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1696, 02
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GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
LION
FEVRIER 1696.
A PARIS ,
Chez MICHEL BRUNET , Grand' Salle ,
du Palais , au Mercie Galant
7
N donnera toujours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on le
vendra Trente fols relié en Veau &
Vingt- cinq fols en Parchemin.
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE , au Palais , dans
la Salle des Merciers , à la Justice .
T. GIRARD , au Palais, dans la Grande
Salle , à l'Envie .)
Et MICHEL BRUNET, Grand'Salle
du Palais , au Mercure Galant

M. DC. XCV I.
Avec Privilege du Roj.
Ac k k c k; c
AVIS.
Velquesprieres qu'on ait faites
jufqu'à prefent de bien
écrire les noms de Famille employez
dans les Memoires qu'on envoye
pour ce Mercare , on ne laiffe pas
d'y manquer toujours . Cela eft caufe
qu'ily a de temps en temps quelques
ans de ces Memoires dont on ne fe
peut fervir. On reitere la mefme
priere de bien écrire ces noms , en
fortequ'on ne s'y puiffe tromper. Or
ne prend aucun argent pour les Memoires
, & l'on employera tous les
bons Ouvrages à leur tour , perven
qu'ils ne defobligent perfonne , Expe
qu'il n'y ait rien de licentieax. On
A ij
AVIS .
1
prie feulement ceux qui les envoient,
& fur tout ceux qui n'écrivent que
pourfaire employer leurs noms dans
l'article des Enigmes , d'affranchir
leurs Lettres de port , s'ils veulent
qu'on faffe ce qu'ils demandent.
C'eft fort pen de chofe pour chaque
particulier & le tout ensemble eft
beaucoup pour un Libraire.
Le Sieur Brunet qui debite prefentement
le Mercure , a rétabli les
chofes de maniere qu'il est toujours
impriméau commencement de cha.
que mois . Il avertit qu'à l'égard des
Envois qui fe font à la Campagne,
ilferapartir les paquets de ceux qui
le chargeront de les envoyer avant
que l'on commence à vendre icy le
Mercure Comme ces paquets feront
plufieurs jours en chemin, Paris ne
laiffera pas d'avoir le Mercure
A VIS.
long-temps avant qu'ilfoit arrive
dans les Villes éloignées , mais auſſi
Les Villes ne le recevront pas fi tard
qu'ellesfaifoient auparavani.Ceux
quife lefont envoyer par leurs Amis
fans en charger ledit Brunet , s'exposent
à le recevoir toujours fort
tard par deux raifons. La premiere
parce que ces Amis n'ont pas foin de
le venir prendrefitoft qu'il eft imprimé,
outre qu'il le fera toujours quelques
jours avant que l'on en falle le
debit, & l'autre , que ne l'envoyant
qu'aprés qu'ils l'ont lu eux & quelques
autres à qui ils le preftent, ils
rejettent la faute du retardement
fur le Libraire , en difant que la
vente n'en a commencé que fort
avant dans le mois . On évitera ce
retardement par la voye dudit Sieur
Brunet, puis qu'il fe charge de faire
A j
AVIS.
lespaquets lay-mefme, & de lesfaire
porter à la Pofte ou aux Meſſagers,
fans nul intereft, tant pour les Particuliers
que pour les Libratres de
Province, qui luy auront donné leur
adreffe.Ilfera la mefme chofe generalement
de tous les Livres nouveaux
qu'on luy demandera , foit
qu'il les debite, ou qu'ils appartiennent
à d'autres Libraires , fans en
prendre pour cela davantage que le
prix fixé par les Libraires qui les
vendrent. Quand il fe rencontrera
qu'on demandera ces Livres à lafin
du mois, on les joindra au Mercure ,
afin de n'en faire qu'un mefme paquet.
Tout cela fera execute avec
ane exaltitude dont on aura lieu
d'eftre content.
MERCVRE
GALANT
LYON
DE
LA
FEVRIER 1663 *
I
E fçay , Madame , que
tout ce qui vous parle
du Roy , vous eft agréable.
C'est ce qui m'oblige à
commencer cette Lettre par
les Vers que vous allez lire.
Ils font de M¹ de Betoulaud ,
A iiij
8
MERCURE
quiles a intitulez , L'Anneau
d'Horace , & il les a adreſſez à
Mademoiſelle de Scudery , en
luy envoyant un Anneau d'or,
dans lequel eft enchaffée une
Agathe antique , où l'on voit
le Portrait d'Auguſte en relief.
L
'Aimable Courtifan d'Augufte,
Horace , dont la Lyre enchanta les
humains ,
Portoit au doigt ce petit Bufte
Du plus grand de tous les Romains.
2
Pourlouer ce Maitre du monde ,
Qui , l'honorant d'un fi beau
fort ,
GALANT.
9
Luy fit fentir fa main en bienfaits
fi feconde ,
Ce Portrait l'infpiroit d'abord:
S
Mais , Sapho , fi-jadis ceste puif-
(ante Image
Scent l'échauffer d'un feu fi charmant
& fi doux ,
A qui convient fi bien qu'à vous
Ce refte de fon heritage ?
S
Les Graces , comme à luy , fur cent
fujets divers
Vous ouvrent leur noble carriere,
Et fon ame en vos mains paſſe encor
toute entiere ,
Quand le nom de Louis fur l'aile de
vos Vers ,
Ainfi qu'en un char de lumiere,
Vele aux deux bouts de l'Univers.
10 MERCURE
Que dis-je ? Horace même auroit
mauqué d'haleine,
Et n'auroit pu vous imiter
و
S'il euft eu comme vous fur les bords
de la Seine
Tant de miracles à chanter.
S
Qu'auroit-il dit de Mons , de Be
Jançon , de l'ifle,
Et de tant d'Ennemis avec un bras
d'Achille
Repouſſez en tant de façous ?
Peut-eftre qu'an milieu de ces riches
moiſſons ,
Sa Mafe impuiffante & fterile
N'auroit pa luy fournir que de trop
foibles fons.
&B
v
Peut eftre que l'Anneau qui fit
cealer fa veine
GALANT. II

Parmy tant de rayons n'auroit de
rien fervi ,
Et que fon oeilfurpris n'euft foutenu
qu'à peine
Les hauts faits qui l'auroient
ravi.
S
Mais Louis d'un regard fait cent
fois plus qu'Augufte
N'euft fait avec mille regards,
Sapho , quand voftre eſprit &fivif
& & jufte
Sous destas de Lauriers nous peint
cenouveau Mars.

Pour moy , malgrè ma longue
abfence,
Je croy revoir encor ce Heros de la
France ,
Quand mon zèle à mes yeux retraçant
ce Vainquear ,
12 MERCURE
Chaque inftant offre à ma - memoire
Le Portrait que toute la gloire
Afi bien gravé dans mon coeur.
Voicy la Réponse que Mademoiſelle
de Scudery a faite
àM'de Beroulaud . Il eft merveilleux
que le nombre des
années n'ait point alteré ce
feu d'efprit admirable qu'on
a veu toujours briller dans
tout ce qui eft party de ſa
Plume.
L
' Anneau d'Horace eft précieux
,
Il plait à tous les Curieux ;
MaissDamon, oferois - je dire?
GALANT.
13
l'euffe bien mieux aimè fa Lyre.
Peut-eftre me la cachez- vous ,
Et vous chantezd'un ton fi doux,
Si noble, fi haut , & fi jufte ,
Un Heros bien plus grand qu'-
Augufte,
Que j'ay fujet de foupçonner
Que vous pouviez me la donner.
Quoy qu'il en fait , je vous la
laiffe ,
Le n'aurois pas affez d'adreſſe
Rour entirer un fon charmanı ;
Mais je chanteray hardiment
Que la verité toute pure,
Sans ornement & fans figure;
Suffit pour faire voir que
Romains
les Heros
N'eftoient prés
de Louis
que
des
phantomes vains ,
Et que le faux éclat de leurs vertus
payennes
14
MERCURE
Eft terny pour jamais par fes vertus
Chreftiennes.
Quand il répandfon ame aux pieds
de nos Aurels ,
Il ne compte pour rien fes Lauriers
immortels ,
Et cette humilité , qui n'eut jamais
d'exemple ,
Zuy fait bien plus d'honneur que
n'auroit fait un Temple.
Le titre de la Lettre dont
je vais vous faire part , vous
apprendra dequoy il s'agit.
GALANT. 15
2525255522 5255522
REPLIQUE
D'un Peripateticien à la Lettre
d'un Cartefien , inferée dans
le Mercure d'Octobre dernier.
MONS
ONSIEUR .
S'il n'y avoit que les beaux
efprits capables de nouvelles
reflexions , j'aurois dû me taire
pour me rendre juſtice , &
ne pas m'expofer à perdre les
bons fentimens que vous
pourriez avoir pour moy ,
mais je fçay par experience
16 MERCURE
que fans eftre un genie on
peut avoir de nouvelles idées
à l'occafion des nouveaux
objets qui fe prefentent , &
qu'il ne faut pas eftre fort
habile pour former des doutes
fur beaucoup d'endroits
de voftre Lettre . Vous en jugerez
pat la fuite.
Mais fouffrez , Monfieur,
que je vous diſe d'abord que
je me crois difpenfé de répondre
à certaines de vos demandes
, parce que je l'ay
déja fait dans ma Replique ,
& que j'auray lieu d'eftre content
de celle- cy , fi j'ay le bonGALANT.
17
heur de ne pas m'y contredire
autrement que vous me
reprochez d'avoir fait dans la
précedente. Il faut que votre
eſprit, qui n'eft pas , dites - vous .
un efprit de chicane& à vetille ,
Vous ait pour ce coup délaiffé.
Vous vous feriez fans cela
apperceu que quand je fais ,
comme les Peripateticiens , le
partage de la douleur entre
l'ame & le corps , je parle déterminément
de nous , qui ne
fommes, ny ne pouvons eftre
heureux en cette vie ; l'ufage
des creatures ne faisant qu'-
exciter nos appetits , loin de
Février 1695 .
B
18 MERCURE
les contenter , & que quand
je l'attribue toute au corps ,
le parle expreffément de J. C.
qui me paroift n'avoir pû
fouffrir que dans cette partie
de fon Eftre , fon ame eſtant
parfaitement heureuſe , & devenue
par là incapable de
douleur. J'en dis là , ce me
femble , affez pour vous convaincre
qu'il n'y a pas feulement
ombre de contradiction
en tout ce qu'il vous a plû en
trouver , & que c'eſt ſans rai-
Ton que vous m'attribuez de
rompre l'union que Dieu a
mife entre l'ame & le corps ,
GALANT. 19
pour concilier des paffagesde
P'Ecriture qui femblent contraires
. Dans quel endroit de
ma Replique , Monfieur , ayje
fait cet injufte partage ,
que de donner au corps toute
la capacité de ſouffrir , & à
l'ame la feule capacité d'eftre
heureuſe Parlay - je alors
comme vous faites, de l'homme
en geueral ? N'eft.ce . pas
de J. C. en particulier que je
dis , que pour concilier les paffa .
ges que j'avois rapportez ; &
ceux qui marquent fa vifion beatifique
& l'excés de fes tourmens,
on devoit attribuer à fon ame
Bij
20 MERCURE
un bonheur fans' mélange de peine,
& àſon corps la capacité de tout
fouffrir de tout endurer?Qu'y
a t-il là qui ne s'adreffe & qui
ne fe rapporte uniquement à
J.C : Ileftoit homme , & avoit
un corps & une ame comme
nous ; il eft vray, mais l'eftoitil
à noftre façon ? Eftoit- il
paffible dansfon ame , ignorant
, faillible , porté au mal ,
fujet à des mouvemens de
paffion prévenáns comme
nous ? On peut & on doit
donc dire de luy beaucoup
de choſes qu'on ne peut & qu'.
on ne doit pas attribuer au
GALANT. 21
refte des hommes ? D'ailleurs ,
fçachant que l'union de fon
corps & de fon ame a eſté
indiffoluble pendant ſa vie ,,
auffi-bien qu'elle l'eft en nous
durant tout le cours de la nôtre
, ne dis-je pas au fujet de
fa fueur de fang , qu'une veuë
vive & prefente , entre autre
chofe , des tourmens qu'il devoit
endurer, la luy caufa par unefuite
neceffaire de l'union de fon corps
avec fon ame ? Enfin noftre
differend ne roule - t - il preſ
que pas fur la capacité du
corps à fentir uni à l'ame ?
Je vous prie donc , Monfieur,
22 MERCUREd'eftre
dorénavant de meilleure
foy , ou du moins de
mieux réflechir fur ce que
vous critiquez , pour ne pas
combattre des Phantômes ,
& impofer fi groffierement.
Voftre fecond n'a pas eu fi
bonne veuë que vous . Il n'a
rien apperceu de femblable
dans ma Replique.
Mais ce que vous alleguez
pour défendre la conduite
que vous avez tenue dans
l'ordre de voſtre réponſe , ne
me paroift pas mieux trouvé .
Je laifle ce qui me regarde
perfonnellement , & ne parle
GALANT.
23
que du fujet de noftre diffe
rend. Je fuis encore de fentiment
, que quelque connoiffance
que vous fuppofiez que
j'euffe de voftre doctrine ,
vous deviez prouver, pour ne
rien omettre d'effentiel à l'éclairciffement
de mon doute,
l'incapacité du corps à fentir,
quoy qu'uni à l'ame . C'eftoit
prendre les chofes dans leur
principe , & conferver le de
dans de la place , quand bien
vous auriez eu de la peine à
en défendre les dehors . Pouviez
vous ne pas voir , que
je n'attaquois pas directe24
MERCURE
ment voftre principe des fenfations
, je prenois le chemin
le plus court pour le détruire
& le renverfer ? Car pofé que
J.C.qui a conftamment beaucoup
fouffert pour nous , ne
Fait pu faire dans fon ame
ne fuit.il pas vifiblement , ou
que cet homme de douleurs
n'a du tout rien fouffert ,
caule de l'incompatibilité
du
bonheur dont foname joüif
foir , avec la douleur que
beatitude exclut neceffaire
ment , ou que s'il a fouffert,
comme il eft de foy , c'eſt
uniquement
dans fon corps ,
la
qui
GALANT: 25
qui feul devoit eſtre en luy
fufceptible de douleur , n'y
ayant autre chofe qui puft
en eſtre capable , tandis qu'il
demeura à recevoir le don
d'impaffibilité , qu'il n'eut
qu'à ſa refurrection ; ce qui ,
comme vous voyez , ne détruit
pas moins voſtre principe
, qu'il vient naturellement
dans l'efprit , & qui
par confequent vous devoit
engage rà établir d'abord l'in .
capacité du corps à rien ſouffrir
, uni ou feparé de l'ame ,
& à déclarer par là ,fans parler
de l'exemple des animaux,
Février 1696. C
26 MERCURE
un fait qui ruine auſſi irreparablement
voftre fentiment
ence point , qu'il eft certain
& incontestable dans l'analogie
de la Foy . Vous venez
de vous acquitter de ce devoir,
& je vais vous dire ce
que je penfe de vos preuves.
Vos preuves , il eft vray , à
ne les confiderer que felon
l'impreffion naturelle qu'elles
font dans l'efprit , font
plaufibles & convaincantes ;
mais quand on porte fes vûës
au delà de la fignification des
termes dont vous vous fervez
pour étaler vos raiſons , on
GALANT. 27
pas fi trouve qu'elles ne font
preffantes qu'on s'y doive
rendre d'abord . D'ailleurs ,
voftre Secte défend , tant la
raifon
y regne , non l'imagination
, d'abandonner un fentiment
dont on eft convaincu
pour les difficultez qu'on y
oppoſe , & pour les raifons
contraires qu'on a peine à re
foudre. Ainfi quand vos preuves
feroient inconteftables
& fans replique , je ne ferois
pas obligé de changer de fentiment
pour fuivre le voftre.
Je croirois en pouvoir uſer
icy comme vous faites lors
Cij
28 MERCURE
qu'il s'agit de répondre aux
raifons invincibles qu'on ak
legue contre l'opinion que
vous foutenez fur la nature
des idées. L'Auteur de la Recherche
de la verité , prouve ,
ce me femble , demonſtrativement
que noſtre ame ne
peut eftre à elle -même ſa lumiere
; que fes modalitez n'étant
que tenebres , nepeuvent
l'éclairer, & qu'il eft inconce
vable qu'un eftre fini foit repreſentatif
de l'Eſtre infini ,
dont nous avons idée . A cela
vous répondez qu'il eft de la
nature de l'ame de tout voir&
GALANT. 29
de tout connoiftre , qu'eftant
une expreffion de la Divinité
que nous adorons , elle trouve
, comme fon Auteur , en
elle même les idées de tous
les eftres , & y voit toutes
chofes felon qu'elle eſt differemment
modifiée.
Ne pourrois-je pas dans le
cas prefent vous payer d'une
raifon femblable , & vous
dire qu'il eft de la nature du
corps uni à l'ame de fentir,
pour s'approcher ou s'éloigner
des objets , felon qu'ils
luy conviennent ; que la raifon
de ce fait eft le bon plaifir
C iij
30 MERCURE
faide
celuy qui opere tout ce
qu'il veut dans le Ciel & fur
la terre , & que fa volonté
fant la nature de chaque chofe
, felon ces belles paroles de
S. Auguſtin , Voluntas tanti
ubique Conditoris rei cujufque
natura eft , il luy a plû établir
entre l'ame & le corps une
union ſi étroite , qu'il ne ſe
paffe rien dans l'une de ces
parties , que l'autre ne s'en
1.
remente
. Point de fenfation
dans le corps qu'il n'en arrive
dans l'efprit
, point
de perception
dans l'efprit
fans quelque
mouvement fenfible
GALANT:
3T
dans le corps . Ainfi la perception
confuſe des objets fe
faifant par les fens , l'ame eft
auffitoft avertie de leur prefence
, lors que l'impreffion
qu'ils font fur eux eft aflez
forte pour paffer jufqu'au cerveau
, où elle refide principalement
. Avertie ainfi en un
inſtant de ce qui fe paffe, elle
juge de la convenance des
objets pour la confervation
du corps , par la regle courte
& ailée du plaifir ou de la douleur
qu'elle reffent conjoin .
tement avec luy , & fe portant
à même temps ensemble
Ciiij
32 MERCURE
à la recherche ou à la fuite
des objets , felon qu'ils ont
paru avantageux, ou nuiſibles
par le plaifir , ou la douleur
prévenante qu'ils ont caufée ;
plaifir & douleur , qui n'eft
pas , quoy qu'en dife M ' Def
cartes , une fuite de la connoiffance
de noftre ame , mais
bien une occafion à la rendre
attentive , & par ſon attention
à connoiſtre & à juger
de ce qui fe paffe au dehors
. C'est ce qu'il y a en nous
de plus que chez les animaux ,
qui aprés la perception des
objets par les fens , & le dé
GALANT. 33
bandement des refforts de
leur machine , fe portent à la
recherche ou à la fuite des
objets comme aveuglement
& par inſtinct , ce qui ne les
empêche pourtant pas de faire
exactement le choix du
meilleur avec le bon , de l'u
tile avec l'inutile , du nuifible
avec le falutaire , & d'operer
mille autres effets qu'on ne
peut guere bien attribuer
qu'à des eftres en quelque
forte intelligens .
Mais répondons plus directement
à vos preuves , &
pour le faire fans équivoque ,
34 MERCURE -
& fans ufer de termes que
vous dites ne rien ſignifier ,
quoy que les Peripateticiens
s'entendent fort bien lors
qu'ils s'en fervent , fouffrez ,
Monfieur , que je diftingue
trois fortes d'effets qui naiffent
naturellement en nous
par l'impreffion des objets fur
nos fens . Le premier eft l'ébranlement
des nerfs deitinaz
à la fenfation par l'Auteur
de la nature . Le fecond
eft la reaction qui le fait en
ces nerfs vers l'objet qui caufe
leur ébranlement . Le troifiéme
enfin qui fuit des préGALANT.
35
cedens
5 eft le débandement
des refforts merveilleux
de la machine de noftre
corps , pour s'approcher ou
s'éloigner des objets , felon
que leur impreffion nous les
fait trouver bons ou mauvais .
La fenfation corporelle ne
confifte ny dans le premier ,
ny dans le troifiéme de ces
effets , qui ne font que pur
mouvement de parties , mais
bien dans le fecond qui détermine
le corps à la fuite ou
à la recherche des objets fenfibles
fouvent même en nous
avant l'ufage de la raiſon &
36 MERCURE
la détermination de la volonté.
Ainfi , Monfieur , ce n'eft
pas un morceau de chair taillée
en forme d'oeil , qui fait la
veuë corporelle , c'eſt la reaction
du nerf optique vers
la chofe qui frape l'oeil , &
qui nous la fait regarder fixement
, ou en détourner les
yeux felon qu'elle eft agrea.
ble ou defagreable à voir. Ce
n'eft pas non plus l'ébranlement
que la pointe d'une aiguille
caufe dans les nerfs de
la main , qui fait que nous di.
fons que la main fent ; c'eſt la
reaction de ces mêmes nerfs
GALANT 37
qui fait cet ébranlement , &
qui fait que nous retirons
auffi-toft la main,& que nous
cherchons le remede à fon
mal. Le même arrive en nos
autres fenfations des fens ,
de l'oüie , du gouft & de l'odorar
.
Car de dire , comme vous
faites,qu'il n'y a qu'un ébranlement
dans les parties de
nos fens qui doit fe communiquer
jufqu'au cerveau , afin
que l'ame juge de ce qu'il y a
à faire fur ce qu'elle reffent ,
& mette enfuite le corps en
mouvement , de
quoy fervi38
MERCURE .
1
ront donc les fens dans les animaux,
qui, felon vous , n'ont
point d'ame propre à fentir
& à juger par là de ce qui leur
convient, ou qui leur eft contraire?
Ne leur feront ils donnez
que pour eftre ébranlez,
& mettre leur machine en
mouvement ; & à nous , outre
cela,que pour faire pâtir l'ame
beaucoup plus que pour luy
donner du plaifir ? Et qu'eftce
qui mettra leur corps dans
la jufte fituation qu'il faut
pour éviter un coup fubit &
dangereux , & le lancerfur la
proye avec tant d'adreffe &
GALANT.
39
de
proportion , que nous le
voyons avec étonnement ?
Cela fe peut-il bien fans nulle
connoiffance , ou machinalement
, comme on dit d'ordinaire
? Un mouvement aveugle
peut-il diriger les ef
prits vitaux fi rapidement &
fi à propos dans les parties
du corps neceffaires pour
pouvoir s'approcher ou s'éloigner
des objets ? Peut-il
faire que lors qu'un animal
joint dans fa bouche deux
fortes d'herbes , dont l'une
n'eft pas propre à fa nourriture
, il rejette celle- cy dans
40 MERCURE
le temps qu'il avale l'autre ?
N'eft- il pas befoin pour
faire
une telle diftinction de differens
fentimens , qui luy fa
fent juger que l'une ne luy
vaut rien , & que l'autre luy
eft bonne ?
Mais d'où viennent en
nous ces mouvemens qui
nous portent fans déliberation
vers les biens fenfibles ,
& nous font éviter les perils
fans que l'ame les ait prévûs
& en foit avertie ? D'où vient
qu'en lifant cecy , vous portez
vos yeux à la fin de chaque
ligne , vers celle qui fuit
GALANT. 41
immediatement
fans
que
voftre ame occupée de ce que
vous lifez , y prenne garde ,
& s'apperçoive qu'il n'y a plus
rien à lire de ce cofté de marge
? D'où vient que le Sauveur
ufe du feul témoignage
des fens , pour prouver la verité
de fa Refurrection à l'Apoftre
Thomas , qui ne le vou
lut croire qu'à condition qu'il
vift & touchaft fes playes ?
D'où vient , enfin , que l'Apoftre
Saint Jean reduit les
plaifirs criminels de ce mon.
de à ceux de l'efprit , qu'il appelle
fuperbia vita ; & à ceux-
Février
1696 .
D
42 MERCURE
du corps , qu'il diftingue entre
ceux des yeux , qu'il nomme
, concupifcentia oculorum , &
ceux de la chair , qu'il appelle
, concupifcentia carnis ? Ou il
ne veut rien dire , & tout ce
que je viens d'avancer ne fi .
gnifie rien , ou il y a dans nos
fens plus qu'ébranlement à la
preſence des objets autre
ment il faudroit changer noftre
langage , quoy que fouvent
confacré dans l'Ecriture
par le Saint Eſprit , & l'uſage
des Peres , pour ne pas mentirà
tout moment & dire des
fauffetez. Il faudroit dire que
GALANT 4 ?
l'ame feule , non pas les yeux ,
voit le Soleil lors qu'il paroift,
que l'ame feule , non pas les
mains,fe chauffe, lorfquenous
les prefentons au feu , & c . puifqu'il
n'y a en nous qu'elle qui
apperçoive
le Soleil , & qui
fente la chaleur. Je ne crois
pas , Monfieur , que l'Academie
Françoiſe adopte jamais
ces manieres de parler , ny
qu'elles trouvent place dans
le Dictionnaire
qu'elle a enfin
donné au Public .
Mais
voyons fi vous aurez
efté auffi heureux dans les réponfes
que vous me faites ,
Dij
44 MERCURE
que dans les preuves que je
vous avois marqué devoir
donner pour bien établir vô .
tre principe des Senfations .
Je vais vous fuivre pas à pas ,
fans autre liaiſon , pour me
refferrer dans les juftes bornes
de ma Lettre. Vous trou
vez étrange que je vous preffe:
de montrer , fi vous le pouvez
, qu'une triſteſſe mortelle
foit compatible en Jefus-
Chriſt , avec la Beatitude parfaite
dont il joüiffoit . Mais
ne devois - je pas exiger de
vous une telle preuve ? N'alloit
elle pas directement à

GALANT.
45
décider mon doute ? Et pourrois
- je croire raifonnable..
ment que vous euffiez prétendu
le faire par un peut eftre
que vous lâchez en paffant ,
& comme en tremblant ? Je
pris fort bien garde, en lifant
voftre Lettre , à ce peut - eftre ,
& ne crus pas y devoir faire
fond , ny que vous prétendiffiez
que j'y en fiffe . Mais puis
que le contraire me paroift
maintenant, oùfont les preuves
ou les autoritez fur lef
quelles vous fondez voſtre
peut eftre ?Apparemment vous
en avez, & n'exigez pas queje :
46 MERCURE
m'en rapporte à voftre parole
& à voltre bonne foy . Vous
m'avez rendu l'une & l'autre
fort fufpecte. J'attens donc
que vous me les marquiez , &
qu'à même temps vous accordiez
vôtre peut eftre avec un au
tre endroit de voftre réponſe.
Je vais tout rapporter , pour
vous donner l'exemple de faire
dans la fuite le même à mon
égard. Peut- estre , dites - vous
en une part, que dans ces momens
où F. E parut avec moins de cou
rage deforce , il avoit détournéfon
efprit de la veuë de la Gloi.
re , & dans un autre , fans parGALANT:
47
la
Ter de ce qui précede, Soname
s'eftoit toujours fortifiée par
veuë de Dieu , qui ceffoit de fe
montrer au dehors , pourfe donner
tout entier au dedans . Si l'ame
de J. C. a toujours efté fortifiée
par la veuë de Dieu , fon
efprit n'a donc jamais efté
détourné de la veuë de la
Gloire, il a donc toujours efté
heureux , & fon bonheur n'a
jamais eſté interrompu . C'eſt
à vous , Monfieur , à vous accorder
avec vous - même.
Nous verrons comment vous
vous y prendrez , & ſi vous
direz pour le coup , que j'ay
48 MERCURE
lû voſtre Lettre avec trop de
précipitation .
Vous ne trouvez pas , Monfieur
. ce paffage , Non erit
triftis & turbulentus , fort contraire
à celuy-cy , triftis eft ani .
ma mea , &c. quoy que le non
erit du premier , & le eft du
fecond , foient contradictoi .
res . Je n'en fuis pas furpris ,
c'eft qu'il n'eft pas fidelle , &
a efté imprimé dans le Mercure
fort differemment de ce
qu'il eft dans la Bible . Vous
trouverez dans la Bible , au
lieu de la particule conjon.
ative , la particule exclu
fiveGALANT:
49
five neque précedée d'une virgule
, pour double marque
que l'adjectif turbulentus ne
doit point eftre fur- ajoûté
à triftis, comme vous le faites;
mais qu'il a fa fignification
particuliere. Ainfi vous n'avez
qu'à chercher une meilleure
explication que celle
que vous donnez à ces paroles
d'Ifaye , Non erit tristis neque
turbulentus , pour montrer
*qu'elles ne font pas contraires
à celles - cy de J. C. triftis eft
anima mea, & c. & qu'on puiffe
lever leur contrarieté autrement
que par l'explication
Février 1696.
E
50 MERCURE
que j'ay donnée de ces mêmes
paroles , triftis eft anima
mea, &c. contre laquelle vous
ne dites rien de folide , & que
je n'aye déja éclaircy dans
ma Replique , rien n'eftant
capable de troubler la joye
la plus parfaite, fiune trifteffe
mortelle ne le fait. Ce que
jeremarque de plus vrai femblable
dans voftre Réponse
,
c'est que mon explication
ne
vous plaift pas . Je vais vous
en donner une autre qui peuteftre
n'aura pas le même malheur.
Hleft conftant que le mor,
GALANT: TI
anima dans l'Ecriture, fe prend
aflez fouvent pour la vie corporelle
, comme quand il Y
eft dit , quæfierunt animam
meam , captabant in animam ju .
fti,animam meam pono pro ovibus
meis . Là deffus ne peut-on pas
expliquer ainfi ces paroles ,
triftis eft anima mea ufque ad
mortem; ma vie eft fi attaquée
par mon Pere, & par les hommes
, qu'il faut que je la per.
de? Car cufin on ne peut di
re 'qu'improprement
qu'une
trifteffe mortelle puiffe tomber
dans une ame de foy immortelle
, quand bien elle ne
E ij .
52 MERCURE
feroit pas d'ailleurs heureuſe .
Ainfi la trifteffe mortelle dont
Jefus Ch . parle, ne me ſemble
pouvoir s'attribuer qu'à fon
Corps, qui feul eftoit mortel &
paffible,n'étant nyheurenx ny
indivifible comme fon Ame.
C'eft de là que fçachant que
l'envie & la rage dés Juifs
eftoit l'inftrument dont fon
Pere fe fervoit pour le faire
mourir , il le prie d'abord par
crois diverfes fois de le garantir
de la mort , s'il eftoit poffible
, & qu'il fe plaint enfuite
avec refpect de le voir abandonné
, pour nous apprendre
GALANT. 53
à ne pas murmurer contre
Dieu , lors qu'il femble nou
abandonner, & n'écouter pas
nos prieres.
Tout ce que vous dites du
fecond Adam , par rapport au
premier , feroit tres . bon fi Jefus-
Ch . euft efté entiérement
femblable au premier homme
, s'il n'euft pas herité d'un
nom qui l'élevoit au - deffus
des Anges mefmes , & que
fon union avec le Verbe
n'eut pas rendu fon Ame
plus heureufe que ne l'eftoit
celle d'Adam , par l'union qu'il
avoit avec Dicu . L'Ame d'AE
iij
54 MERCURE
dam dans l'état d'innocence
ne jouïffoit pas de la felicité
des Saints . Quelle merveille
donc, qu'elle fuft touchée de
fentimens de douleur & de
plaifir , conformement aux
divers mouvemens de fes organes
. Rien ne l'en empefchoit
& n'y eftoit à obftacle.
Mais la beatitude de Jefus -
· Chriſt eſtant beaucoup plus
parfaite que celle des Saints ,
à caufe de fon union perfon
nelle avec Dieu , que les Anges
ny les Saints n'ont pas
dans le Ciel , fon Ame eftoit -
par là renduë incapable d'au .
GALANT.
ད་
cune forte de douleur , le
vray bonheur n'excluant pas
moins toute forte de peine ,
que le vray malheur bannit
toute forte de plaiſir . Ainſi ,
Monfieur ( fans rien confon ,,
dre , comme vous faites ) fi
l'union que Jefus . Chriſt avoit
avec le Verbe , n'avoit pas
efté accompagnée de la Beatitude
de fon Amę , j'avouë
que rien n'euft empefché en
luy qu'il n'euft eu des fentimens
de plaifir & de douleur ,
à Loccafion des mouvemens
extraordinaires qui fe paffoient
dans fon Corps . Mais
E
56 MERCURE
puis qu'il en eft autrement ,
& que vous en convenez
avoüez à voſtre tour qu'elle
n'a pû rien fouffrir . Le recours
que vous avez eu à la
fufpenfion de ſa felicité vous
a déjà fait fentir cette verité ;
& vous auriez mieux fait de
vous en tenir toujours à cela ,
que de dire , comme vous faites
dans la fuite , que les fentimens
de douleur n'ont fait
en Jeſus - Chriſt comme en
Adam , que toucher fon Ame
pour l'avertir , & fe retirer enfuite
avec refpe & , que les
douleurs mefme de fon agoGALANT.
57
nie n'ayant eſté que fuperficielles
, elles n'ont troublé ,
occupé , ny touché fon Ame ,
& qu'elles n'ont pas eſté aſſez
vives ny aiguës pour contrebalancer
fon bonheur , & paf
fer jufqu'à la fubftance de fon
Eftre . En difant ces belles
chofes , fans en donner de
preuves feulement vray -ſemblables
, ne vous eftes vous past
apperçu , Monfieur , que Jefus-
Chrift ne feroit pas cet
homme de douleurs dont
parle l'Ecriture ; qu'il n'y auroit
eu aucun accés de peine
en tout ce qu'il a fouffert
58 MERCURE
pour nous ; & que par conféquent
nous luy ferions moins
redevables de fa Mort & Paffion
. Car s'il n'a fouffert que
fuperficiellement , legerement
, & d'une maniere à ne
produire en fon Ame d'autre
impreffion de douleur , que
celle qu'il faut pour l'avertir
de la convenance des chofes ;
n'elt il pas vifible qu'il nous
a rachetez à peu de frais , &
non pas à grand prix , comme
dit l'Apôtre ; qu'il eft entré
dans fa gloire , fans qu'il luy
ait fallu fouffrir beaucoup , &
qu'il n'a pû dire : Videte , fi eft
GALANT .
59

dolorficut dolor meus , in laboribus
à juventute mea ; velut mare
contritio mea , & c ? D'ailleurs ,
comment perfuaderez - vous
qu'une douleur mortelle , qu'-
un mouvement convulfif ,
que le coup de la mort ne
foit pas capable du moins
d'alterer & de diminuer le
bonheur d'une ame heureuſe ?
Qui est - ce donc qui le pour
ra faire ? Je ne crois pas que
rien y foit plus propre , & que
fi les Saints qui regnent au
Ciel pouvoient encore eftre
frappez de ces fortes de fentimens
qui rempliffent & oc
60 MERCURE
cupent entierement
l'ame , ils
fe cruffent heureux dans le
temps qu'ils en feroient af
fectez .
Mais avant que de finir , je
crois devoir vous dire , qu'il
eft peut - eftre vray , qu'en
nous, que la raiſon & l'obéif
fance que nous devons à Dieu
ne guide pas toujours , une
perception feparée du fentiment
n'interefferoit pas nôtre
ame à conferver noftre corps,
qui la courbe fans ceffe vers
la terre , & l'empefche d'en.
trer dans la joye du Seigneur.
Mais en Jeſus Chriſt en qui
14
GALANT. 61
laraiſon dominoit , & qui faifoit
toujours la volonté de
fon Pere , la perception ſeparée
du fentiment de douleur
fuffifoit pour l'engager à
pourvoir aux befoins de fon
Corps , & à le conſerver juſ.
qu'à ce que l'heure de le facrifierfut
venue , conformement
aux decrets éternels de fon
Pere. Il n'eftoit pas moins jaloux
d'accomplir fes volonrez
, que les Anges le font
d'executer les ordres , & comme
ceux- cy qui voyent toujours
la face du Pere , & que
raiſon conduit , n'ont pas
62 MERCURE
beſoin d'impreffion de douleur
pour les intereffer à rem .
plir les devoirs de leur miniftere
, Jefus Chrift n'en a
pas non plus eu befoin pour
s'acquitter du fien , & conferver
foigneufement fon Corps
qu'il fçavoit devoir eftre la
matiere du Sacrifice fanglant
qu'il devoit faire un jour fur
le Calvaire , à l'honneur de
fon Pere , & à l'expiation de
nos pechez . En voila affez ,
Monfieur , jufqu'à une autre
fois. Je fouhaite que ce foit
bien - toft , & que vous ne teniez
pas plus longtemps dans
GALANT,
63
l'obfcurité les belles chofes
que vous me faifiez efperer. Je
fuis , Monfieur , voftre , & c .
Je vous envoye des Vers
dont l'Auteur m'eft incon.
nu . Ils font fibeaux , qu'il ne
devroit pas affecter de ſe cacher
.
EPITRE
A MADAME DE R....
E
H quoy ? toujours fidelle à òvtre
folitude ,
Pretendez vous , Iris , vous nourvir
de poifon ,
64 MERCURE
Et prodiguant des pleurs , qu'en
tretient l'habitude ,
Souffrir que la douleur fuffoque la
raifon ?
S
Depuis que vos beaux yeux par des
torrens de larmes
Celebrent le trépas d'un Epoax fi
chery ,
Nos champs que les hivers ont privez
de leurs charmes
Défigurez trois fois , ont trois fois
refleury .
2
La Lune trente fois obfcure & languillante
Arepris dans fon plein fa force & fa
beauté ,
Et les vents adoucis , à la mer mugilante
GALANT.
65
Ont redonné le calme & la tranquillité.
Vous feule à vos eunuis fans ceffe
abandonnée,
Vous fuivez conftamment l'erreur
qui vous détruit ,
Et des reflexions de la trifte journée
Vous formez la terreur des fonges
de la nuit.
Croyez-vous que l'objet , dont vous
plearez l'abſence ,
Aime l'emportement de voftre coeur´
outré ,
Que voftre defe/poir vienne à fa
connoiffance ,
On s'il peut y venir , qu'il vous en
Scache gre?
Février 1696 . F
66 MERCURE
$
Les Morts font des ingrats,malgré
la foy promife ,
A fet engagemens Maufole abien :
manqué.
Ny dépenfe , ny foin de la fage Ar--
temife
Du fejour de la paix ne l'ont point ‹
évoqué.
S
Celuy qui vous occupe, au foucy qui:
vous ronge
Laiffe abreger vos jours fans en eftre
troubles
Ce font foupirs perdus. Pensez--
vous qu'ily fonge ,
Attentifau bonheur dont je le vois
comblé ?
S
Mais s'il y reflechit , voftre douleur -
Pirrite
GALANT. 67
Il luy feroit plus doux de fe voir
negligé.
S'il ne vous aime plus , fans doute
il vous en quitte ,
Et s'il vous aime encore , il en eft
afflige.

Unfi long defefpoir à la belle nature
.
Par mille endroits divers devient
injurieux ;
Des plus aimables traits il change
la figure ,
I! efface le teint , il obfcurcit les
yeux.
S
L'ame plus que le corps s'en trouve
endommagée ,
Le jugement confus en eft emba
raffè ,
68 MERCURE
Des fpeltre: qu'il produit la mer
moire assiegée
Laiffe l'efprit perclus , &
émonffé.
S
le gouft
C'eft en vous confervant , que de
veftre tendresse
Vous pouvez faire voir la force
à votre Eponx.
Il vit dans votre caur : chaſſez- en
la trifteffe,
Pour luy fort inutile , & nuifible
pour vous.
$
Si vous veniez icy, noas ferions nôtre
étude
De bannir vos foucis , d'inftruire
leur procés.
Voffre tranquille Sanr , de voftre
inquretude ,
GALANT. 69
Pourroit par fon exemple adoucir
les accés:
$
·´Sa belle ame en tout temps à føymème
femblable ,
Fait fleurir dans fa cour , repos &
liberté ,
Et la riche Amalthée y répand fur
fa table ,
L'abondance & l'éclat , l'ordre &
la propreté,
2
2
Dans ces longs promenoirs qu'un fi
bel Ant varie ,
Errans à l'avanture , exempts de
paßion ,
Nous faifons fucceder l'aimable.
rêverie
Aux douceurs que fournit la converfarion
1
70 MERCURE
S
On ne connoifticy ny regles , ny con-~
trainte ,
Ainfi que des momens nous ypaſſons
les jours :
Et fi nous y formons quelque legere
plainte ,
C'est quepour nos plaifirs les foleils
font trop courts.
$
Lors que le blond Phabus dans la
mer d'Hefperie
Se plonge dans les flots où fa clarté
perit ,
En cercle autour du feu la fine raillerie
,
Epanoüit le coeur & réveille l'ef--
prit.
Tantoft fur le bas file , & volans
terre è terre ,
GALANT.
71
Aparer außi prompts , comme on
l'est à porter
Nous faisons l'un à l'autre une gai
lante
guerre ,
Où chacun s'étudie à fe déconcerter.
2
Tantoft en nous joüant , & fans tirer
l'épée ,
Nous foudroyons la Ligue & par
terre & par mer :
Nous oftons à Naffau la Couronneufurpée

Heureux,fi l'on le fouffre eftre encor
Statouder.
S
Epuifez d'entretiens une guerre nou~~
velle ,.
Les Cartes à la main nous rend
tous Ennemis .
Sur le moindre incident nous en
trons en querelle ,.
2
72 MERCURE
Et le jeu terminé nous demearons
amis.
S
Fatiguez de plaifirs plus qu'affonvis
encore ,
Nous livrons au fommeil nos yeux
appefantis ;
On dort dans de beaux lits an delà
de l'Aurore ,
Où les fonges qu'on fait , font des
fonges & Atis:
S
Venez donc profiter du doux air
qu'on refpire ,
Dans ce Palais charmant de gra
ces ennobly .
Où par mille agrémens que je ne
puis décrire,
Nous paffons fans mourir le confolant
Oubli
Fe
GALANT. 73
2
Fe parle fçavamment de fa vertu
magique. $
Le croiriez- vous , Iris ? Dans ce
charmant fejour ,
Je perds tout fouvenir du chagrin
domeftique ,
Paris à ma memoire échape avec
la Cour.
S
Venez, il est bien temps que de ce
deüil trop ample
Vous exemptiez enfin voftre coeur
defolés
Ie vous pardonnerois , s'il eftoit
quelque exemple
D'un Mori , qu'on ait au jour par
les pleurs rappelle.
Février1696.
G
74 MERCURE
Quoy que les Contes des
Fées & des Ogres femblent
n'eftre bons que pour les Enfans
, je fuis perfuadé que la
lecture de celuy que je vous
envoye vous fera plaifir. Il eſt
écrit d'une maniere agreable ,
& le ftile convient parfaitement
au fujer. On doit ce
petit Ouvrage à la meſme
perfonne qui a écrit l'hiſtoire
de la petite Marquise dont je
vous fis part il y a un an ,
& qui fut fi applaudie dans
voftre Province .
GALANT : 75
: 55222 55522 15252225
LA BELLE
AU BOIS DORMANT.
CONTE
Leftoit une fois un Roy
& une Reine , qui estoient
fi fâchez de n'avoir point.
d'enfans , fi fâchez , qu'on ne
fçauroit dire . Ils allérent à
toutes les eaux du monde ;
voeux , pelerinages , menuës
devotions , tout fut mis en
oeuvre , & rien n'y faifoit.
Gij
76 MERCURE
Enfin , pourtant , la Reine devint
groffe, & accoucha d'une
Fille . On fit un beau batême ;
on donna pour Maraines à la
petite Princeffe , toutes les
Fées qu'on put trouver dans
le pays , ( il s'en trouva ſept )
afin que chacune d'elles luy
faifant un don , comme c'étoit
la coutume des Fées en
ce temps -là , la Princeſſe euſt
par ce moyen toutes les perfections
imaginables
Aprés
les ceremonies du Batême ,
toute la Compagnie revint
au Palais du Roy , où il y avoit
un grand feftin pour les
GALANT. 77
Fées . On mit devant chacune
d'elles , un couvert magnifi
que avec un étuy d'or malfif,
où il y avoit une cueiller ,
une fourchette & un couteau
de fin or , garni de diamans
& de rubis . Mais comme chacun
prenoit fa place à table ,
on vit entrer une vieille Fée ,
qu'on n'avoit point priée de
la fefte , parce qu'il y avoit
plus de cinquante ans qu'elle
n'eftoit fortie de la Tour , &
qu'on la croyoit morte ou en
chantée. Le Roy luy fit donner
un couvert , mais il n'y
eut pas moyen de luy donner
Giij
78 MERCURE
un étuy d'or maſſif comme
aux autres, parce qu'on n'en
avoit fait faire que fept pour
les fept Fées. La Vieille crut
qu'on la méprifoit , & grom.
mela quelques menaces entre
fes dents. Une des jeunes
Fées , qui fe trouva auprés
d'elle , l'entendit , & jugeant
qu'elle pourroit donner quelque
fâcheux don à la petite
Princeffe , elle alla , dés qu'on
fut forty de table , fe cacher
derriere la tapiflerie , afin de
parler la derniere , & de pouvoir
reparer autant qu'il luy
feroit poffible , le mal que
GALANT 79
La Vieille auroit fait.
Cependant les Fées commencérent
àfaire leurs dons à
la Princeffe. La plus jeune luy
donna pour don , qu'elle feroit
la plus belle perfonne du
monde , celle d'aprés , qu'elle
auroit de l'efprit comme un
Ange ; la troifiéme , qu'elle
auroit une grace admirable à
tout ce qu'elle feroit ; la quatriéme
, qu'elle danferoit parfaitement
bien ; la cinquiéme
, qu'elle chanteroit comme
un Roffignol ; & la fixiéme
, qu'elle jouëroit de toutes
fortes d'inftrumens dans la
Giiij
80 MERCURE
derniere perfection. Le rang
de la vieille Fée eftant venu ,
elle dit en branflant la tefte ,
encore plus de dépit que de
vieille ffe que la Princeffe fe
perceroit la main d'un fuſeau ,
& qu'elle en mourroit . Ce terrible
don fit fremir toute la
compagnie , & il n'y eut perfonne
qui ne pleuraft . Dans
ce moment , la jeune Fée fortit
de derriere la tapifferie ,
& dit tout haut ces paroles .
Raffurez vous , Roy , & vous
Reine. Voftre Fille n'en mourra
pas . Il est vray que je n'ay pas
affez depuiffance pour deffaireen
GALANT. 8r
tierement ce que mon Ancienne a
fait. La Princeffe fe percera la
main d'un fufeau , mais au lieu
d'en mourir , elle tombera feule..
ment dans un profond fommeil ,
qui durer a cent ans , au bout deſquels
le Fils d'un Roy viendra
la réveiller. Le Roy pour tâcher
d'éviter le malheur annoncé
par la vieille Fée , fit
publier auffi - toft un Edit ,
qui deffendoit à toutes fortes
de perfonnes de filer au fuſeau
, ny d'avoir de fuſeaux
chez foy , fous peine de la
vie.
Au bout de quinze ou feize
82 MERCURE
ans , le Roy & la Reine eftant
allez à une de leurs maifons
de plaiſance , il arriva que la
jeune Princeffe courant un
jour dans le Chateau , & montant
de chambre en chambre.
alla jufqu'au haut du donjon
dans un petit galetas , où une
bonne femme eftoit feule à
filer fa quenoüille . Cette bonne
vieille n'avoit point oui
parler des deffenfes que le
Roy avoit faites. Que faitesvous
là , ma bonne Femme , luy
dit la Princeffe? Je file , ma belle
Enfant , luy répondit la Vieille
, qui ne la connoiffoit pas.
GALANT. 83
Ab que cela eftjoly ! reprit la Princeffe.
Commentfaites - vous cela?
Donnez moy, queje voyefij'enferou
bien autant. Elle n'eut pas
plutoft pris le fufeau , que
comme elle eftoit fortvive , un
peu étourdie, & que d'ailleurs
l'arreft des Fées l'ordonnoit
ainfi , elle s'en perça
la main, & tomba évanouie.
La bonne Vieille bien emba
raffée , crie au fecours . On
vient de tous coftez ; on jette
de l'eau au vifage de la Princeffe
, on la délaffe ; on luy
frappe dans les mains ; on luy
frotte les temples avec de
84 MERCURE
l'eau de la Reine de Hongrie ,
mais rien ne la fait revenir.
Alors le Roy qui eftoit rentré
dans le Palais , & qui monta
auffitoft au bruit , fe fouvint de
la prediction des Fées , & ju .
geant fort prudemment , qu'il
falloit bien que cela arrivaft ,
puifque les Fées l'avoient dit,
il fit mettre la Princeffe dans
le plus bel appartement du
Palais fur un lit en broderie
d'or & d'argent. On cuft dit
d'un Ange , tant elle eftoit
belle , car fon évanouiffement
n'avoit point ofté les couleurs
vives de fon teint ; les jouës
GALANT. 85
eftoient incarnates & fes lé
vres comme du corail. Elle
avoit feulement les yeux fermez
, mais on l'entendoit ref
pirer doucement , ce qui faifoit
voir qu'elle n'eftoit pas
morte. Il ordonna qu'on la
laiffaft dormir en repos , jaf
qu'à ce que fon heure fuft venuë.
La bonne Fée, qui luy a
voit fauvé lavie en la condamnant
à dormir cent ans , eftoit
dans leRoiaume deмaraquin ,
à douze mille lieuës de là, lors
que l'accident arriva à la Princeffe
, mais elle en fut avertie
en un moment par un petit
"
86 MERCURE
Nain , qui avoit des bottes de
fept licues. C'eftoit des bottes
avec lesquelles on faifoit fept
lieuës d'une feule enjambée.
La Fée partit auffi.toft , & on
la vit au bout d'une heure
dans un char tout de feu traîné
par des Dragons , defcendre
dans la cour du Chafteau .
Le Roy luy alla preſenter la
main à la defcente du Chariot.
Elle approuva tout ce
qu'il avoit fait , mais comme
elle eftoit grandement prévoyante,
elle penfa que quand
la Princeffe viendroit à fe reveiller
, elle feroit bien embaGALANT.
87
raffée toute feule dans ce
vieux Chasteau . Qu'y avoit
il à faire? quel expedient ? Elle
en eut bien toft trouvé. Elle
toucha de ſa baguette tout
ce qui étoit dans le Chafteau ,
hors le Roy & la Reine , Gouvernantes
, Filles- d'honneur ,
Femmes de chambre , Gentils
-hommes , Officiers , Maiftres
- d'Hoftel , Cuifiniers ,
Marmitons , Galoppins , Gardes
, Suiffes , Pages , Valets de
pied. Elle toucha auffi tous
les Chevaux qui eſtoient dans
les écuries , avec les Palfreniers
les gros mâtins des
88 MERCURE
1
baffe- cours , & la petite Poufe
, petite chienne de la Princeffe
, qui eftoit auprés d'elle
fur fon lit. Dés qu'elle les eut
touchez , ils s'endormirent
tous , pour ne le réveiller qu'-
en mefme temps que leur
Maiftreffe , afin d'eftre tout
prefts à la fervir , quand elle
en auroit befoin . Les broches
mefme qui estoient au feu
toutes pleines de perdrix & de
faifans , s'endormirent , & le
feu auffi. Tout cela fe fit en
un moment . Les Fées n'étoient
pas longues à leurs befognes
. Alors le Roy & la ReiGALANT.
89
ne , après avoir baifé leur che
re enfant , fans qu'elle s'éveil
laft , fortirent du Chateau ,
& firent publier des deffenfes
à qui que foit au monde d'en
approcher. Ces deffenfes n'étoient
pas neceffaires , car il
crut dans un quart - d'heure
tout autour du Parc , une fi
grande quantité de grands
arbres & de petits , de ronces
& d'èpines entrelaffées les
unes dans les autres , que befte
ny homme n'y auroit pû paffer
; en forte qu'on ne voyoit
plus que le haut des Tours
du Chateau , encore n'eftoit
Février 1695.
H
90 MERCURE
ce que de bien loin . On ne
doute point que la Fée n'euft
fait là un tour de fon meſtier,
afin que la Princeffe pendant
qu'elle dormiroit , n'euſt rien
à craindre des curieux .
Au bout de cent ans , le
Fils d'un Roy qui regnoit
alors , & qui eftoit d'une autre
Famille que la Princeffe
endormie , eftant allé à la
Chaffe de ce cofté-là , demanda
ce que c'eftoit , que des
tours qu'il voyoit au deffus.
d'un grand bois fort épais.
Chacun luy répondit felon
qu'il en avoit oùy parler. Les
GALANT. 91
uns difoient que c'eftoit un
vieux Chafteau où il revenoit
des Eſprits ; les autres , que
tous les Sorciers de la contrée
y faifoient leur Sabat.
La plus commune opinion
eftoit , qu'un Ogre y demeuroit
, & que là il emportoit
tous les enfans qu'il pouvoit
prendre , pour les manger à
fon aife, & fans qu'on le puft
fnivre , ayant feul le pouvoir
de fe faire paffage au travers
du bois . Le Prince ne fçavoir
qu'en croire, lors qu'un vieux
Payfan prit la parole , & luy
dit. Mon Prince , il y aplus
Hij
92 MERCURE
de cinquante ans que mon Pere
m'a dit , qu'il y avoit dans ce
Chafleau une Princeffe , la plus
belle qu'on puſt voir , qu'elle y
devoit dormir cent ans , & qu'-
elle feroit éveillée par le Fils d'un
Roy , à qui elle estoit deftinée, Le
jeune Prince à ce difcours fe
fentit tout de feu. Il crut fans
balancer qu'il mettroit à fin
une fi belle avanture &
pouffé par l'amour & par la
gloire , il refolut de voir fur
le champ ce qui en eſtoit. A
peine s'avança-t- ilversle bois ,
que tous ces grands arbres ,
ces ronces & ces épines s'éGALANT.
93
carterent d'elles mêmes pour
le laiffer paffer. Il marcha vers
le Chasteau , qu'il voyoit au
bout d'une grande avenuë ,
où il entra ; mais ce qui le
furprit un peu , il vit que perfonne
de fes gens ne l'avoit
pû fuivre , parce que les arbres
s'eftoient rapprochez
dés qu'il avoit efté paffé . Il
ne laiffa pas de continuer fon
chemin. Un homme , jeune,
Prince & amoureux , eft toujours
vaillant. Il entra dans
une grande anticour, où tout
ce qu'il vit d'abord eftoit capable
de le glacer de crainte.
94 MERCURE
C'eftoit un filence affreux ;
l'image de la mort s'y prefentoit
par tout , & ce n'eftoit
que des corps étendus , hommes
& animaux , qui paroiffoient
morts. I reconnut
pourtant bien au nez bourgeonné
& à la face vermeille
des Suiffes , qu'ils n'eftoient
qu'endormis , & leurs taffes
où il y avoit encore quelques
gouttes de vin , montroient
affez qu'ils s'eftoient endormis
en beuvant . Il paffe une
grande cour pavée de marbre.
Il monte l'efcalier , il
entre dans la Salle des Gar
GALANT:
95
des , qui eftoient rangez en
haye la carabine fur l'épaule,
& ronflant de leur mieux. Il
traverſe plufieurs chambres
pleines de Gentilshommes
&
de Dames qui dormoient
tous ,les uns debout , les autres
affis. Enfin il entre dans une
chambre toute dorée , où il
vit fur un lit, dont les rideaux
eftoient ouverts de tous coftez
, le plus beau fpectacle
qu'il euft jamais vû , une jeune
perfonne qui paroiffoit
quinze ou feize ans , & dont
Féclat refplendifſant
avoit
quelque chofe de lumineux
96
MERCURE
& de divin . Il s'approcha en
tremblant & en admirant , &
fe mit à genoux auprés d'elle.
Alors comme la fin de l'enchantement
eftoit venuë , la
Princeffe s'éveilla , & le regardant
avec des yeux plus
tendres qu'une premiere vûë
ne fembloit le permettre .
Eft ce vous , mon Prince , luy
dit-elle ? Vous vous eftes bien
fait attendre. Le Prince char
mé de ces paroles , & encore
plus de la maniere dont elles
eftoient dites , ne fçavoit
comment luy témoigner la
joye & fa reconnoiflance . Il
Paffura
GALANT .
97
l'affura qu'il l'àimoit plus que
luy-même. Ses difcours furent
mal rangez ; ils en pûlrent
davantage ; peu d'éloquence
,
beaucoup d'amour , avec cela
on va bien loin . Il eftoit plus
embaraffé qu'elle , & l'on ne
doit pas s'en étonner. Elle
avoit eu le temps
de fonger
à ce qu'elle avoit à luy dire ;
car il y a apparence
( l hiſtoire
n'en dit pourtant rien ) que
la bonne Fée , pendant un fi
long fommeil , luy procuroit
le plaifir des fonges agréables.
Enfin il y avoit quatre
heures qu'ils fe parloient , &
Février 1695.
I
98 MERCURE
en
la
ils ne s'eftoient pas encore dic
la moitié de ce qu'ils avoient
à fe dire.Qucy, belle Princeffe,luy
difoit le Prince , en
regardant
avec des yeux qui en
difoient mille fois plus que
fes paroles , quoy, les deftinsfavorables
m'ont fait naître pour
nousfervir ? Ces beaux yeux ne
fe font ouverts que pour moy , &
tous les Rois de la terre , avec tou
se leurpuiffance, n'auroient púfaire
, ce que j'ay fait avec mon amour
? Ouy , mon cher Prince ,
luy répondit la Princeffe
je fens bien à voftre vuë que nous
fommesfaits l'unpourl'autre . C'est
>
GALANT LYON 99
vous que je voyois , que j'entretenois,
que j'aimois pendant mon
fommeil La Fée m'avoir rempli
l'imagination de votre image. Je
fçavois bien , que celuy qui devoit
me defenchanter , feroit plus beau
que l'Amour , & qu'il m'aimeroit
plus que luy - mefme , & dés que
vous avez paru , je n'ay pas eu
de peine à vous reconnoiftre.
Cependant tout le Paais
s'eftoit réveillé en mefme
temps que la Princeffe . Chacun
fongeoit à faire ſa charge
, & comme ils n'eftoient
pas tous amoureux , ils mouroient
de faim , il y avoit long-
I ij
100 MERCURE
temps qu'ils n'avoient mangé.
La Dame d'honneur , prefféc
comme les autres , s'impatien
tant , dit tout haut à la Princeffe
, que fa viande eftoit fervie.
Le Prince aida à la Princeffe
à fe lever. Elle eftoit
toute habillée , & fort magnifiquement
, mais il fe gar
da bien de luy dire , qu'elle
eftoit habillée comme ma
mere grande & que fon colet
eftoit monté. Elle n'en eftoit
pas moins belle. Ils pafférent
dans un Salon de miroirs , &
y foupérent. Les Violons &
Hautbois jouérent de vieilles
GALANT.
pieces, mais excellentes , quoy
qu'il y euſt cent ans qu'on ne
les jouaft plus , & aprés foupé,
fans perdre de temps , le premier
Aumofnier les maria
dans la Chapelle , & la Dame
d'honneur leur tira le rideau.
Ils
dormirent
peu. La Princeffe
n'en avoit pas grand befoin
, & le Prince la quitta désle
matin pour retourner à la
Ville , où le Roy fon Pere devoit
eſtre en peine de luy. Ce
Prince luy dit qu'en chaffant ,
il s'eftoit perdu dans la Foreft,
& avoit couché dans la hute
d'un Charbonnier , qui luy
I iij
102 MERCURE
avoit fait manger du pain
noir & du fromage . Le Roy
fon Pere , qui eftoit bon
homme , le crut , mais la Reine
fa Mere n'en fut pas bien
perfuadée , & voyant qu'il alloit
prefque tous les jours à
la chaffe , & qu'il avoit toujours
une raiſon en main pour
s'excufer , quand il avoit couché
deux ou trois nuits dehors
, elle ne douta plus qu'il
n'y eût quelque amourette.
Elle luy dit plufieurs fois , pour
le faire expliquer , qu'il falloit
fe contenter dans la vie , mais
il n'ofa jamais fe fier à elle de
GALANT 103
fon fecret : il la craignoit
quoi qu'il l'aimaft . Elle eftoir
de race Ogreffe , & le Roy ne
l'avoit épousée qu'à cauſe de
fon grand bien . On difoit
mefme tout bas à la Cour
qu'elle avoit toutes les inclinations
des Ogres , & qu'en
voyant de petits enfans , elle
avoit beaucoup de peine à fe
retenir de fe jetter deffus . Ainfile
Prince ne luy voulut jamais
rien dire . Il continua
pendant deux ans à voir en
fecret fa chere Princeffe ,
l'aima toûjours de plus en
plus . L'air de myftere luy con
&
I mij
104 MERCURE
ferva le gouft d'une premiere
paffion , & toutes les douceurs
de l'himen ne diminuerent
point les impreffewens
de l'amour . Mais quand le
Roy fon Pere fut mort , &
qu'il fe vit le maiftre , il declara
publiquement ſon mariage
, & alla en grande pompe
querir la Reine fa femme
dans fon Chafteau . On luy fit
une entrée magnifique dans
la Ville capitale . Quelque
temps aprés , le Roy alla faire
la guerre à l'Empereur Cantalabute
, fon voifin. Il laiffa
la Regence du Royaume à la
GALANT: 105
Reine fa Mere , & luy recommanda
fort la jeune Reine ,
qu'il aimoit plus que jamais ,
depuis qu'elle luy avoit donnê
de beaux enfans , une Fille
qu'on nommoit l'Aurore , &
un Garçon , qu'on appelloit
le Jour ,à caufe de leur extré
me beauté.
Le Roy devoit eftre à la
guerre tout l'Eſte , & dés qu'il
fut party , la Reine Mere envoya
la jeune Reine & fes enfans
, à une maison de Cam
pagne dans les bois , pour y
pouvoir affouvir plus ailément
fon horrible envie . Elle
106 MERCURE
2
y alla quelques jours aprés ,
& dit un foir à ſon Maiftre
d'Hoftel , Maistre Simon ; je
veux manger demain à mon difner
la petite Aurore. Ah ! Madame
dit le Maiſtre d'Hoftel . Je le
veux , reprit- elle d'un ton d'O.
greffe , qui a envie de manger
de la chair fraifche . Ce pauvre
homme voyant bien qu'il
ne falloit pas fe jouer à une
Ogreffe , prit fon grand couteau
, & monta à la chambre
de la petite Aurore. Elle a
voit quatre ans , & vint en
fautant, en riant,fe jetter à fon
col , & luy demander du bon .
M
GALANT: 107
bon. Il ſe mit à pleurer. Le
couteau luy tomba des mains ,
& il alla dans la Baffe- cour
couper la gorge à un petit
agneau , auquel il fit une fi
bonne fauce , que la méchante
Reine l'affura qu'elle n'avoit
jamais rien mangé de fi
bon. 11 emporta en mefme
temps la petite Aurore , &
& il la donna à fa femme ,
pour la cacher dans le logement
qu'elle avoit au fonds
de la Baffe.cour. Huit jours
aprés la méchante Reine dit
à fon Maistre d'Hoſtel , Maî
tre Simon , je veux manger dc
108 MERCURE
main le four. Il ne repliqua
pas , refolu de la tromper
comme la premiere fois . Il
alla chercher le petit Jour , &
le rrouva avec un petit fleuret
à la main , dont il faifoit
des armes contre un gros
Singe. Il n'avoit pourtant que
trois ans . Il le porta à fa femme
, qui le cacha avec la petite
Aurore , & donna àfa place
à la méchante Reine un
petit Chevreau fort tendte ,/
qu'elle trouva admirable .
Cela eftoit fort bien allé
juſques là , mais un foir cette
méchanteReine cria d'un ton
GALANT. 109
effroyable , Maiftre Simon ,
MaiftreSimon Ilalla auffi toft,
& elle luy dit : Je veux manger
demain ma Bru. Ce fut alors
que Maistre Simon defefpera
de la pouvoir encore tromper.
La jeune Reine avoit
vingt ans paffez , fans compter
les cent ans qu'elle avoit
dormi. Sa peau eftoit un peu
dure , quoy que belle & blanche
, & le moyen de trouver
dans la Menagerie une Befte
de cet âge là ? Il prit donc la
refolution, pour fauver la vie,
de couper la gorge à la Reine ,
& monta à fa chambre , dans
110 MERCURE
1
l'intention de n'en point faire
à deux fois. Il s'excitoit à la
fureur , & entra le poignard
à la main dans la chambre de
la jeune Reine . Il ne voulut
pourtant pas la furprendre ,
luy dit avec beaucoup de refpect
l'ordre qu'il avoit receu
de la Reine- mere . Faites , faites
, luy dit- elle en luy tendant
le cou , executez l'ordre que l'on
vous a donné. Firay revoir mes
enfans , mes pauvres enfans , que
jay tant aimz . Elle les croyoit
morts , depuis qu'on les avoit
enlevez fans luy rien dire.
Non , non , Madame , luy réGALANT.
HI
pondit le pauvre Maiſtre Simon
tout attendri , vous ne
mourrezpoint. Vous irezrevoir
vos chers enfans , mais ce fera
chez moy où je les tiens cachez ,
je tromperay encore la Reine,
en luy faifant manger une jeune
biche en voftre place . Il la mena
auffi toft à la chambre de fa
Femme , où il la laiffa embraffer
fes enfans , & pleurer
avec eux,& alla accommoder
la biche , que l'Ogreffe man.
gea à fon foupé avec le même
appetit que fi ç'avoit efté la
jeune Reine. Elle eftoit bien
contente de fa cruauté , & le
112 MERCURE
préparoit à dire au Roy 2
fon retour, que les Loups enragez
avoient mangé la Rei
ne fa femme & fes deux enfans.
Un foir qu'elle rodoit à
fon ordinaire dans les cours &
baffe-cours du Chateau , pour
y halener quelque viande
fraîche , elle entendit dans
une Salle. baffe , le petit Jour
qui pleuroit , parce que la
Reine fa mere le vouloit faire
foüetter , à cauſe qu'il avoit
efté méchant , & elle entendit
auffi la petite Aurore qui
demandoit pardon pour fon
petit Frere. L'Ogreffe reconGALANT.
113
nut la voix de la Mere & des
Enfans ; & furieufe d'avoir
elté trompée , elle commanda
dés le lendemain au matin
avec cette voix épouvantable
qui faifoit trembler tout
le monde , qu'on appor
caft au milieu de la cour une
grande cuve , qu'elle fit remplir
de crapaux , de viperes ,
de couleuvres & de ferpens ,
pour yfaire jetter la Reine &
fes Enfans , Maiftre Simon ,
fa Femme & fa Servante. Elle
avoit donné l'ordre de less
amener les mains liées derriere
le dos. Ils eftoient là , &
Février 169.6.
K14
MERCURE
les Bourreaux fe préparoient
à les jetter dans la cuve , lors
que la jeune Reine demanda
qu'au moins on luy laiffaft
faire fes doleances , & l'Ogreffe
, toute méchante qu'el
le eftoit le voulut bien . Helas
! belas ! s'écria la pauvre™
Princeffe ,faut-il mourir fi jeu .
ne ? Il eft vray qu'il y a affez
longtemps que je fuis au monde,
mais j'ay dormi cent aus , & cela
me devroit il estre compté ? Que
diras tu , que feras tu , pauvre
Prince , quand tu reviendras ,
que ton pauvre petit Four,
qui eft fiaimable , que ta petites
.
GALANT. 15
a
Aurore , qui eft fi jolie , n'yferont
plus pour s'embraffer , quandje
n'yferay plus moy méme ? Sije
pleure , ccee font tes larmes que je
verfe , tu nous vangeras , peuteftre,
helas ! fur toy même. Ouy,
miferables , qui obeiffez à une
Ogreffe , le Roy vous fera tous
mourir à petit feu. L'Ogrefle
qui entendit ces paroles , quis
paffoient les doleances , tranf
portée de ragé s'écria , Bour
reaux , qu'on m'obeiffe , & qu'an
jette dans la curve cette caufeufe.
s'approcherent aufſi-toft
de la Reine , & la prirent par
fes robes ; mais dans ce mo
Ils
Kij
116 MERCURE
C
moment, le Roy qu'on n'at
tendoit pas fitoft , entra dans
la cour à cheval. Il eftoit venu
en poſte , & demanda tout
étonné ce que vouloit dire
cet horrible fpectacle. Perfonne
n'ofoit l'en inftruire .
quand l'Ogreffe enragée de
voir ce qu'elle voyoit, fejetta.
elle-même la tefte la premiere
dans la cuve , & fut devorée
en un inftant par les vilaines
beftes qu'elle y avoit
fait mettre. Le Roy ne laiffa
pas d'en eftre faché. Elle
eftoit fa Mere , mais il s'en
confola bien toft avec fas
yous
GALANT. 117
belle Reine & fes chers en →
fans.
Attendre quelque tmps pour
avoir un Époux
Riche , vaillant , aimable &
doux,
La chofe eft affez naturelle ;
Mais l'attendre cent ans
toujours endormant,
On ne trouve plus de femelle
Qui dorme fi tranquillement.
Vous m'avez toujours té
moigné prendre plaiſir à lire
les Ouvrages qui portent le
nom de M Cipiere . Il s'eft
formé uue queſtion qui l'a
118 MERCURE
W
obligé d'écire la Lettre fuis
vante . On a demandé pourquoy
les hommes prient Dieu
la tefte découverte
, & les
'Femmes au contraire . Voicy
la réponſe qu'il a faite,
A MONSIEUR DE S. L.S.
P
Our fatisfaire à voftre quef
tion , Monfieur , quoy que
j'en duffe plutoft demander la folution
à vous mefme , je dois pre .
mierement rechercher l'ancienne:
coutume de prier Dieu chez les
Juifs , & chezles Payens , &par
là nous découvrirons infaillibleGALANT
ng
ment la raison pourquoy l'Apôtre
écrivoit aux Corinthiens que les
hommes priaffent dans l'Eglife ,
ailleurs , la tefte nuë, & les
femmes la sefte couverte. Vous
Isavez ce que difent les Auteurs
Juifs ,furles coutumes de leur nation.
Elles eftoient toutes contraires
aux noftres en ce point , puif
que les hommes devoient prier
ayant un voile fur la tefte , pour
marquer le refpect qu'ils devoient à
Dieu ,la confufione la crainte qu'
ils doivent avoir de paroiftrede
parlerdevant la Majefté divine.
Les femmes Fuifves quiétoient
couvertes de leur voile , lorqu'el
120 MERCURE
les paroiffoient dans les rues , par
certaines loix qué la pudeur &la
modestie leur ont toujours prefcrites
, oftoient au contraire ce voile
lors qu'elles eftoient dans le Temple
ou dans les Synagogues , & cela
pour deux raiſons.
Lapremiere , c'est qu'eftantfe
parées des hommes dans ces lieux
facre , par une barriere qui divifoit
la nefen deux ailes , elles
ne pouvoient pas estre vùës . Cette
coutume de feparer le choeur des
femmes deceluy des hommes , a esté
en ufage dans la primitive Eglife ,
fuivant Baronius. Elle l'eft encore
dans toute l'Espagne , & jne dou.
teGALANT:
I21
te pas que les Turcs ne l'ayent regue
desJuifs , ou des Chreftiens du
Levant . Il est vray que dans les
Festes de Pafques , de Pentecofte
& des Tabernacles , les hommes
les femmes eftoient meſlez enfemble
, à caufe du grand nombre
de gens qui venoient de toute la
terre d'Ifrael , pour voir lesfolem ·
nitez de ces grandes Feftes . Auffi
les Juifs appellent ils ces trois
jours , les ruptures de l'année ,
Soit parce qu'on rompoit la barriere
qui eftoit au milieu du Choeur ,foit
• parce que ces iours làtes hommes
lesfemmes pouvant le voir ſe
parler dans le Temple , donnoient
Février 1696 .
L
122 MERCURE
lieuà plufieurs infractionsde la loy.
La feconde raifon pourquoy
les Femmes oftoient leur voile
c'cft qu'elles croyoient faire hon.
neur à Dieu , & luy marquer
leur zele & leur amour , en pa-
Toiffant devant luy le vifage découvert
& avec toutes leurs beautez,
qu'elles cachoient ordinairementfous
un voile, ou une espece
de coëffe , femblable à celle
nos Dames portent par deffus
leurs coëffures .
que
Quelques - uns ajoûtent une
troifiéme raison à ces deux premieres,
veulent
que
les Loix
purement ceremoniales n'eftant
faites que pour les hommss , les
GALANT: 123
Femmes estoient exemptes du
voile dont les hommes en priant
Je devoient couvrir la tefte, quia,
difent-ils , foemina foret foluta
à præcepto ; mais cette maxime
ne regarde pas les femmes dans
cette circonstance , & c'est pour
d'autres loix , aufquelles le Sexe
ne devoit pas eftresujet , à cause
de la pudeur de la modeftie qu'il
doit avoir.

Aprés avoir recherché la contume
des Juifs , je vous prie ,
Monfieur, de vous fouvenir de
ce que vous avez lû dansles Au .
teurs Grecs & Latins , touchant
les coutumes des Bourgeois d'A
Lij
124 MERCURE
thenes de Rome . Les hommes
&
alloient fans aucune couverture
de tefte , ou feulement avec une
petite calote. Vous vous fouvenez
fur tout de la raison qui fit
prendre à Cafar une couronne de
Laurier , ce qu'il ne luy euft pas
fallu faire , s'il avoit porté un
bonnet ou un cafque , ou enfin un
chapeau ; lefquels habits ſont plú,
sost du Camp que de la Ville,
auffibien que nos Fuste au- corps .
Les Femmes dans le premier
fiecle eftoient coëffées de pourpre ,
de certaines efpeces de gaze ,
rubans , de toiles d'or & defoye;
Tertullien dit que leur coëffure
de
GALANT. 125
eftoit diverfifiée comme un par
terre par la diverfité des couleurs ,
des treffes de cheveux , & des
pierreries . Elles arrangeoient même
ces ornemens avec beaucoup
d'art , fi nous en croyonsJuvenal,
qui appelle les teftes des Dames
Romaines , un édifice à pluſieurs
étages Tot compagibus altum
ædificant caput ; & on voit
fur une Medaille de Furia Sabi
na Tranquillina, Femme de l'Em .
pereur Gordien III . une coëffure
qui ne reffemble pas mal auxfon
tanges de ce fiecle ; & les Dames
Grecques eftoient à peu prés de la
même maniere , plus ou moins ,
Liij
126 MERCURE
fuivant leurs richeffes ; & lors
qu'elles alloient , ou dans les
Temples des Payens , ou dans les
Synagogues desJuifs , ou dans les
Eglifes des Chreftiens , elles n'ôtoient
ny leur coëffure , ny leur
voile , non plus que les Dames
font aujourd'huy.
Les hommes auffi në fe cou
vroient point la tefte , & chacun
eftoit dans le Temple comme il
eftoit ordinairement dans une autre
maison. Les Juifs fe faisant
Chreftiens , mais reftant toujours.
attachez à leurs ceremonies exterieures
, prétendoient que les
Gentils qui entroient dans la ReGALANT.
127
ligion Chreftienne , obfervaſſent
comme eux , certaines Loix de
c'est
Moyfe , qui leur paroiffoient n'e
ftre point contraires à la Foy de
J.C. Cefont eux qui exciterent
dans l'Eglife cette grande queftion
de la Circoncifion ;
auſſi pour l'amour d'eux que les
Apostres défendirent aux Gentils
de manger nyde fang, ny des
chofes étouffées , ny des viandes
immolées aux Idoles. Enfin , ce
font eux qui avoient excité ce
trouble dans l'Eglife de Corinthe,
où ils prétendoient que les hommes
fe miffent un voile fur la teste
pendant la priere ; mais S. Paul
Liiij
128 MERCURE
s'oppoſa à ce defordre , il écrivit
aux Corinthiens cette belle Epif.
tre que nous lifons dans le Nouveau
Teftament , où comme s'il fe
fust adreßé auxJuifs , il leur dit
dans fa premiere Epiftre chap. 11.
que l'homme , foit qu'il prophetife,
ou qu'il prie , doit avoir la
teste découverte
, & que la femme
doit avoir la fienne voilée ,
parce que l'homme eft le chef de la
femme , comme F. Christ est le
chef de l'homme , & qu'il eſt
l'image & la gloire de Dieu , la
femme n'eftant que la gloire de
l'homme. Que d'ailleurs la nature
ayant donnéune longue chevelure
GALANT; 129
aux femmes , elle leur a appris à
fe voiler la tefte , autrement ces
longs cheveux leur feroient inutiles
, nam finon velatur , tondeatur.
Enfin , ce que l' Apostre
dit dans la fuite fait bien voir
qu'il ne leur écrit de cette manicre
qu'à caufe des contentions & des
difputes qui eftoient dans l'Eglife
de Corinthe ; mais on peut me
dire que la raison de l'Apoftren'eft
pas claire , & que les femmes devroient
prier Dieu la teste dé-
-couverte , par la même raiſon
que l'homme , puis que la femme
est la gloire de l'homme , comme
L'homme eft la gloire de Dieu. Je
130 MERCURE
répons qu'il ya nne grande diffe.
rence entre la gloire de l'homme
la gloire de la femme ; celle de
l'homme eft infinie , & celle de la
femme eft fort bornée : de forte
quefic eft unegloire pour l'homme
de parler à Dieu la tefte décou
verte , c'est une honte à la femme
de n'avoir point de voile
& de cheveux outre qu'elle
ne doit point faire oftentation des
beautez que Dieu luy a données ,
puis qu'elles ne font point pour
Dieu , commefont celles de l'homme,
qui ne confiftent que dans les
belles qualitez de l'esprit & du
coeur. Il paroiftencore que l'Apo
*
GALANT. 131
fire n'a pas tant voulu établir
cette coutume parmy les Corinthiens
, que pour les empêcher de
fuivre les ceremonies Judaïques :
car ily apparence qu'il n'a pas
voulu s'opposer aux coutumes des
Peuples , qui changent ordinairement
de Langues , d'habits &
de façons de vivre , même dans
une fuite de peu de fiecles , comme
il est arrivé dans toutes les parties
de l'Europe ; & aujourd'huy qui
voudroit perfuader à un Grand
d'Espagne , qu'il y vade fa gloire
d'estre découvert devant fon
Prince , croyez- vous , Monfieur,
qu'ilfuft bien receu ? Je ne crois
132 MERCURE
"
pas même que l'Apoftre ait entendu
parler des Prestres & des Evêques
Chreftiens, qui portent des
Bonnets quarrez , des Mitres &
des Tiares , lors même qu'ils officient
dans nos Eglifes ; my des
Laïques qui fe couvrent pendant
la Prédication . Il est bien facile
de voir le fens de l'Apostre , mais
je vois que ma Lettre eft déja trop
longue pour l'expliquer , c'e ft pour
quoy je finis en vous priant de
me dire fi vous estes content de
ma réponſe. Je fuis toujours,
Monfieur , voftre , &c.
A
Bordeaux ce 2. Fev. 1696.
P
GALANT.
133
Je vous ay déja envoyé
une Lettre en Profe , fur
l'excellent
Tableau de Suſanne
› que Mr Coipel le
Fils a fait depuis peu , & je
vous envoye aujourd'huy un
Ouvrage en Vers fur le même
Tableau . Ce font des
Vers libres , qui ont eſté admirez
&
recherchez de toute
la Cour.
SUR LE
TABLEAU
de l'Hiftoire de Suzanne.
Ous ne perirez point, adorable
V° Innocence,
Que le jaloux Enfer lachement conjuré,
134 MERCURE
Epuife contre vous l'effort defef
peré
Defa redoutable puiſſance ;
Que la barbare violence
La calomnie , & la licence
Sous le mafque des Loix s'arment
pourfa vengeance ;
Que la trifle Nature ait le coeur déchiré
,
Sans pouvoir oppofer la moindre
refiftance
Contre l'orage preparè ;
Le Ciel , le jufte Ciel, pour vous eft
declarê ,
Zeus ne perirezpoint, adorable Innocence.
26
D'infames Delateurs par l'âge refpectez
Ont accufé Sufanne à fon devoir fi
delle ,
GALANT: [135
Et leurs menfonges concertez
Portent à fon honneur une atteinte
i mortelle.
Le Peuple animé d'unfaux zele
Souleve avec fureur (es efprits ir
ritez;
Mille bras font levez, & la pierre
cruel.
Siffle de tous coftez.
S
Qai peut lagarantir de ce malheur
étrange?
Deja ,fes Ennemis paroiffent triom
phans ,
Mais le Dieu d'Abraham fe réveille
, & la vange ,
Luy, qui des lèvres des Enfans ,
Tire quand il luy plaift fa fublime
loüange.
Le jeune Danielpar fon ordre excité
,
136 MERCURE
Va débrouiller la trame obfcure,
Et faire fuccomber l'effroyable impofture
Sous la brillante Verité.
$
Ranimezvos beaux yeux d'une vive
esperance,
La Troupe des Vertus vole à vôtre
deffenfes
L'incorruptible Chaftete ,
Et l'inébranlable Conftance.
Conduifent fièrement le fecours redouté.
'Ie vois déja pâlir la coupableInfolence;
Et la folle temeritè.
Vous neperirezpoint , adorable In-
посепсе .
S
Des Vieillards , que le Ciel fe dif
pofe à punir,
GALANT:
137
L'Euphrate vous verra triompher
fur fes rives ,
Et les Livres Sacrez au fidelle Avenir
Dans leurs immortèles Archives
En garderont le fouvenir.
S
Mais ce n'est point affez de vòire
fainte hiftoire,
Pour nous retracer la memoire.
Il nous falloit encore unfecond Daniel
.
Et le Ciel aujourd'ny fufcite à votre
gloire
Le Pinceau dujeune Coypel.
S
Tout abfout l'Heroïne en fon charể
·mant ouvrage
Pour qui fçait des couleurs entendre
Le langage
:
Les traits affreufement noircis ›
Février 1696. M
1,8 MERCURE
De fes Perfecutears dans le crimè
endurcis
En confervont la fombre Image ,
Etla jeune Beauté fait voir ſurſon
vilage
Qu'un coear par & fans tache , aa
milieu de l'orage ,
Eft exempt de foucis.
La Troupe qui l'entoure en diverfes
manieres,
Concourt dans cette cauſe à donner
des lamieres ;
Icy, c'eft la Douleur , on la Com
paßion ,
Là, le Mépris, où l' Indignation.
Mais parun beau concert , l'Amoar
commela Rage ,
La Haine , on la Protection ,
La Tendreſſe , on l'Averfion ,
Tout abfout l'Heroïne en ce chart
mani onvrage
GALANT. 139
S
Regnez , Chafte Suzanne , au milieu
de Paris.
Jamais , à l'Art Romain pour dif
puter le prix
Le Poußin n'afourny de plus riche
matiere :
Pendant que la beauté du parfait
Coloris ,
Que du Deffein correct la gracefinguliere
,
C
La force de l'Expreßion ,
Des Ombres, & de la Lumiere
Lanoble Difpenfation'
Chez les beaux Efprits de la
France
Trouveront quelque attention ,
Vous ne perirez point , adorable
Innocence,
Mij
140 MERCURE
Vous ne ferez pas fâchée
de voir ce qui a eſté écrit ſur
les Inſcriptions en Vers , & fur
une Phraſe Françoiſe . Ce petit
Traité eft d'un homme habile
, dont les ouvrages ont
fouvent cu place dans mes
Lettres , &toûjours avec fuc
cés.

MONSIEUR C .....
E fuis de voftre fentiment,
JEfunsieur of fatecompos
fer les
Infcriptions en Vers ,
autrement que celles qui fe
font en Profe. Il fuffit pour
GALANT.- 14î
.
celles cy que le ftile en foit
noble & correct , n'eftant ,
pour ainsi dire , que l'Hif
toire en petit abregé. Mais
les autres dont les Mules fe
meflent , doivent avoir quelque
trait ingenieux , quelque
fel qui pique les gens de bon
gouft , car elles tiennent de
l'Epigramme , & elles en ti--
rent un agrément. Auffi cet
Ouvrage , qui pour eftre bon ,
doit eftre fin & delicat , occupe
des perfonnes qui fe
font un honneur d'en avoir
étudié le caractere , & d'y
avoir un talent fingulier Pour
·
1
142 MERCURE
A
moy, j'honore les gens de cette
profeffion , fans eftre de
leur ordre , mais comme
membre de la Republique
des Lettres , il m'eft arrivé
quelquefois d'eftre d'humeur
à faire quelques unes de ces
Infcriptions Poëtiques . Vous
avez vû celle que j'envoyay
il y a quelque temps à M¹ le
Duc de Montaufier.Elle étoit
pour unTableau de Mignard,
où les trois jeunes Princes
eftoient reprefentez auprés
de Madame la Dauphine ;
qui fe nommoit Victoire.
Heroës fient quibus eft Victo
ria Mater
GALANT. 143
Ces jeunes Princes feront un jour
des Heros , ayant peur Mere une
Victoire.
CeVers unique eut un fort
affez heureux à la Cour. Ou
tre l'approbation que luy
donna l'illuftre M' de Montaufier
, je vis icy quelque
temps apiés des gens qui revenoient
de Versailles , & qui
me dirent que les Princes
fçavoient ce Vers , & qu'ils le
leur avoient oüy dire. Voicy
Infcription nouvelle une
pour une Horloge du Parlement.
Hic obeunt lites fonitus du
paruris beras.
144 MERCURE
Les procés meurent icytandisque
les heures naiffeat du fon de l'horloge.
Cette oppofition de la
mort & de la naiſſance , qui
donne un tour à l'expreffion
du fujet , cft une rencontre
favorable .
4
Voicy une autre Infcri--
ption pour l'Horloge d'un
Port de mer.
It mare , poftque redit , nee
littore tempora fignat ,
Defcenfu , afcenfuque omnes 4
cus indicat horas..
La merdans fonflux & fon re
flux ne marque point les parties:
du
GALANT: 145
du temps fur fon rivage . Cette
Aiguille qui a des mouvemens
femblables en montant &en defcendant
, fait voir toutes les
heures.
On ne s'apperçoit pas naturellement
que la Mer &
une Horloge ayent rien de
commun . Ainfi cette union
qu'on en fait eftant nouvelle,
peut toucher en ce qu'elle
furprend.
Remarquez que
comme il y a un artifice fingulier
dans la ftructure d'une
Horloge , on a de même
me compofé ces deux Vers
avec un caractere qui leur
Février 1696.
N
146 MERCURE
.
convient Le premier Vers ;
It mare; &c. eft leger , pour
ainfi dire , y ayant quatre
Dactyles contre deux Spondées
, pour mieux reprefenter
le flux & le reflux de la
mer,qui font des mouvemens
rapides. Mais le fecond Vers,
Defcenfu afcenfuque , oc eft
pelant , y ayant quatre Spondées
contre deux Dactyles ,
pour défigner plus jufte la
lenteur du mouvement de
l'Aiguille , qui s'avance imperceptiblement.
L'Infcription
fuivante eft pour un
Quadran au Soleil ..
GALANT. 147
Sol notatumbrâ horas ,fic vitam
nubila fignant.
Le Soleilmarque les heures avec
l'ombre. Tel eft le caractere de la
vie de l'homme , dont les jours ne
font pointfans nuages . Ce rayon
qui devient fombre , pour
ainfi dire , afin de marquer
les heures , plaift icy davange
qu'un rayon brillant . Il
contient une moralité inge :
nieufe , & dont on peut pro
fiter: Cette autre Infcription
eft pour le Quadran d'un jardin.
Flos cadit , umbra fugit ; fic
wita fugitque, caditque.
Nij
148 MERCURE
L'beure paffe & les fleurs tombent
. Image de la vie paffagere
mortelle de l'homme. Les
fleurs & les heures n'ont pas
une même nature , mais leurs
traits eftant joints enſemble ,
font affez propres pour peindre
l'eftat & la condition de
l'homme . Je fouhaite que ces
Eflais ne déplaiſent pas aux
Maitres & aux Connoiffeurs .
On m'a fait l'honneur
de me demander ce que je
penfois d'une expreffion d'une
Ode , où il eft parlé du
Roy , que fes glorieux Exploits
ne feront point le
GALANT. 149
proge de l'oubly. Le doute s'eft
formé , dit- on , fur la jonction
du mot de proye avec celuy
de l'oubly , ce qui femble incompatible
, parce qu'il faut
de l'action pour la proye , &
qu'il n'y en a point dans l'oubly
, qui eft une image du
neant.
Il eft vray qu'à parler en
Philofophe . il n'y a point d'a
ction dans l'oubly , mais le
langage des Mufes eft different
du ftile philofophique.
Les Poëtes donnent fouvent
de l'action à des fujets qui
n'en ont point de leur nature,
Niij
150 MERCURE
comme font les Bois , les Ro
chers , les Fleuves , & c . Or
dans Virgile , & autre part,
Lethé , ce fleuve d'Afrique
dans la Lybie , eft employé
pour figurer l'oubli . A luivre
l'idée du fleuve on trouveroit
de l'action dans l'oubli
pour la proye ; car les fleuves
ont des abilmes , & ce que
les abilmes engloutiffent eft
regardé comme leur proye.
Ce qui doit faire de la peine
, c'eſt que l'uſage n'eſt
point pour la proye de l'oubli ;
car on dit ordinairement ,
estre enfevelidans l'oubli , Nean-
3
GALANT . 15t
moins voicy une raifon qui
pourroit obtenir un paffeport
pour la proye de l'oubli ,
c'eft que l'expreffion eft dans
une Ode , pour ainfi dire ,
Pindarique , maniere de Poëme
où il y a beaucoup de
feu , & où par ce caractere les
figures hardies & irregulierest
font fouffertes
, fur l'exemple
de la flamme , dont la pointe
en s'élevant , n'eft pas toujours
droite.
De plus , ce qu'on a voulu
dire pour Louis le Grand ,
dans cette Ode , approche
en quelque façon d'une ex-
N iiij
152 MERCURE
preffion de Ciceron pous
Cefar. C'eft dans l'Oraifon
pour Marcellus. Tuas laudes
obfcuratura nulla unquam eft oblivio.
A fuivre le Latin mot
pour mot ,Jamais aucun oubly
ne pourra effacer vos loüanges.
L'Orateur Romain donne icy
un mouvement à l'oubli , en
luy donnant comme un pinceau
, non pas pour peindre,
mais pour effacer. Je ne fçay
fi la caufe que je défens eft
bonne , je m'en rapporte aux
Juges fouverains de la Langue
, & je fuis toujours , &e.
GALANT:
753
isa
1
Une Dame , dont la modeftie
répond à fes belles
qualitez , a fourni la matiere
de l'Epiftre en Vers que je
vous envoye. Elle eft de M
Soüart du Boulay , de Tours.
Cabaretas CEEA CE
༢༠ རྒྱ༡༩ བརྒྱ ༣༡ ༢༠ རྒྱ ༡༢༣
EPITRE A ARISTI E
Eune & chafte beauté, dont l'heu
reuſe memoire JEun
Du lieu de ta naiffance enrichira
l'Hiftoire ,
Toy , que la main du Ciel jufte dans
`fes deffeins ,
Forma
pour
meriter tous les voeux
des humains ,
154 MERCURE
Ariftie , il eft vray , dans ce profond
filence
,
Où m'arreſtent pour toy la raiſon ,
la prudence ,
Et fixent de mon coeur les plus ar
dens fouhaits ,
Ma Mufe chaque jour pouffe mille.
regrets.
Quoy ( dit-elle en fecret , en fon ar
deur d'écrire )
Sur un fi beau fujet faut- il n'ofer
rien dire ?
Et que fur tant d'attraits , quifrappent
tous les yeux» ,»
Ie ne puiffe jetter qu'un oeil refpec
tueux ?
Quoy , tandis qu'à l'envy chacun icy
public ,
Que rien n'eft comparable aux charmes
d' Ariftie ;
Que je voy jusqu'aux Cieux élever
La beauté,
GALANT
155
N'ay-je pas pour parler la mefme
liberté ?
Parmy tous ces regrets où s'emporte
ma Mufe ,
Un peu d'attention bien - toft la
defabufe
;
La raifon vient à l'aide , & luy fair
concevoir
Qu'un fi hardy deffein furpaffe fon
pouvoir ;
Que pour ofer tracer un fi parfait
modelle
,
C'est peu de fçavoir peindre , il faut
eftre un Apelle. a
Ce n'est pas toutefois qu'aucune
expreffe loy
Deffende à mon efprit de s'exercer
pour toy ;
Je fçay que fi je veux , je puis dans
quelque ouvrage
Peintrefameux dans l'antiquités.
"
156 MERCURE
A la voix du public ajoûter mon
fuffrage.
Mais , dés mes premiers ans nourry
fur l'Helicon ,
Ce feroit imprimer une tache à mon
nom ,
Si l'on m'entendoit dire en langage
ordinaire :
Arifie eft charmante , elle eft faite
pour plaire.
Quel coeur pourroit jamais fe défens
dre d'aimer
Cet objet que le Ciel prit plaifir à
former?
2 Ainfi remply pour toy de refpec
& d'eftime ,
Je n'ofe pour le dire employer une
rime.
Je ne veux point d'Icare éprouver
les malheurs ;
Tu fçais que du Soleil affrontant les
ardeurs ,
GALANT. 157
Ce jeune témeraire élevé jufqu'aux
nuës ,
Aux dépens de fes jours vit fes ailes
fonduës .
Son exemple eft pour moy. Je n'ofe
te loüer ,
En m'élevant fi haut , je craindrois
d'échouer .
Je connois ma portée , & c'eſt-là
mon excufe ,
Je fçay les embarras où le verroit ma
Mufe
,
S'il luy falloit tracer cette vive dou
ceur ,
Ce tour d'efprit aifé , cette noble pudeur
,
Les traits de la vertu marquez fur
ton viſage ,
De l'eftime publique infaillible préfage
;
S'il luy falloit icy , dans fon zele em,
porté ,
158 MERCURE
Benir l'ordre du Ciel , dont la fagë
équité
A permis que Damon difpofaſt de fa
fille ,
En faveur de l'aîné d'une illuftre fa
mille ;
S'il falloit t'applaudir en termes élo
quens ,
Te prodiguer en vers un legitime
encens ,
Dépeindre au naturel ta candeur , tą
franchiſe ;
Ce feroit pour ma Muſe une vaine
entrepriſe.
En vain dans ton portrait , pour të
combler d'honneurs "
Je voudrois employer mes plus vives
couleurs
>
L'arrifice pour toy feroit d'un foible
ufage.
Chacun en te voyant en conçoit da
vantage ,
GALANT. 159
Et mon pinceau groffier , au lieu de
t'embellir ,
Touchant à tes attraits , les pourroit
avilir.
Mais je veux que du Ciel l'influen.
ce fecrette ,
Au gré de mes defirs , m'ait fait naî
tre Poëte ,
Et que pour te louer je poffede à la
fois ,
L'éloquence & l'efprit qu'on admite
en Dubois, b
J'ignore fur ce point à quel party me
rendre ,
Si , quand je le pourrois , je devrois
l'entreprendre.
Que fçay - je quel fuccés obtiendroient
mes écrits ?
Si ton inimitié n'en feroit
pas le
prixe .
þ Fameux Avocat,
160 MERCURE
Irois-je impunément bleffer ta modeftie
?
Je m'en garderay bien . Je ſçay , belle
Ariſtie ,
Que bien toft je verrois éclater ton
chagrin ,
Si , m'offrant à tes yeux l'encenfoir
à la main ,
Par un diſcours flateur dont tu haïs
la fumée ,
Je te parlois de toy comme la Renommée.
Ce que j'avance icy fe peut juftifier ,
Sur la foy du Public j'ofe le publier :
Ileft mille talens que poffede Ariftie
,
Et que vient à nosyeux cacherfa
modeftie ,
Elle fçait tout , dit-on , fans ´fe piquer
de rien.
Voila fur ton fujet quel eft fon entretien.
GALANT: 161
Chaque jour , chaque inftant , d'un
recit fi fidelle
Fait naiftre à mes regards une preuve
nouvelle ;
Non que je veüille icy vanter tous
tes talens ;
Mais fij'ofois parler de voix au d'in
ftrumens ,
Sans beaucoup y refver , cette heureufe
matiere ,
Fourniroit à ma veine une vafte carriere
;
Je pourrois te dépeindre , en t'adju
geant le prix,
Telle dans ces climats qu'au milieu
de Paris .
Ce fiecle à vû briller l'incomparable
Hilaire ,,
c Mademoiselle Hilaire , renommée pour
fa belle voix.
Février 1696.
162 MERCURE
En entonnant les airs que compoſoit
fon Frere , d
Et pour les inftrumens , je dirois que
ta main
Ne cede dans ces lieux qu'à celle de
Doirin. e
Cependant , à te voir , humble dans
ta ſcience ,
Affectant fur ce point un genereux
filence ,
A moins de le fçavoir , on ne peut
préfumer ,
Que ta voix & ta main ont le don
de charmer .
[ maxime ,
Telle est dés le berceau ta prudente
La louange t'offenfe , & fi je la fupprime
,
De ton inimitié mon coeur craint les
effets ,
& Mc Lambert.
e Fameux Maistre de Claveffin)
GALANT. 163
Autant que de mes vers le malheu
reux fuccés .
Toutefois , fi jamais tu veux par
complaifance
Montrer pour qui te loue un moment
d'indulgence ;
Si tu daignes fouffiir qu'on te parle
de
toy
Cet excés de bonté doit rejallir fur
moy .
J'en fçauray profiter fans me rendre
incommode
De ces lâches efprits je blâme la me--
thode ,
Qui prés d'un bel objet s'érigeant
en conteurs ,
Vont mandier le prix de leurs fades
douceurs.
Pour moy je te loueray par un mo
tif contraire ,
Mon zele le fera fans efpoir de fa
laire ::
Oij
164 MERCURE
Ton éloge à mon coeur offre un par
fait plaifir ,
Celuy de dire vray remplira mon
defir.
Mais fur tout , mon efprit ennemy
des querelles ,
Sçaura de les difcours bannir les
ralleles ,
ра
Je peindray ta beauté , fans arrefter
mes yeux
Sur mille objets charmans que je
trouve en ces lieux.
Pour te donner fur eux une entiere
victoire ,
Peut eftre en ta faveur j'obfcurcirois
leur gloire ,
Vainement je loüerois l'éclat de leurs
vertus ,
Mon zele prétendroit qu'Ariftie en
a plus ,
Je vanterois la tienne avec tant d'a
vantage ,
GALANT.
165
Que tout le Sexe entier en pourroit
prendre ombrage.
On diroit que pour toy j'ay cherché
ce détour ,
Et qu'aux dépens d'autruy je veux
faire ma cour,
Chacun l'imputeroit à l'ardeur de
médire ,
Et prendroit chaque mot pour un
trait de Saryre .
Je n'en pois plus douter ; mille & mil
le raiſons ,
Ou plutoft mes malheurs , confirment
mes foupçons .
Chargé ,, quoy qu'innocent , de la
haine publique ,
Je dois plus que jamais uſer de politique
.
Icy , l'un defolé , prétend que par
mes vers
J'ay peint fon caractere aux yeux de
l'Univers.
166 MERCURE
>
Là ,l'autre furieux fe plaint que fans
fcrupule
Má main pleine de fiel l'ait rendu ridicule
,
Chacun fait dans fes yeux éclater fon
dépit ,
Et je ne doute pas que , fi
Edit
par un
Des combats finguliers , du meurtre
& du carnage ,
LOUIS dans fes Etats n'euft deffen ,
du l'uſage ,
On ne me vift forcé de m'exercer
dans l'art
Que j'ay pendant deux ans pratiqué
fous Pillart , f
Ou qu'un coup concerté ne déchar
geaft la Ville
D'un Rimeur tel que moy plein de
fiel & de bile.
Fameux Maistre d'armes.
" GALANT. 167
Tel eft mon trifte fort. Je voy de
toutes parts
Mille flots d'ennemis s'offrir à mes
regards :
Par tout contre mes vers on éclate ,
on murmure ,
Chacun croit avoir droit de
fon injure.
vanger
Je fuis , fi je les crois , un Cenfeur
odieux ,
Et fur mon innocence on veut fer?
mer les
yeux .
Quelquefois il eft vray , libre dans ··
fes caprices ,
Ma Mife haurement condamne
certains vices :
Mais, quel fujet a-t - on pour ſe plain
dre de moy ?.
D'où vient que le Lecteur les veut
prendre pour foy ?
Al'honneur de quelqu'un ay-je fair
quelque outrage ? :
169 MERCURE
De critiquer en vers ay-je introduir
l'ufage ?
Ay-je commis un crime en fuivant
Juvenal ?
Imiter fes pareils en eft-ce un capitala
Quand j'attaque unde ffaut, fe plainton
que je nomme ?
Pourquoy deffendre à Tours ce qu'-
on fouffroit à Rome?
Mais je ne forme icy que des
voeux impuiffins ,
Je le vois , Ariftie , il faut ceder au
temps.
Sur les bords de la Loire , infortunez
Poëtes ,
Nos écrits malgré nous trouvent des
Interpretes.
On blâme chaque trait qui part de
noftre main >
Souvent c'est du nectar qu'on prend
pour du venin.
Que
GALANT. 169
pour toy , de la meſme
[ nace
Que j'écrive
difgrace
Mon étoile funefte à jamais me me-
Et mefme en ce moment j'en redoute
l'effet ,
Où ma main n'a qu'à peine ébauché
ton portrait ,
Je crains pour mon Epitre , & peuteftre
on va dire .
Que contre tout le Sexe il court une
Satire :
Trifte effet du deftin irrité contre
moy !
Ne peut -on eftre aimable , & l'eftre
moins que toy ?
Venus , par l'équi
Quoy , parce que
té d'un homme
Sur deux autres beautez a remporté
la pomme ,
A-t-on donc prefumé que Junon &
Pallas
Février 1996, P
170 MERCURE
Fuffent à dédaigner , & n'euffent
point d'appas ?
Pâris méprifa-t - il le pouvoir de leurs
charmes ?
A-t-on vû contre luy tout un Peu
ple en alarmes ?
Mais ces vaines frayeurs ne peu
vent rien fur moy ,
Mon coeur ne cache point ce qu'il
penfe de toy.
Ouy , de quelque façon que le public
me nomme ,
Sur tout le Sexe entier je te donne la
pomme
Et je diray toujours fans vouloir l'in .
fulter ,
Que pour eftre parfait il n'a qu'à t'imiter.
GALANT. 171
Le 6. de ce mois , M' le
Marquis de Montmorin , Fils
deMile Marquis de S. Heran,
Gouverneur & Capitaine du
Chafte aude Fontainebleau ,
& qui a la furvivance de ces
Charges , époula Mademoifelle
Rioule Douilly , Fille de
M'Douilly , Fermier general,
d'une tres - ancienne Famillede
Normandie . Il paroift par
un titre de 1463. que fes Anceftres
eftoient des anciens
Nobles de cette Province , &
qu'ils ont rendu de grands
fervices fous les regnes de
Henry III. & de Henry IV.
Pij
172 MERCURE
à la prife des Villes d'Argen
tan , de Lifieux , de Falaile , &
autres.Le Roy en faveur de ce
mariage a accordé un Brevet
de retenue de cinquante mille
écus à M le Marquis de
Montmorin , qui eft d'une
Maifon tres confiderable ,
originaire d'Auvergne.
Le même jour mourut
Paris , dans fa quatre - vingttroifiéme
année Meffire
Thomas Alexandre l'Herault
de Lionniere, S de la Beliere.
Il avoit efté 43. ans dans le
fervice , tant de terre que
mer,& n'en avoit que dix -fept
de
GALANT 173
Lors qu'il
commença à por
ter les armes pour la Republique
de Venife . Aprés s'y
eftre diftingué en plufieurs
eccafions
, il merita l'eftime
du Doge , qui pour recompenfe
des fervices
qu'il
avoit rendus pendant
neuf
ans , l'honora
d'une chaîne
d'or , au bout de laquelle
pend une grande Médaille
,
frapée aux Armes de la Republique
. Il paffa enfuite en
-Dannemarc
, où il fervit d'abord
comme
Volontaire
;
mais il fut peu de temps aprés
Capitaine
de Cavalerie
,
Piij
174 MERCURE
& devint Colonel d'un Regiment.
Eftant revenu en France
, il y fervit avec beaucoup
de diſtinction , & fit paroiftre
tant de prudence & tant
de valeur , que feu M' de Turenne
, fous lequel il a eu
l'honneur de commander à
la tefte d'un Regiment , l'honoroit
de fon eftime & de
fon amitié , & avoit coutume
de le nommer , le Renard d'Italie
, & le Lyon de Dannemarc.
Cette Famille porte
party d'argent & d'azur avec
un Anneler de gueules en coeur.
Vous n'avez rien veu de
GALANT. 175
Mr l'Abbé de Fourcroy, dont
vous n'ayez efté tres édifiée.
Ainfi , il me fuffira de vous
dire que ce qui fuit eft de
luy , pour vous obliger à le
lire avec plaifir.
REFLEXIONS
SUR LE ZELE PRUDENT.
C
E feroit fe tromper`bien
groffierement , de s'imaginer
que quand il s'agit de la Religion ,
il ne faille garder aucunes mefures
avec le monde. Le zele , à la verité
, ne doit pas eftre timide, mais il
eft auffi tres certain qu'il doit eftre
Piiij
176 MERCURE
prudent . On en fera bien toft per
fuadé,fi l'on fait reflexion à l'importance
des entrepriſes où le zele
nous engage En effet , il ne forme
ordinairement
que
de grans projets
Tantoft c'est d'humilier l'orgueil
des Infidelles , tantoft c'est de
porter les lumieres de la Foy aux
Nations les plus barbares . Tanroft
c'eftde ramener les Heretiques
dans le fein de l Eglife ; tantoft
c'est d'aller établir les fondemens
du Chriftianifme au milieu des
Royaumes où le Paganiſme a regné
de tout temps . Or quelle fa.
geffe nefaut il pas pour réunir contre
les ennemis de la Foy , les
GALANT. 177
Princes Chreftiens? Quelle adref
fe pour perfuader a des Peuples
Stupides & fenfuels , d'embrasfer
une Religion auffi pure dans fa
Morale que dans fes Myfteres ?
Quels égars pour s'infinuer dans
des esprits auffiprévenus que ceux
des Heretiques ? Quelle prudence
pour lever l'étendart de la Croix
dans l'Empire de l'Idolatrie , pour
l'y établir pour l'y maintenir?
En un mot , quels ménagemens ne
fontpasneceffairespourdétacher les
coeurs de l'amour des chofes crcées,
pour les tourner versleCreateur
qui en eft le centre? Outre tous ces
grands ces glorieux deffeins , le
178 MERCURE
;
Zele en forme encore d'autres , qui
pour eftre moins éclatans , ne laiffent
pas d'eftre auffi difficiles . Il
s'agit quelquefois d'arrêter le cours
d'une erreur qui commence àfe répandre
de retirer un Incredule
defon égarement ; d'abolir parmi
des Chreftiens une coutume toute
Payenne ; de combattre unefuperstition
à laquelle des Peuplesfont
opiniastrement attache . Pour
réüffir dans ces differentes entreprifes
, il n'eft pas toujours à propos
que les Pafteurs de l'Eglife tiennent
la mefme conduite. Il faut
tafcher degagner les coeurs des unss
travailler à convaincre l'esprit
GALANT. 179
des autres, flater ceux - cy , intimi
der ceux- là , preffer avec force les
perfonnes qu'onfent disposées àfe
rendre , ufer d'unefage condefcendance
envers celles qu'on n'a pú
encore ébranler. Un Zele prudent
& éclairéfe fert heureusement de
ces divers moyens pour arriver à
la fin qu'ilfe propofe . Il employe
lesprieres & les menaces , les bienfaits
& les chastimens „ propor
tionnant les remedes aux maux ,
demeurant toûjours dans les
bornes d'une moderation raisonna
ble.
C'est donc avoir une fausse
idée du zele , que de le concevoir,
180
MERCURE
Co
comme une ardeur impetueufe
qu'on ne peut retenir dans les li
mites que preferit la raison . Le
vray Zele , tout vife tout ardent
qu'il eft , ne laiffe pas d'eftre reglé
dans toutes fes démarches & d'agir
avec beaucoup d'ordre , de retenuë
de jugement. Bien loin
de precipiter les chofes , il s'accom
mode au temps , il en ménage les
circonftances , il laiffe meurir les
affaires ; il obferve les conjonctures
favorables àfes deffeins , il prévient
les obftacles , il applanit les
difficultez ; en un mot , il n'omet.
rien de tout ce quipeut contribuer à
L'heureuxfuccés de fes
entreprises.
GALANT.
18
Reconnoiffe icy voſtre aveuglement
, vous qui croyant ſuivre
les faints tranfports qu'inſpire le
vray zele , ne fuivez cependant
que les mouvemens dereglez de la
paffion qui vous domine. Si voftre
Zele eftoit veritable , il ne feroit
pas fifier & fi emporté. Il garderoit
plus de mesures , & neſe por,
teroit pas à des écranges extrémitez
qui fcandalifent les Fidelles,
&quiruinent les deffeins les plus
avantageux à la Religion . Nappellez
donc plus zele ce qui n'en
eft que l'ombre & le fantoſme
ne confondez pas une vertu fi
excellente dans fa nature ; &l
182 MERCURE
utile dans fes effets , avec une ardeur
aveugle& temeraire , qui eſt
La fource de mille maux , & la
caufe de mille injuftices Carn'eftce
pas un Zele indifcret & precipité
qui a tant de fois troublé les
beauxjours de l'Eglife , quiaporté
les Empereurs à opprimer ces
grands Hommes dont la vigueur
Apoftolique arreftoit les progrés de
l'erreur? Neft-ce pas un Zele indifcret
qui a fait naiftre l'herefie
la guerre dans des Païs où brilloient
les lumieres d'une Foy pure.
&où regnoit une heureufe tranquillité
? Et n'est ce pas au con .
traire un zele difcres & regle
GALANT: 183
par la prudence , qui a fait aimer
la vertu aux plus mortels enne
mis de la Religion ? N'eft - ce pas
ce zele prudent qui a rétably l'ordre
la Paix dans des Royau
mes , qu'une funeſte divifion avoit
mis fur le penchant de
leur
, it
&qui a fçu gagneràFefus - Chrift
tant de Peuples & tant de Sou
verains ? Quelle gloire pour vous,
Seigneur , & quel bonheur pour
nous , fi chacun dansfa condition
avoit ce zele prudent qui vous eft
fiagreable , & à nous fi avantageux
, puis qu'il ne tend qu'à éta,
blir voftre Royaume au dedans de
nous ! C'eſt à vous , divin Sau184
MERCURE
veur, à nous le donner. Faites
revivre en nous cette ferveurfurabondante
des premiers fiecles .
Donnez- nous un amour ardent
pour les interefts de voftre Religion
, &fi vous nous refufez le
bonheur de mourir pour fa deffenfe
,faites au moins que nous ai
dions à la faire triompher par une
vie Chrestienne.
Le S Brunet , Libraire au :
Palais , commence à debiter
unLivre nouveau , dont le fuccés
doit estre d'autant plus
grand , qu'il eft fur une matiere
qui a toujours plû. Il a
GALANT. 185
pour titre , Portraits ferieux ,
galants & critiques . Ils font
touchez delicatement , & on
peut dire qu'on n'y découvre
aucuns traits qui ne foient
marquez avec beaucoup d'efprit
& de grace. Dans les
Portraits ferieux on voit les
hommes tels qu'ils devroient
eftre, & on les voit tels qu'ils
font, dans les critiques L'Auteur
declare que quoy qu'il
puiffe arriver que quelqu'un
Paccufera de les avoir donncz
trop au naturel, il n'a prétendu
faire que des defcriptions
vagues , mais il eft malaifé de
Février 1695.
186 MERCURE
faire la guerre aux vices , fans
que le vicieux le reconnoifle
attaqué ; & alors l'idée gene.
rale que le Peintre a cue , fait
un Portrait reflemblant , par
l'application particuliere que
chacun fe fait . Les Coquettes,
les Joueurs , les Jaloux & les
Tartuffes ne font pas épar
gnez dans cette forte de Sa
tire , ce qui ne fçauroit produire
qu'un fort bon effet ,,
puis que fi la peinture de ces
defauts fait paroistre tour
ce qu'ils ont d'odieux cux
qui auront du chag in des'en
connoiftre tachez , teront
GALANT: 187
leurs efforts pour s'en corriger.
Les Livres de bons mots
font devenus extrémement à
la mode , & aprés ceux qui
ont pour titre , Soberiana &
Menagiana , le S Thomas
Guillain , qui a fa Boutique à
la defcente du Pont-neuf prés
les Auguftins , vient de donner
au Public Fureteriana , ou
les bons mots & Remarques de
M Furetiere Il avertit le Le-
&teur que ces Remarques ont
efté trouvées dans les Papiers
aprés la mort ; & que s'il y en
a quelques- unes qui paroif
Q ij:
188 MERCURE
fent un peu negligées , cela
vient de ce qu'on n'a pas vou
lu toucher à ce qu'avoit écrit
un homme auffi connu que
M' de Furetiere , qui n'y avoit
pas mis la derniere main. La
lecture ne laiffe pas d'en eftre
agreable , auffibien que celle
des Hiftoriettes qu'on y a
meflées , & qui , encore qu'un
peu longues , font affez plaifantes
pour n'ennuyer pas.
3.On trouve chez le S Audran
, Graveur du Rov , ruë
Saint Jacques , & chez le S
Rocher , fur le Quay de
FHorloge du Palais , divers
::
GALANT. 189
Baftimens de mer , deffinez
& gravez en grand , felon
conftruction moderne . la
Parmy ces Baftimens , qui font
au nombre de dix - huit , ily a
un Vaiffeau coupé en longueur
, auffibier qu'une Galere
, pour en enfeigner la
compofition & l'ulage. Ces
deux Baftimens coupez en
long , en reprefentent ſi bien
tous les compartimens , & ce
qu'ils contiennent au dedans,
lors qu'ils font en eftat de
fortir du Port pour aller en
mer, que les plus ignorans
qui s'y veulent appliquer , n
190 MERCURE
peuvent fçavoir en très -peu
de temps , autant que les
plus experimentez . Ona auffi
marqué fur l'un & fur l'autre,
les manoeuvres , le nom des
pieces & les proportions.
Dans les autres Baftimens ,
on voit la difference de ceux
qui fervent àla navigation , à
la guerre , & au commerce
,
chaque feuille contenant un
Vaiſſeau particulier. Ces Ba
ftimens font,
Un Vaiffeau du premier
rang .
Un Vaiffeav du fecond
rang.
GALANT: IgI
Un Brûlor.
Une Flufte.
Une Galiote à Bombes
Une Polacre.
Une Saïque Turque .
Une Galere Reale.
Une Galere Patronne.
Une Galere, Chef d'Eſcadre ,
Une Galeaffe à la rame.
Une Galeaffe à la voile-
Une Barque:
Une Tartane.
Un Brigantin.
Une Felouque.
Si les Conqueftes du Roy
font aujourd'huy l'admira192
MERCURE
tion de toute la terre , les repreſentations
que nous en a
données le Pinceau de fèu M
Vandermeulen , Peintre ordinaire
de l'Hiftoire de Sa Ma
jeſté , ont merité les applau
diffemens de tous les Connoiffeurs.
C'est pour fatisfai
re à leur curiofité qu'il avoit
employéles plus habiles Maiftres
de l'Europe à graver
tout ce qu'il avoit peint ; Prifes
de Villes , Batailles, Chalfes
, Veuës , Paylages , & autres
Ouvrages. Tout cela fe
vend aujourd'huy chez fa
Veuve , rue S. Jacques , proche
GALANT; 193
che la Fontaine S. Benoist.
On y trouve auffi quelques
Places fortes , conquifes par
Sa Majesté , du même deffeinde
M'Vandermeulen , & nou
vellement gravées.
Le Pere Hommey , Auguftin
du petit Convent , vient
de donner au Public un petit
Ouvrage Latin , dont il fait
Auteur un Fabius Claudius
Gordianus Fulgentius Cet
Ouvrage eft tiré d'un Manuf
crit qui luy est tombé entre
les mains , & il a fait voir fon
érudition , en l'enrichiffant de
Notes fçavantes & curieufes ;
Février 1696, R
194 MERCURE
mais ce qu'il y a d'extraordinaire
en cet Ouvrage, qui eft
divifé en treize petits Traitez,
c'eft que l'Auteur a obfervé
dans chacun, de n'ypoint employer
une des lettres de l'Alphabet
. Ainfi dans le premier
,qui eft d'Adam & de fes
defcendans jufqu'à Enoch, il
ne s'y trouve aucun A. Le ſecond
, qui eft depuis Enoch
jufqu'au Deluge , n'a aucun
B. & ainfi des autres , dont
l'un cft fans C. l'autre fans D.
&c. Il eft vray que quelquefois
le Teft fubftitué pour le
D. le C pour le G , ce qui eft
GALANT. 195
permis , une lettre forte pouvant
entrer en la place de celle
qui ne l'eft pas . La neceſſité
que l'on s'impoſe de bannir
une lettre de tout un difcours
, eft une contrainte qui
doit embaraffer celuy qui
compofe , & qui fait voir fon
efprit à trouver des termes
qui fuppléent à ceux dont il
a renoncé à fe fervir. Si quelqu'un
veut en faire un effay
en noftre Langue , dans quelque
Hiftoriete , je ne doute
point que le Public ne fuft
fort aife qu'on luy en fift part;
mais il faudroit fur tout qu'-
Rij
196 MERCURE
elle fuft écrite fans une des
cinq voyelles , car il eft beancoup
plus aifé de fe paffer
d'une confonne. Les Efpagnols
fe font attachez à ce jeu
d'efprit , & il a paru un Livre
en leur Langue , composé de
cinqNouvelles affez longues ,
la premiere fans A , la feconde
fans E , la troifiéme fans I ,
la quatriéme fans O , & la
cinquiéme fans V. Je ne croy
pas qu'il foit poffible d'écrire
feulement deux pages en
François fans aucun E , à caufe
des
monofillabes , que,
en, me, ne ,fe, te , qu'on eft
DE
LA
VILLE
ON
1893
ARMANDYS
ΠΟΑ
.
CHERON
ABS.
DE
TRAPP
FertingerSc
GALANT 197
obligé d'employer à tous me
mens. Le Livre que le Pere
Hommey a fait imprimer , eft
intitulé , Liber abfque litteris , de
atatibus mundi atque hominis ,
abfque A , abfquc B , &c. & il fe
vend chez la Veuve Charles
Coignard , ruë de la Bouclerie
, & chez le Sieur Claude
Cellier , fur le Quay des Auguftins
.
Il y a peu de temps que je
vous ay fait part d'un éloge
de M l'Abbé de la Trappe.
Je vous envoye aujourd'huy
fon Portrait, ne doutant point
que vous ne foyez ravie d'a
Riij
198 MERCURE
voir devant les yeux les traits
d'un homme fi veritablement
confacré à Dieu. Le revers
nous le fait voir dans le Defert
avec ces paroles. Rediviva
per illum Thebais. Vous ſçavez
combien les Deferts de
la Thebaïde ont efté rendus
fameux par la retraite d'un
grand nombre de faints Soli
taires qui y font venus finir
leurs jours , feparez du commerce
entier des hommes.
La Medaille qui vous reprefente
cet illuftre Abbé , eft
fort reffemblante. Je l'ay fait
graver fur le coin de celle qui
GALANTA
199
eft de M' Cheron un des
T
plus habiles hommes que
nous ayons en ce genre . Le
Roy qui le fit venir exprés de
Rome il y a plufieurs années,
luy a donné un logement
dans les Galeries du Louvre.
Le 31. du mois paffé , Mademoiſelle
de Duras fit profeffion
dans le Convent des
Religieufes de Conflans , où
elle avoit pris le voile il y a
un an. Elle eft Fille de M le
Maréchal Duc de Duras , &
Soeur aînée de Madame la Ducheſſe
de Leſdiguieres , dont
Riiij
200 MERCURE
je vous ay appris le mariage.
La préference qu'elle a cedée
à fa Cadette pour un figrand
Parti, marque la fincerité de
fa vocation. Le Pere Gaillard,
Jefuite , qui fit un Difcours
fort éloquent dans certe ceremonie,
s'attira l'admiration
d'un Auditoire tout illuftre,
dans l'éloge qu'il fit du merite
de cette jeune Religieufe
, & du mépris qu'elle té
moignoit des grandeurs du
monde. M' l'Archevêque de
Paris officia dans cette ceremonie.
Jamais aſſemblée n'a
efté plus diftinguée ny plus,
GALANT: 201
choific. Tout le monde en
revint fort édifié de toutes
manieres.
Vous aurez peut- eftre appris
par les Nouvelles publiques
, la découverte qui s'eft
faite depuis peu de temps des
Reliques de S. Auguſtin , mais
comme plufieurs circonftáces
n'y ont pas efté marquées , je
croy vous faire plaifir en vous
envoyant la copie d'une Lettre
qui a esté écrite là - deffus
de Rome , au Pere Prieur des
Grands Auguftins de Tou
loufe . En voicy les termes:
202 MERCURE
MoOn Reverend Pere!
Fe fuis perfuadé que vous recevrez
avecplaifir la nouvelle de
la découverte du Corps de noftre
Pere Saint Augustin ,faite à Pavic
fur la fin de l'année derniere,
dans le temps que Sa Sainteté venoit
d'élever un de nos Confreres
auCardinalat. Les diverfes tranf
lations que l'on a faites en differens
temps , de ce facré dépoft,
avoient donné déja fondement à
quelques perfonnes , de croire que
l'on n'avoit que quelques petits
offemens du corps de ce grand
GALANT. 203
Docteur , & que ces Reliques
estoient difpersées en divers lieux.
Vous fçavez que vingt quatre
ans aprés fa mort , qui arriva
dans la Ville d'Hippone , dont il
eftoit Evêque,fon corpsfut tranf
porté en l'Ile de Sardaigne par
nos Religieux , qui furent pour
lors bannis d' Afrique par Trafi
mond , Roy des Vandales . Ce précieux
trefor fut mis premierement
dans la grande Eglife , & depuis
transfere en noftre Monaftere ,
que
la devotion des Infulaires
avoit fait baftir àfon honneur.
Ily reftafaifant beaucoup de miracles
, jufqu'à ce queles Moresfe
204 MERCURE
rendirent maiſtres de cetre Isle, ce'
qui arriva l'an 725 .
Lamême année
, Luishprand , Roy des Lombards
, racheta à grand prix ce
facré corps des mains de ces Barbares,
&lefit transporterfolemnellement
dans la Ville de Pavie,
où il faifoit fa demeure. Les habitans
de cette Ville fortirent au
devant de ces faintes Reliques
qui furent mifes arvec pompe le 28.
Février, dans l'Eglife de Saint
Pierre au Ciel dore , où Dieu a
manifesté la vertu de ce grand
Saint par plufieurs merveilles ,
jufqu'àprefent. Ellesy furentpremierement
gardées par nos Reli-
"
GALANT. 205
gieux qui les avoient accompa
gnées. Quelque temps aprés les
Reverends Peres Benedictins .
le Chanoines Reguliers en eurent
la garde , jufqu'à ce que le Pape
Jean XXII. donna une Bulle en
noftre faveur l'an 1326. afin que
nous púſſions faire bâtir un Monaftere
joignant l'Eglife de Saint
Picrre au Ciel doré, & chanter
nos Offices nuit & jour auprés du
corps de noftre glorieux Patriarche.
Cette Bulle fut foutenue contre
les Chanoines Reguliers , qui
táchoient d'en d'empêcher l'execu
tionpar lapuissancede Jean , Roy
deBoheme,qui voulut contribuer à
·
206 MERCURE
faire baftir ce Monaftere. Enfin ,
les diverfes guerres , & plufieurs
grandes calamite arrivées àcette
Ville , donnerent dans lafuite des
fiecles unfujet aux Religieux de
prévenir les injures des temps, &
de s'affurer de ce facré depoft , en
le cachant dans un lieu dont peu de
perſonnes avoient la connoiſſance.
Ces perfonnes estant mortesfans
en avoir fait part à leurs Succeßeurs
, la posteritéfut privée de
la confolation de fçavoir précisément
le lieu où repofoit ce grand
trefor. Il ne restoit
tion , qui affuroit qu'il eftoit dans
l'Eglife de Saint Pierre au Ciel.
que
la tradiGALANT.
207
dore , fans en déterminer l'endroit.
Mais à prefent le Ciel vient de
nous le découvrir dans la même
Eglife , & de lever le doute que
les Chanoines Reguliers faifoient
déjapafferpour une verité conftante
, voulant perfuader le Public
que le corps de ce grand Docteur
repofoit dans leur Eglife de Mortare
,fondezfur une Bulle de Gre.
goire IX qui eft toute contraire
à ce qu'ils prétendent , comme on
leur a fait voir par l'Original
de cette Bulle , tiré du Vatican ,
dont le Pape a permis l'impreffion
à noftre Reverendiffime
Pere General , conjointement
208 MERCURE
plufieurs autres monumens anciens
qui rendent témoignage de lamême
choſe. On a auffi remarqué que
dans le mois auquel les Chanoines
Reguliers fervent l'Eglife de S.
Pierre de Pavie, le corps de Saint
Augustin ne fait aucun miracle,
aulieu qu'il en fait plufieurs lors
que nos Religieux lafervent , dont
on a fait la verification par
de Notaires. Ce témoignage defaveurparticuliere
que ce grand Docteur
nous donne , perfuadera plu
fieurs critiques qu'il nous regarde
commefes veritables Enfans , &
qu'ilconfirme ce que le faint Siege
a depuis fi longtemps déterminé
acte
GALANT: 209
en noftre faveur. Fe fuis , &c.
A Rome ce 17. Janvier1696 .
Le reculement de la Fefte
de Paſques , qui ne ſera celebrée
cette année que le 22 .
Avril , a donné lieu à un Particulier
d'en rapporter la caufe
en peu de paroles. Je n'étale
point icy , dit-il , les motifs
du premier Concile Gene
ral , donnant des regles fi
belles pour déterminer la
Pafque , fur les plus certaines
Epoques de la Cene & de la
Refurrection du Sauveur. Je
ae dis rien mefme de la cor-
Février 1696. S
Zło MERCURE
rection du Calendrier , faite
au fiecle paffé , par Gregoire
XIII. & pour cela , dite Gre
gorienne ; correction qui fut
d'un tecours fi grand pour
maintenir l'ordre établi par
le Synode , & pour remedier
aux abus introduits contre.
On fçait que le retranchement
fait en 1582. des dix jours
marquez , du s.au 15. d'Octo.
bre repara le paffé avec fuccés
, en remettant l'Equinoxe
dans la fituation veritable.
que des fupputations peu
exactes luy avoient fait perdre,
& que la fuppreffion du
GALANT.
211
25. Février , preſcrite pour
toutes les dernieres années
de chaque fiecle , les quatriémes
exceptez , rédreffe
le calcul des heures & des
minuttes à venir . Je répons
fimplement à quelques perfonnes
qui m'ont paru plus
curieufes & moins inftruites
que je n'eufle penſé , fur lë
fait des Lunes qui reglent la
Pafque. Un pur hafard a fait
naiftre la curiofité , & le foin
d'y fatisfaire. Si ce que j'an
vais dire icy paroift obfcur ,
on doit imputer cette obfcurité
au ftile concis que j'af
Sij
212 MERCURE
fecte , pour ne me pas rendre
ennuyeux , & pour offrir la
choſe aux impatiens , prefque
dans un feul trait . Aprés
tout , quelque connu que foit
à la plufpart le dénoüement
qui réfout la queftion , peuteftre
n'eft -il pas également
bien conçu de tous .
Il eft curieux & neceffaire
mefme de fçavoir que la Paf
que , qui regle toutes les autres
Feltes mobiles , ne doit
eftre celebrée que le Dimanche
qui fuit immediatement
le 14. de la Lune de Mars
pourvû , neantmoins , que ce
GALANT 213
14. n'arrive pas plutoft que le
21. du mefme mois , jour de
l'Equinoxe ; & cela , par Decret
du premier Concile de Nicée
, tenu l'an 325. fous Saint
Silveftre .
De là vient que cette grande
Fefte eft quelquefois auffi
haute que le 25. Avril , ce qui
arriva en 1666. & quelquefois
auffi baffe que le 22. Mars,
comme il parut en 1693. Elle
eft auffi haute lorfque la Lune
de Mars commençant le 7.
& ne rencontrant confe
quemment fon 14. que le 20.
anterieur d'un jour au 21. re214
MERCURE
quis par le Concile , oblige à
attendre la Lune fuivante
pour en prendre le 14. qui
alors fe trouve eftre la premiere
pleine Lune , à compter
du 21. Mars , lequel 14. tombant
au 18. Avril dans un Dimanche
, donne encore lieude
differer au Dimanche fuivant
25 pour ne pas convenir
avec les Juifs qui celebrent
Pafque le 14, & pour répon--
dre aux intentions du Sinode,
qui , comme on a dit , ne permet
pas que la pleine Lune
de Pafque precede l'Equinoxe.
$
GALANT. 215
Cette grande Fefte eft plus
baffe lorſque la nouvelle Lune
de Mars arrivant le 8. &
fon 14. par confequent le 21 .
on eft en eftat de celebrer
Pafque dés le lendemain , fi
ce lendemain vient un Dimanche
, comme il arriva en
1693. Ainfi dans la preſente
année 1696. la Lune de Mars
commençant
le
5. & fon 14 .
ne pouvant
atteindre
le 21. du
Soleil
, il faut remettre
la Paf
que au 22. d'Avril
, qui fera le
premier
Dimanche
d'aprés
le
quatorziéme
de la Lune qu ;
fuit l'Equinoxe
. De tout cec
216 MERCURE
refulte ce Paradoxe apparent
que la Lune de Mars com
mençant le 7. recule la Fefte
de Pafque, & la rapproche fi
elle commence le gibanism
Il y a fi longtemps qu'on
n'a faitune ceremonie pareille
à celle dont je vais vous
entretenir , qu'on peut dire
avec raison que ce fera un
morceau d'histoire qui fatis
fera les Curieux. J'ay pris Toin
d'en rámaffer toutes les pârticularitez
, pour en faire un
corps , & je croy qu'il vous
paroiftra exact. M le Mar
quis de Dangeau ” , Gräfd-
Maiftre
GALANT 217
29 .
Maistre de l'Ordre de Noftre-
Dame de Montcarmel
& de Saint Lazare , aprés avoir
preſté ferment entre les
mains du Roy , dans la Chapelle
à Versailles, refolur quel
la ceremonie de fa reception
dans l'Ordre fe feroit le Di.
manche du mois paffé ,
dans l'Eglife des Peres Carmes
, appellez communement
des Billettes , & ordon-
´na à M'de Sauleux , Prevost
& Maistre des Ceremonies de
l'Ordre , d'en prendre le foin .
L'Eglife & les Tribunes furent
tenduës de riches Ta
Février 1696. T
218 MERCURE
pifferies , & remplies de rapis
de pied , de fauteuils , de
chaifes & de carreaux , & M
le Grand-Maiftre & les Chevaliers
affifterent aux premic.
res Vefpres qui furent chantées
la veille. Il y avoit des
eſtrades dans les Chapelles à
droit & à gauche , où l'on arrangea
des chaifes par étages,
en forte que l'on voyoit la
ceremonie de tous coſtez.
Le grand Autel & les Credences
eftoient parez d'ornemens
de velours amarante
, avec de doubles M. à caufe
de l'Ordre de Noftre-DaGALANT.
219
me de Montcarmel ; de doubles
L. à caufe de l'Ordre de
Saint Lazare ; de Fleurs de Lis
d'or , à caufe que les Rois
Louis VII. & Saint Louis , ont
établi l'Ordre de S. Lazare
en France , & que le Roy
Henry IV. a inftitué celuy de
Noftre Dame de Montcarmel.
Il y avoit auffi des Armes
écartelées de celles de
l'Ordre & de celles de Mile
Grand Maiftre , le tout en
broderie d'or.
La Chafuble , les Chapes,
les Tuniques & le devant de
la Chaire du Prédicateur ,
Tij
240 MERCURE
eftoient du même velours ,
avec les mêmes chiffres & les
mêmesArmes. Le grand Autel
eftoit éclairé d'un luminaire
où étoient encore les mêmes
Armes . Il y avoit des Luftres
dans le refte de l'Eglife . Toute
la Neffut destinée pour la
Ceremonie. Dans le milieu
eftoit une eftrade avec un
Priedieu , couvert d'un tapis
de velours amarante frangé
d'or , dont la bordure eftoit
chargée des Armes & chiffres
de l'Ordre, un carreau au bas,
& un fauteuil. Il y avoit encore
unautre fauteuil à coſté
1
GALANT. 221
de l'Evangile , du même ve .
lours , & orné de même. Aux
deux coftez du Priedieu étoient
quatre bancs couverts
d'étoffe amarante & verte ,
deux pour les anciens Che
valiers , qui eftoient plus prés
du Grand - Maiftre , & deux
autres derriere pour les Chevaliers
Novices qui devoient
eftre receus. Derriere la chai
fe du Grand- Maitre eftoit un
autre banc pour les Aumô
miers, les Freres-fervans , &
Herault, & un banc plus éloi
gné, pour lesHuiffiers.
Il y eut un fort grand or
Tiij
222 MERCURE
dre pour la diftribution des
places , & pour arriver à l'Eglife
avec facilité. Il y avoit
à chacun des deux bouts de
la rue un des Cent Suiffes du
Roy , & fix autres Suiffes , qui
n'y laiffoient entrer que les
Carroffes qui avoient des Billets
. Ces Carroffes eftant à la
porte du Cloiſtre , on les faifoit
paffer dans les deux ruës
voifines . Il y avoit des gens de
M le Grand - Maitre qui
marquoient où il falloit aller
& prenoient les juppes des
Dames pour les porter juf
ques à l'entrée de l'Eglife ,
GALANT. 223
gardont
laporte eftoit auffis
dée par des Suiffes du Roy.
Il y avoit auffi des perfonnes
préposées pour recevoir les
Billets cachetez & numerotez,
& pour mener ceux qui
les avoient à leurs chaifes numerotées
de même ; en forte
que l'on eftoit placé dans le
moment.
Mile Grand -Maistre arriva
aux Billettes fur les neuf heures
du matin . Les anciens
Chevaliers allerent le rece
voir à la porte du Cloiſtre , &
le conduifirent dans
chambre où il s'habilla . Penunc
T iiij
224 MERCURE
;
dant ce temps les anciens
Chevaliers furent preſens ;
c'eftoient Meffieurs Seguier.
de Liancourt , de Bragelonne
Hautefeüille ; d'Enonville
de Montagnac , Confeiller au
Parlement ; Merigot ; le Chevalier
de Semonville , cy - devant
Lieutenant au Regiment
des Gardes Françoifes :
de Baleyne , Ecuyer ordinaire
de Monfieur & de Madame ;
Colin, premier Maître d'Hôtel
de Madame ; de Guenegaud ,
M'des Requeſtes ; de Chaboffiere,
de Tilleour ; de Monta
let , Colonel d'un Regiment
GALANT 225
de Dragons ; de Sauleux , Prevolt
& Maistre des Ceremonies
de l'Ordre , de Genoüillac,
Confeiller au Grand Confeil
, Procureur General de
l'Ordre ; le Févre de la Barre ;"
& Binot , Grand Prevoft des
Armées du Roy.
Ces
Chevaliers ayant pris
leur place dans le Chapitre ,
M ' de Genoüillac , Procureur
General de l'Ordre , y fit la
lecture des Lettres Patentes
accordées par Sa Majeſté
M' le Marquis de Dangeau ,
pour l'Etat , Charge & Digni
té de Grand Maiſtre des Or226
MERCURE
dres Royaux de Noftre- Dame
de Mont -Carmel & de Saint
Lazare de Jeruſalem ; de la
Profeffion de foy faite par M
le Marquis de Dangeau , en
tre-les mains de M ' le Nonce,
des Bulles du Pape accordées
en confequence , & de la preftation
de ferment faite entre
les mains du Roy dans la Chapelle
à Verfailles , aprés laquelle
lecture , d'un confentement
unanime , les deux
anciens Chevaliers precedez
du Maistre des Ceremonies ,
furent chargez de l'aller fupplier
de venir prendre fa
place.
GALANT: 227
*
M'le Grand- Maiftre fortit
de fa chambre veftu du grand
manteau de l'Ordre , de ve
lours amarante , doublé de
fatin vert , ces deux couleurs
eftant celles des Ordres de
Montcarmel & de Saint Lazare.
Le manteau eftoit en
forme de chappe à queuë traî
nante , ouvert par devant ,
bordé d'une broderie d'or richement
travaillée , avec les
chiffres & les devifes de l'Ordre
, des trophées d'armes &
des Fleurs de lis , & le refte
du manreau eftoit couvert ,
tant plein que vuide , des
228 MERCURE
mêmes chiffres , trophées , &
"
en brodefleurs
de lis
, au eftoit
rie d'or. Le Mantelet eftoit
de fatin vert brodé d'or palle ,
& la queue du manteau qui
avoit deux aunes de long
eftoit portée par un Gentilhomme
qui doit eftre reçû à
la promotion fuivante . Sous
ce manteau M³ le Grand Maî
tre portoit une Dalmatique
de Satin blanc , qui luy defcendoit
jufqu'aux genoux.
Du haut en bas de la Dalma.
tique eftoit une Croix mi- partie
aux Emaux de l'Ordre
amarante & vert , brodée
36
GALANT
292
tout à l'entour. La culotte , les
bas de foye , & les fouliers
eftoient amarante , & M ' le
- Grand Maiftre avoit unetoque
de la meſme couleur
avec une aigrette & une agraffe
de diamans d'un tresgrand
prix. Son épée eftoit
auffi de diamans .
M ' le Marquis de Dangeau
fe rendit en cet eftat dans la
Salle du Chapitre , precedé
des deux anciens Chevaliers ,
& du Maiftre des Ceremonies.
A l'entrée du Chapitre
M Seguier de Liancourt
Doyen des Chevaliers an,
230 MERCURE
ciens , luy fit une harangue
laquelle il répondit avec fon
éloquence & fon honneſteté
ordinaire .
Il prit fa place dans un fauteuil
qui luy eftoit preparé ,
& aprés un petit difcours fur
fa reception , il declara le
choix qu'il avoit fait de quelques
perfonnes pour eftre reçus
Chevaliers dans l'Ordre.
Il en donna fur le champ la,
lifte au Maiftre des Ceremonies
, qui en fit la lecture tout
haut, & paffa enfuite dans une
autre Salle pour la lire aux
Chevaliers Novices , afin qu'
GALANT.
231
ils
marchaffent
dans le
rang
qui y eftoit
marqué. Les anciens
Chevaliers
& les
Novices
eftoient
tous
habillez
de
juftau - corps de
velours
amarante
, les uns
en broderie
d'or , les
autres
d'argent , ou
avec
des
boutonnieres
de
meſme
.
L'on
marcha
pour aller à
l'Eglife. Les Novices
eſtoient
precedez
de quatre
Huiffiers
& du Herault. Ils
marchoient
lentement & avec
dignité ,
deux à deux , & ceux qui devoient
estre
reçûs les derniers
,
marchoient les pres
232 MERCURE
miers . Les Chevaliers anciens
marchoient auffi deux à deux,
les derniers reçus marchant
devant, le Grand Maiſtre ſeul,
ayant à la gauche le Maiſtre
des Ceremonies deux pas en
avant hors des rangs . La marche
fut fermée par les Chapelains
& Aumôniers de l'Ordre.
A l'entrée de l'Eglife , les PP.
Carmesſe trouverent rangez
en haye , & le P. Prieur qui eft
Aumônier de l'Ordre,porta la
parole , & fit une harangue à
M' le Grand Maiftre , pen.
dant laquelle les Novices fe
GALANT: 233
C
mirent dans les placés qui
leur furent montrées par le
Herault
21 FORD
Aprés ce compliment
les
Chevaliers anciens fe placerent
le long de leurs bancs ,
fe tenant debout.M le Grand
Maiſtre ſe mit à genoux à lon
Priédieu , & les Chevaliers
firent la meſme choſe le lung
de leurs bancs.
Le Chapelain revestu d'une
Chappe , & les Officians
commencerent
le Veni creator,
aprés lequel le Maitre des
Ceremonies fe leva , alla au
milieu de l'efpace qui eſb en
Février 1696. V
234 MERCURE
8
tre le Priédicu & l'Autel , &
qu'on appelle le Parterre en
matiere de ceremonie . Il fit
la reverence à l'Autel , enfuite
à M' le Grand Maiftre , puis
aux Chevaliers à droit & à
gauche , & avertit les Novices
par un figne de teſte de
porter leurs épées fur une ta .
ble pofée devant le grand
Autel , couverte couverte d'un tapis
Amarante , & fur laquelle il y
avoit un baffin cifelé de ver .
meil doré où avoient efté
miſes les Croix qui leur devoient
eftre données, inve
>
Les Novices marchérent
GALANT
235
deux à deux , un de chaque
banc , fe fuivant à la file , firent
les reverences à l'Autel ,
au Grand Maiftre, & aux Chevaliers
, & aprés avoir mis leurs
épées fur la table , ils s'en retournerent
à leur place dans
le mefme ordre.
L'on commença la Meffe
& à l'Evangile Male Grand
Maistre & les Chevaliers mirent
l'épée à la main , & aprés
la remirent dans le fourreau,
Le Maiſtre des Ceremonies fit
les reverences ordinaires , &
avertir les deux plus anciens
Chevaliers& le Procureur Ge-
V ij
226 MERCURE
neral ,qui fe vinrentplacer aux
deuxcoftez du Priédieu du G.
Maiftre , le Procureur Gene
ral à la gauche de l'ancien,
Le Maiftre des Ceremonies fit
figne à l'Officiant d'apporter
le Miffel fur le Priédieu du
Grand - Maiftre . L'Officiant
L'apporta , & le Grand Maiſtre
ayant les mains fur l'Evangile,
prononça ſon ſerment à hau
te voix en ces termes.
Nous Frere Philippe de Cour.
cillon , par la grace dufaint Siege
du Roy Grand Maiftre des
Ordres Royaux Militaires &
Hofpitaliers de Notre Dame de
1
GALANT 237
Na-
Monicarmel & de Saint Lazare
deJerufalem , Bethleem
Zarethyiant deçà que delà les
mersÿjurons promettons à
Dieu tout puiffant , de garder
obferver toute noftre viefesfaints
Commandemens , & ceux de la
fainte Eglife Catholique Apofto
lique & Romaine , de vivre &
de mourir en la Foy qu'elle nous
enfeigne, de la défendre d'ungrand
zele, de ne nous départir jamais
de lobeiffance du Roy , & de luy
rendre toutenoftre vie tres fidelle
fervice ; d'observer & de faire
obferver exactement lesRegleses
Statuts defdus Ordres , d'admi
238 MERCURE
d'en
niftrer de faire administrer
tous les biens dont ils jouiffent
pour la gloire de Dieu , le foulagement
des Pauvres , &particu
Tierement des Lepreux ,
procurer de tout noftre pouvoir la
confervatione l'agrandiffement
.
Ainfi Dieu tresgrand , tres- bon
tres puiffant nous foir en aide
, & ces faints Evangiles par
moy touchez.
Le Maistre des Ceremonies
, en l'abſence du Greffier
de l'Ordre , donna une plume
au Grand-Maiſtre , qui ayant
figné ce ferment , fe leva enfuite
& fe mit dans fon fauGALANT:
239
teüil , aprés quoy le Maiſtre
des Ceremonies fit figne aux
deux Chevaliers anciens de
s'avancer au milieu du parterre,
& de fe ranger des deux
coftez . M' le Grand- Maiftre
s'eftant levé, & ayant fait fes
reverences à l'antique , alla ſe
placer dans un fauteuil pré.
paré prés de l'Autel du cofté
de l'Evangile , ayant les deux
anciens Chevaliers à fes coftez
, & le Maiftre des Ceremonies
deux pas devant.
Les deux anciens Chevaliers
fe mirent à genoux fur
deux carreaux de velours aux
240 MERCURE
2
pieds du G. M. & prefterent
keur obedienceen luy bailang
la main . Enfuire les autres
Chevaliers , fur un figne que
leur fit le Maiftre des Cere
monies , s'avancérent deux à
deux , firent leurs reverences ,
& vinrent prefter à genoux
la même obedience . & s'en
retournerent dans le même
ordre.
8
L'obedience finie , M le
Grand Maistre retourna à fon
fauteuil de la même forte
qu'il eftoit venu L'on continua
la Meffe , aprés laquelle
le Grand Maiftre, précedé des
deux
GALANT. 241
deux anciens Chevaliers &
du Maistre des Ceremonies ,
aprés les reverences accoutumées
, alla dans fon fauteuil
prés de l'Evangile. L'Offciant
reveftu d'une chappe ,
fit la benediction des Croix
& des Epées qui eftoient fur
une table , avec le livre des
Regles & des Statuts de l'Ordre
. Les Novices, qui eftoient
à genoux pendant la benediction
des Croix & des Epées,
furent avertis par le Mre des
Ceremonies de fe mettre en
marche. Ils fe leverent, & vinrent
en deux files fe prefenter
Février 1696.
X
243 MERCURE
devant le Grand Maiftre, &fe
mirent à genoux. Le Grand-
Maistre dit aux Novices , Que
demandez- vous? Ils répondirent
rout haur,un portant laparole
pour tous . Nous vous fupplions
tres humblement , Monfeigneur,
de nous donner l'Ordre de Chevalerie
de Noftre - Dame de Montcarmel
de Saint Lazare de
Ferufalem.
Le Grand- Maiftre leur répondit
. Vous me demandez une
grace qui ne doit cftre accordée
qu'à ceux que le merite en rend
dignes, autant que la nobleſſe de
leur naiffance, & qui font difpo
GALANT. 243
par
des
que
les
fez à la pratique des oeuvres de
mifericorde envers les pauvres de
Jefus Chrift , & à verser leur
Sang pour la défense de la Religion
Chreftienne , & pour le fervice
du Roy. Nous avons appris
preuves certaines
conditions neceffaires à la grace
que vous me demandez ,ſe trouvent
en vous , ce qui nous a meu
à vous l'accorder. Eftes vous dif
poſez à vous fervir de vos Epées
pour la défense de l'Eglife , le fervise
du Roy , l'honneur des Ordres
, & la protection des miferables
? Le même Novice répondit
pour tous ,Ony , Mon-
X ij
244 MERCURE
feigneur, avec l'aidede Dieu . M
le Grand Maiftre dit , Je vous
reçois dans les Ordres Militaires
de Notre Dame de Montcarmel
de Saint Lazare de Jerufa .
lem , au nom du Pere , du Fils &
du Saint Efprit. Les Novices
répondirent , Ainfifoit il-
Le Grand Maiftre fe leva
de deffus fon fauteuil , tira fon
Epée du fourreau , & en donna
deux coups fur les épaules
de chaque Novice , en dilant
ParNoftre Damede Montcarmel
&par S. Lazare deJerufalem,
je vous fais Chevalier , aprés
quoy le Grand Maistre donna
i
GALANT. 245
auxNovices , qui eftoient à
genoux devant luy , leurs Epées
, leurs Croix , & les Livres
de la Regle & des Statuts
de ces deux Ordres , qu'ils receurent
avec refpect , & qui
avoient efté remis entre les
mains du Grand мaiftre , par
le Maistre des Ceremonies .
Le Grand Maiftre leur ordonna
enfuite de tirer leurs
Epées , & leur dit , Servezvous
de vos Epées dans les occafions
felon l'efprit de la Religion;
& non pas felon le mouvement
de vos paffions. Enfuite il leur.
commanda de remettre leurs
x iij
246 MERCURE
Epées dans le fourreau , & leur
dit , Souvenez - vous que vous
n'en devez jamais fraper perfonne
injuftement. Les Novices
ayant remis leurs Epées , le
Grand Maiftre leur dit , Chevaliers
, foyez deformais vigi .
lans au fervice de Dieu & de la
Religion , obeiffans à vos Superieurs
, foumis à leurs ordres ,
patiens à leurs corrections . Sçachez
les loix de la Religion où que
vous eftes entre , vous obligent à
l'exercice de toutes les vertus chreftiennes
morales , à les porter
à un plus haut point que ne
fait le commun des Chreftiens . Je
&
GALANT. 247
vous ay donné la Croix de nos
Ordres . Vous la porterez toute
voftre vie au nom de la tres fainte
Trinité, Pere , Fils & S· Efprit,
Elle vous doit faire fouvenir de
la Paffion de Noftre Seigneur , &
vous engage à l'obſervance des
faintes Regles & des Statuts de
la Religion Elle est ornée de Fleurs
de lis ,pour vous enfeigner la fidelité
que vous devez avoirpour
le fervice du Roy , dont la pieté
&le zele ont donné de l'appuy &
de la gloire à nos Ordres . Je vous
ay auſſi donné le livre des Regles
des Statuts de nos Ordres ;
vous y apprendrez quelsfont vos
devoirs. Xiiij
&
248 MERCURE
Le Chapelain reveſtu de fa
Chappe , apporta le Miſſel
au Grand-Maiftre , qui eftant
affis & couvert
receut
le
ferment des nouveaux Chevaliers
. L'un d'eux portant la
parole pour tous , prononça
à baute voix ce qui fuit , ayant
les mains pofées fur les Evangiles.
Nous promettons & vouons
Dieu tout puiffant, à la glorieufe
Vierge Marie Mere de Dieu , à
S.Lazare , & à vous , Monfeigneur
le Grand Maiftre , d'obferver
toute noftre vie les faints
Commandemens de Dieu , &
ceux de la fainte Eglife CatholiGALANT:
249
que , Apoftolique & Romaine :
de fervir d'un grand Zele à la
défense de la foy , lors qu'il nous
le fera commandé par nos Superieurs
, d'exercer la charité
euvres de mifericorde envers les
Pauvres , &particulierement envers
les Lepreux , felon noftre
les
pouvoir ; de garder au Roy une
inviolable fidelité , & à vous ,
Monfeigneur, de vous rendre une
parfaite obeiffance , & de garder
toute noftre vie la chasteté libre ,
ou conjugale. Ainfi Dieu tresbon
, tres grand & tres puiſſant
nous foit en aide & ces faints
Evangiles par nous touchez.
3
250 MERCURE
Le Grand- Maistre dit pour
lors aux nouveauxChevaliers
.
Venezprefentement que je vous
embraffe , & que je vous reconnoiffe
comme nos Freres & Chevaliers
de nos Ordres , en cette
qualité defenfeurs de la Foy , fi
delles ferviteurs du Roy , prote-
&teurs des Pauvres, ſujets &ſoumis
à nos reglemens . AlleZremercier
Dieu de la grace qu'il vous a'
faite , & fignez vostre profeffion
É vos voeux .
Les Huiffiers de l'Ordre
apportérent une table devant
le grand Autel , couverte
d'un tapis de velours amaGALANT:
251
rante , où le Maistre des Ceremonies
, en l'abſence du
Greffier , reçût les fignatures.
de la Profeffion & des Voeux
des nouveaux Chevaliers , par
nom & furnom , aprés quoy
ils retournérent à leurs places,
dans l'ordre qui fuit .
Les premiers de chaque file,
marchérent à la tefte de celle
qu'ils conduifoient , pafférent
par le parterre , & vinrent faluer
les anciens Chevaliers de
leur cofté , commençant par
celuy qui eftoit le plus prés
du fauteuil du Grand Maiftre,
& fe remirent à leur place ,
253 MERCURE
en paffant entre leurs bancs
& ceux des anciens Chevaliers.
Les Chevaliers qui furent
reçûs dans l'Ordre à cette reception
, eftoient , Meffieurs :
Le Comte de Lhofpital .
Le Marquis de Blanzac .
D'Afpremont , cy- devant
Chambellan de Monfieur ,
Frere du Roy.
Cabre , auffi Chanbellan
de Monfieur.
De Carcavi Duffy .
De Saint- Olon , cy - devant
Ambaffadeur à Maroc.
De Longueville , eftant
GALANT. 253
prés de la Perfonne de Monfieur
le Duc de Chartres.
De Breteuil de Ruville,
Delbos.
me.
De Saint Gilles.
De Villeroy.
Le Chevalier d'Angoulef-
De Marefcot , Colonel de
Dragons.
De Loyfonville .
De Saint Laurens , Lieute
nant des Gardes de Monfieur
le Prince.
· De Crecy.
De Ladournat.
Le Comte de Vaffé,
254 MERCURE
+
Le Comte de Grancey.
De Barville .
Le Marquis de Burantiere.
Bontemps
Fils , Premier
Valet de Chambre du Roy.
Le Baron de Rofvorin .
De Bouchardiere
. า
De Beaubourg , Ecuyer du
Roy.
De la Boutoniere.
De Saint Chalier.
Du Vivier.
Pidou.
De Beaulieu , Premier Valet
de Chambre de Monfieur,
De Breget.
De Hauteville.
GALANT
255
De Pommarins.
De Saint Bertin-
De Chenedé.
Chapelain.
Mr de Maziere.
Quand ces nouveaux Che
valiers eurent repris leurs
places , le Grand Maiſtre re-
Courna à fon Priédieu , prece
dé des deux anciens Chevaliers
& du Maiſtre des Ceremonies.
L'Officiant commença
le Te Deum , lequel
eftant fini , il fe tourna du
cofté des affiftans , & aprés
avoir fait une reverence au
Grand Maistre pour marquer
256 MERCURE
que c'eftoit avec fa permiffion
, il donna la benediction
folemnelle.
2
Cette benediction donnée ,
tous les Chevaliers fe levérent
& fe mirent en marche
deux à deux dans l'Eglife , felon
leur rang. Les derniers
reçûs marchant les premiers ,
pafferent par le Cloiſtre , fuivis
du Grand Maiſtre qui marchoit
feul , la queuë de fon
manteau eftant portée par le
melme Gentilhomme qui l'avoit
portée en venant à l'Egli
fe. Cette marche fut fermée
comme la premiere , & м le
GALANT. 257
Grand Maiſtre fut conduit
dans la chambre où il s'eftoit
habillé . Une demi-heure aprés
, м le Grand Maiſtre
donna un difné magnifique
à tous les Chevaliers Il entra
avec eux dans une grande Salle
, où il y avoit cinquantequatre
couverts en long . L'on
y eftoit placé des deux côtez .
M' le Grand мaiftre le mit au
milieu d'un rang. Elle fut fervie
avec une fort grande magnificence.
M le Marquis de
Courcillon , fon Fils , tint dans
une chambre voifine une autre
table de dix couverts .
Février 1696 .
Y
1
258 MERCURE
Le repas fini m ' le Grand
Mailtre & les Chevaliers retournérent
à l'Eglife , où l'on
chanta Vefpres , & le Salut ,
aprés lequel les Chevaliers
reconduifirent
m' le Grand
Mailtre à fon caroffe.
Le lendemain м ' le Grand
Maiftre fuivi des Chevaliers
de l'Ordre , vint à neuf heures
du matin à la mefme E.
glife des Billettes , à un Service
qui fe fait tous les ans , pour
les Chevaliers qui font morts
pendant l'année.
Depuis cette grande promo
tion , j'ay appris que м le
GALANT. 259
Grand Maistre avoit reçû deux
nouveaux Chevaliers , qui
font м le Comte de la Bour.
lie , Colonel du Regiment de
Normandie , & м' le Comte
de Clermont d'Amboize .
Voicy les noms des perfonnes
diftinguées mortes fur la
fin du dernier mois , & au
commencement de celuy.cy.
Le Pere Paul Beurier , Chanoine
Regulier de S. Auguftin
, de la Congregation de
Sainte Geneviève , cy-devant
Abbé de cet Ordre , & Curé
de Saint Etienne du mont .
Il avoit prés de quatre - vinge
huit
ans. Yij
260 MERCURE
Mr l'Abbé Foreftier , cydevant
Miniftre de la Reli .
gion Pretenduë Reformée. Il
avoit efté miniftre de l'Ambaffadeur
de la Republique
de Hollande , & vivoit fort
chreftiennement depuis fa
converfion. Il a fait imprimer
quelque chofe fur les motifs
qui l'ont obligé à faire abju,
ration de fes erreurs.
Meffire Sebaftien Varino,
Prieur de Saint Fiacre de
Laon , & Vicaire de Noftre.
Dame de Bonnes Nonvelles
Mademoiſelle Marie Hen .
riette de Montmorency LuGALANT
261
xembourg , Fille unique de
Meffire Charles - François - Fre
deric de
Montmorency Lu
xembourg , Duc de monmorency
, Pair de France , Prince
de Tingry , Gouverneur &
Lieutenant general pour Sa
Majefté de la Province de
Normandie , & de feueDame
Marie- Anne d'Albert de Chevreufe.
Elle eft decedée à Verfailles
, & l'on a porté fon
corps aux Capucines de Paris
, auprés de celuy de мadame
fa mere ... Elle n'avoit
3
que quatre ans.

Meffire Nicolas le Févre
262 MERCURE
de la Faluere , Seigneur de
Noizé , Confeiller au Chaftelet
. Il est mort jeune , & eftoit
fils du Doyen des Confeillers
du Parlement de Bretagne.
Meflire Nicolas Meliand ,
Confeiller du Roy en la Cour
de Parlement . Il avoit épousé
Mademoiſelle Petit , Soeur de
M' Petit, Chanoine de Noftre-
Dame , & Confeiller au Par .
lement. Il laiffe plufieurs enfans
, entr'autres deux Fils
Confeillers au Parlement , un
Abbé , & un Religieux de
Sainte Geneviève. Il eftoir
Fils de м Meliand , Prefident
GALANT: 263
aux Enqueftes , & Couſin germain
de м Meliand , Evelque
d'Alet.
Meffire André Hameau ,
Docteur de Sorbonne, ancien
Confeiller de la Grand'Chambre
du Parlement , & ancien
Curé de Saint Paul. Il eftoit
Frere de Madame Berrier ,.
Epoule de deffunt м ' Berrier
Secretaire du Confeil .
Meffire André Blanchard ,
S' de S. Martin , de Talcy , &
de Villers le Belot, Maréchal
de Camp des Armées du Roy,
& Maréchal des Logis general
de la Cavalerie de France ,
264 MERCURE
"
Commandeur de l'Ordre de
Saint Louis , & Gouverneur
de l'Hoftel Royal des Invalides
, où il a efté inhumé . Il
eftoit fur fa quatre - vingttroifiéme
année . Il ne laiffe
point d'enfans , & a fait quantité
de legs pieux .
Meffire Jacques Planſon ,
Secretaire du Confeil.
M Chevillard , Hiſtoricgraphe
de France , a`donné
depuis peu au Public une
Carte , où font gravées au
burin les Armes des douze
nouveaux Cardinaux que le
Pape a créez au mois de Decembre
GALANT. 265
cembre dernier , au deffous
de celles de tous les Cardinaux
qui eftoient vivans lors
du Conclave où a efté élu le-
Pape d'aujourd'huy Innocent
XII , de forte qu'on voit la
fuite de tous les Cardinaux ,
depuis ce temps juſques à prefent
, leurs Armes , l'année de
leur creation , & le jour du decés
de ceux qui font morts .
Il nous donnera la fuite à mefure
qu'il s'en créera de nouveaux,
& les diſtribuëra ſeparément
, fi l'on veut .
Il a donné en mefme temps
une grande Carte du Nom &
Février 1696.
Z
266 MERCURE
des Armes de tous les Arche.
vefques & Evefques de France
, des Agens du Clergé ,
Generaux d'Ordre , & Grands
Prieurs vivans en l'année 1691 .
avec l'addition de ceux qui
ont eſté nommez depuis jufques
à prefent. Il diftribue
auffi cette Addition feparément
, fi l'on veut. On voit
fur cette Carte de quel Archevefché
chaque Evefché
eft Suffragant , & fes differen .
tes Dignitez. Il donnera de
mefme la fuite à mesure qu'il
y en aura de nouveaux nommez.
GALANT 267
Il a fait auffi un livre intitulé
la France Chreftienne , qui
comprend de mefme les Armes
de tout le Clergé de France
, mais beaucoup plus écendu
que la Carte , puis qu'on
y voit l'endroit où eft fitué
l'Archevefché & Evefché , la
diſtance qu'il y a de Paris ,
l'Eglife de la Metropole ou
Cathedrale , le nom du pre
mier Evefque , le nombre de
ceux qui luy ont fuccedé , le
nom de celuy qui la poffede ,
le jour de fa nomination , &
de fon Sacre , avec des Tables
pour trouver tout d'an
Zij
268 MERCURE
coup ce qu'on cherche. Il
donnera
les Additions
en
feuilles feparées
d'année
en
années.
Le mefme M¹ Chevillard a
fait cy-devant plufieurs autres.
Cartes d'Armes & Blafons
qui font :
Les Chanceliers de France,
dont il a efté parlé dans le
Mercure du mois de Novembre
1690. page 213.
Les Maréchaux de France ,
depuis le regne de Philippe
Augufte.
Les Amiraux & Generaux
des Galeres de France, depuis
GALANT, 269
Saint Louis , avec les Pavillons
des differentes Nations.
La ligne directe de la Maifon
de Bourbon , avec le Pennon
Genealogique des alliances
, jufqu'à Madame la Dauphine
deffunte.
Les Secretaires d'Etat , depuis
Henry II.
Les Prefidens & Confeil.
lers du Parlement de Paris ,
' avec le jour de leur reception .
Il a commencé en l'année
1693. & travaille aux Additions
de ceux qui ont efté reçûs
depuis , qui ſeront finies
dans un mois .
Z iij
270 MERCURE
Le Tableau de l'honneur ,
ou Abregé methodique du
Blafon , où l'on voit par quantité
d'écuffons & d'ornemens,
ce qui compole cette fcience,
la difference des Armoiries
en tous leurs attributs , les
pieces & figures qui entrent
dans leur compofition , tous
les termes du Blafon , les dif
ferentes Dignitez , les Supports
& Tenans , les differentes
Couronnes , les Ordres de
Chevalerie , les brifures , la
difference des Ecus des Femmes
mariées , des Veuves , &
des Filles , & generalement
GALANT . 241
tout ce qui concerne cette
Science,
Toutes ces Cartes font gravées
au burin , & on les trou
vera chez le S'Chevillard , en
blanc , ou enluminées .
Il enfeigne auffi le Blafon ,
& la maniere de dreffer des
Genealogies , & il en dreffe , &
fait les preuves pour ceux qui
luy en commandent. Il demeure
à Paris , ruë neuve Nô.
tre Dame , chez un Apoti
caire , vis à-vis la rue de Ve.
nife.
L'application extraordinai .
re que le Pape donne à la
Z
272 MERCURE
conduite du
gouvernement
de fes Etats , par l'information
exacte qu'il prend de ce qui
fe paffe dans les Congrega
tions , & par les Audiences.
qu'il donne journellement
au
Peuple , ne l'empeſche
pas de
fonger àce qui regarde le fou
lagement des pauvres , la decoration
de fa Ville Capitale ,
& le divertiffement
de fes Peuples
C'est ce qui fait qu'il a
fondé divers
Hôpitaux pour
retirer les Pauvres , & pour
faire travailler le vagabons ;
qu'il fait élever un grand Palais
au milieu de Rome pour
GALANT. 273
loger commodement les Tribunaux
de Juſtice , qui é
toient difperfez en differens
endroits , & qu'il a donné la
permiffion de bâtir un Theatre
en un lieu commode de la
Ville pour reprefenter des Opera
& des Comedies. Ce dernier
édifice vient d'eftre achevé
par les foins de м' Dalibert
, Secretaire des Commandemens
de la deffunte
Reine de Suede , Chriftine-
Alexandre . Ce Theatre eft un
des plus grands & des plus magnifiques
qu'il y ait en toute
FItalie.On monte dans la Salle.
274 MERCURE
du Parterre par un large efcalier
de pierre . Il y a fix rangs
de Loges les unes fur les autres
, & trente-fix Loges à cha
que rang , avec huit differens
efcaliers pour y pouvoir monter
& defcendre fans embarras
ny confufion . Ces Logest
font un peu plus étroites que
les noftres , n'y pouvant tenir
que trois perfonnes commodement.
Le premier rang n'eft
pas le plus eftimé , parce qu'il
eft fort peu élevé au deffus
du Parterre , & eft à l'égard de
la Comedie , ce qu'une entrefole
eft dans un baſtiment.
GALANT. 275
Ainfi on eftime principalement
le fecond & le troifiéme
rang, & ce qui eft de particulier
, c'est que l'ufage étant
de retenir les Loges pour
plufieurs repreſentations , chacun
les fait tapiffer & orner
à fa fantaifie , & en meſme
temps chacun fe pique de les
rendre plus propres les unes
que les autres , les uns les doublant
de damas & de velours,
avec des tiffus & galons d'or ,
& de riches tapis au devant ,
& les autres avec des étoffes
de la Chine , & Satins de dif
ferentes couleurs . On devoit
276 MERCURE
faire l'ouverture de ce Thea
tre le quinziéme du mois
paffé , par un nouvel Opera.
Ce nouvel établiffement
me donne occafion de vous
parler de celuy de la Troupe
de Comediens François.
Le premier de Mars 1688 .
on donna un Arreft dans le
Confeil d'Etat , Sa Majefté
y eftant , par lequel il leur fuc
permis de faire leur établiſſement
dans le Jeu de Paume de
l'Eftoile , rue des Foffez Saint
Germain des Prez. En confe
quence de cette permiflion ,
ils y ont fait une dépenfe de
GALANT. 277
plus de deux cens mille livres.
Monfeigneur avoit louvent
marquéqu'il leur feroit l'hon .
neur d'aller voir leur Salle ,
mais la facilité d'avoir la Comedie
à Verſailles , ayant fait
couler le
ment,ce Prince n'eftoit point
encore venu à la Comedie à
Paris. Enfin voulant fatisfaire
à fa parole & à la curiofité
, il vint voir en même
temps deux Pieces qui fai-'
foient du bruit ; fçavoir une
Piece ferieufe intitulée , Poli
xene , & une Comique, qu'on
joüoit alors fous le titre de la
temps
infenfible278
MERCURE
Foire S Germain. Les beautez
de la premiere attacherent
beaucoup ce Prince , & la faconde
le divertit . M' Dancour
, qui en eft l'Auteur ,
avoit préparé le Compliment
que vous allez lire; mais Monfeigneur
, dont la modeftie
eft connue, n'en voulut point,
parce qu'il ne vouloit écouter
aucunes loüanges . Voicy les
termes de ce Compliment.
C'est avecun tres-profond reſpect
que j'ofe prendre la liberté de remercier
Monseigneur de l'honneur
qu'il a bien voulu nous faire au
jourd'buy. Ce témoignage public
GALANT.
279
de l'eftime qu'il a pour le Theatre,
de la protection dont il nous
honore , fervira d'exemple fans
doute , il attirera fur la Co.
medie toute la
confideration dont
elle a beſoin . Nous fommes redevables
à cette
protection glorieufe
de la
tranquillité , qui par les or
dres du Roy va
deformais eftre
rétablie dans les
Spectacles . Vos
bontez ,
Monseigneur , fe font
fentir generalement à tout le
monde , elles vous
acquierent
• fur tous les coeurs les mêmes
droits que
fte vous donne fur les volontez.
Nous en fommes tres vivement
vostrenaiſſance augu.
280 MERCURE
>
penetre , &fi noftre Profeffion
ne nous met pas en eftat de facrifier
noftre vie pour vos interests ,
elle nous donne au moins l'avantage
de la confacrer toute entiere
à vos plaifirs , avec un zele &
un attachement qu'il eft impoffi
ble de ne pas avoir , & qu'il n'eft
pas poffible de bien exprimer.
La Salle parut ce jour- là
dans toute fa beauté , eftant
éclairée de vingt - quatre luftres
garnis de bougies , dont
les lumieres firent remarquer
les peintures , & briller l'or
des ornemens.
GALANT . 281
7
Le 11 de ce mois , M' le
Comte de la Marck , Neveu
de M' le Cardinal de Furftem.
berg , foutint une Thefe en
Sorbonne
qu'on appelle
Tentative , pour eftre Bachelier.
M'l'Evêque d'Ipres eftoit
Prefident de l'Acte , & fut le
premier qui difputa contre
luy , ce qu'il fit avec beau
coup de netteté & de force.
M' le Comte de la Marck fit
paroiftre une tres -grande facilité
dans fes réponſes , qu'it
accompagna de marques d'érudition
Il répondit avec la
même facilité aux argumens
Février 1696 .
A a
282 MERCURE
des Bacheliers de Licence ;
depuis une heure & demie
jufqu'à fix. L'Affemblée fut
nombreuſe , & compofée de
tout ce qu'il y a de plus diftingué
dans l'Eglife & dans l'Epée;
fçavoir de M ' le Cardinal
d'Eftrées , de M' le Cardinal
de Furftemberg , & d'un fort
grand nombre de Prelats .
Le 21. du même mois , M
l'Abbé de Malezieu foutint
une Theſe femblable , qu'il avoit
dédiée à Monſieur le Duc
du Maine , qui luy fit l'honneur
d'y affifter . Ce Prince
eftoit feul dans un fauteuïl .
GALANT. 28%
au milieu du Parterre, accompagné
d'une grande partie de
la Cour. M'l'Evêque de Saint
Omer préfida à cet Acte, &
M'l'Archevêque
de Paris s'y
trouva au deffus de tous les
Archevêques & Evêques, luy
feul en habit & en camail violet
, comme eftant dans fon
Diocefe , & un Clerc en furplis
affis devant luy fur un
tabouret , tenant une grande
croix de vermeil- doré , qui le
précedoit en entrant & en
fortant de l'Affemblée . M
l'Abbé de Malezieu répondit
avec applaudiffement
à tou
A a ij
284 MERCURE
r
tes les difficultez qui luy fu
rent propofées , tant par M
l'Evêque de Saint Omer, que
par les Bacheliers.
Le 23 du même mois , M
l'Abbé de Louvois fit la même
Action , ayant pour Pre--
fident M l'Evêque de Meaux .
Toute la Cour s'y trouva , &
on remarqua au milieu d'un
fi grand monde , un filence
particulier & une attention
extraordinaire à toutes les ré
ponfes doctes & folides que·
fit cet Abbé , aux argumens
de M'l'Evêque de Meaux &
des Bacheliers . Mrs les Cardinaux
, les Archevêques
&
2
GALANT. 285
Evêques y tinrent le même
rang qu'aux autres Actes.
On a fait courir le bruit
fur plufieurs Nouvelles manufcrites
, qui ont eſté répanduës
,, que M le Marquis de
Provenchere eftoit mort d'une
morfure de chien enragé.
On s'eft trompé fur le nom.
C'eſt м ' de la Pleigniere , Brigadier
des Armées du Roy , &
Gouverneur des Place & Citadelle
d'Arras , à qui un fi grand
malheur eft arrivé. Le Roya
gratifié de fon Gouverne.
ment мr le Marquis de Pro
venchere , Gouverneur de
r
Philippeville
286 MERCURE
Je vous ay envoyéune Let
tre fur l'origine du mot Payen ,
& on a mis qu'elle avoit elté
écrite à м Cipiere . Il falloit
mettre qu'elle avoit esté écri
te par м Cipiere , puis qu'en
effet il en eft l'Auteur.
Enfin , Madame , je vous
envoye le Sonnet qui a remporté
le Prix , fur les Bouts--
rimez propofez à remplir à
la gloire de Madame la Princeffe
de Conti Douairiere. Il
eft de м Robinet de S. Jean,
& vous ferez furpriſe de trouver
encore un feu de jeuneſſe
dans fes Vers , quandje vous
:
GALANT. 287
auray appris qu'il eſt dans ſa
quatre - vingt - huitiéme année.
Il a beaucoup travaillé,.
foit en Profe , foit en Vers , &
fit un Eloge de Louis XIII.
à la mort de ce мonarque
,
qui arriva le 14 May 1643
Cet Eloge receut de grands
applaudiffemens.M'Robinet
a donné longtemps les foins
au fameux Theophrafte
Renaudot
, Inventeur de la Gazette.
Aprés la mort de Mr Loret
, dont les Gazettes Burlefques
ont efté fort eſtimées , il
s'attacha à cette forte d'Ouvrage,
qu'ilcontinua plufieurs
283 MERCURE
années. I jouit encore d'une
fanté parfaite & vigoureuſe,
fans que l'âge ait affoibli ny
fon efprit , ny fon corps. Il
travaille encore aux mêmes
Ouvrages, qui font vivre avec
tant de gloire le nom du fçavant
& ingenieux Theophra
fte Renaudot , dont je viens
de vous parler. L'abondance
de la matiere , qui m'oblige à
referver divers articles pour
le mois prochain , m'empê
che de vous envoyer d'autres
Sonnets que celuy que l'on a
jugé digne du Prix,
GALANT: 289
A LA GLOIRE
DE MADAME
LA PRINCESSE
L
DE CONTI ,
SONNET.
'Héroïque vertu vers lagloire
la
guide ,
Lamour par ses beaux yeux
vainqueurs de toutes parts ,
Abat des libertez, le plus fermes
remparts,
Et du deftin des causs comme il luy
plaift
S
decide.
Son renom (e répand comme un torrent
rapide,
Février 1696. Bb
290 MERCURE
Elle eft Fille d'un Roy qui paffe
les Y ·OV M. Cefars
Son air eft d'Amazone, & les plus
grands
hazars
Ne pourroient étonner fon courage
intrepide.
Elle fçait des Heras tous les nobles
Emplois,
Elle eft digne d'un Trône & de donner
des
Loix,
Son afpect calmeroit les plus fieres
tempeftes.
On ne peut refifter à fes charmes
mano divers,
Des efprits && des coenis elle fait
des conqueftes,
Qui feroient dédaigner
celle de I
Univers
JaneDays
GALANT 291
27ste
EN VOY
. M
Princeffe augufte , helas ! chacun
sache à vous plaire.
Ayez la bonté d'avoüer
L'effort que vient de faire,
Pour vous peindre & pour vous
ola Zoüer ,
Un homme plus qu'octogenaire.
Le premier jour de ce mois ,
Mile Duc d'Albret , Fils aîné
de M le Duc de Bouillon ,
Grand Chambellan de Fran .
ce, & Neveu de Mle Cardipal
de Bouillon , Grand Aumônier
de France , que
avantages d'une naiffance
2
Bb ij
les
292 MERCURE
toute illuftre élevent moins
que les grandes qualitez qui
l'ont rendu digne de la Pourpre
, épouſa Marie - Armande-
Victoire de la Tremoille,Fille
de M le Duc de la Tremoille ,
premier Gentilhomme de la
Chambre , & la ceremonie
fut faite dans la Chapelle de
Hoſtel de Crequi , où l'on
avoit fait les Fiançailles le
jour précedent. M³ le Duc
d'Albret eft Frere de M' le
Mle
Prince de Turenne ,
tué à la Bataille de Steinker-
2
ke , & qui avoit époufé Mademoiſelle
de
Vantadour , reab
9001
GALANT 293
好点
matice à Mile Prince de Ro .
han. Vous fçavez combien
feu M' le Vicomte de Turenne
, leur grand Oncle , l'un
des plus grands Capitaines de
noftre fiecle , a rendu ce nom
fameux . Sa memoire vivra
éternellement
par fes grandess
actions , qui ont fait admirer
à toute l'Europe fa valeur
& fa prudence. La Maifon
de la Tremoille eft auffi
tres -illuftre , & le trouve alliée
dés l'an 1416 à celle de
Mile Duc de Bouillon , qui
s'appelle Godefroy - Mau.
rice de la Tour d'Auvergne
STUODEYNAY 3201Bb iij
294 MERCURE
10
par le mariage de Jeanne
d'Auvergne , Comteſſe d'Auvergne
& de Bologne , qqui
eftant Veuve deJean , Fils de
France , Duc de Berry , époufa
George de la Tremoille
huitiéme Ayeul paternel de
M le Duc de la Tremoille .
Louis de la Tremoille , Vicomte
de Thouars , General
des Armées Royales en France
& en Italie , & Gouverneur
de Bourgogne fous les regnes
de Charles VIII. de Louis XII .
& de François I. merita le
nom de Chevalier fans rep
che , & fut tué à l'age de qua
reproGALANT
295
tre- vingt ans an Siege de
Pavic , où François I. fut fait
prifonnier, Il avoit époufé en
premieres
noces Gabrielle
de
Bourbon
, Fille de Louis Comte
de Montpenfier
, & Secur
de Charles
de Bourbon
Conneftable
de France , & en eur
un Fils , appellé Charles
Prince
de Talmond
, tué en 1515
à la Bataille
de Marignan
.
Leurs Alteffes
Royales
, Monfieur
& Madame
, accompagnées
de Mademoiſelle
, firent
l'honneur
aux mariez de
les vifiter le jour de leur ma.
Fiage, Mª le Duc de la Tre-
Te
Bb iiij
296 MERCURE
moille a celuy d'eftre fort pro
che Parent de
Madame, étant
Fils de Madame la Princeffe
de Tarente, Soeur aînée de la
Mere de Son Altele Royale .
Lerg.de ce mois , M le Duc
de
Luxembourg épouſa mademoiſelle
de
Clerambault ,
Fille de Meffire René de Gilliers
, Marquis de Clerambault
, de
Puyganeau , Marmande
, & Sigonnay , & de Dame
Marie le Loup de Bellenave
, Fille de Meffire Claude
le Loup de
Bellenave , Seigneur
de Bellenave , de monfaut
,
Pierrebrune , & autres
GALANT 297
fieux , Marefchal des Camps
& Armées du Roy , tué à la
Bataille de Nortlinghen en
Allemagne, Madame la Marquife
de Clerambault avoit
époufe en premieres noces
M' le Comte du Pleffis Praflin ,
Fils aîné de m' le Marefchal
du Pleffis Praflin . De ce mariage
eftoit forti un Fils , qui
fucceda à la Duché de Choifeul
, & qui fut tué au Siege
de Luxembourg en 1684. M²
le de Clerembault a
efté premier Ecuyer de feuë
Madame , & l'a efté quelque
temps de Madame d'aujour
quis
298 MERCURE
$1.95
d'huy. Mademoifelle de Clerambault
, prefentement
Ducheffe
de Luxembourg
, elt
fon unique heritiere & a
beaucoup d'agrément en ſa
perfonne. Je ne vous dis rien
de M'le Duc de Luxembourg
,
vous en ayant parlé amplemet
lors qu'ilfut fait Gouverneur
de Normandie
. La ceremonie
Epoufailles fe fit par M
l'Archevefque
de Bourges , &
il y eut la yeille un repas d'une
propreté & d'une magnificen
ce à laquelle on ne peut rien
MURIT
ajouter. Les Conviez eftoient
en grand nombre , & toutes
perfonnes
du premier rang.
des
GALANT. 299
Leurs Alteſſes Royales firent
aufli l'honneur à M & Mada
me la Ducheffe de Luxembourg,
de les aller voir le jour
de leurs noces.
Le 21. Meffire Pierre Gilbert
Colbert de Villacerf , époufa
Anne Marie Madelaine de
Brinon Senectaire , Fille de
M de Brinon Senectaire , &
de Marguerite des Bauves ,
Fille unique de Meffire Timoleon
des Bauves , Seigneur de
Linville , Comeny , & aucres
lieux , Lieutenant General ,
& Commandant les Gend'armes
de Monfeigneur le Dau-
305 .
300 MERCURE
phin ſous le regne dede Henry
IV. & d'Anne de Bethune.
Ce Timoleon eftoit Fils de
Meffice Henry des Bauves ,
Seigneur de Linville , Come.
ny , & aurres lieux , & commandoit
un Regiment pour
le fervice du Roy. Il avoic
épouſé m² Philippe de Champagne
& de Chaſteaubriant ,
Fille unique & Heritiere de
ces deux grandes & illuftres
Maifons. M de Villacerf eft
Fils de Mile Marquis de Vi
lacerf , cy-devant premier
Maiftre d'Hoftel de la Reine ,
& prefentement Surinten ,
GALANT:
301
dant & Ordonnateur general
des Baltimens du Roy , Arts
& Manufactures de France ,
& Neveu de M de S. Poange .
mide's
M² le marquis de Villacerf
avoit un autre Fils qui furcué
il y a plus d'un an d'un coup
de canon . Il en a encore un
Abbé , qui eft Agent ge .
neral du Clergé de France.
Toute cette Famille fert
avec zele & un grand attache
ment.
BLY
Le 22. Mt le Comte de Marfan
époufa madame la Mar
quile de Seignelay , Veuve de
M de Seignelay , Miniftre
302 MERCURE
d'Etats & la Ceremonie des
Epoufailles furs faite par M
l'Evefque de Lifieux. Le merite
de m' le Comte de Marfan
eft connu de tout le mon
de , & foutient parfaitement
l'avantage qu'il a d'eftre de
I'llluftre Maifon de Lorraine.
Il eft Fils de Henry de Lorraine
Comte d'Harcourt , &
de Marguerite de Cambout ,
Veuve d'Antoine de l'Age ,
Duc de Puylaurent , & Fille
de Charles de Pontchafteau
,
Chevalier des Ordres du
Roy , & Lieutenant general
dans la Baffe Bretagne
, &
GALANT: 303
02
Frère de Mile Comte d'Armagnac
, Grand - Ecuyer de
France , & de Mle Chevalier
de Lorraine . M le Comte
d'Harcourt fon Bere qui s'eft
acquis tant de gloire par les
grands fervices qu'il a rendus
'Etat , eftoit fecond Fils de
Charles de Lorraine I. du
nom , Duc d'Elbeuf , & de
Marguerite Chabot , & petit
Fils de René de Lorraine ,
Marquis d'Elbeuf , qui par
fon mariage avec Louiſe de
Rieux , Comteffe d'Harcourt ,
fait en 1554. fit paffer tous les
biens de la Mailon d'Har
304 MERCURE
dans celle de Lorrai
Court
ne. madame de Seignelay
prefentement Comtefle de
Marſan , eft belle , tres bienfaite
, magnifique en routes
page
chofes , & univerfellement
24b051
eftimée. Elle eft Fille de Hen-
Fy de Matignon , Comte de
Prene
Thorigny ,
ral de la Baffe Normandie
& de Françoile le Tellier
Fille unique & Heritiere de
Frauçois , S' de la Luthumieusa
dela
re. Le maiſon de Matignon
-9729
en Normandie a elte
comb
blée
d'honneurs
& de
dignitez
. Jacques
de
Matignon
eze
GALANT. 305
Comte de Thorigny , & Gou
verneur de Guyenne , fut fait
Marefchal de France en 1578.
par le Roy Henry III . qui ne
pouvant trop récompenfer
les grands fervices qu'il avoit
rendus , le fit peu aprés Chevalier
de fes Ordres . Il avoit
épousé en 1557. Françoife de
Daillon , Fille de Jean Comte
du Lude , & il en eut entre .
autres enfans , Charles de
Matignon , Comte de Thorigay
, Chevalier des Ordres
du Roy , & Lieutenant general
en Normandie , qui époufa
en 1596. Eleonor d'Orleans ,
Février 1696. Cc
206 MERCURE
Fille puifnée de Leonor , Duc
de Longueville. De ce mariage
fortit François de Matignon
, Comte de Thorigny
& de Gaffey , Marquis de
Fontey, Chevalier des Ordres
du Roy , & Lieutenant general
en la Baffe Normandie ,
Pere de Henry de Matignon,
dont on a parlé d'abord. **
Dans ce mefme mois , s'eft
fait le mariage de Mellire Ga
briel de Marefcot , Seigneur
de Morgue & de Tory , avec
Mademoifelle d'Apougny ,
Fille de Meffire Claude d'Apougny,
Seigneur de Jamville.
GALANT: 307
Ceft une perfonne fort accomplie
de corps, & d'efprit .
M de Marefcot ett Colonel
de Cavalerie , & Fils de Meffire
Michel de Marefcat , Seigneur
de Morgue & Tory ,
Confeiller d'Etat, & Maiftre
des Requeſtes , & de Dame
Adriane de Maupcou d'Ablé.
ge. Le nom de Marefcot eft
allié aux meilleures Maisons
de la Robe , & connu en Iralie
& en France. & Mab land
ɔɔvLe merite de l'Evefque M²
Comte de Noyon yous eft fi
cennu & vous m'en avez
soujours paru fi couchée, que
Coij
308 MERCURE
さい
a
je ne fçaurois douter que vous
ne lifiez avec plaifir le compliment
qui a efté fait à cet
IlluftrePrelat par le Pere François
de Clermont Benedictin ,
fur ce que Sa Majeſté l'anom.
mé Commandeur
de fes Ordres
. L'éloge eft grand, quoy
que fait en peu de mots .
ded
MONSEL ONSEIGNEUR.
Ce que Dien dit autrefois du
Roy David , qu'il avoit trouvé
en luy un hommefelon
Con
coeur,
Inveni hominem fecundùm
cor meum, noftre Augufte Mo.
GALANT 309
marque l'a dit l'a dit fouvent de Voftre
Grandeur, & ille dit encore tous
Lesjourspar lesbienfaits continuels
dont ilreconnoift voftre merite. Il
a rendu justice à vostre zele pour
la gloire de Dieu ,foutenu par la
fcience la plus profonde , & la
penetration la plus fublime des
mifteres de noftre Religion , en vous
faifant Prince de l'Eglife , dont
ileft le Fils aîné. Ila rendu juftice
à cette incomparable ſageſſe qui
accompagne toutes vos actions,
lors qu'il vous a fait Confeil ,
ler de l'Etat, dont il est la lumiere
mísvivante. Il a rendu juſtice à voſtre
co) éloquence finguliere , qui éclare
310 MERCURE
dans tous vos difcours , lors qu'il
a fouhaite que vous fuffie de
l'Academie Françoife , dont il
eft le Protecteur & l'admiration ,
aujourd' buy, par une dernierè
marque de fon eftime pour vous ,
il vient de rendre justice à voſtre
illuſtre naiſſance, & à cette oecdnomie
merveilleuse , que vous
faites paroistre en toutes choſes, en
vous faifant Commandeur de
l'Ordre dont il eft la regle animée,
afin que 1 Eglife , l'Erar le
Royaume , & tout le monde en-
Lemble, vous regardent comme le
prodige de ce fucles publient en
wous admirant que Louis de
GALANT 311
Grand atrouvé en vous un hom
me felonfon deur. Inveni hominem
fecundùm cor meum .
t
Le mot de l'Enigme du
mois paffé eftoit la Supe de che
minée, & il a efté trouvé pat
Mrs de Montigny de S. Maurice;
Chimaine de la rue des
Minimes de Soiffons; du Faux
de la Ville d'Evro; Henty le
jeune du Bureau du Papier de
la Douane , Hellant le jeune,.
auffi de la Douane ; Antoine
Benard de larue neuveNotre-
Dame ; de la Grave , Eftienne
Bernard fieur de la Bernar
212 MERCURE
*
diere du bout du Pont neuf;
l'Alive de l'Orangerie Royale
de la rue de Grenelle Fauxbourg
S. Cermain ; Morlat de
Beauregard, le Duc de Rouen
du Parvis Noftre Dame ; le
: Baron de S. Arfenne ; le Capiraine
au Regiment de la
Marine , Bardet de l'Hôpital
du Mans ; Leger Maitre à
chanter demeurant à Rouen ;
le petit - Coq Reveil matin ;
Tamirifte de la rue de la Ce
rilaye la Fleur des Jardins du
Cloiftre S. Benoift ; Pator de
la rue Gervais - Laurent ; les
deux Maiftres ;Mr Petit Jean,
GALANT: 713
Te Furet & la Furette du Ma
rais , le Medecin de la Garninifon
du Fort de Meulan ; le
petit Beurié de la Compagnie
des Allurances ; le Medecin
de la rue Murette de Chartres;
le petit Piquaire, & le Chevavalier
des Sables ; le beau Benoy
, le Berger Vermanfon &
la Bergere Coco ; le jeune
Amand de la Charmante ***
delarue des trois cheminées
de Poitiers; le Frere & la Soeur
de la rue Bardubecq : le Savoyard
naturaliſé de Poiriers ;
la Vrigne Docteur en Medec .
le Voyageur malgré luy, Briot
Février 1696.
Dd
21314 MERCURE
de
de Sainte Clofine . MefdemoL
felles Rochecot le Bacle ; du
Four de la rue Boudin de
Roüen ; Roſalie Sophie de
Soiffons ; la belle Polonoife ,
la belle Gabrielle, M. d'Emecourt
; la jeune Veuve du miroir
de vertu ; la charmante
blonde de Beru de la rue Nicole
; les trois belles Nimphes
prés Noftre - Dame , &
leurs charmans Coulins , &
l'aimable Baudouin , ****
L'Enigme nouvelle que je
vous envoye eft fort ingenieufe.
M' de la Tollevâterie
en eft l'Auteur. ws
HGALANT. + BIS
JomblɔM.smolo sinis2
ab JalosЯ ENIGMB 25lla]
eb
L
si ob, weil
Ecteur , qui veux [çavoir qui
m'a donné le jour
Cefontplufieurs enfans , & peres de
Ab leur mere merea
Qui voulant luy marquer leur zele
& leur amour
Ont enfin travaille tous enſemble à
mefaire.
<mik zɔlied ans and a
Comme en moy je renferme an depoft
précieux
Comme en moy l'on découvre une
baute (cience BLUTE &
31 Comme je fuis rempli de tout l'esprit
-9gai Todes Cicax 300W
Si Sans doute c'eft an ciel que j'ay pri
ma nailance
, is o
Ddij
36 MERCURE
2999999 209 11 :
Chez cent Peuples divers on ob-
Serve mes loix
225
Mes fidelles Sujets portent tous la
couronne ,
s
Et doivent chaque jour pour le
moins une fois,
Me rendre avec refpect leur devoir
en perfonne
Ils ont beau tous les jours me parler
bas & haut ,
Bien qu'en mey l'on remarque ane
forte éloquence
Et que pour eux je fois affez fertile
en mots ,
Jedemeure toûjours dans un profond
filence.
A SYWORTH SE
S
Mais par un art ingenieux ,
Fefcay fi bien jouer mon rolle ,
ཚ།
GALANT
317
Que j'entretiens jeunes &
vieux
Sans me fervir de la parole.
S
Si par mon eutretien je fuis à mes
Sujets
En mefme temps utile , à charge , &
neceffaire ,
Ie caufe à quelques - uns mille juftes
regress ,
Quand ils ont negligé de bien me
fatisfaire.
S
Bien loin d'en exiger tous les ans
des tributs
Comme les Souverains font en droit
de le faire ,
Ie procure à plufieurs de fort gros
revents >
Des autres je neprens du moins aucun
falaire.
Dd iij
318 MERCURE
ouba G
Afin defigurer en deux mots mon
Portrait ,
La couleur de mon corps eft celle de
l'ivoire:
Mais afin de me rendre & vifible
&parfait,
Celle de tous mes traits eft enfin rouge
& noire.
S
Encor bien que ie fois dans maper-
\ fection ,
Soit que ma taille fait on großierę
sou qu menuë ,
Par un efprit volage & de divistbufion,
On me change , on m'augmente , &
l'on me diminuë.
Jevous envoye un Air nou
4
ر ا د
Ne
me
10
de
-nqu
Oler de
eurs
$5 Lanppren-
Jendre,
weurs.
jonge ,
SuomiAnuuyovneous
cft
iij
31
fuyez
, plus
jn
humaine
, Je
de
mes
5b La
Mag
Cell
be
Fleur seulement
vous
apele
816
1999
nt vous
apprendre
,quvne
beau
te
66
+
Jevell
GALANT. 139 :
veau , de la compofition d'un
de nos meilleurs Maiftres de
Mufique.
ང ག
AIR NOUVEAU.
NⓇ
Mmaine ,
E me fayez plus , inbu-"
Je ne viens point icy vous parler de
ma peine,
Ny vous entretenir de mès langueurs
,
Je viens feulement vous apprendre
,
Qu'une Beaute jeune & tendre ,
M'a vangé de vos rigueurs.
Madame de Sainctonge ,
dont l'heureux genie vous cft
Dd iiij
320 MERCORE
1
*
< connu par les Opera de fa
façon , qui ont été reprefentez
fur le Theatre Royal de
Mufique , & par l'excellent
Recueil de Poëfies Galantes
qu'elle a donné au public
depuis peu de temps , vient
de faire voir qu'elle n'a pas
moins de talent pour la Profe
que pour les Vers . Elle a fait
paroiftre au jour la Vie de
Dom Antoine , Roy de Portugal
, qui n'ayant pû fe conferver
la Couronne contre
les forces de Philippes II.
Roy d'Espagne qui y préten
doit , comme eftant Fils d'ac
GALANT 321
A
ne Fille d'Emanuel , vine de
mander du fecours en France
, & mourut à Paris le 26.
Aoult 1595. Ce morceau d'Hiftoire
eft fort curieux , & ne
peut eftre ſuſpect , puiſque
la plus grande partie en eft
tirée d'un manufcrit de Dom
Gomés Vasconcellos de Fi.
gueredo, Portugais , & Grand
pere de Madame de Sain-
&tonge. Ce Dom Gomés ,
auffi bien que Scipion de
Vafconcellos fon frere , Gou
verneur des Ifles Terceres
pour Dom Antoine , ont eu
cant de part aux malheurs de
322 MERCURED
ce
>
Roy
, &
à
la
confidence
des
Princes
fes
Fils
left
impoffible
qu'ils
n'ayent
pas
efté
pleinement
inftruits
de
tout
ce
qui
fe
paffa
dans
les
mouvemens
qui
affujettirent
alors
le
Portugal
à
l'Espagne
.
Cette Hiftoire ftile aifé & eft écrite d'un
con
d'un
& ren
ferme quantité de circonftances
, qui meritent d'eftre
fçûës. On la trouve chez le
Sieur Guignard , à l'entrée
de la grand'Salle du Palais.
Jamais les plaifirs n'ont
efté plus en regne que pen
dant ce Carnaval. Les fpec
GALANTE
323.
fretacles
ont attiré un grand
nombre d'Audiceurs , les Bals
one efté nombreux & fr
quens , les Maſques ont paru
par toute la Ville en grande
quantité , & les Places publiques
ont efté remplies de
danfes. Il eft peu d'Eftats
aujourd'huy dont on puiffe
dire la meſme choſe ; auffi
n'en est- il point dont le Souverain
travaille plus. Cette
grande application du Roy
paroift dans ce qui va fervir
d'entretien à tout l'Univers.
Il n'y a point de fiecles ny
d'Hiftoires qui fourniffent
324 MERCURE
d'exemples d'un pareil ſecret.
Mille & mille perfonnes ont
travaillé pendant plufieurs
mois à toutes les chofes neceffaires
pour le paffage duo
Roy de la Grande Bretagne p
en Angleterre , fans qu'on airs
pû deviner la caufe de tant p
de mouvemens , un moment a
avant qu'il ait plû au Roy
de la publier , & quatre at
cinq cens Baftimens fe font d
trouvez preſts pour transpor
ter des Troupes , des Che
vaux , & toutes les chofes t
neceffaires à l'Armée qu'ils
tranſporteront , & à l'armes
GALANT
325
ment de ceux qui l'attendent,
le tout accompagné de trente
Vaiffeaux de Guerre , fans
qu'on ait mefme foupçonné
qu'on cuft aucune entreprife
en vûë. Tout cela doit
s'embarquer partie à Calais
partie à Dunkerque , pour
aller en Angleterre, & c'eft M
Gabaret qui doit commander
toute cette Flate . On peut
dire que tout ce que l'hom
me peut mettre du fien pour
l'execution d'une grande entrepriſe
, fe voit dans ce qui
regarde la defcente dont il
sagit. C'eft à Dieu & aux
326 MERCURE
Elemens à faire le refte , fans
quoy on ne fe peut rien pro.
mettre. Le Jubilé doit sou.
vrir juſtement dans le temps
de l'execution , ce qui fera
redoubler
les prieres , pour
attirer la benediction dn
Ciel fur cette entreprife . Dix
huit Regimens ont efté commandez
pour cette expedition
, trois de Cavalerie , qui
font le Roy , Anjou & Berry,
& deux de Dragons
; fçavoir
le Colonel General , &
Fontenay. M le Marquis
de Beuvron d'Harcourt doit
commander
ces Troupes. Il
4
GALANT 327
er
pour efchaux de Camp
M de Pracontal & d'Albergotti
, & pour Brigadiers ,
M le Duc de Humieres , M
de Biron , & M³ de Mornay .
Le Roy d'Angleterre partic
hier 28. en pofte , & devoit
aller coucher à Abbeville.
On efpere que ce Prince
pourra s'embarquer demain
premier de Mars . Il eft venu
des nouvelles d'un grand foulevement
en Ecoffe . On mande
que Milord Aran eſt à la
tefte des Soulevez,
Dés que les plaifirs innocens
feront de retour , on versiob.
1
MERCURE
328 ur
la Sc
On
ra paroiſtre
fur Scene deux
Pieces nouvelles
, dont l'une
eft ferieufe
, ayant pour titre,
Agrippa , ou la mort d'Augufte,
L'autre eft une Comedie
intitulée
, le Vieillard
couru ,
les differens Caracteres
des Fem
mes, de l'Auteur
des Dames
angées , qui parurent
l'année
derniere , & dont on n'a pû
reprendre
les reprefentations
, les principaux
Acteurs
de cette Piece ayant efté incommodez
pendant
une partie
de l'hiver.
Je vous entretiendray le
GALANT 329
mois prochain de l'entrée de
PAmbaffadeur
de Portugal.
Je fuis , Madame , voſtre ,
& c.
A Paris ce 29. Fevrier 1696.
T
3
I
BIBLIOTE
LYON
Février 1696.. Ee
LA VILLE
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thai & Hb wound
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.91
25255252525525222
P
TABLE.
Relude.
L'Anneau d'Horace à Made."
moiſelle de Scudery.
&
Réponse de Mlle de Scudery, 12
Replique d'un Peripateticien à la
Lettre d'un Cartefien inferée
dans le Mercure d'Octobre
dernier.
Epiftre en Vers.
La Belle au bois dormant , Con
te .
63
75.
Lettre curieufe de M de Cipiere.
117
Ee ij
TABLE.
Livrefingulier du Pere Hommey?
193
Profeffion de Mademoiſelle de Du.
ras .
199
Découverte du corps de Saint Au-.
guftin
200
Caufes du reculement de la Fefte
de
Pafques.
209
Ceremonies obfervées à la rece
ption de M le Marquis de
Dangeau , Grand Maistre de
l'Ordre de S. Lazare , er de
noftre Dame de Mont Car
mel.
216 .
Morts:
0 259
Carte oùfontgravées lès armes des
nouveaux Cardinaux 259
TABILE.
Versfurle Tableau de l'hiftoire de
Susanne.
133
Lettre fur les Inferiptions Françoiſes.
Epiftre à Aristie:
140
753
Mariage de M le Marquis de
Montmorin 175
Mort de M de Lionniere. 152
Reflexionsfur le Zele prudent . 175
Portraits curieux , galans , & cri-
Liques.
Fureteriana,
184
187
Divers Baftimens de Mer , deffinez
gravez engrand felon
la construction moderne. 28 188
Ouvrages deM Vandermeulen ,
anciennement & nouvellement
gravez
191
TABLE
Autre Carte où font les armes
de tout le Clergé de France .
26620
La France Chrétienne.
267
Etabliſſement d'un nouveau
Theatre à Rome.
275
Monseigneur fait l'honneur aux
Comediens François de venir
voir la Comedie dans leur
Sale. hd 195 12760
278
Compliment preparé pour Mon.
feigneur.
Thefes foutennes par M le Com -1
te de la Marck, M l'Abbé
de Malezien , & M l'Abbé
de Louvois.de
Gouvernement d'Arras donné à
8280
TABLE.
Mle Marquis de Proven
theres ab bord 30 1800 285
Sonnet qui a remporté le prix des
bouts rimez remplis à la gloire
de Madame la Princeffe de
Conty Douairiere,
Mariages.
36289
291
Difcours fait à M' de Noyon.
Article des Enigmes .
307
311
Vie de Dom Antoine , Roy de
2832320
? Portugal.
Divertiffemens
du Carnaval.322
Départ du Roy d'Angleterre
,
- avec plufieurs
circonftances
Javec
qui accompagnent
cette nouvelle,
to
En b 1805
01324
TABLE.
Divertiſſemens nouveaux. 327
THEQUE
LYON
7083
DE
Avis pour placer les Figures .
La Figure doit regarder la page
197.
L'Air doit regarder la page 319.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le