Fichier
Nom du fichier
1687, 12
Taille
9.25 Mo
Format
Nombre de pages
351
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
Eur.
511
m
1687.12
Eur. 511 m
1687,12
Mercure
<
DAT
IN L
<36624555210019
S
< 36624555210019
33
Bayer. Staatsbibliothek
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
DECEMBRE 1687 .
A PARIS .
PALAIS. AU
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premi er ieur de chaque Mois , & on
le ven dras, Trente fols relié en Veau,
& Vingt-cinq fols en Parchemin.
B
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE , au Palais , dans la
Salle des Merciers , à la Justice.
T. GIRARD , au Palais , dans la Grande
Salle , à l'Envic .
Et MICHEL GUER OUT , Court- neuve
da Palais , au Dauphin.
M. DC . LXXXVII ,
༣ .
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
Bayerische
Staatsbibliothek
32013
SSS2525222SZESSSZ
P
TABLE .
Relude.
Mercuriale du Parlement.
M. le Pelletier , Confeiller au Parlement
, eft receu enfurvivance de
la Charge de Prefident au Mortier.
Requefte
6
des vieilles
Fontaines
de
Paris contre les nouvelles
Lettre curieufe.
1
13
28
Mariage de M. le Comte de Tonnerre.
Mariage de M. le Marquis de Nefle.
Le Portrait du pur Amour.
29
33
101
· Relation du Siege de Caftelnovo . s3
Le faux Noble , conte.
Particularitez curieuſes touchant le
4
ǎ ij
TABLE.
The Tribunal de l'Inquifition 109
Eglogue.
Morts.
2008
207
Lettre d'un nouveau Converty. 2192
Abbaye donnée par le Roy .
Fable.
222
Y224
Service du bout de l'an de feu Monfieur
le Prince.
Madrigal.
Hiftoire.
226
230
231
Relation de toute la Campagne des
Polonois. 250
Etabliffement de l'Opera à Lion . 280
M. le Comte de la Chaife eft recen
Capitaine des Gardes de la Porte.
Mort.
282 :
283
Arrivée des Ambassadeurs de Siam
à Bantam.
Ftat des affaires d'Alger.
287
288
Noms de ceux qui ont deviné les
TABLE.
Enigmes, h 293
299 Enigmes.
Defcription de l'Entrée deM. le Marquis
de Lavardin à Rome 302
Exemple de pieté du Roy , & de
toute la Cour pendant l'Advent.
329
Nouvelles de
Conftantinople . 330
Fin de la Table .
Avis pour placer les Figures .
A Ville d'Athenes doit regarder
la page 99.
L'Air qui commence par , Climene
me manque de foy , doit regarder la
page 199.
T..1
L'Air qui commence par, A qui fait
bien aimer il n'eft rien d'impoffible , doit...
regarder la page 328.
3
CATALOGVE DES LIVRES
nouveaux qui se débitent chez le
Sieur Guerout ,
Palais.
LE
Court-neuve du
E Chevalier à la Mode ,3 Comedie.
1.1. 1. l. 10. C.
La Défolation des Joüeuſes , Comedic.
15. f
Entretiens fur la pluralité des Mondes
, de M. de Fontenelle , augmentez
en plufieurs endroits , avec un fixième
Soir qui n'a point encore paru , contenant
les dernieres , découvertes qui
ont efté faites dans le Ciel. 1. 1. 10. f.
Réflexions fur l'Alcide & fur l'Alxali
liv. 10. f.
L'Art de Laver, ou nouvelle maniere
de peindre fur le Papier , fuivant le coloris
des Defleins qu'on envoye à la
Cour ,par M. Gautier de Nifmes 1. 1.
Traité des Fortifications enrichy de
23 Figures , contenant la Démonſtration
& l'Examen de tout ce qui regardel'Art
de fortifier les Places tant regulieres
, qu'irregulieres , fuivant ce
quife pratique aujourd'huy , le tout
d'une maniere abregée , & fort ailée
pour l'inftruction de la Jeuneffe. 1.
liv. 1o . f.
Effais de Morale & de Politique,
où il eft traité des Devoirs de l'Homme
confideré comme particulier , &
comme vivant en Societé. 2. vol . 2.I.
Le Cours du Danube & des Rivieres
qui s'y déchargent , où fe trouvent
les Frontieres des Empires d'Allemagne
& de Turquie .
Hiftoire des Troubles de Hongrie ,
contenant tout ce qui s'y eft paffé de
remarquable jufqu'à la fin de l'année
1686. 5. vol . in douze, 7.1.10 . f.
Dialogues des Morts. 2. vol . indouze
. 3.1.
Hiftoires des 1. liv . 10. f. Lettres galracles.
lier d'Her... 2. vol.
de M. le Cheva-
1.3.1.
Les Malheurs de l'Amour , ou Eleonor
d'Y vrée.
1. 1. ro . f.
Amballades de Monf. le Comte de
"
Guilleragues , & de M. Girardin, auprés
du Grand Seigneur, avec plufieurs
Pieces curieufes , tirées des Memoires
de tous les Ambaffadeurs de France à
la Porte , & c .
Academie galante. 2 .
2. vol.
1. 1. 10.,f.
3. liv.
La
Ducheffe
d'Eftramene
. 2. vol.2.1
.
Le Napolitain.
i. l.
Sentimens fur les Lettres & fur
l'Hiftoire , avec des Scrupules fur le
Stile.
1.1 . 10. f.
Caracteres de l'Amour. r. l. 10. f.
Le Grand Vifir Cara Muftapha .
L'Illuftre Genoife .
Le Seraskier .
1. I. 10. f.
1.1. 10. f.
I. l. 10. f.
Relation du Mariage de Mademoifelle
avec le Roy d'Espagne . 1. 1.19.7.
Relation du Mariage de Monfieur
le Prince de Conty avec Mademoiselle
de Blois .
1.18 . f.
Relation
du Mariage
de Moufei- gneur
le Dauphin
, avec la Princelle
Chreftienne
- Victoire
de Ba-
1. l.a. f..
Anne
viere.
-1
Journal du Voyage du Roy à Luxembourg
, contenant la defcription
des Places de la haute & balle Afface ,
& de celles de la Province de la Sare
& de Luxembourg
. 1. liv . 10. f.
Deffaites des Armées Ottomanes
parles Armées Chreftiennes en Hongrie
, & dans la Morée , avec la prife
de plufieurs Places fur les Infidelles ..
I. liv .
Voyage du Chevalier Chardin en
Perfe & aux Indes Orientales par la.
Mer noire & par la Colchide , enrichy
de dix-huit grandes Figures . z . vol . in
douze .. 4.1. 10. f.
Obfervations de M. Spon fur les
Fiévres & les Febrifuges . 1. l..
L'Ariofte moderne . 4. v . in douze.
6.1.
Dialogues Satyriques & Moraux .
Fables nouvelles .
I. 1. 10. f.
1. 1.
Difcours Satyriques & Moraux en
Vers.
1.1.
Epiftres en Vers de M. Sabatier ,
de l'Academie Royale d'Arles . 1.1..
Jugement de Pluton fur les Dialogues
des Morts . 1.1. 10. f.
Relation duVoyage du Roy en Flan
dre en 1680. 1.1.10 . f.
La Negociation du Mariage de
Monfieur le Duc de Savoye avec l'Infante
de Portugal. 1.1. 10.f.
Relation du Siege deVienne . 1.1.of..
Relation de ce qui s'eft paffé à Genes.
1.l. 10.f.
Relation du Siege de Luxembourg.
1.1.10.f..
Ambaffade de Siam en France , divifée
en 4. vol.
>
6. liv.
Le premier Volume a pour titre.
Voyage des Ambaffadeurs de Siam
en France contenant la reception
qui leur a efté faite dans les Villes où
ils ont paflé ; leur entrée à Paris ; les
céremonies obfervées dans l'Audience
qu'ils ont eue du Roy , & de la Maifon
Royale , les Complimens qu'ls
ont faits , ladefcription des lieux où ils
ent efté ; & ce qu'lls'ont dit de remarquable
fur tout ce qu'ils ont veu .
Le fecond Volume a pour titre.
Suite du Voyage des Ambaſſadeurs
de Siam en France , conteuant ce qui
s'eft paffé à l'Audience de Madame la
Dauphine , des Princelles du Sang
& de Meffieurs de Croiffy & de Segnelay
, avec une deſcription exacte des
Chafteaux , appartemens , Jardins &
Fontaines de Versailles , S. Germain ,
Marly & Clagny , de la machine de
Marly , des invalides , de l'Obfervatoire
, de S. Cyr , & de ce que les
Ambaffadeurs ont veu dans tous les
autres heux où ils ont efté depuis la
premiere relation , à quoy l'on joint le
difcours qu'ils ont fait au Roy.
#
Le troifiéme Volume apour titere.
Troifiéme partie des Amballadeurs
de Siam én France , contenant la fuite
de la defcription de Versailles
celle
des chevaux qui font dans les deux
Ecuries
Ecuries du Roy ; ce qui s'eft pafle
dans les vifites qui leur ont efté
rendues ; les experiences de la pefanteur
de l'air faites devant eux ; la def
cription des Galeries de Sceaux , &
fes receptions avec toutes les haranguas
qu'on leur a faites dans toutes
les Villes de Flandre.
Le quatriéme Volume à pour titre.
Quatrième & derniere partie du
Voyage des Ambaſſadeurs de Siam en
France , contenant la fuite de leur
Voyage de Flandre , depuis Valencienne
jufqu'à Paris ; la defcription
des Villes où ils ont paffé , & les harangues
de tous les Corps , ce qu'ils
ont veu à Paris depuis leur retour
avec une deſcription de tous les lieux
où ils ont efté , & de la Fefte donnée
par Monfieur à S. Cloud , leur Voyage
à Versailles , leur Audience de
Congé , & les dix fept Audiences
qu'ils eurent le même jour , avec tous
Les complimens qu'ils ont faits , la life
des prefens qui leur ont efé donnez
ce qui s'eft paffé à leur départ , & les
noms des perfonnes diftinguées qui
font parties pour Siam .
Outre les Mercures d'onze années , à
commencer en 1677. il y a trentedeux
Extraordinaires , dans lefquels
font divers Traitez tres - curieux fir
plufieurs matieres qui regardent les
Sc ences & les arts .
Hiftoire du Siege de Bude . 1. 1. 10.f.
Recueil d'Ouvrages faits à la loüange
du Roy , fur l'extirpation de l'He-
1.1. 10.f. refie.
I.
Relation des Prieres publiques qui
ont efte faites par toute la France , en
actions de graces de la guerifon du
Roy .
1. 1. ro . f.
Antiquitez de M. Spon , Ouvrage
enrichy de plufieurs Figures. 7.1
MERCURE
MEREVRE
GALANT
DECEMBRE 1687
'Aurois , Madame,
de tres -belles chc-
J
fes à vous dire du
Roy fclon ma cou
tume , fi je pouvois rapporter
au commencement de cette
Lettre tout ce qui fut dit au
Decembre 1687. A
2 MERCURE
Parlement à la gloire de ce
Prince , le jour de la Mercuriale.
Mi le Procureur General
fit un Diſcours qui luy
attira de grands applaudiffemens.
Il fit voir que le
plus bel apanage de l'homme
eftoit l'efprit , mais que l'on
devoit s'en défier à caufe du
coeur qui le feduiſoit . Il s'étendit
fur le foin que nous
devons tous avoir de travailler
à nous connoiftre nousmefmes
, & fur ce que chacun
ofe fe mefler de juger
des autres . Il dit que dans les
differentes profeſſions que
GALANT.
3
-
l'on pouvoit embraffer , de
tous ceux qui les exerçoient
il n'y en avoit point de plus
expofez à la cenfure des
hommes que les Juges ; que
chacun parloit des Jugemens
qu'ils rendoient , fans fçavoir
leurs raifons , leurs intentions
, le fond & la verité
des affaires dont il s'agiffoit ,
& qu'ainfi il eftimoit les Juges
malheureux , & particulierement
les bons Juges . Il
ajoûta qu'ils eftoient les Miniftres
des Loix , mais qu'ils
n'en eftoient ny les Auteurs
ny les Maiſtres , &
que
cela
A ij
4 MERCURE
appartenoit au Roy , ce qui
luy donna occafion d'en faire
un tres - bel éloge , en parlant
de la maniere dont Sa Majefté
fe foumet aux Í oix &
aux Confeils. Quand on auroit
eu affez de memoire
pour en retenir toutes les
penfées & me les redire exa-
&tement , je ne voudrois pas
me hazarder à vous en faire
icy le détail ,puis qu'elles perdroient
beaucoup de leur
prix , eftant dépouillées de
l'éloquence avec laquelle cet
illuftre Magiftrat les mit
dans leur jour.
GALANT.
5
Mr le premier Prefident
dit beaucoup de chofes en
peu de paroles fuivant fa maniere
ordinaire . Il fit remarquer
entre autres chofes
que comme Dieu n'avoit
jamais tant fait pour
aucun Monarque
que pour
le Roy , jamais auffi aucun
Monarque
n'avoit tant fait
pour les interefts de Dieu .
Son Difcours
roula fur la
retraite du Cabinet , c'eft à
dire, fur l'application
au tra,
vail , & il fit voir que ces fortes
de retraites valoient fouvent
mieux que celles où
A iij
6 MERCURE
?
l'efprit fe recueille entierement
pour l'Oraiſon .
I
M le Pelletier , Confeiller
au Parlement , Fils de M'
le Controleur General , Prefident
au Mortier , fut receu
ce jour-là en furvivance. Il
eftoit placé où M³ les Gens
du Roy ont accoûtumé de
fe mettre , & Mr le premier
Prefident ayant parle de fon
merite , & dit qu'il falloit
hafter fa Reception , il vint
occuper la place de M' le
Pelletier fon Pere . Il y demeura
un peu de temps › aprés
quoy Mile Controleur
CALANT. 7
General la reprit . En fuite
le Parlement fe leva , ce qui
finit la Séance de ce jour.
Il eft difficile que vous
n'ayez entendu parler d'une
Requeſte des vicilles Fontaines
de Paris contre les nouvelles
. C'eft une Ode Latine
de M' de Santeüil , Chanoine
Regulier de Saint Victor .
Tous les Ouvrages font fi
eftimez qu'ils ne manquent
pas de trouver des Tradu-
&teurs , mais , Madame , ce
ne font jamais des Tradu-
Ateurs inconnus. Les plus
grands Poëtes fe font toû
A iiij
8 MERCURE
jours un plaifir de mettre fes
Vers en noftre Langue , &
vous n'en douterez pas
quand vous fçaurez que M*
de la Monnoye , fameux.
divers prix remportez à l'Academie
Françoife , a fait la
Traduction que vous allez
lire .
par
Aune222
22
GALANT. 9
25225ssesS2SSS225
A MONSIEUR
DE FOUR CY,
PREVOST DES MARCHANDS ,
Requefte des vieilles Fontaines de
Paris contre les nouvelles .
L'
Es Nymphes des vieilles Fontaines
Viennent , grand Magiftrat , vous
adreffer leurs cris,
Heureufes , fi vosfoins vouloient
rendre à leurs veines
Ces liquides trefors , qu'en recueilloit
Paris.
S
Helas ! nousfommes , difent- elles,
Contraintes de quitter nos arides
Canaux ;
10 MERCURE
Tandis que dans ces lieux cent Naïades
nouvelles ,
Semblent , courant par tout , infulter
à nos maux.
&
Nos Fontaines ce font nos larmes.
D'où vient ce changement ? quel eft
noftrefortfait?
Déeffes autrefois , Nymphes pleines
de charmes ,
Il ne nous reste plus que
fans effet.
&
des noms
Le Marbre loge nos rivales ,
L'Illuftre Pelletier leur bâtit des
Palais >
Et les Mufes encore à noftre honneur
fatales
~Ont ajouté des Vers qui ne mourront
jamais.
GALANT.
II
2
Chaque Naiade a fon domaine ,
Sur la tefte chacune a des fleurs à
l'enuy ,
Et chacune reglant le cours de la
Fontaine
Iouit en paix du bien qu'elle nous
a ravy.
&
L'une du pofte à l'avantage ,
L'autre vante aux paßans le cristal
de fon eau ,
De fon urne à leurs yeux l'autre
étale l'ouvrage
,
Et leur fait admirer l'adresse du
cifeau.
2
Qui de nous , fans eftre chagrine
,
Peut voir
par leur orgueil nos noms
ainfi bravez
12 MERCURE
Lors que connus à peine en leur
propre origine
Les leurs brillent fur l'or Superbementgravez?
&
Cependant noftre Onde inutile
Par des fentiers coufns dans les
Rochersfe perd,
-
Et ce tribnt flottant refervépour la
Ville
Arrofefans profit un fterile defert.
&
Que la fortune eft inégale !
Ce Magiftrat jadis nous traita beaucoup
mieux ,
Qui pour nous attirer dans la Ville
Royale,
Nous fit tailler en l'air un chemin
Spacieux.
$
Vous , digne choix d'un grand
Monarque
,
GALANT.
13
Avoftre premier rangfi quelque égard
eft deu ,
Daignez nous en laisser une eternelle
marque ,
En nous rendant l'éclat que nous
avonsperdu.
$
Que fipar votre heureuxfuffrage
Le retour à nos eaux eftoit ouvert
icy ,
Toutes feroient alors dans leur
bruyant langage
Tour& nuit refonner legrand nom
de Fourcy
.
Je vous envoye une Lettre
qui a bien dequoy contenter
les Curieux . Il y a des choſes
dans les fujets qu'elle traite ,
14 MERCURE
que vous ferez bien aiſe d'apprendre
.
LE BRGER DEFLORE
A MADAME ...
V
Ous avez oży parler en
gros , Madame, des Tombeaux
qu'on a découverts dans
mon voisinage , vous en defirez
unplus particulier éclairciffement.
Il m'est facile de vous
le donner , j'ay eu la curiofité
de les voir, le foin de les examiner
; & je vay vous rendre
compte de ce que j'en ay oïy
GALANT. 15
dire , & de ce que j'en penfe.
Mr Perrel , Avocat du Roy à
Bar-fur-Seine , faifant provigner
une defes vignes l'Hiver
dernier, fes Ouvriers creufant
leurs foffes affez à fond ,
commencerent par hazard cette
découverte , qui fut enfuite continuée
par fes ordres . On a trouvé
dans cette vigne , qui eft à
un
bon
de lieuë de Barquart
fur-Seine ,fur le panchant d'un
costeau,neufCercueils depierre,
rangez trois à trois , de bout en
bout , en travers de la vigne
du costean , vers le milieu ,
fans presque aucun espace vuid
16 MERCURE
>
entre-eux avec des murailles
à leurs coftez & à l'un de leurs
bouts , une groffe pierre faite
comme un ancien Autel à l'autre
bout ; le tout posé ſur un
fond de fable , & couvert de
deux pieds de terre au plus.
J'ay vú cinq de ces Cercueils
en leur entier , les autres ont efté
rompus en lestirant de leur place
, ou l'eftoient déja . Ils font
d'une pierre blanche , meflée de
petits brillans , tout auffi belle
que fi elle venoit de fortir de la
carriere ; & quoy qu'elle foit
affez tendre, elle n'a pas efté
unie par l'Ouvrier , mais ſeuleGALANT.
17
ment ébauchée au marteau. Les
Connoiffeurs difent que c'eft de
la pierre de Ricey, qui n'eft éloigné
de la
que
d'une
bonne
lieuë;
& le mot de Ricey
, Madame
,
comprend
ordinairement
les trois
gros
Bourgs
de mefme
nom , dont
la reputation
merite
l'éclairciſſement
que
je vous
donneray
,
quand
j'auray
finy
l'article
des
Cercueils
. Ils
eftoient
tous
de
mefme
grandeur
& de mesme
figure
, & ont dans
oeuvre
cing
pieds
demy
de long , un pied
& demy
de large , avec
un pied
de creux
à l'un des bouts
; huit
pouces
de large
er de creux
à
Decembre
1687 B
18 MERCURE
l'autre bout , & deux pouces
d'épaiffeur par tout. Leurs couvertures
eftoient de la mesme
pierre & du mefme travail , figurées
en rond par le dehors , &
creufes de fix pouces par le dedans
; mais toutes ont efté romdes
que
de
pues, & l'on n'en voit
morceaux , par où l'on juge
leur nature & de leur façon .
Quant à l'Autel , il est en fon
entier , tout d'une piece , & de
la mefme pierre feulement
ébauchée.
Il a quatre pieds & demy
de long, vingt pouces
de large
,
quinze de hauteur. Il s'eft
trouvé des teftes & des os dans
tous ces Cercueils , avec de la
GALANT.
19
terre qui y eftoit fans doute entrée
depuis la rupture de leurs
couvertures ; mais rien de plus .
Les morts à qui appartiennent
ces reftes , eftoient tournez vers
avoient l'Autel à l'Orient ,
leur tefte ; & c'est apparemment
pour les tourner de la forte , que
lesCercueils avoient efté rangez,
non pas du haut en bas du côteau ,
mais en travers , comme je l'ay
obfervé. Ce côteau fe nomme
Devoye , & eft du finage de
Mefrey, Village autrefois l'un
des Fauxbourgs de Bar - fur-
Seine , d'une fituation tres- belle
& tres-avantageuſe, ſur le doüx
Bij
20 MERCURE
panchant d'une colline qui a
l'Ourſe d'un cofté , & l'Árce de
l'autre › avec la Seine à fes
pieds , où ces deux premieres Rivieres
fe jettent en moins de
mille pas de diftance. Quelquesuns
difent que le nom de Mefrey
vient de Mefraim , l'un des
Petits -fils de Noé ; mais les autres
ne remontant pas fi haut ,
peut- eftre à cause de la difficulté
de la preuve , fe contentent de
l'attribuer à Mithra , Dieu ou
Deeffe des Gaulois , comme ils
attribuent celuy de Baleno , Village
voifin , à Belenus , autre
Dieu de nos Ancestres & ceux
GALANT 21
de Polifi , appellé Choyed ! depuis
quelques années , & de
Polifo ,Terres du meſme voiſinage
, à Ifis , & à Ofiris , en
joignant les noms de ces deux
Divinitez au mot Pol,, ou Polus
, qui fignifie Ciel on refidence
. Aquoy ils ajoûtent que
Devoye s'exprimant en Latin
par Deorum via, on vicus , ce
quifignifie en noftre Langue , la
voye , le chemin , la Bourgade
, ou la demeure des
Dieux , il y a lieu de croire que
ce côteau eftoit un hofpice ou une
habitation des Dieux ; & que
les corps que contenoient les Cer22
MERCURE
cueilsر
avec l'Autel à leur
tefte , estoient celles de quelques
petites Divinitez du
pays ; mais en veritéje ne penfe
pas qu'on leur doive faire tant
d'honneur , & j'ay plus de panchant
à me perfuader , avec le
Maistre de la Vigne , qui et
homme d'efprit , que comme ce
côteau produit du vin d'une bonté
finguliere , il eftoit feulement
confacré à Bacchus . & aux
Dieux de fa fuite ; & que
morts des Cercueils n'eftoient que
quelques Sacrificateurs de ces
Divinitez biberonnes , Druides
ou autres. Et voilà , Madame ,
les
GALANT. 23
ce que j'en fçay, & ce que j'en
juge. Quant aux trois Bourgs
qui portent le nom de Ricey , ils
l'ont receu d'un Chefdes Helvetiens
, c'est à dire , Suiffes ,
appellé Ric. Les Troupes qu'il
commandoit eftoient de trois differens
Cantons . Elles inonderent
nos Campagnes, & Cefar qui les
repousa , ayant permis à quelques-
uns de ces peuples vaincus,
d'habiter cette contrée , ils bâtirent
trois grands Bourgs , qui
font ceux dont je vous parle.
Ce que l'on croit de l'origine des
Ristons , ou Ricelois , a de
grandes apparences de verité,
24 MERCURE
confirme bien ce qu'on nous difoit
dernierement de Bar-fur-
Seine de Bar-fur- Aube , que
ces deux Villes affifes fur deux
Rivieres , eftoient les barres ou
barrieres des Heduens ou anciens
Autunois » & les Ambo- Barriens
ou Ambarriens de Cefar,
contre le fentiment ordinaire de
fesInterpretes .Jully-fur - Sarce,
Village de ce voifinage , où font
les reftes d'un ancien & fort
Chafteau , qu'on attribue à cet
Empereur , auffi- bien le nom
de ce lieu , appellé en Latin Juliacum
, aide encore à la mefme
preuve. La montagne de Chaté,
que
qui
t
25
GALANT
.
qui eft à la veuë de Buffieres,
Village voifin , & qu'on tient
avoir efté un des Camps de Cefar
, ne la fortifie pas peu ; &
l'on peut dire encore que les
Chemins Romains qui traverfent
ce pays de toutes parts , &
les Medailles que ll''oonn y
rencontre
, enfont de bonnes marques.
Ce qui pourroit auffi faire croire
que les Cercueils de Devoye
contenoient plutost des corps de
Romains , que des corps de nos
Anceftres. Mais je me trompe ,
ce ne devoit eftre ny
des autres , parce que les Gaulois
brûloient les Morts , au rapport
Decembre 1687. C
des
uns ny
26 MERCURE
mefme de Cefar, & que les Romains
mettoient à la bouche de
ceux qu'ils enterroient , de petites
pieces d'or d'argent .
de cuivre , pour payer à Caron
le paffage du fleuve d'Oubly,
enfermoient quelquefois des lampes
ardentes avec eux , pour
fervir à leur conduite dans les
tenebres de l'autre monde , &
l'on n'a trouvédans tous les Cercueils
que
que des os & de la terre
fuivant l'obfervation que j'en
ay faite. Neanmoins on pourroit
penser que comme les Romains
brûloient par honneur
quelques-uns de leurs Morts , les
GALANT. 27
Gaulois par la mefme raifon ,
enterroient quelques - uns des
leurs , & que ceux des Cercueils
eftoient de ce nombre , & apparemment
de quelque illuftre famille
de Bar-fur- Seine, qui avoit
choififa fepulture dans fa Vigne,
comme le bon Pere Abraham
choifit la fienne , & celle
de fes Enfans, dans fon Champ .
Mais c'eft trop , Madame , entretenir
de morts de fepulchres
une Perfonne comme vous , qui
eft dans le plus bel âge de la vie.
Agréez donc que je change de
difcours , & que , ¿Fc.
Cij
28 MERCURE
7
Comme je vous parlay le
mois paffé du Mariage de
M' le Comte de Tonnerre,
premier Gentilhomme de la
Chambre de Monfieur, avec
Mademoiſelle de Manevillette
, je dois vous dire aujourd'huy
que ce Mariage eft
prefentement confommé ;
que la ceremonie en a eſté
faite dans l'une des Chapelles
du Palais Royal , & que
Monfieur, & toute la Cour y
ont affifté ; ce que je vous
ay déja dit de ce Mariage
m'empefche de vous en entretenir
plus au long dans
cette Lettre .
GALANT. 29
Il s'en eft fait un autre de
Mr le Marquis de Nefle , Fils
de M' le Comte de Mailly ,
avec Mademoiſelle de Coligny.
Ils font rous deux d'une
tres - illuftre naiſſance , &
Mr le Marquis de Nefle a
toûjours paffé pour un tresgalant
homme, & qui a beaucoup
de coeur & d'efprit. و
Il fit voir fon adreffe au dernier
Carouſel , & difputa fort
long-temps le prix . Il eſt Colonel
du Regiment de Navarre
. Mademoiſelle de Coligny
eft jeune , & tres - bien
faite , & quoy qu'elle n'ait
C iij
30 MERCURE
point efté élevée à la Cour ,
elle ne laiffe pas d'avoir l'ef
prit delicat , & auffi bon air
que fi elle y avoit toûjours
demeuré. Cependant elle n'a
point quitté Mr le Comte de
Coligny fon pere, qui depuis
pluſieurs années s'eſtoit retiré
dans une de fes Terres ,
Four fe repofer aprés fes glorieufes
fatigues
, & pour y
vivre dans une retraite où il
puft apprendre à bien mourir
, & à fe vaincre luy-mefme
, aprés avoir combattu
pour la gloire en plufieurs
occafions , & remporté des
Victoires éclatantes . Je vous
a
GALANT.
31
en parlay amplement quand
je vous appris fa mort.
Ainfi je ne vous en diray
pas davantage aujourd'huy.
Mademoiſelle de Coligny ,
au lieu d'aller briller à la
Cour aprés qu'elle eut perdu
M le Comte de Coligny
fon pere , fe retira dans
le Convent des Filles de l'AL
fomption , preferant cette
retraite aux plaifirs qui font
permis à fon âge , & la jugeant
plus conforme à l'eftat
où la mettoit cette mort .
Mr de Coligny , fon Frere
unique, eftoit alors Abbé ,
C iiij
32 MERCURE
mais comme le Teftament
de feu M de Coligny luy
donnoit une année pour fe
déterminer à s'attacher entierement
à ce party , ou à
prendre celuy de l'épée , afin
de perpetuer un auffi grand
nom que le fien, qui ſeroit demeuré
enfevely aprés la mort
du Comte fon pere , parce
qu'il n'y avoit plus aucun
mafle qui le portaft , il refolut
pour fuivre les dernieres
volontez de celuy à qui il devoit
la vie , & qui bien qu'il
ne l'euft pas expreffément
ordonné , fembloit pancher
GALANT. 33
de ce cofté-là , de quitter fes
Benefices
, pour fe facrifier à
la gloire de fon nom , & fe
mettre en eftat de le foutenir
glorieufement. C'est à quoy
on luy voit prefentement
donner tous fes foins .
Vous avez raifon de plaindre
ceux qui font leur bonheur
d'aimer. L'inconftance,
l'infidelité , la perfidie , font
des fuites fi ordinaires de cette
dangereufe paffion , qu'on
ne voit prefque perfonne qui
ne fe repente de s'y eſtre abandonné,
Maisfi l'Amour étoit
tel que l'a peint un excel34
MERCURE
.
lent homme qui en a fait le
portrait , je doute fort que
vous vouluffiez le condamner.
Je vous laiffe lire , &
aprés cette lecture vous m'apprendrez
quels feront vos
fentimens.
$252222255SSSSSSS
LE PORTRAIT
DU PUR AMOUR ,
Al'infenfible Amarillis.
LE
E pur Amour eft bien
rare , belle Amarillis .
Le moyen de vous en donner
le portrait que vous demanGALANT.
35
dez ? Ne fçavez - vous pas
qu'on a paffé en maxime,
qu'il en eft comme de l'apparition
des Efprits ; tout le
monde en parle , perfonne
n'en voit. Sivoftre coeur eftoit
auffi tendre que voſtre
ame eft belle , vous trouveriez
chez vous les plus beaux
traits qu'il faudroit pour fi
nir ce grand ouvrage , mais
par
malheur
pour
l'Amour,
vous n'en voulez connoiftre
que la peinture . Qu'en ferezvous
fi vous n'aimez pas ?
Enfin je m'en vais vous le faire,
Ce portrait fidelle & fincere ,
36 MERCURE
Vous le voulez, il y faut
confentir;
{
Mais l'Amour est un grand
miftere ,
En juge- t-onfans lefentir ?
Heureux l'Amant , belle
Amarillis , qui fçaura vous
apprendre à connoiftre les
defauts de cette peinture , &
à trouver dans vos fentimens
de
quoy les reparer & la
mieux finir. Jufqu'à ce que
Vous foyez plus amplement
inftruite fur cette matiere
, il eft bon en tout cas
que vous fçachiez , que ce
n'eft pas icy qu'il faut cherGALANT.
37
cher le brillant de l'efprit,
Il n'en faut point dans les
affaires du coeur , c'est un
broüillon qui ne fert qu'à les
gâter , il fait ordinairement
beaucoup de Comediens ; de
vrais Amans , point du tout,
Défiez- vous des Amans
Quife piquent de bien dire,
Dans les tendres fentimens
Qu'un fincere Amour infpires
Sil'on a de vrais tourmens ,
L'onfe tait, & l'on foûpire,
Aux dépens de l'Amour fous de
trompeurs appas ,
L'Esprit fe fait valoir, pouffe de
grands helas,
38 MERCURE
Entaffe les Zephirs fur les Lis
les Rofes ;
Il dit mille belles chofes,
Mais le coeur ne les fent pas.
Ne vous y trompez donc
pas , Amarillis , tout eſt plein
de ces faux Amans qui parlent
beaucoup, & ne fentent
rien, & qui fans s'émouvoir
de ce qu'ils difent , veulent
voir jufqu'à quel degré d'émotion
, & de fenfibilité ils
reduiront les coeurs qu'ils attaquent.
Vous ne pourrez jamais
bien les démêler , ces
Comediens du tendre , que
vous n'ayez eſté vous-meſGALANT.
39
me veritablement attendrie.
Voyez fi vous feriez mal de
fentir une partie de ce que
je vous vais dire . Pefez chaque
mot ; & confultez voftre
coeur le mien s'accommoderoit
de tout cela , s'il trouvoit
avec qui faire de moitié,
& de quelque chofe demoins ,
fi le commerce eftoit avec
yous . Quand l'Amour occupe
une ame,il l'occupe toute:
il eft pur, il eft vif, il eſt agiſfant
, il eft fpirituel comme
elle, il touche le coeur fans le
corrompre , il éleve l'efprit
fans l'égarer, Content de foy40
MERCURE
même, il fe regarde , il fe medite,
il fe contemple , & ne fait
que cela. Plus il fe connoift,
plus il aime à fe connoiſtre;
plus il s'examine , plus il a
de plaifirs. C'eſt une circulation
continuelle de fentimens
, de reflexions , de defirs,
de foy - mefme à ſon objet
, de fon objet à foy- même
. Il en étudie les inclinations
, il en recherche les
beautez,il en démefle les fimpaties
, il en defire les felicitez
, il en aime tout.
C'est un enchantement
qui éleve l'homme au deffus
2
GALANT. ΔΙ "
41
de luy-meſme , qui luy découvre
une vafte étendue de
biens & de plaifirs, inconnus
à ceux qui ne fçavent pas aimer.
Son imagination eſt
toûjours remplie , toûjours
contente , toûjours charmée .
Son efprit eft toûjours diverty
,fon coeur toûjours attendry
Plus il aime , plus il
voudroit aimer , rien n'eft
plus vafte , plus piquant , &
plus fenfible
Fien n'eft plus delicieux que
fes joyes , plus penetrant que
fa tendreffe .
que fes defirs ,
Rîen n'échape à ſa curio-
Decembre 1687. D
42 MERCURE
fité , rien ne furprend fa vigilance
, rien ne fufpend fon
activité . S'il n'interrompt les
affaires , il eft au deffus ; par
tout il trouve fon objet,
comme le Cadran fon pole ;
il le voit par tout , par tout
il le cajole , fans ceffe il l'admire
, il le cherche , il le fuit,
il le contemple , il l'adore .
Le plaifir de l'Amour , c'eſt
l'Amour . Aimer pour aimer
c'eft le terme de l'Amour.
De toutes les paffions , de
toutes les vertus l'Amour
eft celle qui eft la plus contente
d'elle- mefme . Quand
و
GALANT. 43
elle a produit l'Amour , elle
a tout fait , & ne veut que
cela. Qui demande plus, merite
moins ; qui ne cherche
que foy -mefme dans fon amour
, eft indigne de celuy
d'autruy qui veut outrer les
plaifirs , les perd . La débauche
des fens eft à l'Amour, ce
que l'excés du vin eſt à la
raiſon. Les voluptez les plus
innocentes
& les plus pures ,
font les plus douces , les plus
ſenſibles , les plus piquantes,
& les plus longues .
Par tout où
l'emportement
des fens domine , l'Amour
Dij
44 MERCURE
s'éteint , ou n'eft qu'un faux
amour qui ufurpe les titres
d'honneur qui ne luy conviennent
pas. Il eft fragile, il
eſt injuſte, il eſt volage , il eſt
corrompu comme ſa ſource.
Les plaiſirs du pur Amour
font d'un autre ordre ; plaire
& charmer font toute fa
joye.
Un coeur qui fçait aimer ,
ne fçait que cela, & fçait tout.
Fixé fur fon objet , il n'eſt
que là, & il eft par tout ; rien
ne le trouble , rien ne l'étonne
, rien ne le laffe , rien ne
le diffipe, rien ne le dégoûte.
GALANT . 45
Il s'éleve , il s'abaiffe , il s'aneantit
, il s'afflige , il fe réjoüit
,fuivant les impreffions
de fon objet ; c'eſt un Cameleon
qui en prend toutes les
couleurs.
Mais fi l'on répond à fa
fenfibilité , fi
l'intelligence
fe forme entre deux coeurs ;
s'ils font également touchez ;
s'ils font tendres , s'ils font
fidelles , il n'y a rien de plus
piquant que leurs plaiſirs , &
tels que mon idée me les reprefente
, je n'en conçois
point de pareils , car pour
l'experience , à moy n'ap46
MERCURE
:
partient,Amarillis, de l'avoir
cuë ; vous m'en direz des
nouvelles
fi vous y parvenez
Voicy cependant comme je
m'imagine que doivent eſtre
les fentimens dans un fi doux
commerce .
Deux coeurs bien touchez
& bien unis , fe trouvent par
tout. Dans l'abſence tout
parle d'eux , dans le filence
tout parle pour eux . Plus leurs
plaifirs font inconnus , plus
ils font fenfibles ; moins on
devine leurs joyes , plus elles
croiffent.
En compagnie ils ne compGALANT.
47
tent qu'eux , tout eft abfent
pour eux , ils s'entendent , ils
fe devinent , ils s'expliquent
.
Leur attention eft fidelle ,
leur intelligence eft fine ,
tout ce qui ne dit rien pour
les autres , parle pour eux.
L'amour couvre la perfonne
aimée de mille chiffres ; mille
gens les voyent , un feul
en a la Clef ; un coup d'oeil ,
un gefte , un foufrire , un
foûpir , tout cela dit beaucoup
à qui fçait l'entendre .
Les plus petits fignes font de
>
longs difcours qui charment
, qui entretiennent, qui
48 MERCURE
occupent , mille foins invifibles
reüffiffent
,
engagent
,
plaifent , mille defirs fecrets
enflâment.
Il y a dans le
commerce
des vrais Amans une langueur
fans trifteffe ‹ une inquietude
fans chagrin , un
tranfport fans
emportement,
un trouble fans
agitation ,
une refverie fans diftraction ,
des plaifirs fans douleur , des
foûpirs fans amertume , des
fureurs fans defefpoir . Tout
ce qu'ils fentent ne fe fent
que par eux ; ils font dans le
monde comme fi le monde
1
n'eftoit
GALANT 49
n'eftoit fait que pour eux ;
leur amour est une extafe qui
les éleve , qui les enchante ,
qui les ravit ; il leur fait des
images qui reprefentent
tout
ce qu'ils veulent , qui difent
tout ce qu'ils penſent , qui
expriment tout ce qu'ils imaginent
.
C'eft une feconde ame,
une double vie; les foûpirs de
l'un font mouvoir le poulx
de l'autre. C'est un air celefte
dont l'influence agite fes
penfées , enflâme fes defirs ,
redouble fa tendreffe ; c'eft
une harmonie qui fait tref-
Decembre 1687. E
To MERCURE
faillir les ames , qui les capti
ye , qui les enchante.
Le nom de la perfonne aimée
eft comme le mot du
guet du coeur. Par tout où
l'on le prononce , il s'émeut ;
il s'arrefte , il fe plaift ; il le
repete en ſecret , il luy forme
un portrait en un inſtant ; le
fon de fa voix eft une fim.
phonie melodieufe ; en frappant
l'oreille il donne au
coeur , quand il l'entend il
n'entend que cela ; tout ce
qu'on dit de grand du merite
des perfonnes excellentes ,
on le voit , ou l'on croit
ܘ
ou
l
GALANT.
ད་
voir dans celle qu'on aime ;
l'Amour eft comme la Manne
, il a tous les gouts .
Deux perfonnes qui s'aiment
ne peuvent imaginer
d'autre joye ny d'autre felicité
que dans leur amour ,
hors de là ils ne découvrent
qu'un neant affreux . C'eſt
une immenfité de bonheur
, qui couvre toute forte
de miferes . Les pensées
naiffent l'une de l'autre , leur
ſource ne tatit jamais , elles
ont toûjours la grace de la
nouveauté.Rien n'eft fi vafte ,
rien n'eſt fi fecond . Leurs pa-
E ij
52 MERCURE
roles font des effets , leur
coeur eft dans toutes leurs
actions , l'amour eft à leur
ame ce que la lumiere eft à
la veuë. C'eft le bon fens de
la volupté , le chef d'oeuvre
de la raiſon , le beau jour &
la ferenité de l'ame . Il en eft
de l'Amour comme du Printemps,
touty fleuritjuſqu'aux
épines , c'eft la plus inſatiable
de toutes les paffions , plus
ona d'amour plus on en voudroit
avoir , c'eſt la grande
affa re du coeur ; qui la fait
bien, fçait tout faire . Mais je
Vous l'ay dit , Amarillis on
GALANT. 53
en trouve quelques copies;
des originaux point du
tout.
Y
Je vous tiens parole touchant
la Relation que je vous
avois promife du . Siege de
Caftelnovo . Celle que vous
allez lire a efté envoyée à
Monfieurle Prince de Conty
par M ' le Chevalier de Pouf
femothe de Therfanville ,
Aide de Camp du Bataillon
de Malthe , qui a fervy dans
les Troupes de France, & en
Hongrie au Siege de Neuhaufel
, où Monfieur le Prince
de Conty a efté témoin
E iij
$4 MERCURE
de la maniere dont il s'eft
diftingué . Vous jugez bien
que ce Chevalier a travaillé
à rendre cette Relation exate
, puis qu'il l'a faite pour
un Prince qui fçait non feulement
le meftier de la Guerre
à cauſe de l'application avec
laquelle il s'y eft attaché
toutes les fois qu'il en a pû ..
trouver l'occaſion , mais qui
a mefme beaucoup de ce dif
cernement , qui fait juger
jufte de toutes fortes d'ouvrages.
1
GALANT. $5
22255552522525225
RELATION
Du Siege de Caftelnovo
en Dalmatie.
Lgrand
È Comte Herbeſtheim
Prieur de Hongrie
, & General des Galeres
de Malthe , lequel , outre fon
Efcadre de huit Galeres , avoit
auffi fous fon Commandement
les fept Galeres du
Pape , ayant receu ordre exprés
de Sa Sainteté & du
Grand Maiſtre , de ne point
s'incorporer avec l'Armée
E iiij
16 MERCURE
Venitienne de la Morée
commandée
par le Generaliffime
Morofini , à caufe des
foupçons de pefte qui fe con
firmoient tous les jours , fe
voyoit hors d'eftat d'em-
"
ployer utilement fes forces
pour le fervice de la Chrêtienté
, & aprés avoir battu
les Mers l'efpace de trois
mois , il n'attendoit plus que
les ordres du Grand Maiftre ,
pour s'en retourner à Malthe
, lors qu'il receut en Calabre
le z. du mois d'Aouft
un Paquet de Rome , par lequel
il apprit que Sa Sain
GALANT 57
teté avoit refolu quelque entrepriſe
fur quelqu'une des
Places que les Turcs tiennent
dans la Dalmatie le long du
Golphe de Venife .
Cette nouvelle luy ayant
fait faire voile en diligence
de ce cofté-là , il s'y rendit
le feptiéme d'Aouft, & ayant
donné auffi- toft avis de fon
arrivée au General Geronimo
Cornaro , qui eftoit à Spalatro
occupé à raffembler fes
forces , il alla moüiller vers
1 Iſle de Lezina pour l'y attendre
, d'où s'eftant reciproquement
écrit plufieurs
18 MERCURE
fois , ils refolurent enſemble
le Siege de Caftelnovo , mais
quelle que fuft l'application
du General Cornaro , il ne
put eftre en eftat d'agir que
dans les derniers jours de ce
mefme mois .
Caftelnovo eft une Place
tres - importante des Turcs ,.
fituée vers l'entrée du Golphe
, dit de Cataro , qui prend
fon nom d'une autre Place
appartenante à la Republique
, laquelle eft dans le fond
du mefme Golphe , dont la
Garnifon auffi -bien que les
Habitans des lieux voifins ,
GALANT. 59
fujets des Venitiens , font
tous les jours aux mains avec
les Milices de Caftelnovo , ce
qui fait que ces Infidelles font
aguerrris, & qu'ils paffent pou
les plus braves & les plus déterminez
de ce Pays-là . Cette
Place eft fituée fur le bord
de la Mer , & s'étend fur
deux lignes , dont l'une regarde
l'Albanie , & l'autre
la Ville de Ragufe , & vers
l'endroit où elle s'avance le
plus loin en terre , elle a un
Chafteau qui domine toute
la Ville . Outre ce Chasteau ,
il y en a encore un autre ,
60 MERCURE
ou fi vous voulez , un Fort à
l'Antique , qui en eſt détaché
, & en couvre & deffend
les avenuës . La Place eft environnée
de murailles bafties
auffi à l'antique d'une maçonnerie
épaiffe & folide ,
& flanquées par de groffes
Tours , entre lefquelles il y
en a d'autres moindres , &
bien qu'elle n'ait aucuns dehors
, le terrain d'alentour
eft d'une fituation ſi avantageufe
par fes inegalitez , qui
forment naturellement certains
rideaux où il eft aifé
de fe retrancher qu'il n'eſt
GALANT. 61
pas croyable combien les
approches en font dangereufes
& difficiles .
L'Armée Chreftienne, com
pofée de plus de cent Voiles,
arriva à la veuë de la Place
le 2. de Septembre vers le
foir ,plus forte en
apparence
qu'en effet,puis qu'à lareferve
de quatre Galeres & de deux
Vaiffeaux de Guerre de la
Republique , & de quinze
Galeres de Malthe , tout le
refte n'eftoit que des baftimens
de Charge, & de peu de
confideration . Dés le lendemain
l'on s'occupa avec
62 MERCURE
beaucoup de diligence à faire
débarquer les Troupes . Celles
de la Republique au nombre
de fix à fept mille homchoifirent
pour cet
mes
effet un lieu éloigné de quelques
milles de la Place pour
aire leur defcente, & les Malthois
& Papalins qui ne faifoient
qu'un mefme Corps
d'environ quinze cens Soldats
, & de fix -vingts Chevaliers
, fous le Commandement
du Chevalier de Mechatin
, General des Troupes
de Malthe , mirent pied
à terre dans une Plage qui
GALANT. 63
eftoit beaucoup plus proche,
où une petite Plaine fort découverte
, donnoit le moyen
de tenir les Infidelles éloignez
des Marines par le Canon
des Galeres , ayant pris
felón la coûtume , le poſte
d'honneur pour aller les premiers
aux Ennemis.
Nos Gens alors ne tarde
rent pas à éprouver
que la
reputation
de bravoure
en
laquelle
eftoient
les Habitans
& la Garnifon
de Caftelnovo
n'eftoit
pas tout à fait mal
fondée
, car ces Infidelles
s'eftant
poſtez
ſur deux Co64
MERCURE
lines qui fe commandoient
l'une à l'autre , & qui font
feparées d'un grand Vallon
qu'il falloit traverſer auffibien
que les Colines , par
chemins rudes & difficiles
pour pouvoir arriver à la
Ville commencerent à y
faire feu de tous coftez fur
›
des
les noftres , pour les empef
cher de s'avancer ; mais le
Chevalier de Mechatin ayant
fait deux forts détachemens ,
l'un commandé par le Chevalier
de Mareuil , accompagné
d'un gros de Chevaliers
, avec lefquels eftoit l'E
GALANT. 65
1
tendart de la Religion , porté
par le Commandeur
de la
Tour Maubourg , & l'autre
par le Chevalier de Lufignan
Lezay , premier Major du
Bataillon de Malthe , avec
lequel eftoient une partie des
Troupes de Sa Sainteté conduites
fous luy, par le Comte
de Montevecchi
, ils pouf
ferent de part & d'autre les
Ennemis avec tant de vigueur
& de fuccés , qu'ils furent
contraints aprés une refiftance
fort opiniaftre , d'abandonner
en defordre les
poftes qu'ils avoient occu-
Decembre 1687. F
66 MERCURE
pez , & de fe retirer
fort à la
hafte fous leurs
murailles
,
avec perte de beaucoup
des
leurs . Les noftres
alors fe rendirent
maiftres
de quelques
Maiſons & autres lieux avantageux
à la grande portée du
Moufquet
de la Ville , où ils
firent alte à l'entrée
de la
nuit , ce qui donna lieu aux
Ennemis
de revenir
dans
l'obfcurité
& de fe retrancher
fur des hauteurs
, & dans
des Maifons
d'où l'on cut
bien de la peine à les chaſſer .
Cependant
le Comte de S.
Paul & le Chevalier
de McGALANT.
67
chatin s'avancerent en bon
ordre avec le gros des Troupes
, qui fe rangeoient en Bataillé
à mesure qu'elles arrivoient
des Marines. La refolution
avec laquelle le Chevalier
de Mareuil & le Chevalier
de Lufignan allerent
aux Ennemis , fut telle , que
l'on peut dire qu'elle commença
dés lors à donner à
ces Infidelles la terreur , qui
caufa dans la fuite l'heureux
fuccés de l'entrepriſe ; mais
comme le feu fut grand &
qu'il dura prefque tout le
jour , cela ne fe put faire
Fij
68 MERCURE
fans perte , & il en coûta
vie entre autres , aux Chevaliers
de Richebourg, de Barin,
& de Guiran la Brillanne ,
qui moururent peu de jours
aprés des grandes bleffures
qu'ils receurent ; les Cheva-.
liers de Pernac , de Loumic-.
res , Ventura , Carafa , &
Belacoüil , y furent auffi
bleffez.
Depuis le troifieme jour
jufqu'au huitiéme , l'on s'occupa
à former le Camp &
les Lignes , & à faire débarquer
l'Artillerie & les Mortiers
à Bombes , les pluyes
GALANT. 69
prefque continuelles ayant
caufe beaucoup d'incommodité
, & par ordre du General
S. Paul l'on commença à
mettre deux pieces de Canon
en batterie , pour ruiner une
maifon dans laquelle les
Turcs s'eftoient fortifiez à
cinquante pas de nos Retranchemens
; mais ces Infidelles
ne s'ébranlant point nonobflant
le feu du Canon , &
nous incommodant beaucoup
de leur Moufqueterie,
l'on refolut le huitiéme au
matin de faire un détachement
des Troupes du Pape
70 MERCURE
& de Malthe , fous le commandement
du Chevalier de
Mareüil , & de s'en fervir
pour
chaffer les Turcs de ce
pofte. Les Grenadiers com- 、
mandez par le Chevalier de
Seire , & les Fufeliers le
par
Chevalier de Paulmy, s'avancerent
les premiers , & tout
donna avec tant de vigueur,
que les Ennemis ne pouvant
foutenir ce choc , prirent
honteufement la fuite aprés
quelques décharges d'un affez
grand feu , & abandonnerent
le pofte , dont on
s'empara dans le meſme
GALANT. 71
gros du Bataillon
temps
. Le
de Malthe s'y avança alors
avec l'Etendard de la Religion
, à la veuë duquel de
grands cris de joye en figne
de victoire , s'eftant fait entendre
, un nombre de Che
valiers & de Soldats prirent
de là occafion de s'avancer
davantage , & pouſſerent les
Ennemis avec une ardeur incroyable
jufqu'à une autre
grande maiſon , éloignée
d'environ vingt-cinq pas de
leurs murailles , où ils s'ef
toient retranchez , & en demeurerent
les Maiftres . Cet
72 MERCURE
avantage
nous coûta cher ,
car bien que les Turcs n'euffent
pas la hardieffe
d'y tenir
ferme , neanmoins
comme
les avenuës
de ce poſte el- ·
toient commandées
par un
terrein fuperieur
qui alloit
toûjours
en s'élevant
en forme
d'amphiteatre
, d'où les
Turcs faifoient
un feu terrible
, auffi- bien que du haut
des murailles
de la Ville &
des Chafteaux
, plufieurs
des
noftres y demeurerent
fur la
place, entre lefquels
fe trouverent
vingt-fept Chevaliers
,
quatre de tuez fur la place, &
vingtGALANT.
73
t
vingt-trois bleffez dangereufement.
Le Chevalier de Méchatin
s'eftant alors apperceu
que le courage de fes Gens les
portoit trop loin , s'avança à
propos pour les moderer , &
pour les faire retourner au
gros ; mais les Turcs faifant
un feu continuel de toutes
parts , blefferent encore le
Chevalier de Lufignan , premier
Major , le Chevalier de
Seire , Capitaine des Grena
diers , & le Chevalier de Senicourt
de Seffeval , lequel
mourut peu
fenfiblement
regreté
de tou-
Decembre 1687.
G
de jours aprés ,
74 MERCURE
a
te l'Armée , pour les rares.
qualitez qui le diftinguoient.
Cependant le mefme jour
8. de Septembre , pour caufer
de la diverfion à l'Ennemy ,
& pour empefcher les Affic
gez de tenir toutes leurs forces
unies vers la principale
attaque, qui fe faifoit du cô
té de la Place qui regarde
Albanie, les Galeres s'eftant
approchées des murailles , firent
du cofté de la Mer un
fort grand feu de leur Canon,
pendant lequel on mità terre
du cofté qui regarde la Ville
de Ragufe, un gros de Trou
GALANT. 75
:
pes fous le commandement
du Comte du Monftier, Fils
du General S. Paul , lefquels
firent leurs retranchemens.
vers le Fort détaché de la
Place , & continuerent leurs
Travaux comme pour en former
l'attaque.
Les jours fuivans , une batterie
de onze groſſes pieces
de Canon , que l'on dreſſa
pour la principale attaque , &
une grande quantité deẞombes
qu'on jetta fans ceffe dans
la Place , incommoderent
extraordinairement les Affiegez
, pendant que les noſtres
Gij
76 MERCURE
s'eſtant logez &fortifiez dans
les poftes qu'ils avoient gagnez
,s'occupoient à avancer
leur Travaux avec diligence
pour pouvoir attacher le Mineur
à la Tour principale du
Chasteau, pendant que le Ca
non faifoit une breche confir
derable à la Ville, le deffein étant
de donner l'affaut à l'un
& à l'autre en mefme temps.
Cependant le
Cornaro cut nouvelles qu'il
yenoit fix mille hommes de
fecours aux Affiegez , fous le
commandement du Bacha
de Bofnie & d'Arcigovine 3
General
GALANT. 77
c'eft pourpuoy il fit occuper
toutes les hauteurs & tous les
poftes avantageux , pour l'empefcher
de paffer outre , &
neanmoins toutes les précautions
qu'il avoit prifes n'empefcherent
pas que les Ennemis
aprés avoir forcé tous
les paffages , qui n'eſtoient
gardez que par des Morlaques
, Troupes qui ſont plûtoft
accoutumées à fuir qu'à
combattre, ne paruffent leis .
fur les deux heures aprés midy,
à la tefte de nos premiers
retranchemens , avec leurs
cris ordinaires . Les premic-
G iij
78 1
MERCURE
res Troupes que nous avions
de ce cofté-là , furent d'abord
ébranlées de la furie avec
laquelle les Turcs fondirent
fur elles ; mais le Comte
du Monftier qui n'en eftoit
pas éloigné , les ayant fait
foûtenir à propos par d'autres
Troupes fraîches , elles
retournerent à la charge
d'une maniere fi vigoureuſe ,
que les Turcs fe renverferent
auffi - toft les uns fur les autres
; & comme ils ne pouvoient
fe retirer que par des
défilez , les noftres profitant
de leur defordre & de leur
GALANT. 79
épouvante
en firent une
grande boucherie . Huit à
neuf cens demeurerent fur
la place , dont les Morlaques
revenus de leur premiere
frayeur , apporterent felon
leur coutume , cinq cens
teftes au General Cornaro, en
figne d'une Victoire ſignalée
, avec un nombre d'efclaves
aufquels ils avoient confervé
la vie. L'on prit auffi
huit Drapeaux Turcs , & nous
ne perdifmes en cette occafion
que trente hommes , entre
lefquels il n'y eut perfonne
de marque
.
Giiij
80 MERCURE
Le lendemain l'on expofa
fur des piques toutes les teftes
que l'on avoit coupées, pour
intimider les Affiegez , & pour
leur faire connoiftre que
fecours qu'ils attendoient
avoit efté battu . On les fit
Ic
fommer , mais ils répondi
rent à coups de Canon & à
coups de Moufquet , de forte
que les no res recommencerent
leur feu , & continuerent
leurs Travaux avec plus d'ardeur
qu'auparavant .
Le 19 , nous vifmes arriver
avec joye vingt Baftimens
qui nous amenoient dix - huit
GALANT. 81
cens hommes de fecours,
Nous montâmes la Tranchée
le mefme foir, & le Chevalier
Zandodari , homme d'un
merite fingulier , y fut tué .
Le puits fe trouvoit alors
perfectionné , & l'on avoit
mefme déja conduit la galelerie
jufqu'au pied de la muraille
, avec efperance de
pouvoir bien 、toſt en voir
l'effet, lors qu'on s'apperceut
avec furprife que la maçonnerie
en eftoit d'une dureté
fi prodigieufe , qu'il eftoit
impoffible d'en arracher un
morceau qu'avec une peine
82 MERCURE
incroyable , ce qui ne s'accommodant
pas avec l'impatience
qu'on avoit de venir
au plûtoft aux mains avec
les Ennemis , d'autant plus
que la faifon commençoit à
fe faire rigoureufe par les
pluyes continuelles , & par
les orages qui fe formoient
tous les jours , tous ces deffeins
fe tournerent à mettre
la bréche en eftat de donner
l'affaut le
par moyen du Canon;
& pendant qu'on eftoit
occupé dans l'execution de
ce projet , il arriva deux
chofes extraordinaires , qui
+
GALANT. 83
nous furent avantageufes.
La premiere fut, que deux
Turcs qui avoient fuy de la
Place , vinrent trouver le
General Cornaro , & l'affeurerent
que s'il vouloit leur
accorder un traitement favorable
, ils feroient en forte
que plufieurs de ceux qui
eftoient dans la Ville , viendroient
fe rendre ce qui
ayant porté le General Cornaro
à les bien traiter , l'un
d'eux refta volontairement
en fon pouvoir comme pour
oftage , & l'autre accompagné
d'un Morlaque , en qui
>
84 MERCURE
l'on avoit une entiere confiance
, rentra dans la Ville ,
& y conclut la negociation
avec tant de fuccés , qu'il revint
deux ou trois heures
aprés avec deux cens quarante
autres Turcs bien armez
& équipez , qui furent
receus agreablement dans
noftre Armée . Une avanture
fi bizarre donna lieu à un
autre accident , qui auroit
achevé de laffer la conftance
d'une Garnifon moins opiniâtre
à fupporter les plus
fâcheufes extremitez ; car le
General
Cornaro
voyant
GALANT.
85
8
leurs forces fi confiderablement
diminuées , & en ayant
pris occafion de les fommer
de fe rendre, en les menaçant
s'ils attendoient l'affaut , de
les faire tous paſſer par le fil
de l'épée, ils répondirent avec
leur fierté accoutumée, qu'ils
eftoient réfolus de fe défendre
jufqu'à la derniere extre
mité. Ainfi le feu recom
mença de noftre part avec
beaucoup de furie , & le haconduit
une de
zard
ayant
nos
Bombes
dans
un
petit
Fort
fitué
fur
le bord
de la
Mer, où les
Affiegez
tenoienę
86 MERCURE
des poudres , & où une partie
de leursFemmes & Enfans s'étoient
retirez comme dans le
lieu qui paroiffoit le moins
expolé , le feu qui prit à ces
poudres fit fauter le Fort, &
tout ce qui eftoit dedans ,
d'une maniere qui forma un
fpectacle tel qu'on fe le peut
imaginer.
Le mefme jour 28. la bré
che paroiffant enfin raiſonnablement
ouverte , on prit
la refolution de profiter de
la confternation dans laquelle
une fi étrange avanture
devoit avoir jetté les EnneGALANT:
87
mis , & de donner l'affaut en
deux endroits , L'on difpofa
pour cet effet un Corps de
douze cens hommes . Les
détachemens du Bataillon de
Malthe & des Troupes du
Pape , qui en faifoient une
partie , commandées par le
Chevalier de Paulmy , devoient
donner les premiers
fur la droite du cofte duCha
fteau de la Ville, où l'on pretendoit
faire le plus grand
effort , pendant que les Florentins
accompagnez d'autres
Troupes Venitiennes ,
fous le commandement du
88 MERCURE
Marquis Borry , devoient
donner fur la gauche plus
vers la Mer , à l'endroit où
eftoit une groffe Tour fort
endommagée par le Canon.
Mais la tentative de la droite
ne put réuffir, quelque effort
que l'on y fift , parce que
la bréche ne s'y trouva pas
pratiquable , ny dans la difpofition
qu'on s'eftoit imaginé.
En effet , aprés que
Chevalier de Pauliny,accompagné
de plufieurs Chevaliers,
& des détachemens de
Malthe & du Pape qu'il commandoit
, eut monté fur la
le
GALANT. 89
bréche avec beaucoup de
vigueur , il remarqua fort
diftinctement , nonobftant
le grand feu des Turcs , que
cet endroit fondoit comme
en precipice du coſté des
Affiegez , & qu'il y avoit une
forte paliffade , derriere laquelle
les Turcs eftoient retranchez
; ce que l'on a verifié
avec plus de commodité
aprés la priſe de la Ville . Ce
luy fut une neceffité de fe
contenter des preuves qu'il
avoit données de fa valeur ,
& fe trouvant mefme dans
l'impoffibilité de faire un lo-
Décembre 1687. H
90 MERCURE
•
gement en cet endroit de la
muraille , qui eftoit battu en
ruine par le Chasteau , &
découvert
de plufieurs
autres
lieux , il fut contraint de
.
fort fe retirer avec fa troupe
diminuée Le Chevalier Dom
Emmanuel Brou Capitaine,
fut tué fur la place , & les
Chevaliers d'Estaing ,
Terrail , de Gleifpach , de
Schenaud , & de Glandeves,
furent fort bleffez .
du
On tâcha pendant ce
remps- là d'ébranler la contance
des Affiegez, & de les
arrer du cofte de la Mer.
GALANT. 91
par le grand feu du Canonque
firent les Galeres , dont
les Caïques s'avancerent fous
les murailles avec des échelles
, comme fi l'on avoit cu
deffein d'y donner l'efcalade ;
mais ce fut alors que l'on
connut particulierement
que
ces Infidelles n'eftoient pas
gens à prendre aiſément l'alarme
, car bien loin de donner
dans le piege qu'on leur
tendoit
, ils en parurent
au
contraire plus furieux , & fe
défendirent fur la bréche en
defefperez
.
Mais d'un autre cofté l'at-
Hij
92 MERCURE
taque du Marquis de Borry,
de laquelle on avoit cu moins
d'efperance,réuffit avec beaucoup
plus de facilité , car les
ruines de la groffe Tour ſe
trouverent telles, qu'il eut le
moyen d'y monter , & de s'y
loger,fans que les Turcs pûffent
faire qu'une fort legere
réſiſtance , les deux flancs de
la mefme Tour dont il n'y
avoit
qne
magé
, luy
ayant
ſervy
d'épaulement
pour
s'y
couvrir
du feu
du
Chafteau
& des
autres
lieux
voifins
, de maniere
que
l'on
commença
à conle
front d'endomGALANT.
93
noiftre que c'eftoit le feul
endroit où il falloit s'attacher.
Les Troupes de Malthe
qui avoient coulé le long
de la breche , s'eftant avan
cées pour y prendre leur pofte
, il fut facile de voir que
l'on ne tarderoit pas à pouſfer
la Victoire plus loin.
En effet, le lendemain plufieurs
Soldats s'eſtant poſtez
en divers endtoits de la muraille
, d'où ils battoient les
Afficgez, & plufieurs mefme
ayant trouvé le moyen de
defcendre dans la Place , d'abord
les Turcs firent ferme ,
94 MERCURE
R.
%
& en affommerent un affez
grand nombre ; mais voyant
que le courage des noftres ne
ne fe ralentiffoit point , &
que l'on entroit inceffamment
nonobftant le grand
feu qu'ils faifoient , ils fe
refolurent enfin de fe retirer
dans le Chafteau , & d'abandonner
la Ville , qui demeura
de cette forte en noſtre pouvoir.
Il y avoit des Turcs qui
s'eftoient refugiez dans les
groffes Tours de la Ville , &
qui obtinrent auffitoft par
compofition la vie & la
GALANT. 95
liberté. Le lendemain 30 .
de Septembre , ceux des
Chafteaux ayant auffi demandé
à capituler , fe rendirent
à condition qu'ils fortiroient
avec leurs armes; qu'il
leur feroit permis d'emporrer
tout ce qu'ils pourroient
porter fur leurs épaules , &
qu'il leur feroit donné des
Baftimens de l'Armée pour
les mener en Albanie , ce qui
fur ponctuellement executé
le premier d'Octobre . Il fortit
plus de neuf cens hommes
bien armez, qui s'embarquerent
avec environ mille Femmes
ou Enfans, dont on tient
1
1
96. MERCURE
qu'ils avoient envoyé dehors
la plus grande partie avant
le Siege , pour le décharger
des bouches inutiles ; aprés
quoy l'on s'occupa à rendre
à Dieu , & à benir graces Dieu
deux Mofquées qui eftoient
dans la Ville , dont l'une fut
dédiée à la Vierge, & l'autre
à S. Jerôme.
Nous partifmes de Caſtelnovo
le 4. Octobre , & le
vent nous ayant eſté favorable
, aprés nous eftre feparez
des Galeres du Pape à la
hauteur du Phare de Meffine ,
nous nous rendifmes heureufement
GALANT. 97
fement le J. dans le Port de
Malthe .
Admirez , Madame , la
modeftie de celuy qui a écrit
cette Relation. Il ne parle
point de luy , quoy qu'il fe
foit trouvé à un nombre infiny
d'occafions perilleufes.
On n'en peut douter , puis
que les Aides de Camp du
Bataillon de Malthe ne portent
pas feulement les ordres,
mais qu'ils combattent à la
tefte des Corps aufquels ils
les portent pour commencer
à les mettre en execution.
Ainfi il eft impoffible que
Decembre 1687.
I
98 MERCURE
ceux qui font chargez de ces
glorieux emplois , ne foient
continuellement
expofez à
toutes fortes de perils.
J'ajouteray à cette Relation
, que M' le Chevalier de
Lefcheraine , Fils de M le
Marquis de Lefcheraine, premier
Preſident de la Cham .
bre des Comptes de Savoy
& Frere de M' le Marquis
Lefcheraine , Prefident â Tu
rin , Confeiller d'Eftat & Se
cretaire du Cabinet de St
Alteffe Royale de Sav
s'eft fort diftingué dar
faut que le Bataillor
GALANT.
99
the donna à une maiſon proche
de la Ville , où cinq Chevaliers
furent tuez , & vingtcinq
bleffez . Malgré la forte
refiftance des Ennemis , ces
braves Chevaliers ne laifferent
pas de fe rendre Maif
tres de cette maifon.
Je vous envoyay le mois
paffé le plan de Caftelnovo ,
& je vous envoye aujourd'huy
celuy d'Athenes que
vous m'avez demandé. On
ne peut trop publier la gloire
des Venitiens, qui ont finy la
Campagne par ces deux grardes
conqueftes , & qui au-
I ij
100 MERCURE
roient fans doute pouffé leurs
avantages plus loin , fi leurs
continuelles Victoires n'avoient
point fervy d'obſtacle
à celles qu'ils auroient encore
pû remporter , c'eſt à dire ,
s'ils n'avoient point eu befoin
de trop de Troupes pour
mettre dans les Places conquifes,
Le Conte qui fuit , eft
écrit de ce ftile aifé qui vous
plaift tant. Ainfi je ne doute
point que vous ne prenicz
plaifir à le lire.L'Auteur qui
cache fon nom , doit eftre
content de fon Ouvrage,
GALANT. Ior
LE FAUX NOBLE .
·
L
A Nobleffe fait bien des
foux ,
Tirfis , l'Hiftoire en eft remplie.
Combien en voit- on parmy nous
Enteftez de cette folie ?
Autrefois la feule vertu
Faifoit le vray merite & diftingueit
les Hommes ;
Mais fon empire eft abbatu ,
La richeße ennoblit dans le Siecle
où nousfommes,
Vnfi honteux renversement
Merite bien qu'on moralife ,
Plufieurs l'ont fait , mais vaine.
ment ,
C'est une erreur que l'argent autherife
I iij
102 MERCURE
Quand contre cet abus Apollon parleroit
,
Aujourd'huy le monde en riroit.
Laiffons - le donc fans en rien dire ,
Et pourquoy m'en embarraſſer ?
Chacun en penfera ce qu'il voudra
penfer,
3
Pour moy , Tirfis , j'en pretens
rire.
Qui ne riroit de voir la vanité,
D'un Noble né dans la roture ?
C'eft une plaifante avanture ;
Ilyveut , quoy qu'il en coûte , eftre
de qualité.
Ce Fat eft né d'un certain homme
Qui s'engraißa mettant fomme
furfomme.
Son Fils enflé d'un bien peut- eſtre
mal acquis ,
S'imagina que fa richeſſe
L'éleveroit à la Nobleſſe ,
GALANT. 103
Il parut d'abord en Marquis.
Il vouloit cacherfa naifance
Par l'éclat & par la dépense.
Il méprifoit Voifins , Parens , Amis
Et par fon bien fe croyant tout
permis
Affectoit en tous lieux une ſotte arrogance.
Dubliant la baffeffe où l'avoit misfon
fang,
Ilfe mefloit parmy les gens de rang,
On connoisoit fa maladie.
Il faifoit le plaisir des perfonnes
d'esprit
,
Qui s'en donnoient la Comedie.
Certain Gentilhomme le vit ,
Connutfon foible, & s'en fervit.
Voilà mon fait , la proye eft priſe,
C'est ce qu'il faut , dit- il , à desgens
comme moy.
I
j
104 MERCURE
Le Gentilhomme eftoit Noble comme
Le Roy,
Mais auffi gueux qu'un rat d'Eglife.
D'ailleurs jeune , bien-fait , tresheureux
en amour ,
D'une humeur polie & coquette ;
Auffi fçavoit-il plus d'un tour
Pour mettre à profit lafleurete.
Il avoit fceu toucher mainte Dame
bien faite ,
Plufieurs Maris s'en estoient
plaints.
Ce Galant tel que je le peins
Fit bien valoir cette folie.
Le Roturier eft riche , il a femme
jolies
Le Noble ne cherchoit pas mieux ,
C'est ce qui fait le plaisir de la
vie ,
Et ce qu'on trouve en peu de
lieux.
GALANT. 105
D'abord noftre Galant s'occupe
A flater fon illufion ,
Et pour bien prendre cette duppe
Il luy fit voir que fon extraction
Eftoit illuftre & tres -antique ,
Qu'il l'avoit veu dans certaine
Chronique ;
Moy-mefme , luy dit- il , je vous en
fuis garant.
Alors il luy fit une Hiftoire
Plus obfcure que le Grimoire
Et luy prouva qu'il eftoit fon Pa
rent.
Ah !je lefentois bien, dit le vifionnaire
,
En embraffant le fin matois,
Mon coeur m'a dit plus de cent
fois
Queje n'eftois pas du vulgaire.
Depuis il ne le quittoit pas ,
Ille fuivoit comme fon ombre ,
106 MERCURE
Il luy donnoit de bons.
repas
Etfifouvent qu'on n'enfçait pas
nombre.
le
ûjours quelque petit preſent ;
Le Noble , pour luy complaifant,
Parvint enfin à voirſafemme.
Elle eftoit belle , elle luy plut ,
D'abord il refolut
Dé s'attacher prés de la Dame ;
Tout paroiffoit aifé dans un projet
fi doux ,
Le Mary n'eftoit pointjaloux ,
La Dame eftoitjeune & coquet--
te ›
Et n'eftoit guere fatisfaite
De l'humeur de fon fot Epoux.
Il entretintfouvent la Belle ,
Soupira quelque temps d'un air
plein de langueur ,
·
Parla d'amour , promit d'eftre fidelle
i
CALANT. 107
La Belle en fut touchée & luy donna
Son coeur.
Elle fit bien de nefe pas deffendre,
Car pourquoy rebuter un Galanı
jeune & tendre ?
Elle avoit du difcernement
Et fe connoiffoit en merite.
En luy rendant viſitefur viſite,
On nefçait pas ce qu'en obtint l'Amant
,
Mais il eft feur que dans le voi
finage
La chofe fit éclat , le monde en murmuroit.
L'Epoux qui chaque jour voyoit le
badinage
Eftoit le feul qui l'ignoroit.
Certain Parentfage & fincere
L'alla trouver chez luy , luy déclara
l'affaire ,
Luy parla ferme & luy trancha
le mot.
108 MERCURE
Ignorez- vous , dit-il , ce qu'on dit
dans la Ville ,
Et voulez-vous paſſerpourfot ?
Ne vous échauffez pas la bile ,
Interrompit le Fat tranquille ,
Ie fçay ce qu'on veut dire , & n'en
fuis pasfurpris ;
Le Peuple eft une beste , & ces petits
efprits
Ne fçavent pas que la Nobleffe
Ne commetjamais de baffeffe.
Ie connois man Coufin , il est trop
genereux ,
Son fang luy donne une belle ame.
Quoy qu'on dife , il peut voir
ma femme ,
n homme tel que luy n'eft guere
dangereux.
Fort bien , dit le Parent , malgré
voftre naissance
Ce cher Coufin fur vous répand fa
qualité,
GALANT. 10g
Vous luy devez de la reconnoif
fance ,
Et vous ne sçauriez mieux payer
taparenté.
Lors qu'il m'eft arrivé de
yous parler dans quelquesunes
de mes Lettres , de perfonnes
condamnées par l'In
quifition , cela vous a toûjours
obligée à me demander
beaucoup d'éclairciffemens
touchant ce Tribunal.
Mais comment aurois-
je pû fatisfaire vostre
curiofice , puis que les Inqui
fiteurs ont toujours affecté
un tres-grand fecret pour
tio MERCURE
tout ce qui a rapport à leurs
Tribunaux , & qu'ils font
perfuadez qu'il leur eſt tresimportant
de tenir caché
tout ce qui les regarde. Cependant
ce n'eft plus un fecret
prefentement , puis qu'un
François reconnu pour un
homme d'efprit , & de merite
, & fort eftimé en France
, qui a efté long- temps retenu
dans l'Inquifition de
Goa , Ville capitale de l'Etat
des Portugais aux Indes , n'a
pas cru devoir priver le Public
d'une connoiffance
qui
ne peut luy eftre que d'une
GALANT. 111
tres-grande utilité. En effet
il est important
que les perfonnes
que la curiofité , où
les affaires obligent d'aller
, ou de vivre dans les
lieux , où le faint Office exerce
fa Jurifdiction , foient
informées de ce qu'il faut éviter
ou faire pour ne pas
tomber entre les mains des
Inquifiteurs , qui pourroient
leur faire éprouver un malheur
pareil à celuy qui fait le
fujet de la Relation qui vient
d'eftre publiée .Voicy les for
malitez que l'on obſervedans
cette formidableInquifition,
112 MERCURE
qui ont efté tenuës fi fecre
tes jufqu'à prefent . Je ne
vous dis point qu'elles font
juftes comme le difent les
Inquifiteurs , & tous ceux
qui ont des raifons pour
deffendre l'Inquifition
. Je ne
vous dis point auffi qu'il y
ait de l'injuftice , comme le
pretendent ceux qu'elle a fait
fouffrir. Les uns & les autres
font trop intereffez pour eftre
crus, & avant que d'en juger,
on doit examiner les fecrets
qu'on vient de nous découvrir
; mais quelque jugement
que vous ou vos Amis en
GALANT. 113
puiſſiez faire , il eſt évident
que l'Inquifition ne sçauroit
eftre blâmable en elle - même.
Au contraire, il y a fujet
ya
de croire que l'inftitution
en eft bonne , eftant certain
que
dans les lieux d'où elle :
tire fon origine, elle n'exerce
pas une feverité ſi grande
que dans l'Espagne & le Portugal
, & dans les Terres qui
dépendent de ces deux Couronnes
,Les établiſſemens que
font les hommes
, quelques
.
faints qu'ils puiſſent eftre ,
font fujets aux reláchemens ;,
& aux abus . Ce ne feroit
Decembre 1687. K
pas
114 MERCURE
une chofe furprenante qu'il
s'en fuft gliffé dans les Tribunaux
du faint Office . Ce
que je vais vous apprendre
pourra vous faire démeſler
la verité. Mais prenez garde,
s'il vous plaift , que vous avez
la liberté de juger ; & que je
ne décide de rien . Je ne veux
point prévenir voſtre jugement
, ny celuy de vos Amis,
j'aime mieux vous citer des
faits , que d'entrer dans de
longs raifonnemens pour
vous feduire. Voicy les faits ;
c'eft à vous à les examiner attentivement
, & à faire vos
reflexions.
1
1
GALANT. IIS
La Maifon de l'Inquifition
de Goa , appellée par les Portugais
Santa Cafa , eft grande
& magnifique , & a trois
portes dans fa face. Elle eft
fituée à un des coftez de la
grande Place , qui eft devant
L'Eglife Cathedrale dediée à
Sainte Catherine. La potre
du milieu eft plus grande
que les autres , & l'on va par
là au grand Efcalier qui conduit
à une Salle , où des manieres
de Forgerons ôtent les
fers aux Prifonniers , lors
qu'on les appelle à l'audience.
De cette Salle on les fait
K ij
116 MERCURE
paffer dans une anti - chambre
, & de là dans un lieu auquel
les Pottugais donnent
le nom de Mfea do fanto Offi
cio , c'eft à dire , Table dufaint
Office. C'est là que le grand
Inquifiteur des Indes inter-
Foge ces malheureux , placé
dans un fauteuil à leur droite.
Ce lieu eft tapiffe de plufieurs
bandes de taffetas, les
unes bleues , les autres couleur
de citron , & à l'un des
bouts eft un grand Crucifix
en relief, élevé prefque jufques
au plancher. Au milieu
de la chambre on voit une
GALANT. 117
table, longue d'environ quinze
pieds , & large de quatre.
Elle eft pofée fur une grande
eftrade , & tout autour il y a
des fauteuils, auffi fur l'eftrade.
Le Secretaire eft affis fur
un ſiege pliant à l'un des
bouts de la table du côté du
Crucifix , & ceux que l'on
doit interroger font à l'autre
bout , vis à vis du Secretaire .
Les portes des coſtez de cette
fainte Maifon menent aux
appartemens des Inquifiteurs.
Hy en a deux à Goa . Le pre
mier , que l'on nomme le
grand Inquifiteur , eft tou118
MERCURE
jours un Preftre feculier , &
le fecond , un Religieux de
l'Ordre de S. Dominique
. Ils.
ont chacun un appartement
affez grand pour y loger un
train raifonnable . Il y en a
plufieurs autres au dedans
pour les Officiers de la Maifon
; & plus avant , on trouve
un grand Baftiment, qui
eft divifé en plufieurs corps
de logis à deux étages . Des
baffe courts les feparent les
uns des autres . Dans chaque
étage il y a une espece "de.
Dortoir , où font fept ou huit
petites chambres ou cellules .
GALANT. 119
Chaque chambre eft de dix
pieds en quarré , & le nombre
en tout peut aller jufqu'à
deux cens. Ĉ'eft où l'on met
les Priſonniers de l'Inquifition,
& comme ils n'en peuvent
fortir que dans le temps
d'un Auto da Fé, & que cette
trifte ceremonie ne fe fait
tout au plûtoft que de deux
ans en deux ans , ceux que
y met de bonne heure
font extremement à plaindre.
Il y a dans l'un de ces
Dortoirs des cellules qui
n'ont aucunes feneftres , &
outre l'obscurité qui y regne
l'on
120 MERCURE
tout le jour , elles font fort
petites & fort baſſes . Celles
des autres Dortoirs font plus
élevées , & reçoivent la lumiere
par le
moyen d'une
petite feneftre grillée qui ne
ferme point , & à laquelle le
plus grand homme ne fçauroit
atteindre . Elles font
voutées , blanchies & affez
propres . Les murailles ont
par tout cinq pieds d'épaiffeur
, & chaque Cellule ferme
à deux portes, l'une eſt en
dedans , & l'autre en dehors
de la muraille.Cellede dedans
eft à deux batans , forte, bien
ferrée
GALANT. 121
ferrée , & ouverte par la moitié
d'en bas en forme de
grille . Elle a en haut une
petite feneftre par où les Prifonniers
reçoivent ce qu'on
leur donne à manger , leur
linge , & toutes les autres
chofes dont ils ont befoin ,
& qui peuvent paffer par
cette ouverture . Elle a une
petite porte qui fe ferme
avec de gros verroux. La
porte qui eft en dehors de
la muraille , n'eft ny fi forte
ny fi épaiffe que l'autre, mais
elle eft entiere & fans aucune
ouverture . On la laiffe ordi-
Decembre 1687 ,
L
122 MERCURE
nairement ouverte depuis fix
heures du matin juſqu'à onze
, afin que le vent qui entre
par les fentes de l'autre ,
purifie l'air de la chambre .
Outre les deux Inquifiteurs
dont je viens de vous parler,
le faint Office a encore divers
autres Officiers . Ceux
qui font en plus grand nom
bre , s'appellent Deputatos do
fanto Officio , & il y en a de
tous les Ordres Religieux.
Quoy qu'ils affiftent au jugement
des criminels , & à
l'examen & à l'inftruction
de leurs procés , il ne leur eſt
GALANT. 123
point permis de venir au Tribunal
files Inquifiteurs ne les
mandent . Il y en a d'autres
qu'on nomme Calificadores do
fanto Officio , & ceux- cy ont le
foin d'examiner dans les
Livres , les propofitions
qui
fontfufpectes & où l'on croit
qu'il yait deschoféscontraires
à la pureté de la foy.Ils n'affiftent
point aux Jugemens , &
ils ne viennent au Tribunal
que pour faire leur rapport
fur l'examen qu'ils ont fait . "
Il y a encore un Promoteur ,
un Procureur , & des Avo ~
cats pour les Prifonniers qui
Lij
124 MERCURE
>
proen
demandent , mais la
tection qu'ils peuvent efperer
de ces Avocats ne leur
fçauroit eftre utile , puis que
leurs Juges , ou d'autres perfonnes
choifies pour affifter
à leurs Conferences font
toûjours prefens quand ils
leur parlent. Les Officiers
qu'on appelle Familiares do
fanto Officio , font proprement
les Huiffiers du Tribunal de
l'Inquifition. Cependant les
perfonnes de toute condition
jufques aux Ducs & aux
Princes fi cela fe rencontroit,
ne dédaignent point cette
GALANT. 125
fonction. On les employe
pour aller arrefter ceux qui
font dénoncez aux Inquifiteurs
, & dans l'ordinaire
le Familiar qu'on envoye ,
eft d'une condition pareille
à celuy qu'on veut faire
prendre . Comme ils font
gloire d'avoir à fervir un
Tribunal qui eft cftimé fi
faint , ils donnent leurs foins
fans en tirer aucun inrereft ,
& portent tous comme une
marque d'honneur , une Médaille
d'or fur laquelle font
gravées les Armes du faint
Office . Ils vont feuls quand
Liij .
126 MERCURE
ils'agit d'arrefter quelqu'un ,
& celuy pour qui ils ont receu
l'ordre, eft obligé de les
fuivre dés qu'ils luy ont declaré
qu'ils parlent au nom
des Inquifiteurs. La reſiſtance
feroit inutile , puis que
chacun prefteroit main-forte
pour faire executer les or
dres du faint Office . Il ne
laiffe pas d'y avoir de veritables
Huiffiers, nommez Meirinhos
, avec des Secretaires ,
un Alcaide ou Geolier , & des
Gardes. Ces derniers veillent
fur les Prifonniers , & ont
foin de leur porter toutes les
GALANT 127
thofes qui leur peuvent eftre
neceffaires. Voicy à peu prés
ce que l'on donne à ces malheureux
. Un pot de terre
plein d'eau pour ſe laver ;
un autre plus propre, de ceux
qu'on appelle Gurguleta , auffi
plein d'eau pour boire
un Pucaro ou taffe , faite d'une
efpece de terre Sigillée qu'on
trouve fort communement
aux Indes ; un baffin pour
tenir leur Cellule propre ;
une nate qui fert à couvrir
l'eftrade fur laquelle ils cou--
chent ; un grand baffin que
l'on change tous les quarre
Liiij
128 MERCURE
jours , & un pot pour le
couvrir. Ce pot a encore un
autre ufage on y met toutes
les ordures qu'on a balayées
; & quant au Pucaro »
dont je viens de vous parler ,
il acela de particulier , que
quand on y laiffe l'eau un
peu de temps , elle s'y trouve
extremement rafraîchic ..
Les Prifonniers font trois repas
chaque jour , & font aſſez
bien nourris. Ils déjeunent à
fix heures du matin , difnent
à dix , & foupent fur les
quatre heures du foir . Les
Blancs font mieux traitez
GALANT. 129
que les Noirs,qui n'ont à leur
déjeuné qu'une eau de ris épaiffe
que l'on appelle Cangé,
& du ris & du poiffon aux
autres repas . Le matin on
porte aux Blancs un petit
pain tendre , pefant environ r
trois onces , avec du poiffon
frit & des fruits . Si c'eft le
Dimanche, onleur donne une
Sauciffe , ce qu'on fait auffi
affez fouvent le Jeudy . Ces
deux mefmes jours ils ont de
la viande & un petit pain
difner › avec un plat de ris ,
& quelque ragouft où l'on
met beaucoup de fauffe, pour
130 MERCURE
mefler avec le ris qui n'eft
cuit qu'avec de l'eau & du
fel . Dans les autres jours ils
n'ont que du poiffon àdiſner .
Leur foûpé confifte en quelque
poiffon , accompagné
d'un plat de ris , & d'un ragoût
de poiffon ou d'oeufs , dont la
fauffe puiffe eftre meſée avec
le ris . Ce dernier repas eft
toûjours fans viande , & on
ne leur en donne pas mefme
le jour de Pafques . C'est peuteftre
par épargne , le poiffon
eftant à tres-bon marché
dans les Indes , mais ils difent
qu'il eft jufte de mortifier
1
GALANT
. 131
ceux qui ont encouru l'excommunication
majeure , &
ils pretendent d'ailleurs que
cela les garantit du fafcheux
mal que les Indiens appellent
Mordechi
. C'eft proprement
.
l'indigeftion . Elle eft frequente
, & fort dangercufe
en ce Pays - là , & fur tout
pour ceux qui ne font point
d'exercice . On ne refufe aux
Malades aucune des chofes
dont on voit qu'ils ont be
foin . Ils ont Medecins &
Chirurgiens dés que le mal
preffe , & s'il y aà quelque
danger pour la vie , on leur
132 MERCURE
fait venir des Confeffeurs,
mais quoy que cette Maiſon
foit appellée Sainte , on n'y
adminiſtre à perſonne ny le
Viatique ny l'Extreme - Onction
; & mefme on n'y entend
jamais ny Sermon ny
Melle . C'eft apparemment
à caufe qu'on y regarde tous
les Prifonniers , comme des
perfonnes excommuniécs .
Cela eft caufe qu'on ne
laiffe point de Bréviaire aux
Preftres qui ont le malheur
d'y eftre enfermez . S'il ar
rive que quelqu'un des Prifonniers
, meure pendant le
GALANT. 133
temps qu'on travaille à fon
procés on l'enterre dans
la maiſon fans y obferver
aucune ceremonic , & s'il fe
trouve du nombre de ceux
qu'on juge dignes de mort
felon les maximes de ce Tribunal
, on le defoffe , & l'on
conferve
fes offemens pour
les brufler quand l'Acte de
foy fe fait. Il n'y a perfon
ne dans ces Prifons à qui
l'on donne des Livres , &
comme on n'a pas beſoin de
feu à caufe qu'il fait toûjours
fort chaud dans les Indes,
ceux que l'on met dans ces
134. MERCURE
triftes lieux ne voyent jamais
d'autre lumiere que celle
du jour . Deux Perfonnes
fe trouvent quelquefois enfermées
enfemble felon qu'il
y a neceffité de le faire , &
cela eft caufe que chaque
Cellule à deux eftrades ou
les
Prifonniers fe peuvent
coucher. Outre la nate qu'on
donne à chacun , les Européens
ont pour matelas une
couverture piquée . Ils n'en
ont jamais beſoin pour fe
couvrir , fi ce n'eft pour éviter
la perfecution des moucherons
appellez Coufins , qui
GALANT. 135
font là en tres - grand nombre
, & qui caufent une des
plus cruelles incommoditez
qu'on ait à fouffrir . Tous
les Prifonniers eftant fc- .
parez , parce qu'il arrive
rarement qu'on en mette
deux enfemble , on en peut
garder deux cens fans y
employer beaucoup de perfonnes
. On eft obligé d'obferver
dans l'Inquifition un
filence fort exact & prefque
perpetuel. Si quelqu'un fe
plaint , ou qu'il parle un peu
trop haut , quand ce feroit
mefme en priant Dieu , les
136 MERCURE
Gardes accourent au lieu où
ils entendent le bruit pour
avertir qu'on fe taiſe , & fi
l'on continue à parler , ils
ouvrent les portes , & frapent
à coups de houffines fans que
la pitié les puiffe émouvoir.
Cela fert & à corriger
ceux qu'on châtie , & à intimider
tous les autres, qui entendant
les coups & les cris ,
à caufe du profond filence
qui regne par tout, craignent
qu'on ne les traite de la mefmeforte,
s'ils donnent contre
eux le mefme fujet de plainte
. L'Alcaïde & les Gardes ne
GALANT. 17
fortent jamais des galeries, &
ils y paffent la nuit . Tous les
Prifonniers font vifitez de
deux mois en deux mois par
l'Inquifiteur ,qui étant acompagné
d'un Secretaire & d'un
Interprete, va leur demander
s'ils n'ont pas befoin de quelque
chofe ,
fion
leur porte
à manger aux heures prefcrites
, & s'ils n'ont point de
plaintes à faire contre les Of
ficiers que l'on employe aupés
d'eux Cela leur feroit
d'un fort grand foulagement
fi l'on avoitfoin de remedier
aux injuftices qu'ils fouffrent,
Decembre 1687. M
138 MERCURE
mais quelques plaintes qu'ils
faffent , on les écoute , & ils
n'en font pas traitez avecplus
d'humanité . Le Saint Office
confifque ordinairement
tous les biens meubles &
immeubles de ceux qu'il fait
arrêter , & c'eſt ce qui luy
établit un revenu pour nourrir
ceux qui n'ont aucun
bien . La nourriture eft égale
pour les uns & pour les autres.
Toutes les perfonnes
qu'on amene dans les prifons
de l'Inquifition , font interrogées
d'abord , & on leur
demande leur nom , leur
GALANT. 139
profeffion ou leur qualité ,
aprés quoy on les exhorte
à faire une exacte declaration
de tous leurs biens .
On les affeure de la part de
Dieu que fi leur innocence
paroift , on leur rendra fort
fidellement tout ce qu'ils auront
declaré , & qu'au contraire
, quand mefme on
reconnoiftroit qu'ils ne feroient
point coupables , on
confifqueroit tout ce qu'on
découvriroit dans la fuite
qui feroit à eux. Cependant
il eft rare qu'ils retirent aucune
des chofes qu'ils ont
Mij
140 MERCURE
declarées . Ceux qui s'accufent
de leur propre mouve
ment , & qui font paroiftre
qu'ils fe repentent avant
qu'on les ait faifis , demeurent
libres , & on ne les peut
mener en priſon , mais on
regarde comme criminels
ceux qui ne s'accufent point
avant qu'on les emprifönne ,.
& on les condamne comme
tels . Il eſt vray que dans l'Inquifition
, perfonne n'eſt jamais
puny d'aucune peine
temporelle qui aille à la
mort à la referve de ceux
qui font convaincus manife-
>
GALANT. 141
ftement . Il faut pour cela
que le nombre des témoins
aille du moins juſqu'à ſept,
j'entens pour faire condamner
un homme , car deux
fuffifent pour decreter la pri
fe de corps .Quoy que
pable foit pleinement convaincu
, & que l'énormité du
crime parle contre luy , let
Saint Office fe contente de
la peine Ecclefiaftique de
l'Excommunication , & de
le coul'entiere
confifcation des
biens; & à l'égard des peines
temporelles & corporelles
que la Juftice Laïque luy
142 MERCURE
doit impofer , s'il avouë fon
crime , cet aveu le fauve . Le
Saint Office fufpend le bras
fcculier, en intercedant pour
luy , & il n'y a rien qu'on ne
faffe pour l'obliger à fe garantir
par là de toute peine.
S'il eft affez malheureux pour
retomber dans le mefme crime
, l'Inquifition n'eft plus
en pouvoir de le fauver. II
faut qu'elle l'abandonne au
bras feculier, ce qu'elle ne
fait jamais qu'aprés avoir
fait promettre aux Juges Laiques
que s'ils puniffent de
mort le criminel relaps , ce
GALANT. 143
fera au moins fans effufion de
fang , comme fi brûler un
un homme, n'eftcit pas plus
que de luy couper la tefte . Si
c'eft quelque chofe d'humain
& d'avantageux de ne pouvoir
eftre condamné que par
fept témoins , il y a cela de
fort fâcheux qu'il ne font jamais
confrontez à l'Accufé ;
& qu'on reçoit à dépofer
contre luy toutes fortes de
perfonnes , jufqu'à celles mêmes
qui ont intereſt à le faire
condamner. Il n'eft point receu
dans les reproches qu'il
trouve à faire contre ces té$
44 MERCURE
moins quelque indignes
qu'ils les faffe voir d'eftre
écoutez . On comprend dans
ce nombre de fept non feu
lement les complices pretendus
, qui ne dépofent que
quand ils font appliquez à la
queftion , & qu'ils ne peuvent
fauver leur vie qu'en avoüant
ce qu'ils n'ont pas fait, mais
encore l'Accufé , qui avoüant
à la torture le crime qu'il n'a
point commis , eft reputé
témoin contre foy- meſme .
Il arrive mefme affez fouvent
, que de ce nombre de
fept il n'y a aucun témoin
•que
1
GALANT . 145
que l'on ait fujet de croire,
puis que ce font tous des
complices pretendus , qui ,
quoy qu'innocens du crime
qu'on leur impofe, font forcez
ou par les menaces du
feu , ou par la rigueur de la
torture , à fe déclarer coupables
, & à charger l'innocent
pour s'exempter de la mort .
Entre les crimes dont l'Inquifition
a droit de connoiftre
, il y en a dont on
peut n'avoir aucun complice,
comme le Blafphême &l'Impieté
. Il y en a d'autres qu'on
ne peut commettre feul ,
Décembre 1687. N
146 MERCURE
comme le peché de Sodomie.
& d'autres enfin vous menent
plus loin , & vous engagent
à avoir plufieurs complices.
Ces derniers font d'avoir affi
fté au Sabath Judaïque , ou à
ces Affemblées fuperftitieu
fes que les Idolâtres conver
tis quittent avec tant de peine
, & que l'on traite de Sorcellerie
& de Magie , parce
qu'on les tient pour découvrir
les chofes fecretes , &
pour avoir connoiffance de
l'avenir en employant des.
moyens qui donnent commerce
avec le Diable . C'eft
GALANT 147
particulierement contre les
Scrimes qu'on ne peut commettre
feul , que les procedures
du Saint Office font
plus extraordinaires & plus
rigoureufes. Ceux que l'on
appelle Chreftiens nouveaux
yfont expofez plus que les
autres. Ce font Familles de
gensdefcendus des Juifs convertis
que l'on a toûjours
diftinguées des Familles
Chreftiennes
. Ainfi , quoy
que quelques- uns d'entre eux
ayent contracté alliance avec
les anciens Chreftiens , &
que leurs Ayculs & leurs Bi-
Nii
148 MERCURE
fayeuls ayent efté veritablement
Chreftiens , le nom de
Juif qui eft odieux par toute
la terre , l'eft tellement en ce
pays - là , que ces malheureux
n'ont pû encore obtenir d'eftre
admis au nombre des
Criftams Velhos , qui veut dire,
Vieux Chreftiens. Ferdinand
Roy d'Arragon , & Iſabelle ,
Reine de Caftille fa Femme,
chafferent les Juifs de toute
l'Espagne, & ces malheureux
fe refugierent enPortugal.où
il leur fut permis de demeurer
en embraffant le Chriftianiſme,
ce qu'ils firent tous, du
>
GALANT. 149
moinsleur converfion fut apparente
. Comme les Familles
venuës directement ou en
partie de cesJuifs , font diftinctement
connues dans tous
les Eſtats de la dépendance
du Portugal , la haine qu'on
elles les engage à s'ua
pour
nir enfemble
fort
étroitement
, pour
ſe rendre
les fervices
mutuels
qu'elles
ne
peuvent
attendre
des autres
,
& cette
union
augmentant
encore
le mépris
& l'averfion
qu'on
leur fait paroiſtre
, eſt
la caufe
la plus
ordinaire
de
leurs
difgraces
. Quand
quel-
N iij
150 MERCURE
que Chreftien nouveau , mais
qui pourtant eft tres -veritablement
Chreftien , fe voit
arrefté par ordre de l'Inquifition
, la certitude qu'il a de
fon innocence , dont il efpere
donner des preuves inconteftables
, fait qu'il n'a pas
de peine à declarer en quoy
tous fes biens confiftent , parce
qu'il ne doute point qu'ils
ne luyfoient fort fidellement
rendus ; à peine pouttant eſtil
enfermé dans fon cachot ,
qu'on fait tout vendre à l'encan
, en forte qu'il n'en retire.
jamais aucune choſe . On le
GALANT. 151
laiffe là pendant quelques
mois fans luy rien dire, aprés
quoy il eft appellé à l'audience
. Onluy demande s'il fçait
pourquoy
on la arrefté . Il
répond que non , parce qu'il
eft innocent, & qu'il ne peut
deviner de quoy on l'accufe .
Cette réponſe le fait renvoyer
dans fa logette , & on
l'exhorte
auparavant de pen
fer à luy ferieuſement
, & de
confeffer fon crime ,puis qu'il
n'y a point d'autre moyen
de voir finir fon malheur.
Quelque temps aprés on l'ap
pelle encore à l'audience
, &
M iiij
152 MERCURE
on l'interroge ainfi plufieurs
fois , jufqu'à ce que le temps
de l'Au o da Fé s'approchant,
fans qu'on ait pu luy faire
avouër ce qu'il n'a garde de
dire , puis qu'il ne l'a point
commis , le Promoteur fe
prefente , & luy declare
que
plufieurs Témoins l'accufent
d'avoir judaïfé , c'est à dire ,
d'avoir obfervé les ceremonies
de la Loy Mofaïque, qui
confiftent à ne point manger
de pourceau , de liévre ,
& de poiffon fans écaille , de
s'eftre affemblé , d'avoir fo
lemnifé le jour du Sabath ,
GALANT. 153
mangé l'agneau Paſcal , &
ainfi du refte . On le conjure
par tout ce qu'il y a de plus
facré , de répondre aux bontez
du Saint Office , qui ne
demandé là confeffion de fes
crimes , que pour les luy pardonner
, & pour luy fauver
la vie , ce qu'on ne peut faire
s'il ne s'accufe volontairement.
Si cet innocent perfifte
à ne vouloir pointfe dire
coupable , on le condamne,
comme convicto negativo,
c'eft à dire , convaincu , mais
qui n'avouë
pas,
à eftre livré
au bras feculier , qui doit le
punir felon les Loix , & en
154 MERCURE
cela, il ne s'agit pas de moins
que d'eftre brûlé . On ne laif
fe pas de
continuer toujours
à l'exhorter d'avouer fes crimes
, & pourveu qu'il confente
à s'accufer , ne fuft ce
qu'avant le jour qui precede
fa fortie , il peut encore éviter
la mort ; mais s'il refifte
à toutes les exhortations
qu'on luy fait , & que le
tourment de la queftion ne
l'oblige point à s'accufer, on
luy fignifie enfin fon arreſt .
Un Huiffier de la Juftice feculiere
qui eft prefent à cette
fignificationsjette un cordon
GALANT. 155
fur les mains de ce pretendu
coupable , pour marque qu'il
en prend poffeffion.aprés que
la Justice Ecclefiaftique l'a
abandonné . Un Confeffeur
entre dans ce mefme temps,
& ne quitte plus le condamné
Il cft avec luy le jour &
la nuit . & le preffe de nouveau
de fauver la vie , en s'avoüant
criminel des chofes
dont on l'accufe . On doit luy
avoir prononcé fon Arreſt le
Vendredy , & s'il perfifte à
nier jufqu'au Dimanche, qui
eft le jour où le fait l'acte de
foy, il ne fçauroit plus éviter
156 MERCURE
le feu, D'un autre cofté fi la
crainte de la mort luy fait
prendre le party de s'accufer,
il devient infame, & eft miferable
tout le refte de fes
jours. C'est un terrible ſujet
d'embarras pour un innocent.
S'il fe refout à fauver fa
vie en s'accufant, il faut qu'il
demande à eftre écouté , &
on le conduit auffi- toft à
l'Audience. Lors qu'il eft
devant fes Juges , il eft obligé
de leur faire le détail de
fes crimes pretendus, & de demander
mifericorde pour lc
refus qu'il a fait de les declarer
d'abord.Il fait ce détail fur
GALANT. 157
les depofitions de ſes témoins .
qu'on luy a fignifiées , c'eft
à dire qu'il demeure d'accord
de toutes les chofes
dont-il a fçeu qu'ils l'ont accufé
, quoy qu'en effet il ne
les ait pas commiſes . Il n'en
eft pas quitte pour cela.
Comme il avouë , par exemple
, qu'il a affifté à des Affemblées
le jour du Sabath,
on pretend que ceux qui
l'ont accufé s'y foient trouvez
, & on veut que pour témoigner
combien fon repentir
eft fincere , non feulement
il les nomme , mais
J158
MERCURE
>
encore tous ceux qu'il doir
avoir veus à ces mefmes af
femblées . Cela l'oblige à
nommer fes Parens Les
Amis, ou fes Voifins , & enfin
tous ceux d'entre les Chreftiens
nouveaux avec qui il a
le plus de commerce, n'eftant
pas poffible qu'il devine jufte
les fix ou fept témoins qui
l'ont accufé . Il devient par
là luy - mefme un témoin
contre eux ; & cela fuffit fouvent
pour donner occaſion
d'envoyer les arrefter , ce qui
eftant fait , on les garde dans
les prifons , jufqu'à ce que le
GALANT. 159
mefme nombre de témoins
ait efté trouvé pour leur
faire faire leur procés com
me au premier Accufé,
Quant aux anciens Chré
tiens , ils ne font preſque jamais
foupçonnez
, ny repris
de Judaïfme. Les mef
mes chofes font obfervées à
l'égard de ceux que l'on a
rendus fufpects de fortilege,
parce qu'on pretend qu'ils
ont affifté à des Affemblées
fuperftitieuses. Ils font encore
plus embaraffez à deviner
leurs témoins que ne
le font les nouveaux Chré160
MERCURE
tiens, à cauſe qu'ils n'ont pas
comme eux à les chercher
dans une certaine espece
d'hommes. Il faut qu'ils les
trouvent au hazard dans
toutes les perfonnes qu'ils
connoiffent, foit qu'ils foient
amis ou ennemis , & c'eft ce
qui embaraffe un bien plus
grand nombre d'Innocens
dans ces accufations qu'on
fait malgré foy & par hazard
. Ceux que l'on punit
de mort, & ceux qui évitent
d'eftre condamnez en s'accufant
, font également re
putez coupables , & les biens
GALANT. 161
des uns ne font pas moins
confifquez que les biens des
autres . C'eſt à cauſe de cette
confifcation qu'on veut
toûjours que les perfonnes
qu'on fauve , car il n'y a que
les feules Relaps qu'on abandonne
au bras feculier ; declarent
qu'ils font coupables
& qu'on employe la
plus rude queftion pour les
forcer d'avouer , ce que l'on
pretend qu'ils ayent commis .
Aprés cet aveu il n'y a perfonne
qui murmure de voir
leurs biens confifquez , & on
eft entierement convaincu
Decembre 1687. O
162 MERCURE
de la Sainteté & de la douceur
de ce Tribunal , lors
qu'on y remet la peine de
mort à des accufez qui difent
eux mefmes qu'ils l'ont
meritée. Aprés qu'ils font
fortis des Prifons , ils font
obligez de fe louer de la
clemence dont on a uſe pour
cux , & fiunhomme qui s'eft
déclaré coupable , vouloit ſe
juftifier quand il n'eft plus
entre les mains des Inquifiteurs
, il feroit auffi - toft denoncé
& arrefté , & il ne
manqueroit pas d'eftre brûlé
au premier Acte de foy . On
GALANT. 163
met encore dans les Prifons
de l'Inquifition , les Mahometans
, Gentils ou autres
étrangers , de quelque Reli
gion qu'ils foient , qui ayant
receu le Baptefme , obfervent
encorequelques fuperftitions
du Paganifme , & ufent de
certaines ceremonies , comme
pour fçavoir quel doit
eftre le fuccés d'une maladie
ou d'une affaire , ce qu'une
chofe qu'on aura volée fera
devenue , fi on cft aimé ou
non, & on les punit de mort
la feconde fois s'ils ont confeffe
la premiere , & dés la
O ij
164 MERCURE
premiere s'ils perfiftent à
nier. Cela eft caufe que CCS
Priſons font toûjours extré
mement remplies, puis qu'on
voitbien plus deMahometans
& de Gentils que de Chrêtiens
, dans les rerres que les
Portugais poffedent aux Indes.
Il y a quatre Inquifitions
dans tous les Pays de leur
domination , trois en Portugal
, qui font à Liſbonne , à
Coimbre & à Devora , & une
à Goa dans les Indes Orientales
. Cette derniere étend fa
Jurifdiction
fur tous les Pays
dont le Roy de Portugal cft
V
1
GALANT 165
Maiſtre au delà du Cap de
Bonne- Efperance. Outre ces
quatre Tribunaux qui font
Souverains , & connoiffent
de toutes les affaires qui arrivent
dans les lieux dépendans
de leur reffort , il y a
encore le grand Confeil de
l'Inquifition où prefide l'Inquifiteur
General . Ce Tribunal
eft le Chef de tous les autres
, & l'on ne fait rien ailleurs
dont on ne l'informe.
Le Roy nomme tous les Inquifiteurs
, & le Pape les confirme
en leur envoyant des
Bulles . On leur rend beau166
MERCURE
coup d'honneurs
, & leur
authorité
eft fort grande.
Le grand Inquifiteur
eft le
feul dans Goa qui ait le
droit de fe faire porter en
Chaife
, & on a pour luy plus
de refpect que pour l'Archevefque
ou le Viceroy . Ils ne
reconnoiffent
pas pourtant
fon pouvoir
, non plus que le
GrandVicaire de l'Archevef
que, qui eft un Evefque ordinairement
, & les Gouverneurs
, quand le Viceroy eft
mort, quoy que cet Inquifiteur
puiffe les faire tous arrefter
aprés en avoir donnéavis
GALANT. 167
à la Cour de Portugal & receu
des ordres fecrets du Confeil
fouverain de l'Inquifition de
Liſbonne. Toutes les autres
perfonnes , de quelque rang
qu'elles foient , Laïques ou
Ecclefiaftiques , font foûmifes
à l'autorité de ce Tribunal
. Le Confeil fouverain de
l'Inquifition de Lisbonne
ne s'affemble que de quinze
jours en quinze jours , fi ce
' eftque quelque caufe extraordinaire
l'y oblige ; & les
Confeils ordinaires font af
femblez regulierement deux
fois chaque jour , le matin
168 MERCURE
depuis huit heures jufqu'à
onze , & l'apréſmidy , depuis
deux heures jufqu'à quatre ,
& quelquefois bien plus tard ,
fur tout quand le temps des
Actes de foy approche . Les
Audiences font alors affez
fouvent prolongées juſqu'à
dix heures du foir . Non feulement
ceux que l'on appelle
Deputados , affiftent, au jugement
des cauſes ; mais les
Archevefques ou Evefques
des lieux où l'Inquifition eft
établie , ont droit de fe trouver
au Tribunal , & d'y prefider.
Il
CALANT. 169
Il me reste à vous parler
des Ceremonies que l'on obferve
lors qu'il fe fait un Acte
de foy ; & pour vous en faire
un détail fidelle , je n'ay qu'à
vous rapporter ce qui fe paffa,
le jour que l'Auteur de la
Relation de tout ce que je
viens de vous apprendie, fortit
des Prifons de l'Inquifi
tionde Goa , aprés y avoir
languy prés de deux ans . Les
Curieux verront dans fon
Livre la caufe qui l'avoit fait
arrefter . Elle eftoit des plus
legeres , & n'euft pas fuffi à
donner de luy le moindre
Decembre 1687.
P
170 MERCURE
foupçon, fi des interefts particuliers
n'euffent fait agir fes
ennemis . Le 11. Janvier qui étoit
un Samedy , tous les Prifonniers
apprirent un peu avant
minuit, que l'Auto da Fé
fe feroit le lendemain . Ils furent
furpris d'entendre ouvrir
les verroux de leurs cellules ,
& d'y voir des gens qui portoient
de la lumiere . C'eftoit
l'Alcaide , qui accompagné
des Gardes venoit donnet à
chacun un habit , qui confiftoit
à une Vefte , dont les
manches alloient juſques au
poignet. Il y avoit auffi un
GALANT.
171°
caleçon qui defcendoit jufque
fur les talons , & le tout
eftoit de toile noire rayée de
blanc . Il leur ordonna à tous
de fe reveltir de cet habit , &
aprés leur avoir dit qu'ils fe
tinffent prefts quand on les
feroit appeller,il fe retira laiſfant
une lampe allumée dans
chaque Cellule . Ce meſme
Alcaide revint avec les Gardes
fur les deux heures du matin
, & fit conduire tous les
Priſonniers dans une longue
Galerie où ils furent arrangez
debout contre la muraille
au nombre de deux
Pij
172 MERCURE
5.
pes
cens hommes fans qu'aucun
d'eux proferaft une parole .
Ce lieu n'eftoit éclairé que
par un petit nombre de lamd'où
fortoit une lumiere
lugubre qui faifoit trembler
d'horreur . Les Femmes
furent menées dans une autre
Galerie veftues de la meſme
étoffe que les hommes , &
dans un Dortoir plus éloigué
, il y avoit quelques Prifonniers
avec des perfonnes.
en habit long qui fe promenoient
de temps en temps .
C'eſtoient ceux qui devoient
eftre brûlez , aufquels on aGALANT.
173
+
voit envoyé des Confeffeurs.
Chacun s'eftant mis en rang
contre la muraille de la Ga
lerie , on leur donna à tous
un cierge de cire jaune , &
enfuite on apporta un pa
quet d'habits faits comme
des Dalmatiques
, ou de
grands Scapulaires.Ils étoient
de toile jaune avec des Croix
de Saint André peintes en
rouge devant & derriere . On
les appelle Sambenitos , & on
les donne à ceux qui ont
commis, ou que l'on pretend
avoir commis des crimes
contre la foy , foit Juifs , Ma-
P iij
174 MERCURE
hometans , Sorciers , ou He
retiques qui ont fait auparavant
profeffion des veritez
Catholiques . On diſtribua
vingt de ces grands Scapulaires
à des Noirs qu'on accufoit
de magie , & deux à
deux autres . Il y a une autre
efpece de Scapulaire appellé
Samarra
, que l'on fait porter
à ceux qui eftant tenus pour
convaincus , perſiſtent à nier
les crimes qu'on leur impure,
ou qui font relaps , Le fond
en efſt gris , & l'on voit le
Portrait au naturel de celuy
qu'on doit brûler repreſenté
GALANT 175
devant & derriere . Ce Portrait
au bas duquel leurs noms
& leurs crimes font écrits , eft
pofé fur des tifons , avec des
flâmes qui s'élevent , &
des Demons tout autour. Les
Samarras de ceux qui s'accufent
aprés leur Sentence prononcée
, & avant leur fortie
de la prifon , ou qui ne
font pas relaps, ont des flâmes
renversées la pointe en
bas , & cela s'appelle Fogo revolto.
La diftribution de ces
divers Scapulaires ayant eſté
faite , on appotta cinq bonnets
de carton , élevez en
Piiij
176 - MERCURE
pointe à la façon d'un pain
de fucre. Ils eftoient tout
couverts de Diables & de flâmes
, avec un écriteau où
eftoit le mot de Feiticero, qui
fignifie Sorcier. Ces bonnets
qu'on appelle Carachas furent
mis fur la tefle des cinq
plus coupables d'entre ceux
qu'on accufoit de Magie, &
quand tous les Prifonniers
curent cfté ornez de la forte ,
felon que leurs crimes étoient :
plus ou moins énormes , on
leur permit de s'affeoir par
terre en attendant des ordres
nouveaux. A quatre heures
GALANT. 177
du matin , des Serviteurs de
cette fainte Maifon accompagnerent
les Gardes , & diftribuerent
du pain & des fi
gues à ceux qui voulurent
bien en recevoir. Le Soleil
n'étoit pas encore levé quand
on entendit fonner la groffe
Cloche de la Cathedrale.C'étoit
un fignal qui avertiffoit
les Peuples , qu'ils devoient P
voir ce jour làl'augufte ceremonie
de l'Acte de foy . D'abord
on fit fortir un à un tous
les Prifonniers . Ils entrerent
dans la Grande Salle . L'In-193
quifiteur eftoit affis à la porte
, & avoit auprés de luy un
178 MERCURE
1
Secretaire debout , tenant
dans fes mains une Lifte ou
eftoient écrits les noms de
plufieurs Habitans ds Goa ,
qui eftoient auffi dans cette
Salle , & à mesure qu'on faifoit
fortir un Prifonnier,l'Inquifiteur
nommoit un des
Habitans , qui fe mettoit au
cofté du criminel , & l'accompagnoit
pour luy fervir de
Parrain en l'Acte de foy. Ces
Parrains fe font un fort grand
honneur d'eftre choifis pour
une pareille fonction &
quand la Fefte eft finie , ils
font obligez de répondre
GALANT. 179
des perfonnes qu'ils accompagnent
& de lesteprefenter.
La Proceffion commença
par la Communauté des Dominiquains
. C'eft un Privilege
qu'ils ont à caufe que
Saint Dominique leur Fondateur
, l'a auffi efté de l'Inquifition
. La Baniere du
Saint Office eftoit portée devant
cux. Saint Dominique
qu'on y voit repreſenté , &
dont l'Image eft d'une tresriche
broderie
tient un
glaive à la main, & de l'au
tre une branche d'Olivier
avec cette Inſcription Juftitia
180 MERCURE
mifericordia. Aprés ces
Religieux marchoient tous
les Prifonniers l'un aprés
l'autre , chacun ayant fon
16
ค
la
Parrain à fon cofté, & tenant
un cierge. Les moins coupables
alloient les premiers .
La marche dura plus d'une
grande heure , & comme ils
marchoient pieds nuds ,
quantité de petits cailloux
qui fe rencontrent dans tou
res les rues de Goa les faifoit
fouffrir cruellement . Enfin
on arriva en l'Eglife de Saint
François , où l'on devoit celebrer
pour cette fois l'Aute
GALANT. 181
da fé. Il y avoit fur le grand
Autel qu'on avoit paré de
noir , fix Chandeliers d'ar-
"
gent garnis de cierges de cire
blanche , & aux deux coftez
eftoient deux manieres de
Trônes l'un à droite po
pour
F'Inquifiteur & fes Confeillers
& l'autre pour le Viceroy
& ceux de fa Cour , On
avoit dreffé un autre Autel
à l'oppofite du grand . Il en
eftoit à quelque diftance , &
avançoit un peu vers la porte.
On y avoit mis dix Miffels
ouverts , & de là jufques
à la porte de FEglife , on a182
MERCURE
voit fait une Galerie fermée
d'un baluftre de chaque
coſté. Elle eſtoit large d'environ
trois pieds , & de part
& d'autre on avoit placé des
bancs fur lefquels les Crimi
nels & leurs Parrains alloient
s'affeoir à mefure qu'ils entroient
dans cette Eglife.
Ainfi les premiers venus étoient
les plus proches de
l'Autel. Ceux à qui l'on avoit
donné les Carochas , arriverent
les derniers , & immediatement
aprés eux parut
un grand Crucifix , dont
la face eftoit tournée du cofté
GALANT. 183
de ceux qui le precedoient,
pour marquer la mifericorde
dont le Saint Office ufoit à
leur égard , en les délivrant
de la mort qu'ils meritoient ,
& le Crucifix eftoit fuivy de
deux perfonnes , & de quatre
Statues à hauteur d'homme ,
attachées chacune au bout
d'une longue perche , & accompagnées
d'autant de caffettes
remplies des offemens
de ceux qui eftoient reprefentez
par les les Statues. Ces
Caffettes eftoient portées par
un pareil nombre d'hommes ,
& le Crucifix qui tournoit
184 MERCURE
dos aux criminels qui marchoient
enfuite , faifoit connoiftre
qu'ils n'avoient plus
de pardon à efperer, Ces petits
cofres remplis d'offemens
font une marque du grand
pouvoir de l'Inquifition , qui
ne s'étend pas feulement fur
les perfonnes vivantes , ou
fur celles qui font mortes
pendant le procés , mais encore
fur des gens qui font
morts plufieurs années avant
qu'on ait dépofé contre eux ,
de forte que s'ils font chargez
de quelque grand crime aprés
leur mort , on les déterGALANT.
185
re , & on brûle leurs offemens
dans l'Acte de foy s'ils demeurent
convaincus : La confifcation
de tous leurs biens
fuit leur condamnation
, &
on les reprend fur les Heritiers
qui les ont déja partagez
entre eux. Quand chacun cut
pris fa place dans l'Eglife où
fe devoit faire la Ceremonie,
l'Inquifiteur fuivi de fes Offi
ciers , entra , & alla occuper
le Tribunal qu'on luy avoit
préparé au coffé droit de
l'Autel . On pola le Crucifi
entre les fix Chandeliers , &
alors le Provincial des Au-
Decembre 1687.
18 MERCURE
guftins monta en chaire , &
fit un difcours d'environ une
demy-heure.Il compara l'Inquifition
avec l'Arche de
Noe , & il y mit cette diffeience
, que les Animaux qui
eftoient entrez dans l'Arche,
en fortirent avec leur mefme
nature , & qu'au contraire :
l'Inquifition avoit cette admirableproprieté
de changer
de telle forte toutes les perfonnes
qu'on yenfermoitique
ceux qui avoient paru des
loups & destions furieux en
y entrant , en fortoient auffi
doux que des Agneaux . Lors
GALANT 187
qu'il fut defcendu de Chaire,
deux Lecteurs y monterent
tour à tour, pour y lire publi
quement les procés des criminels
, & declarer à chacun les
penitences qui luy eftoient
impofées. Pendant ce temps
celuy dont onlifoit le procés
eftoit conduit par l'Alcaïde
au milieu de la Galerie , & il
y reſtoit debout tenant un
ciergé allumé jufqu'à ce que
fa Sentence luy cuft efte prononcée
; & cela fait , on le
menoit au pied de l'Autel ,
où eftoient les dix Miffels ,
fut l'un defquels on luy fai
Qij
188 MERCURE
foit mettre les mains . Il de-.-
meuroit à genoux tenant,
toûjours les mains fur le Livre
, jufqu'à ce qu'il fuft venu
autant de perfonnes qu'il
y avoit de Miffels , & alors le.
Lecteur difcontinua la lectu-,
re des procés , pour prononcer
à haute voix une Confef
fion de foy , que les coupa
bles furent exhortez de reci-,
ter de coeur & de bouche
dans le mefme temps . Après,
cela , chacun alla reprendre
fa place , & on fit la mefme
chofe pour dix autres , juf
qu'à ce qu'on cuſt lû tous
GALANT. 189
les procés. Les uns furent
condamnez au foüet , & les
autres aux Galeres . Il y en
eut auffi beaucoup d'exilez.
Auffi toft qu'on cut achevé
de lire les procés de ceux à
qui on fauvoit la vie , l'Inquifiteur
fortit de fon Tribunal
, & alla fe reveftir d'une
Aube & d'une Etole , aprés
il vint dans le milieu
quoy
de l'Eglife ,
accompagné
de vingt Preftres qui te
noient chacun une houffine .
II y recita diverfes priores ,
& donna enfuite l'abfolution
aux Criminels, comme ayant
190 MERCURE
efté excommuniez . Les Preftres
donnerent auffi à chacun
un coup de houffine fur
fon habit ; & leurs parrains.
qui n'avoient point voulu
leur parler durant la marche ,
commencerent à les embraffer
, & à les reconnoiſtre pour
leurs Freres . A cette Ceremonic
fucceda la funefte.
condamnation de ceux qui
devoient eftre brûlez . Ccftoit
un homme & une femme,
tous deux Indiens, Noirs
& Chreftiens, accufez de Magie
, & condamnez comme
eftant relaps. L'Inquifiteur
C
GALANT. 191
1
seftant remis dans fon Tribunal
, on les fit venir l'un
aprés l'autre, On lent leur
procés , & on marquoit fur la
fin de leur Sentence que leur
recheute avoit mis le Saint
Office dans l'impoffibilité de
leur faire
grace , & , & qu'encore
qu'il ne puft fe difpenfer
de
·les punir felon la rigueur
des
Loix c'eftoit
pourtant
à regret
qu'il les livroit
au bras
feculier
. Alors
l'Alcaïde
de
l'Inquifition
leur donna
un
petit coup fur la poitrine
,
pour faire connoiftre
qu'elle
les abandonnoit
; & l'Huiffier
192 MERCURE
de la , Juftice feculiere s'ap
procha d'eux afin d'en prendre
poffeffion. Il y avoit auffi
quatre Statues d'hommes
morts avec les caffettes où
leurs offemens eftoient renfermez
. Deux de ces Statues
repreſentoient deux hommes
tenus pour convaincus de
Magie ; & les deux autres ,
deux Chreftiens nouveaux ,
que l'on pretendoit avoir obfervé
la Loy de Moyfe , L'un
eftoit mort dans les Prifons
du Saint Office & l'autre
dans fa maifon. Il y avoit
fort long- temps que ce dernier
GALANT. 193
ட்
luvde
nier eftoit enterré dans fa Paroiffe
. Il avoit laiffé des biens
fort confiderables , &cune accufation
de Judaïfme faite
contre luy depuis ſamort ,
avoit donné lieu à le faire
déterrer pour brûler fes os en
l'Acte de foy . Les deux malheureux
dont je viens de
vous parler , furent conduits
fur le bord de la Riviere , où
le Viceroy & fa Cour s'étoient
rendus . Voicy ce que
l'on pratique à l'égard de
ceux que l'on fait mourir.
Si toft qu'ils font arrivez au
Decembre 1687. R
194 MERCURE
.
lieu où l'execution fe doit
faire par l'ordre des Juges feculiers
qui s'y affemblent on
leur demande en quelle Religion
ils veulent mourir. On
ne revoit jamais leurs procés,
parce qu'on les croit fort juitement
condamnez , & que
perfonne ne doute que l'Inquifition
ne foit infaillible .
Aprés qu'ils ont répondu à
cette unique demande , l'Executeur
fe faifit de leurs perfonnes
, les attache à des pôteaux
fur le bucher qu'on a
preparé le jour precedent , &
il les étrangle s'ils meurent
GALANT. 195
Chreftiens ; s'ils perfiftent
dans le Judaïfme ou dans
l'Herefie, ils font brûlez vifs .
Le jour qui fuit l'execution ,
on porte leurs portraits dans
les Eglifes des Dominiquains .
On n'y reprefente que leur
tefte mais au naturel . On
pofe ces reftes fur des tifons
embrafez , & l'on met leur
nom au bas avec celuy de
lext pere & de leur pays ,
genre du crime qui les a fait
condamner, l'année, le mois ,
& le jour où ils ont efté exccutez.
Ces effroyables tepre--
fentations font l'ornement
Ie
Rij
196 MERCURE
de la Nef. On en met auffi
au deffus de la grande porte
de l'Eglife , comme autant de
marques du noble triomphe
qui eft remporté par le Saint
Office ; & quand cette
240 face
.
de l'Eglife en eft remplic, on
les étend fur les aiſles proche
de la porte . Ceux que l'on
abfout , vont recevoir quelques
jours aprés des mains de
l'Inquifiteur les penitences
qui leur font prefcrites. Or
les fait mettre à genoux , &
jurer , les mains fur les Evangiles
, qu'ils garderont inviolablement
le fecret fur
GALANT. 197
routes les choſes qui ſe font
paffées depuis leur détention
.
Pa
D
Le Public doit fe tenir obligé
à celuy qui s'eſt donné
la peine de faire cette Relation
, & il eft facile de juger
les morceaux que je vous
en envoye , de ce que peut
eftre l'Ouvrage entier . Toute
' Hiftoire de ce qui luy eft
arrivé pendant les deux anrees
qu'il a demeuré à l'Inquifition,
y eft naturellement
dépeinte , & fait connoiſtre
par des faits ce que je viens
de marquer des manieres d'a-
Riij
198 MERCURE
gir de l'Inquifition , & de
tout ce qui fe paffe dans les
Tribunaux du Saint Office .
Les Figures mefme qu'on y
trouve en affez grand nombre
, & qui font tres-bien
gravées , font voir le genie ,
& les ceremonies de ces Tribunaux
. Cet Ouvrage eft encore
remply de plufieurs
chofes curieufes , & l'Auteur
y a joint de courtes Defcriptions
de tous les lieux où il a
paflé .
Je ne vous dis rien à l'avantage
de l'Air nouveau
que je vous envoye ; vous en
GALANT. 207
dans ce genre de Poëfic ..
L'Autheur y joint un Traité
fort curieux fur la nature des .
Eglogues , & parle de tous
ceux qui en ont fait, en commençant
par Theocrite . Vous
fçavez comment il écrit en
Profe. C'est un ftile aifé, qu'il
trouve toûjours moyen de
rendre agreable , mefme dans
les chofes les plus ferieuſes.
M le Marquis del Carpio ,
Viceroy de Naples , eft mort
aprés une longue maladie ,
pendant le cours de laquelle
on a defefperé fort ſouvent
du retour de fa fanté , quoy
208 MERCURE
7.
qu'on ait eu auffi quelquefois
fujet de croire qu'il en reviendroit
. Il avoit pour le
fervice de fon Prince une
activité qu'il feroit difficile
de bien exprimer . Comme il
ne fe contentoit point de
fçavoir par autruy fi les or
dres qu'il donnoit eftoient
bien executez , il defcendoit
fouvent de fon rang › pour
aller luy-mefme fans qu'on
le connuft . eftre témoin de
l'execution de ce qu'il avoit
ordonné . Il eftoit ma-.
gnifique & galant . & n'a
Laiffé échaper aucune occaGALANT
209
fion d'en donner des marques
, en forte que fa galanterie
a éclaté dans des chofes
que le plus galant auroit cu
peine à imaginer , quand il
auroit mefme refolu de n'épargner
rien pour la faire paroiftre
dans le degré le plus
haut ; mais on ne doit pas
s'en étonner . Un Efpagnol eft
toûjours plus galant qu'un
autre quand il fe pique de
l'eſtre & les manieres dé ce
Viceroy ont efté fi extraordinaires
là deffus , qu'elles
ont caufé de l'admiration &
de la furpriſe. Nous en avons
Decembre 1587. S
210 MERCURE
un exemple dans la reception
qu'il fit à Naples à Madame
la Ducheffe de Bracciane , &
dont je vous ay donné le détail
. Il ne feroit pas aifé de
trouver rien d'égal ailleurs ,
non pas mefme dans les Ouvrages
où l'on fait agir l'èffort
de l'imagination
, pour
feindre des galanteries qui
n'ont jamais efté , & dont on
ne croit pas qu'aucun homme
foit capable. Mr le Mar-
·quis del Carpio a cfte Ambaffadeur
extraordinaire à Rome,
avant que d'eftre Viceroy
de Naples , & il a fouteGALANT.
211
nu cette dignité avec toute la
vigueur qu'on cft obligé d'avoir
en de femblables emplois
. Il eftoit Fils de Dom
Louis de Haro , premier Miniftred
Efpagne quife trouva
dans l'Ifle des Faifans ,aujourd'huy
nommée de la Conference
, avec le Cardinal Mazarin
, où la Paix , & le Mariage
du Roy furent conclus.
Il n'y a pas lieu d'eftre furpris
que le Fils d'un pareil
Miniftre ait fait paroître tant
d'habileté en fervant l'Efpaghe
avec un zele tout extraordinaire.
Il fit brûler un peu
Sij
212 MERCURE
1.
un avant que de mourir
paquet dans lequel on dit
qu'il y avoit beaucoup d'ordres
fecrets qu'il avoit receus
du Roy fon Maiſtre . On
trouva dans un autre paquet,
que Mile ConneftableColonne
eftoit nommé Viceroy de
Naples per interim, l'ufage des
Efpagnols eftant lors qu'ils
nomment un Viceroy, ou un
Gouverneur General dans des
Pays étrangers, de nommer
en mefme temps un Succeffeur
, & d'en mettre les Provifions
dans un paquet cacheté
, qui ne s'ouvre qu'a-
1
GALANT 213
prés la mort du Vicetoy, ou
du Gouverneur . Celuy qu'on
nomme eft ordinairement
fur les lieux , ou n'en eft pas
éloigné , & cela fe pratique
pour éviter les longueurs
qu'il faudroit pour aller en
Efpagne , & pour en revenir.
Les Gouverneurs qui font
ainfi nommez per interim ,
ne font pas toûjours confir
mez , & on en nomme quelquefois
d'autres auffi - toft
qu'on a appris la mort du dernier
; ce qui fait qu'il ya des
temps où le regne de celuy
qui a cfté nommé per interim,
214 MERCURE
cft tres - court . La nomination
de M' le Conneftable
Colomne fe trouve avoir eſté
faite il y a trois ans , qui eft le
temps porté dans les Provifions
qui ne font pas per interim
; & quoy que
neftable ne foit aujourd'huy
Viceroy de Naples qu'en attendant
une confirmation ,
ou qu'un autre foit nommé ,
pour remplir la place qu'il
Occupe prefentement › on
peut dire qu'il y a trois ans
qu'il eft Viceroy fans en avoir
fait aucune fonction .
Ce choix a paru d'autant
quoy que ce ConGALANT.
219
plus judicieux , que M' le
Conneftable Colomne eft
Conneftable du Royaume
de Naples, & que cette grande
Charge eft la premiere di
gnité de cet Eftat .
J'oubliay de vous apprendre
il ya un mois la mort
de Meffire Jean de Raudy
, Marquis de S. Diery,
Baron de Rudaye , Sollinac ,
Montplaifir & autres lieux ,
arrivée icy le 26. de Novembre.
Il eftoit Mcftre de
Camp de Cavalerie' , & Maréchal
des Camps & Armées
du Roy .
216 MERCURE
Meffire Eftienne du Bourg-
Labbé , ancien Curé de Nanteüil
le Haudoin mourut
dans le même temps en
psen
la Maifon de Sorbonne dont
il eftoit Docteur & Senieur.
Il eftoit auffi Doyen de la
Faculté de Theologie de
Paris.
Je vous envoye un Fragment
de Lettre qui m'a paru
affez curieux . La Lettre eft
d'un Voyageur nouveau Converty
, qui rend compte de
ce qu'il a veu à un autre nouveau
Converty. Je ne vous
dis point le nom de la Ville
d'où
GALANT 217
d'où elle a cfté écrite . Si vous
ne pouvez le deviner , il eft
du moins impoffible que la
connoiffance du pays vous
en échape .
*
Fay paße icy avec trente ou
quarante perfonnes , & nous
avons trouvé les charitez tres
minces,quoy que la Ville foit une
desplus riches du Pays.Les Magiftrats
ont défendu à chaque
particulier de donner plus de
vingt-cinq livres , & un Mniftre
cut la prévoyance de dire
en Chaire , qu'il ne fallait zien
donnerdu tout.D'ailleurs l'argent
ne vaut icy que comme en An-
Decembre 1687. T
218 MERCURE
:
gleterre , trois pour cent tout au
plus , & il ne vaut qu'un &
demy fi on le veut placer feurement
. Outre cela les espèces
diminuent de la fixiéme partie.
Les Louis d'or ne valent que
neuflivres dix fols . Il faut encorepayer
tres -fouvent les deuxcentiémes
deniers de tous les
biens qu'on poffede , ce qu'on a
veu arriver jufques à trois fois
en une année , pendant la derniere
Guerre. Il n'y a rien icy
qui ne paye quelque droit . Une
paire de fouliers paye un fol ,
nne paire de bottes , deux ; un
muid de vin , vingr-fix livres ,
GALANT. 219
Si on veut avoir des Valets &
des chevaux , on paye fix livres
par an pour chacun. Si la terre
eft bonnerelle paye jufqu'à dix
livres l'arpent. Unfac de bled
pefant cent foixante livres ,
paye quatre livres d'entrée , &
le reste des denrées à proporcion.
La biere ne vaut rien , parce
que les caux font mauvaiſes ;
ainfi quiconque n'en peut boire ,
ne veut pas faire la dépenfe
d'acheter du vin , eft obligée , à
l'exemple de quantité de perfon.
nes de ma connoiffance , de boire
du lait. Aprés cela fi quelqu'un
vous vante ce pays- cy , répon-
Tij
220 MERCURE
ي ت
dez-buy fans befiter qu'il ne die
pas vray. Il n'y apoint de bois ,
les herbes fentent mauvais ; il
eft vray qu'on s'y accoûtume
mais je doute file cerveau &
les poulmons s'en trouvent
bien. S'il y avoit du moins
de la focieté , ceferoit une confolation
, mais il n'y en a aucune
à esperer avec les Habitans
de tout le pays . On n'y voit aucune
pieté, pas mefme à la Huguenote
; car on y travaille les
Dimanches , & l'on va lire les
Gazetes dans les Eglifes.Jy vis
mefme dernierement un Devideur
de foye avecfon rouet, On
GALANT. 221
n'y trouve pas quatre Miniftres
du mefme fentiment. Il y a une
Secte de gens qui ne vont jamais
au Prefche. As difent qu'un
Predicateur ne peut que gafter
l'Ecriture en l'expliquant , &
qu'il vaut mieux demeurer chez
foy à la lire. Peut- eftre croyezvous
que j'exagere mais au contraire
,je referve beaucoup de chofestouchant
l'eftat de laReligion ,
que je vous diray à mon retour.
Je vous laiffe faire vos reflexions
là - deffus. Elles ne
peuvent eftre qu'avantageufes
à la France, & à la veritable
Religion , qui eft la feule
Tiij
222 MERCURE
qu'on y profeffe aujourdhuy
.
En vous apprenant la mort
de M' de Lamivoye , arrivée
il y a fort peu de temps , je
vous parlay de l'Abbaye de
Baffefontaine , qu'il laiffoit
vacante. Le Roy l'a donnée
à Mr Bouthillier de Champigny
, Bachelier en Theologie
, & Chanoine de l'Eglife
de Tours. Il eſt Neveu
de M. l'Evefque de Troye ,
& petit- Neveu de M. Bouthillier
Archevefque de
Tours. Quoy qu'il s'applique
beaucoup à le rendre ha-
>
GALANT: 223
bile en Theologie , & qu'il
donne unepartiede fon temps
à enfeigner la Philofophie, il
ne laiffe pas d'en trouver encore
pour prefcher. Cette
grande application & ce
grand travail donnent licu
de croire qu'il fera de tresutiles
progrés dans les Sciences
& dans l'Eglife.
Voicy une Fable dont la
moralité peut faire rentrer
beaucoup de gens en euxmefmes
. Le deffein en eft ti
ré des Emblêmes d'Alciat .
Tiiij
224 MERCURE
25225ssessessses
L'ASNE ET L'AVARE.
V N Afne portoit far fon.
dos
Quantité de friands morceaux ,
Du gibier de toute maniere you
Tout ce qu'il faut enfin pour faire..
bonne chere. EHR
Comme il alloit fon grand chemin,
I que defon fardeau le poids effez
bonnefte
Chez luy , par le travail eut éxcité
lafaim ,
As yeux un charton fe fait voir-
Parreste
.
A cet afpect il redreffe la tele ,
Since , & le devore enfin.
ya Avare,homme riche autant qu'on
lepeut eftre ,.
GALANT 225
Foyant qu'unfi maigre repas ,
A pourfon appetit de ft touchant
appas ,
Tandis que fur fon dos l'Animal
fait paroiftre
Taut de mets des plus délicats ,
D'un fi bizarre fort fe prend à rire ,
éclates
éclate **
Mais l'Afne , qui pretend ne luy
ceder en rien
De quelque heureux deftin que ton
efpritfe flatte ,
Ton fort n'eftpas , dit-il , fort different
du mien
Et toujours malheureux efclave
Des biens qu'avec travail tes mains
ont amaſſez,
Content de voir briller tes Louis en-
Staffez ATACA
Tu n'as pour tout regal qu'une mémalupachante
rave.
226 MERCURE
On a fait dans l'Eglife de
S. Sulpice le Service du bout
de l'an de feu Monfieur le
Prince . Monfieur le Prince ,
Monfieur le Duc , & Madame
la Ducheffe y affifterent,
ainfi que toute la Cour, avec
un fort grand nombre de ce
qu'il ya de perfonnes diftinguées
en cette Ville . Monfieur
le Prince traita enfuite à
difner , tous ceux qui voulurent
venir manger chez luy,
Il y eut huit tables , qui furent
fervies avec beaucoup
de magnificence , de delicateffe
, & d'ordre , ce Prince
GALANT. 227
n'ayant jamais rien fait , où
toutes ces chofes ne fe foient
trouvées . On peut dire à fa
gloire , que jamais Fils n'a
travaillé avec plus de foin
ny avec plus d'éclat , à tout
cé que fon devoir l'engageoit
de faire , pour éternifer la
memoire d'un aufli grand
homme que feu Monfieur le
Prince fon pere . On n'a rien
vû de plus beau à Notre-
Dame , que le Maufolée que
ce Prince y fit faire lors que
toutes les Cours Superieures
affilterent au Service qui fut
fait dans cette Eglife pour le
228 MERCURE
repos de fon ame . On en a
fait dans beaucoup d'Eglifes
du Royaume , avec des Oraifons
funebres qui ont eſté
prononcées par les plus celebres
Predicateurs. Tous les
lieux où l'on a fait ces pom
pes funebres , ont efté décorez
avec tout l'éclat convcnable
à de pareilles Ceremonics
, & Monfieur le Prince
graver tous ces ornemens
, & imprimer toutes
ces Oraiſons Funebres , ce
que l'on verra enſemble dans
un feul Volume . Ainfi ces
Ouvrages ramaffez en un
fait
graver
GALANT 229
·
corps , rendront immortelle
la memoire du Prince défunt
, & marqueront
à la pofterité
le zele de Monfieur le
Prince , & le tendre amour
d'un Fils , pour un Pere dont
il a efté fi tendrement
aimé.
Monfieur le Prince fait plus
encore . Il fait travailler à
plufieurs Figures de Bronze,
qui formeront un Groupe ,
au milieu duquel fera le
Coeur de feu Monfieur le
Prince. Cet Ouvrage fera
dans l'Eglife de Saint Louis,
rue Saint Antoine , où eft le
Coeur de Henry de Bourbon ,
230 MERCURE
Prince de Condé , fon Grandpere.
Le Pere Bouhours , qui
écrit toûjours d'une manie
refi jufte , aprés nous avoir
donné des Remarques nou
velles fur la Langue , dans
lefquelles on trouve de feurs
éclairciffemens fur plufieurs
doutes qu'on pourroit avoir,
a bien voulu nous apprendre
la maniere de bien penfer dans
les Ouvrages d'efprit, en faisant
paroiftre un Livre excellent
de fa façon qui porte ce titre.
Je n entreray point dans
le détail des beautez qui s'y
GALANT. 231
rencontrent , la voix publique
vous en inftruira . Je vous
diray feulement que cet Ouvrage
, qui eft eftimé de tout
le monde , a donné lieu à ce
Madrigal.
Bouhours , par tes divins écrits
Nous devrions avoir appris
L'Art de parler avec délicateffe ,
Et de penfer avec jufteffe
Mais que te fert-il d'expliquer ]
Dans mille leçons agreables
D'un Ouvrage parfait les regles veritables
?
Donnes-tu ton fecret pour les bien
pratiquer ?
Quoy qu'il foit fort dangereux
de trop 'écouter l'amour
, il faut quelquefois
s'y
232 MERCURE
abandonner
pour vivre heu
reux , & un peu d'égarement
cft favorable
aux coeurs qu'il
Un Cavaprend
foin d'un eurs c
lier à qui fon efprit & fes
manieres donnoient
dans le
monde une reputation avantageufe
, fut touché
de la
beauté d'une jeune Demoifelle
, qui n'ayant encore que
quatorze
ans , ne laiffa pas
de luy inſpirer
une paffion
tres-forte. Il la vit , il luy
parla, & ne trouvant
rien en
elle qui n'augmentaft
fon
amour
, il la demanda
en,
mariage
. Le Pere & la Mere
GALANT. 233
reccurent cette propofition
avec plaifir. Ils convinrent
des articles , & tout eftoit
preft d'eftre figné , lors
qu'un differend de Famille
qui furvint, les obligea de
changer de fentiment . Ils
firent prier le Cavalier de ne
plus venir chez eux , & quoy
qu'il puft faire pour les adoucir
l'argreur qui les animoit
leur , fit protefter fi hautement
que jamais ils ne confentiroient
à ce mariage
qu'après avoir tenté inutilement
divers moyens pour
le faire réuffir, il perdit enfin
Decembre 1687. V
234 MERCURE
toute efperance . Cette rupture
caufa aux Amans une
douleur qui ne fe peut exprimer
, & ce qu'ils fe dirent de
touchant dans deux entreveuës
fecretes qu'ils vinrent
à bout de ſe ménager , laiſſa
dans l'un & dans l'autre une
impreffion d'amour que le
temps n'effaça point . La Mere
qui s'apperceut de ces
rendez- vous , y mit fi bon
ordre qu'ils ne purent plus fe
voir. Elle ne perdit point fa
Fille de veuës & le Cavalier
que le chagrin accabloit ,
chercha à le diffiper en voya
GALANT 235
geant. Il paffa plufieurs années
hors du Royaume
, &
pendant ce temps il fe prefenta
divers Partis pour la
Belle . Comme fa beauté eftoit
foûtenuë d'un veritable
merite , chaque Pretendant
luy offroit des avantages qui
devoient l'accommoder, mais
il leur manquoit à tous ce
je ne fçay quoy qui l'avoit
frapée dans le Cavalier , &
elle aima mieux demeurer libre
, que de s'engager fans
cftre contente. Six ans fe pafferent
fans que ce premier
Amant , qui n'avoit quitté
Vij
226 MERCURE
le Royaume , que pour s'arracher
l'amour qu'il avoit
pour elle , luy cuft fair fça
voir ce qu'il eftoit devenu
Elle le croyoit roûjours dans
quelque Cour Etrangere , &
les idées qu'elle en confer
voit , s'eftoient affez affoi
blies pour l'empefchernden
penfer à luy , ou du moins
d'y penfer commeà un hom
meavec qui elle deuft jamais
rentrer dans aucun engage
ment. Les chofes eftoient en
cet eftat , lors que fa Mére
eftant un jour chez une de
fes Amies où elle l'avoit
GALANT. 237
accompagnée , fut obligée
d'en förtir peu de temps aprés
pour une affaire preffée
dont on eftoit venu luy donner
avis . Comme il n'y avoit
aucun temps à perdre , &
qu'il cuft cfté inutile de la
mener en un lieu où elle
n'euft fait que s'ennuyer.elle
la laiffa chez fon Amie , qui
fe chargea de la renvoyer le
fair. Le Mary de cette Amie
cftant revenu conta quelquest
douceurs à la Belle , & lors
qu'il fut temps de la remenert,
il fe fouvint qu'en rentrant
chez luy , il avoit veu
238 MERCURE
dans la rue le Caroffe d'un
de fes Amis qui eftoit dans
une maifon voifine . Il l'alla
trouver dans cette maifon
pour emprunter fon Caroffe ;
& luy ayant dit que c'eftoit
pour une tres- jolie perfonne
, cet Amy, fans luy demander
fon nom fut curieux
de la voir , & il le fuivit
pour eftre de la partie s
fi on vouloit le fouffrir , ou
pour demeurer auprés de fa
Femme , en attendant qu'il
fuft revenu. Jugez quel fut
l'éronnement de la Belle ,,
lors qu'en les voyant entrer.
GALANT. 229
elle reconnut celuy qu'elle
avoit aimé fi tendrement, &
dont il y avoit plus de fix
ans qu'elle n'avoit entendu
parler . Le Cavalier fit paroiftre
une joye inconcevable,
& le Mary , & la Femme , qui
n'avoient rien fccu de ce qui
s'eftoit paffé entre eux, ne les
connoiffant que depuis fort
peu de temps , furent tresfurpris
d'apprendre qu' ls avoient
efte fur le point de
s'époufer . Cette rencontre
que le hazard avoit faite , leur
parut un coup du Ciel. Ils
dirent que puis qu'ils s'ai-
*
240 MERCURE
moient encore , comme le
plaifir qu'ils marquoient de
fe revoir le faifoit affez connoiſtre
, il falloit fonger à
renoter cette affaire , & leur
offrirent tout ce que leurs
foins y pourroient contri-.
buer. Le Belle leur répondit
que la divifion seftant tou
jours augmentée entre leurs
Familles , il n'y avoit aucune
apparence qu'on puſt remettre
les chofes au prémier érat,
& que la moindre propofition
qu'on en feroit , y apporteroit
de nouveaux obftacles
qu'ils ne pourroient
furmonter.
GALANT. 247
furmonter. Ainfi il fut arrété
qu'ils fe verroient en fecret
chez cette Amie , jufqu'à ce
que le temps leur cuft appris
ce qu'il y auroit à faire pour
affeurer leur bonheur . Ils fe
virent plufieurs fois , & leur
amour fe fortifia de telle forte
, qu'ils fe promirent , quoy
que l'on puft faire , de n'eftre
jamais que l'un à l'autre . Cependant
le Pere & la Mere
de la Belle ayant feeu que le
Cavalier eftoit de retour, luy
firent de nouvelles défenfes
de n'avoir jamais aucun commerce
avec luy, Elle répon-
Décembre 1687 . X
242 MERCURE
fr
dit fans hefiter qu'elle ne fe
fouvenoit pas mefme de fon
nom , & éloigna les foupçons
qu'ils auroient pu former
d'elle , par l'extrême indifference
qu'elle leur marqua.
Quelques jours aprés
elle en parla à la Dame qui
favorifoit fa paffion , & on
tint confeil für ce qu'il falloit
refoudre . Le Mary y
ayant eſté appellé , leur propofa
un mariage fecret , &
La Belle qui eftoit déja toute
gagnée par l'amour, n'eut pas
la force de s'y oppofer. Elle
comprit que l'on pouvoit
GALANT
243
7
s'obſtiner à ne pas
permettre
un mariage qui eftoit à faire,
mais que quand il eſtoit fait ,
il arrivoit rarement que l'on
cherchaft à le rompre. On
prit des mefures , & malgré
le manque de formalitezon
trouva un Preftre qui les
maria fur le témoignage du
Mary & de la Femme . Ce
qu'il y cut de particulier
,
c'eft que la Mere quela haine
qu'elle avoit pour la Famille
du Chevalier
n'empefchoit
pas d'ettre fort devote, ayant
appris de fa Fille qu'elle avoit
envie d'aller le lendemain
à
2
X ij
244 MERCURE
une Eglife un peu éloignée ,
où il y avoit quelque devo
tion particuliere , l'y voulut
accompagner. C'eftoit où le
mariage devoit eſtre fait . La
Dame qui avoit la confidenee
, ayant efté avertie de cet
obſtacle , ne changea point
de deffein. Elle fe trouva
comme par hazard dans cette
Eglife , & eftant venuë faluer - ›
la Mere , elle la pria , puis
que la rencontre luy eftoit fi
favorable de luy vouloir bien
donner fa Fille pour luy aider
à choifir quelques étofes , luy
promettant qu'elles vienGALANT
245
droient la rejoindre avant
qu'elle euft finy toutes fes
prieres.L'Amie obtint la permiffion
qu'elle demandoit ,
& fortit avec la Fille . Elles
rentrerent auffi - toft par une
autre porte de l'Eglife , & fe
coulerent dans une Chapelle
où le rendez - vous eftoit donné.
Le Chevalier & le Mary
de la Dame les y attendoient
avec le Preftre. La
Chapelle fut fermée , elle
eftoit bien clofe , & on ne
pouvoit y eftre veu . Si toft
que le mariage cut efté fair ,
lles allerent reprendre la
X iij
246 MERCURE
Mere qui ramena fa Fille
chez elle , en parlant d'étofes
qu'il faloit venir chercher
plus à loifir , parce que la
crainte de la faire trop at
rendre ne leur avoit pas permis
d'en examiner un affez
grand nombre. Le Cavalier
fut charmé de fon bonheur.
La difficulté de voir une aimable
Femme qu'il aimoit
plus que foy- mefme , luy en
rendoit le plaifir plus piquant
& plus fenfible. Il
eftoit Mary & Amant tout
à la fois , & les privileges de
l'un fe trouvoient affaifonnez
GALANT 247
de tout ce qu'ont de plus vif
les defirs de l'autre . On n'eut
aucun foupçon de ce mariage
, & le fecret fut entierement
gardé , quoy que la
Belle cuft efté forcée de le
découvrir à une Femme do
Chambre qui luy eftoit ne
ceffaire , ou pour fortir avec
elle quand quelque pretexte
luy donnoit occafion de voir
fon Mary you pour l'envoyer
de temps en temps en un lieu
particulier , où il eftoit convenu
qu'elle auroit toûjours
de fes nouvelles . Les chofes
feroient encore demeurées en
X iiij
248 MERCURE
tet eftat fans un incident qui
l'obligea de parler. Le Cavalier
conclur une affaire qui
luy eſtoit fort avantageufe .
Il falloit payer une groffe
fomme , & il eut befoin de
deux cens Louis pour la
fournir. La Belle qui le vit
dans quelque embarras, cher
cha les moyens de l'en tirer.
Son Pere avoit beaucoup
d'argent inutile , & il luy a
voit montré plufieurs fois
un fac remply de Louis , à
quoy il ne touchoir points
& qu'il deftinoit pour fon
mariage. Elle engagea la
GALANT. 249
Femme de Chambre à prendre
dans fa poche la clef de
fon Cabinet aprés qu'il feroit
couché . Elle le fit , la Belle
entra dans le Cabinet , &
prit les deux cens Louis dont
elle crut que fon Pere ne
s'appercevroit au moins de
long- temps . Un mois s'eftoit
à peine paffé , que l'envie d'ajoûter
chcore / cent autres
Louis à cette fomme , luy fit
compter fon argent . Ayant
trouvé qu'il luy en manquoit
deux cens , il fit grand bruit
fur le vol , & foupçonna d'abord
la Femme de Chambre ,
250 MERCURE
parce qu'il n'y avoit qu'elle
qui cuft pû prendre la clefde
fon Cabinet. Un Laquais
qu'elle avoit fait maltraiter
pour quelque friponnerie ,
rapporta qu'il n'y avoit pas
long - temps qu'il avoit en
tendu ouvrir le Cabinet de
fon Maiftre pendant qu'il
eftoit couché . Ce fut affez
pour luy faire croire qu'elle
eftoit coupable. Il la fit mettre
en prifon , voyant qu'elle
perfiftoit toûjours à nier ,
quoy qu'il luy cuft promis
de luy pardonner
, pourveu
qu'elle luy rendift les deux
GALANT. 251
cens Louis . On l'interrogea
trois ou quatre fois , mais
fans luy faire avouer aucune
chofe , & enfin on luy fit
connoiftre que la dépofition
du Laquais eftoit fuffifante
pour la faire mettre à la
Queftion . Elle changea de
couleur , & fut fi épouvantée
de cette menace , que non
feulement elles declara que
fa jeune Maiſtreffe avoit pris
l'argent qu'on demandoit ,
mais encore qu'elle s'eftoit
mariée fecretement . Le Pere
furpris ne fceut que s'imaginer
. Il tint d'abord la chofe
?
252 MERCURE
impoffible , mais les circon
ftances qu'elle expliqua
, parurent
fi pofitives, qu'il com
mença de craindre qu'elle
n'cuft dit vray. Il alla trouver
fa Fille , la preffa de l'é
claircir fur ce mariage , & remarquant
qu'elle eftoit tremblante
& toute interdite , il
entra contre elle dans une
telle fureur , que fi elle n'euft
trouvé moyen de s'échaper ,
elle cuft cfté en peril d'en?
porter les marques . Elle fe
fauva chez fon Mary , qui ne
croyant plus devoir garder
le fecret , envoya un homme
"
GALANT. 253
d'un rang diftingué pour ap
paifer fon beau- Pere. Cer
homme qui avoit beaucoup
d'efprit , & que chacun eſti
moit pour fa prudence , luy
reprefenta que ce mariage
devoit avoir efté arrefté aut
Ciel , puis qu'il s'eftoit fair
aprés que les deux Amans
avoient efté feparez plus de
fix années. Il répondit tout
tranfporté de colere qu'il le
feroit rompre , & qu'il en
fçauroit trouver les moyens .
Cela eftoit fort aifé , puis
que les formalitez n'y a
voient pas eſté obſervées . Ce
254 MERCURE
luy qui prenoit les interefts
de fon Gendre , ne fit ceffer
fes emportemens
qu'en difant
qu'ils eftoient juſtes ;
mais enfin il menagea fon
efprit avec tant d'adreffe
qu'il tira parole , qu'avant
que d'en croire fon reffenti
ment , il prendroit avis de ſa
Famille. Ce Pere affligé le
fit , & il affembla tout ce
qu'il avoit d'Amis . Ilsle plai
gnirent de ce que la Fille s'étoit
oubliée jufques au point
de difpofer d'elle - mefme
malgré luy , majs ils le prierent
en mefme temps d'exa,
GALANT. 255
miner ce que peut une violente
paffion fur une jeune
perfonne. Quoy qu'elle fuft
extremement condamnable ,
elle eftoit toûjours fa Fille ,
& il ne pouvoit rien faire
contre elle qui ne tournaft à
fa honte. Un motif de confcience
fe joignit à ces raifons.
Ce mariage approuvé
réüniffoit deux Familles , &
le plus avantageux eftoit de
ne faire aucun éclat. On le
fléchit , & il pardonna. La
Femme de Chambre fortit
de prifon. Le mariage , quoy
que déja fait , fut celebré
256 MERCURE
de nouveau dans toutes les
formes , & on n'en virjamais
un, où il y cult ny plus d'union
, ny un bonheur plus
parfait.
Je vous ay
mandé
peu de
nouvelles
de
Pologne
pendant
toute la
Campagnes
-parce
qu'elles
ont toûjours
efté fort
incertaines
, & que
ce qu'un Ordinaire
avoit apportée
, étoit détruit
par l'autre
Ordinaire
. Ainfi ce qui
s'en trouve
dans les nouvelles
publiques
pourroit
fuffire
à remplir
plufieurs
Volumes
.
Je demeure
d'acord
que la
GALANT. 257
4
verité s'y rencontre prefque
entiere ; mais comme pour
la démefler il faut lire beaucoup
de chofes fauffes , &
inutiles , j'ay cru devoir la
mettre icy toute pure : Vous
la trouverez dans la Lettre
que je vous envoye , où tout
ce qui s'eft paffé dans la
derniere Campagne des Polonois
, eft renfermé en peu
desparoles . Elle eft d'un fort
habile homme qui a efté
témoin de toutes les chofes
qu'il a écrites,
Decembre 1687. Y
258 MERCURE
522-25522-52252 :225
AU CAMP
Sur le Niefter à trois lieuës,
de Caminiek , le 7. Septembre
1687.
L
A Campagne a en des.
commencemens fi peu remarquables
, que j'ay attendu
qu'elle m'ait fourny quelque
particularité digne de vous eftre
écrite , pour ofer vous "fatiguer
d'une Relation ; outre que
puis noftre retour des Bains de
Silefie , nous avons eflé dans
un mouvement continuel , avec
deCALANT
259
peu de fejour , de frequentes
alarmes des Tartares , qui n'ont
abouty qu'à nous tenir en haleine
, & toûjours fous les armes.
Voicy donc un petit détail de
ce qui s'eft paẞé dans noftre Armée.
Le Grand General l'avoit
mandée au 27 Avril, pout empefcher
les Convois de Valaquie
d'entrer dans Caminiek ,
qui
eftoit la feule expedition que
nous pouvions envifager. Cependant
au commencement de
Fuillet , qu'il eut avis certain
de la marche de fix mille Tartares,
qui efcortoient douze cens
chariots de vivres & de muni-
Y ij
260 MERCURE
tions ,il ne put ramaffer que trois
mille chevaux, & dix- huit mille
hommes de pied , avec lesquels
neanmoins il s'avança dans les
Boucovines pendant fix jours ,
mais le Convoy ayant pris une
autre route , & eftant heureusement
arrivé à Caminiek fans
aucun obftacle le grand Generol
revint fur fes pas , & crut
• devoir faire le degaft autour de
la Place , où les Turcs ont une
lieie de pays bien cultivé, &
bien fertile . Il fit faire auparavant
quelques executions de Co-
Jonels & de Huffars , & cer
exemple de feuerité fit que les
GALANT. 261
pareffeuxfe hâterent de joindre
leurs Etendarts , & que toute
l'Armée eut une foûmiffion extraordinaire
pour tous les ordres
du grand General. D'un autre
cofté une Compagnie de Huffars
venant au Camp, & apprenant
que l'on y coupoit des teftesfans
nulégard aux personnes, deferta
toute entiere , & l'on envoya
des Troupes furlesTerres de ceux
qui la compofoient , poury demeurer
en garnison .
Le grand General mena enfaite
l'Armée à Caminiek , d'où
la Garnifon fortit , &femit en
bataille à un qnart de lieue au
262 MERCURE
delà de la Contrefcarpe. Il fe
paßa pendant quelques jours des
affaires de petite confequence
aprés cela il y en eut une gene→
rale qui fut opiniaftrée , & vigoureufementfoutenue.
La Place
faifoit un feu d'artillerie épouvantable
; mais enfin la Cavalerie
Polonoife mit en defordre
celle des Tartares Lipka , qui
faifoient l'Avant-garde des Ennemis,
& toutfut renversé pellemefle
dans le foßé de la Ville ,
avec tant de fureur , que fil on
eust eu de l'Infanterie pourfefaifir
des poftes avancez , on feroit
entré dedans avec les fuyards &
GALANT. 263
dont un grand nombre demeura
dehors ; le Bacha ayant fait lever
les ponts pour éviter un plus
grand malheur. Depuis ce jourlà
les Turcsfe tinrent derriere
leurs murailles , & fe contenterent
d'envoyer de petits Partis
de Tartares , qui firent des prifes
à la verité, & mesme une
fois , de cinq cens quatre- vingt
chevaux du grand General,
fon Ecuyer avoit envoyez paifre
au delà du Niefter , un peu
loin du Camp ; mais cela n'empefcha
pas que l'on ne fourrageaft
les environs pendant fix
femaines que l'Armée a campé à
deux lieuës.
que
264 MERCURE
4
cing
Dans ces entrefaites des Tartares
de Krimée , ceux de
Budziac allerent vers le Borifthene
, où les Mofcovites devoient
faire une grande diver
fion. En effet ilsfe mixent en
campagne à la fin de Juin avec
trois cens mille hommes ,
cens pieces de Canon » quatrevingt
mille Cofaques qui en a
voient cent pieces , dix mille
hommes pour la poſter vingt
mille pour creufer des puits dans
Les deferts , & trente mille Vo
lontaires qui marchoient devant
pour découvrir. Quand ils fu
rent en marche , les Czars envoyerent
GALANT: 265
eut
voyerent au Roy de Pologne
pour fe plaindre du retardement
de fon Armée, qui felon les Articles
du Traité de Ligue , ratifié
à Leopold au mois de Decembre
•paßé, devoit entrer en Budziac.
pour enveloper les Tartares des
deux coftez. Cet Envoyé trouva
la Cour àZolkieuy , où il
audience le s . Aouft . Le Roy en
partitle 10.mena le Mofcovite
jufqu'à l'entrée de la Podolie
, afin qu'il pust afleurer
fes Maiftres de la bonne difpofition
de Sa Majesté. On marcha
enfuite à grandes journées juf
ques à Bouchacz , à dix lieues de
Decembre 1687. Z
266 MERCURE
Caminieks où le Roy manda les
Generaux pour tenir Confeil.
Ir s'y rendirent de l'Armée le
20. d Acuft , & le lendemain le
Roy les affembla aver quelques
Palatins , Evefques & Caffelans
qui l'avoient fuivy, dù l'on
conclut que Sa Majefte Sa Majesté ne devoit
point aller à l'Armée , qui
estoit trop peu nombreuse pour
pouvoir entreprendre quelque
chofe digne de fa prefence , les
Ennemis ne paroisant pas d'ailleurs
encore en campagne . Ce
Confeil fut furry de plufieurs
autres , qui allerent à faire conftruire
des ponts fur le Nieſter ,
G
CGALANT 267
pour paper ca fleuve , co-contenter
en quelque façon les.Adofcogites.
En attendant onreſolut
de bombarder Caminick & pour
L'execucion de estreentreprife, de
Grand Generalpria le Roy d'enqoyer
à l'armée le Prince fon
Filsaifné , aug. ilvoulut bien
déferer le Commandement.
The Pendant que l'on raifonnait
ainfi à Bouchaez mon cut avis
• que cette prodigieufe Armée des
Mofcovites s'eftoit retirée , non
fans quelque soupçon qu'ils euf
fent fait lear accommodement
avec la Porte. On fceut par
gens venus de ce Pais - là ,
a
que
Z ij
268 MERCURE
le General Moscoviter dyant
marché fort avant dans les der
ferts fans pouvoir trouver de
Peau fuffisamment la pestosić
toit mife dans fon Camp ›
voit enlevé quarante mille hom
mes que Sultan Nuradin sé
toit avancé avec quatre- vingtmille
Tartares feulement que
ces deux Arnées s'effoient entreregardées
defangfroidfans s'envoyer
reconnoistre que le Tartare
avoit fait une fauffe marche
vers Kiovie , pour donner
de la jalousie au Mofcoride &
qui avoit réüſſi , & obligé ce
General de courir au fecours de
GALANT 269
de
6 Pays-là , & qu'il avoit dit
enfe retirant , qu'on devoit d'a
bord , comme des Chaffeurs , re
-connoiftre le Fort avant que
lancer la Befte , mais que la pro¬´
chaine Campagne on verroit ..
fursce qu'on luy objecta que
peut- eftre les Czars ne luy don
neroient plus le Commandement
des Armées , ilrépondit qu'en ce
cas il fe feroit Moines, & il partit
là -deffus . On ajoûte qu'en
entrant en Campagne il déploroit
charitablement la destinée
du Kam , qu'il alloit enveloper
par cette multitude d'hommes
qu'il trainoit aprés foy.
Zij
270 MERCUA
@
Ces
nouvelles ne
changerend
rien aux refolutions du Conſeit.
Onfe prepara a recevoir Sultan
Nuradin
qui felon les appa
•
rences devoit bien - toft noustomber
fur les bras aprés la retraite
des Mofcovites qui le tenoient
échec fur le
Boriftene. Le
Roy fit partir le Prince ſon Fils
pour l'Armée , où il fut recen
avec toutes les démonstrations
imaginables de foumission & de
déference. I partit luy mefme
le
lendemain, poftafon Camp
à Taflovik Place autrefois
confiderable , qu'il repritfur les
Turcs l'année qui fuivit le ſe--
4 .
GALANT
cours do
270
NO
IN910M97
à Vienne , où il ne
s'est rien palle de confiderable
que defrequentes échafourées des
Tartares qui venoient tafter nos
Troupes. Hyen avoit cinq cens
dehors lors que l'Armée s'approcha
de Caminiek. Comme ils
ny purent rentrer , ils tinrent les
Bois des environs de noftre
Camp le harcelerent toutes les
nuits : La moitié de cette Horde
s'avança en Volinie , d'où elle
ramenoit huit cens Payfans ,
mais où elle rencontra un Geneelle
nommé
ral Cofaque nomme Paly avee
un Seigneur Polonois , Frere du
Chevalier Lubomirski , qui luy
૨૦
Z iiij
272 MERCURD
ofterent ces infortunez Efelaoees » →
défirent entierement le Party
Tartare , à vingt ou vingt-cinge
prés qui fe fauverent de wireffer
de cheval wins oursfor smot??
Cependant on eut des avisp
certains que lesTartares eftoient
au Budziac , de retour des bords
du Boriftene que le Seraskier ,
avoit envoyé un gros Party vers
Caminiek pour apprendre des
nouvelles de noftre Armée , lequel
Party avoit paffe le Niefter
bien au deffous de la Place ,
que nosPontsfur ce fleux e eftoiết
fort avancez. Cependant nofre
Armée groffiffoit tous les jours ,
GALANT. 273
le Prince y avoit amen « l'Artillerie.
Elle confiftort en foixante
pieces , buit mille fix cens
Bambes ou Carcaffes , le Roy ne
s'estant refervé auprés de luy
que fix Compagnies de Pancernes
oftrois de Reiftres , deux
d'Infanterie, quatre de Dragons,
deux de Janiffaires , deux de
Heiduques , avec un Taborde
neuf cens Chariots. Le Samedy
30. le Prince & les Generaux
pofterent leur Camp à un quart
de licue de Caminiek ,
connivent le mefme jour la
Place pour trouver le lieu avantageux
pour la Batterie qui
re274
MERCURE
fut jugé tel au delà de ta Riviere
de Sinotrix , laquelle faitune
prefqu'Iſle de la butte où cette
Ville af baſtie Le Dimanche
l'Armée paffa le defilé de cette
Riviere a du Kalon , &fit la
Batterie contre la Place du cofté.
de la Valaquie , contre l'attente
des Turcs & de tout le monde
qui a cra jufques siexo que Gas,
miniek n'eftoit prenable ques
par une tefte de Plate forme
où font les Chafteaux dont la
Ville eft couvertes de førte que
toute leur Artillerie eſtant, dans
ces Forts , on ne tira fur nous
que de trois endroits , avec neuf
GALANT. 475
pieces de Canonſeulement squatre
en un endroit trois en un
autre & deux ſur und Four,
gens hors d'anore ont
compté dent cinquante volées te
Samedy & un peu plus de trois
cens lèlendemain. Le Lundy 1.
Septembre & midy la premiere
Bombe fut tirée. Les Turcs qui
s'y attendoient ,ou a voient abatu
les toits des Maiſons , ou fe tes
noient prests à éteindre le feu ,
car quoy que nos Bombardiers
adreſſaſſent affez jufte , & que
nous avons veu les effets ordinaires
fur des Maiſons de bois ,
un moment 'aprés tout eftoit és
276 MERCURE
roufe. Les Tures cependant fi
rent ramener l'Artillerie des
Chasteaux fur les Ramparts de
la Ville , nous les voyons
dans un fort grand mouvement
car nos Batteries effotent ft prés
qu'on diftinguoit , la couleur
des habits , & la fituation des
hommes qui estoient aux murailles
ou dans les rues . Vousfeavez
qu'on voit ce qui s'y paffe
de deffus les hauteurs dont la
Place eft commandée. Le Mardy
2. on pouffa la Batterie jufà
la portée du fufil , du
bord de ces hauteurs qui tiennent
lieu de contrefcarpe ; & on en
ques
GALANT 277
*fit deux de douze Mortiers. On
tira mefme quantité de boulets
rouges , dont l'efferfut empefché
par une fort grande pluye qu'il
fit depuis fix heures du foir juf
da
ques à midy du lendemain.
Pendant ce temps , les Tarta
res informez de ce qui fe paffoit
devant la Place qu'ils creurent
affergée , partirent du Budziac,
s'avancerent à nous a grandes
journées ; ce qui obligea le
Roy de mander au Prince de dé
“camper-, & de revenir en deça
du Senotrix pour n'eftre point
enfermé entre l'Armée ennemie
Caminick Le Roy luy- mef
278 MERCURE
lespaffer,
me alla chercher un pofteruers te
NiefterleMercredy pours ap
procherde nos ponts @g.!
afin de retenir lesTartarese Ka-
Jaquie , car leur deffein eftain de
traverſer la Riviere au deffous
de Caminiek, & de marcherfør
nos Terres . Le Roy eftant arrivé
an Niefter quipaffe adenxalienës
de fon Camp, da Zaslávičke,
trouva un retranchement dans
le bois des environs,Codes Rayfans
enfermez qui gardoient ces
vives, & un Bac contre les Ennemis.
Ce Prince apprit en celieu
qu'il y avoit de l'autre coflé un
Envoyé Tartare de la part de
GALANT 279
Sultan Nuradin , qui demandoit
LV au Camp. Il refolut de
205 Ettendre dans celuy de
-Tallowicks, & Sa Majesté y
retourna le jour mefme à onze
heures du foir, Cependant l'Ar
mée fuivant fes ordres, repaffa
en deca du Sinotrix le Mercre
&
dys dans le Tabor pour ſe difpofer
à paffer en Valaquie , an
devant des Ennemis , qui le
lendemain Jeudy envoyerent un
Party confiderable pour tafter
nos Fourrageurs , apprendre
ce quife paffoit parmy nous . Le
Vendredy , nous nous approchames
des Ponts du Niefter , dans
280 MERCURE
le deſſein de paffer ce Fleuve le
jourfuivant , ce qui a eftors ap- s
é, auffi biens que la des paffer.
de l'EnvoyéTartare, qui eft dans
une petite Ville fur le Niester
à deux lieues du Camp de Taslovichs
con le Roy attend les
nouvelles affeurées de la Marche
de Sultan Nuradin , comme
non les ordres de Sa Majesté
pour continuer la noftre, xy a
Il y a quelques années que
je vous parlay de l'établiſ
fenient de l'Opera de Marfeille
J'ay à vous dire aujour
d'huy qu'un fort habile
GALANT 281
home en établit un à
Londont les premie
reprefentations.com
menceront au mois de Jang
vier prochain . Il y afujet de
croire que le fuccés en fera
grand , puis qu'on a couru
aux repetitions avec beaucoup
d'empreffement &
que ceux qui en onɩ vû
les premieres , y ont pris tant
de plaifir que la foule ayant
augmenté , on a efté obligé
de prendre de l'argent aux
dernieres qu'on a faites , le
Public ayant demandé en
grace qu'on le recouft. Phaet
1
1
Decembre 1687 A3-
382 MERACORE
ton eft le premier Opera vur
féra reprefenté & l'onder
continuer ces divertiffenen.
par l'Opera de Bellerophon
M le Comte de S. Vallier
s'eftant démis volontaires
ment de fa Charge de Capitaine
des Gardes de la Porte,
Mile Comte de la Chaife ,
Senéchal du Lionnois , &
Frere du Pere de la Chaiſe ,
Jefuite , Confeffeur du Roy,
en a preftéle ferment
entre les mains de Sa Majefté.
Ce Comte eft Cadet
de fa Maifon qui eft ancien
no, & alliée aux meilleures .
GALANIM 28x
Malons du Lionnois , Beau
jobis Boutbonnois & Aut
argne) ¡Ilseftauffi allié des
Maiſons d'Alegre & d'Urféj
19OnWient de m'apprendre
la mort de Madame de Charny,
s Elle s'appellort Lourſe
Larchers & eftoit Femme de
Moffre Nicolas Louis - François
Lotin , Seigneur de Char
nys Saint Pere Avy , Vaire
& autres lieux , Chaftelainde
Chauny , Prefident en las
Cour des Aides de Paris , &
auparavant Confeiller au Parlement
de Mets. Ce Prefi
dent elt d'une ancienne Fi
Aa
1
28 MERCURE
mille dans la Robe , quiporeéchiqueté
d'argent
d'azi )
Robert Lotin S de Charny,
receu en 1480. Confeiller
aul
Parlement
de Paris , eftort
fon quatriéme Ayeulall
époufa Marie Aguenin le
Duc , d'une Famille qui a
donné un Prefident au Mortier
, un Procureur General
& autres Officiers au Parlement
de Paris , & il en eut
Robert Lotin, S de Charny,
Confeiller en la Cour des Aides
, qui de Loüife Hurault ,
de la Famille des Hurault de
Chiverny , dont il y a eu un
GALANT 28
Chancelier de France , laiffa
Gullaume Lotin, S de Chary
Maistre des Comptes
Paris.Ce dernier ayantépoufé
Jeanne Bochart,de la Famille
des Bochart, Ss de Cham
pigny & Sarron , dont il y a
cu un premier Prefident au
Parlement de Paris , fut Pere
d'un autre Guillaume Lotin ,
S de Charny , Prefident aux
Requestes du mefme Parlement
lequel s'eftant marié a
avec Magdeleine Morin, fille
de Jean Morin, S de Martilly
, en cut François Lotin ,
Si de Charny , Confeiller en
286MERCURE
la Grand Chambre ducarelement
de Paris. Cieftoine
Pere de MPrefident de
Charny, & de Meffiredfidores
Lotin de Charny › Confeillet
au Grand Confeil , & en la
Chambre Souveraino de
l'Arfenal. Ils font tous deux
Fils de Damo Elizabeth Ga
min Fille d'un Confeiller aut
Parlement de Parish Cetter
Famille eft alliée aux de Lon
gueil , le Prevoft , le Jau , de
Harlus , Acaric, de Soulfoux,
de Lauzon , Berziau , Huault
de Montmagny , de Marles ,
& autres
GAUANTM287
Comme vous me marquez
avarlen avec plaifir toutes
Nouvelles que je vous ay
mandées des Ambaffadeurs
de Siam , depuis leur départ
de France , jy dois ajoûter ,
que les Jefuites qui en ont
toujours de tres curieufes ,
& de tres-fidelles , en ont eu
depuis celles qui fontvenuës
du Cap de Bonne- Efperance,
& qu'ils ont receu des Lettres
qui marquent l'arrivée des
Ambaffadcurs , & de nostre
Flote devant Bantam. Je n'en
fçay pas encore bien le détail
; mais il me paroift par
288MERCURE
tout ce que j'en ay entendu
dire que le Gouverneur a lit
aux François un accueil beau
coup meilleur que la dernie
re fois qu'ils pafferent devant
cette Place . Ceux qui ont des
Parens ou des Amis.fur cette
Flote , ou qui par d'autres interefts
doivent fouhaiter qu
elle arrive heureufement à
Siam , ont lieu de fe réjouir
de ces nouvelle s .
On ne peut rien ajouter à
la defolation dans laquelle
fe trouve la Ville d'Alger
par la prise de la moitié des
vingt- fix Vaiffeaux Corfaires
qu'elle
GALATH. 289
qu'elle avoit en Mer . Ce malheur
la prive non feulement
des prifes dont ces Vaiſſeaux
l'enrichiffoient
tous les ans ,
mais encore des Vaiffeaux
mefmes
, qui ne luy rapporteront
plus rien, & qui auroient
pu luy valoir beaucoup . Ce
n'eſt pas encore tout ; les autres
Vaiffeaux de ces Barbaes
font tellement épouvantez
, qu'ils n'ofent plus fe
montrer , de peur d'eftre pris
par ceux du Roy , de forte
qu'il n'en eft que
retourné à Alger ; & pour
furcroift de crainte , ils en-
Decembre 1687.
très -
peu
Bb
290 MERCURE
tendent parler d'un nouvel
Armement de Mer capables
d'exterminer des Puiffances
qui feroient beaucoup fupe
rieures à la leur . Cette maniere
de les pourfuivre vivement
les met hors de toutes
mefures . Leurs Vaiffeaux avoient
toujours efté meilleurs
voiliers que les noftres , & ils
ne croyoient pas que nous
leur puffions jamais faire de
dommage confiderable fur
Mer ; mais tout eft changé
fous le Regne du Roys &
mille chofes qui jufques 1cy
avoient paru impoffibles ,
font devenues aifées dés que
P
GALANT 291
ce Monarque a voulu les entreprendre
, tant elles font
bien concertées & bien executées
. Le dernier Vaiſſeau
que les Algeriens ont perdu
a efté pris par M le Marquis
d'Amfreville , Chef d'Efcadte
, qui commande le Vaiffeau
le Serieux . Il le rencontra
fur la fin du mois paffé
dans les Mers de Sardaigne
& legros temps qu'il faifoit ,
ne l'ayant point empefché
de l'attaquer , il le fit d'une
maniere fi vigoureufe , que
les Corfaires ayant efté mis
hors d'eftat de combattre ,
Bb ij
292 MERCURE
furent contraints de le faire
échoüer vers la cofte Meridionale
de Sardaigné du côté
de l'ffle de Saint Antioco ,
prés de la petite Iflé dé Vacca.
Ce Vaiffeau eftoit monté
de trente- fix pieces de Ca:
non & de trois cens hommes..
Il y avoit quarante- fix Efclaves
Chreftiens , prefque
tous François M le Marquis
d'Amfreville les délivra , &
ramena à Toulon cent quatre-
vingts Turcs . Il y árriva
4. de ce mois . Le Vaiffeau
Corfaire fur relevé & remis en
Mer , mais un coup de vent
j'ayant feparé de ce Marquis
le
GALANT 293
il alla échouer fur les coftes
du Languedoc. Tous les
ont efté fauvez avce
hommes
on
les Canons & les Agrets .
Le vray mot de la premiere
Enigme du dernier mois étoit
l'Ancre , & il a efté trouvé
par M ' Digeon de la Fonraine
des Blancs- manteaux ;
le beau Clerc de la rue Sainte
Avoye , & la charmante &
incomparable Nannon Gloquet
du Ponteau de Mer.
La feconde a efté expli
quée fur le Balay qui en eftoit
le vray fens , par Mts Morel
de la Chapelle , Officier de
Bb iij
294 MERCURE
=
la Marine Louis Cimard
Ecolier en Droitsrue Percée ;
le fidelle Amant de la charmante
Aimée de la Place
"Maubert ; l'Homme armé
prés les Blancs- manteaux
le Conquerant dans fon quartier
d'Hyver le Jardinier
fincere de Troyes , le Gendre
diſgracié de la mefme Ville ,
ou l'Amoureux de la belle
Agnes de Sezane ; l'Hiftorien
du Vivien de la rue de
l'Arbre fec ; le Coeur brodé
de la rue Comteffe d'Artois ;
l'Eftempois
du
s du Crucifix
S.
Jacques
; Mademoiſelle
M.
M. D. TH. Lyonnoife
, âgée
GALANT 295
(
de 14 ans l'Aimable Brune
de Montagny de Flye ; l'Af
femblée jolie de la rue de
l'Arbre-fec , & la trop Fiere
du Chapeau rouge de la ruë
des Lombards.
Ceux qui ont expliqué
l'une & l'autre Enigme ,font
Mrs l'Abbé Harcoüet ; Bouchet
, ancien Curé de Nogent
le Roy ; de Beauregard;
Viole de la rue Baubourg ;
Gruon de Neuville ; Bobance
proche Caudebec ; J.
Crefpeau rue de Lamoi-
Lourdet , le joyeux
A
gnon , Lourdet
Voifin de la rue de Bailleul ;
Bb iiij
296 MERCURE
le Directeur du Palais de Bachus
de la rue de l'Arbre- fec ;
le Remaide de la rue des Petits
- Champs ; le Genic , l'Inconftant
puny & fon aimable
Coufine ; le grand Maistre de
l'Obfervatoire de S. Germer
de Flye le Berger Nicaife
Hermite de Fonteyraut , Ni- ·
colas le grand Veneur le
Chevalier de Sainte Anne
mort & refufcité par les foins
de l'aimable Angelique de
Mante ; le Chevalier des Echaudez
de la rue de l'Arbrefec
le bon Amy des Mufes
de Lyon ; Mefdemoiselles de
Marcilly de Bernay ; Gaillot
;
GALANT. 297
rue Saint Martin ; Nicot Ro
maine ; Querven de Breft ; de
Fatonville de faint Leger des
Preaux ; Boquet de Dieppe ;
l'Aimable & fpirituelle Fille
du plus genereux Amy ; la
Belle de Troyes àl'Anagrame
Raye ce Heros inutile; la fidelle
Fanchon , & la grande Anachorete
; la Belle indifferente
de la rue des Petits Champs ;
la Belle Marguerite de la ruë
de Jouy la belle Brune du
coin de la rue aux Ours ; la
charmante Voifine de l'Argus
de la rue Saint Martin ;
T'aimable Clarice de la vieille
4
298 MERCURE
rue du Temple; l'Inconftante
de la Clef d'argent de la rue
S. Denis ; l'Aimable inconnue
du quartier S. Jacques ;
l'Aimable Lyfette de la ruë
S. Louis du Marais , la Belle
& fpirituelle Libraire de la
rue S. Jacques ; le petit Antoine
de Picardie ; le plus jeune
Commis au Greffe dur Parlement
, & les grands Devincurs
d'Abbeville .
Les deux nouvelles Enigmes
que je vous envoye ,
font de M Charon , Principal
du College de Gumery
en Champagne.
1
GALANT. 299
& coup
ENIGME.
Voy que tout feul d'une
ventrée ,
Ο
Pay des Soeurs & Freres de lait ;
L'ay des Parens , & de nom &
ne
d'effet
Qui ne font point de ma lignée.
S
Suis -je petit ? Le plais affez aux
-yeux',
Avec moy quelquefois on s'amuse ,
on badine
Mais a coup de bâton l'on me graiffe
Pechine
LapLord que je fuis un peu plus
vieux.
o MERCURE
$
Ie fais pitié , non pas envie
Mon fort ne fait point de jaloux ,
Puis que je reçois mille coups
Aprés ma mort , comme pendant ma
www.vic
.
En moyj'ay de fort grand défauts,
Quoy qu'en rendant de bonsfervices
Mais ma pareſſe , & mes caprices
M'attirent prefque tous mes
maux.
23
Quelques mépris cependant que
j'endure,
Ie puis me vanter de l'honneur
D'avoir fervy de Char , ou plutoft
de montur:
Au Triomphe d'un grand Sei-
Shour.
GALANT 301
AUTRE ENIGME.
7
E couche toujours fur la dure
Te ne me fers jamais de lit ,
Mon veftement eft fans coûture ,
Ie ne change jamais d'habit,
S
Comme je n'aime pas le monde ,
Le longdu jour je fuis chez moy;
Vois - je quelqu'un faifant ma..
ronde ,
Ie rentre , où je demeure coy .
S
L'on me fait une rude guerre ,
Bien que mon naturelfoit doux
Et pour me garantir des coups
Te me cache au fond de la terre.
S
Mais belas, quelle feureté !
Dans ce noircreux à peine j'entre,
302 MERCURE
Qu'on a pour moy la dureté
De my chercher jusqu'en fon
centre.
$
200
Vn fâcheux Sergent tout velas 12
Vient m'affigner à domicile riba
Et me pouffant d'un air fort refolu
M'oblige bien de faire gille.
2
Alors fans nul ménagement
Lors qu'on me tient on refout mon
Supplice
Corde , feu ,fer,font le tourment
Que de mes ennemis prepare l'artifice
.
Quoy que toutes les Nouvelles
publiques foient rem
plies du détail de l'Entrée de
M' le Marquis de Lavardin à
GALANT 203
Rome , & qu'on en voye une
infinité de Relations, je croy
que vous ne laiffez pas d'en
atrendre une de moy . Je n'ay
cependant autre choſe à vous
apprendre que ce que celles
qui font veritables vous en
ont rapporté ; car il y a un
certain ordre , & de certains
faits qui doivent eſtre ſemblables
dans toutes les Relations
, à moins qu'elles ne
foient fauffes ; mais il y a
fouvent mille petites particularitez,
aufquelles ceux qui
ont mefme efté témoins de
cé qu'ils écrivent , ne pren
304 MERCURE
nent pas toûjours garde , &
ce font ces particularitez qui
jointes à un détail fort exact,
& à beaucoup de choſes dont
les unes ont efté omifes dans
une Relation , & les autres
dans une autre , compofent
celle que vous allez iire . Vous
la trouverez même beaucoup
plus ample dans fon commencement
, puis que je remonte
plus haut que n'ont
fait les autres Relations .
Le 16. Novembre dernier,
M' l'Ambaffadeur & Mada
me l'Ambaffadrice , aprés
avoir entendu la Meffe à
GALANT 205
Storta , petit Village à huit
milles de Rome , en partirent
fur les onze heures du
matin , avec tout le grand
équipage dont je vous donneray
le détail dans la fuite
de cette Relation . Ils allerent
depuis Storta jufqu'à Pontemole
, dans les Litieres de
Monfieur le Grand Duc. Mr
l'Ambaffadeur receut dans
ce dernier lieu un Courier
de M le Cardinal d'Eftrées ,
& il apprit dans ce mefme
temps que M le Cardinal
Madalchini arrivoit avec
trois Caroffes à fix chevaux;
Decembre 1687. Cc
>
306 MERCURE
pour luy faire cortege , &
que ces Caroffes eftoient remplis
de perfonnes de qualité .
Ce Cardinal & MⓇ de Lavardin
mirent pied à terre. Ils
s'embrafferent , & fe firent
des complimens reciproques.
Ces complimens n'eftoient
pas encore finis lors que M
le Cardinal d'Eftrées arriva
avec un cortege de fix Caroffes
à fix chevaux . M l'Abbé
de Gefvres Protenotaire Participant
,& M® l'Abbé d'Hervault
, Auditeur de Rote ,
eftoient avec luy.M_leCardinal
d'Eftrées fe feroit rendu
GALANT 307
plûtoft auprés de M l'Ambaffadeur
mais il avoit efté
le matin à l'Audience de M
leCardinal Ciboice qui avoit
retardé fa fortie de Rome de
plus de deux heures . Cette
Eminence & M de Lavardin
s'embrafferent, & fe firent les
complimens qu'il eft aiſé de
s'imaginer . Les Gentilshommes
qui accompagnoient les
deux Cardinaux , eftoient
d'une propreté à laquelle on
pourroit donner encore un
nomy plus avantageux
, &
leurs livrées pouvoient paffet
pour belles . Les Caroffes da
Cc ij
308 MERCURE
IS
tous les Reprefentans s'é
' toient auffi rendus au mefme
lieu de Pontemole ; fçavoir
ceux de M' le Commandeur
Sachetti , Ambaffadeur de
Malthe ; de M les Envoyez
de Venife , & de Savoye , &
de Mles Reſidens d'Angleterre
, & de Portugal . M
l'Ambaffadeur d'Espagnen'y
envoya point , parce qu'il eft
incognito dans Rome ; mais
la maniere dont il en ufa aprés
l'Entrée de M de Lavardin
, fait
ré l'honnefteté
de fon procedé , fa
magnifique galanterie, s'il eft
1
1
GALANT. 209
permis de parler ainfi , & la
parfaite intelligence qui eft
entre l'un & l'autre Ambaf
fadeur. Entre tous les Caroffes
dont je viens de vous parler
qui fe rendirent à Pontemole,
tous à fix chevaux , &
avec quelques Domestiques
de ceux qui les avoient envoyez,
on y trouva auffi ceux
de M le Duc de Bracciano ,
de M' le Prince de Belmonte,
& de plufieurs autres perfonnes
attachées à la France
par affection , ou autrement.
On appelle à Rome Nationaux
ceux qui font dans les
310 MERCURE
interefts de quelque Souverain
, qu'on regarde comme
toute la Nation qui cft foûmife,
au Prince dans lest interefts
duquel ils font. Les
Caroffes de M. l'Abbé de
Gefvres,Fils de M le Duc de
Gefvres , premier Gentilhom
me de la Chambre de Sa Majefté
, & Gouverneur de Paris ,
& celuy de M.l'Abbé d Hervault
eftant arrivez pour aug
menter le cortege , & tous les
complimens de ceux qui devoient
accompagner M
Ambaffadeur eftant finis ,
on commença une nouvelle
GALANT. 311
marche à Pontemole , à la
veuë d'une foule extraordinaire
du peuple des environs,
& de Rome mefme , que la
curiofité, & l'obligeant defir
de revoir un Ambaffadeur
de France dans l'Eftat Ecclefiaftique
, avoient attiré
jufqu'en ce lieu-là . Nefoyez
pas furpriſe , Madame , ſi je
me fais fervy du mot de nouvelle
Marche
, c eft parce qu'il
s'en eftoit déja fait une depuis
Storta jufqu'à Pontemole
, & mefme affez reguliere
pour donner au peuple,
fans autre accompagnement
,
312 MERCURE
;
lefpectacle d'une magnifique
Entrée mais il en fallut
changer l'ordre à Pontemole,
afin de joindre à la nombreufe
& fuperbe fuite de Mª
l'Ambaffadeur , tout ce qui
eftoit venu de Rome pour
l'accompagner . Je vous décriray
lordre de cette Marche
, quand je vous auray appris
deux chofes qui de.
vroient eftre renduës publiques
à toute la terre , & qui
marquent la justice & la prudente
prévoyance du Roy ,
ainfi que la regularité avec
laquelle M de Lavardin execute
GALANT 313
cute les ordres de ce Monarque
, & l'exacte application
fouffrir qui
qu'il a à ne rien
fout
luy puiffe eftre contraire . În
le pria d'agréer qu'on dornaft
un vieil habit de fes li
vrées à un malheureux Banny
, qui defiroit rentrer dans
Rome par ce moyen , qu'il
regardoit comme une choſe
qui devoit le mettre à couvert
de toutes fortes d'infultes
. M l'Ambaſſadeur voulut
eftre pleinement & ſeurement
informé de quoy cet
homme banny eftoit co
ble , parce que ſi c'euſt eſté
Decembre 1687.
coupa-
Dd
314 MERCURE
1
un cas fortuit , & digne
de grace , il auroit pu en ful
vant la bonté de fon natu
rel , fe fervir des Privileges
que les Ambaffadeurs de
France ont merité du Saint
fceu
que
Siege mais ayant
c'eftoit un Affaffin , il fit de
grands reproches à ceux qui
luy avoient fait cette deman
de , & fit dire à cet homme ,
Que s'il mettoit le pied dans le
lieu de fa Jurifdiction , il l'en
feroit chaffer. Il arriva encore
une autre affaire qui a fait
connoiftre que le Roy ne
veut rien qui ne foit juſte ,
GALANT
215
& qu'on ne peut
furprendre
MPAmbaffadeur . Il s'ap .
perçeut en voyant défiler
les Caléches & les Mulets
qui portoient fon équipage ,
qu'il y en avoit deux ou trois
qui
n'eftoient point à luy ,
& il voulut fçavoir la cauſe
de cette
augmentation de
fuite . Il apprit que ces Mulets
chargez de Bagage appartenoient
à quelques Marchands
François qui preten
doient les faire paffer francs .
Il les obligea aufli- toft de fe
retirer, en les traitant comme
ils le meritoient pour la frau-
Dd ij
316 MERCURE
de qu'ils vouloient commettre
, & fit connoiftre qu'à l'égard
des Douaniers il n'avoit
aucun deffein d'abufer des
franchiſes dont joüiffent les
Ambaffadeurs de Sa Majesté,
& qu'on le verroit toûjours
auffi délicat là- deffus , que
ferme à foûtenir les droits
de la Couronne de France .
Je viens à l'ordre de fa Marche
qui ſe fit de la maniere
fuivante.
Cinquante Gentils - hommes
à
la
tefte , & marchoient fix à fix .
Quinze Caléches paroifcheval
eftoient
a
GALANT. 317
foient enfuite qui eftoient'
conduites chacune par un
homme , & dans lefquelles
eftoient trente Gentilshommes.
On voyoit aprés, vingt- trois
Chariors de Bagage appellez
Stangues par les Italiens , &
conduits de mefme Il y avoit
encore du monde dans
cinq de ces Chariots .
Deux Suiffes de M l'Ambaffadeur
, de ceux qui doivent
garder la porte de fon
Palais à Rome .
Un Domeftique de M
l'Ambaffadeur allant & ve
Dd iij
318 MERCURE
nant à cheval , pour faire obferver
l'ordre de la Marche .
Quarante Chevaux de bafts
bien
chargez..velall
Vingt Mulets avec de riches
couvertures aux Armes
de
M'I'Ambaffadeur.o
Un autre Domeſtique allant
de tous coftez comme
le premier pour faire mareher
en ordre. Ano
Un Sous-Ecuyers anlay
Quatre Attelages de che
vaux pommelez.
Deux Attelages del che
vaux noirs , les uns & les
autres menez par des Palfre
niers.
GALANT (319)
Quinze
Caléches
.
Un Carroffe à huit che-
Vaux.bamu
zo st
Un autre Carroffe à fix
chevaux .
Deux Littieres . Toutes ces
Voitures eftoient remplies
des Officiers de leurs Excellences
, de plufieurs Secretaires
, d'un Medecin , de deux
Chirurgiens , de pluſieurs
Valets de Chambre de quatre
Tailleurs , & des Filles
qui fervent Madame l'Ambaffadrice.
A zus
Un Ecuyer. alion
Deux Trompettes .
Dd iiij
320 MERCURE
Vingt Pages bien montez
& en habit de Campagne
,
ayant des Chapeaux bordez
de plumes blanches, des boutons
d'orfevrerie, & desHouf
fes rouges bordées d'argent.
Aux deux coftez des Car
roffes , des Caléches , des Litieres
& des Pages que je
viens de vous marquer , étoient
quarante à cinquante
Eftafiers
, auffi fort proprement
veftus en habit de
Campagne .
Un grand Carroffe enballé
, tiré par huit chevaux
gris de fouris,
GALANT 321
Deux autres à demy defemballez
.
Un grand Carroffe doré.
Le Carroffe de M le Cardinal
d'Eftrées dans lequel
eftoient Madame l'Ambaffadrice
& Mademoifelle de
Lavardin avec M le Cardinal
d'Eftrées dans le fond
au milieu d'Elles . M l'Ambaffadeur
eftoit dans l'autre
fond vis à vis de Madame de
Lavardin, & avoit M' le Cardinal
Madalchini à cofté de
luys M de Gefvres eftoit à
la portiere la plus proche de
leurs Excellences
, & M
722 MERCURE
d'Hervault à l'autre portiere.
Ce Carroffe eftoit attelé de
huit chevaux , & entouré
d'un grand nombre d'Offi
ciers Domeftiques à cheval ,
parmy lefquels eftoient ceux
de M le Cardinal d'Eftrées
qui eftoient tres bien montez
.
Cinq Caroffes de Mle
Cardinal d'Eftrées , remplis
de Gentilshommes.cored
Trois de M le Cardinal
Madalchini
, auffi remplis de
Nobleffe.REAS
Les Caroffes des Ambaſſadeurs
, Envoyez , & Refidens
GALANT: 323
dont je vous ay déja parlé ,
ainfi que ceux des Princes
Romains, & des autres perfonnes
affectionnées à la
France .
Il y avoit plus de deux
cens Eftafiers depuis la tefte
jufqu'à la queue , de tout ce
qui compofoit cette mar
che .
ple
alle Elle dura deux petites
heures , & fe fit depuis Ponremole
jufques à la porte del
Popolo , au milieu d'un peuextraordinairement
nombreux
, & d'un double rang
de Caroffes , remplis de per324
MERCURE
fonnes de qualité . La foule
fe trouva encore plus grande
dans Rome , toute la Ville
ayant voulu voir cette Entrée
qui fe fit lentement avec un
ordre admirable , & beaucoup
de modeflie . Jamais le
Peuple Romain ne s'eftoit
trouvé faify de tant de joye ;
auffi la fit- il connoiftre par
des acclamations continuel
les.
O
En arrivant au Palais Far
nefe , y vit les Armes
du Pape , du Roy , & de M
l'Ambaffadeur , que Son Excellence
y avoit fait arborer.
CALANT. 325
Tous les Gentilshommes qui
avoient accompagné M
l'Ambaffadeur , fe rangerent
à droit & à gauche dans la
Place , pour faire honneur au
Cortege , & pour faire entrer
le Bagage , & plufieurs
environnerent le Palais . Son
Excellence fit faire encore
une nouvelle vifite du Bagage
avant qu'on le déchargeaft
, afin de voir de nouveau
s'il n'y avoit rien qui
deuft quelque choſe à la
Doüane. M' de Lavardin fut
à peine entré dans le Palais ,
qu'il vint deux Gentilshom326
MERCURE
mes de M l'Ambaffadeur
d'Efpagne, l'un pour le complimenter
, & l'autre pour
rendre en mefme temps les
mêmes civilitez à Madame
l'Ambaffadrice . Il receut auffi
des complimens de tous les
Miniftres Etrangers . M le
Cardinal d'Eftrées le traita le
foir à Soupé , & le lendemain à
Difné , avec toute fa Maifon ,
dans le Palais Farnefe . Ce fut
avec une magnificence extraordinaire
. Dés le foir de
fon arrivée cette Eminence
fitapporter dans la Galerie de
ce Palais , par cent cinquante
GALANT 327
Officiers , un regale de tout
ce qu'on peut trouver de plus
exquis en Italie . Mle Cardinal
Madalchini, & M. l'Ambaffadeur
d'Efpagne luy en
envoyerent
auffi le lende
main , & ils furent tels, qu'il
eft plus facile de fe les ima
giner que de les décrire,
M
l'Ambaffadeur tient une
grand' Table matin & ſoir.
Toute fa fuite , quoy que
tresnombreuſe
, vir avec un
ordre , & une fagelle qui édi
fie tout le monde . On fait
la Priere le matin , & on dit
tous les jours plufieurs Mef328
MERCURE
fes au Palais , où tous ceux de
la Maiſon font obligez d'affifter
, ainſi qu'à la Priere du
foir. Il eft défendu de s'éloigner
du Quartier fans permif
fion ,& on prend tout le foin
imaginable pour faire connoiftre
la
Justice regne
par tout où , Sa Majeſte a
quelque pouvoir,
que
Voicy un autre Air nouveau
que vous ne trouverez
pas moins beau que le
premier
.
1
U.
329
ril n'eft
>
il a tant
rfenfible.
loin de
Decembre 1687 .
me ,
&
cepenaime.
dant
le
328
fes au
la Ma
fifter
foir. Il
gner c
fion ,
imagi
noiftr
par to
quelq
Ve
GALANT. 329
A
AIR NOUVEAU .
A Quifaitbien aimer il n'eſt Α
rien d'impoffible
,
Tircis a tant perfeveré,
Il s'efl plaint tant de fois , il a tant
Soupiré ,
Qu'il a rendu mon coeurfenfible.
Te languis quand il est loin de
moy ;
Lors que je le revoy
Mon plaifir eft extrême,
Iamais je n'aimay rien , & cependantje
croy.
Que c'est ainsi qu'on aime.
Le Roy a donné pendant
tout l'Advent , & le jour de
Noël , l'exemple qu'il a cou
Decembre 1687. Ec
330 MERCURE
tume de donner à toute fa
Cour dans les temps
votion , & Sa Majeſte a louvent
entendu les Predications
du Pere de la Rue , Jefuite,
qui a prêché à Verfailles
avec beaucoup de zele ,
d'érudition & d'éloquence .
Quand on fatisfait des Auteurs
auffi delicats que ceux.
qui l'ont écouté pendant
trois ſemaines , on doit avoir
un merite que l'envie eft forcée
de refpecter.
les temps de de-
Les mouvemens font grands
dans un Empire , lors qu'on en dé- »
poffede le legitime Souverain. C'eſt
GALANT 331°
On tient
ce qui vient d'arriver dans l'Empire
Othoman , où le Grand Sei
gneur a efté dépoffedé.
qu'avant que de le faire,o
de le faire,on envoya
demander par écrit au Muphti , fi
on pouvoit chaffer du Trône un
Sultan , qui bien loin d'étendre ſes
Etats , n'alloit jamais à la Guerre ,
& qu'il écrivit au bas, Que cela fois
fait, qui eft leur maniere de répondre
. Sur l'avis de l'approche des
Révoltez,il crut qu'on refpe &teroit
en luy le Sang Othoman , s'i n'en
reftoit plus que luy , & il ordonna
au Boftangi - Bachi de faire étrangler
fes Fils & fon Frere ; à quoy
le Boftangi répondit : Tu n'es plus
en pouvoir de me commander , ny
may obligé de t'obeir. Le Sultan tour
en colere vouloit que les Eunuques
Noirs l'étranglaffent , & voyant
Ec ij
332 MERCURE
qu'ils méprifoient fes ordres, il tira
fon Cimeterre & en bleffa quelques-
uns. On affeure que le Vifir
Solyman', & Ibrahim fon Prede-
*ceffeur relegué à Rhodes, ont efté
étranglez , auffi bien que le Caimacan
, & quelques- uns des principaux
Officiers de la Porte , par les
ordres de Siaoux Pacha , qui eft
prefentement Grand Vifir , & qui
avoit marché à Conftantinople à
la tefte de l'Armée. Le Prince Solyman
, Frere du Grand Seigneur
dépoffedé , alefté mis fur le Trône,
fans qu'un fi grand changement
ait caufé le moindre defordre dans
la Ville , les Boutiques n'y ayant
pas efté fermées un moment. La
dépense pour les Femmes & les
Chiens montoit à quinze millions , ◄
& on l'a reduite à trois. Le nou
势
GALANT 333
veau Sultan a promis qu'il fe mettroit
à la tefte de l'Armée ; &
Mahomet IV. ayant efté arreſté
avec fes Enfans , il a dit que puis
qu'il avoit épargné fa vie, il épar
gneroit auffi la fienne , & le tiendroit
feulement prifonnier pendant
tout fon regne , comme il lavoit
tenu pendant tout le fien. Une
auffi grande affaire que celle -là
merite un ample détail , & comme
il eft impoffible de le donner qu'aprés
des éclairciffemens qu'on ne
peut encore avoir , je fuis obligé de
le remettre au mois prochain.
Je vous parleray en ce temps - là
du Mariage de Mademoiſelle de
Bellefon avec M. le Marquis du
Chatelet & de celuy de M. le
Comte de : Florenfac avec Mademoiſelle
de Senneterre , du Cou334
MERCURE
ronnement du Roy de Hongrie,
& des Benefices donnez par le
Roy.
Je vous envoye le Chevalier à
la Mode, & la Defolation des Ioueufes
, qui ont fait tant de fois le divertiffement
de tout Paris , & que
le freur Guerout , Libraire dans la
Court- neuve du Palais , commence
à debiter. Je fuis , Madame ,
voftre , & c.
A Paris , ce 31. Decembre 1687.
1
De l'Imprimerie de C. Guillery.
511
m
1687.12
Eur. 511 m
1687,12
Mercure
<
DAT
IN L
<36624555210019
S
< 36624555210019
33
Bayer. Staatsbibliothek
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
DECEMBRE 1687 .
A PARIS .
PALAIS. AU
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premi er ieur de chaque Mois , & on
le ven dras, Trente fols relié en Veau,
& Vingt-cinq fols en Parchemin.
B
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE , au Palais , dans la
Salle des Merciers , à la Justice.
T. GIRARD , au Palais , dans la Grande
Salle , à l'Envic .
Et MICHEL GUER OUT , Court- neuve
da Palais , au Dauphin.
M. DC . LXXXVII ,
༣ .
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
Bayerische
Staatsbibliothek
32013
SSS2525222SZESSSZ
P
TABLE .
Relude.
Mercuriale du Parlement.
M. le Pelletier , Confeiller au Parlement
, eft receu enfurvivance de
la Charge de Prefident au Mortier.
Requefte
6
des vieilles
Fontaines
de
Paris contre les nouvelles
Lettre curieufe.
1
13
28
Mariage de M. le Comte de Tonnerre.
Mariage de M. le Marquis de Nefle.
Le Portrait du pur Amour.
29
33
101
· Relation du Siege de Caftelnovo . s3
Le faux Noble , conte.
Particularitez curieuſes touchant le
4
ǎ ij
TABLE.
The Tribunal de l'Inquifition 109
Eglogue.
Morts.
2008
207
Lettre d'un nouveau Converty. 2192
Abbaye donnée par le Roy .
Fable.
222
Y224
Service du bout de l'an de feu Monfieur
le Prince.
Madrigal.
Hiftoire.
226
230
231
Relation de toute la Campagne des
Polonois. 250
Etabliffement de l'Opera à Lion . 280
M. le Comte de la Chaife eft recen
Capitaine des Gardes de la Porte.
Mort.
282 :
283
Arrivée des Ambassadeurs de Siam
à Bantam.
Ftat des affaires d'Alger.
287
288
Noms de ceux qui ont deviné les
TABLE.
Enigmes, h 293
299 Enigmes.
Defcription de l'Entrée deM. le Marquis
de Lavardin à Rome 302
Exemple de pieté du Roy , & de
toute la Cour pendant l'Advent.
329
Nouvelles de
Conftantinople . 330
Fin de la Table .
Avis pour placer les Figures .
A Ville d'Athenes doit regarder
la page 99.
L'Air qui commence par , Climene
me manque de foy , doit regarder la
page 199.
T..1
L'Air qui commence par, A qui fait
bien aimer il n'eft rien d'impoffible , doit...
regarder la page 328.
3
CATALOGVE DES LIVRES
nouveaux qui se débitent chez le
Sieur Guerout ,
Palais.
LE
Court-neuve du
E Chevalier à la Mode ,3 Comedie.
1.1. 1. l. 10. C.
La Défolation des Joüeuſes , Comedic.
15. f
Entretiens fur la pluralité des Mondes
, de M. de Fontenelle , augmentez
en plufieurs endroits , avec un fixième
Soir qui n'a point encore paru , contenant
les dernieres , découvertes qui
ont efté faites dans le Ciel. 1. 1. 10. f.
Réflexions fur l'Alcide & fur l'Alxali
liv. 10. f.
L'Art de Laver, ou nouvelle maniere
de peindre fur le Papier , fuivant le coloris
des Defleins qu'on envoye à la
Cour ,par M. Gautier de Nifmes 1. 1.
Traité des Fortifications enrichy de
23 Figures , contenant la Démonſtration
& l'Examen de tout ce qui regardel'Art
de fortifier les Places tant regulieres
, qu'irregulieres , fuivant ce
quife pratique aujourd'huy , le tout
d'une maniere abregée , & fort ailée
pour l'inftruction de la Jeuneffe. 1.
liv. 1o . f.
Effais de Morale & de Politique,
où il eft traité des Devoirs de l'Homme
confideré comme particulier , &
comme vivant en Societé. 2. vol . 2.I.
Le Cours du Danube & des Rivieres
qui s'y déchargent , où fe trouvent
les Frontieres des Empires d'Allemagne
& de Turquie .
Hiftoire des Troubles de Hongrie ,
contenant tout ce qui s'y eft paffé de
remarquable jufqu'à la fin de l'année
1686. 5. vol . in douze, 7.1.10 . f.
Dialogues des Morts. 2. vol . indouze
. 3.1.
Hiftoires des 1. liv . 10. f. Lettres galracles.
lier d'Her... 2. vol.
de M. le Cheva-
1.3.1.
Les Malheurs de l'Amour , ou Eleonor
d'Y vrée.
1. 1. ro . f.
Amballades de Monf. le Comte de
"
Guilleragues , & de M. Girardin, auprés
du Grand Seigneur, avec plufieurs
Pieces curieufes , tirées des Memoires
de tous les Ambaffadeurs de France à
la Porte , & c .
Academie galante. 2 .
2. vol.
1. 1. 10.,f.
3. liv.
La
Ducheffe
d'Eftramene
. 2. vol.2.1
.
Le Napolitain.
i. l.
Sentimens fur les Lettres & fur
l'Hiftoire , avec des Scrupules fur le
Stile.
1.1 . 10. f.
Caracteres de l'Amour. r. l. 10. f.
Le Grand Vifir Cara Muftapha .
L'Illuftre Genoife .
Le Seraskier .
1. I. 10. f.
1.1. 10. f.
I. l. 10. f.
Relation du Mariage de Mademoifelle
avec le Roy d'Espagne . 1. 1.19.7.
Relation du Mariage de Monfieur
le Prince de Conty avec Mademoiselle
de Blois .
1.18 . f.
Relation
du Mariage
de Moufei- gneur
le Dauphin
, avec la Princelle
Chreftienne
- Victoire
de Ba-
1. l.a. f..
Anne
viere.
-1
Journal du Voyage du Roy à Luxembourg
, contenant la defcription
des Places de la haute & balle Afface ,
& de celles de la Province de la Sare
& de Luxembourg
. 1. liv . 10. f.
Deffaites des Armées Ottomanes
parles Armées Chreftiennes en Hongrie
, & dans la Morée , avec la prife
de plufieurs Places fur les Infidelles ..
I. liv .
Voyage du Chevalier Chardin en
Perfe & aux Indes Orientales par la.
Mer noire & par la Colchide , enrichy
de dix-huit grandes Figures . z . vol . in
douze .. 4.1. 10. f.
Obfervations de M. Spon fur les
Fiévres & les Febrifuges . 1. l..
L'Ariofte moderne . 4. v . in douze.
6.1.
Dialogues Satyriques & Moraux .
Fables nouvelles .
I. 1. 10. f.
1. 1.
Difcours Satyriques & Moraux en
Vers.
1.1.
Epiftres en Vers de M. Sabatier ,
de l'Academie Royale d'Arles . 1.1..
Jugement de Pluton fur les Dialogues
des Morts . 1.1. 10. f.
Relation duVoyage du Roy en Flan
dre en 1680. 1.1.10 . f.
La Negociation du Mariage de
Monfieur le Duc de Savoye avec l'Infante
de Portugal. 1.1. 10.f.
Relation du Siege deVienne . 1.1.of..
Relation de ce qui s'eft paffé à Genes.
1.l. 10.f.
Relation du Siege de Luxembourg.
1.1.10.f..
Ambaffade de Siam en France , divifée
en 4. vol.
>
6. liv.
Le premier Volume a pour titre.
Voyage des Ambaffadeurs de Siam
en France contenant la reception
qui leur a efté faite dans les Villes où
ils ont paflé ; leur entrée à Paris ; les
céremonies obfervées dans l'Audience
qu'ils ont eue du Roy , & de la Maifon
Royale , les Complimens qu'ls
ont faits , ladefcription des lieux où ils
ent efté ; & ce qu'lls'ont dit de remarquable
fur tout ce qu'ils ont veu .
Le fecond Volume a pour titre.
Suite du Voyage des Ambaſſadeurs
de Siam en France , conteuant ce qui
s'eft paffé à l'Audience de Madame la
Dauphine , des Princelles du Sang
& de Meffieurs de Croiffy & de Segnelay
, avec une deſcription exacte des
Chafteaux , appartemens , Jardins &
Fontaines de Versailles , S. Germain ,
Marly & Clagny , de la machine de
Marly , des invalides , de l'Obfervatoire
, de S. Cyr , & de ce que les
Ambaffadeurs ont veu dans tous les
autres heux où ils ont efté depuis la
premiere relation , à quoy l'on joint le
difcours qu'ils ont fait au Roy.
#
Le troifiéme Volume apour titere.
Troifiéme partie des Amballadeurs
de Siam én France , contenant la fuite
de la defcription de Versailles
celle
des chevaux qui font dans les deux
Ecuries
Ecuries du Roy ; ce qui s'eft pafle
dans les vifites qui leur ont efté
rendues ; les experiences de la pefanteur
de l'air faites devant eux ; la def
cription des Galeries de Sceaux , &
fes receptions avec toutes les haranguas
qu'on leur a faites dans toutes
les Villes de Flandre.
Le quatriéme Volume à pour titre.
Quatrième & derniere partie du
Voyage des Ambaſſadeurs de Siam en
France , contenant la fuite de leur
Voyage de Flandre , depuis Valencienne
jufqu'à Paris ; la defcription
des Villes où ils ont paffé , & les harangues
de tous les Corps , ce qu'ils
ont veu à Paris depuis leur retour
avec une deſcription de tous les lieux
où ils ont efté , & de la Fefte donnée
par Monfieur à S. Cloud , leur Voyage
à Versailles , leur Audience de
Congé , & les dix fept Audiences
qu'ils eurent le même jour , avec tous
Les complimens qu'ils ont faits , la life
des prefens qui leur ont efé donnez
ce qui s'eft paffé à leur départ , & les
noms des perfonnes diftinguées qui
font parties pour Siam .
Outre les Mercures d'onze années , à
commencer en 1677. il y a trentedeux
Extraordinaires , dans lefquels
font divers Traitez tres - curieux fir
plufieurs matieres qui regardent les
Sc ences & les arts .
Hiftoire du Siege de Bude . 1. 1. 10.f.
Recueil d'Ouvrages faits à la loüange
du Roy , fur l'extirpation de l'He-
1.1. 10.f. refie.
I.
Relation des Prieres publiques qui
ont efte faites par toute la France , en
actions de graces de la guerifon du
Roy .
1. 1. ro . f.
Antiquitez de M. Spon , Ouvrage
enrichy de plufieurs Figures. 7.1
MERCURE
MEREVRE
GALANT
DECEMBRE 1687
'Aurois , Madame,
de tres -belles chc-
J
fes à vous dire du
Roy fclon ma cou
tume , fi je pouvois rapporter
au commencement de cette
Lettre tout ce qui fut dit au
Decembre 1687. A
2 MERCURE
Parlement à la gloire de ce
Prince , le jour de la Mercuriale.
Mi le Procureur General
fit un Diſcours qui luy
attira de grands applaudiffemens.
Il fit voir que le
plus bel apanage de l'homme
eftoit l'efprit , mais que l'on
devoit s'en défier à caufe du
coeur qui le feduiſoit . Il s'étendit
fur le foin que nous
devons tous avoir de travailler
à nous connoiftre nousmefmes
, & fur ce que chacun
ofe fe mefler de juger
des autres . Il dit que dans les
differentes profeſſions que
GALANT.
3
-
l'on pouvoit embraffer , de
tous ceux qui les exerçoient
il n'y en avoit point de plus
expofez à la cenfure des
hommes que les Juges ; que
chacun parloit des Jugemens
qu'ils rendoient , fans fçavoir
leurs raifons , leurs intentions
, le fond & la verité
des affaires dont il s'agiffoit ,
& qu'ainfi il eftimoit les Juges
malheureux , & particulierement
les bons Juges . Il
ajoûta qu'ils eftoient les Miniftres
des Loix , mais qu'ils
n'en eftoient ny les Auteurs
ny les Maiſtres , &
que
cela
A ij
4 MERCURE
appartenoit au Roy , ce qui
luy donna occafion d'en faire
un tres - bel éloge , en parlant
de la maniere dont Sa Majefté
fe foumet aux Í oix &
aux Confeils. Quand on auroit
eu affez de memoire
pour en retenir toutes les
penfées & me les redire exa-
&tement , je ne voudrois pas
me hazarder à vous en faire
icy le détail ,puis qu'elles perdroient
beaucoup de leur
prix , eftant dépouillées de
l'éloquence avec laquelle cet
illuftre Magiftrat les mit
dans leur jour.
GALANT.
5
Mr le premier Prefident
dit beaucoup de chofes en
peu de paroles fuivant fa maniere
ordinaire . Il fit remarquer
entre autres chofes
que comme Dieu n'avoit
jamais tant fait pour
aucun Monarque
que pour
le Roy , jamais auffi aucun
Monarque
n'avoit tant fait
pour les interefts de Dieu .
Son Difcours
roula fur la
retraite du Cabinet , c'eft à
dire, fur l'application
au tra,
vail , & il fit voir que ces fortes
de retraites valoient fouvent
mieux que celles où
A iij
6 MERCURE
?
l'efprit fe recueille entierement
pour l'Oraiſon .
I
M le Pelletier , Confeiller
au Parlement , Fils de M'
le Controleur General , Prefident
au Mortier , fut receu
ce jour-là en furvivance. Il
eftoit placé où M³ les Gens
du Roy ont accoûtumé de
fe mettre , & Mr le premier
Prefident ayant parle de fon
merite , & dit qu'il falloit
hafter fa Reception , il vint
occuper la place de M' le
Pelletier fon Pere . Il y demeura
un peu de temps › aprés
quoy Mile Controleur
CALANT. 7
General la reprit . En fuite
le Parlement fe leva , ce qui
finit la Séance de ce jour.
Il eft difficile que vous
n'ayez entendu parler d'une
Requeſte des vicilles Fontaines
de Paris contre les nouvelles
. C'eft une Ode Latine
de M' de Santeüil , Chanoine
Regulier de Saint Victor .
Tous les Ouvrages font fi
eftimez qu'ils ne manquent
pas de trouver des Tradu-
&teurs , mais , Madame , ce
ne font jamais des Tradu-
Ateurs inconnus. Les plus
grands Poëtes fe font toû
A iiij
8 MERCURE
jours un plaifir de mettre fes
Vers en noftre Langue , &
vous n'en douterez pas
quand vous fçaurez que M*
de la Monnoye , fameux.
divers prix remportez à l'Academie
Françoife , a fait la
Traduction que vous allez
lire .
par
Aune222
22
GALANT. 9
25225ssesS2SSS225
A MONSIEUR
DE FOUR CY,
PREVOST DES MARCHANDS ,
Requefte des vieilles Fontaines de
Paris contre les nouvelles .
L'
Es Nymphes des vieilles Fontaines
Viennent , grand Magiftrat , vous
adreffer leurs cris,
Heureufes , fi vosfoins vouloient
rendre à leurs veines
Ces liquides trefors , qu'en recueilloit
Paris.
S
Helas ! nousfommes , difent- elles,
Contraintes de quitter nos arides
Canaux ;
10 MERCURE
Tandis que dans ces lieux cent Naïades
nouvelles ,
Semblent , courant par tout , infulter
à nos maux.
&
Nos Fontaines ce font nos larmes.
D'où vient ce changement ? quel eft
noftrefortfait?
Déeffes autrefois , Nymphes pleines
de charmes ,
Il ne nous reste plus que
fans effet.
&
des noms
Le Marbre loge nos rivales ,
L'Illuftre Pelletier leur bâtit des
Palais >
Et les Mufes encore à noftre honneur
fatales
~Ont ajouté des Vers qui ne mourront
jamais.
GALANT.
II
2
Chaque Naiade a fon domaine ,
Sur la tefte chacune a des fleurs à
l'enuy ,
Et chacune reglant le cours de la
Fontaine
Iouit en paix du bien qu'elle nous
a ravy.
&
L'une du pofte à l'avantage ,
L'autre vante aux paßans le cristal
de fon eau ,
De fon urne à leurs yeux l'autre
étale l'ouvrage
,
Et leur fait admirer l'adresse du
cifeau.
2
Qui de nous , fans eftre chagrine
,
Peut voir
par leur orgueil nos noms
ainfi bravez
12 MERCURE
Lors que connus à peine en leur
propre origine
Les leurs brillent fur l'or Superbementgravez?
&
Cependant noftre Onde inutile
Par des fentiers coufns dans les
Rochersfe perd,
-
Et ce tribnt flottant refervépour la
Ville
Arrofefans profit un fterile defert.
&
Que la fortune eft inégale !
Ce Magiftrat jadis nous traita beaucoup
mieux ,
Qui pour nous attirer dans la Ville
Royale,
Nous fit tailler en l'air un chemin
Spacieux.
$
Vous , digne choix d'un grand
Monarque
,
GALANT.
13
Avoftre premier rangfi quelque égard
eft deu ,
Daignez nous en laisser une eternelle
marque ,
En nous rendant l'éclat que nous
avonsperdu.
$
Que fipar votre heureuxfuffrage
Le retour à nos eaux eftoit ouvert
icy ,
Toutes feroient alors dans leur
bruyant langage
Tour& nuit refonner legrand nom
de Fourcy
.
Je vous envoye une Lettre
qui a bien dequoy contenter
les Curieux . Il y a des choſes
dans les fujets qu'elle traite ,
14 MERCURE
que vous ferez bien aiſe d'apprendre
.
LE BRGER DEFLORE
A MADAME ...
V
Ous avez oży parler en
gros , Madame, des Tombeaux
qu'on a découverts dans
mon voisinage , vous en defirez
unplus particulier éclairciffement.
Il m'est facile de vous
le donner , j'ay eu la curiofité
de les voir, le foin de les examiner
; & je vay vous rendre
compte de ce que j'en ay oïy
GALANT. 15
dire , & de ce que j'en penfe.
Mr Perrel , Avocat du Roy à
Bar-fur-Seine , faifant provigner
une defes vignes l'Hiver
dernier, fes Ouvriers creufant
leurs foffes affez à fond ,
commencerent par hazard cette
découverte , qui fut enfuite continuée
par fes ordres . On a trouvé
dans cette vigne , qui eft à
un
bon
de lieuë de Barquart
fur-Seine ,fur le panchant d'un
costeau,neufCercueils depierre,
rangez trois à trois , de bout en
bout , en travers de la vigne
du costean , vers le milieu ,
fans presque aucun espace vuid
16 MERCURE
>
entre-eux avec des murailles
à leurs coftez & à l'un de leurs
bouts , une groffe pierre faite
comme un ancien Autel à l'autre
bout ; le tout posé ſur un
fond de fable , & couvert de
deux pieds de terre au plus.
J'ay vú cinq de ces Cercueils
en leur entier , les autres ont efté
rompus en lestirant de leur place
, ou l'eftoient déja . Ils font
d'une pierre blanche , meflée de
petits brillans , tout auffi belle
que fi elle venoit de fortir de la
carriere ; & quoy qu'elle foit
affez tendre, elle n'a pas efté
unie par l'Ouvrier , mais ſeuleGALANT.
17
ment ébauchée au marteau. Les
Connoiffeurs difent que c'eft de
la pierre de Ricey, qui n'eft éloigné
de la
que
d'une
bonne
lieuë;
& le mot de Ricey
, Madame
,
comprend
ordinairement
les trois
gros
Bourgs
de mefme
nom , dont
la reputation
merite
l'éclairciſſement
que
je vous
donneray
,
quand
j'auray
finy
l'article
des
Cercueils
. Ils
eftoient
tous
de
mefme
grandeur
& de mesme
figure
, & ont dans
oeuvre
cing
pieds
demy
de long , un pied
& demy
de large , avec
un pied
de creux
à l'un des bouts
; huit
pouces
de large
er de creux
à
Decembre
1687 B
18 MERCURE
l'autre bout , & deux pouces
d'épaiffeur par tout. Leurs couvertures
eftoient de la mesme
pierre & du mefme travail , figurées
en rond par le dehors , &
creufes de fix pouces par le dedans
; mais toutes ont efté romdes
que
de
pues, & l'on n'en voit
morceaux , par où l'on juge
leur nature & de leur façon .
Quant à l'Autel , il est en fon
entier , tout d'une piece , & de
la mefme pierre feulement
ébauchée.
Il a quatre pieds & demy
de long, vingt pouces
de large
,
quinze de hauteur. Il s'eft
trouvé des teftes & des os dans
tous ces Cercueils , avec de la
GALANT.
19
terre qui y eftoit fans doute entrée
depuis la rupture de leurs
couvertures ; mais rien de plus .
Les morts à qui appartiennent
ces reftes , eftoient tournez vers
avoient l'Autel à l'Orient ,
leur tefte ; & c'est apparemment
pour les tourner de la forte , que
lesCercueils avoient efté rangez,
non pas du haut en bas du côteau ,
mais en travers , comme je l'ay
obfervé. Ce côteau fe nomme
Devoye , & eft du finage de
Mefrey, Village autrefois l'un
des Fauxbourgs de Bar - fur-
Seine , d'une fituation tres- belle
& tres-avantageuſe, ſur le doüx
Bij
20 MERCURE
panchant d'une colline qui a
l'Ourſe d'un cofté , & l'Árce de
l'autre › avec la Seine à fes
pieds , où ces deux premieres Rivieres
fe jettent en moins de
mille pas de diftance. Quelquesuns
difent que le nom de Mefrey
vient de Mefraim , l'un des
Petits -fils de Noé ; mais les autres
ne remontant pas fi haut ,
peut- eftre à cause de la difficulté
de la preuve , fe contentent de
l'attribuer à Mithra , Dieu ou
Deeffe des Gaulois , comme ils
attribuent celuy de Baleno , Village
voifin , à Belenus , autre
Dieu de nos Ancestres & ceux
GALANT 21
de Polifi , appellé Choyed ! depuis
quelques années , & de
Polifo ,Terres du meſme voiſinage
, à Ifis , & à Ofiris , en
joignant les noms de ces deux
Divinitez au mot Pol,, ou Polus
, qui fignifie Ciel on refidence
. Aquoy ils ajoûtent que
Devoye s'exprimant en Latin
par Deorum via, on vicus , ce
quifignifie en noftre Langue , la
voye , le chemin , la Bourgade
, ou la demeure des
Dieux , il y a lieu de croire que
ce côteau eftoit un hofpice ou une
habitation des Dieux ; & que
les corps que contenoient les Cer22
MERCURE
cueilsر
avec l'Autel à leur
tefte , estoient celles de quelques
petites Divinitez du
pays ; mais en veritéje ne penfe
pas qu'on leur doive faire tant
d'honneur , & j'ay plus de panchant
à me perfuader , avec le
Maistre de la Vigne , qui et
homme d'efprit , que comme ce
côteau produit du vin d'une bonté
finguliere , il eftoit feulement
confacré à Bacchus . & aux
Dieux de fa fuite ; & que
morts des Cercueils n'eftoient que
quelques Sacrificateurs de ces
Divinitez biberonnes , Druides
ou autres. Et voilà , Madame ,
les
GALANT. 23
ce que j'en fçay, & ce que j'en
juge. Quant aux trois Bourgs
qui portent le nom de Ricey , ils
l'ont receu d'un Chefdes Helvetiens
, c'est à dire , Suiffes ,
appellé Ric. Les Troupes qu'il
commandoit eftoient de trois differens
Cantons . Elles inonderent
nos Campagnes, & Cefar qui les
repousa , ayant permis à quelques-
uns de ces peuples vaincus,
d'habiter cette contrée , ils bâtirent
trois grands Bourgs , qui
font ceux dont je vous parle.
Ce que l'on croit de l'origine des
Ristons , ou Ricelois , a de
grandes apparences de verité,
24 MERCURE
confirme bien ce qu'on nous difoit
dernierement de Bar-fur-
Seine de Bar-fur- Aube , que
ces deux Villes affifes fur deux
Rivieres , eftoient les barres ou
barrieres des Heduens ou anciens
Autunois » & les Ambo- Barriens
ou Ambarriens de Cefar,
contre le fentiment ordinaire de
fesInterpretes .Jully-fur - Sarce,
Village de ce voifinage , où font
les reftes d'un ancien & fort
Chafteau , qu'on attribue à cet
Empereur , auffi- bien le nom
de ce lieu , appellé en Latin Juliacum
, aide encore à la mefme
preuve. La montagne de Chaté,
que
qui
t
25
GALANT
.
qui eft à la veuë de Buffieres,
Village voifin , & qu'on tient
avoir efté un des Camps de Cefar
, ne la fortifie pas peu ; &
l'on peut dire encore que les
Chemins Romains qui traverfent
ce pays de toutes parts , &
les Medailles que ll''oonn y
rencontre
, enfont de bonnes marques.
Ce qui pourroit auffi faire croire
que les Cercueils de Devoye
contenoient plutost des corps de
Romains , que des corps de nos
Anceftres. Mais je me trompe ,
ce ne devoit eftre ny
des autres , parce que les Gaulois
brûloient les Morts , au rapport
Decembre 1687. C
des
uns ny
26 MERCURE
mefme de Cefar, & que les Romains
mettoient à la bouche de
ceux qu'ils enterroient , de petites
pieces d'or d'argent .
de cuivre , pour payer à Caron
le paffage du fleuve d'Oubly,
enfermoient quelquefois des lampes
ardentes avec eux , pour
fervir à leur conduite dans les
tenebres de l'autre monde , &
l'on n'a trouvédans tous les Cercueils
que
que des os & de la terre
fuivant l'obfervation que j'en
ay faite. Neanmoins on pourroit
penser que comme les Romains
brûloient par honneur
quelques-uns de leurs Morts , les
GALANT. 27
Gaulois par la mefme raifon ,
enterroient quelques - uns des
leurs , & que ceux des Cercueils
eftoient de ce nombre , & apparemment
de quelque illuftre famille
de Bar-fur- Seine, qui avoit
choififa fepulture dans fa Vigne,
comme le bon Pere Abraham
choifit la fienne , & celle
de fes Enfans, dans fon Champ .
Mais c'eft trop , Madame , entretenir
de morts de fepulchres
une Perfonne comme vous , qui
eft dans le plus bel âge de la vie.
Agréez donc que je change de
difcours , & que , ¿Fc.
Cij
28 MERCURE
7
Comme je vous parlay le
mois paffé du Mariage de
M' le Comte de Tonnerre,
premier Gentilhomme de la
Chambre de Monfieur, avec
Mademoiſelle de Manevillette
, je dois vous dire aujourd'huy
que ce Mariage eft
prefentement confommé ;
que la ceremonie en a eſté
faite dans l'une des Chapelles
du Palais Royal , & que
Monfieur, & toute la Cour y
ont affifté ; ce que je vous
ay déja dit de ce Mariage
m'empefche de vous en entretenir
plus au long dans
cette Lettre .
GALANT. 29
Il s'en eft fait un autre de
Mr le Marquis de Nefle , Fils
de M' le Comte de Mailly ,
avec Mademoiſelle de Coligny.
Ils font rous deux d'une
tres - illuftre naiſſance , &
Mr le Marquis de Nefle a
toûjours paffé pour un tresgalant
homme, & qui a beaucoup
de coeur & d'efprit. و
Il fit voir fon adreffe au dernier
Carouſel , & difputa fort
long-temps le prix . Il eſt Colonel
du Regiment de Navarre
. Mademoiſelle de Coligny
eft jeune , & tres - bien
faite , & quoy qu'elle n'ait
C iij
30 MERCURE
point efté élevée à la Cour ,
elle ne laiffe pas d'avoir l'ef
prit delicat , & auffi bon air
que fi elle y avoit toûjours
demeuré. Cependant elle n'a
point quitté Mr le Comte de
Coligny fon pere, qui depuis
pluſieurs années s'eſtoit retiré
dans une de fes Terres ,
Four fe repofer aprés fes glorieufes
fatigues
, & pour y
vivre dans une retraite où il
puft apprendre à bien mourir
, & à fe vaincre luy-mefme
, aprés avoir combattu
pour la gloire en plufieurs
occafions , & remporté des
Victoires éclatantes . Je vous
a
GALANT.
31
en parlay amplement quand
je vous appris fa mort.
Ainfi je ne vous en diray
pas davantage aujourd'huy.
Mademoiſelle de Coligny ,
au lieu d'aller briller à la
Cour aprés qu'elle eut perdu
M le Comte de Coligny
fon pere , fe retira dans
le Convent des Filles de l'AL
fomption , preferant cette
retraite aux plaifirs qui font
permis à fon âge , & la jugeant
plus conforme à l'eftat
où la mettoit cette mort .
Mr de Coligny , fon Frere
unique, eftoit alors Abbé ,
C iiij
32 MERCURE
mais comme le Teftament
de feu M de Coligny luy
donnoit une année pour fe
déterminer à s'attacher entierement
à ce party , ou à
prendre celuy de l'épée , afin
de perpetuer un auffi grand
nom que le fien, qui ſeroit demeuré
enfevely aprés la mort
du Comte fon pere , parce
qu'il n'y avoit plus aucun
mafle qui le portaft , il refolut
pour fuivre les dernieres
volontez de celuy à qui il devoit
la vie , & qui bien qu'il
ne l'euft pas expreffément
ordonné , fembloit pancher
GALANT. 33
de ce cofté-là , de quitter fes
Benefices
, pour fe facrifier à
la gloire de fon nom , & fe
mettre en eftat de le foutenir
glorieufement. C'est à quoy
on luy voit prefentement
donner tous fes foins .
Vous avez raifon de plaindre
ceux qui font leur bonheur
d'aimer. L'inconftance,
l'infidelité , la perfidie , font
des fuites fi ordinaires de cette
dangereufe paffion , qu'on
ne voit prefque perfonne qui
ne fe repente de s'y eſtre abandonné,
Maisfi l'Amour étoit
tel que l'a peint un excel34
MERCURE
.
lent homme qui en a fait le
portrait , je doute fort que
vous vouluffiez le condamner.
Je vous laiffe lire , &
aprés cette lecture vous m'apprendrez
quels feront vos
fentimens.
$252222255SSSSSSS
LE PORTRAIT
DU PUR AMOUR ,
Al'infenfible Amarillis.
LE
E pur Amour eft bien
rare , belle Amarillis .
Le moyen de vous en donner
le portrait que vous demanGALANT.
35
dez ? Ne fçavez - vous pas
qu'on a paffé en maxime,
qu'il en eft comme de l'apparition
des Efprits ; tout le
monde en parle , perfonne
n'en voit. Sivoftre coeur eftoit
auffi tendre que voſtre
ame eft belle , vous trouveriez
chez vous les plus beaux
traits qu'il faudroit pour fi
nir ce grand ouvrage , mais
par
malheur
pour
l'Amour,
vous n'en voulez connoiftre
que la peinture . Qu'en ferezvous
fi vous n'aimez pas ?
Enfin je m'en vais vous le faire,
Ce portrait fidelle & fincere ,
36 MERCURE
Vous le voulez, il y faut
confentir;
{
Mais l'Amour est un grand
miftere ,
En juge- t-onfans lefentir ?
Heureux l'Amant , belle
Amarillis , qui fçaura vous
apprendre à connoiftre les
defauts de cette peinture , &
à trouver dans vos fentimens
de
quoy les reparer & la
mieux finir. Jufqu'à ce que
Vous foyez plus amplement
inftruite fur cette matiere
, il eft bon en tout cas
que vous fçachiez , que ce
n'eft pas icy qu'il faut cherGALANT.
37
cher le brillant de l'efprit,
Il n'en faut point dans les
affaires du coeur , c'est un
broüillon qui ne fert qu'à les
gâter , il fait ordinairement
beaucoup de Comediens ; de
vrais Amans , point du tout,
Défiez- vous des Amans
Quife piquent de bien dire,
Dans les tendres fentimens
Qu'un fincere Amour infpires
Sil'on a de vrais tourmens ,
L'onfe tait, & l'on foûpire,
Aux dépens de l'Amour fous de
trompeurs appas ,
L'Esprit fe fait valoir, pouffe de
grands helas,
38 MERCURE
Entaffe les Zephirs fur les Lis
les Rofes ;
Il dit mille belles chofes,
Mais le coeur ne les fent pas.
Ne vous y trompez donc
pas , Amarillis , tout eſt plein
de ces faux Amans qui parlent
beaucoup, & ne fentent
rien, & qui fans s'émouvoir
de ce qu'ils difent , veulent
voir jufqu'à quel degré d'émotion
, & de fenfibilité ils
reduiront les coeurs qu'ils attaquent.
Vous ne pourrez jamais
bien les démêler , ces
Comediens du tendre , que
vous n'ayez eſté vous-meſGALANT.
39
me veritablement attendrie.
Voyez fi vous feriez mal de
fentir une partie de ce que
je vous vais dire . Pefez chaque
mot ; & confultez voftre
coeur le mien s'accommoderoit
de tout cela , s'il trouvoit
avec qui faire de moitié,
& de quelque chofe demoins ,
fi le commerce eftoit avec
yous . Quand l'Amour occupe
une ame,il l'occupe toute:
il eft pur, il eft vif, il eſt agiſfant
, il eft fpirituel comme
elle, il touche le coeur fans le
corrompre , il éleve l'efprit
fans l'égarer, Content de foy40
MERCURE
même, il fe regarde , il fe medite,
il fe contemple , & ne fait
que cela. Plus il fe connoift,
plus il aime à fe connoiſtre;
plus il s'examine , plus il a
de plaifirs. C'eſt une circulation
continuelle de fentimens
, de reflexions , de defirs,
de foy - mefme à ſon objet
, de fon objet à foy- même
. Il en étudie les inclinations
, il en recherche les
beautez,il en démefle les fimpaties
, il en defire les felicitez
, il en aime tout.
C'est un enchantement
qui éleve l'homme au deffus
2
GALANT. ΔΙ "
41
de luy-meſme , qui luy découvre
une vafte étendue de
biens & de plaifirs, inconnus
à ceux qui ne fçavent pas aimer.
Son imagination eſt
toûjours remplie , toûjours
contente , toûjours charmée .
Son efprit eft toûjours diverty
,fon coeur toûjours attendry
Plus il aime , plus il
voudroit aimer , rien n'eft
plus vafte , plus piquant , &
plus fenfible
Fien n'eft plus delicieux que
fes joyes , plus penetrant que
fa tendreffe .
que fes defirs ,
Rîen n'échape à ſa curio-
Decembre 1687. D
42 MERCURE
fité , rien ne furprend fa vigilance
, rien ne fufpend fon
activité . S'il n'interrompt les
affaires , il eft au deffus ; par
tout il trouve fon objet,
comme le Cadran fon pole ;
il le voit par tout , par tout
il le cajole , fans ceffe il l'admire
, il le cherche , il le fuit,
il le contemple , il l'adore .
Le plaifir de l'Amour , c'eſt
l'Amour . Aimer pour aimer
c'eft le terme de l'Amour.
De toutes les paffions , de
toutes les vertus l'Amour
eft celle qui eft la plus contente
d'elle- mefme . Quand
و
GALANT. 43
elle a produit l'Amour , elle
a tout fait , & ne veut que
cela. Qui demande plus, merite
moins ; qui ne cherche
que foy -mefme dans fon amour
, eft indigne de celuy
d'autruy qui veut outrer les
plaifirs , les perd . La débauche
des fens eft à l'Amour, ce
que l'excés du vin eſt à la
raiſon. Les voluptez les plus
innocentes
& les plus pures ,
font les plus douces , les plus
ſenſibles , les plus piquantes,
& les plus longues .
Par tout où
l'emportement
des fens domine , l'Amour
Dij
44 MERCURE
s'éteint , ou n'eft qu'un faux
amour qui ufurpe les titres
d'honneur qui ne luy conviennent
pas. Il eft fragile, il
eſt injuſte, il eſt volage , il eſt
corrompu comme ſa ſource.
Les plaiſirs du pur Amour
font d'un autre ordre ; plaire
& charmer font toute fa
joye.
Un coeur qui fçait aimer ,
ne fçait que cela, & fçait tout.
Fixé fur fon objet , il n'eſt
que là, & il eft par tout ; rien
ne le trouble , rien ne l'étonne
, rien ne le laffe , rien ne
le diffipe, rien ne le dégoûte.
GALANT . 45
Il s'éleve , il s'abaiffe , il s'aneantit
, il s'afflige , il fe réjoüit
,fuivant les impreffions
de fon objet ; c'eſt un Cameleon
qui en prend toutes les
couleurs.
Mais fi l'on répond à fa
fenfibilité , fi
l'intelligence
fe forme entre deux coeurs ;
s'ils font également touchez ;
s'ils font tendres , s'ils font
fidelles , il n'y a rien de plus
piquant que leurs plaiſirs , &
tels que mon idée me les reprefente
, je n'en conçois
point de pareils , car pour
l'experience , à moy n'ap46
MERCURE
:
partient,Amarillis, de l'avoir
cuë ; vous m'en direz des
nouvelles
fi vous y parvenez
Voicy cependant comme je
m'imagine que doivent eſtre
les fentimens dans un fi doux
commerce .
Deux coeurs bien touchez
& bien unis , fe trouvent par
tout. Dans l'abſence tout
parle d'eux , dans le filence
tout parle pour eux . Plus leurs
plaifirs font inconnus , plus
ils font fenfibles ; moins on
devine leurs joyes , plus elles
croiffent.
En compagnie ils ne compGALANT.
47
tent qu'eux , tout eft abfent
pour eux , ils s'entendent , ils
fe devinent , ils s'expliquent
.
Leur attention eft fidelle ,
leur intelligence eft fine ,
tout ce qui ne dit rien pour
les autres , parle pour eux.
L'amour couvre la perfonne
aimée de mille chiffres ; mille
gens les voyent , un feul
en a la Clef ; un coup d'oeil ,
un gefte , un foufrire , un
foûpir , tout cela dit beaucoup
à qui fçait l'entendre .
Les plus petits fignes font de
>
longs difcours qui charment
, qui entretiennent, qui
48 MERCURE
occupent , mille foins invifibles
reüffiffent
,
engagent
,
plaifent , mille defirs fecrets
enflâment.
Il y a dans le
commerce
des vrais Amans une langueur
fans trifteffe ‹ une inquietude
fans chagrin , un
tranfport fans
emportement,
un trouble fans
agitation ,
une refverie fans diftraction ,
des plaifirs fans douleur , des
foûpirs fans amertume , des
fureurs fans defefpoir . Tout
ce qu'ils fentent ne fe fent
que par eux ; ils font dans le
monde comme fi le monde
1
n'eftoit
GALANT 49
n'eftoit fait que pour eux ;
leur amour est une extafe qui
les éleve , qui les enchante ,
qui les ravit ; il leur fait des
images qui reprefentent
tout
ce qu'ils veulent , qui difent
tout ce qu'ils penſent , qui
expriment tout ce qu'ils imaginent
.
C'eft une feconde ame,
une double vie; les foûpirs de
l'un font mouvoir le poulx
de l'autre. C'est un air celefte
dont l'influence agite fes
penfées , enflâme fes defirs ,
redouble fa tendreffe ; c'eft
une harmonie qui fait tref-
Decembre 1687. E
To MERCURE
faillir les ames , qui les capti
ye , qui les enchante.
Le nom de la perfonne aimée
eft comme le mot du
guet du coeur. Par tout où
l'on le prononce , il s'émeut ;
il s'arrefte , il fe plaift ; il le
repete en ſecret , il luy forme
un portrait en un inſtant ; le
fon de fa voix eft une fim.
phonie melodieufe ; en frappant
l'oreille il donne au
coeur , quand il l'entend il
n'entend que cela ; tout ce
qu'on dit de grand du merite
des perfonnes excellentes ,
on le voit , ou l'on croit
ܘ
ou
l
GALANT.
ད་
voir dans celle qu'on aime ;
l'Amour eft comme la Manne
, il a tous les gouts .
Deux perfonnes qui s'aiment
ne peuvent imaginer
d'autre joye ny d'autre felicité
que dans leur amour ,
hors de là ils ne découvrent
qu'un neant affreux . C'eſt
une immenfité de bonheur
, qui couvre toute forte
de miferes . Les pensées
naiffent l'une de l'autre , leur
ſource ne tatit jamais , elles
ont toûjours la grace de la
nouveauté.Rien n'eft fi vafte ,
rien n'eſt fi fecond . Leurs pa-
E ij
52 MERCURE
roles font des effets , leur
coeur eft dans toutes leurs
actions , l'amour eft à leur
ame ce que la lumiere eft à
la veuë. C'eft le bon fens de
la volupté , le chef d'oeuvre
de la raiſon , le beau jour &
la ferenité de l'ame . Il en eft
de l'Amour comme du Printemps,
touty fleuritjuſqu'aux
épines , c'eft la plus inſatiable
de toutes les paffions , plus
ona d'amour plus on en voudroit
avoir , c'eſt la grande
affa re du coeur ; qui la fait
bien, fçait tout faire . Mais je
Vous l'ay dit , Amarillis on
GALANT. 53
en trouve quelques copies;
des originaux point du
tout.
Y
Je vous tiens parole touchant
la Relation que je vous
avois promife du . Siege de
Caftelnovo . Celle que vous
allez lire a efté envoyée à
Monfieurle Prince de Conty
par M ' le Chevalier de Pouf
femothe de Therfanville ,
Aide de Camp du Bataillon
de Malthe , qui a fervy dans
les Troupes de France, & en
Hongrie au Siege de Neuhaufel
, où Monfieur le Prince
de Conty a efté témoin
E iij
$4 MERCURE
de la maniere dont il s'eft
diftingué . Vous jugez bien
que ce Chevalier a travaillé
à rendre cette Relation exate
, puis qu'il l'a faite pour
un Prince qui fçait non feulement
le meftier de la Guerre
à cauſe de l'application avec
laquelle il s'y eft attaché
toutes les fois qu'il en a pû ..
trouver l'occaſion , mais qui
a mefme beaucoup de ce dif
cernement , qui fait juger
jufte de toutes fortes d'ouvrages.
1
GALANT. $5
22255552522525225
RELATION
Du Siege de Caftelnovo
en Dalmatie.
Lgrand
È Comte Herbeſtheim
Prieur de Hongrie
, & General des Galeres
de Malthe , lequel , outre fon
Efcadre de huit Galeres , avoit
auffi fous fon Commandement
les fept Galeres du
Pape , ayant receu ordre exprés
de Sa Sainteté & du
Grand Maiſtre , de ne point
s'incorporer avec l'Armée
E iiij
16 MERCURE
Venitienne de la Morée
commandée
par le Generaliffime
Morofini , à caufe des
foupçons de pefte qui fe con
firmoient tous les jours , fe
voyoit hors d'eftat d'em-
"
ployer utilement fes forces
pour le fervice de la Chrêtienté
, & aprés avoir battu
les Mers l'efpace de trois
mois , il n'attendoit plus que
les ordres du Grand Maiftre ,
pour s'en retourner à Malthe
, lors qu'il receut en Calabre
le z. du mois d'Aouft
un Paquet de Rome , par lequel
il apprit que Sa Sain
GALANT 57
teté avoit refolu quelque entrepriſe
fur quelqu'une des
Places que les Turcs tiennent
dans la Dalmatie le long du
Golphe de Venife .
Cette nouvelle luy ayant
fait faire voile en diligence
de ce cofté-là , il s'y rendit
le feptiéme d'Aouft, & ayant
donné auffi- toft avis de fon
arrivée au General Geronimo
Cornaro , qui eftoit à Spalatro
occupé à raffembler fes
forces , il alla moüiller vers
1 Iſle de Lezina pour l'y attendre
, d'où s'eftant reciproquement
écrit plufieurs
18 MERCURE
fois , ils refolurent enſemble
le Siege de Caftelnovo , mais
quelle que fuft l'application
du General Cornaro , il ne
put eftre en eftat d'agir que
dans les derniers jours de ce
mefme mois .
Caftelnovo eft une Place
tres - importante des Turcs ,.
fituée vers l'entrée du Golphe
, dit de Cataro , qui prend
fon nom d'une autre Place
appartenante à la Republique
, laquelle eft dans le fond
du mefme Golphe , dont la
Garnifon auffi -bien que les
Habitans des lieux voifins ,
GALANT. 59
fujets des Venitiens , font
tous les jours aux mains avec
les Milices de Caftelnovo , ce
qui fait que ces Infidelles font
aguerrris, & qu'ils paffent pou
les plus braves & les plus déterminez
de ce Pays-là . Cette
Place eft fituée fur le bord
de la Mer , & s'étend fur
deux lignes , dont l'une regarde
l'Albanie , & l'autre
la Ville de Ragufe , & vers
l'endroit où elle s'avance le
plus loin en terre , elle a un
Chafteau qui domine toute
la Ville . Outre ce Chasteau ,
il y en a encore un autre ,
60 MERCURE
ou fi vous voulez , un Fort à
l'Antique , qui en eſt détaché
, & en couvre & deffend
les avenuës . La Place eft environnée
de murailles bafties
auffi à l'antique d'une maçonnerie
épaiffe & folide ,
& flanquées par de groffes
Tours , entre lefquelles il y
en a d'autres moindres , &
bien qu'elle n'ait aucuns dehors
, le terrain d'alentour
eft d'une fituation ſi avantageufe
par fes inegalitez , qui
forment naturellement certains
rideaux où il eft aifé
de fe retrancher qu'il n'eſt
GALANT. 61
pas croyable combien les
approches en font dangereufes
& difficiles .
L'Armée Chreftienne, com
pofée de plus de cent Voiles,
arriva à la veuë de la Place
le 2. de Septembre vers le
foir ,plus forte en
apparence
qu'en effet,puis qu'à lareferve
de quatre Galeres & de deux
Vaiffeaux de Guerre de la
Republique , & de quinze
Galeres de Malthe , tout le
refte n'eftoit que des baftimens
de Charge, & de peu de
confideration . Dés le lendemain
l'on s'occupa avec
62 MERCURE
beaucoup de diligence à faire
débarquer les Troupes . Celles
de la Republique au nombre
de fix à fept mille homchoifirent
pour cet
mes
effet un lieu éloigné de quelques
milles de la Place pour
aire leur defcente, & les Malthois
& Papalins qui ne faifoient
qu'un mefme Corps
d'environ quinze cens Soldats
, & de fix -vingts Chevaliers
, fous le Commandement
du Chevalier de Mechatin
, General des Troupes
de Malthe , mirent pied
à terre dans une Plage qui
GALANT. 63
eftoit beaucoup plus proche,
où une petite Plaine fort découverte
, donnoit le moyen
de tenir les Infidelles éloignez
des Marines par le Canon
des Galeres , ayant pris
felón la coûtume , le poſte
d'honneur pour aller les premiers
aux Ennemis.
Nos Gens alors ne tarde
rent pas à éprouver
que la
reputation
de bravoure
en
laquelle
eftoient
les Habitans
& la Garnifon
de Caftelnovo
n'eftoit
pas tout à fait mal
fondée
, car ces Infidelles
s'eftant
poſtez
ſur deux Co64
MERCURE
lines qui fe commandoient
l'une à l'autre , & qui font
feparées d'un grand Vallon
qu'il falloit traverſer auffibien
que les Colines , par
chemins rudes & difficiles
pour pouvoir arriver à la
Ville commencerent à y
faire feu de tous coftez fur
›
des
les noftres , pour les empef
cher de s'avancer ; mais le
Chevalier de Mechatin ayant
fait deux forts détachemens ,
l'un commandé par le Chevalier
de Mareuil , accompagné
d'un gros de Chevaliers
, avec lefquels eftoit l'E
GALANT. 65
1
tendart de la Religion , porté
par le Commandeur
de la
Tour Maubourg , & l'autre
par le Chevalier de Lufignan
Lezay , premier Major du
Bataillon de Malthe , avec
lequel eftoient une partie des
Troupes de Sa Sainteté conduites
fous luy, par le Comte
de Montevecchi
, ils pouf
ferent de part & d'autre les
Ennemis avec tant de vigueur
& de fuccés , qu'ils furent
contraints aprés une refiftance
fort opiniaftre , d'abandonner
en defordre les
poftes qu'ils avoient occu-
Decembre 1687. F
66 MERCURE
pez , & de fe retirer
fort à la
hafte fous leurs
murailles
,
avec perte de beaucoup
des
leurs . Les noftres
alors fe rendirent
maiftres
de quelques
Maiſons & autres lieux avantageux
à la grande portée du
Moufquet
de la Ville , où ils
firent alte à l'entrée
de la
nuit , ce qui donna lieu aux
Ennemis
de revenir
dans
l'obfcurité
& de fe retrancher
fur des hauteurs
, & dans
des Maifons
d'où l'on cut
bien de la peine à les chaſſer .
Cependant
le Comte de S.
Paul & le Chevalier
de McGALANT.
67
chatin s'avancerent en bon
ordre avec le gros des Troupes
, qui fe rangeoient en Bataillé
à mesure qu'elles arrivoient
des Marines. La refolution
avec laquelle le Chevalier
de Mareuil & le Chevalier
de Lufignan allerent
aux Ennemis , fut telle , que
l'on peut dire qu'elle commença
dés lors à donner à
ces Infidelles la terreur , qui
caufa dans la fuite l'heureux
fuccés de l'entrepriſe ; mais
comme le feu fut grand &
qu'il dura prefque tout le
jour , cela ne fe put faire
Fij
68 MERCURE
fans perte , & il en coûta
vie entre autres , aux Chevaliers
de Richebourg, de Barin,
& de Guiran la Brillanne ,
qui moururent peu de jours
aprés des grandes bleffures
qu'ils receurent ; les Cheva-.
liers de Pernac , de Loumic-.
res , Ventura , Carafa , &
Belacoüil , y furent auffi
bleffez.
Depuis le troifieme jour
jufqu'au huitiéme , l'on s'occupa
à former le Camp &
les Lignes , & à faire débarquer
l'Artillerie & les Mortiers
à Bombes , les pluyes
GALANT. 69
prefque continuelles ayant
caufe beaucoup d'incommodité
, & par ordre du General
S. Paul l'on commença à
mettre deux pieces de Canon
en batterie , pour ruiner une
maifon dans laquelle les
Turcs s'eftoient fortifiez à
cinquante pas de nos Retranchemens
; mais ces Infidelles
ne s'ébranlant point nonobflant
le feu du Canon , &
nous incommodant beaucoup
de leur Moufqueterie,
l'on refolut le huitiéme au
matin de faire un détachement
des Troupes du Pape
70 MERCURE
& de Malthe , fous le commandement
du Chevalier de
Mareüil , & de s'en fervir
pour
chaffer les Turcs de ce
pofte. Les Grenadiers com- 、
mandez par le Chevalier de
Seire , & les Fufeliers le
par
Chevalier de Paulmy, s'avancerent
les premiers , & tout
donna avec tant de vigueur,
que les Ennemis ne pouvant
foutenir ce choc , prirent
honteufement la fuite aprés
quelques décharges d'un affez
grand feu , & abandonnerent
le pofte , dont on
s'empara dans le meſme
GALANT. 71
gros du Bataillon
temps
. Le
de Malthe s'y avança alors
avec l'Etendard de la Religion
, à la veuë duquel de
grands cris de joye en figne
de victoire , s'eftant fait entendre
, un nombre de Che
valiers & de Soldats prirent
de là occafion de s'avancer
davantage , & pouſſerent les
Ennemis avec une ardeur incroyable
jufqu'à une autre
grande maiſon , éloignée
d'environ vingt-cinq pas de
leurs murailles , où ils s'ef
toient retranchez , & en demeurerent
les Maiftres . Cet
72 MERCURE
avantage
nous coûta cher ,
car bien que les Turcs n'euffent
pas la hardieffe
d'y tenir
ferme , neanmoins
comme
les avenuës
de ce poſte el- ·
toient commandées
par un
terrein fuperieur
qui alloit
toûjours
en s'élevant
en forme
d'amphiteatre
, d'où les
Turcs faifoient
un feu terrible
, auffi- bien que du haut
des murailles
de la Ville &
des Chafteaux
, plufieurs
des
noftres y demeurerent
fur la
place, entre lefquels
fe trouverent
vingt-fept Chevaliers
,
quatre de tuez fur la place, &
vingtGALANT.
73
t
vingt-trois bleffez dangereufement.
Le Chevalier de Méchatin
s'eftant alors apperceu
que le courage de fes Gens les
portoit trop loin , s'avança à
propos pour les moderer , &
pour les faire retourner au
gros ; mais les Turcs faifant
un feu continuel de toutes
parts , blefferent encore le
Chevalier de Lufignan , premier
Major , le Chevalier de
Seire , Capitaine des Grena
diers , & le Chevalier de Senicourt
de Seffeval , lequel
mourut peu
fenfiblement
regreté
de tou-
Decembre 1687.
G
de jours aprés ,
74 MERCURE
a
te l'Armée , pour les rares.
qualitez qui le diftinguoient.
Cependant le mefme jour
8. de Septembre , pour caufer
de la diverfion à l'Ennemy ,
& pour empefcher les Affic
gez de tenir toutes leurs forces
unies vers la principale
attaque, qui fe faifoit du cô
té de la Place qui regarde
Albanie, les Galeres s'eftant
approchées des murailles , firent
du cofté de la Mer un
fort grand feu de leur Canon,
pendant lequel on mità terre
du cofté qui regarde la Ville
de Ragufe, un gros de Trou
GALANT. 75
:
pes fous le commandement
du Comte du Monftier, Fils
du General S. Paul , lefquels
firent leurs retranchemens.
vers le Fort détaché de la
Place , & continuerent leurs
Travaux comme pour en former
l'attaque.
Les jours fuivans , une batterie
de onze groſſes pieces
de Canon , que l'on dreſſa
pour la principale attaque , &
une grande quantité deẞombes
qu'on jetta fans ceffe dans
la Place , incommoderent
extraordinairement les Affiegez
, pendant que les noſtres
Gij
76 MERCURE
s'eſtant logez &fortifiez dans
les poftes qu'ils avoient gagnez
,s'occupoient à avancer
leur Travaux avec diligence
pour pouvoir attacher le Mineur
à la Tour principale du
Chasteau, pendant que le Ca
non faifoit une breche confir
derable à la Ville, le deffein étant
de donner l'affaut à l'un
& à l'autre en mefme temps.
Cependant le
Cornaro cut nouvelles qu'il
yenoit fix mille hommes de
fecours aux Affiegez , fous le
commandement du Bacha
de Bofnie & d'Arcigovine 3
General
GALANT. 77
c'eft pourpuoy il fit occuper
toutes les hauteurs & tous les
poftes avantageux , pour l'empefcher
de paffer outre , &
neanmoins toutes les précautions
qu'il avoit prifes n'empefcherent
pas que les Ennemis
aprés avoir forcé tous
les paffages , qui n'eſtoient
gardez que par des Morlaques
, Troupes qui ſont plûtoft
accoutumées à fuir qu'à
combattre, ne paruffent leis .
fur les deux heures aprés midy,
à la tefte de nos premiers
retranchemens , avec leurs
cris ordinaires . Les premic-
G iij
78 1
MERCURE
res Troupes que nous avions
de ce cofté-là , furent d'abord
ébranlées de la furie avec
laquelle les Turcs fondirent
fur elles ; mais le Comte
du Monftier qui n'en eftoit
pas éloigné , les ayant fait
foûtenir à propos par d'autres
Troupes fraîches , elles
retournerent à la charge
d'une maniere fi vigoureuſe ,
que les Turcs fe renverferent
auffi - toft les uns fur les autres
; & comme ils ne pouvoient
fe retirer que par des
défilez , les noftres profitant
de leur defordre & de leur
GALANT. 79
épouvante
en firent une
grande boucherie . Huit à
neuf cens demeurerent fur
la place , dont les Morlaques
revenus de leur premiere
frayeur , apporterent felon
leur coutume , cinq cens
teftes au General Cornaro, en
figne d'une Victoire ſignalée
, avec un nombre d'efclaves
aufquels ils avoient confervé
la vie. L'on prit auffi
huit Drapeaux Turcs , & nous
ne perdifmes en cette occafion
que trente hommes , entre
lefquels il n'y eut perfonne
de marque
.
Giiij
80 MERCURE
Le lendemain l'on expofa
fur des piques toutes les teftes
que l'on avoit coupées, pour
intimider les Affiegez , & pour
leur faire connoiftre que
fecours qu'ils attendoient
avoit efté battu . On les fit
Ic
fommer , mais ils répondi
rent à coups de Canon & à
coups de Moufquet , de forte
que les no res recommencerent
leur feu , & continuerent
leurs Travaux avec plus d'ardeur
qu'auparavant .
Le 19 , nous vifmes arriver
avec joye vingt Baftimens
qui nous amenoient dix - huit
GALANT. 81
cens hommes de fecours,
Nous montâmes la Tranchée
le mefme foir, & le Chevalier
Zandodari , homme d'un
merite fingulier , y fut tué .
Le puits fe trouvoit alors
perfectionné , & l'on avoit
mefme déja conduit la galelerie
jufqu'au pied de la muraille
, avec efperance de
pouvoir bien 、toſt en voir
l'effet, lors qu'on s'apperceut
avec furprife que la maçonnerie
en eftoit d'une dureté
fi prodigieufe , qu'il eftoit
impoffible d'en arracher un
morceau qu'avec une peine
82 MERCURE
incroyable , ce qui ne s'accommodant
pas avec l'impatience
qu'on avoit de venir
au plûtoft aux mains avec
les Ennemis , d'autant plus
que la faifon commençoit à
fe faire rigoureufe par les
pluyes continuelles , & par
les orages qui fe formoient
tous les jours , tous ces deffeins
fe tournerent à mettre
la bréche en eftat de donner
l'affaut le
par moyen du Canon;
& pendant qu'on eftoit
occupé dans l'execution de
ce projet , il arriva deux
chofes extraordinaires , qui
+
GALANT. 83
nous furent avantageufes.
La premiere fut, que deux
Turcs qui avoient fuy de la
Place , vinrent trouver le
General Cornaro , & l'affeurerent
que s'il vouloit leur
accorder un traitement favorable
, ils feroient en forte
que plufieurs de ceux qui
eftoient dans la Ville , viendroient
fe rendre ce qui
ayant porté le General Cornaro
à les bien traiter , l'un
d'eux refta volontairement
en fon pouvoir comme pour
oftage , & l'autre accompagné
d'un Morlaque , en qui
>
84 MERCURE
l'on avoit une entiere confiance
, rentra dans la Ville ,
& y conclut la negociation
avec tant de fuccés , qu'il revint
deux ou trois heures
aprés avec deux cens quarante
autres Turcs bien armez
& équipez , qui furent
receus agreablement dans
noftre Armée . Une avanture
fi bizarre donna lieu à un
autre accident , qui auroit
achevé de laffer la conftance
d'une Garnifon moins opiniâtre
à fupporter les plus
fâcheufes extremitez ; car le
General
Cornaro
voyant
GALANT.
85
8
leurs forces fi confiderablement
diminuées , & en ayant
pris occafion de les fommer
de fe rendre, en les menaçant
s'ils attendoient l'affaut , de
les faire tous paſſer par le fil
de l'épée, ils répondirent avec
leur fierté accoutumée, qu'ils
eftoient réfolus de fe défendre
jufqu'à la derniere extre
mité. Ainfi le feu recom
mença de noftre part avec
beaucoup de furie , & le haconduit
une de
zard
ayant
nos
Bombes
dans
un
petit
Fort
fitué
fur
le bord
de la
Mer, où les
Affiegez
tenoienę
86 MERCURE
des poudres , & où une partie
de leursFemmes & Enfans s'étoient
retirez comme dans le
lieu qui paroiffoit le moins
expolé , le feu qui prit à ces
poudres fit fauter le Fort, &
tout ce qui eftoit dedans ,
d'une maniere qui forma un
fpectacle tel qu'on fe le peut
imaginer.
Le mefme jour 28. la bré
che paroiffant enfin raiſonnablement
ouverte , on prit
la refolution de profiter de
la confternation dans laquelle
une fi étrange avanture
devoit avoir jetté les EnneGALANT:
87
mis , & de donner l'affaut en
deux endroits , L'on difpofa
pour cet effet un Corps de
douze cens hommes . Les
détachemens du Bataillon de
Malthe & des Troupes du
Pape , qui en faifoient une
partie , commandées par le
Chevalier de Paulmy , devoient
donner les premiers
fur la droite du cofte duCha
fteau de la Ville, où l'on pretendoit
faire le plus grand
effort , pendant que les Florentins
accompagnez d'autres
Troupes Venitiennes ,
fous le commandement du
88 MERCURE
Marquis Borry , devoient
donner fur la gauche plus
vers la Mer , à l'endroit où
eftoit une groffe Tour fort
endommagée par le Canon.
Mais la tentative de la droite
ne put réuffir, quelque effort
que l'on y fift , parce que
la bréche ne s'y trouva pas
pratiquable , ny dans la difpofition
qu'on s'eftoit imaginé.
En effet , aprés que
Chevalier de Pauliny,accompagné
de plufieurs Chevaliers,
& des détachemens de
Malthe & du Pape qu'il commandoit
, eut monté fur la
le
GALANT. 89
bréche avec beaucoup de
vigueur , il remarqua fort
diftinctement , nonobftant
le grand feu des Turcs , que
cet endroit fondoit comme
en precipice du coſté des
Affiegez , & qu'il y avoit une
forte paliffade , derriere laquelle
les Turcs eftoient retranchez
; ce que l'on a verifié
avec plus de commodité
aprés la priſe de la Ville . Ce
luy fut une neceffité de fe
contenter des preuves qu'il
avoit données de fa valeur ,
& fe trouvant mefme dans
l'impoffibilité de faire un lo-
Décembre 1687. H
90 MERCURE
•
gement en cet endroit de la
muraille , qui eftoit battu en
ruine par le Chasteau , &
découvert
de plufieurs
autres
lieux , il fut contraint de
.
fort fe retirer avec fa troupe
diminuée Le Chevalier Dom
Emmanuel Brou Capitaine,
fut tué fur la place , & les
Chevaliers d'Estaing ,
Terrail , de Gleifpach , de
Schenaud , & de Glandeves,
furent fort bleffez .
du
On tâcha pendant ce
remps- là d'ébranler la contance
des Affiegez, & de les
arrer du cofte de la Mer.
GALANT. 91
par le grand feu du Canonque
firent les Galeres , dont
les Caïques s'avancerent fous
les murailles avec des échelles
, comme fi l'on avoit cu
deffein d'y donner l'efcalade ;
mais ce fut alors que l'on
connut particulierement
que
ces Infidelles n'eftoient pas
gens à prendre aiſément l'alarme
, car bien loin de donner
dans le piege qu'on leur
tendoit
, ils en parurent
au
contraire plus furieux , & fe
défendirent fur la bréche en
defefperez
.
Mais d'un autre cofté l'at-
Hij
92 MERCURE
taque du Marquis de Borry,
de laquelle on avoit cu moins
d'efperance,réuffit avec beaucoup
plus de facilité , car les
ruines de la groffe Tour ſe
trouverent telles, qu'il eut le
moyen d'y monter , & de s'y
loger,fans que les Turcs pûffent
faire qu'une fort legere
réſiſtance , les deux flancs de
la mefme Tour dont il n'y
avoit
qne
magé
, luy
ayant
ſervy
d'épaulement
pour
s'y
couvrir
du feu
du
Chafteau
& des
autres
lieux
voifins
, de maniere
que
l'on
commença
à conle
front d'endomGALANT.
93
noiftre que c'eftoit le feul
endroit où il falloit s'attacher.
Les Troupes de Malthe
qui avoient coulé le long
de la breche , s'eftant avan
cées pour y prendre leur pofte
, il fut facile de voir que
l'on ne tarderoit pas à pouſfer
la Victoire plus loin.
En effet, le lendemain plufieurs
Soldats s'eſtant poſtez
en divers endtoits de la muraille
, d'où ils battoient les
Afficgez, & plufieurs mefme
ayant trouvé le moyen de
defcendre dans la Place , d'abord
les Turcs firent ferme ,
94 MERCURE
R.
%
& en affommerent un affez
grand nombre ; mais voyant
que le courage des noftres ne
ne fe ralentiffoit point , &
que l'on entroit inceffamment
nonobftant le grand
feu qu'ils faifoient , ils fe
refolurent enfin de fe retirer
dans le Chafteau , & d'abandonner
la Ville , qui demeura
de cette forte en noſtre pouvoir.
Il y avoit des Turcs qui
s'eftoient refugiez dans les
groffes Tours de la Ville , &
qui obtinrent auffitoft par
compofition la vie & la
GALANT. 95
liberté. Le lendemain 30 .
de Septembre , ceux des
Chafteaux ayant auffi demandé
à capituler , fe rendirent
à condition qu'ils fortiroient
avec leurs armes; qu'il
leur feroit permis d'emporrer
tout ce qu'ils pourroient
porter fur leurs épaules , &
qu'il leur feroit donné des
Baftimens de l'Armée pour
les mener en Albanie , ce qui
fur ponctuellement executé
le premier d'Octobre . Il fortit
plus de neuf cens hommes
bien armez, qui s'embarquerent
avec environ mille Femmes
ou Enfans, dont on tient
1
1
96. MERCURE
qu'ils avoient envoyé dehors
la plus grande partie avant
le Siege , pour le décharger
des bouches inutiles ; aprés
quoy l'on s'occupa à rendre
à Dieu , & à benir graces Dieu
deux Mofquées qui eftoient
dans la Ville , dont l'une fut
dédiée à la Vierge, & l'autre
à S. Jerôme.
Nous partifmes de Caſtelnovo
le 4. Octobre , & le
vent nous ayant eſté favorable
, aprés nous eftre feparez
des Galeres du Pape à la
hauteur du Phare de Meffine ,
nous nous rendifmes heureufement
GALANT. 97
fement le J. dans le Port de
Malthe .
Admirez , Madame , la
modeftie de celuy qui a écrit
cette Relation. Il ne parle
point de luy , quoy qu'il fe
foit trouvé à un nombre infiny
d'occafions perilleufes.
On n'en peut douter , puis
que les Aides de Camp du
Bataillon de Malthe ne portent
pas feulement les ordres,
mais qu'ils combattent à la
tefte des Corps aufquels ils
les portent pour commencer
à les mettre en execution.
Ainfi il eft impoffible que
Decembre 1687.
I
98 MERCURE
ceux qui font chargez de ces
glorieux emplois , ne foient
continuellement
expofez à
toutes fortes de perils.
J'ajouteray à cette Relation
, que M' le Chevalier de
Lefcheraine , Fils de M le
Marquis de Lefcheraine, premier
Preſident de la Cham .
bre des Comptes de Savoy
& Frere de M' le Marquis
Lefcheraine , Prefident â Tu
rin , Confeiller d'Eftat & Se
cretaire du Cabinet de St
Alteffe Royale de Sav
s'eft fort diftingué dar
faut que le Bataillor
GALANT.
99
the donna à une maiſon proche
de la Ville , où cinq Chevaliers
furent tuez , & vingtcinq
bleffez . Malgré la forte
refiftance des Ennemis , ces
braves Chevaliers ne laifferent
pas de fe rendre Maif
tres de cette maifon.
Je vous envoyay le mois
paffé le plan de Caftelnovo ,
& je vous envoye aujourd'huy
celuy d'Athenes que
vous m'avez demandé. On
ne peut trop publier la gloire
des Venitiens, qui ont finy la
Campagne par ces deux grardes
conqueftes , & qui au-
I ij
100 MERCURE
roient fans doute pouffé leurs
avantages plus loin , fi leurs
continuelles Victoires n'avoient
point fervy d'obſtacle
à celles qu'ils auroient encore
pû remporter , c'eſt à dire ,
s'ils n'avoient point eu befoin
de trop de Troupes pour
mettre dans les Places conquifes,
Le Conte qui fuit , eft
écrit de ce ftile aifé qui vous
plaift tant. Ainfi je ne doute
point que vous ne prenicz
plaifir à le lire.L'Auteur qui
cache fon nom , doit eftre
content de fon Ouvrage,
GALANT. Ior
LE FAUX NOBLE .
·
L
A Nobleffe fait bien des
foux ,
Tirfis , l'Hiftoire en eft remplie.
Combien en voit- on parmy nous
Enteftez de cette folie ?
Autrefois la feule vertu
Faifoit le vray merite & diftingueit
les Hommes ;
Mais fon empire eft abbatu ,
La richeße ennoblit dans le Siecle
où nousfommes,
Vnfi honteux renversement
Merite bien qu'on moralife ,
Plufieurs l'ont fait , mais vaine.
ment ,
C'est une erreur que l'argent autherife
I iij
102 MERCURE
Quand contre cet abus Apollon parleroit
,
Aujourd'huy le monde en riroit.
Laiffons - le donc fans en rien dire ,
Et pourquoy m'en embarraſſer ?
Chacun en penfera ce qu'il voudra
penfer,
3
Pour moy , Tirfis , j'en pretens
rire.
Qui ne riroit de voir la vanité,
D'un Noble né dans la roture ?
C'eft une plaifante avanture ;
Ilyveut , quoy qu'il en coûte , eftre
de qualité.
Ce Fat eft né d'un certain homme
Qui s'engraißa mettant fomme
furfomme.
Son Fils enflé d'un bien peut- eſtre
mal acquis ,
S'imagina que fa richeſſe
L'éleveroit à la Nobleſſe ,
GALANT. 103
Il parut d'abord en Marquis.
Il vouloit cacherfa naifance
Par l'éclat & par la dépense.
Il méprifoit Voifins , Parens , Amis
Et par fon bien fe croyant tout
permis
Affectoit en tous lieux une ſotte arrogance.
Dubliant la baffeffe où l'avoit misfon
fang,
Ilfe mefloit parmy les gens de rang,
On connoisoit fa maladie.
Il faifoit le plaisir des perfonnes
d'esprit
,
Qui s'en donnoient la Comedie.
Certain Gentilhomme le vit ,
Connutfon foible, & s'en fervit.
Voilà mon fait , la proye eft priſe,
C'est ce qu'il faut , dit- il , à desgens
comme moy.
I
j
104 MERCURE
Le Gentilhomme eftoit Noble comme
Le Roy,
Mais auffi gueux qu'un rat d'Eglife.
D'ailleurs jeune , bien-fait , tresheureux
en amour ,
D'une humeur polie & coquette ;
Auffi fçavoit-il plus d'un tour
Pour mettre à profit lafleurete.
Il avoit fceu toucher mainte Dame
bien faite ,
Plufieurs Maris s'en estoient
plaints.
Ce Galant tel que je le peins
Fit bien valoir cette folie.
Le Roturier eft riche , il a femme
jolies
Le Noble ne cherchoit pas mieux ,
C'est ce qui fait le plaisir de la
vie ,
Et ce qu'on trouve en peu de
lieux.
GALANT. 105
D'abord noftre Galant s'occupe
A flater fon illufion ,
Et pour bien prendre cette duppe
Il luy fit voir que fon extraction
Eftoit illuftre & tres -antique ,
Qu'il l'avoit veu dans certaine
Chronique ;
Moy-mefme , luy dit- il , je vous en
fuis garant.
Alors il luy fit une Hiftoire
Plus obfcure que le Grimoire
Et luy prouva qu'il eftoit fon Pa
rent.
Ah !je lefentois bien, dit le vifionnaire
,
En embraffant le fin matois,
Mon coeur m'a dit plus de cent
fois
Queje n'eftois pas du vulgaire.
Depuis il ne le quittoit pas ,
Ille fuivoit comme fon ombre ,
106 MERCURE
Il luy donnoit de bons.
repas
Etfifouvent qu'on n'enfçait pas
nombre.
le
ûjours quelque petit preſent ;
Le Noble , pour luy complaifant,
Parvint enfin à voirſafemme.
Elle eftoit belle , elle luy plut ,
D'abord il refolut
Dé s'attacher prés de la Dame ;
Tout paroiffoit aifé dans un projet
fi doux ,
Le Mary n'eftoit pointjaloux ,
La Dame eftoitjeune & coquet--
te ›
Et n'eftoit guere fatisfaite
De l'humeur de fon fot Epoux.
Il entretintfouvent la Belle ,
Soupira quelque temps d'un air
plein de langueur ,
·
Parla d'amour , promit d'eftre fidelle
i
CALANT. 107
La Belle en fut touchée & luy donna
Son coeur.
Elle fit bien de nefe pas deffendre,
Car pourquoy rebuter un Galanı
jeune & tendre ?
Elle avoit du difcernement
Et fe connoiffoit en merite.
En luy rendant viſitefur viſite,
On nefçait pas ce qu'en obtint l'Amant
,
Mais il eft feur que dans le voi
finage
La chofe fit éclat , le monde en murmuroit.
L'Epoux qui chaque jour voyoit le
badinage
Eftoit le feul qui l'ignoroit.
Certain Parentfage & fincere
L'alla trouver chez luy , luy déclara
l'affaire ,
Luy parla ferme & luy trancha
le mot.
108 MERCURE
Ignorez- vous , dit-il , ce qu'on dit
dans la Ville ,
Et voulez-vous paſſerpourfot ?
Ne vous échauffez pas la bile ,
Interrompit le Fat tranquille ,
Ie fçay ce qu'on veut dire , & n'en
fuis pasfurpris ;
Le Peuple eft une beste , & ces petits
efprits
Ne fçavent pas que la Nobleffe
Ne commetjamais de baffeffe.
Ie connois man Coufin , il est trop
genereux ,
Son fang luy donne une belle ame.
Quoy qu'on dife , il peut voir
ma femme ,
n homme tel que luy n'eft guere
dangereux.
Fort bien , dit le Parent , malgré
voftre naissance
Ce cher Coufin fur vous répand fa
qualité,
GALANT. 10g
Vous luy devez de la reconnoif
fance ,
Et vous ne sçauriez mieux payer
taparenté.
Lors qu'il m'eft arrivé de
yous parler dans quelquesunes
de mes Lettres , de perfonnes
condamnées par l'In
quifition , cela vous a toûjours
obligée à me demander
beaucoup d'éclairciffemens
touchant ce Tribunal.
Mais comment aurois-
je pû fatisfaire vostre
curiofice , puis que les Inqui
fiteurs ont toujours affecté
un tres-grand fecret pour
tio MERCURE
tout ce qui a rapport à leurs
Tribunaux , & qu'ils font
perfuadez qu'il leur eſt tresimportant
de tenir caché
tout ce qui les regarde. Cependant
ce n'eft plus un fecret
prefentement , puis qu'un
François reconnu pour un
homme d'efprit , & de merite
, & fort eftimé en France
, qui a efté long- temps retenu
dans l'Inquifition de
Goa , Ville capitale de l'Etat
des Portugais aux Indes , n'a
pas cru devoir priver le Public
d'une connoiffance
qui
ne peut luy eftre que d'une
GALANT. 111
tres-grande utilité. En effet
il est important
que les perfonnes
que la curiofité , où
les affaires obligent d'aller
, ou de vivre dans les
lieux , où le faint Office exerce
fa Jurifdiction , foient
informées de ce qu'il faut éviter
ou faire pour ne pas
tomber entre les mains des
Inquifiteurs , qui pourroient
leur faire éprouver un malheur
pareil à celuy qui fait le
fujet de la Relation qui vient
d'eftre publiée .Voicy les for
malitez que l'on obſervedans
cette formidableInquifition,
112 MERCURE
qui ont efté tenuës fi fecre
tes jufqu'à prefent . Je ne
vous dis point qu'elles font
juftes comme le difent les
Inquifiteurs , & tous ceux
qui ont des raifons pour
deffendre l'Inquifition
. Je ne
vous dis point auffi qu'il y
ait de l'injuftice , comme le
pretendent ceux qu'elle a fait
fouffrir. Les uns & les autres
font trop intereffez pour eftre
crus, & avant que d'en juger,
on doit examiner les fecrets
qu'on vient de nous découvrir
; mais quelque jugement
que vous ou vos Amis en
GALANT. 113
puiſſiez faire , il eſt évident
que l'Inquifition ne sçauroit
eftre blâmable en elle - même.
Au contraire, il y a fujet
ya
de croire que l'inftitution
en eft bonne , eftant certain
que
dans les lieux d'où elle :
tire fon origine, elle n'exerce
pas une feverité ſi grande
que dans l'Espagne & le Portugal
, & dans les Terres qui
dépendent de ces deux Couronnes
,Les établiſſemens que
font les hommes
, quelques
.
faints qu'ils puiſſent eftre ,
font fujets aux reláchemens ;,
& aux abus . Ce ne feroit
Decembre 1687. K
pas
114 MERCURE
une chofe furprenante qu'il
s'en fuft gliffé dans les Tribunaux
du faint Office . Ce
que je vais vous apprendre
pourra vous faire démeſler
la verité. Mais prenez garde,
s'il vous plaift , que vous avez
la liberté de juger ; & que je
ne décide de rien . Je ne veux
point prévenir voſtre jugement
, ny celuy de vos Amis,
j'aime mieux vous citer des
faits , que d'entrer dans de
longs raifonnemens pour
vous feduire. Voicy les faits ;
c'eft à vous à les examiner attentivement
, & à faire vos
reflexions.
1
1
GALANT. IIS
La Maifon de l'Inquifition
de Goa , appellée par les Portugais
Santa Cafa , eft grande
& magnifique , & a trois
portes dans fa face. Elle eft
fituée à un des coftez de la
grande Place , qui eft devant
L'Eglife Cathedrale dediée à
Sainte Catherine. La potre
du milieu eft plus grande
que les autres , & l'on va par
là au grand Efcalier qui conduit
à une Salle , où des manieres
de Forgerons ôtent les
fers aux Prifonniers , lors
qu'on les appelle à l'audience.
De cette Salle on les fait
K ij
116 MERCURE
paffer dans une anti - chambre
, & de là dans un lieu auquel
les Pottugais donnent
le nom de Mfea do fanto Offi
cio , c'eft à dire , Table dufaint
Office. C'est là que le grand
Inquifiteur des Indes inter-
Foge ces malheureux , placé
dans un fauteuil à leur droite.
Ce lieu eft tapiffe de plufieurs
bandes de taffetas, les
unes bleues , les autres couleur
de citron , & à l'un des
bouts eft un grand Crucifix
en relief, élevé prefque jufques
au plancher. Au milieu
de la chambre on voit une
GALANT. 117
table, longue d'environ quinze
pieds , & large de quatre.
Elle eft pofée fur une grande
eftrade , & tout autour il y a
des fauteuils, auffi fur l'eftrade.
Le Secretaire eft affis fur
un ſiege pliant à l'un des
bouts de la table du côté du
Crucifix , & ceux que l'on
doit interroger font à l'autre
bout , vis à vis du Secretaire .
Les portes des coſtez de cette
fainte Maifon menent aux
appartemens des Inquifiteurs.
Hy en a deux à Goa . Le pre
mier , que l'on nomme le
grand Inquifiteur , eft tou118
MERCURE
jours un Preftre feculier , &
le fecond , un Religieux de
l'Ordre de S. Dominique
. Ils.
ont chacun un appartement
affez grand pour y loger un
train raifonnable . Il y en a
plufieurs autres au dedans
pour les Officiers de la Maifon
; & plus avant , on trouve
un grand Baftiment, qui
eft divifé en plufieurs corps
de logis à deux étages . Des
baffe courts les feparent les
uns des autres . Dans chaque
étage il y a une espece "de.
Dortoir , où font fept ou huit
petites chambres ou cellules .
GALANT. 119
Chaque chambre eft de dix
pieds en quarré , & le nombre
en tout peut aller jufqu'à
deux cens. Ĉ'eft où l'on met
les Priſonniers de l'Inquifition,
& comme ils n'en peuvent
fortir que dans le temps
d'un Auto da Fé, & que cette
trifte ceremonie ne fe fait
tout au plûtoft que de deux
ans en deux ans , ceux que
y met de bonne heure
font extremement à plaindre.
Il y a dans l'un de ces
Dortoirs des cellules qui
n'ont aucunes feneftres , &
outre l'obscurité qui y regne
l'on
120 MERCURE
tout le jour , elles font fort
petites & fort baſſes . Celles
des autres Dortoirs font plus
élevées , & reçoivent la lumiere
par le
moyen d'une
petite feneftre grillée qui ne
ferme point , & à laquelle le
plus grand homme ne fçauroit
atteindre . Elles font
voutées , blanchies & affez
propres . Les murailles ont
par tout cinq pieds d'épaiffeur
, & chaque Cellule ferme
à deux portes, l'une eſt en
dedans , & l'autre en dehors
de la muraille.Cellede dedans
eft à deux batans , forte, bien
ferrée
GALANT. 121
ferrée , & ouverte par la moitié
d'en bas en forme de
grille . Elle a en haut une
petite feneftre par où les Prifonniers
reçoivent ce qu'on
leur donne à manger , leur
linge , & toutes les autres
chofes dont ils ont befoin ,
& qui peuvent paffer par
cette ouverture . Elle a une
petite porte qui fe ferme
avec de gros verroux. La
porte qui eft en dehors de
la muraille , n'eft ny fi forte
ny fi épaiffe que l'autre, mais
elle eft entiere & fans aucune
ouverture . On la laiffe ordi-
Decembre 1687 ,
L
122 MERCURE
nairement ouverte depuis fix
heures du matin juſqu'à onze
, afin que le vent qui entre
par les fentes de l'autre ,
purifie l'air de la chambre .
Outre les deux Inquifiteurs
dont je viens de vous parler,
le faint Office a encore divers
autres Officiers . Ceux
qui font en plus grand nom
bre , s'appellent Deputatos do
fanto Officio , & il y en a de
tous les Ordres Religieux.
Quoy qu'ils affiftent au jugement
des criminels , & à
l'examen & à l'inftruction
de leurs procés , il ne leur eſt
GALANT. 123
point permis de venir au Tribunal
files Inquifiteurs ne les
mandent . Il y en a d'autres
qu'on nomme Calificadores do
fanto Officio , & ceux- cy ont le
foin d'examiner dans les
Livres , les propofitions
qui
fontfufpectes & où l'on croit
qu'il yait deschoféscontraires
à la pureté de la foy.Ils n'affiftent
point aux Jugemens , &
ils ne viennent au Tribunal
que pour faire leur rapport
fur l'examen qu'ils ont fait . "
Il y a encore un Promoteur ,
un Procureur , & des Avo ~
cats pour les Prifonniers qui
Lij
124 MERCURE
>
proen
demandent , mais la
tection qu'ils peuvent efperer
de ces Avocats ne leur
fçauroit eftre utile , puis que
leurs Juges , ou d'autres perfonnes
choifies pour affifter
à leurs Conferences font
toûjours prefens quand ils
leur parlent. Les Officiers
qu'on appelle Familiares do
fanto Officio , font proprement
les Huiffiers du Tribunal de
l'Inquifition. Cependant les
perfonnes de toute condition
jufques aux Ducs & aux
Princes fi cela fe rencontroit,
ne dédaignent point cette
GALANT. 125
fonction. On les employe
pour aller arrefter ceux qui
font dénoncez aux Inquifiteurs
, & dans l'ordinaire
le Familiar qu'on envoye ,
eft d'une condition pareille
à celuy qu'on veut faire
prendre . Comme ils font
gloire d'avoir à fervir un
Tribunal qui eft cftimé fi
faint , ils donnent leurs foins
fans en tirer aucun inrereft ,
& portent tous comme une
marque d'honneur , une Médaille
d'or fur laquelle font
gravées les Armes du faint
Office . Ils vont feuls quand
Liij .
126 MERCURE
ils'agit d'arrefter quelqu'un ,
& celuy pour qui ils ont receu
l'ordre, eft obligé de les
fuivre dés qu'ils luy ont declaré
qu'ils parlent au nom
des Inquifiteurs. La reſiſtance
feroit inutile , puis que
chacun prefteroit main-forte
pour faire executer les or
dres du faint Office . Il ne
laiffe pas d'y avoir de veritables
Huiffiers, nommez Meirinhos
, avec des Secretaires ,
un Alcaide ou Geolier , & des
Gardes. Ces derniers veillent
fur les Prifonniers , & ont
foin de leur porter toutes les
GALANT 127
thofes qui leur peuvent eftre
neceffaires. Voicy à peu prés
ce que l'on donne à ces malheureux
. Un pot de terre
plein d'eau pour ſe laver ;
un autre plus propre, de ceux
qu'on appelle Gurguleta , auffi
plein d'eau pour boire
un Pucaro ou taffe , faite d'une
efpece de terre Sigillée qu'on
trouve fort communement
aux Indes ; un baffin pour
tenir leur Cellule propre ;
une nate qui fert à couvrir
l'eftrade fur laquelle ils cou--
chent ; un grand baffin que
l'on change tous les quarre
Liiij
128 MERCURE
jours , & un pot pour le
couvrir. Ce pot a encore un
autre ufage on y met toutes
les ordures qu'on a balayées
; & quant au Pucaro »
dont je viens de vous parler ,
il acela de particulier , que
quand on y laiffe l'eau un
peu de temps , elle s'y trouve
extremement rafraîchic ..
Les Prifonniers font trois repas
chaque jour , & font aſſez
bien nourris. Ils déjeunent à
fix heures du matin , difnent
à dix , & foupent fur les
quatre heures du foir . Les
Blancs font mieux traitez
GALANT. 129
que les Noirs,qui n'ont à leur
déjeuné qu'une eau de ris épaiffe
que l'on appelle Cangé,
& du ris & du poiffon aux
autres repas . Le matin on
porte aux Blancs un petit
pain tendre , pefant environ r
trois onces , avec du poiffon
frit & des fruits . Si c'eft le
Dimanche, onleur donne une
Sauciffe , ce qu'on fait auffi
affez fouvent le Jeudy . Ces
deux mefmes jours ils ont de
la viande & un petit pain
difner › avec un plat de ris ,
& quelque ragouft où l'on
met beaucoup de fauffe, pour
130 MERCURE
mefler avec le ris qui n'eft
cuit qu'avec de l'eau & du
fel . Dans les autres jours ils
n'ont que du poiffon àdiſner .
Leur foûpé confifte en quelque
poiffon , accompagné
d'un plat de ris , & d'un ragoût
de poiffon ou d'oeufs , dont la
fauffe puiffe eftre meſée avec
le ris . Ce dernier repas eft
toûjours fans viande , & on
ne leur en donne pas mefme
le jour de Pafques . C'est peuteftre
par épargne , le poiffon
eftant à tres-bon marché
dans les Indes , mais ils difent
qu'il eft jufte de mortifier
1
GALANT
. 131
ceux qui ont encouru l'excommunication
majeure , &
ils pretendent d'ailleurs que
cela les garantit du fafcheux
mal que les Indiens appellent
Mordechi
. C'eft proprement
.
l'indigeftion . Elle eft frequente
, & fort dangercufe
en ce Pays - là , & fur tout
pour ceux qui ne font point
d'exercice . On ne refufe aux
Malades aucune des chofes
dont on voit qu'ils ont be
foin . Ils ont Medecins &
Chirurgiens dés que le mal
preffe , & s'il y aà quelque
danger pour la vie , on leur
132 MERCURE
fait venir des Confeffeurs,
mais quoy que cette Maiſon
foit appellée Sainte , on n'y
adminiſtre à perſonne ny le
Viatique ny l'Extreme - Onction
; & mefme on n'y entend
jamais ny Sermon ny
Melle . C'eft apparemment
à caufe qu'on y regarde tous
les Prifonniers , comme des
perfonnes excommuniécs .
Cela eft caufe qu'on ne
laiffe point de Bréviaire aux
Preftres qui ont le malheur
d'y eftre enfermez . S'il ar
rive que quelqu'un des Prifonniers
, meure pendant le
GALANT. 133
temps qu'on travaille à fon
procés on l'enterre dans
la maiſon fans y obferver
aucune ceremonic , & s'il fe
trouve du nombre de ceux
qu'on juge dignes de mort
felon les maximes de ce Tribunal
, on le defoffe , & l'on
conferve
fes offemens pour
les brufler quand l'Acte de
foy fe fait. Il n'y a perfon
ne dans ces Prifons à qui
l'on donne des Livres , &
comme on n'a pas beſoin de
feu à caufe qu'il fait toûjours
fort chaud dans les Indes,
ceux que l'on met dans ces
134. MERCURE
triftes lieux ne voyent jamais
d'autre lumiere que celle
du jour . Deux Perfonnes
fe trouvent quelquefois enfermées
enfemble felon qu'il
y a neceffité de le faire , &
cela eft caufe que chaque
Cellule à deux eftrades ou
les
Prifonniers fe peuvent
coucher. Outre la nate qu'on
donne à chacun , les Européens
ont pour matelas une
couverture piquée . Ils n'en
ont jamais beſoin pour fe
couvrir , fi ce n'eft pour éviter
la perfecution des moucherons
appellez Coufins , qui
GALANT. 135
font là en tres - grand nombre
, & qui caufent une des
plus cruelles incommoditez
qu'on ait à fouffrir . Tous
les Prifonniers eftant fc- .
parez , parce qu'il arrive
rarement qu'on en mette
deux enfemble , on en peut
garder deux cens fans y
employer beaucoup de perfonnes
. On eft obligé d'obferver
dans l'Inquifition un
filence fort exact & prefque
perpetuel. Si quelqu'un fe
plaint , ou qu'il parle un peu
trop haut , quand ce feroit
mefme en priant Dieu , les
136 MERCURE
Gardes accourent au lieu où
ils entendent le bruit pour
avertir qu'on fe taiſe , & fi
l'on continue à parler , ils
ouvrent les portes , & frapent
à coups de houffines fans que
la pitié les puiffe émouvoir.
Cela fert & à corriger
ceux qu'on châtie , & à intimider
tous les autres, qui entendant
les coups & les cris ,
à caufe du profond filence
qui regne par tout, craignent
qu'on ne les traite de la mefmeforte,
s'ils donnent contre
eux le mefme fujet de plainte
. L'Alcaïde & les Gardes ne
GALANT. 17
fortent jamais des galeries, &
ils y paffent la nuit . Tous les
Prifonniers font vifitez de
deux mois en deux mois par
l'Inquifiteur ,qui étant acompagné
d'un Secretaire & d'un
Interprete, va leur demander
s'ils n'ont pas befoin de quelque
chofe ,
fion
leur porte
à manger aux heures prefcrites
, & s'ils n'ont point de
plaintes à faire contre les Of
ficiers que l'on employe aupés
d'eux Cela leur feroit
d'un fort grand foulagement
fi l'on avoitfoin de remedier
aux injuftices qu'ils fouffrent,
Decembre 1687. M
138 MERCURE
mais quelques plaintes qu'ils
faffent , on les écoute , & ils
n'en font pas traitez avecplus
d'humanité . Le Saint Office
confifque ordinairement
tous les biens meubles &
immeubles de ceux qu'il fait
arrêter , & c'eſt ce qui luy
établit un revenu pour nourrir
ceux qui n'ont aucun
bien . La nourriture eft égale
pour les uns & pour les autres.
Toutes les perfonnes
qu'on amene dans les prifons
de l'Inquifition , font interrogées
d'abord , & on leur
demande leur nom , leur
GALANT. 139
profeffion ou leur qualité ,
aprés quoy on les exhorte
à faire une exacte declaration
de tous leurs biens .
On les affeure de la part de
Dieu que fi leur innocence
paroift , on leur rendra fort
fidellement tout ce qu'ils auront
declaré , & qu'au contraire
, quand mefme on
reconnoiftroit qu'ils ne feroient
point coupables , on
confifqueroit tout ce qu'on
découvriroit dans la fuite
qui feroit à eux. Cependant
il eft rare qu'ils retirent aucune
des chofes qu'ils ont
Mij
140 MERCURE
declarées . Ceux qui s'accufent
de leur propre mouve
ment , & qui font paroiftre
qu'ils fe repentent avant
qu'on les ait faifis , demeurent
libres , & on ne les peut
mener en priſon , mais on
regarde comme criminels
ceux qui ne s'accufent point
avant qu'on les emprifönne ,.
& on les condamne comme
tels . Il eſt vray que dans l'Inquifition
, perfonne n'eſt jamais
puny d'aucune peine
temporelle qui aille à la
mort à la referve de ceux
qui font convaincus manife-
>
GALANT. 141
ftement . Il faut pour cela
que le nombre des témoins
aille du moins juſqu'à ſept,
j'entens pour faire condamner
un homme , car deux
fuffifent pour decreter la pri
fe de corps .Quoy que
pable foit pleinement convaincu
, & que l'énormité du
crime parle contre luy , let
Saint Office fe contente de
la peine Ecclefiaftique de
l'Excommunication , & de
le coul'entiere
confifcation des
biens; & à l'égard des peines
temporelles & corporelles
que la Juftice Laïque luy
142 MERCURE
doit impofer , s'il avouë fon
crime , cet aveu le fauve . Le
Saint Office fufpend le bras
fcculier, en intercedant pour
luy , & il n'y a rien qu'on ne
faffe pour l'obliger à fe garantir
par là de toute peine.
S'il eft affez malheureux pour
retomber dans le mefme crime
, l'Inquifition n'eft plus
en pouvoir de le fauver. II
faut qu'elle l'abandonne au
bras feculier, ce qu'elle ne
fait jamais qu'aprés avoir
fait promettre aux Juges Laiques
que s'ils puniffent de
mort le criminel relaps , ce
GALANT. 143
fera au moins fans effufion de
fang , comme fi brûler un
un homme, n'eftcit pas plus
que de luy couper la tefte . Si
c'eft quelque chofe d'humain
& d'avantageux de ne pouvoir
eftre condamné que par
fept témoins , il y a cela de
fort fâcheux qu'il ne font jamais
confrontez à l'Accufé ;
& qu'on reçoit à dépofer
contre luy toutes fortes de
perfonnes , jufqu'à celles mêmes
qui ont intereſt à le faire
condamner. Il n'eft point receu
dans les reproches qu'il
trouve à faire contre ces té$
44 MERCURE
moins quelque indignes
qu'ils les faffe voir d'eftre
écoutez . On comprend dans
ce nombre de fept non feu
lement les complices pretendus
, qui ne dépofent que
quand ils font appliquez à la
queftion , & qu'ils ne peuvent
fauver leur vie qu'en avoüant
ce qu'ils n'ont pas fait, mais
encore l'Accufé , qui avoüant
à la torture le crime qu'il n'a
point commis , eft reputé
témoin contre foy- meſme .
Il arrive mefme affez fouvent
, que de ce nombre de
fept il n'y a aucun témoin
•que
1
GALANT . 145
que l'on ait fujet de croire,
puis que ce font tous des
complices pretendus , qui ,
quoy qu'innocens du crime
qu'on leur impofe, font forcez
ou par les menaces du
feu , ou par la rigueur de la
torture , à fe déclarer coupables
, & à charger l'innocent
pour s'exempter de la mort .
Entre les crimes dont l'Inquifition
a droit de connoiftre
, il y en a dont on
peut n'avoir aucun complice,
comme le Blafphême &l'Impieté
. Il y en a d'autres qu'on
ne peut commettre feul ,
Décembre 1687. N
146 MERCURE
comme le peché de Sodomie.
& d'autres enfin vous menent
plus loin , & vous engagent
à avoir plufieurs complices.
Ces derniers font d'avoir affi
fté au Sabath Judaïque , ou à
ces Affemblées fuperftitieu
fes que les Idolâtres conver
tis quittent avec tant de peine
, & que l'on traite de Sorcellerie
& de Magie , parce
qu'on les tient pour découvrir
les chofes fecretes , &
pour avoir connoiffance de
l'avenir en employant des.
moyens qui donnent commerce
avec le Diable . C'eft
GALANT 147
particulierement contre les
Scrimes qu'on ne peut commettre
feul , que les procedures
du Saint Office font
plus extraordinaires & plus
rigoureufes. Ceux que l'on
appelle Chreftiens nouveaux
yfont expofez plus que les
autres. Ce font Familles de
gensdefcendus des Juifs convertis
que l'on a toûjours
diftinguées des Familles
Chreftiennes
. Ainfi , quoy
que quelques- uns d'entre eux
ayent contracté alliance avec
les anciens Chreftiens , &
que leurs Ayculs & leurs Bi-
Nii
148 MERCURE
fayeuls ayent efté veritablement
Chreftiens , le nom de
Juif qui eft odieux par toute
la terre , l'eft tellement en ce
pays - là , que ces malheureux
n'ont pû encore obtenir d'eftre
admis au nombre des
Criftams Velhos , qui veut dire,
Vieux Chreftiens. Ferdinand
Roy d'Arragon , & Iſabelle ,
Reine de Caftille fa Femme,
chafferent les Juifs de toute
l'Espagne, & ces malheureux
fe refugierent enPortugal.où
il leur fut permis de demeurer
en embraffant le Chriftianiſme,
ce qu'ils firent tous, du
>
GALANT. 149
moinsleur converfion fut apparente
. Comme les Familles
venuës directement ou en
partie de cesJuifs , font diftinctement
connues dans tous
les Eſtats de la dépendance
du Portugal , la haine qu'on
elles les engage à s'ua
pour
nir enfemble
fort
étroitement
, pour
ſe rendre
les fervices
mutuels
qu'elles
ne
peuvent
attendre
des autres
,
& cette
union
augmentant
encore
le mépris
& l'averfion
qu'on
leur fait paroiſtre
, eſt
la caufe
la plus
ordinaire
de
leurs
difgraces
. Quand
quel-
N iij
150 MERCURE
que Chreftien nouveau , mais
qui pourtant eft tres -veritablement
Chreftien , fe voit
arrefté par ordre de l'Inquifition
, la certitude qu'il a de
fon innocence , dont il efpere
donner des preuves inconteftables
, fait qu'il n'a pas
de peine à declarer en quoy
tous fes biens confiftent , parce
qu'il ne doute point qu'ils
ne luyfoient fort fidellement
rendus ; à peine pouttant eſtil
enfermé dans fon cachot ,
qu'on fait tout vendre à l'encan
, en forte qu'il n'en retire.
jamais aucune choſe . On le
GALANT. 151
laiffe là pendant quelques
mois fans luy rien dire, aprés
quoy il eft appellé à l'audience
. Onluy demande s'il fçait
pourquoy
on la arrefté . Il
répond que non , parce qu'il
eft innocent, & qu'il ne peut
deviner de quoy on l'accufe .
Cette réponſe le fait renvoyer
dans fa logette , & on
l'exhorte
auparavant de pen
fer à luy ferieuſement
, & de
confeffer fon crime ,puis qu'il
n'y a point d'autre moyen
de voir finir fon malheur.
Quelque temps aprés on l'ap
pelle encore à l'audience
, &
M iiij
152 MERCURE
on l'interroge ainfi plufieurs
fois , jufqu'à ce que le temps
de l'Au o da Fé s'approchant,
fans qu'on ait pu luy faire
avouër ce qu'il n'a garde de
dire , puis qu'il ne l'a point
commis , le Promoteur fe
prefente , & luy declare
que
plufieurs Témoins l'accufent
d'avoir judaïfé , c'est à dire ,
d'avoir obfervé les ceremonies
de la Loy Mofaïque, qui
confiftent à ne point manger
de pourceau , de liévre ,
& de poiffon fans écaille , de
s'eftre affemblé , d'avoir fo
lemnifé le jour du Sabath ,
GALANT. 153
mangé l'agneau Paſcal , &
ainfi du refte . On le conjure
par tout ce qu'il y a de plus
facré , de répondre aux bontez
du Saint Office , qui ne
demandé là confeffion de fes
crimes , que pour les luy pardonner
, & pour luy fauver
la vie , ce qu'on ne peut faire
s'il ne s'accufe volontairement.
Si cet innocent perfifte
à ne vouloir pointfe dire
coupable , on le condamne,
comme convicto negativo,
c'eft à dire , convaincu , mais
qui n'avouë
pas,
à eftre livré
au bras feculier , qui doit le
punir felon les Loix , & en
154 MERCURE
cela, il ne s'agit pas de moins
que d'eftre brûlé . On ne laif
fe pas de
continuer toujours
à l'exhorter d'avouer fes crimes
, & pourveu qu'il confente
à s'accufer , ne fuft ce
qu'avant le jour qui precede
fa fortie , il peut encore éviter
la mort ; mais s'il refifte
à toutes les exhortations
qu'on luy fait , & que le
tourment de la queftion ne
l'oblige point à s'accufer, on
luy fignifie enfin fon arreſt .
Un Huiffier de la Juftice feculiere
qui eft prefent à cette
fignificationsjette un cordon
GALANT. 155
fur les mains de ce pretendu
coupable , pour marque qu'il
en prend poffeffion.aprés que
la Justice Ecclefiaftique l'a
abandonné . Un Confeffeur
entre dans ce mefme temps,
& ne quitte plus le condamné
Il cft avec luy le jour &
la nuit . & le preffe de nouveau
de fauver la vie , en s'avoüant
criminel des chofes
dont on l'accufe . On doit luy
avoir prononcé fon Arreſt le
Vendredy , & s'il perfifte à
nier jufqu'au Dimanche, qui
eft le jour où le fait l'acte de
foy, il ne fçauroit plus éviter
156 MERCURE
le feu, D'un autre cofté fi la
crainte de la mort luy fait
prendre le party de s'accufer,
il devient infame, & eft miferable
tout le refte de fes
jours. C'est un terrible ſujet
d'embarras pour un innocent.
S'il fe refout à fauver fa
vie en s'accufant, il faut qu'il
demande à eftre écouté , &
on le conduit auffi- toft à
l'Audience. Lors qu'il eft
devant fes Juges , il eft obligé
de leur faire le détail de
fes crimes pretendus, & de demander
mifericorde pour lc
refus qu'il a fait de les declarer
d'abord.Il fait ce détail fur
GALANT. 157
les depofitions de ſes témoins .
qu'on luy a fignifiées , c'eft
à dire qu'il demeure d'accord
de toutes les chofes
dont-il a fçeu qu'ils l'ont accufé
, quoy qu'en effet il ne
les ait pas commiſes . Il n'en
eft pas quitte pour cela.
Comme il avouë , par exemple
, qu'il a affifté à des Affemblées
le jour du Sabath,
on pretend que ceux qui
l'ont accufé s'y foient trouvez
, & on veut que pour témoigner
combien fon repentir
eft fincere , non feulement
il les nomme , mais
J158
MERCURE
>
encore tous ceux qu'il doir
avoir veus à ces mefmes af
femblées . Cela l'oblige à
nommer fes Parens Les
Amis, ou fes Voifins , & enfin
tous ceux d'entre les Chreftiens
nouveaux avec qui il a
le plus de commerce, n'eftant
pas poffible qu'il devine jufte
les fix ou fept témoins qui
l'ont accufé . Il devient par
là luy - mefme un témoin
contre eux ; & cela fuffit fouvent
pour donner occaſion
d'envoyer les arrefter , ce qui
eftant fait , on les garde dans
les prifons , jufqu'à ce que le
GALANT. 159
mefme nombre de témoins
ait efté trouvé pour leur
faire faire leur procés com
me au premier Accufé,
Quant aux anciens Chré
tiens , ils ne font preſque jamais
foupçonnez
, ny repris
de Judaïfme. Les mef
mes chofes font obfervées à
l'égard de ceux que l'on a
rendus fufpects de fortilege,
parce qu'on pretend qu'ils
ont affifté à des Affemblées
fuperftitieuses. Ils font encore
plus embaraffez à deviner
leurs témoins que ne
le font les nouveaux Chré160
MERCURE
tiens, à cauſe qu'ils n'ont pas
comme eux à les chercher
dans une certaine espece
d'hommes. Il faut qu'ils les
trouvent au hazard dans
toutes les perfonnes qu'ils
connoiffent, foit qu'ils foient
amis ou ennemis , & c'eft ce
qui embaraffe un bien plus
grand nombre d'Innocens
dans ces accufations qu'on
fait malgré foy & par hazard
. Ceux que l'on punit
de mort, & ceux qui évitent
d'eftre condamnez en s'accufant
, font également re
putez coupables , & les biens
GALANT. 161
des uns ne font pas moins
confifquez que les biens des
autres . C'eſt à cauſe de cette
confifcation qu'on veut
toûjours que les perfonnes
qu'on fauve , car il n'y a que
les feules Relaps qu'on abandonne
au bras feculier ; declarent
qu'ils font coupables
& qu'on employe la
plus rude queftion pour les
forcer d'avouer , ce que l'on
pretend qu'ils ayent commis .
Aprés cet aveu il n'y a perfonne
qui murmure de voir
leurs biens confifquez , & on
eft entierement convaincu
Decembre 1687. O
162 MERCURE
de la Sainteté & de la douceur
de ce Tribunal , lors
qu'on y remet la peine de
mort à des accufez qui difent
eux mefmes qu'ils l'ont
meritée. Aprés qu'ils font
fortis des Prifons , ils font
obligez de fe louer de la
clemence dont on a uſe pour
cux , & fiunhomme qui s'eft
déclaré coupable , vouloit ſe
juftifier quand il n'eft plus
entre les mains des Inquifiteurs
, il feroit auffi - toft denoncé
& arrefté , & il ne
manqueroit pas d'eftre brûlé
au premier Acte de foy . On
GALANT. 163
met encore dans les Prifons
de l'Inquifition , les Mahometans
, Gentils ou autres
étrangers , de quelque Reli
gion qu'ils foient , qui ayant
receu le Baptefme , obfervent
encorequelques fuperftitions
du Paganifme , & ufent de
certaines ceremonies , comme
pour fçavoir quel doit
eftre le fuccés d'une maladie
ou d'une affaire , ce qu'une
chofe qu'on aura volée fera
devenue , fi on cft aimé ou
non, & on les punit de mort
la feconde fois s'ils ont confeffe
la premiere , & dés la
O ij
164 MERCURE
premiere s'ils perfiftent à
nier. Cela eft caufe que CCS
Priſons font toûjours extré
mement remplies, puis qu'on
voitbien plus deMahometans
& de Gentils que de Chrêtiens
, dans les rerres que les
Portugais poffedent aux Indes.
Il y a quatre Inquifitions
dans tous les Pays de leur
domination , trois en Portugal
, qui font à Liſbonne , à
Coimbre & à Devora , & une
à Goa dans les Indes Orientales
. Cette derniere étend fa
Jurifdiction
fur tous les Pays
dont le Roy de Portugal cft
V
1
GALANT 165
Maiſtre au delà du Cap de
Bonne- Efperance. Outre ces
quatre Tribunaux qui font
Souverains , & connoiffent
de toutes les affaires qui arrivent
dans les lieux dépendans
de leur reffort , il y a
encore le grand Confeil de
l'Inquifition où prefide l'Inquifiteur
General . Ce Tribunal
eft le Chef de tous les autres
, & l'on ne fait rien ailleurs
dont on ne l'informe.
Le Roy nomme tous les Inquifiteurs
, & le Pape les confirme
en leur envoyant des
Bulles . On leur rend beau166
MERCURE
coup d'honneurs
, & leur
authorité
eft fort grande.
Le grand Inquifiteur
eft le
feul dans Goa qui ait le
droit de fe faire porter en
Chaife
, & on a pour luy plus
de refpect que pour l'Archevefque
ou le Viceroy . Ils ne
reconnoiffent
pas pourtant
fon pouvoir
, non plus que le
GrandVicaire de l'Archevef
que, qui eft un Evefque ordinairement
, & les Gouverneurs
, quand le Viceroy eft
mort, quoy que cet Inquifiteur
puiffe les faire tous arrefter
aprés en avoir donnéavis
GALANT. 167
à la Cour de Portugal & receu
des ordres fecrets du Confeil
fouverain de l'Inquifition de
Liſbonne. Toutes les autres
perfonnes , de quelque rang
qu'elles foient , Laïques ou
Ecclefiaftiques , font foûmifes
à l'autorité de ce Tribunal
. Le Confeil fouverain de
l'Inquifition de Lisbonne
ne s'affemble que de quinze
jours en quinze jours , fi ce
' eftque quelque caufe extraordinaire
l'y oblige ; & les
Confeils ordinaires font af
femblez regulierement deux
fois chaque jour , le matin
168 MERCURE
depuis huit heures jufqu'à
onze , & l'apréſmidy , depuis
deux heures jufqu'à quatre ,
& quelquefois bien plus tard ,
fur tout quand le temps des
Actes de foy approche . Les
Audiences font alors affez
fouvent prolongées juſqu'à
dix heures du foir . Non feulement
ceux que l'on appelle
Deputados , affiftent, au jugement
des cauſes ; mais les
Archevefques ou Evefques
des lieux où l'Inquifition eft
établie , ont droit de fe trouver
au Tribunal , & d'y prefider.
Il
CALANT. 169
Il me reste à vous parler
des Ceremonies que l'on obferve
lors qu'il fe fait un Acte
de foy ; & pour vous en faire
un détail fidelle , je n'ay qu'à
vous rapporter ce qui fe paffa,
le jour que l'Auteur de la
Relation de tout ce que je
viens de vous apprendie, fortit
des Prifons de l'Inquifi
tionde Goa , aprés y avoir
languy prés de deux ans . Les
Curieux verront dans fon
Livre la caufe qui l'avoit fait
arrefter . Elle eftoit des plus
legeres , & n'euft pas fuffi à
donner de luy le moindre
Decembre 1687.
P
170 MERCURE
foupçon, fi des interefts particuliers
n'euffent fait agir fes
ennemis . Le 11. Janvier qui étoit
un Samedy , tous les Prifonniers
apprirent un peu avant
minuit, que l'Auto da Fé
fe feroit le lendemain . Ils furent
furpris d'entendre ouvrir
les verroux de leurs cellules ,
& d'y voir des gens qui portoient
de la lumiere . C'eftoit
l'Alcaide , qui accompagné
des Gardes venoit donnet à
chacun un habit , qui confiftoit
à une Vefte , dont les
manches alloient juſques au
poignet. Il y avoit auffi un
GALANT.
171°
caleçon qui defcendoit jufque
fur les talons , & le tout
eftoit de toile noire rayée de
blanc . Il leur ordonna à tous
de fe reveltir de cet habit , &
aprés leur avoir dit qu'ils fe
tinffent prefts quand on les
feroit appeller,il fe retira laiſfant
une lampe allumée dans
chaque Cellule . Ce meſme
Alcaide revint avec les Gardes
fur les deux heures du matin
, & fit conduire tous les
Priſonniers dans une longue
Galerie où ils furent arrangez
debout contre la muraille
au nombre de deux
Pij
172 MERCURE
5.
pes
cens hommes fans qu'aucun
d'eux proferaft une parole .
Ce lieu n'eftoit éclairé que
par un petit nombre de lamd'où
fortoit une lumiere
lugubre qui faifoit trembler
d'horreur . Les Femmes
furent menées dans une autre
Galerie veftues de la meſme
étoffe que les hommes , &
dans un Dortoir plus éloigué
, il y avoit quelques Prifonniers
avec des perfonnes.
en habit long qui fe promenoient
de temps en temps .
C'eſtoient ceux qui devoient
eftre brûlez , aufquels on aGALANT.
173
+
voit envoyé des Confeffeurs.
Chacun s'eftant mis en rang
contre la muraille de la Ga
lerie , on leur donna à tous
un cierge de cire jaune , &
enfuite on apporta un pa
quet d'habits faits comme
des Dalmatiques
, ou de
grands Scapulaires.Ils étoient
de toile jaune avec des Croix
de Saint André peintes en
rouge devant & derriere . On
les appelle Sambenitos , & on
les donne à ceux qui ont
commis, ou que l'on pretend
avoir commis des crimes
contre la foy , foit Juifs , Ma-
P iij
174 MERCURE
hometans , Sorciers , ou He
retiques qui ont fait auparavant
profeffion des veritez
Catholiques . On diſtribua
vingt de ces grands Scapulaires
à des Noirs qu'on accufoit
de magie , & deux à
deux autres . Il y a une autre
efpece de Scapulaire appellé
Samarra
, que l'on fait porter
à ceux qui eftant tenus pour
convaincus , perſiſtent à nier
les crimes qu'on leur impure,
ou qui font relaps , Le fond
en efſt gris , & l'on voit le
Portrait au naturel de celuy
qu'on doit brûler repreſenté
GALANT 175
devant & derriere . Ce Portrait
au bas duquel leurs noms
& leurs crimes font écrits , eft
pofé fur des tifons , avec des
flâmes qui s'élevent , &
des Demons tout autour. Les
Samarras de ceux qui s'accufent
aprés leur Sentence prononcée
, & avant leur fortie
de la prifon , ou qui ne
font pas relaps, ont des flâmes
renversées la pointe en
bas , & cela s'appelle Fogo revolto.
La diftribution de ces
divers Scapulaires ayant eſté
faite , on appotta cinq bonnets
de carton , élevez en
Piiij
176 - MERCURE
pointe à la façon d'un pain
de fucre. Ils eftoient tout
couverts de Diables & de flâmes
, avec un écriteau où
eftoit le mot de Feiticero, qui
fignifie Sorcier. Ces bonnets
qu'on appelle Carachas furent
mis fur la tefle des cinq
plus coupables d'entre ceux
qu'on accufoit de Magie, &
quand tous les Prifonniers
curent cfté ornez de la forte ,
felon que leurs crimes étoient :
plus ou moins énormes , on
leur permit de s'affeoir par
terre en attendant des ordres
nouveaux. A quatre heures
GALANT. 177
du matin , des Serviteurs de
cette fainte Maifon accompagnerent
les Gardes , & diftribuerent
du pain & des fi
gues à ceux qui voulurent
bien en recevoir. Le Soleil
n'étoit pas encore levé quand
on entendit fonner la groffe
Cloche de la Cathedrale.C'étoit
un fignal qui avertiffoit
les Peuples , qu'ils devoient P
voir ce jour làl'augufte ceremonie
de l'Acte de foy . D'abord
on fit fortir un à un tous
les Prifonniers . Ils entrerent
dans la Grande Salle . L'In-193
quifiteur eftoit affis à la porte
, & avoit auprés de luy un
178 MERCURE
1
Secretaire debout , tenant
dans fes mains une Lifte ou
eftoient écrits les noms de
plufieurs Habitans ds Goa ,
qui eftoient auffi dans cette
Salle , & à mesure qu'on faifoit
fortir un Prifonnier,l'Inquifiteur
nommoit un des
Habitans , qui fe mettoit au
cofté du criminel , & l'accompagnoit
pour luy fervir de
Parrain en l'Acte de foy. Ces
Parrains fe font un fort grand
honneur d'eftre choifis pour
une pareille fonction &
quand la Fefte eft finie , ils
font obligez de répondre
GALANT. 179
des perfonnes qu'ils accompagnent
& de lesteprefenter.
La Proceffion commença
par la Communauté des Dominiquains
. C'eft un Privilege
qu'ils ont à caufe que
Saint Dominique leur Fondateur
, l'a auffi efté de l'Inquifition
. La Baniere du
Saint Office eftoit portée devant
cux. Saint Dominique
qu'on y voit repreſenté , &
dont l'Image eft d'une tresriche
broderie
tient un
glaive à la main, & de l'au
tre une branche d'Olivier
avec cette Inſcription Juftitia
180 MERCURE
mifericordia. Aprés ces
Religieux marchoient tous
les Prifonniers l'un aprés
l'autre , chacun ayant fon
16
ค
la
Parrain à fon cofté, & tenant
un cierge. Les moins coupables
alloient les premiers .
La marche dura plus d'une
grande heure , & comme ils
marchoient pieds nuds ,
quantité de petits cailloux
qui fe rencontrent dans tou
res les rues de Goa les faifoit
fouffrir cruellement . Enfin
on arriva en l'Eglife de Saint
François , où l'on devoit celebrer
pour cette fois l'Aute
GALANT. 181
da fé. Il y avoit fur le grand
Autel qu'on avoit paré de
noir , fix Chandeliers d'ar-
"
gent garnis de cierges de cire
blanche , & aux deux coftez
eftoient deux manieres de
Trônes l'un à droite po
pour
F'Inquifiteur & fes Confeillers
& l'autre pour le Viceroy
& ceux de fa Cour , On
avoit dreffé un autre Autel
à l'oppofite du grand . Il en
eftoit à quelque diftance , &
avançoit un peu vers la porte.
On y avoit mis dix Miffels
ouverts , & de là jufques
à la porte de FEglife , on a182
MERCURE
voit fait une Galerie fermée
d'un baluftre de chaque
coſté. Elle eſtoit large d'environ
trois pieds , & de part
& d'autre on avoit placé des
bancs fur lefquels les Crimi
nels & leurs Parrains alloient
s'affeoir à mefure qu'ils entroient
dans cette Eglife.
Ainfi les premiers venus étoient
les plus proches de
l'Autel. Ceux à qui l'on avoit
donné les Carochas , arriverent
les derniers , & immediatement
aprés eux parut
un grand Crucifix , dont
la face eftoit tournée du cofté
GALANT. 183
de ceux qui le precedoient,
pour marquer la mifericorde
dont le Saint Office ufoit à
leur égard , en les délivrant
de la mort qu'ils meritoient ,
& le Crucifix eftoit fuivy de
deux perfonnes , & de quatre
Statues à hauteur d'homme ,
attachées chacune au bout
d'une longue perche , & accompagnées
d'autant de caffettes
remplies des offemens
de ceux qui eftoient reprefentez
par les les Statues. Ces
Caffettes eftoient portées par
un pareil nombre d'hommes ,
& le Crucifix qui tournoit
184 MERCURE
dos aux criminels qui marchoient
enfuite , faifoit connoiftre
qu'ils n'avoient plus
de pardon à efperer, Ces petits
cofres remplis d'offemens
font une marque du grand
pouvoir de l'Inquifition , qui
ne s'étend pas feulement fur
les perfonnes vivantes , ou
fur celles qui font mortes
pendant le procés , mais encore
fur des gens qui font
morts plufieurs années avant
qu'on ait dépofé contre eux ,
de forte que s'ils font chargez
de quelque grand crime aprés
leur mort , on les déterGALANT.
185
re , & on brûle leurs offemens
dans l'Acte de foy s'ils demeurent
convaincus : La confifcation
de tous leurs biens
fuit leur condamnation
, &
on les reprend fur les Heritiers
qui les ont déja partagez
entre eux. Quand chacun cut
pris fa place dans l'Eglife où
fe devoit faire la Ceremonie,
l'Inquifiteur fuivi de fes Offi
ciers , entra , & alla occuper
le Tribunal qu'on luy avoit
préparé au coffé droit de
l'Autel . On pola le Crucifi
entre les fix Chandeliers , &
alors le Provincial des Au-
Decembre 1687.
18 MERCURE
guftins monta en chaire , &
fit un difcours d'environ une
demy-heure.Il compara l'Inquifition
avec l'Arche de
Noe , & il y mit cette diffeience
, que les Animaux qui
eftoient entrez dans l'Arche,
en fortirent avec leur mefme
nature , & qu'au contraire :
l'Inquifition avoit cette admirableproprieté
de changer
de telle forte toutes les perfonnes
qu'on yenfermoitique
ceux qui avoient paru des
loups & destions furieux en
y entrant , en fortoient auffi
doux que des Agneaux . Lors
GALANT 187
qu'il fut defcendu de Chaire,
deux Lecteurs y monterent
tour à tour, pour y lire publi
quement les procés des criminels
, & declarer à chacun les
penitences qui luy eftoient
impofées. Pendant ce temps
celuy dont onlifoit le procés
eftoit conduit par l'Alcaïde
au milieu de la Galerie , & il
y reſtoit debout tenant un
ciergé allumé jufqu'à ce que
fa Sentence luy cuft efte prononcée
; & cela fait , on le
menoit au pied de l'Autel ,
où eftoient les dix Miffels ,
fut l'un defquels on luy fai
Qij
188 MERCURE
foit mettre les mains . Il de-.-
meuroit à genoux tenant,
toûjours les mains fur le Livre
, jufqu'à ce qu'il fuft venu
autant de perfonnes qu'il
y avoit de Miffels , & alors le.
Lecteur difcontinua la lectu-,
re des procés , pour prononcer
à haute voix une Confef
fion de foy , que les coupa
bles furent exhortez de reci-,
ter de coeur & de bouche
dans le mefme temps . Après,
cela , chacun alla reprendre
fa place , & on fit la mefme
chofe pour dix autres , juf
qu'à ce qu'on cuſt lû tous
GALANT. 189
les procés. Les uns furent
condamnez au foüet , & les
autres aux Galeres . Il y en
eut auffi beaucoup d'exilez.
Auffi toft qu'on cut achevé
de lire les procés de ceux à
qui on fauvoit la vie , l'Inquifiteur
fortit de fon Tribunal
, & alla fe reveftir d'une
Aube & d'une Etole , aprés
il vint dans le milieu
quoy
de l'Eglife ,
accompagné
de vingt Preftres qui te
noient chacun une houffine .
II y recita diverfes priores ,
& donna enfuite l'abfolution
aux Criminels, comme ayant
190 MERCURE
efté excommuniez . Les Preftres
donnerent auffi à chacun
un coup de houffine fur
fon habit ; & leurs parrains.
qui n'avoient point voulu
leur parler durant la marche ,
commencerent à les embraffer
, & à les reconnoiſtre pour
leurs Freres . A cette Ceremonic
fucceda la funefte.
condamnation de ceux qui
devoient eftre brûlez . Ccftoit
un homme & une femme,
tous deux Indiens, Noirs
& Chreftiens, accufez de Magie
, & condamnez comme
eftant relaps. L'Inquifiteur
C
GALANT. 191
1
seftant remis dans fon Tribunal
, on les fit venir l'un
aprés l'autre, On lent leur
procés , & on marquoit fur la
fin de leur Sentence que leur
recheute avoit mis le Saint
Office dans l'impoffibilité de
leur faire
grace , & , & qu'encore
qu'il ne puft fe difpenfer
de
·les punir felon la rigueur
des
Loix c'eftoit
pourtant
à regret
qu'il les livroit
au bras
feculier
. Alors
l'Alcaïde
de
l'Inquifition
leur donna
un
petit coup fur la poitrine
,
pour faire connoiftre
qu'elle
les abandonnoit
; & l'Huiffier
192 MERCURE
de la , Juftice feculiere s'ap
procha d'eux afin d'en prendre
poffeffion. Il y avoit auffi
quatre Statues d'hommes
morts avec les caffettes où
leurs offemens eftoient renfermez
. Deux de ces Statues
repreſentoient deux hommes
tenus pour convaincus de
Magie ; & les deux autres ,
deux Chreftiens nouveaux ,
que l'on pretendoit avoir obfervé
la Loy de Moyfe , L'un
eftoit mort dans les Prifons
du Saint Office & l'autre
dans fa maifon. Il y avoit
fort long- temps que ce dernier
GALANT. 193
ட்
luvde
nier eftoit enterré dans fa Paroiffe
. Il avoit laiffé des biens
fort confiderables , &cune accufation
de Judaïfme faite
contre luy depuis ſamort ,
avoit donné lieu à le faire
déterrer pour brûler fes os en
l'Acte de foy . Les deux malheureux
dont je viens de
vous parler , furent conduits
fur le bord de la Riviere , où
le Viceroy & fa Cour s'étoient
rendus . Voicy ce que
l'on pratique à l'égard de
ceux que l'on fait mourir.
Si toft qu'ils font arrivez au
Decembre 1687. R
194 MERCURE
.
lieu où l'execution fe doit
faire par l'ordre des Juges feculiers
qui s'y affemblent on
leur demande en quelle Religion
ils veulent mourir. On
ne revoit jamais leurs procés,
parce qu'on les croit fort juitement
condamnez , & que
perfonne ne doute que l'Inquifition
ne foit infaillible .
Aprés qu'ils ont répondu à
cette unique demande , l'Executeur
fe faifit de leurs perfonnes
, les attache à des pôteaux
fur le bucher qu'on a
preparé le jour precedent , &
il les étrangle s'ils meurent
GALANT. 195
Chreftiens ; s'ils perfiftent
dans le Judaïfme ou dans
l'Herefie, ils font brûlez vifs .
Le jour qui fuit l'execution ,
on porte leurs portraits dans
les Eglifes des Dominiquains .
On n'y reprefente que leur
tefte mais au naturel . On
pofe ces reftes fur des tifons
embrafez , & l'on met leur
nom au bas avec celuy de
lext pere & de leur pays ,
genre du crime qui les a fait
condamner, l'année, le mois ,
& le jour où ils ont efté exccutez.
Ces effroyables tepre--
fentations font l'ornement
Ie
Rij
196 MERCURE
de la Nef. On en met auffi
au deffus de la grande porte
de l'Eglife , comme autant de
marques du noble triomphe
qui eft remporté par le Saint
Office ; & quand cette
240 face
.
de l'Eglife en eft remplic, on
les étend fur les aiſles proche
de la porte . Ceux que l'on
abfout , vont recevoir quelques
jours aprés des mains de
l'Inquifiteur les penitences
qui leur font prefcrites. Or
les fait mettre à genoux , &
jurer , les mains fur les Evangiles
, qu'ils garderont inviolablement
le fecret fur
GALANT. 197
routes les choſes qui ſe font
paffées depuis leur détention
.
Pa
D
Le Public doit fe tenir obligé
à celuy qui s'eſt donné
la peine de faire cette Relation
, & il eft facile de juger
les morceaux que je vous
en envoye , de ce que peut
eftre l'Ouvrage entier . Toute
' Hiftoire de ce qui luy eft
arrivé pendant les deux anrees
qu'il a demeuré à l'Inquifition,
y eft naturellement
dépeinte , & fait connoiſtre
par des faits ce que je viens
de marquer des manieres d'a-
Riij
198 MERCURE
gir de l'Inquifition , & de
tout ce qui fe paffe dans les
Tribunaux du Saint Office .
Les Figures mefme qu'on y
trouve en affez grand nombre
, & qui font tres-bien
gravées , font voir le genie ,
& les ceremonies de ces Tribunaux
. Cet Ouvrage eft encore
remply de plufieurs
chofes curieufes , & l'Auteur
y a joint de courtes Defcriptions
de tous les lieux où il a
paflé .
Je ne vous dis rien à l'avantage
de l'Air nouveau
que je vous envoye ; vous en
GALANT. 207
dans ce genre de Poëfic ..
L'Autheur y joint un Traité
fort curieux fur la nature des .
Eglogues , & parle de tous
ceux qui en ont fait, en commençant
par Theocrite . Vous
fçavez comment il écrit en
Profe. C'est un ftile aifé, qu'il
trouve toûjours moyen de
rendre agreable , mefme dans
les chofes les plus ferieuſes.
M le Marquis del Carpio ,
Viceroy de Naples , eft mort
aprés une longue maladie ,
pendant le cours de laquelle
on a defefperé fort ſouvent
du retour de fa fanté , quoy
208 MERCURE
7.
qu'on ait eu auffi quelquefois
fujet de croire qu'il en reviendroit
. Il avoit pour le
fervice de fon Prince une
activité qu'il feroit difficile
de bien exprimer . Comme il
ne fe contentoit point de
fçavoir par autruy fi les or
dres qu'il donnoit eftoient
bien executez , il defcendoit
fouvent de fon rang › pour
aller luy-mefme fans qu'on
le connuft . eftre témoin de
l'execution de ce qu'il avoit
ordonné . Il eftoit ma-.
gnifique & galant . & n'a
Laiffé échaper aucune occaGALANT
209
fion d'en donner des marques
, en forte que fa galanterie
a éclaté dans des chofes
que le plus galant auroit cu
peine à imaginer , quand il
auroit mefme refolu de n'épargner
rien pour la faire paroiftre
dans le degré le plus
haut ; mais on ne doit pas
s'en étonner . Un Efpagnol eft
toûjours plus galant qu'un
autre quand il fe pique de
l'eſtre & les manieres dé ce
Viceroy ont efté fi extraordinaires
là deffus , qu'elles
ont caufé de l'admiration &
de la furpriſe. Nous en avons
Decembre 1587. S
210 MERCURE
un exemple dans la reception
qu'il fit à Naples à Madame
la Ducheffe de Bracciane , &
dont je vous ay donné le détail
. Il ne feroit pas aifé de
trouver rien d'égal ailleurs ,
non pas mefme dans les Ouvrages
où l'on fait agir l'èffort
de l'imagination
, pour
feindre des galanteries qui
n'ont jamais efté , & dont on
ne croit pas qu'aucun homme
foit capable. Mr le Mar-
·quis del Carpio a cfte Ambaffadeur
extraordinaire à Rome,
avant que d'eftre Viceroy
de Naples , & il a fouteGALANT.
211
nu cette dignité avec toute la
vigueur qu'on cft obligé d'avoir
en de femblables emplois
. Il eftoit Fils de Dom
Louis de Haro , premier Miniftred
Efpagne quife trouva
dans l'Ifle des Faifans ,aujourd'huy
nommée de la Conference
, avec le Cardinal Mazarin
, où la Paix , & le Mariage
du Roy furent conclus.
Il n'y a pas lieu d'eftre furpris
que le Fils d'un pareil
Miniftre ait fait paroître tant
d'habileté en fervant l'Efpaghe
avec un zele tout extraordinaire.
Il fit brûler un peu
Sij
212 MERCURE
1.
un avant que de mourir
paquet dans lequel on dit
qu'il y avoit beaucoup d'ordres
fecrets qu'il avoit receus
du Roy fon Maiſtre . On
trouva dans un autre paquet,
que Mile ConneftableColonne
eftoit nommé Viceroy de
Naples per interim, l'ufage des
Efpagnols eftant lors qu'ils
nomment un Viceroy, ou un
Gouverneur General dans des
Pays étrangers, de nommer
en mefme temps un Succeffeur
, & d'en mettre les Provifions
dans un paquet cacheté
, qui ne s'ouvre qu'a-
1
GALANT 213
prés la mort du Vicetoy, ou
du Gouverneur . Celuy qu'on
nomme eft ordinairement
fur les lieux , ou n'en eft pas
éloigné , & cela fe pratique
pour éviter les longueurs
qu'il faudroit pour aller en
Efpagne , & pour en revenir.
Les Gouverneurs qui font
ainfi nommez per interim ,
ne font pas toûjours confir
mez , & on en nomme quelquefois
d'autres auffi - toft
qu'on a appris la mort du dernier
; ce qui fait qu'il ya des
temps où le regne de celuy
qui a cfté nommé per interim,
214 MERCURE
cft tres - court . La nomination
de M' le Conneftable
Colomne fe trouve avoir eſté
faite il y a trois ans , qui eft le
temps porté dans les Provifions
qui ne font pas per interim
; & quoy que
neftable ne foit aujourd'huy
Viceroy de Naples qu'en attendant
une confirmation ,
ou qu'un autre foit nommé ,
pour remplir la place qu'il
Occupe prefentement › on
peut dire qu'il y a trois ans
qu'il eft Viceroy fans en avoir
fait aucune fonction .
Ce choix a paru d'autant
quoy que ce ConGALANT.
219
plus judicieux , que M' le
Conneftable Colomne eft
Conneftable du Royaume
de Naples, & que cette grande
Charge eft la premiere di
gnité de cet Eftat .
J'oubliay de vous apprendre
il ya un mois la mort
de Meffire Jean de Raudy
, Marquis de S. Diery,
Baron de Rudaye , Sollinac ,
Montplaifir & autres lieux ,
arrivée icy le 26. de Novembre.
Il eftoit Mcftre de
Camp de Cavalerie' , & Maréchal
des Camps & Armées
du Roy .
216 MERCURE
Meffire Eftienne du Bourg-
Labbé , ancien Curé de Nanteüil
le Haudoin mourut
dans le même temps en
psen
la Maifon de Sorbonne dont
il eftoit Docteur & Senieur.
Il eftoit auffi Doyen de la
Faculté de Theologie de
Paris.
Je vous envoye un Fragment
de Lettre qui m'a paru
affez curieux . La Lettre eft
d'un Voyageur nouveau Converty
, qui rend compte de
ce qu'il a veu à un autre nouveau
Converty. Je ne vous
dis point le nom de la Ville
d'où
GALANT 217
d'où elle a cfté écrite . Si vous
ne pouvez le deviner , il eft
du moins impoffible que la
connoiffance du pays vous
en échape .
*
Fay paße icy avec trente ou
quarante perfonnes , & nous
avons trouvé les charitez tres
minces,quoy que la Ville foit une
desplus riches du Pays.Les Magiftrats
ont défendu à chaque
particulier de donner plus de
vingt-cinq livres , & un Mniftre
cut la prévoyance de dire
en Chaire , qu'il ne fallait zien
donnerdu tout.D'ailleurs l'argent
ne vaut icy que comme en An-
Decembre 1687. T
218 MERCURE
:
gleterre , trois pour cent tout au
plus , & il ne vaut qu'un &
demy fi on le veut placer feurement
. Outre cela les espèces
diminuent de la fixiéme partie.
Les Louis d'or ne valent que
neuflivres dix fols . Il faut encorepayer
tres -fouvent les deuxcentiémes
deniers de tous les
biens qu'on poffede , ce qu'on a
veu arriver jufques à trois fois
en une année , pendant la derniere
Guerre. Il n'y a rien icy
qui ne paye quelque droit . Une
paire de fouliers paye un fol ,
nne paire de bottes , deux ; un
muid de vin , vingr-fix livres ,
GALANT. 219
Si on veut avoir des Valets &
des chevaux , on paye fix livres
par an pour chacun. Si la terre
eft bonnerelle paye jufqu'à dix
livres l'arpent. Unfac de bled
pefant cent foixante livres ,
paye quatre livres d'entrée , &
le reste des denrées à proporcion.
La biere ne vaut rien , parce
que les caux font mauvaiſes ;
ainfi quiconque n'en peut boire ,
ne veut pas faire la dépenfe
d'acheter du vin , eft obligée , à
l'exemple de quantité de perfon.
nes de ma connoiffance , de boire
du lait. Aprés cela fi quelqu'un
vous vante ce pays- cy , répon-
Tij
220 MERCURE
ي ت
dez-buy fans befiter qu'il ne die
pas vray. Il n'y apoint de bois ,
les herbes fentent mauvais ; il
eft vray qu'on s'y accoûtume
mais je doute file cerveau &
les poulmons s'en trouvent
bien. S'il y avoit du moins
de la focieté , ceferoit une confolation
, mais il n'y en a aucune
à esperer avec les Habitans
de tout le pays . On n'y voit aucune
pieté, pas mefme à la Huguenote
; car on y travaille les
Dimanches , & l'on va lire les
Gazetes dans les Eglifes.Jy vis
mefme dernierement un Devideur
de foye avecfon rouet, On
GALANT. 221
n'y trouve pas quatre Miniftres
du mefme fentiment. Il y a une
Secte de gens qui ne vont jamais
au Prefche. As difent qu'un
Predicateur ne peut que gafter
l'Ecriture en l'expliquant , &
qu'il vaut mieux demeurer chez
foy à la lire. Peut- eftre croyezvous
que j'exagere mais au contraire
,je referve beaucoup de chofestouchant
l'eftat de laReligion ,
que je vous diray à mon retour.
Je vous laiffe faire vos reflexions
là - deffus. Elles ne
peuvent eftre qu'avantageufes
à la France, & à la veritable
Religion , qui eft la feule
Tiij
222 MERCURE
qu'on y profeffe aujourdhuy
.
En vous apprenant la mort
de M' de Lamivoye , arrivée
il y a fort peu de temps , je
vous parlay de l'Abbaye de
Baffefontaine , qu'il laiffoit
vacante. Le Roy l'a donnée
à Mr Bouthillier de Champigny
, Bachelier en Theologie
, & Chanoine de l'Eglife
de Tours. Il eſt Neveu
de M. l'Evefque de Troye ,
& petit- Neveu de M. Bouthillier
Archevefque de
Tours. Quoy qu'il s'applique
beaucoup à le rendre ha-
>
GALANT: 223
bile en Theologie , & qu'il
donne unepartiede fon temps
à enfeigner la Philofophie, il
ne laiffe pas d'en trouver encore
pour prefcher. Cette
grande application & ce
grand travail donnent licu
de croire qu'il fera de tresutiles
progrés dans les Sciences
& dans l'Eglife.
Voicy une Fable dont la
moralité peut faire rentrer
beaucoup de gens en euxmefmes
. Le deffein en eft ti
ré des Emblêmes d'Alciat .
Tiiij
224 MERCURE
25225ssessessses
L'ASNE ET L'AVARE.
V N Afne portoit far fon.
dos
Quantité de friands morceaux ,
Du gibier de toute maniere you
Tout ce qu'il faut enfin pour faire..
bonne chere. EHR
Comme il alloit fon grand chemin,
I que defon fardeau le poids effez
bonnefte
Chez luy , par le travail eut éxcité
lafaim ,
As yeux un charton fe fait voir-
Parreste
.
A cet afpect il redreffe la tele ,
Since , & le devore enfin.
ya Avare,homme riche autant qu'on
lepeut eftre ,.
GALANT 225
Foyant qu'unfi maigre repas ,
A pourfon appetit de ft touchant
appas ,
Tandis que fur fon dos l'Animal
fait paroiftre
Taut de mets des plus délicats ,
D'un fi bizarre fort fe prend à rire ,
éclates
éclate **
Mais l'Afne , qui pretend ne luy
ceder en rien
De quelque heureux deftin que ton
efpritfe flatte ,
Ton fort n'eftpas , dit-il , fort different
du mien
Et toujours malheureux efclave
Des biens qu'avec travail tes mains
ont amaſſez,
Content de voir briller tes Louis en-
Staffez ATACA
Tu n'as pour tout regal qu'une mémalupachante
rave.
226 MERCURE
On a fait dans l'Eglife de
S. Sulpice le Service du bout
de l'an de feu Monfieur le
Prince . Monfieur le Prince ,
Monfieur le Duc , & Madame
la Ducheffe y affifterent,
ainfi que toute la Cour, avec
un fort grand nombre de ce
qu'il ya de perfonnes diftinguées
en cette Ville . Monfieur
le Prince traita enfuite à
difner , tous ceux qui voulurent
venir manger chez luy,
Il y eut huit tables , qui furent
fervies avec beaucoup
de magnificence , de delicateffe
, & d'ordre , ce Prince
GALANT. 227
n'ayant jamais rien fait , où
toutes ces chofes ne fe foient
trouvées . On peut dire à fa
gloire , que jamais Fils n'a
travaillé avec plus de foin
ny avec plus d'éclat , à tout
cé que fon devoir l'engageoit
de faire , pour éternifer la
memoire d'un aufli grand
homme que feu Monfieur le
Prince fon pere . On n'a rien
vû de plus beau à Notre-
Dame , que le Maufolée que
ce Prince y fit faire lors que
toutes les Cours Superieures
affilterent au Service qui fut
fait dans cette Eglife pour le
228 MERCURE
repos de fon ame . On en a
fait dans beaucoup d'Eglifes
du Royaume , avec des Oraifons
funebres qui ont eſté
prononcées par les plus celebres
Predicateurs. Tous les
lieux où l'on a fait ces pom
pes funebres , ont efté décorez
avec tout l'éclat convcnable
à de pareilles Ceremonics
, & Monfieur le Prince
graver tous ces ornemens
, & imprimer toutes
ces Oraiſons Funebres , ce
que l'on verra enſemble dans
un feul Volume . Ainfi ces
Ouvrages ramaffez en un
fait
graver
GALANT 229
·
corps , rendront immortelle
la memoire du Prince défunt
, & marqueront
à la pofterité
le zele de Monfieur le
Prince , & le tendre amour
d'un Fils , pour un Pere dont
il a efté fi tendrement
aimé.
Monfieur le Prince fait plus
encore . Il fait travailler à
plufieurs Figures de Bronze,
qui formeront un Groupe ,
au milieu duquel fera le
Coeur de feu Monfieur le
Prince. Cet Ouvrage fera
dans l'Eglife de Saint Louis,
rue Saint Antoine , où eft le
Coeur de Henry de Bourbon ,
230 MERCURE
Prince de Condé , fon Grandpere.
Le Pere Bouhours , qui
écrit toûjours d'une manie
refi jufte , aprés nous avoir
donné des Remarques nou
velles fur la Langue , dans
lefquelles on trouve de feurs
éclairciffemens fur plufieurs
doutes qu'on pourroit avoir,
a bien voulu nous apprendre
la maniere de bien penfer dans
les Ouvrages d'efprit, en faisant
paroiftre un Livre excellent
de fa façon qui porte ce titre.
Je n entreray point dans
le détail des beautez qui s'y
GALANT. 231
rencontrent , la voix publique
vous en inftruira . Je vous
diray feulement que cet Ouvrage
, qui eft eftimé de tout
le monde , a donné lieu à ce
Madrigal.
Bouhours , par tes divins écrits
Nous devrions avoir appris
L'Art de parler avec délicateffe ,
Et de penfer avec jufteffe
Mais que te fert-il d'expliquer ]
Dans mille leçons agreables
D'un Ouvrage parfait les regles veritables
?
Donnes-tu ton fecret pour les bien
pratiquer ?
Quoy qu'il foit fort dangereux
de trop 'écouter l'amour
, il faut quelquefois
s'y
232 MERCURE
abandonner
pour vivre heu
reux , & un peu d'égarement
cft favorable
aux coeurs qu'il
Un Cavaprend
foin d'un eurs c
lier à qui fon efprit & fes
manieres donnoient
dans le
monde une reputation avantageufe
, fut touché
de la
beauté d'une jeune Demoifelle
, qui n'ayant encore que
quatorze
ans , ne laiffa pas
de luy inſpirer
une paffion
tres-forte. Il la vit , il luy
parla, & ne trouvant
rien en
elle qui n'augmentaft
fon
amour
, il la demanda
en,
mariage
. Le Pere & la Mere
GALANT. 233
reccurent cette propofition
avec plaifir. Ils convinrent
des articles , & tout eftoit
preft d'eftre figné , lors
qu'un differend de Famille
qui furvint, les obligea de
changer de fentiment . Ils
firent prier le Cavalier de ne
plus venir chez eux , & quoy
qu'il puft faire pour les adoucir
l'argreur qui les animoit
leur , fit protefter fi hautement
que jamais ils ne confentiroient
à ce mariage
qu'après avoir tenté inutilement
divers moyens pour
le faire réuffir, il perdit enfin
Decembre 1687. V
234 MERCURE
toute efperance . Cette rupture
caufa aux Amans une
douleur qui ne fe peut exprimer
, & ce qu'ils fe dirent de
touchant dans deux entreveuës
fecretes qu'ils vinrent
à bout de ſe ménager , laiſſa
dans l'un & dans l'autre une
impreffion d'amour que le
temps n'effaça point . La Mere
qui s'apperceut de ces
rendez- vous , y mit fi bon
ordre qu'ils ne purent plus fe
voir. Elle ne perdit point fa
Fille de veuës & le Cavalier
que le chagrin accabloit ,
chercha à le diffiper en voya
GALANT 235
geant. Il paffa plufieurs années
hors du Royaume
, &
pendant ce temps il fe prefenta
divers Partis pour la
Belle . Comme fa beauté eftoit
foûtenuë d'un veritable
merite , chaque Pretendant
luy offroit des avantages qui
devoient l'accommoder, mais
il leur manquoit à tous ce
je ne fçay quoy qui l'avoit
frapée dans le Cavalier , &
elle aima mieux demeurer libre
, que de s'engager fans
cftre contente. Six ans fe pafferent
fans que ce premier
Amant , qui n'avoit quitté
Vij
226 MERCURE
le Royaume , que pour s'arracher
l'amour qu'il avoit
pour elle , luy cuft fair fça
voir ce qu'il eftoit devenu
Elle le croyoit roûjours dans
quelque Cour Etrangere , &
les idées qu'elle en confer
voit , s'eftoient affez affoi
blies pour l'empefchernden
penfer à luy , ou du moins
d'y penfer commeà un hom
meavec qui elle deuft jamais
rentrer dans aucun engage
ment. Les chofes eftoient en
cet eftat , lors que fa Mére
eftant un jour chez une de
fes Amies où elle l'avoit
GALANT. 237
accompagnée , fut obligée
d'en förtir peu de temps aprés
pour une affaire preffée
dont on eftoit venu luy donner
avis . Comme il n'y avoit
aucun temps à perdre , &
qu'il cuft cfté inutile de la
mener en un lieu où elle
n'euft fait que s'ennuyer.elle
la laiffa chez fon Amie , qui
fe chargea de la renvoyer le
fair. Le Mary de cette Amie
cftant revenu conta quelquest
douceurs à la Belle , & lors
qu'il fut temps de la remenert,
il fe fouvint qu'en rentrant
chez luy , il avoit veu
238 MERCURE
dans la rue le Caroffe d'un
de fes Amis qui eftoit dans
une maifon voifine . Il l'alla
trouver dans cette maifon
pour emprunter fon Caroffe ;
& luy ayant dit que c'eftoit
pour une tres- jolie perfonne
, cet Amy, fans luy demander
fon nom fut curieux
de la voir , & il le fuivit
pour eftre de la partie s
fi on vouloit le fouffrir , ou
pour demeurer auprés de fa
Femme , en attendant qu'il
fuft revenu. Jugez quel fut
l'éronnement de la Belle ,,
lors qu'en les voyant entrer.
GALANT. 229
elle reconnut celuy qu'elle
avoit aimé fi tendrement, &
dont il y avoit plus de fix
ans qu'elle n'avoit entendu
parler . Le Cavalier fit paroiftre
une joye inconcevable,
& le Mary , & la Femme , qui
n'avoient rien fccu de ce qui
s'eftoit paffé entre eux, ne les
connoiffant que depuis fort
peu de temps , furent tresfurpris
d'apprendre qu' ls avoient
efte fur le point de
s'époufer . Cette rencontre
que le hazard avoit faite , leur
parut un coup du Ciel. Ils
dirent que puis qu'ils s'ai-
*
240 MERCURE
moient encore , comme le
plaifir qu'ils marquoient de
fe revoir le faifoit affez connoiſtre
, il falloit fonger à
renoter cette affaire , & leur
offrirent tout ce que leurs
foins y pourroient contri-.
buer. Le Belle leur répondit
que la divifion seftant tou
jours augmentée entre leurs
Familles , il n'y avoit aucune
apparence qu'on puſt remettre
les chofes au prémier érat,
& que la moindre propofition
qu'on en feroit , y apporteroit
de nouveaux obftacles
qu'ils ne pourroient
furmonter.
GALANT. 247
furmonter. Ainfi il fut arrété
qu'ils fe verroient en fecret
chez cette Amie , jufqu'à ce
que le temps leur cuft appris
ce qu'il y auroit à faire pour
affeurer leur bonheur . Ils fe
virent plufieurs fois , & leur
amour fe fortifia de telle forte
, qu'ils fe promirent , quoy
que l'on puft faire , de n'eftre
jamais que l'un à l'autre . Cependant
le Pere & la Mere
de la Belle ayant feeu que le
Cavalier eftoit de retour, luy
firent de nouvelles défenfes
de n'avoir jamais aucun commerce
avec luy, Elle répon-
Décembre 1687 . X
242 MERCURE
fr
dit fans hefiter qu'elle ne fe
fouvenoit pas mefme de fon
nom , & éloigna les foupçons
qu'ils auroient pu former
d'elle , par l'extrême indifference
qu'elle leur marqua.
Quelques jours aprés
elle en parla à la Dame qui
favorifoit fa paffion , & on
tint confeil für ce qu'il falloit
refoudre . Le Mary y
ayant eſté appellé , leur propofa
un mariage fecret , &
La Belle qui eftoit déja toute
gagnée par l'amour, n'eut pas
la force de s'y oppofer. Elle
comprit que l'on pouvoit
GALANT
243
7
s'obſtiner à ne pas
permettre
un mariage qui eftoit à faire,
mais que quand il eſtoit fait ,
il arrivoit rarement que l'on
cherchaft à le rompre. On
prit des mefures , & malgré
le manque de formalitezon
trouva un Preftre qui les
maria fur le témoignage du
Mary & de la Femme . Ce
qu'il y cut de particulier
,
c'eft que la Mere quela haine
qu'elle avoit pour la Famille
du Chevalier
n'empefchoit
pas d'ettre fort devote, ayant
appris de fa Fille qu'elle avoit
envie d'aller le lendemain
à
2
X ij
244 MERCURE
une Eglife un peu éloignée ,
où il y avoit quelque devo
tion particuliere , l'y voulut
accompagner. C'eftoit où le
mariage devoit eſtre fait . La
Dame qui avoit la confidenee
, ayant efté avertie de cet
obſtacle , ne changea point
de deffein. Elle fe trouva
comme par hazard dans cette
Eglife , & eftant venuë faluer - ›
la Mere , elle la pria , puis
que la rencontre luy eftoit fi
favorable de luy vouloir bien
donner fa Fille pour luy aider
à choifir quelques étofes , luy
promettant qu'elles vienGALANT
245
droient la rejoindre avant
qu'elle euft finy toutes fes
prieres.L'Amie obtint la permiffion
qu'elle demandoit ,
& fortit avec la Fille . Elles
rentrerent auffi - toft par une
autre porte de l'Eglife , & fe
coulerent dans une Chapelle
où le rendez - vous eftoit donné.
Le Chevalier & le Mary
de la Dame les y attendoient
avec le Preftre. La
Chapelle fut fermée , elle
eftoit bien clofe , & on ne
pouvoit y eftre veu . Si toft
que le mariage cut efté fair ,
lles allerent reprendre la
X iij
246 MERCURE
Mere qui ramena fa Fille
chez elle , en parlant d'étofes
qu'il faloit venir chercher
plus à loifir , parce que la
crainte de la faire trop at
rendre ne leur avoit pas permis
d'en examiner un affez
grand nombre. Le Cavalier
fut charmé de fon bonheur.
La difficulté de voir une aimable
Femme qu'il aimoit
plus que foy- mefme , luy en
rendoit le plaifir plus piquant
& plus fenfible. Il
eftoit Mary & Amant tout
à la fois , & les privileges de
l'un fe trouvoient affaifonnez
GALANT 247
de tout ce qu'ont de plus vif
les defirs de l'autre . On n'eut
aucun foupçon de ce mariage
, & le fecret fut entierement
gardé , quoy que la
Belle cuft efté forcée de le
découvrir à une Femme do
Chambre qui luy eftoit ne
ceffaire , ou pour fortir avec
elle quand quelque pretexte
luy donnoit occafion de voir
fon Mary you pour l'envoyer
de temps en temps en un lieu
particulier , où il eftoit convenu
qu'elle auroit toûjours
de fes nouvelles . Les chofes
feroient encore demeurées en
X iiij
248 MERCURE
tet eftat fans un incident qui
l'obligea de parler. Le Cavalier
conclur une affaire qui
luy eſtoit fort avantageufe .
Il falloit payer une groffe
fomme , & il eut befoin de
deux cens Louis pour la
fournir. La Belle qui le vit
dans quelque embarras, cher
cha les moyens de l'en tirer.
Son Pere avoit beaucoup
d'argent inutile , & il luy a
voit montré plufieurs fois
un fac remply de Louis , à
quoy il ne touchoir points
& qu'il deftinoit pour fon
mariage. Elle engagea la
GALANT. 249
Femme de Chambre à prendre
dans fa poche la clef de
fon Cabinet aprés qu'il feroit
couché . Elle le fit , la Belle
entra dans le Cabinet , &
prit les deux cens Louis dont
elle crut que fon Pere ne
s'appercevroit au moins de
long- temps . Un mois s'eftoit
à peine paffé , que l'envie d'ajoûter
chcore / cent autres
Louis à cette fomme , luy fit
compter fon argent . Ayant
trouvé qu'il luy en manquoit
deux cens , il fit grand bruit
fur le vol , & foupçonna d'abord
la Femme de Chambre ,
250 MERCURE
parce qu'il n'y avoit qu'elle
qui cuft pû prendre la clefde
fon Cabinet. Un Laquais
qu'elle avoit fait maltraiter
pour quelque friponnerie ,
rapporta qu'il n'y avoit pas
long - temps qu'il avoit en
tendu ouvrir le Cabinet de
fon Maiftre pendant qu'il
eftoit couché . Ce fut affez
pour luy faire croire qu'elle
eftoit coupable. Il la fit mettre
en prifon , voyant qu'elle
perfiftoit toûjours à nier ,
quoy qu'il luy cuft promis
de luy pardonner
, pourveu
qu'elle luy rendift les deux
GALANT. 251
cens Louis . On l'interrogea
trois ou quatre fois , mais
fans luy faire avouer aucune
chofe , & enfin on luy fit
connoiftre que la dépofition
du Laquais eftoit fuffifante
pour la faire mettre à la
Queftion . Elle changea de
couleur , & fut fi épouvantée
de cette menace , que non
feulement elles declara que
fa jeune Maiſtreffe avoit pris
l'argent qu'on demandoit ,
mais encore qu'elle s'eftoit
mariée fecretement . Le Pere
furpris ne fceut que s'imaginer
. Il tint d'abord la chofe
?
252 MERCURE
impoffible , mais les circon
ftances qu'elle expliqua
, parurent
fi pofitives, qu'il com
mença de craindre qu'elle
n'cuft dit vray. Il alla trouver
fa Fille , la preffa de l'é
claircir fur ce mariage , & remarquant
qu'elle eftoit tremblante
& toute interdite , il
entra contre elle dans une
telle fureur , que fi elle n'euft
trouvé moyen de s'échaper ,
elle cuft cfté en peril d'en?
porter les marques . Elle fe
fauva chez fon Mary , qui ne
croyant plus devoir garder
le fecret , envoya un homme
"
GALANT. 253
d'un rang diftingué pour ap
paifer fon beau- Pere. Cer
homme qui avoit beaucoup
d'efprit , & que chacun eſti
moit pour fa prudence , luy
reprefenta que ce mariage
devoit avoir efté arrefté aut
Ciel , puis qu'il s'eftoit fair
aprés que les deux Amans
avoient efté feparez plus de
fix années. Il répondit tout
tranfporté de colere qu'il le
feroit rompre , & qu'il en
fçauroit trouver les moyens .
Cela eftoit fort aifé , puis
que les formalitez n'y a
voient pas eſté obſervées . Ce
254 MERCURE
luy qui prenoit les interefts
de fon Gendre , ne fit ceffer
fes emportemens
qu'en difant
qu'ils eftoient juſtes ;
mais enfin il menagea fon
efprit avec tant d'adreffe
qu'il tira parole , qu'avant
que d'en croire fon reffenti
ment , il prendroit avis de ſa
Famille. Ce Pere affligé le
fit , & il affembla tout ce
qu'il avoit d'Amis . Ilsle plai
gnirent de ce que la Fille s'étoit
oubliée jufques au point
de difpofer d'elle - mefme
malgré luy , majs ils le prierent
en mefme temps d'exa,
GALANT. 255
miner ce que peut une violente
paffion fur une jeune
perfonne. Quoy qu'elle fuft
extremement condamnable ,
elle eftoit toûjours fa Fille ,
& il ne pouvoit rien faire
contre elle qui ne tournaft à
fa honte. Un motif de confcience
fe joignit à ces raifons.
Ce mariage approuvé
réüniffoit deux Familles , &
le plus avantageux eftoit de
ne faire aucun éclat. On le
fléchit , & il pardonna. La
Femme de Chambre fortit
de prifon. Le mariage , quoy
que déja fait , fut celebré
256 MERCURE
de nouveau dans toutes les
formes , & on n'en virjamais
un, où il y cult ny plus d'union
, ny un bonheur plus
parfait.
Je vous ay
mandé
peu de
nouvelles
de
Pologne
pendant
toute la
Campagnes
-parce
qu'elles
ont toûjours
efté fort
incertaines
, & que
ce qu'un Ordinaire
avoit apportée
, étoit détruit
par l'autre
Ordinaire
. Ainfi ce qui
s'en trouve
dans les nouvelles
publiques
pourroit
fuffire
à remplir
plufieurs
Volumes
.
Je demeure
d'acord
que la
GALANT. 257
4
verité s'y rencontre prefque
entiere ; mais comme pour
la démefler il faut lire beaucoup
de chofes fauffes , &
inutiles , j'ay cru devoir la
mettre icy toute pure : Vous
la trouverez dans la Lettre
que je vous envoye , où tout
ce qui s'eft paffé dans la
derniere Campagne des Polonois
, eft renfermé en peu
desparoles . Elle eft d'un fort
habile homme qui a efté
témoin de toutes les chofes
qu'il a écrites,
Decembre 1687. Y
258 MERCURE
522-25522-52252 :225
AU CAMP
Sur le Niefter à trois lieuës,
de Caminiek , le 7. Septembre
1687.
L
A Campagne a en des.
commencemens fi peu remarquables
, que j'ay attendu
qu'elle m'ait fourny quelque
particularité digne de vous eftre
écrite , pour ofer vous "fatiguer
d'une Relation ; outre que
puis noftre retour des Bains de
Silefie , nous avons eflé dans
un mouvement continuel , avec
deCALANT
259
peu de fejour , de frequentes
alarmes des Tartares , qui n'ont
abouty qu'à nous tenir en haleine
, & toûjours fous les armes.
Voicy donc un petit détail de
ce qui s'eft paẞé dans noftre Armée.
Le Grand General l'avoit
mandée au 27 Avril, pout empefcher
les Convois de Valaquie
d'entrer dans Caminiek ,
qui
eftoit la feule expedition que
nous pouvions envifager. Cependant
au commencement de
Fuillet , qu'il eut avis certain
de la marche de fix mille Tartares,
qui efcortoient douze cens
chariots de vivres & de muni-
Y ij
260 MERCURE
tions ,il ne put ramaffer que trois
mille chevaux, & dix- huit mille
hommes de pied , avec lesquels
neanmoins il s'avança dans les
Boucovines pendant fix jours ,
mais le Convoy ayant pris une
autre route , & eftant heureusement
arrivé à Caminiek fans
aucun obftacle le grand Generol
revint fur fes pas , & crut
• devoir faire le degaft autour de
la Place , où les Turcs ont une
lieie de pays bien cultivé, &
bien fertile . Il fit faire auparavant
quelques executions de Co-
Jonels & de Huffars , & cer
exemple de feuerité fit que les
GALANT. 261
pareffeuxfe hâterent de joindre
leurs Etendarts , & que toute
l'Armée eut une foûmiffion extraordinaire
pour tous les ordres
du grand General. D'un autre
cofté une Compagnie de Huffars
venant au Camp, & apprenant
que l'on y coupoit des teftesfans
nulégard aux personnes, deferta
toute entiere , & l'on envoya
des Troupes furlesTerres de ceux
qui la compofoient , poury demeurer
en garnison .
Le grand General mena enfaite
l'Armée à Caminiek , d'où
la Garnifon fortit , &femit en
bataille à un qnart de lieue au
262 MERCURE
delà de la Contrefcarpe. Il fe
paßa pendant quelques jours des
affaires de petite confequence
aprés cela il y en eut une gene→
rale qui fut opiniaftrée , & vigoureufementfoutenue.
La Place
faifoit un feu d'artillerie épouvantable
; mais enfin la Cavalerie
Polonoife mit en defordre
celle des Tartares Lipka , qui
faifoient l'Avant-garde des Ennemis,
& toutfut renversé pellemefle
dans le foßé de la Ville ,
avec tant de fureur , que fil on
eust eu de l'Infanterie pourfefaifir
des poftes avancez , on feroit
entré dedans avec les fuyards &
GALANT. 263
dont un grand nombre demeura
dehors ; le Bacha ayant fait lever
les ponts pour éviter un plus
grand malheur. Depuis ce jourlà
les Turcsfe tinrent derriere
leurs murailles , & fe contenterent
d'envoyer de petits Partis
de Tartares , qui firent des prifes
à la verité, & mesme une
fois , de cinq cens quatre- vingt
chevaux du grand General,
fon Ecuyer avoit envoyez paifre
au delà du Niefter , un peu
loin du Camp ; mais cela n'empefcha
pas que l'on ne fourrageaft
les environs pendant fix
femaines que l'Armée a campé à
deux lieuës.
que
264 MERCURE
4
cing
Dans ces entrefaites des Tartares
de Krimée , ceux de
Budziac allerent vers le Borifthene
, où les Mofcovites devoient
faire une grande diver
fion. En effet ilsfe mixent en
campagne à la fin de Juin avec
trois cens mille hommes ,
cens pieces de Canon » quatrevingt
mille Cofaques qui en a
voient cent pieces , dix mille
hommes pour la poſter vingt
mille pour creufer des puits dans
Les deferts , & trente mille Vo
lontaires qui marchoient devant
pour découvrir. Quand ils fu
rent en marche , les Czars envoyerent
GALANT: 265
eut
voyerent au Roy de Pologne
pour fe plaindre du retardement
de fon Armée, qui felon les Articles
du Traité de Ligue , ratifié
à Leopold au mois de Decembre
•paßé, devoit entrer en Budziac.
pour enveloper les Tartares des
deux coftez. Cet Envoyé trouva
la Cour àZolkieuy , où il
audience le s . Aouft . Le Roy en
partitle 10.mena le Mofcovite
jufqu'à l'entrée de la Podolie
, afin qu'il pust afleurer
fes Maiftres de la bonne difpofition
de Sa Majesté. On marcha
enfuite à grandes journées juf
ques à Bouchacz , à dix lieues de
Decembre 1687. Z
266 MERCURE
Caminieks où le Roy manda les
Generaux pour tenir Confeil.
Ir s'y rendirent de l'Armée le
20. d Acuft , & le lendemain le
Roy les affembla aver quelques
Palatins , Evefques & Caffelans
qui l'avoient fuivy, dù l'on
conclut que Sa Majefte Sa Majesté ne devoit
point aller à l'Armée , qui
estoit trop peu nombreuse pour
pouvoir entreprendre quelque
chofe digne de fa prefence , les
Ennemis ne paroisant pas d'ailleurs
encore en campagne . Ce
Confeil fut furry de plufieurs
autres , qui allerent à faire conftruire
des ponts fur le Nieſter ,
G
CGALANT 267
pour paper ca fleuve , co-contenter
en quelque façon les.Adofcogites.
En attendant onreſolut
de bombarder Caminick & pour
L'execucion de estreentreprife, de
Grand Generalpria le Roy d'enqoyer
à l'armée le Prince fon
Filsaifné , aug. ilvoulut bien
déferer le Commandement.
The Pendant que l'on raifonnait
ainfi à Bouchaez mon cut avis
• que cette prodigieufe Armée des
Mofcovites s'eftoit retirée , non
fans quelque soupçon qu'ils euf
fent fait lear accommodement
avec la Porte. On fceut par
gens venus de ce Pais - là ,
a
que
Z ij
268 MERCURE
le General Moscoviter dyant
marché fort avant dans les der
ferts fans pouvoir trouver de
Peau fuffisamment la pestosić
toit mife dans fon Camp ›
voit enlevé quarante mille hom
mes que Sultan Nuradin sé
toit avancé avec quatre- vingtmille
Tartares feulement que
ces deux Arnées s'effoient entreregardées
defangfroidfans s'envoyer
reconnoistre que le Tartare
avoit fait une fauffe marche
vers Kiovie , pour donner
de la jalousie au Mofcoride &
qui avoit réüſſi , & obligé ce
General de courir au fecours de
GALANT 269
de
6 Pays-là , & qu'il avoit dit
enfe retirant , qu'on devoit d'a
bord , comme des Chaffeurs , re
-connoiftre le Fort avant que
lancer la Befte , mais que la pro¬´
chaine Campagne on verroit ..
fursce qu'on luy objecta que
peut- eftre les Czars ne luy don
neroient plus le Commandement
des Armées , ilrépondit qu'en ce
cas il fe feroit Moines, & il partit
là -deffus . On ajoûte qu'en
entrant en Campagne il déploroit
charitablement la destinée
du Kam , qu'il alloit enveloper
par cette multitude d'hommes
qu'il trainoit aprés foy.
Zij
270 MERCUA
@
Ces
nouvelles ne
changerend
rien aux refolutions du Conſeit.
Onfe prepara a recevoir Sultan
Nuradin
qui felon les appa
•
rences devoit bien - toft noustomber
fur les bras aprés la retraite
des Mofcovites qui le tenoient
échec fur le
Boriftene. Le
Roy fit partir le Prince ſon Fils
pour l'Armée , où il fut recen
avec toutes les démonstrations
imaginables de foumission & de
déference. I partit luy mefme
le
lendemain, poftafon Camp
à Taflovik Place autrefois
confiderable , qu'il repritfur les
Turcs l'année qui fuivit le ſe--
4 .
GALANT
cours do
270
NO
IN910M97
à Vienne , où il ne
s'est rien palle de confiderable
que defrequentes échafourées des
Tartares qui venoient tafter nos
Troupes. Hyen avoit cinq cens
dehors lors que l'Armée s'approcha
de Caminiek. Comme ils
ny purent rentrer , ils tinrent les
Bois des environs de noftre
Camp le harcelerent toutes les
nuits : La moitié de cette Horde
s'avança en Volinie , d'où elle
ramenoit huit cens Payfans ,
mais où elle rencontra un Geneelle
nommé
ral Cofaque nomme Paly avee
un Seigneur Polonois , Frere du
Chevalier Lubomirski , qui luy
૨૦
Z iiij
272 MERCURD
ofterent ces infortunez Efelaoees » →
défirent entierement le Party
Tartare , à vingt ou vingt-cinge
prés qui fe fauverent de wireffer
de cheval wins oursfor smot??
Cependant on eut des avisp
certains que lesTartares eftoient
au Budziac , de retour des bords
du Boriftene que le Seraskier ,
avoit envoyé un gros Party vers
Caminiek pour apprendre des
nouvelles de noftre Armée , lequel
Party avoit paffe le Niefter
bien au deffous de la Place ,
que nosPontsfur ce fleux e eftoiết
fort avancez. Cependant nofre
Armée groffiffoit tous les jours ,
GALANT. 273
le Prince y avoit amen « l'Artillerie.
Elle confiftort en foixante
pieces , buit mille fix cens
Bambes ou Carcaffes , le Roy ne
s'estant refervé auprés de luy
que fix Compagnies de Pancernes
oftrois de Reiftres , deux
d'Infanterie, quatre de Dragons,
deux de Janiffaires , deux de
Heiduques , avec un Taborde
neuf cens Chariots. Le Samedy
30. le Prince & les Generaux
pofterent leur Camp à un quart
de licue de Caminiek ,
connivent le mefme jour la
Place pour trouver le lieu avantageux
pour la Batterie qui
re274
MERCURE
fut jugé tel au delà de ta Riviere
de Sinotrix , laquelle faitune
prefqu'Iſle de la butte où cette
Ville af baſtie Le Dimanche
l'Armée paffa le defilé de cette
Riviere a du Kalon , &fit la
Batterie contre la Place du cofté.
de la Valaquie , contre l'attente
des Turcs & de tout le monde
qui a cra jufques siexo que Gas,
miniek n'eftoit prenable ques
par une tefte de Plate forme
où font les Chafteaux dont la
Ville eft couvertes de førte que
toute leur Artillerie eſtant, dans
ces Forts , on ne tira fur nous
que de trois endroits , avec neuf
GALANT. 475
pieces de Canonſeulement squatre
en un endroit trois en un
autre & deux ſur und Four,
gens hors d'anore ont
compté dent cinquante volées te
Samedy & un peu plus de trois
cens lèlendemain. Le Lundy 1.
Septembre & midy la premiere
Bombe fut tirée. Les Turcs qui
s'y attendoient ,ou a voient abatu
les toits des Maiſons , ou fe tes
noient prests à éteindre le feu ,
car quoy que nos Bombardiers
adreſſaſſent affez jufte , & que
nous avons veu les effets ordinaires
fur des Maiſons de bois ,
un moment 'aprés tout eftoit és
276 MERCURE
roufe. Les Tures cependant fi
rent ramener l'Artillerie des
Chasteaux fur les Ramparts de
la Ville , nous les voyons
dans un fort grand mouvement
car nos Batteries effotent ft prés
qu'on diftinguoit , la couleur
des habits , & la fituation des
hommes qui estoient aux murailles
ou dans les rues . Vousfeavez
qu'on voit ce qui s'y paffe
de deffus les hauteurs dont la
Place eft commandée. Le Mardy
2. on pouffa la Batterie jufà
la portée du fufil , du
bord de ces hauteurs qui tiennent
lieu de contrefcarpe ; & on en
ques
GALANT 277
*fit deux de douze Mortiers. On
tira mefme quantité de boulets
rouges , dont l'efferfut empefché
par une fort grande pluye qu'il
fit depuis fix heures du foir juf
da
ques à midy du lendemain.
Pendant ce temps , les Tarta
res informez de ce qui fe paffoit
devant la Place qu'ils creurent
affergée , partirent du Budziac,
s'avancerent à nous a grandes
journées ; ce qui obligea le
Roy de mander au Prince de dé
“camper-, & de revenir en deça
du Senotrix pour n'eftre point
enfermé entre l'Armée ennemie
Caminick Le Roy luy- mef
278 MERCURE
lespaffer,
me alla chercher un pofteruers te
NiefterleMercredy pours ap
procherde nos ponts @g.!
afin de retenir lesTartarese Ka-
Jaquie , car leur deffein eftain de
traverſer la Riviere au deffous
de Caminiek, & de marcherfør
nos Terres . Le Roy eftant arrivé
an Niefter quipaffe adenxalienës
de fon Camp, da Zaslávičke,
trouva un retranchement dans
le bois des environs,Codes Rayfans
enfermez qui gardoient ces
vives, & un Bac contre les Ennemis.
Ce Prince apprit en celieu
qu'il y avoit de l'autre coflé un
Envoyé Tartare de la part de
GALANT 279
Sultan Nuradin , qui demandoit
LV au Camp. Il refolut de
205 Ettendre dans celuy de
-Tallowicks, & Sa Majesté y
retourna le jour mefme à onze
heures du foir, Cependant l'Ar
mée fuivant fes ordres, repaffa
en deca du Sinotrix le Mercre
&
dys dans le Tabor pour ſe difpofer
à paffer en Valaquie , an
devant des Ennemis , qui le
lendemain Jeudy envoyerent un
Party confiderable pour tafter
nos Fourrageurs , apprendre
ce quife paffoit parmy nous . Le
Vendredy , nous nous approchames
des Ponts du Niefter , dans
280 MERCURE
le deſſein de paffer ce Fleuve le
jourfuivant , ce qui a eftors ap- s
é, auffi biens que la des paffer.
de l'EnvoyéTartare, qui eft dans
une petite Ville fur le Niester
à deux lieues du Camp de Taslovichs
con le Roy attend les
nouvelles affeurées de la Marche
de Sultan Nuradin , comme
non les ordres de Sa Majesté
pour continuer la noftre, xy a
Il y a quelques années que
je vous parlay de l'établiſ
fenient de l'Opera de Marfeille
J'ay à vous dire aujour
d'huy qu'un fort habile
GALANT 281
home en établit un à
Londont les premie
reprefentations.com
menceront au mois de Jang
vier prochain . Il y afujet de
croire que le fuccés en fera
grand , puis qu'on a couru
aux repetitions avec beaucoup
d'empreffement &
que ceux qui en onɩ vû
les premieres , y ont pris tant
de plaifir que la foule ayant
augmenté , on a efté obligé
de prendre de l'argent aux
dernieres qu'on a faites , le
Public ayant demandé en
grace qu'on le recouft. Phaet
1
1
Decembre 1687 A3-
382 MERACORE
ton eft le premier Opera vur
féra reprefenté & l'onder
continuer ces divertiffenen.
par l'Opera de Bellerophon
M le Comte de S. Vallier
s'eftant démis volontaires
ment de fa Charge de Capitaine
des Gardes de la Porte,
Mile Comte de la Chaife ,
Senéchal du Lionnois , &
Frere du Pere de la Chaiſe ,
Jefuite , Confeffeur du Roy,
en a preftéle ferment
entre les mains de Sa Majefté.
Ce Comte eft Cadet
de fa Maifon qui eft ancien
no, & alliée aux meilleures .
GALANIM 28x
Malons du Lionnois , Beau
jobis Boutbonnois & Aut
argne) ¡Ilseftauffi allié des
Maiſons d'Alegre & d'Urféj
19OnWient de m'apprendre
la mort de Madame de Charny,
s Elle s'appellort Lourſe
Larchers & eftoit Femme de
Moffre Nicolas Louis - François
Lotin , Seigneur de Char
nys Saint Pere Avy , Vaire
& autres lieux , Chaftelainde
Chauny , Prefident en las
Cour des Aides de Paris , &
auparavant Confeiller au Parlement
de Mets. Ce Prefi
dent elt d'une ancienne Fi
Aa
1
28 MERCURE
mille dans la Robe , quiporeéchiqueté
d'argent
d'azi )
Robert Lotin S de Charny,
receu en 1480. Confeiller
aul
Parlement
de Paris , eftort
fon quatriéme Ayeulall
époufa Marie Aguenin le
Duc , d'une Famille qui a
donné un Prefident au Mortier
, un Procureur General
& autres Officiers au Parlement
de Paris , & il en eut
Robert Lotin, S de Charny,
Confeiller en la Cour des Aides
, qui de Loüife Hurault ,
de la Famille des Hurault de
Chiverny , dont il y a eu un
GALANT 28
Chancelier de France , laiffa
Gullaume Lotin, S de Chary
Maistre des Comptes
Paris.Ce dernier ayantépoufé
Jeanne Bochart,de la Famille
des Bochart, Ss de Cham
pigny & Sarron , dont il y a
cu un premier Prefident au
Parlement de Paris , fut Pere
d'un autre Guillaume Lotin ,
S de Charny , Prefident aux
Requestes du mefme Parlement
lequel s'eftant marié a
avec Magdeleine Morin, fille
de Jean Morin, S de Martilly
, en cut François Lotin ,
Si de Charny , Confeiller en
286MERCURE
la Grand Chambre ducarelement
de Paris. Cieftoine
Pere de MPrefident de
Charny, & de Meffiredfidores
Lotin de Charny › Confeillet
au Grand Confeil , & en la
Chambre Souveraino de
l'Arfenal. Ils font tous deux
Fils de Damo Elizabeth Ga
min Fille d'un Confeiller aut
Parlement de Parish Cetter
Famille eft alliée aux de Lon
gueil , le Prevoft , le Jau , de
Harlus , Acaric, de Soulfoux,
de Lauzon , Berziau , Huault
de Montmagny , de Marles ,
& autres
GAUANTM287
Comme vous me marquez
avarlen avec plaifir toutes
Nouvelles que je vous ay
mandées des Ambaffadeurs
de Siam , depuis leur départ
de France , jy dois ajoûter ,
que les Jefuites qui en ont
toujours de tres curieufes ,
& de tres-fidelles , en ont eu
depuis celles qui fontvenuës
du Cap de Bonne- Efperance,
& qu'ils ont receu des Lettres
qui marquent l'arrivée des
Ambaffadcurs , & de nostre
Flote devant Bantam. Je n'en
fçay pas encore bien le détail
; mais il me paroift par
288MERCURE
tout ce que j'en ay entendu
dire que le Gouverneur a lit
aux François un accueil beau
coup meilleur que la dernie
re fois qu'ils pafferent devant
cette Place . Ceux qui ont des
Parens ou des Amis.fur cette
Flote , ou qui par d'autres interefts
doivent fouhaiter qu
elle arrive heureufement à
Siam , ont lieu de fe réjouir
de ces nouvelle s .
On ne peut rien ajouter à
la defolation dans laquelle
fe trouve la Ville d'Alger
par la prise de la moitié des
vingt- fix Vaiffeaux Corfaires
qu'elle
GALATH. 289
qu'elle avoit en Mer . Ce malheur
la prive non feulement
des prifes dont ces Vaiſſeaux
l'enrichiffoient
tous les ans ,
mais encore des Vaiffeaux
mefmes
, qui ne luy rapporteront
plus rien, & qui auroient
pu luy valoir beaucoup . Ce
n'eſt pas encore tout ; les autres
Vaiffeaux de ces Barbaes
font tellement épouvantez
, qu'ils n'ofent plus fe
montrer , de peur d'eftre pris
par ceux du Roy , de forte
qu'il n'en eft que
retourné à Alger ; & pour
furcroift de crainte , ils en-
Decembre 1687.
très -
peu
Bb
290 MERCURE
tendent parler d'un nouvel
Armement de Mer capables
d'exterminer des Puiffances
qui feroient beaucoup fupe
rieures à la leur . Cette maniere
de les pourfuivre vivement
les met hors de toutes
mefures . Leurs Vaiffeaux avoient
toujours efté meilleurs
voiliers que les noftres , & ils
ne croyoient pas que nous
leur puffions jamais faire de
dommage confiderable fur
Mer ; mais tout eft changé
fous le Regne du Roys &
mille chofes qui jufques 1cy
avoient paru impoffibles ,
font devenues aifées dés que
P
GALANT 291
ce Monarque a voulu les entreprendre
, tant elles font
bien concertées & bien executées
. Le dernier Vaiſſeau
que les Algeriens ont perdu
a efté pris par M le Marquis
d'Amfreville , Chef d'Efcadte
, qui commande le Vaiffeau
le Serieux . Il le rencontra
fur la fin du mois paffé
dans les Mers de Sardaigne
& legros temps qu'il faifoit ,
ne l'ayant point empefché
de l'attaquer , il le fit d'une
maniere fi vigoureufe , que
les Corfaires ayant efté mis
hors d'eftat de combattre ,
Bb ij
292 MERCURE
furent contraints de le faire
échoüer vers la cofte Meridionale
de Sardaigné du côté
de l'ffle de Saint Antioco ,
prés de la petite Iflé dé Vacca.
Ce Vaiffeau eftoit monté
de trente- fix pieces de Ca:
non & de trois cens hommes..
Il y avoit quarante- fix Efclaves
Chreftiens , prefque
tous François M le Marquis
d'Amfreville les délivra , &
ramena à Toulon cent quatre-
vingts Turcs . Il y árriva
4. de ce mois . Le Vaiffeau
Corfaire fur relevé & remis en
Mer , mais un coup de vent
j'ayant feparé de ce Marquis
le
GALANT 293
il alla échouer fur les coftes
du Languedoc. Tous les
ont efté fauvez avce
hommes
on
les Canons & les Agrets .
Le vray mot de la premiere
Enigme du dernier mois étoit
l'Ancre , & il a efté trouvé
par M ' Digeon de la Fonraine
des Blancs- manteaux ;
le beau Clerc de la rue Sainte
Avoye , & la charmante &
incomparable Nannon Gloquet
du Ponteau de Mer.
La feconde a efté expli
quée fur le Balay qui en eftoit
le vray fens , par Mts Morel
de la Chapelle , Officier de
Bb iij
294 MERCURE
=
la Marine Louis Cimard
Ecolier en Droitsrue Percée ;
le fidelle Amant de la charmante
Aimée de la Place
"Maubert ; l'Homme armé
prés les Blancs- manteaux
le Conquerant dans fon quartier
d'Hyver le Jardinier
fincere de Troyes , le Gendre
diſgracié de la mefme Ville ,
ou l'Amoureux de la belle
Agnes de Sezane ; l'Hiftorien
du Vivien de la rue de
l'Arbre fec ; le Coeur brodé
de la rue Comteffe d'Artois ;
l'Eftempois
du
s du Crucifix
S.
Jacques
; Mademoiſelle
M.
M. D. TH. Lyonnoife
, âgée
GALANT 295
(
de 14 ans l'Aimable Brune
de Montagny de Flye ; l'Af
femblée jolie de la rue de
l'Arbre-fec , & la trop Fiere
du Chapeau rouge de la ruë
des Lombards.
Ceux qui ont expliqué
l'une & l'autre Enigme ,font
Mrs l'Abbé Harcoüet ; Bouchet
, ancien Curé de Nogent
le Roy ; de Beauregard;
Viole de la rue Baubourg ;
Gruon de Neuville ; Bobance
proche Caudebec ; J.
Crefpeau rue de Lamoi-
Lourdet , le joyeux
A
gnon , Lourdet
Voifin de la rue de Bailleul ;
Bb iiij
296 MERCURE
le Directeur du Palais de Bachus
de la rue de l'Arbre- fec ;
le Remaide de la rue des Petits
- Champs ; le Genic , l'Inconftant
puny & fon aimable
Coufine ; le grand Maistre de
l'Obfervatoire de S. Germer
de Flye le Berger Nicaife
Hermite de Fonteyraut , Ni- ·
colas le grand Veneur le
Chevalier de Sainte Anne
mort & refufcité par les foins
de l'aimable Angelique de
Mante ; le Chevalier des Echaudez
de la rue de l'Arbrefec
le bon Amy des Mufes
de Lyon ; Mefdemoiselles de
Marcilly de Bernay ; Gaillot
;
GALANT. 297
rue Saint Martin ; Nicot Ro
maine ; Querven de Breft ; de
Fatonville de faint Leger des
Preaux ; Boquet de Dieppe ;
l'Aimable & fpirituelle Fille
du plus genereux Amy ; la
Belle de Troyes àl'Anagrame
Raye ce Heros inutile; la fidelle
Fanchon , & la grande Anachorete
; la Belle indifferente
de la rue des Petits Champs ;
la Belle Marguerite de la ruë
de Jouy la belle Brune du
coin de la rue aux Ours ; la
charmante Voifine de l'Argus
de la rue Saint Martin ;
T'aimable Clarice de la vieille
4
298 MERCURE
rue du Temple; l'Inconftante
de la Clef d'argent de la rue
S. Denis ; l'Aimable inconnue
du quartier S. Jacques ;
l'Aimable Lyfette de la ruë
S. Louis du Marais , la Belle
& fpirituelle Libraire de la
rue S. Jacques ; le petit Antoine
de Picardie ; le plus jeune
Commis au Greffe dur Parlement
, & les grands Devincurs
d'Abbeville .
Les deux nouvelles Enigmes
que je vous envoye ,
font de M Charon , Principal
du College de Gumery
en Champagne.
1
GALANT. 299
& coup
ENIGME.
Voy que tout feul d'une
ventrée ,
Ο
Pay des Soeurs & Freres de lait ;
L'ay des Parens , & de nom &
ne
d'effet
Qui ne font point de ma lignée.
S
Suis -je petit ? Le plais affez aux
-yeux',
Avec moy quelquefois on s'amuse ,
on badine
Mais a coup de bâton l'on me graiffe
Pechine
LapLord que je fuis un peu plus
vieux.
o MERCURE
$
Ie fais pitié , non pas envie
Mon fort ne fait point de jaloux ,
Puis que je reçois mille coups
Aprés ma mort , comme pendant ma
www.vic
.
En moyj'ay de fort grand défauts,
Quoy qu'en rendant de bonsfervices
Mais ma pareſſe , & mes caprices
M'attirent prefque tous mes
maux.
23
Quelques mépris cependant que
j'endure,
Ie puis me vanter de l'honneur
D'avoir fervy de Char , ou plutoft
de montur:
Au Triomphe d'un grand Sei-
Shour.
GALANT 301
AUTRE ENIGME.
7
E couche toujours fur la dure
Te ne me fers jamais de lit ,
Mon veftement eft fans coûture ,
Ie ne change jamais d'habit,
S
Comme je n'aime pas le monde ,
Le longdu jour je fuis chez moy;
Vois - je quelqu'un faifant ma..
ronde ,
Ie rentre , où je demeure coy .
S
L'on me fait une rude guerre ,
Bien que mon naturelfoit doux
Et pour me garantir des coups
Te me cache au fond de la terre.
S
Mais belas, quelle feureté !
Dans ce noircreux à peine j'entre,
302 MERCURE
Qu'on a pour moy la dureté
De my chercher jusqu'en fon
centre.
$
200
Vn fâcheux Sergent tout velas 12
Vient m'affigner à domicile riba
Et me pouffant d'un air fort refolu
M'oblige bien de faire gille.
2
Alors fans nul ménagement
Lors qu'on me tient on refout mon
Supplice
Corde , feu ,fer,font le tourment
Que de mes ennemis prepare l'artifice
.
Quoy que toutes les Nouvelles
publiques foient rem
plies du détail de l'Entrée de
M' le Marquis de Lavardin à
GALANT 203
Rome , & qu'on en voye une
infinité de Relations, je croy
que vous ne laiffez pas d'en
atrendre une de moy . Je n'ay
cependant autre choſe à vous
apprendre que ce que celles
qui font veritables vous en
ont rapporté ; car il y a un
certain ordre , & de certains
faits qui doivent eſtre ſemblables
dans toutes les Relations
, à moins qu'elles ne
foient fauffes ; mais il y a
fouvent mille petites particularitez,
aufquelles ceux qui
ont mefme efté témoins de
cé qu'ils écrivent , ne pren
304 MERCURE
nent pas toûjours garde , &
ce font ces particularitez qui
jointes à un détail fort exact,
& à beaucoup de choſes dont
les unes ont efté omifes dans
une Relation , & les autres
dans une autre , compofent
celle que vous allez iire . Vous
la trouverez même beaucoup
plus ample dans fon commencement
, puis que je remonte
plus haut que n'ont
fait les autres Relations .
Le 16. Novembre dernier,
M' l'Ambaffadeur & Mada
me l'Ambaffadrice , aprés
avoir entendu la Meffe à
GALANT 205
Storta , petit Village à huit
milles de Rome , en partirent
fur les onze heures du
matin , avec tout le grand
équipage dont je vous donneray
le détail dans la fuite
de cette Relation . Ils allerent
depuis Storta jufqu'à Pontemole
, dans les Litieres de
Monfieur le Grand Duc. Mr
l'Ambaffadeur receut dans
ce dernier lieu un Courier
de M le Cardinal d'Eftrées ,
& il apprit dans ce mefme
temps que M le Cardinal
Madalchini arrivoit avec
trois Caroffes à fix chevaux;
Decembre 1687. Cc
>
306 MERCURE
pour luy faire cortege , &
que ces Caroffes eftoient remplis
de perfonnes de qualité .
Ce Cardinal & MⓇ de Lavardin
mirent pied à terre. Ils
s'embrafferent , & fe firent
des complimens reciproques.
Ces complimens n'eftoient
pas encore finis lors que M
le Cardinal d'Eftrées arriva
avec un cortege de fix Caroffes
à fix chevaux . M l'Abbé
de Gefvres Protenotaire Participant
,& M® l'Abbé d'Hervault
, Auditeur de Rote ,
eftoient avec luy.M_leCardinal
d'Eftrées fe feroit rendu
GALANT 307
plûtoft auprés de M l'Ambaffadeur
mais il avoit efté
le matin à l'Audience de M
leCardinal Ciboice qui avoit
retardé fa fortie de Rome de
plus de deux heures . Cette
Eminence & M de Lavardin
s'embrafferent, & fe firent les
complimens qu'il eft aiſé de
s'imaginer . Les Gentilshommes
qui accompagnoient les
deux Cardinaux , eftoient
d'une propreté à laquelle on
pourroit donner encore un
nomy plus avantageux
, &
leurs livrées pouvoient paffet
pour belles . Les Caroffes da
Cc ij
308 MERCURE
IS
tous les Reprefentans s'é
' toient auffi rendus au mefme
lieu de Pontemole ; fçavoir
ceux de M' le Commandeur
Sachetti , Ambaffadeur de
Malthe ; de M les Envoyez
de Venife , & de Savoye , &
de Mles Reſidens d'Angleterre
, & de Portugal . M
l'Ambaffadeur d'Espagnen'y
envoya point , parce qu'il eft
incognito dans Rome ; mais
la maniere dont il en ufa aprés
l'Entrée de M de Lavardin
, fait
ré l'honnefteté
de fon procedé , fa
magnifique galanterie, s'il eft
1
1
GALANT. 209
permis de parler ainfi , & la
parfaite intelligence qui eft
entre l'un & l'autre Ambaf
fadeur. Entre tous les Caroffes
dont je viens de vous parler
qui fe rendirent à Pontemole,
tous à fix chevaux , &
avec quelques Domestiques
de ceux qui les avoient envoyez,
on y trouva auffi ceux
de M le Duc de Bracciano ,
de M' le Prince de Belmonte,
& de plufieurs autres perfonnes
attachées à la France
par affection , ou autrement.
On appelle à Rome Nationaux
ceux qui font dans les
310 MERCURE
interefts de quelque Souverain
, qu'on regarde comme
toute la Nation qui cft foûmife,
au Prince dans lest interefts
duquel ils font. Les
Caroffes de M. l'Abbé de
Gefvres,Fils de M le Duc de
Gefvres , premier Gentilhom
me de la Chambre de Sa Majefté
, & Gouverneur de Paris ,
& celuy de M.l'Abbé d Hervault
eftant arrivez pour aug
menter le cortege , & tous les
complimens de ceux qui devoient
accompagner M
Ambaffadeur eftant finis ,
on commença une nouvelle
GALANT. 311
marche à Pontemole , à la
veuë d'une foule extraordinaire
du peuple des environs,
& de Rome mefme , que la
curiofité, & l'obligeant defir
de revoir un Ambaffadeur
de France dans l'Eftat Ecclefiaftique
, avoient attiré
jufqu'en ce lieu-là . Nefoyez
pas furpriſe , Madame , ſi je
me fais fervy du mot de nouvelle
Marche
, c eft parce qu'il
s'en eftoit déja fait une depuis
Storta jufqu'à Pontemole
, & mefme affez reguliere
pour donner au peuple,
fans autre accompagnement
,
312 MERCURE
;
lefpectacle d'une magnifique
Entrée mais il en fallut
changer l'ordre à Pontemole,
afin de joindre à la nombreufe
& fuperbe fuite de Mª
l'Ambaffadeur , tout ce qui
eftoit venu de Rome pour
l'accompagner . Je vous décriray
lordre de cette Marche
, quand je vous auray appris
deux chofes qui de.
vroient eftre renduës publiques
à toute la terre , & qui
marquent la justice & la prudente
prévoyance du Roy ,
ainfi que la regularité avec
laquelle M de Lavardin execute
GALANT 313
cute les ordres de ce Monarque
, & l'exacte application
fouffrir qui
qu'il a à ne rien
fout
luy puiffe eftre contraire . În
le pria d'agréer qu'on dornaft
un vieil habit de fes li
vrées à un malheureux Banny
, qui defiroit rentrer dans
Rome par ce moyen , qu'il
regardoit comme une choſe
qui devoit le mettre à couvert
de toutes fortes d'infultes
. M l'Ambaſſadeur voulut
eftre pleinement & ſeurement
informé de quoy cet
homme banny eftoit co
ble , parce que ſi c'euſt eſté
Decembre 1687.
coupa-
Dd
314 MERCURE
1
un cas fortuit , & digne
de grace , il auroit pu en ful
vant la bonté de fon natu
rel , fe fervir des Privileges
que les Ambaffadeurs de
France ont merité du Saint
fceu
que
Siege mais ayant
c'eftoit un Affaffin , il fit de
grands reproches à ceux qui
luy avoient fait cette deman
de , & fit dire à cet homme ,
Que s'il mettoit le pied dans le
lieu de fa Jurifdiction , il l'en
feroit chaffer. Il arriva encore
une autre affaire qui a fait
connoiftre que le Roy ne
veut rien qui ne foit juſte ,
GALANT
215
& qu'on ne peut
furprendre
MPAmbaffadeur . Il s'ap .
perçeut en voyant défiler
les Caléches & les Mulets
qui portoient fon équipage ,
qu'il y en avoit deux ou trois
qui
n'eftoient point à luy ,
& il voulut fçavoir la cauſe
de cette
augmentation de
fuite . Il apprit que ces Mulets
chargez de Bagage appartenoient
à quelques Marchands
François qui preten
doient les faire paffer francs .
Il les obligea aufli- toft de fe
retirer, en les traitant comme
ils le meritoient pour la frau-
Dd ij
316 MERCURE
de qu'ils vouloient commettre
, & fit connoiftre qu'à l'égard
des Douaniers il n'avoit
aucun deffein d'abufer des
franchiſes dont joüiffent les
Ambaffadeurs de Sa Majesté,
& qu'on le verroit toûjours
auffi délicat là- deffus , que
ferme à foûtenir les droits
de la Couronne de France .
Je viens à l'ordre de fa Marche
qui ſe fit de la maniere
fuivante.
Cinquante Gentils - hommes
à
la
tefte , & marchoient fix à fix .
Quinze Caléches paroifcheval
eftoient
a
GALANT. 317
foient enfuite qui eftoient'
conduites chacune par un
homme , & dans lefquelles
eftoient trente Gentilshommes.
On voyoit aprés, vingt- trois
Chariors de Bagage appellez
Stangues par les Italiens , &
conduits de mefme Il y avoit
encore du monde dans
cinq de ces Chariots .
Deux Suiffes de M l'Ambaffadeur
, de ceux qui doivent
garder la porte de fon
Palais à Rome .
Un Domeftique de M
l'Ambaffadeur allant & ve
Dd iij
318 MERCURE
nant à cheval , pour faire obferver
l'ordre de la Marche .
Quarante Chevaux de bafts
bien
chargez..velall
Vingt Mulets avec de riches
couvertures aux Armes
de
M'I'Ambaffadeur.o
Un autre Domeſtique allant
de tous coftez comme
le premier pour faire mareher
en ordre. Ano
Un Sous-Ecuyers anlay
Quatre Attelages de che
vaux pommelez.
Deux Attelages del che
vaux noirs , les uns & les
autres menez par des Palfre
niers.
GALANT (319)
Quinze
Caléches
.
Un Carroffe à huit che-
Vaux.bamu
zo st
Un autre Carroffe à fix
chevaux .
Deux Littieres . Toutes ces
Voitures eftoient remplies
des Officiers de leurs Excellences
, de plufieurs Secretaires
, d'un Medecin , de deux
Chirurgiens , de pluſieurs
Valets de Chambre de quatre
Tailleurs , & des Filles
qui fervent Madame l'Ambaffadrice.
A zus
Un Ecuyer. alion
Deux Trompettes .
Dd iiij
320 MERCURE
Vingt Pages bien montez
& en habit de Campagne
,
ayant des Chapeaux bordez
de plumes blanches, des boutons
d'orfevrerie, & desHouf
fes rouges bordées d'argent.
Aux deux coftez des Car
roffes , des Caléches , des Litieres
& des Pages que je
viens de vous marquer , étoient
quarante à cinquante
Eftafiers
, auffi fort proprement
veftus en habit de
Campagne .
Un grand Carroffe enballé
, tiré par huit chevaux
gris de fouris,
GALANT 321
Deux autres à demy defemballez
.
Un grand Carroffe doré.
Le Carroffe de M le Cardinal
d'Eftrées dans lequel
eftoient Madame l'Ambaffadrice
& Mademoifelle de
Lavardin avec M le Cardinal
d'Eftrées dans le fond
au milieu d'Elles . M l'Ambaffadeur
eftoit dans l'autre
fond vis à vis de Madame de
Lavardin, & avoit M' le Cardinal
Madalchini à cofté de
luys M de Gefvres eftoit à
la portiere la plus proche de
leurs Excellences
, & M
722 MERCURE
d'Hervault à l'autre portiere.
Ce Carroffe eftoit attelé de
huit chevaux , & entouré
d'un grand nombre d'Offi
ciers Domeftiques à cheval ,
parmy lefquels eftoient ceux
de M le Cardinal d'Eftrées
qui eftoient tres bien montez
.
Cinq Caroffes de Mle
Cardinal d'Eftrées , remplis
de Gentilshommes.cored
Trois de M le Cardinal
Madalchini
, auffi remplis de
Nobleffe.REAS
Les Caroffes des Ambaſſadeurs
, Envoyez , & Refidens
GALANT: 323
dont je vous ay déja parlé ,
ainfi que ceux des Princes
Romains, & des autres perfonnes
affectionnées à la
France .
Il y avoit plus de deux
cens Eftafiers depuis la tefte
jufqu'à la queue , de tout ce
qui compofoit cette mar
che .
ple
alle Elle dura deux petites
heures , & fe fit depuis Ponremole
jufques à la porte del
Popolo , au milieu d'un peuextraordinairement
nombreux
, & d'un double rang
de Caroffes , remplis de per324
MERCURE
fonnes de qualité . La foule
fe trouva encore plus grande
dans Rome , toute la Ville
ayant voulu voir cette Entrée
qui fe fit lentement avec un
ordre admirable , & beaucoup
de modeflie . Jamais le
Peuple Romain ne s'eftoit
trouvé faify de tant de joye ;
auffi la fit- il connoiftre par
des acclamations continuel
les.
O
En arrivant au Palais Far
nefe , y vit les Armes
du Pape , du Roy , & de M
l'Ambaffadeur , que Son Excellence
y avoit fait arborer.
CALANT. 325
Tous les Gentilshommes qui
avoient accompagné M
l'Ambaffadeur , fe rangerent
à droit & à gauche dans la
Place , pour faire honneur au
Cortege , & pour faire entrer
le Bagage , & plufieurs
environnerent le Palais . Son
Excellence fit faire encore
une nouvelle vifite du Bagage
avant qu'on le déchargeaft
, afin de voir de nouveau
s'il n'y avoit rien qui
deuft quelque choſe à la
Doüane. M' de Lavardin fut
à peine entré dans le Palais ,
qu'il vint deux Gentilshom326
MERCURE
mes de M l'Ambaffadeur
d'Efpagne, l'un pour le complimenter
, & l'autre pour
rendre en mefme temps les
mêmes civilitez à Madame
l'Ambaffadrice . Il receut auffi
des complimens de tous les
Miniftres Etrangers . M le
Cardinal d'Eftrées le traita le
foir à Soupé , & le lendemain à
Difné , avec toute fa Maifon ,
dans le Palais Farnefe . Ce fut
avec une magnificence extraordinaire
. Dés le foir de
fon arrivée cette Eminence
fitapporter dans la Galerie de
ce Palais , par cent cinquante
GALANT 327
Officiers , un regale de tout
ce qu'on peut trouver de plus
exquis en Italie . Mle Cardinal
Madalchini, & M. l'Ambaffadeur
d'Efpagne luy en
envoyerent
auffi le lende
main , & ils furent tels, qu'il
eft plus facile de fe les ima
giner que de les décrire,
M
l'Ambaffadeur tient une
grand' Table matin & ſoir.
Toute fa fuite , quoy que
tresnombreuſe
, vir avec un
ordre , & une fagelle qui édi
fie tout le monde . On fait
la Priere le matin , & on dit
tous les jours plufieurs Mef328
MERCURE
fes au Palais , où tous ceux de
la Maiſon font obligez d'affifter
, ainſi qu'à la Priere du
foir. Il eft défendu de s'éloigner
du Quartier fans permif
fion ,& on prend tout le foin
imaginable pour faire connoiftre
la
Justice regne
par tout où , Sa Majeſte a
quelque pouvoir,
que
Voicy un autre Air nouveau
que vous ne trouverez
pas moins beau que le
premier
.
1
U.
329
ril n'eft
>
il a tant
rfenfible.
loin de
Decembre 1687 .
me ,
&
cepenaime.
dant
le
328
fes au
la Ma
fifter
foir. Il
gner c
fion ,
imagi
noiftr
par to
quelq
Ve
GALANT. 329
A
AIR NOUVEAU .
A Quifaitbien aimer il n'eſt Α
rien d'impoffible
,
Tircis a tant perfeveré,
Il s'efl plaint tant de fois , il a tant
Soupiré ,
Qu'il a rendu mon coeurfenfible.
Te languis quand il est loin de
moy ;
Lors que je le revoy
Mon plaifir eft extrême,
Iamais je n'aimay rien , & cependantje
croy.
Que c'est ainsi qu'on aime.
Le Roy a donné pendant
tout l'Advent , & le jour de
Noël , l'exemple qu'il a cou
Decembre 1687. Ec
330 MERCURE
tume de donner à toute fa
Cour dans les temps
votion , & Sa Majeſte a louvent
entendu les Predications
du Pere de la Rue , Jefuite,
qui a prêché à Verfailles
avec beaucoup de zele ,
d'érudition & d'éloquence .
Quand on fatisfait des Auteurs
auffi delicats que ceux.
qui l'ont écouté pendant
trois ſemaines , on doit avoir
un merite que l'envie eft forcée
de refpecter.
les temps de de-
Les mouvemens font grands
dans un Empire , lors qu'on en dé- »
poffede le legitime Souverain. C'eſt
GALANT 331°
On tient
ce qui vient d'arriver dans l'Empire
Othoman , où le Grand Sei
gneur a efté dépoffedé.
qu'avant que de le faire,o
de le faire,on envoya
demander par écrit au Muphti , fi
on pouvoit chaffer du Trône un
Sultan , qui bien loin d'étendre ſes
Etats , n'alloit jamais à la Guerre ,
& qu'il écrivit au bas, Que cela fois
fait, qui eft leur maniere de répondre
. Sur l'avis de l'approche des
Révoltez,il crut qu'on refpe &teroit
en luy le Sang Othoman , s'i n'en
reftoit plus que luy , & il ordonna
au Boftangi - Bachi de faire étrangler
fes Fils & fon Frere ; à quoy
le Boftangi répondit : Tu n'es plus
en pouvoir de me commander , ny
may obligé de t'obeir. Le Sultan tour
en colere vouloit que les Eunuques
Noirs l'étranglaffent , & voyant
Ec ij
332 MERCURE
qu'ils méprifoient fes ordres, il tira
fon Cimeterre & en bleffa quelques-
uns. On affeure que le Vifir
Solyman', & Ibrahim fon Prede-
*ceffeur relegué à Rhodes, ont efté
étranglez , auffi bien que le Caimacan
, & quelques- uns des principaux
Officiers de la Porte , par les
ordres de Siaoux Pacha , qui eft
prefentement Grand Vifir , & qui
avoit marché à Conftantinople à
la tefte de l'Armée. Le Prince Solyman
, Frere du Grand Seigneur
dépoffedé , alefté mis fur le Trône,
fans qu'un fi grand changement
ait caufé le moindre defordre dans
la Ville , les Boutiques n'y ayant
pas efté fermées un moment. La
dépense pour les Femmes & les
Chiens montoit à quinze millions , ◄
& on l'a reduite à trois. Le nou
势
GALANT 333
veau Sultan a promis qu'il fe mettroit
à la tefte de l'Armée ; &
Mahomet IV. ayant efté arreſté
avec fes Enfans , il a dit que puis
qu'il avoit épargné fa vie, il épar
gneroit auffi la fienne , & le tiendroit
feulement prifonnier pendant
tout fon regne , comme il lavoit
tenu pendant tout le fien. Une
auffi grande affaire que celle -là
merite un ample détail , & comme
il eft impoffible de le donner qu'aprés
des éclairciffemens qu'on ne
peut encore avoir , je fuis obligé de
le remettre au mois prochain.
Je vous parleray en ce temps - là
du Mariage de Mademoiſelle de
Bellefon avec M. le Marquis du
Chatelet & de celuy de M. le
Comte de : Florenfac avec Mademoiſelle
de Senneterre , du Cou334
MERCURE
ronnement du Roy de Hongrie,
& des Benefices donnez par le
Roy.
Je vous envoye le Chevalier à
la Mode, & la Defolation des Ioueufes
, qui ont fait tant de fois le divertiffement
de tout Paris , & que
le freur Guerout , Libraire dans la
Court- neuve du Palais , commence
à debiter. Je fuis , Madame ,
voftre , & c.
A Paris , ce 31. Decembre 1687.
1
De l'Imprimerie de C. Guillery.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères