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1689, 07, t. 8 (Affaires du temps) (Lyon)
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Texte
me
Ex Dono
RP. hand.From Menestrier
For Jean
807158
AFFAIRES
Մ
Colleg. Lugd
UT Irinit,
Soc. Jose Cat. Jnhc.
TEMPS
TOME VIIL
ALTON
LYON
Chez THOMAS AMAUL
ruë Merciere , au Mercure
Galant
M. DC . LXXXIX.
AVEC PRIVILEGE DV ROY.
突虫虫虫虫虫虫虫虫虫虫嗉
AU LECTEUR .
N trouvera dans cette
Lettre mes · derniéres
réponses aux
écrits féditieux de
Hollande , aufquels je n'en ferai
plus avant le commencement
de l'année prochaine. Ce
n'est pas que je ne fois perfuadé
que beaucoup de ces Ecrits
paroitront encore avant ce
temps-là , puis qu'ily en a , non
feulement d'ordinaires tous les
mois , & toutes les femaines, du
nombre defquels , je ne mets
point les Gazettes , mais qu'on
en voit auffi beaucoup d'extra
a iiij
AVIS
de- ordinaires, ce qui fait que
puis long-temps on ne trouve
que des repetitions
dans tous les
Ouvrages de cette nature : de
forte que pour y répondre , il
faut attendre que le temps ait
fait changer les matieres. Ie
vais neanmoins en combattre en
core un dans cette Preface ,
maisje n'auray befoin pour cela
que d'une douzaine de lignes,
Parce que la plupart des cho-
Les qu'il contient , ont efté déja
rebatues plufieurs fois par l'Auteur
, ou bien ce ne font que des
repetitions de ce que les autres
ont dit . Ainfi il ne faut prefentement
que deux ou trois pages
pour répondre à des Ecrits,
aufquels on n'auroit pû d'abord
repliquerfans faire des Volumes
entiers. Ce n'est pas , à diAU
LECTEUR.
་ ་
re le vray , qu'il fuft neceſſaire
de les refuter , s'il ne fe trouvoit
point d'efprits foibles , qui
peuvent fe laiffer furprendre
par de faux raifonnemens , &
fi les Etrangers qui doivent être
moins inftruits que les
François de ce qui fe paffe chez
nous , ne pouvoient être trompez,
méme fur les chofes le plus
manifeftement fauffes. Il faut
confidérer que tous ces Ecrivains
font Proteftans , & que
par confequent , le Prince d'orange
doit être un Heros pour
eux ; mais quoi que fon invafion
en Angleterre leur puiffe
être utile , on n'a pas lieu de
conclure pour cela qu'elle foit
juste, & que, parce qu'ils en tirent
de l'avantage , elle doive
être aprouvée de toute la terre.
a w
AVIS
On ne les blâmera point quand
ils
n'en parleront pas mal , co
qu'ils trouveront mefme des
couleurs pour excufer quelques-
unes de fes actions , mais
ils ne peuvent fans paroiftre
ridicules aux perfonnes defin
tereffées , l'appeller Heros , &
luy donner tous les cloges ,
qu'ont jamais merité les plus
grands hommes. Il y a de certains
faits publics & conftans,
fur lesquels on ne sçauroit
tromper le public , & l'inva
fion du Prince d'Orange eft an
de ces faits inexcufables . C'eft
le vol d'une Couronne caufé
par une ambition demefurée.
Ce vol n'eft autorisé par aucune
Religion , Dieu & les hommes
l'ont toûjours condamné ,
&il n'a jamais efté approuvé
AU LECTEUR .
dans aucune Hiftoire , quand
même les Vfurpateurs auroient
regné long - tems , & qu'ils
feroient devenus poffeffeurs paifibles
des Etats acquis par une
voye fi injulle. Ainfi tont Ecrivain
qui traite le Prince
d'Orange de Heros & de Roi,
ne doit être regardé que comme
un partial, & corrompu
par differens interêts qui lui
font écrire ce qu'il ne penſe
pas , & ce que ce Prince eft
bien éloigné de croire lui même.
Il eft vfurpateur , c'est un
fait inconteftable , il ne peut
être nié , & la pofterité n'en
parlera point autrement . Si
les Religionnaires de fon party
veulent que ce foit un grand
Homme , à cause de la maniére
dont il a execute fon
a vj
AVIS
•
entreprise , il ne peut meriter
cette gloire , que du cofté de
l'habileté à mal faire . Ie ne
dis rien icy là deffus , c'est un
endroit que j'ay traité dans la
fin de ce Volume. Ie paffe au
dernier Ecrit de Hollande qui
prouve que ce que je viens de
vous dire touchant les repetivions
continuelles , eft veritable;
puis qu'il parle encore d'une
pretendüe Alliance avec le
Turc. Je croy que cent écrits
de Hollande en ont parlé chacun
plus de vingt fois , dépuis
commencement de cette le
guerre.
Jy ay répondu deux fois fort
amplement , pour ne point imiter
les repetitions que je condamne
, j'ajouteray feulement.
quelques lignes à ce que j'ay
AV LECTEVR.
on n'a
déja dit , fans vouloir jamais
fetoucher cette matiere , quelques
écrits qui la puiffent rebattre.
left à
remarquer que
toutes les fois qu'on a parlé de
celte alliance fuppofée ,
pas méme trouvé de fauffes raifons
pour colorer un mensonge fi
peu vrai -femblable , & qu'on
s'est enfin avifé de dire dans ce
dernier écrit , que le Turc n'a
point fait la Paix avec l'Empereur
, à caufe de l'alliance
offenfive & deffenfive qu'il a
avec la France . Voilà une
confequence bien- toft tirée , &
Sur un fondement bien injufte.
Si les Turcs ne font
pas aujourd'hui fi habiles
dans le meftier de la Guerre
qu'ils l'ont efte autrefois , ils:
n'en font pas moins grandss
AVIS
> politiques
a peut- être point qui les paffe
là deffus. On a voulu leur
faire achetter la Paix par la
ceffion de plufieurs Places , &
par de grandes fommes. Ces
demandes leur ont paru exorbitantes
, & comme ils ne fe
preffent jamais de conclure ,
& qu'ils temporifent toujours ,
ils ont attendu pour voir fi
leur peu d'empreffement ne leur
feroit point obtenir de meil-
Leures conditions . Ils ont appris
pendant ce temps là ,, que
l'Empereur devoit envoyer la
plus grande partie de fes Troupes
fur le Rhin , & cette diverfion
les a empefchez de faire
une Paix qu'ils trouvoient
tout à fait defavantageufe.
Il n'y a rien en cela qui ne
& l'Europe n'en
AU LECTEUR .
foit tres - naturel , & que de
moins politiques qu'eux n'euffent
fait dans la mesme con→
joncture.
L'Auteur du même Ecrit
fuppofant que la France eft
dans un tres - mauvais eftat ,
dit , Que c'eft fa faute , &
qu'elle a bien voulu s'attitirer
la guerre qu'elle a aujourd'hui
fur les bras, Peuton
toujours fe contrarier , &
oublier dans un écrit ce
qu'on a dit dans vingt autres
? Tantoft la France s'eft
attiré la guerre ; tantoft c'est
elle qui la fait & qui veut
tout envahir , & tantoft on
la contraint de prendre les armes.
Pourveu qu'on écrive &
qu'on parle contre la Franee
, cela fuffit. Il n'importe
AVIS.
>
qu'un écrit parle differemment
de l'autre, on n'y prend pas
garde de fi prés , & c'est affez
que ce ne foit pas le même
comme fi d'une femaine à l'autre,
la fituation des affaires avoit
tellement changé , que la
France voulut aujourd'hui envahir
l'Europe , & qu'elle fe
vit demain fur le point de fon
entiére ruine .Ces écrits ne mar-
-
que
des cho- quent pas moins
fes fi opposées
, & non feulement
tous ceux qui écrivent
en
Hollande
, ne font pas encore
d'accord
là deffus ; mais il n'y
en a méme aucun qui le foit
avec luy-même , & qui dans
le même écrit ne fe contrarie
fur cet article. Si la Franae
étoit auffi coupable
que fa
glaire eft enviée , chacun
lui
..
AU LECTEUR.
reprocheroit la méme choſe . N
fe trouve aujourd'hui un Auteur
, qui aprés avoirfait voir
qu'elle doit étre accablée par
le nombre de fes Ennemis, s'étonne
de ce qu'elle n'a pas encore
fait de Conquétes de cette
Campagne. Si c'est tout de bon
qu'il parle , ie lui répondrai
que la France eft fage , & que
n'ayant point voulu troubler la
Paix, & ne demandant rien à.
fes Ennemis , elle triomphe en
empéchant que tant de Princes
liguez ne faffent de Conquétes
fur elle , & fi cet Auteur pretend
railler , ie lui dirai que
la France a ouvert la Campagne
par la prise de Philisbourg
, & du Palatinat , &
que les Ennemis doivent craindre
qu'elle ne la ferme avec
A VIS .
autant d'éclat qu'elle la ouverte.
Le même Auteur qui eft celui
à qui je répons , dit que le
commerce , les manufactures ,
les fciences , les arts , la navigation
, tout eft ruiné en France.
Voilà bien des chofes avancées
dont il pretend être
cru fur fa parole. Gependant
rien n'eft moins vrai , & il
n'y a qu'à ouvrir les yeux pour
voir le contraire . Le commeren
ce est la feule chofe
quoi la France pourroit fouffrir
; mais comme elle n'en fait
pas fon capital ainsi que fait
la Hollande , elle fe fentira
peu de cette diminution , qui
ne peut durer fans que la Hollande
en foit entiérement ruinée.
A l'égard des ManufaAU
LECTEUR .
tures , elles n'ont point ceffé
On n'a qu'à voir dans les lieux
où elles fe font , & où l'on a
toujours travaillé. Le pourrois
juftifier plus amplement ce que
j'avance , mais il faudroit defcendre
dans des détails qui
conviennent peu à une Preface.
Pour ce qui eft des arts &
des Sciences , toutes les Academies
qui font en France é
tant publiques , on peut voir fi
elles fleuriffent ou non. Je puis
affeurer que leurs fonds font
res -bien payez, &
que
que
les
gratifications
des particuliers le
font auffi. Je ne daigne pas répondre
à l'article de la navigation
, puis que la Flote
du Roy eft plus forte que celle
des Anglois , & des Hollandois
joints enfemble y répond
A VIS
pour moy ; chacun fçait qu'il n'y
a d'Ecole de Marine qu'en Fran
ce , & qu'on y trouve des Arfe
naux que l'on ne voit point ailleurs.
Cét Auteur qui connoit fi mal
l'état de la France, fe croit plus
babile que tous les Miniftres , &
veut donner des leçons de politique
parce qu'il a lû quelques
Livres qui en parlent . Il en fait
des applications ,& vajusqu'aux
paralelles , des miniftéres des
Cardinaux de Richelieu & Ma.
zarin avec le gouvernement
prefent. Il écrit bien, & la profe
eft belle, mais il n'y a rien de
plus faux que ce qu'il avance,
comme vous venez de voir ; ∞
en verité il faut que particuliers
foient bien vifionnaires
lors qu'ils veulent donner
des
AU LECTEUR.
les
predes
leçons de politique à ceux
qui gouvernent de grands Etats
, & qu'ils les accufent d'avoir
fait des fauves. Quoi que
les juges doivent juger felon la
Loy , & les Medecins ordonner
felon leurs preceptes ,
miers jugent felon les circonftances
des Affaires , & les fe
conds ordonnent felon celles des
maladies. Sans cela ils feroient
des injustices & des beveues en
fuivant au pied de la lettre les
preceptes & la Loy. Il en eft de
même d'un Miniftre , il y
certaines regles generales de
politique qu'il doit favoir , & que
tous les hommes peuvent apprendre,
mais il faut qu'il s'en ferve
felon qu'il connoit les affaires
de l'Etat, c'est ce que ne favent
pas les particuliers qui fe
a de
AVIS
mêlent de cenfarer indiferèttement
la conduite des Miniftres.
Au reste quoi que lè Lecteur
doive être furpris de trois ou
quatre chofes qu'il trouvera
dans ce Volume touchant les
Affaires d'Angleterre , dont le
public n'a point eu connoiffance
& dont une on deux femblent ne
devoir prefque avoir efté fceues
que de ceux qui les ont penfees,
je puis neanmoins l'affurer qu'el
les font tres- vrayes , & que je
n'ay rien mis fur ces articles là,
dont les parties qu'ils touchent
le plus n'ayent une entière certitude
, fi je voulois expliquer
icy comment elles font venues à
ma connoiffance, on feroit per-
Suadé que je n'ay rien dit que
de veritable.
AV LECTE VR.
J'ay affuré dans ma fepticme
Lettre , que je donnerois le
dernier Volume des Affaires da
Temps , le premier de Septembre,
pour ne les reprendre qu'au
mois de Janvier , en cas qu'il fe
fut paffé des évenemens affez
finguliers pour cela. Je tiendray
parole ,mais comme toute la matiere
qui me refte , ne pourroit
entrer dans un feul Volume , je
me vois contraint d'en faire
deux , dont l'un fera donné au
15. Aouft & contiendra tout ce
qui s'eft paffé en Irlande & en
Ecoffe depuis l'invafion du Prince
d'Orange en Angleterre. Ce
fera la neuviéme Partie des
Affaires du Temps ; le fecond
Volume qui fera la derniere
Partie de la même Hiftoire, paroitra
le premier Septembre.
A VIS
On a trouvé que j'ay avancé
dans ma Preface du feptiéme
Volume, quelque chose de hardi
touchant la chute dont le Prince
d'Orange paroit eftre ·menacé.
Je pourrois répondre à cela
que les vfurpateurs le font toujours,
lors même qu'ils jouyffent
le plus tranquilement du fruit
´de leurs crimes , mais fans vouloit
me fervir de cette veritépour
me défendre, je feray voir dans
ma nerviéme Lettre que j'ay pû
parler comme j'ay fait, fans garantirpourtant
que cela arrive.
Je diray auffi des chofes qui meriteront
que
tention.
le Publicy faffe at-
HUITIE
I
HUITIE'ME PARTIE
DES AFFAIRES
DU TEMPS
BIB
LYON
Uoi que je me
propofé de repren
dre dans cette Lettre
la fuite des Affaires
d'Angleterre , que j'ai interrompuës
pour parler de celles
deFrance je croi que vous ne fe.
rez pas fâchée que je réponde
à un nouvel Ecrit de Hollande
avant que d'entrer dans la
matiere,qui doit faire le princi-
VIII. Tome . A
2 VIII. P. des Affaires
pal fujet de cette huitiéme lettre.
J'ay appris que l'Ouvrage
que je vais combattre , eft de
Monfieur Jurieu . Je n'en ay
pas néanmoins une entiére certitude
; mais quoy que je n'ofe
l'affurer fur la foy de ceuxqui
me l'ont dit , il y a beaucoup
de chofes qui m'empèchent
d'en douter. Son caractere
y paroit à découvert ; fa
bile noire y eft imprudemment
repandue par tout ; on y voit
beaucoup d'emportement , &
peu de conduite & de bon fens .
C'est toujours un homme outré
de colére, qui écrit avec une
efpece de fureur , que ceux
même de fon party n'ont pû
encore approuver. Si on n'ajoute
pas foy à tout ce qu'il dit
on eft criminel'ou ignorant. Il
querelle fans ceffe le Public ,
du Tems. 3
& la bonne opinion qu'il a de
luy- même luy fait prendre tellement
à coeur toutes les chofes
qu'il veut prouver , qu'il y
a fujet de croire que le mauvais
fuccés de fon entreprife , & fon
orgueil qui fe trouve humilié
par-là, le mettront bientôt hors
d'état de vomir des injures contre
tous ceux qui s'opposent à
fes fentimens , & de déchirer
la rénommée des véritables
Souverains , pour , élever les
Ufurpateurs. On doit cependant
demeurer d'accord qu'il a
du feu & de l'érudition , mais il
eft fi partial, qu'il ne connoift
point la justice , & ne veut pas
même l'examiner.Comme il eft
aveuglé de paffion , & que rien
ne lui plaift tant que les invec
tives ,tous fes écrits fore remplis
de contradiction, d'imprudence
A ij
•
4 VIII. P. des Affaires
& de fautes de jugement. Il
condamne dans l'un ce qu'il
approuve dans l'autre, il ne fait
reflexion fur rien; il s'abandonne
à fes premiéres penſées , &
croit avoir reüffi , quand en
écrivant il a repandu beaucoup
de venin .
"
La peinture que vous venés
de lire du caractere des ouvrages
de M. Jurieu , ne me doit
point être attribuée.Ce font les
Tentimens du public que j'ai ramaffés,
& j'aurois pû l'étendre
beaucoup davantage fi j'avois
voulu raporter tout ce qui fe dit
de lui. Il n'y a point deux voix
là- deffus, fes meilleurs amis , &
tous les Proteftans ont toujours
blamé fa maniére d'écrire injurieufe
& emportée . Elle fait
que rarement on ajoute foy à
ce qu'il publie , parce qu'il eſt
.
du Tems.
aifé de connoitre que la paffion
le fait plus parler que parler que la raifon
, & que le dépit qu'il a de
voir qu'on ne le croit pas , le
porte plus à redoubler ſes em
portemens , que l'interêt de la
pretend ë verité qui le fait écrire.
Ne croyez pas que la
vangeance m'ait engagé à
vous parler de la forte de Monfieur
Jurieu . Je n'ay aucun
reffentiment des injures qu'il
m'a dites , & je puis croire que
je ne m'abule point moi-même
le là deffus , puis qu'elles ne
m'ont caufé nulle émotion . Si
elles m'avoient fâché , je reconnoitrois
par-là que la paffio
me feroit agir; & fon exemple
me rendant fage , jéviterois les
défauts où je voi qu'il tombe ;
mais loin que fes jnjures aient
fait fur mon efprit l'éfet qu'il a
A iij
6
VIII. P. des Affaires
tendu , elles m'ont plutôt donné
de la joye , en me faifant
voir que la maniére dont j'ay
repouffé ce qu'il impute fort in.
justement au Roy , ne luy a
pas plû,& qu'elle a détruit quelques-
unes des fauffes impreffions
qu'il avoit données de ce
Monarque. C'êtoit le feul but
que je m'étois propofé . Les injures
de Monfieur Jurieu me
font connoitre que je l'ai atteint
, & puis qu'elles m'ont apris
ce que je n'euffe jamais
fçû fi elles n'euffet point éclaté
j'ai tout fujet d'en être content.
On pourroit me demander
pourquoi je fais une peinture
fi defavantageufe du caractere
de Monfieur Jurieu? Puiſque la
vangeance n'y a point de part,
il me fera aifé de répondre.
J'écris pour faire voir l'injustice
du
Temps.
7
de ceux qui pour affermir un
ufurpateur , tâchent d'obfcur
cir la gloire du Roi , empoifonnent
fes plus belles actions , &
luy en fuppofent d'odieuſes afin
d'en prendre fujet de le calomnier.
Dans ce deffein , je
ne dois ri, n oublier de tout ce
qui peut contriber à le faire.
reuffir. Monfieur Jurieu eft l'énemy
que j'ay à détruire , puis
qu'il a luy feul plus écrit contre
la reputation du Roy , que
tous les écrivains de Hollande
enſemble , & comme les ignorans
& ceux qui prennent trop
facilement toutes les impreffions
qu'on leur veut donner , pourroient
ajouter foi à cet Autheur
feditieux, quand il n'auroit pas
écrit contre moy , j'aurois été
obligé de parler de luy comme
j'ay fait , rien ne pou-
A iiij
8
VIII. P. des Affaires
vant m'être plus avantageux
dans ce que j'ay entrepris ; que
de faire voir la foibleffe de
cet Ennemy , & le peu de
créance qu'on doit avoir à
tout ce qu'il dit. Lors qu'il fera
tout-à - fait connu , je tiendrai
ma caufe à demy gagnée
, felon la maxime qui
eft généralement reconnue
dans le monde , & qui nous
apprend, que les louanges données
par une perfonne qui mérite
d'être loué elle - même
font honeur à ceux qui les reçoivent,
& qu'au contraire on ne
peut - être -être blamé par des perfonnes
peu eftimées dans le monde
du côté de l'honneur ,fans que
ce blâme tourne à nôtre gloire.
M.Jurieu eft du nombre de ces
derniers , & comme il travaille
fans ceffe à dechirer la reputa
,
du Tems. 9
tion du Roy , tout le mal qu'il
ofe en dire augmente la gloire
de fa Majefté.Ainfi j'ai deu faire
voir le caractere de cet Auteur
violent & trop emporté
afin qu'on en tirât les conféquences
qui en doivent reſulter
felon la maxime que j'ai remarquée.
Je paffe à l'Ecrit,dont j'ai réfolu
de combattre les principaux
Articles, les autres n'êtant pas
confidérables,& ne fervant que
de liaiſo à ceux que je vais vous
raporter. Cet ouvrage est une
lettre écrite à un Bourgeois de
Soleure,fur les interêts des cantons
Suiffes.Elle a paru pendant
que la diette tenoit, & qu'elle êtoit
folicitée par le Noce du Pa.
pe,& par la maison d'Auftriche
de ne point garder de Neutralité,
& de donner paffage aux
A v
10 VIII. P. des Affaires
Troupes des Alliez pour entrer
en France. Vous voyez
que le Nonce n'êtoit pas - là
pour
travailler à la paix , puis
que les inftances qu'il faifoit ne
tendoient qu'à faire verfer du
fang , & à perpetuer la guerre.
Voici de quelle maniére l'Auteur
de cette Lettre raiſonne
pour perfuader aux Suiffes de
rompre le Traité de Neutralité
qu'ils avoient conclu peu auparavant.
Chacun fçait que
France veut tout ce qu'elle a
un grand interêt de vouloir
pour fa grandeur , &par con-
Sequent on ne peut douter qu'elle
n'ait deffein de vous conquequerir,
pour s'ouvrir le chemin
à deplus grandes Conquêtes. H
feroit mal aifé de dire en moins
de paroles plus de chofes
inutiles , & qui ne prou
vent rien. Quand la Fran-
*
la
du Tems.
IF
ce veut tout ce qu'elle a un
grand interêt de vouloir pour
fa grandeur , elle ne fait que
ce que tous les Princes de la
terre , & toutes les perfonnes
raisonnables doivent faire.
Veritablement on peut - être
blâme felon les maniéres qu'-
on met en ufage pour reüfir
, & felon les injuftices qu'-
on peut quelquefois employer
dans fes deffeins ; mais comme
l'Auteur poſe un fait fans
circonstance , la France ne
peut être blâmée lors qu'elle
veut ce qu'elle a un grand interêt
de vouloir, & que tout au
tre voudroit en pareille ocaſion
& il conclut mal lors qu'il pretend
que la France cherche à
conquerir la Suiffe, parce qu'-
elle veut tout ce qu'elle a
grand interêt de vouloir pour
A vi
12 VIII. P. des Affaires
fa grandeur. Si cela êtoit , elle
auroit fans doute des penfées
plus vaftes , puis qu'il
y auroit beaucoup de Conquêtes
qui lui feroient plus
utiles que de foumettre la
Suiffe. Que fçait - il fi l'union
qui regne entre la France ,
& les Suiffes ne l'accommode
point plus que ne feroit
la Conquête de leur Pays
Elle en tire des fecours volontaires
qu'elle n'obtiendroit peut
être qu'avec grande peine lors
que ces fecours feroient forcez
, & je ne fçai fi elle n'auroit
point autant de fujet de fe défier
des Suiffes , quoy que naturellement
fidéles que le Prince
d'Orange en a de ne fe
pas fier
aux Anglois , encore qu'on
leur ait voulu faire croire
qu'ils avoient fouhaité d'être
du
Temps. 13
fous fa domination . Mais quand
on auroit pu imputer à la France
des pensées vaines & vagues
, comme celle de vouloir
affujettir la Suiffe,il ne s'agiroit
tout au plus que d'une penfée ,
& non d'un deffein formé, mais
de ces pensées qui roulent dans
l'efprit,& paffent fans qu'on s'y
arrête,ou du moins fans qu'elles
faffent rien déterminer ; & fur
cela il feroit bon que l'Auteur
nous dit comment il a découvert
que la France ait eu de ces
fortes de pensées . Il doit le
prouver , ou s'il ne pretend
pas parler d'une penſée vague
, il faut que ce deffein de
Conquefte ait paffé à des effets
vifibles , & à des preparatifs
de guerre contre la Suiffe , dequoi
on ne peut acufer la Frace
Cependant l'Auteur veut que
14 VIII. P. des Affaires
les Suiffes lui déclarent la guerre,
parce que, dit- il , on ne peut
douter qu'elle n'ait deffein de les
conquerir. Voilà un bel argument
pour obliger les Cantons
à déclarer la guerre à la France.
Le fondement feroit bien
leger , & les Suiffes auroient
bien envie de rompre avec
elle , fi fur un Ecrit rempli de
vifions & d'injures , envoyé de
Roterdam par Mr Jurieu aux
Bourgeois de Soleüre , tout le
Corps Helvetique declaroit la
guerre au Roy. Cette penfée
eft fi creufe , & tellement hors
de la vray- femblance , qu'on ne
peut comprendre comment elle
a pû tomber dans fon efprit.
Cependant comme il veut toujours
avoir raiſon, & qu'il querelle
tous ceux qui ne font
de fon fentiment , il declarera
pas
du
Temps. 15
bien toft la guerre aux Suiffes ,
parce qu'ils n'ont pas voulu
fuivre les avis , en rompant avec
la France .
Je n'avois pas cru d'abord
que cet article fut digne d'aucune
réponſe. Ce font de ces
chofes qui fe détruiſent d'ellesmêmes
, & les chimeres d'un
particulier ne meritent pas
qu'on y faffe attention ; auffi
ne vous l'ay - je rapporté , que
pour faire voir qu'un homme
qui a de pareilles vifions en
peut remplir les écrits , ce qui
doit obliger ceux qui fe laiffent
aifément perfuader , à ne pas
croire legerement les réveries,
& les fauffetez qu'il leur pourroit
débiter , touchant les chofes
dont ils n'ont nulle connoiffance.
>
L'Auteur pourſuit de la for16
VIII. P. des Affaires
>
te. Je vous prie de confiderer que
ces tributs que vous tirez de la
France ne fçauroient durer
long-temps Il est certain qu'elle
fera épuisée cette année. On le
voit , on le juge par les horribles
dépenfes qu'elle afaites, &
par la maniere furprenante dont
elle épuife toutes les fources de
fes finances.Quoi que j'aye déja
prouvé dans mes autres Lettres
fur les Affaires du Temps , le
bon eftat de la France , je ne
fçaurois m'empêcher de faire
voir le ridicule & le faux de
cét endroit. le voudrois bien
fçavoir comment M' Jurieu,qui
ne fe mêloit que des Affaires
de la Religion à Sedan où il
demeuroit , & qui depuis s'eft
retiré à Roterdam d'où il n'a
point ceffé d'écrire d'infrutueufes
Lettres Paftorales aux
du
Temps.
17
nouveaux Convertis de France
pour les faire foûlever , je voudrois
, dis- je , fçavoir , comment
un homme de fon Cara-
&tere , qui n'a vû les affaires
ny de prés ny de loin , & qui
doit plus ignorer celles de l'Etat
qu'aucun homme du Royaume
, rien n'êtant ſi éloigné
de l'emploi dont il fait profeffion
, peut connoitre à fond
l'état des Finances de France,
dont l'abîme eft impenetrable
.
On l'a vu par les affaires qui
font arrivées fur ce fujet un
peu après le mariage du Roy,
puis que ceux qui les avoient
maniées long - temps , & les
hommes du Royaume les plus
éclairez en toutes fortes d'affaires
commis pour
>
développer les
en
myfteres ,
n'ont pû venir à bout de les
18 VIII. P. des Affaires
penetrer, tant elles ont de refforts
cachez & de parties entrelacées
l'une dans l'autre ;
mais tout cela ne fervant qu'à
couvrir leur immenfité, ne fauroit
être qu'avantageux
à la
France, puis qu'il fait voir que
le fond de fes Finances eft inépuifable
, & qu'outre ce qu'elles
fourniffoient
dans les dernieres
Guerres pour les befoins
de l'Etat qui étoit affez floriffant
quand le Roi fe maria , elles
pouvoient
encore enrichir
ceux qui les manioient, & leur
faire égaler en richeffes , les
Souverains
qui ne font pas du
premier ordre. On peut juger
par ce que je dis du bon état
où se trouve la France de ce
côté là , aujourd'hui
que l'oeil
du Prince , & la probité de ceux
qui les gouvernent
font que
du Tems. 19
tout ce qui appartient au Roy
vient dans fes coffres. Ce font
des fecrets inconnus à M. Jurieu
, qui n'a pu favoir l'état des
Finances de France , dans le
tems que toute l'habileté de
ceux qui la gouvernoient ne le
pouvoit penetrer , & qui étant
retiré à Roterdam , n'eft pas à
portée d'en pouvoir preſentement
découvrir le fond, qui eft
inconnu , même à la pluſpart
de tous ceux qui les manient .
Tout ce qu'il peut favoir, ainfi
que tout le Public , c'eft qu'êtant
bien dirigées , & rien de
ce qui appartient à Sa Majesté
n'en étant fouftrait, fes affaires
doivent être en bon état &
c'est ce qu'il s'offorce de cacher
, en voulant perfuader le
contraire, comme s'il en devoit
être cra fur la parole , & qu'il
›
20
VIII. P. des Affaires
eût fur cette matiere des Memoires
qu'on eft fort feur qu'il
n'a pas , & qu'il ne peut même
avoir. Il dit que la France ſera
épuifée cette année , & tranche
le mot avec une certitude
dont on ne doit jamais fe répondre
dans les chofes d'une
auffi grande importance. Le
terme eft court , & je ne fçay
pas comment cét épuisement
pourroit arriver , la France
n'êtant point affoiblie depuis la
derniere Guerre. Le Roy la
finit glorieufement , & aprés avoir
triomphé pendant fix années
, il foutint enfuite les efforts
de la plus grande partie
des Princes de l'Europe , &
leur ayant impofé la Paix > il
fit rendre aux Suedois tout ce
que le Roy de Danemark , &
l'Electeur de Brandebourg leur
du
Temps.
21-
avoient pris. C'eſt un fait public
marqué dans toutes les Hiftoires,
& qui n'a pas befoin de
raifonnemens pour être prouvé.
L'Auteur aprés s'être ſervi
du mot de certain , pour ne
point laiffer douter que la France
ne foit bien- toft épuisée , ajoûte
qu'on juge que cela fera .
C'eft fe démentir d'un moment
à l'autre. Un homme qui aſſure
une chofe comme eftant
certaine , ne peut plus dire
qu'on juge qu'elle arrivera , puis
que juger , c'eft raifonner fur
les apparences , qui font fort
fouvent trompeuſes , & qu'on ne
fçauroit juger de cette forte,que
de ce qui eft incertain avant
que l'évenement en ait décidé.
Il n'y a rien de folide en tout
cela , & dire qu'on juge que
la France eft fur le point
d'eftre épuisée , ne fuffifoit
22 VIII. P. des Affaires
pas pour faire refoudre les
Suiffes à rompre avec elle.
L'Auteur pretend que ce qu'il
predit ne peut manquer d'arriver
, & il apporte pour raifons
les horribles dépenfes qu'il dit
que la France a faites, & la maniere
fui prenante dont il fuppofe
que fes Finances font tous les
jours épuifées . Si la France a
fait d'horribles dépenfes , elles
ont esté à lever des Troupes, &
comme ces Troupes coutent
beaucoup plus la premiere année
que la feconde , parce
qu'afeconde,
prés qu'elles font levées , il ne
s'agit plus que de les entretenir,
les dépenfes qu'on fait four
les lever dans une année , n'épuifent
point les finances de
l'année fuivante . Au contraire,
ces premieres dépenses eftant
faites , on a moins beſoin d'en
1
du
Temps . 23*
faire d'autres ; & comme les revenus
du Roy font grands , &
qu'il peut les augmenter par
beaucoup de juftes voyes , au
lieu d'inferer que la France fera
épuisée cette année , à cauſe
des dépenfes qu'elle a faites,on
doit conclurre qu'ayant fait
tous les armemens , & achevé
de fortifier toutes fes Places, elle
pourra facilement les entretenir
les années fuivantes. S'il faut
foutenir la guerre , elle y employera
tous fes grands fonds,
& toutes les grandes reffources
qui ne lui manquant jamais ,
lui ont toujours donné lieu de
fournir à tout lors qu'on l'a cruëépuifée
. Les refforts de la France
font incomprehenfibles làdeffus,
& il eft impoffible qu'on
ne foit trompé lors que l'on pretend
approfondir fes Finances
24 VIII. P. des Affaires
C'est ce qui a efté caufe que fes
Ennemis ont efté fi fouvent
batus pendant la derniere guerre.
Ils s'éloignoient de la Paix ,
parce que d'année en année
ils la croyoient hors d'eftat de
continuer les grandes dépenfes
, & lors qu'ils penfoient que
fes Finances eftoient prêtes à
tarir , & qu'ils avoient trouvé le
fond de l'abîme, ils en voyoient
auffi-toft jallir de groffes & nou
velles fources qui rompoient
toutes leurs mefures, & leur faifoient
voir leur ignorance. En
effet , c'êtoit fort mal à propos
qu'ils fe mêloient de juger d'une
chofe,qui embara feroit mê
me la plupart des François , qui
font employez dans le maniement
des Finances de cét Etat.
Ainfi fi les Ennemis mettent
leur efpoir dans l'épuisement
de
du
Temps . 25
de fes Finances, on peut affurer
que leurs mefures fe trouveront
fauffes. Il eft vray que pour relever
leur efperance , cét Auteur,
aprés avoir dit, que la France
fera épuifée cette année par
les horribles dépenses qu'elle a
faites, ajoute, & par la maniere
furprenante dont elle épuife
toutes fes fources de finances.
Voilà une choſe bien legerement
avancée, & qui n'eft foûtenuë
d'aucune preuve. Ce
qu'il y a d'étonnant c'est que
bonnes ou méchantes , il ne
fe met pas même en eftat
d'en apporter. Il faut qu'il
foit bien perfuadé qu'on le
croira pour en ufer de la
forte . Cependant il ne dit
rien qui ne doive eftre fufpect
, & ce que je viens de vous
marquer touchant l'eftat des
B
•
26 VIII. P. des Affaires
Finances du Royaume , fait
bien connoitre qu'il eft impoffible
qu'il ne fe trompe pas
groffierement
. Quand cet Auteur
a parlé des reffources épuifées
, on n'y avoit preſque
point encore eu recours , & les
chofes fe font paffées d'une
maniere qui a fait voir que le
Roy en employant ces refources,
obligeoit plus fes Sujets, que
fes Sujets ne lui faifoient de
plaifir . On fçait avec quel empreffement
ils ont couru porter
leur argent au Trefor Royal.Ie
repete point, l'ayant affez
marqué & prouvé ailleurs ;
mais je me crois obligé de dire
icy , à propos des reſources qui
font inépuisables
en France ,
qu'on vient de paffer au Parlement
quelques affaires qui
produiront de grandes fommes
ne
le
du
Temps. 27
au Roy. Aucun Ecrit de Hol
lande n'en a encore parlé ;
mais comme les Ennemis de Sa
Majesté ne manquent pas
d'empoisonner tout , & qu'ayant
déja dit que ce Prince épuife
toutes les reſources , ils auront
occafion de reprendre cét
Article, à cauſe du nouvel argent
qui va entrer dans fes coffres,
je croy qu'en répondant à
ce qu'on a déja dit fur cette
matiere , je ne puis nte difpenfer
de vous parler des Edits quiferont
dire de nouveau à tous
les Ecrivains de Hollande, que
la France épuile toutes les fources
de fes Finances , & qu'ainfi
elle fera épuisée dés cette année.
Quand le Roy n'auroit eu
aucune guerre , il auroit pû faire
une partie des chofes dont je
vais vous informer, puis que les
Bij
28 VIII. P. des Affaires
unes foulagent fes Peuples
& que les autres leur font plai
fir.
Les Memoires qui ont été
donnez par lesCommiffairesenvoyez
dans les Provinces pour
la reformation de la Juftice ,
ayant été examinez dans le
Confeil du Roi, il a trouvé qu'il
feroit tres- utile à ſes Sujets d'établir
des Commiffaires aux
Saifies réelles, dans les lieux où
il n'y en a point eu jufques à
prefent ; & à l'égard des lieux
où ils ont été établis de retrancher
cette multiplicité d'Officiers
qui eſt toujours à charge
au public,& de les reduire à un
feul. Il y avoit des Particuliers
nommez par les Juges, qui quoi
qu'ils ne fuffent point revêtus
de Charges , joüiffoient des
droits comme auroient fait des
du
Temps.
19
Officiers titulaires , cependant
perfonne n'en recevoit le même
avantage . Enfin plufieurs
joüiffoient des droits attribuez
aux Contrôleurs, & aux Commis,
ce qui tournoit à la charge
des Sujets du Roy,fans que Sa
Majefté en retirât aucune finance.
Il n'y a rien que de naturel
dans ce que le Roi a refo
lu fur cet article . Il fait du bien
à fon Peuple, & il s'en fait; &
quand il auroit été fans guerre,
il auroit voulu la même choſe
pour le foulagement des intereffez
; j'entens de ceux de fes
Peuples que ces affaires regardent,
puis que les Commiffaires
envoyez dans les Provinces
pour la reformation de la Juſtice
, avoient donné des Memoires
là - deffus.
Quant à l'Edit portant
créa-
B iij
30 VIII. P. des Affaires
tion de fix cens mille livres
d'augmentation de gages aux
Officiers des Jurifdictions Royales
, c'eft quelque chofe de
bien commode pour eux , que
de trouver à rendre leurs charges
plus confiderables ', en plaçant
leur argent , & d'en recevoir
le revenu en même tems
que celui qu'ils recevoient auparavant
de leurs Charges.
A l'égard de la Déclaration
touchant les droits d'amortiffement
, on n'en peut lire le titre
fans connoitre qu'elle eft jufte,
puis qu'elle n'en pourroit avoir
fi le mot de droits n'y entroit
pas. Aufli ces droits font-ils des
plus anciens de la Couronne .
Ils ont efté établis avant le regne
de Saint Louis , & ce Prince
en a jouy. Il eft jufte que dans
une guerre de Religion , où l'Edu
Temps .
3.1
glife eft intereffée , elle contribue
à la foûtenir, pour éviter la
Fuine dont elle eft menacée par
ceux mêmes, qui devroient travailler
à la maintenir avec la
même vigueur qu'ils travaillent
à fa perte.
Pour ce qui regarde la creation
des cinq cens mille livres
de rentes provinciales , la bonté
du Roy paroit de deux manieres
en cette occafion . Toute
l'Europe jaloufe s'êtant unie
pour obfcurcir l'éclat de fa
gloire , fes coffres doivent toujours
fe trouver remplis pour)
refifter à tant d'Ennemis liguez,
& quand il peut charger fes
Peuples de levées, & d'impofi--
tions extraordinaires , il aime
mieux fouffrir quelque diminution
de fes revenus, que de rien
lever fur eux. Il fait plus ; il re-
B iiij
32 VIII
. P. des Affaires
garde à ne rien faire qui n'ail .
le à leur avantage à même
tems qu'il agit pour lui , & aprés
avoir obligé la Ville Capitale
en créant des rentes fur
l'Hôtel de Ville de Paris , il- fait
la même grace aux Habitans
des Provinces qui ont de l'argent
à placer, & leur ôte la peine
de le porter à Paris , & d'y
venir recevoir les árrerages de
leurs rentes , ou de commettre
des gens pour cela .
On a fuprimé les Offices des
Receveurs & Contrôleurs des
Octrois ; on les rembourſe , &
on en crée d'autres . Perfonne
n'eft lezé dans les fuppreffions,
& dans les créations , le peuple.
eft foulagé , & les Affaires du
Roi s'en trouvent mieux . On a
créé auffi deux Payeurs des gages
en chaque Bureau des Fidu
Tėms. 33
nances,& quelques charges neceffaires
dans la Généralité de
Mets, le nombre en étant trop
petit.Il n'y a point d'impofitions
nouvelles dans tout cela , ce ne
font quafi que des réglemens ,
qui doivent d'autant plus faire
admirer l'efprit , & la bonté
du Roi , & l'intelligence de fes
Miniftres , que le bien public
s'accorde dans toutes ces chofes
avec l'interêt de Sa Majeſté.
Ceux qui fe mêlent de juger
des Finances de France
fans qu'ils y ayent jamais rien
compris , peuvent voir par - là
qu'elles ne font pas en état
d'être épuisées , & que le Roy
aura encore de quoy faire la
guerre l'année prochaine ,
puis qu'outre fes revenus ordinaires
qui font grands , fes
B v
34 VIII. P. des Affaires
Finances groffiront par tous les
articles que je viens de rappor
ter. D'ailleurs le Roy ayant les
coeurs de tous fes Sujets , auroit
encore leurs bources , s'il arri
voit qu'il en eût befoin .
Je reviens à la Lettre dont
j'ay entrepris de vous parler.
L'Auteur dit , en parlant de la
France , les victoires precedentés
ne font- elles pas des affurances
qu'elle doit eftre vaincuë,
felon la loy des vicissitudes &
par la maxime que toutes les armesfont
journalieres ? Jamais il
n'y eut de raiſonnement fi peu
juſte que celui - là , & dont on
puiffe moins conclure les con
fequences que l'Auteur en veut
tirer. En trois lignes il expoſe
trois choſes abfolument fauffes..
On ne peut dire affirmativement
, que les victoires prece
du
Temps. 35
T
dentes de la France font des af
furances qu'elle fera vaincu .
Elle peut l'être, il eſt vray, mais
fi elle éprouve ce malheur , ce
ne fera point à caufe des vi-
&toires qu'elle a remportées. Il
n'eft point feur qu'un Prince
qui a efté plufieurs fois vainqueur,
perdra une bataille ,parce
qu'il en a gagné d'autres . Si
la certitude en eftoit telle qu'elle
ne pût eftre révoquée en
doute , il n'y a point d'homme
qui voulut embraffer le mêtier
de la guerre, puis qu'en le favfant
il s'expoferoit à des chagrins
affurez car ou il ne poutroir
douter qu'il les efflyeroit
d'abord, ou s'il eftoit affez henreux
pour les éviter dans fes
premieres Campagnes, il feroit
-feur d'étre vaincu danslafutute.
*Siky avoir quelques raiſonne-
B vi
36 VIII. P. des Affaires
NOR
mens à faire fur les victoires de
la France dont l'Auteur demeure
d'accord , c'eſt qu'il y a
beaucoup d'apparence qu'ayant
toujours efté victorienfe , elle le
fera encore , parce que c'est la
méme Nation qui combat , qu'el
le a toujours la méme valeur, la
méme conduite , le méme zele
pour fon Prince , & que c'eft
toujours fous fes drapeaux, fous
fes ordres, & fous fon beureufe
étaile quelle combat. Voilà ce
que l'on peut inferer fans le
devoir affurer pourtant , puis
que le fort des combats eft entre
les mains de Dieu , & non
pas dire en decidant , que les
victoires precedentes de la
France font des affurances qu'-
elle doit estre vainçüe. L'Auteurajoûte
felon la loi des viciffitudes.
C'eft à lui à nous expli
3
du Tems.
37
quer ce que c'eft , que cette loy
des vicissitudes . Il eft vray
qu'on voit des viciffitudes dans
le monde , mais tous ceux qui
ont vécu jufques à prefent , &
qui font encore fur la terre , ne
les ont pas éprouvées . La chofe
n'eft donc pas fi generale
qu'elle ne fouffre quelque exception)
, & dés qu'il y a de
l'exception , il n'y a point de
loy , c'est à dire , que quoi que
tout homme puiffe éprouver
de viciffitudes , il n'y a point
de loy qui porte qu'il en ef
-fuyera infailliblement . On voit
tous les jours des gens qui ont
-gigné de grands biens , & ils
meurent fans que, la fortune
qui les avoit élevez leur ait fait
fouffrir aucun revers pour
les abaiffer. Enfin , l'Auteur
qweq 18 rollsA expa'bin.b
•
38
VIII. P. des Affaires
dit que la France fera vaincuë
par la maxime que toutes les armes
font journalieres. Il eft vray
qu'on dit par une espece de
proverbe que les armes font
journalieres, parce qu'on a fonvent
reconnu qu'elles l'êtoient,
mais ce n'eft pas à dire qu'elles
doivent l'être neceffairement
pour tout le monde. On a vû
des Capitaines
qui n'ont jamais
été vaincus , & des Etats toujours
floriflans, & quand ils ne
pourroient s'exempter d'endurer
quelques revers , l'Auteur à
moins que d'avoir eu des revèlations
, ne peut
affurer que Ja
2 France fèra vaincue cette année
, puis que fon bon - heur
pourroit ne changer de fortlong-
temps. Après avoir affuté,
il le dément comme il a fait
dans d'autres Articles, & pour
• du Tems.
39
faut il eftre
que
fuit en difant
grand Prophete pour voir
la France perira toft ou tard
dans cette affaire ? Elle devoit
tout à l'heure perir cette année,
à preſent c'eft toft ou tard . Cela
pourra aller encore loin ; un
temps indeterminé eft fouvent
long à venir. Auffi les Suiffes
n'ont-ils point écouté ces raifons
, quoi qu'elles viennent
d'un homme qui fe mêle de
prophetifer, Il dit que nos Generaux
font morts . Il eft vray
que la France a perdu de
grands Capitaines ; mais il s'en
eft toujours trouvé depuis le
commencement du monde qui
ont fuccedé les uns aux autres.
Le commandement & les occafions
font le General . Depuis
Alexandre & Cefar,tous les fié--
cles ont produit des Capitaines
40 VIII. P. des Affaires
que leur reputation nous fait
eſtimer, & il y a un fort grand
nombre d'Officiers Généraux
en France , qui font beaucoup
plus capables de commander
des Armées en Chef, que tous
les Généraux de nos Ennemis.
L'aveuglement de cét Auteur
va jufques à dire , que le Prince
d'Orange eft un grand Capitaine
, dans le tems qu'il veut
abaiffer les Généraux de France
. Un grand Capitaine peut
perdre des Batailles , & lever
des : Siéges, & les chofes fe trouvent
quelquefois dans une
fituation , où il lui feroit impoffible
de vaincre à moins d'un
miracle ; mais ce n'eft pas parles
-pertes continuelles qu'on peut
mériter le nom de grand Ca-
-pitaine, & qu'on l'a jamais acquis,
Ainfe on ne peut donner
du Tems. 41
ce nom au Prince d'Orange ,
qui n'eft connu que par des
Batailles perdues , & par des
Siéges levez . Maftric , Charleroy,
la Bataille de Caffel , &
plufieurs avantures auffi peu
glorieufes que celles- là en font
foy , & comme il n'a jamais
réuffi dans aucune, il eft à croire
que s'il eût falu tirer feule
ment un coup de moufquet
pour faire réuffir celle d'Angleterre,
il n'auroit pû en venir
à bout.Il eft plus habile dans le
Cabinet que l'épée à la main,
parce qu'il facrifie tout à fon
élevation ; mais il a beau mettre
tous les refforts de la Politique
en uſage ; nous ne fommes
plus au tems où les Efpagnols
reparoient par des
coups de Cabinet , les pertes
leur caufoient les armes que
42 VIII. P. des Affaires
de France . La France eft auffi
politique que guerriere fous le
regne du Roy , & il n'eft pas
aujourd'hui plus aifé de la
vaincre dans le Cabinet que les
Armes à la main.
L'Auteur,aprés avoir fait pa
fer le Prince d'Orange pour un
plus grand Capitaine que tous
les Generaux qui commandent
les Armées du Roy, fans l'avoir
pû perfuader aux Suiffes , comme
l'évenement l'a fait voir, dit
en parlant des Cantons, Qu'ils
laiffent lever des Troupes chez
eux , & revenir celles de France,
on les payera bien Le papier
fouffre tout , & les chofes les
plus impoffibles y font exprimées
ainfi que les plus faciles.
Qui feroit celui des Alliez qui
payeroit les vingt - quatre mille
Suiffes, ou environ , qui font en
du Tems.
43
France, & les nouvelles levées,
dont parle cét Ecrivain Seroitce
l'Empereur ? Sa puiffance
eft bien bornée fans les fecours
de l'Empire , & il y a plus d'un
Electeur plus puiffant que lui,
& qui peut mettre plus de Troupes
fur pied . Les Suiffes lui couteroient
trop , & la Quaiffe Militaire
n'eft pas allez bien remplie
pour en pouvoir payer un
fi grand nombre. Il n'y a point
de Souverain en Allemagne
qui le pût faire , & tout le revenu
de celui qui le voudroit
entreprendre n'y fuffiroit pas.
On répondra peut être à cela
que toute l'Allemagne enſemble
pourroit faire cet effort. Je
veux que cela fe puiffe , mais
les Suiffes auroient bien des
Maîtres , qui feroient toujours
fort empreffez à leur comman44
VIII. P. des Affaires
•
der , & fort parelleux à leur
donner de l'argent. On feroit
affez embaraffé à leur affigner
des quartiers d'Hyver , & la
Diete de Ratifbonne auroit
beaucoup d'occupation à lire
les Memoires de ceux qui croiroient
avoir des raifons pour
s'en faire décharger , de forte
qu'ils fe trouveroient
peut être
à charge à leur Pays. Mais
je fuppofe qu'ils foient bien
payez , & que rien de tout cela
n'arriveroit tant qu'ils feroient
à la folde des Alliez , ils
n'y pourroient eſtre que pour
un temps . Les guerres ne font
point éternelles , fur tout lors
-qu'elles font violentes &
quand celle qui trouble aujourd'huy
toute l'Europe feroit
finie , les Suiffes demeureroient
à louer , & ne trouve-
>
du Tems. 45
roient perfonne qui ſe voulut
charger d'une fi groffe dépenfe
, particulierement dans un
temps où leur ſervice feroit
inutile. La France qu'ils auroient
abandonnée pendant la
guerre , auroit raifon de ne pas
vouloir des Troupes fi cheres
dans un temps de Paix , & qui
auroient quitté fon fervice
quand elles auroient pû lui être
utiles. Il n'y a donc que
la
France qui les puiffe accommoder,
puis que non feulement
elle les garde en tout temps ,
mais encore que les Officiers y
peuvent faire fortune , & qu'ils
y reçoivent des récompenfes
fuivant leur merite , & leur valeur
, que les autres Souverains
ne pourroient donner, ny
fi grandes, ny en-fi grand nombre
, ny fi long- temps.
46 VIII. P. des Affaires
L'Auteur pourfuit en difant
aux Suiffes , Laiffez les paffages
ouverts, les Alliez payeront
ce qu'ils prendront en passant.
Et plus bas. Si les Armées paffent
chez vous , vous n'aurez
que de beauxjours. Voilà de foibles
raifons pour engager un
Etat à rompre avec un Prince
auffi puiffant que le Roy , &
dont l'alliance lui eft d'une utilité
que
l'on ne pourroit trouver
ailleurs . Cependant les
Suiffes doivent rompre , & entrer
en guerre avec la France,
parce que les Allemans payeront
bien en paffant fur leurs
terres. En verité les Suiffes ont
tort de ne fe pas rendre à de fi
fortes raiſons. Je ne fçay fi
quand il ne tiendroit qu'à cela
qu'ils manquaffent à leur Traité
, les Allemans pourroient
du
Temps. 47
s'empêcher de piller en paſſant
fur leurs terres. On fçait qu'ils
ne laiffent pas même les portes
& les fenêtres dans tous les lieux
où ils paffent. Ils en ont de tout
temps ufé de cette maniere , &
il est mal - aifé que des Soldats
qu'on ne diſcipline pas comme
on veut , quittent une vieille
habitude qui leur fert d'amorce
pour le métier de la
guerre.
Ainfi c'eft un paradoxe de dire
que leur paffage donnera de
beaux jours aux lieux où leur
marche ne doit caufer que de
l'épouvante.
L'Auteur voulant répondre
à ce que difent les Suiffes fe fait
faire cette objection par eux.
C'est une affaire de Religion
dites-vous. Les Calvinistes de
France efperent s'en prévaloir,
pour le faire rendre leurs Tem48
VIII
. P.des
Affaires
ples leurs Edits. Voilà déja
un Roy Catholique chaffé de fon
Royaume . C'est à quoi nous ne
donnerons jamais les mains , &
c'est la raison pourquoy nous n'avons
pas voulu répondre à la
Lettre que
écrite aux Cantons.
Le Roy Guillaume a
Il feroit mal- aifé de faire un
éloge qui fut plus glorieux aux
Suiffes .On connoit par là qu'ils
font plus fages , & plus équitables
que tous les Princes Catholiques
de l'Europe;que les Cantons
Catholiques ont plus de
Religion qu'on n'en a dans Rome
, && que les Proteftans ont
plus de prudence, & entendent
mieux leurs affaires que tous les
Princes Proteftans ; enfin que
les uns & les autres font amis
de la Juftice, & de la Paix ; que
les Catholiques ne veulent point
contri
du Temps.
49
contribuer à la deſtruction de
leur Religion , & que les Proteftans
voyant bien que toutes
les Ligues d'aujourd'hui ne ſe
font
que pour
affermir l'autorité
d'un Ufurpateur , afin de
donner un nouvel Ennemy à
la France , refufent d'entrer
dans ce parti pour ne pas rendre
leur memoire odieufe à la
pofterité , eftant certain qu'on
ne peut eftre dans les interêts
du Prince d'Orange fans favorifer
la plus injufte ufurpation
, dont on ait peut-être en
core entendu parler. Si un voleur
eft criminel lors qu'il vole
des paffans qu'il ne connoit
point,fon crime eft encore plus
énorme, & puni avec bien plus
de rigueur lors qu'il s'attaque
à fon fang & à ſon amy. C'eſt
ce qui fait que le crine Do-
C
50 VIII
. P. des
Affaires
meftique qui vole fon Maiftre
cft moins pardonné. L'Auteur
qui contrefait le Catholique ,
croyant n'étre pas connu, pour
fuit de la forte. En verité , mon
cher Monfieur, je fuis aussi bon
Catholique que vous , mais au
nom de Dieu ne nous piquons pas
d'eftre plus Catholiques que le
Pape. Laiffons - nous conduire
par le chef de l'Eglife , & ne
Soyons pas plus fages que l'Empereur
le Roy d'Espagne.On
ne peut s'empêcher de s'arrêter
aprés que l'on a lû cét endroit
, & de faire voir par un filence
qui marque l'étonnement
où l'on eft , combien on eft indigné
qu'on ofe alleguer de
pareilles chofes . Voila de ces
endroits imprudens qui échapent
à Mr Jurieu fans reflexion
, & dont il eſt ſi ſouvent
du
Temps. SI
blâmé par fes Amis . Sa demangeaifon
d'écrire eft cauſe qu'il
fait plus de tort à fon parti
qu'il ne le fert , & qu'il découvre
ce qu'on veut tenir caché.
Enfin cét article eft tellement
clair , & fait connoitre fi bien
l'union de la Cour de Rome avec
les Proteftans , que je ne
vous en diray rien , étant per.
fuadé que vous vous en direz
affez à vous même.Et que pourroit
- on dire de plus ? Il prouve
en fix lignes, ce que je n'ay
pû mettre dans fon jour que
par des Lettres entieres. L'Auteur
pourſuit par ces mots avec
la même imprudence . Iamais
on ne croira que vous soyez per-
Suadez qu'une Partie
l'Empereur & le Pape font
comme les chefs , foit formée
contre l'Eglife. Il eft vray
५
dont
Cij
52 VIII. P. des Affaires ·
qu'on ne devroit pas le croire,
tant cette Partie eft extraordinaire;
mais quoi que l'Auteur alans
fe mettre en peine vance ,
d'en donner aucunes preuves,
qu'elle n'eft point formée contel'Eglife,
il eft neanmoins conftant
que l'Eglife en peut fouffrir,
& qu'elle eft beaucoup expofée
, puis que les Proteftans
qui font unis avec la Cour de
Rome, & la maifon d'Autriche,
ne peuvent avoir les fuccés que
cette Cour & cette Maiſon leur
fouhaitent ,fans que la Religion
Catholique foit entierement
ruinée en Angleterre , & fort
affoiblie en France. le l'ay
prouvé dans mes Lettres precedentes
, & les Suiffes l'ont
crû de la même forte , fuivant
leurs paroles que l'Auteur a
rapportées , & que vous venez
2
du
Temps. $3
fi
de lire . Après cela , il veut engager
les Suiffes par des raifons
d'impuiffance à ne fe pas
piquer d'être fermes , & voicy
ce qu'il leur dit Venons au fond
de voftre difficulté. Deux chofes
vous choquent , l'expulfion du
Roy d'Angleterre, & l'invasion
du Prince d'Orange . Mais ditesmoy,
eftes - vous capables , demeurant
feuls , de remedier à un
grand mal ? L'Empereur & le
Pape ne jugent pas à propos d'y
travailler, & vous voulez l'etreprendre.
N'est -ce pas fe mocquer
du monde ? Les Sages ne fe laiffent
- ils pas aller au torrent
quand ils ne peuvent refifter ?
Ne tire- t-on pas la lumiere des
tenebres , & les remedes des poifonseIl
y a beaucoup de bonne
foy dans cet article, & l'Auteur
avoue fans y penfer,que ce que le
Cij
54 VIII. P. des Affaires
cord
que
Prince d'Orange a fait en ' Angleterre,
eft une invafion . Il confelle
que c'est un grand mal pour
la Religion & demeure d'ac-
Le Pape , & l'Empereur
n'y veulent pas remedier.
Ainfi quand il veut perfuader
aux Suiffes de prendre le parti
qui eft opofé aux interêts de
la France,ce n'eft point à caufe
que la Cour de Rome , &
l'Empereur ne travaillent pas à
perfecuter la Religion , au contraire
il en convient , & ne leur
confeille de fe joindre à ce parti
, que parce qu'ils ne font pas
capables demeurant feuls , de remedier
à un fi grand mal , &
qu'il eft de la fageffe de ne refifter
pas au torrent. Il n'y a
rié à répondre à cela ,& i'aurois
bien de la peineà m'expliquer
plus nettement pour faire voir
du Tems . 57
que la Religio Catholique fouffre,&
que la Cour de Rome &
la maifon d'Auftriche en font
cauſe. Je dirai donc feulement
à ceux qui fobftinent à nier cet.
te vérité, qu'ils n'ont qu'à lire
ce qu'a écrit là- deffusM.Juricu
& qu'ils n'en pour ront dif
convenir , puis qu'un Miniftre
fi zélé pour la Religion Pro
teftante en demeured'accord .
Je ne comprens pas bien les
dernieres lignes de l'article que
où il y a , je viens de ra porter,
ne tire-t- on pas la lumiere des
tenebres , & les remedes des poifons?
Cependant malgré l'obfcu
rité de cet endroit , il me paroit
que l'auteur veut dire
que
fi l'on fait du mal à la Réligion
Catholique, c'eſt pour en tirer
un bien ; mais il s'agit d'un mal
fait, & puis qu'il eft fait , il eſt
Ciiij iiij.
96
VIII. P. des Affaires
réel , au lieu que le bien que
l'on en pretend ti¡er, peut n'ètre
qu'imaginaire . Il eft même
impoffible qu'un fi grand mal
produife jamais un bien , mais
comme la France en fe mettant
à couvert des infultes qu'on lui
veut faire, en garantira la Religion
, elle empêchera l'augmentation
du mal que l'Eglife
fouffriroit,fi elle eftoit accablée
par fes Ennemis.
L'Article que vous allez lire
eft du même caractere que le
precedent. Vniffez - vous avec
le Pape & l'Empereur. Il me
femble que vous ne ferez pas en
danger de pecher contre les devoirs
des Catholiques , fous les
chefs du chriftianifme pour le
Spirituel & pour le temporel. Si
ceft par confcience que vous ne
voulez pas entrer dans l'Vdu
Tems. 57
nion , qui peut dégager vôtre
confcience plus feurement que
celui qui donne les Difpenfes,
& qui est le maiftre des cas de
confcience Il y a lieu de croi
re en conferant cét Article avec
les precedens qui parlent
du Pape , que cet Ouvrage
n'eft fait que pour prouver l'union
de la Cour de Rome avec
les Proteftans. Quant aux Dif
pénfes , & aux Cas de confcience
, dont l'Auteur dit que
le Pape eft le maiſtre , il faut
examiner fi l'affaire eft temporelle
où fpirituelle ; car enfin
le pouvoir du Pape eft limité
, & il y a des chofes qui
ne le regardent en aucu
ne maniere . Il eft impoffible
que le Pape fe foiruny contre
le Roy, parce qu'il croit que
c'est un Prince , méchant
C V
VIII. P. des Affaires
Catholique , qui a perdu dans
fon Royaume les affaires de la
Religion , & qui les gâte ailleurs
. Si ces motifs faifoient
agir le Pape , il ne voudroit
pas s'unir avec les Proteftans.
Il est donc conftant que ce
n'eft point pour cela qu'il s'eft
ligué avec eux , & que bien
que la Religion en fouffre , il
n'entre point de Religion à
fon égard dans cette Ligue ;
mais il veut abaiffer la gloire
de la France , quoy qu'il en
puiffe couſter à l'Eglife. Or ſi
Sa Sainteté ne fe fert point du
motif de la Religion dans cette
affaire , elle eſt purement
temporelle & humaine , & le
Pape agiffant alors comme
Prince temporel , ne doit plus
être regardé que comme tel
par ceux contre qui il fe decladu
Tems.
59
re. Ainfi il ne peut agir.comme
Pape, & n'a pu donner de
Bulles au Prince Clement pour
l'Electorat de Cologne , puis
qu'il ne peut les avoir données
que comme Prince temporel ,
parce qu'il s'agiffoit d'une affaire
temporelle , & de chagriner
la France qu'on n'attaquoit
point pour le fait de la
Religion , mais parce que la
puiffance de fon Souverain fait
ombrage , &
que le Roi a voulu
foutenir les droits de fa Couronne,
qu'il a trouvez établis à
Rome. Ce n'est pas que quand
il ne fe feroit agi que du fpirituel
dans l'affaire de Cologne ,
les Bulles fuffent bien données.
M. le Cardinal de Furftemberg
étoit Coadjuteur dans toutes
les formes , & prêque tout d'une
voix , & il avoit enfuite êté
C vj
60
VIII. P.des Affaires
nommé Electeur à la pluralité
des fuffrages. J'ay trop difcuté
cette matiere pour chercher à
la rebattre. Ainfi je paffe à cét
autre Article de la Lettre. Suppofans
que les Princes Protef
tans devinffent affez confiderables
dans cette affaire pour réta
blir leur Religion en France , je
vous prie , dites moy un peu ce
que cela nous importe à vous &
à moy, & en general à tout le
Party catholique. Il y a une
grande diftinction là
deffus
entre les uns & les autres . Il a
raifon de dire , qu'il n'importe
aux Proteftans, ny à lui , qu'on
rétabliffe la Religion Proteſtante
en France . Si on ne vient
pas à bout de ce deffein, ils ne
fe trouveront ny en pire, ny en
meilleur eftat, mais s'ils réuffiffent
dans la refolution qu'ils
du
Temps.
6t
ont prife là-deffus , ils n'en demeureront
pas là. On fçait de
quelle maniere les Proteftans
ont accoutumé d'agir quand ils
font les maiftres ; ainfi tout feroit
à craindre pour les Catholiques.
Mais fuppofons qu'on
en demeurât au rétabliffement
qu'on s'eft propofé , feroit - il
bien glorieux au Pape d'en être
la caufe ? Il voit clairement
qu'il lui feroit imputé , puis que
la Ligue qu'il a excitée n'a
pointd'autre but . Il ne peut dire
qu'il ne le fçait pas , aprés les
foins qu'elle prend de le faire
publier par mille Ecrits ; mais
ce qui doit le convaincre làdeffus
, c'est que la France
dont il cherche l'abaiffement,
ne peut être dans l'état où il la
fouhaite , fans que le rétabliffement
dont je parle arrive.
62 VIII P. des Affaires
Son abaiffement , & le triomphe
de la Religion Proteftante
chez-elle , ne peuvent être
feparez , & puis qu'il faut néceffairement,
ou que la France
triomphe encore de fes Ennemis,
ou que la Religion Proteftante
y rentre victorieuſe , Sa
Sainteté eut beaucoup mieux
fait de ne point exciter la Ligue
, pais que de quelque maniére
que tournent les affaires,
Elle aura toujours le chagrin ,
ou de n'avoir pas réuffi dans
fon deffein d'abaiffer la France
, ou de voir que le triomphe
de fa vangeance, fera celui de
la Religion Proteſtante .
L'article que vous allez lire
dela même Lettre , confirme ce
raiſonnement . Puis donc qu'on
ne fauroit empêcher les Huguenots
d'être au monde , il vaut
du
Temps.
63
mieux qu'ils foient en France
qu'ailleurs. Quel interêt avons
nous qu'il n'y ait qu'une Religion
en France, au lieu de deux?
S'il nous étoit poffible , nous devrions
y en mettre dix. Ce font
des femences de divifion qui
caufent des Guerres Civiles , &
qui occuperoient toute cette remuante
Nation. On doit remarquer
d'abord que M. Jurieu
s'oublie. Il a voulu paroitre
Catholique au commencement
de fa Lettre , mais en fe
joignant dans cet Article aux
Proteftans par le mot de Nous, il
découvre ce qu'il avoit envie
de cacher. On n'eft pas encore
prêt de voir en France les
Guerres Civiles que ce Miniftre
nous fouhaite. Le Roi
eft trop aimé , & les affaires y
de fon Etat font dans une
FA
A
VIII
.
P.
des
Affaires
trop bonne fituation pour laif
fer croire que fes Ennemis auront
ce plaifir. Les fouhaits de
la Cour de Rome ne feront jamais
accomplis là deffus , & ik
n'y a pas d'apparence que le
Pape vive affez long - temps
pour voir des defordres de cette
nature. Comme Chef de l'Eglife
, il ne les devroit pas fouhaiter
, puifque la Religion en
fouffre toujours, mais comme il
a toute la politique d'un Prince
temporel , & qu'il agit de même,
il ne faut pas s'étonner s'il
eft dans les mêmes fentimens
que ceux à qui des motifs humains
font fouhaiter l'abaiffement
de la France.
Ce que l'Auteur avoue dans
l'Article qui fuit eft digne de
remarque. Il est certain que
c'est aux mouvemens pour caudu
Tems. 65
fe de Religion , que l'Europe eft
redevable de l'heureuse conjon
Eture où elle fe trouve , favorable
au recouvrement de fa`liberté.
Les Princes proteftans
indignez du mauvais traitement
qu'on fait à leur Religion
, ont remué les efprits. Le
Prince d'Orange a trouvé là dedans
de la raifon , ou le pretexte
de fes démarches. Il eft
donc clair que le pretexte de
voftre zele là- deffus , ne peut
eftre fondé , ny fur les interefts
de l'Eglife , ny fur ceux de l'Etat.
Pendant que la Cour de
Rome & la Maifon d'Auſtriche
s'efforcent de faire croire
que cette Guerre n'eſt point
une Guerre de Religion , les
Princes Proteftans leurs alliez
le publient chez eux , &
dans toute l'Europe , puiſque
66 VIII. P. des Affaires
c'eſt le publier que de fouffrir
qu'on l'écrive , qu'on l'imprime
, & qu'on le debite dans
toutes les Cours . Je ne pretens
point faire voir par des confequences
tirées de cet article
que la guerre d'aujourd'hui eft
une guerre de Religion . Cela
eft expreffement marqué dans
deux endroits, dont l'un porte ;
Il eft certain que c'est aux mouvemens
pour caufe de Religion ,
&c. & l'autre , les Princes Proteftans
indignez du mauvais
traitement qu'on faifoit à leur
Religion , ont remué, &c Voilà
donc les Princes Proteftans ,
fuivant ces termes qui font for
mels , les armes à la main
pour caufe de Religion , & ce
n'eft plus pour abaiffer la gloire,
& la trop grande puiffance
de la France. Que devroit-il
du
Temps.
67
arriver de cela , & par qui la
France devroit- elle êtré fecouruë
? Il n'y a perſonne qui ne
convienne que quand la Religion
eft attaquée , le Chef de
l'Eglife doit embraffer fon parti.
La raiſon , la juſtice , l'interêt
de cette Eglife , tout le veut,
tout le demande. Que fait la
Cour de Rome ? Elle voit d'un
côté la France attaquée & menacée
de ruine par tous les
Princes Proteftans, parce qu'elle
a banni l'héréfie de fes Eftats
, que le Roi a fait ce que
fept de ces Predeceffeurs n'ont
pu faire, & qu'enfin en faisant
triompher la Religion Catholique,
il a fait triompher Rome ,
& merité du Chef de l'Eglife
tout ce qu'un Fils qui a fû vaincre
pour elle, a fujet d'attendre
d'aplaudiffemens & de fecours.
68
VIII. P. des Affaires
C'est ce que Rome ne fe peut
cacher; mais pendant que d'un
côté elle voit ce Prince attaqué
par les Proteftans , elle
voit de l'autre que la Maifon
d'Auftriche pour qui elle s'intereffe
, veut faire la guerre à
Sa Majefté , pour abatre fa
puiffance qui lui fait ombrage
. La Maiſon d'Auftriche dit
pour fe juftifier que les affaires
de Religion ne l'obligent point
d'attaquer la France, & cela eft
affez vrai -femblable ; mais cependant
elle s'unit aux Prin
ces Proteftans, qui n'ont que ce
motif de Religion , pour faire la
guerre au Roi. Lequel vaut
mieux , & qu'importe que la
Maifon d'Auftriche attaque directement
la France pour fait de
Religion, ou qu'étant unie avec
ceux qui ne la veulent ruiner
du Tems. 69
que par ce motif, elle triomphe
avec eux ? Il n'y a perfonne qui
ne demeure d'accord qu'on n'y
peut trouver de difference , &
qu'encore que la Maifon d'Auftriche
ne mette pas dans fes
Manifeftes quela guerre qu'elle
a avec la France eft une guerre
de Religion, elle agit néanmoins
pour prendre part au
triomphede ceux qui attaquent
la Religion Catholique , comme
on voit que ces derniers s'en
vantent ; & ne peut remporter
de victoire conjointement avec
eux , que la veritable Religion
n'en fouffre beaucoup , &
qu'un grand nombre de Catholiques
, qui pourroient eftre
employez contre les Infidelles,
ne periffent dans cette guerre.
Qu'a fait la Cour de Rome
en voyant les affaires dans
70 VIII. P. des Affaires
-
cette fituation , ou plutôt , que
devoit elle faire ? Elle devoit
travailler à remettre l'union
entre les Princes Chrêtiens ,
puis qu'elle n'eft établie que
pour cela . Elle devoit facrifier
tous les interefts humains qui
pouvoient la faire agir. Il auroit
cfté glorieux au Pape d'oublier
qu'il est né Sujet d'Eſpagne
, & fon premier Miniftre
eftant Genois , il devoit craindre
de trop déferer à fes confeils.
La place qu'il tient fur le
Trône de Saint Pierre , lui faifoit
un devoir indiſpenſable de
travailler pour la gloire de l'Eglife
& pour fon accroiffement.
S'il vouloit agir en vray Pere
des Chrêtiens , il faloit qu'il
s'employât de tout fon pouvoir
à mettre la paix entre tous les
Princes Catholiques , & s'il ne
du Tems. 71
pouvoit en venir à bout , du
moins il ne devoit pas groffir le
parti de ceux qui font unis avec
les Princes Proteftans, puis
qu'il eft impoffible qu'ils triomphent
fans que la Religion Catholique
en fouffre cruellement
, & fans qu'elle faffe de
fort grandes pertes . Cependant
la Cour de Rome , non feulement
s'eft jettée dans le parti
où les Proteftans l'emportent
par le nombre, mais elle a excité
l'orage , elle a lié la partie,
elle a confeillé , elle a exhorté ,
elle a contribué de fes deniers,
& fçachant que des Bulles données
à un Prince qui n'avoit
pas la pluralité des voix , cauferoient
des differens que l'on
ne pourroit accommoder, elle a
accordé ces Bulles , fi fatales
à la Religion Catholique , & fi
72
VIII
. P. des
Affaires
tans ,
avantageufes à la Proteftante,
puis qu'elles leur ont mis les armes
à la main aux uns & aux
autres , & qu'elles font caufe
que les Princes Catholiques fe
font joints aux Princes Proteſquoi
que l'armement de
ces derniers n'ait point d'autre
but , que la deftruction de la
Religion Catholique.
L'Article qui fuit vous furprendra.
Le Pape , le Grand
Duc, & la Republique de Génes
pourroient joindre leurs Vaiffeaux
à ceux d'Espagne , d'Angleterre
& de Hollande. Ils
font même obligez aprés l'alliance
que le Roy de France
vient de faire avec les Algeriens
, les Ennemis communs de
l'Italie , & de toute la Chrêtienté.
Le Roy Tres - Chrêtien
travaille à faire une Ligue of
fenfive
J
du Temps. 73
·
fenfive & défenfive avec le
Turc , & en attendant que cela
foit fait , il en fait une autre
vec les Algeriens, qui lui doivent
donner trente Vaisseaux pour
joindre fa Flote. C'eft affurément
quelque chofe de nouveau
que d'entendre un Proteftant
, dire aux Suiffes. pour
les engager à rompre avec la
France , que le Pape fournira
des Vaiffeaux, & qu'il les joindra
à ceux d'Angleterre & de
Hollande , puis qu'on n'a point
encore ouy parler des Vaiffeaux
de fa Sainteté. Mais
quoi qu'on fçache qu'Elle eft
favorable aux Proteftans qui
fe reffentent de l'argent qu'Elle
donne à l'Empereur , Elle ne
voudroit pas que les forces paruffent
fi vifiblement jointes à
celles de l'Ufurpateur d'Angle-
D
74 VIII. P. des Affaires
terre , & fi l'on veut engager
les Suiffes à faire la guerre au
Roy , on s'y prend bien mal
lors qu'on pretend leur perfuă.
der que les Vaiffeaux du Pape
feront une grande diverfion ,
auffi -bien que ceux du Grand
Duc . Outre que les forces Maritimes
de ce Prince ne confiftent
qu'en quelques Galeres,
qu'il joint généreuſement tous
les ans aux forces Venitiennes,
pour faire la guerre aux Infidelles
, & qu'ainfi elles font
plus utiles à la Chrêtienté que
fi elles fervoient à la deftrution
des Catholiques , on fait
que le Grand Duc n'a jamais
voulu prendre part dans aucun
des diferens de l'Europe , &
qu'il eft perfuadé , que le repos
de fes Etats dépend de la
neutralité qu'il conferve exacdu
Temps. 75
rement. Quant à Genes , cette
Republique eft preſentement
trop fage & trop convaincuë
qu'elle auroit lieu de fe repentir
un jour de ce qu'elle feroit
aujourd'hui contre la France,
pour ofer rien entreprendre
qui lui fut contraire. Ce que
l'on allegue des Algeriens , n'a
aucune vrai -femblance, & jamais
on n'a rien dit de fi faux.
Comment le Roi auroit - il fait
alliance avec ces Corfaires, &
comment lui donneroient- ils
trente Vaiffeaux, puis que dans
le moment que je vous écris , il
n'y a encore ni Paix ni Tréve
avec eux , & quand l'une ou
l'autre fe concluroit avant que
vous reçuffiez ma Lettre , M.
Jurieu n'auroit pas laiffé d'impofer
, puis qu'il n'y avoit ni
Paix ni Tréve lors qu'il a écrit
Dij
76 VIII. P. des Affaires
fi affirmativement . Ce n'eft pas
que quand on auroit à conclure
l'une ou l'autre , ou que le
Traité fe conclut prefentement,
le Roy fit alliance avec eux, &
voulut en recevoir trente Vaiffeaux.
Outre qu'ils ne font pas
affez puiffans pour les donner ,
& que s'ils faifoient cet effort ,
il ne leur en reſteroit pas pour
leurs courſes, dont il eft impof
ble qu'i's fe paffent , puis qu'ils
n'ont de revenu que fur leurs
pirateries , leurs Baftimens
eftant fort legers , font plus
propres à éviter le combat ,
qu'à le chercher ; fur tout lors
qu'il s'agit d'un de ces combats
qui fe doivent donner entre
deux Flottes. Enfin il ne
font que pour fe faifir des
Vaiffeaux Marchands . &
pour s'empefcher aprés leur
du Tems. 77
prife d'eftre joints par les Vaiffeaux
de guerre qui leur fervent
ordinairement d'efcorte.
Vous voyez par toutes ces chofes
que cet article n'eft qu'un
pur effet de la malice de l'Auteur,
pour abufer les Peuples, &
leur infpirer des fentimens de
haine contrela France, n'eftant
poffible qu'il foit affez aveuglé ,
& affez ignorant des affaires
du monde, pour ne pas fçavoir
que ce qu'il avance eft non
feulement abfolument faux
mais qu'il n'y a pas mefme la
moindre apparence de verité .
Cependant ces fortes d'Ecrits
ne laifferoient pas de produire
de méchans effets, s'ils demeuroient
fans replique.Ils peuvene
faire des impreffions dangereufes
parmy le menu Peuple, qui
embraffe avidemét tout ce qu'il
D iij
78 VIII. P. des Affaires
voit imprimé , & qui s'abandonnant
à fon ignorance , crie
enfuite contre un Souverain ,
parce qu'il le voit noirci , quoi
qu'injuſtement. Les mêmes railons
qui détruiſent l'Alliance
du Roy avec les Algeriens , &
le fecoursque l'on pretend qu'il
en doit tirer , font voir la fauffeté
de la pretenduë Alliance
offenfive , & deffenfive avec
les Turcs , & que l'une n'eft
pas moins fuppofée que l'autre.
Quoi que j'aye déja fait
voir dans mes autres Lettres
combien cette fuppofition d'Alliance
avec la Porte eft éloignée
d'eftre vrai - femblable , je
ne fçaurois m'empêcher d'ajoûter
encore icy, que c'est une
chofe furprenante qu'on fe foit
obftiné depuis plufieurs fiecles,
à vouloir noircir la France toudu
Temps. 79
chant cet article, fans l'appuier
d'aucun fondement ; je ne dis
pas de preuves , car il eft impoffible
d'en donner touchant
une chofe imaginaire .
Enfin me voici au dernier
article de la Lettre de Mr Jurieu
, qui loin de faire impref
fion fur les Suiffes , n'a fervi
qu'à faire connoitre leur prudence
, & leur fageffe , ainfi
que leur bonne foy , dans l'execution
de leurs traitez. Il paroit
par cet article qu'il a auffi
cét
mal fini que commencé. La
France , dit- il , fera fi occupée
contre fes autres ennemis, qu'elle
n'aura pas le moyen de fe
tourner de voftre cofté. Pour
prix de voftre bonne Oeuvre, on
vous oftera Huninguen, ou plutôt
on vous le donnera . On affurera
vos Frontieres du cofté du .
Diiij
80
VIII. P. des Affaires
Lac, & en affermiffant la liberte
de Genéve , & vous donnant le
Pays de Gex qui eft une des clefs
de voftre Etat , on remettra la
Franche Comté entre vous &
l'Ennemy commun de la liberté
de l'Europe. Ne fera - ce pas
affez gagner ? Si cela ne vous
accommode pas , il eft certain
que les Alliez vous feront telle
part de leurs conqueftes , que
vous le defirerez. Il ne faut
pas s'étonner fi M Jurieu décide
de tout à tort & à travers
dans fon Cabinet, & fi ne fuivant
que fa paffion , il remplit
tous fes Ecrits d'une infinité de
chofes imprudentes , & peu
femblables . Rien ne
>
vray
lui coute
& il diftribue felon
qu'il lui plait , les Villes
les Provinces , & les
Etats. On le voit parce qu'il
du Tems. 81
vient de promettre aux Suif
fes. Ne croyant pas leur offrir
affez , il dit qu'ils n'ont
qu'à parler , & que les Alliez
leur donneront telle part qu'ils
pourront vouloir de leurs
Conqueftes. Je m'étonne
qu'il n'a efté dans fon humeur
liberale , jufqu'à leur
offrir un autre monde ; mais
je ne fçay pas qui fera garant
de ce qu'il promet. L'impor
tance eft de tenir parole. Il y
a bien du chemin à faire a- ›
vant que de pouvoir entamer
la France. Il faut reprendre
quelques Electorats , dont apparemment
on en rendroitdeux
à ceux qui les poffedoient ; mais
il n'eft pas fort aifé de les reprendre
, & quand on réuffiroit
dans cette entreprife , il
faut du temps pour l'executer.
Dv
81
VIII . P. des Affaires
Tandis que les Ennemis feront
occupez à fe refaifir de tant de
Places , ils ne feront pas autre
chofe , & la France pourroit
pendant cé temps là fe mettre
en eftat d'en reprendre plus
qu'on n'en auroit pris fur elle.
Ôn a cherché à la ſurprendre,
& elle n'avoit pas lieu de s'imaginer
que pour lui fufciter
des affaires , dans la feule vuë
de diminuer l'éclat de fa gloire
, les Princes Catholiques facrifieroient
les interefts de leur
Religion ; que la Cour de Rome
s'uniroit avec les Princes
Proteftans , & que tous enfemble
favoriferoient l'invafion
d'un Ufurpateur. Elle n'avoit
pas même cru que le Prince
d'Orange , quoi que fa reputation
fut déja noircie par beau、
coup de projets indignes d'un
du
Temps.
83
Prince , osat fe charger , à la
vuë de toute la terre, d'une action
qui fait horreur à tous les
honnêtes gens.
Ce n'eft pas
qu'aprés ce qu'il a déja fait,on
dût douter qu'il n'en fut capable
dans le fond de l'ame, mais
enfin les hommes les plus déterminez
, & les plus hardis à
tout ofer , gardent quelquefois
des mefures , & font bien - aiſes
de cacher leurs crimes,a fin
que
le Public ne les fçachant pas
avec certitude , les laiffe en
pouvoir de les nier. La France
a donc vû arriver for cét
Article ce qu'elle n'attendoit
pas. Nous prévoyons rare
ment les choſes dont nous fommes
incapables , & ce qui
n'eſt point de noſtre caractere
ne nous fçauroit tomber
dans l'efprit. L'invafion qu'on
3
D vj
84 VIII. P. des Affaires
ne pouvoit croire, n'a pas laiffé
d'arriver ;mais comme la vigilance
du Roi eft grande pour
le bien de fes Sujets, & que fa.
prudence & fa continuelle application
font caufe qu'on ne
peut le prendre au dépourvû ,
parce qu'il fe tient toujours en
état de fe garantir des furprifes
, & de fe défendre vigoureufement,
jufqu'à ce qu'il at
taque encore plus fortement
fes Ennemis ne peuvent
que
faire , il a paré les premiers
coups qu'on cherchoit à luiporter.
Les ennemis auront peut
être de la peine à fe parer à
leur tour de ceux qu'il leur portera
fi la Guerre dure . Mais
pour revenir aux promeffes que
M. Jurieu fait faire aux Suiffes
par les Alliez , ne diroit- on pas
de lui comme du Fanfaron de la
du
Temps. 85
Comedie, qui promet desRoiau,
mes &qui n'a pas dequoi fe loger?
quãd il a parlé ainfi , & qu'il
a tiré toutes ces idées de fon
cerveau , qu'on ne dira pas
qui fut vuide , puis qu'il n'y,
avoit que trop dequoy le remplir
; les Ennemis de la France
étoient fi peu en pouvoir.
de lui refifter qu'ils n'ofoient.
paroitre devant elle . Les François
emportoient des Places
en Catalogne , ils batoient la
Flote du Prince d'Orange fur
Mer ; enfin ils impofoient des
Contributions en Flandre & en
Allemagne, & recevoient l'argent
qu'ils en exigeoient , de
forte que les Ennemis avoient
bien du chemin à faire,& bien
des coups à donner, avant qu'ils
puffent executer, les promeffes
que M. Juricu faifoit de leur
86 VIII. P. des Affaires
part aux Suiffes . Ils pourront
faire la guerre pendant plufieurs
années, travailler à la ruine
de la Religion Catholique,
& par le fang qu'ils feront verfer,
rendre l'Europe incapable
de s'oppofer de long- tems à la
puiffance de l'Ennemi du nom
Chrêtien. Voilà à quoy ſe
termineront leurs grands deffeins.
Comme la Lettre de M. Jurieu
eft éloignée de toute forte.
de vrai -femblance , & que les
fauffetez & les vifions qu'elle
renferme pourroient faire croire
que c'eſt une Lettre qu'on a
fuppofée , afin d'avoir lieu de
faire voir en y répondant que
la paffion l'aveugle tellement ,
que fes Ouvrages font en beaucoup
d'endroits deftitaez deraifon,
& même de fens commun
du Tems. 87
je me crois obligé de marquer
ici qu'elle a été imprimée à la
Haye, chez Abraham Troyes,
Libraire, fur la grand ' Salle de
la Cour.
Il eft tems de reprendre les
Affaires d'Angleterre , que je
n'interromprai point avant la
fin des deux Lettres que je me
fuis obligé de donner encore
fur ce fujet , & dans lesquelles.
je pretens renfermer tout ce qui
fe fera paffé jufques au jour
que je vous envoyeray la derniere.
Mais avant que de rentrer
dans le fil des mouve¬
mens dont j'ay commencé la
defcription , je crois ne pouvoir
rien faire de mieux que de revenir
à quelques endroits , qui
devroient avoir été inferez
dans ce que je vous en ai déja
donné. On n'eft pas fi bien in$
8 VIII. P. des Affaires
·
ftruit de toutes les particularitez
d'une Hiftoire qu'on écrit à
mefure que les évenemens ſe
paffent , qu'il n'en échape toujours
quelques uns , non pas :
par oubli , mais parce qu'on ne
fçauroit quelquefois décourir
fi toft tous les refforts de la politique
que les principaux Intereffez
mettent en uſage , &
diverfes autres chofes , qui bien
que moins difficiles à favoir, ne
viennent pas toujours à la con--
noiffance dans les temps qu'el- >
les arrivent. Il y a auffi fouvent
des pieces que l'on ne peut
pas toujous recouvrer d'abord.
Comme je croy que vous ferez
bien-aife d'avoir une Hiftoire
à laquelle rien ne manque , je
vous feray part de toutes ces
chofes. Quoi qu'on ne les trouve
pas dans l'ordre où elles dedu
Tems. 89
vroient avoir efté mifes , cela
ne fera nul embarras aux perfonnes
d'efprit , qui fçavent
placer dans leur imagination
les nouvelles circonftances
qu'on leur apprend , felon les
évenemens aufquels elles ont
rapport. Ce n'est pas à dire
que la même choſe doive arriver
dans toutes mes Lettres,
J'ay tant de foin de ramaffer
tout ce qui peut empêcher
qu'elles ne foient défectueuses,
& de marquer les endroits fur
lefquels j'ay pû m'abufer , que
fi elles ne font pas tout a fait fidelles,
elles approcheront beau
coup de la perfection ,au moins
de ce côté- là , car pour ce qui
me regarde, j'avoue qu'elles ne
font pas écrites auffi bien qu'elles
pourroient l'être , & que
la matiere le demanderoit ;
༡༠ VIII. P. des Affaires
mais la précipitation eft une
excufe d'autant plus legitime
que vous m'avez témoigné
fouhaiter qu'elles tiraffent plutôt
leur beauté de la vérité des
chofes, que de la pureté du ftile.
Vous favez qu'il ne peut
être affez châtié , lors qu'on
donne de pareils Ouvrages
prêque comme des nouvelles,
c'est-à - dire , en prenant fi peu
de tems pour les polir , qu'il
eft impoffible que l'on n'y
laiffe toujours beaucoup de défauts
qui feroient inexcufables,
fi le plaifir de la nouveauté ne
meritoit pas qu'on leur fit grace.
Il en eft des Relations précipitées
comme des fruits verds,
qui font agréables & d'un
grand prix, & que l'on ne confidére
que parce qu'on les voit
hors de leur faifon , les mêmes
A
du Tems- 91
fruits , quoi que mille fois plus
beaux , étant moins eftimez fitôt
qu'ils font devenus communs.
Suivant ce que je viens de
vous dire qu'il me reste plufieurs
chofes à vous apprendre qui
n'ont point été placées dans
leur rang , parce qu'elles n'étoient
pas encore venuës à ma
connoiffance, je vais remonter
prêque à la fource des mouvemens
qui agitent aujourd'hui
l'Angleterre. Le Prince d'Orange
ayant rêvé long-tems
aux moyens de les faire réuffir
avant qu'il les laidat éclater
, & ayant même commencé
à nouer quelques intelligences
avec plufieurs Seigneurs
Anglois , il fe trouvoit encore
bien éloigné du but qu'il avoit
en veuë , lors que Monfieur de
92 VIII. P. des Affaires
Schomberg paffa en Angleter-
're à fon retour de Portugal. Ce
Maréchal eftoit parti de France
quelque temps aprés la fuppreflion
de l'Edit de Nantes,
quoi qu'il fut en fon pouvoir
de n'en pas fortir, & que le Roy
fouhaitât même qu'il y demeu
rât. Il eut une converfation particuliere
avec fa Majefté , lors
qu'il prit congé d'Elle. Le Roy
fut touché de fon départ, & lui
fit connoitre avec une tendre
émotion , que c'eftoit lui qui fe
refolvoit à le quitter. Les manieres
de ce Prince font affez
connues lors qu'il veut donner
des marques de fon eftime à
ceux qu'il en juge dignes.. Cependant
toutes honneftes &
toutes engageantes qu'elles
font , elles ne purent retenir
M.de Schomberg, qu'on a toudu
Temps. 93
jours cru , & qu'on croit encore
avoir efté entrainé par fa
femme , qui ne pouvoit demeurer
dans un Royaume , où fa
Religion n'eftoit pas foufferte.
Il partit enfin pour le Portugal,
où il fut d'abord reçu avec applaudiffement
, à caufe des
grands fervices qu'il a autrefois
rendus à cette Couronne ;
il a même beaucoup de bien
en ce Païs là , & ce bien eſt
accompagné de Titres fort
honorables. Les Grands lui
rendirent les honneurs qu'il
pouvoit attendre d'eux , & l'on
tient même que quelques - uns
lui en firent trop . Enfin s'il
eut des amis en Portugal , il
eut auffi des jaloux. La Religion
fe mêla à la jaloufie , ou
du moins elle fervit de pretexte
94 VIII. P. des Affaires
·
à tout ce qu'on fit
pour l'obliger
d'en partir. Il paffa en An
gleterre , où le Roy Jacques II,
lui fit rendre les honneurs qui
eftoient deus à fa qualité & à
fon merite , mais comme il êtoit
d'humeur à ſe chagriner
de tout , peut
eftre par le remords
qui le tourmentoit
pour
avoir quitté la France ſi legerement
, aprés toutes les honnêtetez
qu'il avoit reçuës du
Roy , il fe perfuada qu'êtant
Proteftant , le Roy d'Angleterre
n'auroit pas affez d'ouverture
de coeur pour lui , & refolut
de choisir une autre demeure.
Il y avoit long - temps que
le Prince d'Orange
le regardoit
comme un homme qui le
pouvoit fervir dans fon entreprife.
Mr de Schomberg avoit
eſté Page , & enfuite Chamdu
Temps.
95
bellan d'Henry Frederic de
Naſſau, ſon ayeul , & le Prince
d'Orange dans fa plus tendre
jeuneffe l'avoit toujours appellé
fon pere, de forte qu'il avoit
une certaine veneration pour
lui , qui ne lui avoit encore pû
permettre de lui découvrir un
deffein auffi criminel que celui
qu'il avoit formé d'envahir
le Royaume d'Angleterre , &
de détrôner fon Beaupere. Enfin,
je ne puis vous dire quand,
comment , ny par qui f'ouver
ture lui en fut faite , fi ce fut en
Portugal , & fi M ' de Schomberg
avoit paffé en Angleterre
pour y fervir le Prince d'Orange
, ou fi cefut là feulement
que
les deffeins de ce Prince
lui furent connus , mais ce qu'il
y a de tres conftant , c'est que
le projet du Prince d'Orange
96 VII. P. des Affaires
auroit eu beaucoup de peine à
réuffir fans M de Schomberg.
Ce Maréchal s'aboucha avec
plufieurs Seigneurs d'Angleterre
, & prit des mesures avec
eux. Ceux qui n'auroient pas
écouté les propofitions de ce
Prince ambitieux, qu'ils regardoient
comme un jeune temeraire
qu'ils avoient vû malheureux
dans toutes les entrepriſes
, prefterent l'oreille à ce
que leur dit M de Schomberg,
non feulement parce qu'il êtoit
grand Capitaine, & qu'il avoit
toujours réuffi dans ce qu'il avoit
voulu tenter , mais encore
parce qu'il avoit la reputation
d'être homme de tête , & de
bon confeil. Ce fut ce qui les
porta à nouër entierement la
partie avec lui . Ainfi il ne fut
plus queftion que d'achever de
prendre
du
Temps.
97
prendre des mefures, & de gagner
ceux qu'on jugeroit à
propos de faire entrer dans ce
fecret, & dont on avoit le plus
de befoin. Mr. de Schomberg
pour éloigner tout foupçon ,palfa
auprés de l'Electeur de
Brandebourg qui le retint à
fon fervice, afin de mieux couvrir
le jeu qu'on vouloit jouer.
Il rendit compte à cet Electeur
de tout ce qu'il avoit fait en
Angleterre , & le Prince d'Orange
quitta la Haye , & les
vinttrouver pour conferer avec
eux.Il falut du tems pour regler
tout ce qui regardoit une affaire
de cette importance, & pour
lever les obftacles qu'on y rencontroit
, de forte que le Prince
d'Orange ayant befoin
d'entretenir fouvent Mr. de
Schomberg , ce Maréchal vint
E
$8 VIII. P. des Affaires
demeurer à la Haye. Vous
avez fçeu le refte , & que comme
on ignoroit cette intrigue ,
on douta long-tems , fi Mr. de
Schomberg demeureroit au fervice
des Etats , ou s'il retourneroit
à celuy de l'Electeur de
Brandebourg.
"
Cet article meritoit d'autant
plus detrouver place dans mes
Lettres , qu'il eft comme la
bafe fur laquelle roulent tous
les mouvemens que je décris ,
& que chacun a ſouhaité ſçavoir
comment s'étoit traitée
cette grande affaire , qui avoie
éclaté tout d'un coup , fans
qu'on eût pû deviner les refforts
qui avoient fait mouvoir
toute l'Angleterre, dans le tems
qu'elle paroiffoit tout - à - fait
tranquille , & que fon Souverain
jourfoit de toute l'autorité
DELA
VILLE
que
du Tems.
NOT
REQUE
990 K
les Loix de l'Etat donent
aux Rois de la Grande Bre
gne.
&
•
On voit par ce que je viens de
vous apprendre , que les bruits
qui avoient couru que le Roy de
France avoit obligé M. de
Schombergà fortir de fon Royaume
, & qui étoient crus , &
le font encore par le Public,&
particulierement par les
Etrangers, font remplis de fauffeté.
Mr. de Schomberg ne tenoit
pas le même langage; mais
il gardoit unfilence qui paroiffoit
l'aprouver.Il luy étoit avan.
tageux pourfa reputation qu'on
crût que le Roy de France l'avoit
obligé de fortir de fes Etats,
parce qu'autrement la maniere
dont il en ufoit avec un Roy sẽ
allié ne pouvoit eſtre juſtifiée .
Ce n'eft pas que fon procedé ne
13
Ē ij
100 VIII. P. des Affaires
fût blâmable par beaucoup d'au
tres endroits. Outre que les
obligations qu'il avoit au feu
Roy Charles II. & dont j'ay
parlé ailleurs , étoient un motif
Pour le retenir , il devoit
fonger qu'il n'eft jamais glorieux
de favorifer des crimes ,
& de fe fervir d'inftrument
pour ravir une Couronne à
fon legitime Poffeffeur. La
difference de Religion ne permet
point de ravir le bien
d'autruy. C'eft un fait qui n'eft
difputé par aucune Nation , &
toutes les Religions le défendent.
Auffi M. de Schomberg,
aprés avoir prefté la tête pour
une action fi noire , femble refufer
fon bras depuis qu'il eft
en Angleterre. Il ne fe declare
pas directement là- deffus
mais comme il a toujours éludé
du
Temps.
ΤΟΥ
le combat fous divers pretextes
, on voit bien qu'il n'évite
de fe mettre en campagne que
la crainte qu'il a de ternir
la gloire qu'il s'eft acquife dans
toutes les occafions où il s'eft
trouvé .
par
Je viens à un autre Article
qui regarde le Comte de Sunderland
, dont je vous ay déja
entretenuë , fa trahifon eftant
une des plus infames actions
dont on ait ouy parler depuis
plufieurs fiécles. Il a couru depuis
trois mois une Lettre de ce
Comte , dont je n'ay pu avoir
la copie , mais que des perfonnes
tres -dignes de foy ont luë .
Il marque dans cette Lettre en
termes formels , Qu'il avoit fait
la folie de feindre de fe rendre
Catholique pour s'attirer l'etiere
confiance du Roy lacques I I. &
E iij
103 VIII. P. des Affaires
Lui donner enfuite "des confeils
violens qui puffent détruire la
Religion qu'il avoit feint d'embraffer.
Il eft donc conſtant que
ce Comte qui eftoit premier
Miniftre du Roy d'Angleterre,
a travaillé de concert avec le
Prince d'Orange pour faire
tomber ce Monarque dans les
pieges qu'ils lui tendoient l'un
& l'autre. Il eftoit impoffible
que Sa Majesté s'en garantit,
puis qu'ils eftoient convenus
que ce Comte , pour mieux ébloüir
les hommes, commenceroit
par
fe jouër du Ciel , en
feignant de fe rendre Catholique.
Il alla plus loin , & faifant
les fonctions de cette Religion,
il pouffa la perfidie & le
facrilege jufques à communier
publiquement dans la Chapelle
du Roy. Aprés cela peut on
du
Temps.
103
condamner ce Prince de s'y
être confié , de lui avoir découvert
fes deffeins, & d'avoir pris
fes avis fur les moyens de les
faire réuffir Il eftoit déja fon
premier Miniftre , & avoit efté
attaché à fa perfonne dés le
temps que ce Monarque n'ctoit
que Duc d'Yore. Il paroiffoit
non feulement Catholique ,
mais Catholique zélé , & le
Roy à cauſe de la diverfité des
Religions d'Angleterre , & de
la haine qu'on y a pour ceux
qu'on nomme Papiftes , avoit
peu de perfonnes en qui il pût
saffurer. Ainfi on n'a pas fujet
d'être furpris , fi croyant de la
fincerité dans ce Comte , il n'a
point connu que fon Ennemy.
travailloit par lui à fa ruine Cér
Article feul , à l'examiner avec
toute l'attention qu'on lui dois,
E in
104 VIII.P.des Affaires
détruit tous les Manifeftes du
Prince d'Orange , & fait voir
que fon ambition feule , & le
feul deffein d'ufurper la Couronne
d'Angleterre, l'a fait paffer
en ce Royaume- là ,fans que
la Religion y ait eu aucune
part. On l'a connu depuis d'une
maniere à n'en point douter,
& il n'y a prefentement làdeffus
qu'une feule voix. Les
motifs qui l'ont fait agir, ne font
ignorez ny des Peuples ny des
Grands, & ils l'avouent tous, de
quelque Religion qu'ils foient.
Ce Prince n'avoit pas de prétextes
affez forts pour autolifer
fon paffage en Angleterre avec
une Armée. Il veut qu'un Roy,
qui eft fon Oncle & fon Beaupere,
faffe des chotes qui aigrif.
fent fes Sujets, & il lui fait confeiller
par fes principaux Midu
Tems. 105
niftres qu'il a fubornez.ce qu'il
doit faire pour rendre fon gouvernement
odieux , & les engager
enfuite à la révolte . En
effet , fi les Peuples d'Angleterre
ont cru avoir lieu de fe
plaindre de leur Roy, c'eft parce
qu'il a executé ce que le
Prince d'Orange avoit concerté
avec les Traîtres , qui
par des femblans étudiez d'un
zéle apparent ,
s'étoient rendus
Maîtres de l'efprit de ce
Mcnarque. Il ne faut
pas être
fort habile pour voir qu'un
homme qui en ufe de la forte,
n'a ny honneur ny Religion.S'il
n'any
avoit voulu fervir la Religion,
comme portent les Manifeftes, il
n'avoit qu'à ne pas faire donner
au Roy d'Angleterre , les comfeils
que fes Emiffaires l'ont com.
me forcé de fuivre, & fi au lieu
E W
106 VIII. P. des Affaires
de ceux -là , il lui en avoit fait
donner de tout contraires, il auroit
appuyé la Religion Proteftante
, fans être obligé de
paffer en Angleterre , pour lui
rendre des fervices qu'elle n'e--
xigeoit pas de lui. Mais il vouloit
que les affaires fuffent dans
la fituation où il eft venu à
bout de les faire mettre, afin de
profiter des troubles , & de paroitre
publiquement Reſtaurateur
du mal qu'il avoit fait confeiller
fecretement . Le Prince
d'Orange avoit auprés du Roy
d'Angleterre plufieurs autres
perfonnes que le Comte de Sunderland
qui le trahiffoient , &
qui appuyoient les avis de ce
Comte , fans qu'ils paruffent
d'intelligence avec lui , & c'eft
par ce ftratagême que l'empri
fonnement des Evêques a cfté
du Tems. 167
confeillé, & qu'on a paffé à l'execution
.
J'ay encore une chofe à vous
apprendre touchant les mouvemens
d'Angleterre, qui vous
furprenda ,& qui vous fera connoitre
, qu'il y a long- temps
qu'on a commencé d'en jetter
les fondemens. On ne doit
pas
en être furpris ; il faut beaucoup
de temps pour faire mëurir
une auffi grande entrepriſe.
Je vous diray donc , que j'ay
fçu par des perfonnes à qui l'on
doit ajoûter foy, & qui ont affez
d'intérêt aux affaires d'Angleterre,
pour faire croire qu'ils
en ont des lumieres particulieres
, que le feu Marquis de Grana
, a travaillé au Projet de ce'
qui fe paffe aujourd'hui avec le
Prince d'Orange. On voit par
là que l'Espagne n'eft pas moins
E vj
108 VIII.P.des Affaires
"'+
entrée dans cette affaire que
ce Prince. C'eft l'ordinaire de.
la Maifon d'Auftriche de chercher
à reparer dans le Cabinet
les affronts qu'elle reçoit les armes
à la main. Elle crie contre
les Conquerans, quoi qu'ils.
ne combatent qu'à jufte titre
& tâche de noircir leur reputation
. Son hipocrifie va juf
qu'à l'excés , & on croiroit à
l'entendre , que la raifon, & la
juftice reglent tous les pas , &
que rien au monde ne feroit.
capable de l'engager à ce qui
pourroit leur eftre contraire.
Cependant elle a toujours fçu.
Le prévaloir des occafions qu '
elle a trouvées pour s'agran
dir , quelque injuftice qu'il y
ait eu , & il eft certain que fi
la Maifon d'Auftriche avoit
fes affaires dans une fuadu
Temps. 109
tion auffi avantageufe que celles
du Roy cftoient quand les
Turcs attaquerent Vienne, elle
ne fe feroit guere miſe en peine
de la juftice , & de la Religion;
elle auroit conquis la moitié
de l'Europe, comme il eftoit
facile à Sa Majesté de le faire
en ce temps-là. Ses Partifans
mêmes ne le cachent pas , &
s'étonnent que le Roy ne l'ait
pas fait. On voit que les interefts
les plus facrez ne peuvent
arrefter cette Maifon , lors qu '
elle fe trouve en état d'agir , ou
par la force des Armes,ou par
la politique , & la part qu'elle a
aujourd'huy aux mouvemens
d'Angleterre en eft une preuve.
Le Roy Jacques paroiffoit
trop amy de la France ,
il ne le vouloit point declarer
conue elle ; elle a travaillé
O VIII.P. des Affaires
la perte de ce Prince, fans examiner
s'il y avoit de la justice
dans fon procedé , & fi la Religion
n'en fouffriroit pas . Je ne
repete point ce que j'ay dit dans
toutes mes Lettres, & qui juftifie
que le Pape s'eft employé à
détrôner ce Monarque. le ne
fuis rentré un moment dans cet
Article que pour faire voir ce
que je ne viens que de découvrir,
qui eft que le feu Marquis
de Grana, a dreffé pour l'Eſpagne
le premier plan dé cette
affaire.C'eft par où elle a commencé
, & elle finit par le congé
qu'on a donné à Madrid à
l'Envoyé Extraordinaire du
Roy d'Angleterre, d'où il a eſté
chaffé, pour ainsi dire,je ne dis
pas honteufement; car ce n'eft
pointfur ce Prince que la honte
en rejalit, mais fur ceux qui
du
Temps.
III
pour plaire à un Úfurpateur à
qui ils ont applany le chemin
du Trône, chaffent le Miniftre
d'un Roy legitime, qui fouffre
pour la veritable Religion que
les Eſpagnols ont tant de foinde
faire fleurir chez eux, pendant
qu'ils travaillent à la détruire
dans trois Royaumes.
H faut encore vous parler
d'une choſe qui a fait raisonner
toute l'Europe, & à laquelle
les politiques n'ont pû rien cōprendre
, parce qu'elle a paru
directement oppoſée au carac- `
tere du Prince d'Orange. On
fçait qu'il n'a jamais rien é
pargné pour arriver à fes fins,
& qu'il s'eft toujours fervi des
voies les plus courtes. Ainfi on
a efté fort furpris de voir qu'avant
pû eftre maiftre de la
Perfonne du Roy fon Beaupe112
VIII. P. des Affaires
re , il l'ait neanmoins laiffé és
chaper. On s'eft épuisé en raifonnemens
là- deffus , & cependant
perfonne n'a frappé au
but ; auffi n'eftoit- ce pas une
chofe aifée , comme vous allez
le voir. Lors qu'on arrefta le
Roy aprés qu'il fe fut fauvé la
premiere fois,le Peuple de Londres
en témoigna une joye toute
extraordinaire. Ce Prince fut
reconduit dans fon Palais avec
des acclamations generales , &
l'on peut dire que la foule le
reporta prefque come en triomphe
jufques dans fon Apartement.
Chacun fuivoit en cela
fon inclination ; perfonne n'étoit
gagné pour en ufer de la
forte, & le Roy n'avoit pa's crû
qu'on l'arrefteroit , & qu'il feroit
obligé de ſe laiſſer rememer
à Londres.. Aina lors que
du
Temps.
113
·
la joye éclatoit pour fon retour
, elle ne venoit que du pur
zéle des Peuples . La cabale du
Prince d'Orange n'avoit pû s'étendre
jufque là ; on ne peut
avoir d'intelligence avec des
Peuples , le fecret feroit mal
gardé , & c'eftoit beaucoup
que ce Prince en cuft avec les
principaux Seigneurs d'Angleterre
, & la plus grande partie
des plus confiderables Officiers
de l'Armée. Le Prince dorange
ayant appris les grands
& éclatans tranſports de joye
que le Peuple avoit marquez
au retour du Roy à Londres ,
& qu'il les avoit pouffez juf
qu'à faire des feux de joye le
foir en beaucoup d'endroits de
la Ville,demeura dans une furprife
qu'il feroit dificile d'exprimer
, & fe trouva hors de toutes
114 VIII. P. des Affaires
promefures
. Si d'un côté il lui pa
roiffoit dangereux de laiffer paſ
fer le Roi en Frace,où il ne dou
toit point qu'il n'eut deffein de
fe retirer , il ne trouvoit pas
qu'il y eut moins d'inconve
nient à le garder Prifonnier
& à faire travailler à fon
cés.Il le pouvoit, & il étoit même
prêque feur de tous les Presbiteriens.
C'étoit la feule voye
qu'il avoit de fe défaire du
Roy, autrement il eut rifqué à
ruiner entiérement fes affaires,
par ce que dans la fituation où
étoient les chofes, les exemples
paffez auroient ailément fair
voir, de quelle main eut parti
le coup , & il étoit à craindre
qu'on ne voulut point pour
Souverain un Prince qui fe défaifoit
fi violemment de ſes Ennemis
, & même des Perfonnes
du Tems. 115
d'un rang auffi élevé que celui
du Roy. Ces reflexions l'occupérent
pendat quelque temps ,
& aprés avoir bien rêvé à ce
qu'il avoit à faire dans une
conjoncture fi delicate & fi
importante pour luy , il fit faire
au Roy toutes les propofitions
dont je vous ay parlé dans.
leur lieu, & prit fi bien fes mefures
, que ce Prince ne pouvoit
aller ailleurs qu'à Rochefter.
Il l'y envoya avec une
tres- foible Garde , fort perfuadé
qu'il fe trouveroit défait de
fa perfonne par le moyen qu'il
avoit imaginé. Il avoit choifi
Rochefter, parce que le Peuple
de cette Ville- là eft extremement
brutal , & amy de la
nouveauté, & qu'il eftoit prefque
le feul qui n'euft point
donné de marques de tendreffe
116 VIII. P.des Affaires
pour fon Souverain . Cela fit
croire au Prince d'Orange que
ce Peuple , déja naturellement
porté à la révolte , eftant excité
fous- main,pafferoit aux dernieres
extremitez , forceroit le
lieu où eftoit le Roy , & le facrifieroit
à fa fureur. La Garde
eftoit foible , & les Commandans
inftruits de ce qu'ils
avoient à faire. Ainfi pour peu
que le Peuple fe fut mis en état
de fe rendre Maître du Château
, fi - toft qu'on l'y auroit
vû entrer en tumulte , le reſte
fe fut trouvé fait , fans qu'on
eût fçu d'où feroit parti le
coup , & les plus feditieux en
auroient efté chargez , fans
que pourtant aucun l'euſt eſté
perfonnellement , puis qu'on
auroit rejetté cet abominable
parricide fur la multitude , &
du Tems. 117
fur la mauvaiſe deſtinée du
Roy. Enfin on avoit pris en
fecret toutes les mefures neceffa
faires pour perte , & fi le
Peuple ne fe fut pas avifé de
lui -même de ce qu'on vouloit
qu'il fit , tout eftoit concerté
pour l'y exciter fans qu'on cût
pû découvrir d'où cela feroit
venu , de forte qu'il auroit cru
faire de lui même ce qu'on
l'auroit engagé de faire. Pendant
qu'on travailloit d'un côté
à faire perir le Roy, ce Prince
fongeoit de l'autre aux moyens
de fe fauver . Ceux qui
le gardoient ne fçavoient past
ce qui avoit efté projetté , mais
ils s'appercevoient bien , qu'ils
feroient plaifir au Gouvernement
preſent , s'ils ne le
gardoient pas avec une exa-
&titude rigoureufe , & même
s'ils fermoient les yeux fur
118
VIII. P. des Affaires
tout ce qu'il pourroit faite. H
eft vrai que c'étoit l'intention
de ceux qui vouloient que
le
Roy fut facrifié, mais quand ils
avoient pretendu que la Garde
n'en uferoit pas avec une
feverité trop exacte , ils entendoient
qu'elle ne s'oppoferoit
que foiblement à la violence
du Peuple , furquoi ils ne s'étoient
pas entiérement expliquez
, ne voulant que laiffer
entrevoir les chofes ,fans les dire
pofitivement , afin de ne
pouvoir eftre accufez , ou du
moins convaincus , lors que
coup feroit fait. Cependant if
arriva que la Garde prit le
change. Elle laiffa échaper le
Roy , avant que le Peuple euft
executé ce qu'on attendoit de
luy. On eftoit en quelque forte
affeuré qu'il auroit répondu
le
du Tems. 119
toft ou tard à ce qu'on s'eftoit
promis de fa violence pour un
I lâche attentat , & quand cela
ne feroit pas venu de luymefme
, il s'y feroit trouvé excité;
mais l'emportement qu'on
luy fouhaitoit contre le Roy
n'avoit pû encore paroiftre ,
parce que fa fureur avoit toujours
eu de l'occupation , &
qu'elle s'eftoit attachée contre
plufieurs Catholiques , qu'elle
avoit infultez , & fur lefquels
elle s'eftoit répandue avec une
impetuofité fi précipitée, qu'el
le ne pouvoit continuer fans
relacher pour prendre haleine
, s'il m'eft permis de parler
Ainfi .
Voilà un grand éclairciffement
pour la poſterité qui apprendra
par là de quelle maniere
le Ciel a confervé le Roi
120 VIII. P. des Affaires
d'Angleterre , & quelles eftoient
les intentions du Prince
d'Orange , contre la vie de fon
Oncle, enfin d'un Monarque ,
qui ne s'eftoit point voulu mettre
en eftat de fe garantir des
coups dont on l'avertiffoit qu'il
devoit eftre frapé , ny recevoir
aucun des fecours qu'on luy
offroit , parce qu'il croyoit fon
Gendre trop honnefte homme,
pour luy vouloir ravirle Trô
ne , & la vie . Cependant ce
Gendre a executé une partie
de fes criminels , & ambitieux
projets . Il s'eft violemment &
à main armée emparé du Trône
, ainfi que font les Tirans ,
mais Dieu a permis que fes
horribles deffeins contre la vie
du Roy n'ayent point eu deffet.
Aprés vous avoir parlé dequel.
ques
du
Temps.
121
faits hiftoriques, que les raifons
que je vous ay dites m'ont empêché
de placer dans mes Lettres
precedentes felon l'ordre
des évenemens , je viens à un
Sermon du Docteur Burnet, qui
m'échapa dans le temps qu'il
fut prononcé devant le Prince
d'Orange. Ce fut dans la premiere
occafion qui ſe preſenta
aprés l'arrivée de ce Prince à
Londres. En voicy quelques
endroits. Vn évenement tel
celui-cy , peut- eftre appellé juftement
l'Ouvrage de Dieu.fi l'on
donne ce nom à toutes les grandes
chofes.
que
Il est vray que cét évenement
eft grand de beaucoup
de manieres , quoi qu'aucune
grande action n'y ait part.Il eft
grand par l'énormité du crime
; il eft grand par une tra-
F
T22 VIII.P. des Affaires
hifon inouye , & il eſt d'autant
plus grand par la nouveauté,
que la Religion y a fervi de pretexte.
On le publie, on l'écrit,
on le prefche , & cependant il
feroit difficile de fçavoir quelle
eft la Religion qui autorife de
pareils deffeins , car bien loin
qu'il y en ait aucune qui per
mette de ravir le bien de fon
prochain , il n'y en a point qui
fouffre même qu'on en forme
le defir . A l'égard de ce que
Burnet dit , Que cét évenement
peur eftre justement appellé
l'ouvrage de Dieu , il n'y a rien
de plus captieux , & l'apparence
de verité qui s'y trouve
n'empêche pas que ce qu'il avance
ne foit abfolument faux .
Tout ce qui fe fait dans le
monde n'eft pas l'Ouvrage de
Dica ; autrement on auroit
du
Temps.
123.
་
lieu de conclure qu'il feroit
l'Auteur de tout le mal qui arrive
, & il eft certain que ce fe
roit lui faire un outrage que
d'ofer l'en accufer. Chacun a
fon libre arbitre pour faire le
bien, ou choifir le mal ; & lors
que le méchant prend le parti
de faire le mal, on ne peut dire
que Dieu en foit caufe . Tout ce
que l'on pourroit avancer en
cette occafion , c'eſt que le
Prince d'Orange s'eftant volontairement
déterminé au
mal , Dieu auroit permis que
fes crimes ferviffent à punir les
Peuples d'Angleterre ; mais il
n'y a nulle gloire pour les Tyrans
par qui cette forte de punition
fe fait. Les inftrumens
de la juftice de Dieu ne font
pas plus eftimez que ceux qui
execuient les Arreſts de la juf
Fij
124 VIII. P.des Affaires
tice des hommes. Dieu fait voir
fa colere contre ceux qu'il châtie
, & precipite ſouvent ceux
qui ont fervi à fa vangeance.
Attila fut un des plus puiffans
Monarques du monde ; il ne
paffa neanmoins que pour un
Tyran , & fut furnommé le
Fleau de Dieu.Je pourrois prouver
par une infinité de raifons,
que le Prince d'Orange , ny
ceux qui voulant juftifier fon
ufurpation , cherchent à faire
paffer fes crimes pour des vertus
, ne sçauroient dire qu'il eft
protegé de Dieu , & que fon
invafion en Angleterre en eft
l'Ouvrage , fans faire un blafphême
horrible contre la Divinité.
Comment oferoit - on
foûtenir que Dieu autorife ce
que font les Ufurpateurs pour
détrôner les Rois legitimes, puis
du Tems. 125
que faint Paul parlant aux Romains
, felon fon efprit qu'il a--"
voit reçu , leur dit touchant l'obligation
d'eftre foumis aux
Puiffances Souveraines , Que
tout le monde foit foumis aux
Puiffances fuperieures , car il
n'y a point de Puissance qui ne
vienne de Dieu, & c'est lui qui
a établi toutes celles qui font
fur la terre. Doctrine Apoftolique
& Divine fur la puiffance
des Rois & des autres Souverains
, contre tous ceux qui
fous pretexte de Religion violent
la Religion même en ſecoüant
le joug de l'autorité.
Celui donc qui refifte aux Puiffances,
refifte à l'ordre de Dieu ,
& ceux qui y refiftent, attirent
la condamnation fur eux - mêmes.
Ce raifonnement eft tiré
d'un Ouvrage fait contre l'in-
Fij
126 VIII . P. des Affaires
vafion du Prince d'Orange.
en Angleterre. Je paffe à la
fuite du Sermon de M Burnet.
.
În vent contraire qui fembloit
feulement nous devoir faire
craindre la main de Dieu,
fans toutefois que nous en ayons
beaucoup fouffert , & que nous
ayons perdu plus d'un homme ;
un autre vent frais & favórable,
qui nous a garantis de ceux
qui avoients ordre de nous attendre,
qui nous a portez fi proche
du port , qui changea immediatement
aprés pour nous y
faire entrer , & qui ayant exeente
fa commiffion , ſe mit immediatement
à une autre poin
te , tonela joint à la donceur
de l'air dans une faifon ſi
avancée , renferme des circon-
Stances , foremarquables , qu'il
du Tems. 117
-
faudroit que nous fuffions bien
infenfibles pour ne pas reffentir
de tres profondes profondes impreffiors.
Voilà un Article bien rempli
de vent . L'Auteur parle d'abord
d'un vent contraire , &
enfuité d'un autre vent frais qui
les porta prés du Port , les y fit
entrer , & qui ayant executé fa
commiflion fe mit aprés à une
autre Pointe. Je croyois que ces
deux vents feroient les deux
Points de ce Sermon , & qu'on
y verroit une Differtation fur
leur nature . Cependant ils ne
font placez dans cet article que
pour prouver que l'invafion
du Prince d'Orange en Angle .
terre eft l'ouvrage de Dieu .
Voilà les confequences qu'il
tire de fon argument ; elles
font tres mal fondées & il
auroit peu de gens reçus Do-
Fj
y
128 VIII. P. des Affaires
&teurs , s'ils argumentoient de
cette forte. M Burnet ne peut
nous convaincre qu'il y ait du
miracle dans le Perfonnage
qu'il fait jouer aux vents , à
moins qu'il ne nous prouve
qu'ils n'ont jamais fait le même
manege pour perfonne , &
que de tout temps il a eſté impoffible
à aucun Vaiffeau d'aborder
les côtes d'Angleterre.
C'est toutefois une chofe qu'on
voit tous les jours , & ceux qui
y ont débarqué ne fe font point
encore avifez de dire que c'eſt
un ouvrage de Dieu, & de faire
, pour le prouver , une peinture
des vents favorables qui
ont contribué à les y faire paffer.
Si les vents qui n'ont point
efté contraires au Prince d'Orange
, devoient nous marquer
la volonté de Dieu pour le fucdu
Tems. 129
cés de la plus lâche entrepriſe
dont on ait encore oüy par
ler pourquoy Monfieur Burnet
ne fait- il mention dans fes
Sermons , que des vents qui ont
favorifé la Flote de fon Heros,
& pourquoi ne dit - il rien de
ceux qui avoient auparavant
fi maltraité cette même Flote
Il faut qu'il tombe d'accord
qu'elle fut difperfée en plufieurs
endroits , qu'il y eut plufieurs
Bâtimens perdus , & un
fort grand nombre de chevaux
noyez, & que l'on fut obligé de
revenir dans les Ports , & de
refaire prefque un armement
tout nouveau . On devoit déslors
conclure que cette tempê
te eftoit l'ouvrage de Dieu , &
dire qu'il s'oppofoit aux injuf
tes deſſeins d'un Tyran , puis
qu'il eft auffi probable que
les.
F V
130 VIII. P. des Affaires
vents contraires ont prefagé le
couroux du Ciel cotre l'Ufurpa
teur d'Angleterre,qu'il eft vrai
de dire que le calme a fait connoitre
que Dieu confentoit à
fon ufurpation . Mais Mr Burnet
fupprime tout ce qui eft
contre lui,& veur éblouir les
Peuples avec da vent , en fai
fam un dénombrement de ciri
conftances forordinaires , 80
qui n'ont rien qui les faffe approcher
du miracle . Il faloid
que la mariere de fon Sermont
kai fir beaucoup de peine arrous
ver , & qu'elle fut bien fteriley
pour s'amufor prefcher dew
vant tout ce que l'Angleterre
a voir de plus confiderable , des
bagatelles qui n'étoient pas cas
pables de tromper même des
Enfans , & qui devoient plus
fervirà faire voir la foibleffe
du Tems. 131
de fa caufe, qu'à la rendre bonne.
Si c'eft par là qu'il eſt
parvenu à l'Epifcopat , on peut
dire que le Prince d'Orange fait
peu d'état des Evêchez d'Angleterre
puis qu'il en pourvoit
de fi foibles Orateurs , & qui
d'ailleurs fe trouvent noircis de
crimes, comme je vous l'ay dé
ja marqué. Mais il a eu fes rai
fons pout en ufer de la forte, &
la fuite nous le fera encore
mieux connoitre . Cependant
voyons file refte du Sermon
répond au commencement.
Voicy comment ce Predicateur
pourfuit.
Tant de grands Princes qui
ont concouru dans cette affaire,
& principalement l'heureuse
union qui s'est trouvé dans les
Provinces Confederées , lesquel
les, toutes compofées qu'elles font-
F vj
132 VIII. P. des Affaires
de tant de differens Corps fem
blent n'avoir eu en cette occafion,
qu'une tête, & qu'un coeur,
tout cela renferme des caracteres
fenfibles de la main de Dieu.
Cét article fait voir d'abord ce
que la plufpart des Alliez veulent
nier, fçavoir qu'ils ont travaillé
avec le Prince d'Orange
pour détrôner le Roy d'Angleterre.
M' Burnet le prêche publi
quemet devant une Affemblée
fi nombreuſe , & fi diftinguée,
qu'il n'auroit ofé avancer des
chofes de cette nature fi elles
n'avoient efté veritables. Auffi
n'avons nous point fçu que ces
grands Princes ayent formé aucunes
plaintes contre lui pour
avoir découvert leur fecret fi
publiquement.Ces Princes font
bien honorez d'être louez par
M.Burnet, pendant que le Ciel
du Tems. 133
fe plaint de ce qu'ils font fouffrir
à la veritable Religion ;
que ce qu'il y a dé perfonnes
de pieté parmi leurs Sujets en
murmurent , & qu'ils font affurez
que la pofterité condamnera
ce qu'ils ont fait contre
un Roy dont la bonté égale la
naiffance qui a toujours fait
paroitre une pieté exemplaire,
qui n'a point ufurpé les Etats
d'autrui , & dont aucun Souverain
n'a lieu de fe plaindre.
Quand même il auroit vécu en
Tyran , & que le fang qu'il
auroit verfé coule roit par toute
l'Europe , les Rois fe donnant
le nom de Freres , dévoient
veiller à fa confervation,
& ne pas permettre qu'on
le détrônaft , l'exemple eftant
d'une dangereufe confequence
, puis qu'ils ne le peuvent
134 VIII . P. des Affaires
autorifer, fans avoir beaucoup
à craindre un jour pour euxmêmes
La fuite du méme Article
découvre ce que les Hollandois
ont toujours nié , parce
qu'il ne leur étoit pas fort glorieux
d'avoir travaillé fi unaniment
à détrôner un Roi legitime,
& qu'on a toujours d'abord
de la peine & de la honte
à convenir qu'on a eu part
à un attentat qu'on voit detefté
de tout le monde ; mais M.
Burnet, qui n'en a point , leve
le mafque en Angleterre. Il ne
faut pas s'étonner fi on y
avoue le crime avec hardieffe,&
avec impunité , puis qu'on
n'étoit parti de Hollande avec
un appareil fi confiderable.
que pour l'y faire regner. La
fin de l'article fait connoitte
que l'heureufe Union des Etats
du Tems
135
pour détrôner Sa Majesté Britannique
, renferme des caract
téres fenfibles de la main de
Dieu. Cette ridicule conclufion
reffemble à celle que j'ai
déja combatuë . Comme l'Aue
tear a dit que les vents qui
avoient favorifé le débarquement
du Prince d'Orange en
Angleterre, étoient un ouvrage
de Dieu , il conclut ici ? que
T'heureufe union qui s'eft trous
vée dans les Provinces Confederées
pour perdre un Roi
Catholique renferme les carac
téres fenfibles de la caraco
main de
Dieu. C'eft repeter la même
chofe par differens mots. On
peatadiren tontefois qu'il ya
bien plus d'impieté dans ce
Article que dans le premier, &
que les caractères de la main de
Dien ne doivet avoir aucun dai
136 VIII. P. des Affaires
8
port avec l'union des Etats ,
pour aider à commettre une
action qui renferme plufieurs
crimes felon Dieu & felon les
hommes, & à ſe faifir du bien
d'autrui ; & cela , non pas par
une guerre couverte , mais en
feduifant fourdement les propres
Sujets d'un Roi contre fa
Perfonne , & en faifant élever
fon Sang contre Sa Majesté
facrée. Tous ces crimes ont été
cauſez par l'Union qu'ont faite
les Provinces Confederées ,
qui n'ont en cette occafion
qu'une tête, & qu'un coeur.On
le dit , on veut l'infinuer aux
Peuples par mille Ecrits feditieux
, & l'on voit un criminel
au premier chef qui facrifie
tout à fa fortune , & qui avec
une impieté qui va jufques à
l'effronterie , le prêche publi
du Tems.
137
quement , & conclut qu'une
union qui a mis en feu toute
l'Europe , qui a déja fait couler
des ruiffeaux de fang prefque
dans toutes les parties , qui n'a
été fuivie que de facrileges &
d'affaffinats, renferme des cara-
Eteres fenfibles de la main de
Dieu. Mais devant qui ofe-t- il
tirer des conclufions fi criminelles
& fi facrileges , par lef
quelles il pretend montrer que
la perfidie des Etats qui faifoient
embraffer un Roy par
leurs Ambaffadeurs , en l'aДurant
qu'ils n'en vouloient ni à fa
Perfonne, ni à fon Trône , renferme
des caracteresfenfibles de
la main de Dieu ? Quoi que cette
Union que les Hollandois fembloient
avoir plus fortement jurée
entre eux, qu'elle ne l'eftoit
auparavant , fut la fource de
138 VIII. P.des Affaires
tous les maux qui accablent
aujourd'hui l'Europe,que ce fut
une conjuration fecrette contre
tous les Oingts du Seigneur
, & une fuite des Medailles
par lefquelles les Etats
ont fait voir qu'ils pretendoient
fe rendre Arbitres des Rois, Sa
Majefté les en a fait répentir.
La même choſe pourra encore
arriver, & la guerre qu'il viennent
d'allumer n'eft pas finie.
Elle ne devroit pas duter fort
longtems fi tous les Souverains
ouvroient les yeux , mais la plu
part , aveuglez par les fauffes
raifons d'un Etat qui n'a rien
fait que d'intelligence avec un
Prince que l'ambition devore,
ont aidé à faire ôter la Couronne
à un Fils , & Frere de
Roi, qui l'a reçue par droit de
fucceffion , fans examiner la
du Tems. 139
confequence d'un fi dangereux
exemple , & à quoi il peut autorifer
contre eux mêmes les.
ambitieux qu'aucun respect de
Religion , de fang , & d'honneur,
ne peut retenir. Si je me
fuis un peu écarté de ce que
j'avois commencé à vous dire,
c'eſt parce que la matiere eft
inépuisable fur cét endroit ;
mais pour y rentrer, voyons devant
qui Burnet ofe unir Dieu
avec les Etats de Hollande , &
le faire entrer dans les mêmes
interêts . C'eft devant l'Ufurpateur
d'Angleterre avec qui
la partie eft faite, & par les organes
de qui parle cet Orateur
feditieux. Il le fait avec toute la
vehemence poffible , & les impietez
ne lui coutent rien pour
prouver ce qu'il avance. On
fait qu'il en a degrandes raifons
140 VIII. P. des Affaires
Si le legitime Souverain d'Angleterre
rentre dans l'autorité
qu'il tient directement de fa
naiffance, & du Ciel, & que ce
Docteur foit pris , il ne fauroit
éviter de finir les jours comme
il le merite,non feulement pour
cette derniere rebellion , mais
pour les premieres actions qui
l'ont rendu criminel au premier
chef ; & fi la fortune de
l'Ufurpateur s'affermit, il eft affuré
de le voir pourveu des
plus hautes dignitez de l'Eglife.
Ainfi d'un côté il ne voit
que l'échafaut dont les attentats
l'ont rendu digne , & dont
il ne peut s'épargner la honte
felon les loix , & de l'autre il
ne voit que des honneurs dont
les Ufurpateurs ont accoûtumé
de combler ceux qui les fervent.
Ce n'eſt pas qu'ils ne
du Tems. 341
•
&
connoiffent , & qu'ils ne haiffent
mefme la lâcheté de ces
ames baſſes , mais les crimes
qu'ils commettent leur eſtant
utiles , ils ferment les yeux ,
ouvrent les mains pour les attacher
à eux par des recompenfes.
On doit juger fi Burnet
fe trouvant dans une fituation
qui ne luy laiſſoit voir que
l'échafaut ou l'Epifcopat , a
balancé à prendre le party qui
luy faifoit éviter l'un & meriter
l'autre , & s'il a agy pour
lui feul fans fe mettre en peine
de la verité & de la juftice,
On facrifie tout pour fauver fa
vie , & pour faire fa fortune.
Il a trouvé qu'il pouvoit faire
l'un & l'autre , en renonçant
à l'honneur , & en parlant
contre la juſtice , & il n'a point
hefité. Rien ne fait peineà un
142 VIII.P. des Affaires
homme déja criminel d'ailleurs,
& dont l'ame eft endurcie
aux forfaits. Cependant ceux
qui l'écoutent , & qui font de
bonne foy , demeurent feduits
par des raifons fpecieuſes ,
quoi qu'elles foient fauffes. Ils
fe rendent à ce qu'on leur dit ,
& ne découvrant point les motifs
fecrets qui font parler l'Orateur
, ils fuivent plus volontiers
le penchant qu'ils ont à la
revolte , entraînez par les pretenduës
veritez qu'ils croyent
entendre. Ce n'eft pas que
Burnet euft befoin d'une éloquence
fort perfuafive pour fe
faire croire lors qu'il prêcha le
Sermon dont il s'agit; il n'avoit
que des Auditeurs tres - favorables.
Il parloit par l'organe
du Prince d'Orange qui l'écoutoit,
& devant la plus grandu
Temps. 143
de partie de ceux qui s'eftoient
laiffé corrompre pour trahir
leur honneur , leur confcience
& leur Roy ; & comme leur
rebellion pouvoit encore faire
de la peine à quelque -uns dans
le fond de l'ame , ils eftoient
bien ailes d'entendre des raifonnemens
, qui bien que faux,
fembloient avoir dequoy les
Alater. En voicy la fuite . Le
confentement univerfel , plein
dejoye , de tout le monde , de.
puis les plus élevez jusques à
ceux de la plus baffe condition,
de ceux qui font dans le Gouvernement,
& de ceux qui n'y
ont point de part , qui les a engagez
à pouffer ce deffein de
toutes leurs forces , & à bazarder
tout pour le faire réuſſir ,
fans épargner ni leurs Flotes ,
ni leurs Armées , ni leurs tre144
VIII. P. des Affaires
fors , ce confentement dis -je ,
fait conclure à chacun que c'eft
icy le doigt de Dieu.
Cet article ne fert qu'à faire
voir encore , mais en d'autres
termes , l'étroite union des Etats
pour détrôner le Roi d'Angleterre
; il marque auffi que
le confentement étoit unanime,
& qu'on n'a rien épargné
pour le rendre tel. L'action eft
belle pour s'en vanter ; mais il
ne faut pas s'étonner fi Burnet
accoutumé aux crimes, ne fait
louer que les actions qui en
font remplies. Il a cherché à
mettre dans fon jour, ce qui fera
la honte des Etats Généraux
dans toute la Pofterité, &
après avoir eu la temerité de
le prêcher, il l'a encore répandu
dans des Ecrits, rendus publics
par l'impreffion . Les Defcendans
du Tems. 145
fcendans des Souverains qui
font aujourd'huy unis avec
cette Republique pour ofter la
Couronne à un grand Roy , &
pour affermir l'autorité de l'Ufurpateur
de fes Etats , condamneront
ce que leurs Predeceffeurs
auront fait en cette occafion
, & s'uniront contre cette
même Republique , ennemie
des Rois, pour empêcher qu'elle
ne travaille à les faire defcendre
du Trône , fi toutefois
il lui reste encore beaucoup de
puiffance , aprés l'épuiſement
de toutes chofes où la va reduire
cette guerre. L'article retourné
que vous venez de lire du
Sermon de Burnet , qui ne contient
que ce qu'il a dit dans le
precedent , finit par le refrain
des deux autres,mais l'expreffio
en eft differente. Dans la fin
G
146 VIII . P. des Affaires
du premier , l'invafion faite en
Angleterre et l'ouvrage de
Dieu. Dans la fin de l'autre, elle
porte des caracteres fenfibles de
La main de Dies , & dans le troifiéme
, elle eft attribuée au
doigt de Dieu. Voilà le nom de
Dieu bien mal employé. Le
voilà rendu Auteur de tous les
maux renfermez dans l'execrable
attentat du Prince d'Oran,
ge.C'est une chofe qu'on a peine
à concevoir , qu'un homme
qui ne connoit point de Dieu ,
parce qu'il n'a point de Religion
, comme je vous l'ay déja
marqué , & comme je le feray
voir encore , employe fi fou
vent un nom qu'on ne doit jamais
prononcer en vain. Son
aveuglement eſt grand ,s'il prerend
par là éblouir les Peuples ;
il n'y en a point de fi groffiers
du Tems 147
qui ne foient perfuadez , que
Vinvafion du Prince d'Orange
en Angleterre , est un attentat,
qui comprend des crimes de
differente nature , & qui en fait
commettre tous les jours uneinfinité
d'autres par tous ceux
qui ont trahi leur Souverain, &
violé leurs fermens. Ainfi il n'y
a point d'homme , s'il a quelques
principes d'honnefteté &
un peu de teinture de ce qu'on
doir à Dieu & aux hommes , à
qui il puiffe entrer dans l'ef
prit , qu'on doive attribuer aux
ordres du Ciel les crimes de
l'ambition du Prince d'Orange.
Quelques couleurs qu'on puiffe
employer pour furpendre les
ignorans & les foibles , il eft impoffible
de feduire leur raifon
fur cette matiere , puis que tout
ee qu'on enfeigne aux hommes
Gij
148 VIII. P. des Affaires
prefque dés le Berceau ,jufqu'au
dernier moment de leur vie , eft
directement opposé à ce que
toute la terre detefte dans l'invaſion
qui vient d'arriver. S'il
eft quelques Souverains qui applaudiffent
à l'attentat du Prince
d'Orange , ils ne laiffent pas
d'en connoitre la noirceur ; mais
ils fe voyent obligez de témoig
ner qu'ils l'aprouvent , aprés y
avoir contribué , à caufe du
fruit imaginaire qu'ils en efperent
tirer , & de la puiffance
d'un Roy , dont la gloire leur
fait mal aux yeux , & qu'ils
pretendent abattre par là . Voicy
de quelle maniere Burnet
pourfuit fon Sermon , ou plûtôt
l'Eloge des crimes du Prince
d'Orange.
La premiere fois qu'il parut
au monde , dit - il en parlant de
du
Temps.
149
ce Prince , il apporta la délivrance
aux heureufes Provinces
dont il eft Gouverneur , car
elles ont efté heureufes depuis
le temps qu'elles font tombées
fous fa protection. Ceux qui ont
vú lapaix & l'abondance dont
ellesjouyffent, l'ordre & la juftice
qui y regrent , & les fentimens
qu'on a pour la conduite de
celui qui les entretient , ont vû
une des plus grandes benedictions
qui femblent fe prefenter
à nous. Et en effet , la paffion
que tous les Habitans de ces
Provinces ont témoignée lors
qu'il a pris congé d'eux , eftoit
un augure tres - veritable de
la maniere dont on le devoit
recevoir icy. Cét article eft
rempli de grandes fauffetez,
& de confequences qui ne
font pas juftes. Les Parti-
Giij
150 VIII. P. des Affaires
culiers,les Magiftrats fubornez,
& enfin tous ceux qui écrivent
en faveur du Prince d'Orange
, ont beau exagerer ce que
les Etats Generaux lui doivent,
ces Etats n'en demeurent pas
d'accord, quoi que leurs membres
fouffrent toutes les injuſtices,
pour ne ſe
pas voir traitez
comme l'ont efté leurs Prédeceffeurs,
parce qu'ils n'avoient
que l'intereft de leur Patrie en
recommandation. Les Provinces
Unies & libres , font devenuës
fujettes depuis la domination
du Prince d'Orange. Elles
n'eftoient unies que pour s'enrichir
par le commerce.
Guerre eftoit leur fleau , & leur
politique vouloit qu'elles confervaffent
la paix . Leur Souverain
, qui ne le devoit pas être
, mais bien leur Sujet , puis
La
du
Temps.
151
la
qu'il eftoit à leurs gages , n'a
confideré que guerre , pour
s'agrandir lui feul, & pour s'enrichir
Il n'auroit point fait parler
de lui fans la Guerre , & fi
l'ambition ne l'avoit pas devo
ré , il n'auroit point acquis de
trefors , parce qu'il n'auroit eu
le maniément d'aucuns fonds.
Il fouhaitoit l'un & l'autre avec
une avidité qui n'a point d'exemple
, & il ne s'eſt pas foucié
de ruiner les Etats en les ér
puifant d'hommes & d'argent.
Il les avoit trouvez floriffans , il
les a laiffez accablez de dettes;
tout leur commerce à demi ru
né ayant befoin de plufieurs
fiécles pour fe rétablir , puis
qu'ils ne fçavent par où
acquitter les grandes fommes
qu'ils doivent. Ceux qui leur
ont prêté du fecours pendant
G iiij
152 VIII. P. des Affaires
les dernieres Guerres , leur demandent
une partie du fond &
les arrerages. Enfin le corps
de l'Etat eſt épuisé,& on l'a vû
tirer quatre fois du Peuple le
deux - centiéme denier en une
année. Les Particuliers qui ne
parloient que par tonnes d'or,
ont changé de langage , leur
commerce ayant diminué de
plus de moitié dépuis la Guer
re de 1672. On fçait que cette
guerre coûte aux Etats plus de
cinq cens millions, & ils ne s'en
cachent pas. Ils ont efté obligez
de la foûtenir fix ans , & le
Prince d'Orange ayant difpofé
de tous les fonds pendant ce
temps- là , a gagné de quoi s'ac--
querir le Royaume d'Angleterre
, de forte que fes grandes
richeffes jointes à fon exceffive
ambition , ont fait tous les cridu
Tems. 153
mes du Roy fon Beau- pere.
Mais pour revenir à l'accablement
où les Etats Generaux fe
voyent aujourd'hui , la Guerre
prefente que le Prince d'Orange
leur a attirée , va achever
leur ruine. Il faut qu'en fe défendant
ils défendent l'Eſpagne
, qui n'a prefque point de
Troupes en Flandre, & qui leur
a fait fçavoir au commencement
de cette Guerre, que s'ils
vouloient qu'elle fe declarât
pour eux, il faloit qu'ils payaf
fent pour elle, c'eft à dire, qu'ils
défendiffent les Places qui lui
reftent aux Païs- bas, & c'eſt le
parti que les pauvres Holladois
ont efté forcez de prendre , car
quoi que le mauvais eftat de
leurs Finances ne le voulut
pas, la politique les y obligeoit,
& il leur eftoit impoffible de
G W
154 VIII P.des Affaires
faire
autrement , fans laiffer des
paffages libres aux Armées de
France pour entrer chez eux .
D'un autre côté , jamais la
France n'a efté fi puiſſante fur
Mer , & n'a eu des Armateurs
en fi grand nombre . Ils defolent
les Hollandois
, & ont déjà
fait fur eux un fi grand nombre
de prifes qu'il feroit malaifé
de les compter. Jugez fi
aprés tant de malheurs, tant de
dépenfes & tant de pertes , qui
font des faits inconteftables
,
que connoit toute la terre , &
dont toute l'Europe fçait que
les Eftats Generaux
font redevables
au Prince d'Orange ,
Burnet a pu dire dans fon Sermon
, fans impofer à fes Audireurs,
& faire des menfonges
tout à fait groffiers , que la premiere
fois que ce Prince parut
du Tems. ISS
au monde il apporta la délivrance
aux heureufes Provinces
dont il eft Gouverneur, & qu'elles
ont efté henreufes depuis le
temps qu'elles font tombées fous
Sa protection. Quelle délivrance,
quel bonheur, & quelle protection
! Ce qui fuit n'eft pas
moins faux lors qu'il ajoûte , que
ceux qui ont vû la paix, & l'abondance
dont elles jouyffent ,
l'ordre & la justice qui y regnent
, & les fentimens qu'on a
pour la conduite de celui qui les
entretient , ont vu une des plus
grandes benedictions qui femblent
fe presenter à eux.
fept ou huit lignes contiennent
fix chofes abfolument fauffes.
Les Provinces Unies ne jouyffent
ny de la paix , ny de l'abondance
marquées dans cét
endroit je viens de vous le
Ces
G vj
156 VIII.P. des Affaires
prouver , & quand M Burnet
ofe avancer le contraire de ce
qui eft fçu de tout le monde , il
ne dévroit pas le faire imprimer
, aprés l'avoir preſché témerairement
• parce qu'au
moins la fauffeté n'en feroit
connuë que de ceux de fes Auditeurs
qui veulent eftre trompez
,& qu'elle pourroit échaper
aux autres. A l'égard de l'ordre
& de la justice qu'il veut
qui regnent en Hollande , ce
font deux chofes qu'on n'y
connoit plus depuis que le Prince
d'Orange a pris le foin des
affaires . On n'y a plus gardé
aucun ordre ; on a fait injuſtice
au merite ; on n'a point conferé
les grands emplois à ceux
qui en eftoient dignes , & on a
efté contraint de les remplir
des creatures du Prince d'Odu
Temps. 157
range , qui n'étoient pas celles.
des Etats. Voilà déja quatre fauf.
fetez prouvées. La cinquième,
& la fixiéme font , la conduite
du Prince d'Orange, & les benedictions
qu'elle s'eft attirées.
Sa conduite eft fi criminelle ,
que tout coupable,& tout Ufurpateur
qu'il eft , je me fuis trouvé
obligé de chercher à enveloper
fes crimes toutes les fois
que je vous en ay entretenue,
parce qu'il femble qu'on doive
cette honnefteté aux Princes,
quand même leurs méchantes
actions auroient eſté auffi publiques
que celles que vous voyez
bien que je veux vous fai
re entendre. Je vous laiffe à
penſer fi le Prince d'Orange a
pu s'attirer de grandes beneditions
par là, & fi Burner ne fait
pas plus de tortque de bien àla
158 VIII. P. des Affaires
reputation de ce Prince , lors
qu'il parle des benedictions que
lui attire fa conduite , puis que
lors qu'on veut chercher la
caufe de fes pretenduës benedictions,
on ne trouve rien qui
ne lui doive faire meriter la
haine du Ciel , & l'indignation
de la terre.
Quant à la fin de l'Article
que vous venez de lire,qui parle
de la joye qu'on a marquée
en Hollande lors que le Prince
d'Orange a pris congé des
Etats, j'en demeure d'accord avec
lui, & même que cette joye
a efté beaucoup plus fenfible
qu'il ne l'a dépeinte , mais je
croy qu'il en faut tirer des confe.
quences toutes oppofées à celles
que nous voyons qu'il en tire.Si
les Hol'adois avoient bien aimé
le Prince d'Orange,ils auroient
du
Temps. 159
témoigné quelque chagrin de
le voir partir, mais au contraire
l'efperance qu'ils ont euë d'en
eftre delivrez pour toujours , a
rendu leur joye parfaite , & ils
lui ont fait, pour ainfi dire , un
port d'or , comme des gens de
bon fens ont écrit qu'on doit
faire à fes Ennemis lors qu'ils fe
retirent , ou qu'ils font paroitre
qu'ils fe veulent éloigner. Les
Hollandois eſperoient que cette
heureuſe retraite leur feroit
recouvrer leur liberté . Les Magiftrats
croyoient pouvoir dire
leurs avis fans contrainte &
fans apprehenfion , & tous fe
flatoient que fila Paix revenoit
un jour dans leurs Provinces,
aprés s'eftre défaits d'un homme
qui s'eftoit rendu leur Maî
tre , & qui ne pouvoit vivre
fans guerre, parce qu'il ne
pouvoit regner ny amaffer
160 VIII.P.des Affaires
des tréfors fans le commandement
des Armées , & la difpofition
des fonds , ils viendroient
bien-tôt à bout de faire refleurir
le commerce, qui achevera
d'être ruiné chez eux en peu
de tems , fi on ne travaille à le
rétablir ; mais il y a bien à
craindre que cela n'arrive
point , file Prince d'Orange ,
dont ils fe font delivrez , fe trouve
obligé de retourner en Hollande
, & quand même il n'y
retourneroit pas , qui affeurera
les Hollandois que fon ambition
ne les engagera pas avec
lui dans des guerres,dont peutêtre
ils auront peine à fortir
qu'aprés qu'ils feront épuiſez
d'argent & d'hommes? C'eſt un
malheur auque ils paroiffent
deftinez , & j'en donnerois de
bonnes raifons, fi, c'étoit icy le
1
du
Temps.
161
lieu. L'occafion pourra s'en
offrir une autre fois.
Quand le Docteur Burnet
prêcha le Sermon dont je viens
de vous raporter quelques endroits
, il étoit Chapelain du
Prince d'Orange , & faifoit
profeffion du Calvinisme . Ils fe
difoient l'un & l'autre de cette
Religion , parce qu'il en faut
avoir une , du moins exterieurement
, & celle-là les accommodoit.
C'étoit la Religion des
Hollandois , & celle qui pouvoit
le plus contribuer aux deffeins
que le Prince d'Orange
avoit faits fur l'Angleterre , puis
qu'en promettant aux Refu
giez de France de les rétablir,
il en pouvoit tirer des fecours
d'hommes & d'argent , comme
il a fait , fort perfuadé pourtant
qu'il ne pourroit leur tenir
162 VIII. P.des Affaires
parole, & qu'un Roy d'Angleterre
a toujours affez d'affaires
chez lui, pour n'être pas en état
de fe méler de celles des autres.
Si elles ne manquent pas aux
Rois legitimes, les Ufurpateurs
en doivent avoir encore davantage.
Les criminels font
toujours en crainte, & obligez
de fe défier de tous. D'ailleurs ,
quiconque eft mal affermi
dans la poffeffion des biens
qu'il a ufurpez , n'eft pas en
pouvoir de travailler pour les
autres , fur tout lors qu'il s'agit
de mettre en ufage toutes les
chofes dont on a befoin pour
foi. Ainfi les Proteftans qui ont
fondé leurs efperances fur ce
que le Prince d'Orange leur a
promis , fe font trompez bien
groffierement. Ils ont crû, parce
qu'ils ont fouhaité , mais ils
du
Temps. 163
devoient plutôt prévoir que ce
Prince ayant eu beſoin d'eux
pour envahir l'Angleterre
n'auroit pas moins affaire de
leur fecours pour s'y maintenir.
On s'aveugle quelquefois , &
c'est le plus fin qui dupe les autres
.
Je vous ay fait voir quelle
eft la Religion politique du
Prince d'Orange , & parconfequent
celle de Burnet; car fi ce
Prince veut paroitre d'une Religion
qui accommode fes affaires
auprés de ceux qui le
peuvent fervir, Burnet qui veut
faire les fiennes auprés de ce
Prince , eft prêt d'embraffes
toutes celles qui lui apporte
ront quelque utilité, come je vais
vous le faire voir. Cependant
ceux qui croyent les bien connoitre
l'un & l'autre, font
per164
VIII.P. des Affaires
fuadez qu'ils font Sociniens, &
ce qui les confirme dans cette
penſée , c'eft qu'on eft Socinien
lors qu'on n'a guere de
Religion . On ne peut dire que
Burnet en ait beaucoup , puis
qu'il vient d'en joindre une
troifiéme aux deux premieres ,
en acceptant unEvêché de l'Eglife
Anglicane, laquelle on fait
differer plus de laCalviniste que
la Calvinifte n'eft differente de
laCatholique. Voilà donc le Do-
&eur Burnet de trois Religions
à la fois ; il a choifi la premiere
pour le libertinage ; la feconde
par politique ; & la troifième
pour joüir du revenu de l'Evêché
dont on vient de le
pourvoir.
Un homme qui peut avoir
tant de Religions à la fois, s'accommoderoit
encore de mille
autres , fi l'occafion s'en predu
Temps.
165
fentoit & qu'il en puft recevoir
quelque avantage. Ceux qui
font de ce caractere ont toutes
foites de vocations en meſme
temps. Ils ne reconnoiffent que
la Fortune pour Divinité , &
l'intereft eft le Dieu feul qu'ils
adorent. Il faloit une Creature
au Prince d'Orange parmy les
Evefques , ou plutoſt un Efpion
, & ce nouveau Paſteur
luy en fervira . Son Maiſtre &
luy fe jouent de toutes les Religions
pour leurs intereſts.Burnet
demeurera Evêque, & joüira
des revenus de fon Evêché ,jufqu'à
ce qu'on aboliffe l'Epifcopat
en Angleterre .Avat que cela
arrive , Burnet mis au nombre
des Evefques, fera l'hypocrite,
& trahira fes Confreres dans
le tems qu'il feindra de pren.
dre leur party , & quand on
166
VIII.P. des Affaires
traitera les Evefques comme en
Ecoffe , on luy donnera d'autres
recompenfes , & peut- eftre
meſme le revenu de plufieurs
Eveſchez, fi le Prince d'Orange
, comme il y a tout lieu de
le croire , s'empare du revenu
de tous. On peut penser que
ce Prince ne trahira pas tout
le party Presbiterien , qui l'a
élevé fur le Trône à condition
qu'il détruiroit la Religion Catholique
& l'Anglicane , pour
ne pas faire perdre un Eveché
à Burnet. Il ne manque pas
d'autres moyens pour recompenfer
fes crimes aux dépens
des Anglois , & quand il l'a
fait Evefque , il ne l'a fait
pour tromper ceux qui font du
party Epifcopal , en leur fai
fant croire qu'il les maintiendroit
, puis qu'il donnoit un
que
du Tems. 167
Everché à un de fes Favoris
à qui il doit la Couronne en
partie. Tout le monde fçait que
Burnet eft l'Auteur du Mapifefte
plein de fuppofitions , qui
a devancé fon arrivée en Angleterre
, & avec lequel il a
ébloüy , trompé , & enfuite enchaîné
les Peuples, qui ont veu
& qui voyent encore tous les
jours détruire toutes les Loix
qu'il avoit feint de vouloir
maintenir, auffi bien que la Re.
ligion Anglicape. Il eft vray
qu'il ne l'a pas encore détruite;
on ne peut venir à bout de tant
de grands deffeins à la fois ;
mais fans y toucher , il a commencé
à la fapper d'une cruelle
maniere , en donnant aux
Non-Conformites ( à l'excep
tion des Catholiques ) tout ce
qui peut faire fleurir leur Re168
VIII. P. des Affaires
y
ligion. Enfin ce Prince , aprés,
avoir injuſtement ufurpé l'autorité
Royale , en feignant de
condamner le pouvoir arbitraire
, met tout en ufage pour
établir ce meſme pouvoir . Il
a deux ans que Burnet eftoit
bien éloigné de croire que ce
Prince en voulût à la Souveraineté.
C'est ce qui luy fit tenir
le langage qu'il a employé
dans un de fes Livres imprimé
à Roterdam en 1688. intitulé
, Voyage de Suiffe & d'Ita
lie par M. Burnet. Voici l'article
. Il parle de ce qu'il pretend
que le Prince d'Orange
ait fait après être entré dans le
Gouvernement
.
On ne tarda guere cependant
qu'on ne remarquât combien fidélement
le Prince recherchoit
le bien du Pays au préjudice
du
du Tems. 169
dufienpropre, car il rejetta toutes
lespropofitions de paix qu'on
lui fut , parce qu'elles étoient
contre le bien de la Patrie.
quoi qu'elles lui fuffent fort avantageufes;
vous favezfi j'ay
de bons Memoires de cela. Il refufa
entre autres la Souveraineté
de la principale Ville qui
lui fut offerte par une députation
folemnelle , Je contentant
de l'autorité que ces Ancestres.
avoient fi long- tems poffedée avec
tant de gloire, parce, difoitil
, qu'il favoit qu'il y a furieufement
à rifquer pour ceux qui
penfent à avancer leur autorité,
en changeant les Loix, & les
Priviléges établis dépuis longtems
dans un Pays , & qu'agir
felon ces maximes eft une chofe
également injufte & dange
reufe.
H
170 VIII. P. des Affaires
Si le Prince d'Orange rejetta
des propofitions de Paix , ce
n'eft pas qu'elles lui fufſent avantageufes.
En quoi pouvoitil
trouver de l'utilité dans la
Paix , puis que fans la Guerre
il n'avoit ni autorité ni commandement
, & qu'il ne pouvoit
difpofer d'aucuns fonds ?
Si ce Prince refufa la Souveraineté
de quelque Ville , c'étoit
fans doute , parce qu'une
Ville feule ne le pouvoit maintenir
dans le rang de Souve
rain . S'il fe contentoit de l'autorité
de fes Anceftres , c'eftoit
malgré luy , comme ils ont fait
malgré eux , aprés avoir effayé
inutilement de l'ufurper. Je
m'en rapporte
toire en dit , & je n'employe
icy l'article du Livre du Docteur
Burnet, que pour faire voir,
à
ce
que
l'hifdu
Tems.
171
qu'il loüoit il n'y a que deux
ans le Prince d'Orange , d'avoir
refufé l'autorité Souveraine
qu'on luy offroit , & qu'aujourd'huy
il fait un Heros de
ce mefme Prince qui l'a ufurpée.
Voilà comme font les Flateurs
intereffez . Ils changent
de langage felon les differentes
maximes & les differentes
actions des Princes , & ne fe
font point une honte de fe dédire
de ce qu'ils ont avancé.
Le Prince d'Orange a changé
luy -mefme de langage depuis
deux ans, ce qui fait voir qu'il
n'y avoit que de l'hypocrific
dans fes difcours , puis qu'il
difoit alors , qu'il fçavoit qu'il
y a furieufement à rifquer, pour
ceux quipensent à avancer leur
autorité, en changeant les Loix
& les privileges établis depuis
Hij
172 VIII.P. des Affaires
long- temps dans un Pays , &
qu'agir felon ces maximes , eft
une chofe également injufte &
dangereufe. Ses propres paro
les fervent à le condamner
puis qu'elles marquent
, que
felon luy , ce qu'il fait aujourd'huy
en Angleterre eft dangereux
& injufte . Lors qu'il
imputoit au Roy fon Beaupere
, d'avoir voulu établir le
pouvoir defpotique , & qu'il
cherchoitàlui faire un crime de
cet injufte deffein , il ne parloit
de loix ,
que
ver les loix
, que d'obfer-
9 que de ne rien
faire contre
les loix. Il traitoit
de fervitude
& d'esclavage
la
tyrannie
, & tout ce qui s'écartoit
tant foit peu de l'obfervation
exacte
& rigoureuſe
de
certaines
loix penales
, faites
dans
des circonstances
qui
du
Temps. 173
T
font
entierement changées. Il
difputoit aux Rois le pouvoir
d'en difpenfer quand ils le
jugeoient à propos pour les
bien de leurs Etats , & pretendoit
, lors qu'ils en ufoient
ainfi , qu'ils meritoient d'eftre
décriez , comme des Princes
qui opprimoient leurs Sujets.
Il s'eft obligé par là à nous
montrer qu'elles font les loix ,
qui luy ont permis de faire ce.
qu'il a fait. Il ne s'agit pas d'exemples
qui prouvent que
juftice & la violence ayent
triomphé, comme il y a eu totjours
des méchans, l'hiftoire en
fournit de tous les crimes. Le
Prince d'Orange ayant oppofé
l'obfervatio des loix à un Gouvernement
defpotique & arbitraire(
c'eſt le nom qu'il done à
celui de Sa Majeſté
Britanique,
l'in-
H iij
174 VIII. P. des Affaires
pour avoir difpenfe de quelques
loix odieufes en faveur de
certaines perfonnes ) s'il ne
veut pas eftre du nombre de
ceux dont faint Paul a dit ,
Vous vous render inexcufables,
vous qui condamnez les autres,
parce qu'en les condamnant
vous vous condamnez vous- mesmes,
puis que vous faites les mefmes
chofes que vous condamnez ,
il faut qu'ils nous faffe voir des
loix établies dans l'Angleterre
parles parles Rois & par les Parlemens.
qui donnent droit au Gendre
du Roi, comme plus proche Heritier
de la Couronne , lors mê- i
me qu'il a ceffé de l'être par la
naiffance d'un Fils , de fe rendre
juge de fon Beaupere , en
condamnant fa conduite de ti- r
rannie fans aucune forme de
juſtice d'envahir fon Royaume
du Tems. 195
avec une Flote nombreuſe, d'y
entrer à la tefte d'une grande
Armée, de fe faifir de fes Places
, foit qu'elles fe rendent ou
qu'elles refiftent , d'arrêter fes
revenus , de foliciter fes Sujets
de trahir leur Prince , en fe joignant
àl'Ufurpateur de fon autorité
Royale,de faire paffer lat
deſertion de fes Soldats qui les
rend dignes de mort, pour une
marque qu'ils ont de la confcience
&de l'honneur, & le ferment
qu'ils ont fait à leur legitime
Souverain, pour un engagement
illegitime dans un injufte
fervice. Mais comment demander
qu'il nous le montre ?
Ne fait-on pas que file Prince
d'Orange , voulant décrier let
Gouvernement duRoi fon Beau
pere , comme defpotique & arbitraire,
a tant fait valdir la né?
G iiij
176 VIII. P.des Affaires
ceffité de ne rien faire que felon
les loix , ce n'a efté que pour
amufer le monde ? Les Ufurpateurs
& les Tyrans fe mettent
au deffus de toutes les loix , &
lors qu'ilsveulent que les autres
s'y affujettiffent , ils trouvent
qu'il eft au deſſous d'eux,
de s'y affujettir eux-mêmes.
D'abord ils ne parlent que de
liberté & que de Parlemens libres
, mais leurs deffeins ont
à peine réuffi , qu'ils font des
Efclaves de ceux qui ont pris
leurs intereſts dans l'eſperance
de fe voir plus libres, & reduifent
en fervitude les Parlemens
& les Peuples.
Si tous les Ufurpateurs font
criminels envers Dieu & envers
les hommes, le Prince d'Orange
& la Princeffe fa Femme
le font encore davantage.
du
Temps.
177
Le cinquiéme Commandement,
qui porte Honore ton Pere,
& ta Mere , nous fait un devoir
indiſpenſable d'honorer le
Roy. La Souveraineté apparte..
noit au commencement aux
Peres , & c'eft de leur pouvoir
qu'elle est dérivée. Peut on dire
que le Roy foit honoré , lors que
l'on ofe tirer l'épée contre lui 2.
Le Pere pouvoit accufer fon
Fils & fa Fille , le Mary fa Femme
, & il leur eftoit permis de
mettre la main fur eux , & de
pourfuivre leur mort , mais les
Enfans n'avoient aucun droit .
d'acculer le Pere , ni la Femme
le Mari. Cela nous apprend
qu'il eft défendu aux
Enfans & aux Sujets , de s'élever
contre les Peres & contre
les Rois , qui ont en eux
le caractere de Pere , non pas
H W
•
178 VIII.P. des Affaires
même pour le fervice de Dieu,
& que leurs perfonnes font inviolables.
Auffi parmi tant de
jugemens contre les Rois Idolâtres,
dont l'Hiftoire Sainte eft
pleine , nous ne voyons pas
qu'il foit marqué en aucun endroit
, que le Peuple ait efté repris
de n'avoir pas dépofé fon
Roy.
Voicy ce qu'on trouve dans
un Livre qui traite de l'origine
des Troubles d'Angleterre fous
Charles I. La Rebellion eft contre
nature. Elle eft de ces charnees
qui corrompent l'usage de
la raison pour un temps , mais
qui n'en peuvent détruire l'a
faculté , qui enfin s'éclairoit de
ce nuage , & n'en retient autre
impreffion que la honte & l'é
tonnement de fes erreurs paffées
, & une ardeur d'en faire
du
Temps.
179
reconnoiffance. Cette notion naturellement
emprainte aux
coeurs des Sujets , Qu'il faut
obeir au Roy , & qu'à lui de
droit appartient le pouvoir de
la paix & de la guerre, le relea
vera quand il aura tout perdu.
Le feul nom de Roy lui fera
fourdre des Soldats de la terre,
les coutres lui fourniront des
épées : les fleaux & les gaulės
combattront pour la Couronne,
feront peur aux pistolets &
aux piques ; les armes qu'on lui
a ravies reconnoîtront leur
Maitre, & retourneront d'ellesmêmes
à lui.
Ce qui fuit fe trouve encore
dans le même Livre.
C'est une chofe bien dificile
de combatre la nature. Ceta fe
voit aux Provinces de la Ligue,
où tandis
que te Roy y eftoit
H vi
10
VIII. P. des Affaires
Maftre , on levoit des Armées
de dix mille hommes en huit
jours , mais dépuis que ceux de
la Ligue y commandent , quoi
qu'ils levent des hommes inceffamment,
leurs armées décroiffent
continuellement , & ceux
qu'ils enrôlent de jour , ſe débandent
la nuit. Que files fecrets
jugemens de Dieu qui nous
veut chaftier , n'avoient rendu
les Peuples craintifs & irrefolus
pour un temps , tel eft leur nombre
& leur haine contre le parti
de la Ligue , qu'ils en auroient
déja dépêché le pays avec grande
facilité quoi qu'ils foient défarmez
, & il faudra enfin que
la nature furmonte la contrainte
, car le Roy eft le centre de
l'Etat , où toutes les pieces tendent
par leur propre poids, on
toutes les lignes des interefts
du Tems.
181
Les
communs aboutiffent. Il arrive
aujourd'hui la même choſe au
Prince d'Orange à l'égard de
fes Armées ; plus il leve de Soldats,
moins il a de Troupes, &
dans une feule réveuë,les Commiffaires
ont trouvé quatorze
mille hommes de moins.
Rois legitimes ont toujours de
grands avantages , & les Peuples
qui veulent s'attribuër une
autorité que Dieu ne leur donne
pas, en font toft ou tard
punis
. Cette maxime déloyale
que le Corps de l'Etat eft par
deffus le Roy , fe trouve contredice
par le ftile ordinaire des
cahiers prefentez aux Rois
d'Angleterre par le Parlement.
Les deux Chambres
fupplient tres - humblement le
Roy leur Souverain Seigneur,
& fe qualifient les tres182
VIII. P. des Affaires
humbles loyaux Sujets de fa
Majesté. C'est le Corps reprefentatif
du
Royaume qui parle
, & qui ne dit rien par compliment,
mais par devoir.
Bodin en faifant le dénombrement
des Monarchies Souveraines
, met en ce rang celles
d'Angleterre & d'Ecoffe, &
dit, Que les Rois y ont fans controverfe
tous les droits de Majesté,
& qu'il n'y est loisible aux
Sujets, ny à part ny en corps, de
faire chofe aucune contre la
vie,ou la reputation, ou les biens
du Souverain , foit par voye de
force , ou de juftice , quand bien
ilferoit coupable de tous les crimes
qu'on peut imaginer en un
Fyram.
Le Roy Jacques I.
remarque
dans fon Livre du droit des
Rois , en examinant le quatriédu
Tems.
183
me inconvenient, que du temps.
d'Edouard III. les Etats firent :
une Ordonnance , par laquelle
ils déclarerent Traitres tous
ceux qui imaginent ( c'eſt le
mot de la Loy ) ou qui machinent
la mort de leur Souverain.
C'eft fur cette Ordonnan--
ce que les Juges du Païs fe font
fondez , lors qu'ils ont toujours
dépuis jugé pour Traitres ceux
qui ont ofé parler de la dépofition
du Roy , parce qu'ils ont
cru qu'on ne lui pouvoit ofter
la Couronne fans lui ofter la
vic. C'eftoit autrefois un crime
digne de mort, de dire du mal
du Roy , & même d'imaginer
rien contre fa puiffance . La
parole de Dieu y eft expreffe,.
puis qu'elle nous défend de di ..
re mal du Roy, non pas même:
en la penſée..
184 VIII. P. des Affaires
fes ,
Calvin que le Prince d'Orange
doit reconnoitre , ne lui
eft pas plus favorable que les
autres . Voicy comme il parle
dans fon Livre des Inftitutions.
Si nousfommes tourmentez pour
la pieté par un méchant & facrilege
Prince,avant toutes chcfouvenons
- nous de nos pechez
, ne faifant point de doute.
que Dieu n'envoye des fleaux,
pour nous chaftier. Par ce moyen
nous tiendrons l'impatience
en bride par l'humilité. Aprés
cela fouvenons - nous que ce
n'est pas à nous à remedier à
ces maux- là, & que tout ce que
nous avons à faire eft d'implorer
l'aide de Dieu en la main
duquel font les eoeurs des Rois ,&
les mouvemens des Royaumes. Il
avoit dit un peu auparavant,la
parole de Dieu nous oblige à être
du Tems.
185
fujets, non feulement aux Princes
qui font dignement leur devoir
; mais à tous Princes , de
quelque façon qu'ils foient parvenus
à la Souveraineté, & encore
qu'ils ne faffent rien moins
que le devoir de bons Souverains.
En fon Commentaire fur Da.
niel ; Apprenons, dit- il, par l'exemple
du Prophete à prier
Dieu pour les Tyrans , s'il lui
plait de nous affujetir à leur
plaifir défordonné , car quos
qu'ilsfoient indignes de tous offices
d'humanité,
cependant parce
que c'est par la volonté de Dieu
qu'ils commandent, c'est à nous de
porter doucement leur joug , non
feulement à cause de l'ire, comme
faint Paul admonefte , mais
auffi à cause de la confcience ;
autrement nous ne sommes pas
186 VIII. P.des Affaires
feulement rebelles contre eux,
mais contre Dieu. Cette leçon
eft du même Commentaire.
Que cecy nous foit continuellement
en la memoire , que la même
autorité Divine qui donne
autorité aux Rois , établit auffi
les plus méchans Rois . Que jamais
ces penfées feditienfes ne
nous montent en l'esprit , qu'il
faut traiter le Royfelon fes merites
, & qu'il n'est pas raifonnable
de rendre le devoir de Sujets
à celui qui ne nous veut pas
rendre celui de Roy Il n'y a pas
une ligne dans tous ces Paffages
qui ne condamne le Prince
d'Orange , & il y auroit mille
reflexions , & mille raifonnemens
à faire qui me méneroient
trop loin.
Pierre Martir n'eft pas moins
contraire aux feditieux de la
du Tems. 187
Convention , & à l'invafion qui
vient d'eſtre faite en Angleterre.
En expofant ce paffage des
Proverbes ; Par moy regnent les
Rois , il dit , que fous le nom de
Rois , le Texte entend auffi les
Tirans, d'où il tire cette confequence
. Pourtant apprenant
d'icy que ton Roy eft établi de
par Dieu , tu ne machineras rien
de feditieux en l'Etat. Tout ce
que tu peux faire quand tu es
oppreffe eft d'en appeller au Tribunal
de Dieu , n'y ayant point
d'autre Puiffance Superieure
qui un Tyran doive obeir. Il dit
aufli, que lors que Dieu a voulu
chaffer ou chaftier les Rois de
Iuda pour leurs pechez, il ne l'a
point fait par les Iuifs , mais
par les Babiloniens, Affiriens &
Egiptiens, montrant par la con.
duite de fa juftice & Providen188
VIII. P. des Affaires
ce, que ce n'est point aux Sujets
de prendre connoiffance des
fautes de leurs Souverains, mais
qu'ils les doivent laiſſer entierement
à Dieu , qui a d'autres
moyens en main pour les punir
& ranger à leur devoir. Tous
ces paffages font voir que l'action
du Prince d'Orange eft
condamnée par les loix Divines
& humaines. Quoy qu'il
n'y ait perfonne qui ne demeure
d'accord que fon invafion
le rend criminel envers
Dieu , & envers les hommes ,
& que les uns l'avoüent hautement
pendant que les autres
fe contentent de fe le dire tout
bas, eſtant retenus , ou par l'intereft
, ou par la crainte : on ne
laiffe pas de raifonner beaucoup
fur ce fuprenant évenement.
Perfonne n'approuve
1
du
Temps.
189
les crimes du prince d'Orange
, mais ce qu'il a fait attire.
une attention qui ne luy eft
pas entierement defavantageufe.
Il ne faut pas en eftre
furpris. Tous les grands fuccés
d'une entrepriſe hardie ,
quoy que criminelle , & qui
paroift non feulement difficile ,
mais auffi prefque impoffible ,
font ouvrir les yeux , & regarder
celuy qui en vient à
bout, avec une certaine espece
de furpriſe pleine d'admiration
& d'étonnement , parce qu'il
faut pour l'executer avec bonheur
un efprit accompagné
de mille talents qui ne fe
trouvent ny dans le commun
des hommes , ny mefme fouvent
dans les perfonnes qui
font diftinguées par beaucoup
de qualitez extraordinairess
190 VIII. P. des Affaires
Ainfi la plufpart de ceux qui
n'ont examiné que le bruit
qu'a fait l'entrepriſe du Prince
d'Orange , & le fuccés qu'elle
paroit avoir eu , ont dit que fi
elle le rendoit indigne du nom
d'honnefte-homme, elle lui faifoit
meriter du moins en quelque
maniere celui de grand
homme. On en peut juger de
cette forte quand on ne fait
pas de juftes reflexions fur
tout ce qui regarde la chofe
dont l'évenement fait décider ;
mais quand on viendra à examiner
ferieufement l'ufurpation
de la Couronne d'Angleterre
, aprés eftre forti de la
premiere ſurpriſe qui cauſe un
étonnement precipité , on trouvera
que ces entrepriſes ne font
pas fi dificiles qu'on ſe l'imagine
, lors qu'on veut bien fadu
Tems, 191
crifier pour y réuffir , tous les
fentimens d'honnefte-homme;
qu'on foule aux pieds la Religion
, l'honneur & la Juſtice ,
qu'on eft fans foy & fans parole
, qu'on fe fait un jeu des
plus lâches & plus noires fourberies,
& que pour écarter , &
même pour immoler tout ce qui
peut s'opposer à la fureur d'une
ambition fanglante & déreglée
, on fait mille fuppofitions
qui facilitent les moyens de s'en
défaire. Voilà de quelle maniere
agit le Prince d'Orange,
pour venir à bout de tous fes
deffeins . Il poffede ce caractere
fi parfaitement , qu'il faut
fçavoir combien il lui eft naturel
pour ne pas prendre les fuppofitions
qu'il fait pour autant
de veritez . Par là on écarte
tout ce qui nuit , on l'exile, on
192 VIII. P.des Affaires
le facrific , & on met tout en
ufage , la violence , les injuftices
, & la trahifon . Il n'eft enfin
befoin pour réüfir dans les
projets de la nature de ceux
du Prince d'Orange , que de
prendre la réfolution d'être
grandement méchant , s'il m'eſt
permis de parler ainfi , & on le
devient , mais non pas grand
homme. Il eft certain, à parler
en général , que quiconque
pourra fe refoudre à commet
tre toutes fortes de crimes fans
aucuns égards , pour venir à
bout de la plus haute entrepriſe
, y réüſſira toujours fans
beaucoup de peine . Il ne faut
que travailler d'abord à furmonter
les fcrupules , qu'il
femble que le moins honnête
homme doit avoir. Cependant
il
du Tems. 193
il y a des gens qui font nez
avec de fi méchantes inclinations
, & fi naturellement
portez au mal , & à commettre
tous les crimes qui les
peuvent élever, qu'ils n'ont jamais
fenty defcrupules , & par
confequent aucun mouvemens
d'honneftcté.ll eft à croire que
les grands criminels , qui fe fignalent
par ces crimes étudiez,
commis avec lenteur , & avec
art , & qui ne font point excufables
par les aveugles tranfports
d'un premier emportement
, ne fe trouvent que par
my les perfonnes du temperament
dur & infenfible , que je
viens de vous marquer.Si, comme
plufieurs pretendent, parmy
Jes fcelerats de cette nature, on
doit en trouver , qui à l'eftime
I
194 VIII . P. des Affaires
prés que l'on ne içauroit a
voir pour eux , peuvent être
regardez comme de grands
hommes , le Prince d'Orangel
ne peut être mis dans ce
rang. Il doit prefque tout lę
fuccés de fon invafion à ceux
qui ont trahi leur Roy , & au
fecret que l'on a fi bien gar
dé dans cette affaire , qu'il
n'y a peut être point d'exemple
qu'une chofe d'une fi
grande importance , fçuë par
tant de gens , ait été tenuë
fi longtemps cachée . Mais à
l'égard de ce fecret , ceux
qui ont trahi Sa Majesté Britannique
ont plus de part que
lui à la gloire de ne l'avoir
point découvert. Comme ils
Coient moins intereffez que
ce Prince à le garder , ils pou-
·
du Tems. 195.
voient en le declaranp à leur
Roy , s'en faire un merite auprés
de lui , & obtenir par
là leur pardon , & dos recompenfes
; mais l'affaire res
gardant entiérement la Prince
d'Orange , il ne pouvoit
le découvrir fans manquer fon
entreprife , & ce n'eft pas
avoir une habileté extraordi
naire que de garder fon propre
fecret , fur tout lors qu'on
ne peut le laiffer échaper
fans voir avorter ce qui a cot
té de grandes fommes , & des
foins & des peines extraordinaires.
Je veux pourtant que
dans la manière dont le Prin
ce d'Orange a envahi les Etats
du Roi fon Beau pere ,
il y ait un peu de cette gloire
peu eftimable & peu efti-
I ij
196 VIII. P. des Affaires
mée , que l'on ne fçait comment
appeller. Il ne peut la
difputer que contre les Ufurpateurs
qui ont réuffi avant luy
dans de pareils attentats. Ainfi
la victoire qu'il remportera ne
fera que fur des Tirans. C'eſt
une avantage qui n'eft pas
fort glorieux, puis que le vainqueur
ne peut eftre que celuy
qui aura travaillé à s'acquerir
la plus odieufe memoire. Comment
fe réjouir du triomphe
fi l'on peut dire que c'en foit
un , lors qu'aprés avoit étouffé
tous les fentimens d'honneur
& de vertu , & s'eftre
précautionné contre les plus
juftes temords , on ne remporte
que l'avantage de paffer
pour le plus grand criminel
dont les hiftoires ayent jadu
Tems. 197
mais parlé
honneur , parce qu'il y a
du plus , & du grand . Il eft
honteux de difputer du plus ,
à moins que de le faire
une gloire qui n'eft reconnuë
que parmy les fcelerats
& dont les honneftes gens
ne parlent qu'afin de la déte-
On s'en fait un
fter.
De toutes les Ufurpations ,
celle du Prince d'Orange fe
trouve la plus lâche , la plus
facile , & celle qui peut moins
faire meriter par aucun endroit
le nom de grand homme
à celuy qui l'a faite , parce
qu'il s'eft fervy des voyes les
plus honteuses. Il a pris d'abord
le chemin des hommes fans
coeur , & n'a cherché à réuifie
que par de lâches ſurpriſes.
I iij
198 VIII.2 . des Affaires
Il y en a de certaines qu'on
peut employer , & beaucoup
de rufes font permifes dans
la guerre , máis l'honneur ne
fouffre rien de ce qu'on fait
contre la parole donnée , &
l'on trouve même peu de criminels
qui ne la gardent .
quand ce ne feroit que pour
cacher une partie de leurs
crimes fous un exterieur de
probité , en conſervant quelque
chofe de ce qui diftingue
les honneftes gens. Ils mar.
quent par là que s'ils fe trouvent
forcez de fe laiffer entrainer
aux crimes , ils n'ont
pas encore étouffé tous les fentimens
d'honneur , & qu'ils les
connoiffent , quoi qu'ils les
pratiquent peu. Le Prince d'Orange
n'a pas fait de même, &
du
Temps. 199
>
par un procedé qui n'eſt gaere
en ufage , même parmi
ceux qui facrifient tout àl'ambition
, i. s'eft noirci , fans au-
-cons égards, de tous les crimas
qu'il a cru luy pouvoir être utiles.
Lors que le bruit du deffein
qu'il avoit fait d'ufurper la
Couronne d'Angleterre commença
à fe répandre , ce Prince
fit affurer Sa Majesté Britannique
, par les Ambaffadeurs
de Hollande , que ce
qu'on y difoit de fon entreprife
, étoit entiérement faux , &
il lui fit faire mille honnêterez
pour lui ôterla penfée qu'il
dût l'attaquer , mais lors qu'il
connut que fon armement pouvoit
le rendre fufpect , il écrivit
au Roy d'Angleterre
pour lui confirmer , ce que lui
I iiij
100 VIII.P. des Affaires
avoient dit les Ambaffadeurs
de Hollande , de forte que ce
Monarque trouva mauvais
qu'on noircit fon Gendre auprés
de lui , & fe feroit déclaré
contre ceux qui l'accufoient
, s'il avoit eu à prendre
parti. Ainfi tout ce qui a fait
le fuccés de l'entrepriſe du
Prince d'Orange , c'eſt d'avoir
heureufement trompé un Roy
à qui il eftoit attaché par tant
de noeuds, & de lui avoir manqué
de parole, ce que les fcele
rats même ne font pas, ces fortes
de rufes n'eftant pas permifes
en bonne guerre. Quoi que
le crime fut égal à tromper un
ennemy , il auroit au moins
eu dequoi fe vanter de l'avoir
furpris , mais il n'y a que de
la lâcheté & nul avan-
>
du
Temps.
201
tage à tromper fon Oncle &
fon Beau pere. Il n'eftoit pas
malaifé au Prince d'Orange
d'en venir à bout , puis que
naturellement
le Roy d'Angleterre
devoit s'affarer fur
ce qu'il luy faifoit dire. Tout
honnête homme & qui fur
fes propres fentimens , croit
que le fang dont il eft formé
eft incapable de faire des
crimes , ne fçauroit cftre blâmé
de fe repofer fur la parole
de ceux qui font de ce
mefine fang. C'est ce qui eft
arrivé au Roy d'Angleterre
.
Il eftoit Oncle & Beau- Pere ,
& de la maniere hipocrite
dont un Prince , fon Gendre
& fon Neveu tout enfemble ,
luy faifoit jurer que toutes
fes intentions eftoient finceres ,
I v
202 VIII. P.des Affaires
il n'a fait en le croyant que ce
que tout autre eût fait comme
luy dans un cas pareil . Mais
quel honneur en peut efperer
le Prince d'Orange ? Il n'a eu
befoin pour reuffir, que de corrompre
de lâches fujets pour
en faire autant de traîtres , en
quoy on ne croira pas qu'il
doive avoir eu beaucoup de
peine, pour pou qu'on faffe de
reflexion fur les agitations per
pearelles des Anglois qui voudroient
voir changer tous les
jours la forme du Gouverne.
inent , & qui ne fçauroient
heanmoins dire ce qu'ils fouhairent.
Non feulement ce
Prince n'a fait aucune action
de vigueur, mais il eftoit feur
de n'en point faire , & de n'eftre
exposé à aucun rifque.
du
Temps.
203
On fçait qu'il a dit , que
quand il ne feroit paffe en
Angleterre qu'avec cing cens
bommes il eftoit affuré du
fuccés des deffeins qui lu
avoient fait entreprendre ce
voyage. Il n'alloit donc af-
,
fronter aucuns perils , puis
qu'il eftoit feur de n'avoir
point d'ennemis à combattre.
Cela eftant , il y auroit lieu de
dire, que fon ombre luy faifoit
peur lors qu'il a paffé avec
tant de Troupes , & un fi
grand attirail de guerre , quoy
qu'il euft pû venir à bout
de fon entreprife , avec cinq
cens hommes , comme il en
eftoit perfuadé , & comme la
fuite a fait voir qu'il avoit raifon
de l'eftre. On voit par la
qu'iln'y a pas cù plus de gloire
I vi
204 VIII. P. des Affaires
·
pour lui du cofté des moyens
de faire réuffit ce qu'il avoit
projeté . Les armes qui ont
fervi pour l'executer , font l'ingratitude
, le parjure , la perfidie
, l'impieté , les facrileges,
& mille autres chofes de cette
Dature. Ce font là les armes
d'un Conquerant fans gloire,
qui n'a point hazardé ſa vie,
& qui par la trahiſon a porté
les coups mortels à fes ennemis,
fans eftre en danger d'en
recevoir. De pareils Vainqueurs
triomphent fans gloire,
parce qu'ils combattent fans
peril. Les attentats font leurs
exploits , & leur victoire eft
femblable au triomphe odieux
" que remporteroit
un
homme , qui après avoir juré
à un autre qui fe feroit défié
du Tems ems
205
..
de lui , une amitié inviolable ,
le poignarderoit par derriere
en l'embraffant. Le Prince
d'Orange a fait la même chofe
à l'égard du Roy qu'il a détrôné.
Il a abufé de la trop
bonne opinion qu'il avoit de
lui , & il n'a trouvé par là que
des facilitez dans fon entrepri
fe. Les obftacles fe devoient
rencontrer dans fon coeur, mais
ce font ceux qu'il a le plus facilement
furmontez , & il eft
même à croire qu'il n'y en a
point trouvé du tout. Ainfi il
n'a pas eu plus de peine à
triompher de ce cofté-là , que
du cofté des Anglois, de la docilité
defquels il pouvoit le tenir
feur , puis qu'il avoit paro
le que loin de s'oppofer à fa
defcente , ils fe joindroient
206 VIII.P des Affaires
•
tous à lui. Cefar n'auroit pas
donné des louanges à de pareilles
conqueftes , puis qu'il
ne pouvoit fouffrir celles qu'on
remportoit ailément , même en
combatant , & plufieurs font
perfuadez que lors qu'il a dit,
qu'il eftoit venu , qu'il avoit
vú , & qu'il avoit vaincu , il
fe moquoit de la facilité qu'il
avoit trouvée à vaincre . Ce
ne font pas les fuccés des entrepriſes
qui les rendent glorieufes.
C'eft la maniere dont
on vient à bout des deffeins
qu'on a formez. Un Capitaine
ne peut meriter le nom
de Grand lors qu'il a pratiqué
des Traitres qui lui ouvrent les
porres d'une Ville , fans qu'il
ait tiré un feul coup , de même
qu'un Scelerat ne peut difpu
du Tems. 207
que
>
ter d'efprit , d'adreſſe , ny de
conduite parmi fes pareils, quoi
fon crime l'emporte par fa
noirceur , lors qu'il a réuffi fans
peine , & qu'il n'a pas eu plus
d'obftacles à furmonter qu'en a
trouvé le Prince d'Orange.
Un Ulurpateur qui fe voit
dans un Trône fe croit tout
couvert de gloire , parce qu'il
eft glorieux d'avoir le titre de ·
Roy , mais la difference eft
grande de regner par ufurpation
, ou par un droit legitime ,
& quand ce Prince qui n'eft
aimé en Angleterre que de fes
Creatures & des Prefbiteriens,
pourroit devenir les delices des
Peuples , & s'attirer leur amour
par mille actions auffi juftes
qu'éclatantes ; je dis plus encore
quand la mort de ceux
208 VIII. P. des Affaires
à qui appartient la Couronne
avant qu'il puiffe y pretedre,l'en
rendroit enfin legitime poffeffeur
, la pofterité ne lui peut
donner dans l'Hiftoire d'autre
nom que celui d'Ufurpateur,
Ce que je dis eft incontestable,
& il n'y a jamais eu d'exemple
du contraire . Mais quand l'Hiftoire
auroit favorisé quelques
Ufurpateurs, ce qui ne fe trouve
point , le Prince d'Orange
ne pourroit efperer la même
chofe , puis que s'il a fçu fe
diftinguer , ce n'eft que par les
endroits qui peuvent rendre un
homme coupable . J'ay appris
d'un de fes Domestiques , qu'il
n'y a pas d'homme plus vio
lent. Il a beau fe déguifer làdeffus,
fes actions le trahiffent,
il cft infupportable à tous, mais.
du
Temps.
209
1
- particulierement à lui- même ,
& change fouvent d'un moment
à l'autre fans fçavoir ce
qu'il fouhaite ; mais il ne faut
pas s'en étonner. Tout homme
qui aprés s'eftre agrandi par
des crimes fignalez , eft obligé
pour fe maintenir , de faire
des injuftices à tous momens,
afin de fe conferver le rang où
la trahiſon l'a élevé , a lieu de
tout craindre , & quand on
craint tout , on ne peut eftre
long temps dans la même affiete.
La belle gloire eftant inconnue
au Prince d'Orange
ne lui fçauroit avoir infpiré
l'envie de regner , & quiconque
connoitra l'excés de fon
avarice , fera bien perfuadé
qu'il a fouhaité le Trône pour
eftre en pouvoir de remplir fes
210
VIII.P. des Affaires
coffres. Il ne fera jamais comme
Alexandre , qui ne vouloit
des Couronnes que pour avoir
la gloire de triompher , & le
plaifir de les rendre. Quoi que
le Prince d'Orange ait le nom
de Roy , il ne doit pas croire
que fa puiffance ſoit bien affermie.
La force le foutient ;
mais dés que l'autorité d'un
Ufurpateur vient à s'affaiblir ,
& que l'éclat qui l'environnoit
n'éblouit plus , il commence à
paroitre criminel & quand il fe
Jaiffe furprendre , ceux qui
l'encenfoient le regardent en
coupable. Il ne doute pas luimême
qu'il ne le foit , il fçaiz
que les crimes d'un Tyran , ne
font juftifiez que pendant qu'il
regne , & qu'il eft coupable
dés que fon regne a ceffé.
du Tems.
211
Peut il croire aprés cela , &
ceux qui embraſſent ſon parti,
peuvent - ils eftre perfuadez,
que fes perfidies puiffent lui
faire meriter le nom de grand
homme ? Ce nom & celui
de criminel ne s'accordent
point enſemble ; ainfi ce
dernier lui refte toujours. Et
comment un homme , que toutes
les loix divines & humaines
condamnent , & dont le procés
fe trouve tout fait lors qu'il
tombe du Trône, peut- il croire
qu'il a merité un nom glorieux ?
Il en eft des Ufurpateurs qui
regnent, comme de ceux qu'on
pretend qui ayent des charmes,
& qui tant qu'ils les ont fe diftinguent
dans les chofes pour
lefquelles ils leur ont eſté donnez
, mais qui , fi-toft que le
212
VIII. P.des Affaires
7
charme ceffe , perdent tout à
coup ce qui les faifoit briller ,
& retombent dans l'efpece de
neant , d'où ils avoient cru s'étre
tirez . L'autorité abfoluë,
& la Majefté du Trône font le
charme qui fait briller les Ufurpateurs
; mais dés que ces deux
chofes commencent à leur man.
quer,ils paróiffent tout ce qu'ils
eftoient auparavant . Leurs cri
mes dénuez d'éclat femblent
horribles ; on en voit toute la
noirceur qui eftoit couverte
par les brillans de la Couronne
, & en ceffant deftre Rois,
ils font criminels devant les
hommes , comme ils l'eftoient
auparavant aux yeux de
Dieu .
Les Politiques qui avoient
trouvé que felon le caractere
"1
du Tems. 213
du Prince d'Orange
>
qui
eft de facrifier tout à fon
ambition fans en excepter
les dévoirs les plus facrez ,
il avoit fait tout ce qu'un
ambitieux qui foule aux
pieds le fang , l'honneur ,
& la Religion peut faire ,
ne l'ont pas trouvé habile dépuis
fon débarquement en
Angleterre. Il n'a pas jouy
de fes avantages , comme il
auroit pu faire à l'égard de
l'Irlande , & il s'eft laiffé tromper
de ce coſté - là , comme
je pretens vous le faire voir,
lors que je vous parlerai des
affaires de ce Royaume. Il
en a negligé aufli beaucoup
d'autres , & s'eft arreſté lors
qu'il eftoit important d'agir
. L'empreffement d'avoir
214 VIII. P. des Affaires
le titre de Roy , & de le voir
reveſtu des habits Royaux ,
luy a fait perdre un temps infiny
qu'il ne recouvrera jamais.
Ce titre devoit peu luy
importer , puis qu'il avoit la
Puiffance. I fuffifoit qu'elle
luy fournit un fecours certain
pour vaincre tous les obftacles
qui l'ont embarraffé depuis
qu'il s'eft fait élire Roy , &
qui s'appreftent encore. Tous
ees obftacles eftant furmontez,
ilfe feroit fait offrir la Cou
ronne quand il l'auroit jugé à
propos , avec cette difference
qu'en l'acceptant fans avoir
montré d'avidité de l'avoir , il
fe feroit veu en feureté dans
un Trône , où il n'eſt pas tropbien
affermy. Ainfi , en tombant
d'accord que du côté de
du
Temps. 215
l'intention rien ne luy manque
pour eftre au nombre des criminels
les plus renommez , on
ne dira pas pourtant qu'il doive
eftre mis au rang des plus
habiles du côté de l'execution
, quoy que la maniere
dont il a commencé , & la
grandeur de fon entrepriſe
femblent avoir éblouy d'abord.
Mon deffein eftoit de reprendre
dans cette huitiéme
Partie la fuite du Journal du
Parlement d'Angleterre ; j'entens
à l'égard des Affaires d'Etat
, car je ne pretens pas vous
parler de celles des particuliers
qui n'y ont point de rapport ;
mais l'abondance de la matiere
m'oblige à remettre à une
autre fois ce que j'ay à vous
216 VIII. P. des Affaires
en dire. Vous le trouverez
dans les autres Parties de cette
Hiftoire. Cependant je
Croy que vous ne ferez pas
fachée de voir ce qu'on a
écrit fur ce Parlement. Cela
vous fervira à juger de beaucoup
de chofes que s'y font
paffées.
On pretend que le Farlement
établira de fi bonnes loix ,
& mettra fi bon ordre qu'elles
foient executées , qu'il n'y aura
plus de renverjement à craindre;
mais on veut que ce foit un
Parlement libre , & c'eft fur ce
mot de libre , qu'on fonde principalement
l'efperance de ces
grands avantages.
Etrange aveuglement , de ne
pas voir qu'un Parlement libre
dans la conjoncture prefente, eft
une
du Tems. 217
une auffi grande chimere qu'u
ne montagne fans valée Ce
qu'on prend pour fondement
dans ces declarations en eft
une preuve indubitable. Il n'y
a rien, dit- on, de plus certain
que les loix ne peuvent eſtre
faites en Angleterre que du
confentement du Roy & du
Parlement. Or un confentement
force n'eft pas un vray
confentement, & c'est une maxime
établie par toutes les
loix, qu'on n'eft pas cenfé faire
librement ce qu'on ne fait
que pour éviter un mal confiderable
, dont on nous menace,
ou que nous avons raisonnablement
ſujet de craindre qu'il ne
nous arrive par une violence
injufte. Comment donc un
Parlement, où tout fe doit fai
K
218 VIII.P.des Affaires.
Le
ve par un mutuel confentement
da Roy , & des Membres qui
compofent , peut-il eftre libre
, fi le Roy n'a du moins autant
de liberté de propofer an
Parlement ce qu'il veut, & de
confentir à que le ce Parlement
Lui propofe , que le Parlement
de propofer au Roy ce qu'il ju
ge à propos pour le bien de
l'Etat , & de confentir à ce
qui lui eft proposé de lapart
du Roy.
que
Cela eft plus clair que le
jour, & il n'est pas moins clair
dans l'état où eft maintenant
l'Angleterre , il n'y pou
voit avoir de liberté ny de
part ny d'autre dans ce Parlement
pretendu libre. Vn
Gendre dénaturé y eftant entré
avec une Armée de Prefdu
Temps.
219
;
biteriens étrangers , s'eft emparé
du pouvoir legitime de
fon Beaupere. Il a attiré fon
autre Gendre à fon parti , il a
Joulevé les Peuples parfes Declarations
feditienfes , & eft
entré en victorieux dans tou-
Les les Villes qu'il a trouvées
fur fa marche il a par tout
excité ou fomenté de furieux
omportemens de la Populace
contre la Religion du Roy ; il
a menacé des plus cruels trai
temens tous ceux qui demeu
reroient fidelles à Sa Majesté,
& aprés avoir eu l'infolence
de demander pour preliminarre
de ce Parlement , que le Roy
n'euft plus la garde de la Tour
de Londres , il l'a fait tomber
enfa puiffance , & on y a enfermé
les principaux Seig-
Kij
220 VIII.P. des Affaires
neurs , dont tout le crime eft
d'avoir fidellement fervi Sa
Majesté.
On voit affez que les chofes
eftant en cet eftat , le Roy ne
pouvoit demeurer à Londres,
qu'étant entre les mains de fes
ennemis en danger d'étre traité
par cette malheureufe Nation
comme le Roy fon Pere,
qu'elle honore comme un Martir
dans fa Liturgie , aprés
l'avoir maffacré. N'eft - ce donc
pas une illufion qu'on fait à
toute l'Europe , d'étourdir le
monde par la demande d'un
Parlement libre , lors que celui
qui en doit eftre neceffairement
l'ame & le chef, auroit
efté reduit dans la plus
dure & la plus indigne captivité
quifut jamais ?
du Tems 22T
Il ne pouvoit pas y avoir
plus de liberté pour les Membres
du Parlement, car il faudroit
pour
cela
que
tous ceux
qui l'auroient composé cuffent
pú propofer fans crainte tout
ce qu'ils auroient jugé avantageux
pour le bien de l'Etat,
foit pour appuyer le deffein
qu'avoit le Roy d'ofter le Teft,
les Loix penales , foit pour
combattre ce deffein Or fçauroit
efté une folie de fe promettre
qu'on y auroit eu la liberté
defaire le premier , c'est à dixe
, de foutenir la pensée de
Sa Majesté Britannique aprés
ae que le Prince d'orange à
la tefte d'une grande Armée,
Le Roy n'en ayant plus aucune
à lui oppofer , a fait entendre
dans fes Manifeftes que
Kiij
222 VIII: P des Affaires
le Teft & les Loix penales étant
le foutien neceſſaire de l'a
Religion Anglicane , c'est étre
traître à fa Religion & à fa
Patrie , de confentir qu'on les
affoibliffe , & aprés les horribles
menaces qu'il y fait de
traiter tous ceux qu'il croit a
voir appuyé ce ſentiment du
Roy , comme d'execrables criminels:
Il n'y a donc rien de plus
ridicule que de donner le nom
de libre à un Parlement , où il
n'y auroit eu que les Factieux.
& les Republiquains , & ce
vieux levain de Cromvelif
me , qui auroient dit avec infolence
tout ce quits fe feroient
imaginé de plus dérai--
fonnable & de plus injufte
Pour opprimer entierement les
du
Temps: 223
Catholiques & fouler aux
pieds l'autorité de leur Souverain,
& où les Proteftans moderez
équitables n'auroient
pú ouvrir la bouche pour les
contredire fans s'expofer , ou
à eftre mis en pieces par la
canaille de Londres dont la
fureur va jusqu'à violer le
droit des gens en faccageans
les Maifons des Ambaſſadeurs
ou à eftre livrez à
la difcretion de l'armée de
ce nouveau Cromvel , felon
ta menace qu'il en a fait par
>
avance.
Ainfi Sa Majesté Britannique
a eu tres-grande raifon
de répondre à ceux qui
depuis l'arrivée du Prince d'Orange
le preffoient d'affembler
ce Parlement libre qu'onz
224 VIII VIII P.P.des Affaires
Luy demandoit , qu'il eftoit
tres-difpofé à le faire , mais
qu'il falloit qu'auparavant
cette armée d'étrangers fortit
du Royaume. Que fi pour n'avoir
rien àfe reprocher il s'eft
rabaiffé depuis jusqu'à vouloir
bien le convoquer , comme
il lefit témoigner au Prinse
d'Orange par trois Milords
qu'il luy envoya , la maniere
infolente dont ce Prince regût
cette extrême condefcendance
, & les conditions tiranniques
qu'il exigea en voulant
qu'on rendit le Peuple.
de Londres maistre de la
Tour , ont dû neceffairement
porter Sa Majefte Britanique
auparty qu'elle a pris de revoquer
cette convocation en
nompant ces honteux liens .
du Tems. 225
qu'on luy preparoit , par
ane fage retraite jufqu'à
ce que Dieu ait touché le
coeur de cette malheureuſe
Nation , comme il écrivit dans
ane Lettre fi touchante & fi
Chrétienne au Comte de Feversham.
Il me reste encore quelques
Pieces feparées , & qui
ont été écrites par differentes
perfonnes. Je vous en feray
part dans la fuite.
FIN
W
LYON
7893-
Ex Dono
RP. hand.From Menestrier
For Jean
807158
AFFAIRES
Մ
Colleg. Lugd
UT Irinit,
Soc. Jose Cat. Jnhc.
TEMPS
TOME VIIL
ALTON
LYON
Chez THOMAS AMAUL
ruë Merciere , au Mercure
Galant
M. DC . LXXXIX.
AVEC PRIVILEGE DV ROY.
突虫虫虫虫虫虫虫虫虫虫嗉
AU LECTEUR .
N trouvera dans cette
Lettre mes · derniéres
réponses aux
écrits féditieux de
Hollande , aufquels je n'en ferai
plus avant le commencement
de l'année prochaine. Ce
n'est pas que je ne fois perfuadé
que beaucoup de ces Ecrits
paroitront encore avant ce
temps-là , puis qu'ily en a , non
feulement d'ordinaires tous les
mois , & toutes les femaines, du
nombre defquels , je ne mets
point les Gazettes , mais qu'on
en voit auffi beaucoup d'extra
a iiij
AVIS
de- ordinaires, ce qui fait que
puis long-temps on ne trouve
que des repetitions
dans tous les
Ouvrages de cette nature : de
forte que pour y répondre , il
faut attendre que le temps ait
fait changer les matieres. Ie
vais neanmoins en combattre en
core un dans cette Preface ,
maisje n'auray befoin pour cela
que d'une douzaine de lignes,
Parce que la plupart des cho-
Les qu'il contient , ont efté déja
rebatues plufieurs fois par l'Auteur
, ou bien ce ne font que des
repetitions de ce que les autres
ont dit . Ainfi il ne faut prefentement
que deux ou trois pages
pour répondre à des Ecrits,
aufquels on n'auroit pû d'abord
repliquerfans faire des Volumes
entiers. Ce n'est pas , à diAU
LECTEUR.
་ ་
re le vray , qu'il fuft neceſſaire
de les refuter , s'il ne fe trouvoit
point d'efprits foibles , qui
peuvent fe laiffer furprendre
par de faux raifonnemens , &
fi les Etrangers qui doivent être
moins inftruits que les
François de ce qui fe paffe chez
nous , ne pouvoient être trompez,
méme fur les chofes le plus
manifeftement fauffes. Il faut
confidérer que tous ces Ecrivains
font Proteftans , & que
par confequent , le Prince d'orange
doit être un Heros pour
eux ; mais quoi que fon invafion
en Angleterre leur puiffe
être utile , on n'a pas lieu de
conclure pour cela qu'elle foit
juste, & que, parce qu'ils en tirent
de l'avantage , elle doive
être aprouvée de toute la terre.
a w
AVIS
On ne les blâmera point quand
ils
n'en parleront pas mal , co
qu'ils trouveront mefme des
couleurs pour excufer quelques-
unes de fes actions , mais
ils ne peuvent fans paroiftre
ridicules aux perfonnes defin
tereffées , l'appeller Heros , &
luy donner tous les cloges ,
qu'ont jamais merité les plus
grands hommes. Il y a de certains
faits publics & conftans,
fur lesquels on ne sçauroit
tromper le public , & l'inva
fion du Prince d'Orange eft an
de ces faits inexcufables . C'eft
le vol d'une Couronne caufé
par une ambition demefurée.
Ce vol n'eft autorisé par aucune
Religion , Dieu & les hommes
l'ont toûjours condamné ,
&il n'a jamais efté approuvé
AU LECTEUR .
dans aucune Hiftoire , quand
même les Vfurpateurs auroient
regné long - tems , & qu'ils
feroient devenus poffeffeurs paifibles
des Etats acquis par une
voye fi injulle. Ainfi tont Ecrivain
qui traite le Prince
d'Orange de Heros & de Roi,
ne doit être regardé que comme
un partial, & corrompu
par differens interêts qui lui
font écrire ce qu'il ne penſe
pas , & ce que ce Prince eft
bien éloigné de croire lui même.
Il eft vfurpateur , c'est un
fait inconteftable , il ne peut
être nié , & la pofterité n'en
parlera point autrement . Si
les Religionnaires de fon party
veulent que ce foit un grand
Homme , à cause de la maniére
dont il a execute fon
a vj
AVIS
•
entreprise , il ne peut meriter
cette gloire , que du cofté de
l'habileté à mal faire . Ie ne
dis rien icy là deffus , c'est un
endroit que j'ay traité dans la
fin de ce Volume. Ie paffe au
dernier Ecrit de Hollande qui
prouve que ce que je viens de
vous dire touchant les repetivions
continuelles , eft veritable;
puis qu'il parle encore d'une
pretendüe Alliance avec le
Turc. Je croy que cent écrits
de Hollande en ont parlé chacun
plus de vingt fois , dépuis
commencement de cette le
guerre.
Jy ay répondu deux fois fort
amplement , pour ne point imiter
les repetitions que je condamne
, j'ajouteray feulement.
quelques lignes à ce que j'ay
AV LECTEVR.
on n'a
déja dit , fans vouloir jamais
fetoucher cette matiere , quelques
écrits qui la puiffent rebattre.
left à
remarquer que
toutes les fois qu'on a parlé de
celte alliance fuppofée ,
pas méme trouvé de fauffes raifons
pour colorer un mensonge fi
peu vrai -femblable , & qu'on
s'est enfin avifé de dire dans ce
dernier écrit , que le Turc n'a
point fait la Paix avec l'Empereur
, à caufe de l'alliance
offenfive & deffenfive qu'il a
avec la France . Voilà une
confequence bien- toft tirée , &
Sur un fondement bien injufte.
Si les Turcs ne font
pas aujourd'hui fi habiles
dans le meftier de la Guerre
qu'ils l'ont efte autrefois , ils:
n'en font pas moins grandss
AVIS
> politiques
a peut- être point qui les paffe
là deffus. On a voulu leur
faire achetter la Paix par la
ceffion de plufieurs Places , &
par de grandes fommes. Ces
demandes leur ont paru exorbitantes
, & comme ils ne fe
preffent jamais de conclure ,
& qu'ils temporifent toujours ,
ils ont attendu pour voir fi
leur peu d'empreffement ne leur
feroit point obtenir de meil-
Leures conditions . Ils ont appris
pendant ce temps là ,, que
l'Empereur devoit envoyer la
plus grande partie de fes Troupes
fur le Rhin , & cette diverfion
les a empefchez de faire
une Paix qu'ils trouvoient
tout à fait defavantageufe.
Il n'y a rien en cela qui ne
& l'Europe n'en
AU LECTEUR .
foit tres - naturel , & que de
moins politiques qu'eux n'euffent
fait dans la mesme con→
joncture.
L'Auteur du même Ecrit
fuppofant que la France eft
dans un tres - mauvais eftat ,
dit , Que c'eft fa faute , &
qu'elle a bien voulu s'attitirer
la guerre qu'elle a aujourd'hui
fur les bras, Peuton
toujours fe contrarier , &
oublier dans un écrit ce
qu'on a dit dans vingt autres
? Tantoft la France s'eft
attiré la guerre ; tantoft c'est
elle qui la fait & qui veut
tout envahir , & tantoft on
la contraint de prendre les armes.
Pourveu qu'on écrive &
qu'on parle contre la Franee
, cela fuffit. Il n'importe
AVIS.
>
qu'un écrit parle differemment
de l'autre, on n'y prend pas
garde de fi prés , & c'est affez
que ce ne foit pas le même
comme fi d'une femaine à l'autre,
la fituation des affaires avoit
tellement changé , que la
France voulut aujourd'hui envahir
l'Europe , & qu'elle fe
vit demain fur le point de fon
entiére ruine .Ces écrits ne mar-
-
que
des cho- quent pas moins
fes fi opposées
, & non feulement
tous ceux qui écrivent
en
Hollande
, ne font pas encore
d'accord
là deffus ; mais il n'y
en a méme aucun qui le foit
avec luy-même , & qui dans
le même écrit ne fe contrarie
fur cet article. Si la Franae
étoit auffi coupable
que fa
glaire eft enviée , chacun
lui
..
AU LECTEUR.
reprocheroit la méme choſe . N
fe trouve aujourd'hui un Auteur
, qui aprés avoirfait voir
qu'elle doit étre accablée par
le nombre de fes Ennemis, s'étonne
de ce qu'elle n'a pas encore
fait de Conquétes de cette
Campagne. Si c'est tout de bon
qu'il parle , ie lui répondrai
que la France eft fage , & que
n'ayant point voulu troubler la
Paix, & ne demandant rien à.
fes Ennemis , elle triomphe en
empéchant que tant de Princes
liguez ne faffent de Conquétes
fur elle , & fi cet Auteur pretend
railler , ie lui dirai que
la France a ouvert la Campagne
par la prise de Philisbourg
, & du Palatinat , &
que les Ennemis doivent craindre
qu'elle ne la ferme avec
A VIS .
autant d'éclat qu'elle la ouverte.
Le même Auteur qui eft celui
à qui je répons , dit que le
commerce , les manufactures ,
les fciences , les arts , la navigation
, tout eft ruiné en France.
Voilà bien des chofes avancées
dont il pretend être
cru fur fa parole. Gependant
rien n'eft moins vrai , & il
n'y a qu'à ouvrir les yeux pour
voir le contraire . Le commeren
ce est la feule chofe
quoi la France pourroit fouffrir
; mais comme elle n'en fait
pas fon capital ainsi que fait
la Hollande , elle fe fentira
peu de cette diminution , qui
ne peut durer fans que la Hollande
en foit entiérement ruinée.
A l'égard des ManufaAU
LECTEUR .
tures , elles n'ont point ceffé
On n'a qu'à voir dans les lieux
où elles fe font , & où l'on a
toujours travaillé. Le pourrois
juftifier plus amplement ce que
j'avance , mais il faudroit defcendre
dans des détails qui
conviennent peu à une Preface.
Pour ce qui eft des arts &
des Sciences , toutes les Academies
qui font en France é
tant publiques , on peut voir fi
elles fleuriffent ou non. Je puis
affeurer que leurs fonds font
res -bien payez, &
que
que
les
gratifications
des particuliers le
font auffi. Je ne daigne pas répondre
à l'article de la navigation
, puis que la Flote
du Roy eft plus forte que celle
des Anglois , & des Hollandois
joints enfemble y répond
A VIS
pour moy ; chacun fçait qu'il n'y
a d'Ecole de Marine qu'en Fran
ce , & qu'on y trouve des Arfe
naux que l'on ne voit point ailleurs.
Cét Auteur qui connoit fi mal
l'état de la France, fe croit plus
babile que tous les Miniftres , &
veut donner des leçons de politique
parce qu'il a lû quelques
Livres qui en parlent . Il en fait
des applications ,& vajusqu'aux
paralelles , des miniftéres des
Cardinaux de Richelieu & Ma.
zarin avec le gouvernement
prefent. Il écrit bien, & la profe
eft belle, mais il n'y a rien de
plus faux que ce qu'il avance,
comme vous venez de voir ; ∞
en verité il faut que particuliers
foient bien vifionnaires
lors qu'ils veulent donner
des
AU LECTEUR.
les
predes
leçons de politique à ceux
qui gouvernent de grands Etats
, & qu'ils les accufent d'avoir
fait des fauves. Quoi que
les juges doivent juger felon la
Loy , & les Medecins ordonner
felon leurs preceptes ,
miers jugent felon les circonftances
des Affaires , & les fe
conds ordonnent felon celles des
maladies. Sans cela ils feroient
des injustices & des beveues en
fuivant au pied de la lettre les
preceptes & la Loy. Il en eft de
même d'un Miniftre , il y
certaines regles generales de
politique qu'il doit favoir , & que
tous les hommes peuvent apprendre,
mais il faut qu'il s'en ferve
felon qu'il connoit les affaires
de l'Etat, c'est ce que ne favent
pas les particuliers qui fe
a de
AVIS
mêlent de cenfarer indiferèttement
la conduite des Miniftres.
Au reste quoi que lè Lecteur
doive être furpris de trois ou
quatre chofes qu'il trouvera
dans ce Volume touchant les
Affaires d'Angleterre , dont le
public n'a point eu connoiffance
& dont une on deux femblent ne
devoir prefque avoir efté fceues
que de ceux qui les ont penfees,
je puis neanmoins l'affurer qu'el
les font tres- vrayes , & que je
n'ay rien mis fur ces articles là,
dont les parties qu'ils touchent
le plus n'ayent une entière certitude
, fi je voulois expliquer
icy comment elles font venues à
ma connoiffance, on feroit per-
Suadé que je n'ay rien dit que
de veritable.
AV LECTE VR.
J'ay affuré dans ma fepticme
Lettre , que je donnerois le
dernier Volume des Affaires da
Temps , le premier de Septembre,
pour ne les reprendre qu'au
mois de Janvier , en cas qu'il fe
fut paffé des évenemens affez
finguliers pour cela. Je tiendray
parole ,mais comme toute la matiere
qui me refte , ne pourroit
entrer dans un feul Volume , je
me vois contraint d'en faire
deux , dont l'un fera donné au
15. Aouft & contiendra tout ce
qui s'eft paffé en Irlande & en
Ecoffe depuis l'invafion du Prince
d'Orange en Angleterre. Ce
fera la neuviéme Partie des
Affaires du Temps ; le fecond
Volume qui fera la derniere
Partie de la même Hiftoire, paroitra
le premier Septembre.
A VIS
On a trouvé que j'ay avancé
dans ma Preface du feptiéme
Volume, quelque chose de hardi
touchant la chute dont le Prince
d'Orange paroit eftre ·menacé.
Je pourrois répondre à cela
que les vfurpateurs le font toujours,
lors même qu'ils jouyffent
le plus tranquilement du fruit
´de leurs crimes , mais fans vouloit
me fervir de cette veritépour
me défendre, je feray voir dans
ma nerviéme Lettre que j'ay pû
parler comme j'ay fait, fans garantirpourtant
que cela arrive.
Je diray auffi des chofes qui meriteront
que
tention.
le Publicy faffe at-
HUITIE
I
HUITIE'ME PARTIE
DES AFFAIRES
DU TEMPS
BIB
LYON
Uoi que je me
propofé de repren
dre dans cette Lettre
la fuite des Affaires
d'Angleterre , que j'ai interrompuës
pour parler de celles
deFrance je croi que vous ne fe.
rez pas fâchée que je réponde
à un nouvel Ecrit de Hollande
avant que d'entrer dans la
matiere,qui doit faire le princi-
VIII. Tome . A
2 VIII. P. des Affaires
pal fujet de cette huitiéme lettre.
J'ay appris que l'Ouvrage
que je vais combattre , eft de
Monfieur Jurieu . Je n'en ay
pas néanmoins une entiére certitude
; mais quoy que je n'ofe
l'affurer fur la foy de ceuxqui
me l'ont dit , il y a beaucoup
de chofes qui m'empèchent
d'en douter. Son caractere
y paroit à découvert ; fa
bile noire y eft imprudemment
repandue par tout ; on y voit
beaucoup d'emportement , &
peu de conduite & de bon fens .
C'est toujours un homme outré
de colére, qui écrit avec une
efpece de fureur , que ceux
même de fon party n'ont pû
encore approuver. Si on n'ajoute
pas foy à tout ce qu'il dit
on eft criminel'ou ignorant. Il
querelle fans ceffe le Public ,
du Tems. 3
& la bonne opinion qu'il a de
luy- même luy fait prendre tellement
à coeur toutes les chofes
qu'il veut prouver , qu'il y
a fujet de croire que le mauvais
fuccés de fon entreprife , & fon
orgueil qui fe trouve humilié
par-là, le mettront bientôt hors
d'état de vomir des injures contre
tous ceux qui s'opposent à
fes fentimens , & de déchirer
la rénommée des véritables
Souverains , pour , élever les
Ufurpateurs. On doit cependant
demeurer d'accord qu'il a
du feu & de l'érudition , mais il
eft fi partial, qu'il ne connoift
point la justice , & ne veut pas
même l'examiner.Comme il eft
aveuglé de paffion , & que rien
ne lui plaift tant que les invec
tives ,tous fes écrits fore remplis
de contradiction, d'imprudence
A ij
•
4 VIII. P. des Affaires
& de fautes de jugement. Il
condamne dans l'un ce qu'il
approuve dans l'autre, il ne fait
reflexion fur rien; il s'abandonne
à fes premiéres penſées , &
croit avoir reüffi , quand en
écrivant il a repandu beaucoup
de venin .
"
La peinture que vous venés
de lire du caractere des ouvrages
de M. Jurieu , ne me doit
point être attribuée.Ce font les
Tentimens du public que j'ai ramaffés,
& j'aurois pû l'étendre
beaucoup davantage fi j'avois
voulu raporter tout ce qui fe dit
de lui. Il n'y a point deux voix
là- deffus, fes meilleurs amis , &
tous les Proteftans ont toujours
blamé fa maniére d'écrire injurieufe
& emportée . Elle fait
que rarement on ajoute foy à
ce qu'il publie , parce qu'il eſt
.
du Tems.
aifé de connoitre que la paffion
le fait plus parler que parler que la raifon
, & que le dépit qu'il a de
voir qu'on ne le croit pas , le
porte plus à redoubler ſes em
portemens , que l'interêt de la
pretend ë verité qui le fait écrire.
Ne croyez pas que la
vangeance m'ait engagé à
vous parler de la forte de Monfieur
Jurieu . Je n'ay aucun
reffentiment des injures qu'il
m'a dites , & je puis croire que
je ne m'abule point moi-même
le là deffus , puis qu'elles ne
m'ont caufé nulle émotion . Si
elles m'avoient fâché , je reconnoitrois
par-là que la paffio
me feroit agir; & fon exemple
me rendant fage , jéviterois les
défauts où je voi qu'il tombe ;
mais loin que fes jnjures aient
fait fur mon efprit l'éfet qu'il a
A iij
6
VIII. P. des Affaires
tendu , elles m'ont plutôt donné
de la joye , en me faifant
voir que la maniére dont j'ay
repouffé ce qu'il impute fort in.
justement au Roy , ne luy a
pas plû,& qu'elle a détruit quelques-
unes des fauffes impreffions
qu'il avoit données de ce
Monarque. C'êtoit le feul but
que je m'étois propofé . Les injures
de Monfieur Jurieu me
font connoitre que je l'ai atteint
, & puis qu'elles m'ont apris
ce que je n'euffe jamais
fçû fi elles n'euffet point éclaté
j'ai tout fujet d'en être content.
On pourroit me demander
pourquoi je fais une peinture
fi defavantageufe du caractere
de Monfieur Jurieu? Puiſque la
vangeance n'y a point de part,
il me fera aifé de répondre.
J'écris pour faire voir l'injustice
du
Temps.
7
de ceux qui pour affermir un
ufurpateur , tâchent d'obfcur
cir la gloire du Roi , empoifonnent
fes plus belles actions , &
luy en fuppofent d'odieuſes afin
d'en prendre fujet de le calomnier.
Dans ce deffein , je
ne dois ri, n oublier de tout ce
qui peut contriber à le faire.
reuffir. Monfieur Jurieu eft l'énemy
que j'ay à détruire , puis
qu'il a luy feul plus écrit contre
la reputation du Roy , que
tous les écrivains de Hollande
enſemble , & comme les ignorans
& ceux qui prennent trop
facilement toutes les impreffions
qu'on leur veut donner , pourroient
ajouter foi à cet Autheur
feditieux, quand il n'auroit pas
écrit contre moy , j'aurois été
obligé de parler de luy comme
j'ay fait , rien ne pou-
A iiij
8
VIII. P. des Affaires
vant m'être plus avantageux
dans ce que j'ay entrepris ; que
de faire voir la foibleffe de
cet Ennemy , & le peu de
créance qu'on doit avoir à
tout ce qu'il dit. Lors qu'il fera
tout-à - fait connu , je tiendrai
ma caufe à demy gagnée
, felon la maxime qui
eft généralement reconnue
dans le monde , & qui nous
apprend, que les louanges données
par une perfonne qui mérite
d'être loué elle - même
font honeur à ceux qui les reçoivent,
& qu'au contraire on ne
peut - être -être blamé par des perfonnes
peu eftimées dans le monde
du côté de l'honneur ,fans que
ce blâme tourne à nôtre gloire.
M.Jurieu eft du nombre de ces
derniers , & comme il travaille
fans ceffe à dechirer la reputa
,
du Tems. 9
tion du Roy , tout le mal qu'il
ofe en dire augmente la gloire
de fa Majefté.Ainfi j'ai deu faire
voir le caractere de cet Auteur
violent & trop emporté
afin qu'on en tirât les conféquences
qui en doivent reſulter
felon la maxime que j'ai remarquée.
Je paffe à l'Ecrit,dont j'ai réfolu
de combattre les principaux
Articles, les autres n'êtant pas
confidérables,& ne fervant que
de liaiſo à ceux que je vais vous
raporter. Cet ouvrage est une
lettre écrite à un Bourgeois de
Soleure,fur les interêts des cantons
Suiffes.Elle a paru pendant
que la diette tenoit, & qu'elle êtoit
folicitée par le Noce du Pa.
pe,& par la maison d'Auftriche
de ne point garder de Neutralité,
& de donner paffage aux
A v
10 VIII. P. des Affaires
Troupes des Alliez pour entrer
en France. Vous voyez
que le Nonce n'êtoit pas - là
pour
travailler à la paix , puis
que les inftances qu'il faifoit ne
tendoient qu'à faire verfer du
fang , & à perpetuer la guerre.
Voici de quelle maniére l'Auteur
de cette Lettre raiſonne
pour perfuader aux Suiffes de
rompre le Traité de Neutralité
qu'ils avoient conclu peu auparavant.
Chacun fçait que
France veut tout ce qu'elle a
un grand interêt de vouloir
pour fa grandeur , &par con-
Sequent on ne peut douter qu'elle
n'ait deffein de vous conquequerir,
pour s'ouvrir le chemin
à deplus grandes Conquêtes. H
feroit mal aifé de dire en moins
de paroles plus de chofes
inutiles , & qui ne prou
vent rien. Quand la Fran-
*
la
du Tems.
IF
ce veut tout ce qu'elle a un
grand interêt de vouloir pour
fa grandeur , elle ne fait que
ce que tous les Princes de la
terre , & toutes les perfonnes
raisonnables doivent faire.
Veritablement on peut - être
blâme felon les maniéres qu'-
on met en ufage pour reüfir
, & felon les injuftices qu'-
on peut quelquefois employer
dans fes deffeins ; mais comme
l'Auteur poſe un fait fans
circonstance , la France ne
peut être blâmée lors qu'elle
veut ce qu'elle a un grand interêt
de vouloir, & que tout au
tre voudroit en pareille ocaſion
& il conclut mal lors qu'il pretend
que la France cherche à
conquerir la Suiffe, parce qu'-
elle veut tout ce qu'elle a
grand interêt de vouloir pour
A vi
12 VIII. P. des Affaires
fa grandeur. Si cela êtoit , elle
auroit fans doute des penfées
plus vaftes , puis qu'il
y auroit beaucoup de Conquêtes
qui lui feroient plus
utiles que de foumettre la
Suiffe. Que fçait - il fi l'union
qui regne entre la France ,
& les Suiffes ne l'accommode
point plus que ne feroit
la Conquête de leur Pays
Elle en tire des fecours volontaires
qu'elle n'obtiendroit peut
être qu'avec grande peine lors
que ces fecours feroient forcez
, & je ne fçai fi elle n'auroit
point autant de fujet de fe défier
des Suiffes , quoy que naturellement
fidéles que le Prince
d'Orange en a de ne fe
pas fier
aux Anglois , encore qu'on
leur ait voulu faire croire
qu'ils avoient fouhaité d'être
du
Temps. 13
fous fa domination . Mais quand
on auroit pu imputer à la France
des pensées vaines & vagues
, comme celle de vouloir
affujettir la Suiffe,il ne s'agiroit
tout au plus que d'une penfée ,
& non d'un deffein formé, mais
de ces pensées qui roulent dans
l'efprit,& paffent fans qu'on s'y
arrête,ou du moins fans qu'elles
faffent rien déterminer ; & fur
cela il feroit bon que l'Auteur
nous dit comment il a découvert
que la France ait eu de ces
fortes de pensées . Il doit le
prouver , ou s'il ne pretend
pas parler d'une penſée vague
, il faut que ce deffein de
Conquefte ait paffé à des effets
vifibles , & à des preparatifs
de guerre contre la Suiffe , dequoi
on ne peut acufer la Frace
Cependant l'Auteur veut que
14 VIII. P. des Affaires
les Suiffes lui déclarent la guerre,
parce que, dit- il , on ne peut
douter qu'elle n'ait deffein de les
conquerir. Voilà un bel argument
pour obliger les Cantons
à déclarer la guerre à la France.
Le fondement feroit bien
leger , & les Suiffes auroient
bien envie de rompre avec
elle , fi fur un Ecrit rempli de
vifions & d'injures , envoyé de
Roterdam par Mr Jurieu aux
Bourgeois de Soleüre , tout le
Corps Helvetique declaroit la
guerre au Roy. Cette penfée
eft fi creufe , & tellement hors
de la vray- femblance , qu'on ne
peut comprendre comment elle
a pû tomber dans fon efprit.
Cependant comme il veut toujours
avoir raiſon, & qu'il querelle
tous ceux qui ne font
de fon fentiment , il declarera
pas
du
Temps. 15
bien toft la guerre aux Suiffes ,
parce qu'ils n'ont pas voulu
fuivre les avis , en rompant avec
la France .
Je n'avois pas cru d'abord
que cet article fut digne d'aucune
réponſe. Ce font de ces
chofes qui fe détruiſent d'ellesmêmes
, & les chimeres d'un
particulier ne meritent pas
qu'on y faffe attention ; auffi
ne vous l'ay - je rapporté , que
pour faire voir qu'un homme
qui a de pareilles vifions en
peut remplir les écrits , ce qui
doit obliger ceux qui fe laiffent
aifément perfuader , à ne pas
croire legerement les réveries,
& les fauffetez qu'il leur pourroit
débiter , touchant les chofes
dont ils n'ont nulle connoiffance.
>
L'Auteur pourſuit de la for16
VIII. P. des Affaires
>
te. Je vous prie de confiderer que
ces tributs que vous tirez de la
France ne fçauroient durer
long-temps Il est certain qu'elle
fera épuisée cette année. On le
voit , on le juge par les horribles
dépenfes qu'elle afaites, &
par la maniere furprenante dont
elle épuife toutes les fources de
fes finances.Quoi que j'aye déja
prouvé dans mes autres Lettres
fur les Affaires du Temps , le
bon eftat de la France , je ne
fçaurois m'empêcher de faire
voir le ridicule & le faux de
cét endroit. le voudrois bien
fçavoir comment M' Jurieu,qui
ne fe mêloit que des Affaires
de la Religion à Sedan où il
demeuroit , & qui depuis s'eft
retiré à Roterdam d'où il n'a
point ceffé d'écrire d'infrutueufes
Lettres Paftorales aux
du
Temps.
17
nouveaux Convertis de France
pour les faire foûlever , je voudrois
, dis- je , fçavoir , comment
un homme de fon Cara-
&tere , qui n'a vû les affaires
ny de prés ny de loin , & qui
doit plus ignorer celles de l'Etat
qu'aucun homme du Royaume
, rien n'êtant ſi éloigné
de l'emploi dont il fait profeffion
, peut connoitre à fond
l'état des Finances de France,
dont l'abîme eft impenetrable
.
On l'a vu par les affaires qui
font arrivées fur ce fujet un
peu après le mariage du Roy,
puis que ceux qui les avoient
maniées long - temps , & les
hommes du Royaume les plus
éclairez en toutes fortes d'affaires
commis pour
>
développer les
en
myfteres ,
n'ont pû venir à bout de les
18 VIII. P. des Affaires
penetrer, tant elles ont de refforts
cachez & de parties entrelacées
l'une dans l'autre ;
mais tout cela ne fervant qu'à
couvrir leur immenfité, ne fauroit
être qu'avantageux
à la
France, puis qu'il fait voir que
le fond de fes Finances eft inépuifable
, & qu'outre ce qu'elles
fourniffoient
dans les dernieres
Guerres pour les befoins
de l'Etat qui étoit affez floriffant
quand le Roi fe maria , elles
pouvoient
encore enrichir
ceux qui les manioient, & leur
faire égaler en richeffes , les
Souverains
qui ne font pas du
premier ordre. On peut juger
par ce que je dis du bon état
où se trouve la France de ce
côté là , aujourd'hui
que l'oeil
du Prince , & la probité de ceux
qui les gouvernent
font que
du Tems. 19
tout ce qui appartient au Roy
vient dans fes coffres. Ce font
des fecrets inconnus à M. Jurieu
, qui n'a pu favoir l'état des
Finances de France , dans le
tems que toute l'habileté de
ceux qui la gouvernoient ne le
pouvoit penetrer , & qui étant
retiré à Roterdam , n'eft pas à
portée d'en pouvoir preſentement
découvrir le fond, qui eft
inconnu , même à la pluſpart
de tous ceux qui les manient .
Tout ce qu'il peut favoir, ainfi
que tout le Public , c'eft qu'êtant
bien dirigées , & rien de
ce qui appartient à Sa Majesté
n'en étant fouftrait, fes affaires
doivent être en bon état &
c'est ce qu'il s'offorce de cacher
, en voulant perfuader le
contraire, comme s'il en devoit
être cra fur la parole , & qu'il
›
20
VIII. P. des Affaires
eût fur cette matiere des Memoires
qu'on eft fort feur qu'il
n'a pas , & qu'il ne peut même
avoir. Il dit que la France ſera
épuifée cette année , & tranche
le mot avec une certitude
dont on ne doit jamais fe répondre
dans les chofes d'une
auffi grande importance. Le
terme eft court , & je ne fçay
pas comment cét épuisement
pourroit arriver , la France
n'êtant point affoiblie depuis la
derniere Guerre. Le Roy la
finit glorieufement , & aprés avoir
triomphé pendant fix années
, il foutint enfuite les efforts
de la plus grande partie
des Princes de l'Europe , &
leur ayant impofé la Paix > il
fit rendre aux Suedois tout ce
que le Roy de Danemark , &
l'Electeur de Brandebourg leur
du
Temps.
21-
avoient pris. C'eſt un fait public
marqué dans toutes les Hiftoires,
& qui n'a pas befoin de
raifonnemens pour être prouvé.
L'Auteur aprés s'être ſervi
du mot de certain , pour ne
point laiffer douter que la France
ne foit bien- toft épuisée , ajoûte
qu'on juge que cela fera .
C'eft fe démentir d'un moment
à l'autre. Un homme qui aſſure
une chofe comme eftant
certaine , ne peut plus dire
qu'on juge qu'elle arrivera , puis
que juger , c'eft raifonner fur
les apparences , qui font fort
fouvent trompeuſes , & qu'on ne
fçauroit juger de cette forte,que
de ce qui eft incertain avant
que l'évenement en ait décidé.
Il n'y a rien de folide en tout
cela , & dire qu'on juge que
la France eft fur le point
d'eftre épuisée , ne fuffifoit
22 VIII. P. des Affaires
pas pour faire refoudre les
Suiffes à rompre avec elle.
L'Auteur pretend que ce qu'il
predit ne peut manquer d'arriver
, & il apporte pour raifons
les horribles dépenfes qu'il dit
que la France a faites, & la maniere
fui prenante dont il fuppofe
que fes Finances font tous les
jours épuifées . Si la France a
fait d'horribles dépenfes , elles
ont esté à lever des Troupes, &
comme ces Troupes coutent
beaucoup plus la premiere année
que la feconde , parce
qu'afeconde,
prés qu'elles font levées , il ne
s'agit plus que de les entretenir,
les dépenfes qu'on fait four
les lever dans une année , n'épuifent
point les finances de
l'année fuivante . Au contraire,
ces premieres dépenses eftant
faites , on a moins beſoin d'en
1
du
Temps . 23*
faire d'autres ; & comme les revenus
du Roy font grands , &
qu'il peut les augmenter par
beaucoup de juftes voyes , au
lieu d'inferer que la France fera
épuisée cette année , à cauſe
des dépenfes qu'elle a faites,on
doit conclurre qu'ayant fait
tous les armemens , & achevé
de fortifier toutes fes Places, elle
pourra facilement les entretenir
les années fuivantes. S'il faut
foutenir la guerre , elle y employera
tous fes grands fonds,
& toutes les grandes reffources
qui ne lui manquant jamais ,
lui ont toujours donné lieu de
fournir à tout lors qu'on l'a cruëépuifée
. Les refforts de la France
font incomprehenfibles làdeffus,
& il eft impoffible qu'on
ne foit trompé lors que l'on pretend
approfondir fes Finances
24 VIII. P. des Affaires
C'est ce qui a efté caufe que fes
Ennemis ont efté fi fouvent
batus pendant la derniere guerre.
Ils s'éloignoient de la Paix ,
parce que d'année en année
ils la croyoient hors d'eftat de
continuer les grandes dépenfes
, & lors qu'ils penfoient que
fes Finances eftoient prêtes à
tarir , & qu'ils avoient trouvé le
fond de l'abîme, ils en voyoient
auffi-toft jallir de groffes & nou
velles fources qui rompoient
toutes leurs mefures, & leur faifoient
voir leur ignorance. En
effet , c'êtoit fort mal à propos
qu'ils fe mêloient de juger d'une
chofe,qui embara feroit mê
me la plupart des François , qui
font employez dans le maniement
des Finances de cét Etat.
Ainfi fi les Ennemis mettent
leur efpoir dans l'épuisement
de
du
Temps . 25
de fes Finances, on peut affurer
que leurs mefures fe trouveront
fauffes. Il eft vray que pour relever
leur efperance , cét Auteur,
aprés avoir dit, que la France
fera épuifée cette année par
les horribles dépenses qu'elle a
faites, ajoute, & par la maniere
furprenante dont elle épuife
toutes fes fources de finances.
Voilà une choſe bien legerement
avancée, & qui n'eft foûtenuë
d'aucune preuve. Ce
qu'il y a d'étonnant c'est que
bonnes ou méchantes , il ne
fe met pas même en eftat
d'en apporter. Il faut qu'il
foit bien perfuadé qu'on le
croira pour en ufer de la
forte . Cependant il ne dit
rien qui ne doive eftre fufpect
, & ce que je viens de vous
marquer touchant l'eftat des
B
•
26 VIII. P. des Affaires
Finances du Royaume , fait
bien connoitre qu'il eft impoffible
qu'il ne fe trompe pas
groffierement
. Quand cet Auteur
a parlé des reffources épuifées
, on n'y avoit preſque
point encore eu recours , & les
chofes fe font paffées d'une
maniere qui a fait voir que le
Roy en employant ces refources,
obligeoit plus fes Sujets, que
fes Sujets ne lui faifoient de
plaifir . On fçait avec quel empreffement
ils ont couru porter
leur argent au Trefor Royal.Ie
repete point, l'ayant affez
marqué & prouvé ailleurs ;
mais je me crois obligé de dire
icy , à propos des reſources qui
font inépuisables
en France ,
qu'on vient de paffer au Parlement
quelques affaires qui
produiront de grandes fommes
ne
le
du
Temps. 27
au Roy. Aucun Ecrit de Hol
lande n'en a encore parlé ;
mais comme les Ennemis de Sa
Majesté ne manquent pas
d'empoisonner tout , & qu'ayant
déja dit que ce Prince épuife
toutes les reſources , ils auront
occafion de reprendre cét
Article, à cauſe du nouvel argent
qui va entrer dans fes coffres,
je croy qu'en répondant à
ce qu'on a déja dit fur cette
matiere , je ne puis nte difpenfer
de vous parler des Edits quiferont
dire de nouveau à tous
les Ecrivains de Hollande, que
la France épuile toutes les fources
de fes Finances , & qu'ainfi
elle fera épuisée dés cette année.
Quand le Roy n'auroit eu
aucune guerre , il auroit pû faire
une partie des chofes dont je
vais vous informer, puis que les
Bij
28 VIII. P. des Affaires
unes foulagent fes Peuples
& que les autres leur font plai
fir.
Les Memoires qui ont été
donnez par lesCommiffairesenvoyez
dans les Provinces pour
la reformation de la Juftice ,
ayant été examinez dans le
Confeil du Roi, il a trouvé qu'il
feroit tres- utile à ſes Sujets d'établir
des Commiffaires aux
Saifies réelles, dans les lieux où
il n'y en a point eu jufques à
prefent ; & à l'égard des lieux
où ils ont été établis de retrancher
cette multiplicité d'Officiers
qui eſt toujours à charge
au public,& de les reduire à un
feul. Il y avoit des Particuliers
nommez par les Juges, qui quoi
qu'ils ne fuffent point revêtus
de Charges , joüiffoient des
droits comme auroient fait des
du
Temps.
19
Officiers titulaires , cependant
perfonne n'en recevoit le même
avantage . Enfin plufieurs
joüiffoient des droits attribuez
aux Contrôleurs, & aux Commis,
ce qui tournoit à la charge
des Sujets du Roy,fans que Sa
Majefté en retirât aucune finance.
Il n'y a rien que de naturel
dans ce que le Roi a refo
lu fur cet article . Il fait du bien
à fon Peuple, & il s'en fait; &
quand il auroit été fans guerre,
il auroit voulu la même choſe
pour le foulagement des intereffez
; j'entens de ceux de fes
Peuples que ces affaires regardent,
puis que les Commiffaires
envoyez dans les Provinces
pour la reformation de la Juſtice
, avoient donné des Memoires
là - deffus.
Quant à l'Edit portant
créa-
B iij
30 VIII. P. des Affaires
tion de fix cens mille livres
d'augmentation de gages aux
Officiers des Jurifdictions Royales
, c'eft quelque chofe de
bien commode pour eux , que
de trouver à rendre leurs charges
plus confiderables ', en plaçant
leur argent , & d'en recevoir
le revenu en même tems
que celui qu'ils recevoient auparavant
de leurs Charges.
A l'égard de la Déclaration
touchant les droits d'amortiffement
, on n'en peut lire le titre
fans connoitre qu'elle eft jufte,
puis qu'elle n'en pourroit avoir
fi le mot de droits n'y entroit
pas. Aufli ces droits font-ils des
plus anciens de la Couronne .
Ils ont efté établis avant le regne
de Saint Louis , & ce Prince
en a jouy. Il eft jufte que dans
une guerre de Religion , où l'Edu
Temps .
3.1
glife eft intereffée , elle contribue
à la foûtenir, pour éviter la
Fuine dont elle eft menacée par
ceux mêmes, qui devroient travailler
à la maintenir avec la
même vigueur qu'ils travaillent
à fa perte.
Pour ce qui regarde la creation
des cinq cens mille livres
de rentes provinciales , la bonté
du Roy paroit de deux manieres
en cette occafion . Toute
l'Europe jaloufe s'êtant unie
pour obfcurcir l'éclat de fa
gloire , fes coffres doivent toujours
fe trouver remplis pour)
refifter à tant d'Ennemis liguez,
& quand il peut charger fes
Peuples de levées, & d'impofi--
tions extraordinaires , il aime
mieux fouffrir quelque diminution
de fes revenus, que de rien
lever fur eux. Il fait plus ; il re-
B iiij
32 VIII
. P. des Affaires
garde à ne rien faire qui n'ail .
le à leur avantage à même
tems qu'il agit pour lui , & aprés
avoir obligé la Ville Capitale
en créant des rentes fur
l'Hôtel de Ville de Paris , il- fait
la même grace aux Habitans
des Provinces qui ont de l'argent
à placer, & leur ôte la peine
de le porter à Paris , & d'y
venir recevoir les árrerages de
leurs rentes , ou de commettre
des gens pour cela .
On a fuprimé les Offices des
Receveurs & Contrôleurs des
Octrois ; on les rembourſe , &
on en crée d'autres . Perfonne
n'eft lezé dans les fuppreffions,
& dans les créations , le peuple.
eft foulagé , & les Affaires du
Roi s'en trouvent mieux . On a
créé auffi deux Payeurs des gages
en chaque Bureau des Fidu
Tėms. 33
nances,& quelques charges neceffaires
dans la Généralité de
Mets, le nombre en étant trop
petit.Il n'y a point d'impofitions
nouvelles dans tout cela , ce ne
font quafi que des réglemens ,
qui doivent d'autant plus faire
admirer l'efprit , & la bonté
du Roi , & l'intelligence de fes
Miniftres , que le bien public
s'accorde dans toutes ces chofes
avec l'interêt de Sa Majeſté.
Ceux qui fe mêlent de juger
des Finances de France
fans qu'ils y ayent jamais rien
compris , peuvent voir par - là
qu'elles ne font pas en état
d'être épuisées , & que le Roy
aura encore de quoy faire la
guerre l'année prochaine ,
puis qu'outre fes revenus ordinaires
qui font grands , fes
B v
34 VIII. P. des Affaires
Finances groffiront par tous les
articles que je viens de rappor
ter. D'ailleurs le Roy ayant les
coeurs de tous fes Sujets , auroit
encore leurs bources , s'il arri
voit qu'il en eût befoin .
Je reviens à la Lettre dont
j'ay entrepris de vous parler.
L'Auteur dit , en parlant de la
France , les victoires precedentés
ne font- elles pas des affurances
qu'elle doit eftre vaincuë,
felon la loy des vicissitudes &
par la maxime que toutes les armesfont
journalieres ? Jamais il
n'y eut de raiſonnement fi peu
juſte que celui - là , & dont on
puiffe moins conclure les con
fequences que l'Auteur en veut
tirer. En trois lignes il expoſe
trois choſes abfolument fauffes..
On ne peut dire affirmativement
, que les victoires prece
du
Temps. 35
T
dentes de la France font des af
furances qu'elle fera vaincu .
Elle peut l'être, il eſt vray, mais
fi elle éprouve ce malheur , ce
ne fera point à caufe des vi-
&toires qu'elle a remportées. Il
n'eft point feur qu'un Prince
qui a efté plufieurs fois vainqueur,
perdra une bataille ,parce
qu'il en a gagné d'autres . Si
la certitude en eftoit telle qu'elle
ne pût eftre révoquée en
doute , il n'y a point d'homme
qui voulut embraffer le mêtier
de la guerre, puis qu'en le favfant
il s'expoferoit à des chagrins
affurez car ou il ne poutroir
douter qu'il les efflyeroit
d'abord, ou s'il eftoit affez henreux
pour les éviter dans fes
premieres Campagnes, il feroit
-feur d'étre vaincu danslafutute.
*Siky avoir quelques raiſonne-
B vi
36 VIII. P. des Affaires
NOR
mens à faire fur les victoires de
la France dont l'Auteur demeure
d'accord , c'eſt qu'il y a
beaucoup d'apparence qu'ayant
toujours efté victorienfe , elle le
fera encore , parce que c'est la
méme Nation qui combat , qu'el
le a toujours la méme valeur, la
méme conduite , le méme zele
pour fon Prince , & que c'eft
toujours fous fes drapeaux, fous
fes ordres, & fous fon beureufe
étaile quelle combat. Voilà ce
que l'on peut inferer fans le
devoir affurer pourtant , puis
que le fort des combats eft entre
les mains de Dieu , & non
pas dire en decidant , que les
victoires precedentes de la
France font des affurances qu'-
elle doit estre vainçüe. L'Auteurajoûte
felon la loi des viciffitudes.
C'eft à lui à nous expli
3
du Tems.
37
quer ce que c'eft , que cette loy
des vicissitudes . Il eft vray
qu'on voit des viciffitudes dans
le monde , mais tous ceux qui
ont vécu jufques à prefent , &
qui font encore fur la terre , ne
les ont pas éprouvées . La chofe
n'eft donc pas fi generale
qu'elle ne fouffre quelque exception)
, & dés qu'il y a de
l'exception , il n'y a point de
loy , c'est à dire , que quoi que
tout homme puiffe éprouver
de viciffitudes , il n'y a point
de loy qui porte qu'il en ef
-fuyera infailliblement . On voit
tous les jours des gens qui ont
-gigné de grands biens , & ils
meurent fans que, la fortune
qui les avoit élevez leur ait fait
fouffrir aucun revers pour
les abaiffer. Enfin , l'Auteur
qweq 18 rollsA expa'bin.b
•
38
VIII. P. des Affaires
dit que la France fera vaincuë
par la maxime que toutes les armes
font journalieres. Il eft vray
qu'on dit par une espece de
proverbe que les armes font
journalieres, parce qu'on a fonvent
reconnu qu'elles l'êtoient,
mais ce n'eft pas à dire qu'elles
doivent l'être neceffairement
pour tout le monde. On a vû
des Capitaines
qui n'ont jamais
été vaincus , & des Etats toujours
floriflans, & quand ils ne
pourroient s'exempter d'endurer
quelques revers , l'Auteur à
moins que d'avoir eu des revèlations
, ne peut
affurer que Ja
2 France fèra vaincue cette année
, puis que fon bon - heur
pourroit ne changer de fortlong-
temps. Après avoir affuté,
il le dément comme il a fait
dans d'autres Articles, & pour
• du Tems.
39
faut il eftre
que
fuit en difant
grand Prophete pour voir
la France perira toft ou tard
dans cette affaire ? Elle devoit
tout à l'heure perir cette année,
à preſent c'eft toft ou tard . Cela
pourra aller encore loin ; un
temps indeterminé eft fouvent
long à venir. Auffi les Suiffes
n'ont-ils point écouté ces raifons
, quoi qu'elles viennent
d'un homme qui fe mêle de
prophetifer, Il dit que nos Generaux
font morts . Il eft vray
que la France a perdu de
grands Capitaines ; mais il s'en
eft toujours trouvé depuis le
commencement du monde qui
ont fuccedé les uns aux autres.
Le commandement & les occafions
font le General . Depuis
Alexandre & Cefar,tous les fié--
cles ont produit des Capitaines
40 VIII. P. des Affaires
que leur reputation nous fait
eſtimer, & il y a un fort grand
nombre d'Officiers Généraux
en France , qui font beaucoup
plus capables de commander
des Armées en Chef, que tous
les Généraux de nos Ennemis.
L'aveuglement de cét Auteur
va jufques à dire , que le Prince
d'Orange eft un grand Capitaine
, dans le tems qu'il veut
abaiffer les Généraux de France
. Un grand Capitaine peut
perdre des Batailles , & lever
des : Siéges, & les chofes fe trouvent
quelquefois dans une
fituation , où il lui feroit impoffible
de vaincre à moins d'un
miracle ; mais ce n'eft pas parles
-pertes continuelles qu'on peut
mériter le nom de grand Ca-
-pitaine, & qu'on l'a jamais acquis,
Ainfe on ne peut donner
du Tems. 41
ce nom au Prince d'Orange ,
qui n'eft connu que par des
Batailles perdues , & par des
Siéges levez . Maftric , Charleroy,
la Bataille de Caffel , &
plufieurs avantures auffi peu
glorieufes que celles- là en font
foy , & comme il n'a jamais
réuffi dans aucune, il eft à croire
que s'il eût falu tirer feule
ment un coup de moufquet
pour faire réuffir celle d'Angleterre,
il n'auroit pû en venir
à bout.Il eft plus habile dans le
Cabinet que l'épée à la main,
parce qu'il facrifie tout à fon
élevation ; mais il a beau mettre
tous les refforts de la Politique
en uſage ; nous ne fommes
plus au tems où les Efpagnols
reparoient par des
coups de Cabinet , les pertes
leur caufoient les armes que
42 VIII. P. des Affaires
de France . La France eft auffi
politique que guerriere fous le
regne du Roy , & il n'eft pas
aujourd'hui plus aifé de la
vaincre dans le Cabinet que les
Armes à la main.
L'Auteur,aprés avoir fait pa
fer le Prince d'Orange pour un
plus grand Capitaine que tous
les Generaux qui commandent
les Armées du Roy, fans l'avoir
pû perfuader aux Suiffes , comme
l'évenement l'a fait voir, dit
en parlant des Cantons, Qu'ils
laiffent lever des Troupes chez
eux , & revenir celles de France,
on les payera bien Le papier
fouffre tout , & les chofes les
plus impoffibles y font exprimées
ainfi que les plus faciles.
Qui feroit celui des Alliez qui
payeroit les vingt - quatre mille
Suiffes, ou environ , qui font en
du Tems.
43
France, & les nouvelles levées,
dont parle cét Ecrivain Seroitce
l'Empereur ? Sa puiffance
eft bien bornée fans les fecours
de l'Empire , & il y a plus d'un
Electeur plus puiffant que lui,
& qui peut mettre plus de Troupes
fur pied . Les Suiffes lui couteroient
trop , & la Quaiffe Militaire
n'eft pas allez bien remplie
pour en pouvoir payer un
fi grand nombre. Il n'y a point
de Souverain en Allemagne
qui le pût faire , & tout le revenu
de celui qui le voudroit
entreprendre n'y fuffiroit pas.
On répondra peut être à cela
que toute l'Allemagne enſemble
pourroit faire cet effort. Je
veux que cela fe puiffe , mais
les Suiffes auroient bien des
Maîtres , qui feroient toujours
fort empreffez à leur comman44
VIII. P. des Affaires
•
der , & fort parelleux à leur
donner de l'argent. On feroit
affez embaraffé à leur affigner
des quartiers d'Hyver , & la
Diete de Ratifbonne auroit
beaucoup d'occupation à lire
les Memoires de ceux qui croiroient
avoir des raifons pour
s'en faire décharger , de forte
qu'ils fe trouveroient
peut être
à charge à leur Pays. Mais
je fuppofe qu'ils foient bien
payez , & que rien de tout cela
n'arriveroit tant qu'ils feroient
à la folde des Alliez , ils
n'y pourroient eſtre que pour
un temps . Les guerres ne font
point éternelles , fur tout lors
-qu'elles font violentes &
quand celle qui trouble aujourd'huy
toute l'Europe feroit
finie , les Suiffes demeureroient
à louer , & ne trouve-
>
du Tems. 45
roient perfonne qui ſe voulut
charger d'une fi groffe dépenfe
, particulierement dans un
temps où leur ſervice feroit
inutile. La France qu'ils auroient
abandonnée pendant la
guerre , auroit raifon de ne pas
vouloir des Troupes fi cheres
dans un temps de Paix , & qui
auroient quitté fon fervice
quand elles auroient pû lui être
utiles. Il n'y a donc que
la
France qui les puiffe accommoder,
puis que non feulement
elle les garde en tout temps ,
mais encore que les Officiers y
peuvent faire fortune , & qu'ils
y reçoivent des récompenfes
fuivant leur merite , & leur valeur
, que les autres Souverains
ne pourroient donner, ny
fi grandes, ny en-fi grand nombre
, ny fi long- temps.
46 VIII. P. des Affaires
L'Auteur pourfuit en difant
aux Suiffes , Laiffez les paffages
ouverts, les Alliez payeront
ce qu'ils prendront en passant.
Et plus bas. Si les Armées paffent
chez vous , vous n'aurez
que de beauxjours. Voilà de foibles
raifons pour engager un
Etat à rompre avec un Prince
auffi puiffant que le Roy , &
dont l'alliance lui eft d'une utilité
que
l'on ne pourroit trouver
ailleurs . Cependant les
Suiffes doivent rompre , & entrer
en guerre avec la France,
parce que les Allemans payeront
bien en paffant fur leurs
terres. En verité les Suiffes ont
tort de ne fe pas rendre à de fi
fortes raiſons. Je ne fçay fi
quand il ne tiendroit qu'à cela
qu'ils manquaffent à leur Traité
, les Allemans pourroient
du
Temps. 47
s'empêcher de piller en paſſant
fur leurs terres. On fçait qu'ils
ne laiffent pas même les portes
& les fenêtres dans tous les lieux
où ils paffent. Ils en ont de tout
temps ufé de cette maniere , &
il est mal - aifé que des Soldats
qu'on ne diſcipline pas comme
on veut , quittent une vieille
habitude qui leur fert d'amorce
pour le métier de la
guerre.
Ainfi c'eft un paradoxe de dire
que leur paffage donnera de
beaux jours aux lieux où leur
marche ne doit caufer que de
l'épouvante.
L'Auteur voulant répondre
à ce que difent les Suiffes fe fait
faire cette objection par eux.
C'est une affaire de Religion
dites-vous. Les Calvinistes de
France efperent s'en prévaloir,
pour le faire rendre leurs Tem48
VIII
. P.des
Affaires
ples leurs Edits. Voilà déja
un Roy Catholique chaffé de fon
Royaume . C'est à quoi nous ne
donnerons jamais les mains , &
c'est la raison pourquoy nous n'avons
pas voulu répondre à la
Lettre que
écrite aux Cantons.
Le Roy Guillaume a
Il feroit mal- aifé de faire un
éloge qui fut plus glorieux aux
Suiffes .On connoit par là qu'ils
font plus fages , & plus équitables
que tous les Princes Catholiques
de l'Europe;que les Cantons
Catholiques ont plus de
Religion qu'on n'en a dans Rome
, && que les Proteftans ont
plus de prudence, & entendent
mieux leurs affaires que tous les
Princes Proteftans ; enfin que
les uns & les autres font amis
de la Juftice, & de la Paix ; que
les Catholiques ne veulent point
contri
du Temps.
49
contribuer à la deſtruction de
leur Religion , & que les Proteftans
voyant bien que toutes
les Ligues d'aujourd'hui ne ſe
font
que pour
affermir l'autorité
d'un Ufurpateur , afin de
donner un nouvel Ennemy à
la France , refufent d'entrer
dans ce parti pour ne pas rendre
leur memoire odieufe à la
pofterité , eftant certain qu'on
ne peut eftre dans les interêts
du Prince d'Orange fans favorifer
la plus injufte ufurpation
, dont on ait peut-être en
core entendu parler. Si un voleur
eft criminel lors qu'il vole
des paffans qu'il ne connoit
point,fon crime eft encore plus
énorme, & puni avec bien plus
de rigueur lors qu'il s'attaque
à fon fang & à ſon amy. C'eſt
ce qui fait que le crine Do-
C
50 VIII
. P. des
Affaires
meftique qui vole fon Maiftre
cft moins pardonné. L'Auteur
qui contrefait le Catholique ,
croyant n'étre pas connu, pour
fuit de la forte. En verité , mon
cher Monfieur, je fuis aussi bon
Catholique que vous , mais au
nom de Dieu ne nous piquons pas
d'eftre plus Catholiques que le
Pape. Laiffons - nous conduire
par le chef de l'Eglife , & ne
Soyons pas plus fages que l'Empereur
le Roy d'Espagne.On
ne peut s'empêcher de s'arrêter
aprés que l'on a lû cét endroit
, & de faire voir par un filence
qui marque l'étonnement
où l'on eft , combien on eft indigné
qu'on ofe alleguer de
pareilles chofes . Voila de ces
endroits imprudens qui échapent
à Mr Jurieu fans reflexion
, & dont il eſt ſi ſouvent
du
Temps. SI
blâmé par fes Amis . Sa demangeaifon
d'écrire eft cauſe qu'il
fait plus de tort à fon parti
qu'il ne le fert , & qu'il découvre
ce qu'on veut tenir caché.
Enfin cét article eft tellement
clair , & fait connoitre fi bien
l'union de la Cour de Rome avec
les Proteftans , que je ne
vous en diray rien , étant per.
fuadé que vous vous en direz
affez à vous même.Et que pourroit
- on dire de plus ? Il prouve
en fix lignes, ce que je n'ay
pû mettre dans fon jour que
par des Lettres entieres. L'Auteur
pourſuit par ces mots avec
la même imprudence . Iamais
on ne croira que vous soyez per-
Suadez qu'une Partie
l'Empereur & le Pape font
comme les chefs , foit formée
contre l'Eglife. Il eft vray
५
dont
Cij
52 VIII. P. des Affaires ·
qu'on ne devroit pas le croire,
tant cette Partie eft extraordinaire;
mais quoi que l'Auteur alans
fe mettre en peine vance ,
d'en donner aucunes preuves,
qu'elle n'eft point formée contel'Eglife,
il eft neanmoins conftant
que l'Eglife en peut fouffrir,
& qu'elle eft beaucoup expofée
, puis que les Proteftans
qui font unis avec la Cour de
Rome, & la maifon d'Autriche,
ne peuvent avoir les fuccés que
cette Cour & cette Maiſon leur
fouhaitent ,fans que la Religion
Catholique foit entierement
ruinée en Angleterre , & fort
affoiblie en France. le l'ay
prouvé dans mes Lettres precedentes
, & les Suiffes l'ont
crû de la même forte , fuivant
leurs paroles que l'Auteur a
rapportées , & que vous venez
2
du
Temps. $3
fi
de lire . Après cela , il veut engager
les Suiffes par des raifons
d'impuiffance à ne fe pas
piquer d'être fermes , & voicy
ce qu'il leur dit Venons au fond
de voftre difficulté. Deux chofes
vous choquent , l'expulfion du
Roy d'Angleterre, & l'invasion
du Prince d'Orange . Mais ditesmoy,
eftes - vous capables , demeurant
feuls , de remedier à un
grand mal ? L'Empereur & le
Pape ne jugent pas à propos d'y
travailler, & vous voulez l'etreprendre.
N'est -ce pas fe mocquer
du monde ? Les Sages ne fe laiffent
- ils pas aller au torrent
quand ils ne peuvent refifter ?
Ne tire- t-on pas la lumiere des
tenebres , & les remedes des poifonseIl
y a beaucoup de bonne
foy dans cet article, & l'Auteur
avoue fans y penfer,que ce que le
Cij
54 VIII. P. des Affaires
cord
que
Prince d'Orange a fait en ' Angleterre,
eft une invafion . Il confelle
que c'est un grand mal pour
la Religion & demeure d'ac-
Le Pape , & l'Empereur
n'y veulent pas remedier.
Ainfi quand il veut perfuader
aux Suiffes de prendre le parti
qui eft opofé aux interêts de
la France,ce n'eft point à caufe
que la Cour de Rome , &
l'Empereur ne travaillent pas à
perfecuter la Religion , au contraire
il en convient , & ne leur
confeille de fe joindre à ce parti
, que parce qu'ils ne font pas
capables demeurant feuls , de remedier
à un fi grand mal , &
qu'il eft de la fageffe de ne refifter
pas au torrent. Il n'y a
rié à répondre à cela ,& i'aurois
bien de la peineà m'expliquer
plus nettement pour faire voir
du Tems . 57
que la Religio Catholique fouffre,&
que la Cour de Rome &
la maifon d'Auftriche en font
cauſe. Je dirai donc feulement
à ceux qui fobftinent à nier cet.
te vérité, qu'ils n'ont qu'à lire
ce qu'a écrit là- deffusM.Juricu
& qu'ils n'en pour ront dif
convenir , puis qu'un Miniftre
fi zélé pour la Religion Pro
teftante en demeured'accord .
Je ne comprens pas bien les
dernieres lignes de l'article que
où il y a , je viens de ra porter,
ne tire-t- on pas la lumiere des
tenebres , & les remedes des poifons?
Cependant malgré l'obfcu
rité de cet endroit , il me paroit
que l'auteur veut dire
que
fi l'on fait du mal à la Réligion
Catholique, c'eſt pour en tirer
un bien ; mais il s'agit d'un mal
fait, & puis qu'il eft fait , il eſt
Ciiij iiij.
96
VIII. P. des Affaires
réel , au lieu que le bien que
l'on en pretend ti¡er, peut n'ètre
qu'imaginaire . Il eft même
impoffible qu'un fi grand mal
produife jamais un bien , mais
comme la France en fe mettant
à couvert des infultes qu'on lui
veut faire, en garantira la Religion
, elle empêchera l'augmentation
du mal que l'Eglife
fouffriroit,fi elle eftoit accablée
par fes Ennemis.
L'Article que vous allez lire
eft du même caractere que le
precedent. Vniffez - vous avec
le Pape & l'Empereur. Il me
femble que vous ne ferez pas en
danger de pecher contre les devoirs
des Catholiques , fous les
chefs du chriftianifme pour le
Spirituel & pour le temporel. Si
ceft par confcience que vous ne
voulez pas entrer dans l'Vdu
Tems. 57
nion , qui peut dégager vôtre
confcience plus feurement que
celui qui donne les Difpenfes,
& qui est le maiftre des cas de
confcience Il y a lieu de croi
re en conferant cét Article avec
les precedens qui parlent
du Pape , que cet Ouvrage
n'eft fait que pour prouver l'union
de la Cour de Rome avec
les Proteftans. Quant aux Dif
pénfes , & aux Cas de confcience
, dont l'Auteur dit que
le Pape eft le maiſtre , il faut
examiner fi l'affaire eft temporelle
où fpirituelle ; car enfin
le pouvoir du Pape eft limité
, & il y a des chofes qui
ne le regardent en aucu
ne maniere . Il eft impoffible
que le Pape fe foiruny contre
le Roy, parce qu'il croit que
c'est un Prince , méchant
C V
VIII. P. des Affaires
Catholique , qui a perdu dans
fon Royaume les affaires de la
Religion , & qui les gâte ailleurs
. Si ces motifs faifoient
agir le Pape , il ne voudroit
pas s'unir avec les Proteftans.
Il est donc conftant que ce
n'eft point pour cela qu'il s'eft
ligué avec eux , & que bien
que la Religion en fouffre , il
n'entre point de Religion à
fon égard dans cette Ligue ;
mais il veut abaiffer la gloire
de la France , quoy qu'il en
puiffe couſter à l'Eglife. Or ſi
Sa Sainteté ne fe fert point du
motif de la Religion dans cette
affaire , elle eſt purement
temporelle & humaine , & le
Pape agiffant alors comme
Prince temporel , ne doit plus
être regardé que comme tel
par ceux contre qui il fe decladu
Tems.
59
re. Ainfi il ne peut agir.comme
Pape, & n'a pu donner de
Bulles au Prince Clement pour
l'Electorat de Cologne , puis
qu'il ne peut les avoir données
que comme Prince temporel ,
parce qu'il s'agiffoit d'une affaire
temporelle , & de chagriner
la France qu'on n'attaquoit
point pour le fait de la
Religion , mais parce que la
puiffance de fon Souverain fait
ombrage , &
que le Roi a voulu
foutenir les droits de fa Couronne,
qu'il a trouvez établis à
Rome. Ce n'est pas que quand
il ne fe feroit agi que du fpirituel
dans l'affaire de Cologne ,
les Bulles fuffent bien données.
M. le Cardinal de Furftemberg
étoit Coadjuteur dans toutes
les formes , & prêque tout d'une
voix , & il avoit enfuite êté
C vj
60
VIII. P.des Affaires
nommé Electeur à la pluralité
des fuffrages. J'ay trop difcuté
cette matiere pour chercher à
la rebattre. Ainfi je paffe à cét
autre Article de la Lettre. Suppofans
que les Princes Protef
tans devinffent affez confiderables
dans cette affaire pour réta
blir leur Religion en France , je
vous prie , dites moy un peu ce
que cela nous importe à vous &
à moy, & en general à tout le
Party catholique. Il y a une
grande diftinction là
deffus
entre les uns & les autres . Il a
raifon de dire , qu'il n'importe
aux Proteftans, ny à lui , qu'on
rétabliffe la Religion Proteſtante
en France . Si on ne vient
pas à bout de ce deffein, ils ne
fe trouveront ny en pire, ny en
meilleur eftat, mais s'ils réuffiffent
dans la refolution qu'ils
du
Temps.
6t
ont prife là-deffus , ils n'en demeureront
pas là. On fçait de
quelle maniere les Proteftans
ont accoutumé d'agir quand ils
font les maiftres ; ainfi tout feroit
à craindre pour les Catholiques.
Mais fuppofons qu'on
en demeurât au rétabliffement
qu'on s'eft propofé , feroit - il
bien glorieux au Pape d'en être
la caufe ? Il voit clairement
qu'il lui feroit imputé , puis que
la Ligue qu'il a excitée n'a
pointd'autre but . Il ne peut dire
qu'il ne le fçait pas , aprés les
foins qu'elle prend de le faire
publier par mille Ecrits ; mais
ce qui doit le convaincre làdeffus
, c'est que la France
dont il cherche l'abaiffement,
ne peut être dans l'état où il la
fouhaite , fans que le rétabliffement
dont je parle arrive.
62 VIII P. des Affaires
Son abaiffement , & le triomphe
de la Religion Proteftante
chez-elle , ne peuvent être
feparez , & puis qu'il faut néceffairement,
ou que la France
triomphe encore de fes Ennemis,
ou que la Religion Proteftante
y rentre victorieuſe , Sa
Sainteté eut beaucoup mieux
fait de ne point exciter la Ligue
, pais que de quelque maniére
que tournent les affaires,
Elle aura toujours le chagrin ,
ou de n'avoir pas réuffi dans
fon deffein d'abaiffer la France
, ou de voir que le triomphe
de fa vangeance, fera celui de
la Religion Proteſtante .
L'article que vous allez lire
dela même Lettre , confirme ce
raiſonnement . Puis donc qu'on
ne fauroit empêcher les Huguenots
d'être au monde , il vaut
du
Temps.
63
mieux qu'ils foient en France
qu'ailleurs. Quel interêt avons
nous qu'il n'y ait qu'une Religion
en France, au lieu de deux?
S'il nous étoit poffible , nous devrions
y en mettre dix. Ce font
des femences de divifion qui
caufent des Guerres Civiles , &
qui occuperoient toute cette remuante
Nation. On doit remarquer
d'abord que M. Jurieu
s'oublie. Il a voulu paroitre
Catholique au commencement
de fa Lettre , mais en fe
joignant dans cet Article aux
Proteftans par le mot de Nous, il
découvre ce qu'il avoit envie
de cacher. On n'eft pas encore
prêt de voir en France les
Guerres Civiles que ce Miniftre
nous fouhaite. Le Roi
eft trop aimé , & les affaires y
de fon Etat font dans une
FA
A
VIII
.
P.
des
Affaires
trop bonne fituation pour laif
fer croire que fes Ennemis auront
ce plaifir. Les fouhaits de
la Cour de Rome ne feront jamais
accomplis là deffus , & ik
n'y a pas d'apparence que le
Pape vive affez long - temps
pour voir des defordres de cette
nature. Comme Chef de l'Eglife
, il ne les devroit pas fouhaiter
, puifque la Religion en
fouffre toujours, mais comme il
a toute la politique d'un Prince
temporel , & qu'il agit de même,
il ne faut pas s'étonner s'il
eft dans les mêmes fentimens
que ceux à qui des motifs humains
font fouhaiter l'abaiffement
de la France.
Ce que l'Auteur avoue dans
l'Article qui fuit eft digne de
remarque. Il est certain que
c'est aux mouvemens pour caudu
Tems. 65
fe de Religion , que l'Europe eft
redevable de l'heureuse conjon
Eture où elle fe trouve , favorable
au recouvrement de fa`liberté.
Les Princes proteftans
indignez du mauvais traitement
qu'on fait à leur Religion
, ont remué les efprits. Le
Prince d'Orange a trouvé là dedans
de la raifon , ou le pretexte
de fes démarches. Il eft
donc clair que le pretexte de
voftre zele là- deffus , ne peut
eftre fondé , ny fur les interefts
de l'Eglife , ny fur ceux de l'Etat.
Pendant que la Cour de
Rome & la Maifon d'Auſtriche
s'efforcent de faire croire
que cette Guerre n'eſt point
une Guerre de Religion , les
Princes Proteftans leurs alliez
le publient chez eux , &
dans toute l'Europe , puiſque
66 VIII. P. des Affaires
c'eſt le publier que de fouffrir
qu'on l'écrive , qu'on l'imprime
, & qu'on le debite dans
toutes les Cours . Je ne pretens
point faire voir par des confequences
tirées de cet article
que la guerre d'aujourd'hui eft
une guerre de Religion . Cela
eft expreffement marqué dans
deux endroits, dont l'un porte ;
Il eft certain que c'est aux mouvemens
pour caufe de Religion ,
&c. & l'autre , les Princes Proteftans
indignez du mauvais
traitement qu'on faifoit à leur
Religion , ont remué, &c Voilà
donc les Princes Proteftans ,
fuivant ces termes qui font for
mels , les armes à la main
pour caufe de Religion , & ce
n'eft plus pour abaiffer la gloire,
& la trop grande puiffance
de la France. Que devroit-il
du
Temps.
67
arriver de cela , & par qui la
France devroit- elle êtré fecouruë
? Il n'y a perſonne qui ne
convienne que quand la Religion
eft attaquée , le Chef de
l'Eglife doit embraffer fon parti.
La raiſon , la juſtice , l'interêt
de cette Eglife , tout le veut,
tout le demande. Que fait la
Cour de Rome ? Elle voit d'un
côté la France attaquée & menacée
de ruine par tous les
Princes Proteftans, parce qu'elle
a banni l'héréfie de fes Eftats
, que le Roi a fait ce que
fept de ces Predeceffeurs n'ont
pu faire, & qu'enfin en faisant
triompher la Religion Catholique,
il a fait triompher Rome ,
& merité du Chef de l'Eglife
tout ce qu'un Fils qui a fû vaincre
pour elle, a fujet d'attendre
d'aplaudiffemens & de fecours.
68
VIII. P. des Affaires
C'est ce que Rome ne fe peut
cacher; mais pendant que d'un
côté elle voit ce Prince attaqué
par les Proteftans , elle
voit de l'autre que la Maifon
d'Auftriche pour qui elle s'intereffe
, veut faire la guerre à
Sa Majefté , pour abatre fa
puiffance qui lui fait ombrage
. La Maiſon d'Auftriche dit
pour fe juftifier que les affaires
de Religion ne l'obligent point
d'attaquer la France, & cela eft
affez vrai -femblable ; mais cependant
elle s'unit aux Prin
ces Proteftans, qui n'ont que ce
motif de Religion , pour faire la
guerre au Roi. Lequel vaut
mieux , & qu'importe que la
Maifon d'Auftriche attaque directement
la France pour fait de
Religion, ou qu'étant unie avec
ceux qui ne la veulent ruiner
du Tems. 69
que par ce motif, elle triomphe
avec eux ? Il n'y a perfonne qui
ne demeure d'accord qu'on n'y
peut trouver de difference , &
qu'encore que la Maifon d'Auftriche
ne mette pas dans fes
Manifeftes quela guerre qu'elle
a avec la France eft une guerre
de Religion, elle agit néanmoins
pour prendre part au
triomphede ceux qui attaquent
la Religion Catholique , comme
on voit que ces derniers s'en
vantent ; & ne peut remporter
de victoire conjointement avec
eux , que la veritable Religion
n'en fouffre beaucoup , &
qu'un grand nombre de Catholiques
, qui pourroient eftre
employez contre les Infidelles,
ne periffent dans cette guerre.
Qu'a fait la Cour de Rome
en voyant les affaires dans
70 VIII. P. des Affaires
-
cette fituation , ou plutôt , que
devoit elle faire ? Elle devoit
travailler à remettre l'union
entre les Princes Chrêtiens ,
puis qu'elle n'eft établie que
pour cela . Elle devoit facrifier
tous les interefts humains qui
pouvoient la faire agir. Il auroit
cfté glorieux au Pape d'oublier
qu'il est né Sujet d'Eſpagne
, & fon premier Miniftre
eftant Genois , il devoit craindre
de trop déferer à fes confeils.
La place qu'il tient fur le
Trône de Saint Pierre , lui faifoit
un devoir indiſpenſable de
travailler pour la gloire de l'Eglife
& pour fon accroiffement.
S'il vouloit agir en vray Pere
des Chrêtiens , il faloit qu'il
s'employât de tout fon pouvoir
à mettre la paix entre tous les
Princes Catholiques , & s'il ne
du Tems. 71
pouvoit en venir à bout , du
moins il ne devoit pas groffir le
parti de ceux qui font unis avec
les Princes Proteftans, puis
qu'il eft impoffible qu'ils triomphent
fans que la Religion Catholique
en fouffre cruellement
, & fans qu'elle faffe de
fort grandes pertes . Cependant
la Cour de Rome , non feulement
s'eft jettée dans le parti
où les Proteftans l'emportent
par le nombre, mais elle a excité
l'orage , elle a lié la partie,
elle a confeillé , elle a exhorté ,
elle a contribué de fes deniers,
& fçachant que des Bulles données
à un Prince qui n'avoit
pas la pluralité des voix , cauferoient
des differens que l'on
ne pourroit accommoder, elle a
accordé ces Bulles , fi fatales
à la Religion Catholique , & fi
72
VIII
. P. des
Affaires
tans ,
avantageufes à la Proteftante,
puis qu'elles leur ont mis les armes
à la main aux uns & aux
autres , & qu'elles font caufe
que les Princes Catholiques fe
font joints aux Princes Proteſquoi
que l'armement de
ces derniers n'ait point d'autre
but , que la deftruction de la
Religion Catholique.
L'Article qui fuit vous furprendra.
Le Pape , le Grand
Duc, & la Republique de Génes
pourroient joindre leurs Vaiffeaux
à ceux d'Espagne , d'Angleterre
& de Hollande. Ils
font même obligez aprés l'alliance
que le Roy de France
vient de faire avec les Algeriens
, les Ennemis communs de
l'Italie , & de toute la Chrêtienté.
Le Roy Tres - Chrêtien
travaille à faire une Ligue of
fenfive
J
du Temps. 73
·
fenfive & défenfive avec le
Turc , & en attendant que cela
foit fait , il en fait une autre
vec les Algeriens, qui lui doivent
donner trente Vaisseaux pour
joindre fa Flote. C'eft affurément
quelque chofe de nouveau
que d'entendre un Proteftant
, dire aux Suiffes. pour
les engager à rompre avec la
France , que le Pape fournira
des Vaiffeaux, & qu'il les joindra
à ceux d'Angleterre & de
Hollande , puis qu'on n'a point
encore ouy parler des Vaiffeaux
de fa Sainteté. Mais
quoi qu'on fçache qu'Elle eft
favorable aux Proteftans qui
fe reffentent de l'argent qu'Elle
donne à l'Empereur , Elle ne
voudroit pas que les forces paruffent
fi vifiblement jointes à
celles de l'Ufurpateur d'Angle-
D
74 VIII. P. des Affaires
terre , & fi l'on veut engager
les Suiffes à faire la guerre au
Roy , on s'y prend bien mal
lors qu'on pretend leur perfuă.
der que les Vaiffeaux du Pape
feront une grande diverfion ,
auffi -bien que ceux du Grand
Duc . Outre que les forces Maritimes
de ce Prince ne confiftent
qu'en quelques Galeres,
qu'il joint généreuſement tous
les ans aux forces Venitiennes,
pour faire la guerre aux Infidelles
, & qu'ainfi elles font
plus utiles à la Chrêtienté que
fi elles fervoient à la deftrution
des Catholiques , on fait
que le Grand Duc n'a jamais
voulu prendre part dans aucun
des diferens de l'Europe , &
qu'il eft perfuadé , que le repos
de fes Etats dépend de la
neutralité qu'il conferve exacdu
Temps. 75
rement. Quant à Genes , cette
Republique eft preſentement
trop fage & trop convaincuë
qu'elle auroit lieu de fe repentir
un jour de ce qu'elle feroit
aujourd'hui contre la France,
pour ofer rien entreprendre
qui lui fut contraire. Ce que
l'on allegue des Algeriens , n'a
aucune vrai -femblance, & jamais
on n'a rien dit de fi faux.
Comment le Roi auroit - il fait
alliance avec ces Corfaires, &
comment lui donneroient- ils
trente Vaiffeaux, puis que dans
le moment que je vous écris , il
n'y a encore ni Paix ni Tréve
avec eux , & quand l'une ou
l'autre fe concluroit avant que
vous reçuffiez ma Lettre , M.
Jurieu n'auroit pas laiffé d'impofer
, puis qu'il n'y avoit ni
Paix ni Tréve lors qu'il a écrit
Dij
76 VIII. P. des Affaires
fi affirmativement . Ce n'eft pas
que quand on auroit à conclure
l'une ou l'autre , ou que le
Traité fe conclut prefentement,
le Roy fit alliance avec eux, &
voulut en recevoir trente Vaiffeaux.
Outre qu'ils ne font pas
affez puiffans pour les donner ,
& que s'ils faifoient cet effort ,
il ne leur en reſteroit pas pour
leurs courſes, dont il eft impof
ble qu'i's fe paffent , puis qu'ils
n'ont de revenu que fur leurs
pirateries , leurs Baftimens
eftant fort legers , font plus
propres à éviter le combat ,
qu'à le chercher ; fur tout lors
qu'il s'agit d'un de ces combats
qui fe doivent donner entre
deux Flottes. Enfin il ne
font que pour fe faifir des
Vaiffeaux Marchands . &
pour s'empefcher aprés leur
du Tems. 77
prife d'eftre joints par les Vaiffeaux
de guerre qui leur fervent
ordinairement d'efcorte.
Vous voyez par toutes ces chofes
que cet article n'eft qu'un
pur effet de la malice de l'Auteur,
pour abufer les Peuples, &
leur infpirer des fentimens de
haine contrela France, n'eftant
poffible qu'il foit affez aveuglé ,
& affez ignorant des affaires
du monde, pour ne pas fçavoir
que ce qu'il avance eft non
feulement abfolument faux
mais qu'il n'y a pas mefme la
moindre apparence de verité .
Cependant ces fortes d'Ecrits
ne laifferoient pas de produire
de méchans effets, s'ils demeuroient
fans replique.Ils peuvene
faire des impreffions dangereufes
parmy le menu Peuple, qui
embraffe avidemét tout ce qu'il
D iij
78 VIII. P. des Affaires
voit imprimé , & qui s'abandonnant
à fon ignorance , crie
enfuite contre un Souverain ,
parce qu'il le voit noirci , quoi
qu'injuſtement. Les mêmes railons
qui détruiſent l'Alliance
du Roy avec les Algeriens , &
le fecoursque l'on pretend qu'il
en doit tirer , font voir la fauffeté
de la pretenduë Alliance
offenfive , & deffenfive avec
les Turcs , & que l'une n'eft
pas moins fuppofée que l'autre.
Quoi que j'aye déja fait
voir dans mes autres Lettres
combien cette fuppofition d'Alliance
avec la Porte eft éloignée
d'eftre vrai - femblable , je
ne fçaurois m'empêcher d'ajoûter
encore icy, que c'est une
chofe furprenante qu'on fe foit
obftiné depuis plufieurs fiecles,
à vouloir noircir la France toudu
Temps. 79
chant cet article, fans l'appuier
d'aucun fondement ; je ne dis
pas de preuves , car il eft impoffible
d'en donner touchant
une chofe imaginaire .
Enfin me voici au dernier
article de la Lettre de Mr Jurieu
, qui loin de faire impref
fion fur les Suiffes , n'a fervi
qu'à faire connoitre leur prudence
, & leur fageffe , ainfi
que leur bonne foy , dans l'execution
de leurs traitez. Il paroit
par cet article qu'il a auffi
cét
mal fini que commencé. La
France , dit- il , fera fi occupée
contre fes autres ennemis, qu'elle
n'aura pas le moyen de fe
tourner de voftre cofté. Pour
prix de voftre bonne Oeuvre, on
vous oftera Huninguen, ou plutôt
on vous le donnera . On affurera
vos Frontieres du cofté du .
Diiij
80
VIII. P. des Affaires
Lac, & en affermiffant la liberte
de Genéve , & vous donnant le
Pays de Gex qui eft une des clefs
de voftre Etat , on remettra la
Franche Comté entre vous &
l'Ennemy commun de la liberté
de l'Europe. Ne fera - ce pas
affez gagner ? Si cela ne vous
accommode pas , il eft certain
que les Alliez vous feront telle
part de leurs conqueftes , que
vous le defirerez. Il ne faut
pas s'étonner fi M Jurieu décide
de tout à tort & à travers
dans fon Cabinet, & fi ne fuivant
que fa paffion , il remplit
tous fes Ecrits d'une infinité de
chofes imprudentes , & peu
femblables . Rien ne
>
vray
lui coute
& il diftribue felon
qu'il lui plait , les Villes
les Provinces , & les
Etats. On le voit parce qu'il
du Tems. 81
vient de promettre aux Suif
fes. Ne croyant pas leur offrir
affez , il dit qu'ils n'ont
qu'à parler , & que les Alliez
leur donneront telle part qu'ils
pourront vouloir de leurs
Conqueftes. Je m'étonne
qu'il n'a efté dans fon humeur
liberale , jufqu'à leur
offrir un autre monde ; mais
je ne fçay pas qui fera garant
de ce qu'il promet. L'impor
tance eft de tenir parole. Il y
a bien du chemin à faire a- ›
vant que de pouvoir entamer
la France. Il faut reprendre
quelques Electorats , dont apparemment
on en rendroitdeux
à ceux qui les poffedoient ; mais
il n'eft pas fort aifé de les reprendre
, & quand on réuffiroit
dans cette entreprife , il
faut du temps pour l'executer.
Dv
81
VIII . P. des Affaires
Tandis que les Ennemis feront
occupez à fe refaifir de tant de
Places , ils ne feront pas autre
chofe , & la France pourroit
pendant cé temps là fe mettre
en eftat d'en reprendre plus
qu'on n'en auroit pris fur elle.
Ôn a cherché à la ſurprendre,
& elle n'avoit pas lieu de s'imaginer
que pour lui fufciter
des affaires , dans la feule vuë
de diminuer l'éclat de fa gloire
, les Princes Catholiques facrifieroient
les interefts de leur
Religion ; que la Cour de Rome
s'uniroit avec les Princes
Proteftans , & que tous enfemble
favoriferoient l'invafion
d'un Ufurpateur. Elle n'avoit
pas même cru que le Prince
d'Orange , quoi que fa reputation
fut déja noircie par beau、
coup de projets indignes d'un
du
Temps.
83
Prince , osat fe charger , à la
vuë de toute la terre, d'une action
qui fait horreur à tous les
honnêtes gens.
Ce n'eft pas
qu'aprés ce qu'il a déja fait,on
dût douter qu'il n'en fut capable
dans le fond de l'ame, mais
enfin les hommes les plus déterminez
, & les plus hardis à
tout ofer , gardent quelquefois
des mefures , & font bien - aiſes
de cacher leurs crimes,a fin
que
le Public ne les fçachant pas
avec certitude , les laiffe en
pouvoir de les nier. La France
a donc vû arriver for cét
Article ce qu'elle n'attendoit
pas. Nous prévoyons rare
ment les choſes dont nous fommes
incapables , & ce qui
n'eſt point de noſtre caractere
ne nous fçauroit tomber
dans l'efprit. L'invafion qu'on
3
D vj
84 VIII. P. des Affaires
ne pouvoit croire, n'a pas laiffé
d'arriver ;mais comme la vigilance
du Roi eft grande pour
le bien de fes Sujets, & que fa.
prudence & fa continuelle application
font caufe qu'on ne
peut le prendre au dépourvû ,
parce qu'il fe tient toujours en
état de fe garantir des furprifes
, & de fe défendre vigoureufement,
jufqu'à ce qu'il at
taque encore plus fortement
fes Ennemis ne peuvent
que
faire , il a paré les premiers
coups qu'on cherchoit à luiporter.
Les ennemis auront peut
être de la peine à fe parer à
leur tour de ceux qu'il leur portera
fi la Guerre dure . Mais
pour revenir aux promeffes que
M. Jurieu fait faire aux Suiffes
par les Alliez , ne diroit- on pas
de lui comme du Fanfaron de la
du
Temps. 85
Comedie, qui promet desRoiau,
mes &qui n'a pas dequoi fe loger?
quãd il a parlé ainfi , & qu'il
a tiré toutes ces idées de fon
cerveau , qu'on ne dira pas
qui fut vuide , puis qu'il n'y,
avoit que trop dequoy le remplir
; les Ennemis de la France
étoient fi peu en pouvoir.
de lui refifter qu'ils n'ofoient.
paroitre devant elle . Les François
emportoient des Places
en Catalogne , ils batoient la
Flote du Prince d'Orange fur
Mer ; enfin ils impofoient des
Contributions en Flandre & en
Allemagne, & recevoient l'argent
qu'ils en exigeoient , de
forte que les Ennemis avoient
bien du chemin à faire,& bien
des coups à donner, avant qu'ils
puffent executer, les promeffes
que M. Juricu faifoit de leur
86 VIII. P. des Affaires
part aux Suiffes . Ils pourront
faire la guerre pendant plufieurs
années, travailler à la ruine
de la Religion Catholique,
& par le fang qu'ils feront verfer,
rendre l'Europe incapable
de s'oppofer de long- tems à la
puiffance de l'Ennemi du nom
Chrêtien. Voilà à quoy ſe
termineront leurs grands deffeins.
Comme la Lettre de M. Jurieu
eft éloignée de toute forte.
de vrai -femblance , & que les
fauffetez & les vifions qu'elle
renferme pourroient faire croire
que c'eſt une Lettre qu'on a
fuppofée , afin d'avoir lieu de
faire voir en y répondant que
la paffion l'aveugle tellement ,
que fes Ouvrages font en beaucoup
d'endroits deftitaez deraifon,
& même de fens commun
du Tems. 87
je me crois obligé de marquer
ici qu'elle a été imprimée à la
Haye, chez Abraham Troyes,
Libraire, fur la grand ' Salle de
la Cour.
Il eft tems de reprendre les
Affaires d'Angleterre , que je
n'interromprai point avant la
fin des deux Lettres que je me
fuis obligé de donner encore
fur ce fujet , & dans lesquelles.
je pretens renfermer tout ce qui
fe fera paffé jufques au jour
que je vous envoyeray la derniere.
Mais avant que de rentrer
dans le fil des mouve¬
mens dont j'ay commencé la
defcription , je crois ne pouvoir
rien faire de mieux que de revenir
à quelques endroits , qui
devroient avoir été inferez
dans ce que je vous en ai déja
donné. On n'eft pas fi bien in$
8 VIII. P. des Affaires
·
ftruit de toutes les particularitez
d'une Hiftoire qu'on écrit à
mefure que les évenemens ſe
paffent , qu'il n'en échape toujours
quelques uns , non pas :
par oubli , mais parce qu'on ne
fçauroit quelquefois décourir
fi toft tous les refforts de la politique
que les principaux Intereffez
mettent en uſage , &
diverfes autres chofes , qui bien
que moins difficiles à favoir, ne
viennent pas toujours à la con--
noiffance dans les temps qu'el- >
les arrivent. Il y a auffi fouvent
des pieces que l'on ne peut
pas toujous recouvrer d'abord.
Comme je croy que vous ferez
bien-aife d'avoir une Hiftoire
à laquelle rien ne manque , je
vous feray part de toutes ces
chofes. Quoi qu'on ne les trouve
pas dans l'ordre où elles dedu
Tems. 89
vroient avoir efté mifes , cela
ne fera nul embarras aux perfonnes
d'efprit , qui fçavent
placer dans leur imagination
les nouvelles circonftances
qu'on leur apprend , felon les
évenemens aufquels elles ont
rapport. Ce n'est pas à dire
que la même choſe doive arriver
dans toutes mes Lettres,
J'ay tant de foin de ramaffer
tout ce qui peut empêcher
qu'elles ne foient défectueuses,
& de marquer les endroits fur
lefquels j'ay pû m'abufer , que
fi elles ne font pas tout a fait fidelles,
elles approcheront beau
coup de la perfection ,au moins
de ce côté- là , car pour ce qui
me regarde, j'avoue qu'elles ne
font pas écrites auffi bien qu'elles
pourroient l'être , & que
la matiere le demanderoit ;
༡༠ VIII. P. des Affaires
mais la précipitation eft une
excufe d'autant plus legitime
que vous m'avez témoigné
fouhaiter qu'elles tiraffent plutôt
leur beauté de la vérité des
chofes, que de la pureté du ftile.
Vous favez qu'il ne peut
être affez châtié , lors qu'on
donne de pareils Ouvrages
prêque comme des nouvelles,
c'est-à - dire , en prenant fi peu
de tems pour les polir , qu'il
eft impoffible que l'on n'y
laiffe toujours beaucoup de défauts
qui feroient inexcufables,
fi le plaifir de la nouveauté ne
meritoit pas qu'on leur fit grace.
Il en eft des Relations précipitées
comme des fruits verds,
qui font agréables & d'un
grand prix, & que l'on ne confidére
que parce qu'on les voit
hors de leur faifon , les mêmes
A
du Tems- 91
fruits , quoi que mille fois plus
beaux , étant moins eftimez fitôt
qu'ils font devenus communs.
Suivant ce que je viens de
vous dire qu'il me reste plufieurs
chofes à vous apprendre qui
n'ont point été placées dans
leur rang , parce qu'elles n'étoient
pas encore venuës à ma
connoiffance, je vais remonter
prêque à la fource des mouvemens
qui agitent aujourd'hui
l'Angleterre. Le Prince d'Orange
ayant rêvé long-tems
aux moyens de les faire réuffir
avant qu'il les laidat éclater
, & ayant même commencé
à nouer quelques intelligences
avec plufieurs Seigneurs
Anglois , il fe trouvoit encore
bien éloigné du but qu'il avoit
en veuë , lors que Monfieur de
92 VIII. P. des Affaires
Schomberg paffa en Angleter-
're à fon retour de Portugal. Ce
Maréchal eftoit parti de France
quelque temps aprés la fuppreflion
de l'Edit de Nantes,
quoi qu'il fut en fon pouvoir
de n'en pas fortir, & que le Roy
fouhaitât même qu'il y demeu
rât. Il eut une converfation particuliere
avec fa Majefté , lors
qu'il prit congé d'Elle. Le Roy
fut touché de fon départ, & lui
fit connoitre avec une tendre
émotion , que c'eftoit lui qui fe
refolvoit à le quitter. Les manieres
de ce Prince font affez
connues lors qu'il veut donner
des marques de fon eftime à
ceux qu'il en juge dignes.. Cependant
toutes honneftes &
toutes engageantes qu'elles
font , elles ne purent retenir
M.de Schomberg, qu'on a toudu
Temps. 93
jours cru , & qu'on croit encore
avoir efté entrainé par fa
femme , qui ne pouvoit demeurer
dans un Royaume , où fa
Religion n'eftoit pas foufferte.
Il partit enfin pour le Portugal,
où il fut d'abord reçu avec applaudiffement
, à caufe des
grands fervices qu'il a autrefois
rendus à cette Couronne ;
il a même beaucoup de bien
en ce Païs là , & ce bien eſt
accompagné de Titres fort
honorables. Les Grands lui
rendirent les honneurs qu'il
pouvoit attendre d'eux , & l'on
tient même que quelques - uns
lui en firent trop . Enfin s'il
eut des amis en Portugal , il
eut auffi des jaloux. La Religion
fe mêla à la jaloufie , ou
du moins elle fervit de pretexte
94 VIII. P. des Affaires
·
à tout ce qu'on fit
pour l'obliger
d'en partir. Il paffa en An
gleterre , où le Roy Jacques II,
lui fit rendre les honneurs qui
eftoient deus à fa qualité & à
fon merite , mais comme il êtoit
d'humeur à ſe chagriner
de tout , peut
eftre par le remords
qui le tourmentoit
pour
avoir quitté la France ſi legerement
, aprés toutes les honnêtetez
qu'il avoit reçuës du
Roy , il fe perfuada qu'êtant
Proteftant , le Roy d'Angleterre
n'auroit pas affez d'ouverture
de coeur pour lui , & refolut
de choisir une autre demeure.
Il y avoit long - temps que
le Prince d'Orange
le regardoit
comme un homme qui le
pouvoit fervir dans fon entreprife.
Mr de Schomberg avoit
eſté Page , & enfuite Chamdu
Temps.
95
bellan d'Henry Frederic de
Naſſau, ſon ayeul , & le Prince
d'Orange dans fa plus tendre
jeuneffe l'avoit toujours appellé
fon pere, de forte qu'il avoit
une certaine veneration pour
lui , qui ne lui avoit encore pû
permettre de lui découvrir un
deffein auffi criminel que celui
qu'il avoit formé d'envahir
le Royaume d'Angleterre , &
de détrôner fon Beaupere. Enfin,
je ne puis vous dire quand,
comment , ny par qui f'ouver
ture lui en fut faite , fi ce fut en
Portugal , & fi M ' de Schomberg
avoit paffé en Angleterre
pour y fervir le Prince d'Orange
, ou fi cefut là feulement
que
les deffeins de ce Prince
lui furent connus , mais ce qu'il
y a de tres conftant , c'est que
le projet du Prince d'Orange
96 VII. P. des Affaires
auroit eu beaucoup de peine à
réuffir fans M de Schomberg.
Ce Maréchal s'aboucha avec
plufieurs Seigneurs d'Angleterre
, & prit des mesures avec
eux. Ceux qui n'auroient pas
écouté les propofitions de ce
Prince ambitieux, qu'ils regardoient
comme un jeune temeraire
qu'ils avoient vû malheureux
dans toutes les entrepriſes
, prefterent l'oreille à ce
que leur dit M de Schomberg,
non feulement parce qu'il êtoit
grand Capitaine, & qu'il avoit
toujours réuffi dans ce qu'il avoit
voulu tenter , mais encore
parce qu'il avoit la reputation
d'être homme de tête , & de
bon confeil. Ce fut ce qui les
porta à nouër entierement la
partie avec lui . Ainfi il ne fut
plus queftion que d'achever de
prendre
du
Temps.
97
prendre des mefures, & de gagner
ceux qu'on jugeroit à
propos de faire entrer dans ce
fecret, & dont on avoit le plus
de befoin. Mr. de Schomberg
pour éloigner tout foupçon ,palfa
auprés de l'Electeur de
Brandebourg qui le retint à
fon fervice, afin de mieux couvrir
le jeu qu'on vouloit jouer.
Il rendit compte à cet Electeur
de tout ce qu'il avoit fait en
Angleterre , & le Prince d'Orange
quitta la Haye , & les
vinttrouver pour conferer avec
eux.Il falut du tems pour regler
tout ce qui regardoit une affaire
de cette importance, & pour
lever les obftacles qu'on y rencontroit
, de forte que le Prince
d'Orange ayant befoin
d'entretenir fouvent Mr. de
Schomberg , ce Maréchal vint
E
$8 VIII. P. des Affaires
demeurer à la Haye. Vous
avez fçeu le refte , & que comme
on ignoroit cette intrigue ,
on douta long-tems , fi Mr. de
Schomberg demeureroit au fervice
des Etats , ou s'il retourneroit
à celuy de l'Electeur de
Brandebourg.
"
Cet article meritoit d'autant
plus detrouver place dans mes
Lettres , qu'il eft comme la
bafe fur laquelle roulent tous
les mouvemens que je décris ,
& que chacun a ſouhaité ſçavoir
comment s'étoit traitée
cette grande affaire , qui avoie
éclaté tout d'un coup , fans
qu'on eût pû deviner les refforts
qui avoient fait mouvoir
toute l'Angleterre, dans le tems
qu'elle paroiffoit tout - à - fait
tranquille , & que fon Souverain
jourfoit de toute l'autorité
DELA
VILLE
que
du Tems.
NOT
REQUE
990 K
les Loix de l'Etat donent
aux Rois de la Grande Bre
gne.
&
•
On voit par ce que je viens de
vous apprendre , que les bruits
qui avoient couru que le Roy de
France avoit obligé M. de
Schombergà fortir de fon Royaume
, & qui étoient crus , &
le font encore par le Public,&
particulierement par les
Etrangers, font remplis de fauffeté.
Mr. de Schomberg ne tenoit
pas le même langage; mais
il gardoit unfilence qui paroiffoit
l'aprouver.Il luy étoit avan.
tageux pourfa reputation qu'on
crût que le Roy de France l'avoit
obligé de fortir de fes Etats,
parce qu'autrement la maniere
dont il en ufoit avec un Roy sẽ
allié ne pouvoit eſtre juſtifiée .
Ce n'eft pas que fon procedé ne
13
Ē ij
100 VIII. P. des Affaires
fût blâmable par beaucoup d'au
tres endroits. Outre que les
obligations qu'il avoit au feu
Roy Charles II. & dont j'ay
parlé ailleurs , étoient un motif
Pour le retenir , il devoit
fonger qu'il n'eft jamais glorieux
de favorifer des crimes ,
& de fe fervir d'inftrument
pour ravir une Couronne à
fon legitime Poffeffeur. La
difference de Religion ne permet
point de ravir le bien
d'autruy. C'eft un fait qui n'eft
difputé par aucune Nation , &
toutes les Religions le défendent.
Auffi M. de Schomberg,
aprés avoir prefté la tête pour
une action fi noire , femble refufer
fon bras depuis qu'il eft
en Angleterre. Il ne fe declare
pas directement là- deffus
mais comme il a toujours éludé
du
Temps.
ΤΟΥ
le combat fous divers pretextes
, on voit bien qu'il n'évite
de fe mettre en campagne que
la crainte qu'il a de ternir
la gloire qu'il s'eft acquife dans
toutes les occafions où il s'eft
trouvé .
par
Je viens à un autre Article
qui regarde le Comte de Sunderland
, dont je vous ay déja
entretenuë , fa trahifon eftant
une des plus infames actions
dont on ait ouy parler depuis
plufieurs fiécles. Il a couru depuis
trois mois une Lettre de ce
Comte , dont je n'ay pu avoir
la copie , mais que des perfonnes
tres -dignes de foy ont luë .
Il marque dans cette Lettre en
termes formels , Qu'il avoit fait
la folie de feindre de fe rendre
Catholique pour s'attirer l'etiere
confiance du Roy lacques I I. &
E iij
103 VIII. P. des Affaires
Lui donner enfuite "des confeils
violens qui puffent détruire la
Religion qu'il avoit feint d'embraffer.
Il eft donc conſtant que
ce Comte qui eftoit premier
Miniftre du Roy d'Angleterre,
a travaillé de concert avec le
Prince d'Orange pour faire
tomber ce Monarque dans les
pieges qu'ils lui tendoient l'un
& l'autre. Il eftoit impoffible
que Sa Majesté s'en garantit,
puis qu'ils eftoient convenus
que ce Comte , pour mieux ébloüir
les hommes, commenceroit
par
fe jouër du Ciel , en
feignant de fe rendre Catholique.
Il alla plus loin , & faifant
les fonctions de cette Religion,
il pouffa la perfidie & le
facrilege jufques à communier
publiquement dans la Chapelle
du Roy. Aprés cela peut on
du
Temps.
103
condamner ce Prince de s'y
être confié , de lui avoir découvert
fes deffeins, & d'avoir pris
fes avis fur les moyens de les
faire réuffir Il eftoit déja fon
premier Miniftre , & avoit efté
attaché à fa perfonne dés le
temps que ce Monarque n'ctoit
que Duc d'Yore. Il paroiffoit
non feulement Catholique ,
mais Catholique zélé , & le
Roy à cauſe de la diverfité des
Religions d'Angleterre , & de
la haine qu'on y a pour ceux
qu'on nomme Papiftes , avoit
peu de perfonnes en qui il pût
saffurer. Ainfi on n'a pas fujet
d'être furpris , fi croyant de la
fincerité dans ce Comte , il n'a
point connu que fon Ennemy.
travailloit par lui à fa ruine Cér
Article feul , à l'examiner avec
toute l'attention qu'on lui dois,
E in
104 VIII.P.des Affaires
détruit tous les Manifeftes du
Prince d'Orange , & fait voir
que fon ambition feule , & le
feul deffein d'ufurper la Couronne
d'Angleterre, l'a fait paffer
en ce Royaume- là ,fans que
la Religion y ait eu aucune
part. On l'a connu depuis d'une
maniere à n'en point douter,
& il n'y a prefentement làdeffus
qu'une feule voix. Les
motifs qui l'ont fait agir, ne font
ignorez ny des Peuples ny des
Grands, & ils l'avouent tous, de
quelque Religion qu'ils foient.
Ce Prince n'avoit pas de prétextes
affez forts pour autolifer
fon paffage en Angleterre avec
une Armée. Il veut qu'un Roy,
qui eft fon Oncle & fon Beaupere,
faffe des chotes qui aigrif.
fent fes Sujets, & il lui fait confeiller
par fes principaux Midu
Tems. 105
niftres qu'il a fubornez.ce qu'il
doit faire pour rendre fon gouvernement
odieux , & les engager
enfuite à la révolte . En
effet , fi les Peuples d'Angleterre
ont cru avoir lieu de fe
plaindre de leur Roy, c'eft parce
qu'il a executé ce que le
Prince d'Orange avoit concerté
avec les Traîtres , qui
par des femblans étudiez d'un
zéle apparent ,
s'étoient rendus
Maîtres de l'efprit de ce
Mcnarque. Il ne faut
pas être
fort habile pour voir qu'un
homme qui en ufe de la forte,
n'a ny honneur ny Religion.S'il
n'any
avoit voulu fervir la Religion,
comme portent les Manifeftes, il
n'avoit qu'à ne pas faire donner
au Roy d'Angleterre , les comfeils
que fes Emiffaires l'ont com.
me forcé de fuivre, & fi au lieu
E W
106 VIII. P. des Affaires
de ceux -là , il lui en avoit fait
donner de tout contraires, il auroit
appuyé la Religion Proteftante
, fans être obligé de
paffer en Angleterre , pour lui
rendre des fervices qu'elle n'e--
xigeoit pas de lui. Mais il vouloit
que les affaires fuffent dans
la fituation où il eft venu à
bout de les faire mettre, afin de
profiter des troubles , & de paroitre
publiquement Reſtaurateur
du mal qu'il avoit fait confeiller
fecretement . Le Prince
d'Orange avoit auprés du Roy
d'Angleterre plufieurs autres
perfonnes que le Comte de Sunderland
qui le trahiffoient , &
qui appuyoient les avis de ce
Comte , fans qu'ils paruffent
d'intelligence avec lui , & c'eft
par ce ftratagême que l'empri
fonnement des Evêques a cfté
du Tems. 167
confeillé, & qu'on a paffé à l'execution
.
J'ay encore une chofe à vous
apprendre touchant les mouvemens
d'Angleterre, qui vous
furprenda ,& qui vous fera connoitre
, qu'il y a long- temps
qu'on a commencé d'en jetter
les fondemens. On ne doit
pas
en être furpris ; il faut beaucoup
de temps pour faire mëurir
une auffi grande entrepriſe.
Je vous diray donc , que j'ay
fçu par des perfonnes à qui l'on
doit ajoûter foy, & qui ont affez
d'intérêt aux affaires d'Angleterre,
pour faire croire qu'ils
en ont des lumieres particulieres
, que le feu Marquis de Grana
, a travaillé au Projet de ce'
qui fe paffe aujourd'hui avec le
Prince d'Orange. On voit par
là que l'Espagne n'eft pas moins
E vj
108 VIII.P.des Affaires
"'+
entrée dans cette affaire que
ce Prince. C'eft l'ordinaire de.
la Maifon d'Auftriche de chercher
à reparer dans le Cabinet
les affronts qu'elle reçoit les armes
à la main. Elle crie contre
les Conquerans, quoi qu'ils.
ne combatent qu'à jufte titre
& tâche de noircir leur reputation
. Son hipocrifie va juf
qu'à l'excés , & on croiroit à
l'entendre , que la raifon, & la
juftice reglent tous les pas , &
que rien au monde ne feroit.
capable de l'engager à ce qui
pourroit leur eftre contraire.
Cependant elle a toujours fçu.
Le prévaloir des occafions qu '
elle a trouvées pour s'agran
dir , quelque injuftice qu'il y
ait eu , & il eft certain que fi
la Maifon d'Auftriche avoit
fes affaires dans une fuadu
Temps. 109
tion auffi avantageufe que celles
du Roy cftoient quand les
Turcs attaquerent Vienne, elle
ne fe feroit guere miſe en peine
de la juftice , & de la Religion;
elle auroit conquis la moitié
de l'Europe, comme il eftoit
facile à Sa Majesté de le faire
en ce temps-là. Ses Partifans
mêmes ne le cachent pas , &
s'étonnent que le Roy ne l'ait
pas fait. On voit que les interefts
les plus facrez ne peuvent
arrefter cette Maifon , lors qu '
elle fe trouve en état d'agir , ou
par la force des Armes,ou par
la politique , & la part qu'elle a
aujourd'huy aux mouvemens
d'Angleterre en eft une preuve.
Le Roy Jacques paroiffoit
trop amy de la France ,
il ne le vouloit point declarer
conue elle ; elle a travaillé
O VIII.P. des Affaires
la perte de ce Prince, fans examiner
s'il y avoit de la justice
dans fon procedé , & fi la Religion
n'en fouffriroit pas . Je ne
repete point ce que j'ay dit dans
toutes mes Lettres, & qui juftifie
que le Pape s'eft employé à
détrôner ce Monarque. le ne
fuis rentré un moment dans cet
Article que pour faire voir ce
que je ne viens que de découvrir,
qui eft que le feu Marquis
de Grana, a dreffé pour l'Eſpagne
le premier plan dé cette
affaire.C'eft par où elle a commencé
, & elle finit par le congé
qu'on a donné à Madrid à
l'Envoyé Extraordinaire du
Roy d'Angleterre, d'où il a eſté
chaffé, pour ainsi dire,je ne dis
pas honteufement; car ce n'eft
pointfur ce Prince que la honte
en rejalit, mais fur ceux qui
du
Temps.
III
pour plaire à un Úfurpateur à
qui ils ont applany le chemin
du Trône, chaffent le Miniftre
d'un Roy legitime, qui fouffre
pour la veritable Religion que
les Eſpagnols ont tant de foinde
faire fleurir chez eux, pendant
qu'ils travaillent à la détruire
dans trois Royaumes.
H faut encore vous parler
d'une choſe qui a fait raisonner
toute l'Europe, & à laquelle
les politiques n'ont pû rien cōprendre
, parce qu'elle a paru
directement oppoſée au carac- `
tere du Prince d'Orange. On
fçait qu'il n'a jamais rien é
pargné pour arriver à fes fins,
& qu'il s'eft toujours fervi des
voies les plus courtes. Ainfi on
a efté fort furpris de voir qu'avant
pû eftre maiftre de la
Perfonne du Roy fon Beaupe112
VIII. P. des Affaires
re , il l'ait neanmoins laiffé és
chaper. On s'eft épuisé en raifonnemens
là- deffus , & cependant
perfonne n'a frappé au
but ; auffi n'eftoit- ce pas une
chofe aifée , comme vous allez
le voir. Lors qu'on arrefta le
Roy aprés qu'il fe fut fauvé la
premiere fois,le Peuple de Londres
en témoigna une joye toute
extraordinaire. Ce Prince fut
reconduit dans fon Palais avec
des acclamations generales , &
l'on peut dire que la foule le
reporta prefque come en triomphe
jufques dans fon Apartement.
Chacun fuivoit en cela
fon inclination ; perfonne n'étoit
gagné pour en ufer de la
forte, & le Roy n'avoit pa's crû
qu'on l'arrefteroit , & qu'il feroit
obligé de ſe laiſſer rememer
à Londres.. Aina lors que
du
Temps.
113
·
la joye éclatoit pour fon retour
, elle ne venoit que du pur
zéle des Peuples . La cabale du
Prince d'Orange n'avoit pû s'étendre
jufque là ; on ne peut
avoir d'intelligence avec des
Peuples , le fecret feroit mal
gardé , & c'eftoit beaucoup
que ce Prince en cuft avec les
principaux Seigneurs d'Angleterre
, & la plus grande partie
des plus confiderables Officiers
de l'Armée. Le Prince dorange
ayant appris les grands
& éclatans tranſports de joye
que le Peuple avoit marquez
au retour du Roy à Londres ,
& qu'il les avoit pouffez juf
qu'à faire des feux de joye le
foir en beaucoup d'endroits de
la Ville,demeura dans une furprife
qu'il feroit dificile d'exprimer
, & fe trouva hors de toutes
114 VIII. P. des Affaires
promefures
. Si d'un côté il lui pa
roiffoit dangereux de laiffer paſ
fer le Roi en Frace,où il ne dou
toit point qu'il n'eut deffein de
fe retirer , il ne trouvoit pas
qu'il y eut moins d'inconve
nient à le garder Prifonnier
& à faire travailler à fon
cés.Il le pouvoit, & il étoit même
prêque feur de tous les Presbiteriens.
C'étoit la feule voye
qu'il avoit de fe défaire du
Roy, autrement il eut rifqué à
ruiner entiérement fes affaires,
par ce que dans la fituation où
étoient les chofes, les exemples
paffez auroient ailément fair
voir, de quelle main eut parti
le coup , & il étoit à craindre
qu'on ne voulut point pour
Souverain un Prince qui fe défaifoit
fi violemment de ſes Ennemis
, & même des Perfonnes
du Tems. 115
d'un rang auffi élevé que celui
du Roy. Ces reflexions l'occupérent
pendat quelque temps ,
& aprés avoir bien rêvé à ce
qu'il avoit à faire dans une
conjoncture fi delicate & fi
importante pour luy , il fit faire
au Roy toutes les propofitions
dont je vous ay parlé dans.
leur lieu, & prit fi bien fes mefures
, que ce Prince ne pouvoit
aller ailleurs qu'à Rochefter.
Il l'y envoya avec une
tres- foible Garde , fort perfuadé
qu'il fe trouveroit défait de
fa perfonne par le moyen qu'il
avoit imaginé. Il avoit choifi
Rochefter, parce que le Peuple
de cette Ville- là eft extremement
brutal , & amy de la
nouveauté, & qu'il eftoit prefque
le feul qui n'euft point
donné de marques de tendreffe
116 VIII. P.des Affaires
pour fon Souverain . Cela fit
croire au Prince d'Orange que
ce Peuple , déja naturellement
porté à la révolte , eftant excité
fous- main,pafferoit aux dernieres
extremitez , forceroit le
lieu où eftoit le Roy , & le facrifieroit
à fa fureur. La Garde
eftoit foible , & les Commandans
inftruits de ce qu'ils
avoient à faire. Ainfi pour peu
que le Peuple fe fut mis en état
de fe rendre Maître du Château
, fi - toft qu'on l'y auroit
vû entrer en tumulte , le reſte
fe fut trouvé fait , fans qu'on
eût fçu d'où feroit parti le
coup , & les plus feditieux en
auroient efté chargez , fans
que pourtant aucun l'euſt eſté
perfonnellement , puis qu'on
auroit rejetté cet abominable
parricide fur la multitude , &
du Tems. 117
fur la mauvaiſe deſtinée du
Roy. Enfin on avoit pris en
fecret toutes les mefures neceffa
faires pour perte , & fi le
Peuple ne fe fut pas avifé de
lui -même de ce qu'on vouloit
qu'il fit , tout eftoit concerté
pour l'y exciter fans qu'on cût
pû découvrir d'où cela feroit
venu , de forte qu'il auroit cru
faire de lui même ce qu'on
l'auroit engagé de faire. Pendant
qu'on travailloit d'un côté
à faire perir le Roy, ce Prince
fongeoit de l'autre aux moyens
de fe fauver . Ceux qui
le gardoient ne fçavoient past
ce qui avoit efté projetté , mais
ils s'appercevoient bien , qu'ils
feroient plaifir au Gouvernement
preſent , s'ils ne le
gardoient pas avec une exa-
&titude rigoureufe , & même
s'ils fermoient les yeux fur
118
VIII. P. des Affaires
tout ce qu'il pourroit faite. H
eft vrai que c'étoit l'intention
de ceux qui vouloient que
le
Roy fut facrifié, mais quand ils
avoient pretendu que la Garde
n'en uferoit pas avec une
feverité trop exacte , ils entendoient
qu'elle ne s'oppoferoit
que foiblement à la violence
du Peuple , furquoi ils ne s'étoient
pas entiérement expliquez
, ne voulant que laiffer
entrevoir les chofes ,fans les dire
pofitivement , afin de ne
pouvoir eftre accufez , ou du
moins convaincus , lors que
coup feroit fait. Cependant if
arriva que la Garde prit le
change. Elle laiffa échaper le
Roy , avant que le Peuple euft
executé ce qu'on attendoit de
luy. On eftoit en quelque forte
affeuré qu'il auroit répondu
le
du Tems. 119
toft ou tard à ce qu'on s'eftoit
promis de fa violence pour un
I lâche attentat , & quand cela
ne feroit pas venu de luymefme
, il s'y feroit trouvé excité;
mais l'emportement qu'on
luy fouhaitoit contre le Roy
n'avoit pû encore paroiftre ,
parce que fa fureur avoit toujours
eu de l'occupation , &
qu'elle s'eftoit attachée contre
plufieurs Catholiques , qu'elle
avoit infultez , & fur lefquels
elle s'eftoit répandue avec une
impetuofité fi précipitée, qu'el
le ne pouvoit continuer fans
relacher pour prendre haleine
, s'il m'eft permis de parler
Ainfi .
Voilà un grand éclairciffement
pour la poſterité qui apprendra
par là de quelle maniere
le Ciel a confervé le Roi
120 VIII. P. des Affaires
d'Angleterre , & quelles eftoient
les intentions du Prince
d'Orange , contre la vie de fon
Oncle, enfin d'un Monarque ,
qui ne s'eftoit point voulu mettre
en eftat de fe garantir des
coups dont on l'avertiffoit qu'il
devoit eftre frapé , ny recevoir
aucun des fecours qu'on luy
offroit , parce qu'il croyoit fon
Gendre trop honnefte homme,
pour luy vouloir ravirle Trô
ne , & la vie . Cependant ce
Gendre a executé une partie
de fes criminels , & ambitieux
projets . Il s'eft violemment &
à main armée emparé du Trône
, ainfi que font les Tirans ,
mais Dieu a permis que fes
horribles deffeins contre la vie
du Roy n'ayent point eu deffet.
Aprés vous avoir parlé dequel.
ques
du
Temps.
121
faits hiftoriques, que les raifons
que je vous ay dites m'ont empêché
de placer dans mes Lettres
precedentes felon l'ordre
des évenemens , je viens à un
Sermon du Docteur Burnet, qui
m'échapa dans le temps qu'il
fut prononcé devant le Prince
d'Orange. Ce fut dans la premiere
occafion qui ſe preſenta
aprés l'arrivée de ce Prince à
Londres. En voicy quelques
endroits. Vn évenement tel
celui-cy , peut- eftre appellé juftement
l'Ouvrage de Dieu.fi l'on
donne ce nom à toutes les grandes
chofes.
que
Il est vray que cét évenement
eft grand de beaucoup
de manieres , quoi qu'aucune
grande action n'y ait part.Il eft
grand par l'énormité du crime
; il eft grand par une tra-
F
T22 VIII.P. des Affaires
hifon inouye , & il eſt d'autant
plus grand par la nouveauté,
que la Religion y a fervi de pretexte.
On le publie, on l'écrit,
on le prefche , & cependant il
feroit difficile de fçavoir quelle
eft la Religion qui autorife de
pareils deffeins , car bien loin
qu'il y en ait aucune qui per
mette de ravir le bien de fon
prochain , il n'y en a point qui
fouffre même qu'on en forme
le defir . A l'égard de ce que
Burnet dit , Que cét évenement
peur eftre justement appellé
l'ouvrage de Dieu , il n'y a rien
de plus captieux , & l'apparence
de verité qui s'y trouve
n'empêche pas que ce qu'il avance
ne foit abfolument faux .
Tout ce qui fe fait dans le
monde n'eft pas l'Ouvrage de
Dica ; autrement on auroit
du
Temps.
123.
་
lieu de conclure qu'il feroit
l'Auteur de tout le mal qui arrive
, & il eft certain que ce fe
roit lui faire un outrage que
d'ofer l'en accufer. Chacun a
fon libre arbitre pour faire le
bien, ou choifir le mal ; & lors
que le méchant prend le parti
de faire le mal, on ne peut dire
que Dieu en foit caufe . Tout ce
que l'on pourroit avancer en
cette occafion , c'eſt que le
Prince d'Orange s'eftant volontairement
déterminé au
mal , Dieu auroit permis que
fes crimes ferviffent à punir les
Peuples d'Angleterre ; mais il
n'y a nulle gloire pour les Tyrans
par qui cette forte de punition
fe fait. Les inftrumens
de la juftice de Dieu ne font
pas plus eftimez que ceux qui
execuient les Arreſts de la juf
Fij
124 VIII. P.des Affaires
tice des hommes. Dieu fait voir
fa colere contre ceux qu'il châtie
, & precipite ſouvent ceux
qui ont fervi à fa vangeance.
Attila fut un des plus puiffans
Monarques du monde ; il ne
paffa neanmoins que pour un
Tyran , & fut furnommé le
Fleau de Dieu.Je pourrois prouver
par une infinité de raifons,
que le Prince d'Orange , ny
ceux qui voulant juftifier fon
ufurpation , cherchent à faire
paffer fes crimes pour des vertus
, ne sçauroient dire qu'il eft
protegé de Dieu , & que fon
invafion en Angleterre en eft
l'Ouvrage , fans faire un blafphême
horrible contre la Divinité.
Comment oferoit - on
foûtenir que Dieu autorife ce
que font les Ufurpateurs pour
détrôner les Rois legitimes, puis
du Tems. 125
que faint Paul parlant aux Romains
, felon fon efprit qu'il a--"
voit reçu , leur dit touchant l'obligation
d'eftre foumis aux
Puiffances Souveraines , Que
tout le monde foit foumis aux
Puiffances fuperieures , car il
n'y a point de Puissance qui ne
vienne de Dieu, & c'est lui qui
a établi toutes celles qui font
fur la terre. Doctrine Apoftolique
& Divine fur la puiffance
des Rois & des autres Souverains
, contre tous ceux qui
fous pretexte de Religion violent
la Religion même en ſecoüant
le joug de l'autorité.
Celui donc qui refifte aux Puiffances,
refifte à l'ordre de Dieu ,
& ceux qui y refiftent, attirent
la condamnation fur eux - mêmes.
Ce raifonnement eft tiré
d'un Ouvrage fait contre l'in-
Fij
126 VIII . P. des Affaires
vafion du Prince d'Orange.
en Angleterre. Je paffe à la
fuite du Sermon de M Burnet.
.
În vent contraire qui fembloit
feulement nous devoir faire
craindre la main de Dieu,
fans toutefois que nous en ayons
beaucoup fouffert , & que nous
ayons perdu plus d'un homme ;
un autre vent frais & favórable,
qui nous a garantis de ceux
qui avoients ordre de nous attendre,
qui nous a portez fi proche
du port , qui changea immediatement
aprés pour nous y
faire entrer , & qui ayant exeente
fa commiffion , ſe mit immediatement
à une autre poin
te , tonela joint à la donceur
de l'air dans une faifon ſi
avancée , renferme des circon-
Stances , foremarquables , qu'il
du Tems. 117
-
faudroit que nous fuffions bien
infenfibles pour ne pas reffentir
de tres profondes profondes impreffiors.
Voilà un Article bien rempli
de vent . L'Auteur parle d'abord
d'un vent contraire , &
enfuité d'un autre vent frais qui
les porta prés du Port , les y fit
entrer , & qui ayant executé fa
commiflion fe mit aprés à une
autre Pointe. Je croyois que ces
deux vents feroient les deux
Points de ce Sermon , & qu'on
y verroit une Differtation fur
leur nature . Cependant ils ne
font placez dans cet article que
pour prouver que l'invafion
du Prince d'Orange en Angle .
terre eft l'ouvrage de Dieu .
Voilà les confequences qu'il
tire de fon argument ; elles
font tres mal fondées & il
auroit peu de gens reçus Do-
Fj
y
128 VIII. P. des Affaires
&teurs , s'ils argumentoient de
cette forte. M Burnet ne peut
nous convaincre qu'il y ait du
miracle dans le Perfonnage
qu'il fait jouer aux vents , à
moins qu'il ne nous prouve
qu'ils n'ont jamais fait le même
manege pour perfonne , &
que de tout temps il a eſté impoffible
à aucun Vaiffeau d'aborder
les côtes d'Angleterre.
C'est toutefois une chofe qu'on
voit tous les jours , & ceux qui
y ont débarqué ne fe font point
encore avifez de dire que c'eſt
un ouvrage de Dieu, & de faire
, pour le prouver , une peinture
des vents favorables qui
ont contribué à les y faire paffer.
Si les vents qui n'ont point
efté contraires au Prince d'Orange
, devoient nous marquer
la volonté de Dieu pour le fucdu
Tems. 129
cés de la plus lâche entrepriſe
dont on ait encore oüy par
ler pourquoy Monfieur Burnet
ne fait- il mention dans fes
Sermons , que des vents qui ont
favorifé la Flote de fon Heros,
& pourquoi ne dit - il rien de
ceux qui avoient auparavant
fi maltraité cette même Flote
Il faut qu'il tombe d'accord
qu'elle fut difperfée en plufieurs
endroits , qu'il y eut plufieurs
Bâtimens perdus , & un
fort grand nombre de chevaux
noyez, & que l'on fut obligé de
revenir dans les Ports , & de
refaire prefque un armement
tout nouveau . On devoit déslors
conclure que cette tempê
te eftoit l'ouvrage de Dieu , &
dire qu'il s'oppofoit aux injuf
tes deſſeins d'un Tyran , puis
qu'il eft auffi probable que
les.
F V
130 VIII. P. des Affaires
vents contraires ont prefagé le
couroux du Ciel cotre l'Ufurpa
teur d'Angleterre,qu'il eft vrai
de dire que le calme a fait connoitre
que Dieu confentoit à
fon ufurpation . Mais Mr Burnet
fupprime tout ce qui eft
contre lui,& veur éblouir les
Peuples avec da vent , en fai
fam un dénombrement de ciri
conftances forordinaires , 80
qui n'ont rien qui les faffe approcher
du miracle . Il faloid
que la mariere de fon Sermont
kai fir beaucoup de peine arrous
ver , & qu'elle fut bien fteriley
pour s'amufor prefcher dew
vant tout ce que l'Angleterre
a voir de plus confiderable , des
bagatelles qui n'étoient pas cas
pables de tromper même des
Enfans , & qui devoient plus
fervirà faire voir la foibleffe
du Tems. 131
de fa caufe, qu'à la rendre bonne.
Si c'eft par là qu'il eſt
parvenu à l'Epifcopat , on peut
dire que le Prince d'Orange fait
peu d'état des Evêchez d'Angleterre
puis qu'il en pourvoit
de fi foibles Orateurs , & qui
d'ailleurs fe trouvent noircis de
crimes, comme je vous l'ay dé
ja marqué. Mais il a eu fes rai
fons pout en ufer de la forte, &
la fuite nous le fera encore
mieux connoitre . Cependant
voyons file refte du Sermon
répond au commencement.
Voicy comment ce Predicateur
pourfuit.
Tant de grands Princes qui
ont concouru dans cette affaire,
& principalement l'heureuse
union qui s'est trouvé dans les
Provinces Confederées , lesquel
les, toutes compofées qu'elles font-
F vj
132 VIII. P. des Affaires
de tant de differens Corps fem
blent n'avoir eu en cette occafion,
qu'une tête, & qu'un coeur,
tout cela renferme des caracteres
fenfibles de la main de Dieu.
Cét article fait voir d'abord ce
que la plufpart des Alliez veulent
nier, fçavoir qu'ils ont travaillé
avec le Prince d'Orange
pour détrôner le Roy d'Angleterre.
M' Burnet le prêche publi
quemet devant une Affemblée
fi nombreuſe , & fi diftinguée,
qu'il n'auroit ofé avancer des
chofes de cette nature fi elles
n'avoient efté veritables. Auffi
n'avons nous point fçu que ces
grands Princes ayent formé aucunes
plaintes contre lui pour
avoir découvert leur fecret fi
publiquement.Ces Princes font
bien honorez d'être louez par
M.Burnet, pendant que le Ciel
du Tems. 133
fe plaint de ce qu'ils font fouffrir
à la veritable Religion ;
que ce qu'il y a dé perfonnes
de pieté parmi leurs Sujets en
murmurent , & qu'ils font affurez
que la pofterité condamnera
ce qu'ils ont fait contre
un Roy dont la bonté égale la
naiffance qui a toujours fait
paroitre une pieté exemplaire,
qui n'a point ufurpé les Etats
d'autrui , & dont aucun Souverain
n'a lieu de fe plaindre.
Quand même il auroit vécu en
Tyran , & que le fang qu'il
auroit verfé coule roit par toute
l'Europe , les Rois fe donnant
le nom de Freres , dévoient
veiller à fa confervation,
& ne pas permettre qu'on
le détrônaft , l'exemple eftant
d'une dangereufe confequence
, puis qu'ils ne le peuvent
134 VIII . P. des Affaires
autorifer, fans avoir beaucoup
à craindre un jour pour euxmêmes
La fuite du méme Article
découvre ce que les Hollandois
ont toujours nié , parce
qu'il ne leur étoit pas fort glorieux
d'avoir travaillé fi unaniment
à détrôner un Roi legitime,
& qu'on a toujours d'abord
de la peine & de la honte
à convenir qu'on a eu part
à un attentat qu'on voit detefté
de tout le monde ; mais M.
Burnet, qui n'en a point , leve
le mafque en Angleterre. Il ne
faut pas s'étonner fi on y
avoue le crime avec hardieffe,&
avec impunité , puis qu'on
n'étoit parti de Hollande avec
un appareil fi confiderable.
que pour l'y faire regner. La
fin de l'article fait connoitte
que l'heureufe Union des Etats
du Tems
135
pour détrôner Sa Majesté Britannique
, renferme des caract
téres fenfibles de la main de
Dieu. Cette ridicule conclufion
reffemble à celle que j'ai
déja combatuë . Comme l'Aue
tear a dit que les vents qui
avoient favorifé le débarquement
du Prince d'Orange en
Angleterre, étoient un ouvrage
de Dieu , il conclut ici ? que
T'heureufe union qui s'eft trous
vée dans les Provinces Confederées
pour perdre un Roi
Catholique renferme les carac
téres fenfibles de la caraco
main de
Dieu. C'eft repeter la même
chofe par differens mots. On
peatadiren tontefois qu'il ya
bien plus d'impieté dans ce
Article que dans le premier, &
que les caractères de la main de
Dien ne doivet avoir aucun dai
136 VIII. P. des Affaires
8
port avec l'union des Etats ,
pour aider à commettre une
action qui renferme plufieurs
crimes felon Dieu & felon les
hommes, & à ſe faifir du bien
d'autrui ; & cela , non pas par
une guerre couverte , mais en
feduifant fourdement les propres
Sujets d'un Roi contre fa
Perfonne , & en faifant élever
fon Sang contre Sa Majesté
facrée. Tous ces crimes ont été
cauſez par l'Union qu'ont faite
les Provinces Confederées ,
qui n'ont en cette occafion
qu'une tête, & qu'un coeur.On
le dit , on veut l'infinuer aux
Peuples par mille Ecrits feditieux
, & l'on voit un criminel
au premier chef qui facrifie
tout à fa fortune , & qui avec
une impieté qui va jufques à
l'effronterie , le prêche publi
du Tems.
137
quement , & conclut qu'une
union qui a mis en feu toute
l'Europe , qui a déja fait couler
des ruiffeaux de fang prefque
dans toutes les parties , qui n'a
été fuivie que de facrileges &
d'affaffinats, renferme des cara-
Eteres fenfibles de la main de
Dieu. Mais devant qui ofe-t- il
tirer des conclufions fi criminelles
& fi facrileges , par lef
quelles il pretend montrer que
la perfidie des Etats qui faifoient
embraffer un Roy par
leurs Ambaffadeurs , en l'aДurant
qu'ils n'en vouloient ni à fa
Perfonne, ni à fon Trône , renferme
des caracteresfenfibles de
la main de Dieu ? Quoi que cette
Union que les Hollandois fembloient
avoir plus fortement jurée
entre eux, qu'elle ne l'eftoit
auparavant , fut la fource de
138 VIII. P.des Affaires
tous les maux qui accablent
aujourd'hui l'Europe,que ce fut
une conjuration fecrette contre
tous les Oingts du Seigneur
, & une fuite des Medailles
par lefquelles les Etats
ont fait voir qu'ils pretendoient
fe rendre Arbitres des Rois, Sa
Majefté les en a fait répentir.
La même choſe pourra encore
arriver, & la guerre qu'il viennent
d'allumer n'eft pas finie.
Elle ne devroit pas duter fort
longtems fi tous les Souverains
ouvroient les yeux , mais la plu
part , aveuglez par les fauffes
raifons d'un Etat qui n'a rien
fait que d'intelligence avec un
Prince que l'ambition devore,
ont aidé à faire ôter la Couronne
à un Fils , & Frere de
Roi, qui l'a reçue par droit de
fucceffion , fans examiner la
du Tems. 139
confequence d'un fi dangereux
exemple , & à quoi il peut autorifer
contre eux mêmes les.
ambitieux qu'aucun respect de
Religion , de fang , & d'honneur,
ne peut retenir. Si je me
fuis un peu écarté de ce que
j'avois commencé à vous dire,
c'eſt parce que la matiere eft
inépuisable fur cét endroit ;
mais pour y rentrer, voyons devant
qui Burnet ofe unir Dieu
avec les Etats de Hollande , &
le faire entrer dans les mêmes
interêts . C'eft devant l'Ufurpateur
d'Angleterre avec qui
la partie eft faite, & par les organes
de qui parle cet Orateur
feditieux. Il le fait avec toute la
vehemence poffible , & les impietez
ne lui coutent rien pour
prouver ce qu'il avance. On
fait qu'il en a degrandes raifons
140 VIII. P. des Affaires
Si le legitime Souverain d'Angleterre
rentre dans l'autorité
qu'il tient directement de fa
naiffance, & du Ciel, & que ce
Docteur foit pris , il ne fauroit
éviter de finir les jours comme
il le merite,non feulement pour
cette derniere rebellion , mais
pour les premieres actions qui
l'ont rendu criminel au premier
chef ; & fi la fortune de
l'Ufurpateur s'affermit, il eft affuré
de le voir pourveu des
plus hautes dignitez de l'Eglife.
Ainfi d'un côté il ne voit
que l'échafaut dont les attentats
l'ont rendu digne , & dont
il ne peut s'épargner la honte
felon les loix , & de l'autre il
ne voit que des honneurs dont
les Ufurpateurs ont accoûtumé
de combler ceux qui les fervent.
Ce n'eſt pas qu'ils ne
du Tems. 341
•
&
connoiffent , & qu'ils ne haiffent
mefme la lâcheté de ces
ames baſſes , mais les crimes
qu'ils commettent leur eſtant
utiles , ils ferment les yeux ,
ouvrent les mains pour les attacher
à eux par des recompenfes.
On doit juger fi Burnet
fe trouvant dans une fituation
qui ne luy laiſſoit voir que
l'échafaut ou l'Epifcopat , a
balancé à prendre le party qui
luy faifoit éviter l'un & meriter
l'autre , & s'il a agy pour
lui feul fans fe mettre en peine
de la verité & de la juftice,
On facrifie tout pour fauver fa
vie , & pour faire fa fortune.
Il a trouvé qu'il pouvoit faire
l'un & l'autre , en renonçant
à l'honneur , & en parlant
contre la juſtice , & il n'a point
hefité. Rien ne fait peineà un
142 VIII.P. des Affaires
homme déja criminel d'ailleurs,
& dont l'ame eft endurcie
aux forfaits. Cependant ceux
qui l'écoutent , & qui font de
bonne foy , demeurent feduits
par des raifons fpecieuſes ,
quoi qu'elles foient fauffes. Ils
fe rendent à ce qu'on leur dit ,
& ne découvrant point les motifs
fecrets qui font parler l'Orateur
, ils fuivent plus volontiers
le penchant qu'ils ont à la
revolte , entraînez par les pretenduës
veritez qu'ils croyent
entendre. Ce n'eft pas que
Burnet euft befoin d'une éloquence
fort perfuafive pour fe
faire croire lors qu'il prêcha le
Sermon dont il s'agit; il n'avoit
que des Auditeurs tres - favorables.
Il parloit par l'organe
du Prince d'Orange qui l'écoutoit,
& devant la plus grandu
Temps. 143
de partie de ceux qui s'eftoient
laiffé corrompre pour trahir
leur honneur , leur confcience
& leur Roy ; & comme leur
rebellion pouvoit encore faire
de la peine à quelque -uns dans
le fond de l'ame , ils eftoient
bien ailes d'entendre des raifonnemens
, qui bien que faux,
fembloient avoir dequoy les
Alater. En voicy la fuite . Le
confentement univerfel , plein
dejoye , de tout le monde , de.
puis les plus élevez jusques à
ceux de la plus baffe condition,
de ceux qui font dans le Gouvernement,
& de ceux qui n'y
ont point de part , qui les a engagez
à pouffer ce deffein de
toutes leurs forces , & à bazarder
tout pour le faire réuſſir ,
fans épargner ni leurs Flotes ,
ni leurs Armées , ni leurs tre144
VIII. P. des Affaires
fors , ce confentement dis -je ,
fait conclure à chacun que c'eft
icy le doigt de Dieu.
Cet article ne fert qu'à faire
voir encore , mais en d'autres
termes , l'étroite union des Etats
pour détrôner le Roi d'Angleterre
; il marque auffi que
le confentement étoit unanime,
& qu'on n'a rien épargné
pour le rendre tel. L'action eft
belle pour s'en vanter ; mais il
ne faut pas s'étonner fi Burnet
accoutumé aux crimes, ne fait
louer que les actions qui en
font remplies. Il a cherché à
mettre dans fon jour, ce qui fera
la honte des Etats Généraux
dans toute la Pofterité, &
après avoir eu la temerité de
le prêcher, il l'a encore répandu
dans des Ecrits, rendus publics
par l'impreffion . Les Defcendans
du Tems. 145
fcendans des Souverains qui
font aujourd'huy unis avec
cette Republique pour ofter la
Couronne à un grand Roy , &
pour affermir l'autorité de l'Ufurpateur
de fes Etats , condamneront
ce que leurs Predeceffeurs
auront fait en cette occafion
, & s'uniront contre cette
même Republique , ennemie
des Rois, pour empêcher qu'elle
ne travaille à les faire defcendre
du Trône , fi toutefois
il lui reste encore beaucoup de
puiffance , aprés l'épuiſement
de toutes chofes où la va reduire
cette guerre. L'article retourné
que vous venez de lire du
Sermon de Burnet , qui ne contient
que ce qu'il a dit dans le
precedent , finit par le refrain
des deux autres,mais l'expreffio
en eft differente. Dans la fin
G
146 VIII . P. des Affaires
du premier , l'invafion faite en
Angleterre et l'ouvrage de
Dieu. Dans la fin de l'autre, elle
porte des caracteres fenfibles de
La main de Dies , & dans le troifiéme
, elle eft attribuée au
doigt de Dieu. Voilà le nom de
Dieu bien mal employé. Le
voilà rendu Auteur de tous les
maux renfermez dans l'execrable
attentat du Prince d'Oran,
ge.C'est une chofe qu'on a peine
à concevoir , qu'un homme
qui ne connoit point de Dieu ,
parce qu'il n'a point de Religion
, comme je vous l'ay déja
marqué , & comme je le feray
voir encore , employe fi fou
vent un nom qu'on ne doit jamais
prononcer en vain. Son
aveuglement eſt grand ,s'il prerend
par là éblouir les Peuples ;
il n'y en a point de fi groffiers
du Tems 147
qui ne foient perfuadez , que
Vinvafion du Prince d'Orange
en Angleterre , est un attentat,
qui comprend des crimes de
differente nature , & qui en fait
commettre tous les jours uneinfinité
d'autres par tous ceux
qui ont trahi leur Souverain, &
violé leurs fermens. Ainfi il n'y
a point d'homme , s'il a quelques
principes d'honnefteté &
un peu de teinture de ce qu'on
doir à Dieu & aux hommes , à
qui il puiffe entrer dans l'ef
prit , qu'on doive attribuer aux
ordres du Ciel les crimes de
l'ambition du Prince d'Orange.
Quelques couleurs qu'on puiffe
employer pour furpendre les
ignorans & les foibles , il eft impoffible
de feduire leur raifon
fur cette matiere , puis que tout
ee qu'on enfeigne aux hommes
Gij
148 VIII. P. des Affaires
prefque dés le Berceau ,jufqu'au
dernier moment de leur vie , eft
directement opposé à ce que
toute la terre detefte dans l'invaſion
qui vient d'arriver. S'il
eft quelques Souverains qui applaudiffent
à l'attentat du Prince
d'Orange , ils ne laiffent pas
d'en connoitre la noirceur ; mais
ils fe voyent obligez de témoig
ner qu'ils l'aprouvent , aprés y
avoir contribué , à caufe du
fruit imaginaire qu'ils en efperent
tirer , & de la puiffance
d'un Roy , dont la gloire leur
fait mal aux yeux , & qu'ils
pretendent abattre par là . Voicy
de quelle maniere Burnet
pourfuit fon Sermon , ou plûtôt
l'Eloge des crimes du Prince
d'Orange.
La premiere fois qu'il parut
au monde , dit - il en parlant de
du
Temps.
149
ce Prince , il apporta la délivrance
aux heureufes Provinces
dont il eft Gouverneur , car
elles ont efté heureufes depuis
le temps qu'elles font tombées
fous fa protection. Ceux qui ont
vú lapaix & l'abondance dont
ellesjouyffent, l'ordre & la juftice
qui y regrent , & les fentimens
qu'on a pour la conduite de
celui qui les entretient , ont vû
une des plus grandes benedictions
qui femblent fe prefenter
à nous. Et en effet , la paffion
que tous les Habitans de ces
Provinces ont témoignée lors
qu'il a pris congé d'eux , eftoit
un augure tres - veritable de
la maniere dont on le devoit
recevoir icy. Cét article eft
rempli de grandes fauffetez,
& de confequences qui ne
font pas juftes. Les Parti-
Giij
150 VIII. P. des Affaires
culiers,les Magiftrats fubornez,
& enfin tous ceux qui écrivent
en faveur du Prince d'Orange
, ont beau exagerer ce que
les Etats Generaux lui doivent,
ces Etats n'en demeurent pas
d'accord, quoi que leurs membres
fouffrent toutes les injuſtices,
pour ne ſe
pas voir traitez
comme l'ont efté leurs Prédeceffeurs,
parce qu'ils n'avoient
que l'intereft de leur Patrie en
recommandation. Les Provinces
Unies & libres , font devenuës
fujettes depuis la domination
du Prince d'Orange. Elles
n'eftoient unies que pour s'enrichir
par le commerce.
Guerre eftoit leur fleau , & leur
politique vouloit qu'elles confervaffent
la paix . Leur Souverain
, qui ne le devoit pas être
, mais bien leur Sujet , puis
La
du
Temps.
151
la
qu'il eftoit à leurs gages , n'a
confideré que guerre , pour
s'agrandir lui feul, & pour s'enrichir
Il n'auroit point fait parler
de lui fans la Guerre , & fi
l'ambition ne l'avoit pas devo
ré , il n'auroit point acquis de
trefors , parce qu'il n'auroit eu
le maniément d'aucuns fonds.
Il fouhaitoit l'un & l'autre avec
une avidité qui n'a point d'exemple
, & il ne s'eſt pas foucié
de ruiner les Etats en les ér
puifant d'hommes & d'argent.
Il les avoit trouvez floriffans , il
les a laiffez accablez de dettes;
tout leur commerce à demi ru
né ayant befoin de plufieurs
fiécles pour fe rétablir , puis
qu'ils ne fçavent par où
acquitter les grandes fommes
qu'ils doivent. Ceux qui leur
ont prêté du fecours pendant
G iiij
152 VIII. P. des Affaires
les dernieres Guerres , leur demandent
une partie du fond &
les arrerages. Enfin le corps
de l'Etat eſt épuisé,& on l'a vû
tirer quatre fois du Peuple le
deux - centiéme denier en une
année. Les Particuliers qui ne
parloient que par tonnes d'or,
ont changé de langage , leur
commerce ayant diminué de
plus de moitié dépuis la Guer
re de 1672. On fçait que cette
guerre coûte aux Etats plus de
cinq cens millions, & ils ne s'en
cachent pas. Ils ont efté obligez
de la foûtenir fix ans , & le
Prince d'Orange ayant difpofé
de tous les fonds pendant ce
temps- là , a gagné de quoi s'ac--
querir le Royaume d'Angleterre
, de forte que fes grandes
richeffes jointes à fon exceffive
ambition , ont fait tous les cridu
Tems. 153
mes du Roy fon Beau- pere.
Mais pour revenir à l'accablement
où les Etats Generaux fe
voyent aujourd'hui , la Guerre
prefente que le Prince d'Orange
leur a attirée , va achever
leur ruine. Il faut qu'en fe défendant
ils défendent l'Eſpagne
, qui n'a prefque point de
Troupes en Flandre, & qui leur
a fait fçavoir au commencement
de cette Guerre, que s'ils
vouloient qu'elle fe declarât
pour eux, il faloit qu'ils payaf
fent pour elle, c'eft à dire, qu'ils
défendiffent les Places qui lui
reftent aux Païs- bas, & c'eſt le
parti que les pauvres Holladois
ont efté forcez de prendre , car
quoi que le mauvais eftat de
leurs Finances ne le voulut
pas, la politique les y obligeoit,
& il leur eftoit impoffible de
G W
154 VIII P.des Affaires
faire
autrement , fans laiffer des
paffages libres aux Armées de
France pour entrer chez eux .
D'un autre côté , jamais la
France n'a efté fi puiſſante fur
Mer , & n'a eu des Armateurs
en fi grand nombre . Ils defolent
les Hollandois
, & ont déjà
fait fur eux un fi grand nombre
de prifes qu'il feroit malaifé
de les compter. Jugez fi
aprés tant de malheurs, tant de
dépenfes & tant de pertes , qui
font des faits inconteftables
,
que connoit toute la terre , &
dont toute l'Europe fçait que
les Eftats Generaux
font redevables
au Prince d'Orange ,
Burnet a pu dire dans fon Sermon
, fans impofer à fes Audireurs,
& faire des menfonges
tout à fait groffiers , que la premiere
fois que ce Prince parut
du Tems. ISS
au monde il apporta la délivrance
aux heureufes Provinces
dont il eft Gouverneur, & qu'elles
ont efté henreufes depuis le
temps qu'elles font tombées fous
Sa protection. Quelle délivrance,
quel bonheur, & quelle protection
! Ce qui fuit n'eft pas
moins faux lors qu'il ajoûte , que
ceux qui ont vû la paix, & l'abondance
dont elles jouyffent ,
l'ordre & la justice qui y regnent
, & les fentimens qu'on a
pour la conduite de celui qui les
entretient , ont vu une des plus
grandes benedictions qui femblent
fe presenter à eux.
fept ou huit lignes contiennent
fix chofes abfolument fauffes.
Les Provinces Unies ne jouyffent
ny de la paix , ny de l'abondance
marquées dans cét
endroit je viens de vous le
Ces
G vj
156 VIII.P. des Affaires
prouver , & quand M Burnet
ofe avancer le contraire de ce
qui eft fçu de tout le monde , il
ne dévroit pas le faire imprimer
, aprés l'avoir preſché témerairement
• parce qu'au
moins la fauffeté n'en feroit
connuë que de ceux de fes Auditeurs
qui veulent eftre trompez
,& qu'elle pourroit échaper
aux autres. A l'égard de l'ordre
& de la justice qu'il veut
qui regnent en Hollande , ce
font deux chofes qu'on n'y
connoit plus depuis que le Prince
d'Orange a pris le foin des
affaires . On n'y a plus gardé
aucun ordre ; on a fait injuſtice
au merite ; on n'a point conferé
les grands emplois à ceux
qui en eftoient dignes , & on a
efté contraint de les remplir
des creatures du Prince d'Odu
Temps. 157
range , qui n'étoient pas celles.
des Etats. Voilà déja quatre fauf.
fetez prouvées. La cinquième,
& la fixiéme font , la conduite
du Prince d'Orange, & les benedictions
qu'elle s'eft attirées.
Sa conduite eft fi criminelle ,
que tout coupable,& tout Ufurpateur
qu'il eft , je me fuis trouvé
obligé de chercher à enveloper
fes crimes toutes les fois
que je vous en ay entretenue,
parce qu'il femble qu'on doive
cette honnefteté aux Princes,
quand même leurs méchantes
actions auroient eſté auffi publiques
que celles que vous voyez
bien que je veux vous fai
re entendre. Je vous laiffe à
penſer fi le Prince d'Orange a
pu s'attirer de grandes beneditions
par là, & fi Burner ne fait
pas plus de tortque de bien àla
158 VIII. P. des Affaires
reputation de ce Prince , lors
qu'il parle des benedictions que
lui attire fa conduite , puis que
lors qu'on veut chercher la
caufe de fes pretenduës benedictions,
on ne trouve rien qui
ne lui doive faire meriter la
haine du Ciel , & l'indignation
de la terre.
Quant à la fin de l'Article
que vous venez de lire,qui parle
de la joye qu'on a marquée
en Hollande lors que le Prince
d'Orange a pris congé des
Etats, j'en demeure d'accord avec
lui, & même que cette joye
a efté beaucoup plus fenfible
qu'il ne l'a dépeinte , mais je
croy qu'il en faut tirer des confe.
quences toutes oppofées à celles
que nous voyons qu'il en tire.Si
les Hol'adois avoient bien aimé
le Prince d'Orange,ils auroient
du
Temps. 159
témoigné quelque chagrin de
le voir partir, mais au contraire
l'efperance qu'ils ont euë d'en
eftre delivrez pour toujours , a
rendu leur joye parfaite , & ils
lui ont fait, pour ainfi dire , un
port d'or , comme des gens de
bon fens ont écrit qu'on doit
faire à fes Ennemis lors qu'ils fe
retirent , ou qu'ils font paroitre
qu'ils fe veulent éloigner. Les
Hollandois eſperoient que cette
heureuſe retraite leur feroit
recouvrer leur liberté . Les Magiftrats
croyoient pouvoir dire
leurs avis fans contrainte &
fans apprehenfion , & tous fe
flatoient que fila Paix revenoit
un jour dans leurs Provinces,
aprés s'eftre défaits d'un homme
qui s'eftoit rendu leur Maî
tre , & qui ne pouvoit vivre
fans guerre, parce qu'il ne
pouvoit regner ny amaffer
160 VIII.P.des Affaires
des tréfors fans le commandement
des Armées , & la difpofition
des fonds , ils viendroient
bien-tôt à bout de faire refleurir
le commerce, qui achevera
d'être ruiné chez eux en peu
de tems , fi on ne travaille à le
rétablir ; mais il y a bien à
craindre que cela n'arrive
point , file Prince d'Orange ,
dont ils fe font delivrez , fe trouve
obligé de retourner en Hollande
, & quand même il n'y
retourneroit pas , qui affeurera
les Hollandois que fon ambition
ne les engagera pas avec
lui dans des guerres,dont peutêtre
ils auront peine à fortir
qu'aprés qu'ils feront épuiſez
d'argent & d'hommes? C'eſt un
malheur auque ils paroiffent
deftinez , & j'en donnerois de
bonnes raifons, fi, c'étoit icy le
1
du
Temps.
161
lieu. L'occafion pourra s'en
offrir une autre fois.
Quand le Docteur Burnet
prêcha le Sermon dont je viens
de vous raporter quelques endroits
, il étoit Chapelain du
Prince d'Orange , & faifoit
profeffion du Calvinisme . Ils fe
difoient l'un & l'autre de cette
Religion , parce qu'il en faut
avoir une , du moins exterieurement
, & celle-là les accommodoit.
C'étoit la Religion des
Hollandois , & celle qui pouvoit
le plus contribuer aux deffeins
que le Prince d'Orange
avoit faits fur l'Angleterre , puis
qu'en promettant aux Refu
giez de France de les rétablir,
il en pouvoit tirer des fecours
d'hommes & d'argent , comme
il a fait , fort perfuadé pourtant
qu'il ne pourroit leur tenir
162 VIII. P.des Affaires
parole, & qu'un Roy d'Angleterre
a toujours affez d'affaires
chez lui, pour n'être pas en état
de fe méler de celles des autres.
Si elles ne manquent pas aux
Rois legitimes, les Ufurpateurs
en doivent avoir encore davantage.
Les criminels font
toujours en crainte, & obligez
de fe défier de tous. D'ailleurs ,
quiconque eft mal affermi
dans la poffeffion des biens
qu'il a ufurpez , n'eft pas en
pouvoir de travailler pour les
autres , fur tout lors qu'il s'agit
de mettre en ufage toutes les
chofes dont on a befoin pour
foi. Ainfi les Proteftans qui ont
fondé leurs efperances fur ce
que le Prince d'Orange leur a
promis , fe font trompez bien
groffierement. Ils ont crû, parce
qu'ils ont fouhaité , mais ils
du
Temps. 163
devoient plutôt prévoir que ce
Prince ayant eu beſoin d'eux
pour envahir l'Angleterre
n'auroit pas moins affaire de
leur fecours pour s'y maintenir.
On s'aveugle quelquefois , &
c'est le plus fin qui dupe les autres
.
Je vous ay fait voir quelle
eft la Religion politique du
Prince d'Orange , & parconfequent
celle de Burnet; car fi ce
Prince veut paroitre d'une Religion
qui accommode fes affaires
auprés de ceux qui le
peuvent fervir, Burnet qui veut
faire les fiennes auprés de ce
Prince , eft prêt d'embraffes
toutes celles qui lui apporte
ront quelque utilité, come je vais
vous le faire voir. Cependant
ceux qui croyent les bien connoitre
l'un & l'autre, font
per164
VIII.P. des Affaires
fuadez qu'ils font Sociniens, &
ce qui les confirme dans cette
penſée , c'eft qu'on eft Socinien
lors qu'on n'a guere de
Religion . On ne peut dire que
Burnet en ait beaucoup , puis
qu'il vient d'en joindre une
troifiéme aux deux premieres ,
en acceptant unEvêché de l'Eglife
Anglicane, laquelle on fait
differer plus de laCalviniste que
la Calvinifte n'eft differente de
laCatholique. Voilà donc le Do-
&eur Burnet de trois Religions
à la fois ; il a choifi la premiere
pour le libertinage ; la feconde
par politique ; & la troifième
pour joüir du revenu de l'Evêché
dont on vient de le
pourvoir.
Un homme qui peut avoir
tant de Religions à la fois, s'accommoderoit
encore de mille
autres , fi l'occafion s'en predu
Temps.
165
fentoit & qu'il en puft recevoir
quelque avantage. Ceux qui
font de ce caractere ont toutes
foites de vocations en meſme
temps. Ils ne reconnoiffent que
la Fortune pour Divinité , &
l'intereft eft le Dieu feul qu'ils
adorent. Il faloit une Creature
au Prince d'Orange parmy les
Evefques , ou plutoſt un Efpion
, & ce nouveau Paſteur
luy en fervira . Son Maiſtre &
luy fe jouent de toutes les Religions
pour leurs intereſts.Burnet
demeurera Evêque, & joüira
des revenus de fon Evêché ,jufqu'à
ce qu'on aboliffe l'Epifcopat
en Angleterre .Avat que cela
arrive , Burnet mis au nombre
des Evefques, fera l'hypocrite,
& trahira fes Confreres dans
le tems qu'il feindra de pren.
dre leur party , & quand on
166
VIII.P. des Affaires
traitera les Evefques comme en
Ecoffe , on luy donnera d'autres
recompenfes , & peut- eftre
meſme le revenu de plufieurs
Eveſchez, fi le Prince d'Orange
, comme il y a tout lieu de
le croire , s'empare du revenu
de tous. On peut penser que
ce Prince ne trahira pas tout
le party Presbiterien , qui l'a
élevé fur le Trône à condition
qu'il détruiroit la Religion Catholique
& l'Anglicane , pour
ne pas faire perdre un Eveché
à Burnet. Il ne manque pas
d'autres moyens pour recompenfer
fes crimes aux dépens
des Anglois , & quand il l'a
fait Evefque , il ne l'a fait
pour tromper ceux qui font du
party Epifcopal , en leur fai
fant croire qu'il les maintiendroit
, puis qu'il donnoit un
que
du Tems. 167
Everché à un de fes Favoris
à qui il doit la Couronne en
partie. Tout le monde fçait que
Burnet eft l'Auteur du Mapifefte
plein de fuppofitions , qui
a devancé fon arrivée en Angleterre
, & avec lequel il a
ébloüy , trompé , & enfuite enchaîné
les Peuples, qui ont veu
& qui voyent encore tous les
jours détruire toutes les Loix
qu'il avoit feint de vouloir
maintenir, auffi bien que la Re.
ligion Anglicape. Il eft vray
qu'il ne l'a pas encore détruite;
on ne peut venir à bout de tant
de grands deffeins à la fois ;
mais fans y toucher , il a commencé
à la fapper d'une cruelle
maniere , en donnant aux
Non-Conformites ( à l'excep
tion des Catholiques ) tout ce
qui peut faire fleurir leur Re168
VIII. P. des Affaires
y
ligion. Enfin ce Prince , aprés,
avoir injuſtement ufurpé l'autorité
Royale , en feignant de
condamner le pouvoir arbitraire
, met tout en ufage pour
établir ce meſme pouvoir . Il
a deux ans que Burnet eftoit
bien éloigné de croire que ce
Prince en voulût à la Souveraineté.
C'est ce qui luy fit tenir
le langage qu'il a employé
dans un de fes Livres imprimé
à Roterdam en 1688. intitulé
, Voyage de Suiffe & d'Ita
lie par M. Burnet. Voici l'article
. Il parle de ce qu'il pretend
que le Prince d'Orange
ait fait après être entré dans le
Gouvernement
.
On ne tarda guere cependant
qu'on ne remarquât combien fidélement
le Prince recherchoit
le bien du Pays au préjudice
du
du Tems. 169
dufienpropre, car il rejetta toutes
lespropofitions de paix qu'on
lui fut , parce qu'elles étoient
contre le bien de la Patrie.
quoi qu'elles lui fuffent fort avantageufes;
vous favezfi j'ay
de bons Memoires de cela. Il refufa
entre autres la Souveraineté
de la principale Ville qui
lui fut offerte par une députation
folemnelle , Je contentant
de l'autorité que ces Ancestres.
avoient fi long- tems poffedée avec
tant de gloire, parce, difoitil
, qu'il favoit qu'il y a furieufement
à rifquer pour ceux qui
penfent à avancer leur autorité,
en changeant les Loix, & les
Priviléges établis dépuis longtems
dans un Pays , & qu'agir
felon ces maximes eft une chofe
également injufte & dange
reufe.
H
170 VIII. P. des Affaires
Si le Prince d'Orange rejetta
des propofitions de Paix , ce
n'eft pas qu'elles lui fufſent avantageufes.
En quoi pouvoitil
trouver de l'utilité dans la
Paix , puis que fans la Guerre
il n'avoit ni autorité ni commandement
, & qu'il ne pouvoit
difpofer d'aucuns fonds ?
Si ce Prince refufa la Souveraineté
de quelque Ville , c'étoit
fans doute , parce qu'une
Ville feule ne le pouvoit maintenir
dans le rang de Souve
rain . S'il fe contentoit de l'autorité
de fes Anceftres , c'eftoit
malgré luy , comme ils ont fait
malgré eux , aprés avoir effayé
inutilement de l'ufurper. Je
m'en rapporte
toire en dit , & je n'employe
icy l'article du Livre du Docteur
Burnet, que pour faire voir,
à
ce
que
l'hifdu
Tems.
171
qu'il loüoit il n'y a que deux
ans le Prince d'Orange , d'avoir
refufé l'autorité Souveraine
qu'on luy offroit , & qu'aujourd'huy
il fait un Heros de
ce mefme Prince qui l'a ufurpée.
Voilà comme font les Flateurs
intereffez . Ils changent
de langage felon les differentes
maximes & les differentes
actions des Princes , & ne fe
font point une honte de fe dédire
de ce qu'ils ont avancé.
Le Prince d'Orange a changé
luy -mefme de langage depuis
deux ans, ce qui fait voir qu'il
n'y avoit que de l'hypocrific
dans fes difcours , puis qu'il
difoit alors , qu'il fçavoit qu'il
y a furieufement à rifquer, pour
ceux quipensent à avancer leur
autorité, en changeant les Loix
& les privileges établis depuis
Hij
172 VIII.P. des Affaires
long- temps dans un Pays , &
qu'agir felon ces maximes , eft
une chofe également injufte &
dangereufe. Ses propres paro
les fervent à le condamner
puis qu'elles marquent
, que
felon luy , ce qu'il fait aujourd'huy
en Angleterre eft dangereux
& injufte . Lors qu'il
imputoit au Roy fon Beaupere
, d'avoir voulu établir le
pouvoir defpotique , & qu'il
cherchoitàlui faire un crime de
cet injufte deffein , il ne parloit
de loix ,
que
ver les loix
, que d'obfer-
9 que de ne rien
faire contre
les loix. Il traitoit
de fervitude
& d'esclavage
la
tyrannie
, & tout ce qui s'écartoit
tant foit peu de l'obfervation
exacte
& rigoureuſe
de
certaines
loix penales
, faites
dans
des circonstances
qui
du
Temps. 173
T
font
entierement changées. Il
difputoit aux Rois le pouvoir
d'en difpenfer quand ils le
jugeoient à propos pour les
bien de leurs Etats , & pretendoit
, lors qu'ils en ufoient
ainfi , qu'ils meritoient d'eftre
décriez , comme des Princes
qui opprimoient leurs Sujets.
Il s'eft obligé par là à nous
montrer qu'elles font les loix ,
qui luy ont permis de faire ce.
qu'il a fait. Il ne s'agit pas d'exemples
qui prouvent que
juftice & la violence ayent
triomphé, comme il y a eu totjours
des méchans, l'hiftoire en
fournit de tous les crimes. Le
Prince d'Orange ayant oppofé
l'obfervatio des loix à un Gouvernement
defpotique & arbitraire(
c'eſt le nom qu'il done à
celui de Sa Majeſté
Britanique,
l'in-
H iij
174 VIII. P. des Affaires
pour avoir difpenfe de quelques
loix odieufes en faveur de
certaines perfonnes ) s'il ne
veut pas eftre du nombre de
ceux dont faint Paul a dit ,
Vous vous render inexcufables,
vous qui condamnez les autres,
parce qu'en les condamnant
vous vous condamnez vous- mesmes,
puis que vous faites les mefmes
chofes que vous condamnez ,
il faut qu'ils nous faffe voir des
loix établies dans l'Angleterre
parles parles Rois & par les Parlemens.
qui donnent droit au Gendre
du Roi, comme plus proche Heritier
de la Couronne , lors mê- i
me qu'il a ceffé de l'être par la
naiffance d'un Fils , de fe rendre
juge de fon Beaupere , en
condamnant fa conduite de ti- r
rannie fans aucune forme de
juſtice d'envahir fon Royaume
du Tems. 195
avec une Flote nombreuſe, d'y
entrer à la tefte d'une grande
Armée, de fe faifir de fes Places
, foit qu'elles fe rendent ou
qu'elles refiftent , d'arrêter fes
revenus , de foliciter fes Sujets
de trahir leur Prince , en fe joignant
àl'Ufurpateur de fon autorité
Royale,de faire paffer lat
deſertion de fes Soldats qui les
rend dignes de mort, pour une
marque qu'ils ont de la confcience
&de l'honneur, & le ferment
qu'ils ont fait à leur legitime
Souverain, pour un engagement
illegitime dans un injufte
fervice. Mais comment demander
qu'il nous le montre ?
Ne fait-on pas que file Prince
d'Orange , voulant décrier let
Gouvernement duRoi fon Beau
pere , comme defpotique & arbitraire,
a tant fait valdir la né?
G iiij
176 VIII. P.des Affaires
ceffité de ne rien faire que felon
les loix , ce n'a efté que pour
amufer le monde ? Les Ufurpateurs
& les Tyrans fe mettent
au deffus de toutes les loix , &
lors qu'ilsveulent que les autres
s'y affujettiffent , ils trouvent
qu'il eft au deſſous d'eux,
de s'y affujettir eux-mêmes.
D'abord ils ne parlent que de
liberté & que de Parlemens libres
, mais leurs deffeins ont
à peine réuffi , qu'ils font des
Efclaves de ceux qui ont pris
leurs intereſts dans l'eſperance
de fe voir plus libres, & reduifent
en fervitude les Parlemens
& les Peuples.
Si tous les Ufurpateurs font
criminels envers Dieu & envers
les hommes, le Prince d'Orange
& la Princeffe fa Femme
le font encore davantage.
du
Temps.
177
Le cinquiéme Commandement,
qui porte Honore ton Pere,
& ta Mere , nous fait un devoir
indiſpenſable d'honorer le
Roy. La Souveraineté apparte..
noit au commencement aux
Peres , & c'eft de leur pouvoir
qu'elle est dérivée. Peut on dire
que le Roy foit honoré , lors que
l'on ofe tirer l'épée contre lui 2.
Le Pere pouvoit accufer fon
Fils & fa Fille , le Mary fa Femme
, & il leur eftoit permis de
mettre la main fur eux , & de
pourfuivre leur mort , mais les
Enfans n'avoient aucun droit .
d'acculer le Pere , ni la Femme
le Mari. Cela nous apprend
qu'il eft défendu aux
Enfans & aux Sujets , de s'élever
contre les Peres & contre
les Rois , qui ont en eux
le caractere de Pere , non pas
H W
•
178 VIII.P. des Affaires
même pour le fervice de Dieu,
& que leurs perfonnes font inviolables.
Auffi parmi tant de
jugemens contre les Rois Idolâtres,
dont l'Hiftoire Sainte eft
pleine , nous ne voyons pas
qu'il foit marqué en aucun endroit
, que le Peuple ait efté repris
de n'avoir pas dépofé fon
Roy.
Voicy ce qu'on trouve dans
un Livre qui traite de l'origine
des Troubles d'Angleterre fous
Charles I. La Rebellion eft contre
nature. Elle eft de ces charnees
qui corrompent l'usage de
la raison pour un temps , mais
qui n'en peuvent détruire l'a
faculté , qui enfin s'éclairoit de
ce nuage , & n'en retient autre
impreffion que la honte & l'é
tonnement de fes erreurs paffées
, & une ardeur d'en faire
du
Temps.
179
reconnoiffance. Cette notion naturellement
emprainte aux
coeurs des Sujets , Qu'il faut
obeir au Roy , & qu'à lui de
droit appartient le pouvoir de
la paix & de la guerre, le relea
vera quand il aura tout perdu.
Le feul nom de Roy lui fera
fourdre des Soldats de la terre,
les coutres lui fourniront des
épées : les fleaux & les gaulės
combattront pour la Couronne,
feront peur aux pistolets &
aux piques ; les armes qu'on lui
a ravies reconnoîtront leur
Maitre, & retourneront d'ellesmêmes
à lui.
Ce qui fuit fe trouve encore
dans le même Livre.
C'est une chofe bien dificile
de combatre la nature. Ceta fe
voit aux Provinces de la Ligue,
où tandis
que te Roy y eftoit
H vi
10
VIII. P. des Affaires
Maftre , on levoit des Armées
de dix mille hommes en huit
jours , mais dépuis que ceux de
la Ligue y commandent , quoi
qu'ils levent des hommes inceffamment,
leurs armées décroiffent
continuellement , & ceux
qu'ils enrôlent de jour , ſe débandent
la nuit. Que files fecrets
jugemens de Dieu qui nous
veut chaftier , n'avoient rendu
les Peuples craintifs & irrefolus
pour un temps , tel eft leur nombre
& leur haine contre le parti
de la Ligue , qu'ils en auroient
déja dépêché le pays avec grande
facilité quoi qu'ils foient défarmez
, & il faudra enfin que
la nature furmonte la contrainte
, car le Roy eft le centre de
l'Etat , où toutes les pieces tendent
par leur propre poids, on
toutes les lignes des interefts
du Tems.
181
Les
communs aboutiffent. Il arrive
aujourd'hui la même choſe au
Prince d'Orange à l'égard de
fes Armées ; plus il leve de Soldats,
moins il a de Troupes, &
dans une feule réveuë,les Commiffaires
ont trouvé quatorze
mille hommes de moins.
Rois legitimes ont toujours de
grands avantages , & les Peuples
qui veulent s'attribuër une
autorité que Dieu ne leur donne
pas, en font toft ou tard
punis
. Cette maxime déloyale
que le Corps de l'Etat eft par
deffus le Roy , fe trouve contredice
par le ftile ordinaire des
cahiers prefentez aux Rois
d'Angleterre par le Parlement.
Les deux Chambres
fupplient tres - humblement le
Roy leur Souverain Seigneur,
& fe qualifient les tres182
VIII. P. des Affaires
humbles loyaux Sujets de fa
Majesté. C'est le Corps reprefentatif
du
Royaume qui parle
, & qui ne dit rien par compliment,
mais par devoir.
Bodin en faifant le dénombrement
des Monarchies Souveraines
, met en ce rang celles
d'Angleterre & d'Ecoffe, &
dit, Que les Rois y ont fans controverfe
tous les droits de Majesté,
& qu'il n'y est loisible aux
Sujets, ny à part ny en corps, de
faire chofe aucune contre la
vie,ou la reputation, ou les biens
du Souverain , foit par voye de
force , ou de juftice , quand bien
ilferoit coupable de tous les crimes
qu'on peut imaginer en un
Fyram.
Le Roy Jacques I.
remarque
dans fon Livre du droit des
Rois , en examinant le quatriédu
Tems.
183
me inconvenient, que du temps.
d'Edouard III. les Etats firent :
une Ordonnance , par laquelle
ils déclarerent Traitres tous
ceux qui imaginent ( c'eſt le
mot de la Loy ) ou qui machinent
la mort de leur Souverain.
C'eft fur cette Ordonnan--
ce que les Juges du Païs fe font
fondez , lors qu'ils ont toujours
dépuis jugé pour Traitres ceux
qui ont ofé parler de la dépofition
du Roy , parce qu'ils ont
cru qu'on ne lui pouvoit ofter
la Couronne fans lui ofter la
vic. C'eftoit autrefois un crime
digne de mort, de dire du mal
du Roy , & même d'imaginer
rien contre fa puiffance . La
parole de Dieu y eft expreffe,.
puis qu'elle nous défend de di ..
re mal du Roy, non pas même:
en la penſée..
184 VIII. P. des Affaires
fes ,
Calvin que le Prince d'Orange
doit reconnoitre , ne lui
eft pas plus favorable que les
autres . Voicy comme il parle
dans fon Livre des Inftitutions.
Si nousfommes tourmentez pour
la pieté par un méchant & facrilege
Prince,avant toutes chcfouvenons
- nous de nos pechez
, ne faifant point de doute.
que Dieu n'envoye des fleaux,
pour nous chaftier. Par ce moyen
nous tiendrons l'impatience
en bride par l'humilité. Aprés
cela fouvenons - nous que ce
n'est pas à nous à remedier à
ces maux- là, & que tout ce que
nous avons à faire eft d'implorer
l'aide de Dieu en la main
duquel font les eoeurs des Rois ,&
les mouvemens des Royaumes. Il
avoit dit un peu auparavant,la
parole de Dieu nous oblige à être
du Tems.
185
fujets, non feulement aux Princes
qui font dignement leur devoir
; mais à tous Princes , de
quelque façon qu'ils foient parvenus
à la Souveraineté, & encore
qu'ils ne faffent rien moins
que le devoir de bons Souverains.
En fon Commentaire fur Da.
niel ; Apprenons, dit- il, par l'exemple
du Prophete à prier
Dieu pour les Tyrans , s'il lui
plait de nous affujetir à leur
plaifir défordonné , car quos
qu'ilsfoient indignes de tous offices
d'humanité,
cependant parce
que c'est par la volonté de Dieu
qu'ils commandent, c'est à nous de
porter doucement leur joug , non
feulement à cause de l'ire, comme
faint Paul admonefte , mais
auffi à cause de la confcience ;
autrement nous ne sommes pas
186 VIII. P.des Affaires
feulement rebelles contre eux,
mais contre Dieu. Cette leçon
eft du même Commentaire.
Que cecy nous foit continuellement
en la memoire , que la même
autorité Divine qui donne
autorité aux Rois , établit auffi
les plus méchans Rois . Que jamais
ces penfées feditienfes ne
nous montent en l'esprit , qu'il
faut traiter le Royfelon fes merites
, & qu'il n'est pas raifonnable
de rendre le devoir de Sujets
à celui qui ne nous veut pas
rendre celui de Roy Il n'y a pas
une ligne dans tous ces Paffages
qui ne condamne le Prince
d'Orange , & il y auroit mille
reflexions , & mille raifonnemens
à faire qui me méneroient
trop loin.
Pierre Martir n'eft pas moins
contraire aux feditieux de la
du Tems. 187
Convention , & à l'invafion qui
vient d'eſtre faite en Angleterre.
En expofant ce paffage des
Proverbes ; Par moy regnent les
Rois , il dit , que fous le nom de
Rois , le Texte entend auffi les
Tirans, d'où il tire cette confequence
. Pourtant apprenant
d'icy que ton Roy eft établi de
par Dieu , tu ne machineras rien
de feditieux en l'Etat. Tout ce
que tu peux faire quand tu es
oppreffe eft d'en appeller au Tribunal
de Dieu , n'y ayant point
d'autre Puiffance Superieure
qui un Tyran doive obeir. Il dit
aufli, que lors que Dieu a voulu
chaffer ou chaftier les Rois de
Iuda pour leurs pechez, il ne l'a
point fait par les Iuifs , mais
par les Babiloniens, Affiriens &
Egiptiens, montrant par la con.
duite de fa juftice & Providen188
VIII. P. des Affaires
ce, que ce n'est point aux Sujets
de prendre connoiffance des
fautes de leurs Souverains, mais
qu'ils les doivent laiſſer entierement
à Dieu , qui a d'autres
moyens en main pour les punir
& ranger à leur devoir. Tous
ces paffages font voir que l'action
du Prince d'Orange eft
condamnée par les loix Divines
& humaines. Quoy qu'il
n'y ait perfonne qui ne demeure
d'accord que fon invafion
le rend criminel envers
Dieu , & envers les hommes ,
& que les uns l'avoüent hautement
pendant que les autres
fe contentent de fe le dire tout
bas, eſtant retenus , ou par l'intereft
, ou par la crainte : on ne
laiffe pas de raifonner beaucoup
fur ce fuprenant évenement.
Perfonne n'approuve
1
du
Temps.
189
les crimes du prince d'Orange
, mais ce qu'il a fait attire.
une attention qui ne luy eft
pas entierement defavantageufe.
Il ne faut pas en eftre
furpris. Tous les grands fuccés
d'une entrepriſe hardie ,
quoy que criminelle , & qui
paroift non feulement difficile ,
mais auffi prefque impoffible ,
font ouvrir les yeux , & regarder
celuy qui en vient à
bout, avec une certaine espece
de furpriſe pleine d'admiration
& d'étonnement , parce qu'il
faut pour l'executer avec bonheur
un efprit accompagné
de mille talents qui ne fe
trouvent ny dans le commun
des hommes , ny mefme fouvent
dans les perfonnes qui
font diftinguées par beaucoup
de qualitez extraordinairess
190 VIII. P. des Affaires
Ainfi la plufpart de ceux qui
n'ont examiné que le bruit
qu'a fait l'entrepriſe du Prince
d'Orange , & le fuccés qu'elle
paroit avoir eu , ont dit que fi
elle le rendoit indigne du nom
d'honnefte-homme, elle lui faifoit
meriter du moins en quelque
maniere celui de grand
homme. On en peut juger de
cette forte quand on ne fait
pas de juftes reflexions fur
tout ce qui regarde la chofe
dont l'évenement fait décider ;
mais quand on viendra à examiner
ferieufement l'ufurpation
de la Couronne d'Angleterre
, aprés eftre forti de la
premiere ſurpriſe qui cauſe un
étonnement precipité , on trouvera
que ces entrepriſes ne font
pas fi dificiles qu'on ſe l'imagine
, lors qu'on veut bien fadu
Tems, 191
crifier pour y réuffir , tous les
fentimens d'honnefte-homme;
qu'on foule aux pieds la Religion
, l'honneur & la Juſtice ,
qu'on eft fans foy & fans parole
, qu'on fe fait un jeu des
plus lâches & plus noires fourberies,
& que pour écarter , &
même pour immoler tout ce qui
peut s'opposer à la fureur d'une
ambition fanglante & déreglée
, on fait mille fuppofitions
qui facilitent les moyens de s'en
défaire. Voilà de quelle maniere
agit le Prince d'Orange,
pour venir à bout de tous fes
deffeins . Il poffede ce caractere
fi parfaitement , qu'il faut
fçavoir combien il lui eft naturel
pour ne pas prendre les fuppofitions
qu'il fait pour autant
de veritez . Par là on écarte
tout ce qui nuit , on l'exile, on
192 VIII. P.des Affaires
le facrific , & on met tout en
ufage , la violence , les injuftices
, & la trahifon . Il n'eft enfin
befoin pour réüfir dans les
projets de la nature de ceux
du Prince d'Orange , que de
prendre la réfolution d'être
grandement méchant , s'il m'eſt
permis de parler ainfi , & on le
devient , mais non pas grand
homme. Il eft certain, à parler
en général , que quiconque
pourra fe refoudre à commet
tre toutes fortes de crimes fans
aucuns égards , pour venir à
bout de la plus haute entrepriſe
, y réüſſira toujours fans
beaucoup de peine . Il ne faut
que travailler d'abord à furmonter
les fcrupules , qu'il
femble que le moins honnête
homme doit avoir. Cependant
il
du Tems. 193
il y a des gens qui font nez
avec de fi méchantes inclinations
, & fi naturellement
portez au mal , & à commettre
tous les crimes qui les
peuvent élever, qu'ils n'ont jamais
fenty defcrupules , & par
confequent aucun mouvemens
d'honneftcté.ll eft à croire que
les grands criminels , qui fe fignalent
par ces crimes étudiez,
commis avec lenteur , & avec
art , & qui ne font point excufables
par les aveugles tranfports
d'un premier emportement
, ne fe trouvent que par
my les perfonnes du temperament
dur & infenfible , que je
viens de vous marquer.Si, comme
plufieurs pretendent, parmy
Jes fcelerats de cette nature, on
doit en trouver , qui à l'eftime
I
194 VIII . P. des Affaires
prés que l'on ne içauroit a
voir pour eux , peuvent être
regardez comme de grands
hommes , le Prince d'Orangel
ne peut être mis dans ce
rang. Il doit prefque tout lę
fuccés de fon invafion à ceux
qui ont trahi leur Roy , & au
fecret que l'on a fi bien gar
dé dans cette affaire , qu'il
n'y a peut être point d'exemple
qu'une chofe d'une fi
grande importance , fçuë par
tant de gens , ait été tenuë
fi longtemps cachée . Mais à
l'égard de ce fecret , ceux
qui ont trahi Sa Majesté Britannique
ont plus de part que
lui à la gloire de ne l'avoir
point découvert. Comme ils
Coient moins intereffez que
ce Prince à le garder , ils pou-
·
du Tems. 195.
voient en le declaranp à leur
Roy , s'en faire un merite auprés
de lui , & obtenir par
là leur pardon , & dos recompenfes
; mais l'affaire res
gardant entiérement la Prince
d'Orange , il ne pouvoit
le découvrir fans manquer fon
entreprife , & ce n'eft pas
avoir une habileté extraordi
naire que de garder fon propre
fecret , fur tout lors qu'on
ne peut le laiffer échaper
fans voir avorter ce qui a cot
té de grandes fommes , & des
foins & des peines extraordinaires.
Je veux pourtant que
dans la manière dont le Prin
ce d'Orange a envahi les Etats
du Roi fon Beau pere ,
il y ait un peu de cette gloire
peu eftimable & peu efti-
I ij
196 VIII. P. des Affaires
mée , que l'on ne fçait comment
appeller. Il ne peut la
difputer que contre les Ufurpateurs
qui ont réuffi avant luy
dans de pareils attentats. Ainfi
la victoire qu'il remportera ne
fera que fur des Tirans. C'eſt
une avantage qui n'eft pas
fort glorieux, puis que le vainqueur
ne peut eftre que celuy
qui aura travaillé à s'acquerir
la plus odieufe memoire. Comment
fe réjouir du triomphe
fi l'on peut dire que c'en foit
un , lors qu'aprés avoit étouffé
tous les fentimens d'honneur
& de vertu , & s'eftre
précautionné contre les plus
juftes temords , on ne remporte
que l'avantage de paffer
pour le plus grand criminel
dont les hiftoires ayent jadu
Tems. 197
mais parlé
honneur , parce qu'il y a
du plus , & du grand . Il eft
honteux de difputer du plus ,
à moins que de le faire
une gloire qui n'eft reconnuë
que parmy les fcelerats
& dont les honneftes gens
ne parlent qu'afin de la déte-
On s'en fait un
fter.
De toutes les Ufurpations ,
celle du Prince d'Orange fe
trouve la plus lâche , la plus
facile , & celle qui peut moins
faire meriter par aucun endroit
le nom de grand homme
à celuy qui l'a faite , parce
qu'il s'eft fervy des voyes les
plus honteuses. Il a pris d'abord
le chemin des hommes fans
coeur , & n'a cherché à réuifie
que par de lâches ſurpriſes.
I iij
198 VIII.2 . des Affaires
Il y en a de certaines qu'on
peut employer , & beaucoup
de rufes font permifes dans
la guerre , máis l'honneur ne
fouffre rien de ce qu'on fait
contre la parole donnée , &
l'on trouve même peu de criminels
qui ne la gardent .
quand ce ne feroit que pour
cacher une partie de leurs
crimes fous un exterieur de
probité , en conſervant quelque
chofe de ce qui diftingue
les honneftes gens. Ils mar.
quent par là que s'ils fe trouvent
forcez de fe laiffer entrainer
aux crimes , ils n'ont
pas encore étouffé tous les fentimens
d'honneur , & qu'ils les
connoiffent , quoi qu'ils les
pratiquent peu. Le Prince d'Orange
n'a pas fait de même, &
du
Temps. 199
>
par un procedé qui n'eſt gaere
en ufage , même parmi
ceux qui facrifient tout àl'ambition
, i. s'eft noirci , fans au-
-cons égards, de tous les crimas
qu'il a cru luy pouvoir être utiles.
Lors que le bruit du deffein
qu'il avoit fait d'ufurper la
Couronne d'Angleterre commença
à fe répandre , ce Prince
fit affurer Sa Majesté Britannique
, par les Ambaffadeurs
de Hollande , que ce
qu'on y difoit de fon entreprife
, étoit entiérement faux , &
il lui fit faire mille honnêterez
pour lui ôterla penfée qu'il
dût l'attaquer , mais lors qu'il
connut que fon armement pouvoit
le rendre fufpect , il écrivit
au Roy d'Angleterre
pour lui confirmer , ce que lui
I iiij
100 VIII.P. des Affaires
avoient dit les Ambaffadeurs
de Hollande , de forte que ce
Monarque trouva mauvais
qu'on noircit fon Gendre auprés
de lui , & fe feroit déclaré
contre ceux qui l'accufoient
, s'il avoit eu à prendre
parti. Ainfi tout ce qui a fait
le fuccés de l'entrepriſe du
Prince d'Orange , c'eſt d'avoir
heureufement trompé un Roy
à qui il eftoit attaché par tant
de noeuds, & de lui avoir manqué
de parole, ce que les fcele
rats même ne font pas, ces fortes
de rufes n'eftant pas permifes
en bonne guerre. Quoi que
le crime fut égal à tromper un
ennemy , il auroit au moins
eu dequoi fe vanter de l'avoir
furpris , mais il n'y a que de
la lâcheté & nul avan-
>
du
Temps.
201
tage à tromper fon Oncle &
fon Beau pere. Il n'eftoit pas
malaifé au Prince d'Orange
d'en venir à bout , puis que
naturellement
le Roy d'Angleterre
devoit s'affarer fur
ce qu'il luy faifoit dire. Tout
honnête homme & qui fur
fes propres fentimens , croit
que le fang dont il eft formé
eft incapable de faire des
crimes , ne fçauroit cftre blâmé
de fe repofer fur la parole
de ceux qui font de ce
mefine fang. C'est ce qui eft
arrivé au Roy d'Angleterre
.
Il eftoit Oncle & Beau- Pere ,
& de la maniere hipocrite
dont un Prince , fon Gendre
& fon Neveu tout enfemble ,
luy faifoit jurer que toutes
fes intentions eftoient finceres ,
I v
202 VIII. P.des Affaires
il n'a fait en le croyant que ce
que tout autre eût fait comme
luy dans un cas pareil . Mais
quel honneur en peut efperer
le Prince d'Orange ? Il n'a eu
befoin pour reuffir, que de corrompre
de lâches fujets pour
en faire autant de traîtres , en
quoy on ne croira pas qu'il
doive avoir eu beaucoup de
peine, pour pou qu'on faffe de
reflexion fur les agitations per
pearelles des Anglois qui voudroient
voir changer tous les
jours la forme du Gouverne.
inent , & qui ne fçauroient
heanmoins dire ce qu'ils fouhairent.
Non feulement ce
Prince n'a fait aucune action
de vigueur, mais il eftoit feur
de n'en point faire , & de n'eftre
exposé à aucun rifque.
du
Temps.
203
On fçait qu'il a dit , que
quand il ne feroit paffe en
Angleterre qu'avec cing cens
bommes il eftoit affuré du
fuccés des deffeins qui lu
avoient fait entreprendre ce
voyage. Il n'alloit donc af-
,
fronter aucuns perils , puis
qu'il eftoit feur de n'avoir
point d'ennemis à combattre.
Cela eftant , il y auroit lieu de
dire, que fon ombre luy faifoit
peur lors qu'il a paffé avec
tant de Troupes , & un fi
grand attirail de guerre , quoy
qu'il euft pû venir à bout
de fon entreprife , avec cinq
cens hommes , comme il en
eftoit perfuadé , & comme la
fuite a fait voir qu'il avoit raifon
de l'eftre. On voit par la
qu'iln'y a pas cù plus de gloire
I vi
204 VIII. P. des Affaires
·
pour lui du cofté des moyens
de faire réuffit ce qu'il avoit
projeté . Les armes qui ont
fervi pour l'executer , font l'ingratitude
, le parjure , la perfidie
, l'impieté , les facrileges,
& mille autres chofes de cette
Dature. Ce font là les armes
d'un Conquerant fans gloire,
qui n'a point hazardé ſa vie,
& qui par la trahiſon a porté
les coups mortels à fes ennemis,
fans eftre en danger d'en
recevoir. De pareils Vainqueurs
triomphent fans gloire,
parce qu'ils combattent fans
peril. Les attentats font leurs
exploits , & leur victoire eft
femblable au triomphe odieux
" que remporteroit
un
homme , qui après avoir juré
à un autre qui fe feroit défié
du Tems ems
205
..
de lui , une amitié inviolable ,
le poignarderoit par derriere
en l'embraffant. Le Prince
d'Orange a fait la même chofe
à l'égard du Roy qu'il a détrôné.
Il a abufé de la trop
bonne opinion qu'il avoit de
lui , & il n'a trouvé par là que
des facilitez dans fon entrepri
fe. Les obftacles fe devoient
rencontrer dans fon coeur, mais
ce font ceux qu'il a le plus facilement
furmontez , & il eft
même à croire qu'il n'y en a
point trouvé du tout. Ainfi il
n'a pas eu plus de peine à
triompher de ce cofté-là , que
du cofté des Anglois, de la docilité
defquels il pouvoit le tenir
feur , puis qu'il avoit paro
le que loin de s'oppofer à fa
defcente , ils fe joindroient
206 VIII.P des Affaires
•
tous à lui. Cefar n'auroit pas
donné des louanges à de pareilles
conqueftes , puis qu'il
ne pouvoit fouffrir celles qu'on
remportoit ailément , même en
combatant , & plufieurs font
perfuadez que lors qu'il a dit,
qu'il eftoit venu , qu'il avoit
vú , & qu'il avoit vaincu , il
fe moquoit de la facilité qu'il
avoit trouvée à vaincre . Ce
ne font pas les fuccés des entrepriſes
qui les rendent glorieufes.
C'eft la maniere dont
on vient à bout des deffeins
qu'on a formez. Un Capitaine
ne peut meriter le nom
de Grand lors qu'il a pratiqué
des Traitres qui lui ouvrent les
porres d'une Ville , fans qu'il
ait tiré un feul coup , de même
qu'un Scelerat ne peut difpu
du Tems. 207
que
>
ter d'efprit , d'adreſſe , ny de
conduite parmi fes pareils, quoi
fon crime l'emporte par fa
noirceur , lors qu'il a réuffi fans
peine , & qu'il n'a pas eu plus
d'obftacles à furmonter qu'en a
trouvé le Prince d'Orange.
Un Ulurpateur qui fe voit
dans un Trône fe croit tout
couvert de gloire , parce qu'il
eft glorieux d'avoir le titre de ·
Roy , mais la difference eft
grande de regner par ufurpation
, ou par un droit legitime ,
& quand ce Prince qui n'eft
aimé en Angleterre que de fes
Creatures & des Prefbiteriens,
pourroit devenir les delices des
Peuples , & s'attirer leur amour
par mille actions auffi juftes
qu'éclatantes ; je dis plus encore
quand la mort de ceux
208 VIII. P. des Affaires
à qui appartient la Couronne
avant qu'il puiffe y pretedre,l'en
rendroit enfin legitime poffeffeur
, la pofterité ne lui peut
donner dans l'Hiftoire d'autre
nom que celui d'Ufurpateur,
Ce que je dis eft incontestable,
& il n'y a jamais eu d'exemple
du contraire . Mais quand l'Hiftoire
auroit favorisé quelques
Ufurpateurs, ce qui ne fe trouve
point , le Prince d'Orange
ne pourroit efperer la même
chofe , puis que s'il a fçu fe
diftinguer , ce n'eft que par les
endroits qui peuvent rendre un
homme coupable . J'ay appris
d'un de fes Domestiques , qu'il
n'y a pas d'homme plus vio
lent. Il a beau fe déguifer làdeffus,
fes actions le trahiffent,
il cft infupportable à tous, mais.
du
Temps.
209
1
- particulierement à lui- même ,
& change fouvent d'un moment
à l'autre fans fçavoir ce
qu'il fouhaite ; mais il ne faut
pas s'en étonner. Tout homme
qui aprés s'eftre agrandi par
des crimes fignalez , eft obligé
pour fe maintenir , de faire
des injuftices à tous momens,
afin de fe conferver le rang où
la trahiſon l'a élevé , a lieu de
tout craindre , & quand on
craint tout , on ne peut eftre
long temps dans la même affiete.
La belle gloire eftant inconnue
au Prince d'Orange
ne lui fçauroit avoir infpiré
l'envie de regner , & quiconque
connoitra l'excés de fon
avarice , fera bien perfuadé
qu'il a fouhaité le Trône pour
eftre en pouvoir de remplir fes
210
VIII.P. des Affaires
coffres. Il ne fera jamais comme
Alexandre , qui ne vouloit
des Couronnes que pour avoir
la gloire de triompher , & le
plaifir de les rendre. Quoi que
le Prince d'Orange ait le nom
de Roy , il ne doit pas croire
que fa puiffance ſoit bien affermie.
La force le foutient ;
mais dés que l'autorité d'un
Ufurpateur vient à s'affaiblir ,
& que l'éclat qui l'environnoit
n'éblouit plus , il commence à
paroitre criminel & quand il fe
Jaiffe furprendre , ceux qui
l'encenfoient le regardent en
coupable. Il ne doute pas luimême
qu'il ne le foit , il fçaiz
que les crimes d'un Tyran , ne
font juftifiez que pendant qu'il
regne , & qu'il eft coupable
dés que fon regne a ceffé.
du Tems.
211
Peut il croire aprés cela , &
ceux qui embraſſent ſon parti,
peuvent - ils eftre perfuadez,
que fes perfidies puiffent lui
faire meriter le nom de grand
homme ? Ce nom & celui
de criminel ne s'accordent
point enſemble ; ainfi ce
dernier lui refte toujours. Et
comment un homme , que toutes
les loix divines & humaines
condamnent , & dont le procés
fe trouve tout fait lors qu'il
tombe du Trône, peut- il croire
qu'il a merité un nom glorieux ?
Il en eft des Ufurpateurs qui
regnent, comme de ceux qu'on
pretend qui ayent des charmes,
& qui tant qu'ils les ont fe diftinguent
dans les chofes pour
lefquelles ils leur ont eſté donnez
, mais qui , fi-toft que le
212
VIII. P.des Affaires
7
charme ceffe , perdent tout à
coup ce qui les faifoit briller ,
& retombent dans l'efpece de
neant , d'où ils avoient cru s'étre
tirez . L'autorité abfoluë,
& la Majefté du Trône font le
charme qui fait briller les Ufurpateurs
; mais dés que ces deux
chofes commencent à leur man.
quer,ils paróiffent tout ce qu'ils
eftoient auparavant . Leurs cri
mes dénuez d'éclat femblent
horribles ; on en voit toute la
noirceur qui eftoit couverte
par les brillans de la Couronne
, & en ceffant deftre Rois,
ils font criminels devant les
hommes , comme ils l'eftoient
auparavant aux yeux de
Dieu .
Les Politiques qui avoient
trouvé que felon le caractere
"1
du Tems. 213
du Prince d'Orange
>
qui
eft de facrifier tout à fon
ambition fans en excepter
les dévoirs les plus facrez ,
il avoit fait tout ce qu'un
ambitieux qui foule aux
pieds le fang , l'honneur ,
& la Religion peut faire ,
ne l'ont pas trouvé habile dépuis
fon débarquement en
Angleterre. Il n'a pas jouy
de fes avantages , comme il
auroit pu faire à l'égard de
l'Irlande , & il s'eft laiffé tromper
de ce coſté - là , comme
je pretens vous le faire voir,
lors que je vous parlerai des
affaires de ce Royaume. Il
en a negligé aufli beaucoup
d'autres , & s'eft arreſté lors
qu'il eftoit important d'agir
. L'empreffement d'avoir
214 VIII. P. des Affaires
le titre de Roy , & de le voir
reveſtu des habits Royaux ,
luy a fait perdre un temps infiny
qu'il ne recouvrera jamais.
Ce titre devoit peu luy
importer , puis qu'il avoit la
Puiffance. I fuffifoit qu'elle
luy fournit un fecours certain
pour vaincre tous les obftacles
qui l'ont embarraffé depuis
qu'il s'eft fait élire Roy , &
qui s'appreftent encore. Tous
ees obftacles eftant furmontez,
ilfe feroit fait offrir la Cou
ronne quand il l'auroit jugé à
propos , avec cette difference
qu'en l'acceptant fans avoir
montré d'avidité de l'avoir , il
fe feroit veu en feureté dans
un Trône , où il n'eſt pas tropbien
affermy. Ainfi , en tombant
d'accord que du côté de
du
Temps. 215
l'intention rien ne luy manque
pour eftre au nombre des criminels
les plus renommez , on
ne dira pas pourtant qu'il doive
eftre mis au rang des plus
habiles du côté de l'execution
, quoy que la maniere
dont il a commencé , & la
grandeur de fon entrepriſe
femblent avoir éblouy d'abord.
Mon deffein eftoit de reprendre
dans cette huitiéme
Partie la fuite du Journal du
Parlement d'Angleterre ; j'entens
à l'égard des Affaires d'Etat
, car je ne pretens pas vous
parler de celles des particuliers
qui n'y ont point de rapport ;
mais l'abondance de la matiere
m'oblige à remettre à une
autre fois ce que j'ay à vous
216 VIII. P. des Affaires
en dire. Vous le trouverez
dans les autres Parties de cette
Hiftoire. Cependant je
Croy que vous ne ferez pas
fachée de voir ce qu'on a
écrit fur ce Parlement. Cela
vous fervira à juger de beaucoup
de chofes que s'y font
paffées.
On pretend que le Farlement
établira de fi bonnes loix ,
& mettra fi bon ordre qu'elles
foient executées , qu'il n'y aura
plus de renverjement à craindre;
mais on veut que ce foit un
Parlement libre , & c'eft fur ce
mot de libre , qu'on fonde principalement
l'efperance de ces
grands avantages.
Etrange aveuglement , de ne
pas voir qu'un Parlement libre
dans la conjoncture prefente, eft
une
du Tems. 217
une auffi grande chimere qu'u
ne montagne fans valée Ce
qu'on prend pour fondement
dans ces declarations en eft
une preuve indubitable. Il n'y
a rien, dit- on, de plus certain
que les loix ne peuvent eſtre
faites en Angleterre que du
confentement du Roy & du
Parlement. Or un confentement
force n'eft pas un vray
confentement, & c'est une maxime
établie par toutes les
loix, qu'on n'eft pas cenfé faire
librement ce qu'on ne fait
que pour éviter un mal confiderable
, dont on nous menace,
ou que nous avons raisonnablement
ſujet de craindre qu'il ne
nous arrive par une violence
injufte. Comment donc un
Parlement, où tout fe doit fai
K
218 VIII.P.des Affaires.
Le
ve par un mutuel confentement
da Roy , & des Membres qui
compofent , peut-il eftre libre
, fi le Roy n'a du moins autant
de liberté de propofer an
Parlement ce qu'il veut, & de
confentir à que le ce Parlement
Lui propofe , que le Parlement
de propofer au Roy ce qu'il ju
ge à propos pour le bien de
l'Etat , & de confentir à ce
qui lui eft proposé de lapart
du Roy.
que
Cela eft plus clair que le
jour, & il n'est pas moins clair
dans l'état où eft maintenant
l'Angleterre , il n'y pou
voit avoir de liberté ny de
part ny d'autre dans ce Parlement
pretendu libre. Vn
Gendre dénaturé y eftant entré
avec une Armée de Prefdu
Temps.
219
;
biteriens étrangers , s'eft emparé
du pouvoir legitime de
fon Beaupere. Il a attiré fon
autre Gendre à fon parti , il a
Joulevé les Peuples parfes Declarations
feditienfes , & eft
entré en victorieux dans tou-
Les les Villes qu'il a trouvées
fur fa marche il a par tout
excité ou fomenté de furieux
omportemens de la Populace
contre la Religion du Roy ; il
a menacé des plus cruels trai
temens tous ceux qui demeu
reroient fidelles à Sa Majesté,
& aprés avoir eu l'infolence
de demander pour preliminarre
de ce Parlement , que le Roy
n'euft plus la garde de la Tour
de Londres , il l'a fait tomber
enfa puiffance , & on y a enfermé
les principaux Seig-
Kij
220 VIII.P. des Affaires
neurs , dont tout le crime eft
d'avoir fidellement fervi Sa
Majesté.
On voit affez que les chofes
eftant en cet eftat , le Roy ne
pouvoit demeurer à Londres,
qu'étant entre les mains de fes
ennemis en danger d'étre traité
par cette malheureufe Nation
comme le Roy fon Pere,
qu'elle honore comme un Martir
dans fa Liturgie , aprés
l'avoir maffacré. N'eft - ce donc
pas une illufion qu'on fait à
toute l'Europe , d'étourdir le
monde par la demande d'un
Parlement libre , lors que celui
qui en doit eftre neceffairement
l'ame & le chef, auroit
efté reduit dans la plus
dure & la plus indigne captivité
quifut jamais ?
du Tems 22T
Il ne pouvoit pas y avoir
plus de liberté pour les Membres
du Parlement, car il faudroit
pour
cela
que
tous ceux
qui l'auroient composé cuffent
pú propofer fans crainte tout
ce qu'ils auroient jugé avantageux
pour le bien de l'Etat,
foit pour appuyer le deffein
qu'avoit le Roy d'ofter le Teft,
les Loix penales , foit pour
combattre ce deffein Or fçauroit
efté une folie de fe promettre
qu'on y auroit eu la liberté
defaire le premier , c'est à dixe
, de foutenir la pensée de
Sa Majesté Britannique aprés
ae que le Prince d'orange à
la tefte d'une grande Armée,
Le Roy n'en ayant plus aucune
à lui oppofer , a fait entendre
dans fes Manifeftes que
Kiij
222 VIII: P des Affaires
le Teft & les Loix penales étant
le foutien neceſſaire de l'a
Religion Anglicane , c'est étre
traître à fa Religion & à fa
Patrie , de confentir qu'on les
affoibliffe , & aprés les horribles
menaces qu'il y fait de
traiter tous ceux qu'il croit a
voir appuyé ce ſentiment du
Roy , comme d'execrables criminels:
Il n'y a donc rien de plus
ridicule que de donner le nom
de libre à un Parlement , où il
n'y auroit eu que les Factieux.
& les Republiquains , & ce
vieux levain de Cromvelif
me , qui auroient dit avec infolence
tout ce quits fe feroient
imaginé de plus dérai--
fonnable & de plus injufte
Pour opprimer entierement les
du
Temps: 223
Catholiques & fouler aux
pieds l'autorité de leur Souverain,
& où les Proteftans moderez
équitables n'auroient
pú ouvrir la bouche pour les
contredire fans s'expofer , ou
à eftre mis en pieces par la
canaille de Londres dont la
fureur va jusqu'à violer le
droit des gens en faccageans
les Maifons des Ambaſſadeurs
ou à eftre livrez à
la difcretion de l'armée de
ce nouveau Cromvel , felon
ta menace qu'il en a fait par
>
avance.
Ainfi Sa Majesté Britannique
a eu tres-grande raifon
de répondre à ceux qui
depuis l'arrivée du Prince d'Orange
le preffoient d'affembler
ce Parlement libre qu'onz
224 VIII VIII P.P.des Affaires
Luy demandoit , qu'il eftoit
tres-difpofé à le faire , mais
qu'il falloit qu'auparavant
cette armée d'étrangers fortit
du Royaume. Que fi pour n'avoir
rien àfe reprocher il s'eft
rabaiffé depuis jusqu'à vouloir
bien le convoquer , comme
il lefit témoigner au Prinse
d'Orange par trois Milords
qu'il luy envoya , la maniere
infolente dont ce Prince regût
cette extrême condefcendance
, & les conditions tiranniques
qu'il exigea en voulant
qu'on rendit le Peuple.
de Londres maistre de la
Tour , ont dû neceffairement
porter Sa Majefte Britanique
auparty qu'elle a pris de revoquer
cette convocation en
nompant ces honteux liens .
du Tems. 225
qu'on luy preparoit , par
ane fage retraite jufqu'à
ce que Dieu ait touché le
coeur de cette malheureuſe
Nation , comme il écrivit dans
ane Lettre fi touchante & fi
Chrétienne au Comte de Feversham.
Il me reste encore quelques
Pieces feparées , & qui
ont été écrites par differentes
perfonnes. Je vous en feray
part dans la fuite.
FIN
W
LYON
7893-
Qualité de la reconnaissance optique de caractères