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Eur.
511
m
1693.8
Eur.
511m
1693,8
•Mercure
!
<36624511390014
<36624511390014
Bayer . Staatsbibliothek 33
て
TEpung
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
AQUST 1693.
A P.ARIS,
GALERIE- NEVE DV PALAIS,
N donnera toujours un Volume
nouveau du Mercure Galant au
premier jour de chaque Mois , & on
le vendra Trente fols relé en Veau,
& Vingt-cinq fols en Parchemin.
A PARIS ,
Chez . G. DE LUYNE , au Palais , dans la
Salle des Merciers , à la Juftice.
T. GIRARD , au Palais , dans la Grande
Salle , à l'Envie .
MICHEL BRUNET , Galerie- neuve
du Palais , au Dauphin.
M. DC . XCIII.
Avec Privilege du Roy.
Bayerische
Staatsbibliothek
München
AVIS.
Qelquesprieresqu'on aitfai- de bien
écrire les noms de Famille employez
dans les Memoires qu'on envoye pour
ce Mercure , on nelaiffe pas d'y manquer
toûjours. Cela eft caufe qu'ily a
de temps en temps quelques- uns de
ces Memoires dont on ne fe peutfer
vir. On reitere la mefme priere de
bien écrire ces noms , en forte qu'on
ne s'y puiffe tromper. On ne prend
aucun argent pour les Memoires , &
l'on employera tous les bons Ouvrages
à leur tour , pourvu qu'ils ne
defobligent perfonne , & qu'il n'y
ait rien de licentieux. On priefeulement
ceux qui les envoyent , &fur
A ij
AVIS.
Bout ceux qui n'écrivent que pour
faire employer leurs noms dans l'article
des Enigmes , d'affranchir leurs
Lettres de port , s'ils veulent qu'on
faffe ce qu'ils demandent. C'eftfort
peu de chofe pour chaque particulier,
& le tout enfemble eft beaucoup pour
un Libraire.
>
Le fieur Brunet qui debite prefentement
le Mercure , a rétably les
chofes de maniere qu'il eft toûjours
imprimé au commencement de chaque
mois. Il avertit qu'à l'égard des
Envois qui fe font à la Campagne
il fera partir les paquets de ceux
qui le chargeront de les envoyer avant
que fon commence à vendre icy le
Mercure. Comme ces paquets feront
plufieurs jours en chemin , Paris ne
laiffera pas d'avoir le Mercure longsemps
avant qu'il foit arrivé dans
AVIS.
"
les Villes éloignées , mais auffi les
Villes ne le recevront pas fi tard
qu'elles faifoient auparavant. Ceux
qui fe le font envoyerpar leurs Amis
fans en charger ledit Brunet , s'expofent
à le recevoir toûjours fort tard
par deux raifons. La premiere , parce
que ce's Amis n'ont pas foin de le
venir prendre fi-toft qu'il est imprimé
, outre qu'il le fera toujours quelques
jours avant qu'on en faffe le
debit ; & l'autre , que ne l'envoyant
qu'aprés qu'ils l'ont leu , eux &
quelques autres à qui ils le preftent ,
ils rejettent la faute du retardement
fur le Libraire en difant que la
vente n'en a commencé que fort
avant dans le mois . On évitera ce
retardement par la voye dudit Sieur
Brunet , puis qu'il fe charge de faire
les paquets luy-mefme & de les faire
>
A iij
A VIS.
porter à la Pofte ou aux Meffagers
fans nul intereft , tant pour les Particuiers
que pour les Libraires de
Province , qui luy auront donné leur
adreſſe. Ilfera la meſme choſe gene-
Talement de tous les Livres nouveaux
qu'on luy demandera ,foit qu'il les
debite , ou qu'ils appartiennent à
d'autres Libraires , fans en prendre
pour cela davantage que le prixfixé
par les Libraires qui les vendront.
Quand il fe rencontrera qu'on demandera
ces Livres à la fin du mọis ,
il les joindra au Mercure , afin de
n'en faire qu'un mefme paquet. Tout
cela fera executé avec une exactitude
dont on aura tout lieu d'estre
content.
MERCVRE
CALANT
AOUST 1693.
L
' AR DEUR des
Sujets du Roy , leur
admiration
pour les
merveilleufes qualitez , leurs
voeux & leur amour continuant
dans les prieres qu'ils
font au Ciel pour la profpes
A iiij
8 MERCURE
rité de ce grand Monarque ,
je ne dois pas me laffer de
vous envoyer leurs Ouvrages.
En voicy encore un de la même
nature, qui vous doit plai
re , & par fa matiere , & par le
tour que l'Auteur luy a donné
.
PRIERE POUR LE ROY.
Seigneur, qui protegez , les Rois,
Contre vos Ennemis LOVIS défend
vos droits.
Confervez avec foin ce Heros indomptable
;
Dans le fond de fon coeur il a gravé
vos Loix
GALANT.
9
Son coeur eft daus vos mains ;foyez-
Luyfecourable ;
Ses voeux n'ont pourobjet que vous
Vous avez dans vostre couroux
Faitfentir aux méchans fon pouvoir
redoutable.
Nous fremions au recit des Combats
,
Où vous avez voulu vous fervir de
fon bras.
Vos Ennemis vaincus gemiffent de
leurs pertes,
Nous avons vu leurs Tours fous la
cendre couvertes ;
Des plus audacieux il a puny l'orgueil,
Leurs ramparts renversez leur fer
vent de cercueil.
Le refte des mutins flatent en vain
leur
rage.
·Peuvent - ils arrefter un Roy victo
ricux ,
10 MERCURE
Dont vous foutenez le courage,
Et qui combat pour la caufe des
Cieux ?
Défendez un Heros qui défend ven
ftre gloire ;
Qu'ilfoit par tout fuivi de la vi
Etoires
Quefon Troue fameux qui soutient
vos Autels ,
Ait toujours pour appuy voſtre main
immortelle.
Montrez pour ce cherFils une amour
paternelle.
Vom l'avez diftingué du reste des
Mortels.
Que fa pofterité nombreuse
Fleuriffe comme un Lis
Soleil,
que
cherit le
Et qu'avec un fuccés pareil
Elle puiffe à jamais rendre la France
heureuse.
GALANT. II
Cet Ouvrage eft de M ' Dancher
, Profeffeur d'Eloquence
à Chartres , qui en a fait plufieurs
autres à la gloire de Sa
Majesté.
Le Diftique Latin fait fur
la prife de Rofes , par le Pere
Durand Jefuite, Profeffeur de
Rhetorique du College d'Angoulefme
, que jevous ay envoyé
dans ma Lettre deJuillet,
vous doit préparer agreablement
à la lecture des Vers
qui fuivent , & qui font du
même Auteur .
12 MERCURE
$225525222SSSSS25
SUR LA PRISE
R
DE ROSES.
Ofes, jadis l'honneur des champs
Iberiens,
Ceffe de foûpirer filefort de laguerre
Te tranfplante en une autre terrez
C'est pour toyle plus grand des biens.
Tes épines eftoient de trop foibles barrieres;
Pour arrefter l'effort de nos braves
François.
De plus difficiles carrieres
Ont fervi de theatre à leurs fameux
exploits ;
Et quand mefme on euft joint le Drag
gon de la Fable
GALANT:
13
A ceLion fi redoutable
Quite croyoit garantir de nos
mains,
Ses efforts euffent esté vains ;
Nous n'aurions pas manqué de fafons
intrepides,
Qui n'auroientpris que leursgrands
coeurs pour guides .
Si tu je vois dans les mains de Louis ,
Ne t'en crois pas infortunées
Il eftoit de ta deftinée ,
Que l'on te viftun jour fleurir entre
nos Lis.
Pouvois-tu defirer un fort plus favorable?
Ah , que de fleurs voudroient en avoir
un femblable !
C'est là que tes vives couleurs,
Du fang de l'Eſpagnol derechef cmpourprées
,
14 MERCURE
En paroifront plus colorées ,
Et rendront fur nos mers de nouvel-
Les fplendeurs.
S
Au reste , ne crains pas qu'une main
infolente
Ofe aller deformais toucher à tes Rofiers
,
Il n'appartient qu'à ceux qui cueillent
des Lauriers ,
De te cueillir toy.mefme , & te rendre
éclatante.
Au milieu de nos Lis tes bouton's renaiſſan's
Se verront plus en afſurance ,
Qu'ils n'eftoientfous lagarde &fous
la vigilance
De ce Lion qui fit des efforts impuif-
Sans,
Pour travailler à ta defense.
GALANT. IS
2
Incomparable Roy , le plus grand des
Guerriers ,
Qui releves toujours l'éclat de ta
fortune,
Fe le vois bien; cueillir ſeulement des
Lauriers ,
Te paroift une route aujourd'huy trop
commune.
Il faut encor que
leurs rameaux
De Rofes enlacez pour te couvrir de
"
gloire,
Couronnent chez toy la victoire
Par des ornemens tout nouveaux .
S
Et toy , Belge effrayé , qui nous parois
en peine
De ce que ce Heros quitte fi- toft ta
plaine,
Scache que s'il revient ainfi de tes
marais ,
16 MERCURE
C'est pour goûter l'odeur que rend
dans fes Palais
Une Rofe que Mars dans ſes champs´
a cueillie,
Et que pour luy la gloire a longtemps
embellie.
S'il eft nommé par tout le plus grand
des Heros ,
C'est qu'en effet il l'eft en toutes
chofes.
Ilfait toujours en tout fes exploits à
propos.
Pouvoit-il mieux choisir son temps
pour prendre Rofes ,
Que celuy des Rofes écloſes ?
Je vous envoye 1 Hiftoire
d'une illuftre mal- heureufes
dans les mêmes termes qu'elle
a efté faite par une perfonne
GALANT. 17
que diftinguent fon efprit &
fa naiffance, & qui eftant reti
rée avec elle dans un lieu où
la feule vertu regne , a bien
voulu fe donner la peine de
recueillir fes avantures , afin
qu'eftant connues de tout le
monde , elles faflent admirer
les voyes incomprehenfibles
dont Dieu s'eft fervy pour
operer le Salut d'un Ame
choiffe. Voicy fa Lettre.
Il eft vray, Madame , que
nous avons icy une Chinoife,
& que malgré fix mille lieuës
qui feparent fon Pays du nof
tre , la Providence dont les
Louſt 1693 .
B
18 MERCURE
fecrets font impenetrables , l'a
choific pour la
conduire au
Port de Salut . Je crois auffi
que l'innocence de fa vie apû
contribuer à luy meriter cette
grace , car fi l'on doit juger
de l'interieur par l'exterieur,
elle eft bonne & douce , &
elle a toute la raifon qu'il
faut avoir pour corriger ce
grand feu , & cette vivacité
qui eft naturelle aux Afiatiques.
Elle devoit eftre une
fort belle Perfonne en fon
Pays , puis qu'elle n'eft ny
laide ny def- agréable icy, &
que les Chinois pour la plufCALANT.
19
part ont les yeux tres- petits,
la peau fort brune, le nez plat,
& les levres groffes . Il eft aifé
de juger en voyant celle - cy
qu'elle n'eft pas Européenne.
Son viſage eft étranger.
Elle a les cheveux d'un noirqui
n'est point luftré , affezlongs
, fins & frizez , les yeux
enfoncez , mais brillans , le
teint brun , uny & coloré , les
levres groffes fans eftre choquantes
, les dents belles , &
la phyfionomic modefte . Elle
a prefentement vingt- quatre
par fes
ans. Elle eft civile , &
manieres on peut juger qu'el-
Bij
20 MERCURE
le a efté bien élevée, & qu'on
luy a donné de la politeffe.
Elle comprend fi facilement
que ne fçachant pas un mot
de François quand on l'amena
aux Hofpitalieres de Saint
Marceau , en un mois de
temps elle entendoit prefque
tout ce qu'on vouloit luy di
re , & elle le parloit un peu ,
mais il femble , quand elle
parle , qu'elle chante tout bas .
Sa voix cft fort douce . Elle
eft adroite à tous les beaux
Ouvrages de fon Pays . Ina ,
c'est le nom qu'elle portoit
cftant Fille , est née à Pequin,
GALANT. 21
Capitale du Royaume de Lachem
, & l'une des plus grandes
Villes du monde.Son Pere
eftoit un homme de diftinction
, Treforier des Armées
du Roy. Il logcoit dans le
Palais avec la Famille . Il la
maria à onze ans avec Inder
qui n'en avoit que douze,
car l'on eft fi avancé en ce
Pays - là , qu'on fe marie à lept
ou huit ans , & l'on a des en
fans à douze , de forte qu'à
trente- cinq ans on commence
à eftre vieux . Inder eftoit de
Nanquin, fort riche , & d'une
Maiſon confiderable . Il de22
MERCURE
meura avec fa Femme chez
fon Beaupere , lequel eftant
venu à mourir , le Roy luy
donna la Charge qu'il avoit
poffedée , & cette nouvelle
Dignité luy apportant de
grands biens & de la faveur ,
il devint un des Premiers de
la Cour du Roy de la Chine .
Ina eftoit la Favorite de fa
Mere qui la preferoit toujours
à fes autres Enfans , &
qui prenoit un foin extrême
de luy infpirer une grande
devotion
pour leurs Pagodes
,
jufque-là qu'elle fe donnoit
la diſcipline devant elle. & fe
GALANT.
23
mettoit toute en fang pour
luy faire comprendre la ferveur
avec laquelle il falloit
fervir leurs Dieux . Quel dommage
, helas que ces malheureuſes
ames periffent dans
les tenebres de l'ignorancet
Noftre Chinoife avoit tout
fujet d'eftre contente de fa
fortune. Elle avoit un Fils âgé
feulement de fept ans , il falloit
luy acheter une Femme.
C'est une de leurs Coutumes.
Au lieu qu'icy nous donnons
dot à nos Filles en les mariant,
en ce Pays-là on donne de
l'argent au Pere & à la Mere
24 MERCURE
pour les obtenir, & quand on
en a plufieurs, c'est la richeffe
de la Famille . Inder & Ina jetterent
les yeux fur une petite
Fille de fix ans , qui eftoit à
Nanquin ; car je dois encore
vous dire que les perfonnes
de qualité ne fe marient pas
dans la Ville où elles demeu
rent . Ils trouverent que l'alliance
qu'ils alloient prendre
leur convenoit
. Inder en parla
au Roy , qui luy accorda
un de fes Vaiffeaux pour faire
le voyage. Tout y eftoit magnifique.
Les meubles d'argent
cifelé & de vermeil , les
étofes
GALANT 25
étofes de damas d'or . Plufieurs
Officiers du Palais voulurent
accompagner Inder & Ina. Ils
menerent leur Fils avec eux ,
fuivis d'un grand train , &
portant beaucoup d'argent.
Ordinairement l'on alloit de
Pequin à Nanquin par un Canal
que le Roy de la Chine
avoit fait faire avant l'invafion
des Tartares . Il eftoit à
la verité plus long que le
chemin de la mer , mais beaucoup
moins perilleux , & l'un
des plus beaux qu'on ait jamais
vûs . On ne connoiffoit
prefque plus d'autre roure ,
Aouſt 1693 . C
26 MERCURE
lors qu'il s'y cft formé une
maniere d'abilme , où l'eau
rapide & fournoyante entraîne
les Barques qui vont deſſas.
La crainte de perir , comme
plufieurs avoient eu le malheur
de faire , les obligea de
tenir la mer , & leur prévoyance
les jetta dans un long
enchainement d'infortunes ,
dont Dieu s'eft fervi pour
conduire noftre Chinoiſe à la
connoiffance de la vraye Religion
.
Il y a prés de trois ans
qu'eftant partie de Pequin
avec fon Mary, fon Fils , quelGALANT
. 27
ques-uns de leurs Amis , &
une grande fuite de Domeftiques
, ils allerent s'embarquer
fur le Vaiffeau que le Roy leur
avoir donné pour faire le
voyage de Nanquin . Aprés
quelques jours d'une navigation
favorable , ils fe trouverent
furpris de la plus affreufe
tempefte qu'on puiffe jamais
fe reprefenter. Elle dura plus
de huit jours , & leur avoit
ofté roure forte d'efperance
,
lors qu'ils furent jettez proche
d'une terre qui leur eftoit inconnue.
Comme ils n'avoient
plusde provifions, parce qu'ils
C ij
28 MERCURE
en avoient déja confumé une
partic , & que l'autre avoit
cfté gaſtée de l'eau qui eftoit
entrée dans le Navire , ils jetterent
promptement les ancres
, aprés quoy ils deſcendirent
, & en acheterent dans
cette Ifle, où ils apprirent que
les vents & l'orage les avoient
confiderablement éloignez de
leur route. Ils ne penserent
plus qu'à la reprendre , & il
y avoit déja quelques jours
qu'ils navigeoient heureufe-`
ment , quand ils furent découverts
& abordez par un
Vaiffeau Hollandois bien ar
GALANT. 29
mé , qui vint à toutes voiles
fur eux. Inder comprenant
que le malheur d'eftre pris
eftoit le plus grand qui leur
puft arriver , ne fongea qu'à
fe défendre, & malgré les larmes
de fa Femme & de fon
Fils , il encouragea ceux qui
l'accompagnoient à bien combattre
, & à fuivre fon exemple
, pendant qu'Ina avec toutes
fes Femmes fe tenoit profternée
devant leurs Pagodes,
pour obtenir un heureux fuc.
ces. Le combat fut long &
meurtrier. Il y eut beaucoup
de monde tué de part & d'au-
C inj
30 MERCURE
tre. La pauvre Ina , inquiere
de ce qui fe paffoit , monta
fur le Tillac dans le moment
que les Hollandois s'eftoient
jettez dans le Vaiffeau . La
premiere chofe qu'elle apperceut,
ce fut fon Mary qui fe
défendoit contre plufieurs
hommes. Son amitié luy cachant
le peril auquel elle s'alloit
expofer , l'obligea de fe
jetter au milieu d'eux pour
tâcher de défendre Inder ,
mais il tomba percé de coups
auprés d'elle , & elle receut
plufieurs bleffures , dont elle
a encore les cicatrices . La
GALANT. 31
mort d'Inder affura la victoire
aux Hollandois . Ils pillerent
toutes les richeffes qui cftoient
dans fon Vaiffeau , & firent
paffer dans le leur fa Femme
& fon Fils , avec les perfonnes
qui n'avoient pas pery dans
le combat. Il eft ailé de juger
de l'estat où fe trouva Ina ,
devenuë prifonniere
& malheureuſe
, n'ayant plus d'Epoux
, ny aucune confolation,
(
Cependant
les Hollandois
la
traiterent
avec beaucoup
d'humanité
. Ils ne luy ofterent
ny fes riches habits , ny
fes Pierreries
. Ils luy laifferent
Ciiij
32 MERCURE
même un fac d'une grandeur
confiderable tout plein d'or.
Ils penfoient que puis qu'elle
eftoit dans leur Vaiffeau , ils
eftoient toujours les maiſtres
de ce qu'elle poffedoit, & que
fes déplaifirs eftoient affez
grands fans y rien ajoûter . Ils
le rendirent à Batavia , où ils
vendirent une partie des raretez
trouvées dans le Vaiffeau
d'Inder , & comme ils ne faifoient
pas une garde exacte
fur les Chinois qui eftoienr
roujours fur leur Bord , ceuxcy
refolurent de fe fauver . Ima
en auroit bien voulu eftre ,
GALANT.
33
mais il falloit fe jetter à la mer
pour gagner la terre . Elle ne
fçavoit point nâger , & elle
ne pouvoit fe refoudre d'abandonner
fon Fils . Tout ce
qu'elle demanda à ceux qui la
quitterent , ce fut d'aller apprendre
fes malheurs à ſa Famille
, & de la prier de chercher
quelques moyens de la
retirer des mains des Hollandois
. Il y eut plufieurs de ceux
qui vouloient le fauver , &
particulierement des Femmes,
qui fe noyerent pendant l'ob
fcurité de la nuit , & les autres
apparemment curent un
34 MERCUR £
fort plus heureux , mais pour
Ina , elle refta feulement avec
fon Fils , & deux Femmes de
chambre. Les Hollandois
ayant trouvé leurs Prisonniers
échapsz , refferrerent plus étroitement
la Chinoife . I's
mirent à la voile , & il y avoit
déja unan qu'ils eftoient partis
de Batavia , & qu'ils couroient
la mer , tantoft livrant
des combats , & faifant des
Prifes , tantoft abordant dans
des Pays abfolument inconnus
à Ina , fans qu'elle prift
aucune part à tout ce qui fe
paffoit . Elle eftoit toute abî
GALANT.
35
mée dans la douleur que luy
caufoit la perte de fon Fils
unique , qui cftant attaqué
d'une fiévre maligne , fut jetté
encore vivant dans la mer,
Une de fes Femmes de chambre
mourut de la meſme ma.
ladie , & l'autre qui luy reftoit
ne furvêcut guere . Les fatigues
horribles qu'elles avoient
fouffert , tant par les tempeftes
de la mer , que par les chaleurs
exceffives , car elles pafferent
deux fois fous la Ligne , les
avoient enfin tuées . La feulc
Ina réfiftoit à tant de maux.
Les Hollandois fe flatoient
36 MERCURE
d'arriver bien- toft dans leur
Pays , mais ils en furent em-1
pêchez par un Armateur
François , qui les rencontra ,
les combattit , & les prit. Ina
qui commençoit à s'accoutu
mer à fes Maitres , fe trouva
expofée au caprice de ceuxcy,
qui la traiterent avec beaucoup
moins de commiferation
que les autres , foit que
les premiers l'euffent vûë dans
toute fa grandeur , & en euffent
confervé une idée , qui
leur in piroit du respect , ou
qu'ils fuffent moins cruels que
les derniers. Ils acheverent de
CALANT .
37
la piller , & luy laifferent l'habir
qu'elle avoit furelle , mais
ils luy arracherent toutes fes
Pierreries , & luy ofterent fon
argent . Elle eftoit dans un
perit coin du Vaiffeau fans
pouvoir le faire entendre , ny
entendre perfonne , toute abandonnée
à fa douleur.
Les Armateurs continuerent
leur voyage , pafferent -
dans les Pays froids , où elle
fouffrit extraordinairement ,
le climat du fien eftant tout
oppoſé à celuy - là . Ils mirent
encore un an à leurs courfes,
au bout duquel ils entrerent
38 MERCURE
dans un Port de France , dont
je n'ay pû apprendre le nom ,
car Ina ne parlant ny n'entendant
le François , elle ignore
comment s'appelle cette Ville.
Les Armateurs pendant quelques
jours la donnerent en
fpectacle au Peuple . Tout le
monde l'alloit voir , & ils la
faifoient promener dans les
ruës avec les habits étrangers,
qui attiroient aprés elle une
grande foule , dont elle eftoit
au delefpoir ; car vous ſçavez ,
Madame , que les Femmes , en
la Chine font toujours et fermées
chez elles , fans fe laiffer
GALANT.
39
-
voir qu'à leurs Maris & à leurs
plus proches Parents , & les
Perfonnes de qualité , comme
celle - cy , font encore plus
regulieres là deffus que les
autres ; mais fes larmes ne toucherent
point fesconducteurs,
& vous allez juger de leurdureté
par ce qu'il me reste à
vous en dire. Ils luy ofterent
fes habits à la Chinoife , & ce
qu'elle avoit de linge . Ils la
revestirent
d'un jufte au-corps
& d'une jupe courte de bure
noire , & deux d'entre eux
ayant payé trois places dans
le Coche , ils partirent à la fin
40 MERCURE
du inois de Novembre de
l'année derniere , du Port de
mer où ils eftoient , & amencrent
Ina à Paris . Le Coche
eftant arrivé , ils prirent un
Fiacre , & fur les huit heures
du foir ils monterent dedans
avec la Chinoife , & la firent
defcendre dans la rue Saint
Denis , où ils la laifferent
feule.
>
Comprenez, s'il vous plaiſt ,
dans quel defefpoir une Femme
qui est née avec du bien ,
qui a cfté toujours heureuſe ,
& qui a de la naillance , fe
trouve reduite au milieu de la
GALANT . 41
tuë, pendant la nuit , au coeur
de l'hyver , dans une des plus
grandes Villes du monde , fans
argent , fans connoiffance , fans
pouvoir dire un feul mot de
la Langue du Pays , à fix mille
lieues du fien , & fans pouvoir
demander du fecours au vray
Dieu , qu'elle n'avoit pas en
core le bonheur de connoiftre .
Cer eftat me paroist fi violent
, que je ne puis pas m'imaginer
que l'on y refufe
quelques ferieufes reflexions .
Cette pauvre Creature eftoic
appuyée contre une borne , ne
fçachant où aller , & verfant
Aoust 1693. D
42 MERCURE
un ruiffeau de larmes . Ses fans
glots attirerent auprés d'elle
une Femme qui demandoit
l'aumône , & qui voulut luy
parler , mais elle connut bien
aux fignes que luy faifoit la
Chinoife , qu'elle ne l'entendoit
pas. Elle la prit par la
main , & la mena aux Filles
de Sainte Catherine. C'eft un
Convent qui eft dans la ruë
Saint Denis , & où les Religieufes
exercent l'hospitalité.
fur tous les paffans qui veulent
y fejourner trois jours.
Elles virent bien au vifage , à
l'air, & à la Langue dont Ina
GALANT.
43
fe fervoit pour leur exprimer.
fes déplaifirs , qu'elle eftoit
étrangere. Elles voulurent la
faire manger , mais elle refuſa
tout ce qu'elles luy prefenterent
, ayant refolu de fe laiffer
mourir de faim , & de donner
par ce moyen un terme à des
difgraces que peu de Femmes
& peut- eftre aucunes
n'ont éprouvées de cette nature
. Les Religieufes de Sainte
Catherine ne pouvant garder
que trois jours les Paffans qu'
elles reçoivent , fongerent à
procurer quelque protection
à la Chinoife ; & un homme
>
Dij
44 MERCURE
de leurs Amis ayant averty
une Dame , dont le merite
n'eft pas moins diftingué que
fa naiffance , qu'il fe prefentoit
une occafion
favorable
d'exercer fa charité , il n'en
fallut pas davantage
pour l'at
tirer chez elles . Auffi toft elles
luy raconterent
le peu qu'-
elles fçavoient
de la fortune
d'Ina , & certe Dame fans hefiter
l'emmena
dans fa mailons
où elle receut d'elle , & de
toute la Famille , des fecours
infinis
pour fon ame, & pour
fon corps . On s'apperceut
qu'elle entendoit
tant foit peu
GALANT. 45
le Hollandois , & l'on fe fervic
de cette Langue pour luy don
ner les premieres impreffions
du Chriftianifme . Dieu luy a
fait la grace de les recevoir ,
& de comprendre tout ce qu'-
on luy a dit avec un difcernement
admirable . C'eft und
prédilection bien particuliere,
qu'eftant née avec des principes
fi éloignez de la vraye
Religion , Dieu ait préparé
tout d'un coupfoname pour
recevoir la femence de l'Evangile.
Le repos dont elle joüiſfoit
chez la charitable perfonne
qui la retenoit chez elle ,
46 MERCURE
luy eſtoit devenu fi étranger
depuis deux ans , qu'elle en
tomba malade . Il luy prit de
grands vomiffemens de fang
avec une groffe fiévre . Elle
tenoit toujours un Crucifix
dans fes mains qu'elle baifoit
refpectueufement
, & qu'elle
prioit fans celle. Comme on
la vit en peril , on l'ondoya .
Pendant qu'elle a efté chez
cette Dame , & même depuis
qu'elle eft dans les Hoſpitalieres
de Saint Marceau, on l'a
fait parler à plufieurs perfonnes
qui fçavent les Langues
Orientales , fans qu'aucun ais
GALANT: 47
pû entendre la fienne. Vous
remarquerez , Madame , que ce
n'eft pas une chofe extraordinaire,
parce qu'Ina cft née dans
le Palais du Roy de la Chine,
où l'on parle une Langue qui
n'eft en ufage qu'à la Cour J'ajoûte
à cela ce que dit Thomas
Herber, Anglois, dans fon
Voyage des Indes, dont voicy
les propres termes. La Chine
eft la partie de toute l'Afie la
plus Orientale. C'eft un grand &
tres - puiffant Royaume fort celebre
, mais jufques icy fort peu
connu , & cela , parce que
Chinois ont pen de civilité pour
les
48 MERCURE
les Eftrangers , aufquels ils per
mettent , quoy qu'avec peine, d'y
entrer, mais ils nefouffrent point
qu'ils en fortent , & la feule
Ville de Pequin a de tour trente
lieues d'Allemagne . Le Pere
Kirker dans fa Chine illuftrée,
dit à peu prés la mefme chofe,
& puifque les Eftrangers n'ont
pas la liberté de revenir, comment
peut-on fçavoir à fond le
Chinois , & particulierement
celuy dont on fe fert dans le
Palais , dont l'entrée eft plus
difficile que celle des Villes .
La Dame qui avoit retiré
Ina chez elle , cftant venuë
voir
GALANT. 49
voir la R. Mere Prieure de
certe Maiſon , luy demanda
un lit dans l'Hoſpital pour la
Chinoife qui continuoit d'être
malade . Elle y fut receuë
par nos charitables Hoſpita
lieres avec cet efprit de bonté
& de douceur que l'on ne
trouve que dans les veritables
époules du Sauveur. On n'a
pas cu moins de foin de fon
ame que de fa fanté . Elle a
receu tous les jours de precieufes
leçons pour fon ſalut, d'un
tres-vertueux Ecclefiaftique
qui n'a rien negligé pour la
mettre en estat de fentir & dc
Aouft 1693.
E
50 MERCURE
reconnoistre les graces que
Dieu luy a faites , & elle y correſpond
avec tant de foy
qu'elle dit fans ceffe qu'elle
ne fe connoît plus elle- même;
qu'elle joüit d'un repos qu'elle
n'avoit jamais goufté , & qu'-
elle prefereroit la Religion
Chreftienne à toutes les Couronnes
de l'Afie fi elles luy
eftoient offertes. Quand elle
entend une Meffe de Requiem ,
elle fond en larmes , & lors
qu'on luy en a demandé la raifon
, je pleure , dit elle , les
malheurs de tous mes Parents
qui ne peuvent profiter desprieres
GALANT.
51
que l'on fait pour les Fidelles,
je m'afflige de l'eftat où ilsfont à
prefent. Sa douceur, fa modeftic
, fon humilité & la bonne
conduite font fi grandes qu'on
l'a fait entrer dans leConvent.
En verité , elle nous édific
toutes , & fi elle reçoit des
exemples de vertu & de pieté,
je puis vous affeurer qu'elle a
toutes les difpofitions neceffaires
pour les fuivre . Eile eft
à prefent entre les bras de la
Providence , c'est elle qui l'a
conduite parmy nous , c'eſtelle
qui en prendra ſoin , &
qui inſpirera aux bonnes ames
E
ij
52 MERCURE
ce qu'il eft neceffaire de faire
pour cette pauvre Estrangere .
Elle est bien heureuſe , Madame
, que fes avantures vous
ayent donné quelque curiofi
té, & je la fuis beaucoup , que
vous m'ayez choisie pour vous
en rendre compte
.
Aux Hofpitalieres du Faux bourg
S. Marceau , ce 12. Fuillet 1693 .
L'Ouvrage qui fuit regarde
une queſtion tres- importante .
Le fçivant M¹ Comiers qui en
cit l'Auteur, prouve fon Syfteme
par des raifons fi folides ,
qu'il eft mal aifé de les combattre.
GALANT.
53
SSSESESSESZ Z ZZSSZ
REPONSE
JE
A
L'ANONIME.
E ne fçay , Monfieur , comment
vous l'entendez, de vous
plaindre par votre Lettre inferée
dans le Mercure du mois de fuin;
que j'ay employé des injures dans
la mienne du mois de May.
Vous deviez en cotter quelqu'une.
Ma Lettre contient feulement
des faits tres- conftans , & en des
E iij
54 MERCURE
termes tres veritables . S'ils font
durs , c'eft qu'ils tiennent de la
nature du fin Diamant, è duro
perche è vero. Si vous aviez
honoré de vostre nom le Libelle
de vos Illufions contre les Philo-
Sophes , je vous aurois efté trouver,
pour vous repreſenter en particulier
entre vous & moy , ce qui
m'y a paru choquer le bon fens ,
les bonneftes gens, la Religion .
Je vous avois demandé ce que
vous entendiez par les Phenomenes
de la Baguette, qui font
ou faux, ou furnaturels . Vous
répondez dans la page 239.
Mercure Cette expreffion
›
du
GALANT.
55
ne ſe trouve point dans mes
Lettres. Croyez- vous pouvoir
par voftre Demon de la Baguette
fafciner lesyeux de vos Lecteurs?
Ils ont lú dans voftre Table des
Titres & des points principaux
, Lettre à Monfieur ...
Illufion des Philofophes qui
veulent expliquer par un écoulement
de corpufcules , des
phenomenes qui font faux ou
furnaturels. Et ils lifent encore
ces mefmes termes au commencement
de la 66. page de voftre
Libelle . Aquoy penfiez- vous de
nier cette expreffion , par une
fauſſeté qui a pû eſtre fi aisément
É iiij
56 MERCURE
reconnuê ? La colere & le tranf
port caufent un aveuglement
d'esprit pire que celuy du corps .
Je pourrois donc vous chanter le
douZiéme verfet du Pfeaume 26.
mais je me contente de vous rendre
vos mefmes termes de la page
212. du Mercure . Je fuis furpris
d'une faufferé qui peut
eftre fi aifément découverte.
Et page 229. Comme on a fujet
de fe défier de vostre rémoignage
, on ira conſulter
voltre page 66. où l'on trouvera
ces termes , Phenomenes qui
font ou faux , ou furnaturels.
Pourquoy donc nier de vous eftre
GALANT . 57
fervi de cette expreffion de Pho
nomenes qui font ou faux oufurnaturels
? C'est affurément parce
qu'ils vous convainquent d'avoir
attribué au Démon l'honneur de
produire des effets furnaturels ;
ce qui n'appartient qu'à Dieu
privativement à toutes les Creatures
.
Voftre feconde erreur ,fource de
vos Illufions, vient de ce que vous
attribuez à l'écoulement des corpufcules
l'action immediatefur la
Baguette, & l'effet de fon tour
noyement, & fur ces deux faux
principes vous avez prononcé que
le tournoyement de la Baguette
58 MERCURE
étoit diabolique; mais tous les veritables
Sçavans reconnoiffent&
avoüent que les corpufcules dont
i' eft question , nagiffent pas fur
la Baguette, mais dans la perfonne
de celuy qui la tient , & qu'-
enfuite la Baguette tourne par la
chaleur extraordinaire des mains ,
par l'émotion des nerfs , comme
les ires- doctes Medecins de Lion,
MIS Garnier & Chauvin ont
expliqué , par le mouvement involontaire
des nerfs flechiffeurs,
fouvent par un tour d'adreffe ,
pour faire comprendre aux Spectateurs
ce que le Devin fent
d'émotion dansfon interieur. C'eft
GALANT.
59
pourquoy dans ma Baguette juf
tifiée, j'aydéclaré que la Baguette
n'eftoit point neceffaire . Cela eft
fi vray , que Pierre Tonnelier ,
chez MªĠeoffroy , celebre ·Apotiquaire
, & cent autres Devins
trouvent l'or caché fans fè fervir
de Baguette. C'est pourquoy on
ne peut rien obj.cter defolide contre
noftre ufage de la Baguette.
On attend avec impatience que
l'Auteur de la Recherche de la
verité faffe connoiftre ce qu'il dit
dans votre 14 page. Il feroit
affez facile de démontrer
gco.
metriquement qu'il y a de la
diablerie dans le mouvement
de la Baguette
.
60 MERCURE
En attendant voicy mon Sy
fteme , par lequel j'explique le
tournoyement de la Baguette , &
la pourfuite des Meurtriersfur la
terre , fur le Rhofne , & fur la
mer.J'ay démontré par cent rares
experienees dans mon Traité
des Phofphores , inferé dans les
Mercures des mois de Juin &
Juillet 1683. qu'il y a beaucoup
de chofes , lefquelles font d'horribles
effervescences. L'huile de
Tartre meflée avec de l'efprit de
Vitriol en fournit la preuve.
L'or fulminant exposé au Soleil
produit fon effet en basi
aprés la rarefaction par la pes
GALANT. 61
fanteur de la colomne d'air . Ainfi
la colomne d'air tombant dans
l'ame du Canon aprés qu'il a
tiré, caufe fon recul. Le Mercure
en tombant d'un tuyau de
verre de plus de vingt - huit pouces
de hauteur perpendiculaire ,
laiffe au haut du tuyau un espace
vuide d'airgroffier; c'est pourquoy
la colomne d'air externe pefant
fur la veffie qui couvre l'orifice
fuperieur du tuyau , l'enfonce . Si
une des extrémitez d'une poutre
eftoit feellée dans une muraille,
foutenue à l'autre extrémité fur
l'eau ou fur la glace , lors que
l'eau diminuera , ou que la glace
62 MERCURE
fondra , la poutre n'eftant plus
foutenue caffera contre la murail
le ; & fi elle y eftoitfur un pivot,
un boutfe leveroit quand l'autre
s'abaifferoit. Le tournoyement de
la Baguette eft produit par une
femblable caufe. Il eft conftant
que celuy qui fait un meurtre
avec cruauté exhale des corpuf
cules fulphureux, & gluants par
ces atomes de bile & de fiel, qui
s'attachent à ce qu'il touche ,
& à fes veftiges ; car c'est par
les plantes des pieds que s'exhalent
la plus grande partie des
corpufcules. C'eft pourquoy le Devin
met fon pied fur celuy du
GALANT.
63
Voleur ou de l'Affaffin pour en
eftre plus fortement ému . Chacun
fçait que le fiel fe tient fur l'eau,
& que par fa vifcofité il lie &
foutient les couleurs , quoy que
pefantes , avec lesquelles on fait
le papier marbré. Ces gouttes de
fiel s'étendent & ferefferrent facilement
; & fi une goutte de fiel
eft mife fur un cofté du bord d'un
chapeau , fi on foufle de l'autre,
cette goutte de fiel fort du chapeau
, s'étend en un long bou
din écumeux , aprés quoy il retombe
dans les pores du chapeau .
Cela posé , le Devin qui exhale
par les pieds & par les mains des
64 MERCURE
les Larrons
corpufcules d'une nature à produire
l'effervefcence , avec les corpufcules
gluants que
les Meurtriers ont laiſſez fur
leurs veftiges, & fur ce qu'ils ont
manié, il se fait une effervefeence
tout contre les pieds & les mains
du Devin , & dans cette action
reaction les parties qui s'infimuent
dans les pores du Devin ,
luy caufent les maux de coeur, &
les convulfions qu'il reffent aux
doigts du pied. Cette effervescence
lararefaction de l'air eftant
finies, ilfe fait fous la Baguette
un vuide d'air groffier ; c'est pourquoy
les colomnes d'air pefant
GALANT. 65
que
cette
tout à coupfur la Baguette la font
tourner , parce qu'elle eft par ces
deux cornes comme fur deux pivots
entre les mains du Devin.
Quant à la difficulté comment
cette traînée exhalée par les
Meurtriers de Lyon a pù ſubſiſter
fur le Rhofne , je dis
matiere gluante est femblable à
celle d'un filet de toile d'araignée,
lequel eftant attaché par sa vifcofité
à deux arbres, n'eft pas rompu
par le vent , mais il s'étend
&puis fe retire de même que la
corde d'un Violon . De plus , cette
chaîne gluante ne peut se meler
avec l'eau , mais elle tient à la
Aouft 1693. F
66 MERCURE
terre au bord du Rhone , à l'endroit
de l'embarquement
& du
débarquement. J'avouë pourtant
que Facques Aimar , curieux Rechercheur
des fecrets de la Nature,
& d'un efprit adroit
Jubtil , qualitez qu'Ortelius dans
fa Geographie donne aux Dauphinois
fe fervit de la marque
des veftiges des Affaffins fur le
bord du Rhofne , à l'endroit où
ils avoient dérobé le Batteau's
pour les diftinguer par tout où ces
trois Affaffins auroient pris terre.
Ne croyez pas m'avoirfait la
moindre peine pour n'avoir indiqué
mon ouvrage qu'aprés avoir
I
[
*
GALANT. 67
dit qu'il y en a qui écrivent, ou
pour fe divertir , on pour faire
plaifir à quelques perfonnes , ou
pour fe décharger vifte des premieres
pensées qui leur font venuës
dans l'efprit. Je n'ay écrit
que pourfaire voir l'innocence de
Jacques Aimar , & j'aime mieux
qu'on impute ma Baguette juftifiée
à quelqu'un de ces trois motifs
que vous alleguez, que fion
chantoit dans Grenoble qu'étant
mal content de quelqu'une de ces
Demoiselles qui fe fervent de la
Baguette, j'avois fait un Livre
pour les accufer de diablerie.
Avez- vous raiſon , Monfieur, de
Fij
68 MRECURE
vous plaindre de la maniere dont
jay parlé de ce que vous appellez
maintenant
Dialogue ? Je vous
croyois d'affez bonne foy, l'ayant
pris pour le Refultat d'une Conference
, car vous le nommez
ainfi dans la page 191. & n'y
ayant rien entendu de raifonnable
, je vous avois fait honneur
en croyant que vous n'y aviez
point parlé , mais puis que c'eft
un Dialogue, vous n'y deviez pas
parler , puis que Lucien, Galilée,
nos plus habiles Modernes ne
parlent point en leur nom dans
leurs Dialogues
, mais j'accepte
la confeffion publique que vous
GALANT. 69
faites , que dans votre Dialogue
page 180. ligne 6. Menalque mis
au lieu de Theodule dérange
tout. Je fuis donc excufable de
n'avoir pûny dû reconnoiftre un
fçavant homme comme vous dans
voftre propre dérangement ; &
vous avez raifon , page 215. du
Mercure, d'avertir le Public que
c'est vous , vous même , qui par
l'effort de vostre incomparable
genie y pouffates ces beaux termes
dignes d'une éternelle memoire
: Ah, Menalque , que cela
eſt admirable ! Des corpufcules
qui viennent dire qu'un
home eft aux prises avec
70 MERCURE
fon Hofte , qu'il a cfté tué ;
qu'on l'a couvert de fumier ,
& qu'on le trouvera à la
porte.
Pour nier d'avoir employé quatre
ou cinq ans à étudier & à
faire vos experiences de la Baguette
,Il ne m'a fallu , dites - vous
page 221. du Mercure , qu'un
demi-quart d'heure . Vous démentez
ce que vous aviez fait
connoiftre dés la feconde page de
veftre Preface , que vous avez
confumé beaucoup de temps
pour approfondir des fecrets
qui n'ont aucun rapport à vos
devoirs. Quoy ! dans un demiGALANT.
71
quart d'heure vous avez examiné
toutes les circonstances
de tant
d'experiences desquelles vous avez
esté témoin, & que vous
avez fi fouvent fait reiterer à
ces Demoiselles de Grenoble ? Vous
alliez fi vifte en befogne , que
pour ne perdre pas de temps, vous
leur fifles faire toutes les pratiques
criminelles de commerce avec
le Demon , fans mefme les
avoir fait renoncer
au pacte.
Mais comment ofez - vous dire
que dans un demi- quart d'heure
vous ayezfait & vû tout ce que
vous dites dans la page 185.de vos
Illufions. C'est vous , vous- même
72 MERCURE
qui parlez en ces termes . Franchement
, j'ay vû la Baguette
tourner entre les mains de
deux hommes fort gras , &
d'une Fille fort maigre,& c.
Vous me dites dans la 224.
page du Mercure. Eft - ce que
vous avez fait un Syſteme, &
que vous eftes chargé par les
autres Auteurs de plaider la
cauſe commune ? Vous parlez,
Monfieur, comme fi vous eftiez
bien redoutable . Je vois bien que
vous vous flatez d'avoir l'honneur
de rompre une lance avec
moy . Je vous l'accorde. Je vous
demande à mon tour. Eftiez- vous
fondé
GALANT.
73
fondé de procuration du Démon
de la Baguette, pour plaider pour
fa gloire contre les interefts de
Dieu , de la Religion & de la
Nature, ou caufe Phyfique ? De
qui aviez- vous pouvoir pour
examiner criminellement par le
manege de voſtre Démon de la
Baguette , fi les offemens venus
de Rome eftoient des Reliques
d'un bon Saint ? Quant à mon
Syfteme de la Baguette juftifiée ,
vous feignez de l'ignorer , parce
que j'ay folidement démontré que
le Devin pouvoit reconnoiftre
naturellement
, & indiquer par la
Baguette , les veritables Bornes,
Aouft 1693
. G
74 MERCURE
lesVoleurs & les Affaffins , &
qu'ainfi vous ne pouviez plus
dire dans la 277 page de vos
Illufions , qu'il n'y avoit pas à
déliberer touchant la découverte
des Bornes, des Voleurs,
& de toutes les autres chofes,
qui ne font telles que par ordre
moral , qu'il eftoit clair
que la Baguette ne pouvoit
naturellement les indiquer.
Ce font là toutes les plus grandes
difficultez . C'est pourquoy dans
la 182° page devos Illuſions , vous
remarquez que l'Auteur de la
Phyfique Occulte ne dit rien
ny des Bornes , ny des autres
.
GALANT. 75
chofes où il femble que des
moralitez font tourner la Baguette
.
Je vous avois fait connoiftre
par ma Lettre , que vous aviez
bâti vos raifonnemens fur plufieurs
chofes outrées , ou fauffes ,
que vous vouliez bien dans la
225 page du Mercure , imputer
à M. l'Abbé de la Garde , &
autres Sçavans de Lyon , C'eft
le Perele Brun qui a publié ces
chofes fauffes & outrées dans une
Lettre , datée de Grenoble du 8.
Juin 1689. inferee dans le Mercure
du mois deJanvier derniers
& qu'on lit encore de la même
Gij
76 MERCURE
date , au commencement du Livre
de vos Illufions , car dans la
4° page , nombre 8. vous dites ,
La Baguette tourne fur quelques
pierres que ce foit, pourvû
que deux perfonnes ayent
convenu de s'en fervir pour
marquer la divifion d'un
champ. Cet allegué est outrés
car la Baguette ne tourne , comme
j'ay dit , que fur les longues pierres
, pour fervir de Bornes , qu'on
de deux ou trois autres
appuye
pierres appellées Témoins ,
tout fur du charbon au fond d'un
creux fait en terre. Dans le nombre
9. vous dites , Si deux per
le
GALANT. 77
fonnes conviennent de ne
plus fe fervir de ces limites , la
Baguette ne tourne plus . Cet
allegué est tres -faux ; c'est pourquoy
dans ma Baguette juſtifiée
jay répondu dans la rs3 . page du
Mercure de Mars dernier , par
les termes fuivans . Je ne puis
croire ce que le Pere le Brun
avance , que le confentement
de deux Voifins à ne plus ſe
fervir des Bornes plantées , ôte
les
circonstances Phyfiques
qui ont accompagné la premiere
convention , à moins
que de reconnoiftre avec les
Payens les Dieux Termes , & le
G iij
78 MERCURE
pouvoir de les attacher à des
Bornes , & de les congedier
quand on ne voudroit plus
s'en fervir.
Fay répondu de même en plaifantantfur
ce que le Pere le Brun
avoit écrit de Grenoble en 1689.
que par la Baguette on trouvoit
les chemins perdus , car j'ayrenvoyé
fon Devin aux Hollandois
pour trouver les chemins perdus ,
ou la route que tinrent leurs
Vaiſſeaux , venant du Japon par
la mer Septentrionale en peu de
mois à Amfterdam . Le Pere le
Brun avoit publié il y a quatre
ans ces faitsfaux & outre , &
ces Meffieurs de Lyon n'ont écrit
GALANT:
79
que depuis le mois de fuilles de
l'année derniere.
Quant àM Panthot , Doyen
du College de Medecine à Lyon ,
qui a encore plus outré la vertu
de la Baguette , ayant dans le
Mercure d'Octobre dernier , aſſuré
Mr d'Aquin , Premier Medecin
du Roy qu'elle fervoit à reconnoiftre
les Femmes & les Maris
qui ont faußé la foy promife au
Sacrement de Mariage , j'ay répondu
que fi cet allegué eftoit ,
vray . le grand Aufone ne feroit
plus en droit de dire ,
>
Sed major cautis cuftodia
vana maritis..
G iiij
80 MERCURE
Pour vous laver d'avoir traité
indignement les Jefuites , vous
avez changé un carton , & vous
dites maintenant
à ce propos , padu
Mercure, Diftinguez ge 231 .
bien le Pere André Schott ,
d'avec le PereGafpard Schott.
St je pouvois croire que vous
fceuffiez combien un triangle a
de coftez , & la valeur de fes angles
, je croirois que vous parlez
du Pere André Taquet , Jefuite ,
l'un des plus grands Geometres de
ce fiecle ; mais j'ay tort , vous
avez pris pour un Pere Jefuite ,
un particulier André Schott , parce
que vous avez depuis peu étuGALANT.
g8rr
lé
que
dié dans l'école du Livre intitulé,
Sext . Aurelii Victoris Hift.
Rom.Breviarium , exBibliotheca
Andreæ Schotti. Quoy qu'il
en foit , vous n'avez jamais pardu
Pere Gafpard Schott ;
& dans la 232. page du Mercure
vous dites , que fon fentiment
fur la Baguette n'est point
different de celuy que vous
avez fuivi , & que c'est une
erreur de croire que le Pere
Schott ait changé d'opinion .
Vous impofez au Public, en voicy
la démonftration. Vous décla
rez toujours que vous eftes convaincu
de la diablerie , que celuy
83 MERCURE
le
qui fe fert de la Baguette fait un
commerce avec le Diable , voftre
fentiment eft encore que l'homme
tient la Baguette , & que le Demon
la fait tourner ; mais le Pere
Schott , qui dans fa Magie uni
verfelle tenoit pour certain que
tournoyement de la Baguette étoit
un effet de la fourberie , ou du
Demon , a changé de fentiment
quelques années aprés , puis que
de Dogmatifte il est devenu Philofophe
Sceptique , car dans la
1532. page defa Phyfique curieufe
, en l'annotation au premier
corolaire , après avoir avoué que
dans la quatrième partie de fon
CALANT. 83
Livre de la Magie univerfelle
il avoit cru que le tournoyement
de la Baguette procedoit , ou de
la fourberie du Devin , ou par
impulfion du Demon , & peuteftre
auffi par laforce de l'imagination
, il ajoûte immediatement,
univerfaliter autem afferere
non aufim dæmonem femper
effectum præftare Je n'oferois,
dit il , generalement affurer que
le mouvement de la Baguette fe
faffe toujours par l'operation du
Demon. Il n'eft donc plus dans
le
fentiment que
que le tournoyement
de la Baguette foit generalement
toujours produit par le Demon.
84 MERCURE
Il a donc changé de fentiment , il
n'est donc plus vray de dire que
le fentiment du Pere Schott n'eft
pas different de celuy que vous
avez fuivi , puis qu'il n'affure
pas toujours pofitivement , comme
nous , que la Baguette tourne
1oujours par l'operation du Diable.
De plus , ce Pere, quoy qu'on
ne l'euft pas encore perfuadé qu'au
tournoyement de la Baguette il
n'intervinft aucune fraude ny aucune
force de l'imagination , a
declaré qu'il n'oferoit pourtant
univerfellement dire que toujours
tournoyement provient du Demon
, parce , dit -il , que je fçais
le
GALANT. 85
que
des Relide
fcience certaine
gieux d'une probité" tres-connuë” ,
en ont fait plufieurs fois l'experience
avec un fuccés infaillible ,
lefquels foutiennent fortement .
que c'est un effet purement Phyfique
, fans fraude & fans aucun
effet de l'imagination . Enfin il
eft tres- évident que le Pere Schott
par ces termes , Je n'oferois affu
rer univerfellement que le
Demon fait tourner toujours
la Baguette
, a du moins paßé
de l'eftat d'affirmation à l'eftat de
doute & de fufpenfion de jugement
, ce que vous n'avez pas
encore fait , puis que dans voftre
86 MERCURE
Livre des Illufions vous tene
toujours opiniâtrement pour la
diablerie.
Cecy me donne occafion de
n'oublier
pas ce que vous dites
dans la 295. page de vos Illufions,
en laquelle vous employez
une
Lettre du Pere Conrad
, inferée
dans la Magie univerfelle
de
Schott . Vous luy refusez
le nom
de Pere. Quelle antipathie
avezvous
avec la celebre Societé ?
Puis
que vous faites fort fur le
fentiment du Pere Conrad , examinons
les mefmes termes que
vous en avez rapportez , nous
verrons qu'on n'en peut rien conGALANT.
87
clure de folide contre la Baguette.
Je fuis perfuadé , dit ce Pere ,
par plufieurs raifons que cette
Baguette n'indique point phyiquement
les Metaux . 1 Parce
qu'une Baguette de Coudrier
mife en équilibre comme
une aiguille aimantée
ne panche jamais d'aucun côté
, quelque métal que l'on
mette auprés. J'ay fait cette
experience devant toute l'Univerfité
de Prague à des Thefes
de Mathematiques. Ces
faits font veritables & fuffifans
gens comme vous pour
conclure que le tournoyement de
à des
88 MERCURE
la Baguette eft diabolique , mais
la confequence eft fauffe, & tirée
d'un faux fupposé ; car j'ay dé
claré hautement dans ma Ba
guette juftifiée que l'odeur de
Métaux n'agit point fur la Ba
guette , mais feulement fur celuy
qui la tient dans lequel cette
odeur s'eftant infinuée par fes pores
dans le fang , y cause une
effervescence, & que les efprits
animaux caufent la convulfion
involontaire des nerfsflechiffeurs
de la main , qui font tourner la
Baguette , quoy que fouvent le
Devin lafaffe tourner par adreffe,
pour indiquer aux Spectateurs
GALANT 89
l'interieure émotion qu'il reffent.
C'estpourquoy j'ay dit que la Baguette
n'est pas abfolument neceffaire
, ce que j'ay verifié par
Pierre Tonnelier , garçon Apotiquaire
du Sçavant Mr Geoffroy.
Le Pere Conrad ne conclut
pas mieux lors qu'il dit 2. Parce
que le Coudre qui croift fur
les montagnes
métalliques ne
laiffe pas de monteraffez haut,
au lieu de s'incliner vers les
Métaux , qui devroient
l'attirer
fortement. Ce Pere fuppofe
que l'odeur du Métal agit fur la
Baguette , ce qu'on nie formellement
. 30. Ainfi la petite ou
Aouft 1693 . H
90 MERCURE
grande quantité eft indifferente
à la Baguette.4.Par
ce qu'un
Chimifte m'a dit il y a plus
de vingt ans , tout le monde
ne peut pas faire parler la Baguette.
Il eft vray , parce que
tout le monde n'eft pas doué du
temperament neceffaire , ou à cause
que tout le monde ne fait pas le
tour d'adreſſe de la faire tourner,
parce qu'elle ne tourne pas
toujours à la mefme perfonne
. Cela est vray , lors que la
mefme perfonne paffe dans un
temperament contraire au naturel
, ou qu'elle eft intimidée , on
fortement agitée de quelque pafGALANT.
91
fion , ou d'horreur. Ainfi la Baguette
ne tourna plus entre les
mains de M Expié , ny en celles
de Mademoiselle Martin , & de
beaucoup d'autres , que peu de
temps aprés que l'émotion qu'ils
avoient conceue en eux par la
renonciation au pacte prétendu ,
fut paßée. La raillerie auffi a
fait tomber quelquefois en defaut
Jacques Aimar, Pierre Tonnelier,
plufieurs autres. Enfin, le Pere
Conrad ajoûte , que par les raifons
rapportées le Pere Provincial
avec qui j'avois difputé
fur cette matiere , tient
prefent cet ufage fufpect , &
H ij
92 MERCURE
le condamne d'un pacte tacite:
Donc avant ces prétenduës raifons
le Pere Provincial des Jefuites tenoit
que le tournoyement de laBa
guette eftoit Phyfique & naturel,
mais ces prétendues raisons eftant
détruites , il ne faut plus tenir
l'usage de la Baguette ſuſpect, &
il le faut declarer innocent.
Vous dites dans la 296. page
que Stengelius , habile Jefuite,
affure que de fon temps on fe
fervoit encore d'une Baguette
route droite, laquelle perfonne
ne touchoit , & qui fe
ployoit en rond, comme pour
faire un cercle,lors qu'on proGALANT.
93
le
nonçoit le nom de ce qu'on
vouloit fçavoir. Si cela fe faifoit
fans artifice , j'avonë que
contournement de cette Baguette
eftoit diabolique, mais nofire uſage
de la Baguette n'a rien defemblable
; on ne prononce aucune
parole , un homme en tient les
(deux extrémitez dans les mains ,
dont lafeule chaleur la peut faire
tourner, puis qu'elle tourne comme
une broche devant un bon feu.
Lufage de cette Baguette droite,
fon ployement en cercle par des
paroles, fans que perfonne la touchaft,
a porté le fçavant Gafpard
Schott a ne fe laifferpas perfuader
94 MERCURE
que tous ces mouvemens fuffeni
purement Phyfiques. Il n'ofa auff
affurer univerfellement que le
Demon fift toujours tourner la
Baguette.
Voyons maintenant fi vous
eftes meilleur Cafuifte que Phy
ficien. Plufieurs nouveaux Convertis
, devant lefquels j'avois)
fait des Conferences de Controverfe
chez le Miniftre Claude
fe plaignirent de ce que vous exa
miniez les Reliques par le Demon
de la Baguette , & que vous ne
faifiez pas fcrupule de violer le
fecret de M Expié, page 292. de
vos Illufions , dans une Lettre qui
GALANT.
95
commence page 291. adreẞée à un
Anonime. Ces perſonnes ajoûtoient
qu'elles avoient lieu de
craindre de tomber entre les mains
de femblables Directeurs de con-
Science.Je les raffuray , en leur
proteftant que ces deux conduites
feroient condamnées , ce qui m'obligea
de vous parler en ces termes
dans la 167. page du Mercure
du mois de May dernier.
Je voudrois bien fçavoir fur
quels principes vous reglez
voftre Morale, elle me paroift
un peu cavaliere Vous nous
apprenez dans la 292. page une
avanture de M Expié, au fujet
96 MERCURE
de la Baguette dont il vous a
dités vous , fait confidence .
Cependant vous la faites imprimer
, & aprés cela vous di-
Ees ; Je ne voudrois pourtant
pas publier ce fait , fi Mr Expié
le trouvoit mauvais. Il
m'en avoit fait un fecret. En,
verité , vous eftes un homme
rare en fait de fecret . Doutez
vous que cet homme ne trouve
mauvais que vous reveliez
à tout le monde une chofe fur
quoy il a exigé de vous le fecret
? J'ay honte de vous redreffer
fur une conduite que
la Morale des Payens la plus
corrompuë
GALANT. 97
corrompuë condamneroit.
Soyez àl'avenir plus fidelle . J'ofe
vous donner cet avis- là , les Li.
vres faints vous en fourniront
d'admirables. Ecoutezl'Ecclefiaftique
, chap. 27 , verset 24.
Denudare amici myfteria def
peratio eft animæ infelicis.
M. de Sacy a rendu ce paffage
en ces termes. Lors qu'une ame
malheureuſe en vient juſqu'à
reveler les fecrets de fon Ami,
il ne reste plus aucune cfperance
de retour . Pour vous laver
de cette perfidie faite à M²
Expié, vous me répondez dans la
237 page du Mercure. La Let-
Aouft 1693 . I
98. MERCURE
3
tre dont vous parlez a esté
écrite le mois de Février dernier
à M' de Lions , Chanoine
de Grenoble. Elle fut leuë par
ceux qui font nommez &
comme ils fçavent mieux que
Vous ce que je devois dire ou
taire , ce cas de conſcience, &
les reflexions que vous faites
là-deffus font fort inutiles .
Pourquoy nomme vous à prefent
ce Chanoine Lions ? Pourquoy
aviez- vous jufqu'icy caché
fon nom ? Prétendez vous que
le mot de Lions m'épouvante ?
Prétendez vous vous juftifier par
Li de faire ceffer le feandale que
ex
GALANT.
99
vous avez donné aux nouveaux
Convertis ? Si ce M' de
Lions , & ceux qui ont lù voſtre
Lettre à Grenoble , approuvent
voftre conduite , ils pafferontpour
de grands ignorans en fait de
cas de confcience , car les Docteurs
qui l'ont leuë¨ à Paris.ſoutiennent
que quand vous auriez eu des
raifons de commandement de l'écrire
à ces particuliers , vous n'auriez
pas dû reveler à tout le monde
ce cas de confcience dans voftre
Livre des illufions.
Je vous avois canvaincu d'une
contradiction tres- formelle par
vos propres termes , que je repete.
I ij
100 MERCURE
Ils font dans la 260. page . Il eft
dites- vous , que fi ceux
vray ,
qui fe font fervis de la Baguette
renoncent au Demon , le Demon
qui ne gagneroit rien là n'agiroit
point . Voicy voftre contradiction
dans la 262. page. Celuy qui
cherchera avec la Baguette doit
eftre cenfe entrer en commerce
avec le Demon, & participer à
fon oeuvre , parce qu'il agit avec
lay. L'un tient la Baguette , l'autre
lafait tourner ; voila le commerce
. On a beau dire alors , Je
renonce
à
tout pacte , les paroles
font démenties par les actions ; le
Demon a fuffisamment averti
GALANT. IOI
qu'il agiffoit dans cette pratique,
il n'y faut jamais recourir ,fi on
abborre fon commerce . A cela
vous répondez page 238. du Mercure
; Pour la contradiction que
vous croyez voir , vous ne la
verrez plus , fi vous donnez quelque
attention à ce que j'ay dit en
la 260. page. Cette page ne dit
-aucun mot qui puiffe fauver ou
expliquer voftre contradiction ,
laquelle eft tres - formelle dans vos
termes cy- deffus alleguez. Il ne
vous fert de rien d'ajouter qu'on
ne doit jamais fe fervir de la
Baguette , lors qu'on eft perfuadé
qu'elle ne peut tourner naturelle¬
I iij
102 MRECURE
ment, & quand on en doute , rien
n'empêche de voir l'experience
& d'en obferver tous les Phenomenes.
Comment s'affurer autrement
s'il y a de la fourberie , ou
fi tout y eft physique ? Avezvous
oublié ce que vous avez dit
dans la 259. page de vos Illufions,
que la St Ecriture ne nous défend
pasfeulement de recourir aux Demons
, mais qu'elle nous avertit
perpetuellement de nous tenirfur
nos gardes , & d'obſerver lespièges
qu'ils nous tendent. Cependant
fans avoir fait renoncer au pa-
Ete & au Demon , vous avez
fait faire cent experiences de la
GALANT. 103
Baguette parMademoiselle Mar
in, dans le jardin du Seminaire.
Vous vous yeftes fervi du Demon
de la Baguette , pour juger
par fon tournoyement fur les Reliquaires
, fi ces offemens venus
de Rome eftoient d'un bon Saint .
Si vous eftiez Theologien , vous
auriez eu les mefmes fentimens
l'Auteur de la Recherche de
la Verité, qui en fa Lettre inferée
dans voftre Livre des Illufions , a
prononcé dans la
43. page un Ar
reftfolemnel contre voftre pratique
, par ces beaux termes . Dans
le feul doute de ce commerce
avec le Demon, c'eſt un grand
que
I
iiij
104 MERCURE
peché que d'agir. Si vous aviez
crû ce grand homme , vous n'auriez
pas tant fait d'experiences
criminelles de la Baguette dans
l'allée du jardin du Seminaire
avec Mademoiselle Martin.Tout
le monde eft perfuadé qu'on n'auroit
pasfait un pareil manége dans
les Seminaires qui ont l'avantage
d'eftre fous la direction des Peres
Jefuites. Pour vous convaincre
encore , jeje dis
que les nouveaux
Convertis , gens d'esprit
probité , avoient remarqué que
dans voftre 278. page vous avez
dit , qu'aprés avoir efté témoin
de quelques experiences , & fait
de
GALANT. 105
و ن م
plufieurs obfervations , & qu'après
avoir examiné toutes chofes,
vous eftiez convaincu que rien
de corporel ne caufoit le tournoyement
de la Baguette
qu'on ne pouvoit l'attribuer qu'au
Demon , & qu'enfuite dans la
page 283. vous dites , Je fis
cacher plufieurs pieces de
Métal dans une allée du jardin
du Seminaire . Mademoi .
felle Martin les découvrit en
tres
peu de temps
, & en défigna
fi bien
les
differentes
cfpeces
, que
ceux
qui
estoient
prefens
furent
tout
étonnez
.
Dans
la page
286.
vous
ajoûtez
1c6 MERCURE
qu'aprés que vous luy avez enfeigne
le manége de l'intention ,
fouffrez que je remarque que voila
de beaux entretiens pour un
Directeur de confcience , cette
Fille vous dit cela feroit bien
court, il faut que je l'effaye On
pofe fur un banc un Reliquaire
qui contenoit plufieurs offemens
venus de Rome. Elle prend la
Baguette , tout à coup on la
voit tourner avec plus d'impetuofité
que l'on n'avoit fait jufqu'alors.
Vous fiftes faire ce manége
avant que d'avoir fait renoncer
au pacte. Cette pratique
n'eft- elle pas criminelle à vous
GALANT.
107
à
qui eftiez convaincu que le Diable
faifoit tourner la Baguette ?
Vous deviez du moins avoir dit
que vous n'en eftiez pas pour lors
perfuadé, vous auriez toujours
dû commencer par la renoncia-
·tion au pacte. Mais à quoy auroit
fervi cette renonciation ,
vous qui venez de dire dans la
page 262. On abeau dire alors,
je renonce à tout pacte , les
paroles font démenties par
les actions , le Demon a fuffifamment
averti qu'il agiffoit
dans cette pratique , & il n'y
faut jamais recourir , fi on
abhorre fon commerce . Il
ic8
MERCURE
ajoûtez- vous , laiffer fallut ,
faire quelques
experiences à
Mademoiſelle Martin. Quelle
neceffué en aviez- vous ? Le Concile
, le Pape , ou le Roy vous en
avoit-il chargé ? Autrement vous
deviez en bon Directeur défendre
abfolument à
Mademoiselle
Martin l'ufage de la Baguette ,
que vous croyez diabolique , ou
du moins vous deviez la faire
renoncer à tout pacte avant que
d'en venir à tant de criminelles
experiences, puis que dans la page
259. vous dites , qu'agissant avec
ce doute on peche ; mais ce peché
ne vous a pas empêché de faire
GALANT. 109
ce frequent commerce avec le
Demon. Vous ne vouliez pas
alors vous priver des charmantes
converfations avec ces aimables
Grenobloises , que vous
appellez Filles à la Baguette.
On attend avec impatience que
l'Auteur de la Recherche de la
Verité faffe connoiftre ce qu'il dit
dans voftre 14° page. Il feroit
affez facile de démontrer geometriquement
qu'il y a de la
diablerie dans le mouvement
de la Bagnette
.
Aprés vos infignes erreurs que
je viens de mettre au jour , oferez-
vous encore dire comme dans
110 MERCURE
la page 245 du Mercure , Tout.
ce qu'on objecera fera inutile
, & de recourir aux injures..
Vous en a - t- on dit ? C'est vous
qui fansfujet nyraifon avez dit
des injures atroces aux plus fçavans
Theologiens , t) d'une probité
tres connue. Voicy vos termes
dans la 254.page de vos Illufions
. Quand ces Mrs citent ,
les uns S' Thomas , les autres
d'autres Theologiens
, c'eſt
une marque , dites vous , que
ny les uns ny les autres ne lifent
guere ny S. Thomas , ny
les autres Theologiens . Met- :
te voftre Argument en forme.
On cite S. Thomas & les TheoGALANT.
III
.
logiens , donc on ne les a pas
Leus : conclufion digne de vous.
Dansla page 259. ligne 15. en
répondant à une Lettre Theolo
gique inferée au Mercure de Février
dernier, dans laquelle on dit
qu'Aimar n'a fait aucun pa-
&te avec le Demon . Vous changez
le fens & les termes , pour
faire accroire que cette Lettre
porte , qu'on ne s'eft jamais
donné au Diable , & qu'on ne
l'a veu , ny invoqué . Sur quoy
vous prononcez , On plaifante
quelque fois fort mal à
>
propos
fur cet article , & on le
fait d'une maniere qui marque
beaucoup d'ignorance, &
112 MERCURE
peu de Religion . Tous lesgen's
d'honneur s'étonnent que vous
ayez ofé taxer d'ignorance & de
peu de Religion an Theologien
d'une probité connue , vous qui
ne fçavez pas diftinguer les ef
fetsfurnaturels d'avec ceux qui
peuvent partir de la puiſſance du
Démon , vous qui avez violé le
Sacrement dufecret de M¹ Expié
, vous qui vous eftes diverti
àfaire tourner le Demon de la
Baguette fur un Reliquaire d'of
femens venus de Rome , vous qui
plaifantez mal- à- propos , rapportant
dans la page 287. la
froide & ftupide raillerie , Il faut
GALANT. 113
qu'il n'y ait rien là d'un bon
Saint.
Pour accufer d'ignorance &de
peu de Religion , l'Auteur de la
Lettre de Fevrier , il falloit en
citer quelques endroits qui puffent
donner quelque couleur à ce
que vous dites , car vous avan-
Ciz des chofes qui ne font point
dans la Lettre de l'Auteur. Les
honneftes gens l'ont lûe avec plaifir
auffi bien que ma Baguette juftifiée
. Ces Lettres vous ontfifort
embaraßé, que vous n'avez pû y
répondre que par des injures . Je
veux prendre icy la défense de
cette Lettre. Fe fçay que le def
Aouſt. 1693 . K
114 MERCURE
fein de l'Auteur eftoit de disculper
le Dauphinois Aimar du crime
que quelques ignorans luy imputoient
d'avoir commerce avec le
Demon . Tout le monde fçavoit
que ce Villageois renonçoit à tout
pacte. Il ne s'agiffoit plus que de
juftifier que l'action qu'on fait
aprés la renonciation aù pacte , eft
fansfuperftition . Pour cela il rapporte
la doctrine des plus grands
Theologiens , qui affurent que
qu'on doute fi l'effet vient du
Diable , on s'il n'en vient pas ,
on doit renoncer au pačte , aprés
quoy on peut faire l'action ; & fi
aprés la renonciation l'effet fuits
lors
GALANT. 115
il ne vient pas du Demon , ce
qu'il a confirmé par l'autorité&
la pratique du Cardinal Cajetan
touchant l'ufage de faire fonner
l'heure par la Baguefufpenduë au
milieu d'an Verre ,fur lequel on
prononçoit le verfet d'unPfeaume.
La Bague ne fonna point l'heure,
d'où ce Cardinal conclut in fummulâ
peccatorum , que lors
qu'elle fonnoit, c'eftoit parle Demon
. Le Pere MartinoZ, Jefuite,
& tres-celebre Theologien , fait
l'éloge de cette pratique du Cardinal
Cajetan, de renoncer avant
que de faire l'experience , & la
propofe comme une règle certaine
Kij
116 MERCURE
que
l'uqu'on
peut fuivre en cas pareil.
C'est pourquoy je conclus
Jage de la Baguette , qui n'eft accompagné
d'aucune parole ni d'aucune
vaine obfervation ne tient
rien de la Diablerie :puis qu'elle
tourne aprés qu'on a renoncé au
Pacte par confequent fon
&
tournoyement a des caufes purement
phyfiques, ce que le fameux
Aimar fit connoiftre dans l'Eglife
de S. Germain des Prez ,
car aprés avoir renoncé au Pacte
en prefence des PP. Dom General
, le Prieur de l'Abbaye , D.
Barré le tres- docte Dom Ma-
&
›
billon , la Baguette tourna avec
GALANT. 117
rapidité prés l'Autel de la Chapelle
de Noftre-Dame . Ce fut au
Sujet d'une grande Croix d'or
garnie de Pierreries qu'ils ne
trouvent plus , & qu'ils croyent
avoir efté cachée & enterrée en
temps de guerre par leurs Predeaf
ceffeurs.
Pour dire quelque chofe de folide
contre l'Auteur de la Lettre
de Fevrier , il vous faloit ou
feurer qu 'Aimar ne renonçoit jamais
au Pacte , ou que la renonciation
n'empefche pas le Diable
d'agir, & avant que de faire
aucune experience , vous deviez
fuivre la pratique du Cardinal
118 MERCURE
Caietan , & celle de Meffieurs
de l'Abbaye de S. Germain , qui
fuivant l'ordre de M. le Cardinal
Prince de Furftemberg, obligerent
Aimar avant toute chofe
, de renoncer folennellement au
Pacte , mais tout convaincu que
vous estiez que l'usage eft diabolique
, vous avez fait faire
cent experiences à Mademoiselle
Martin , avant que de l'avoir
fait renoncer au Pocte. Puis que
vous eftiez convaincu de la Diablerie
, vous deviez luy deffendre
abfolument l'ufage de la Baguette
, mais en mauvais Dire-
Eteur de Confcience , vous l'avez
1
1
GALANT. 119
obligée àfaire fouvent commerce
avec le Demon , puifque vous
parlez en ces propres termes dans
la 293. page. Je fis cacher plufieurs
pieces de Metal dans
une Allée duJardin du Seminaire
. Mademoifelle Martin
les découvrit en tres- peu de
temps , & en defigna fi bien
les differentes efpeces , que
ceux qui eftoient prefens en
furent tout étonnez . Je m'eftois
apperceu que la Fille à la
Baguette , dites vous , mettoit
fecrettement quelque
choſe dans fa main , pour de
viner de quelle efpece eftoit
120 MERCURE
le Metal caché . Peut- cftre
luy dis- je , en fçai . je là - deffus
plus que vous ne pensez . En
effet , vous luy fites une fçavante
leçonfur la direction de l'Intention.
C'est pourquoy dans la
page 286. vous ajoute ces termes.
Oh ! mon Pere , qui auroit
crû que vous en fçaviez
tant , s'écria cette Fille . Je
voudrois bien que l'intention
fist tourner la Baguette . Cela
feroit bien court , il faut que
je l'effaye . On jette , ajoutezvous
, deux Loüis d'or à terre
en deux differents endroits.
La Baguette tourne à diverfes
repriſes
GALANT. 121
reprifes fur l'un , & non fur
l'autre , fuivant qu'elle le defiroit.
Elle fut ravie d'avoir
appris une voye fi abregée . O
Monfieur,fi tout ce que vous dites
eft vray , vous estes le premier
de tous les Maires des Arts
Sciences Occultes . La Fille ,
ajoûtez vous dans la 288. page ,
toute occupée de ce qu'elle
avoit appris touchant l'intention
, en fit de nouveau l'épreuve
en preſence de Mr
I'Abbé de l'Eſcot fur des Reliques
& fur quelques pieces de
Metal , & toûjours avec fuccés,
la Baguette tournant ou
Aouft 1693.
L
122 MERCURE
demeurant immobile felon
qu'elle le defiroit . On prit de
là occafion ,dites- vous , de faire
entendre à cette Fille › que
fon prétendu fecret ne pouvoit
cftre naturel , puis qu'il
dépendoit de fan intention .
Elle renonça de bon coeur au
Demon & à la Baguette , la
tint encore pourtant une fois
fur des Metaux , & vit fans
s'émouvoir qu'elle ne luy
tournoit plus . Fay déja donné
dans le Mercure de Juin dernier
La raifon Phyfique pour laquelle
immediatement aprés la renonciation
, la perfonne eftant émüe
CALANT. 123
& d'horreur de crainte , n'a plus
la mefmefenfibilité, & ne peut
eftre émeue par les Corpufcules
qui émanent des Metaux. C'eſt
pourquoy , comme la ceffation du
tournoyement de la Baguette immediatement
aprés la renonciation
a fa caufe Phyfique , vous
ne pouvez conclure que
mon agiffe quand elle tourne ,
puis qu'elle ne ceffe pas
le Dea
The
de
de
tourner
à Aimar aux autres . De
plus , fi le tournoyement de la
Baguette eftoit diabolique , elle
ne cefferoit pas de tourner aprés
la renonciation , ce que je démontre
par
ousin
car voicy
Lij
124 MERCURE
1
vos propres termes dans la 269.
page de vos Illufions. On a beau
dire , je renonce à tout Pacte,
les paroles font démenties par
les actions , le Demon a fuffifamment
averti qu'il agiffoit
dans cette pratique. De plus ,
puis que vous dites dans la page
259.que le Demon peut agiter une
Baguette , je dis qu'il peut auffi
arrefter le tournoyement Phyfique
de la Baguette , ou afin de derober
à la Justice les Voleurs &
Affaffins , ou pour engager ceux
qui ont ce Don naturel fans le
Sçavoir qui pratiqueroient
voftre fecret de l'intention pour
GALANT. 125
faire un Pacte volontaire avec le
Diable.
Quant au fecret de l'inten
tion que vous enfeignaftes à
cette Fille, qui cut fon effet , je
ne doute pas que ce fecret n'ait
efté infpiré par le malin Eſprit ,
& qu'ayant receu vos paroles &
l'envie de cette Fille pour un
Pacte , il n'ait operé , afin de
vous tirer dans le piege pour s'en
fervir d'un Pacte nouveau avec
ceux qui auroient le defir de deviner
par la Baguette , car l'intention
n'a aucune proportion .
avec l'effet qui s'enfuit . C'est
pourquoy la feule intention eft
1
Liij
126 MERCURE
fuperftitienfe , excepté en la perfonne
qui a ce don de la nature ,
& le temperament requis pour
cela , car il faut bien neceffairement
qu'en faifant une chofe, elle
ait intention de la faire .J'appelle
cette intention , l'Attention que
le Devin doit avoir à l'impreffion
& au mouvement qu'excite
dans luy l'odeur des Metaux ›
c. Ileft de plus vray de dire ,
qu'en fixant fon imagination à
telle , ou à telle chofe , on n'eft
pasfi fenfible aux impreffions des
autres chofes. Ainfi un homme
qui écoute attentivement quelqu'un
eft comme fourd à ce que
GALANT. 127
8
les autres difent , quoy que d'un
1on plus fort , d'où il s'enfuit
qu'il n'y a pas lieu de s'étonner
fi voftre Fille à la Baguette ne
fentoit rien , lors qu'elle avoit
fixéfon imagination à une autre
chofe , & par confequent , fi fa
Baguette demeuroit fans mouvement.
Vous croyez maintenant vous
pouvoir laver de toutes ces prati
ques criminelles , en me répondant
dans la 238. page du Mercure
, que vous ne pouviez au
trement vousaffûrer s'il y avoit
de la fourberic, ou fi tout êtoit
naturel . Mais avant que vous
Liiij
128 MERCURE
fuffiez le fage Directeur de la
Demoiselle Martin , il eſt con-
Stánt que vous eftiez convaincu
que la Baguette ne tournoit que
par le feul manege du Demon &
fans aucune fourberie , puis que
vous dites dans la 278. page de
vos Illufions; Aprés avoir parlé
au fameux Devin Jacques
Aimar , & à quelques autres
habiles en l'art de la Baguette
,
je fus témoin de quelques
experiences. Je fis plufieurs
Obfervations
. Quoy ? tout cela
dans moins d'un demi- quart
d'heure! Et aprés avoir bien examiné,
jefus entierement conGALANT.
129
vaincu que rien de corporel
ne caufoit le
tournoyement
de la Baguette , & qu'on ne
pouvoit l'attribuer qu'au Demon.
Suppofons neanmoins ,par
complaifance, que vous fuffiez en
doute entre la diablerie la fourberie
, deviez- vous dans le doute
vous expofer à faire faire des
actions de commerce avec le Demon
, mefme avant que
fait renoncer au Pacte ,fuivant
la doctrine la pratique du Car.
dinal Cajetan & du Pere Mar-.
tinon Jefuite , celebre Theologien
& Cafuifte ? Vous ne deviez
pas oublier l'Arref du Pere
d'avoir
130 MERCURE
Malbranche que vous rapport Z
dans vostre 43. page . Dans le
feul doute de ce Commerce,
c'eft un grand peché que d'a
gir : pour vous excufer vous
dites dans la 233. page . Il fallut
pourtant laiffer faire à cette
Fille quelques experiences ,
pour tâcher enfuite de la faire
revenir , & pour obferver fi
elle n'ufoit pas de quelque
Fourberie. Je dis que quand
vous n'auriez eu que lefeul doute
de la Diablerie , & que vous
n'euſſiez pas efté , comme en effet
vous l'eftiez , perfuadè de la pure
Diablerie , vous luy viez
GALANT. 131
abfolument deffendre de faire aucune
experience , car quand vous
auriez pù apprendre quelque verité
importante , vous eftoit- il
permis de tenter Dieu ? Quels
principes de Theologie vous ont
appris qu'on peut s'affurer d'une
verité par une voye criminelle
diabolique ?
Je ne fçay Monfieur, à quoy
vous pensez , de dire que Mademoiſelle
Martin étoit d'ane
habileté connue dans l'ufage
de la Baguette . Car s'il y
a pacte , il ne faut point d'apprentissage
, il n'y a qu'à prendre
la Baguette entre les mains
132 MERCURE
c'est au Diable à faire le refte ,
s'il eftoit vray que cet Esprit
malin fuft le Moteur de la Ba .
guette.
Vouspretendez appuyer voftre
fentiment contre la Baguette
par l'ancien ufage defaire tourner
le Sas .Voicy vos termes dans
la 268. page . Il y a deux mille
ans qu'on parle de la Divination
par le Crible. De temps
en temps cette déteftable pratique
a eu cours parmy le peu
ple . Cependant on fçait bien
que tout le monde ne pouvoit
pas faire tourner le Sas .
Je conviens que la pratique du
GALANT 133
Sasne reüffit pas à tout le monde
mais auffi il n'y a dans cette
pratique ny diablerie , ny cauſes
naturelles , maisfeulement fourberie
& tour d'adreſſe qui peut
fervir à intimider les Domestiques
, car fouvent le Coupable
fe découvre par la peur qu'il fait
paroiftrefur fon vifage . Pomponace
dit que l'un de ceux qui
tiennent le Sas , procure le mouwement
quand bon luy femble ;
ou fuivant que quelqu'un de la
compagnie luy fait figne de le
faire tourner fur une perfonne
Soupçonnée. Ibi eft deceptio il
lius Præcantatoris qui clam
"
134 MERCURE
& infenfibiliter movet & tam
caute ut noslateat . Le fameux
Theologien Delrio eft du mesme
fentiment dans fes Recherches
Magiques lib . 4. cap.2 . quæft.
6. auffibien que
d'autres g
sgraves
Auteurs qui reconnoiffent que
le tournoyement du Sas eft une
fourberie & un tour d'adreffe.
Mais à propos de Crible , je
veux achever de cribler,faffer )
reffaffer le Livre de vos Illufions.
Pouviez- vous d'un fens raffis al
leguer , dans la 259. page, que le
Demon a transporté J.C. d'un
licu à un autre , qu'il l'a tenté,
& qu'il tente fouventles Juftes
GALANT. 135
qui n'ont point fait de pacte
avec luy, & qu'il a poffedé plufieurs
perfonnes qui n'auroient
pas voulu être poffedées ? Vous
eftes un homme admirable . En tous
ces cas il n'y a que des actions du
Demon, il n'y a point eu d'action
fuperftitieufe de lapart deJ.C.ny
des hommes , car l'action fuperftitienfe
fe fait par un commerce de
l'homme avec le Demon , lors que
l'homme fait une pratique , &
le Diable en produit l'effet ,
il n'eftoit queftion que de fçavoir
fi la pratique d'Aimar eftoit
fuperftitienfe.
que
L'Ecriture nous apprend que le
136 MERCURE
Demon ne peut fans une permif
fion de Dieu, ny poffeder les hommes
, ny faire des pactes avec
eux , mais il ne s'agit pas de cela.
La question eft de fçavoir, fi fupposé
qu'il y euft pacte implicite
en l'usage de la Baguette , elle ne
tourneroit pas entre les mains de
tous ceux qui s'en ferairoient.
Car en fuppofant que Dieu cuft
permis qu'ily eufpacte implicite,
tous ceux quifeferviroient de la
Baguette encourroient le pacte,
Dieu ny les Anges n'en empêheroient
pas l'effet,ou du moins, s'ıls
l'empêchoient, ce feroit extraordinairement
rarement.Vous dites
GALANT. · 137
dans la 268.page que c'eft le Demon
qui par caprice ne produit
pas toujours l'effet à la prefence
des fignes qu'ila inflituez ou infpirez
pour fon commerce avec les
hommes ; mais Tertullien n'eft pas
de voftre fentiment , puis qu'il
affure que le Demon affecte d'imiter
les mifteres queJ. C. a infti
tuez. Sacramenta Dei Satanas
il ajoûte , Sacra-
&
affectat ;
menta fua habet Diabolus ,
fuos fideles , lib. de prafcript.
baret. C'est pourquoy file Demon
manque à produire l'effet du pacte
, ce n'est que dans les chofes
qui font hors de fon pouvoir &
Aouft 1693.
M
138 MERCURE
tes ,
de fa connoiffance , comme fur
l'avenir & fur nos pensées fecreoù
il ne peut rien connoiftre
que par conjecture ; mais dans
les faits de la Baguette , qui font
pour les chofes paẞées ou exiftentes,
il n'auroit garde de manquer,
ou s'il manquoit , ce feroit tresrarement.
Il n'y a donc aucun
pacte dans l'ufage de la Baguette,
puis que de cent mille perfonnes
qui la prennent entre les mains ,
& fouhaitent qu'elle tourne ,
peine y en -at-il une ou deux
entre les mains de qui elle tourne,
&file Diable manquoit à tant
de perfonnes il feroit contre fes
GALANT. 139
interefts , rebuteroit ceux qu'il
veut attirer à luy.
Vous croyez dire quelque chofe
contre la Lettre du mois de Février
ven difant dans voſtre 259.
p. que le Demon peut agir fans
avoir fait de pacte avec les
hommes ; qu'il peut agiter une
Baguette entre les mains d'un
homme qui n'aura jamais fait de
pacte avec luy ; que par confequent
il ne fuffit pas de dire qu'on
ne s'eft jamais donné au Diable,
# qu'on ne l'a vú ny invoqué.
Aquoy bon dire que le Diable
peut agiter une Baguette entre
les mains d'un homme ,fans qu'il
C
Mij
140 MERCURE
y ait pacte ? Car fi la pratique
que fait cet homme dont vous
parlez eft vaine, il y a pacte implicite,
l'effet eft fuperftitieux;
fi elle n'eft pas vaine , ce fait
là n'a aucun rapport avec la pratique
d'Aimar, que vous prétendez
eftre vaine. Si l'on donnoit
dans les foupçons que vous voulez
qu'on ait , que le Diable peut
agir avec les hommes fans qu'il
y ait aucun pacte , on douteroits
"dans chaque action de la vie que
le Demon n'y euft quelque part ,
comme le Pere de Chales l'a fort
bien remarqué , & fur ce pied
je pourrois foupçonner que l'esprit
GALANT. 141
de tenebres vous auroit fuggeré
le fecret de l'intention pour l'enfeigner
à cette Fille à la Baguettes
qu'il auroit conduit voftre plume
pour me dire des injures , & traiter
les Sçavans de beaucoup d'i-
·gnorance & de peu de Religion.
Et le Medecin qui auroit heureufement
gueri par de l'Ellebore,
le Cenfeur des Philofophes, pourroit
rapporter l'honneur de cette
"cure au Demon , & non pas à la
vertu du remede.
Enfin pour achever de rompre
la lance , je vais vous terraſfer
par le poids des raifons que vous
avez employées pour votre dé
142 MERCURE
du
&
fenfe. Vous dites dans la page
268. que bien loin de couclure que
le Demon ne peut eftre l'Auteur
tournoyement de la Baguette,
caufe qu'elle ne tourne pas entre
les mains de toutes fortes de perfonnes
, ilfaut dire au contraire
que c'est pour cela méme que
fage de la Baguette reffemblefort
auxpratiques fuperftienfes . Le
Demon , dites- vous , en ufe de
cette maniere pour exciter da-
L
vantage la curiofité ,
l'uentretenir
les hommes dans le doute . Et
enfuite dans la page 274. vous
parlez en ces termes , Je voudrois
bien qu'on jugeaft de la
GALANT 143
Baguette par ce qu'a dit S. Auguftin
fur les pratiques fuperftitieufes,
dans les c.20.22 . 23.
& 24. du deuxième Livre de
la Doctrine Chreftienne . Vous
à ce
que
avez fait imprimer bien au long
à la fin de vofire Livre les Paffages
de ce Pere de l'Eglife ; penfiezvous
bien à ce
vous faifiez?
Ils vous font formellement contraires
, car ce grand Docteur de
l'Eglife ne dit pas comme vous ›
que le Diable trompe les Hommes,
en ne faifaut pas pas toujours
-arriver l'effet , & qu'en në le
faifant pas arriver , il excite davantage
la curiofité de ceux qui
144 MERCURE
”
font les Pratiques fuperftitieufes
Au contraire , Saint Auguftin dit
que le Diable procure l'effet qu'ils
attendent que c'est par là
qu'ils deviennent plus curieux.
Voicy les termes du Paffage que
vous avez crû le plus fort pour
vous, quepour cela vous avez
fait imprimer dans la page 304.
enplus gros Caracteres : quibus
illufionibus & deceptionibus
evenit ut iftis fuperftitiofis divinationum
generibus multa
præterita & futura dicantur ,
nec aliter accidant quam dicuntur
: multaque obfervantibus
fecundum obfervationes
GALANT. 145
nes fuas eveniant , quibus implicati
, curiofiores fiant , &
fe magis magifque inferant
multiplicibus laqueis perniciofiffimi
erroris. Vous Voyez
Saint Auguftin dit que bien
que
l'effet arrive , nec aliter accidant
quam dicuntur ,, & que
c'est par là que le Demon trompe
les hommes qu'il les rend plus
curieux , curiofiores fiant , &
qu'ainfi il les engage de plus en
plus dans les filets de perdition.
Avoüez , Monfieur , que vous
appliquez de travers ces chofes
mal digerées de vostre magasin.
F'efpere que vous aurez une autre
Aouſt 1693 .
N
146 MERCURE
fois plus d'attention à ce que
vous écrirez afin de ne pas
tomber dans des erreurs pareilles
à celles que je vous fais remar
quer.
L'AVEUGLE COMIERS D'AMBRUN.
Comme les Relations tant
particulieres que publiques
qui ont couru jufqu'icy , ne
font entrées dans aucun détail
de ce qu'a fait noftre Flote
depuis fon départ de Breft , je
croy que vous ferez bien- aife
d'en voir un Journal , & que
vous le regarderez comme un
Ouvrage unique touchant les
GALANT. 147
Nouvelles de Mer , beaucoup
plus rares que celles de Terre,
où il ne s'eft rien paffé , dont
on n'ait vû un nombre infiny
de Relations . Vous trouverez
ce Journal dans ce que vous
allez lire .
Je vous ay mandé que
M' le Maréchal de Tourville
avoit tiré le coup de Partance
le Vendredy au matin 22. du
mois de May , & qu'un temps
forcé & la brume nous avoient
empêchez de dérader ce jourlà.
Le Samedy 23 comme la
nuit commençoit à faire place
au jour, on tira pour la fecon-
4
Nij
148 MERCURE
de fois le coup de Pattance ;
& le vent , aprés avoir varié
depuis le Nord- Oueſt juſqu'à
l'Eft de point en point , à fix
heures du matin fe fixa au
Nord Eft . Pendant tout ce
temps , dans l'incertitude du
vent , on ne laiffa pas de virer
au Cabestan jufqu'à ce qu'on
fuft à Pic , de maniere qu'eſtant
venu un peu frais au
Nord - Eft , les Vaiffeaux les
plus prés du Goulet appareil-
Ierent, & firent place aux autres
pour en faire de mefme.
Avant que d'arriver à la rade
de Berteaume la journée fe
GALANT. 149
finir
paffa prefque entiere , & il
eftoit bien fix heures du foir,
lors que nous moüillames .
Nous fumes obligez d'attendre
à Pic les Chaloupes
qui
nous apportoient ce qu'il nous
reftoit à prendre
, & pour
toutes les affaires . Toute l'Armée
fortit ce jour- là , à la referve
de l'Eole qu'on radouboit
dans le Port , du Prompt
qu'on maſtoit de fon Beaupré ,
mafts de Mifaine & d'Artimon
, du Bizarre , du S.Jean ,
Galion Efpagnol
, pris & monté
par Mr de Levy .
Le Dimanche 24. l'on refta
N iij
150 MERCURE
moüillé à Berteaume toute la
journée , fons que rien fe paffaft
de confiderable , finon
qu'il vint un ordre de M' le
Maréchal , qui eftoit à Brest,
de faire rentret inceffamment
toute l'Armée dans la Rade
pour s'y mettre en ligne , & de
prendre encore pour quinze
jours d'augmentation de vivres
plus que nous n'avions.
Ainfi tous les Vaiffeaux appareillerent
, & rentrerent prefque
tous , le vent eſtant au
Nord- Qüeft . Il n'y eut que
le Soleil Royal , le Grand , &
plufieurs autres Navires qui
GALANT. 151
"
ne purent pas rentrer , parce
que le vent changeoit de place
& fe rangeoit à l'Eft ; de
forte qu'on fut obligé de
moüiller, & d'attendre le Flot
pour nous mettre dans un bon
parage en nous approchant à
l'ouverture du Goulet ; mais
l'aprés midy nous fufmes tresfurpris
de voir ces mefmes
Vaiffeaux qui avoient entré fe
mettre à la voile & fortir
encore. M le Maréchal qui
dans la nuit précedente avoit
receu un Courier , ayant
cru devoir faire prendre à de
petits Baftimens cette aug-
N iiij
152 MERCURE
mentation de quinze jours de
vivres , prit le party de faire
partir l'Armée , puis que ces
Baftimens nous
pourroient
fuivre toujours . On travailla
avec tant de
vigilance pour le
Soleil Royal dans l'aprés dînée
, qu'on chargea une Barque
de ce qui luy eftoit deftiné
, & la nuit cette Barque
cftant venue à bord, on cut le
temps de tout prendre, tellement
que nous avions des vivres
jufques à la fin deSeptembre.
Comme la Flote eftoit à
la voile , le
Pompeux & le
Floriffant
s'aborderent . Le
GALANT. 153
premier en fut fi incommodé
qu'il couloit bas d'eau , & a
elté obligé de refter , l'autre
eft avec nous . Ce font deux
Navires
à trois ponts.
Le Mardy 26. à la pointe
du jour , M¹ le Maréchal qui
eftoit venu à bord du foir précedent
avec Mr de Vauvray,
fit tirer le coup de Partance ,
& l'Armée fe mit à la voile
au nombre de 64. Vaiffeaux
de ligne , le vent eſtant
au Nord - Elt.Les Vaiffeaux qui
n'avoient pû fortir de rade le
jour précedent , avoient appareillé
avant le jour , & nous
154 MERCURE
fuivirent. Ainfi ayant fait
route toute la journée , tenant
le cap à l'Oüeft , & enfuite au
Sudoüeft , fur les quatre ou
cinq heures du foir on perdit
Qücffant de veuë vers la hauteur
de cette Ifle , ou à
proprement
parler , nous eſtions
encore dans l'Iroife, lors que
nous vifmes un Vaiffeau au
vent de nous avec deux petits
Baftimens . C'eftoit le Neptune
qui venoit des coftes d'Ef
pagne convoyer la Flote de
Canada , & qui tâchoit de gagner
Breft. Les deux autres
cftoient deux Corvettes qui
GALANT. 155
venoient de la découverte ;
l'une ny l'autre n'ayant rien
vû , quoy qu'elles cuffent efté
jufqu'à fix lieuës au Nord
d'Oüellant. Le Neptune pourfuivit
la route vers Breft, parce
que manquant de vingt tonneaux
d'eau , & d'autres affaires
, Mr le Maréchal luy donna
l'ordre de rentrer. A l'entrée
de la nuit , le Content qui
eft un de nos Vaiffeaux de
chaffe , eftant à la découverte ,
vit au vent à luy une Flore de
Bâtimens qu'il chaſſa longtemps,
mais comme nous faifions
route & que le vent
156 MERCURE
approchoit , il fe vint rallier
à nous , fans rapporter d'autres
nouvelles finon , que c'eftoient
des Baftimens Marchands.
Toute la nuit du 26 .
au 27. on tint toûjours le Cap.
au Sud - Oücft , & dans la journée
, le vent eltant toûjours
au Nord - Est, comme nous faifions
force de Voilesfans changer
de route , les plus clairsvoyans
jugerent que nous allions
fur les Coftes d'Efpagne.
Dans la journée du 27. &
pendant toute la nuit de ce
mefme jour , il ne fe paffa rien
GALANT. 157
de remarquable . Le vent continuant
toûjours à l'Eft- Nordeft
, & tres- frais , nous fîmes
toûjours vent arriere , & fur
le foir nous eftions à la hauteur
du Cap de Gaten Eſpagne
Nord & Sud . M ' le Marefchal
fit mettre l'aprés- midy
le Yack au grand Maſt ,
( qui eft le Pavillon d'Amiral
d'Angleterre ) le foir on le retira
, & le lendemain 28. on
n'en mit point du tout , &
les autres Vaiffeaux à l'exemple
de l'Amiral ofterent leurs
divers Pavillons de commandement
, & les Vaiffeaux par158
MERCURE
ticuliers leurs Flames. L'Ar
mée marchoit ainfi fur fix
Colonnes. Je vis bien qu'on
vouloit que les Ennemis ne
connuffent pas la route que
nous tenions , & que l'on avoit
deffein de donner à croireaux
Vaiffeaux & Baftimens
que nous aurions pû rencontrer
& que nous n'aurions
pû prendre , que nous cftions
veritablement une Flote Marchande
, pendant que nous
ferions route au Cap de Saint
Vincent , pour y attendre la
Flote Angloife & Hollandoi.
fe qui devoit aller dans la Me
GALANT. 159
diterranée , efcortée de 32 .
Vaiffeaux de Guerre . Ce qui
me donna lieu encore d'avoir
cette penfée , ce fut que vers
le midy du 28. on mit en pane
pour donner des ordres differens
à la Badine , & à deux
Corvettes pour aller croifer
dans des endroits , & avec des
ordres qu'il n'eſt pas permis
de dire. Le vent pendant cette
journée continua auNord - Eft
tres-frais , & un temps le plus
agreable qu'on cuft pû fouhaiter.
A midy nous cftions par
la hauteur du Cap de Finitere
20. à 30. licües au Nord- Eft,
160 MERCURE
& Sud- Ouest . Le reste de la
journée le paffa fans qu'il arrivaft
rien de remarquable.
Nous avions nos deux Huniers
, & la Miſaine , pendant
que prefque toute l'Armée
n'avoit que les deux Huniers
. Quoy que noſtre Vaiffeau
foit une groffe maffe ,
& qu'il aille à proportion
il y en a plufieurs dans
l'Armée qui ne vont pas fi
bien ; ce fera un tres-bon Navire
lors qu'on aura trouvé
fon affiette , & que fon bois.
qui eft vert fera plus fec . Il
porte affez bien la Voile, mais
GALANT . 161
un bon fouflage ne luy feroit
encore que du bien . La nuit
du 28. au 29. tout fut fort tranquille.
Le Vent continua toû–
jours au Nord - Eft ; le Ciel
eftoit ferein , & c'eftoit un
temps qui ne prenoit ny du
chaud ny du froid . Le 29. au
matin à la pointe du jour , le
vent fe mit à l'Eft avec la même
fraîcheur que celuy que
nous avions eu depuis que
nous fommes à la Voile . On
fe trouva ce matin à fix ou
fept lieües au - de- là du Cap de
Finiftere. La Flute la Dame
Marie fervant d'Hofpital , qui
Aouſt 1693 .
O
162 MERCURE
eftoit fortie un jour aprés
nous de Breft , nous joignit
fur les dix heures , & rappor
ta qu'elle en eftoit partie en
compagnie de deux Brulots ,
qui avoient tiré un peu plus
vers l'Oüeft , ce qui les pourroit
faire trouver avant que
d'arriver au Cap St. Vincent ,
& qu'elle n'avoit rencontré
aucun Baſtiment dans fa route.
Le vent eftant venu fort
frais dés le matin , on cftima
le fillage à plus de deux licües
par heure ; mais dans la nuit
du 29. au 30 .
il
calma un peu ,
il fc rangea au Nord avec
puis
GALANT. 163
cette force que l'eftime eftoit
unelicüe & demye par heure.
Le 30. il en fut de mefme , &
rien ne fe paffa d'extraordi
naire , l'Armée marchant toûjours
fur fix Colonnes. Dans
la tranquillité de cette journée
, je vais vous entretenir .
un peu du fentiment du Matelot
, & de la joye qu'il avoit
de venir dans ces climats . Il
n'y avoit pas mefme d'Officier
qui n'ignoraft la verité de la
Manoeuvre qu'on devoit faire
, & cette incertitude leur
faifoit croire qu'on feroit des
Eftacades dans la Rade , pour
O ij
164 MERCURE
mettre les Vaiffeaux à couvert
.Il y en avoit qui s'imaginoient
qu'on pourroit fortir :
mais fans voir à quel deſſein ,
l'on en revenoit toûjours que
la Campagne fe pafferoit en
rade. On eftoit fi prevenu de
ce fentiment , qu'enfin on s'y
croyoit dans une entiere feureté
, veu mefme que la Cour
fembloit n'avoir pas d'autre
deffein , mais le fecret avec lequel
tour a efté concerté , a
bien trompé du monde , &
chacun avoué que l'on a bien
fait de tenir les affaires cachées.
Le Matelot eftoit dans
GALANT. 165
une joye extraordinaire
de ve
nir faire la guerre dansce pays;
on voyoit cette joye peinte fur
fon vifage , ainfi que l'envie
d'attaquer
les Ennemis
, fi unc
fois M le Comte d Eftrées
nous joignoit. Tous s'imaginoient
que nous allions le
chercher
, parce qu'il ne vou
loit pas quitter ce bon pays,
où il ne pleut pas , difoit - il ;
& où l'on ne fent point le
froid . Ce mefme jour 30. le
Vaiffeau
le Bizarre joignit
l'Armée . Il eftoit forty le
lendemain
d'aprés noftre départ.
Vers le foir du 30. le
166 MERCURE
Henry venant de la décou
verte , rapporta qu'il avoit
veu les Berlingues , mais il fe
trompa , & il prit les Ifles de
Bayone pour les Berlingues .
Ce faux rapport ne quadrant
pas avec l'eftime de nos Pilotes
, Mr le Marefchal qui ne
vouloit point eftre veu de la
terre fit changer la route au
Sud- Ouest ; toute la Flote fit
la mefme chofe pendant la
nuit.
Le 31. au matin le vent eftant
prefque calme , les Vaiffeaux
dc Chaffe vinrent prés de nous
par les differens fignaux qu'on
GALANT . 167
leur fit. Mr le Matéchal leur
donna des ordres , & furtout
au Trident , & à deux Corvettes
pour fe tenir en croifiere,
afin de nous apporter des
nouvelles de la Flotte ennemie
an Cap S. Vincent, s'il ar
rivoit qu'ils la découvriffent,
aprés quoy on fit fervir les
deux Huniers. Le vent étant
au Nord- Est à faire une lieuë
par heure , l'aprés-midy les
Vaiffeaux de Chaffe qui étoient
deux lieuës devant
nous & fous le vent ,
rent Pavillon en pouppe pour
marquer qu'ils voyoient terre.
mi168
MERCURE
Une heure aprés on la vit de
noftre Vaiffeau, & le foir à fix
heures nous la voyions de deffus
le pont tres- diſtinctement,
& c'eftoit veritablement les
Berlingues . Les jours font fi
beaux icy , & principalement
les foirées fi agréables qu'on
ne fçauroit dire le plaifir qu'il
y a de refpirer un air fi charmant
. Le vent renforça un
peu ce foir , & on fit fervir
encore la Milaine pour aller
plus vifte . Toute la nuit du
31. au premier Jain , on fic
route à petites voiles , & le
matin du premier Juin on fe
trouva
GALANT. 169
trouva par la hauteur du Cap
de la Roque , qui eft une pointe
de terre prés de Lisbonne , &
extrémement haute . A dix
heures , M le Marefchal mit
un Pavillon blanc & rouge
rayé au bout de la vergue
d'Artimon , pour avertir tous
les Vaiffeaux de fe mettre en
ligne , & luy feul à la tefte , &
les Brulots au vent de l'Armée
. Voila l'ordre où l'on
eftoit le 1. Juin aprés midy
lors que le Courrier partit.
Incontinent
aprés fon départ,
le Parfait , commandé par Με
le Chevalier Dailly fut deta-
Aoust 1695.
P
condit
„elclaair
170 MERCURE
ché de l'arriere- garde où fon
pofte eft , par M de Panetier
qui monte le Dauphin Royal,
pour avertir Mr le Maréchal
que le Beaupré de fon Vaiffeau
venoit de caffer en deux
endroits comme il reviroit de
bord . M' d'Infreville Saint
Aubin qui monte le Grand ,
envoya auffi un Officier pour
fçavoir ce qu'il avoit à faire,
veu que la Poulaine de fon
Vaiffeau chanceloit , & qu'il
faifoit feize pouces d'eau par
les Jautros dans un quart. M'
le Maréchal ne decida rien
ce jour là , & comme nousGALANT.
171
,
eftions arrivez fur noftre Croifiere
, on commença à s'y tcnir
en tenant le vent au plus
prés. Toute la nuit le vent
eftant toujours au Nord-Eſt
tres- fort , nous allions de même
avec les deux Ris pris du
grand & du petir Hunier , &
cftant fur noftre Croifiere
nous allions bord fur bord fur
une ligne. Le 2. Juin on fit la
mefme manoeuvre , & on revira
de bord par la contremarche
, l'Armée cftant au
plus prés . A cinq heures du
foir ,M' de Panetier envoya
dire à M' le Maréchal par le
Pij
172 MERCURE
J
Mignon, Vaiffeau de cinquan
te pieces de Canon, qu'il étoit
refté à la queue de l'Armée
avec trois autres Vaiffeaux ,
& qu'il ne pouvoit la fuivre ,
ce qui fit qu'on revira de bord
pour aller à eux. Ce meſme
jour le Floriffant revirant de
bord , comme le Dauphin
Royal , rompit auffi fon Beaupré,
& le vent eftant au Nord-
Oueft tres- violent , la vergue
du petit Hunier rompit , & le
petit Hunier d'un Brulot fit
la mefme chofe . Le Superbe étant
fur les ailes de l'Armée ,
vit l'aprés midy un Vaif-
·
GALANT. 173
feau qu'il chaffa , & qu'il ne
joignit qu'à neuf heures du
foir. C'eftoit un Baftiment
Danois , tout neuf, de ving- fix
Canons & fix Pierriers , commandé
par un François de la
Religion , nommé Bedar , de
Royan , mais naturalife Danois.
Le 3 M de Villars qui
monte le Superbe , vint à bord
avec fa prife fur les dix heures
du matin , & rapporta qu'il
l'avoit faite à dix ou douze
lieuës du Corps de l'Armée .
Le Capitaine & l'Ecrivain qui
eftoient avec luy furent interrogez
. D'abord l'Ecrivain
Piij
174 MERCURÉ
parla en François , & faifoit
'Interprete de fon Capitaine
qui fe difoit Danois . Il montra
fon Paffeport & fes Papiers,
aufquels M de Vauvré trouva
à redire , & fe douta que la
marchandife dont il eftoit
chargé eftoit pour le compte
des Ennemis ; ainfi on ne décida
rien . M' le Maréchal luy
dit feulement
qu'il ne pouvoit
le laiffer aller que dans
huit jours pour des raisons
d'Etat . On envoya enfuite un
des principaux Ecrivains de
l'Armée
à bord , pour y
la reveuë de fon équipage
, &
faire
GALANT. 175
voir s'il trouveroit des Papiers
dans les coffres du Capitaine .
Il n'y en trouva point, & fceut
feulement que dans fon équi
page , qui eftoit de quarantecinq
hommes , il y avoit feize
François de la Religion , qui
fe difoient naturalifez Danois .
Le Capitaine mefme luy dit à
la fin qu'il eftoit François , &
qu'il s'eftoit dit Danois , parce
qu'il croyoit qu'on luy laiffe
roit paffer fon chemin plus facilement
. Il rapporta que les
Ennemis ne fçavoient pas que
nous euffions la moindre penfée
de fortir de Breft , & qu'il
P iiij
176 MERCURE
--
que
eftoit le plus étonné du mon
de de trouver l'Armée du
Roy fur ces parages . Il affura
enfuite M le Maréchal , qu'il
croyoit veritablement la
Flote Marchande que nous
attendions eftoit partie , &
qu'elle ne pouvoit pas éviter
de tomber parmy nous , parce
que les Ennemis ne s'imagineroient
jamais que nous fuffions
dehors, & encore moins
dans cette Croifiere . Il dit encore
qu'il avoit laiffé cette
Flote prefte à partir , & qu'ils
avoient tous les Huniers déferlez
. Tout cela nous donna
GALANT. 177
les plus belles efperances du
monde. Cet aprés - midy, le
vent devint fi fort , que nous
fufmes obligez de ferrer nos
Huniers , & d'eftre avec nos
deux baſſes voiles au plus prés.
Toute la nuit on refta de
mefme , & la mer eftoit extrémement
haute. Le 4. au
matin,M' le Chevalier Dailly
envoya dire à Mr le Maréchal
par M' de Ricoux , qui monte
l'Entendu , qu'il eftoit auffi
fort incommodé, & qu'il avoit
fon maſt de Mifaine rompu
en deux endroits par l'effort
du vent & de la Houle. Auffi178
MERCURE
toft M le Maréchal luy ordonna
d'aller rélâcher à Lagos
, & luy envoya une Corvette
pour luy tenir compagnie
, le vent eftant extrémement
violent. M' le Maréchal
voyant qu'à tous momens il
y avoit quelque Vaifleau de
l'Armée qui clochoit ,fur tout
craignant pour les vieux Vailfeaux
qui cet hyver n'ont cu
que demi carene, jugea à propos
de faire relâcher l'Armée
à Lagos, qui d'ailleurs en avoit
un befoin extrême pour fe
nettoyer , & laiffer entrer l'air
par les Sabords, qu'on n'avoit
GALANT. 179
pas ouverts depuis Breft , à
caufe du mauvais temps & de
la groffe mer . Ainfi à neuf
heures du matin on fit route ,
& on rangea l'aprés midy le
Cap Saint Vincent à portée
de Canon . Le foir , on vint
moüiller devant Lagos , qui
eft une Ance tres belle, & qui
metroit l'Armée à couvert de
tous les vents qui prennent du
nom de Nord , mais non pas
du Sud & de l'Oüeft . Il y eut
d'abord des ordres extrémement
feveres à toute la Flote
pour ceux qui trofent à terre .
Le deffein de M' le Maréchal
180 MERCURE
eftant de faire croire aux Portugais
que nous eſtions une
Armée Angloife & Hollandoife
, afin d'y mieux
réuffit ,il fit arborer au grand
Maft le Yack , & tous les autres
Vaiffeaux
Commandans
arborerent leurs divers Pavilvillons
& Flames Angloi
fes &
Hollandoifes , & pendant
la route , M' le Maréchal
fit apprefter des ordres pour
les Vaiffeaux fuivans , afin de
les faire tenir en croifiere à
l'endroit où nous cftions , jufqu'à
ce que le reste de l'Armée
Le fuft un peu remife . PremicGALANT.
181
- rement , la Perle , l'Entendu ,
la Sirene , l'Ecueil & le Superbe
. Celuy - cy devoit croifer à
trois lieuës en terre , le 2. à
trois heures de luy , le 4. & le 5.
de mefme , fi bien qu'ils étoient
à trois lieues de diftance
l'un de l'autre , & devoient
venir avertir l'Amiral dés qu'-
ils auroient apperceu , & bien
reconnu la Flote Marchande
qu'on attendoit. Le 5. au matin
ces Vaiffeaux déraderent ,
& fe mirent fous voile . Ce
jour là , un des principaux Ecrivains
fut détaché pour aller
faire des reveuës dans des
182 MERCURE
Vaiffeaux de noftre Efcadré
blanche , & pendant ce temps
M' le Maréchal voulut envoyer
à terre pour fçavoir fi
l'on pourroit faire de l'eau ,
& prendre des rafraichiffemens.
Il vouloit fçavoir en
mefme temps pour qui on
nous prenoit , & les perfuader
que nous cftions une Flote
Angloife & Hollandoiſe , qui
efcortions unConvoy de Marchands
dans la Mediterranée .
Pour cet effet on envoya chercher
un Capitaine de Fregate
qui eft Irlandois , à bord du
Glorieux , & on équipa un
GALANT. 182
Canor d'Irlandois que l'on envoya
à terre.Ce Canot y eftant
arrivé , les Portugais au nombrede
cinq cens bien armez ,
les empêcherent de mettre
pied à terre ,
terre , & demanderent
d'abord quelle Nation ils étoient
, & ce qu'ils vouloient .
Ceux du Canot dirent en parlant
Anglois qu'ils eftoient de
la Nation Angloife , que l'Armée
eftoit moitié des Hollandois
, & qu'on alloit escorter
une Flore Marchande au Détroit
, & y attaquer le Comte
d'Estrées. Les Portugais les firentattédre
jufqu'àce qu'ayant
184 MERCURE
averty le Gouverneur , il les
envoya chercher en ceremonic.
On les conduifit au Chafteau
, & le Gouverneur
ayant
receu le compliment
de la part
du Commandant
qui fe difoit
le General Roock , il dit au
Capitaine Irlandois , que ce
General n'avoit qu'à voir ce
qu'il y avoit dans la Ville qui
fuft à fon fervice , ou à l'uti
lité de la Flote . Il envoya enfuite
une Chaloupe pour remercier
le General Roock ,
avec quatre Portugais , dont
il n'y en avoit qu'un , qui étoit
un Preftre natif d'Alger,
GALANT. 185
qui parlaft Anglois . On refolut
d'envoyer pour les recevoir
l'Ecrivain dont je vous
ay déja parlé , parce qu'il parle
fort bien Anglois , Il avoit
avec luyMilord Grand- Prieur,
Fils naturel du Roy d'Angleterre
, & tous fes gens qui parlent
Anglois . L'Ecrivain les
receut fur l'échelle , & parla
toujours Anglois, on les conduifit
à M le Maréchal , qui
leur parla Eſpagnol . On ne
fçait s'ils furent trompez ou
non ; mais ils nous parlerent
1
toujours comme nous croyant
Anglois, & quoy qu'ils peuf-
Aoust 1693. е
186 MERCURE
fent s'appercevoir du contraire
par les Fleurs de Lis ,
par les Canons , & par mille
endroits , on leur dit les chofes
fi à propos , qu'ils n'eurent
rien à repliquer. On leur dit
d'abord que ces Canons avoient
efté pris fur les François
à la Hogue , dans le dernier
combat ; que les Fleurs
de Lis citoient en derifion
des François , & qu'il con.
venoit mieux aux Anglois
de les porter, veu le titre qu'ils
s'approprient de Rois de
France. Enfin perfuadez , &
ne faifant aucun doute de la
CALANT. 187
verité , du moins en apparence
, ils s'en allerent fatisfaits ,
& M' le Maréchal les fit faluer
de cinq coups de canon
à la maniere Angloife qui faluent
toujours du Canon . Ce
foir, le Parfait nous joignit , &
vint moüiller icy avec la Corvette
qui l'accompagnoit
. Le
6. il y eut des ordres donnez
pour faire moüiller les Vaiffeaux
& les Baftimens plus au
large , & M' le Marefchal renvoya
à terre le mefme Capitaine
Irlandois , & un Capitaine
François pour dire au
Gouverneur de Lagos qu'il a-
Q ij
188 MERCURE
voit eu desraifonsparticulieres
pour ne luy avoir pasfait connoître
d'abordque c'étoit l'Armée
de France , & on luy demandas'il
vouloit permettre.
qu'on fift de l'eaupour la Flote
& quelques rafraichi femens
auffi , à quoy il répondit qu'il
avoit bien reconnu que nous
eſtions François dés qu'il avoit
veu les Vaiſſeaux , & qu'il avoit
fait femblant de croire
ce que nous voulions luy donner
à entendre , & avec beaud'honnefteté
, il dit que
M' le Maréchal pouvoit faire
faire autant d'eau à terre qu'il
coup
GALANT . 189
en fouhaiteroit , & des rafraifchiffemens
de meſme , à quoy
on travailla fur le champ avec
beaucoup d'ordre , M'` le Maréchal
ayant deffendu abfo
lument à qui que ce foit , tant
Officiers qu'autres , d'aller à
terre fans fa permiffion particuliere
, pour éviter le defordre
. Ca jour on apprit par
le Capitaine d'une Tartane
Françoife qui eftoit mouïllée
fous le Fort de Saint Vincent,
au bout du cap Saint Vincent ,
& fous le Canon de la Place,
qu'un Vaiffeau Anglois de 36 .
à 40. Canons croiſant par là ,
190 MERCURE
& croyant
noftre Flotte Angloife
,s'eftoit approché
de là
pour y moüiller
, & que reconnoiffant
la Tarranc
eftre
Françoife
, il avoit pris pavillon
blanc , & envoyé fa Chaloupe
à bord de la Tartane ,
avec ordre d'appareiller
. Le Capitaine
crut que c'eſtoit
un
ordre du Commandant
de la
Flore Françoife
, & appareilla
& dés qu'il fut un peu au large,
l'Anglois
s'en rendit maiftre.
& puis fit route pour aller à Lisbonne
, mais comme j'ay déja
dit que nos Vaiffeaux
ne croifoient
pas loin des Coftes , le
GALANT . 191
Superbe , & quelques autres qui
eftoient à trois lieues de terre
, donnerent chaffe à cet Anglois
,qui fut obligé de ſe met.
• rre fous le Canon de Sacros;
& fi prés de terre que le Superbe
qui tire plus d'eau que
luy, ne put l'aborder . La Tar.-
tane s'en alla encore au mcfme
endroit où elle eftoit , &
une autre Prife que cet Anglois
avoit faite d'un petit
Cach de Nantes , alla dans un
autre endroit fe mettre à l'abry
fous le Canon du Fort des
Portugais, Le Capitaine de la
Tartane avec fes gens avoit
92 MRECURE
efté mis à terre par les An
glois dés qu'ils l'eurent prife.
Elle eftoit chargée de foyric
& de Dentelles venant de
Marſeille , & allant à Lisbonne
, & on l'eftimoit valoir
5oooo . écus. Ce foir le Major
que Mr le Maréchal avoit
laiffé à terre pour mettre tous
les François aux arrests qu'il
trouveroit fans permiffion
prit trois Enfeignes de Vaiffeau
, & M' le Marefchal les
interdit fur le champ.
Le 7. M ' de Rochelard
Commandant le Henry, confirma
ce que j'ay dit du Vaiffeau
CALANT. 193
feau Anglois. Il vint demander
à Mile Maréchal fon fentiment
s'il détruiroit ce Vaiffeau
,& M' le Maréchal jugea
plus à propos d'y envoyer trois
Corvettes, qui pourroient l'ap
procher de plus prés , & un
Brulot pour le bruler en cas
que l'Equipage s'y défendiſt,'
parce que la peur d'eftre rotis
tout vifs , ou de ſe jetter à la
mer , leur auroit pû faire deferter
leVaiffeau, ou fe rendre,
& peut- eftre fauver ainfi le
Navire , en le retirant d'où il
eftoit , ces Corvettes pouvant
auffi aller enlever les prifes
Aoust 1693.
R
194 MERCURE
prés de terre,où elles s'eftoient
refugiées. Il ne fe paffa rien
de remarquable dans le refte
de la journée, on travailla ſeulement
à faire de l'eau . Le 8.
au matin , M ' de Vauvre s'appliqua
à expedier quelquesBâtimens
de charge , & le Saint
Hiérofme Hofpital qui couloit
bas d'eau pour lesenvoyer
à Farro , qui eft à quinze lieuës
d'icy , les premiers pour y faire
des rafraichiffemens
pour
l'Armée , & celuy.cy pour échoüer
, & boucher
la voye
d'eau . On ordonna deux Vaiffeaux
de guerre pour les eſcorGALANT.
195
ter , & ils partirent l'aprés
midy tous enſemble.
Je ne dois pas oublier de
vous parler de Lagos. Il eft
dans un pays tres- fertile, mais
peu cultivé , les Peuples ai
mant mieux vivre de peu de
choſe , que fe donner la
peine de travailler, & plufieurs
fe contentant des fruits que la
Nature y produit d'elle- même.
Les rafraichiffemens qu'on
y a pûfaire font de l'eau , des
moutons des oignons , &
quelques boeufs . La Ville de
Lagos eft fituée fur la pente
d'un cofteau qui fe découvre
>
Rij
196 MERCURE
au Soleil levant. Il y a quel
ques fortifications, & plufieurs
Canons de fonte.
Le 9. à neuf heures du matin,
on vit paroiftre des Vaiffeaux
au vent . Bientoft après
on reconnut le Pompeux ,
commandé par M de Cha
Beaumorant , qui venoit de
Breit en compagnie du
Prompt. A onze heures , le
Pompeux palla par noftre travers
, & aprés les faluts odinaires
de Vive le Roy , il moüilla
derriere nous , & vint auffiroft
à bord. H- rapporta que
deux jours avant fon depart
GALANT. 197
de Breft , il en eftoit forty un
Convoy pour nous venir joindre
, de feize Baftimens , efcortez
par M ' de Levi , qui a le St
Jean d'Efpagne , & qu'ils ont
rencontré en chemin . Il nous
dit qu'à Breft on ne sçavoit
pas des nouvelles des Ennemis,
& que le Roy avoit afficgé Heidelberg.
Le 10. au matin , le St
Jean d'Efpagne , le Neptune,
& feize Brulots ou Baftimens
de charge , arriverent
dans cette Rade de Lagos ,
avec des vivres & des rafraichiffemens
pour l'Armée .
L'aprés midy, M' le Maréchal
Riij
198 MERCURE
jugea à propos d'envoyer un
Courrier en Cour, ce qui m'oblige
à finir.
A bord du Soleil Royal ce 16.Juin 1693 .
La Flote eftant demeurée
dans l'inaction , pour ainfi
dire , pendant plufieurs jours,
en attendant les Flotes Marchandes
d'Angleterre , & de
Hollande , je paffe à une Relation
fort curicufe , & dont
le détail n'a point eſté donné
au Public. Elle contient une
deſcription fort exacte de la
maniere dont les Vaiffeaux
Ennemis ont efté pris & bru
GALANT. 199
lez , ce qui vous paroiſtra d'au
tant plus curieux , que jufques
icy peu de perfonnes en ont
efté informées .
4.
Le 26. Juin , noftre Armée
eftant moüillée dans la Rade
de Lagos où elle fe rafraichif
foit depuis le fur les trois
ou quatre heures du foir , on
apperceut de nos Vaiffeaux de
garde qui forçoient de voiles
pour revenir à nous , & tiroient
de temps en temps des
coups de Canon . C'eftoit le
fignal , pour avertir que l'on
decouvroit les Ennemis. Ces
Vaiffeaux revenoient du cofté
R iiij
200 MERCURE
du Cap de St Vincent , par où
felon l'apparence , la Flore
Marchande que nous attendions
devoit venir , en faisant
route depuis l'Angleterre juf
ques au Detroit de Gibraltar .
Peu de temps aprés on de
couvrit un autre de nos Chaffeurs
qui venoit du mefme
cofté , en faisant le mefme fignal
que le premier , & aprés
ccluy- là , un troifiéme : car
nous avions toûjours vingt
Navires en garde , la plus part
de ce cofté , jugeant bien que
la Flote ne pouvoit manquer
de paffer par là à moins qu'el
GALANT. 201
le n'cuft cu avis que noftre
Armée l'y attendoit . Comme
nos Chaffeurs avoient un vent
favorable , & fort frais , ils furent
bientoft à nous &
rapporterent à M' le Maref
chal , que dés fept heures du
matin ils avoient découvert
environ 120. ou 140. Voiles à
quinze lieues au -delà duCap ,
qui venoient à nous vent ar
riere , en ordre de marche fur
trois Colomnes ; mais qu'ils
ne les avoient pas reconnuës
d'affez prés pour diftinguer fi
c'eftoit la Flote Marchande , ou
l'Armée Ennemic , & qu'encore
202 MERCURE
qu'un Navire de Chaffe cuft
approché des noftres juſques
à fe canonner ils n'avoient
pû reconnoistre fi c'eftoit un
Navire plus gros que les autres
qui portoit Pavillon d'Amiral
Anglois , qui eft un Yack
au grand Maft , autant qu'ils
l'avoient diftingué, d'environ
quatre ou cinq licües de diſtance
avec une petite Bruine,
fans laquelle ils l'auroient reconnu
parfaitement.M ' le Marefchal
renvoya ces mefmes
Navires du cofté d'où ils venoient
, avec ordre de tâcher
à reconnoiftre fcurement pour
GALANT. 203
l'en avertir , & en mefme
temps il fit fignal à toute l'Armée
de lever l'Ancre pour fe
mettre en état de n'eftre point
furpris en cas que ce fuft
l'Armée Ennemie . Sur les fept
heures du foir, on tira le coup
de Partance, & toute l'Arméc
mit à la Voile avec un fort
bon vent. Nous allâmes vent
arriere toute la nuit , & le lendemain
27 . du mois , nous
nous trouvâmes bien à douze
licües de Lagos , dans un Parage
à pouvoir les éviter , ſi
c'eftoit une Armée plus forte
que nous , & revirer ſi c'eſtoir
204 MERCURE
la Flore Marchande. Les Navires
de la Chaffe avoient or
dre , s'ils reconnoiffoient la
Flote Marchande , de tirer leulement
des coups de Canon de
temps en temps , qui eft le fignal
ordinaire de la nuit ;
mais fi c'eftoit l'Armée , de
mettre quantité de Fanaux au
bout des Vergues , & dans les
endroits les plus apparens de
leurs Vaiffeaux . Nous entendions
tirer des coups de Canon
de divers endroits toute
lanuit fans voir de feux , &
cela nous fit prefumer que c'ètoit
ce que nous fouhaitions,
GALANT. 205
Sur les fept heures du matin ,
nous entendimes du cofté de
Lagos un Navire qui fauta
avec un fort grand bruit , &
peu de temps aprés on en vit
la fumée à travers une Bruine
que le Soleil diffipa bientoft.
On entendit la mefme chofe
quatre ou cinq fois tout de
fuite , & lors que la Bruine fut
tout à fait diffipée , l'on vit
le long de la Cofte de groffes
fumées , & mefme le feu des
Navires qui brûloient .
Nous n'eftions pas encore
certains fi ce fpectacle eftoit
pour ou contre nous & ce
›
206 MERCURE
fut Mr le Chevalier de Saintè
Maure qui envoya fa Chaloupe
à l'Amiral fur les deux heures
aprés midy , avec un Officier
, qui affura M' le Marefchal
que c'eftoit la Flote
Marchande, dont il avoit déja
pris deux Baftimens de charge
qu'il avoit brulez fur le
champ , ne pouvant les emmener
à caufe qu'il fe trouvoit
feul , & que les Navires
d'escorte qui estoient nombreux,
le ferroient de prés autant
que le vent le permettoit,
mais depuis huit heures du
matin nous n'avions prefque
GALANT. 207
point de vent , & prés de la
terre il y avoit calme tout
plat . Sur les trois heures aprés
midy le vent reprit , & M³ de
Sainte Maure vint luy- meſme
amenant les deux Capitaines
des deux Navires qu'il avoit
brulez , l'un Hollandois chargé
de Toiles valant fix cens
mille livres, & l'autre Anglois
chargé de Draps valant cinquante
mille écus . Nous fçcumes
alors feurement qu'il y
avoit 130. Voiles , & que I'EC
corte eftoit de 27. Navires de
Ligne , le moindre de 50. Ca
nons , un Amiral de 80. Ca208
MERCURE
nons , & un Vice- Amiral , &
Contre-Amiral d'environ 70 .
Sur cette affurance , le Commandant
fit fignal à toute
l'Armée ; & força de Voiles
luy -mefme pour aller à eux ,
mais comme nous , eftions
fous le Vent , & qu'il faloit
louvoyer pour les joindre , il
n'y eut que nos meilleurs Voiliers
qui joignirent l'arriere-
Garde à l'entrée de la nuit , &
aprés les avoir canonnez pendant
une bonne heure , ils mirent
entre deux feux deux Navires
Hollandois qui furenc
obligez d'amener le Pavillon,
MERCURE 209
& fe rendirent , l'un à M' de
Gabaret , noftre Amiral Bleu ,
& l'autre à M ' de Panetier fon
Vice- Amiral . Ils font tous
deux baftis de cette année , &
portent chacun 64. Canons ,
quoy qu'ils foient percez
pour foixante & huir.
Toute la nuit chacun fit de
fon mieux pour gagner le
vent , & toute l'Armée courut
une grande bordée au large
, fçachant qu'ils eftoient
entre la terre & nous , afin
qu'en revirant le bord pour
courir noftre bordée à terre ,
nous puffions dedoubler . Nos
Aouſt 16 93.
S
210 MERCURE
Navires les plus legers qui fe
trouverent au vent firent fi
bien , qu'ils enfermerent prefla
moitié de la Flote en-
•
que
tre la terre & nous , dont il ne
s'en fauva pas un ſeul , & le
lendemain 28. lors que le jour
parut , on voyoit noftre Armée
qui formoi un demy
cercle fort fpacieux , dans lequel
tous ceux qui y furent
enveloppez , furent pris ou
brulez. Noftre Amiral eftoir
au milieu du demy Cercle , &
pour le moins à quinze lieües
de la terre dont il s'approchoit
toûjours , & à toute
GALANT. 211
heure on voyoit fauter des
Navires , tantoft fur la Cofte,
& tantoft au large, felon qu'ils
eftoient preffez par un autre,
fi bien que dans le temps
que nous approchâmes de la
terre de quatre ou cinq licües,
nous en vîmes bruler environ
vingt autres . Outre cela
on amena plufieurs Flutes à
l'Amiral , à mesure qu'on les
prenoit , dont la plus part
eftoient chargées de Mafts du
Nord, de Cordages & d'autres
Bois propres à la conftru-
Єtion.
Sur les 4. ou . heures du
Sij
212 MERCURE
dés
foir , Mr de Gabaret amena a
l'Amiral un Capitaine du Navire
qu'il avoit pris le jour precedent
, qui nous
dit que
qu'ils nous apperçeurent de
loin , ils nous prirent pour
Mr le Comte d'Eftrées , &
qu'ils n'avoient point tâché
de l'éviter , le croyant moins
fort qu'eux . Nos Navires qui
eftoient tous difperfez , revenoient
peu à peu rendre
compte au General , & la plus
part amenoient avec eux des
Prifes. Il en revint un entre
autres qui avoit pris un gros
BaftimentHollandois deceux
GALANT. 213
qu'ils appellent Pinaffes , qui
portent jufques à cinquantehuit
Canons, & fur lefquels ils
mettent leurs plus cheres Marchandiles
. Celle- là eftoit chargée
de draps d'Angleterre ,
d'Eſtain , & mefme de quelque
argent monnoyé . On y
trouva auffi des Montres d'or
& d'argent ; il y en avoit
trente-trois dans une boëte ,
la pluſpart d'or , tres - bien travaillées
, & d'autres peintes en
émail fort delicatement . Ce
Baftiment eft eftimé un million
& demy.
Les Navires qui s'eftoient
214 MERCURE
trouvez plus avant , & plus
loin de nous, revirerent à leur
tour, & apprirent à M¹ le Maréchal
que les Vaiffeaux ennemis
qui n'avoient pû doubler,
avoient gagné le large au
nombre de plus de cinquante,
où il pouvoit y avoir quinze
Navires de guerre. Sur cet
avis on fit mettre le fignal
pour rallier l'Armée qui eftoit
encore fort écartée , & aprés
avoir détaché trois ou quatre
Navires pour achever de nettoyer
la Cofte , & bruler tous
les Vaiffeaux ennemis qui s'y
rencontroient , s'ils ne pou
GALANT. 215
oient
pas
fit
route
du
cofté
de
Cadix
pour
en
fermer
le
paffage
au
débris
de
la
Flote
, fçachant
que
la
plufpart
de
ces
Marchandifes
eftoient
destinées
pour
cette
Ville
là.
les emmener , on
Nous avions encore un vent
favorable , & toute l'Armée
fit vent arriere en ordre de
marche fur fix colonnes , en
faifant pour le moins deux
licuës par heure. Nous courûmes
toute la nuit à l'Eft, &
le
lendemain 29. dés que le
jour parus , on découvrit de
nos Danes des Navires qui
216 MERCURE
faifoient face vers Cadix, mais
fi loin devant nous , qu'il n'y
avoit pas d'apparence de les
joindre avant qu'ls fe fuffent
rendus dans la Rade , & en
approchant de Cadix nous vîmes
environ neuf ou dix Navires
qui entrerent à noftre
veuë , & quelques autres dans
Ia Riviere de Guadalquivir ,
entre lefquels une Flute Hollandoife
fut prife par ceux de
nos Corvettes qui luy gagnerent
vent tout à fait à l'emboucheure
de la Riviere . Nous
moüillâmes environ fur le
midy à la veuë de Cadix dans
un
GALANT. 217
un fort bon fond , & comme
il paroiffoit environ trente
Navires dans la Rade , qui eſt
affez découverre , on faifoit
difpofer les Brulots & les Galiotes
à Bombes pour les aller
bruler , & armer les Chaloupes
pour les foutenir, lors que
nous entendifmes tirer un
coup de la Citadelle , qui apparemment
donna l'allarme fi
chaudement, que tous les Navires
mirent à la voile avec
Le
jetter
précipitation pour
dans le Port , qui eft fort enfoncé
, & couvert de tresbonnes
Batteries , en forte que
Aoust 1693.
T
218 MERCURE
dans une petite heure il n'en
parut plus aucun .
Cependant en arrivant nos
Coureurs qui eftoient un peu
devant nous , avoient coupé
chemin à deux gros Navires
Marchands , dont l'un fut canonné
fort long- temps , &
s'alla jetter en plein fous.une
Fortereffe qui eft attenant aux
murailles , plus avant fous les
murailles & le Canon de la
Ville , où ils moüillerent tous
deux, & où tous deux, malgré
le Canon du Fort & de laVille ,
furent brulez à l'entrée de la
nuit, par deux des noftres qui
GALANT. 219
avoient efté commandez pour
cet effet. Un des deux eftoit
une Pinaffe Angloiſe de cinquante
Canons , qui eftoit
chargée tres-richement, comme
les Prifonniers nous ont
dit que ces Baftimens là le fonc
ordinairement. Nous trouvâ
mes là un Marchand de Saint
Malo , qui nous apprit qu'un
peu avant noftre arrivée il é
toit entré quatorze Navires
Marchands ennemis , qui étoient
alors dans le Pontal ,
qui eft le Port , où il eftoit
bien difficile de les infulter ,
à moins que de bombarder la
Tij
220 MERCURE
Ville , ce qui ruineroit quantité
de Marchands François
qui y ont de fort riches Magafins
. Il nous apprit de plus
la prife de Rofes , qui n'avoit
tenu que dix jours, & nous dit
auffi que le bruit eftoit à Cadix
que Palamos eftoit affiegé,
ce qui jettoit une grande terreur
en Espagne par la crainte
que l'on n'en vouluft à Barcelonne
. Cependant noftre
Armée fe raffèmbloit peu à
peu , & la plufpart avec des
Prifes plus ou moins riches ,
en forte que nous comptions
déja vingt fept Baltimens de
GALANT. 221
pris , parmy lefquels il n'y avoit
que deux Navires de guer .
re , & en tout quarante cinq
de brulez . Le feul Capitaine
Jean Bart en a bruléou pris fix,
le moindre eftant de vingtquatre
Canons , & plufieurs de
quarante- fix à cinquante , &
on compte que la perte des
Ennemis dans cette occafion
va bien à douze millions d'E
cus.
On a détaché l'Efcadre
blanche & bleuë qui eft de
vingt- trois Navires ,pour aller
croifer fur le Détroit deGibraltar,
où l'on croyoit que ce qui
T iij
722 MERCURE
reftoit de la Flote pourroit entrer
, mais depuis cela il nous
eft venu une Corvette de Lifbonne,
qui nous a appris qu'ils
cftoient entrez dans la Riviere
de Lisbonne il y a deux jours,
au nombre de cinquante.cinq,
où il n'y avoit que quinze Navires
de
guerre.
Le 1. & 2. de Juillet on a
travaillé à mettre les Prifonniers
à terre , & à choisir les
moindresEquipages pour conduire
les Prifes à Toulon , où
l'on va les envoyer au premier
jour , fous la conduite d'un
Navire de guerre.
CALANT. 223
Aujourd'huy 3. de cemois,
la nouvelle nous eft venuë par
Cadix ,qu'on avoit veu l'armée
de M' le Comte d'Eftrées für
le Cap de Gate , fur la Cofte
d'Efpagne , à foixante licuës
d'icy ou environ . Cela nous
fait efperer que nous le joindrons
bien - toft.
Devant Cadix , à bord de l'Amiral
le 3. Fuillet 1693 .
Depuis cette Relation , on
a appris que M' le Chevalier
de Coëtlogon avoit brulé ou
coulé à fond . à la Rade de
Gibraltar , cinq Navires An-
Tiiij
224 MERCURE
glois qui faifoientpartie de la
Flote de Smirne , avec deux
autres Baftimens , & qu'il en
avoit pris neuf autres chargez
pour le compte des Ennemis .
J'efpere vous donner le détail
de ce qui s'eft paffé en cette
action , avec la mefme exactitude
que vous aurez remarquée
dans celuy que vous veez
de lire. Cependanr je ne
dois pas oublier icy ce que j'ay
lû dans des Lettres de Hollande
,fur la fidelité defquelles on
peut compter. Elles portent ,
que la charge des Vaisseaux bru
·lez à Gibraltar, appartenant aux
GALANT. 225
Anglois , revenoit à fix millions .
Toutes ces pertes ont des
confequences pour les Anglois
qu'il feroit difficile de bien
faire connoiftre
font importantes . Il y avoit
tant elles
deux
ans
que
efté
à Smirne
; ainfi
il eftoit
abfolument
neceffaire
qu'elle
fist
un
heureux
voyage
. Vingt
mille
Ouvriers
Anglois
n'attendant
que
les
Soyes
qu'elle
rapporte
au retour
pour
travailler
, refpiroient
aprés
fon
la Flote n'avoit
arrivée ; & comme ce mauvais
fuccés trompe leur attente,
non feulement toute l'Ang
226 MERCURE
gleterre perd le fruit de ce
travail pour une autre année ,
& peut-eftre pour juſqu'à la
fin de la guerre, mais le Prince
d'Orange recevra de moins
quatre millions de Doüanne,
ce qui eft appellé la Romaine
en Angleterre . Ainfi voila un
enchainement
de pertes qui
va juſqu'à l'infiny , car l'armement
avoit beaucoup couté,
& ne rapportera rien . Quoy
que tous les Vaiffeaux n'ayent
pas efté pris ou brulez , comme
aucunn'a paffé au Levant,
les Anglois & les Hollandois
n'en font guere mieux dans
GALANT. 227
leurs affaires à cet égard, que
s'il n'en cftoit point échapé, &
les
Marchandifes
qui leur reviendront
leur feront inutiles
& fuperfluës , parce qu'ayant
efté destinées pour le Commerce
, on n'en a aucun befoin.
Enfin, quoy que les Hollandois
, en perdant plus
que les Anglois fe puiffent
mieux tirer d'affaire , à caufe
que leur commerce
eft plus
grand , les Lettres de Hollande
ne laiffent pas de porter , que
depuis l'établiffement
de la Republique
elle n'a point fait de
plus grande perte, & qui luy
228 MERCURE
ait efté plus fenfible . Auffi le
Prince d'Orange fut- il telle
ment penetré de cette nouvelle
en l'apprenant , que ne
pouvant diffimuler fon chagrin,
comme il a toujours fait
lors qu'il luy eft arrivé quelque
malheur , il s'échapa dans
fa colere , jufques à battre
quelques uns de fes Domeftiques
qui cftoient autour de
luy.
Voicy ce que porte une Lettre
écrite à bord de l'Adroit ,
à la Rade de Saint Jean de Luz,
le 2. d'Aouft 1693. Ce Vaiffeau
eft de 44 Canons , de 200 .
GALANT. 229
hommes & commandé par Mr
de Saint Clair.
Feudy matin 30. Fuillet , nous
apperçumes un Vaiffeau Hollandois
fous le vent , auquel nous
donnames chaffe , & le joignîmes
fur les neufheures . Il fit la manoeuvre
la plus fiere ayant mis
cofté à travers pour nous attendre.
Quand nous fumes à la portée du
moufquet , il nous envoya toute
fa bordée chargée de mitraille ,
fans que nous euffions tiré un feul
coup. Nous nous approchaà
>
mes
vergues
vergues
eg
alors
nous
leur
filmes
noftre
décharge
de Canon
chargé
double
,
230 MERCURE
& celle de la moufqueterie à
mefme temps . La bourre , ou les
valets du Canon mirent le feu
au vaiffeau ennemi , ce qui nous
empêcha de l'aborder. Ceux qui
eftoient dedans crierent miferi
corde , l'affaire ne dura pas
deux heures . Les Ennemis fe jetterent
à la Mer. On fauva le
Capitaine , le Lieutenant fort
bleffe , quatre- vingt cinq hommes
& le reste fut tué ou nogé. Ce
Navire avoit 54. Canons montez,
& il eftoit percé pour 64. Il
venoit de décharger des Mafts,
Sables & autres Apparaux pour
deux Galions qui font au paßaGALANT.
231
ge. Il eftoit forti le matin , & on
avoit jetté beaucoup de monde
deffus. Il eftoit auffi forti une Fregate
Espagnole , le tout pour attaquer
le vaiffeau l'Adroit ; mais
la Fregate rentra au plus vifte.
Cette action s'eft passée à la veuë
des Coftes d'Espagne . Tous les
Officiers François y ont tres- bien
fait leur devoir.
Le lundy 20. du mois paffé,
S. A..R. Monfieur arriva au
Mont Saint Michel , fut les
dix à onze heurts du matin ,
accompagné de fes Gardes du
Corps , & de plus de trois cens
autres perfonnes à cheval . Il
232 MERCURE
fut reçu au bruit du Canon de
la Place , qui fit un grand feu.
Les quatre Paroiffes qui font fujettes
à la garder, a voient reçu
ordre du Pere Prieur de l'Abbaye
; de ne manquer pas à s'y
trouver, ce qu'elles firent . Tous
les Religieux reveſtus de Chapes
defcendirent jufque fur la
Gréve hors la premiere Porte
de la Ville, avec un Dais porté
par quatre Curez des dépendances
. Le Pere Prieur enquali
Commandant, preſenta à té de
ce Prince les Clefs de la Ville
dans un Baffin de vermeil doxé
; & apres qu'il luy cut ré-
▸
GALANT . 233
pondu fort obligeamment ,
qu'elles ne pouvoient eftre en
meilleure main , les Chantres
entonnerent le Te Deum, & on
monta proceffionnellement
à l'Eglife , où l'on commença
la Meffe , apres laquelle Mon
fieur vifita toutes les raretez
de la Maifon , puis s'eftant re
polé un peu
de temps dans la
Sale des Chevaliers , il s'en retourna
difner à Pontorfon
,
fort fatisfait du Pere Pricur &
de fes
Religieux.
Mademoiſelle d'Orleans é
toit fi aimée dans tous les lieux
de fa dépendance , qu'il n'y
Aouſt 1693 .
V
234 MERCURE
1
en a aucun qui n'ait tâché de
donner des mar ques de reconnoiffance
pour les bontez de
cette Princeffe. Comme je
vous ay parlé de tous , je ne
dois pas oublier la Ville de
Thiers , dont je puis vous dire
que le zele a furpaffé le
pouvoir en quelque forte,
ayant égalé les plus grandes
Villes par la magnificence de
cette lugubre ceremonie . Il
avoit quatre figures aux quatre
coins du Maufolée , & rien
ne manquoit pour les ornemens
qui y conviennent , & pour
éclairer toute l'Eglife . Le Pere
y
GALANT. 235
Becher , Jefuite , prononça
l'Oraifon funebre avec une
entiere fatisfaction de fon
Auditoire.
On a fait à Nantes une reception
magnifique au R. P.
Bernardin d'Arrezzo , Gencral
de l'Ordre des Capucins.
Il eft Grand d'Espagne , &
Allié de la Maifon de Medicis.
Il arriva le premier jour
de ce mois dans la Galiote
Royale , qui avoit efté le prendre
à trois lieues de laVille , où
il fut receu au bruit de l'Ar
tillerie qu'on avoit drefféé fur
le Quay de la Foffe, par le Pere
Vij
236 MERCURE
Clement Ploefnel , Provincial
de Bretagne, à la tefte de tout
fon Définitoire , & de cent
cinquante Religieux , qui pour
marque de réjoüiffance entonnerent
le Te Deum , parmy
une multitude prefque infinie
de Peuples , qui ne fe laffoient
point d'admirer la venerable
& refpectable vicilleffe de ce
faint homme. Le lendemain,
jour de la Fefte de la Portioncule
, il affifta avec beaucoup
de devotion à tous les Offices
de l'Eglife , & mefme au Sermon,
qui fut fait fur le fujet
du miftere, par le Pere Moteau,
GALANT. 237
Vicaire des Peres Minimes de
Nantes , qui ne
qui ne receut pas
moins de louanges pour cette
action , qu'il en a receu dans
quantité d'autres lieux où il a
fait éclater fon Eloquence.
On eftima fort le Compliment
qu'il fit au Pere General,
qui pour marque du plaifir
qu'il avoit pris à l'entendre ,
le combla aprés fon Sermon ,
d'Indulgences
, de Prefents ,
& de Benedictions
. Le Pere
Bernardin d'Arrezzo a efté vifité
de M' de Vigny , Lieutenant
de Roy dans le Chafteau
de Nantes , & generale238
MERCURE
ment de tous les Corps de la
Ville , tant- reguliers que feculiers
, aufquelstil a rendu leurs
vifites luy mefme en perfonnc.
Vous fçavez , Madame ,
qu'on a par tour de tresgrands
égards pour tous les
Generaux d'Ordre , & que les
Souverains leur font l'honneur
de les recevoir comme
les Ambaffadeurs extraordinaires.
Le plaifir avec lequel le public
a veu le Portrait de l'Honnefte
Homme , ayant fait connoiftre
à Mr l'Abbé Gouffault
, celuy que toutes les
GALANT. 239
Dames auroient de voir , le
Portrait de l'Honnefte Femme
il s'eft appliqué à ce travail
avec ce genie aifé qu'on
a remarqué dans tous fes ouvrages
. La matiere est belle , &
perfonne ne pouvoit cftre
plus capable de la bien traiter
qu'un homme, qui par fa naiffance
& par fon efprit , ayant
toûjours cu accés parmy le
beau monde , a pu diftinguer
parfaitement ce qui fait le veritable
merite dans les Dames
raifonnables . Ila connu tous
les divers caracteres de celles
qui font à fuir ou à imiter , &
240 MERCURE
l'on peut bien s'en rapporter à
fon jugement , fur les qualitez
que doit avoir une honnefte
Femme. La peinture qu'il en
fait eft un beau Modelle pour
celles qui auront le coeur affez
élevé , pour vouloir fe
mettre au- deſſus des bagatelles
du monde , qui ne font
pour l'ordinaire qu'un frivole
amuſement qui ne mene à
rien . Il eſt tres-avantageux d'avoir
un Guide affeuré & clair
voyant dans le chemin qu'on
doit fuivre , & les Dames qui
feront bien aifes de ne fe point
égarer , le trouveront dans ce
Livre
GALANT. 241
Livre que commence à debiter
le S Brunet , Libraire, Galerie
neuve du Palais au Dauphin
.
Je viens
d'apprendre la
mort de M. l'Evefque de Perigueux
, qui par fon merite ,
fa vive Eloquence , & fa profonde
érudition , a fait tant
de fois parler de luy avec des
Eloges qui n'ont jamais cfté
conteftez , ce qui luy faifoit
tenir un rang tres- confiderable
parmy les Prelats de France.
Il y a plus de trente ans
qu'il rempliffoit les meilleures
Chaires de Paris fous
Aouft 1693.
,
X
242 MRECURE
le nom du Pere le Boux , Pre
ftre de l'Oratoire. On ne peut
prefcher de meilleure grace ,
avec plus de zele , & avec une
plus fainte ferveur. Il touchoit
& charmoit fes Auditeurs , &
l'on s'empreffoit tellement de
l'entendre par le plaifir que
l'on y prenoit , qu'il eftoit difficile
de trouver place dans
les lieux où l'on fçavoit qu'-
on l'avoit prié de donner quelque
Sermon . Il a prefché tresfouvent
des Avents & des Carelmes
entiers au Louvre , &
la feuë Reine - Mere l'a efté
plufieurs fois entendre dans
GALANT.
243
les principales Eglifes de Paris.
Le Roy ne croyant pas jufte
qu'un fi grand Prédicateur
demeuraft fans dignité dans
l'Eglife , le nomma d'abord
à l'Evefché de Dags , &
enfuite à celuy de Perigueux
, où il a mené une vie,
qui a répondu au zele qu'il
avoit toujours fait voir pour
la gloire de Dieu , & pour lc
falut du prochain .
Je vous ay promis un détail
de l'affaire de Malaga , & je
vais vous tenir parole . Le 19.
du mois paffé , l'Armée Navale
du Roy cftant à la veuë
X ij
244 MERCURE
de cette Ville, M' de la Ga
liffonniere , commandant le
Vaiffeau le Magnifique
, qui
cftoit de l'avant de l'Armée ,
envoya un de fes Officiers
avertir M le Maréchal de
Tourville, qu'il voyoit quelques
Vaiffcaux moüillez dans
la rade de Malaga , & luy demander
s'il trouveroit bon
qu'il s'en approchaft pour les
prendre , ou les bruler . M'le
Maréchal , qui avoit déja receu
le mefme avis , avoit donné
ordre le jour précedent à
M'le Chevalier de Villars de
s'approcher de la Ville avec
GALANT. 245.
deux autres Vaiffeaux , afin
d'empefcher que ces Baftimens
ne fe miffent à la mer,
en apprenant que l'Armée du
Roy s'approchoit , & pour les
prendre , ou les bruler , s'il eftoit
poffible; mais M'le Chevalier
de Villars n'ayant pû s'approcher
de Malaga , M' le
Maréchal envoya ordre à M
de la Galiffonniere de forcer
de voiles avec les Vaiffeaux
qui fe trouveroient les plus
avancez pour cette expedition
; & comme elle ne pou
voit fe faire fans Chaloupes ,
en cas que les Vaiffeaux enne-
X iij
246 MERCURE
mis fe fuffent mis dans le Mole
de Malaga , M' le Maréchal
fit faire fignal à tous les Vaiffeaux
d'envoyer les leurs armées
à bord de l'Amiral ,dont
l'on arma auffi la grande Chaloupe
, commandée par Mr
De gemeaux, premier Lieutenant
, & fous luy par M' Def
muques Enfeigne avec des
Gardes de laMarine , & desSoldats
qui connoiffoient la fitua
tion de ce Mole . La difficulté
qu'il y avoit à bruler les Baftimensqui
yeftoient , demandant
un détachement confiderable
de Chaloupes , M'de Chamme
lin, Capitaine en fecond du
GALANT. 247
Soleil Royal , pria Mr de
Tourville de luy en accorder
lc
Commandement , ce qu'il
obrint . Il partit pour cet effet
dans fon Ĉanot qu'il luy don
na . Milord Grand . Prieur , Fils
du Roy d'Angleterre , & M
lc Chevalier d'Armagnac, curent
permiffion de s'y embarquer
avec luy. Il eftoit prefque
nuit lors qu'ils partirent
de l'Amiral , d'où M' de
Chammeflin fut fuivy de
quelques Chaloupes . Il arriva
fur les onze heures à bord du
Magnifique , que le calme a
voit contraint de moüiller
X iiij
248 MERCURE
proche le Cap des Moulins .
Une heure aprés , il y arriva
deux Capitaines de Vaiffeaux
Genois , qui eftoient moüillez
avec deux autres Baftimens
de la mefme Nation ,
à l'Eft de Malaga , lefquels
ayant veu approcher l'Aimée ,
venoient faluër M ' le Maréchal,
fe fervant de la nuit , afin
que les Espagnols ne les viffent
point avoir commerce avec
nous. Mr de Chammeflin .
s'informa de la qualité &
quantité des Vaiffeaux Ennemis
qui estoient à Malaga , &
ils luy direnr qu'il y avoit
dans le Mole deux Anglois ,
GALANT. ^ 24.9
)
trois Vaiffeaux Corfaires de
Fleffingue , & une Fregate
Turque qu'ils avoient prife ,
avec plufieurs autres Baftimens
Efpagnols ; que les Anglois
& Hollandois avoient
mis du Canon à terre , & faifoient
quelque retranchement
le long du Mole pour défendre
leurs Vaiffeaux qu'ils avoient
fujet de croire en feureté
, ou tout au moins tresdifficiles
à infulter fous les
Batteries de certe Ville. Sur ce
rapport , il pria Mª de la Galiffonniere
d'envoyer dans fon
Canot les Capitaines Genois
250 MERCURE
afin que Mr le Maréchal , qui
eftoit à plus de trois lieuës de
l'arriere d'eux , fuft inftruit de
ce détail.Quelque temps aprés
un peu de vent s'eftant élevé ,
le Magnifique mit à la voile
pour s'approcher de Malaga .
A l'aube du jour , Mr le Maréchal
y arriva dans un Canot
avec les Capitaines Genois , &
M' de Meziere , Aide Major.
M ' de Chammeflin alla dans
ce moment avec luy reconnoftre
l'entrée du Mole à
la portée du Moufquet , &
enfuite il fit fonder tout autour
, pour voir où il pourroit
CALANT. 251
faire moüiller les Vaiffeaux ,
afin de canonner les Batteries
& les Vaiffeaux Ennemis, pour
faciliter aux Chaloupes des
Vaiffeaux du Roy le deffein
que l'on avoit pris de les bûler.
Cependant le Magnifi-
M * de
que , commandé par
la Galiffoniere , l'Arrogant ,
par M le Chevalier de Chateauregnaut
, le Vigilant par
Mr le Chevalier d Aumont ,
le Prompt par Mr de Beaujeu ,
l'Eclatant par Mr Daligre ,
l'Aquilon par M' de la Roche-
Hercule , l'Eole par M le
Chevalier de la Rongere , &
252 MERCURE
le Phenix par M' Desherbiers,
approcherent. Ainfi Mr le
Maréchal paffa tout le jour
fous un Soleil tres- ardent , à
faire moüiller ces Vaiffeaux
dans l'ordre qu'il crut le meil
leur pour battre en dedans du
Mole ceux des Ennemis , &
toutes les batteries de la Ville
qui les deffendoient . Le Magnifique,
& le Prompt faifoient
les deux bouts de la petite ligne
de nos Vaiffeaux . M ' le
Maréchal fit moüiller le Brulot
de M ' Longchamp du côté
du Prompt , cftant le plus
enfoncé dans la Baye , d'où le
GALANT. 253
vent vient ordinairement tous
les matins . Il fit auffi moüiller
les Fregates l'Heroine & la
Prompte , commandées par
Mrs Mounier & Beaujeu autour
du mefme Brulot , afin
qu'il fuft conduit plus facilement
fur les Ennemis . Apres
avoir fait moüiller tous les
Vaiffeaux dans cet ordre , fur
les fix heures du foir du 20 ,
Mr le Maréchal , accompagné
de Mr de Vauvré qui l'estoit
venu chercher de fort loin ,
le Soleil Royal n'ayant encore
pu gagner le moüillage , s'en
retourna , ayant extremement
254 MERCURE
fatigué toute la nuit & tour
le jour, & laiffa à M ' de Chammeflin
fes derniers ordres
pour brûler les Vaiffeaux Ennemis
le lendemain , dés que
le jour paroiftroit . Les Ennemis
travailloient de leur
cofté à fe mettre en eftat
de recevoir ceux qui venoient
pour les attaquer s'eftant
placez de maniere , que
Canon battoit nos Vaiffeaux ,
en ayant mis für une Plate-
Forme qui eftoit au - devant
d'une des Portes de la Ville ,
qui battoit de front tout ce
qui pouvoit approcher du
>
leur
GALANT. 255
Mole , outre des retranchemens
qu'ils avoient faits , à
l'abry defquels ils mettoient
leur Moufqueterie . M' de
Chammeflin conformement
aux ordres de Mr le Maref
chal , fit un plan de la maniere
dont on devoit entrer dans
le Mole. Il détacha treize
Chaloupes pour demeurer du
cofté du Magnifique , afin
qu'elles marchaffent en file un
peu de l'arriere du Brulot ,
pour faire feu fur celuy que
l'on feroit fur ce Brulot quand
il pafferoit. Il en détacha fix
autres qui furent celle de l'A256
MERCURE
miral commandée par Mr Def
gemaux premier Lieutenant,
& par Mr Defmarques , premier
Enfeigne ; celle du Royal
Loüis , par M ' de Boisjoly ; du
Victorieux , par M ' de Rocard
; du Formidable , par ME
du Hamel ; du Fulminant ,
par Mr Deftrene , & de l'Ambitieux
par M ' de Lage , tous
Lieutenans des mefmes Vaiffeaux,
pour remorquer le Brulot
dans le Mole fur les Vaiffeaux
Ennemis , avec ordre
aux quatre premiers , de le
quitter dés qu'ils en auroient
abordé un , & d'aller enfuite
GALANT. 257
5
effayer de prendre les autres
Vaiffeaux , pour les emmener
fans les bruler s'il eftoit poffible.
Il ordonna aux deux au-
1 tres de faciliter la retraite du
Capitaine , & de l'Equipage du
Brulot. Il donna ordre à ces
fix Chaloupes de fe rendre le
foir , & de coucher auprés du
Brulor. Il en détacha treize
autres pour paffer la nuit auprés
du Prompt , avec ordre
de marcher en file de l'arriere,
& à la gauche du Brulor,pour
faire feu fur l'Infanterie qui
pourroit eftre le long de la
Cofte en allant à la Ville , afin
Aouſt 1693.
Y
258 MERCURE
que rien ne puft empefcher
l'execution que l'on s'eftoit´
propofée . Toutes ces Chaloupes
eftoient matelaffées tout
autour. Il en garda quinze
quieftoient fans Matelas ,pour
un Corps de referve à envoyer
où il jugeroit le plus à propos.
Toute cette petite Flote êtant
ainfi feparée , elle fut avertic
de fe tenir prefte à marcher le
2. au matin. Pour cela , l'Eclatant
qui eftoit moüillé au
milieu de la ligne de nos Vaiffeaux
, avoit ordre de mettre
un Pavillon rouge au grand
Maft ,, pour faire commencer
GALANT. 259
à canonner les Vaiffeaux
afin de favorifer la marche
des Chaloupes , ce qu'ayant
fait quelque temps , l'Eclatant
devoit ofter ce Pavillon
rouge , & en mettre un blanc
à la place. C'eftoit le ſignal
pour faire partir le Brulot & les
Chaloupes dans l'ordre marqué
. Quand la nuit parut , Mr
le Marefchal envoya ordre
par Mr de Meziere , de faire
avancer quelques Chaloupes à
l'entrée du Mole , pour donner
l'allarme aux Ennemis , &
les inquieter pendant la nuit.
Cela fut executé par M de
Y ij
260 MERCURE
Caffaro avec quatre Chaloupes
fur lefquelles on tira Canon
& Moufqueterie . Le jour du
21. paroiffant , M' de Chammeflin
en détacha quatre autres
commandées par M' Daigrefin
, fur lesquelles les Vaiffeaux
Ennemis & les Batteries
de la Ville firent un grand
feu , croyant que c'eftoit dans
ce moment qu'on les vouloit
attaquer , mais au contraire ,
c'eftoit pour les amufer , &
connoistre d'où fortoit le plus
grand feu , afin d'y faire tirer
nos Vaiffeaux . La Chaloupe
de l'Ardent commandée par
GALANT. 261
6
M'de Siglas , y cut un coup
de Canon à l'eau ; il tua un
homme & en bleffa trois autres
. Pendant ce temps là , les
Vaiffeaux fe mettoient en état
de
canonner ce
>
que Mr de
Chammeflin ne faifoit plus
qu'attendre. Le Brulot & le
détachement des Chaloupes
eftant prefts à partir , à peine
fut-il jour , que Mile Marcfchal
arriva , & fit preffer les
Vaiffeaux de commencer la
canonnade
; mais les Ennemis
nous previnrent , & enflcz apparemment
d'avoir tiré fur
nos Chaloupes
qui s'estoient
262 MERCURE
retirées le matin , ils recommencerent
à faire feu fur nos
Vaiffeaux , & fur un grand
nombre de Chaloupes qui
eſtoient affemblées prés du
Magnifique , cù M¹le Maréchal
venoit d'arriver. Il
en repartit dans le moment
pour aller faire faire le fignal
du Pavillon rouge , ce qui fut
fait d'abord , & nos Vaiſſeaux
commencerent la canonnade .
M' le Maréchal s'en alla tout
droit au Brulot , auquel il donna
ordre de fe preparer , & envoia
dire à M. de Chammeflin
par M' de Meziere , qu'il fift
partir les Chaloupes fitoft qu'-
GALANT. 263
il le croiroit à propos . M' de
Chammeflin luy ayant mandé
que tout eftoit preft , fit partir
dans ce moment le Brulot remorqué
par les fix Chaloupes
commandées pour cet effet.
Celle de l'Amiral , que commandoit
M Delgemaux étoit
à la tefte. Il fit marcher
toutes les Chaloupes dans le
mefme temps , & on avança
ainfi fous les murailles de la
Ville jufqu'au fond du Mole ,
malgré le feu du Canon des
Vaiffeaux ennemis & des batteries
de la Ville , & celuy de
leur Moufqueterie. Le Brulot
264 MERCURE
alla aborder un des Vaiffeaux
Hollandois & fe déborda un
peu aprés , n'ayant mis au
Beaupré de l'Ennemi qu'un
feu leger , qui auroit esté facile
à éteindre , mais il fe trouva
touché , & nos Chaloupes ne
le pûrent remorquer . Dans le
mefme temps, elles entrerent
toures dans le Mole , & fe faifirent
de tous les autres Vaiffeaux
que les Ennemis , éton
nez de nos approches ,s'étoient
vcus réduits à abandonner . Il
yaavoit ordre de ne point brûler
, & on avoit fait prendre
des Amarres à plufieurs Chaloupes,
GALANT. 265
*
loupes , pour remorquer les
Vaiffeaux dehors , mais tous
ces foins furent inutiles , les
uns eſtant touchez & les autres
coulant bas d'eau , à la referve
d'un gros Marchand Anglois
qui eftoit devant la porte de la
Ville , fous une batterie qu'avoient
faite les Anglois . M
de Boiffie , Enſeigne du Conftant
, ayant abordé ce Vaif.
feau , M de 'Chamm flin alla
loy otdonner auffi toft de n'y
point mettre le feu , & de couper
les Cables & les Amarres
qu'il avoir à terid pour l'emmener
, ce qu'il executa pon-
Aouft 16 93.
*Z
266 MERCURE
ctuellement , aidé de plufieurs
Chaloupes. Il remorqua ce
Vaiffeau hors de deffous le pif
tolet de la muraille , & l'emmena
à noftre Armée , avant
que les Anglois l'abandonnaf
fent. Ils y avoient fait trois
trous à deux pieds ſous l'eau ,
afin qu'il coulât bas dans le
Mole , ce qu'on cut beaucoup
de peine à empêcher. Cependant
malg é tout ce que l'on
fir pour talcher d'emmener de
mefme les autres Vailleaux Ennemis
, il fut impoffible d'en
venir à bour : ce qui obligea
M de Chammeflin d'ordonGALANT
267
ner qu'on les bruflar , à quoy
on travailla auffi toft.Il fit ce
pendant ranger toutes les Chaloupes
qui n'y eftoient pas occupées
, pour faire un feu continuel
fur les batteries de la
Ville & fur celles du Port , d'où
l'on tiroit à brufle- pourpoint
de haut en bas , des coups de
Canon à mitraille fur les nof
tres . A la faveur de ce feu , qui
interrompoit celuy du Canon
& du Moufquet de l'Ennemi
qui recommençoit , pour peu
que le nostre s'affoiblift , on
fir ce que l'on avoit deffein de
faire , en remettant le feu plu
Zij
268 MERCURE
plufieurs en- fieurs fois , &
drous aux Vaiffeaux Ennemis
, dont on en fir amarrer
deux enfemble
afin qu'ils
brutaffent plus facilement .
Toute cette execution dura
depuis cinq à fix heures du
marin , jufqu'à piés de neuf.
Pendant ce temps , Mr - le Marefchal
qui avoit toûjours efté
à demy portée du Canon de
la Ville , dont les Boulets tomboient
tout autour de luy ,
envoya ordre deux fois par
Mle Chevalier de Lanion , de
bruler pluffoft les Vaiffeaux .
que de s'arrefter plus longGALANT
269
temps à tâcher de les fauver .
Ces ordres ayant efté execu
tez fans qu'il en reftâ aucun,
M. de Chamielin
, fit retirer
les Chaloupes Nous avons cu
prés de cent hommes tuez ou
bleffez , & fans le feu que les
Chaloupes faifoient fur les
Batteries il eutt efte malaifé
que la perren euft efté brau »
coup plus grande . On ne peut
fouhaitter plus de valeur que
les Officiers en ont fait paroftre,
& mefme les Equipages On
a demeuré plus de deux heures
& demie fous les murailles &
les batteries de la Ville , d'où
Z iij
[270 MERCURE
l'on voyoit dans les fonds des
Chaloupes , en forte qu'il n'y
avoit pas un homme qui ne
fuft à découvert. M' de Cham.
meflin eut beaucoup de peine
à empefcher que l'on ne miſt
pied à terre , & il fut mefme
fur le point de le permettre ,
pour faire renverfer à la mer ,
les Canons que les Hollandois
avoient mis fur une Plate - forme
devant la porte , mais la
crainte que les Officiers n'entrepriffent
d'entrer dans la
Ville par cette porte , d'où
l'on tiroit de la Moufqueterie
,
& qu'ils n'engageaffent
une
GALANT.0271
+
affaire pour laquelle il n'avoit
point d'ordre , fut caufe qu'il
fe contenta de bruler tous les
· Vaiffeaux , ce qui ne laiffa pas
d'etre long à faire, parce qu'il
ne voulut point le retirer
qu'ils ne fuffent tous brulez .
Il avoit dans fon Canor M' le
Grand Prieur d'Angleterre ,
qui a eu une contufion à la
cuiffe , M' le Chevalier d'Armagnac,
M. le Chevalier Colbert
, & M. de Cargreas , Capitaine
de Fregate . On ne peutvoir
plus de feu & de valeur
dans de vieux Soldats , que
ces Braves en montrerent . M.
Z iiij
272 MERCURE
Dimbleval Enfeigne , & M. de
Quemain, Garçon Major y
eftoient auffi , & ils ont parfaitement
bien fait leur devoir.
M. le Chevalier de Pontac ,
Lieutenant
, receut un coup
de Moufquet au travers de la
cuiffe fous la batterie de la
Porte , fous laquelle il faifoit
feu avec M. de Vatteri . Les
Lieutenans
qui commandoient
les Chaloupes du Brulot
, firent des merveilles , &
les conduifirent malgré le
grand feu comme en Triomphe
jufques au Vaiffeau qu'il
aborda, aprés quoy ils allerent
GALANT. 273
S
aux autres , & firent feu fur la
Ville , ainfi que M's de Bloctiere
, d Etienne , Defgoultes,
& de Courfe qui a esté blessé.
M ' de S.Abre & de S. Aubin
l'ont efté auffi . On ne peut
trop donner de loüanges à
M'de Rompré, de Saint André
, d'Egrefin , de Caſtro ,
de Rancé de Lacens , Dignardon
, Boifficu , de Siglas , dont
la Chaloupe qui avoit receu
un coup de Canon le maun
eftoit revenue à l'occafion, &
enfin à tous les Officiers en
general La perte des trois
Vaiffeaux Hollandois eft
274 MERCUR
E
moins confiderable par leur
prix , quoy qu'ils fuffent chargez
d'une partie du butin des
Prifes qu'ils avoient faites fur
noftre Commerce , que par le
defordre que ces Corfaires qui
cftoient de vingt - quatre à
trentefix Canons auroient encore
pu faire. Le Commerce
de Marſeille & de toute la
Mediteranée en a efté fort
incommodé , on l'en a delivré
en les brulant .
M ' le Marquis de Rebé ,
Brigadier des Armées du Roy ,
& Colonel du Regiment de
Piedmont , eft mort à Namur
GALANT. 275
des bleffures qu'il receut le 29.
du mois paffe à la Bataille de
'Neerwinde . Il eftoit de l'an
cienne Maifon de Faverge ,
qui entra il y a plus de quatre
cens ans par un Cadet dans
celle de Rebé , en époufant
l'Heritiere , à condition qu'il
en porteroit le Nom & les Armes.
Il eftoit Fils unique . A
l'âge de quinze ans , il fut Enfeigne
Colonel du Regiment
de Navarre , que feu M d'Albret
fon Coufin germain commandoit.
Le Roy au Siege de
Dinan , aprés la journée de Senef
, où il s'estoit tres - bien
376 MERCURE
comporté , luy donna une
Compagnie de Chevaux Legers
, qu'il remit bien tolt aprés
pour acheter l'Enfeigne
des Gendarmes d'Anjou , où
il fut fort bleffe d'un coup de
Canon à la Cuiffe , à la levéc
-
du Siege de Matric par la
Princed Orange , dont eftant
incommodé
à cheval , le Roy .
luy permit d'acheter le Regiment
de Piedmont qu'il a
commandé
avec beaucoup
de
reputation pendant onze à
douze années. Il eftoit bon
Officier , tres appliqué , fage
& fort entendu , bien avec les
GALANT. 277.
gens dé fon âge , & mieux encore
avec Meffieurs les Generaux
également aimé & cftimé
des uns & des autres . Il
avoit époufe Heritiere de
Montclar , dont n'a qu'uhe
Fille âgée delfopt à huit ans.
Ila efte enterré dans 1: Chour
de la grande Eglifed Namur,
avec tout ' honneur deû à une
perfonne de fa qualité & de
fon merite, & un regret gene
ral , furtout des pertonnes de
Guerre qui le connoiffoient
particulierement.
Meffire Edouart de Goril
lon , Seigneur de Mon - luſlan¸
278 MERCURE
cy devant premier Maiftre
d'Hoſtel de Son Alteffe Roya
le , Madame , cft mort auffi
de temps
. Il eftoit
depuis peu
Originaire
de Champagne
, &
Neveu de M's les Evefques
de
Saint Flour , & de Rhodés
.
J'ay encore à vous
apprendre
la mort de Madame
la
Marquife
de Nefle , que la petite
Verole a emportée
. Elle
eftoit
Veuve de M. le Marquis
de Nefle , qui fut tué en fe fignalant
au Siege de Philifbourg.
Ce marquis
luy avoit
donné
toutes les marques d'eftime
&
d'amour
que peut
GALANT.
279
donner un fort honnefte homme
Quandil s'embarqua à la
rechercher , elle n'avoit qu'un
Freie , fçavoir M. l'Abbé de
Coligny , qui luy devoit laif
fer tout le bien de la Maifon ,
neſe voulant referver que fes
Ben fices . M. le Marquis de
Nofle s'engagea là - deſſus à la
demander en Mariage & quoy
que M l'Abbé de Coligny
changeaft de party & paft
celuy de l'Epée , ce qui la laif
foit fans bien , il ne laiffa pas
de l'époufer . Je ne vous dis
rien de la Maifon de Coligny
que tout le monde connoilt
280 MERCURE
pour eftre des plus Illuftres.
Féu Madame ta Marquise de
Neflector Fille deM ' leComte
de Coligny , qui commandoit
la Nobleffe Françoife
au
pallage du Rab , quand les
Turcs furent défaits en 1664.
Le 17. de ce mois , S. A R.
* Monfieur , ayant paflé à
Dreux à fon retour de Breta
gne pour aller coucher à Verfailles,
M Maller , Maire perpetuel
de la Vile , alla le recevoir
à la reite du Corps de
Ville , jufqu'à l'extremné du
Fauxbourg par où ce Prince
devoit paller ; & luy prefenta
GALANT.
les Clefs de la Ville dans u
Baffin d'argent , comme
s'eftoit trouvé dans les Archives
qu'on en avoit ufé autrefois
aux receptions des Fils de
France. La Harangue qu'il luy
fit en les prefentant , fut conceüe
en ces termes.
MONSEIGNEUR ,
à
Noftre devoir nous oblige à
venir affurer V. A. R. de nos
tres-bumbles obeiffances , & nôtre
reconnoiffance nous engage
-vous marquer quelle eft noftre
joye de la voir beurenfement de
Aouft. 1693 . A a
282 MERCURE
retour d'une Campagne » où les
avantages qu'Elle nous a procurez,
ne font pas moins grands ,
pas moins importants au bien de
l'Etat , que ce qu'Elle a fait dans
ces Campagnes glorieuses , où Elle
prenoit des Villes en mefme
temps qu'Elle gagnoit des Batailles
.
Voflre feule prefence , Monfeigneur
, voftre feul Nom , ce
Nom Auguste , qui imprime autant
de terreur parmy nos Enne-
• que d'a d'amour & de refpect mis,
parmy nous , vient de rétablir la
tranquillité dans des Provinces
alarmées , éloigner de nos Coftes
GALANT. 283
des Flotes formidables , diffiper
des projets meditez avec tant
d'application , concertez avec
tant de dépense , publiez avec
toute la confiance d'un fuccés affuré.
Par là vous venez d'expofer
les Royaumes voifins aux mefmes
perils dont vous nous avez
garantis .
Pour tant de grandes chofes
dont nous vous fommes redeva
bles , Monfeigneur , avec toute
la France , nous n'avons que des
voeux à prefenter à V. A. R.
mais des voeux finceres, tels qu'on
·les doit faire pour un Prince qui
joint are extreme bonté à une
A a ij
284 MERCURE
extreme valeur, des voeux ardens
pour faire durer éirrnellement des
jours qui nousfont fi chers , que
vous employez fi utilement pour
lefalut de l'Etat , & pour vostre
propre gloire.
Aprés ceDifcours, queMonfieur
écouta avec beaucoup de
bonté , on luy prefenta tout
ce que la Ville avoit de plus
rare & de plus exquis , & qui
cft produit dans fon Territoi
re. Mr le Maire & le Corps de
Ville l'accompagnerent enfui
te jufqu'au lieu où il difna . Il
n'y avoit aucune Boutique
cuverte , & tous les Habitans
GALANT 285
eftoient fous les Armes.
Enfin le Fort de Sainte Bris
gide eft entre les mains des
Ennemis . Il n'y a rien de fi
glorieux pour les François qui
l'ont perdu , ny de fi honteux
pour les Ennemis , qui n'y font
entrez , que lors qu'on a jugé
à propos de l'abandonner. La
Conquefte dece Fort qui n'étoit
que de quatre petits Baftions
à peine achevez , a coûté
quinze jours & feize nuits
aux Troupes de l'Empereur ,
& à celles du Roy d'Espagne
& du Duc de Savoye , montant
à plus de quarante cinq
286 MERCURE
mille hommes. On peut
ajouter à cela , que tous les
Princes d'Italie ont contribué
, quoy qu'involontairement
, à la prife de ce Fort ,
puifque l'argent qu'ils ont cfté .
forcez de donner , fert à l'Empereur
à faire la Guerre en Italie
, auffi bien que les Subfides
que le Prince d'Orange
envoye aux Alliez de ce colté
là. Ainfi le Roy refitte en Italie
à un nombre infini de Puiffances
, ce qui ne fert qu'à aug
menter fa gloire. Il ne s'elt
jamais vu une reſiſtance pareille
à celle du Fort de fainte
GALANT. 287
Brigide. On avoir lieu de l'efperer,
puifque M ' le Chevalier
de Teffé qui y commandoit
les Troupes , voulant faire
quelque chofe d'éclatant en
cette occafion , leur avoir dit,
que fi quelqu'un fe fentoitincommodé
, ou qu'il cuſt des
affaires, il leur donnoit la liber
té de fortir. Chacun témoigna
vouloir partager la gloire de
la defence , & on ne fongea
plus qu'à refifter vigoureuſe
ment. On fit mefme des retranchemens
hors la Place en pres
fence des Ennemis , & l'on y fit
defcendre cinq picces de Ca.
288 MERCURE
non. Comme M de Teffé
avoit fait repandre des Billets
pour le pardon des Deferteurs
François , plufieurs fe
jetterent dans Sainte Brigide ,
& dans Pignerol . Il eft affez
extraordinaire de s'enfermer
dans une Place affiegée , où il
femble qu'il y ait beaucoup
plus à fouffrir qu'en plaine
Campagne . Trois cens cinquante
Irlandois que les Ennemis
retenoient par force à
leur fervice , fe jetterent auffi
dans Pignerol , & les forties
du Fort de fainte Brigide
ont netoyé trois fois la Tran
chéc
GALANT. 289
chée des Ennemis . Leur perte
a cfté fi grande , que par le
nombre des morts & de ceux
qui font entrez dans Pignerol,
ils fe font trouvez affoiblis de
quatre à cinq mille hommes .
Non feulement les François
qui avoient pris party parmy.
sux,ont deferté , mais encore
beaucoup de Sujets du Duc de
Savoye , & particulierement
du Regiment de Mondovi ,
duquel Regiment feul il y a
dix Sergens & pluſieurs Capitaines
Religionnaires. Plufieurs
Ingenieurs ont efté tucz
à ce Siege ; le Prince Eugene
Aoust 1693.
Bb
•
290 MERCURE
ཏི ཝ
y a perdu fon Page à fes coftez
, & le Comte de Bernais ,
Capitaine des Gardes de Mr
de Savoye , y a cfté tué. Les
Comtes de Martignan
, de
Non , & de Caffolet , & le
Comte de Maffel font dange .
reufement bleffez , avec un
tres- grand nombre d'Offi .
ciers. Cependant , comme un
pofte auffi peu confiderable
que celuy de Ste Brigide , qui
n'auroit pû tenir plus de trois
ou quatre jours devant des
Troupes Françoiſes , n'étoit
pas imprenable à une Armée
de quarante cinq mille hom
GALANT. 291
mes ,M' le Chevalier de Teffe
commandant les Troupes du
Roy dans ce Fort , & M de
Franclieu qui en eftoir Gou
verneur , tinrent Confeil de
Guerre , & jugerent que ce
fi
Pofte ayant arrefté les Ennemis
beaucoup plus de temps
qu'on ne s'eftoit propofé , il
faloit
l'abandonner ; qu'il
pouvoit à la verité tenir encore
quelques jours , mais
les Ennemis venoient à fe faifir
de la communication qui eſt
entre la Citadelle & ce Fort ,
ce qui ne pouvoit manquer
d'arriver avec le temps ,
la
que
Bbij
292 MERCURE
Garniſon feroit en danger
d'eftre Prifonniere de Guerre ,
& qu'elle perdroit fes Munitions
& tout fon Canon ; que
d'ailleurs la Place eftoit trop
endommagée pour pouvoir
faire encore la mefme refiftance
, &
que
d'avoir
perdu
tant
d'Hommes
&
tant
de
temps
devant
les Ennemis outrez
un Pofte fi peu
confiderable
,
ne manqueroient
pas de les venir
attaquer
avec plus de for.
ces & plus de furie , & qu'il
faloit leur ôter le moyen
de fe
vanger de leurs pertes , & ajoûter
à leur chagrin
, celuy de
GALANT. 293
fe voir privez de tout ce qui
eftoit dans ce Fort. Ainfi
aprés en avoir fait ofter le Ca.
non & les Munitions , fans
avoir laiffé dans la Piace que
huit Moufquets crevez , &
1 aprés avoir fait lauter une
Mine qui enleva plufieurs des
Ennemis , la Garnifon fe retira
dans la Citadelle . Cepen
dant les Ennemis qui igno
roient ce qui fe paffoit , firent
jouer une Mine qui ouvrit la
muraille & fit une affez
grandebreche.
Ils n'oferent y monter
, que lors qu'ils fe furent
apperçus , que les François en
B biij
294 MERCURE
eftoient fortis. L'étonnement
de M de Savoye fur grand ,
lors qu'il trouva ce Pofte dégarni
, & fa Conqueſte luy
donna plus de chagrin que
de plaifir.
Le Samedy 15. de ce mois ,
on firen 1 Hoftel de Ville de
Paris , l'Election des nouveaux
Echevins . Le choix
tomba fur Mr Bafin , Confeiller
de Ville , & fur M' Puylon
, Docteur & cy-devant
Doyen de la Faculté de Medecine
, pour remplir les places
de Mrs Tardif & Laleu. Le 19.
ces nouveaux Echevins allerent
prefter le Serment à Ver
GALANT 295
6 failles entre les mains de Sa
Majefté. Mr le Vaffeur de S.
Vrain , Prefident
en la Cour
des Aides , cut l'honneur
de
les prefenter , & fit au Roy
avec beaucoup
de fuccez , le
Difcours qui fuic.
SIRE
,
La Capitale de vôtre Royaume
a tous les ans mille actions de
graces à rendre à Vostre Majesté,
en mesme temps qu'elle a l'bonneur
de luy prefenter fes nonveaux
Magiftrats ; Mais aujourd'huy
, SIRE , elle est pénétrée
plus vivement que jamais
d'une tres- respectueuse & tendre
Bb iiij
296 MERCURE
reconnoiffance , quand elle confe
dere le repos dont Voftre Ma
jefté la fait jouir , tandis que les
Capitales des Eftats voisins font
dans des agitations & des allarmes
continuelles.
Madrid accoûtumée à n'enten
dre que de loin le bruit de la guer
re , eft dans une terrible confternation
, depuis qu'elle voit le peril
approcher d'ille
la
perte
d'une Place , que l'Eſpagne regardoit
comme l'un de fes plus
fermes remparts.
par
Heidelberg , d'où font fortis
au fiecle paßé tant d'Armées , fa
tales au repos & à la Religion
de la France ;
Heidelberg n'eft
GALANT. 297
plus , & malgré voftre clemences
malgré la vigilance de vos Generaux
, le Ciel a permis que fes
propres Defenfeurs agent allumé
eux-mêmes lefeu qui l'a confu
mé , & qui fera trembler longtemps
toute l'Allemagne.
Londres nous cache en vain fous
les apparences d'une fauffe tranquillité
, les mortelles inquietudes
, dont elle fe fent de jour en
jour plus troublée. Elle eft contrainte
d'avouer qu'elle devient
L'esclave de l'idole qu'elle s'eft
faite , qu'elle ne s'épaife que &
pour entretenir une rebellion qui
buyfera toûjours honteuser & ne
298 MERCURE
peut manquer de luy estre fu
nefte.
Graces à la fageffe , à la vai
leur , à l'application infatigable,
à l'invariable bonheur de Voftre
Majesté , nous ne sommes point
expofez à toutes ces allarmes . Aujourd'huy
que toute l'Europe eft
enfeu , nous n'entendons prefque
aucun bruit que celuy des réjouif
fances publiques qui fe font pour
Les Conqueftes de Voftre Majesté.
Que le Ciel nous les continue,
SIRE , comme il fait tous les
jours &fur mer &fur terre , ces
Conqueftes fi bien deuës à la juftice
de la caufe que vous foûte
GALANT . 299
nez tout feul contre un monde
entier d'ennemis .
Nous fommes perfuadez que ce
n'est que pour vaincre leur obftination
que vous avez encore les
armes en main , pour les reduiune
Paix , glorieuse à celuy
qui l'offre , & neceffaire à ceux
qui la refuſent.
re à
Voilà , SIRE , ce qui foûtient
vos fidelles Sujets dans les efforts
qu'ils font obligez de faire pour
l'execution de vos juftes entrepri
fes. Ils voyent bien que jufque
dans le fein de la victoire , vous
ne cherchez que la Paix, & que
vous preferez en cela leur bon300
MERCURE
heur & leur repos à cet amour
de la gloire , auquel fi peu de
Conquerans fçavent refifter.
Les nouveaux Magiftrats que
jay l'honneur de vous prefenters
n'oubliront rien pour entretenir.
ces fentimens dans l'efprit de vos
Peuples, & pour leur faire comprendre
que tout leur bonheur
confifte dans une fidelité inviolables
& une foûm fion parfaite
aux ordres de Vostre Majesté.
Je paffe à l'article d'Allemagne
qui vous doit paroiftre
affez nouveau , les details
que vous allez lire n'ayant
point encore efté donnez au
CALANT.. 301
3oI
public. Monfeigneur le Dau
phin ayant paffe le Nekre le
27. du mois paffé fans aucune
oppofition de la part des Ennemis
, dont on vit feulement
environ vingt Escadrons fur
les hauteurs pour l'obſerver ,
ce Prince vint camper à Blaidelshaim
, où il fejourna le
28. le 29. & le 30. Le 31. il alla
camper dans la Plaine au-def
fus d'Illffeld en veue des Ennemis
. Le lendemain premier
de ce mois , l'Armée demeura
en Bataille depuis cinq heures
du matin jufquesa quatre heures
aprés midy. Monfeigneur
302 MERCURE
envoya reconnoiftre par plufieurs
Partis la fituation du
Camp des Ennemis , mais
comme les rapports qu'on luy
fit ne le contenterent
pas , il
donna ordre qu'on fe tinft prêt
pour marcher le jour ſuivant
à la pointe du jour avec toute
l'Armée. Ce jour - là on fe mit
en Efcadron à la tefte du
Camp , & l'on attendit les Generaux
. On commanda d'abord
cent Fafcines par Efcadron
, & deux cens Piquets.
Toute la droite marcha avec
du Canon. On s'empara de
plufieurs Pofics & Ravins que
GALANT. 303
les Ennemis abandonnerent ,
& quand on fut à une portée
de Moufquet d'eux , on trouva
une Ravine également inacceffible
par fa profondeur , &
par les Bois qui eftoient garnis
d'une Infanterie tres-bien
retranchée , & au deffus def
quels ily avoit une bordée de
Canon avec des embrafures
& des retranchemens
forts tour remplis de Troupes.
On chercha neanmoins un endroit
pour y élever une Batterie
qui puft ruiner celle des
Ennemis . On y travailla tout
le jour , & la Cavalerie de la
tres304
MERCURE
droite y porta des Faſcines.
Les Ennemis firent grand feu
de leur Canon , & la journée
ſe paſſa ainfi . On harcela plufleurs
fois la Garde de l'aile
gauche, & fur le foir toutes les
Troupes qui s'eftoient
avancées
pour foutenir noſtre. Canon
, fe retirerent
dans le
Camp avec l'Artillerie
. De
Paveu de toute l'Armée
trouva les Ennemis fi avantageufement
poftez , qu'il y auroit
eu de la temerité à les attaquer
, tant à caufe des ravins
& retranchemens
, qu'à cauſe
des Bois & du Nekic qui en
› on
GALANT. 305
vironnoient leur Camp. On
n'auroit pas efté en peine de
forcer leurs retranchemens par
la valeur de l'Infanterie , mais
il eftoit abfolument impoffi
ble que la Cavalerie la puft
fouftenir, aulicu que les Ennemis
avoient une Plaine d'erriere
leurs retranchemens , aufquels
douze à quinze mille
Payfans travailloient depuis
longtemps , & qu'ils pouvoient
mettre leur Cavalerie
en bataille dans cette Plaine.
Jamais Troupes ne furent plus
mortifiées que les nostres
aprés s'eftre preparées à com
·Aoust 1693.
Cc
306 MERCURE
battre avec toute l'ardeur poffible
, de fe voir contraintes
⚫ de s'en retourner fans avoir
pu en venir aux mains .Cependant
peut- eftre le Ciel ne l'a
pas permis, parce que Monfeigneur
fe feroit trop expofé.
Son deffein eftoit de ne pas é
pargner fa perfonne , & comme
tout eft à craindre en de pareil
les occafions , ce Prince s'êtoit
mis dans l'eftat où doit cftre
un vray Chrétien , lors qu'il
Le prepare aux evenemens les
plus facheux . Monfieur le Duc
du Maine avoir imité l'exemple
de Monfeigneur, ainfi que
plufieurs des principaux Offi
GALANT . 307
ciers , veritable marque qu'on
eft refolu de bien faire fondevoir
& de s'abandonner à la valeur
, mais il falut avoir le chagrin
de fe retirer fans combattre,
qui eft un chagrin cruel
pour des François . Tout ce
qu'en put faire voyant les Ennemis
obftinez à ne point fortir
d'un pofte où il n'eftoitpas
poffible de les attaquer , fut de
confumer les Fourages des environs
, afin que la neceffité
les contraigniſt
à fortir .
Lej. on commanda à tout
le monde de fe tenir preft
pour faire les réjouiffances du
Ccij
308 MRECURE
gain de la Bataille de Necr
winde , dont M' de Luxem
bourg avoit envoyé la Nou
velle à Monfeigneur , par un
de fes Gentilshommes. Ce
Prince fit avancer cent quatre
pieces de Canon fur la gau
che , à la hauteur où eftoit la
Garde ordinaire . On les poin
ta routes fur le Camp des En
nemis. La Cavalerie de la
gauche avança fur la mefme
hauteur , avec quelques Bri
gades d'Infanterie . Le refte
de l'Armée s'avança àla
tefte du Camp, & l'on fit les
trois décharges à la maniera
GALANT. 309
accoutumée .On tira le Canon
àboulet fur les Ennemis , &
laur Garde n'en eut pas plûtoft
entendu le fiflement
qu'elle s'écarta , & fe retira
à leur Camp. Le 6. au matin
on fit partir tous les gros &
menus équipages. Les Tentes
demeurerent neanmoins tendues
jufqu'à une heure aprés
midy , qu'on fonna le Boutefelle.
On monta auffi - toft à
cheval , & on décampa. On
croyoit que les Ennemis viendroient
pour infulter les Troupes
dans leur retraite ; elles as
voient à paffer un Ravin fort
310 MERCURE
profond & tres-rude à defcendre
& à monter. Cependant
ils n'oferent chercher
à profiter
de leur avantage
.
Je ne dois pas oublier de
vous faire part d'une chofe
bien digne d'eftre remarquée
.
Monfeigneur
ayant envoyé
un Trompette
au Prince de
Bade , pour redemander
les
Lettres d'un Courier que l'on
avoit arreſté , ce Prince fit faire
toutes fortes d'honneftetez
à
Monfeigneur
. Il dit au Trom
pette & qu'il eftoit bien fâché de
ne le pouvoir venir affarer lugmefme
de fes profonds refpects.
GALANT . Z71
le.
qu'il l'auroit fait avec bien du
plaifir , ayant l'honneur d'eftre
Filleuil du Roy, & de porter
nom de Louis dont il fe tenoit
tres- bonoré; qu'il le fupplioit de
l'excufer s'il prenoit la liberté de
luy dire, qu'un auffi grand Prince:
qu'il eftoit , ne devoit pas s'expofer
comme il avoit fait en reconnoiffant
fes retranchemens ;
qu'il l'avoit bien reconnu , & il
dépeignit mefme au Tromperte
la couleur de fes habits. Il
ajoûta , qu'il eftoit au defefpoir
de ne pouvoir executer fur le
champ ce qu'ilfouhaittoit , parce
que ne commandant point en chef,
312 MERCURE
il faloit qu'il en conferaft avec
M de Saxes ce qu'il feroit au
pluftoft . Ce Prince tint parole ,
& envoya mefme à Monfeigneur
toutes les Lettres de
Change des particuliers , qui
montoient à une fomme confiderable
. Monfeigneur eftant
retourné le 6. camper à Blaidelshaim
, y' fejourna jufqu'au
13. & le 12. & le 13. toute l'Armée
répaffa le Nokre fur trois
Ponts de Pontons , la Cavalerie
à droite , l'Infanterie à gauche
, & les gros Bagages dans le
milicu . Monfeigneur fit l'ar
riere Garde, & ne paffa que
le
GALANT.
313
13.fur les deuxheures à piedfur
le Pont de la droite ,fans qu'au
cun Eſcadron des Ennemis paruft
. Il alla camper à Heitingsheim
. Il a depuis envoyé des
Troupes dans Stutgard& dans
Kanftad . Si ce Prince n'a pas
fait tout ce qu'il defiroit , il a
fait tout ce qu'il eftoit poffible
de faire, & les Ennemis ne pourront
fairefubfifter de Troupes
en quartier dans les meilleurs
pays de l'Allemagne , où il eſt
Maître de 73Villes . Ce ne font
pas,il eft vrai,des Places fortes,
mais le nombre & l'étenduë de
leur territoire,font affez confi ..
Aouft 1693.
Da
314 MERCURE
derables pout en tenir licu .
Avant la prife d'Heildeberg,
& l'arrivée de nos Troupes
jufques àStutgard , les Ennemis
qui croyoient que le Prin
ce de Bade , au lieu de fe cacher
, empefcheroit que les
François n'avançaffent , fi .
rent frapper la Medaille que
je vous envoye , pour marquer
l'expedition que ce Prince alloit
entreprendre fur le Rhin
contré nos Troupes , comme
on voit par ces paroles .
Mars bis ultor , victor Turcarum
, expeditionem contra Gallos
ac Rhenum aggreduur.
BAD
- HOCHE
HOCHESCM
-
GENER
MARCH
LVDOV
WILH
·
DG
·
EXPEC
LOCV MT
PRASAGIT
RHEN
FATA
S
HERO
SABENSE
BADENSIS
1
TANS
IXN
SISTE
GRADVM
NUNC
INDIN
[
OSUASOLIS
VT LVNA
MARS BISVLTOR VICTOR TVRCAR
PERPETUUS EXPEDITIONEM
CONTRA GALLOSADREHNUM
AGGREDITUR
1693
GALANT. 315
Cependant au lieu de faire
aucune Expedition, comme il
cft marqué dans l'Exergue de
cette Medaille , il n'a pû que fe
cacher , & lorfqu'on le loüera
des avantages qu'il a remportez
contre les Turcs , on admirera
la prudence qui luy a
fait éviter les François , fe tenant
affuré d'en eftre battu .
Le 20. on fit un détachement
de quatre mille Chevaux
, fous les ordres de M le
Comte de Talard , pour foûtenir
M' de Mazel , qui s'eft.
beaucoup avancé dans le pays
pour faire payer les contribu
Ddij
316 MERCURE
tions. Il doit aller jufques à
Tubinge , où tous les Habitans
de Virtemberg ont retiré leurs
meilleurs effets, & où quantité
de Dames fe font refugiées.
On a donné des ordres pour
démolir le fameux Chafteau
d'Afperg.
Vingt
quatre
Vaiffeaux
Marchans
, Anglois
& Hollandois
,
pris par M le Maréchal
de
Tourville
, ont ellé conduits
à Toulon
par M' de Belairt
,
qui n'avoit
que fon Vaiffeau
& deux Fregates
pour efcorte.
Cependant
ils y
reufement
arrivez
, ainfi qu'u-
•
font heuGALANT.
317
ne Pinaffe de 36. Canons prife
par le mêmeM'de Belairt , &eftimée
quatre cens mille livres.
Toute la Flote du Roy cft à
Toulon , d'où elle fait trembler
toute la Mediteranée ,
tant nos Ennemis apprehendent
qu'elle ne fe remette en
mer pour quelque nouvelle
Expedition.
font
La derniere Enigme avoit
efté faite fur le Compas. Ceux
qui ont trouvé ce mor ,
M's ' Abbé Rouffel Aumof-
-nier ordinaire du Roy;DeFougy
Vicomte de Conches; Raymond
Seigneur de Rondillou,
Dd iij
318 MERCURE
ancien Conful de la Bourfe de
Bordeaux ; Deftival de l'Hoftel
Serpente ; Bonnard de l'Hôftel
Brulard , Parforu de S. Lo;
Lecuyer, de S. Florins en Dauphiné
; de la Perche des Tonneins
, Etudiant en Philofophie
; le Chevalier du Rocher
de Mortain ; de Guillebert de
S. Lo ; Macé de Caën ; Le
Bourg , Orateur de la Ville
d'Eu ; Caüet Moufquetaire
de Chauny ; Brayer ; de la
Poupardiere , Daquet , Pignon
de Chaalons ; l'Amant
de la plus belle des quatre
Soeurs d'Abbeville ; Louis le
GALANT 319
Fidelle & fon engageante Bergere
de Lyon ; Brulé & Tranche
pain , & les deux aimables
foeurs Manon & Therefe de la
rue de la Vieille monnoye ;
l'aimable Joron & fa charman .
te Mariane de la Porte Paris ;
Le petit Genie de Verfailles ;
Le Clerc infortuné de S. Jacques
du Haut- pas ; le Berger
emporté de la rue de la Perle ;
le Chevalier Fleurant de la
Ville de Sens ; le gros Controlleur
& la Societe du Pref
bytere de Surenne ; le jeune
Sage par reputation de la ruë
des Boucheries , & la jeune
Dd iiij
320 MERCURE
Sage par reputation du coin
des Auguftins ; le jeune Apol
lon & la belle Taille du Palais.
C. I. R. C. Veret, Imprimeur
; Diane d'Alcleon ; la
Nymphe Aimantée ; l'Abfenre
aux jours filez de foye ; la
Bergere aux Chataignes ; le
Chevalier invifible de la Bague
de Gigés ; le Berger fidel
à l'Anagramme Ame Rofe du
Ciel ; l'aimable Nocloife à
l'Anagramme Le merite Bourgeois
; la Marquife à l'Anagramme
, Pure Image de vertus
Mefdemoiselles de Landrieu
de la rue du Parlement de BorGALANT.
321
deaux ; Anne de Fontenay de
la rue S. Martin ; Gaufreteau ruë
la veuve ; Gilbert de Soiffons;
l'illuftre Chelan de Cadilhac ,
& fon amy Laiiber de Paris ;
La belle Manory de Saumur ,
& fon amy N. L. Pinche de la
Terre de Cambray : la Corbeille
de Blois : la nouvelle
Societé du Jardin de Lyon : la
Spirituelle épouse Parifienne ,
future Angevine : la petite
Charmante du Cloiftre S. J.
D. L. O. La Spirituelle à ta
ble : l'Efprit journalier : le
Coeurimpraticable & inacceffible
: la charmante Brune du
322 MERCURE
Cheval noir , & fon aimable
coufin Flageollet
.
La nouvelle Enigme que je
vous envoye eft ſi courte , qu'-
elle ne fera pas longtemps
refver vos Amies .
ENIGME.
Je fuis de figure petite ,
Rien n'eft plus importun que moy»
Difficilement on m'évité,
Mais mon nom fait honneur dans la
bouche du Roy.
La Chanfon nouvelle que
que je vous envoye , fera fans
doute de voftre gouft , puis
que les paroles font de Mademoiselle
des Houlieres , &
!
323
mifes
:ft de
J.
Prin
de
ces
Are.
peine
s plus
is eftre
Berry
s des
tour
་་
322
Chev
coufi
La
yous
elle
refve
Jej
Rier
Difj
Mais
La
que
dout
que
dem
GALANT. 323
que M le Camus les a mifes
en air . Ainfi tout en eft de
bonne main .
AIR NOUVEAU.
ue ferviroit , belas ! ´au Printemps
de paroiftre ? Que
L'Amour n'y trouve plus de ces
charmans loisirs ,
Dont il eftoit toujours le maistre.
Son empire eft détruit ; à peine
fait- il naiftre
Dans les plus jeunes coeurs les plus
foibles defirs.
Non, le Printemps ne peut plus eftre.
La faifon des plaifirs.
Monfeigneur le Duc de Berry
étant pallé entre les mains des
hommes, pourapprendre tout
324 MERCURE
ce que doit fçavoir un fi grand
Prince , le Roy a nommé plu,
fieurs Officiers des principaux
, & des plus neceffaires ,
jufqu'à ce qu'il foit en âge
qu'on faffe fa Maifon entiere.
Mr le Duc de Beauvilliers étant
déjaGouverneur de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne
& de Monfeigneur le Duc
d'Anjou , le Roy a cru ne pouvoir
faire un meilleur choix
pour Monfeigneur le Duc de
Berry, & par cette meſme raifon
il a donné pour Précep
teur à ce Prince , M' l'Abbé
de Fenelon. Sa Majesté a
GALANT. 335
nommé M ' le Marquis de Razilli
, Lieutenant de Roy de
Touraine ,fous Gouverneur de
ce mefme Prince . Il elt d'un
merite diftingué , & allié aux
plus Illuftres Maifons de Fran
ce. M ' de Razilly , fon Pere ,
eftoit Chef d'Efcadre , & deux
de fes Freres morts dans le
Service , l'engagerent à prendre
le party de l'Epée , qu'il
n'avoit pas refolu d'embraffer,
Le fous Precepteur eft M
l'Abbé de Beaumont. Il n'y a
pas à douter qu'ayant fuivy
I'Exemple de M l'Abbé de
Fenelon fon Oncle , il n'ait
326 MERCURE
beaucoup de merite , & de
picté . Mr l'Abbé Catelan a
efté nommé Lecteur , & Mrs
de Soleyfel & Vaffan , Gentilshommes
de la Manche . Le
premier eft Gentilhomme
ordinaire
de la Maiſon du Roy,
& eftoit Ecuyer de Madame ,
la Dauphine. Le fecond eft
Capitaine au Regiment
du
Roy. Sa Majesté a donné la
Charge de premier Valet de
Chambre à M du Chefne ,
qui estoit Maistre d'Hoftel de
Madame la Dauphine , & celle
de premier Valet de Garde-,
robe à Mr de Chenedé quien,
GALANT. 327
eftoit premier Valet deChambre.
Ce dernier avoit eu l'honneur
d'eftre confideré de cette
Princeffe , qui avoit eu la
bonté de le recommander au
Roy en moutant Je ne m'étends
point fur le merite de
tous ces Mrs , dont le choix du
Roy fait affez l'Eloge.
Je vais parcourir en peu de
paroles l'état des principales
Puiffances inrereflées dans la
guerre prefente. Les Vaiffeaux
brûlez à Gibraltar
, ont porté
la derniere confternation
à
Londres , & quinze des principaux
Marchands ayant fait
328 MERCURE
banqueroute , ont fait taire
ceux qui cherchoient à déguifer
les malheurs du peuple.
Le Comte de Camarren , premierMiniftre,
voyant lesplaintes
qu'on fait contre le Confeil
, a quitté fon employ, &
s'eft retiré à fa maifon de campagne
. Le Comte de Nortin
gan , Secretaire d'Etat, vouloit
en uſer de meſme , mais on
l'a engagé à demeurer juſques
au retour du Prince d Orange.
Le Vice Amiral Roock
n'a ramené que feize Vaiffeaux
Marchands , dont les
marchandifes demeureront
GALANT. 329
inutiles aux proprietaires. Quoy
qu'on publie que les Flotes d'Angletetre
& de Hollande doivent aller
iufques à Cadix , elles n'ont pas le
demy quart de vivres neceffaires
pour ce voyage.
Les Hollandois s'eftoient un peu
trop promptement engagez à offrir
de nouveaux fecours au Prince d'Otange
. Ils se font déja aſſemblez
plufieurs fois là - deffus , & l'execution
de leurs offres le trouve tresdifficile.
Les Armateurs François
leur ont pris pour cinq millions de
baftimens à la pefche de la Baleine
, & l'on tient que le dommage
qu'ils leur ont caulé , monte à dixneuf
ou vingt millions . On attend
le détail de cette perte . Mr Dardenne
, Capitaine de Vaiffeau , leur en a
pris un qui revenoit des Indes , efti
Aoust 1693.
Ec
330 MERCURE
mé quatre cens mille livres.
Mr de Frontenac, Viceroy de Ca
nada , a enlevé une des cinq Habitations
des Iroquois , a fait plufieurs
prifonniers, & les a forcez à luy demander
la paix.
Le long fejour que Monfeigneur
a fait aux environs du Camp des
Ennemis les pour engager à un
Combat , les ayant empetchez d'en
fortir , la corruption s'y cft mile , &
l'on peut dire que toute l'Armée eft
malade , & que les Chefs n'en font
pas exempts. Nos Troupes ayant
confumé tous les fourages , ils font
obligez d'en envoyer chercher à
plus de neuf lieues d'Allemagne
Ainfi jamais Armée n'a efté en un
plus mauvais eftat , ny n'a manqué
de plus de chofes . Celle de Monfeigneur
eftoit le 25 , au Camp de SeGALANT.
331
heckengen. Les Deputez de Sturgard
entrerent le 23. en payement
pour les contributions , & donnerent
cent mille écus On a mené
les Oftages à Strasbourg.
Les Ennemis ont jetté trois Ponts
fur le Nekге , entre Lauffen &
Hailbron , pour y
pour y faire paffer
une
partie
de leur Armée , qui ne peut
plus fubfifter
dans fon Camp
, où le
mauvais
air a caufé une corruption
prefque
generale
. Il y a neuf à dix
mille
malades
de la dyffenterie
; le
Prince
Louis de Bade en eft attaqué
auffi-bien que de la goute . On a êtabli
des Fours à Stutgard
pour cuire le
pain de l'Armee
de Monfeigneur
...
Le Duc de Croy fe trouve fort
embaraflé devant Belgrade. Il n'a
fait ce Siege que par occafion ,
croyant l'avoir trouvée favorable ;
Ecij
232 MERCURE
ainfi rien de concerté . La Place fe
trouve tres-bien fortifiée , bien munie,
& avecune groffe Garniſon qui
fait de vives forties , & le Grand
Vifir apprehende fi peu, qu'il efpere
faire des conqueftes en Tranfilvanie
avant que de venir à fon fecours.
Mr d'Uffon , qui eft campé dans
la vallée de Barcelonette , a amené
de celle du Pau , des Oftages pour
la feuretê des Contributions , & a
brulé les Villages qui ont refufé de
les payer. Mr de Larray a auffi fait
uue courſe dans le Marquifat de
Saluffes , où il a brulé les fourages
que les Ennemis avoient fait ramaffer.
Mr de Savoye, aprés avoir fait
pofter toute fon Artillerie pour l'attaque
de Pignerol , en forte qu'ilne
reftoit plus qu'à la faire agir , acont
GALANT. 333
d'un coup donné des ordres pour la
faire marcher
du cofté de Turin. I
détacha en mefme temps dix mille
hommes
qu'il envoya du cofté de
Veillane
. On affure que le 25. les
Ennemis
firent revenir leur Canon
devant Pignerol
.
Je vous envoye
la Relation
de la
Bataille
de Neervvinde
, & ne doute
point
que vous ne foyez
fatisfaite
du foin que j'ay pais d'en faire
un volume
particulier
. L'abondan
ce de la matiere
m'oblige
à remettre
au mois prochain
à vous parler
de ce qui s'eft paffé à l'Academe
Françoife
le jour de la Fefte de S. Louis.
Je fuis , Madame
, voſtre, &c.
2 .
AParis , a 31. Aouft 1693.
25252522222322555
Prelude
.
TABLE,
Voeux pour le Roy.
Stances.
Hiftoire.
8
12
16.
52
Réponse à l'Anonime , tres fçavante
tres-curieufo.
Journal de la Flote du Roy , depuis fon
départ de Breft , jusqu'à l'arrivée dee
la Flote de Smirne prés de Lagos . 146
Defcription fort exacte de la maniere
dont les Vaiffeaux Marchands des
Ennemis , & de guerre , ont efté pris
& brulez par la Flote du Roy. 198
Lettre écrite de la Rade de S. Jean de
228
Luz.
Reception faite à Monfieur au Mont
S. Michel.
Ceremoniefaite à Thiers
235
234
Reception faite à Nantes au General des
Capucins , Grand d'Espagne, 235
TABLE.
Portrait de l'Honnefte Femme.
Mort de Mr de Perigueux
238
24 [
Relation de l'affaire de Malaga , faite
par Mrde Chammeflin,
Autre article de Morts .
243
277
Reception faite à Monfieur , à la Ville
de Dreux.
Nouvelles de Piedmont.
280
285
Election des nouveaux Echevins , avec
le Difcours fait au Roy , par Mr le
affeur de S. Vrain, en les prefentane
à Sa M.
Nouvelles d Allemagne.
294
300
Arrivée à Toulon des Vatffeaux Mar
chands pris fur les Ennemis , & de
la Flote du Roy.
316
3r7 Officiers de Monfeigneur le Duc de Ber
Article des Enigmes .
ry nommez par le Roy.
Fin de la Table .
323
Nouvelles curieuſes de divers endroits.
327
Page 88. Neifs Acchiffeurs , lifex Muſcles
flechilleurs.
Avis pour placer les Figures.
La Figure doit regarder la page
314.
L'Air doit regarder la page 3 13
511
m
1693.8
Eur.
511m
1693,8
•Mercure
!
<36624511390014
<36624511390014
Bayer . Staatsbibliothek 33
て
TEpung
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
AQUST 1693.
A P.ARIS,
GALERIE- NEVE DV PALAIS,
N donnera toujours un Volume
nouveau du Mercure Galant au
premier jour de chaque Mois , & on
le vendra Trente fols relé en Veau,
& Vingt-cinq fols en Parchemin.
A PARIS ,
Chez . G. DE LUYNE , au Palais , dans la
Salle des Merciers , à la Juftice.
T. GIRARD , au Palais , dans la Grande
Salle , à l'Envie .
MICHEL BRUNET , Galerie- neuve
du Palais , au Dauphin.
M. DC . XCIII.
Avec Privilege du Roy.
Bayerische
Staatsbibliothek
München
AVIS.
Qelquesprieresqu'on aitfai- de bien
écrire les noms de Famille employez
dans les Memoires qu'on envoye pour
ce Mercure , on nelaiffe pas d'y manquer
toûjours. Cela eft caufe qu'ily a
de temps en temps quelques- uns de
ces Memoires dont on ne fe peutfer
vir. On reitere la mefme priere de
bien écrire ces noms , en forte qu'on
ne s'y puiffe tromper. On ne prend
aucun argent pour les Memoires , &
l'on employera tous les bons Ouvrages
à leur tour , pourvu qu'ils ne
defobligent perfonne , & qu'il n'y
ait rien de licentieux. On priefeulement
ceux qui les envoyent , &fur
A ij
AVIS.
Bout ceux qui n'écrivent que pour
faire employer leurs noms dans l'article
des Enigmes , d'affranchir leurs
Lettres de port , s'ils veulent qu'on
faffe ce qu'ils demandent. C'eftfort
peu de chofe pour chaque particulier,
& le tout enfemble eft beaucoup pour
un Libraire.
>
Le fieur Brunet qui debite prefentement
le Mercure , a rétably les
chofes de maniere qu'il eft toûjours
imprimé au commencement de chaque
mois. Il avertit qu'à l'égard des
Envois qui fe font à la Campagne
il fera partir les paquets de ceux
qui le chargeront de les envoyer avant
que fon commence à vendre icy le
Mercure. Comme ces paquets feront
plufieurs jours en chemin , Paris ne
laiffera pas d'avoir le Mercure longsemps
avant qu'il foit arrivé dans
AVIS.
"
les Villes éloignées , mais auffi les
Villes ne le recevront pas fi tard
qu'elles faifoient auparavant. Ceux
qui fe le font envoyerpar leurs Amis
fans en charger ledit Brunet , s'expofent
à le recevoir toûjours fort tard
par deux raifons. La premiere , parce
que ce's Amis n'ont pas foin de le
venir prendre fi-toft qu'il est imprimé
, outre qu'il le fera toujours quelques
jours avant qu'on en faffe le
debit ; & l'autre , que ne l'envoyant
qu'aprés qu'ils l'ont leu , eux &
quelques autres à qui ils le preftent ,
ils rejettent la faute du retardement
fur le Libraire en difant que la
vente n'en a commencé que fort
avant dans le mois . On évitera ce
retardement par la voye dudit Sieur
Brunet , puis qu'il fe charge de faire
les paquets luy-mefme & de les faire
>
A iij
A VIS.
porter à la Pofte ou aux Meffagers
fans nul intereft , tant pour les Particuiers
que pour les Libraires de
Province , qui luy auront donné leur
adreſſe. Ilfera la meſme choſe gene-
Talement de tous les Livres nouveaux
qu'on luy demandera ,foit qu'il les
debite , ou qu'ils appartiennent à
d'autres Libraires , fans en prendre
pour cela davantage que le prixfixé
par les Libraires qui les vendront.
Quand il fe rencontrera qu'on demandera
ces Livres à la fin du mọis ,
il les joindra au Mercure , afin de
n'en faire qu'un mefme paquet. Tout
cela fera executé avec une exactitude
dont on aura tout lieu d'estre
content.
MERCVRE
CALANT
AOUST 1693.
L
' AR DEUR des
Sujets du Roy , leur
admiration
pour les
merveilleufes qualitez , leurs
voeux & leur amour continuant
dans les prieres qu'ils
font au Ciel pour la profpes
A iiij
8 MERCURE
rité de ce grand Monarque ,
je ne dois pas me laffer de
vous envoyer leurs Ouvrages.
En voicy encore un de la même
nature, qui vous doit plai
re , & par fa matiere , & par le
tour que l'Auteur luy a donné
.
PRIERE POUR LE ROY.
Seigneur, qui protegez , les Rois,
Contre vos Ennemis LOVIS défend
vos droits.
Confervez avec foin ce Heros indomptable
;
Dans le fond de fon coeur il a gravé
vos Loix
GALANT.
9
Son coeur eft daus vos mains ;foyez-
Luyfecourable ;
Ses voeux n'ont pourobjet que vous
Vous avez dans vostre couroux
Faitfentir aux méchans fon pouvoir
redoutable.
Nous fremions au recit des Combats
,
Où vous avez voulu vous fervir de
fon bras.
Vos Ennemis vaincus gemiffent de
leurs pertes,
Nous avons vu leurs Tours fous la
cendre couvertes ;
Des plus audacieux il a puny l'orgueil,
Leurs ramparts renversez leur fer
vent de cercueil.
Le refte des mutins flatent en vain
leur
rage.
·Peuvent - ils arrefter un Roy victo
ricux ,
10 MERCURE
Dont vous foutenez le courage,
Et qui combat pour la caufe des
Cieux ?
Défendez un Heros qui défend ven
ftre gloire ;
Qu'ilfoit par tout fuivi de la vi
Etoires
Quefon Troue fameux qui soutient
vos Autels ,
Ait toujours pour appuy voſtre main
immortelle.
Montrez pour ce cherFils une amour
paternelle.
Vom l'avez diftingué du reste des
Mortels.
Que fa pofterité nombreuse
Fleuriffe comme un Lis
Soleil,
que
cherit le
Et qu'avec un fuccés pareil
Elle puiffe à jamais rendre la France
heureuse.
GALANT. II
Cet Ouvrage eft de M ' Dancher
, Profeffeur d'Eloquence
à Chartres , qui en a fait plufieurs
autres à la gloire de Sa
Majesté.
Le Diftique Latin fait fur
la prife de Rofes , par le Pere
Durand Jefuite, Profeffeur de
Rhetorique du College d'Angoulefme
, que jevous ay envoyé
dans ma Lettre deJuillet,
vous doit préparer agreablement
à la lecture des Vers
qui fuivent , & qui font du
même Auteur .
12 MERCURE
$225525222SSSSS25
SUR LA PRISE
R
DE ROSES.
Ofes, jadis l'honneur des champs
Iberiens,
Ceffe de foûpirer filefort de laguerre
Te tranfplante en une autre terrez
C'est pour toyle plus grand des biens.
Tes épines eftoient de trop foibles barrieres;
Pour arrefter l'effort de nos braves
François.
De plus difficiles carrieres
Ont fervi de theatre à leurs fameux
exploits ;
Et quand mefme on euft joint le Drag
gon de la Fable
GALANT:
13
A ceLion fi redoutable
Quite croyoit garantir de nos
mains,
Ses efforts euffent esté vains ;
Nous n'aurions pas manqué de fafons
intrepides,
Qui n'auroientpris que leursgrands
coeurs pour guides .
Si tu je vois dans les mains de Louis ,
Ne t'en crois pas infortunées
Il eftoit de ta deftinée ,
Que l'on te viftun jour fleurir entre
nos Lis.
Pouvois-tu defirer un fort plus favorable?
Ah , que de fleurs voudroient en avoir
un femblable !
C'est là que tes vives couleurs,
Du fang de l'Eſpagnol derechef cmpourprées
,
14 MERCURE
En paroifront plus colorées ,
Et rendront fur nos mers de nouvel-
Les fplendeurs.
S
Au reste , ne crains pas qu'une main
infolente
Ofe aller deformais toucher à tes Rofiers
,
Il n'appartient qu'à ceux qui cueillent
des Lauriers ,
De te cueillir toy.mefme , & te rendre
éclatante.
Au milieu de nos Lis tes bouton's renaiſſan's
Se verront plus en afſurance ,
Qu'ils n'eftoientfous lagarde &fous
la vigilance
De ce Lion qui fit des efforts impuif-
Sans,
Pour travailler à ta defense.
GALANT. IS
2
Incomparable Roy , le plus grand des
Guerriers ,
Qui releves toujours l'éclat de ta
fortune,
Fe le vois bien; cueillir ſeulement des
Lauriers ,
Te paroift une route aujourd'huy trop
commune.
Il faut encor que
leurs rameaux
De Rofes enlacez pour te couvrir de
"
gloire,
Couronnent chez toy la victoire
Par des ornemens tout nouveaux .
S
Et toy , Belge effrayé , qui nous parois
en peine
De ce que ce Heros quitte fi- toft ta
plaine,
Scache que s'il revient ainfi de tes
marais ,
16 MERCURE
C'est pour goûter l'odeur que rend
dans fes Palais
Une Rofe que Mars dans ſes champs´
a cueillie,
Et que pour luy la gloire a longtemps
embellie.
S'il eft nommé par tout le plus grand
des Heros ,
C'est qu'en effet il l'eft en toutes
chofes.
Ilfait toujours en tout fes exploits à
propos.
Pouvoit-il mieux choisir son temps
pour prendre Rofes ,
Que celuy des Rofes écloſes ?
Je vous envoye 1 Hiftoire
d'une illuftre mal- heureufes
dans les mêmes termes qu'elle
a efté faite par une perfonne
GALANT. 17
que diftinguent fon efprit &
fa naiffance, & qui eftant reti
rée avec elle dans un lieu où
la feule vertu regne , a bien
voulu fe donner la peine de
recueillir fes avantures , afin
qu'eftant connues de tout le
monde , elles faflent admirer
les voyes incomprehenfibles
dont Dieu s'eft fervy pour
operer le Salut d'un Ame
choiffe. Voicy fa Lettre.
Il eft vray, Madame , que
nous avons icy une Chinoife,
& que malgré fix mille lieuës
qui feparent fon Pays du nof
tre , la Providence dont les
Louſt 1693 .
B
18 MERCURE
fecrets font impenetrables , l'a
choific pour la
conduire au
Port de Salut . Je crois auffi
que l'innocence de fa vie apû
contribuer à luy meriter cette
grace , car fi l'on doit juger
de l'interieur par l'exterieur,
elle eft bonne & douce , &
elle a toute la raifon qu'il
faut avoir pour corriger ce
grand feu , & cette vivacité
qui eft naturelle aux Afiatiques.
Elle devoit eftre une
fort belle Perfonne en fon
Pays , puis qu'elle n'eft ny
laide ny def- agréable icy, &
que les Chinois pour la plufCALANT.
19
part ont les yeux tres- petits,
la peau fort brune, le nez plat,
& les levres groffes . Il eft aifé
de juger en voyant celle - cy
qu'elle n'eft pas Européenne.
Son viſage eft étranger.
Elle a les cheveux d'un noirqui
n'est point luftré , affezlongs
, fins & frizez , les yeux
enfoncez , mais brillans , le
teint brun , uny & coloré , les
levres groffes fans eftre choquantes
, les dents belles , &
la phyfionomic modefte . Elle
a prefentement vingt- quatre
par fes
ans. Elle eft civile , &
manieres on peut juger qu'el-
Bij
20 MERCURE
le a efté bien élevée, & qu'on
luy a donné de la politeffe.
Elle comprend fi facilement
que ne fçachant pas un mot
de François quand on l'amena
aux Hofpitalieres de Saint
Marceau , en un mois de
temps elle entendoit prefque
tout ce qu'on vouloit luy di
re , & elle le parloit un peu ,
mais il femble , quand elle
parle , qu'elle chante tout bas .
Sa voix cft fort douce . Elle
eft adroite à tous les beaux
Ouvrages de fon Pays . Ina ,
c'est le nom qu'elle portoit
cftant Fille , est née à Pequin,
GALANT. 21
Capitale du Royaume de Lachem
, & l'une des plus grandes
Villes du monde.Son Pere
eftoit un homme de diftinction
, Treforier des Armées
du Roy. Il logcoit dans le
Palais avec la Famille . Il la
maria à onze ans avec Inder
qui n'en avoit que douze,
car l'on eft fi avancé en ce
Pays - là , qu'on fe marie à lept
ou huit ans , & l'on a des en
fans à douze , de forte qu'à
trente- cinq ans on commence
à eftre vieux . Inder eftoit de
Nanquin, fort riche , & d'une
Maiſon confiderable . Il de22
MERCURE
meura avec fa Femme chez
fon Beaupere , lequel eftant
venu à mourir , le Roy luy
donna la Charge qu'il avoit
poffedée , & cette nouvelle
Dignité luy apportant de
grands biens & de la faveur ,
il devint un des Premiers de
la Cour du Roy de la Chine .
Ina eftoit la Favorite de fa
Mere qui la preferoit toujours
à fes autres Enfans , &
qui prenoit un foin extrême
de luy infpirer une grande
devotion
pour leurs Pagodes
,
jufque-là qu'elle fe donnoit
la diſcipline devant elle. & fe
GALANT.
23
mettoit toute en fang pour
luy faire comprendre la ferveur
avec laquelle il falloit
fervir leurs Dieux . Quel dommage
, helas que ces malheureuſes
ames periffent dans
les tenebres de l'ignorancet
Noftre Chinoife avoit tout
fujet d'eftre contente de fa
fortune. Elle avoit un Fils âgé
feulement de fept ans , il falloit
luy acheter une Femme.
C'est une de leurs Coutumes.
Au lieu qu'icy nous donnons
dot à nos Filles en les mariant,
en ce Pays-là on donne de
l'argent au Pere & à la Mere
24 MERCURE
pour les obtenir, & quand on
en a plufieurs, c'est la richeffe
de la Famille . Inder & Ina jetterent
les yeux fur une petite
Fille de fix ans , qui eftoit à
Nanquin ; car je dois encore
vous dire que les perfonnes
de qualité ne fe marient pas
dans la Ville où elles demeu
rent . Ils trouverent que l'alliance
qu'ils alloient prendre
leur convenoit
. Inder en parla
au Roy , qui luy accorda
un de fes Vaiffeaux pour faire
le voyage. Tout y eftoit magnifique.
Les meubles d'argent
cifelé & de vermeil , les
étofes
GALANT 25
étofes de damas d'or . Plufieurs
Officiers du Palais voulurent
accompagner Inder & Ina. Ils
menerent leur Fils avec eux ,
fuivis d'un grand train , &
portant beaucoup d'argent.
Ordinairement l'on alloit de
Pequin à Nanquin par un Canal
que le Roy de la Chine
avoit fait faire avant l'invafion
des Tartares . Il eftoit à
la verité plus long que le
chemin de la mer , mais beaucoup
moins perilleux , & l'un
des plus beaux qu'on ait jamais
vûs . On ne connoiffoit
prefque plus d'autre roure ,
Aouſt 1693 . C
26 MERCURE
lors qu'il s'y cft formé une
maniere d'abilme , où l'eau
rapide & fournoyante entraîne
les Barques qui vont deſſas.
La crainte de perir , comme
plufieurs avoient eu le malheur
de faire , les obligea de
tenir la mer , & leur prévoyance
les jetta dans un long
enchainement d'infortunes ,
dont Dieu s'eft fervi pour
conduire noftre Chinoiſe à la
connoiffance de la vraye Religion
.
Il y a prés de trois ans
qu'eftant partie de Pequin
avec fon Mary, fon Fils , quelGALANT
. 27
ques-uns de leurs Amis , &
une grande fuite de Domeftiques
, ils allerent s'embarquer
fur le Vaiffeau que le Roy leur
avoir donné pour faire le
voyage de Nanquin . Aprés
quelques jours d'une navigation
favorable , ils fe trouverent
furpris de la plus affreufe
tempefte qu'on puiffe jamais
fe reprefenter. Elle dura plus
de huit jours , & leur avoit
ofté roure forte d'efperance
,
lors qu'ils furent jettez proche
d'une terre qui leur eftoit inconnue.
Comme ils n'avoient
plusde provifions, parce qu'ils
C ij
28 MERCURE
en avoient déja confumé une
partic , & que l'autre avoit
cfté gaſtée de l'eau qui eftoit
entrée dans le Navire , ils jetterent
promptement les ancres
, aprés quoy ils deſcendirent
, & en acheterent dans
cette Ifle, où ils apprirent que
les vents & l'orage les avoient
confiderablement éloignez de
leur route. Ils ne penserent
plus qu'à la reprendre , & il
y avoit déja quelques jours
qu'ils navigeoient heureufe-`
ment , quand ils furent découverts
& abordez par un
Vaiffeau Hollandois bien ar
GALANT. 29
mé , qui vint à toutes voiles
fur eux. Inder comprenant
que le malheur d'eftre pris
eftoit le plus grand qui leur
puft arriver , ne fongea qu'à
fe défendre, & malgré les larmes
de fa Femme & de fon
Fils , il encouragea ceux qui
l'accompagnoient à bien combattre
, & à fuivre fon exemple
, pendant qu'Ina avec toutes
fes Femmes fe tenoit profternée
devant leurs Pagodes,
pour obtenir un heureux fuc.
ces. Le combat fut long &
meurtrier. Il y eut beaucoup
de monde tué de part & d'au-
C inj
30 MERCURE
tre. La pauvre Ina , inquiere
de ce qui fe paffoit , monta
fur le Tillac dans le moment
que les Hollandois s'eftoient
jettez dans le Vaiffeau . La
premiere chofe qu'elle apperceut,
ce fut fon Mary qui fe
défendoit contre plufieurs
hommes. Son amitié luy cachant
le peril auquel elle s'alloit
expofer , l'obligea de fe
jetter au milieu d'eux pour
tâcher de défendre Inder ,
mais il tomba percé de coups
auprés d'elle , & elle receut
plufieurs bleffures , dont elle
a encore les cicatrices . La
GALANT. 31
mort d'Inder affura la victoire
aux Hollandois . Ils pillerent
toutes les richeffes qui cftoient
dans fon Vaiffeau , & firent
paffer dans le leur fa Femme
& fon Fils , avec les perfonnes
qui n'avoient pas pery dans
le combat. Il eft ailé de juger
de l'estat où fe trouva Ina ,
devenuë prifonniere
& malheureuſe
, n'ayant plus d'Epoux
, ny aucune confolation,
(
Cependant
les Hollandois
la
traiterent
avec beaucoup
d'humanité
. Ils ne luy ofterent
ny fes riches habits , ny
fes Pierreries
. Ils luy laifferent
Ciiij
32 MERCURE
même un fac d'une grandeur
confiderable tout plein d'or.
Ils penfoient que puis qu'elle
eftoit dans leur Vaiffeau , ils
eftoient toujours les maiſtres
de ce qu'elle poffedoit, & que
fes déplaifirs eftoient affez
grands fans y rien ajoûter . Ils
le rendirent à Batavia , où ils
vendirent une partie des raretez
trouvées dans le Vaiffeau
d'Inder , & comme ils ne faifoient
pas une garde exacte
fur les Chinois qui eftoienr
roujours fur leur Bord , ceuxcy
refolurent de fe fauver . Ima
en auroit bien voulu eftre ,
GALANT.
33
mais il falloit fe jetter à la mer
pour gagner la terre . Elle ne
fçavoit point nâger , & elle
ne pouvoit fe refoudre d'abandonner
fon Fils . Tout ce
qu'elle demanda à ceux qui la
quitterent , ce fut d'aller apprendre
fes malheurs à ſa Famille
, & de la prier de chercher
quelques moyens de la
retirer des mains des Hollandois
. Il y eut plufieurs de ceux
qui vouloient le fauver , &
particulierement des Femmes,
qui fe noyerent pendant l'ob
fcurité de la nuit , & les autres
apparemment curent un
34 MERCUR £
fort plus heureux , mais pour
Ina , elle refta feulement avec
fon Fils , & deux Femmes de
chambre. Les Hollandois
ayant trouvé leurs Prisonniers
échapsz , refferrerent plus étroitement
la Chinoife . I's
mirent à la voile , & il y avoit
déja unan qu'ils eftoient partis
de Batavia , & qu'ils couroient
la mer , tantoft livrant
des combats , & faifant des
Prifes , tantoft abordant dans
des Pays abfolument inconnus
à Ina , fans qu'elle prift
aucune part à tout ce qui fe
paffoit . Elle eftoit toute abî
GALANT.
35
mée dans la douleur que luy
caufoit la perte de fon Fils
unique , qui cftant attaqué
d'une fiévre maligne , fut jetté
encore vivant dans la mer,
Une de fes Femmes de chambre
mourut de la meſme ma.
ladie , & l'autre qui luy reftoit
ne furvêcut guere . Les fatigues
horribles qu'elles avoient
fouffert , tant par les tempeftes
de la mer , que par les chaleurs
exceffives , car elles pafferent
deux fois fous la Ligne , les
avoient enfin tuées . La feulc
Ina réfiftoit à tant de maux.
Les Hollandois fe flatoient
36 MERCURE
d'arriver bien- toft dans leur
Pays , mais ils en furent em-1
pêchez par un Armateur
François , qui les rencontra ,
les combattit , & les prit. Ina
qui commençoit à s'accoutu
mer à fes Maitres , fe trouva
expofée au caprice de ceuxcy,
qui la traiterent avec beaucoup
moins de commiferation
que les autres , foit que
les premiers l'euffent vûë dans
toute fa grandeur , & en euffent
confervé une idée , qui
leur in piroit du respect , ou
qu'ils fuffent moins cruels que
les derniers. Ils acheverent de
CALANT .
37
la piller , & luy laifferent l'habir
qu'elle avoit furelle , mais
ils luy arracherent toutes fes
Pierreries , & luy ofterent fon
argent . Elle eftoit dans un
perit coin du Vaiffeau fans
pouvoir le faire entendre , ny
entendre perfonne , toute abandonnée
à fa douleur.
Les Armateurs continuerent
leur voyage , pafferent -
dans les Pays froids , où elle
fouffrit extraordinairement ,
le climat du fien eftant tout
oppoſé à celuy - là . Ils mirent
encore un an à leurs courfes,
au bout duquel ils entrerent
38 MERCURE
dans un Port de France , dont
je n'ay pû apprendre le nom ,
car Ina ne parlant ny n'entendant
le François , elle ignore
comment s'appelle cette Ville.
Les Armateurs pendant quelques
jours la donnerent en
fpectacle au Peuple . Tout le
monde l'alloit voir , & ils la
faifoient promener dans les
ruës avec les habits étrangers,
qui attiroient aprés elle une
grande foule , dont elle eftoit
au delefpoir ; car vous ſçavez ,
Madame , que les Femmes , en
la Chine font toujours et fermées
chez elles , fans fe laiffer
GALANT.
39
-
voir qu'à leurs Maris & à leurs
plus proches Parents , & les
Perfonnes de qualité , comme
celle - cy , font encore plus
regulieres là deffus que les
autres ; mais fes larmes ne toucherent
point fesconducteurs,
& vous allez juger de leurdureté
par ce qu'il me reste à
vous en dire. Ils luy ofterent
fes habits à la Chinoife , & ce
qu'elle avoit de linge . Ils la
revestirent
d'un jufte au-corps
& d'une jupe courte de bure
noire , & deux d'entre eux
ayant payé trois places dans
le Coche , ils partirent à la fin
40 MERCURE
du inois de Novembre de
l'année derniere , du Port de
mer où ils eftoient , & amencrent
Ina à Paris . Le Coche
eftant arrivé , ils prirent un
Fiacre , & fur les huit heures
du foir ils monterent dedans
avec la Chinoife , & la firent
defcendre dans la rue Saint
Denis , où ils la laifferent
feule.
>
Comprenez, s'il vous plaiſt ,
dans quel defefpoir une Femme
qui est née avec du bien ,
qui a cfté toujours heureuſe ,
& qui a de la naillance , fe
trouve reduite au milieu de la
GALANT . 41
tuë, pendant la nuit , au coeur
de l'hyver , dans une des plus
grandes Villes du monde , fans
argent , fans connoiffance , fans
pouvoir dire un feul mot de
la Langue du Pays , à fix mille
lieues du fien , & fans pouvoir
demander du fecours au vray
Dieu , qu'elle n'avoit pas en
core le bonheur de connoiftre .
Cer eftat me paroist fi violent
, que je ne puis pas m'imaginer
que l'on y refufe
quelques ferieufes reflexions .
Cette pauvre Creature eftoic
appuyée contre une borne , ne
fçachant où aller , & verfant
Aoust 1693. D
42 MERCURE
un ruiffeau de larmes . Ses fans
glots attirerent auprés d'elle
une Femme qui demandoit
l'aumône , & qui voulut luy
parler , mais elle connut bien
aux fignes que luy faifoit la
Chinoife , qu'elle ne l'entendoit
pas. Elle la prit par la
main , & la mena aux Filles
de Sainte Catherine. C'eft un
Convent qui eft dans la ruë
Saint Denis , & où les Religieufes
exercent l'hospitalité.
fur tous les paffans qui veulent
y fejourner trois jours.
Elles virent bien au vifage , à
l'air, & à la Langue dont Ina
GALANT.
43
fe fervoit pour leur exprimer.
fes déplaifirs , qu'elle eftoit
étrangere. Elles voulurent la
faire manger , mais elle refuſa
tout ce qu'elles luy prefenterent
, ayant refolu de fe laiffer
mourir de faim , & de donner
par ce moyen un terme à des
difgraces que peu de Femmes
& peut- eftre aucunes
n'ont éprouvées de cette nature
. Les Religieufes de Sainte
Catherine ne pouvant garder
que trois jours les Paffans qu'
elles reçoivent , fongerent à
procurer quelque protection
à la Chinoife ; & un homme
>
Dij
44 MERCURE
de leurs Amis ayant averty
une Dame , dont le merite
n'eft pas moins diftingué que
fa naiffance , qu'il fe prefentoit
une occafion
favorable
d'exercer fa charité , il n'en
fallut pas davantage
pour l'at
tirer chez elles . Auffi toft elles
luy raconterent
le peu qu'-
elles fçavoient
de la fortune
d'Ina , & certe Dame fans hefiter
l'emmena
dans fa mailons
où elle receut d'elle , & de
toute la Famille , des fecours
infinis
pour fon ame, & pour
fon corps . On s'apperceut
qu'elle entendoit
tant foit peu
GALANT. 45
le Hollandois , & l'on fe fervic
de cette Langue pour luy don
ner les premieres impreffions
du Chriftianifme . Dieu luy a
fait la grace de les recevoir ,
& de comprendre tout ce qu'-
on luy a dit avec un difcernement
admirable . C'eft und
prédilection bien particuliere,
qu'eftant née avec des principes
fi éloignez de la vraye
Religion , Dieu ait préparé
tout d'un coupfoname pour
recevoir la femence de l'Evangile.
Le repos dont elle joüiſfoit
chez la charitable perfonne
qui la retenoit chez elle ,
46 MERCURE
luy eſtoit devenu fi étranger
depuis deux ans , qu'elle en
tomba malade . Il luy prit de
grands vomiffemens de fang
avec une groffe fiévre . Elle
tenoit toujours un Crucifix
dans fes mains qu'elle baifoit
refpectueufement
, & qu'elle
prioit fans celle. Comme on
la vit en peril , on l'ondoya .
Pendant qu'elle a efté chez
cette Dame , & même depuis
qu'elle eft dans les Hoſpitalieres
de Saint Marceau, on l'a
fait parler à plufieurs perfonnes
qui fçavent les Langues
Orientales , fans qu'aucun ais
GALANT: 47
pû entendre la fienne. Vous
remarquerez , Madame , que ce
n'eft pas une chofe extraordinaire,
parce qu'Ina cft née dans
le Palais du Roy de la Chine,
où l'on parle une Langue qui
n'eft en ufage qu'à la Cour J'ajoûte
à cela ce que dit Thomas
Herber, Anglois, dans fon
Voyage des Indes, dont voicy
les propres termes. La Chine
eft la partie de toute l'Afie la
plus Orientale. C'eft un grand &
tres - puiffant Royaume fort celebre
, mais jufques icy fort peu
connu , & cela , parce que
Chinois ont pen de civilité pour
les
48 MERCURE
les Eftrangers , aufquels ils per
mettent , quoy qu'avec peine, d'y
entrer, mais ils nefouffrent point
qu'ils en fortent , & la feule
Ville de Pequin a de tour trente
lieues d'Allemagne . Le Pere
Kirker dans fa Chine illuftrée,
dit à peu prés la mefme chofe,
& puifque les Eftrangers n'ont
pas la liberté de revenir, comment
peut-on fçavoir à fond le
Chinois , & particulierement
celuy dont on fe fert dans le
Palais , dont l'entrée eft plus
difficile que celle des Villes .
La Dame qui avoit retiré
Ina chez elle , cftant venuë
voir
GALANT. 49
voir la R. Mere Prieure de
certe Maiſon , luy demanda
un lit dans l'Hoſpital pour la
Chinoife qui continuoit d'être
malade . Elle y fut receuë
par nos charitables Hoſpita
lieres avec cet efprit de bonté
& de douceur que l'on ne
trouve que dans les veritables
époules du Sauveur. On n'a
pas cu moins de foin de fon
ame que de fa fanté . Elle a
receu tous les jours de precieufes
leçons pour fon ſalut, d'un
tres-vertueux Ecclefiaftique
qui n'a rien negligé pour la
mettre en estat de fentir & dc
Aouft 1693.
E
50 MERCURE
reconnoistre les graces que
Dieu luy a faites , & elle y correſpond
avec tant de foy
qu'elle dit fans ceffe qu'elle
ne fe connoît plus elle- même;
qu'elle joüit d'un repos qu'elle
n'avoit jamais goufté , & qu'-
elle prefereroit la Religion
Chreftienne à toutes les Couronnes
de l'Afie fi elles luy
eftoient offertes. Quand elle
entend une Meffe de Requiem ,
elle fond en larmes , & lors
qu'on luy en a demandé la raifon
, je pleure , dit elle , les
malheurs de tous mes Parents
qui ne peuvent profiter desprieres
GALANT.
51
que l'on fait pour les Fidelles,
je m'afflige de l'eftat où ilsfont à
prefent. Sa douceur, fa modeftic
, fon humilité & la bonne
conduite font fi grandes qu'on
l'a fait entrer dans leConvent.
En verité , elle nous édific
toutes , & fi elle reçoit des
exemples de vertu & de pieté,
je puis vous affeurer qu'elle a
toutes les difpofitions neceffaires
pour les fuivre . Eile eft
à prefent entre les bras de la
Providence , c'est elle qui l'a
conduite parmy nous , c'eſtelle
qui en prendra ſoin , &
qui inſpirera aux bonnes ames
E
ij
52 MERCURE
ce qu'il eft neceffaire de faire
pour cette pauvre Estrangere .
Elle est bien heureuſe , Madame
, que fes avantures vous
ayent donné quelque curiofi
té, & je la fuis beaucoup , que
vous m'ayez choisie pour vous
en rendre compte
.
Aux Hofpitalieres du Faux bourg
S. Marceau , ce 12. Fuillet 1693 .
L'Ouvrage qui fuit regarde
une queſtion tres- importante .
Le fçivant M¹ Comiers qui en
cit l'Auteur, prouve fon Syfteme
par des raifons fi folides ,
qu'il eft mal aifé de les combattre.
GALANT.
53
SSSESESSESZ Z ZZSSZ
REPONSE
JE
A
L'ANONIME.
E ne fçay , Monfieur , comment
vous l'entendez, de vous
plaindre par votre Lettre inferée
dans le Mercure du mois de fuin;
que j'ay employé des injures dans
la mienne du mois de May.
Vous deviez en cotter quelqu'une.
Ma Lettre contient feulement
des faits tres- conftans , & en des
E iij
54 MERCURE
termes tres veritables . S'ils font
durs , c'eft qu'ils tiennent de la
nature du fin Diamant, è duro
perche è vero. Si vous aviez
honoré de vostre nom le Libelle
de vos Illufions contre les Philo-
Sophes , je vous aurois efté trouver,
pour vous repreſenter en particulier
entre vous & moy , ce qui
m'y a paru choquer le bon fens ,
les bonneftes gens, la Religion .
Je vous avois demandé ce que
vous entendiez par les Phenomenes
de la Baguette, qui font
ou faux, ou furnaturels . Vous
répondez dans la page 239.
Mercure Cette expreffion
›
du
GALANT.
55
ne ſe trouve point dans mes
Lettres. Croyez- vous pouvoir
par voftre Demon de la Baguette
fafciner lesyeux de vos Lecteurs?
Ils ont lú dans voftre Table des
Titres & des points principaux
, Lettre à Monfieur ...
Illufion des Philofophes qui
veulent expliquer par un écoulement
de corpufcules , des
phenomenes qui font faux ou
furnaturels. Et ils lifent encore
ces mefmes termes au commencement
de la 66. page de voftre
Libelle . Aquoy penfiez- vous de
nier cette expreffion , par une
fauſſeté qui a pû eſtre fi aisément
É iiij
56 MERCURE
reconnuê ? La colere & le tranf
port caufent un aveuglement
d'esprit pire que celuy du corps .
Je pourrois donc vous chanter le
douZiéme verfet du Pfeaume 26.
mais je me contente de vous rendre
vos mefmes termes de la page
212. du Mercure . Je fuis furpris
d'une faufferé qui peut
eftre fi aifément découverte.
Et page 229. Comme on a fujet
de fe défier de vostre rémoignage
, on ira conſulter
voltre page 66. où l'on trouvera
ces termes , Phenomenes qui
font ou faux , ou furnaturels.
Pourquoy donc nier de vous eftre
GALANT . 57
fervi de cette expreffion de Pho
nomenes qui font ou faux oufurnaturels
? C'est affurément parce
qu'ils vous convainquent d'avoir
attribué au Démon l'honneur de
produire des effets furnaturels ;
ce qui n'appartient qu'à Dieu
privativement à toutes les Creatures
.
Voftre feconde erreur ,fource de
vos Illufions, vient de ce que vous
attribuez à l'écoulement des corpufcules
l'action immediatefur la
Baguette, & l'effet de fon tour
noyement, & fur ces deux faux
principes vous avez prononcé que
le tournoyement de la Baguette
58 MERCURE
étoit diabolique; mais tous les veritables
Sçavans reconnoiffent&
avoüent que les corpufcules dont
i' eft question , nagiffent pas fur
la Baguette, mais dans la perfonne
de celuy qui la tient , & qu'-
enfuite la Baguette tourne par la
chaleur extraordinaire des mains ,
par l'émotion des nerfs , comme
les ires- doctes Medecins de Lion,
MIS Garnier & Chauvin ont
expliqué , par le mouvement involontaire
des nerfs flechiffeurs,
fouvent par un tour d'adreffe ,
pour faire comprendre aux Spectateurs
ce que le Devin fent
d'émotion dansfon interieur. C'eft
GALANT.
59
pourquoy dans ma Baguette juf
tifiée, j'aydéclaré que la Baguette
n'eftoit point neceffaire . Cela eft
fi vray , que Pierre Tonnelier ,
chez MªĠeoffroy , celebre ·Apotiquaire
, & cent autres Devins
trouvent l'or caché fans fè fervir
de Baguette. C'est pourquoy on
ne peut rien obj.cter defolide contre
noftre ufage de la Baguette.
On attend avec impatience que
l'Auteur de la Recherche de la
verité faffe connoiftre ce qu'il dit
dans votre 14 page. Il feroit
affez facile de démontrer
gco.
metriquement qu'il y a de la
diablerie dans le mouvement
de la Baguette
.
60 MERCURE
En attendant voicy mon Sy
fteme , par lequel j'explique le
tournoyement de la Baguette , &
la pourfuite des Meurtriersfur la
terre , fur le Rhofne , & fur la
mer.J'ay démontré par cent rares
experienees dans mon Traité
des Phofphores , inferé dans les
Mercures des mois de Juin &
Juillet 1683. qu'il y a beaucoup
de chofes , lefquelles font d'horribles
effervescences. L'huile de
Tartre meflée avec de l'efprit de
Vitriol en fournit la preuve.
L'or fulminant exposé au Soleil
produit fon effet en basi
aprés la rarefaction par la pes
GALANT. 61
fanteur de la colomne d'air . Ainfi
la colomne d'air tombant dans
l'ame du Canon aprés qu'il a
tiré, caufe fon recul. Le Mercure
en tombant d'un tuyau de
verre de plus de vingt - huit pouces
de hauteur perpendiculaire ,
laiffe au haut du tuyau un espace
vuide d'airgroffier; c'est pourquoy
la colomne d'air externe pefant
fur la veffie qui couvre l'orifice
fuperieur du tuyau , l'enfonce . Si
une des extrémitez d'une poutre
eftoit feellée dans une muraille,
foutenue à l'autre extrémité fur
l'eau ou fur la glace , lors que
l'eau diminuera , ou que la glace
62 MERCURE
fondra , la poutre n'eftant plus
foutenue caffera contre la murail
le ; & fi elle y eftoitfur un pivot,
un boutfe leveroit quand l'autre
s'abaifferoit. Le tournoyement de
la Baguette eft produit par une
femblable caufe. Il eft conftant
que celuy qui fait un meurtre
avec cruauté exhale des corpuf
cules fulphureux, & gluants par
ces atomes de bile & de fiel, qui
s'attachent à ce qu'il touche ,
& à fes veftiges ; car c'est par
les plantes des pieds que s'exhalent
la plus grande partie des
corpufcules. C'eft pourquoy le Devin
met fon pied fur celuy du
GALANT.
63
Voleur ou de l'Affaffin pour en
eftre plus fortement ému . Chacun
fçait que le fiel fe tient fur l'eau,
& que par fa vifcofité il lie &
foutient les couleurs , quoy que
pefantes , avec lesquelles on fait
le papier marbré. Ces gouttes de
fiel s'étendent & ferefferrent facilement
; & fi une goutte de fiel
eft mife fur un cofté du bord d'un
chapeau , fi on foufle de l'autre,
cette goutte de fiel fort du chapeau
, s'étend en un long bou
din écumeux , aprés quoy il retombe
dans les pores du chapeau .
Cela posé , le Devin qui exhale
par les pieds & par les mains des
64 MERCURE
les Larrons
corpufcules d'une nature à produire
l'effervefcence , avec les corpufcules
gluants que
les Meurtriers ont laiſſez fur
leurs veftiges, & fur ce qu'ils ont
manié, il se fait une effervefeence
tout contre les pieds & les mains
du Devin , & dans cette action
reaction les parties qui s'infimuent
dans les pores du Devin ,
luy caufent les maux de coeur, &
les convulfions qu'il reffent aux
doigts du pied. Cette effervescence
lararefaction de l'air eftant
finies, ilfe fait fous la Baguette
un vuide d'air groffier ; c'est pourquoy
les colomnes d'air pefant
GALANT. 65
que
cette
tout à coupfur la Baguette la font
tourner , parce qu'elle eft par ces
deux cornes comme fur deux pivots
entre les mains du Devin.
Quant à la difficulté comment
cette traînée exhalée par les
Meurtriers de Lyon a pù ſubſiſter
fur le Rhofne , je dis
matiere gluante est femblable à
celle d'un filet de toile d'araignée,
lequel eftant attaché par sa vifcofité
à deux arbres, n'eft pas rompu
par le vent , mais il s'étend
&puis fe retire de même que la
corde d'un Violon . De plus , cette
chaîne gluante ne peut se meler
avec l'eau , mais elle tient à la
Aouft 1693. F
66 MERCURE
terre au bord du Rhone , à l'endroit
de l'embarquement
& du
débarquement. J'avouë pourtant
que Facques Aimar , curieux Rechercheur
des fecrets de la Nature,
& d'un efprit adroit
Jubtil , qualitez qu'Ortelius dans
fa Geographie donne aux Dauphinois
fe fervit de la marque
des veftiges des Affaffins fur le
bord du Rhofne , à l'endroit où
ils avoient dérobé le Batteau's
pour les diftinguer par tout où ces
trois Affaffins auroient pris terre.
Ne croyez pas m'avoirfait la
moindre peine pour n'avoir indiqué
mon ouvrage qu'aprés avoir
I
[
*
GALANT. 67
dit qu'il y en a qui écrivent, ou
pour fe divertir , on pour faire
plaifir à quelques perfonnes , ou
pour fe décharger vifte des premieres
pensées qui leur font venuës
dans l'efprit. Je n'ay écrit
que pourfaire voir l'innocence de
Jacques Aimar , & j'aime mieux
qu'on impute ma Baguette juftifiée
à quelqu'un de ces trois motifs
que vous alleguez, que fion
chantoit dans Grenoble qu'étant
mal content de quelqu'une de ces
Demoiselles qui fe fervent de la
Baguette, j'avois fait un Livre
pour les accufer de diablerie.
Avez- vous raiſon , Monfieur, de
Fij
68 MRECURE
vous plaindre de la maniere dont
jay parlé de ce que vous appellez
maintenant
Dialogue ? Je vous
croyois d'affez bonne foy, l'ayant
pris pour le Refultat d'une Conference
, car vous le nommez
ainfi dans la page 191. & n'y
ayant rien entendu de raifonnable
, je vous avois fait honneur
en croyant que vous n'y aviez
point parlé , mais puis que c'eft
un Dialogue, vous n'y deviez pas
parler , puis que Lucien, Galilée,
nos plus habiles Modernes ne
parlent point en leur nom dans
leurs Dialogues
, mais j'accepte
la confeffion publique que vous
GALANT. 69
faites , que dans votre Dialogue
page 180. ligne 6. Menalque mis
au lieu de Theodule dérange
tout. Je fuis donc excufable de
n'avoir pûny dû reconnoiftre un
fçavant homme comme vous dans
voftre propre dérangement ; &
vous avez raifon , page 215. du
Mercure, d'avertir le Public que
c'est vous , vous même , qui par
l'effort de vostre incomparable
genie y pouffates ces beaux termes
dignes d'une éternelle memoire
: Ah, Menalque , que cela
eſt admirable ! Des corpufcules
qui viennent dire qu'un
home eft aux prises avec
70 MERCURE
fon Hofte , qu'il a cfté tué ;
qu'on l'a couvert de fumier ,
& qu'on le trouvera à la
porte.
Pour nier d'avoir employé quatre
ou cinq ans à étudier & à
faire vos experiences de la Baguette
,Il ne m'a fallu , dites - vous
page 221. du Mercure , qu'un
demi-quart d'heure . Vous démentez
ce que vous aviez fait
connoiftre dés la feconde page de
veftre Preface , que vous avez
confumé beaucoup de temps
pour approfondir des fecrets
qui n'ont aucun rapport à vos
devoirs. Quoy ! dans un demiGALANT.
71
quart d'heure vous avez examiné
toutes les circonstances
de tant
d'experiences desquelles vous avez
esté témoin, & que vous
avez fi fouvent fait reiterer à
ces Demoiselles de Grenoble ? Vous
alliez fi vifte en befogne , que
pour ne perdre pas de temps, vous
leur fifles faire toutes les pratiques
criminelles de commerce avec
le Demon , fans mefme les
avoir fait renoncer
au pacte.
Mais comment ofez - vous dire
que dans un demi- quart d'heure
vous ayezfait & vû tout ce que
vous dites dans la page 185.de vos
Illufions. C'est vous , vous- même
72 MERCURE
qui parlez en ces termes . Franchement
, j'ay vû la Baguette
tourner entre les mains de
deux hommes fort gras , &
d'une Fille fort maigre,& c.
Vous me dites dans la 224.
page du Mercure. Eft - ce que
vous avez fait un Syſteme, &
que vous eftes chargé par les
autres Auteurs de plaider la
cauſe commune ? Vous parlez,
Monfieur, comme fi vous eftiez
bien redoutable . Je vois bien que
vous vous flatez d'avoir l'honneur
de rompre une lance avec
moy . Je vous l'accorde. Je vous
demande à mon tour. Eftiez- vous
fondé
GALANT.
73
fondé de procuration du Démon
de la Baguette, pour plaider pour
fa gloire contre les interefts de
Dieu , de la Religion & de la
Nature, ou caufe Phyfique ? De
qui aviez- vous pouvoir pour
examiner criminellement par le
manege de voſtre Démon de la
Baguette , fi les offemens venus
de Rome eftoient des Reliques
d'un bon Saint ? Quant à mon
Syfteme de la Baguette juftifiée ,
vous feignez de l'ignorer , parce
que j'ay folidement démontré que
le Devin pouvoit reconnoiftre
naturellement
, & indiquer par la
Baguette , les veritables Bornes,
Aouft 1693
. G
74 MERCURE
lesVoleurs & les Affaffins , &
qu'ainfi vous ne pouviez plus
dire dans la 277 page de vos
Illufions , qu'il n'y avoit pas à
déliberer touchant la découverte
des Bornes, des Voleurs,
& de toutes les autres chofes,
qui ne font telles que par ordre
moral , qu'il eftoit clair
que la Baguette ne pouvoit
naturellement les indiquer.
Ce font là toutes les plus grandes
difficultez . C'est pourquoy dans
la 182° page devos Illuſions , vous
remarquez que l'Auteur de la
Phyfique Occulte ne dit rien
ny des Bornes , ny des autres
.
GALANT. 75
chofes où il femble que des
moralitez font tourner la Baguette
.
Je vous avois fait connoiftre
par ma Lettre , que vous aviez
bâti vos raifonnemens fur plufieurs
chofes outrées , ou fauffes ,
que vous vouliez bien dans la
225 page du Mercure , imputer
à M. l'Abbé de la Garde , &
autres Sçavans de Lyon , C'eft
le Perele Brun qui a publié ces
chofes fauffes & outrées dans une
Lettre , datée de Grenoble du 8.
Juin 1689. inferee dans le Mercure
du mois deJanvier derniers
& qu'on lit encore de la même
Gij
76 MERCURE
date , au commencement du Livre
de vos Illufions , car dans la
4° page , nombre 8. vous dites ,
La Baguette tourne fur quelques
pierres que ce foit, pourvû
que deux perfonnes ayent
convenu de s'en fervir pour
marquer la divifion d'un
champ. Cet allegué est outrés
car la Baguette ne tourne , comme
j'ay dit , que fur les longues pierres
, pour fervir de Bornes , qu'on
de deux ou trois autres
appuye
pierres appellées Témoins ,
tout fur du charbon au fond d'un
creux fait en terre. Dans le nombre
9. vous dites , Si deux per
le
GALANT. 77
fonnes conviennent de ne
plus fe fervir de ces limites , la
Baguette ne tourne plus . Cet
allegué est tres -faux ; c'est pourquoy
dans ma Baguette juſtifiée
jay répondu dans la rs3 . page du
Mercure de Mars dernier , par
les termes fuivans . Je ne puis
croire ce que le Pere le Brun
avance , que le confentement
de deux Voifins à ne plus ſe
fervir des Bornes plantées , ôte
les
circonstances Phyfiques
qui ont accompagné la premiere
convention , à moins
que de reconnoiftre avec les
Payens les Dieux Termes , & le
G iij
78 MERCURE
pouvoir de les attacher à des
Bornes , & de les congedier
quand on ne voudroit plus
s'en fervir.
Fay répondu de même en plaifantantfur
ce que le Pere le Brun
avoit écrit de Grenoble en 1689.
que par la Baguette on trouvoit
les chemins perdus , car j'ayrenvoyé
fon Devin aux Hollandois
pour trouver les chemins perdus ,
ou la route que tinrent leurs
Vaiſſeaux , venant du Japon par
la mer Septentrionale en peu de
mois à Amfterdam . Le Pere le
Brun avoit publié il y a quatre
ans ces faitsfaux & outre , &
ces Meffieurs de Lyon n'ont écrit
GALANT:
79
que depuis le mois de fuilles de
l'année derniere.
Quant àM Panthot , Doyen
du College de Medecine à Lyon ,
qui a encore plus outré la vertu
de la Baguette , ayant dans le
Mercure d'Octobre dernier , aſſuré
Mr d'Aquin , Premier Medecin
du Roy qu'elle fervoit à reconnoiftre
les Femmes & les Maris
qui ont faußé la foy promife au
Sacrement de Mariage , j'ay répondu
que fi cet allegué eftoit ,
vray . le grand Aufone ne feroit
plus en droit de dire ,
>
Sed major cautis cuftodia
vana maritis..
G iiij
80 MERCURE
Pour vous laver d'avoir traité
indignement les Jefuites , vous
avez changé un carton , & vous
dites maintenant
à ce propos , padu
Mercure, Diftinguez ge 231 .
bien le Pere André Schott ,
d'avec le PereGafpard Schott.
St je pouvois croire que vous
fceuffiez combien un triangle a
de coftez , & la valeur de fes angles
, je croirois que vous parlez
du Pere André Taquet , Jefuite ,
l'un des plus grands Geometres de
ce fiecle ; mais j'ay tort , vous
avez pris pour un Pere Jefuite ,
un particulier André Schott , parce
que vous avez depuis peu étuGALANT.
g8rr
lé
que
dié dans l'école du Livre intitulé,
Sext . Aurelii Victoris Hift.
Rom.Breviarium , exBibliotheca
Andreæ Schotti. Quoy qu'il
en foit , vous n'avez jamais pardu
Pere Gafpard Schott ;
& dans la 232. page du Mercure
vous dites , que fon fentiment
fur la Baguette n'est point
different de celuy que vous
avez fuivi , & que c'est une
erreur de croire que le Pere
Schott ait changé d'opinion .
Vous impofez au Public, en voicy
la démonftration. Vous décla
rez toujours que vous eftes convaincu
de la diablerie , que celuy
83 MERCURE
le
qui fe fert de la Baguette fait un
commerce avec le Diable , voftre
fentiment eft encore que l'homme
tient la Baguette , & que le Demon
la fait tourner ; mais le Pere
Schott , qui dans fa Magie uni
verfelle tenoit pour certain que
tournoyement de la Baguette étoit
un effet de la fourberie , ou du
Demon , a changé de fentiment
quelques années aprés , puis que
de Dogmatifte il est devenu Philofophe
Sceptique , car dans la
1532. page defa Phyfique curieufe
, en l'annotation au premier
corolaire , après avoir avoué que
dans la quatrième partie de fon
CALANT. 83
Livre de la Magie univerfelle
il avoit cru que le tournoyement
de la Baguette procedoit , ou de
la fourberie du Devin , ou par
impulfion du Demon , & peuteftre
auffi par laforce de l'imagination
, il ajoûte immediatement,
univerfaliter autem afferere
non aufim dæmonem femper
effectum præftare Je n'oferois,
dit il , generalement affurer que
le mouvement de la Baguette fe
faffe toujours par l'operation du
Demon. Il n'eft donc plus dans
le
fentiment que
que le tournoyement
de la Baguette foit generalement
toujours produit par le Demon.
84 MERCURE
Il a donc changé de fentiment , il
n'est donc plus vray de dire que
le fentiment du Pere Schott n'eft
pas different de celuy que vous
avez fuivi , puis qu'il n'affure
pas toujours pofitivement , comme
nous , que la Baguette tourne
1oujours par l'operation du Diable.
De plus , ce Pere, quoy qu'on
ne l'euft pas encore perfuadé qu'au
tournoyement de la Baguette il
n'intervinft aucune fraude ny aucune
force de l'imagination , a
declaré qu'il n'oferoit pourtant
univerfellement dire que toujours
tournoyement provient du Demon
, parce , dit -il , que je fçais
le
GALANT. 85
que
des Relide
fcience certaine
gieux d'une probité" tres-connuë” ,
en ont fait plufieurs fois l'experience
avec un fuccés infaillible ,
lefquels foutiennent fortement .
que c'est un effet purement Phyfique
, fans fraude & fans aucun
effet de l'imagination . Enfin il
eft tres- évident que le Pere Schott
par ces termes , Je n'oferois affu
rer univerfellement que le
Demon fait tourner toujours
la Baguette
, a du moins paßé
de l'eftat d'affirmation à l'eftat de
doute & de fufpenfion de jugement
, ce que vous n'avez pas
encore fait , puis que dans voftre
86 MERCURE
Livre des Illufions vous tene
toujours opiniâtrement pour la
diablerie.
Cecy me donne occafion de
n'oublier
pas ce que vous dites
dans la 295. page de vos Illufions,
en laquelle vous employez
une
Lettre du Pere Conrad
, inferée
dans la Magie univerfelle
de
Schott . Vous luy refusez
le nom
de Pere. Quelle antipathie
avezvous
avec la celebre Societé ?
Puis
que vous faites fort fur le
fentiment du Pere Conrad , examinons
les mefmes termes que
vous en avez rapportez , nous
verrons qu'on n'en peut rien conGALANT.
87
clure de folide contre la Baguette.
Je fuis perfuadé , dit ce Pere ,
par plufieurs raifons que cette
Baguette n'indique point phyiquement
les Metaux . 1 Parce
qu'une Baguette de Coudrier
mife en équilibre comme
une aiguille aimantée
ne panche jamais d'aucun côté
, quelque métal que l'on
mette auprés. J'ay fait cette
experience devant toute l'Univerfité
de Prague à des Thefes
de Mathematiques. Ces
faits font veritables & fuffifans
gens comme vous pour
conclure que le tournoyement de
à des
88 MERCURE
la Baguette eft diabolique , mais
la confequence eft fauffe, & tirée
d'un faux fupposé ; car j'ay dé
claré hautement dans ma Ba
guette juftifiée que l'odeur de
Métaux n'agit point fur la Ba
guette , mais feulement fur celuy
qui la tient dans lequel cette
odeur s'eftant infinuée par fes pores
dans le fang , y cause une
effervescence, & que les efprits
animaux caufent la convulfion
involontaire des nerfsflechiffeurs
de la main , qui font tourner la
Baguette , quoy que fouvent le
Devin lafaffe tourner par adreffe,
pour indiquer aux Spectateurs
GALANT 89
l'interieure émotion qu'il reffent.
C'estpourquoy j'ay dit que la Baguette
n'est pas abfolument neceffaire
, ce que j'ay verifié par
Pierre Tonnelier , garçon Apotiquaire
du Sçavant Mr Geoffroy.
Le Pere Conrad ne conclut
pas mieux lors qu'il dit 2. Parce
que le Coudre qui croift fur
les montagnes
métalliques ne
laiffe pas de monteraffez haut,
au lieu de s'incliner vers les
Métaux , qui devroient
l'attirer
fortement. Ce Pere fuppofe
que l'odeur du Métal agit fur la
Baguette , ce qu'on nie formellement
. 30. Ainfi la petite ou
Aouft 1693 . H
90 MERCURE
grande quantité eft indifferente
à la Baguette.4.Par
ce qu'un
Chimifte m'a dit il y a plus
de vingt ans , tout le monde
ne peut pas faire parler la Baguette.
Il eft vray , parce que
tout le monde n'eft pas doué du
temperament neceffaire , ou à cause
que tout le monde ne fait pas le
tour d'adreſſe de la faire tourner,
parce qu'elle ne tourne pas
toujours à la mefme perfonne
. Cela est vray , lors que la
mefme perfonne paffe dans un
temperament contraire au naturel
, ou qu'elle eft intimidée , on
fortement agitée de quelque pafGALANT.
91
fion , ou d'horreur. Ainfi la Baguette
ne tourna plus entre les
mains de M Expié , ny en celles
de Mademoiselle Martin , & de
beaucoup d'autres , que peu de
temps aprés que l'émotion qu'ils
avoient conceue en eux par la
renonciation au pacte prétendu ,
fut paßée. La raillerie auffi a
fait tomber quelquefois en defaut
Jacques Aimar, Pierre Tonnelier,
plufieurs autres. Enfin, le Pere
Conrad ajoûte , que par les raifons
rapportées le Pere Provincial
avec qui j'avois difputé
fur cette matiere , tient
prefent cet ufage fufpect , &
H ij
92 MERCURE
le condamne d'un pacte tacite:
Donc avant ces prétenduës raifons
le Pere Provincial des Jefuites tenoit
que le tournoyement de laBa
guette eftoit Phyfique & naturel,
mais ces prétendues raisons eftant
détruites , il ne faut plus tenir
l'usage de la Baguette ſuſpect, &
il le faut declarer innocent.
Vous dites dans la 296. page
que Stengelius , habile Jefuite,
affure que de fon temps on fe
fervoit encore d'une Baguette
route droite, laquelle perfonne
ne touchoit , & qui fe
ployoit en rond, comme pour
faire un cercle,lors qu'on proGALANT.
93
le
nonçoit le nom de ce qu'on
vouloit fçavoir. Si cela fe faifoit
fans artifice , j'avonë que
contournement de cette Baguette
eftoit diabolique, mais nofire uſage
de la Baguette n'a rien defemblable
; on ne prononce aucune
parole , un homme en tient les
(deux extrémitez dans les mains ,
dont lafeule chaleur la peut faire
tourner, puis qu'elle tourne comme
une broche devant un bon feu.
Lufage de cette Baguette droite,
fon ployement en cercle par des
paroles, fans que perfonne la touchaft,
a porté le fçavant Gafpard
Schott a ne fe laifferpas perfuader
94 MERCURE
que tous ces mouvemens fuffeni
purement Phyfiques. Il n'ofa auff
affurer univerfellement que le
Demon fift toujours tourner la
Baguette.
Voyons maintenant fi vous
eftes meilleur Cafuifte que Phy
ficien. Plufieurs nouveaux Convertis
, devant lefquels j'avois)
fait des Conferences de Controverfe
chez le Miniftre Claude
fe plaignirent de ce que vous exa
miniez les Reliques par le Demon
de la Baguette , & que vous ne
faifiez pas fcrupule de violer le
fecret de M Expié, page 292. de
vos Illufions , dans une Lettre qui
GALANT.
95
commence page 291. adreẞée à un
Anonime. Ces perſonnes ajoûtoient
qu'elles avoient lieu de
craindre de tomber entre les mains
de femblables Directeurs de con-
Science.Je les raffuray , en leur
proteftant que ces deux conduites
feroient condamnées , ce qui m'obligea
de vous parler en ces termes
dans la 167. page du Mercure
du mois de May dernier.
Je voudrois bien fçavoir fur
quels principes vous reglez
voftre Morale, elle me paroift
un peu cavaliere Vous nous
apprenez dans la 292. page une
avanture de M Expié, au fujet
96 MERCURE
de la Baguette dont il vous a
dités vous , fait confidence .
Cependant vous la faites imprimer
, & aprés cela vous di-
Ees ; Je ne voudrois pourtant
pas publier ce fait , fi Mr Expié
le trouvoit mauvais. Il
m'en avoit fait un fecret. En,
verité , vous eftes un homme
rare en fait de fecret . Doutez
vous que cet homme ne trouve
mauvais que vous reveliez
à tout le monde une chofe fur
quoy il a exigé de vous le fecret
? J'ay honte de vous redreffer
fur une conduite que
la Morale des Payens la plus
corrompuë
GALANT. 97
corrompuë condamneroit.
Soyez àl'avenir plus fidelle . J'ofe
vous donner cet avis- là , les Li.
vres faints vous en fourniront
d'admirables. Ecoutezl'Ecclefiaftique
, chap. 27 , verset 24.
Denudare amici myfteria def
peratio eft animæ infelicis.
M. de Sacy a rendu ce paffage
en ces termes. Lors qu'une ame
malheureuſe en vient juſqu'à
reveler les fecrets de fon Ami,
il ne reste plus aucune cfperance
de retour . Pour vous laver
de cette perfidie faite à M²
Expié, vous me répondez dans la
237 page du Mercure. La Let-
Aouft 1693 . I
98. MERCURE
3
tre dont vous parlez a esté
écrite le mois de Février dernier
à M' de Lions , Chanoine
de Grenoble. Elle fut leuë par
ceux qui font nommez &
comme ils fçavent mieux que
Vous ce que je devois dire ou
taire , ce cas de conſcience, &
les reflexions que vous faites
là-deffus font fort inutiles .
Pourquoy nomme vous à prefent
ce Chanoine Lions ? Pourquoy
aviez- vous jufqu'icy caché
fon nom ? Prétendez vous que
le mot de Lions m'épouvante ?
Prétendez vous vous juftifier par
Li de faire ceffer le feandale que
ex
GALANT.
99
vous avez donné aux nouveaux
Convertis ? Si ce M' de
Lions , & ceux qui ont lù voſtre
Lettre à Grenoble , approuvent
voftre conduite , ils pafferontpour
de grands ignorans en fait de
cas de confcience , car les Docteurs
qui l'ont leuë¨ à Paris.ſoutiennent
que quand vous auriez eu des
raifons de commandement de l'écrire
à ces particuliers , vous n'auriez
pas dû reveler à tout le monde
ce cas de confcience dans voftre
Livre des illufions.
Je vous avois canvaincu d'une
contradiction tres- formelle par
vos propres termes , que je repete.
I ij
100 MERCURE
Ils font dans la 260. page . Il eft
dites- vous , que fi ceux
vray ,
qui fe font fervis de la Baguette
renoncent au Demon , le Demon
qui ne gagneroit rien là n'agiroit
point . Voicy voftre contradiction
dans la 262. page. Celuy qui
cherchera avec la Baguette doit
eftre cenfe entrer en commerce
avec le Demon, & participer à
fon oeuvre , parce qu'il agit avec
lay. L'un tient la Baguette , l'autre
lafait tourner ; voila le commerce
. On a beau dire alors , Je
renonce
à
tout pacte , les paroles
font démenties par les actions ; le
Demon a fuffisamment averti
GALANT. IOI
qu'il agiffoit dans cette pratique,
il n'y faut jamais recourir ,fi on
abborre fon commerce . A cela
vous répondez page 238. du Mercure
; Pour la contradiction que
vous croyez voir , vous ne la
verrez plus , fi vous donnez quelque
attention à ce que j'ay dit en
la 260. page. Cette page ne dit
-aucun mot qui puiffe fauver ou
expliquer voftre contradiction ,
laquelle eft tres - formelle dans vos
termes cy- deffus alleguez. Il ne
vous fert de rien d'ajouter qu'on
ne doit jamais fe fervir de la
Baguette , lors qu'on eft perfuadé
qu'elle ne peut tourner naturelle¬
I iij
102 MRECURE
ment, & quand on en doute , rien
n'empêche de voir l'experience
& d'en obferver tous les Phenomenes.
Comment s'affurer autrement
s'il y a de la fourberie , ou
fi tout y eft physique ? Avezvous
oublié ce que vous avez dit
dans la 259. page de vos Illufions,
que la St Ecriture ne nous défend
pasfeulement de recourir aux Demons
, mais qu'elle nous avertit
perpetuellement de nous tenirfur
nos gardes , & d'obſerver lespièges
qu'ils nous tendent. Cependant
fans avoir fait renoncer au pa-
Ete & au Demon , vous avez
fait faire cent experiences de la
GALANT. 103
Baguette parMademoiselle Mar
in, dans le jardin du Seminaire.
Vous vous yeftes fervi du Demon
de la Baguette , pour juger
par fon tournoyement fur les Reliquaires
, fi ces offemens venus
de Rome eftoient d'un bon Saint .
Si vous eftiez Theologien , vous
auriez eu les mefmes fentimens
l'Auteur de la Recherche de
la Verité, qui en fa Lettre inferée
dans voftre Livre des Illufions , a
prononcé dans la
43. page un Ar
reftfolemnel contre voftre pratique
, par ces beaux termes . Dans
le feul doute de ce commerce
avec le Demon, c'eſt un grand
que
I
iiij
104 MERCURE
peché que d'agir. Si vous aviez
crû ce grand homme , vous n'auriez
pas tant fait d'experiences
criminelles de la Baguette dans
l'allée du jardin du Seminaire
avec Mademoiselle Martin.Tout
le monde eft perfuadé qu'on n'auroit
pasfait un pareil manége dans
les Seminaires qui ont l'avantage
d'eftre fous la direction des Peres
Jefuites. Pour vous convaincre
encore , jeje dis
que les nouveaux
Convertis , gens d'esprit
probité , avoient remarqué que
dans voftre 278. page vous avez
dit , qu'aprés avoir efté témoin
de quelques experiences , & fait
de
GALANT. 105
و ن م
plufieurs obfervations , & qu'après
avoir examiné toutes chofes,
vous eftiez convaincu que rien
de corporel ne caufoit le tournoyement
de la Baguette
qu'on ne pouvoit l'attribuer qu'au
Demon , & qu'enfuite dans la
page 283. vous dites , Je fis
cacher plufieurs pieces de
Métal dans une allée du jardin
du Seminaire . Mademoi .
felle Martin les découvrit en
tres
peu de temps
, & en défigna
fi bien
les
differentes
cfpeces
, que
ceux
qui
estoient
prefens
furent
tout
étonnez
.
Dans
la page
286.
vous
ajoûtez
1c6 MERCURE
qu'aprés que vous luy avez enfeigne
le manége de l'intention ,
fouffrez que je remarque que voila
de beaux entretiens pour un
Directeur de confcience , cette
Fille vous dit cela feroit bien
court, il faut que je l'effaye On
pofe fur un banc un Reliquaire
qui contenoit plufieurs offemens
venus de Rome. Elle prend la
Baguette , tout à coup on la
voit tourner avec plus d'impetuofité
que l'on n'avoit fait jufqu'alors.
Vous fiftes faire ce manége
avant que d'avoir fait renoncer
au pacte. Cette pratique
n'eft- elle pas criminelle à vous
GALANT.
107
à
qui eftiez convaincu que le Diable
faifoit tourner la Baguette ?
Vous deviez du moins avoir dit
que vous n'en eftiez pas pour lors
perfuadé, vous auriez toujours
dû commencer par la renoncia-
·tion au pacte. Mais à quoy auroit
fervi cette renonciation ,
vous qui venez de dire dans la
page 262. On abeau dire alors,
je renonce à tout pacte , les
paroles font démenties par
les actions , le Demon a fuffifamment
averti qu'il agiffoit
dans cette pratique , & il n'y
faut jamais recourir , fi on
abhorre fon commerce . Il
ic8
MERCURE
ajoûtez- vous , laiffer fallut ,
faire quelques
experiences à
Mademoiſelle Martin. Quelle
neceffué en aviez- vous ? Le Concile
, le Pape , ou le Roy vous en
avoit-il chargé ? Autrement vous
deviez en bon Directeur défendre
abfolument à
Mademoiselle
Martin l'ufage de la Baguette ,
que vous croyez diabolique , ou
du moins vous deviez la faire
renoncer à tout pacte avant que
d'en venir à tant de criminelles
experiences, puis que dans la page
259. vous dites , qu'agissant avec
ce doute on peche ; mais ce peché
ne vous a pas empêché de faire
GALANT. 109
ce frequent commerce avec le
Demon. Vous ne vouliez pas
alors vous priver des charmantes
converfations avec ces aimables
Grenobloises , que vous
appellez Filles à la Baguette.
On attend avec impatience que
l'Auteur de la Recherche de la
Verité faffe connoiftre ce qu'il dit
dans voftre 14° page. Il feroit
affez facile de démontrer geometriquement
qu'il y a de la
diablerie dans le mouvement
de la Bagnette
.
Aprés vos infignes erreurs que
je viens de mettre au jour , oferez-
vous encore dire comme dans
110 MERCURE
la page 245 du Mercure , Tout.
ce qu'on objecera fera inutile
, & de recourir aux injures..
Vous en a - t- on dit ? C'est vous
qui fansfujet nyraifon avez dit
des injures atroces aux plus fçavans
Theologiens , t) d'une probité
tres connue. Voicy vos termes
dans la 254.page de vos Illufions
. Quand ces Mrs citent ,
les uns S' Thomas , les autres
d'autres Theologiens
, c'eſt
une marque , dites vous , que
ny les uns ny les autres ne lifent
guere ny S. Thomas , ny
les autres Theologiens . Met- :
te voftre Argument en forme.
On cite S. Thomas & les TheoGALANT.
III
.
logiens , donc on ne les a pas
Leus : conclufion digne de vous.
Dansla page 259. ligne 15. en
répondant à une Lettre Theolo
gique inferée au Mercure de Février
dernier, dans laquelle on dit
qu'Aimar n'a fait aucun pa-
&te avec le Demon . Vous changez
le fens & les termes , pour
faire accroire que cette Lettre
porte , qu'on ne s'eft jamais
donné au Diable , & qu'on ne
l'a veu , ny invoqué . Sur quoy
vous prononcez , On plaifante
quelque fois fort mal à
>
propos
fur cet article , & on le
fait d'une maniere qui marque
beaucoup d'ignorance, &
112 MERCURE
peu de Religion . Tous lesgen's
d'honneur s'étonnent que vous
ayez ofé taxer d'ignorance & de
peu de Religion an Theologien
d'une probité connue , vous qui
ne fçavez pas diftinguer les ef
fetsfurnaturels d'avec ceux qui
peuvent partir de la puiſſance du
Démon , vous qui avez violé le
Sacrement dufecret de M¹ Expié
, vous qui vous eftes diverti
àfaire tourner le Demon de la
Baguette fur un Reliquaire d'of
femens venus de Rome , vous qui
plaifantez mal- à- propos , rapportant
dans la page 287. la
froide & ftupide raillerie , Il faut
GALANT. 113
qu'il n'y ait rien là d'un bon
Saint.
Pour accufer d'ignorance &de
peu de Religion , l'Auteur de la
Lettre de Fevrier , il falloit en
citer quelques endroits qui puffent
donner quelque couleur à ce
que vous dites , car vous avan-
Ciz des chofes qui ne font point
dans la Lettre de l'Auteur. Les
honneftes gens l'ont lûe avec plaifir
auffi bien que ma Baguette juftifiée
. Ces Lettres vous ontfifort
embaraßé, que vous n'avez pû y
répondre que par des injures . Je
veux prendre icy la défense de
cette Lettre. Fe fçay que le def
Aouſt. 1693 . K
114 MERCURE
fein de l'Auteur eftoit de disculper
le Dauphinois Aimar du crime
que quelques ignorans luy imputoient
d'avoir commerce avec le
Demon . Tout le monde fçavoit
que ce Villageois renonçoit à tout
pacte. Il ne s'agiffoit plus que de
juftifier que l'action qu'on fait
aprés la renonciation aù pacte , eft
fansfuperftition . Pour cela il rapporte
la doctrine des plus grands
Theologiens , qui affurent que
qu'on doute fi l'effet vient du
Diable , on s'il n'en vient pas ,
on doit renoncer au pačte , aprés
quoy on peut faire l'action ; & fi
aprés la renonciation l'effet fuits
lors
GALANT. 115
il ne vient pas du Demon , ce
qu'il a confirmé par l'autorité&
la pratique du Cardinal Cajetan
touchant l'ufage de faire fonner
l'heure par la Baguefufpenduë au
milieu d'an Verre ,fur lequel on
prononçoit le verfet d'unPfeaume.
La Bague ne fonna point l'heure,
d'où ce Cardinal conclut in fummulâ
peccatorum , que lors
qu'elle fonnoit, c'eftoit parle Demon
. Le Pere MartinoZ, Jefuite,
& tres-celebre Theologien , fait
l'éloge de cette pratique du Cardinal
Cajetan, de renoncer avant
que de faire l'experience , & la
propofe comme une règle certaine
Kij
116 MERCURE
que
l'uqu'on
peut fuivre en cas pareil.
C'est pourquoy je conclus
Jage de la Baguette , qui n'eft accompagné
d'aucune parole ni d'aucune
vaine obfervation ne tient
rien de la Diablerie :puis qu'elle
tourne aprés qu'on a renoncé au
Pacte par confequent fon
&
tournoyement a des caufes purement
phyfiques, ce que le fameux
Aimar fit connoiftre dans l'Eglife
de S. Germain des Prez ,
car aprés avoir renoncé au Pacte
en prefence des PP. Dom General
, le Prieur de l'Abbaye , D.
Barré le tres- docte Dom Ma-
&
›
billon , la Baguette tourna avec
GALANT. 117
rapidité prés l'Autel de la Chapelle
de Noftre-Dame . Ce fut au
Sujet d'une grande Croix d'or
garnie de Pierreries qu'ils ne
trouvent plus , & qu'ils croyent
avoir efté cachée & enterrée en
temps de guerre par leurs Predeaf
ceffeurs.
Pour dire quelque chofe de folide
contre l'Auteur de la Lettre
de Fevrier , il vous faloit ou
feurer qu 'Aimar ne renonçoit jamais
au Pacte , ou que la renonciation
n'empefche pas le Diable
d'agir, & avant que de faire
aucune experience , vous deviez
fuivre la pratique du Cardinal
118 MERCURE
Caietan , & celle de Meffieurs
de l'Abbaye de S. Germain , qui
fuivant l'ordre de M. le Cardinal
Prince de Furftemberg, obligerent
Aimar avant toute chofe
, de renoncer folennellement au
Pacte , mais tout convaincu que
vous estiez que l'usage eft diabolique
, vous avez fait faire
cent experiences à Mademoiselle
Martin , avant que de l'avoir
fait renoncer au Pocte. Puis que
vous eftiez convaincu de la Diablerie
, vous deviez luy deffendre
abfolument l'ufage de la Baguette
, mais en mauvais Dire-
Eteur de Confcience , vous l'avez
1
1
GALANT. 119
obligée àfaire fouvent commerce
avec le Demon , puifque vous
parlez en ces propres termes dans
la 293. page. Je fis cacher plufieurs
pieces de Metal dans
une Allée duJardin du Seminaire
. Mademoifelle Martin
les découvrit en tres- peu de
temps , & en defigna fi bien
les differentes efpeces , que
ceux qui eftoient prefens en
furent tout étonnez . Je m'eftois
apperceu que la Fille à la
Baguette , dites vous , mettoit
fecrettement quelque
choſe dans fa main , pour de
viner de quelle efpece eftoit
120 MERCURE
le Metal caché . Peut- cftre
luy dis- je , en fçai . je là - deffus
plus que vous ne pensez . En
effet , vous luy fites une fçavante
leçonfur la direction de l'Intention.
C'est pourquoy dans la
page 286. vous ajoute ces termes.
Oh ! mon Pere , qui auroit
crû que vous en fçaviez
tant , s'écria cette Fille . Je
voudrois bien que l'intention
fist tourner la Baguette . Cela
feroit bien court , il faut que
je l'effaye . On jette , ajoutezvous
, deux Loüis d'or à terre
en deux differents endroits.
La Baguette tourne à diverfes
repriſes
GALANT. 121
reprifes fur l'un , & non fur
l'autre , fuivant qu'elle le defiroit.
Elle fut ravie d'avoir
appris une voye fi abregée . O
Monfieur,fi tout ce que vous dites
eft vray , vous estes le premier
de tous les Maires des Arts
Sciences Occultes . La Fille ,
ajoûtez vous dans la 288. page ,
toute occupée de ce qu'elle
avoit appris touchant l'intention
, en fit de nouveau l'épreuve
en preſence de Mr
I'Abbé de l'Eſcot fur des Reliques
& fur quelques pieces de
Metal , & toûjours avec fuccés,
la Baguette tournant ou
Aouft 1693.
L
122 MERCURE
demeurant immobile felon
qu'elle le defiroit . On prit de
là occafion ,dites- vous , de faire
entendre à cette Fille › que
fon prétendu fecret ne pouvoit
cftre naturel , puis qu'il
dépendoit de fan intention .
Elle renonça de bon coeur au
Demon & à la Baguette , la
tint encore pourtant une fois
fur des Metaux , & vit fans
s'émouvoir qu'elle ne luy
tournoit plus . Fay déja donné
dans le Mercure de Juin dernier
La raifon Phyfique pour laquelle
immediatement aprés la renonciation
, la perfonne eftant émüe
CALANT. 123
& d'horreur de crainte , n'a plus
la mefmefenfibilité, & ne peut
eftre émeue par les Corpufcules
qui émanent des Metaux. C'eſt
pourquoy , comme la ceffation du
tournoyement de la Baguette immediatement
aprés la renonciation
a fa caufe Phyfique , vous
ne pouvez conclure que
mon agiffe quand elle tourne ,
puis qu'elle ne ceffe pas
le Dea
The
de
de
tourner
à Aimar aux autres . De
plus , fi le tournoyement de la
Baguette eftoit diabolique , elle
ne cefferoit pas de tourner aprés
la renonciation , ce que je démontre
par
ousin
car voicy
Lij
124 MERCURE
1
vos propres termes dans la 269.
page de vos Illufions. On a beau
dire , je renonce à tout Pacte,
les paroles font démenties par
les actions , le Demon a fuffifamment
averti qu'il agiffoit
dans cette pratique. De plus ,
puis que vous dites dans la page
259.que le Demon peut agiter une
Baguette , je dis qu'il peut auffi
arrefter le tournoyement Phyfique
de la Baguette , ou afin de derober
à la Justice les Voleurs &
Affaffins , ou pour engager ceux
qui ont ce Don naturel fans le
Sçavoir qui pratiqueroient
voftre fecret de l'intention pour
GALANT. 125
faire un Pacte volontaire avec le
Diable.
Quant au fecret de l'inten
tion que vous enfeignaftes à
cette Fille, qui cut fon effet , je
ne doute pas que ce fecret n'ait
efté infpiré par le malin Eſprit ,
& qu'ayant receu vos paroles &
l'envie de cette Fille pour un
Pacte , il n'ait operé , afin de
vous tirer dans le piege pour s'en
fervir d'un Pacte nouveau avec
ceux qui auroient le defir de deviner
par la Baguette , car l'intention
n'a aucune proportion .
avec l'effet qui s'enfuit . C'est
pourquoy la feule intention eft
1
Liij
126 MERCURE
fuperftitienfe , excepté en la perfonne
qui a ce don de la nature ,
& le temperament requis pour
cela , car il faut bien neceffairement
qu'en faifant une chofe, elle
ait intention de la faire .J'appelle
cette intention , l'Attention que
le Devin doit avoir à l'impreffion
& au mouvement qu'excite
dans luy l'odeur des Metaux ›
c. Ileft de plus vray de dire ,
qu'en fixant fon imagination à
telle , ou à telle chofe , on n'eft
pasfi fenfible aux impreffions des
autres chofes. Ainfi un homme
qui écoute attentivement quelqu'un
eft comme fourd à ce que
GALANT. 127
8
les autres difent , quoy que d'un
1on plus fort , d'où il s'enfuit
qu'il n'y a pas lieu de s'étonner
fi voftre Fille à la Baguette ne
fentoit rien , lors qu'elle avoit
fixéfon imagination à une autre
chofe , & par confequent , fi fa
Baguette demeuroit fans mouvement.
Vous croyez maintenant vous
pouvoir laver de toutes ces prati
ques criminelles , en me répondant
dans la 238. page du Mercure
, que vous ne pouviez au
trement vousaffûrer s'il y avoit
de la fourberic, ou fi tout êtoit
naturel . Mais avant que vous
Liiij
128 MERCURE
fuffiez le fage Directeur de la
Demoiselle Martin , il eſt con-
Stánt que vous eftiez convaincu
que la Baguette ne tournoit que
par le feul manege du Demon &
fans aucune fourberie , puis que
vous dites dans la 278. page de
vos Illufions; Aprés avoir parlé
au fameux Devin Jacques
Aimar , & à quelques autres
habiles en l'art de la Baguette
,
je fus témoin de quelques
experiences. Je fis plufieurs
Obfervations
. Quoy ? tout cela
dans moins d'un demi- quart
d'heure! Et aprés avoir bien examiné,
jefus entierement conGALANT.
129
vaincu que rien de corporel
ne caufoit le
tournoyement
de la Baguette , & qu'on ne
pouvoit l'attribuer qu'au Demon.
Suppofons neanmoins ,par
complaifance, que vous fuffiez en
doute entre la diablerie la fourberie
, deviez- vous dans le doute
vous expofer à faire faire des
actions de commerce avec le Demon
, mefme avant que
fait renoncer au Pacte ,fuivant
la doctrine la pratique du Car.
dinal Cajetan & du Pere Mar-.
tinon Jefuite , celebre Theologien
& Cafuifte ? Vous ne deviez
pas oublier l'Arref du Pere
d'avoir
130 MERCURE
Malbranche que vous rapport Z
dans vostre 43. page . Dans le
feul doute de ce Commerce,
c'eft un grand peché que d'a
gir : pour vous excufer vous
dites dans la 233. page . Il fallut
pourtant laiffer faire à cette
Fille quelques experiences ,
pour tâcher enfuite de la faire
revenir , & pour obferver fi
elle n'ufoit pas de quelque
Fourberie. Je dis que quand
vous n'auriez eu que lefeul doute
de la Diablerie , & que vous
n'euſſiez pas efté , comme en effet
vous l'eftiez , perfuadè de la pure
Diablerie , vous luy viez
GALANT. 131
abfolument deffendre de faire aucune
experience , car quand vous
auriez pù apprendre quelque verité
importante , vous eftoit- il
permis de tenter Dieu ? Quels
principes de Theologie vous ont
appris qu'on peut s'affurer d'une
verité par une voye criminelle
diabolique ?
Je ne fçay Monfieur, à quoy
vous pensez , de dire que Mademoiſelle
Martin étoit d'ane
habileté connue dans l'ufage
de la Baguette . Car s'il y
a pacte , il ne faut point d'apprentissage
, il n'y a qu'à prendre
la Baguette entre les mains
132 MERCURE
c'est au Diable à faire le refte ,
s'il eftoit vray que cet Esprit
malin fuft le Moteur de la Ba .
guette.
Vouspretendez appuyer voftre
fentiment contre la Baguette
par l'ancien ufage defaire tourner
le Sas .Voicy vos termes dans
la 268. page . Il y a deux mille
ans qu'on parle de la Divination
par le Crible. De temps
en temps cette déteftable pratique
a eu cours parmy le peu
ple . Cependant on fçait bien
que tout le monde ne pouvoit
pas faire tourner le Sas .
Je conviens que la pratique du
GALANT 133
Sasne reüffit pas à tout le monde
mais auffi il n'y a dans cette
pratique ny diablerie , ny cauſes
naturelles , maisfeulement fourberie
& tour d'adreſſe qui peut
fervir à intimider les Domestiques
, car fouvent le Coupable
fe découvre par la peur qu'il fait
paroiftrefur fon vifage . Pomponace
dit que l'un de ceux qui
tiennent le Sas , procure le mouwement
quand bon luy femble ;
ou fuivant que quelqu'un de la
compagnie luy fait figne de le
faire tourner fur une perfonne
Soupçonnée. Ibi eft deceptio il
lius Præcantatoris qui clam
"
134 MERCURE
& infenfibiliter movet & tam
caute ut noslateat . Le fameux
Theologien Delrio eft du mesme
fentiment dans fes Recherches
Magiques lib . 4. cap.2 . quæft.
6. auffibien que
d'autres g
sgraves
Auteurs qui reconnoiffent que
le tournoyement du Sas eft une
fourberie & un tour d'adreffe.
Mais à propos de Crible , je
veux achever de cribler,faffer )
reffaffer le Livre de vos Illufions.
Pouviez- vous d'un fens raffis al
leguer , dans la 259. page, que le
Demon a transporté J.C. d'un
licu à un autre , qu'il l'a tenté,
& qu'il tente fouventles Juftes
GALANT. 135
qui n'ont point fait de pacte
avec luy, & qu'il a poffedé plufieurs
perfonnes qui n'auroient
pas voulu être poffedées ? Vous
eftes un homme admirable . En tous
ces cas il n'y a que des actions du
Demon, il n'y a point eu d'action
fuperftitieufe de lapart deJ.C.ny
des hommes , car l'action fuperftitienfe
fe fait par un commerce de
l'homme avec le Demon , lors que
l'homme fait une pratique , &
le Diable en produit l'effet ,
il n'eftoit queftion que de fçavoir
fi la pratique d'Aimar eftoit
fuperftitienfe.
que
L'Ecriture nous apprend que le
136 MERCURE
Demon ne peut fans une permif
fion de Dieu, ny poffeder les hommes
, ny faire des pactes avec
eux , mais il ne s'agit pas de cela.
La question eft de fçavoir, fi fupposé
qu'il y euft pacte implicite
en l'usage de la Baguette , elle ne
tourneroit pas entre les mains de
tous ceux qui s'en ferairoient.
Car en fuppofant que Dieu cuft
permis qu'ily eufpacte implicite,
tous ceux quifeferviroient de la
Baguette encourroient le pacte,
Dieu ny les Anges n'en empêheroient
pas l'effet,ou du moins, s'ıls
l'empêchoient, ce feroit extraordinairement
rarement.Vous dites
GALANT. · 137
dans la 268.page que c'eft le Demon
qui par caprice ne produit
pas toujours l'effet à la prefence
des fignes qu'ila inflituez ou infpirez
pour fon commerce avec les
hommes ; mais Tertullien n'eft pas
de voftre fentiment , puis qu'il
affure que le Demon affecte d'imiter
les mifteres queJ. C. a infti
tuez. Sacramenta Dei Satanas
il ajoûte , Sacra-
&
affectat ;
menta fua habet Diabolus ,
fuos fideles , lib. de prafcript.
baret. C'est pourquoy file Demon
manque à produire l'effet du pacte
, ce n'est que dans les chofes
qui font hors de fon pouvoir &
Aouft 1693.
M
138 MERCURE
tes ,
de fa connoiffance , comme fur
l'avenir & fur nos pensées fecreoù
il ne peut rien connoiftre
que par conjecture ; mais dans
les faits de la Baguette , qui font
pour les chofes paẞées ou exiftentes,
il n'auroit garde de manquer,
ou s'il manquoit , ce feroit tresrarement.
Il n'y a donc aucun
pacte dans l'ufage de la Baguette,
puis que de cent mille perfonnes
qui la prennent entre les mains ,
& fouhaitent qu'elle tourne ,
peine y en -at-il une ou deux
entre les mains de qui elle tourne,
&file Diable manquoit à tant
de perfonnes il feroit contre fes
GALANT. 139
interefts , rebuteroit ceux qu'il
veut attirer à luy.
Vous croyez dire quelque chofe
contre la Lettre du mois de Février
ven difant dans voſtre 259.
p. que le Demon peut agir fans
avoir fait de pacte avec les
hommes ; qu'il peut agiter une
Baguette entre les mains d'un
homme qui n'aura jamais fait de
pacte avec luy ; que par confequent
il ne fuffit pas de dire qu'on
ne s'eft jamais donné au Diable,
# qu'on ne l'a vú ny invoqué.
Aquoy bon dire que le Diable
peut agiter une Baguette entre
les mains d'un homme ,fans qu'il
C
Mij
140 MERCURE
y ait pacte ? Car fi la pratique
que fait cet homme dont vous
parlez eft vaine, il y a pacte implicite,
l'effet eft fuperftitieux;
fi elle n'eft pas vaine , ce fait
là n'a aucun rapport avec la pratique
d'Aimar, que vous prétendez
eftre vaine. Si l'on donnoit
dans les foupçons que vous voulez
qu'on ait , que le Diable peut
agir avec les hommes fans qu'il
y ait aucun pacte , on douteroits
"dans chaque action de la vie que
le Demon n'y euft quelque part ,
comme le Pere de Chales l'a fort
bien remarqué , & fur ce pied
je pourrois foupçonner que l'esprit
GALANT. 141
de tenebres vous auroit fuggeré
le fecret de l'intention pour l'enfeigner
à cette Fille à la Baguettes
qu'il auroit conduit voftre plume
pour me dire des injures , & traiter
les Sçavans de beaucoup d'i-
·gnorance & de peu de Religion.
Et le Medecin qui auroit heureufement
gueri par de l'Ellebore,
le Cenfeur des Philofophes, pourroit
rapporter l'honneur de cette
"cure au Demon , & non pas à la
vertu du remede.
Enfin pour achever de rompre
la lance , je vais vous terraſfer
par le poids des raifons que vous
avez employées pour votre dé
142 MERCURE
du
&
fenfe. Vous dites dans la page
268. que bien loin de couclure que
le Demon ne peut eftre l'Auteur
tournoyement de la Baguette,
caufe qu'elle ne tourne pas entre
les mains de toutes fortes de perfonnes
, ilfaut dire au contraire
que c'est pour cela méme que
fage de la Baguette reffemblefort
auxpratiques fuperftienfes . Le
Demon , dites- vous , en ufe de
cette maniere pour exciter da-
L
vantage la curiofité ,
l'uentretenir
les hommes dans le doute . Et
enfuite dans la page 274. vous
parlez en ces termes , Je voudrois
bien qu'on jugeaft de la
GALANT 143
Baguette par ce qu'a dit S. Auguftin
fur les pratiques fuperftitieufes,
dans les c.20.22 . 23.
& 24. du deuxième Livre de
la Doctrine Chreftienne . Vous
à ce
que
avez fait imprimer bien au long
à la fin de vofire Livre les Paffages
de ce Pere de l'Eglife ; penfiezvous
bien à ce
vous faifiez?
Ils vous font formellement contraires
, car ce grand Docteur de
l'Eglife ne dit pas comme vous ›
que le Diable trompe les Hommes,
en ne faifaut pas pas toujours
-arriver l'effet , & qu'en në le
faifant pas arriver , il excite davantage
la curiofité de ceux qui
144 MERCURE
”
font les Pratiques fuperftitieufes
Au contraire , Saint Auguftin dit
que le Diable procure l'effet qu'ils
attendent que c'est par là
qu'ils deviennent plus curieux.
Voicy les termes du Paffage que
vous avez crû le plus fort pour
vous, quepour cela vous avez
fait imprimer dans la page 304.
enplus gros Caracteres : quibus
illufionibus & deceptionibus
evenit ut iftis fuperftitiofis divinationum
generibus multa
præterita & futura dicantur ,
nec aliter accidant quam dicuntur
: multaque obfervantibus
fecundum obfervationes
GALANT. 145
nes fuas eveniant , quibus implicati
, curiofiores fiant , &
fe magis magifque inferant
multiplicibus laqueis perniciofiffimi
erroris. Vous Voyez
Saint Auguftin dit que bien
que
l'effet arrive , nec aliter accidant
quam dicuntur ,, & que
c'est par là que le Demon trompe
les hommes qu'il les rend plus
curieux , curiofiores fiant , &
qu'ainfi il les engage de plus en
plus dans les filets de perdition.
Avoüez , Monfieur , que vous
appliquez de travers ces chofes
mal digerées de vostre magasin.
F'efpere que vous aurez une autre
Aouſt 1693 .
N
146 MERCURE
fois plus d'attention à ce que
vous écrirez afin de ne pas
tomber dans des erreurs pareilles
à celles que je vous fais remar
quer.
L'AVEUGLE COMIERS D'AMBRUN.
Comme les Relations tant
particulieres que publiques
qui ont couru jufqu'icy , ne
font entrées dans aucun détail
de ce qu'a fait noftre Flote
depuis fon départ de Breft , je
croy que vous ferez bien- aife
d'en voir un Journal , & que
vous le regarderez comme un
Ouvrage unique touchant les
GALANT. 147
Nouvelles de Mer , beaucoup
plus rares que celles de Terre,
où il ne s'eft rien paffé , dont
on n'ait vû un nombre infiny
de Relations . Vous trouverez
ce Journal dans ce que vous
allez lire .
Je vous ay mandé que
M' le Maréchal de Tourville
avoit tiré le coup de Partance
le Vendredy au matin 22. du
mois de May , & qu'un temps
forcé & la brume nous avoient
empêchez de dérader ce jourlà.
Le Samedy 23 comme la
nuit commençoit à faire place
au jour, on tira pour la fecon-
4
Nij
148 MERCURE
de fois le coup de Pattance ;
& le vent , aprés avoir varié
depuis le Nord- Oueſt juſqu'à
l'Eft de point en point , à fix
heures du matin fe fixa au
Nord Eft . Pendant tout ce
temps , dans l'incertitude du
vent , on ne laiffa pas de virer
au Cabestan jufqu'à ce qu'on
fuft à Pic , de maniere qu'eſtant
venu un peu frais au
Nord - Eft , les Vaiffeaux les
plus prés du Goulet appareil-
Ierent, & firent place aux autres
pour en faire de mefme.
Avant que d'arriver à la rade
de Berteaume la journée fe
GALANT. 149
finir
paffa prefque entiere , & il
eftoit bien fix heures du foir,
lors que nous moüillames .
Nous fumes obligez d'attendre
à Pic les Chaloupes
qui
nous apportoient ce qu'il nous
reftoit à prendre
, & pour
toutes les affaires . Toute l'Armée
fortit ce jour- là , à la referve
de l'Eole qu'on radouboit
dans le Port , du Prompt
qu'on maſtoit de fon Beaupré ,
mafts de Mifaine & d'Artimon
, du Bizarre , du S.Jean ,
Galion Efpagnol
, pris & monté
par Mr de Levy .
Le Dimanche 24. l'on refta
N iij
150 MERCURE
moüillé à Berteaume toute la
journée , fons que rien fe paffaft
de confiderable , finon
qu'il vint un ordre de M' le
Maréchal , qui eftoit à Brest,
de faire rentret inceffamment
toute l'Armée dans la Rade
pour s'y mettre en ligne , & de
prendre encore pour quinze
jours d'augmentation de vivres
plus que nous n'avions.
Ainfi tous les Vaiffeaux appareillerent
, & rentrerent prefque
tous , le vent eſtant au
Nord- Qüeft . Il n'y eut que
le Soleil Royal , le Grand , &
plufieurs autres Navires qui
GALANT. 151
"
ne purent pas rentrer , parce
que le vent changeoit de place
& fe rangeoit à l'Eft ; de
forte qu'on fut obligé de
moüiller, & d'attendre le Flot
pour nous mettre dans un bon
parage en nous approchant à
l'ouverture du Goulet ; mais
l'aprés midy nous fufmes tresfurpris
de voir ces mefmes
Vaiffeaux qui avoient entré fe
mettre à la voile & fortir
encore. M le Maréchal qui
dans la nuit précedente avoit
receu un Courier , ayant
cru devoir faire prendre à de
petits Baftimens cette aug-
N iiij
152 MERCURE
mentation de quinze jours de
vivres , prit le party de faire
partir l'Armée , puis que ces
Baftimens nous
pourroient
fuivre toujours . On travailla
avec tant de
vigilance pour le
Soleil Royal dans l'aprés dînée
, qu'on chargea une Barque
de ce qui luy eftoit deftiné
, & la nuit cette Barque
cftant venue à bord, on cut le
temps de tout prendre, tellement
que nous avions des vivres
jufques à la fin deSeptembre.
Comme la Flote eftoit à
la voile , le
Pompeux & le
Floriffant
s'aborderent . Le
GALANT. 153
premier en fut fi incommodé
qu'il couloit bas d'eau , & a
elté obligé de refter , l'autre
eft avec nous . Ce font deux
Navires
à trois ponts.
Le Mardy 26. à la pointe
du jour , M¹ le Maréchal qui
eftoit venu à bord du foir précedent
avec Mr de Vauvray,
fit tirer le coup de Partance ,
& l'Armée fe mit à la voile
au nombre de 64. Vaiffeaux
de ligne , le vent eſtant
au Nord - Elt.Les Vaiffeaux qui
n'avoient pû fortir de rade le
jour précedent , avoient appareillé
avant le jour , & nous
154 MERCURE
fuivirent. Ainfi ayant fait
route toute la journée , tenant
le cap à l'Oüeft , & enfuite au
Sudoüeft , fur les quatre ou
cinq heures du foir on perdit
Qücffant de veuë vers la hauteur
de cette Ifle , ou à
proprement
parler , nous eſtions
encore dans l'Iroife, lors que
nous vifmes un Vaiffeau au
vent de nous avec deux petits
Baftimens . C'eftoit le Neptune
qui venoit des coftes d'Ef
pagne convoyer la Flote de
Canada , & qui tâchoit de gagner
Breft. Les deux autres
cftoient deux Corvettes qui
GALANT. 155
venoient de la découverte ;
l'une ny l'autre n'ayant rien
vû , quoy qu'elles cuffent efté
jufqu'à fix lieuës au Nord
d'Oüellant. Le Neptune pourfuivit
la route vers Breft, parce
que manquant de vingt tonneaux
d'eau , & d'autres affaires
, Mr le Maréchal luy donna
l'ordre de rentrer. A l'entrée
de la nuit , le Content qui
eft un de nos Vaiffeaux de
chaffe , eftant à la découverte ,
vit au vent à luy une Flore de
Bâtimens qu'il chaſſa longtemps,
mais comme nous faifions
route & que le vent
156 MERCURE
approchoit , il fe vint rallier
à nous , fans rapporter d'autres
nouvelles finon , que c'eftoient
des Baftimens Marchands.
Toute la nuit du 26 .
au 27. on tint toûjours le Cap.
au Sud - Oücft , & dans la journée
, le vent eltant toûjours
au Nord - Est, comme nous faifions
force de Voilesfans changer
de route , les plus clairsvoyans
jugerent que nous allions
fur les Coftes d'Efpagne.
Dans la journée du 27. &
pendant toute la nuit de ce
mefme jour , il ne fe paffa rien
GALANT. 157
de remarquable . Le vent continuant
toûjours à l'Eft- Nordeft
, & tres- frais , nous fîmes
toûjours vent arriere , & fur
le foir nous eftions à la hauteur
du Cap de Gaten Eſpagne
Nord & Sud . M ' le Marefchal
fit mettre l'aprés- midy
le Yack au grand Maſt ,
( qui eft le Pavillon d'Amiral
d'Angleterre ) le foir on le retira
, & le lendemain 28. on
n'en mit point du tout , &
les autres Vaiffeaux à l'exemple
de l'Amiral ofterent leurs
divers Pavillons de commandement
, & les Vaiffeaux par158
MERCURE
ticuliers leurs Flames. L'Ar
mée marchoit ainfi fur fix
Colonnes. Je vis bien qu'on
vouloit que les Ennemis ne
connuffent pas la route que
nous tenions , & que l'on avoit
deffein de donner à croireaux
Vaiffeaux & Baftimens
que nous aurions pû rencontrer
& que nous n'aurions
pû prendre , que nous cftions
veritablement une Flote Marchande
, pendant que nous
ferions route au Cap de Saint
Vincent , pour y attendre la
Flote Angloife & Hollandoi.
fe qui devoit aller dans la Me
GALANT. 159
diterranée , efcortée de 32 .
Vaiffeaux de Guerre . Ce qui
me donna lieu encore d'avoir
cette penfée , ce fut que vers
le midy du 28. on mit en pane
pour donner des ordres differens
à la Badine , & à deux
Corvettes pour aller croifer
dans des endroits , & avec des
ordres qu'il n'eſt pas permis
de dire. Le vent pendant cette
journée continua auNord - Eft
tres-frais , & un temps le plus
agreable qu'on cuft pû fouhaiter.
A midy nous cftions par
la hauteur du Cap de Finitere
20. à 30. licües au Nord- Eft,
160 MERCURE
& Sud- Ouest . Le reste de la
journée le paffa fans qu'il arrivaft
rien de remarquable.
Nous avions nos deux Huniers
, & la Miſaine , pendant
que prefque toute l'Armée
n'avoit que les deux Huniers
. Quoy que noſtre Vaiffeau
foit une groffe maffe ,
& qu'il aille à proportion
il y en a plufieurs dans
l'Armée qui ne vont pas fi
bien ; ce fera un tres-bon Navire
lors qu'on aura trouvé
fon affiette , & que fon bois.
qui eft vert fera plus fec . Il
porte affez bien la Voile, mais
GALANT . 161
un bon fouflage ne luy feroit
encore que du bien . La nuit
du 28. au 29. tout fut fort tranquille.
Le Vent continua toû–
jours au Nord - Eft ; le Ciel
eftoit ferein , & c'eftoit un
temps qui ne prenoit ny du
chaud ny du froid . Le 29. au
matin à la pointe du jour , le
vent fe mit à l'Eft avec la même
fraîcheur que celuy que
nous avions eu depuis que
nous fommes à la Voile . On
fe trouva ce matin à fix ou
fept lieües au - de- là du Cap de
Finiftere. La Flute la Dame
Marie fervant d'Hofpital , qui
Aouſt 1693 .
O
162 MERCURE
eftoit fortie un jour aprés
nous de Breft , nous joignit
fur les dix heures , & rappor
ta qu'elle en eftoit partie en
compagnie de deux Brulots ,
qui avoient tiré un peu plus
vers l'Oüeft , ce qui les pourroit
faire trouver avant que
d'arriver au Cap St. Vincent ,
& qu'elle n'avoit rencontré
aucun Baſtiment dans fa route.
Le vent eftant venu fort
frais dés le matin , on cftima
le fillage à plus de deux licües
par heure ; mais dans la nuit
du 29. au 30 .
il
calma un peu ,
il fc rangea au Nord avec
puis
GALANT. 163
cette force que l'eftime eftoit
unelicüe & demye par heure.
Le 30. il en fut de mefme , &
rien ne fe paffa d'extraordi
naire , l'Armée marchant toûjours
fur fix Colonnes. Dans
la tranquillité de cette journée
, je vais vous entretenir .
un peu du fentiment du Matelot
, & de la joye qu'il avoit
de venir dans ces climats . Il
n'y avoit pas mefme d'Officier
qui n'ignoraft la verité de la
Manoeuvre qu'on devoit faire
, & cette incertitude leur
faifoit croire qu'on feroit des
Eftacades dans la Rade , pour
O ij
164 MERCURE
mettre les Vaiffeaux à couvert
.Il y en avoit qui s'imaginoient
qu'on pourroit fortir :
mais fans voir à quel deſſein ,
l'on en revenoit toûjours que
la Campagne fe pafferoit en
rade. On eftoit fi prevenu de
ce fentiment , qu'enfin on s'y
croyoit dans une entiere feureté
, veu mefme que la Cour
fembloit n'avoir pas d'autre
deffein , mais le fecret avec lequel
tour a efté concerté , a
bien trompé du monde , &
chacun avoué que l'on a bien
fait de tenir les affaires cachées.
Le Matelot eftoit dans
GALANT. 165
une joye extraordinaire
de ve
nir faire la guerre dansce pays;
on voyoit cette joye peinte fur
fon vifage , ainfi que l'envie
d'attaquer
les Ennemis
, fi unc
fois M le Comte d Eftrées
nous joignoit. Tous s'imaginoient
que nous allions le
chercher
, parce qu'il ne vou
loit pas quitter ce bon pays,
où il ne pleut pas , difoit - il ;
& où l'on ne fent point le
froid . Ce mefme jour 30. le
Vaiffeau
le Bizarre joignit
l'Armée . Il eftoit forty le
lendemain
d'aprés noftre départ.
Vers le foir du 30. le
166 MERCURE
Henry venant de la décou
verte , rapporta qu'il avoit
veu les Berlingues , mais il fe
trompa , & il prit les Ifles de
Bayone pour les Berlingues .
Ce faux rapport ne quadrant
pas avec l'eftime de nos Pilotes
, Mr le Marefchal qui ne
vouloit point eftre veu de la
terre fit changer la route au
Sud- Ouest ; toute la Flote fit
la mefme chofe pendant la
nuit.
Le 31. au matin le vent eftant
prefque calme , les Vaiffeaux
dc Chaffe vinrent prés de nous
par les differens fignaux qu'on
GALANT . 167
leur fit. Mr le Matéchal leur
donna des ordres , & furtout
au Trident , & à deux Corvettes
pour fe tenir en croifiere,
afin de nous apporter des
nouvelles de la Flotte ennemie
an Cap S. Vincent, s'il ar
rivoit qu'ils la découvriffent,
aprés quoy on fit fervir les
deux Huniers. Le vent étant
au Nord- Est à faire une lieuë
par heure , l'aprés-midy les
Vaiffeaux de Chaffe qui étoient
deux lieuës devant
nous & fous le vent ,
rent Pavillon en pouppe pour
marquer qu'ils voyoient terre.
mi168
MERCURE
Une heure aprés on la vit de
noftre Vaiffeau, & le foir à fix
heures nous la voyions de deffus
le pont tres- diſtinctement,
& c'eftoit veritablement les
Berlingues . Les jours font fi
beaux icy , & principalement
les foirées fi agréables qu'on
ne fçauroit dire le plaifir qu'il
y a de refpirer un air fi charmant
. Le vent renforça un
peu ce foir , & on fit fervir
encore la Milaine pour aller
plus vifte . Toute la nuit du
31. au premier Jain , on fic
route à petites voiles , & le
matin du premier Juin on fe
trouva
GALANT. 169
trouva par la hauteur du Cap
de la Roque , qui eft une pointe
de terre prés de Lisbonne , &
extrémement haute . A dix
heures , M le Marefchal mit
un Pavillon blanc & rouge
rayé au bout de la vergue
d'Artimon , pour avertir tous
les Vaiffeaux de fe mettre en
ligne , & luy feul à la tefte , &
les Brulots au vent de l'Armée
. Voila l'ordre où l'on
eftoit le 1. Juin aprés midy
lors que le Courrier partit.
Incontinent
aprés fon départ,
le Parfait , commandé par Με
le Chevalier Dailly fut deta-
Aoust 1695.
P
condit
„elclaair
170 MERCURE
ché de l'arriere- garde où fon
pofte eft , par M de Panetier
qui monte le Dauphin Royal,
pour avertir Mr le Maréchal
que le Beaupré de fon Vaiffeau
venoit de caffer en deux
endroits comme il reviroit de
bord . M' d'Infreville Saint
Aubin qui monte le Grand ,
envoya auffi un Officier pour
fçavoir ce qu'il avoit à faire,
veu que la Poulaine de fon
Vaiffeau chanceloit , & qu'il
faifoit feize pouces d'eau par
les Jautros dans un quart. M'
le Maréchal ne decida rien
ce jour là , & comme nousGALANT.
171
,
eftions arrivez fur noftre Croifiere
, on commença à s'y tcnir
en tenant le vent au plus
prés. Toute la nuit le vent
eftant toujours au Nord-Eſt
tres- fort , nous allions de même
avec les deux Ris pris du
grand & du petir Hunier , &
cftant fur noftre Croifiere
nous allions bord fur bord fur
une ligne. Le 2. Juin on fit la
mefme manoeuvre , & on revira
de bord par la contremarche
, l'Armée cftant au
plus prés . A cinq heures du
foir ,M' de Panetier envoya
dire à M' le Maréchal par le
Pij
172 MERCURE
J
Mignon, Vaiffeau de cinquan
te pieces de Canon, qu'il étoit
refté à la queue de l'Armée
avec trois autres Vaiffeaux ,
& qu'il ne pouvoit la fuivre ,
ce qui fit qu'on revira de bord
pour aller à eux. Ce meſme
jour le Floriffant revirant de
bord , comme le Dauphin
Royal , rompit auffi fon Beaupré,
& le vent eftant au Nord-
Oueft tres- violent , la vergue
du petit Hunier rompit , & le
petit Hunier d'un Brulot fit
la mefme chofe . Le Superbe étant
fur les ailes de l'Armée ,
vit l'aprés midy un Vaif-
·
GALANT. 173
feau qu'il chaffa , & qu'il ne
joignit qu'à neuf heures du
foir. C'eftoit un Baftiment
Danois , tout neuf, de ving- fix
Canons & fix Pierriers , commandé
par un François de la
Religion , nommé Bedar , de
Royan , mais naturalife Danois.
Le 3 M de Villars qui
monte le Superbe , vint à bord
avec fa prife fur les dix heures
du matin , & rapporta qu'il
l'avoit faite à dix ou douze
lieuës du Corps de l'Armée .
Le Capitaine & l'Ecrivain qui
eftoient avec luy furent interrogez
. D'abord l'Ecrivain
Piij
174 MERCURÉ
parla en François , & faifoit
'Interprete de fon Capitaine
qui fe difoit Danois . Il montra
fon Paffeport & fes Papiers,
aufquels M de Vauvré trouva
à redire , & fe douta que la
marchandife dont il eftoit
chargé eftoit pour le compte
des Ennemis ; ainfi on ne décida
rien . M' le Maréchal luy
dit feulement
qu'il ne pouvoit
le laiffer aller que dans
huit jours pour des raisons
d'Etat . On envoya enfuite un
des principaux Ecrivains de
l'Armée
à bord , pour y
la reveuë de fon équipage
, &
faire
GALANT. 175
voir s'il trouveroit des Papiers
dans les coffres du Capitaine .
Il n'y en trouva point, & fceut
feulement que dans fon équi
page , qui eftoit de quarantecinq
hommes , il y avoit feize
François de la Religion , qui
fe difoient naturalifez Danois .
Le Capitaine mefme luy dit à
la fin qu'il eftoit François , &
qu'il s'eftoit dit Danois , parce
qu'il croyoit qu'on luy laiffe
roit paffer fon chemin plus facilement
. Il rapporta que les
Ennemis ne fçavoient pas que
nous euffions la moindre penfée
de fortir de Breft , & qu'il
P iiij
176 MERCURE
--
que
eftoit le plus étonné du mon
de de trouver l'Armée du
Roy fur ces parages . Il affura
enfuite M le Maréchal , qu'il
croyoit veritablement la
Flote Marchande que nous
attendions eftoit partie , &
qu'elle ne pouvoit pas éviter
de tomber parmy nous , parce
que les Ennemis ne s'imagineroient
jamais que nous fuffions
dehors, & encore moins
dans cette Croifiere . Il dit encore
qu'il avoit laiffé cette
Flote prefte à partir , & qu'ils
avoient tous les Huniers déferlez
. Tout cela nous donna
GALANT. 177
les plus belles efperances du
monde. Cet aprés - midy, le
vent devint fi fort , que nous
fufmes obligez de ferrer nos
Huniers , & d'eftre avec nos
deux baſſes voiles au plus prés.
Toute la nuit on refta de
mefme , & la mer eftoit extrémement
haute. Le 4. au
matin,M' le Chevalier Dailly
envoya dire à Mr le Maréchal
par M' de Ricoux , qui monte
l'Entendu , qu'il eftoit auffi
fort incommodé, & qu'il avoit
fon maſt de Mifaine rompu
en deux endroits par l'effort
du vent & de la Houle. Auffi178
MERCURE
toft M le Maréchal luy ordonna
d'aller rélâcher à Lagos
, & luy envoya une Corvette
pour luy tenir compagnie
, le vent eftant extrémement
violent. M' le Maréchal
voyant qu'à tous momens il
y avoit quelque Vaifleau de
l'Armée qui clochoit ,fur tout
craignant pour les vieux Vailfeaux
qui cet hyver n'ont cu
que demi carene, jugea à propos
de faire relâcher l'Armée
à Lagos, qui d'ailleurs en avoit
un befoin extrême pour fe
nettoyer , & laiffer entrer l'air
par les Sabords, qu'on n'avoit
GALANT. 179
pas ouverts depuis Breft , à
caufe du mauvais temps & de
la groffe mer . Ainfi à neuf
heures du matin on fit route ,
& on rangea l'aprés midy le
Cap Saint Vincent à portée
de Canon . Le foir , on vint
moüiller devant Lagos , qui
eft une Ance tres belle, & qui
metroit l'Armée à couvert de
tous les vents qui prennent du
nom de Nord , mais non pas
du Sud & de l'Oüeft . Il y eut
d'abord des ordres extrémement
feveres à toute la Flote
pour ceux qui trofent à terre .
Le deffein de M' le Maréchal
180 MERCURE
eftant de faire croire aux Portugais
que nous eſtions une
Armée Angloife & Hollandoife
, afin d'y mieux
réuffit ,il fit arborer au grand
Maft le Yack , & tous les autres
Vaiffeaux
Commandans
arborerent leurs divers Pavilvillons
& Flames Angloi
fes &
Hollandoifes , & pendant
la route , M' le Maréchal
fit apprefter des ordres pour
les Vaiffeaux fuivans , afin de
les faire tenir en croifiere à
l'endroit où nous cftions , jufqu'à
ce que le reste de l'Armée
Le fuft un peu remife . PremicGALANT.
181
- rement , la Perle , l'Entendu ,
la Sirene , l'Ecueil & le Superbe
. Celuy - cy devoit croifer à
trois lieuës en terre , le 2. à
trois heures de luy , le 4. & le 5.
de mefme , fi bien qu'ils étoient
à trois lieues de diftance
l'un de l'autre , & devoient
venir avertir l'Amiral dés qu'-
ils auroient apperceu , & bien
reconnu la Flote Marchande
qu'on attendoit. Le 5. au matin
ces Vaiffeaux déraderent ,
& fe mirent fous voile . Ce
jour là , un des principaux Ecrivains
fut détaché pour aller
faire des reveuës dans des
182 MERCURE
Vaiffeaux de noftre Efcadré
blanche , & pendant ce temps
M' le Maréchal voulut envoyer
à terre pour fçavoir fi
l'on pourroit faire de l'eau ,
& prendre des rafraichiffemens.
Il vouloit fçavoir en
mefme temps pour qui on
nous prenoit , & les perfuader
que nous cftions une Flote
Angloife & Hollandoiſe , qui
efcortions unConvoy de Marchands
dans la Mediterranée .
Pour cet effet on envoya chercher
un Capitaine de Fregate
qui eft Irlandois , à bord du
Glorieux , & on équipa un
GALANT. 182
Canor d'Irlandois que l'on envoya
à terre.Ce Canot y eftant
arrivé , les Portugais au nombrede
cinq cens bien armez ,
les empêcherent de mettre
pied à terre ,
terre , & demanderent
d'abord quelle Nation ils étoient
, & ce qu'ils vouloient .
Ceux du Canot dirent en parlant
Anglois qu'ils eftoient de
la Nation Angloife , que l'Armée
eftoit moitié des Hollandois
, & qu'on alloit escorter
une Flore Marchande au Détroit
, & y attaquer le Comte
d'Estrées. Les Portugais les firentattédre
jufqu'àce qu'ayant
184 MERCURE
averty le Gouverneur , il les
envoya chercher en ceremonic.
On les conduifit au Chafteau
, & le Gouverneur
ayant
receu le compliment
de la part
du Commandant
qui fe difoit
le General Roock , il dit au
Capitaine Irlandois , que ce
General n'avoit qu'à voir ce
qu'il y avoit dans la Ville qui
fuft à fon fervice , ou à l'uti
lité de la Flote . Il envoya enfuite
une Chaloupe pour remercier
le General Roock ,
avec quatre Portugais , dont
il n'y en avoit qu'un , qui étoit
un Preftre natif d'Alger,
GALANT. 185
qui parlaft Anglois . On refolut
d'envoyer pour les recevoir
l'Ecrivain dont je vous
ay déja parlé , parce qu'il parle
fort bien Anglois , Il avoit
avec luyMilord Grand- Prieur,
Fils naturel du Roy d'Angleterre
, & tous fes gens qui parlent
Anglois . L'Ecrivain les
receut fur l'échelle , & parla
toujours Anglois, on les conduifit
à M le Maréchal , qui
leur parla Eſpagnol . On ne
fçait s'ils furent trompez ou
non ; mais ils nous parlerent
1
toujours comme nous croyant
Anglois, & quoy qu'ils peuf-
Aoust 1693. е
186 MERCURE
fent s'appercevoir du contraire
par les Fleurs de Lis ,
par les Canons , & par mille
endroits , on leur dit les chofes
fi à propos , qu'ils n'eurent
rien à repliquer. On leur dit
d'abord que ces Canons avoient
efté pris fur les François
à la Hogue , dans le dernier
combat ; que les Fleurs
de Lis citoient en derifion
des François , & qu'il con.
venoit mieux aux Anglois
de les porter, veu le titre qu'ils
s'approprient de Rois de
France. Enfin perfuadez , &
ne faifant aucun doute de la
CALANT. 187
verité , du moins en apparence
, ils s'en allerent fatisfaits ,
& M' le Maréchal les fit faluer
de cinq coups de canon
à la maniere Angloife qui faluent
toujours du Canon . Ce
foir, le Parfait nous joignit , &
vint moüiller icy avec la Corvette
qui l'accompagnoit
. Le
6. il y eut des ordres donnez
pour faire moüiller les Vaiffeaux
& les Baftimens plus au
large , & M' le Marefchal renvoya
à terre le mefme Capitaine
Irlandois , & un Capitaine
François pour dire au
Gouverneur de Lagos qu'il a-
Q ij
188 MERCURE
voit eu desraifonsparticulieres
pour ne luy avoir pasfait connoître
d'abordque c'étoit l'Armée
de France , & on luy demandas'il
vouloit permettre.
qu'on fift de l'eaupour la Flote
& quelques rafraichi femens
auffi , à quoy il répondit qu'il
avoit bien reconnu que nous
eſtions François dés qu'il avoit
veu les Vaiſſeaux , & qu'il avoit
fait femblant de croire
ce que nous voulions luy donner
à entendre , & avec beaud'honnefteté
, il dit que
M' le Maréchal pouvoit faire
faire autant d'eau à terre qu'il
coup
GALANT . 189
en fouhaiteroit , & des rafraifchiffemens
de meſme , à quoy
on travailla fur le champ avec
beaucoup d'ordre , M'` le Maréchal
ayant deffendu abfo
lument à qui que ce foit , tant
Officiers qu'autres , d'aller à
terre fans fa permiffion particuliere
, pour éviter le defordre
. Ca jour on apprit par
le Capitaine d'une Tartane
Françoife qui eftoit mouïllée
fous le Fort de Saint Vincent,
au bout du cap Saint Vincent ,
& fous le Canon de la Place,
qu'un Vaiffeau Anglois de 36 .
à 40. Canons croiſant par là ,
190 MERCURE
& croyant
noftre Flotte Angloife
,s'eftoit approché
de là
pour y moüiller
, & que reconnoiffant
la Tarranc
eftre
Françoife
, il avoit pris pavillon
blanc , & envoyé fa Chaloupe
à bord de la Tartane ,
avec ordre d'appareiller
. Le Capitaine
crut que c'eſtoit
un
ordre du Commandant
de la
Flore Françoife
, & appareilla
& dés qu'il fut un peu au large,
l'Anglois
s'en rendit maiftre.
& puis fit route pour aller à Lisbonne
, mais comme j'ay déja
dit que nos Vaiffeaux
ne croifoient
pas loin des Coftes , le
GALANT . 191
Superbe , & quelques autres qui
eftoient à trois lieues de terre
, donnerent chaffe à cet Anglois
,qui fut obligé de ſe met.
• rre fous le Canon de Sacros;
& fi prés de terre que le Superbe
qui tire plus d'eau que
luy, ne put l'aborder . La Tar.-
tane s'en alla encore au mcfme
endroit où elle eftoit , &
une autre Prife que cet Anglois
avoit faite d'un petit
Cach de Nantes , alla dans un
autre endroit fe mettre à l'abry
fous le Canon du Fort des
Portugais, Le Capitaine de la
Tartane avec fes gens avoit
92 MRECURE
efté mis à terre par les An
glois dés qu'ils l'eurent prife.
Elle eftoit chargée de foyric
& de Dentelles venant de
Marſeille , & allant à Lisbonne
, & on l'eftimoit valoir
5oooo . écus. Ce foir le Major
que Mr le Maréchal avoit
laiffé à terre pour mettre tous
les François aux arrests qu'il
trouveroit fans permiffion
prit trois Enfeignes de Vaiffeau
, & M' le Marefchal les
interdit fur le champ.
Le 7. M ' de Rochelard
Commandant le Henry, confirma
ce que j'ay dit du Vaiffeau
CALANT. 193
feau Anglois. Il vint demander
à Mile Maréchal fon fentiment
s'il détruiroit ce Vaiffeau
,& M' le Maréchal jugea
plus à propos d'y envoyer trois
Corvettes, qui pourroient l'ap
procher de plus prés , & un
Brulot pour le bruler en cas
que l'Equipage s'y défendiſt,'
parce que la peur d'eftre rotis
tout vifs , ou de ſe jetter à la
mer , leur auroit pû faire deferter
leVaiffeau, ou fe rendre,
& peut- eftre fauver ainfi le
Navire , en le retirant d'où il
eftoit , ces Corvettes pouvant
auffi aller enlever les prifes
Aoust 1693.
R
194 MERCURE
prés de terre,où elles s'eftoient
refugiées. Il ne fe paffa rien
de remarquable dans le refte
de la journée, on travailla ſeulement
à faire de l'eau . Le 8.
au matin , M ' de Vauvre s'appliqua
à expedier quelquesBâtimens
de charge , & le Saint
Hiérofme Hofpital qui couloit
bas d'eau pour lesenvoyer
à Farro , qui eft à quinze lieuës
d'icy , les premiers pour y faire
des rafraichiffemens
pour
l'Armée , & celuy.cy pour échoüer
, & boucher
la voye
d'eau . On ordonna deux Vaiffeaux
de guerre pour les eſcorGALANT.
195
ter , & ils partirent l'aprés
midy tous enſemble.
Je ne dois pas oublier de
vous parler de Lagos. Il eft
dans un pays tres- fertile, mais
peu cultivé , les Peuples ai
mant mieux vivre de peu de
choſe , que fe donner la
peine de travailler, & plufieurs
fe contentant des fruits que la
Nature y produit d'elle- même.
Les rafraichiffemens qu'on
y a pûfaire font de l'eau , des
moutons des oignons , &
quelques boeufs . La Ville de
Lagos eft fituée fur la pente
d'un cofteau qui fe découvre
>
Rij
196 MERCURE
au Soleil levant. Il y a quel
ques fortifications, & plufieurs
Canons de fonte.
Le 9. à neuf heures du matin,
on vit paroiftre des Vaiffeaux
au vent . Bientoft après
on reconnut le Pompeux ,
commandé par M de Cha
Beaumorant , qui venoit de
Breit en compagnie du
Prompt. A onze heures , le
Pompeux palla par noftre travers
, & aprés les faluts odinaires
de Vive le Roy , il moüilla
derriere nous , & vint auffiroft
à bord. H- rapporta que
deux jours avant fon depart
GALANT. 197
de Breft , il en eftoit forty un
Convoy pour nous venir joindre
, de feize Baftimens , efcortez
par M ' de Levi , qui a le St
Jean d'Efpagne , & qu'ils ont
rencontré en chemin . Il nous
dit qu'à Breft on ne sçavoit
pas des nouvelles des Ennemis,
& que le Roy avoit afficgé Heidelberg.
Le 10. au matin , le St
Jean d'Efpagne , le Neptune,
& feize Brulots ou Baftimens
de charge , arriverent
dans cette Rade de Lagos ,
avec des vivres & des rafraichiffemens
pour l'Armée .
L'aprés midy, M' le Maréchal
Riij
198 MERCURE
jugea à propos d'envoyer un
Courrier en Cour, ce qui m'oblige
à finir.
A bord du Soleil Royal ce 16.Juin 1693 .
La Flote eftant demeurée
dans l'inaction , pour ainfi
dire , pendant plufieurs jours,
en attendant les Flotes Marchandes
d'Angleterre , & de
Hollande , je paffe à une Relation
fort curicufe , & dont
le détail n'a point eſté donné
au Public. Elle contient une
deſcription fort exacte de la
maniere dont les Vaiffeaux
Ennemis ont efté pris & bru
GALANT. 199
lez , ce qui vous paroiſtra d'au
tant plus curieux , que jufques
icy peu de perfonnes en ont
efté informées .
4.
Le 26. Juin , noftre Armée
eftant moüillée dans la Rade
de Lagos où elle fe rafraichif
foit depuis le fur les trois
ou quatre heures du foir , on
apperceut de nos Vaiffeaux de
garde qui forçoient de voiles
pour revenir à nous , & tiroient
de temps en temps des
coups de Canon . C'eftoit le
fignal , pour avertir que l'on
decouvroit les Ennemis. Ces
Vaiffeaux revenoient du cofté
R iiij
200 MERCURE
du Cap de St Vincent , par où
felon l'apparence , la Flore
Marchande que nous attendions
devoit venir , en faisant
route depuis l'Angleterre juf
ques au Detroit de Gibraltar .
Peu de temps aprés on de
couvrit un autre de nos Chaffeurs
qui venoit du mefme
cofté , en faisant le mefme fignal
que le premier , & aprés
ccluy- là , un troifiéme : car
nous avions toûjours vingt
Navires en garde , la plus part
de ce cofté , jugeant bien que
la Flote ne pouvoit manquer
de paffer par là à moins qu'el
GALANT. 201
le n'cuft cu avis que noftre
Armée l'y attendoit . Comme
nos Chaffeurs avoient un vent
favorable , & fort frais , ils furent
bientoft à nous &
rapporterent à M' le Maref
chal , que dés fept heures du
matin ils avoient découvert
environ 120. ou 140. Voiles à
quinze lieues au -delà duCap ,
qui venoient à nous vent ar
riere , en ordre de marche fur
trois Colomnes ; mais qu'ils
ne les avoient pas reconnuës
d'affez prés pour diftinguer fi
c'eftoit la Flote Marchande , ou
l'Armée Ennemic , & qu'encore
202 MERCURE
qu'un Navire de Chaffe cuft
approché des noftres juſques
à fe canonner ils n'avoient
pû reconnoistre fi c'eftoit un
Navire plus gros que les autres
qui portoit Pavillon d'Amiral
Anglois , qui eft un Yack
au grand Maft , autant qu'ils
l'avoient diftingué, d'environ
quatre ou cinq licües de diſtance
avec une petite Bruine,
fans laquelle ils l'auroient reconnu
parfaitement.M ' le Marefchal
renvoya ces mefmes
Navires du cofté d'où ils venoient
, avec ordre de tâcher
à reconnoiftre fcurement pour
GALANT. 203
l'en avertir , & en mefme
temps il fit fignal à toute l'Armée
de lever l'Ancre pour fe
mettre en état de n'eftre point
furpris en cas que ce fuft
l'Armée Ennemie . Sur les fept
heures du foir, on tira le coup
de Partance, & toute l'Arméc
mit à la Voile avec un fort
bon vent. Nous allâmes vent
arriere toute la nuit , & le lendemain
27 . du mois , nous
nous trouvâmes bien à douze
licües de Lagos , dans un Parage
à pouvoir les éviter , ſi
c'eftoit une Armée plus forte
que nous , & revirer ſi c'eſtoir
204 MERCURE
la Flore Marchande. Les Navires
de la Chaffe avoient or
dre , s'ils reconnoiffoient la
Flote Marchande , de tirer leulement
des coups de Canon de
temps en temps , qui eft le fignal
ordinaire de la nuit ;
mais fi c'eftoit l'Armée , de
mettre quantité de Fanaux au
bout des Vergues , & dans les
endroits les plus apparens de
leurs Vaiffeaux . Nous entendions
tirer des coups de Canon
de divers endroits toute
lanuit fans voir de feux , &
cela nous fit prefumer que c'ètoit
ce que nous fouhaitions,
GALANT. 205
Sur les fept heures du matin ,
nous entendimes du cofté de
Lagos un Navire qui fauta
avec un fort grand bruit , &
peu de temps aprés on en vit
la fumée à travers une Bruine
que le Soleil diffipa bientoft.
On entendit la mefme chofe
quatre ou cinq fois tout de
fuite , & lors que la Bruine fut
tout à fait diffipée , l'on vit
le long de la Cofte de groffes
fumées , & mefme le feu des
Navires qui brûloient .
Nous n'eftions pas encore
certains fi ce fpectacle eftoit
pour ou contre nous & ce
›
206 MERCURE
fut Mr le Chevalier de Saintè
Maure qui envoya fa Chaloupe
à l'Amiral fur les deux heures
aprés midy , avec un Officier
, qui affura M' le Marefchal
que c'eftoit la Flote
Marchande, dont il avoit déja
pris deux Baftimens de charge
qu'il avoit brulez fur le
champ , ne pouvant les emmener
à caufe qu'il fe trouvoit
feul , & que les Navires
d'escorte qui estoient nombreux,
le ferroient de prés autant
que le vent le permettoit,
mais depuis huit heures du
matin nous n'avions prefque
GALANT. 207
point de vent , & prés de la
terre il y avoit calme tout
plat . Sur les trois heures aprés
midy le vent reprit , & M³ de
Sainte Maure vint luy- meſme
amenant les deux Capitaines
des deux Navires qu'il avoit
brulez , l'un Hollandois chargé
de Toiles valant fix cens
mille livres, & l'autre Anglois
chargé de Draps valant cinquante
mille écus . Nous fçcumes
alors feurement qu'il y
avoit 130. Voiles , & que I'EC
corte eftoit de 27. Navires de
Ligne , le moindre de 50. Ca
nons , un Amiral de 80. Ca208
MERCURE
nons , & un Vice- Amiral , &
Contre-Amiral d'environ 70 .
Sur cette affurance , le Commandant
fit fignal à toute
l'Armée ; & força de Voiles
luy -mefme pour aller à eux ,
mais comme nous , eftions
fous le Vent , & qu'il faloit
louvoyer pour les joindre , il
n'y eut que nos meilleurs Voiliers
qui joignirent l'arriere-
Garde à l'entrée de la nuit , &
aprés les avoir canonnez pendant
une bonne heure , ils mirent
entre deux feux deux Navires
Hollandois qui furenc
obligez d'amener le Pavillon,
MERCURE 209
& fe rendirent , l'un à M' de
Gabaret , noftre Amiral Bleu ,
& l'autre à M ' de Panetier fon
Vice- Amiral . Ils font tous
deux baftis de cette année , &
portent chacun 64. Canons ,
quoy qu'ils foient percez
pour foixante & huir.
Toute la nuit chacun fit de
fon mieux pour gagner le
vent , & toute l'Armée courut
une grande bordée au large
, fçachant qu'ils eftoient
entre la terre & nous , afin
qu'en revirant le bord pour
courir noftre bordée à terre ,
nous puffions dedoubler . Nos
Aouſt 16 93.
S
210 MERCURE
Navires les plus legers qui fe
trouverent au vent firent fi
bien , qu'ils enfermerent prefla
moitié de la Flote en-
•
que
tre la terre & nous , dont il ne
s'en fauva pas un ſeul , & le
lendemain 28. lors que le jour
parut , on voyoit noftre Armée
qui formoi un demy
cercle fort fpacieux , dans lequel
tous ceux qui y furent
enveloppez , furent pris ou
brulez. Noftre Amiral eftoir
au milieu du demy Cercle , &
pour le moins à quinze lieües
de la terre dont il s'approchoit
toûjours , & à toute
GALANT. 211
heure on voyoit fauter des
Navires , tantoft fur la Cofte,
& tantoft au large, felon qu'ils
eftoient preffez par un autre,
fi bien que dans le temps
que nous approchâmes de la
terre de quatre ou cinq licües,
nous en vîmes bruler environ
vingt autres . Outre cela
on amena plufieurs Flutes à
l'Amiral , à mesure qu'on les
prenoit , dont la plus part
eftoient chargées de Mafts du
Nord, de Cordages & d'autres
Bois propres à la conftru-
Єtion.
Sur les 4. ou . heures du
Sij
212 MERCURE
dés
foir , Mr de Gabaret amena a
l'Amiral un Capitaine du Navire
qu'il avoit pris le jour precedent
, qui nous
dit que
qu'ils nous apperçeurent de
loin , ils nous prirent pour
Mr le Comte d'Eftrées , &
qu'ils n'avoient point tâché
de l'éviter , le croyant moins
fort qu'eux . Nos Navires qui
eftoient tous difperfez , revenoient
peu à peu rendre
compte au General , & la plus
part amenoient avec eux des
Prifes. Il en revint un entre
autres qui avoit pris un gros
BaftimentHollandois deceux
GALANT. 213
qu'ils appellent Pinaffes , qui
portent jufques à cinquantehuit
Canons, & fur lefquels ils
mettent leurs plus cheres Marchandiles
. Celle- là eftoit chargée
de draps d'Angleterre ,
d'Eſtain , & mefme de quelque
argent monnoyé . On y
trouva auffi des Montres d'or
& d'argent ; il y en avoit
trente-trois dans une boëte ,
la pluſpart d'or , tres - bien travaillées
, & d'autres peintes en
émail fort delicatement . Ce
Baftiment eft eftimé un million
& demy.
Les Navires qui s'eftoient
214 MERCURE
trouvez plus avant , & plus
loin de nous, revirerent à leur
tour, & apprirent à M¹ le Maréchal
que les Vaiffeaux ennemis
qui n'avoient pû doubler,
avoient gagné le large au
nombre de plus de cinquante,
où il pouvoit y avoir quinze
Navires de guerre. Sur cet
avis on fit mettre le fignal
pour rallier l'Armée qui eftoit
encore fort écartée , & aprés
avoir détaché trois ou quatre
Navires pour achever de nettoyer
la Cofte , & bruler tous
les Vaiffeaux ennemis qui s'y
rencontroient , s'ils ne pou
GALANT. 215
oient
pas
fit
route
du
cofté
de
Cadix
pour
en
fermer
le
paffage
au
débris
de
la
Flote
, fçachant
que
la
plufpart
de
ces
Marchandifes
eftoient
destinées
pour
cette
Ville
là.
les emmener , on
Nous avions encore un vent
favorable , & toute l'Armée
fit vent arriere en ordre de
marche fur fix colonnes , en
faifant pour le moins deux
licuës par heure. Nous courûmes
toute la nuit à l'Eft, &
le
lendemain 29. dés que le
jour parus , on découvrit de
nos Danes des Navires qui
216 MERCURE
faifoient face vers Cadix, mais
fi loin devant nous , qu'il n'y
avoit pas d'apparence de les
joindre avant qu'ls fe fuffent
rendus dans la Rade , & en
approchant de Cadix nous vîmes
environ neuf ou dix Navires
qui entrerent à noftre
veuë , & quelques autres dans
Ia Riviere de Guadalquivir ,
entre lefquels une Flute Hollandoife
fut prife par ceux de
nos Corvettes qui luy gagnerent
vent tout à fait à l'emboucheure
de la Riviere . Nous
moüillâmes environ fur le
midy à la veuë de Cadix dans
un
GALANT. 217
un fort bon fond , & comme
il paroiffoit environ trente
Navires dans la Rade , qui eſt
affez découverre , on faifoit
difpofer les Brulots & les Galiotes
à Bombes pour les aller
bruler , & armer les Chaloupes
pour les foutenir, lors que
nous entendifmes tirer un
coup de la Citadelle , qui apparemment
donna l'allarme fi
chaudement, que tous les Navires
mirent à la voile avec
Le
jetter
précipitation pour
dans le Port , qui eft fort enfoncé
, & couvert de tresbonnes
Batteries , en forte que
Aoust 1693.
T
218 MERCURE
dans une petite heure il n'en
parut plus aucun .
Cependant en arrivant nos
Coureurs qui eftoient un peu
devant nous , avoient coupé
chemin à deux gros Navires
Marchands , dont l'un fut canonné
fort long- temps , &
s'alla jetter en plein fous.une
Fortereffe qui eft attenant aux
murailles , plus avant fous les
murailles & le Canon de la
Ville , où ils moüillerent tous
deux, & où tous deux, malgré
le Canon du Fort & de laVille ,
furent brulez à l'entrée de la
nuit, par deux des noftres qui
GALANT. 219
avoient efté commandez pour
cet effet. Un des deux eftoit
une Pinaffe Angloiſe de cinquante
Canons , qui eftoit
chargée tres-richement, comme
les Prifonniers nous ont
dit que ces Baftimens là le fonc
ordinairement. Nous trouvâ
mes là un Marchand de Saint
Malo , qui nous apprit qu'un
peu avant noftre arrivée il é
toit entré quatorze Navires
Marchands ennemis , qui étoient
alors dans le Pontal ,
qui eft le Port , où il eftoit
bien difficile de les infulter ,
à moins que de bombarder la
Tij
220 MERCURE
Ville , ce qui ruineroit quantité
de Marchands François
qui y ont de fort riches Magafins
. Il nous apprit de plus
la prife de Rofes , qui n'avoit
tenu que dix jours, & nous dit
auffi que le bruit eftoit à Cadix
que Palamos eftoit affiegé,
ce qui jettoit une grande terreur
en Espagne par la crainte
que l'on n'en vouluft à Barcelonne
. Cependant noftre
Armée fe raffèmbloit peu à
peu , & la plufpart avec des
Prifes plus ou moins riches ,
en forte que nous comptions
déja vingt fept Baltimens de
GALANT. 221
pris , parmy lefquels il n'y avoit
que deux Navires de guer .
re , & en tout quarante cinq
de brulez . Le feul Capitaine
Jean Bart en a bruléou pris fix,
le moindre eftant de vingtquatre
Canons , & plufieurs de
quarante- fix à cinquante , &
on compte que la perte des
Ennemis dans cette occafion
va bien à douze millions d'E
cus.
On a détaché l'Efcadre
blanche & bleuë qui eft de
vingt- trois Navires ,pour aller
croifer fur le Détroit deGibraltar,
où l'on croyoit que ce qui
T iij
722 MERCURE
reftoit de la Flote pourroit entrer
, mais depuis cela il nous
eft venu une Corvette de Lifbonne,
qui nous a appris qu'ils
cftoient entrez dans la Riviere
de Lisbonne il y a deux jours,
au nombre de cinquante.cinq,
où il n'y avoit que quinze Navires
de
guerre.
Le 1. & 2. de Juillet on a
travaillé à mettre les Prifonniers
à terre , & à choisir les
moindresEquipages pour conduire
les Prifes à Toulon , où
l'on va les envoyer au premier
jour , fous la conduite d'un
Navire de guerre.
CALANT. 223
Aujourd'huy 3. de cemois,
la nouvelle nous eft venuë par
Cadix ,qu'on avoit veu l'armée
de M' le Comte d'Eftrées für
le Cap de Gate , fur la Cofte
d'Efpagne , à foixante licuës
d'icy ou environ . Cela nous
fait efperer que nous le joindrons
bien - toft.
Devant Cadix , à bord de l'Amiral
le 3. Fuillet 1693 .
Depuis cette Relation , on
a appris que M' le Chevalier
de Coëtlogon avoit brulé ou
coulé à fond . à la Rade de
Gibraltar , cinq Navires An-
Tiiij
224 MERCURE
glois qui faifoientpartie de la
Flote de Smirne , avec deux
autres Baftimens , & qu'il en
avoit pris neuf autres chargez
pour le compte des Ennemis .
J'efpere vous donner le détail
de ce qui s'eft paffé en cette
action , avec la mefme exactitude
que vous aurez remarquée
dans celuy que vous veez
de lire. Cependanr je ne
dois pas oublier icy ce que j'ay
lû dans des Lettres de Hollande
,fur la fidelité defquelles on
peut compter. Elles portent ,
que la charge des Vaisseaux bru
·lez à Gibraltar, appartenant aux
GALANT. 225
Anglois , revenoit à fix millions .
Toutes ces pertes ont des
confequences pour les Anglois
qu'il feroit difficile de bien
faire connoiftre
font importantes . Il y avoit
tant elles
deux
ans
que
efté
à Smirne
; ainfi
il eftoit
abfolument
neceffaire
qu'elle
fist
un
heureux
voyage
. Vingt
mille
Ouvriers
Anglois
n'attendant
que
les
Soyes
qu'elle
rapporte
au retour
pour
travailler
, refpiroient
aprés
fon
la Flote n'avoit
arrivée ; & comme ce mauvais
fuccés trompe leur attente,
non feulement toute l'Ang
226 MERCURE
gleterre perd le fruit de ce
travail pour une autre année ,
& peut-eftre pour juſqu'à la
fin de la guerre, mais le Prince
d'Orange recevra de moins
quatre millions de Doüanne,
ce qui eft appellé la Romaine
en Angleterre . Ainfi voila un
enchainement
de pertes qui
va juſqu'à l'infiny , car l'armement
avoit beaucoup couté,
& ne rapportera rien . Quoy
que tous les Vaiffeaux n'ayent
pas efté pris ou brulez , comme
aucunn'a paffé au Levant,
les Anglois & les Hollandois
n'en font guere mieux dans
GALANT. 227
leurs affaires à cet égard, que
s'il n'en cftoit point échapé, &
les
Marchandifes
qui leur reviendront
leur feront inutiles
& fuperfluës , parce qu'ayant
efté destinées pour le Commerce
, on n'en a aucun befoin.
Enfin, quoy que les Hollandois
, en perdant plus
que les Anglois fe puiffent
mieux tirer d'affaire , à caufe
que leur commerce
eft plus
grand , les Lettres de Hollande
ne laiffent pas de porter , que
depuis l'établiffement
de la Republique
elle n'a point fait de
plus grande perte, & qui luy
228 MERCURE
ait efté plus fenfible . Auffi le
Prince d'Orange fut- il telle
ment penetré de cette nouvelle
en l'apprenant , que ne
pouvant diffimuler fon chagrin,
comme il a toujours fait
lors qu'il luy eft arrivé quelque
malheur , il s'échapa dans
fa colere , jufques à battre
quelques uns de fes Domeftiques
qui cftoient autour de
luy.
Voicy ce que porte une Lettre
écrite à bord de l'Adroit ,
à la Rade de Saint Jean de Luz,
le 2. d'Aouft 1693. Ce Vaiffeau
eft de 44 Canons , de 200 .
GALANT. 229
hommes & commandé par Mr
de Saint Clair.
Feudy matin 30. Fuillet , nous
apperçumes un Vaiffeau Hollandois
fous le vent , auquel nous
donnames chaffe , & le joignîmes
fur les neufheures . Il fit la manoeuvre
la plus fiere ayant mis
cofté à travers pour nous attendre.
Quand nous fumes à la portée du
moufquet , il nous envoya toute
fa bordée chargée de mitraille ,
fans que nous euffions tiré un feul
coup. Nous nous approchaà
>
mes
vergues
vergues
eg
alors
nous
leur
filmes
noftre
décharge
de Canon
chargé
double
,
230 MERCURE
& celle de la moufqueterie à
mefme temps . La bourre , ou les
valets du Canon mirent le feu
au vaiffeau ennemi , ce qui nous
empêcha de l'aborder. Ceux qui
eftoient dedans crierent miferi
corde , l'affaire ne dura pas
deux heures . Les Ennemis fe jetterent
à la Mer. On fauva le
Capitaine , le Lieutenant fort
bleffe , quatre- vingt cinq hommes
& le reste fut tué ou nogé. Ce
Navire avoit 54. Canons montez,
& il eftoit percé pour 64. Il
venoit de décharger des Mafts,
Sables & autres Apparaux pour
deux Galions qui font au paßaGALANT.
231
ge. Il eftoit forti le matin , & on
avoit jetté beaucoup de monde
deffus. Il eftoit auffi forti une Fregate
Espagnole , le tout pour attaquer
le vaiffeau l'Adroit ; mais
la Fregate rentra au plus vifte.
Cette action s'eft passée à la veuë
des Coftes d'Espagne . Tous les
Officiers François y ont tres- bien
fait leur devoir.
Le lundy 20. du mois paffé,
S. A..R. Monfieur arriva au
Mont Saint Michel , fut les
dix à onze heurts du matin ,
accompagné de fes Gardes du
Corps , & de plus de trois cens
autres perfonnes à cheval . Il
232 MERCURE
fut reçu au bruit du Canon de
la Place , qui fit un grand feu.
Les quatre Paroiffes qui font fujettes
à la garder, a voient reçu
ordre du Pere Prieur de l'Abbaye
; de ne manquer pas à s'y
trouver, ce qu'elles firent . Tous
les Religieux reveſtus de Chapes
defcendirent jufque fur la
Gréve hors la premiere Porte
de la Ville, avec un Dais porté
par quatre Curez des dépendances
. Le Pere Prieur enquali
Commandant, preſenta à té de
ce Prince les Clefs de la Ville
dans un Baffin de vermeil doxé
; & apres qu'il luy cut ré-
▸
GALANT . 233
pondu fort obligeamment ,
qu'elles ne pouvoient eftre en
meilleure main , les Chantres
entonnerent le Te Deum, & on
monta proceffionnellement
à l'Eglife , où l'on commença
la Meffe , apres laquelle Mon
fieur vifita toutes les raretez
de la Maifon , puis s'eftant re
polé un peu
de temps dans la
Sale des Chevaliers , il s'en retourna
difner à Pontorfon
,
fort fatisfait du Pere Pricur &
de fes
Religieux.
Mademoiſelle d'Orleans é
toit fi aimée dans tous les lieux
de fa dépendance , qu'il n'y
Aouſt 1693 .
V
234 MERCURE
1
en a aucun qui n'ait tâché de
donner des mar ques de reconnoiffance
pour les bontez de
cette Princeffe. Comme je
vous ay parlé de tous , je ne
dois pas oublier la Ville de
Thiers , dont je puis vous dire
que le zele a furpaffé le
pouvoir en quelque forte,
ayant égalé les plus grandes
Villes par la magnificence de
cette lugubre ceremonie . Il
avoit quatre figures aux quatre
coins du Maufolée , & rien
ne manquoit pour les ornemens
qui y conviennent , & pour
éclairer toute l'Eglife . Le Pere
y
GALANT. 235
Becher , Jefuite , prononça
l'Oraifon funebre avec une
entiere fatisfaction de fon
Auditoire.
On a fait à Nantes une reception
magnifique au R. P.
Bernardin d'Arrezzo , Gencral
de l'Ordre des Capucins.
Il eft Grand d'Espagne , &
Allié de la Maifon de Medicis.
Il arriva le premier jour
de ce mois dans la Galiote
Royale , qui avoit efté le prendre
à trois lieues de laVille , où
il fut receu au bruit de l'Ar
tillerie qu'on avoit drefféé fur
le Quay de la Foffe, par le Pere
Vij
236 MERCURE
Clement Ploefnel , Provincial
de Bretagne, à la tefte de tout
fon Définitoire , & de cent
cinquante Religieux , qui pour
marque de réjoüiffance entonnerent
le Te Deum , parmy
une multitude prefque infinie
de Peuples , qui ne fe laffoient
point d'admirer la venerable
& refpectable vicilleffe de ce
faint homme. Le lendemain,
jour de la Fefte de la Portioncule
, il affifta avec beaucoup
de devotion à tous les Offices
de l'Eglife , & mefme au Sermon,
qui fut fait fur le fujet
du miftere, par le Pere Moteau,
GALANT. 237
Vicaire des Peres Minimes de
Nantes , qui ne
qui ne receut pas
moins de louanges pour cette
action , qu'il en a receu dans
quantité d'autres lieux où il a
fait éclater fon Eloquence.
On eftima fort le Compliment
qu'il fit au Pere General,
qui pour marque du plaifir
qu'il avoit pris à l'entendre ,
le combla aprés fon Sermon ,
d'Indulgences
, de Prefents ,
& de Benedictions
. Le Pere
Bernardin d'Arrezzo a efté vifité
de M' de Vigny , Lieutenant
de Roy dans le Chafteau
de Nantes , & generale238
MERCURE
ment de tous les Corps de la
Ville , tant- reguliers que feculiers
, aufquelstil a rendu leurs
vifites luy mefme en perfonnc.
Vous fçavez , Madame ,
qu'on a par tour de tresgrands
égards pour tous les
Generaux d'Ordre , & que les
Souverains leur font l'honneur
de les recevoir comme
les Ambaffadeurs extraordinaires.
Le plaifir avec lequel le public
a veu le Portrait de l'Honnefte
Homme , ayant fait connoiftre
à Mr l'Abbé Gouffault
, celuy que toutes les
GALANT. 239
Dames auroient de voir , le
Portrait de l'Honnefte Femme
il s'eft appliqué à ce travail
avec ce genie aifé qu'on
a remarqué dans tous fes ouvrages
. La matiere est belle , &
perfonne ne pouvoit cftre
plus capable de la bien traiter
qu'un homme, qui par fa naiffance
& par fon efprit , ayant
toûjours cu accés parmy le
beau monde , a pu diftinguer
parfaitement ce qui fait le veritable
merite dans les Dames
raifonnables . Ila connu tous
les divers caracteres de celles
qui font à fuir ou à imiter , &
240 MERCURE
l'on peut bien s'en rapporter à
fon jugement , fur les qualitez
que doit avoir une honnefte
Femme. La peinture qu'il en
fait eft un beau Modelle pour
celles qui auront le coeur affez
élevé , pour vouloir fe
mettre au- deſſus des bagatelles
du monde , qui ne font
pour l'ordinaire qu'un frivole
amuſement qui ne mene à
rien . Il eſt tres-avantageux d'avoir
un Guide affeuré & clair
voyant dans le chemin qu'on
doit fuivre , & les Dames qui
feront bien aifes de ne fe point
égarer , le trouveront dans ce
Livre
GALANT. 241
Livre que commence à debiter
le S Brunet , Libraire, Galerie
neuve du Palais au Dauphin
.
Je viens
d'apprendre la
mort de M. l'Evefque de Perigueux
, qui par fon merite ,
fa vive Eloquence , & fa profonde
érudition , a fait tant
de fois parler de luy avec des
Eloges qui n'ont jamais cfté
conteftez , ce qui luy faifoit
tenir un rang tres- confiderable
parmy les Prelats de France.
Il y a plus de trente ans
qu'il rempliffoit les meilleures
Chaires de Paris fous
Aouft 1693.
,
X
242 MRECURE
le nom du Pere le Boux , Pre
ftre de l'Oratoire. On ne peut
prefcher de meilleure grace ,
avec plus de zele , & avec une
plus fainte ferveur. Il touchoit
& charmoit fes Auditeurs , &
l'on s'empreffoit tellement de
l'entendre par le plaifir que
l'on y prenoit , qu'il eftoit difficile
de trouver place dans
les lieux où l'on fçavoit qu'-
on l'avoit prié de donner quelque
Sermon . Il a prefché tresfouvent
des Avents & des Carelmes
entiers au Louvre , &
la feuë Reine - Mere l'a efté
plufieurs fois entendre dans
GALANT.
243
les principales Eglifes de Paris.
Le Roy ne croyant pas jufte
qu'un fi grand Prédicateur
demeuraft fans dignité dans
l'Eglife , le nomma d'abord
à l'Evefché de Dags , &
enfuite à celuy de Perigueux
, où il a mené une vie,
qui a répondu au zele qu'il
avoit toujours fait voir pour
la gloire de Dieu , & pour lc
falut du prochain .
Je vous ay promis un détail
de l'affaire de Malaga , & je
vais vous tenir parole . Le 19.
du mois paffé , l'Armée Navale
du Roy cftant à la veuë
X ij
244 MERCURE
de cette Ville, M' de la Ga
liffonniere , commandant le
Vaiffeau le Magnifique
, qui
cftoit de l'avant de l'Armée ,
envoya un de fes Officiers
avertir M le Maréchal de
Tourville, qu'il voyoit quelques
Vaiffcaux moüillez dans
la rade de Malaga , & luy demander
s'il trouveroit bon
qu'il s'en approchaft pour les
prendre , ou les bruler . M'le
Maréchal , qui avoit déja receu
le mefme avis , avoit donné
ordre le jour précedent à
M'le Chevalier de Villars de
s'approcher de la Ville avec
GALANT. 245.
deux autres Vaiffeaux , afin
d'empefcher que ces Baftimens
ne fe miffent à la mer,
en apprenant que l'Armée du
Roy s'approchoit , & pour les
prendre , ou les bruler , s'il eftoit
poffible; mais M'le Chevalier
de Villars n'ayant pû s'approcher
de Malaga , M' le
Maréchal envoya ordre à M
de la Galiffonniere de forcer
de voiles avec les Vaiffeaux
qui fe trouveroient les plus
avancez pour cette expedition
; & comme elle ne pou
voit fe faire fans Chaloupes ,
en cas que les Vaiffeaux enne-
X iij
246 MERCURE
mis fe fuffent mis dans le Mole
de Malaga , M' le Maréchal
fit faire fignal à tous les Vaiffeaux
d'envoyer les leurs armées
à bord de l'Amiral ,dont
l'on arma auffi la grande Chaloupe
, commandée par Mr
De gemeaux, premier Lieutenant
, & fous luy par M' Def
muques Enfeigne avec des
Gardes de laMarine , & desSoldats
qui connoiffoient la fitua
tion de ce Mole . La difficulté
qu'il y avoit à bruler les Baftimensqui
yeftoient , demandant
un détachement confiderable
de Chaloupes , M'de Chamme
lin, Capitaine en fecond du
GALANT. 247
Soleil Royal , pria Mr de
Tourville de luy en accorder
lc
Commandement , ce qu'il
obrint . Il partit pour cet effet
dans fon Ĉanot qu'il luy don
na . Milord Grand . Prieur , Fils
du Roy d'Angleterre , & M
lc Chevalier d'Armagnac, curent
permiffion de s'y embarquer
avec luy. Il eftoit prefque
nuit lors qu'ils partirent
de l'Amiral , d'où M' de
Chammeflin fut fuivy de
quelques Chaloupes . Il arriva
fur les onze heures à bord du
Magnifique , que le calme a
voit contraint de moüiller
X iiij
248 MERCURE
proche le Cap des Moulins .
Une heure aprés , il y arriva
deux Capitaines de Vaiffeaux
Genois , qui eftoient moüillez
avec deux autres Baftimens
de la mefme Nation ,
à l'Eft de Malaga , lefquels
ayant veu approcher l'Aimée ,
venoient faluër M ' le Maréchal,
fe fervant de la nuit , afin
que les Espagnols ne les viffent
point avoir commerce avec
nous. Mr de Chammeflin .
s'informa de la qualité &
quantité des Vaiffeaux Ennemis
qui estoient à Malaga , &
ils luy direnr qu'il y avoit
dans le Mole deux Anglois ,
GALANT. ^ 24.9
)
trois Vaiffeaux Corfaires de
Fleffingue , & une Fregate
Turque qu'ils avoient prife ,
avec plufieurs autres Baftimens
Efpagnols ; que les Anglois
& Hollandois avoient
mis du Canon à terre , & faifoient
quelque retranchement
le long du Mole pour défendre
leurs Vaiffeaux qu'ils avoient
fujet de croire en feureté
, ou tout au moins tresdifficiles
à infulter fous les
Batteries de certe Ville. Sur ce
rapport , il pria Mª de la Galiffonniere
d'envoyer dans fon
Canot les Capitaines Genois
250 MERCURE
afin que Mr le Maréchal , qui
eftoit à plus de trois lieuës de
l'arriere d'eux , fuft inftruit de
ce détail.Quelque temps aprés
un peu de vent s'eftant élevé ,
le Magnifique mit à la voile
pour s'approcher de Malaga .
A l'aube du jour , Mr le Maréchal
y arriva dans un Canot
avec les Capitaines Genois , &
M' de Meziere , Aide Major.
M ' de Chammeflin alla dans
ce moment avec luy reconnoftre
l'entrée du Mole à
la portée du Moufquet , &
enfuite il fit fonder tout autour
, pour voir où il pourroit
CALANT. 251
faire moüiller les Vaiffeaux ,
afin de canonner les Batteries
& les Vaiffeaux Ennemis, pour
faciliter aux Chaloupes des
Vaiffeaux du Roy le deffein
que l'on avoit pris de les bûler.
Cependant le Magnifi-
M * de
que , commandé par
la Galiffoniere , l'Arrogant ,
par M le Chevalier de Chateauregnaut
, le Vigilant par
Mr le Chevalier d Aumont ,
le Prompt par Mr de Beaujeu ,
l'Eclatant par Mr Daligre ,
l'Aquilon par M' de la Roche-
Hercule , l'Eole par M le
Chevalier de la Rongere , &
252 MERCURE
le Phenix par M' Desherbiers,
approcherent. Ainfi Mr le
Maréchal paffa tout le jour
fous un Soleil tres- ardent , à
faire moüiller ces Vaiffeaux
dans l'ordre qu'il crut le meil
leur pour battre en dedans du
Mole ceux des Ennemis , &
toutes les batteries de la Ville
qui les deffendoient . Le Magnifique,
& le Prompt faifoient
les deux bouts de la petite ligne
de nos Vaiffeaux . M ' le
Maréchal fit moüiller le Brulot
de M ' Longchamp du côté
du Prompt , cftant le plus
enfoncé dans la Baye , d'où le
GALANT. 253
vent vient ordinairement tous
les matins . Il fit auffi moüiller
les Fregates l'Heroine & la
Prompte , commandées par
Mrs Mounier & Beaujeu autour
du mefme Brulot , afin
qu'il fuft conduit plus facilement
fur les Ennemis . Apres
avoir fait moüiller tous les
Vaiffeaux dans cet ordre , fur
les fix heures du foir du 20 ,
Mr le Maréchal , accompagné
de Mr de Vauvré qui l'estoit
venu chercher de fort loin ,
le Soleil Royal n'ayant encore
pu gagner le moüillage , s'en
retourna , ayant extremement
254 MERCURE
fatigué toute la nuit & tour
le jour, & laiffa à M ' de Chammeflin
fes derniers ordres
pour brûler les Vaiffeaux Ennemis
le lendemain , dés que
le jour paroiftroit . Les Ennemis
travailloient de leur
cofté à fe mettre en eftat
de recevoir ceux qui venoient
pour les attaquer s'eftant
placez de maniere , que
Canon battoit nos Vaiffeaux ,
en ayant mis für une Plate-
Forme qui eftoit au - devant
d'une des Portes de la Ville ,
qui battoit de front tout ce
qui pouvoit approcher du
>
leur
GALANT. 255
Mole , outre des retranchemens
qu'ils avoient faits , à
l'abry defquels ils mettoient
leur Moufqueterie . M' de
Chammeflin conformement
aux ordres de Mr le Maref
chal , fit un plan de la maniere
dont on devoit entrer dans
le Mole. Il détacha treize
Chaloupes pour demeurer du
cofté du Magnifique , afin
qu'elles marchaffent en file un
peu de l'arriere du Brulot ,
pour faire feu fur celuy que
l'on feroit fur ce Brulot quand
il pafferoit. Il en détacha fix
autres qui furent celle de l'A256
MERCURE
miral commandée par Mr Def
gemaux premier Lieutenant,
& par Mr Defmarques , premier
Enfeigne ; celle du Royal
Loüis , par M ' de Boisjoly ; du
Victorieux , par M ' de Rocard
; du Formidable , par ME
du Hamel ; du Fulminant ,
par Mr Deftrene , & de l'Ambitieux
par M ' de Lage , tous
Lieutenans des mefmes Vaiffeaux,
pour remorquer le Brulot
dans le Mole fur les Vaiffeaux
Ennemis , avec ordre
aux quatre premiers , de le
quitter dés qu'ils en auroient
abordé un , & d'aller enfuite
GALANT. 257
5
effayer de prendre les autres
Vaiffeaux , pour les emmener
fans les bruler s'il eftoit poffible.
Il ordonna aux deux au-
1 tres de faciliter la retraite du
Capitaine , & de l'Equipage du
Brulot. Il donna ordre à ces
fix Chaloupes de fe rendre le
foir , & de coucher auprés du
Brulor. Il en détacha treize
autres pour paffer la nuit auprés
du Prompt , avec ordre
de marcher en file de l'arriere,
& à la gauche du Brulor,pour
faire feu fur l'Infanterie qui
pourroit eftre le long de la
Cofte en allant à la Ville , afin
Aouſt 1693.
Y
258 MERCURE
que rien ne puft empefcher
l'execution que l'on s'eftoit´
propofée . Toutes ces Chaloupes
eftoient matelaffées tout
autour. Il en garda quinze
quieftoient fans Matelas ,pour
un Corps de referve à envoyer
où il jugeroit le plus à propos.
Toute cette petite Flote êtant
ainfi feparée , elle fut avertic
de fe tenir prefte à marcher le
2. au matin. Pour cela , l'Eclatant
qui eftoit moüillé au
milieu de la ligne de nos Vaiffeaux
, avoit ordre de mettre
un Pavillon rouge au grand
Maft ,, pour faire commencer
GALANT. 259
à canonner les Vaiffeaux
afin de favorifer la marche
des Chaloupes , ce qu'ayant
fait quelque temps , l'Eclatant
devoit ofter ce Pavillon
rouge , & en mettre un blanc
à la place. C'eftoit le ſignal
pour faire partir le Brulot & les
Chaloupes dans l'ordre marqué
. Quand la nuit parut , Mr
le Marefchal envoya ordre
par Mr de Meziere , de faire
avancer quelques Chaloupes à
l'entrée du Mole , pour donner
l'allarme aux Ennemis , &
les inquieter pendant la nuit.
Cela fut executé par M de
Y ij
260 MERCURE
Caffaro avec quatre Chaloupes
fur lefquelles on tira Canon
& Moufqueterie . Le jour du
21. paroiffant , M' de Chammeflin
en détacha quatre autres
commandées par M' Daigrefin
, fur lesquelles les Vaiffeaux
Ennemis & les Batteries
de la Ville firent un grand
feu , croyant que c'eftoit dans
ce moment qu'on les vouloit
attaquer , mais au contraire ,
c'eftoit pour les amufer , &
connoistre d'où fortoit le plus
grand feu , afin d'y faire tirer
nos Vaiffeaux . La Chaloupe
de l'Ardent commandée par
GALANT. 261
6
M'de Siglas , y cut un coup
de Canon à l'eau ; il tua un
homme & en bleffa trois autres
. Pendant ce temps là , les
Vaiffeaux fe mettoient en état
de
canonner ce
>
que Mr de
Chammeflin ne faifoit plus
qu'attendre. Le Brulot & le
détachement des Chaloupes
eftant prefts à partir , à peine
fut-il jour , que Mile Marcfchal
arriva , & fit preffer les
Vaiffeaux de commencer la
canonnade
; mais les Ennemis
nous previnrent , & enflcz apparemment
d'avoir tiré fur
nos Chaloupes
qui s'estoient
262 MERCURE
retirées le matin , ils recommencerent
à faire feu fur nos
Vaiffeaux , & fur un grand
nombre de Chaloupes qui
eſtoient affemblées prés du
Magnifique , cù M¹le Maréchal
venoit d'arriver. Il
en repartit dans le moment
pour aller faire faire le fignal
du Pavillon rouge , ce qui fut
fait d'abord , & nos Vaiſſeaux
commencerent la canonnade .
M' le Maréchal s'en alla tout
droit au Brulot , auquel il donna
ordre de fe preparer , & envoia
dire à M. de Chammeflin
par M' de Meziere , qu'il fift
partir les Chaloupes fitoft qu'-
GALANT. 263
il le croiroit à propos . M' de
Chammeflin luy ayant mandé
que tout eftoit preft , fit partir
dans ce moment le Brulot remorqué
par les fix Chaloupes
commandées pour cet effet.
Celle de l'Amiral , que commandoit
M Delgemaux étoit
à la tefte. Il fit marcher
toutes les Chaloupes dans le
mefme temps , & on avança
ainfi fous les murailles de la
Ville jufqu'au fond du Mole ,
malgré le feu du Canon des
Vaiffeaux ennemis & des batteries
de la Ville , & celuy de
leur Moufqueterie. Le Brulot
264 MERCURE
alla aborder un des Vaiffeaux
Hollandois & fe déborda un
peu aprés , n'ayant mis au
Beaupré de l'Ennemi qu'un
feu leger , qui auroit esté facile
à éteindre , mais il fe trouva
touché , & nos Chaloupes ne
le pûrent remorquer . Dans le
mefme temps, elles entrerent
toures dans le Mole , & fe faifirent
de tous les autres Vaiffeaux
que les Ennemis , éton
nez de nos approches ,s'étoient
vcus réduits à abandonner . Il
yaavoit ordre de ne point brûler
, & on avoit fait prendre
des Amarres à plufieurs Chaloupes,
GALANT. 265
*
loupes , pour remorquer les
Vaiffeaux dehors , mais tous
ces foins furent inutiles , les
uns eſtant touchez & les autres
coulant bas d'eau , à la referve
d'un gros Marchand Anglois
qui eftoit devant la porte de la
Ville , fous une batterie qu'avoient
faite les Anglois . M
de Boiffie , Enſeigne du Conftant
, ayant abordé ce Vaif.
feau , M de 'Chamm flin alla
loy otdonner auffi toft de n'y
point mettre le feu , & de couper
les Cables & les Amarres
qu'il avoir à terid pour l'emmener
, ce qu'il executa pon-
Aouft 16 93.
*Z
266 MERCURE
ctuellement , aidé de plufieurs
Chaloupes. Il remorqua ce
Vaiffeau hors de deffous le pif
tolet de la muraille , & l'emmena
à noftre Armée , avant
que les Anglois l'abandonnaf
fent. Ils y avoient fait trois
trous à deux pieds ſous l'eau ,
afin qu'il coulât bas dans le
Mole , ce qu'on cut beaucoup
de peine à empêcher. Cependant
malg é tout ce que l'on
fir pour talcher d'emmener de
mefme les autres Vailleaux Ennemis
, il fut impoffible d'en
venir à bour : ce qui obligea
M de Chammeflin d'ordonGALANT
267
ner qu'on les bruflar , à quoy
on travailla auffi toft.Il fit ce
pendant ranger toutes les Chaloupes
qui n'y eftoient pas occupées
, pour faire un feu continuel
fur les batteries de la
Ville & fur celles du Port , d'où
l'on tiroit à brufle- pourpoint
de haut en bas , des coups de
Canon à mitraille fur les nof
tres . A la faveur de ce feu , qui
interrompoit celuy du Canon
& du Moufquet de l'Ennemi
qui recommençoit , pour peu
que le nostre s'affoiblift , on
fir ce que l'on avoit deffein de
faire , en remettant le feu plu
Zij
268 MERCURE
plufieurs en- fieurs fois , &
drous aux Vaiffeaux Ennemis
, dont on en fir amarrer
deux enfemble
afin qu'ils
brutaffent plus facilement .
Toute cette execution dura
depuis cinq à fix heures du
marin , jufqu'à piés de neuf.
Pendant ce temps , Mr - le Marefchal
qui avoit toûjours efté
à demy portée du Canon de
la Ville , dont les Boulets tomboient
tout autour de luy ,
envoya ordre deux fois par
Mle Chevalier de Lanion , de
bruler pluffoft les Vaiffeaux .
que de s'arrefter plus longGALANT
269
temps à tâcher de les fauver .
Ces ordres ayant efté execu
tez fans qu'il en reftâ aucun,
M. de Chamielin
, fit retirer
les Chaloupes Nous avons cu
prés de cent hommes tuez ou
bleffez , & fans le feu que les
Chaloupes faifoient fur les
Batteries il eutt efte malaifé
que la perren euft efté brau »
coup plus grande . On ne peut
fouhaitter plus de valeur que
les Officiers en ont fait paroftre,
& mefme les Equipages On
a demeuré plus de deux heures
& demie fous les murailles &
les batteries de la Ville , d'où
Z iij
[270 MERCURE
l'on voyoit dans les fonds des
Chaloupes , en forte qu'il n'y
avoit pas un homme qui ne
fuft à découvert. M' de Cham.
meflin eut beaucoup de peine
à empefcher que l'on ne miſt
pied à terre , & il fut mefme
fur le point de le permettre ,
pour faire renverfer à la mer ,
les Canons que les Hollandois
avoient mis fur une Plate - forme
devant la porte , mais la
crainte que les Officiers n'entrepriffent
d'entrer dans la
Ville par cette porte , d'où
l'on tiroit de la Moufqueterie
,
& qu'ils n'engageaffent
une
GALANT.0271
+
affaire pour laquelle il n'avoit
point d'ordre , fut caufe qu'il
fe contenta de bruler tous les
· Vaiffeaux , ce qui ne laiffa pas
d'etre long à faire, parce qu'il
ne voulut point le retirer
qu'ils ne fuffent tous brulez .
Il avoit dans fon Canor M' le
Grand Prieur d'Angleterre ,
qui a eu une contufion à la
cuiffe , M' le Chevalier d'Armagnac,
M. le Chevalier Colbert
, & M. de Cargreas , Capitaine
de Fregate . On ne peutvoir
plus de feu & de valeur
dans de vieux Soldats , que
ces Braves en montrerent . M.
Z iiij
272 MERCURE
Dimbleval Enfeigne , & M. de
Quemain, Garçon Major y
eftoient auffi , & ils ont parfaitement
bien fait leur devoir.
M. le Chevalier de Pontac ,
Lieutenant
, receut un coup
de Moufquet au travers de la
cuiffe fous la batterie de la
Porte , fous laquelle il faifoit
feu avec M. de Vatteri . Les
Lieutenans
qui commandoient
les Chaloupes du Brulot
, firent des merveilles , &
les conduifirent malgré le
grand feu comme en Triomphe
jufques au Vaiffeau qu'il
aborda, aprés quoy ils allerent
GALANT. 273
S
aux autres , & firent feu fur la
Ville , ainfi que M's de Bloctiere
, d Etienne , Defgoultes,
& de Courfe qui a esté blessé.
M ' de S.Abre & de S. Aubin
l'ont efté auffi . On ne peut
trop donner de loüanges à
M'de Rompré, de Saint André
, d'Egrefin , de Caſtro ,
de Rancé de Lacens , Dignardon
, Boifficu , de Siglas , dont
la Chaloupe qui avoit receu
un coup de Canon le maun
eftoit revenue à l'occafion, &
enfin à tous les Officiers en
general La perte des trois
Vaiffeaux Hollandois eft
274 MERCUR
E
moins confiderable par leur
prix , quoy qu'ils fuffent chargez
d'une partie du butin des
Prifes qu'ils avoient faites fur
noftre Commerce , que par le
defordre que ces Corfaires qui
cftoient de vingt - quatre à
trentefix Canons auroient encore
pu faire. Le Commerce
de Marſeille & de toute la
Mediteranée en a efté fort
incommodé , on l'en a delivré
en les brulant .
M ' le Marquis de Rebé ,
Brigadier des Armées du Roy ,
& Colonel du Regiment de
Piedmont , eft mort à Namur
GALANT. 275
des bleffures qu'il receut le 29.
du mois paffe à la Bataille de
'Neerwinde . Il eftoit de l'an
cienne Maifon de Faverge ,
qui entra il y a plus de quatre
cens ans par un Cadet dans
celle de Rebé , en époufant
l'Heritiere , à condition qu'il
en porteroit le Nom & les Armes.
Il eftoit Fils unique . A
l'âge de quinze ans , il fut Enfeigne
Colonel du Regiment
de Navarre , que feu M d'Albret
fon Coufin germain commandoit.
Le Roy au Siege de
Dinan , aprés la journée de Senef
, où il s'estoit tres - bien
376 MERCURE
comporté , luy donna une
Compagnie de Chevaux Legers
, qu'il remit bien tolt aprés
pour acheter l'Enfeigne
des Gendarmes d'Anjou , où
il fut fort bleffe d'un coup de
Canon à la Cuiffe , à la levéc
-
du Siege de Matric par la
Princed Orange , dont eftant
incommodé
à cheval , le Roy .
luy permit d'acheter le Regiment
de Piedmont qu'il a
commandé
avec beaucoup
de
reputation pendant onze à
douze années. Il eftoit bon
Officier , tres appliqué , fage
& fort entendu , bien avec les
GALANT. 277.
gens dé fon âge , & mieux encore
avec Meffieurs les Generaux
également aimé & cftimé
des uns & des autres . Il
avoit époufe Heritiere de
Montclar , dont n'a qu'uhe
Fille âgée delfopt à huit ans.
Ila efte enterré dans 1: Chour
de la grande Eglifed Namur,
avec tout ' honneur deû à une
perfonne de fa qualité & de
fon merite, & un regret gene
ral , furtout des pertonnes de
Guerre qui le connoiffoient
particulierement.
Meffire Edouart de Goril
lon , Seigneur de Mon - luſlan¸
278 MERCURE
cy devant premier Maiftre
d'Hoſtel de Son Alteffe Roya
le , Madame , cft mort auffi
de temps
. Il eftoit
depuis peu
Originaire
de Champagne
, &
Neveu de M's les Evefques
de
Saint Flour , & de Rhodés
.
J'ay encore à vous
apprendre
la mort de Madame
la
Marquife
de Nefle , que la petite
Verole a emportée
. Elle
eftoit
Veuve de M. le Marquis
de Nefle , qui fut tué en fe fignalant
au Siege de Philifbourg.
Ce marquis
luy avoit
donné
toutes les marques d'eftime
&
d'amour
que peut
GALANT.
279
donner un fort honnefte homme
Quandil s'embarqua à la
rechercher , elle n'avoit qu'un
Freie , fçavoir M. l'Abbé de
Coligny , qui luy devoit laif
fer tout le bien de la Maifon ,
neſe voulant referver que fes
Ben fices . M. le Marquis de
Nofle s'engagea là - deſſus à la
demander en Mariage & quoy
que M l'Abbé de Coligny
changeaft de party & paft
celuy de l'Epée , ce qui la laif
foit fans bien , il ne laiffa pas
de l'époufer . Je ne vous dis
rien de la Maifon de Coligny
que tout le monde connoilt
280 MERCURE
pour eftre des plus Illuftres.
Féu Madame ta Marquise de
Neflector Fille deM ' leComte
de Coligny , qui commandoit
la Nobleffe Françoife
au
pallage du Rab , quand les
Turcs furent défaits en 1664.
Le 17. de ce mois , S. A R.
* Monfieur , ayant paflé à
Dreux à fon retour de Breta
gne pour aller coucher à Verfailles,
M Maller , Maire perpetuel
de la Vile , alla le recevoir
à la reite du Corps de
Ville , jufqu'à l'extremné du
Fauxbourg par où ce Prince
devoit paller ; & luy prefenta
GALANT.
les Clefs de la Ville dans u
Baffin d'argent , comme
s'eftoit trouvé dans les Archives
qu'on en avoit ufé autrefois
aux receptions des Fils de
France. La Harangue qu'il luy
fit en les prefentant , fut conceüe
en ces termes.
MONSEIGNEUR ,
à
Noftre devoir nous oblige à
venir affurer V. A. R. de nos
tres-bumbles obeiffances , & nôtre
reconnoiffance nous engage
-vous marquer quelle eft noftre
joye de la voir beurenfement de
Aouft. 1693 . A a
282 MERCURE
retour d'une Campagne » où les
avantages qu'Elle nous a procurez,
ne font pas moins grands ,
pas moins importants au bien de
l'Etat , que ce qu'Elle a fait dans
ces Campagnes glorieuses , où Elle
prenoit des Villes en mefme
temps qu'Elle gagnoit des Batailles
.
Voflre feule prefence , Monfeigneur
, voftre feul Nom , ce
Nom Auguste , qui imprime autant
de terreur parmy nos Enne-
• que d'a d'amour & de refpect mis,
parmy nous , vient de rétablir la
tranquillité dans des Provinces
alarmées , éloigner de nos Coftes
GALANT. 283
des Flotes formidables , diffiper
des projets meditez avec tant
d'application , concertez avec
tant de dépense , publiez avec
toute la confiance d'un fuccés affuré.
Par là vous venez d'expofer
les Royaumes voifins aux mefmes
perils dont vous nous avez
garantis .
Pour tant de grandes chofes
dont nous vous fommes redeva
bles , Monfeigneur , avec toute
la France , nous n'avons que des
voeux à prefenter à V. A. R.
mais des voeux finceres, tels qu'on
·les doit faire pour un Prince qui
joint are extreme bonté à une
A a ij
284 MERCURE
extreme valeur, des voeux ardens
pour faire durer éirrnellement des
jours qui nousfont fi chers , que
vous employez fi utilement pour
lefalut de l'Etat , & pour vostre
propre gloire.
Aprés ceDifcours, queMonfieur
écouta avec beaucoup de
bonté , on luy prefenta tout
ce que la Ville avoit de plus
rare & de plus exquis , & qui
cft produit dans fon Territoi
re. Mr le Maire & le Corps de
Ville l'accompagnerent enfui
te jufqu'au lieu où il difna . Il
n'y avoit aucune Boutique
cuverte , & tous les Habitans
GALANT 285
eftoient fous les Armes.
Enfin le Fort de Sainte Bris
gide eft entre les mains des
Ennemis . Il n'y a rien de fi
glorieux pour les François qui
l'ont perdu , ny de fi honteux
pour les Ennemis , qui n'y font
entrez , que lors qu'on a jugé
à propos de l'abandonner. La
Conquefte dece Fort qui n'étoit
que de quatre petits Baftions
à peine achevez , a coûté
quinze jours & feize nuits
aux Troupes de l'Empereur ,
& à celles du Roy d'Espagne
& du Duc de Savoye , montant
à plus de quarante cinq
286 MERCURE
mille hommes. On peut
ajouter à cela , que tous les
Princes d'Italie ont contribué
, quoy qu'involontairement
, à la prife de ce Fort ,
puifque l'argent qu'ils ont cfté .
forcez de donner , fert à l'Empereur
à faire la Guerre en Italie
, auffi bien que les Subfides
que le Prince d'Orange
envoye aux Alliez de ce colté
là. Ainfi le Roy refitte en Italie
à un nombre infini de Puiffances
, ce qui ne fert qu'à aug
menter fa gloire. Il ne s'elt
jamais vu une reſiſtance pareille
à celle du Fort de fainte
GALANT. 287
Brigide. On avoir lieu de l'efperer,
puifque M ' le Chevalier
de Teffé qui y commandoit
les Troupes , voulant faire
quelque chofe d'éclatant en
cette occafion , leur avoir dit,
que fi quelqu'un fe fentoitincommodé
, ou qu'il cuſt des
affaires, il leur donnoit la liber
té de fortir. Chacun témoigna
vouloir partager la gloire de
la defence , & on ne fongea
plus qu'à refifter vigoureuſe
ment. On fit mefme des retranchemens
hors la Place en pres
fence des Ennemis , & l'on y fit
defcendre cinq picces de Ca.
288 MERCURE
non. Comme M de Teffé
avoit fait repandre des Billets
pour le pardon des Deferteurs
François , plufieurs fe
jetterent dans Sainte Brigide ,
& dans Pignerol . Il eft affez
extraordinaire de s'enfermer
dans une Place affiegée , où il
femble qu'il y ait beaucoup
plus à fouffrir qu'en plaine
Campagne . Trois cens cinquante
Irlandois que les Ennemis
retenoient par force à
leur fervice , fe jetterent auffi
dans Pignerol , & les forties
du Fort de fainte Brigide
ont netoyé trois fois la Tran
chéc
GALANT. 289
chée des Ennemis . Leur perte
a cfté fi grande , que par le
nombre des morts & de ceux
qui font entrez dans Pignerol,
ils fe font trouvez affoiblis de
quatre à cinq mille hommes .
Non feulement les François
qui avoient pris party parmy.
sux,ont deferté , mais encore
beaucoup de Sujets du Duc de
Savoye , & particulierement
du Regiment de Mondovi ,
duquel Regiment feul il y a
dix Sergens & pluſieurs Capitaines
Religionnaires. Plufieurs
Ingenieurs ont efté tucz
à ce Siege ; le Prince Eugene
Aoust 1693.
Bb
•
290 MERCURE
ཏི ཝ
y a perdu fon Page à fes coftez
, & le Comte de Bernais ,
Capitaine des Gardes de Mr
de Savoye , y a cfté tué. Les
Comtes de Martignan
, de
Non , & de Caffolet , & le
Comte de Maffel font dange .
reufement bleffez , avec un
tres- grand nombre d'Offi .
ciers. Cependant , comme un
pofte auffi peu confiderable
que celuy de Ste Brigide , qui
n'auroit pû tenir plus de trois
ou quatre jours devant des
Troupes Françoiſes , n'étoit
pas imprenable à une Armée
de quarante cinq mille hom
GALANT. 291
mes ,M' le Chevalier de Teffe
commandant les Troupes du
Roy dans ce Fort , & M de
Franclieu qui en eftoir Gou
verneur , tinrent Confeil de
Guerre , & jugerent que ce
fi
Pofte ayant arrefté les Ennemis
beaucoup plus de temps
qu'on ne s'eftoit propofé , il
faloit
l'abandonner ; qu'il
pouvoit à la verité tenir encore
quelques jours , mais
les Ennemis venoient à fe faifir
de la communication qui eſt
entre la Citadelle & ce Fort ,
ce qui ne pouvoit manquer
d'arriver avec le temps ,
la
que
Bbij
292 MERCURE
Garniſon feroit en danger
d'eftre Prifonniere de Guerre ,
& qu'elle perdroit fes Munitions
& tout fon Canon ; que
d'ailleurs la Place eftoit trop
endommagée pour pouvoir
faire encore la mefme refiftance
, &
que
d'avoir
perdu
tant
d'Hommes
&
tant
de
temps
devant
les Ennemis outrez
un Pofte fi peu
confiderable
,
ne manqueroient
pas de les venir
attaquer
avec plus de for.
ces & plus de furie , & qu'il
faloit leur ôter le moyen
de fe
vanger de leurs pertes , & ajoûter
à leur chagrin
, celuy de
GALANT. 293
fe voir privez de tout ce qui
eftoit dans ce Fort. Ainfi
aprés en avoir fait ofter le Ca.
non & les Munitions , fans
avoir laiffé dans la Piace que
huit Moufquets crevez , &
1 aprés avoir fait lauter une
Mine qui enleva plufieurs des
Ennemis , la Garnifon fe retira
dans la Citadelle . Cepen
dant les Ennemis qui igno
roient ce qui fe paffoit , firent
jouer une Mine qui ouvrit la
muraille & fit une affez
grandebreche.
Ils n'oferent y monter
, que lors qu'ils fe furent
apperçus , que les François en
B biij
294 MERCURE
eftoient fortis. L'étonnement
de M de Savoye fur grand ,
lors qu'il trouva ce Pofte dégarni
, & fa Conqueſte luy
donna plus de chagrin que
de plaifir.
Le Samedy 15. de ce mois ,
on firen 1 Hoftel de Ville de
Paris , l'Election des nouveaux
Echevins . Le choix
tomba fur Mr Bafin , Confeiller
de Ville , & fur M' Puylon
, Docteur & cy-devant
Doyen de la Faculté de Medecine
, pour remplir les places
de Mrs Tardif & Laleu. Le 19.
ces nouveaux Echevins allerent
prefter le Serment à Ver
GALANT 295
6 failles entre les mains de Sa
Majefté. Mr le Vaffeur de S.
Vrain , Prefident
en la Cour
des Aides , cut l'honneur
de
les prefenter , & fit au Roy
avec beaucoup
de fuccez , le
Difcours qui fuic.
SIRE
,
La Capitale de vôtre Royaume
a tous les ans mille actions de
graces à rendre à Vostre Majesté,
en mesme temps qu'elle a l'bonneur
de luy prefenter fes nonveaux
Magiftrats ; Mais aujourd'huy
, SIRE , elle est pénétrée
plus vivement que jamais
d'une tres- respectueuse & tendre
Bb iiij
296 MERCURE
reconnoiffance , quand elle confe
dere le repos dont Voftre Ma
jefté la fait jouir , tandis que les
Capitales des Eftats voisins font
dans des agitations & des allarmes
continuelles.
Madrid accoûtumée à n'enten
dre que de loin le bruit de la guer
re , eft dans une terrible confternation
, depuis qu'elle voit le peril
approcher d'ille
la
perte
d'une Place , que l'Eſpagne regardoit
comme l'un de fes plus
fermes remparts.
par
Heidelberg , d'où font fortis
au fiecle paßé tant d'Armées , fa
tales au repos & à la Religion
de la France ;
Heidelberg n'eft
GALANT. 297
plus , & malgré voftre clemences
malgré la vigilance de vos Generaux
, le Ciel a permis que fes
propres Defenfeurs agent allumé
eux-mêmes lefeu qui l'a confu
mé , & qui fera trembler longtemps
toute l'Allemagne.
Londres nous cache en vain fous
les apparences d'une fauffe tranquillité
, les mortelles inquietudes
, dont elle fe fent de jour en
jour plus troublée. Elle eft contrainte
d'avouer qu'elle devient
L'esclave de l'idole qu'elle s'eft
faite , qu'elle ne s'épaife que &
pour entretenir une rebellion qui
buyfera toûjours honteuser & ne
298 MERCURE
peut manquer de luy estre fu
nefte.
Graces à la fageffe , à la vai
leur , à l'application infatigable,
à l'invariable bonheur de Voftre
Majesté , nous ne sommes point
expofez à toutes ces allarmes . Aujourd'huy
que toute l'Europe eft
enfeu , nous n'entendons prefque
aucun bruit que celuy des réjouif
fances publiques qui fe font pour
Les Conqueftes de Voftre Majesté.
Que le Ciel nous les continue,
SIRE , comme il fait tous les
jours &fur mer &fur terre , ces
Conqueftes fi bien deuës à la juftice
de la caufe que vous foûte
GALANT . 299
nez tout feul contre un monde
entier d'ennemis .
Nous fommes perfuadez que ce
n'est que pour vaincre leur obftination
que vous avez encore les
armes en main , pour les reduiune
Paix , glorieuse à celuy
qui l'offre , & neceffaire à ceux
qui la refuſent.
re à
Voilà , SIRE , ce qui foûtient
vos fidelles Sujets dans les efforts
qu'ils font obligez de faire pour
l'execution de vos juftes entrepri
fes. Ils voyent bien que jufque
dans le fein de la victoire , vous
ne cherchez que la Paix, & que
vous preferez en cela leur bon300
MERCURE
heur & leur repos à cet amour
de la gloire , auquel fi peu de
Conquerans fçavent refifter.
Les nouveaux Magiftrats que
jay l'honneur de vous prefenters
n'oubliront rien pour entretenir.
ces fentimens dans l'efprit de vos
Peuples, & pour leur faire comprendre
que tout leur bonheur
confifte dans une fidelité inviolables
& une foûm fion parfaite
aux ordres de Vostre Majesté.
Je paffe à l'article d'Allemagne
qui vous doit paroiftre
affez nouveau , les details
que vous allez lire n'ayant
point encore efté donnez au
CALANT.. 301
3oI
public. Monfeigneur le Dau
phin ayant paffe le Nekre le
27. du mois paffé fans aucune
oppofition de la part des Ennemis
, dont on vit feulement
environ vingt Escadrons fur
les hauteurs pour l'obſerver ,
ce Prince vint camper à Blaidelshaim
, où il fejourna le
28. le 29. & le 30. Le 31. il alla
camper dans la Plaine au-def
fus d'Illffeld en veue des Ennemis
. Le lendemain premier
de ce mois , l'Armée demeura
en Bataille depuis cinq heures
du matin jufquesa quatre heures
aprés midy. Monfeigneur
302 MERCURE
envoya reconnoiftre par plufieurs
Partis la fituation du
Camp des Ennemis , mais
comme les rapports qu'on luy
fit ne le contenterent
pas , il
donna ordre qu'on fe tinft prêt
pour marcher le jour ſuivant
à la pointe du jour avec toute
l'Armée. Ce jour - là on fe mit
en Efcadron à la tefte du
Camp , & l'on attendit les Generaux
. On commanda d'abord
cent Fafcines par Efcadron
, & deux cens Piquets.
Toute la droite marcha avec
du Canon. On s'empara de
plufieurs Pofics & Ravins que
GALANT. 303
les Ennemis abandonnerent ,
& quand on fut à une portée
de Moufquet d'eux , on trouva
une Ravine également inacceffible
par fa profondeur , &
par les Bois qui eftoient garnis
d'une Infanterie tres-bien
retranchée , & au deffus def
quels ily avoit une bordée de
Canon avec des embrafures
& des retranchemens
forts tour remplis de Troupes.
On chercha neanmoins un endroit
pour y élever une Batterie
qui puft ruiner celle des
Ennemis . On y travailla tout
le jour , & la Cavalerie de la
tres304
MERCURE
droite y porta des Faſcines.
Les Ennemis firent grand feu
de leur Canon , & la journée
ſe paſſa ainfi . On harcela plufleurs
fois la Garde de l'aile
gauche, & fur le foir toutes les
Troupes qui s'eftoient
avancées
pour foutenir noſtre. Canon
, fe retirerent
dans le
Camp avec l'Artillerie
. De
Paveu de toute l'Armée
trouva les Ennemis fi avantageufement
poftez , qu'il y auroit
eu de la temerité à les attaquer
, tant à caufe des ravins
& retranchemens
, qu'à cauſe
des Bois & du Nekic qui en
› on
GALANT. 305
vironnoient leur Camp. On
n'auroit pas efté en peine de
forcer leurs retranchemens par
la valeur de l'Infanterie , mais
il eftoit abfolument impoffi
ble que la Cavalerie la puft
fouftenir, aulicu que les Ennemis
avoient une Plaine d'erriere
leurs retranchemens , aufquels
douze à quinze mille
Payfans travailloient depuis
longtemps , & qu'ils pouvoient
mettre leur Cavalerie
en bataille dans cette Plaine.
Jamais Troupes ne furent plus
mortifiées que les nostres
aprés s'eftre preparées à com
·Aoust 1693.
Cc
306 MERCURE
battre avec toute l'ardeur poffible
, de fe voir contraintes
⚫ de s'en retourner fans avoir
pu en venir aux mains .Cependant
peut- eftre le Ciel ne l'a
pas permis, parce que Monfeigneur
fe feroit trop expofé.
Son deffein eftoit de ne pas é
pargner fa perfonne , & comme
tout eft à craindre en de pareil
les occafions , ce Prince s'êtoit
mis dans l'eftat où doit cftre
un vray Chrétien , lors qu'il
Le prepare aux evenemens les
plus facheux . Monfieur le Duc
du Maine avoir imité l'exemple
de Monfeigneur, ainfi que
plufieurs des principaux Offi
GALANT . 307
ciers , veritable marque qu'on
eft refolu de bien faire fondevoir
& de s'abandonner à la valeur
, mais il falut avoir le chagrin
de fe retirer fans combattre,
qui eft un chagrin cruel
pour des François . Tout ce
qu'en put faire voyant les Ennemis
obftinez à ne point fortir
d'un pofte où il n'eftoitpas
poffible de les attaquer , fut de
confumer les Fourages des environs
, afin que la neceffité
les contraigniſt
à fortir .
Lej. on commanda à tout
le monde de fe tenir preft
pour faire les réjouiffances du
Ccij
308 MRECURE
gain de la Bataille de Necr
winde , dont M' de Luxem
bourg avoit envoyé la Nou
velle à Monfeigneur , par un
de fes Gentilshommes. Ce
Prince fit avancer cent quatre
pieces de Canon fur la gau
che , à la hauteur où eftoit la
Garde ordinaire . On les poin
ta routes fur le Camp des En
nemis. La Cavalerie de la
gauche avança fur la mefme
hauteur , avec quelques Bri
gades d'Infanterie . Le refte
de l'Armée s'avança àla
tefte du Camp, & l'on fit les
trois décharges à la maniera
GALANT. 309
accoutumée .On tira le Canon
àboulet fur les Ennemis , &
laur Garde n'en eut pas plûtoft
entendu le fiflement
qu'elle s'écarta , & fe retira
à leur Camp. Le 6. au matin
on fit partir tous les gros &
menus équipages. Les Tentes
demeurerent neanmoins tendues
jufqu'à une heure aprés
midy , qu'on fonna le Boutefelle.
On monta auffi - toft à
cheval , & on décampa. On
croyoit que les Ennemis viendroient
pour infulter les Troupes
dans leur retraite ; elles as
voient à paffer un Ravin fort
310 MERCURE
profond & tres-rude à defcendre
& à monter. Cependant
ils n'oferent chercher
à profiter
de leur avantage
.
Je ne dois pas oublier de
vous faire part d'une chofe
bien digne d'eftre remarquée
.
Monfeigneur
ayant envoyé
un Trompette
au Prince de
Bade , pour redemander
les
Lettres d'un Courier que l'on
avoit arreſté , ce Prince fit faire
toutes fortes d'honneftetez
à
Monfeigneur
. Il dit au Trom
pette & qu'il eftoit bien fâché de
ne le pouvoir venir affarer lugmefme
de fes profonds refpects.
GALANT . Z71
le.
qu'il l'auroit fait avec bien du
plaifir , ayant l'honneur d'eftre
Filleuil du Roy, & de porter
nom de Louis dont il fe tenoit
tres- bonoré; qu'il le fupplioit de
l'excufer s'il prenoit la liberté de
luy dire, qu'un auffi grand Prince:
qu'il eftoit , ne devoit pas s'expofer
comme il avoit fait en reconnoiffant
fes retranchemens ;
qu'il l'avoit bien reconnu , & il
dépeignit mefme au Tromperte
la couleur de fes habits. Il
ajoûta , qu'il eftoit au defefpoir
de ne pouvoir executer fur le
champ ce qu'ilfouhaittoit , parce
que ne commandant point en chef,
312 MERCURE
il faloit qu'il en conferaft avec
M de Saxes ce qu'il feroit au
pluftoft . Ce Prince tint parole ,
& envoya mefme à Monfeigneur
toutes les Lettres de
Change des particuliers , qui
montoient à une fomme confiderable
. Monfeigneur eftant
retourné le 6. camper à Blaidelshaim
, y' fejourna jufqu'au
13. & le 12. & le 13. toute l'Armée
répaffa le Nokre fur trois
Ponts de Pontons , la Cavalerie
à droite , l'Infanterie à gauche
, & les gros Bagages dans le
milicu . Monfeigneur fit l'ar
riere Garde, & ne paffa que
le
GALANT.
313
13.fur les deuxheures à piedfur
le Pont de la droite ,fans qu'au
cun Eſcadron des Ennemis paruft
. Il alla camper à Heitingsheim
. Il a depuis envoyé des
Troupes dans Stutgard& dans
Kanftad . Si ce Prince n'a pas
fait tout ce qu'il defiroit , il a
fait tout ce qu'il eftoit poffible
de faire, & les Ennemis ne pourront
fairefubfifter de Troupes
en quartier dans les meilleurs
pays de l'Allemagne , où il eſt
Maître de 73Villes . Ce ne font
pas,il eft vrai,des Places fortes,
mais le nombre & l'étenduë de
leur territoire,font affez confi ..
Aouft 1693.
Da
314 MERCURE
derables pout en tenir licu .
Avant la prife d'Heildeberg,
& l'arrivée de nos Troupes
jufques àStutgard , les Ennemis
qui croyoient que le Prin
ce de Bade , au lieu de fe cacher
, empefcheroit que les
François n'avançaffent , fi .
rent frapper la Medaille que
je vous envoye , pour marquer
l'expedition que ce Prince alloit
entreprendre fur le Rhin
contré nos Troupes , comme
on voit par ces paroles .
Mars bis ultor , victor Turcarum
, expeditionem contra Gallos
ac Rhenum aggreduur.
BAD
- HOCHE
HOCHESCM
-
GENER
MARCH
LVDOV
WILH
·
DG
·
EXPEC
LOCV MT
PRASAGIT
RHEN
FATA
S
HERO
SABENSE
BADENSIS
1
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SISTE
GRADVM
NUNC
INDIN
[
OSUASOLIS
VT LVNA
MARS BISVLTOR VICTOR TVRCAR
PERPETUUS EXPEDITIONEM
CONTRA GALLOSADREHNUM
AGGREDITUR
1693
GALANT. 315
Cependant au lieu de faire
aucune Expedition, comme il
cft marqué dans l'Exergue de
cette Medaille , il n'a pû que fe
cacher , & lorfqu'on le loüera
des avantages qu'il a remportez
contre les Turcs , on admirera
la prudence qui luy a
fait éviter les François , fe tenant
affuré d'en eftre battu .
Le 20. on fit un détachement
de quatre mille Chevaux
, fous les ordres de M le
Comte de Talard , pour foûtenir
M' de Mazel , qui s'eft.
beaucoup avancé dans le pays
pour faire payer les contribu
Ddij
316 MERCURE
tions. Il doit aller jufques à
Tubinge , où tous les Habitans
de Virtemberg ont retiré leurs
meilleurs effets, & où quantité
de Dames fe font refugiées.
On a donné des ordres pour
démolir le fameux Chafteau
d'Afperg.
Vingt
quatre
Vaiffeaux
Marchans
, Anglois
& Hollandois
,
pris par M le Maréchal
de
Tourville
, ont ellé conduits
à Toulon
par M' de Belairt
,
qui n'avoit
que fon Vaiffeau
& deux Fregates
pour efcorte.
Cependant
ils y
reufement
arrivez
, ainfi qu'u-
•
font heuGALANT.
317
ne Pinaffe de 36. Canons prife
par le mêmeM'de Belairt , &eftimée
quatre cens mille livres.
Toute la Flote du Roy cft à
Toulon , d'où elle fait trembler
toute la Mediteranée ,
tant nos Ennemis apprehendent
qu'elle ne fe remette en
mer pour quelque nouvelle
Expedition.
font
La derniere Enigme avoit
efté faite fur le Compas. Ceux
qui ont trouvé ce mor ,
M's ' Abbé Rouffel Aumof-
-nier ordinaire du Roy;DeFougy
Vicomte de Conches; Raymond
Seigneur de Rondillou,
Dd iij
318 MERCURE
ancien Conful de la Bourfe de
Bordeaux ; Deftival de l'Hoftel
Serpente ; Bonnard de l'Hôftel
Brulard , Parforu de S. Lo;
Lecuyer, de S. Florins en Dauphiné
; de la Perche des Tonneins
, Etudiant en Philofophie
; le Chevalier du Rocher
de Mortain ; de Guillebert de
S. Lo ; Macé de Caën ; Le
Bourg , Orateur de la Ville
d'Eu ; Caüet Moufquetaire
de Chauny ; Brayer ; de la
Poupardiere , Daquet , Pignon
de Chaalons ; l'Amant
de la plus belle des quatre
Soeurs d'Abbeville ; Louis le
GALANT 319
Fidelle & fon engageante Bergere
de Lyon ; Brulé & Tranche
pain , & les deux aimables
foeurs Manon & Therefe de la
rue de la Vieille monnoye ;
l'aimable Joron & fa charman .
te Mariane de la Porte Paris ;
Le petit Genie de Verfailles ;
Le Clerc infortuné de S. Jacques
du Haut- pas ; le Berger
emporté de la rue de la Perle ;
le Chevalier Fleurant de la
Ville de Sens ; le gros Controlleur
& la Societe du Pref
bytere de Surenne ; le jeune
Sage par reputation de la ruë
des Boucheries , & la jeune
Dd iiij
320 MERCURE
Sage par reputation du coin
des Auguftins ; le jeune Apol
lon & la belle Taille du Palais.
C. I. R. C. Veret, Imprimeur
; Diane d'Alcleon ; la
Nymphe Aimantée ; l'Abfenre
aux jours filez de foye ; la
Bergere aux Chataignes ; le
Chevalier invifible de la Bague
de Gigés ; le Berger fidel
à l'Anagramme Ame Rofe du
Ciel ; l'aimable Nocloife à
l'Anagramme Le merite Bourgeois
; la Marquife à l'Anagramme
, Pure Image de vertus
Mefdemoiselles de Landrieu
de la rue du Parlement de BorGALANT.
321
deaux ; Anne de Fontenay de
la rue S. Martin ; Gaufreteau ruë
la veuve ; Gilbert de Soiffons;
l'illuftre Chelan de Cadilhac ,
& fon amy Laiiber de Paris ;
La belle Manory de Saumur ,
& fon amy N. L. Pinche de la
Terre de Cambray : la Corbeille
de Blois : la nouvelle
Societé du Jardin de Lyon : la
Spirituelle épouse Parifienne ,
future Angevine : la petite
Charmante du Cloiftre S. J.
D. L. O. La Spirituelle à ta
ble : l'Efprit journalier : le
Coeurimpraticable & inacceffible
: la charmante Brune du
322 MERCURE
Cheval noir , & fon aimable
coufin Flageollet
.
La nouvelle Enigme que je
vous envoye eft ſi courte , qu'-
elle ne fera pas longtemps
refver vos Amies .
ENIGME.
Je fuis de figure petite ,
Rien n'eft plus importun que moy»
Difficilement on m'évité,
Mais mon nom fait honneur dans la
bouche du Roy.
La Chanfon nouvelle que
que je vous envoye , fera fans
doute de voftre gouft , puis
que les paroles font de Mademoiselle
des Houlieres , &
!
323
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J.
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322
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GALANT. 323
que M le Camus les a mifes
en air . Ainfi tout en eft de
bonne main .
AIR NOUVEAU.
ue ferviroit , belas ! ´au Printemps
de paroiftre ? Que
L'Amour n'y trouve plus de ces
charmans loisirs ,
Dont il eftoit toujours le maistre.
Son empire eft détruit ; à peine
fait- il naiftre
Dans les plus jeunes coeurs les plus
foibles defirs.
Non, le Printemps ne peut plus eftre.
La faifon des plaifirs.
Monfeigneur le Duc de Berry
étant pallé entre les mains des
hommes, pourapprendre tout
324 MERCURE
ce que doit fçavoir un fi grand
Prince , le Roy a nommé plu,
fieurs Officiers des principaux
, & des plus neceffaires ,
jufqu'à ce qu'il foit en âge
qu'on faffe fa Maifon entiere.
Mr le Duc de Beauvilliers étant
déjaGouverneur de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne
& de Monfeigneur le Duc
d'Anjou , le Roy a cru ne pouvoir
faire un meilleur choix
pour Monfeigneur le Duc de
Berry, & par cette meſme raifon
il a donné pour Précep
teur à ce Prince , M' l'Abbé
de Fenelon. Sa Majesté a
GALANT. 335
nommé M ' le Marquis de Razilli
, Lieutenant de Roy de
Touraine ,fous Gouverneur de
ce mefme Prince . Il elt d'un
merite diftingué , & allié aux
plus Illuftres Maifons de Fran
ce. M ' de Razilly , fon Pere ,
eftoit Chef d'Efcadre , & deux
de fes Freres morts dans le
Service , l'engagerent à prendre
le party de l'Epée , qu'il
n'avoit pas refolu d'embraffer,
Le fous Precepteur eft M
l'Abbé de Beaumont. Il n'y a
pas à douter qu'ayant fuivy
I'Exemple de M l'Abbé de
Fenelon fon Oncle , il n'ait
326 MERCURE
beaucoup de merite , & de
picté . Mr l'Abbé Catelan a
efté nommé Lecteur , & Mrs
de Soleyfel & Vaffan , Gentilshommes
de la Manche . Le
premier eft Gentilhomme
ordinaire
de la Maiſon du Roy,
& eftoit Ecuyer de Madame ,
la Dauphine. Le fecond eft
Capitaine au Regiment
du
Roy. Sa Majesté a donné la
Charge de premier Valet de
Chambre à M du Chefne ,
qui estoit Maistre d'Hoftel de
Madame la Dauphine , & celle
de premier Valet de Garde-,
robe à Mr de Chenedé quien,
GALANT. 327
eftoit premier Valet deChambre.
Ce dernier avoit eu l'honneur
d'eftre confideré de cette
Princeffe , qui avoit eu la
bonté de le recommander au
Roy en moutant Je ne m'étends
point fur le merite de
tous ces Mrs , dont le choix du
Roy fait affez l'Eloge.
Je vais parcourir en peu de
paroles l'état des principales
Puiffances inrereflées dans la
guerre prefente. Les Vaiffeaux
brûlez à Gibraltar
, ont porté
la derniere confternation
à
Londres , & quinze des principaux
Marchands ayant fait
328 MERCURE
banqueroute , ont fait taire
ceux qui cherchoient à déguifer
les malheurs du peuple.
Le Comte de Camarren , premierMiniftre,
voyant lesplaintes
qu'on fait contre le Confeil
, a quitté fon employ, &
s'eft retiré à fa maifon de campagne
. Le Comte de Nortin
gan , Secretaire d'Etat, vouloit
en uſer de meſme , mais on
l'a engagé à demeurer juſques
au retour du Prince d Orange.
Le Vice Amiral Roock
n'a ramené que feize Vaiffeaux
Marchands , dont les
marchandifes demeureront
GALANT. 329
inutiles aux proprietaires. Quoy
qu'on publie que les Flotes d'Angletetre
& de Hollande doivent aller
iufques à Cadix , elles n'ont pas le
demy quart de vivres neceffaires
pour ce voyage.
Les Hollandois s'eftoient un peu
trop promptement engagez à offrir
de nouveaux fecours au Prince d'Otange
. Ils se font déja aſſemblez
plufieurs fois là - deffus , & l'execution
de leurs offres le trouve tresdifficile.
Les Armateurs François
leur ont pris pour cinq millions de
baftimens à la pefche de la Baleine
, & l'on tient que le dommage
qu'ils leur ont caulé , monte à dixneuf
ou vingt millions . On attend
le détail de cette perte . Mr Dardenne
, Capitaine de Vaiffeau , leur en a
pris un qui revenoit des Indes , efti
Aoust 1693.
Ec
330 MERCURE
mé quatre cens mille livres.
Mr de Frontenac, Viceroy de Ca
nada , a enlevé une des cinq Habitations
des Iroquois , a fait plufieurs
prifonniers, & les a forcez à luy demander
la paix.
Le long fejour que Monfeigneur
a fait aux environs du Camp des
Ennemis les pour engager à un
Combat , les ayant empetchez d'en
fortir , la corruption s'y cft mile , &
l'on peut dire que toute l'Armée eft
malade , & que les Chefs n'en font
pas exempts. Nos Troupes ayant
confumé tous les fourages , ils font
obligez d'en envoyer chercher à
plus de neuf lieues d'Allemagne
Ainfi jamais Armée n'a efté en un
plus mauvais eftat , ny n'a manqué
de plus de chofes . Celle de Monfeigneur
eftoit le 25 , au Camp de SeGALANT.
331
heckengen. Les Deputez de Sturgard
entrerent le 23. en payement
pour les contributions , & donnerent
cent mille écus On a mené
les Oftages à Strasbourg.
Les Ennemis ont jetté trois Ponts
fur le Nekге , entre Lauffen &
Hailbron , pour y
pour y faire paffer
une
partie
de leur Armée , qui ne peut
plus fubfifter
dans fon Camp
, où le
mauvais
air a caufé une corruption
prefque
generale
. Il y a neuf à dix
mille
malades
de la dyffenterie
; le
Prince
Louis de Bade en eft attaqué
auffi-bien que de la goute . On a êtabli
des Fours à Stutgard
pour cuire le
pain de l'Armee
de Monfeigneur
...
Le Duc de Croy fe trouve fort
embaraflé devant Belgrade. Il n'a
fait ce Siege que par occafion ,
croyant l'avoir trouvée favorable ;
Ecij
232 MERCURE
ainfi rien de concerté . La Place fe
trouve tres-bien fortifiée , bien munie,
& avecune groffe Garniſon qui
fait de vives forties , & le Grand
Vifir apprehende fi peu, qu'il efpere
faire des conqueftes en Tranfilvanie
avant que de venir à fon fecours.
Mr d'Uffon , qui eft campé dans
la vallée de Barcelonette , a amené
de celle du Pau , des Oftages pour
la feuretê des Contributions , & a
brulé les Villages qui ont refufé de
les payer. Mr de Larray a auffi fait
uue courſe dans le Marquifat de
Saluffes , où il a brulé les fourages
que les Ennemis avoient fait ramaffer.
Mr de Savoye, aprés avoir fait
pofter toute fon Artillerie pour l'attaque
de Pignerol , en forte qu'ilne
reftoit plus qu'à la faire agir , acont
GALANT. 333
d'un coup donné des ordres pour la
faire marcher
du cofté de Turin. I
détacha en mefme temps dix mille
hommes
qu'il envoya du cofté de
Veillane
. On affure que le 25. les
Ennemis
firent revenir leur Canon
devant Pignerol
.
Je vous envoye
la Relation
de la
Bataille
de Neervvinde
, & ne doute
point
que vous ne foyez
fatisfaite
du foin que j'ay pais d'en faire
un volume
particulier
. L'abondan
ce de la matiere
m'oblige
à remettre
au mois prochain
à vous parler
de ce qui s'eft paffé à l'Academe
Françoife
le jour de la Fefte de S. Louis.
Je fuis , Madame
, voſtre, &c.
2 .
AParis , a 31. Aouft 1693.
25252522222322555
Prelude
.
TABLE,
Voeux pour le Roy.
Stances.
Hiftoire.
8
12
16.
52
Réponse à l'Anonime , tres fçavante
tres-curieufo.
Journal de la Flote du Roy , depuis fon
départ de Breft , jusqu'à l'arrivée dee
la Flote de Smirne prés de Lagos . 146
Defcription fort exacte de la maniere
dont les Vaiffeaux Marchands des
Ennemis , & de guerre , ont efté pris
& brulez par la Flote du Roy. 198
Lettre écrite de la Rade de S. Jean de
228
Luz.
Reception faite à Monfieur au Mont
S. Michel.
Ceremoniefaite à Thiers
235
234
Reception faite à Nantes au General des
Capucins , Grand d'Espagne, 235
TABLE.
Portrait de l'Honnefte Femme.
Mort de Mr de Perigueux
238
24 [
Relation de l'affaire de Malaga , faite
par Mrde Chammeflin,
Autre article de Morts .
243
277
Reception faite à Monfieur , à la Ville
de Dreux.
Nouvelles de Piedmont.
280
285
Election des nouveaux Echevins , avec
le Difcours fait au Roy , par Mr le
affeur de S. Vrain, en les prefentane
à Sa M.
Nouvelles d Allemagne.
294
300
Arrivée à Toulon des Vatffeaux Mar
chands pris fur les Ennemis , & de
la Flote du Roy.
316
3r7 Officiers de Monfeigneur le Duc de Ber
Article des Enigmes .
ry nommez par le Roy.
Fin de la Table .
323
Nouvelles curieuſes de divers endroits.
327
Page 88. Neifs Acchiffeurs , lifex Muſcles
flechilleurs.
Avis pour placer les Figures.
La Figure doit regarder la page
314.
L'Air doit regarder la page 3 13
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