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1687, 08 (partie 2, Ambassades de M. le comte de Guilleragues et de M. Girardin auprés du Grand Seigneur) (Lyon)
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EX BIBLIOTHECA
AUGVSTINIANA
LVGDUNENSI
MDS
C C A 801985
first
.

7233
fico faite
en 196.7
801085
Ambassades.

AMBASSADES
801085
801085
DE M. LE COMTE
DE
GUILLERAGUES
ET DE M.
GIRARDIN
auprés du Grand Seigneur.
AVEC PLUSIEURS PIECES CURIEUSES
tirées des Memoires de tous les Ambaffadeurs
de France à la Porte, qui font connoiftre
les avantages que la Religion , & rous
les Princes de l'Europe ont tiré des Alliances
faites par les François avec Sa Hauteffe ,
depuis le Regne de François I. & particu
lierement fous le Regne du Roy , à l'égard
de la Religion ; enfemble plufieurs Defcriptions
de Feftes , & de Cavalcades à la maniere
des Turcs , qui n'ont point encore efté
données au Public, ainfi que celle des Ten-
HER Grand Seigneur.
LYO
BIBLI
ˋ
OTHEQUE
DE
LA
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY ,
Merciere au Mercure Galant .
rue
M. DC. LXXXVIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.

LE
LIBRAIRE
au Lecteur.
' USAGE du Thé , du
Caffé & Chocolat , eft
• fi pratiqué en Europe
depuis quelques années par fon
utilité , & nous avons une obligations
particuliere au Sçavat Mon
fieur de Blegny , Confeiller Medeçin
Artifte ordinaire du Roy & de
Monfieur, & prepofé par ordre de
Sa Majesté à la recherche & verification
des Nouvelles decouvertes
de Medecine à Paris , d'avoir
mis en lumiere un Livre qui traite
de l'ufage que l'on doit faire de
ces boiffons de leurs utilitez ; que
je croy eftre obligé de reiterer que
ce Livre fe vend à Lyon , chez le
Sieur Amaulry pour 30. fols relié,
"
L'on donnera à l'avenir le Mercu
re Galant regulierement tous les
Mois le 6. & 7. Iours ceux qui vou
dront que l'on leur envoye auront
Join de faire payer par avance. 3.
où 6. Mois , & affranchiront les
Ports de Lettres. Le prix fera touiours
de 20. fols chaque volume que
l'on fournira.
L'on recommencera à diftribuer
le fournal des Sçavans fans faute
la Semaine d'aprés la S. Martië.
LIVRES
E
NOUVEAUX
dus Mois d' Acuft 1687.
Sfais de Morale & de Politique
, où il eft traité des
Devoirs de l'Homme confideré
comme particulier & comme
vivant , en focieté de l'origine
des focietez civiles , de.
l'Autorité des Princes & du.
Devoir des fujets , 12.2.v.30.f.
Ambaffades de M. le Comte
de Guilleragues & de Monfeur
Girardin auprés du
Grand Seigneur avecplufieurs.
Pieces curieufes , tirées desi
Memoires de tous les Ambaffadeurs
de France à la Porte
qui font connoistre les avantages
que la Religion , & tous
les Princes de l'Europe ont tiré
des Alliances faites par les i
François avec Sa Hauteffe,de-.
puis le Regne de François I. & :
particulierement fous le Regne:
du Roy , à l'égard de la Religion
; enfemble plufieurs Def
criptions de Feftes , & de Cavalcades
à la maniere des
Turcs , qui n'ont point encore
efté données au Public , ainfi
celle des Tentes du Grand
Seigneur,
que
a .3
Philofophia vetus & nova
Colbert , 12.6.v.9.liv .
Le Code du Confeil ou Reglement
concernant la procedure
du Confeil Publié le 20
luillet 1687. in 24.15.f.
Oraifons Funebre de Monfeigneur
le Prince , par le R.P.
Bourdalouë prononcé en 1687
in 4. 30. f.
Remarques fur la Langue
Françoife de M. de Vaugelas ,
utiles à ceux qui veulent bien
parler & bien écrire , nouvelle
édition revûë & corrigée avec
des Notes par M. de Corneille
de l'Academie Françoiſe , 12.
2. vol. 4 liv . liv . 1o. fols .
Le Malheur de l'Amour , où
Leonord d'Yvré , 12. 30. fols .
Difcours fur les Anciens de
M. Loge - Pierre Autheur de
l'Anacreon , 12. 25. f.
Continuation des Effais de
Morale , contenant des Reflexions
Morales fur les Epîtres
& Evangiles depuis le Dimanche
de l'Octave de Pâque jufqu'au
dixiéme Dimache,aprés
la Pentecôte , par M. Nicole ,
12.2.V. 5.l.
Vnité de l'Eglife où refutarion
du Siſteme in 12.50 . f.par
M. Nicole.
L'on continue à diftribuer
les Obfervations des . Fiévres
de feu M. Spon , troifiéme édition
, 12. 20. f..
Le Voyage de M. le Chevalier
Chardin , en Perfe & aux
Indes Orientales par la Mer
Noire & par la Colchide , qui
contient le Voyage de Paris à
Ifpahan avec 18. grandes figures
en taille douce, 12. 2.v. 4.1 .
Toutes les oeuvres de M.Varillas
fe diftribuent chez le
Sieur Amaulry , à Lyon , Sçavoir
,
Hiftoire de Charle - Neuf ,
in 4.2 . v. 12.1.
in
V.
Idem in 12. 3. vol. 3. 10.
Hiftoire de François premier
4.2 . vol. 12 · ·
Idem in 12. 4.v. 6. l.
Education d'un Prince , 12 .
2. V. 3. liv.
L'Hiftoire des Herefies , in
4. 4. vol. 24.1.
Idem 12. 8. v . 14. liv .
Réponse de M. Yarillas à M
Burnet, in 8.3.1. dans un Mois .
L'Hiftoire de Louis douziéme
, 4. 3. v . 18. 1.
Idem , in 12. 6. vol. 11.1..
AMBASSADES
A
CONSTANTINOPLE .
'IGNORANCE & la fa-
Lcilité des Peuples
à prendre toutes les
impreffions qu'on leur veut
donner , jointes à l'artifice
malicieux des Politiques , &
à la jaloufe envie des Princes
qui font blefiez de l'éclat de
la gloire des Monarques leurs
voilins , font fouvent caufe
A
BE
LYON
203#1835**
2 AMBASSADES
4
des bruits qui fe répandent au
defavantage des Grands Sou
verains , touchant les chofes
mefmes dont ils devroient
recevoir par tout autant de
louanges , qu'ils en reçoivent
de ceux qui aiment à rendre
juftice. Auffi femble - t - il
eftre impoffible que le monde
entier fuft , ou malicieux ,
où aveugle , quand ces puiffans
& pieux Monarques travaillent
pour les intereſts du
Ciel , & que mefme toutes les
Nations Etrangeres tirent
d'heureux avantages d'une
Alliance qui femble n'avoir
efté contractée que pour leur
utilité , & qui est fort éloiA
CONSTANTINOPLE.
3
gnée d'avoir aucun des motifs
dont ils veulent que le
Public foit perfuadé. Cependant
ce quileur eft le plus glorieux
, eft le plus empoisonné
par la malice , & par l'envie,
Lenom de Turc ayant quelque
chofe qui effraye les Peuples
, & qui attire leur indignation
& leur colere , on
leur fait croire aifément que
des Alliances avec des Infidelles
& des Barbares , font
des chofes que l'on fe doit
reprocher. On en préfuppofe
qui produifent des effets tresdefavantageux
à la Chreftienté
, bien que le contraire foit
connu de toutes les perfon-
A 2
4
AMBASSADES
nes qui ont un peu de difcernement
, & l'on parle enfuite
de l'Alliance du Roy avec la
Porte , comme fi ce Monarque
y avoit feul des Ambaſſadeurs
, & que fon Alliance
fut d'une autre nature que
ces des autres . Il eft viay
que chacun eftant confideré
àla Cour des Ottomans felon
fa puiffance , & les Turcs ne
regardant tous les Souverains
que felon le bien ou le mal
qu'ils leurs peuvent faire , le
Roy y doit estre en grande
confideration . Joignez à cela
que l'Alliance des Rois de
France avec la Porte eft fort
ancienne , & que pendant un
A CONSTANTINOPLE . 5
tres - grand nombre d'années ,
toutes les Nations de l'Europe
ont eu recours à la Baniere
de France pout trafiquer dans
toute la Turquie. Elles en ont
mefine encore befoin quand
elles font en guerre avec Sa
Hautefle ; & c'est par cette
raifon que les Venitiens continuent
prefentementen
Turquie
le mefme commerce
qu'ils pourroient faire s'ils
joüiffoient d'une pleine Paix .
Toute l'Europe n'a pas feulement
tiré de grands avantages
pour fon Commerce
de l'Alliance de nos Rois
avec la Porte ; mais cette
Alliance a cfté tres- utile à la
A
3
AMBASSADES
Religion depuis le regne de
François I. Le Roy qui l'a
trouvée faite par ce Monarque
, & renouvellée par tous
les Rois qui ont regné aprés
luy , a cru devoir faire la même
chofe pour le bien de toute
la Chreftienté , & pour l'avantage
de la Religion Catholique,
& comme tout fleurit,
& prend de nouvelles forces
depuis qu'il a pris le foin
de gouverner fon Royaume ,
& que ce qui eft avantageux à
l'Etat & même à l'Europe entiere
, reçoit toûjours de l'accroiffement,
tous les Ambaffadeurs
qu'il a eus à la Porte, ont
non feulement renouvellé les
A CONSTANTINOPLE .
anciennes Capitulations, mais
ils en ont encore obtenu de
nouvelles en faveur du Commerce
& de la Religion. Cela
n'a pas empêché que ce Prince
n'ait fourny des Troupes
à l'Empereur , avant que fes
armes victorieufes euffent fait
apprehender des fecours qui
auroient donné un nouvel
éclat à la réputation qu'il s'étoit
faite. La Bataille de Saint
Godart en eft une preuve . Ses
Troupes en revinrent avec
trop de gloire, & en ont trop
acquis depuis ce temps - là ,
pour avoir fujet de croire
qu'on leur laifferoic quelque
occafion de l'augmenter.
A
4
8 AMBASSADES
ceux mefmes
Puifque j'ay commencé à
vous parler de l'Alliance des
Rois de France avec la Cour
Ottomane , je vais vous entretenir
de ce que la pluſpart
de fes Monarques ont fait , &
de ce qu'a fait le Roy . Cen'eſt
pas qu'il n'air efté traversé à
la Porte
Porte par ceux me
qu'il y obligeoit tous les
jours , & que dans le temps
qu'on cherchoit à condamner
une Alliauce dont on tiroit
tant d'utilité , le Grand
Vilir ne refufalt le Sopha a
l'Ambaffadeur de France . Cela
marque le peu de penetration
des Peuples , puifque
le Roy ne pouvoit donner
A CONSTANTINOPLE . 9
la
le mouvement aux affaires de
porte pendant qu'il y eftoit
brouillé , & qu'on refuſoit à
fon Ambaffadeur
ce qu'on avoit
accordé à ceux de tous
les Rois fes Predeceffeurs. La
bonté paternelle de Sa Majefté
pour toute l'Europe
l'empacha alors d'en venir à
une rupture entiere . Plufieurs
Nations avoient recours à fa
baniere , pour continuer leur
Commerce. Les Lieux Saints
avoient befoin qu'il les protegeaft
ainfi que beaucoup
de Monafteres , & tous les .
Chreftiens qui font en Turquie
avoient tout à craindre ,.
Gun Prince Chreftien ne:
A 5
ΤΟ AMBASSADES
fuft demeuré Allié de la Porte
, pour leur donner fa
protection
. Tandis
que le Roy
fait tant de bien à l'Eglife , &
à l'Europe , on ferme les yeux
fur tout ce qu'une genereufe
pieté luy fait faire , & on le
blâme de ne pas donner
un
fecours qu'on ne veut point
recevoir. Cependant ce Monarque
à la bonté de ſouffrir
que les Volontaires François
groffiffent toutes les Armées
qui combattent contre les
Infidelles. Je ne dis point de
quelle utilité ils font dans
ces Armées ; les François font
connus par tout , mais on fçait
diftinguer aujourd'huy la va-

A CONSTANTINOPLE . 17 .
leur & l'experience de ceux
qui ont appris l'Art de la
Guerre fous LOUIS LE
GRAND. Dans le mefme
temps que Sa Majefté protege
tous les Chreftiens en Turquie
, & que les Volontaires
François expofent leur vie
dans toutes les Armées qui
s'opposent aux deffeins des
fiers Ennemis de noftre Religion,
ce Prince voulant employer
tous les momens que
luy procure la paix qu'il a
donnée à l'Europe , cherche
une troifiéme maniere de faire
triompher l'Eglife , & détruit
dans fes Etats une Herefie
, qui loin d'avoir efté a12
AMBASSADES
1
batuë depuis plus d'un Siecle
qu'on avoit toûjours travaillé
à la détruire , n'avoit jamais
reçû nulle atteinte qui la
menaçaft de fon entiere rui
ne , que depuis le regne de
Louis XIV. Si ce Monarque
en a triomphé , & s'iľa, protegé
les Chreftiens en Turquie
, ces avantages qu'il a
remportez pour la gloire de
l'Eglife , ne font deus qu'à fa
conduite.. On a voulu traverfer
ce qu'il a fait en France
pour la Religion , par des :
Ligues , qui luy ſuſcitant denouvelles
Guerres , l'auroient
empêché d'agir , & il n'eft:
rien que l'on n'ait mis en ufaA
CONSTANTINOPLE . 13
ge pour le brouiller avec ba
Hauteffe pendant les démêlez
qu'il avoit à Conftantinople
pour le Sopha ; ce qui auroit
attiré la ruine des Lieux
Saints , avec celle de toutes
les Eglifes qui font en Turquie
, & d'un nombre infiny
de Chretiens , la Religion
devant aux Rois de France depuis
François I. toute la protection
qu'elle a trouvée dans
les Etats du Grand Seigneur ,
laquelle a efté de beaucoup
augmenté fors le regne de Sa
Majellé , comme je pretens
vous le faire voir. Cependant
je croy devoir vous apprendre
pourquoy le Grand Vi14
AMBASSADES
zir demeura fi long - temps
fans terminer l'affaire du Sopha
qu'il eftoit preft d'accorder
, & qui n'avoit jamais efté
refufé par les Vizirs fes Predeceffeurs.
Voicy les termes
d'une Lettre qu'il fut écrite
alors par une perfonne digne
de foy.
Le Vizir , quoy qu'avec peine ,
fembloit s'y refoudre , mais les Nations
Etrangeres , jaloufes des profperite
de la France , dont elles n'avoient pû
empefcher les Conqueftes , firent leurs
efforts pour empefcher que l'Ambaſſadeur
n'euft une Audience qu'ils
defefperoient de pouvoir obtenir
de la mefme maniere , & qui le
mettoitfifort au deus d'eux. Ils employerent
pour cela tous les moyens
imaginables , & firent entendre au
A CONSTANTINOPLE . 15
Vizir , que le Comte de Guilleragues
n'avoit point d'ordre de l'Empereur
fon Maistre de demander le Sopha ;
qu'il agiffoit de luy- mefme , & defon
feul mouvement ; que fi la France
avoit eu unpareildeffein elle ne l'euft
pas envoyéavec unfeul Vaiſſeau , com .
me elle avoit fait , & que tous les
autres Ambaffadeurs eftant toûjours
venus accompagne de quatre ou cinq
autres , dans un temps que le Roy n'avoit
prefque point de forces maritimes
, il n'y avoit pas d'apparence que
maintenant qu'il eft fi puiffant par
Mer,&par Terre , il envoyaft demander
le Sopha avecfi peu d'appareil.
Le Réfident d'une Puiffance
étrangere que je ne veux
point nommer, & qui eftoit alors
à la Porte , affuroit , que le Roy ne
fongeoit qu'à entretenir une bonne
correspondance avec le Grand Seiz
gneur, & qu'il en pafferoitpar tout où
16 AMBASSADES
te Vizir voudroits que toute l'Europe
fe liguoit contre luy , & qu'il n'avoit
garde de commencer une Guerre où il
ne pouvoit employer que des efforts
impuiffans , eftant affez empefché à
refifter àfes Ennemis de delà.
Toutes ces raifons perfuaderent
le Vizir, dont l'orgueil
ne conſentoit qu'avec peine à
accorder un honneur que fes
Predeceffeurs n'avoient jamais
difputé , & qui d'ailleurs.
voyoit à craindre pour fa tefte
s'il ne foutenoit pas ce
qu'il avoit entrepris , la politique
des Ottomans cftant de
ne ceder jamais rien . Voilà
queleft le caractere de la plufpart
des hommes. Souvent ,
lorfqu'ils croyent agir pour
leurs
A CONSTANTINOPLE . 17.
leurs
interefts & pour leur
gloire , ils travaillent
contre
ces deux chofes. L'orgueil
du
Vizir , luy fait hazarder
non
feulement
d'avoir
la honte de
difputer
inutilement
ce qu'il·
eft enfuite
contraint
de ceder ,.
mais encore de perdre la tefte,
pour ofer mal à propos , expoler
la . Porte à cet affront
& les Princes
qui font agir
leurs Miniftres
à Conftantinople
, y veulent
ruiner le credit
d'un Monarque
, qui s'en
fert autant
pour leurs inte
refts , que pour le fien propre.
Ainfi le chagrin
qu'ils
ont de luy devoir
quelque
chofe, l'emporte
fur les avan
B
1.8 AMBASSADES
tages qui en reviennent
à la
Religion , & fur l'utilité que
leurs Sujets en reçoivent
. On
luy devroit volontiers
, fi les
obligations
qu'on luy a n'eftoient
pas fi éclatantes
, &
ne fervent pas à faire paroiftre
fa grandeur ; elle bleffe
trop les yeux , & il faut tout
facrifier pour luy porter quelque
atteinte .
Enfin le Miniftre que le
Roy avoit à la Porte y ayant
efté traverfé pendant prés de
cinq années par ceux mefmes
qui publioient avec peu de
vray - femblance comme le
demeflé du Sopha le fait voir,
que ce Prince regloit tous
A
CONSTANTINOPLE. 19.
les mouvemens de cette Cour,
fut accommodé à la gloire
du Roy , & Mr le Comte de
Guilleragues alla à Andrinoples
où il eut audience du
Grand Vifir , & du Grand
Seigneur non feulement avec
de plus grand honneurs
qu'on en fait à tous les Ambaffadeurs
des Teftes couronnées
, mais qui furpaffoient
mefme ceux qui avoient efté
faits jufques alors aux Ambaffadeurs
de France. Je ne
vous fais point icy le dé
tail de toutes les Ceremonies
de ces Audiences , qui s'y font
ordinairement
, parce que je
vous en ay donné une tres-
B. Z
20 AMBASSADES
exacte defcription dans mes
Lettres de ce temps - là. Je
vous diray feulement ce qui
fe paffa de nouveau à la gloire
de la France , & de Mr le Comtende
Guilleragues & les
nouveaux honneurs qu'il receut
comme fi on euft
voulu luy faire connoistre
qu'on luy rendoit avec plaifir
la juftice qu'on luy avoit fi
long- temps deniée .
Les Grands Vizirs avoient
toûjours choify eux- meſmer
le jour qu'il vouloient donner
ces Audiences , & envoyent
dire aux Amballadeurs
d'y venir , d'une maniere
qui approchoit fort du
A CONSTANTINOPLE . ZE
commandement. Le Grand
Vizir envoya prier Mr de
Guilleragues d'y venir le jour
qu'il luy marquoit , en cas que
rien ne l'en empefchaft. Le
Lieutenant General des Spar
his n'avoit jamais efté au devant
d'aucun Ambaffadeur ,
& il alla au devant de luy.
On remarqua mefme que le
Chaoux Bachi n'avoit jamais.
efté fi loin qu'il alla le rece
voir , ny avec une fuite fi
nombreuſe. M, de Guilleragues
cut Audience dans la
Chambre où le Grand Vizir
reçoit Sa Hauteffe , & jamais
on n'y avoit receu
B: 3.
に3
d'Am22
AMBASSADES
>
baffadeur. Le Vizir entra en
mefme temps que luy , quoy
qu'il ait toûjours accoûtumé
de le faire attendre , & le
Café qu'on ne donnoit jamais
aux Ambaffadeurs qu'aprés
que le Grand Vizir l'avoit receu
leur fut prefenté dans
un mefme temps. A l'égard
des Veſtes le nombre fut de
trente , au lieu qu'il n'avoit
toûjours efté que de vingt
ou vingt & une. Quant à
ce qui regarde l'Audience du
Grand Seigneur , Sa Hauteffe
n'avoit jamais efté entierement
decouverte en recevant
un Ambaffadeur , c'eſtà
dire , qu'Elle avoit toujours
A CONSTANTINOPLE . 23
efté à demy cachée dans fon
Trône , & Elle y parut à decouvert
pendant l'Audiance
qu'elle donna à Mª de Guilleragues.
Elle fit plus ; Elle luy
parla & écouta fa harangue
toute entiere , au lieu qu'Elle
ne parle jamais aux Ambaffadeurs
, dont la coûtume
eft de commencer feulement
leur harangue , aprés quoy ils
la donnent par écrit . Les
Ambaffadeurs n'avoient pas
eu le pouvoir jufque- là de
faire entrer plus de trois
perfonnes , & Mr de Guilleragues
eut l'avantage d'étre
accompagné de fept out
huit , fans yulcomprendre
14
AMBASSADES
11
trois Religieux du nombredefquels
eftoit le Procureur
de la Terre-Sainte. Sa fuite.
eut auffi dix ou douze veftes.
de plus qu'on n'en donne:
à celle des Ambaffadeurs .
Toutes ces ceremonies furent
écrites par le Tefcribfar
Emini ou Maiftre. des cere--
monies , pour fervir de reglement
à l'avenir , & M
de Guilleragues demanda.
qu'elles ne fuffent pas feule
ment écrites dans le Ceremonial
, mais auffi dans les Archives
de l'Empire . Sa fuite
eut encore trente veftes à
Audience dans laquelle il
prit . congé du Grand Vifir,
On.
A CONSTANTINOPLE . 25
On ordonna vingt quatre
chevaux & autant de chariots
conduire fon Equipage
pour
à Conftantinople , quoy que
les Ambaffadeurs y doivent
retourner à leurs dépens . Il
obtint prés de quatre-vingts
Commandemens & Barats
ou Lettres de la Porte pour
des marchands François Negocians
au Levant , pour les
Eglifes des Chatholiques qui
font dans les Eftats du Grand
Seigneur , pour les miffionnaires
eftablis en differents
endroits , pour les Eglifes de
Galata , & pour les Religieux
établis au S. Sepulchre & a
Bethleem. Il faut remarquer
C
26 AMBASSADES
qu'outre l'avantage que l'Eglife
& le Commerce reçoivent
de ces nouveaux Commandemens
, il y a d'anciennes
Capitulations qui font
renouvellées de temps en
temps , & que les commandemens
dont il s'agit , en
font ou de nouveaux articles ,
faire
exeou
des ordres pour
cuter ceux aufquels les Officiers
du Grand Seigneur
avoient
contrevenu
en des
lieux éloignez de la Porte.
On voit dans ces anciennes
Capitulations
combien toute
l'Europe eft redevable
à la
Baniere de France dont
toutes les Nations fe ferA
CONSTANTINOPLE . 37
voient , la France feule entretenant
alors un Ambaffadeurà
la porte pour le bien
de tant de Peuples , & pour
empêcher la ruine des faints
Lieux , & les Roix de France
en ayant efté remerciez
par plufieurs Brefs des Papes,
comme je vous le feray voir
dans la fuite. Je ne vous envoye
point les anncienes Capitulations
font imprimées en beaucoup
d'endroits , mais voicy les
Commandemens
obtenus par
Mr de Guilleragues
peu de
temps avant la mort & que
vous ne trouverez pas ailleurs
que dans cette Lettre.
parce qu'elles
C 2
3.8 AMBASSADES
LISTE
DES COMMANDEMENS
obtenus à la Porte par M.
le Comte de Guilleragues
pendant fon fejour à Andrinople.
POVR LE CAIRE.
UN
I.
N Commandement autorifé de
la main du Grand Seigneur
portant que les Marchands de la
Nation Françoife au Caire n'ayent
Pas à payerpour leurs Marchandifes
plus de troispour cent de Douane , &
qu'au cas que les Doüanies pour augmenter
leurs avantages veüillet eftimer
les Marchandifes plus qu'elles
1
A CONSTANTINOPLE . 29
ne valent , ils foient obligede recevoirde
la Marchandise enpayement
au lieu d'argent.
L'avantage de ce Commandement
eft tres- confiderable puifque
les Marchands n'ont plus à
payer que trois pour cent , au
lieu de trente qu'ils ont payé
jufqu'icy.
H.
Un Commandement autorifé de
la propre main du Grand Seigneur ,
pour rendre nul l'accord fait par le
fieur du Seglas Conful du Caire , touchant
le party du Sené qui portoit
chaque année un prejudice tres - confi
derable àla Nation du Caire , avec
défenfe de la charger pour l'avenirde
l'achapt de cette Marchandiſe
& autres contre la volonté des Mar.
chands , de plus de ne pas fe faifir des
Piaftres Levclianes qui viennent fur
C 3
30
AMBASSADES
les Batimens François , & d'en rendre
l'équivalent , en pareille & autres
Monoyes, au prejudice des Negocians
de la Nation Françoife.
Par ce Commandement
la Nation du Caire épargne
huit à dix mille Ecus pour
le party du Sené , & profite
de quatorze pour cent qu'elle
perdroit fur l'échange de fes
Monnoyes.
III.
Un Commandement contre Selim
Kiaia de la Milice du Caire , pour
l'obliger à la reftitution de mille
cinq cens piaftres qu'il a prifes mal
તે propos fur des Bastimens François
arrive à Alexandrie , en vertu
d'une Promeffe du fieur Rohanet
Medecin , qu'il luy avoit arrachée
des mains , & qu'il a mal traité pour
A CONSTANTINOPLE . 3r
avoir porté fes plaintes au Bacha
du Caire , avec ordre s'il fait difficulté
de rendre cette fomme , qu'ils fera
éonduit à la Porte pour rendre com -
pte defon procedé.
Ce Commandement fera
confiderable pour empeſcher
que l'on ne faffe à l'avenir
de femblables avenies aux
François.
IV.
Un Commandement contre les
Cofaires de Barbarie , c'est à dire de
Tunis , d'Alger & de Tripoli , pour
empefcher leurs Pirateries , voulant
entrer dans les Ports , & s'avancer
fous les Fortereffes du Grand Seigneur
pourfe faifir des Batimens François
quiy feront , avec ordre à tous officiers&
agas des Chasteaux quifont
àla Marine , de les défendre & proteger
contre leurs infultes , portant de
C
4
32 AMBASSADES
.
plus que s'il arrive que les Corfaires.
enlevent de ces Baftimens , Marchandifes
& Perfonnes Françoifes , & les
menent dans leurs Ports , ils ayent à
faire rendre lefdits Baftimens , Marchandifes
& Perfonnnes Françoifes
quiferont mifes en libertéfans aucane
contradiction.
Ce Commandement eft
tres fingulier & tres extraor
dinaire , n'ayant jamais efté
accordéjufqu'à prefent , & fera
qu'à l'avenir les Commandans
des fortereffes maritimes
du Grand Seigneur feront
plus vigilans à proteger
les Batimens François , pourveu
que les Confuls ayent
foin de le faire bien valoir.
A
CONSTANTINOPLE . 33
V ..
les
Un
commandement portant que
Françoisfait Efclavesfe trouvant au
Caire , ou à Alexandrie , foient rem .
voyez à la Porte avec leurs Patrons
pour voir examiner la caufe de leur
captivité, & lesmettre en liberté, s'il
ont efté faits Esclaves mal à propos.
Ce Commandement
eft:
auffi d'une grande confideration
pour les Eſclaves Fran--
çois qui fe trouvent dans les
Pays éloignez de la Porte
que leurs Patrons aimeront :
mieux abandonner
que d'entreprendre
un filong Voyage.
VI..
Un Commandement au Bacha dur
Cairepour faire transporter la Na-.
tion Françoife du vieux Fondique
€ vi
34 AMBASSADES
où ils font mallogez , dans un lieu plus
commode prés de la Marine & de las
Doüanne , poury lager plus commodement.
VII.
Une Lettre du Grand Vifir au Bacha
du Caire , pour donner plus de
force auxCommandemens qui luyferontfignificz
Cette Lettre eft pour declarer
la volonté du Grand
Seigneur au Bacha du Caire.
VIII.
Une Lettre d'Itaffan Efende
Kiaia de la Sultane , au mefme Baoba
du Caire , fur le mefme fujet.
POVR SAIDE.
I X.
Un Commandement pour la Nation
Françoife établie à Saide , portant
que les Marchands ne foient point
interrompus ny molefte voulant faiA
CONSTANTINOPLE . 35
re leurs fonctions comme ils ont fait
de tout temps dans deux Chambres
de Frondique où ils demeurent , pretendant
qu'ils font obligez de payer
cinq cens piaftres chaque année
comme on leur a fait payer injuftement
pour leur permettre d'y faire
leurs fonctions , avec ordre au Bacha
prefent , de reftituer les cinq cens
piaftres qu'il a prifes pour ce sujet.
Les Marchands François
avoient toûjours porté cette
fomme chaque année à cauſe
du fervice qu'ils faifoient.
X.
Un commandement par le mefme
Bacha , lequel l'oblige de recevoir
toutes les especes de Monnoyes qui
paffent au trefor du Grand Seigneur,
& ne pas pretendre des piaftres Le.
velianes au lieu d'Aflanes pour le
droit de la Douane , comme il a fait
,
36 AMBASSADES
·par le passé , & qu'il ait à rendre
quatre cens trente piaftres qu'il a
prifes au delà de ce qui luy cftoit dû
pour le droit de la Doüane.
XI
Fr commandement portant que
des François faits Efclaves fe trouvant
dans ledit lieu , foient envoye
à la Porte avec leurs Patrons.
XII.
Vn commandement contre les Cor
faires de Barbarie , c'est à dire de
Tunis , Alger & Tripoly , comme cy
deffus:
XIII.
Vn commandement adreſſe au Baż
cha & au Cadis de Saide pour l'axecution
des Capitulations & des Com -
mandemens obtenus en faveur d'icel
le , tant pour le prefent que pour lepaffe.
XIV ,
Vine Lettre du Grand Vifir an BaA
CONSTANTINOPLE . 37
cha de Saide portant qu'il ait à executer
ponctuellement toutes chofes
conformément aux Capitulations &
aux Commandemens de la Porte.
POVR RAMA.
X V.
Vn Commandement contre le Ba
cha de Gaza lequel , inquietoit les
Marchands François , les obligeant
de prendre de la cendre par force ,
avec défenfe de ne les pas inquieter
à l'avenir en les obligeant de prendre
femblables Marchand fes ou autres
par contrainte , & moins encore de
pretendre une feconde Douane de
leurs Marchandifes ayant payé une
fois à Saide , à Saint Jean d'Arce &
autres Echelles , qui ne font point de
fa dépendance.
POVR ALEP.
XVI.
Vn Commandement contre les.
Corfaires de Barbarie , c'est à dire
38 AMBASSADES
de Tunis , d'Alger & de Tripoli , qui
viendront aux Ports d'Alexandrie,
&c.comme cy- deffus.
XVII.
Vn Commandement portant que
des Corfaires faits Efclaves fe trouvant
aufdits lieux , feront envoyez
à la Porte avec leurs Patrons , comme
cy- deffus .
XVIII.
Vn Commandement adreffé au
Bacha & au Codis d'Alep , pour
l'execution de Capitulations , & de
tous les commandemens obtenus tant
en faveur d'icelles que prefentement.
POVR SATALE' E.
XIX .
Vn Commandement contre les
Corfaires de Barbarie , c'est à dire,
de Tunis , Alger & Tripoly , qui
viendront dans le Port de Satalée ,
& c. comme cy- diffus.
A
CONSTANTINOPLE . 39
XX.
Vn Commandement portant que
les François faits Efclaves fe trouvant
audit lieu , feront envoyez
la Porte avec leurs Patrons , comme
cy-deffus.
XXI.
Vn Commandement adreſſé an
Bacha & au Cadis de Satalée pour
l'execution des Capitulations , & de
tous les Commandemens accordez ,
tant par lepaffé que par le prefent.
POVR LA MORE E.
XXII.
In Commandement contre les
Vaiffeaux de Barbarie , c'est- à-dire,
de Tunis , d'Alger , & de Tripoly , qui
viendront dans les Ports de la Morée
, comme cy- deffus .
XXIII.
Vn Commandement portant que
les François faits Efclaves fe trouvant
audit lieu , foient envoyez à la
40 AMBASSADES
Porte , comme cy- deffus .
XXIV .
Vn Commandement adreffé au
Bacha & Cadis de la Morée , pour
Lexecution des Capitulations , comme
cy- deffus.
POVR L'ISLE DE CANDIE.
XXV.
Un Commandement contre les
Vaiffeaux Corfaires de Barbarie qui
abordent aux Ports de ladite Ifle ,
comme cy.deffus.
XXVI.
Vn
Commandement portant que
les François faits Efclaves fe trouvant
dans ladite Ifle , foient envoyez
à la Porte , comme cy def
Sus.
XXVII.
Vn Commandement qui confirme
le Hoget ou Sentence de la Maifon
que le Sieur de Rouviere poffede à
ila
A
CONSTANTINOPLE . 41
la Canée , laquelle quelques Creanciers
de celuy quila luya venduëpretendent
s'aproprier , fous pretexte
que la Maifon devoit payer & fatisfaire
aux dettes du Vendeur qui
eftoit mort.
XXVIII.
Vn Commandement pour la mefme
Maifon , lequel oblige tous ceux qui
voudront y demeurer , d'en payer un
loüage bonneste , & deffend que des
Bachas & Officiersy logent fans rien.
payer , comme il s'eft pratiqué par le
palles
XXIX.
Vn Commandement au Bacha &
Cadis de ladite Ifle , d'èxecuter pon
Etuellement les Capitulations & tous
les Commandemens accordez , tant
par le paffe que pour le prefent.
POVR L'ISLE DE CHIPRE.
XXX.
In Commandement portant quele
D
42
AMBASSADES
Conful ne foit pas inquieté à l'ave
nir par les Bachas & Cadis de Chipre
qui pretendoient Sept & huit
cens Piaftres de prefens , ayant pour
ce fujet maltraité le Conful & les
Marchands , mais qu'il fe contente
de recevoir à l'avenir ce qui leur
fera prefenté volontairement, &fans
aucune contrainte.
XXXI.
Vn Commandement contre le Muf
felom & le Defterdar de l'Ile de Chipre
, portant qu'ils ayent à ne point
inquieter le Conful , pretendant qu'il
Leur faffe des prefens en qualité de
Conful des Nations Etrangeres , encore
moins de contraindre de recevoir
trois ou quatre Ianiffaires àſaporte,
comme ils pretendoient l'y contraindre.
XXXII.
Vn
Commandement portant que·
les Baftimens François puiffent pren
A CONSTANTINOPLE . 43
dre trente pour cent de Douane lors
qu'ils voudront acheter des Provifions
pour leurs Baftimens .
XXXIII.
Vn Commandement portant qu'aucun
des Officiers n'ait à inquieter les
Reverends Peres Capucins fur ce qui
regarde leurs fonctions.
XXXIV.
Vn Commandement contre Zatir
Mehemmet Bey de Famagouffe , portant
qu'il n'ait pas à s'ingerer du
Conful & du Drogman ; en leur faifant
des menaces , & moins encore
d'empefcher les Baftimens qui voudront
prendre des Provifions dans les
Ports , d'enfortir dehors & defaire
leurs affaires.
XXX V.
Vn Commandement contre les Vaiffeaux
Corfaires de Barbarie , c'està
dire , comme cy-deffus.
D 2
44
AMBASSADES
XXXVI .
Vn Commandement pour l'execu
tion des Capitulations , & de tous les-
Commandemens accordé tant par le
paßé que pour le prefent , en faveur
des Marchands François dans l'ifle
de Chipre.
POVR SMIRNE.
XXXVII..
In Commandement pour Ifaac ,
lacob , David , Termento & Moyfe ,
Cardoffo, Iuifs , qui font fous la protection
de France , portant qu'ils -
ayent à payer la Doüane comme les
François , & jouir des mefmes Privi--
leges.
XXXVIII..
2
Vn Commandement pour Moyfe
Colocaftro, Damis Alvarez , Abraham
Mofe , & Iacob Seftre , Iuifs qui·
fontfous la protection de France , qui
porte qu'ils payeront les droits de ·
Douane de la mefme maniere que les
A CONSTANTINOPLE . 45%
Marchands François .
XXXIX .
Vn Commandement pour Damis
Soria Mole Dias Samuël Ifaac , & -
Samuel Lartri, Marchands Iuifs ,por..
tant qu'ilsjouiront des mêmes Pri
vileges que les Marchands François.
X L..

Vn Commandement pour Samuel !
Bripoto , & David Agiar , Mar--
chands fuifs , portant qu'ils jouiront
des mefmes privileges que lès Marchands
François , & payeront les mêmes
droits de la Douane de la mefme
maniere que lefdits Marchands »
François les payent:
XLI.
Vn Commandement contre les Vaiffeaux
de Barbarie , c'eſt à- dire, com
me cy deffus.
XLII.
Vn Commandement pour l'execu
tion desCapitulations de tous les Coma
D
3
46 AMBASSADES
mandemens accordeZtant par le paſ-
Sé que pour le prefent , en faveur des
François , établis à Smirne.
POVR CHIO ..
XLIII.
Vn Commandement contre les
Vaiffeaux Corfaires qui aborderont au
Port de Chio , portant qu'ils foient
empefched'y excercer leurs pirateries
, entreprenant d'y prendre des
Baftimens François qui fe trouvent
dans les Ports & fous le canon , comme
cy- deffus..
POVR LE VOL.
XLIIII.
Vn Commandement contre Halis
Aga Vaivode , pour luy faire rendre
quatre cents cinquente piaftres que
fon ferviteur luy a mifes entre les
mains les ayant derobées au ficur
Bremont , de mille que le ferviteur
avoit volées , lesquelles furent confef
fées & avouées par ledit Halis Aga...
A CONSTANTINOPLE . 47
&luyfait rendre de plus autres deux
cents cinquante piaftres , que less
Bremont luy avoit preftée..
POVR BABILONE
ET MOVSSOV L..
XLV.
Vn Barat pon Monfieur Piquet ,,
portant qu'il puiffe exercerfon Con
fulat dans les deux Provinces deBagdad
& de Mouffoul.
XLVI.
Vn Commandement pour Monfieur .
Piquet ,portant qu'ilpourra faire du
vindans la Villede Bagdad , & ens
faire venir de dehors fans empefchement.
XL VIL
Vn Commandement pour ledit
Monfieur Piquet , portant qu'il pour
rafaire du vin dans la ville de Mouffoul
, &y en faire venir de dehors
Sans empefchement.
48
AMBASSADES
XLVIII.
Vn Commandement pour le Bas
cha de Bagdad , portant qu'il ait à
confirmerledit Monfieur Piquet dans
le Confulat:
XLIX.
Vn Commandement pourle Bacha
de Mouffoul , fortant qu'il ait a confirmer
ledit Monfieur Piquet dans le-
Confulat
POVR CONSTANTINOPLE.
L..
lès
Vn
commandement portant , que
Marchands François pourront charger
des Marchandifes
à Selivrée
Rodofto , Heradée , Panorme , & autres
échelles pour le porter à Conftantinople
par Caïques fans avoir à
Payer qu'unefeule Dowane, foit à Conftantinople,
foitfur les lieux où ils auront
acheté lefdites Marchandifes.
-LI.
Vn Commandement portant , que
less
A CONSTANTINOPLE . 49
les Baftimens François après avoir
thargé à Conftantinople , voulant
aller charger en d'autres échelles en
deça des châteaux comme Rodofto ,
Selivrée , &c. & hors du Chateau
dans les échelles qui font de la dépendance
du Douanier de Conftantinople
, il ne leur fera fait aucun
empefchement par les Douaniers,
mais qu'on les laiffera aborder so
prendre des Marchandises enpayant
la douane.
LII.
Vn Commandement contre le Mar
rafib , Capigi , Ifakgi , & autres
Officiers qui font dans les échelles de
Selivrée, Rodofto, Panorme & autres ,
portant queles Marchands François
& autres qui iront acheter des Mar
chandifes , ne payeront aucune autre
dépense , excepté une feule Douane,
conformément aux autres Capitulations.
"
E
50
AMBASSADES
LIII.
Un Commandement contre le
Douanier de Conftantinople , lequel
faifoit difficulté de recevoir les fequins
, fcherifs & autres monnoyes
courantes pour le droit de la Douane
duparles Marchands Francois , portant
qu'il ait à l'avenir à recevoir
toutes fortes d'efpeces de monnoyes
qui entrent dans le tréfor du Grand
Seigneur.
LIV .
Vn Commandement portant , que
le Douanier de Conftantinople n'ait
pas à s'ingerer des hardes & Prefens
qui viennent de la Chreftienté adreffée
àl 'Ambaffadeur de France, voulant
les vifiter, & en pretendre le
droit de Douane.
LV.
4
Vn Commandement contre le
Kiaia des Droguistes , portant qu'il
n'ait pas a empefcher la vante des
A CONSTANTINOPLE . SI
Marchandiſes que
les François voudront
vendre à qui il leur plaira,
pretendant les acheter à un prix
plus bas.
LVI.
Vn
Commandement portant , que
ceux qui tirent le droit de Mefeterie
à Galata , n'ayent pas à pretendre
plus de droit que celuy qui fe trouve
écrit dans le Commandement
qui a
eftéfait conformement à ce qui a eftë
fait dans le Regiſtre.
LVII.
Vn Commandement portant , qu'à
l'avenir les Baftimens François n'a
gent pas à eftre retenus trois jours aux
Chafteaux, comme il fe pratiquoit cydevant,
mais qu'ils ayent à être expediez
le mefmejour qu'ils feront arrivez.
LVIII.
Vn Commandement contre les
Vaiffeaux Corfaires de Barbarie qui
aborderont à Conftantinople, portant
E 2
52
AMBASSADES

qu'ayant des prifes Françoifes , feavoir
de Baftimens , hardes marchandifes
& des François , ils ayent
à rendre les marchandifes , &c. &
les Francois qu'ils auront faits Ef
claves.
LIX .
Vn Commandement adreffé au
Capitaine Bacha , portant qu'ilfera
justice aux Reverends Peres Capucins
qui eftoient dans l'ifle de Pathmos ,
lefquels ont efté maltraitez par les
Soldats du Bey de l'Ile de Stanchis
dans leur Hofpice , puis menez dans
leurs Caliotes & mis aux fers , ayant
payé cent piaftres au Bey pour eftre
relâchez.
LX.
Vn Commandement au Capitan
Bacha , portant qu'il ait à faire
délivrer le Capitaine Ifnardon de
Mazhamame.
A
CONSTANTINOPLE . 53
LXI.
Vn Commandement pour l'Eglife
- de Panorme , portant que le Cadis
dudit lieu n'ait pas à donner information
à la Porte du procedé d'un
Turc Hadgi , lequel ayant fa maison
contiguë à la muraille de ladite
= Eglife , a ufurpé ſur le mur & basty
une Chambre , voulant s'en rendre
maistrefouspretexte que cette Eglife
appartient aux Venitiens.
LXII.
Vn Commandement pour les Re
verends Peres Jefuites , portant qu'ils
= ayent à jour des biens de leur Eglife
de Saint Benoist , ſe faifant rendre
compte de l'adminiftration des premiers
qui les ont eus cy - devant en maniement,
& commettant tels Particu
Liers , qu'il voudront pour l'adminiftration
de leurs biens , & qu'ils ne
foient pas inquiete pour payer
contributions.
les
E 3
54
AMBASSADE
3
LXIIL
Vn Commandement pour les Reverends
Peres lefuites , portant qu'ils
puiffent aller demeurer dans tous les
tux & Provinces de l'Afie , pour
enfeigner la Doctrine chrêtienne aux.
Sujets du Grand Seigneur , comme
Grecs , Armeniens , Cophtes , Syriens
& autres Nations,fans qu'ils puiffent
eftre empefchez ny inquietez par qui
que cefait.
LXIV.
Yn Commandement pour l'Eglife
defaint Francois , portant que l'E
vefque & les Religieux ayent la
liberté de faire leurs fonctions & de
joüir des biens de leur Eglife, & qu'ils
nefoient pas ingaietez pour les con
tributions.
LX V.
Vn Commandement pour faire
venir quatre mille mittres de vin
pour les Marchands François & pour
les Religieux.
CONSTANTINOPLE . 55
LXV I.
Vn Commandement pour pouvoir
enfevelir ou enterrer les Morts dans
les Eglifes de Galata , qui font en
propre aux François .
On n'avoit pú obtenir ce-
Privilege.
LXVII.
Vn Commandement que les Fran
çois & Religieux ne payeront point
de contributions pour leurs maisons
& pour leurs Convents.
LXVIII
Vn Commandement pour le Sicur
Etienne Bonery , qui oblige les Iuifs
fes debiteurs defe transporter à Conftantinople
, pour y voir vuider leurs
caufes au Divan .
Le Sieur Bonery , Marchand ,
eft Venitien & fes affaires
doivent eftre terminée au
Divan .
E
4
56
AMBASSADES
LXIX.
Un Baras pour Moyfe Trana ,
Drogman à Conftantinople.
LXX.
Vn Baras pour le fleur Frangouli,
Conful de Gallipoly
LXXI.
Vn Barat pour Quannelle , Dro .
gman à Conftantinople.
LXXII .
Vn Barat pour le Sieur Staurino,
Drogman à Smirne.
LXXIII.
Vn Barat pour Remal Juif, Drogman
à Gallipoly
LXXIV.
Vn Commandement pour l'étas
buiffement d'un Four à Galata , pour
faire du pain pour les François.
LXXV .
Vn Commandement pour Gabai
Iuif, pour eftre fous la protection
Françoife , & jouir des Privileges
aux Doüanes .
A
CONSTANTINOPLE . 57
Des Capitulations ſi avanta
geufes à l'Etat & à l'Eglife parlent
affez à la gloire du Roy , fans
qu'il foitbefoin que je m'étende
davantage furce fujet . On con
noift par là les fortes raifons qui
engagent Sa Majesté à entretenir
l'amitié que les Rois fes
Predeceffeurs ont contractée
avec la Porte Otomane . Voicy
ce que Monfieur de Breves en
dit dans fes Memoires , aprés y
avoir efté Ambaffadeur pendant
vingt-deux années .
Le premier effet de cette Amitiéparaten
France du temps que le Roy
François eftoit injuftement preffé par
les entreprifes fur cette Monarchie ,
de Charles - Quint , du Roy d'Angleterre
, & de la plupart des Princes
de la Chreftienté. Ce grand
Princefut contraint d'appeller à fon
fecours Barberouffe , Viceroy d'Alger,
E.
S
5.85 AMBASSADES
qui amena une forte Armée Navale
jufques à Toulon , par le commandement
de Sultan Solyman , &fut preft
de l'employer pour le fervice de Sa
Majefte. Ily hyverna felon le defir
du
Roy.
+
Dès lors on commença de negocier
feurement avec eux , & le trafic sy
établit d'une telle façon , qu'à peine
nous en pouvons- nous paffer , & eux
au contraire n'ont aucun befoin de
nous , car il eft tres - notoire qu'ily as
plus de mille Vaiffeaux en la cofte de
Provence & de Languedoc , qui tra--
fiquent dans l'étenduë de l'Empire
du Turc & parce moyen s'enrichif--
fent , non feulement cux - mefmes, -
mais encore beaucoup de Contrées de
la France qui en reçoivent utilité.
Et bien que cet avantage foit affe
puiffant pour nous obliger à faire
eftat de leur amitié , l'on ne peut
pourtant estimer le credit qu'elle
A
CONSTANTINOPLE . 59
donne à l'étendard & Baniere de
France, fous laquelle ils permettent
aux Marchands Espagnols , Italiens ,
Flamans , & generalement à toutes
fortes de Nations Chreftiennes , de
trafiquer chez eux avec la mefme
liberté qu'ont les Francois : ce que nos
Rois ont particulierement chery , pour
témoigner à tout les Princes de l'Europe,
qu'ils ne fe confervent pas cette
amitié pour leur intereft particulier,
ny celuy de leurs Sujets , mais encore
pour le bien univerfel de la Chrefienté,
laquellepar ce moyen s'appro
prie, non feulement les marchandi .
Ses qui fe peuvent recouvrer dans
Leur Empire , mais auffi tout ce qui
croift dans l'Afie, l'Afrique , & mêmes
aux Indes Orientales , que l'on
trouve chez eux abondamment par
la commodité de la Mer rouge , qui·
porte à l'Egypte tout ce que l'Afrique
les Indes Orientales ont de
60 AMBASSADES
meilleur; & l'Eufrates d'autre part,
chargé des richeffes de l'Afte , les
rend proche d'Alep , principale Ville
de la Syrie , où les Marchands Francois
, & ceux qui veulent arborer
noftre Etendard , en chargent leurs
Vaiffeaux , & les diftribuent ainfi
partoute l'Europe. ·
2
Mais outre ces preffantes confiderations
, la confervation du nom
Chreftien & de la Religion Catho
lique , Apoftolique , & Romaine
dans leur Pays , fera jugée tresimportante
, puis que l'on en
peut esperer l'augmentation par le
temps , au dommage & à la ruine
entiere de la Secte Mahometane ;
car fous pretexte de noftre Confede
ration , & pour donner quelque cho
fe à noftre amitié, le Grand Seigneur
permet qu'ily ait fix ou fept Monar
fteres dans la Ville & Fauxbourgs de
Constantinople lefquels font rem
A CONSTANTINOPLE . 61
plis , les uns de Religieux Cordeliers
Conventuels & obfervantins , les
autres de Iacobins , & depuis peu
Peres lefuitesy ont étably leur College
, tellement
que
les
Dieu y eft fervy
peut faire au
avec le mefme culte , & prefque pareille
liberté
que
l'on
-milieu de la France , fans mettre en
confideration un nombre infiny de
Chreftiens Grecs & Armeniens , lef
quels en leurs plus preffantes neceffitez
, lors qu'ils fe fentent oppreffez,
n'ont recours pla affeuré , & ne
cherchent autre protection que le
nom puiffant de nos Rois , qui les met
à couvert par le miniftere de fes Ambaffadeurs.
En effet tout l'Etat du Turc eft
remply de Chreftiens , mefme dans
les ifles de l'Archipelage , ily a cing
ou fix Evefchez étably par les
Evefques nommez par le Saint
·Pere ,& laplupart des Habitans de
ces Ifles vivent en la creance de l'E(
62 AMBASSADES
glife Romaine, dont les principaux
font l'Archevefque de Naxie , l'Evefque
de Scio , celuy d'Andra , &
de Syra , lefquels tous ne fubfiftent
que par le feul nom Francois , & fe
maintiennent avec cette protection .
L'Egypte eft auffi pleine d'un grand
nombre de Chreftiens appelle Cophtes
, qui vivent la plupart fous la
difcipline d'un Patriarche que le Roy
d'Ethiopie reconnoift pour Superieur
en la fpiritualité.
Mais quand tautes ces confiderations
cefferoient , qui d'elles- mefmes
pourroient obliger à rechercher cette
amitié , fi elle n'eftoit contractée ,
quel avantage au nom Francois ,
quelle gloire au Roy de France Tres-
Chrestien , d'eftre feul Protecteur du
faint Lieu , où le Sauveur du monde
a voulu naifire & mourir ! Quel
contentement de voir au milieu de
L'Etat des Infidelles , fleurir le nom
A CONSTANTINOPLE . 63
Chretien , voir dans la fainte Ieru
falem le fuperbe Temple que Sainte
Helene y fit bâtir , dans lequel le
Saint Sepulcre & le Mont - Calvaire
font enclos , & qu'il foit fervy de
trente ou quarante Cordeliers choifis
de toutes les Nations , lefquels prient
Dieu continuellement pour laprofperitédes
Princes Chreftiens , particu
lierement pour noftre Roy , leur feul
Confervateur , fous l'aveu duquel
ils ont pouvoir d'habiter en Ierufa
lem , y faire librement le Service
divin , & recevoir les Pelerins de
toutes Nations , lesquels vifitent
les Saints Lieux avec toute feuretés
non fans reffentiment de la faveur
qu'ils recoivent de Sa Majesté , qui
leur procure cet avantage.
On trouve immediatement
aprés cet endroit des Memoi
res de M. de Breves , trois Brefs
64
AMBASSADES
du Pape Clement VIII. qu'il
en a receus , & qui font voir
que l'amitié que nos Rois
ont contractée avec le Grand
Seigneur eft avantageuſe à la
Chreftienté. On y trouve
aufli trois Actes des Peres
Gardiens de Jerufalem , & de
Conftantinople , qui témoignent
combien eft utile la
protection des Rois de France
, non feulement aux Religieux
qui fervent les Saints
Lieux , mais à tous ceux qui
ont devotion de les vifiter ,
& à toute la Chreftienté. Si
ces Actes qui font écrits en
Latin , eftoient traduits en
François , on peut dire que
c'en
A CONSTANTINOPLE . 65
c'en feroient là les propres
termes.
Fajouteray icy deux endroits
tirez des mefines Memoires
, & vay vous marquer
à quelle occafion M. de Breves
a dit ce que vous allez
lire. Au mois d'Aouft 1618 .
la reſolution ayant efté priſe
de retirer de fes mains Monfieur
le Duc d'Anjou , Frere
unique du Roy, dont il eftoit
Gouverneur , il eut ordre de
fe rendre chez M: le Chancelier
, où il trouva M. le
Garde des Sceaux , & M. le
Prefident Jeannin. Ces Meffieurs
luy confeillerent de
prevenir le Roy , & de dire
Fx
66 AMBASSADES
qu'il eftoit preft de remettre
entre les mains de Sa Majeſté
les Charges qu'Elle luy avoit
données auprés du Prince fon
Frere. Il écouta leurs avis , &
aprés leur avoir fait le dénombrement
des fervices rendus
par luy à l'Etat ; le puis ,
dit - il , en aioûter icy que i'en
ayrendu un non moins important à
l'honneur de la Chreftienté, en empefchant
la ruine d'une grande &.
devote Eglife qui eft en Ierufalem
baftie parla pieté de fainte Helene ,
Sous le couvert de laquelle fe trouve
le Mont de Calvaire , le Saint-
Sepulchre , & plufieurs autres devots
Lieux , defquels il eftfait mention au
Miftere de la Paffion de Noftre. Seia
gneur. En fauvant cette Eglife,
jempefchay que les Religieux. qui y
A CONSTANTINOPLE . 67
demeurent & qui lafervent,n'enfuf.
fent chaffez , ny ceux de Bethleem ,
lieu defanativité , &fis au mefme
temps continuer& confirmer la permiffion
à tous Chreftiens , de quelque
Nation qu'ilsfuffent , d'y aller , voulant
rendre leurs Voeux en cette
Sainte Cité & autres de la Paleftine,
&puis dire avecverité, que durant
mon féjour en ce Pays - là , je n'ay pas
feulement travaille pour la gloire de
noftre Religion, mais pour l'avantage
du Roy ayant de tout mon pouvoir
empefche que fes Sujets qui y trafi
quent ne receuffent perte & injure.
Fay auffireduit fous la protection de
(a Banniere , les Marchands des
autres Nations , fuivant le Traité.
que j'en ay fait faire au plus grand
avantage du nom François , qu'autre
Nation ait jamais eu avec un Princefi
jaloux de fa grandeur comme eft
del Turc de lafienne.
Få 2.
68 AMBASSADES
Lacreance que je m'estois acquife
prés des principaux Miniftres du
Grand Seigneur,& la langue du Pays
queje poffedois , me donnoient moyen
defervir avantageusement le Roy ,
& d'aider ceux qui recouroient àla
puiffante protection de fon nom . Auffi
n'y a-t-il point de Villes maritimes
en toute l'Europe , ny dans celles qui
font dans les confins du Royaume de
Hongrie, qui n'ayent reffenty les effets
de mon affiftance ; car j'ay fait donner
la liberté àplus de mille ou douze
cens hommes en divers temps , qui
eftoient Efclaves , aux uns par mon
industrie , & aux autres pour avoir
efté pris contre les Traitez & Capitu
lations accordées au Roy , tant en
faveur defes Sujets que des Etran
gers qui ont liberté de trafiquer par
les Pays du Grand Seigneur , fous l'E
tandart & Baniere de Sa Majesté
comme ilfe peut voir par la capita


2
A CONSTANTINOPLE . 69
lation que j'ayfait faire durant man
legation que j'ay fait traduire ex
noftre Langues
.
Ma Maiſon a auffi efté azile
àceux qui ont cu pouvoir ou trouvé.
moyen de s'y fauver ; tellement que
Dien a eftéfervy, & le nom du Roy
glorifié , mefmement en ce que j'ai
donné moyen à tout plein de Reniel;
de retourner au giron de l'Eglife.
En la Ville de Peras diftante & éloignée
de Conftantinople feulement de
la largeur du Port qui lesfepare , il.
y a fi onfept Eglifes fervies & habitées
de Religieux Latins , l'une def_\
quelles entre les autres l'eft par des
Cordeliers Conventuels, qui eft richement
& Superbement baftie , és fe
nomme S. François , enrichie de Mo-..
faique parlededans : Ioignant cette
Eglifenly en a une autre qui en dépends
nommée Sainte Anne , où les
Chrétiens du Pays font leurs Affem..
F
3
70
AMBASSADES
blées , & y ont une Confrairiefort devote...
Tous ces Baftimens n'ont pas efté
conftruits pour trois ou quatre cens
mille écus. Cette Eglife eft demeurée..
cinq ou fix années fans eftre fervie
des Religieux quifouloient y demeurer
, à cause d'un debat qui arriva
entre l'Ambaffadeur de l'Empereur
qui refidoit pour lors à Conftantinople.
& celuy de France , fondé fur la
préfeance qu'un chacun d'eux pre--
tendoit
l'ay eu ce bonheur d'avoir rétably ~
les Religieux dans cette Eglife avec
permiffion d'y continuer leurs devotions
comme auparavant , & cela ·
mefme avant que l'aye eu l'honneur
deftre Ambassadeur du Roy. Cette
grace ne fut pas de petite confideration
ny de
peu de confolation aux
Chreftiens en ce Pays- là. Ce fut en
l'année 1590.
A CONSTANTINOPLE . 7

Lemefme Monfieur de Breves
dit dans un autre endroit en
parlant aux mefines perfonnes :
Et bien que je vous aye dit comme j'ay
empéché l'impie refolution que les
Turcs avoient prife , d'interdire les
devotions que les Chreftiens ont en
Ferufalem, pour eftre une des chofes =
qui m'a heureufement fuccedė , je
vous en feray un narré plusparticu–
lier , & diray que l'année 1600 .
aiant efté averti que le Grand Seigneur
avoit pris refolution à caufe
des mauvais fuccés des affaires de
Hongrie, où il avoit la Guerre avec
L'Empereur Rodolphe , d'empecher
non feulement les devotions aux Pe-
Lerins quiy abordent , mais les retenir
efclaves, & les mener à Conftantinople
àla chaine , avec les Religieux
qui étoient à la garde du faint Sepulcre
, de Bethleem & autres
lieux qui font en Palestine où d'ordi72
AMBASSADES
naire il refide une bonne quantité, qui
yfont envoie de trois ans en trois ans,
par les Generaux de l'Ordre de l'ob-
Servance, &ce par le commandement
de noftre S. Pere le Pape , foudain que
l'avis de cette inopinée refolution me
fut donné, je lafis revoquer , leur difant
que c'eftoit donner moyen au Pape
Clement VIII. pour lors tenant le
Siege , d'unir toutes les Puiffances
Chreftiennes pourfe vanger de l'ininreque
tout le Chriftianifme recevroit,
fi ce proiet eftoit executé , eftimant
que mon Roy , comme Prince Tres-
Chreftien tres-pieux , feroit des
premiers àfe bander contre leurpuiffance
; & m'enquerant d'où procedoit
cette foudaine refolution , il me fut
dit par le Grand Preftre de leur Loy
qu'ils appellent Mufti qu'un Gentilhomme
Hongrois prifonnier de Guerre
, avoit fecretement avife le Colomeldeleur
Infanterie , quefi le Grand
Seigneur
A CONSTANTINOPLE . 73
Seigneur à offenſer tous les Potentats
de la Chrêtienté les obligeant par ce
moyen à unir leurs forces pour s'en
reffentir , & luy faire la guerre , &
mettre en ce faifant fon Seigneur à
couvert de la ruine inévitable qui
le menaçoit , fi la Guerre commencée
contrefes Etats continuoit.
Peu de temps avant mon départ
de Conftantinople , je fauvay une
Eglife nommée Saint Nicolas, deffervie
par des Religieux Dominicains.
En ce temps- là il me fut accordé que
les Peres Iefuites , qui feroient de la
Nation Françoife , pourroient habiter
dans une Eglife affectée à la
France ; nommée Saint Benoift . A
mon retour j'en apportay la permiffion
, que je donnay au feu Roy Henry
le Grand , le Pere Cotton prefent , &
en confequence de cette permiffion,
aucuns de ces Peres ont efté établis en
cette Eglife qui eft fituée au lien
G
74 AMBASSADES
furnommé Pera le Conftantinople,
en eftant une dépendance & comme
fon Fauxbourg.

Comme les Ambaffadeurs.
ne font qu'executer les ordres
des Souverains qui les envoyent
, on peut dire que tout
ce que les Ambaſſadeurs de
France ont fait à la Porte en
faveur de l'Europe entiere &
de l'Eglife , a efté fait par
nos Rois , & que l'Alliance
qu'ils ont eue avec le Grand
Seigneur a efté fi utile à la
Chreftienté , que Sa Majeſté
s'eft crue obligée de la conferver
, afin de rendre aux
Chreftiens les mefmes fervices
que leur ont rendu fes
A CONSTANTINOPLE . 75
Predeceffeurs , & mefme de
plus conſiderables , eftant
proportionnez à la haute reputation
que ce grand Monarque
s'eſt acquife par toute
la Terre.
Monfieur de Breves n'eft pas
le feul qui ait fait voir par un
nombre infiny de faits dont
on ne peut difconvenir , combien
l'Alliance du Roy avec
le Grand Seigneur , eft utile à
l'Eglife , & à tous les Princes
Chreftiens. Voicy ce que
Monfieur des Hayes qui acte
long- temps Ambaſſadeur à la
Porte en dit dans fes Memoires.
G 2
76
AMBASSADES
Je dois parler des interefts que les
plus grands Princes de la Terre ont
avec cette Monarchie. Or parce que
de tous ceux qui ont amitié , alliance,
ou confederation avec le Grand Seigneur
, il n'y a que le Roy feul qui
n'y est point porté par fes interefts
particuliers , mais feulement pour le
bien & l'avantage de la Chreftienté,
j'estime que pour détromper ceux qui
faute d'en eftre informez ont une
creance toute contraire , il eft à propos
que je faffe connoiftre les raisons
qui obligent Sa Maiefté à entretenir
cette amitié, & que par mefme
moyen ie faffe voir combien elle eft
utike & avantageufe à la gloire de
Dieu & au bien de toute la chreftienté.
L'Alliance que nos Rois ont contractée
avec les Princes Otomans
commença fous le regne de François I.
& dés ce temps-là mefme , elle cuft
A CONSTANTINOPLE . 77
apporté un merveilleux avantage à
la Chreftienté , file Marquis du Gaft
qui commandoit l'Armée de Charles
- Quint , n'eust fait affaffiner le
Sieur de Rincon que le Roy envo
yoit Ambaffadeur vers Sultan Sos
Liman , pour le divertir de faire la
guerre en Hongrie, laquelle il ruina
puis aprés , les Offices de Sa Majesté
n'ayant pû eftrefaits à temps.Neantmoins
plufieurs Partifans de Charles
- Quint ; prirent occafion de la
blâmer à cause du Voyage que Barberouffe
fit en France avec cent & dix
Galerespour lefervice de Sa Majefté,
encore que celanefuft pas fans exemple
, & mefme en des Princes qui en
devoient faire plus de fcrupule. Le
Pape Alexandre V1. avoit auparavant
envoyé Georges Buccard Genevois
, Ambassadeur à Bajazet , pour
luydemanderfecours & depuis le Pape
fules II. ne fit point de difficulté
G
3
78
. AMBASSADES
de recevoir affiftance des Turcs lors
qu'il eftoit affie gé dans Bologne . Depuis
encore Clement VII. traita au
nom de toute la Chreftienté avec
Sultan Soliman pour avoir une Tréve
de dix ans , & pour l'obliger à ce
faire , luy offrir la Ville de Coron que
les Chreftiens tenoient en ce tempslà.
Aprés celail me semble qu'il n'y a
point d'apparence de condamner ce
qu'a fait ce grand Prince avec tant
de raifon , & qu'au contraire toute
la Chreftienté eft obligée à ſa memoire
pour les avantages qu'elle a
receus reçoit encore tous les jours
de cette Alliance que nos Rois ont
continuée iufqu'à maintenant pour
ces mefmes confiderations
Dans les Eftats du Grand Seigneur
il y a plus de quatre - vingt mille
Catholiques qui vivent avec autant
de liberté pour ce qui eft de leur confcience
, que s'ils eftoient au milieu
A CONSTANTINOPLE . 79
de la Chreftienté , car ce Prince en
confideration du Roy , fouffre qu'il y
ait deux Eglifes à Conftantinople ,
neuf à Galata , & plus de quarante
au refte de fes Terres , où le Service
Divin fe fait publiquement à la
Romaine,
Ily a quelques années que l'Eglife
de faint François , quifert de Paroiffe
aux Catholiques de Galata , leur
ayant efté ostée pour en faire une
Mofquée , elle leur fut rendue avec
permiffion d'y continuer leurs devotions
comme auparavant , par l'entremife
des Miniftres du Roy. Lors
que les Galeres du Grand Duc Ferdinand
faillirent à furprendre le Château
de Scio , le Grand Seigneur refolut
de faire mettre à la chaîne
tous les Catholiques de cette fle ,
croyant qu'ils avoient appellé le
Grand Duc , & mefme commanda
qu'on convertit toutes leurs Eglifes
G
4
80 AMBASSADES
en Mofquées ; mais Monfieur de Breves
qui estoit lors Ambaffadeur , dé .
tourna ce malheur ; car nonfeulement
il délivra tout ce peuple de la fervitude
où il auroit esté mis , mais
encore empefcha qu'on n'offençaft les
Eglifes , l'Evefque & les Religieux
qui y demeuroient. Que fi ce defordre
euft eu lieu , tous les Enfans qui
fe fuffent trouvez- dans cette Iflejufqu'à
l'âge de douze à quinze ans ,
euffent esté circoncis , & ravis des
mains de leurs Parens .
+
Dans les Terres du Grand Seigneurily
a huit ou neuf Evefques ,
envoyez & pourveus par le Pape ,
quifont les fonctions de leurs Charges
avec autant de liberté qu'en
Chreftienté, Outre cela les Peres Cor
deliers ont plufieurs Monafteres dans
l'Esclavonie & ailleurs , qui pour
eftre fort riches font grandement
envie & defire2par les Turcs , mais
A
CONSTANTINOPLE . 81
lefoin des Ambaffadeurs du Roy les a
confervez jufques à cette heure. Il
I a un grand nombre de Religieux
répandus par toute la Turquie
qui nefubfiftent que parce qu'ils
font fous la protection du Roy. Les
Peres lefuites y ontfix Colleges qu'on
appelle Miffions. Les Peres Dominiquains
y tiennent deux Monafteres,
l'un à Galata & l'autre à Scio , & les
Peres Capucins depuis l'année 1626.
ont efté établis par Sa Majesté à Galata
, Scio , Alep , & Seyde . Par ce
moyen les Catholiques qui vivent en
toutes ces Villes font merveilleufe
ment confolez & affistez.
Auparavant l'Alliance du Roy ,
nonfeulement les Princes Otomans ne
permettoient pas aux Catholiques
L'exercice de leur Religion, mais mefmelesperfecutoientfans
mifericorde,
comme l'on put voir à la prise de
Rhodes,où Sultan Soliman, bien qu'il
G5
82
AMBASSADES
enft promis par la Capitulation qu'il
laifferoit aux Chreftiens le Culte de
leur Religion , ne laiffa d'en chaffer
l'Archevefque avec plufieurs Gentilshommes
, & voulut que tous ceux
qui y demeureroient fuiviffent l'Eglife
Grecque , difant qu'il ne pouvoit
felon les Loix de fon Etat , fouffrir
les Chrestiens qui reconnoiffent le
Pape , & encore moins leur permettre
aucun exercice de leur Religion , ce que
nonfeulement il leur accorda depuis
enconfideration de l'Alliance du Roy,
mais encore fouffrit qu'on enfeignaft
publiquement la Doctrine de l'Eglife;
à quoy auffi aujourd'huy les Peres lefuites
s'employent avec tant de zele
en plufieurs endroits de la Turquie ,
qu'ils ramenent par ce moyen plufieurs
Schifmatiques au bon chemin.
Le Roy donque ne pourroitfe départir
de cette amitié fans faire tort à la
Chrêtienté & à toutes ces pauvres
A CONSTANTINOPLE. 83
ames , qui feroient contraintes de
fe mettre fous l'Eglife Grecque pour
vivre en liberté.
Tous les Chreftiens de Levant reçoivent
encore beaucoup de foulage.
ment par lemoyen du Roy, car en leurs
plus grandes neceffitez ils n'ont point
d'autre recours qu'à fes Ambaſſadeurs
,fans lefquels l'herefie malheureufe
de Calvin s'alloit introduire ,
parmy eux , plufieurs de leurs Prelats
en eftant déja infectez , mais ils "
ont apporté remede, & nouvellement
le Roy a fait choisir un homme de
bonne vie qui a l'esprit éloigné du
Schifme & de l'Herefie , pour le porter
au Patriarchat de Conftantinople
, le Grand Seigneur déferant encore
cela à fon amitié.
Davantage la protection & la
confervation des Saints Lieux de fe
rufalem eft grandement à confiderer,
car n'eftoit l'Alliance de Sa Majefté,
88 AMBASSADES
non feulement il ne feroit pas permis
aux Pelerins d'y aller , ni aux Peres
Cordeliers d'y demeurer ; mais auffi la
plufpart feroient convertis en Mofquées
dautant que les Turcs ont gran.
de devotion à tout ce quiregarde la
Naiſſance & la Vie de Noftre - Seigneur,&
ont tâchéplufieursfois d'a_
voir la fainte Eglife de Bethleem.
Pour le Saint Sepulchre , & le Mont
de Calvaire ils les euffent laiffé ruiner
, àcauſe qu'ils ne croyent pas que
Jefus- Chrift foit mort , ou bien ils les
euffent vendus aux Schifmatiques
augrand defavantage de l'Eglife.
Apres la Bataille de Lepante
tous les Cordeliers qui eftoient en la
Terre Sainte furent mene Priſonniers
au Chateau de Damas mais le
Roy les fit mettre en liberté par le
miniftere de fon Ambaſſadeur , qui depuis
à mesure que les Turcs les ont
voulu travailler les a toûjours affifte
puiffamment.
A CONSTANTINOPLE . 85.
Pendant que M. de Breves eftoit
Ambaffadeur , il decouvrit qu'un
Gentilhomme Hongrois , qui eftoit
prifonnier de Guerre , avoit averty
le lanifaire Aga , que fi le Grand
Seigneur interdifoit les Devotions
aux Pelerins Chreftiens qui alloient
d'ordinaire en Jerufalem , & faifoit
mettre à la chaîne les Religieux Cordeliers
qui les fervent , infailliblement
tous les Princes Chreftiens pleins
de respect & de devotion pour les
Saints Lieux , fe rendroientfes tributaires
, ce quiflatta tellement les
oreilles de ce Prince , qu'il fe portoit
à cette extremité , fi ledit fieur de
Breves n'euft trouvé moyen de diver
tir cet orage , en faisant connoiſtre
aux Miniftres du Grand Seigneur
qu'ils ne pouvoient entreprendre cela
fans bleffer le Roy , quiy avoit le plus
grand intereft.
Depuis peu , les Armeniens ayant
2.
1
86
AMBASSADES
fait unfond de plus de cent cinquante
mille écus pour depoffeder les Peres
Cordeliers de Bethleem & de plufieurs
autres Saints Lieux , ont efté
auffi privez de leurs efperances par le
moyen des Commandemens que le
Sieur des Hayes porta en Ierufalem.
Enfin l'Alliance du Roy eft caufe que
les Saints Lieux ont efté confervez,
que toutes les Nations les peuvent
aller vifiterfous la Banniere de France
, & qu'ily a cinquante Religieux
de l'ordre de S. François quiy font
librement le Service Divin.
Le credit & le pouvoir qu'a le
Roy à la Porte du Grand Seigneur
n'ont pas auffiété inutiles à détourner
les orages qui menaçoient la Chreftienté,
carfouvent par la dexterité
defes Ambaffadeurs ces Princes ont
changé le deffein qu'ils avoient d'y
porter la Guerre , & ont tourné leurs
Armes du coftéde Perfe. Les Princes
A CONSTANTINOPLE . 87
Chreftiens en ont receu encore beaucoup
d'affistance, & principalement
la Republique de Venife au Traité de
Paix qu'ellefit aprés la Bataille de
Lepante , avec Sultan Selim, le Baille,
( c'est ainsi qu'on appelle l'Ambaffadeur
des Venitiens auprès du
Grand Seigneur ) ayant eftègrandement
aidé en la conclufion de ce Traité
par le Sieur de Noailles Evefque
d'Acx , pour lors Ambassadeur du
Roy , qui difpofa les Turcs à paffer
plufieurs articles à l'avantage de la
Chreftienté , qu'ils n'cuffent jamais
accordez fans fon entremife. Ces
jours derniers mefme , n'euft efté l'affiftance
du Roy , le Baile de Venife
euft eftémaltraité, & leuft couteplus
de cent mille écus à cette République,
à cause de quelques Marchandifes
de Turcs qui avoient efte prifes dans
le Golphe de Venife , par le Viceroy
de Naples , & nouvellement par le
8.8 AMBASSADES
moyen des Officiers de Sa Majefté , le
Grand Seigneur a difcontinué de
fecourir Bethleem Gabor contre l'Em.
pereur , dont la Chreftienté reçoit
un notable foulagement . Ainfi en
une infinité d'occafions les Princes
Chreftiens qui ont eu quelque chofe
àdemêler avec le Grand Seigneur ,
ont efté affiftez en leurs affaires par
les Miniftres du Roy.
3
*
Au refte il y a un grand nombre
depauvres Chreftiens efclaves
qui mourroient fous la pefanteur de
leursfers , n'eftoit que par le moyen
de l'Alliance, il eft permis aux
Etrangers d'aller par toute la Turquie
, & par ce moyen racheter leurs
Parens & Amis ; outre que de temps
en temps le Grand Seigneur en fait
delivrer plufieurs en confideration du
Roy , lors que fon Ambaffadeur les
Luy demande. Il y a auſſi plufieurs
miferables Reniez qui perroient dans
leur
A CONSTANTINOPLE . 89
leur abomination , n'eftoit que le
Logis de l'Ambassadeur du Roy eft
ouvert à ceux qui s'y peuventfauver,
& que parfon affistance ils trouvent
moyende revenir affurément en chreftienté,
car ceux qui font furpris fortant
des Terres du Grand Seigneur ,
eftant empalez fans autre forme de
procés , il ne s'en trouveroit point qui
Je vouluffent mettre à ce hazard.
Ileft vray que depuis l'Alliance
les Sujets du Roy ont commencé à negocier
feurement en tous les Pays dis
Grand Seigneur , y ayant bien aujourd'huy
quatre cens Vaiffeaux dans
la cofte de Provence & de Languedoc
, qui s'entretiennent de ce feul
trafic ; mais avec eux , & fous la
Banniere de France , il est auffi per-
· mis aux Espagnols , aux Italiens ,
aux Allemans , aux Flamans , &
aux autres Chreftiens , de negocier :
ce que nos Rois ont particulierement
H
92 AMBASSADES
defiré du Grand Seigneur , afin que
toute la Chreftienté tiraft avantage
de leur Alliance , & que tant de peuples
s'enrichiffant par le moyen de ce
commerce , euffent occafion de benir
leur regne . Dans le dernier Traité qui
a efté fait en Barbarie , par l'entremife
du Sieur Sanfon Napollon le
Roy a encore voulu que tous les Etran.
gers y fuffent compris , afin qu'à l'avenir
negociant fous fa Banniere ,
ils ne puffent eftre pris , ny faits
efclaves par les Corfaires de Tunis
& d'Alger.
On connoiftpar là que cette amitié
eft à la gloire de Dieu , à l'avanta
ge de la Chreftienté , & àla
prote
tion de tant de pauvres ames qui
vont chercher de la confolation dans
les Saints Lieux , où les rayons de la
mifericorde de Dieu s'uniffant &
s'affemblant , leur dérobent le fentiment
de leurs maux ; car te ne voy
pas qu'avec aucun pretexte de conA
CONSTANTINOPLE . 91
Science l'on puiffe trouver à redire à
une amitiéfondée fur defijuftes confiderations
, & que plufieurs Princes
Chreftiens , & des plus confciencieux,
ont inutilement recherchée depuis
peu , pour leurs interefts particuliers.
Comme il feroit inutile d'ajouter
des raifonnemens à des
chofes de fait , & qui font fi
convaincantes , je paffe à un
autre article qui n'eft pas
moins à l'avantage de l'Eglife ,
& à la gloire du Roy que les
precedents.
Monfieur des Hayes pendant
le temps de fon Ambaf
fade fit un Voyage en Ierufalem
, aprés avoir obtenu du
Grand Seigneur la permiffion
de faire reparer l'Eglife
H 2
92 AMBASSADES
du Saint Sepulcre, & toutes les
autres de la Terre Sainte qui en
avoient un extrême befoin .
Outre cela fon voyage fut
cauſe qu'on chaffa les Armeniens
de Bethleem & de pluhieurs
autres lieux Saints qu'ils
avoient ufurpez fur les Religieux
Cordeliers , qui furent
mis en poffeffion de ce qui
eftoit contenu dans le Commandement
du Grand Seigneur
, qu'il avoit apporté en
Ierufalem dont voicy les
termes. Ie les rapporte ne
dautant point que vous ne
foyez bien aife de voir la forme
des Lettres patentes de ce
Prince.
T
A CONSTANTINOPLE . '93
L'Empereur ofman , Fils de
l'Empereur Acmat toujours
victorieux.
>
Moy quifuis par les infinies graces
du Très-puiffant Createur , & par
l'abondance des miracles du Chefde
fes Prophetes , Empereurs des vi
Etorieux Empereurs , Diftributeur
des couronnes aux plus grands Princes
de la terre , Serviteur des deux
tres-facrées & tres-auguftes Villes ,
belles entre toutes celles du monde
Mecque & Medine , Protecteur de
la fainte Ierufalem , Seigneur de la
plus grande partie de l'Europe , de
l'Afie & del afrique , conquife avec
noftre victorienfe épée ; à fçavoir ,
des Pays & Royaumes de la Grece , de
Themifuar, de tofna , de Seget , de
Natolie , de Carananie , d'Egypte ,
& de tous les Parthes , Curds & Geor
giens de la Porte defer , des Pays-du
H
3
94
AMBASSADES
2.
Prince des Petits - Tartares , de Chifre
, de Diarbequir , d'Alep , d'Er-
Jerum , de Damas , de Babilone , de
Balzara , des Arabes , d'Abech , de
Tunis , de Tripoly de Barbarie , & de
tant d'autres Pays , Ifles , détroits ;
Paffages , Peuples , Familles , Generations
, & de milliers de millions de
valeureux Soldats qui repofent fous
L'obeiffance & justice , de Moy , qui
Luis l'Empereur Ofman , Fils de l'Em
pereur Acmat , de l'Empereur Mabomet:
de l'Empereur Selim , & de
l'Empereur Soliman , par la Grace de
Dieu recours des plus grands Princes
du monde , & refuge de honorables
Empereurs.
Au benin Prince &approuvé Seigneur
, diftributeur de eminentes dignitez
, de tous obey& honoré , & à
se destiné par l'impenfe mifericorde
Divine , Le Barla Ferouc , qui auparavant
fut Bef de Napelouse , &
A CONSTANTINOPLE .
95
maintenant à pour fon entretene..
ment la Principauté de Ierufalem ,
la felicité duquel Dieu conferve ,
& au Reverend Seigneur , Jage
& jufte luge , fontaine de la vraye
prudence , Oracle de la justice & de
la verité, heritier de la Doctrine des
Prophetes , & àce deftiné parla mifericorde
Divine , le Seigneur Monlacady
de Ierufalem , la Doctrine
duquel augmente. Eftant arrivé ce
mien facré & Imperial Seing, vous.
fçaurez que l'Empereur de France
m'a fait entendre que de toute ancienneté
les Preftres & Religieux
Francs qui fervent les Eglifes &
Lieux de devotions qui font tant dans
la Ville de Ierufalem qu'aux environs
, comme auffi les Pelerins qui les
vont vifiter , avoient accoutumé de
n'estre point inquiete & de vivre
en pleine liberté conformément aux
Imperiales capitulations qui font en96
AMBASSADES
tre nous, & que mefme de toute an .
cienneté ilsfont en poffeffion de l'Eglife
de Bethleem ; car encore que par le
paffé ils ayent permis à la Nation
Armenienne & aux autres Nations
Chrêtiennes d'avoir une Chappelle en
ladite Eglife de Bethleem poury faire
leurs prieresfelon leurs ufages ,fi estce
qu'ils fe font toujours refervé à
eux la Crotte où JESUS eft né, ( à qui
foit honneur & gloire ) laquelle eft
audeffous de l'Eglife , & quoy quepar
plufieurs fois les autres Nations Chre-
Aiennes leur en ayent voulu débatre
la poffeffion , il a toujours efté jugé
qu'il n'y avoit que les Religieux
Francs qui euffent droit en l'Eglife
deBethleem , & quipuiffent celebrer
la Meffe ou Litargie en ladite Grotte
, ny moins y allumer des Lampes ,
& que fi les autres Nations Chreftiennes
y avoient des Chapelles &
celebroient leur Meffe on Liturgie
dans
A CONSTANTINOPLE . 97
dans ladite Grotte , ce n'eftoit que
par permiffion des Religieux Francs,
ce qui appert par plufieurs Commandemens
des Sultans d'Egypte , qui
depuis la conquefte du Pays ont efté
confirmez au temps que regnoit l'heureufe
memoire de mon Mifericordieux
Ayeul Sultan Soliman , ( qui foit en
gloire ) & approuvé par plusieurs
Cadis ; mais que nonobftant cela la
Nation Armenienne a depuis quelque
temps d'autoritéprivée , & avec violence
fait attacher deux Lampes
dans la Grotte où Iefus eft né , & que
leur Evefque Gregoire & leur Interprete
Codaverdy pretendent y avoir
droit , & enfuite de ce , d'en garder
les clefs en leurs mains poury entrer
quand bon leurfemblera, afin d'y cele
brer leur Meffe ou Liturgie , & que
mefme par le moyen de quelques faux
témoins qu'ils ont corrompus , ilen ont
eu des Cogets ou arteftations des Mon-
I
98
AMBASSADES
lacadis de Ierufalem , & conformement
àiceux , ont pris un imperial
Commandement dont ilsfe prevalent
contre les Religieux Francs , & leur
veulent troubler leur lurifdiction &
particuliere poffeffion , en celebrant
leur Meffe ou Liturgie dans ladite
Grotte fans leur en demander la permiffion
, & que de plus ladite Nation
Armenienne pretend d'eftre participante
au gouvernement & en la
poffeffion del'Eglife où eft le Sepulchre
qui eft appellé par les Chreftiens le
Sepulchre de JESUS , & encore que
de toute ancienneté les Religieux
Francs ayent accoûtumé en faisant
leurs Oraifons & Proceffions en ladite
Eglife , d'allumer deux Cierges auprés
de la Pierre appellée la Pierre
de l'onction , ce qui a efté de tout
temps deffendu à toutes les autres
Nations Chreftiennes , nonobftant , la
Nation Armenienne dit à prefent
A
CONSTANTINOPLE . 99
avoir droit d'y en allumer , puifque
le Gardien qui eftoit auparavant
leur en a donné la permiffion. Davantage
, encore que de temps immemorial
les Religieux Francs foient en
poffeffion du Sepulchre de la Bienheureufe
Vierge, & que par charité
feulement ils ayent donné des Oratoires
ou Chappelles en l'Eglife dudit
Sepulchre aux Nations Chreftiennes
pour yfaire leurs Oraifons felon leur
ufage, fans leur avoir jamais voulu
permettre de celebrer leur Meffe ou
Liturgie dans ledit Sepulchre , ce
nonobftant , la Nation Armenienne
depuis quelques jours , ne fe contentant
pas de l'Oratoire ou Chapelle
qu'elle a en ladite Eglife , pretend
celebrer la Meffe dans ledit Sepulchre
, & inquieter par ce moyen la
poffeffion des Religieux Francs . Partant
afin que les Eglifes & lieux que
les Religieux Francs poffedent d'anp3
REBQUE
*
LYON
1835%
LAVILLE
I 2
ΙΟΟ AMBASSADES.
1 cienneté juridiquement , conformement
aux Capitulations & Titres.
qu'ils ont en leurs mains ,foient de
nouveau rendus , & qu'ils ne foient
plus troublez en leur poffeffion par les
Armeniens & autres Nations Chref
, non - feulement l'Empereur tiennes , nonde
France atoujours efté fincere amy
de mes Ayeuls & Bifayeuls , & femblablement
avec mon éminente Porte,
la Requeſte a esté de mon Imperial
confentement. C'est pourquoy afin que
tous les lieux qui d'anciennetéeftoient
enla poffeffion & au gouvernement
des Religieux Francs leur foient derechefrendus
& confignez en leurs
mains , & que ceux qui voudroient
brouiller & inquieter à l'avenir lesdits
Religieux enfoient détourne &
empefchez , mon Imperial Commandement
eft intervenu . Ie commande
qu'à l'arrivée de ce mien haut &
Imperial Commandement , accompa
A CONSTANTINOPLE . IOI
gné d'entre les Chzoux de ma fonveraine
Porte , de l'honorable parmy
fes femblables , le bonheur duquel
croiffe , vous faffie felon le contenu
en iceluy que les Eglifes & lieux de
dévotion de la Ville de Ierufalem
&des environs , qui de toute anciennetéfouloient
eftre tenus & poffedez
par les Religieux Francs , leur foient
reftituez & rendus , & les en faffiez
jouir en la mefme forte & maniere
qu'ils ont fait par le paffé , & empefchiezqu'ils
nefoient moleftez ,fafchekny
trouble par les Armeniens
par les autres Nations Chreftiennes,
& mefme vous procurerez queles
Lampes & Chandelles que les Armeniens
ont depuis n'agueres mis en Ierufalem
& en la Pierrede l'Onction ,
foient oftées, & à aucun vous ne concederez
chofe quelconque contre la
couftume de ces Eglifes qui anciennement
eftoient en la poffeffion des
Religieux Francs , & ne permettez
ن م
I 3
102 AMBASSADES
qu'ily ait difficulté ou contradiction i
Commandant aprés tres- expreffement
à la Nation Armenienne & aux autres
Nations Chreftiennes de ne s'entremettre
plus en aucune façon imaginable
aux Eglifes & lieux de devotion
qui leur appartenoient d'ancienneté
, àfçavoir en la Grotte de
Bethleem où Jefus eft né,&à fon Sepulcre
, enfemble à l'entrée de la Sepulture
de la Vierge , & encore en
divers autres lieux aufquels les Religieux
Francs de temps ancien fou-
Loient avoir leurs Oratoires & Monumens
aufquels vous ne permettrez
en aucunefaçon que les Armeniens &
Autres Chreftiens celebrent leurs
Meffes ou Liturgie , & ceux qui y
voudront faire difficulté, vous les retiendrez
& empefcherez , & encore
ceux lefquels foient Armeniens ou
d'autres Nations qui ne fe contenteront
, mais chercheront & voudront
contredire àce mien Imperial
A CONSTANTINOPLE . 103
>
Commandementpour raifon des lieux
qui appartiennent aux Nations
Franques pretendant d'avoir
en leurs mains écritures & Imperial
Commandement , bien qu'ainfi fuft,
ne laifferez d'obeir à ce mien Commandement,
&aurez foin que com
me les lieuxfufdits eftoient au com.
mencement en lapoſſeſſion &gouver
nement des Religieux Francs , ils le
foient encore maintenant , & aprés
qu'à voftre diligence les Lampes &
Chandelles que les Armeniens y
avoient mifes feront oftées :femblablement
encore aprés que vous les aureZempefchez
de celebrer leurs Mef
fes aux Oratoires des Religieux
Francs , vous n'écouterez plus leur
debat , ains les renvoyere & les
écritures des deux parties en ma fouveraine
Porte , afin que leurs procés
foient vûs & decidez en mon tresjufte
& tres-noble Divan, en la pre-
I
4
104
AMBASSADES
fence de mon Grand Vifir & de mes
Cafiafquiers , felon la facrée juftice ,
& le fufdit Gregoire Evefque des
Armeniens & Codaverdy , fon Incerprete
ayant efté caufe de quelques
Scandales pour avoir dit plufieurs
paroles indecentes contre l'honneur
des Religieux Francs , vous ferez que
ledit Codaverdy Interprete ne s'ingere
plus en cela , & vous commanderez
audit Evefque qu'en toute façon
il demeure en fon devoir , fans
ufer de chofes àluy indecentes ; mais
au cas qu'ils y retournent , & que
cela vienne derechef en mon imperiale
connoiffance , vous enferez bien
repris , l'Evefque fera démis de fon
Evefché , & ledit Codaverdy fera
banny. Partant vous ferez degrande
diligence , & prendrez bien garde
qu'aucune chofe ne foit faite contre
ce mien fouverain & imperial
Commandement , lequel aprés avoir
A
CONSTANTINOPLE . 105
lû , vous confignerez és mains dés
Religieux Francs , & ajoûterezfoy à
ce mienfacrè & imperial Seing. Ecrit
à Daoust Bacha , le Conftantinople
à la My. Lune de Giumaziel Ahir
l'année du Prophete mille trente ,
qui eft l'année de CHRIST , milfix
cens vingt-un , le fixième de May.
Voicy le nombre des Eglifes
qui eftoient à Conftantinople
dés cette année - là , &
comment elles eftoient deffervies
, fuivant les propres
termes des Memoires de Monfieur
des Hayes .
Les Catholiques ont deux Eglifes
à Conftantinople , & neuf à Galata ;
dont les principales font , S.François ,
S. Benoift ,fainte Marie , S. Pierre &
S. Georges.Les Mineurs Conventuels
tiennent celle de S. François , elle eft
I s
106 AMBASSADES
la plus grande , & fert de Paroiffe.
Saint Benoift eft celle des Peres fe.
fuites quiy font unfruit merveilleux;
caroutre leurs Predications & leurs
Confeffions,ils enfeignent toute la Feuneffe
, & mefme les Schifmatiques
qu'ils retirent la plupart de leurs erreurs
; en forte que plufieurs des principaux
Evefques & Archevefques
Grecs qui ont étudié fous eux , ont de
tres bons fentimens , de la creance de
l'Eglife, & font capables de rendre de
grands fervices.
L'Eglife de Sainte Marie eft fervie
par des obfervantins , où le Vicaire
Patriarchal Latin demeure , qui
a lefoin des chofes fpirituelles , &
parce qu'il eftfous la protection du
Roy , ileft à couvert de l'iniure des
Turcs. Le Patriarche Latin de Conftantinople
eft d'ordinaire Cardinal,
c'est pourquoy n'y pouvant pas refider,
ily tient un Vicaire.
A
CONSTANTINOPLE .
107
L'Eglife de S.Pierre eft aux Peres
Dominicains qui ont un grand nombre
de Convents du cofté de la Perfe , où ils
font beaucoup defruit.
Celle de Saint Georges a efté donnée
depuis peu aux Peres Capucins, qui
par leur bon exemplefervent grandement
à la Religion Catholique en ce
Pays-là.
Il y a quelques tems que les Turcs
fe refolurent deprendre l'Eglife de S.
François pour en faire une Moſquée ,
&la tinrentfermée quelquesjours à
cet effet le Saint Sacrement étant dew
meuré dedans ; mais Monfieur de
Breves , qui eftoit lors Ambaffadeur ,
menagea cette affaire avec tant de
dexterité, que le Grand Seigneur la
fit ouvrir, & donna cela à l'amitié du
Roy , bien que fa Loyy répugnaft aucunement.
L'Article que vous allez lire
merite bien de n'eftre pas oublié ;
108 AMBASSADES
ileft auffi tiré des Memoires de
Monfieurdes Hayes .
"
Lors que Mehemet fecondprit la
Ville , il s'enquit comment les Empereurs
Grecs vivoient avec les Patriarches
& ayant appris qu'ils
avoient accoûtumé de leur donner
aprés leur Election mille écus , un Bafton
Paftoral d'argent , une Robe de
camelot , & un Cheval blanc , ilfit le
mefme Prefent au Patriarche quifut
éleu;mais le tempsy a bien apporté du
Changement , car maintenant nonebftant
l'Election , celui qui donne le plus
au Grand Seigneur ou à fes Officiers ,
eft le Partriache. Ileft vray que celuy
qui l'étoit l'année 1621. avoit efté
pourveu de cette Dignité à l'instance
du Roy quien fit demettre Cyrille ,
parce qu'il eftoit ennemy capital de
l'Eglife Romaine , & faifoit gliffer infenfiblement
l'herefie de Calvin dans
l'Eglife Grecque. Ainfi l'onpeut dire
A
CONSTANTINOPLE . 109
que les Rois de France ont arrefté le
cours de cette berefie , dans tout le Levant
, puifque des Grecs , elle auroit
pû paffer aux Catholiques.
Ie viens à ce qui regarde
l'Ambaffade de M. Girardin ,
dont je vay vous donner un
ample détail , en le commençant
par celuy de fon Voyage.
Il partit de Toulon le 22.Novembre
685.au bruit de l'Artillerie
de la Ville , de l'Arfenal
, & du Royal Louis ,
aller à la grande rade s'embarquer
fur le Vaiffeau nommé
le Vaillant , monté de foixante
pieces de Canon avec trois
cens hommes
d'équipage M.
le Chevalier du Mené qui le
pour
110 AMBASSADES
commandoit ayant receu M.
l'Ambaffadeur à l'Eſchelle ,
luy fit compliment , & le falüa
d'onze coups de Canon.
Deux autres Vaiffeaux qui devoient
l'accompagner , le faluerent
chacun de neufcoups.
L'Aquilon commandé par
Mr Bidaut , eftoit l'un de ces
Vaiffeaux. Aprés quelques
jours d'une navigation affez
heureuſe , on alla moüiller à la
Rade de 'Tunis. Les Algeriens
tenoient alors la Ville affiegée
par terre , & le Siege étoit
formé par huit mille Fantaffins
, & par trois mille Chevaux.
Le Day de Tunis envoya
un Deputé faire comA
CONSTANTINOPLE . 111
pliment à M l'Ambafladeur ,
& luy offrir des rafraichiffemens
. M l'Ambaffadeur le
remercia, & fit rendre le falut
aux Baftimens qui étoient en
cette Rade , & qui l'avoient
falué. Le Conful François
l'ayant prié d'embarquer dans
fon Vaiffeau un Envoyé de
Tunis au Grand Seigneur , il
s'en excufa fur ce qu'il falloit
qu'il paffaft à Malte . Lors
qu'on approcha de cette Ville
, deux Lieutenans furent
envoyez au Grand Maistre de
Malte , l'un de la part de Mr
l'Ambaffadeur , & l'autre au
nom de Mr du Mené , pour
fçavoir où fon Eminence
112 A MBASSADES
trouveroit bon que l'on jettaft
l'Ancre dans le Port. La
réponse que fit le Grand maître
fut toute remplie d'honnefteté
, & en des termes pleins
de reſpect pour le Roy. En
entrant au Port on falüa le
Port Sainte Helene qui eſt
demy- lieuë de la Ville , qui
rendit coup pour coup . Lors
qu'on eut mouillé on falüa
la Ville , & elle rendit auffi
le falut . En mefme temps on
vit arriver les Chevaliers que
l'on appelle Grand - Croix . Ils
venoient complimenter M.
l'Ambaffadeur de la part , du
Grand Maiftre , & le prier de
mettre pied à terre , à
quoy
il
A CONSTANTINOPLE
. 113
il n'eut pas de peine à confentir.
Il entra dans une Chaloupe
, dont un Damas cramoify
faifoit l'ornement , &
les Gentilshommes de fa fuite
fe mirent dans d'autres . Il fut
falüé de quelques Barques
Françoifes qui eftoient dans
le Port , & trouva plufieurs
Carroffes à fix Chevaux qui
Fattendoient à la Marine , où
les Chevaliers qui avoient été
le complimenter à fon Vaiffeau
, le receurent , & le conduifirent
jufques au Palais
qu'on luy avoit preparé . Ils
firent les mefmes honneurs à
Madame l'Ambaffadrice . Me
l'Ambaffadeur demeura huic
K
114 AMBASSADES
jours à Malte , pendant leſquels
il fut regalé magnifiquement
avec toute la fuite ,
par l'ordre du Grand Maître ,
qui luy donna audience le
22.de Decembre. L'Audience
eftant finie , Son Eminence
l'accompagna jufques à la
Porte de la feconde Salle. Le
26. il en eut une feconde qui
fut celle de congé. On y obferva
les mêmes ceremonies
qu'à la premiere , à la reſerve
que M l'Ambaſſadeur cut
une Conference fecrette avec
le Grand Maistre qui le chargea
d'une Lettre pour Sa
Majefté. Il mit à la voile le 27 .
quoy que le vent fut cons
A CONSTANTINOPLE . IIS
traire, & apres avoir veu l'lfle
de Candie , il alla mouïller
à
Tenedos. Ce n'eſt plus une
Ville , mais un amas de méchantes
Maiſons habitées par
quelques
Grecs. Les Turcs
font enfermez
dans les Fortereffes,
dont les Baſtimens
ne
fon guere plus magnifiques
.
M. du Mené envoya de là
aux Chafteaux
des Dardanelfon
les , pour fçavoir fi le falut luy
feroit rendu , fans quoy
deffein eftoit de paffer fans
falüer.On luy accorda ce qu'il
demandoir
, ce qui n'avoit jamais
efté accordé à d'autres.
On falüa les Chafteaux
de
neufcoups de Canon qui fu
K. 2
116 AMBASSADE
rent rendus , mais à balle , parce
qu'ils ne tirent jamais autrement.
Le vent ne s'eftant
pas
trouvé affez fort pour
paffer
cedétroit ,M du Mené fit jetter
les Ancres , & l'on y demeura
juſqu'au
7. Ianvier
1686 .
Enfin le vent qui
changea
mena les Vaiffeaux
au Port
de Conftantinople
, où l'on
arriva le 10.
Avant que de moüiller
Mr
l'Ambaffadeur envoya
un Drogman au Kaima-
Kan , pour l'avertir que les
Vaiffeaux de Sa Majefté étoient
à la veuë de la Ville ,
& pour luy demander en
mefme temps file Serrail du
A CONSTANTINOPLE . 117
Grand Seigneur rendroit le
Salut qu'on luy feroit , parce
qu'à moins que d'en avoir
l'affeurance , les Vaiffeaux du
Roy ne faluëroient point.
Le Kaimakan fit reponſe
que le Serrail ne fçavoit ce
que c'eftoit que de falüer ,
qu'il ne pouvoit faire rendre
le Salut fans qu'il expofaſt
fa tefte , & que M.
Ambaffadeur pouvoit entrer
fans falüer le Serrail. Cela
fe fit de la forte , & caufa
beaucoup d'étonnement à
tous les Eftrangers , dont
les Vaiffeaux faluerent . Il
faifoit beau voir ceux du Roy
moüillez à la pointe du Ser-
K 3
118
AMBASSADES
rail au plus fort du courant
devant cette demeure Imperiale.
On y battoit la Diane
tous les matins , & la retraite
le foir , & chaque jour quantité
de petits Baftimens tournoient
autour des Vaiffeaux
François , dont ils admiroient
la ftructure ainfi
lerie:
-
que l'Artil-
Si toft que Madame de
Guilleragues eut fçeu l'arrivée
de M. l'Ambaffadeur ,.
elle envoya le complimenter,
& eftant venuë enfuite le voir
avec Mademoiselle de Guilleagues
fa Fille , elle luy dit
qu'elle avoit preparé toutes
chofes depuis un mois pour
A CONSTANTINOPLE . 119
fon entrée au Palais . On la
falüa de fept coups de Canon
lors qu'elle fortit .
Le 12. M.l'Ambaffadeur fe:
rendit au Palais de France ,
où il demeura jufqu'au 30..
qu'il eut Audience du Kaimakan
, qui luy envoya des
Chevaux de fon Ecurie à la
Marine , pour luy , & pour les
principaux de fa fuite. Il def
cendit du Palais , & s'eftant:
rendu à la Marine, il s'embarqua
dans la Chaloupe de M
du M né. Lors qu'il fut à la
veuë du Vaillant , ce Vaiffeau
luy fit un falut de 11. coups ,
& les deux autres chacun de
9. Il pafla du coſté de Conf
8
120 AMBASSADES
·
eftoit
tantinople , & luy & ceux de
fa fuite monterent fur les.
Chevaux qui leur avoient été
envoyez par le Kaimakan.
Celuy qu'il monta
pommelé , & avoit un Harnois
tres magnifique . La
marche commença
par foixante
Janiffaires couduits par
leur chefavec leurs Bonnets
de ceremonie. Enfuite parurent
foixante Chaoux à
cheval ayant de fort grands
Turbans, aprés quoy l'on vit
la maifon de Mr l'Ambaffadeur
marcher en bon ordre,
& fort richement veftuë . Elle
eftoit composée de huit
Janiflaires à cheval , du Maî
tre
A CONSTANTINOPLE . IZI
tre d'Hoſtel auffi à cheval ,
fuivy de vingt- quatre Valets
de pied , de fix Valets de
Chambre & de fix Drogmans,
à cheval comme les autres.
Ils precedoient M₁ l'Ambaſfadeur
, accompagné de la
Nobleffe Françoiſe avec deux
Ecuyers & deux Secretaires
richement veftus , & tous les
Marchands de la Nation . La
marche dura une heure , les
Turcs rempliffant les ruës &
les feneftres , & témoignant
une curiofité extraordinaire .
Mr Girardin eftant defcendu
de cheval , ce magnifique
équipage l'accompagna dans
L
122 AMBASSADES
la Salle d'Audience . Il y fut
placé fur une Chaife de velours
rouge pofée ſur le Sofa.
Peu de temps aprés le Kaimakan,
fuivy des Principaux de
fa Cour entra dans la Salle ,
& le falua en luy ſouhaitant
toute forte de profperité. Il
prit place vis à vis de M
Ï'Ambaffadeur , & M. Furnepremier
Drogman de
France porta la parole . L'Audience
eftant finie , le Kaima-
Kan fit prefent de dix - huit
Caffetas à M. l'Ambaffadeur ,
qui en veftit une , & donna
les autres à ceux de fa fuite.
Cela eftant fait, il s'en retourti
A
CONSTANTINOPLE . 123
na dans le meſme ordre qu'il
eftoit venu .
Avant que d'aller plus loin
dans cette Relation il faut
vous expliquer une chofe qui
pourroit vous arrefter. Ce
font les huit
Janiffaires que
jay marquez parmy les Domestiques
de M l'Ambaffadeur.
On en donne aux Am-
-baffadeurs de France le nombre
qu'ils en fouhaitent , &
comme ils les entretiennent
pendant le temps de leur Ambaſſade
, & qu'ils gardent leur
Palais , on les peut mettre
au nombre de leurs Domeftiques.
Ceux de la fuite des
6
L2
124 AMBASSADES
Ambafladeurs qui menent
avec eux un de ces Ianiflaires
par la Ville , font à couvertt
de toute forte d'infulte . Ils
ont un Baton de Commandement
qui les diftingue des
autres Janiffaires leurs Camarades
, qui fervent auprés de
la perfonne du Grand Seia
porter
refgneur
, & qui fait
pect à celuy qu'ils accompagnent.
Quant
à Mr Furneti
,
premier
Drogman
de France
à la Porte
dont je viens de
vous parler , il est né Grec,
mais parce qu'il eft Drogman
de France
, il a le privilege
de
porter
un Bonnet
jaune
&
A CONSTANTINOPLE . 125
Fond, ce que les autres Grecs
ne peuvent pas
faire.
Les Miniftres Etrangers allerent
rendre vifite à Mr l'Ambaffadeur.
Celuy d'Angleter
re y alla le premier ; & on luy
fervit une Collation fort magnifique,
où l'on but la Santé
du Roy & de tous les Princes
de la Famille Royale . Le
Résident de Hollande luy
rendit auffi vifite , & on le
reçût de la mefme forte . Enfuite
M. l'Ambaffadeur les
vifita l'un & l'autre , & tout
fe paffoit d'une maniere
agreable , lors que quelques
Leventi ( on appelle ainfi les
L 3
126 AMBASSADES
Soldats qui font fur les Baſtimens
du Grand Seigneur )
commencerent d'attaquer les
François avec ſurpriſe . Ceuxcy
s'état arinez de bons Piſtolets
en tuerent quelques- uns ,
& enfin la Guerre s'alluma de
telle forte qu'il ne fe paffoit
prefque point de jour fans
quelque querelle. Mr l'Ambaffadeur
s'en plaignit à
Baba- Haffan , General des
Vaiffeaux de Sa Hauteffe, qui
lay promit qu'il y mettroit
ordre. Deux jours aprés , Mr
le Chevalier du Mené , Commandant
des Vaiffeaux François
, s'en retournant à fon
A CONSTANTINOPLE . 127
Bord avec plufieurs Officiers ,
aprés avoir difné chez Mr
l'Ambaſſadeur , fut attaqué
par vingt Leventi , lors qu'il
commençoit à s'embarquer
Les François tirerent leurs
Pistolets & en tuerent plufans
fieurs , mais ce ne fut pas
eſtre bleſſez eux - mefmes. Le
ils
tumulte
s'augmentant
furent contraints de fe jetter
en Mer comme ils purent ,
mais à mesure qu'ils entroient
dans la Chaloupe , ils fe trouvoient
accablez de pierres
qui blefferent
beaucoup
d'Officiers
& de Matelots , & dont
Mr du Mené receut luy- mef-
>
L 4
128 AMBASSADES
me trois coups. Par malheur
un Matelot qui s'eftoit trop
engagé dans la meflée ,
put s'embarquer comme les
autres . Les Leventi allerent
luy le Sabre à la main . Il tua
d'un coup de Piſtolet le premier
qui l'aborda , & les autres
luy ayant coupé les oreilles
& le nez , luy donnerent
encore trois coups de Sabre ,
& crurent le laiffer mort .
Aprés qu'ils le furent retirez
, un Turc touché de compaffion
le porta à bord dans
un Caïque. Le lendemain Mr
l'Ambaffadeur
fe plaignit au
Caïmakan , qui fort indigné
A
CONSTANTINOPLE . 129
de ce defordre, alla aux Vaiffeaux
Turcs ; où il trouva
quelques Leventi bleffez , de
ceux qui avoient eu part à
l'affaire. Il les prit luy- mefme
, & les jetta dans la Mer,
promettant à Mr l'Ambaffa
deur qu'il feroit faire juftice
des autres au lieu mefme où
ils avoient fait l'infulte.Comme
on le pria de n'en rien
faire, il obligea Baba- Haffan ,
General des vaiffeaux Turcs,
d'aller demander pardon au
Commandant François , ce
qu'il fit le lendemain en fe
mettant à genoux. Il pria en
mefme temps M Girardin de
L S
130 AMBASSADES
n'en point parler au Grand
Vilir , parce que fi la chofe
avoit efté fceuë , il couroit
hazard de perdre la tefte.
Lors qu'ils fortit du Vaiſſeau
François, on le falüa de trois
coup de Canon comme
étant Officier du Grand Seigneur.
Cela l'obligea de prier
le Commandant d'envoyer
quelqu'un de fes Officiers à
fon Bord , afin qu'on luy ren
dift la pareille , ce qui fut fait
dés ce mefme jour. Tous les
Vaiffeaux Turc falüerent cet
Officier , juſques à l'Amiral
meſme. Trois jours aprés , le
Kaimakan fit prier Mr l'Am
A
CONSTANTINOPLE . 131
baffadeur de le venir voir
incognito , parce qu'il vouloit
luy communiquer quelques
affaires de confequence . Mr
l'Ambaſſadeur y alla fur les
fix heures du foir , fuivy de
quatre Valets de Pied , de
quatre Grecs , & de quelques
Gentilshommes. L'entretien
dura une heure , & le Kaimakan
le fit
accompagner au
retour jufque chez luy par
quarante de fes gens. Il furvint
encore
encore quelque autre
querelle , & fur la plainte
qu'on en fit au Kaimakan ,
les mutins furent punis . Cependant
Mr l'Ambaffadeur
132 AMBASSADES
s'appreftant pour aller à Andrinople
, le Grand Vifir luy
envoya cent Chariots pour
porter fon Bagage , avec
quinze Chevaux de felle ,
& unpareil nombre de Caroffes.
Il partit le 20. Fevrier ,
& arriva le 28. à un Vil
lage appellé Hapfa , qui n'eft
éloigné d'Andrinople que
de quatre lieuës . Il y demeura
un jour pour entendre
les Drogmans , par lef
quels il avoit envoyé donner
avis de fon arrivée au Grand
Vifir. Ce fut là qu'il receut
Mauro - Cordato ,
Drogman de la Porte , qui
Premier
A
CONSTANTINOPLE . 433
vint le complimenter de
la part du Grand Seigneur.
Pendant ce temps l'Ecuyer
de Sa Hauteſſe , luy amena
trente- cinq chevaux richement
enharnachez pour
luy & pour les principaux de
fa fuite. Il partit de Hapfa,
& à peine eftoit- il à une demi
- lieuë de ce village , lors
qu'il rencontra le Sélixtar
Aga & le Chaoux Bachi , habillez
de vert avec des veftes
de brocart d'or , & des
Mitres d'argent fur la tefte.
Soixante Chaoux les accompagnoient.
Mr l'Ambaſſadeur
ayant efté complimen134
AMBASSADES
té de nouveau au nom du d
Grand Seigneur , continua fa
marche, & entra dans Andrinople
en l'ordre qui fuit. Il
eftoit au milieu des deux
Officiers que je viens de vous
nommer , & devant eux marchoient
les foixante Chaoux ,
ayant à leur tefte deux cens
Janifaires qu'ils avoient trouvez
en avançant vers la Ville .
Six Drogmans , deux Eunuques,
deux Secretaires & quatre
Valets de chambre les precedoient
avec huit Grecs menant
huit Chevaux de main
dont les harnois étoient tres-
-fuperbes. Le Maiftre d'Hôtel
A CONSTANTINOPLE . 135
de Monfieur l'Ambafladeur
, &
&
commençoir
la marche
conduifoit
vingt- quatre Valers
de pied. Ils traverferent la
Ville fuivis d'un grand peuple
qui eftoit accouru juſqu'à
deux lieuë d'andrinople
,
pafferent devant le Palais du
Grand Vifir, qui voulant voir
cette marche, avoit donné ordre
au Seliktar Aga de leur
faire prendre ce chemin . On
dit mefme que le Grand Seigneur
les vit paffer d'une
Maiſon où il eftoit incognito
.
Mr Girardin ne fut
pas
plûtoft
arrivé au Palais qu'on
luy avoit preparé , que l'In136
AMBASSADES
ternonce de Pologne luy
vient faire compliment , ainſi
que les Ambaffadeurs & les
autres Miniftres eftrangers.
Andrinople eft uns Ville
de Trace fur le confluent de
Darde , de Tomagies & de la
Marize. Un tremblement de
terre l'ayant ruinée , l'Empereur
Adrien la reftablit , &
luy donna le nom d'Andrinopolis.
Elle fut enfuite Metropole
dans le Patriarchat de
Conftantinople , & eut onze
Sufragans. Amurat I. Em-
Pereur des Turcs , la prit en
1362. & y établit le Siege de
fon Empire. Elle l'a cfté de
fes
A CONSTANTINOPLE. 137 :
fes Succeffeurs jufqu'en 1453 .
que Mchemet. Il fe rendit
Maitre de Conftantinople.
Cette Ville eft grande , riche
& fort peuplée , & quoy que
l'air n'en foit pas fort fain à
caufe des eaux qui n'y font
pas bonnes bonnes , les
Monarques
Ottomans y ont tres - fouvent
fait leur fejour , & il y a longtemps
que Mahomet IV. qui
regne aujourd'huy , y fait fon
ordinaire demeure . Son Pa--
lais eft fpacieux & feparé de
la Ville. Au devant de ce:
Palais cft une place d'une
lieüe & demie de circuit. IF
'y a plufieurs ponts affez beaux
M
138
AMBASSADES
& bien conftruits fur la riviere
qui paffe au bas de la
Ville . Les Murailles en font
bafties à la Grecque avec des
Tours quarrées & en certains
endroits de rondes qui font
plus groffes. Les Marchands
& les artifans de mefme profeffion
font affemblez en
mefines quartiers , ce qui eft
fort ordinaire dans tous les
Eftats du Turc . Les environs
d'Andrinople font merveilleux
à caufe de leur fertilité,
& tout le Pays eft fort beau
jufqu'à Conftantinople , mais
il eft affez defert , & l'on
marche cinq ou fix lieuës fans
A CONSTANTINOPLE . 139
que l'on découvre aucun Village.
On trouve des Bourgs où
il y a de fort belles Ecuries, on
y peut mettre jufqu'à cinq
cens chevaux , & ce font les
Logis de Turquie.
Un jour aprés que M.l'Ambaffadeur
fut arrivé à Andrinople
, le Grand Vifir luy
envoya un prefent de toutes
fortes de fruits avec du
Sorbet & M. l'Ambaffadeur
luy en envoya un de
Confitures . Ce Miniftre les
trouva fi bonnes que fon
Excellence l'ayant fceu , en
fit faire par fes Officiers , &
on luy en porta plufieurs
M 2
140
AMBASSADES
quaiffes. Moro Cordato , Premier
Drogman de la Porte ,
vint dire à M. l'Ambaffadeur
qu'il avoit ordre de luy fournir
des vivres & à ceux de
fa fuite , avec des provifions
pour fes chevaux , & M.
l'Ambaffadeur
répondit que
l'Empereur fon Maistre faifant
pourvoir fes Ambaſſadeurs
de toutes les chofes
qui leur eftoient neceffaires,
il n'acceptoitce qu'on luy
yenoit offrir que parce qu'il
vouloit fuivre l'ancien ufage.
Les
troupes
du
Bacha
ayant
à paffer dans ce temps là ,
le Grand Vifir luy fit deA
CONSTANTINOPLE . 141
mander s'il les vouloit voir.
Ily confentit , & fut mené
dans un lieu commode. Le
Grand Vifir paffa luy meſme
& toute fa fuite , aprés
quoy parut le Bacha dont
les troupes eftoient compofées
de fix mille hommes affez
bien montez.
MlAmbaffadeur eut audience
du Grand Vifir le 9.de
Mars dans la Chambre qu'on
appelle Has Odah , comme
il l'avoit fait demander par
fes Drogmans. C'est celle où
ce premier Miniftre reçoit Sa
Hauteffe lors qu'elle luy fait
l'honneur de le vifirer . On l'y
M
3
142
AMBASSADE
S
conduifit fur les dix heures du
màtin avec les ceremonies
ordinaires. L'Audience dura
une heure , & il y receut tous
les honneurs du Sopha.Le jour
fuivant il eut une conference
particuliere avec ce Miniftre
, qui luy donna à difner.
Quelques jours aprés , le
Grand Seigneur allant à une
Moſquée , la plufpart de ceux
de la fuite de Mr l'Ambaffadeur
allerent le voir paffer.
Ce Prince ne fit que jetter
un coup d'oeil fur eux , mais
fon Fils qui le fuivoit à cheval
, fe tourna trois ou quatre
fois pour les regarder. Ils
A CONSTANTINOPLE . 1431
marchoient tous deux à tiente
pas l'un de l'autre. Ce
Fils eft agé de dix huit ans.
Le Grand Seigneur en a un
autre de quinze ; il a auſfi
deux petites Filles.
се
M.
Girardin fut averty par
le Grand Vifir que fa Hauteffe
luy donneroit
Audience
le 17. & ce jour - là , dés fix
heures du matin , on amena à
fon Palais trente Chevaux avec
de tres - beaux Harnois
. Ils
eftoient
de l'Ecurie du Grand
Seigneur
. Les Preſens qui luy
eſtoient
deſtinez , furent portez
au Serrail . Ils confiftoient
en quarante
Veſtes de Bro144
AMBASSADES
M.
cart , de Satin , où de Drap.
Il y avoit auffi deux Globes
Celeſtes avec les mouvemens
des Planettes de la façon de
M. Thuret , & quelques
au
tres curiofitez
de France.
Sur les fept heures , le
Chaoux- Bachi entra à cheval
dans la Court du Palais de
l'Ambaffadeur
. Il eftoit veftu .
d'un Brocart or & argent ,
fourré de Zibeline , & accompagné
de quarante autres
Chaoux. M: Girardin monta
à cheval , & tous les Chaoux .
fe mirent en marche . Ils furent
fuivis par les valets de
Pied veftus d'une livrée ma--
gnifique ,
A CONSTANTINOPLE . 145
gnifique, & qui avoient à leur
tefte le Maistre d'Hoftel de
M. l'Ambaffadeur
. Enfuite
parurent les autres Officiers ,
aprés lefquels on vit les Chevaux
de main avec des harnois
, & des houffes tres fuperbes.
Six Drogmans de M.
Ambaffadeur
fuivirent
, precedant
fon Ecuyer, qui alloit
à cofté du Chaoux - Bachi .
Aprés eux marcha Mr Girardin.
Il eftoit monté fur un
des plus beaux Chevaux de
l'Ecurie du Grand Seigneur
,
& avoit autour de luy quatre
Palfreniers
de cette mefme
Ecurie , & fix de fes Gens vef
N
146 AMBASSADESA
tus à la Grecque. La marche
fut fermée par plufieurs Gentilshommes
François
, & par
les Secretaires de l'Ambaffa
de . Il s'y mefla un grand
nombre de Marchands
, &
d'autres perfonnes de la Nation
avec des habits à la
Françoife.
M. Girardin eftant arrivé
à la porte de la Court du Divan
, y defcendit de cheval ,
& la traverfa dans le mefme
ordre que je viens de vous
marquer. Le Grand Vifir luymefme
eft obligé de defcendre
à cette porte. On devoit
cejour - là faire une paye aux
A CONSTANTINOPLE. 147
Janiffaires , & tous ceux qui
eftoient alors à Andrinople
Le trouverent affemblez à un
bout de cette Court pour la
recevoir. On leur diftribua
quantité de pains & de plats
de ris dans le temps que M.
l'Ambaffadeur palla. Ceft
leur diftribution ordinaire.
D'un autre cofté & prés du
chemin par où il paffoit , il
vit environ deux cens Delis .
C'est ce qu'on appelle Enfans
perdus. Ils avoient des Bon
nets fourrez chargez d'aigret
tes & de pluines de Heron ,
& des demy - Veſtes à gance
d'or & de foye. A leur tefte
N 2
148
AMBASSADES
eltoient les feize SKеiks de Sa
Hauteffe. Ce font des Officiers
qui marchent à pied devant
Elle & à fes coltez , lors
qu'il luy plaift de fe montrer
en public . Leurs habits étoient
de brocard d'or , & ils
portoient un Bonnet fort élevé
, avec des Plaques de vermeil
doré & garnies de Pierreries.
Le Capigiler Kiaiali, Commandant
des Portiers du
Grand Seigneur , receut M.
Girardin à l'entrée de la Salle
7
du Divan. Le Chaoux Bachi
fe joignir à luy ; ils eftoient
tous deux veftus de la mefme
A CONSTANTINOPLE . 149
forte . Le Grand Vifir eftant
entré en mefme temps par une
autre porte dans la Salle du
Divan , ils fe falüerent , & demeurerent
debout en fe faifant
compliment. Ce Minif
tre prit fa place vis à vis de la
grande porte de cette Salle ,
fur un banc couvert de
brocard d'or. Une fenétré
fermée d'une jaloufie , don
noit prefque fur ce banc.
Cette Feneftre eft commode
au Grand Seigneur , qui
peut voir de là ce quife paffe
au Divan . On avoit preparé
un Tabouret pour M. l'Ambaffadeur.
Il s'affic deffus , &
N 3
750
AMBASSA DES
avoit fes Drogmans derriere
lay. Douze perfonnes de fa
fuite qui devoient faluer le
Grand Seigneur , furent receuës
à cette Audience. Mauro
Cordato , Drogman de la
Porte , fut toûjours auprés
de luy. Les Cadilexers , ou
Juges Souverains de Romelie
& d'Afie , eftoient à la
gauche du Grand Viſir , fur
le melme banc dont il tenoit
lé milieu ; mais il y avoit un
de diſtance entre luy &
eux. Ces Cadileskers prennent
rang entre eux , felon
que le Grand Seigneur fe
trouve en Europe ou en Afic .
peu
0
A CONSTANTINOPLE . Ift
A fas gauche , & à la mefme
diftance que ceux-cy , eftoit
le Nichangi Bachi , qui expedia
quelques affaires pendant
la Séance. Sa fonction eft de
faire le Paraphe du Grand
Seigneur à toutes les Expeditions
. Le Teftedar eftoit
feul fur le Banc en retour à la
gauche du Grand Vifir. C'eft
luy qui tient les Registres , &
qui execute les ordres de Sa
Hauteffe , pour les payemens
qu'il y a à faire. Sur le mefme
Banc , mais à droite, eftoit le
-Tefrer Emini . Il eft le Confervateur
des Ordonnances &
-des Livres de la Loy.
wa
N
4
152
AMBASSADES
1
Tous ces Officiers ayant
pris leurs places , l'’Audience
fut ouverte. Le Chaoux - Bachi
, & le Capigiler Kiaiafi ,
avoient chacun un Bafton de
ceremonie couvert d'argent ,
& demeurerent debout auprés
du premier Miniftre.
Comme on vouloit que
l'Ambaffadeur puſt voir ce
qui fe paffoit, ils fe rangerent
ce jour là tous d'un cofté . Le
premier & le fecond Teskeregis
, dont l'employ eft de
lire au Grand Vifir toutes
les Requestes que prefentent
les Parties , eftoient auprés du
Chaoux Bachi , & du CapigiA
CONSTANTINOPLE . 153
ler Kiaiafi. Ce dernier alla
plufieurs fois du Divan au
Serrall , & toutes les fois qu'il
en revint , le Grand Vifir fe
leva pour apprendre ce que
Sa Hauteffe avoit ordonné.
Cet Officier frapoit chaque
fois de fon Bafton contre
terre , & cela faifoit entendre
qu'il luy parloit de la part du
Grand Seigneur.
On dreffa le Rolle pour
la
diftribution de la paye
des laniffaires , & le Grand
Vifir l'envoya porter au
Grand Seigneur. Le Chaoux
Bachi qui en fut chargé rapporta
l'ordre de Sa Hautef
N
S
154
AMBASSADES
fe par écrit avec de grandes
céremonies . Il le tenoit fur
fa tefte , & le grand Vifir alla
deux pas au devant pour le res
cevoir. Ille baifa le mit auffi
fur fa tefte , & le donna à un
des Teskeregis pour en faire
la lecture. Apres qu'elle cut
efté faite , le Rolle des fommes
qu'on devoir payer fur
publié par l'Ecrivain du Tro
for. Il eftoit debout auprés
du Grand Tefterdar. Alors le
Grand Vifir donna le Sceau
Imperial au Chaoux Bachi ,
qui cftant forty avec le Licutenant
du Trefor , alla reconnoiftre
le Scellé qui avoit
A CONSTANTINOPLE . 155
elté mis fur les fommes qu'on
devoit diſtribuër. On apporta
fept cens quarante deux
bourfes qu'on rangea fur des
tapis au milieu du Divan .
Chacune eftoit de cinq cens
écus. On en prit quatre cens
douze que l'on diſtribua aux
Compagnies de Janiffaires
pour la paye de trois mois.
Ces Janiffaires & leurs Commandans
eftoient affis dans
le Veftibule . La paye des
Spahis devant eftre re-
• glée & achevée chez le
Grand Vifir , on leur donna
feulement cent bourfes . On
diftribua le refte de cet argent
156 AMBASSADES
aux petits Officiers de Sa
Hauteffe , comme Cuifiniers,
Sommeliers
& autres. Ce fut
à l'entrée de la Court que
cette diftribution fut faite ,
& l'on ne laiffa entrer au
Divan que les feuls Chefs
de chaque Milice , qui vinrent
baifer la Veſte du Grand
Vifir. Il receut la mefme
foumiffion
de l'Aga des Ianiffaires.
Cela eftant fait ,
on apporta un baffin d'argent
pour donner à laver à M.
I'Ambaffadeur
. On n'en ap-
-porta que de cuivre pour les
Officiers qui avoient feance
au Divan , à caufe que la
1
A CONSTANTINOPLE . 157
Loy des Turcs leur defend
l'ufage de la vaiffelle d'argent.
Ce fut par cette raifon
que dans les plats d'argent
qui furent fervis fur
cinq tables de Marqueterie
que l'on difpofa en mefme
temps , on mit d'autres plats
de porcelaine de differentes
manieres & de diverfes couleurs.
Le Grand Seigneur
mange fouvent dans une efpece
de porcelaine verte
dont les plats reviennent
plus de mille écus chacun .
Mr Girardin fut affis vis- àvis
du Grand Vifir , à la tablequi
avoit efté dreffée pour
158
AMBASSADES
ce premier Miniftre , & mangea
feul avec luy. Ils avoient
chacun leur Drogman debout
pour interpreter ce
qu'ils fe difoient. Les douze
François que Mr l'ambaſſadeur
avoit menez avecluy furent
placez à trois autres ta
bles , quatre à chacune , avec
les Officiers Turcs qui les te
noient, & les deux Cadileskers
en curent une particuliere, où
ils mangerent feuls , à caufe
qu'eftant hommes de Loy , ils
font fcrupule de manger avec
des Chreftiens . Chaque table
fut egalement fervie de douze
plats que l'on apporta les uns
A
CONSTANTINOPLE . 159
aprés les autres , & pendant
tout le repas , le Grand Seigneur
qui eftoit à une feneftre
caché d'une jaloufie , regarda
Mr Ambaffadeur. Les mefmes
ceremonies ayant efté
obfervées à laver les mains aprés
le repas , que lors que
l'on s'eftoit mis à table , les
Officiers remenerent M. Gi-
Fardin à la place , où peu de
temps aprés plufieurs Capi
gisle vinrent prendre , & le
conduilirent
accompagné de
toute fa fuite , à une grande
Galerie qui regne le long
d'une des faces de la Court
& quieft ouverte d'un cofté.
160 AMBASSADES
Il s'y affic fur un Tabouret, &
ceux de fa fuite prirent place
fur un Banc qui eftoit le long
de la muraille. En mefme
temps on apporta des Veſtes
pour Mr l'Ambaſſadeur &
pour les François qui l'accompagnoient.
Il y en avoit
trente & une. Les deux Cadileşkers
qui pafferent les
premiers pour aller falüer le
Grand Seigneur ; eftant revenus
, le Chaoux - Bachi & le
Capigiler Kiaiafi fortirent du
Divan , & precederent le
Grand Vifir. Mr Girardin
marcha un moment aprés,
Outres fes Drogmans , il
avoit
A CONSTANTINOPLE. 161
avoit deux Capigis à fes
coftez , & eftoit accompa-.
gné des douze perfonnes
qu'il avoit demandé permiffion
de prefenter à Sa Hauteffe
. Au dedans de la grande
porte du Serrail par laquelle
on le fit entrer eftoient
des Ennuques blancs , & vingt
autres rangez en haye. Aprés
avoir paffé par un Salon , dont
plufieurs tapis enrichis d'or
couvroient le plancher
il
entra dans la Chambre où le
Grand Seigneur eftoit fur fon
Trône , & fit deux reverences
à la Françoiſe , aprés quoy
ildemeura vis- à-vis du Grand
162 AMBASSADES
par
V.fi , en attendant que ceux
de fa fuite , introduits auffi
des Capigis , euffent fait
les leurs , & fe fuffent retirez .
Cette Chambre eftoit tapiffée
de velours rouge cramoify
en broderie parfemné de Croif
fans d'or , & des Tapis de la
mefme étoffe couvroient le
plancher. Le Trône eftoit
magnifique. Il eftoit fort élevée
, de fi ou fept pieds en
quarré , & dreflé à l'un des
coins de la chambre en
forme de Lit fans rideaux.Un
grand Tapis en broderie de
perles fort preflées couvroit
ee Trône , & il y avoit aux
A CONSTANTINOPLE . 163
deux coſtez deux grands
Couffins de la mefme broderie,
Les quatre quenoüilles
qui eftoient Couvertes
d'or & ornées de pierreries ,
foutenoient quatre tringles.
femblable , & cinq boules.
d'or , d'où pendoient des
bouquets d'éviron d'eux pieds
de long compofez de fils de
perles , eftoient attachez à
chaque tringle. Il y avoir
trois degrez qui conduifent
à ce Trône . Le Turban &
' Habit de Sa Hauteffe ef
toient tout couverts de pierreries
& à cofté d'Elle on
yoyoit une Ecritoire en for
O
2-
164
AMBASSADES •
me de Caflette , enrichie d'Émeraudes
&. de plufieurs autres
pierreries. La place que
les fept Vilirs occupent contre
le mur vis - à- vis du Grand
Seigneur lors qu'il fe trouvent
à ces fortes de ceremonies
, eftoit remplie par le Selikatar
& le Zaccadar. Le
premier eft le Porte - Epée de
Sa Hauteffe , le fecond porte
fon Manteau lors qu'elle fore
à cheval.

Mr Girardin parla en François
. Il eftoit debout &
avoit à fes coftez les Capigis
Bachis. Mauro Cordato Drogman
de la Porte , eftoit à fa
A
CONSTANTINOPLE . 165
droite , & le St Fontaine fon
a
Drogman , à fa gauche . Ce
dernier interpreta fon difcours
, & le leut en Langue
Turque. Aprés qu'il eut achevé
, M Girardin donna au
Seliktar fa Lettre de creance ,
une autre du Roy avec un
Memoire , l'un & l'autre regardant
les interefts des Religieux
de la Terre Sainte , &
la Traduction de la Harangue
qui venoit de faire.
Tout cela fut mis par cet
Officicer entre les mains da
Grand Vifir , qui prefenta ces
diverſes pieces au Grand Seigneur.
Sa Hauteſſe les mit à
0
3
166
AMBASSADES
cofté d'Elle , en faisant une
inclination de tefteà Ml'Ambaffadeur.
L'Audience dura un grand
quart d'heure , aprés quoy
M. Girardin fit une reverence
, & fut reconduit à fon
Palais . En traverfant la Court
du Divan , il y trouva les Ianiffaires
, & les autres Offi
ciers qu'il y avoit veusen att
rivant. Il ofta fa Velte , &
monta à cheval au mefine
lieu où il eftoit defcendu.
Quarante Chaoux le prece
derent , & le Chaoufiler Ef
fendi , fecond Officier de ce
Corps , marcha devant luy à
A CONSTANTINOPLE . 167
cofté de fon Ecuyer. Cet
Officier tenoit la place du
Chaoux Bachi. Lors que M
Girardin fut hors de PAil
s'y arreſta &
vant-court
Laiſſa paffer les Ianiſſaires qui
auroient pú troubler l'ordre
de fa marche. Ils portoient
chacun un fac d'argent fur
l'épaule , & en alloient faire
le partage chez leur Agal
Il fut averti par les Drogmans
qu'on avoit accoutumé
d'attendre que le Grand Vi
fir fortift du Serrail , afin de
le falüer & de marcher aprés
luy ; mais M. l'Ambaſſadeur
ne s'arreſta point à cet uſage,
168 AMBASSADES A
il continua de faire marcher
fes gens , & rentra dans fon
Palais . Il fit felon la coûtume
diftribuer des Veftes aux
Principaux Officiers du Serrail
, & les petits Officiers de
l'Ecurie du Grand Seigneur ,
les Trompettes & les Timbaliers
qui avoient eſté chez
luy , receurent entre eux une
fomme confiderable.
Pendant le féjour qu'il fit
à Andrinople , le Grand Vilir
luy fit toutes les honneftetez
poffibles , en le prenant par
la main , & le faifant fouvent
difner avec luy.ll l'in
vita un jour d'aller voir les
magnif
A CONSTANTINOPLE . 169
magnifiques harnois qui font
dans les Ecuries du Grand
Seigneur. La Structure en
eft fort riche , & l'on y voit
quantité de perles & de Diamans.
Il y a environ quatre
cens chevaux dans ces Ecuries
. A fon retour . M. l'Ambaffadeur
alla chez le Grand
Vilir qui le regala. Il y demeura
quatre ou cinq heures,
& alla de là rendre vifite au
Mafty , qui le recent avec
l'accueil le plus obligeant.
-Dans ce temps - là , l'Am-
-baffadeur de Mofcovie feren--
dit à Andrinople , avec une
groffe fuite , compofée de
P
170
AMBASSADES
deux cens hommes à cheval
. Le Grand Vifir pria
Monfieur Girardin de luy envoyer
un de fes Officiers de
Cuiline pour luy apprefter
quelques plats. Aprés qu'il
Feut gardé trois ou quatre
jours , il pria Monfieur l'Ambaffadeur
de le luy laiffer
encore pour quelque temps ,
afin qu'il puſt inſtruire quelqu'un
des fiens , parce qu'il
trouvoit la mode de France
fort bonne. Les Gentilshommes
de Monfieur l'Ambaffadeur
allerent voir l'Etendard
de Mahomet, qu'on porte
au Combat pour animer
A
CONSTANTINOPLE . MI
les Soldats . Ils virent auffi
plufieurs fois le Grand Seigneur
qui alloir à la Mofquée.
Il eftoit quelquefois accompagné
de deux cens chevaux
, tres - beaux , & tresbien
enharnachez. b
ob Le 6. Avril , Monfieur Girardin
demanda une Conference
fecrete avant fon Audience
de Congé. Elle luy fuc
accordée , mais
auparavant
de Grand Vifir le fit difner
avec luy. Il luy fit entendre
fa Mufique pendant le repas ,
& redoubla fes honneftetéz.
Le lendemain Monfieur l'Ambaffadeur
cut fon Audience
P 2
172
AMBASSADES
comme il l'avoit demandée .
On y obferva les mefmes
ceremonies qu'à la premiere ,
& il partit le 9. d'Andrinople.
Lors qu'il fut de retour à
Conftantinople , il recent
vifite de Monfieur l'Ambaffadeur
d'Angleterte , & de
Monfieur le Refident de
Hollande . Il la rendit à l'un
& à l'autre , & vifita le Kaimakan
incognito . Il alla de la
chez le Capoudan Pacha ,
General de l'Armée Navale
des Turcs. Ce General fortit
le 28. Avril du Port de
Conftantinople avec huit
Galeres , & devoit en joindre
A
CONSTANTINOPLE , 173
3
plufieurs autres qui l'attendoient
aux Dardanelles ou
6
à Tenedos outre neuf
Vaiffeaux qui eftoient fortis
auparavant pour aller faire
leur provifion de bois . Le
mefme jour le Grand Seigneur
arriva à Conftantinople
fur les quatre heures
aprés midy. Il y avoit fix
ans qu'il n'y eftoit point
venu , & il y revint fur ce que
le Grand Vifir qui fe preparoit
à aller commander l'Armée
de Hongrie , luy reprefenta
que la difficulté qu'on trouvoit
à faire tranfporter à Andrinople
les chofes neceffaires
P 3
374
AMBASSADES A
pour la fubfiftance
de la
Cour , y rendoit les dépenfes
beaucoup
plus grandes , &
que le retranchement
qu'on
en feroit , feroit utilement
employé
à payer les Soldats.
Aprés tant d'honneurs receus,
Monfieur girardin continua
de fervir l'Eglife , le
Roy & l'Europe avec beaucoup
d'application & dẹ
foins , de forte qu'il n'a rien
entrepris qu'avec un entier
fuccés. Comme il arrive fou
vent des relâchemens en
toutes chofes , les derniers
Commandemens du Grand
A CONSTANTINOPLE . 175
Seigneur n'étoient pas executez
avec toute la vigueur
neceffaire pour procurer tous
les avantages que l'on en devoit
attendre . Il en obtint de
nouveaux pour faciliter l'exe
cution des anciens , & Monfieur
le Chevalier du Mené,
& Monfieur Bidaut fe rendirent
fur les lieux avec les
Vaiffeaux qu'ils comman
doient , accompagnez d'un
Aga qui eftoit chargé de
faire executer ces Commandemens.
Au commencement du
mois de May de l'année derniere
, Monfieur Girardin eut
P
4
176 AMBASSADES
Audience du Capitan Bacha ,
avec des honneurs extraordinaires
, & il obtint la liberté
des Efclaves François qui
étoient fur les Vaiffeaux du
Grand Seigneur. Il demanda
au mois d'Aouft la liberté de
trois autres , vendus
vendus par
Tripolins avant la conclufion
du Traité de Paix. Elle
luy fut accordée , & auffitoft
on luy renvoya ces Efclaves.
les
Les bruits qui avoient
couru de la prise de Bude
ayant efté cófirmez de divers
endroits de la Chreftienté
fur la fin du mois de SepA
CONSTANTINOPLE . 177
la
tembre , les Chretiens qui
font à Conftantinople euffent
efté en quelque peril ,
à caufe des infultes que
Populace a couftume de leur
faire en de femblables rencontres
, fi le refpect qu'on
y a pour l'Ambaffadeur du
Roy , ne l'euft empefchée de
faire éclater contre eux l'indignation
où la mit cette
nouvelle . Elle la fit feulement
paroiftre en parlant
infolemment contre le Grand
Vifir , contre le Mufti &
mefme contre le Grand Seigneur.
Un Iman preſchant
devant fa Hauteffe eut affez
P
5
178 AMBASSADES
d'audace pour luy reprocher
qu'il eftoit la caufe de
la perte qu'on venoit de
faire , puis qu'au lieu de
fuivre l'exemple de fes Predeceffeurs
qui fe mettoient
à la tefte de leurs Armées , on
ne le voyoit fortir de fon
Serrail que pour aller à la
Chaffe. La liberté avec laquelle
il s'expliqua touchant
la punition dont Sa Hauteffe
eftoit menacée en cette
vie & en l'autre , obligea
le Grand Seigneur de faire
venir le Mufti , qui eft le
Souverain Pontife de la
Loy, Il l'accuſa d'eftre cauA
CONSTANTINOPLE . 179
, que fa
felde tous les malheurs qui
affligeoient l'Empire Ottoman
, pour avoir figné à la
priere du Grand Vifir Cara
Muſtafa, un ordre pour commencer
la guerre , fans luy
en avoir repreſenté les con-
Lequences ainfi
Charge l'y obligcoit. Le châtiment
qu'il en fit , fut de l'éxiler
à Butfe , & de nommer
Huffein Effendi , Cadiles
Ker de Romelie , ou Souverain
Juge des Armées d'Eu
ropes pour remplir la place
de Mufti . En mefme temps ,
on fit une reforme confiderable
de plufieurs Officiers
180 AMBASSADES A
du Serrail , & on diminua les
gages & les droits des principaux
, ce que l'on attribua
aux confeils du nouveau
Mufti. Ce fut en ce temps
que le Grand Seigneur refolut
de retrancher tous fes
équipages de Chaffe , & de
faire noyer tous fes chiens .
Huffein Effendi cftant mon.
té à la dignité de Mufti ,
Monfieur Girardin alla luy
en faire compliment le 6.
Octobre . Le Mufti le receut
debout , quoy qu'il ne fe
leve que pour Sa Hauteffe ,
& qu'il ne fe leve qu'à demy
pour le Crand Vifir. Apres
A CONSTANTINOPLE . 181
qu'il l'eut entretenu quelque
temps , & que l'on cut
apporté les regales ordinaires
de caffé , de forbet & de parfums
, Monfieur Girardin fe
retira . Le Mufti fe leva comme
il avoit fait en le recevant
, & ne s'affit que lors
que Monfieur : l'Ambaffadeur
fut hors de la chambre.
2
La neceffité eftant preffante
, plufieurs Vaiffeaux de
diverfes Nations furent contraints
en toutes les Echelles
de transporter des troupes
levée en diferentes Provinces
de l'Empire Ottoman ,
182 A MBASSADES
avec des vivres & des Munitions
pour l'Armée du Grand
Seigneur en Hongrie , mais
on excepta ceux des Fran
çois . S'ils euffent efté de
ce nombre , on n'auroit pas
manqué de publier des fauffetez
à l'ordinaire.
Pendant que Monfieur
Gitardin eftoit toujours
appliqué à s'acquitter dignement
de toutes les chofes qui
regardent fon Employ , le
bruit qui fe repandit par tout
de la maladie du Roy , le mit
dans de fâcheufes alarmes.
Enfin , le 29. de Mars dernier
, jour de Pafques , une
A CONSTANTINOPLE . 183
Tartane qui avoit efté depêchée
de Toulon par Monfieur
de Vauvré fon Frere , arriva à
Conftantinople,& luy apporta
l'heureufe nouvelle de la
parfaite guerifon de Sa Majeté.
Il fit auffi- toft appeller les
principaux de la Nation , afin
qu'ils la repádiffent parmy les
François , que de faux bruits
femez en divers endroits avoientjettez
dans des inquietudes
, qu'on ne peut mieux
exprimer qu'en marquant la
joye qu'ils firent connoiftre
dans le moment qu'ils en furent
delivrez. Comme il apprit
que toute la France &
184
AMBASSADES
tous les Ambaffadeurs que le
Roy avoit en differétes Cours
de l'Europe , avoient rendu
graces à Dieu du recouvrement
de fa fanté, par des Prieres
& par des réjouiffances publiques
, il ne voulut pas
differer
à s'acquitter d'un devoir
fi jufte : mais ce qui l'embarraffoit
, c'eft que ces rejoüiffances
que les Turcs appellent
Donanma , ne fe font
plus à Conftantinople depuis
la derniere guerre , & qu'on
a vû paffer le Beiram fans
les divertiffemens ordinaires .
Ainfi il fe crut obligé d'empefcher
que cette joye dont
la plupart des Turcs ignoroient
A CONSTANTINOPLE . 185
roient la cauſe , ne paruſt publiquement
avant que le
Caïmakan en euft efté informé.
Pour cet effet , il luy
demanda une entrevëuë , qui
fe fit incognito fur le Canalde
la Mer Noire dans un Serrail
qui appartenoit au Grand
Vifir Cara Muſtafa . Ce fut là
qu'il luy fit part de la nouvelle
qu'il avoit receuë , &
qu'il luy parla du deffein où
il eftoit d'accompagner d'une
Fefte les actions de graces
que fon żele le preffoit de
faire rendre. Ce Miniftre luy
repondit qu'il en donneroic
ayis au Grand Seigneur , &
186 AMBASSADES
qu'il pouvoit l'affeurer
d'avance
que Sa Hauteffe
apprendroit
avec plaifir la guerifon
d'un Monarque
pour
qui Elle avoit toute l'eftime
poffible ; que cependant
il
avoit une entiere liberté de
faire tout ce qu'il jugeroit
à
propos dans l'enceinte
de
fon Palais. Cette precaution
eftoit neceffaire
pour obliger
les Ouvriers Turcs à travailler
aux Illuminations
&
aux Artifices
, ce qu'ils auroient
refufé de faire fans.
un ordre exprés du Kaima-
Kan , qui deux jours aprés
envoya un Catafcherf ou LetA
CONSTANTINOPLE . 187
tre fignée de la main de Sa
Hauteffe , qui enjoignoit à
tous les Candilgiez & Fischekgiez
, c'est- à - dire Illuminateurs
& Artificiers , de travailler
au Donanma de l'Ambaffadeur
de France. Ils s'employerent
avec tant d'ardeur
aux preparatifs de cette Fefte ,
que tout le trouva preft pour
le Lundy 7. d'Avril , qui ef
toit le jour que M. l'Ambaffadeur
avoit choify.
La Ville de Conftantinople
qui s'informoit curicufement
de cette journée &
qui fembloit craindre qu'elle
ne fe paffaft en fecret parmy
Q &
188 AMBASSADES
les François , en fut avertie ce
jour - là dés le Sabanamas ou
Priere du matin , par une décharge
de deux cents Boëtes
qu'on avoit rangées fur les
terraffes du Palais de France ,
à cofté du Serrail des Amazoglans
, & prefqu'en mefme
temps par une décharge
générale de toute l'artillerie
des Vaiffeaux François.
qui fe trouverent dans le
Port , & qui s'eftoient dégagez
le jour precedent , pour
s'acquitter de ce qu'ils devoient
à la folemnité de cette
Fefte .
V
Aprés ce fignal , toutes les
A CONSTANTINOPLE . 189
portes du Palais furent ouvertes.
La premiere qui eft
celle de Pera , eftoit garnie de
Feftons & de Guirlandes de
Lauriers & ornée des Armes
de Sa Majefté placées fous un
Tavan de Marqueterie
Turquefque
, & la feconde qui
eft la porte ordinaire des lanaiffaires
entretenus
par M.
l'Ambaffadeur
, avoit pour
ornement , des feuillages &
des fleurs , avec quantité de
lampes difpofeés à la manicre
des Turcs . Ces Soldats
s'eftoient piquez ce jour - là
de galanterie , & ne faifoient
voir pour toutes armes que
Q. 3
190 AMBASSADES
des frondes des differentes
couleurs chargées d'oranges
& de citrons .
L'Avant-court où l'on exer.
ce ordinairement les chevaux
de M. l'Ambaffadeur , fut un
lieu delicieux qui plus fort
au menu Peuple . Il y trou
dequoy fe divertir agreablement
, en voyant plufieurs
tonneaux d'un excellent
Vin Grec , qu'on avoit
rangez fur un Chantier , &
qu'on luy abandonna .
Dans la Court eftoient
deux Arcs de triomphe chardes
Armes & du Portrait
de Sa Majesté. Au deffous de
gez
A CONSTANTINOPLE . 191
celuy qu'on voyoit à l'entrée
de la Chapelle , il y avoit une
grande toile peinte en bleu ,
fur laquelle on avoit écrit ces
Vers Latins en Lettres d'or.
Five dia terris , expectatumque
Serenus
Sparge diem , LODOIX, fummo
cui munere Divum.
Lux data , de noftris longum neat
Atropus annis ,
Dum nos accepti memores , plenique
futuri,
Interea votis intenti adftabimus
aris ,
Non fine farre pio , & festi
libamine vini..
L'autre Arc de Triomphe
eftoit devant le Veftibule du
192
AMBASSADES
Palais avec cette Infcription
fur une autre toife peinte
comme celle de la Chapelle ,
mais en rond & avec des lettres
d'or. Elle marquoit les
réjouiffances que l'on avoit
preparées dans tous les Appartemens
de ce Palais
LUDOVICO MAGNO ,
GALLORUM IMPERATORI
femper Augufto ,
RESTITUTA SALUTE
P. GIRARDINUS
Ad Portam Othomanicam
LEGATUS ,
SOTERIA
P.D. C.
Ces
"
A CONSTANTINOPLE . 193
Ces Arcs de Triomphe occupoient
les extremitez d'un
Portique foûtenu par douzo
Colomnes , ornées de Feftons,
de verdure & de lampes , &
chargées de Peintures , d'Emblémes
& de Devifes , toutes à
la gloire de Sa Majefté , & la
plufpart fur le fujet de ſa guerifon
. En voicy quelquesunes.
La France à genoux fur des
Trophées , un Encenfoir à la
main , dont la fumée fe mélant
avec une Cometre , forme
une rofée qui diftile fur
des Lys , & ces paroles pour
ame.
R
194 AMBASSADES
Calorum minas pietate refolvit.
Un Soleil qui fe dégage
d'une Eclipfe , & qui trouvant
un Ciel plus ferein , marque
midy fur un Cadran.
Complebo diem.
Un bras tenant une faux
qui glife fur un Sabre , qui
luy cft oppofé par un autre
bras femé de Fleurs de Lys.
Fortis adfortem.
Un Hercule qui s'appuye
fur fa maffuë , & qui regarde
attentivement
des bleds qui
ont cru dans un Marais , que
l'Hydre rendoit autrefois inacceffible.
A CONSTANTINOPLE . 195
Nunc feges eft ubi Lerna fuit.
Un Rocher s'élevant en
forme d'Obelifque au milieu
d'une Mer agitée par des
vents qui fouflent de tous
coftez.
Fruftra illi tendere contra.
La France affife fur des
Trophées .
Parta labore quies.
Un Lys dans un Parc environné
d'épines infulté d'un
cofté par deux Lyons dont
les pates font enfanglantées ,
& menacé de l'autre par un
Renard.
Nec vi , nec dolo.
Un Orage qui femble ſe
R 2
196
AMBASSADES
jouer avec des arbrifleaux au
moment qu'il renverfe des
Forefts .
Parcit , favit.
Une Ville
foudroyée par
des Bombes.
Terreno fulmina prompta Iovi.
Le Peintre qui avoit entrepris
cette dernière Devife
s'eftoit trouvé dans Genes
lors qu'elle fut bombardée ,
& il en exprima fi bien toutes
les horreurs , que les Turcs
qui virent ce Tableau crie-
Ol maia, ou Mebada,
c'eſt à dire , que cela ne ſoit
point , que Dieu nous en preferve.
Il y a lieu d'admirer le
rent ,
A CONSTANTINOPLE . 197
genie de celuy qui fe fervoit
heureufement
de ces peintures
, comme d'une Langue
univerfelle pour faire entendre
à toutes les Nations
les furprenantes actions du
Roy.
rie
"
La Chapelle eftoit tenduë
de deux hauteurs de Tapiffel'une
de velours bleu ,
dont la frife , la pente & les
pilaftres eftoient de velours
aurore cizelé à fond d'or , &
qui defcendoit jufqu'à une
corniche , qui regnoir tout au
tour de la Nef ; l'autre eftoit
d'un cuir doré d'Eſpagne à
gros fleurons d'un coloris di-
R
3
198 AMBASSADES
verfifié. Cette derniere l'ornoit
agreablement jufques à
la balustrade qui fervoit de
cloſture au grand Autel. Le
devant de cet Autel eftoit.
d'un tres- beau brocard à fond
d'or & de foye couleur de
feu avec des fleurs d'or de
relief & fur tout aux Ecuf
fons des Armes de Mr l'Ambaffadeur
quieftoient de chaque
cofté. Un tres- beau Point
de France eftoit tout autour.
Il y avoit huit rangs
de Chandeliers d'argent , &
de Vafes de vermeil doré.
La plus élevée de toutes ces
pieces eftoit foûtenuë par
A CONSTANTINOPLE . 199
huit pieds d'argent enrichis
de Feftons à feuillages de
vermeil. Au deffus eftoit le
S. Sacrement , dont Mr l'Ambaffadeur
avoit fait orner le
Soleil de Diamans & autres
Pierres precieufes qu'il avoit
fournies. On avoit mis derriere
, à la place du Tableau
de l'Autel , un tres grand &
tres - beau miroir garny de
criftal à bordure dorée . Il y en
avoit deux autres placez an
peu plus bas de chaque coſté ,
chacun fur un beau Tableau
à corniche de mefme grandeur
, & ils rempliffoient également
les deux coltez dé
J
R
4
200 AMBASSADES
l'Autel garnis d'une tresgrande
quantité de Chandeliers
, outre ceux qui eſtoient
auffi à droite & à gauche depuis
l'autel jufqu'à la baluftrade.
Ces trois miroirs à
corniches de criſtal, au deffus
defquels eftoient les armes
& la Devife du Roy , reprefentoient
les trois Fleurs de Lys
de France par la maniere dont
ils eftoient difpofez. auprés
de la balustrade qui eftoit
couverte de tapis de Turquie
auffi- bien que le pavé de l'Eglife
en dehors entre la baluftrade
& le Prie Dieu de -
M. l'Ambaffadeur & de MaA
CONSTANTINOPLE . 201
dame l'Ambaffadrice , on avoit
mis le grand Portrait du
Roy à cheval , peint au naturel
par M. le Brun , & qui fert
d'ornement à la Chambre
d'audience . Ileft fi bien fait
que le Grand Seigneur cut la
curiofité de le voir du temps
de feu M. de Guilleragues.
Au deffus eftoit un Dais de
velours cramoify à grandes
fleurs avec une frange d'or
& d'argent fort épaiffe , & de
plus d'un demy pied de hauteur.
Vis-à-vis de ce Portrait
on avoit placé un grand miroir
à corniche de criſtal & à
bordure dorée , comme les
R 5
202 AMBASSADES
que des
trois de l'autel , & ce miroir
le reprefentoit tout entier à
la faveur des Luftres & des Girandoles
qu'on avoit difpofées
de telle forte
deux coftez de la Chapelle on
voyoit également la reprefentation
de cet Augufte
Monarque , qui fait le bonheur
de fes Sujets , & l'admi
ration des Etrangers . Au fond
de l'Eglife eftoient deux autres
Tableaux , & au milieu
les Armes de Sa Majefté . Ce
qui parut furprenant , c'eſt
que tout cela fe fit fans qu'on
oftaft rien des ornemens du
Palais, dont tous les ApparteA
CONSTANTINOPLE . 203
mens furent meublez plus fuperbement
qu'à l'ordinaire.
Sur les dix heures du matin
, Monfieur l'Ambaffadeur
qui vouloit marquer par une
pompe extraordinaire qu'il
alloit rendre graces à Dieu du
plus grand bien dont la France
luy puiffe jamais eſtre redevable
, fortit de fon Palais
pour fe rendre dans la Chapelle.
La marche de la Maifon
commença par fes Janiffaires
qui avoient leurs Mitres &
leurs Baftons garnis d'ivoire.
Sa Livrée parut enfuite. Elle
eftoit fuivie de douze Enfans
de Langue Françoiſe veſtus à
204 AMBASSADES
la maniere du Pays , & aprés
eux marchoient les Drogmans
, & à quelque diftance
M. l'Ambaſſadeur , precedé
de fon Ecuyer , fuivy de
fes deux Secretaires . M. l'Abbé
Girardin menoit Madame
l'Ambaffadrice. Les Marchands
François & Venitiens
qui fe maintiennent à Conftantinople
fous la protection
de Sa Majefté , marchoient
immediatement aprés la fuite .
de M. l'Ambaffadeur. Ils étoient
conduits par M. Fabre,
Agent du Commerce , & la
marche fut fermée par les
plus notables des Corps de
A
CONSTANTINOPLE . 205
Meltiers de la Nation en fort
grand nombre
.
Leurs Excellences furent
recenës à la porte de l'Eglife
par le Pere Cuftode des Capucins
, & auffi- toft on donna
le fignal pour la décharge de
toutes les Boëtes . Elle fut
fuivie de celle de toute l'Artillerie
des Baftimens , comme
la premiere fois. Aprés que
tous ceux qu'on avoit mandez
pour affifter à cette Ceremonie
, curent efte placez
par l'Officier que M. l'Ambaffadeur
avoit chargé de la
conduite de cette fuperbe
Felte , Meffire Gapafro Gaf206
AMBASSADES
parini , Evefque de Spiga , &
Vicaire Patriarchal de Conftantinople
, paru reveſtu de
fes Habits Pontificaux avec
la Croffe & la Mitre , precedé
de fon Clergé , & alla fe mettre
à genoux auprés de l'autel
où le S. Sacrement eftoit
expofé . Il celebra enfuite la
Meffe , où la mufique & les
orgues ne manquerent pas felon
ce qui fe pratique aux
Feftes ffoollcemmnneelllleess.. Aprés
l'Offertoire , ce Prelat s'avanca
vers la balustrade , &
s'eftant affis auprés d'une table
, fur laquelle on avoit
mis un Miffel , a l'endroit
A
CONSTANTINOPLE . 207
de l'Oraifon pour le Roy ,
il fit un tres - beau difcours
en langue Italienne , pour
faire voir aux François l'obligation
où ils eftoient de
rendre graces à Dieu , de
ce qu'il avoit confervé ce
grand Monarque , & prolongé
par là le plus beau regne
qui fut jamais. Il ajoûta que
quelques grandes que foient
les
merveilles dont on parlera
dans l'Hiftoire de fa
vie , fon regne ne paroiftroit
pas fi éclatant s'il n'avoit
purgé fon Royaume de
l'Herefie de Calvin. Il finit
fon difcours en l'adreffant
108 AMBASSADES
aux Etrangers qui étoient
venus dans cette Chapelle en
fort grand nombre , & il
leur dit qu'il fuffiſoit d'eſtre
né Chreftien , pour s'intereffer
à la gloire d'un Prince ,
qui protegeoit l'Egliſe , au
milieu mefme de fes Ennemis
; qu'au refte il n'entreprenoit
point de loüer M. l'Ambaffadeur
, qui eftoit l'inftrument
dont Sa Majefté fe fervoit
pour rendre les Infidelles
traitables , parce qu'il eftoit
perfuadé que les grandes qualitez
que l'on admiroit en
luy , ne pouvoient eſtre dignement
loüées que par le
choix
A CONSTANTINOPLE . 209
choix du fage Monarque qui
l'avoit envoyé à Conftantinople
pour y repreſenter fa
Perfonne , & pour foûtenir
l'éclat de fes actions dans
le plus vafte Empire du
monde.
Ce Difcours eftant finy ,
M. l'Evefque continua la
Meffe , & à l'élevation du S.
Sacrement , les Boëtes firent
une troifiéme décharge. Aprés
la Meffe ce mefme Prelat
entonna le Te Deum , qui
fut chanté par la Mufique
ainfi que
l'Exaudiat
, & pendant
ce temps , on fit une décharge
continuelle tant des
S
210 AMBASSADES
Boëtes dans le Jardin du Palais
, que du Canon dans le
Port.
Les Ceremonies de l'Eglife
eſtant achevés , Mr l'Ambaffadeur
& Madame l'Ambaffadrice
fe retirerent dans le
mefme ordre qu'ils eftoient
venus , avec cette feule difference
, que , que Mr l'Ainbaffadeur
rentra par l'Arc de triomphe
qui eftoit devant le Veſtibule
, dans lequel il avoit fait
préparer deux tables de cinquante
couverts chacune , qui
devoient étre remplies par les
Artifans de la Nation , Vous
jugez bien qu'ils ne laifferent
A CONSTANTINOPLE . 211
pas les places vuides , & qu'ils
s'attacherent à bien faire leur
devoir. Au fond de ce Veftibule
eftoit un fort grand Tableau
qui reprefentoit une
Baccanale. Il eftoit orné avec
des Feftons de lierre & d'oranges,
& au deffusion voyoit
un Coeur enflammé couronné
de feuilles de vigne mélées
de raifins , avec ce mot
De bon coeur.
Les Ecclefiaftiques, à la referve
de M. l'Evefque , du
Provincial de S. François &
du Pere Superieur des Jefui
1 tes que Mr l'Ambaffadeur retint
, fe rendirent tous à la
S. 2
212 AMBASSADES
grande Salle des Capucins ,
où l'on avoit fait un Refe-
&toire general. Toutes les
Communautez Religieufes
de Galata y furent regalées
c'eft à dire , les Religieux de
faint François , les Jacobins ,
les Peres de faint Georges, les
Recolets , les lefuites , & les
Peres de la Terre-Sainte qui
font prefque tous Eſpagnols .
Les Enfans de Langue furent
traitez à un autre endroit
avec leur Gouverneur , & leur
Ogia , ou Maistre des Langues
Orientales.
On avoit dreffé deux tables
dans la grande Salle du
A CONSTANTINOPLE . 213
I
Palais , qui eftoit ornée d'une
tres- belle Tapiflerie . La premiere
de vingt- cinq couverts
fut tenue par Mr l'Ambaffadeur
, qui avoit fait convier
toute la Maifon de Hollande.
Mr Blondel , Chancelier , où
Secretaire de l'ambaffade ,
tint la feconde , qui fut de
cinquante couverts , pour les
Marchands François & Venitiens
, les Capitaines & les
Drogmans. Le Buffet eftoit
richement paré de Vaiffelle
d'argent au bout de la Salle.
Les Dames Grecques , qui ne
fe mettent point à table avec
les hommes , prirent place à
a
ཏུ
S.
5
214 AMBASSADES
celle que Madame l'Ambaffadrice
tint dans fon Appartement
. Elle eftoit de trente
couverts, & les Femmes & les
Filles de Drogmans y furent
placées . Ces trois tables furent
fervies regulierement ,
& avec toute la profufion
que demandoit une fi grande
Fefte .
On commença les Santez
par celle de Sa Majefté , que
M l'Ambaffadeur porta aù
Refident des Etats Generaux,
& elle fut beuë au bruit d'une
décharge generale des Boëtes
& du Canon.Les cris de Viva,
vina , y furent mêlez , & alA
CONSTANTINOPLE . 215
le
lant jufques à la porte de la
rue , obligerent les Turcs
mefme à fe réjouir comme
les François.On continua par
les fantez de Monfeigneur
Dauphin , de Madame la
Dauphine , de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne , de
Monfeigneur le Duc d'Anjou
, de Monſeigneur le Duc
de Berry , de Monfieur , de
Madame & de Monfieur le
Duc de Chartres , & toutes,
ces Santez paffoient fucceffivement
d'une table à l'autre
avec les mêmes cris de Viva ,
viva. En dehors M l'Ambaffadeur
avoit fait dreffer
216 AMBASSADES
des Tables le long du Portique
, pour les Equipages des
Vaiffeaux , qui ne firent pas
moins valoir la Fefte , que les
Artifans la faifoient valoir
dans le Veſtibule . Il y en eut
encore quatre ou cinq dans
les autres Apartemens. Toutes
les places en furent remplies
, & il s'y trouva une fi
grande multitude , que plus de
deux mille perfonnes furent
traitées ce jour- là fans nulle
confufion.
Les pauvres Efclaves François
qui font dans le Bagne
du Grand Seigneur , eurent
part à cette Fefte. Ils receurent
A
CONSTANTINOPLE . 217
rent une aumône extraordinaire
de M l'Ambaffadeur ,
& ils réfolurent entre cux
d'en faire un uſage auquel il
ne s'attendoit pas . Ils chanterent
un Te Deum pendant
la nuit , & il fut fuivy d'un
rapas proportionné à l'aumône
. Ils burent à la fanté du
Roy leur Prince naturel , au
nom duquel ces miferables
fe flatent de l'efperance de
fortir un jour de leur efclavage.
Comme le Bagne eft
une Prifon , dont ceux qui
y font entrez ne fortent jamais,
vous ferez furprife d'apprendre
qu'il y ait des Fran-
T
218 AMBASSADES
çois , & demanderez pourquoy
ils n'en fortent point ,
puis que le Roy eſt en paix
avec Sa Hauteffe , & qu'il en
obtient tous les jours la liberté
de plufieurs Esclaves .
J'ay à vous répondre , que
ceux qui font dans le Bagne ,
y font du confentement méme
de Sa Majefté , à cauſe
qu'ils ont efté prisen piratant,
non feulement fans l'aveu ,
mais contre la volonté de ce
Monarque . D'ailleurs on peut
dire que le Bagne eft moins
une Prifon qu'une Ville . Les
Prifonniers y travaillent , &
l'argent qu'ils gagnent , tourA
CONSTANTINOPLE . 119
ne à leur profit . Plufieurs
d'entre eux tiennent Cabaret,
& quelques- uns mefme y ont
fait baftir des maifons qui
ſont fort agreables , & tresbien
meublées .
,
L'apréfdînée on paſſa une
heure au leu & ce fut un
agreable divertiſſement de
voir dans les courts un mélange
de luifs de Chreftiens ,
de Turcs . de Maures , de
Perfes , d'Arabes , & d'Armeniens.
Sur les fix heures ,
fix Dervis , ou Moines Turcs ,
qui avoient eu la curiofité de
voir la Feſte , ſe preſenterent
à M.
l'Ambaſſadeur , & luy
T 2
220 AMBASSADES
dirent qu'ils eftoient venus
en qualité de Voiſins , & non
de Dervis , pour prendre part
au Donanma. M. Girardin
leur en expliqua le fujet en
Langue Turque , qu'il parle
parfaitement bien , & ordonna
qu'on les conduifift dans
une chambre retirée , où l'Eau
de vie ne leur fut pas épargnée
, non plus que le Roffolis
. On les vit tourner au fon
des Flûtes & des Tambours
avec beaucoup de viſteſſe .
Au fortir de cette chambre
, on entra dans l'appartement
de Madame l'Ambaffadrice
, où toutes les DaA
CONSTANTINOPLE . 221
mes eſtoient à viſages découvert
, rangées autour d'une
table , pour voir un autre
divertiffement que les Chinghis
donnerent à la Compagnie.
Ce font des Turqueffes
inftruites des leur enfance à
toutes fortes de danfes , & de
poſtures. Elles n'en firent
point d'indecentes, parce que
Madame l'Ambaffadrice avoit
dit à l'Uftaca len , ou
Maiftreffe , qu'elles ne. feroient
point payées fi elles
ofoient fe licencier. Il y en
avoit toûjours quatre qui
joüoient de la Flufte , du
Tambour
que nous appellons
I
3
222 AMBASSADES
de Baſque du Cimbalum ,
ou du Boina , qui eft un Inf
trument femblable
à celuy
qu'on atribuë au Dieu Pan ,
tandis que les autres danfoient
. Elles firent des recits
extravagans
, mais ce qu'il y
cut de curieux , fut une eſpece
de Bal , que l'on appelle
Matraque. Ces Femmes le
danferent en calçon & en
pourpoint
en calçon & en
pourpoint,tenant d'une main
une petite rondache d'airain ,
de la grandeur d'une affiete ,
& de l'autre un baſton de
cormier , avec lequel elles fe
frapoient
devant & derriere
A CONSTANTINOPLE . 223
fans fe voir . C'eftoit une
activité parcille à celle des
Forgerons , lors qu'ils battent
le fer fur une enclume. Elles
paroient tous les coups avec
une adreffe qui ne fe peut
exprimer , & quoy que les
Spectateurs craigniffent pour
elles , il n'en arriva aucun
accident.
Lors que la nuit commença
, on fut furpris de voir le
Palais en feu prefque en un
moment , par dedans & par
dehors, Toutes les Salles &
toutes les chambres furent
éclairées par des Luftres & par
des Bras placez à diſtances.
I
A
224 AMBASSADES
égales , & qu'on avoit garnis
de bougies ; & comme l'Illumination
faifoit une des principales
décorations de cette
Fefte , & que c'eftoit le feul
fpectacle qu'on pouvoit donner
aux Dames du Serrail , qui
ont leur appartement vis - àvis
du Palais de France , n'y
ayant que le Golphe entredeux
, elle fut mife dans le
point de perfection qu'on y
pouvoit fouhaiter . Toutes les
Galeries qui regnent autour
du Palais , les Saillies , les
bords des toits , & les Portiques
furent remplis d'un
nombre infiny de petites lampes
qui reprefentoient les ArA
CONSTANTINOPLE . 225
mes de France , les Chiffres &
la Devife de Sa Majesté avec
toutes les couleurs, à quoy les
Turcs réuffiffent admirablement.
Toutes les feneftres du
Convent des Capucins , dont
il y en a plufieurs qui regardent
Conftantinople, eftoient
illuminées de la mefme forte,
& cela formoit un ſpectacle
tres- brillant. Auffi donnat
- il plus d'admiration que
tout le refte , parce que c'eftoit
la premiere fois qu'on
avoit veu en ce Pays - là une
Illumination hors les Mofquées.
On a fceu que le
Grand Seigneur avoit donné
3

226 AMBASSADES
les ordres neceffaires pour
faire parler le Kiofque le plus
élevé du Serrail , & qu'à l'entrée
de la nuit Sa Hauteffe
s'y eftoit renduë , pour fatisfaire
la curiofité que luy donnoit
cette Illumination .
Toutes les lampes eftant
allumées , les Boëtes commencerent
à tirer avec plus
de bruit qu'elles n'avoient.
encore fait , & particulierement
au Soupé de M l'Ambaffadeur
, qui fut fort fplendide
& fort abondant.Ilavoit
retenu la mefine Compagnie
du Dîné , à la referve des Eq
clefiaftiques , dont les places
A
CONSTANTINOPLE . 227
furent occupées par les Anglois
qui eftoient venus luy
rendre vifite . Une infinité
de belles fufées qu'on lança
jufqu'à minuit , furent ménagées
avec tant d'ordre ,
qu'elles donnerent longtemps
un fort grand plaifir
à tout le Serrail .
Le lendemain , Madame
l'Ambaffadrice , qui n'avoit
point encore efté vifitée par
les Dames Turques, en vit arriver
une cinquantaine conduites
par la Femme du TopigiBachi
, qui eft le Grand
Maistre de l'Artillerie . Elles
avoient tant fait auprés de
228 A AMBASSADES
leurs Maris pendant la nuit ,
qu'elles avoient obtenu la
permiffion de venir au Palais
de France fur le pretexte d'en
voir les Décorations . Madame
l'Ambaffadrice ayant fceu
qu'il y en avoit entre elles de
confiderables , les fit entrer
dans fon Cabinet , & les regala
d'une magnifique Collation
qui fut pillée dans le
mefme inftant , chacune en
prenant la part avidement , & fa
en emportant ce qu'elles purent
ferrer. Une de ces Femmes
demanda du vin , foit
qu'elle en vouluft goûter,foit
qu'elle cuft accoûtumé d'en
A CONSTANTINOPLE . 229
boire , & il luy fembla fi bon
qu'elle en avala trois Pintes
en trois coups, en moins d'un
demy- quart d'heure .
Le mefme jour , Emanuël
de Melchifedet , Archevefque
de Van , dans l'Armenie
Majeure , & qui fait fa refidence
ordinaire à Koffiaff
dans le Monaftere de Sainte
Marie , qu'on dit avoir cfté
bafty par l'Apoftre S. Barthelemy
, vint avec une fuite
de cent Armeniens ,fon Bâton
Paftoral garny d'or & de
pierreries à la main , témoià
Mr l'Ambaffadeur la
joye que fa Nation avoit congner
230 AMBASSADES
ceue du rétabliffement de la
Santé du Roy , à la confervation
duquel elle eſt d'autant
plus intereffée , que les
Armeniens paffent preſentement
les . Mers avec toute
forte de feureté fous la Baniere
de France. Il offrit en mefme
temps de fe réunir à l'Eglife
Romaine fous la protection
de Sa Majeſté &
d'infpirer de tout fon pouvoir
les mefmes fentimens à
fon Patriarche . Mr l'Ambaffadeur
le remercia du zele
qu'il avoit marqué pour le
Roy , & aprés luy avoir répondu
de la protection qu'il
A CONSTANTINOPLE . 231
demandoit , il luy fit avoir
une Conference avec M. Gafparini
, Vicaire Patriarchal.
Ce Prelat receut fa Profeffion
de Foy , & luy permit de facrifier
dans les Eglifes Lati-
⚫nes. Il commença le Dimanche
20. d'avril par la Chapelle
du Palais de France , où
il celebra la Meffe en habits.
Pontificaux , pour remercier
Dieu de la grace qu'il luy
avoit faite de fe réunir à l'Eglife
Romaine. La Chapelle
eftoit ornée de riches Tapif
feries , & l'Autel paré d'un
tres-grand nombre d'argenterie
, avec quantité de Cierges.
232
AMBASSADES
Il
y eut un concours extraordinaire
de monde à caufe de
la nouveauté des ceremonies
qui font fort differentes des
noftres.Cet Archevefque pria
pour noftre Saint Pere le
Pape, & pour Sa Majesté Tres- .
Chreftienne , mais en fa Langue
vulgaire , ayant fait traduire
les Oraifons qui font
dans nos Livres , qu'il lut fur
un papier volant. Aprés la
Meffe , Mr Girardin traita avec
beaucoup de magnificence
l'Archevefque de Van
& le Vicaire Patriarchal , &
donna fes ordres pour faite
traiter au Convent des Capucins
A
CONSTANTINOPLE . 233
cins les Preftres Armeniens ,
avec les autres Principaux de
cette Nation , qui eftoient au
nombre de quarante .
On connoift par la réunion
de cet Archevefque de
quelle utilité il eft pour la
Religion , que le Roy ait un
Ambaffadeur à Conftantinople
, puifque non ſeulement
elle y eft protegée par ce
pieux & fage Monarque, mais
que mefme elle y fait fouvent
de grands progrés.
J'ajoûte à cette Relation
plufieurs chofes que l'on n'a
point imprimée , & qu'a obfervées
un homme d'efprit ,
V
234
AMBASSADES
ge
qui par curiofité fit le voyade
Conftantinople avec
feu M' de Guilleragues. Il y
a demeuré pendant trois années
, & fut témoin en 1680.
de ce que je vais vous dire.
que
La Sultane Reyne eſtant
accouchée d'une Fille , on
prepara une Feſte pour fa
naiffance. Le Grand Seigneur
l'on attendoit de jour en
jour , arriva le 1 de Mars à
Conftantinople , & le 3. de ce
mefme mois , la Fefte commença
à l'entrée de la nuit.
Le port du Serrail qui forme
un Amphiteatre parfaitement
beau , parut tout
A CONSTANTINOPLE . 235
en feu. On tira quantité de
coups de Canon , & l'on vit
paroiſtre au milieu du Canal
une espece de Fort qu'ils avoient
fait pour reprefenter
Malte. La prife de ce Fort
eftoit le fujet de la refte. Il
eftoit deffendu par des Efclaves
habillez à la manicre
des Chreftiens , & la
premiere
attaque fut faite par
deux grands Baftimens fur
lefquels on avoit élevé deux
hautes Piramides toutes couvertes
de lumieres.Une quantité
prodigieufe de petites
Saïques pleines d'artifices ,
voguoient deyant , & lors
V 2
236
AMBASSADES
qu'elles eurent fait le tour
de la Place , elles firent une
décharge toutes enſemble ; la
Ville leur répondit , & le
feu dura jufque bien avant
dans la nuit . Le lendemain ,
les Corps de Meſtiers , chaque
Meltier dans une Saïque
qu'ils avoient ornée
le plus proprement qu'ils
avoient pu , parurent fur les
deux heures aprés midy devant
le Grand Seigneur.
Tous les hommes qui eftoient
dans ces Saïques , eftoient
mafquez & s'occupoient
au travail que demandoit
leur
Profeffion . Aprés
A CONSTANTINOPLE . 237
2
avoir paflé devant le Sultan ,
ils attaquerent la Place. Dés
que la nuit fut venuë , le Port
parut de nouveau illuminé ,
& les Corps de Meftiers fe
joignant aux Baftimens qui
avoient fait la premiere attaque
, en commencerent une
troifiéme qui dura prefque
autant que la nuit . Le troifiéme
jour les Galeres du
Grand Seigneur , toutes leurs
Flames deployées firent
leurs décharges fur la Ville,
dont ils fe rendirent maistres
aprés avoir fait une espece
de combat mal ordonné.
Le Gouverneur alla fe
V
3
238
AMBASSADES
jetter aux pieds du Grand
Seigneur , & luy porta les
clefs de la Place . Si tot que
le Soleil fut couché , le Port
parut comme les deux jours
precedens , & les Galeres , &
tous les Baftimens
qui
avoient attaqué la Place
tirerent quantité d'artifice .
La Ville fut bruflée , & le
point du jour obligea tout le
mondé à fe retirer.
La Cour du . Grand Seigneur
ne paroift jamais plus
pompeufe que quand elle fort
de Conftantinople. C'est là
que toute la magnificence
fe déploye. Auffi les Turcs
A CONSTANTINOPLE . 239
renvoyent à cette ceremonie
, comme à celle dans
laquelle on peut mieux remarquer
la richeſſe de leur
Empire. Plufieurs Voyageurs
en ont écrit , mais aucun n'en
a donné une juſte idée . Vous
la trouverez dans ce que j'ay
tiré des Memoires de cette
mefme perfonne touchant
une fortie qui fe fit le Lundy
27. Octobre 1680. Ce jour
là à la pointe du jour , le Topigi
Bachi commença
la
marche , monté fur un cheval
Arabe couvert d'une houffe
en broderie d'or , à la telte
de deux cens Canonniers ar240
AMBASSADES
a
mez d'un Mouiquet & d'un
Sabre . Ce Bacha commande
à tous les Canonniers de
l'Empire , & fa Charge eft
comme celle de grand Maitre
de l'artillerie en France .
On vit enfuite une Compagnie
de Cuiraffiers , le Gebeigi
Bachi leur Colonel à la tefte.
Le Kichayabey les fuivoit &
marchoit devant trois ou
quatre cens Ianiffaires , le
moufquet fur l'épaule armez
du Sabre & du moufquet ,
& allant fans ordre. Le Kichayabey
eft ce que nous ap
pellons Lieutenant Colonel .
Cette Charge ne ſe donne
qu'à
A CONSTANTINOPLE . 241
2.
qu'à des Officiers des Ianif
faires , & c'eft ordinairement
aux plus anciens dans le fervice.
Ils ne la poffedent pas
plus de trois ou quatre ans ,
& font faits Bacha en la quit
tant. Autrefois ils reftoient
dans le Corps des Ianiffaires ,
& leur credit eftoic fi grand ,
que quand ils vouloient ils
renverfoient les Sultans de
leur Trône , faifoient trancher
la tefte au Viſir , & à leur
Aga , & n'avoient enfin qu'à
commander aux Soldats pour
eftre obeïs , parce qu'ayant
efté élevez avec ces Soldats :
ils encftoient aimez avec ex
X
242 AMBASSADES
cés ; mais Cuproli à qui leur
trop grand pouvoir fit om
brage, & qui connoiſſoit qu'il
cftoit dangereux de demander
la tefte à des hommes
deffendus par tant de milliers
de bras , trouva moyen de
les perdre en leur faifant de
l'honneur. Il les difperfa dans
Gouvernemens qu'il leur
donna , & par ce moyen leurs
teftes ſe trouvant en fa puiffance
, il affoìblit autant qu'il
voulut cette Milice . Le Cologlou
paroiffoit enfuite avec
cinquante hommes à
cheval , le moufqueton appuyé
fur l'arfon de la Selle ,
les
A
CONSTANTINOPLE. 243.
& ils
marchoient les premiers
avec les Trompettes ,
quatre Timbales , quatre
Hautbois , & deux hommes
joüants d'Inftrumens femblables
à ceux que les Bachates
frappent les uns contres
les autres . Le Caïa les fuivoit
fur un beau cheval couvert
d'une tres- belle houffe ,
& marchoit à la tefte de cinquante
Ichoglans ou Pages
bien montez. Ils avoient tous
des Veſtes de Satin jaune , &
la cotte de maille les couvroit
jufqu'à la moitié des cuiffes .
Une écharpe de taffetas de
differentes couleurs en bro-
X 2
244
AMBASSADE-S
derie & un Carquois de ve
lours Brodé or & argent leur
pendoient au cofté droit , &
au gauche ils avoient l'Arc
dans un étuy auffi brodé de
diverfes couleurs . Leurs teftes
eftoient couvertes d'un pot
de fer entouré d'un Turban
blanc , d'où pendoit une
efpece de cornette faite avec
des mailles qui leur tournant
autour du viſage ſe ratachoit
fous le menton , & couvroit
le col & les épaules. Ils avoient
des braffars & des
gantelets d'acier , & la lance
à la main . Le refte de la Maifon
compofé de trente ou
A CONSTANTINOPLE . 245.
quarante perfonnes fuivoit ,
chacun d'eux ayant le Carquois
brodé d'or.Chaque
Officier
avoit cinq ou fix chevaux
de main couverts de
belles Houffes , conduits
par
dés Officiers
à cheval qui les
fuivoient
.
Aprés cela on vit deux
Aga ou Officiers du Vifir ,
fuivis de so . ou 60. perſonnes
à cheval qui precedoient
le Kiaia ou Lieutenant du
Vizir monté fur un beau
cheval richement enharnaché.
Deux Officiers le fuivoient
à la tefte de plus de
80. Ichoglans veftus com-
X 5 .
246 AMBASSADES
me ceux du Cologlou , à la
refervé que leurs Veſtes étoient
de fatin rouge. On
voyoit aufli fept chevaux
de main couverts de houffes
fort riches , à chacun
defquels on avoit attaché
fur la Selle un Bouclier
d'argent poly , & cela avoit
quelque chofe de ga
lant & qui fentoit fort
Fantique. Le Reis Effendi ,
ou Grand Chancelier , fuivoit,
& aprés luy deux Chaoux
Il y en avoit d'efpace en efpace
pour faire marcher en or
dre les Cavaliers qui alloient
quatre à quatre.
Enfuite parut le Grand
A
CONSTANTINOPLE . 247
a
Vifir ayant à fa gauche le
Muphti. Ils precedoient le
Moufaiq Bacha ou Cologlou
qui marchoit feul.
C'est le favory du Crand
Seigneur , dont il eft auffi le
gendre. Il eftoit du nombre
des Ichoglans , & eft venu
dans la faveur par les voyes
qui élevent en ce pays - là , &
qui cauferoient la perte d'un
homme en celuy - cy. Trois
Tefterdans ou Treforiers Generaux
& les deux Cadilef
Kers ou Intendans des Armes
fuivoient, & precedoient cent
Cadis ou Gens de Loy , afe
fez bien montez , ayant des
X
4
248
AMBASSADES
houffes de drap bleu avec
des houpes de mefme couleur
fans broderie . Le premier
des Emirs qui venoit
aprés , accompagnoit l'Etendard
de la Loy avec plus de
deux cens Dervis. Cet Etendard
eftoit porté par l'un
d'eux. Enfuite marchoit un
Chameau portant l'Alcoran
dans un coffre de brocard
d'or. Il y avoit auffi quelques
Hardes de Mahomet
dans un coffre de velours.
vert & ce coffre eftoit chargé
fur un cheval bien enharnaché.
Il ne Le peut rien de
plus ridicule que l'équipage
A CONSTANTINOPLE . 249
de ces Emirs ; ils portent le
Turban vert & fe difent parens
de Mahomet. Il feroit de
l'honneur de ce Prophete que
fes Defcendans fuffent plus
propres & qu'ils euffent un
peu meilleur air dans un jour
de ceremonie . Malgré leur
méchante mine & leur gueuferie
, ce font les perfonnes
les plus confiderées de tout
l'Empire Othoman.
La Maiſon du Grand Seigneur
commença à paroiftre
en cet ordre. Le Capigi Bachi
marchoit le premier à la
tefte de cent Capigis . Ce
font les Portiers du Service ,
X
S
250
AMBASSADES
& le Chaoux Bachi eft leut
Chef. Ce Chaoux Bachi
venoit aprés , fuivi d'un pareil
nombre de Chaoux. Il
avoit en la main un bafton
d'argent fait comme un Bec
de Corbin , & une plnme de
Coq fur la tefte . Ces Gens
font comme les Huiffiers . Le
Grand Seigneur , ou le Vifir ,
les envoyè porter les ordres
par tout où il eft neceffaire,
Des Officiers à cheval quile
fuivoient , precedoient le
Kilargi Bachi , qui estoit à
la tefte des Pages du Kilar
ou Echanfonnerie. Enfuite
on voyoit le Karnadar BaA
CONSTANTINOPLE . 2ft
chi à la tefte des Pages du
Trefor. Ils eftoient veftus de
tres -belles veftes de Brocard,
& avoient la cotte de maille ,
le Pot en tefte , la Lance à la
main , & des efcharpes magnifiques
en forme de Baudrier.
Leur Carquois & l'écuy
pour mettre l'Arc eftoient
parfaitement bien brodez ,
& leurs chevaux avoient des
houffes d'une broderie fort
épaiffe , ou de lames d'or
& d'argent. Deux cens So
laqs affez bien montez
paroiffoient aprés . Cette
troupe de Cavalerie avoit
quelque chofe de tres-guer-
2
252
AMBASSADE'S
bonnet d'une fimple étofrier.
Leur coëffure eftoit un
fe , d'où
pendoient quatre
4
grandes bandes de la meſme
étoffe longues de trois quarts
d'aune , deux pardevant , &
deux par derriere . Les deux
bandes qui fortoient du devant
du Bonnet, paffoient par
derriere le dos , & celles qui étoient
attachées au derriere ,
venoient pendre fur l'eftomach
& fe croifoient fur l'épaule
avec celles de devant.
Ils avoient fur le dos chacun
une peau de Tygre qui fe
noüoitpar les pates de devant
comme une cravate. Ils por--
A
CONSTANTINOPLE . 253
toient le Moufqueton fur l'arfon
de la Selle, & précedoient
le Dogangi Bachi vou Grand
Fauconnier , qui venoit avec
les Oyfeaux portez par les
Officiers de la Fauconnerie.
Le Sangongi Bachi ou Gouverneur
les faivoit , & aprés
luy on voyoit les plus beaux
Chiens que l'on puiffe imaginer.
Ils eftoient couverts.de
Houffes de Brocard or & argent
& menez par des Valets
qui les tenoient en leffe .
Dés que la Fauconnerie & la
Venerie furent paffées , le
Grand Efcuyer parut fuperbement
monté. Il eftoit fui254
AMBASSADES
vy d'Officiers qui estoient
auffi tres- bien montez , &
veftus de Veſtes de Brocard ,
avec de grandes Aigrettes fur
leurs Turbans. On faifoit
marcher enfuite quinze chevaux
de main du Grand Seigneur,
dont tous les harnois ,
houffes & boucliers eftoient
couverts de Diamans , Rubis,
Emeraudes & Turquoiſes, en
forte qu'on ne pouvoit voir
le fond fur quoy toutes ces
pierreries eftoient attachées.
Une troupe de Bachas &
d'Officiers veftus de veftes
de brocard avec de grandes
Aigrettes fur la tefte & tresA
CONSTANTINOPLE . 255
bien montez , venoient devant
les Peix , qui marchoient
à pied deux à deux
devant le Grand Seigneur.
Leurs Veftes eftoient de brocard
d'or retrouffées pardevant
& attachées fur les côtez
avec des ceintures d'or garnies
de quelques Turquoiſes.
Une efpece de culote qu'ils
portoient , eftoit de velours
cramoify avec des bas de foye
blancs, attachez aux chauffes
par des bouclés d'or . Ces bas
eftoient roulez fur les ge
noux,& retenus par des jarretieres
d'or. Ils avoient de perits
eſcarpins blancs que des
2.56 AMBASSADES
; boucles attachoient leur
coëffure eftoit comme un
grand Gobelet de vermeildoré
avec une petite Aigrette
par deffus. Ils portoient à
la main de petites haches de
vermeil - doré comme celles
de nos Grenadiers. Le Grand
Seigneur parut à la fin. Son
Turban blanc eftoit enrichi
de trois chaifnes de diamans,
qui commençant au milieu
du front venoient fe ratacher
derriere la tefte , & luy environoient
le vifage.De l'endroit
d'où ces chaines fortoient
pardevant, s'élevoit un grand
bouquet , où trois belles Aigrettes,
A CONSTANTINOPLE . 257
grettes
eftoient
attachées
. Sa
Vefte
eftoit de brocard
d'or
plein doublée
de famour
, avec
des boutons
de diamans
d'une
groffeur
furprenante.Trois
chaifnes
le ceignoient
par le
milieu
du corps , & attachoient
un fabre auff tout
de Diamans
, & à deux autres
chaifnes
de Diamans
en forme
de bandoulieres
étoient
pendus
l'Arc & le Carquois
. Ses
manches
eftoient
ornées
de
pareilles
chaines
. Il portoit
à fes doigts
de tres - riches Bagues
mais un anneau
qu'il
avoit au pouce droit , furpa
fait le refte . Il eftoit
d'une
Ye
258 AMBASSADES
groffeur prodigieuſe . Ce Prince
montoit un grand cheval
noir,dont tout le harnois , tef
tiere , poitrail , felle , étriers
& fangles étoient de gros diamans.
Il feroit fort malaifé
d'en voit un plus grand nom
bre enfemble . Les Officiers
veftus de veftes de Brocard
d'or , coëffez avec des bonnets
couverts d'aigrettes , tenoient
la Vefte de Sa Hau .
teffe , & marchoient à fes cô.
rez . Le Choadar Aga , qui eft
le Porte-manteau , venoit aprés
, & tenoit une Vefte de
Brocard d'or couverte de
Diamans. Le Seliktar Aga
A CONSTANTINOPLE. 259
& le Durbendar Aga marchoient
à côté l'un de l'autre,
& portoient le Sabre tout
couvert de Diamans , & un
Turban avec un bouquet de
Diamans pardevant. On ne
peut rien voir de plus magnifique
que ces trois Pieces
que ces Officiers portoient.
Is eftoient eux - mefmes fort
magnifiques & fort bien
montez. Le Kiflar Aga, Chef
des Eunuques noirs , le Capi
Aga Chef des Eunuques
blancs , & l'Oda Bachi marchoient
à la tefte des Ichoglans
de la Chambre. Ce font
les Juges qui font prés de la
V 2
260 AMBASSADE S
perfonne du Grand Seigneur ,
& qui en fortant de là , rempliffent
les plus beaux Gouvernemens
& les plus belles
Charges de l'Empire. Leurs
Veſtes de Brocard d'or étoiét
couvertes de la cotte de maille
, & ils avoient le pot en
tefte , ainſi que les autres Pages.
Leurs lances eftoient garnies
de Turquoiſes , & ils cn
avoient jufqu'en quelques
endroits de leurs armes . Ils
eftoient parfaitement bien
montez & les chevaux avoient
des harnois fort riches.
Les Spahis marchoient aprés
eux ,mediocrement bien monA
CONSTANTINOPLE . 261
tez , & ils eſtoient fuivis des
Timbales fur des Chameaux ,
de trois Caroffes dorez à huit
chevaux ; & d'une Litiere .
auffi dorée , & dont le dedans
eftoit de Brocard d'or.
avec des couffins de Brocard
brodez de Perles . Quantité
de Cavaliers affez mal montez
fermoient la marche.
Malgré la confufion qui empefchoit
que cela n'cult tout
l'éclat qu'ils auroit eu s'ils
avoient marché plus en ordre
, on ne laiffoit pas de re
marquer beaucoup de magnificence
dans cet équipage
.
Quelques jours auparavant
,
Y & 3
162 AMBASSADES
c'eft- à- dire , le Mercredy fecond
jour d'Octobre de la
mefme année 1680. on avoit
fait la ceremonie d'annoncer
le Beiram .Tous les Canons du
Serrail ayant tiré fi-tôt qu'on
eur vû le Soleil couché , on
entendit le foir des Trompettes
& des Timbales , & le
Grand Seigneur veftu d'une
Vefte couverte de Pierreries
le Turban tout couvert de
Diamans, d'où fortoient trois
Aigrettes , monta fur un Trône
pour recevoir les Grandde
la Porte, quicommencerent
à luy fouhaiter le Beiram.C'eſt
ce quenous appellons fouhai
A CONSTANTINOPLE . 263;
ter de bones Paſques.Le Mufti
fałüa le premier , & baifa la
Vefte du Grand Seigneur ,
qui le releva, & s'avanca deux
pas pour recevoir les complimens.
Aprés s'eftre reculé
d'un pas
,
pas , il receut le Vifir ,
qui vint auffi luy baifer la
Vefte. Sa Hauteffe recula encore
un pas , & le Cologlouſe
ou le Favory , fit la mefme:
chofe. Le Grand Seigneur
s'affit enfuite fur fon Trône ,.
& les premiers Officiers le falüerent
& baiferent fa Veſte ,,
& les autres Officiers le faluërent
feulement . Cette ceremonie
, qui dura deux heu264
AM BASS A DES
res , ayant efté faite , on fervit
à Sa Hauteffe un magni
fique repas. Le lendemain à
huit heures du matin , Elle
fortit de la grande porte du
Serrail pour aller faire fa
priere à Sainte Sophie . L'ef
pace depuis la porte du Serrail
jufqu'à celle de la . Mofquée
qui eft de quarante à cinquante
pas , eftoit bordé de
deux rangs de laniffaires . Il
y avoit devant eux deux rangs
de Chourvagis
; ou Capitaines
, veftus de Veftes de Brocard
, avec de grandes aigretes
fur la tefte. Tous les Bachas
& Grands de la porre
fortirent .
A CONSTANTINOPLE . 265.
fortirent les premiers , & le
Mufti fortit en Caroffe . Seize !
Peiks alloient devant le Vifir
deux à deux . Leurs Vestes de
velours cramoify eſtoient attachées
avec des ceintures
d'or. Le Vifir montoit un
tres - beau cheval , couvert
d'une houffe en broderie del
Perles & d'Emeraudes. Il fut
receu à la porte de la Mof
quée par deux Officiers qui
le foûtenant , le conduifirent
par deffous les bras jufqu'à
la place où il devoit entendre
la Priere. Plufieurs Officiers
bien montez fortirent du Serrail
devant les Peiks qui mar-

266 AMBASSADES
choient deux à deux devant
le Grand Seigneur. Le harnois
du cheval qui montoit , eftoit
couvert de Diamans. Il
fut receu par le Ianiſfaire Aga
à la tefte des principaux Officiers
des laniffaires. Le Choudar
Aga, ou Porte-manteau,
bien monté, fuivoit le Grand
Seigneur , & portoit une Vefte
auffi de Brocard d'or enrichie
de Diamans. Le Selindar
Aga portoit un Sabre , &
le Surbandar Aga un Turban.
Ce fabre & ce Turban étoient
enrichis de Diamans d'un
grand prix. Le grand Ecuyer
fuivoit , & l'on menoit aprés
A CONSTANTINOPLE . 267
luy dix- huit chevaux de main
dont les harnois étoient d'une
magnificence extraordi
naire. La Priere qui dura une
demy- heure , eftant finie , le
Grand Seigneur retourna au
Serrail dans le mefme ordre
qu'il eftoit venu. La grande
quantité d'hommes & de
chevaux ayant de la peine à
fe remuër dans un fi petit elpace,
Sa Hauteffe refta à che
val un demy - quart d'heure
fans pouvoir avancer , & l'on
eut le temps de confiderer ce
Prince à fon aife. Il a le front!
grand , les fourcils avancez ,
les yeux gros & ronds , un peu
Z 2
268 AMBASSADES
enfoncez , le nez grand &
aquilin , la bouche aflez fendue
, & la lévre d'en bas fort
relevée , le teint fort brun ,
la barbe affez, claire fur les,
joües , & affez épaiffe fur le
menton , la taille mediocre ,
les épaules groffes , & la tefte,
un peu panchée fur l'eftomach...
Le Samedy 25 , du même
mois , le Janiffaire Aga fortit
de Conftantinople pour aller
aux Tentes , qui en eftoient à
deux lieuës. Un Officier ayant
la cotte de maille , les braffars
& les gantelets d'acier , le carquois
brodé d'or , & larc
A CONSTANTINOPLE . 269
a
dans un étuy de mefme parure
, marchoit à la tefte , monte
fur un tres - beau cheval
eouvert d'une houffe qui pendoit
à fa droite en broderic
d'or & d'argent. Il avoit un
bonnet ombragé d'une grande
aigrette. Trois Officiers
couverts de cottes de mailles ,
tres- bien montez , portoient
des Drapeaux aprés luy. Les
Sacaz affez bien montez marchoient
derriere. Ce font les
Porteurs d'eau , qui de peur
que les Troupes n'en manquent
, font
extremement
confiderez. Leurs habits ef
toient de toile cirée , & leurs
Z
3
170 AMBASSADES
chevaux portoient deux
grands coffres pleins d'eau.
Ces coffres eftoient auffi de
toile cirée. Deux mille Janiffaires
armez , le Moufquet
fur l'épaule , & le Sabre au
marchoient enfuite cofté
par pelotons & fans ordre.
On diftinguoit feulement les
Cuiliniers qui marchoient à la
tefte , un couteau au côté.Ils étoient
vêtus d'une grade Sous
quenille de maroquin noir
brodée pardevant. Les Janif
faires ne réuffiffent pas à fe fervir
du Moufquet. Il y en cut
quantité qui ne purent venir
about de les tirer, & les plus a-

A CONSTANTINOPLE
. 271
droits étoient un demy quart
d'heure à y mettre le feu.
Trente-trois Officiers paffablement
bien montez , portoient
des Enfeignes , & marchoient
devant une troupe de
Dragons
à pied , couverts
de
peaux de Tigre. Quarantedeux
Capitaines
fort bien
montez , & armez de cottes
de mailles , d'arcs & de fléches
, le bonnet en tefte couvert
d'une aigrette , venoient
devant le Janiffaire
Aga. Sa
Velte eftoit brodée d'or pardevant
& fur les manches
. Il
montoit
un cheval noir cou-
24
272
AMBASSADES
vert d'une grande houffe bro
dée d'or , de Perles & d'Emeraudes.
Plufieurs Officiers à
cheval le fuivoient
, ainfi
que
trente ou quarante Ichoglans
ou Pages , veftus de Veſtes de
Satin de trois couleurs , jaune
vert , & couleur de cerife ,
armez de cortes de maille dorées
, & de lances , & ayant le
pot de fer en tefte entouré
d'un Turban de ces differentes
couleurs. Les chevaux étoient
couverts de houffes
garnies de lances d'argent.
La Mufique fermoit cette
marche. Elle estoit compofée
de fix Trompettes , de fix
A CONSTANTINOPLE . 273
Timbales , de douze Hautbois
& de quatre hommes
qui touchoient des efpeces
d'Inftrumens , que nous appellons
Niacards.
Le Lundy , le Grand Seigneur
fortit de Conftantinople
pour aller à fes Tentes ,
& il y arriva à midy. C'eft la
fortie dont je vous ay fait la
defcription . Sa Maiſon eftoit
de pieces de drap rouge &
bleu , bordé avec un ga
lon jaune. Une efpece de
muraille à creneaux , haute de
fix pieds , enfermoit une Place
ovale plus grande que la Place
Dauphine. Avant que: d'en274
AMBASSADES
ther on voyoit à gauche um
petit Pavillon rond qui eft
deftiné pour le Bourreau , &
où l'on tranche la tefte . A la
gauche eftoient les Seigneurs ,
& à l'entrée , un Kiofque ou
Balcon garny de Brocard &
de Satin , & élevé de vingt
pieds , d'où le Grand Seigneur
vient quelquefois voir l'Armée.
Un Tapis de Perfe broché
d'or couvroit le bas ; &
des Carreaux de Satin rouge
brodez d'or & de perles, garniffoient
tout le tour de ce
Balcon. L'efcalier pour y
monter, eftoit tapiffé de Drap
de mefme conleur , & ua
A
CONSTANTINOPLE . 275:
grand Pavillon d'une espece
de Feutre gris qui ne perce
point à la pluye , galonné
rouge & bleu , & doublée de
Damas couleur de cerife , le
couvroit. Un peu plus avant
dans l'enceinte eftoit une
Tente longue de huit ou dix
pas , où l'on expofe les Teſtes
des Bachas que Sa Hauteffe
demande. L'on entroit aprés
cela dans une Tente garnio
d'un Sopha , dont les couffins
eftoient de velours broché
d'or. De cette Tente on entroit
dans une autre , longue
de plus de vingt - cinq pas ,
qui fert de Salle de Confeil .
2762
AMBASSADES
Une Eftrade élevée d'un demy
- pied occupoit prefque
toute cette Tente , & ne laiffoit
que
trois pieds d'efpace
tout autour. Certe Eftrade
eftoit couverte d'un grand
Tapis de Perfe , & au bout
de l'Eftrade on voyoit un
Sopha élevé de quatre ou
cinq pieds couvert de brocard,
les couffins auffi de brocard
brodé de Perles. De
grands Rideaux de brocard
tournoient tout autour. Un
Tabouret de la mefme étoffe
eftoit fur l'Eftrade à gauche
proche du Sopha. Le dedans
A
CONSTANTINOPLE. 277
"
de ces Tentes eft une efpece
de Camelot rayé fort , furbrodé
de fleurs & de
compartimens
à la Mofaïque. Ces ,
fleurs font faites de fatins &
taffetas de diverfes couleurs ,
rebrodées avec de petits galons
jaunes , & quelques canetilles
d'or. En fortant de
cette Tente , on voit trois Pavillons
qui forment un triangle
, & c'est dans celuy du
fond que couche le Grand ,
Seigneur. Ces treillis de baftons
dorez portent par dedans
à hauteur d'appuy d'autres
baftons dorez qui foûtiennent
d'efpace en efpace
a
274
AMBASSADES
de la hauteur de douze pieds
une petite Corniche pofée
deffus , & qui entoure le Pa
villon . D'autres baftons qui
prennent fur la corniche , fe
viennent emboiſter dans un
cal de Lampe doré qui pend
au milicu , & forment une efpece
de Parafol . Un damas
rouge à fleurs rapiffe le derriere
de ces baftons. La terre
eft couverte d'un trés beau
tapis , & le Sopha pareil à
celuy de la Salle d'audience ,
entouré d'un Pavillon de
brocard de Perfe or & argent
, fert à coucher le Sultan.
Un grand Rideau de Da-

A CONSTANTINOPLE . 275
mas doublé du meline brocard
, fepare ce Pavillon en
deux. Le Pavillon qui eft à la
droite fert aux neceffitez , &
celuy qui eft à la gauche fert
de Bain. Le dedans de ces
deux Pavillons eft de Damas
rouge ; ils font couverts , &
les Tentes font de mefme
étoffe que le deffus du Kiofque.
Le Vifir & tous les Bachas
avoient leurs Tentes toutes
affez magnifiques autour
de celle que je viens de vous
décrire.
CHEQUE
DELIN.
1895
%
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le