoit de le voir enfeu
reté parmy des Serpens & des
Ours.
Mirum quod foret omni.
bus , & c .
Et tuto ab atris corpore
viperis
Dormirem & urfis .
Je ne m'arrefteray point au
parallele de quelques termes , où
Horace femble avoir imité Virgile.
Sil'un dit nutricis & teg
mine , l'autre dir altricis &
texêre. Ily a lupæ dans le premier
, ily a viperis & urfis dans
l'autre. Enfin , lætus eft dans
Virgile, & tuto corpore dans
GALANT. 41
11 i
Horace. Il y a là de la reffemblance
; mais ce qu'ily a de plus
remarquable , c'est ce que dit Ho
race , que des pigeons le couvrirent
de feuilles , & que de ces
ces feuilles,
ilen tire un glorieux préfage pour
luy , fçavoir qu'il feroit Poëte ,
Poëte Lyrique , car il ajoûte ,
Lauro collarâque myrto. On
trouve de même qu'ily a un illufre
augure en faveur de Romu
lus , dans les feuilles dont la Louve
le couvre feuilles de chefne ,
ear les chefnes font les arbres des
forefts , où les loupsfe retirent; &
les chefnes font des arbres nobles
confacrez à Jupiter : & ce qui
Avril 1696. Ꭰ
42 MERCURE
que
leur eft fingulier , c'est qu'ils font
d'une tres longue durée. Pline dit
defon temps on voyoit encore
les chefnes qui avoient eftéplantez
auprés de Troye fur le fepulcre
d'Ilus , qui eft celuy dont parle
Virgile avant Romulus . Longue
durée des chefnes , qui les rend
parmy les arbres un fimbole d'immortalité
, immortalité qui ſe
rapporte fort bien au Vers fuivant'
Imperium fine fine dedi .
Voilà quel est monfentimentfur
ce paffage de Virgile , Atque lupæ
fulvo , &c . lly a là une idée
noble , qui convient au grande
GALANT.
43
Poëte au Heros . S'il paroift
que j'ay creusé un peu avant
pour trouverce sens , c'est que je
m'imagine qu'il y a presque par
tout des mines d'or dans Virgile ,
& qu'on a befoin de penetration
pour les découvrir. Jefuis , &c.
L'avanture de Pigmalion
eft connue de tout le monde,
puis qu'il n'y a perfonne qui
n'ait lû les
Metamorpholes
d'Ovide . Voyez fi celuy qui
s'eft diverti à nous l'expliquer
en noftre Langue , n'a pas
confervé les principales beau.
tez de l'Original .
Dij
44 MERCURE
SSZZZ SSSZZ52522 25
PIGMALION.
L
FABLE.
'Amour fertile en bizarres
deffeins ,
Fait toujours fentir aux Humains
La dureté de fon empire .
Si malgré tant de voeux Pigmalion
foupire ,
Il faut encor que l'oeuvre de fes
mains
Soit la raifon de fon martire.
Pouvoit-on faire mieux pour calmer
fes defirs ?
Ce Prince delivré d'une tendre habitude,
GALANT.
45
Croyoit fe garantir par d'innocens
plaifirs
Du dangerde la folitude.
Il exprima d'une jeune Beauté
Tous les attraits , toute la refemblance
s
L'art, le loifir,l'indifference
Confpirerent à faire un Ouvrage
enchanté:
D'abord les yeux auroient douté
Si quelque paßion n'eft point dans
la Statuë.
A croire feulement la veuë,
Il paroist que d'agir elle a la vo-
Lonté ,
Mais
que
c'eft
la
pudeur
qui
fait
Ja
retenuë
.
Les effortsde l'attention
Mêlent aux mouvemens de quel
que émotion
Je nefçay quoy qui continuë
46 MERCURE
L'apparence de l'action.
Pigmalion lay mefme a de lapeine
à croire
Que ce qu'il touche eft de l'yvoire.
Un fecret penchant de fon coeur
Semble effacer de fa memoire
Que de cette ftatuë il vient d'efire
l'Auteur.
Il croit que dans fes feux l'Image,
s'intereffe ,
Il la regarde à tous momens ,
La tient, luy parle , la careſſe .
De peur de l'offenfer par fes empreffemens
,
Il modere avec foin l'excés de fa
tendreffe.
Comme fi fa delicateffe
Pouvoit meriter fes faveurs ,
Pour elle il affortit les Ionquilles
aux Refes ,
De l'Oeillet & du Lis il mêle les
couleurs ,
GALANT:
47
Luy donne des oifeaux , des fruits ,
les autres chofes
Qui peuvent plaire aux jeunes
coeurs .
Perfuadé que le Sexe aime
Les fuperbes habillemens
Ilprend plaifir d'accommoder luy
me/me
De l'or & des Rubis les riches ornemens
.
Quelquefois fon amour extrème
Eft content d'avoir imité
La bien- feante honneftetè ,
Qui promet des ardeurs fidelles.
Puis foupçonnant ces marques de
fierte
,
Il recherche bien- toft des beautez
naturelles
L'innocente fimplicité.
Dans les traf port où fon caur
s'abandonne,
48 MERCURE
Il choifit les noms les plus doux,
Que plus de cent fois il luy donne,
Lors qu'il aiufte fes bijoux
Ou que de fleurs il la couronne.
Recevez luy dit- il , de vofire tendre
Epoux
Les marques de fes complaifan-
CES ces ,
Si contre may je ne pouvois avoir
Que les legeres repugnances
Delage , de l'humeur, des loix , ou
du devoir,
Obftacles vains , vulgaires refiè
ftances,
La caufe de mon defeſpoir
Arreste mieux que vous toutes les
violences.
Quant je ferois exempt du mal
dont je me plains ,
2 pourroit arriver que le defris
contraire
Vous
GALANT
49
Vous feroit cruelle ou legere.
Quel est le tourment que je crains ?
Peut-eftre feroit- il poßible
De vous empêcher de changer;
Mais le foin de vous engager
Ne fçauroit vous rendrefenfible .
Du moins fi je pouvois vous faire
partager
L'excés des peines que j'endure ,
Satisfait de vous voir capable de
douleur ,
Vous pourriez écouter l'amour que
je vous jure.
Pour un moment des loix de l'h
Nature
Ne peut-on vaincre la rigueur ?
63
Ainfi conduit par fes caprices
Pigmalion paßoit les jours ,
Quandle temps vint qu'à Cypre on
fait des facrifices
Avril 1696.
E
To MERCURE
+
A la Déeffe des Amours.
Son defir lay fervant de guide,
Il fe prefente au Temple incertain
& timide. kindoI
Sur les Autels déja fumoit Bencens
,
Et des geniffes couronnées da tak
Dans leurflanc faifoient voir aux
mortels paliffans smin o
Les fecrets de leur definée.
Le Prince ayantfait fes prefens,
Dit en fecret , Dieux tout puiffans
,
Ne pear on obtenir que Hymen
favorable
Avec d'inviolables noeuds
M'uniffe... A ce difcours honteux
,
'N'ofan dire qu'il trouve une Statae
aimable ,
O
Que la belle, dit- il , qui me dois
rendre heureUX
GALANT sr
A mon image foir femblable.
Venus pour les Amans n'eft point
sinoTso inexorable:
La hardieffe de leurs voeux
N'eft pas toujours ce qui peut luy
déplaire.
Des chofes que fouvent la pudeur a
wah fair taire,
Elle aime à penetrer le fens myfte
rieux an
Defes Sujets le langage ordinaire.
Außitoft dans le Temple on vit
briller des feux ,
Qui du Prince trois fois éblouirent
les yeux
.
De retour promptement il court à
Now fon Image ,
La baife , la tient dansfes bras,
· Et fe plaint que de tant d'appas
On nepeutfaire aucun usage.
Dans lestranſports defon ardear
E ij
12 MERCURE
Il crut fentir une chaleur fubite.
D'abord ce fentiment parut eftre
trompeur,
Mais aussi-toft il voit touchant
l'endroit du coeurjes I
Qu'un foudain_mouvement l'agite.
Il ne peut plus douter que ce foit
une erreur in mag der
L'efpoir augmentant fatendresse,
Lyvoire s'amollit fous la main qui
le preffes.
Sa naturelle dureté
Cede à l'effort de fon ame embra
sée,
Comme on voit que la cire au Soleil
exposée
Deviens flexible à noftre volonté,
Et peut etre tournée en diverfes
figures.
Pendant que fon efprit de defirs occupê
GALANT 13
Craint encor de s'eftre trompé ,
Il entend quelques doux murs
mures
Et découvre infenfiblement
Les autres marques de la vie.
Image avec le jour ayani vù
fon Amant ;
1
L'épreuve de ce fentiment
D'un peu de rougeur eft fui-
Qui donné à fes attraits un nouvel
ornement.
Alors Pigmalion fit des feftes pom
dos peufes
A la Deeffe de Paphos ,
Et leurs flames toujours également
heureuſes
Foüirent d'un parfait repos .
S
E iij
54 MERCURE
Le 25. du mois paffé , m
l'Abbé de Canifi fut facré
Evefque de Limoges , dans la
Chapelle du Seminaire de S.
Sulpice , par M' l'Archevelque
de Bourges , qui eftoit aflifté
de M l'Evefque de Tulles &
de m' l'Evefque de Perpi
gnan . Il y eut aprés la Ceremonie
, un fort grand repas
dans ce mefme Seminaire de
Saint Sulpice. Le 31. de ce
mefme mois ce nouveau Prelat
prefta ferment entre les
mains de Sa Majefté , dans la
Chapelle du Chateau de
Verſailles . Ne vous ayant
GALANT 55
P
point encore parlé de la Maifon
de Canifi , je me fens obli
gé de vous la faire connoiftre,
comme j'ay fairjufqu'icy à l'é
gard de la plus grande partie
des Maifons confiderables de
France, Hugues de Carbonnel
, Seigneur de Canifi , vi
voir en l'an 1030. & accompa→
gna le Duc Guillaume le Bârard,
Duc de Normandie, à la
Conquefte de l'Angleterre. Il
eutun des principaux emplois
dans fon Armée , & portoit
pour armes , coupé degueules &
d'azur à trois befans d'argent
33feme dherminesfans nombre.
E iiij.
"
56 MERCURE
Ce font les mefmes armes que
ceux de cette Maiſon portent
encore aujourd'huy. Hugues
de
Carbonnel Seigneur de
Canifi , Fils de Hubert , fuivit
Robert, Duc de Normandie,
dit Courteheufe , à la cont
quefte de la Terre Sainte
en 1096. & il y acquit tand
de gloire qu'il fe trouve
employé au nombre de dixhuit
hommes Illuftres qui
fe fignalérent par leurs
grandes actions , fous le re
gne de Louis le Gros Roy:
de France , qui
commença
en 1108. & finit en 1137.
GALANT 23
ale
1
5
Ces dix - huit Seigneurs é
toient le Beaufrère du Roy
le Fils du Duc de Norman
die , Guy de Bourgogne , les
Comtes de Flandre, de Cham .
pagne , de Bourgogne , Duc
de Bretagne, de Vermandois ,
Prince du Sang , le Conneftable
de France , & c. & ce qui
eft à remarquer , c'eft qu'à
l'article du Seigneur de Canifi
, il eft mentionné Hugues
de Carbonnel , renommé és guerres
de la Terre Sainte , avec les
melmes armes que j'ay rapportées.
Richard de Carbonnel
, fils de Hugues , Seigneur
S
$8 MERCURE
de Canifi , accompagna for
Pere à la conquefter denda
Terre-Sainte , & cut pour Fils
Guillaume de Carbonnel ,
Seigneur de Canifi , qui vi
voit du temps de Henry H.
Duc de Normandie . Il eftoit
du nombre des cent - dix Che
valiers dont fait mention
l'Hiftoire de cette Province ,
& qui s'appellant tous , Guillaume
, fe trouverent dans
Bures prés de Bayeux , où fans
recevoir avec eux aucun Seigneur
qui portaſt un autre
nom , ils dînérent enfemble
en prefence de leur Souve
GALANT. 59
1
rain. Ce Guillaume de Carbonnel
, fut Pere de Hugues
de Carbonnel , Seigneur de
Cánifig qui vivoit en 1202. &
que l'Hiftoire de Normandie
I met au Catalogue des Seigneurs
renommez. Un Hen .
ry de Carbonnel épousa Ca
therine de Dreux , Princeffe
iffuë de Louis le Gros Roy de
France. La pofterité de Hu
gues de Carbonnel , continua
de Pere en Fils , jufqu'à Guillaume
de Carbonnel , Seigneur
de Canifi , Fils de Hue
del Carbonnel qui vivoit en
1348. Ce Guillaume qui eftoit
1
J
€
Huë
60 MERCURE
le quatrième du nom, époufat
Jeanne de Beffin , iffuë des
Comtes de Beffin , qui étoient
fortis des Ducs de Normandie.
Il donna des marques de
fa conduite à la Bataille de
Gicour & au Siege de la Ville
de Saint- Lo , qu'il foûtint
avec beaucoup de valeur ,
comme General d'Armée ,
contre les Anglois , qui fu
rent obligez de luy accorder
une capitulation
honorable.
Il acquit la terre de Maloué
en1402 . & eut pour Fils Jean
de Carbonnel
, Seigneur de
Grainville
& de Maloué , qui
GALANT. 61
fut Gouverneur & Lieure,
nance General des Armées
dans toute la Province de
Normandie , depuis la riviere
de Seine , jufqu'à celle de
Coefnon , qui fepare les Pro
vinces de Normandie & de
Bretagne , avec pouvoir abſo,
lu fur tous les gens de guerre ,
ce qui eſt juſtifié par la Chartre
de Provifion que luy en
donnérent les Princes & Marefchaux
de France , Regens
du Royaume , à cauſe de la
détention du Roy , en darte
du 6. Aouft 1410. Jean de
Carbonnel fecond du hom
62 MERCURE
fon Fils , Seigneur de Grainville
& de Maloué , épouſa
Jeannette d'Amtoville en
1471. & il en eut Jean de Car
bonnel troifiéme du nom , qui
herita de la Terre & Seigneu
rie de Canifi , par la mort fans
enfans de Guillemette dé
Carbonnel , Dame de Ca
nifi & du Grippon , à qui Guil
laume de Carbonnel , fon
Pere , Frere alné de Jean de
Carbonnel , premier du nom ,
l'avoit laiffée en la mariant a
Guillaume de Brouilli . Jean
de Carbonnel III . du nom $3
fut Pere de Robert de Car
GALANT 63
bonnel , Seigneur de Canifi,
de maloüé & de la Roque ,
qui de Catherine de Silli , fa
Femme , Fille de Nicolas de
Silli , Seigneur de Dampierre,
Saint Aignen , Malherbe &
les Granges,iffu des Seigneurs
de Silli de la Rocheguyon ,
laiffa Philippe de Carbonnel,
Seigneur de Canifi , Maloüé
& Cambernon de Marcambre
& d'Orval , Chevalier des
Ordres du Roy , qni époufa
Guillemette de Cambernon ,
Soeur de Mefdames de Fon .
taine -Martel & de Pirou , tou
tes heritieres de la principale
64 MERCURE
branche de l'Illuftre Famille
de Cambernon , qui ſubſiſte
encore en Angleterre fous le
nom de Milords. De ce mariage
fortitHervé de Carbonnel
, Marquis de Caniſi, Baron
de l'Houveur & Baronnie du
Hommer , Seigneur de Cambernon
, de Trefgots ," de
Marcambre & d'Orval , Confeiller
d'Eftat , Gentilhomme
de la Chambre du Roy , Capitaine
d'une Compagnie
d'Ordonnance, Colonel d'un
Regiment de gens de pied
François , Lieutenant general
des Armées du Roy. Ce
GALANT 65
fut en cette derniere qualité
qu'il fervit avec beaucoup de
diftinction fous les regnes de
Henry III, de Henry IV & de
Louis XIII, tant en Italie , en
Savoye , en Piedmont , à la
Valteline & en Guienne, qu'-
en Normandie & ailleurs . Il :
fe trouva aux Sieges de Salli
nes , de Caftel , de S. Bafile ,
Montfeguier, de Caftillon ,
de Meillan , de Dieppe & de
la Fere , prit la Ville d'Avranches
dont il fut fait Gouver
neur , auffi bien que les Chafteaux
de Saint Sauveur le Vi
comte, de Latihon de Mai
Avril 1696.
de
F
66 MERCURE
ㄓ
neville & Darc , & ſe ſignala
à plufieurs Batailles , & parti
culierement à celle d'Ivry ,
zoù fés grandes actions luy
firent meriter la Lieutenance
de Roy du Bailliage de Coftentin
, que Henry IV. luy
donna auffiroft aprés. Il fe
trouva auffi à la Bataille de
Nerac , où il commandoit
l'aile gauche, gagna les Fauxbourgs
de Meillan l'épée à la
main , tailla en pieces un
Parti de deux mille hommes
dans la Baffe Auvergne , &
ramena plufieurs Paysrevol
tez à l'obeiffance de fon Prin
GALANT: 67
sce. La quantité de bleffures
qual receut en ces differenres
occafions , furent des preu-
Mes convaincantes de fes
grands fervices. Aufſi le Roy
Henry IV . le fit - il Chevalier
de fes Ordres ; mais la mort
précipitée de ce Prince pent
dant que l'information fe
faifoit en la forme accoutuméel,
interrompit fa reception.
Cet Hervé de Carbonnel
avoit époufé Anne de ma
tignon , Fille de Jacques de
Matignon , Chevalier des
Ordres du Roy , Maréchal
de France , & Gouverneur
Fij
68 MERCURE
de Guienne , & d'Anne de
Daillon du Lude , & il en
eut entre autres Enfans , Re
né de Carbonnel , Marquis
de Canifi , Marefchaldes
Camps & Armées du Royy
fon Lieutenant General en
Baffe- Normandie , Gouver
neur des Ville & Chateau
d'Avranche , & Capitaine de
Cinquante hommes d'Armes
d'Ordonnance , quiavec
Jacques de Carbonnel , Ba
ron du Hommet fon Frere
puifné , fervit le Roy tres - uti
Tement dans les Guerres de
Guyenne, contre les Préten
GALANTM 69
.
?
+4
dus Reformez . Il ſe ſignala
aux Sieges de la Rochelle ,
de Montpellier & autres Places
, & fur tout devant Mont
pellier , où par fa valeur il fau
vales Seigneurs Volontaires ,
en une fortie furieuſe que firentles
Ennemis fur les Troupes
de Sa Majefté , ce qui luy
fit meriter les mefmes Char
ges & Dignitez qu'avoit poffedées
Hervé de Carbonnel
fon Pere. A l'égard de Jacques
de Carbonnel fon Frere
puiíné , aprés avoir eu l'honneur
de commander longtemps
les Armées du Roy en
L
70 MERCURE
73
La
qualité de General d'Armée ,
tant en France , en Italie , en
Savoye , qu'en Piémonis &
ailleurs , la gloire qu'il s'y ac
quit par fa valeur & par
conduite , fut caufe que Char
les - Emmanuel Duc de Savoye
, fupplia le Roy de vou .
loir permettre que ce Seit
gneur , Baron du Hommer
de Canifi , commandaft fes
Troupes en qualité de Maréchal
de Camp General de fes
Armées , dont il luy envoya
le Brevet figné de fa main en
datte du 26. Octobre 1626.
& quand il alla prendre con
GALANT. 7170
*
gé du Roy , en partant pour
la Campagne , où il fut tué
malheureuſement au Siege
de Valence , Sa Majesté l'ho
nora de la dignité de Maref
chal de France , dont la ceremonie
devoit eftre faite à
fon retour. Hervé de Carbon.
nel fon aîné , époufa en 1604-
Claude de Pellet , fille unique
& Heritiere de Gafpard de
Pellet , Vicomte de Parlages ,
Baron de Montperoux , de
Chabannes & des deux Vierges
, Bailly & Gouverneur de
Caen , Lieutenant de Roy au
Bailliage de Caën , aîné de
72 MERCURE
l'ancienne & Illuftre Famille
de Pellet , iffue des Vicomtes
Souverains de Narbonne
qui avoit épousé Jourdaine
Madelaine de Montmorency.
De ce mariage fortirent Her
vé de Carbonnel fecond du
nom , Marquis de Canif ,
Marefchal des Camps & Ar
mées du Roy , fon Lieutenant
General en Normandie &
Gouverneur pour Sa Majesté
des Ville & Chafteau d'A
vranche , & Jourdaine - Ma
delaine de Carbonnel , Marquife
de Monterville, qui
fut Mere de Madamela Com
telle
GALANT:
73
teffe de Saint Geran . Hervé
de Carbonnel fervit dés fa
plus tendre jeuneffe auprés
du Baron du Hommet , fon
Oncle , & depuis en qualité
de Mareſchal de Camp fui .
vant fon Brevet de l'an 1652 .
Il épousa en 1644. Catherine
de Juyé , Fille & heritiere d'Ifâc
de Juyé , Seigneur de Moric
, Confeiller d'Etat , homme
d'un merite fingulier , &
fi eftimé dans le Confeil , qu'-
il eftoit choifi & nommé par
Sa Majefté , pour eftre Garde
des Sceaux lors que la mort
l'empefcha de jouir de cet
Avril 1696 . G
74 MERCORE
honneur , & il en a eudeux Filsg
qui font Mile Marquis de
Cánifi , & M l'Evefqué de
Limoges , dont je zvieņside
Vous apprendre le Sacre. Le
choix que Sa Majesté a fait de
luy pour remplir la place que
la mort de M' d'Urfé avoid
laiffée vacance , eft un éloge
de ce Prelat , auquel je n'ay
rien à ajoûter. Meffire René
de Carbonnel , Marquis de
Canifi , fon Frere unique g
Baron de l'Houveur & Ba
ronnie du Hommer & des
Baronnies de Marcé & de Sy
Evy, Chaſtelain d'Englefquea
GALANT.
ville ,Seigneur de Tribehou ,
de Chantelou , de Saint Mar
rin des Champs , de Saint Pe
kerin ,de Saint Gilles , a long?
cemps fervi le Roy dans les
Armées avec gloire , & s'eft
diftingué en plufieurs occa
frons tant en Allemagne , que
dans les Pays Bas & ailleurs!
Auffi a-t - il efté pourvû dés le
vivant de M le Marquis de Ca
nifi fanPere, des mêmes chatges
de Lieutenant de S. M.en
Normandie , & de Gouver
neur des Ville & Château d'Avranches.
Il atoûjours.com
mandé la Nobleffe lors qu'el
Gij
70 MERCURE
le a monté à cheval pour le
fervice du Roy. ll neft tel.
lement confideré que le 18.
Juillet de l'année derniere ,
les Ennemis ayant voulu brû
Her da Ville de Grandville , fon
nom & fon credit y attirérent
en fix heures de temps plus
de dix mille hommes de rou
tes qualitez , ce qui fit avor
ter leur entreprife . Ha épouifé
Dame Catherine Madelai
ne dé Silleus de Creully , de
Illuftre Famille de Silleus de
Creully, alliée de fort prés aux
Princes de Rohan de Guimehé
, par Sylvierde Rohan ,
GALANT: 197
Princeffe de Montbafon fon
Ayeule , & aux Comtes de
Beffing iffus des Ducs de Normandie
, par Marie de Viervilley
Heritiere de Creully
defcendu de ces Comtes dè
Beffin, sich
Voicy la fuite d'une difputoquia
commencé il y a deja
long-temps.
albiy
abl, vlasn
ab arutaba ang
C06 2014J1 j
eminebat!
oton'
Giif
28 MERCURE
brods a solnov
LETTRE POUR SERVIR
** de Replique à celle d'un Periz
patéticien, qui eft inférée dans le
Mercure de Février 1696. §¶
smmod '!
MONSIEUR . Tuls
$
Je pourrois vous dire à mon
tour , qu'il ne faut pas eftre
fort habile homme pour
trouver de la foibleffe dans
voftre Replique ; niais les
Cartefiens
fe foucient peu
qu'on s'en prenne à leurs per-
Yonnes , rien ne les intereffe
que la défenfe de la verité .
GALANT 79
Vous voulez d'abord me
prouver que vous ne vous
eftes point contredit , parce diparce
que dans l'endroit où vous
partagez la douleur entre le
corps & l'ame , vous parlez de
l'homme en general , & dans
celuy où vous donnez au
corps toute la capacite de
fouffrir , & à l'ame la feule capacité
d'eftre heureufe , vous
parlez de J. C. en particulier.
Cette diftiction ne vous mer
pas à couvert ; & je foutiens
toujours que vous avancez
unes contradiction ; voicy
Comment. Affurer quelque
G iiij
80 MERCURE
譬
chofe de l'homme en gene
ral , & le nier de l'homme en
particulier , c'eft fans doute
fe contredire. Or vous ditest
de l'homme en general , que
fon ame & fon corps fouf
frent , & vous le niez de J.Ca
qui eft un homme partions
lier. Pouvez- vous ne pas voir
qu'il y a contradiction ? Mais ,
répondez - vous , on dit de
l'homme en general qu'il eft
faillible , ignorant, pecheur,
& c. peut on le dire de J. Op
Non
certainement , parce
que les mauvaises qualitez ne
font pas effentielles à l'hom
GALANT 81
mei en general , comme la
douleur. Vous ne
manquerez
pas de repliquer que vous
n'eftes point dans ce fentia
: ment , que pour fauver l'ef
fence de l'homme , il foit ne
ceffaire que la douleur foit
partagée entre fon corps &
fon ame ; cela fera voir que
vous n'avez pas crû vous con .
tredire. Mais la contradiction
en fera- t- elle moindre dans le
fonds ? Vous ne doutez point
que l'union de l'ame & du
corps ne foit effentielle à
F'homme. Je vous ay prouvé
que cette union ne pouvoit
82 MERCURE
1
|
fubfifter , fi l'ame n'eftoit fra
pée de douleur & de plaifit ,
conformement aux differens
ébranlemens de fon corps
Vous eftes même entré dans
mon lens par ces paroles : 11
luy a plú établir entre l'ame
le corps une unionfi étroite , qu'il
nefe paffe rien dans l'une de fe's
parties , que l'aurrene s'en reffen+
te , point defenfation dans lecarps,
qu'il n'en arrive dans l'esprit. Je
vous demande , s'il a plûrà
Dieu d'établir une pareille
union , l'a-t- il violée pour h
C : Pouvoit- il même la vios
ler › Que vous en fembles
GALANT 83
Avez-vous quelque idée de
l'homme aprés que vous avez
rompu l'alliance & le rapport
de ces deux parties ? N'eſt- ce
pas là rompre cette alliance
que de mettre l'ame de fon
propre corps dans le même
eftat que pourroit eftre celle
d'uncorpsétranger ?Je ne m'ar
rête pas à prouver qu'en ôtant
à l'ame de J. C. la capacité de
fouffrir , vous rompez l'union
qu'elle a avec fon corps ; j'ay
fujet de croire que vous en
eltes convaincu , puifque vous
avez laifférpaffer cette preuve
fans replique. Raffemblons
84 MERCURE
tout ce raifonnement dans
un feul point de veue JCa
eu toute d'effence de l'homme,
cette reffence confifte
dans l'union de l'ame & du
corps. Une femblable union
ne peut fubfifter i l'ame eft
incapable de douleur , done
dire que J , C. a efté un verita.
ble homme , & refufer à fon
ame la capacité de fouffrir ,
c'eft fe contredire , finon dans
fa penfée , du moins dans la
fubftance de la chofe. Aprés
cela , Monfieur , m'accuferez
yous de combattre des phan
tômes , & de vous en impofer
groffierement
?
GALANT 85
Vous vous mettez enfuite
à refuter les raifons que j'ay
apportées , pour prouver que
le corps eftoit incapable de
fenfation
.Il faut que ces preu
vesyous ayent unpeu embas
raſſe , car vous les avez paffées
tres legerement. C'eſt affez
la coutume des Peripateti
ciens de laiffer fans réponſe
ce qui les embaraffe. Vous
ne dites mot à ce que je vous
apporte que nous diſtin
guons entre douleur & doul
leur, & que cet acte de juge
ment ne peut appartenir qu'à
James Avous voir débuter
86 MERCURE
dans l'examen de mes prous
ves , l'on diroit que vous les
allez toutes foudrayer. Ces
pendant vos plus grands ef
forts fee réduifentia en lattal
querune, & encore avec quel
fuccés : examinons -le.23109
Vous diftinguez trois fort
tes d'effers caufez en nous par
l'impreffion que les objets
font fur nos fens . Ces trois
effets font l'ébranlement des
nerfs qui fervent à la fenfa
tion , la réaction de ces mef
mes nerfs versl'objet qui cau
feleur ébranlement , & le dés
bandement des refforts mers
GALANT. 87
Veilleux des lar machine du
corpso Aprés cette diſtinc
tion , vous faites confifter la
fenfation corporelle , non pas
dans l'ébranlement des nerfs,
hy dans le débandement des
refforts de daomachine , mais
dans a la reaction des nerfs
versl'objer , parce que, ditesvous,
les deux autres ne font
que pur mouvement de par.
ties ; c'eft- à- dire que la dou.
leur que je reffens à la main
parlapiqueured'une épingle,
neftqu'une reaction des
nerfs de la main vers l'épine
glegranoëtre reaction n'eft
88 MERCURE
pas un mouvement de par
ties. Je ferois en droit de vous
dire que je ne fuis pas obligé
de vous en croire fur voftre
parole , mais je vous fais grace
pour cette fois. La reaction
n'eſt pas un mouvement lo
cal, Qu'eft- ce done ? Concevez-
vous que le retour d'un
nerf femblable à une corde
de luch , foit quelque autre
chole qu'un mouvement lo
cal ? Pour moy , je ne lecom.
prens pas , à moins que vous
ne m'en donniez quelque
raifon, panelda ayrabiazgo
Mais , dites-vous , quand
GALANT 89
Vos preuves feroient convaincantes
, je ne ferois pas obligé
de m'y rendre , felon ceite
maxime devoftre Secte , qu'il
ne faut pas abandonner un
fentimenti dont on eft convaincu
, pour les difficultez
qu'on y oppofe. N'avez vous
pas pris garde qu'en vous retranchant
de la forte , vous
yous enferriez d'une maniere
à n'en pas fortir ; car ne puisje
pas vous dire de mefme ,
qu'ayant trouvé une trest
grande évidence dans mon
opinion , je ne fuis pas obligé
de l'abandonner
, pour
Avril 1696
. H
90 MERCURE
une difficultéoù jene voisny
évidence , anyconviction?
Vous rajoutez às cela quelije
fuis d'une Doctrine contraire
à celle de l'Auteur de la Ret
cherche de la Verité , & qu'au
lieu de dire avec luy que les
modalitez de noftre ame ne
font que tenebres , je répons
qu'il eft de la nature de l'ame
de tout voir , & de tout cone
noiftre , ( ce font vos propres
rérmes ) qu'eſtant une expref
fion de la Divinité que nous
adorons , elle trouve, comme
fon Auteur , en elle mefme
les idées de tous les eftres , &
GALANTI gi
Avoit toutes chofes felon
qu'elle eft differemment modifiée.
En verité , Monfieur ,
ons peur bien vous avertit
pour le coup de mieur re
flechir fur ce que vous cri
riquez , pour ne pass com
barrer des phantômes & en
impofer figrofliérement .
Quay je dit que noftre ame
eftoit fa lumiere à elle - mef
meq Quoy parce que j'ay
avancé qu'il falloit qu'elle
s'apperceuft des mouvemens
étrangers qui fe paffent dans
fon corps , vous avez inferé
que je foutenois qu'elle
5
Hij
92 MERCURE
}
pa
voyoit tout dans les modalitez
? Je vous prie de croite
que j'ay trop de refpect pour
l'Auteur de la Recherche de
la Verité , & en même temps
trop de conviction dendes
principes pour m'écarter de
fes doctes fentimens . Je ne
répons point à ce que vous
dites desanimaux
, ny au paffage
de l'Apoftre Saint Jean ,
parce que ma Lettre feroit
trop longue , & cela ne donne
aucun éclairciſſement au
fonds de noftre differend . Je
ne puis pourtant laiffer fans
replique ce que vous dites à
GALANT 93
la fin de l'examen de mes
>preuves ; fçavoir , que pour
parler conformement à nos
principes , il faut mentir à
2 Coutmoment , & changer un
langage confacré dans l'Ecriture
par le S.Efprit. Il faudroit
dire , par exemple , que l'ame
feule voit le Soleil lors qu'il
paroift ; que l'ame feule , non
apas les mains , fe chauffe
siquand nous les prefentons
nau feu. A cela je répons , que
fi vous appellez voir & fe
chauffer , que d'avoir le nerf
enoptique ébranlé , & les fibres
édes mains chatouillées , il eft
94 MERCURE
feur que les yeux voyent ) &
que les mains feschauffenti
Mais fivous appellez voiru &
fechauffer que d'avoir'idée
de l'objet accompagnée d'un
fentiment de lumière & de
plaifir , je foutiens qu'il n'y a
que l'ame qui voit le Soleilg
qu'il n'y a que l'ame qui le
chauffe. Et quand l'Ecriture,
& le Dictionnaire de l'Acade
mie ne parlent pas de la forte ,
ce n'eft pas peut estre qu'ils
n'approuvent noftre doctors
ne , mais c'eft qu'ils donnenc
le nom de veue & de chaleur
à ce qui en eft la cauſe & lai
GALANT 95
*
matiere pour fe rendre plus
intelligibles, & n'en pas venir
une diftinction de Philofo.
phie Voila pour ce qui regar.
de mes preuves venons à la
editique des explications que
je vous avois données dans
masprecedente.up turok sup
Avant que de commencer
jefuis bien- aife de vous aver
tir que je ne fçay point ce qui
vous a rendu ma parole & ma
bonne foy fufpecte. Je ne
crois pas avoir manqué ny à
l'une ny àl'autre. Quand vous
parlez de parole , vous penfez
fansdoute à la promeffe , que
96 MERCURE
je vous avois faite de vous dire
plufieurs belles chofes fur vôtre
difficulté , & vous trouvez
qu'en cela je ne vous ay pas
fatisfait ; j'en fuis fâché ; c'eft
quevous eftes d'un gouft trop
delicat. Si j'avois fçû que vous
euffiez efté de ces efprits du
premier ordre , qui n'admirent
jamais rien & qui mépri
fent tour , je ne me ferois pas
engagé avec vous . Pour la
bonne foy , je fçay encore
moins où elle m'a trahy , je
crois avoir rapporté vos raifons
tres fidellement , & fi
j'ay ômis quelques termes,
c'eſt
GALANTM 97
c'eft plutoft par oubly que
par mauvaiſe foy. Laiffons
encor là toutes ces vetilles ,
- peut eftre que fi je vous ap-
I portois des preuves d'érudi
tion &
d'authorité vous auriez
une autre idée de moy .
Effayons de le faire dans le
point que je me fuis propofé
d'éclaircir.
零
Vous faites un grand fonds
fur ce que le mot , anima , dans
L'Ecriture fe prend affez fou
vent pour la vie corporelle ;
mais quand cela feroit inconteftable
, vous n'avanceriez
pas beaucoup voftre difficul-
Avril 1696 I
98 MERCURE
té. Je vous prouve par les Pe
res que dans cette occafion ,
anima , fe prend pour la partie
raifonnable de l'homme , &
que J. C. a veritablement
fouffert dans fon ame . Ecou→
tez comme parle S. Remy ,
cité par Saint Thomas , dans
fon Expofition fur le chap . 26 .
de S. Mathieu , où il luy faic
expliquer ces paroles , triftis
eft anima mea ufque ad mortem ,
de cette forte. Destruuntur in
hoc loco Manichæi , qui dixerunt
illum phantafticum corpus affumpfiffe
:nihilominus & illi qui di
xerunt veram animam non ha
THEOFF
GALANT.
99N
BIBLI
buiſſe , ſed loco anima Dini
tatem. Par ces paroles de Saint
Remy font détruits les Ma-
WILLE
chéens , qui ont dit que J. C.
n'avoit pris qu'uncorps phantaftique
; & d'autres auffi qui
ont dit qu'il n'avoit point eu
d'ame veritable : de forte que
J. C. a prouvé deux chofes ,
la verité de fon corps par fa
fueur de fang , & la verité de
fon ame par fa trifteffe . Si ce
témoignage ne vous paroift
pas affez formel , en voicy un
autre de Saint Auguftin ; c'eſt
dans le 83. livre de fes quef
tions qu, 20. qù aprés avoir
I ij
100 MERCURE
prouvé contre les Manichéens
, que J. C. avoit eu un
veritable corps par fa naiffance
d'une Vierge , par fa
perfecution de la part des
Juifs , par fes fouffrances , &
par fa mort ; aprés tout cela
il conclut ainfi . Sic ergo ifti
[ Evangelifta ] corpus eum habuiffe
teftantur , ficut & eum ha.
buiffe animam indicant affectiones
illa , qua non poffunt effe nifi
in Anima ; quos nihilominus , eifdem
Evangeliftis narrantibus , legimus
& miratus eft Fefus , &
iratus
contriftatus. Je
ne vous donne point de
GALANT tot
traduction de ces paroles ,
pour vous donner lieu d'en
faire une qui foit favorable à
vos principes . Saint Jean Damafcene
dans fon livre 3. de
la Foy ortodoxe , chap . 23. me
parle pas moins avantageulement
pour moy . Chriftus habuit
mortis timorem naturalem
&triftitiam, eft enim timor naturalis
, quo anima non vult dividi
corpore , propter naturalem familiaritatem
,quam ei à principio
Conditorrerum impofuit . Vous
voyez par là fi ce Pere met ,
comme vous , la trifteffe & la
crainte dans le corps. Enfin
I jij
102 MERCURE
Saint Thomas , qui eft le Coriphée
des Peripateticiens ,
demande dans fa 3. p . q. 46 .
a.7. fi J. C. a fouffert felon fon
ame , & il répond qu'il a ſouffert
felon tonte l'effence de
fon ame. Je ne vous rapporte
pas cès paroles , vous pouvez
les voir. Je joindrois à ces
Peres prefque tous les Theologiens
qui font du même
fentiment ; je dis prefque
tous les Theologiens , parce
que je ne pense pas qu'ily en
ait aucun , excepté certains
que Maldonat cite fans les
nommer , qui fuive mes prinGALANT.
103
cipes fur cette matiere . Puis
que vous ne vous fiez point à
ma parole , je ne me fie pas
non plus à la voftre ; c'est
pourquoy je vous prie de me
citer quelques Theologiens
qui foient pour vous fur ce
chapitre . Je crains qu'il ne
vous faille un peu plus fuer
pour vous acquitter de ce devoir,
qu'il ne me l'a fallu pour
trouver des Auteurs qui favo
rifent ce que j'ay avancé touchant
la trifteffe de J. C. dans
le jardin des Olives ; c'eſt ce
ce qu'il nous faut encore exa
miner.
I iiij
104 MERCURE
J'ay donc établi par l'au
torité des Peres , que J. C. a
fouffert dans fon ame. Il me
refte à juftifier que dans le
jardin des Olives il détourna
fa veuë de fa gloire, pour fe
laiffer aller entierement
à la
trifteffe,à raifon des tourmens
qu'il devoit fouffrir . Là deffus
vous me faites un procés
fur un peut eftre , & croyant
que je l'ay lâché en tremblant
, vous croyez me mettre
bien en peine en exigeant
que je vous apporte des preuyes
ou des autoritez
de cette
avance , fur laquelle je fonde
GALANT. 105
une partie de ma réponſe.
En voicy , puifque vous en
demandez . Si vous aviez bien
lû Melchior Canus , que vous
citez dans voftre premiere-
Lettre,vous auriez trouvé que
dans le 12. Livre de fes Lieux
Theologiques , c. 14. il explique
ces paroles , triftis eft , & c.
de la meſme maniere que
moy. Si vous aviez lû Gregoire
de Valence dans fon
Traité de l'Incarnation , diſp.
1. q. 9. Salmeron , tom . 10 .
traité 14. Maldonat , ce grand
Interprete , que le Sçavant
Pere Morin cite avec éloge ;
106 'MERCURE
Si vous l'aviez lû dans fon
Expofition fur le Chapitre 26.
de Saint Mathieu , me feriezvous
une femblable demande
? Je ne vous rapporte point
le texte de ces Auteurs , je
me contente de traduire celuy
de Maldonat ; fi la Traduction
ne vous paroift pas
fidelle , vous aurez la bonté
d'en faire voir le travers. Voicy
comme il parle . L'on dif
pute tres - fubtilement dans
Ï'Ecole , comment il s'eft pû
faire que J. C. ayant efte bienheureux
dés le moment de
l'union hypoftatique
; ait pû
GALANT. 107
eftre trifte jufqu'à la mort.
( Voilà voftre difficulté en
propres termes . Il y en a qui
répondent qu'il n'a efté bienheureux
que dans la partie fu
perieure de fon ame , & trifte
dans la partie inférieure , qui
eft dans le corps . Mais comment
accorder cette doctrine
avec ce qu'a dit Jesus- Chrift
luy mefme , que fon Ame
eftoit triste juſqu'à la mort ;
puifque par ces paroles il
nous montre que la trifteffe
a occupé toutes les parties
de fon Ame ; & que fa volonté
en ayant efté atteinte , il
·
108 MERCURE
fut obligé de dire , non ficut
igo volo ,fedficut tu ? Bien plus,
c'eft de là que le fixiéme Sy→
node general & les Docteurs
anciens ont tiré qu'il y avoit
deux volontez en Jefus →
Chrift. Ainfi l'opinionde ceux
qui mettent la douleur dans
la partie inferieure , n'eft pas
recevable , & il n'eft pas ne→
ceffaire de recourir à elle pour
accorder le bonheur de Jefus-
Chrift avec la trifteffe. Il
n'y a qu'à dire qu'il a empêché
pendant quelque temps que
ſa gloire n'éclataſt , pour ai
voir lieu d'operer une partie
GALANT. Iog
de noftre falut , en s'abandonnant
à la trifteffe ; de la mefme
maniere qu'il avoit em
peſché que la gloire de ſon
Ame ne fe répandiſt fur fon
Corps. C'eft toûjours Mal
donat qui a parlé jufqu'icy.
Ce n'est donc pas en tremblant
que j'ay lâché ce peuteftre
, mais fi vous n'avez pas
tremblé ( me direz - vous , ) à
quoy bon cepeut- eftre? Le voicy.
C'est que je fçavois que
d'autres Theologiens répondoient
à ce Paffage , d'une
autre façon , & qu'un fentiment
qui en a un contraire ,
*
110 MERCURE
doit eftre foutenu avec quelque
reftriction. Je vais vous
expliquer le fentiment de ces
Theologiens , il ne fait pas
moins à nôtre fujet . S. Thomas
à la tefte de pluſieurs de
fes difciples dans fa 3. Partie
q.46. art. 8. s'eftant fait cette
objection , comment il fe
peut faire que Jefus - Chrift
ait pû eftre trifte & bienheureux
tout à la fois , ré
pond , non pas comme vous ,
en donnant toute la joye à
l'ame , & toure la douleur au
corps ; mais en difant que la
douleur & la felicité n'ont
GALANT: Ilf
pas efté incompatibles dans
Jefus Christ , eu égard à la
Puiffance extraordinaire de
Dieu ; parce que ce bonheur
& cette trifteffe n'eftoient pas
par rapport au meſme objet ;
le bonheur regardoit la viſion
beatifique , & la trifteffe , la
mort qu'il devoit fouffrir,
Ainfi ces deux chofes , conclud
ce Pere , quoy qu'incompatibles
naturellement ,
ont pûeftre alliées dans J. C.
par une difpenfe fpeciale . Si
ma réponſe ne vous a pas plû,
voyez fi vous eftes d'humeur
de goûter celle de S. Thomas,
112 MERCURE
ou de vous attirer de nouveaux
ennemis fur les bras . Si
vous m'en croyiez , vous vous
contenteriez & des Thomiftes
& des Cartefiens ; mais encore
de ces derniers plutoft
que des premiers , parce que
vous n'avez rien defort contre
ma réponſe. Un feul coup de
douleur dans Jefus Chriſt ſuffit
pour verifier tous les Paffages
de l'Ecriture que vous
apportez ; & cela avec d'autantplus
de raifon, que l'homme
uny à Dieu , furpaſſe infiniment
l'homme fimple.
D'ailleurs les douleurs de JeGALANT.
113
D
-
fus Chrift pouvoient eftre
plus aiguës & plus penetranres,
felon qu'il le fouhaitoit ; il
avoit en puiffance de mettre
fon Ame ou de la retirer felon
fa volonté. Je ne vous parle
point de la contradiction
que vous avez trouvée dans
ma replique . Je vous pardonne
, il eftoit jufte d'en fuppofer
une fauffe à celuy qui vous
en montroit une veritable ,
ily a trop de difference entre
Jefus- Chrift dans le Jardin , &
Jefus - Chrift fur la Croix ,
pour pouvoir fe contredire .
Il me femble qu'aprés cela
*Avril 1696. K
114 MERCURE
je pourrois m'applaudirà plus
juste titre que vous n'avez
fait ; mais comment oferoisje
le faire , penetré que Dieu
eft l'Auteur de tout le bien , &
que la creature n'a d'elle - même
que le neant ? Vous me
preffez de répondre au plus
vifte . Sçachez que fi vous recevez
mes réponſes plus tard ,
cela ne vient pas de ma faute ,
& que fi j'eftois fur les lieux ,
vous les auriez du ſoir au lendemain
, on pourtoit bien fe
plaindre de vous , qui ne repondez
qu'après trois mois .
Je vous prie en finiffant , que
GALANT.
τις
nous ne diſputions plus fur les
termes. J'attens de vos nouvelles
, & fuis , &c.
Le Madrigal que je vous
envoye , convient à bien
des Amans qui ne font pas
traitez favorablement. Il eft
de M' Gudin de Blois.
MADRIGAL.
Cho , Nymphe tendre &
Echefenfible,
Qui de ton palais invifible
Me rends plainte pour plaintes
Toupirs pour foupirs ;
Que mon fort feroit doux dans le
mal qui me prefe
Kij
116 MERCURE
Si l'ingrat Licidor qui fait mes
déplaifirs ,
Me rendoit comme toy , tendreſſe
pour tendreſſe ?
Voicy un Ouvrage d'une
autre nature, que M'T'Eglan
tier , qui en eft l'Auteur , envoya
pour Etrennes à un de
fes Amis , le premier jour de
cette année.
RONDEAU REDOUBLE'.
A
Vous offrir ce foible témoignage
,
Que mon refpect doit à votre vertu,
Ma passion, ce me (emble , m'engage
ے ت
GALANT. 117
Autre motify feroit fuperflu.
2.
Si du deftin j'eftois maistre abfolu,
Et fi la terre eftoit en mon pariage,
Ie n'aurois pu me trouver refolu
A vous offrir ce foible témoignage,
$
Mais n'ayant rien qui foit à votre
ufage ,
Et me voyant fans aucun revena,
Ie fuis reduit à vous rendre l'hommage
Que mon refpe &t doit à vôtre vertu
S
'Ileftfincere autanı qu'il vous eft dû,
N'en doutez pas , vous me feriez
outrage.
A vous enrendre unefois convaincu
Ma paffion , ce me femble , m'en
gage.
1
118 MERCURE
Acceptezdonc l'agreablepréſage
Quedans ce jour j'ay moy- même en¬
tendu.
De mon amour c'est un fecret langage
,
Autre motif y feroit fuperflu ,
2
Bien plus heureux Noe n'a
vècu ,
que
Vous atteindrez la courfe de fon
âge.
C'est le defir ardent que j'ay conçu
Pour mon plaifir , ay je rien dag
vantage
A vous offrir ?.
Je vous envoye de nouvelles
Reflexions. Ce mor
vous doit faire entendre qu'-
elles font de M' l'Abbé de
GALANT. 119
Fourcroy. C'est une matiere
qu'il a l'art de bien traiter.
REFLEXIONS
Sur le bon ufage qu'on doit
faire de la Parole.
N
E parler pas trop , tenir
des difcours graves géle.
vez quand il le faut , parler dignement
des chofes importantes
ferienfes , s'abaiffer quand il
eft à propos ; fçavoir mêler les
louanges les civilitez veritables
parmy les jeux les diver
tiff mens innocens ; ne rien dire
qui puiffe bleffer la charité , la
120 MERCURE
1.
verité & lapuretés en un mot, nie
parler que pour loüer Dieu , c'eft
faireun bon ufage de la parole .
Pourgouvernerfa langue avec
tant de fageffe, il faut mettre un
Sceau à fa bouche , & avoirfoin
qu'il n'en forte jamais aucune
parole qui puiffe offenser , ou qui
doive eftre blâmée. Figurons.nous
que nous fommes dans les compagniescommefur
la glace, & qu'il
y faut marcher lentement &fa
gement ; craignons toujours que
noftre langue ne gliffe , & que
noftrejugement ne tombe avec elle .
Autant de paroles meffeantes , in
differentes témeraires qu'on
prononce,
GALANT. 121
1
prononce , ce font autant de chutes
de l'efprit qui tombe fur les autres.
& qui les bleffe ou les incommode.
Ainfi c'eftoit avec raison que
le Sage defiroit qu'on miſt une garde
à fa bouche , & unſceau àſes
lévres ; il connoiffoit parfaitement
que la vie & la mortfont au pouvoir
de lalangue. C'est ce qui le
faifoit toujours craindre ; fi les
cedres du Liban font ébranlez ,
les rofeauxferont ils en aſſuran
ce ? Quelle précaution & quelle
vigilance n'est pas neceffaire ,
pour éviter les pieges lesperils
où noftre langue peut nous expofer
? L'affaire eft de la derniere
Avril 1696
. L
122 MERCURE
confequence , il s'agit de noftre fa
lut ou de noftre perte éternelle .
Vous ferez juſtifiez par vos
paroles , dit Jefus - Chrift , &
vous ferez condamnez par
vos paroles . Quiconque done
veut arriver àla perfection, doir ·
travailler à fe rendre le maistre
de fa langue. Il faut prendre
garde à quatre chofes toutes les
fois qu'on parle, à ce qu'on dit ,
à la maniere dont on parle , au
temps auquelon parle ,& à la fin
pour laquelle on parle . Quant à
ce qu'on dit , il faut obferver ce
confeil de l'Apoftre , Qu'aucune
mauvaiſe parole ne forre de
GALANT 123
voftre bouche , mais feulement
celles qui feront bonnes,
& capables d'édifier les
autres que les paroles defhonneftes
, folles , boufonnes
& médiſantes , qui font
contraires à la gravité de vôtre
profeffion , ne s'entendent
jamais parmy vous ; bien loin
de proferer aucunes paroles
indécentes , on ne doit employer
fa langue que pour pu
blier les louanges du Seigneur
de l'Univers . Quant à
la maniere de parler, il faut pren
dre garde de ne parler , ny avee
une lenteur trop affectée , ny avec
Lij
124 MERCURE
une hardieffe démesurée , ny trop
précipitamment, fçachant que c'eft
une action qu'on doit faire avec
gravité , décence, netteté, &fim
plicité. Ainfife trouve t- on obligé
de parler en Maiſtre à un Serviteur
, on le faitfans le mépriſer,
fans dire aucun mot dont il
puiffe eftre offense. Faut -il parler
quelquefois enJuge à un coupable,
luy reprocher fes crimes avec
des paroles feveres , on parle, mais
Sans manquer au respect qu'on
doit à la dignité de l'homme . Se
trouve t on engagé malgré foy à
jouer avec les autres agreable.
ment par paroles , on le fait avec
GALANT
125
difcretion & avec grace ; on fçais
mêler le reſpect aux familiaritez,
& empêcher que parmy les re.
parties de la belle humeur, & par
my les coups de l'amitié il ne fe
gliffe quelque coup de l'orgueil
du dépit , & quelque parole defobligeante.
Pour ce qui regarde le
temps auquel on parle , il faus
auffi y avoir beaucoup d'égard ;
car une parole , comme dit Salomon
, quoy que judicieuse , n'est
pas bien receue de la bouche d'un
fol , parce qu'il n'eſt pas capable.
de la dire en fon temps . Enfin il
faut non feulement que les paroles
foient bonnes , mais auffi on doit
Lij
126 MERCURE
les dire avec une bonne fin , ayant
toujours pour intention la gloire
de Dieu & l'utilité du prochain.
C'eſt à vous , divin Sauveur, qui
eftes la fageffe & la parole increée
du Pere Eternel, àgouverner
la langue , qui est un feu & un
monde d'injustices. Ne feroit.ce
pas une horrible présomption defe
flater qu'on peut faire un bon
ufage de laparolefans votre divin
fecours ? Vous estes la voye , la
verité la vie , fervez nous de
&
guide , conduifez noftre langue ,
arreftez en l'impetuofité , & ne
permettez jamais que cet organe
s'occupe à d'autres chofes qu'à puGALANT.
127
blier vos loüanges , & à ce qui
vous eft agreable.
Le même Abbé a fait l'Eloge
qui fuit. L'illuftre Princeffe
pour qui il a efté fait ,
ne pouvoit attendre moins
de l'admiration qu'on avoit
pour fa vertu.
ELOGE DE S. A. R
Madame la Ducheffe
DE
Clie
GUISE.
Onferver l'humilité au milieu
des grandeurs
, la pau.
vreté d'efprit au milieu des richef-
Liiij
128 MERCURE
1
fes,& l'amour des mortifications
au milieu des plaifirs du monde , ·
c'eft l'obligation de tous les Chre
ftiens , de quelque rang & de
quelque diftinction qu'ilsfoient,&
c'est une loy indifpenfable , à la
quelle Jefus Chrift engage tous
ceux qui veulent fuivre fes iraces.
C'est ce qu'a pratiqué excellemment
Son Alteffe Royale Madame
la Ducheffe de Guife . Mé
prifant le luxe& lefaſte dufiecle,
elle rentroit dans fon neant ; infenfible
à tous les biens de la vie
prefente , elle foupiroit fans ceffe
aprés les biens éternels , &fouffrant
la vie avec patience , elle
GALANT: 129
defiroit avec ardeur d'eftre unie à
Jefus Chrift dans le Ciel. La retraite,
le filence , le recueillement
& la lecture des bons livresfaifoienttoutesfes
delices . Si elle avoit
des richeffes , c'eftoit pour les répandre
dans lefein du pauvre, &
pour fecourir les indigens dans
leurs miferes. Bien loin de rechercher
le bien d'autruy , elle se dépouilloir
de ce qu'elle avoit , &
ufoit de ce monde comme n'en ufant
pas. Qui pourroit revoquer en
doute fon affection pour les Hôpitaux
? Les bienfaits dont elle les a
comblez n'en font-ils pas unfidelle
témoignage, & une preuve
130 MERCURE
incontestable ? Toute fon ambition
eftoit de connoiftre noftre divin
Sauveur , & de le faire connoiftre
de tous les hommes ,fon coeur n'étoit
embraséque dufeufacré de l'amour
de Dieu ; en un mot , elle répandoit
par tout la bonne odeur de J. C.
Que ne m'eft il permis derapporter
icy toutes les vertus admirables
de cette illuftre & pieufe Princeffe!
Sansm'arrefter à vous dire
eftoit Petite fille de Roy , & Cou
fine germaine du plus fage & du
plus Chreftien des Monarques ,
je vous ferois voir qu'elle a toujours
eu une pietéfolide , une douceur
charmante qui luy gagnoit le
qu
elle
GALANT:
131
coeur de tous ceux qui avoient
l'honneur de la connoiſtre , & une
modeftie confommée .Je vous lareprefenterois
ornée de toutes les vertus
qui peuvent rendre une perfonne
agreable à Dieu , & recom→
mandable aux yeux des hommes .
Toute la France a admiré fa con .
duite fage , reglée & uniforme,
l'on a remarquéparles actions
parfon teftament , combien elle
aimoit la vie retirée . Que la terre
eft à plaindre d'avoir perdu une
Princeffe qui eftoit l'honneur de
l'Eglife , la protection des Pau .
vres & l'exemple des Fidelles !
Mais que dis je? Ne pleurons pas
132 MERCURE
pas celle qui eft dans le fejour de
la Gloire, elle ne peut oublier ceux
qu'elle a aimezfur la terre , &
elle obtiendra de Dieu les bene .
dictions celeftes fur la Perfonne
facrée de nostre invincible Monarque
,fur toutefon augufte Famille
, & fur tout fon Royaume
Que le Seigneur , à qui feul vous
avez voulu plaire , illuſtre &
pieufe Princeffe,foit voftre unique
récompenfe , & faffe le Ciel que
voftre augufte Famille qui défend
la Religion de Jefus Chrift aves
tant de zele , puiffe un jour parti .
ciper à voftre bonheur dans lèternité.
GALANT. 133
Le differend fur les Fleurs
de Lis n'eft point encore terminé.
La Lettre qui fuit vous
le fera voir.
REPONSE
De M Cipiere à M. l'Abbé
Harcouët furfa derniere Lettre
, touchant les Fleurs de
Lis.
Ly a beaucoup de plaifir ,
Monfieur , d'avoir affaire
avec une perfonne de voſtre
érudition . Si on perd la victoire
, on remporte du moins
la verité avec laquelle on
134 MERCURE
a cfté vaincu , & avec laquelle
on en peut vaincre
d'autres. Ainfi je ne crains
point de répondre à voſtre
derniere Lettre , & de vous
avouer que j'ay etté d'abord
furpris de voir enſemble tant
de fçavantes Recherches , fi
bien appliquées , & fi bien
foutenues ; mais les ayant exa
minées avec application , per
mettez -moy de le dire , Monfieur
, j'ay trouvé qu'elles faifoient
plus paroistre voſtre
efprit que la verité & l'évidence
à laquelle feule je puis
ceder. Toute noftre queſtion
GALANT. 135
ne roule plus que fur une cho .
fe , puifque vous avez abandonné
l'Histoire de Clovis ,
& tout ce qu'on a dit de fes
Succeffeurs . Il ne s'agit donc
plus que de fçavoir fi les
Fleurs de Lis étoient dans les .
Drapeaux de Francus II . ou
de tel autre que vous voudrez
dans la premiere Race . Vous
me citez plufieurs Auteurs
qui ont écrit aprés Charlemagne
, que j'ay fait auteur
des Armoiries de France . Il
en falloit, s'il vous plaift, produire
quelqu'un , qu'on fçût
certainement avoir vêcu a136
MERCURE
vant cet Empereur , & la queftion
de fait euft efté bientoft
decidée. Mais tandis que je
ne verray que des Auteurs
qui fe font copiez les uns les
autres , & que je pourray re-
.connoiftre parmy eux l'Auteur
de la Fable , ſi je l'oſe dire
, dois-je bonnement les en
croire? Vous m'apportez à la
verité un certain Hunibalde
ou Hunibaud , qui fous le regne
de Clovis le Grand recueillit
des écrits des Druides
une Hiftoire de la Nation
Gauloife en plufieurs L
Livres ,
dont Tritheme
en a abrégé
Tivert
GALANT. 137
douze feulement. Mais foit
que cet Auteur diſe ou ne dife
pas que Francus II . eut des
Fleurs de lisdansfesEnſeignes
,
vous fçavez , Monfieur , que
c'estun Auteurfuppofé, reconnu
tel par Cluvier, l . 3. Antiq.
Germ. c. 20. par Pontan , 1. de
l'orig. de France; par Simler ,
Voffius , & d'autres Sçavans
qui y ont trouvé plufieurs
marques de fuppofition $
comme de nommer des Vil.
les d'un nom , qu'elles n'eurent
que dans la fuite ; de
parler de certaines chofes qui
ne font arrivées qu'aprés luy
Avril 1696 . M
138 MERCURE
& plufieurs autres anacronifmes.
Quand donc Tritheme a
dit tur la foy de cet Auteur
qui fait dire à Saint Remy
dans le Sacre de Clovis , Sicamber
incende quod adorasti ,
que les Gaulois & les François
eftoient un mefme peuple
, ne puis - je pas luy demander
où il a trouvé cette
origine , puifque tous les anciens
Hiftoriens & Geographes
Grecs & Latins luy font
contraires ? Si je me fufle fer.
vi des termes avec lefquels
un nombre de Sçavans parGALANT.
129
lent de ce fameux Abbé ,
peut- eftre auroit - on eu rai
fon de fe plaindre de ma liberté
, mais je ne crois pas
avoir offenfé fa memoire , &
je déclare icy , que je ne m'é
rige ny en Sçavant ny en
Critique ; mais laiffons - là cet
Auteur. Je vous laiffe auffi
l'origine des Gaulois & des
Sicambriens , fur lesquels apparemment
vous avez fait
plufieurs recherches que le
public vous demande déja .
Sur les autres Auteurs que
vous rapportez dans la fuite
de voftre Lettre , & qui ont
Mij
140 MERCURE
chacun un different fenti
ment touchant les premieres
Armoiries de nos premiers
Rois , je répondray avec Pafquier
dans fes recherches de
la France , 1. 2. que tous ces
differens fentimens font voir
l'incertitude de la chofe , &
que tout au plus ce ne pouvoit
eftre que des Enfeignes
militaires de differentes Nations
des Gaules , qui changeoient
fuivant la volonté
des Generaux , qui eftbient
-peut - eftren leurs Magiftrars
annuels & leurs Rois , ou
fuivant la volonté des Amées.
GALANIM
Mais la queftion reſte tou
jours fi avant Charlemagne
aucun Roy & aucune Nation
des Gaules , a porté des Fleuts
de lis dans fes Enfeignes ; car
je ne doute point que fi cela
eft , ces Lis n'ayent paffé for
les Ecus de nos Rois , quand
ils entrérent dans les Tour.
nois. Vous dites , Monfieur ,
le qu'on en voit fur tombeau
de la Reine Fredegonder, qui
mourut dans le cinquième
aficcle , & par confequenolaavant
Charlemagne , mais ou
Lure que ce tombeau a efté re-
-paré je ne fçay combien de
INTE
142 MERCURE
fois , auffi bien que l'Eglife
où il eft , que dans les reparations
on y a pû mettre les
Fleurs de Lis qu'on y voit , &
que l'Architecture en eft du
gouft & de la main des Architectes
qui ont vêcu aprés
le neuviéme ficcle , le doute
du fçavant Pere Mabillon, qui
n'en a pas foutenu l'Antiquité
fans quelque intereft , me
feroit croire que ce tombeau
eft beaucoup moins ancien
qu'il ne le croit peut- eſtre en
luy-mefme.
Pour le ſceau de Dagobert ,
on voit clairement que c'eft
1
GALANT. 143
un Sceptre qui fe partage en
trois branches , & que ce
n'eft rien moins qu'une Fleur
de Lis Le Pere Jourdan Jefuite
, qui ne s'accorde pas avec
Heskerlius , dit que ces trois
branches marquent les trois
Royaumes que ce Prince avoit
réunis fous fon Sceptre,
comme j'ay déja dit dans ma
premiere Lettre . Ainfi quand
il feroit vray que nos Lis ont
pris leur nom de l'Allemand
Lyfch , qui fignifie les Lis des
étangs , que nos Herbiers.
appellent Nymphea , la preu
ve qu'on tireroit de ce iceat
E
144
MERCURE
n'en feroit pas moins douteu
fe. Si nos Lis font ces derniers
là , ils ne faut point chercher
ailleurs leur couleur d'or
que dans la couleur de la fleur
naturelle . Deux chofes cependant
me font douter sils
ne font point plutoft les Lis
des Jardins. La premiere ,
c'eft que les Fleurs de lis de
nos Rois , ont plus de reffemblance
avec celles- là. Lafeconde
, c'eft que Nôtre . Seigneur
dit dans l'Evangile de
S. Luc cap . 121 27. à laquelle
les Armoiries de France font .
allufion ; voyez commencles
Lis
GALANT. 145
Liscroiffent , ils ne travaillent
ny ne filent. Or je vous dis
que Salomon dans toute fa
gloire n'eftoit pas vêtu auffi
magnifiquement qu'un de
ces Lis. Dico autem vobis , nec
Salomon in omni fua gloria vef
tiebaturficut unum ex iftis . D'où
on peut voir qu'il eft parlé
des Lis des Jardins , auſquels
Salomon pouvoit plus juftement
eftre comparé qu'au
Nymphea, qui eft une plante
fort baffe, & bien éloignée de
la beauté de l'autre , qui s'éléve
, qui croiſt confiderable-
#menomadoo sayo prodalie
Avril 1696. N
146
MERCURE
Puifque
vous voulez
, Mon.
fieur , que je parle des Enfei
gnes militaires
, je vous priem
de vous fouvenir
de ce que
j'ay die dans ma feconde
Let
tre , qu'il y avoit
apparence
que les premieres
Enfeignes
des Barbares
, eftoient
auffi
fimples
que les premieres
des
Romains
. Il n'importe
que
le hazard
leur ait fait prendre
plutoft
une chose
qu'une
aub
tre , ou que dans la fuite , on ,
ait pris des Enfeignes
d'érof
.
fes , ou que chez d'autres
Nam
tions on en ait eu de ſembla
- 1
bles à celles
d'aujourd'huy
, sl
GALANT. 147
left toûjours conftanti
que
les premieres Enſeignes Romaines
fur lesquelles les Bar
bares voifins ont pris apparemment
le modèle des leurs,
n'eſtoient ny peintes , ny brodées
comme vous le croyez.
Vous en ferez convaincu , fi
vousprenez la peinede voir les
livres des Antiquaires , ou les
medailles . Il y en a beaucoup !
de Conftantin qui reprefen- 1
tent dans leurs revers toutes
les figures des Enfeignes Romaines
. On y voit mefme le
Labarum qui n'a que les deux
lettres X. & P. fans le Sigma
Nij
148 MERCURE
que vousy
joignez
. Je ne veux
Point
parler
desEnteignesdes
autres
Nations
, parce
qu'étant
trop éloignées
des Gaules
, ell
les n'avoient
rien de commun
avec elles , outre
que les Greès
& les Juifs
ont esté polis
&
ont cultivé
les Arts
& bes
Sciences
, longtemps
avant
que nos Gaulois
fortiffent
de
leur groffiereté
. Je ne m'arsefteray
pas auffi à l'étymologie
de Drapeau
que M. Ducange
nous
donne
, parce
qu'il
eft
clair que ce nom n'a efté don
né aux Enfeignes
que lors
qu'elles
ont cité faites
de
GALANT. 149
drap , ce qui eft arrivé dans la
faite. Je laiffe aufh ce qu'on
pourroit dire du vieux mot
Etendard, ou Stander , qui en
Saxon fignifie Eftre debout.
Vous fçavez mieux que moy..
qual soit ainfi appellé, par
ce qu'on portoit toujours.
Enfeigne levée, que les Soldats
juroient devant elle.
dans leur enrollement qu'ils ,
ne déferteroient jamais tandis
qu'elle feroit debout , &
que fouvent on la portoit attachée
fur des chariots , afin
qu'elle fuft moins fujette à ſe
enverfer. Je laiffe encore
Niij .
O MERCURE
Hiftoire chronologique des
Tournois , que vous faites naiftre
dans le onzième fiecle ,
3 parce que ma premiere Lettre
les a fait voir au 7. ou huitiéme
fiecle. Je ne veux pas
parlericy des Enſeignes mili .
taires des premiers Hebreux ,
fur lesquelles j'avoue d'abord
qu'on n'a rien de certain , &
quand on trouveroit quelque
chofe d'affuré , cela ne
concluroit encore rien pour
noſtre queſtion , à cauſe de
la distance du temps & du
rong bru 160 fla lieu .
Sid André Mafius & Villapan,
GALANT: I
*
dus rapportent , que les quatre
premieres Enfeignes des
quatre premieres Tribus d'Ifrach
dans le defert pavoient
iles couteurs des quatre premieres
Pierres du Rational
chacune ad'Aaron
, & que
voit dépeinte une figure particuliere
. La Tribu de Juda
portoit un Lion , celle de Ruben
un Homme avec le fruit
de la Mandragore
; celle d'Ephraïm
un Boeuf ; celle de
Dan un Aigle: & ils difent
Denfuite que ces figures onc
efté par une providence
particuliere
, les mêmes emblê-
Niiij
152 MERCURE
mes fous lesquelles Ezechiel
a reprefenté les quatre Evan A
geliftes Tirinus & Eftius fur
le 2. chapitre des Nombres ,va
rapportent cette invention,
comme une belle découverte.
Mais fi tous ces Auteurs eufup
fent fait reflexion fur da dés
fenfe exacte que Dieu aybiti.
faire aux Hebreux de peine
dre aucun animal , fur l'obe
fervation fcrupuleufe des mê- T
mes Hebreux à l'égard de ce
préceptes fur ce qu'on a bla
mé Salomon d'avoir mis des ,
boeufs d'airain fous le vale
nommé la Mer , & des Lions
GALANT M 1537
pour orner fon Trône. Jofephen
Antiq. Judaïc. l. 8. chap . 1
je ne crois pas qu'ils euffenty
avancé leur conjecture fi des ed
gerement. D'ailleurs fi Saint
Jerôme un'euft appliquérauxo
quatre Evangeliftes les quae
tre animaux dont parle Ezees
chielyje doute fort qu'ils less
euſſent mis dans les Enfers
gnes des quatre premieresib
Tribus. Mais quand nouse
fçaurons certainement quer
cè Prophete n'a entendu par
ler que des quatre Evangeliant
ftes , où eft la raifon poured
quoion donnera ces animaux
154 MERCURE
preferablement à ces quatre
Tribus , dont deux furent re .
belles , & ne font jamais revenuës
de leur exit Prado a
peut eftre crû que les douze
Tribus avoient ces Armoiries
, que les Juifs , ou plutoft
Hes Chreftiens leur donnent
ordinairement , les ayant prifes
de la benediction que Jacob
donna à ſes enfans . Genef.
cap . 49. mais cela n'a elté
fait qu'à l'imitation de Saint
Jerôme.
J'avouë que n'eftant pas
content de routes ces conjectures
, j'ay cherché dans
GALANT. 155
fOriginal Hebreu , fi je pourrois
découvrir quelque chofe
de moins incertain , & voicy
toutes les lumieres que j'en
ay pû tirer. Le mot Hebreu
Guedel, dans cet endroit des
Nombres , cap. 2. 3. où il eſt
parlé des Enfeignes de chaque
Tribu , ne fignifie qu'une
chofe élevée & exaltation .
Dans les Nombres cap . 21.8.
Hebreu dit que Moïle éleva
un Serpent d'airain . fuper perticam
vexillarem , que la Vulgate
à traduit une perchelongue
& élevée. Moïse appella
Autel qu'il éleva aprés la
a
156 MERCURE
défaite des Amalecites , Do
minus vexillum meum , ou comme
d'autres traduifent Domi
nus exaltatio mea. On trouve:
ailleurs , Ornatus ut vexillium ??
ce qui pourroit faire croire
que leurs Enfeignes eftoient
ornées à peu prés comme cel→
le des Romains : mais tout
cela ne donne pas encore une
idée claire , telle que nous
voudrions . Il eft vray que le
mot Nyfa , qui fignifie enco
re un étendart , eft auffi employé
pour dire un voile , ve
lum ; & c'est ce qui me pourroit
faire douter fi les Enfei
GALANT 1 57
gnes des Hebreux n'avoient
point quelques étoffes attachées
à leur pique de forta
que , s'il m'eft permis d'avancer
ma conjecture , dont on
jugera comme on voudra , je
croirois que ces Enfeignes
eftoient de longues lances
ornées de quelques étoffes
peut eftre de la couleur des
douze pierres du Rational ,
avec le nom de la Tribu écrip
deffus , comme Moiſe l'avoin
écrit fur ces pierres , & fur les
vergesiodes chaque Tribu ,
lorfque Aaron for frere fur
élû Souverain Pontife. Si cela
158 MERCURE
eft , on devinera facilement
la couleur de chaque banniere
, & la banniere de chaque ?
Tribu , furtout s'il faut fuivre
la fituation des pierres du Ra
tional . Vous voyez , Monfieur
, que je fuis exact à vous
répondre fur tous les articles v
que vous me propoſez , parum
ce que vous eftimant autant
que je fais , je juge tout ce
que vous dites digne de mes
reflexions. Au refte , je ne prétens
pas avancer mes conjec
tures comme decifions , ni
mes décifions comme des
choſes ſur leſquelles je comu b
GALANT.M159
pte beaucoup. Je fuis affez
de bonne foy par tout , & fr
je vous difpute quelque chofe
fur les Fleurs de lis , croyez
que ce n'est que pour décou
vrir la verité dans une matie
refiobfcure, pour profiter de
vos lumieres , & pour vous
marquer quelquefois aveccombien
de confideration je
fuis , Monfieur , vóltre , &c .
Je vous ay déja mandé que
M le Marquis d'Arquien ,
Pere de la Reine de Pologne,
avoit efté declaré Cardinal
dans la promotion que le
160 MERCURE
Pape fit led. Decembre der
nier. , Ml'Abbé Accoramboni
, Camerier d'honneur
5 du Pape jayant efté nommé
› par Sa Sainteté pour apporter
le Bonnet à Son Eminence ,
partit de Romele zi, du mè,
me mois , & ne puricàvoaufe
dulmauvais temps , & de quelque
fejour qu'il fut obligé
de faire à Vienne , fe rendre
à Varfovie que le 12. Février
fur le midy. Auffi - toft qu'on
eut avis qu'il approchoir , Mr
le Cardinal d'Arquien envoya
fes Caroffes à la rencontre
,
& fon Maistre de Chambre
EGALANT 161
pour le complimenter , &
-P'amener à fon Palais , où on
luy avoit fait préparer un fort
behappartement Le foiry ce
Prelat s'eftant mis en habit
décentrent audience fecrete
-de Son Eminence , qui l'alla
recevoir à la porte de fon
anti-chambre , & luy fit l'ac
cueil du monde le plus favo
rable. Aprés cette audience ,
qui dura une heure & demie ,
Mile Camerier fut reconduic
a / fon appartement , par M
du Haume, Maitre de Chambre
, par Mi de la Mouillie ,
Coppiere , & par M ! l'Abbé
Avril 1696. O
162 MERCURE
t
Faitout , Auditeur de S. E. &
il y demeura jufqu'à l'heure
du foupé , que les mêmes Officiers
l'allerent reprendre.
Le Roy , qui depuis quatre
ou cinq jours avoit quelques
reffentimens de goutte , ne fe
trouva en eftat de luy donner
audience que le Jeudy fuivant
16.du même mois, entre
onze heures & midy. Il y fut
introduit par M' le Grand
Chambellan de la Couronne,
qui le vint recevoir à la porte
de la feconde antichambre.
Le Roy le receut debout &
découvert dans fon Cabinet,
GALANT. $163
ayant la Reine à fa droite , &
à fa gauche les Sereniffimes
Princes Royaux Jacques, Alexandre
, & Conftantin . M' le
Camerier ayant fait un fort
beau compliment en François
à leurs Majeftez , leur
prefenta les Brefs du Pape ,
& des Lettres des Cardinaux
Spada , Janfon & Barberin .
Le Roy & la Reine s'eftant
informez de la fanté de Sa
‹ Sainteté , & ayant dit plufrents
chofes obligeantes
au
Camerier , l'audience finit, &
Mule Grand Chambellan le
reconduífit où il l'avoit efté
O ij
164 I
MERCURE
recevoir. Le même jour aprés I
dîné , M' le Camerier curaudience
du Sereniffime Princea
Jacques qui l'envoyal re
cevoir au bas de l'efcalierpari
Mr le Palatin de Braflavie , fon ?
Maréchal , fuivi de plufieurs
Gentilshommes Polonois, &
le vint recevoir luy - mêmea
la porte de fa chambre. Aprés
un compliment , M'le Camerier
prefenta à Son Alteffe
Royale un Bref du Pape , ens
fuite de quoy ce Princele
conduifit dans fon Cabinet
où s'eftant affis fur un Cana
pé , il fit donner un hegetau
GALANT 165
Prelat. Au fortir de là ce mê
me Prelat fut conduit à l'ap
partement de la Princeffe
Royale à qui il rendit une
Lettre dont l'Imperatrice , fa
Sour , l'avoit chargé , & enfin
chez les Sereniffimes Princes
Alexandre & Conftantin,
quide receurent de même
que le Prince Royal , leur
Frere , l'avoit recéu .
En attendant qu'il pluft
au Roy de prendre fon jour
pour la ceremonie de la Berrette
, Mole Camerier rendic
vifite à Male Nonce , à M
l'Ambaffadeur de France , à,
166 MERCURE
Madame la grande Chanceliere
de la Couronne , à Mole
Marquis d'Arquien , à Mile
Comte de Bethune , à madame
la maréchale de la Cour
de Lithuanie , aux Evêques ,
Palatins , Senateurs , & autres
Grands du Royaume. Cepent
dant le Roy delivré de fa
goutte , & rétabli en parfaite
fanté , fixa le jour de la ceremonie
au Dimanche 26 du
même mois , dans l'Eglife des
Capucins , & donna fes or
dres afin que rien ne man .
quaft à la pompe d'une action
fi folemnelle. L'Eglife eftoit
GALANT 167
tenduë d'une riche Tapiflerie
de Flandre à perfonnages , rehauffée
d'or & d'argent, &dans
la Nef à main droite auprés
de la balustrade du Choeur , fur
une eftrade de trois marches ,
Couverte de magnifiques tapis
de pied , on avoit élevé un
Dais de drap d'or à fleurs rébrodées
d'argent , fous lequel
on avoit pofé le Priedieu de
Leurs Majeftez. Vis à vis &
en face de ce Trône, eftoit un
autre Priedieu , long de fix
pieds . & couvert de riches
tapis de Turquie, deſtiné pour
SE, & pourL. A. R. les Sere↓
168 Princes
MERCURE
Jacques , A.
& lexandre & Conftantin
immediatement derriere , un
140
plus petit , couvert de drap
écarlatte pour M' le Camerier.
Dans une Chapelle du
mêmé cofté & vis à vis du
Trône , eſtoit un autre Priedieu
pour madame la grande
Chanceliere de la Couronne
& Mrs fes Enfans . Au deffous
& attenant celuy de S. E. il Y
en avoit un autre pour MTe
Nonce , M l'Ambaffadeur
de France , les Evêques , Pakatins
& Senateurs ; & delau-
Msb
tre cofté vis à vis de celuy cy,
des
GALANT
des bancs
difpofez
pour
les
Femmes des Senateurs , & les
Dames de la Cour , & enfin
plufieurs endroits de l'Eglife
, on avoit dreffé des Amphiteatres
, fur l'un desquels
pendant la ceremonie , s'étoit
placé l'Envoyé de Mofcovie
& fa fuite .
Le Samedy 25. Son Eminence
vêtuë de violer, en fou
tane , rochet & camail , ayant
entendu la Meffe , & commu-
BUSE
nié dans la Chapelle de fon
Palais , preſta entre les mains
de Mile Nonce & en preſence
de Mile Camerier , le fer.
Avril 1696 . P
176 MERCURE
ment qu'ont accoutumé de
faire les nouveaux Cardinaux
,
& Son Eminence Hayanıqlû
mot à mot à haute voix , elle
le figna , la plume luy eftant
prefentée par fon Auditeur ,
aprés quoy Son Empinence
M³le Nonce , & Mile Care
rier allérent difner chez M
l'Evefque de Plosk , où é
toient auffi conviez. M l'Am
baffadeur de France , & plu
fieurs Senateurs. yes!
Le Dimanche à midy les
Officiers de Son Eminence
allérent prendre Mile Came
rier , qu'ils trouvérent en fou
GALANT 17
tane & fimarre de moire violetter,
b& de conduisirent à
l'appartement de Son Emi
nence , qui ce jour - là eſtoir
habillée de rouge en foutane,
rochet , & camail , avec un
bonnet quarré noir , ayant au
Cohle cordon bleu , où pendoit
la Croix de l'Ordre du
Saint Efprit . Alors Mile Car
dinal precedé de fes Officiers ,
& de M' le Camerier, alla chez
le Roy , où la Reine , & leurs
Alteffes Royales s'eftoient
renduës. Aprés les reverences
faites & reçues de part & d'autre
, de Roy fortit de ſon ap-
· Pij
172 MERCURE
partement & precedé du
Grand Marêchal de la Cout
ronne , & du Maréchal de la
Cour de Lithuanie , & d'une
infinité de Seigneurs & de
Prelats , il s'achemina par la
Salle de fes Gardes du Corps
& celle des Suiffes , vers le
grand efcalier , au haut duquel
il s'arrefta pour attendre
la Reine , qui parut un moment
aprés , précedée de M
le Palatin de Maſovie , fon
Marêchal , & conduite par
les Sereniffimes Princes Jacques
& Alexandre. Aprés la
Reine marchoit la Sereniffir
GALANT. 173
me
Princeffe
Royale , conduite
par le Sereniffime Prin.
ee
Conſtantin , & M¹ l'Am²
↓ & M² l'Am→
baffadeur de France . Son E
minence
precedée de ſes Officiers
, de M le Camerier &
accompagnée
de M ' le Mar
quis d'Arquien
, de Mª le
Comte de Bethune , & de plu
fieurs autres
Seigneurs , fuivoit
cette Princeffe , & enfin
la foule des Courtifans . Dans
cet ordre , au fon des trompertes
, tambours
, hautbois
,
timbales , & de plufieurs autres
inftrumens
guerriers , or
defcendit
l'efcalier , au pied
Piij
174 MERCURE
be
caduquel
leurs Majeſtez mon
térent dans un fuperbe
roffe , dans lequel la Princeſſe
Royale & Son Eminence
monterent auffi , & 'M' le Camerier
monta dans celuy du
Grand Maréchal de la Couronne
, qui précedoit immediatement
celuy du Roy. La
marche ſe fit entre deux hayes
de toute la Garde à pied de
leurs Majeftez , & au bruit du
Canon . Leurs Majeſtez , Son
Eminence , & leurs Alteffes
Royales eftant arrivées à l'Eglife
, M le Nonce qui les
y attendoit , leur préfenta
GALANT 155
de l'Eau- benite . Leurs Majeftez
le placerent fous le
Dais , & la Princeffe Royale
avec Elles . Mile Cardinal &
les Sereniffimes Princes allcrent
à leur Priedieu , L. A. R.
donnant toujours la main à
Son Eminencc, M' le Camerier
dans le fien , & ainfi du
relte de la Cour. Tout le
monde eftant placé felon fon
rang & fans confufion , malgré
la petiteffe de l'Eglife , on
commença la мeffe , qui fut
pontificalement celebrée par
M' l'Evêque de Pofnanie , &
chantée par la Mufique de la
Piiij
176 MERCURE
Chapelle du Roy. Aprés l'E
vangile, Mr l'Evêque de Plosk
prit le miffeh des mains du
Diacre, & ayant fait les reverences
requife's en pareil cas ,
il prefenta l'Evangile à baifer
à leurs majeftez. à la Princeffe
Royale , à S. E. & aux
Sereniffimes Princes . Ce Prelat
fit auffi dans les temps , les
encenfemens , & donna la
paix. Peu de temps aprés, M
l'Evêque de Primiflie , grand
Chancelier de la Couronne ,
monta en Chaire , & fit en
Polonois un tres beau & tres.
fçavant difcours fur le fujer
GALANTM 177
de la ceremonie. Le Sermon
finy , om continua la Meffer,
laquelle estant achevée , Mr
le Camerier habillé de rouge
avec la cappe fourrée d'hermines
, feleva , fortit de fa.
place , & alla vers une table
quieftoit du cofté de l'Epître ,
& fur laquelle dans un baffin
d'or on avoit mis le bonnet
de Cardinal , couvert d'une
toilette cramoify & or. Aprés
une genuflexion à l'Autel , &
des reverences à leurs Majef
rezua Son Eminence , & à
leurs Alteffes Royales , il dé
couvrit le bonnet pour le fai
178 MERCURE
re voir à tout le monde. I
donna enfuite le Bref du Pape
à M'L'Abbé Faitout , Auditeur
de Son Eminence , qui
en ayant levé le fceau , le lut
à haute & intelligible voix .
Cette lecture faite , M ' le
Camerier prit à deux mains
le baffin où eftoit la Berrette ,
& d'un pas grave s'avança
vers le Trofne , au pied duquel
il fit une profonde reverence
au Roy , & ayant
monté l'eftrade , il prefenta
le bonnet à Sa Majesté. Ce
Monarque debout & décou
vert l'ayant pris dans le baflin,
GALANT. 179
le mit fur la tefte de M le
Cardinal , qui accompagné
des Sereniffimes Princes , s'étoit
approché du Trofne pref
qu'en mefme temps , & Son
Eminence l'ayant ofté auflitoft
, le Roy & la Reine l'embrafférent
tres - affectueufement.
Alors м' l'Evefque de
Livonie entonna le Te Deum
pendant lequel il fe fit plufieurs
décharges de canon
& Son Eminence eftant retournée
à fon Priedieu , reçût
de toute la Cour de nouveaux
complimens fur fa dignité.
Cette Ceremonie eftant a180
MERCURE
chevée , on paffa de l'Eglife
dans le Refectoire des mef
mes Peress Capucins , ou
l'on trouva strois drables
couvertes des mets les plus
exquis. Celle du fonds & en
face de la porte , eftoin de
neuf couverts. LeRoyAsty
eftant affis , la Reine & la
Princeffe Royale ſe mirent à
gauche de ce Monarque &
à droite tout joignant le fau
teüil , Son Eminence fe plaçap
& aprés elle les Sereniffimes
Princes. Au bout de la tablel
à gauche , eftoient Mile Nond
ce & M l'Ambaffadeur de
GALANT. 181
France. La feconde table fur
Occupée par les Senateurs , &
Mi le Camerier y eut la place
honorable. La troifiéme le
fur par les Dames & Filles
d'honneur de la Reine & de
la Princeffe Royale. La table
du Roy fut fervie par les Officiers
de la Couronne , & M
le Prince Lubomirski y fit fa
charge de Poftoli , M' le Marquis
d'Arquien à cauſe de
quelque indifpofition ayant
efté oblige de fe retirer , M
le Comte de Bethune fit les
honneursde la feconde table,
& M le Palatin de Maſovie ,
2
182 MERCURE
ceux de la troifiéme . Aprés
ce fomptueux banquet , leurs
Majeftez , Son Eminence &
leurs Alteffes Royales remon
érent en caroffe , & dans le
mefme ordre auquel on eftoit
venu , rentrérent au bruid du
canon , & au fon de quantité
d'inftrumens , dans le Palaïs
de marieville , qui fe trouva
illuminé de mille flambeaux
de cire blanche qu'on avoit
mis aux feneftres en réjoüif
fance d'une fi grande fefte ,
& pendant toute cette illu
mination les inftrumens & le
canon ne cefférent point de
GALANT. 183
fe faite entendre . Voilà , Madame
, ce que j'ay tiré , fans
yochanger aucum terme , d'uno
Lettre écrite à Varsovie
le fecond du mois paffé.is
ubLe Jubilé univerfel que le
Pape vient d'accorder , afin
d'implorer de nouveau le fecoursdivin
pour la Paix entre
les Princes Chreftiens , a efté
receu en France d'une maniere
qui fait bien connoiſtre
que les François font pieux ,
veritablement Chreftiens , &
qu'ils ne confervent de haine
pour aucune Nation. C'eſt
*
184 MERCURE
P
unee occafion dans laquelle
tout le monde s'eft acquitté
de fon devoit avec un zele
incroyable.Comme
plufieurs
perfonnes ont demande d'ou
eft veuue l'inftitution desIndulgences
& duJubile,fiquelques-
uns dans votre Province
ont fait cette même que
ftion , ils feront éclaircis fur
cette matiere en lifant le
Mandement
que M l'Evêque
Comte de Noyon a fait
publier dans fon Diocefe .
Tout ce qui vient de ce pieux
& fçavant Prelat eft recherché,
& c'eft pour cela queje
2006
GALANT 185
vous en envoye une copie.
barupos flo's abnom akaro
RANÇOIS DE CLERMONT
, par la grace de
Diey Evêque Comte de
Noyon Pair de France, Commandeur
de l'Ordre du Saint
Efprit Confeiller ordinaite
du Roy enfon Confeil d'Etat ,
au Clergé & aux Fidelles de
noftre Dioceſe , Salut & Benediction.
Quoyque nous ayons
plufieurs fois expliqué dans
lelong & penible cours de no
ftre Epifcopat de trente- cinq
années , la doctrine & la difspline
de l'Indulgence & du
Avril
1696. Q
186 MERCURE
Jubilé,cependant nous avons
jugé à propos de vous en ǝrafraîchir
la memoire, & même
de renouveller en ſubſtance
les principales inftructions
de nos anciens Mandemens.
En effet , la matiere eſt égal
lement importante & necef
faire dans la conjoncture prefente
du Jubile univerfel , que
l'autorité & la pieté de notre
Saint Pere le Pape ouvre a
l'Eglife , dont il eft le Chef.
L'Inftitution des Indulgen
ces eft de droit divin ; noftre
Seigneur Jefus Chrift n'a pas
moins accordé à l'Egliſe le
GALANT 187
pouvoir de remettre les peines
remporelles
, que celay
d'abfoudre
les pechez
, comme
eftant renfermé dans l'u
fage des Clefs du Royaume
des Cieux , dont Saint Pierre,
les Apoltres & leurs Succef
feurs font folidairement
les
Dépofitaires , les Miniftres &
les Difpenfateurs
.
La pratique en eft Apofto
lique, ancienne & perpetuel
le . Saint Paul au nom & fonde
fur les merites de fon di .
vin Maistre , en a fait l'appli
cation en faveur de l'Inceftucux
de Corinthe ; & la Mi
Qij
188 MERCURE
fericorde fans bleffer la Jufti
ce , a diminué une partie de
la peine que la Penitence
avoit déja prefque toutà fait
expiée , pour nous apprendre
que la Penitence & l'Indul
gence agiffent de concern ,
marchent d'un pas égal , & fe
rendent de mutuels & necef
faires fecours , que la Penitence
qui précede eft le merite
de l'Indulgence, & que
l'Indulgence qui doit ſuivre
eft le prix de la Penitence .
Les Saints Peres des premiers
fiecles nous enfeignent pareillement
que les Papes & les
GALANM 189
Evêques n'accordoient la
paiz qu'aux Fidelles verita
blement penitens. Tertullien
en left letemoing & Saint Cy
priem nous affure que l'Indul
gence n'avoit lieu que lors
que la Penitence eftoit proche
de fa fin , que les Confef
feurs & les Martirs la deman .
doient , & que les Evêques
touchez de la douleur excef..
five & de la triſteſſe abondante
des penitens
, pour para
ler le langage de Saint Paul ,
jugeoient à propos de leur
rendre la Communion aprés
ela compaffion de l'Eglife ,
190 MERCURE
Nesforte abundantiori s triflitia
abforbeatur qui cjufmodi eft , s
La fucceffion & des Indub!
gences nous paroift & fub
fifte encore dans les Tables
toujours vivantes , & dans les
Archives facrées des Concis
les d'Ancyre , de Nicée , Ide
Laodicée , de Carthage , de
Vienne , de Latran , de Conftance
& de Trente . up too
Les refpect en eft recomil
mandé aux Fidelles par lest
noms venerables & faluraires
de Relaxation , d'Abfolution ,
de Paix & de Reconciliation
,
& par l'autorité du dernieriz
GALANT 191
Concile
Oecumenique , quí
les appelle justement les celeftes
trefors de l'Eglife , comme
eftant formez des fatisfactions
furabondantes
de
noftre Seigneur Jesus - Chrift
& des Saints.
La Penitence eft une condition
préalable & effentielle
aux Indulgences , pour empê
cher que la trop grande faci
lité du pardon n'excite &
n'irrite da liberté & la deman- ?
geaifon des pecheurs , fuivant
la penfée de Saint Ambroife,
& le Décret de la reforma.
tion du faint Concile de
192 MERCURE
Trente , qui regle & modere
les Indulgences fur le modele
de la difcipline primitive ,
pour la conferver dans toute
fa force , & ne la pas énerver
lâchement , eftant certain ,
felon cette maxime alternastive
de Saint Auguſtin , qu'il
faut que tous les pechez
foient punis , ou par la penitence
de l'homme , ou par la
juſtice de Dieu : autrement ,
ainfi que le Pape Innocent
III. l'a declaré dans le Concile
de Latran , Findulgence
feroit plûtoft une dilgrace
qu'une grace , & un poiſon
qu'un
"
GALANT 193
qu'un remède , Non effet beneficium
, fed difpendium
ficium, q pay
3
male-
510 Mais pour paffer promptement
du genre de l'Indulgence
à l'efpece du Jubilé , nous
vous conjurons d'en confiiderer
l'excellence , qui eft le
bien univerfel de toute l'Eglife
, & dans fon étenduë ,
parce qu'il eft offert à tous
les Fidelles , & dans fes privileges
amplement exprimez
en la Bulle Apoftolique , &
dans fa forme folemnelle . En
effet , l'oeconomie d'une même
difcipline , fondée fur les
nu Avril 1696.. R
194 MERCURE
principes d'une même doctrine
, regne & le trouve dans les
Jubilez , auffibien que dans
les plus anciennes & canoniques
Indulgences .
L'inftitution en eft de droit
divin .. Dieu eft l'Auteur qui
l'a établi pour foulager & delivrer
les Juifs de l'opreffion .
Moïfe eft le Legiflateur qui
en a le premier fixé le temps
à celuy de cinquante années ,
marqué toutes les circonftan
ces , & expliqué les grands
avantages; Jofué en a indiqué
la Fefte aux Preftres de la Loy
en prefence de l'Arche d'Al-
删
GALANT. 195
•
!
liance , & l'a fignalé par la
conquefte de la Ville de Jericho
, reduite au bruit des
trompettes. Le Prophete Ilaïe
en a efté le Prédicateur par
ces patoles énergiques & trop
propres à noftre fujet pour
eftre fupprimées : l'Esprit du
Seigneur s'eft reposé fur moy , qu'il
a envoyé pour porter les ordres à
ceux quifont doux , pour guerir
ceux qui ont le coeur brisé ,
eftre le charitable Medecin , ut
mederer contritis corde ; pour
prêcher la grace de l'Indulgence ,
&l'Indulgence de la grace aux
captifs , ut prædicarem captien
Rij
196 MERCURE
1
vis Indulgentiam ; pour publier
l'année de la reconciliation & de
la confolation du Seigneur , ut
prædicarem annum placabi
lem & confolarer pour avoir
pitié des affligez de Sion , ut ponerem
lugentibus Sion ; pour
donner une couronne au lieu de
SUND EI 25q non
8550100 %
cendres , ut darem eis coronam
pro cinere; pour faire fucceder
l'huile de lajoye au deuil des larmes
oleum gaudii pro luctu ;
pour fairefubftituer les riches
ornemens de l'honneur en la place
des triftes affreux veftemen's
de la Penitence : Pallium laudis
pro fpiritu mæroris. Enfuite no
GALANT 197
Itre Seigneur
Jefus - Chrift ,
qui eft l'Elprit
de fon Pere ,
dont il eft venu pour accom
plir laLoy , &non pas la détrui .
re, en a conſacré
le Jubilé par
l'inſtitution
de celuy de E
& il en a fonde
le
vangile , & len
pouvoir
dans le miſterieur
fimbole
des Clefs , accordées
éminemment
à Saint Pierre,
& en confequence
à tous les
Souverains
, Pontifes
fes Succeffeurs
. Noftre
Saint Pere
le Pape Innocent
XII . en de
vient aujourd'huy
le moïfe &
le Legiflateur
hierarchique
,
dont la fageffe regle le temps,
Riij
198 MERCURE
吓
les conditions & les difpofitions
neceffaires . Il eft le nouveau
Jofué & le Chef du Peuple
d'Ifraël , qui repreſente
l'Eglife ; & fi nous entendons
bien le bruit facré des trompettes
apoftoliques qui reten .
tiffent par tout le monde
chreftien , la confcience fortifiée
par les crimes , endurcie
par les mauvaiſes habitudes
, & fcellée par l'impenitence
, fera pleinement tou
chée & convertie , & tombera
comme une autre Jericho ,
theureuſement abatue fous les -
puiffans efforts de tant de
GALANT 199
mais
graces réunies
, fans
reparer
fes funeftes
rues
& retomber
dans les premieres
maledictions
. Enfin ce
faint Pontife
rempli de l'Efprit
principal
, éclairé des vives
lumieres
, & animé du
zele ardent du Prophete
laie,
ne nous accorde.t
il pas libe
ralement
un Jubilé plus par
fait , & ne devons
- nous pas
faire tous les efforts poffibles
pour en recueillir
les fruits ,
qui feront la remiffion
des
pechez
& des peines , l'étole
d'innocence
, & la couronne
de juſtice?
Rij
200 MERCURE
;
La pratique du Jubilé nous
paroift clairement dans les
treiziéme & quatorziéme fiecles
, où Boniface VIII, a dés
terminé le temps à cent ana
nées Clement VI. à cin
quante ; Urbain VI . & Mar.,
tin V. à trente- trois ; les autres
Papes l'ont reduit àvingt cinq
ans , &multiplié depuis par les
differens motifs de pieté , &
des preffantes neceffitez de
la propagation de la Foy , de
l'extirpation de l'Herefie , de o
l'extinction des Schifmes , duo
rétabliffement de l'union en, i
tre les Princes Chreftiens,
GALANT 201
o
& de l'exaltation des Souve--
rains Pontifespan
- La fucceffion du Jubilé n'a
pas moins charitablement
coulé par le canal des Papes
Honoré IV . Saint Gregoire
le Grand , Eugene III . Ur- "
bain IV. & autres jufqu'à ce
jour , que noftre faint Pere
le Pape Innocent XII . en fait
l'ouverture en faveur des Fidelles
, qu'il comble de graces
en même temps qu'il leur
ordonne des prieres plus fpeciales,
& plus ferventes pour
le rétabliſſement de la Paix
entre les Princes Chreftiens.
2
T
202 MERCURE
·
Le reſpect qui eft dû au
Jubilé eft fuffilamment établi
& confervé par les tranfports
de la joye de l'ame ,
redevable au Dieu de Jacob,
par les benedictions attachées
à cette année fainte ,
qui eft celle du Seigneur , de
même que le Dimanche en
eft le jour ; par les anathêmes
prononcez contre ceux qui
les mépriſent , & par les ré--
compenfes que l'Eglife promet
à tous les Fidelles qui en
feront un faint & religieux
ufage.
སྐལ
La penitence eft d'autant
GALANT. 203
plus neceffaire dans ce temps
précieux de l'Indulgence extraordinaire
du Jubilé univerfel
, qu'il s'agit d'un plus
grand avantage , qui ne peut
eftre trop acheté par des oeuvres
laborieufes & humiliantes,
telles que font l'aumône ,
le jeûne , la priere , les mortifications
, & autres fatisfactions
penibles , qui doivent
toutefois eftre animées par
l'amour de Dieu , précedées.
de la haine du peché . accompagnées
de la fuite des
occafions , foutenues par une
entiere converfion , & cou204
MERCURE
ronnées d'une fidelle perfe
verance. Et fi la liberté des
Efclaves , l'acquit des dettes ,
le droit de retour dans les
biens alienez , & la fin de
toutes les diffentions appaifées
, ont efté les quatre privileges
temporels du Jubilé
des Juifs , on ne doit pourtant
les confiderer que
me des fignes groffiers & des
crayons imparfaits des biens
fpirituels du Jubilé des Chreftens
, qui eftant relevé par
la penitence , conſiſte dans
la delivrance de l'efclavage
du demon , de la chair & du
comGALANT
205
monde , dans la remiffion des
peines temporelles , dans la
reftitution de la grace , &
dans une parfaite reconciliation
avec Dieu.reas210
Tel eſt le moyen d'entrer
dans les fentimens de noftre
Saint Pere le Pape, qui aprés
avoir baiffé les yeux fur les
preffans befoins de la Religion
Chreftienne , les leve
au Ciel , le confulte , en ouvre
les trefors à la Terre , &
les difpenfe liberalement par
un Jubilé univerfel , dont le
principal objet eft la Paix ge.
nerale entre les Princes Ca
206 MERCURE
tholiques , reprefentée dans
l'alliance d'Ifraël & de Juda ,
qui faifoit toute la force du
peuple de Dieu.
Cependant il nous refte
encore à vous conjurer fui.
vant nos inclinations auffi
bien que nos devoirs , de redoubler
vos prieres pour la
précieufe & chere confervation
de la Perfonne facrée de
Sa Majesté, & pour l'heureux
fuccés de fes juftes deffeins ,
afin que fes Ennemis
aprés
avoir fenti la force du bras
dece David victorieux , pro.
fitent enfin de la charité de
GALANT.
207
fon
coeur & éprouvent
la
clemence
de ce
pacifique
Salomon
.
Je vous ay parlé dans ma
Lettre du mois d'Aouft dernier
, d'une prétendue Comtefle
de Naffau , qui fe difoit
Princeffe de la Maifon de
Montmorency , de la branche
de Flandre , Femme d'un
Seigneur Eſpagnol , qui luy
avoit laiffé de grands biens
en Catalogne , & en fecondes
noces du Comte d'Elmont
, Officier du Regiment
d'Artois , qu'elle avoit époulé
и
268 MERCURE
malgré fa famille . Je vous
marquois dans cette Lettre ,
qu'aprés avoir dupé pluſieurs
perfonnes , qu'elle avoit eu
Padreffe d'éblouir par les artifices
,
arreftée & mife dans les prifons
de Nantes en Bretagne ,
dans le temps qu'elle s'appreftoit
à fuir vêtuë en Devote.
Il faut vous apprendre la
fin de l'Hiftoire , & faire icy
fon portrait , afin que ceux
qu'elle a pû tromper fous
d'autres noms , la reconnoif.
fent , & qu'elle ne foit plus en
" pouvoir de continuer à l'ave
arrefféle
avoit
esté enfin
GALANT: 209
la
nir le genre de vie qu'elle
menéjufqu'icy . Elle est d'une
taille mediocre , mais plus
grande que petite, Elle a les
cheveux cendrez , mêlez de
quelques - uns qui font gris ,
les yeux b
bleus & affez petits ,
le nez un peu pointu & d'une
grandeur proportionnée ,
bouche grande , un peu avan
cée , & affez éloignée du nez ;
le teint du visage blanc , quoy
qu'un peu fanguin , les veines
paroiffant au front ; une tache
d'un travers de doigt au
deffous de l'oeil gauche , tirant
un peu à cofté , les dents
Avril 1696. S
210 MERCURE
fort mal arrangées & peu
blanches , le menton court ;
une autre tache au coîté gauche
de la gorge , & deux petits
feings au deffous de l'oreille
droite , le colaffez long,
les bras & les mains fort blanches
, & les oreilles percées
& fans boucles. Quant à fon
âge , elle peut avoir quarantecinq
ans .
Il a esté rapporté par les
Informations que l'on a faites
en inttruifant fon procés,
qu'elle alla à Anvers fur la
fin de l'année 1690. qu'elle
s'y faifoit appeller Marie de
GALANT 2H
Naffau , & fe difoit Femme
de Charles de Vateville , Au
commencement de l'année
fuivante x elle emporta au
DE
nommé Vincent Baffelier &
Ignace , Allemans , fix cens
cinquante -fix florins , pour
diverfes marchandiſes , & au
S ' David de Beuquene , Or
févre , la fomme de trois cens
trente deux florins pour Diamans
& pour autre argent.
Au mois de Janvier 1694. le
Mari de cette prétendue Marie
de Naffau le faifoit appeldes
Morelville , & fe difoit
Capitaine du Regiment de
S ij
212 MERCURE
Condé. La Dame prenoit le
nom de Marie Merodeмarqui
fe de S. Marcel , & difoit qu'-
elle alloit à Amſterdam , où
elle avoit quarante mille flo →
rinsàrecevoir. Elle alla loger
chez le S Philippe de la Fontaine
, dit Wicart , à qui elle
dit qu'elle avoit à luy compter
foixante & deux mille livres ,
& comme elle luy eftoit recommandée
par quelquesuns
de fes Amis de Valenciennes
& de Lille , il tut af
fez bon pour luy donner à
plufieurs fois , tant en argent
& dentelles , ef
qu'en autres
GALANT: 213
fets , jufques à la fomme de
douze cens francs , aprés
quoy elle difparut le 3. Avril
dela mefme année. Au mois
de Novembres elle fe trouva
à Besançon , où elle dupa le
S' Luc Marin Banquier
, pour
quarante louis d'or neufs , &
un autre pour cinquante. Elle
logeoit chez le S ' Bavelier , à
qui cette connoiffance a coû
té une groffe fomme , fa fem .
me ayant répondu pour elle
de plufieurs marchandifes
qu'on l'obligea de payer ,
aprés que cette fauffe Comteffe
eut pris la fuite . Elle ar214
MERCURE
•
riva à Bruxelles , où elle fe
fit connoiftre fous le nom
d'Anne - Marie de Naffau мerode
, Princeffe d'Armstadt ,
Baronne de Tamoira , Marquife
de Vateville . Aprés
avoir demeuré trois mois à
Anvers dans la maifon d'un
Tailleur , elle fit connoiffance
avec une Religieufe de S.
Dominique , à qui elle dit ,
qu'elle avoit donné en garde
à une Chanoineffe de Nivelle ,
des Billets pour la fomme de
cinq cens mille livres , avec
les titres de tout ce qu'elle
devoit avoir de Hollande &
GALANT. 215 .
du Pays de Gueldre , pour des
droits qui ne pouvoient luy
eftre contestez , ce qui eftoit
regardé comme un vray trefor.
Comme elle ne faifoit
aucune affaire qu'en preſence
de cette Religieufe , & que
c'eftoit là tous les foirs fon
rendez - vous ordinaire , elle
fut bien-toft connue de tout
le Convent. Les bonnes
Soeurs qu'elle avoit l'art d'ébloüir
, luy firent beaucoup
d'honneur , & fur tout lors
qu'elle eut mis une Fille du
Tailleur dans le Cloiſtre
avec une dor de cinq mille
216 MERCURE
florins , à quoy elle s'obligea
par Contrat paffé pardevant
Notaires , fitoft que les affaires
feroient terminées, Le
bruit de cette liberalité courut
par toute la Ville , & ne
manqua pas de luy donner
beaucoup de credit. Gomme
elle joüoit admirablement le
perfonnage de Devote , des
Religieux de tous les Ordres ,
luy firent la cour. Elle marqua
beaucoup de penchant pour
les Jefuites, & aprés quelques
vifites qu'elle rendit au Pere
Procureur , elle luy parla de
l'embarras où elle fe rencont
troit ,
GALANT
217
troit à caufe d'une
dépense
qu'elle avoit faite , fur la confiance
d'une Lettre de change
de fix mille écus qu'elle
attendoit & qui ne viendroit
que dans quatre jours . Le bon
Pereluy offrit cinq cens écus,
qu'elle ne fit point difficulté
d'accepter , parce qu'elle
le tenoit fûre , difoit-elle ,
de les rendre dans la fin de
la femaine . En ce mefme
temps , elle contracta
avec
deux
marchands de Bois- le-
Duc , Freres d'un Jefuite à
qui elle avoit conté fes affaires
en luy
promettant un
Avril 1696 . Τ
218 MERCURE
prefent s'il trouvoit quel
qu'un qui vouluſt» s'accommoder
avec elle pour foixan
te mille florins , à condition
qu'on iroit prendre lon trefor
à Nivelle , & qu'alors on
luy feroit compcer à Paris
l'argent qui devoit luy en rel
venir. Les conventions
furent
reglées , & on luy avança
feize cens florins à bon com
pte. Dés qu'elle les eut touchez,
elle fe mit fur les grands
airs , & commença à paroî
tre , car auparavant , elle ne
fortoit que pour aller au Convent
des Religieufes . Elle fe
GALANT.
219
$
fit faire de
magnifiques habits
de velours
couverts de
galons d'or & d'argent , &
elle payoits tout
comptant ,
ce qui eftoit caufe que les
Marchands
venoient
enfuite
à Penvy les uns des autres ,
lay offrir leurs marchandifes
à credit. Elle
entendit parler
d'un Pere Minime , qui estoit
Confeffeur de Dom Mario ,
& Directeur de la Solidité de
la Vierge. Comme il avoit les
plus belles
connoiffances
de
la Ville , elle fut bien aife d'avoir
commerce avec luy. Ain ,
fi elle le fit prier de venir
Tij
220 MERCURE
chez les Religieufes pour la
confeffer. Depuis elle cut
HELYE JIO Geurs
converfa-
2160Pamorcer
,
avec luy plufieurs
tions , & pour l'amorcer, elle
luy promit quinze mille Horins
, qu'elle fouhaitoit qu'il
employaft à un Autel de marbre
pour la
Vierge de Solidard.
Elle avoit déja choifi
le marbre , & fait faire un modele
, le tout felon Pordonnance
du Minime , qui fe faifoit
un honneur d'avoir dans
fon Eglife un Autel
Armes de Naffau , lors qu'elle
luy parla du Contrat qu'elle
avoit paflé avec les Mar
MAGU
Mes
GALANT
221
af-
1016019
and
chands de Bois - le Duc . Aprés
y avoir un peu penfé , il luy
dit que fuelle vouloit luy laif
fer la direction de cette afs
faire , il connoiffoit un Marchand
par qui il luy feroit
avancer dix ou douze mille
forins, & qu'à l'égard du Con
trat , il trouveroit un moyen
pour le faire rompre . C'eftoit
parler au gré de la Dame , qui
chant preffée par les Marchands
de Bois - le- Duc , dont
elle voyoit bien qu'elle ne
Pourroit plus tirer d'argent ,
ne fçavoit comment le difpenfer
d'executer le Contrat.
Tiij
222 MERCURE
Le P. Minime luy confeilla de
feindre une maladie , & con .
clut qu'elle fortiroir d'Anvers
pour fe retirer à Bruxelles , où
illa feroit loger chez fa Mere.
Elle y alla accompagnée du
Marchand avec qui elle avoit
fait un nouveau traité pour
le Trefor de Nivelle , & qui
ne la traitoit que d'Exellence
& d'Alteffe. On ne pouvoit
voir d'habits plus fomptueux
que les fiens . Un nommé
Box , Marchand de Chevaux
de Maftrick , avec qui elle
avoit eu quelque commerce,
la vint trouver la voyant
GALANT 223
maguifiquement vètujë , po
ayant les mains pleines de
pieces d'or, dont elle luy don
ina cinquanté piftoles sufur
cing dens écus qu'elle luy
devoit , il fuc fur le point de
nerien prendre , & d'attendre
qu'elle luy payaft le tout , ce
qu'elle l'afluroit de faire peu
de jours aprés. Elle le perfuada
fibien fur le prétendu trefor
de Nivelle , qu'il acheta ,
furnbefperance des Ducats
imaginaires de cette fauffe
Comteffe , tous les chevaux
à longue queue du Pays de
Juliers , ce qui luy auroit valu
Tiiij
224 MERCURE
ཨསྶ
quarante ou cinquante mille
florins , fi elle luy euft fourni
dequoy , les payer commeg
elle le promettoit
. lb duy aqa)
riva une autre avanturep
Comme elle defcendoio vunq
jour de caroffe , la Servante
d'un Marchand
qu'elle avoit s
trompé à Tournay pour cent
piftoles, la reconnut , & l'alla
dire à fon Maître, qui acourut
auffitôt. Lorsqu'elle
le vit elle q
luy dit qu'elle eftoit venueexes
prés à Bruxelles pour le payer, i2
Elle luy donna cent florinso
fur l'heure
, avec promeffeq
d'acquiter le refte dans troisiè
GALANT at
225
jours. On preffa le voyage de
Nivelle, & elle imagina un ex
pedient afin d'obtenir un Paf
ſeport pour faire la retraitēļļ
13
qu'ellevoyoir bien qu'elle ne
pouvoir differer encore long
temps Elle fic croire qu'elle
avoit eflé avertie de bonne
part qu'on eftoit fur le point
de l'arrefter , comme eftant
venuë de France fans paffe
port , & cela fut crû d'au
tant plus facilement , que le i
Sieur Box avoit efté arrefté
quelques jours auparavant ,
pour la mefme caufe . On luy
fitzobtenir un paſſeport , &
226 MERCURE
alors elle dit au Pere Minime
qui luy avoit fait donner un
appartement chez fa Mere ,
qu'il falloit avoir de l'escorte,
parce que les cinq cens mille
livres qu'elle avoit dit n'eftre
qu'en billets , neftoient sen
argent comptant entre les
mains de la Chanoinefferde
Nivelle , fa Parente , pour qui
elle luy donna des lettres
une legere indifpofitions ne
luy permettant pas d'eftreidu
voyage. Le Minime partic
donc avec le Receveuriodu
Chapitre , dans un caroffenà
fix chevaux , pour énamener
GALANT. 227
ce trefor. ll eftoit accompagné
du Lieutenant du Prevoft
de Bruxelles , & de foixante
Cavaliers qui fervoient d'ef
corte , maisil fut bien étonné,
lors qu'ayant porté les lettres
à la Chanoineffe , elle répon
dit qu'elle n'avoit jamais entendu
parler ny de la Mar
quife de Vateville , ny de fon
trefor. Peu s'en fallut qu'il ne
querellafla
Chanoineffer,
comme fi elle n'euft pas vou
la fe defaifir de ce qu'elle
avoit entre les mains , mais
enfin ellenle convainquit fi
bien qu'ils eftoit laiffé duper,
228 MERCURE
, ilder
qu'il fut obligé de retourner
à Bruxelles , tres - chagrin de
voir perdu tout ce qu'il avoit
fait prefter à là Dame , outre
les frais du voyage de Nivel
le , pour lequel il avoit crû,
avoir befoin d'une grande ef
corte . Eftant dede retour , il
manda à fa Soeur qui vint , au
devant de luy , où eftoit Ma
dame de Vareville . Elle répondit
qu'elle l'avoit priée le
marin de l'accompagner
nà
pied à la Meffe , & que pour.
n'eftre pas connuë , elle avoit
pris un habit fort fimple &
une écharpe de foye , afin de
GALANT 229
tr
prier avec moins de diftrac
tion , pour ceux qui eftoiene
allez a Nivelle , & qui à caufe
de la guerre , pouvoient trouver
dans les bois quelque parti
d'Ennemis ; qu'aprés eltre
demeurée à l'Eglife jufqu'à
midy, elle l'avoit quittée pour
entrer chez le Prince de Vau
demont , où elle avoit à parler
à quelques perfonnes de
fa Maifon , & qu'elle n'en
eftoit point encore revenue.
On y envoya , mais toutes les
recherches qu'on fit furent
inutiles , & l'on n'en put avoir
de nouvelles. Tout cecy fe
?
230 MERCURE
>
paffa en l'année 1691. Elle alla
enfuite à Besançon , à Valenciennes
, & à Amfterdam
comme je vous l'ay marqué ,
& vint enfin à Nantes ou
elle fut arreftée fur la fin de
Juin de l'année derniere . On
a inftruit fon proces avec foin
pendant huit mois , & voicy
l'extrait de la Sentence que
l'on a rendue contre elle. g
Vons par noftre Sentence
A&
Jugement
Prefidial, &
en dernier reffort , fuivant l'Ordonnance
, declaré la contumace
bien inftruite , contre le nommé
GALANT 231
Charles Morel , dit Vateville ,
sen confequence , fuffisamment
atteint & convaincu avec ladite
Particuliere , âgée» environ de
quarante cinq ans , fe difant
avoir nom Claire -Françoise de
Montmorency , & depuis , Claire
Marie - Françoife - Merode de
Naffau , & eftre femme dudit
Morel , dit de Vateville , d'eftre
gens vagabonds & fans aveu ,
d'avoir fauffement & pour
filouter & voler , pris des noms
de diftinction , à la faveur defquels
ils avoient excroqué de l'argent
er des étoffes en cette Ville ,
dons ledit Morel , dit Vateville ,
232 MERCURE
auroit profité , & mifme dans la
Ville de BeZançon , dont ledit
Morel auroit auffi profité, mefme
pour autorifer lefditesfriponneries
tromperies , d'avoir fait es
donne deprétendues Procurations
Lettres de Change , fous lef
dits nomsfauffement prue ufur
pez,& vehementement suspects,
d'avoir fait plufieurs autres friponneries
dans d'autres Villes de
Europe ; pour reparation de quoy
condamne ledit Morel , dit Vatteville
, d'eftre pendu & étranglé
à la potence du Bouffay de cette
Ville de Nantes , jufqu'à extinction
de vie , préalablement appliGALANT.
233
qué à la question ordinaire es extraordinaire
des efcarpins au feu ,
+3
en cent liures d'amande an
Roy ,fes biens acquis & confifquez
a qui il appartiendra , préalablement
pris fur iceux , les frais
de Justice & amende , & ordon .
né que le Jugement fera execute
en effigie , dans un Tableau qui
fera attaché à cet effet à la po
tence dudit Bouffay ; & ordonné
que ladite Particuliere fe difant
Claire. Marie Françoife Merode
de Naffau , fera prife par l'Executeur
de haute Justice , dans la
Chambre Criminelle , la corde
an col , pour eſtre pour eftre manée & con-
Avril 1696. V
234 MERCURE
duite
par les Carrefours & lieux
accoûtumez de cette Ville , pour
yeftrefuftigée & fouettée par trois
differens Samedis , le dernier
e
defquels eftre marquée &fleurde-
Lifée avec un fer chaud fur les
deux épaules , enfuite attachée
au poteau pendant trois heures ,
bannie à perpetuité de ce reffort
, avecdeffenfes de s'y trouver
à l'avenir , fur peine de la vie ,
en cent livres d'amende au
Roy, & cinquante livres d'aumofne
aux Hôpitaux de cette
Ville , & aux dépens du procés .
Arrefté en la Chambre Grimi .
nelle , le Samedy 24. Mars 1690.
GALANT. +235
QA
N
Le mefme jour 24. qui
eftoit un Samedy , elle fuc
fouettée en execution de cete
te Sentence , auſſi bien que
les deux Samedis
fuivans ,
fçavoir le 31. de Mars , & le
feptième
d'Avril. Le dernier
de ces trois jours elle fut marquée
d'une fleur de lis fur les
deux épaules , & remenée enfuite
en prifon , d'où elle for
tit le Mecredy
fuivant 11. de
ce mois . On dit qu'elle a pris
le chemin de la Rochelle.
Taboong que
Vous avez ouy parler de fix
Vaiffeaux Marchands Fran-
V ij
236 MERCURE
çois , revenus depuis peu des
Echelles du Levanto & arrivez
à Marſeille . Voicy l'eftat
de leur chargement.I swing
a non sollefor
Cargaifon du Vaiffeau du Capi
taine Verniich, venu de Seydes
152. Balles Fillet fin Barac
80. Balle's Fillet fin de Jeru
falem.
25.
Balles de Fillet douce.
350. Sacs de Cendres 0
so . Balles de Coron en laine.
40. Sacs de Galles , a
10. Sacs de Cire. ? in3:25
70. Couefteris . Ta
66. Billes Soye de Seyde .
GALANT 237
212. Balles de Chipres ou de
Tripolines 1 tb aliquo
Cargaifon du Vaiffeau du Capitaine
Patty venu de Seyde
305. Balles Cotton filé.
130. Balles de laine.
26 Sacs de
Ristimmen donk
17. Sacs de Galles,
522. Sacs de Cendres.
les and
91. Balles deCotton en laine.
17. Caffas Caffy .
5. Caffas Sennex.
966. Balles de Gommes.
66. Balles Anganny.
28. Balles de Soye ,
16. Balles Toille Damande.
1. Caiffe de Plumes.
238 MERCURE
Cargaifon du Vaiffeau du Capt.
taine Thomaffin , rdenanto os
d'Alexandrie, LO.00
6. Balles de Lin.Ɔ 2ɔlled .૨22
200. Balles deToilles diverfes .
90. Caffas gommezells or
10. Balles Cotton files I.
64. Caffas Endensziss
18. Balles de Caffé.f.o
Balles Semence de Bens.
5.
8. Caffas Sel Armoniacgra
3. Caiffes de PlumesĂ MIDA
1500. Cuirs. sb2012 .00 %
Cargaifon du Navire du Capitaine
Bernardy , venus &
d'Alexandriesd.e
45.
Balles de Lin . zaliad.pog
GALANT.
239
80. Balles Toille diverfe-
100. Caffas de gomme.sca
60. Caffas Encens.b
55. Balles Cotton file, lava
26. Balles Cafféch
10. Balles Semence de Bens.
loos
3. Balles de
Courconne
.
2. Caiffes de Plumesta
10. Caffetas Sel Armoniac. 8r
2200. Cuirs.
Cargaifon du Vaiffeau du Capitaine
Martin, venu de Seyde
500. Sacs de Cendres .
45. Sacs de Galles .
85. Balles de laine..
9. Balles Cotton en laine-
309. Balles Filé moitié Bazac,
240 MERCURE
& moitié Jerufalem ,
20. Balles Fillé fin douce.
10. Balles Efcars Jerufalem .
29 ! Bailes Fille fia douce.
8. Balles Soye Tripoline !
36. Balles Soye Chouf.
56. Balles Soye Chipres .
2 Balles Rubarbe good
12, Balles GommeArmoniac.
2. Balles laine de Chevrin . k
6. Balles Toillèrie .
Cargaifon de la Tartane du Capi
taine Carefe , venuë de g
Tripoli de Sivie.
200. Sacs de Cendres .
80. Balles deCotton en laine
10. Balles de Soye Tripomë.
2. Balles
GALANT: 241
ン
2. Balles de Soye de Chypre.
8. Sacs de Cire.al
plufpart de ces
ces Mar
chandiſes n'eftant connuës
que des gens de commerce,
vous trouverez peut eftre
beaucoup de mots pour d'autres
dans le dénombrement
que je vous envoye . Je puis
en avoir laiffé paffer faute
de les connoiftre , & les Copiltes
peuvent avoir fait la
même chofe.
de
Dans le même temps M
Halles & M' le Chevalier
de Forbin , commandant le
Serieux & le Marquis , Vaiſ-
Avril 1696 . X
242 MERCURE .
feaux du Roy , prirent entre
Tifle de Cerigo & le Cap de
Matapan , un Vaiffeau Hol
landois neuf , & à trois ponts ,
nommé l'Arſenal de Dantzik ,
armé de deux cens hommes
choifis & de quarante fix canons
, & percé pour foixante
& dix . Il venoit de Smirne ,
où fon chargement a monté
à un million , qui font trois
cens quarante- fix mille fept
cens vingt- une piaftres . Le
combat a efté long , vigoureux
& opiniaftré . M'de Palles
a elté bleffé aux deux
cuiffes d'un éclat , & àla main
7
GALANT 243
d'un autre éclat, Son Fils a
eu une partie de fon jufteau
- corps emporté , & la mois
tié de celuy de M' de Forbin
a pareillement efté empor.
té d'un coup de canon . Ce
Vaiffeau a efté efté fi maltraité
dans ce combat , qu'on a efté
obligé de le laiffer à l'lfle de
Gephalonie
, autrement de
Zante , avec un Lieutenant &
cinquante hommes . On a fait
partir deux Vaiffeaux de guer
re pour luy fervir d'efcorte ,
& l'amener à Toulon dés qu'il
fera rádoubé. Voicy l'eftat de
La cargaison.
X ij
244 MERCURE
548 Balles fil de poil de che
vre .
Balles de
Soyeo
593
Balles
cotton en rame.
413 .
Balles Galle .
ทรง
204 Balles Demitte
.
91. Balles cotton file.
23. Balles poil de Chameau ,
14. Balles de lainę .
24 Balles gomme Adragan .
249. Balles Filofelle
.
76. Balles Camelots ou mon
cayar.
eds
8. Caiſſes Rubarbes & autres
drogues .
Balles
Indiennes.M
4.
3052. Pieces de bois pour po
GALANT 245
lir
,
ou lignum fanctum.
3246. Peaux de Maroquins,
900. Cuirs de boeuf.
12000. Pieces de marbre à paver
.
2024. Pieces de marbre pour
tables .
6. Balles de
apis.
90. Balles de Cire.
2. Balles de cire où il ya de
la Scamonnée .
1. Balle de
couvertures de
chevaux .
3. Balles de Caffé.
1. Balle de fix pièces de
Moncayar .
Le Sérieux , commandé par
X ìij
246 MERCURE
M' de Palles , prit enfuite vers
la Sardaigne une Fregate de
Fleffingue , armée en courſe ,
nommée les fept Provinces ,
montée de quarante canons,
& de cent quatre-vingt hommes
. Elle n'avoit encore fait
aucune priſe .
900 2820
* R ૧૧૨૬
Voicy de nouvelles Re-
Remarques
touchant
le R
glement
de la Fefte
de Pal
ques.
GALANT
247
A MONSIEUR DE ***
9114A Bordeaux ce 19. Mars 1696.1
T
mod prv
193
rends des
Ous
avez écrit pour
tout
le monde
, Monfieur
, auffi
vous
devez
ftreperfuadé
qué tout
le monde
vous
en a obligation
.
Pour
moy
je vous
en
graces
infinies
. Vous
avez
fait
concevoir
en tres peu de mors , ce
grand
& fameux
reglement
de la
Fefte
de Pafques
, fans
que la
brieweté
de
l'explication
que vous
en faites
en diminuë
en rien , ny le
prix
, ny la beauté
. Tout
y paroift
clair &
intelligible
, & peut
eftre
X iiij
248 MERCURE
fuis je le feulqui fe foitformé une
difficulté causéepar la diverfité des
temps où arrivel' Equinoxe , pen.
dant la Periode Gregorienne de
années ; mais comme il par
ilparoiſt
400 ,
erance que
par voftre Ecrit que vous avez
l'esprit tout- à fait propre à éclair.
cir les difficultez les plus obfcien
res , je me flate de l'esperan
vous refoudrez la question que
j'ofe vous propofer. Selon toutes
les Obfervations modernes , à cha
que centiéme biffextile , l'Equi
noxe moyen arrive le 21. Mars
à 10 heures aprés midy au Meridien
de Rome , & la quatre
vingt feizième année aprés la
GALANT 229
centiéme biffextile fe rencontrant
la derniere de quarante - neuf qua
triémes biffextiles , toutes felon la
forme Julienne , il arrive le 27 .
Mars a 2 heures aprés midi , qui cft
1 Equinoxe qui arrive leplus toft,
Ma difficulté pourtant ne confifte
qu'en la trois cens troisiéme année
aprés la centiéme biffextile, parce
que tous ceux qui ont obferve avec
Join routes les variations de l'Equinoxe
rapportent qu'en cette
année elle arrive le 23. Mars a
7. heures 12 minutes aprés midy,
qui eft l'Equinoxe le plus tardif
non feulement à cause que cette
année fe trouve la feptieme com.
2
{
३५
250 MERCURE
mune aprés la biffextile , mais
auffi à cause de la fuppreffion de
trois jours qu'on a faite à la fin
de chacun des trois ficcles prece
dens .
On voudroit doncfçavoir (fupposé
que dans cette année le 14. de
la Lune tombaft au 22 de Mars
anterieur d'un jour àl ' Equinoxe
sil feroit neceffaire d'attendre la
Lune fuivante pour en prendre
le 14 celebrer la Pafque le
Dimanche fuivant , ou bien fi la
Lune commençant le 9. de Mars ,
› nerencontrant confequemment
fon 14, que le 22. poſterieur d'un
jour au 21. Mars que vous nous
GALANT. 25r
marquez pour regle de la Pafque ;
s'ilfaudroit dis-je celebrer cette
Fefte le Dimanche d'aprés le 14.
de la Lune quifuit le 21. Mars
& quiprecede l'Equinoxe . Dans
cette fupputation , fi l'on remettoit
la Paſque aprés le 14. de la Lune
qui fuit l'Equinoxe , elle pourroit
eftre quelquefou auffi hanie que le
27. Avril , ce qui eft contrelapro.
pofition que vous avez avancée,
D'ailleurs , fi on la celebroir le
Dimanche d'aprés le 14. de la
Lune qui precede l'Equinoxe , il
me femble qu'on ne fuivroir pas
le Reglement du premier Concile
de Nicée , qui ne permet pas que
252 MERCURE
,
la
la pleine Lune de Pafques foir
anterieure à
l'Equinoxe .
NOwobsup
Vous fçavez , Monfieur , que
1 Equinoxe moyen n'a pas toùjours
efté le 21. Mars car nous
lifons que l'année de Jefus Chrift,
( qui eft celle de fon Incarnation
de fa Naiffance , comme le
juftifie le Pere Riccioli dans fon
Aftronomie Reformée ) est auffi
ane Epoque Aftronomique ,
laquellefuivant les Tables moder.
nes , la conjonction moyenne de la
Lune au Soleil arriva le jour
mefme de l'Equinoxe moyen , &
il est dir que le concours qui termina
les periodes Lunifolaires des ·
ง
GALANT 253
Siecles precedens , fut un Epoque
d'où commença un nouvel or
dre de Siecles , arrivale 24. Mars
à une beure trente minutes du
matin ,felon la forme Julienne
rétablie unpeu aprés par Augufte.
Heft vray que le temps dela Paf-)
que qui regle prefentement toutes
les autres Feftes mobiles , n'avoir
pas encore efté déterminé par
Chreftiens qui ne furent qu'envi
ron 34. ans aprés , & Lon fair
mefme que les premiers Chreftiens
la celebroient affez differemment ,
les unsplutoft , les autresplus tard .
Ceux d Afie la celebroient ( comme
font prefentement les Juifs )
les
254 MERCURE
le jour mefme du 14. de la Lune
de Mars fans aucune exception
de Ferie , difant qu'ils rendient
cette Tradition de S. Jean IE .
vangelifte ; d'autres en un temps
different mais les Latins en remettoient
la celebration au Di
manche qui fuit le 14 de la Lune
de Mars. Ceux - cy affuroient
avoir reçu cette reglede S. Marc
qui l'avoit prife de S. Pierre Apoftre
; & c'est ce qui obligea Pie
I. d'ordonner qu'on la fuisvroit
dans toute la Chreftienté ; mais
on ne parla point de l'Equinoxe
jufqu'au Concile de Nicée , tenu
Lan 325: affemblé confirmé
GALANT
255
par Saint Silveftre & Conftan
tin le Grand.
Depuis ces Concile l'Abbé
Denis transporta les Cycles de la
Lune du Calendrier Alexandrin
au Calendrier Romain ,
marquant l'Equinoxe au 21 .
Mars , comme il avoit esté mar
qué dans l'Epoque Egyptiennes,
Cependant on remarqua au fiecle
palle que les fupputations des E
vefques d'Alexandrie , Deputez
par le Concile de Nicée , qui paf.
foient pour les plus verfez dans
Aftronomie ,fefont trouvées peu
exactes dans la fuite des temps.
En effet , vers lafin du fiecle paffé
256 MERCURE
l'anticipation des Equinoxes der
puis l'Epoque choifie par les Evefques
d'Alexandrie , eftoit mon.
Lée de dix jours. C'est pourquoy
Gregoire XLII, après avoir entendu
l'avis des plus Sçavans ,
ofta dix jours à l'année 1582, &
remit l'Equinoxe au 21.
où il avoit esté au temps del E
poque choifie par les Deputez du
Concile de Nicée , d'où il s'enfuic
qu'avant la Correction Gregorienne
, l'Equinoxe eftoit arrivée
lei . Mars , de forte que l'an
1580. le 14. de la Lune tombant
de Mars on auroit estéren.
eftat de celebrer la Pafque dés le
all 12.
,
GALANT. 257
lendemain 13. fi celendemain eust
esté un Dimanche . J'avoue que
la Periode Gregorienne de quatre
cens années , plus courte de trots
jours que quatre cens années fuliennes
, redreße le calcul des heu
res des minutes à venir , &
remet l'Equinoxe à chaque centiéme
biffextile dansfa fituation
veritable, c'est à dire au 21. Mars,
néanmoins il fera vray de dire
qu'à chaque trois cens troisieme
année l'Equinoxe arrivira le
Mars. C'est ce qui caufe mon
doute , qui fait la difficulié
que je may pû refoudre. Jen
Avril 1696. Y
23.
258 MERCURE
efpere de vous le dénouëment seg.
fuis , Monfieur, vostre , as
geral e brov si 28 , leda
On vient de donner au Public
un premier tome de Ler.
tres Spirituelles , d'un des hommes
du monde qui abeftélé
plus éclairé dans la fcience
iniftique , & qui en a le plus
folidement écrit. Ce que feu
Monfieur le Prince de Conti
a fait imprimer de fes Ouvra
ges en eft une preuve. On
attendoit le reste avec impa
tience . Ce premier come fera
fuivi de plufieurs autres , qui
fatisferont le defir des bonGALANT
259
nes ames. Il eft imprimé à
Nantes par Jacques Maréchal
, & le vend à Paris chez
Edme Courerot , rue St Jacques
, au bon Pafteur.
$
On commence auffi à debiteroun
autre Livre , qui eft
d'une grande utilité , quoy
que la foibleffe de l'homme
ent rende les idées facheufes.
Il a pour titre , La Science
de bien mourir. Comme cha
que pas que nous faisons nous
approche de la mort , nous
ne fçaurions trop l'étudier ,
pour nous familiarifer avec
elle , & nous garantir des
1
Y ij
260 MERCURE
a
juftes frayeurs qu'elle caufe
à ceux qui s'en voyent furpris
avant que d'y avoir fait att
cune folide reflexion . Cette
fcience fi utile aux hommes
qui font vivement perfuadez ,
qu'il faut s'appliquer cran→
quillement à l'affaire impore
tante du falut , eft enſeignée
dans trente Confiderations
tirées de la volonté abfolue
de Dieu , de la neceffité de
mourir , des incommoditez
où la vieilleffe nous engage ,
du peu de durée de la vie , &
de fon incertitude , de l'exem
ple du Sauveur du monde ,
GADANT! 261
auquel nous devons nous
conformer , & de la certitude
des la refurrection. L'Auteur
fait voir dans quelques unes
dences Confiderations
, que
lasmoro geftorun veritable
fommeil pour les gens de
biengique les anciens Philefophes
l'ont receué , même
violente , fans en eftre épou
vantez, & que plufieurs d'ens
tre - eux sont connu & enfeigné
par la feule lumiere na
turelle , qu'elle eftoit un bien.
Ce Livre le vend chez le sieur
Guillaume de Luyne , Libraire
au Palais dans la Salle des
Merciers.
262 MERCURE
Vous m'avez toujours paru
eftimer beaucoup les Ouvra
ges de Modela Eevrerie.
Quoy que j'en aye plufieurs
de luy entre les mains , je les
referve pour mes autres Let
tres , & ne vous feray part au
jourd huy que de l'Eloge que
Vous allez lire .
ELOGE HISTORIQUE
De Madame la Princeffer
ITDI *
DE CONTI DOUAIRIERE.
O
N dit qu'il faut un fiecle
pour former un Heros , il
n'en faut pas moins pour former
GALANT. 263
une Heroine. Depuis les trois
Marguerites forties du Sang de
France ,&que l'on a comparées
avec rant de jufteffe à trois Pierres
precieuſes du même nom , qui
ne compoforent qu'une feule rofe
de Diamans , parce qu'elles ont
vêcu dans le même têmps , &
qu'elles eftoient Tante, Niece &
Petite niece l'une de l'autre ; depuis
dis je , ces trois augustes
Princeffes , la France n'avoit
rien vu defemblable jufqu'à Madame
la Princeffe de Conti , Mais
la nature pour fe difculper d'a
voir este tant de temps à mettre
au monde cette morveille , a raf
264 MERCURE
femblé en fa perfonne toutes les
rares qualitez qu'elle avoit partagées
entre les trois ; car elle a
l'efprit , le fçavoir & la generofité.
de Marguerite , Reine de Navarre
, Soeur de François I. la pieté;
lafageffe & la vertu de Mar.
guerite , Ducheffe de Savoye ,
Soeur de Henry II.la politeffe, la
galanterie la liberalitéde Mar
guerite , Reine de France , Sour de
Charles IX & fur tout la beauté,
l'agrément , & le merité de toutes
les trois . Il ne faut done pas s'étonner
fi elle poffede la tendreffe
l'estime du plus grand Roy da
monde , & fi elle fait la gloire
GALANT
265
l'ornement d'une Cour la plus
Juperbe & la plus
magnifique qui
fut jamais.
Vous fçavez qu'on n'a point .
vû de Prelat plus eftimé ny
plus cheri dans fon Diocefe ,
que M' l'Evêque Comte de
Noyon l'eft dans le fien. Je
ne puis vous en donner des
marques plus convaincantes
,
qu'en vous difant qu'aprés
avoir fouffert
beaucoup à Paris
dans le cours d'une dangereufe
maladie , il retourna
enfin à Noyon , & qu'y eftant
arrivé le
17. de ce mois , il y
Ꮓ Avril
1696 .
266 MERCURE
H
fut receu au fon des cloches,
avec les applaudiffemens &
les tranfports de joye de tous
les Ordres fur le parfait réta
bliſſement de fa fanté , & fur
les nouvelles graces dont Sa
Majefté l'a honoré par fa promotion
à l'Ordre du S. Elprit.
Le peuple en foule , & tous
les Enfans accoururent au
devant de luy. La Bourgeoifie
eftoit fous les armes ; les
Maire & Echevins l'ayant
complimenté à la porte de la
Ville , le Lieutenant de Roy,
le Bailliage du Comté de
Noyon Pairie de France , le
GALANT: 267
Bailliage Royal , les Curez ,
le Clergé , les Religieux , &
le Chapitre de l'Eglife Cathedrale
, firent enfuite la
même chose dans le Palais
Epifcopal . Ce Prelat touché
de tant de marques de l'affection
de la même Ville , y répondit
avec fon éloquence
& fa civilité ordinaire .
Il s'eft émeu une grande
queftion parmy les Sçavans ,'
dont les Pieces fuivantes vous
éclairciront. Cette question
confiſte à fçavoir quelle eft
la Lune dans laquelle nous
fommes entrez le troifiéme
Z ij .
268 MERCURE
*
:
de ce mois , fic'eft la Lune de
Mars , ou celle d'Avril La
plufpart pretendent que c'eft
la Lune de Mars , à cause que
la Fefte de Pafque doit tou.
jours eftre celebrée le prémier
Dimanche d'aprés le
quatorziéme de la Lune de
Mars. D'autres foutiennent
que c'eft la Lune d'Avril, fondez
fur ce qu'en comptant la
* fuite des Lunes depuis le jour
où finit celle de Mars de lannée
derniere , qui fut au trei .
ziéme Avril , il paroift que la
Lune de Mars de cette année
doit commencer avec le
GALANT. 269
le 14.
mois , c'est à dire , peu de jours
aprés . Ils fe fondent encore
fur un Difcours qui eft dans
ma Lettre du mois de Février,
où il eft dit que la Lune de
Mars a commencé le cinquiéme
de Mars , & que la caufe
du reculement de la Feite de
Pafque vient de ce que
de la Lune deMars arrive plûtoft
que le 21, car l'Auteur
pretend que le quatorziéme
de la Lune de Mars arrivant
plûtoft que le 21. jour de l'Equinoxe
, la Fefte de Paſque
doit être remife aupremier Di
manche d'aprés le 14. qui fuit
Z iij.
270 MERCURE
la Lune de l'Equinoxe. Cette
raifon ne paroift pas bonne ,
parce que la Fefte de Paſque
fe trouveroit par là dans la
Lune d'Avril , & cependant
la regle commune eft qu'on
la celebre dans la Lune de
Mars.
L
REPONSE.
Année les mois dont on
fe fert prefentement en Europe
font reglez au "mouvement
du Soleil , & ne dépendent en au
cune maniere du mouvement de la
Lune. C'est pourquoy s'il arrive
qu'une Lune tombe en partie dans
GALANT. 271
un mois enpartie dans un autre ,
anla peut affigner à celuy des deuse
mois qu'on veut , & les Sçavans
font partagez la deffus . Les uns
veulent que la Lune appartienne.
au mois dans lequel elle finit ; les
autres qu'elle foit du mois dans
lequel la plus grande partie de la
Lune tombe. J'aimerais mieux
fuivre le fentiment des derniers ,
& affigner au mois d'Avril la
Lune qui a commencé le fecond
de ce même mois , & qui finira le
premier de May. L'opinion popu-
Laire que
la Lune de Mars foit
toujours celle dans laquelle arrive
la Pafque, n'eft pas conforme aux
Z iiij
272, MERCURE
fentimens des Sçavans , felon lef
quels la Pafque doit eftre celebrée
le Dimanche d'aprés le 14. de la
Lune qui fuit immediatement
l'Equinoxe du Printemps . On ne
trouvera point que dans la refor
me Gregorienne on ait jamaisprétendu
fixer la Pafque à la Lune
de Mars , on n'y parle que de la
celebrer le Dimanche d'aprés le 14 .
du premier mois des Hebreux,
on ne dit point que ce premier mois
foit celuy de Mars , mais que c'est
un mois lunaire vague , qui retour.
ne tantoft aprés douze mois , tantoft
aprés treize , & qui commence
tantoft avant l'Equinoxe , &
сс
GALANT 273
tantoft aprés ; car fi l'Equinoxe
arrive avant que le 14, de la
Lune foit expiré, ce mois de la
Lune eft le premier de l'année Mofaique
dont il s'agit ; mais fi lEquinoxe
n'arrive qu'aprés le 14 .
de la Lune , ce mois de la Lune eft
le dernier de l'année précedente ,
celuy qui le fuit eft le premier
mois de la nouvelle année dans le
quel on doit celebrer la Paſque.
Dans la Reforme Gregorienne on
a remis & fixél'Equinoxe au 21.
de Mars , où il avoit efté au troifiéme
fiecle , vers le temps du Concile
de Nicée , ce qui ne fait pas
que la Pafque arrive dans la Lu274
MERCORE
ne de Mars , quelque occafion que
cela puiffe donner de le ſuppoſer .
Voity une autre Replique
d'un tres fçavant homme.
Le fentiment commun eft que
la Lune doit eftre attribuée au
mois dans lequel elle finit , indépendamment
de toute autre circonftance
, fans que Pafque faffe
rien , ce qui s'exprime d'ordinaire
par ce Vers.
In
quo completur
menfilu .
natio detur.
On a pris ce fentiment de Clavius
, qui affifta à la reformation
du Calendrier Gregorien , & qui
eut ordre d'en faire le Traité qu'il
GALANT. 275
nous a larße fous le titre de Ka
lendarium Gregorianum
. C'est
ainsi qu'il distribué lès Lunes par ·
mois dans le chapitre17. de ce Calendrier
, quoy qu'à proprement
parler , ce nefoit qu'une pure que ..
ftion de nom.
Celuy qui a ému le premier
la queftion , a répondu ainſi
à cette Replique .
M de... ne répond pas pré
cifement par cette Lettre à la queftion
proposée , qui eftoit defçavoir
comment s'appelle la Lune qui a
commencé au fecond de ce mois
d'Avril , & dans laquelle nous .
fommes encore , fic'eft la Lune de
276 MERCURE
Mars ou la Lune d'Avril ; au
contraire cela fair une autre difficulté,
car ce qu'il dir que le fentiment
commun eft que la Lune
doit eftre attribuée au mois dans
lequel elle finit, fignifie que la Lu.
ne doit estre nommée du nom du
mois dans lequel elle finit . Sur ce
principe , la Lane qui a finy au
Second Avril , doit s'appeller la
Lune d'Avril , & celle qui la
fuit, & dans laquelle nous fommes
, doit s'appeller la Lune de
ay , puis qu'elle finira le premier
de May : ce qui pourtant
n'eft pas vray. Outre cela , y ayant
deux Lunes qui doivent finir dans
GALANT. 277
le mois de May prochain , com.
ment les expliquera til fuivant
Son principe , & quel nom leur
donnera- t - il? Car la Lune dans
laquelle nous fommes finit le premier
de May, & la Lune qui
la fuivra doit finir le 30. de May.
Ainfi voilàdeux Lunes qui finif
fant dans un même mois , doivent
faivant fonprincipe fe nommer du
nom du même mois , & par con-
Sequent toutes deux Lunes de
May Cependant on n'a jamais
dit qu'il y ait deux Lunes defuite .
du même mois.
S'il me vient quelques éclairciffemens
nouveaux fur
278 MERCURE
cette matiere , je vous en feray
part , eftant fort ſeur
qu'ils feront plaifir , à cauſe
du grand nombre de gageures
qui fe font faites fur cette
queſtion .
Voicy les noms des perfonnes
diftinguées de l'un & de
l'autre Sexe , mortes fur la fin
du mois paffé , & pendant celuy
d'Avril-
M'l'Abbé Goëzaud, Chanoine
& Grand- Chantre de
l'Eglife Cathedrale de Troyes ,
mortle 27. Mars , dans un âge
extremement avancé , ayant
encore porté le Bafton le
GALANT. 279
1
jour de la derniere Fefte de la
Vierge . Il avoit une pieté ſolide
, & eftoit Neveu de feu
M' de Breflay , Evêque de
Troyes , & d'une des meilleures
Familles d'Anjou . M'l'Evêque
de Troyes , dont vous
connoiffez le merite & le difcernement,
& qui depuis qu'il
eft pourvû de cet Evêché, n'a
rempli fon Chapitre que des
meilleurs Sujets , fans avoir
égard aux recommandations
qui luy font faites , a donné la
dignité de Chantre à M¹l'Abbé
de la Braux , Chanoine &
Archidiacre de Margerie en
280 MERCURE
la même Eglife , & le Canonicat
à M l'Abbé de la Planche
, Chanoine de Saint Nicolas
de Sezanne . Ils fon
tous deux Freres , & ils étoient
Neveux de défunt M' Goëzaud
, & Petits neveux de feu
M de Breflay , Evêque de
Troyes.
Dame Marie Terefe Aubry
. Elle eftoit veuve de Meffire
Guillaume Alexandre ,
Marquis de Vieuxpont , Colonel
du Regiment de Bourbon.
Cette Famille de Vieuxpont
eft une des plus anciennes
de Normandie, qui a pof
GALANT 281
fedé depuis longtemps la
Terre de Vieuxpont , & qui
acu alliance dans les premieres
Maifons de la Province.
Mademoiſelle Madelaine
du Four , Fille de feu Mile
Marquis de Saint Clerc . Elle
avoit l'efprit fort éclairé , &
elle en a fait voir la force d'une
maniere tres- édifiante ,
en foûtenant avec fermeté la
vûë d'une mort certaine dans
les quatre derniers mois de
fa maladie , qui luy a feit effuyer
de vives douleurs . Jamais
on n'a vû une plus entiere
refignation aux ordres
Avril 1696. A a
282 MERCURE
de Dieu , tant l'envie de s'y
conformer , l'avoit détachée
du monde. Elle en regardoit
les amuſemens avec un regret
extrême de s'en eftre jamais
laiffé occuper , & elle avoit
tant d'ardeur de fe voir unie
à l'Eftre éternel , pour qui feul
elle comprenoit qu'elle avoit
efté créée , que quand on la
voulut preparer à recevoir le
dernier Sacrement , elle dit
qu'on ne luy pouvoit annoncer
une plus agreable nouvelle
, puifque c'eftoit luy dire
qu'il falloit aller à la Maifon
du Seigneur. La Maiſon
GALANT. 283
-
du Four dont elle eftoit , eft
sfort confiderable en Normandie
, & a de tres belles
alliances . Madame la Marquile
de Saint Clerc fa Mere ,
que cette mort rend inconfolable
, eft une Dame d'un
fort grand merite , & d'une
naiffance diftinguée . Son
nom eft des Effards , & je me
fouviens de vous avoir expliqué
tous les avantages de
cette Maiſon , dans quelqu'
une de mes Lettres . Il ne luy
refte plus d'enfans que M'le
Marquis de Guifigny Saint
Clerc , Ecuyer chez fon Al-
A a ij
284 MERCURE
teffe Royale Monfieur. 9
Mademoifelle Loüife Def
champs de Crecy. Elle eft
Fille de Meffire Louis Def
champs de Crecy , Premier
Ecuyer de Monfieur le Duc
du Maine.
Louis le Mazier , Secretaire
du Roy, & Greffier en Chef
des Requeftes de l'Hoftel . Il
eftoit Fils de feu Louis le
Mazier , auffi Secretaire du
Roy , & Greffier en Chefdes
Requeſtes de l'Hoſtel .
M' de Bie , Secretaire du
Roy , premier Commis des
Finances. Il mourut d'apoGALANT.
285
plexie à Versailles au commencement
de ce mois. Il
eftoit de Bois-le - Duc , & vint
en France avec MS Olivier
& Erins , fameux Banquiers ,
fous le Miniſtere du feu Cardinal
Mazarin. Il fervit enfuite
le Roy fous M' d'Hervart
, Intendant des Finances .
Elles eftoient alors fi embaraflées
qu'il eftoit difficile d'y
rien comprendre , & il débroüilla
ce cahos avec beaucoup
de netteté. Il s'eftoit
retiré aux Incurables pour y
paffer les jours hors de l'embaras
du monde , lors que
286 MERCURE
2
pour obéir aux ordres du
Roy , ilvint fervir Sa Majesté
fous Mile Pelletier , alors
Controlleur General , dans le
mefme employ qu'avoir M
Picon , fous feu M ' Colbert ,
& il a continué à l'exercer
avec une approbation
gencrale
fous M. de Pontchar.
train . M¹ Valée premier Com
mis du Trefor Royal , & au
paravant Procureur des Comprés
, a eſté nommé pour
remplir cette place . Ce choix
a répondu à l'attente des honneftes
gens , qui l'avoient déja
nommé tout d'une voix , tant
2
GALANT. 287
à caufe de fa grande penetration
dans les Finances , que
de fa probité , & de fes ma
nieres honneftes
& obligeantes.
René Guillemin , Seigneur
de la Mourliere, d'Averne , &
autres lieux , Secretaire du
Roy, & Receveur general des
Finances d'Alençon . Il eftoit
Oncle de Meffire Jean Guillemin
de Courchamp , maiftre
des Requeftes , & de Dame
N Guillemin , Epoufe de
Meffire Gilles de Maupeou ,
Seigneur d'Ableignes , Maiftre
des Requeftes , & Inten288
MERCURE
dant de Juftice en Auvergne.
Mr Petitpied , Curé de
Fontenay aux Rofes auprés
Paris . Il eltoit Neveu de M
Petitpied , Docteur de Sorbonne
, Chanoine de Noftre-
Dame , & Confeiller au Chaftelet
, & Frere de défunt
François Petitpied , Avocat
& Procureur du Roy des Treforiers
de France en la Generalité
de Paris . Il eft mort âgé
de quarante quatre ans , au
grand regret de tous fes Paroiffiens
, dont il eftoit extraordinairement
aimé pour
fa vertu & pour fon merite .
·
Dame
GALANT: 289
Dame Marie-Anne de Gemarys.
Elle eftoit Fille de Me
Gemarys , Seigneur des Effars
, Capitaine-Exempt des
Gardes du Corps du Roy,
fervant ordinairement aux
Ceremonies. Cette Demoifelle
eft morte fort jeune , &
promettoit beaucoup , ayant
efté parfaitement bien élevée.
Antoine du Vidal, Seigneur
de Riveroles . Il eftoit Contrôleur
ordinaire de Sa Majesté.
Le Vendredy Saint vingtié.
me de ce mois , moururent .
Bb
Avril 1696.
290 MERCURE
deux Medecins , tous deux
Docteurs Regens de la Faculté
de Paris. Le premier & plus
ancien fe nommoit Philippes
Douté. Il eftoit fort employé
, & Medecin de differeptes
Communautez.Ilavoit
époufé la Soeur du fçavant
M Blondebfiintelligent dans
les Mathematiques. Il laiffe
entre autres enfans , deux
Garçons , tous deux Docteurs
Regens en la même Faculté ,
& tres capables , dont l'ainé ,
Amant Douté ; eft nommé
Profeffeur pour les Plantes ,
& doit commencer fes exerGALANT.
291
1
cices à la Saint Martin prochaine.
L'autre Docteur en
Medecine qui vient de mourir
, fe nommoit Philippe ma
chon , & eftoit auffi fort employé.
On a eu avis de la mort de
M le premier Prefident du
Parlement de Mets , & de мa.
dame la premiere Prefidente
fon Epoufe , morts tous deux
amets à trois jours l'un de
l'autre . Madame la premiere
Prefidente y mourut d'apoplexie
le 10. de ce mois , &
cette mort fut fuivie le 13. de
celle de M le premier Prefi-
Bb ij
292 MERCURE
dent qui tomba malade
d'une fluxion fur la poitrine
le même jour qu'elle tomba
en apoplexie. Il fe nommoit
Guillaume de Seve , & avoit
efté receu fort jeune , Confeiller
au Grand Confeil. A peine
fut-il Maitre des Requeſtes
qu'on luy donna l'Intendance
de Montauban , d'où il fut
rappellé pour paffer à cellen
de Bordeaux . Il s'acquit dans
l'une & dans l'autre une fort
grande réputation , particulierement
dans la derniere ,
par la conjoncture des affaires
aufquelles il fe trouva ex-
·
GALANT 293
pofé. Il fut nommé enfuite
premier Prefident du Parle
ment de Mets , & quelque
temps aprés lutendant des
trois Evêchez. C'est le pre
mier , qui depuis l'érection de
ce Parlement ait efté premiet
Prefident & Intendant. Com
me le Roy ne fait rien qu'avec
beaucoup de difcernement
, il avoit trouvé dans
M² de Seve un Sujet propre
pour meriter cette grace &
cette diftinction.Jamais hom
me n'a joint à tant de merite
tant de douceur & de modeftie.
Sa phifionomie prévenoit
- Bb iij
噔
294 MERCURE
*
ceux qui l'abordoient , & fes
manieres douces & infinuantes
, fa bonté naturelle , la
droiture de fon coeur , & fon
defintereffement , achevoient
de gagner les coeurs , & de
luy concilier tout le monde.
Quoy qu'il fe trouvalt dans
deux poftes , où fon devoir
l'engageoit à n'accorder de
graces que celles qui cftoient
conformes à la plus exacte
Juftice , il prenoit de fi juftes
temperamens en toutes chofes
, que ceux qu'il eſtoit obligé
de refufer,fortoient d'au
prés de luy , auffi perfuadez
GALANT 295
de lajuftice de fon refus , que
de la bonté de celuy qui les
avoit refufez. Toute la Ville
de Mers a pleuré la mort de
cet illuftre Magiftrat , & il
n'y a perfonne qui n'ait efté .
vivement touché de la perte.
Il est mort âgé de cinquantehuit
ans , Il eftoit Frere de
Guy de Seve de Rochechoüart
, Evefque d'Arras ,
Prefident né des Eftats d'Artois
, Abbé de Saint Michel
en Tiérarche , Docteur de
Sorbonne , & Seigneur de S.
Cyr , fi connu par la vertu &
par fon zele Apoftolique ,
Bb i
296 MERCURE
tous deux Fils d'Alexandré
de Seve , Seigneur de Chatignonville
, Maiftre des Requeftes
, Prevoft des Marchands
de la Ville de Paris ,
puis Confeiller d'Etat , & de
Marie - Marguerite de Rochechouart
, Dame de Chaftillon
le Roy , fille unique de
Guy , Seigneur du mefme
lieu , & de Loüife d'Eftampes
; Petits -fils de Guillaume
de Seve , Seigneur de S. Julien
, Treforier de l'Epargne
& Confeiller d'Etat , & de
Catherine Catin ; & arrierepetits-
fils de Pierre de Seve
GALANT 297
Seigneur de Montely & de
Marguerite Camus de Pontcarré
, Famille qui a donné
plufieurs Confeillers d'Etat ,
Maiftres des Requeſtes & au
tres Officiers dans les Cours
Superieures , & dont eft au
jourd'huy M ' Camus de Pontcarré
, Confeiller d'honneur
au Parlement.
Madame la Premiere Prefidente
le nommoit Anne le
Clerc de Leffeville . C'eftoit
un veritable exemple de pieté
, de vertu , & de fageffe.
Auffi la plufpart des Dames
de la Province la regardoient
298 MERCURE
#
comme un modele qu'elles
tâchoient d'imiter. Elle eftoit
Soeur de Nicolas le Clerc
de Leffeville , Seigneur de
Thun , Prefident de la Cinquiéme
Chambre des Enquestes
du Parlement de Paris
, cy- devant Confeiller en
la Cour des Aides , & auparavant
Conſeiller au Chaftes
let. Ils eftoient feuls enfans
de Nicolas le Clerc de Leffe
ville Seigneur de Thun , Incourt
, & autres lieux , Maiftre
ordinaire en fa Chambre
des Compres , & de Marie-
Madelaine de Suramond ,
GALANT: 299
Fille de Louis de Suramond
Confeiller du Roy , Prefident
des Treforiers de France en
Auvergne , & de Marie Chaf
febras. Je vous ay parlé am
plement en diverles Lettres
de la Famille des le Clerc de
Leffeville.
M' le premier Prefident de
Mets & Madame la premie
re Prefidente laiffent pour en
fans , Alexandre de Seve , Seigneur
de Chatillon le Roy ,
Confeiller au Parlement de
Mets ; Nicolas Claude de Seve
Docteur de la Maiſon &
Societé de Sorbonne , Guil .
300 MERCURE
laume de Seve
Capitaine de
Grenadiers , cy- devant Capi
taine de
Cavalerie dans le
Regiment de Berry , & auparavant
Page de l'Ecurie du
Roy , & Guy de Seve , Licentié
de la Maifon & Societé de
Sorbonne , preft à eſtre Docteur.
Ils avoient encore une
Fille qui eft
decedée & qui
avoit épousé N, Alleman de
Montmartin ,
Lieutenant de
Roy en Dauphiné , dont il
refte une Fille
unique . Cette
Maifon des
Alleman de Montmartin
, eft une des plus anciennes
du
Dauphiné qui tire
GALANT por
fon origine d'un Rodolphe
Alleman , Seigneur de Foffigny,
Baron de Chateau -
neuf, dont le Fils époufa Fé
lice , Fille du Comte de Provence
, & apporta les Reli
ques de Saint Antoine en
Dauphiné dans l'onzième fie
cle , dont l'Empereur de Conftantinople
luy avoit fait prefent
, pour l'avoir longtemps
fervy en la guerre qu'il avoit
contre les Sarrafins .
Je vous parlay le mois paffé
du départ d'Avignon de M
Delphino , nommé Nonce en
France , & de fon paffage à
302 MERCURE
Lyon. Sa qualité de Nonce,
quoy que tres confiderable,
n'eft pas tout ce qui le fait
diftinguer , puis qu'outre la
naiffance , dont je vous ay
déja entretenue , il a un me.
rite perfonnel qui luy gagne
les coeurs , & luy attire l'eftime
de tous ceux qui ont
l'honneur de le voir & de
l'entendre parler . Il fort d'un
Employ d'une grande diftinction
, où il gouvernoit en
Souverain , ce qui joint à tou
tes les qualitez que je viens
de vous marquer , merite la
confideration qu'on a cuë
GALANT 303
pour luy dans tous les lieux
où il a paffé. Il arriva à Paris
le 10. du mois dernier , & alla
defcendre aux Feuillans , rue
Saint Honoré , felon la coutume
de la plupart des Nonces
, qui font l'honneur à
ces Peres d'accepter l'appar
tement qu'ils leur offrent ,
pour s'en fervir pendant qu'
ils font préparer l'Hoſtel qu'-
ils ont choisi pour leur demeure.
M'Delphino , dès les
premiers jours de fon arrivée,
alla faluer le Roy à Versailles ,
& Sa Majesté qui le receut
avec des termes qui mar304
MERCURE
quoient l'eftime particuliere
qu'Elle fait de fon merite ,
témoigna que Sa Sainteté en
le nommant Nonce en Fran .
ce , avoit fait un choix qui
luy eftoit fort agreable . Quoy
que ce nouveau Nonce n'ait
pas encore fait fon Entrée
publique , il ne laiffe pas
d'aller à Verfailles les jours
deftinez pour les Audiences
des Ambaffadeurs , & fon
efprit & ſes manieres ¦aiſées
ne s'y font pas moins fait
remarquer que la grandeur
de fon ame . Il parle tres-bien
François , & l'appartement
GALANT 305
qu'il occupe encore aux Feuil
lans , eft tous les jours remply
d'une infinité de perfonnes
de la plus haute diftinction ,
qui fe font un plaifir , & un
honneur de l'entretenir. Il
ferendit le Jeudy Saint à Verfailles
& entra dans la Chambre
du Roy pendant que l'on
habilloit ce Prince . Sa Majefté
témoigna une agreable
& obligeante furpriſe pour
ce Nonce , qui venoit eftre
témoin de toutes les Ceremonies
du jour , & de la
pieté de noftre Monarque.
Ce mefme jour il entendit le
Avril 1696 . Cc
306 MERCURE
ans
Sermon de la Cene de M. l'Abba
Poncet , qui fut regardé comme un
prodige , cet Abbé n'ayant que
vingt Il eft petit- fils de Mr
Poncet, Doyen des Confeillers d'E !
tat , Fils de Mr le Prefident Poncet ,
& Frere de Madame de Chamilly .
C'eſt le mefme dont je vous appris
au mois de Février la reception à
l'Academie Royale de Nifmes , où
il a prefché auffi-bien qu'à Paris , à
Uzez , & à Montpellier devant les
Etats Generaux de la Province . Cet
Abbé eft retenu pour prefcher à
l'ouverture des mefmes Etats qui
doit fe faire cette année . Le Roya
entendu pendant tout le Carefme
le Pere Seraphin , Capucin , dont
le zele Apoftolique a édifié toute la
Cour , & tout Paris a couru aux
Capucins de le rue Saint Honoré ,
GALANT 307
pour y entendre un Religieux Ita
lien , dont les Predications font tous
Les remplies d'efprit. Enfin l'on
peut dire en voyant les manieres de
prefcher des uns & des autres , que
Les bons Predicateurs François tou,
chent beaucoup , & que les Italiens
inftruisent agreablement , & font
bien fentir ce qu'ils veulent enfeigner,
Il y a quelques mois que je vous
parlay d'un fameux Scelerat , appellé
Saint Jean , qui eftoit la tere
reur du Languedoc . Il faifoit tout
trembler depuis Touloufe jufqu'à
Bordeaux , & il n'y avoit plus de
feureté pour les Voyageurs . Il vo
loit à main armée dans les maiſons -
mefme , & ce qu'il y a de particu
lier , c'eft qu'il s'y faifoit regaler enfuite.
I alloit en troupe chez les
Cc ij
308 MERCURE
Gentilshommes les plus jaloux de
la chaffe , & s'y faifoit aider par eux
ou par leurs Chaffeurs , fur peine
de la vie , comme il le fit entreautres
, à la S. Jean de l'année derniere
, pour honorer , difoit il , la
fefte de fon grand Patron. Il enle.
voit des gens qu'il fçavoit avoir fur
eux des lettres de change , & leur
faifoit bonne chere , jufqu'à ce que
le temps de l'échéance fuft arrivé ,
& que l'on euft payé fur leur ordre.
Il en laiffoit paffer d'autres fans leur
ofter leur argent , leur faifant valoir
cette honnefteté , & il avoit quelquefois
communication avec des
Gentilshommes diftinguez , à qui il
alloit demander retraite , fans qu'il
y euft perfonne qui ofaft le dénoncer.
C'eftoit un homme refolu &
intrepide , & ceux de fa troupe ne
GALANT 309
l'eftoient pas moins . Mr le Marquis
de Montbrun , Prefident à Mortier
au Parlement de Touloufe , & en la
Chambre de la Tournelle , a enfin
par fon application & par fon zele ,
procuré entierement la diffipation
de cette troupe , qui commettoit,
des meurtres & des Brigandages fi
publiquement & avec tant d'éclat ,
Dés
que
le Parlement
eut
commen
..
céfes
feances
, avant
la tenuë
mefme
.
de la Chambre
, & aucun
Decret
, il
envoya
les Prevôts
,affiftezdes
Bourgeois
, prendre
dans
une
Ville
voisine
trois
complices
de Saint
Jean
, & le
lendemain
il prefida
à un
Arreſt
qui
ordonnoit
de
le prendre
mort
ou
vif
, ainfi
que
fes adherens
. La Cour
approuva
cette
conduite
& cet
Arreft
, qui
donna
du coeur
aux
Peu
ples
, Ils furent
alors
perfuadez
qu'on
TO MERCURE
fe pouvoit pafler des Troupes du
Roy , lefquelles feules ce fameux
Bandit témoignoit craindre , ayant
méprifé tout le tefte jufques - là Sa
Troupe commença à fe diffiper , en
fe partageant en pelotons ,qui la nuit
campoient dans des hauteurs , & des
endroits difficiles , d'où ils décou
vroient de loin , & le jour ils fe
renfermoient dans la Grefine , Fo
reft du Roy , qui a de tour douze
lieues de France. Les Gentilshommes
& les Peuples s'affembloient
avec des Gardes Bourgeoifes , &
donnoient la chaffe à ces petits
pelotons , dont ils prenoient en
partie les camps & les bagages ,
où parmy des munitions de bouche
& de guerre , des hardes & autres
provifions , on trouvoit toujours des
boëtes de poifon , des reffignols ou
GALANT
at
fauffes clefs , & autres inftrumens de
Voleurs, de diverfes fortes d'armes,
& quelquefois des outils pour la
fauffe monnoye . Saint Jean n'avoit
avec luy que fept ou huit hommes
bien armez , & douze, ou quinze
femmes ou Bohemiennes , qui fel
difperfant dans les lieux voifins
des poftes qu'il occupoit , fous prétexte
de danfer & de dire la bonneavanture
, alloient aux nouvelles , &
ne contribuoient pas peu à fa feure .
ré Le deffein de faire une recruë
l'ayant obligé de quitter la Foreft de
la Grefine , il defcendit dans le voifinage
de Moyffac , petite Ville fur
la riviere du Tarn , à trois lieues de
Montauban. Une troupe de Bohemiennes
qui fait la refidence aux
environs de cette Ville-la , l'y attiroit
, & il y eftoit regardé avec un
312 MERCURE
·
refpe &t & une déference peu ordi
naire aux perfonnes de cette profef
fion. Un affaffinat commis en la
perfonne d'un Laboureur aux portes
de Moyffac , obligea Saint Jean de.
s'éloigner pendant quelque temps ;
mais enfin la Juſtice divine , qui toft
ou tard ne laiffe rien d'impuni ,
l'ayant fait venir dans un méchant .
Cabaret au delà de la riviere de
Moyffac , en compagnie d'une re .
crue qu'il conduifoit , le Juge du
lieu qui eft Subdelegué de Mr Sinfon
Intendant , homme d'efprit &
d'action , en fut averti la nuit du 15 .
au 16. du mois paffe , & ayant envoyé
au point du jour un homme de
confiance , qui connoiffoit S. Jean ,
pour boire avec luy & pour décou
vrir la marche , il fceut que la nuit
du 16 , au 17. il devoit aller coucher
GALANT: 313
Verries en Languedoc. Sur cette
nouvelle il dépêcha un Courrier à
Mr Samfon , pour l'avertir de la
marche de Saint Jean , qui avoit avec
luy fon Frere, fon Fils âgé de douze
ans , Fifalier, fon Camarade , & une
Bohemienne , qu'il difoit eftre fa
Femme , tous bien armez & foutenus
par une recrûë de Dragons de
douze Maiftres. Mr Sanfon reçût
le Courier du Juge de Moyffac , fon
Subdelegué , fur les dix heures du
foir , & fit partir auffi- toft pour
Verries le Sieur Artrival , Prevost
de Montauban , avec quinze Ar.
chers , à la tefte defquels eftoit un
Soldat de Milice , que le Juge de
Moyffac avoit envoyé , & qui connoiffant
Saint Jean devoit le livrer .
Il falloit ufer d'adreffe pour arrefter
un Voleur , dont le feul nom don-
Avril 1696. Dd
314 MERCURE
noit de la crainte. Le Prevoft de
Montauban , qui eft homme de courage
, arriva à Verries auec fa petite
Troupe mal affurée une heure avant
le jour , & alla defcendre au Chafteau
de Mr le Marquis de Verries
qui eftant le Seigneur du lieu , donna
fes ordres pour faire prefter
main-forte au Prevoft , en cas de
befoin . On alla fectettement chez
l'Etapier pour çavoir où eftoit logé
Saint Jean , qui heureufement fe
trouva logé vis -à-vis la maifon de
l'Etapier , en forte que des feneftres
de fa maifon , le Conducteur de la
Troupe du Prevoft luy fit connoître
Saint Jean , qui faifoit cribler de
l'avoine pour fon cheval . Le Prevoſt
plaça huit de fes Archers derriere
les lits de la chambre de l'Etapier ,
& luy dit d'envoyer chercher ceux
GALANT: 315
qui conduifoient la recruë , qui eftoit
Jogée vis-à- vis de fa maifon , fous
pretexte de leur vouloir faire leur
décompte. Saint Jean qui eftoit toûjours
fur fes gardes , n'ayant point
voulu venir , envoya Fifalier pour
prendre l'argent de l'Etape , mais à
peine fut - il dans la chambre qu'il
vit le Prevoft , & fit quelque mouvement
pour mettre l'épée à la main ,
furquoy il fut prévenu par le Prevoft
, qui d'un coup de piftolet luy
caffa un bras . Auffitoft on courut
au logis de Saint Jean , qui fur le
bruit qu'il entendit dans la ruë ,
ouvrit fa porte , ayant fa carabine
& deux pistolets à fa ceinture. Son
Fils , quoy que tres - jeune , s'eftant
auffi prefenté dans ce moment avec
un fufil , tira deux coups fur les Ar+
chers , & en reçut un de fufil , dont
Dd ij
316 MERCURE
il tomba mort, Sa Femme ayang
une mante magnifique de velours
tira deux coups de piftolet , & Saint
Jean s'eftant avancé , fit faux feu
deux fois . Il fe prefentoit encore
pour tirer , quand il eut enfin la
machoire caffée d'un coup de carabine
qui le renverfa . Comme il
eftoit à peine jour , & qu'on ne diftinguoit
encore les objets qu'imparfaitement
, on ne vit pas d'abord s'il
eftoit tombé ,ou s'il avoit fuy , & une
efpece de tréve caufée par la crainte,
fucceda aux décharges qu'on venoit
de faire. Cependant Saint Amand ,
Frere de Saint Jean , qui avoit pris
une autre maifon pour paffer la nuit ,
attiré par le bruit qu'on entendoit
vint avec un Sergent d'une autre recruë
qui avoit auffi couché à Verries.
On tira fur ces nouveaux ve,
GALANT: 317
us qui ne firent pas ferme , & le
hazard voulut que le Sergent , tout
innocent qu'il eftoit , fut tué for la
place , tandis que le Frere de Saint
Jean fe fauva. Quant à Saint Jean ,
on le vit étendu fur la porte de fon
logis , fon Fils auprés de luy ; & la
Bohemienne qui s'arrachoit les che
veux On les taifit auffitoft, & ils furent
tous conduits àMontaubandans
une charette , avec Fifalier , à qui on
avoit caffé le bras, Mr Sanfon les fit
mettre dans les Prifons du Prefidial
de Montauban , d'où ils furent traníportez
quelques jours aptés à celles
de Touloufe , où Saint Jean eft mort
de fes bleffures. On a étably un
Curateur à fon Cadavre , & le 5 de
ce mois il y eut Arreft du Parlement
qui ordonna que le Cadavre
feroit conduit dans un Tombereau
Dd iij
318 MERCURE
•-
par
à la Place Saint George , où fur uri
Echafaut dreffé exprés pour cela
il feroit coupé en quatre quatriers
lExecuteur , & la tefte feparée
du corps , portée en la Ville de
Gayac , où Saint Jean avoit toujours
eu beaucoup de communication
, pour eftre attachée fur une
des Portes de la Ville , & les bras &
les jambes portez aux lieux circonvoifins
de la Foreft de Grefigne , ce
qui a efté executé . La Bohemienne.
dépouillée de la ceinture en haut ,
tefte & pieds nuds , fes cheveux
la tefte rafée coupez , la corde au ,
col , & attachée au derriere du
Tombereau qui portoit le Cadavre
de Saint Jean , ayant fait en cet eftat
le cours accoutumé par les rues &
les Carrefours de Toulouſe , fut
fuftigée jufqu'à effufion de fang.
GALANT: 319
Elle a efté bannie du Royaume à
perpetuité par le mefme Arreft , &
Fifalier a efté rompu vif le mefme
jour , & laiffé fur la rouë jufqu'à ce
qu'il ait expiré. Me le Marquis de
Montbrun , Prefident à la Tournelle
, a fait paroiftre dans cette affaire
, toute la fermeté , ſeverité ,
& vigilance que pouvoit exiger de
luy fon zele pour le fervice du Roy,
& pour le bien public dans l'étenduë
de fa Charge , en forte que Sa
Majesté a témoigné en eftre fort
fatisfaite , la punition exemplaire de
Saint Jean & de Fifalier ayant entiérement
rétabli la feureté dans les
lieux qu'il habitoit .
Les Ennemis font venus bombarder
Calais pour la quatrième fois ,
& Calais eft encore auffi entier qu'il
Dd iiij
320 MERCURE
leur
trou ,
eftoit avant le premier bombarde
ment .Des quatre cens trente bom .
bes ou environ , qu'ils ont jettées
la derniere fois , les unes font tom .
bées dans des Places publiques , les
autres fur l'Esplanade , les autres
dans le Port & fur le rivage , &
trois dans des Vaiffeaux , où elles
n'ont fait que trou , fans avoir
caufé aucun incendie. Noftre canon
a efté fervy comme la moufqueterie
, & a beaucoup endommagé les
Ennemis. Mr le Chevalier de Pradine
, qui commandoit onze Chaloupes
armées , les a fort inquietez ,
& a effuyé quatre mille coups de
canon , fans avoir eu que quatre ou
cinq hommes tuez ou bleffez, Ces
bombardemens qui ont beaucoup
épuifé les Ennemis fans nous caufer
aucune perte , leur font fort préGALANT:
321
judiciables. Un Paquetbot ayant
efté pris dans le temps que l'on a
fait le dernier , on en fit promener
le Maiftre dans toutes les rues de
Calais , où il vit toutes les Boutiques
ouvertes , & ne put trouver
qu'un mur endommagé par les bombes.
Auffi écrit- on de cette Villelà
, qu'une feule de ces bombes revient
à plus aux Ennemis , que tout
le dommage qu'ils ont fait n'a coûté
à reparer. Un Armateur de Dunkerque
leur pris une de leurs Galiotes
, où l'on a trouvé deux Mor
tiers de fonte , l'un pefant onze mil- ,
le fept cens livres , & l'autre onze
mille cinq cens.
Je viens à l'article des Prifes faites
par Mr le Marquis de Nefmond,
dont je n'ay pû vous parler plûtoft,
322 MERCURE
à cauſe du grand nombre de circonftances
qu'il m'a fallu ramaffer, pour
vous en donner un détail exact . A
peine ce Marquis eut -il inis à la mer,
qu'il effuya pendant trois ou quatre
jours une fort rude tempefte , en
forte que pendant tout ce temps -là,
iln'y eut perfonne dans les Vaiffeaux
qu'il commandoit, qui ne fuft obligé
de fe tenir couché fur le ventre ,
même en mangeant , tant que cette
tempêté dura. Elle finit par un grand
broüillar . Il ne fut pas plûtoft diffi .
pé , que le mefme jour 31 , Mars , à
cinquante - deux degrez proche le
Cap de Finiftere on apperceut
huit Baftimens , qu'on reconnut pour
eftre d'Oftende . Mr de Nelmond
fit auffi-toft arborer Pavillon Hollandois.
Le Capitaine qui comman—
doit le Vaiffeau d'efcorte crut de
"
GALANT. 323
bonne foy que les Vaiffeaux de ce
Marquis eftoient Oftendois , parce
qu'ils avoient des giroüettes , de
forte qu'il les attendit , falüa & s'ap
procha ; mais il fut bien furpris de
voir le Pavillon François prendre
la place de celuy qui avoit paru d'abord.
Il a dit depuis qu'on l'avoit
affurè en partant d'Oftende , que les
François n'avoient point d'Efcadre
en mer, & qu'il ne croyoit pas qu'ils
allaffent en courfe avec des Baftimens
plus forts que trente & trentecinq
canons , & que lors qu'il en
avoit vu de foixante à foixante &
dix , il n'avoit point douté
ne fuft uue Elcadre de Hollandes
qu'il n'avoit plus que faire de retourner
à Oftende ; que ce malheury
alloit porter la derniere confterna-`
tion , & qu'on s'eftoit épuisé pour
que
ce
324 MERCURE
faire partir cette année ces mar→
chandifes pour Calix , afin de remettre
le commerce. La cargaifon
de ces Vaiffeaux confifte en Den-.
telles , Baracans , Draps , Soyeries,
Douves pour faire des bariques , &
Pipes à fumer , pour le compte des
Marchands de Bruxelles , Gand ,
Malines , Bruges , Liege , & quelques
autres Villes. Il y a plufieurs
Paffagers de diverfes Nations fur
ces Vaiffeaux ; entre autres un Major
general & un Colonel , qui alloient
fervir en Espagne. Ils ont
affuré que les marchandifes qui ont
efté prifes devoient rapporter plus
de dix millions de retour . Ondit
que le Vaiffeau de convoy eftoit
lefté de marchandifes. Les Vaiffeaux
qui compofoient cette petite Flote ,
eftoient
GALANT. 325
Le SaintJacques des Victoires , de
cinquante- cinq canons , & de deux
cens quatre-vingt hommes d'équi
page.
Le Saint Pierre , de trente- fix ca«
nons.
Le troifiéme & le quatrième de
ces Vaiffeaux , eftoient de vingtdeux
& de vingtcanons.
Les quatre autres en avoient
moins.
Tous ces Baftimens ayant efté
fort incommodez de la tempefte , il
en coula un à fond , qui l'eftoit plus
que les autres , ayant touché en partant
d'Oftende, mais fa charge eftoit
des moins confiderables , auffibien
que celle de deux qui ont efté à la
dérive, & qui n'eftoient chargez que
de Douves pour faire des bariques .
La nuit , le mauvais temps , & le
326 MERCURE
nombre des Vaiffeaux , fuperieur à
ceux qui les avoient pris , avoient
efté caufe qu'ils n'avoient encore pû
eftre amarinez ; ainfi on n'en mena
que quatre à Brest incontinent aprés
cette prife . On y en a attendu fort
longtemps un cinquième , qui eftoit
un des plus riches, & qui eftoit ama
riné , mais il eftoit tellement incommodé
, qu'il y avoit à craindre qu'il
n'arrivait pas à bon Port ; cependant
on a eu avis qu'il eftoit heureuſement
arrivé à la Rochelle .
Ainfi la prise de ces Vaiffeaux monte
à tres-peu de choſe prés , à la fomme
dont on a parlé d'abord,
L'Enigme employée dans ma
Lettre du mois paffé avoit efté faite
fur l'Ongle , & ceux qui ont trouvé
ce mot , font , Mrs Montigny le
Breffan ; Henry le jeune du Bureau
GALANT. 327
du Papier de la Doüane ; Hellant le
jeune , auffi de la Douane ; Charles
Roffignol ; Adrien Bauffan ; & Fe.
licien de Lagny Penfionnaires au
College de Louis le Grand ; Bardet
de l'Hoſpital du Mans ; de Beaulieu
& Jutteau , Affeffeurs de l'Hoftel
de Ville de Chartres ; l'Abbé
Manfel ; l'Abbé Morin , l'Abbé
Pigny de Quebec au College
du Marmoutier ; le Chevalier
Opes de Pignerol ; le Duc de
Rouen , & le jeune Hiftorien du
Parvis Noftre- Dame , le petit Coq
reveille-matin ; Tamirifte de la rue
de la Cerifaye ; le Chevalier d'Aimenfon
; le malheureux Lifidas ;
l'aimable de Morer ; l'agreable Bouchot
de l'Arfenal ; le parfait Veni
tien Angelo Nicolo : les trois Rivaux
de la rue neuve Saint Yves ; le
328 MERCURE
gros Controlleur ; le grave Avocat
de la Place Dauphine ; l'unique
Blondin de la rue des deux Portes ;
l'agreable Blanche de la Rochelle ,
& les illuftres Eftachon & Charlet
du grand Magafin du Roy de France
. Mefdemoiſelles Javotte du coin
de la ruede Richelieu ; la belle Polonoiſe
; la belle Olimpe ; la belle
Gabrielle de la feneftre grillée ; les
deux aimables de la rue Quinquempoix
, & du Cornier jeune Nantois ;
l'aimable four Petronille ; la jeune
veuve du Miroir de vertu ; la Dame
à la belle taille de la rue du Sepulcre
; la veuve du regard de la rue
Bout-de brie , Mongin , confidente
des amours de la petite Perrette du
Hameau d'Athis ; & la Pafferoute
des Jardins du Cloiftre Saint Be
noiſt.
GALANT. 329
L'Enigme nouvelle que je vous
envoye , vient d'une perfonne qui
en a déja fait plufieurs qui ont occupé
agreablement vos Amies .
JE
ENIGME .
E ferre étroitement les coftes
Dela maifon du plus charmant
des Hoftes
Que l'homme reçoive chezſoy.
Cethofte, qui de fa nature
Cherche fa liberté par la moindre
ouverture ,
Et qui même feroit par fa fuite
perdu ,
A befoin d'une feure garde ;
Mais l'homme , que fa perte intereſſe
& regarde,
Et qui d'ailleurs connois mabonne
foy ,
Avril 1696. Ec
330 MERCURE
'en rapporte fans crainte à mes
Freres & moy.
La plufpart des Officiers font déja
partis pour aller fe mettre en eftde
commercer la Campagne . C
ce qui a donné lieu aux Vers
vous allez lire , & qui ont efté m
en Air par un de nos plus habiles
Muficiens.
AIR NOUVEAU.
H
las!faut-il qu'un peu de
gloire
Me coufte tant ,
Et qu'une place dans l'Hiftoire
Paroiffefi charmante aux yeux de
mon Amant ?
Je me fatois que la tendreſſe
Occuperoit Jon jeune coeur,
nes
331
Se.
deur
lé- ,
TE
DE
LYON
VILLE
rrit
tout
rand
omjours
crve
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P
de
hoifi
Chare
a déerre
,
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ancaS'en
33c
mi
Li
ja pa
de c
ce q
vou
en:
Mul
1
Pa
GALANT. 331
Mais cette chimere d'honneur
A mes voeux le ravit (ans ceffe .
Tout ce qu'il a pour moy d'ardeur
S'éteint prés delle
Et l'Infidelle
Le fait tous les Printemps , & rit
de ma langueur.
.
Je vous diray aujourd'huy tout
fimplement, que Mr deMontforand
Prefident en la Chambre des Comptes
, eft mort depuis peu de jours
& qu'il eft fort regretté . Je referve
pour le mois prochain beaucoup de
chofes que j'ay à vous en dire .
Mr l'Abbé de Cailus a efté choifi
par Sa Majesté pour remplir laCharge
d'Aumônier , vacante par la démiffion
de Mr l'Abbé de Tonnerre,
nomméà l'Evefché de Langres , Son
merite perfonnel joint aux avanta
Ee ij
332 MERCURE
ges de fa naiffance , l'a fait preferer
aux autres . Sa Maiſon eſt des plus.
anciennes d'Auvergne . Tout le
monde fçait qu'elle eft une branche
de Levi , qui eft tombée dans
la Maifon de Thubiere dont il fort.
La Niece du Pape Urbain V. eft
entrée dans cette Maifon de Thubiere
, qui eft celle de Cailus. Elle
eftoit ancienne avant cela. Ml'Abbé
de Cailus , eſt un homme eftimé
& aimé de tout le monde . Il eft
Docteur de Sorbonne , & a beaucoup
de talent pour la Predication.
Les Sermons qu'on a entendus de
luy en quelques occafions remarquables
, luy ont attiré de grands
applaudiffemens.
Les plaifirs innocens où pendant
tout l'hiver , la foule a fait voir que
la France eft toûjours dans une mef
GALANT: 333
me fituation , recommencent aujourd'huy
, & l'Academie de Mufique
donnera demain premier jour
de May , un Opera nouveau , intitulé
, La Naiſſance de Venus . Les
Comediens Italiens donneront dans
quelques jours une Piece qui a pour
titre , Le Milantrope amoureux ;
& les François reprefenteront le
Medecin de Mante. Si - toft que
l'Actrice dont la maladie a fait quit
ter le Vieillard couru , ou les differens
Caracteres des Femmes , le jour
mefme que cette Piece devoit faire
le divertiffement de la Cour à Verfailles
,fe portera mieux , on en con .
tinuera les reprefentations. Je fuis ,
Madame , voftre , & c.
A Paris ce 30. Avril 1696,
LYON
1893
VILLE
SSZZZ SSS22SESEZES
TABLE .
Relude.
Mort de Madame de Montaut de
Navailles . ΤΟ
Explication nouvelle d'un Paffage
de Virgile.
Pigmalion , Fable.
26
45
Sacre de Ml'Evefque de Limoges ,
avec plufieurs Remarques hiftoriques
fur fa maifon. 54
Lettre pour fervir de réponſe à celle
d'un Peripateticien , inferée dans
le Mercure de Février.
Madrigal.
Rondeau redoublé.
78
115
116
Reflexions fur le bon ufage qu'on
doit faire de la parole. 131
TABLE.
Eloge de S. A. R. Madamela Du-
127
cheffe de Guife.
Réponse de M de Cipiere à M
l'Abbé Harcouët , touchant les
Fleurs de Lis. 133
Ceremonie faite en Pologne. 159
Mandement de M. l'Evefque &
Comte de Noyon. 185
207
Suite de l'Hiftoire de la prétenduë
Comteffe de Naffau.
Cargaifon de fix Vaiffeaux Marchands
arrivez à Marseille . 235
Prifes faites par Mr de Palles &
Mr le Chevalier Forbin, avec l'état
de la Cargaifon de l'Arsenal
de Dantzic.
Nouvelles remarques touchant la
-Fefte de Pafques.
Lettres fpirituelles.
La Science de bien mourir.
242
246
258
259
Eloge biftorique de Madame la
I
TABLE. L
Princeffe de Conty Doüairiere.
262
Reception faite à Noyon à M² l'Evefque
& Comie de ce nom. 265
Queftions touchant la Lune où nous
fommes entrez le 3. Avril. 276
Morts.
Arrivée de Mr le Nonce à Paris .
278
301,
Prife du fameux Scelerat nommé S.
Fean.
Nouvelles de Calais ,
307
317
329
Prife du Convoy de Hollande par
Mr le Marquis de Nefmond. 321
Enigme.
Charge d' Aumofnier du Roy , donnée
à Mr l'Abbé de Cailus . 33x
Divertiffemens nouveaux. 332
L'Air doit regarder la page. 330
Qualité de la reconnaissance optique de caractères