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1692.3
Eur.
511
1692.3
m
Eur.
511
1692,3
Mercure
<36612005000016
<36612005000016
Bayer. Staatsbibliothek
33
MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE
DAUPHIN.
MARS 1692 .
A
PARIS ,
GALERIE- NEUVE DU PALAIS .
人
O
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galanı au
premier jour de chaque Mois , & cn
le vendra Trente fols relié en Veau ,
& Vingt-cinq fols en Parchemin.
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE , au Palais , dans la
Salle des Merciers , à la Juſtice .
T , GIRARD , au Palais , dans la Grande
Salle , à l'Envie ,
Er Yeuve M. GUER OUT , Galerie-neuye
du Palais , au Dauphin.
M. DC . XCII.
AVEC PRIVILEGE DU ROT
Bayerische
Staatsbibliothek
O
AVIS.
aitfai-
Velques prieres qu'on
tes jufqu'à prefent de bien
écrire les noms de Famille employez
dans les Memoires qu'on envoye pour
ce Mercure , on ne laisse pas d'y manquer
toûjours. Cela eft caufe qu'ily a
de temps en temps quelques- uns de
ces Memoires dont on ne fe peut fervir.
On reitere la mesme priere de
bien écrire ces noms , en forte qu'on
ne s'y puiffe tromper. On ne prend
aucun argent pour les Memoires , &
l'on employera tous les bons Ouvrages
à leur tour , pourveu qu'ils ne
defobligent perfonne , & qu'il n'y
ait rien de licentieux. On prie feulement
ceux qui les envoyent , & fur
A ij
AVIS.
tout ceux qui n'écrivent que pour
faire employer leurs noms dans l'article
des Enigmes , d'affranchir leurs
Lettres de port , s'ils veulent qu'on
faffe ce qu'ils demandent. C'eft fort
peu de chofe pour chaque particulier,
& le tout enfemble eft beaucoup pour
un Libraire.
Le fieur Guerout qui debite
prefentement
le Mercure , aa
rétably les
chofes de maniere qu'il eft toûjours
imprimé au commencement de chaque
mous. Il avertit qu'à l'égard des
Envois qui fe font à la Campagne ,
il fera partir les paquets de ceux
qui le chargeront de les envoyer avant
que l'on commence à vendre icy le
Mercure. Comme ces paquets feront
plufieursjours en chemin , Paris ne
laiffera pas d'avoir le Mercure longtemps
avant qu'il foit arrivé dans
AVIS
les Villes éloignées , mais auffi les
Villes ne le recevront pas fi tard
qu'elles faifoient auparavant. Ceux
qui fe le font envoyer par leurs Amis
fans en charger ledit Guerout , s'expofent
à le recevoir toûjours fort tard
par deux raifons. La premiere , parce
que ces Amis n'ont pas foin de le
venir prendre fi-toft qu'il eft imprimé,
outre qu'il le fera toujours quelques
jours avant qu'on en faſſe le
debit ; & l'autre , que ne l'envoyant
qu'aprés qu'ils l'ont leu , eux &
quelques autres à qui ils le prefent ,
ils rejettent la faute du retardement
fur le Libraire , en disant que la
vente n'en a commencé que fort
Avant dans le mois . On évitera ce
retardement par la voye dudit Sieur
Guerout, puis qu'il fe charge de faire
lespaquets luy- mefme & de les faire
A iij
AVIS.
porter à la poste ou aux Meffagers.
fans nul intereft , tant pour les Particuliers
les Libraires de
que pour
Province , qui luy auront donné leur
adreffe . Ilfera la mefme chofe generalement
de tous les Livres nouveaux,
qu'on luy demandera , foit qu'il les
debite , ou qu'ils appartiennent à
d'autres Libraires , fans en prendre
pour cela davantage que le prixfixé
par les Libraires qui les vendront.
Quand il fe rencontrera qu'on demandera
ces Livres à la fin du mois ,
il les joindra au Mercure , afin de
n'en faire qu'un mefme paquet. Tout
cela fera executé avec une exactitu
de dont on aura tout lieu d'effre
content.
MERCVRE
GALANT
MARS 1692.
YANT à vous parler
de la venuë du
Roy à Paris , dont
je ne pûs vous entretenir le
mois paffé , je ne vous feray
point d'éloges de ce Monarque
, comme je fais d'ordi-
A iiij
8 MERCURE
naire au commencement de
toutes mes Lettres , mais je
vous diray que tout Paris en
fit ce jour-là , & qu'ils furent
accompagnez de grandes acclamations
de joye. Il feroit
fort difficile de vous faire le
détail des juftes loüanges qu'-
un monde entier luy donna.
On peut juger de ce
qu'on dit à fa gloire , par
l'empreffement qu'curent à le
voir les Peuples de cette grande
Ville. Les ruës par où l'on
fçavoit que Sa Majeſté devoit
paffer , eftoient remplies dés
neuf heures du matin &
2
GALANT
9
la campagne
fe trouva toute
couverte de Caroffes plus d'une
lieuë au delà des Portes.
Monfieur, & Monfieur le Duc
de Chartres eftant arrivez de
fort bonne heure pour avoir
l'honneur
de la recevoir , le
Roy partit de Verſailles
dans
fon Carroffe , ayant Madame
à coté de luy , & vis à vis
Madame la Ducheffe de Chartres,
Mademoiselle
, & Madame
la Princeffe de Conty Doüairiere.
Monfeigneur
le Dauphin
eftoit à la portiere du coté
du Roy. Sa Majesté eftant
arrivée au Palais Royal fur les
10. MERCURE
trois heures & demie , & ayant
efté reccuë par Monfieur &
Monfieur le Duc de Chartres,
alla à l'appartement de ce
jeune Prince , & fe rendit
enfuite à celuy de Madame la
Ducheffe de Chartres , qui eft
à la droite en montant le
grand Efcalier , & qui a pour
premiere piece une fort grande
Salle des Gardes , qui eftoit
destinée pour le Souper . On
trouve enfuite une fort belle
anti - chambre , & la chambre
de Monfieur le Duc de Chartres
. Elle eftoit magnifique .
ment meublée , & la Tapif
GALANT
:
II
ferie à perfonnages
eftoit d'aprés
Jules Romain. Elle reprefentoit
l'hiftoire de Scipion , &
eftoit rehauffée d'or . L'ameublement
eftoit de velours couleur
de feu , & la broderie qui
le faifoit briller , or & argent , &
par bandes . Les Miroirs & les
Luftres de cette chambre étoient
d'une tres- grande beauté.
Le Roy paffa enfuite dans
un grand Cabinet qui eft tout
de Menuiferic
, avec des figures
fculpées & dorées d'or
bruny. Il y a dans ce Cabinet
plufieurs Tableaux
encaſtrez
dans la Menuiferic
. Comme
12 MERCURE
"
*
on avoit deſtiné ce lieu pour
le Bal , il eftoit remply
de Luftres. Le Roy & toute
la Cour pafferent aprés cela
dans une petite anti chambre,
& fe rendirent de là dans
la chambre de Madame la Duchefle
de Chartres , dont la
Tapifferie par bandes de velours
cramoify plein , eftoit
enrichie d'une broderie or &
argent . Le lit , les fauteüils , &
les plians eftoient de broderie
d'or plein fans fond . Il y avoit
un très- beau Luftre dans cette
chambre , & des Miroirs de
diſtance en distance . Le Roy
GALANT. 13
cftant enfuite entré dans un
petit Cabinet , paffa dans une
grande Galerie magnifiquement
meublée . La tenture de
Tapifleric eftoit d'aprés le
Pouffin , & reprefentoit pluficurs
de fes Tableaux , comme
le Veau d'or, le frappement du
Rocher , &c. Les fauteuils , les
plians, & le grand tapis d'une
table de quinze pieds de long,
eftoient de bandes or , argent,
& vert. Il y avoit quatre beaux
Luftres , & au bout de la Galerie
, vis à vis de la cheminée
, un miroir de foixante &
douze pouces de glace , fans
14 MERCURE
1
y comprendre la bordure ,
avec laquelle ce Miroir a dix
pieds de large . Cette Galerie
eftoit deftinée pour le Jeu .
Le Roy y laiffa Madame la
Ducheffe de Chartres , & elle
tint cercle pendant
que ce
Prince alla vifiter les nouveaux
appartemens
aufquels
S. A. R. fait travailler dans
l'endroit où eftoient les Academies
de Peinture , Sculpture
, & Architecture . Sa Majeſté
ayant demeuré environ
demy-heure dans ces appartemens
, & prés d'une heure
& demie à Paris , monta feule
7
GALANT.
IS
en Chaife, & repaffa au travers
du mefme Peuple qui rempliffoit
les rues à fon arrivée,
& qui avoit réfolu de l'attendre,
quand Elle ne s'en feroit
retournée que le foir. Les acclamations
& les cris de Vive
le Roy redoublerent , & furent
accompagnez de mille
fouhaits d'une profperité éternelle
, que l'on expliquoit
tout haut. Monfeigneur le
Dauphin , Monfieur , Madame
, & toutes les Dames allerent
à l'Opera , & toute cette
brillante Cour aprés avoir pris
ce divertiffement , vint jouet
16 MERCURE
dans la Galerie de Madame la
Ducheffe de Chartres. Le Jeu
fur grand , & la perte & le
gain à proportion. On dreſla
pendant ce temps - là deux
tables dans la grande Salle des
Gardes Il y en avoit une de
vingt- deux couverts , qui fut
tenuë par Monfeigneur , &
fervie par les Officiers de
Monfieur , qui tint l'autre
table. Celle-là eftoit de vingt
& un couverts , & fut fervic
par les Officiers de Madame
la Ducheffe de Chartres .
Monſeigneur qui eſtoit à la
premiere , avoit à fa gauche
GALANT. 17
Madame , Madame la Princeffe
de Conty Doüairiere ,
Madame la Princeffe d'Epinoy,
& enfuite plufieurs Ducheffes
& Maréchales de France
, & Monfieur le Duc. Il y
avoit un vuide de deux places
à la droite de Monfcigneur
, & aprés cet intervalle
cftoient Madame la Princeffe
de Turenne ,Madame de Chafteau
Thiers , Madame la
Comteffe de Bury , & Monficur
le Duc du Maine. La
rable eftoit de forme ovale .
Il y avoit au milieu une gran
de machine de vermeil doré,
Mars 1692.
·
B
18 MERCURE
de nouvelle invention , ap
pellée Sur tout de table . Outre
les lumieres que ces machines
portent , elles font remplies
de plufieurs vaſes & d'uftenciles
, le tout fort utile à
ceux qui font à ces repas . Je
ne vous parle point de la magnificence
& de la delicateffe
de ces tables ; il n'y a perfonne
qui ne fe l'imagine . La
table de Monfieur fut auffi
magnifiquement
fervie
Son A. R. avoir à fa gauche
Monfieur le Duc de Chartres,
& plufieurs Dames à une di-
Itance de ce Prince , & Montres
GALANT. 19
fieur le Prince de Conty , &
à fa droite Mademoifelle ,
Madame la Princeffe de Conty,
plufieurs Dames , Monfieur
le Comte de Toulouſe , & le
refte des Dames nommées.
Un Surtout de table remplif
foit auffi le milieu de celle- là .
Il eftoit d'un tres beau travail
, & d'un tres- bon gouft,
mais d'un plan different de
celuy dont je viens de vous
parler. Les Violons de Monfieur
joüerent pendant tout le
Souper , aprés lequel il y eut
Bal dans le grand Cabinet ,
où s'eftoient rendues plufieurs
Bij
20 MERCURE
Dames , dont les habits , quoy .
que fuperbes, ne laifferent pas
d'eftre ornez de Pierreries. Le
Bal dura jufques à deux heures
aprés minuit , & Monſeigneur
s'en retourna à Verfailles
.
Aprés vous avoir parlé des
plaifirs de la Cour , vous ne
ferez pas fachée de voir une
image de ceux de la Vic
champeftre. Vous la trouverez
dans les Vers qui fuivent.
C'est une traduction de l'Ode
d'Horace , qui commence
par , Beatus ille qui procul negociis.
Elle eft de M de Saint
Ouën de Caën .
rat
GALANT. 21
255222 522 52522255
LOUANGES DE LA VIE
H
CHAMPESTRE.
Eureux, qui dégagé des intrigues
du monde
Vit comme au Siecle d'ordans une paix
profonde !
Le chagrin dans fon coeur ne trouve
aucun accés ;
Comme il n'a point de dette , il n'a
point de procés ;
L'avarice ne peut luy fuggerer l'envie
De courir l'Ocean anx dépens de fa
vie.
Aux tumultes de Mars préferant ſon
repos
22 MERCURE
Il ne s'entefte point du vain nom de
Heros ,
Erjamais on ne vit ſa conftance importune
A la porte des Grands attendre la
fortune ;
Mais toujours affranchy des loix de
l'intereft ,
Il suffit à foy- mesme , en foy- mefme
il fe plaift ,
Et fans chercher fi loin des terres
étrangeres
Il laboure le champ que labouroient
fes Peres.
Tantoft en mariant les vignes aux ormeaux
,
Il coupe & jeite ay feu leurs fteriles
rameaux , 4
Et referve lesseps quifelonfon attente
Gemiront quelquejourfous leur char
ge pefante.
GALANT.
23
Tantoft ilprend plaifir en des lieux
écartez
Apaiftrefes troupeaux errans de tous
coftez,
Ou preffant le travail
compofe
que l'Abeille
Il conferve le fuc du Thin & de la
Rofe ,
Et pourfe revêtir de modeftes habits,
Ilfait de leur toifon dépouillerfes
brebis .
Si-toft qu'aprés l'Efté le fructueux
Automne
Ameury les trefors de la riche Po
mone ,
Il cueille en fes vergers fes poires,fes
raifins,
Pour les offrir aux Dieux des champs,
& des jardins.
Tantoft affisfur l'herbe , à l'ombrage
des beftres
24 MERCURE
Il apprend aux Echos des airs doux
& champestres,
Et s'endort quelquefois au murmure
des eaux ,
4
Au foufle des Zephirs , au concert
des oifeaux.
Mais quand du trifte Hiver lamortelle
froidure
Defes propres beautez aprivé la Nature,
Il marche environné de fes ardens
Limiers, (les sangliers.
Qui jufqu'au fond des bois forcent
Il exerce (es traits fur les Liévres timides
>
Et retient en fes lags les Oiseaux trop
avides.
Parmy ces petits foins pleins de mille
douceurs,
Peut - on n'oublier gas l'amour & fes
rigueurs >
Si
GALANT. 25
Sipour comble de biens , une Epouse
pudique
Partageant avec luy cet embarras ruf
tique,
Arrefte fur luyfeulfes amoureux defirs
,
Eleve fes Enfans , en fait tous fes
plaifirs ,
Luy prépare un grand feu lors qu'il
vient de la Chaffe ,
Court au devant de luy , le careſſe,
l'embrasse,
Luyprefente des mets , quifont d'au
tant plus doux ,
Qu'ils viennent du travail de cet
heureux Epouxi
Si defa propre main elle luy verſe à
boire, (leur glaires
Luyparle des troupeaux qui font toute
Les compte , les obferve , en conferve
le lait ?
Mars
1692.
C
26 MERCURE
Non , il ne fut jamais de bonheur
plus parfait.
Le Cerfeuilla Laituë , & la Mauve
Sauvage ,
Le Champignon , la Noix , l'olive,
le Fromage ,
Pour luy furent toujours d'un gouft
plus excellent ,
Que ne font l'Efturgeon , la Perdrix,
l'Ortolan.
Combien eftime-t-il fon humble defti
née , [ journée
Lors que fur le declin d'une belle
Il fe voit entouré de fes nombreux
troupeaux ,
Que le Berger ramene au fon des
chalumeaux
!
D'autre part , quel plaifir n'a - t - il
point à la veuë
Du coutre renversé qui luit ſur la
charuë ,
GALANT. 27
Que fes boeufs haraffez d'un pas
tranquille do lent
Conduifent vers l'étable où le fain
les attend ?
Mais lors que de valets une riante
troupe
Luyfervent au ſouper le vin à pleine
coupe
ue le travail du jour ſert au foir
d'entretien ,
Est-il quelque bonheur qui foit égal
aufien ?
[ Ville,
C'est ainsi que loüant un estat fi
tranquille
Alphius préferoit la Campagne à la
Q'se d'un heureux remordsjuftement
combattu ,
Il blâmoitfon ufure , & vantoit la
vertu ,
Quandpreft à devenir Habitant du
Village
Cij
28 MERCURE
L'intereft auffi-toft à fes lois le rengage.
Voicy une Lettre qui court
fur les matieres du temps.
Tous les Curieux ont eu de
l'empreffement pour en avoir
des copies , & cela me donne
fujet de croire qquuee vvoouuss la lirez
avec plaifir.
GALANT. 29
SS255: 522552552252
LETTRE
D'UN FRANCOIS,
A UN SEIGNEUR
FLAMAN.
Sur le changement des Affaires
des Pays- Bas, par la nomination
de M.l'Electeur de Baviere pour
en eftre Gouverneur General.
MONSIEUR.
Je comprens aisément la joye
que peut avoir causé dans les
Pays-Bas , le changement que
C iij
30
to MERCURE
le Roy d'Espagne vient d'y faire,
lors qu'il en a donné le Gouvernement
à M. l'Electeur de Baviere.
Vous efperez avec raiſon
que ce Prince , autant diftingué
par toutes fortes de grandes qua
litez que par fa naiſſance &
par fon rang pourra contribuer
plus qu'aucun autre à y remettre
les affaires fur un meilleur pied.
La Religion Catholique à laquelle
les Flamans font fi attachez.
qu'ils n'ont pû voir fans une extréme
douleur le peril dont elle
seftoit menacée quand le Pays
eftoit entre les mains du Chef de
la Ligue Proteftante , fera , ce
GALANT.
31
femble , plus en feureté fous un
Prince qui a tant de raifons de
maintenir cette mefme Religion,
pour laquelle fes Anceftres ont
fait paroiftre un fi grand zele,
qui ne leur a pas efté moins utile
que glorieux. Il ne fouffrira pas
apparemment les facrileges des
années dernieres , fur lesquels il
a fallu fe contenter de gemirfans.
I pouvoir mettre ordre encore
moins l'exercice public de la Religion
Proteftante dans vos Villes.
Ainfi vous pouvez esperer que fi
l'Herefte armée triomphe en
campagne , vous continuere li
brement à fervir Dieu dans vos
Ciiij
22 MERCURE
Eglifes ,fans craindre de les voir
abandonnées à celuy dont les
Ayeux ont efté profcrits par la
Couronne d'Espagne , dans le
temps qu'elle employoit toutes fes
forces contre des Sujets Heretiques
& rebelles , ne croyant pas
qu'ils duffent un jour eftre le feul
appuy de la Monarchie chancelante
, comme nous le voyons prefentement.
Ily a en effet quelque apparence
que vous en tiverez au moins
cet avantage , &il n'eft pas indifferent
à des confciences timorées
comme les voftres. Mais il
me femble que vous poufferiez
GALANT
33
cette efperance trop loin , fi vous
croyie que les Allemans Catho
liques qui viendront avec M
l'Electeur de Baviere , épargneront
davantage les Terres de vos
riches Abbayes , qu'ils n'ont fait
celles des Princes Feudataires de
l'Eglife , defolées par ces redou
tables quartiers d'hiver , durant
lefquels its ont fait plus de mal
aux Italiens qu'aux François
pendant toute la Campagne.
Vous fçavez toutes les plaintes
qu'en ontfait les Princes d'Italie,
& qu'elles n'ont pas étéplus utiles
les remontrances paternelles
que
du Pape. Enfin , quoy que vous
34 MERCURE
4
ne tiriez peut- eftre pas tous les
avantages que vous eſperez par
ce changement , il faut neanmoins
rendre justice au Confeil
d'Espagne , avouer qu'en l'état
auquel la Ligue avecles Pro
teftans a reduit les affaires , il
eftoit difficile de prendre d'autres
précautions pour la feureté de la
Religion Catholique dans les
Pays-Bas , que de les mettre en
tre les mains du Chefd'une Maifon
, qui non feulement l'a maintenue
dans fes Etats , mais qui
s'eftant jointe avec les Empereurs
contre les Proteftans , s'eftant enrichie
de leurs dépouilles, & éle
GALANT: 35
vée fur leurs ruines , leur avoit
toujours eftéfort fufpecte.
Comme donc il paroist que
dans ce premier article qui concerne
la Religion , la conduite du
Confeil d'Espagne a efté tres - prudente
, je croy qu'elle ne l'a pas
moins efté pour ce qui regarde
l'avantage qu'il s'eft proposé pour
les affaires d'Etat en les remettant
à M' l'Electeur de Baviere,
Ilfaut qu'il foit bien difficile de
trouver un Sujet capable de fouvenir
un fi grand fardeau dans
un temps comme celuy- cy , puis
que parmy plufieurs Seigneurs
Espagnols , à qui on a offert cet
36 MERCURE
employ , perfonne ne s'en eft vou
lu charger , chacun eftant bien
perfuade des difficultez infurmontables
qu'il auroit à ef
fuyer pour s'en acquitter avec
fuccés . Ils comprennent affez que
fi contre toute efperance les affaires
fe rétabliffoient , le Prince
d'Orange en "auroit tout l'honneur,
& qu'on attribueroit au
Gouverneur tous les malheurs
dont il ne devroit pas eftre refponfable
, comme on a rejetté la
perte de Mons fur M le Marquis
de Gaftanaga , fans mefme
quis
luy rendre justice , en luy donnant
quelque part à la gloire
GALANT. 37
accepter
d'une conqueste comme celle de
Beaumont, pour la referver toute
entiere au grand Roy Guillaume .
On croit bien que celuy - cy par un
excés de zele pour la caufe commune
fe feroit abaißé jusqu'à
le titre de Gouverneur,
puis qu'auffi-bien il en a envahy
presque toute l'autorité. Cette
Charge neferoit pas plus incompatible
avecfa Couronne ufurpée,
que celle de Stathouder des Provinces
Unies ; & en tout cas il
fçauroit bien juftifier cet abaiffement
en devenant le Maistre des
Pays Etats qui luy feroient
confiez Jay oy dire mefme qu'il
38 MERCURE
2
avoit fait entrevoir le profit confiderable
qu'il y auroit a ne point
remplir cette place , quand ce ne
feroit que pour épargner les appointemens
d'un Gouverneur, Si
cela eft comme en effet , un
Gouverneur des Pays- Bas , comme
l'a efté M de Gaflanaga
l'année derniere , est un Officier
fort inutile.Le Confeil d'Espagne
ne pouvant y rétablirfon autorité
qu'en la mettant entre les
mains d'un Sujet capable de la
foutenir avec dignité, fans rampre
ouvertement avec le Prince
d'Orange , ne pouvoit faire un
meilleur choix que celuy de M²
·
GALANT. 39
1
l'Electeur de Baviere.
Il y a auffi beaucoup d'apparence
que l'autorité qu'on luy
donne fera tres - ample , & qu'il
I ne dépendra pas comme fes Predeceffeurs
du Confeil de Madrid,
qui eft l'écueil ordinaire de toutes
les réfolutions promptes & falutaires
, qu'un Gouverneur peut
prendre dans des affaires telles
que font prefentement celles des
Pais - Bas. Toutes les Lettres le
marquent , & on affure que M" :
l'Electeur n'a accepté le Gouver
nement qu'à cette condition . Sans
cela , aprés l'experience qu'il a
de la maniere dont les affaires
40 MERCURE
s'expedient en Espagne , apparemment
il ne s'en feroit pas
chargé. Mais on ne s'explique
pointfurun autre article qui paroift
infiniment plus effentiel , &
fur lequel feul on peut juger , ſi
le changement que vous esperez
fera dans le fond , ou feulement
dans la forme. C'eft de fçavoir
fi cette independance qu'on promet
à Mª l'Electeur n'a pas une
exception qui la détruiſe entierement
, en le faifant dépendre du
Prince d'Orange. Si cela eftoit,
M' l'Electeur feroit à plaindre ,
prenant intereft comme nous
faifons à la gloire d'une Maifon
GALANT. 41
auffi illuftre que celle de Baviere,
par la liaison étroite de parenté
qu'elle a avec la Maifon de
France , on ne pourroit voirfans
quelque chagrin ce Prince s'expofer
à ce qu'il auroit à effuyer
du Prince d'Orange , & à la
neceffité d'obeir à un homme que
la naiſſance avoit mis fi fort audeffous
de luy. Auffi peut- on
douter que le Prince d'Orange
n'ait une extreme jalousie de la
gloire folide que Mª l'Electeur
acquife en Hongrie , & par tout
ailleurs , excepté contre les François
? Quand on comparera la
bataille de Gran , la prise de
a
Mars
1692.
D
42 MERCURE
Neuhaufel , celle de Belgrade, &
tant d'autres belles actions , aux
Sieges de Charleroy , de Limerick,
& à tous les autres qu'a
faits le Prince d'Orange , à la
journée de Boine , à la prise de
Beaumont , & à toute cette derniere
campagne , il paroîtra bien
petit , & M l'Electeur paroiftra
comme il eft en effet , un grand
Capitaine.
·
Croyez vous donc , Monfreur
, que ce flegme avec lequel
le Prince d'Orange a regardé
prendre Mons , & paffé l'Esté
entre des ravins & des défilez ,
puiſſe aisément s'accorder avec
GALANT.
43
Pardeur martiale de M l'Elec--
teur ? Il cherche à vaincre )
finir la Guerre par des actions
décifives & éclatantes ; le Prince
d'Orange cherche à la faire durer
, comme un moyen de maintenir
l'autorité que par fon ambition
demefurée il s'eft acquife fur
la plupart des Princes de l'Europe
,mefme contre leurs interefts..
On a veu que la guerre d'Irlande
n'a commencé à avoir quelque
·fuccez que lors qu'il l'a laiffé
faire à des Capitaines qui s'y
font formez. Si donc on luy
pouvoit perfuader de demeurer en
Angleterre , & de s'occuperà
Dij
44 MERCURE
quelque ouvrage peu belliqueux,
comme par exemple à aller tenir
le Parlement en Ecoffe , à mettre
d'accord les Epifcopaux & les
Prefbyteriens , ou mesme s'il ne
veut pas demeurer tout- à-fait les
bras croifez , à affieger vings.
hommes qui tiennent depuis fix
mois contre luy la petite Ifle de
Baffe ,& qu'il envoyaft en mefme-
temps à M l'Electeur fes
Troupes & autant d'argent qu'il
en avoit apporté d'Angleterre la
campagne derniere , alors vous
pourriez esperer quelque fuccez
dans les Pays-Bas. Je ne crois
pas neanmoins que nous fuffions.
GALANT.
45
·
battus , ni que cela empefchaft le
Roy de prendre les Places qu'il
voudroit attaquer.
attaquer. Il y a trop
long-temps qu'il eft en poffeffion
de le faire , comme le Prince d'Orange
eft enpoffeffion de lever les
Sieges qu'il entreprend. Mais
au moins les Pays- Bas pourroient
efperer fous un Prince qui ne
craint point le peril , quelque
action éclatante capable de decider
de leur fort ; & peut- estre
qu'une heureuse défaite des forces
d'Espagne délivreroit à jaż
mais ces bons peuples des malbeurs
continuels aufquels ils font
expofez , fous une Monarchie
+
46 MERCURE
affe foible , pour fe croire terrible
depuis qu'elle a acquis l'ami
tié de fes anciens Sujets rebelles ,
en leur facrifiant l'honneur & la
Fureté de la Religion & des Teftes
auffi bien les couronnées
que
liens les plus facrez de la parenté.
"Affurément M l'Electeur épargneroit
moinsfes Soldats , que des
peuples dont la fidelite eft mife
depuis plus d'un fiecle à de firuque
le
des épreuves , au
• au lien
Prince d'Orange ne les ménagera
pas plus qu'il a fait jusqu'à prefent
, tant que cette odieuſe fidelité
pour leur Souvera fera un
obftacle à fes ambitieux deffeins ,
GALANT
47
pour les forcer enfin , s'il eft poffible
,defe donner à luy .
Si donc les affaires fe gouver
nent comme les années dernieres
& que Me l'Electeur foit obligé
à obeir aveuglément au Prince:
d'Orange , il y a beaucoup d'apparence
que tout le changement
que vous efperez fe réduira à fort
peu de choſe. Vous verrez un
grand nom à la tefte des Ordon-
• une belle Cour
quantité de Nobleffe Allemande
qui viendra chercher de l'employ
& des Charges pour tâcher de fe
rétablir des dépenses qu'elle a
efté obligée de faire en fuivant
nances
ح ی ر ف
و
48 MERCURE
Mr l'Electeur en Hongrie &
en Piemont. C'est à quoyferont
vrai - Semblablement employées
toutes les graces dont on dit qué
la Cour de Madrid le veut laif.
fer maifre : & vous regreterez
peut-efre un' Gouverneur moins
titré , qui s'enrichit à moins de
frais qui a une fuite moins
nombreufe.
D'un autre cofté quand vous
confidererez la foibleffe de l'Efpagne
, & que dans l'extremité
où les affaires font réduites ,
toutes les efperances de les vétablir
font fondées fur des avanies
faites aux Negocians , capables
de ruiner
GALANT. 49
de ruiner de fond en comble le
commerce des Indes Occidentales
, qui eft la derniere refource
de la Monarchie , il paroiftra
bien difficile que M l'Electeur
de Baviere puiffe faire quelque
chofe indépendamment du Prince
d'Orange. Tant que cette dépendance
continuera , ce feroit fe
tromper groffierement que d'efperer
aucun changement avantageux
dans vos affaires. Quand
toutes les Troupes de S. A.E.
viendroient dans les Pays- Bas ,
comme on dit qu'elles y doivent
venir contre l'avis du Prince
d'Orange , qui craint de voir M².
Mars
1692.
E
to MERCURE
l'Electeur Maistre de quelqu'une
des Places , elles ne feront pas
avec celles des Espagnols un corps
affez confiderable pour s'opposer
aux mauvais deffeins que peuvent
avoir les Proteftans , &fur
tout le Prince d'Orange. Si la
Cour d'Espagne ne s'en défie pas ,
on reconnoift en cela cette confiance
fuperbe , qui eftant lafource de
tous les malheurs de la Monarchie
, en doit faire craindre de
nouveaux , fi mefme il y en a de
plus grands dans le Chriftianif
que de fonder fon efpérance
& fon bonheur fur la profperité
des impies , des rebelles , des
me , que
GALANT. ད་
ennemis de Dieu & de fon Eglife.
Si cette confiance temeraire eft
appuyée fur des traitez , peut - on
fuppofer qu'ils foient plus forts
que ceux qui fembloient
mettre à
couvert le Roy
d'Angleterre des
malheurs qui luy font arrivez?
Mais quand le Prince d'Orange
auroit à l'égard des Espagnols ,
la mefme bonne foy qu'il a enë
envers le Roy fon Beaupere , ils
n'auroient pas trop fujet de fe
plaindre. Il eft certain que cette
ambition fans bornes , dont il a
tant donné de marques , le portera
toujours à
s'emparer de tout ce
qui eft à fa
bienféance. Rien n '
J
Eij
52 MERCURE
et davantage que les Pays -Bas
Efpagnois , puifqu'il est aisé de
comprendre que cette ufurpation
affureroit les deux autres ; mais
ily a tout fujet d'efperer que M
l'Electeur ne s'y laiẞera pas furprendre
. En toute extremité il
vaudroit mieux
que
les
Pays-
Bas demeuraffent entre fes mains ,
couverts de l'Electorat de Cologne
, devenu comme hereditaire
dans fa Maiſon , & qu'avec un
peu de faveur à Rome on pourroit
couvrir d'un autre cofté , en achevant
de recueillir la fucceffion du
feu Electeur de Cologne . Alors
vous feriez en eftat de ne plus
GALANT.
53
craindre les Hollandois , & fi un
feul Evefque de Munster leur a
fceu donner tant d'affaires , que
ne pourroit pas entreprendre un
Electeur de Baviere maistre des
Pays - Bas , joint à un Electeur
de Cologne auffi puiffant qu'eftoit
le dernier ? Si le Confeil d'Efpagne
a eu ces grandes veuës pour
mettre à couvert , ou au moins
abandonner à une Maison qui
lui eft étroitement alliée , unefucceffion
qui luy est devenuëfi one
reufe , le Prince d'Orange ne le
gouverne pas auffi abfolument
qu'on le croyoit ; mais il faut que
le malfoit bien preffant pour em-
E iij
54 MERCURE
ployer des remedes auffi perilleux .
Peut- eftre auffi que nous cherchons
du miftere où il n'y en a
point , & que la feule raifon de
ce changement eft de dépayfer,
pour ainfi dire , M ' l'Electeur de
Baviere l'occuper par ce nouvel
emploi , & le tenir par la plus
attaché aux interefts de la Ligue,
en la luy faifant voir par fon
plus bel endroit ; car en effet
ces belles & nombreuses armées
faites aux dépens des Anglois &
Hollandois font toute autre cho
fe que celles du Rhin & du Piemont.
Cependant fi la campagne
prochaine reſſemble à la derniere,
GALANT.
55
il trouvera qu'on fait encore
mieux en Piemont qu'en Flandre
, ou plutôt que les affaires de
la Ligue vont également mal de
tous coftez:
Mais à vous parler fincerement
, quelque bien fondées que
puiffent efire vos efperances , de
= voir les Pays- Bas rétablis fous
le Gouvernement de M' l'Élec
teur de Baviere , parce que vous
ne pensez qu'aux grandes qualitez
de ce Prince , peut- eftre ne le
poffederez- vous pas long- temps.
Vous avez veu que tous les ans
depuis le commencement de la
E
iij
56 MERCURE
guerre , le peu de fatisfaction qu'il
trouve par tout où il va , luifait
prendre de différentes mesures .
Comme fon grand coeur ne luy
permettra pas de s'accommoder à
ces airs de maiftre , qui ont paru
infupportables à de fimples Gentils
- hommes , ilfe laffera bientoft
d'une dépendance telle qu'il la
faut avec le Prince d'Orange.
Aimant la gloire, il reconnoîtra
qu'il la faut chercher tout autre
part que fous fes étendards : ce
qui peut- eftre luy fera encore pré
ferer le commandement des armées
en Hongrie , à toutes fortes
d'emplois. Des victoires telles
GALANT.
་ ད 7
que ce Prince a remportées , plus
- decifives que celle de Salenkemen
, pourroient eftre le veritable
moyen de parvenir à cette
paix , qu'à la honte du Chriftianifme
on fouhaite plus ardem.
ment à Vienne
elles affureroient
à Madrid ,
qu'à Conftantinople. Au moins
étendroient
les conqueftes de Hongrie , dont
l'alliance du Prince d'Orange a
déja fait perdre une partie , &
feroient un préliminaire de nego
ciation plus digne de l'Empereur,
que des baffeffes faites à fon infçü
par un Marchand d'Alep , tel
qu'eftoit Huffey , qui n'ont fervi
58 MERCURE
qu'à rendre les Princes Chreftiens
méprifables , & àrelever le courage
des Othomans . Je fuis , &c .
"
L'abondance de la matiere
m'empêcha le mois paffé de
vous faire part d'une action
qui a efté faite fur mer , & qui
eft d'une auffi grande vigueur
qu'il s'en puifle faire . Vous
pouvez l'avoir apprife par les
nouvelles publiques , mais ce ne
peut eftre avec un détail auſſi
entier que je vais vous en parler.
Deux petits Vaiffeaux du
Roy efcortant quatre Fluftes
du Party pour le Sel , & vingt,
GALANT. 59
quatre autres Vaiffeaux Marchands
qui alloient du Havre
à Rochefort , furent rencontrez
à trois lieues de l'Ifle de
Jerfey , par deux gros Vaiffeaux
de guerre Anglois , l'un de
foixante-quatre , & l'autre de
quarante- fix Canons . Mr de
Bellair qui commandoit
l'un
des deux petits Vaiffeaux de
Sa Majefté , propoſa à M³ de
Fruges qui commandoit
l'autre
, appellé la Favorite , de
continuer
la route avec le
Convoy , pendant qu'il feroit
tefte aux Anglois
pour les
empêcher
de le pourfuivre
.
60 MERCURE
Ainfi pendant que le Convoy
s'avança fous la feule efcorte
de la Favorite , M' de Bellair.
demeuré feul en prefence des
Anglois , effuya le feu de leurs
Vaiffeaux, qui commencerent
à le battre avec d'autant plus
de furie , qu'ils efperoient le
couler à fond , & atteindre
encore affez roft noftre Convoy
. Ils luy firent plufieurs
décharges précipitées
de tout leur Canon . Son
grand maft en fut d'abord
emporté , & enfuite fon maft
d'Artimon . M' de Bellair connoiffoit
bien qu'il ne pouvoit
GALANT. 61
refifter à des forces fi fupeperieures
, & qu'il feroit enfin
obligé de fuccomber , mais
comme nos Vaiffeaux Marchands
n'étoient pas encore
bien loin , & qu'il leur falloit
beaucoup plus de temps pour
fe fauver , il refolut de demeurer
ferme devant les Anglois
, & de les arrefter jufqu'à
la nuit , quand mefme il auroit
deu y perir . Jufque- là il
s'eftoit fort bien défendu de
fes deux batteries de canon ,
mais ayant receu un coup à
l'eau , & ne pouvant plus fe
fervir de fa batterie baffe , il
62 MERCURE
fit mettre le fabre à la main à
tout fon Equipage , & fe prefenta
plufieurs fois aux Ennemis
, qui n'oferent en venir à
l'abordage , tant la contenance
fiere de nos gens les épouvantoit
. Ils fe contenterent
de faire des décharges redoublées
de tout leur canon fur
ce malheureux Vaiffeau , qui
foutint leur feu jufqu'à la
nuit , ce qui dura pour le
moins cinq heures . Cependant
comme il faifoit eau de toutes
parts , & qu'infenfiblement
il
couloit à fond , la plus grande
partie des hommes de l'EquiGALANT.
63
page fe fauverent dans la Chaloupe
, & laifferent M ' de Bellair
, qui aima mieux s'expofer
à perir que d'abandonner
le Vaiffeau du Roy , ou le
rendre aux Ennemis . Il fit jet
ter fes hardes & tous les équipages
à la mer pour le déchar
ger , & à force de travail &
Manoeuvres
il fit tant qu'il
le mena jufqu'à la cofte de
Pereau , où effectivement il
coula à fond , mais affez heureuſement
pour M'de Bellair,
puis que les marées eſtant fort
baffes en cet endroit , il luy
fut aifé de le relever pendang
de
64 MERCURE
le reflus , & de le fauver dans
un petit Port nommé Pont
Munac , prés de Lanion en
Bretagne , où il arriva le lendemain.
Il y a déja fait raccommoder
fon Vaiffeau , qui
fe trouve prefentement en
eftat de fervir , de forte que
nous n'avons rien perdu dans
cette rencontre , & que par la
fage conduite & la vigoureufe
réfiftance de M' de Bellair ,
nos quatre Flûtes & nos vingtquatre
Vaiffeaux Marchands
ont efté fauvez , & font heureufement
arrivez à Rochechefort.
Les actions de cette
GALANT. 65
vigueur font une marque de
ce que le zele qu'on a pour le
Roy eft capable d'inspirer de
grand à ceux qui ont l'honneur
d'eftre à fon fervice .
Auffi Sa Majefté qui récom
penfe toujours le merite , ne
s'eft pas contentée de faire
donner une gratification à M
de Bellair . Elle luy a fait écrire
pour luy témoigner combien
Elle eftoit fatifaite de la
- réfolution qu'il avoit montrée
en cette rencontre . Sa
Majeſté a fait plus . Il n'eſtoit
que Capitaine en fecond , &
Mars
1692. F
66 MERCURE*
Elle vient de luy donner le
Vaiffeau nommé le Fidelle à
commander.
Jay encore à vous faire
voir une Piece en Vers fur la
prife de Montmelian , que je
ne vous pus donner la derniere
fois . Elle merite d'autant plus
voftre curiofité, que beaucoup
de Connoiffeurs l'ont leuë
avec grand plaifir; mais vous
ne ferez pas fachée que je
Vous apprenne auparavant que
l'ordre ayant efté donné dans
toutes les Villes pour faire
chanter le Te Deum en action
de
graces
à Dieu pour cette
GALANT. 67
!
conquefte' , M' l'Evefque de
Noyon afait paroiftre un zele
tout fingulier dans le Mandement
qu'il en a fait publier .
dans fon Diocefe . Il eft extraordinaire
, & d'une maniere
fi nouvelle , que quoy que le
temps de vous l'envoyer fem
ble paffé , je croydevoir vous
en faire part. Vous y trouverez
un Portrait du Roy tresreffemblant,
& connoiffant autant
que je fais vos fentimens
d'admiration pour ce grand
Monarque , je fçais que je ne
fçaurois vous obliger davantage
, qu'en vous faifant voir
Fij
68 MERCURE
tout ce qui a rapport à fa
gloire. Voicy les termes de ce
Mandement.
François
de Clermont , par
la Grace de Dieu , Evêque,
Comte de Noyon , Pair de France
, Confeiller d'Etat ordinaire .
A tous Doyens , Chanoines, Chapitres
, Abbez, Abbeffes, Prieurs,
Curez, Superieurs & Superieures
de Communautez Regulieres
Seculieres de noftre Diocefe ,
Salut & Benediction. La justice
qui anime le courage , qui arme
le bras , qui confacre le glaive de
noftre invincible Monarque , nous
GALANT: 69
Dien
a toûjours fait eſperer que
continuëroit de confondre en tous
lieux les injuftes deffeins des
communs ennemis de la Religion ,
de l'Eglife de l'Etat .
En effet , ne peut-on pas dire
veritablement dans la mesme
efpece , que le Prophete parloit
aux Affyriens , que Dieu s'eft
déclaré le Seigneur des Vallées
des Montagnes , en faveur
de la France. Il a paru le Dieu
des Vallées dans le gain de la fameufe
bataille de Fleurus en rafe
Campagne. Il s'eft fait de plus
fentir le Dieu des Montagnes ,
Sa Majesté a réduit en
lors
que
70 MERCURE
perfonne & au milieu des perils
Pimportante Ville de Mons ,fous
fon obéiffance , a la bonte des Anglois
prefens , & qu'enfuite malgre
la rigueur de l'hiver , fes
Troupes toujours victorieufes ont
force la redoutable Fortereffe de
Montmelian, qui peut eftre appel
lée la Cité de Louis , de mefme que
David nomma la Fortereffe de
Sion fa Cité comme eftant le Chefd'oeuvre
de fes conqueftes.
C'est dans cette veuë que noftre
Roy fi grand devant les hommes,
s'abaiffe en la prefence de Dieu ,
qu'il prefere la qualité de Chrétien
à celle de Heros ; que fon
1
GALANT.
71
regine eft faint, & qu'en récompenfe
le Ciel le comble tous les
jours de tant de nouvelles pro-
Speritez, qu'il eftaifé d'en reconnoiftre
le portrait dans celuy que
faint Jean Chryfoftome a fait de
l'Empereur Theodofe . Sa Maifon
Royale est toute éclatante,
Domus clara . Son air fublime
majestueux & charmant fe ré.
pand fur toutes fes actions , For
ma divina. Son âge eft meur
& parfait , Atas integra . Le
travail infatigable luy eft devenu
naturel , Labor natura. Sa
fageffe eft fans exemple dans les
temps paffez , Non eft exem72
MERCURE
plum præteritis temporibus.
Les fiecles à venir ne luy donneront
point de Rivaux › Non Æmulus
futuris. Son visage n'eft
pas moins connu des Etrangers ,
que de fes Sujets , Vultus tam
notus barbaris quam nobis.
Son merite infini épuife le fond
de la plus riche éloquence toûjours
ingrate à fa vertu , & onereuse
fa modeftie. Quilibet Orator,
aut ingratus virtuti , aut onerofus
modeftiæ. Il n'y a jamais
eu de difference pour luy entre la
guerre & le triomphe , Nullum
bellum fine triumpho . Et il
femble enfin que nous doutions
de
GALANT.
73
de tous les exploits furprenans que
- nous voyons , parce qu'ils nous
paroiffent incroyables e impoffi
bles, Cum facta videamus quæ
dubitaverimus
effe facienda,
- C'est ainsi que pour parler .
langage du faint Efprit , le Trône
de Louis le Grand, pareil à
celuy de Salomon , furpaffe tous
ceux des autres Rois de la Terres
enpuiffance , en durée & en pieté,
• & que nous pouvons expliquer
la jufteffe de la Devife Royale
dans ces termes pompeux du Panegyrique
que Tcrtullien a dedié
aux Princes perpetuels de l'Afrique.
L'Empire eft auffi contene
Mars . 1692.
G7
11
74 MERCURE
defon Soleil ,
le Ciel left du
que
fien & les influences en font
également favorables . A cælo
& Imperio bone eft . .
Et c'est auffi felon les faintes
intentions , les juftes fentimens ,
la religieufe reconnoiffance de
Sa Majesté qu'en conféquence
de la Lettre dont il luy a plu de
nous honorer › nous vous ordon-
· nons de chanter inceffamment le
Te Deum dans vos Eglifes en
action de graces à Dieu , avec
autant de cérémonie & defolemnité
que de devotion & de joye,
Donné à Noyon en noftre Palais
Epifcopal , &c.
GALANT. 75
Voici les Vers dont je viens
de vous parler ; ils font de
Ml'Abbé Tribolet.
2252 2552525525225
IDYLLE
Sur la prife de Montmelian.
'Art tout confus de voir qu'en
mille lieux
L4
Lovis bravoit fa résistance ,
firay de la Nature implorer l'aſſiſtan-
·ce.>
Dit-il , & ce fuccés m'eſt trop injurieux.
Quoy donc? cent Princes envieux
M'ont employé pourles défendre
Gij
76 MERCURE
Contre leur Ennemy commun :
Cependant affieger & prendre
Chez luy deformais ce n'est qu'un?
Non , j'en auray vangeance , & même
avec ufure.
Fort en colere il alla de ce pas
Mettre en fon party la Nature.
Finiffons , luy dit- il , nos anciens
debats.
Je veux bien à la fin l'avouër à me
honte ;
Nature , un Mortel me furmonte ,
Etj'ay befoin de ton fecours.
Ton interest au mien eft à peu prés
Semblable,
Et ce Heros fi formidable,
Dont je reffens le pouvoir tous les
jours ,
Ne t'eft guere plus favorable.
Il a cent fois tenté , fans craindre
tes frimats ,
GALANT.
77
Les chofes les plus difficiles .
Dans le fort de l'hiver on a vû fes
Soldats
S'échauffer à prendre des Villes .
Mais que te dis je icy que tu ne feaches
pas ?
Il n'a que trop paru dans plus d'une
entreprife ,
Combien de Heros te méprife .
La Nature fans peine approuvafon
deffein.
Elle qui couvoit dans fon fein
L'injure que l'Art luy rappelle,
Parcourut auffi-toft des yeux
Ce qu'elle avoit deplus fortfous les
Cieux.
Montmelian , Montmelian , dit-elle,
Me paroift propre à nous vanger.
tous denx ;
Je l'ay muny d'un roc inacceffible,
Et toy , d'un folide rempart.
Giij
78 MERCURE
Fattens la ce Heros à qui tout eftpoffible.
Voyons s'il fait forcer la Nature
avec l'Art.
Aprés un tel défi, chacun fembloit
attendre
Que cette Place enfin borneroit les
[ des Rois. exploits
Du plus puiffant & du plus grand
Un Rocher, difoit- on , fceut autrefois
Suspendre
Le cours rapide d'Alexandre.
On vadirefans doute à la pofterité.
Qu'au pied d'un roc, LOVIS enfin
fut arrefté.
Et qui n'auroit jugé de même ?
On ne pouvoitfans eftre épouvanté
De ce roc escarpé voir la hauteur
extrême ,
Et l'on cuft pû demander aux Fransçois,
GALANT. 79
demandoit autrefois
Ce
que
Un Barbare infolent au Vainqueurde
L'Afie.
Apprenez- moy , difoit- il , je vous
prie ,
Si vos Soldats fçavent voler.
Ouy , les François fçavent voler
fans doute ,
Et leur Heros que l'Univers redoute
,
N'eut qu'à vouloir , n'eut qu'à
parler.
Dans le moment , cent Bombes an
lieu d'ailes ,
Portant partout le trépas avec elles,:
Allerent frayer le chemin,
Et bientoft nos Guerriers les foudres
à la main
Les obligerent de fe rendre.
Auffi , lâche Ennemy , pourquoy pour
vous défendre
G-iiij
So MERCURE
Si prés des Cieux vous eftre retiré?
Ce lieu pour vous eftoit mal aſſuré;
Quoy ! ne craigniez- vous point
d'eftre réduit en cendre ,
Vous voyant fi voifin du celefte couroux
?
Malheureux!à quoy penfiez- vous?
En approchant du Cielque pouviezvous
pretendre ?
Ne fçaviez- vous pas bien que Le Ciel
eftpour nous ?
Il eft vray , Madame , que
je ne vous ay rien dit des offemens
du Geant dont la découverte
a fait icy tant de
bruit depuis plus d'un mois.
Je ne doutois point que la
Rélation que
l'on en a puGALANT.
8r
bliée , n'euft efté jufques à
vous , & cela m'avoit impofé
filence fur cet article ; mais
puiſque vous m'en faites des
reproches , je vous fatisferay
amplement en vous envoyant
une copie de ce que le fçavant
M' Comiers d'Ambrun , Prê
tre , Docteur en Theologie ,
a écrit fur les Geans à l'occafion
de ces offemens trouvez .
Toutes fes remarques font
fort curieufes , & en lifant ce
qui fuit , vous ne devez point
oublier que c'eft luy qui parle..
82 MERCURE
HISTOIRE GENERALE
DES GEANTS .
T
Out ce qui paroift extraordinaire
cauſe toûjours
beaucoup de furprife ,
& merite nos reflexions . C'eft
ce qui m'oblige à parler de ce
que le P. Hierofme des Monceaux
,Miffionnaire Capucin,
de la rue S. Honoré vient de
m'apprendre , du Squelette
d'un Geant de quatre- vingt
feize pieds de longueur , qu'on
trouva au mois de Septembre
dernier dans une muraille , au
GALANT. 83
village de Cailloubella , qu'on
nomme auffi Chalior , à fix:
lieues de Theffalonique en
Macedoine. Voicy les autres.
particularitez qui luy en ont
efté écrites de l'Ile de Scio ,
le , par le P. Hierofme de Rhetel
du mefme Ordre , Miffionnaire
au Levant..
ON-
כ מ
Le crane fut trouvé entier..
On le remplit de bled ; il
en contient fix Quilots , qui
epelent deux cens dix livres .
poids de Paris , qui valent :
dix boiffeaux & demy , me
fure de Paris. J'ay en main:
Original de la Lettre ..
re
ב ע
84 MECCURE
Une dent qui tenoit à la ma
choire inferieure , en ayant
efté arrachée , pefa quinze livres
. Elle a un pan de hauteur,
qui vaut fept pouces & deux
lignes , pied de Roy.
La derniere phalange , ou
le plus petit os du petit doigt
du pied , a auſſi un pan de
long.
Un des os du bras , depuis
le coude jufques au poignet ,
a quatre pans de tour , qui
font deux pieds , quatre pouces
, & huit lignes . Deux Ca.
pitaines ont nis aifément dans
le creux de cet os leurs bras.
GALANT. 85
•
revêtus de leurs veftes & jufteau-
corps à grandes manches.
M Quainet , Conſul de nô .
tre Nation à Theilalonique ,
en fit dreffer le 12. Octobre
des Actes authentiques en
Chancellerie. Il a reçû du Bacha
les principales pieces de
ce Squelette , & a acheté les
autres pieces des particuliers
qui s'en eftoient faifis . Il doit
envoyer le tout à Sa Majesté.
Le Squelette de ce Geant
prouve que S. Auguſtin a cu
raifon de dire dans la Cité de
Dieu , liv . 11. Chap . 9. que par
la grandeur des offemens
86 MERCURE
qu'on trouve dans les anciens
fepulchres , les plus incredules
font forcez de reconnoiftre ,
qu'il ya eu une race desGeants;
Ce qu'il confirme , ajoutant
dans le Chapitre 23. que peu
d'années avant que les Gots
ruinaffent Rome , on y couroit
de toutes parts pour admirer
une Geante .
Puifque Louis Vivez dans
fon Commentaire fur le neuviéme
Chapitre da 15. livre
de la Cité de Dieu de S. Auguſtin
, dit avoir vû dans l'Eglife
S. Chriftophe une de
fes dents d'une grandeur pro
GALANT 87
digicufe je n'oublieray pas
que depuis l'année 1413. on
voit dans l'Eglife.de Noftre-
Dame de Paris la répréfentation
du Geant S. Chriftophe.
Le S. Chriftophe qu'on
voit dans l'Eglife Cathedrale
d'Auxerre , a cela de particu
lier , qu'on dit la Mefle dans
une Chapelle qui eft au dedans
de la tefte , & cette Chapelle
prend jour par deux fe
neftres , formées aux yeux de
ce Coloffe gigantefque .
Tertullien que j'ay toûjours
I appellé mon Maiſtre , avec
Saint Cyprien , & qui vivoit
88 MERCURE
au troifiéme ficcle , me fournit
fon témoignage irrépro .
chable concernant les Geants.
Il parle en ces termes dans fon
Traité De Refurrectione carnis .
Gigantum autem antiquiffima
cadavera devorata conftabit ,
quorum crates adhuc vivunt . Diximus
jam de ifto alibi .
Il ajoûte parlant de Carthage
, fed & proxime in ifta civitate
cum Odei fundamenta tot
veterum fepulturarum facrilega
collocarentur , offa adhuc fuccida ,
capillos olentes populus exhorruit.
Vous attendez que je vous
GALANT. 89**
explique comment la Nature
produit les Geants , qui ont
mefme fouvent un Pere & unc
Mere de mediocre taille . Je
ne veux pas vous rapporter les
rêveries du Rabin Salomon ,
qui dit que les Geants dont
Moyfe a parlé au chp . 6. de
la Genele , eftoient de la race
des deux Anges Aza & Azael, ›
tombez de quelque tourbillon
du Ciel, & c'est la raiſon
pour
laquelle Moyie avoit appellé
les Geants , Nephelin , qui en
Langue Hebraïque veut dire
Tombants , du Verbe Nophal
qui fignific cecidit . Mais la ve--
Mars 1692.
H.
90 MERCURE
ritable caufe de la production
des Geants, qui parurent avant
le Deluge , eft contenue dans
la Genefe , qui dit que les Enfansde
Dieu ayant vû que les
Filles des hommes cftoient
belles , ils en firent leurs Femmes
dont nâquirent les
Geants. Car ces Enfans de
Dieu eftoient les premiers nez
de chaque Famille, confacrez
au fervice divin , & feparez
du refte des hommes , fans
connoiftre ny Pere ny Mere,
comme Melchifedech , & vivant
dans un veritable & entier
Celibat. C'est pourquoy
GALANT.
=
ayant toujours vêcu fort chaftement
pendant mefme des
ficcles entiers , ils avoient
abondance
de matiere tresbien
cuite, épaiffe, toute remplie
d'efprit & de feu , & proà
la generation
; ce qui
eft encore la raifon Phyfique
de la production des Geants,
lors que ces qualitez fe trouvent
dans la femence du Pere
& dela Mere.
pre
Je puis appuyer mon ſentiment
par les termes de l'Ange
Uriel , dans le 4 livre d'EC
dras , chap. 5. v . 72. Si tu demandes
à la Nature pourquoy
?
Hij
92 MERCURE
les Enfans que tu produis à prefent
n'ont pas la hauteur de ceux
des premiers Siecles , elle te répondra
que ceux- là naquirent dans
fa jeuneffe , & que ceux - cy font
produits, dans le temps de fa
vieilleffe , quand la matiere defaut.
Ainfi ils font de moindre·
taille que tes yeux , & tes
Succeffeurs feront encore plus
petits.
Il ne faut donc plus s'étonner
, fi aprés plufieurs milliers
d'années on trouve les tombeaux
des Geants . Comme on
ignore le temps de leur inhumation
, on le peut auffi bien
GALANT .
?
93
rapporter aux Siecles qui ont
précedé le Deluge , qu'aux
fiecles qui l'ont fuivy , puisque
la Sainte Ecriture fait.
mention des Geants qui ont
vêcu avant , comme de ceux
qui ont vêcu aprés le Deluge.
Moyfe ayant dit dans la
► Geneſe au chap . 6. v . 4. que
Dieu prononça en l'année du
monde 1536. cet Arreft fatal
à tous les hommes ; que dans
fix vingt ans il les feroit perir
fous les caux du Deluge ,
qui commença au fecond
CO mois de l'année 1656. c'eſt .
94 MERCURE
pour cela queJob au 26.ch.dit,
Gigantes gemunt fub aquis .
Moïfe ajoûte qu'en ces jourslà
les Geants furent fur la
Terre ; car aprés que les en
fans de Dieu fe furent mêlez.
avec les filles des hommes ,
elles leur enfanterent
ceux qui
de tout temps ont eſté gens
de renom
.
Berofus Caldéen , affure que
Noé étoit un Geant craignant
Dieu , & qu'il prefcha la penitence
aux autres Geants ,
pendant les fix - vingts ans .
qu'il fut à baftir fon Arche .
Nembrod , fils de Chus ,
GALANT.
9ད་
fuivant la Verfion des Septan--
te en la Geneſe , Chap . 1o. v.
8. eft le premier Geant dont
la fainte Ecriture fait mention
aprés le Deluge.
1 Moïfe mefme dit dans fon
Livre des nombres au Chap.
13. V. 34. qu'ayant par l'ordre
de Dieu envoyé du Defert de
Pharam , où le Peuple d'ifraël
campoit , un homme de chaque
Tribu pour reconnoistre
la Terre de Canaan , ces douze
Efpions firent leur rapport .
en ces termes. Le Peuple que
nous avons vû eft de grande tail--
le. Nous y avons vu auffi quel
96 MERCURE
ques Nephelins , Geants monftrueux
des enfans d'Enac , de la
race des Geants , aufquels nous
étant comparez nous femblions
n'eftre que des Sauterelles.
la
Moife écrit dans le Deuteronome
chap. 12. V. 10. que
Terre des Moabites avoit efté
aux Emiens hauts de ftature ,
qui estoient estimez Geants
de la lignée d'Enacim ; & au v.
20. parlant de la Terre des
Ammonites , il dit , qu'elle a
efté réputée Terre des Geants;
car auparavant elle eftoit habitée
par les Geants que les
Moabites appellent Zonzom
mins
GALANT.
97
1
A
mins , Peuple haut de ſtature,
comme ceux d'Enacim , que
le Seigneur détruifit ; & au
ch. 3. v. 1. il fait la defcription
du Geant Og , Roy de
Bafan , où l'on montre encore
fon lit de fer.
Jofué au ch . 14, v. 15. dit ,
que dans la Ville d'Ebron ,
ancienne
demeure
d'Enacim ,
eft
enterré Adam le plus grand
des Geants .
Dieu mefme par la bouche .
de fon Prophete Amos , au ch.
2. v. 9. parle en ces termes.
Fay exterminé l'Amorréen , duquel
la hauteur eftoit femblable
Mars 1692 . I
98 MERCURE
à celle des Cedres , t) fa force
égale à celle des Chefnes.
L'Hiftoire de David dans le
premier Livre des Rois au
décrit le Geant Goliath
ch .
17:
de Geth ; & dans le 2. liv . ch .
21. V. 17. il raconte , que lc
Geant Jefbibenob , voulant fraper
David , fut tué par Abifaï
fils de Sarvias . Dans les verfets
fuivans il est fait mention
d'un Saph de la lignée d'Arai
pha , de la race des Geants ,
comme auffi d'un autre Geant
Goliath Getehen , qui fut tué
par A- Deo- Datus. Enfin dans
le 20. v . il eft parlé d'un homGALANT
99
me fort grand qui avoit fix
doigts à chaque main & à chaque
pied.
L'Hiftoire Sacrée nous fourniroit
cent autres preuves des
Geants , fi nous avions le Li-,
vre des Guerres du Seigneur
duquel il est fait mention
dans les nombres au ch . 21. v.
14. Ecoutons maintenant les
Hiftoriens Profanes.
Solin in Polihift : ch. 5. dit
que pendant la Guerre de
Crete aprés le débordement
des rivieres , on trouva un
homme , qui avoit trentetrois
coudées de long , au ra-
I ij
100 MERCURE
port mefme de Metellus & du
Lieutenant L. Flaccus , témoins
oculaires . Ces trentetrois
coudées valent quarante
neuf pieds & demi ,
Pline au Livre 7. chap. 16.
dit que par un tremblement
de terre une montagne ayant
efté renversée en Crete , on
trouva un corps debout de
quarante fix coudées de hau
teur , qui valent foixante- neuf
pieds de Roy. On crut que
c'eftoit le corps du Geant
Orion , ou celuy d'Oty's .
Plutarque dit que Serto
rius eftant en Mauritanie , fit
GALANT. Ior
ouvrir dans Tanger le fepul
chre d'Antée , & que fon cadavre
avoit foixante & dix
coudées de longueur , qui
valent cent cinq pieds de
Roy , & par conféquent ce
Geant eftoit de neuf pieds
plus grand que le Geant qu'on
a trouvé l'année derniere prés
de Theffalonique en Grece .
Philoftrate in Heroicis , dit
que par le renversement d'une
cofte fur la riviere d'Oronte ,
on découvrit le fepulchre de
l'Ethiopien Ariadne , dont le
cadavre avoit trente coudées
de longueur , qui valent qua-
I iij
102 MERCURE
rante cinq pieds de Roy. II .
ajoûte que dans une Caverne
du Mont Sigée , on trouva le
corps d'un Geant de vingtdeux
coudées .
La Sicile fut autrefois habitée
par les Geants , & en voici
un témoignage irréprochable.
On y promene tous les
ans à Meffine avec grande folemnité
, deux Statues Gigantefques
, & ces ftatuës reprefentent
Mathea & Ranzone ,
mary & femme qui tirannifoient
la Ville .
Thomas Fafellus , Hiftorien
fort exact en la deſcription
GALANT. 103
4.
de cette 1fle , dit dans fa premiere
Decade liv. I. ch,
qu'en l'année 1342. quelques
Villageois ayant creufé du
cofté de l'Orient , au pied de
la Montagne Erix , que les
Siciliens appellent Monte di
Trapani , découvrirent une
tres grande Caverne , depuis
appellée Caverne du Geant ,
où ilstrouverent le corps d'un
Geant affis . Il avoit en la
main pour bâton un maft de
Navire , dans lequel eftoit
une maffe de plomb , pefant
quinze cens livres. Boccatius
donne deux cens cou-
I iiij ´
104 MERCURE
dées ou trois cens pieds
de longueur à ce corps Gigantefque.
A ce compte il
auroit efté quatre vingt- feize
pieds plus haut qu'une des
tours de Noftre - Dame de
Paris puifque chaque tour
n'a que trente - quatre toifes ,
qui font deux cens quatre
pieds de Roy.
Ce Geant auroit pû contenir
dans fa bouche un millier
d'hommes , femblables au
Nain que Platerus au 3. livre
de fes Obfervations, dit qu'on
avoit caché dans un pâté aux
Noces d'un Duc de Baviere.
GALANT
105.
I
1
Ce Nain fortant du pâté fauta
fur la table , mit fon fabre
à la main , & fit toutes les
poſtures d'un gladiateur.
Nicephore au liv . 12. chap.
37. affure qu'on avoit vû un
Nain , qui n'eftoit pas plus
grand qu'une perdrix ; mais
au refte bien proportionné
dans fa taille, hardy , prudent,
fort fpirituel , & agreable
dans la converfation .
Fazellus dont j'ay déja parlé
, dit qu'en l'année 1516 Jean
Franciforte , Comte du Bourg
Mazarino , ayant fait creufer
dansfon champ appellé Gibilo
106 MERCURE
éloigné du Bourg d'environ
mille pas , du cofté du Midy ,
trouva dans un fepulchre le
corps d'un Geant de vingt
coudées , ou trente pieds de
longueur. Il ajoute qu'entre
Siracufe & Leontin eft le petit
Bourg Melillis où l'on trouve
grand nombre de fepulchres
& offemens de Geants.
Il affure auffi qu'auprés de
l'ancien Bourg Hycara , que
les Siciliens appellent Carini ,
le plus agreable ſejour de l'Iſle
vers l'Occident , il y a une
Montagne , au pied de laquelle
eft une Caverne d'une
GALANT. 107
grandeur prodigieufe , appelpellée
Piraino , dans laquelles
on trouve par tout plufieurs
Coffemens de corps de Geants .
Enfin il remarque qu'en l'année
1547. dans le Territoire
de Palerme , où eft la fameufe
fontaine , appellée la Mer
douce , au pied d'une Montagne
, au haut de laquelle
Eeft une Caverne , qui a envi
ron foixante coudées de hauteur,
& vingt de largeur , Paul
Leontin qui en tiroit de la
e terre pour faire du falpestre ,
découvrit le cadavre d'un
Geant de dix huit coudées , ou
108 MERCURE
vingt fept pieds de longueur.
Parlons maintenant des
Geants que l'on a trouvez
dans les autres Contrées du
monde. Phlegon . Trall . dans
fon Livre de Mirabilibus &
longavis , dit qu'en Dalmatie
eft la Caverne de Diane , dans
laquelle on a vu plufieurs
corps , dont les coftes avoient
plus de fix aunes de longueur.
Il dit auffi , que les
Carthaginois en crcufant leurs
foffez , trouverent dans deux
coffres deux fquelettes de
Geants. Le premier avoir
vingt trois coudées de lonGALANT.
Iog
gueur , & l'autre vingt- quatre,
qui font trente-fix pieds de
Roy. Il affure encore que dans
le Bofphore Cimmerien un
tremblement de terre ayant
fait ébouler une coline , on
découvrit de grands offemens,
qui ayant efté rangez fuivant
la fituation du corps humain,
firent un fquelette de vingtquatre
coudées .
Aventin , Hiftorien digne
de foy lib. 4. annal . Bojor . allure
que l'Empereur Charlemagne
avoit dans fon armée le
Geant Enothere , natif de
Turgau , prés du Lac de Conf
110 MERCURE
ン
tance , & que ce Geant renverfoit
les Bataillons des Ennemis
, comme s'il euft fauché
un pré .
J'ay remarqué dans mon
Traité de la Medecine univer.
felle , ou l'art de prolonger la vie,
inferé dans les Mercures de
Juin , Juillet , Aouft , & Novembre
de l'année 1687. que
ce Geant paffa le Rhin à pied ,
portant fur l'épaule fept foldats
Saxons , qu'il avoit enfilez
avec fa pique.
Saxo le Grammairien , raconte
dans fon 7. Livre , que
le Geant Hartbeñun n'avoit
GALANT. III
que neuf coudées , ou treize
pieds & demi de longueur ;
mais qu'il avoit pour compa
gnons douze Geants , chacun
de vingt- huit pieds de hauteur,
Apollonius Grammairien
dit que fous Neron un grand
tremblement
de terre ayant
renversé plufieurs Villes en
Afie & en Sicile , on découvrit
quantité de corps de
Geants , & qu'une dent molaire
arrachée d'une machoichoire
, avoit plus d'un pied
de longueur
.
S. Auguftin en la Cité de
12 MERCURE
Dieu livre 11. chapitre 9. dit
qu'il a vû la dent d'un Geant
qui en auroit fait un cent des
Hennes , C'est pourquoy il
conclut. Olim erant hominum
multo majora quam noftra nunc
corpora . Et il ajoûte , Gigantes
nunquam ferme defuerunt.
Que les corps des anciens
eftoient plus grands que ceux
de fon ficcle , & qu'il y a toujours
eu des Geants .
Antonius Pegafeta dit avoir
vû parmy les Canibales , des ·
hommes deux fois plus grands
que les Eutopéens . Il ajoûte
qu'au Détroit de Magellan il
GALANT
113
y a des Peuples d'une grandeur
prodigieufe .
Melchior Nugnez , dans
fes Lettres qu'il a écrites des
Indes , dit que tous les Soldarts
de la Garde des Portes
de Pequin , Ville Royale de
Ic Chine , ont quinze pieds
de hauteur .
Voicy l'hiftoire du Geant
Pallas , que l'on ne peut revo
quer en doute , à moins que
d'accufer de fauffeté les plus
graves Auteurs dont je vais
marquer les noms . Martinus
Polonus, lib . 4. Chron . en la vic
de l'Empereur Henry II . San ~-
Mars 1692 .
K
114 MERCURE
tus Antoninus , Nauclerus,
Hermanus , Schedelius , Chritophorus
Landinus in 10 Æneidos
, Toftatus quæft. 19. in
21. Numerorum , Genebrardus
Cranszius au livre 4. Metrop.
& Abulenfis fur la Genefe,
Quæft.12 . cap. 1. Boccatius, Phi
lippe Bergomas , & Volater
ran . Ils affurent tous que fous
l'Empereur Henry II . on trou
va prés de Rome dans un
fepulcre de pierre le corps
d'un Geant , qui eftant debout
auroit vû par deffus les murailles
de Rome . Ce corps
eftoit aufli entier que s'il cuft
GALANT.
115
efté inhumé depuis peu de
temps . On voyoit en la poitrine
, une playe de quatre pieds
& demy. On lut fur fon fe
pulcre cette Epitaphe .
Filius Evandri Pallas,
Quem lanceaTurni militis occidit»
mole fua jacet hic.
Ce Cadavre avoit au deffus
de fa tefte une Lampe fepulcrale
, qui eftant percée au
fond épancha une grande lumiere.
J'ay enfeigné le fecret
de cette Lampe perpetuelle
daus mon Traité des Phof
phores , inferé dans les Mer-
Kij
116 MERCURE
cures des mois de Juin & Juil
let 1683 .
Sigibert rapporte qu'en
l'année 1171. un débordement
d'eau découvrit en Angleter
re le corps d'un Geant de cin.
quante pieds de longueur..
On voit dans Lucerne en
Suiffe les offemens d'un Geant
trouvez à Reyden , petit Village
, en 1577. fous un vieux
Chefne renverfé par un orage
. Platerus , Medecin de la
Ville de Bafle , en fit la figure
du Squelette , & la prefenta
avec les offemens au Senat de
Lucerne , en 1584,
GALANT. 117
Fulgofus au liv. r. chap. 6.
dit avoir vû fous le regne de
Charles VII. Roy de France ,
le fepulcre & les offemens
d'un Geant de trente pieds
de longueur , que le Rône
découvrit dans les Colines
du Vivarez , vis à vis de
Valence.
Cælius Rhodiginus dir que
fous le regne de Louis XI.
on trouva le corps d'un Geant
de dix huit pieds de longueur
fur le bord du Torrent qui
paffe au Bourg Saint Perats ,
vis à vis de Valence en Dau
phiné .
118 MERCURE
Il me fouvient qu'en l'année
1660. allant à Orange ,
pour porter , comme je fis ,
l'efprit du Comte de Donâ à
remettre la Principauté, Ville
& Citadelle d'Orange entre
les mains de Sa Majefté , en
touchant deux cens mille livres
, je vis à Valence la figure
du Squelette du Geant Buart,
peint fur une muraille du
Cloiftre des Dominicains, où
aptés avoir dit la Meffe , on
me fit voir dans la Sacriftic
une perite cofte de ce Geant.
Elle avoit une aune de longueur.
Cet os eftoit encore fi
GALANT. 119
ferme , que j'eus de la peine à
y enfoncer un peu les dents .
On voit au milieu de la Nef
de Noftre Dame de Paris, une
pierre de dix-fept pieds de
longueur , qu'on dit cftre la
tombe du Geant Toire qui
demeuroit à Maufouris , fur
le chemin de Sceaux .
REM A R QUE
fur les corps inhumez.
19
L'arrive tres-fouvent , ainfi
qu'Ariftote a remarqué ,
qu'aprés un long temps que
les
les corps font enterrez , leur
120 MERCURE
fubftance dépérit , & qu'il
ne leur refte que la figure ,
c'eft pourquoy eftant un peu
rudement touchez , ils tombent
en cendres , en forte qu'il
ne refte que les dents & les os,
qui eftant plus fecs & plus
folides , font moins ſujets à la
corruption que les autres par
ties du corps.
Quant au corps du Geant
Pallas , qui fut trouvé entier
depuis tant de ficcles , cela
provient de ce que par une fi
grande playe , le fang & les
autres humeurs aqueufes qui
caufent la corruption , s'étoient
évacuécs ,
GALANT: 121
évacuées , & que le
corps s'é
toit entierement vuidé des au
tres excrémens
.
Perfonne n'ignore qu'on
trouve des cadavres fecs &
entiers dans les Charniers fouterrains
des Cordeliers à Tou
loufe , en l'endroit où l'on
avoit fait
diffoudre auparavant
la chaux vive . On voit
encore en la mefme Ville à la
porte de l'Eglife des Benedic
tins de Nôtre Dame de la
Daurade des corps deffechez.
Cardan au 8. Livre de Varietate
rerum cap.4 . dit, que fous
le Pontificat de Sixte IV . on
Mars
1692 , L
122 MERCURE
trouva le corps de Tulliola','
fille de Ciceron , encore tour
entier , avec fes cheveux entrelacez
dans des filets d'or ,
le temps n'ayant rien alteré
de la beauté de ce corps , inhumé
depuis quinze cens
ans.
J'ajoute icy volontiers ce
ce que j'ay donné au public
à la fin du Journal des Sçavants
du Lundy 20. Decembre
1677
.
GALANT. 123
O Secret pour conferver en leur
entier les corps les plus
corruptibles.
R
Aphaël Volaterran , fait
mention du corps d'une
Dame qui avoit efté confervé
entier , & dans toute fa beauté
l'efpace de treize cens ans dans
fon tombeau auprés d'Albane,
I d'où ayant efté apporté à Rome
, il fut fecrettement jetté
dans le Tibre , par les ordres
du Pape Alexandre V I. La
maniere dont on prétend
qu'on fe foit fervi pour un
Lij
124 MERCURE
?
effet fi admirable , qu'on a
découvert dans des anciens
manufcrits en Italie , confifte
a tremper le corps dans une
liqueur onctueufe , qui eft l'ame
du fel commun. Ce fel
cftant diffout par défaillance
en lieu humide , doit eftre
foigneufement clarifié. On
le fait enfuite putrefier , pendant
foixante & dix jours, dans
la fiente de cheval fouvent
renouvellée , aprés quoy étant
mis à diftiller fortement fur
le feu de fable , l'onctuefité
du fel montera avec fon fle
gme , qu'on fait doucement
1
GALANT.
125
évaporer au bain Marie , &
l'onctuofité requise demeure
dans le Matras.
Je vous fais encore part de
mon fecret , pour petrifier
toutes fortes de corps fecs &
tel qu'il eft inferé poreux
dans le Journal de Medecine
de Mr de Blegny , du Samedy
7. Septembre 1680. à la fin de
la Lettre que je luy écrivis ,
lors qu'il eftoit auprés de fon
A. R. Monfieur
, au voyage
de Flandre en 1680 .
Prenez fel-gemme & alun
de roche pulverifez , pouffiere.
de cailloux vifs , chaux fufée ,
Liij
126 MERCURE
& vinaigre blanc , de chacun
égales parties. Meflez toutes
ces chofes enfemble , & dés
qu'elles commenceront
à fe
fermenter
, ajoutez y le corps
que vous voudrez petrifier ,
foit os d'hommes , foit bois
fort fec, foit os de feche , & il
fera penetré par les matieres.
fufdites au moyen de leur fermentation
, & elles fe corporifiront
tellement avec luy qu'il
acquerra la folidité de pierre,
en quatre , cinq , ou fix jours
au plus .
GALANT. 127
De la force des Geants.
Fortunius Licetus nous en
fournit un échantillon dans
fon livre De Spontaneo rerum
ortu , difant que Jean Cofteus
avoit veu à Venife un Geant
venu de Portugal , qui pour
faire voir la force , faifoit attacher
un cable à chacun de
fes bras prés du poignet . Cha
que cable eftoit tiré par fix
hommes choifis entre les plus
forts. Tous les efforts de ces
douze hommes qui . tiroient à
l'oppofite les uns des autres ,
ne purent jamais l'ébranler ;
Liiij
128 MERCURE
mais au contraire ce Geant
portant fuceffivement à la
bouche une de fes mains , pour
manger des pommes qu'il te
noit , tiroit facilement à foy
les douze hommes malgré
toute leur réſiſtance .
Parlons maintenant de la
nourriture des Geants . Surius
fait foy qu'en l'année 1511. on
prefenta à l'Empereur Maximilien
un Polonois d'une
taille gigantefque. Il mangeoit
à chaque repas un veau
& un mouton. On prefenta
auffi à Ferdinand II. un femblable
Geant en la Diete de
GALANT. 129
Ratifbonne en l'année 1623 .
auquel
il ne falloir pas moins
de nourriture
qu'au premier
;
mais comme
ces deux Geants
n'eftoient
que des Nains
en
comparaison
de ceux dont
nous venons
de parler , il s'enfuir
qu'à de ſi vaſtes corps il
neceffairement
une
falloit
Y
prodigicufe
quantité
d'ali
mens , & la Terre de Promif
fion ne pourroit
à prefent
fournir à leur nourriture
. A
quoy je répons qu'avant
le
Deluge , la terre eftoit beau--
coup plus fertile , & mefmet
encore la Terre de Canaam ,,
130 MERCURE
du temps de Moyfe, puis que
nous lifons dans le 13.ch.dul.
des Nombres , que deux Efpions
en apporterent fur leurs
épaules une grape de raiſin
d'une
prodigieufe groffeur ,
pendue à un levier , & que
d'autres en aporterent des grenades
& des figues, pour lors
d'une groffeur
pareilleauxplus
grands fruits de nos jardins,
quifont des Citroüilles . Comme
ces alimens eftoient d'une
fubftance folide , une mediocre
quantité leur fuffifoit ; &
outre cela ces vaftes corps
n'avoient befoin que de peu
GALANT. 131
3
d'alimens , parce qu'ils faifoient
peu
d'exercice
, Nembrod
ayant
efté le feul Geant
qui ait couru
la Chaffe
, Je fuis
voftre
, & c.
L'AVEUGLE
COMIERS ,
Il y a longtemps que nous
n'avons vû de livres qui ayent
fait plus de bruit que Les Memoires
d'Espagne , & dont la
lecture foit plus agreable . Si
la matiere en plaift , la manicre
dont elle eft traitée donne
encore plus de plafir , & ce
qu'il ya de furprenant , c'eſt
1 que les Etrangers
qui de-
5
132 MERCURE
vroient moins connoiftre la
delicateffe & le tour du
ftile
, ne laiffent pas de remarquer
les beautez de celuy
de cet Ouvrage . Vous ne ferez
pas fachée de voir là- def
fus une Lettre d'un Milord
Anglois à un autre Milord
de la Cour du Roy d'Angleterre
. Elle paſſe pour un Chefd'oeuvre
en ce qu'elle contient
, & fait voir de quelle
maniere on doit juger des Livres
; à quoy beaucoup de
perfonnes ne font pas refle
xion.
GALANT. 133
ESSEZZ SEZ SZSZZZSS
LETTRE
DE MILORD MAITLAND
A MILORD
Chancelier d'Angleterre.
MILORD.
Fay leu avec le plus grand
plaifir du monde les Memoires
de la Cour d'Espagne que vous
m'avez fait l'honneur de me
prefter. F'en eftois fi charmé que
134
MERCURE
j'en ay achevé la lecture en
vingt- quatre heures
. Vous avez
Le gouft fort bon , & vous les
avez ložez avec beaucoup d'efprit
de jugement .J'avoue que
j'y trouve des beautez qui font
fort difficiles à exprimer . Ilya
dansce Livre un je nesçay quoy ,
qui donne un extréme plaifir ,
que l'on ne sçauroit dépeindre › à
moins que d'avoir autant d'efprit
que Madame D .... mais comme
je fuis affuré que vousferez
bien aife de fçavoir mes fentimens
fur cet ouvrage , je prends
la hardieffe de vous les dire li
brement . Etant eftranger , je ne
GALANT. 135
ןי
prétens pas juger du ftile qui
me paroift pur , concis & naturel
. Toutes les paroles en font
choifies à merveilles. Pour ce qui
eft de la matiere , je commenceray
par les caracteres les portraits &
des perfonnes intereßées dans ces
Memoires. Cefont les écueils des
Hiftoriens où ils manquent le
plusfouvent , & comme c'est la
chofe la plus neceffaire & la
plus utile , elle eft auffi la plus
difficile dans l'Hiftoire . Il n'eft
pas feulement difficile d'écrire le
caractere d'une perfonne telle
qu'elle eft ; mais il eft difficile de
le foutenir , & de faire paroiftre
136 MERCURE
toujours cette mefme perfonne
dans toutes fes actions , démar
ches paroles dans le fil de
Hiftoire , telle que l'Hiftorien
l'a dépeinte dans le portrait qu'il
enfait. C'est en cela que l'Auteur
de ces Memoires a parfaitement
bien réüffi , & ce que j'admire
davantage , c'est ce grand nombre
de caracteres différens dont
ces Memoiresfont remplis , où les
interefts & les inclinations font
fi partagées , fans qu'il fe trouve
aucune contradiction dans tout
l'ouvrage. Aucun n'y dément
fon caractere. Ils fe foutiennent
par tout d'une force étonnante ,
GALANT. 137
des
quoy que Madame D.
dife la verité des Princes
Grands , elle ne fort jamais du
respect dû à leur naiffance , &
tout ce qu'elle dit eſt ſi naïf &
finaturel , qu'en lifant fon Livre
je me crois à Madrid
, parmy
= les Grands d'Espagne
. Elle entraifne
le Lecteur malgré luy , à
entrer dans fes fentimens
. On ne
fçauroit approuver
toute la conduite
de la Reine- Mere d'Efpagne
, & l'on n'oferoit pourtant la
blafmer. Ilfaut de neceffité plaindre
le Pere Nitard dans fa dif-
1 grace , fans eftre de fon party
contre DomJuan. Il faut eftimer
Mars 1692 .
M.
138 MERCURE
de
Dom Juan malgré fes défauts:
Ilfaut avoir pitié de la Ducheffe
Terranova , quand elle eft chaffée
de la Cour malgréfon humeur
bizarre & farouche. Il faut regarder
le Duc de Medina - Celi ,
comme honnefte homme malgré
fon indolence ; mais fur tout , le
caractere de la Reine d'Espagne
me ravit , car fansflatter & fans
exageration , Madame D
trouvé le fecret admirable d'infpirer
au Lecteur une fublime idée
de cette grande Reine , & dans
des évenemens affez mediocres
elle ne laiffe pas laiffe pas de nous faire
voir la grandeur de fon courage ,
....
GALANT. 139
la politeffe de fon efprit , la candeur
de fon ame, la beauté defon
corps & fa bonté naturelle . Tout
ce que je diray du Roy d'Espagne
eft, que fi Sa Majesté Catholique
vouloit faire traduire ces
Memoires en Espagnol , Elle en
tireroit plus de profit pour le Reglement
de fes affaires , que par
la lecture de fon Etiquet du Palais
, Elle n'auroit pas besoin
de dire fi fouvent , Veremos.
En fecond lieu , je trouve
les digreffions , que Mad. D ……
a femées fort à propos par tous
l'ouvrage , tres fpirituelles , judicieufes
& divertißantes , n'en-
Mij
140 MERCURE
nuyant jamais le Lecteur , n'interrompant
jamais le fil de la
narration mais au contraire
l'éclairciffant encore davantage.
C'est un autre feeret entendu
de peu de gens qui fe meflent
d'écrire des Memoires. Quelques
uns trouvent à redire le
que
recit du mariage de la Princeße
de Conty foit un morceau hors
d'oeuvre. A mon gré , c'eſt le trait
le plus delicat du Livre , à l'égard
de la Reine d'Espagne qui
avoit ordonné à Mad. D...
de luy montrer des nouvelles de
France. Que pouvoit- elle faire
voir à Sa Majeflé de plus agréa
1
GALANT. 14T
ble la relation du mariage
que
d'un Prince & d'une Princeffe
de fon fang ? Que pourvoit - elle
luy prefenter de plus charmant,
& de plus augufte que le cercle
de fa Famille Royale dans une
occafion fi celebre , au milieu
des folitudes d'Espagne ? Cela
eftoit de bien meilleure , grace
que d'avoir prefenté à Sa Majesté
les avantages de la France
contre l'Espagne , qui font les
nouvelles les plus ordinaires que
le Courier apporte à Madrid. Et
à l'égard de la Princeffe de Coniy
, comme Mad. D... a dedié
Jon Livre à cette Princeffe , elle
142 MERCURE
ne pouvoit luy faire un complia
ment plus fpirituel , qu'en luy
faifant voir comme dans un miroir
l'éclatfurprenant defa heauté
, les deux plus beaux jours de
fa vie , la veille & le jour de
Jes noces. Enfin jamais Lettre
de nouvelles n'a efté mife dans
des Memoires plus à propos , ny
avec plus d'effet. Les defcrip.
tions des Entrées , Fefles , Bals
Chaffes, des autres divertiffemens
de la Cour , font justes
naives ; les dénouemens des
intrigues des brigues des &
Courtisans font admirables &
nets , fans confufion ; ſes raiGALANT.
143
de
fonnemens politiques fur les
affaires font fort beaux
bon goust, & le genie & les
amours des Espagnols font reprefentez
au naturel fans leur
faire tort . Enfin , Milord , ce
Livre eft fort agreable ; fort galant
& fort utile. Je ne sçayfi
Lucien qui nous alaißé les plus
beaux préceptes pour l'Hiftoiire
, euft på mieux faire s'il
euft mis fes regles en pratique
mais pour ne vous pas faguer
, je finiray mes remarqnes.
en vous affurant que jefuis tout
à vous.
144 MERCURE
On a fait de grandes So
lemnitez au grand Convent
des Auguftins de Toulouſe ,
pour la Fefte de la Canonifation
de S..Jean de Sahagun ,
Religieux Auguftin , & Patron
de la Ville & de l'Uni
verfité de Salamanque . Leur
Eglife qui eft une des plus
vaftes , & des plus exhauffées
de la Ville , contenoit une
prodigieufe quantité de Tapifferies
& de Tableaux . Depuis
les naiffances de la voûte
on voyoit également par tout
la même difpofition, qui confiftoit
en trois rangs de belles
GALANT. 145
PC
les Tapifferies , & en un rang
de Tableaux , dont l'art faifoit
l'admiration des Curieux .
Tous reprefentoient les Saints,
ou les grands hommes de l'Ordre
de S. Auguftin , & au deſ
fous eftoient des bras dorez
ou argentez avec des cierges,
& enfuite des Images du Saint
entourées de guirlandes, Sur
les Tapifleries les plus proches
de l'Autel eftoient placez
d'un cofté les Portraits
du Pape & de Mr l'Archevêque
de Toulouſe ; de l'autre,
ceux du Roy & de Monfeigneur
le Dauphin , & au def-
Mars 1692.
N
146 MERCURE
fous d'un grand Tableau du
Saint au bas de la Nef, paroif
foit celuy du General de l'Ordre
. Au deffus des Portes des
trois avenues de l'Eglife , qui
répondent à trois grandes
ruës, eftoient des Tableaux du
Saint , dont chacun reprefentoit
quelque Miracle de ceux
qu'il a operez . Les Armes du
Pape , du Roy, & de'M ' l'Archevêque
eftoient autour , le
tout rehauffé par des arcs , feftons
& guirlandes . Aux portes
qui conduifent immediatement
dans la Nef, on voyoit
encore des Tapifferies & des
GALANT. 147
5
Tableaux , auffi beaux que
ceux qui faifoient tout autour
de l'Eglife un rang feparé des
Tapifleries. L'Autel qu'on
avoit dreffé à l'entrée du
Choeur , & qui eftoit terminé
en haut par la figure de Saint
Jean de Sahagun , vêtu au naturel
d'un habit d'Auguftin ,
tout entouré de nuages &
d'Anges , qui le couronnoient
& élevoient dans un Ciel
reprefenté , outre l'admirable
difpofition , la hauteur proportionnée
à fon étendue ,
dont les aifles tenoient toute
la largeur de l'Eglife , fe trou-
Nij
149 MERCURE
va d'une richeffe particuliere
& d'une fort grande propreté.
La multitude des bougies
en relevoit la magnificence.
La ceremonie de cette folemnité
commença le 4.. du
mois affé , & continua pendant
huit jours . L'ouverture
en fut faite aux Vefpres du
jour précedent en prefence
du Parlement , la Feste ayant
efté annoncée à une heure
aprés midy par le fon des Cloches
, les fanfares des Trompettes,
& au bruit de plufieurs
décharges de Fauconneaux &
de Moufquets, que les Soldats
2
GALANT. 149.
5
du Guet de l'Hoftel de Ville
firent au haut du Clocher des
Auguftins , ce qui fut réiteré
fur les fept heures du foir , &
à quoy l'on ajoûta des fufées
volantes. Le lendemain au
matin , les Peres Auguftins
allerent en Proceffion à l'Eglife
Métropolitaine , portant
Ies trois Banieres du Saint ,
dont les houpes cftoient tenuës
par les principaux de la
Communauté revêtus de
Chapes. Ils en partirent de
mefme proceffionnellement
avec le Corps du Chapitre,
qui celebra la Grand' Meffe
"'
Niij
Iso MERCURE
dans leur Eglife , chantée par
une excellente Mufique. L'apréfdinée
, le Panegyrique du
Saint fut prononcé par un du
Corps du mefme Chapitre ,
où M l'Archevefque de Tou
Joufe affifta , & donna la Benediction
du faint Sacrement,
reveftu de fes ornemens Pon.
tificaux , les Religieux ayant
chanté l'Exaudiat à trois
Choeurs , ce qui s'obferva cha
que jour de l'Octave, pendant
laquelle il y cut des motets
tous differens .
Les fix jours fuivans , les Dominiquains
, les Cordeliers ,
GALANT 151
& autres Religieux , toûjours
fuivis d'une foule de peuple ,
#fe rendirent dans la mefme
2. Eglife des Auguftins proceffionnellement
, portant la Baniere
du Saint . Ils eftoient re-
B çûs par les Auguftins à la porte
de l'Eglife , & entrant
ous enfemble en chantant , ils
alloient droit à l'Autel , ce
qui paroiffoit d'une pompe
finguliere . La Meffe fut chantée
& celebrée par chaque
Communauté avec cette gravité,
que les nombreuſes Communautez
de Toulouſe ont
accoûtumé de faire leurs Offi
Niiij
152 MERCURE
ces dans de femblables occa
fions . Tous les Freres Communioient
de la main de leur
Superieur , qui officioit à la
Meffe. Le Vendredy dans
l'Octave , les Penitens Noirs
fignalerent leur zele par une
Proceffion dans la mefme Eglife
, & reçûrent la Communion
de la main de M' de
Thezan du Pujol , Abbé d'Olargues
, Prieur de la Compagnie
, & Confeiller au Parlement
, qui celebra la Meſſe .
Elle fut chantée par la Muſique
, & le foir il donna la Benediction
du faint Sacrement.
GALANT. 153
Le Dimanche , les Penitens
Bleusfirent paroiſtre une égale
pieté , & s'eftant rendus
proceffionnellement dans la
mefme Eglife , ils communierent
fur la fin d'une grand'
Meffe chantécauffi par la Mufique,
& celebrée par M ' l'Abbé
de Boyer , Souprieur de la
Compagnie , & Confeiller au
Parlement qui donna le foir la
Benediction. Le mefme jour,
fur les deux heures aprés midi,
les Auguftins firent une Proceffion
folemnelle par la Ville ,
au nombre de quatre-vingt . Il
y en avoit trente ſept reveſtus
154 MERCURE
en Chappes ou Dalmatiques
Les feize Chantres , qui étoient
diftribuez
alternativement
aprés dix Religieux non reveftus
, ayant chacun un cierge
à la main , portoient un
bourdon d'argent . On y vic
paroiftre les trois Banieres du
Saint , dont la premiere eftoit
placée à la tefte . Aprés la derniere
eftoient les Trompettes,
Haut-bois & autres inftrumens
de l'Hôtel de Ville qui
joüoient par intervalles ,quand
les Religieux ceffoient de
chanter. Enfuite venoient fept.
Pavillons richement parez ,
GALANT.
155
Foù eftoient fept buftes magnifiques
de fept Saints differens
de l'Ordre de faint Auguſtin,
dans lesquels font des Reliques
des mefmes Saints . Chaque
Pavillon eftoit porté par
quatre Religieux des Communautez
, qui avoient chanté
la grand'Meffe pendant la
femaine , excepté celuy de
funt Jean de Sahagun , que
portoient quatre Auguftins
reveftus de Dalmatiques . Au
tour de ces Pavillons , marchoient
quatorze Bourgeois
avec des Flambeaux de circ
blanche. Aprés l'Officiant ,
156 MERCURE
accompagné d'un Diacre , d'un
Soudiacre & de quelques enfans
habillez en Anges , qui
tenoient les extremitez de fa
Chappe , & dont il y en avoit
encore plufieurs diftribuez
dans l'ordre de la Proceffion,
les Capitouls , ayant auſſi chacun
un flambeau à la main
avec leurs Robes de ceremonie
, precedez de leurs Offi
ciers , & fuivis de leurs foldats
, fermoient la marche .
La premiere ftation ſe fit à
l'Eglife Metropolitaine , où
une des trois Banieres fut laifſéc
. On alla de - là à l'Eglife
GALANT. 157
C
"
Abbatiale de faint Sernin, que
Ms du Chapitre avoient fait
orner de tapifferies . Ce furent
cux qui firent la clofture de
cette Solennité le jour de l'Otave.
Ils s'en acquiterent
avec grande pompe , & reçurent
une Baniere du Saint que
leur preſenta le Superieur , le
foir avant qu'ils donnaſſent
la Benediction . La Mufique
chanta l'Exaudiat & le Te
Deum , & à mefme- temps la
troifiéme Baniere fut élevée
& attachée à la voute de l'Eglife
des Auguftins . La Benediction
donnée, toute la Com
58 MERCURE
munauté des Religieux avec
douze Officiers reveftus , ſc
rendit Proceffionnellement ,
en chantant l'Ifte Confeffor , au
bucher preparé , où le Superieur
ayant mis le feu , entonna
le Te Deum , qui fut continué
jufques à la fin, tandis que
le bruit des Fauconnaux &
des moufquets fe faifoit entendre
du clocher , & au deffus
de la voute de l'Eglife . Lors
qu'il fut un peu plus tard , il
y cut pendant une heure une
efpece de feu d'artifice par le
grand nombre des fufées qui
s'élevoient en l'air. Durant
GALANT.
·159
1Octave on entendoir à toute
heure tirer au clocher ; mais
principalement quand les Proceffions
entroicnt ou fortoient
, ou qu'elles eftoient
dans l'Eglife .
Des marques de picté auffi
éclatantes que celles dont je
viens de vous parler , font d'une
grande édification pour
les peuples. Heureux qui ne
les donne point par hypocrific
, & qui eft dans l'ame
ce qu'il paroiſt au dehors . Si
ceux qui ont le coeur veritablement
touché des veritez
que la Religion nous enfei160
MERCURE
gne font tres eftimables , il
n'y a rien de plus dangereux
que les faux Deyors , qui
n'ayant en veuë que leurs interefts
, font feulement pieux
par grimace , & trouvent l'art
de faire fervir à leurs paffions
les apparences trompeufes
qu'ils employent pour perfuader
que l'Esprit de Dieu regle
leur conduite . Vous verrez
leur caractere admirablement
dépeint dans l'excellent Ouvrage
que vous allez lite . Il
eft de l'Illuftre Madame des
Houlieres , que la beauté de
fes Vers , & le tour heureux
GALANT. 161
& delicat qu'elle donne à fes
penfées , mettent au deffus de
toute loüange .
SS22222252 SSE2527
EPITRE CHAGRINE,
Au R. P. de la Chaife .
SONS Ous le debris de vos attraits
Voulez- vous demeurer toujours enfe--
velie ?
M'adit quelqu'un , d'un nom que par
raifon je tais ,
Qui s'est imaginé que ma mélancolie
Vient moins d'une fanté dés longtemps
affaiblie ,
Que du reproche amer qu'en fecres
je me fais ,
Mars
1692
162 MERCURE
De n'eftre plus affezjolie
Pourfaire naiftre encor quelque tendre
folie
Frivole honneur , fur quòy je ne
comptayjamais.
2
Apprenez , me difoit ce quelqu'un
Anonime ,
Que lors que ce qu'on a de beau
ou des maux devenu la
Eft du
temps
victime ,
Il faut , pour acquerir une nouvelle
eftime,
Se faire un merite nouveau;
Que c'eft ne vivre plus que de vi.
vre inutile ;
?
Qu'ilfaut dans quelque rang
qu'on fait,
Que jusqu'au dernierjour une per-
Jonne babile
Tienne au monde par quelque endroit.
GALANT. 163
Vous ne répondez point ! d'où vient
voftrefilence ?
Il vient , luy dis -je alors exprés pour
découvrir
où tendoit cette belle & fage remontrance.
De ce qu'en moy-mefme je pense
Quel merite nouveau je pourrois ac--
querir.
Je n'en vois points tant je fuis
fotte.
Abus , s'êcria- t-il ! bé , devenez devote.
Ne le devient-on pas à la ville , à la
Cour ?
Moy devote ! qui moy ? m'écriay-je à
mon tour
L'efprit bleßé d'un terme employé
d'ordinaire
Lors que d'un Hypocrite onparle avic
détour?
Oij
164 MERCURE
Ony , vous, repliqua- t-il ; vous ne
Scauriez mieux faire
De la devotion ayez moins de frayeur.
Elle eft rude pour le vulgaire,
Mais pour nous il ne faut qu'un peu
d'exterieur.
Allez pourfoutenir le devot caractere,
Il n'en coutera pas beaucoup à vostre
coeur. 2
Tout ce que la fortune a pour vous.
d'injustices
Par là pourroit fe réparer.
·Regardez vos Parens vieillir fans
Benefices.
Songez qu'à voftre Epoux cinquante
ans de fervices
N'ont encor pû rien procurer;
Qu'un tas de Creanciers à votre
por te gronde,
Et que chez les Devots , biens , honneurs
. tout abonde.
GALANT. 165
Que la mode eftpour eux , & peus
longtemps durer ,
Et qu'outre ces raisons fur quoy cha
cun fe fonde,
Vous aurez droit de cenfurer
Les actions de tout le monde.
S
Allons doucement, s'il vous plaift,,
Luy dis-je , & fupposé qu'à vos leçons
fidelle
Fe prenne aux jeux du monde une
forme nouvelle
Par une raifon d'intereft ,
LOVIS , éclairé comme il eft,
Quoy que vous vfiez me promettre,
Connoiftra ma fourbe; il penetre
Au delà de ce qui paroift.
A quoy m'aura fervy, ma devote grimace
,
Qu'à m'en faire moins eftimer;
Malheur dont la fimple menace.
166 MERCURE
Plus
que la mort peut m'alarmer?
S
Quand , me repliqua-t- il , on eft à
voftre place ,
Il nefaut pas avoir tant de précaution
;
Mais dût pour vous le fort-ne changer
point de face ,
Certain air de devotion ,
Lorsque l'on n'est plus jeune , a toû→
jours bonne grace;
Redoublez votre attention.
Voyez quel privilege au noftre peut
atteindre.
Avec des mots choifis auffi doux que
le miel;
Sur les gens d'un merite à craindre
on répand àgrandsflots lefiel.
On peut impunément pour l'intereft
du Ciel
Eire dur , fe vanger ,faire des injufti
ces.
GALANT. 167.
Tout n'eft pour les Devots que peché
veniel.
Nous fçavons en vertu transformer
tous les vices ,
De ladevotion c'est là l'effentiel.
2
Taifez- vous , Scelerat , m'écriay-je
irritée ,
Tout commerce eft fini pour jamais.
entre nous.
Fen aurois avec un Athée,
Mille fois pluftoft qu'avec vous.
Mais tandis qu'en difcours ma colere
s'exhale
,
Ce faux , ce dangereux Ami ,
Sort de mon cabinet , traverse cham
bre & falle
D'un air brufque & confus , d'un
pas mal affermi ,
Et me laiffe une horreur , qu'aucune
horreur n'égale.
168 MERCURE
Ah ! c'est unDevot de cabale,
Mais qui ne fait encor fon mestier
qu'à demi.
Il faut de l'art au choix des raiſons
qu'on eftale.
Auffi les habiles Devots
Selon lesgens ont leur morale ,
Et nefe livrentpas ainfimal à propos,
2
Qu'ilsfont à redouter ! Sur une bagatelle
Leur donne-t- on le moindre ennui,
Leur vangeance est toujours cruelle.
On n'a point avec eux de legere querelle..
Fafche-t-on un Devot , c'eft Dien
qu'on fafche en luy.
Ces Apoftre du temps , qui des premiers
Apoftres
Nenous font point r effouvenir,
Pardonnent
GALANT.. 169
Pardonnent bien moins que nous
autres.
Contr'eux vent-on fe maintenir,
Empefcher qu'à leurs biens ils ne
joignent les noftres ,
C'est une impieté qu'on ne peut trop
punit.
De la Religion c'est ainsi qu'ils fe
joüent ,
Ils ont un air pieux répandu fur le
front
Que leurs actions defavouënt ,
Ils font faux en tout ce qu'ilsfont.
2
Le mestier de Devot, ou plustoft d'Hypocrite
,
Devient presque toujours la reſource
des
gens,
Qu'une longue débauche a rendus.
indigens ;
Des . Femmes que là beauté quitte ,
Mars 1692 P
170 MERCURE
Ou qui d'un mauvais bruit n'ont pú
Se preferver,
Dés
Et de ceux qui pour s'élever
N'ont qu'un mediocre merite.
que du Cagotifme on fait profeffion,
De tout ce qu'on a fait la memoire
s'efface.
C'eft fur la réputation
Un excellent vernis qu'on paffè .
Sije pouvois trouver d'affe noires
couleurs ,
Que j'aimerais à faire une fidelle
image
Du fond de leurs perfides coeurs ,
Moy qui hais le fard dans les
moeurs
Encor plus quefur le visage ,
Et quifçais tous les tours que mettent
en usage
Nos plus celebres impoßicurs !
GALANT. 171
Quelplaifir pourmoy! quellejoye ,
De demafquer ces fcelerats ,
Aquile vray merite eft tous lesjours
en proye
Et qui pour l'accabler par une feure
voye
De l'intereft du Ciel couvrent leurs
attentats !
2
Mais , me pourra dire un Critique,
Voftre efprit s'égare , arrestez
Quand pour les faux Devots voftre
haine s'explique,
Songez bien contre vous quelles gens
vous mettez.
Pour affaiblir les coups quefur eux
vous portez ,
Ils vous peindront au Roy comme
une libertine.
Je fremis des ennuis que vous vous
appreftez.
Pij
172 MERCURE
Croyez- moy , contre vous que rien ne
les chagrine.
2
Non , non, dirois-je à ce Cenfeur,
Je fuis leur ennemie , & fais gloire
de l'eftre ,
Et s'ils ofoient fur moy répandre leur
noirceur ,
Quelque Ouvrage pourroit paroi
Stre ,
Où je les traiterois avec moins de
douccur ,
Et par leurs noms enfinje les ferois
connoiftre.
Hé quoy donc, parce que le Roy
De toutes les vertus donne de grands
exemples,
Quepieux , charitable , affidu dans
nosTemples ,
Il aime le Seigneur , lefert de bonne
foy ›
GALANT. 173
Que pour les interests il foûtiens
feul la guerre ,
Qu'il a planté la Croix aux deux
bouts de la terre ,
Et
que des libertins il fut toujours
l'effroy ,
On n'ofera parler contre les Hypocrites
?
Hé , qu'ont-ils de commun avec un
un tel Heros ?
Cenfeur , fur ce que vous me dites
Fay Sprit dans un plein repos.
2
O vous , qui de Louis heureux &facré
guide ,
Luy difpenfez du Ciel les celeftes
trefors ,
Vous dont la pieté folide,
Loin d'étaler aux yeux de faftueux
dehors ,
Et d'avoir d'indifcrets tranfports,
Piij
174 MERCURE
Et pourjuger d'autruy toujours lente
& timide,
Vous enfin dont la probité
Du fang dont vous fortez égale la
noblesse ,
Daignez auprés du Prince aider la
verité,
Si quelque Hypocrite irrité
En luy parlant de moy la bliffe.
De ma foy , de mes moeurs vous éftes
fatisfait.
Vous ne l'eftes pas tant, peut- eftre,
De mafoumiffion pour le Souverain
Eftre ,
Dans les maux que fouvent la furtune
me fait';
Mais fije ne fuis pas dans un eftat
parfait,
Je sens que j'y voudrois bien eftre.
Ony , je voudrois pouvoir , comme
vous le voulez ,
GALANT. 175.
Sanctifier les maux qui me livrent
la guerre
.
Ah ! que mon coeur n'est- il de ces
coeurs ifolez
Qui par aucun endroit ne tiennent
à la terre ,
Qui font à leurs devoirs fans referve
immolez,
A qui la Grace affure une pleine victoire
,
Es qui d'un divin feu brûlez ,
A la poffeffion de l'Eternelle Gloire
Ne font pas en vain appellez!
Je continue à vous envoyer
les revers des Medailles qui
doivent compofer l'Histoire
Metallique
de Sa Majefté.
Celuy que je vous envoye a
Pii
176 MERCURE
a efté fait pour la Medaille
qui fut frapée à l'occafion de
la prife de Luxembourg. Les
paroles Latines qu'il contient
font voir que le Roy attaqué
l'Espagne , à laquelle il
eftoit fuperieur, & par le droit
de fa cauſe ,
& par le grand
par
nombre de fes Troupes , n'eut
pas fi-tôt foumisLuxembourg,
qu'il mit le comble à la gloire
qu'il s'eftoit acquife par tant
de conqueftes , en accordant
de nouveau la paix à l'Europe.
Je vous appris il y a un mois
que M' de Tourreil avoitefté
reçû à l'Académie Françoife ,
GALANT. 177
la
où il avoit fait un tres- beau
remerciment . Voicy la répon--
fe que luy fit Mr Charpentier,
Doyen , & alors Directeur de
Compagnie. Vous ne ſerez
pointfurpris d'y trouver beau
coup de traits d'érudition ,
puifque vous fçavez qu'il poffede
éminemment les plus
belles connoiffances. Voici
de quelle maniere il parla à ce
nouvel Academicien .
178 MERCURE
SSESS:S22SSESSEESE
DISCOURS PRONONCE
à
l'Académie Françoiſe par
M ' Charpentier, Doyen &
D recteur de cette Compagnie
le Jeudy 14. Février
1692. lorfque M'de Tourreil
y fut reçû.
MONSIEUR.
Vous entrez heureusement
dans l'Académie Françoife , immediatement
aprés que notre Augufte
Protecteur nous a exhortez
de jetter toûjours les yeux dans
GALANT. 179
2:
nos élections , fur des perfonnes
d'un fçavoir diflingué. Nous ne
pouvions pas luy donner une
marque plus prompte ni plus precife
de nostre obiiffance .
" En remportant par deux fois
le Prix de l'Eloquence au jugement
de l'Académie mesme , vous
vous en eftes ouvert les portes
par cette douce violence que le
Merite fait à l'Honneur. Voftre
verfion Françoife de quelquesunes
des plus belles harangues de
" Demofthene , où vous fouftenez
fi bien ce ftile nerveux & cette
force de raisonnement , qui s'y
font toûjours fait admirer , a bri
180 MERCURE
gué nos voix pour vous en cette
occafion , cesont- là les brigues
où LOUIS LE GRAND
ne trouvera jamais rien à redire .
Eh que ne doit- on point attendre
à l'avenir de voſtre érudition
de l'age floriffant où vous
eftes ? C'estoit un vfage estably
dans l'Académie de n'y recevoir
perfonne qui n'euft imprimé
quelque ouvrage , pour répondre
de fon beureufe application aux
belles Lettres , nous nousfou
venons toujours d'un celebre
Confeiler d'Etat , qui fouhaitant
ardemment une place de cette
Compagnie , fit mettre fous la
י
GALANT. 181
2
AN
TEE
และ
than
cett
S
qu'i
Pree un Traité de fa compofition
il ne laiffa fortir de fon Cabinet
, que pour fatisfaire à une
coustume fi loüable ; car qui eftce
qui pourroit avec honneurfe
difpenfer d'un Noviciat fi illu
ftre ? C'est ce qui attire lesfuffrages
du Public que nous devons
regarder comme le plus redoutable
Critique de nos elections , &
qui ne reconnoift point ces merites
cachez , qui par crainte ou
par orgueil évitent de fe foumettre
à fon Tribunal. Ne faut il
pas admirer , Meffieurs , la fage
Prévoyance de LOUIS LE
GRAND, qui prenant à coeur
182 MERCURE
la gloire de cette Ac idémie , nous
montre luy mefme l'unique voye
que nous devons tenir pour la
faire fubfister avec fplendeur ;
Toute autre route nous meneroit
à fa ruine. Le Cardinal de
Richelieu Tavoit bien fenti ,
quand il assembla les premiers
Académiciens . Souvenez - vous
en , Meffieurs , & rappellez la
memoire des grands hommes , qui
contribuerent
de leurs foins
de leur reputation à l'estable
ment de la Compagnie . Repre
fentez vous le grand Chancelier
Seguier, de qui l'on peut dire ,
mettant à part fa dignité , qu'il
GALANT. 183
a efté un des plus excellens Ora
teurs defon Siecle , je ne doute
point que s'il me pouvoit entendre
, il ne fe tinft honoré de ce
que je dis de luy, puifque l'Empereur
Numerien voulut bien
qu'on luy élevaft une ftatuëfous
le titre du plus éloquent Orateur
de fon temps. Reprefentez- vous
les Gombauts , les Chapelains,
les Bourfés , les Voitures , les
Vaugelas les Racans , les la
Chambres , les Corneilles , les
d'Ablancourts , les Saint - Amants
, les Godeaux , les Balfacs,
Numeriano Cæfari oratori temporibus fuis
potentiffimo, Yopifcus ,
184 MERCURE
quels noms , Meffieurs ! Et figurez-
vous que c'est l'intention de
Sa Majefté , que vous donniez
des Succeffeurs à ces grands perfonnages
, non feulement pour
occuper leurs places , mais pour
les remplir. Fe les ay tous connus,
ces hommes incomparables que je
viens de vous nommer , & c'eft
par leurs fuffrages que je me fuis
veu élevé en un rang dont je ne
m'estime pas encore digne. Fene
diray point comme quelques - uns
ont fait , que c'eftoit le Siécle
d'or de l'Académie , car c'est un
nom qu'il faut referver tout ensier,
au Siécle où nous vivons
GALANT. 185
fous la Protection du plus magnanime
Roy du monde. Je ne vous
diray point encore , car vous le
Savez tous les places de cet
illustre corps n'eftoient recherchées
qu'en veuë de fe procurer
une vie tranquille dans un commerce
perpetuel de l'esprit de
la raifon . On ne connoiffoit point
l'amour de la Prefféance , dont
les efprits foibles & les merites
mediocres font leur capital . On
fuyoit les occafions de fe donner
le moindre déplaifir l'un à l'autre
avec le mefme foin que l'on évite
la rencontre des Serpens e dese
Mars 1692. Q
186 MERCURE
pour
l'Election
Scorpion . Ce n'estois qu'honneur,
qu'amitié , que déference reciproque
. Je ne sçaurois m'empefcher
de l'avoüer ; ce fouvenir ne me
revient jamais à l'efprit que je
u'en reffente de la joye . C'eft
ainfi que LOUISLE GRAND
donne fa voix
des Académiciens , dont il abandonne
le détail à vostre prudence
& à vostre difcernement.
La France ne manque point de
fujets illuftres , & je prevois
que vous allez eftre plus embaraffez
par l'abondance , que par
le deffant ; mais fouvenez vous,
Meffieurs , & permettez-moy
GALANT: 187
de vous en avertir , puifque j'ay
l'honneur d'eftre à la tefte de
voftre Compagnie , par l'antiquité
de mes fervices. Souvenezvous
, dis -je , que le veritable
merite eft toujours accompagné
d'une fierté honnefte qui ne luy
permet pas de demander aves
trop de foumiffion ce qu'il croit
pouvoir obtenir avec justice .
Le faux merite au contraire
ne trouve rien indigne de lug.
Il n'y a point de follicitations
qu'il trouve trop baffes . Il
n'y a point de longueurs qui luy
paroiffent ennuyeuses. Il n'y a
point de froideur qui le rebute
Qij
188 MERCURE
Cependant il le faut avouer , la
foibleffe de la Nature humaine
eft telle , qu'on ne sçauroit prefque
rien refufer à cet Importun
qui pourfait tout avec empreſſement
, & que rien n'eft prefque
accordé à ce Vertueux qui demande
avec pudeur. Je veux·
croire , que l'Académie Françoife
n'aura jamais rien à fe
reprocher de cette nature , Elle
comprend trop bien qu'il y va
du fervice de LOUIS LE
GRAND , qu'il y va de l'in
tereft de fa gloire qu'elle doit
avoir devant les yeux fur toutes
choſes. Car comme il n'y a point ·
GALANT. 189
.
des
d'occupation plus excellente pour
un Orateur François , que de
celebrer les Actions de ce Grand
Monarque, & que c'eft mefme
un devoir indifpenfable à un
Académicien, il faut , Meßieurs,
que vous preniez garde , que
mains inhabiles nefoient admifes
à toucher à des matieres fi pre-.
cienfes. Alexandre le Grand ne
voulut eftre peint que par Apelles ›
& il ne permit qu'au feul Lyfippe
de jetterfa Figure en bron--
Ze.. Si ce Roy de Macedoine
eftoit fi difficile au choix de ceux
qui devoient reprefenter les traits.
dé fon visage , croyez-vous que
1
190 MERCURE
LOUIS LE GRAND doive
eftre moins difficile au choix de
ceux qui entreprendront de peindre
les mouvemens de fon Ame,
& de travailler au recit de fes
faits heroiques ? Quelle force de
Genie, quelle elegance de fle
pour faire des copies d'aprés ces
grands originaux ? Un Efcrivain
froid
qui ne fentira point en luymefme
quelques eftincelles de feu
qui a animé LOUIS LE
GRAND , lorfqu'il a remporté
tant de Victoires, pourra t'il en
parler avec dignité e avec fuccez
? Fugez en Meffieurs en
languiſſant , &
GALANT. ISI
Dous reprefentant une partie de
ce qui est arrivé à la France depuis
qu'il eft monté fur le Trône .
Eft -il permis de fouhaitter plus
de profperité , plus de grandeur?
Il n'y a point d'année qui n'ait
efté remarquable par la conqueste
d'une ou de plufieurs Villes , ou
par le gain de quelque Bataille
figralée fur Mer ou fur Terre. La
Fortune ne s'eft point laffée de le
fuivre , ou pour mieux dire , la
protection que Dieu a accordée.
la justice de fes Armes ne l'a
jamais abandonné. Il a justifié
la celerité de fes Conquestes
la raison pour laquelle les Anpar
à
192 MERCURE
ciens ont donné des ailes à la
Victoire , parce qu'elle doit , difent-
ils plutoft voler que mar
cher. Il n'a pas fuivy l'exemple
de tant d'autres Princes , qui ont
pris des Villes & gagné des Ba
tailles dans leur cabinet . Il n'a
point efté Victorieux oifif. Il a
marché à la tefte de fes Armées,
il a effuyé toutes les fatigues de
la Guerre. Il ne s'eft point tenu
dans fon Palais tandis que l'Arche
du Seigneur eftoit en campa
gne. Combien de fois a t'il prefenté
la bataille à fes Ennemiss
qui n'ont
pas osé tenir ferme devant
luy? Il a attaqué des Villes,
il a
GALANT. 193
à
il a
reduit leurs
remparts en
poudre , & bien en a pris
• quelques - unes qu'il fuft prefent
à fa victoire , pour les fauver
par un effet de fa clemence
des malheurs où demeure exposée
une Ville
emportée
d'affaut.
Les feux allume pour la prise
de. Mons ne font pas encore
éteints. Les
actions de graces &
·les Cantiques de joye en refonnent
encore dans nos Temples , il n'eft
pas besoin de vous en dire davantage
, pour vous en faire reffousvenir.
Quelle
intrepidité n'a- til
point fait voir en
conduifant
luy mefme les
travaux de ce fa-
Mars . 1692 . R
194 MERCURE
meux Siege? Avecquelle fermet
de coeur a- t- il répondu aux prieres
des principaux Officiers de fon
armée , quand ils luy ont reprefenté
que la tranchée n'eftoit pas
le pofte d'un Roy de France ? En
vain toutes lesPuiffances de l'Eu
rope fe font unies pour luy faire
abandonner cette entreprife , ou
pour la rendre plus difficile . Cett
Ville qui prefumoit tant de fes
forces à peine a fouftenu dix
Sept jours de tranchée ouverte.
LOUIS a frappé de fon fou
dre cette Montagne orgueilleufe
la refolution defes Deffenfeurs
г
Tangit montes & fumigant . Pl, 103.´.
GALANT
195
Va
ne permet pas
s'en est allée en fumée . Pour cou
vrir la honte de leur impuiffance ,
ils tiennent leurs troupes en campagne
, comme s'ils euffent voulu
tenter le hazard d'une bataille.
L'Etoile dominante de LOUIS
les pourfuit ,
qu'ils jouiffent long-temps de cette
vaine oftentation de leur courage.
Ala premiere rencontre foixante
& douze de leurs Eſcadrons font
taillez en pieces par vingt- huit
des noftres , l'épouvante qu'en
prend toute leur armée les contraint
de fe retirer. L'Antiquité
nous vante avec raifon ces braves
Lacedemoniens qui arrefte-
Rij
196 MERCURE
rent au pas des Thermopyles tou
zes les forces du Roy de Perfe . Il
n'eft pas mal- aisé de croire qu'un
petit nombre de vaillansfoldats,
postez avantageusement en un
paffage fort eftroit , ayent longtemps
refifté à une armée entière ,
parce qu'ils ne pouvoient eftre
attaquez que de front . Il eft
vray que comme il venoit inceffamment
contr'eux de nouveaux
"Combatans , & qu'à la fin ils furent
enveloppez , ils y demeurerent
tous fans qu'il en échapaft
un feul. Ainfi ce fait d'armes,
quoy que tres glorieux , eft plus
remarquable par le mépris de la
GALANT . 197
mort que par l'utilité du combat .
Mais dans l'action des François
où vingt - huit Efcadrons en attaquentfoixante
& douze en rafe
campagne , & les mettent en déroute
, c'est tout ce que l'Art militaire
& la force du courage
peuvent faire fans prendre de refolution
defefperée
.
Que dire encore ? Tandis que
tout fuccede à LOUIS du
cofté de la baffe Allemagne , &
que l'armée des Confedere fe
diffipe prefque àſa vûë , ilfoumet
par fes Lieutenans toute la Savoye
, & fait connoistre à fon
Souverain combien il est dange
Riij
198 MERCURE
reux de prefter l'oreille aux confeils
de fes ennemis . La chute de
Montmelian acheve , mais trop
tard , de l'en convaincre . Cette
Place qu'il croyoit inexpugnable,
& qui estoit fa derniere eſperance
, est investic , eft affiégée , eft
forcée malgré les Rochers qui l'environnent
dans une faifon
où l'on peut dire , q
peut dire , que les troupes
Françoifes n'avoient pas moins
à fouffrir de la rigueur du froid
des Alpes , que du feu continuel
d'une garnifon nombreuſe,& qui
Je croyoit invincible.Vous voyez
bien , Meffieurs , que j'ay poſſe
se nombre infini d'évenemens
GALANT. 1991
glorieux
dont le Regne de
?
LOUIS LE GRAND eft
rempli, pour ne m'attacher qu'aux
derniers , car qui pourroit fuffire
à parler de tous , quand on ne
feroit que les nommer ? Ce font là
Les fujets qui s'offrent à nos plumes
immortelles , tandis que d'autres
prendront le foin de les reprefenter
, par des images mifterieufes
, fur les metaux les plus
precieux & les plus durables.
Mais vous en tiendrez- vous-
Meffieurs, & ne cueillerez- vous
des couronnes pour LOUIS
, LE GRAND que dans cette
foreft de Trophées quife trouvent
vous- là,
Riiij
200 MERCURE
élevez à fa gloire ? Seriez- vous
perfuadez qu'on n'eftudiera fa
wie que
pour
ples de cette
Vertu
foudroyante
qui
renverfe
les Empires
, qui
transporte
les Sceptres
les Dia
demes
? Un Roy qui du confentement
de tous les Peuples
, &
defes Ennemis
mefmes
, a merité
le titre
de GRAND
doit
l'eftre
en toutes
fortes
de Vertus
,
& c'est
ce qui fournira
mille
fu
jets
d'admiration
à ceux qui attacheront
fixement
leurs
regards
fur
ce Prince
miraculeux
, foit
qu'ils
le contemplent
en Philofophes
›
pour
avoir
le feul plaifir
de voir
chercher des exem
GALANT 201
jufqu'où peut aller la fouveraine
Raifon jointe à la Souveraine
Puiffance ; foit qu'ils le confiderent
en Politiques , pour tirer de
fes actions des enfeignemens
avantageux pour la conduite des
antres Monarques.
=
Faudra- t-il trouver un exemple
de la Moderation d'un Vainqueur
, quand il peut tout fe
promettre de fa profperité ? Ils le
trouveront dans la magnanimité
de LOUISLE GRAND,
qui pour donner la Paix à l'Eu
rope , arrefte luy meſme le progrés
de fes victoires.
1
Voudra-s - on eftablir que le
202 MERCURE
· Prince ne doit jamais manquer
de parole ? On le prouvera par la
fidelité avec laquelle il reftitua
la Franche Comté aux Espagnels
en execution de fa promeffe .
Souftiendra - t- on qu'il eft quel
quefois glorieux au Souverain
de ceder defon droit ? On alleguera
en preuve l'action celebre.
de ce grand Roy , qui dans un
fameux confeil où les voix fe
trouverent partagées à l'occafion
d'une affaire de finance , dont la
propofition n'eftoit pas fans diffi
culté , les departagea par fan
voixfeule , aimant mieux fe condamner
que de fe donner gain der
GALANT. 203
caufe par fon fuffrage , & comptant
contre foy- mefme l'autorité
de fa prefence . Rencontre
merveilleuse , de pensées & de
fentimens entre luy & le grand
S. LOUIS , qui dans ces inftruc
tions toutes celeftes , toutes divines',
qu'il donna en mourant à
fen Fils , luy recommanda principalement
qu'en toutes les occafions
où l'on contefteroit contre
luy pour quelque intereft , il cust
toujours plus mauvaise opinion
de fon droit , que de celuy de fes
parties adverfes , jufqu'à ce qu'il
connuft clairement la verité; Que
par ce moyen ceux qu'il appelle-
си
204 MERCURE
roit dans fes confeils , diroient
leurs avis avec plus de liberté
rendroient des jugemens plus,
équitables.
Sera-t-il befoin de faire voir
que l'épreuve d'un grand coura
ge , ne fe fait pas feulement à
s'expofer aux perils d'une Bataille,
ou d'un Siege de ville ; mais
encore à fouffrir conftamment la
violence d'une maladie aiguë
à voir la mort s'approcher de
fens froid & à pas lents dans
Son appareil le plus terrible ? Ils
reprefenteront LOUIS LE
GRAND , atteint de cette
dangereufe maladie dont la Fran
GALANT.
205
1
ce furfi allarmée , & qu'il fupporta
avec tant de fermeté
Ide tranquillité d'esprit qu'au
milieu mefme de fes plus afpres
douleurs , il ne laiffoit pas de tenir
confeiler de donner fes ordres .
C'eſt fur l'exemple de ce Roy
vraiment Tres- Chreftien , qu'il
pafferapour conflant qu'un Prin
ce doit avoir un zele ardent
pour la Religion ; & l'on racontera
fur ce fujet tout ce qu'il a
fait pour étouffer l'Herefie qui
avoit fi long- temps infecté la
I France de fon poifon . On parlera
de tant de Miffions eftablies par
fa pieté dans les Indes dans
206 MERCURE
le Nouveau Monde , pour aboli
l'Empire des Demons , & faire
connoiftre le vray Dieu a tant de
Nations qui l'ignoroient ,
Voudra-t- on fouflenir qu'un
grand Prince doit prendre luymefme
le foin de l'Education de
fes enfans ? On fe fervira de fon
exemple de ce qu'il a estimé
ne pouvoir donner un témoignage
plus precis defon amour envers
fes Peuples , que d'entrer dans
une obligation fi importante au
bien de l'Eftat. Iln'y a point
d'affaires , quelles qu'ellesfoient
qui puiffent fervir d'excufe à
un Souverain quand il manGALANT.
207
que à ce devoir indiſpenſable' ;
c'est un reproche qu'on
a fait à deux des plus grands
Rois du monde , quoyque
d'ailleurs
tres- vertueux
& tres- eftimables
, lors qu'emportez
par les
longues
guerres
qui les éloignorent
de leurs
Eftats
, ils ont neglige
leurs
propres
Enfans
. Y a- t- il un
Prince
plus illuftre
que le grand
Cyrus
le Fondateur
de la Monarchie
des Perfes
? C'est
un Roy
Payen
, mais
c'est
un Roy que
le vray
Dieu
a choisi
pour
eftre
le Liberateur
de fon Peuple
, à
qui il l'avoit
premis
, non point
obfcurement
& fous
des termes
•
208 MERCURE
que
t
enigmatiques , mais diftinctement
par fon nompropre deux cens ans
avant fanaiffance. C'est un Roy
Dieu dit avoir fufcité pour
la Fustice, & qu'il appelle fon
Pasteur , fon Chrift , fon Oinet
voulant faire entendre que c'eftoit
Luy mefme qui l'avoit facré Roy
d'une des plus grandes parties
de l'Univers. Cependant ce
Roy merveilleux fi chery du
Ciel , n'a pu fe garantir de la
cenfure des Sages , qui l'ont blámé
de n'avoir pas pris affez de
foin de l'instruction de fon Fils,
dont le regne fut auffi malheu
Et vocavi te nomine tuo. Ifaia 45.
GALANT. 209
ог
reux& méprifable, que celuy de
fon Pere avoit efté glorieux &
fortune. C'est ce que dit Platon
au troifieme Livre des Loix ,
il l'accufe fort fericujement d'avoir
mal éleve fon Fils ; car
ajoute- t- il, tandis qu'il s'occupoit
à faire la guerre , il avoit laißé
fes Enfans entre les mains des
Femmes des Couriifans , qui
les avoient nourris avec trop de
complaifance , & il n'avoit pas
fongé à faire instruire dans l'aufterité
de l'ancienne Difcipline
des Perfes , celuy qu'il devoir
avoir pour Succeffeur en tant de
Royaumes . Il en dit autant de
Mars
1692.
S
210 MERCURE
Darius , qu'il reprend encore d'a-
"voir mal élevé Xerxes fon Fils
fon heritier , & qui tomba
dans les mefmes defordres
que
Cambyfe, parce qu'il avoit esté
nourry comme luy au milieu des
Flateurs ; fur quoy il fait cette
exclamation
, O Darius ! c'eſt
une honte que l'exemple
de
Cyrus ne t'ait point rendu
fige , & que tu ayes fait la
mefme faute à l'occafion
de
Xerxes que Cyrus à l'occaſion
de Cambyfe
. Contentons
- nous
de ces deux exemples , appuyez
de la reflexion de ce divin Phi
lofophe , pour conclure , que fi
GALANT 211
cette negligence a eflé une tache
à la memoire de ces deux grands.
Monarques , la raifon des contraires
veut que ce foit un jufte
fujet de lcüange à tous les Souve
rains qui ont veillé eux-mímes
à l'inftitution de leurs Enfans.
Graces à la Providence divine,
nous en faifons aujourd'huy l'experience
. Nos Defcendans regar
deront avec étonnement le regne
de Louis le Grand . Que de bonheur
, que deJustice , que
gnificence ! Mais admireront -ils
moins cette prévoyance qu'on ne
peut affez louër , ce foin vraiment
Royal , vraiment Paternel
de
ma-
Sij
212 MERCURE
qu'il prend de former l'eſprit &
les moeurs des trois jeunes Princes
que l'heureux mariage de fon Fils
nous a donnez. La plufpart de
ceux qui fentiront les influences
de ces nouveaux Aftres , nefont
pas dans l'Eftre des chofes , &
Louis le Grand commence à jet
ter les fondemens de leur felicité.
Peut- on porter plus loinja bomé
que de l'étendre fur un Peuple
qui n'eft pas encore ? C'est pour
le bonheur de ce Peuple à venir
que LOUIS prend deja des
mefures quand il s'applique à
l'éducation de Monseigneur le
Duc de Bourgogne de Mef
GALANT. 213
feigneurs fes Freres .
Dieu qui veut que celuy qui
Ele craint en reçoive quelque récompenfe
dés ce monde- cy › &
qui promet de le rendre heureux
par l'état floriffant de fes ' Enfans
, a déja fait cueillir à ce
Monarque les fruits qu'il pouvoit
efperer de l'attention qu'il
euë à la jeuneſſe de Monfeigneur
le Dauphin. Il en fait l'heureuse
épreuve par ce respect fincere ,
par cette tendreſſe veritable que
ce Prince a toujours euë pour luy.
C'est cette obeiffance filiale qui
Filii tui fieut Novella olivarum in circuitu
menfæ tuæ. Ecce fic benedicetur homo
qui timet Dominum , Pfal, 127 ,
214 MERCURE
fait une partie de noftre repos &
de noftre felicité. Vainqueur du
Rhin &de l'Allemagne , Capitaine
non moins heureux que
vaillant , en un eftat fi proche
de l'independance , il fait confif
ter fa gloire à demeurer attaché
aux volonte de fon Pere . Effet
admirable de l'éducation excellente
qu'il a receue en fon temps
de ce grand Monarque à qui il
doit le jour ! Quel exemple pour
tous les Princes ! quel exemple
pour tous les autres hommes! quel
agreable fpectacle de voir le plus
puiffant Roy du monde , avoir le
Fils le plus vertueux , & partiGALANT
215
Iculierement en ce genre de Vertu
Ji rare parmy les Enfans des
Grands , & qui a esté récompensée
autrefois d'une benediction ſi
étendue fi conftante parmy
ces anciens Patriarches , qui ont
fté les Anceftres du Fils de Dieu
felon la chair.
Mais où me porteroit mon difcours
, Meffieurs , s'il falloit confiderer
en particulier toutes les
autres qualitez heroiques de ce
Monarque incomparable ? Charité
envers les malheureux ; in
clination à pardonner ; liberalité
vraiment royale ; application
constante à tousfes devoirs ; doa
216 MERCURE
ceur , affabilité , moderation &
retenue , qualitez fi rares dans
les Souverains , mais de tout
temps admirées dans Louis le
Grand , à qui il n'est jamais
échapé un feul mot équivoque ,
dont quelqu'un de Jes Sujets
pust eftre affligé.
Je me tais donc , Meffieurs
& il faut que mon filence ouvre
la bouche à nos illuftres Acade
miciens , qui felon la coutume
vous ont apporté quelques fruits
de leurs fçavantes Meditations.
Mon devoir , mon zele , l'occas
fion de cette Affemblée , le lieu où
nous sommes l'Image auguste
de
GALANT.
217
de ce Prince que nous avons devant
les yeux , tout m'a averty
de parler de luy ; mais j'ay bien
experimenté qu'il eftoit plus aisé
de commencer à le louer
finir.
que
de
Peut-estre auffi auriez - vous
déja pensé que j'ay trop long..
temps occupé voftre audience , fi
la dignité du fujet ne m'avoit
justifié dans votre esprit.
L'Academie Françoife qui doit .
tout à Louis le Grand , ne doit
• jamais fe laffer d'oüir fes loüanges
. Fajouteray qu'elle ne doit
point auffife laffer de foire des
voeux pour attirer d'enhout la
Mars 1692 T
218 MERCURE
continuation des graces que
Dieu a versées jufqu'à present
fur fa Perfonne facrée, fur fa
Maifon royale , fur fon florif
fant Empire. Faffe le Ciel qu'il
force encore un coup fes Enne
mis d'eftre heureux & de
recevoir de fa main la tran
quillité qu'ils ne fçauroient fe
donner à eux mefmes . Enfin ,
qu'il rempliffe pleinement for
tres glorieux & tres -fingulier
caractere , qui eft, d'eftre né pour
le bonheur de tout l'Uni
vers.
-GALANT 219
Le 7. du mois paffé M
Lauris fameux Juif de Mets ;
& l'un des plus fçavans Rabbins
de la Synagogue , fut
baptifé dans l'Egitle de faint
Simplice , l'une des plus belhes
de la Ville , qui eftoit
éclairée de quantité de lumieres
& que l'on avoit ornée
E de luftres & de riches tapiffe.
tries . Il s'y rendit , fuivi de fix
de festenfans , tous veftus de
blanc avec des couronnes de
fleurs fur leur teſte , & qui
eftoient conduits par les perfonnes
les plus qualifiées , qui
leur devoient Livir de par-
1
I ij
220 MERCURE
.
rains & de marraines . Il y avoft
encore deux grandes Filles
Juives , parentes de celuy qui
faifoit le principal fujet de la
fefte. Mte grand Vicaire
accompagné du Clergé , qui
vint en Proceffion , fit ranger
le Pere , les fix Enfans , & les
deux grandes Filles , & aprés
avoir invoqué le S. Efprit , il
leur donna à tous le Baptefme.
Mr de Givry , Commandant
dans la Place & Madame l'In
tendante, qui avoient conduit
le Cathecumene au pied de
PAutel , le nommerent Louis,
de la part du Roy. Il feroit
GALANT 221
D
bien difficile d'oüir une fym
phonic plus animée que celle
des Trompettes , des Flu
tes douces , des Haut bois ,
des Violons, & des Orgues ,
qui faifoient retentir toute
l'Eglife de Cantiques de joye
& de loüanges . Dans la Place.
qui répond à la porte de cette
Eglife , eftoient plufieurs baraillons
rangez en bel ordre ,
qui firent trois décharges de
moufqueterie , tandis que le
Canon de la Citadelle fe faifoitentendre
avec grand bruit.
Aprés la cérémonie , tous les
nouveaux baptifez furent
Tiij
222 MERCURE
conduits chez M l'Intendant.
La Femme de M Lauri qui
s'eftoit fortement oppofée à
la converfion de fon Mary ,
& à celle de fes Enfans fur
touchée de Dieu quelques
jours aprés , & on la vit dif
pofée à recevoir le Baptefme ,
à l'arrivée de M' l'Evefque de
Mets , que l'on attendoit inceffamment.
r
On debite depuis quelques
jours chez le fieur Barbin, au
Palais, & chez le fieur Mufier,
fur le Quay des Auguftins ,
un Livre intitulé , Theatre Philofophique
, fur lequel on repre
GALANT. 223
Sente par des Dialogues dans les
Champs Elifees les Philofophes
Anciens Modernes , où
l'on rapporte enfuite leurs opis
nions leurs reparties leurs fen.
timens , & les plus remaquables
actions de leur vie. M l'Abbé
Bordelon en eft l'Auteur.
Voicy le fixiéme Ouvrage
qu'il donne au Public depuis
deux ans . Celuy.cy contient
I
#trente Dialogues , dans chacun
defquels deux Philofophes
parlent , & ſe difent réciproquement
, fans fe rien
déguifer , & d'une maniere
critique , ce qu'ils penfent l'un
Tiiij
224 MERCURE
de l'autre . Aprés chaque
Dialogue , l'Auteur rapporte
la Vie des deux Philofophes
qui ont parlé , & tout ce qu'il
ya de plus curieux à fçavoir
de ce qu'ont dit bubfait des
Philofophes Anciens & Mol
dernes , & ainfi on a dans un
mefme Ouvrage trente Dialo
gues qui divertiffent agréable
ment , & la vie de 60. Philofophes.
Le Public doit beaucoup
à ceux qui nous fourniffent
les moyens d'appren
dre en deux jours de lecture ,
ce qui demanderoit - plufieurs
années d'étude , d'application
=
GALANT. 225
de remarques . Si vous cftes
du nombre des Dames qui pafferitpat
deffus les Epîtres dédicatoires
fans les vouloir lire , je
vous conſeille de vous arrefter
à celle du Livre de M Borde
Ion. Elle paffe dans le monde
pour un des plus reguliers &
des plus delicats Ouvrages qui
fe puiffent faire dans ce genre
d'écrire.
On a beau eftre diftingué
par l'éclat de la plus illuftre
naiffance , par les dignitez les
plus hautes, & par les emplois
fes plus clevez. Nous voyons
tous les jours la memoire
d'une partie de ceux qui pof
226 MERCURE
a
fedoient ces avantages décriée
aprés leur mort , pendant que
le Public rend juftice à ceux
qui honoroient leurs emplois
plûtoft que d'en eftre honorez.
Cela vient d'arriver à l'égard
de M' de la Grange , Comedien
du Roy , tout Paris
ayant dit lors que le bruit de
fa mort fut répandu , que c'e
ftoit un honneste homme . La
mort d'un homme auffi connu
, & qui a eflé toute la vie
dans les divertiffemens du
Roy , peut devenir une nouvelle
publique , & celles qui
nous viennent de Hollande
GALANT. 227
en ont parlé , mais les Memoi
qu'on y avoit receus n'eftoient
pas fidelles, puis qu'on
a dir que le Curé de S. Sulpice
avoit refufé de l'enterier . C'est
ce qui eft aisé à détruire , puis
qu'il eftoit de la Paroiffe de
S. André des Arcs, oùil a efté
inhumé à l'heure de midy, en
prefence de plus de mille perfonnes
. Ces bruits viennent
de l'ignorance de ceux qui
ne diftinguent pas les temps
où les Peres ont condamné
la Comedie . On voyoit alors
des proftitutions fur le Thea--
tre , & les matieres les plus
228 MERCURE
་
faintes y eftoient tournées en
dérifion ; mais la Comediesa
bien changé de face depuis ce
temps-là , & elle n'a pour bus
aujourd'huy que de punis le
vice,de récompenfer la vertu,
& de corriger les defauts d'au
truy ; de forte qu'il n'y auroie
rien à reprendre dans ces fpetacles,
fil'on n'y laiffoit point
échaper de temps en temps
des endroits un peu trop li
bres, qui attirent descenfeurs
à tout ce qui a le nom de Co
medie. Si ces Cenfeurs ont
trop de feverité , les Auteurs
& les Comediens fe flatens
GALANT. 229
trop, lors qu'ils ne prennent
pas garde que ceux qui ont ry
de ces endroits , font les premiers
à les condamner , &
qu'en empêchant la moitié de
Paris d'aller à la Comedie , ils
donnent prife à ceux dont le
zele ne veut rien confiderer.
Si la Comedie eft condamnable
, elle doit estre bannie
de tous les Etats où l'on profeffe
la mefme Religion . Cependant
l'Inquifition la permet
en Italie & en Espagne.
Il n'y a perfonne qui ne fiche
l'extrême feverité de cette Ju
rifdicto, à laquelle l'on donne
230 MERCURE
le furnom de Sainte dans tous
les lieux où elle eſt établie,
& qui prononce fouvent des
Arrefts de mort pour de fort
legeres fautes lors qu'elles re
gardent la Religion , Pluſieurs
volumes ne fuffiroient pas
pour parler à fond de tout ce
qu'on pourroit alleguer pour
& contre la Comedie, & loin
de vouloir faire icy une. Differtation
, je n'ay din que ce
que j'ay trouvé tellement rate
taché à mon fujer , que je ne
pouvois vous ecrire la smord
que je vous apprens ; fans vous
faire fçavoir ce que les Nouy
GALANT. 231
velles publiques ont dit avant
moy fur cet article , & par où
l'on peut répondre à ce qu'-
elles ont voulu infinuer.
Il eft dangereux de voir
fouvent ce qui plaift . Un Cavalier
, né avec une entiere
averfion pour le mariage ,
fçavoit fi bien l'art de fe mé.
nager auprés des Belles , que
quelques douceurs qu'il leur
puft dire , fon coeur n'y avoit
aucune part. Cette heureufe
indifference luy faifoit mener
une vie fort agreable . Son
bien, fa naiffance , & le tour
de fon clprit luy donnoient
232 MERCURE
accés par tout , & ilfe Alle
faifoir peu
de
parties
divertiffantes
,
où
l'on
ne cherchaft
à le faire entrer
. Ses
manieres
auffi
po- lies
qu'enjouées
, eftoient
un grand
affaifonnement
pour
le
plaifir
, & fi l'on
cuft
moins
connu
fon
caractere
, qui
le rendoit
ennemi
de l'engagement
, plus
d'une
belle
perfonne
fe
fuft
fait honneur
de
luy
pou voir
donner
de
l'amour
, Aprés
s'en
eftre
garanty
long
-temps
, il en
prit
enfin
pour
une
Blonde
qui
luy
fit
fentir
ce
qu'il
n'avoit
point encore
éprouvé
. Il la rencon
GALANT. 233
tra unjour dans une fort grande
compagnie , où elle ne pus
fe deffendre de chanter. Elle
accompagna fa voix du
Thuorbe , & l'agrément de
fon chant augmentant les gra
ces qui luy eftoient naturel
les , fut un charme fi fenfible
pour le Cavalier , qu'aprés luy
avoir donné mille louanges ,
il luy demanda permiffion de
la voir chez elle . Il y alla dés
le lendemain , & la trouva
feule avec fa Mere. Il fut fort
bien reçû de l'une & de l'autre
, & la converfation qu'il
me laiffa pas languir , luy fit
Mars 1692
234 MERCURE
découvrir dans la belle Blon
de un efprit doux & aiſe qui
redoubla fort l'eftime dont il
avoit efté prévenu d'abord
pour elle . Il luy rendit cinq
ou fix autres vifites, & eut le
plaifir de l'entendre encore
chanter. Sa voix fit toûjours
für luy des impreffions tres ,
fortes , & ce qu'il difoit à l'avantage
de cette aimable perfonne
eftoit foutenu de regards
fi vifs , que les yeux parloient
de ce que fentoit fon
coeur. La Belle répondoir mo
deftement aux difcours Aateurs
qu'il luy tehoit ; &
GALANT.
235
quand elle vouloit ne les imputer
qu'à l'habitude qu'il
s'eftoit faite d'en conter à tout
le monde , il prenoit fon ferieux
, & luy protestoit avec
chaleur , que s'il ne difoit ailleurs
que des chofes obligeantes
que l'on pouvoit n'écouter
que comme venant d'un galant
homme , il luy parloit
tres- fincerement , lors qu'il
l'afluroit qu'elle luy avoit appris
enfin à aimer . Ses foins
affidus donnerent bien toft
l'alarme à un Amant que la
Belle avoit , & comme il n'étoit
n'y auffi riche , ny d'auffi
Vij
236 MERCURE
bonne mailon que le Cavalier,
il la pria de luy dire , s'ildevoit
fe retirer. La Belle qui
avoit affez de panchant pour
luy , parla de fes plaintes à fa
Mere , qui eftant bien aife de
prendre de-là occafion de faire
expliquer le Cavalier , luy
dit fort civilement , que les
manieres honneftes qu'il avoit
pour elle & pour fa Fille , leur
faifoient tenir à beaucoup
d'honneur les fentimens d'eftime
empreffée qu'il leur témoignoit
par fes viſites , mais
qu'une pareille affiduité pouvant
refroidir un homme qui
GALANT. 237
3luy paroiffoit vouloir époufer
La Fille, elle le croyoit affez de
fes amis pour confentir vo
lontiers à ne la plus voir que
tres-rarement. Le Cavalier
L
3
que le compliment furprit ;
ne confulta que fon coeur
dans fa réponſe , & ne pou
vant fe réfoudre à fe priver dur
plaifir qu'on luy vouloit re
trancher, il dit à la Mere,qu'il
confideroit trop fi Fille pour
ne pas chercher les avantages,
& que bien loin de luy vouloir
nuire , fi elleavoit encore
le coeur affez libre pour eftre
en eftat de le préferer, il preny
238 MERCURE
>
droit la place de celuy qu'il
chafferout . Une declaration
fi
favorable leur parut trop
pofitive , pour leur laiffer au
cun lieu de craindre qu'il
n'euft pas le coeur veritablement
touché. La Belle ne déguifa
rien à ſon Amant , qui
l'aimant pour elle-mefme , luy
dit , que fuppofé que le Cavalier
fuft de bonne foy , il luy
paroiffoit qu'elle n'avoit point
à balancer fur le parti qui êtoit
à prendre qu'il fouhai
toit que l'affaire réüffift avec
tous les avantages qu'elle en
pouvoit efperer , & qu'afin
GALANT. 239
que fa prefence n'y mift point
d'obstacle , il alloit paffer
quelques jours à la campagnes
preft à revenir plus à elle que
jamais , fi le Cavalier eftoit
affez ennemi de fon bonheur
pour luy manquer de parole .
Il partit effectivement deux
jours aprés , & ce ne fut pas
Ifans laiffer la Belle touchée
#fortement d'un procedé fi
honnefte. Le Cavalier s'eftant
apperçu du facrifice qu'on luy
avoit fait , en témoigna beaucoup
de reconnoiffance , &
comme ce qu'il avoit dit à la
Mere la mettoit en droit de
240 MERCURE
le preffer de conclure , elle fit
fi bien que la force de l'amour
ne luy permettant de voir que
ce qui pouvoit le fatisfaire ,
elle l'obligea enfin de figner
un Traité de mariage. Aprés
qu'il eut fait ce grand effort
par un emportement de paffion
qu'il luy fut impoffible
de dompter , un peu de rêvesic
qu'il laiffa paroiftre , leur
fit juger à l'une & à l'autre ,
qu'il ne falloit pas luy donner
le temps de refpirer . On le
preffa de fixerceluy du mariage
, & le jour fut pris pour cetcérémonie
quoy que la to
Belle
GALANT
341
Belle fe fic quelque peine d'époufer
un homme qui pourroit
fe repentir d'avoir trop
donné à fon amour . On acheta
les habits de noce , & il n'y
avoir plus qu'un jour jufqu'à
celuy où il devoit la prendre
pour femme , lors qu'il commença
à ouvrir les yeux fur
les obligations indifpenfables
où il s'alloit mettre d'aimer.
toûjours ce qu'il eftoit feur
que les années cefferoient de
rendre aimable. Les fuites terribles
qu'il enviſagea le firent
trembler & tour rempli de
frayeur par ces idées , il alla
.
Mars 1692 . X
242 , MERCURE
chercher un de fes Amis ch
qui il avoit une entiere confiance
. Ils raifonnerent longtemps
fut le cruel embarras où
il fe trouvoit. Ileftoit fâcheux
de faire un éclat qui ne pou
voit tourner qu'à fa honte ,
aprés qu'il avoit pouffé fi
avant les chofes , mais il s'agiffoit
de s'engager pour toute
fa vie , & il s'en fit un fi
grand fupplice que fon amour,
quelque violent qu'il fuft , ne
put tenir contre l'eftat malheureux
où il concevoir que
le reduiroit le mariage . C'é
toir mourir tous les jours
GALANT.
243
pour luy , & à quelque prix que
ce puft eftre , il refolur de
fortir d'affaire . Il eftoit riche ,
& comme on ne pouvoit luy
demander que des interefts , il
en fit fon Ami mailtre , en luy
donnant un billet qui l'autorifoit
à en traiter. La commiffion
n'eftoit pas fort agreable
pour cet Ami ; mais il
pouvoit luy refufer ce fervice .
Il alla trouver la Mere , qui
n'auroit pû croire ce qu'il luy
difoit fans une lettre qu'il luy
apporta du Cavalier La Belle
-ayant fçû la chofe s'arma de
fiertés & dit qu'on luy faifoit
ne
X ij
244 MERCURE
grand plaifir de la rendre à
un panchant, qu'elle n'avoit
effayé de furmonter que par
complaifance pour fa Mere.
Elle écrivit auffi toft à fon
Amant , qui accourut plein
de joye , & qu'elle époufa
quinze jours aprés . Les Arbitres
qui furent choifis auparavant
de part & d'autre , condamnerent
le Cavalier à une
fomme confiderable .
paya fans regret , puis qu'il
recouvroit la liberté ; mais il
ne lailla pas de voir avec quelque
déplaifir , qu'une perfonne
qui luy fembloit toute ai-
Il la
GALANT 245
mable, & qu'il aimoit veritablement
, cuft pû fe réfoudre
tout à coup à le donner à un
autre avec tant de marques
d'indifference
pour luy .
Je vous envoyay le mois
paffé un détail exact fur tour
ce qui regardoit le mariage
de Monfieur le Duc de Chartres.
Voicy ce que M ' Robinet
a fait là - deffus pour ce
jeune Prince. Vous avez vû
tant de chofes de fa façon .
dont la lecture vous a fait
plaifir , qu'il me feroit inutile
de vouloir vous prévenir für
celuy que vous devez recevoir
X iij
246 MERCURE
des Vers que vous allez lire
2252 25$2525525225
A SON A. ROYALE
MONSIEUR LE DUC
ATENC
DE CHARTRES,
P
2
Sur fon Mariage .
180
Rince , dont le grand Avenir í
Inceffamment se dévelòpe,.
Et déja fournit à l'Europe
Matiere à s'en entretenir.
Jeune Heros, dont les merveilles
Occuperont les doctes Veilles
Et d'Apollon & des Neuf Saurs .
Daignez oüir les accords de ma Lyre.
Peut- eftre qu'ils auront encor quel
ques douceurs ,
GALANT 247
Malgré l'âge mortel où fans ceffe
j'expire.
S
Fe chantel Hymen dont les nauds
Viennent de vous unir avec une Prin
(jeuneffe ceffe ,
Dont le Sang, la beauté , la brillante
Ont merité vos tendres voeux.
Ma Mufe des longtemps fe tenoit
toute preste
Pour cette grande Fefle ,
Où l'on a vu les feux , les Ris , &
Les Amours
Celebrer le premier de vos plus heureux
jours,
Foignantfur vostre tefte
Umbeau Myrthe au Laurier,
Qu'en imitant un Pere aux Combats
Vito intrepide
To
1. Déja vous moiffonnez ainsi qu'un
vieux Guerrier ,
X iiij
248 MERCURE
Remply du courage d'Alcide.
S
Quels talens glorieux en vous n'éclatent
pas !
Qu'en voſtre illustre Epouse on voit
briller de charmes !
Dans les yeux l'Amourprendfes
armės ,
Les Graces tracent tousfes pas
Ah ! fous leDicu qui vous affemble
Que vous formezun riche Couple
exfemble !
Que de plaifirs vous accompagneront!
Les flambeaux de l'Hymen, comme des
Feux dejoye ,
Autour de vous fans ceffe brilleront.
Ces feux jamais ne s'éteindront,
Et tous vos jours feront filezd'or&
de fore
De l'amour qui vous joint naiftrent
d'autres Heros
GALANT. 249
Ornez de vos vertus & de vostre cou
rage ,
Qui fuyant un honteux repos ,
Aimeront comme vous le Martial
orage.
D'autres Heroines naiftront
Des mefmes feux dont vos coeurs
brûleront.
De leur charmante Mere elles feront
l'image ,
Et des plus vaftes Etats
Les Potentats
Viendront leur rendre un amoureus
bommage.
2
Que d'honneur recevront nos Lis
De vos exploits & d'Amour & de
Guerre !
Ah ! qu'ils en feront embellis,
Et que les Flots &que la Terre
que vous ferez feront um
jour remplis !
Du bruis
250 MERCURE
Déja l'Amour & la Victoires
S'intereffent pour votre gloire
Qu'ils veulent accroiftre à l'envy.
Déja les Filles de Mimaire ,
Qui depuis le Berceau vous ont toujours
fuivy,
S'apprêtent de concert à dreffer voftre
Hiftoire.
2
La Déeffe du beau Renom
Etudie auffi fur quelton.
En fufani fa vaste ronde,
Elle ira publier au fon de fes Clai-
Ge
rons,
En tous les lieux du Monde,
que de vous chaque jour nous
verrons.
&
Mais helas! aura - t- elle
Affez de force , affez de voix
GALANT. 251
Pour dire feulement ce que déja je
vois,
Qui fait lefondement d'une gloire
immortelle ?
Tant de douceur , tant de bonté,
Taut de valeur, tant de prudence,
Tant d'esprit , tant de pieté ,
Enfin cette charmante & vive activité
Que vous fiftes briller dés voftre
tendre enfance.
O jeune & merveilleux Heros,
Des plus celebres chants fi digne,
Que ne fuis -je un jeune Cygne,
Je chanterois vos veriusfans repos ..
Maisquay, deformais je ne chante
Que d'une voix vers le tombeau.
panchante,
Accablé que je fuis & dans & de
malheurs j
252 MERCURE
Et c'est le fouvenir & la reconnoif
Cance
Quime font dans mon impuiſſance
Pouffer ces derniers chants en damp-
·ptant des douleurs
Qui pourroient des plus forts abatre
la conftance.
2
Mon defordre paroift affez
Dans le defordre de mes Rimes.
Ces Vers irreguliers par tout embaraffez,
Enfont des témoins legitimes
S
Fe finis , demandant aux Cieux,
Prince charmant , que vostre vie,
Par unfortdoux autant que glorieux
Soit de bonheur toujours fuivie,
Et pour vous un autre âge d'or,
Où vous puiffiez compter autant d'ans
que Neftor.
GALANT 253
Les Vers de l'Air nouveau
que je vous envoye , cônviennent
à la fainteté du
temps où nous fommes ,
AIR NOUVEAU .
Ve la vie eft longue & facheuſe
!
Que cruel exil me caufe de tourment
!
Rappellez- moy , Seigneur , de mon
banniffement.
Que maprifon mefemble affreuse !
Le defir violent de me voir plus beureuse
Me fast tant fouffrir icy bas,
Queje meurs de ne mourir pas
254 MERCURE
J'oubliay de voussmander
la derniere fois , que le du
mois paffé , Mademoiſelle de
Maupcou , Fille de M de
Maupeou , Maitre des Comptes
, avoit fait profeffion en
l'Abbaye de Saint Antoine.
Elle fit fes voeux entre les
mains de M. l'Abbé de la
Charité , qui officia pontifi
calement en prefence d'un
grand nombre de les Parens ,
qui affifterent à cette Ceremonie
fçavoir , Me de
3 Me´de
Maupeou , Confeiller d'honneur
au Parlement ; Mr le Prefident
de Maupcou fon Fils,
GALANT: 255
& Madame la Prefidente . MT
de Maupcou.Maiftre des
Requeſtes , Intendant d'Au-
| vergne;Madame de Maupeou ,
Marquife de Noify ; M' de
Maupcou , Capitaine au Regiment
des Gardes , & Madame
de Maupeou ſa Femme ;
Madame Fouquet , Madame
la Comteffe de . Mailly , &
Mademoiſelle de Mailly fa
Fille ; Madame la Prefidente
Feydeau , Madame de Mannevillette
, Madame de Richebourg
, Madame la Comteffe
de Tonnerre , Madame
de Cantelou , M Sanfon ,
ร
256 MERCURE
Maistre des Requeftes, & Mcfdames
Sanfon : M Enjorant ,
Confeiller au Parlement , &
Madame Enjorant la Femme,
Mile Camus, Frere de Madame
deMannevillette , & Oncle
de Madame la Comteffe de
Tonnerre ;M' Doujat, Coſeiller
au Grand Confeil , & Madame
Doujat fa Femme ; M' de
Turgis , Confeiller au Parle
ment, Madame la Prefidente
Molé , Mademoiselle Molé ,
M le Marquis de Senectere ,
Mie Riant , & plufieurs autres
perfonnes de qualité . Si
une indifpofition n'cuft pas
GALANT. 257
empêché Madame de Pontchartrain
de s'y trouver
l'Affemblée des Parens cuft
efté complete . L'exhortation
fut faite par le Pere Bourdaloue
Jufuite , qui s'en acquit
ta avec fon éloquence ordinaire.
Mele Marquis de Malauze ,
Colonel du Regiment de
Rouergue , & Brigadier des
armées du Roy , ayant cfté
obligé de quitter le Service
à caufe de fes incommoditez ,-
il a demandé permiffion de
vendre fon Regiment, & le
Roy a cû la bonté de l'accor
Mars 1692. Y
258 MERCURE
der avec de grands témoigna
ges de diftinction . Ce Prince
luy dit , qu'il eftoit content de
fes fervices , que c'eftoitle
moindre plaifir qu'il voudroit
luy faire , & qu'il auroit fou
haite qu'il cuft pû fervir plus
long temps. On ne peut dire
plus de chofes obligeantes en
moins de paroles ; mais on
n'en doit point eftre furpris ,
c'eft le Roy qui parle . Mle
Marquis de Malauze commença
à fervir fous feu Mode
Turenne fon grand oncle , auprés
duquel il fit deux campagnes
en qualité de volon
GALANT 259.
taire . Il eftoit à la bataille de
S. Sem en Allemagne , à celle
de S. François , au combat de
Mulaufen
, au combat de
Turquem & quand M ' de
Turenne fut tué , il eftoit à
Fun de fes coftez . Il fe trouva
enfuite au combat d'Altenem
à la retraite de M' le Maréchal
de Lorge aprés la mort
de M de Turenne , & il y cut
un cheval bleſſé fous luy . Il
fit prifonnier dans la mefme
occafion un Colonel de Cavalerie.
Il s'eft encore trouvé
aux Sieges de S. Omer , de
Cambray , & de Valencienne.
Yij
260 MERCURE
En 1678. le Roy en confide
ration de fes fervices luy donna
le Regiment de Rouergue ,
à la tefte duquel il alla au Siege
de Luxembourg. En 1688.
le Roy le fit Brigadier de fes
armées . Il fervit en cette qualité
aux Sieges de Philifbourg,
& de Manheim, & eut le commandement
des troupes pendant
une partie de l'hiver à
Elbron en 1689. fous les ordres
de Mr de Montclar . Le Roy a
donné l'agrément du Regi
ment de Rouergue à M le
Marquis de Canillac . Il eft
encore jeune, & d'une des plus
GALANT . 26
anciennes maifons d'Auver
-gne. Cet agrément fait connoistre
que Sa Majesté eft
contente de fes fervices.
Le Roy a donné la Charge
de premier Prefident du Parlement
de Chambery à M
Tanfin , Prefident au Parlement
de Grenoble , & Sa Majefté
a donné en mefme- temps
une Charge de Prefident dans
le mefme Parlement de Cham- .
bery , à M le Comte de Provane
, qui eftoit depuis un an
à la Cour en qualité de Depu
té du Senat de Nice. Le don
de cette Charge a efté accom
262 MERCURE
pagné de celuy de la confifcation
de tous les biens de fa
famille , qui font tres confiderables.
Ce Comte a esté
Gouverneur de la Principauté
d'Oneille , & de la Vallée de
Barcellonete , Lieutenant Civil
& Criminel du Comté de
Nice , & Senateur dans le Senat
de la Ville de ce nom. Il
eft Fils de M le Comte de
Provane , premier Miniftre de
Monfieur le Duc de Savoye,
qui a cité long-temps Ambalfadeur
à Rome , & Envoyé
à la paix de Nimegue , & qui
eftoit venu pour eftre AmbafGALANT.
263
fadeur auprés du Roy un peu
avant la Declaration
de la
Guerre. La Maifon de Provane
eft une des plus anciennes
du Piemont , où les Ancêtres
ont toûjours rempli les
premieres Charges , tant de
robe que d'épée . Il y a cu
plufieurs Chevaliers de l'Or
dre de l'Annonciade ; des
Chanceliers , des Lieutenans
Generaux , des Archevelques
& Evefques , un General des
Galeres , des Gouverneurs de
Province , & des premiers.
Prefidens de Parlement. M
le Comte de Provane qui
264 MERCURE
vient d'eftre nommé Preff
dent au Parlement de Chambery,
a tenu une fi fage conduite
, qu'il s'eft attiré l'approbation
du Roy , & celle
de tous fes Miniftres . La Char
ge de premier Prefident du
Senat de Nice a efté donnée
à M' de la Porte , Prefident en
la Chambre des Comptes de
Grenoble.
Dame Antoinette Charreton
, Dame de Montleans ,
Scillas , Mifyfur Yonne,Montanfon
& autres lieux , Veuve
de M' de Renoüart , Maiftre
des Comptes , cft morte icy
depuis
GALANT 265
depuis peu de jours . Elle laiffe
une fucceffion de plus de huit
cens mille livres , & par fon
Teftament , aprés avoir fait
plufieurs legs pieux fort confiderables
, elle répand fon
bien dans fa famille , d'une
maniere fort judicieufe . Elle
eftoit fille de Hugue Charre
ton ,Seigneur de Montanfon ,
Bourneuf & autres lieux &
de Louife Aubery fon Epoufe,
& fortoit d'une branche puînée
des Barons de . Marolle
Seigneurs de la Doulze & de
la Terriere du nom de Charreton
, qui porte pour armes
Mars 1692 Ꮓ
266 MERCURE
d'Azur au lion d'or.
M Seron , Medecin du
Roy , eft mort à Versailles le
7. de ce mois, dans toute la refignation
qu'on peut attendre
d'un veritable Chreftien . II
avoit une expérience confommée
dans la pratique de la
Medecine & l'eftime que M
Daquin & Fagon faifoient paroiftre
pour luy,répondoit de
fon merite. Il avoit efté reçû
il y a plus de vingt cinq ans
à la celebre Faculté de Montpellier
avec toutes les marques
poffibles de diftinction . Feu
Mr le Duc de Montaufier
GALANT 267
avoit grande confiance en
luy , & il avoit efté attaché.
au fervice de feu Mle Chancelier
le Tellier . Sa capacité.
& fon merite obligerent M
de Louvois à le prendre chez
luy aprés la mort de ce Chef
de la Juftice , & il a eu l'honneur
plufieurs fois de confulter
pour Madame la Dauphi
ne , & de la voir pendant le
cours de fa maladie . Auffle
Roy luy fit il donner une
gratification confiderable en
reconnoiffance de fes foins.
Il nous a laiffé un Frere de fon
mefme nom , quia profité de
Zij
268 MERCURE
fes rares & heureux talens ;
ayant exercé la Medecine auprés
de luy pendant plus de
dix années à Paris & à la Cour,
Il a voyagé en Allemagne &
en Italie , & eft Medecin prefentement
de l'Abbaye Royale
de Poiffi.
M' de Bourges , celebre Medecin
de la Faculté de Paris,
& fort eftimé, non - feulement
de fon Corps , mais de tous
ceux qui ont entendu parler
de luy , a efté pourveu de la
Charge de Medecin des baftimens
qu'avoit feu . Mr Seron,
avec les mefmes appointe
GALANT. 269
mens dont il jouïſſoit .
On a eu avis de Nemours
que Meffire Anne Hedelin ,
Seigneur du Martroy , Chaufour
, & autres lieux , ancien
Prefident , Lieutenant General
, Maistre des Eaux & Foreits
, & Lieutenant Criminel
de Robe courte, y eftoit mort
le 18. du mois paffé , âgé de
quatre - vingt - deux ans. Il
eftoit Fils de Claude Hedelin ,
auuff Lieutenant General de
Nemours , & Frere du feu
Abbéd Aubignac
, qui nous a
donné la pratique du Theatre,
qui s'eftoit fait par
&
fon me
Zuj
270 MERCURE
rite une fi grande recommandation
auprés du Cardinal de
Richelieu Il avoit exercé fa
Charge pendant plus de cinquante
ans , avec une approbation
generale, & il n'y avoit
que deux outrois ans qu'il s'en
eftoit défait en faveur de
Louis Hedelin fon Fils , pour
fe preparer à la mort . Il n'a
rien oublié pour contribuer
à la grandeur de la Ville de
Nemours C'eft luy qui a procuré
dans cette Ville- là l'eftabliffement
des Recolers , &
des Religieufes dela Congregation
, & la Cour l'a honoGALANT.
271
ré de differentes commiffions,
tantoft pour inftruire le Procez
des mauvais Juges , tantoft
pour abatre les Temples
des Pretendus Reformez , &
en beaucoup d'autres occafions
, où il a toujours marqué
fon zele pour la Religion &
pour le fervice de l'Etat.
Le Roy cftant allé à Compiegne
où ilarriva le 4. de ce
mois pour voir la gendarmerie
de Sa Maifon qui s'y
devoit rendre de plufieurs
endroits , où elle a les quartiers
, Sa Majesté vit le lendemain
fes quatre Compagnies
Z
lij
272 MERCUREde
fes Gardes du Corps ;
qu'Elle examina en gros &
en détail . Ce Corps qui monte
à prés de deux mille homn'eft
compolé que de
mes
gens d'élite , de mine , & de
coeur. Il eft commandé par
M le Duc de Noailles ; par
M's les Maréchaux Ducs de
Duras , de Luxembourg & de
Lorges, & par un grand nom
bre de Lieutenans , d'Enfei
gnes & d'Exempts , dont plu
fieurs font Officiers Generaux,
& ont commandé
de grands
Corps , en forte qu'on peut
dire que l'on trouveroit dans
celuy des Gardes , dequoy
GALANT. 273
fournir des Chefs à un grand
nombre d'armées . Je vous
laille à juger de l'effet que
devoient faire ces Troupes
avantageufement montées ,
& toutes veftues de drap bleu,
avec des juſte- au corps galonnez
d'argent . Chaque
Compagnie cft compofée de
fix brigades , dont les trois
premieres font commandées
par des Lieutenans , & les
trois dernieres par des Enſeignes
. Chaque brigade a deux
Exempts deux Brigadiers ,
deux Sous - brigadiers , un
Porte étendard , & un Aide-
A
274 MERCURE
Major quia rang d'Exempti
& qui eft attaché àla premiere
Compagnie. Il y a , outre cela,
un Major qui l'eft de tout le
corps , & deux Aides-majors.
Les bandoulieres font de
couleur differente dans chaque
Compagnie.
Dans Noailles , elles font
d'argent plein .
Dans Duras, argent & bleu .
Dans Luxembourg , argent
& vert.
Et dans Lorge argent &
jaune.
Le Jeudy 6. du mois , le
Roy fit la reveuë de la Gen
GALANT 275
darmerie de Sa Maifon , a
Fexception des deux Compagnics
des Moufquetaires ,
& des Gendarmes , & Chevaux
Legers de fa Garde .
Vous fçavez qu'elle eft de .
feize Compagnies , depuis
l'augmentation que le Roy
en a faite . Cette Gendarmerie
parut tres- lefte , & tres- bienmontée.
Voicy le rang des
- Compagnies qui la compofent.
La premiere eft des Gendarmes
Ecoffois ; elle eft commandée
par M le Marquis
1 de Moy quien eft Capitaine-
Lieutenant. Sa Charge cft
276 MERCURE
dun grand éclat ; car outrê
qu'elle le met à la teſte de
toute cette Gendarmerie , elle
le rend premier Colonel de
France , & luy donne le Com
mandement fur tous les au
tres Colonels . Les Gendarmes
Anglois ont le pas aprés les
Ecoffois . Ils font commandez
par Mr de Crofly . Les Bourguignons
qui fuivent le font
par M le Marquis de Flammanville
, & les Flamans par
le Comte de Marfin . Ces
quatre Compagnies font appellées
les quatre Compagnies
du Roy. Voicy en quel rang
GALANT. 277
3
marchent les autres Compa-
Ignies. Les Gendarmes de la
Reine commandez par M ' le
Marquis de Lanion ; les Chevaux
Legers de la Reine , par
M le Marquis de Sappeville;
cles Gendarmes Dauphins , par
M le Marquis d'Eftein ; les
Chevaux legers Dauphins, par
Mole Marquis d'Urfé ; les
Gendarmes de Bourgogne,
par Mrle Marquis de Viricu ;
les Chevaux legers de Bourgogne
, par M' de Mezieres ;
les Gendarmes d'Anjou , par
M' le Marquis de Genlis ; les
Chevaux legers d'Anjou , par
es
278 MERCURE
M'de Rofamel , les Gendarmes
de Berry, par M ' le Marquis
de Virville ; les Chevaux
legers.de Berry, par M ' de Keroar
; les Gendarmes d'Or
leans, par M' le Comte de Saffenage
les Chevaux legers
d'Orleans , par M'de Valfemé.
On peut juger par le nombre
de ces Troupes du temps qu'il
fallut au Roy pour les voir
toutes feparément , & de la
fatigue que ce Monarque dut
prendre, mais rien ne luy coute
pour la gloire , & pour le
bien de fes Sujets .
Le Vendredy 7. Sa Majesté
GALANT. 279
vit tout à la fois les Troupes
qu'Elle avoit vûës feparément
les deux jours précedens , &
le Roy d'Angleterre fe trouva
à cette reveue. Il ne s'eft peutcftre
jamais vû enſemble tant
d'hommes fi leftes , fi bien
faits , & fi bien montez. Les
Grenadiers à cheval , dont je
ne vous ay point parlé , s'y
firent diftinguer . Comme ils
font Grenadiers de la Maifon
du Roy , on avoit trouvé à
propos de les faire habiller de
bleu , au lieu qu'ils l'eftoient
auparavant de rouge. Ils
rurent avec ces nouveaux ha
pa280
MERCURE
bits qui eftoient fort enrichis,
& avec l'augmentation qu'on
a faite à cette Compagnie ,
qui n'eftant auparavant que
de cent hommes , eft prefentement
de cent cinquante. La
fatisfaction que l'on a de ce
Corps , dont cinquante bat .
tirent au combat de Leuze
huit cens Chevaux des Ennemis,
a efté caufe de cette augmentation
. Toutes les Troupes
pafferent en reveuë avec
le manteau noüé fur l'épaule,
& les armes à la main , ce qui
parut d'une grande beauté , &
d'un air fort martial. Mon,
GALANT 285
feigneur le Dauphin , Monfieur
le Duc de Chartres , &
Madame la Ducheffe de Char
tres , qui eftoient de ce Voyage
, prirent un grand plaifir à
les voir, Le Roy à fon retour
à fait l'honneur à Monfieur le
Prince , de
fejourner un jour
dans fa delicicufe Maifon de
Chantilly, & Sa Majesté aprés
y avoir examiné les nouveaux
embelliffemens que ce Prince
y a fait faire , & trouvé beaucoup
de magnificence, & le
bon gouft dans ce qui regarde
les dedans & les dehors de
A.a. Mars 1692.
282 MERCURE
cette Maiſon , demeura pendant
huit heures à cheval , &
fit voir par la fatigue qu'Elle
prit, & par la grande quantité
de gibier qu'Elle tua , que fa
fante eft parfaite & vigoureufe
. Monfieur le Prince auroit
bien voulu fuivre le panchant,
où il eft naturellement entraîné
par la magnificence qui
luy eft ordinaire , & traiter
le Roy , & toute la Cour avec
la profufion , la delicateffe ,
& l'ing nieufe maniere dont
il a accoutumé de la regaler ;
mais le Roy n'ayant pas vou
lu y confentir , ce Prince fut
GALANT. 283
[
obligé de fuivre les ordres de
Sa Majesté .
Voicy des Vers qui ont efté
faits par M de Boifmenil ,
d'Abbeville
, fur le départ du
Roy pour Compiegne . Ces
Vers font faits pour chanter,
& je ne doute point qu'il ne
fe trouve beaucoup de Muficiens
qui ne cherchant qu'à
faire retentir la gloire de ce
Monarque , s'appliqueront
les mettre en Air .
A a iji
284 MERCURE
SUR LE DEPART
DU ROY,
RECIT DE PALLAS.
F
N vain pour arrefter le Heros
invincible ,
Qui fait le prix de nos Chansons,
L'Hiver armé de fes glaçons
A prolongé le cours d'une faison
terrible.
CHOEUR des Mules.
Les neges, les frimats, les vents n'ont
rien d'horrible
Pour le Heros que nous chantons.
RECIT.
Au feul bruit de fes Exploits ,
L'Aigle fuit dans les montagnes,
Et trop pen feur dans les campagnes
GALANT. 285
Le Lion cherche les bois.
Як
CHOEUR.
Les neges , les frimais , &c.
RECIT.
Louis ne cherche que la gloire ;
Mais celle qui vient des Combats
Pour fon grand coeur a plus d'ap
A pas. pe
Ilpart , il marche , il court , il vole
à la Victoire.
Heureux François , fuivezfes pas.
CHOEUR.
Les neges , les frimats , &c.
Voicy les noms de quel
ques perfonnes confiderables
dont j'ay encore à vous apprendre
la mort
Meffire
Nicolas
Cotignon ,
Chev.Seign.de
Chauvry & du
286 MERCURE
1
Breuil , premier Prefident en
fa Cour des Monnoyes , & cydevant
Confeiller en la deuxiéme
Chambre des Enquef
tes du Parlement de Paris. Il
fe préparoit à la mort depuis
un an , & pour n'eftre point
diftrait il ne faifoit plus aucunes
vifites. Ainfi elle n'a
point efté impréveuë pour
› quoy qu'il foit mort fubitement
, comme on venoit
d'achever de luy faire le poil.
Ila efté Genealogifte des Ordres
du Roy pendant foixante
& douze ans , & trente ans
premier Prefident en la Cour
des Monnoyes , & a toujours
luy
GALANT 287
fait paroiftre beaucoup de capacité
& d'exactitude.Il avoit
époulé Madelene Royer ,Soeur
de feu M' Royer , Confeiller
au Parlement. Elle a eu deux
Soeurs mariées ; l'une à feu
M: Faucon de Ris , premier
= Prefident au Parlement de
Rouen, Pere du dernier mort,
& l'autre à feu Mr Girard ,
Seigneur de Villetaneufe ,
I Procureur General de la
Chambre des Comptes , dont
Ceft venu un Fils auffi Procu
1 reur General en la mefme
Chambre , & deux Filles mariées
, l'une à feu M' le Duc
de Villars & l'autre à M
288 MERCURE
Briçonner de Magnanvilles
Confeiller en la Grand'Chambre.
M le premier Prefident
de Chauvry qui a laiffé un
Fils unique,nommé Antoine-
Jofeph Cotignon
de Chauvry
, reçu en furvivance
, Genealogifte
des Ordres du Roy,
eftoit Fils de Gabriel de
Corignon de Chauvry , Genealogifte
des Ordres du Roy
& Secretaire des Commandċmens
de la Reine Marie de
Medicis , & de Dame Charlotte
Hochet, Dame de Chauvry
, & petit Fils de Guy
Cotignon, Marechal des logis
do
GALANT. 289
de la Reine Louife de Lorraine,
Femme de Henry III . Cette
Famille eft ancienne en
Nivernois . Ils eftoient Seigneurs
de Montſec & de la
Motte- Cotignon dés l'an 1354 .
& quand les Anglois prirent
S. Pierre le Montier , Jean
Cotignon y rendit des preuves
de fa valeur pour le fer
vice du Roy, & y fut tué . Cotignon
porte d'azur au chevron
d'or , accompagné d'une
molete d'éperon d'or en chef.
Dame Marie Lanier , Fille
1 unique d'un Avocat General
au Grand Confeil. Elle eftoit
Bb Mars 1692 .
290 MERCURE
Veuve de François de Mon
tholon , Seigneur d'Auberviliers,
celebre Avocat au Parlement
de Paris , qu'elle avoit
épousé en 1625 & qui eft mort
Doyen de ceCorps , & Mere de
M de Montholon , aujourd'huy
premier Prefident au
Parlement de Normandie . Elle
avoit voulu l'accompagner
lors qu'il alla prendre poffeffion
de cette importante
Charge , & elle mourut fubitement
fur le chemin à Ecoüis ,
à lept lieues de Roüen .
Dame Renée David de la
Fautriere , Veuve de Jean le
Maitre , S de Ferrieres & de
GALANT. 291
18
Cincehour , Confeiller au Parlement
de Paris. Elle eftoir
Fille de Laurent David , Seigneur
de la Fautriere en Anjou
, Maistre des Requeftes ,
& laiffc un Fils Gilles le
Maistre , Seigneur de Ferrieres
& Cincchour , & quatre Filles
dont l'ailnée a époufé Louis
de Lafferé , Confeiller en la
deuxième Chambre des Enqueftes.
Il y a une autre Fille
Chanoinelle de Pouffay. Cette
Famille , qui porte d'azur à
trots foucis d'or , defcend de
Gilles le Maiftre , Grand Jurifconfulte,
& celebre Avocat
Bb ij
292 MERCURE
au Parlement de Paris qui a
compofé divers Ouvrages
confiderables fur la Jurifprudence.
François I. en faifoit
une cftime particuliere & en
1540 il le fit Avocat General
anParlement de Paris . Enfuite
il a efté pendant dix années
Prefident au Mortier , puis en
1551. Henry II . le fit premier
Prefident au mefme Parlement.
Il exerça cette grande
Charge avec eftimé jufques à
fa mort , arrivée en 15625 dans
fa foixante- troifiéme année .
Il époufa Marie Sapin , fille
de Jean Sapin , S' de Rozieres
GALANT 293
dont il eut plufieurs Enfans.
L'aifné fut Jean le Mailtre ,
S de Cincehour , Maistre des
Requeftes , qui époufa Catherine
d'Herbelor Dame de Fertieres
, Fille d'un Maiftre des
Comptes. Il en vint Gilles le
Mailtre, S de Ferrieres & de
Cincchour , Capitaine d'une
Compagnie de Chevaux legers
, qui époufa Marie Hennequin
, Fille de Claude Hennequin
, Maitre des Requê
res , & de Madeleine Seguier,
dont eft venu Gilles le Maitre
S de Ferrieres & de Cincehour
, qui épousa Marie Paf-
Bb ij
294 MERCURE
toureau , Fille d'un Confeiller
de la Grand'Chambre , & de
leur mariage râquit Gilles le
Maistre S de Ferrieres & Cincehour
, Confeiller au Parlement
, Mary de Renée David
de la Fautriere , qui vient
de mourir. Il y a diverfes
branches de cette Famille de
le Maitre ; celle des Seigneurs
de Vaux qui a donné des Prefidens
aux Enquestes du Par
lement de Paris ; celle des le
Maistre de Bellejamme , qui
a donné des Confeillers d'Etat
& des Maiftres des Requê
tes , & dont eftoit feu Jerôme
GALANT 295
Ale Maiftre , Prefident en la
quatrième des Enqueftes du
Parlement où fon Fils eft pres
fentement Confeiller , & la
branche des Seigneurs de
Grand - Champ dont eftoit
Jean le Maiftre Prefident à
Mortier au Parlement de Paris
fous Henry IV.
Aprés vous avoir parlé il y
a un mois d'un des plus grands
Mariages qui fe pult faire en
France , je vais vous entretenir
d'un autre dont vous deyez
fouhaiter d'apprendre des
nouvelles , à caufe de la haute
naiflance des Mariez , & de
B b iiij
296 MERCURE
leur merite perfonnel . Quoy
que Mademoiselle de Charolois
, Fille de Monfieur le Prince
, n'ait que quatorze ans
& qu'elle ait l'humeur gaye
que cetlâge infpire ordinairement,
elle ne laifle pas de faire
remarquer un efprit au delà
de fes années . En pouvoit- elle
manquer, eftant du fang dont
elle eft fortie ? Cette Princeffe
a mille bonnes qualitez. Elle
danſe bien , & jouë parfairement
bien duClave ffin Quant
à Monfieur le Duc du Maine,
Vous devez vous fouvenir que
plus de cent de mes Lettres
font remplies de fes éloges; &
GALANT 297
comme ils font fur des faits.
dont je vous ay rendu compre
de temps en temps , ils
n'ont point efté regardez
comme ces louanges vagues
#qui ayant tout pour objet , ne
parlent de rien qui foit pofitif.
On doit demeurer d'accord
que l'efprit deMonfieur le Duc
du Maine a toujours brillé ,
dins quelque bas âge qu'on
Pait vu , & qu'il a connu &
chery l'intrepidité & la valeur
dés fa plus tendre jeuneffe . La
5 magnificence
ne luy a pas efté
moins naturelle , & on a pû
le remarquer dans les grands
50 21
298 MERCURE
équipages neceffaires pour les
diveruffemens , plus ordinai
res aux grands Princes qu'a
d'autres, parce qu'ils font une
parfaite image de la guerre, &
qu'en s'y appliquant le corps
s'accoutume à la fatigue. Si
ces fortes de plaifirs coutent
de la dépenfe à ce Prince dans
les temps où les Armées ne
font point en campagne , dés
que la gloire le fait voler à leur
tefte , il fait paroiftre fa magnificence
par les grands repas
qu'il donne fouvent aux Officiers
, & dés qu'il s'agit de
leur faire plaifir , il s'y em
GALANT 299
ploye avec une bonté qui fais
paroiftre fa haute naillance .
Les François ne publient pas
feulement fa valeur , mais nos
Ennemis font les premiers à
en faire les éloges . Je puis
vous en parler comme témoin,
car m'eftant trouvé icy
avec plufieurs Officiers pris
aprés la Bataille de Fleurus ,
j'eus le plaifir de leur entendre
dire dans une fort grande
Compagnie , De quelque cofté
que nous allaffions , nous trouvions
toujours ce petit Prince en tefte.
Ces louanges ne font point
fufpectes de Aaterie . Rien ne
300 MERCURE
1000
les obligeoit à parler de cette
forte , & il falloit mefme que
la verité les y forçât, puis qu'il
ne leur eftoit pas glorieux de
dire qu'ilsavoient efté répcuf
lez par tout par un fi jeune
Guerrier. Le Roy cut à peine
conceu le deffein de le marier
avec Mademoifelle de Charolois
, qu'il dit à ce Prince
d'en aller demander l'agrément
à Mademoiselle d'Or- a
leans , pour qui ce Monarque
luy donna une Lettre . Monfieur
le Duc du Maine partit
auffi- toft & fe rendit à Paris ,
où eftoit cette Princeffe . Vous
GALANT
301
A
Liv
A
fçavez à quel point va l'amitié
qu'elle a pout ce jeune Prince ,
à qui elle fait de grands biens .
Auffi a - t-il voulu porter fes
Livrées , pour marquer l'attachement
qu'il a pour Son Alteffe
Royale. En fortant du
Palais d'Orleans il alla à l'Hoftel
de Condé ; il y parut en
Amant , & y fut receu en
Gendre . Les chofes eftant en
cet eftat , on travailla aux Ouvrages
neceffaires pour le mariage;
qui fe devoit celebrer le
19.de ce mois , aprés le retour
du Roy, qui eftoit party pour
aller à Compiegne
.
302 MERCURE
>
Cependant SaMajesté fit pre
fent à Mademoitelle de Charolois
de deux parures de Pierreries
dont l'une eftoit de
Diamans , & l'autre de Pierres
de couleur . Le 18. les Princes
& les Princeffes de la Mailon
Royale qui avoient eſté invitez
parM le Marquis de Biainville
, Grand Maitre des Ceremonies
, & par MidesGranges,
Maistre des Ceremonies , fc
rendirent dans le grand Sallon
de l'appartement du Roy à
Verfailles , où Monfieur le
Duc do Maine , & Mademoifelle
de Charolois parurent
Ι
GALANT. 303
dans un ajustement des plus
magnifiques & des plus brillans
. La Princeffe avoit un ha-
#bit de brocart d'or, & une jupe
d'un gros de Tours , couleur
de feu , brodée d'or , avec une
garniture de diamans . Les rubans
de fa coëffure eftoient
> & la
= couleur de feu & or
queuë de fa mante qui eftoit
de gaze d'or , citoic portée
par Mademoiſelle d'Anguien
fa Soeur. Toute la Cour eftoit
O magnifique . Il y avoit peu
d'habits qui ne fuffent brodez
, & couverts de pierreries,
& les moindres cftoient de
304 MERCURE
brocard d'or & d'argent . M
de Pontchartrain , Miniſtre &
Secretaire d'Etat de la Maifon
du Roy , accompagné de M
le Marquis de Torcy , Secretaire
d'Etat , fit la lecture du
Contract de Mariage , qui
fut figné par le Roy , par
Monfeigneur le Dauphin ,
Monfeigneur le Duc de Bour .
gogne , Monfeigneur le Duc
d'Anjou, Monſeigneur le Duc
de Berry , Monfieur , Mada .
me Monfieur le Duc de
Chartres , Madame la Ducheffe
de Chartres , & par tous
les Princes , & Princeffes. M
GALANT. 303
-
l'Evefque d'Orleans , premier
Aumônier du Roy , fit la
cérémonie des fiançailles , en
l'absence de Monfieur le
Cardinal de Bouillon , que
quelques affaires avoient obligé
d'aller vifiter une de fes
Abbayes . Cette cérémonie
eſtant achevée , toute la Cour
alla à Trianon , où elle pric
le divertiffement d'une Lotterie
, qui fut tirée fans l'embarras
accoutumé . On mit
cinquante neuf billets noirs
parmy les blancs , & on ne fe
fervit ny de boëttes , ny de
numero , mais à mesure que
Mars 1692 .
Cc
206 MERCURE
chacun apporta de l'argent,on
luy compra fes billets , & on
délivra les lors à ceux qui curent
le bonheur d'en avoir de
noirs ; ainfi on gouta le plaifir
que donnent les Lotteries ,
& on en évita les embarras ,
& les longueurs. Il y cut cinq
tables à Trianon pour les Dames
, de feize couverts chacune
, & une d'environ trente
pour les Princes , & Seigneurs
de la Cour. On les fervit à plufieurs
fervices avec la propreté
l'abondance ; & le bon goût
qu'il eft aifé de s'imaginer ,
& le fruit de toutes ces tables
GALANT. 307
fut abandonné au pillage . Le
lendemain , les Princes , &
Princeffes s'eftant affemblez
dans la galerie , & toute la
Cour s'y eftant trouvée , le
Roy fortit du Confeil pour
fe rendre à la Chapelle avec
les Fiancez. Sa Majesté avoit
un habit de brocard d'or ,
brodé d'argent , fait exprés
- pour cette cérémonie . Monfeigneur
le Dauphin en avoit
auffi un fort magnifique , mais
leur bonne mine fe faifoit tellement
remarquer , qu'on ne
s'atrachoit à confiderer ny la
richeffe de ces habits , ny la
Cc ij
308 MERCURE
de
beauté des pierreries qui écla
toient en plufieurs endroits.
Monfieur le Duc du Mayne
avoit un habit de gros
Tours noir , fçavoir le pour
point , le manteau & les chauf
fes , le tout brodé d'or , fur
un deffein d'entrelats , d'ornemens
de Rabefques , & de
Molaïques qui paro ffoit
nouveau , fort ingenieufe
ment imaginé. Monfieur le
Prince mit trois habits qui
parurent très bien entendus ,
fçavoir, un le jour des Fiançailles
, & les deux autres le
jour du mariage , & le lende
GALANT 209
main. Il en avoit un couleur
de cabelle , & l'autres couleur
de caffé. Ces habits eftoient
brodez à plein , l'un d'argent
& l'autre d'or , d'un
deffein de tres bon gouft , &
qui fe démefloit agreable-
- ment . Toutes les extremitez
où font les boutonnieres ,
eAoient d'un deffe in different,
plus riche , & plus remply.
ا ن
Monfieur le Duc mit auffi
deux habits differens , un le
jour des Fiançailles , & l'autre
le lendemain. L'un eftoit
couleur de canelle brodé tout
argent , avec un bord magni-
1
310 MERCURE
fique , & un plein de Mofaï
que, & l'autre de drap d'écarlate
brodé tout or , fur un
deffein de Rabefque , c'eft àdire
, fans fleurons
conféquent nouveau.
> &
par
Madame la Ducheffe avoic
un habit de fatin vert , brodé
or avec un peu d'argent. Il y
avoit au tour de fa robe deux
grands bords d'environ un
tiers de haut , feparez par
deux agrémens de cinq ou fix
doigts de large , qui faifoient
une richeffe extraordinaire.
Ce qui reftoit de vuide dans
la robe eftoit remply de MoGALANT.
farques de differente compo-
#fition. La jupe eftoit de fatin
1 couleur de rofe , brodée d'argent
en plein. Il y avoit trois
grands bords , feparez par
deux agrémens , le tout diffe-
Erent du deffein de la robe .
Madame la Princeffe de
Conty avoit une robe de
I fatin amarante toute brodée
d'argent , & ornée au tour
de deux grands bords , d'environ
un tiers de haut , & des
agrémens tout differens de
ceux de l'habit de Madame
la Ducheffe . Il y avoit dans
ces grands bords des manic-
த்
312 MERCURE
res d'attaches qui fe formoient
par entrelats , & qui
eftoient remplies d'une Mofaïque
delicate & nouvelle ,
& on voyoit une Rabefque
extraordinaire dans ce qui fe
trouvoit de vuide. La jupe
eftoit de fatin couleur de
jonquille , brodée toute d'argent
, & cette broderie eftoit .
compofée de trois grands
bords , & de deux agrémens
dans lefquels on avoit placé
un peu d'amarante , enfermée
par des Rab fques , pour faire
fortir , & faire valoir l'ouviage
, qui eftoit tres- beau
&
1
GALANT.
313
& tout different des autres .
Monfieur le Comte de
Toulouſe avoit un habit de
drap gris blanc , enrichy d'un
bord de broderie, d'ornemens
d'or, & de petites anemones
auffi d'or , dont les graines
eſtoient d'argent , & couleur
de feu , & les feuilles remplies
de filets verts ce qui imetoit
parfaitement la nature.
M ' l'Evefque d Orleans fit
la cérémonie du mariage , &
celebra la Meffe . A l'Offertoire,
M ' le Marquis de Blainville
donna le cierge à Monfieur
le Duc du Maine , &
Dd
Mars 1692.
214 MERCURE
Mr des Granges le donna a
Madame la Ducheffe du Maine.
M's les Abbez de Fleury,
& de Beuvron tinrent le
poëfle . Aprés la Meffe, le Curé
de la Paroiffe prefenta le Regiftre
, fur lequel le Roy figna
avec Madame la Princeffe ,
Monfieur le Duc & Madame
la Ducheffe du Maine ,
Monfeigneur le Dauphin ,
Monfieur , Madame , Monfieur
le Duc & Madame la
Ducheffe de Chartres . La cérémonie
cftant finic , on alla
dans l'appartement de la Reine
,où le couvert eftoit dreffé ,
GALANT: 315
& le Roy fe micà Table avec
Monfeigneur le Dauphin
Monfieur , Madame , Monfieur
le Duc de Chartres , Madame
la Ducheffe de Chartres
, Mademoiſelle , Madame
la grande Ducheffe de Tofcane
, Madame de Guife , Madame
la Princeffe , Madame
la Ducheffe , Madame la Princeffe
de Conty Doüairiere ,
Madame la Princeffe de Conty
, Madame la Ducheffe du
Maine , Mademoiselle d Anguien
, Madame la Ducheffe
de Verneuil. Le foir,outre ces
melmes perfonnes , le Roy
Dd ij
316 MERCURE
d'Angleterre , Monfieur le
Prince , Monfieur le Duc ,
Monfieur le Prince de Conty,
Monfieur le Duc du Maine ,
& Monfieur le Comte de
Thouloufe
, fouperent avec
le Roy . La benediction du lit
fut faite par M' l'Evefque
d'Orleans , en prefence de Sa
Majefté. Le Roy d'Angleterre
donna la chemiſe à Monfieur
le Duc du Maine , &
Madame la donna à Madame
la Ducheffe du Maine. La
Toilette de cette Princeffe,
dont Madame la Princeffe luy
fait prefent , ayant cfté adGALANT.
317
mirée , je croy vous en devoir
faire la defcription . Elle eſt
égale en nombre de pieces à
celle de Madame la Ducheffe
de Chartres dont je vous ay
déja parlé , mais non -feulement
tous les ornemens en
font differens , mais on a auffi
changé les formes des pieces
qui l'ont pû fouffrir . Il y a
quelques bas reliefs parmy les
ornemens , qui reprefentent ,
les uns des Amours attachez
à forger des dards , & d'autres
à en aiguifer , & à afiler les
pointes. Junon eft reprefengée
dans un autre bas-relief ,
Dd iij
318 MERCURE
paffant dans les airs, & com
mandant aux vents qu'elle y
rencontre de le retirer , afin
de ne pas troubler la fefte des
jeunes Princes dont elle fait
porter les armes . Des coquilles
en relief fervent de bordu
re à quelques unes des pieces
qui compofent la Toilette,
Ces coquilles & les vents qui
fe rencontrent dans les autres
pieces , conviennent affez à
un General des Galeres . Cette
Toilette a efté faite par M
de Launay La Toilette d'étoffe
eftoit de velours cramoify,
brodée à plein . Trois deffeins
GALANT. 319.
differens qui le mefloient les
uns dans les autres , formoient
cette broderie , & ce qui en
faifoit la beauté , c'est que
malgré mille tours qui les entrelaffoient
, on ne laiffoit pas
de les diftinguer parfaitement.
Je vous envoye les noms
des Officiers Generaux , qui
ferviront cette Campagne
dans les Armées du Roy. On
avoit crû que Sa Majesté en
feroit de nouveaux › parce
qu'il y a une infinité de Braves
qui afpirent aprés cette
dignité , & qui meritoient
Dd iiij
220 MERCURE
d'en eftre honorez , mais il auroit
fallu, non-feulement que plufieurs
qui la poffedent il y a long temps,
& qui n'ont point fait la Campagne
derniere , n'euffent point encore
fervy pendant celle- cy , mais
auffi que plufieurs autres fuffent.
demeurez fans employ , ce qui
marque la quantité de perfonnes
de diftinction qui fe trouvent en
France , & combien la valeur au
plus haut degré y eft naturelle. Le
Roy ne fait pas moins connoiſtre
par là avec quelle prudence il fçait
employer tous ceux qui peuvent
rendre fervice à l'Etat. Je nevous
aflure pas que la Lifte que je vous
envoye, foit tout-à- fait juste.
ARME'E DE FLANDRE.
M. le Maréchal Duc de Luxem,
bourg , General,
GALANT: 32
Lieutenans Generaux.
M. Le Comte de Maulevrier.
M. Le Duc de Choiseul .
M. le Comte de Montal.
M. le Comte d'Auvergne.
M. le Duc de Villeroy.
M. le Marquis de Joyeuse.
M. le Prince de Soubize.
M. le Marquis de Tilladet.
M. le Comte Rofen,
M. le Duc de Vandofme,
Maréchaux de Camp.
Monfieur le Duc.
Monfieur le Prince de Conty.
Monfieur le Duc du Maine.
M. le Grand Prieur de France.
M. le Prince d'Elboeuf.
M. le Marquis de Montrevel .
M. le Comte de Teffé.
M. le Marquis de Crequy..
M. le Marquis de Villars.
322 MERCURE
M. d'Artagnan .
M. de Polaftron .
M. le Marquis de Monchevreuil .
M. le Baron de Bufca , commandera
la Maifon du Roy.
ARME'E DE MOSELE.
M.le Marquis de Bouflers Generaly
L'eutenant General.
M. de Rubantel.
Maréchaux de Camp .
M. le Comte de Gaffé.
M. le Marquis d'Harcourt Beuvror
M. le Duc de Roquelaure.
M. le Marquis de la Valette .
ARME'ED'ALLEMAGNE,
M. le Maréchal Duc de Lorges.
Lieutenans Generaux.
M. le Comte de Choiſeul.
M. le Comte de la Feüillée.
M. le Marquis de Chamilly .
M. le Marquis d'Uxelle .
GALANT. 323
Maréchaux de Camp.
M. le Marquis de Bertillac.
M. le Comte de Tallard .
M. le Marquis de Cogné.
M. le Comte de Melac .
M. le Marquis de Feuquieres.
M. de la Berteche.
ARMEE DE NORMANDie.
M. le Maréchal de Bellefonds
General.
Maréchaux de Camp.
Milord Lucam , cy - devant General
major Sarsfield .
M. le Marquis de Sepvile .
M. le Marquis d'Arnolfini.
ARMÉE D'ITALIE
M. de Catinat , General.
Lieutenant Cenetal
M. le Marquis de Langalerie.
Maréchaux de Camp.
M. le Marquis de S. Silveftre,
324 MERCURE
M. de Sare.
M. le Chevalier de Teffé.
M. de la Hoguete.
M. le Marquis de Vins..
M. Duffon de Bon- Repos.
ARMEE DE CATALOGNE
M. le Duc de Noailles , General,
Lieutenans Generaux.
M. le Comte de Chaferon.
Milord Moncaffel.
M. le Marquis de Revel .
M. le Marquis de Rivarolle.
Maréchaux de Camp.
M. le Marquis de Longueval.
M. le Marquis de Quinfon .
Jamais les Ennemis n'ont eſté en
meilleur cftat. Le Prince d'Orange
n'a point à foutenir cette année
de guerre en Irlande ; les Anglois
ont fait les derniers efforts pour
GALANT. 325
luy donner toutes les fommes qu'il
à demandles ; l'Electeur de Baviere
vient avec des Troupes &
de l'argent de fes propres Finances
dans les Pays-bas ; les Espagnols y
font des remifes confiderables ; les
Hollandois excitez par les affurances
que le Prince d'Orange leur
donne , qu'il engagerala France à
demander la paix , ont encore trou
vé des fonds pour les frais de la
guerre de cette année ; les Ennemis
ont plus fait de Magazins
qu'ils n'ont accoutumé , toutes
leursPlaces font remplies de Troupes
, & cependant ils tremblent
par tout. Toutes leurs Lettres , & .
toutes leurs nouvelles imprimées
len arquent, & l'alarme eft fi grande
jufque dans Bruxelles , que de
crainte de voir cette Ville- lå atta326
MERCURE
quée , on a mieux aimé facrifier la
recolte prochaine , qued n' en pás
inonder les environs , pour s'affurer
un peu contre la frayenr dont
ces Peuples font agitez . Il n'en
faut pas davantage pour montrer
la grandeur du Roy , fa vigilance,
fa conduite , le bon eltat & la valeur
de fes Troupes , & la gloire
" de la France . 1
Les Imperiaux n'ont pas dit un
mot de verité tout l'Hiver, touchant
le Blocus du Grand Varadin,
& quand ils prendroient prefentement
cette Place , il leur feroit
beaucoup plus avantageux de ne
l'avoir jamais affiegée. Ils ont perdu
du monde à ce Siege pendant
tout l'Automne. On n'en peut
douter , puis que cette Place qui
n'eft pas encore renduë , doit s'eGALANT.
327
tre défendue avec beaucoup de
vigueur. Le temps a efté fi rude
cet Hiver , que quand on n'auroit
pas tiré un coup
de part ny d'autre
, les Iraperiaux eftant beaucoup
plus à découvert , il eft impoffible
qu'ils n'ayent pas plus
fouffert que leurs Ennemis . Depuis
qu'ils font unis aux Proteftans
pour détrôner un Roy Catholique
, ils ont fait une infinité
de pertes confiderables , au lieu
qu'auparavant ils faifoient tous
les jours de nouveaux progrés.
Le 17. de ce mois un Armateur
de S.Malo de trente. fix Canons,
y amena deux Prifes faites fur
les Anglois , qui venoient des Barbades.
Elles eftoient chargées de
Sucre, de Cotton , & de Gingembre
, l'une de vingt- fix Canons, &
228 MERCURE
pas l'autre de vingt-deux . Il n'eſt
rentré un Armateur de Saint
Malo cette année fans avoir fait
quelque Prife.
·
Vous avez raifon , Madame, fur
la faute dont vous me parlez. La
conformité du nom m'y a fait
tomber d'abord, & quoy que ce qui
fe difoit dans le monde m'en euft
fait appercevoir avant que de fermer
ma derniere Lettre , j'oubliay
de m'en dédire. Ce n'est point
M. l'Abbé d'Eſtrade qui eit envoyé
en Portugal , mais M. l'Abbé
d'Eftrées. Il eft Fils de M. le Marefchal
d'Eftries, Vice- Amiral de
France , & M. le Comte d'Eftrées
eft fon ainé Vous jugez
bien que le Roy ne l'a choify
pour cet important employ que
par une entiere connoiffance de
GALANT. 329
fon zele & de fa capacité . Le nom
d'Eftrées eft fameux dans les Ambaffades
& les Negotiations .
Le mot de l'Enigne du mois
paffé a efté trouvé de peu de perfonnes,
& je croy que le feul nom
de l'Auteur leur a donné lieu de le
deviner. Elle eft de M. de Comiers,
& comme il eſt aveugle, & retiré
dans les Quinze- vingts , on a penfé
que le fens de cette Enigme
convenoit au petit Garçon qui le
conduit. Tous les Aveugles des
Quinze - vingts s'appellent Frere
un tel , & Soeur une telle , & on
les marie quelquefois enſemble.
Comme c'eſt un proverbe commun
que les Borgnes font Rois
parmy les Aveugles , un Borgne
n'auroit point befoin de conducteur.
Le petit Garçon qui mene
Mars 1692.
Ec
330 MERCURE
un Aveugle , marche le premier
dans les mauvais pas , & fuppofé
qu'un Aveugle fuſt boiteux , il le
feroit marcher droit , en l'empefchant
de s'égarer , & luy faifant
prendre le droit chemin. Ceux
qui l'ont expliquée dans ce fens
font M. de Rouviere , Mademoifelle
le Bourgcois du quay de la
Tournelle le Berger Tirfis 2
l'anagrame fiecle d'amour : La
Marquife de l'Anagramme , Purs
Image de vertu : Diane de la Fo
reft d'Alcleon : la défunte aux
beaux jours filez de foye
Nimphe aimantée: le Cavalier de la
belle invisible de la bague de Giges.
L'Enigme nouvelle que vous
trouverez icy , m'a efté envoyée
fous le nom du Chevalier Henriquez.
la
GALANT. 331
255222 522 52522525
J
ENIGME.
E fuis un corps leger , foible &
fort inégal.
A malegereté lafechereffe eft jointe,
Etje porte la barbe en pointe
Comme l'eut autrefois un fameux
Cardinal.
Sans eftre intereẞéje prens ce qu'on
me donne; 2
Avec des gens d'efprit j'ay beaucoup
d'agrément ,
Etfans faire le vain, vous ne verrez,
perfonne
Qui touche mieux un coeur , ny plus
fenfiblement,
En effet , je flate , je baise ,
Etje foumets la plus fiere beauté
Ecij
332 MERCURE
A me laiffer tout à mon aiſe
Faire ce que je veux, en pleine liberté.
Il est vray que je fais l'amour aveG
adisJe ,
Que je fuis vif &fort preffant,
Que je m'exprime tendrement,
Que j'ay du feu , de la delicateffes
Mais avec tout cela , doux , facile &
foumis
A cinq ou fix de mes Amis,
Je m'abandonne à leur conduite,
Et quelquefois dedans un même jour
Je reprens à leurgré la Belle , ou je
la quitte,
Pour aller avec eux ailleurs faire l'a
mour.
souvent pour eftre un peu volage
On n'en est pas moins eftimés
Et malgré les jaloux j'ay toujours
l'avantage
Et le talent de plaire & d'eftre aimé.
GALANT: 333
Ie fuis , Madame ; voftre , &c .
A Paris , ce 31. Mars 1692.
On,donnera le 15. d'Avril pro
chain , le dernier Entretien du
Prince d'Orange travaillant à fon
Hiftoire. Il fera remply de chofes
fort curieuſes.
2252 25$2525SE5225
P
TABLE.
Relude , contenant le détail de
ce qui s'est passé à l'arrivée du
Roy au Palais Royal.
Traduction d'une ode d'Horace, towchant
la vie champestre. 25
TABLE.
Lettre d'un François , à un Seigneur
Flaman. 29
19 Belle action de M. de Bellair.
Mandement tres -fingulier de M. de
Noyon.
Idylle.
Hiftoire generale des Geans.
66
78
80
Secret pour conferver en leur entier
Les corps les plus corruptibles. 123
Lettre d'un Milord touchant les Memoires
d'Espagne
. 131
·Grandes Solemnitez faites à Touloufe.
Epiftre chagrine.
144
1611
Difcours prononcé à l' Academie Francoife.
178
Converfion de Mr Lury , Rabin de
la Sinagogue de Mets
Le Theatre Pbilofophique .
219
222
Perte pour le Theatre François.
225
TABLE.
Hiftoire.
1
231
Vers irreguliers fur le mariage de
Monfieur le Duc de Chartres 246
Profeffion de Mademoiselle de Meau-
рсон 254
Honneftetez du Roy en accordant à
M. le Marquis de Malanfe la
permiffion de quiter Son Regiment
Charges données par le Roy
Morts.
257
261
264
M. de Bourges Medecin eft nommé
pour remplir la place de M. Seron
268
Détail du Voyage du Roy à Compiegne
241
·Dialogue de Pallas & des Mufes fur
Le Voyage du Roy.
Autres Articles de Morts.
264
285
Détail de tout ce qui s'est passé au
Mariage de M. le Duc du Maine,
TABLE.
de Mademoiselle de Charolois.
291
Noms des officiers Generaux qui
doiventfervir cette Campagne dans
let Armées du Roy. 320
Nouvelles de Flandre.
324
Nouvelles d'Allemagne. 326
Nouvelles de Saint Malo.
327
Enigmes. 331
Apoftille. 333
Fin de la Table.
La Medaille doit regarder
page 175.
L'air doit regarder la page 253 .
Page 88. lifez Nec Gigantum
Eur.
511
1692.3
m
Eur.
511
1692,3
Mercure
<36612005000016
<36612005000016
Bayer. Staatsbibliothek
33
MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE
DAUPHIN.
MARS 1692 .
A
PARIS ,
GALERIE- NEUVE DU PALAIS .
人
O
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galanı au
premier jour de chaque Mois , & cn
le vendra Trente fols relié en Veau ,
& Vingt-cinq fols en Parchemin.
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE , au Palais , dans la
Salle des Merciers , à la Juſtice .
T , GIRARD , au Palais , dans la Grande
Salle , à l'Envie ,
Er Yeuve M. GUER OUT , Galerie-neuye
du Palais , au Dauphin.
M. DC . XCII.
AVEC PRIVILEGE DU ROT
Bayerische
Staatsbibliothek
O
AVIS.
aitfai-
Velques prieres qu'on
tes jufqu'à prefent de bien
écrire les noms de Famille employez
dans les Memoires qu'on envoye pour
ce Mercure , on ne laisse pas d'y manquer
toûjours. Cela eft caufe qu'ily a
de temps en temps quelques- uns de
ces Memoires dont on ne fe peut fervir.
On reitere la mesme priere de
bien écrire ces noms , en forte qu'on
ne s'y puiffe tromper. On ne prend
aucun argent pour les Memoires , &
l'on employera tous les bons Ouvrages
à leur tour , pourveu qu'ils ne
defobligent perfonne , & qu'il n'y
ait rien de licentieux. On prie feulement
ceux qui les envoyent , & fur
A ij
AVIS.
tout ceux qui n'écrivent que pour
faire employer leurs noms dans l'article
des Enigmes , d'affranchir leurs
Lettres de port , s'ils veulent qu'on
faffe ce qu'ils demandent. C'eft fort
peu de chofe pour chaque particulier,
& le tout enfemble eft beaucoup pour
un Libraire.
Le fieur Guerout qui debite
prefentement
le Mercure , aa
rétably les
chofes de maniere qu'il eft toûjours
imprimé au commencement de chaque
mous. Il avertit qu'à l'égard des
Envois qui fe font à la Campagne ,
il fera partir les paquets de ceux
qui le chargeront de les envoyer avant
que l'on commence à vendre icy le
Mercure. Comme ces paquets feront
plufieursjours en chemin , Paris ne
laiffera pas d'avoir le Mercure longtemps
avant qu'il foit arrivé dans
AVIS
les Villes éloignées , mais auffi les
Villes ne le recevront pas fi tard
qu'elles faifoient auparavant. Ceux
qui fe le font envoyer par leurs Amis
fans en charger ledit Guerout , s'expofent
à le recevoir toûjours fort tard
par deux raifons. La premiere , parce
que ces Amis n'ont pas foin de le
venir prendre fi-toft qu'il eft imprimé,
outre qu'il le fera toujours quelques
jours avant qu'on en faſſe le
debit ; & l'autre , que ne l'envoyant
qu'aprés qu'ils l'ont leu , eux &
quelques autres à qui ils le prefent ,
ils rejettent la faute du retardement
fur le Libraire , en disant que la
vente n'en a commencé que fort
Avant dans le mois . On évitera ce
retardement par la voye dudit Sieur
Guerout, puis qu'il fe charge de faire
lespaquets luy- mefme & de les faire
A iij
AVIS.
porter à la poste ou aux Meffagers.
fans nul intereft , tant pour les Particuliers
les Libraires de
que pour
Province , qui luy auront donné leur
adreffe . Ilfera la mefme chofe generalement
de tous les Livres nouveaux,
qu'on luy demandera , foit qu'il les
debite , ou qu'ils appartiennent à
d'autres Libraires , fans en prendre
pour cela davantage que le prixfixé
par les Libraires qui les vendront.
Quand il fe rencontrera qu'on demandera
ces Livres à la fin du mois ,
il les joindra au Mercure , afin de
n'en faire qu'un mefme paquet. Tout
cela fera executé avec une exactitu
de dont on aura tout lieu d'effre
content.
MERCVRE
GALANT
MARS 1692.
YANT à vous parler
de la venuë du
Roy à Paris , dont
je ne pûs vous entretenir le
mois paffé , je ne vous feray
point d'éloges de ce Monarque
, comme je fais d'ordi-
A iiij
8 MERCURE
naire au commencement de
toutes mes Lettres , mais je
vous diray que tout Paris en
fit ce jour-là , & qu'ils furent
accompagnez de grandes acclamations
de joye. Il feroit
fort difficile de vous faire le
détail des juftes loüanges qu'-
un monde entier luy donna.
On peut juger de ce
qu'on dit à fa gloire , par
l'empreffement qu'curent à le
voir les Peuples de cette grande
Ville. Les ruës par où l'on
fçavoit que Sa Majeſté devoit
paffer , eftoient remplies dés
neuf heures du matin &
2
GALANT
9
la campagne
fe trouva toute
couverte de Caroffes plus d'une
lieuë au delà des Portes.
Monfieur, & Monfieur le Duc
de Chartres eftant arrivez de
fort bonne heure pour avoir
l'honneur
de la recevoir , le
Roy partit de Verſailles
dans
fon Carroffe , ayant Madame
à coté de luy , & vis à vis
Madame la Ducheffe de Chartres,
Mademoiselle
, & Madame
la Princeffe de Conty Doüairiere.
Monfeigneur
le Dauphin
eftoit à la portiere du coté
du Roy. Sa Majesté eftant
arrivée au Palais Royal fur les
10. MERCURE
trois heures & demie , & ayant
efté reccuë par Monfieur &
Monfieur le Duc de Chartres,
alla à l'appartement de ce
jeune Prince , & fe rendit
enfuite à celuy de Madame la
Ducheffe de Chartres , qui eft
à la droite en montant le
grand Efcalier , & qui a pour
premiere piece une fort grande
Salle des Gardes , qui eftoit
destinée pour le Souper . On
trouve enfuite une fort belle
anti - chambre , & la chambre
de Monfieur le Duc de Chartres
. Elle eftoit magnifique .
ment meublée , & la Tapif
GALANT
:
II
ferie à perfonnages
eftoit d'aprés
Jules Romain. Elle reprefentoit
l'hiftoire de Scipion , &
eftoit rehauffée d'or . L'ameublement
eftoit de velours couleur
de feu , & la broderie qui
le faifoit briller , or & argent , &
par bandes . Les Miroirs & les
Luftres de cette chambre étoient
d'une tres- grande beauté.
Le Roy paffa enfuite dans
un grand Cabinet qui eft tout
de Menuiferic
, avec des figures
fculpées & dorées d'or
bruny. Il y a dans ce Cabinet
plufieurs Tableaux
encaſtrez
dans la Menuiferic
. Comme
12 MERCURE
"
*
on avoit deſtiné ce lieu pour
le Bal , il eftoit remply
de Luftres. Le Roy & toute
la Cour pafferent aprés cela
dans une petite anti chambre,
& fe rendirent de là dans
la chambre de Madame la Duchefle
de Chartres , dont la
Tapifferie par bandes de velours
cramoify plein , eftoit
enrichie d'une broderie or &
argent . Le lit , les fauteüils , &
les plians eftoient de broderie
d'or plein fans fond . Il y avoit
un très- beau Luftre dans cette
chambre , & des Miroirs de
diſtance en distance . Le Roy
GALANT. 13
cftant enfuite entré dans un
petit Cabinet , paffa dans une
grande Galerie magnifiquement
meublée . La tenture de
Tapifleric eftoit d'aprés le
Pouffin , & reprefentoit pluficurs
de fes Tableaux , comme
le Veau d'or, le frappement du
Rocher , &c. Les fauteuils , les
plians, & le grand tapis d'une
table de quinze pieds de long,
eftoient de bandes or , argent,
& vert. Il y avoit quatre beaux
Luftres , & au bout de la Galerie
, vis à vis de la cheminée
, un miroir de foixante &
douze pouces de glace , fans
14 MERCURE
1
y comprendre la bordure ,
avec laquelle ce Miroir a dix
pieds de large . Cette Galerie
eftoit deftinée pour le Jeu .
Le Roy y laiffa Madame la
Ducheffe de Chartres , & elle
tint cercle pendant
que ce
Prince alla vifiter les nouveaux
appartemens
aufquels
S. A. R. fait travailler dans
l'endroit où eftoient les Academies
de Peinture , Sculpture
, & Architecture . Sa Majeſté
ayant demeuré environ
demy-heure dans ces appartemens
, & prés d'une heure
& demie à Paris , monta feule
7
GALANT.
IS
en Chaife, & repaffa au travers
du mefme Peuple qui rempliffoit
les rues à fon arrivée,
& qui avoit réfolu de l'attendre,
quand Elle ne s'en feroit
retournée que le foir. Les acclamations
& les cris de Vive
le Roy redoublerent , & furent
accompagnez de mille
fouhaits d'une profperité éternelle
, que l'on expliquoit
tout haut. Monfeigneur le
Dauphin , Monfieur , Madame
, & toutes les Dames allerent
à l'Opera , & toute cette
brillante Cour aprés avoir pris
ce divertiffement , vint jouet
16 MERCURE
dans la Galerie de Madame la
Ducheffe de Chartres. Le Jeu
fur grand , & la perte & le
gain à proportion. On dreſla
pendant ce temps - là deux
tables dans la grande Salle des
Gardes Il y en avoit une de
vingt- deux couverts , qui fut
tenuë par Monfeigneur , &
fervie par les Officiers de
Monfieur , qui tint l'autre
table. Celle-là eftoit de vingt
& un couverts , & fut fervic
par les Officiers de Madame
la Ducheffe de Chartres .
Monſeigneur qui eſtoit à la
premiere , avoit à fa gauche
GALANT. 17
Madame , Madame la Princeffe
de Conty Doüairiere ,
Madame la Princeffe d'Epinoy,
& enfuite plufieurs Ducheffes
& Maréchales de France
, & Monfieur le Duc. Il y
avoit un vuide de deux places
à la droite de Monfcigneur
, & aprés cet intervalle
cftoient Madame la Princeffe
de Turenne ,Madame de Chafteau
Thiers , Madame la
Comteffe de Bury , & Monficur
le Duc du Maine. La
rable eftoit de forme ovale .
Il y avoit au milieu une gran
de machine de vermeil doré,
Mars 1692.
·
B
18 MERCURE
de nouvelle invention , ap
pellée Sur tout de table . Outre
les lumieres que ces machines
portent , elles font remplies
de plufieurs vaſes & d'uftenciles
, le tout fort utile à
ceux qui font à ces repas . Je
ne vous parle point de la magnificence
& de la delicateffe
de ces tables ; il n'y a perfonne
qui ne fe l'imagine . La
table de Monfieur fut auffi
magnifiquement
fervie
Son A. R. avoir à fa gauche
Monfieur le Duc de Chartres,
& plufieurs Dames à une di-
Itance de ce Prince , & Montres
GALANT. 19
fieur le Prince de Conty , &
à fa droite Mademoifelle ,
Madame la Princeffe de Conty,
plufieurs Dames , Monfieur
le Comte de Toulouſe , & le
refte des Dames nommées.
Un Surtout de table remplif
foit auffi le milieu de celle- là .
Il eftoit d'un tres beau travail
, & d'un tres- bon gouft,
mais d'un plan different de
celuy dont je viens de vous
parler. Les Violons de Monfieur
joüerent pendant tout le
Souper , aprés lequel il y eut
Bal dans le grand Cabinet ,
où s'eftoient rendues plufieurs
Bij
20 MERCURE
Dames , dont les habits , quoy .
que fuperbes, ne laifferent pas
d'eftre ornez de Pierreries. Le
Bal dura jufques à deux heures
aprés minuit , & Monſeigneur
s'en retourna à Verfailles
.
Aprés vous avoir parlé des
plaifirs de la Cour , vous ne
ferez pas fachée de voir une
image de ceux de la Vic
champeftre. Vous la trouverez
dans les Vers qui fuivent.
C'est une traduction de l'Ode
d'Horace , qui commence
par , Beatus ille qui procul negociis.
Elle eft de M de Saint
Ouën de Caën .
rat
GALANT. 21
255222 522 52522255
LOUANGES DE LA VIE
H
CHAMPESTRE.
Eureux, qui dégagé des intrigues
du monde
Vit comme au Siecle d'ordans une paix
profonde !
Le chagrin dans fon coeur ne trouve
aucun accés ;
Comme il n'a point de dette , il n'a
point de procés ;
L'avarice ne peut luy fuggerer l'envie
De courir l'Ocean anx dépens de fa
vie.
Aux tumultes de Mars préferant ſon
repos
22 MERCURE
Il ne s'entefte point du vain nom de
Heros ,
Erjamais on ne vit ſa conftance importune
A la porte des Grands attendre la
fortune ;
Mais toujours affranchy des loix de
l'intereft ,
Il suffit à foy- mesme , en foy- mefme
il fe plaift ,
Et fans chercher fi loin des terres
étrangeres
Il laboure le champ que labouroient
fes Peres.
Tantoft en mariant les vignes aux ormeaux
,
Il coupe & jeite ay feu leurs fteriles
rameaux , 4
Et referve lesseps quifelonfon attente
Gemiront quelquejourfous leur char
ge pefante.
GALANT.
23
Tantoft ilprend plaifir en des lieux
écartez
Apaiftrefes troupeaux errans de tous
coftez,
Ou preffant le travail
compofe
que l'Abeille
Il conferve le fuc du Thin & de la
Rofe ,
Et pourfe revêtir de modeftes habits,
Ilfait de leur toifon dépouillerfes
brebis .
Si-toft qu'aprés l'Efté le fructueux
Automne
Ameury les trefors de la riche Po
mone ,
Il cueille en fes vergers fes poires,fes
raifins,
Pour les offrir aux Dieux des champs,
& des jardins.
Tantoft affisfur l'herbe , à l'ombrage
des beftres
24 MERCURE
Il apprend aux Echos des airs doux
& champestres,
Et s'endort quelquefois au murmure
des eaux ,
4
Au foufle des Zephirs , au concert
des oifeaux.
Mais quand du trifte Hiver lamortelle
froidure
Defes propres beautez aprivé la Nature,
Il marche environné de fes ardens
Limiers, (les sangliers.
Qui jufqu'au fond des bois forcent
Il exerce (es traits fur les Liévres timides
>
Et retient en fes lags les Oiseaux trop
avides.
Parmy ces petits foins pleins de mille
douceurs,
Peut - on n'oublier gas l'amour & fes
rigueurs >
Si
GALANT. 25
Sipour comble de biens , une Epouse
pudique
Partageant avec luy cet embarras ruf
tique,
Arrefte fur luyfeulfes amoureux defirs
,
Eleve fes Enfans , en fait tous fes
plaifirs ,
Luy prépare un grand feu lors qu'il
vient de la Chaffe ,
Court au devant de luy , le careſſe,
l'embrasse,
Luyprefente des mets , quifont d'au
tant plus doux ,
Qu'ils viennent du travail de cet
heureux Epouxi
Si defa propre main elle luy verſe à
boire, (leur glaires
Luyparle des troupeaux qui font toute
Les compte , les obferve , en conferve
le lait ?
Mars
1692.
C
26 MERCURE
Non , il ne fut jamais de bonheur
plus parfait.
Le Cerfeuilla Laituë , & la Mauve
Sauvage ,
Le Champignon , la Noix , l'olive,
le Fromage ,
Pour luy furent toujours d'un gouft
plus excellent ,
Que ne font l'Efturgeon , la Perdrix,
l'Ortolan.
Combien eftime-t-il fon humble defti
née , [ journée
Lors que fur le declin d'une belle
Il fe voit entouré de fes nombreux
troupeaux ,
Que le Berger ramene au fon des
chalumeaux
!
D'autre part , quel plaifir n'a - t - il
point à la veuë
Du coutre renversé qui luit ſur la
charuë ,
GALANT. 27
Que fes boeufs haraffez d'un pas
tranquille do lent
Conduifent vers l'étable où le fain
les attend ?
Mais lors que de valets une riante
troupe
Luyfervent au ſouper le vin à pleine
coupe
ue le travail du jour ſert au foir
d'entretien ,
Est-il quelque bonheur qui foit égal
aufien ?
[ Ville,
C'est ainsi que loüant un estat fi
tranquille
Alphius préferoit la Campagne à la
Q'se d'un heureux remordsjuftement
combattu ,
Il blâmoitfon ufure , & vantoit la
vertu ,
Quandpreft à devenir Habitant du
Village
Cij
28 MERCURE
L'intereft auffi-toft à fes lois le rengage.
Voicy une Lettre qui court
fur les matieres du temps.
Tous les Curieux ont eu de
l'empreffement pour en avoir
des copies , & cela me donne
fujet de croire qquuee vvoouuss la lirez
avec plaifir.
GALANT. 29
SS255: 522552552252
LETTRE
D'UN FRANCOIS,
A UN SEIGNEUR
FLAMAN.
Sur le changement des Affaires
des Pays- Bas, par la nomination
de M.l'Electeur de Baviere pour
en eftre Gouverneur General.
MONSIEUR.
Je comprens aisément la joye
que peut avoir causé dans les
Pays-Bas , le changement que
C iij
30
to MERCURE
le Roy d'Espagne vient d'y faire,
lors qu'il en a donné le Gouvernement
à M. l'Electeur de Baviere.
Vous efperez avec raiſon
que ce Prince , autant diftingué
par toutes fortes de grandes qua
litez que par fa naiſſance &
par fon rang pourra contribuer
plus qu'aucun autre à y remettre
les affaires fur un meilleur pied.
La Religion Catholique à laquelle
les Flamans font fi attachez.
qu'ils n'ont pû voir fans une extréme
douleur le peril dont elle
seftoit menacée quand le Pays
eftoit entre les mains du Chef de
la Ligue Proteftante , fera , ce
GALANT.
31
femble , plus en feureté fous un
Prince qui a tant de raifons de
maintenir cette mefme Religion,
pour laquelle fes Anceftres ont
fait paroiftre un fi grand zele,
qui ne leur a pas efté moins utile
que glorieux. Il ne fouffrira pas
apparemment les facrileges des
années dernieres , fur lesquels il
a fallu fe contenter de gemirfans.
I pouvoir mettre ordre encore
moins l'exercice public de la Religion
Proteftante dans vos Villes.
Ainfi vous pouvez esperer que fi
l'Herefte armée triomphe en
campagne , vous continuere li
brement à fervir Dieu dans vos
Ciiij
22 MERCURE
Eglifes ,fans craindre de les voir
abandonnées à celuy dont les
Ayeux ont efté profcrits par la
Couronne d'Espagne , dans le
temps qu'elle employoit toutes fes
forces contre des Sujets Heretiques
& rebelles , ne croyant pas
qu'ils duffent un jour eftre le feul
appuy de la Monarchie chancelante
, comme nous le voyons prefentement.
Ily a en effet quelque apparence
que vous en tiverez au moins
cet avantage , &il n'eft pas indifferent
à des confciences timorées
comme les voftres. Mais il
me femble que vous poufferiez
GALANT
33
cette efperance trop loin , fi vous
croyie que les Allemans Catho
liques qui viendront avec M
l'Electeur de Baviere , épargneront
davantage les Terres de vos
riches Abbayes , qu'ils n'ont fait
celles des Princes Feudataires de
l'Eglife , defolées par ces redou
tables quartiers d'hiver , durant
lefquels its ont fait plus de mal
aux Italiens qu'aux François
pendant toute la Campagne.
Vous fçavez toutes les plaintes
qu'en ontfait les Princes d'Italie,
& qu'elles n'ont pas étéplus utiles
les remontrances paternelles
que
du Pape. Enfin , quoy que vous
34 MERCURE
4
ne tiriez peut- eftre pas tous les
avantages que vous eſperez par
ce changement , il faut neanmoins
rendre justice au Confeil
d'Espagne , avouer qu'en l'état
auquel la Ligue avecles Pro
teftans a reduit les affaires , il
eftoit difficile de prendre d'autres
précautions pour la feureté de la
Religion Catholique dans les
Pays-Bas , que de les mettre en
tre les mains du Chefd'une Maifon
, qui non feulement l'a maintenue
dans fes Etats , mais qui
s'eftant jointe avec les Empereurs
contre les Proteftans , s'eftant enrichie
de leurs dépouilles, & éle
GALANT: 35
vée fur leurs ruines , leur avoit
toujours eftéfort fufpecte.
Comme donc il paroist que
dans ce premier article qui concerne
la Religion , la conduite du
Confeil d'Espagne a efté tres - prudente
, je croy qu'elle ne l'a pas
moins efté pour ce qui regarde
l'avantage qu'il s'eft proposé pour
les affaires d'Etat en les remettant
à M' l'Electeur de Baviere,
Ilfaut qu'il foit bien difficile de
trouver un Sujet capable de fouvenir
un fi grand fardeau dans
un temps comme celuy- cy , puis
que parmy plufieurs Seigneurs
Espagnols , à qui on a offert cet
36 MERCURE
employ , perfonne ne s'en eft vou
lu charger , chacun eftant bien
perfuade des difficultez infurmontables
qu'il auroit à ef
fuyer pour s'en acquitter avec
fuccés . Ils comprennent affez que
fi contre toute efperance les affaires
fe rétabliffoient , le Prince
d'Orange en "auroit tout l'honneur,
& qu'on attribueroit au
Gouverneur tous les malheurs
dont il ne devroit pas eftre refponfable
, comme on a rejetté la
perte de Mons fur M le Marquis
de Gaftanaga , fans mefme
quis
luy rendre justice , en luy donnant
quelque part à la gloire
GALANT. 37
accepter
d'une conqueste comme celle de
Beaumont, pour la referver toute
entiere au grand Roy Guillaume .
On croit bien que celuy - cy par un
excés de zele pour la caufe commune
fe feroit abaißé jusqu'à
le titre de Gouverneur,
puis qu'auffi-bien il en a envahy
presque toute l'autorité. Cette
Charge neferoit pas plus incompatible
avecfa Couronne ufurpée,
que celle de Stathouder des Provinces
Unies ; & en tout cas il
fçauroit bien juftifier cet abaiffement
en devenant le Maistre des
Pays Etats qui luy feroient
confiez Jay oy dire mefme qu'il
38 MERCURE
2
avoit fait entrevoir le profit confiderable
qu'il y auroit a ne point
remplir cette place , quand ce ne
feroit que pour épargner les appointemens
d'un Gouverneur, Si
cela eft comme en effet , un
Gouverneur des Pays- Bas , comme
l'a efté M de Gaflanaga
l'année derniere , est un Officier
fort inutile.Le Confeil d'Espagne
ne pouvant y rétablirfon autorité
qu'en la mettant entre les
mains d'un Sujet capable de la
foutenir avec dignité, fans rampre
ouvertement avec le Prince
d'Orange , ne pouvoit faire un
meilleur choix que celuy de M²
·
GALANT. 39
1
l'Electeur de Baviere.
Il y a auffi beaucoup d'apparence
que l'autorité qu'on luy
donne fera tres - ample , & qu'il
I ne dépendra pas comme fes Predeceffeurs
du Confeil de Madrid,
qui eft l'écueil ordinaire de toutes
les réfolutions promptes & falutaires
, qu'un Gouverneur peut
prendre dans des affaires telles
que font prefentement celles des
Pais - Bas. Toutes les Lettres le
marquent , & on affure que M" :
l'Electeur n'a accepté le Gouver
nement qu'à cette condition . Sans
cela , aprés l'experience qu'il a
de la maniere dont les affaires
40 MERCURE
s'expedient en Espagne , apparemment
il ne s'en feroit pas
chargé. Mais on ne s'explique
pointfurun autre article qui paroift
infiniment plus effentiel , &
fur lequel feul on peut juger , ſi
le changement que vous esperez
fera dans le fond , ou feulement
dans la forme. C'eft de fçavoir
fi cette independance qu'on promet
à Mª l'Electeur n'a pas une
exception qui la détruiſe entierement
, en le faifant dépendre du
Prince d'Orange. Si cela eftoit,
M' l'Electeur feroit à plaindre ,
prenant intereft comme nous
faifons à la gloire d'une Maifon
GALANT. 41
auffi illuftre que celle de Baviere,
par la liaison étroite de parenté
qu'elle a avec la Maifon de
France , on ne pourroit voirfans
quelque chagrin ce Prince s'expofer
à ce qu'il auroit à effuyer
du Prince d'Orange , & à la
neceffité d'obeir à un homme que
la naiſſance avoit mis fi fort audeffous
de luy. Auffi peut- on
douter que le Prince d'Orange
n'ait une extreme jalousie de la
gloire folide que Mª l'Electeur
acquife en Hongrie , & par tout
ailleurs , excepté contre les François
? Quand on comparera la
bataille de Gran , la prise de
a
Mars
1692.
D
42 MERCURE
Neuhaufel , celle de Belgrade, &
tant d'autres belles actions , aux
Sieges de Charleroy , de Limerick,
& à tous les autres qu'a
faits le Prince d'Orange , à la
journée de Boine , à la prise de
Beaumont , & à toute cette derniere
campagne , il paroîtra bien
petit , & M l'Electeur paroiftra
comme il eft en effet , un grand
Capitaine.
·
Croyez vous donc , Monfreur
, que ce flegme avec lequel
le Prince d'Orange a regardé
prendre Mons , & paffé l'Esté
entre des ravins & des défilez ,
puiſſe aisément s'accorder avec
GALANT.
43
Pardeur martiale de M l'Elec--
teur ? Il cherche à vaincre )
finir la Guerre par des actions
décifives & éclatantes ; le Prince
d'Orange cherche à la faire durer
, comme un moyen de maintenir
l'autorité que par fon ambition
demefurée il s'eft acquife fur
la plupart des Princes de l'Europe
,mefme contre leurs interefts..
On a veu que la guerre d'Irlande
n'a commencé à avoir quelque
·fuccez que lors qu'il l'a laiffé
faire à des Capitaines qui s'y
font formez. Si donc on luy
pouvoit perfuader de demeurer en
Angleterre , & de s'occuperà
Dij
44 MERCURE
quelque ouvrage peu belliqueux,
comme par exemple à aller tenir
le Parlement en Ecoffe , à mettre
d'accord les Epifcopaux & les
Prefbyteriens , ou mesme s'il ne
veut pas demeurer tout- à-fait les
bras croifez , à affieger vings.
hommes qui tiennent depuis fix
mois contre luy la petite Ifle de
Baffe ,& qu'il envoyaft en mefme-
temps à M l'Electeur fes
Troupes & autant d'argent qu'il
en avoit apporté d'Angleterre la
campagne derniere , alors vous
pourriez esperer quelque fuccez
dans les Pays-Bas. Je ne crois
pas neanmoins que nous fuffions.
GALANT.
45
·
battus , ni que cela empefchaft le
Roy de prendre les Places qu'il
voudroit attaquer.
attaquer. Il y a trop
long-temps qu'il eft en poffeffion
de le faire , comme le Prince d'Orange
eft enpoffeffion de lever les
Sieges qu'il entreprend. Mais
au moins les Pays- Bas pourroient
efperer fous un Prince qui ne
craint point le peril , quelque
action éclatante capable de decider
de leur fort ; & peut- estre
qu'une heureuse défaite des forces
d'Espagne délivreroit à jaż
mais ces bons peuples des malbeurs
continuels aufquels ils font
expofez , fous une Monarchie
+
46 MERCURE
affe foible , pour fe croire terrible
depuis qu'elle a acquis l'ami
tié de fes anciens Sujets rebelles ,
en leur facrifiant l'honneur & la
Fureté de la Religion & des Teftes
auffi bien les couronnées
que
liens les plus facrez de la parenté.
"Affurément M l'Electeur épargneroit
moinsfes Soldats , que des
peuples dont la fidelite eft mife
depuis plus d'un fiecle à de firuque
le
des épreuves , au
• au lien
Prince d'Orange ne les ménagera
pas plus qu'il a fait jusqu'à prefent
, tant que cette odieuſe fidelité
pour leur Souvera fera un
obftacle à fes ambitieux deffeins ,
GALANT
47
pour les forcer enfin , s'il eft poffible
,defe donner à luy .
Si donc les affaires fe gouver
nent comme les années dernieres
& que Me l'Electeur foit obligé
à obeir aveuglément au Prince:
d'Orange , il y a beaucoup d'apparence
que tout le changement
que vous efperez fe réduira à fort
peu de choſe. Vous verrez un
grand nom à la tefte des Ordon-
• une belle Cour
quantité de Nobleffe Allemande
qui viendra chercher de l'employ
& des Charges pour tâcher de fe
rétablir des dépenses qu'elle a
efté obligée de faire en fuivant
nances
ح ی ر ف
و
48 MERCURE
Mr l'Electeur en Hongrie &
en Piemont. C'est à quoyferont
vrai - Semblablement employées
toutes les graces dont on dit qué
la Cour de Madrid le veut laif.
fer maifre : & vous regreterez
peut-efre un' Gouverneur moins
titré , qui s'enrichit à moins de
frais qui a une fuite moins
nombreufe.
D'un autre cofté quand vous
confidererez la foibleffe de l'Efpagne
, & que dans l'extremité
où les affaires font réduites ,
toutes les efperances de les vétablir
font fondées fur des avanies
faites aux Negocians , capables
de ruiner
GALANT. 49
de ruiner de fond en comble le
commerce des Indes Occidentales
, qui eft la derniere refource
de la Monarchie , il paroiftra
bien difficile que M l'Electeur
de Baviere puiffe faire quelque
chofe indépendamment du Prince
d'Orange. Tant que cette dépendance
continuera , ce feroit fe
tromper groffierement que d'efperer
aucun changement avantageux
dans vos affaires. Quand
toutes les Troupes de S. A.E.
viendroient dans les Pays- Bas ,
comme on dit qu'elles y doivent
venir contre l'avis du Prince
d'Orange , qui craint de voir M².
Mars
1692.
E
to MERCURE
l'Electeur Maistre de quelqu'une
des Places , elles ne feront pas
avec celles des Espagnols un corps
affez confiderable pour s'opposer
aux mauvais deffeins que peuvent
avoir les Proteftans , &fur
tout le Prince d'Orange. Si la
Cour d'Espagne ne s'en défie pas ,
on reconnoift en cela cette confiance
fuperbe , qui eftant lafource de
tous les malheurs de la Monarchie
, en doit faire craindre de
nouveaux , fi mefme il y en a de
plus grands dans le Chriftianif
que de fonder fon efpérance
& fon bonheur fur la profperité
des impies , des rebelles , des
me , que
GALANT. ད་
ennemis de Dieu & de fon Eglife.
Si cette confiance temeraire eft
appuyée fur des traitez , peut - on
fuppofer qu'ils foient plus forts
que ceux qui fembloient
mettre à
couvert le Roy
d'Angleterre des
malheurs qui luy font arrivez?
Mais quand le Prince d'Orange
auroit à l'égard des Espagnols ,
la mefme bonne foy qu'il a enë
envers le Roy fon Beaupere , ils
n'auroient pas trop fujet de fe
plaindre. Il eft certain que cette
ambition fans bornes , dont il a
tant donné de marques , le portera
toujours à
s'emparer de tout ce
qui eft à fa
bienféance. Rien n '
J
Eij
52 MERCURE
et davantage que les Pays -Bas
Efpagnois , puifqu'il est aisé de
comprendre que cette ufurpation
affureroit les deux autres ; mais
ily a tout fujet d'efperer que M
l'Electeur ne s'y laiẞera pas furprendre
. En toute extremité il
vaudroit mieux
que
les
Pays-
Bas demeuraffent entre fes mains ,
couverts de l'Electorat de Cologne
, devenu comme hereditaire
dans fa Maiſon , & qu'avec un
peu de faveur à Rome on pourroit
couvrir d'un autre cofté , en achevant
de recueillir la fucceffion du
feu Electeur de Cologne . Alors
vous feriez en eftat de ne plus
GALANT.
53
craindre les Hollandois , & fi un
feul Evefque de Munster leur a
fceu donner tant d'affaires , que
ne pourroit pas entreprendre un
Electeur de Baviere maistre des
Pays - Bas , joint à un Electeur
de Cologne auffi puiffant qu'eftoit
le dernier ? Si le Confeil d'Efpagne
a eu ces grandes veuës pour
mettre à couvert , ou au moins
abandonner à une Maison qui
lui eft étroitement alliée , unefucceffion
qui luy est devenuëfi one
reufe , le Prince d'Orange ne le
gouverne pas auffi abfolument
qu'on le croyoit ; mais il faut que
le malfoit bien preffant pour em-
E iij
54 MERCURE
ployer des remedes auffi perilleux .
Peut- eftre auffi que nous cherchons
du miftere où il n'y en a
point , & que la feule raifon de
ce changement eft de dépayfer,
pour ainfi dire , M ' l'Electeur de
Baviere l'occuper par ce nouvel
emploi , & le tenir par la plus
attaché aux interefts de la Ligue,
en la luy faifant voir par fon
plus bel endroit ; car en effet
ces belles & nombreuses armées
faites aux dépens des Anglois &
Hollandois font toute autre cho
fe que celles du Rhin & du Piemont.
Cependant fi la campagne
prochaine reſſemble à la derniere,
GALANT.
55
il trouvera qu'on fait encore
mieux en Piemont qu'en Flandre
, ou plutôt que les affaires de
la Ligue vont également mal de
tous coftez:
Mais à vous parler fincerement
, quelque bien fondées que
puiffent efire vos efperances , de
= voir les Pays- Bas rétablis fous
le Gouvernement de M' l'Élec
teur de Baviere , parce que vous
ne pensez qu'aux grandes qualitez
de ce Prince , peut- eftre ne le
poffederez- vous pas long- temps.
Vous avez veu que tous les ans
depuis le commencement de la
E
iij
56 MERCURE
guerre , le peu de fatisfaction qu'il
trouve par tout où il va , luifait
prendre de différentes mesures .
Comme fon grand coeur ne luy
permettra pas de s'accommoder à
ces airs de maiftre , qui ont paru
infupportables à de fimples Gentils
- hommes , ilfe laffera bientoft
d'une dépendance telle qu'il la
faut avec le Prince d'Orange.
Aimant la gloire, il reconnoîtra
qu'il la faut chercher tout autre
part que fous fes étendards : ce
qui peut- eftre luy fera encore pré
ferer le commandement des armées
en Hongrie , à toutes fortes
d'emplois. Des victoires telles
GALANT.
་ ད 7
que ce Prince a remportées , plus
- decifives que celle de Salenkemen
, pourroient eftre le veritable
moyen de parvenir à cette
paix , qu'à la honte du Chriftianifme
on fouhaite plus ardem.
ment à Vienne
elles affureroient
à Madrid ,
qu'à Conftantinople. Au moins
étendroient
les conqueftes de Hongrie , dont
l'alliance du Prince d'Orange a
déja fait perdre une partie , &
feroient un préliminaire de nego
ciation plus digne de l'Empereur,
que des baffeffes faites à fon infçü
par un Marchand d'Alep , tel
qu'eftoit Huffey , qui n'ont fervi
58 MERCURE
qu'à rendre les Princes Chreftiens
méprifables , & àrelever le courage
des Othomans . Je fuis , &c .
"
L'abondance de la matiere
m'empêcha le mois paffé de
vous faire part d'une action
qui a efté faite fur mer , & qui
eft d'une auffi grande vigueur
qu'il s'en puifle faire . Vous
pouvez l'avoir apprife par les
nouvelles publiques , mais ce ne
peut eftre avec un détail auſſi
entier que je vais vous en parler.
Deux petits Vaiffeaux du
Roy efcortant quatre Fluftes
du Party pour le Sel , & vingt,
GALANT. 59
quatre autres Vaiffeaux Marchands
qui alloient du Havre
à Rochefort , furent rencontrez
à trois lieues de l'Ifle de
Jerfey , par deux gros Vaiffeaux
de guerre Anglois , l'un de
foixante-quatre , & l'autre de
quarante- fix Canons . Mr de
Bellair qui commandoit
l'un
des deux petits Vaiffeaux de
Sa Majefté , propoſa à M³ de
Fruges qui commandoit
l'autre
, appellé la Favorite , de
continuer
la route avec le
Convoy , pendant qu'il feroit
tefte aux Anglois
pour les
empêcher
de le pourfuivre
.
60 MERCURE
Ainfi pendant que le Convoy
s'avança fous la feule efcorte
de la Favorite , M' de Bellair.
demeuré feul en prefence des
Anglois , effuya le feu de leurs
Vaiffeaux, qui commencerent
à le battre avec d'autant plus
de furie , qu'ils efperoient le
couler à fond , & atteindre
encore affez roft noftre Convoy
. Ils luy firent plufieurs
décharges précipitées
de tout leur Canon . Son
grand maft en fut d'abord
emporté , & enfuite fon maft
d'Artimon . M' de Bellair connoiffoit
bien qu'il ne pouvoit
GALANT. 61
refifter à des forces fi fupeperieures
, & qu'il feroit enfin
obligé de fuccomber , mais
comme nos Vaiffeaux Marchands
n'étoient pas encore
bien loin , & qu'il leur falloit
beaucoup plus de temps pour
fe fauver , il refolut de demeurer
ferme devant les Anglois
, & de les arrefter jufqu'à
la nuit , quand mefme il auroit
deu y perir . Jufque- là il
s'eftoit fort bien défendu de
fes deux batteries de canon ,
mais ayant receu un coup à
l'eau , & ne pouvant plus fe
fervir de fa batterie baffe , il
62 MERCURE
fit mettre le fabre à la main à
tout fon Equipage , & fe prefenta
plufieurs fois aux Ennemis
, qui n'oferent en venir à
l'abordage , tant la contenance
fiere de nos gens les épouvantoit
. Ils fe contenterent
de faire des décharges redoublées
de tout leur canon fur
ce malheureux Vaiffeau , qui
foutint leur feu jufqu'à la
nuit , ce qui dura pour le
moins cinq heures . Cependant
comme il faifoit eau de toutes
parts , & qu'infenfiblement
il
couloit à fond , la plus grande
partie des hommes de l'EquiGALANT.
63
page fe fauverent dans la Chaloupe
, & laifferent M ' de Bellair
, qui aima mieux s'expofer
à perir que d'abandonner
le Vaiffeau du Roy , ou le
rendre aux Ennemis . Il fit jet
ter fes hardes & tous les équipages
à la mer pour le déchar
ger , & à force de travail &
Manoeuvres
il fit tant qu'il
le mena jufqu'à la cofte de
Pereau , où effectivement il
coula à fond , mais affez heureuſement
pour M'de Bellair,
puis que les marées eſtant fort
baffes en cet endroit , il luy
fut aifé de le relever pendang
de
64 MERCURE
le reflus , & de le fauver dans
un petit Port nommé Pont
Munac , prés de Lanion en
Bretagne , où il arriva le lendemain.
Il y a déja fait raccommoder
fon Vaiffeau , qui
fe trouve prefentement en
eftat de fervir , de forte que
nous n'avons rien perdu dans
cette rencontre , & que par la
fage conduite & la vigoureufe
réfiftance de M' de Bellair ,
nos quatre Flûtes & nos vingtquatre
Vaiffeaux Marchands
ont efté fauvez , & font heureufement
arrivez à Rochechefort.
Les actions de cette
GALANT. 65
vigueur font une marque de
ce que le zele qu'on a pour le
Roy eft capable d'inspirer de
grand à ceux qui ont l'honneur
d'eftre à fon fervice .
Auffi Sa Majefté qui récom
penfe toujours le merite , ne
s'eft pas contentée de faire
donner une gratification à M
de Bellair . Elle luy a fait écrire
pour luy témoigner combien
Elle eftoit fatifaite de la
- réfolution qu'il avoit montrée
en cette rencontre . Sa
Majeſté a fait plus . Il n'eſtoit
que Capitaine en fecond , &
Mars
1692. F
66 MERCURE*
Elle vient de luy donner le
Vaiffeau nommé le Fidelle à
commander.
Jay encore à vous faire
voir une Piece en Vers fur la
prife de Montmelian , que je
ne vous pus donner la derniere
fois . Elle merite d'autant plus
voftre curiofité, que beaucoup
de Connoiffeurs l'ont leuë
avec grand plaifir; mais vous
ne ferez pas fachée que je
Vous apprenne auparavant que
l'ordre ayant efté donné dans
toutes les Villes pour faire
chanter le Te Deum en action
de
graces
à Dieu pour cette
GALANT. 67
!
conquefte' , M' l'Evefque de
Noyon afait paroiftre un zele
tout fingulier dans le Mandement
qu'il en a fait publier .
dans fon Diocefe . Il eft extraordinaire
, & d'une maniere
fi nouvelle , que quoy que le
temps de vous l'envoyer fem
ble paffé , je croydevoir vous
en faire part. Vous y trouverez
un Portrait du Roy tresreffemblant,
& connoiffant autant
que je fais vos fentimens
d'admiration pour ce grand
Monarque , je fçais que je ne
fçaurois vous obliger davantage
, qu'en vous faifant voir
Fij
68 MERCURE
tout ce qui a rapport à fa
gloire. Voicy les termes de ce
Mandement.
François
de Clermont , par
la Grace de Dieu , Evêque,
Comte de Noyon , Pair de France
, Confeiller d'Etat ordinaire .
A tous Doyens , Chanoines, Chapitres
, Abbez, Abbeffes, Prieurs,
Curez, Superieurs & Superieures
de Communautez Regulieres
Seculieres de noftre Diocefe ,
Salut & Benediction. La justice
qui anime le courage , qui arme
le bras , qui confacre le glaive de
noftre invincible Monarque , nous
GALANT: 69
Dien
a toûjours fait eſperer que
continuëroit de confondre en tous
lieux les injuftes deffeins des
communs ennemis de la Religion ,
de l'Eglife de l'Etat .
En effet , ne peut-on pas dire
veritablement dans la mesme
efpece , que le Prophete parloit
aux Affyriens , que Dieu s'eft
déclaré le Seigneur des Vallées
des Montagnes , en faveur
de la France. Il a paru le Dieu
des Vallées dans le gain de la fameufe
bataille de Fleurus en rafe
Campagne. Il s'eft fait de plus
fentir le Dieu des Montagnes ,
Sa Majesté a réduit en
lors
que
70 MERCURE
perfonne & au milieu des perils
Pimportante Ville de Mons ,fous
fon obéiffance , a la bonte des Anglois
prefens , & qu'enfuite malgre
la rigueur de l'hiver , fes
Troupes toujours victorieufes ont
force la redoutable Fortereffe de
Montmelian, qui peut eftre appel
lée la Cité de Louis , de mefme que
David nomma la Fortereffe de
Sion fa Cité comme eftant le Chefd'oeuvre
de fes conqueftes.
C'est dans cette veuë que noftre
Roy fi grand devant les hommes,
s'abaiffe en la prefence de Dieu ,
qu'il prefere la qualité de Chrétien
à celle de Heros ; que fon
1
GALANT.
71
regine eft faint, & qu'en récompenfe
le Ciel le comble tous les
jours de tant de nouvelles pro-
Speritez, qu'il eftaifé d'en reconnoiftre
le portrait dans celuy que
faint Jean Chryfoftome a fait de
l'Empereur Theodofe . Sa Maifon
Royale est toute éclatante,
Domus clara . Son air fublime
majestueux & charmant fe ré.
pand fur toutes fes actions , For
ma divina. Son âge eft meur
& parfait , Atas integra . Le
travail infatigable luy eft devenu
naturel , Labor natura. Sa
fageffe eft fans exemple dans les
temps paffez , Non eft exem72
MERCURE
plum præteritis temporibus.
Les fiecles à venir ne luy donneront
point de Rivaux › Non Æmulus
futuris. Son visage n'eft
pas moins connu des Etrangers ,
que de fes Sujets , Vultus tam
notus barbaris quam nobis.
Son merite infini épuife le fond
de la plus riche éloquence toûjours
ingrate à fa vertu , & onereuse
fa modeftie. Quilibet Orator,
aut ingratus virtuti , aut onerofus
modeftiæ. Il n'y a jamais
eu de difference pour luy entre la
guerre & le triomphe , Nullum
bellum fine triumpho . Et il
femble enfin que nous doutions
de
GALANT.
73
de tous les exploits furprenans que
- nous voyons , parce qu'ils nous
paroiffent incroyables e impoffi
bles, Cum facta videamus quæ
dubitaverimus
effe facienda,
- C'est ainsi que pour parler .
langage du faint Efprit , le Trône
de Louis le Grand, pareil à
celuy de Salomon , furpaffe tous
ceux des autres Rois de la Terres
enpuiffance , en durée & en pieté,
• & que nous pouvons expliquer
la jufteffe de la Devife Royale
dans ces termes pompeux du Panegyrique
que Tcrtullien a dedié
aux Princes perpetuels de l'Afrique.
L'Empire eft auffi contene
Mars . 1692.
G7
11
74 MERCURE
defon Soleil ,
le Ciel left du
que
fien & les influences en font
également favorables . A cælo
& Imperio bone eft . .
Et c'est auffi felon les faintes
intentions , les juftes fentimens ,
la religieufe reconnoiffance de
Sa Majesté qu'en conféquence
de la Lettre dont il luy a plu de
nous honorer › nous vous ordon-
· nons de chanter inceffamment le
Te Deum dans vos Eglifes en
action de graces à Dieu , avec
autant de cérémonie & defolemnité
que de devotion & de joye,
Donné à Noyon en noftre Palais
Epifcopal , &c.
GALANT. 75
Voici les Vers dont je viens
de vous parler ; ils font de
Ml'Abbé Tribolet.
2252 2552525525225
IDYLLE
Sur la prife de Montmelian.
'Art tout confus de voir qu'en
mille lieux
L4
Lovis bravoit fa résistance ,
firay de la Nature implorer l'aſſiſtan-
·ce.>
Dit-il , & ce fuccés m'eſt trop injurieux.
Quoy donc? cent Princes envieux
M'ont employé pourles défendre
Gij
76 MERCURE
Contre leur Ennemy commun :
Cependant affieger & prendre
Chez luy deformais ce n'est qu'un?
Non , j'en auray vangeance , & même
avec ufure.
Fort en colere il alla de ce pas
Mettre en fon party la Nature.
Finiffons , luy dit- il , nos anciens
debats.
Je veux bien à la fin l'avouër à me
honte ;
Nature , un Mortel me furmonte ,
Etj'ay befoin de ton fecours.
Ton interest au mien eft à peu prés
Semblable,
Et ce Heros fi formidable,
Dont je reffens le pouvoir tous les
jours ,
Ne t'eft guere plus favorable.
Il a cent fois tenté , fans craindre
tes frimats ,
GALANT.
77
Les chofes les plus difficiles .
Dans le fort de l'hiver on a vû fes
Soldats
S'échauffer à prendre des Villes .
Mais que te dis je icy que tu ne feaches
pas ?
Il n'a que trop paru dans plus d'une
entreprife ,
Combien de Heros te méprife .
La Nature fans peine approuvafon
deffein.
Elle qui couvoit dans fon fein
L'injure que l'Art luy rappelle,
Parcourut auffi-toft des yeux
Ce qu'elle avoit deplus fortfous les
Cieux.
Montmelian , Montmelian , dit-elle,
Me paroift propre à nous vanger.
tous denx ;
Je l'ay muny d'un roc inacceffible,
Et toy , d'un folide rempart.
Giij
78 MERCURE
Fattens la ce Heros à qui tout eftpoffible.
Voyons s'il fait forcer la Nature
avec l'Art.
Aprés un tel défi, chacun fembloit
attendre
Que cette Place enfin borneroit les
[ des Rois. exploits
Du plus puiffant & du plus grand
Un Rocher, difoit- on , fceut autrefois
Suspendre
Le cours rapide d'Alexandre.
On vadirefans doute à la pofterité.
Qu'au pied d'un roc, LOVIS enfin
fut arrefté.
Et qui n'auroit jugé de même ?
On ne pouvoitfans eftre épouvanté
De ce roc escarpé voir la hauteur
extrême ,
Et l'on cuft pû demander aux Fransçois,
GALANT. 79
demandoit autrefois
Ce
que
Un Barbare infolent au Vainqueurde
L'Afie.
Apprenez- moy , difoit- il , je vous
prie ,
Si vos Soldats fçavent voler.
Ouy , les François fçavent voler
fans doute ,
Et leur Heros que l'Univers redoute
,
N'eut qu'à vouloir , n'eut qu'à
parler.
Dans le moment , cent Bombes an
lieu d'ailes ,
Portant partout le trépas avec elles,:
Allerent frayer le chemin,
Et bientoft nos Guerriers les foudres
à la main
Les obligerent de fe rendre.
Auffi , lâche Ennemy , pourquoy pour
vous défendre
G-iiij
So MERCURE
Si prés des Cieux vous eftre retiré?
Ce lieu pour vous eftoit mal aſſuré;
Quoy ! ne craigniez- vous point
d'eftre réduit en cendre ,
Vous voyant fi voifin du celefte couroux
?
Malheureux!à quoy penfiez- vous?
En approchant du Cielque pouviezvous
pretendre ?
Ne fçaviez- vous pas bien que Le Ciel
eftpour nous ?
Il eft vray , Madame , que
je ne vous ay rien dit des offemens
du Geant dont la découverte
a fait icy tant de
bruit depuis plus d'un mois.
Je ne doutois point que la
Rélation que
l'on en a puGALANT.
8r
bliée , n'euft efté jufques à
vous , & cela m'avoit impofé
filence fur cet article ; mais
puiſque vous m'en faites des
reproches , je vous fatisferay
amplement en vous envoyant
une copie de ce que le fçavant
M' Comiers d'Ambrun , Prê
tre , Docteur en Theologie ,
a écrit fur les Geans à l'occafion
de ces offemens trouvez .
Toutes fes remarques font
fort curieufes , & en lifant ce
qui fuit , vous ne devez point
oublier que c'eft luy qui parle..
82 MERCURE
HISTOIRE GENERALE
DES GEANTS .
T
Out ce qui paroift extraordinaire
cauſe toûjours
beaucoup de furprife ,
& merite nos reflexions . C'eft
ce qui m'oblige à parler de ce
que le P. Hierofme des Monceaux
,Miffionnaire Capucin,
de la rue S. Honoré vient de
m'apprendre , du Squelette
d'un Geant de quatre- vingt
feize pieds de longueur , qu'on
trouva au mois de Septembre
dernier dans une muraille , au
GALANT. 83
village de Cailloubella , qu'on
nomme auffi Chalior , à fix:
lieues de Theffalonique en
Macedoine. Voicy les autres.
particularitez qui luy en ont
efté écrites de l'Ile de Scio ,
le , par le P. Hierofme de Rhetel
du mefme Ordre , Miffionnaire
au Levant..
ON-
כ מ
Le crane fut trouvé entier..
On le remplit de bled ; il
en contient fix Quilots , qui
epelent deux cens dix livres .
poids de Paris , qui valent :
dix boiffeaux & demy , me
fure de Paris. J'ay en main:
Original de la Lettre ..
re
ב ע
84 MECCURE
Une dent qui tenoit à la ma
choire inferieure , en ayant
efté arrachée , pefa quinze livres
. Elle a un pan de hauteur,
qui vaut fept pouces & deux
lignes , pied de Roy.
La derniere phalange , ou
le plus petit os du petit doigt
du pied , a auſſi un pan de
long.
Un des os du bras , depuis
le coude jufques au poignet ,
a quatre pans de tour , qui
font deux pieds , quatre pouces
, & huit lignes . Deux Ca.
pitaines ont nis aifément dans
le creux de cet os leurs bras.
GALANT. 85
•
revêtus de leurs veftes & jufteau-
corps à grandes manches.
M Quainet , Conſul de nô .
tre Nation à Theilalonique ,
en fit dreffer le 12. Octobre
des Actes authentiques en
Chancellerie. Il a reçû du Bacha
les principales pieces de
ce Squelette , & a acheté les
autres pieces des particuliers
qui s'en eftoient faifis . Il doit
envoyer le tout à Sa Majesté.
Le Squelette de ce Geant
prouve que S. Auguſtin a cu
raifon de dire dans la Cité de
Dieu , liv . 11. Chap . 9. que par
la grandeur des offemens
86 MERCURE
qu'on trouve dans les anciens
fepulchres , les plus incredules
font forcez de reconnoiftre ,
qu'il ya eu une race desGeants;
Ce qu'il confirme , ajoutant
dans le Chapitre 23. que peu
d'années avant que les Gots
ruinaffent Rome , on y couroit
de toutes parts pour admirer
une Geante .
Puifque Louis Vivez dans
fon Commentaire fur le neuviéme
Chapitre da 15. livre
de la Cité de Dieu de S. Auguſtin
, dit avoir vû dans l'Eglife
S. Chriftophe une de
fes dents d'une grandeur pro
GALANT 87
digicufe je n'oublieray pas
que depuis l'année 1413. on
voit dans l'Eglife.de Noftre-
Dame de Paris la répréfentation
du Geant S. Chriftophe.
Le S. Chriftophe qu'on
voit dans l'Eglife Cathedrale
d'Auxerre , a cela de particu
lier , qu'on dit la Mefle dans
une Chapelle qui eft au dedans
de la tefte , & cette Chapelle
prend jour par deux fe
neftres , formées aux yeux de
ce Coloffe gigantefque .
Tertullien que j'ay toûjours
I appellé mon Maiſtre , avec
Saint Cyprien , & qui vivoit
88 MERCURE
au troifiéme ficcle , me fournit
fon témoignage irrépro .
chable concernant les Geants.
Il parle en ces termes dans fon
Traité De Refurrectione carnis .
Gigantum autem antiquiffima
cadavera devorata conftabit ,
quorum crates adhuc vivunt . Diximus
jam de ifto alibi .
Il ajoûte parlant de Carthage
, fed & proxime in ifta civitate
cum Odei fundamenta tot
veterum fepulturarum facrilega
collocarentur , offa adhuc fuccida ,
capillos olentes populus exhorruit.
Vous attendez que je vous
GALANT. 89**
explique comment la Nature
produit les Geants , qui ont
mefme fouvent un Pere & unc
Mere de mediocre taille . Je
ne veux pas vous rapporter les
rêveries du Rabin Salomon ,
qui dit que les Geants dont
Moyfe a parlé au chp . 6. de
la Genele , eftoient de la race
des deux Anges Aza & Azael, ›
tombez de quelque tourbillon
du Ciel, & c'est la raiſon
pour
laquelle Moyie avoit appellé
les Geants , Nephelin , qui en
Langue Hebraïque veut dire
Tombants , du Verbe Nophal
qui fignific cecidit . Mais la ve--
Mars 1692.
H.
90 MERCURE
ritable caufe de la production
des Geants, qui parurent avant
le Deluge , eft contenue dans
la Genefe , qui dit que les Enfansde
Dieu ayant vû que les
Filles des hommes cftoient
belles , ils en firent leurs Femmes
dont nâquirent les
Geants. Car ces Enfans de
Dieu eftoient les premiers nez
de chaque Famille, confacrez
au fervice divin , & feparez
du refte des hommes , fans
connoiftre ny Pere ny Mere,
comme Melchifedech , & vivant
dans un veritable & entier
Celibat. C'est pourquoy
GALANT.
=
ayant toujours vêcu fort chaftement
pendant mefme des
ficcles entiers , ils avoient
abondance
de matiere tresbien
cuite, épaiffe, toute remplie
d'efprit & de feu , & proà
la generation
; ce qui
eft encore la raifon Phyfique
de la production des Geants,
lors que ces qualitez fe trouvent
dans la femence du Pere
& dela Mere.
pre
Je puis appuyer mon ſentiment
par les termes de l'Ange
Uriel , dans le 4 livre d'EC
dras , chap. 5. v . 72. Si tu demandes
à la Nature pourquoy
?
Hij
92 MERCURE
les Enfans que tu produis à prefent
n'ont pas la hauteur de ceux
des premiers Siecles , elle te répondra
que ceux- là naquirent dans
fa jeuneffe , & que ceux - cy font
produits, dans le temps de fa
vieilleffe , quand la matiere defaut.
Ainfi ils font de moindre·
taille que tes yeux , & tes
Succeffeurs feront encore plus
petits.
Il ne faut donc plus s'étonner
, fi aprés plufieurs milliers
d'années on trouve les tombeaux
des Geants . Comme on
ignore le temps de leur inhumation
, on le peut auffi bien
GALANT .
?
93
rapporter aux Siecles qui ont
précedé le Deluge , qu'aux
fiecles qui l'ont fuivy , puisque
la Sainte Ecriture fait.
mention des Geants qui ont
vêcu avant , comme de ceux
qui ont vêcu aprés le Deluge.
Moyfe ayant dit dans la
► Geneſe au chap . 6. v . 4. que
Dieu prononça en l'année du
monde 1536. cet Arreft fatal
à tous les hommes ; que dans
fix vingt ans il les feroit perir
fous les caux du Deluge ,
qui commença au fecond
CO mois de l'année 1656. c'eſt .
94 MERCURE
pour cela queJob au 26.ch.dit,
Gigantes gemunt fub aquis .
Moïfe ajoûte qu'en ces jourslà
les Geants furent fur la
Terre ; car aprés que les en
fans de Dieu fe furent mêlez.
avec les filles des hommes ,
elles leur enfanterent
ceux qui
de tout temps ont eſté gens
de renom
.
Berofus Caldéen , affure que
Noé étoit un Geant craignant
Dieu , & qu'il prefcha la penitence
aux autres Geants ,
pendant les fix - vingts ans .
qu'il fut à baftir fon Arche .
Nembrod , fils de Chus ,
GALANT.
9ད་
fuivant la Verfion des Septan--
te en la Geneſe , Chap . 1o. v.
8. eft le premier Geant dont
la fainte Ecriture fait mention
aprés le Deluge.
1 Moïfe mefme dit dans fon
Livre des nombres au Chap.
13. V. 34. qu'ayant par l'ordre
de Dieu envoyé du Defert de
Pharam , où le Peuple d'ifraël
campoit , un homme de chaque
Tribu pour reconnoistre
la Terre de Canaan , ces douze
Efpions firent leur rapport .
en ces termes. Le Peuple que
nous avons vû eft de grande tail--
le. Nous y avons vu auffi quel
96 MERCURE
ques Nephelins , Geants monftrueux
des enfans d'Enac , de la
race des Geants , aufquels nous
étant comparez nous femblions
n'eftre que des Sauterelles.
la
Moife écrit dans le Deuteronome
chap. 12. V. 10. que
Terre des Moabites avoit efté
aux Emiens hauts de ftature ,
qui estoient estimez Geants
de la lignée d'Enacim ; & au v.
20. parlant de la Terre des
Ammonites , il dit , qu'elle a
efté réputée Terre des Geants;
car auparavant elle eftoit habitée
par les Geants que les
Moabites appellent Zonzom
mins
GALANT.
97
1
A
mins , Peuple haut de ſtature,
comme ceux d'Enacim , que
le Seigneur détruifit ; & au
ch. 3. v. 1. il fait la defcription
du Geant Og , Roy de
Bafan , où l'on montre encore
fon lit de fer.
Jofué au ch . 14, v. 15. dit ,
que dans la Ville d'Ebron ,
ancienne
demeure
d'Enacim ,
eft
enterré Adam le plus grand
des Geants .
Dieu mefme par la bouche .
de fon Prophete Amos , au ch.
2. v. 9. parle en ces termes.
Fay exterminé l'Amorréen , duquel
la hauteur eftoit femblable
Mars 1692 . I
98 MERCURE
à celle des Cedres , t) fa force
égale à celle des Chefnes.
L'Hiftoire de David dans le
premier Livre des Rois au
décrit le Geant Goliath
ch .
17:
de Geth ; & dans le 2. liv . ch .
21. V. 17. il raconte , que lc
Geant Jefbibenob , voulant fraper
David , fut tué par Abifaï
fils de Sarvias . Dans les verfets
fuivans il est fait mention
d'un Saph de la lignée d'Arai
pha , de la race des Geants ,
comme auffi d'un autre Geant
Goliath Getehen , qui fut tué
par A- Deo- Datus. Enfin dans
le 20. v . il eft parlé d'un homGALANT
99
me fort grand qui avoit fix
doigts à chaque main & à chaque
pied.
L'Hiftoire Sacrée nous fourniroit
cent autres preuves des
Geants , fi nous avions le Li-,
vre des Guerres du Seigneur
duquel il est fait mention
dans les nombres au ch . 21. v.
14. Ecoutons maintenant les
Hiftoriens Profanes.
Solin in Polihift : ch. 5. dit
que pendant la Guerre de
Crete aprés le débordement
des rivieres , on trouva un
homme , qui avoit trentetrois
coudées de long , au ra-
I ij
100 MERCURE
port mefme de Metellus & du
Lieutenant L. Flaccus , témoins
oculaires . Ces trentetrois
coudées valent quarante
neuf pieds & demi ,
Pline au Livre 7. chap. 16.
dit que par un tremblement
de terre une montagne ayant
efté renversée en Crete , on
trouva un corps debout de
quarante fix coudées de hau
teur , qui valent foixante- neuf
pieds de Roy. On crut que
c'eftoit le corps du Geant
Orion , ou celuy d'Oty's .
Plutarque dit que Serto
rius eftant en Mauritanie , fit
GALANT. Ior
ouvrir dans Tanger le fepul
chre d'Antée , & que fon cadavre
avoit foixante & dix
coudées de longueur , qui
valent cent cinq pieds de
Roy , & par conféquent ce
Geant eftoit de neuf pieds
plus grand que le Geant qu'on
a trouvé l'année derniere prés
de Theffalonique en Grece .
Philoftrate in Heroicis , dit
que par le renversement d'une
cofte fur la riviere d'Oronte ,
on découvrit le fepulchre de
l'Ethiopien Ariadne , dont le
cadavre avoit trente coudées
de longueur , qui valent qua-
I iij
102 MERCURE
rante cinq pieds de Roy. II .
ajoûte que dans une Caverne
du Mont Sigée , on trouva le
corps d'un Geant de vingtdeux
coudées .
La Sicile fut autrefois habitée
par les Geants , & en voici
un témoignage irréprochable.
On y promene tous les
ans à Meffine avec grande folemnité
, deux Statues Gigantefques
, & ces ftatuës reprefentent
Mathea & Ranzone ,
mary & femme qui tirannifoient
la Ville .
Thomas Fafellus , Hiftorien
fort exact en la deſcription
GALANT. 103
4.
de cette 1fle , dit dans fa premiere
Decade liv. I. ch,
qu'en l'année 1342. quelques
Villageois ayant creufé du
cofté de l'Orient , au pied de
la Montagne Erix , que les
Siciliens appellent Monte di
Trapani , découvrirent une
tres grande Caverne , depuis
appellée Caverne du Geant ,
où ilstrouverent le corps d'un
Geant affis . Il avoit en la
main pour bâton un maft de
Navire , dans lequel eftoit
une maffe de plomb , pefant
quinze cens livres. Boccatius
donne deux cens cou-
I iiij ´
104 MERCURE
dées ou trois cens pieds
de longueur à ce corps Gigantefque.
A ce compte il
auroit efté quatre vingt- feize
pieds plus haut qu'une des
tours de Noftre - Dame de
Paris puifque chaque tour
n'a que trente - quatre toifes ,
qui font deux cens quatre
pieds de Roy.
Ce Geant auroit pû contenir
dans fa bouche un millier
d'hommes , femblables au
Nain que Platerus au 3. livre
de fes Obfervations, dit qu'on
avoit caché dans un pâté aux
Noces d'un Duc de Baviere.
GALANT
105.
I
1
Ce Nain fortant du pâté fauta
fur la table , mit fon fabre
à la main , & fit toutes les
poſtures d'un gladiateur.
Nicephore au liv . 12. chap.
37. affure qu'on avoit vû un
Nain , qui n'eftoit pas plus
grand qu'une perdrix ; mais
au refte bien proportionné
dans fa taille, hardy , prudent,
fort fpirituel , & agreable
dans la converfation .
Fazellus dont j'ay déja parlé
, dit qu'en l'année 1516 Jean
Franciforte , Comte du Bourg
Mazarino , ayant fait creufer
dansfon champ appellé Gibilo
106 MERCURE
éloigné du Bourg d'environ
mille pas , du cofté du Midy ,
trouva dans un fepulchre le
corps d'un Geant de vingt
coudées , ou trente pieds de
longueur. Il ajoute qu'entre
Siracufe & Leontin eft le petit
Bourg Melillis où l'on trouve
grand nombre de fepulchres
& offemens de Geants.
Il affure auffi qu'auprés de
l'ancien Bourg Hycara , que
les Siciliens appellent Carini ,
le plus agreable ſejour de l'Iſle
vers l'Occident , il y a une
Montagne , au pied de laquelle
eft une Caverne d'une
GALANT. 107
grandeur prodigieufe , appelpellée
Piraino , dans laquelles
on trouve par tout plufieurs
Coffemens de corps de Geants .
Enfin il remarque qu'en l'année
1547. dans le Territoire
de Palerme , où eft la fameufe
fontaine , appellée la Mer
douce , au pied d'une Montagne
, au haut de laquelle
Eeft une Caverne , qui a envi
ron foixante coudées de hauteur,
& vingt de largeur , Paul
Leontin qui en tiroit de la
e terre pour faire du falpestre ,
découvrit le cadavre d'un
Geant de dix huit coudées , ou
108 MERCURE
vingt fept pieds de longueur.
Parlons maintenant des
Geants que l'on a trouvez
dans les autres Contrées du
monde. Phlegon . Trall . dans
fon Livre de Mirabilibus &
longavis , dit qu'en Dalmatie
eft la Caverne de Diane , dans
laquelle on a vu plufieurs
corps , dont les coftes avoient
plus de fix aunes de longueur.
Il dit auffi , que les
Carthaginois en crcufant leurs
foffez , trouverent dans deux
coffres deux fquelettes de
Geants. Le premier avoir
vingt trois coudées de lonGALANT.
Iog
gueur , & l'autre vingt- quatre,
qui font trente-fix pieds de
Roy. Il affure encore que dans
le Bofphore Cimmerien un
tremblement de terre ayant
fait ébouler une coline , on
découvrit de grands offemens,
qui ayant efté rangez fuivant
la fituation du corps humain,
firent un fquelette de vingtquatre
coudées .
Aventin , Hiftorien digne
de foy lib. 4. annal . Bojor . allure
que l'Empereur Charlemagne
avoit dans fon armée le
Geant Enothere , natif de
Turgau , prés du Lac de Conf
110 MERCURE
ン
tance , & que ce Geant renverfoit
les Bataillons des Ennemis
, comme s'il euft fauché
un pré .
J'ay remarqué dans mon
Traité de la Medecine univer.
felle , ou l'art de prolonger la vie,
inferé dans les Mercures de
Juin , Juillet , Aouft , & Novembre
de l'année 1687. que
ce Geant paffa le Rhin à pied ,
portant fur l'épaule fept foldats
Saxons , qu'il avoit enfilez
avec fa pique.
Saxo le Grammairien , raconte
dans fon 7. Livre , que
le Geant Hartbeñun n'avoit
GALANT. III
que neuf coudées , ou treize
pieds & demi de longueur ;
mais qu'il avoit pour compa
gnons douze Geants , chacun
de vingt- huit pieds de hauteur,
Apollonius Grammairien
dit que fous Neron un grand
tremblement
de terre ayant
renversé plufieurs Villes en
Afie & en Sicile , on découvrit
quantité de corps de
Geants , & qu'une dent molaire
arrachée d'une machoichoire
, avoit plus d'un pied
de longueur
.
S. Auguftin en la Cité de
12 MERCURE
Dieu livre 11. chapitre 9. dit
qu'il a vû la dent d'un Geant
qui en auroit fait un cent des
Hennes , C'est pourquoy il
conclut. Olim erant hominum
multo majora quam noftra nunc
corpora . Et il ajoûte , Gigantes
nunquam ferme defuerunt.
Que les corps des anciens
eftoient plus grands que ceux
de fon ficcle , & qu'il y a toujours
eu des Geants .
Antonius Pegafeta dit avoir
vû parmy les Canibales , des ·
hommes deux fois plus grands
que les Eutopéens . Il ajoûte
qu'au Détroit de Magellan il
GALANT
113
y a des Peuples d'une grandeur
prodigieufe .
Melchior Nugnez , dans
fes Lettres qu'il a écrites des
Indes , dit que tous les Soldarts
de la Garde des Portes
de Pequin , Ville Royale de
Ic Chine , ont quinze pieds
de hauteur .
Voicy l'hiftoire du Geant
Pallas , que l'on ne peut revo
quer en doute , à moins que
d'accufer de fauffeté les plus
graves Auteurs dont je vais
marquer les noms . Martinus
Polonus, lib . 4. Chron . en la vic
de l'Empereur Henry II . San ~-
Mars 1692 .
K
114 MERCURE
tus Antoninus , Nauclerus,
Hermanus , Schedelius , Chritophorus
Landinus in 10 Æneidos
, Toftatus quæft. 19. in
21. Numerorum , Genebrardus
Cranszius au livre 4. Metrop.
& Abulenfis fur la Genefe,
Quæft.12 . cap. 1. Boccatius, Phi
lippe Bergomas , & Volater
ran . Ils affurent tous que fous
l'Empereur Henry II . on trou
va prés de Rome dans un
fepulcre de pierre le corps
d'un Geant , qui eftant debout
auroit vû par deffus les murailles
de Rome . Ce corps
eftoit aufli entier que s'il cuft
GALANT.
115
efté inhumé depuis peu de
temps . On voyoit en la poitrine
, une playe de quatre pieds
& demy. On lut fur fon fe
pulcre cette Epitaphe .
Filius Evandri Pallas,
Quem lanceaTurni militis occidit»
mole fua jacet hic.
Ce Cadavre avoit au deffus
de fa tefte une Lampe fepulcrale
, qui eftant percée au
fond épancha une grande lumiere.
J'ay enfeigné le fecret
de cette Lampe perpetuelle
daus mon Traité des Phof
phores , inferé dans les Mer-
Kij
116 MERCURE
cures des mois de Juin & Juil
let 1683 .
Sigibert rapporte qu'en
l'année 1171. un débordement
d'eau découvrit en Angleter
re le corps d'un Geant de cin.
quante pieds de longueur..
On voit dans Lucerne en
Suiffe les offemens d'un Geant
trouvez à Reyden , petit Village
, en 1577. fous un vieux
Chefne renverfé par un orage
. Platerus , Medecin de la
Ville de Bafle , en fit la figure
du Squelette , & la prefenta
avec les offemens au Senat de
Lucerne , en 1584,
GALANT. 117
Fulgofus au liv. r. chap. 6.
dit avoir vû fous le regne de
Charles VII. Roy de France ,
le fepulcre & les offemens
d'un Geant de trente pieds
de longueur , que le Rône
découvrit dans les Colines
du Vivarez , vis à vis de
Valence.
Cælius Rhodiginus dir que
fous le regne de Louis XI.
on trouva le corps d'un Geant
de dix huit pieds de longueur
fur le bord du Torrent qui
paffe au Bourg Saint Perats ,
vis à vis de Valence en Dau
phiné .
118 MERCURE
Il me fouvient qu'en l'année
1660. allant à Orange ,
pour porter , comme je fis ,
l'efprit du Comte de Donâ à
remettre la Principauté, Ville
& Citadelle d'Orange entre
les mains de Sa Majefté , en
touchant deux cens mille livres
, je vis à Valence la figure
du Squelette du Geant Buart,
peint fur une muraille du
Cloiftre des Dominicains, où
aptés avoir dit la Meffe , on
me fit voir dans la Sacriftic
une perite cofte de ce Geant.
Elle avoit une aune de longueur.
Cet os eftoit encore fi
GALANT. 119
ferme , que j'eus de la peine à
y enfoncer un peu les dents .
On voit au milieu de la Nef
de Noftre Dame de Paris, une
pierre de dix-fept pieds de
longueur , qu'on dit cftre la
tombe du Geant Toire qui
demeuroit à Maufouris , fur
le chemin de Sceaux .
REM A R QUE
fur les corps inhumez.
19
L'arrive tres-fouvent , ainfi
qu'Ariftote a remarqué ,
qu'aprés un long temps que
les
les corps font enterrez , leur
120 MERCURE
fubftance dépérit , & qu'il
ne leur refte que la figure ,
c'eft pourquoy eftant un peu
rudement touchez , ils tombent
en cendres , en forte qu'il
ne refte que les dents & les os,
qui eftant plus fecs & plus
folides , font moins ſujets à la
corruption que les autres par
ties du corps.
Quant au corps du Geant
Pallas , qui fut trouvé entier
depuis tant de ficcles , cela
provient de ce que par une fi
grande playe , le fang & les
autres humeurs aqueufes qui
caufent la corruption , s'étoient
évacuécs ,
GALANT: 121
évacuées , & que le
corps s'é
toit entierement vuidé des au
tres excrémens
.
Perfonne n'ignore qu'on
trouve des cadavres fecs &
entiers dans les Charniers fouterrains
des Cordeliers à Tou
loufe , en l'endroit où l'on
avoit fait
diffoudre auparavant
la chaux vive . On voit
encore en la mefme Ville à la
porte de l'Eglife des Benedic
tins de Nôtre Dame de la
Daurade des corps deffechez.
Cardan au 8. Livre de Varietate
rerum cap.4 . dit, que fous
le Pontificat de Sixte IV . on
Mars
1692 , L
122 MERCURE
trouva le corps de Tulliola','
fille de Ciceron , encore tour
entier , avec fes cheveux entrelacez
dans des filets d'or ,
le temps n'ayant rien alteré
de la beauté de ce corps , inhumé
depuis quinze cens
ans.
J'ajoute icy volontiers ce
ce que j'ay donné au public
à la fin du Journal des Sçavants
du Lundy 20. Decembre
1677
.
GALANT. 123
O Secret pour conferver en leur
entier les corps les plus
corruptibles.
R
Aphaël Volaterran , fait
mention du corps d'une
Dame qui avoit efté confervé
entier , & dans toute fa beauté
l'efpace de treize cens ans dans
fon tombeau auprés d'Albane,
I d'où ayant efté apporté à Rome
, il fut fecrettement jetté
dans le Tibre , par les ordres
du Pape Alexandre V I. La
maniere dont on prétend
qu'on fe foit fervi pour un
Lij
124 MERCURE
?
effet fi admirable , qu'on a
découvert dans des anciens
manufcrits en Italie , confifte
a tremper le corps dans une
liqueur onctueufe , qui eft l'ame
du fel commun. Ce fel
cftant diffout par défaillance
en lieu humide , doit eftre
foigneufement clarifié. On
le fait enfuite putrefier , pendant
foixante & dix jours, dans
la fiente de cheval fouvent
renouvellée , aprés quoy étant
mis à diftiller fortement fur
le feu de fable , l'onctuefité
du fel montera avec fon fle
gme , qu'on fait doucement
1
GALANT.
125
évaporer au bain Marie , &
l'onctuofité requise demeure
dans le Matras.
Je vous fais encore part de
mon fecret , pour petrifier
toutes fortes de corps fecs &
tel qu'il eft inferé poreux
dans le Journal de Medecine
de Mr de Blegny , du Samedy
7. Septembre 1680. à la fin de
la Lettre que je luy écrivis ,
lors qu'il eftoit auprés de fon
A. R. Monfieur
, au voyage
de Flandre en 1680 .
Prenez fel-gemme & alun
de roche pulverifez , pouffiere.
de cailloux vifs , chaux fufée ,
Liij
126 MERCURE
& vinaigre blanc , de chacun
égales parties. Meflez toutes
ces chofes enfemble , & dés
qu'elles commenceront
à fe
fermenter
, ajoutez y le corps
que vous voudrez petrifier ,
foit os d'hommes , foit bois
fort fec, foit os de feche , & il
fera penetré par les matieres.
fufdites au moyen de leur fermentation
, & elles fe corporifiront
tellement avec luy qu'il
acquerra la folidité de pierre,
en quatre , cinq , ou fix jours
au plus .
GALANT. 127
De la force des Geants.
Fortunius Licetus nous en
fournit un échantillon dans
fon livre De Spontaneo rerum
ortu , difant que Jean Cofteus
avoit veu à Venife un Geant
venu de Portugal , qui pour
faire voir la force , faifoit attacher
un cable à chacun de
fes bras prés du poignet . Cha
que cable eftoit tiré par fix
hommes choifis entre les plus
forts. Tous les efforts de ces
douze hommes qui . tiroient à
l'oppofite les uns des autres ,
ne purent jamais l'ébranler ;
Liiij
128 MERCURE
mais au contraire ce Geant
portant fuceffivement à la
bouche une de fes mains , pour
manger des pommes qu'il te
noit , tiroit facilement à foy
les douze hommes malgré
toute leur réſiſtance .
Parlons maintenant de la
nourriture des Geants . Surius
fait foy qu'en l'année 1511. on
prefenta à l'Empereur Maximilien
un Polonois d'une
taille gigantefque. Il mangeoit
à chaque repas un veau
& un mouton. On prefenta
auffi à Ferdinand II. un femblable
Geant en la Diete de
GALANT. 129
Ratifbonne en l'année 1623 .
auquel
il ne falloir pas moins
de nourriture
qu'au premier
;
mais comme
ces deux Geants
n'eftoient
que des Nains
en
comparaison
de ceux dont
nous venons
de parler , il s'enfuir
qu'à de ſi vaſtes corps il
neceffairement
une
falloit
Y
prodigicufe
quantité
d'ali
mens , & la Terre de Promif
fion ne pourroit
à prefent
fournir à leur nourriture
. A
quoy je répons qu'avant
le
Deluge , la terre eftoit beau--
coup plus fertile , & mefmet
encore la Terre de Canaam ,,
130 MERCURE
du temps de Moyfe, puis que
nous lifons dans le 13.ch.dul.
des Nombres , que deux Efpions
en apporterent fur leurs
épaules une grape de raiſin
d'une
prodigieufe groffeur ,
pendue à un levier , & que
d'autres en aporterent des grenades
& des figues, pour lors
d'une groffeur
pareilleauxplus
grands fruits de nos jardins,
quifont des Citroüilles . Comme
ces alimens eftoient d'une
fubftance folide , une mediocre
quantité leur fuffifoit ; &
outre cela ces vaftes corps
n'avoient befoin que de peu
GALANT. 131
3
d'alimens , parce qu'ils faifoient
peu
d'exercice
, Nembrod
ayant
efté le feul Geant
qui ait couru
la Chaffe
, Je fuis
voftre
, & c.
L'AVEUGLE
COMIERS ,
Il y a longtemps que nous
n'avons vû de livres qui ayent
fait plus de bruit que Les Memoires
d'Espagne , & dont la
lecture foit plus agreable . Si
la matiere en plaift , la manicre
dont elle eft traitée donne
encore plus de plafir , & ce
qu'il ya de furprenant , c'eſt
1 que les Etrangers
qui de-
5
132 MERCURE
vroient moins connoiftre la
delicateffe & le tour du
ftile
, ne laiffent pas de remarquer
les beautez de celuy
de cet Ouvrage . Vous ne ferez
pas fachée de voir là- def
fus une Lettre d'un Milord
Anglois à un autre Milord
de la Cour du Roy d'Angleterre
. Elle paſſe pour un Chefd'oeuvre
en ce qu'elle contient
, & fait voir de quelle
maniere on doit juger des Livres
; à quoy beaucoup de
perfonnes ne font pas refle
xion.
GALANT. 133
ESSEZZ SEZ SZSZZZSS
LETTRE
DE MILORD MAITLAND
A MILORD
Chancelier d'Angleterre.
MILORD.
Fay leu avec le plus grand
plaifir du monde les Memoires
de la Cour d'Espagne que vous
m'avez fait l'honneur de me
prefter. F'en eftois fi charmé que
134
MERCURE
j'en ay achevé la lecture en
vingt- quatre heures
. Vous avez
Le gouft fort bon , & vous les
avez ložez avec beaucoup d'efprit
de jugement .J'avoue que
j'y trouve des beautez qui font
fort difficiles à exprimer . Ilya
dansce Livre un je nesçay quoy ,
qui donne un extréme plaifir ,
que l'on ne sçauroit dépeindre › à
moins que d'avoir autant d'efprit
que Madame D .... mais comme
je fuis affuré que vousferez
bien aife de fçavoir mes fentimens
fur cet ouvrage , je prends
la hardieffe de vous les dire li
brement . Etant eftranger , je ne
GALANT. 135
ןי
prétens pas juger du ftile qui
me paroift pur , concis & naturel
. Toutes les paroles en font
choifies à merveilles. Pour ce qui
eft de la matiere , je commenceray
par les caracteres les portraits &
des perfonnes intereßées dans ces
Memoires. Cefont les écueils des
Hiftoriens où ils manquent le
plusfouvent , & comme c'est la
chofe la plus neceffaire & la
plus utile , elle eft auffi la plus
difficile dans l'Hiftoire . Il n'eft
pas feulement difficile d'écrire le
caractere d'une perfonne telle
qu'elle eft ; mais il eft difficile de
le foutenir , & de faire paroiftre
136 MERCURE
toujours cette mefme perfonne
dans toutes fes actions , démar
ches paroles dans le fil de
Hiftoire , telle que l'Hiftorien
l'a dépeinte dans le portrait qu'il
enfait. C'est en cela que l'Auteur
de ces Memoires a parfaitement
bien réüffi , & ce que j'admire
davantage , c'est ce grand nombre
de caracteres différens dont
ces Memoiresfont remplis , où les
interefts & les inclinations font
fi partagées , fans qu'il fe trouve
aucune contradiction dans tout
l'ouvrage. Aucun n'y dément
fon caractere. Ils fe foutiennent
par tout d'une force étonnante ,
GALANT. 137
des
quoy que Madame D.
dife la verité des Princes
Grands , elle ne fort jamais du
respect dû à leur naiffance , &
tout ce qu'elle dit eſt ſi naïf &
finaturel , qu'en lifant fon Livre
je me crois à Madrid
, parmy
= les Grands d'Espagne
. Elle entraifne
le Lecteur malgré luy , à
entrer dans fes fentimens
. On ne
fçauroit approuver
toute la conduite
de la Reine- Mere d'Efpagne
, & l'on n'oferoit pourtant la
blafmer. Ilfaut de neceffité plaindre
le Pere Nitard dans fa dif-
1 grace , fans eftre de fon party
contre DomJuan. Il faut eftimer
Mars 1692 .
M.
138 MERCURE
de
Dom Juan malgré fes défauts:
Ilfaut avoir pitié de la Ducheffe
Terranova , quand elle eft chaffée
de la Cour malgréfon humeur
bizarre & farouche. Il faut regarder
le Duc de Medina - Celi ,
comme honnefte homme malgré
fon indolence ; mais fur tout , le
caractere de la Reine d'Espagne
me ravit , car fansflatter & fans
exageration , Madame D
trouvé le fecret admirable d'infpirer
au Lecteur une fublime idée
de cette grande Reine , & dans
des évenemens affez mediocres
elle ne laiffe pas laiffe pas de nous faire
voir la grandeur de fon courage ,
....
GALANT. 139
la politeffe de fon efprit , la candeur
de fon ame, la beauté defon
corps & fa bonté naturelle . Tout
ce que je diray du Roy d'Espagne
eft, que fi Sa Majesté Catholique
vouloit faire traduire ces
Memoires en Espagnol , Elle en
tireroit plus de profit pour le Reglement
de fes affaires , que par
la lecture de fon Etiquet du Palais
, Elle n'auroit pas besoin
de dire fi fouvent , Veremos.
En fecond lieu , je trouve
les digreffions , que Mad. D ……
a femées fort à propos par tous
l'ouvrage , tres fpirituelles , judicieufes
& divertißantes , n'en-
Mij
140 MERCURE
nuyant jamais le Lecteur , n'interrompant
jamais le fil de la
narration mais au contraire
l'éclairciffant encore davantage.
C'est un autre feeret entendu
de peu de gens qui fe meflent
d'écrire des Memoires. Quelques
uns trouvent à redire le
que
recit du mariage de la Princeße
de Conty foit un morceau hors
d'oeuvre. A mon gré , c'eſt le trait
le plus delicat du Livre , à l'égard
de la Reine d'Espagne qui
avoit ordonné à Mad. D...
de luy montrer des nouvelles de
France. Que pouvoit- elle faire
voir à Sa Majeflé de plus agréa
1
GALANT. 14T
ble la relation du mariage
que
d'un Prince & d'une Princeffe
de fon fang ? Que pourvoit - elle
luy prefenter de plus charmant,
& de plus augufte que le cercle
de fa Famille Royale dans une
occafion fi celebre , au milieu
des folitudes d'Espagne ? Cela
eftoit de bien meilleure , grace
que d'avoir prefenté à Sa Majesté
les avantages de la France
contre l'Espagne , qui font les
nouvelles les plus ordinaires que
le Courier apporte à Madrid. Et
à l'égard de la Princeffe de Coniy
, comme Mad. D... a dedié
Jon Livre à cette Princeffe , elle
142 MERCURE
ne pouvoit luy faire un complia
ment plus fpirituel , qu'en luy
faifant voir comme dans un miroir
l'éclatfurprenant defa heauté
, les deux plus beaux jours de
fa vie , la veille & le jour de
Jes noces. Enfin jamais Lettre
de nouvelles n'a efté mife dans
des Memoires plus à propos , ny
avec plus d'effet. Les defcrip.
tions des Entrées , Fefles , Bals
Chaffes, des autres divertiffemens
de la Cour , font justes
naives ; les dénouemens des
intrigues des brigues des &
Courtisans font admirables &
nets , fans confufion ; ſes raiGALANT.
143
de
fonnemens politiques fur les
affaires font fort beaux
bon goust, & le genie & les
amours des Espagnols font reprefentez
au naturel fans leur
faire tort . Enfin , Milord , ce
Livre eft fort agreable ; fort galant
& fort utile. Je ne sçayfi
Lucien qui nous alaißé les plus
beaux préceptes pour l'Hiftoiire
, euft på mieux faire s'il
euft mis fes regles en pratique
mais pour ne vous pas faguer
, je finiray mes remarqnes.
en vous affurant que jefuis tout
à vous.
144 MERCURE
On a fait de grandes So
lemnitez au grand Convent
des Auguftins de Toulouſe ,
pour la Fefte de la Canonifation
de S..Jean de Sahagun ,
Religieux Auguftin , & Patron
de la Ville & de l'Uni
verfité de Salamanque . Leur
Eglife qui eft une des plus
vaftes , & des plus exhauffées
de la Ville , contenoit une
prodigieufe quantité de Tapifferies
& de Tableaux . Depuis
les naiffances de la voûte
on voyoit également par tout
la même difpofition, qui confiftoit
en trois rangs de belles
GALANT. 145
PC
les Tapifferies , & en un rang
de Tableaux , dont l'art faifoit
l'admiration des Curieux .
Tous reprefentoient les Saints,
ou les grands hommes de l'Ordre
de S. Auguftin , & au deſ
fous eftoient des bras dorez
ou argentez avec des cierges,
& enfuite des Images du Saint
entourées de guirlandes, Sur
les Tapifleries les plus proches
de l'Autel eftoient placez
d'un cofté les Portraits
du Pape & de Mr l'Archevêque
de Toulouſe ; de l'autre,
ceux du Roy & de Monfeigneur
le Dauphin , & au def-
Mars 1692.
N
146 MERCURE
fous d'un grand Tableau du
Saint au bas de la Nef, paroif
foit celuy du General de l'Ordre
. Au deffus des Portes des
trois avenues de l'Eglife , qui
répondent à trois grandes
ruës, eftoient des Tableaux du
Saint , dont chacun reprefentoit
quelque Miracle de ceux
qu'il a operez . Les Armes du
Pape , du Roy, & de'M ' l'Archevêque
eftoient autour , le
tout rehauffé par des arcs , feftons
& guirlandes . Aux portes
qui conduifent immediatement
dans la Nef, on voyoit
encore des Tapifferies & des
GALANT. 147
5
Tableaux , auffi beaux que
ceux qui faifoient tout autour
de l'Eglife un rang feparé des
Tapifleries. L'Autel qu'on
avoit dreffé à l'entrée du
Choeur , & qui eftoit terminé
en haut par la figure de Saint
Jean de Sahagun , vêtu au naturel
d'un habit d'Auguftin ,
tout entouré de nuages &
d'Anges , qui le couronnoient
& élevoient dans un Ciel
reprefenté , outre l'admirable
difpofition , la hauteur proportionnée
à fon étendue ,
dont les aifles tenoient toute
la largeur de l'Eglife , fe trou-
Nij
149 MERCURE
va d'une richeffe particuliere
& d'une fort grande propreté.
La multitude des bougies
en relevoit la magnificence.
La ceremonie de cette folemnité
commença le 4.. du
mois affé , & continua pendant
huit jours . L'ouverture
en fut faite aux Vefpres du
jour précedent en prefence
du Parlement , la Feste ayant
efté annoncée à une heure
aprés midy par le fon des Cloches
, les fanfares des Trompettes,
& au bruit de plufieurs
décharges de Fauconneaux &
de Moufquets, que les Soldats
2
GALANT. 149.
5
du Guet de l'Hoftel de Ville
firent au haut du Clocher des
Auguftins , ce qui fut réiteré
fur les fept heures du foir , &
à quoy l'on ajoûta des fufées
volantes. Le lendemain au
matin , les Peres Auguftins
allerent en Proceffion à l'Eglife
Métropolitaine , portant
Ies trois Banieres du Saint ,
dont les houpes cftoient tenuës
par les principaux de la
Communauté revêtus de
Chapes. Ils en partirent de
mefme proceffionnellement
avec le Corps du Chapitre,
qui celebra la Grand' Meffe
"'
Niij
Iso MERCURE
dans leur Eglife , chantée par
une excellente Mufique. L'apréfdinée
, le Panegyrique du
Saint fut prononcé par un du
Corps du mefme Chapitre ,
où M l'Archevefque de Tou
Joufe affifta , & donna la Benediction
du faint Sacrement,
reveftu de fes ornemens Pon.
tificaux , les Religieux ayant
chanté l'Exaudiat à trois
Choeurs , ce qui s'obferva cha
que jour de l'Octave, pendant
laquelle il y cut des motets
tous differens .
Les fix jours fuivans , les Dominiquains
, les Cordeliers ,
GALANT 151
& autres Religieux , toûjours
fuivis d'une foule de peuple ,
#fe rendirent dans la mefme
2. Eglife des Auguftins proceffionnellement
, portant la Baniere
du Saint . Ils eftoient re-
B çûs par les Auguftins à la porte
de l'Eglife , & entrant
ous enfemble en chantant , ils
alloient droit à l'Autel , ce
qui paroiffoit d'une pompe
finguliere . La Meffe fut chantée
& celebrée par chaque
Communauté avec cette gravité,
que les nombreuſes Communautez
de Toulouſe ont
accoûtumé de faire leurs Offi
Niiij
152 MERCURE
ces dans de femblables occa
fions . Tous les Freres Communioient
de la main de leur
Superieur , qui officioit à la
Meffe. Le Vendredy dans
l'Octave , les Penitens Noirs
fignalerent leur zele par une
Proceffion dans la mefme Eglife
, & reçûrent la Communion
de la main de M' de
Thezan du Pujol , Abbé d'Olargues
, Prieur de la Compagnie
, & Confeiller au Parlement
, qui celebra la Meſſe .
Elle fut chantée par la Muſique
, & le foir il donna la Benediction
du faint Sacrement.
GALANT. 153
Le Dimanche , les Penitens
Bleusfirent paroiſtre une égale
pieté , & s'eftant rendus
proceffionnellement dans la
mefme Eglife , ils communierent
fur la fin d'une grand'
Meffe chantécauffi par la Mufique,
& celebrée par M ' l'Abbé
de Boyer , Souprieur de la
Compagnie , & Confeiller au
Parlement qui donna le foir la
Benediction. Le mefme jour,
fur les deux heures aprés midi,
les Auguftins firent une Proceffion
folemnelle par la Ville ,
au nombre de quatre-vingt . Il
y en avoit trente ſept reveſtus
154 MERCURE
en Chappes ou Dalmatiques
Les feize Chantres , qui étoient
diftribuez
alternativement
aprés dix Religieux non reveftus
, ayant chacun un cierge
à la main , portoient un
bourdon d'argent . On y vic
paroiftre les trois Banieres du
Saint , dont la premiere eftoit
placée à la tefte . Aprés la derniere
eftoient les Trompettes,
Haut-bois & autres inftrumens
de l'Hôtel de Ville qui
joüoient par intervalles ,quand
les Religieux ceffoient de
chanter. Enfuite venoient fept.
Pavillons richement parez ,
GALANT.
155
Foù eftoient fept buftes magnifiques
de fept Saints differens
de l'Ordre de faint Auguſtin,
dans lesquels font des Reliques
des mefmes Saints . Chaque
Pavillon eftoit porté par
quatre Religieux des Communautez
, qui avoient chanté
la grand'Meffe pendant la
femaine , excepté celuy de
funt Jean de Sahagun , que
portoient quatre Auguftins
reveftus de Dalmatiques . Au
tour de ces Pavillons , marchoient
quatorze Bourgeois
avec des Flambeaux de circ
blanche. Aprés l'Officiant ,
156 MERCURE
accompagné d'un Diacre , d'un
Soudiacre & de quelques enfans
habillez en Anges , qui
tenoient les extremitez de fa
Chappe , & dont il y en avoit
encore plufieurs diftribuez
dans l'ordre de la Proceffion,
les Capitouls , ayant auſſi chacun
un flambeau à la main
avec leurs Robes de ceremonie
, precedez de leurs Offi
ciers , & fuivis de leurs foldats
, fermoient la marche .
La premiere ftation ſe fit à
l'Eglife Metropolitaine , où
une des trois Banieres fut laifſéc
. On alla de - là à l'Eglife
GALANT. 157
C
"
Abbatiale de faint Sernin, que
Ms du Chapitre avoient fait
orner de tapifferies . Ce furent
cux qui firent la clofture de
cette Solennité le jour de l'Otave.
Ils s'en acquiterent
avec grande pompe , & reçurent
une Baniere du Saint que
leur preſenta le Superieur , le
foir avant qu'ils donnaſſent
la Benediction . La Mufique
chanta l'Exaudiat & le Te
Deum , & à mefme- temps la
troifiéme Baniere fut élevée
& attachée à la voute de l'Eglife
des Auguftins . La Benediction
donnée, toute la Com
58 MERCURE
munauté des Religieux avec
douze Officiers reveftus , ſc
rendit Proceffionnellement ,
en chantant l'Ifte Confeffor , au
bucher preparé , où le Superieur
ayant mis le feu , entonna
le Te Deum , qui fut continué
jufques à la fin, tandis que
le bruit des Fauconnaux &
des moufquets fe faifoit entendre
du clocher , & au deffus
de la voute de l'Eglife . Lors
qu'il fut un peu plus tard , il
y cut pendant une heure une
efpece de feu d'artifice par le
grand nombre des fufées qui
s'élevoient en l'air. Durant
GALANT.
·159
1Octave on entendoir à toute
heure tirer au clocher ; mais
principalement quand les Proceffions
entroicnt ou fortoient
, ou qu'elles eftoient
dans l'Eglife .
Des marques de picté auffi
éclatantes que celles dont je
viens de vous parler , font d'une
grande édification pour
les peuples. Heureux qui ne
les donne point par hypocrific
, & qui eft dans l'ame
ce qu'il paroiſt au dehors . Si
ceux qui ont le coeur veritablement
touché des veritez
que la Religion nous enfei160
MERCURE
gne font tres eftimables , il
n'y a rien de plus dangereux
que les faux Deyors , qui
n'ayant en veuë que leurs interefts
, font feulement pieux
par grimace , & trouvent l'art
de faire fervir à leurs paffions
les apparences trompeufes
qu'ils employent pour perfuader
que l'Esprit de Dieu regle
leur conduite . Vous verrez
leur caractere admirablement
dépeint dans l'excellent Ouvrage
que vous allez lite . Il
eft de l'Illuftre Madame des
Houlieres , que la beauté de
fes Vers , & le tour heureux
GALANT. 161
& delicat qu'elle donne à fes
penfées , mettent au deffus de
toute loüange .
SS22222252 SSE2527
EPITRE CHAGRINE,
Au R. P. de la Chaife .
SONS Ous le debris de vos attraits
Voulez- vous demeurer toujours enfe--
velie ?
M'adit quelqu'un , d'un nom que par
raifon je tais ,
Qui s'est imaginé que ma mélancolie
Vient moins d'une fanté dés longtemps
affaiblie ,
Que du reproche amer qu'en fecres
je me fais ,
Mars
1692
162 MERCURE
De n'eftre plus affezjolie
Pourfaire naiftre encor quelque tendre
folie
Frivole honneur , fur quòy je ne
comptayjamais.
2
Apprenez , me difoit ce quelqu'un
Anonime ,
Que lors que ce qu'on a de beau
ou des maux devenu la
Eft du
temps
victime ,
Il faut , pour acquerir une nouvelle
eftime,
Se faire un merite nouveau;
Que c'eft ne vivre plus que de vi.
vre inutile ;
?
Qu'ilfaut dans quelque rang
qu'on fait,
Que jusqu'au dernierjour une per-
Jonne babile
Tienne au monde par quelque endroit.
GALANT. 163
Vous ne répondez point ! d'où vient
voftrefilence ?
Il vient , luy dis -je alors exprés pour
découvrir
où tendoit cette belle & fage remontrance.
De ce qu'en moy-mefme je pense
Quel merite nouveau je pourrois ac--
querir.
Je n'en vois points tant je fuis
fotte.
Abus , s'êcria- t-il ! bé , devenez devote.
Ne le devient-on pas à la ville , à la
Cour ?
Moy devote ! qui moy ? m'écriay-je à
mon tour
L'efprit bleßé d'un terme employé
d'ordinaire
Lors que d'un Hypocrite onparle avic
détour?
Oij
164 MERCURE
Ony , vous, repliqua- t-il ; vous ne
Scauriez mieux faire
De la devotion ayez moins de frayeur.
Elle eft rude pour le vulgaire,
Mais pour nous il ne faut qu'un peu
d'exterieur.
Allez pourfoutenir le devot caractere,
Il n'en coutera pas beaucoup à vostre
coeur. 2
Tout ce que la fortune a pour vous.
d'injustices
Par là pourroit fe réparer.
·Regardez vos Parens vieillir fans
Benefices.
Songez qu'à voftre Epoux cinquante
ans de fervices
N'ont encor pû rien procurer;
Qu'un tas de Creanciers à votre
por te gronde,
Et que chez les Devots , biens , honneurs
. tout abonde.
GALANT. 165
Que la mode eftpour eux , & peus
longtemps durer ,
Et qu'outre ces raisons fur quoy cha
cun fe fonde,
Vous aurez droit de cenfurer
Les actions de tout le monde.
S
Allons doucement, s'il vous plaift,,
Luy dis-je , & fupposé qu'à vos leçons
fidelle
Fe prenne aux jeux du monde une
forme nouvelle
Par une raifon d'intereft ,
LOVIS , éclairé comme il eft,
Quoy que vous vfiez me promettre,
Connoiftra ma fourbe; il penetre
Au delà de ce qui paroift.
A quoy m'aura fervy, ma devote grimace
,
Qu'à m'en faire moins eftimer;
Malheur dont la fimple menace.
166 MERCURE
Plus
que la mort peut m'alarmer?
S
Quand , me repliqua-t- il , on eft à
voftre place ,
Il nefaut pas avoir tant de précaution
;
Mais dût pour vous le fort-ne changer
point de face ,
Certain air de devotion ,
Lorsque l'on n'est plus jeune , a toû→
jours bonne grace;
Redoublez votre attention.
Voyez quel privilege au noftre peut
atteindre.
Avec des mots choifis auffi doux que
le miel;
Sur les gens d'un merite à craindre
on répand àgrandsflots lefiel.
On peut impunément pour l'intereft
du Ciel
Eire dur , fe vanger ,faire des injufti
ces.
GALANT. 167.
Tout n'eft pour les Devots que peché
veniel.
Nous fçavons en vertu transformer
tous les vices ,
De ladevotion c'est là l'effentiel.
2
Taifez- vous , Scelerat , m'écriay-je
irritée ,
Tout commerce eft fini pour jamais.
entre nous.
Fen aurois avec un Athée,
Mille fois pluftoft qu'avec vous.
Mais tandis qu'en difcours ma colere
s'exhale
,
Ce faux , ce dangereux Ami ,
Sort de mon cabinet , traverse cham
bre & falle
D'un air brufque & confus , d'un
pas mal affermi ,
Et me laiffe une horreur , qu'aucune
horreur n'égale.
168 MERCURE
Ah ! c'est unDevot de cabale,
Mais qui ne fait encor fon mestier
qu'à demi.
Il faut de l'art au choix des raiſons
qu'on eftale.
Auffi les habiles Devots
Selon lesgens ont leur morale ,
Et nefe livrentpas ainfimal à propos,
2
Qu'ilsfont à redouter ! Sur une bagatelle
Leur donne-t- on le moindre ennui,
Leur vangeance est toujours cruelle.
On n'a point avec eux de legere querelle..
Fafche-t-on un Devot , c'eft Dien
qu'on fafche en luy.
Ces Apoftre du temps , qui des premiers
Apoftres
Nenous font point r effouvenir,
Pardonnent
GALANT.. 169
Pardonnent bien moins que nous
autres.
Contr'eux vent-on fe maintenir,
Empefcher qu'à leurs biens ils ne
joignent les noftres ,
C'est une impieté qu'on ne peut trop
punit.
De la Religion c'est ainsi qu'ils fe
joüent ,
Ils ont un air pieux répandu fur le
front
Que leurs actions defavouënt ,
Ils font faux en tout ce qu'ilsfont.
2
Le mestier de Devot, ou plustoft d'Hypocrite
,
Devient presque toujours la reſource
des
gens,
Qu'une longue débauche a rendus.
indigens ;
Des . Femmes que là beauté quitte ,
Mars 1692 P
170 MERCURE
Ou qui d'un mauvais bruit n'ont pú
Se preferver,
Dés
Et de ceux qui pour s'élever
N'ont qu'un mediocre merite.
que du Cagotifme on fait profeffion,
De tout ce qu'on a fait la memoire
s'efface.
C'eft fur la réputation
Un excellent vernis qu'on paffè .
Sije pouvois trouver d'affe noires
couleurs ,
Que j'aimerais à faire une fidelle
image
Du fond de leurs perfides coeurs ,
Moy qui hais le fard dans les
moeurs
Encor plus quefur le visage ,
Et quifçais tous les tours que mettent
en usage
Nos plus celebres impoßicurs !
GALANT. 171
Quelplaifir pourmoy! quellejoye ,
De demafquer ces fcelerats ,
Aquile vray merite eft tous lesjours
en proye
Et qui pour l'accabler par une feure
voye
De l'intereft du Ciel couvrent leurs
attentats !
2
Mais , me pourra dire un Critique,
Voftre efprit s'égare , arrestez
Quand pour les faux Devots voftre
haine s'explique,
Songez bien contre vous quelles gens
vous mettez.
Pour affaiblir les coups quefur eux
vous portez ,
Ils vous peindront au Roy comme
une libertine.
Je fremis des ennuis que vous vous
appreftez.
Pij
172 MERCURE
Croyez- moy , contre vous que rien ne
les chagrine.
2
Non , non, dirois-je à ce Cenfeur,
Je fuis leur ennemie , & fais gloire
de l'eftre ,
Et s'ils ofoient fur moy répandre leur
noirceur ,
Quelque Ouvrage pourroit paroi
Stre ,
Où je les traiterois avec moins de
douccur ,
Et par leurs noms enfinje les ferois
connoiftre.
Hé quoy donc, parce que le Roy
De toutes les vertus donne de grands
exemples,
Quepieux , charitable , affidu dans
nosTemples ,
Il aime le Seigneur , lefert de bonne
foy ›
GALANT. 173
Que pour les interests il foûtiens
feul la guerre ,
Qu'il a planté la Croix aux deux
bouts de la terre ,
Et
que des libertins il fut toujours
l'effroy ,
On n'ofera parler contre les Hypocrites
?
Hé , qu'ont-ils de commun avec un
un tel Heros ?
Cenfeur , fur ce que vous me dites
Fay Sprit dans un plein repos.
2
O vous , qui de Louis heureux &facré
guide ,
Luy difpenfez du Ciel les celeftes
trefors ,
Vous dont la pieté folide,
Loin d'étaler aux yeux de faftueux
dehors ,
Et d'avoir d'indifcrets tranfports,
Piij
174 MERCURE
Et pourjuger d'autruy toujours lente
& timide,
Vous enfin dont la probité
Du fang dont vous fortez égale la
noblesse ,
Daignez auprés du Prince aider la
verité,
Si quelque Hypocrite irrité
En luy parlant de moy la bliffe.
De ma foy , de mes moeurs vous éftes
fatisfait.
Vous ne l'eftes pas tant, peut- eftre,
De mafoumiffion pour le Souverain
Eftre ,
Dans les maux que fouvent la furtune
me fait';
Mais fije ne fuis pas dans un eftat
parfait,
Je sens que j'y voudrois bien eftre.
Ony , je voudrois pouvoir , comme
vous le voulez ,
GALANT. 175.
Sanctifier les maux qui me livrent
la guerre
.
Ah ! que mon coeur n'est- il de ces
coeurs ifolez
Qui par aucun endroit ne tiennent
à la terre ,
Qui font à leurs devoirs fans referve
immolez,
A qui la Grace affure une pleine victoire
,
Es qui d'un divin feu brûlez ,
A la poffeffion de l'Eternelle Gloire
Ne font pas en vain appellez!
Je continue à vous envoyer
les revers des Medailles qui
doivent compofer l'Histoire
Metallique
de Sa Majefté.
Celuy que je vous envoye a
Pii
176 MERCURE
a efté fait pour la Medaille
qui fut frapée à l'occafion de
la prife de Luxembourg. Les
paroles Latines qu'il contient
font voir que le Roy attaqué
l'Espagne , à laquelle il
eftoit fuperieur, & par le droit
de fa cauſe ,
& par le grand
par
nombre de fes Troupes , n'eut
pas fi-tôt foumisLuxembourg,
qu'il mit le comble à la gloire
qu'il s'eftoit acquife par tant
de conqueftes , en accordant
de nouveau la paix à l'Europe.
Je vous appris il y a un mois
que M' de Tourreil avoitefté
reçû à l'Académie Françoife ,
GALANT. 177
la
où il avoit fait un tres- beau
remerciment . Voicy la répon--
fe que luy fit Mr Charpentier,
Doyen , & alors Directeur de
Compagnie. Vous ne ſerez
pointfurpris d'y trouver beau
coup de traits d'érudition ,
puifque vous fçavez qu'il poffede
éminemment les plus
belles connoiffances. Voici
de quelle maniere il parla à ce
nouvel Academicien .
178 MERCURE
SSESS:S22SSESSEESE
DISCOURS PRONONCE
à
l'Académie Françoiſe par
M ' Charpentier, Doyen &
D recteur de cette Compagnie
le Jeudy 14. Février
1692. lorfque M'de Tourreil
y fut reçû.
MONSIEUR.
Vous entrez heureusement
dans l'Académie Françoife , immediatement
aprés que notre Augufte
Protecteur nous a exhortez
de jetter toûjours les yeux dans
GALANT. 179
2:
nos élections , fur des perfonnes
d'un fçavoir diflingué. Nous ne
pouvions pas luy donner une
marque plus prompte ni plus precife
de nostre obiiffance .
" En remportant par deux fois
le Prix de l'Eloquence au jugement
de l'Académie mesme , vous
vous en eftes ouvert les portes
par cette douce violence que le
Merite fait à l'Honneur. Voftre
verfion Françoife de quelquesunes
des plus belles harangues de
" Demofthene , où vous fouftenez
fi bien ce ftile nerveux & cette
force de raisonnement , qui s'y
font toûjours fait admirer , a bri
180 MERCURE
gué nos voix pour vous en cette
occafion , cesont- là les brigues
où LOUIS LE GRAND
ne trouvera jamais rien à redire .
Eh que ne doit- on point attendre
à l'avenir de voſtre érudition
de l'age floriffant où vous
eftes ? C'estoit un vfage estably
dans l'Académie de n'y recevoir
perfonne qui n'euft imprimé
quelque ouvrage , pour répondre
de fon beureufe application aux
belles Lettres , nous nousfou
venons toujours d'un celebre
Confeiler d'Etat , qui fouhaitant
ardemment une place de cette
Compagnie , fit mettre fous la
י
GALANT. 181
2
AN
TEE
และ
than
cett
S
qu'i
Pree un Traité de fa compofition
il ne laiffa fortir de fon Cabinet
, que pour fatisfaire à une
coustume fi loüable ; car qui eftce
qui pourroit avec honneurfe
difpenfer d'un Noviciat fi illu
ftre ? C'est ce qui attire lesfuffrages
du Public que nous devons
regarder comme le plus redoutable
Critique de nos elections , &
qui ne reconnoift point ces merites
cachez , qui par crainte ou
par orgueil évitent de fe foumettre
à fon Tribunal. Ne faut il
pas admirer , Meffieurs , la fage
Prévoyance de LOUIS LE
GRAND, qui prenant à coeur
182 MERCURE
la gloire de cette Ac idémie , nous
montre luy mefme l'unique voye
que nous devons tenir pour la
faire fubfister avec fplendeur ;
Toute autre route nous meneroit
à fa ruine. Le Cardinal de
Richelieu Tavoit bien fenti ,
quand il assembla les premiers
Académiciens . Souvenez - vous
en , Meffieurs , & rappellez la
memoire des grands hommes , qui
contribuerent
de leurs foins
de leur reputation à l'estable
ment de la Compagnie . Repre
fentez vous le grand Chancelier
Seguier, de qui l'on peut dire ,
mettant à part fa dignité , qu'il
GALANT. 183
a efté un des plus excellens Ora
teurs defon Siecle , je ne doute
point que s'il me pouvoit entendre
, il ne fe tinft honoré de ce
que je dis de luy, puifque l'Empereur
Numerien voulut bien
qu'on luy élevaft une ftatuëfous
le titre du plus éloquent Orateur
de fon temps. Reprefentez- vous
les Gombauts , les Chapelains,
les Bourfés , les Voitures , les
Vaugelas les Racans , les la
Chambres , les Corneilles , les
d'Ablancourts , les Saint - Amants
, les Godeaux , les Balfacs,
Numeriano Cæfari oratori temporibus fuis
potentiffimo, Yopifcus ,
184 MERCURE
quels noms , Meffieurs ! Et figurez-
vous que c'est l'intention de
Sa Majefté , que vous donniez
des Succeffeurs à ces grands perfonnages
, non feulement pour
occuper leurs places , mais pour
les remplir. Fe les ay tous connus,
ces hommes incomparables que je
viens de vous nommer , & c'eft
par leurs fuffrages que je me fuis
veu élevé en un rang dont je ne
m'estime pas encore digne. Fene
diray point comme quelques - uns
ont fait , que c'eftoit le Siécle
d'or de l'Académie , car c'est un
nom qu'il faut referver tout ensier,
au Siécle où nous vivons
GALANT. 185
fous la Protection du plus magnanime
Roy du monde. Je ne vous
diray point encore , car vous le
Savez tous les places de cet
illustre corps n'eftoient recherchées
qu'en veuë de fe procurer
une vie tranquille dans un commerce
perpetuel de l'esprit de
la raifon . On ne connoiffoit point
l'amour de la Prefféance , dont
les efprits foibles & les merites
mediocres font leur capital . On
fuyoit les occafions de fe donner
le moindre déplaifir l'un à l'autre
avec le mefme foin que l'on évite
la rencontre des Serpens e dese
Mars 1692. Q
186 MERCURE
pour
l'Election
Scorpion . Ce n'estois qu'honneur,
qu'amitié , que déference reciproque
. Je ne sçaurois m'empefcher
de l'avoüer ; ce fouvenir ne me
revient jamais à l'efprit que je
u'en reffente de la joye . C'eft
ainfi que LOUISLE GRAND
donne fa voix
des Académiciens , dont il abandonne
le détail à vostre prudence
& à vostre difcernement.
La France ne manque point de
fujets illuftres , & je prevois
que vous allez eftre plus embaraffez
par l'abondance , que par
le deffant ; mais fouvenez vous,
Meffieurs , & permettez-moy
GALANT: 187
de vous en avertir , puifque j'ay
l'honneur d'eftre à la tefte de
voftre Compagnie , par l'antiquité
de mes fervices. Souvenezvous
, dis -je , que le veritable
merite eft toujours accompagné
d'une fierté honnefte qui ne luy
permet pas de demander aves
trop de foumiffion ce qu'il croit
pouvoir obtenir avec justice .
Le faux merite au contraire
ne trouve rien indigne de lug.
Il n'y a point de follicitations
qu'il trouve trop baffes . Il
n'y a point de longueurs qui luy
paroiffent ennuyeuses. Il n'y a
point de froideur qui le rebute
Qij
188 MERCURE
Cependant il le faut avouer , la
foibleffe de la Nature humaine
eft telle , qu'on ne sçauroit prefque
rien refufer à cet Importun
qui pourfait tout avec empreſſement
, & que rien n'eft prefque
accordé à ce Vertueux qui demande
avec pudeur. Je veux·
croire , que l'Académie Françoife
n'aura jamais rien à fe
reprocher de cette nature , Elle
comprend trop bien qu'il y va
du fervice de LOUIS LE
GRAND , qu'il y va de l'in
tereft de fa gloire qu'elle doit
avoir devant les yeux fur toutes
choſes. Car comme il n'y a point ·
GALANT. 189
.
des
d'occupation plus excellente pour
un Orateur François , que de
celebrer les Actions de ce Grand
Monarque, & que c'eft mefme
un devoir indifpenfable à un
Académicien, il faut , Meßieurs,
que vous preniez garde , que
mains inhabiles nefoient admifes
à toucher à des matieres fi pre-.
cienfes. Alexandre le Grand ne
voulut eftre peint que par Apelles ›
& il ne permit qu'au feul Lyfippe
de jetterfa Figure en bron--
Ze.. Si ce Roy de Macedoine
eftoit fi difficile au choix de ceux
qui devoient reprefenter les traits.
dé fon visage , croyez-vous que
1
190 MERCURE
LOUIS LE GRAND doive
eftre moins difficile au choix de
ceux qui entreprendront de peindre
les mouvemens de fon Ame,
& de travailler au recit de fes
faits heroiques ? Quelle force de
Genie, quelle elegance de fle
pour faire des copies d'aprés ces
grands originaux ? Un Efcrivain
froid
qui ne fentira point en luymefme
quelques eftincelles de feu
qui a animé LOUIS LE
GRAND , lorfqu'il a remporté
tant de Victoires, pourra t'il en
parler avec dignité e avec fuccez
? Fugez en Meffieurs en
languiſſant , &
GALANT. ISI
Dous reprefentant une partie de
ce qui est arrivé à la France depuis
qu'il eft monté fur le Trône .
Eft -il permis de fouhaitter plus
de profperité , plus de grandeur?
Il n'y a point d'année qui n'ait
efté remarquable par la conqueste
d'une ou de plufieurs Villes , ou
par le gain de quelque Bataille
figralée fur Mer ou fur Terre. La
Fortune ne s'eft point laffée de le
fuivre , ou pour mieux dire , la
protection que Dieu a accordée.
la justice de fes Armes ne l'a
jamais abandonné. Il a justifié
la celerité de fes Conquestes
la raison pour laquelle les Anpar
à
192 MERCURE
ciens ont donné des ailes à la
Victoire , parce qu'elle doit , difent-
ils plutoft voler que mar
cher. Il n'a pas fuivy l'exemple
de tant d'autres Princes , qui ont
pris des Villes & gagné des Ba
tailles dans leur cabinet . Il n'a
point efté Victorieux oifif. Il a
marché à la tefte de fes Armées,
il a effuyé toutes les fatigues de
la Guerre. Il ne s'eft point tenu
dans fon Palais tandis que l'Arche
du Seigneur eftoit en campa
gne. Combien de fois a t'il prefenté
la bataille à fes Ennemiss
qui n'ont
pas osé tenir ferme devant
luy? Il a attaqué des Villes,
il a
GALANT. 193
à
il a
reduit leurs
remparts en
poudre , & bien en a pris
• quelques - unes qu'il fuft prefent
à fa victoire , pour les fauver
par un effet de fa clemence
des malheurs où demeure exposée
une Ville
emportée
d'affaut.
Les feux allume pour la prise
de. Mons ne font pas encore
éteints. Les
actions de graces &
·les Cantiques de joye en refonnent
encore dans nos Temples , il n'eft
pas besoin de vous en dire davantage
, pour vous en faire reffousvenir.
Quelle
intrepidité n'a- til
point fait voir en
conduifant
luy mefme les
travaux de ce fa-
Mars . 1692 . R
194 MERCURE
meux Siege? Avecquelle fermet
de coeur a- t- il répondu aux prieres
des principaux Officiers de fon
armée , quand ils luy ont reprefenté
que la tranchée n'eftoit pas
le pofte d'un Roy de France ? En
vain toutes lesPuiffances de l'Eu
rope fe font unies pour luy faire
abandonner cette entreprife , ou
pour la rendre plus difficile . Cett
Ville qui prefumoit tant de fes
forces à peine a fouftenu dix
Sept jours de tranchée ouverte.
LOUIS a frappé de fon fou
dre cette Montagne orgueilleufe
la refolution defes Deffenfeurs
г
Tangit montes & fumigant . Pl, 103.´.
GALANT
195
Va
ne permet pas
s'en est allée en fumée . Pour cou
vrir la honte de leur impuiffance ,
ils tiennent leurs troupes en campagne
, comme s'ils euffent voulu
tenter le hazard d'une bataille.
L'Etoile dominante de LOUIS
les pourfuit ,
qu'ils jouiffent long-temps de cette
vaine oftentation de leur courage.
Ala premiere rencontre foixante
& douze de leurs Eſcadrons font
taillez en pieces par vingt- huit
des noftres , l'épouvante qu'en
prend toute leur armée les contraint
de fe retirer. L'Antiquité
nous vante avec raifon ces braves
Lacedemoniens qui arrefte-
Rij
196 MERCURE
rent au pas des Thermopyles tou
zes les forces du Roy de Perfe . Il
n'eft pas mal- aisé de croire qu'un
petit nombre de vaillansfoldats,
postez avantageusement en un
paffage fort eftroit , ayent longtemps
refifté à une armée entière ,
parce qu'ils ne pouvoient eftre
attaquez que de front . Il eft
vray que comme il venoit inceffamment
contr'eux de nouveaux
"Combatans , & qu'à la fin ils furent
enveloppez , ils y demeurerent
tous fans qu'il en échapaft
un feul. Ainfi ce fait d'armes,
quoy que tres glorieux , eft plus
remarquable par le mépris de la
GALANT . 197
mort que par l'utilité du combat .
Mais dans l'action des François
où vingt - huit Efcadrons en attaquentfoixante
& douze en rafe
campagne , & les mettent en déroute
, c'est tout ce que l'Art militaire
& la force du courage
peuvent faire fans prendre de refolution
defefperée
.
Que dire encore ? Tandis que
tout fuccede à LOUIS du
cofté de la baffe Allemagne , &
que l'armée des Confedere fe
diffipe prefque àſa vûë , ilfoumet
par fes Lieutenans toute la Savoye
, & fait connoistre à fon
Souverain combien il est dange
Riij
198 MERCURE
reux de prefter l'oreille aux confeils
de fes ennemis . La chute de
Montmelian acheve , mais trop
tard , de l'en convaincre . Cette
Place qu'il croyoit inexpugnable,
& qui estoit fa derniere eſperance
, est investic , eft affiégée , eft
forcée malgré les Rochers qui l'environnent
dans une faifon
où l'on peut dire , q
peut dire , que les troupes
Françoifes n'avoient pas moins
à fouffrir de la rigueur du froid
des Alpes , que du feu continuel
d'une garnifon nombreuſe,& qui
Je croyoit invincible.Vous voyez
bien , Meffieurs , que j'ay poſſe
se nombre infini d'évenemens
GALANT. 1991
glorieux
dont le Regne de
?
LOUIS LE GRAND eft
rempli, pour ne m'attacher qu'aux
derniers , car qui pourroit fuffire
à parler de tous , quand on ne
feroit que les nommer ? Ce font là
Les fujets qui s'offrent à nos plumes
immortelles , tandis que d'autres
prendront le foin de les reprefenter
, par des images mifterieufes
, fur les metaux les plus
precieux & les plus durables.
Mais vous en tiendrez- vous-
Meffieurs, & ne cueillerez- vous
des couronnes pour LOUIS
, LE GRAND que dans cette
foreft de Trophées quife trouvent
vous- là,
Riiij
200 MERCURE
élevez à fa gloire ? Seriez- vous
perfuadez qu'on n'eftudiera fa
wie que
pour
ples de cette
Vertu
foudroyante
qui
renverfe
les Empires
, qui
transporte
les Sceptres
les Dia
demes
? Un Roy qui du confentement
de tous les Peuples
, &
defes Ennemis
mefmes
, a merité
le titre
de GRAND
doit
l'eftre
en toutes
fortes
de Vertus
,
& c'est
ce qui fournira
mille
fu
jets
d'admiration
à ceux qui attacheront
fixement
leurs
regards
fur
ce Prince
miraculeux
, foit
qu'ils
le contemplent
en Philofophes
›
pour
avoir
le feul plaifir
de voir
chercher des exem
GALANT 201
jufqu'où peut aller la fouveraine
Raifon jointe à la Souveraine
Puiffance ; foit qu'ils le confiderent
en Politiques , pour tirer de
fes actions des enfeignemens
avantageux pour la conduite des
antres Monarques.
=
Faudra- t-il trouver un exemple
de la Moderation d'un Vainqueur
, quand il peut tout fe
promettre de fa profperité ? Ils le
trouveront dans la magnanimité
de LOUISLE GRAND,
qui pour donner la Paix à l'Eu
rope , arrefte luy meſme le progrés
de fes victoires.
1
Voudra-s - on eftablir que le
202 MERCURE
· Prince ne doit jamais manquer
de parole ? On le prouvera par la
fidelité avec laquelle il reftitua
la Franche Comté aux Espagnels
en execution de fa promeffe .
Souftiendra - t- on qu'il eft quel
quefois glorieux au Souverain
de ceder defon droit ? On alleguera
en preuve l'action celebre.
de ce grand Roy , qui dans un
fameux confeil où les voix fe
trouverent partagées à l'occafion
d'une affaire de finance , dont la
propofition n'eftoit pas fans diffi
culté , les departagea par fan
voixfeule , aimant mieux fe condamner
que de fe donner gain der
GALANT. 203
caufe par fon fuffrage , & comptant
contre foy- mefme l'autorité
de fa prefence . Rencontre
merveilleuse , de pensées & de
fentimens entre luy & le grand
S. LOUIS , qui dans ces inftruc
tions toutes celeftes , toutes divines',
qu'il donna en mourant à
fen Fils , luy recommanda principalement
qu'en toutes les occafions
où l'on contefteroit contre
luy pour quelque intereft , il cust
toujours plus mauvaise opinion
de fon droit , que de celuy de fes
parties adverfes , jufqu'à ce qu'il
connuft clairement la verité; Que
par ce moyen ceux qu'il appelle-
си
204 MERCURE
roit dans fes confeils , diroient
leurs avis avec plus de liberté
rendroient des jugemens plus,
équitables.
Sera-t-il befoin de faire voir
que l'épreuve d'un grand coura
ge , ne fe fait pas feulement à
s'expofer aux perils d'une Bataille,
ou d'un Siege de ville ; mais
encore à fouffrir conftamment la
violence d'une maladie aiguë
à voir la mort s'approcher de
fens froid & à pas lents dans
Son appareil le plus terrible ? Ils
reprefenteront LOUIS LE
GRAND , atteint de cette
dangereufe maladie dont la Fran
GALANT.
205
1
ce furfi allarmée , & qu'il fupporta
avec tant de fermeté
Ide tranquillité d'esprit qu'au
milieu mefme de fes plus afpres
douleurs , il ne laiffoit pas de tenir
confeiler de donner fes ordres .
C'eſt fur l'exemple de ce Roy
vraiment Tres- Chreftien , qu'il
pafferapour conflant qu'un Prin
ce doit avoir un zele ardent
pour la Religion ; & l'on racontera
fur ce fujet tout ce qu'il a
fait pour étouffer l'Herefie qui
avoit fi long- temps infecté la
I France de fon poifon . On parlera
de tant de Miffions eftablies par
fa pieté dans les Indes dans
206 MERCURE
le Nouveau Monde , pour aboli
l'Empire des Demons , & faire
connoiftre le vray Dieu a tant de
Nations qui l'ignoroient ,
Voudra-t- on fouflenir qu'un
grand Prince doit prendre luymefme
le foin de l'Education de
fes enfans ? On fe fervira de fon
exemple de ce qu'il a estimé
ne pouvoir donner un témoignage
plus precis defon amour envers
fes Peuples , que d'entrer dans
une obligation fi importante au
bien de l'Eftat. Iln'y a point
d'affaires , quelles qu'ellesfoient
qui puiffent fervir d'excufe à
un Souverain quand il manGALANT.
207
que à ce devoir indiſpenſable' ;
c'est un reproche qu'on
a fait à deux des plus grands
Rois du monde , quoyque
d'ailleurs
tres- vertueux
& tres- eftimables
, lors qu'emportez
par les
longues
guerres
qui les éloignorent
de leurs
Eftats
, ils ont neglige
leurs
propres
Enfans
. Y a- t- il un
Prince
plus illuftre
que le grand
Cyrus
le Fondateur
de la Monarchie
des Perfes
? C'est
un Roy
Payen
, mais
c'est
un Roy que
le vray
Dieu
a choisi
pour
eftre
le Liberateur
de fon Peuple
, à
qui il l'avoit
premis
, non point
obfcurement
& fous
des termes
•
208 MERCURE
que
t
enigmatiques , mais diftinctement
par fon nompropre deux cens ans
avant fanaiffance. C'est un Roy
Dieu dit avoir fufcité pour
la Fustice, & qu'il appelle fon
Pasteur , fon Chrift , fon Oinet
voulant faire entendre que c'eftoit
Luy mefme qui l'avoit facré Roy
d'une des plus grandes parties
de l'Univers. Cependant ce
Roy merveilleux fi chery du
Ciel , n'a pu fe garantir de la
cenfure des Sages , qui l'ont blámé
de n'avoir pas pris affez de
foin de l'instruction de fon Fils,
dont le regne fut auffi malheu
Et vocavi te nomine tuo. Ifaia 45.
GALANT. 209
ог
reux& méprifable, que celuy de
fon Pere avoit efté glorieux &
fortune. C'est ce que dit Platon
au troifieme Livre des Loix ,
il l'accufe fort fericujement d'avoir
mal éleve fon Fils ; car
ajoute- t- il, tandis qu'il s'occupoit
à faire la guerre , il avoit laißé
fes Enfans entre les mains des
Femmes des Couriifans , qui
les avoient nourris avec trop de
complaifance , & il n'avoit pas
fongé à faire instruire dans l'aufterité
de l'ancienne Difcipline
des Perfes , celuy qu'il devoir
avoir pour Succeffeur en tant de
Royaumes . Il en dit autant de
Mars
1692.
S
210 MERCURE
Darius , qu'il reprend encore d'a-
"voir mal élevé Xerxes fon Fils
fon heritier , & qui tomba
dans les mefmes defordres
que
Cambyfe, parce qu'il avoit esté
nourry comme luy au milieu des
Flateurs ; fur quoy il fait cette
exclamation
, O Darius ! c'eſt
une honte que l'exemple
de
Cyrus ne t'ait point rendu
fige , & que tu ayes fait la
mefme faute à l'occafion
de
Xerxes que Cyrus à l'occaſion
de Cambyfe
. Contentons
- nous
de ces deux exemples , appuyez
de la reflexion de ce divin Phi
lofophe , pour conclure , que fi
GALANT 211
cette negligence a eflé une tache
à la memoire de ces deux grands.
Monarques , la raifon des contraires
veut que ce foit un jufte
fujet de lcüange à tous les Souve
rains qui ont veillé eux-mímes
à l'inftitution de leurs Enfans.
Graces à la Providence divine,
nous en faifons aujourd'huy l'experience
. Nos Defcendans regar
deront avec étonnement le regne
de Louis le Grand . Que de bonheur
, que deJustice , que
gnificence ! Mais admireront -ils
moins cette prévoyance qu'on ne
peut affez louër , ce foin vraiment
Royal , vraiment Paternel
de
ma-
Sij
212 MERCURE
qu'il prend de former l'eſprit &
les moeurs des trois jeunes Princes
que l'heureux mariage de fon Fils
nous a donnez. La plufpart de
ceux qui fentiront les influences
de ces nouveaux Aftres , nefont
pas dans l'Eftre des chofes , &
Louis le Grand commence à jet
ter les fondemens de leur felicité.
Peut- on porter plus loinja bomé
que de l'étendre fur un Peuple
qui n'eft pas encore ? C'est pour
le bonheur de ce Peuple à venir
que LOUIS prend deja des
mefures quand il s'applique à
l'éducation de Monseigneur le
Duc de Bourgogne de Mef
GALANT. 213
feigneurs fes Freres .
Dieu qui veut que celuy qui
Ele craint en reçoive quelque récompenfe
dés ce monde- cy › &
qui promet de le rendre heureux
par l'état floriffant de fes ' Enfans
, a déja fait cueillir à ce
Monarque les fruits qu'il pouvoit
efperer de l'attention qu'il
euë à la jeuneſſe de Monfeigneur
le Dauphin. Il en fait l'heureuse
épreuve par ce respect fincere ,
par cette tendreſſe veritable que
ce Prince a toujours euë pour luy.
C'est cette obeiffance filiale qui
Filii tui fieut Novella olivarum in circuitu
menfæ tuæ. Ecce fic benedicetur homo
qui timet Dominum , Pfal, 127 ,
214 MERCURE
fait une partie de noftre repos &
de noftre felicité. Vainqueur du
Rhin &de l'Allemagne , Capitaine
non moins heureux que
vaillant , en un eftat fi proche
de l'independance , il fait confif
ter fa gloire à demeurer attaché
aux volonte de fon Pere . Effet
admirable de l'éducation excellente
qu'il a receue en fon temps
de ce grand Monarque à qui il
doit le jour ! Quel exemple pour
tous les Princes ! quel exemple
pour tous les autres hommes! quel
agreable fpectacle de voir le plus
puiffant Roy du monde , avoir le
Fils le plus vertueux , & partiGALANT
215
Iculierement en ce genre de Vertu
Ji rare parmy les Enfans des
Grands , & qui a esté récompensée
autrefois d'une benediction ſi
étendue fi conftante parmy
ces anciens Patriarches , qui ont
fté les Anceftres du Fils de Dieu
felon la chair.
Mais où me porteroit mon difcours
, Meffieurs , s'il falloit confiderer
en particulier toutes les
autres qualitez heroiques de ce
Monarque incomparable ? Charité
envers les malheureux ; in
clination à pardonner ; liberalité
vraiment royale ; application
constante à tousfes devoirs ; doa
216 MERCURE
ceur , affabilité , moderation &
retenue , qualitez fi rares dans
les Souverains , mais de tout
temps admirées dans Louis le
Grand , à qui il n'est jamais
échapé un feul mot équivoque ,
dont quelqu'un de Jes Sujets
pust eftre affligé.
Je me tais donc , Meffieurs
& il faut que mon filence ouvre
la bouche à nos illuftres Acade
miciens , qui felon la coutume
vous ont apporté quelques fruits
de leurs fçavantes Meditations.
Mon devoir , mon zele , l'occas
fion de cette Affemblée , le lieu où
nous sommes l'Image auguste
de
GALANT.
217
de ce Prince que nous avons devant
les yeux , tout m'a averty
de parler de luy ; mais j'ay bien
experimenté qu'il eftoit plus aisé
de commencer à le louer
finir.
que
de
Peut-estre auffi auriez - vous
déja pensé que j'ay trop long..
temps occupé voftre audience , fi
la dignité du fujet ne m'avoit
justifié dans votre esprit.
L'Academie Françoife qui doit .
tout à Louis le Grand , ne doit
• jamais fe laffer d'oüir fes loüanges
. Fajouteray qu'elle ne doit
point auffife laffer de foire des
voeux pour attirer d'enhout la
Mars 1692 T
218 MERCURE
continuation des graces que
Dieu a versées jufqu'à present
fur fa Perfonne facrée, fur fa
Maifon royale , fur fon florif
fant Empire. Faffe le Ciel qu'il
force encore un coup fes Enne
mis d'eftre heureux & de
recevoir de fa main la tran
quillité qu'ils ne fçauroient fe
donner à eux mefmes . Enfin ,
qu'il rempliffe pleinement for
tres glorieux & tres -fingulier
caractere , qui eft, d'eftre né pour
le bonheur de tout l'Uni
vers.
-GALANT 219
Le 7. du mois paffé M
Lauris fameux Juif de Mets ;
& l'un des plus fçavans Rabbins
de la Synagogue , fut
baptifé dans l'Egitle de faint
Simplice , l'une des plus belhes
de la Ville , qui eftoit
éclairée de quantité de lumieres
& que l'on avoit ornée
E de luftres & de riches tapiffe.
tries . Il s'y rendit , fuivi de fix
de festenfans , tous veftus de
blanc avec des couronnes de
fleurs fur leur teſte , & qui
eftoient conduits par les perfonnes
les plus qualifiées , qui
leur devoient Livir de par-
1
I ij
220 MERCURE
.
rains & de marraines . Il y avoft
encore deux grandes Filles
Juives , parentes de celuy qui
faifoit le principal fujet de la
fefte. Mte grand Vicaire
accompagné du Clergé , qui
vint en Proceffion , fit ranger
le Pere , les fix Enfans , & les
deux grandes Filles , & aprés
avoir invoqué le S. Efprit , il
leur donna à tous le Baptefme.
Mr de Givry , Commandant
dans la Place & Madame l'In
tendante, qui avoient conduit
le Cathecumene au pied de
PAutel , le nommerent Louis,
de la part du Roy. Il feroit
GALANT 221
D
bien difficile d'oüir une fym
phonic plus animée que celle
des Trompettes , des Flu
tes douces , des Haut bois ,
des Violons, & des Orgues ,
qui faifoient retentir toute
l'Eglife de Cantiques de joye
& de loüanges . Dans la Place.
qui répond à la porte de cette
Eglife , eftoient plufieurs baraillons
rangez en bel ordre ,
qui firent trois décharges de
moufqueterie , tandis que le
Canon de la Citadelle fe faifoitentendre
avec grand bruit.
Aprés la cérémonie , tous les
nouveaux baptifez furent
Tiij
222 MERCURE
conduits chez M l'Intendant.
La Femme de M Lauri qui
s'eftoit fortement oppofée à
la converfion de fon Mary ,
& à celle de fes Enfans fur
touchée de Dieu quelques
jours aprés , & on la vit dif
pofée à recevoir le Baptefme ,
à l'arrivée de M' l'Evefque de
Mets , que l'on attendoit inceffamment.
r
On debite depuis quelques
jours chez le fieur Barbin, au
Palais, & chez le fieur Mufier,
fur le Quay des Auguftins ,
un Livre intitulé , Theatre Philofophique
, fur lequel on repre
GALANT. 223
Sente par des Dialogues dans les
Champs Elifees les Philofophes
Anciens Modernes , où
l'on rapporte enfuite leurs opis
nions leurs reparties leurs fen.
timens , & les plus remaquables
actions de leur vie. M l'Abbé
Bordelon en eft l'Auteur.
Voicy le fixiéme Ouvrage
qu'il donne au Public depuis
deux ans . Celuy.cy contient
I
#trente Dialogues , dans chacun
defquels deux Philofophes
parlent , & ſe difent réciproquement
, fans fe rien
déguifer , & d'une maniere
critique , ce qu'ils penfent l'un
Tiiij
224 MERCURE
de l'autre . Aprés chaque
Dialogue , l'Auteur rapporte
la Vie des deux Philofophes
qui ont parlé , & tout ce qu'il
ya de plus curieux à fçavoir
de ce qu'ont dit bubfait des
Philofophes Anciens & Mol
dernes , & ainfi on a dans un
mefme Ouvrage trente Dialo
gues qui divertiffent agréable
ment , & la vie de 60. Philofophes.
Le Public doit beaucoup
à ceux qui nous fourniffent
les moyens d'appren
dre en deux jours de lecture ,
ce qui demanderoit - plufieurs
années d'étude , d'application
=
GALANT. 225
de remarques . Si vous cftes
du nombre des Dames qui pafferitpat
deffus les Epîtres dédicatoires
fans les vouloir lire , je
vous conſeille de vous arrefter
à celle du Livre de M Borde
Ion. Elle paffe dans le monde
pour un des plus reguliers &
des plus delicats Ouvrages qui
fe puiffent faire dans ce genre
d'écrire.
On a beau eftre diftingué
par l'éclat de la plus illuftre
naiffance , par les dignitez les
plus hautes, & par les emplois
fes plus clevez. Nous voyons
tous les jours la memoire
d'une partie de ceux qui pof
226 MERCURE
a
fedoient ces avantages décriée
aprés leur mort , pendant que
le Public rend juftice à ceux
qui honoroient leurs emplois
plûtoft que d'en eftre honorez.
Cela vient d'arriver à l'égard
de M' de la Grange , Comedien
du Roy , tout Paris
ayant dit lors que le bruit de
fa mort fut répandu , que c'e
ftoit un honneste homme . La
mort d'un homme auffi connu
, & qui a eflé toute la vie
dans les divertiffemens du
Roy , peut devenir une nouvelle
publique , & celles qui
nous viennent de Hollande
GALANT. 227
en ont parlé , mais les Memoi
qu'on y avoit receus n'eftoient
pas fidelles, puis qu'on
a dir que le Curé de S. Sulpice
avoit refufé de l'enterier . C'est
ce qui eft aisé à détruire , puis
qu'il eftoit de la Paroiffe de
S. André des Arcs, oùil a efté
inhumé à l'heure de midy, en
prefence de plus de mille perfonnes
. Ces bruits viennent
de l'ignorance de ceux qui
ne diftinguent pas les temps
où les Peres ont condamné
la Comedie . On voyoit alors
des proftitutions fur le Thea--
tre , & les matieres les plus
228 MERCURE
་
faintes y eftoient tournées en
dérifion ; mais la Comediesa
bien changé de face depuis ce
temps-là , & elle n'a pour bus
aujourd'huy que de punis le
vice,de récompenfer la vertu,
& de corriger les defauts d'au
truy ; de forte qu'il n'y auroie
rien à reprendre dans ces fpetacles,
fil'on n'y laiffoit point
échaper de temps en temps
des endroits un peu trop li
bres, qui attirent descenfeurs
à tout ce qui a le nom de Co
medie. Si ces Cenfeurs ont
trop de feverité , les Auteurs
& les Comediens fe flatens
GALANT. 229
trop, lors qu'ils ne prennent
pas garde que ceux qui ont ry
de ces endroits , font les premiers
à les condamner , &
qu'en empêchant la moitié de
Paris d'aller à la Comedie , ils
donnent prife à ceux dont le
zele ne veut rien confiderer.
Si la Comedie eft condamnable
, elle doit estre bannie
de tous les Etats où l'on profeffe
la mefme Religion . Cependant
l'Inquifition la permet
en Italie & en Espagne.
Il n'y a perfonne qui ne fiche
l'extrême feverité de cette Ju
rifdicto, à laquelle l'on donne
230 MERCURE
le furnom de Sainte dans tous
les lieux où elle eſt établie,
& qui prononce fouvent des
Arrefts de mort pour de fort
legeres fautes lors qu'elles re
gardent la Religion , Pluſieurs
volumes ne fuffiroient pas
pour parler à fond de tout ce
qu'on pourroit alleguer pour
& contre la Comedie, & loin
de vouloir faire icy une. Differtation
, je n'ay din que ce
que j'ay trouvé tellement rate
taché à mon fujer , que je ne
pouvois vous ecrire la smord
que je vous apprens ; fans vous
faire fçavoir ce que les Nouy
GALANT. 231
velles publiques ont dit avant
moy fur cet article , & par où
l'on peut répondre à ce qu'-
elles ont voulu infinuer.
Il eft dangereux de voir
fouvent ce qui plaift . Un Cavalier
, né avec une entiere
averfion pour le mariage ,
fçavoit fi bien l'art de fe mé.
nager auprés des Belles , que
quelques douceurs qu'il leur
puft dire , fon coeur n'y avoit
aucune part. Cette heureufe
indifference luy faifoit mener
une vie fort agreable . Son
bien, fa naiffance , & le tour
de fon clprit luy donnoient
232 MERCURE
accés par tout , & ilfe Alle
faifoir peu
de
parties
divertiffantes
,
où
l'on
ne cherchaft
à le faire entrer
. Ses
manieres
auffi
po- lies
qu'enjouées
, eftoient
un grand
affaifonnement
pour
le
plaifir
, & fi l'on
cuft
moins
connu
fon
caractere
, qui
le rendoit
ennemi
de l'engagement
, plus
d'une
belle
perfonne
fe
fuft
fait honneur
de
luy
pou voir
donner
de
l'amour
, Aprés
s'en
eftre
garanty
long
-temps
, il en
prit
enfin
pour
une
Blonde
qui
luy
fit
fentir
ce
qu'il
n'avoit
point encore
éprouvé
. Il la rencon
GALANT. 233
tra unjour dans une fort grande
compagnie , où elle ne pus
fe deffendre de chanter. Elle
accompagna fa voix du
Thuorbe , & l'agrément de
fon chant augmentant les gra
ces qui luy eftoient naturel
les , fut un charme fi fenfible
pour le Cavalier , qu'aprés luy
avoir donné mille louanges ,
il luy demanda permiffion de
la voir chez elle . Il y alla dés
le lendemain , & la trouva
feule avec fa Mere. Il fut fort
bien reçû de l'une & de l'autre
, & la converfation qu'il
me laiffa pas languir , luy fit
Mars 1692
234 MERCURE
découvrir dans la belle Blon
de un efprit doux & aiſe qui
redoubla fort l'eftime dont il
avoit efté prévenu d'abord
pour elle . Il luy rendit cinq
ou fix autres vifites, & eut le
plaifir de l'entendre encore
chanter. Sa voix fit toûjours
für luy des impreffions tres ,
fortes , & ce qu'il difoit à l'avantage
de cette aimable perfonne
eftoit foutenu de regards
fi vifs , que les yeux parloient
de ce que fentoit fon
coeur. La Belle répondoir mo
deftement aux difcours Aateurs
qu'il luy tehoit ; &
GALANT.
235
quand elle vouloit ne les imputer
qu'à l'habitude qu'il
s'eftoit faite d'en conter à tout
le monde , il prenoit fon ferieux
, & luy protestoit avec
chaleur , que s'il ne difoit ailleurs
que des chofes obligeantes
que l'on pouvoit n'écouter
que comme venant d'un galant
homme , il luy parloit
tres- fincerement , lors qu'il
l'afluroit qu'elle luy avoit appris
enfin à aimer . Ses foins
affidus donnerent bien toft
l'alarme à un Amant que la
Belle avoit , & comme il n'étoit
n'y auffi riche , ny d'auffi
Vij
236 MERCURE
bonne mailon que le Cavalier,
il la pria de luy dire , s'ildevoit
fe retirer. La Belle qui
avoit affez de panchant pour
luy , parla de fes plaintes à fa
Mere , qui eftant bien aife de
prendre de-là occafion de faire
expliquer le Cavalier , luy
dit fort civilement , que les
manieres honneftes qu'il avoit
pour elle & pour fa Fille , leur
faifoient tenir à beaucoup
d'honneur les fentimens d'eftime
empreffée qu'il leur témoignoit
par fes viſites , mais
qu'une pareille affiduité pouvant
refroidir un homme qui
GALANT. 237
3luy paroiffoit vouloir époufer
La Fille, elle le croyoit affez de
fes amis pour confentir vo
lontiers à ne la plus voir que
tres-rarement. Le Cavalier
L
3
que le compliment furprit ;
ne confulta que fon coeur
dans fa réponſe , & ne pou
vant fe réfoudre à fe priver dur
plaifir qu'on luy vouloit re
trancher, il dit à la Mere,qu'il
confideroit trop fi Fille pour
ne pas chercher les avantages,
& que bien loin de luy vouloir
nuire , fi elleavoit encore
le coeur affez libre pour eftre
en eftat de le préferer, il preny
238 MERCURE
>
droit la place de celuy qu'il
chafferout . Une declaration
fi
favorable leur parut trop
pofitive , pour leur laiffer au
cun lieu de craindre qu'il
n'euft pas le coeur veritablement
touché. La Belle ne déguifa
rien à ſon Amant , qui
l'aimant pour elle-mefme , luy
dit , que fuppofé que le Cavalier
fuft de bonne foy , il luy
paroiffoit qu'elle n'avoit point
à balancer fur le parti qui êtoit
à prendre qu'il fouhai
toit que l'affaire réüffift avec
tous les avantages qu'elle en
pouvoit efperer , & qu'afin
GALANT. 239
que fa prefence n'y mift point
d'obstacle , il alloit paffer
quelques jours à la campagnes
preft à revenir plus à elle que
jamais , fi le Cavalier eftoit
affez ennemi de fon bonheur
pour luy manquer de parole .
Il partit effectivement deux
jours aprés , & ce ne fut pas
Ifans laiffer la Belle touchée
#fortement d'un procedé fi
honnefte. Le Cavalier s'eftant
apperçu du facrifice qu'on luy
avoit fait , en témoigna beaucoup
de reconnoiffance , &
comme ce qu'il avoit dit à la
Mere la mettoit en droit de
240 MERCURE
le preffer de conclure , elle fit
fi bien que la force de l'amour
ne luy permettant de voir que
ce qui pouvoit le fatisfaire ,
elle l'obligea enfin de figner
un Traité de mariage. Aprés
qu'il eut fait ce grand effort
par un emportement de paffion
qu'il luy fut impoffible
de dompter , un peu de rêvesic
qu'il laiffa paroiftre , leur
fit juger à l'une & à l'autre ,
qu'il ne falloit pas luy donner
le temps de refpirer . On le
preffa de fixerceluy du mariage
, & le jour fut pris pour cetcérémonie
quoy que la to
Belle
GALANT
341
Belle fe fic quelque peine d'époufer
un homme qui pourroit
fe repentir d'avoir trop
donné à fon amour . On acheta
les habits de noce , & il n'y
avoir plus qu'un jour jufqu'à
celuy où il devoit la prendre
pour femme , lors qu'il commença
à ouvrir les yeux fur
les obligations indifpenfables
où il s'alloit mettre d'aimer.
toûjours ce qu'il eftoit feur
que les années cefferoient de
rendre aimable. Les fuites terribles
qu'il enviſagea le firent
trembler & tour rempli de
frayeur par ces idées , il alla
.
Mars 1692 . X
242 , MERCURE
chercher un de fes Amis ch
qui il avoit une entiere confiance
. Ils raifonnerent longtemps
fut le cruel embarras où
il fe trouvoit. Ileftoit fâcheux
de faire un éclat qui ne pou
voit tourner qu'à fa honte ,
aprés qu'il avoit pouffé fi
avant les chofes , mais il s'agiffoit
de s'engager pour toute
fa vie , & il s'en fit un fi
grand fupplice que fon amour,
quelque violent qu'il fuft , ne
put tenir contre l'eftat malheureux
où il concevoir que
le reduiroit le mariage . C'é
toir mourir tous les jours
GALANT.
243
pour luy , & à quelque prix que
ce puft eftre , il refolur de
fortir d'affaire . Il eftoit riche ,
& comme on ne pouvoit luy
demander que des interefts , il
en fit fon Ami mailtre , en luy
donnant un billet qui l'autorifoit
à en traiter. La commiffion
n'eftoit pas fort agreable
pour cet Ami ; mais il
pouvoit luy refufer ce fervice .
Il alla trouver la Mere , qui
n'auroit pû croire ce qu'il luy
difoit fans une lettre qu'il luy
apporta du Cavalier La Belle
-ayant fçû la chofe s'arma de
fiertés & dit qu'on luy faifoit
ne
X ij
244 MERCURE
grand plaifir de la rendre à
un panchant, qu'elle n'avoit
effayé de furmonter que par
complaifance pour fa Mere.
Elle écrivit auffi toft à fon
Amant , qui accourut plein
de joye , & qu'elle époufa
quinze jours aprés . Les Arbitres
qui furent choifis auparavant
de part & d'autre , condamnerent
le Cavalier à une
fomme confiderable .
paya fans regret , puis qu'il
recouvroit la liberté ; mais il
ne lailla pas de voir avec quelque
déplaifir , qu'une perfonne
qui luy fembloit toute ai-
Il la
GALANT 245
mable, & qu'il aimoit veritablement
, cuft pû fe réfoudre
tout à coup à le donner à un
autre avec tant de marques
d'indifference
pour luy .
Je vous envoyay le mois
paffé un détail exact fur tour
ce qui regardoit le mariage
de Monfieur le Duc de Chartres.
Voicy ce que M ' Robinet
a fait là - deffus pour ce
jeune Prince. Vous avez vû
tant de chofes de fa façon .
dont la lecture vous a fait
plaifir , qu'il me feroit inutile
de vouloir vous prévenir für
celuy que vous devez recevoir
X iij
246 MERCURE
des Vers que vous allez lire
2252 25$2525525225
A SON A. ROYALE
MONSIEUR LE DUC
ATENC
DE CHARTRES,
P
2
Sur fon Mariage .
180
Rince , dont le grand Avenir í
Inceffamment se dévelòpe,.
Et déja fournit à l'Europe
Matiere à s'en entretenir.
Jeune Heros, dont les merveilles
Occuperont les doctes Veilles
Et d'Apollon & des Neuf Saurs .
Daignez oüir les accords de ma Lyre.
Peut- eftre qu'ils auront encor quel
ques douceurs ,
GALANT 247
Malgré l'âge mortel où fans ceffe
j'expire.
S
Fe chantel Hymen dont les nauds
Viennent de vous unir avec une Prin
(jeuneffe ceffe ,
Dont le Sang, la beauté , la brillante
Ont merité vos tendres voeux.
Ma Mufe des longtemps fe tenoit
toute preste
Pour cette grande Fefle ,
Où l'on a vu les feux , les Ris , &
Les Amours
Celebrer le premier de vos plus heureux
jours,
Foignantfur vostre tefte
Umbeau Myrthe au Laurier,
Qu'en imitant un Pere aux Combats
Vito intrepide
To
1. Déja vous moiffonnez ainsi qu'un
vieux Guerrier ,
X iiij
248 MERCURE
Remply du courage d'Alcide.
S
Quels talens glorieux en vous n'éclatent
pas !
Qu'en voſtre illustre Epouse on voit
briller de charmes !
Dans les yeux l'Amourprendfes
armės ,
Les Graces tracent tousfes pas
Ah ! fous leDicu qui vous affemble
Que vous formezun riche Couple
exfemble !
Que de plaifirs vous accompagneront!
Les flambeaux de l'Hymen, comme des
Feux dejoye ,
Autour de vous fans ceffe brilleront.
Ces feux jamais ne s'éteindront,
Et tous vos jours feront filezd'or&
de fore
De l'amour qui vous joint naiftrent
d'autres Heros
GALANT. 249
Ornez de vos vertus & de vostre cou
rage ,
Qui fuyant un honteux repos ,
Aimeront comme vous le Martial
orage.
D'autres Heroines naiftront
Des mefmes feux dont vos coeurs
brûleront.
De leur charmante Mere elles feront
l'image ,
Et des plus vaftes Etats
Les Potentats
Viendront leur rendre un amoureus
bommage.
2
Que d'honneur recevront nos Lis
De vos exploits & d'Amour & de
Guerre !
Ah ! qu'ils en feront embellis,
Et que les Flots &que la Terre
que vous ferez feront um
jour remplis !
Du bruis
250 MERCURE
Déja l'Amour & la Victoires
S'intereffent pour votre gloire
Qu'ils veulent accroiftre à l'envy.
Déja les Filles de Mimaire ,
Qui depuis le Berceau vous ont toujours
fuivy,
S'apprêtent de concert à dreffer voftre
Hiftoire.
2
La Déeffe du beau Renom
Etudie auffi fur quelton.
En fufani fa vaste ronde,
Elle ira publier au fon de fes Clai-
Ge
rons,
En tous les lieux du Monde,
que de vous chaque jour nous
verrons.
&
Mais helas! aura - t- elle
Affez de force , affez de voix
GALANT. 251
Pour dire feulement ce que déja je
vois,
Qui fait lefondement d'une gloire
immortelle ?
Tant de douceur , tant de bonté,
Taut de valeur, tant de prudence,
Tant d'esprit , tant de pieté ,
Enfin cette charmante & vive activité
Que vous fiftes briller dés voftre
tendre enfance.
O jeune & merveilleux Heros,
Des plus celebres chants fi digne,
Que ne fuis -je un jeune Cygne,
Je chanterois vos veriusfans repos ..
Maisquay, deformais je ne chante
Que d'une voix vers le tombeau.
panchante,
Accablé que je fuis & dans & de
malheurs j
252 MERCURE
Et c'est le fouvenir & la reconnoif
Cance
Quime font dans mon impuiſſance
Pouffer ces derniers chants en damp-
·ptant des douleurs
Qui pourroient des plus forts abatre
la conftance.
2
Mon defordre paroift affez
Dans le defordre de mes Rimes.
Ces Vers irreguliers par tout embaraffez,
Enfont des témoins legitimes
S
Fe finis , demandant aux Cieux,
Prince charmant , que vostre vie,
Par unfortdoux autant que glorieux
Soit de bonheur toujours fuivie,
Et pour vous un autre âge d'or,
Où vous puiffiez compter autant d'ans
que Neftor.
GALANT 253
Les Vers de l'Air nouveau
que je vous envoye , cônviennent
à la fainteté du
temps où nous fommes ,
AIR NOUVEAU .
Ve la vie eft longue & facheuſe
!
Que cruel exil me caufe de tourment
!
Rappellez- moy , Seigneur , de mon
banniffement.
Que maprifon mefemble affreuse !
Le defir violent de me voir plus beureuse
Me fast tant fouffrir icy bas,
Queje meurs de ne mourir pas
254 MERCURE
J'oubliay de voussmander
la derniere fois , que le du
mois paffé , Mademoiſelle de
Maupcou , Fille de M de
Maupeou , Maitre des Comptes
, avoit fait profeffion en
l'Abbaye de Saint Antoine.
Elle fit fes voeux entre les
mains de M. l'Abbé de la
Charité , qui officia pontifi
calement en prefence d'un
grand nombre de les Parens ,
qui affifterent à cette Ceremonie
fçavoir , Me de
3 Me´de
Maupeou , Confeiller d'honneur
au Parlement ; Mr le Prefident
de Maupcou fon Fils,
GALANT: 255
& Madame la Prefidente . MT
de Maupcou.Maiftre des
Requeſtes , Intendant d'Au-
| vergne;Madame de Maupeou ,
Marquife de Noify ; M' de
Maupcou , Capitaine au Regiment
des Gardes , & Madame
de Maupeou ſa Femme ;
Madame Fouquet , Madame
la Comteffe de . Mailly , &
Mademoiſelle de Mailly fa
Fille ; Madame la Prefidente
Feydeau , Madame de Mannevillette
, Madame de Richebourg
, Madame la Comteffe
de Tonnerre , Madame
de Cantelou , M Sanfon ,
ร
256 MERCURE
Maistre des Requeftes, & Mcfdames
Sanfon : M Enjorant ,
Confeiller au Parlement , &
Madame Enjorant la Femme,
Mile Camus, Frere de Madame
deMannevillette , & Oncle
de Madame la Comteffe de
Tonnerre ;M' Doujat, Coſeiller
au Grand Confeil , & Madame
Doujat fa Femme ; M' de
Turgis , Confeiller au Parle
ment, Madame la Prefidente
Molé , Mademoiselle Molé ,
M le Marquis de Senectere ,
Mie Riant , & plufieurs autres
perfonnes de qualité . Si
une indifpofition n'cuft pas
GALANT. 257
empêché Madame de Pontchartrain
de s'y trouver
l'Affemblée des Parens cuft
efté complete . L'exhortation
fut faite par le Pere Bourdaloue
Jufuite , qui s'en acquit
ta avec fon éloquence ordinaire.
Mele Marquis de Malauze ,
Colonel du Regiment de
Rouergue , & Brigadier des
armées du Roy , ayant cfté
obligé de quitter le Service
à caufe de fes incommoditez ,-
il a demandé permiffion de
vendre fon Regiment, & le
Roy a cû la bonté de l'accor
Mars 1692. Y
258 MERCURE
der avec de grands témoigna
ges de diftinction . Ce Prince
luy dit , qu'il eftoit content de
fes fervices , que c'eftoitle
moindre plaifir qu'il voudroit
luy faire , & qu'il auroit fou
haite qu'il cuft pû fervir plus
long temps. On ne peut dire
plus de chofes obligeantes en
moins de paroles ; mais on
n'en doit point eftre furpris ,
c'eft le Roy qui parle . Mle
Marquis de Malauze commença
à fervir fous feu Mode
Turenne fon grand oncle , auprés
duquel il fit deux campagnes
en qualité de volon
GALANT 259.
taire . Il eftoit à la bataille de
S. Sem en Allemagne , à celle
de S. François , au combat de
Mulaufen
, au combat de
Turquem & quand M ' de
Turenne fut tué , il eftoit à
Fun de fes coftez . Il fe trouva
enfuite au combat d'Altenem
à la retraite de M' le Maréchal
de Lorge aprés la mort
de M de Turenne , & il y cut
un cheval bleſſé fous luy . Il
fit prifonnier dans la mefme
occafion un Colonel de Cavalerie.
Il s'eft encore trouvé
aux Sieges de S. Omer , de
Cambray , & de Valencienne.
Yij
260 MERCURE
En 1678. le Roy en confide
ration de fes fervices luy donna
le Regiment de Rouergue ,
à la tefte duquel il alla au Siege
de Luxembourg. En 1688.
le Roy le fit Brigadier de fes
armées . Il fervit en cette qualité
aux Sieges de Philifbourg,
& de Manheim, & eut le commandement
des troupes pendant
une partie de l'hiver à
Elbron en 1689. fous les ordres
de Mr de Montclar . Le Roy a
donné l'agrément du Regi
ment de Rouergue à M le
Marquis de Canillac . Il eft
encore jeune, & d'une des plus
GALANT . 26
anciennes maifons d'Auver
-gne. Cet agrément fait connoistre
que Sa Majesté eft
contente de fes fervices.
Le Roy a donné la Charge
de premier Prefident du Parlement
de Chambery à M
Tanfin , Prefident au Parlement
de Grenoble , & Sa Majefté
a donné en mefme- temps
une Charge de Prefident dans
le mefme Parlement de Cham- .
bery , à M le Comte de Provane
, qui eftoit depuis un an
à la Cour en qualité de Depu
té du Senat de Nice. Le don
de cette Charge a efté accom
262 MERCURE
pagné de celuy de la confifcation
de tous les biens de fa
famille , qui font tres confiderables.
Ce Comte a esté
Gouverneur de la Principauté
d'Oneille , & de la Vallée de
Barcellonete , Lieutenant Civil
& Criminel du Comté de
Nice , & Senateur dans le Senat
de la Ville de ce nom. Il
eft Fils de M le Comte de
Provane , premier Miniftre de
Monfieur le Duc de Savoye,
qui a cité long-temps Ambalfadeur
à Rome , & Envoyé
à la paix de Nimegue , & qui
eftoit venu pour eftre AmbafGALANT.
263
fadeur auprés du Roy un peu
avant la Declaration
de la
Guerre. La Maifon de Provane
eft une des plus anciennes
du Piemont , où les Ancêtres
ont toûjours rempli les
premieres Charges , tant de
robe que d'épée . Il y a cu
plufieurs Chevaliers de l'Or
dre de l'Annonciade ; des
Chanceliers , des Lieutenans
Generaux , des Archevelques
& Evefques , un General des
Galeres , des Gouverneurs de
Province , & des premiers.
Prefidens de Parlement. M
le Comte de Provane qui
264 MERCURE
vient d'eftre nommé Preff
dent au Parlement de Chambery,
a tenu une fi fage conduite
, qu'il s'eft attiré l'approbation
du Roy , & celle
de tous fes Miniftres . La Char
ge de premier Prefident du
Senat de Nice a efté donnée
à M' de la Porte , Prefident en
la Chambre des Comptes de
Grenoble.
Dame Antoinette Charreton
, Dame de Montleans ,
Scillas , Mifyfur Yonne,Montanfon
& autres lieux , Veuve
de M' de Renoüart , Maiftre
des Comptes , cft morte icy
depuis
GALANT 265
depuis peu de jours . Elle laiffe
une fucceffion de plus de huit
cens mille livres , & par fon
Teftament , aprés avoir fait
plufieurs legs pieux fort confiderables
, elle répand fon
bien dans fa famille , d'une
maniere fort judicieufe . Elle
eftoit fille de Hugue Charre
ton ,Seigneur de Montanfon ,
Bourneuf & autres lieux &
de Louife Aubery fon Epoufe,
& fortoit d'une branche puînée
des Barons de . Marolle
Seigneurs de la Doulze & de
la Terriere du nom de Charreton
, qui porte pour armes
Mars 1692 Ꮓ
266 MERCURE
d'Azur au lion d'or.
M Seron , Medecin du
Roy , eft mort à Versailles le
7. de ce mois, dans toute la refignation
qu'on peut attendre
d'un veritable Chreftien . II
avoit une expérience confommée
dans la pratique de la
Medecine & l'eftime que M
Daquin & Fagon faifoient paroiftre
pour luy,répondoit de
fon merite. Il avoit efté reçû
il y a plus de vingt cinq ans
à la celebre Faculté de Montpellier
avec toutes les marques
poffibles de diftinction . Feu
Mr le Duc de Montaufier
GALANT 267
avoit grande confiance en
luy , & il avoit efté attaché.
au fervice de feu Mle Chancelier
le Tellier . Sa capacité.
& fon merite obligerent M
de Louvois à le prendre chez
luy aprés la mort de ce Chef
de la Juftice , & il a eu l'honneur
plufieurs fois de confulter
pour Madame la Dauphi
ne , & de la voir pendant le
cours de fa maladie . Auffle
Roy luy fit il donner une
gratification confiderable en
reconnoiffance de fes foins.
Il nous a laiffé un Frere de fon
mefme nom , quia profité de
Zij
268 MERCURE
fes rares & heureux talens ;
ayant exercé la Medecine auprés
de luy pendant plus de
dix années à Paris & à la Cour,
Il a voyagé en Allemagne &
en Italie , & eft Medecin prefentement
de l'Abbaye Royale
de Poiffi.
M' de Bourges , celebre Medecin
de la Faculté de Paris,
& fort eftimé, non - feulement
de fon Corps , mais de tous
ceux qui ont entendu parler
de luy , a efté pourveu de la
Charge de Medecin des baftimens
qu'avoit feu . Mr Seron,
avec les mefmes appointe
GALANT. 269
mens dont il jouïſſoit .
On a eu avis de Nemours
que Meffire Anne Hedelin ,
Seigneur du Martroy , Chaufour
, & autres lieux , ancien
Prefident , Lieutenant General
, Maistre des Eaux & Foreits
, & Lieutenant Criminel
de Robe courte, y eftoit mort
le 18. du mois paffé , âgé de
quatre - vingt - deux ans. Il
eftoit Fils de Claude Hedelin ,
auuff Lieutenant General de
Nemours , & Frere du feu
Abbéd Aubignac
, qui nous a
donné la pratique du Theatre,
qui s'eftoit fait par
&
fon me
Zuj
270 MERCURE
rite une fi grande recommandation
auprés du Cardinal de
Richelieu Il avoit exercé fa
Charge pendant plus de cinquante
ans , avec une approbation
generale, & il n'y avoit
que deux outrois ans qu'il s'en
eftoit défait en faveur de
Louis Hedelin fon Fils , pour
fe preparer à la mort . Il n'a
rien oublié pour contribuer
à la grandeur de la Ville de
Nemours C'eft luy qui a procuré
dans cette Ville- là l'eftabliffement
des Recolers , &
des Religieufes dela Congregation
, & la Cour l'a honoGALANT.
271
ré de differentes commiffions,
tantoft pour inftruire le Procez
des mauvais Juges , tantoft
pour abatre les Temples
des Pretendus Reformez , &
en beaucoup d'autres occafions
, où il a toujours marqué
fon zele pour la Religion &
pour le fervice de l'Etat.
Le Roy cftant allé à Compiegne
où ilarriva le 4. de ce
mois pour voir la gendarmerie
de Sa Maifon qui s'y
devoit rendre de plufieurs
endroits , où elle a les quartiers
, Sa Majesté vit le lendemain
fes quatre Compagnies
Z
lij
272 MERCUREde
fes Gardes du Corps ;
qu'Elle examina en gros &
en détail . Ce Corps qui monte
à prés de deux mille homn'eft
compolé que de
mes
gens d'élite , de mine , & de
coeur. Il eft commandé par
M le Duc de Noailles ; par
M's les Maréchaux Ducs de
Duras , de Luxembourg & de
Lorges, & par un grand nom
bre de Lieutenans , d'Enfei
gnes & d'Exempts , dont plu
fieurs font Officiers Generaux,
& ont commandé
de grands
Corps , en forte qu'on peut
dire que l'on trouveroit dans
celuy des Gardes , dequoy
GALANT. 273
fournir des Chefs à un grand
nombre d'armées . Je vous
laille à juger de l'effet que
devoient faire ces Troupes
avantageufement montées ,
& toutes veftues de drap bleu,
avec des juſte- au corps galonnez
d'argent . Chaque
Compagnie cft compofée de
fix brigades , dont les trois
premieres font commandées
par des Lieutenans , & les
trois dernieres par des Enſeignes
. Chaque brigade a deux
Exempts deux Brigadiers ,
deux Sous - brigadiers , un
Porte étendard , & un Aide-
A
274 MERCURE
Major quia rang d'Exempti
& qui eft attaché àla premiere
Compagnie. Il y a , outre cela,
un Major qui l'eft de tout le
corps , & deux Aides-majors.
Les bandoulieres font de
couleur differente dans chaque
Compagnie.
Dans Noailles , elles font
d'argent plein .
Dans Duras, argent & bleu .
Dans Luxembourg , argent
& vert.
Et dans Lorge argent &
jaune.
Le Jeudy 6. du mois , le
Roy fit la reveuë de la Gen
GALANT 275
darmerie de Sa Maifon , a
Fexception des deux Compagnics
des Moufquetaires ,
& des Gendarmes , & Chevaux
Legers de fa Garde .
Vous fçavez qu'elle eft de .
feize Compagnies , depuis
l'augmentation que le Roy
en a faite . Cette Gendarmerie
parut tres- lefte , & tres- bienmontée.
Voicy le rang des
- Compagnies qui la compofent.
La premiere eft des Gendarmes
Ecoffois ; elle eft commandée
par M le Marquis
1 de Moy quien eft Capitaine-
Lieutenant. Sa Charge cft
276 MERCURE
dun grand éclat ; car outrê
qu'elle le met à la teſte de
toute cette Gendarmerie , elle
le rend premier Colonel de
France , & luy donne le Com
mandement fur tous les au
tres Colonels . Les Gendarmes
Anglois ont le pas aprés les
Ecoffois . Ils font commandez
par Mr de Crofly . Les Bourguignons
qui fuivent le font
par M le Marquis de Flammanville
, & les Flamans par
le Comte de Marfin . Ces
quatre Compagnies font appellées
les quatre Compagnies
du Roy. Voicy en quel rang
GALANT. 277
3
marchent les autres Compa-
Ignies. Les Gendarmes de la
Reine commandez par M ' le
Marquis de Lanion ; les Chevaux
Legers de la Reine , par
M le Marquis de Sappeville;
cles Gendarmes Dauphins , par
M le Marquis d'Eftein ; les
Chevaux legers Dauphins, par
Mole Marquis d'Urfé ; les
Gendarmes de Bourgogne,
par Mrle Marquis de Viricu ;
les Chevaux legers de Bourgogne
, par M' de Mezieres ;
les Gendarmes d'Anjou , par
M' le Marquis de Genlis ; les
Chevaux legers d'Anjou , par
es
278 MERCURE
M'de Rofamel , les Gendarmes
de Berry, par M ' le Marquis
de Virville ; les Chevaux
legers.de Berry, par M ' de Keroar
; les Gendarmes d'Or
leans, par M' le Comte de Saffenage
les Chevaux legers
d'Orleans , par M'de Valfemé.
On peut juger par le nombre
de ces Troupes du temps qu'il
fallut au Roy pour les voir
toutes feparément , & de la
fatigue que ce Monarque dut
prendre, mais rien ne luy coute
pour la gloire , & pour le
bien de fes Sujets .
Le Vendredy 7. Sa Majesté
GALANT. 279
vit tout à la fois les Troupes
qu'Elle avoit vûës feparément
les deux jours précedens , &
le Roy d'Angleterre fe trouva
à cette reveue. Il ne s'eft peutcftre
jamais vû enſemble tant
d'hommes fi leftes , fi bien
faits , & fi bien montez. Les
Grenadiers à cheval , dont je
ne vous ay point parlé , s'y
firent diftinguer . Comme ils
font Grenadiers de la Maifon
du Roy , on avoit trouvé à
propos de les faire habiller de
bleu , au lieu qu'ils l'eftoient
auparavant de rouge. Ils
rurent avec ces nouveaux ha
pa280
MERCURE
bits qui eftoient fort enrichis,
& avec l'augmentation qu'on
a faite à cette Compagnie ,
qui n'eftant auparavant que
de cent hommes , eft prefentement
de cent cinquante. La
fatisfaction que l'on a de ce
Corps , dont cinquante bat .
tirent au combat de Leuze
huit cens Chevaux des Ennemis,
a efté caufe de cette augmentation
. Toutes les Troupes
pafferent en reveuë avec
le manteau noüé fur l'épaule,
& les armes à la main , ce qui
parut d'une grande beauté , &
d'un air fort martial. Mon,
GALANT 285
feigneur le Dauphin , Monfieur
le Duc de Chartres , &
Madame la Ducheffe de Char
tres , qui eftoient de ce Voyage
, prirent un grand plaifir à
les voir, Le Roy à fon retour
à fait l'honneur à Monfieur le
Prince , de
fejourner un jour
dans fa delicicufe Maifon de
Chantilly, & Sa Majesté aprés
y avoir examiné les nouveaux
embelliffemens que ce Prince
y a fait faire , & trouvé beaucoup
de magnificence, & le
bon gouft dans ce qui regarde
les dedans & les dehors de
A.a. Mars 1692.
282 MERCURE
cette Maiſon , demeura pendant
huit heures à cheval , &
fit voir par la fatigue qu'Elle
prit, & par la grande quantité
de gibier qu'Elle tua , que fa
fante eft parfaite & vigoureufe
. Monfieur le Prince auroit
bien voulu fuivre le panchant,
où il eft naturellement entraîné
par la magnificence qui
luy eft ordinaire , & traiter
le Roy , & toute la Cour avec
la profufion , la delicateffe ,
& l'ing nieufe maniere dont
il a accoutumé de la regaler ;
mais le Roy n'ayant pas vou
lu y confentir , ce Prince fut
GALANT. 283
[
obligé de fuivre les ordres de
Sa Majesté .
Voicy des Vers qui ont efté
faits par M de Boifmenil ,
d'Abbeville
, fur le départ du
Roy pour Compiegne . Ces
Vers font faits pour chanter,
& je ne doute point qu'il ne
fe trouve beaucoup de Muficiens
qui ne cherchant qu'à
faire retentir la gloire de ce
Monarque , s'appliqueront
les mettre en Air .
A a iji
284 MERCURE
SUR LE DEPART
DU ROY,
RECIT DE PALLAS.
F
N vain pour arrefter le Heros
invincible ,
Qui fait le prix de nos Chansons,
L'Hiver armé de fes glaçons
A prolongé le cours d'une faison
terrible.
CHOEUR des Mules.
Les neges, les frimats, les vents n'ont
rien d'horrible
Pour le Heros que nous chantons.
RECIT.
Au feul bruit de fes Exploits ,
L'Aigle fuit dans les montagnes,
Et trop pen feur dans les campagnes
GALANT. 285
Le Lion cherche les bois.
Як
CHOEUR.
Les neges , les frimais , &c.
RECIT.
Louis ne cherche que la gloire ;
Mais celle qui vient des Combats
Pour fon grand coeur a plus d'ap
A pas. pe
Ilpart , il marche , il court , il vole
à la Victoire.
Heureux François , fuivezfes pas.
CHOEUR.
Les neges , les frimats , &c.
Voicy les noms de quel
ques perfonnes confiderables
dont j'ay encore à vous apprendre
la mort
Meffire
Nicolas
Cotignon ,
Chev.Seign.de
Chauvry & du
286 MERCURE
1
Breuil , premier Prefident en
fa Cour des Monnoyes , & cydevant
Confeiller en la deuxiéme
Chambre des Enquef
tes du Parlement de Paris. Il
fe préparoit à la mort depuis
un an , & pour n'eftre point
diftrait il ne faifoit plus aucunes
vifites. Ainfi elle n'a
point efté impréveuë pour
› quoy qu'il foit mort fubitement
, comme on venoit
d'achever de luy faire le poil.
Ila efté Genealogifte des Ordres
du Roy pendant foixante
& douze ans , & trente ans
premier Prefident en la Cour
des Monnoyes , & a toujours
luy
GALANT 287
fait paroiftre beaucoup de capacité
& d'exactitude.Il avoit
époulé Madelene Royer ,Soeur
de feu M' Royer , Confeiller
au Parlement. Elle a eu deux
Soeurs mariées ; l'une à feu
M: Faucon de Ris , premier
= Prefident au Parlement de
Rouen, Pere du dernier mort,
& l'autre à feu Mr Girard ,
Seigneur de Villetaneufe ,
I Procureur General de la
Chambre des Comptes , dont
Ceft venu un Fils auffi Procu
1 reur General en la mefme
Chambre , & deux Filles mariées
, l'une à feu M' le Duc
de Villars & l'autre à M
288 MERCURE
Briçonner de Magnanvilles
Confeiller en la Grand'Chambre.
M le premier Prefident
de Chauvry qui a laiffé un
Fils unique,nommé Antoine-
Jofeph Cotignon
de Chauvry
, reçu en furvivance
, Genealogifte
des Ordres du Roy,
eftoit Fils de Gabriel de
Corignon de Chauvry , Genealogifte
des Ordres du Roy
& Secretaire des Commandċmens
de la Reine Marie de
Medicis , & de Dame Charlotte
Hochet, Dame de Chauvry
, & petit Fils de Guy
Cotignon, Marechal des logis
do
GALANT. 289
de la Reine Louife de Lorraine,
Femme de Henry III . Cette
Famille eft ancienne en
Nivernois . Ils eftoient Seigneurs
de Montſec & de la
Motte- Cotignon dés l'an 1354 .
& quand les Anglois prirent
S. Pierre le Montier , Jean
Cotignon y rendit des preuves
de fa valeur pour le fer
vice du Roy, & y fut tué . Cotignon
porte d'azur au chevron
d'or , accompagné d'une
molete d'éperon d'or en chef.
Dame Marie Lanier , Fille
1 unique d'un Avocat General
au Grand Confeil. Elle eftoit
Bb Mars 1692 .
290 MERCURE
Veuve de François de Mon
tholon , Seigneur d'Auberviliers,
celebre Avocat au Parlement
de Paris , qu'elle avoit
épousé en 1625 & qui eft mort
Doyen de ceCorps , & Mere de
M de Montholon , aujourd'huy
premier Prefident au
Parlement de Normandie . Elle
avoit voulu l'accompagner
lors qu'il alla prendre poffeffion
de cette importante
Charge , & elle mourut fubitement
fur le chemin à Ecoüis ,
à lept lieues de Roüen .
Dame Renée David de la
Fautriere , Veuve de Jean le
Maitre , S de Ferrieres & de
GALANT. 291
18
Cincehour , Confeiller au Parlement
de Paris. Elle eftoir
Fille de Laurent David , Seigneur
de la Fautriere en Anjou
, Maistre des Requeftes ,
& laiffc un Fils Gilles le
Maistre , Seigneur de Ferrieres
& Cincchour , & quatre Filles
dont l'ailnée a époufé Louis
de Lafferé , Confeiller en la
deuxième Chambre des Enqueftes.
Il y a une autre Fille
Chanoinelle de Pouffay. Cette
Famille , qui porte d'azur à
trots foucis d'or , defcend de
Gilles le Maiftre , Grand Jurifconfulte,
& celebre Avocat
Bb ij
292 MERCURE
au Parlement de Paris qui a
compofé divers Ouvrages
confiderables fur la Jurifprudence.
François I. en faifoit
une cftime particuliere & en
1540 il le fit Avocat General
anParlement de Paris . Enfuite
il a efté pendant dix années
Prefident au Mortier , puis en
1551. Henry II . le fit premier
Prefident au mefme Parlement.
Il exerça cette grande
Charge avec eftimé jufques à
fa mort , arrivée en 15625 dans
fa foixante- troifiéme année .
Il époufa Marie Sapin , fille
de Jean Sapin , S' de Rozieres
GALANT 293
dont il eut plufieurs Enfans.
L'aifné fut Jean le Mailtre ,
S de Cincehour , Maistre des
Requeftes , qui époufa Catherine
d'Herbelor Dame de Fertieres
, Fille d'un Maiftre des
Comptes. Il en vint Gilles le
Mailtre, S de Ferrieres & de
Cincchour , Capitaine d'une
Compagnie de Chevaux legers
, qui époufa Marie Hennequin
, Fille de Claude Hennequin
, Maitre des Requê
res , & de Madeleine Seguier,
dont eft venu Gilles le Maitre
S de Ferrieres & de Cincehour
, qui épousa Marie Paf-
Bb ij
294 MERCURE
toureau , Fille d'un Confeiller
de la Grand'Chambre , & de
leur mariage râquit Gilles le
Maistre S de Ferrieres & Cincehour
, Confeiller au Parlement
, Mary de Renée David
de la Fautriere , qui vient
de mourir. Il y a diverfes
branches de cette Famille de
le Maitre ; celle des Seigneurs
de Vaux qui a donné des Prefidens
aux Enquestes du Par
lement de Paris ; celle des le
Maistre de Bellejamme , qui
a donné des Confeillers d'Etat
& des Maiftres des Requê
tes , & dont eftoit feu Jerôme
GALANT 295
Ale Maiftre , Prefident en la
quatrième des Enqueftes du
Parlement où fon Fils eft pres
fentement Confeiller , & la
branche des Seigneurs de
Grand - Champ dont eftoit
Jean le Maiftre Prefident à
Mortier au Parlement de Paris
fous Henry IV.
Aprés vous avoir parlé il y
a un mois d'un des plus grands
Mariages qui fe pult faire en
France , je vais vous entretenir
d'un autre dont vous deyez
fouhaiter d'apprendre des
nouvelles , à caufe de la haute
naiflance des Mariez , & de
B b iiij
296 MERCURE
leur merite perfonnel . Quoy
que Mademoiselle de Charolois
, Fille de Monfieur le Prince
, n'ait que quatorze ans
& qu'elle ait l'humeur gaye
que cetlâge infpire ordinairement,
elle ne laifle pas de faire
remarquer un efprit au delà
de fes années . En pouvoit- elle
manquer, eftant du fang dont
elle eft fortie ? Cette Princeffe
a mille bonnes qualitez. Elle
danſe bien , & jouë parfairement
bien duClave ffin Quant
à Monfieur le Duc du Maine,
Vous devez vous fouvenir que
plus de cent de mes Lettres
font remplies de fes éloges; &
GALANT 297
comme ils font fur des faits.
dont je vous ay rendu compre
de temps en temps , ils
n'ont point efté regardez
comme ces louanges vagues
#qui ayant tout pour objet , ne
parlent de rien qui foit pofitif.
On doit demeurer d'accord
que l'efprit deMonfieur le Duc
du Maine a toujours brillé ,
dins quelque bas âge qu'on
Pait vu , & qu'il a connu &
chery l'intrepidité & la valeur
dés fa plus tendre jeuneffe . La
5 magnificence
ne luy a pas efté
moins naturelle , & on a pû
le remarquer dans les grands
50 21
298 MERCURE
équipages neceffaires pour les
diveruffemens , plus ordinai
res aux grands Princes qu'a
d'autres, parce qu'ils font une
parfaite image de la guerre, &
qu'en s'y appliquant le corps
s'accoutume à la fatigue. Si
ces fortes de plaifirs coutent
de la dépenfe à ce Prince dans
les temps où les Armées ne
font point en campagne , dés
que la gloire le fait voler à leur
tefte , il fait paroiftre fa magnificence
par les grands repas
qu'il donne fouvent aux Officiers
, & dés qu'il s'agit de
leur faire plaifir , il s'y em
GALANT 299
ploye avec une bonté qui fais
paroiftre fa haute naillance .
Les François ne publient pas
feulement fa valeur , mais nos
Ennemis font les premiers à
en faire les éloges . Je puis
vous en parler comme témoin,
car m'eftant trouvé icy
avec plufieurs Officiers pris
aprés la Bataille de Fleurus ,
j'eus le plaifir de leur entendre
dire dans une fort grande
Compagnie , De quelque cofté
que nous allaffions , nous trouvions
toujours ce petit Prince en tefte.
Ces louanges ne font point
fufpectes de Aaterie . Rien ne
300 MERCURE
1000
les obligeoit à parler de cette
forte , & il falloit mefme que
la verité les y forçât, puis qu'il
ne leur eftoit pas glorieux de
dire qu'ilsavoient efté répcuf
lez par tout par un fi jeune
Guerrier. Le Roy cut à peine
conceu le deffein de le marier
avec Mademoifelle de Charolois
, qu'il dit à ce Prince
d'en aller demander l'agrément
à Mademoiselle d'Or- a
leans , pour qui ce Monarque
luy donna une Lettre . Monfieur
le Duc du Maine partit
auffi- toft & fe rendit à Paris ,
où eftoit cette Princeffe . Vous
GALANT
301
A
Liv
A
fçavez à quel point va l'amitié
qu'elle a pout ce jeune Prince ,
à qui elle fait de grands biens .
Auffi a - t-il voulu porter fes
Livrées , pour marquer l'attachement
qu'il a pour Son Alteffe
Royale. En fortant du
Palais d'Orleans il alla à l'Hoftel
de Condé ; il y parut en
Amant , & y fut receu en
Gendre . Les chofes eftant en
cet eftat , on travailla aux Ouvrages
neceffaires pour le mariage;
qui fe devoit celebrer le
19.de ce mois , aprés le retour
du Roy, qui eftoit party pour
aller à Compiegne
.
302 MERCURE
>
Cependant SaMajesté fit pre
fent à Mademoitelle de Charolois
de deux parures de Pierreries
dont l'une eftoit de
Diamans , & l'autre de Pierres
de couleur . Le 18. les Princes
& les Princeffes de la Mailon
Royale qui avoient eſté invitez
parM le Marquis de Biainville
, Grand Maitre des Ceremonies
, & par MidesGranges,
Maistre des Ceremonies , fc
rendirent dans le grand Sallon
de l'appartement du Roy à
Verfailles , où Monfieur le
Duc do Maine , & Mademoifelle
de Charolois parurent
Ι
GALANT. 303
dans un ajustement des plus
magnifiques & des plus brillans
. La Princeffe avoit un ha-
#bit de brocart d'or, & une jupe
d'un gros de Tours , couleur
de feu , brodée d'or , avec une
garniture de diamans . Les rubans
de fa coëffure eftoient
> & la
= couleur de feu & or
queuë de fa mante qui eftoit
de gaze d'or , citoic portée
par Mademoiſelle d'Anguien
fa Soeur. Toute la Cour eftoit
O magnifique . Il y avoit peu
d'habits qui ne fuffent brodez
, & couverts de pierreries,
& les moindres cftoient de
304 MERCURE
brocard d'or & d'argent . M
de Pontchartrain , Miniſtre &
Secretaire d'Etat de la Maifon
du Roy , accompagné de M
le Marquis de Torcy , Secretaire
d'Etat , fit la lecture du
Contract de Mariage , qui
fut figné par le Roy , par
Monfeigneur le Dauphin ,
Monfeigneur le Duc de Bour .
gogne , Monfeigneur le Duc
d'Anjou, Monſeigneur le Duc
de Berry , Monfieur , Mada .
me Monfieur le Duc de
Chartres , Madame la Ducheffe
de Chartres , & par tous
les Princes , & Princeffes. M
GALANT. 303
-
l'Evefque d'Orleans , premier
Aumônier du Roy , fit la
cérémonie des fiançailles , en
l'absence de Monfieur le
Cardinal de Bouillon , que
quelques affaires avoient obligé
d'aller vifiter une de fes
Abbayes . Cette cérémonie
eſtant achevée , toute la Cour
alla à Trianon , où elle pric
le divertiffement d'une Lotterie
, qui fut tirée fans l'embarras
accoutumé . On mit
cinquante neuf billets noirs
parmy les blancs , & on ne fe
fervit ny de boëttes , ny de
numero , mais à mesure que
Mars 1692 .
Cc
206 MERCURE
chacun apporta de l'argent,on
luy compra fes billets , & on
délivra les lors à ceux qui curent
le bonheur d'en avoir de
noirs ; ainfi on gouta le plaifir
que donnent les Lotteries ,
& on en évita les embarras ,
& les longueurs. Il y cut cinq
tables à Trianon pour les Dames
, de feize couverts chacune
, & une d'environ trente
pour les Princes , & Seigneurs
de la Cour. On les fervit à plufieurs
fervices avec la propreté
l'abondance ; & le bon goût
qu'il eft aifé de s'imaginer ,
& le fruit de toutes ces tables
GALANT. 307
fut abandonné au pillage . Le
lendemain , les Princes , &
Princeffes s'eftant affemblez
dans la galerie , & toute la
Cour s'y eftant trouvée , le
Roy fortit du Confeil pour
fe rendre à la Chapelle avec
les Fiancez. Sa Majesté avoit
un habit de brocard d'or ,
brodé d'argent , fait exprés
- pour cette cérémonie . Monfeigneur
le Dauphin en avoit
auffi un fort magnifique , mais
leur bonne mine fe faifoit tellement
remarquer , qu'on ne
s'atrachoit à confiderer ny la
richeffe de ces habits , ny la
Cc ij
308 MERCURE
de
beauté des pierreries qui écla
toient en plufieurs endroits.
Monfieur le Duc du Mayne
avoit un habit de gros
Tours noir , fçavoir le pour
point , le manteau & les chauf
fes , le tout brodé d'or , fur
un deffein d'entrelats , d'ornemens
de Rabefques , & de
Molaïques qui paro ffoit
nouveau , fort ingenieufe
ment imaginé. Monfieur le
Prince mit trois habits qui
parurent très bien entendus ,
fçavoir, un le jour des Fiançailles
, & les deux autres le
jour du mariage , & le lende
GALANT 209
main. Il en avoit un couleur
de cabelle , & l'autres couleur
de caffé. Ces habits eftoient
brodez à plein , l'un d'argent
& l'autre d'or , d'un
deffein de tres bon gouft , &
qui fe démefloit agreable-
- ment . Toutes les extremitez
où font les boutonnieres ,
eAoient d'un deffe in different,
plus riche , & plus remply.
ا ن
Monfieur le Duc mit auffi
deux habits differens , un le
jour des Fiançailles , & l'autre
le lendemain. L'un eftoit
couleur de canelle brodé tout
argent , avec un bord magni-
1
310 MERCURE
fique , & un plein de Mofaï
que, & l'autre de drap d'écarlate
brodé tout or , fur un
deffein de Rabefque , c'eft àdire
, fans fleurons
conféquent nouveau.
> &
par
Madame la Ducheffe avoic
un habit de fatin vert , brodé
or avec un peu d'argent. Il y
avoit au tour de fa robe deux
grands bords d'environ un
tiers de haut , feparez par
deux agrémens de cinq ou fix
doigts de large , qui faifoient
une richeffe extraordinaire.
Ce qui reftoit de vuide dans
la robe eftoit remply de MoGALANT.
farques de differente compo-
#fition. La jupe eftoit de fatin
1 couleur de rofe , brodée d'argent
en plein. Il y avoit trois
grands bords , feparez par
deux agrémens , le tout diffe-
Erent du deffein de la robe .
Madame la Princeffe de
Conty avoit une robe de
I fatin amarante toute brodée
d'argent , & ornée au tour
de deux grands bords , d'environ
un tiers de haut , & des
agrémens tout differens de
ceux de l'habit de Madame
la Ducheffe . Il y avoit dans
ces grands bords des manic-
த்
312 MERCURE
res d'attaches qui fe formoient
par entrelats , & qui
eftoient remplies d'une Mofaïque
delicate & nouvelle ,
& on voyoit une Rabefque
extraordinaire dans ce qui fe
trouvoit de vuide. La jupe
eftoit de fatin couleur de
jonquille , brodée toute d'argent
, & cette broderie eftoit .
compofée de trois grands
bords , & de deux agrémens
dans lefquels on avoit placé
un peu d'amarante , enfermée
par des Rab fques , pour faire
fortir , & faire valoir l'ouviage
, qui eftoit tres- beau
&
1
GALANT.
313
& tout different des autres .
Monfieur le Comte de
Toulouſe avoit un habit de
drap gris blanc , enrichy d'un
bord de broderie, d'ornemens
d'or, & de petites anemones
auffi d'or , dont les graines
eſtoient d'argent , & couleur
de feu , & les feuilles remplies
de filets verts ce qui imetoit
parfaitement la nature.
M ' l'Evefque d Orleans fit
la cérémonie du mariage , &
celebra la Meffe . A l'Offertoire,
M ' le Marquis de Blainville
donna le cierge à Monfieur
le Duc du Maine , &
Dd
Mars 1692.
214 MERCURE
Mr des Granges le donna a
Madame la Ducheffe du Maine.
M's les Abbez de Fleury,
& de Beuvron tinrent le
poëfle . Aprés la Meffe, le Curé
de la Paroiffe prefenta le Regiftre
, fur lequel le Roy figna
avec Madame la Princeffe ,
Monfieur le Duc & Madame
la Ducheffe du Maine ,
Monfeigneur le Dauphin ,
Monfieur , Madame , Monfieur
le Duc & Madame la
Ducheffe de Chartres . La cérémonie
cftant finic , on alla
dans l'appartement de la Reine
,où le couvert eftoit dreffé ,
GALANT: 315
& le Roy fe micà Table avec
Monfeigneur le Dauphin
Monfieur , Madame , Monfieur
le Duc de Chartres , Madame
la Ducheffe de Chartres
, Mademoiſelle , Madame
la grande Ducheffe de Tofcane
, Madame de Guife , Madame
la Princeffe , Madame
la Ducheffe , Madame la Princeffe
de Conty Doüairiere ,
Madame la Princeffe de Conty
, Madame la Ducheffe du
Maine , Mademoiselle d Anguien
, Madame la Ducheffe
de Verneuil. Le foir,outre ces
melmes perfonnes , le Roy
Dd ij
316 MERCURE
d'Angleterre , Monfieur le
Prince , Monfieur le Duc ,
Monfieur le Prince de Conty,
Monfieur le Duc du Maine ,
& Monfieur le Comte de
Thouloufe
, fouperent avec
le Roy . La benediction du lit
fut faite par M' l'Evefque
d'Orleans , en prefence de Sa
Majefté. Le Roy d'Angleterre
donna la chemiſe à Monfieur
le Duc du Maine , &
Madame la donna à Madame
la Ducheffe du Maine. La
Toilette de cette Princeffe,
dont Madame la Princeffe luy
fait prefent , ayant cfté adGALANT.
317
mirée , je croy vous en devoir
faire la defcription . Elle eſt
égale en nombre de pieces à
celle de Madame la Ducheffe
de Chartres dont je vous ay
déja parlé , mais non -feulement
tous les ornemens en
font differens , mais on a auffi
changé les formes des pieces
qui l'ont pû fouffrir . Il y a
quelques bas reliefs parmy les
ornemens , qui reprefentent ,
les uns des Amours attachez
à forger des dards , & d'autres
à en aiguifer , & à afiler les
pointes. Junon eft reprefengée
dans un autre bas-relief ,
Dd iij
318 MERCURE
paffant dans les airs, & com
mandant aux vents qu'elle y
rencontre de le retirer , afin
de ne pas troubler la fefte des
jeunes Princes dont elle fait
porter les armes . Des coquilles
en relief fervent de bordu
re à quelques unes des pieces
qui compofent la Toilette,
Ces coquilles & les vents qui
fe rencontrent dans les autres
pieces , conviennent affez à
un General des Galeres . Cette
Toilette a efté faite par M
de Launay La Toilette d'étoffe
eftoit de velours cramoify,
brodée à plein . Trois deffeins
GALANT. 319.
differens qui le mefloient les
uns dans les autres , formoient
cette broderie , & ce qui en
faifoit la beauté , c'est que
malgré mille tours qui les entrelaffoient
, on ne laiffoit pas
de les diftinguer parfaitement.
Je vous envoye les noms
des Officiers Generaux , qui
ferviront cette Campagne
dans les Armées du Roy. On
avoit crû que Sa Majesté en
feroit de nouveaux › parce
qu'il y a une infinité de Braves
qui afpirent aprés cette
dignité , & qui meritoient
Dd iiij
220 MERCURE
d'en eftre honorez , mais il auroit
fallu, non-feulement que plufieurs
qui la poffedent il y a long temps,
& qui n'ont point fait la Campagne
derniere , n'euffent point encore
fervy pendant celle- cy , mais
auffi que plufieurs autres fuffent.
demeurez fans employ , ce qui
marque la quantité de perfonnes
de diftinction qui fe trouvent en
France , & combien la valeur au
plus haut degré y eft naturelle. Le
Roy ne fait pas moins connoiſtre
par là avec quelle prudence il fçait
employer tous ceux qui peuvent
rendre fervice à l'Etat. Je nevous
aflure pas que la Lifte que je vous
envoye, foit tout-à- fait juste.
ARME'E DE FLANDRE.
M. le Maréchal Duc de Luxem,
bourg , General,
GALANT: 32
Lieutenans Generaux.
M. Le Comte de Maulevrier.
M. Le Duc de Choiseul .
M. le Comte de Montal.
M. le Comte d'Auvergne.
M. le Duc de Villeroy.
M. le Marquis de Joyeuse.
M. le Prince de Soubize.
M. le Marquis de Tilladet.
M. le Comte Rofen,
M. le Duc de Vandofme,
Maréchaux de Camp.
Monfieur le Duc.
Monfieur le Prince de Conty.
Monfieur le Duc du Maine.
M. le Grand Prieur de France.
M. le Prince d'Elboeuf.
M. le Marquis de Montrevel .
M. le Comte de Teffé.
M. le Marquis de Crequy..
M. le Marquis de Villars.
322 MERCURE
M. d'Artagnan .
M. de Polaftron .
M. le Marquis de Monchevreuil .
M. le Baron de Bufca , commandera
la Maifon du Roy.
ARME'E DE MOSELE.
M.le Marquis de Bouflers Generaly
L'eutenant General.
M. de Rubantel.
Maréchaux de Camp .
M. le Comte de Gaffé.
M. le Marquis d'Harcourt Beuvror
M. le Duc de Roquelaure.
M. le Marquis de la Valette .
ARME'ED'ALLEMAGNE,
M. le Maréchal Duc de Lorges.
Lieutenans Generaux.
M. le Comte de Choiſeul.
M. le Comte de la Feüillée.
M. le Marquis de Chamilly .
M. le Marquis d'Uxelle .
GALANT. 323
Maréchaux de Camp.
M. le Marquis de Bertillac.
M. le Comte de Tallard .
M. le Marquis de Cogné.
M. le Comte de Melac .
M. le Marquis de Feuquieres.
M. de la Berteche.
ARMEE DE NORMANDie.
M. le Maréchal de Bellefonds
General.
Maréchaux de Camp.
Milord Lucam , cy - devant General
major Sarsfield .
M. le Marquis de Sepvile .
M. le Marquis d'Arnolfini.
ARMÉE D'ITALIE
M. de Catinat , General.
Lieutenant Cenetal
M. le Marquis de Langalerie.
Maréchaux de Camp.
M. le Marquis de S. Silveftre,
324 MERCURE
M. de Sare.
M. le Chevalier de Teffé.
M. de la Hoguete.
M. le Marquis de Vins..
M. Duffon de Bon- Repos.
ARMEE DE CATALOGNE
M. le Duc de Noailles , General,
Lieutenans Generaux.
M. le Comte de Chaferon.
Milord Moncaffel.
M. le Marquis de Revel .
M. le Marquis de Rivarolle.
Maréchaux de Camp.
M. le Marquis de Longueval.
M. le Marquis de Quinfon .
Jamais les Ennemis n'ont eſté en
meilleur cftat. Le Prince d'Orange
n'a point à foutenir cette année
de guerre en Irlande ; les Anglois
ont fait les derniers efforts pour
GALANT. 325
luy donner toutes les fommes qu'il
à demandles ; l'Electeur de Baviere
vient avec des Troupes &
de l'argent de fes propres Finances
dans les Pays-bas ; les Espagnols y
font des remifes confiderables ; les
Hollandois excitez par les affurances
que le Prince d'Orange leur
donne , qu'il engagerala France à
demander la paix , ont encore trou
vé des fonds pour les frais de la
guerre de cette année ; les Ennemis
ont plus fait de Magazins
qu'ils n'ont accoutumé , toutes
leursPlaces font remplies de Troupes
, & cependant ils tremblent
par tout. Toutes leurs Lettres , & .
toutes leurs nouvelles imprimées
len arquent, & l'alarme eft fi grande
jufque dans Bruxelles , que de
crainte de voir cette Ville- lå atta326
MERCURE
quée , on a mieux aimé facrifier la
recolte prochaine , qued n' en pás
inonder les environs , pour s'affurer
un peu contre la frayenr dont
ces Peuples font agitez . Il n'en
faut pas davantage pour montrer
la grandeur du Roy , fa vigilance,
fa conduite , le bon eltat & la valeur
de fes Troupes , & la gloire
" de la France . 1
Les Imperiaux n'ont pas dit un
mot de verité tout l'Hiver, touchant
le Blocus du Grand Varadin,
& quand ils prendroient prefentement
cette Place , il leur feroit
beaucoup plus avantageux de ne
l'avoir jamais affiegée. Ils ont perdu
du monde à ce Siege pendant
tout l'Automne. On n'en peut
douter , puis que cette Place qui
n'eft pas encore renduë , doit s'eGALANT.
327
tre défendue avec beaucoup de
vigueur. Le temps a efté fi rude
cet Hiver , que quand on n'auroit
pas tiré un coup
de part ny d'autre
, les Iraperiaux eftant beaucoup
plus à découvert , il eft impoffible
qu'ils n'ayent pas plus
fouffert que leurs Ennemis . Depuis
qu'ils font unis aux Proteftans
pour détrôner un Roy Catholique
, ils ont fait une infinité
de pertes confiderables , au lieu
qu'auparavant ils faifoient tous
les jours de nouveaux progrés.
Le 17. de ce mois un Armateur
de S.Malo de trente. fix Canons,
y amena deux Prifes faites fur
les Anglois , qui venoient des Barbades.
Elles eftoient chargées de
Sucre, de Cotton , & de Gingembre
, l'une de vingt- fix Canons, &
228 MERCURE
pas l'autre de vingt-deux . Il n'eſt
rentré un Armateur de Saint
Malo cette année fans avoir fait
quelque Prife.
·
Vous avez raifon , Madame, fur
la faute dont vous me parlez. La
conformité du nom m'y a fait
tomber d'abord, & quoy que ce qui
fe difoit dans le monde m'en euft
fait appercevoir avant que de fermer
ma derniere Lettre , j'oubliay
de m'en dédire. Ce n'est point
M. l'Abbé d'Eſtrade qui eit envoyé
en Portugal , mais M. l'Abbé
d'Eftrées. Il eft Fils de M. le Marefchal
d'Eftries, Vice- Amiral de
France , & M. le Comte d'Eftrées
eft fon ainé Vous jugez
bien que le Roy ne l'a choify
pour cet important employ que
par une entiere connoiffance de
GALANT. 329
fon zele & de fa capacité . Le nom
d'Eftrées eft fameux dans les Ambaffades
& les Negotiations .
Le mot de l'Enigne du mois
paffé a efté trouvé de peu de perfonnes,
& je croy que le feul nom
de l'Auteur leur a donné lieu de le
deviner. Elle eft de M. de Comiers,
& comme il eſt aveugle, & retiré
dans les Quinze- vingts , on a penfé
que le fens de cette Enigme
convenoit au petit Garçon qui le
conduit. Tous les Aveugles des
Quinze - vingts s'appellent Frere
un tel , & Soeur une telle , & on
les marie quelquefois enſemble.
Comme c'eſt un proverbe commun
que les Borgnes font Rois
parmy les Aveugles , un Borgne
n'auroit point befoin de conducteur.
Le petit Garçon qui mene
Mars 1692.
Ec
330 MERCURE
un Aveugle , marche le premier
dans les mauvais pas , & fuppofé
qu'un Aveugle fuſt boiteux , il le
feroit marcher droit , en l'empefchant
de s'égarer , & luy faifant
prendre le droit chemin. Ceux
qui l'ont expliquée dans ce fens
font M. de Rouviere , Mademoifelle
le Bourgcois du quay de la
Tournelle le Berger Tirfis 2
l'anagrame fiecle d'amour : La
Marquife de l'Anagramme , Purs
Image de vertu : Diane de la Fo
reft d'Alcleon : la défunte aux
beaux jours filez de foye
Nimphe aimantée: le Cavalier de la
belle invisible de la bague de Giges.
L'Enigme nouvelle que vous
trouverez icy , m'a efté envoyée
fous le nom du Chevalier Henriquez.
la
GALANT. 331
255222 522 52522525
J
ENIGME.
E fuis un corps leger , foible &
fort inégal.
A malegereté lafechereffe eft jointe,
Etje porte la barbe en pointe
Comme l'eut autrefois un fameux
Cardinal.
Sans eftre intereẞéje prens ce qu'on
me donne; 2
Avec des gens d'efprit j'ay beaucoup
d'agrément ,
Etfans faire le vain, vous ne verrez,
perfonne
Qui touche mieux un coeur , ny plus
fenfiblement,
En effet , je flate , je baise ,
Etje foumets la plus fiere beauté
Ecij
332 MERCURE
A me laiffer tout à mon aiſe
Faire ce que je veux, en pleine liberté.
Il est vray que je fais l'amour aveG
adisJe ,
Que je fuis vif &fort preffant,
Que je m'exprime tendrement,
Que j'ay du feu , de la delicateffes
Mais avec tout cela , doux , facile &
foumis
A cinq ou fix de mes Amis,
Je m'abandonne à leur conduite,
Et quelquefois dedans un même jour
Je reprens à leurgré la Belle , ou je
la quitte,
Pour aller avec eux ailleurs faire l'a
mour.
souvent pour eftre un peu volage
On n'en est pas moins eftimés
Et malgré les jaloux j'ay toujours
l'avantage
Et le talent de plaire & d'eftre aimé.
GALANT: 333
Ie fuis , Madame ; voftre , &c .
A Paris , ce 31. Mars 1692.
On,donnera le 15. d'Avril pro
chain , le dernier Entretien du
Prince d'Orange travaillant à fon
Hiftoire. Il fera remply de chofes
fort curieuſes.
2252 25$2525SE5225
P
TABLE.
Relude , contenant le détail de
ce qui s'est passé à l'arrivée du
Roy au Palais Royal.
Traduction d'une ode d'Horace, towchant
la vie champestre. 25
TABLE.
Lettre d'un François , à un Seigneur
Flaman. 29
19 Belle action de M. de Bellair.
Mandement tres -fingulier de M. de
Noyon.
Idylle.
Hiftoire generale des Geans.
66
78
80
Secret pour conferver en leur entier
Les corps les plus corruptibles. 123
Lettre d'un Milord touchant les Memoires
d'Espagne
. 131
·Grandes Solemnitez faites à Touloufe.
Epiftre chagrine.
144
1611
Difcours prononcé à l' Academie Francoife.
178
Converfion de Mr Lury , Rabin de
la Sinagogue de Mets
Le Theatre Pbilofophique .
219
222
Perte pour le Theatre François.
225
TABLE.
Hiftoire.
1
231
Vers irreguliers fur le mariage de
Monfieur le Duc de Chartres 246
Profeffion de Mademoiselle de Meau-
рсон 254
Honneftetez du Roy en accordant à
M. le Marquis de Malanfe la
permiffion de quiter Son Regiment
Charges données par le Roy
Morts.
257
261
264
M. de Bourges Medecin eft nommé
pour remplir la place de M. Seron
268
Détail du Voyage du Roy à Compiegne
241
·Dialogue de Pallas & des Mufes fur
Le Voyage du Roy.
Autres Articles de Morts.
264
285
Détail de tout ce qui s'est passé au
Mariage de M. le Duc du Maine,
TABLE.
de Mademoiselle de Charolois.
291
Noms des officiers Generaux qui
doiventfervir cette Campagne dans
let Armées du Roy. 320
Nouvelles de Flandre.
324
Nouvelles d'Allemagne. 326
Nouvelles de Saint Malo.
327
Enigmes. 331
Apoftille. 333
Fin de la Table.
La Medaille doit regarder
page 175.
L'air doit regarder la page 253 .
Page 88. lifez Nec Gigantum
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