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1693, 02 (supplément, État présent des affaires de l'Europe) (Lyon)
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ETAT PRESENT
DE
AFFAIRES
DE
L'EUROPE.
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY , ruc
Merciere au Mercure Galant .
M. DC. XCIII,
AVEC PRIVILEGE DY ROY
AU LECTEUR .
Leſt rare qu'un
Hiſtorien , ſurtout
lors que fon Hiftoire
eſt generale ,
n'ait quelques égards pour
ſa Nation , dans les articles
qui la regardent
mais il l'eſt encore plus
qu'il ne ſoit pas accufé de
flaterie, lors meſme qu'il eſt
le plus attaché à la verité.
Si on connoiffſoit bien les
François , on feroit perfuadé
, que loin de groffir leurs
avantages , ils les diminuent
toûjours. Cette Nation accoutumée
àvoir les merveil-
1
2 3
AU LECTEUR.
les de fon Prince , & fes
grandes Conqueſtes , attend
tous les jours de nouveaux
prodiges .Elle n'exagere rien ,
ſi ce n'eſt ſes pertes , quand
elle en fait , cequi luy arrive
rarement, & ne groffit jamais
fes avantages. Ses affaires luy
paroiſſent aller mal , & elle
deſeſpere de tout lors qu'il
luy ſurvient la moindredifgrace,&
elles ne vont jamais
affez bien à ſon gré , quand
même elle eſt au comble de
la gloire. Ses Ennemis atu contraire
font toujours victorieux
dans leurs pertes ,
cherchent toujours à obfcarcir
la verité , mais ils le
fontfi groſſierement , qu'elle
ne laiſe pas debriller , malgré
une infinité de Volumes
& de Feüilles volantes qui
&
AU LECTEUR.
paroiffent chaque jour en
Hollande. Tout cela ne peut
cacher aux Peuples la perte
des Villes conquiſes par le
Roy , de forte que ces Ecrivains
ne pouvant la nier, s'efforcenttous
lesjours de prouver,
queles François ne font
aucune Conqueſte qui ne
leur foit plus préjudiciable
qu'avantageufe . Il eſt aiſe de
ſe perfuader que de tels Paradoxes
ne peuvent eſtre fondez
que fur de faux raifonnemens.
Cer Ouvrage n'eſt
pas de cette nature , il y entre
peu de raiſonnemens
quantité de faits inconteftables
,&beaucoup de Pieces
originales . Il y a des articles
touchant l'interieur de quelques
Cours , qui pourront
eftre conteſtez par ceux à qui
AU LECTEUR.
ils ne plairont pas , & comme
ce font des choſes peu répanduës
, ceux qui les ignorent
pourront les nier , fans
en avoir d'autres raiſons; mais
la maniere dont ces Cours,
font gouvernées , les évenemens
qui répondent à ce
qu'on en avance,& ce que la
ſuite des temps en déterminera
, fermeront la bouche à
ceux qui ſoutiennent le contraire.
ETAT
ETAT PRESENT
DES
AFFAIR ES
DE L'EUROPE.
IEN n'eſt ſi dif-
Rficile que de répondre
pleinement
à ce que promet le
Titre de cet Ouvrage.
Ce n'eſt pas que lors que
l'on a quelque teinture
A
2. Etat preſent des Aff.
des Affaires , parce qu'on
les a toujours ſuivies , on
ne puiſſe parler juſte , ou
du moins avec quelque
forte de vrai - ſemblance ,
furtout ce qui les regarde
, mais leur perpetuelle
varieté doit faire craindre
que ceque l'on commence
à écrire , & à faire imprimer
au commencement
d'un mois , pour , n'eſtre
vù qu'à la fin , neſe trouve
plus dans la meſme
ſituation. Rien n'eſt plus
inconſtant que les hommes,
plus ſujet au changement
que les affaires
de l'Europe. 3
d'Etat , & plus incertain
que le fort des Armées ,
qui renverſe quelquefois
en unmoment ceque l'on
a concerté de longue
main dans le Cabinet ,
de forte qu'en commençant
à écrire une choſe
ſelon la veritable ſituation
où elle ſe trouve en
ce moment , il arrive qu'-
on apprend peu d'heures
aprés que de nouveaux incidens
luy ont fait changer
de face , & ſouvent
meſme avant que celuy
qui écrit , ait achevé de
ramaffer ceux ſur leſquels
Az
4 Etat preſent desAff.
il a formé ſon plan. Ainſi
l'on peut croire , pour ne
pas dire qu'on doit demeurer
perfuadé, qu'ayant
à parler de l'état géneral
des affaires de l'Europe ,
il eſt impoflible qu'il ne
s'y foit fait quelque changement
pendant le temps
quele Volume qui doit
contenir ce qu'on en peut
dire , ſera demeuré ſous la
preſſe , en forte qu'il doit
eſtre regardé comme traitant
de la ſituation où
l'Europe ſe trouvoit lors
qu'on en a commencé
l'impreſſion , & non tout
de l'Europe. 5
àfait de celle où elle ſera
le jour que ce Livre deviendra
public. Ce n'eſt
pas qu'il ne foit comme
impoffible que le changement
foit géneral , mais
auſſi eſt - il mal - aiſé que
quelque partie d'un auſſi
grand Corps que celuy
dont l'Europe eſt compoſée
, dans l'agitation qu'-
elle fouffre par les armes,
&par les intrigues de toutes
les Puiſſances qui le
forment , ne ceſſe en fort
peu de temps d'eftre dans
le même état qu'elle étoit
d'abord.
A 3
6 Etat preſent des Aff.
La Guerre qui donne
aujourd'huy tant de mouvemens
à l'Europe, ne tire
ſa ſource que de l'invafion
du Prince d'Orange en
Angleterre , du conſentement
des Princes liguez
contre la France , dans
l'Affemblée tenuë à Ausbourg.
Le but des Alliez ,
lors qu'il a paffé en Angleterre
, eſtoir que fes
deffeins n'éclateroient
contre nous qu'aprés qu'-
il ſe ſeroit rendu poffeffeur
paiſible des trois
Royaumes , de peur que
la France , ſurpriſe avec
de l'Europe. 7
raiſon , & juſtement alarmée
du grand nombre de
Puiſſances qui devoient
agir contre elle , & qui ſe
preparoient fourdement
à la ſurprendre , quand le
Prince d'Orange n'auroit
plus beſoin de ſes Troupes
pour monter au Trône
qu'il cherchoit à ufurper
, & y maintenir ſon
autorité , n'armaſt trop
puiſſamment , & n'empêchaft
l'exécution du projet
formé contrel'angle.
terre , dont l'union paroiſſoit
abſolument neceflaire
à la Ligue,& avec
A 4
8 Etat preſent des Aff.
laquelle elle eſtoit per
ſuadée qu'il n'y avoit
point de Puiſſance qui fût
capable de luy refifter.
Pendant que toutes ces
choſes ſe tramoient , le
aàtrou- Roy penſoit i peu
bler le repos dont l'Europe
joüiffſoit en ce temslà
, qu'encore qu'on luy
ait fauſſement imputé
d'eſtre l'agreſſeur , il n'avoit
fait aucunes levées
de Troupes , ny preparé
aucuns fonds non ſeule
ment pour attaquer au .
cune puiſſance , mais même
pour parer le coup
de l'Europe.
و
que les Ennemis luy vouloient
porter. Cependant
ſa vigilance continuelle ,
ſa prudence conſommée ,
ſes ſoins laborieux , & fes
ordres donnez à propos.
& executez de meſme ,
furent cauſe qu'il prevint
ceux qui avoient refolu
de le ſurprendre , & de
faire ſoûlever la pluſpart
de ſes Sujets contre luy
dans le coeur de ſes Etats ,
pendant qu'ils affiegeroient
ſes Frontieres de
tous côtez. Ses Ennemis
confus & au deſeſpoir de
ce que ce Monarque avoit
As
10 Etat preſent des Aff.
,
évité d'eſtre ſurpris , & de
ce que ſes conqueſtes les
avoient contraints à ſedefendre
lors qu'ils s'étoient.
preparez avec tát de ſoins,
& aprés tant d'intrigues
ſecretes, à paroiſtre agreffeurs
& qu'ils tenoient
leur partie ſi bien faite ,
que la France ne pouvoit
éviter de fuccomber , au
moins felon le fuccés qu
ils eſperoient des projets
qu'ils avoient formez ;
ces Princes liguez , disje
, ces Republiques , ces
demy - Souverains , ces
Villes libres , cesprotef
de i'Europe. IL
tans fugitifs , ces Sujets
rebelles , enfin tout ce
grand corps compofé de
tant de parties qui formoient
la Ligue,& que la
gloire du Roy , & l'envie
de s'agrandir de ſes depoüillés,
avoient fait unir;
voyant qu'il n'avoit pu
contribuer qu'à l'élevation
du prince d'Orange
fur le Trône d'Angleterre,
& que la France l'ayant
prevenu avoit reduit en
fumée tous fes autres projets
, tâcha de fafciner les
yeux de l'Europe , & do
cacher ſa honte , en pu-
A6
12. Etat preſent des Aff.
bliant que le Roy avoit
rompu la Tréve , & ce
qu'il y a de ſurprenant,
c'eſt que depuis le commencement
de la guerre
ils ne laiſſent point de le
repeter , comme ſi à force
d'en remplir fans ceffe
tous les Ecrits publics , ils.
pouvoient cacher la verité
d'un fait qui a éclaté
aux yeux de toute la terre.
Je l'ay fait voir en plufieurs
occafions , par des
preuves convaincantes ,
& auſquelles il feroit difficile
de repliquer avec la
de repliquer avec la
moindre vray-ſemblance,
de l'Europe. 13
4
¢ autres plus habiles
quemoy,& à qui l'amour
de la Verité & de la Juſtice
a fait ouvrir la bouche
&prendre la plume , ont
mis dans ſon jour l'équité
du procedé du Roy. Cependant
les Alliez & leurs
Emiſſaires ont feint de ne
rien entendre & de ne
rien voir, parce qu'il étoit
impoſſible d'entrer en raifonnement
ſur cette matiere
, fans ſe voir obligé
de ceder. Ils n'ont point
ouvert les yeux , parce
quils avoient refolu de
les tenir fermez , & ils
14 Etat preſent des Aff.
ont toûjours foutenu que
leRoy eſtoit l'Agreſſeur,
ne croyant pouvoir empeſcher
que par là , leurs
Peuples de crier contre
une guerre qui leur eſt ſi
onercuſe ; mais il faut
eſtre bien ſtupide, oubien
aveugle pour ne pas voir
que le Prince d'Orange
eſtant déja en Angleterre,
lors que des Troupes de
France ont commencé à
marcher , il ſuffiſoit au
Roy , pour mettre les armes
à la main , quand on
n'auroit pas eu deſſein
d'attaquer enſuite ſes Ede
l'Europe. 15
tats,de quoy il étoit néanmoins
bien averty ,il fuffiſoit,
dis je, à un Roy,qu'il
ſceuſt , que l'on vouloit
attaquer un Monarque
Catholique , ſon Parent ,
&fon Amy. Sa chûte devoit
intereſſfer tous les
Souverains qui en de pareilles
occafions ſe doivent
ſouſtenir les uns les
autres , mais la plufpart ,
& meſme les Catholiques,
eſtoient entrez dans la Ligue
, & avoient reſolu ,
non - ſeulement la ruine
d'un Prince de leur Religion
, mais auſſi celle de
i
16 Etat preſent des Aff.
cette meſme Religion dans
fes Etats , parce qu'ils
avoient formé le deſſein
de ſe ſervir de ſes Sujets
pour les aider à mettre le
feu par tout & àſe ruiner
pluſtoſt eux-meſmes , que
de ne pas fatisfaire la devorante
jalouſie que leur
donnoit la gloire d'un
Roy , dont ils ne pouvoient
ſouffrir la grandeur
, & qui avoit cu l'avantage
de pacifier l'Europe,
en les forçant par fa
moderation de mettre les
armes bas , ce qui les chagrinoit
encore plus que
de l'Europe. 17
4
n'avoient fait ſes grandes
& rapides Conquêtes.
Ayant à vous parler de
toutes les Cours de l'Europe
, ou du moins des
principales & des Etats
qui ſontcompoſez de pluſieurs
autres de moindre
conſideration , je croy ne
pouvoir mieux commencer
que par la Cour de
Rome bien differente aujourd'huy
de ce qu'elle
eſtoit quand on forma la
Ligue d'Ausbourg.
Toute l'Europe doit
convenir de la ſageſſe de
la Nation Italiene ; elle
18 Etat preſent des Aff.
penſe meurement à tout
ce qui luy convient de
faire ; elle ſçait diffimuler
; elle connoiſt ſes intereſts
; elle ſe trompe peu
fur ce qui la regarde , &
de meſme que le Ceremonial
regle toutes les démarches
, la Politique regle
toutes ſes actions . Enfin
elle nous a donné les
Machiavels , & pluſieurs
Politiques , & quoy que
Rome ait l'avantage d'avoir
chez elle la plus grande
partie de ce que l'Italie
a de genies les plus capables
de gouverner , la Pode
l'Europe. 19
د
litique n'y regne pas à l'égard
de toutes les autres
Nations , comme elle regne
chez toutes les autres
Nations à l'égard des
Cours Etrangeres . Cela
vientde ce que les Regnes
des Pontifes y font ordinairement
courts &
,
de ce que ceux des autres
Souverains y font preſque
prelque
toujours d'une étenduë,
à faire ſubſiſter longtemps
dans leurs Cours
les meſmes intereſts & la
meſme Politique , parce
que le ſang y fournit les
Succeſſeurs , de forte qu'il
20 Etat preſent des Af.f
1
n'y faut point de brigue
pour monter à la Souveraine
Puiſſance , au lieu
qu'à Rome , où les Souverains
fontélus , on y eſt
toujours en mouvement
pour cette grande fuccefſion
, celuy qui n'eſt pas
encore dans la Prelature ,
& qui ſe ſent de l'ambition
& un eſprit d'intrigue
, commençant d'agir
pour parvenir au pontificat
, quelquefois quaran.
te ou cinquante ans avant
qu'il vienne à bout de ſes
deſſeins, ſuppoſé que tous
ſes pas le conduiſent où
de l'Europe. 2
il les a dirigez pendant
tant d'années. Ainſi les
affaires du dedans occupant
tout ce qu'il y a de
perſonnes de diſtinction ,
ou pour eux, ou pour leur
fang, ou pour leurs amis,
empeſchent de travailler ,
&meſme de penſer à celles
du dehors . On ne
pouſſe pas la choſe affez
loin lorſque l'on dit
qu'auſſi toſt aprés l'élection
d'un rape , on travaille
pour luy donner
un Succeffeur , puifque
l'on prend des meſures
en meſme - temps , quel
,
22 Etat preſent des Aff.
quefois pour cinq ou fix
Pontificats ceux qui
n'ont pas encore l'âge
laiſſant paſſer les plus
vieux ſans diſcontinuer
leurs brigues . Quant aux
Papes nouvellement élus ,
la pluſpart ayant une tendreſſe
inconcevable pour
leur Famille , donnent
leurs premiers ſoins à fon
établiſſement. Leurs parens
s'y appliquent euxmeſmes,&
y mettent tous
leurs foins. Les papes trop
vieux ſe repoſent ſur eux
duGouvernement de l'Etat,&
le temps trop court
del'Europe. 23:
ceux
ne permet pas ſouvent à
cy de s'y donner
auſſi entiers qu'ils le de
vroient avant qu'ils
croyent leur fortune plei.
nement , & folidement
établie. C'eſt ce qui fait
que la Cour de Rome fonge
ſouvent peu aux affaires
du dehors , puis qu'à
pcinea-t- elle le temps de
reflechir fur celles du de.
dans , au lieu que dans les
autres Etats où les Regnes
font ordinairement moins
courts , où il n'y a point
de brigues pour ſucceder,
onn'eſt occupé que de la
24. Etat preſent des Aff.
1 maniere dont on ſe doit
gouverner avec les Etrangers.
La peinture que je
vous viens de faire de la
Cour de Rome , n'eſt que
pour vous faire voir la
difference qu'ily a de la
pluſpart des pontificats
paſſez à celuy d'aujourd'huy.
Le Pontife qui occupe
presètement le S.Siege,
nous fait voir ce qu'aucun
fiecle n'a pu produire
; un Pape qui a ofé entreprendre
d'abolir le Nepotiſme
, & qui en eſt venu
à bout , un Pape tout
appliqué au bien de l'Etat
*
de l'Europe. 25
rat , & au foulagement de
ſes Sujets , un rape verita-
• blement Pere commun de
la Chreftienté , & plus
d'effet que de nom. C'eſt
dans la verité de tout ce
qui regarde ces trois choſes
, qu'il peut voir la
juſte ſituation ou l'Etat
Eccleſiaſtique ſe trouve
aujourd'huy , & c'eſt certe
verité que je vais vous
faire paroiſtre , accompagnée
d'une infinité de faits
éclatans qui la feront reconnoiftre.
Il n'y a rien de ſi difficile
à éxecuter que les choſes
qui regardent l'inte-
B
26 Etat present des Aff.
reſt , ſur tout lors qu'on
ne ſacrifie pas ſeulement
ceux de ſa propre Famille,
mais qu'on veut obliger
en meſme temps d'autres
Familles à rononcer aux
avantages que le merite,&
la fortune leur pourroient
procurer fi certaines conjonctures
leur deyenoient
favorables. Cepédant c'eſt
ceque le Pape qui regne
aujourd'hui vientde faire,
en aboliſſant le Nepotifme.
Il ôte à ſes Parens tout
ce qui pourroit les enrichir,&
fait confentir ceux
quidoivent luy fucceder à
faire la même choſe, àl'éde
l'Europe. 27
gard de leurs Neveux.Cer.
te action ſelon l'home eſt
une des plus grandes qui
ſe puiffentfaire,parce qu'il
faut ſe vaincre ſoy-même ,
& engager les autres à ſe
vaincre auſſi , ce qui n'eſt
pas aiſe ſur un article qui
gouverne les homes avec
autant de violéce que fait
l'intereſt. Mais ſi cette action
marque un defintereſſement
au - deſſus de
Thome; ſi elle eſt auſſi belle
& auffi genereuſe qu'elle
eſt extraordinaire ,iillfaut
avoüer qu'il ſeroit fort
malaiſé qu'on en puſt faire
une plus utile à l'Eglife en
*
B 2
28 Etat preſent des Aff.
general, à l'EtatEcclefiaftique
, & méme à tous les
Princes Catholiques. Les
raiſons en font évidentes.
Quand le S.Siege eſt occupé
par un Pontife qui s'en
trouve digne, l'Eglife & l'E
tat Eccleſiaſtique en font
mieux gouvernez , & tous
les Princes Gatholiques
trouvent en luy un Pere
commun qui travaille à
maintenir l'unió entre eux,
&qu'ils pourroiet concourir
à l'accroiffement de la
Foy fans que des intereſts
humains, des préventions
mal fondées,&une partialité
à laquelle je n'oferois
de l'Europe. :
-
29
donner de nom, l'engager
àdes complaiſances , & à
des relâchemens fur cette
même foi , d'une confequéce
ſi dagereuſe qu'ils pourroient
concourir à ſa ruinc.
L'aboliſſement du Nepotiſme
eſt un remede infaillible
, pour empefcher
que ces fortes de malheurs
n'arrivent. La dominationdes
Neveux a toûjours tellement
effrayé le facré College &
les Peuples , que lors qu'il a
efſté queſtion d'élire un Pape
, on a moins examiné le
nombre de ſes bonnes actions
que celuy de ſes Neveux , &
moins regardé la fainteté de
ſa vie , que le caractere de
ceux qui devoient regner
B3
30 Etat preſent des Aff.
ſous luy. Si on y veut faire
une ſerieuſe reflexion ,
on trouvera que ce choix
devoit embaraffer pour le
bien de l'Eglife. On n'aura
preſentement plus d'inquietude
, plus d'embaras
là deſſus , on ne regardera
plus que la perſonne
du Pape , dans le Pape
qu'on voudra élire , &
Tondonnera tout au merite
, & tout à la ſainteté
de fa vie. Ce n'eft pas
qu'il ne ſe ſoit trouvé des
Papes tres - dignes de la
Chaire de S. Pierre qu'ils
ont occupée. Jene prétens
faire le Proces d'aucun ,
-
de l'Europe. 31
mais enfin à l'avenir le
choix fera moins difficile ,
& moins hazardé. Rome
n'avoit jamais cru voir
l'aboliſſement du Nepotiſme
, & l'on pourroit
mettre au nombre des
miracles la ſoumiſſion de
ceux qui y ont donné leur
conſentement. La hardieſſe
& la grandeur de ce
deſſein inſpiré du Ciel ,
ont frapé d'étonnement
les parties intereffées; elles
leur ont fermé la bouche
, & les ont empêchées
de s'y oppoſer. Aprés
cette action digne d'un
Souverain Pontife , que
B 4
32 Etat present des Aff.
n'en devoit on point attendre
, & par combien
d'autres d'un éclat prefque
auffi brillant , &
d'une utilité preſque auſſi
grande , n'a- t- elle point
eſté ſoutenuë ? On peut
dire que ce ſaint homme
a plus fait de grandes
choſes que tous ſes Predeceſſeurs
enſemble n'en
ont ofé penfer , & qu'on
n'en devoit attendre pendant
pluſieurs fiecles des
Papes les mieux intentionnez.
Le détail en feroit
trop grand , puis qu'à
peine a-t- il refolu qu'il
agit , & qu'à peine a- t il
del'Europe. 33
commencé d'agir , qu'il
conduit à ſa fin tout ce
qu'il a reſolu. Dans la
pluſpart des autres Cours
tout le temps ſe paſſe en
deliberations , mais on
execute dans la fienne. Ic
n'entre point dans le detail
, il fourniroit feul la
matiere d'un grand Ouvrage.
Je me contenteray
de dire qu'il corrige tous
les abus , qu'il redreſſe la
Juſtice , qu'il travaille
pour la Religion , pour
le repos de ſes peuples ,
pour le ſecours des Malheureux
, & que ce qu'il
fait ne regarde pas ſcule-
1
BS
34 Etat prefent des Aff.
ment le preſent, mais qu'il
travaille afin que l'Etat ECcleſiaſtique
joüiſſe de tous
ces grands avantages pluſieurs
fiecles aprés fon regne.
On ne peut nier , en
voyant tant de faits éclatans
qui luy attirent l'admiration
& les acclamations
de ſes peuples , qu'il
tout à l'eglife , ne foit &
tout à fon Etat. Cependant
, tous ces ſoins ne
l'empeſchent pas d'agir en
Pere commun de tous les
Princes Chrétiens; ce qu'il
fait d'une maniere digne
de luy,& qui éclate trop.
de l'Europe. 35
pour pouvoir croire que
l'Europe n'en demeure pas
d'accord. Comme il n'a
rien plus à coeur que ce
qui regarde lagloire , l'accroiſſement
, & l'intereſt
de l'egliſe en quelque
lieu que ce ſoit ; il en
donna il y a quelques
mois des marques , dignes
dela fermeté qu'il fait paroiſtre
en toutes chofes ,
&de ſon grand defintereſſement
, & qui répondent
au nom de Saint
dont les Fidelles honorent
tous les papes. L'Ambaſſadeur
de l'empereur
B6
36 Etat present des Aff.
luy ayant demandé des
fubfides de la part de Sa
Majesté Imperiale pour
* Paider à foutenir la guerre
contre les Turcs , Sa
Sainteté répondit , que
Si l'Empereur rompoit les
Traitez qu'il avoit avec
le Prince d'Orange , il luy
en donneroit plus que tous
fes Predeceffeurs n'avoient
fait enſemble. A quoy Elle
ajoûta , que le Prince d'O-
-range faisoit plus de mal
que le Turc à la Chrestienté
Il n'eſt pas beſoin de raifonner
pour le prouver ;
il ne faut que jetter les
de l'Europe. 37
>
yeux ſur les faits qui ne
paroiffent que trop , &
qui demeurent conftans.
Le Turc fouffre les Ca.
tholiques dans toute l'étenduë
de ſes Etats , il y
permet le libre exercice
de leur Religion , & l'on
voit dans les Fauxbourgs
de Conſtantinople quantité
d'Eglifes & pluſieurs
Monafteres , ou l'on fait
le Service Divin ſans inquietude
,& fans alarmes
& d'où les Catholiques
n'ont jamais eſté tirez
pour eftre conduits dans
des priſons. Si l'on jette
1
38 Etat preſent des Aff.
les yeux fur la maniere
dont ils font traitez en-
Angleterre,ony trouvera
bien de la difference . On
me dira que depuis le regne
d'elizabeth , les Catholiques
n'ont guere eſté
plusheureux en ceRoyaume-
là. Ils y reſpiroient du
moins quand le prince
d'Orange y est arrivé , &
ſelon toutes les apparences
, ils auroient continué
d'y vivre avec le meſime
bonheur pendant tout le
regne d'un Monarque ,
que l'Ufurpateur , ſa Cabale
& fes forces one
de l'Europe. 39
contraint d'abandonner
un Etat beaucoup plus
tranquille & plus floriffant
qu'il ne ſe trouve
aujourd'huy , & où dans
le moment que j'écris , les
Catholiques font obligez
de ſortir de l'Angleterre ,
ſuivant les ordres qu'ils
en ont receus. Ainſi on
peut avancer hardiment
qu'ils font plus heureux
en Turquie qu'en Angleterre
, puis que non feulement
on les ſouffre à
Conftantinople , & en
beaucoup d'autres lieux ,
mais mefme qu'on leur
ةيلع
40 Etat preſent des Aff.
permet le libre exercice
de leur Religion, & qu'en
Angleterre on ne ſouffre
ny cet exercice , ny leurs
perſonnes , de forte que
le pape a raiſon de deſapprouver
l'Alliance d'un
Prince Catholique avec
un Ufurpateur , avec un
Ennemy declaré des Catholiques
, & un Deſtru-
Steur de leur Religion .
Les ſentimens de Sa Sain- .
teté ſont ſi pieux & fi dignes
d'un homme qui occupe
la Chaire de Saint
Pierre , ſur tout ce qui
regarde le bien de l'Egli
de l'Europe. 41
*
ſe , que lors qu'il fut élû
Pape , il pleura de ce que
Naples , dont il eſtoit Archeveſque,
avoit demeuré
filongtemps ſans paſteur .
Il en a donné à un grand
nombre d'Egliſes de France,&
comme il eſt veritablement
le Pere commun
de tous les Fidelles , &
que non ſeulement il l'eſt ,
ce qui ne ſuffiroit pas
pour leur repos , leur fecours
& leur confolation
, mais qu'il agit même
en Pere , & en Pere
qui aime tous ſes Enfans
également , il y a licu
,
42 Etat preſent des Aff.
d'eſperer qu'il ne laiſſera
aucunes oüailles ſans Paf
teur. Il en connoiſt les
conſequences ,&ſçait que
les Brebis peuvent s'égarer
, & que celles qui font
égarées , le ſont ſouvent
pour toujours , ou ne reviennent
que tres diffici-
1. lement au Troupeau. Pendant
que le Saint Pere
cherche à remplir ſon devoir
de ce coſté- là , comme
il a fait tous les autres
qui regardent le foulagement
de fes Peuples , il
ſe voit obſedé par les Efpagnols
, & meſime injufdel'Europe.
43
tement inquieté. Ils ſe
ſont chagrinez des Bulles
quele Papea données aux
Eveſques François , & ont
cabalé pour l'empêcher ,
comme ſi une affaire purement
Eccleſiaſtique devoit
entrer dans les démeſlez
que nous avons
avec l'Eſpagne . Ce procedé
eſt tout à fait irregulier
, pour ne pas dire
injufte. La Religion n'a
rien à démeſler avec la
guerre , & il n'y a que des
Souverains , liguez avec
le Prince d'Orange , qui
puiſſent exiger des choſes
:
44 Etat preſent desAff.
contraires au bien de l'Egliſe
,& qui tendent à ſa
deſtruction. Auſſi le Pape
n'a- t- il aucun égard àdes
demandes ſi peu catholiques
, & pour faire voir
qu'il eſt pere commun , &
qu'on nepeut fans injuftice
, ou du moins fans de
fauſſes préventions , l'accuſer
de partialité , il a
bien voulu,par une bonté
paternelle , fermer les
yeux fur l'affaire du prince
de Taxis, & entrer dans
unaccommodement, que
l'on peut appeller grace.
Ainſi lors qu'il reprend
de l'Europe. 45
en Souverain,ilpardonne
en Pere , & ne voulant
donner aucuns ſujets de
plaintes aux Couronnes ,
il fait voir qu'il regarde
tous les princes Chrêtiens
comme ſes Enfans , & les
traite également , afin de
ne point exciter de jaloufic
entr'eux. Voila la
fituation où il paroiſt
que le rape eſt aujourd'huy
, fur ce qui regarde
les Princes Catholiques
, & les affaires du
dehors. A l'égard de celles
du dedans, je l'ay déja
marqué , en faiſant voir
* 46 Etat preſent des Aff.
l'aplication de Sa Sainteté
à corriger les abus qui ſe
font gliſſez ſous les Pontificats
precedens , & en
travaillant au ſoulagement
de ſes peuples.
Je paſſe à ce qui regarde
les autres Puiſſances ,
fans leur donner de rang.
Il eſt aiſé de juger que ſi
je leur en donnois , je ne
commencerois pas par
l'Eſpagne , de forte que ſi
je parle de ce qui la regarde
avant que de vous entretenir
de quelques autres
Nations , c'eſt que la
matiere ſe trouvant préte,
de l'Europe. 47
ſe preſente la premiere.
L'eſpagne n'a jamais
eſté dans une ſi méchante
ſituation que celle où elle
ſe trouve aujourd'huy.
La branche de la Maiſon
d'Auſtriche, qui tient
l'Empire d'Allemagne depuis
Ferdinand , Frere de
Charles-Quint , eft caufe
du malheureux état où
nous la voyons, pour l'avoir
engagée mal à propos
, quand le Roy de
France la laiſſoit en paix
dans la guerre de 1672 .
& dans celle qui deſole
aujourd'huy l'Europe.Ou
48$ Etat preſent des Aff.
tre les ſommes que ces
deux guerres ont couſtées
à l'eſpagne , & la perte
la plus grande partie
de ſes vieilles Troupes ,
elle a vû paſſer ſous la domination
de la France ,
pluſieurs de ſes plus confiderables
Places , qu'elle
croyoit imprenables , & il
eſt meſme conſtant que fi
هللا
le Roy continue à faire
des progrés en Flandre, il
ne peut faire beaucoup de
conqueſtes , qu'il n'achevede
s'en rendre Maiſtre
entierement , puis qu'il
d
feroit malaiſé qu'avant
qu'il
de l'Europe. 49
qu'il l'euſt tout - à - fait
conquiſe , il puſt penetrer
dans les Etats de ceux qui
ſont cauſe de la guerre
preſente , & qui , tant
qu'ils verront la Flandre
entre la France & eux , ne
cefferont point de troubler
le repos de l'Europe ,
que le Roy veut rétablir
encore une fois , de forte
que l'Eſpagne , ou verra
toujours la guerre dans
des Etats qui luy appartiennent
, ou ne la verra
finir que lors qu'il ne luy
en reſtera plus aucune
P
C
Place , n'eſtant pas poſſiso
Etat preſent des Aff.
ble que la Ligue ſoit en
eſtat de reperdre pour
l'Eſpagne les Places que
la France a conquiſes ſur
elle. Toute l'Europe le
voit ,& l'eſpagne meſme.
en eſt perfuadée , mais
deux puiſſantes raiſons
empeſchent que l'on n'y
apporte du remede. La
Reine , Mere duRoy Catholique
, eſt Allemande,
Soeur de l'empereur &
Penſionnaire du Prince
d'Orange. La Reine Regente
eſt de la Maiſon de
Neubourg , & Soeur de
l'Imperatrice , & elles ont
de l'Europe. SI
juſques icy empefché la
Cour d'eſpagne de connoiſtre
ſes veritables intereſts
, & d'agir ſelon le
bien & les avantages de
l'etat , mais enfin aprés
tant d'années de guerre ,
& tant de pertes , le Roy
d'Eſpagne vient d'ouvrir
les yeux. Il a meſme fait
connoiſtre qu'il les a tenus
trop long- temps fer.
mez , & qu'il voit clair
à preſent dans ſes affaires.
Touteſa Cour eſt partagée
, & on ne ſçait lequel
des partis l'emportera, ou
de celuy du Roy , ou de
C2
52. Etat present des Aff.
celuy de la Reine Mere.
Le Roy veut demander
la Paix directement au
Roy de France. Il connoiſt
la grandeur de fon
ame , & croit que cette
démarche luy feroit beaucoup
plus avantageuſe
que la continuation de la
guerre. La Reine Mere de
ſon coſté,avec ſes creatu .
res , prend tous les détours
A
poſſibles pour empefcher
que le Roy n'execute ce
qu'il a réſolu , & pour
faire avorter les deſſeins
que ce Monarque & une
partie de ſon Confeil, ont
de l'Europe. 53
formez , afin de parvenir
à une Paix qui puiffe arrêter
les pertes continuelles
que l'Eſpagne fait. La
Elpagne
Reine Mere y eſt encore
plus oppoſée qu'elle n'étoit
il y a quelque temps.
Elle avoit ceffé de prendre
les intereſts du Prince
ce d'Orange avec autant
de chaleur qu'elle fait
preſentement , parce que
ce Prince ne luy faifoit
plus payer la penſion ſecrette
qu'il luy donne
avec la meſme exactitude
qu'il avoit fait dans les
premieres années , mais
C3
54 Etat preſent des Aff.
receu
l'Ambaſſadeur du Prince
d'Orange ayant
une ſomme confiderable
a non ſeulement payé tous
les arrerages qui estoient
dûs à cette princeſſe , mais
il a auſſi employé une partie
de cet argent à luy fairedes
Creatures , qui par
reconnoiffance des fommes
qu'elles ont receuës ,
&dans l'eſperance d'en recevoir
encore d'autres
agiſſent contre leur devoir
contre leur confcience
>
contre les intereſts de leur
Roy , contre ceux de tout
l'Etat , & meſme contre
de l'Europe. SS
ceux de la Religion ,
L'Ambaſſadeur du Prince
d'Orange , aprés avoir
fait ſes diſtributions &
ſes Cabales , a prié le Roy
d'eſpagne de laiſſer faire
encore une Campagne aux
Alliez ; & l'a aſſeuré de la
part de ſon Maiſtre , que ce
Prince feroit des choses tresconfiderables
, & qu'il alloit
avoir plus d'argent qu'aucun
Parlement d'Angleterre ne
luy en avoit encore donné.
Cet Ambaſſadeur a ajouté
, qu'il falloit confiderer que
ſion pouvoit gagnerſeulement
une Bataille contre la France,
C4
56 Etat preſent des aff.
elle seroit reduite à donner la
carte blanche , & qu'au contraire
, s'il arrivoit que les
rançois remportaſſent encore
quelque avantage en Flandre,
les Princes liguezseroient en
état d'agir pour la Paix de
mesme qu'auparavant.
Rien n'eſt ſi aiſé que de
répondre à toutes ces chofes
, & de faire voir qu'elles
ne doivent pas empêcher
le Roy d'Eſpagne de
demander la paix , afin
d'empêcher la perte du
reſte des Pays-Bas, qui paroît
infaillible fi la guerre
continue.Quand le Prince
de l'Europe. 57
d'Orange promet de faire
-
des choſes plus confiderables
la Campagne prochaine
qu'il n'a fait pendant
les autres, le paſſé ne
donne pas lieu de le croire
ſur ſa parole pour l'avenir
, n'eſtant pas à preſumer
qu'il faſſe le plus
quand il peut le moins.
On pouvoit ſe laiſſer ébloüir
au commencement
de la guerre , & ſe perſuader
que la France ne pourroit
réſiſter au torrent
d'Ennemis qu'il luy avoit
ſuſcitez , mais depuis qu'-
elle a connu ſes forces ,
C
58 Etat preſent des Aff.
qu'elle a reſiſté , qu'elle a
triomphe , qu'elle eſt en
meilleure poſture que jamais
, qu'elle a conquis
des places eſtimées juſques
alors imprenables ; & qui
luy fervent de rampart
contre ſes ennemis , qu'-
elle ne manque ny d'argent
ny d'hommes ; qu'-
elle a connu que le zele
&la fidelité des nouveaux
Convertis égale l'ardeur
empreſſee desCatholiques
pour la défenſe de la gloire
de la France,il faut eſtre
d'une croyance facilepour
ſe laiſſer perfuader que le
de l'Europe.
1
S
ES
Prince d'Orange puiſſe
eſtre en estat d'entamer la
France. Quand ce meſme
Prince dit qu'il fera des
chofes tres- confiderables
la Campagne prochaine ,
on ne voit pas ſur quoy il
peut fonder ſes eſperances
ny meſme qu'il en puiſſe
donner des raiſons qui pa.
roiſſent ſeulement vrayfemblables.
Mais il y a
encore plus , pour faire
voir une impoſſibilité apparente
qu'il puiſſe tenir
ce qu'il promet , & il faut
qu'il ſe perfuade que ceux
qu'il veut éblouïr par là ,
C6
60 Etat preſent des Aff.
foient faciles à tromper..
Je n'allegue que des faits
pour prouver ce que j'avance.
Il eſt conſtant que
les Hollandois ſoutiennent
cette guerre , qu'ils
ont des Troupes en plus
grand nombre que les
autres princes liguez , &
qu'ils payent la plus-paro
de celles des Alliez , & il
n'eſt pas moins ſeur que
leur eftat de guerre pour
l'année prochaine n'a
eſté arrêté que ſur le pied
de la derniere Campagne
( à quoy meſme les Etats
n'ont conſenty qu'avec
de l'Europe. 61
i
beaucoup de peine ) &
que l'argent n'en a eſté
delivré que fort tard.
C'eſt un fait dont routes
les Nouvelles publiques
de Holande conviennent
, & qui ſe trouve
meſme imprimé. Ce n'en
eſt pas un moins conftant
que le Roy de France doit
avoir au moins vingt Regimens
nouveaux la Camfans
pagne prochaine ,
compter un grand nombre
de Compagnies Franches
, & de nouvellesMilices.
J'ay parlé ailleurs
de toutes ces Troupes ;
62 Etat preſent des Aff.
j'ay nommé les Regimens
& les Officiers ;l'argent eft
diſtribué il y a longtemps,
& l'on peut compter que
ces Regimens ſont preſentement
ſur pied. Ainfi
le Prince d'Orange cherche
à ſurprendre le Roy
d'eſpagne , lors qu'il luy
fait dire qu'il fera des
chofes tres-confiderables
la Campagne prochaine,
puis qu'il ne peut que demeurer
ſur la défenſive ,
comme il a toûjours fait ,
& que file Roy de France
prend encore une ou deux
Places importantes en
de l'Europe. 63
Flandre , celles qui reſteront
ſe trouveront tellement
coupées , qu'elles
feront forcées de ſerendre.
Le Prince d'Orange
en eſt perfuadé , mais il
n'eſt expoſé à fouffrir
aucune perte , tant que
les Armées ne ſont point
ſur ſes Etats , ny fur ceux
de Hollande
, & que le
RoyCatholique perd ſeul
des Places. C'eſt une barriere
qu'il met entre la
France & l'Eſpagne ,
comme il croira toûjours
&
pouvoir ſe maintenir , &
garantir la Hollande tant
64 Etat preſent des Aff.
que cette barriere ne ſera
point forcée , il tâchera
toujours d'empêcher le
Roy d'Eſpagne de fonger
à la paix , juſqu'à ce que
ce Monarque ait entierement
perdu la Flandre.
L'Ambaſſadeur du Prince
d'Orange , aprés avoir
dit au Roy d'Eſpagne de
la part de ſon Maiſtre ,
qu'il feroit des choſes
tres - confiderables l'a
aſſeuré,commeje vous l'ay
déja marqué , qu'il a'loit
avoirpus d'argent que jamais.
Je me fers des mêmes
termes qui ſont dans
de l'Europe. 65
les Lettres particulieres
de Madrid. Le Roy d'efpagne
ne doit pas croire
que l'argent quele Parlement
d'Angleterre accorde
au Prince d'Orange ,
doive empêcher la perre
du reſte des pays Bas. Les
Anglois ne luy en accorderent
pas moins l'année
derniere , & cependant
Namur n'enen a pas eſté
moins pris. Les Anglois
n'en ont pas moins eſté
battus à Stein - Kerke.
Chatleroy n'en a pas eſté
moins bombardé , & nous
n'en avons pas moins re66
Etat preſent des Aff.
1
pris Furnes & Dixmude,
Son argent ne ſçauroit diminuer
la valeur & la fuperiorité
des François ſur
leurs ennemis , & ne le
fera pas venir à bout l'année
prochaine , de ce qu'il
n'a pû executer juſquesà
preſent.Mais il y a bien de
la difference entre l'argent
qu'on luy accorde ,
& celuy qu'il touche , &
les levées ſont bien plus
difficiles que les deliberations.
Il doit peu compter
ſur le million à vie ,
& il eſt peu feur de mettre
fon argent en rente , l'Ede
l'Europe. 67
tat eſtant à tout moment
ſur le point de changer
de face , ſous le regne
d'un Ufurpateur. Ce n'eſt
pas le ſeul fond dont le
revenu ſoit douteux. Joignez
à cela qu'il y en a
beaucoup dont le produit
ne rapportera pas à beaucoup
prés les ſommes pour
leſquelles ils luy ont eſté
donnez , & ſuppoſé qu'il
n'y euſt point de non valeurs
dans tous ces fonds .
comme le Prince d'Orange
ne fait la guerre que
pour ſe maintenir,& qu'il
paye tous ſes Alliez , à
68 Etat preſent des Aff.
l'exception de la Hollande
, & que d'ailleurs il luy
en faut beaucoup pour
acheter des ſuffrages dans
le parlement d'Angleterre
, pour les penſions de
ceux qu'il veut retenir
dans ſon party , & pour
les Amis qu'il a dans les
Cours de ſes Alliez , qui
engagent leurs Matſtres à
refter armez contre leurs
intereſts , à cauſe de l'argent
qu'il leur donne , il
en doit eſtre tellement
épuisé , que ſi le Roy
d'eſpagne compte que
l'argent d'Angleterre doide
l'Europe. 63
ve empécher la perte des
Pays-Bas , il court riſque
de ſe voir bien- toſt dégagé
du ſoin d'envoyer ny
hommes ny argent pour
leur défenſe.
Quant à ce que l'Ambaſſadeur
du prince d'Orange
a dit en dernier
lieu à ce Monarque , qu'il
falloit confiderer quefion pouvoit
gagner ſeulement une
Bataille contre la France ; elle
feroit reduite à donner la carte
blanche ; & qu'au contraire ,
s'il arrivoit que les François
remportaffent encore quelque
avantage en Flandre 9
les
70 Etat preſent des Aff.
Princes liguezferoient tout de
mesme en état d'agir pour la
Paix , j'ay déja répondu
pleinement à cet article ,
enfaiſant voir que le Prince
d'Orangen'eſt point en
pouvoir de faire les choſes
confiderables qu'il promet.
D'ailleurs , quand il
parle d'une Bataille , il
ſçait bien que les Pays-
Bas ne feront jamais fauvez
par- là , & qu'il a reſolu
de n'en point rifquer
, ayant éprouvé à
Leuze ce que peut la Cavalerie
Françoiſe , & à
Stein - Kerke , de quoy
de l'Europe. 71
l'Infanterie eſt capable ;
& cela,aprés que ſesTroupes
ont vû à Fleurus ce
que peuvent l'une & l'autre
jointes enſemble ſans
le ſecours de la Maiſon
du Roy , qui dans l'eſtat
où elle ſe trouve , & dans
celuy où ſont les Ennemis
, fera toujours ranger
la victoire de ſon party Je
ne voy pasſur quel fonde.
ment le Prince d'Orange
oſe avancer qu'une Batail.
le perduë mettroit là France
en peril,& que la fituation
des Alliez n'en ſeroit
pas plus mauvaiſe , ſi ce
72 Etat present des Aff.
malheur leur étoit arrivé ,
ſi ce n'est qu'il s'imagine
qu'il eſt aiſé de perfuader
au Roy d'Eſpagne tout ce
qu'il aura reſolu de luy
faire croire , vray- femblable
, ou non. Sans quoy
ce qu'il avance n'eſt pas
foutenable , le contraire
pouvant eſtre plus facilement
prouvé. Quand la
France perdroit une Bataille
, elle est fermée de
tous coſtez par les plus
fortes Places de l'Europe.
Fribourg , Philisbourg ,
Mons,Namur , & toute la
Ligne , Pignerol, Suze, &
plu
de l'Europe. 73
pluſieurs autres places &
paſſages , luy offrent par
tout l'entrée chez ſes Ennemis,
ſans qu'ils en ayent
que
tres - difficilement
chez elle , & l'on peut
dire que les Garniſons de
toutes ces places ne vivent
qu'à leurs dépens , &
chez eux. ainſi quand les
Ennemis gagneroient une
Bataille , ils n'en ferojent
pas plus avancez , puifque
la perte que la France
ſouffriroit n'entraîneroit
pas celle de ces places.
Elles ne ſont pas de celles
qui ouvrent leurs portes
D
74 Etat preſent desAff.
aux Maiſtres de la Campagne.
Bien loin de cela ,
il en pourroit fortir des
Arméesqui avançantdans
le Pays ennemy , obligeroient
bientoſt les Troupes
qui auroient paffé en
France , de retourner fur
leurs pas pour deffendre
leur propre pays. Le contraire
arriveroit fi la France
avoit gagné une Bataille
,& fur tout en Flandre,
où les Eſpagnols n'ont plus
que deux ou trois Places
fortes , dont il ſuffit de
prendre une ou deux, pour
engager tout le reſte des
de l'Europe. 75
Villes du pays Bas à ouvrir
leurs portes , la Capitale
eſtant aujourd'huy dans
de continuelles allarmes
& ſe trouvant frontiere ,
au lieu qu'elle eſtoit autrefois
dans le coeur des Erats
poſſedez en Flandre par
le Roy d'Eſpagne. Ainfi
le Prince d'Orange s'abuſe
lors qu'il croit que ſi la
France perdoitune Bataille
, cette perte cauſeroit ſa
ruine entiére & que les
Alliez ne ſeroient pas
dans une plus méchante
ſituation en la perdant ,
puiſqu'il eſt certain , &
D2
76 Etat preſent des Aff.
qu'on n'en peut meſme
diſconvenir , que la Flandre
eſtant ouverte de toutes
parts , ſi les Alliez perdoient
une Bataille , il ſeroit
abſolument impoffible
qu'elle ne fuſt pas
obligée de reconnoiſtre la
domination de la France,
ce qui fait voir que le
Prince d'Orange , accoutumé
à déguiſer la verité ,
& s'efforçant toûjours de
perfuader à ſes Alliez ce
quin'eſtpas, n'entreprend
pas moins que de leur vouloir
faire croire tout le
contraire de ce qui arri
de l'Europe. 77
veroit vray - ſemblablement
, ſi l'on perdoit une
Bataille'de part ou d'autre.
Il croit qu'à force de repeter
ſouvent les meſmes
choſes , on ſe fera inſenſiblement
une habitude de
les croire. Ainfifans regarder
ſi les affaires ont changé
de face depuis l'ouverture
de la guerre , ſi la
France a fait des Conqueſtes
, & fi les Alliez ont
perdu l'eſperance d'y trouver
des Sujets rebelles , il
tient toujours le meſme
langage, & ne le changera
jamais , quelques pertes
D3
78 Etat preſent des Aff.
que faſſent les Alliez, parce
qu'il ne peut regner
que tant que la guerre durera.
Pendant que fon Ambaſſadeur
met tout en ufage
pour empeſcher que le
Roy d'Eſpagne ne connoiſſe
ſes veritables inte
refts , & qu'il ne travaille
àune Paix qui en ſauvant
le reſte de la Flandre , feroit
tomber le Prince d'Orange
de ſon Trône , le
Comte de Lobcovvis demande
à Sa Majesté Catholique
qu'il reconnoifſe
pour ſon principal he
de l'Europe. 79
ritier le Fils de l'Electeur
de Baviere , & offre de la
part de l'Empereur , de
l'envoyer à Madrid pour
y eſtre élevé ſelon les
Couftumes du Païs. Il
allegue que le Roy d'Ef
pagne ayant dé a eu def
ſein de demander un des
Fils de Monſeigneur le
Dauphin , ce Monarque
peut bien en prendre un
de la Maiſon de Baviere ,
qui luy eſt ſi proche, La
Reine-Mere appuye cette
propoſition de toutes fes
, forces & elle travaille
meſme à gagner le Con
D 4
80 Etat preſent des Aff.
feſſeur de Sa Majesté,pour
l'y porter, Le Roy ne répond
rien ſur cet article ,
mais il paroiſt toujours
perfifter dans la réſolution
d'envoyer en France
un Ambaſſadeur pour demander
la Paix , eſperant
par ce moyen joüir tout
d'un coup d'un plein repos
, & mettre à couvert
le reſte des Pays-Bas , qu'-
infailliblement la Ligue
luy feroit perdre , ou du
moins qu'elle ruineroit
pour longtemps ; l'Armée
de France & celle des Alliez
ne vivant pendant
de l'Europe. 81
toutes les Campagnes ,
qu'aux dépens de ce Pays.
On voit par cette fituation
de la Cour d'Eſpagne
, que le Roy y eſt mal
fervi. La Reine- Mere , Allemande
, y préfere les intereſts
de ſa Patrie à ceux
du Roy fon Fils , & elle le
ſacrifie meſme à l'argent
qu'elle reçoit du Prince
d'Orange. Cependant la
pofterité accuſera le Roy
d'Eſpagne d'avoir pris un
party contraire à la Religion
, d'avoir travaillé à la
détruire , & d'avoir laiſſe
perdre les Pays-Bas , vo
DS
82 Etat prefent des Aff.
yant bien qu'il eſtoit impoſſible
deles ſauver que
par une prompte paix. Le
temps fera voir ſice Prince
continuera dans les bonnes
reſolutions qu'il a priſes
pour lebien de ſes Etats
&s'il aura affez de force
pour les executer. Il pa.
roift juſques icy affez ferme
, malgré l'obſeſſion où
il eſt. Il a répondu à la
Reine-Mere , ſur la propoſition
qu'elle luy a faite
pour le Fils de l'Ele-
Eteur de Baviere , qu'il
eſtoit encore fi jeune qu'-
on ne pouvoir l'amener de
de l'Europe. 83
longtemps en Eſpagne , &
que s'il le declaroit à preſent
ſon Heritier, ce ſeroit
perpetuer la guerre avec la
France, qui refuſeroit toutes
les propoſitions depaix,
lors qu'il ôteroit au Dauphin
l'efperance de la ſucceffion.
Le Comte de Lobcovvits
& l'Envoyé du Duc de
Savoye , voyant que le
Roy d'eſpagne perfifte
toujours dans les ſentimens
qu'il a pour la paix ,
luy propoſent de s'adreffer
au Pape , comme à un
Pere commun , mais l'Am-
D6
84 Etat preſent des Aff.
baſſadeur d'Angleterre, &
l'Envoyé de Hollande
demandent qu'on s'adrefſe
aux Rois du Nort . Le
Roy d'Eſpagne eſt bien
informé que ces differentes
propoſitions ne ſe font
que pour l'embaraffer , &
gagner le temps de l'ouverture
de la Campagne
prochaine. Quoy qu'il
paroiſſe que ceRoy veüille
bien faire quelques démarches
vers la Cour de
Rome , on connoift neanmoins
que tous ſes mouvemens
le portent à ſe
fervir de la voye la plus
de l'Europe. 85
prompte pour foulager ſes
Etats , & qu'il n'en trouve
point de meilleure , & de
plus feure que de s'adreſſer
directement au Roy de
France. Il paroît par tous
les ſentimens du Roy d'Efpagne,
qu'on ne peut avoir
meilleur fens , & que s'il
n'eſtoit point obſedé , il ne
prendroit que des partis
convenables au bien de ſes
affaires & de ſes Erats . On
n'eſt pas ſans inquietude
quand on ne regne pas
abſolument par ſoy - même
, comme fait le Royde
France , & qu'on a des
86 Etat preſent des Aff.
Conſeillers d'Etat non
د
pas pour ſe ſervir de leurs
avis ſuivant qu'on le jugera
à propos , mais pour
ſuivre entierement leurs
conſeils , comme les Rois
d'eſpagne , qui s'en font
une eſpece de loy , & fur
tout quand ils font jeunes.
C'eſt ce qui embaraſſe
beaucoup le Monarque
qui poffede aujourd'huy
cette Couronne. Il voit
une grande partie de ſon
Conſeil s'oppoſer à ſes
fentimens , & au bien de
l'Etat , & les deux Reines
cabaler contre luy dans
de l'Europe. 87
&
ſes propres Etats , ainfi
que pluſieurs Miniftres
Etrangers. Aufſi la Cour
d'eſpagne n'a jamais eſté
plus partiale. Ce ne ſont
qu'intrigues ſecrettes &
brigues particulieres ,
les Miniſtres Etrangers font
tous les jours de nouvelles
propoſitions pour embaraffer
le Roy & fon Confeil;
mais le Peuple qui
veut , & qui efpere la Paix,
fçachant une partie de ce
qui ſe paſſe , eſt tellement
irrité contre les Ambaſſadeurs
, & autres Miniſtres
Etrangers , que l'on craint
88 Etat preſent desAff.
qu'ils n'en reçoivent quelques
inſultes. Ils en font
bien informez , & ne pouvant
s'empêcher de marquer
l'apprehenfion qu'ils
en ont , ils ſe retirent toujours
le ſoir de bonne
heure dans leurs Hoſtels ,
& n'oublient pas toutes
les précautions neceffaires
que l'on prend quand on
craint d'eſtre attaqué. Cependant
le party du Roy
ſe fortifie de plus en plus ,
& particulierement depuis
que celuy de la Reine-
Mere dans le Conſeil , a
propoſé de retrancher >
de l'Europe. 89
pour foutenir la guerre ,
toutes les penſions que le
Roy d'Eſpagne donne aux
Grands de ſa Cour , & de
ne pas payer meſme celles
dont les Ordonnances avoient
eſté expediées . Cette
propoſition , qui n'a
pas eſté trouvée prudente
ny politique , a cauſe des
mauvaiſes ſuites qu'elle
peut avoir , a eſtétres-fenfible
aux Intereſſez qui ne
manquent pas de ſe declarer
pour la Paix , voyant
qu'on ne trouve point
d'autres moyens pour foutenir
la guerre , que de la
90 Etat preſent des Aff.
faire à leurs dépens. Il faut
qu'un Etat ſoit bien épuiſé
pour en venir à ces extremitez
, & elles ne peuvent
produire que de tres- méchans
effets , tant à l'égard
du Peuple, que de la Cour
& des Etrangers. Ces derniers
apprennentàconnoi
ſtre par là , les grands beſoins
de laCour , puis que
ce n'eft que quand les
maux font extrémes qu'on
riſque les remedes perilleux.
Le Peuple a diverſes
raiſons d'en avoir du chagrin.
Le nombre des penfions
, appellées Mercedes ,
de l'Europe.
eſt tres- grand en Eſpagne,
& l'on ne peut les retrancher
aux Seigneurs de
cette Cour , que le Peuple
avec qui ils les dépenſent ,
ne ſe reſſente de cette diminution
de leurs revenus,
& meſme qu'il ne perde
ce qui luy eſt deû par ces
Penſionnaires. Ily a plus à
craindre encore pour le
Peuple , & il doit apprehender
que les dépenſes
neceffaires pour la ſuite de
la guerre ne retombent à la
fin fur luy , puiſque l'on ne
trouve plus d'autres expediens
que de retirer les
92 Etat preſent des Aff.
Mercedes que l'on a données
, qui ne font pas toujours
graces & bienfaits ,
mais payemens deſervices ,
& dettes que l'on acquite
honorablement. Enfin les
grands Seigneurs , & ceux
d'un estat moins diſtingué
, qui ont dépenſé leur
bien en ſervant , & qui
reçoivent ces penſions,ont
fujet de les regarder comme
leur bien, mais un bien
qui a changé de nature , &
fans les mettre hors d'eſtat
qui ne leur peut eſtre ofté
de rendre aucuns ſervices ,
de forte qu'en les privant
de l'Europe. 93
de leurs penſions , on prive
la Couronne de fon
plus folide appuy. Ainſi ces
reſources font d'une tresdangereuſe
conſequence ,
& il n'y a pas d'apparence
que l'Eſpagne s'en ſerve
puis qu'elles luy ſeroient
plus ruineuſes , qu'utiles.
La propoſition mefme ne
luy peut eſtre que tresdeſavantageuſe
, puis qu'-
elle a fait connoiſtre par
là& à ſes Peuples & aux
Etrangers , les extrémes
beſoins de l'Etat. Ce n'eſt
pas que l'extremité où l'on
en eſt venu , ne puiſſe cau
94 Etat preſent des Aff.
fer de bons effets ſelon l'uſageque
l'on en fera, comme
par exemple , ſi leRoy
d'Eſpagne voyant que ces
prétenduës reffources ne
peuvent rien produire ny
pour le bien ny pour la
gloire de ſes Etats , ſe fortifioit
de plus en plus dans
le deſſein qu'il a pris , de
donner la paix à ſes Sujets.
Peut- eftre meſme que
la priſe de Furnes , & de
Dixmude que ce Monarque
ignoroit encore , lors
quej'ay commencé à écrire
ce qui regarde l'Eſpagne,
leportera plus fortement à
de l'Europe. 95
ne point écouter ceux qui ,
ou gagnez , ou preferans
des intereſts particuliers , à
ceux de l'etat , tâchent à le
détourner des bonnes intentions
qu'il a pour procurer
à ſes Peuples le repos
qu'ils ſouhaitent avec
tant d'ardeur. Ils ont raiſon
, puis qu'il y a cette
année une fi grande difette
de bleds en Eſpagne ,
que le pain ſe vend douze
folsla livre. Je n'exagere
point , & l'on peut ſçavoir
des Habitans de nos
Frontieres , avec quel empreſſement
les Eſpagnols
96 Etat preſent des Aff.
leur demandent du bled ,
de forte qu'on a eſté obligé
d'en défendre le tranſport
, quelques ſommes
qu'ils en offrent. L'ardeur
de leur en donner eſt telle
, à cauſe du gain exceffif
que les Habitans des
Frontieres y trouvent ,
qu'un Payſan en fait un
conſiderable quand il n'en
livreroit que ce qu'il en
peut porter. Jugez ſi un
Etat qui manque de Troupes
, d'hommes pour en
faire , d'argent , & de bled,
ne doit pas ſouhaiter la
Paix , & fi le Roy d'efpagne
de l'Europe. 97
gne n'entend pas fort bien
ſes veritables intereſts, lors
qu'il a reſolu de la demander
; mais trop de conſeils
embaraſſent ; les avis ſont
trop partagez entre un
trop grand nombre de
Confeillers & il ne ſe
و
peut que parmy ce nombre
il n'y en ait , ou de
moins accommodez, ou de
plus intereſſez que les autres
, qui ſe laiſſant gagner
ſe mettent peu en peine de
la ruine d'un Etat , pourvû
qu'ils trouvent du foulagement
dans leurs affaires .
Sans cela les avis du Roy
E
98 Etat present des Aff.
d'eſpagne ſeroient moins
combatus , lors qu'il propoſe
de demander la Paix
à la France , comme l'unique
moyen qui peut empeſcher
la perte du reſte
des Pays Bas , & raffurer
les Eſpagnols de la juſte
crainte qu'ils doivent avoir
de voir les François penetrer
dans le coeur de l'Efpagne
, dés qu'ils auront
achevé de ſe rendre Maiſtres
du reſte de la Flandre
ce qui ne leur doit pas
eſtre fort difficile dans la
ſituatioou les choſes ſont ;
enfuite dequoy , aprés a-
1
de l'Europe. 99
voir pris quelques Places
fur les Frontieres d'Eſpagne
, ils trouveroient les
chemins ouverts juſques à
Madrid , la route n'êtant
défenduë par aucunes Pla-;
ces fortes. Ainſi le Roy
d'Eſpagne a grande raiſon
de vouloir ſauver par la
Paix , ce qui luy reſte dans
les Pays- Bas , puiſque non
ſeulement il ſera toujours
poſſeſſeur de ce qu'il pour.
ra y conferver , mais qu'il
garantira par ce moyen
une partie de l'Eſpagne ,
ou du moins qu'il s'épargnera
, & qu'il épargnera
E2
100 Etat preſent des Aff.
a ſes Peuples , les alarmes
Peuples ,
qu'ils pourroient recevoir
dece coſté-là.
Depuis que la Cour
d'eſpagne eſt dans la ſitua.
tion que je viens de vous
marquer , il s'y forme de
nouvellesbrigues , & l'Empereur
qui pretend gouverner
cette Cour- là , &
qu'elle ne faſſe que ce qu'il
aura reſolu , voudroit preſentement
, ſelon ce que
portent quelques Lettres
de Madrid , que l'Electeur
deBaviere ſe contentaſt de
jouïr des Pays-Bas en pleine
proprietéaprés la mort
del'Europe. 10
د
& du Roy Catholique
que renonçant pour le
Prince Electoral ſon Fils à
cette Couronne , il luy
laiſſaſt le ſoin de choiſir un
Succeffeur à ce Monarque
, & ce Succeſſeur eft
l'Archiduc Charles , Frere
puiſné du Roy de Hongrie.
C'eſt ainſi que l'on
diſpoſe de la Couronne
d'un Roy quiſe voit encore
dans la fleur de fon
âge , & que l'on met le
defordre & la confufion
dans ſon Conſeil par une
infinité de brigues , qui
empêchent de remedier
E 3
102 Etat preſent des Aff.
aux beſoins les plus pref.
fans de l'Etat. Il voit la
Reine ſa Mere plus dans
les intereſts de ſa Patrie , &
de l'empereur ſon Frere ,
que dans les ſiens , & il
auroit beſoin d'un Fils
pour diffiper tous les partis
qui ſe forment contipuellement
pour la fucceffion
de ſa Couronne ,
& pouren exclure les veritables
Heritiers , de forte
que l'on peut dire que
ſoit en paix , ſoit en guerre
, la tranquillité ne regnera
point dans cette
Cour-là ? mais comme l'on
de l'Europe. 103
eſt beaucoup plus malade ,
& qu'on ſent plus de douleur,
lors que l'on eſt affligé
de plus d'un mal , ſi le Roy
d'Eſpagne pouvoit executer
ſes intentions , & qu'il
vinſt à bout de faire la paix
avec la France , il feroit ,
beaucoup plus en repos ,
& les troubles de dehors
eſtant ceſſez, il auroit peut
eſtre moins de peine à détourner
les facheuſes ſuites
de ceux du dedans .
Je quitte l'eſpagne , &
je paſſe à une Nation qui
eft cauſe de toutes les pertes
qu'elle a faites. Il eſt ai
E 4
104 Etat preſent des Aff.
ſé de juger que je parle de
l'Angleterre, qui l'a engagée
ſi mal àpropos dans
une querelle , depuis le
commencement delaquel
le on lui a pris un ſi grand
nombre d'importantes
Places. Elle ne ſe trouve
pas dans une meilleure
ſituation , pour avoir mis
toute l'Europe en mouvement.
Elle eſperoit tirer
de là ſa tranquillité ,
mais il luy a coûté beaucoup
de ſang , des ſommes
immenfes , & la perte
de la plus grande partie
de ſon commerce , fans
de l'Europe. 105
qu'elle voye de moyens
qui la puiffent conduire
dans un état de repos , à
moins qu'elle ne veüille
rentrer dans celuy d'où
ſon aveuglement & fon
inconſtance naturelle ,
l'ont fait fortir . Cette
inconſtance luy cauſera
encore bien des maux ,
puis qu'elle ne ſçait , ny
ce qu'elle veut , ny ce qui
luy eſt propre. Tout ce
que l'on en peut dire, c'eſt
qu'elle haït toutes les Nations
, qu'elle ne s'aime
pas elle-même , & qu'un
certain eſprit de liberté
ES
TOG Etat present des Aff .
trop violent luy cauſe de
ſi cruelles agitations , qu'-
elle en ſouffre beaucoup
plus qu'elle ne feroit du
pouvoir d'un Souverain
qui regneroit arbitrairement
, & qui l'épargneroit
plus qu'elle ne s'épargne
elle-meſme ne pouvant
connoître ce qui eſt de ſes.
veritables intereſts ,tétant
mille moyens mal ſeurs
de s'établir une autorité
fouveraine ſur ſon Souverain
, & n'eſtant jamais
d'accord avec elle-même ,
ny contente de fon état.
*Ainſi il eſt mal- aifé de la
,
de l'Europe. 107
trouver dans des reſolutions
certaines . On arrêteroit
plûtoſt le vif argent
, que l'on ne viendroit
à bout de fixer une
ſi legere Nation ; & s'il
arrivoit qu'on la viſt
tranquille , on pourroit
en parlant d'elle , meſme
pendant cet intervalle de
tranquillité , la comparer
à une Mer calme , qui
peut en tres peu de temps
devenir orageuſe. Cet
état peut bien auffi refſemblerà
un Malade attaqué
de convulfions. Ses
agitations le tourmentent
E 6
108 Etat preſent des Aff.
de la meſine maniere , &
les ſuites font voir que l'on
en peut toujours augurer
plûtoſt du mal que du
bien. La moindre choſe
peut cauſer des mouvemens
à l'Angleterre. Un
Membre du Parlement ,
aſſez hardy & affez obſtiné
peut en faiſant groffir fon
party embaraſſer les affaires
, & leur faire changer
de face. Il eſt vray que
dans l'eſtat où ce Royaume
ſe trouve aujourd'huy,
tout autre pourroit eſtre
de même , & courir les
meſmes riſques , & à plus
de l'Europe. 109
forte raiſon un Peuple naturellement
inconſtant.
Comme il eſt preſentement
déplacé , il ne ſe peut
qu'il ne fouffre extrémement
dans la ſituation , où
nous le voyons , qui n'eſtant
pas naturelle
ſçauroit eſtre que tres- vio-
,
ne
lente. Celuy qui le gouverne,
ſans en eſtre le Maiſtre
, paroiſt abfolu , &
n'eſt pas neanmoins fans
inquietude , & fans crainte.
Son regne eſt ſemblable
à la maniere dont ſe
gouvernent les Malades
qui ne vivent que par ar
110 Etat preſent des Aff.
4 tifice. Il ne regne que par
les ruſes , il porte la Couronne
, quoy qu'une tresgrande
partie de ſes Sujets
prétendus ayent refufé de
luy préter ferment , & que
la pluſpart de ceux qui
l'ont prêté , ne le reconnoiſſent
point pour Souverain'dans
le fond de l'ame.
Il y a plus , & il paroiſt
que les Anglois n'ont
jamais tant aimé leur veritable
Souverain que depuis
qu'ils font privez du
bonheur de le poffeder.
Jamais ils n'ont prié le
Ciel pour ce Monarque
de l'Europe. IIE
avec une plus forte ardeur
, ny un zele plus fincere.
L'hypocrifſſe n'a aucune
part dans ces Prieres.
Elle ne fait agir que les
gens intereſſez à qui elle
peut apporterquelqueutilité
, mais loin que ceux
qui fe declarent aujourd'huy
pour leur legitime
Roy , en puiffent tirer aucun
avantage , ils n'ont
que des diſgraces , des
tourmens , & la mort même
à efperer , pour prix
de l'éclat qui accompagne
ce zele. Cependant
on voit qu'il augmente
-FI2 EtatpresentdesAff.
tous les jours , au lieu de
diminuer , & comme l'ufage
d'Angleterre eſt de
boire publiquement à la
ſanté de leurs Souverains ,
on peut dire que jamais
fous aucun Regne , on n'a
tant ſuivy cet uſage qu'on
a fait en Angleterre , en
faveur du Souverain legitime
, depuis que l'Ufurpateur
eſt ſur le Trône.
Auſſi faut- il avoüer que
les Peuples n'ont pas donné
laCouronne au Prince
d'Orange. Il ne l'a obtenuë
que par la cabale de
quelques particuliers , ca-
८
de l'Europe. 113
bale , qui a eſté fortifiée
par l'Armée que ce Prince
a fait paſſer en Angleterre.
Les plus timides ont
auſſi-toſt aprés groſſy le
party des Conſpirateurs ,
& les plus zelezj ſerviteurs
du Roy & qui dans leur
ame le reconnoiffent toujours
pour leur Maiſtre
ont eſté contraints de ceder
àla force. Il eſt quelquefois
de la prudence de
luy obeïr , & il y a meſme
preſque toujours de l'impoſſibilité
de faire autrement
, juſqu'à ce qu'une
occafion favorable four-
८
114 Etat preſent des Aff.
niſſe les moyens de ſecouër
un joug', qu'on porte
ſouvent avec beaucoup
de contrainte lors qu'on
fait le plus paroiſtre qu'on
en eft content. La bonne
Politique veut qu'on en
uſe de la forte , &c'eſt la
voye la plus aſſeurée pour
ſervir ſon veritable Souverain.
Avant que de continuer
à vous parler des affaires
d'Angleterre , felon que
je les conçois & fuivant
les avis que j'en reçois du
lieu meſme , vous ne ſerez
peut- eſtre pas fâchée
de l'Europe. 115
que je vous faſſe part de
quelques fragmens d'un
Ouvrage qui a eſté fait
fur cette matiere , & trouvé
dans le Cabinet d'un
homme d'une grande penetration
, aprés ſa morr.
La conjoncture d'Angle.
terre ; dit-il au commencement
de cet Ouvrage ,
est un deces grands évenemens
que l'on n'impute point à la
conduitedes hommes. Le Ciel
foul fait les décadences , &le
rétabliſſement des Couronnes ,
e au moins s'il faut donner
aux bommes quelque part dans
les revers imprévus , ce ne
116 Etatpreſent des Aff.
peut estre que par des diſpoſitions
qui mettent enſemble leurs
démarches les plus indifferentes
, &les moins concertées ,
&où ils contribuent fans attention.
Ils deviennent les
Acteurs d'un changement qu'ils
ne veulent point , & s'affiujetiffent
eux mesmes contre leur
propre volonté , àune nouvelle
&infolente domination ,
que le temps leurfait detefter.
Ils employent alors les confeils
de la prudence pour se défaire
d'un Usurpateur qu'ils sesont
donnéà l'avanture , &ceux
qui ne ſurvent que le dehors
des évenemens , regardent le
de l'Europe. 117
Prince d'Orange comme l'Auteur
de son élevation. Ils luy
donnent tous ces talens imaginaires
des Heros qui choiſiſſent
les moyens les plus inconnus ,
qui les affemblent , qui les
diftribuent toujours dans leur
teste , & qui ne doivent rien
au hazard de toutes lesfuites
de leur conduite.
Le Prince d'Orange a des
qualitez éminentes , il fait
moins de fautes qu'un autre ,
ilſeſervira toujours des ouvertures.
Les Anglois l'ont
éveillé , il a répondu à leur
mouvement. En politiquefage
&ambitieux , il a regardé la
118 Etat preſent des Aff.
Couronne qu'on luy mettoitfur
la teſte comme un puissant
moyen de paſſer à un autre. Il
eft devoré de l'ambition deſa
Maiſon , de se rendre la
Hollande tributaire. Le titre
qu'elle a d'avoir les richeſſes
des deux Mondes dans son
commerce ,ſon terrain qui luy
donne le chemin de deux Mers ,
l'importance du voisinage
des deux plus puiſſans Princes
de l'Europe , peuvent former
lafuperbe puiſſance d'un Maitre
qui l'afſſujettiroit.
Onpeut dire que tout
eſt beau dans ce fragment.
Les expreffions en font
de l'Europe. 119
hardies , mais énergiques ,
elles diſent beaucoup , &
donnent encore à penſer
davantage , en fourniſſant
de quoy mediter aux efprits
penetrans. Voicy un
autre fragment de ce même
Ouvrage.
La Nation est soudaine.
Elle paſſe aisément aux extrémitez.
Elle se détermina en
fort peu de temps pourlePrince
d'Orange. Les Eglifes , les
Peuples &les Milords traiterent
avec luy Il accepta la
Couronne , leurpromit la confederation
d'abord de la Maifon
d'Austriche & des Ele120
Etat preſent des Aff.
canes
Eteurs ,&toute la protection
qwils pourroient ſouhaiter pour
la feureté des Eglifes Angli-
, pour la liberté des Peuples
, &pour l'observation in.
violable des Loix fondamentales
, & autant de zele pour
11 profperité publique , qu'ils
pouvoient attendre d'unRoy
qui devoit son élevation à
Leur choix.
Il ſe trouve tant de
vrai - ſemblance dans ce
que contiennent ces lignes
, qu'il n'y a perfonne
qui n'y doive ajoûter
foy.On peut inferer du caractere
de la Nation , qui
ht
de l'Europe. 121
eſt dépeint dans les premieres
, qu'ayant fait de
ſi grands faux pas pour
manquer à ſon devoir , il
luy ſera moins mal - aifé
d'en faire d'autres , qui l'y
faffent rentrer .
Le fragment que vous
allez lire , eſt le dernier
morceau que je vous rapporteray
de l'Ecrit dont
je viens de vous parler.
L'Auteur dit en cet endroit
, en parlant de la fituation
où ſe trouve preſentement
l'Angleterre :
Beaucoup d'apparence dans le
Gouvernement; nullefolidité,
F
122 Etat preſent des Aff.
des longueurs continuelles , &
nulle détermination. Les loix
fondamentales moins obfervées
que dans le regne qu'on
a détruit ; plus de commerce ,
plus d'argent , plus de tranquillité
, & le Royaumefouvent
ſans Troupes , &fans
Roy. Ainsi il eft aisé d'en douner
le maniment à des Emiffaires
,pour résoudre les Egliſes
, les Milords , es les Peuples
àfaire éclater leur repentir
pour recourir à leur devoir,
& àleur Roy legitime. L'Angleterre
eft farouche &inconftante
, mais elle tient à fes
principes , àses loix fondade
l'Europe. 123
mentales
د &àses vieilles
habitudes. Elle est susceptible
de nouveautez , mais elle ne
ſe déplace que pour un temps ;
elle rentre toujours dans ſa
circonference , &de toutes les
Nations , il n'y en a point
quifoit plus unie , ny plusfidelle
aux inftitutions de fon
origine.
Il ſeroit mal - aifé de
dire plus de choſes en
moins de paroles , & de
faire voir plus de faits . La
fituation preſente de
l'Angleterre y eſt parfaitement
bien décrite , & ce
qui doit le plus inquieter
F2
124 Etat preſent des Aff.
le Prince d'Orange , c'eſt
qu'il paroiſt que l'Angleterre
ne ſe déplaçant jamais
que pour un temps ,
il eſt comme impoffible
qu'elle ne remette pas
bien - toſt ſur le Trone
fon Souverain legitime .
Le Prince d'Orange n'a
rien fait ny d'éclatant
, ny de glorieux , ny
d'utile pour la Nation ,
qui puiſſe luy en avoir
gagné les coeurs ; depuis
qu'il porte la Couronne
, & empêcher que les
Anglois n'écoutent leurs
,
remords & leur devoir,
de l'Europe. 125
qui ' eur parlent pour leur
veritable Maiſtre. Jamais
ils n'ont vu celuy auquel
leur rebellion les a foumis
, remporter aucun avantage
qui ait pu les
éblouir. Il eſt party avant
l'ouverture de toutes les
Campagnes avec cinquan.
te ou ſoixante millions de
ſubſides extraordinaires ,
accordez par les Parlemens
, & ayant outre cela
tous les revenus de la
Couronne. Il s'eſt mis à
la teſte des Troupes d'une
infinité de Souverains
jointes aux ſiennes , & il
F 3
+126 Etat preſent des aff.
n'a jamais paru devant le
Parlement d'Angleterre
aprés ſon retour , que pour
avoüer ſes pertes , & demander
de nouveaux ſecours
d'argent pour les
reparer. En parlant de
celles de la derniere Campagne
, & de la Bataille de
Stein-Kerke , il a marqué
qu'il avoit expoſe ſa per.
fonne , quoy que ce ſoit
un fait conſtant & éclaircy
, qu'il s'eſt toujours tenu
fort éloigné du lieu
où le combat s'eſt donné.
On a ſceu meſme depuis
qu'il craignoit ſi fort l'é
de l'Europe. 127
tonnante & intrepide valeur
de nos Princes , qu'il
n'oſa jamais paroiſtre devant
eux . Enfin ne fçachant
que dire au Parlement
pour couvrir ſa honte
, il n'a point trouvé de
meilleure matiere à l'entretenir
, que du Combat
naval , comme ſi quand
meſme l'Angleterre en auroit
tiré quelque avantage
, il pourroit prétendre
d'y avoir eu part. C'eſt
une choſe affez finguliere
que ce qui s'eſt paſſé dans
le Parlement depuis la fin
de la meſme Campagne à
F4
128 Etat preſent des Aff.
l'égard de ce Combat.
Dans le temps que le Prince
d'Orange en fait valoir
les prétendus avantages ,
& qu'il n'a rien à dire des
Armées de terre , qui ont
vû prendre des Places , &
perdu des Batailles , les
Marchands de Londres
preſentent des Requeſtes
&des Liftes au Parlement
& font voir les pertes exceſſives
qu'ils ont fouffertes
ſur Mer , pendant la
meſme Campagne que le
Prince d'Orange veut faire
paroiſtre ſi glorieuſe &
fi utile à la Nation &
de l'Europe. 129
le Parlement en eſt ſi peu
fatisfait , que la plus grande
partie des voix tend à
faire faire le Procés à l'Amiral
qui a commandé la
Flote , en forte qu'il eſt
arreſté , qu'il ne la montera
plus. Cela eſtant , il
faut bien que cette Campagne
de Mer n'ait pas
efté avantageuſe à l'Angleterre
, & trop de voix
de la Nation le publient
pour ne les en croire pas .
Il eſt vray , qu'eſtant unie
avec les Hollandois , &
ayant quatre Vaiſſeaux
contre un, elle a bien vou
ப
Fs
130 Etat preſent des Aff.
lu recevoir un Combat
mais il eſt vray auſſi que
dans le moment de la ſeparatió
des deux Flotes ,nous
n'avions perdu ny Vaiffeaux
ny Officiers Generaux,
ny même aucuns Capitaines,
& que non ſeulement
le nombre des Morts
& des bleſſez eſtoit plus
grand parmy les Ennemis
, mais que leurs Vaifſeaux
eſtoient plus endommagez.
C'eſt un fait
qui a eſté éclaircy & prouvé
; ainſi il n'eſt icy queftion
que de le rapporter ,
pour faire voir la fitua
de l'Europe. 131
tion où ſe trouve l'Angleterre
, qui jointe avec la
Hollande ; & ayant trois
à quatre fois autant de
Vaiſſeaux que les François
, n'a pu remporter
aucun avantage ſur eux ,
ny profiter pendant le
reſte de la Campagne , de
la perte que les vents contraires
, & les mauvais courants
nous avoient caufée.
Ils ont exageré nos
deſavantages comme s'ils
nous eſtoient venus de
leur part. Ils ont menacé
de faire des deſcentes en
France , ils ont eu tout
F6
132 Etat preſent des Aff.
l'Eté pour executer leur
deſſein le Combat s'étant
doé à l'ouverture
de la Campagne. Cependant
elle s'eſt paffée de
leur part toute entiere à
faire des menaces , & de
la noſtre à leur prendre
un nombre infiny de
Baſtimens , ou de guerre ,
ou chargez de marchandiſes
. Neanmoins le Prince
d'Orange en revenant de
commander les Troupes
de terre , n'a rien eu de
meilleur à dire au Parlement
, que de luy parler
des avantages du Combat
de l'Europe. 133
Naval , mais quelle gloîre
la Nation peut- elle en
tirer ? N'est- ce pas pour
elle un ſujet de honte que
les François luy ayent reſiſté,
ſans que le nombre
les ait accablez , & fuppo
ſé qu'elle ait fait ce que
les vents & la Mer ont
fait pour elle , ne luy eſtil
pas encore plus honteux
d'avoir eu toute une
Campagne pour en profiter
,& de n'en avoir tiré
aucun avantage ? Le Prince
d'Orange a beau haranguer
, les nouvelles Publiques
ont beau chanter
134 EtatprefentdesAff .
victoire , ce n'eſt que du
vent , quand on les compare
à l'état prefenté par
les Marchands au Parlement
, de quinze cens Bâtimens
, pris par les François
, depuis l'ouverture
de la guerre , dont la plus
grande partie l'a eſté pendant
la derniere Campagne
& dont la perte eſt
eſtimée quarante millions
de livres. On peut juger
par là du mauvais état où
l'Angleterre ſe trouve aujourd'huy.
Il eſt vrayſemblablement
impoffible
que la ſuitte de la
de l'Europe. 135
guerre faſſe rien rentrer
de cette ſomme chez cette
Nation , & toute ſon ef.
perance ne sçauroit aller
qu'à ſe mettre en état
d'empeſcher qu'on ne luy
en prenne encore autant ..
Cette perte eſt d'autant
plus grande pour cet Etat ,
qu'il perd l'intereſt avec
le principal , & que l'intereſt
eſt tres-gros dans le
commerce. Aini il faut
pluſieurs fiecles pour la
reparer. Quant à la France
, elle ne court point de
riſques pareils , n'ayant
en Mer que fort peu de
136 Etatpreſent des Aff.
Baſtimens Marchands.
On a crû luy porter un
tres-grand préjudice , en
interrompant le Commerce
avec elle. Il luy
coutoit beaucoup pour
le faire. On ne peut avoir
de Marchandiſes ſans en
donner d'autres ou de l'argent
, mais preſentement
par le moyen des Priſes
continuelles qu'elle fait ,
elle a pour rien tout ce
qu'elle tireroit des autres
Nations Ennemies, en leur
donnant ou de l'argent,ou
des marchandises .
Le Prince d'Orange ,
de l'Europe. 137
aprés avoir exageré la pretenduë
gloire dont il vouloit
perfuader que le Com.
bat Naval avoit couvert la
Nation Angloife, pourfuit
ainfi .Jesouhaitterois pouvoir
vous dire , que nous avons
eu le méme fuccés par terre.
Il y a des veritez ſi éclatantes
, qu'il eſt impoſſible
de les déguifer , & quand
le Roy emporte des Places
, c'eſt avec tant de vigueur
, & avec des circonſtances
fi glorieuſes , que
l'on ne trouve point de
couleurs pour affoiblir le
brillant de ſes grandes ac138
Etat preſent des Aff.
tions. Le Prince d'Orange
qui eſt l'homme du monde
qui en auroit eſté le
plus capable ſi la choſe
avoit eſté poſſible, ne leur
pouvant rien ofter , a voulu
faire valoir les ſiennes ,
& ne prevoyant pas que
Furnes & Dixmude ſeroient
repris, il a fait connoiſtre
en termes pompeux
, l'importance de ces
deux Conqueſtes , qui luy
donnant des facilitez pour
le Siege de Dunkerque ,
en rendoient la priſe infaillible.
Toute ſon Armée
avoit travaillé pendant
de l'Europe. 139
4
trois mois à les fortifier
& s'il avoit crû qu'elles
duſſent eſtre ſi-toft , & en
fi peu de temps emportées
par les François, il n'auroit
pas mis dans ſes compres
un article de quatre millions
pour les Fortifications
de ces deux Places.
S'il les a employez , il eſt
bien glorieux aux François
de s'en eſtre rendus
fi- toft Maiſtres , & s'il
n'a pas fait cette dépenſe
pour les mettre hors d'état
d'être repriſes , les Anglois
doivent juger par là
de la fincerité des com140
Etat preſent des Aff.
)
ptes qu'il leur rend d'un ſi
grád nombre de millions ,
qu'il fait tous les ans fortir
d'Angleterre , ſans qu'-
ils ayent jamais produit
que la perte des Places &
dufang de ſes Alliez , ainſi
que de celuy de la Nation
Angloiſe , de forte que
l'on peut dire qu'avec
tant de millions , les Anglois
achetent avec honte
la perte de leur commerce
& de leurs Baſtimens , &
la ruine de leur Etat. Au
lieu que toute l'Europe
les payoit autrefois pour
demeurer neutres, ils payét
de l'Europe. 141
à preſent tous leurs Alliez,
pour entretenir une guerre
préjudiciable à leurs
bens , à leur honneur &
à la fierté de leur Nation .
Le Prince d'Orange eſt
trop éclairé & trop penetrant
, pour ne pas connoiſtre
que les Anglois
ſentent leur mal , qu'ils le
diffimulent , & il ne doit
pas avoir oublié que la
plupart de ceux qui ont
trahy le Roy d'Angleterre
, avoient juré à ce Monarque
une fidelité inviolable
juſques au moment
que leur trahiſon a éclaté.
142 Etat preſent des Aff.
C'eſt ce qui a obligé le
Prince d'Orange à faire
propoſer par ſes creatures
une Abjuration à l'égard
de ce Roy trahy . Le Parlement
a rejetté cette propofition
& quelques
Membres ont dit
,
tout
haut , qu'il n'étoit pas impof.
fible que ce Prince remontast
fur leTrône. Grand avis , &
qui ne luy a pas cauſe peu
d'inquietude. Il a aufli-toft
cherché à prendre de nouvelles
précautions pour fa
ſeureté Pluſieurs Regimens
Etrangers devoient patler
en Irlande ; il refolut de
de l'Europe. 143
en
les retenir auprés de luy ,
mais il y avoit de grandes
difficultez , les Anglois ne
voulant point que ces
Troupes demeuraffent
Angleterre. Cependant ce
Prince qui ſçait les duper
en toutes occaſions , fit fi
bien par ſes brigues en Irlande
, que les Irlandois
refuferent de recevoir ces
Regimens, affeurant qu'ils
ſe garderoient bien euxmêmes
& demandant à
donner ces preuves de leur
fidelité , de maniere que de manier
ces Troupes font reftées
auprés de luy. C'est ainſi
144 'Etat preſent des Aff.
qu'il vient àbout de tout
ce qui peut choquer fon
autorité , & qu'il trompe
les Anglois. Il ne s'oppoſe
jamais à ce qu'ils fouhaitent
, & ne laiſſe pas
meſme ſoupçonner qu'il
en ait aucun chagrin, mais
il a toujours des creatures
preſtes qui trouvent des
raiſons pour s'y oppoſer.
Les deux Chambres du
Parlement luy ont declaré,
qu'elles ne ſouffriroient
plus de Troupes Etrangeresen
Angleterre, ny d'Officiers
Etrangers dans les
Troupes Angloiſes,& pour
n'avoir
de l'Europe. 145
n'avoir pas l'affront d'être
obligé àles fatisfaire ,
il les a envoyez prier de
ne point toucher à cette
affaire , les afſurant qu'il
n'y en viendroit point
d'autres que celles qui y
font déja. Le parlement
congedié,il lui ſera libre de
faire ce qu'il luy plaira làdeſſus.
Les temps changent;
il ſe trouve beaucoup
de Membres nouveaux
dans le parlement ,
d'une année à l'autre , il
ſçait l'art de les faire taire
, & d'oppoſer aux plus
obſtinez des batteries
G
146 Etat preſent des Aff.
contraires aux ſentimens
qu'il voit differens des
fiens , &fans prendre toutes
ces meſures , il pourra
aiſement continuer à duper
le parlement, puis qu'il
luy ſerafacile de faire fub.
ſiſter les Corps Etrangers
en Angleterre , en faiſant
fous main faire des recrües
, qu'il ne ſera pas
d'un bien grand nombre à
la fois.
Il n'y ajamais eu deNation
ſi fiere que la Nation
Angloiſe , & il n'y en a jamais
eu de ſi humiliée &
de ſi dupée qu'elle eſt aude
l'Europe. 147
jourd'huy , ſous le Regne
dece Prince. Elle ſouffre
en tout , & comme elle
s'est fait elle - meſine ſon
mal , elle le reffent plus vivement
, parce qu'elle n'oſe
s'en plaindre , & pour
furcroît de douleur , elle a
la honte d'avoir un Roy
carabin , paffant & repaffant
les Mers comme un
fimple Avanturier, ce qui
eft entierement contraire
à la Majesté des Grands
Monarques , & ce qui l'égale
aux petits Souverains
ambulans , dont l'interieur
de leurs Etats leur
G2
148 Etat preſent des Aff.
&
fournit ſi peu dequoy les
occuper , qu'ils font plûtoſt
regardez comme de
riches particuliers , que
comme de grands Souverains.
Quand ces derniers
fortent de leurs Etats , ce
qui arriveà peine une fois
en pluſieurs fiecles
pour des affaires de grande
conſequence , ce n'eſt
qu'avec de grandes meſures
, un grand éclat , un
grand faſte & de grandes
précautions. Ainſi tout
eſt en mouvement pour
les recevoir. Il n'en eſt
pas de meſme quand le
de l'Europe. 149
Prince d'Orange va en
Flandre. Il n'entend que
des murmures de la deſolation
qu'il y cauſe; il
n'oſe preſque entrer dans
aucune Ville , de crainte
den'y eftre pas en ſeureté,
& il s'en eſt trouvé qui
ayant fermé les portes à
ſes Troupes , ne les luy
auroient peut - eſtre pas
ouvertes à luy - meſme.
On n'auroit guere plus
d'égards pour luy , chez
la pluſpart de ſes Alliez ,
où l'on ne voit que des
Paſquinades contre ſon
ambition , & fur tout à
人
G3
So Etat preſent des Aff.
Madrid où elles font fort
frequentes. On en voit
auſſi beaucoup en Hollande
, & l'Angleterre
mefme en fournit un affez
bon nombre. Encore fi au
retour de tous ſes voyages
il reportoit quelques Lauriers
, mais il ne revient
que couvert de honte , &
pour faire rougir la Nation
, en avoüant en plein
Parlement , que ſes Troupes
ont laiſſe prendre les
plus fortes Places de l'Europe.
Jamais guerre n'a été
fi inutile à l'Angleterre ,
quoy qu'elle luy coûte
de l'Europe. 151
ſoixante ou quatre-vingt
millions tous les ans.
Quand elle ſeroit plus
heureuſe , les Alliez ſeuls
en profiteroient, car il n'y
a pas d'apparence que les
Anglois puiffent s'établir
en deça de la Mer , & ils
riſquent à voir faire une
deſcente chez eux ,
fort de la guerre continuë
à eſtre favorable à la
France. Malgré tout cela ,
au lieu de rechercher la
paix , dont la Nation a
abſolument beſoin pour
empeſcher la ruine entiere
de ſon commerce , & le
fi le
G4
152 Etat preſent des Aff.
1
tranſport de ſon argent
hors de chez elle , tous les
Parlemens ne font occupez
qu'à paſſer des actes
pour des ſubſides extraor .
dinaires ; & comme celuy
de cette année a été un peu
lent ſur cet article , tous
les appreſts de la Campagne
prochaine languifſent
chez les Alliez , qui
attendent aprés l'argent
d'Angleterre.Cepedant les
difficultez qui ſe rencontrent
à trouver des fonds ,
& celles qu'il y a à les lever
quand ces fonds font
font voir qu'il trouvez
de l'Europe. 153
ſera mal-aifé que l'angleterre
fourniſſe à l'avenir
à la dépenſe qu'elle eſt
obligée de faire pour foutenir
la guerre , & à la
plus grande partie de celle
de tous les Alliez . Ce
qui doit faire le fond de
cette année , eſt un million
de livres à fond perdu
, ſuppoſé qu'il ſe rempliſſe
, à quoy l'on voit
fort peu d'apparence , &
quatre Chelins par livre
fur tous les biens réels &
perfonnels. Cette taxe
chagrine fort l'Angleterre
, mais il falloit un fond,
GS
154 Etat present des Aff.
,
& elle ne ſçavoit ſur quoy
le prendre. Quand on eft
dans un abiſme on ſe
prend à tout ce qu'on
peut pour s'en tirer. Ceux
qui ont peu de bien fouffrent
impatiemment cette
taxe , & ceux qui en ont
beaucoup font fachez
qu'on en prenne connoiffance,
pluſieurs ayant leurs
raifons pour ne pas paroiftre
riches , & d'autres qui
manquent de facultez ,
ayant les leur pour paroître
accommodez . Enfin les
Seigneurs font au defefpoir
d'eſtre obligez de faide
l'Europe. 155
re des declarations de leurs
biens à des Commiſſaires
nommez par la Chambre
Baffe.Tout fouffre de part
& d'autre , la gloire & la
bourſe , & ce qu'il y a de
plus cruel pour la Nation ,
c'eſt que juſqu'icy toutes
ces ſommes n'ont rien pro.
duit , ny pour ſa gloire ,
ny pour ſon avantage. On
n'eſpere pas même d'en
remporter , il n'eſt plus
queſtion que de ſe défendre
, & dans ſa Harangue
au Parlement , le Prince
d'Orange n'a demandé de
l'argent que pour s'oppo
G 6
156 Etat preſent des Aff.
fer à la puiſſance exceffive
de la France. Tout ce que
ce Prince avoit dit d'abord
à la gloire de l'Armée
Navale s'eſt évanoüy.
Un Amiral vainqueur eft
d'ordinaire cheri , récompenſé&
continué dans fon
Employ , & l'Amiral Ruffel
a eſté obligé de ſe démettre
du ſien, ce qui s'accorde
mal avec la victoire.
Ainſi il faut qu'elle n'ait
guere brillé aux yeux des
Anglois , puis qu'elle n'a
pas parlé pour luy. Ils ne
ſçavent à qui ſe prendre
du mauvais ſuccés de
de l'Europe. 157
leurs affaires , dont ils ont
pourtant accufé le Comte
de Nortingham ; &
comme il donnoit les ordres
du Prince d'Orange
en ſon abfence , c'eſt blåmer
le Gouvernement du
Prince , & non celuy de
ce Comte. La Nation
voit le deſordre , & le
mauvais eftat de ſes affaires,&
ſa fierté ſouffre en
tout, mais elle eſt engagée.
Ceux qui dans leur coeur
tiennent le bon party
n'oferoient ſe declarer &
こ
craignent les Rebelles , &
les Rebelles apprehendent
158 Etat preſent des Aff.
que le changement de
gouvernement ne leur attire
la punition qu'ils meritent.
Il faut un ſoulevement
general , qui arrivera
fans qu'on y penſe, & fans
avoir eſtéprémedité. L'efprit
du Prince d'Orange
ne pourra parer le coup
à cauſe qu'il n'y ſera point
preparé. Lors que ces revers
arrivent, la plus grande
habileté des Ufurpateurs
ne conſiſte qu'à ſe
fauver & peu en échapent
, parce qu'on n'a
point pour eux le reſpect
,
qu'on ſent pour les Rois
legitimes.
de l'Europe, 159
La guerre preſente qui
ruine le commerce d'Angleterre
, & en fait fortir
tout l'argent , qui fait perdre
à l'Eſpagne ſes meilleures
Places , & à la Hollande
ſon commerce , qui
affoiblit l'Allemagne , &
empeſche l'Empereur de
s'étendre du coſté d'Orient
, qui deſole tous les
Princes d'Italie , qui aggrandit
la France , la rend
triomphante, & fait pafler
le prince qui la gouverne
pour le premier des hom
mes , & le plus grand des
Monarques , cette guerre
160 Etat preſent des Aff.
dis-je,qui met la plusgran.
de partie de l'Europe ſi bas
&la France fi haut , a fort
accommodé les affaires du
Duc de Hanover. Il n'a eu
d'attention depuis qu'elle
dure , qu'à loüer ſes Troupes
, ou à vendre leur
oiſiveté , c'est- à- dire , qu'il
en a eſté payé, tantôt pour
les années qu'elles ont fervy
les Alliez , tantoſt pour
celles où elles ſont demeurées
oifives . Ellesſeront
au ſervice du Prince
d'Orange & des Hollandois
juſqu'au mois d'Avril
prochain. Voicy le Traité
de l'Europe. 161
par lequel ellesy font engagées.
TRAITE' CONCLU
entre le Prince d'Orange,
les Etats Generaux,
&le Duc de Hanover.
L
EDuc deHanover four
nira 7949. hommes , y
compris les Officiers .
Six Regimens d'Infanterie
de 773. hommes. 4638
Sept Regimens de Cavalerie
de 372. hommes. 2646
Un Regiment de Dragons.
7
490
Gardes du Corps. 175
Total 7949
162 Etat preſent des Aff.
1.
Il recevra à Amſterdam
trente mille Ecus parmois. Ses
Troupes auront tous les jours
deux Rations de pain , pendant
tout le temps du Traité ,
& deux tiers de Rationsde
fourage pendant les mois de
Campagne ,ſuivant le Reglement
quifera fait à leur arriwee
,& elles auront dans les
quartiers d'hiver aux Pays-
Bas , les mêmes traitemens
que les Troupes Angloiſes
Hollandoifes.Les Regimensferont
logez auſſi prés l'un de
l'autre qu'il ſe pourra .
de l'Europe 163
Le ſubſide , pain &fourage
, commencera du premier
de Juin , moyennant que les
Troupes arrivent avant la fin
dudit mois.
ΙV.
Le Prince d'Orange & les
Etats Generaux en feront la
reveue quand bon leur femblera.
Elles feront commandéés
par le Prince de Hanover ,
&en son absence , par tel Ge
neral qu'il plaira au Duc Elles
ne Seront point Separées pendant
la Campagne , Gil n'en
164 Etat preſent des Aff.
fera fait aucun détachement ,
ſice n'est dans les détachemens
generaux de l'Armée où elles
se trouveront. De plus , elles
ne reconnoiſtront point d'autre
Justice que celle de leur Maiftre.
Le Prince de Hanover
obeïra aux ordres du Prince
d'Orange , & en fon absence ,
àceux du Duc de Baviere,&
en tous les cas generalement.
communement , ce Corps
obeïra aux ordres de ceux qui
commanderont l'Armée à laquelle
il ſera joint.
1
de l'Europe. 165
VII.
LePrince de Hanover affiftera
aux Conſeils de guerre ,
auffi-bien que tous les Officiers
generaux , quand ceux du
Prince d'Orange, ou des Etats
Generaux , du mesme carattere
,y feront appellez.
KILI.
S'il se trouve quelque ob-
Stacle à l'érection d'un nouvel
Electorat en faveur du Duc
de Hanover ,le Prince d'Orange
& les Etats Generaux
feront tout leur poſſible pour
le faire revestir de ceste dignité
, auffi- toft que la Paix
generale Sera faite.
166 Etat preſent des Aff.
4
1X
La Maison de Brunsovick.
Lunsbourg ayant presque toutes
fes forces engagées pour le
bien de la cauſe commune , le
Prince a'Orange & les Etats
Generaux prennent fur eux
d'obtenir des Pretendans à la
Succeffion de Saxe - Lavvembourg,
que ces differends seront
terminez par les voyes
ordinaires de la justice ,
qu'on netentera aucune voye
de fait.
X.
Sila Maiſon vient à estre
attaquée dans fes Etats pour
raison du Duché de Lavvem-
4
de l'Europe. 167
bourg , ou Sous quelqu'autre
prétexte quelconque , ou bien
fi le Duc de Holſtein-Gottorp,
la Ville de Hambourg , ou
de Lubex font inquietées , il
fera permis en ce cas au Duc
de Hanover de retirer ses
Troupes.........
XI,
Les Contractans feront au
plûtoft une alliance défenſive
aux conditions dont on
viendra alors .
XII.
Les Deserteurs quise trouveront
de part & d'autre ,
lors que lesdites Troupes Se
trouveront aux Pays-Bas ,no
168 Etat preſent des Aff.
feront point reclamez ny ren.
dus , mais bien ceux qui deferterontaprés.
XV.
Le Prince d'Orange &les
Etats Generaux leur feront
fournir les munitions de guerre
pour les operations,de mème
qu'à leurspropres Troupes.
XVI.
Le Traité ſubſistera jufqu'au
prochain mois d'Avril
inclusivement , & fi en ce
temps-là , on n'en convient
pas autrement , ce Duc pourra
alors retirer fes Troupes. Les
ratifications feront échangées
dans trois ſemaines. Fait le 3 .
Juin
de l'Europe 169 ,
Juin 1692. Signé, VVillam,
Blatuvais , Evvede, N.VV.
Groot.
ARTICLE SECRET.
Le Prince d'Orange, es lefdits
Etats Generaux ferom
au Traité de la Paix generale
tout leur poffible , pour faire
échanger l'alternative de l'Evefcbé
d'Osnabruk en fucceffion
hereditaire , & ils tâ
cheront d'yporter leRoy d'Efpagne.
On voit par ce Traité,
que le Prince d'Orange &
H
170 Etat preſent des Aff.
les Hollandois devoient
contribuer à l'érection du
nouvel Electorat , en fa
veur du Duc de Hanover,
ce qui fait connoiſtre qu'il
n'y eſt élevé que par une
brigue Proteftante à la
confuſion desCatholiques.
Comme l'Empereur a la
plus grande part dans cette
affaire , je vous en entretiendray
plus au long ,
en vous parlant de la fi
tuation de la Cour de
Vienne, Celle de la Cour
deHanover n'eſt pas difficile
à développer , tour y
eft en mouvement pour le.
de l'Europe. 17
ver des Troupes , tant à
cauſede celles que le Duc
de ce nom est obligé de
fournir à l'Empereur , que
parce qu'il croit en avoir
(
beſoin pour ſe maintenir
dans ſa nouvelle dignité ,
à laquelle il trouve tant
d'oppoſitions.
Il eſt aisé de vous dire
en quatre lignes la ſituation
où se trouvent les Liegeois.
La trop grande facilité
de leur Eveſque à ſe
laiffer gouverner par le
grand Doyen de Liege,les
met dans un cruel état.Cor
Eveſque, déja fort âgé ,
H2
172 Etat preſent des Aff.
pleure les malheurs , qui
ſemblent devoir achever
de ruiner ſon Dioceſe , &
le grand Doyen , d'intelligence
avec le Prince d'Orange,
ſe met peu en peine
de ceux dont l'Etat eſt menacé,
pourvû qu'il travailleàélever
ſa fortune. Liege
voit tout fon malheur,
preſent & futur , & voudroit
, ou la Neutralité ou
la protection du Roy de
France; mais il n'y a aucun
Habitant qui oſe en faire
la moindre ouverture, ſans
que les Emiſſaires du Princed'Orange
le faffent auffi.
de l'Europe. 173
Pa
toft paffer pour traître à la
Patrie. Cependant la Ville
eft accablée de Troupes ,
elle n'eſt plus maiſtreſſe de
fes volontez, la deſolation
interieure y regne , & fans
un foûlevement general ,
il ne luy ſera pas permis de
prendre le party qui pourroit
luy procurer ſon repos.
Comme elle ſe trouve
abîmée de Troupes , & des
pertes que les Bombes luy
ont caufées , & que fon
commerce eſt beaucoup
diminué , elle eſt obligée
d'avoir recours aux Hol
landois,& de leur emprun
H3
174 Etat preſent des Aff .
ser de l'argent , ce qui la
chagrine fort. Il n'ya point
de Peuple qui dans le fond
de ſon ame haïffe plus le
Prince d'Orange , que les
Liegeois regardent comme
l'unique Auteur de la
cruelle fituation où ils ſc
trouvent.
Pour l'Empereur ,il ne
ſçauroit eſtre mis au rang
des gráds Souverains, que
par la qualitéd'Empereur.
ily en a beaucoup enEurope
qui font plus puiſſans
que lui par leursrevenus&
par le nombrede leurs Sujets,&
cePrince, ſans les ſe.
د
de l'Europe. 175
cours qu'on luy donne feroit
peu parler de luy. Ces
fecours& fon alliance avecle
Prince d'Orange, la
Ligue où il eſt entré pour
rétablir la Religion Proteſtante
en France, & ruiner
la Catholique en Angleterre
,& le tort qu'il fait à
cette meſme Religion en
Italie , ſont des choſes qui
paroiffent incomprehenfibles
, & qui luy font faire
aujourd'huy une figure
dans le monde qui ne convient
pas à l'ancienne pie
té de la Maiſon d'Autri
che. Pourbien connoiftre
H4
176 Etat preſent des Aff.
la Cour de Vienne, & ceffer
d'eſtre ſurpris de ce qui
s'y paffe preſentement , il
faut connoiſtre les caracteres
de tous ceux qui ont
part au Gouvernement.
L'empereur eſt naturellementbon,
mais il eſt ennemi
de l'embarras & des
affaires , pour lesquelles il
a peu d'application . Il eſt
fort ſcrupuleux , & c'eſt de
ces ſcrupules que provient
une partie des malheurs
dont nous voyons l'Europe
accablée , car ceux qui
ont à preſent le manie
ment des affaires, ont troude
l'Europe. 177
vé des Caſuiſtes,qui à leur
perfuafion luy ont fait
croire , qu'il feroit refponfable
envers Dieu de tout ce qu'il
feroit par luy-méme ,&que
fa conscience ne feroit point
chargée de tout ce que le confeil
d'autruy luy feroit faire ,
de forte que ce Prince ſuit
avec plaifir une maxime
qui le délivre du ſoin des
affaires , & qui ſelon qu'il
ſe l'imagine , décharge fa
confciencedetout ec que
fon Conſeil peut faire de
mal. C'eſt ce qui l'engage
àſe laiſſer gouverner entierement
par ſes Miniftres
H
178 Etat preſent desAff.
& par ces Cafuiftes. Ses
principaux Miniſtres, font
Stratman, Chacelier d'Auftriche
, & Vice-Chancelier
de l'Empire,& leComte
de Staremberg , Prefident
du Conſeil de guerre,
qui deffendit Vienne en
1683. De ces deux Miniſtres
, Stratman eſt le principal.
Il eſt attaché à l'Imperatrice
, cette Princeſſe
étant de la Maiſon de Neubourg
, dont il a eſté domeſtique.
Il eſt Sujet del'Electeur
palatin qui eſt de
cette Maiſon , & il eſt né
à Juliers. Il a fait autrefois
de l'Europe. 179
un voyage en France , & a
meſme reçu des graces du
Roy dans le temps que le
Duc de Neubourg eftoit
dans nos intereſts. Il eſt
Ennemy du prince de Bade,
& employe tous les artifices
imaginables pour le
mettremaldans l'eſprit de
l'Empereur Iln'oublie rien
de ce qu'ilcroit pouvoir le
faire échoüer dans ſes entrepriſes
, comme nous avons
vû dans les dernieres
Campagnes de Hongrie ,
& la plus forte application
de ce Miniſtre eſt de faire
tomber toutes les graces
H6
180 Etat prefent des Aff.
de la Cour de Vienne , entre
les mains des princes de
Neubourg , Freres de l'Imperatrice.
Le prince de Bade
de ſon coſté s'oppoſe
dans le Conſeil de l'empereurà
tout ce que propofent
Stratman & Staremberg
, & depuis fon retour
de la Campagne de Hongrie
, il a dir en prefence
de l'Empereur , que de ces
deux Miniſtres l'un estoit fou
l'autre imbecille . L'Electeur
de Baviere qui a auſſi
quelque jalouſie du Prince
de Bade, a mis en uſage,
tout ce qui pouvoit le met
de l'Europe. 18г
ere hors d'état d'acquerir
de la gloire, & il a travaillé
fous main , autant qu'il
Fa pû , à empêcher qu'il ne
commandaſt en chef. Ce
Prince que l'Electeur careſſoit
, a ignoré juſques à
la mort du prince Charles
de Lorraine , que M. de
Baviere le deſſervoir. Il en
accuſoit le Prince Charles,
qui écoutoit ſes plaintes
fans l'éclaircir , ne voulant
point découvrir le ſecret
de l'electeur de Baviere ,
mais aprés la mort du Prin.
ce Charles , on a trouvé
des Lettres de cet Electeurs
182 Etat preſent des Aff.
par leſquelles il prioitice
Prince de faire tout le contraire
de ce qu'il avoit promis
au Prince de Bade, de
demander pour luy. Depuis
ce temps- là, le Prince
de Bade s'eſt fortement
uny avec le Prince d'O
range , & ce dernier le
protege , non-feulement à
la Cour de Vienne , mais
il parle meſme hautement
pour luy. Il luy fait donner
les emplois qu'il croit
convenir àſa capacité , &
au biende la cauſe commune,
& la Cour de Vienne
entierement foumiſe
(
de l'Europe. 183
aux ordres du Prince d'Orange
, de qui elle reçoit
des fubfides , foufcrit à
tout ce qu'il luy plaiſt de
demander. Servitude honteuſe
pour un Empereur ,
& pour un Prince de la
Maiſon d'Auttriche , à laquelle
ſesAncêtres ont enlevé
la Hollande !
La ſituation où se trouve
le Conſeil d'Etat de
Vienne , eſtant connuë , il
eſt aiſe de s'imaginer ce
que l'on n'auroit pû croire,
lors que l'on eſtoit perfuadéque
l'Empereur gouver
noit , & l'on trouvera à
184 Etat preſent des Aff.
1
preſent moins étrange,que
fon Confeil , qu'il laiffe
agir ſouverainement , ſe
foit ligué avec un prince
Proteftant , pour détrôner
un Roy Catholique , &
qu'il ait contre l'intereſt
de la meſme Religion, créé
un nouvel electorat , pour
affoiblir le party des Elc-
Eteurs Catholiques. Il eſt
ſi vray que le party contraire
prévaut déja , que
lors que l'on a parlé de
créer en meſme temps un
dixiéme Electeur Catholique,
les Proteftans ont dit
qu'ils ne le ſouffriroient
de l'Europe. 185
1
pas ;Puis qu'ils ont parlé de
cette forte avant que d'être
en poffeffion du neuviéme
Electorat , on peut
juger de ce qu'ils feront à
l'avenir , quand aprés un
ſolide établiſſement ils auront
fortifié leur brigue. Si
l'on ne s'étonne plus que
eet ouvrage foit un effet
du Conſeil de Vienne , on
s'étonnera encore moins
qu'il ait mis des proteſtans
& des Lutheriens en Italie,
qui n'y ont nul reſpect
pour les Eglifes ; qu'il aie
voulu faire rétablir la Religion
proteftante en Fran-
3
186 Etat preſent des Aff.
oft tr
ce , &que pour y parvenir
il ait retenu les forces ,
avec lesquelles l'empereur
pouvoit triompher de fon
plus mortel Ennemy. Ce
Conſeil qui a ſes raifons
pour entretenir la guerre ,
quoyqu'il en puiffe couter
àl'empereur & àl'empire,
voulant toujours que l'Empereur
&le Roy de France
ſoient broüillez,& cherchant
à les aigrir, engagea
l'empereurà ſe plaindre de
l'Electeur de Baviere , parce
qu'il avoit fait part au
Roy Tres-Chreftien de la
naiſſance du prince fon
de l'Europe. 187
Fils.C'eſt ce qui a eſté cauſe,
qu'aprés la mort de l'Electrice
ſon Epoufe , il n'a
ofe envoyer en France
pour en faire ſçavoir la
nouvelle , avant que d'écrire
à l'Empereur, pour en
avoir la permiffion. Sans
cela cette nouvelle n'auroit
pas eſté reçeüe ſi tard
àlaCour. Je vous ay fait
voir comme Sa Majesté
Imperiale eſt perfuadée ,
qu'en laiſſant agir ſes Miniftres
felon leur volonté ,
Elle n'a point la confcience
chargée de tout ce qu'ils
font d'injuſte. Cependant
188 Etat preſent des Aff.
ce prince croit trop legere.
ment ces Caſuiſtes qui ne
font pas convaincus euxmeſmes,
de ce que des raifons
politiques & d'intereſt
les ont engagez à luy
faire croire. Il n'y a qu'un
cas , felon lequel la conf.
cience d'un Souverain n'eſt
point chargée de tout ce
qui ſe fait de mal en fon
nom , c'eſt pendant ſa minorité.
Il n'a pas alors le
pouvoir de decider , & ne
connoiſt pas l'importance
de ce qu'on decide en fon
nom & fous fon autorité ,
mais dés qu'il eſt en âge
de l'Europe. 18.9
d'en avoir une entiere connoiſſance,
il eſt criminel, ſi
le pouvant empêcher il ne
s'y oppoſe pas. On punit
bien ceux qui ont aſſiſté à
des actiós criminelles, fans
avoir prêté la main aux
Criminels. L'Empereur entre
dans ſes conſeils, il entend
deliberer , il eſt maître
de decider, & quand il
en laiſſe le pouvoir à ſes
Miniſtres pour des choſes
dont il ſçait le mal & l'injustice,
il ne doit pascroire
que ſa confcience ne ſoit
pas chargée , parce qu'il
laiſffe faire ,& qu'il ne fair
190 Etat preſent des Aff.
pas. Il n'a pu douter que
fonConſeil eſtoit criminel
envers Dicu & envers les
hommes , en le faiſant entrer
dansune Ligue, pour
detrônerun Roy legitime,
& pour détruire la Religion
Catholique en Angleterre
, ainſi que pour
commettre mille autres injuſtices
que je ne repere
point , qui ſont des ſuites
d'une action ſi inoüie , &
dont on ne ſe fait pas de
fcrupules , quand on a
commencé parune action
aufli criminelle que la Li
gue, ſur tout pour des Ca
de l'Europe. 191
tholiques. Quoy que la
guerre ait commencé par
cette Ligue , & que la
France ne ſe ſoit mise en
armes que pour en parer
les coups , comme je l'ay
prouvé au commencement
de cet ouvrage , je
ne ſçaurois trop le repeter,
puis qu'il n'y a preſque
point de jour, que nos Ennemis
ne publient le contraire
, & que ſe perfuadant
qu'ils le feront croire
à force d'en parler , ils le
repetent dans toutes les
occaſions où ils trouvent
moyen de le faire entrer.
192 Etat present des Aff.
Le Chancelier Stratman ,
dont je vous ay fait connoiſtre
le caractere , vient
encore d'en faire un des
points de fon difcours aux
Etats de l'Auſtriche inferieure
, pour en tirer de
l'argent. Il faut qu'ils foiét
bien Allemans pour en
donner ſur de ſi méchans
pretextes.
Il eſt temps de vous parler
de l'affaire du neuviéme
Electorat , qui met aujourd'huy
la Cour deVienne
dans un ſi fâcheux embarras
, & que les Miniftres
de l'Empereur luy ont
fait
de l'Europe. 193
fait pouſſer ſi loin contre
toutes les regles de la prudence
, contre l'uſage , &
contre les Conſtitutions
de l'Empire. Ily a une choſe
à remarquer qui n'a pas
eſté bien miſe en fon jour
danstout ce qui a eſtédonné
au Public ſur cette affaire
, c'eſt que le Ducde Hanover
eſt le Cadet des
Princes de la Maiſon de
Lunebourg , de forte que
voulant y mettre un Electorat
, il falloit , pour ne
point faire naiſtre de difputes
entre les Princes qui
en font , honorer l'Ainé
I
194 Etat preſent des Aff.
de cette dignité. L'empereur
a fait tout au contraire
,& c'eſt le Cadet qui
vient d'en eſtre pourvû ,
de forte que les deux Ainez
devroient s'oppofer à
cette élection , par un motif
particulier , ayant un
ſecond intereſt , ſeparéde
celuy des Princes oppofans.
Cependant il n'y a
que celuy de Volfembutel
quis'y oppoſe , & voicy
la raifon pour laquelle le
Duc de Zell , quoy que
Frere Ainédu Duc de Hanover
, y a donné ſon
confentement. Madame la
de l'Europe. 195
Princeſſe de Tarente érant
à Bruxelles , & ayant mené
avec elle Mademoiſelle
Dobereuſe , Poitevine , le
Duc de Zell en devint amoureux
, & ſa vertu ayant
eſté auſſi forte quel'amour
dece Prince , il s'offrit enfin
de l'épouſer, mais il luy
dit , qu'il ne pouvoit faire
ce Mariage que de la main
gauche. C'eſt un uſage reçu
en Allemagne , quand
on n'épouſe pas une perſonne
de ſon rang , & cela
eft cauſe que les Enfans
d'une Femme ainſi épouféc
ne ſuccedent pas . Ma
G2
196 Etat preſent des Aff.
demoiselle Dobereufe répondit
au Duc de Zell ,
que pour ven qu'elle fuft legitimement
fa Fimme , il ne luy
importoit pas de quelle main il
l'épouſaſt. Le Mariage ſe fit,
& il n'en eſt point venu
d'Enfans mâles. Dans les
dernieres guerres, l'Empereur
ayant eu beſoin du
Duc de Zell , & en ayant
eſté bien ſervy , Sa Majesté
Imperiale confentit que ſa
Femme euſt les mêmes avantages
, que fi elle avoit
eſté épousée de la main
droite , & qu'elle devinſt
Princeffe. peut eſtre que
de l'Europe. 197
l'empereur luy fit cettegrace
, parce qu'elle n'avoit
point d'enfans mâles. Elle
n'en a point eu depuis , &
la princeſſe ſa Fille ayant
êpouſé le Fils du! Duc de
Hanover, & devant par ce
moyen devenir Electrice
en cas que le neuviéme
Electorat ſubſiſte , le Duc
de Zell qui a par là tout
ce qu'il peut ſouhaiter, n'y
forme point d'oppoſition .
Il n'en eſt pas de même du
Due de Volfembutel , qui
voit ces deux Princes contens
ſans pouvoir eſpérer le
meſme honneur , ny pour
13
198 Etat preſent des Aff.
luy ny pour ſes Defcendans.
Ainfi il s'oppoſe à
l'erection du nouvel Electorat
, & comme ayant
voix dans le College des
Princes , & comme étant
d'une branche aînée de
celle du Duc de Hanover.
Cet éclairciſſement
empeſchera qu'on ne ſoit
furpris , en apprenant que
le Duc de Zell eſt compris
dans les Articles ſecrets ,
arreſtez avec l'Empereur
pour l'erection du neuviéme
Electorat. Voicy en
propres termes ce qu'on
a écrit de Vienne làde
l'Europe. 199
deffus , il y a quelques
mois. On affure que le Duc de
Zelle le Duc de Hanoverſe
Sont engagezdedonner àl'Empereurunſecours
de dix a douze
mille hommes , ou l'équivalent
en argent ,fur le pied
de la matricule de l'Empire ,
&que S. M. Imperiale s'est
obligée reciproquément de donner
en toutes accafions,à la
Maison de Lunebourg mille
bommes de pied & mile chevaux
, ou l'équivalent en argent.
LesDacs deZell&deHanover
ont auſſi affuré l'Empereur
de l'aſſifter de toutes leurs
forces, en casde mort duRoy
14
200 Etat preſent des Aff.
d'Espagnefans enfans , & le
Duc de Hanover a promis
particulierement d'employerſes
offices pour obtenir à l'Empe.
reur , comme Roy de Boheme
voix deliberative dans les
elections , les deliberations
des Electeurs , &de ne donner
fonsuffrage qu'en faveur des
Descendans de la Maison
d'Auſtriche , lors qu'il s'agira
de l'election d'un Empereur.
Voila apparemment les
raiſons qui ont engagé
l'empereur à l'erection du
neuviéme Electorat , & ces
meſmes raiſons doivent
engager les Princes & les
de l'Europe. 201
Electeurs à s'y oppoſer.
Cette intelligence de Sa
Majesté Imperiale, avec le
Duc de Hanover , en perpetuant
l'Empire dans la
Maiſon d'Auſtriche, pourroit
en exclure tous ceux
qu'un vray merite ſeroit
capable d'y élever , ou fi
elle ne produiſoit pas cet
effet pour l'avenir , elle
pourroit rendre à preſent
l'Empereur trop puiſſant ,
en l'aidant à lui faire prendre
un pouvoir trop arbitraire
ſur tous les Membres
de l'Empire , dont il
ne s'eſt déja que trop em
I. S
201 Etatprefent des Aff.
paré , en paſſant pardeſſus
toutes les Conſtitutions de
ce mêmeEmpire,pour créer
de ſon autorité ſeule un Electorat
nouveau. Ce ſont
deux puiſſantes raiſons
pour empeſcher les princes
& les Electeurs d'y jamais
foufcrire, & quand meſme
cette erection ne leur apporteroit
preſentement aucun
préjudice , & ne leur
en cauſeroit point à l'avenir
, ils font obligez de s'y
oppoſer , àmoins qu'ils ne
veuillent renoncer à leurs
Droits , & confentir qu'il
ne foit plus parlé du Col
de l'Europe. 203
lege des Princes , & qu'ils
n'ayent plus de voix. Je
diray dans la ſuite tout ce
qui s'eſt paflé au ſujet de
cette erection , mais il faut
vous parler auparavant de
la fituation où se trouve
aujourd'huy le corps de
l'empire .
Avant que le Roy cuſt
fait connoiſtre en 1672 .
qu'il eſtoit leplus grand ,
& le plus puiſſant Prince
de la terre , on parloit de
l'empire , je ne dis pas de
l'empereur , mais de tous
les Membres qui compofent
l'Empire , comme
16
204 Etat prefent des Aff.
d'un corps formidable ,
dont les parties aſſemblées
pouvoienttenir teſteàtout
le reſte de l'Europe , pour
ne pas dire à tout le reſte
du monde , & c'eſtoit un
Geant à cent teſtes qui
avoit un million de bras.
Il falloit ( il est vray ) beau.
coup de temps pour raffembler
ſembler ſes parties , & les
mettre en
mouvement ,
mais lors qu'elles avoient
pû parvenir à s'aſſembler ,
elles ſe répandoient comme
un Torrent auquel
rien ne pouvoit reſiſter , &
leur union ſeule fuffiſoit
de l'Europe. 205
pour faire trembler toute
la terre. Cela pouvoit eſtre
avant le regne du Roy ,
mais le Ciel n'avoit pas fait
naiſtre ce' Monarque pour
étre vaincu par aucunes
Puiſſances , au contraire
ces grandes Puiſſances ſemblent
n'eſtre au monde ,
que pour augmenterl'éclat
de ſa gloire , puis qu'elles
ne l'ont jamais attaqué
qu'à leur honte. L'empereur
, & l'Empire enſuite
voulurent entrer dans cette
guerre , quoy que le
Roy ne lesattaquaſt pas ,
croyant faire une grande
206 Etat preſent des Aff.
diverſion , mais ils furent
battus tant que la guerre
dura , ſans avoir pourtant
alors d'Ennemis ſur les
bras , & M. de Turenne
gagna pluſieurs Batailles .
M. le Maréchal de Crequy
prit enſuite Fribourg, mais
enfin l'Empereur & ce
grand Corps , bien qu'il
fuſt alors en mouvement ,
furent obligez de s'accommoder
, comme les autres
Ennemis du Roy & de conclure
la Paix à Nimegue .
L'empereur a toujours
confervé le dépit qu'il en
conçut en ce temps-là, &
de l'Europe. 207
la jaloufie de gloire , qui
luy a fait facrifier les interefts
de la Religion & les
ſiens pour aider à former
la Ligue d'Auſbourg avec
lennemy déclaré de tous
les Catholiques. Il a crû
eſtre ſecondé d'abord des
plus fortes Puiſſances de
l'Europe , & d'une multitude
de Puiſſances inferieures
, mais à peine cette
Ligue eut- elle eſté ſignée ,
qu'avant que les Alliezfuffent
en pouvoir d'agir ,
Monſeigneur le Dauphin
prit Philisbourg & mit
trois Electorats hors d'é
208 Etat preſent des Aff.
tat de nuire à la France ;
Politique auffi neceſſaire
que juſte. C'eſtoit creuſer
des foffez pour arreſter
un torrent qui devoit
prendre ſon cours du coté
de la France , & l'inonder
entiérement. Voilà ce
qui ſe fit la premiere année.
Ce qui ſe paſſa la ſeconde
nous apprit que la
prudence , & la prévoyance
de Sa Majesté avoient
eſté admirables. Toutes.
les forces de la Ligue avoient
eû le temps de s'afſembler;
elles eſtoient nom
breuſes , & auroientbeaude
l'Europe. 209
coup avancé ſi elles n'eufſent
trouvé les obſtaeles
que le Roy y avoit mis
l'année précedente, en prenant
Mayence,& en déſolant
le pays , pour empefcher
les ennemis d'avancer.
Ils jugerent à propos
de reprendre Mayence &
Bonn avant que de paſſer
outre. Ces Places les arrêterent
plus long - temps
qu'ils ne croyoient. Il leur
fallut donner cent aflauts ;
ils perdirent leur Campagne
, & le Roy ne perdit
rien, puiſque ces Places ne
luy appartenoient pas ,
210 Etat preſent des Aff.
1
qu'il s'en eſtoit ſaiſi ſans
peine & qu'il eſtoit parvenu
à ſon but , qui estoit de
ruiner leurs Troupes lors
qu'elles s'attacheroient à
reprendre ce qu'il n'avoit
pas envie de garder. Elles
le furent tellementque de
puis ce temps là nous avons
toujours porté la
guerre chez eux ſans qu'ils
ayent ofé entrer en France.
Ce queM. le Maréchal
de Lorges vient de faire
eſt encorerecent-Cegrand
corps d'Allemagne a plié
devant luy ,& il a pris julqu'au
General de la Cavade
l'Europe. 211
lerie de l'Empereur. Ainfi
l'on peut dire que ce corps
formidable n'eſt plus ce
qu'il eſtoit lors qu'il entreprit
la guerre avant la Paix
de Nimegue.Il eſtoit nombreux
& en paix avec les
Turcs , depuis que la valeur
des François la luy
avoit procurée en gagnant
la Bataille de Saint
Godart , ou la plus illuftre
Nobleſſe de France combatit
; mais depuis le jour
oùil remporta cet heureux
triomphe, il a eſté affoibly
par de grandes & frequentes
ſaignées . Les Mécon
212 Etat preſent des Aff.
tens de Hongrie luy ont
donné de l'occupation ,
les Turcs font venus à
Vienne,& en gagnant auſſi
bien qu'en perdant des
Batailles , il a perdu toutes
les vieilles Troupes de
l'Empire. Enfin pour refiſter
à ce corps entier , entrer
chez luy , & le battre,
ilne faut que le reſte des
Troupes du Roy , que ce
Prince n'employe pas à
prendre les plus fortes places
de l'Europe , & à gagner
des Batailles en divers
endroits . C'eſt cette
foibleſſe où le ministere
de l'Europe. 213
de Vienne l'a mis &
qui fait la ſituation où
nous la voyons prefentement
, qui est cauſe que
l'Empereur a choiſi ce
temps pour s'emparer d'une
autorité arbitraire , &
pour faire ſeul ce qui demande
toutes les voix
de l'Empire , c'eſt l'érection
du neuviéme Electorat.
Pendant que les membres
du grand corps d'Allemagne
ſe trouvent ainſi
diviſez , que l'empereur
cherche des Troupes & de
l'argent dont il a grand
214 Etat preſent des Aff.
beſoin , que l'Angleterre
ne ſçait plus ſur quels impoſts
en lever , que fon
commerce eſt ruiné auſſi
bien que celuy de Hollande
, & que tous les Alliez
languiſſent aprés l'argent
d'Angleterre pour
faire leurs recruës, la France
toujours triomphante
ne fait point de Campagne
ſans voir augmenter
le nombre de ſes Conqueſtes.
Depuis qu'elle
s'eſt miſe en état de refifter
à la Ligue , de proteger
les Rois oppreflez , &
de défendre la Religion ,
de l'Europe. 215
elle a réduit ſous ſes loix
les plus fortes places de
l'Europe , des Provinces ,
&des Etats entiers , & il
ſemble en meſme temps
que ſes Ennemis n'ayent
les armes à la main , que
pour ſe défendre ; qu'ils
ont gagné des Victoires ,
lors qu'ils peuvent s'empeſcher
d'eſtre battus , ou
qu'ils ont ſauvé quelques
Places ; qu'ils s'eſtiment
heureux d'en être quittes
Pour payer des Contributions
par tout où ils ont
porté la guerre,& qu'enfin
les choſes ſont établies ſur
216 Etat preſent desAff.
ce pied là , de forte qu'il
eſt aisé de connoiſtre qu'ils
ſont perfuadez qu'ils fe
ront toujours bartus par
les François, quand même
les François leur feroient
infericurs en nombre. Le
Combat de Leuze , celuy
de Stein- Kerque , & la Bataille
Navale en font foy.
Ainſi quand leurs forces
ſeroient beaucoup fupe
rieures aux noſtres , ils ſeroient
toujours ſur la deffenſive
; mauvais moyen 1
pour reprendre les places
qu'ils ont perduës. Cependant
, quoy que pluſieurs
Cam
L
de l'Europe. 217
Campagnes leur ayent fait
voir qu'il leur eft impoffible
de remporter aucun
avantage , ils ne laiſſent
pas de publier à meſure
qu'ils perdent des Places ,
qu'ils ſont ſur le point de
nous abîmer, ſemblables à
des deſeſperez, qui percez
de coups , perdant tout
leur fang , & tout preſts à
rendre l'ame , jurent avec
emportement , qu'ils vont
accabler leurs ennemis ,
pendant que ces meſmes
ennemis eſtant de ſang
froid , rient de leur foiblefſe
, & de ce que leur fait
K
218 Etat present des Aff.
dire leur deſeſpoir. Enfin
tien n'eſt aujourd'huy
audeſſus de la France, tout
la craint , & tout l'admire.
C'eſt elle ſeule qui entreprend,
elle ſeule qui gagne
des Barailles & prend des
Villes , elle ſeule qui fait
contribuer tous ſes Ennemis
. Elle eſt ſeule redoutée
fur l'une & fur l'autre Mer
par le nombre incroyable
de priſes qu'elle fait de
jour en jour. Tout marche
chez elle d'un pas égal;
la guerre n'y a rien changé,
les plaiſirsy fonttoujours
les meſmes ;les pen
de l'Europe. 219
fions, les appointemens,les
Arts, les Sciences, les Academies
y ſont payées; on y
récompenſe le merite & la
valeur ; on ne manque
point de Troupes , elles y
font regulierement payées,
le zelede tous les François
yeſtgrandpour le ſervice
&pour la gloire du Roy; la
Maiſon Royale eſt parfaitement
unie ; les François
vont au devant de tout ce
qui peut contribuer aux
beſoins de l'Etat, & le Roy
fera toûjours Maiſtre de
leurs bourſes , parce qu'il
ſera toûjours Maistre de
K2
220 Etat preſent des Aff.
leurs coeurs . Ce Prince a
pour luy le Ciel , la Terre ,
l'Eglife , & le bon droit ; il
trouve tout dans ſes Etats,
fans rien attendre des autres
Puiſſances. Il a de l'experience,&
de la prudence;
il entend parfaitement ſon
métier , connoiſt ſon devoir
, & fçait faire la difference
des bons & des mauvais
conſeils. Il décide, ordonne
de tout; on lui rend
compte de tout , il réſout
& agit;ſes ſecrets font gardez
, ſes ordres executez ; il
eſt l'amour de ſes Troupes ,
la terreur de ſes Ennemis ,
de l'Europe. 221
& l'admiration de l'Europe.
Toutes ces chofes doivent
faire faire reflexion ,
qu'avec tous les hommes
&tout l'argent que les Alliez
peuvent fournir , il
fera impoffible , quand la
France ne voudra que defendre
ſes Conqueſtes,d'avoir
jamais ſur elle aucun
avantage. Ainfi la Ligue ſe
ruinera inutilement , tant
que durera la guerre , &
l'Europe ne goûtera jamais
le repos que les Princes liguez
luy ont ofté, à moins
que le Roy victorieux ne
rétabliſſe encore une fois la
tranquilité.
K 3
222 Etat preſent des Aff.
১
Je ne sçaurois m'empécher
de vous rapporter en
parlant duRoy , ce que
j'entendis dire dernierement
d'un Etranger , né
Sujet d'un des plus grands
Souverains de l'Europe.
Aprés une converſation
affez longue ſur les affaires
du temps, pendant laquelle
il parla preſque toujours
àl'avantage de ſa Nation ,
il dit , Donnez- nous vostre
Roy, nous serons bientoft
les Maiſtres du monde. Ie ne
dis point de quelle Nation
il eſt , pour ne pas faire
cannoiſtre ſon Souverain.
de l'Europe 223
Quoy que la Republique
de Veniſe tienneun
rang confiderable en Europe
, elle ne fournit pas
neanmoins beaucoup dequoy
occuper les Ecrivains.
Ilfaut pour donner
matiere d'écrire , ou ſe
plaire autant dans le mouvement
& dans les troubles
,que les Anglois , ou
triompher auſſi ſouvent
que la France. Cette Republique
est trop ſage
pour imiter les premiers ,
& il n'est pas aifé de fuivre
l'autre dans la rapidité
de ſes conqueſtes.. Cela
K 4
224 Etat preſent des Aff.
eſt cauſe qu'elle eft preſque
toujours dans la même
ſituation à l'égard des
Puiſſances de l'Europe , &
pour ce qui regarde la
guerre qu'elle a avec le
Grand Seigneur,la prife de
la Canée l'a un peu dérangée
cette derniere Campagne
, mais elle n'a rien é-
Pargné pour reparer cette
perte , & elle travaille encore
tous les jours aux
fonds neceſſaires pourfoutenir
la guerre avec vigueur
, ce qui ne luy don-
- ne pas peu d'occupation ,
fon Etat ne luy pouvant
de l'Europe. 225
fournir affez de Troupes.
Ainſi elle a beſoin d'en avoir
d'étrangeres , mais les
Puiſſances qui luy en pourroient
fournir en ayant beſoin
elles-mêmes,ces levées
ne ſe font que tres-difficilement.
Cependant comme
elle a trouvé de bons ex-
Pediens pour avoir de l'argent
, & qu'elle a jetté les
yeux ſur un grand & heureux
Capitaine, il eſt à croire
qu'elle reparera cette année
les malheurs de la derniere.
Tout ce que je vous
pourrois dire des affaires
d'aujourd'huy par rapport
K 5
226. Etat preſent desAff.
à cette Republique , n'a
boutiroit qu'à des raiſonnemens
qui pourroient
eſtre faux, & puis que cette
Republique ſe taiſt ſur
touutt ccee qquuii lſee paffe,&voit
l'orage qui ſe forme en Ita..
lie ſans ſe declarer, j'aurois
tort de luy faire rompre le
filence.
Jene vous en diray pas
plus de la Republique de
Genes. Les Italiens ſont ſages
, & ne ſe découvrent
pas. La puiſſance des Prin
ces qui font en guerre eft
grande, comparée à la fien--
ne. Elle a grandcommerce.
de l'Europe. 227
avec l'eſpagne , & il y a
beaucoup d'eſpagnols habituez
chez elle. Ils peuvent
l'embaraffer du coſté
de ce commerce ; la France
eft redoutable du coſté
des armes ; l'empereur a
des Troupes en Italie ,&
cette Republique a grand
ſujet d'avoir de l'inquietude.
Cependant elle s'eſt
gouvernée depuis l'ouverture
de cette guerre , d'une
maniere qui ne luy a Point
attiré d'affaires .
- Les Suiffes en ont auffi
ufé fort ſagement, & quoy
que la diverſité de la créá-
K6
228 Etat preſent des Aff.
1
ce desCantons metre quel
quefois de l'oppoſition
dans leurs ſentimens , ils
n'ont rien voulu innover ,
& aprés de grandes conteſtations
, les choſes ſont
demeurées ſur le meſme
pied.L'eſpagne s'en plaint;
la France ſe plaindroit fi
on en uſoit autrement , &
comme on eft moins àblâmer
de ne point toucher
aux choſes établies,que de
les changer , & qu'il y a
moins de riſque , tout eſt à
peu présdans lemême état
qu'il eſtoit au commencement
de cette guerre
de l'Europe. 229
Je ne vous diray rien du
Portugal. Il joüit d'une
pleine paix , & il est heureux
d'avoir affez de fermeté
pour ne pas écouter
ceux qui voudroient troubler
un repos, que d'autres
fouhaitent avec la plus
forte paffion.
Il s'en faut beaucoup
que la Hollande ne foit
auſſi heureuſe queles Etats
dont je viens de vous parler,
& fi elle a jamais le
bonheur de jouïr encore
une fois de la Paix , il luy
faudra des fiecles pour ſe
rétablir. Quoy qu'elle fois
230 Etat prefent des Aff.
cauſe de la guerre d'au
jourd'huy par le conſentement
qu'elle a donné au
Prince d'Oranged'envahir
l'Angleterre , & par les
ſecours qu'elle luy a prêtez,
on peutneanmoins décrire
en peu de paroles la fituation
où elle ſe trouve. Elle
eft toute differente d'elle
mefme. Elle faifoit avant
l'année 1672. fonner le
mot de Liberté dans toutes
les Cours du monde ,
&le chapeau dela Liberté
eſtoit ſur toutes ſes medail.
les. Jamais Etat n'en a
moins cu qu'en a preſen
de l'Europe. 2.3
rement cette Republique.
Ellene nomme de Magiſtratsque
par la bouche du
Prince d'Orange , & fi ces
Magiſtrats en faveur des
des Peuples & des Loix ,
s'écartent un peu de fes
volontez , il fait prononcer
contr'eux des Senten
ces de mort ou de bannifſement.
L'affaire du Magiſtrat
de Tergoeft , eft encore
recente. Il s'aperceut
de l'émotion des Juges qui
le condamnoient , & leur
demanda , pourquoy ils trembloient
, lors qu'il écoutoitprononcer
un Arreft de mort con
132 Etat present des Aff.
tre luy , sans en estre ému.
Voilà ce qu'un Jugement
injuſte produit. Le crime
que les Juges commettent,
leur donne de l'émotion,
& celuy qu'ils ofent condamner
pour plaire au
Prince qu'ils craignent ,
content de ſon innocence
la fait remarquer ſur fon
viſage , pendant que les Juges
font connoiſtre ſur le
leur la honte qu'ils ont de
leur lâcheté. L'innocent ne
voulut point demander
grace. Toute la Hollande
trembla pour luy, mais on
ne l'ofa executer, de crain
de l'Europe: 233
te qu'un tumulte populaire
ne fiſt ouvrir les yeux à
toute la Nation, & qu'une
révolte generale ne fiſt ſecouër
un joug, dont on ne
ſe peut défaire autrement.
Voila dans quelle ſituation
eſt aujourd'huy la Hollande.
Al'égard de ſon autorité
, elle ſe diſoit autrefois
arbitre des Rois , comme
on voit par la Medaille ,
affertis legibus , & depuis
qu'elle eſt ſous le joug du
Prince d'Orange , elle ne
Peut empêcher que ſes Magiftrats
ne foient condamnez
àmort, fans qu'ils ayet
234 Etat preſent des Aff.
fait d'autres crimes que
d'avoir voulu maintenir
leurs Loix. Quant à ce qui
regarde ſes finances , les
tonnes d'or ne roulent plus
chez les Particuliers,& l'Etat
ne manque pas moins
d'argent;mais comme il ne
ſuffit pas de dire pour eſtre
crû , je prétens justifier ce
quej'avance , par des faits
incontestables.Il n'y a perfonnequi
nedemeured'ac.
cord , qu'avant la guerre
de 1672.cette Republique
ſe trouvoit ſi riche,que ſes
Trefors cauferent fon aveuglement&
fa fierté.Elle
de l'Europe. 235
a foutenu ſeule la plus
grande partie du fais de la
guerre , & meſme depuis
l'ouverture de celle qui do,
fole aujourd'huy l'Europe ,
elle n'a point cu d'Allicz ,
dontune partie des Troupes
n'ayent efté payées à
fes dépens. Elle est aujourd'huy
dans une poſture
bien differente,& loin d'avoir
dequoy donner des
fubfides àfes Alliez , & de
leur prêter de l'argent ,
comme elle a ſouvent fait,
elle ſe trouve beaucoup
endettée. Ainſi , quoy que
ſon état de guerre ne ſoit
236. Etat preſent des Aff.
cette année que ſur le pied
de la derniere Campagne ,
elle ne sçauroit où prendre
des fonds pour faire
ſes Recruës . Elle rencontre
de grandes difficultez
àla levée du deux centiéme
denier, impofé pour la
quatrième fois. Les Peuples
de la Campagne ſe trouvent
ruinez par la guerre ,
&ce qu'il y a de Nobleffe
dit , que n'étant point payée
, il luy eſt impoſſible
de fournir de l'argent.CetteRépublique
croyoit que
le Prince d'Orange luy en
préteroit , mais les lon
de l'Europe. 237
gueurs, du Parlemet d'Angleterre
ont arréré les Recruës
des Anglois meſme ,
auffi bien que celles de ſes
Alliez qui attendoient ſon
argent. Enfin cette fiére
République de Hollande
qui avoit ofé ſe declarer
Arbitre des Rois , & qui
ſans le Roy de France qui
a trouvé les moyens de la
ranger , auroit preſentement
une grande ſuperiorité
fur pluſieurs Monar-
-ques , s'eſt réſoluë d'avoir
recours à l'emprunt de
deux millions , avec des
avantages fort confidera
238 Etat prefent des Aff.
bles pour les Préreurs , &
elle a eu le chagrin de voir
que la province de Friſe
s'y eſt oppoſée , diſant
qu'elle n'est pas en eftat de
fupporter cette charge.
Voila degrandes reſources
pour reprendre Mons &
Namur. Auſſi toutes les
Lettres de Hollande portent
, que les Peuples font
bien détrompez des chimeres
qu'on leur avoit miſes
dans l'eſprit, en publiát
qu'on ſubjugueroit la France.
Comme ils n'ont encore
perdu que leur argent &
leur commerce , & que toude
l'Europe. 239
tes leurs Places leur reſtent,
on faſcine encore leurs
yeux pour les empêcher de
voir que le peril qui lesmenace
eſt prochain,puis qu'il
reſte tres- peu de places fortes
en Flandre , aux Eſpagnols,&
que celles qui fervent
encore de Barriere
étant priſes , toute la Hollande
demeurera ouverte.
Comme ces Places ne font
pascapables de reſiſter,elle
doit regarder les dernieres
Conquestes qu'on fera fur
les Eſpagnols , comme autant
de clefs, qui donnerőt
entree chez elle, fans qu'il
240 Etat preſent des Aff.
foit beſoin de plus que cette
entrée pour en prendre
poffeffion. Les Eſpagnols
n'eſtant pas trop en étatde
ſe défendre , en laiſſent le
ſoin àceux qui perdroient
leur Etat , s'ils leur laiffoient
perdre leurs Places ,
& au lieu d'envoyer de
l'argent pour faire des Recruës
& lever de nouvelles
Troupes , ils en viennent
caſſer vingt huit Regimés ,
d'envoyer de Madrid,pour
dont les Troupes pourront
ſervir de Recruës à quelques
Corps,mais en moins
grand nombre. Les Hollan.
dois
de l'Europe. 241
dois ne ſont pas affez peu
éclairez pour ne pas voir le
danger qu'ils courent , &
qu'ils n'en peuvent eſtre
garantis que par une propre
Paix,àlaquelle le prind'Orange
s'oppoſe, parce
qu'elle le feroit deſcendre
du Trône. Ainſi les
Hollandois ſont ſacrifiez
àſon ambition,ſans qu'aucun
oſe ouvrir la bouche
pour ſoûtenir la cauſe
commune, tous les Magiftrats
, ou du moins la plus
grande partie , étant ou
gagnez ou intimidez , ou
hors d'état de ſe déclarer
L
242 Etat preſent des Aff.
pour le bien de leur patrie .
Ceux que nous croyons
agir pour nous , agiffent
le plus ſouvent pour euxmeſmes.
C'eſt ce que la
guerre d'Italie nous fait
voir. Les Eſpagnols craignant
les forces de France,
& ne ſe trouvant pas en
état de leur reſiſter en aucun
endroit, ont engagé le
Duc de Savoye dans la
guerre d'aujourd'huy , afin
de mettre ſes Etats entr'cux
& le Milanez, & d'en faire
le Theatre de la guerre, ce
qui n'a pas manqué d'arriver.
Ils ont garanty leur
de l'Europe. 243
rays. Celuy du Duc de Savoye
a ſeul ſouffert , & il a
eſté entierement ruiné ou
pris. Ce prince chagrin de
ſes pertes a appellé les Allemans.
L'Empereur en a en
voyé,moins pour le ſecourir,
que pour prendre pofſeſſion
du Milanez, afin de
le garder , en cas que le
Roy d'Eſpagne vinit à
mourir , ou de l'engager à
le luy ceder , ſi ce Monarque
vivoit trop long-tems.
L'empereur ayant ce but
s'eſt efforcé d'entretenir de
la meſintelligence entre la
France,& leDuc de Savoye
L2
244 Etat preſent desAff.
parce qu'un raccommodement
auroit renverſé tout
ſes deſſeins, & l'auroit empêché
d'exiger les ſommes
immenfes qu'il a tirées des
Princes d'Italie , ſans les
quartiers d'hiver , où l'on
peut dire que ſes Troupes
ont vécu à difcretion , de
maniere que ces princes
étant épuiſez d'argent &
Ieurs Etats de vivres, n'auront
plus de quoy refifter
àl'empereur lors qu'étant
Maiſtre du Milanez, il voudra
les ranger ſous ſa domination,&
s'il arrive que
S.M. Imperiale, ou par acde
l'Europe. 245
commodement ou d'une
autre forte, avant ou aprés
la mort du Roy Catholique
, ſoit Maiſtre du reſte
des Etats que l'Eſpagne
poſſede en Italie , tout le
reſte de l'Italie aura lieu
d'apprehender un Prince ſi
puiſſant, à qui il ne pourra
plus manquer que la volontépour
s'enrendre Souverain.
Le Duc de Savoye
devra trembler alors lepremier,
parce que l'empereur
ne trouveroit point de
meilleur moyen pour l'empêcher
de ſe raccommoder
avec la France, que d'unir
L3
246 Etat present des Aff.
le Piémont au Milanez . Il
ne manqueroit pas de pretextes
pour une affaire de
cette importance,& leDuc
de Savoye auroit un double
chagrin , d'avoir caufé
la tuine de ſes Voiſins &la
fienne. L'Empereur ayant
érendu ainſiſa puiſſance, à
quoy il penſe vray-femblablement
, puis qu'il a déja
traité les Princesd'Italie en
Sujets,& fait faire des propoſitions
au Roy d'eſpagne
pour le Milanez , il ſe
verroit en état de gouverner
arbitrairement tous les
Princes de l'Empire , & ce
de l'Europe. 247
qu'il a entrepris pour le
neuviéme Electorat fait
affez connoiſtre qu'il en
uſeroit de cette forte. Cependant
les Princes d'Allemagne
font aflez bons ,
pour ne pas dire aveugles,
pour employer leurs Troupes
& leur argent à défens
dre le Rhin , pendant que
l'empereur le dégarnit pour
s'acquerir une nouvelle
puiſſance, qui augmentant
ſon autorité , luy donnera
licu de leur impoſer des
Loix en Maiſtre abſolu.
Ainſi ils agiſſent à leurs
dépens , contre leur into
L 4
248 Etat preſent des Aff.
reſt ,& contre leur gloire,
Les Rois du Nort n'ayar
point pris de party dans
cette guerre , j'ay peu de
choſeàvous en dire , mais
il eſt ſeur que la Poſterité
apprendra en les loüant ,
qu'ils ne ſe ſont point déclarezen
faveur d'unUfur
pateur contre un Monarque
legitime. Les Anglois
&les Hollandois chagrins
de cette ſage Neutralité ,
ont pris quantité de leurs
Vaiſſeaux , fous de faux
pretextes. Ces princes ont
fouffert ces infultes avec 2
beaucoup de moderation,
de l'Europe. 249
mais ils viennent de s'expliquer
d'une maniere qui
fait voir qu'ils ne veulent
plus les endurer. Il regne
entre ces deux Couronnes
une union , qui a toujours
- eſté fort rare entre leurs
Etats.Ils n'ont pas approuvé
l'érection du neuviéme
Electorat , & vous verrez
comment ils ont parlé
dans le détail que vous allez
lire, de tout ce qui s'eſt
paffé entre les parties en
cette occaſion. Je vous ay
déja parlé des Articles ſecrets
, qu'on dit à Vienne
avoir eſté faits entre l'Em-
LS
250 Etat prefent des Aff.
A
pereur & le Duc de Hanover.
Comme cette affaire a
fait raiſonner plus d'une
année avant ſa conſommation,
S.M.Imperiale ne devoit
point paffer outre ,
puiſqu'elle avoit lieu de
croire,d'une maniere à n'en
pasdouter, que les Princes
n'y donneroient point leur
coſentement; & pour marque
qu'elle en eſtoit bien
perfuadée, elle ne l'a point
fait propoſer dans le College
des Princes. On dit
que le raiſonnement de
ſes Miniſtres en cette occafion
a été que si l'af
faire ne paffoit pas , il ne
de l'Europe. 251
pouvoit rien arriver , finon
que les choses demeureroient
en mesme état ; mais quefile
neuvième Electorat avoit lieu,
l'Empereurferoit maistre abfolu
dans l'Empire , &que
pourvû qu'il gagnast trois ou
quatre Electeurs , il feroit à
l'avenir paffer tout ce qu'il
luyplairoit , ſans confulter le
College des Princes , qui n'ayant
paint efté appellédansune
des affaires des plus importantes
de l'Empire , ne pourroitſe
plaindre qu'on ne luy demandaftpasſonavis
dans des cho-
Ses de moindre importance. Il
eſt coſtant que quand mê
L6
232 Etat preſent des Aff .
me les Miniſtres de l'Empereur
n'auroient pas fait
ce raiſonnement , les chofes
ne pourroient eſtre d'u
ne autre maniere. Aini
les Princes confentent une
fois qu'on ſe détermine
fans prendre leurs voix , ils
ſe doivent aſſurer qu'on ne
les leur demandera plus
pour aucune affaire. Comme
ils virent que celle- cy
eſtoit preſte à ſe conclure ,
leurs Envoyez s'aſſemblerent
chez le Ministre de
l'eveſque de Salzbourg ,
Directeur de leur College ,
où il fut reſolu d'écrire en
de l'Europe. 253
core de leur part à l'electeur
de Mayence , pour
ſçavoir ſes intentions. Le
Miniſtre de Volfembutel
declara que si le Directeur
de Mayence faisoit la propofition
dans le College B'ectoral
àl'exclufionde celuy des Princes
, il ne le reconnoiftroit plus
pour Directeur de l'Empire ,
mesme que son Maistre
rappelleroitſes Troupes du Rhin
Le Miniſtre de Saxe Gotha
remontra , qu'ilfalloit pour
la troisième fois en écrire à
l'Empereur , &que s'iln'avoit
aucun égard aux remontrances
qui luy seroient faites , il
254 Etat preſent des Aff.
estoit d'avis qu'onse maintinſt
dansſes droits par toutes voyes
Il ajoûta , que le sentiment
des autres Princes estoit qu'il
falloit aussi écrire aux deux
Rois du Nort,sçavoir à celuy
de Suede , comme Duc deBrème
, garant du Traité de
Vestphalie , pour le prier de
confiderer les droits de laplus
part des Princes , tant Ecclefiastiques
que Séculiers , dene
pas permettre l'érection du
neuvième Electorat , au prejudice
, &contre la teneur de
ce traité , &qu'il fallait écrire
au Roy de Danemarkpour
le remercier d'avoir bien voude
l'Europe. 255
lu appuyer les mesmes droits
des Princes , & leſupplier de
continuer ſes offices. Les Miniſtres
de Volfembutel,de
Heffe-Caffel, deMunfter ,
& de Holſtein-Glukſtadt,
fe conformerentà ce ſentiment.
Celuy de Holſtein-
Glukſtad ajoûta , que la
Diete estoit menacée d'une diffolution
entiere ; qu'iln'y avoit
pointà douter du rappel des
Troupes , files deliberationsſe
faisoient bautement dans leCollege
Electoral & qu'il falloit
Le précamionner d'un Acte ou
Inſtrument de nullité contre ce
qui seroit refolu , & le faire
236 Etat preſent des Aff.
fignifier au Directeur de Ma-
Jence.
د
Le College des Villes Imperiales
mit entre les mains
du Commiſſaire de l'Empereur
un Reſultat quicon.
tient en ſubſtance , que l'Em.
pereur n'a pû prendre aucune re-
Solutionfur cesujet fans la participation&
le confentement de
tous les Etats de l'Empire ,&
qu'ileſperoit qu'il voudroit bien
S'enteniràce qui a esté de tout
semps pratiqué &obfervé exac.
tement en ſmblable occasion,&
d'autant plus ,que dans les conjonctures
preſentes ily avoit lieu
d'apprehender de tres-facheuses
fuites dela tranfgreffion de cette
Coutume.
Le Miniftre de Dannemarck
, qui porte le fuffrage
de l'Europe. 257
de Holſtein-Glukſtadt , fit
auſſi part aux Miniſtres des
Princes oppoſans , d'une Lettre
du Rov ſon Maiſtre, contenant
qu'il n'avoit en autre
veuë touchant le nouvel Electo
rat , que d'empêcher qu'on fist
aucun préjudice aux droits des
Princes ; qu'il avoit des avis certains
de Stokholm que le Roy de
Suede prenoit unſoin particulier
de maintenir les interests communs
des Provinces d'Allemagne,
& d'empefcher aussi qu'il ne se
fist aucune innovation dans le
Cercledela Baffe-Saxe ,& qu'il
ne doutoit point que Sa Majesté
Suedoiſe ne travaillast en cette
occasion, commegarans du Traite
deVestphalie.
Le Miniſtre de Suede communiqua
auſſi aux Miniftres
258 Etat preſent des Aff.
des Princes affemblez chez
celuy de Salzbourg , une Lettre
qu'il avoit receuë du Roy
fon Maiſtre. Elle portoit ,
qu ilavoit appris avec beaucoup
de chagrin les conteftations arrivées
à l'occaſion du neuvième
Electorat , qu'il afſuroit les Prin
ces qu'il n'estoit entre en aucun
engagement avecleDuc de Ha.
nover , pour luy laiſſer obtenir
l'Electorat par les fuffrages ,
quelque bruit que ce Dus cuft
fait courirau contraire , &qu'il
prioit l'Empereur & le Duc de
Hanover, d'agir en cette affaire
deforte , que l'union du Corps de
l'Empire n'enpust estre interrompuë
, comme il pourroit arriver ,
fi cela se confommoitsans l'ap.
probationide tous lesEtats.
Nonobſtant toutes les rai
:
de l'Europe. 259
fons de tantde Princes intereffez
,& toutes les Coutu .
mes & Loix de l'Empire ,
l'Empereur, a propoſé l'érectiondu
neuviéme Electorat ,
&elle a paffédans le College
des Electeurs , à la pluralité
des voix , ce que l'on appelle
per majora , les Electeurs de
Tréves ,&de Cologne , &
l'Electeur Palatin ,n'y ayant
point conſenty. Leurs Députez
s'y oppoſerent de la
part de leurs Maiſtres, & en
voyerent en meſme temps
leur donner avis de tout ce
qui s'étoit paffé .La premiere
choſe que firent les Electeurs
fut d'écrire au Pape fur ce fu
jet pour luy faire entendre
que la vigilance avec laquelle Sa
Sainteté s'applique sans aucun
260 Etat preſent des Aff.
le
relâche à remedier aux maux
prefens qui peuvent affliger l'Eglife
Romaine ,& à déjourner
ceux qui la menacent , les obli
geoit àsejeteràses pieds pour
luy expofer tres- humblement
préjudice qu'elle estoit preste à
recevoir par ce qu'on vouloit innover
dans l'Empire d'Allema
gne.Aprés avoir fait connoitre
que le Frince Ernest Auguſte
Duc de Brunfvvic &
de Lunebourg , Proteftant
non-feulement aſpiroit à fai
re créer en ſa faveurun neuviéme
Electorat , mais qu'on
luy faiſoit eſperer que l'Empereur
luy endonneroit l'Inveſtiture
, ils remontroient à
Sa Sainteté , que la Bulle d'Or
qui du confentement de tous les
Ordres de l'Empire , a reglé le
de l'Europe. 261
nombre des Electeurs à celuy de
Sept,avoit estéobſervéedanstousefa
force pendant plus de trois
Secles,jusqu'à ce que la neceſſité
de finir une guerre de trois ans qui
defoloit toute l'Allemagne cust
fait refoudre en 1647. par le
librefuffrage & par le conſentement
unanime des mesmes ordres,
qu'on érigeroit unbuitiéme Elecsorat
qui ceſſeroit d'avoir lieu , ſi
la Ligne Guillelmine de Baviere
venoit à manquerde mâles , ils
repreſentoient que l'Electeur
Palatin, qui estoit dela Religion
Protestante, eftant mors depuis
Sept ans cet Electorat estoit passé
dans la branche Catholique de
Neubourg , au grand avantage
de l'Eglise, enforte quen'y ayant
plus que denx Electeurs Protessans,
il estoit bien plus àfonbai2.62
Etat preſent des Aff.
ser de les attirer , s'il se pouvoit
à reconnoiſtre l'Eglise Romaine ,
que de fortifier leur Party par un
neuviéme Electeur de leur même
Religion ,fans qu'ily euft aucun
lieu vacant , ny aucune neceffité
qui pust obliger l'Empire à
une nouveautéfi dangereuse. Le
reſte de cette Lettre eſtoit
employé à faire une Image
des malheurs que l'Allemagne
devoit craindre , ſi cette
affaire paſſantmalgré les Archeveſques
de Tréves & de
Cologne , l'Electeur Palatin
Neubourg , & la pluſpart
des Princes de l'Empire
qui s'y oppofoient , les deux
Branchesde la Maiſon de Baviere
venoient à manquer , ce
qui rendroit les fuffrages des
Proteſtans pareils en nombre
de l'Europe. 263
dans le College Electoral.
Ainfi ils ſupplioient Sa Sainteté
de vouloir bien interpoſer
ſes Offices auprés de Sa
Majesté Imperiale, pour la
détourner de donner l'Inveſtiture
du neuvième Electorat
, cetteaugmentation d'un
Electeur Proteftant ne pouvant
apporter qu'un extrême
prejudice , non ſeulement à
l'Eglife & à la Religion , mais
àtoute l'Allemagne .
Quoy que les Princes opopſans
paroiffent avoir def
fein de maintenir leurs droits
avec beaucoup de vigueur ,
l'Eveſque de Munster , le
Duc de Brunfvik Volfembutel
,& le Landgrave de Heffe-
Caffel , ſemblent demeurer.
auxproteſtations , en cas que
1
264 Etat preſent des Aff.
quelques-uns de ceux qui les
font fe relâchent , en ſe contentant
de ce party , qui n'aboutit
jamais à rien , tant
qu'il n'eſt point foutenu , &
qui marque une tolerance
pour les choſes injuftes , qui
fait que l'on en voit plus fouvent.
Le Miniſtre de l'Evefque
de Munſter , qui paroiſt
avoir plus de fermeté à ſoutenir
les Loix de l'Empire ,
& les droits des Princes
communiqué avant ſon départde
la Diette de Ratiſbonne
, un Ecrit du Prince ſon
Maiſtre qui porte , qu'il avoit
appris avec beaucoup de chagrin
&de douleur la fatale nouvelle
de l'investiture , donnée au Duc
deHanover& que les Princes &
Etats de l'Empire qui estoient
,a
attaquez
de l'Europe. 265
atraquezsi notablement par cet
attentat dans leur honneur &
dans leurs Droits , fermaſſent la
plupart les yeux & la bouche ,
dans une affaire de tantd'importance
, qu'il ne doutoit point , fi
lesEtats s'y estoient opposezplus
vigoureusement , que la Cour
Imperiale n'auroit jamais esté
affezhardie pour paffer outre ;
qu'il eſperoit du moins que les
trois Electeurs &les autres Princes
oppoſans perſiſteroient dans
leur genereuſe reſolution , Sans
Sedépartirde l' Actede Protestation
de nullité & de tout ce qui
avoit étéfait , & qu'il conviendroient
ensemble comment onfe
conduiroit dans lafuite , pour ne
reconnoistre nyà present , ny à
l'avenir l'erection da nouvel Electorat.
On ne peut parler
M
266 Etat preſent des Aff.
avec une hardieſſe plus genereuſe
, & il eſt à croire qu'aprés
une ſi noble fermeté l'Eveſque
de Munſter fera paroiſtre
la vigueur neceſſaire
en cette rencontre pour
maintenir les Privileges des.
Princes de l'Empire . Voicy
comment ces Princes ont
parlédepuis.
PROTESTATION
de nullité des Princes qui ſe
fontoppoſez à l'Acte d'Inveſtiture
d'Hanover , paffé
àla Cour de Vienne .
L
ES Princes & Etals de
L'Empire ayant appris avec
un tres grand étonnement , que
par toutesforces de fortes& continuelles
instances la recherche
de l'Europe. 257
d'Hanoveràla Cour Imperiale,
a eu telfuccés , que nonobstant
soutes les remontrances tres-humbles&
respectueuses , bien fondées
& incontestables qui ont
estéfaitesde la partdes Princes
sant à la Cour Imperiale qu'ailleurs
, l'Investiture de la neuviéme
Dignité Electorale avois
estéaccordée le 19.Decembreaux
Ministres d'Hanover , & estant
notoire que cette procedure est
contraire aux fermens que les
Empereurs ont faits ſucceſſivement
, aussi bien qu'à la Bulle
d'Or , toûjours faintement ob-
Servée,&àla Paix de Vestphalie
ficherement acquiſe,de mesme
qu'aux Loix fondamentales de
l'Empire, comme le noeud qui lie
leChef avec les Membres; comme
cet Acte estant principale
M2
268 Etat preſent des Aff.
ment défectueux, Indicta pragmatica
ſanctione juſta pacis
art 8. & c . dansle fondement
effentiel qui est que le conſentement
poſitif & libre de l'Empire,
des Electeurs Princes & Estats ,
doit préceder , & que cet Acte
ne s'est fait comitiali conſenfu
, fedinfciis imperii Prin
cipibus & ftatibus; & qu'ainsi
il ne peut nullement ſubſister ,
deficientibus neceffariis requifitis
; les Princes & Estats
Je trouvent obligezpar leur devoir
en cette importante affaire,
qui regarde aussi bien la forme
d'Investiture de l'Empire , que
Leurs droits particuliers , & leurs
Prerogatives , pourſe conſerv r
dans leurs droits & poffession ,
vel quaſi poſseſſion , de laquelle
ils ne veulent nullementse desi
de l'Europe. 269
fter ; & pour maintenir ce qui
leur est de la derniere importan.
ce d'estre incompetens , in omnibus
imperii negotiis juris
liberi fuffragii , de ne passeu.
lement protester folemnellement
contre tout ce qu'on a entrepris
au prejudice , maisde déclarer
tout cela nul & inutile , ainsi
que nous , leurs Confreres, Ambaſſadeurs
& Députez protestons
clairement par la presente, en
vertu de l'Instruction & de l'ordre
que nous en Avons
د
৫
declarons que Mrs nos Principaux
n'aprouvent en aucune facon
un tel Acte d'investiture ;
qu'ils le tiennent pour illegitime ,
nul & invalide ; qu'ils ne peuvent
ny neveulent jamais reconnoistre
Mr le Duc de Hanower
pour Electeur , ny par con-
20
M 3
270 Etat preſent des Aff.
Sequent avonërny admettre l'effet
, qui ne dépend que d'une
investiture legitime , mais qu'ils
veulent reconnoistre la forme
établie &publiée par la Bulle
d'or , & Inftrumentum pacis
tanquam fuinmæ & immutabiles
imperii leges .
Le temps nous fera voir
quelles fuites auront tous ces
mouvemens. Cependant les
affaires de l'Empereur ne ſe
trouvant pas dans une bonne
fituation , le Turc fera plus
puiſſant que la Campagne
derniere , & les Troupes de
l'Empire moins nombreuſes,
L'eſperance de la Paix avec le
GradSeigneur, s'eſt évanoüie.
Ceux qui connoiſſent la politique
du Prince d'Orage,n'en
font point ſurpris. Il n'igno-
1
de l'Europe. 271
un
roit pas la difficulté qu'il y a
de conclure une Paix avecles
Turcs , à moins qu'elle ne
leur foit tout- à-fait avantageuſe
, mais il luy fuffiſoit de
faire croire aux Anglois &
aux Hollandois , qu'il les engageroit
à la conclure,& cela
ne ſe pouvoit , qu'il n'euft
Ambaſſadeur à la Porte.Si
ce Prince n'a pas le ſecret de
faire des Conqueſtes , ila celuy
de faire beaucoup de dupes
. Les troubles de l'Empire
& les puiſſans appreſts des
Turcs , mettent l'Empereur
dans un tres -grand embarras.
Ildemande douze mille hommes
aux Pays hereditaires ,
&ils ne font pointen état de
les luy fournir. Il ne peut
tenir au Duc de Savoye la
M 4
272 Etat preſent des Aff.
parole qu'il luy a donnée ,
d'envoyer des Troupes en
Piémont. Enfin , plus la Saiſon
s'avance , plus ſes affaires
prennent untour deſavantageux.
Il ſeroit malaifé de rien
dire de la Pologne que la
Diette n'y foit finie. La fin
n'en répond pas toujours au
commencement. Chacun y
brigue pour ſes intereſts ſans
avoir égard à ceux del'Etar .
La Paix accommoderoit fort
ce Royaume , il peut l'avoir
avantageuſe , mais l'Empereur
travaille à la traverſer .
Les Polonois ont toujours
beaucoup fervy à raccommoder
fes affaires. Ils ont fait
lever le Siege de Vienne , &
les Allemans leur doivent
de l'Europe. 273
encore les frais qu'ils ont faits
en cette importante occafion.
Si les Polonois fongentàleurs
avantages , ils feront la Paix,
s'ils preferent ceux de l'Empereur
, ils continueront la
guerre.
Je vous ay déja parlé du
Duc de Savoye en pluſieurs
endroitsde ce Volume , mais
jedois encore vous dire , que
le Manufcrit qui a couru depuis
une année ou deux , &
qui impute la rupture de ce
Prince avec la France , aux
mécontentemens qu'il en avoit
receus au commencement
de cette guerre , ne dit
pas la verité ,& que ceux qui
y ont ajouté foy ſe ſontlaiſſe
furprendre au brillant & à la
beauté de cet Ouvrage. Le
MS
274 Etat preſent des Aff.
Roy entre dans un trop grand
détail des affaires de fon Etat ,
pour laiſſer décider des choſes
de cette importance , fans
ſa participation , eſtant cer
tain que dans les moindres
affaires de fon Royaume , il
ne s'en remet jamais qu'à luy
mefme. La choſe vientde plus
loin , en voicy l'hiſtoire . Ja.
mais Princefle n'a aimé ſon
Fils avecplus de paffion , que
Madame la Ducheffe de Savoye
, la Doüairiere. L'amour
qu'elle avoit pour ce
Prince ,luy en faiſant fouhaiter
l'élevation avec ardeur ,
luyen fit chercher des moyens
, que d'autres auroiene
difficilement trouvez . Sa
Soeur étoit Reine de Portugal
; il n'y avoit qu'une In
de l'Europe. 275
fante , & l'on avoit alors toutes
les certitudes poffibles que
cette Infante regneroit un
jour. Les deux Soeurs s'aimoient
tendrement , & con.
clurent ce Mariage , pour le
bien & la gloire de leurs Enfans
, rien de plus naturel ,
rien de plus vray ſemblable ,
la Savoye n'en devoit pas
moins demeurer au Duc &
à ſes Enfans , & c'eſt ce qui
eſt à remarquer. Les Eſpa.
gnols , toujours attentifs , fur
ce qui peut leur eſtre utile ,
ou leur nuire , apprehenderent
d'avoir en Portugal un
Roy auſſi vif que le Duc de
Savoye, &qu'un fi dangereux
Voiſin ne leur fiſt la guerre .
Ils ne furent pas moins chagrinsd'apprendre
que la Du
276 Etat preſent des Aff.
cheſſe ſaMere devoit demeu
fer Regente en Savoye , perſuadez
qu'elle y maintiendroitla
tranquilité , & la Paix
& qu'il leur feroit impoffible
dela faire declarer contre la
France. Les Eſpagnols ayant
tenté de pareilles ruptures
toutes les fois que la Savoye
a changé de Maiſtres , ils ne
perdirent point l'efperance
en cette occafion , & réfolurent
de rompre le Mariage
qui avoit eſté arrêté. Ils jetterent
des ſcrupules dans
l'eſprit du Duc de Savoye ,
en luy diſant , qu'il quistoit un
Pays où il estoit aimé , pour
aller dans un autre , qui luy
estoit inconnu , qu'on ne l'élevoit
que pour l'en exiler plus
bonorablement, & qu'enfin s'il
A
de l'Europe. 277
étoit obligé d'y revenir un jour ,
il trouveroit que la France se
feroit emparéedefes Etais. Le
Due estoit jeune ; il n'avoit
pas encore aſſez de lumieres
pour penetrer le fond de la
politique Eſpagnole. Il feignit
une maladie , & traîna
tellement les choſes en longueur
que le mariage ſe
rompit. Tous ceux qui l'ont
approché depuis ce temps- là
n'ont pas eu de peine à connoiſtre
ſes mauvaiſes intentions
contre la France. La
guerre d'aujourd'huy eſt ſurvenuë
, & les Eſpagnols qui
avoient continué d'eſtre ſes
confidens , luy ont fait faire
le pas contre la France qui
luy a déja fait perdre plus de
la moitié de ſes Etats ,& fes
plus fortes Places . Il paroiſt
impoſſible qu'il vienne à
{
278 Etat preſent des Aff.
bout d'en reprendre aucu
ne ,mais il ne l'eſt pas que
le Roy acheve de conquerir
le reſte. Enfin tout ce que
le Duc de Savoye peut efperer
de plus avantageux ,
eſt de voir le Piémont tout
remply de Troupes, & ruiné
tant par ſes Amis que ſesEnnemis.
Son Peuple gémiſfant
eſt au deſeſpoir , mais
le premier qui s'ofe plaindre
eſt traité de criminel.
L'incertitude où l'on eſt de
fa vie ou de ſa mort , donne
beaucoup d'inquietude au
Comte de Froſaſque & au
Marquis de Parelle , qui ont
aidé àle faire déclarer contrela
France , & comme ils
apprehendent que s'ilmeurt
le Peuple ne les accuſe de la
deſolation de tout le Pays, ils
ontdéja demandé à aller fer
de l'Europe. 279
vir enHongric.
Il vient d'arriver une nouvelle
qui doit donner beaucoup
de chagrin à l'Empereur
& aux Princes confederez
. L'Electeur de Saxe ,
qui ſemble avoir les droits
les mieux acquis ſur la fueceffion
de Saxe - Lavvembourg
, en a traité avec le
Roy de Dannemark , & ce
Monarque a envoyé ſignifier
fon Traité au Duc de Zell ,
qui a des Troupes dans Ratzebourg
, & qui le fait fortifier
. Il eſt à croire que les
Ducs de Hanover , & de
Zell ne voudront pas rendre
cette Place , & file Roy de
Dannemark qui doit faire
une Revenëde vingt- quatre
mille hommes de ſes Troupes
le 7. de Mars prochain , fi
meten devoirde l'attaquer ,
280 Etat preſent des Aff.
les Troupes de Zell&de Hanover
eſtant occupées à le
défendre , l'Empereur ſera
privé du ſervice qu'il en attendoit.
Ayant deux Lettres à vous
envoyer tout à la fois , j'ay
finy la premiere plûtôt que
je n'ay accouſtumé , ce qui
a eſté cauſe queje ne vous
ay rien dit du Tremblement
de terre , arrivé en Italie .
Vous en aurez le détail le
mois prochain. Cependantje
vous diray que par rapport à
l'Etat preſent des Affaires de
l'Europe , ce malheur n'accommodera
pas les affaires
du Royd'Eſpagne , & empêcheraqu'il
ne tire fi-toſt les
ſubſides que luy fourniffoient
ſes Etats d'Italie, pour
laguerre preſente.
FIN.
1
005678798
DE
AFFAIRES
DE
L'EUROPE.
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY , ruc
Merciere au Mercure Galant .
M. DC. XCIII,
AVEC PRIVILEGE DY ROY
AU LECTEUR .
Leſt rare qu'un
Hiſtorien , ſurtout
lors que fon Hiftoire
eſt generale ,
n'ait quelques égards pour
ſa Nation , dans les articles
qui la regardent
mais il l'eſt encore plus
qu'il ne ſoit pas accufé de
flaterie, lors meſme qu'il eſt
le plus attaché à la verité.
Si on connoiffſoit bien les
François , on feroit perfuadé
, que loin de groffir leurs
avantages , ils les diminuent
toûjours. Cette Nation accoutumée
àvoir les merveil-
1
2 3
AU LECTEUR.
les de fon Prince , & fes
grandes Conqueſtes , attend
tous les jours de nouveaux
prodiges .Elle n'exagere rien ,
ſi ce n'eſt ſes pertes , quand
elle en fait , cequi luy arrive
rarement, & ne groffit jamais
fes avantages. Ses affaires luy
paroiſſent aller mal , & elle
deſeſpere de tout lors qu'il
luy ſurvient la moindredifgrace,&
elles ne vont jamais
affez bien à ſon gré , quand
même elle eſt au comble de
la gloire. Ses Ennemis atu contraire
font toujours victorieux
dans leurs pertes ,
cherchent toujours à obfcarcir
la verité , mais ils le
fontfi groſſierement , qu'elle
ne laiſe pas debriller , malgré
une infinité de Volumes
& de Feüilles volantes qui
&
AU LECTEUR.
paroiffent chaque jour en
Hollande. Tout cela ne peut
cacher aux Peuples la perte
des Villes conquiſes par le
Roy , de forte que ces Ecrivains
ne pouvant la nier, s'efforcenttous
lesjours de prouver,
queles François ne font
aucune Conqueſte qui ne
leur foit plus préjudiciable
qu'avantageufe . Il eſt aiſe de
ſe perfuader que de tels Paradoxes
ne peuvent eſtre fondez
que fur de faux raifonnemens.
Cer Ouvrage n'eſt
pas de cette nature , il y entre
peu de raiſonnemens
quantité de faits inconteftables
,&beaucoup de Pieces
originales . Il y a des articles
touchant l'interieur de quelques
Cours , qui pourront
eftre conteſtez par ceux à qui
AU LECTEUR.
ils ne plairont pas , & comme
ce font des choſes peu répanduës
, ceux qui les ignorent
pourront les nier , fans
en avoir d'autres raiſons; mais
la maniere dont ces Cours,
font gouvernées , les évenemens
qui répondent à ce
qu'on en avance,& ce que la
ſuite des temps en déterminera
, fermeront la bouche à
ceux qui ſoutiennent le contraire.
ETAT
ETAT PRESENT
DES
AFFAIR ES
DE L'EUROPE.
IEN n'eſt ſi dif-
Rficile que de répondre
pleinement
à ce que promet le
Titre de cet Ouvrage.
Ce n'eſt pas que lors que
l'on a quelque teinture
A
2. Etat preſent des Aff.
des Affaires , parce qu'on
les a toujours ſuivies , on
ne puiſſe parler juſte , ou
du moins avec quelque
forte de vrai - ſemblance ,
furtout ce qui les regarde
, mais leur perpetuelle
varieté doit faire craindre
que ceque l'on commence
à écrire , & à faire imprimer
au commencement
d'un mois , pour , n'eſtre
vù qu'à la fin , neſe trouve
plus dans la meſme
ſituation. Rien n'eſt plus
inconſtant que les hommes,
plus ſujet au changement
que les affaires
de l'Europe. 3
d'Etat , & plus incertain
que le fort des Armées ,
qui renverſe quelquefois
en unmoment ceque l'on
a concerté de longue
main dans le Cabinet ,
de forte qu'en commençant
à écrire une choſe
ſelon la veritable ſituation
où elle ſe trouve en
ce moment , il arrive qu'-
on apprend peu d'heures
aprés que de nouveaux incidens
luy ont fait changer
de face , & ſouvent
meſme avant que celuy
qui écrit , ait achevé de
ramaffer ceux ſur leſquels
Az
4 Etat preſent desAff.
il a formé ſon plan. Ainſi
l'on peut croire , pour ne
pas dire qu'on doit demeurer
perfuadé, qu'ayant
à parler de l'état géneral
des affaires de l'Europe ,
il eſt impoflible qu'il ne
s'y foit fait quelque changement
pendant le temps
quele Volume qui doit
contenir ce qu'on en peut
dire , ſera demeuré ſous la
preſſe , en forte qu'il doit
eſtre regardé comme traitant
de la ſituation où
l'Europe ſe trouvoit lors
qu'on en a commencé
l'impreſſion , & non tout
de l'Europe. 5
àfait de celle où elle ſera
le jour que ce Livre deviendra
public. Ce n'eſt
pas qu'il ne foit comme
impoffible que le changement
foit géneral , mais
auſſi eſt - il mal - aiſé que
quelque partie d'un auſſi
grand Corps que celuy
dont l'Europe eſt compoſée
, dans l'agitation qu'-
elle fouffre par les armes,
&par les intrigues de toutes
les Puiſſances qui le
forment , ne ceſſe en fort
peu de temps d'eftre dans
le même état qu'elle étoit
d'abord.
A 3
6 Etat preſent des Aff.
La Guerre qui donne
aujourd'huy tant de mouvemens
à l'Europe, ne tire
ſa ſource que de l'invafion
du Prince d'Orange en
Angleterre , du conſentement
des Princes liguez
contre la France , dans
l'Affemblée tenuë à Ausbourg.
Le but des Alliez ,
lors qu'il a paffé en Angleterre
, eſtoir que fes
deffeins n'éclateroient
contre nous qu'aprés qu'-
il ſe ſeroit rendu poffeffeur
paiſible des trois
Royaumes , de peur que
la France , ſurpriſe avec
de l'Europe. 7
raiſon , & juſtement alarmée
du grand nombre de
Puiſſances qui devoient
agir contre elle , & qui ſe
preparoient fourdement
à la ſurprendre , quand le
Prince d'Orange n'auroit
plus beſoin de ſes Troupes
pour monter au Trône
qu'il cherchoit à ufurper
, & y maintenir ſon
autorité , n'armaſt trop
puiſſamment , & n'empêchaft
l'exécution du projet
formé contrel'angle.
terre , dont l'union paroiſſoit
abſolument neceflaire
à la Ligue,& avec
A 4
8 Etat preſent des Aff.
laquelle elle eſtoit per
ſuadée qu'il n'y avoit
point de Puiſſance qui fût
capable de luy refifter.
Pendant que toutes ces
choſes ſe tramoient , le
aàtrou- Roy penſoit i peu
bler le repos dont l'Europe
joüiffſoit en ce temslà
, qu'encore qu'on luy
ait fauſſement imputé
d'eſtre l'agreſſeur , il n'avoit
fait aucunes levées
de Troupes , ny preparé
aucuns fonds non ſeule
ment pour attaquer au .
cune puiſſance , mais même
pour parer le coup
de l'Europe.
و
que les Ennemis luy vouloient
porter. Cependant
ſa vigilance continuelle ,
ſa prudence conſommée ,
ſes ſoins laborieux , & fes
ordres donnez à propos.
& executez de meſme ,
furent cauſe qu'il prevint
ceux qui avoient refolu
de le ſurprendre , & de
faire ſoûlever la pluſpart
de ſes Sujets contre luy
dans le coeur de ſes Etats ,
pendant qu'ils affiegeroient
ſes Frontieres de
tous côtez. Ses Ennemis
confus & au deſeſpoir de
ce que ce Monarque avoit
As
10 Etat preſent des Aff.
,
évité d'eſtre ſurpris , & de
ce que ſes conqueſtes les
avoient contraints à ſedefendre
lors qu'ils s'étoient.
preparez avec tát de ſoins,
& aprés tant d'intrigues
ſecretes, à paroiſtre agreffeurs
& qu'ils tenoient
leur partie ſi bien faite ,
que la France ne pouvoit
éviter de fuccomber , au
moins felon le fuccés qu
ils eſperoient des projets
qu'ils avoient formez ;
ces Princes liguez , disje
, ces Republiques , ces
demy - Souverains , ces
Villes libres , cesprotef
de i'Europe. IL
tans fugitifs , ces Sujets
rebelles , enfin tout ce
grand corps compofé de
tant de parties qui formoient
la Ligue,& que la
gloire du Roy , & l'envie
de s'agrandir de ſes depoüillés,
avoient fait unir;
voyant qu'il n'avoit pu
contribuer qu'à l'élevation
du prince d'Orange
fur le Trône d'Angleterre,
& que la France l'ayant
prevenu avoit reduit en
fumée tous fes autres projets
, tâcha de fafciner les
yeux de l'Europe , & do
cacher ſa honte , en pu-
A6
12. Etat preſent des Aff.
bliant que le Roy avoit
rompu la Tréve , & ce
qu'il y a de ſurprenant,
c'eſt que depuis le commencement
de la guerre
ils ne laiſſent point de le
repeter , comme ſi à force
d'en remplir fans ceffe
tous les Ecrits publics , ils.
pouvoient cacher la verité
d'un fait qui a éclaté
aux yeux de toute la terre.
Je l'ay fait voir en plufieurs
occafions , par des
preuves convaincantes ,
& auſquelles il feroit difficile
de repliquer avec la
de repliquer avec la
moindre vray-ſemblance,
de l'Europe. 13
4
¢ autres plus habiles
quemoy,& à qui l'amour
de la Verité & de la Juſtice
a fait ouvrir la bouche
&prendre la plume , ont
mis dans ſon jour l'équité
du procedé du Roy. Cependant
les Alliez & leurs
Emiſſaires ont feint de ne
rien entendre & de ne
rien voir, parce qu'il étoit
impoſſible d'entrer en raifonnement
ſur cette matiere
, fans ſe voir obligé
de ceder. Ils n'ont point
ouvert les yeux , parce
quils avoient refolu de
les tenir fermez , & ils
14 Etat preſent des Aff.
ont toûjours foutenu que
leRoy eſtoit l'Agreſſeur,
ne croyant pouvoir empeſcher
que par là , leurs
Peuples de crier contre
une guerre qui leur eſt ſi
onercuſe ; mais il faut
eſtre bien ſtupide, oubien
aveugle pour ne pas voir
que le Prince d'Orange
eſtant déja en Angleterre,
lors que des Troupes de
France ont commencé à
marcher , il ſuffiſoit au
Roy , pour mettre les armes
à la main , quand on
n'auroit pas eu deſſein
d'attaquer enſuite ſes Ede
l'Europe. 15
tats,de quoy il étoit néanmoins
bien averty ,il fuffiſoit,
dis je, à un Roy,qu'il
ſceuſt , que l'on vouloit
attaquer un Monarque
Catholique , ſon Parent ,
&fon Amy. Sa chûte devoit
intereſſfer tous les
Souverains qui en de pareilles
occafions ſe doivent
ſouſtenir les uns les
autres , mais la plufpart ,
& meſme les Catholiques,
eſtoient entrez dans la Ligue
, & avoient reſolu ,
non - ſeulement la ruine
d'un Prince de leur Religion
, mais auſſi celle de
i
16 Etat preſent des Aff.
cette meſme Religion dans
fes Etats , parce qu'ils
avoient formé le deſſein
de ſe ſervir de ſes Sujets
pour les aider à mettre le
feu par tout & àſe ruiner
pluſtoſt eux-meſmes , que
de ne pas fatisfaire la devorante
jalouſie que leur
donnoit la gloire d'un
Roy , dont ils ne pouvoient
ſouffrir la grandeur
, & qui avoit cu l'avantage
de pacifier l'Europe,
en les forçant par fa
moderation de mettre les
armes bas , ce qui les chagrinoit
encore plus que
de l'Europe. 17
4
n'avoient fait ſes grandes
& rapides Conquêtes.
Ayant à vous parler de
toutes les Cours de l'Europe
, ou du moins des
principales & des Etats
qui ſontcompoſez de pluſieurs
autres de moindre
conſideration , je croy ne
pouvoir mieux commencer
que par la Cour de
Rome bien differente aujourd'huy
de ce qu'elle
eſtoit quand on forma la
Ligue d'Ausbourg.
Toute l'Europe doit
convenir de la ſageſſe de
la Nation Italiene ; elle
18 Etat preſent des Aff.
penſe meurement à tout
ce qui luy convient de
faire ; elle ſçait diffimuler
; elle connoiſt ſes intereſts
; elle ſe trompe peu
fur ce qui la regarde , &
de meſme que le Ceremonial
regle toutes les démarches
, la Politique regle
toutes ſes actions . Enfin
elle nous a donné les
Machiavels , & pluſieurs
Politiques , & quoy que
Rome ait l'avantage d'avoir
chez elle la plus grande
partie de ce que l'Italie
a de genies les plus capables
de gouverner , la Pode
l'Europe. 19
د
litique n'y regne pas à l'égard
de toutes les autres
Nations , comme elle regne
chez toutes les autres
Nations à l'égard des
Cours Etrangeres . Cela
vientde ce que les Regnes
des Pontifes y font ordinairement
courts &
,
de ce que ceux des autres
Souverains y font preſque
prelque
toujours d'une étenduë,
à faire ſubſiſter longtemps
dans leurs Cours
les meſmes intereſts & la
meſme Politique , parce
que le ſang y fournit les
Succeſſeurs , de forte qu'il
20 Etat preſent des Af.f
1
n'y faut point de brigue
pour monter à la Souveraine
Puiſſance , au lieu
qu'à Rome , où les Souverains
fontélus , on y eſt
toujours en mouvement
pour cette grande fuccefſion
, celuy qui n'eſt pas
encore dans la Prelature ,
& qui ſe ſent de l'ambition
& un eſprit d'intrigue
, commençant d'agir
pour parvenir au pontificat
, quelquefois quaran.
te ou cinquante ans avant
qu'il vienne à bout de ſes
deſſeins, ſuppoſé que tous
ſes pas le conduiſent où
de l'Europe. 2
il les a dirigez pendant
tant d'années. Ainſi les
affaires du dedans occupant
tout ce qu'il y a de
perſonnes de diſtinction ,
ou pour eux, ou pour leur
fang, ou pour leurs amis,
empeſchent de travailler ,
&meſme de penſer à celles
du dehors . On ne
pouſſe pas la choſe affez
loin lorſque l'on dit
qu'auſſi toſt aprés l'élection
d'un rape , on travaille
pour luy donner
un Succeffeur , puifque
l'on prend des meſures
en meſme - temps , quel
,
22 Etat preſent des Aff.
quefois pour cinq ou fix
Pontificats ceux qui
n'ont pas encore l'âge
laiſſant paſſer les plus
vieux ſans diſcontinuer
leurs brigues . Quant aux
Papes nouvellement élus ,
la pluſpart ayant une tendreſſe
inconcevable pour
leur Famille , donnent
leurs premiers ſoins à fon
établiſſement. Leurs parens
s'y appliquent euxmeſmes,&
y mettent tous
leurs foins. Les papes trop
vieux ſe repoſent ſur eux
duGouvernement de l'Etat,&
le temps trop court
del'Europe. 23:
ceux
ne permet pas ſouvent à
cy de s'y donner
auſſi entiers qu'ils le de
vroient avant qu'ils
croyent leur fortune plei.
nement , & folidement
établie. C'eſt ce qui fait
que la Cour de Rome fonge
ſouvent peu aux affaires
du dehors , puis qu'à
pcinea-t- elle le temps de
reflechir fur celles du de.
dans , au lieu que dans les
autres Etats où les Regnes
font ordinairement moins
courts , où il n'y a point
de brigues pour ſucceder,
onn'eſt occupé que de la
24. Etat preſent des Aff.
1 maniere dont on ſe doit
gouverner avec les Etrangers.
La peinture que je
vous viens de faire de la
Cour de Rome , n'eſt que
pour vous faire voir la
difference qu'ily a de la
pluſpart des pontificats
paſſez à celuy d'aujourd'huy.
Le Pontife qui occupe
presètement le S.Siege,
nous fait voir ce qu'aucun
fiecle n'a pu produire
; un Pape qui a ofé entreprendre
d'abolir le Nepotiſme
, & qui en eſt venu
à bout , un Pape tout
appliqué au bien de l'Etat
*
de l'Europe. 25
rat , & au foulagement de
ſes Sujets , un rape verita-
• blement Pere commun de
la Chreftienté , & plus
d'effet que de nom. C'eſt
dans la verité de tout ce
qui regarde ces trois choſes
, qu'il peut voir la
juſte ſituation ou l'Etat
Eccleſiaſtique ſe trouve
aujourd'huy , & c'eſt certe
verité que je vais vous
faire paroiſtre , accompagnée
d'une infinité de faits
éclatans qui la feront reconnoiftre.
Il n'y a rien de ſi difficile
à éxecuter que les choſes
qui regardent l'inte-
B
26 Etat present des Aff.
reſt , ſur tout lors qu'on
ne ſacrifie pas ſeulement
ceux de ſa propre Famille,
mais qu'on veut obliger
en meſme temps d'autres
Familles à rononcer aux
avantages que le merite,&
la fortune leur pourroient
procurer fi certaines conjonctures
leur deyenoient
favorables. Cepédant c'eſt
ceque le Pape qui regne
aujourd'hui vientde faire,
en aboliſſant le Nepotifme.
Il ôte à ſes Parens tout
ce qui pourroit les enrichir,&
fait confentir ceux
quidoivent luy fucceder à
faire la même choſe, àl'éde
l'Europe. 27
gard de leurs Neveux.Cer.
te action ſelon l'home eſt
une des plus grandes qui
ſe puiffentfaire,parce qu'il
faut ſe vaincre ſoy-même ,
& engager les autres à ſe
vaincre auſſi , ce qui n'eſt
pas aiſe ſur un article qui
gouverne les homes avec
autant de violéce que fait
l'intereſt. Mais ſi cette action
marque un defintereſſement
au - deſſus de
Thome; ſi elle eſt auſſi belle
& auffi genereuſe qu'elle
eſt extraordinaire ,iillfaut
avoüer qu'il ſeroit fort
malaiſé qu'on en puſt faire
une plus utile à l'Eglife en
*
B 2
28 Etat preſent des Aff.
general, à l'EtatEcclefiaftique
, & méme à tous les
Princes Catholiques. Les
raiſons en font évidentes.
Quand le S.Siege eſt occupé
par un Pontife qui s'en
trouve digne, l'Eglife & l'E
tat Eccleſiaſtique en font
mieux gouvernez , & tous
les Princes Gatholiques
trouvent en luy un Pere
commun qui travaille à
maintenir l'unió entre eux,
&qu'ils pourroiet concourir
à l'accroiffement de la
Foy fans que des intereſts
humains, des préventions
mal fondées,&une partialité
à laquelle je n'oferois
de l'Europe. :
-
29
donner de nom, l'engager
àdes complaiſances , & à
des relâchemens fur cette
même foi , d'une confequéce
ſi dagereuſe qu'ils pourroient
concourir à ſa ruinc.
L'aboliſſement du Nepotiſme
eſt un remede infaillible
, pour empefcher
que ces fortes de malheurs
n'arrivent. La dominationdes
Neveux a toûjours tellement
effrayé le facré College &
les Peuples , que lors qu'il a
efſté queſtion d'élire un Pape
, on a moins examiné le
nombre de ſes bonnes actions
que celuy de ſes Neveux , &
moins regardé la fainteté de
ſa vie , que le caractere de
ceux qui devoient regner
B3
30 Etat preſent des Aff.
ſous luy. Si on y veut faire
une ſerieuſe reflexion ,
on trouvera que ce choix
devoit embaraffer pour le
bien de l'Eglife. On n'aura
preſentement plus d'inquietude
, plus d'embaras
là deſſus , on ne regardera
plus que la perſonne
du Pape , dans le Pape
qu'on voudra élire , &
Tondonnera tout au merite
, & tout à la ſainteté
de fa vie. Ce n'eft pas
qu'il ne ſe ſoit trouvé des
Papes tres - dignes de la
Chaire de S. Pierre qu'ils
ont occupée. Jene prétens
faire le Proces d'aucun ,
-
de l'Europe. 31
mais enfin à l'avenir le
choix fera moins difficile ,
& moins hazardé. Rome
n'avoit jamais cru voir
l'aboliſſement du Nepotiſme
, & l'on pourroit
mettre au nombre des
miracles la ſoumiſſion de
ceux qui y ont donné leur
conſentement. La hardieſſe
& la grandeur de ce
deſſein inſpiré du Ciel ,
ont frapé d'étonnement
les parties intereffées; elles
leur ont fermé la bouche
, & les ont empêchées
de s'y oppoſer. Aprés
cette action digne d'un
Souverain Pontife , que
B 4
32 Etat present des Aff.
n'en devoit on point attendre
, & par combien
d'autres d'un éclat prefque
auffi brillant , &
d'une utilité preſque auſſi
grande , n'a- t- elle point
eſté ſoutenuë ? On peut
dire que ce ſaint homme
a plus fait de grandes
choſes que tous ſes Predeceſſeurs
enſemble n'en
ont ofé penfer , & qu'on
n'en devoit attendre pendant
pluſieurs fiecles des
Papes les mieux intentionnez.
Le détail en feroit
trop grand , puis qu'à
peine a-t- il refolu qu'il
agit , & qu'à peine a- t il
del'Europe. 33
commencé d'agir , qu'il
conduit à ſa fin tout ce
qu'il a reſolu. Dans la
pluſpart des autres Cours
tout le temps ſe paſſe en
deliberations , mais on
execute dans la fienne. Ic
n'entre point dans le detail
, il fourniroit feul la
matiere d'un grand Ouvrage.
Je me contenteray
de dire qu'il corrige tous
les abus , qu'il redreſſe la
Juſtice , qu'il travaille
pour la Religion , pour
le repos de ſes peuples ,
pour le ſecours des Malheureux
, & que ce qu'il
fait ne regarde pas ſcule-
1
BS
34 Etat prefent des Aff.
ment le preſent, mais qu'il
travaille afin que l'Etat ECcleſiaſtique
joüiſſe de tous
ces grands avantages pluſieurs
fiecles aprés fon regne.
On ne peut nier , en
voyant tant de faits éclatans
qui luy attirent l'admiration
& les acclamations
de ſes peuples , qu'il
tout à l'eglife , ne foit &
tout à fon Etat. Cependant
, tous ces ſoins ne
l'empeſchent pas d'agir en
Pere commun de tous les
Princes Chrétiens; ce qu'il
fait d'une maniere digne
de luy,& qui éclate trop.
de l'Europe. 35
pour pouvoir croire que
l'Europe n'en demeure pas
d'accord. Comme il n'a
rien plus à coeur que ce
qui regarde lagloire , l'accroiſſement
, & l'intereſt
de l'egliſe en quelque
lieu que ce ſoit ; il en
donna il y a quelques
mois des marques , dignes
dela fermeté qu'il fait paroiſtre
en toutes chofes ,
&de ſon grand defintereſſement
, & qui répondent
au nom de Saint
dont les Fidelles honorent
tous les papes. L'Ambaſſadeur
de l'empereur
B6
36 Etat present des Aff.
luy ayant demandé des
fubfides de la part de Sa
Majesté Imperiale pour
* Paider à foutenir la guerre
contre les Turcs , Sa
Sainteté répondit , que
Si l'Empereur rompoit les
Traitez qu'il avoit avec
le Prince d'Orange , il luy
en donneroit plus que tous
fes Predeceffeurs n'avoient
fait enſemble. A quoy Elle
ajoûta , que le Prince d'O-
-range faisoit plus de mal
que le Turc à la Chrestienté
Il n'eſt pas beſoin de raifonner
pour le prouver ;
il ne faut que jetter les
de l'Europe. 37
>
yeux ſur les faits qui ne
paroiffent que trop , &
qui demeurent conftans.
Le Turc fouffre les Ca.
tholiques dans toute l'étenduë
de ſes Etats , il y
permet le libre exercice
de leur Religion , & l'on
voit dans les Fauxbourgs
de Conſtantinople quantité
d'Eglifes & pluſieurs
Monafteres , ou l'on fait
le Service Divin ſans inquietude
,& fans alarmes
& d'où les Catholiques
n'ont jamais eſté tirez
pour eftre conduits dans
des priſons. Si l'on jette
1
38 Etat preſent des Aff.
les yeux fur la maniere
dont ils font traitez en-
Angleterre,ony trouvera
bien de la difference . On
me dira que depuis le regne
d'elizabeth , les Catholiques
n'ont guere eſté
plusheureux en ceRoyaume-
là. Ils y reſpiroient du
moins quand le prince
d'Orange y est arrivé , &
ſelon toutes les apparences
, ils auroient continué
d'y vivre avec le meſime
bonheur pendant tout le
regne d'un Monarque ,
que l'Ufurpateur , ſa Cabale
& fes forces one
de l'Europe. 39
contraint d'abandonner
un Etat beaucoup plus
tranquille & plus floriffant
qu'il ne ſe trouve
aujourd'huy , & où dans
le moment que j'écris , les
Catholiques font obligez
de ſortir de l'Angleterre ,
ſuivant les ordres qu'ils
en ont receus. Ainſi on
peut avancer hardiment
qu'ils font plus heureux
en Turquie qu'en Angleterre
, puis que non feulement
on les ſouffre à
Conftantinople , & en
beaucoup d'autres lieux ,
mais mefme qu'on leur
ةيلع
40 Etat preſent des Aff.
permet le libre exercice
de leur Religion, & qu'en
Angleterre on ne ſouffre
ny cet exercice , ny leurs
perſonnes , de forte que
le pape a raiſon de deſapprouver
l'Alliance d'un
Prince Catholique avec
un Ufurpateur , avec un
Ennemy declaré des Catholiques
, & un Deſtru-
Steur de leur Religion .
Les ſentimens de Sa Sain- .
teté ſont ſi pieux & fi dignes
d'un homme qui occupe
la Chaire de Saint
Pierre , ſur tout ce qui
regarde le bien de l'Egli
de l'Europe. 41
*
ſe , que lors qu'il fut élû
Pape , il pleura de ce que
Naples , dont il eſtoit Archeveſque,
avoit demeuré
filongtemps ſans paſteur .
Il en a donné à un grand
nombre d'Egliſes de France,&
comme il eſt veritablement
le Pere commun
de tous les Fidelles , &
que non ſeulement il l'eſt ,
ce qui ne ſuffiroit pas
pour leur repos , leur fecours
& leur confolation
, mais qu'il agit même
en Pere , & en Pere
qui aime tous ſes Enfans
également , il y a licu
,
42 Etat preſent des Aff.
d'eſperer qu'il ne laiſſera
aucunes oüailles ſans Paf
teur. Il en connoiſt les
conſequences ,&ſçait que
les Brebis peuvent s'égarer
, & que celles qui font
égarées , le ſont ſouvent
pour toujours , ou ne reviennent
que tres diffici-
1. lement au Troupeau. Pendant
que le Saint Pere
cherche à remplir ſon devoir
de ce coſté- là , comme
il a fait tous les autres
qui regardent le foulagement
de fes Peuples , il
ſe voit obſedé par les Efpagnols
, & meſime injufdel'Europe.
43
tement inquieté. Ils ſe
ſont chagrinez des Bulles
quele Papea données aux
Eveſques François , & ont
cabalé pour l'empêcher ,
comme ſi une affaire purement
Eccleſiaſtique devoit
entrer dans les démeſlez
que nous avons
avec l'Eſpagne . Ce procedé
eſt tout à fait irregulier
, pour ne pas dire
injufte. La Religion n'a
rien à démeſler avec la
guerre , & il n'y a que des
Souverains , liguez avec
le Prince d'Orange , qui
puiſſent exiger des choſes
:
44 Etat preſent desAff.
contraires au bien de l'Egliſe
,& qui tendent à ſa
deſtruction. Auſſi le Pape
n'a- t- il aucun égard àdes
demandes ſi peu catholiques
, & pour faire voir
qu'il eſt pere commun , &
qu'on nepeut fans injuftice
, ou du moins fans de
fauſſes préventions , l'accuſer
de partialité , il a
bien voulu,par une bonté
paternelle , fermer les
yeux fur l'affaire du prince
de Taxis, & entrer dans
unaccommodement, que
l'on peut appeller grace.
Ainſi lors qu'il reprend
de l'Europe. 45
en Souverain,ilpardonne
en Pere , & ne voulant
donner aucuns ſujets de
plaintes aux Couronnes ,
il fait voir qu'il regarde
tous les princes Chrêtiens
comme ſes Enfans , & les
traite également , afin de
ne point exciter de jaloufic
entr'eux. Voila la
fituation où il paroiſt
que le rape eſt aujourd'huy
, fur ce qui regarde
les Princes Catholiques
, & les affaires du
dehors. A l'égard de celles
du dedans, je l'ay déja
marqué , en faiſant voir
* 46 Etat preſent des Aff.
l'aplication de Sa Sainteté
à corriger les abus qui ſe
font gliſſez ſous les Pontificats
precedens , & en
travaillant au ſoulagement
de ſes peuples.
Je paſſe à ce qui regarde
les autres Puiſſances ,
fans leur donner de rang.
Il eſt aiſé de juger que ſi
je leur en donnois , je ne
commencerois pas par
l'Eſpagne , de forte que ſi
je parle de ce qui la regarde
avant que de vous entretenir
de quelques autres
Nations , c'eſt que la
matiere ſe trouvant préte,
de l'Europe. 47
ſe preſente la premiere.
L'eſpagne n'a jamais
eſté dans une ſi méchante
ſituation que celle où elle
ſe trouve aujourd'huy.
La branche de la Maiſon
d'Auſtriche, qui tient
l'Empire d'Allemagne depuis
Ferdinand , Frere de
Charles-Quint , eft caufe
du malheureux état où
nous la voyons, pour l'avoir
engagée mal à propos
, quand le Roy de
France la laiſſoit en paix
dans la guerre de 1672 .
& dans celle qui deſole
aujourd'huy l'Europe.Ou
48$ Etat preſent des Aff.
tre les ſommes que ces
deux guerres ont couſtées
à l'eſpagne , & la perte
la plus grande partie
de ſes vieilles Troupes ,
elle a vû paſſer ſous la domination
de la France ,
pluſieurs de ſes plus confiderables
Places , qu'elle
croyoit imprenables , & il
eſt meſme conſtant que fi
هللا
le Roy continue à faire
des progrés en Flandre, il
ne peut faire beaucoup de
conqueſtes , qu'il n'achevede
s'en rendre Maiſtre
entierement , puis qu'il
d
feroit malaiſé qu'avant
qu'il
de l'Europe. 49
qu'il l'euſt tout - à - fait
conquiſe , il puſt penetrer
dans les Etats de ceux qui
ſont cauſe de la guerre
preſente , & qui , tant
qu'ils verront la Flandre
entre la France & eux , ne
cefferont point de troubler
le repos de l'Europe ,
que le Roy veut rétablir
encore une fois , de forte
que l'Eſpagne , ou verra
toujours la guerre dans
des Etats qui luy appartiennent
, ou ne la verra
finir que lors qu'il ne luy
en reſtera plus aucune
P
C
Place , n'eſtant pas poſſiso
Etat preſent des Aff.
ble que la Ligue ſoit en
eſtat de reperdre pour
l'Eſpagne les Places que
la France a conquiſes ſur
elle. Toute l'Europe le
voit ,& l'eſpagne meſme.
en eſt perfuadée , mais
deux puiſſantes raiſons
empeſchent que l'on n'y
apporte du remede. La
Reine , Mere duRoy Catholique
, eſt Allemande,
Soeur de l'empereur &
Penſionnaire du Prince
d'Orange. La Reine Regente
eſt de la Maiſon de
Neubourg , & Soeur de
l'Imperatrice , & elles ont
de l'Europe. SI
juſques icy empefché la
Cour d'eſpagne de connoiſtre
ſes veritables intereſts
, & d'agir ſelon le
bien & les avantages de
l'etat , mais enfin aprés
tant d'années de guerre ,
& tant de pertes , le Roy
d'Eſpagne vient d'ouvrir
les yeux. Il a meſme fait
connoiſtre qu'il les a tenus
trop long- temps fer.
mez , & qu'il voit clair
à preſent dans ſes affaires.
Touteſa Cour eſt partagée
, & on ne ſçait lequel
des partis l'emportera, ou
de celuy du Roy , ou de
C2
52. Etat present des Aff.
celuy de la Reine Mere.
Le Roy veut demander
la Paix directement au
Roy de France. Il connoiſt
la grandeur de fon
ame , & croit que cette
démarche luy feroit beaucoup
plus avantageuſe
que la continuation de la
guerre. La Reine Mere de
ſon coſté,avec ſes creatu .
res , prend tous les détours
A
poſſibles pour empefcher
que le Roy n'execute ce
qu'il a réſolu , & pour
faire avorter les deſſeins
que ce Monarque & une
partie de ſon Confeil, ont
de l'Europe. 53
formez , afin de parvenir
à une Paix qui puiffe arrêter
les pertes continuelles
que l'Eſpagne fait. La
Elpagne
Reine Mere y eſt encore
plus oppoſée qu'elle n'étoit
il y a quelque temps.
Elle avoit ceffé de prendre
les intereſts du Prince
ce d'Orange avec autant
de chaleur qu'elle fait
preſentement , parce que
ce Prince ne luy faifoit
plus payer la penſion ſecrette
qu'il luy donne
avec la meſme exactitude
qu'il avoit fait dans les
premieres années , mais
C3
54 Etat preſent des Aff.
receu
l'Ambaſſadeur du Prince
d'Orange ayant
une ſomme confiderable
a non ſeulement payé tous
les arrerages qui estoient
dûs à cette princeſſe , mais
il a auſſi employé une partie
de cet argent à luy fairedes
Creatures , qui par
reconnoiffance des fommes
qu'elles ont receuës ,
&dans l'eſperance d'en recevoir
encore d'autres
agiſſent contre leur devoir
contre leur confcience
>
contre les intereſts de leur
Roy , contre ceux de tout
l'Etat , & meſme contre
de l'Europe. SS
ceux de la Religion ,
L'Ambaſſadeur du Prince
d'Orange , aprés avoir
fait ſes diſtributions &
ſes Cabales , a prié le Roy
d'eſpagne de laiſſer faire
encore une Campagne aux
Alliez ; & l'a aſſeuré de la
part de ſon Maiſtre , que ce
Prince feroit des choses tresconfiderables
, & qu'il alloit
avoir plus d'argent qu'aucun
Parlement d'Angleterre ne
luy en avoit encore donné.
Cet Ambaſſadeur a ajouté
, qu'il falloit confiderer que
ſion pouvoit gagnerſeulement
une Bataille contre la France,
C4
56 Etat preſent des aff.
elle seroit reduite à donner la
carte blanche , & qu'au contraire
, s'il arrivoit que les
rançois remportaſſent encore
quelque avantage en Flandre,
les Princes liguezseroient en
état d'agir pour la Paix de
mesme qu'auparavant.
Rien n'eſt ſi aiſé que de
répondre à toutes ces chofes
, & de faire voir qu'elles
ne doivent pas empêcher
le Roy d'Eſpagne de
demander la paix , afin
d'empêcher la perte du
reſte des Pays-Bas, qui paroît
infaillible fi la guerre
continue.Quand le Prince
de l'Europe. 57
d'Orange promet de faire
-
des choſes plus confiderables
la Campagne prochaine
qu'il n'a fait pendant
les autres, le paſſé ne
donne pas lieu de le croire
ſur ſa parole pour l'avenir
, n'eſtant pas à preſumer
qu'il faſſe le plus
quand il peut le moins.
On pouvoit ſe laiſſer ébloüir
au commencement
de la guerre , & ſe perſuader
que la France ne pourroit
réſiſter au torrent
d'Ennemis qu'il luy avoit
ſuſcitez , mais depuis qu'-
elle a connu ſes forces ,
C
58 Etat preſent des Aff.
qu'elle a reſiſté , qu'elle a
triomphe , qu'elle eſt en
meilleure poſture que jamais
, qu'elle a conquis
des places eſtimées juſques
alors imprenables ; & qui
luy fervent de rampart
contre ſes ennemis , qu'-
elle ne manque ny d'argent
ny d'hommes ; qu'-
elle a connu que le zele
&la fidelité des nouveaux
Convertis égale l'ardeur
empreſſee desCatholiques
pour la défenſe de la gloire
de la France,il faut eſtre
d'une croyance facilepour
ſe laiſſer perfuader que le
de l'Europe.
1
S
ES
Prince d'Orange puiſſe
eſtre en estat d'entamer la
France. Quand ce meſme
Prince dit qu'il fera des
chofes tres- confiderables
la Campagne prochaine ,
on ne voit pas ſur quoy il
peut fonder ſes eſperances
ny meſme qu'il en puiſſe
donner des raiſons qui pa.
roiſſent ſeulement vrayfemblables.
Mais il y a
encore plus , pour faire
voir une impoſſibilité apparente
qu'il puiſſe tenir
ce qu'il promet , & il faut
qu'il ſe perfuade que ceux
qu'il veut éblouïr par là ,
C6
60 Etat preſent des Aff.
foient faciles à tromper..
Je n'allegue que des faits
pour prouver ce que j'avance.
Il eſt conſtant que
les Hollandois ſoutiennent
cette guerre , qu'ils
ont des Troupes en plus
grand nombre que les
autres princes liguez , &
qu'ils payent la plus-paro
de celles des Alliez , & il
n'eſt pas moins ſeur que
leur eftat de guerre pour
l'année prochaine n'a
eſté arrêté que ſur le pied
de la derniere Campagne
( à quoy meſme les Etats
n'ont conſenty qu'avec
de l'Europe. 61
i
beaucoup de peine ) &
que l'argent n'en a eſté
delivré que fort tard.
C'eſt un fait dont routes
les Nouvelles publiques
de Holande conviennent
, & qui ſe trouve
meſme imprimé. Ce n'en
eſt pas un moins conftant
que le Roy de France doit
avoir au moins vingt Regimens
nouveaux la Camfans
pagne prochaine ,
compter un grand nombre
de Compagnies Franches
, & de nouvellesMilices.
J'ay parlé ailleurs
de toutes ces Troupes ;
62 Etat preſent des Aff.
j'ay nommé les Regimens
& les Officiers ;l'argent eft
diſtribué il y a longtemps,
& l'on peut compter que
ces Regimens ſont preſentement
ſur pied. Ainfi
le Prince d'Orange cherche
à ſurprendre le Roy
d'eſpagne , lors qu'il luy
fait dire qu'il fera des
chofes tres-confiderables
la Campagne prochaine,
puis qu'il ne peut que demeurer
ſur la défenſive ,
comme il a toûjours fait ,
& que file Roy de France
prend encore une ou deux
Places importantes en
de l'Europe. 63
Flandre , celles qui reſteront
ſe trouveront tellement
coupées , qu'elles
feront forcées de ſerendre.
Le Prince d'Orange
en eſt perfuadé , mais il
n'eſt expoſé à fouffrir
aucune perte , tant que
les Armées ne ſont point
ſur ſes Etats , ny fur ceux
de Hollande
, & que le
RoyCatholique perd ſeul
des Places. C'eſt une barriere
qu'il met entre la
France & l'Eſpagne ,
comme il croira toûjours
&
pouvoir ſe maintenir , &
garantir la Hollande tant
64 Etat preſent des Aff.
que cette barriere ne ſera
point forcée , il tâchera
toujours d'empêcher le
Roy d'Eſpagne de fonger
à la paix , juſqu'à ce que
ce Monarque ait entierement
perdu la Flandre.
L'Ambaſſadeur du Prince
d'Orange , aprés avoir
dit au Roy d'Eſpagne de
la part de ſon Maiſtre ,
qu'il feroit des choſes
tres - confiderables l'a
aſſeuré,commeje vous l'ay
déja marqué , qu'il a'loit
avoirpus d'argent que jamais.
Je me fers des mêmes
termes qui ſont dans
de l'Europe. 65
les Lettres particulieres
de Madrid. Le Roy d'efpagne
ne doit pas croire
que l'argent quele Parlement
d'Angleterre accorde
au Prince d'Orange ,
doive empêcher la perre
du reſte des pays Bas. Les
Anglois ne luy en accorderent
pas moins l'année
derniere , & cependant
Namur n'enen a pas eſté
moins pris. Les Anglois
n'en ont pas moins eſté
battus à Stein - Kerke.
Chatleroy n'en a pas eſté
moins bombardé , & nous
n'en avons pas moins re66
Etat preſent des Aff.
1
pris Furnes & Dixmude,
Son argent ne ſçauroit diminuer
la valeur & la fuperiorité
des François ſur
leurs ennemis , & ne le
fera pas venir à bout l'année
prochaine , de ce qu'il
n'a pû executer juſquesà
preſent.Mais il y a bien de
la difference entre l'argent
qu'on luy accorde ,
& celuy qu'il touche , &
les levées ſont bien plus
difficiles que les deliberations.
Il doit peu compter
ſur le million à vie ,
& il eſt peu feur de mettre
fon argent en rente , l'Ede
l'Europe. 67
tat eſtant à tout moment
ſur le point de changer
de face , ſous le regne
d'un Ufurpateur. Ce n'eſt
pas le ſeul fond dont le
revenu ſoit douteux. Joignez
à cela qu'il y en a
beaucoup dont le produit
ne rapportera pas à beaucoup
prés les ſommes pour
leſquelles ils luy ont eſté
donnez , & ſuppoſé qu'il
n'y euſt point de non valeurs
dans tous ces fonds .
comme le Prince d'Orange
ne fait la guerre que
pour ſe maintenir,& qu'il
paye tous ſes Alliez , à
68 Etat preſent des Aff.
l'exception de la Hollande
, & que d'ailleurs il luy
en faut beaucoup pour
acheter des ſuffrages dans
le parlement d'Angleterre
, pour les penſions de
ceux qu'il veut retenir
dans ſon party , & pour
les Amis qu'il a dans les
Cours de ſes Alliez , qui
engagent leurs Matſtres à
refter armez contre leurs
intereſts , à cauſe de l'argent
qu'il leur donne , il
en doit eſtre tellement
épuisé , que ſi le Roy
d'eſpagne compte que
l'argent d'Angleterre doide
l'Europe. 63
ve empécher la perte des
Pays-Bas , il court riſque
de ſe voir bien- toſt dégagé
du ſoin d'envoyer ny
hommes ny argent pour
leur défenſe.
Quant à ce que l'Ambaſſadeur
du prince d'Orange
a dit en dernier
lieu à ce Monarque , qu'il
falloit confiderer quefion pouvoit
gagner ſeulement une
Bataille contre la France ; elle
feroit reduite à donner la carte
blanche ; & qu'au contraire ,
s'il arrivoit que les François
remportaffent encore quelque
avantage en Flandre 9
les
70 Etat preſent des Aff.
Princes liguezferoient tout de
mesme en état d'agir pour la
Paix , j'ay déja répondu
pleinement à cet article ,
enfaiſant voir que le Prince
d'Orangen'eſt point en
pouvoir de faire les choſes
confiderables qu'il promet.
D'ailleurs , quand il
parle d'une Bataille , il
ſçait bien que les Pays-
Bas ne feront jamais fauvez
par- là , & qu'il a reſolu
de n'en point rifquer
, ayant éprouvé à
Leuze ce que peut la Cavalerie
Françoiſe , & à
Stein - Kerke , de quoy
de l'Europe. 71
l'Infanterie eſt capable ;
& cela,aprés que ſesTroupes
ont vû à Fleurus ce
que peuvent l'une & l'autre
jointes enſemble ſans
le ſecours de la Maiſon
du Roy , qui dans l'eſtat
où elle ſe trouve , & dans
celuy où ſont les Ennemis
, fera toujours ranger
la victoire de ſon party Je
ne voy pasſur quel fonde.
ment le Prince d'Orange
oſe avancer qu'une Batail.
le perduë mettroit là France
en peril,& que la fituation
des Alliez n'en ſeroit
pas plus mauvaiſe , ſi ce
72 Etat present des Aff.
malheur leur étoit arrivé ,
ſi ce n'est qu'il s'imagine
qu'il eſt aiſé de perfuader
au Roy d'Eſpagne tout ce
qu'il aura reſolu de luy
faire croire , vray- femblable
, ou non. Sans quoy
ce qu'il avance n'eſt pas
foutenable , le contraire
pouvant eſtre plus facilement
prouvé. Quand la
France perdroit une Bataille
, elle est fermée de
tous coſtez par les plus
fortes Places de l'Europe.
Fribourg , Philisbourg ,
Mons,Namur , & toute la
Ligne , Pignerol, Suze, &
plu
de l'Europe. 73
pluſieurs autres places &
paſſages , luy offrent par
tout l'entrée chez ſes Ennemis,
ſans qu'ils en ayent
que
tres - difficilement
chez elle , & l'on peut
dire que les Garniſons de
toutes ces places ne vivent
qu'à leurs dépens , &
chez eux. ainſi quand les
Ennemis gagneroient une
Bataille , ils n'en ferojent
pas plus avancez , puifque
la perte que la France
ſouffriroit n'entraîneroit
pas celle de ces places.
Elles ne ſont pas de celles
qui ouvrent leurs portes
D
74 Etat preſent desAff.
aux Maiſtres de la Campagne.
Bien loin de cela ,
il en pourroit fortir des
Arméesqui avançantdans
le Pays ennemy , obligeroient
bientoſt les Troupes
qui auroient paffé en
France , de retourner fur
leurs pas pour deffendre
leur propre pays. Le contraire
arriveroit fi la France
avoit gagné une Bataille
,& fur tout en Flandre,
où les Eſpagnols n'ont plus
que deux ou trois Places
fortes , dont il ſuffit de
prendre une ou deux, pour
engager tout le reſte des
de l'Europe. 75
Villes du pays Bas à ouvrir
leurs portes , la Capitale
eſtant aujourd'huy dans
de continuelles allarmes
& ſe trouvant frontiere ,
au lieu qu'elle eſtoit autrefois
dans le coeur des Erats
poſſedez en Flandre par
le Roy d'Eſpagne. Ainfi
le Prince d'Orange s'abuſe
lors qu'il croit que ſi la
France perdoitune Bataille
, cette perte cauſeroit ſa
ruine entiére & que les
Alliez ne ſeroient pas
dans une plus méchante
ſituation en la perdant ,
puiſqu'il eſt certain , &
D2
76 Etat preſent des Aff.
qu'on n'en peut meſme
diſconvenir , que la Flandre
eſtant ouverte de toutes
parts , ſi les Alliez perdoient
une Bataille , il ſeroit
abſolument impoffible
qu'elle ne fuſt pas
obligée de reconnoiſtre la
domination de la France,
ce qui fait voir que le
Prince d'Orange , accoutumé
à déguiſer la verité ,
& s'efforçant toûjours de
perfuader à ſes Alliez ce
quin'eſtpas, n'entreprend
pas moins que de leur vouloir
faire croire tout le
contraire de ce qui arri
de l'Europe. 77
veroit vray - ſemblablement
, ſi l'on perdoit une
Bataille'de part ou d'autre.
Il croit qu'à force de repeter
ſouvent les meſmes
choſes , on ſe fera inſenſiblement
une habitude de
les croire. Ainfifans regarder
ſi les affaires ont changé
de face depuis l'ouverture
de la guerre , ſi la
France a fait des Conqueſtes
, & fi les Alliez ont
perdu l'eſperance d'y trouver
des Sujets rebelles , il
tient toujours le meſme
langage, & ne le changera
jamais , quelques pertes
D3
78 Etat preſent des Aff.
que faſſent les Alliez, parce
qu'il ne peut regner
que tant que la guerre durera.
Pendant que fon Ambaſſadeur
met tout en ufage
pour empeſcher que le
Roy d'Eſpagne ne connoiſſe
ſes veritables inte
refts , & qu'il ne travaille
àune Paix qui en ſauvant
le reſte de la Flandre , feroit
tomber le Prince d'Orange
de ſon Trône , le
Comte de Lobcovvis demande
à Sa Majesté Catholique
qu'il reconnoifſe
pour ſon principal he
de l'Europe. 79
ritier le Fils de l'Electeur
de Baviere , & offre de la
part de l'Empereur , de
l'envoyer à Madrid pour
y eſtre élevé ſelon les
Couftumes du Païs. Il
allegue que le Roy d'Ef
pagne ayant dé a eu def
ſein de demander un des
Fils de Monſeigneur le
Dauphin , ce Monarque
peut bien en prendre un
de la Maiſon de Baviere ,
qui luy eſt ſi proche, La
Reine-Mere appuye cette
propoſition de toutes fes
, forces & elle travaille
meſme à gagner le Con
D 4
80 Etat preſent des Aff.
feſſeur de Sa Majesté,pour
l'y porter, Le Roy ne répond
rien ſur cet article ,
mais il paroiſt toujours
perfifter dans la réſolution
d'envoyer en France
un Ambaſſadeur pour demander
la Paix , eſperant
par ce moyen joüir tout
d'un coup d'un plein repos
, & mettre à couvert
le reſte des Pays-Bas , qu'-
infailliblement la Ligue
luy feroit perdre , ou du
moins qu'elle ruineroit
pour longtemps ; l'Armée
de France & celle des Alliez
ne vivant pendant
de l'Europe. 81
toutes les Campagnes ,
qu'aux dépens de ce Pays.
On voit par cette fituation
de la Cour d'Eſpagne
, que le Roy y eſt mal
fervi. La Reine- Mere , Allemande
, y préfere les intereſts
de ſa Patrie à ceux
du Roy fon Fils , & elle le
ſacrifie meſme à l'argent
qu'elle reçoit du Prince
d'Orange. Cependant la
pofterité accuſera le Roy
d'Eſpagne d'avoir pris un
party contraire à la Religion
, d'avoir travaillé à la
détruire , & d'avoir laiſſe
perdre les Pays-Bas , vo
DS
82 Etat prefent des Aff.
yant bien qu'il eſtoit impoſſible
deles ſauver que
par une prompte paix. Le
temps fera voir ſice Prince
continuera dans les bonnes
reſolutions qu'il a priſes
pour lebien de ſes Etats
&s'il aura affez de force
pour les executer. Il pa.
roift juſques icy affez ferme
, malgré l'obſeſſion où
il eſt. Il a répondu à la
Reine-Mere , ſur la propoſition
qu'elle luy a faite
pour le Fils de l'Ele-
Eteur de Baviere , qu'il
eſtoit encore fi jeune qu'-
on ne pouvoir l'amener de
de l'Europe. 83
longtemps en Eſpagne , &
que s'il le declaroit à preſent
ſon Heritier, ce ſeroit
perpetuer la guerre avec la
France, qui refuſeroit toutes
les propoſitions depaix,
lors qu'il ôteroit au Dauphin
l'efperance de la ſucceffion.
Le Comte de Lobcovvits
& l'Envoyé du Duc de
Savoye , voyant que le
Roy d'eſpagne perfifte
toujours dans les ſentimens
qu'il a pour la paix ,
luy propoſent de s'adreffer
au Pape , comme à un
Pere commun , mais l'Am-
D6
84 Etat preſent des Aff.
baſſadeur d'Angleterre, &
l'Envoyé de Hollande
demandent qu'on s'adrefſe
aux Rois du Nort . Le
Roy d'Eſpagne eſt bien
informé que ces differentes
propoſitions ne ſe font
que pour l'embaraffer , &
gagner le temps de l'ouverture
de la Campagne
prochaine. Quoy qu'il
paroiſſe que ceRoy veüille
bien faire quelques démarches
vers la Cour de
Rome , on connoift neanmoins
que tous ſes mouvemens
le portent à ſe
fervir de la voye la plus
de l'Europe. 85
prompte pour foulager ſes
Etats , & qu'il n'en trouve
point de meilleure , & de
plus feure que de s'adreſſer
directement au Roy de
France. Il paroît par tous
les ſentimens du Roy d'Efpagne,
qu'on ne peut avoir
meilleur fens , & que s'il
n'eſtoit point obſedé , il ne
prendroit que des partis
convenables au bien de ſes
affaires & de ſes Erats . On
n'eſt pas ſans inquietude
quand on ne regne pas
abſolument par ſoy - même
, comme fait le Royde
France , & qu'on a des
86 Etat preſent des Aff.
Conſeillers d'Etat non
د
pas pour ſe ſervir de leurs
avis ſuivant qu'on le jugera
à propos , mais pour
ſuivre entierement leurs
conſeils , comme les Rois
d'eſpagne , qui s'en font
une eſpece de loy , & fur
tout quand ils font jeunes.
C'eſt ce qui embaraſſe
beaucoup le Monarque
qui poffede aujourd'huy
cette Couronne. Il voit
une grande partie de ſon
Conſeil s'oppoſer à ſes
fentimens , & au bien de
l'Etat , & les deux Reines
cabaler contre luy dans
de l'Europe. 87
&
ſes propres Etats , ainfi
que pluſieurs Miniftres
Etrangers. Aufſi la Cour
d'eſpagne n'a jamais eſté
plus partiale. Ce ne ſont
qu'intrigues ſecrettes &
brigues particulieres ,
les Miniſtres Etrangers font
tous les jours de nouvelles
propoſitions pour embaraffer
le Roy & fon Confeil;
mais le Peuple qui
veut , & qui efpere la Paix,
fçachant une partie de ce
qui ſe paſſe , eſt tellement
irrité contre les Ambaſſadeurs
, & autres Miniſtres
Etrangers , que l'on craint
88 Etat preſent desAff.
qu'ils n'en reçoivent quelques
inſultes. Ils en font
bien informez , & ne pouvant
s'empêcher de marquer
l'apprehenfion qu'ils
en ont , ils ſe retirent toujours
le ſoir de bonne
heure dans leurs Hoſtels ,
& n'oublient pas toutes
les précautions neceffaires
que l'on prend quand on
craint d'eſtre attaqué. Cependant
le party du Roy
ſe fortifie de plus en plus ,
& particulierement depuis
que celuy de la Reine-
Mere dans le Conſeil , a
propoſé de retrancher >
de l'Europe. 89
pour foutenir la guerre ,
toutes les penſions que le
Roy d'Eſpagne donne aux
Grands de ſa Cour , & de
ne pas payer meſme celles
dont les Ordonnances avoient
eſté expediées . Cette
propoſition , qui n'a
pas eſté trouvée prudente
ny politique , a cauſe des
mauvaiſes ſuites qu'elle
peut avoir , a eſtétres-fenfible
aux Intereſſez qui ne
manquent pas de ſe declarer
pour la Paix , voyant
qu'on ne trouve point
d'autres moyens pour foutenir
la guerre , que de la
90 Etat preſent des Aff.
faire à leurs dépens. Il faut
qu'un Etat ſoit bien épuiſé
pour en venir à ces extremitez
, & elles ne peuvent
produire que de tres- méchans
effets , tant à l'égard
du Peuple, que de la Cour
& des Etrangers. Ces derniers
apprennentàconnoi
ſtre par là , les grands beſoins
de laCour , puis que
ce n'eft que quand les
maux font extrémes qu'on
riſque les remedes perilleux.
Le Peuple a diverſes
raiſons d'en avoir du chagrin.
Le nombre des penfions
, appellées Mercedes ,
de l'Europe.
eſt tres- grand en Eſpagne,
& l'on ne peut les retrancher
aux Seigneurs de
cette Cour , que le Peuple
avec qui ils les dépenſent ,
ne ſe reſſente de cette diminution
de leurs revenus,
& meſme qu'il ne perde
ce qui luy eſt deû par ces
Penſionnaires. Ily a plus à
craindre encore pour le
Peuple , & il doit apprehender
que les dépenſes
neceffaires pour la ſuite de
la guerre ne retombent à la
fin fur luy , puiſque l'on ne
trouve plus d'autres expediens
que de retirer les
92 Etat preſent des Aff.
Mercedes que l'on a données
, qui ne font pas toujours
graces & bienfaits ,
mais payemens deſervices ,
& dettes que l'on acquite
honorablement. Enfin les
grands Seigneurs , & ceux
d'un estat moins diſtingué
, qui ont dépenſé leur
bien en ſervant , & qui
reçoivent ces penſions,ont
fujet de les regarder comme
leur bien, mais un bien
qui a changé de nature , &
fans les mettre hors d'eſtat
qui ne leur peut eſtre ofté
de rendre aucuns ſervices ,
de forte qu'en les privant
de l'Europe. 93
de leurs penſions , on prive
la Couronne de fon
plus folide appuy. Ainſi ces
reſources font d'une tresdangereuſe
conſequence ,
& il n'y a pas d'apparence
que l'Eſpagne s'en ſerve
puis qu'elles luy ſeroient
plus ruineuſes , qu'utiles.
La propoſition mefme ne
luy peut eſtre que tresdeſavantageuſe
, puis qu'-
elle a fait connoiſtre par
là& à ſes Peuples & aux
Etrangers , les extrémes
beſoins de l'Etat. Ce n'eſt
pas que l'extremité où l'on
en eſt venu , ne puiſſe cau
94 Etat preſent des Aff.
fer de bons effets ſelon l'uſageque
l'on en fera, comme
par exemple , ſi leRoy
d'Eſpagne voyant que ces
prétenduës reffources ne
peuvent rien produire ny
pour le bien ny pour la
gloire de ſes Etats , ſe fortifioit
de plus en plus dans
le deſſein qu'il a pris , de
donner la paix à ſes Sujets.
Peut- eftre meſme que
la priſe de Furnes , & de
Dixmude que ce Monarque
ignoroit encore , lors
quej'ay commencé à écrire
ce qui regarde l'Eſpagne,
leportera plus fortement à
de l'Europe. 95
ne point écouter ceux qui ,
ou gagnez , ou preferans
des intereſts particuliers , à
ceux de l'etat , tâchent à le
détourner des bonnes intentions
qu'il a pour procurer
à ſes Peuples le repos
qu'ils ſouhaitent avec
tant d'ardeur. Ils ont raiſon
, puis qu'il y a cette
année une fi grande difette
de bleds en Eſpagne ,
que le pain ſe vend douze
folsla livre. Je n'exagere
point , & l'on peut ſçavoir
des Habitans de nos
Frontieres , avec quel empreſſement
les Eſpagnols
96 Etat preſent des Aff.
leur demandent du bled ,
de forte qu'on a eſté obligé
d'en défendre le tranſport
, quelques ſommes
qu'ils en offrent. L'ardeur
de leur en donner eſt telle
, à cauſe du gain exceffif
que les Habitans des
Frontieres y trouvent ,
qu'un Payſan en fait un
conſiderable quand il n'en
livreroit que ce qu'il en
peut porter. Jugez ſi un
Etat qui manque de Troupes
, d'hommes pour en
faire , d'argent , & de bled,
ne doit pas ſouhaiter la
Paix , & fi le Roy d'efpagne
de l'Europe. 97
gne n'entend pas fort bien
ſes veritables intereſts, lors
qu'il a reſolu de la demander
; mais trop de conſeils
embaraſſent ; les avis ſont
trop partagez entre un
trop grand nombre de
Confeillers & il ne ſe
و
peut que parmy ce nombre
il n'y en ait , ou de
moins accommodez, ou de
plus intereſſez que les autres
, qui ſe laiſſant gagner
ſe mettent peu en peine de
la ruine d'un Etat , pourvû
qu'ils trouvent du foulagement
dans leurs affaires .
Sans cela les avis du Roy
E
98 Etat present des Aff.
d'eſpagne ſeroient moins
combatus , lors qu'il propoſe
de demander la Paix
à la France , comme l'unique
moyen qui peut empeſcher
la perte du reſte
des Pays Bas , & raffurer
les Eſpagnols de la juſte
crainte qu'ils doivent avoir
de voir les François penetrer
dans le coeur de l'Efpagne
, dés qu'ils auront
achevé de ſe rendre Maiſtres
du reſte de la Flandre
ce qui ne leur doit pas
eſtre fort difficile dans la
ſituatioou les choſes ſont ;
enfuite dequoy , aprés a-
1
de l'Europe. 99
voir pris quelques Places
fur les Frontieres d'Eſpagne
, ils trouveroient les
chemins ouverts juſques à
Madrid , la route n'êtant
défenduë par aucunes Pla-;
ces fortes. Ainſi le Roy
d'Eſpagne a grande raiſon
de vouloir ſauver par la
Paix , ce qui luy reſte dans
les Pays- Bas , puiſque non
ſeulement il ſera toujours
poſſeſſeur de ce qu'il pour.
ra y conferver , mais qu'il
garantira par ce moyen
une partie de l'Eſpagne ,
ou du moins qu'il s'épargnera
, & qu'il épargnera
E2
100 Etat preſent des Aff.
a ſes Peuples , les alarmes
Peuples ,
qu'ils pourroient recevoir
dece coſté-là.
Depuis que la Cour
d'eſpagne eſt dans la ſitua.
tion que je viens de vous
marquer , il s'y forme de
nouvellesbrigues , & l'Empereur
qui pretend gouverner
cette Cour- là , &
qu'elle ne faſſe que ce qu'il
aura reſolu , voudroit preſentement
, ſelon ce que
portent quelques Lettres
de Madrid , que l'Electeur
deBaviere ſe contentaſt de
jouïr des Pays-Bas en pleine
proprietéaprés la mort
del'Europe. 10
د
& du Roy Catholique
que renonçant pour le
Prince Electoral ſon Fils à
cette Couronne , il luy
laiſſaſt le ſoin de choiſir un
Succeffeur à ce Monarque
, & ce Succeſſeur eft
l'Archiduc Charles , Frere
puiſné du Roy de Hongrie.
C'eſt ainſi que l'on
diſpoſe de la Couronne
d'un Roy quiſe voit encore
dans la fleur de fon
âge , & que l'on met le
defordre & la confufion
dans ſon Conſeil par une
infinité de brigues , qui
empêchent de remedier
E 3
102 Etat preſent des Aff.
aux beſoins les plus pref.
fans de l'Etat. Il voit la
Reine ſa Mere plus dans
les intereſts de ſa Patrie , &
de l'empereur ſon Frere ,
que dans les ſiens , & il
auroit beſoin d'un Fils
pour diffiper tous les partis
qui ſe forment contipuellement
pour la fucceffion
de ſa Couronne ,
& pouren exclure les veritables
Heritiers , de forte
que l'on peut dire que
ſoit en paix , ſoit en guerre
, la tranquillité ne regnera
point dans cette
Cour-là ? mais comme l'on
de l'Europe. 103
eſt beaucoup plus malade ,
& qu'on ſent plus de douleur,
lors que l'on eſt affligé
de plus d'un mal , ſi le Roy
d'Eſpagne pouvoit executer
ſes intentions , & qu'il
vinſt à bout de faire la paix
avec la France , il feroit ,
beaucoup plus en repos ,
& les troubles de dehors
eſtant ceſſez, il auroit peut
eſtre moins de peine à détourner
les facheuſes ſuites
de ceux du dedans .
Je quitte l'eſpagne , &
je paſſe à une Nation qui
eft cauſe de toutes les pertes
qu'elle a faites. Il eſt ai
E 4
104 Etat preſent des Aff.
ſé de juger que je parle de
l'Angleterre, qui l'a engagée
ſi mal àpropos dans
une querelle , depuis le
commencement delaquel
le on lui a pris un ſi grand
nombre d'importantes
Places. Elle ne ſe trouve
pas dans une meilleure
ſituation , pour avoir mis
toute l'Europe en mouvement.
Elle eſperoit tirer
de là ſa tranquillité ,
mais il luy a coûté beaucoup
de ſang , des ſommes
immenfes , & la perte
de la plus grande partie
de ſon commerce , fans
de l'Europe. 105
qu'elle voye de moyens
qui la puiffent conduire
dans un état de repos , à
moins qu'elle ne veüille
rentrer dans celuy d'où
ſon aveuglement & fon
inconſtance naturelle ,
l'ont fait fortir . Cette
inconſtance luy cauſera
encore bien des maux ,
puis qu'elle ne ſçait , ny
ce qu'elle veut , ny ce qui
luy eſt propre. Tout ce
que l'on en peut dire, c'eſt
qu'elle haït toutes les Nations
, qu'elle ne s'aime
pas elle-même , & qu'un
certain eſprit de liberté
ES
TOG Etat present des Aff .
trop violent luy cauſe de
ſi cruelles agitations , qu'-
elle en ſouffre beaucoup
plus qu'elle ne feroit du
pouvoir d'un Souverain
qui regneroit arbitrairement
, & qui l'épargneroit
plus qu'elle ne s'épargne
elle-meſme ne pouvant
connoître ce qui eſt de ſes.
veritables intereſts ,tétant
mille moyens mal ſeurs
de s'établir une autorité
fouveraine ſur ſon Souverain
, & n'eſtant jamais
d'accord avec elle-même ,
ny contente de fon état.
*Ainſi il eſt mal- aifé de la
,
de l'Europe. 107
trouver dans des reſolutions
certaines . On arrêteroit
plûtoſt le vif argent
, que l'on ne viendroit
à bout de fixer une
ſi legere Nation ; & s'il
arrivoit qu'on la viſt
tranquille , on pourroit
en parlant d'elle , meſme
pendant cet intervalle de
tranquillité , la comparer
à une Mer calme , qui
peut en tres peu de temps
devenir orageuſe. Cet
état peut bien auffi refſemblerà
un Malade attaqué
de convulfions. Ses
agitations le tourmentent
E 6
108 Etat preſent des Aff.
de la meſine maniere , &
les ſuites font voir que l'on
en peut toujours augurer
plûtoſt du mal que du
bien. La moindre choſe
peut cauſer des mouvemens
à l'Angleterre. Un
Membre du Parlement ,
aſſez hardy & affez obſtiné
peut en faiſant groffir fon
party embaraſſer les affaires
, & leur faire changer
de face. Il eſt vray que
dans l'eſtat où ce Royaume
ſe trouve aujourd'huy,
tout autre pourroit eſtre
de même , & courir les
meſmes riſques , & à plus
de l'Europe. 109
forte raiſon un Peuple naturellement
inconſtant.
Comme il eſt preſentement
déplacé , il ne ſe peut
qu'il ne fouffre extrémement
dans la ſituation , où
nous le voyons , qui n'eſtant
pas naturelle
ſçauroit eſtre que tres- vio-
,
ne
lente. Celuy qui le gouverne,
ſans en eſtre le Maiſtre
, paroiſt abfolu , &
n'eſt pas neanmoins fans
inquietude , & fans crainte.
Son regne eſt ſemblable
à la maniere dont ſe
gouvernent les Malades
qui ne vivent que par ar
110 Etat preſent des Aff.
4 tifice. Il ne regne que par
les ruſes , il porte la Couronne
, quoy qu'une tresgrande
partie de ſes Sujets
prétendus ayent refufé de
luy préter ferment , & que
la pluſpart de ceux qui
l'ont prêté , ne le reconnoiſſent
point pour Souverain'dans
le fond de l'ame.
Il y a plus , & il paroiſt
que les Anglois n'ont
jamais tant aimé leur veritable
Souverain que depuis
qu'ils font privez du
bonheur de le poffeder.
Jamais ils n'ont prié le
Ciel pour ce Monarque
de l'Europe. IIE
avec une plus forte ardeur
, ny un zele plus fincere.
L'hypocrifſſe n'a aucune
part dans ces Prieres.
Elle ne fait agir que les
gens intereſſez à qui elle
peut apporterquelqueutilité
, mais loin que ceux
qui fe declarent aujourd'huy
pour leur legitime
Roy , en puiffent tirer aucun
avantage , ils n'ont
que des diſgraces , des
tourmens , & la mort même
à efperer , pour prix
de l'éclat qui accompagne
ce zele. Cependant
on voit qu'il augmente
-FI2 EtatpresentdesAff.
tous les jours , au lieu de
diminuer , & comme l'ufage
d'Angleterre eſt de
boire publiquement à la
ſanté de leurs Souverains ,
on peut dire que jamais
fous aucun Regne , on n'a
tant ſuivy cet uſage qu'on
a fait en Angleterre , en
faveur du Souverain legitime
, depuis que l'Ufurpateur
eſt ſur le Trône.
Auſſi faut- il avoüer que
les Peuples n'ont pas donné
laCouronne au Prince
d'Orange. Il ne l'a obtenuë
que par la cabale de
quelques particuliers , ca-
८
de l'Europe. 113
bale , qui a eſté fortifiée
par l'Armée que ce Prince
a fait paſſer en Angleterre.
Les plus timides ont
auſſi-toſt aprés groſſy le
party des Conſpirateurs ,
& les plus zelezj ſerviteurs
du Roy & qui dans leur
ame le reconnoiffent toujours
pour leur Maiſtre
ont eſté contraints de ceder
àla force. Il eſt quelquefois
de la prudence de
luy obeïr , & il y a meſme
preſque toujours de l'impoſſibilité
de faire autrement
, juſqu'à ce qu'une
occafion favorable four-
८
114 Etat preſent des Aff.
niſſe les moyens de ſecouër
un joug', qu'on porte
ſouvent avec beaucoup
de contrainte lors qu'on
fait le plus paroiſtre qu'on
en eft content. La bonne
Politique veut qu'on en
uſe de la forte , &c'eſt la
voye la plus aſſeurée pour
ſervir ſon veritable Souverain.
Avant que de continuer
à vous parler des affaires
d'Angleterre , felon que
je les conçois & fuivant
les avis que j'en reçois du
lieu meſme , vous ne ſerez
peut- eſtre pas fâchée
de l'Europe. 115
que je vous faſſe part de
quelques fragmens d'un
Ouvrage qui a eſté fait
fur cette matiere , & trouvé
dans le Cabinet d'un
homme d'une grande penetration
, aprés ſa morr.
La conjoncture d'Angle.
terre ; dit-il au commencement
de cet Ouvrage ,
est un deces grands évenemens
que l'on n'impute point à la
conduitedes hommes. Le Ciel
foul fait les décadences , &le
rétabliſſement des Couronnes ,
e au moins s'il faut donner
aux bommes quelque part dans
les revers imprévus , ce ne
116 Etatpreſent des Aff.
peut estre que par des diſpoſitions
qui mettent enſemble leurs
démarches les plus indifferentes
, &les moins concertées ,
&où ils contribuent fans attention.
Ils deviennent les
Acteurs d'un changement qu'ils
ne veulent point , & s'affiujetiffent
eux mesmes contre leur
propre volonté , àune nouvelle
&infolente domination ,
que le temps leurfait detefter.
Ils employent alors les confeils
de la prudence pour se défaire
d'un Usurpateur qu'ils sesont
donnéà l'avanture , &ceux
qui ne ſurvent que le dehors
des évenemens , regardent le
de l'Europe. 117
Prince d'Orange comme l'Auteur
de son élevation. Ils luy
donnent tous ces talens imaginaires
des Heros qui choiſiſſent
les moyens les plus inconnus ,
qui les affemblent , qui les
diftribuent toujours dans leur
teste , & qui ne doivent rien
au hazard de toutes lesfuites
de leur conduite.
Le Prince d'Orange a des
qualitez éminentes , il fait
moins de fautes qu'un autre ,
ilſeſervira toujours des ouvertures.
Les Anglois l'ont
éveillé , il a répondu à leur
mouvement. En politiquefage
&ambitieux , il a regardé la
118 Etat preſent des Aff.
Couronne qu'on luy mettoitfur
la teſte comme un puissant
moyen de paſſer à un autre. Il
eft devoré de l'ambition deſa
Maiſon , de se rendre la
Hollande tributaire. Le titre
qu'elle a d'avoir les richeſſes
des deux Mondes dans son
commerce ,ſon terrain qui luy
donne le chemin de deux Mers ,
l'importance du voisinage
des deux plus puiſſans Princes
de l'Europe , peuvent former
lafuperbe puiſſance d'un Maitre
qui l'afſſujettiroit.
Onpeut dire que tout
eſt beau dans ce fragment.
Les expreffions en font
de l'Europe. 119
hardies , mais énergiques ,
elles diſent beaucoup , &
donnent encore à penſer
davantage , en fourniſſant
de quoy mediter aux efprits
penetrans. Voicy un
autre fragment de ce même
Ouvrage.
La Nation est soudaine.
Elle paſſe aisément aux extrémitez.
Elle se détermina en
fort peu de temps pourlePrince
d'Orange. Les Eglifes , les
Peuples &les Milords traiterent
avec luy Il accepta la
Couronne , leurpromit la confederation
d'abord de la Maifon
d'Austriche & des Ele120
Etat preſent des Aff.
canes
Eteurs ,&toute la protection
qwils pourroient ſouhaiter pour
la feureté des Eglifes Angli-
, pour la liberté des Peuples
, &pour l'observation in.
violable des Loix fondamentales
, & autant de zele pour
11 profperité publique , qu'ils
pouvoient attendre d'unRoy
qui devoit son élevation à
Leur choix.
Il ſe trouve tant de
vrai - ſemblance dans ce
que contiennent ces lignes
, qu'il n'y a perfonne
qui n'y doive ajoûter
foy.On peut inferer du caractere
de la Nation , qui
ht
de l'Europe. 121
eſt dépeint dans les premieres
, qu'ayant fait de
ſi grands faux pas pour
manquer à ſon devoir , il
luy ſera moins mal - aifé
d'en faire d'autres , qui l'y
faffent rentrer .
Le fragment que vous
allez lire , eſt le dernier
morceau que je vous rapporteray
de l'Ecrit dont
je viens de vous parler.
L'Auteur dit en cet endroit
, en parlant de la fituation
où ſe trouve preſentement
l'Angleterre :
Beaucoup d'apparence dans le
Gouvernement; nullefolidité,
F
122 Etat preſent des Aff.
des longueurs continuelles , &
nulle détermination. Les loix
fondamentales moins obfervées
que dans le regne qu'on
a détruit ; plus de commerce ,
plus d'argent , plus de tranquillité
, & le Royaumefouvent
ſans Troupes , &fans
Roy. Ainsi il eft aisé d'en douner
le maniment à des Emiffaires
,pour résoudre les Egliſes
, les Milords , es les Peuples
àfaire éclater leur repentir
pour recourir à leur devoir,
& àleur Roy legitime. L'Angleterre
eft farouche &inconftante
, mais elle tient à fes
principes , àses loix fondade
l'Europe. 123
mentales
د &àses vieilles
habitudes. Elle est susceptible
de nouveautez , mais elle ne
ſe déplace que pour un temps ;
elle rentre toujours dans ſa
circonference , &de toutes les
Nations , il n'y en a point
quifoit plus unie , ny plusfidelle
aux inftitutions de fon
origine.
Il ſeroit mal - aifé de
dire plus de choſes en
moins de paroles , & de
faire voir plus de faits . La
fituation preſente de
l'Angleterre y eſt parfaitement
bien décrite , & ce
qui doit le plus inquieter
F2
124 Etat preſent des Aff.
le Prince d'Orange , c'eſt
qu'il paroiſt que l'Angleterre
ne ſe déplaçant jamais
que pour un temps ,
il eſt comme impoffible
qu'elle ne remette pas
bien - toſt ſur le Trone
fon Souverain legitime .
Le Prince d'Orange n'a
rien fait ny d'éclatant
, ny de glorieux , ny
d'utile pour la Nation ,
qui puiſſe luy en avoir
gagné les coeurs ; depuis
qu'il porte la Couronne
, & empêcher que les
Anglois n'écoutent leurs
,
remords & leur devoir,
de l'Europe. 125
qui ' eur parlent pour leur
veritable Maiſtre. Jamais
ils n'ont vu celuy auquel
leur rebellion les a foumis
, remporter aucun avantage
qui ait pu les
éblouir. Il eſt party avant
l'ouverture de toutes les
Campagnes avec cinquan.
te ou ſoixante millions de
ſubſides extraordinaires ,
accordez par les Parlemens
, & ayant outre cela
tous les revenus de la
Couronne. Il s'eſt mis à
la teſte des Troupes d'une
infinité de Souverains
jointes aux ſiennes , & il
F 3
+126 Etat preſent des aff.
n'a jamais paru devant le
Parlement d'Angleterre
aprés ſon retour , que pour
avoüer ſes pertes , & demander
de nouveaux ſecours
d'argent pour les
reparer. En parlant de
celles de la derniere Campagne
, & de la Bataille de
Stein-Kerke , il a marqué
qu'il avoit expoſe ſa per.
fonne , quoy que ce ſoit
un fait conſtant & éclaircy
, qu'il s'eſt toujours tenu
fort éloigné du lieu
où le combat s'eſt donné.
On a ſceu meſme depuis
qu'il craignoit ſi fort l'é
de l'Europe. 127
tonnante & intrepide valeur
de nos Princes , qu'il
n'oſa jamais paroiſtre devant
eux . Enfin ne fçachant
que dire au Parlement
pour couvrir ſa honte
, il n'a point trouvé de
meilleure matiere à l'entretenir
, que du Combat
naval , comme ſi quand
meſme l'Angleterre en auroit
tiré quelque avantage
, il pourroit prétendre
d'y avoir eu part. C'eſt
une choſe affez finguliere
que ce qui s'eſt paſſé dans
le Parlement depuis la fin
de la meſme Campagne à
F4
128 Etat preſent des Aff.
l'égard de ce Combat.
Dans le temps que le Prince
d'Orange en fait valoir
les prétendus avantages ,
& qu'il n'a rien à dire des
Armées de terre , qui ont
vû prendre des Places , &
perdu des Batailles , les
Marchands de Londres
preſentent des Requeſtes
&des Liftes au Parlement
& font voir les pertes exceſſives
qu'ils ont fouffertes
ſur Mer , pendant la
meſme Campagne que le
Prince d'Orange veut faire
paroiſtre ſi glorieuſe &
fi utile à la Nation &
de l'Europe. 129
le Parlement en eſt ſi peu
fatisfait , que la plus grande
partie des voix tend à
faire faire le Procés à l'Amiral
qui a commandé la
Flote , en forte qu'il eſt
arreſté , qu'il ne la montera
plus. Cela eſtant , il
faut bien que cette Campagne
de Mer n'ait pas
efté avantageuſe à l'Angleterre
, & trop de voix
de la Nation le publient
pour ne les en croire pas .
Il eſt vray , qu'eſtant unie
avec les Hollandois , &
ayant quatre Vaiſſeaux
contre un, elle a bien vou
ப
Fs
130 Etat preſent des Aff.
lu recevoir un Combat
mais il eſt vray auſſi que
dans le moment de la ſeparatió
des deux Flotes ,nous
n'avions perdu ny Vaiffeaux
ny Officiers Generaux,
ny même aucuns Capitaines,
& que non ſeulement
le nombre des Morts
& des bleſſez eſtoit plus
grand parmy les Ennemis
, mais que leurs Vaifſeaux
eſtoient plus endommagez.
C'eſt un fait
qui a eſté éclaircy & prouvé
; ainſi il n'eſt icy queftion
que de le rapporter ,
pour faire voir la fitua
de l'Europe. 131
tion où ſe trouve l'Angleterre
, qui jointe avec la
Hollande ; & ayant trois
à quatre fois autant de
Vaiſſeaux que les François
, n'a pu remporter
aucun avantage ſur eux ,
ny profiter pendant le
reſte de la Campagne , de
la perte que les vents contraires
, & les mauvais courants
nous avoient caufée.
Ils ont exageré nos
deſavantages comme s'ils
nous eſtoient venus de
leur part. Ils ont menacé
de faire des deſcentes en
France , ils ont eu tout
F6
132 Etat preſent des Aff.
l'Eté pour executer leur
deſſein le Combat s'étant
doé à l'ouverture
de la Campagne. Cependant
elle s'eſt paffée de
leur part toute entiere à
faire des menaces , & de
la noſtre à leur prendre
un nombre infiny de
Baſtimens , ou de guerre ,
ou chargez de marchandiſes
. Neanmoins le Prince
d'Orange en revenant de
commander les Troupes
de terre , n'a rien eu de
meilleur à dire au Parlement
, que de luy parler
des avantages du Combat
de l'Europe. 133
Naval , mais quelle gloîre
la Nation peut- elle en
tirer ? N'est- ce pas pour
elle un ſujet de honte que
les François luy ayent reſiſté,
ſans que le nombre
les ait accablez , & fuppo
ſé qu'elle ait fait ce que
les vents & la Mer ont
fait pour elle , ne luy eſtil
pas encore plus honteux
d'avoir eu toute une
Campagne pour en profiter
,& de n'en avoir tiré
aucun avantage ? Le Prince
d'Orange a beau haranguer
, les nouvelles Publiques
ont beau chanter
134 EtatprefentdesAff .
victoire , ce n'eſt que du
vent , quand on les compare
à l'état prefenté par
les Marchands au Parlement
, de quinze cens Bâtimens
, pris par les François
, depuis l'ouverture
de la guerre , dont la plus
grande partie l'a eſté pendant
la derniere Campagne
& dont la perte eſt
eſtimée quarante millions
de livres. On peut juger
par là du mauvais état où
l'Angleterre ſe trouve aujourd'huy.
Il eſt vrayſemblablement
impoffible
que la ſuitte de la
de l'Europe. 135
guerre faſſe rien rentrer
de cette ſomme chez cette
Nation , & toute ſon ef.
perance ne sçauroit aller
qu'à ſe mettre en état
d'empeſcher qu'on ne luy
en prenne encore autant ..
Cette perte eſt d'autant
plus grande pour cet Etat ,
qu'il perd l'intereſt avec
le principal , & que l'intereſt
eſt tres-gros dans le
commerce. Aini il faut
pluſieurs fiecles pour la
reparer. Quant à la France
, elle ne court point de
riſques pareils , n'ayant
en Mer que fort peu de
136 Etatpreſent des Aff.
Baſtimens Marchands.
On a crû luy porter un
tres-grand préjudice , en
interrompant le Commerce
avec elle. Il luy
coutoit beaucoup pour
le faire. On ne peut avoir
de Marchandiſes ſans en
donner d'autres ou de l'argent
, mais preſentement
par le moyen des Priſes
continuelles qu'elle fait ,
elle a pour rien tout ce
qu'elle tireroit des autres
Nations Ennemies, en leur
donnant ou de l'argent,ou
des marchandises .
Le Prince d'Orange ,
de l'Europe. 137
aprés avoir exageré la pretenduë
gloire dont il vouloit
perfuader que le Com.
bat Naval avoit couvert la
Nation Angloife, pourfuit
ainfi .Jesouhaitterois pouvoir
vous dire , que nous avons
eu le méme fuccés par terre.
Il y a des veritez ſi éclatantes
, qu'il eſt impoſſible
de les déguifer , & quand
le Roy emporte des Places
, c'eſt avec tant de vigueur
, & avec des circonſtances
fi glorieuſes , que
l'on ne trouve point de
couleurs pour affoiblir le
brillant de ſes grandes ac138
Etat preſent des Aff.
tions. Le Prince d'Orange
qui eſt l'homme du monde
qui en auroit eſté le
plus capable ſi la choſe
avoit eſté poſſible, ne leur
pouvant rien ofter , a voulu
faire valoir les ſiennes ,
& ne prevoyant pas que
Furnes & Dixmude ſeroient
repris, il a fait connoiſtre
en termes pompeux
, l'importance de ces
deux Conqueſtes , qui luy
donnant des facilitez pour
le Siege de Dunkerque ,
en rendoient la priſe infaillible.
Toute ſon Armée
avoit travaillé pendant
de l'Europe. 139
4
trois mois à les fortifier
& s'il avoit crû qu'elles
duſſent eſtre ſi-toft , & en
fi peu de temps emportées
par les François, il n'auroit
pas mis dans ſes compres
un article de quatre millions
pour les Fortifications
de ces deux Places.
S'il les a employez , il eſt
bien glorieux aux François
de s'en eſtre rendus
fi- toft Maiſtres , & s'il
n'a pas fait cette dépenſe
pour les mettre hors d'état
d'être repriſes , les Anglois
doivent juger par là
de la fincerité des com140
Etat preſent des Aff.
)
ptes qu'il leur rend d'un ſi
grád nombre de millions ,
qu'il fait tous les ans fortir
d'Angleterre , ſans qu'-
ils ayent jamais produit
que la perte des Places &
dufang de ſes Alliez , ainſi
que de celuy de la Nation
Angloiſe , de forte que
l'on peut dire qu'avec
tant de millions , les Anglois
achetent avec honte
la perte de leur commerce
& de leurs Baſtimens , &
la ruine de leur Etat. Au
lieu que toute l'Europe
les payoit autrefois pour
demeurer neutres, ils payét
de l'Europe. 141
à preſent tous leurs Alliez,
pour entretenir une guerre
préjudiciable à leurs
bens , à leur honneur &
à la fierté de leur Nation .
Le Prince d'Orange eſt
trop éclairé & trop penetrant
, pour ne pas connoiſtre
que les Anglois
ſentent leur mal , qu'ils le
diffimulent , & il ne doit
pas avoir oublié que la
plupart de ceux qui ont
trahy le Roy d'Angleterre
, avoient juré à ce Monarque
une fidelité inviolable
juſques au moment
que leur trahiſon a éclaté.
142 Etat preſent des Aff.
C'eſt ce qui a obligé le
Prince d'Orange à faire
propoſer par ſes creatures
une Abjuration à l'égard
de ce Roy trahy . Le Parlement
a rejetté cette propofition
& quelques
Membres ont dit
,
tout
haut , qu'il n'étoit pas impof.
fible que ce Prince remontast
fur leTrône. Grand avis , &
qui ne luy a pas cauſe peu
d'inquietude. Il a aufli-toft
cherché à prendre de nouvelles
précautions pour fa
ſeureté Pluſieurs Regimens
Etrangers devoient patler
en Irlande ; il refolut de
de l'Europe. 143
en
les retenir auprés de luy ,
mais il y avoit de grandes
difficultez , les Anglois ne
voulant point que ces
Troupes demeuraffent
Angleterre. Cependant ce
Prince qui ſçait les duper
en toutes occaſions , fit fi
bien par ſes brigues en Irlande
, que les Irlandois
refuferent de recevoir ces
Regimens, affeurant qu'ils
ſe garderoient bien euxmêmes
& demandant à
donner ces preuves de leur
fidelité , de maniere que de manier
ces Troupes font reftées
auprés de luy. C'est ainſi
144 'Etat preſent des Aff.
qu'il vient àbout de tout
ce qui peut choquer fon
autorité , & qu'il trompe
les Anglois. Il ne s'oppoſe
jamais à ce qu'ils fouhaitent
, & ne laiſſe pas
meſme ſoupçonner qu'il
en ait aucun chagrin, mais
il a toujours des creatures
preſtes qui trouvent des
raiſons pour s'y oppoſer.
Les deux Chambres du
Parlement luy ont declaré,
qu'elles ne ſouffriroient
plus de Troupes Etrangeresen
Angleterre, ny d'Officiers
Etrangers dans les
Troupes Angloiſes,& pour
n'avoir
de l'Europe. 145
n'avoir pas l'affront d'être
obligé àles fatisfaire ,
il les a envoyez prier de
ne point toucher à cette
affaire , les afſurant qu'il
n'y en viendroit point
d'autres que celles qui y
font déja. Le parlement
congedié,il lui ſera libre de
faire ce qu'il luy plaira làdeſſus.
Les temps changent;
il ſe trouve beaucoup
de Membres nouveaux
dans le parlement ,
d'une année à l'autre , il
ſçait l'art de les faire taire
, & d'oppoſer aux plus
obſtinez des batteries
G
146 Etat preſent des Aff.
contraires aux ſentimens
qu'il voit differens des
fiens , &fans prendre toutes
ces meſures , il pourra
aiſement continuer à duper
le parlement, puis qu'il
luy ſerafacile de faire fub.
ſiſter les Corps Etrangers
en Angleterre , en faiſant
fous main faire des recrües
, qu'il ne ſera pas
d'un bien grand nombre à
la fois.
Il n'y ajamais eu deNation
ſi fiere que la Nation
Angloiſe , & il n'y en a jamais
eu de ſi humiliée &
de ſi dupée qu'elle eſt aude
l'Europe. 147
jourd'huy , ſous le Regne
dece Prince. Elle ſouffre
en tout , & comme elle
s'est fait elle - meſine ſon
mal , elle le reffent plus vivement
, parce qu'elle n'oſe
s'en plaindre , & pour
furcroît de douleur , elle a
la honte d'avoir un Roy
carabin , paffant & repaffant
les Mers comme un
fimple Avanturier, ce qui
eft entierement contraire
à la Majesté des Grands
Monarques , & ce qui l'égale
aux petits Souverains
ambulans , dont l'interieur
de leurs Etats leur
G2
148 Etat preſent des Aff.
&
fournit ſi peu dequoy les
occuper , qu'ils font plûtoſt
regardez comme de
riches particuliers , que
comme de grands Souverains.
Quand ces derniers
fortent de leurs Etats , ce
qui arriveà peine une fois
en pluſieurs fiecles
pour des affaires de grande
conſequence , ce n'eſt
qu'avec de grandes meſures
, un grand éclat , un
grand faſte & de grandes
précautions. Ainſi tout
eſt en mouvement pour
les recevoir. Il n'en eſt
pas de meſme quand le
de l'Europe. 149
Prince d'Orange va en
Flandre. Il n'entend que
des murmures de la deſolation
qu'il y cauſe; il
n'oſe preſque entrer dans
aucune Ville , de crainte
den'y eftre pas en ſeureté,
& il s'en eſt trouvé qui
ayant fermé les portes à
ſes Troupes , ne les luy
auroient peut - eſtre pas
ouvertes à luy - meſme.
On n'auroit guere plus
d'égards pour luy , chez
la pluſpart de ſes Alliez ,
où l'on ne voit que des
Paſquinades contre ſon
ambition , & fur tout à
人
G3
So Etat preſent des Aff.
Madrid où elles font fort
frequentes. On en voit
auſſi beaucoup en Hollande
, & l'Angleterre
mefme en fournit un affez
bon nombre. Encore fi au
retour de tous ſes voyages
il reportoit quelques Lauriers
, mais il ne revient
que couvert de honte , &
pour faire rougir la Nation
, en avoüant en plein
Parlement , que ſes Troupes
ont laiſſe prendre les
plus fortes Places de l'Europe.
Jamais guerre n'a été
fi inutile à l'Angleterre ,
quoy qu'elle luy coûte
de l'Europe. 151
ſoixante ou quatre-vingt
millions tous les ans.
Quand elle ſeroit plus
heureuſe , les Alliez ſeuls
en profiteroient, car il n'y
a pas d'apparence que les
Anglois puiffent s'établir
en deça de la Mer , & ils
riſquent à voir faire une
deſcente chez eux ,
fort de la guerre continuë
à eſtre favorable à la
France. Malgré tout cela ,
au lieu de rechercher la
paix , dont la Nation a
abſolument beſoin pour
empeſcher la ruine entiere
de ſon commerce , & le
fi le
G4
152 Etat preſent des Aff.
1
tranſport de ſon argent
hors de chez elle , tous les
Parlemens ne font occupez
qu'à paſſer des actes
pour des ſubſides extraor .
dinaires ; & comme celuy
de cette année a été un peu
lent ſur cet article , tous
les appreſts de la Campagne
prochaine languifſent
chez les Alliez , qui
attendent aprés l'argent
d'Angleterre.Cepedant les
difficultez qui ſe rencontrent
à trouver des fonds ,
& celles qu'il y a à les lever
quand ces fonds font
font voir qu'il trouvez
de l'Europe. 153
ſera mal-aifé que l'angleterre
fourniſſe à l'avenir
à la dépenſe qu'elle eſt
obligée de faire pour foutenir
la guerre , & à la
plus grande partie de celle
de tous les Alliez . Ce
qui doit faire le fond de
cette année , eſt un million
de livres à fond perdu
, ſuppoſé qu'il ſe rempliſſe
, à quoy l'on voit
fort peu d'apparence , &
quatre Chelins par livre
fur tous les biens réels &
perfonnels. Cette taxe
chagrine fort l'Angleterre
, mais il falloit un fond,
GS
154 Etat present des Aff.
,
& elle ne ſçavoit ſur quoy
le prendre. Quand on eft
dans un abiſme on ſe
prend à tout ce qu'on
peut pour s'en tirer. Ceux
qui ont peu de bien fouffrent
impatiemment cette
taxe , & ceux qui en ont
beaucoup font fachez
qu'on en prenne connoiffance,
pluſieurs ayant leurs
raifons pour ne pas paroiftre
riches , & d'autres qui
manquent de facultez ,
ayant les leur pour paroître
accommodez . Enfin les
Seigneurs font au defefpoir
d'eſtre obligez de faide
l'Europe. 155
re des declarations de leurs
biens à des Commiſſaires
nommez par la Chambre
Baffe.Tout fouffre de part
& d'autre , la gloire & la
bourſe , & ce qu'il y a de
plus cruel pour la Nation ,
c'eſt que juſqu'icy toutes
ces ſommes n'ont rien pro.
duit , ny pour ſa gloire ,
ny pour ſon avantage. On
n'eſpere pas même d'en
remporter , il n'eſt plus
queſtion que de ſe défendre
, & dans ſa Harangue
au Parlement , le Prince
d'Orange n'a demandé de
l'argent que pour s'oppo
G 6
156 Etat preſent des Aff.
fer à la puiſſance exceffive
de la France. Tout ce que
ce Prince avoit dit d'abord
à la gloire de l'Armée
Navale s'eſt évanoüy.
Un Amiral vainqueur eft
d'ordinaire cheri , récompenſé&
continué dans fon
Employ , & l'Amiral Ruffel
a eſté obligé de ſe démettre
du ſien, ce qui s'accorde
mal avec la victoire.
Ainſi il faut qu'elle n'ait
guere brillé aux yeux des
Anglois , puis qu'elle n'a
pas parlé pour luy. Ils ne
ſçavent à qui ſe prendre
du mauvais ſuccés de
de l'Europe. 157
leurs affaires , dont ils ont
pourtant accufé le Comte
de Nortingham ; &
comme il donnoit les ordres
du Prince d'Orange
en ſon abfence , c'eſt blåmer
le Gouvernement du
Prince , & non celuy de
ce Comte. La Nation
voit le deſordre , & le
mauvais eftat de ſes affaires,&
ſa fierté ſouffre en
tout, mais elle eſt engagée.
Ceux qui dans leur coeur
tiennent le bon party
n'oferoient ſe declarer &
こ
craignent les Rebelles , &
les Rebelles apprehendent
158 Etat preſent des Aff.
que le changement de
gouvernement ne leur attire
la punition qu'ils meritent.
Il faut un ſoulevement
general , qui arrivera
fans qu'on y penſe, & fans
avoir eſtéprémedité. L'efprit
du Prince d'Orange
ne pourra parer le coup
à cauſe qu'il n'y ſera point
preparé. Lors que ces revers
arrivent, la plus grande
habileté des Ufurpateurs
ne conſiſte qu'à ſe
fauver & peu en échapent
, parce qu'on n'a
point pour eux le reſpect
,
qu'on ſent pour les Rois
legitimes.
de l'Europe, 159
La guerre preſente qui
ruine le commerce d'Angleterre
, & en fait fortir
tout l'argent , qui fait perdre
à l'Eſpagne ſes meilleures
Places , & à la Hollande
ſon commerce , qui
affoiblit l'Allemagne , &
empeſche l'Empereur de
s'étendre du coſté d'Orient
, qui deſole tous les
Princes d'Italie , qui aggrandit
la France , la rend
triomphante, & fait pafler
le prince qui la gouverne
pour le premier des hom
mes , & le plus grand des
Monarques , cette guerre
160 Etat preſent des Aff.
dis-je,qui met la plusgran.
de partie de l'Europe ſi bas
&la France fi haut , a fort
accommodé les affaires du
Duc de Hanover. Il n'a eu
d'attention depuis qu'elle
dure , qu'à loüer ſes Troupes
, ou à vendre leur
oiſiveté , c'est- à- dire , qu'il
en a eſté payé, tantôt pour
les années qu'elles ont fervy
les Alliez , tantoſt pour
celles où elles ſont demeurées
oifives . Ellesſeront
au ſervice du Prince
d'Orange & des Hollandois
juſqu'au mois d'Avril
prochain. Voicy le Traité
de l'Europe. 161
par lequel ellesy font engagées.
TRAITE' CONCLU
entre le Prince d'Orange,
les Etats Generaux,
&le Duc de Hanover.
L
EDuc deHanover four
nira 7949. hommes , y
compris les Officiers .
Six Regimens d'Infanterie
de 773. hommes. 4638
Sept Regimens de Cavalerie
de 372. hommes. 2646
Un Regiment de Dragons.
7
490
Gardes du Corps. 175
Total 7949
162 Etat preſent des Aff.
1.
Il recevra à Amſterdam
trente mille Ecus parmois. Ses
Troupes auront tous les jours
deux Rations de pain , pendant
tout le temps du Traité ,
& deux tiers de Rationsde
fourage pendant les mois de
Campagne ,ſuivant le Reglement
quifera fait à leur arriwee
,& elles auront dans les
quartiers d'hiver aux Pays-
Bas , les mêmes traitemens
que les Troupes Angloiſes
Hollandoifes.Les Regimensferont
logez auſſi prés l'un de
l'autre qu'il ſe pourra .
de l'Europe 163
Le ſubſide , pain &fourage
, commencera du premier
de Juin , moyennant que les
Troupes arrivent avant la fin
dudit mois.
ΙV.
Le Prince d'Orange & les
Etats Generaux en feront la
reveue quand bon leur femblera.
Elles feront commandéés
par le Prince de Hanover ,
&en son absence , par tel Ge
neral qu'il plaira au Duc Elles
ne Seront point Separées pendant
la Campagne , Gil n'en
164 Etat preſent des Aff.
fera fait aucun détachement ,
ſice n'est dans les détachemens
generaux de l'Armée où elles
se trouveront. De plus , elles
ne reconnoiſtront point d'autre
Justice que celle de leur Maiftre.
Le Prince de Hanover
obeïra aux ordres du Prince
d'Orange , & en fon absence ,
àceux du Duc de Baviere,&
en tous les cas generalement.
communement , ce Corps
obeïra aux ordres de ceux qui
commanderont l'Armée à laquelle
il ſera joint.
1
de l'Europe. 165
VII.
LePrince de Hanover affiftera
aux Conſeils de guerre ,
auffi-bien que tous les Officiers
generaux , quand ceux du
Prince d'Orange, ou des Etats
Generaux , du mesme carattere
,y feront appellez.
KILI.
S'il se trouve quelque ob-
Stacle à l'érection d'un nouvel
Electorat en faveur du Duc
de Hanover ,le Prince d'Orange
& les Etats Generaux
feront tout leur poſſible pour
le faire revestir de ceste dignité
, auffi- toft que la Paix
generale Sera faite.
166 Etat preſent des Aff.
4
1X
La Maison de Brunsovick.
Lunsbourg ayant presque toutes
fes forces engagées pour le
bien de la cauſe commune , le
Prince a'Orange & les Etats
Generaux prennent fur eux
d'obtenir des Pretendans à la
Succeffion de Saxe - Lavvembourg,
que ces differends seront
terminez par les voyes
ordinaires de la justice ,
qu'on netentera aucune voye
de fait.
X.
Sila Maiſon vient à estre
attaquée dans fes Etats pour
raison du Duché de Lavvem-
4
de l'Europe. 167
bourg , ou Sous quelqu'autre
prétexte quelconque , ou bien
fi le Duc de Holſtein-Gottorp,
la Ville de Hambourg , ou
de Lubex font inquietées , il
fera permis en ce cas au Duc
de Hanover de retirer ses
Troupes.........
XI,
Les Contractans feront au
plûtoft une alliance défenſive
aux conditions dont on
viendra alors .
XII.
Les Deserteurs quise trouveront
de part & d'autre ,
lors que lesdites Troupes Se
trouveront aux Pays-Bas ,no
168 Etat preſent des Aff.
feront point reclamez ny ren.
dus , mais bien ceux qui deferterontaprés.
XV.
Le Prince d'Orange &les
Etats Generaux leur feront
fournir les munitions de guerre
pour les operations,de mème
qu'à leurspropres Troupes.
XVI.
Le Traité ſubſistera jufqu'au
prochain mois d'Avril
inclusivement , & fi en ce
temps-là , on n'en convient
pas autrement , ce Duc pourra
alors retirer fes Troupes. Les
ratifications feront échangées
dans trois ſemaines. Fait le 3 .
Juin
de l'Europe 169 ,
Juin 1692. Signé, VVillam,
Blatuvais , Evvede, N.VV.
Groot.
ARTICLE SECRET.
Le Prince d'Orange, es lefdits
Etats Generaux ferom
au Traité de la Paix generale
tout leur poffible , pour faire
échanger l'alternative de l'Evefcbé
d'Osnabruk en fucceffion
hereditaire , & ils tâ
cheront d'yporter leRoy d'Efpagne.
On voit par ce Traité,
que le Prince d'Orange &
H
170 Etat preſent des Aff.
les Hollandois devoient
contribuer à l'érection du
nouvel Electorat , en fa
veur du Duc de Hanover,
ce qui fait connoiſtre qu'il
n'y eſt élevé que par une
brigue Proteftante à la
confuſion desCatholiques.
Comme l'Empereur a la
plus grande part dans cette
affaire , je vous en entretiendray
plus au long ,
en vous parlant de la fi
tuation de la Cour de
Vienne, Celle de la Cour
deHanover n'eſt pas difficile
à développer , tour y
eft en mouvement pour le.
de l'Europe. 17
ver des Troupes , tant à
cauſede celles que le Duc
de ce nom est obligé de
fournir à l'Empereur , que
parce qu'il croit en avoir
(
beſoin pour ſe maintenir
dans ſa nouvelle dignité ,
à laquelle il trouve tant
d'oppoſitions.
Il eſt aisé de vous dire
en quatre lignes la ſituation
où se trouvent les Liegeois.
La trop grande facilité
de leur Eveſque à ſe
laiffer gouverner par le
grand Doyen de Liege,les
met dans un cruel état.Cor
Eveſque, déja fort âgé ,
H2
172 Etat preſent des Aff.
pleure les malheurs , qui
ſemblent devoir achever
de ruiner ſon Dioceſe , &
le grand Doyen , d'intelligence
avec le Prince d'Orange,
ſe met peu en peine
de ceux dont l'Etat eſt menacé,
pourvû qu'il travailleàélever
ſa fortune. Liege
voit tout fon malheur,
preſent & futur , & voudroit
, ou la Neutralité ou
la protection du Roy de
France; mais il n'y a aucun
Habitant qui oſe en faire
la moindre ouverture, ſans
que les Emiſſaires du Princed'Orange
le faffent auffi.
de l'Europe. 173
Pa
toft paffer pour traître à la
Patrie. Cependant la Ville
eft accablée de Troupes ,
elle n'eſt plus maiſtreſſe de
fes volontez, la deſolation
interieure y regne , & fans
un foûlevement general ,
il ne luy ſera pas permis de
prendre le party qui pourroit
luy procurer ſon repos.
Comme elle ſe trouve
abîmée de Troupes , & des
pertes que les Bombes luy
ont caufées , & que fon
commerce eſt beaucoup
diminué , elle eſt obligée
d'avoir recours aux Hol
landois,& de leur emprun
H3
174 Etat preſent des Aff .
ser de l'argent , ce qui la
chagrine fort. Il n'ya point
de Peuple qui dans le fond
de ſon ame haïffe plus le
Prince d'Orange , que les
Liegeois regardent comme
l'unique Auteur de la
cruelle fituation où ils ſc
trouvent.
Pour l'Empereur ,il ne
ſçauroit eſtre mis au rang
des gráds Souverains, que
par la qualitéd'Empereur.
ily en a beaucoup enEurope
qui font plus puiſſans
que lui par leursrevenus&
par le nombrede leurs Sujets,&
cePrince, ſans les ſe.
د
de l'Europe. 175
cours qu'on luy donne feroit
peu parler de luy. Ces
fecours& fon alliance avecle
Prince d'Orange, la
Ligue où il eſt entré pour
rétablir la Religion Proteſtante
en France, & ruiner
la Catholique en Angleterre
,& le tort qu'il fait à
cette meſme Religion en
Italie , ſont des choſes qui
paroiffent incomprehenfibles
, & qui luy font faire
aujourd'huy une figure
dans le monde qui ne convient
pas à l'ancienne pie
té de la Maiſon d'Autri
che. Pourbien connoiftre
H4
176 Etat preſent des Aff.
la Cour de Vienne, & ceffer
d'eſtre ſurpris de ce qui
s'y paffe preſentement , il
faut connoiſtre les caracteres
de tous ceux qui ont
part au Gouvernement.
L'empereur eſt naturellementbon,
mais il eſt ennemi
de l'embarras & des
affaires , pour lesquelles il
a peu d'application . Il eſt
fort ſcrupuleux , & c'eſt de
ces ſcrupules que provient
une partie des malheurs
dont nous voyons l'Europe
accablée , car ceux qui
ont à preſent le manie
ment des affaires, ont troude
l'Europe. 177
vé des Caſuiſtes,qui à leur
perfuafion luy ont fait
croire , qu'il feroit refponfable
envers Dieu de tout ce qu'il
feroit par luy-méme ,&que
fa conscience ne feroit point
chargée de tout ce que le confeil
d'autruy luy feroit faire ,
de forte que ce Prince ſuit
avec plaifir une maxime
qui le délivre du ſoin des
affaires , & qui ſelon qu'il
ſe l'imagine , décharge fa
confciencedetout ec que
fon Conſeil peut faire de
mal. C'eſt ce qui l'engage
àſe laiſſer gouverner entierement
par ſes Miniftres
H
178 Etat preſent desAff.
& par ces Cafuiftes. Ses
principaux Miniſtres, font
Stratman, Chacelier d'Auftriche
, & Vice-Chancelier
de l'Empire,& leComte
de Staremberg , Prefident
du Conſeil de guerre,
qui deffendit Vienne en
1683. De ces deux Miniſtres
, Stratman eſt le principal.
Il eſt attaché à l'Imperatrice
, cette Princeſſe
étant de la Maiſon de Neubourg
, dont il a eſté domeſtique.
Il eſt Sujet del'Electeur
palatin qui eſt de
cette Maiſon , & il eſt né
à Juliers. Il a fait autrefois
de l'Europe. 179
un voyage en France , & a
meſme reçu des graces du
Roy dans le temps que le
Duc de Neubourg eftoit
dans nos intereſts. Il eſt
Ennemy du prince de Bade,
& employe tous les artifices
imaginables pour le
mettremaldans l'eſprit de
l'Empereur Iln'oublie rien
de ce qu'ilcroit pouvoir le
faire échoüer dans ſes entrepriſes
, comme nous avons
vû dans les dernieres
Campagnes de Hongrie ,
& la plus forte application
de ce Miniſtre eſt de faire
tomber toutes les graces
H6
180 Etat prefent des Aff.
de la Cour de Vienne , entre
les mains des princes de
Neubourg , Freres de l'Imperatrice.
Le prince de Bade
de ſon coſté s'oppoſe
dans le Conſeil de l'empereurà
tout ce que propofent
Stratman & Staremberg
, & depuis fon retour
de la Campagne de Hongrie
, il a dir en prefence
de l'Empereur , que de ces
deux Miniſtres l'un estoit fou
l'autre imbecille . L'Electeur
de Baviere qui a auſſi
quelque jalouſie du Prince
de Bade, a mis en uſage,
tout ce qui pouvoit le met
de l'Europe. 18г
ere hors d'état d'acquerir
de la gloire, & il a travaillé
fous main , autant qu'il
Fa pû , à empêcher qu'il ne
commandaſt en chef. Ce
Prince que l'Electeur careſſoit
, a ignoré juſques à
la mort du prince Charles
de Lorraine , que M. de
Baviere le deſſervoir. Il en
accuſoit le Prince Charles,
qui écoutoit ſes plaintes
fans l'éclaircir , ne voulant
point découvrir le ſecret
de l'electeur de Baviere ,
mais aprés la mort du Prin.
ce Charles , on a trouvé
des Lettres de cet Electeurs
182 Etat preſent des Aff.
par leſquelles il prioitice
Prince de faire tout le contraire
de ce qu'il avoit promis
au Prince de Bade, de
demander pour luy. Depuis
ce temps- là, le Prince
de Bade s'eſt fortement
uny avec le Prince d'O
range , & ce dernier le
protege , non-feulement à
la Cour de Vienne , mais
il parle meſme hautement
pour luy. Il luy fait donner
les emplois qu'il croit
convenir àſa capacité , &
au biende la cauſe commune,
& la Cour de Vienne
entierement foumiſe
(
de l'Europe. 183
aux ordres du Prince d'Orange
, de qui elle reçoit
des fubfides , foufcrit à
tout ce qu'il luy plaiſt de
demander. Servitude honteuſe
pour un Empereur ,
& pour un Prince de la
Maiſon d'Auttriche , à laquelle
ſesAncêtres ont enlevé
la Hollande !
La ſituation où se trouve
le Conſeil d'Etat de
Vienne , eſtant connuë , il
eſt aiſe de s'imaginer ce
que l'on n'auroit pû croire,
lors que l'on eſtoit perfuadéque
l'Empereur gouver
noit , & l'on trouvera à
184 Etat preſent des Aff.
1
preſent moins étrange,que
fon Confeil , qu'il laiffe
agir ſouverainement , ſe
foit ligué avec un prince
Proteftant , pour détrôner
un Roy Catholique , &
qu'il ait contre l'intereſt
de la meſme Religion, créé
un nouvel electorat , pour
affoiblir le party des Elc-
Eteurs Catholiques. Il eſt
ſi vray que le party contraire
prévaut déja , que
lors que l'on a parlé de
créer en meſme temps un
dixiéme Electeur Catholique,
les Proteftans ont dit
qu'ils ne le ſouffriroient
de l'Europe. 185
1
pas ;Puis qu'ils ont parlé de
cette forte avant que d'être
en poffeffion du neuviéme
Electorat , on peut
juger de ce qu'ils feront à
l'avenir , quand aprés un
ſolide établiſſement ils auront
fortifié leur brigue. Si
l'on ne s'étonne plus que
eet ouvrage foit un effet
du Conſeil de Vienne , on
s'étonnera encore moins
qu'il ait mis des proteſtans
& des Lutheriens en Italie,
qui n'y ont nul reſpect
pour les Eglifes ; qu'il aie
voulu faire rétablir la Religion
proteftante en Fran-
3
186 Etat preſent des Aff.
oft tr
ce , &que pour y parvenir
il ait retenu les forces ,
avec lesquelles l'empereur
pouvoit triompher de fon
plus mortel Ennemy. Ce
Conſeil qui a ſes raifons
pour entretenir la guerre ,
quoyqu'il en puiffe couter
àl'empereur & àl'empire,
voulant toujours que l'Empereur
&le Roy de France
ſoient broüillez,& cherchant
à les aigrir, engagea
l'empereurà ſe plaindre de
l'Electeur de Baviere , parce
qu'il avoit fait part au
Roy Tres-Chreftien de la
naiſſance du prince fon
de l'Europe. 187
Fils.C'eſt ce qui a eſté cauſe,
qu'aprés la mort de l'Electrice
ſon Epoufe , il n'a
ofe envoyer en France
pour en faire ſçavoir la
nouvelle , avant que d'écrire
à l'Empereur, pour en
avoir la permiffion. Sans
cela cette nouvelle n'auroit
pas eſté reçeüe ſi tard
àlaCour. Je vous ay fait
voir comme Sa Majesté
Imperiale eſt perfuadée ,
qu'en laiſſant agir ſes Miniftres
felon leur volonté ,
Elle n'a point la confcience
chargée de tout ce qu'ils
font d'injuſte. Cependant
188 Etat preſent des Aff.
ce prince croit trop legere.
ment ces Caſuiſtes qui ne
font pas convaincus euxmeſmes,
de ce que des raifons
politiques & d'intereſt
les ont engagez à luy
faire croire. Il n'y a qu'un
cas , felon lequel la conf.
cience d'un Souverain n'eſt
point chargée de tout ce
qui ſe fait de mal en fon
nom , c'eſt pendant ſa minorité.
Il n'a pas alors le
pouvoir de decider , & ne
connoiſt pas l'importance
de ce qu'on decide en fon
nom & fous fon autorité ,
mais dés qu'il eſt en âge
de l'Europe. 18.9
d'en avoir une entiere connoiſſance,
il eſt criminel, ſi
le pouvant empêcher il ne
s'y oppoſe pas. On punit
bien ceux qui ont aſſiſté à
des actiós criminelles, fans
avoir prêté la main aux
Criminels. L'Empereur entre
dans ſes conſeils, il entend
deliberer , il eſt maître
de decider, & quand il
en laiſſe le pouvoir à ſes
Miniſtres pour des choſes
dont il ſçait le mal & l'injustice,
il ne doit pascroire
que ſa confcience ne ſoit
pas chargée , parce qu'il
laiſffe faire ,& qu'il ne fair
190 Etat preſent des Aff.
pas. Il n'a pu douter que
fonConſeil eſtoit criminel
envers Dicu & envers les
hommes , en le faiſant entrer
dansune Ligue, pour
detrônerun Roy legitime,
& pour détruire la Religion
Catholique en Angleterre
, ainſi que pour
commettre mille autres injuſtices
que je ne repere
point , qui ſont des ſuites
d'une action ſi inoüie , &
dont on ne ſe fait pas de
fcrupules , quand on a
commencé parune action
aufli criminelle que la Li
gue, ſur tout pour des Ca
de l'Europe. 191
tholiques. Quoy que la
guerre ait commencé par
cette Ligue , & que la
France ne ſe ſoit mise en
armes que pour en parer
les coups , comme je l'ay
prouvé au commencement
de cet ouvrage , je
ne ſçaurois trop le repeter,
puis qu'il n'y a preſque
point de jour, que nos Ennemis
ne publient le contraire
, & que ſe perfuadant
qu'ils le feront croire
à force d'en parler , ils le
repetent dans toutes les
occaſions où ils trouvent
moyen de le faire entrer.
192 Etat present des Aff.
Le Chancelier Stratman ,
dont je vous ay fait connoiſtre
le caractere , vient
encore d'en faire un des
points de fon difcours aux
Etats de l'Auſtriche inferieure
, pour en tirer de
l'argent. Il faut qu'ils foiét
bien Allemans pour en
donner ſur de ſi méchans
pretextes.
Il eſt temps de vous parler
de l'affaire du neuviéme
Electorat , qui met aujourd'huy
la Cour deVienne
dans un ſi fâcheux embarras
, & que les Miniftres
de l'Empereur luy ont
fait
de l'Europe. 193
fait pouſſer ſi loin contre
toutes les regles de la prudence
, contre l'uſage , &
contre les Conſtitutions
de l'Empire. Ily a une choſe
à remarquer qui n'a pas
eſté bien miſe en fon jour
danstout ce qui a eſtédonné
au Public ſur cette affaire
, c'eſt que le Ducde Hanover
eſt le Cadet des
Princes de la Maiſon de
Lunebourg , de forte que
voulant y mettre un Electorat
, il falloit , pour ne
point faire naiſtre de difputes
entre les Princes qui
en font , honorer l'Ainé
I
194 Etat preſent des Aff.
de cette dignité. L'empereur
a fait tout au contraire
,& c'eſt le Cadet qui
vient d'en eſtre pourvû ,
de forte que les deux Ainez
devroient s'oppofer à
cette élection , par un motif
particulier , ayant un
ſecond intereſt , ſeparéde
celuy des Princes oppofans.
Cependant il n'y a
que celuy de Volfembutel
quis'y oppoſe , & voicy
la raifon pour laquelle le
Duc de Zell , quoy que
Frere Ainédu Duc de Hanover
, y a donné ſon
confentement. Madame la
de l'Europe. 195
Princeſſe de Tarente érant
à Bruxelles , & ayant mené
avec elle Mademoiſelle
Dobereuſe , Poitevine , le
Duc de Zell en devint amoureux
, & ſa vertu ayant
eſté auſſi forte quel'amour
dece Prince , il s'offrit enfin
de l'épouſer, mais il luy
dit , qu'il ne pouvoit faire
ce Mariage que de la main
gauche. C'eſt un uſage reçu
en Allemagne , quand
on n'épouſe pas une perſonne
de ſon rang , & cela
eft cauſe que les Enfans
d'une Femme ainſi épouféc
ne ſuccedent pas . Ma
G2
196 Etat preſent des Aff.
demoiselle Dobereufe répondit
au Duc de Zell ,
que pour ven qu'elle fuft legitimement
fa Fimme , il ne luy
importoit pas de quelle main il
l'épouſaſt. Le Mariage ſe fit,
& il n'en eſt point venu
d'Enfans mâles. Dans les
dernieres guerres, l'Empereur
ayant eu beſoin du
Duc de Zell , & en ayant
eſté bien ſervy , Sa Majesté
Imperiale confentit que ſa
Femme euſt les mêmes avantages
, que fi elle avoit
eſté épousée de la main
droite , & qu'elle devinſt
Princeffe. peut eſtre que
de l'Europe. 197
l'empereur luy fit cettegrace
, parce qu'elle n'avoit
point d'enfans mâles. Elle
n'en a point eu depuis , &
la princeſſe ſa Fille ayant
êpouſé le Fils du! Duc de
Hanover, & devant par ce
moyen devenir Electrice
en cas que le neuviéme
Electorat ſubſiſte , le Duc
de Zell qui a par là tout
ce qu'il peut ſouhaiter, n'y
forme point d'oppoſition .
Il n'en eſt pas de même du
Due de Volfembutel , qui
voit ces deux Princes contens
ſans pouvoir eſpérer le
meſme honneur , ny pour
13
198 Etat preſent des Aff.
luy ny pour ſes Defcendans.
Ainfi il s'oppoſe à
l'erection du nouvel Electorat
, & comme ayant
voix dans le College des
Princes , & comme étant
d'une branche aînée de
celle du Duc de Hanover.
Cet éclairciſſement
empeſchera qu'on ne ſoit
furpris , en apprenant que
le Duc de Zell eſt compris
dans les Articles ſecrets ,
arreſtez avec l'Empereur
pour l'erection du neuviéme
Electorat. Voicy en
propres termes ce qu'on
a écrit de Vienne làde
l'Europe. 199
deffus , il y a quelques
mois. On affure que le Duc de
Zelle le Duc de Hanoverſe
Sont engagezdedonner àl'Empereurunſecours
de dix a douze
mille hommes , ou l'équivalent
en argent ,fur le pied
de la matricule de l'Empire ,
&que S. M. Imperiale s'est
obligée reciproquément de donner
en toutes accafions,à la
Maison de Lunebourg mille
bommes de pied & mile chevaux
, ou l'équivalent en argent.
LesDacs deZell&deHanover
ont auſſi affuré l'Empereur
de l'aſſifter de toutes leurs
forces, en casde mort duRoy
14
200 Etat preſent des Aff.
d'Espagnefans enfans , & le
Duc de Hanover a promis
particulierement d'employerſes
offices pour obtenir à l'Empe.
reur , comme Roy de Boheme
voix deliberative dans les
elections , les deliberations
des Electeurs , &de ne donner
fonsuffrage qu'en faveur des
Descendans de la Maison
d'Auſtriche , lors qu'il s'agira
de l'election d'un Empereur.
Voila apparemment les
raiſons qui ont engagé
l'empereur à l'erection du
neuviéme Electorat , & ces
meſmes raiſons doivent
engager les Princes & les
de l'Europe. 201
Electeurs à s'y oppoſer.
Cette intelligence de Sa
Majesté Imperiale, avec le
Duc de Hanover , en perpetuant
l'Empire dans la
Maiſon d'Auſtriche, pourroit
en exclure tous ceux
qu'un vray merite ſeroit
capable d'y élever , ou fi
elle ne produiſoit pas cet
effet pour l'avenir , elle
pourroit rendre à preſent
l'Empereur trop puiſſant ,
en l'aidant à lui faire prendre
un pouvoir trop arbitraire
ſur tous les Membres
de l'Empire , dont il
ne s'eſt déja que trop em
I. S
201 Etatprefent des Aff.
paré , en paſſant pardeſſus
toutes les Conſtitutions de
ce mêmeEmpire,pour créer
de ſon autorité ſeule un Electorat
nouveau. Ce ſont
deux puiſſantes raiſons
pour empeſcher les princes
& les Electeurs d'y jamais
foufcrire, & quand meſme
cette erection ne leur apporteroit
preſentement aucun
préjudice , & ne leur
en cauſeroit point à l'avenir
, ils font obligez de s'y
oppoſer , àmoins qu'ils ne
veuillent renoncer à leurs
Droits , & confentir qu'il
ne foit plus parlé du Col
de l'Europe. 203
lege des Princes , & qu'ils
n'ayent plus de voix. Je
diray dans la ſuite tout ce
qui s'eſt paflé au ſujet de
cette erection , mais il faut
vous parler auparavant de
la fituation où se trouve
aujourd'huy le corps de
l'empire .
Avant que le Roy cuſt
fait connoiſtre en 1672 .
qu'il eſtoit leplus grand ,
& le plus puiſſant Prince
de la terre , on parloit de
l'empire , je ne dis pas de
l'empereur , mais de tous
les Membres qui compofent
l'Empire , comme
16
204 Etat prefent des Aff.
d'un corps formidable ,
dont les parties aſſemblées
pouvoienttenir teſteàtout
le reſte de l'Europe , pour
ne pas dire à tout le reſte
du monde , & c'eſtoit un
Geant à cent teſtes qui
avoit un million de bras.
Il falloit ( il est vray ) beau.
coup de temps pour raffembler
ſembler ſes parties , & les
mettre en
mouvement ,
mais lors qu'elles avoient
pû parvenir à s'aſſembler ,
elles ſe répandoient comme
un Torrent auquel
rien ne pouvoit reſiſter , &
leur union ſeule fuffiſoit
de l'Europe. 205
pour faire trembler toute
la terre. Cela pouvoit eſtre
avant le regne du Roy ,
mais le Ciel n'avoit pas fait
naiſtre ce' Monarque pour
étre vaincu par aucunes
Puiſſances , au contraire
ces grandes Puiſſances ſemblent
n'eſtre au monde ,
que pour augmenterl'éclat
de ſa gloire , puis qu'elles
ne l'ont jamais attaqué
qu'à leur honte. L'empereur
, & l'Empire enſuite
voulurent entrer dans cette
guerre , quoy que le
Roy ne lesattaquaſt pas ,
croyant faire une grande
206 Etat preſent des Aff.
diverſion , mais ils furent
battus tant que la guerre
dura , ſans avoir pourtant
alors d'Ennemis ſur les
bras , & M. de Turenne
gagna pluſieurs Batailles .
M. le Maréchal de Crequy
prit enſuite Fribourg, mais
enfin l'Empereur & ce
grand Corps , bien qu'il
fuſt alors en mouvement ,
furent obligez de s'accommoder
, comme les autres
Ennemis du Roy & de conclure
la Paix à Nimegue .
L'empereur a toujours
confervé le dépit qu'il en
conçut en ce temps-là, &
de l'Europe. 207
la jaloufie de gloire , qui
luy a fait facrifier les interefts
de la Religion & les
ſiens pour aider à former
la Ligue d'Auſbourg avec
lennemy déclaré de tous
les Catholiques. Il a crû
eſtre ſecondé d'abord des
plus fortes Puiſſances de
l'Europe , & d'une multitude
de Puiſſances inferieures
, mais à peine cette
Ligue eut- elle eſté ſignée ,
qu'avant que les Alliezfuffent
en pouvoir d'agir ,
Monſeigneur le Dauphin
prit Philisbourg & mit
trois Electorats hors d'é
208 Etat preſent des Aff.
tat de nuire à la France ;
Politique auffi neceſſaire
que juſte. C'eſtoit creuſer
des foffez pour arreſter
un torrent qui devoit
prendre ſon cours du coté
de la France , & l'inonder
entiérement. Voilà ce
qui ſe fit la premiere année.
Ce qui ſe paſſa la ſeconde
nous apprit que la
prudence , & la prévoyance
de Sa Majesté avoient
eſté admirables. Toutes.
les forces de la Ligue avoient
eû le temps de s'afſembler;
elles eſtoient nom
breuſes , & auroientbeaude
l'Europe. 209
coup avancé ſi elles n'eufſent
trouvé les obſtaeles
que le Roy y avoit mis
l'année précedente, en prenant
Mayence,& en déſolant
le pays , pour empefcher
les ennemis d'avancer.
Ils jugerent à propos
de reprendre Mayence &
Bonn avant que de paſſer
outre. Ces Places les arrêterent
plus long - temps
qu'ils ne croyoient. Il leur
fallut donner cent aflauts ;
ils perdirent leur Campagne
, & le Roy ne perdit
rien, puiſque ces Places ne
luy appartenoient pas ,
210 Etat preſent des Aff.
1
qu'il s'en eſtoit ſaiſi ſans
peine & qu'il eſtoit parvenu
à ſon but , qui estoit de
ruiner leurs Troupes lors
qu'elles s'attacheroient à
reprendre ce qu'il n'avoit
pas envie de garder. Elles
le furent tellementque de
puis ce temps là nous avons
toujours porté la
guerre chez eux ſans qu'ils
ayent ofé entrer en France.
Ce queM. le Maréchal
de Lorges vient de faire
eſt encorerecent-Cegrand
corps d'Allemagne a plié
devant luy ,& il a pris julqu'au
General de la Cavade
l'Europe. 211
lerie de l'Empereur. Ainfi
l'on peut dire que ce corps
formidable n'eſt plus ce
qu'il eſtoit lors qu'il entreprit
la guerre avant la Paix
de Nimegue.Il eſtoit nombreux
& en paix avec les
Turcs , depuis que la valeur
des François la luy
avoit procurée en gagnant
la Bataille de Saint
Godart , ou la plus illuftre
Nobleſſe de France combatit
; mais depuis le jour
oùil remporta cet heureux
triomphe, il a eſté affoibly
par de grandes & frequentes
ſaignées . Les Mécon
212 Etat preſent des Aff.
tens de Hongrie luy ont
donné de l'occupation ,
les Turcs font venus à
Vienne,& en gagnant auſſi
bien qu'en perdant des
Batailles , il a perdu toutes
les vieilles Troupes de
l'Empire. Enfin pour refiſter
à ce corps entier , entrer
chez luy , & le battre,
ilne faut que le reſte des
Troupes du Roy , que ce
Prince n'employe pas à
prendre les plus fortes places
de l'Europe , & à gagner
des Batailles en divers
endroits . C'eſt cette
foibleſſe où le ministere
de l'Europe. 213
de Vienne l'a mis &
qui fait la ſituation où
nous la voyons prefentement
, qui est cauſe que
l'Empereur a choiſi ce
temps pour s'emparer d'une
autorité arbitraire , &
pour faire ſeul ce qui demande
toutes les voix
de l'Empire , c'eſt l'érection
du neuviéme Electorat.
Pendant que les membres
du grand corps d'Allemagne
ſe trouvent ainſi
diviſez , que l'empereur
cherche des Troupes & de
l'argent dont il a grand
214 Etat preſent des Aff.
beſoin , que l'Angleterre
ne ſçait plus ſur quels impoſts
en lever , que fon
commerce eſt ruiné auſſi
bien que celuy de Hollande
, & que tous les Alliez
languiſſent aprés l'argent
d'Angleterre pour
faire leurs recruës, la France
toujours triomphante
ne fait point de Campagne
ſans voir augmenter
le nombre de ſes Conqueſtes.
Depuis qu'elle
s'eſt miſe en état de refifter
à la Ligue , de proteger
les Rois oppreflez , &
de défendre la Religion ,
de l'Europe. 215
elle a réduit ſous ſes loix
les plus fortes places de
l'Europe , des Provinces ,
&des Etats entiers , & il
ſemble en meſme temps
que ſes Ennemis n'ayent
les armes à la main , que
pour ſe défendre ; qu'ils
ont gagné des Victoires ,
lors qu'ils peuvent s'empeſcher
d'eſtre battus , ou
qu'ils ont ſauvé quelques
Places ; qu'ils s'eſtiment
heureux d'en être quittes
Pour payer des Contributions
par tout où ils ont
porté la guerre,& qu'enfin
les choſes ſont établies ſur
216 Etat preſent desAff.
ce pied là , de forte qu'il
eſt aisé de connoiſtre qu'ils
ſont perfuadez qu'ils fe
ront toujours bartus par
les François, quand même
les François leur feroient
infericurs en nombre. Le
Combat de Leuze , celuy
de Stein- Kerque , & la Bataille
Navale en font foy.
Ainſi quand leurs forces
ſeroient beaucoup fupe
rieures aux noſtres , ils ſeroient
toujours ſur la deffenſive
; mauvais moyen 1
pour reprendre les places
qu'ils ont perduës. Cependant
, quoy que pluſieurs
Cam
L
de l'Europe. 217
Campagnes leur ayent fait
voir qu'il leur eft impoffible
de remporter aucun
avantage , ils ne laiſſent
pas de publier à meſure
qu'ils perdent des Places ,
qu'ils ſont ſur le point de
nous abîmer, ſemblables à
des deſeſperez, qui percez
de coups , perdant tout
leur fang , & tout preſts à
rendre l'ame , jurent avec
emportement , qu'ils vont
accabler leurs ennemis ,
pendant que ces meſmes
ennemis eſtant de ſang
froid , rient de leur foiblefſe
, & de ce que leur fait
K
218 Etat present des Aff.
dire leur deſeſpoir. Enfin
tien n'eſt aujourd'huy
audeſſus de la France, tout
la craint , & tout l'admire.
C'eſt elle ſeule qui entreprend,
elle ſeule qui gagne
des Barailles & prend des
Villes , elle ſeule qui fait
contribuer tous ſes Ennemis
. Elle eſt ſeule redoutée
fur l'une & fur l'autre Mer
par le nombre incroyable
de priſes qu'elle fait de
jour en jour. Tout marche
chez elle d'un pas égal;
la guerre n'y a rien changé,
les plaiſirsy fonttoujours
les meſmes ;les pen
de l'Europe. 219
fions, les appointemens,les
Arts, les Sciences, les Academies
y ſont payées; on y
récompenſe le merite & la
valeur ; on ne manque
point de Troupes , elles y
font regulierement payées,
le zelede tous les François
yeſtgrandpour le ſervice
&pour la gloire du Roy; la
Maiſon Royale eſt parfaitement
unie ; les François
vont au devant de tout ce
qui peut contribuer aux
beſoins de l'Etat, & le Roy
fera toûjours Maiſtre de
leurs bourſes , parce qu'il
ſera toûjours Maistre de
K2
220 Etat preſent des Aff.
leurs coeurs . Ce Prince a
pour luy le Ciel , la Terre ,
l'Eglife , & le bon droit ; il
trouve tout dans ſes Etats,
fans rien attendre des autres
Puiſſances. Il a de l'experience,&
de la prudence;
il entend parfaitement ſon
métier , connoiſt ſon devoir
, & fçait faire la difference
des bons & des mauvais
conſeils. Il décide, ordonne
de tout; on lui rend
compte de tout , il réſout
& agit;ſes ſecrets font gardez
, ſes ordres executez ; il
eſt l'amour de ſes Troupes ,
la terreur de ſes Ennemis ,
de l'Europe. 221
& l'admiration de l'Europe.
Toutes ces chofes doivent
faire faire reflexion ,
qu'avec tous les hommes
&tout l'argent que les Alliez
peuvent fournir , il
fera impoffible , quand la
France ne voudra que defendre
ſes Conqueſtes,d'avoir
jamais ſur elle aucun
avantage. Ainfi la Ligue ſe
ruinera inutilement , tant
que durera la guerre , &
l'Europe ne goûtera jamais
le repos que les Princes liguez
luy ont ofté, à moins
que le Roy victorieux ne
rétabliſſe encore une fois la
tranquilité.
K 3
222 Etat preſent des Aff.
১
Je ne sçaurois m'empécher
de vous rapporter en
parlant duRoy , ce que
j'entendis dire dernierement
d'un Etranger , né
Sujet d'un des plus grands
Souverains de l'Europe.
Aprés une converſation
affez longue ſur les affaires
du temps, pendant laquelle
il parla preſque toujours
àl'avantage de ſa Nation ,
il dit , Donnez- nous vostre
Roy, nous serons bientoft
les Maiſtres du monde. Ie ne
dis point de quelle Nation
il eſt , pour ne pas faire
cannoiſtre ſon Souverain.
de l'Europe 223
Quoy que la Republique
de Veniſe tienneun
rang confiderable en Europe
, elle ne fournit pas
neanmoins beaucoup dequoy
occuper les Ecrivains.
Ilfaut pour donner
matiere d'écrire , ou ſe
plaire autant dans le mouvement
& dans les troubles
,que les Anglois , ou
triompher auſſi ſouvent
que la France. Cette Republique
est trop ſage
pour imiter les premiers ,
& il n'est pas aifé de fuivre
l'autre dans la rapidité
de ſes conqueſtes.. Cela
K 4
224 Etat preſent des Aff.
eſt cauſe qu'elle eft preſque
toujours dans la même
ſituation à l'égard des
Puiſſances de l'Europe , &
pour ce qui regarde la
guerre qu'elle a avec le
Grand Seigneur,la prife de
la Canée l'a un peu dérangée
cette derniere Campagne
, mais elle n'a rien é-
Pargné pour reparer cette
perte , & elle travaille encore
tous les jours aux
fonds neceſſaires pourfoutenir
la guerre avec vigueur
, ce qui ne luy don-
- ne pas peu d'occupation ,
fon Etat ne luy pouvant
de l'Europe. 225
fournir affez de Troupes.
Ainſi elle a beſoin d'en avoir
d'étrangeres , mais les
Puiſſances qui luy en pourroient
fournir en ayant beſoin
elles-mêmes,ces levées
ne ſe font que tres-difficilement.
Cependant comme
elle a trouvé de bons ex-
Pediens pour avoir de l'argent
, & qu'elle a jetté les
yeux ſur un grand & heureux
Capitaine, il eſt à croire
qu'elle reparera cette année
les malheurs de la derniere.
Tout ce que je vous
pourrois dire des affaires
d'aujourd'huy par rapport
K 5
226. Etat preſent desAff.
à cette Republique , n'a
boutiroit qu'à des raiſonnemens
qui pourroient
eſtre faux, & puis que cette
Republique ſe taiſt ſur
touutt ccee qquuii lſee paffe,&voit
l'orage qui ſe forme en Ita..
lie ſans ſe declarer, j'aurois
tort de luy faire rompre le
filence.
Jene vous en diray pas
plus de la Republique de
Genes. Les Italiens ſont ſages
, & ne ſe découvrent
pas. La puiſſance des Prin
ces qui font en guerre eft
grande, comparée à la fien--
ne. Elle a grandcommerce.
de l'Europe. 227
avec l'eſpagne , & il y a
beaucoup d'eſpagnols habituez
chez elle. Ils peuvent
l'embaraffer du coſté
de ce commerce ; la France
eft redoutable du coſté
des armes ; l'empereur a
des Troupes en Italie ,&
cette Republique a grand
ſujet d'avoir de l'inquietude.
Cependant elle s'eſt
gouvernée depuis l'ouverture
de cette guerre , d'une
maniere qui ne luy a Point
attiré d'affaires .
- Les Suiffes en ont auffi
ufé fort ſagement, & quoy
que la diverſité de la créá-
K6
228 Etat preſent des Aff.
1
ce desCantons metre quel
quefois de l'oppoſition
dans leurs ſentimens , ils
n'ont rien voulu innover ,
& aprés de grandes conteſtations
, les choſes ſont
demeurées ſur le meſme
pied.L'eſpagne s'en plaint;
la France ſe plaindroit fi
on en uſoit autrement , &
comme on eft moins àblâmer
de ne point toucher
aux choſes établies,que de
les changer , & qu'il y a
moins de riſque , tout eſt à
peu présdans lemême état
qu'il eſtoit au commencement
de cette guerre
de l'Europe. 229
Je ne vous diray rien du
Portugal. Il joüit d'une
pleine paix , & il est heureux
d'avoir affez de fermeté
pour ne pas écouter
ceux qui voudroient troubler
un repos, que d'autres
fouhaitent avec la plus
forte paffion.
Il s'en faut beaucoup
que la Hollande ne foit
auſſi heureuſe queles Etats
dont je viens de vous parler,
& fi elle a jamais le
bonheur de jouïr encore
une fois de la Paix , il luy
faudra des fiecles pour ſe
rétablir. Quoy qu'elle fois
230 Etat prefent des Aff.
cauſe de la guerre d'au
jourd'huy par le conſentement
qu'elle a donné au
Prince d'Oranged'envahir
l'Angleterre , & par les
ſecours qu'elle luy a prêtez,
on peutneanmoins décrire
en peu de paroles la fituation
où elle ſe trouve. Elle
eft toute differente d'elle
mefme. Elle faifoit avant
l'année 1672. fonner le
mot de Liberté dans toutes
les Cours du monde ,
&le chapeau dela Liberté
eſtoit ſur toutes ſes medail.
les. Jamais Etat n'en a
moins cu qu'en a preſen
de l'Europe. 2.3
rement cette Republique.
Ellene nomme de Magiſtratsque
par la bouche du
Prince d'Orange , & fi ces
Magiſtrats en faveur des
des Peuples & des Loix ,
s'écartent un peu de fes
volontez , il fait prononcer
contr'eux des Senten
ces de mort ou de bannifſement.
L'affaire du Magiſtrat
de Tergoeft , eft encore
recente. Il s'aperceut
de l'émotion des Juges qui
le condamnoient , & leur
demanda , pourquoy ils trembloient
, lors qu'il écoutoitprononcer
un Arreft de mort con
132 Etat present des Aff.
tre luy , sans en estre ému.
Voilà ce qu'un Jugement
injuſte produit. Le crime
que les Juges commettent,
leur donne de l'émotion,
& celuy qu'ils ofent condamner
pour plaire au
Prince qu'ils craignent ,
content de ſon innocence
la fait remarquer ſur fon
viſage , pendant que les Juges
font connoiſtre ſur le
leur la honte qu'ils ont de
leur lâcheté. L'innocent ne
voulut point demander
grace. Toute la Hollande
trembla pour luy, mais on
ne l'ofa executer, de crain
de l'Europe: 233
te qu'un tumulte populaire
ne fiſt ouvrir les yeux à
toute la Nation, & qu'une
révolte generale ne fiſt ſecouër
un joug, dont on ne
ſe peut défaire autrement.
Voila dans quelle ſituation
eſt aujourd'huy la Hollande.
Al'égard de ſon autorité
, elle ſe diſoit autrefois
arbitre des Rois , comme
on voit par la Medaille ,
affertis legibus , & depuis
qu'elle eſt ſous le joug du
Prince d'Orange , elle ne
Peut empêcher que ſes Magiftrats
ne foient condamnez
àmort, fans qu'ils ayet
234 Etat preſent des Aff.
fait d'autres crimes que
d'avoir voulu maintenir
leurs Loix. Quant à ce qui
regarde ſes finances , les
tonnes d'or ne roulent plus
chez les Particuliers,& l'Etat
ne manque pas moins
d'argent;mais comme il ne
ſuffit pas de dire pour eſtre
crû , je prétens justifier ce
quej'avance , par des faits
incontestables.Il n'y a perfonnequi
nedemeured'ac.
cord , qu'avant la guerre
de 1672.cette Republique
ſe trouvoit ſi riche,que ſes
Trefors cauferent fon aveuglement&
fa fierté.Elle
de l'Europe. 235
a foutenu ſeule la plus
grande partie du fais de la
guerre , & meſme depuis
l'ouverture de celle qui do,
fole aujourd'huy l'Europe ,
elle n'a point cu d'Allicz ,
dontune partie des Troupes
n'ayent efté payées à
fes dépens. Elle est aujourd'huy
dans une poſture
bien differente,& loin d'avoir
dequoy donner des
fubfides àfes Alliez , & de
leur prêter de l'argent ,
comme elle a ſouvent fait,
elle ſe trouve beaucoup
endettée. Ainſi , quoy que
ſon état de guerre ne ſoit
236. Etat preſent des Aff.
cette année que ſur le pied
de la derniere Campagne ,
elle ne sçauroit où prendre
des fonds pour faire
ſes Recruës . Elle rencontre
de grandes difficultez
àla levée du deux centiéme
denier, impofé pour la
quatrième fois. Les Peuples
de la Campagne ſe trouvent
ruinez par la guerre ,
&ce qu'il y a de Nobleffe
dit , que n'étant point payée
, il luy eſt impoſſible
de fournir de l'argent.CetteRépublique
croyoit que
le Prince d'Orange luy en
préteroit , mais les lon
de l'Europe. 237
gueurs, du Parlemet d'Angleterre
ont arréré les Recruës
des Anglois meſme ,
auffi bien que celles de ſes
Alliez qui attendoient ſon
argent. Enfin cette fiére
République de Hollande
qui avoit ofé ſe declarer
Arbitre des Rois , & qui
ſans le Roy de France qui
a trouvé les moyens de la
ranger , auroit preſentement
une grande ſuperiorité
fur pluſieurs Monar-
-ques , s'eſt réſoluë d'avoir
recours à l'emprunt de
deux millions , avec des
avantages fort confidera
238 Etat prefent des Aff.
bles pour les Préreurs , &
elle a eu le chagrin de voir
que la province de Friſe
s'y eſt oppoſée , diſant
qu'elle n'est pas en eftat de
fupporter cette charge.
Voila degrandes reſources
pour reprendre Mons &
Namur. Auſſi toutes les
Lettres de Hollande portent
, que les Peuples font
bien détrompez des chimeres
qu'on leur avoit miſes
dans l'eſprit, en publiát
qu'on ſubjugueroit la France.
Comme ils n'ont encore
perdu que leur argent &
leur commerce , & que toude
l'Europe. 239
tes leurs Places leur reſtent,
on faſcine encore leurs
yeux pour les empêcher de
voir que le peril qui lesmenace
eſt prochain,puis qu'il
reſte tres- peu de places fortes
en Flandre , aux Eſpagnols,&
que celles qui fervent
encore de Barriere
étant priſes , toute la Hollande
demeurera ouverte.
Comme ces Places ne font
pascapables de reſiſter,elle
doit regarder les dernieres
Conquestes qu'on fera fur
les Eſpagnols , comme autant
de clefs, qui donnerőt
entree chez elle, fans qu'il
240 Etat preſent des Aff.
foit beſoin de plus que cette
entrée pour en prendre
poffeffion. Les Eſpagnols
n'eſtant pas trop en étatde
ſe défendre , en laiſſent le
ſoin àceux qui perdroient
leur Etat , s'ils leur laiffoient
perdre leurs Places ,
& au lieu d'envoyer de
l'argent pour faire des Recruës
& lever de nouvelles
Troupes , ils en viennent
caſſer vingt huit Regimés ,
d'envoyer de Madrid,pour
dont les Troupes pourront
ſervir de Recruës à quelques
Corps,mais en moins
grand nombre. Les Hollan.
dois
de l'Europe. 241
dois ne ſont pas affez peu
éclairez pour ne pas voir le
danger qu'ils courent , &
qu'ils n'en peuvent eſtre
garantis que par une propre
Paix,àlaquelle le prind'Orange
s'oppoſe, parce
qu'elle le feroit deſcendre
du Trône. Ainſi les
Hollandois ſont ſacrifiez
àſon ambition,ſans qu'aucun
oſe ouvrir la bouche
pour ſoûtenir la cauſe
commune, tous les Magiftrats
, ou du moins la plus
grande partie , étant ou
gagnez ou intimidez , ou
hors d'état de ſe déclarer
L
242 Etat preſent des Aff.
pour le bien de leur patrie .
Ceux que nous croyons
agir pour nous , agiffent
le plus ſouvent pour euxmeſmes.
C'eſt ce que la
guerre d'Italie nous fait
voir. Les Eſpagnols craignant
les forces de France,
& ne ſe trouvant pas en
état de leur reſiſter en aucun
endroit, ont engagé le
Duc de Savoye dans la
guerre d'aujourd'huy , afin
de mettre ſes Etats entr'cux
& le Milanez, & d'en faire
le Theatre de la guerre, ce
qui n'a pas manqué d'arriver.
Ils ont garanty leur
de l'Europe. 243
rays. Celuy du Duc de Savoye
a ſeul ſouffert , & il a
eſté entierement ruiné ou
pris. Ce prince chagrin de
ſes pertes a appellé les Allemans.
L'Empereur en a en
voyé,moins pour le ſecourir,
que pour prendre pofſeſſion
du Milanez, afin de
le garder , en cas que le
Roy d'Eſpagne vinit à
mourir , ou de l'engager à
le luy ceder , ſi ce Monarque
vivoit trop long-tems.
L'empereur ayant ce but
s'eſt efforcé d'entretenir de
la meſintelligence entre la
France,& leDuc de Savoye
L2
244 Etat preſent desAff.
parce qu'un raccommodement
auroit renverſé tout
ſes deſſeins, & l'auroit empêché
d'exiger les ſommes
immenfes qu'il a tirées des
Princes d'Italie , ſans les
quartiers d'hiver , où l'on
peut dire que ſes Troupes
ont vécu à difcretion , de
maniere que ces princes
étant épuiſez d'argent &
Ieurs Etats de vivres, n'auront
plus de quoy refifter
àl'empereur lors qu'étant
Maiſtre du Milanez, il voudra
les ranger ſous ſa domination,&
s'il arrive que
S.M. Imperiale, ou par acde
l'Europe. 245
commodement ou d'une
autre forte, avant ou aprés
la mort du Roy Catholique
, ſoit Maiſtre du reſte
des Etats que l'Eſpagne
poſſede en Italie , tout le
reſte de l'Italie aura lieu
d'apprehender un Prince ſi
puiſſant, à qui il ne pourra
plus manquer que la volontépour
s'enrendre Souverain.
Le Duc de Savoye
devra trembler alors lepremier,
parce que l'empereur
ne trouveroit point de
meilleur moyen pour l'empêcher
de ſe raccommoder
avec la France, que d'unir
L3
246 Etat present des Aff.
le Piémont au Milanez . Il
ne manqueroit pas de pretextes
pour une affaire de
cette importance,& leDuc
de Savoye auroit un double
chagrin , d'avoir caufé
la tuine de ſes Voiſins &la
fienne. L'Empereur ayant
érendu ainſiſa puiſſance, à
quoy il penſe vray-femblablement
, puis qu'il a déja
traité les Princesd'Italie en
Sujets,& fait faire des propoſitions
au Roy d'eſpagne
pour le Milanez , il ſe
verroit en état de gouverner
arbitrairement tous les
Princes de l'Empire , & ce
de l'Europe. 247
qu'il a entrepris pour le
neuviéme Electorat fait
affez connoiſtre qu'il en
uſeroit de cette forte. Cependant
les Princes d'Allemagne
font aflez bons ,
pour ne pas dire aveugles,
pour employer leurs Troupes
& leur argent à défens
dre le Rhin , pendant que
l'empereur le dégarnit pour
s'acquerir une nouvelle
puiſſance, qui augmentant
ſon autorité , luy donnera
licu de leur impoſer des
Loix en Maiſtre abſolu.
Ainſi ils agiſſent à leurs
dépens , contre leur into
L 4
248 Etat preſent des Aff.
reſt ,& contre leur gloire,
Les Rois du Nort n'ayar
point pris de party dans
cette guerre , j'ay peu de
choſeàvous en dire , mais
il eſt ſeur que la Poſterité
apprendra en les loüant ,
qu'ils ne ſe ſont point déclarezen
faveur d'unUfur
pateur contre un Monarque
legitime. Les Anglois
&les Hollandois chagrins
de cette ſage Neutralité ,
ont pris quantité de leurs
Vaiſſeaux , fous de faux
pretextes. Ces princes ont
fouffert ces infultes avec 2
beaucoup de moderation,
de l'Europe. 249
mais ils viennent de s'expliquer
d'une maniere qui
fait voir qu'ils ne veulent
plus les endurer. Il regne
entre ces deux Couronnes
une union , qui a toujours
- eſté fort rare entre leurs
Etats.Ils n'ont pas approuvé
l'érection du neuviéme
Electorat , & vous verrez
comment ils ont parlé
dans le détail que vous allez
lire, de tout ce qui s'eſt
paffé entre les parties en
cette occaſion. Je vous ay
déja parlé des Articles ſecrets
, qu'on dit à Vienne
avoir eſté faits entre l'Em-
LS
250 Etat prefent des Aff.
A
pereur & le Duc de Hanover.
Comme cette affaire a
fait raiſonner plus d'une
année avant ſa conſommation,
S.M.Imperiale ne devoit
point paffer outre ,
puiſqu'elle avoit lieu de
croire,d'une maniere à n'en
pasdouter, que les Princes
n'y donneroient point leur
coſentement; & pour marque
qu'elle en eſtoit bien
perfuadée, elle ne l'a point
fait propoſer dans le College
des Princes. On dit
que le raiſonnement de
ſes Miniſtres en cette occafion
a été que si l'af
faire ne paffoit pas , il ne
de l'Europe. 251
pouvoit rien arriver , finon
que les choses demeureroient
en mesme état ; mais quefile
neuvième Electorat avoit lieu,
l'Empereurferoit maistre abfolu
dans l'Empire , &que
pourvû qu'il gagnast trois ou
quatre Electeurs , il feroit à
l'avenir paffer tout ce qu'il
luyplairoit , ſans confulter le
College des Princes , qui n'ayant
paint efté appellédansune
des affaires des plus importantes
de l'Empire , ne pourroitſe
plaindre qu'on ne luy demandaftpasſonavis
dans des cho-
Ses de moindre importance. Il
eſt coſtant que quand mê
L6
232 Etat preſent des Aff .
me les Miniſtres de l'Empereur
n'auroient pas fait
ce raiſonnement , les chofes
ne pourroient eſtre d'u
ne autre maniere. Aini
les Princes confentent une
fois qu'on ſe détermine
fans prendre leurs voix , ils
ſe doivent aſſurer qu'on ne
les leur demandera plus
pour aucune affaire. Comme
ils virent que celle- cy
eſtoit preſte à ſe conclure ,
leurs Envoyez s'aſſemblerent
chez le Ministre de
l'eveſque de Salzbourg ,
Directeur de leur College ,
où il fut reſolu d'écrire en
de l'Europe. 253
core de leur part à l'electeur
de Mayence , pour
ſçavoir ſes intentions. Le
Miniſtre de Volfembutel
declara que si le Directeur
de Mayence faisoit la propofition
dans le College B'ectoral
àl'exclufionde celuy des Princes
, il ne le reconnoiftroit plus
pour Directeur de l'Empire ,
mesme que son Maistre
rappelleroitſes Troupes du Rhin
Le Miniſtre de Saxe Gotha
remontra , qu'ilfalloit pour
la troisième fois en écrire à
l'Empereur , &que s'iln'avoit
aucun égard aux remontrances
qui luy seroient faites , il
254 Etat preſent des Aff.
estoit d'avis qu'onse maintinſt
dansſes droits par toutes voyes
Il ajoûta , que le sentiment
des autres Princes estoit qu'il
falloit aussi écrire aux deux
Rois du Nort,sçavoir à celuy
de Suede , comme Duc deBrème
, garant du Traité de
Vestphalie , pour le prier de
confiderer les droits de laplus
part des Princes , tant Ecclefiastiques
que Séculiers , dene
pas permettre l'érection du
neuvième Electorat , au prejudice
, &contre la teneur de
ce traité , &qu'il fallait écrire
au Roy de Danemarkpour
le remercier d'avoir bien voude
l'Europe. 255
lu appuyer les mesmes droits
des Princes , & leſupplier de
continuer ſes offices. Les Miniſtres
de Volfembutel,de
Heffe-Caffel, deMunfter ,
& de Holſtein-Glukſtadt,
fe conformerentà ce ſentiment.
Celuy de Holſtein-
Glukſtad ajoûta , que la
Diete estoit menacée d'une diffolution
entiere ; qu'iln'y avoit
pointà douter du rappel des
Troupes , files deliberationsſe
faisoient bautement dans leCollege
Electoral & qu'il falloit
Le précamionner d'un Acte ou
Inſtrument de nullité contre ce
qui seroit refolu , & le faire
236 Etat preſent des Aff.
fignifier au Directeur de Ma-
Jence.
د
Le College des Villes Imperiales
mit entre les mains
du Commiſſaire de l'Empereur
un Reſultat quicon.
tient en ſubſtance , que l'Em.
pereur n'a pû prendre aucune re-
Solutionfur cesujet fans la participation&
le confentement de
tous les Etats de l'Empire ,&
qu'ileſperoit qu'il voudroit bien
S'enteniràce qui a esté de tout
semps pratiqué &obfervé exac.
tement en ſmblable occasion,&
d'autant plus ,que dans les conjonctures
preſentes ily avoit lieu
d'apprehender de tres-facheuses
fuites dela tranfgreffion de cette
Coutume.
Le Miniftre de Dannemarck
, qui porte le fuffrage
de l'Europe. 257
de Holſtein-Glukſtadt , fit
auſſi part aux Miniſtres des
Princes oppoſans , d'une Lettre
du Rov ſon Maiſtre, contenant
qu'il n'avoit en autre
veuë touchant le nouvel Electo
rat , que d'empêcher qu'on fist
aucun préjudice aux droits des
Princes ; qu'il avoit des avis certains
de Stokholm que le Roy de
Suede prenoit unſoin particulier
de maintenir les interests communs
des Provinces d'Allemagne,
& d'empefcher aussi qu'il ne se
fist aucune innovation dans le
Cercledela Baffe-Saxe ,& qu'il
ne doutoit point que Sa Majesté
Suedoiſe ne travaillast en cette
occasion, commegarans du Traite
deVestphalie.
Le Miniſtre de Suede communiqua
auſſi aux Miniftres
258 Etat preſent des Aff.
des Princes affemblez chez
celuy de Salzbourg , une Lettre
qu'il avoit receuë du Roy
fon Maiſtre. Elle portoit ,
qu ilavoit appris avec beaucoup
de chagrin les conteftations arrivées
à l'occaſion du neuvième
Electorat , qu'il afſuroit les Prin
ces qu'il n'estoit entre en aucun
engagement avecleDuc de Ha.
nover , pour luy laiſſer obtenir
l'Electorat par les fuffrages ,
quelque bruit que ce Dus cuft
fait courirau contraire , &qu'il
prioit l'Empereur & le Duc de
Hanover, d'agir en cette affaire
deforte , que l'union du Corps de
l'Empire n'enpust estre interrompuë
, comme il pourroit arriver ,
fi cela se confommoitsans l'ap.
probationide tous lesEtats.
Nonobſtant toutes les rai
:
de l'Europe. 259
fons de tantde Princes intereffez
,& toutes les Coutu .
mes & Loix de l'Empire ,
l'Empereur, a propoſé l'érectiondu
neuviéme Electorat ,
&elle a paffédans le College
des Electeurs , à la pluralité
des voix , ce que l'on appelle
per majora , les Electeurs de
Tréves ,&de Cologne , &
l'Electeur Palatin ,n'y ayant
point conſenty. Leurs Députez
s'y oppoſerent de la
part de leurs Maiſtres, & en
voyerent en meſme temps
leur donner avis de tout ce
qui s'étoit paffé .La premiere
choſe que firent les Electeurs
fut d'écrire au Pape fur ce fu
jet pour luy faire entendre
que la vigilance avec laquelle Sa
Sainteté s'applique sans aucun
260 Etat preſent des Aff.
le
relâche à remedier aux maux
prefens qui peuvent affliger l'Eglife
Romaine ,& à déjourner
ceux qui la menacent , les obli
geoit àsejeteràses pieds pour
luy expofer tres- humblement
préjudice qu'elle estoit preste à
recevoir par ce qu'on vouloit innover
dans l'Empire d'Allema
gne.Aprés avoir fait connoitre
que le Frince Ernest Auguſte
Duc de Brunfvvic &
de Lunebourg , Proteftant
non-feulement aſpiroit à fai
re créer en ſa faveurun neuviéme
Electorat , mais qu'on
luy faiſoit eſperer que l'Empereur
luy endonneroit l'Inveſtiture
, ils remontroient à
Sa Sainteté , que la Bulle d'Or
qui du confentement de tous les
Ordres de l'Empire , a reglé le
de l'Europe. 261
nombre des Electeurs à celuy de
Sept,avoit estéobſervéedanstousefa
force pendant plus de trois
Secles,jusqu'à ce que la neceſſité
de finir une guerre de trois ans qui
defoloit toute l'Allemagne cust
fait refoudre en 1647. par le
librefuffrage & par le conſentement
unanime des mesmes ordres,
qu'on érigeroit unbuitiéme Elecsorat
qui ceſſeroit d'avoir lieu , ſi
la Ligne Guillelmine de Baviere
venoit à manquerde mâles , ils
repreſentoient que l'Electeur
Palatin, qui estoit dela Religion
Protestante, eftant mors depuis
Sept ans cet Electorat estoit passé
dans la branche Catholique de
Neubourg , au grand avantage
de l'Eglise, enforte quen'y ayant
plus que denx Electeurs Protessans,
il estoit bien plus àfonbai2.62
Etat preſent des Aff.
ser de les attirer , s'il se pouvoit
à reconnoiſtre l'Eglise Romaine ,
que de fortifier leur Party par un
neuviéme Electeur de leur même
Religion ,fans qu'ily euft aucun
lieu vacant , ny aucune neceffité
qui pust obliger l'Empire à
une nouveautéfi dangereuse. Le
reſte de cette Lettre eſtoit
employé à faire une Image
des malheurs que l'Allemagne
devoit craindre , ſi cette
affaire paſſantmalgré les Archeveſques
de Tréves & de
Cologne , l'Electeur Palatin
Neubourg , & la pluſpart
des Princes de l'Empire
qui s'y oppofoient , les deux
Branchesde la Maiſon de Baviere
venoient à manquer , ce
qui rendroit les fuffrages des
Proteſtans pareils en nombre
de l'Europe. 263
dans le College Electoral.
Ainfi ils ſupplioient Sa Sainteté
de vouloir bien interpoſer
ſes Offices auprés de Sa
Majesté Imperiale, pour la
détourner de donner l'Inveſtiture
du neuvième Electorat
, cetteaugmentation d'un
Electeur Proteftant ne pouvant
apporter qu'un extrême
prejudice , non ſeulement à
l'Eglife & à la Religion , mais
àtoute l'Allemagne .
Quoy que les Princes opopſans
paroiffent avoir def
fein de maintenir leurs droits
avec beaucoup de vigueur ,
l'Eveſque de Munster , le
Duc de Brunfvik Volfembutel
,& le Landgrave de Heffe-
Caffel , ſemblent demeurer.
auxproteſtations , en cas que
1
264 Etat preſent des Aff.
quelques-uns de ceux qui les
font fe relâchent , en ſe contentant
de ce party , qui n'aboutit
jamais à rien , tant
qu'il n'eſt point foutenu , &
qui marque une tolerance
pour les choſes injuftes , qui
fait que l'on en voit plus fouvent.
Le Miniſtre de l'Evefque
de Munſter , qui paroiſt
avoir plus de fermeté à ſoutenir
les Loix de l'Empire ,
& les droits des Princes
communiqué avant ſon départde
la Diette de Ratiſbonne
, un Ecrit du Prince ſon
Maiſtre qui porte , qu'il avoit
appris avec beaucoup de chagrin
&de douleur la fatale nouvelle
de l'investiture , donnée au Duc
deHanover& que les Princes &
Etats de l'Empire qui estoient
,a
attaquez
de l'Europe. 265
atraquezsi notablement par cet
attentat dans leur honneur &
dans leurs Droits , fermaſſent la
plupart les yeux & la bouche ,
dans une affaire de tantd'importance
, qu'il ne doutoit point , fi
lesEtats s'y estoient opposezplus
vigoureusement , que la Cour
Imperiale n'auroit jamais esté
affezhardie pour paffer outre ;
qu'il eſperoit du moins que les
trois Electeurs &les autres Princes
oppoſans perſiſteroient dans
leur genereuſe reſolution , Sans
Sedépartirde l' Actede Protestation
de nullité & de tout ce qui
avoit étéfait , & qu'il conviendroient
ensemble comment onfe
conduiroit dans lafuite , pour ne
reconnoistre nyà present , ny à
l'avenir l'erection da nouvel Electorat.
On ne peut parler
M
266 Etat preſent des Aff.
avec une hardieſſe plus genereuſe
, & il eſt à croire qu'aprés
une ſi noble fermeté l'Eveſque
de Munſter fera paroiſtre
la vigueur neceſſaire
en cette rencontre pour
maintenir les Privileges des.
Princes de l'Empire . Voicy
comment ces Princes ont
parlédepuis.
PROTESTATION
de nullité des Princes qui ſe
fontoppoſez à l'Acte d'Inveſtiture
d'Hanover , paffé
àla Cour de Vienne .
L
ES Princes & Etals de
L'Empire ayant appris avec
un tres grand étonnement , que
par toutesforces de fortes& continuelles
instances la recherche
de l'Europe. 257
d'Hanoveràla Cour Imperiale,
a eu telfuccés , que nonobstant
soutes les remontrances tres-humbles&
respectueuses , bien fondées
& incontestables qui ont
estéfaitesde la partdes Princes
sant à la Cour Imperiale qu'ailleurs
, l'Investiture de la neuviéme
Dignité Electorale avois
estéaccordée le 19.Decembreaux
Ministres d'Hanover , & estant
notoire que cette procedure est
contraire aux fermens que les
Empereurs ont faits ſucceſſivement
, aussi bien qu'à la Bulle
d'Or , toûjours faintement ob-
Servée,&àla Paix de Vestphalie
ficherement acquiſe,de mesme
qu'aux Loix fondamentales de
l'Empire, comme le noeud qui lie
leChef avec les Membres; comme
cet Acte estant principale
M2
268 Etat preſent des Aff.
ment défectueux, Indicta pragmatica
ſanctione juſta pacis
art 8. & c . dansle fondement
effentiel qui est que le conſentement
poſitif & libre de l'Empire,
des Electeurs Princes & Estats ,
doit préceder , & que cet Acte
ne s'est fait comitiali conſenfu
, fedinfciis imperii Prin
cipibus & ftatibus; & qu'ainsi
il ne peut nullement ſubſister ,
deficientibus neceffariis requifitis
; les Princes & Estats
Je trouvent obligezpar leur devoir
en cette importante affaire,
qui regarde aussi bien la forme
d'Investiture de l'Empire , que
Leurs droits particuliers , & leurs
Prerogatives , pourſe conſerv r
dans leurs droits & poffession ,
vel quaſi poſseſſion , de laquelle
ils ne veulent nullementse desi
de l'Europe. 269
fter ; & pour maintenir ce qui
leur est de la derniere importan.
ce d'estre incompetens , in omnibus
imperii negotiis juris
liberi fuffragii , de ne passeu.
lement protester folemnellement
contre tout ce qu'on a entrepris
au prejudice , maisde déclarer
tout cela nul & inutile , ainsi
que nous , leurs Confreres, Ambaſſadeurs
& Députez protestons
clairement par la presente, en
vertu de l'Instruction & de l'ordre
que nous en Avons
د
৫
declarons que Mrs nos Principaux
n'aprouvent en aucune facon
un tel Acte d'investiture ;
qu'ils le tiennent pour illegitime ,
nul & invalide ; qu'ils ne peuvent
ny neveulent jamais reconnoistre
Mr le Duc de Hanower
pour Electeur , ny par con-
20
M 3
270 Etat preſent des Aff.
Sequent avonërny admettre l'effet
, qui ne dépend que d'une
investiture legitime , mais qu'ils
veulent reconnoistre la forme
établie &publiée par la Bulle
d'or , & Inftrumentum pacis
tanquam fuinmæ & immutabiles
imperii leges .
Le temps nous fera voir
quelles fuites auront tous ces
mouvemens. Cependant les
affaires de l'Empereur ne ſe
trouvant pas dans une bonne
fituation , le Turc fera plus
puiſſant que la Campagne
derniere , & les Troupes de
l'Empire moins nombreuſes,
L'eſperance de la Paix avec le
GradSeigneur, s'eſt évanoüie.
Ceux qui connoiſſent la politique
du Prince d'Orage,n'en
font point ſurpris. Il n'igno-
1
de l'Europe. 271
un
roit pas la difficulté qu'il y a
de conclure une Paix avecles
Turcs , à moins qu'elle ne
leur foit tout- à-fait avantageuſe
, mais il luy fuffiſoit de
faire croire aux Anglois &
aux Hollandois , qu'il les engageroit
à la conclure,& cela
ne ſe pouvoit , qu'il n'euft
Ambaſſadeur à la Porte.Si
ce Prince n'a pas le ſecret de
faire des Conqueſtes , ila celuy
de faire beaucoup de dupes
. Les troubles de l'Empire
& les puiſſans appreſts des
Turcs , mettent l'Empereur
dans un tres -grand embarras.
Ildemande douze mille hommes
aux Pays hereditaires ,
&ils ne font pointen état de
les luy fournir. Il ne peut
tenir au Duc de Savoye la
M 4
272 Etat preſent des Aff.
parole qu'il luy a donnée ,
d'envoyer des Troupes en
Piémont. Enfin , plus la Saiſon
s'avance , plus ſes affaires
prennent untour deſavantageux.
Il ſeroit malaifé de rien
dire de la Pologne que la
Diette n'y foit finie. La fin
n'en répond pas toujours au
commencement. Chacun y
brigue pour ſes intereſts ſans
avoir égard à ceux del'Etar .
La Paix accommoderoit fort
ce Royaume , il peut l'avoir
avantageuſe , mais l'Empereur
travaille à la traverſer .
Les Polonois ont toujours
beaucoup fervy à raccommoder
fes affaires. Ils ont fait
lever le Siege de Vienne , &
les Allemans leur doivent
de l'Europe. 273
encore les frais qu'ils ont faits
en cette importante occafion.
Si les Polonois fongentàleurs
avantages , ils feront la Paix,
s'ils preferent ceux de l'Empereur
, ils continueront la
guerre.
Je vous ay déja parlé du
Duc de Savoye en pluſieurs
endroitsde ce Volume , mais
jedois encore vous dire , que
le Manufcrit qui a couru depuis
une année ou deux , &
qui impute la rupture de ce
Prince avec la France , aux
mécontentemens qu'il en avoit
receus au commencement
de cette guerre , ne dit
pas la verité ,& que ceux qui
y ont ajouté foy ſe ſontlaiſſe
furprendre au brillant & à la
beauté de cet Ouvrage. Le
MS
274 Etat preſent des Aff.
Roy entre dans un trop grand
détail des affaires de fon Etat ,
pour laiſſer décider des choſes
de cette importance , fans
ſa participation , eſtant cer
tain que dans les moindres
affaires de fon Royaume , il
ne s'en remet jamais qu'à luy
mefme. La choſe vientde plus
loin , en voicy l'hiſtoire . Ja.
mais Princefle n'a aimé ſon
Fils avecplus de paffion , que
Madame la Ducheffe de Savoye
, la Doüairiere. L'amour
qu'elle avoit pour ce
Prince ,luy en faiſant fouhaiter
l'élevation avec ardeur ,
luyen fit chercher des moyens
, que d'autres auroiene
difficilement trouvez . Sa
Soeur étoit Reine de Portugal
; il n'y avoit qu'une In
de l'Europe. 275
fante , & l'on avoit alors toutes
les certitudes poffibles que
cette Infante regneroit un
jour. Les deux Soeurs s'aimoient
tendrement , & con.
clurent ce Mariage , pour le
bien & la gloire de leurs Enfans
, rien de plus naturel ,
rien de plus vray ſemblable ,
la Savoye n'en devoit pas
moins demeurer au Duc &
à ſes Enfans , & c'eſt ce qui
eſt à remarquer. Les Eſpa.
gnols , toujours attentifs , fur
ce qui peut leur eſtre utile ,
ou leur nuire , apprehenderent
d'avoir en Portugal un
Roy auſſi vif que le Duc de
Savoye, &qu'un fi dangereux
Voiſin ne leur fiſt la guerre .
Ils ne furent pas moins chagrinsd'apprendre
que la Du
276 Etat preſent des Aff.
cheſſe ſaMere devoit demeu
fer Regente en Savoye , perſuadez
qu'elle y maintiendroitla
tranquilité , & la Paix
& qu'il leur feroit impoffible
dela faire declarer contre la
France. Les Eſpagnols ayant
tenté de pareilles ruptures
toutes les fois que la Savoye
a changé de Maiſtres , ils ne
perdirent point l'efperance
en cette occafion , & réfolurent
de rompre le Mariage
qui avoit eſté arrêté. Ils jetterent
des ſcrupules dans
l'eſprit du Duc de Savoye ,
en luy diſant , qu'il quistoit un
Pays où il estoit aimé , pour
aller dans un autre , qui luy
estoit inconnu , qu'on ne l'élevoit
que pour l'en exiler plus
bonorablement, & qu'enfin s'il
A
de l'Europe. 277
étoit obligé d'y revenir un jour ,
il trouveroit que la France se
feroit emparéedefes Etais. Le
Due estoit jeune ; il n'avoit
pas encore aſſez de lumieres
pour penetrer le fond de la
politique Eſpagnole. Il feignit
une maladie , & traîna
tellement les choſes en longueur
que le mariage ſe
rompit. Tous ceux qui l'ont
approché depuis ce temps- là
n'ont pas eu de peine à connoiſtre
ſes mauvaiſes intentions
contre la France. La
guerre d'aujourd'huy eſt ſurvenuë
, & les Eſpagnols qui
avoient continué d'eſtre ſes
confidens , luy ont fait faire
le pas contre la France qui
luy a déja fait perdre plus de
la moitié de ſes Etats ,& fes
plus fortes Places . Il paroiſt
impoſſible qu'il vienne à
{
278 Etat preſent des Aff.
bout d'en reprendre aucu
ne ,mais il ne l'eſt pas que
le Roy acheve de conquerir
le reſte. Enfin tout ce que
le Duc de Savoye peut efperer
de plus avantageux ,
eſt de voir le Piémont tout
remply de Troupes, & ruiné
tant par ſes Amis que ſesEnnemis.
Son Peuple gémiſfant
eſt au deſeſpoir , mais
le premier qui s'ofe plaindre
eſt traité de criminel.
L'incertitude où l'on eſt de
fa vie ou de ſa mort , donne
beaucoup d'inquietude au
Comte de Froſaſque & au
Marquis de Parelle , qui ont
aidé àle faire déclarer contrela
France , & comme ils
apprehendent que s'ilmeurt
le Peuple ne les accuſe de la
deſolation de tout le Pays, ils
ontdéja demandé à aller fer
de l'Europe. 279
vir enHongric.
Il vient d'arriver une nouvelle
qui doit donner beaucoup
de chagrin à l'Empereur
& aux Princes confederez
. L'Electeur de Saxe ,
qui ſemble avoir les droits
les mieux acquis ſur la fueceffion
de Saxe - Lavvembourg
, en a traité avec le
Roy de Dannemark , & ce
Monarque a envoyé ſignifier
fon Traité au Duc de Zell ,
qui a des Troupes dans Ratzebourg
, & qui le fait fortifier
. Il eſt à croire que les
Ducs de Hanover , & de
Zell ne voudront pas rendre
cette Place , & file Roy de
Dannemark qui doit faire
une Revenëde vingt- quatre
mille hommes de ſes Troupes
le 7. de Mars prochain , fi
meten devoirde l'attaquer ,
280 Etat preſent des Aff.
les Troupes de Zell&de Hanover
eſtant occupées à le
défendre , l'Empereur ſera
privé du ſervice qu'il en attendoit.
Ayant deux Lettres à vous
envoyer tout à la fois , j'ay
finy la premiere plûtôt que
je n'ay accouſtumé , ce qui
a eſté cauſe queje ne vous
ay rien dit du Tremblement
de terre , arrivé en Italie .
Vous en aurez le détail le
mois prochain. Cependantje
vous diray que par rapport à
l'Etat preſent des Affaires de
l'Europe , ce malheur n'accommodera
pas les affaires
du Royd'Eſpagne , & empêcheraqu'il
ne tire fi-toſt les
ſubſides que luy fourniffoient
ſes Etats d'Italie, pour
laguerre preſente.
FIN.
1
005678798
Qualité de la reconnaissance optique de caractères