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1689, 02, t. 4 (Affaires du temps) (Lyon)
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EX BIBLIOTHECA
AUGVSTINIANA
LVGDUNENSI
1

807158
AFFAIRES
DU
TEMPS.
TOME IV.
THEQUE
DE
LYON
LA
ALTON
Chez THOMAS AMAULRY,
rue Merciere, au Mercure
Galant.
M. DC. LXXXIX .
AVEC PRIVILEGE DV ROY.

VILLE
DES
QUATRIE ME PARTIE
AFAIRES
DU TEMPS.
THERUE
LYON
OUS me l'ordon
1893
nez , Madame , & je
vous obeïray. Quoy
que je vous aye pars
lé affez amplement des Affaires
d'Angleterre dans
mes
deux dernieres Lettres ordid'anaires
, je ne laifferay pas
joûter un quatriéme Volume
aux trois que je vous ay déja
A Tome IV.
2 IV. P. des Affaires
envoyez fous le titre d'Affaires
du Temps. Il contiendra tout
ce qui s'eft paffé dépuis la fin
de Novembre 1688. jufqu'au
premier jour de Mars prochain
, & comme dans le premier
de ces trois Volumes j'ay
rappellé toutes les actions du
Prince d'Orange dépuis la
Guerre déclarée par le Roy
aux Etats Generaux en 1672 .
en continuant de la même
forte à vous les marquer de
temps en temps, il fe trouvera
qu'infenfiblement j'auray écrit
toute la vie de ce Prince , &
peut-eftré fera - ce l'Hiftoire à
laquelle la Pofterité croira le
plus , puis que ce que l'on publie
du vivant de ceux qui ont
part aux évenemens confiderables
, eft toûjours beaucoup
>
du
Temps. 3
plus vray que ce que l'on fait
paroître quelque- temps aprés
leur mort. La raiſon eft que
ces Hiftoires ne peuvent eftre
compofées que de chofes tresconnuës
, dont ceux qui les li
fent ont prefque efté les témoins
, parce qu'autrement
l'Auteur feroit convaincu d'avoir
dit des fauffetez. Il n'en
eft de même de ceux qui pas
écrivent dans un autre fiecle
fur des Memoires qu'ils ont recueillis.
Ils font en pouvoir de
nous raconter des fables , &
ont une entiere liberté d'inventer
des faits , fçachant que
perfonne ne fçauroit les démentir
, puis qu'on ne peut dire
que les caufes ou les circonftances
de quelque action
foient fauffes pour avoir efté
A ij
4 IV. P. des Affaires
ignorées , comme ils ne manquent
pas de le fuppofer.
Ainfi ils fçavent fe tirer d'affaires
, & donner du poids à
leurs Hiftoires , en difant que
des Memoires fecrets du temps
dont ils écrivent font tombez
entre leurs mains & cela.
les fait paffer pour habiles ,
quoy qu'ils n'ayent eu fou- ,
vent que l'efprit & l'adreffe
d'inventer. Pour peu qu'on
faffe de reflexion fur ce que
dis , on demeurera d'accord
, que ceux qui écrivent
du vivant des Princes dont ils
entreprennent de faire connoître
les actions , telles qu'elles
font , loüables ou condamnables
, font prefque les feuls
qui meritent d'ètre creus ;,
mais il y a plus dans ce que
du
Temps.
je fais. Je donne des détails ;
je rapporte les pieces & je les
refute ; je marque les contrarietez
des choſes avancées ; je
dis les fentimens du Public , &
comme le tout eft juſtifié par
les pieces que je prens foin de
produire , on ne fçauroit m'accufer
de faux ny de fuppofition
. J'empeſche par là que la
pofterité ne fe trompe . Il feroit
aifé de la faire tomber
dans l'erreur en fupprimant
beaucoup de chofes , &
en donnant de belles couleurs
à celles dont la noirceur eft
connue, comme l'on fait tous
les jours quand on veut défendre
de méchantes caufes.
Les faits ne fe peuvent déguifer
puis qu'ils parlent par euxmêmes
; il ne s'agit que d'en
>
A iij
6
IV. P. des affaires
pouvoir penetrer les cauſes.
Je rapporte tout , & donne les
pieces qui font la base d'une
Hiftoire veritable, mais j'y attache
le contrepoifon , afin
d'empefcher que dans les fiecles
futurs les faux pretextes
que l'on y employe y employe ne faffent
paffer pour de grands hommes
ceux qui ne font bruit
dans celuy - cy que par les
grands crimes qu'ils commettent.
Il eft vray qu'ils ont de
l'efprit , de la fermeté , du ſecret
& du courage ; mais toutes
ces chofes , felon qu'elles
font employées pour le bien
ou pour le mal , font le fcelerat
ou l'honnefte - homme . La
même épée peut fervir à défendre
les coupables , & à faire
perir los innocens. Il n'y a

du
Temps.
7
rien qui ne puiffe avoir deux
faces , mais il eft certain que
l'entrepriſe du Prince d'Orange
n'en fçauroit avoir d'avantageufe
. On ne l'entend
louer que par ceux que la forla
politique peut
ce ou
qu'ils
mettre de fon party. Plufieurs
ne laiffent pas de s'en réjouir,
quoy que mal-honneftement ,
dans le fond de l'ame , parce
croyent qu'elle leur fera
utile ; mais comme de foy la
choſe eſt injufte , odieuſe , &
generalement condamnée , ils
font obligez de la blâmer , &
de renfermer leur joye . Voilà
ce qui doit décider de l'entreprife
, & furquoy la poſterité
doit regler fes jugemens . Ce
qui eft loüable reçoit des
loüanges dans toutes fortes de
A iiij
8 IV. P. des Affaires
lieux ; toutes les Nouvelles publiques
en difent du bien , &
mille écrits en parlent avec
éloge ; mais en cette occafion
le Prince d'Orange n'eft loüé
que par les fiens , & le reſte
de l'Europe fe taiſt par politique
, & condamne en fecret,
ou defavouë hautement un
procedé , qui non feulement
eft contre tout droit & toute
raifon , mais qui fait paffer
pour denaturé celuy qui ne
fait paroître aucun égard pour
les droits de l'alliance & du
fang. Je ne dis pas , qui en
manque pour ceux de l'hon .
neur & de l'amitié. Quand on
ne les connoît pas , il eft im
poffible de s'appercevoir du
mépris que l'on en fait , mais
on ne peut fe cacher l'alliandu
Temps.
9
ce qu'on a prife , ny de quel
fang on a l'avantage de fortir
, & lors qu'on étoufe les
fentimens qu'ils ont accoûtumé
d'infpirer , & que reconnoiffent
les Peuples les plus
barbares , on ne manque point
de s'attirer l'indignation de
toute la Terre. Elle eft ordinairement
fuivie de la colere du
Ciel , qui fait toft ou tard un
exemple de fa juftice fur ceux
qui s'oublient affez eux- mêmes
pour n'épargner pas leur
propre fang.
Je viens de vous dire que je
n'avançois rien fans preuves ,
& fans donner les Pieces Originales
que je refute , & dont
je fais voir les faux fuyans , les
detours,quelquefois ingenieux,
& quelquefois auffi fort grof-
A v
10
IV. P. des Affaires
>
fiers , & enfin la fauffeté de ce
que l'on y expofe fous de plaufibles
raifons. J'ay éclaircy
tout cela dans la troifiéme
partie des Affaires du Temps ,
à l'égard de deux de ces Pieces
, dont l'une a pour titre
Extrait des deliberation des
Etats Generaux des Provinces
Vnies , delivré par leurs Ambaffadeurs
dans toutes les Cours
de l'Europe ; & l'autre , Priere
prononcée à la Haye , & faite
exprés pour le Prince d'oran
ge , un peu avant fon depart
pour l'Angleterre , mais je ne
vous ay point envoyé ces Pieces
, parce que l'abondance de
la matiere m'accabloit &
qu'elles auroient groffi ce volume.
Cependant j'ay cru à
propos de les mettre icy , afin
du
Temps.
II
pas
qu'il ne manque rien à cette
Hiftoire , & qu'on ne ſoit
en droit de m'imputer d'avoir
rapporté les endroits que j'ay
combattus , d'une autre maniere
qu'ils ne font dans les Originaux
; ou d'en avoir alteré le
fens. Voicy la Deliberation .
12
IV. P. des Affaires
525252 ·50.32 52 32 32 32
EXTRAIT
Des Refolutions des Hauts &
Puiffans Seigneurs les Etats
Generaux des Provinces
Unies .
Du Jeudy 28. Octobre 1688.
PRES une meure deliberation,
il a efté trouvé
bon , & refolu de
donner connoiffance à tous les
Miniftres de cet Etat qui font
dans les Cours Eftrangeres , des
motifs & des raisons qui ont
meu leur Haute- Puissance à
donner un fecours de Vaiffeaux
de Troupes à fon Alteffe
Monfeigneur le Prince d'Orandu
Temps.
13
>
ge paffant en Angleterre , &
que conformement à la prefente
refolution il fera écrit & ordonné
aufdits Miniftres de s'en
fervir dans les Cours où ils refidentide
la maniere qu'il con-›
viendra , afin que tout le monde
foit informé que la Nation
Angloife ayant dépuis treslong-
temps murmuré & fait
des plaintes de ce que le Roy
apparemment par le mauvais
confeil & par l'induction de
fes Miniftres , empietoit fur les
Loix fondamentales , & qu'il
travailloit à les détruire par
l'introduction de la Religion
Catholique , & que Sa Majesté
oftoit la liberté & ruinoit entierement
la Religion Proteftantepour
reduire toutes chofes
fous un Gouvernement ar-
1
14 IV. P. des Affaires
L'on vobitraires
que cette conduite irreguliere
& injufte que
yoit icy augmenter de plus en
plus faifoit aprehender àla Nation
un plus grand dommage ,
d'autant que toutes ces démarches
excitoient une telle averfion
contre le Roy que l'on n'en
pouvoit attendre qu'une confufion
& un defordregeneral dans
ce Royaume ; Son Alteffe Royale
Monfeigneur le Prince d'orange
fur les inftantes prieres
& follicitations reiterées de
divers Lords & de plusieurs
perfonnes de la premiere confideration
de ce Royaume , & en
vûe que fon Alteffe Mr. le Prinee
& Madame la Princeffe
d'orange même eftant fi confiderablement
intereffez dans la
confervation & maintien du-
1
du
Temps. 15
ditRoyaume, qu'ils ne pouvoient
pas voir les differends & divifions
dont il eftoit agité fans
danger d'être exclus de la Couronne
, eftant obligez de veil
ler & prendre foin de la confervation
de ce Royaume , &
qu'ainfi il avoit refolufur de fi
juftes fondemens de fecourir la
Nation contre un Gouvernement
dont elle eft oprimée , &
L'affifter de ce qui dépendra de
fon Alteffe , d'autant qu'il eft
perfuadé que lefalut de cet Etat
dont le foin luy eft confié , confifte
fouverainement en ce que
ledit Royaume puiffe demeurer
en repos , & que la défiance
entre le Roy & la Nation en
foit oftée ; quefon Alteffe fachant
que pour reaffir dans une
entreprise fi importante & fi
16 IV. P. des Affaires
loüable , & pour n'être pas détournée
& empêchée par gens
mal intentionnez , ilfalloit paffer
dans ce Royaume avec des
forces militaires , a donné connoiffance
de fon deffein à leur
Haute puiffance , à laquelle il a
demandé affistance. Après avoir
meurement examiné le tout &
confideré, que les Roys de France
& de la Grande Bretagne
étoient dans une tres - bonne intelligence
& amitié, ainsi qu'on
leur en avoit plufieurs fois donné
des affurances ; & qu'ils
avoient même une étroite &
particuliere alliance entr'eux ;
Leur Haute- Puissances eftant
informée & avertie
dites Majeftez avoient travaillé
de concert pour dépouiller
l'Etat defes Alliez , & que le
que leurs
1
8
du
Temps. 17
Roy de France a fait voir en
plufieurs occafions qu'il n'etoit
pas bien intentionné pour cet
Etat, & qu'ainfi il étoit à craindre
que fi le Roy de la Grand'
Bretagne pouvoit parvenir
dans fes Royaumes àfaire réuffir
fes deffeins , & aquerir une
puiffance abfolue fur fon Penple
, ces deux Rois par interêt
d'Etat , par haine & animofité
contre la Religion Proteftante ,
tâcheroient de renverfer entiérement
cét Etat , & même l'aneantir,
s'il étoit poſſible, a loïé
le bon deffein de l'entreprise de
fon Alteffe ci devant mentionné,
& a refolu de lui accorder pour
affiftance quelques Vaiffeaux &
quelques Troupes comme auxiliaires
, en confequence fon Alteffe
a declaré à Leur Haute18
IV. P. des Affaires
Puiffance qu'elle étoit refolüe de
passer avec l'aide de Dien en
Angleterre fans avoir la moindre
vue de s'emparer du Royaume,
ou de fubjuguer, ou de détrêner
le Roy , moins encore pour
s'en rendre le Maître , ou pour
renverser on aporter quelque
changement à la fucceffion legitime,
moins encore pour exterminer
la Religion Catholique ,
mais feulement & uniquement
pour fecourir la Nation , pour
le retablissement des Privileges
qui ont été cassez , comme auffi
pour la confervation de leur
Religion & de la liberté , afin
de poursuivre & procurer qu'il
Soit convoqué un Parlement libre
& legitime , composé de per-
Sonnes de la qualité requise felon
les Loix & la forme de ce
1
du
Temps.
19
Gouvernement & que dans
icelui il puiffe étre deliberé
arrété , ce qui fera jugé neceffaire
pour faire donner aux
Lords , au Clergé, à la noblef-
Je au Peuple une entiere affurance
que les Loix , Droits &
Privileges de leur Roiaume ne
feront pas violez ni revoquez à
Leur Haute- Puiffance
efpere & affure avec la
grace de Dieu , que le repos &
la concorde feront retablis en
ce Royaume , & que par ce
moien , ilfera mis en état de
pouvoir concourir au bien commun
de la Chreftienté & de la
Paix de l'Europe.
l'avenir
que
ن م
Quoi que j'aie déja répondu
à cette piéce, dans laquelle
il n'y a pas une raiſon qui
20 IV. P. des Affaires
ne foit veritablement fauffe ,
& employée pour couvrir l'ambition
du Prince d'Orange, j'y
pourrois répondre encore une
fois, puis que dépuis qu'elle a
efté delivrée aux Miniftres
Etrangers à la Haye , & donnée
dans toutes les Cours de
l'Europe , il ne s'eſt paffé aucun
jour , où le Prince d'Orange
n'ait fait voir le contraire
de tout ce qu'elle contient ,
mais il avoit befoin de pretextes
pour cacher l'ambition devorante
qui le fait agir. Il falloit
qu'il commençaft, & aportaft
des raifons pour le mettre
en campagne. Il falloit même
qu'il trompaft ceux des Etats
qui n'eftoient point dans fa
confidence , c'eſt a dire qu'il
éblouift le Peuple, car ceux qui
du
Temps.
21
gouvernent font ou fes Creatures,
ou des gens timides, qui
craignant d'être traitez comme
l'ont efté quelques autres
qui avant eux ont poffedé
les mêmes emplois , confentent
à tout , & facrifient leur
Patrie à leur peu de fermeté.
Quelque fujet qu'on cuft
de combattre la Piece que vous
venez de lire , il fembloit qu'en
l'attaquant lors qu'elle a paru,
on auroit pû repliquer qu'il
en falloit attendre la fuite , &
que
le tems feroit voir la verité.
Le temps eft venu , la verité
a paru , & tout s'eft trouvé
conforme
à ce que je
vous ay marqué fur ce fujet
, qui n'eftoit rien autre
chofe que ce qu'en croyoient
les gens qui ont un peu de
22 IV. P. des Affaires
à
connoiffance du monde . La
Religion n'a aucune part
l'affaire d'aujourd'hui , elle fert
uniquement de pretexte à l'ambition
d'un feul homme ; tout
autre eût été trop foible pour
un deffein auffi vafte. La Religion
eft la feule chose qui
puiffe faire mouvoir tous les
peuples fans qu'ils veuillent
rien entendre, & quand ilsfont
une fois en mouvement , on
leur donne des Chefs affidez ,
aprés quoi ils fe trouvent pris
comme les Bêtes feroces
qu'on fait tomber dans des
pieges, & dont on fait enſuite
tout ce que l'on veut . Il ne
faut prefentement qu'examiner
quelques articles de la Deliberation
des Etats , puis que ce
qui s'eft paffé depuis ce tems - là,
>
du
Temps.
23
doit l'avoir juftifiée, ou en avoir
fait connoître la fauffeté . On
me dira
que ce n'eft plus une
choſe nouvelle . Il eft pourtant
vray qu'à l'approfondir on
trouvera que comme on le doit
faire , c'eft le fondement de
tout. C'eft par là qu'on peut
favoir fi ce qu'a fait le Prince
d'Orange , eft jufte ou injuſte.
Il peut éblouir les gens qui
font aizé à ſurprendre , & qui
n'examinent pas les motifs &
l'origine de ce qu'ils voyent.
Ils font femblables à ceux
qui admirent des Bâtimens qui
ont une fort belle apparence ,
mais dont les fondemens font
mal-faits ou bâtis fur le fable ,
& qui ont de la peine à fe
maintenir pendant la vie de
ceux dont l'ambition les a fait
conſtruire .
24 IV. P. des Affaires
Il falloit des pretextes au
grand armement des Etats &
du Prince d'Orange pour envahir
l'Angleterre ; on en a
donné ; les fondemens en font
méchans , & femblables
à
ceux d'un bâtiment qu'on fait
d'une belle pierre , mais cette
pierre n'a pas la dureté neceffaire.
On éleve après cela ,
mais avec des ornemens dont
la beauté éblouit , & empêche
de fonger à la folidité de
l'édifice . C'eſt de cette forte
que l'on agit aujourd'huy dans
l'affaire d'Angleterre
, le fondement
de la defcente dans ce
Royaume a paru beau , quoy
que peu folide ; on le pourfuit
avec des pretextes bien colorez
, & qui femblent ne regarder
que le bien public ,
quoy
du
Temps. 25
quoy que tout ce grand mouvement
ne foit que pour l'é
levation d'un feul homme
dont l'ambition eft demefurée .
Il n'eft pas le feul qui ait fait
mouvoir tant de bras fans que
la veritable cauſe en ait été
connue du public . Le Medecin
de Xerxes avoit envie de
manger des Figues , & il engagea
ce Monarque fous un
fpecieux pretexte à couvrir la
Mer de Vaiffeaux , pour paffer
la contrée où elles eftoient.
Les plus grandes Guerres , &
pour lefquelles on a donné les
manifeftes
les plus apparens
,
n'ont efté fouvent caufées que
par une intrigue de Cabinet,
& quelquefois pour perdre
ou pour éloigner des gens par
un pur motifde jalouſie. Si l'on
examine toutes nos Hiftoires,
B
26: IV. P. des affaires
on trouvera que l'amour &
l'ambition ont prefque toûjours
eu part aux Guerres qui paroiffoient
les plus juftes par les
pretextes qu'on leur donnoit.
On ne doit pas s'êtonner aprés
cela fi le Prince d'Orange a
couvert du manteau de la Religion
, le preffant defir qu'il a
toûjours eu de commander, &
qui pour un homme fi politi
que , fi froid , & fi diffimulé ,
lui a toûjours fait facrifier trop
viſiblement
, & avec trop
violence , tout ce qui s'eft op
pofé à l'ambition qui le tour
mente. Mais cet article m'emporte
trop loin , je viens à ce
que j'ay encore à vous dire fur
la deliberation des Etats .
de
On y expofe d'abord l'atteinte
qu'on fuppofe que le
Roy a donnée aux Loix , le ne
du
Temps. 27
vous explique point de quelle
maniere , puis que vous venez
de la lire ; mais je répondray
à cela que le Roy d'Angleter
re eft bien malheureux , de
ce que pour l'accabler on renverfe
toutes les Loix qui empêchent
dans tous les autres
Etats que les plus miferables
ne foient opprimez . Dieu laiſfe
du temps au Pecheur afin
qu'il fe convertiffe , & il l'en
fait fouvent avertir par fes Miniftres.
Quelque peu confiderable
que puiffe être un homme
, & de quelques crimes
qu'il foit chargé , les Juges de
la Terre ne le condamnent
jamais , qu'ils ne lui permettent
auparavant , non feulement
de fe défendre , mais
de prendre du confeil. Le
Prince d'Orange qui a ac-
1
}
Bij
28 IV. P. des Affaires
cufé , jugé , & condamné le
Roy d'Angleterre , en a ufé
& comme il tout autrement
>
auroit efté fâché que ce Prince
parut auffi - peu coupable
qu'il l'eft en effet , il a voulu
le furprendre , comme je vous
l'ai fait voir. Ce procedé qui
feroit condamner celuy qui
s'en ferviroit contre l'homme
même le plus inconnu rend
extremement coupable le Neveu
contre l'Oncle & le Gendre
contte le Beaupere. On
peut conclure de là qu'un
Prince qui fe noircit de tant
d'injuftices , & qui fe declare
contre fon fang , qu'il attaque
& qu'il pourfuit , n'eſt
plus croïable lors qu'il couvre
fes entrepriſes du voile
de la Religion puifqu'au
contraire , il devient impie ,
du
Temps.
29
& fe fert de ce qu'il y a de
plus facré pour autorifer tout
ce que peut fuggerer d'injufte
la plus violente ambition.
A l'égard de ce que les
Etats difent dans la même
piece, que le Prince d'Orange
a efté appellé en Angleterre
j'ay montré dans la troifiéme
Partie de cette Hiſtoire , qu'il
s'y eftoit fait appeller , car il
y a bien de la difference entre
eftre prié d'une chofe , & gagner
des gens pour s'en faire
prier. On pouvoit m'accufer
alors deparler de moy- même
, & par conjecture , quoy
que neanmoins j'euffe une entiere
certitude de ce que je difois
, mais il ne s'eft pointpaffé
dejour depuis ce tems là , qu'on
n'ait eu de nouvelles prepreuves
de cette verité, & ceux qui
B iij
30 IV. P. des Affaires
qui ont commerce en Angleterre
& qui en favent les affaires,
apprenent par toutes les Lettres
qu'ils en reçoivent , le
chagrin de la plupart de ceux
qui ont donné dans les pieges
que leur a tendus le Prince
d'Orange . Ils ne peuvent
voir fans murmurer qu'il ait
pouffé fon entrepriſe beaucoup
plus loin qu'il ne leur
avoit fait croire , lors qu'il les
a engagez plûtoft pour contenter
fon ambition , que pour
tenir ce qu'il leur avoit promis
, ce Prince ne conoiffant
point de moderation lors qu'il
s'agit de remplir l'ardente &
avide paffion qu'il a de commander.
On fe plaint dans ce même
Extrait des mauvais conſeils
donnez au Roy par fes
du Tems. 31
Miniftres. Cependant on a
decouvert depuis la defcente
du Prince d'Orange en Angleterre
, qu'il eftoit d'intelligence
avec les principaux Miniftres
de fa Majeſté Britanique
, pour luy fuggerer les
confeils dont on puft luy faire
des crimes , quand ils les auroit
fuivis. Quelques - uns de
ces Miniftres , pour s'attirer la
plus fecrette confidence de ce
Monarque , & pour le mieux
trahir en rapportant tout au
Prince d'Orange , ont feint
de fe rendre Catholiques ; ils
luy ont confeillé tout ce,
qu'on vouloit qu'il fit pour ,
fournir des pretextes qui
donnaffent lieu d'armer pour
envahir l'Angleterre , & ils
ont difparu enfuite , parce
qu'ils ne pouvoient laiffer
Bij
32 IV. P. des Affaires
voir qu'ils étoient bien avec
le Prince d'Orange , fans que
leur trahison fut reconnuë
de toute la terre. Ils ne pou
voient eftre non plus du nombre
de ceux dont ce Prince demande
la punition , puis qu'ils
n'ont rien fait que de concert
avec luy ; mais on verra › un
jour leur fortune croiftre avec
celle du Prince d'Orange, fuppofé
qu'elle ne le precipite pas
aprés l'avoir élevé. La perfidie.
de ces Miniftres du Roy , enle
rendant plus à plaindre ne le
rend pas plus coupable , puis .
que Sa Majesté n'a rien fait ,
comme vous le verrez dans la
fuite , qui foit contraire à la
liberté de confcience qu'Elle
a bien voulu permettre à fes
Sujets , & qui a efté autorifée
par le dernier Parlement
du
Temps.
33
Mais fi cette trahifon rend
le Roi plus malheureux , elle
rend le Prince d'Orange toutà
fait coupable. Elle fait connoiftre
toute fon ambition , &
defabuſe les plus credules , qui
ont efté d'abord affez fimples
pour s'imaginer que la Religion
le faifoit agir , en leur faifant
voir qu'elle n'a fervi , &
ne fert encore que de pretexte
pour couvrir le plus violent
defir de regner qui puiffe jamais
entrer dans le coeur d'un
homme . Vous pouvez regarder
comme des faits certains , &
non comme des raifonnemens,
ce que je viens de vous raporter.
Rien n'eft plus conf
tant ny plus connu de ceux
qui fçavent les affaires d'Angleterre.
Je pourrois ici entrer
dans un detail de toutes les
B v
34 IV. P. des Affaires
fubtilitez que le Prince d'Orange
, & fes confidens ont
employées pour faire croire au
Roy d'Angleterre,que le grand
armement de la Hollande n'êtoit
deftiné que contre la France
, mais j'ay plufieurs chofes
à vous dire d'une plus
grande importance.
Quand on fe fert d'un pretexte
pour venir à bout de
quelque entreprife , il faut
bien prendre garde de ne fe
pas fervir d'un fecond qui le
détruife, & fur tout lors qu'on y
employe la Religion , parce
qu'un pretexte auffi faint que
celuyla doit estre feul pour être
crû veritable. Ainfi le Prince
d'Orange qui a fait faire aux
Etats l'acte de leurs refolutions
qu'ils ont delivré , & auquel
j'ay commencé à faire
du
Temps. 35
une feconde réponſe , a fait
une faute effentielle en joignant
à ce pretexte de Religion ,
la crainte qu'il y marque avoir
d'être exclus de la fucceffion
d'une Couronne qu'il dit luy
devoir un jour appartenir. Lors
qu'on fait paroître un intereſt
purement humain , & que cet
intereft regarde feul celuy qui
l'expofe , on démelle auffi - tôt
la verité ; on voit que la Religion
ne fert
lors qu'on la met à la tefte d'autres
raiſons. On reconnoît
l'homme & fa foibleffe , &
c'est ainsi que le Ciel permet
l'ambitieux fe découvre ,
& qu'il paroiffe tout ce qu'il
eft.
que
que
de
pretexte
Il y a un troifiéme pretexte
dans l'acte des refolutions
des Etats , pour autorifer la
rologani AB Svjooter
35 IV. P. des Affaires
defcente en Angleterre , qui
acheve de faire voir que la
Religion n'y a nulle part. On
y fuppofe que le Roide France
& le Roy d'Angleterre
avoient refolu de renverfer la
Holande , & de l'aneantir ,
s'il eftoit poffible . On pourroit
répondre à cela que ce ne
font que des prefomptions , &
que fur de fimples conjectures
, on ne doit pas détrôner
un Roy , aprés avoir founde
ment corrompu la pluſpart de
fes Sujets. C'eft aller trop vite
& agir un peu violemment .
Quoi qu'il y ait des loix qui
permettent de furprendre fes
ennemis , ce n'eft jamais de
cette maniere , & l'on eft au
moins obligé auparavant de
leur declarer la guerre. Mais
il ne faut pas s'étonner.d'un
procedéfi irregulier , puis
du
Temps. 37
qu'il n'y a rien de fi faux que
tout ce quieft expofé dans cette
Deliberation . Voicy le noud
de l'affaire.
Le Prince d'Orange n'e
tant qu'un fimple particulier
pendant la Paix , & fon am
bition ne pouvant fe fatisfaire
, parce qu'il ne pouvoit
avoir aucun commandement
ni acquerir richelles ni gloire,
avoit fait mouvoir depuis long
temps tous les refforts imaginables
pour faire entrer la
Hollande dans quelque guer
re, & particulierement contre
la France. Il n'en peût venir
à bout, & tout ce qu'il obtint
des Etats , fut que s'il pouvoit
faire en forte que les Anglois
fe declaraffent contre elle
-ils fe joindroient à eux pour
foutenir cette guerre
38 IV. P. des Affaires

Là deffus le Prince d'Orange
n'épargna rien pour obliger Sa
Majefté Britannique à l'entreprendre
; mais ce Monarque
trouva à propos de ne s'y point
engager. Tout eftoit calme
chez luy , l'Angleterre étoit
heureuſe , il n'avoit aucun fujet
de fe plaindre de la France
, & la prudence ne vouloit
pas qu'il attaquaft fans aucun
pretexte , l'Etat du monde qui
eft aujourd'huy le plus florif
fant , puis que s'il n'y a rien
qui foit plus douteux què les
évenemens de la guerre , on
en doit encore beaucoup plus
craindre le mauvais fuccés
quand on a affaire à un puif
fant Ennemy. Le Prince d'Orange
voyant qu'il ne pouvoit
faire la guerre à la France,
refolut de la faire à l'Angle
du
Temps. 39
terre , & de fuppofer que cette
Couronne d'accord en fecret
avec les François , avoit
conjuré la perte de la Hollande.
Il agit en cela comme
font ceux qui accufent de peu
de vertu les perfonnes qu'ils ont
vainemết tâché de corrompre.
Vous remarquerez qu'au
commencement de l'efpece de
Manifefte des Etats auquel je
réponds , on prend le pretexte
de la Religion , & qu'on dit
que l'introduction de la Catholique
en Angleterre , eft ce
qui oblige d'y aller faire def
cente pour y mettre obſtacle .
Cela fait connoître vifiblement
qu'on y veut détruire la
Religion Catholique. Ce n'eft .
pas à dire pour cela qu'un vray
zele pour la Proteftante anime
ceux qui font valoir ce pre40
IV. P. des affaires
texte ; mais c'eſt qu'eſtant Proteftans
, auffi -bien que ceux
avec qui ils ont intelligence, &
generalement toute l'Armée ,
& les Chefs dont ils ſe ſervent
pour l'expedition qu'ils veulent
faire , il falloit neceffairement
fe déclarer pour cette Religion,
afin de defcendre en Angleterre
, n'y en ayant point .
qui ne foit bonne lors qu'on
agit par ambition & par politique.
Mais comme en fe declarant
trop contre les Catholiques
, on pouvoit faire ouvrir
les yeux aux Princes qui
profeffent cette Religion , & fe
les attirer , on a crû qu'il étoit
de la prudence qu'on vift à la
fin de la deliberation des Etats
qu'on n'alloit pas en Angleterre
pour exterminer la Religion
Catholique. On y troudu
Temps.
41.
"
ve cet article qui eft entierement
oppofé à celuy qui fait
tout le fujet de la defcente du
Prince d'Orange en ce Ro-.
yaume , & par lequel la déliberation
commence . La fuite
a confirmé que la politique
feule l'y avoit fait employer
puifque dés -le même
inftant que le Prince d'Orange
a cru fon pouvoir bien
étably par l'évasion du Roy
il a donné des ordres fi rigoureux
contre les Catholiques ,
qu'ils ont tous efté batus , &
volez dans toute l'étendue de
l'Angleterre , & même cette
cruauté s'eft , exercée fans
avoir égard au droit des
gens , plufieurs Miniſtres
Publics ayant
mes outrages. Je ne perdray
fouffert les mê42
IV. P. des Affaires
point de tems à prouver des
chofes manifeftes , & generalement
reconnues . Il ne faut
qu'entendre ces Miniftres dans
toutes les Cours où ils fe font
retirez .
Enfin cette pièce fi bienconcertée
entre les Etats & le
Prince d'Orange, & neanmoins
fi mal digerée, finit par tout ce
qui peut marquer que ce Prince
veut faire convoquer un
Parlement libre. Chacun fçaiti
que cela eft impoffible avec
une Armée , & un parti auffipuiffant
que le fien . Mais pour
quiter les raifonnemens & revenir
aux faits , vous verrez
dans la fuite qu'il n'y a jamais
eu d'Affemblée pour laquelle
les Elections ayent été fi forcées,
& qui fe foient faites avec
plus de brigues , le tout pour
du Tems. 43
favorifer les deffeins du Prince
d'Orange, & pour faire regner
la Religion Proteftante
en Angleterre, détruire entiérement
la Catholique , en accablant
ceux qui en font profeffion
, & affoiblir l'Anglicane,
afin de la détruire peu à
peu, en forte que la Proteftante
venant à regner feule , le
Prince d'Orange puiffe regner
auffi avec elle.
Voicy la Priere qui fut faite
exprés un peu avant le départ
du Prince d'Orange, pour
l'Angleterre.
44 IV. P. des Affaires
PRIERE
Pour demander à Dieu fa Protection
au fujet des Affaires
prefentes.
IEV qui nous commandes
de nous adreffer à toy
dans les jours de nôtre neceffité
, avec cette promeffe que
tu nous en tireras bors , & que
nous te rendions nos tres - humbles
actions de graces , nous
nous profternons extraordinai
rement devant le trône de ta
Majeftéfainte , pour te demander
ton fecours d'en haut dans
la conjonctureprefente ,pour travailler
à la delivrance de ton
Eglife,Tufçais, ô Dieu , combien
de maux on luy afait fouffrir
du
Temps
45
jufqu'icy , & le deffein que les
Grands de la terre avoient complotépour
l'aneantir & laperdre,
s'il étoit poffible, fur la face
de la terre. Nous te pouvons dire
ce que difoit David, Pourquoy
fe mutinent les Nations, & pour
quoy les Rois de la terre & les
Princes confultent enfemble
contre l'Eternel & contre fon
Oingt: Ouy,grand Dieu, c'eſt contre
toy qu'ils s'en prennent, puis
qu'ils veulent aneantir la verité
de taparole, & établir un culte
idolâtre qui est en abomination
devant tes yeux; Regarde,grand
Dieu,du plus haut des Cieux
l'affliction de ton Peuple , &
defcens du haut trône de ta gloire
pour renverser & confondre
Leurs confeils , & ces.
plots qui ne tendent qu'à l'oppreffion
de tes pauvres Enfans.
com46
IV. P. des Affaires
qui gemiffent fous le pefant
fardeau de la perfecution. Affemble
les Rois & les Princes
qui tefervent en pureté , pour
defendre ta caufe . Rends les
Victorieux de tes ennemis. Et
toy , Dieu des Armées , rends
leurs mains habiles au combat,
& environne les de ta fauvegarde.
Nous te demandons en
particulier cette grace en faveur
de Monfeigneur le Prince
d'Orange. C'eft luy qui porte
plus avant gravé en fon fein
L'opprobre qui a efté fait & que
L'on veut faire à ton Eglife ;
foutiens fa caufe , puis que c'' eft
la tienne , & luy donne la grace
d'être victorieux de tous fes
Ennemis. Son entreprise eft
dangereuse , mais que ne pourra
t'il pas faire , s'il eft foutenupar
ta main? Commande à la
du
Temps.
47
Mer & àfes flots impetueux de
s'aplanir enfa prefence; retiens
les vents contraires dans leurs
cachots , & ne permets aucun
Soufle qui ne luy foit favorable.
Toy qui fis autrefois dire à Iofué
par Moyfe , Fortifie toy &
te renforce , fortifie & renforce
toy- même ce grand Prince
qui eft le conducteur de ton Peuple,
ce grand Iofue que tu nous
as donné pour eftre le Zorobabel
qui doit rétablir_ta Ierufalem.
Qu'il foit l'Oingt de ta
vertu & de ta force ; qu'ilfoit
intrepide au milieu des plus
grands hazards , qu'il ait la
force de Samfon , le bon- heur
de Gedeon , les victoires de David
, & qu'enfin aprés lesfignalées
victoires que tu luy feras
remporter , ilfoit vû Prince pacifique
comme Salomon. Agréez
1
48
IV. P. des Affaires
nous
Seigneur , la benediction dont
l'accompagnons . L'Eternel
, 6 grand Prince , te réponde
au jour que tu feras en détreffe
que le nom du Dieu de
Jacob temette en une haute re-
;
traite , qu'il t'envoye for Secours
dufaint lieu , & te foutienne
de Sion ; qu'il fe fouvienne
de toutes tes oblations ,
qu'il te donne felon ton coeur
& accompliffe tout ton confeil.
o Seigneur tu fais que tu as
fait venir ce grand Prince au
monde comme par miracle ; tu
le conferveras auffi comme par
un même miracle. Tu as efté
fon Dieu des le ventre de fa
Mere ; tu l'as élevéfur tes gemoux.
Ta main tutrice l'a garanty
de la main de fes Ennemis
tu as deja exploité, de
grandes chofes parfa valeur &
par
du
Temps. 49
parfa vertu, Ton Peuple le regarde
comme la colomne de fon
Eglife; voudrois- tu , grand
Dieu le priver de cet apui , qui
dans ce malheureux temps fait
toute fa confolation ? Souvienstoi,
ô Eternel , des travaux de
nos Peres pour l'établiſſement
& le maintient de ton faint
Evangile . Ils ont éprouvé en
mille occafions que tu étois leur
Dieu , tu les as confervez dans
Les combats , dans les Sieges, dans
les Batailles, & dans mille dangers
nous efperons Seigneur, de ta
mifericorde que tu protegeras
encore avec plus de force , ce
Prince qui a bien plus de redoutables
ennemis en tête . Abrege , ô
Eternel, abrege plûtôt nos jours
que ceux d'une perfonne fi precienfe.
Que les faints Anges
campent tout autour de luy.
C
50 IV. P. des Affaires
·
Fais le combattre comme tu
fis du tems de Sennacherib ,
pour exterminer tous ces Idolatres
qui voudront s'opposer à
fes Armes. Apporte , ô Dieu ,
tes deux guides , ta grace & ta
verité , afin que ce Prince venant
à bout de fes juftes entreprifes,
ton Eglife dreffe fes Banieres,&
chante fes faints Cantiques
, Dieu s'eft montré , &
fes ennemis ont efté confondus,
Alleluya, alleluya. Lefalut
& la force appartienent à
l'Eternel noftre Dieu Soutiens,
Pere celefte en ce rencontre le
coeur de S. A Madame la
Princeffe d'Orange , fon illuftre
Epoufe , affure la contre
toute crainte , que tu feras la
delivrance de fon Epoux , &
qu'aucun mal n'aprochera de
Jon tabernacle. Exauce , Pere
faint,lesprieres ardentes qu'elle
du
Temps. Sr
fait monter en ta prefence . Que
ton bon efpritfoit avec elle pour
la confoler dans cette efperance
& fais qu'il n'aproche de fafacrée
perfonne que des Meffagers
de bonnes nouvelles. Tu le feras
Seigneur, puis que tu as remply
fon caur de la crainte de ton
nom. Conferve- lui la fanté conferve
lui la vie , afin qu'eftant.
élevée à la haute dignité que
nous lui fouhaitons avec tant
d'ardeur, ellefoit la nourrice de
ton Eglife, l'Efter de nôtre fiecle
& la bien heureufe Marie qui
fera reconnoître le Sauveur du
monde en foutenant ton Eglife ,
& en faifant porterton Evangile
jufqu'au bout de la terre.
Helas , Seigneur, nous pourrions
attendre toutes ces graces aves
certitude,fi nous n'étions grands
pecheurs; mais comme nous nous
1.
Cij
52 IV. P. des Affaires
?
fentons extremement coupables,
nous fommes dans des craintes
continuelles Raffure - nous ô
Eternel , par ta fainte mifericorde,
qui lavera tous nos grands
pechez dans le fang de nôtre
Sauveur , au nom duquel nous te
prions , difant Ainfifoit- il.
J'ay déja répondu avec tant
d'exactitude à cette Priere, que
je puis dire que je l'ay combatue
dans tout ce qu'elle
contient. Ce n'eft pas qu'elle
ne foit bonne en elle- même ,
toutes les parties eſtant tirées
de l'Ecriture pour en faire un
tout. Je l'ay reconnu la premiere
fois que j'en ay parlé ,
& je croy que je ne puis trop
le repeter
,2. pour empêcher
ceux qui la liront & qui n'auront
pas vû ce que j'en ay dit
dans la troifiéme Partie des
du
Temps. 53
Affaires du Temps , de s'imaginer
que je condamne une
chofe qu'ils trouveront prefque
toute du Texte facré ; mais ils
doivent prendre garde que je
n'en blâme que la feule application
, dont j'ay fait voir
le faux , & le ridicule.
Voici une autre Priere qui
parut un peu aprés que le Prince
d'Orange fe fut embarqué.
Elle avoit ce titre.
Cij c iij
54 IV. P. des Affaires.
52 5232:52:52 52 3E SE SE
PRIERE
Des Refugiez , pour demander
à Dieu fa Benediction
en faveur de l'entrepriſe du
Prince d'Orange.
EIG NE VR , noftre
grand Dicu , & nôtre
Pere celefte , nous nous
humilions extraordinairement
devant le Trône de ta grace ,pour
te fupplier du plus profond de
nos coeurs de vouloir accompagner
de ta fainte benediction l'execution
du plus grand deffein
que nous ayons vû dans le monde
chrétien & reformé. Il s'agit
purement de ta gloire & du falut
de tes pauvres enfans ; de ta
du Temps. 55
rage
des
gloire qui eft méprisée ; de ta|Religion
qui eft perfecutée , baye ,
trabye , & abolie prefque dans
tous les endroits du Monde ; du
Salut de tes enfans qui ont éprou
vé & qui éprouvent encore tous
Lesjours la fureur & la
perfecuteurs. Jufques à quand, ô
Dieu, fouffriras - tu que Its Ennemis
de ta gloire triomphent
ainfi en te blafphemant , &
qu'ils dreffent leurs trophées
damnables fur les ruines de ta ,
maiſon ? Pourquoy s'avancent
les Rois de la Terre & les Princes
, & confultent enfemble.
contre le Seigneur & contre
fon Chrift Rompons , difentils
, leurs liens , & rejettons
de nous leurs cheveftres . O
Dieu , ne te tiens point coy ,
ne te tais point , & ne te repofe
plus, car voicy, tes Ennemis
Ciiij
16 IV. P. des Affaires
>
brüyent , & tous ceux qui te
haïffent ont levé la tête. Ils
ont confulté finement en fecret
contre ton Peuple , & ont tenu
confeil à l'encontre des tiens
ils ont confulté d'un même
courage enfemble , & ont fait
alliance contre toy , & ont
dit , venez & les défaiſons ; -
qu'ils ne foient plus nations
& qu'il ne foit plus fait mention
du nom d'Ifraël. Dieu
des vangeances , Seigneur
des vangeances , montre toy
clairement toy qui es Juge
de la Terre. Eleve- toy rends
le loyer aux orgueilleux . Jufques
à quand les mêchans
s'en orgueilleront ils , & tous
ceux qui font addonnez à
malice parleront fierement &
ſe venteront aie pitié de tes
enfans qui font affectionnez
du Temps. 57
>
aux pierres, de ta Maifon
& qui ont pitié de fa poudre.
Leve-toy , â Dieu
& aye
compaffion de ta pauvre Sion,
car il eft temps que tu luy
fois favorable
, parce que le
temps propice de fa délivrance
s'approche : O Dieu ,
qui es noftre Roy , ordonne
que Jacob foit délivré par ta
vertu. Nous foulerons ceux
qui s'éleveront
contre nous
par ton moien nous repoufferons
nos adverfaires. Entre les
perfonnes diftinguées qui prennent
le plus de part à la defolation
de ton Eglife, & qui tra
vaillent avec le plus d'ardeur à
fon rétablissement
, nous te recõmendons
la perfonne de fox
Alteffe, Monfeigneur le Prince
d'orange.C'eft
de lui aprés toi
que nous atēdes nôtre deliurāce.
C v
38
IV
. P.
des
Affaires
Tu l'as choifi comme un inftrument
d'elite pour défendre ta
caufe, & porter ton nom entre
les Nations; tiens- le donc cher
comme la prunelle de ton oeil .
Environne - le de ta fauve -garde
comme d'une muraille d'airain,
& même de feu , afin qu'il
foit invulnerable à tous les
traits de fes ennemis . O Dieu
qui fondes les reins & les
coeurs , tu l'as fondé , tu l'as
éprouvé ; Tu fçais que l'unique
but qu'il fe propofe dans cette
grande entreprise , c'est l'avacement
de ton regne , la delivrance
de ton Eglife , le falut
& la liberté des Peuples qui
appartiennent à ton Election .
C'est bien moins aux Couronnes
corruptibles de la Terre que ce
grand Prince afpire , qu'aux
Couronnes incorruptibles de ton
du
Temps. 59
Sa
Ciel.Cependant
fi c'eft ta volon
té de l'y appeller , comme fa
naiffance & celle de fon Alteffe
Royale , Madame la Princeffe
d'orangefa tres- digne Epoufe,
luy en donnent des droits inconteftables
, que ta volonté foit
faite, qu'elle lui foit pour regle,
que ta Providence le conduife ,
& que tes promeffes le confolent.
Et puis qu'il a mis fon amour
en toi tu le délivreras, tu le mettras
hors de danger,parce qu'il
connoit ton nom . Nous te prions
auffi pour fon Alteffe Royale ,
Madame la Princeffe d'Orange,
fa tres chere Epoufe , Donnes-
Lui felon lesjuftes defirs de fon
coeur , entretiens la pieté dans
Son ame , qu'elley foit comme
dans fon centre. Elle n'envisage
Les Couronnes que tu lui prepares
fur la Terre,que par les foi-
C vj
60 IV. P. des Affaires
bles raports qu'elles ont avec
celles que tu luy as preparé
dans ton Paradis. Conferveluy
fes jours , & lui fais fans
ceffe éprouver que la pieté a
les promeffes de la vie prefente
, & de celle qui eft à
venir. Nows te prions auffi pour
nos Seigneurs les Etats de ces
benites Provinces . Sois, ô grand
Dieu, leur loyer tres- abondant
dés cette vie , en attendant la
beatitude eternelle , en laquel
le tu les admettras unjour.Nous
te demandons auffi la même
grace pour toute cette genereuſe
Nobleffe d'Angleterre d'Ecoffe
, qui ontpart des premiers
à cette grande entreprife . C'eft
par leurs moyens , acompagnez
de tafainte benediction , qu'elle
s'executera. Rends leurfelō leurs
oeuvres leur liberté dés à prefent
à laquelle ils afpirent , & pour
du Tems.
61
laquelle ils travaillent en attendant
lapoffeffion de ta gloire
eternelle. Répans , ô Dieu , ta
Sainte benediction fur cette Flotte
qui eft en Mer , benis tous
ceux qui font deffus , fois toy-.
même leur Pilote, Etoile matiniere,
fois leur Nord . Seigneur,
les fleuves ont élevé leur
bruit & leurs flots ; mais toy
Seigneur, qui es là - haut , &
qui es plus puiffant que le
bruit des groffes eaux , & que
les fortes vagues de la Mer ,
tu as puiffance fur l'enflement
de la Mer , quand fes vagues
s'élevent tu les fais abaiffer ,
Seigneur , fais-nous retourner
de captivité comme ruiſſeaux
au Midy. Que ceux qui ont
femé en larmes moiffonnent
en lieffe. O Dieu , hafte toy
de venir à nous , tu es noſtre
62 IV. P. des Affaires
aide & noftre Liberateur. O
Dieu, ne tarde point, tu paracheveras
ton oeuvre. Seigneur,
ta benignité dure éternellement
, tu ne delaifferas point
l'oeuvre de tes mains. Ainfi
foit- il.
Cette feconde Priére étant
du caractère de la precedente,
l'aplication n'en eft pas plus
foutenable. Il n'y a rien qui
frape d'abord davantage que
des paroles de l'Ecriture qu'on
ne doit lire qu'avec beaucoup
de refpect, mais en examinant
le fujet pour lequel on les employe
, on trouve que ce n'eſt
qu'un beau tiffu , qui feroit
tout admirable , s'il convenoit
à la caufe qu'on tâche de foutenir.
On dit d'abord en parlant
de la Religion Proteftandu
Temps.
63
te , qu'elle eft perfecutée, haye,
trahie , & abolic prefque dans
tous les endroits du monde.
Comment peut- on avancer
que cette Religion eſt perſecutée
& prefque abolie dans
toute la terre , puis qu'elle n'a
dans quelques Etats cours que
de l'Europe
Les Catholiques
qui font zelez pour les veritez
& pour les miſteres dont
ils foni profeffion
, les vont enfeigner
aux Nations les plus
reculées, fans fe mettre en peine
ny des perils où ils s'expofent
, ny des fatigues qu'il faut
qu'ils effuyent , mais on n'a
point vû que les Proteftans
ayent jamais pris ſoin de paſfer
les Mers , pour aller porter
aux Peuples barbares
la connoiffance
de ce qu'il croyent.
La gloire de Dieu ne les tou64
IV. P. des affaires
che point hors de leurs Etats ,
parce que la politique y fait
leur Religion , & il eſt bien
furprenant qu'ils entreprennent
leur premiere Miffion
chez leurs Voifins , & qu'ils
la faffent avec une Flote tresnombreuſe
, eux dont la ferveur
n'a point efté juſqu'icy affez
ardente pour leur faire
équiper un feul Vaiffeau qui
portaft quelques uns de leurs
Miniftres jufqu'au nouveau
Monde afin d'y répandre
leurs lumieres.
On marque au milieu de
cette Priere que c'est bien
moins au Couronnes corruptibles
de la terre qu'afpire le
Prince d'Orange , qu'aux Couronnes
incorruptibles du Ciel.
Je demande s'il y a quelqu'un
dans toute l'Europe , à qui la
du
Temps. 65
conduite de ce Prince donne
lieu de croire que les interêts du
Ciel foient la feule chofe qu'il
ait en vûë. J'ay dêja fait voir
que fi des Ennemis Etrangers
avoient attaqué le Roy d'Angleterre
, le Prince d'Orange ,
en qualité de Neveu , quand
même il n'auroit pas eu celle
de Gendre, auroit deû le fecourir;
& c'eft luy qui la force en
main vient ſe rendre maître de
fon Royaume , & qui ne luy
pouvant ôter le titre de Roy ,
le dépouille au moins de la
puiffance fuprême. Un Prince
qui viole ainfi les droits les plus
legitimes , & les plus facrez ,
fait affez connoître qu'une
Couronne de la terre , quelque
corruptible qu'elle foit , ne
luy feroit pas de peine à
porter.
66 IV. P. des Affaires
On ajoûte , que fi c'eſt la volonté
de Dieu d'élever le Prince
d'Orange au Trône , comme
fa naiffance, & celle de la
Princeffe d'Orange, fa Femme,
lui en donnent des droits inconteftables
, la volonté du
Tre--Haut foit faite. Voilà des
gens bien foumis aux ordresde
Dieu , ou plûtôt , voilà des
gens qui croyent bien legerement
que Dieu peut vouloir
des chofes , toutes contraires à
ce qu'il ordonne. Dieu veut
que dans les Royaumes hereditaires
l'ordre des fucceffions
foit inviolable ; & com-)
ment le Prince d'Orange.
pourra t il étre appellé à la
Couronne d'Angleterre , au
droit de Madame la Princeffe
d'Orange fa Femme , tant que
le Roy de la Grande Bretagne
T
du Temps.
67
& le Prince de Galles feront
vivans ? Si l'on pretend que le
Roy doive perdre la Couronne
parce qu'il eſt Catholique ,
pourquoy commencer par luy
ce qui n'a point été fait auparavant
Aprés la mort d'Edouard
, Fils de Henry VIII.
Marie fa Soeur fut élevée fur
le Trône, quoi qu'elle fut Catholique
. On ne lui fit point
un crime de la Religion qu'el
le profeffoit , & fi fa vie cuſt
été plus longue , l'Angleterre
ne feroit peut- eftre pas aujourd'hui
dans les erreurs où la
replongea , le regne d'Elizabeth
. Ainfi il faut demeurer
d'acord que ces pretendus Refugiez,
au nom de qui la Priere
eſt faite,ont un zéle bien outré,
de fe réfoudre à vouloir fi patiemment
la Couronne d'An68
IV. P. des Affaires
gleterre paffer fur la tefte du
Prince d'Orange , qui ne fçau
roit la porter , dans l'état où
font les chofes , fans s'acquerir
le titre d'Ufurpateur
, & par
confequent
fans s'attirer l'indignation
& la colere du Ciel,
rien n'êtant plus odieux à
Dieu & aux hommes que les
Ufurpations
, puis qu'elles ne
peuvent eftre établies que par
tyrannie & par violence.
Quoy que le Prince d'Orange
paroiffe avoir d'abord conduit
fes deffeins avec affez de
bonheur
, il n'eft pas encore
temps de juger de ce fuccés
Nous n'avons veu jufqu'icy
que les commencemens
de fon
entrepriſe , la fin en eft incertaine
, & tant que l'Angleterre
n'aura pas efté tranquille
au moins pendant
une an
du
Temps.
69
née , on ne pourra dire que ce
Prince ait réuffi . Quand même
il arriveroit
que les chofes
tournaffent
comme il le fouhaite
, il n'en feroit pas plus
juſtifié. Quoy que quelquefois
les mechans
profperent ,
on ne doit pas conclure de là
que ce qui les fait agir foit jufte
; au contraire , les grands
avantages qu'ils obtiennent
fur
la terre font bien fouvent la
punition de leurs crimes , &
ne leur font accordez que pour
les mettre dans un certain calme
affoupiffant
qui les empêche
de fe reconnoître
. D'ailleurs
, il n'y a perfonne qui
ne convienne qu'en plufieurs
occafions il plaift à Dieu de
fe fervir d'eux pour punir
des Peuples qui ont merité.
fa haine; & n'avons - nous pas
70 IV. P. des Affaires
encore le fouvenir tout recent
du plus horrible attentat que
des Sujets puiffent commettre
contre leur Roy ? Dieu a bien
voulu fe faire appeller le Dieu
des Vangeances , l'Angleterre
doit trembler.
Avant que d'entrer dans la
fuite de ce qui s'y paffe, il n'eſt
pas hors de propos de vous
faire remarquer que quand
le Prince d'Orange a commencé
à écouter les confeils de
fon ambition pour détrôner Sa
Majefté Britannique , les affaires
de ce Royaume eftoient
dans une fituation tranquille .
Le Roy eftoit content de fes
Peuples , comme les Peuples
l'eftoient de leur Roy. C'eſtoit
un regne paisible , & le fang
des Citoyens n'avoit jamais
efté moins répandu que fous
du
Temps.
71
ce Monarque. C'eſt ce qu'on
a veu fort rarement lors que
les Tyrans ont efté les maîtres.
Quoy qu'ils éblouiffent d'abord
avec les grands noms de
Religion & de Loix , la fuite
de leur domination n'eft jamais
tranquille ; ils ne fe peuvent
maintenir que par force,
& l'on ne voit que des confpirations
tant que durent ces
regnes forcez. S'ils commencent
ordinairement avec les
acclamations des Peuples , s'ils
font appellez les Reſtaurateurs
des Loix & de la Religion,
tous ces applaudiffemens
ne fe font que par leurs Creatures
, par des traîtres , par des
intereffez , par des voix achetées
qu'une Armée foutient , &
enfin par des fcelerats qui ferment
la bouche aux honneftes
72 IV. P. des Affaires
gens , que la prudence & la
crainte empêchent de parler.
Il n'y a perſonne qui ne
demeure d'accord , du moins
en foy- même lors qu'il a des
intereſts contraires qui ne
luy permettent pas de l'avouër
, que tous ceux qui envahiffent
des Etats , & qui les
ufurpent fur leurs veritables
Souverains , font gens qui ne
reconnoiffent ny le Ciel, ny
la Terre , ny Dieu , ny les
Hommes , ny la Religion , ny
les Loix . Ainfi l'on peut dire
qu'ils ont continuellement
à la bouche ce qu'ils ne fentent
pas dans le coeur. Ce
font des chofes generalement
receuës & qui ne peuvent
eftre niées , & il faut eftre
bien hardy , ou bien aveuglé
pour mettre au nombre
des

du Temps. 73
des belles actions , celles qui de
leur nature font reconnuës
pour méchantes. Celuy qui a
la force en main , eft il plus
honnefte homme , parce qu'il
triomphe, & qu'il eft applaudi
par un party qu'il a corrompu ,
& que les coups qu'il porte à
un grand Roy , plaisent à
ceux qui croyent fa perte utile
à leurs affaires, & qui preferent
leurs avantages à ceux de
la Religion , en fe montrant
plus politiques que Chrêtiens ,
& plus intereffez que juftes .
La Hollande a de fortes raifons
d'aplaudir à toutes les entreprifes
d'un Prince qu'elle
craint. Elle efpere par là fe
voir defaire d'un homme qui
ne cherchoit qu'à luy attirer
la guerre , afin de profiter
des troubles de l'Etat par le
D
74 IV. P. des Affaires
lors
befoin qu'on auroit de luy . Elle
fe flate même que s'il devenoit
paifible poffeffeur de l'Angleterre
, il voudroit bien donner
fecours aux Etats >
qu'ils en auroient befoin , en
recompenfe de ce qu'ils luy
auroient prefté toutes leurs
forces pour detrôner fa Majefté
Britannique. Voilà ce qui
fait tout le merite , & toute la
beauté de l'action du Prince
d'Orange qui eft deteſtée du
refte des hommes , & qui l'eſt
même en fecret de ceux qui
luy donnent le plus de loüanges.
Il n'y a rien de fi fpecieux
que les ' pretextes , & rien qui
foit fi faux dans le fond. Le
nom de Tiran qui eftoit deû
à Cromvel eftoit couvert du
titre glorieux de Protecteur .
Comme il faut neceffairement

du
Temps.
75
toit bien
que
ceder à la force , on luy applaudiffoit
d'abord , & les cho.
fes fe paffoient à peu prés de
la maniere qu'elles vont prefentement.
Cependant on fenl'on
eftoit gouverné
par un Ufurpateur , on
ne difoit pas ce qu'on penfoit ;
on donnoit mille louanges , &
on écrivoit tout le contraire ;
on luy preſentoit l'encens d'une
main , tandis qu'on tenoit
de l'autre le poignard caché ,
& chaque jour de ſa vie eftoit
marqué par la decouverte de
quelque confpiration . Qui
craint de la même forte fe
fent Tyran comme luy . Le regne
des Tyrans eft rarement
long, & quand ils ne meurent
pas de mort violente , ce n'eft
lors que la mort previent
ceux qui avoient deffein d'en
que
Dij
76 IV. P. des Affaires
purger la terre. Je parle des
Ufurpateurs
en general , vous
laiffant à mettre du nombre de
ces fortes de Tyrans, ceux dont
la vie vous paroîtra affez remplie
d'actions
tiranniques
pour
meriter d'y eftre compris.
Il fe trouve peu d'Etats où
il n'y ait des ambitieux
, qui
croyent
avoir quelques
fujets
de mécontentement
. D'autres
ont l'efprit inquiet , & aiment
la nouveauté
; d'autres l'ont foible
, & fe laiffent ébloüir à de
fauffes apparences
, & d'autres
enfin font fcelerats
de profeffion
. Il eſt aifé de corrompre
ces derniers
, en leur faifant
entrevoir
des efperances
de
faire leur fortune , & de s'élever
pendant
le defordre
& la
confufion
des affaires. Ainfi
tous les efprits qui font d'un caractere
inquiet , timide , foible,
du
Temps.
77
turbulent & méchant, unis enfemble
, fe font declarez pour
un Prince plus habile qu'eux ,
qui fçaura fe garder d'eux en
les embraffant , & qui ne les
confiderera qu'autant qu'ils
pourront luy être utiles . Voilà
ce qui a troublé le repos de
l'Angleterre , & la tranquilité
des peuples , qui eſtoient contents
, mais qui fe laiffent entrainer
par la force , par les
fauffes apparences , par la facilité
, qu'ils ont à croire ce
qu'on leur perfuade . toûjours
aifément à caufe de leur ignorance
, & par un certain efprit
de nouveauté auquel ils s'anaturellement.
bandonnent
Mais il ne fuffit pas de raiſonnemens
pour prouver ce que
j'avance , il faut des pieces , &
j'en puis produire.
D iij
78
IV. P. des affaires
lors
Les Troupes du Prince d'O
range avoient déja commencé
à débarquer en Angleterre ,
que Sa Majesté Britannique
receut la Lettre fuivante
des Archevêques & Evêques
d'Ecoffe .
SIRE ,
Nous nous profternons aux
pieds du Trône de Dieu , pour
rendre nos tres - humbles remerciemens
& nos hommages à la
fouveraine Majesté du Ciel &
de la Terre,d'avoir confervé vô
tre Perfonne facrée , des grands
dangers aufquels elle a étéfifouvent
exposée, & dont elle a efté
fi fouvent delivrée par sa mifericorde
infinie. Nous rendons
auffi graces à Dieu de ce qu'il a
beny vôtre Majefté, en la comdu
Temps.
79
blant de gloire & de victoires
lors qu'Elle a combattu pour défendre
les interefts & l'honneur
du feu Roy, vôtre augufte Frère,
deglorieufe memoire , & de ces
Royaumes ; & de ce que par fa
clemence & par fa bonté , il a
calméles orages de la mer, & la
frenefie des gens injuftes & déraisonnables,
& enfin de ce qu'il
a élevépaisiblement vôtre Majesté
fur le Trône des Rois vos
Anceftres , dont les incomparables
actionsfont la plus grande
gloire de vôtre ancien Royaume
d'Ecoffe.
Nous rendons nos tres - humbles
actions de graces à Vôtre
Majefté,des affurances reiterées.
qu'Elle nous a données de proteger
nôtre Eglife & nôtre Religion
, ainfi que l'une & l'autre
font établies par les Loix; ce qui
D iiij
80
IV. P. des Affaires
s'accordeparfaitement bien avec
l'encouragement & laprotection
que Voftre Majesté a eu la bonté
de donner à noftre Eglife's àfon
Clergé , lors que Nous avions le
bonheur de jouir de fa prefence
royale.
Nous loüons & magnifions la
mifericorde divine d'avoir beni
Voftre Majesté en lui donnant un
Fils, & à nous un Prince pour la
confervation duquel nous faifons
des vaux, afin qu'il porte aprés
vous les Sceptres de ces Royaumes,
& qu'il puiffe en heritant
de vos Etats , heriter en me
temps des auguftes
efme
heroiques
vertus de fes tres illuftres &
Sereniffimes Parens .
Nousfommes furpris d'apprendre
qu'il y a quelque danger de
voir ces Royaumes envahis par
les Hollandois, & cela nous don
du Temps
81
nefujet de prier Dieu de faire la
grace à tous les hommes deferepentir
de leurs pechez, afin que
le Tout-puiffant épargne encore
fon Peuple, conferve voftre Per-
Jonne royale , empéche l'effufion
dufang des Chreftiens , & donne
untelfuccés aux armes de Voftre
Majefté, que tous ceux qui envabiffent
fes juftes & indubitables
droits , ou qui troublent on
interrompent la paix de vos Royaumes
, foient fruftrez & couverts
de honte & de confufion,
afin que la Couronne fleuriffe
toujours fur la tefte de V.M.
Comme avec la grace de Dieu
nous conferverons pour Voftre
Majefté unefidelité ferme &
inébranlable , auffi employeronsnous
tous nos foins & tout noftre
zele à imprimer dans l'esprit de
tous vos Sujets une fidelité in
D v
82 IV. P. des ffaires
trepide & inviolable pour vôtre
Majefté, comme une partie effentielle
de leur Religion , & de
la gloire de nôtre Vocation , ne
doutantpoint que Dieu ,qui dans
fes mifericordes infinies afi fou
vent confervé & delivré Vôtre
Majefté des plus grands perils ,
ne vous conferve & delivre encore
, en vous affurant les caurs
de vos Sujets , & en mettant
vos Ennemis entre vos mains .
Ce font , Sire , les voeux & les
prieres que font pour Vôtre
Majefté , ceux qui font avec
autant de foumiffion que de
respect.
De vôtre Majefté les treshumbles
, tres- obeiffans &
tres - fidelles Sujets & Serviteurs.
A Edimbourg le 3 .
Νου. 1688 .
du
Temps.
83
Cette Lettre qui eftoit fignée
par les Archevêques de
Saint André & de Gafgou , &
par les Evêques d'Edimbourg ,
de Gallovay , d'Aberden , de
Dunkel , de Breken , d'Orkney
de Murray , de Rofs , de Dumblane
& des Ifles , fait connoître
combien ils étoient tous fatisfaits
du Roy , & il eft impoffible
que tant de Prelats le fuffent
fi fort , fans que le Peuple
entraft dans leurs fentimens ,
puifque les Pafteurs les impri
ment toujours aifément à ceux
qui vivent fous leur conduite.
Si le Roy avoit porté quelques
atteintes à la Religion
Anglicane , comme le Prince
d'Orange le veut faire croire ,
tant de Prelats ne fe feroient
pas trouvez d'acord , pour
D vj
84 IV. P. des Affaires
écrire
unanimement ce que
vous venez de voir & s'ils n'avoient
ofé fe plaindre dans un
autre tems , quoy que lors qu'il
s'agit de Religion on ne garde
point de mefures , & fur tout
parmy des Peuples qui parlent
fort librement , ils fe feroient
fervis de cette occafion pour
s'expliquer , mais il eſt ` aiſé
de voir par la maniere dont
cette Lettre eft écrite , que
le Roy leur tenoit ce qu'il
leur avoit promis à fon avenement
à la Couronne . On
ne voit point qu'ils fe plaignent
de ce qu'il toleroit la
Religion Catholique , puis que
la liberté de confcience eftoit
permife , même par le Parlement
, mais le Prince d'Orange
voulant fe faire une
Souveraineté parmy un fort
du
Temps. 8.5
grand nombre de Proteftans ,
difperfez en divers endroits ,
les a prefque tous raffemblez .
Plufieurs s'êtoient retirez dépuis
long-temps en Hollande
pour fuïr la peine qui eſtoit dûtë
à leurs crimes , & parmy ceuxlà
il y en avoit beaucoup d'Anglois.
La défenfe de l'exercice
de la Religion Proteftante en
France, eftoit auffi caufe qu'il
s'y en eftoit beaucoup refugiés
la plupart ayant épuifé ce
qu'ils avoient aporté ne fçavoient
plus trouver de quoy
vivre. Plusieurs autres qui nêtoient
pas plus accommodez
s'étoient retirez en Angleterre,
de forte que tout cela auroit
eu befoin d'aller peupler quelque
Colonie pour avoir le
moyen de fubfifter. Le Prince
d'Orange trouvant tant
86 IV. P. des Affaires
de perfonnes preites à luy
obeïr , regarda tous ces Proteftans
comme autant de Sujets
, qui fe donneroient à luy.
Il jugea à propos de joindre
à ce Party tous les Proteftans
d'Angleterre , je ne dis pas
Refugiez , mais tous les Anglois
qui font Profeffion de la
Religion Proteftante . Il en paffa
d'un Eftat à l'autre, pour travailler
à cette union ; tout fut
concerté,& la Hollande eftant
trop petite pour contenir tant
de peuple , ou plûtoft pour
fixer l'ambition du Prince
d'Orange il medita de fe
rendre Maître de l'Angleterre.
Le Vice Amiral Herbert
zelé Proteftant , qui eftoit alors
en Hollande , où il s'êtoit retiré
ne pouvant fouffrir en
>
Angleterre aucune autre Redu
Temps.
87
ligion que la fienne , & haïffant
mortellement fon Frere ,
quoy que Proteftant , parce
qu'il eftoit fidelle au Roy , &
qu'il avoit dit que ce Prince
avoit autant de droit d'abolir
les Loix penales qu'Elizabeth
en avoit eu de les abolir ; le
Frere de ce Vice - Amiral , l'un
des premiers Juges d'Angleterre
, a paffé en France , &
eft auprés de Sa Majeſté Britannique
, ce qui marque que
le Roy a laiffé à tout le monde
la liberté de confcience
qu'il avoit accordée , puis
qu'un homme Proteftant élevé
dans les plus hauts & plus
importans emplois , eftoit bien
dans fon efprit , qu'il demeuroit
dans fa Charge , & qu'il
a même efté obligé de chercher
une retraite , le Vice88
IV. P. des Affaires
amiral fon Frere l'ayant menacé
de le faire perir , parce qu'il
eftoit Amy de Sa Majesté , &
qu'elle profeffe la Religion Catholique
. Rien ne prouve davantage
l'injuftice qu'on fait à
ce Prince , en fuppofant qu'il
n'a pas tenu ce qu'il a promis,
que
de voir des Proteftans dans
plufieurs Charges des plus im
portantes , & Amis de ce Monarque
, jufqu'à tout facrifier
pour luy , & paffer en France.
Le Prince d'Orange , aprés
avoir conceu fon deffein le
communiqua au Marefchalde
Schomberg il y a déja longtemps
, puis que Madame
de Schomberg fa Femme n'étoit
pas encore morte . On ne
peut avoir plus de zele qu'elle
avoit pour la Religion Proteftante
: cependant elle condu
Temps.
89
damna cette entreprife , & la
trouva fort injufte , mais Mr. de
Schomberg, luy dit qu'il n'étoit
plus temps de fe retracter , &
qu'il avoit figné le projet. On
affure qu'elle en eut tant de
chagrin , qu'elle en mourut
quelque temps aprés.
Outre qu'il eft mal - honnête
de prêter fon bras pour détrôner
un Monarque qui n'eft
point nôtre Ennemy , & dont
on areceu de grands bien-faits,
comme Mr. de Scomberg en a
receu du Roy d'Angleterre ,
ce Maréchal ne pouvoit honneftement
s'engager dans un
party , qu'on déclaroit n'être
pas moins formé contre la
France que contre l'Angleterre
, & quoy que pour s'excuferil
ait dit par tout qu'il a
eſté exilé , il eſt neanmoins
୨୦ IV. P. des Affaires
conftant , que loin qu'il ait eu
ordre de fe retirer de France,
le Roi a eu la bonté de luy
faire entendre luy - meme
qu'il pouvoit demeurer ; on
a été même jufqu'à luy faire
connoitre.que Sa Majeſté le
fouhaitoit.
Je reviens aux Piéces qui
juftifient que l'Angleterre étoit
en fort bonne intelligence
avec le Roy, & qu'elle jouiffoit
d'un entier repos , lors
qu'il a été troublé par le Prince
d'Orange . Sa Majesté aïant
rendu dans ce tems là l'ancienne
Chartre à la Ville de Portfmouth
, le Maire, les Echevins
& les Habitans lui firent prefenter
une Adreffe pour l'en remercier.
Ils l'affurerent qu'ils
ne s'en ferviroient que pour luy
mieux rendre leur fervices , efdu
Tems. 91.
perant que cette grande bonté
& toutes les autres graces que
le Roi avoit faites à fes Sujets
feroient une fi bonne impreffion
fur eux , que fes temeraires
&
injuftes Ennemis feroient couverts
de honte & de confufion,
& que la Couronne d'Angleterre
continueroii
à fleurir fur fa
tête .
Ce font les termes précis qui
font emploïez dans cette Adref
fe. En ce même temps on en
preſenta deux autres à ce Monarque.
La premiére étoit de
ceux de la Province d'Argile ,
& avoit pour titre,
92
IV. P. des Affaires.
AUROI
Adreffe tres-humble & tresfincere
des tres - fidéles Sujets
de Vôtre Majeſté , prefentement
en armes pour
fon fervice , dans la Province
d'Argile .
N & tres -fidelles sujets de
OVS , les tres obeiffans
Vôtre Majefté de vostre Province
d'Argile, eftant fenfiblement
touchez du fentiment de
noftre devoir, du grand bonheur
& des biens dont nousjoüiffons
Sous Voftre Augufte & favora
ble Regne , venons dans la conjoncture
prefente des affaires, offrir
à voftre Majefté, nos vies &
nos biens pour eftrefacrifiez en
quelque endroit où l'honneur &
du
Temps.
93
la grandeur de vostre Majesté
feront intereffez. C'est une victime
que tous les veritables, les
honnêtes & les finceres Ecoffois
doivent donner à un fijufte , fi
bon & fi grand Prince ; &
declarons à toute la Terre , que
nous maintiendrons jusqu'à la
derniére extremité de noftre vie
& de nos biens , ce que nous fommes
prêts , non feulement de figner,
mais auffi de fceller de noftre
Sang en toutes les occafions
quife prefenteront . Nous avons
prié le tres- bonnorable Chevalier
Iean Drummond de Machanie,
Gouverneur de cetteProvincefous
la conduite & les ordres
du quel nous fommes prefentement
en armes, prêts à marcher
en quelque lieu que vostre Majefté
l'ordonnera , de lui prefenter
cette Adreffe qui contient
94 IV. P. des Affaires
.
nos refolutions fermes & conftantes
de combattre pour vôtre
Service & vos interets .
En temoignage de quoi, nous
fignons de bon coeur la prefente
Adreffe , tant pour nous que
pour tous autres de nos Familles
& Camarades , à Killmickel
dans la Province d'Argyle , le
6. jour du mois de Novembre
1688.
Cette Adreffe qui étoit ſignée
de vingt fix d'entre eux , ne
peut laiffer aucun doute qu'elle
ne partit d'un zele fincere,
& qu'ils ne fuffent encore dans
les mêmes fentimens, fi la for--
ce ne leur ôtoit pas la liberté
de les expliquer. La feconde
Adreffe du même Royaume
d'Ecoffe , êtoit concûë en ces
termes.
du
Temps.
99
SIRE
ن م
Les nouvelles marques que
nous venons de recevoir de la
faveur de Vôtre Majefté , dans
vôtre derniere Lettre , & fur
tout en ce qui regarde le confervateur
, les Paffeports de l'Amirauté
& la fubfiftance des
Prifonniers , mais principalement
le foin particulier que Vôtre
Majestéprend de retablir
augmenter notre commerce
fi ruiné, nous obligeant à renouveler
à Vôtre Majesté , nos
tres finceres & tres - humbles
remerciemens . La bonté de Vôtre
Majefté, & l'obligeante reception
qu'Elle a faite au Prevôt
de fa Ville d'Edimbourg qui
nous reprefetoit,& tant d'autres
graces dont Vôtre Majesté nous
a comblez depuis que Dieu l'a
96 IV. P. des Affaires
placée fur le Thrône de fes Anceftres
, font autant d'engagemens
qui nous portent auffi à
rendre à Vôtre Majefté,nos treshumbles
actions de graces. Nous
efperons, Sire , qu'en confideration
de tant defaveurs nos Succeffeurs
, qui en tireront avan➡
tage auffi bien que nous , feront
perfuadez que leur veritable intereft
dépend immediatement
de la Monarchie , dans laquelle
feule ils peuvent trouver un
veritable&folide fuport .
Ayant efté informez lors
que nous avons efté affemblez ,
qu'on projettoit contre Voftre
Majefté & fes Royaumes
une invasion auffi injufte que
denaturée nous nous sommes
trouvez obligez par noftre
fidelité & par reconnoiffance ,
d'affurer Voftre Majefte & de
>
faire
du
Temps. 97
faire connoître à tousles autres
Sujets, que les
proteftations que
nous avons cy- devantfaites, de
nous attacher àfes interests en
toutes fortes
d'occafions , n'étoient
pas de purs de vains
complimens ; mais que la mêmefincerité
dont ils
procedoient ,
nous anime encore , & nous
encouragera à tout hazarder
Pour Votre Majefté , pour fon
Alteffe Royale le Prince d'Ecoffe
& toute la Famille Royale
: eftant
entierement convaincus
que tout ce qui tend
à
ébranler le Trône , doit neceffairement
renverser les libertez
& les droits biens & privileges
de tous vos Sujets , nonobftant
tous les
déguisemens
les
pretextes dont tous les Au.
teurs de cette
entreprise peuvent
fe fervir. Nous fommes
E
98 IV. P. des Affaires
Sire , avec un tres profond ref
pect.
De Vôtre Majeſté ,
Les tres- humbles
, tres- obeiffans
& tres fidelles
Sujets &
Serviteurs
.
Signée en prefence & par
ordre de l'affemblée
des Villes ,
par notre Prefident , les Soub
fcriptions
particulieres
de tous
les Commiffaires
eftant enregiftrées
dans nos Regiftres .
MAGNUS
, Prince , Prefident.
On peut voir par ces Adreffes
que le Prince
d'Orange
n'êtoit
pas appellé
par toute
l'Angleterre
comme
il a voulu
le perfuader
, mais que loin
que tout le Peuple
fût de fon
party , fon intelligence
n'êtoit
qu'avec
la plupart
des Officiers
de l'Armée
& quelques
ATHERDE
DE
L
YON
1893
du
Temps.
99 LYON
Milords ; & ce qu'il y a de fur
prenant , c'eft qu'elle eftoit
formée dés le mois d'Aouft
avec les Officiers. Par là le Secret
en eftoit fort difficile. Cependant
il a efté gardé même
dépuis la defcente de ce Prin
ce en Angleterre , & ces Officiers
ne le font découverts que
long- temps aprés , parce que
le Peuple ne s'eftant point déclaré
pour luy , non plus que
la Nobleffe des environs du
lieu où il eſt deſcendu , il y
avoit à craindre pour ceux
de l'Armée qui eftoient dans
fes interêts , jufqu'à ce qu'il fe
fuft approché d'eux . La Ville
d'Exeter avoit donné toutes
les marques de la plus ardente
fidelité pour le Roy ,
jufques à brûler publiquement
le Manifefte du Prin-
E ij
100 IV P. des Affaires
1
ce d'Orange . Le Clergé , les
Magiftrats , & le Peuple fe déclarerent
contre luy , & tous
ces Corps luy ayant refufé
fierement ce qui dépendoit
d'eux , rien ne répondoit à ce
que ce Prince avoit publié.
Ainfi tout rouloit fur l'intelligence
formée avec quelques
Traîtres. Le Roy alla dans le
même tems à Salisbury. I
yfut receu non feulement avec
tous les honneurs accoûtumez,
& dûs à fa Dignité ; mais il
fembla que l'invafion du Prince
d'Orange avoit fait redou-)
bler l'affection des Peuples'
pour ce Monarque. Ils fuivirent
fon Carroffe depuis la
porte de la Ville jufqu'à l'Evêché
en faifant entendre de
grandes acclamatious
, & en
donnant toutes les marques de
f
E
du
Temps
ΙΟΙ
3
#
joye qu'il pouvoit attendre .
Les Cloches même ne cefferent
point de fonner , pour faire
connoître dans tous les lieux
d'alentour combien ils eftoient
ravis de voir leur Prince . Vous
remarquerez que je ne rapporte
que des faits publics , &
qui font connoître l'union
parfaite qui eftoit entre le
Roy & fes Peuples , lors que
le Prince d'Orange eft venu
en Angleterre. Je ne me fuis
propofé pour but que de le
prouver. Je détruis là tous
les Manifeftes de ce Prince ,
tout ce qu'il a allegué , & tout
ce que l'on peut croire qu'il
fuppofera. Par là , non feulement
je le fais voir tel qu'il
eft , mais je montre encore
les vrais motifs qui l'ont fait
agir , & que ce qu'il a dans
par
E iij .
102 IV P. des Affaires
le coeur n'eft point ce qui à pa
ru dans fes écrits , ny ce qu'on
luy entend dire tous les jours.
A peine fut-il à Exeter , qu'il
commença à donner des marques
de l'ambition qu'il avoit
voulu cacher. Il exigea tous
les honneurs , & tous les deniers
Royaux ; il défendit
qu'on priaft Dieu pour le
Roy, & l'on y fit les prieres
qui avoient efté composées
pour luy. Ces faits qui font
connus , & conftans , & qui
rémpliffent les Nouvelles publiques
imprimées en Angleterre
même , n'ont beſoin
d'aucunes preuves. Il ne faut
pas non plus de raiſonnemens
, pour perfuader qu'ils
font entierement oppofez à
ce que le Prince d'Orange
avoit declaré avant fon dédu
Temps.
103
part pour l'Angleterre
. Il fembloit
qu'il dût traiter le Roy
avec les fourniffions
& d'un
Neveu & d'un Gendre , que
loin d'attenter fur l'autorité
Royale , il dût feulement
travailler
à établir une parfaite
union entre Sa Majesté & le
Peuple , quoy que dans le fond
ils n'euffent
de demêlez que
ceux qu'il avoit excitez entreeux
par fes pratiques , ny de
divifion que celle qu'il fomentoit
fourdement
dépuis longtems.
Quand fon ambition
n'auroit pas efté connue , il difoit
trop qu'il n'en vouloit point
au Roy , pour faire croire que
cela fuft veritable
. Quelque
politique qu'on foit , on eft
fouvent imprudent
, & l'on
fait prefque toûjours connoître
ce qu'on a deffein de fai-
E iiij
104 IV. P. des Affaires
faire , à force de dire qu'on a
des fentimens oppoſez . C'eſt
ainfi que fous des manieres
douces & honnêtes , on a fouvent
l'art de s'infinuer comme
font les hypocrites , qui
fous le manteau de la Religion
commettent toutes fortes
d'injuftices , & fe montrent les
Tirans de leurs Bien - facteurs ,
lors qu'ils viennent une fois à
lever le mafque.
Il ne reftoit plus au Prince
d'Orange pour agir tout- àfait
en Roy , que de donner
des Declarations ainfi que les
Souverains . Il en donna , &
vous allez voir par la date de
celle que je vous envoye , qu'il
n'eut pas fi toft mis le pied en
Angleterre , qu'il y fit toutes les
fonctions de Roy. Elle contenoit
ces termes.
du Temps . 105
DE CLARATION
du Prince d'Orange .
OVS avons durant tout
le cours de nôtre vie
donné tant de preuves
inconteftables du zele que nous
avons pour la Religion Proteftante
, & generalement par les
éminens perils aufquels nous
nous sommes expofez par mer &
par terre , que nous nous affurons
qu'il n'y a pas un veritable
Anglois , ny bon Proteftant , qui
puiffe aucunement douter de la
ferme refolution que nous avons
prife de mourir plûtoft que de
ne pas perfifter dans les deffeins
que nous avons faits , & que
te Ciel a déja fi bienfecondez ,
E v
106 IV. P. des Affaires
de delivrer l'Angleterre, l'Ecoffe
& l'Irlande de l'esclavage du
Papifme , & d'affermir la Religion
par le moyen d'un libre &
legitime Parlement fur des fondemens
fi inebranlables , qu'il
n'y puiffe avoir à l'avenir aucun
Prince, ni aucune Puiffance
qui foient capables d'y introduire
une feconde fois la tyrannie
& le Papifme.
Nous n'avonspoint eflé trompezjufques
à prefent dans la
jufte attente où nous avons efté
que la premiere Nobleffe & le
Peuple d'Angleterre ne manqueroietpas
de concourir avec nous
à l'execution de ce grand deffein
qui ne regarde que la furetéde
leur Religion, le rétablissement
de leurs Loix,& l'affermissemět
de leurs libertez & Privileges.
Vn grand nombre de perfondu
Tems. 107
nes de tout rang , & de toute
qualité,quife font joints à nous
& d'autres , qui quoi qu'encore
éloignez ont pris les armes pour
sy joindre , nous fortifient dans
cette penfée d'autant plus que de
l'Armée même qui avoit été levéepour
étre l'inftrument de cet
efclavage , beaucoup d'Officiers
auffi bien
que de Soldats ,par la
fpecialeProvidence de Dieu, ont
efté fi vivement touchez des
fentimens de leur Religion , &
d'affliction pour leur Patrie
qu'ils ont abandonné le ſervice
illegitime auquel ils s'eftoient
engagez,pour ſe joindre à nous,
nous affurant de la part durefte
de l'Armée , qu'ellle fuivra
leur exemple auffi - tôt que nous
nous enferons aprochez affez
prés pour les pouvoir recevoir
fans crainte d'en être empêchez
^
E vj
108
IV.P. des Affaires
on trahis.
A cette fin, & pour que nous
puiffions d'autant plûtôt executer
l'entreprise dans laquelle
nous nous sommes engagez pour.
la delivrance de la Nation,nous
fommes refolus d'employer toute
la diligence poffible, afin qu'un
libre Parlement foit affembéau
plutôt,dans lequel on cherchera
prealablement les moiens de cenvenir
de tels preliminaires avec
le Roi , & de mettre les chofes
fur un tel pied fuivant les Loix
que Nous & toute la Nation aurons
jufte raison de croire, que
Le Roi de fon côté eft difpofé
d'aporter telles condefcendanque
chacun en puiffe étre.
parfaitement fatisfait, & affure
qu'elles ne tendent qu'à fon bon
beur & à celui de fes peuples.
Et afin que le tout puiffe fe
ces
du
Temps.
109
faire de la maniere la plus con
venable à nos defirs, qui eft qu'-
aucunfang ne foit répandu, s'il
eft poffible, hormis celui de ces
execrables malheureux qui fe
fontfi juftement rendus eux mêmes
coupables de la derniere
peine par la trahison de leur
Religion, & le bouleversement
des Loix de leur Nation, il nous
a femblé bon de declarer
nous n'avons point deffein d'ufer
d'aucune autreforce que de celle
qui pourroitfervir à nôtre propre
défence.Nôtre intention n'eft
pas non plus que l'on exerce aucune
violence contre qui que ce
foitsfut ce même un Papifte, an
cas qu'ilfe trouve dans les conditions
& circonftances que les
Loix exigent.
, que
Nous avons auffi refolu & declaré
par ces prefentes , que
tous les Papiftes qui feront trouIlO
IV. P. des Affaires
,
>
vezfous les armes ou qui en
auront chez eux ou fur leurs
perfonnes, ou quiferont revêtus
de quelque employ , foit Civil
ou Militaire , contre les Loix du
Pays , fous quelque pretexte que
ce foit , feront traitez par Nous
& par nos Troupes , non comme
Soldats & Gentils - hommes
mais comme voleurs & Brigands
; on ne leur donnera même
aucun quartier , mais ils feront
livrez à la difcretion de
nos Soldats. Et nous déclarons
en outre que toutes perfonnes qui
feront trouvées leur avoir donné
affiftance , qui auront marché
fous leur commandement , ou qui
fe feront affujettis ou foumis à
eux dans l'execution de leur autorité
illegitime, feront reputez
complices de leur crime & ennemis
des Loix & de leur Patrie.
du
Temps.
II[
>
Et comme nous avons apris que
le Roi de France, à l'inftigation
des Iefuites , veut faire embarquer
des Troupes pour faire def
cente en Angleterre, s'il eft poffible,
en confequence de l'alliance
que Sa Majefté Tres Chrêtienne
a faite à la perfuafion
de cette peftilentielle Societé avec
un Prince defes voifins &
de fa même Communion pour
l'extirpation totale de la Ŕeligion
Proteftante , même dans
toute l'Europe , encore que nous
efperions que par le bon foin que
nous avons apporté pour prevenir
l'un & affurer l'autre nous
romprons avec l'affistance de
Dieu , leurs pernicieux deffeins;
& de plus , qu'il nous a efté raporté
qu'un grand nombre de
Papiftes armez fe font tranfportez
depuis peu à Londres ,
112 IV. P. des Affaires
le
VVeftmunster, & autres Places
d'alentour , & s'y tiennent , non
pas tant comme nous avons lien
de le croire , pour leur propre
Seureté,que pour executer quelque
deffein pernicieux, on entreprise
defefperée contre les
fufdites Villes & leurs Habitans,
foit par le feu ou par
fer, ou par tous les deux enfemble,
ou bienpour dautant mieux
Se pouvoirjoindre aux fufdites
Troupes Françoifes ; Nous ne
pouvons nous empêcher par l'in ·
tereft particulier que nous prenons
de conferver & défendre
le peuple Anglois ,fpecialement
ces grandes Villes fi peuplées.
contre la rage execrable & la
vangeancefanguinaire des Papiftes,
de requerir & d'atten
dre de tous Lords , Lieutenans
& Députez , Lieutenans , Indu
Tems. 113
lienx
ges de Paix , Lords- Majors
Scherifs , & autres Magiftrats
& Officiers, foit Civils on Militaires
de tous le Comtez,Viles &
lieux d'Angleterre
,fpecialement
du Comté de Middeffex , Ville
de Londres & VVeftmunster
, &
circonvoisins, qu'ils defarment
tous les Papiftes, ainfi qu'ils
le peuvent faire, & y font obligez
par les loix , dans leurs
Comtez, Villes, & Iurifdictions
respectives , & s'affurent d'eux
tous de quelque qualité qu'ils
puiffent être , comme de perfonnes
qui en tout temps font tres--
dangereufes & capables de
troubler la tranquilité du Gou¬
vernement, afin que non feulement
tout pouvoir de nuire &
de faire mal leur foit ôté; mais
que les Loix qui donnent la plus
grande & la meillure feureté à
114 IV. P. des affaires
un Etat, puiffent reprendre leur
vigueur , & eftre executées
ponctuellement .
Nous declarons en outre par
ces Prefentes , que nous protegerons
& d'éfendrons ceux qui ne
témoigneront point de lenteur
dans leur devoir & dans l'obeiffance
à ces loix ; & quant aux
Magiftrats & autres , de quelque
condition qu'ils foient , qui
auront refufé de nous affifter &
d'executer les Loix à la rigueur
& ce que nous exigeons icy d'eux
dans cette conjoncture , nous les
tiendrons & reputerons au contraire
pour les plus criminels &
les plus infames de tous les hommes
, pour traitres à leur Re
ligion & aux Loix de leur
Patrie, & nous ne pourrons nous
empecher de les traiter comme
tels , & de leur redemandu
Temps. IIS
der la vie d'un chacun Proteftant
en particulier , & chacune
maison qui aura efté brûlée
ou démoliepar leur trahison.
Donné fous noftre Sceau , dans
noftre Cour du Chateau de
Sherburne le 28: Novembre
1688. G Prince d'orange. Par ordre
special de S. A. G. Huygen,
Cette Declaration commence
par les preuves inconteftables
que le Prince d'Orange pretend
avoir données pendant
toutefa vie, de fon zele pour
Religion Proteftante.
la
Le zele dont ce Prince parle
a jufqu'icy efté inconnu à
toute l'Europe ; il n'a jamais fait
parler de lui fur cet article , &
toutes les Religions du monde
paroiffent luy avoir efté
toûjours fort indifferentes.
116
IV.P. des Affaires
Il prend maintenant le party
de la proteftante , parce qu'il
trouve qu'il luy eft utile , & il
l'embraffe avec autant de chas'il
avoit toûjours eu
leur
que
pour cette Religion , tout le zele
que fa politique demande qu'il
faffe aujourd'hui paroiftre . Le
feu Prince d'Orange fon Pere
avoit pris le parti des Sociniens
, & eftoit apparemment
du nombre. Ainfi on auroit pu
croire que là deffus le Prince
fon Fils avoit herité de fes opinions
mais comme juſqu'à
preſent on ne s'eft point apperceu
qu'il fe foit fait une af
faire impo tante de la Religion
, il feroit affez difficile
de pouvoir dire au jufte ce
qu'il penfe de toutes les Religions
du monde

> & s'il
croit qu'on en doive je ne
du
Temps.
17
dis pas avoir mais profeffer
d'autres , que celles qui font
utiles pour le maintien , ou
pour l'avancement de la fortune
des hommes. Quand on eft
bien penetré de quelque Religion
, quelle qu'elle foit , on
vit d'une maniere qui fait voir
non feulement qu'on la profeffe
, mais qu'on la reconnoiſt
pour la veritable . C'eft par les
actions , & par les moeurs que
le Public juge fi un homme
tient au Ciel ou à la terre. On
a beau eftre hipocrite, il échape
toûjours quelque chofe qui
decouvre cette verité , malgré
tous les foins qu'on prend pour
tenir caché ce qu'on a dans
l'ame ; & fi comme il peut arriver
, ce qui eft neanmoins affez
rare , un grand criminel
eftoit fortement attaché à
118 IV. P. des Affaires
quelque Religion dans le tems
qu'il commet les plus grands
crimes , il feroit encore plus
coupable que s'il étoit perfuas
dé qu'il n'y en euſt point.
Le Prince d'Orange aprés
avoir parlé de fon zele pour la
Religion Proteftante , dit qu'il
s'eft exposé pour cette Religion
par mer, &par terre pendant
tout le cours de fa vie.
Il eft vray qu'il a expofé fa
vie par terre , mais il n'étoit
point queftion de Religion
dans les guerres où il a paru.
A l'égard de la Mer , ce Prin
ce n'y avoit encore fait aucun
voyage avant celuy qu'il a entrepris
pour envahir l'Angleterre
, & l'on n'a point Iceu
qu'il ait jamais monté aucun
Vaiffeau , même pour
fon divertiffement
, la Mer eftant
du
Temps.
119
contraire à fon afine. Quand
on veut ainsi tromper le public
, en avançant des faits
qu'il fçait n'être pas veritables,
il faut demeurer d'accord
qu'on luy en impofe fouvent ,
& qu'on tâche tous les jours
à le furprendre par mille chofes
abfolument fauffes qu'on
cherche , à luy faire croire.
Ainfi perfonne ne peut douter
que l'affaire d'Angleterre ne
roule fur un tiffu de faits fuppofez
où l'hipocrifie a beaucoup
de part , & l'on fçait que
les hipocrites ont toûjours efté
les plus fcelerats .
La même
Déclaration porte,
que le Prince d'Orange vient
délivrer
l'Angleterre , l'Ecoffe
& l'Irlande de l'esclavage du
Papifme.
L'Ecoffe eftoit fort tranquil120
IV. P. des Affaires
le & tres-fatisfaite du Roy lors
que ce Prince a defcendu en
Angleterre. Je l'ay prouvé pár
une Lettre que vous avez vûë,
& qui eft fignée de tout le
Clergé du Royaume , & par
une Adreffe d'une Province
du même Etat . Vous remarquerez
que ces deux Pieces ont
fuivy le débarquement du
Prince d'Orange, ce qui prouve
que ceux qui ont changé
dépuis ce tems - là ne fe font
rendus qu'à la force , à laquelle
ils auroient pourtant refifté
fans quelques traîtres qui fe
font trouvez parmy eux , &
qui gagnez par le Prince d'Orange
, ont émeu la Populace.
A l'égard de l'irlande , il
n'y a pas feulement de vrayfemblance
à foûtenir ce qu'il
veut perfuader , puis que ce
Royoume
du Temps.
121
Royaume eft prefque tout Catholique
. La fuite même a fait
voir que ce Prince n'y a point
efté appellé , eftant certain
qu'on n'a pas voulu l'y recevoir.
Ainfi il ne fçauroit dire
au moins avec verité , qu'il
eft venu pour tirer les Irlandois
de l'esclavage ; mais au
contraire il n'y cft venu que
pour les tirannifer , puis qu'il
fait connoître qu'il veut leur
faire changer de Religion
malgré eux. Toute cette grande
affaire a donc prefque
toute roulé fur l'intrigue qu'il
avoit en Angletere , mais fans
que les Peuples y euffent aucune
part. Il avoit bien cru
qu'ils feroient obligez de ceder
à la force , & à la crainte
& enfuite au torrent qui entraîne
tout ,lors que la balance
F
122 IV. P. des Affaires
commence à pancher d'un
côté , & il ne s'eft pas trompé.
Ce Prince ne doutoit point
qu'ayant fait venir l'Angleterre
à fon but , il ne vinft à
bout de reduire l'Ecoffe &
I'Irlande au point où il fouhaitoit
, en joignant pour agir
contre ces Royaumes les forces
de l'Angleterre à celles qu'il
y avoit amenées.
On lit dans la fuite de la
Déclaration du Prince d'O .
range , qu'il pretend affermir
la Religion par le moyen d'un
Parlement libre & legitime.
Le mot de Religion , dit
tout le contraire de ce qu'il
veut dire. Il entend parler de
la Religion Proteftante , puis
que ceux de fon party font
de cette Religion ; mais quand
on fe fert du mot de Relidu
Temps.
123
gion
fans
y rien ajoûter , &
que l'on marque qu'on veut
l'affermir , ce doit eftre la Religion
dominante du Païs, dont
on parle. Cependant il ne s'agit
pas de celle- là , car le Prince
d'Orange entend parler de
` la Religion Proteftante , & la
Religion dominante en Angleterre
eft l'Anglicane , qui
cft auffi oppofée à la Proteftante
que la Catholique à la
Calviniste. C'est ce qu'il y a
de furprenant dans cette affaire
, & ce qui fait voir qu'elle
ne fe foûtient que par l'intelligence
qui eft entre ce Prince
& les Traiftres , par les bri .
gues , par la violence , & par
les Troupes qu'on a débarquées
dans le Royaume. Il
eft vray que le pretexte de la
Religion feroit peu d'effet
Fij
124. IV. P. des affaires
en Angleterre , fi la force n'y
étoit pas jointe . Jamais on n'a
vû dans aucun Etat un auffi
grand nombre de Religions
qu'en celuy- là , & de la maniere
que l'on s'y gouverne
là-deffus , il femble qu'on les
croye toutes également bonnes.
La plupart des Filles n'en
ont point jufqu'à ce qu'elles
fe marient , & elles prennent
ordinairement
celle que profeffent
ceux qui les époufent.
Comme il y en a de toutes fortes,
beaucoup ne font point difficulté
d'en changer fuivant
la fituation de leurs affaires
& felon que la Religion
qu'ils prennent les peut accommoder.
Cependant le Prince
d'Orange pretend eſtre venu
pour les tirer de l'efclavage
où leurs conſciences peudu
Temps.
125
vent être , quoy que fon deffein
ne foit que de leur ôter
la liberté de confcience , qui
leur avoit efté donnée par le
Roy , & de contraindre les
trois Royaumes , d'abord par
adreffe , & avec des manieres
honnêtes , & enfuite par
la force,de ne reconnoître plus
que la Religion Proteftante .
Il ne regarde que luy en cela
; il ne peut regner que par
ce moyen , & pour venir à
bout de l'un & de l'autre , il
paroît ne s'oppofer qu'à la
Religion Catholique ; mais ce
n'êt qu'un détour pour pouvoir
aprés attaquer les autres
avec plus de feureté
quand il aura détruit celle qui
eft la Religion de Sa Majeſté ,
& qu'il doit condamner pourfe
rendre agreable aux Proteftans,
Fij
125
IV. P. des affaires
1
qui fervent à fon élevation ,
& pour avoir lieu de détruire
le Roy parce moyen , parce
que c'eft la Religion de ce
Monarque . Quant au parlement
libre dont le Prince d'Orange
parle dans le même endroit
, on peut dire que ce font
des paroles inutiles , qui ne
méritent pas feulement qu'on
y faffe attention . Par quel endroit
ce Parlement pourroitil
eftre libre quand tout a esté
concerté entre le Prince d'Orange
& le party qu'il a en
Angleterre , avant que ce Prih
ce quittaft la Hollande , en
forte que cette Affemblée ne
pût avoir que le nom de libre
Outre l'Armée qu'il a
fait débarquer en Angleterre,
il eft feur de tous les Prote
ftans Anglois , & de tous ceux
du
Temps.
127
4
de la même Religion qui s'y
font retirez , & il a encore la
plupart des Grands du Royaume
, qui s'êtant déclarez pour
Ice Prince devoient travailler
avec luy à faire que le Parlement
, ou les Affemblées qui
pouvoient en tenir lieu , fuffent
toutes de leurs creatures ,
& de concert avec eux , par
amitié , par crainte ou par force,
parce qu'autrement ces Affemblées
les devoient regarder
en coupables , & leur faire
leur procés , & que le Roy ,
auroit efté obligé de les punir
de leur rebellion , & d'en
faire un exemple à la poſterité
quoy que ce Monarque
cuft peut-eftre cfté affez clement
pour ne le pas faire. De
fi grands criminels eftant
maîtres de l'Etat , n'avoient
Fij
128 IV. P. des Affaires
garde de fouffrir d'Affemblée
dont ils ne fe répondiffent pas
affez, pour eftre feurs qu'elle
traiteroit le Roy de la maniere
qu'ils le fouhaitoient.
Le Prince d'Orange dit enfuite
dans fa Declaration , que
beaucoup d'Officiers & de Soldats
de l Armée de Sa Majesté
ont abandonné le fervice illegitime
auquel ils s'étoient engagez.
Les Soldats eftoient tous
pour le Roy , & ont tenu autant
qu'ils ont pû contre leurs
Officiers . On l'a vû par la
maniere dont plufieurs fe font
défendus quand on a voulu
entreprendre de les forcer ;
mais la confpiration eftoit fi
generale parmy ces Officiers ,
que les plus foibles Soldats
ayant plié , la révolte devint
du
Temps.
129
2
prefque entiere , parce qu'il
eftoit , impoffible de faire autrement
, quelque zele ardent
que plufieurs témoignaffent
pour le Roy. Le Prince d'Orange
s'eft laiffe emporter
fon ambition & à fon aveuglement,
lors qu'il a dit que lefervice
que l'Armée rendoit au
Roy eftoit illegitime , & il a
fait voir par là non feulement
fon ignorance , mais encore
le deffein qu'il avoit formé
de longne main de détrôner
ce Monarque , quoy qu'il euft
affuré le contraire jufqu'au
moment qu'il s'eft vû en état
de ne rien craindre . On ne
les fervices que
peut dire que
des Sujets rendent à leur Souverain
, foient illegitimes. Les
Loix divines & humaines nous
ordonnent de leur obeir fans
F v
130 IV. P. des Affaires
examiner leur conduite , dont
ils ne doivent rendre compte
qu'à Dieu feul . Enfin , rien
n'a droit d'autorifer la déſobeiffance
, de quelque nature
que foit ce qu'on leur impute.
Comme j'en ay déja parlé
dans une des trois premieres
parties de cette Hiſtoire , je
ne diray rien davantage là
deffus , finon que fi des Sujets
doivent une aveugle obeiffance
à leur Prince , ceux de ces
Sujets qui font à leur folde , &
qui leur ont prêté ferment de
fidelité , doivent encore moins
luy en manquer , puis qu'ils
font payez pour le fervir , ce
qui les rend doublement coupables.
Cette même Declaration
porte , que les Soldats & les
Officiers de l'Armée ne fe dedu
Temps.
131
voient declarer , que quand le
Prince d'Orangeferoit affez prés
pour les pouvoir recevoir fans
crainte d'en eftre empêchez ny
trahis.
Il me femble que ce fans
crainte d'en eftre empêchez ny
trabis ne s'entend pas bien ;
mais il fuffit que le fens en
foit fort facile à deviner. Vous
avez déja veu que le Prince
d'Orange n'avoit point eſté
appellé par les Peuples d'Angleterre
, comme il avoit publié
, & l'on connoift par cet
endroit de fa Declaration ,
c'eſt- à dire par fon aveu même
, que toute l'Armée n'étoit
pas dans fes interefts, puis
que ceux avec qui il étoit
d'intelligence , n'ofoient ſe declarer
avant qu'il fuft proche
d'eux,craignant, d'un côté leurs
F vj
132 IV. P. des Affaires
camarades qui étoient fidelles.
au Roy , & de l'autre les Peuples
qu'on n'avoit point encore
forcez à fe declarer.
Aprés cet aveu il paffe à
un autre qui n'eft pas moins
fincere. Il dit , qu'il empêchera
qu'aucun fang ne fost repandu
, bors celuy de ces execrables
ma'heureux qui fe font rendus
eux mêmes coupables de la derniere
peine par la trahison de
leur Religion
.
Ces execrables malheureux
font les Catholiques , dont il
dit qu'il repandra le fang ; cela
répond mal à ce qu'il fait
dire à la plus- part des Souverains
de l'Europe lors qu'il les
fait affurer , qu'il n'en veut
point aux Catholiques , &
qu'ils n'ont rien à apprehender.
Cependant ces Princes le
)
du
Temps .
133
veulent croire parce que cette
affurance leur eft utile , &
qu'elle les empêche de prendre
le parti que l'honneur , la
juftice , & le Ciel exigeroient
d'eux qu'ils embraffaffent. Il
ne leur importe que la Religion
Catholique foit entierement
abolie en Angleterre ,
pourveu que l'Angleterre fe
declare contre la France . Le
refpect que j'ay pour tous les
Souverains m'empêche de
donner de nom à ce procedé.
Si le Roy avoit voulu en ufer
de même pendant que les
Turcs eftoient devant Vienne
, il eft tres.conftant qu'il
auroit pû fe rendre maître de
l'Europe. L'Hiſtoire nous fait
connoître que d'autres Puiffances
l'auroient fait,fi de pareilles
conjonctures leur euffent efté
134 IV. P. des Affaires
favorables , & c'est même la
penſée du public.
Il feroit affez difficille d'expliquer
les paroles de la Declaration
où il y a , ils se font
rendus coupables par la trabifon
de leur Religion ; ce font
des paroles fpecieufes à caufe
du mot de Religion , & qui
ne fignifient rien. Le Prince
d'Orange parle à des Anglois,
la Religion nommée Anglicane
eft celle du pays ; Ainfi
les Anglois qui ont trahi leur
Religion ne peuvent avoir trahi
que celle là. Ce Prince n'en
veut qu'à la Catholique , quoi
qu'il foit permis d'en eftre
dans un Royaume où toutes
les Religions font fouffertes ,
& où le peuple aime tant la
liberté qu'il ne fuporte qu'avec
peine l'autorité legitime
du
Temps, 135
de fes Rois ; de maniere
qu'après avoir affuré qu'il
n'eft venu que pour tirer le
peuple d'efclavage, il le contraint
beaucoup davantage
qu'il n'eftoit contraint auparavant
, puis qu'il veut captiver
la confcience.
Ce Prince aprés avoir porté
le coup mortel aux Catholiques
, dit dans la même Declaration
pour en adoucir un
peu la rigueur , qu'il ne veut
pas qu'on ufe de violence contre
aucun Papifte , & puis comme
s'il s'en étoit repenti , il fait
voir auffi tôt ·
que
c'eft fous
des conditions , qui detruiſent
le peu de douceur qu'il fembloit
avoir pour les Catholi
ques.Ces conditions font qu'ils
n'aient des armes ni chez eux
nifur eux,& qu'on ne les trouve
136 IV. P. des Affaires
exerçant aucun emploi ni civil
ni militaire. Il devoit ajouter,
qu'ils ne fuffent pas hommes,
car hors un affez petit nombre
de favoris de la fortune qui
peuvent vivre fans être employez
, le peuple pourroit -il
avoir dequoi fubfifter s'il n'avoit
aucune ocupation ? Il dit
s'ils ne font en cet encore que
êtat on les traitera
comme
Voleurs. Il a raiſon , car s'ils
ne peuvent
avoir aucun
emploi
pour vivre , il faut neceffairement
qu'ils volent,ou qu'ils
periffent
de faim . Enfin
ces
Catholiques
qu'on
ne perfecute
pas en Angleterre
,
à ce qu'on publie à Rome , &
à Vienne
, doivent
, fuivant
les
termes de la Declaration
, être
traitez
comme
voleurs , &
brigands
;on ne leur donnera
du Tems. 137
aucun quartier , & ils feront livrez
à la difcretion des foldats .
Ne diroit- on pas en lifant ces
paroles , qu'on eft au tems de
l'ancienne perfecution que l'on
faifoit aux Chrêtiens , & qu'on
les va livrer aux Bêtes feroces ,
come l'on faifoit de ce tems - là ?
On lit un peu avant la fin
de cette Déclaration , que Le
Roy Tres Chrêtien , à Linftigation
des Iefuites , doit faire embarquer
des troupes pour paffer
en Angleterre.
Ce ridicule endroit ne merite
pas de reponſe. On cite
les Jefuites à tout propos , &
on les fait parler fans vray femblance
. On les fait trouver par
tout où ils ne font pas ; on
leur fait faire l'impoffible , &
pour vouloir trop parler d'eux
on n'en dit rien de veritable.
138 IV. P. des Affaires
Cela eft devenu à la mode en
Hollande. Il faut chaque femaine
inventer quelque chofe
pour mettre contre ces Peres
dans les Ecrits publics . On y a
d'abord ajouſté foy , mais enfin
le temps a fait voir que tout
ce qu'on en difoit venoit de
l'invention de ceux qui aiment
à faire des contes . Le Prince
d'Orange a cru que pour amufer
les peuples & les tromper, il
faloit imiter le ftile des écrits
de Hollande ; mais pour peu
qu'on ait fuivi les affaires avec
application , on connoiſtra
qu'elles n'étoient point alors
dans cette fituation , & qu'aprés
le débarquement du Prince
d'Orange en Angleterre,rien
ne fe difpofoit en France pour
y faire une defcente On n'y
armoit aucuns Vaiffeaux , &
du
Temps. 139
Monfeigneurle Dauphin pourfuivoit
fes Conquêtes dans le
Palatinat ; mais le Prince d'Orange
avoit fon deffein St
vouloit infpirer de la haine
aux Anglois contre les Jefuites.
,
Ce Prince finit fa Declaration
qui ne lui atirera pas
l'eftime de la Pofterité en déclarant
tous les Magiftrats &
autres qui refuferont de l'affifter
pour exercer les violences qui y
font portées contre les Catholiques
, pour criminels , traîtres
& infames. Enfin jamais Roi
d'Angleterre n'a fait de Declaration
fi imperieuſe , ni
parlé fi hautement en Souverain
, & cependant il n'avoit
point encore forcé les Peuples
à fe declarer pour lui , &
ceux avec qui il avoit intelligence
dans l'Armée, n'eſtoient
140 IV. P. des Affaires
&
pas alors en liberté de fe découvrir.
Ces derniers fe firent
connoître pour ce qu'ils étoient
à mesure que le Prince d'Orange
avança vers eux ,
que l'Armée du Roi alla au
devant de lui . Les premiers
en fe déclarant ne cacherent
point que la plupart des Officiers
, les Soldats & les peuples
, gardoient une entiere
fidelité au Roi , Milord Cornbury
n'ayant été fuivi que de
quelques Soldats , au lieu des
trois Regimens qu'il efperoit
mener au Prince d'Orange.
Ie ne decris point ce qui fe
paffa en cette occafion , dont
le détail eft dans les nouvelles
publiques. D'ailleurs
n'aiant pas deffein de donner
prefentement cette avanture
pour nouvelle , je
du
Temps.
141
n'en parle ici que pour faire
voir que le peuple & l'armée
eftoient fatisfaits du Roi , &
qu'ils ont été obligez de ceder
à la force , les Traîtres
ayant fait entrer une Armée
ennemie dans le Royaume ,
ce qui les rend coupables envers
le Roi , & l'Etat , & fera
qu'ils fe rendront tous les
jours plus criminels pour éviter
la punition dûe à de fi
grands crimes. Ils favent qu'ils
ne peuvent l'éviter qu'en faifant
changer la face du Gouvernement
, & entretenant le
defordre dans le Royaume.
Milord Lovelace voulut faire
éclater en même tems fa
mauvaise volonté , mais il fut
arrêté par le Peuple qui avoit
pris les Armes , & on le con142
IV. P. des Affaires .
,
duifit à Briſtol , dont le Gouverneur
étoit fidéle à Sa Majefté
, auffi - bien que les Habitans
. Toute la Nobleffe des
environs l'eftoit auffi & fi
ceux qui travaillent aux Mines
dans la Province de Cornuailles
avoient eu des armes ,
ils témoignerent qu'ils les auroient
emploiées pour le fervice
de leur legitime Souverain.
Tout cela fait voir que fi l'ambition
du Prince d'Orange ne
l'euft point fait venir en Angleterre
, ce Royaume - là étoit
bien éloigné de penfer à aucun
foulevement , & qu'il étoit
tres content du Roi , comje
vous l'ai déja prouvé , non
pas par des raifonnemens, mais
par des pieces autentiques.
Mais enfin comme la partie
choit faite , que la plupart
-
du
Temps
143
des Grands avoient promis de
fe déclarer , qu'ils devoient
être foutenus de l'Armée du
Prince d'Orange , des Proteſtans
retirez en Angleterre , des
Proteftans Anglois , & que le
Prince d'Orange étoit proche
de l'Armée du Roi, pour rece
voir ceux avec qui il avoit intelligence
, ils comencerent à fe
détacher ,& à fe rendre auprés
de ce Prince. Cependant le
Roi partit pour venir à ſon
Armee ; mais il aprit qu'on
le devoit livrer au Prince
d'Orange , & que les Milords
dont il avoit entierement fait
la fortune , êtoient du complot.
Le Prince d'Orange
avoit fes raifons alors pour
fouhaiter de fe voir Maiftre
du Roy. Son parti êtoit encore
foible , les Peuples n'y
144 IV. P. des Affaires
eſtoient point entrez, & il n'avoit
là deffus que l'affurance
que lui donnoient ceux qui
le fuivoient , qu'ils perfuaderoient
les Peuples à fe déclarer
pour lui , & qu'ils fçauroient
y contraindre ceux qui
refuferoient de le faire.
Comme la Ville de Londres
donne le mouvement à tout
le refte de l'Angleterre les
Amis du Roy lui confeillerent
d'y retourner. L'affaire
preffoit d'autant plus que les
Milords du parti du Prince
d'Orange s'eftoient faifis de la
Ville d'York. Sa Majesté avoit
fon but qu'Elle ne découvroit
pas.Elle voyoitbien qu'il étoit
tems de pourvoir à la fureté du
Prince de Galles: Le Princede
Danemark abandonna le Roi
fur le chemin de Londres, a prés
du
Temps.
145
avoit foupé avec ce Monarque.
Je ne dis rien de cette retraite
voulant épargner le
fang Royal. Il emmena avec
luy beaucoup de Seigneurs
qui ne purent ébranler les -
Troupes , & il s'en falut même
peu qu'ils n'en fuffent maltraitez.
Le Roy fut receu à
Londres au bruit de toutes les
Cloches de la Ville , & des acclamations
du Peuple qui avoit
toûjours aimé ce Monarque.
Son Armée s'avança vers la
même Ville , & celle du Prince
d'Orange la fuivit Les Milords
de fon party defarmerent
les Catholiques dans tous les
lieux où ils fe rendirent les Maîtres,&
le party Proteftat devint
fuperieur & infolent dans toute
l'Angleterre. Le Roy voulut
bien conſentir à la convocation
G
146 IV. P. des Affaires
d'un Parlement. En voicy la
Proclamation .
PROCLAMATION
Pour convoquer
inceffamment
un Parlement
.
Nous
jugé à propos
IAC QVES ROT,
Ous avons jugé à
comme le meilleur moyen
& le plus propre pour établir
dans ce Royaume une paix ferme
& durable , de convoquer
un Parlement ; & pour cet effet
Nous avons ordonné à nôtre
Chancelier de faire expedier
des Lettres circulaires pour l'af
Sembler à VVeftmunster
quinziéme jour du mois de Ianvier
prochain aprés la date de
cette prefente Proclamation ; &
afin qu'il ne manque rien de nôtrepart
pour la liberté des Ele-
> le
du Tems. 147
Etions , comme nous avons déja
rétably toutes les Citez , Villes
& tous les
Communautez
Bourgs de ce Royaume , dans
leurs anciennes Chartres, Droits
& Privileges , Nous défendons
auffi à toutes fortes de perfonnes
, de quelque qualité ou condition
qu'elles foient, de prendre
la hardieffe , foit par menaces,
ou aucunes autres voyes illegitimes
, decontraindre ou forcer
les Elections , ou fe procurer par
ces moyens-la , la Voix ou le
Suffrage d'aucun des Electeurs ;
Et nous enjoignons auſſi expref-
Sement & commandons à tous
Scherifs , Maires. Baillifs , &
autres Officiers, aufquels appartiendra
l'execution des Lettres
circulaires, ou du Certificat d'élection
, de lafommation , de
l'ordre , ou du mandement pour
Gajjah
Gijs
148 1 IV. P. des Affaires
les Députez au prochain
Parlement
, de faire publier & executer
dûement
& dans les formes
lesdites Lettres circulaires
,
Sommations
, Ordres ou Mandemens
, & de renvoyer Sans
aucune fraude , les Certificats
d'élection
, & felon le veritable
merite desdites Elections.
Et pour la feureté de toutes
fortes de perfonnes
, foit dans
leurs élections , foit dans leur
Seance au Parlement
> Nous
publions & declarons par les
Prefentes , que tous nos Sujets
auront une entiere liberté de
choifir , & que tous nos Pairs ,
& tous ceux qui feront choisis
membres de nôtre Chambre des
Communes,auront une entiere &
pleine liberté defervir & s'affoir
en Farlement, quoy qu'ils ayent
pris les armes , ou comis des actes
d'hoftilité, ou qu'ils ayent aidé
du
Temps.
149
& affifté ceux qui en ont commis;
Et pour plus grande feureté &
affurance là deffus , Nous avons
ordonné de faire inceffamment
preparer unpardon on Amnistie.
generale pour tous nos Sujets ,
qui fera fcelle du grand Sceau.
Et pour reconcilier toutes les
ruptures publiques, & même ef,
facer la memoire de toutes les
fautes paffées , Nous exhortons
par les Prefentes , tous nos Sujets,
& les admoneftons avec affection
, de fe difpofer à choisir
des perfonnes pour les reprefenter
en Parlement , qui ne foient
point remplies depréjugez ou de
paffions, mais qui ayent les qualitez,
l'experience, & la prudence
propre neceffaire pour
conjoncture prefente , & telles
qu'il les faut avoir , pour le but
& les fins qu'on se propose
la
Giij
150 IV. P. des Affaires
par cette Proclamation . Donné
à nôtre Cour à VVhitehal le
trentiéme du mois de Novembre
1638. Et de nôtre regne
l'an quatrième.
La bonté du Roy paroît
dans cette Proclamation , &
elle auroit tout pacifié fi le
Prince d'Orange n'avoit eu un
but particulier. Cependant que
pouvoit- on fouhaiter davantage
que l'Amniftie que Sa
Majefté donnoit , & la convocation
d'un Parlement ?
3
Le Roy cherchant à épargner
le fang de fes Peuples, &
à n'avoir rien à fe reprocher ,
eut la bonté de vouloir bien
s'accommoder au tems , & de
defcendre de fa grandeur pour
deputer à celuy qui n'êtoit venu
en Angleterre que pour
du
Temps.
151
le priver de la Couronne , puis
que fi ce n'avoit pas efté fon
but , il n'auroit pas debarqué ,
Sa Majesté avant qu'il cuft
fait defcente , ayant remis au
premier eftat toutes les chofes
, qui avoient fervi de pretexte
à l'armement de ce Gendre
hipocrite ; & de cet ambitieux
Neveu . Il avoit même
donné tous les ordres neceffaires
pour la convocation d'un
Parlement , en laiffant l'entiere
liberté des fuffrages pour la
nomination des membres qui
le devoient compofer.
Les Deputez que le Roy
nomma furent le Marquis
d'Halifax , le Comte de Norringham
& le Lord Godolfin .
Voicy ce que le Marquis d'Halifax
luy dit.
Giiij
152 IV. P. des Affaires
MONSEIGNEUR,
Le Roy nous a ordonné de vous
venir dire defa part , qu'ayant
remarqué que les plaintes que
font ceux quife retirent prés de
V. A ne font que pour avoir
un Parlement libre , Sa Majefté
avoit refolu d'attendre que
les Affairesfuffent un peu plus
temperees; mais comme elle voit
qu'on infifte là- deffus , Elle n
fait publier une Proclamation
pour le convoquer & diftribuer
des Lettres circulaires . Sa Mar
jefté offre tout ce qui fera trouvé
équitablepourfaciliter à cette
Affemblée le moyen de remettre
la tranquillité dans le
Royaume ; Elle nous a nom
mez pour refoudre avec V. A.
tous les points neceffaires , tant
du
Temps. 153
afin que les élections foient libres
, qu'afin que l'Affemblée
foit enfeureté. Sa Majesté propofe
que les deux Armées fe
tiendront éloignées de Londres
à la distance qu'on jugera àpropos,
afin que toute apprehenfion
puiffe ceffer.
Le Prince d'Orange répon
dit,quefes intentions étoient que
tous les Catholiques abandonaf
Sent inceffamment leurs Charges
& qu'ils fuffent defarmez ,
que toutes les Proclamations publiées
cotrefon Alteffe & contre
ceux de fon parti fuffent revoquées
& annullées qu'on mift en
liberté tous ceux que l'on avoit
arrêtez du même Party , qu'on
luy donnât la garde de la Tour
& de Tiburne, & quelques Fortereffesfur
la riviere ; que fi le
Roy demeuroit à Londres pen-
Gv
154
IV.P. des Affaires
dant la feance du Parlement ,
fon Alteffe pourroit y venir auſſi
avec un pareil nombre de Gar--
des que Sa Majesté ; que les
Armées des deux partis feroient
à trente milles de Londres , &
qu'on n'introduiroit aucun Etrager
dans le Royaume , nommément
à Portsmouth , fous pretexte
d'en confier la garde à
quelqu'un ou autrement.
Ce procedé fit connoître tout
le Prince d'Orange à ceux qui
avoient douté jufque- là que
l'ambition feule le fift agir. II
ne demanda pas feulement à
égaler le Roy par le nombre de
Gardes , mais à eftre maître de
Londres & de la perfonne de
Sa Majefté , puis qu'il vou
loit que la garde de la Tour
luy fuft donnée. Le Roy qui
étoit bien inftruit d'ailleurs.de
du
Temps. 155
>
4
ne
fes mauvaiſes intentions
fongea plus dés ce tems qu'à
voir quel party il devoit prendre.
Il fe confirma dans la
penſée qu'il avoit de faire retirer
hors du Royaume , la
Reyne & le Prince de Galles,
& de les fuivre auffi - tôt aprés,
& commença à donner fes
ordres pour cette retraite. La
Religion fervant de pretexte
à la guerre qu'on luy faifoit ,
il ne pouvoit le cacher la neceffité
qu'il y avoit de ceder
pour quelque temps , fur tout
lors qu'il connoiffoit que tous
les Grands du Royaume
eſtoient liguez avec le Prince
d'Orange.
J
} 4
Ce n'eſt pas qu'on puiffe
dire que la Religion les faffe
veritablement agir. Ilyen a
peu entre eux qui foient affez
G
vj
156 IV. P. des affaires
fincerement penetrez de celle
qu'ils paroiffent profeffer ,
pour facrifier à fa détente leurs
biens & leurs vies. Il ne faut
que voir de quelle maniere ils
s'acquittent des devoirs indifpentables
qu'elle leur prefcrit ,
pour juger de leur creance.
Auffi la Religion n'eft- elle pas
le motif qui les a porté à embraffer
le party du Prince
d'Orange Ils n'ont pas efté fachez
qu'il fe foit fervy de ce
pretexte pour les attirer à luy ,
parce qu'il leur a fourny par
là un feur moyen de cacher
les fentimens d'intereft &
d'ambition qui les attachent à
un party fi injufte. Ceux qui
favorifentlinvafion d'un Ufurpateur
, fe perfuadent , non
feulement que les fervices
qu'ils ofent luy rendre aug-
D
du Temps. 157
menteront leur fortune , mais
qu'ils regneront fous luy , &
ne luy laifferont qu'une puiffance
apparente , parce que
l'Ufurpateur leur eftant redevable
de fon élevation , femble
n'être pas en droit de leur
refufer aucune chofe. Ils penfent
d'ailleurs que l'apprehenfion
continuelle qu'il doit
avoir qu'on ne le traite comme
il a traité celuy dont il tient
la place , luy fera accorder
les chofes qu'il ne feroit pas
pour eux , s'il en ofoit croire
fon peu de reconnoiffance.
C'est ce qui arrive ordinairement
quand l'Ufurpateur manque
de fermeté & de force ;
mais on voit peu de ces grands
coupables & de ces Heros du
crime démentir leur cara-
&tere, & montrer de la foi158
IV. P. des Affaires
ils
bleffe lors qu'ils font venus à
bout de faire couronner leurs
injuftices. Ils en fçavent plus
que ceux qui ont fervi à les
élever. Comme on n'aime
point à voir les perfonnes à
qui l'on doit ce qu'on eft ,
favent les éloigner ou s'en
defaire , & n'ignorent pas que
la politique veut qu'on les facrifie
, êtant vrai - femblable
que des traîtres ne feront pas
fcrupule d'abandonner un Ufurpateur
, aprés qu'ils ont trahi
lâchement leur Souverain.
C'eſt pour cela que dés qu'un
Ufurpateur eft parvenu au rang
qui lui a couté des crimes , il
commence fon regne par l'exil ,
ou par l'effufion du fang de
ceux qui ont contribué davantage
à l'y affermir. Un
homme de ce caractere qui à
du
Temps. 159
dre pour
la force en main, qui doit crain
fa vie , & à qui l'ambition
ne laiffe garder auaucuns
égards trouve toujours
des pretextes , & croit
même faire un acte de juftice
qui lui attire des loüanges
, lors qu'il facrifie les traitres.
Il ne manque pas à fe
defaire auffi de tous ceux dont
il croit avoir fujet de ſe defier;
il leur fupofe des crimes & des
confpirations ainfi que faifoit
Cromvel , & quand on penfe
gouter le calme qu'on voit
qui commence à s'établir aprés
la tempête , le fang coule de
toutes parts , & l'Ufurpateur
ne cherche qu'à détruire les
Membres d'un Etat qui font
en pouvoir de nuire au Chef.
Il foupçonne tous les honnétes
gens d'avoir intelligence
160 IV. P. des Affaires
avec leur legitime Souverain
& de le vouloir fervir , & fur
ce fimple foupçon , il les croit
dignes de mort. Voilà ce qui
arrive dans tous les Etats où il
y a des Ulurpateurs . Voilà
ce qu'on a déja veu arriver en
Angleterre , & voilà le fort
qui lui eft encore preparé.
Elle doit même s'atendre à
quelque chofe de pire à cauſe
de fes differentes Religions .
On ménage prefentement ceux
qui font profeffion de l'Anglicane
, afin qu'ils aident à dé- .
truire la Catholique ; mais il
eft à croire que les Protef
tans qui ne veulent point fouffrir
d'Evêques , ne manqueront
pas d'ataquer un jour
la Religion Anglicane. On
douter puis que
"
n'en
peut
non
feulement
ils font
les plus
du Temps.
161
forts dés aujourd'ui , mais encore
parce que la Religion
proteftante doit établir fon
Empire en Angleterre , que le
Prince d'Orange qui s'en dit
le Chef , y doit faire fon fe-
, y
jour pour
la proteger
, & que
les Proteftans
qui font difperfez
en divers
endroits
de l'Europe
, font dans le deffein
de
fe venir
établir
dans ce Royaume
, fi - tôt que l'autorité
du
Prince
d'Orange
y paroîtra
affermie
. Ainfi
leur nombre
doit être dix fois plus grand
que celui de ceux qui fuivent
la
Religion
Anglicane
; &
comme
fur cette
matiere
on
s'obſtine
trop dans fes fentimens
pour vouloir
ceder au nobre,
voila un ſecond
ſujet , &
bien
dangereux, d'un
carnage
162 IV.P. des Affaires
continuel en Angleterre. La
Religion fera répandre du
fang pour fes interefts , & le
Prince d'Orange pour le fien ,
& les Etrangers y feront en
plus grande quantité que les
Anglois naturels . Il s'y meflera
auffi un jour un Party pour le
Roy que
l'on attaque aujourd'huy
qui fera celui de la juftice
; de forte qu'il eſt aiſé de
juger dés à prefent , que pour
peu que le Prince d'Orange
établiffe fon pouvoir en Angleterre
, on verra couler le
fang de ce Peuple pendant plufieurs
années , & regner la difcorde
avec la confufion , ce qui
fera caufe qu'on ne sçaura ny
comment y fervir Dieu , ny
quel Souverain y reconnoistre.
Je ne parle point icy par un
efprit prophetique , ny pour
du
Temps.
163
avoir lieu de faire un raifonnement
fur les Nouvelles courantes.
On n'a qu'à lire toutes
les Hiftoires qui traitent des
revolutions arrivées dans les
plus grands Empires , ainfi que
chez les Souverains qui ne font
pas du premier ordre , & l'on
verra que de tels évenemens
ont toujours efté ſuivis de malheurs,
femblables à ceux dont
l'Angleterre paroift menacée.
Il n'y a perfonne qui ne demeure
d'accord que la Religi
'on n'eft qu'un faux pretexte
qui fert à couvrir l'ambition
du Prince d'Orange . Tout
homme qui agit veritablement
par ce feul principe , a d'autres
manieres que les fiennes,
& fes actions fe trouvent conformes
à tout ce qu'il dit . Enfin
quand on entreprend de foute164
IV. P. des Affaires
nir la caufe de Dieu , on n'a
que Dieu feul devant les yeux,
& on nefait rien de ce qu'il défend.
Les perfonnes des Rois
fontfacrées, & il y a une étroite
obligation de les honorer ,
de quelque Religion qu'ils
foient, fuivant ce qu'on lit dans
l'Ecriture , qu'il faut rendre à
Cefar ce qui appartient à Cefar.
Pour eftre d'une Religion
contraire , on ne doit point attenter
à la vie des Souverains,
& il n'y a aucune Religion
qui le permette. Cependant le
Prince d'Orange protege deux
Scelerats , qui ont attenté à la
vie de deux Rois , aufquels il
eft uny par le fang , & par une
alliance prefque auffi forte.
L'honneur l'obligeoit de les
punir & il devoit s'employer
luy-même à leur fupplice , fi
du
Temps 165
les Bourreaux luy euffent
manqué , quand même il auroit
cfté en guerre avec la
grande Bretagne . Ce font neanmoins
fes Confeillers , fes Miniftres,
ceux qui compoſent ſes
Manifeftes , & les Apôtres dont
il fe fert pour prêcher des Peuples
qui les auroient vûs au
gibet, fi leur fuite ne les cuft
pas dérobez à cette honte. On
ne peut douter de la vehemence
de ces Orateurs à parler
& à écrire contre le Roy
d'Angleterre , puis qu'ils ne
pouvoient revoir leur Pays
qu'en le calomniant , & en
travaillant à caufer fa perte.
Ils y vont triompher , & pour
leur propre intereft ils tâcheront
d'exciter de la haine dans
les coeurs des Peuples contre
leur legitime Souverain. Ce
166 IV. P. des Affaires
qu'il y a d'étonnant , c'eſt qu'il
le foit trouvé quelqu'un qui
ait cru que le motif de Religio
foit entré dans ce qui a fait
agir le Prince d'Orange. Juf
que-là on n'avoit point remarqué
que la religion l'euſt fait
renoncer à aucune chofe qui
cuft pû fervir à l'élever , & il
a toûjours paffé fur tous les
fcrupules qu'elle peut jetter
dans une ame , d'une maniere
à faire voir clairement qu'elle
n'a aucune part dans fes entre
prifes. On peut auffi affurer
qu'il n'employe ce nom fpecieux
de Religion , que pour
le faire fervir à fa Politique ,
& l'on n'en doutera pas quand
on examinera fon procedé. Je
vous ay deja appris qu'il avoit
pratiqué des gens qui devoient
luy livrer le Roy d'Angleterdu
Temps.
167
re , & qui avoient concerté de
s'en faifir pendant que Sa Majefté
vifiteroit un des quartiers
de fon Armée , & qu'un faignement
de nez qui luy dura
quelques jours ayant empefché
qu'il ne fift cette vifite , celuy
qu'il y envoya découvrit la
trahison. On peut voir fi cela
s'accorde avec les proteftations
que le Prince d'Orange avoit
faites qu'il n'en vouloit point
à ce Monarque. Dans les plus
cruelles guerres , & entre des
Ennemis qui le font donné
l'un à l'autre de juftes fujets de
ſe hair , on en uſe plus gene->
reufement. Chacun fouhaite
de voir fon Ennemy l'épée à
la main & de le vaincre mais
;
on ne voudroit pas employer
la trahifon pour en triompher,
& on ne fait enlever que des
168 IV. P. des Affaires
Scelerats . Ce n'eft pas qu'il n'arrive
quelquefois qu'on enleve
des quartiers entiers d'une Armée
, avec le Commandant ,
& le Prince meſme quand il
s'y trouve , mais on doit alors
regarder cela comme une
action de Guerre , & quand le
Prince eft pris , il l'eft par fes
Ennemis , & non pas par des
Sujets corrompus pour le livrer..
Si ceux du Roy d'Angleterre
s'eftoient revoltez contre luy,
à qui ce Monarque auroit- il
deu demander du fecours
qu'au Prince d'Orange , & qui
auroit deu luy en donner plûtoft
qu'un Prince de fon fang,
qui en même temps fe trouve
fon Gendre ? Tout ce que le
Prince d'Orange , auroit pû
faire dans une pareille óccafion
auroit efté d'obtenir
beau
du
Temps.
169
beaucoup de chofes en faveur.
de la Religion qu'il profeffe, &
de fatisfaire ainfi ſon honneur,
fon devoir , fon Beau pere , la
Religion , & mefme les Peuples
contre lefquels il auroit
efté appellé. Voilà ce qui luy
auroit fait meriter l'eſtime de
toute la Terre au lieu qu'il ne
peut eftre regardé que comme
un Ufurpateur par ceux mefme
de fon
party l'action qu'il
vient de faire n'eftant autre
chofe dans le fond , qu'un invafion
, de quelques couleurs
qu'on la puiffe déguiſer. Il n'y
a que detours , furpriſes , mauvaiſe
foy , union de fcelerats,
fuppofition . On viole les loix
du fang , de l'honneur & de
l'alliance. On laiffe contre
toute forte d'Ufage des Ambaffadeurs
à la Cour du Roy
H
170 IV. P. des Affaires.
l'Angleterre pour le mieux
tromper , & pour luy dire que
l'on ne veut point de guerre ;
on entre enfuite chez luy pour
la luy declarer . On boit auffitôt
à fa fanté en difant qu'on
n'a aucun deffein de luy nuire
, & on veut dans le même
tems fe faire rendre par les
Magiftrats des honneurs pareils
à ceux que l'on rend aux
Rois . On fe faifit des deniers
Royaux , on commande ,
on agit en Souverain , on cherche
le Monarque qu'on feignoit
de ne vouloir point attaquer
; on feduit les Propres
Gardes & fes Favoris pour les
engager à le livrer ; on demande
un Parlement l'épée à la
main pour luy faire faire tout
ce qu'on voudra , & tout ce
qu'un amas de Traîtres ont
du
Temps. 171
pû concerter , & comme il
faut éblouir le Peuple par
quelque chofe dont il foit Aaté
, on ajoûte le mot de libre à
ce Parlement , dans le même
tems qu'on s'eft affez aveuglé
pour faire connoître que l'on
a pris des mefures pour le forcer
à' ne rien faire que ce qui
a efté concerté dans le tems
qu'on a refolu l'armement , &
arrefté la perte du Roy.
Cependant à bien examiner
toute la conduite de ce Monarque
, & tout ce qui s'eft paffé
depuis le
commencement de
fon regne , on reconnoîtra que
les Anglois n'ont point fujet de
s'en plaindre. Si - tôt que le Roy
Charles II. fon Frere fut mort,
il declara qu'il eftoit Catholique
, & il le declara même
avant que le Parlement fût
1
Hij
172
IV.P. des Affaires
affemblé . Ainfi le Parlement
a non feulement confenty
qu'il profeffât cette Religion ,
mais même il l'a couronné ·
comme Catholique , & toute .
la Nobleffe du Royaume a af
fifté à cette ceremonie. Les
Proteftans qui font les feuls
qui ont commencé à travailler
fecretement à fa perte ,
luy eſtoient redevables de ce
qu'ils profeffoient leur Religion
fi paifiblement , & par la
liberté de confcience qu'il
avoit donnée , il avoit tellement
étably la tranquillité
parmy les Peuples , qu'il recevoit
de jour en jour des Adreffes
qui luy marquoient leur
reconnoiffance. Ceux qui fe
plaignent aujourd'huy de ce
Monarque difent qu'il a donné
des Charges aux Catholiques ;
mais fi l'on examine leurs
du
Temps.
173
plaintes, on trouvera qu'il pouvoit
leur en donner auffi bien
qu'aux autres ,puis que la liberté
de confcience étoit promife,
mais que cependant il n'avoit
égard qu'au feul merite , & à
ceux qui faifoient voir un vray
zele pour l'Eftat ; qu'il donnoit
indifferemment les Charges
à des perfonnes de differente
Religion, & qu'il y avoit beaucoup
moins de Catholiques
que d'autres qui en fuffent
pourveus . Il eft vray qu'il y
avoit des gens fi déraifonnables
qu'ils,fouhaitoient que les
Catholiques n'en euffent
point ; mais comment cette
injufte exclufion euft - elle
pû s'accorder avec la liber
té de confcience ? Le Parlement,
en couronnant le Roy
come Catholique, pouvoit bien
H iij
174 IV. P. des affaires
s'imaginer qu'il ne maltraite .
roit pas plus ceux de ſa Religion
, que les perfonnes qui en
fuivoient d'autres , contre lefquelles
on ne fçauroit accuſer
ce Prince d'avoir rien fait. Au
contraire , les Proteftans ont
fujet de s'en loüer. Lors qu'il
en eft venu en Angleterre
des Pays Etrangers , il leur a
donné de l'argent de fa bourfe,
& a fouvent ordonné des
Collectes. Enfin ce Royaume
joüiffoit d'un calme dont il étoit
fort éloigné du tems des Nonconformistes
. C'eft une choſe
que l'on ne peut mettre en
doute. Auffi les Peuples n'ontils
eu aucune part à ce qui
vient d'être fait , & il eſt
fort évident qu'ils n'êtoient
point du complot . Le Prince
d'Orange la tramé avec
du Temps.
175
les Grands feuls , & les a feduits
pour les faire entrer dans
fon entrepriſe , contre toutes
fortes de droits . Il n'avoit pas
befoin du fecours des Peuples
; il luy fuffifoit d'avoir une
Armée, & les Grands pour luy.
Quand on a commencé
quelque projet avec de pareil-,
les forces , les Peuples intimidez
cedent au torrent , moitié
par foibleffe , & parce qu'ils
moitié s'y voyent contraints ,
parce qu'on leur perfuade
qu'ils y trouveront leur avantage,
& le tout ensemble, parce
que ne pouvant refifter à leurs
Gouverneurs & aux Seigneurs
dont ils dépendent , ils cherchent
à éviter leur ruine . Cela
s'eft veu à l'arrivée du Prince
d'Orange en Angleterre. Les
Peuples qui n'étoient point
2.
Hij
176 IV.P. des Affaires
de l'intelligence, & qui avoient
lieu d'être contens de leur
Souverain , ont tenu ferme
d'abord , mais quand ils ont
veu qu'ils eftoient trahis par
tous les Grands qui alloient
groffir le Party contraire ils
ont cedé à la force , parce
qu'ils n'ont pû s'en diſpenſer ,
mais un jour ils feront au defefpoir
, lors qu'ils verront
qu'on les voudra forcer tous.
d'embraffer la Religion Proteftante.
Le Prince d'Orange ,
qui ne pretend pas feulement
fe voir Souverain de l'Angleterre
, mais qui en protegeant
cette Religion , veut ſe rendre
Souverain de tous les Souverains
qui la profeffent , ne
pourroit meriter ce titre avec
juftice, s'il foufroit d'autres Religions
dans les Etats où il veut
du Temps.
177
regner comme Chef des Proteftans.
Ainfi
quoy que ce Prince
foit né fujet & dependant
d'un petit nombre de Provinces
revoltées contre leur Roy
legitime , habitées
par des
Marchands
, fon ambition fait
qu'il fe regarde déja comme
Souverain
de tous les Princes
Proteftans
, non feulement
en
qualité de Roy d'Angleterre
,
mais encore en qualité de
Chef & de Protecteur
de
tous ceux de cette Religion.
Ses plus zelez Partiſans
publient
déja que lors que tous
les Souverains
qui la profeffent
,uniffant,leurs forces fous
ce Chef , auront executé leur
deffein dans un Royaume

ils ne font guere craints , ils
feront reftituer
les Temples
Hv
178 IV. P. des Affaires
aux Proteftans de Hongrie ,
& rendront l'Empire alternatif
entre les Catholiques & les
Proteftans. Je fçai bien que le
Prince d'Orange n'eft pas en
état de faire connoître qu'il
ait ces penſées , mais il prefume
affez de luy -même pour
les avoir , & l'on ne s'y doit
non plus fier qu'aux Etats de
Hollande , puis qu'on ne les
doit regarder que comme le
Corps & le Chef. Leurs Ambaffadeurs
difent par leur
ordre dans toutes les Cours ,
que l'affaire d'Angleterre n'eft
qu'une affaire de Religion
où les Catholiques n'ont aucune
part. Ils difoient la même
chofe au Roy d'Angleterre
pour le
tromper & pour endormir
fa vigilance. Ils voufoient
luy perfuader que leur

du 179 Temps.
armement
ne le regardoit
pas ; ils l'affeuroient qu'ils
vouloient vivre en bonne intelligence
avec luy , & ne retiroient
point leur Ambaffa--
deur afin de le mieux furprendre
. Ceux que les Etats
veulent abufer aujourd'huy ,
n'ont qu'a donner dans les
mêmes pieges , & à laiffer
fortifier l'autorité du Prince
d'Orange ; ils auront enfuite
tout lieu de fe repentir de leur
credulité , ce Prince l'ayant
pris à l'égard de la Religion ,
fur un pied à croire pouvoir
un jour attaquer tout ce qui
ne fera pas de la Proteftante .
Cependant il n'y a point
d'honneftes Gens, quelque Religion
qu'ils profeffent , qui ne
doivent demeurer d'accord ,que
T'entrepriſe du Prince d'Oran-
H vj
180 IV. P. des Affaires
ge eftant un crime qu'on ne
peut juftifier , la Religion Proteftante
fe trouvera noircie
dans tous les Siecles de l'attentat
qu'il vient de commettre.
les
Il faut avouer que ceux qui
veulent rendre un méchant
party foutenable , s'aveuglent
fouvant , & découvrent leurs
mauvaiſes intentions par
chofes mêmes qu'ils croyent
qui doivent fervir à les cacher.
De la maniere que le
Prince d'Orange a publié qu'il
eftoit appellé en Angleterre ,
il n'y a perfonne qui n'euft
deu croire que les Peuples
eftoient informez de fa venuë,
& qu'il arrivoit fouhaité d'eux.
Cependant tout le contraire
a paru par les libelles qu'il a
fait femer d'abord pour les
feduire , & par le peu de
du
Temps.
181
difpofition qu'il a trouvé parmy
eux à le favorifer aprés fa
defcente , jufqu'à ce qu'ils fe
foient veus trahis par les
Grands. Les Ecrits feditieux
qu'il faifoit répandre pouvoient
aifément faire connoître
aux gens de bon fens , que
fes démarches eftoient contraires
à ce qu'il avoit dit , &
qu'en s'aveuglant luy- même ,
il vouloit apprendre aux peuples
ce qu'ils n'auroient pas
deu ignorer , s'il euſt eſté vray
qu'ils euffent efté d'intelligence
avec les Grands pour le
faire venir en Angleterre.
Ce qui fait encore voir que
le prince d'Orange n'avoit
point d'autre deffein que d'envahir
ce Royaume , c'eſt que
n'êtant venu comme il le difoit,
que pour faire convoquer
182 IV. P. des Affaires
un Parlement libre , il devoit
être content aprés la convocation
que le Roi en avoit faite.Il
avoit obtenu par- là plus qu'il
n'avoit demandé . Ce Parlement
devoit être libre à l'égard
du Roi , puis que pref- .
que tous le Grands l'avoient
quitté , & il ne devoit point
croire que ce Monarque fans
puiffance euft pu empêcher
la liberté des fuffrages. Il devoit
même être compofé de
tous ceux qui avoient abandonné
fon party , la Proclamation
de ce Parlement renfermant
une amniftie en leur
faveur , de forte qu'il auroit
été remply de perſonnes affidées
au Prince d'Orange.
Cependant tout cela n'êtoit
point affez pour lui , & comme
il avoit refoulu de prendu
Temps. 183
dre le Roi , ou de lui faire
quitter l'Angleterre , il aprehendoit
que la fermeté de ce
Monarque , & l'équité de fes
raifons ne le juftifiaffent dans
le Parlement. C'eſt ce qui a
fait qu'à mesure qu'il a obtenu
ce qu'il fouhaitoit , il a voulu
davantage.
Le Roi d'Angleterre eftant
de retour à Londres , aprés
que la plus grande partie des
Officiers de fon Armée l'eut
abandonné , & que le Prince
de Danemark , fon autre
Gendre , fe fut retiré d'auprés
de lui , connut enfin par
la fituation où il voyoit les
affaires , que c'êtoit feulelement
en reculant qu'il
pouvoit parer · le coup
dont il étoit fur le point
d'étre accablé , ainfi que la
1
184 IV. P. des Affaires
Reine , & le Prince de Galles
fon Fils. Cela le fit refoudre
à les faire paffer promptement
en France , & on convint
des moyens dont il falloit
le fervir dans cette fuite.
Ce Prince auroit pû s'embarquer
dans le même Bâtiment ,
mais il trouva - plus à propos
de demeurer , pour cacher la
chofe un jour ou deux. Elle
auroit pû eftre découverte
prefque dans le même tems ,
s'il avoit efté de la partie , ce
qui auroit efté caufe qu'on
auroit cherché à les arrefter ,
& qu'on auroit pû leur fermer
tous les paffages. Ainfi pour
eftre à couvert de cetaccident,
ce tendre Pere , & ce genereux
Epoux , aima mieux demeurer
expofé à tout ce que
fes ennemis pouvoient entredu
Temps.
185
prendre contre luy . Il y avoit
quelques mois que Mr. le
Comte de Lauſun eftoit arrivé
en Angleterre. Le bruit de la
guerre qui s'y devoit allumer ,
& le defir ardent qu'il avoit
de fervir Sa Majefté Britannique
qui l'honoroit de fa bien
veillance , Favoient fait partir
pour ſe rendre auprés de ce
Monarque. Sa Majesté ne voyoit
prefque plus perfonne à
la Cour , en qui Elle puft fe
confier ; & quand il y en au
roit eu plufieurs qui luy feroient
demeurez fidelles , il luy
auroit efté difficile de trouver,
un homme plus actif & plus
zelé que ce comte. Ainfi cette
fuite fut concertée avec luy,
& il y eut la meilleure part.
On en donna auffi connoiffan
ce à quelques uns des Domeſti186
IV. P. des Affaires
ques du Roi , que l'on avoit
reconnus les plus attachez à
fon fervice . Long- temps avant
que ce projet fut arrêté
on avoit mis des relais fur trois
routes differentes , & on les y
avoit mis fous le nom de Monfieur
le Comte de Laufun. La
Reine & le Prince de Galles
devoient s'embarquer à Douvre.
C'eſt ce qui avoit été
refoulu d'abord entre le Roi,
& ceux qui étoient de ſon ſecret
; mais ce Comte qui fe
donnoit de grands mouvemens
pour faire que ce deffein fut
fuivi d'un bon fuccez , apprit
le foir du jour qui preceda la
fuite de la Reine , que la Ville
de Douvre avoit fuivi l'exemple
de celles qui foutenoient la
rebellion. Il en alla avertir le
Roi qui n'en étoit point
du
Temps. 187
encore informé , & cela fut
caufe que l'on prit d'autres mefures.
Le Prince de Galles
qu'on avoit ramené de Portfmouth
, eftoit logé à VVitheal
dans l'appartement de la Reine.
M. Riva , Italien , & Domestique
de cette Princeſſe
s'eftoit chargé de l'évasion du
jeune Prince. Il le fit enlever
d'un côté le foir du 19. Decembre
, & quelque temps
aprés la Reine fortit de l'autre.
Elle eftoit feule avec M. de
Laufun. Imaginez - vous quelle
dure extremité pour des perfonnes
Roiales, Je fouffre à
vous en faire une fidéle peinture.
Cependant comme l'infortune
rehauffe fouvent l'éclat
de la gloire ; qu'elle n'eft
jamais honteufe à qui ne s'en
eft point rendu digne &
1
>
188 IV. P. A
'
des Affaires
qu'elle ne fait rougir que ceux
qui la caufent par des moyens
condamnables , je ne puis me
difpenfer d'entrer dans les plus
petits détails , & de vous faire
voir , enfuivant le fil de mon
Hiftoire , le Roi & la Reine
d'Angleterre expoſez , dans la
plus rude faifon , fur un Element
où tout eft à redouter
mais quoi qu'incertains s'ils
en feroient épargnez, plus glorieux
& plus triomphans dans
leur malheur , que leurs ennemis
mêmes , puis que leur vertu
eft admirée , tandis qu'on
detefte la perfidie de ceux qui
les perfecutent , les Traitres
s'attirant l'averfion , même.des
Ambitieux qui ont besoin d'enêtre
apuyez , & qui ne les flatent
que par l'utilité qu'ils en
tirent .
1
*
1
1
du Temps..
189
La Reine fe rendit au lieu
où il avoit été arrêté qu'elle
trouveroit le Prince de Galles,
& malheureufement les Carroffes
de loüages qu'on attendoit
vinrent plus tard qu'il n'avoit
été marqué , ce qui fut
caufe de divers incidens qui arriverent
en ce temps- là , & que
la Reine marcha dans de fort
vilains chemins. Un homme
qui fortoit d'an Cabaret, aiant
entendu des gens qui s'avançoient
dans l'obscurité de la
nuit , alla vers eux avec une
lanterne qu'il portoit , &
voulut les reconnoitre . Monfieur
Riva empêcha qu'il ne
vint à bout de fon deffein . H
fit exprés uunn faux pas afin de
pouvoir fe laiffer tomber fur
luy , & en tombant il éteignit
, fa lumiere . Cet homme
190 IV. P. des Affaires
leur dit des groffieretez , & on
fit fi bien pour
l'adoucir qu'il
ceffa d'être en colere . On monta
en caroffe un moment aprés.
Monfieur de Laufun
s'eftoit chargé des Pierreries
de la Reine. Monfieur Lei-

born , Ecuyer de cette Princef-
' fe , & Monfieur de S. Victor ,
Gentil- homme François , fuivoient
à cheval . Après avoir
fait un peu de chemin ils
rencontrerent des Rouliers qui
aiant veu pluſieurs caroffes
enfemble crierent , que c'étoit
des Catholiques qui fuy .
oient qu'ils emportoient l'argent
du Royaume , & qu'ils meritoient
qu'on les affomât . Leur
infolence cuft peut - être été
plus loin , fans les " Cavaliers
qui pafferent au milieu d'eux
en contenance de gens qui
du
Temps.
191
pouvoient les faire taire . Ils
ne dirent rien de plus , & on ſe
contenta d'avoir le paffage li
bre. Il leur fut difputé un peu
aprés dans un defilé où se trouva
un Chartier. Il dit qu'il ne
vouloit point ceder à des Ca
tholiques , & comme l'on craignoit
tous les incidens qui pouvoient
faire reconnoitre la
Reine & le jeune Prince, & que
d'ailleurs le tems leur étoit trop
cher pour en perdre aucun à
difputer inutilement , on trouva
à propos de reculer , aprés
quoi onmarcha autant que l'on
put hors du chemin à travers
les terres. Enfin on arriva au
lieu , où l'on avoit refolu de
s'embarquer. Tous ceux qui
avoient accompagné la Reine
, monterent fur un Yacht ,
dont le Capitaine ſelon les
192 IV. P. des Affaires
ordres qu'il avoit receus de la
part du Roi , devoit obeir à
ceux que lui donneroit Monfieur
de Laufun. Il fe trouverent
au nombre de quinze perfonnes
, favoir la Reine , le
Prince de Galles, la Marquife
de Poyvis , Gouvernante du
petit Prince ; Dona Vittoria
Montecuculi,Dame d'honneur
de la Reine , Monfieur Riva ,
& Monfieur du Four , apélé
Page de l'Escalier fecret, & qui
a les mêmes fonctions qu'ont
ici les Huiffiers du Cabinet . On
avoit joint au Capitaine du
Vaiffeau deux Capitaines Catholiques
, qui en cas de trahifon
, s'ils en euffent veu la moindre
marque , devoient ſe rendre
maîtres du baftiment , &
prendre le foin de le conduire.
Monfieur de S. Victor qui êtoit
J
forti
du
Temps.
193
forty de Londres avec la Reyne
, la quitta fitoft qu'il eut vâ
qu'elle s'étoit embarquée , &
retourna en porter la nouvelle
au Roy. Sa Majeſté la cacha
tout le jour fuivant, & fit croire
que cette Princeffe fe trouvant
indiſpoſée , avoit beſoin de
repos , & ne vouloit voir perfonne
. Elle eftoit déja fort
avant en mer, lors que le bruit
de fa fuite commença à fe repandre.
La navigation fut affez
heureuſe , fans que lon
vift autre chofe qu'un Vaiffeau
de Guerre à l'ancre, qu'on
découvrit de' fort loin. On arriva
fur les cinq heures du foir
à la hauteur des Dunes , &
gros tems ne permettant pas
de faire voile , on y moüilla
afin d'y paffer la nuit. On
eut quelque inquietude lors
le
I
194 IV. P. des Affaires
qu'on entendit tirer deux coups
de canon. Ces deux coups
marquoient la retraite de deux
Fregates Angloifes , que Milord
Darmouth avoit énvoyées
pour garder l'entrée de
la Tamife , dans le deffein , à
ce qu'on a cru d'empêcher que
le Prince de Galles ne fuſt
tiré d'Angleterre. Il y a grande
apparence qu'il ne tenoit
là ces deux Fregates que dans
cette vûë , puis que Sa Majeftê
Britannique luy ayant un
jour marqué que ce feroit luy
faire plaifir que de s'employer
à faire paffer ce Prince en
France , il luy avoit répondu
que fi Sa Majesté le fouhaittoit
, il le tireroit de Portsmouth
où il eftoit alors , & l'ameneroit
à Londres , mais qu'il
ne pouvoit le faire fortir hors
du
Temps. 195
du Royaume.Comine le fon porte
loin fur l'eau , on entendit
auffi la cloche des deux Fregates
qui annonçoit la priere.
A l'égard de la retraite , c'eſt
l'ufage de la mer , de tirer un
ou deux coups de canon , au
lieu du tambour que l'on bat
fur terre terre ,, afin afin que les Soldats
foient obligez de ſe retirer.
La Reyne qui cftoit partie
de Londres le 19. au foir , arriva
à Calais le 21. au matin.
Ce ne fut pas fans s'être vûë
en peril de faire n'aufrage au
Port , puis qu'il s'en fallut fort
peu que fon bâtiment ne touchaft
un banc qui en eftoit à
dix pas. Ce malheur fût détourné
par le fecours du Mattre
du Paquetbot qui fe trouva
là fort à propos , & qui luy
fervit de guide. Aprés qu'elle.
I ij
196 IV. P. des affaires
eut débarqué , le Capitaine
du Bâtiment dans lequel cette
Reine étoit venue , dit qu'il
l'avoit reconnuë d'abord , &
qu'il n'avoit pas voulu le témoigner
pendant le trajet .
Son premier foin lors qu'elle
fut arrivée , ce fut d'aller rendre
graces à Dieu de ce qu'elle
voyoit le Prince fon Fils en
feureté. En fuite elle dépêcha
un Courrier à Versailles pour
faire fçavoir au Roy qu'elle
eftoit en France. Elle refufa
tous les honneurs que l'on voulut
luy rendre à Calais; & aprés
y avoir fejourné deux jours ,
elle en partit pour Boulogne
où elle devoit demeurer jufqu'à
ce qu'elle cuſt receu des
nouvelles de la Cour. Le carolle
où eftoit le Prince de
Galles en precedoit trois audu
Temps.
197
tres qui estoient remplis par
cette Princeffe , & par fa fuite.
Cinquante Dragons les entourerent
avec un détachement
de la Cavalerie Boulonoife.
Elle demeurera jufqu'au 30.
dans cette feconde Ville , &
demanda d'abord à être logée
au Convent des Urfulines
, mais elle ne put refufer un
appartement que Mr. le Duc
d'Aumont luy avoit fait preparer.
Quoy qu'elle fuft dans
un lieu où elle pouvoit goûter
du repos , aprés les alarmes
continuelles qu'elle avoit fenties
depuis quelque tems , elle
ne laiffoit pas d'être agitée de
fortes inquietudes , mais cela
n'empêchoit pas que la Majefté
ne paruft toûjours fur fon
vifage , & fi l'on y voyoit regner
la trifteffe , elle eftoit mê-
I ìij
198 IV. P. des Affaires
lée avec la grandeur. Elle
mangeoit feule , & ne foufroit
qu'on la vift que fort rarement.
On avoit la liberté d'entrer
chez le petit Prince lors qu'elle
n'y eftoit pas , mais elle y
alloit cinq ou fix fois chaque
jour , & perfonne alors n'y
étoit receu. Pendant tout le
tems qu'elle paffa à Boulogne,
elle ne fortit que pour fe rendre
à l'Eglife. Comme elle Y
eftoit examinée , elle avoit foin
de contraindre fa douleur , &
en déroboit tous les mouvemens
aux yeux du public . Ce
n'eft pas qu'elle affectaft de
n'en point avoir , mais il étoit
aisé de connoître , que l'air
tranquille qu'elle faifoit voir ,
eftoit plûtoft un effet de fa
prudence que d'un calme interieur
, & c'eſt ce qui la faidu
Temps. 199N
foit admirer & plaindre encore
davantage . Le Roy
Epoux l'avoit affeurée qu'elle
auroit de fes nouvelles à
Boulogne , & il luy avoit même
fait efperer qu'il s'y rendroit
quelques jours aprés
qu'elle y feroit arrivé. Cepondant
elle n'avoit point entendu
parler de luy depuis fon
depart , & la fituation où
eftoient les affaires d'Angleterre
, luy donnoit lieu d'apprehender
toutes choſes. Si
toft que ce Monarque eut
appris qu'elle s'êtoit embarquée
, il refolut de ne point
perdre de tems pour paffer
auffi en France . La retraite de
plufieurs Seigneurs , qui malgré
tous les bien faits dont il
les avoit comblez luy avoient
manqué de fidelité, & les mou-
I iiij
200
IV. P. des Affaires
vemens continuels de la populace
de Londres , l'obligerent
à executer ce deffein. Il revoqua
auparavant la Proclamation
& les Lettres circulaires
envoyées dans les Provinces
pour la convocation d'un Parlement
, & le 21 à deux heurès
aprés minuit , ce Prince ,
qui avoit foupé en public le
jour precedent , fortit de la
Ville , accompagné ſeulement
du Duc de Bervvik fon Fils
naturel , & de deux ou trois
autres perfonnes. La nouvelle
en fut repanduë par tout à
huit heures du matin , & elle
caufa une fort grande furprife.
Sa Majefté qui avoit changé
de chevelure ſe rendit jufques
au lieu où Elle devoit
s'embarquer , & s'embarqua
même fans que perfonne l'euft
du Tems. 201
reconnue , tant Elle avoit pris
de juftes meſures. Comme ce
Prince entend fort bien la mer,
parce qu'il y a commandé
long- tems , il s'apperçeut que
le bateau où il s'eftoit mis , n'êtoit
pas affez lefté , ce qui
l'empêchoit de pouvoir porter
fes voiles . Cela l'obligea de
retourner à terre pour prendre
du left. Les chofes eftoient
en un eftat que quand on rencontroit
des gens inconnus ,
la haine qu'on avoit pour les
Catholiques les faifoit d'abord
regarder comme des perfonnes
de cette Religion . Ainfi
quelques Païfans ayant pris
le Roy & ceux qui l'accompagnoient
pour des Papiſtes
qui cherchoient à fe fauver ,
ils s'attrouperent dans le def
fein de les maltraiter. Un hom-
I v
202
IV. P. des Affaires
me de fa fuite qui n'êtoit
pas aimé , fut reconnu le premier
, & le Roy ayant eſté
reconnu luy même , on le ramena
à Londres , où il rentra le
26. aux acclamations du Peuple
qui fit des feux de joye en
divers endroits . Comme c'eft un
Prince d'une grande fermeté
& que malgré fon malheur , il
ne laiffoit pas d'être content
puis qu'il avoit fait fauver la
Reyne & le jeune Prince , il
parut avec fa tranquillité ordinaire
, & quoy qu'il euft à
craindre des mauvais deffeins
de fes Ennemis , il dit le lendemain
qu'il n'avoit jamais fu
bien repofé qu'il avoitfait pendant
la derniere nuit.
>
La Reyne,à qui rien de tout
cela n'eftoit connu , par le foin
qu'on prit d'empêcher qu'un
du
Temps. 203
Prêtre Anglois qui en avoit apporté
la nouvelle en France
ne lui dit ce qu'il favoit, foufroit
extraordinairement , dans l'incertitude
où elle étoit de ce qui
pouvoit être arrivé au Roy.
Pour fe delivrer d'une fi cruelle
inquietude,elle jetta les yeux
fur le Chevalier Schelton, Ecuyer
du Prince de Galles , comme
fur un homme intelligent ,
pour aller en Angleterre apprendre
ce qui s'y êtoit paffé;
& parler lui- méme au Roi s'il
trouvoit que la chofe fut poffible.
Il partit de Boulogne le
30.de Decembre avec une Lettre
de cette Princeffe , & alla
s'embarquer à Oftende afin
que s'il arrivoit qu'il fut pris
fur Mer , on n'euft pas fujet de
foupçonner qu'il vint de France.
Son voyage fut heureux.
I vj
204 IV. P. des Affaires .
>
Il trouva le moien de parler au
Roi , & lui demanda réponfe
de la Lettre de la Reine qu'il
lui mit entre les mains. Le Roi
fans s'expliquer davantage
lui dit qu'il prendroit foin de
faire favoir de fes nouvelles à
cette Princeffe. Le Chevalier
Schelton retourna le lendemain
au même lieu où il avoit
parlé à ce Prince , & fut fort
furpris lors qu'on lui aprit qu'il
s'êtoit fauvé. Il attendit encore
quelque tems pour voir
fi le même malheur , qui étoit
arrivé déja à Sa Majefté, ne la
remetroit pas encore une fois
entre les mains de fes Ennemis
mais la nouvelle de fon évafion
lui ayant été confirmée
comme une cohofe fort feure
il ne fongea plus qu'à fe rembarquer
afin de ſe rendre
>
du
Temps.
205
promptement auprés de la
Reine.
Cette princeffe trouvoit cependant
quelque adouciffement
à fes chagrins , par la reception
qui lui êtoit faite en
France. Le Roi qui a toujours
été l'apui des malheureux &
l'azile des oprimez , aiant été
averri qu'elle y étoit arrivée, en
reffentit une joie proportionnée
au trifte état où il ne pouvoit
douter qu'elle ne fut. 11
étoit faché de fa douleur, mais
il étoit ravi d'en pouvoir en
quelque forte diminuer l'amertume,&
de favoir que fon malheur
n'avoit pas été jufques à
lui faire voir le Prince fon Fils
entre les mains de ceux qui ne
cherchoient que fa perte. Ce
Monarque regardant cette
Princeffe comme s'il ne futar206
IV. P. des Affaires
rivé aucun changement dans
fa fortune , & qu'elle cuſt eſté
dans la plus haute profperité ,
voulut la recevoir de même
qu'il auroit fait fi elle fut venuë
en France avec tout l'éclat
dont la Majefté Royale eſt toujours
accompagnée. Il lui envoya
Monfieur le Marquis de
Beringhen , fon premier Ecu
yer , dont le Pere avoit eu un
pareil emploi , quand la Reine
d'Angleterre, Mere du Roi aujourd'hui
regnant ,
vint en
France , & il le choifit comme
un homme diftingué par fon
rang & par fon efprit, & trescapable
de bien s'âquiter de
cette éclatante fonction , d'autant
plus difficile à foutenir ,
qu'il faut être pleinement inf
truit de beaucoup de chofes
pour ne point faire de fautes,
du Temps.
207
à caufe des difficulez qui furviennent
à toute heure . Ce
Marquis eut ordre de Sa Majefté
d'aller faire compliment
de fa part à la Reine d'Angleterre
, de lui mener fa maifon
& de l'accompagner . Voicy
en quoi confiftoit cette Maifon.
" Trois Carroffes du Roi
chacun à huit chevaux, fans y
comprendre celui de Monfieur
le Premier , qui eft toujours un
des Carroffes de Sa Majesté ;
deux Ecuyer , huit Pages , &
douze Valets de pied .
Monfieur de S. Viance, Lieutenant
des Gardes du Corps, à
la tête de cinquante Gardes
avec un Exempt .
Deux Valets de Chambre
du Roi , & deux Huiffiers de
Chambre.
258 IV. P. des Affaires
Un Chapelain , & deux Clercs
de Chapelle.
Un Maître d'Hôtel , deux
Contrôleurs , & deux Gentilshommes
, avec les Officiers de
la Bouche & du Gobelet , &
quelques- uns de tous
qu'on apéle des fept Offices
dans la Maiſon de Sa Majefté
.
ceux
Un Maréchal des Logis &
deux Fourriers .
Des Gardes de la Porte , &
un Exempt avec des Gardes de
la Prevofté.
Tout ce grand équipagen'ayant
pû arriver à Abbeville
que
le 28. Monfieur le Premier
y apprit le lendemain que la
Reine avoit refoulu de partir
le 30. de Boulogne. Ainfi il
prit la pofte pour s'y rendre ,
tandis que les équipages contidu
Temps.
209
nuoient leur route , & ce fut là
qu'il prefenta la Lettre du Roi
à cette Princeffe . Les complimens
qu'il lui fit au nom de
Sa Majefté , rouloient fur le
chagrin qu'Elle avoit de fon
malheur , ainsi que fur la joie
qu'Elle reffentoit en méme
tems de la voir en feureté. Tout
cela fut accompagné d'affluran
ces obligeantes de tous les fervices
que ce Monarque pourroit
lui rendre. La Reine répondit
à ces complimens , qu'il
y avoit long tems qu'elle étoit
accoutumée à recevoir des bienfaits
du Roi, mais qu'ils ne lui
pouvoient être ni plus fenfibles,
niplus neceffaires que dans cette
eccafion. Cela fut dit en ter
mes plus étendus , & prononcez
d'une maniere auffi noble
que touchante, Monfieur le
д
·
210 IV P. des Affaires
Marquis de Beringhen luy fit
auffi des complimens au nom
de Monſeigneur le Dauphin &
de Madame la Dauphine &
cette Princeffe y répondit avec
la même honnêteté & la même
grace. Il alla auffi en faire
au Prince de Galles , de la
part du Roi , & fut reçû par
Madame la Marquise de Povvis
, qui lui fit rendre tous les
honneurs dûs à fon caractere
& au Monarque dont il étoit
envoyé.
La Reine alla coucher le
30. à Montreuil , & fut faluée
en y arrivant par le Canon de
la Place. Tous les Habitans
fous les armes
étoient
rangez
depuis la porte de la Ville jufqu'au
logis qu'on lui avoit deſtiné
, & où tous les Officiers de
Sa Majefté l'attendoient, Ils
du
Temps.
211
lui furent preſentez par Monfieur
le Premier , & elles les
receut en témoignant beaucoup
de reconnoiffance pour
les bontez que lui marquoit ce
Monarque. Elle arriva le 31.
à Abbeville , & fut receue à la
porte de la Ville au bruit du
Canon. Elle y trouva quatre
Compagnies de Bourgeois fous
Il y en avoit auffi
les
armes.
une double haye dans la Ville
jufqu'à fon logis ,devant lequel
étoit une Compagnie du Regiment
de Navarre. Huit Compagnies
de Dragons fuivoient
les Gardes du Corps qui marchoient
aprés le Carroffe de
cette Princeffe. Elle alla coucher
à Poix le 2. de Janvier, &
arriva le 3. à Bauvais fur les
quatre heures aprés midi . Elle
étoit toujours extremement in212
IV. P. des Affaires
quiete de la fortune du Roi
d'Angleterre , & en enfin le
Chevalier Schelton arriva le
4. & lui aporta des nouvelles
feures de l'évafion de ce Monarque
, mais fans lui pouvoir
aprendre quelle route il avoit
prife . Il lui dit toutes les particularitez
de ce qui s'étoit paffé
lors qu'il avoit fuy la premiere
fois. Quoi que celui
fut un fort grand ſujet de joie
d'être affurée que le Roi n'étoit
plus au pouvoir de fes Ennemis,
elle ne la fentit pas auffi
fortement qu'elle auroit fait , fi
elle euft été certaine qu'il fut
arrivé en France . Elle fe le
reprefentoit exposé à la violence
des tempêtes , tous les
perils que l'on doit craindre
fur mer lui étoient toûjours
prefens.
du
Temps .
213
Le s . elle alla coucher à
Beaumont , & avant que de
fortir de Beauvais , elle voulut
obferver le vent , qu'elle trouva
propre pour amener le Roi
en Bretagne ou en Normandie
, mais elle ne laiffa pas d'avoir
beaucoup d'inquietude ,
parce que ce Prince auroit dû
être arrivé avant celui par qui
la nouvelle de fon départ avoit
été apportée .Lors qu'elle fut à
Beaumont,elle donna audien
ce à M. d'Armagnac , Grand
Ecuyer de France, mené par
Monfieur de Bonneuil , Introducteur
des Ambaffadeurs. Ce
prince qui la complimenta au
nom du Roy & de Monfeigneur
le Dauphin étoit venu
avec une nombreufe fuite
de Gentilshommes de Pages
, & de Valets de pied ,
214 IV. P. des affaires
ce qui marquoit la grandeur
du Monarque qui l'envoyoit ,
l'éclat de fa charge , & fon illuftre
naiſſance . La Reine
fit voir par fa reponfe, combien
elle étoit fenfible aux bontez
du Roi , & témoigna en termes
generaux la confideration
qu'elle avoit pour Monfieur
d'Armagnac, & l'estime qu'elle
faifoit de fa perfonne. Cette
Princeffe donna auffi audience
dans le même lieu , à ceux qui
lui vinrent faire compliment
au nom de Madame la Dauphine
, de Monfieur & de Madame
; & tous les Princes &
Princeffes du Sang. Elle receut
tous ces complimens debout
, & quoi qu'ils roulaffent
fur le même fujet , & qu'elle
euft pû leur faire à tous la
même réponſe , elle fit pa
du Temps.
215
roiftre la fecondité de fon efprit
, par les termes differens
qu'elle employa , felon la dif.
ference des perfonnes qui luy
parloient. Ce même jour, dans
le tems qu'elle eftoit en prieres
dans fa chambre , Mr'le
Premier y entra avec la precipitation
d'un homme qui
doit annoncer quelque chofe
d'agreable , & lui apprit en
effet ce qui pouvoit la toucher
le plus , en luy difant qu'on
avoit nouvelle que Sa Majesté
Britannique eftoit en France.
Elle dit auffi toft fans fonger
à la perte de ſes trois Royaumes
, Mon Dieu, je fuis, la plus
beureufe Femme du Monde.
On ne fauroit exprimer la joye
qu'elle fit paroître. Elle fut vive
parce qu'elle eftoit fincere,
& on la vit repanduë fur
216
IV. P. des Affaires
tout fon viſage Elle ne laiffa pas
de retomber une heure aprés
dans une fort grande réverie ,
& comme elle parut dans fon
chagrin ordinaire , quelqu'un
ayant pris la liberté de luy dire
, qu'elle devoit moins ſentir
fon malheur , puis que le Roy
fon Epoux eftoit hors de tous
les perils qu'elle avoit eus à
craindre pour luy , elle répondit
que c'eftoit tout le contraire;
que tant que le Roy eftoit demeuré
en Angleterre exposé aux
attentats de fes Ennemis , elle
n'avoit eu l'esprit occupé que
des cruelles inquietudes que cette
pensée luy donnoit , mais
qu'en eftant delivrée par l'arce
,
rivée de ce Prince en Franelle
commençoit à voir ce
qu'elle s'étoit caché, & à fentir
fon malheur dans toute fon
étendue
du
Temps. 217
etendue. On lui dit encore
y
qu'il paroiffoit que le Prince
d'Orange n'étoit pas fâché
que le Roi fe fut fauvé d'Angleterre
, puis qu'il cuft pû
l'empêcher s'il avoit voulu
mettre obſtacle. Elle repliqua
qu'on n'auroit pas cru ,
que le Prince d'Orange &
elle effent jamais fouhaité une
même chofe. Le foir , elle
écrivit au Roi fon Epoux . &
donna fa Lettre à Monfieur le
Premier qui partit la nuit même
pour aller au devant de ce
Monarque , felon l'ordre qu'il
en avoit receu de sa Majefté
.
Le 6. jour des Rois , la Reine
partit de Beaumont pour fe
rendre à S. Germain en Laye ,
dont le Roi avoit fait meubler
Le Château pour la loger. Ce
le
89
218 IV. P. des Affaires
accompagné
Prince êtoit parti le même jour
de Verfailles ,
de Monfeigneur le Dauphin ,
de Monfieur , & des Princes &
principaux Seigneurs de la
Cour , pour aller au devant de
cette Princeffe. Il s'avança
jufque auprés de Chatou . Les
Gardes du Corps, les Gendarmes
, les Chevaux- Legers , &
les deux Compagnies de Mouf
quetaires s'étendoient dans la
pleine depuis le pont du Pec
jufqu'à ce Village , & comme
chacun s'êtoit éforcé ce jour - là
de fe mettre proprement , le
tout faifoit un effet des plus
éclatans . Le Caroffe de Sa
Majefté , & celuy où étoit la
Reine d'Angleterre ayant paru
dans la pleine , ce Prince
& cette Princeffe defcendirent
, chacun dans le même
du
Temps .
219
temps , & fe falüerent. Le
Roi lui prefenta Monfincur
le Dauphin & Monfeigneur
& la remit enfuite dans le même
Carroffe , où êtant auffitôt
monté, il fe plaça à fa gauche
, & Monfeigneur le Dauphin
& Monfieur fe mirent
fur le devant. Lors qu'on fut
arrivé à S Germain , le Roy
conduifit cette Princeffe dans
lapartement qu'on luy avoit
preparé , & demeura quelque
tems en public avec elle avant
que de la quitter. Il luy pré
fenta Monfieur le Prince
Monfieur Duc, & Monfieur le
Prince de Conty
& luy
dit en prenant congé d'elle
qu'il alloit voir le Prince de
Galles , pour apprendre fi le
Voyage ne l'avoit point fatigué.
La Reine voulut l'y accom
Kij
220
IV.P. des Affaires
pagner , & dit en luy parlant
de ce jenne Prince , qu'elle
avoit été ravie , qu'il ne fut
pas dans un âge où il puft connottrefes
malheurs, mais qu'à
prefent elle étoit fachée qu'il ne
fut pas en état de reconnoitre
lobligation qu'il lui avoit. Ce
Monarque retourna enfuite à
Verfailles , laiffant la Reine
dans l'amiration de fes maniéres
toutes engageantes , & qui
avec le brillant de la Majefté
font voir un air tout affable
qui gagne d'abord le coeur.
Ce Prince trouva de fon côté
beaucoup d'efprit & de grandeur
d'ame dans la Reine ;
elle a l'air noble , & toute pénétrée
qu'elle eft de fa douleur
elle n'en cft point embarraffée.
Tout marque en elle la grandeur
du rang où le Ciel l'a fait
monter, & quoi qu'elle foit
du
Temps.
221
fort honnête , elle fait placer
fes honnêtetez felon les gens ,
& eft tout- à- fait Maîtreffe d'elle-
même .
Cependant on fe preparoit
à recevoir le Roi d'Angleterre.
Voici ce qui lui êtoit arrivé
depuis fa premiére fuite.
Ce Prince aiant été ramené
à Londres le 26. du mois paffé
, comme je l'ai déja dit ,
envoya le même jour le Comte
de Feversham à Vvind for
où êtoit encore le Prince d'Orange
, qui le fit arrêter. Sur
les dix heures du foir , quelques
troupes envoyées par ce
même Prince *, fe faifirent de
Vvitheal & de S. James , où
elles établirent des Corps de
Garde. Cette violence fit connoître
au Roi qu'il avoit deffein'
K iij
222
IV. P. des Affaires.
de s'emparer de l'autorité fuprême
, & il le connut encore
mieux par divers meffages que
le Prince d'Orange . luy fit
faire, par lefquels il fit entendre
à Sa Majefté que l'on trouvoit
à propos qu'Elle s'éloignât
de Londres , & qu'Elle
fe retirat à Ham ou à Rochefter.
Le Roi choifit le fejour
de Rocheſter , & le lendemain
27. il s'y rendit par eau fur
les onze heures ayant avec
lui le Comte de Dombartom,
& le Comte d'Aram . Des
Gardes du Prince d'Orange
remplirent divers Baftimens ,
& allerent au tour de celui
qui portoit Sa Majesté . Sa
fuite de ce lieu là n'a pas été
fi difficile qu'on fe l'eft perfuadé
, puis que ce Monarqne
n'y étoit gardé que pour les
du
Temps.
223
formes . Vous remarquercz
que dés la première fois il
fut arrêté par des gens qui
n'en avoient point d'ordre ,
& qui peut être ne firent pas
plaifir à celui qui fouhaitoit
ardemment de remplir fa place.
Le Prince d'Orange. en
favorifant fon évasion par le
peu d'obftacle qu'il y metoit
avoit fa politique , & c'est elle
qui a été caufe que le Roy
d'Angleterre a trouvé une feconde
fois le moyen de s'échaper.
Je vous ferai voir les
motifs de cette politique quand
il en fera tems , & vous jugerez
alors filé Prince d'Orange
a
eu raifon de l'avoir ou
non. A l'égard de Rochefter
, le Roi avoit feulement fa
Garde ordinaire , & celle que
ce Prince avoit envoiée , ef-
-
3
Kiiij
224 IV. P. des Affaires
toit dans la Ville . Il
Il y avoit
feulement deux fentinelles de
ces derniers Gardes à la porte
du logis du Roi, de forte qu'-
on auroit cru que les Troupes
du Prince d'Orange êtoient
phitốt là pour empêcher que
le Peuple n'arrêtât ce Monarque,
s'il avoit envie de fe fauver,
que pour lui fervir d'obftacle
s'il cherchoit à fuir encore
une fois. On lui avoit démandé
un paffe - port pour
quelques Catholiques ,qui vouloient
fe retirer d'Angleterre ; il
en avoit donné un fans le remplir
d'aucun nom, & ce paffeport
êtoit entre le mains de Sa
Majefté . Le Roi ayant fait
retenir un petit Bateau de
Pêcheur par un Capitaine Catholique
de la Flote Angloife ,
qui s'eft auffi retiré en France,
du
Temps . 225
executa la nuit du 2. Janvier le
deffein qu'il avoit fait d'y paf
fer. Il fortit du lieu où il avoit
deja demeuré quelques jours à
Rocheſter , par une porte de
derriére , & entra dans ce pétit
Bâtiment avec le Duc de
Bervvich, & avec M. Bill , fon
premier Valet de Chambre
qui eft attaché à fa perfonne
dés le temps que ce Monarque
n'êtoit encore que Duc d'Yorck
Quoi qu'il fe fut un peu
déguifé , il avoit fes propres che.
veux , parce qu'aiant mis une
perruque noire lors qu'il s'ebarqua
la premiére fois, il aprehenda
que s'il en metoit encore une
qui fut de cette couleur, cela ne
fit fouvenir de celle qu'on luy
avoit déja vûë.Il fut obligé d'atédre
deux marées pour fortirde
la Tamife. Come fur l'avis
que
K v
226 IV. P. des Affaires
l'on avoit eu en France de fa
fortie de Rochefter , on êtoit
en inquietude de ce qu'il pouvoit
être devenu . & qu'on
l'attendoit chaque moment
dans tous no Ports le Capitaine
d'une Fregate qui étoit
à Ambleteufe, envoya ſa Chaloupe
& fon Enfeigne pour
voir s'il ne découvriroit point
quelque Baftiment en Mer qui
puft luy en dire des nouvelles.
Cet Officier ayant rencontré
le Bateau dans lequel le Roy
êtoit venu , cria d'abord pour
favoir fi on ne lui aprendroit
rien de Sa Majesté Britanique.
Ce Monarque fut le feul qui
fe montra , mais il n'êtoit pas
connu de cet Enfeigne . Tous
ceux qui estoient dans fon
Baftiment fe trouvoient tellement
incommodez de la
du Temps. 227
Mer , qu'aucun autre que ce
Prince ne fe trouva en état de
luy répondre . Le Roi qui eftoit
bien aiſe de favoir à qui il
avoit affaire , & s'il pouvoit
fe découvrir fans rien hazarder
, fit quantité de queftions
à l'Enfeigne ; mais l'Enſeigne ;
qui n'avoit en tête que de s'in-
Atruire de ce qui regardoit ce
Prince , continua toujours à
lui en demander des nouvelles,
fans répondre à aucune des
queftions que le Roi lui faifoit
lui- même; de forte que ce Monarque
remarquant l'obligeante
impatience de cet Enfeigne,
& jugeant qu'elle partoit d'un
coeur zélé pour les interefts
crut qu'il pouvoit fe declarer
fans peril , & dit qu'il étoit
lui-même le Roi dont on lug
demandoit des nouvelles avec
K vj
228 IV. P. des Affaires
un fi grand empressement . L'enfeigne
⚫fut ravy d'avoir trouvé
ce qu'on l'envoyoit chercher ,
& le Roy s'eftant mis dans fa
Chaloupe , aborda le
4. à Ambleteufe.
Ce lieu eftant fort
peu habité , & Sa Majesté y
eftant arrivée de fort grand
matin , Elle alla s'y repofer
quelques heures dans la maifon
d'un Ingenieur,aprés quoy
Elle voulut entendre la Meffe..
On peut connoitre par cette
premiere action de pieté , &
par tout ce que fait ce Prince ,
qu'il a pour la veritabe Religion
tout le zele des anciens
Anglois . On fçait qu'il n'y a
jamais eu de Royaume plus
Catholique que l'Angleterre ,
qu'elle eftoit autrefois appellée
le Royaume des Anges, & que
l'amour & l'ambition l'ont
du Temps.
229
mife dans l'état où elle fe trouve
aujourd'huy .
L'arrivée du Roy à Ambleteufe
ayant efté fceue , toute
la Nobleffe & toute la Milice
du pays , au moins tout ce
qui s'en peut affembler dans le
peu de tems que l'on avoit , fe
prépara à venir au devant de
ce Monarque. Il alla dîner à
Boulogne , & coucher à Abbeville
. Le s . il en partit de fort
bonne heure, & prit le chemin
d'Amiens , où de grands honneurs
luy furent rendus Les
Bourgeois s'étoient rangez fous
les armes au nombre de plus de
quinze mille hommes .Les quatre
Compagnies privilegieés, ou
des Chevaliers , fortirent & fe
mirent en bataille hors la vil- \
le. Elles furent precedées par
quelques autres de Cavalerie ,
230 IV. P. des Affaires
qui estoient alors dans la Place
Le Lieutenant de Roy accompagné
de plufieurs Officiers
& de quantité de Nobleffe
avec beaucoup de Jeuneſſe
à cheval , alla recevoir Sa Majefté
à une lieuë de la Ville. Il
yavoit auffi une infinité de peuple
à pied,de forte que ce Prince
entendit retentir tous les
lieux par où il paffa, des acclamations
des Habitans , & fut
furpris de l'empreffement qu'on
témoignoit pour le voir . Il fut
falué par tout le canon de la
Citadelle , & complimenté à la
Porte de la Ville par le premier
Efchevin à la tête du
Corps en hábit de ceremonie.
On le conduifit au Palais Epifcopal
au travers d'une haye
de Bourgeoifie ; & il y receut les
complimens du Prefidial & des
du
Temps.
231
autres Corps . il partit l'aprédinée
, & traverfa une double
haye de Milice qui eftoit encore
'lous les armes. Les Officiers
de la Place le conduifirent
jufque hors la Ville , où il
trouva de nouveau les Chevaliers
rangez en bataille , & la
Marefchauffée dont il avoit
efté toujours precedé.
Le foir il arriva à Breteuil
& ce fut là que Mr. le Marquis
de Beringhen , qui avoit quitté
la Reyne à Beaumont, complimenta
ce Monarque de la part
du Roy.Il n'avoit ofé aller plus
loin de crainte de le manquer,
à cauſe de deux chemins que
l'on pouvoit prendre.Il luy marqua,
en lui rendant la Lettre de
Sa Majefté la joye qu'Elle reffentoit
de ce qu'il eftoit fi heureufement
arrivé en France
232 IV. P. des Affaires
aprés tous les perils qu'il avoit
courus & lors qu'il l'eut affuré
de l'impatience où ce Prince
eftoit de l'embraffer , il lui dit
que fi le Roy euft esté certain
de la route qu'il devoit tenir ,
du jour de fon depart , & de
celuy de fon arrivée , il auroit
envoyé fa Maiſon au devant
de luy , & qu'il y feroit venu
luy-même comme il avoit
efté au devant de la Reine
Jon Epoufe ; mais que dans
"
cette incertitude il n'avoit en
que le tems de luy ordonner
de partir en pofte.Le Roy d'Angleterre
répondit , qu'il ne
doutoit en aucune forte de la
bonne volonté & de l'amitié du
Roy , dont il avoit eu tant de
fenfibles marques, & qu'il efperoit
en remercier dans
peu
SA
Majefté, & luy témoigner luis
du
Temps.
233
même fa reconnoiffance. Ce
Monarque fut complimenté
dans le même lieu de la part
de Leurs Alteffes Royales
Monfieur & Madame , & de
celle de Monfieur le Prince . Il
dîna à Creil le lendemain , &
monta à Clermont dans le Carroffe
du Roy,que Mr.le Premier
avoit au Voyage en allant au
devant de la Reine , & qu'il
a voit fait venir de Beauvais tou
te la nuit. Il alla ainfi jufqu'à S.
Germain en Laye avec des attelages
du Roy qu'on avoit mis
en relais. Tout Saint Denis
fe trouva remply du Peuple.
de Paris , qui marqua la joye
par
fes acclamations lors qu'il
le vit arriver , ce qui acheva
de faire connoître à ce Monarque
, qu'il n'y a point de
Peuple au monde fi fidelle &
234 IV.P. des Affaires
fi zelé que celui de France, ny
qui fe plaife davantage à entrer
dans les fentimens de fon
Souverain . Sa Majesté receut
le Roy d'Angleterre au milieu
de la Salle des Gardes de S.
Germain. Leurs embraffemens
reiterez plufieurs fois ne laifferent
point douter de leur joye .
Aprés que leurs complimens
furent finis , le Roy mena Sa
Majefté Britannique dans la
Chambre de la Reine qui étoit
au lit, & enfuite chez le Prince
de Galles ,& ayant de nouveau
affuré ce Prince du plaifir
que fon heureufe arrivée luy
cauſoit , il retourna à Verfailles.
On eftoit touché fi fenfiblement
des malheurs du Roy
& de la Reine d'Angleterre ,
qu'il y avoit longtems qu'on
du
Temps . 235
que
les fouhaitoit en France , &
l'on faifoit des voeux ardens
& publics pour les y voir.
On peut même dire , fi l'on en
excepte les Proteftans , appellez
en Angleterre Prefbiteriens,
ou Puritains , que tous les Catholiques
, & la plus grande
partie de ceux qui profeffent la
Religion Anglicane , ou qui
font de quelque autre Religion,
prenoient dans leur ame le party
du Roy , mais les Proteftans
retirez en Angleterre
joints aux Anglois de la même
Religion , faifoient un fi
grand bruit des Troupes que
le prince d'Orange avoit débarquées
, & du grand nombres
de pertonnes qu'ils publioient
avoir pris fon party ,
qu'il fembloit qu'un monde
d'Ennemis alloit accabler ceux
36 IV. P. des Affaires
qui paroiftroient dans les interefts
du Roy. Cependant
malgré toute la terreur que
l'on tâchoit d'inspirer
par
>
le
zele & l'amour du Peuple de
Londres ne laiffa pas d'éclater
pour ce Monarque , lors qu'on
l'y remena, aprés qu'il euſt eſté.
arrefté à Feversham dans le
tems de fa premiere fuite.On y
témoigna la joye qu'on avoit
de le revoir des feux , par
des cris d'allegreffe , & par le
carrillonnement des cloches.
Ie vous l'ay déja marqué dans
l'Article de cette fuite , & c'eft
un acte public que l'Hiftoire
ne doit pas oublier , puis qu'il
marquera à la Pofterité que
le Prince d'Orange n'a pas
efté appellé par toute l'Angleterre
comme il a voulu le perfuader.
du
Temps.
237
Il fera fort difficile que ceux
d'entre les Anglois qui ont un
peu de bon fens , & qui manquent
de fidelité à leur Souverain
plutôt par foibleffe , &
par la crainte qu'une force injufte
ne les oprime , que par un
efprit de rebellion , ne fouhaitent
avec ardeur dans leur ame
& ne tâchent par tous les moyens
poffibles de fe revoir fous
l'obeillance d'un Roi , qui n'a
jamais eu que de la bonté pour
eux. Il l'a fait paroitre dans
toutes les occafions , & il a continué
encore de le faire dans
le temps même où il a eu le
plus de fujet de fe plaindre
d'eux aprés le confentement
qu'ils femblent avoir donné à
la perfidie qui le chaffe de fon
Trône. Comme je me fuis
propofé de n'avancer rien
238 IV. P. des Affaires
dans cette Hiftoire que je ne
puiſſe juſtifier par des pieces ,
je vous envoye une Lettre écrite
par Sa Majesté à Milord Feversham
un peu avant qu'Ellefe
retiraft d'Angleterre pour
paffer en Frauce.
LETTRE DU ROY
D'ANGLETERRE.
Comme les affaires font venues
à la derniere extremîté ,
j'ay trouvé à propos d'envoyer.
hors du Royaume la Reyne , &
le Prince de Galles mon Fils ,
afin d'empêcher qu'ils ne tom ..
bent entre les mains de mes Ennemis
, ce qui feroit infailliblemen
arriqué , s'ils euffent demeure
plus long- temps icy . Ie
fuis moy- même refolu de prendu
Tems. 239
que
dre le même Party , juſquà ce
Dieu ait touché les cours de
cette Nation . Si mes Troupes
m'avoient efté fidelles , je ne me
verrois pas reduit à cette extremité.
Comme j'eftois perfuadé
que parmy vous , il y avoit de
braves Officiers & Soldats , je
me fuis voulu mettre à la tefte
de l'Armée pour combattre le
Prince d'Orange , mais vous ,
& les autres . Generaux, m'avez
confeillé de ne hazarder pas
ma perfonne . Cependant me voyant
aujourd'huy abandonné de
tout le monde , je fuis dans un
bien plus grand danger , que je
n'aurois eft à la tefte d'une
Arméefidelle , & Soumise à fon
Roy je vous remercie , & tous
les Officiers & foldats, qui avez
reftéfidelles à mon fervice. Ief
pere que vous continuerez dans
240
IV. P. des Affaires
ce devoir , fans pourtant que je
pretende que vous vous expofiez
à une Armée Etrangere , foutenue
par la Nation. I'efpere auf
fi que vous ne vous affocierez
jamais avec ceux qui voudroient
comploter quelque affaire pernicieufe.
Le temps me preffe , de
forte que je ne puis pas en dire
davantage.
ne
La moderation du Roy
d'Angleterre paroît dans cette
Lettre. Il pouvoit s'emporter
avec juftice contre la Nation
; cependant pour
point confondre les innocens
avec les coupables , il en parle
d'une maniere qui fait connoître
qu'il a encore plus de
tendreffe pour fes Peuples
qu'ils n'ont de dureté pour luy.
La bonté de ce Prince pour
les Officiers , & les Soldats
qui
du Tems. 241
qui lui font demeuréz fidelles
paroit auffi dans la même Lettre.
Tout cela eft bien éloigné
des maniéres du Prince
d'Orange. On ne voit que
des hauteurs & des menaces
dans tout ce qui a paru de lui.
Il pouffe la rigueur jufqu'au
dernier point contre les Catholiques
dont il n'a aucun fujet
de fe plaindre, & le Roi n'a
aucun emportement contre des
Proteftans qui malgré l'obeiffance
qu'ils lui doivent , ont
travaillé à le faire defcendre
du Trône , & ont introduit
une Armée Etrangere dans l'Etat.
Quelque effort qu'on faffe
pour cacher le defir qu'on a
de regner , il eft mal- aiſé d'en
venir à bout lors que le coeur
eſt entierement remply de
L
Cela
242 IV. P. des Affaires
cette forte d'ambition
.
parut lors que le Prince
d'Orange
fit arrêter
le Comte de
Feversham
, que le Roi lui avoit
envoié
à Vvindfor
. Ce
Prince lui demanda
par quel
ordre il avoit licentie
l'Armée
& ce Comte lui aiant répondu
que c'eftoit par l'ordre du Roy
fon Maiftre
, le Prince d'Orange
lui repliqua
qu'il avoit été
bien hardi , que c'étoit de luy
qu'il devoit prendre
l'ordre,
qu'il s'en repentiroit
. Ce fut là
deffus qu'il fut arrêté . On peut
dire que le Prince d'Orange
fit
voir par- là non feulement
qu'il
pretend
regner , mais encore
qu'il a parle dans ſes Manifeftes
en veritable
hypocrite
, lors
qu'il a toujours
publié , que
l'interès
feul de la Religion
du Temps.
243
l'avoit amené en Angleterre ,
& qu'il n'y venoit point pour
ofter la Courone au Roy , ny
même comme fon Ennemy.
Cependant il veut que ce foit
de luy que l'on reçoive des ordres
, qu'il n'y a que le Roy
feul qui puiffe donner. Il fait
arrefter un des Officiers de Sa
Majefté dont il doit louer le
zele & la fidelité pour fon
Prince , Milord Feversham
ayant toujours efté attaché au
Roy , avant qu'il fuſt parvenu
à la Couronne , & ce qu'il y a
de furprenant , & qui devoit
ofter au Prince d'Orange le
pretexte de Religion dont il
à fi fouvent couvert fes ambitieux
deffeins , c'eſt que ce
Milord n'eft point Catholi
que.
Le tems me preffe de vous
Lij
244 IV. P. des affaires
envoyer ma lettre , & je la finis
icy , parce que le Prince
d'Orange a efté fi viſte , que
quand je la pourſuivrois , il
me feroit impoffible d'y enfermer
tout ce qu'il a fait. Je le
referve pour une cinquième
partie de cette Hiftoire que
vous recevrez le premier d'Avril
, & qui fera extremement
curieufe. Les grands évenemens
qui font tant de bruit, &
aufquels je ne puis donner
place dans cette Lettre , & ce
qui arrivera encore juſqu'au
dernier jour de Mars me fourniront
un ample matiere. Je
vois déja une infinité de chofes
à dire fur ce qui s'est fait ,
& elles font fi fortes pour juſtifier
le Roy d'Angleterre , que
je ne croy pas qu'il foit poffible
d'y rien repliquer. Ainfi
du
Temps.
245
j'efpere que fi les premieres
parties de cette Hiftoire des
Affaires du tems , vous ont
pleu , vous ne ferez pas moins
fatisfaite de la cinquième que
je vous promets.
FIN.
LITE
*
THE LA
VILKE
LYON
18930
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Soumis par lechott le