Nom du fichier
1685, 10, t. 32 (Extraordinaire) (Lyon)
Taille
8.53 Mo
Format
Nombre de pages
347
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
me,
Ex のini
RP. Claudframe Monestier
For.Jesse
EXTRAORDINAIRE
DU
MERCURE
GALAN T.
807157
QUARTIER D'OCTOBRE 1685.
Callag. Lugd, S. Trinit
TOME XXXII.
foc.Jesu Cat. Insc,
LYON
Imprimé à Paris ; Et fe ven #
1893
*
A
LYON ,
Chez T. AMAULRY , Rue Merciere ,
au Mercure Galant.
M. DC. LXXXVI.
AVEC PRIVILEGE DU ROY. ↑
O
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on
le vendra , auffi -bien que l'Extraordinaire
, Trente fols relié en Veau,
& Vingt-cinq fols en Parchemin.
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE, au Palais , dans la
Salle des Merciers, à la Juftice .
Chez la Veuve C. BLAGEART , Court-
Neuve du Palais , AU DAUPHIN ,
Et T. GIRARD , au Palais , dans la Grande
Salle , à l'Enyie .
M. DC. LXXXVI.
AVEC PRIVILEGE DV ROI.
EXTRAORDINAIRE
DU MERCURE
GALAN TEYON
QUARTIER D'OCTOBRE 185.
ΤΟΜΕ ΧΧΧΙΙ.
OICT, Madame , un nouveau
Recueil des Ouvrages
du
Public.Pefpere que vous
n'en ferez pas moins fale
tisfaite que vous l'avez esté de tous les
autres. Du moins je fuis affeuré que
commencement vous en plaira , puis
Q. d'Octobre 1685.
A
2 Extraordinaire
qu'il regarde le Roy , & que
l'admira
tion que vous avez pour cet Augufte Momarque
vous intereffe , particulierement
dans toutes les chofes qui touchent ſa
gloire. Un fort habile homme afait une
Paraphrafe deplufieurs Verfets de Pfeaumes
qu'il a appliquez aux continuels miracles
qui rendentfameux l'heureux Siecle
où nous vivons ; & ces differens ver
fets compofent une espece de Cantique ,
qui a efté extremément aprouvé de quantité
de perfonnes d'un gouft fin & délicat.
Vous n'aurez pas de peine à connoistre en
le lifant , que l'Autheur agrand accés au
Parnaffe , & quele tour aisé qu'il donne
à fes Vers , vient d'un long commerce
qu'il s'eft fait avec les Muſes.
du Mercure Galant.
SSSS SSS SS255522
PARAPHRASE
DUNCANTIQUE
POUR LE ROY.
Magnus Dominus & laudabilis nimis ,
& magnitudinis ejus non eft finis,
Pfalm. 144.
Qui
Vil eft loüable ! qu'il eft grand !
Sujetsfortunez d'un tel Maistre,
Rendez graces au Ciel de vous avoirfait
naiftre
Sous un regne fi doux,fi calme,fipuiffant.
Le moyen d'exprimerfa grandeur infinie?
Ce Monarque s'éleve aux honneurs immortels
Et le moindre jour de ſa vie
N'a - t- ilpas merité l'Encens & les Austels?
A ij
Extraordinaire
Venite & videte opera Domini , quæ
pofuit prodigiafuper terram . Pfal. 45.
Accourez de tout l'Univers ,
Venez, peuples ! venez vous-mefme vous
inftruire
De tant de prodiges divers ;
Nous ne ceffons de les écrire ,
Mais ny nos Chanfons ny nos Vers,
Ny nos mélodieux Concerts
A ce vafte deffein ne peuvent pas fufa
fire .
Conturbatæ funt gentes , & inclinata
funt regna.
Toutes les Nations du Monde
Tremblent au nom de ce Heros .
Ignorent-elles fes travaux ?
Ils ont remply la Terre &l'Onde.
Les Trônes les mieux affermis
Dont on vante la gloire immenfe ,
Chancelent s'ils nefontfoumis
A cette fupreme puiſſance.
En vain voftre air imperieux
du Mercure Galant.
Vous enchante , Grands de la terre ,
Devant ce Heros glorieux ,
Ne baifferez- vous pas toûjours , foit paix
ou guerre ,
Ne baifferez- vous pas les yeux ?
Dedit vocem fuam & mota eft terra,
Comme fes actions font autant de Miracles
,
Toutes fes paroles auffi
Ne font-elles pas des Oracles ?
D'un bout du Monde à l'autre on les écom
te ainfi ,
De cet air fouverain dontfa bouche
nonce ,
Eft-il rien de grand deformais
prae
Que cette bouche ne l'anonce ?
Un mot, tout est en guerre, un mot, tout ef
enpaix.
Fundamenta Montium conturbata funt,
quoniam iratus eft eis . Pfal. 17.
Sa met-il en conreux pour punir les con
pables,
J
A iij
6 Extraordinaire
Rien ne les fçauroit garantir s
Et quand la foudre doit partir,
Ses coups font moins inévitables .
Retraites de ces orgueilleux
Dont on a puny l'infolence ,
Boulevars & Rocs fourcilleux ,
Vous en fumez encor , tremblez fous la
puiſſance
D'un Monarque qui peut faire , fur qui
l'offense ,
Pleuvoir des deluges defeux.
Orietur in diebus ejus juftitia & abun
dantia pacis. Pfal. 70.
Qu'il récompenfe ou qu'il puniffe
Selon que l'on a merité ,
N'est-ce pas toujours fa Fuftice
Qui conduit fes faveurs, on fa ſeverité ?
Cette augufteJuftice au miieu des alarmes
De cent Peuples qu'il voit , & tremblans
& Soumis ,
Luy fait mefme quitter les armes ,
Et la paix a pour luy des charmes,"
Quifont la feureté de tous fes . Ennemis.
du Mercure Galant.
7
Memoriam fecit mirabilium fuorum.
Pfal. 110.
Monumens eternels de fa magnificence,
Que ce Monarque éleve à nos yeux aujourd'huy,
Vous durerez toujours témoins defapuif
fance,
Vous parlerez toujours de luy.
Chef- d'oeuvres où les Arts ont dompté
la
nature
Onfe perd à vous voir , grands & riches
Palais !
Vous avez épuisé toute l'Architecture ,
Mais de ce Conquerant , la hauteur fans
mesure,
Vous ne l'égalerez jamais.
Et factus eft in pace locus ejus.
Le comble enfin de fa grandeur ,
C'est que toûjours calme & tranquile
Nul indigne transport ne foûleve fon
coeur ,
Luy feul fait tout mouvoir , & demeure
immobile ,
A iiij
8 Extraordinaire
Ilsont beau chaque jour , ils ont beau redoubler
Ces foins dont le poids nous étonne
Si leur foule l'environne
Elle ne le peut troubler.
Præ fulgore in confpectu ejus nubes
tranfierunt. Pfal. 17 .
En vain pour obscurcir fa brillante carriere
De groffieres vapeurs s'élevent dans les
airs ;
Pour peu qu'il les regarde elles ne durent
guere ,
Et malgré leurs efforts volages & di
vers ,
Toujours de la mefme maniere
Il brera dans l'Univers.
Magna opera Domini , exquifita in omnes
voluntates ejus . Pfal. 110 .
Tout ce qu'il fait tient du prodige ,
Et ce que l'on croyoit impoffible autre
fois ,
du Mercure Galant.
Eft aife quand il le dirige .
Rien ne peut ébranler la force de fes
Loix ,
Famais foumiffion, jamais ne fut fi grande
Dés qu'il marque fa volonté
De quelque paffion que l'on foit agité ,
Tout obeit quand il commande.
Laudatio ejus manet in fæculum fæculi.
Pfal. 110.
Et comme à remonter dans les Siecles
paffez,
Rien n'eft comparable à fa gloire .
Il nous eft bien permis de croire
Que les beaux traits de fon Hiftoire
Ne feront jamais effacez.
Heros, quel'avenir doit encorfaire naître.
Dans ce Heros que nous chantons
Vous revererez voftre Maiftre ,
Imitant par vos voix nos accens & nos
tons.
Vous celebrerez fa loüange ,
Yous battrez comme nous incessammens
des mains
10 Extraordinaire
Sans qu'il naiffe ramais Heros chez les
huma ,
Qui vous faffe prendre le change .
Et tronus ejus ficut So ' . Pfal. 88.
La gloire de fon regne & fes travaux
divers ,
Le charme & l'horneur de l'Hiftoire
Montrent fon Trône à l'Univers,
Comme le centre de la gloire.
Que le Soleil au haut des Cieux
Pour répandre par tout l'éclat de la lumiere
,
Roule dans fa vafte carriere ,
S'il fait plus de chemin , il ne brille pas
mieux .
Afferte Domino gloriam & honorem
Affemblez tous les ornemens
Qui peuvent enrichirfa Couronne écla
tante ;
Mais le Monde entier mefme a- t- il de
diamans
Une quantité fuffifante
du Mercure Galant.
Pour la former affez brillante ?
Sit gloria Domini in fæculum. Pfal 103 .
Que fa gloire à jamais icy-has reverie
Paffant de Siecle en Siecle à nos derniers
Neveux ,
Dans la gloire des Bienheureux
Aille confondre fa durée.
Les Vers qui fuivent font de M. le
Clerc de l'Academie Françoife ; ils
furentprefentez à Me le Duc & à Madame
la Ducheffe de Richelieu, le jour
que cette Ducheffefit fon Entrée dans
la Ville qui portefon nom . Ie vous en
ay envoyé une Relation tres ample dans
Pune de mes Lettres ordinaires..
Sa
12 Extraordinaire
52:5252 5252-525252
LA NYMPHE
DE RICHELIEU
A MONSIEUR LE DUC ,
& à Madame la Ducheffe
de Richelieu .
DigneHeritier &Armand , & da
tous tes yeux ,
Depuis que noftre Grand Monarque
Pour t'approcher de luy te fit quitter ces
lieux ,
Tous nos jours furent ennuyeux
Et de noftre langueur tout y portoit la
marque :
Ces Promenoirs charmans , ce fuperba
Palais ,
Où l'Art a feme tant d'attraits ,
N'eftoient plus qu'une affreuse & vafte
folitude,
du
Mercure Galant. 13
L'horreur regnoit dans nos Boccages
verds,
Le Printemps le plus doux n'avoit rien
que de rude ,
Et l'Autonne & l'Efté n'eftoient que des
Hyvers. $12
Que Pay versé de pleurs , & poußé de
Soupirs
Durant une fi longue abfence !
Enfin le Ciel propice exauce nos defirs
Tu nous ramenes les plaifirs ,
Noftre felicité paffe noftre esperance ;
Ton illuftre Moitié , l'Ornement de la
Cour ,
Le digne choix de ton Amour
Fait briller dans ces lieux fes vertus &
fes charmes;
On voit les fleurs y naiftre fous fespas,
Elle y répand la joye , elle en bannit les
larmes ,
Et les remplit par tout de graces
d'appas.
ទ
&
Voy tes heureux Vaſſaux venir de tous
coftez
८
14
Extraordinaire
En foule pour luy rendre hommage :
Voy que de fa douceur leurs coeursfont
enchantez ;
Voy leurs yeux fur elle arreftez:
Voy la joye & Amour peintes fur leur
viſage ;
Voy prefs à vous fervir leurs Bataillons
armez ,
Et par vos regards animez
Au milieu de laPaix reprefenter la guerre.
Ah! s'il falloit combattre leur
pour
Roy ,
Tu les verrois te fuivre aux deux bouts
de la Terre,
Pour feconder ten zele , & fignaler leur
foy.
Couple chery du Ciel, joüiffez pleinement
Du fort de vos belles années ,
C'est pour vous que fut fait ce Palais fi
Et
charmant ,
par les foins du grand Armand ,
Ces richeffes fans prix vous furent deſtinées
:
(
du Mercure Galant .
15 .
Tout rit à vostre abord , tout y devient
plus beau,
Tout y prend un éclat nouveau,
Nos Bois en font plus gais, nos fardins
refleuriffent,
De nos Vergers les ruiffeaux font plus
clairs ,
Avec plus de vigueur nos Fontaines
jaliffent,
Et d'un plus noble effort s'élancent
dans les airs .
Ces reftes précieux de la rigueur des ans ,
Qui n'en ofa faire fa proye,
Ces Heres , ces faux Dieux dans le
marbre vivans,
Si cheris des Maistres fçavans ,
D'un langage muet vous expriment
leur joye.
Vous avez rendu l'ame à ces fiers
baftimens ,
A ces pompeux appartemens,
A ces riches lambris qui me fem bloient
fi fombres,
3
16 Extraordinaire
Sur l'Orifon l'Aftre de la clarté
Ainfi des triftes nuits vient diffiper
les ombres ,
Et rend à l'Univers fa premiere beauté.
W
Que de plaifirs font joints au plaifir
de vous voir !
La douceur n'en eft point bornée.
Quel prefage flateur , quel favorable
espoir
Ne pouvons - nous pas concevoir
De ce Fruit fi charmant né de vostre
Hymenée ?
Ce tendre & cher Objet , ce jeune
Aftre naiffant,
De qui le regard innocent
Semble déja des coeurs méditer la conqueßte
,
D'un Fils illuftre, est le gage a
feuré,
D'un Fils qui de lauriers couronnera
fa tefte ,
D'un Fils tel qu'il le faut , tel qu'il
eft defiré.
du Mercure Galant.
17
3
Sous ces toits fortunez , fous ce noble
climat,
Nâquit Armand, qui par fes veilles
De tous nos Ennemis fit triompher l'Etat
,
Mais qui de noftre Potentat
Euft eu peine à prévoir les divines
merveilles.
Son Ombre vous demande encor um
Succeffeur,
De qui l'efprit , de qui le coeur
Soutiennent vostre nom , & remplif
Sent l'Hiftoire ,
Palais augufte , admirable Sejour,
Quelle douceur pour nous , quel bon
heur , quelle gloire,
Si ce Heros pouvoit recevoir. le
jour!
25
2. d'Octobre 1685.
B
18 Extraordinaire
PRIX REMPORTE
Par Louis LE GRAND ,
fur tous les Heros de l'Antiquité.
LA
A Victoire ayant fait connoiftre
en une Affemblée
des Dieux , qu'elle vouloit recompenfer
celuy de tous les He.
ros qui fe feroit le plus fignalé
par fes belles actions , en luy donpant
un prix qui puft égaler fon
merire , les Dieux furent tres
contens de cette propofition , &
Jupiter s'offrit mefme de donner
ce prix. Il députa Mercure pour
annoncer de fa part à tous ceux
qui pouroient y pretendre , qu'ils
euffent à fe trouver dans le Temdu
Mercure Galant. 19
ple de la Victoire , où l'on devoit
décider du merite de chaque
Heros en particulier , & recompenfer
celuy qui en en feroit
jugé le plus digne . Dés que
Mercure eut receu cét ordre , il
alla avertir tous les Conquerans
de venir recevoir la recompenſe
de leurs travaux. Chacun d'eux
fe trouva le plûtoft qu'il pût dans
ce Champ d'honneur , & mefme
ils furent fi ponctuels à executer
l'ordre qui leur avoit eſté donné,
qu'ils fe rendirent tous au mefme
temps à la porte du Temple
de la Victoire . Hercule , Achilles
, Céfar , Annibal , Alexandre
, Scipion , Pyrrus , Hector ,
& quantité d'autres attendoient
les ordres de cette grande Déef
fe pour entrer , lors qu'elle leur
Bij
20 Extraordinaire
1
vint ouvrir la porte de fon Temple.
D'abord Hercule voulut
paffer devant les autres , difant
qu'il avoit terraffé des Monftres,
& vaincu l'Hydre , & que quand
bien mefme il n'auroit pas receu
de fi grands avantages par fes
Conqueftes , le feul titre de Fils
de Jupiter luy fuffifoit pour eftre
preferé à tous les autres Conquerans.
Alexandre enfuite prit
la parole , difant qu'il ne devoit
pas eftre moins confideré , ayant
vaincu prefque tout l'Univers
& furmonté avec une poignée de
gens , les Armées les plus nombreuſes
; que s'il eftoit permis de
fe prevaloir de fa Naiffance , il
pouvoit fe vanter d'eſtre Fils de
Jupiter Hammon. Achilles difoit
qu'il ne fe glorifioit point d'eftre
du Mercure Galant. 21
Fils de la Deeffe Thetis , qui avoit
eu l'honneur d'eftre aymée
de Jupiter , que les marques glorieufes
qu'il avoit données de fon
courage , fur tout à la Guerre de
Troye , eftoient capables de le
faire diftinguer des plus Illuftres
Conquerans . Céfar tiroit fon
origine du Vaillant Enée , Fils .
de la Déeffe d'Amour , & diſoit
que Venus eftant Fille de Jupiter,
il avoit quelque raifon de fe
vanter d'eftre defcendu de Jupiter
; mais que la Naiffance , quel
que illuftre qu'elle pût eftre ,
eftoit un foible avantage fi elle
n'eftoit foûtenuë par un merite
particulier , & que s'eftant acquis
un renom immortel par fes Con .
queftes , il ne devoit point paffcr
aprés les autres. Scipion , An22
Extraordinaire
nibal , Hector & Pyrrus , relevoient
autant qu'il leur eftoit
poffible l'éclat de leur Naiffance
, & chacun d'eux fe glorifioit
d'avoir donné des preuves extraordinaires
de fa valeur. Sur
ces entrefaites la Victoire qui
avoit écouté toute leur difpute ,
& qui voyoit bien qu'elle pourroit
durer encore long - temps ,
les fit entrer , & aprés les avoir
mis chacun en leur place , elle
alla prendre la frenne en un lieu
plus élevé . Le Temple de la
Victoire eftoit un Edifice qui
devoit à bon droit paffer pour
un miracle de l'Art . Il eftoit
porté fur des Colomnes de Mar.
bre blanc , & les voûtes eftoient
enrichies de diverfes Hiftoires
repreſentées au naturel. On y
du Mercure Galant. 23
voyoit un grand nombre d'Autels
richement ornez & bien
qu'il n'y euft pas beaucoup de
Cierges allumez , l'éclat de l'or
& des pierreries y eftoit fi grand,
que le jour y euft paru à minuit .
C'eftoit unfpectacle affez agrea
ble pour les Conquerans que la
Victoire avoit fait entrer . De
quelque cofté qu'ils rournaffent
la veuë , ils trouvoient toujours
de quoy admirer mais l'objet
qui leur parut le plus digne d'admiration
, fut un Heros qui eftoit
aux coftez de la Victoire , qui
égaloit par fa bonne mine le plus
grand des Dieux , & ce qu'il y eut
de plus remarquable , c'eft que
ces grands Capitaines qui ne fon.
geoient auparavant qu'à contefter
ensemble à qui auroit la
;
24
Extraordinaire
préeminence , femblerent ſe reü.
nir tout à coup pour admirer un
fi grand Heros . Ils confeffoient
tous qu'ils n'avoient jamais rien
vû de plus beau que cét Invincible
( car c'eftoit le nom qu'ils
luy donnoient ) jugeant mefme
à fon port qu'il avoit fait des actions
furprenantes . Ils fe difoient
les uns aux autres que fon air n'é-
*toit pas d'un Mortel , & que fa
feule Majefté le mettoit au rang
des Dieux , mais ils en furent encore
bien plus perfuadez lors
qu'ils apprirent que c'eftoit
LOUIS LE GRAND ; qu'il eftoit
aux coſtez de la Victoire , parce
qu'elle & luy eſtoient infeparables
; que fes Victoires avoient
commencé avec fa Naiffance ,
& que vaincre & combattre n'é
toit
du Mercure Galant. 25
toit pour luy qu'une mefme chole
; que tout eftoit illuftre en
luy , & que s'il fe faifoit diftinguer
par la valeur , il n'en faifoit
pas moins par fes autres excellentes
qualitez , que fa Juſtice &
fa Prudence eftoient fans égales ;
que fes Bienfaits envers fes Sujets
auffi bien que fes Conquêtés
, n'avoient point de bornes ,
& qu'au milieu des plus ardentes
Guerres il ne laiffoit pas
de faire goûter à fes Peuples la
mefme douceur & les mefmes
délices que dans la plus grande
Paix , qu'enfin Lours eftoit le
modele des perfections ; qu'il étoit
Incomparable , Bon Magnanime
, Jufte ,Victorieux , toûjours
aimable , & toûjours aimé.
Tous ces Conquerans en
Q. d'Octobre 1685. C
>
26 Extraordinaire
tendant tant de merveilles de
s'ils
Loüis , jugeoient bieǹ que
avoient quelques pretentions au
Prix dont il s'agiffoit , il falloit
neceffairement les ceder à ce
Grand Monarque , qui en eftoit
d'autant plus digne , que la moindre
de fes Vertus furpaffoit de
beaucoup celles des plus fameux
Heros de l'Antiquité. Cependant
ils eftoient encore en balance
s'ils devoient luy difputer
le prix , lors que la Victoire leur
prefenta un Livre où eftoient
contenuës les actions heroïques
de cét illuftre Conquerant. Ce
fut pour lors que ces grands Capitaines
qui avoient toûjours efté
intrepides au milieu des plus
grands Combats , perdirent entierement
courage . Il eft impof
du Mercure Galant.
27
fible de dire l'effet que la lecture
des Conqueftes de Loüis
produifit dans leur efprit ; car
voyant que leur eſperance eftoit
perdue fans refource , les uns pâlirent
les autres baifferent la
tefte. On dit mefme que Céfar
fçachant que les Gaulois avoient
produit en la Perfonne de Louis
un fecond Mars pour la valeur ,
fe repentit de n'avoir pas détruit
toute leur race aprés qu'il les eut
défaits, Hercule ne put s'empefcher
de s'abandonner aux
plaintes , de ce qu'ayant terraffé
les Monftres , & remply toute
la Terre du bruit de fes furprenans
Exploits , il eftoit obligé
de ceder à un plus grand Con.
querant que luy . Achille fe montra
plus fenfible à la Gloire qu'à
Cij
28 Extraordinaire
l'Amour , car il témoigna en cette
occafion plus de colere , que
lors qu'Agamemnon luy ravit fa
belle Efclave . Pour les autres , ils
firent affez connoiſtre par leur
reffentiment la paffion qu'ils avoient
pour la gloire & pour
l'honneur. Mais quoy que cette
journée euft caufé beaucoup d'amertume
à ces grands courages ,
& que l'ambition ne leur duft
pas permettre de vouloir trop
de bien à un Vainqueur qui leur
enlevoit le prix par l'excellence
de fon merite , cependant com.
me fi l'admiration des vertus de
Louis les euft enlevez à leur
propre ambition , ils confefferent
qu'ils n'avoient point de regret
que la valeur fuft couronnée en
Louis LE GRAND . Hercule dit
du Mercure Galant. 29
tout haut que quelques honneurs
que l'on puft rendre à ce genereux
Monarque , ils eftoient bien
au deffous de fon merite . Achil
le ne fit point de difficulté d'avouer
que l'on ne pouvoit trop.
admirer un Prince qui avoit plus
fait en un an que les Heros les
plus illuftres én toute leur vie .
Pour Alexandre , ilfe contenta
de dire , que l'on voyoit briller
en Louis une Majeſté toute divine
; mais Annibal qui s'eftoit
vanté d'eftre le premier Homme
du monde , fut contraint de
confeffer , que la veritable gloire
n'eftoit deuë qu'à Louis , &
que c'eftoit eftre injufte que de
la luy vouloir difputer. La Victoi
re ayant remarqué auparavant
l'étonnement
que le feul afpect
C iij
30
Extraordinaire
de Loüis avoit fait naiftre dans
l'esprit de tous ces grands Capitaines,
& que fans avoir rien appris
de fes glorieux Exploits ; ils l'avoient
admiré comme uneDivini
té , & reconnoiffant de plus par
leurs dernieres paroles , que bien
loin de luy contefter une recompenfe
qu'il meritoit fans contredit,
ils avoüoient ingenument l'inégalité
d'avantages quife rencon
troient entre eux & un Prince fi
accomply , elle pria Jupiter de
luy envoyer le prix deſtiné pour
le plus illuftre de tous les Conquerans.
Jupiter envoya une
Couronne d'or par Mercure , qui
la porta à laVictoire,& fe fervit de
toute fon éloquence pour louer
l'invincible Monarque des François
car aprés avoir parle de fa.
du Mercure Galant. 31
valeur , de fa clemence , & de fon
amour pour les beaux Arts dont
il fe rendoit le Protecteur par
Feftime & les liberalitez , dontil
honoroit ceux qui y excelloient,
il s'arrefta fur fa bonté & fur fa
juſtice envers fes Sujets , qui bien
loin de fatiguer. Jupiter par
leurs
frequentes fupplications , comme
ils avoient fait dans les fiecles
precedens , ne luy adreffoient
plus que des Voeux , des Sacrifices
, & des actions de grace , en
reconnoiffance des faveurs dont
il les avoit comblez en leur don
nant un Monarque auffi aimable
, & auffi jufte que Lou 15.
De fi beaux Eloges partant d'une
bouche auffi éloquente que celle
de Mercure , n'auroient pas déplu
à tant de Conquerans , s'ils n'euf
C iiij
32
Extraordinaire
fent efté parties intereffées dans
cette affaire , & fi l'on en veut
croire la Renommée , ils interompirent
Mercure pour ſe plaindre
de la Victoire , qui fçachant
bien que Loüis les avoit ſurpaſfez
, tant par fa valeur que par
fon merite , & pouvant leur é
pargner la douleur de le voir
Couronner en leur prefence ,
n'avoit pas laiffé de les mander
pour venir recevoir la recompenfe
de leurs travaux. La Victoire
auroit bien pú fe paſſer de répondre
à leurs plaintes , mais
comme elle eftoit fage & prudente
, & qu'elle reconnoiffoit
bien que ce feroit accroitre leur
douleur que de ne pas faire femblant
de les entendre , elle leur
répondit mais avec affez de
du Mercure Galant .
33
fierté , que toute la Terre eftanc
informée des Conqueftes de
LOUIS LE GRAND , auffi bien
que du premier rang qu'il tenoit
par deffus tous les Conquerans
qui l'avoient devancé , il eftoit
bien jufte qu'ils appriffent à leur
tour à le tefpecter. En falloit-il
davantage pour défoler ces
Grands Capitaines ? Recevoir une
telle réponſe de la Victoire , qui
les avoit favorifez en tant d'oc.
cafions , c'eftoit à la verité une
rude atteinte , mais voir encore
pour comble de malheur couronner
leur Vainqueur par la
mefme Victoire , l'on peut dire .
que ce fut un coup de foudre
pour ces grands. courages , car
bien qu'ils euffent auparavant
cedé à Louis ce qu'ils ne luy
34
Extraordinaire
pouvoient difputer qu'à leur comfufion
, il eft aifé de juger que
ce fut plûtoft par contrainte que
de bonne grace. En effet eft il
croyable que l'ambition qui les
avoit toûjours emportez au delà
des bornes , euft efté fi prompte
ment éteinte en ces Conquerans ?
Il fembloit que la fortune prift
plaifir à les perfecuter , en ajoûtant
de nouveaux charmes à leur
Illuftre Vainqueur. L'éclat que
ce Soleil de juftice & de valeur
répandoit de tous coftez , é.
bloüit ces petits Aiglons qui fe
fioient un peu trop fur leurs for
ces, & fur leurs Conqueftes . L'afpect
d'un victorieux joint à la hon.
te d'eftre vaincus , les mit en un
eftat qu'il eft impoffible d'expri
mer.Jamais ils ne reffentirent tant
du Mercure Galant.
35.
de douleur qu'en cette journée.
Ce fut en vain qu'ils eurent recours
à la diffimulation , il eftoit.
aifé de lire leur trifteffe fur leurs
vilages . Ce n'eft pas qu'au plus
fort de leur chagrin ils n'euffent
en veneration l'Augufte Vainqueur
qui les avoit furmontez ,.
mais l'avidité naturelle qu'ils avoient
pour la gloire & pour les
louanges , leur fervoir de glaive
pour les tourmenter. Eux qui
regardoient au commencement
Louis avec tant d'admiration ,
ne purent foûtenir la veuë d'un
objet qui leur faifoit tant de confufion.
Ils fortirent fans prendre
congé de la Victoire. Céfar alla
du cofté d'Egypte ponr y trouver
quelque allégement à fa douleur ;
quelques- uns difent qu'il y cher..
36
Extraordinaire
cha Cleopatre , avec laquelle il
avoit autrefois paffé de fi doux
momens. Hercule eftoit fi préoccupé
de fon chagrin , que fans
fonger où il alloit , il fe trouva
au paffage du Fleuve d'Evene ,
mais ce luy fut un furcroift de
douleur , car il reconnut bien que
c'eftoit là l'endroit où le Çentaure
Neffus luy avoit donné des
marques de fa rage . Pour Alexandre
, le bruit courut qu'il eftoit
allé en Macedoine . L'on ne fçait
pas bien de quel costé les autres
tournerent. Cependant Lours
LE GRAND chargé de gloire &
d'honneur , & accompagné de la
Victoire , prit le chemin de Strafbourg.
Le mécontentement qu'il
avoit receu de cette Ville l'ayant
obligé a en tirer raifon par les
du Mercure Galant. 37
Armes , il fe preparoit à la punir
de fon audace & de fa temerité ;
mais fes Habitans ayant appris
les approches de ce redoutable
Vainqueur , & voyant bien que
toute refiftance eftoit inutile , fe
rendirent entierement , & pour
marque de leur foûmiſſion , ils luy
envoyerent les Clefs de la Ville.
Cét illuftre Heros dont la clemence
n'eft point limitée , les
receut en fa protection , & renvoya
leurs Députez avec des
conditions fi avantageufes & des
preuves fiévidentes de fa magnificence
& de fes liberalirez , qu'ils
publierent par tout qu'il y avoit
bien des Roys & des Princes
dans le Monde , mais qu'il étoit
impoffible qu'il y en euft un
feul , qui pût égaler en juſtice ,
38
Extraordinaire
.
en bonté , en clemence , & en valeur
, le puiffant Monarque des
François.
SENTIMENS
SUR LES QUESTIONS
du dernier Extraordinaire.
Lequel de deux Amans aime le
plus , celuy qui fouhaite la
pe.
tite Verole à la Maîtreffe, pour
luy faire voir que la laideur fe
roit incapable de le faire changer
, ou celuy qui aime mieux
qu'elle doute de fon amour, que
de luy voir arriver une pareille
difgrace.
Ans le vray, cela me defole ,
Duand
on me vient
parler de petite
verole ,
Ce mal injurieux & plein de cruauté ,
du
Mercure Galant.
39
Qui met en interdit les charmes de Cli
mene.
Fy de cette preuve inhumaine
Qui coufte tant à la beauté.
Eft-ce cherir une Maîtreſſe ,
Eft-ce une marque de tendreffe
Que de luyfouhaiter une infame laideur ?
Il vaut mieux paffer pour Autruche
Que de faire un fouhait fi cruche
Aux dépens d'un Objet qui nous touche
le coeur.
Un Amant fouffre à voir qu'on doute de
fa flame :
Mais fi de fa fidelité
Malgré tout fon amour fa Maitreffe a
douté ,
Pour le moins il fera garanti de tout bläme
,
N'ayant jamais rien ſouhaité
Qui puiffe faire aucun outrage
Aux attraits de ce beau vifage
Dont fon coeurfe trouve enchanté
40 Extraordinaire
Une affection bienfenfée
Doit eftre defintereffée.
Si l'on peut mourir d'amour.
Oute pafion vehemente
Eft pire qu'une fiévre lente s
Car fes paroxifmes font tels
Qu'elle peut mettre dans la Biere ,
Et dans le fond d'un Cimetiere
Le plus vigoureux des mortels.
L'amour eft de cette nature
Quand fon transport eft violent ,
C'est un Miferere , c'est un Trouffegalant
Qui vous met dans la fepulture :
Ce trifte & tenebreux fejour ,
Où l'on n'entre jamais qu'il n'en coûte
la vie.
Si donc l'on peut mourir de colere ou d'envie
,
On
peut
auffi
mourir
d'amour
?
3
Alceste Reynefort jolie ,
1
du Mercure Galant.
41
1
Femme d'un Roy de Theffalie ,
N'eut point de peine à fe priver du jour
Pour fatisfaire à ſon amour.
83
Que diray-je de Cleopatre ,
Dont Antoine fut idolatre ,
Voulut- elle pour un moment
Survivre à fan fidelle Amant ?
Pour le fuivre fa feule envie
Fut de décamper de la vie .
Afpic , vous fuftes l'inftrument
D'un fi fubit décampement.
Que diray-je auffi de Panthée
Qui d'un chaste amour enchantée,
Ayant appris que fon Mary
Eftoir dans la guerre pery's
Se perça fein d'une le fein d'une dague ,
En difant , la Parque j'incague ,"
Et je veux prévenir les coups
Pour me rejoindre à mon Epoux.
Attends-moy , mon cher Abradatte,
Toy qui fus le premier en datte
Ecrit & gravé fur mon coeur ,
Recoy ma mourante langueur-
2. d'Octobre 1685.-
D
412
Extraordinaire
Pour mieux conferver ta memoire.
Je te fuis jufqu'à l'Onde noire..
CA
De vous icy , que dira- t- on,
Illuftre Fille de Caton ,
Genereufe Femme de Brute ?
Portia , vous fuftes la butte
Des plus formidables revers
Qu'on peut craindre dans l'Univers.
Vous perdiftes ce galant Homme
Qui s'efforça d'affranchir Rome,
Mais toujours l'intrepidité
Se rangea de vostre costé.
Auffi, generenfe Romaine ,
'Dont l'Histoire le nom promene ,
Du malheur qui vous outragea,
Un charbon brûlant vous vanges.
Vous fiftes voir, Princeſſe illuftre,
De voftre Sexe le beau luftre ,
Que l'amour reftant dans fon fort ,
Eft auffi puiffant que la mort.
Plautie allant en Idumée
Avec une puiffante Armée,
Fit bien voir qu'il n'eft rien d'égal ,
du Mercure Galant,
43
Au feu de l'amour conjugal;
Car comme au milieu des Batailles
On celebroit les funerailles
De fa Femme , dont la beauté
Avoit tout fon coeur enchanté.
Luy dans un transport erotique
D'un poignard aceré fe pique ,
Se bleffe , fe perce le flanc ,
D'où coulent deux ruiffeaux de fang,
Qui bien toft fon corps affoibliffent .
Et fa vigueur aneantiffent.
Ce grand coup de defefpere
Fut par fon amour procuré.
E
Il eft rapporté chez Plutarque ,
Homme d'efprit , homme de marque,
Qu'Emilius joune Chaffeur,
Ayant en challant par malheur
Tue fa Femme & belle & riche,
Penfant mettre à mort une Biche,
Fut tonché changeant de couleur
D'une fifenfible douleur,"
Que pour la mettre en évidence,
Et pour punirfon imprudence
-
Dij
'44
Extraordinaire
Sur luy fans aucune pitié ,
Il vangea fa chafte Moitié.
Voilà ce que l'amour fçait faire
Lors qu'il pretend fe fatisfaire .
Nous lifons dans un certain lieu
Qui traite de l'amour de Dieu,
Oeuvre de Saint François de Sales ,
Lu par plus de mille Veſtales ,
Qu'un Gentilhomme Voyageur
Fort devot envers le Sauveur ,
S'attendriffant fur nos Myfteres ,
Quitta fon Pays & fes Freres
Sans fon entreprise éventer ,
Et mit fa joye à visiter ,
Pouffe par
la grace divine ,
Les beaux lieux de la Palestine,
Où reverant avec ferveur
Les divers tourmens du Sauveur,
Et les Theatres memorables
De fes fouffrances adorables,
Il pouffa mille ardens foûpirs
Qui marquoient fes brûlans defirs
Lors qu'il eut noyé de fes larmes
du Mercure Galant,
45.
Ces lieux qui faifoient tous fes charmes,
Eftant dans ce devot ſejour,
Il mourut par un trait d'amour.
Ce fut fur le Mont des Olives
Que de fes douleurs exceffives
Ne pouvant plus fouffrir l'effort ,
Ilfut le butin de la mort ,
S'il faut que mort on vous appelle ,
Paffage à la Vie eternelle .
Heureufe tranfmigration,
Voyage à la fainte Sion .
Enfans d'une aimable détreſſe,
Effets d'une fainte trifteffe ,
Adorables reffentimens ,
Sanglots , douloureux mouvemens
Avouez fans vous méconnoistre
Que c'est l'amour qui vous fit naiftre ,
Mais un amour chafte & divin
Qui n'a rien de fade & de vain
Mais une flame toute pure
Incompatible avec l'ordure.
46
Extraordinaire
Si l'on peut aimer fans jaloufie. -
L n'est presque point de ſaiſon
Où l'amour cede à la raifon ;
La paffion d'aimer trouble mille cervelles,
Elle fait des bourus , des aveugles , des
fous.
Elle fait mefme des jaloux
Qui ne peuvent fouffrir qu'on approcha
leurs belles.
Si par hazard dans leur appartement
İl entre fort innocemment
Un papillon ou quelque mouche ,
Le jaloux inquiet qui tourne tout en mal,
Devenu refveur & farouche,
Veut fçavoir de quel fexe eft ce pauvre.
animal.
**
S'il eft dufeminin fa bonté luy pardonne,
Et le laiffe entrer en riant.
S'il eft du mafculin il l'excite & bâtonne,
Toûjours grondant , toûjours criant.
Ilfaut pour des gens de la forte
Une complaisance bien forte.
du Mercure Galant.
47:
$ 3
Pour fe faire à l'extravagance
D'un homme fi fort hebeté,
C'est peu que de la complaisances ,
On a befoin d'infenfibilité ;
Mais en aimant eft- il poffible
De garder un coeur infenfible ??
03
On a bean dire à cet Amant
Qu'il agit tropfeverement ,
Qu'il faut changer de tablature ;
Il s'obftine à vouloir que fa chere Philis
Avec fes rozes & fes lis,
Ne regarde jamais les hommes qu'en
peinture.
Cela dégoûte étrangement
Et voilà cependant voftre temperament,
Habitans d'Aufonie & de l'Andaloufie,
Tous nefont paspourtant façonnez fur ce
tour ;
Comme on peut vivrefans amour,
On peut aimerfans jalousie.
L.
BOUCHET ,
ancien Curé de Nogent le Roy.
48 Extraordinaire
De l'Origine des Monftres..
Celuy
qui d'une seule main
Soutient & le Ciel & la Terre,
Celuy qui lance le Tonnerre ,
Par foisfur tout le genre humain,
Celuyfous qui tremblent les Anges,
Celuy de qui les Ckerubins
Les Thrones & les Seraphins
Sans ceffe entonnent les Louanges,
Celuy de qui les plus grands Rois
Adorent l'effence & les Loix
Celuy qui des foux fait des Sages ,
Celuy qui tout fçait , qui tout pent.
Peut fans alterer (es Ouvrages
Faire des Monftres quand il veut.
63
Il en fait parfois pour fa gloire
Comme il fit en l'Aveugle né ,
Guery par le Verbe Incarné.
Ce que nous affurons fur la foy de l'hifoire
A qui nous devons tous la Veneration ,
Eftant
du Mercure Galant.
49
Eftant veritable , eftant fainte.
D'autresfois ilfait par indignation ,
Ce quifait le fujet de noftre jufte crainte.
Ca
Meffieurs les Medecins plus habiles
que moy
Diront furcefujer ce que Secolle en pense
Cependant le défaut ou l'excez de femence
Engendre les Monftres , je croy.
03
Mais pour mieux expliquer les chofes ,
Voyons les naturelles caufes
Quifont voir aux Monftres le jour
Dans ce periffable fejour.
03
Aux productions ordinaires
Plufieurs chofes font neceffaires.
Le tout eftant bien confulté
Laformatricefaculté ,
Cette ingenienfe puissance
Qui travaille parfa prefence ,
Et par qui tout eft difpofe
Dans le Phyfique compofe..
Q. d'Octobre 1685.
E
Extraordinaire
So
Adjoûtez encore la matiere ,
Qui quoy que portion groffiere ,
Fait cependant du bastiment
Le plus folide fondement.
Car de rien rien l'on ne peut faire
Selon l' Axiome vulguaire
Eft-ce tout ? Non il faut de plus
Le receptacle du Fetus ,
Puis aprés le jufte Triage
Et l'indifpenfable affemblage
De quatre maistreffes bontez ,
Quatre premieres qualitez
Le froid , le chaud , le fec , l'humide ,
Sans quoy tout feroit infipide ,
Vn air doux & delicieux
Avec l'influence des Cieux.
Ces cing fecours unis ensemble
Font des merveilles , ce me femble ;
Car la fabrique d'un vray Corps,
Voit les dedans & les débors..
Si l'une de ces chofes manque,
A Paris comme à Salamanque ,
Hors de doute un Monstre fe fait ,
du Mercure Galant.
Au lieu d'un Animal parfait .
Si donc la Vertuformatrice
Eft atteinte de quelque vice,
Eft foible , eft rude , & ne peut pas
Articuler jambes & bras ,
Enforte que tout ſe deſpece,
Il s'en engendre une autre espece ,
In monftreux enfantement ,
Au lieu d'un Homme , unefument ,
Quelqu'autre vile Creature :
Car enfin lorfque la Nature
Ne peut pas bien felonfon gré,
Monter jufqu'au dernier degré
D'artifice & de politeffe :
Où tendoit fa délicateffe .
Elle eft contente en fes efbats,
De defcendre un degré plus bas,
Et de faire voir un defordre
Où devoit regner le bel ordre.
Auffi parfois par ce deffaut ,
Qui meriteroit l'Echaffaut,
On voit le foye au cofté gauche,
La ratte au droit , quelle débauche !
Quelle erreur ! quel aveuglement !
E ij
52
Extraordinaire
C'eft auffi par ce manquement
Que la facultéformatrice ,
Voulant par un fatal caprice ,
Egal pouvoir , égal effort
Former un Enfant vif & fort
Qui fous double Sexe milite
Met au monde un Hermaphrodite,
Quiparfes deux fexes divers
Fait horreur à tout l'Vnivers ,
Comme feroit une Phenomene
Qui mille difgraces amene.
C'eft fous le Regne de Neron ,
Prince inhumain , Prince larron,
Prince amateur de la Cuifine,
Qu'on vid le premier Androgine.
Plus de cent mille Curieux
Ouvrirent la bourse & les yeux
Pour aller voir ce grand (pectacle
Qu'on admiroit comme un miracle ,
Carpour dire la verité
Avec toute fineerité ,
On n'avoit jamais veu dans Rome
Vn demy femme , un demy homme,
Ou plûtoft un objet hydeux
du Mercure Galant. 53
Fait & formé de tous les deux.
SA
Il faut par deffaut de Matiere ,
Que la Nature dégenere,
Et qu'elle demeure en chemin :
Ainfi l' Embryon vient fans main,
Sans jambe , fans cuiffe , oufans tefte ,
Ce qui grand déplaifir aprefte,
Et caufe un mortel defaroy
Quand on ades Monftres chezfoy,
Et qu'on voit affis à fa Table ,
Le modelle d'un Incurable.
*
Que fi par contraire fuccez ,
Nature peche par excez,
On voit des Enfans qui font honte,
Et dont on ne fait pas grand compte .
Des quatre jambes , des trois pieds,
Des Enfans tout eftropiez ,
Deux Chefs & quatre Clavicules.
On les prendroit pour des Hercules ,
Qui vont combattre Gerion
lufques aux portes de Riom .
Cependant ce n'eft rien qui vaille ;
E j
$4
Extraordinaire.
Car deux Enfans de cette taille,
A peine ont-ils jamais veſcu
L'âge d'un demy cart d'écu ,
Les genitures erronnées
Vivant toûjours fort peu d'années.
,
Mais en examinant ce poinct ,
Dites- moy ne pourroit- on point
Tirer la bafque à Nicephore ,
Dont l'Efcrit nous affure encore
Qu'on a veu dans certain Canton
Vn Nain qu'on nommoit Ragolon ,
Cela paffe le vray -femblable ,
Encore plus le veritable,
Petit entre les plus petits
Et pasplus grand' qu'une Perdris ?
RA
,
Que fi dans des heures perduës ,
Les femencesfont confonduës
De deux efpeces d' Animaux
Quece mélange fait de maux!
Que ce mélange pen modefte ,
Eft honteux , eft falle & funefte :
Qu'il marque de fon activité
du Mercure Galant .
$5.
3
Vne bruflante volupté ,
Vn embrafement de Gomorre ,
Vn emportement de Pherore,
Vn fond de fenfualité ,
Qui choque la Divinité.
De ce commerce insupportable
Qu'en peut- il naiftre d'admirable ,
Que des Capripedes cornus ,
Que des Satyres inconnus
Que des affreux hyppocentaures,
Moitié hommes , moitié pecores,
le vid à livre ouvert
Saint Antoine dans fon Défert.
Tels
que
>
Pourquoy dit-on Monftre d' Affrique ,
C'est parce qu'en ce lieu lubrique,
Chaud ardent , brûlé du Soleil ,
Se fait un amasfans pareil
D'Animaux de toutes efpeces
De Lyons , Pantheres , Tygreffes ,
Elephans , Buffles , Leopards
Qui viennent là de toutes parts,
S'affemblant auprés des Rivieres ,
Et des Fontaines les plus claires
.
E iij
56 Extraordinaire
Pour guerir la double chaleur
Qui brûle & confume leur coeur.
C'eft en ce lien que chaque Brutte
Sans choix & fans diftinction,
Sans qu'un mauvais gouft la rebutte,
Appaife avec la foiffon inclination.
Dans cette liberté commune ,
Chaque Animal prend fa cbacune,
Et s'abandonne fans retour
A la pente de fon amour.
De la des Monfires à centaines
S'engrendrent prés de ces Fontaines ,
Qui font qu'on ne peut fans danger
Dans ce noir climat Voyager.
Il n'eft aucun Autheur Claffique
Qui neparle ainfi de l' Affrique.
Si le réceptacle eft eftrait
Plus
que Nature ne voudroit ,
Il s'enfait un Monstre, un prodiges
Deux teftesfortent d'une tige
Ou deux corps n'en compoſent qu'un
Ce qui faierefver un chacun.
De là viennent les Vnipodes
Les Monocules, les Apodes,
du Mercure Galant. 57
Et d'autres Monftres differens,
Les uns morts , les autres mourans ,
Dautres jouiſſant d'une vie
Digne de pitié , non d'envie.
C'est ce que nous ont déclaré
Boiftuan , Vefulle , Paré,
Qui de femblables Creatures ,
Nous ont donné maintes figures.
Quand il arrive meſmement
Quelque notable changement ,
Aux quatre qualitez premieres ,
Plutoft qu'aux quatre fins dernieres.
Un Monftre fefait voir auffi ,
Pline en refte tout éclaircy .
Une éclatante intemperie >
Qui ne peut pas eftre guerie ,
Par tout les remedes de l'Art
Fait par fois qu'on paroift Vieillard ,
Eftant encore à la bavette,
Et faifant encore la difnette.
Semblable Monftre de mon temps
Parut environ le Printemps ,
Non au Climat de l'Aufonie,
58
Extraordinaire
Mais bien dans la Lufitanie.
Un Enfant encore au tetton
Portant de la barbe au menton ,
Mais une barbe une archi-barbe
Plus épaiffe qu'une joubarbe ;
Et nous avons veu dans Paris ,
Où regnent les jeux & les ris ,
Qu'on appelle autrement Lutece,
Une Femme ( elle eftoit Suiffeffe )
Qui portoit jufques fur le fein
Une barbe de Capucin .
Ce qui faifoit dans la Nature
Vne affez plaifante figures
D'où vient cette difformité?
D'abondance , d'humidité ,
Ou d'une chaleur exceffive
Quife trouvant & forte & vive ,
Pouffe au débors des excremens
Qui font d'étranges changemens ,
Et des vapeurs fuligineufes
Pires que des Caliginenfes ,
Qui font an dedans & dehors
Divers effets deffus les Corps.
De fait je veux que l'on me berne
du Mercure Galant. 59
Sil' excel de chaleur interne ,
N'efleve en certaines Saifons
De greffieres exhalaifons ,
Qui jufques au débors pouffees
Et violemment déchaffees ,
Font fortir le poil & les dens
Aux Enfans mefme avant le temps..
80
Adjoutons l'imaginative ,
Puiffance forte & fenfitive ,
Mais bouillante & pleine defeu ,
Qui s'attache & fe fait un jeu
D'imprimer en gros caracteres
Mille Chasteaux , mille chimeres
Sur le Corps du petit Pallot
Dont Lamnias fait le cachot.
Pour entretenir bien cette chofe
Qui Monftres & Prodige caufe,
Il faut fçavoir que l'Embrion
Au temps de fa Conception ,
Eft dans le ventre de fa Mere
D'une auffi flexible matiere ,
Qu'une cira molle , & qu'ilprend
(Ce qui fans doute nous surprend
60 Extraordinaire
Telle impreffion que luy donne
Celle qui le porte en perfonne ,
Si l'experience enfait foy,
On peut bien dire, je le croy .
93
L'Empereur Charles quatrième
Vid defes yeux & par luy-meſme ,
Un grand fujet d'étonnement
Vne espece d'enchantement
Vne Fille non mammeluë
,
Mais par le corps toute veluë ,
Comme un Ours qui n'a rien de beau.
D'où venoit cét objet nouveau ,
D'où procedoit cette avanture ,
En voicy la raifon je jure.
C'eft que fa Mere innocemment
Avoit regardé fixement
Vne image belle , mais trifte ›
Du Précurfeur Saint Iean- Baptifte ,
Du Iourdain , proche un Hameau
Veftu d'une peau de Chameau.
De cet objet la fantaisie
Eftant enyvrée & faifie ,
Deus la femelle Embrion
du Mercure Galant. 61
Avoit fait fon impreffion
De telle forte que Bodille
La defavonoit pourfa Fille ,
Et rejettoit avec fureur ;
Mais il fortit de ſon erreur,
Quand il eut apperceu l'image
Du Saint qui caufa cet Ouvrage.
N'avons- nous pas vû dans Nogent,
Prefque le mefme fans argent.
Vne Fille avecque deux teftes
Propres à faire des conqueftes ,
C'est à dire d'une Beauté
A peindre , & d'une majesté
Propre à faire une Souveraine,
Si l'on fouffre un Monstre fans peine.
D'où venoit la dupplicité
De cette irregularité?
Voicy d'où ; C'est qu'un jour la Mere
Priant Dieu dans un Monaftere,
Avec une diftraction
Qui partageoit fon action ,
Elle jetta quelques aillades
Sur deux teftes d'Anges dorez
62 Extraordinaire
Artiftement élabourez ,
Plaquez deffus une Corniche
Egalement brillante & riche ,
Qui femblent dedans ce faint lieu
S'entrexciter à louer Dieu;
Puis elle eut certain jour de Fefle
Une Pucelle à double tefte.
Qui ne voit la relation
De fon imagination
Avec la chofe imaginée?
Voilà quelle eft la destinée ,
Voilà l'inévitable fort
D'une Femme que je plains fort ,
Qui dans le temps de fa groffeffe
N'eft pas de fon efprit maîtreffe,
Mais s'abandonne impunément
Au cours de fon aveuglement ,
Et ne garde aucune meſure
Pour les yeux pour la pasture. &
69
Mais tâchons de dire comment
Ce monftrueux enfantement,
Eft l'effet de la tyrannie
D'une monstrueufe manie,
du Mercure Galant.
63
t
Et par queis degrez un foetus
Devient effroyable ou perclus .
Degenerant de fon efpece
Ont mutilé de quelques pieces.
Primò. L'imagination
Agit par fon impreffion ,
Puis elle prefente à la Femme
Un objet qui touche fon ame ,
Et le plus fouvent l'abrutit ;
Qui meut la puiſſance matrice
De fon vouloir l'executrice ;
Celle-là dans fes actions
N'executant fes fonctions
Que par les efprits qu'elle mene,
Qu'elle roule, & qu'elle promene
Par tous lesfibres du cerveau ,
Où ces efprits ont leur berceau
Sur lequel cerveau les Phantofmes ,
Moins vifibles que des Atomes ,
Sont gravez plus profondément
Que fur l'or & le diamant ;
Arrive que la Femme groffe,
Prefte affezfouvent de lafoffe,
64
Extraordinaire
Ayant l'imagination
Ou la reprefentation
De ce qu'elle appette & defire.
Les efprits fouples comme cire
Sur qui ce Portrait eft gravé
Avec un gouft fort dépravé ,
Venant à fortir de la lice
Par cette faculté matrice
En fe débandant de leur gros,
Qui garde au cerveau fon repos
Par une espece de Magie
Traifnent aprés eux l'effigie
De ce Phantofme dominant
Qui n'a rien que de furprenant ,
Et cette imperieufe image,
Qui fur le corps marque fa rage ;
Et c'eft-là la gradation
De voftre generation ,
Prodiges qui faites l'injure
Et l'opprobre de la Nature ,
Monftres que dans cet Univers
On n'appercent que de travers.
ཀ
Par fois des Monftres l'origine
du Mercure Galant. 65
Vient de la fuftice divine ,
Juftice aimable en fes bienfaits ,
Mais redoutable en fes effets ,
Mais en fes fugemens terrible ,
Et fouvent incomprehenfible ,
Si bien qu'un Monftre quelquefois
Par fon trifte & factieux minois
Montre prédit comme un Comette
Quelque accident , quelque défaite ,
Une mutation d'Eftat ,
Ou le deftin
Vous don d'un Potentat.
Eclypfes de Nature ,
Vous Oifeaux de mauvaise augure
A moins que Dieu le veuille ainfi ,
Monftres , écartez- vous d'icy.
L.
BouGHET ,
ancien Curé de Nogent le Roy
2. d'Octobre 1685. F
66 Extraordinaire
SUR LA MORT
de Monfieur le Prince de Conty.
SONNET.
LEgenereux Conty , Prince vaillant
& fage ,
Qui cherchoit en tous lieux la Guerre &
les Combats ;
Qui fit fentir fon coeur & le poids de
Son bras
Sur les bords Othomans avec tant d'a-
"
vantage.
03
Qui couvert de Lauriers à la fleur de for
âge ,
Couroit aprés la gloire épris de fes appas ;
Quand la victoire alloit par tout marquer
fes pas,
L'une & l'autre à l'envy foûtenant fon
courage.
Si-toft qu'à Luxembourg il a gravéfon
Nom,
du Mercure Galant.
1 67
Que toute l'Allemagne éleve fon renom ,
Qu'un merite éclatant remplit toute la
Terre.
La France voit à l'abry des hafards.
Ce Heros plein d'honneur , ce Foudre de
la Guerre
Que le Ciel le ravit ainfi qu'un autre
Mars.
AUTRE.
Cr-gift le grand Conty , l'eſpoir du
nom François,
Intrepide , vaillant autant qu'on le peut
eftre ;
Ses Exploits glorieux faifoient déja connoiftre
Ce qu'il euft fait un jour ſous le plus
grand des Rois.
Sorty d'un Sang Vainqueur dont chacun
fuit les Loix,
Au milieu des Lauriers le Ciel l'a
wait fait waiftre.
Fij
68 Extraordinaire
Quelles hautes vertus n'a - t - il point
fait paroiftre
Pour se montrer à tous digne d'un ſi
beau choix !
A
Voyant de fon deftin la fortune jaloufe
Par un mal dangereux attaquer son
Epouse,
Il partage ce mal aux dépens de fes
-jours.
Il meurt , mais en Époux & fenfible
& fidelle,
Helas ! un mefme jour éclaire dans
fon cours
Sa gloire veritable , & fa mort trop
L
cruelle.
SUR LA MORT
de Monfieur le Tellier.
SONNET.
E TELLIER fi pieux , fi prudent
& fi fage ,
Ce Miniftre fi grand ' , qui ſoms trois
de nos Rois
du Mercure Galant . 69
A ven voler fon Nom par tout où
leurs Exploits
Ont fignalé leur bras, & montré leur
courage.
Ce fçavant Chancelier, la gloire de notre
âge,
Qui fit l'heureux Hymen des Vertus
des Loix ,
Par qui toute la Terre admira tant
de fois
Les hautfaits de LOVIS avec tant
d'avantage.
>
Cet illuftre mortel , ce grand Homme
n'est plus
Toutefois nos foupirs , nos pleurs font
Superflus
Ses travaux revivront à jamais dans
Hiftoire.
**
Si le Ciel l'a ravy relevant nos Autels
,
Tout plein d'ans & d'honneur dans le
fein de la Gloire ,
7.0
Extraordinaire
Son merite l'a mis au rang des immortels.
Pour Monfieur le Chancelier .
SONNET.
L
E Regne de LOVIS , le plus grand
Roy du Monde ,
Fait rendre au vray merite un favorable
accueil.
C'eft fur luy feulement que fa faveur
ſe fonde ,
Sa Cour eft pour la brigue un redontable
écueil.
Tes Vertus , BOUCHERAT , ta fageffe
profonde ,
Ta conduite toûjours fi noble & fans
orgueil ,
T'ayant fait Chancelier, loin que Themis
en gronde.
Ton élevation vient de calmer fon dežil.
du Mercure Galant.
ଘ୬
Elle ne fera plus deformais éplorée ,
Du Sage LE TELLIER la perte eft
reparée ,
Le plus parfait des Rois en répond
aujourd'huy.
LOVIS a difposé de ce degré fupréme,
Il en connois le poids : & le tenir
de luy
Eft un honneur plus grand que la Di
gnité mefme.
SSSS522 5255222552
DU PHENIX.
A MONSIEUR***.
C
E
que
Phenix
eft. ce une
verité
ou
une
fable
? Cét
admirable
Oyfeau
fe
trouve
- t'il
dans
le Monde
l'on nous conte du
72
Extraordinaire
Elt.ce une production de la Natare
ou une invention de l'Efprit
humain ? Voilà la queftion que
vous me faites , M. & fur laquelle
vous voulez que je vous écrive
mes fentimens . Ileft jufte de vous
fatisfaire , & de contenter voſtre
defir ; & peut eftre que cette recherche
ne fera pas moins agrea
ble , qu'elle eft curieuſe.
L'Esprit de l'homme eft extre
mément fecond , il paffe les bornes
de la Nature ; & quand elle
ne luy fournit pas tout ce qu'il
cherche , & dequoy remplir toutes
fes idées,il fe forme des Eftres
tels que bon luy femble . I fe
fait des Ifles fortunées , des Rivieres
de lait , des Montagnes
d'azur , des Arbres qui portent
des Pommes d'or. Il ne faut donc
pas
du Mercure Galant. 73
-
pas trouver étrange qu'il fe fort
formé un Phenix.
>
Si ce n'eftoit un fiction ou
feroit logé ce Fils du Soleil , qui
n'eft à ce que l'on dit gueres
moins beau que fon Pere ? Seroitil
poffible que la Nature qui étale
les beautez avec tant de pom.
pe , & qui prend fi grand plaifir
à en faire des Spectacles , fe
fuft allé cacher dans les Foreſts
d'Arabies ; qu'elle l'euft relgué
parmy les Beftes fauvages ,
& dérobé aux yeux des Creatu.
res intelligentes , qui font feules
capables de connoiſtre , & d'admirer
ce Chef d'oeuvre ?
Si Dieù avoit creé un Phenix,
où fe feroit.il retiré pendant le
Déluge Comment fe feroit.il
fauvé de cette Innondation ge-
Q. d'Octobre. 1685.
G
74
Extraordinaire
nerale ? Car il eft conftant que
dans l'Arche il n'y avoit point
d'Animal qui n'euft fon pareil , &
que Noé prit feulement le mafle
& la femelle de ceux qui fe multiplient
par la voye ordinaire de
la generation .
Auffi peut- on dire , qu'il n'y
a point d'autre voye pour la confervation
de chaque efpece ; Que
c'eſt un ordre étably dans la
Nature , & une Loy fans exception
; Qu'il eft impoffible qu'un
Animal fe reproduife en fe dé.
truifant ; & ainfi vous allez fans
doute conclure que ce Phenix
n'eft qu'un Phantoſme , & ſa renaiffance
qu'une Chimere.
Neanmoins , Monfieur , ne décidez
pas fi vifte , ſuſpendez un
peu voftre jugement ; ces Ardu
Mercure
Galant. 75
gumens ne font pas invincibles ,
ny ces raiſons fans réponſe.
Ileft vray que noftre Ame , qui
a je ne fçay quoy de Divin , s'éleve
fouvent au deffus de la Nature
; que ne s'arreſtant pas aux
Eftres créez , elle va jufqu'aux
Eftres poffibles
, & qu'elle fe figure
une infinité de chofes qui ne
font point en effet. Mais vous
m'avoüerez
auffi qu'elle fçait
bien difcerner la réalité d'avec
la feinte, les chofes qui font actuel.
lement d'avec celles qui n'exiftent
que dans fa penſée , un Oyfeau
veritable d'avec un Oyfeau
imaginaire.
D'ailleurs il ne faut pas s'étonner
que l'on ne voye que rarement
cét Oyſeau . On ne voit
pas tous les jours des Prodiges &
Gij
76
Extraordinaire
des Miracles ; & puifque la Nature
ne l'a pas fait invulnérable ,
& immortel , il ne luy reftoit pour
le conferver , que de le mettre
comme elle a fait en des Foreſts
écartées , où il fuft à couvert des
embuches , & de la violence des
hommes,
Que s'il n'eftoit pas dans l'Arche
avec les autres Animaux pen-
'dant le Déluge , Dieu a t'il manqué
de moyens particuliers pour
le conferver ? N'a t'il pas pû le
faire nager fur les Eaux , le tenir
balancé fur fes plumes au milieu
de l'air , l'enveloper d'un nuage ,
& le nourrir de rofée ?
Je tombe d'accord que la voye
de la generation a efté établie
dans la Nature pour la conferva
tion des Efpeces , qui ont plu
A
du Mercure Galant,
77
fieurs individus : mais cela ne
conclud rien à l'égard du Phenix,
qui eft unique en fon efpece ; &
il n'eft pas plus difficile à Dieu de
faire fortir ún nouveau Phenix
de fes cendres , qu'une nouvelle
Plante de la corruption de fa
graine.
Vous voyez donc , Monfieur ,
qu'on ne fçauroit trouver de bonnes
raifons pour combatre l'exiftence
du Phenix. La Nature eft
feconde , & ingénieufe en fes productions
. Elle a fait une infinité
de chofes pour noftre ſervice ;
mais elle en a fait quelqu'unepour
noftre admiration. Qui ne fçait
maintenant qu'il y a des Ifles Alotantes
, des Animaux qui vivent
dans cét Element qui confume
tout ; des Fontaines qui allument
G iij
78
Extraordinaire
des Flambeaux ; des Plantes dont
les Fleurs ne s'épanouiffent que
la nuit Il ne faut donc pas refufer
noftre creance à ce qui eft éloigné
de noftre veuë , lorfque
nous fommes affurez de la verité
par le témoignage de grands
Autheurs..
•
Lucrece , Enripide , Lactance ,
Virgile , Ovide, Martial & Clau.
dian parlent du Phenix , & affurent
qu'il eft en nature . Si vousvoulez
des Hiftoriens , & que
les Poëtes vous foient fufpects ;
Elian , Pline , & Tacite en font
mention dans leurs Livres.
Les Modernes confirment le
témoignage des Anciens , comme
vous pouvez voir dans Cardan
, & dans Scaliger. Si vous
n'eftes pas encore perfuadé , voi
du Mercure Galant. 79
cy des Autheurs plus confiderables
; Tertullien , Saint Ambroife
, Saint Auguftin , Saint Cyrille ,
Samt Epiphane , & plufieurs autres
Peres & Docteurs de l'Eglife
ſe fervent de la renovation du
Phenix pour prouver la Refurreaion
des Corps. Mais entendez
de la bouche d'un grand Prince
de l'Arabie mefme , un témoignage
plus fort que tous les pre-
Gedens ; le mourray dans mon nid
( dit Iob ) je multipliray mes
jours comme le Phenix.
Aprés vous avoir prouvé qu'il
y a un Phenix par cette foule honorable
de témoins , vous vou
driez peut - eftre , Monfieur , que
je vous en fiffe la peinture . Il faut
vous contenter en toutes manieres
, & faire de la plume un pin
Giiij
80 Extraordinaire
>
ceau. Le Phenix eft d'une plus
riche taille que tous les autres Oyfeaux
, & a la Tefte couronnée
d'un Diadême de plumes lui .
fantes pour marque de fa Royau
té. Celles dont la gorge eft couverte
repreſentent un Collier de
fin or , meflé de petites plumes
blanches , qui en fortent comme
autant de rayons , & font affez ,
voir la gloire de fon origine , &
qu'il eft l'Enfant du Soleil . Son
Corps & fa Queue font d'un bleu
celefte feme de Saphirs , & fes
Aifles luy font comme un manteau
de pourpre relevé de diver...
fes pierreries , fi bien qu'a chaque
pas qu'il fait , il ravit les yeux
par un changement de couleur ,
comme par un changement de
Theatre. Enfin il furpaffe tous
du Mercure Galant. 81
les Rois de la Terre par la magnificence
de fes habits : mais
ces ornemens luy font propres
& naturels & fe
pour ;
il
parer
n'a point eu befoin de chercher
au loin des Etoffes precieufes ,
ny de fouiller le Tage , ny le
Pactole. 1
>
Cependant le temps qui ruine
tous les plus beaux Ouvrages de
la Nature ne pardonne pas à
celuy cy Quoy qu'il foit mille
ans à l'admirer , avant que de le
détruire , il faut que le Phenix
obeïffe à cette Loy generale qui
ne reçoit point de difpenfe , &
qu'il meure auffi - bien que les autres
Rois. Ainfi preffé par fon
deftin , quand il fent la lumiere
de fes yeux languiffante , la vigueur
de fes membres diminuée ,
82 Extraordinaire
la legereté de fes aifles apefantie,
& que toutes fes beaurez font
effacées par la vieilleffe , il ramaffe
fous un Palmier quantité
de ces bois odoriferans dont
l'Arabie heureufe eft toute pleine
, & battant des aifles à l'oppo
fite du Soleil , il allume luy - mef
me fon Bucher , & fait à ce bel
Aftre un Sacrifice dont il eft & le
Preftre , & la Victime .
Mais voicy bien une autre mer.
veille , & un plus grand fujet d'étonnement.
Lorsqu'il femble que
le Phenix foit confumé pour jamais
, & que ce Roy des Oyfeaux
ne foit plus que de la cendre
l'on apperçoit quelque chofe au
milieu de ces charbons parfumez
qui commence à fe mouvoir , à
prendre la forme d'un Oyfeau ,
du Mercure Galant.
& à fe couvrir peu à peu de plumes.
En un mot il en fort un nou
veau Phenix. La mort éft feconde
pour luy . Son Tombeau ſe
change en Berceau ; & le feu de
Deftructeur impitoiable , devenu
dépofitaire fidelle , rend exa-
&tement ce qui luy avoit esté
confié par la Nature .
Ce qui accroift le miracle , eft
que durant ce temps là les vents .
n'ofent fouffler, de peur de difperfer
ſes cendres ; les autres Oyfeaux .
n'en approchent point , de crain-.
te que quelque bec gourmand
n'engloutiffe ce germe precieux ,
tout aux environs eft dans le ref
pect & dans le filence , pour ne
pas troubler ce Myftere , & depuis
que ce jeune Oyfeau eft hors
de fon nid il ne court aucun pe--
84
Extraordinaire
1
;
ril les fléches ny le plomb des
Chaffeurs ne l'atteignent point ;
il ne tombe jamais dans leurs
filets. C'est pourquoy Pline &
Tacite ne croyent pas que cét
Oyfeau étranger qui fut expofé
dans le Marché de Rome fous
l'Empire de Clodius' , fuft un veritable
Phenix , & que la Nature
cuft ainfi laiffé perir fon plus
bel Ouvrage .
Auffile ,Phenix n'eſt point ingrat
de toutes les faveurs qu'il
reçoit . Il ne déploye pas plûcoft
les Aifles , qu'il va rendre fes
hommages à la Divinité qui le
protege , & qui luy a donné la
victoire fur la mort, Ce Monarque
des Oyfeaux portant fon Se
pulchre parfumé , s'éleve dans
l'air , accompagné d'un nombre
du Mercure Galant. 85
infiny de fes Sujets qui honorent
fon Triomphe , & tirant droit
en Egypte , il s'en va le poſer
comme un Trophée dans le Temple
du Soleil en la Ville d'Helio-
/ polis. Durant ce voyage la paix
eft univerfelle entre les Oyfeaux;
Ceux qui femblent eſtre nez
pour faire la guerre aux autres ,
n'exercent point leur ferocité naturelle
; les Aftres n'ont que de
benignes influences ; il ne fe fait
point d'orage en l'air , ny de tempeftes
fur la Mer ; la Terre fe
pare de Fleurs , & donne des
fruits en abondance . On dit que
cette merveille a efté veuë en
Egypte fous les Regnes de Sefoftre
, d'Amafis , & de Prolomée
; & que l'on confideroit ces
apnées là comme le retour du
Siecle d'or.
86
Extraordinaire
Aptés tout , Monfieur , la France
n'a point fujet de porter envie
à l'Egypte ny à l'Arabie hen
reufe , puifqu'elle a maintenant
fon Phenix Il n'eft pas befoin de
vous défigner plus particulierement
le Roy. Ses belles qualitez
de relevent tellement au deffus
des autres Rois , qu'il femble
eftre unique en fon Efpece. Car
quel autre que luy peut forcer
en fi peu de jours des Villes capables
de ruïner des Armées ;
faire de la Conquefte d'une Pro.
vince le divertiffement d'un Carnaval
; & aprés avoir fait voir qu'il
peut Conquerir un Monde par
fa valeur , montrer qu'il eft affez
moderé pour s'arreſter au milieu
de fes Victoires ? Quelque part
que vole le Phenix , il compofe
du Mercure Galant.
87
:
les differens de tous les autres
Oyſeaux Et n'eft il pas vray
que tous les autres Souverains
fuivent les mouvemens de noſtre
Monarque , & deviennent paci
fiques à fon exemple : Toute l'Europe
s'eftoit ébranlée à fes premieres
démarches ; & toute l'Europe
s'eft calmée au mefme inftant
qu'il a fait la paix . Enfin
c'eft de luy qu'on peut dire , qu'ila
vaincu la Victoire mefme , puifqu'il
n'a pas voulu fe fervir des
avantages qu'elle luy donnoit ,
& qu'il a mieux aimé regner
fur les autres Nations par l'éclat
de fes Vertus , que par la force
de fes Armes.
88 Extraordinaire
Si l'on peut aimer fans eftre jaloux
.
RONDE A U.
Ans jalonfie & fans tourment
L'on n'aime pas parfaitement .
Dis- moy , verrois- tu bien , Philéne ,
Tircis aux pieds de Celimene,
Sans un jaloux emportement ?
Alors qu'un rival eſt charmant ,
Nous le voyons malaiſément ,
Rendre vifite à noftre Reine,
Sans jaloufie.
Quelqu'un va dire en ce moment :
Vous ignorez apparemment
Qu'un jaloux eft digne de haine ?
Mais je luy répondray fans peine:
Il eft vray, mais eft - on Amant
Sans jaloufie?
C. F. LOURDET ,
du quartier de la Place Maubert .
du Mercure Galant. 89
Si l'on
A
peut mourir d'amour.
Imer & n'eftre pás aimé
De l'objet qui nous tient charmé,
Jadis nous mettoit à la gehenne.
L'un & l'autre Sexe aujourd'huy
Sur le moindre fujet rompt la plus belle
chaine
Sans en fentir le moindre ennuy.
Non, certes , ce n'est plus la mode
D'aller chez les defunts pour avoir trop
-
d'amour,
Et la maxime eft incommode
D'aimer à prefent plus d'un jour.
Que deux Amans , d'une pudique flame
S'aiment , fans partager leur ame ;
Cela pourra fe rencontrer ,
Mais difficilement pourroit- on le montrer.`
Que cela foit ! ils goûtent avec joye
Tous les plaifirs que l'amour peutfoufl'on
croye
frir,
Mais il nefaut pas que
Qu'ils en puiffent mourir.
Q. d'Octobre 1685.
H
90 Extraordinaire
Que l'on n'appelle point cecy Rodomentade
:
Philis , dont je fais tant de cas,
S'éloigne , & je me vois privé de fes
appas.
Je l'aime , j'en feray malade ,
Mais je n'en mouray pas.
Le mefme.
Lequel de deux Amans aime le
plus , celuy qui fouhaite la petiteverole
à fa Maiftreffe , pour luy
faire voir que la laideur feroit incapable
de le faire changer ; ou
celuy qui aime mieux qu'elle doute
de fon amour , que de luy voir
arriver une pareille difgrace..
Souhaiter
qu'un malheur accable in
Cloris ,
Qui terniffe fon teint & grave fon vifage
;
Afin de luy prouver que la Rofe & le
Lys
$
du Mercure Galant.
91*
Les amours & les ris
Oni d'ordinaire accompagnent fon âge ,
Ye tempefcheroient pas , Daphnis , d'es
ftre volage,
Et qu'une future laideur
Ne luy ravira point ton coeur ;
Le but eft affez bon , mais l'épreuve eſt
mauvaiſe ;
Cher amy , c'eft aimer ensemble & n'ai²
mer pas.
Cloris ayant perdu prefque tous fes apapas
,
Qu'encore elle te plaiſe ,
C'eft eftre amant ;
Mais voir fouffrir ce que l'on aime
Unfeul moment,
Sans en reffentir du tourment ,
4
Cela n'eft plus amour , c'eft la cruanté é
mesme.
Pour moy, fi de mes feux Phili's vou--
loit douter
Fe la laifferois dans le doute ;
Et j'aime bien mieux qu'il me coûter
Quelques Soupirs , que jamais fouhaiters
Hij
29
Extraordinaire
Que la Belle , pour me connêtre,
Ait quelque mal que ce puiffe eftre:
Le meſme .
Voicy les Explications qui m'ont
efté envoyées en Vers , fur les deux
Enigmes du mois de Septembre, dont
les mots eftoient Uue Feuille de Papier
, & une Rame de Papier.
L
"
I.
A Feüille de Papier , comme on
voit tous les jours ,
Acentfortes de gens eft d'un tres-grand
Secours ;
Pour garder un fecret elle eft meſme d'u
Sage,
La mettant fur un pied de diminution
Mais ne comptez pas trop fur fa difcretion
, .
Car elle peut trahirfi l'on ne fe ménages
L. BOUCHET,
ancien Curé de Nogent le R
du Mercure Galant.
93
II.
Velle eft donc cette Dame avec ces
avantages ,
Avec ce train pompeux , avecque ces.cent
Pages,
Dont l'égale beauté ne fe peut copier ,
Son merite éclatant fait parmy nous figure,
L'on entrevoit par fois fon nom dans le
Mercure ,
Cependant ce n'eft rien qu'une Main de
Papier.
Le mefme.
III.
LE
Es deux Enigmes du Mercure
Me donnent de la tablature.
On me prendroit pour un Magot ,
Je fais cent poftures de Singe ,
Je réve , je ronge mon linge,
Et je ne puis en deviner le mot.
Dans mon efprit chaque met je recueille
,
94
Extraordinaire
Fécris tout ce qui peut me le notifier ;
Etj'ay déja gaftéplus d'une Feuille ...
Bon, que dis -je, une Feüille? une Main de
Papier.
Une Main de Papier ! Ah! ah ! par aventure
,
Il le faut confeffer ,
Fay devine , fans y penfer ,
Les deux Enigmes du Mercure.
C
IV .
DE SOUVERAS,
Hacun a fon talent icy - bas dans le
monde :
L'un exprime par quatre mots
Ce qu'un autre ne fait qu'avec de longs.
propos ,
Comme s'il circuloit cette machine ronde,
N'aimant que la prolixité ,
Pour parvenir au but qu'il avoit médité.
Telles font les humeurs dedeux Nymphes
galantes,
Qui nous font preſent en ce mois ,
De deux Enigmes tres- charmantes
3
du Mercure Galant. 95
Et dont le Dien galant a voulu faire
choix.
Badmirable Clione écrivant la premiere,
Elle met fon difcours entier
Sur une Feuille de Papier ,
Ge
que
n'a pas fait la derniere ,
En traitant la mefme matiere ;
Car elle en a mis une Main
Avant
que
d'achever d'écrire :
Cela fera connu de tout le genre
humain
Ou du moins de tous ceux qui fe plai
fent à lire.
SYLVIE du Havre.
V.
Ercure d'un air cavalier
ME
Nous fait prefenter du Papier,
Dans la belle faifon d'Automne :
Qu'il en garde s'il veut & la Feüille),
la Main ;
Vn chacun de nous la redonne ,
Plutoft en ce jour que
demain .
Qu'il cherche fi dans fa boutique
96
Extraordinaire
Ily pourra trouver quelque friand mor
cean
Qui fe reffente unpeu de la liqueur bachis
que,
Ah ! pour lors ce preſent nouveau
Nous paroiftra plus agreable ;
Car enfin , tout ce qui n'est pas
Propre pour eftre mis fur table ,
Ne fçauroit nous caufer qu'un penible
embarras.
DE
La petite A ffemblée A.
VI.
du Havre.
E vos Enigmes , fans effort ,
L'ay pénetré le miftere d'abord,
Et j'aurois mis en Vers le mot de la premiere
,
Sur une Feuille de Papier.
Mais , pour en pouvoirfaire autant de la
derniere ,
Il m'auroit falu , fans quartier ,
En employer du moins une Main toute
entiere.
Le petit Colin de Peshiviers.
VII . /
du Mercure Galant, 94
VII.
vy, je lefoûtiendray , ces Enigmes
de chien
Ne font qu'un embarras où l'on ne comprend
rien ,
S'écria certainfat , laffè de les relire .
Lefolaftre Colin , qui les leur à fon tour,
Luy dit , en fe paſmant de rire ,
Et moy , je les foûtiens plus claires que le
jour ,
Ton foible efprit torp toft fe rebutte &
s'irrite.
L'une nous fait entendre , en termes fort
exprés,
Qu'en une Feüille tres -petite ,
Qui parloit de ton merite ,
Laifferoit du blanc de relais .
L'autre que de tes faits de fot & de beneft,
On pourroit remplir fort à l'aise ,
Vne Main de Papier à Thêfe.
Q. d'Octobre 1685.
Le mefine .
I
98
Extraordinaire
VIII.
Mercureprend le titre à bon droit de
galant,
Il l'eft , & mesme en fçait inſpirer le
talent ,
Les difpofitions , l'adreſſe & la maniere,
Nous le reconnoiffons furplus d'une matiere.
Mais il eft liberal ce mois ,
Car il nous fournit à la fois
La Feuille de Papier , & la Main toute
entiere.
M
La plus aimable Brunette du petit
Colin de Pithyviers .
IX.
Ercure eft fort fçavant en l'art de
tromperie,
Son Maistre Iupiter s'en eft fort bien
trouvé ,
Ce qu'ilfait en eft approuvé ;
S'il eft ailé par tout, c'eſt pour la volerie
DE
LA
Extraordinaire
Il s'eft rendu de tous meftiers.
THEQUE
BIBLIOTH
LI
99
1893
Eft-il lieu fi fermé que fa main ne crochette?
On voit que par tout il furete ,
Le Voleur a pris mes Papiers ,
Qui m'ont toûjours efté de grande con-
Sequence ;
Pourquoy me dira-t-on ? Est - ce pour les
changer
Comme ill'entend fort bien , ou pour les
corriger?
N'importe à quel deffein , cependant par
Sentence
le me vois condamné de les reprefenter,
Ou manque de ce faire on me va maltraiter,
Il m'avoit promis de les rendre ,
Quand indûment il les vint prendre ,
S'il ne m'euft trompé bien des fois ,
Ie les efperois dans ce mois ,
Mais il me defole & me tuë,
Quandfeulement il reftituë,
Quoy ! du Papier tout blanc, une Feuille,
une Main,
I
100 Extraordinaire
N'est-ce pas me jouer unefourbe groffiere?
De tout temps on l'a veu fuivrefon meſme
train ,
Il a beau fe couvrir , l'on sçait trop fa
maniere.
GYGES du Havre.
X.
Deux Autheurs voulant à l'envy
Louer du Roy le Regne & la Puiffance,
Les Actions & la Magnificence ,
Le dernier jourfe firent un deffy ;
L'un dit d'abord, ' a vifte , qu'on m'apporte
Vne Feuille de grand Papier.
L'autre à l'inftant qu'un mefme zele emporte
,
Dit, il m'enfaut un gros cabier,
Et j'ay dequoy le remplir tout entier
D'éloges de plus d'une forte. "
Farrivay pendant leurs débats ,
Et leur dis , mes amis , fi vous me voulez
croire
Vous ne vous ferez point là- deſſus d'embaras.
du Mercure Galant.
ΙΟΙ
Sila Main de Papièr mefme ne fuffit pas
Pour ébaucher du Roy le merite & la
gloire,
La Feuille & le Cahier ne fuffirent jamais
Pour contenir le moindre de fesfaits.
Le Rival du petit Colin
de Pithiviers.
XI.
CEs jours paffex un Orateur
Que l'on avoit choifi pour la plus belle
langue ,
Ne
Vonlant au Roy faire Harangue ,
put dire un feul mot , tant il avoit
de peur ;
Il demeura comme une fouche ,
A peine ilput ouvrir la bouche.
La grande Majefté du Roy
Luy pouvoit donner de l'effroy ;
Il eftoit pourtant habile homme,
On l'affeure ,fans qu'on le nomme.
Cependant des le lendemain
I iij
102
Extraordinaire
Vn Colporteur aſſez matin ,
De ces gens que l'on voit ne chercher
que l'utile,
Va criant dans toute la Ville ,
*
La Harangue d'un tel .... faite à Sa
Majefté.
Comme on la croyoit fort bienfaite
Chacun en veut avoir par curiofité ,
Tout le monde y court & l'achete ,
On croyoit que l'Autheur pour ſe fairė
eftimer,
Pour reparation l'avoitfait imprimer,
Tons difent, bienfurpris, de voir la tromperie,
Ce n'est que Papier blanc, on n'y voit rien
d'écrit ,
Auffi dit celuy qui le crie ,
Le Harangueur n'a-t- il rien dit.
Hermophile d'Antifer.
XII.
Mercure
avec adreffe a commencé
l'Automne ,
La Feuille de Papier , & la Main qu'il
now donne
du Mercure Galant. 103
Nous peuvent garantir des rigueurs de
Hyver.
Perfonne ne prévoit fes manieres fubtiles;
Les Enigmes du mois eftant d'un Papier
clair,
Pourfaire des Chaſſis en tous lieux font
utiles.
Avice de Caën
XIII.
Ourrions-nous dans ce mois obſerver
le filence , pow
Sans paffer pour des negligeans ,
Aprés tous les foins obligens
Que le divin Courier a mis en évidence?
Non , fans doute , on auroit à dos tout
l'Univers ,
Si l'on ne formoit quelques Vers,
Sur l'explication de fes belles Enigmes :
Ses plaintes feroient legitimes ,
On ne fçauroit me le nier ,
Puifque par deux Nymphes charmantes
,
I iiij
04
Extraordinaire
Spirituelles & galantes,
Il nous fait donner du Papier ,
L'une en offre une Feüille , & l'autre une
Main ample:
C'est déquoy s'exercer fur differens fujets
;
LOVIS noftre grand Roy , digne de plus
d'un Temple ,
Suffit pour nous fournir mille doctes projets
,
> Soit en faisant paflir le Croiffant de
l'Afrique :
Soit en mettant l'Hydre François
Dans les derniers abois ;
On pour avoir rendu l'Europe pacifique,
Enfin par tous les beaux endroits
De fon Ame heroïque.
Ainfi donc , que chacun plein d'une noble
ardeur
Se difpofe de bonne grace
A demander les talens du Parnaffe,
Pour louer comme il faut cet aimable
Vainqueur.
Alcidor du Havre
du Mercure Galant. 105
" L'on
XIV.
On a toûjours dit du Mercure
Qu'ilfçavoit galammentfaire un certain
trafic ,
En cachette , ou bien en public ,
Que c'eftoit un Expert en fraude , en im
posture ,
Mais on n'avoit point encor dit
Qu'il eftoit un Incendiaire.
le le prouve par cet écrit ,
Puis qu'ayant fait peu de lumiere
Avec fa Feuille de Papier,
Qu'en ces jours il a prefentée ,
Et qu'on a bientoft acceptée ,
Il nous échauffe tant qu'on nous entend
crier
Au feu tout eft perdu , tout est réduit en
cendre ,
Si pas un ne nous veut défendre.
La petite Affemblée G
du Havre,
t
106 Extraordinaire
XV.
Ette fourmiliere d'Autheurs,
Cuefon va recherchant de Boutique
en Boutique,
Accable les efprits , nuit à la Republiques
On voit que la plus part ne font que
Voleurs .
des
Quelques fujets qu'on leur propofe,
Ils difent tous la mefme chofe :
Ce qu'on y trouve de plus beau,
Eft en effet le moins nouveau ;
Par tout dans leurs Ecrits ce n'eft que
volerie :
Si ceux qui ne font pas mefme du der
г nier rang ,
Oftoient de leurs écrits toute la pillerie
Le Papier refteroit tout blanc.
Com
XVI.
La mefme .
Omment ce mois ne pas écrire ,
Et recevoir tant de Papier !
Quand pendant l'Hyver tout entier
du Mercure Galant . 107
Tout le monde devroit en rire ,
Je n'attendray pas à demain ,
Car en ay la Feüille & la Main.
LA
Mademoiſelle Launay Buret
XVII.
Ajeune Iris pour qui mon coeur eft
tout de flame ,
Me commanda dernierement
Abfolument
De luy faire fon Anagramme.
Feftois chez elle alors ,& je m'en défendis,
Mais en vain , car la jeuneFris
Me jurafur fon ame
Qu'elle le pretendoit. Mais , luy dis-je
Madame ,
Si j'eftois dans mon cabinet
Aprendre tont le temps que defire l'effet
De quelques Lettres affemblées,
Aprés avoir efté cinquantefois brouillées,
Remifes en eftat, & puis encor mélées ,
Je pourrois ajuster ce que vous demandez.
Mais encor un coup , je vous prie,.
108 Extraordinaire
"
Veuillez en diſpenſer mon trop foible gea
nie !
Non,je le veux. Puis que vous comandez,
Il faut vous obeir, & l'amourm'y convie
Oyant ces mots , joyeuse elle ne fait qu'un
Sant
Du bas en haut
Pourm'apporter l'Ecritoire & la Plume 5
Et puis d'un vieux Volume
Qu'elle tient dans fes mains , elle arrache
un Cabier.
Tenez , voilà , dit- elle , du papier ;
Iris, vous vous mocquez, je ne veux point
écrire
Voftre beau nom
Sur un brouillon ,
Qu'au hazard pour rien l'on déchire.
Permettez-moy. de vous dire Et
Que pour cet Ouvrage galant,
Une Feüille de Papier blanc
Ne pourroit dignement fuffire.
Au lieu d'une Feuille , foudain
Elle m'en apporte une Main.
C. F. LOURDET,
du quartier de la Place Maubert
du Mercure Galant. 109
des
XVIII.
Mone per expliquer voſtre EErcure
, peu s'en eft fallu
nigme
>
Dans un fens mefme legitime
De moy vous n'ayez rien receu
Que du Papier tout blanc ; c'euſt eſtéfans
merveille
Vousrendre affez-bien la pareille,
Q
La belle Nouriture du Havre .
XIX.
Ve ne fuis-je Ecrivain d'une auffibonne
plume
Que j'ay de bon Papier ! à la gloire du
Roy ,
Qui fait par tout donner la Loy,
Volontiers je ferois Volume fur Volume.
Que fi pour dignement faire un Recit
entier
De toutes fes Grandeurs ( deffein fort
témeraire )
110 Extraordinaire
Le Papier me manquoit, mafoy , je voudrois
faire
Changer tout mon linge en Papier ;
Mais des gens comme moy ne font pas
Son Hiftoire ,
Les plus capables font éblouis defa gloire.
La mefme.
2-522222-2522:22225
ENTIERE EXPOSITION
d'une feconde Langue
Univerſelle
.
A Fau-Cleranton le 20. de Novembre 1685 .
C
Eft une choſe affez ſurprenante
Monfieur
, , que
de
tant
de perſonnes
éclairées
, ſub- tiles
& fçavantes
qui
lifent
vos
agreables
Livres
, aucune
ne
fe
du Mercure Galant. III
mit fur les rangs , pour déclarer
que les Chiffres Arabiques
ou
Indiens eftoient les vrays Caracteres
de l'Ecriture
Univerſelle
,
aprés que j'en eus propofé la demande
par forme d'Enigme
dans
voftre quatorziéme
Extraordinaires.
Mais il eſt plus étonnant
encore que tous ces habiles Curieux
, mon cher Compatriotte
& moy , ne fceuffions
pas que
divers Auteurs avoient trouvé &
publié ce grand Secret , plufieurs
années avant qu'il m'entraft dans
l'efprit. Je vous ay dit comme
j'avois efté excité à fa recherche
par la lecture de la Science univerfelle
de Sorel : & comme un
peu de reflexion m'avoit fait par
venir à fa découverte
. Sorel im.
prima en 1640. & il a peut- eftre
ΤΙΣ Extraordinaire
efté le premier qui a donné lieu
d'y penfer , aux autres auffi bien
qu'a moy ; ce qui eft d'autant
plus plaufible , que ce n'est que
depuis ce temps là qu'ils ont propofé
les moyens d'y réüffir. Quoy
qu'il en foit , voicy ce que deux
de mes bons amis Parifiens , perfonnes
de belefprit & de grande
capacité, ont pris la peine de m'écrire
depuis quelques jours ; &
j'ay trop de franchiſe pour ne
vous en point faire part , bien
que j'y trouve une grande dimi .
nution à la joye que me donnoit
la creance que j'avois d'eftre le
premier Inventeur de ce que je
me vois contraint d'attribuer à
d'autres . M' l'Abbé Br ... l'un de
ces Amis , me mande qu'on luy a
fait voir un Livre appellé , Te
du Mercure Galant. 113
thnitata curiofa , five mirabilia artis ,
imprimé en 1664. ou l'Auteur
qui eft un Jefuite nommé Schott
dit dans la partie de fon Ouvrage
intitulée Mirabilia Graphica ,
qu'il ne fçait perfonne aux fie.
cles paffez qui ait donné des me.
thodes d'Efcriture Univerſelle
mais qu'en celuy - cy quelquesuns
l'ont entrepris & y ont réüffi ,
que de ceux qui font venus à fa
connoiſſance , il y en a deux de
fon ordre , fçavoir un Eſpagnol
qu'il ne nomine point , ou qu'il
pomme Muto ou le Muet ; & un
Allemand qui eft le Pere Athana-
·fe Kircher ; & de plus un Medecin
de Spire , appellé Fean Foachin
Becher ; que l'Efpagnol étalla fa
methode à Rome en 1653. dans
ne feuille volante fous le Titre:
Q. d'Octobre 1685.
K
Extraordinaire
d'Arithmeticus nomen elator mundi
omnes nationes ad linguarum &fermonis
unitatem invitans ; que le
Medecin de Spire fit imprimer
la fienne à Francfort en 1661,
dans un Livre intitulé Clavis convenientia
linguarum , feu caracter
pro notitia linguarum Univerfali s
Et que le Pere Kircher donna ſon
Ouvrage à Rome en 1663. fous
le Titre de Poligraphia nova &
Univerfalis , ex combinatoria arte
detereta . Monfieur Br. m'apprend
enfuite que Schott rapporte dans
fon Livre , des Extraits de la premiere
& de la feconde de ces
Methodes ; & qu'il trouve avec
raifon que celle du Pere Efpagnol
eft trop difficile à pratiquer
pour avoir du cours à moins
qu'elle ne foit rectifiée , mais qu
>
du Mercure Galant.
IIS
ne fait pas le mefme jugement
de celle du Medecin de Spire ,
& avec juſtice , & qu'il ne dit
rien de celle du Pere Kircher , ne
l'ayant pas encore veuë . A quoy
Mi Br. ajoûte obligeamment
qu'il a creu me devoir avertir de
ces chofes , afin que fi j'en foûhaite
une plus grande connoiffance,
il s'en inftruife pour m'en faire
part.
L'autre de mes Amis qui m'écrit
eft Monfieur No. Il me man..
de qu'il luy est tombé entre les
mains un Livre d'une feconde
édition imprimé à Francfort en
1680. fans nom d'Auteur , inti
tulé Historia orbis terrarum Geographica
& Civilis , in qua de va
riis hujus & fuperioris feculi nego
His, dont il croit me faire plaifi
Kij
116 Extraordinaire
de s'entretenir avec moy. Il me
conte donc que cét Auteur inconnu
témoigne que les plus
curieux d'entre les Anglois ont
cherché le fecret de l'Ecriture
Univerſelle avec grand foin &
avec peu de fuccez ; qu'à Londres
en 1661. il y parut un Traité
fur ce fujet fous le titre d'Ars fignorum
, feu caracter Univerfalis ,
& lexiton Grammatico- Philofophi
cum Georgij d'Algarno ; mais que
cette methode tient trop du Pedant
, pour eftre receue dans le
monde ; qu'un nommé François
de Lodvvik de Londres produific
enfuite quelque choſe de ſemblable
; mais que fon Ouvrage a eſté
fi fort negligé , que cela montre
affez que l'Autheur n'eſt pas ar
rivé au but qu'il fe propofoit ; &
du Mercure Galant.
117
que
le Docte Jean Vvilkins a eſfayé
auffi les forces de fon admirable
efprit fur cette matiere ;
mais que fon travail n'a pas eu
l'approbation qu'il en attendoit ,
A quoy M' No. ajoûte quelques
douceurs pour moy , qu'il eft inutile
de vous raporter.
Ces deux Amis me font entendre
de la forte , fans me le dire ,
que Salomon avoit raifon d'avan
cer qu'il n'y a rien de nouveau
fous le Soleil. Je m'étonnois bien
auffi que perfonne n'euſt penſé à
donner aux chiffres un employ
qui leur fied fibien . D'autres gens
s'en font donc aviſez auffi bien
que moy ;
en voila affez de preu
ves. On ne peut pourtant nier
quoy que dife Salomon , que la
difpofition des chofes ne foit pref
118 Extraordinaire
que toûjours nouvelle , bien que
les choſes ne le foient pas, à cauſe
que cette difpofition fe peut
donner d'un nombre infiny de façons
, veu le nombre infiny de
circonftances qui la forment.
Refte donc à examiner qui de ces
Auteurs ou de moy , à fceu attri
buer aux Chiffres que nous prenons
tous pour le fondement de
PEcriture Uuiverfelle , la difpofition
la plus propre à exprimer
toutes chofes avec diftinction ,
avec clarté , avec facilité , fans
équivoque , & fans aucun autre
embarras ; & qui par confequent
a trouvé la methode la plus proà
eftre receuë dans le Monde.
J'apprends encore de Mr Br.
que le Pere Schott dit que ce
font deux avantages tout divins,
pre
du Mercure Galant. 119
de parler une Langue & d'écrire
un caractere qui puiffent
eftre entendus de toutes les Nations
, quoy que differentes en
langues & en écritures ; que le
premier talent n'a efté accordé
qu'aux Apoftres & à quelques
hommes Apoftoliques ; que perfonne
jufqu'icy n'y eft parvenu
par les feules forces de la Nature ,
& qu'on n'en fait point meſme
qui ayent entrepris d'y parvenir,
& fur le témoignage de cét Auteur
mon amy ajoûte qu'il a
bien de la joye que fi je n'ay pas
eſté le premier à fonder l'Escritu
re Univerfelle fur les Chiffres ,
comme il l'avoit crû auffi - bien
que moy , je le fois à produire
la langue , que la langue Univerfelle
eft encore plus admi-
?
£20 . Extraordinaire
que
rable que l'Ecriture , puifque l'E
criture n'eft pour ainfi dire
le truchement des muets & des
morts , au lieu que la parole eſt
l'inftrument des vivans , & celuy
dont Dieu & les Anges fe font
fervis pour s'expliquerà nos premiers
Peres & aux plus grands
des Patriarches & des Prophetes.
Mais je n'ofe plus me flater de
l'invention d'aucune chofe nouvelle.
Ce qui eftoit veritable dans
le temps que Schott écrivoit , ne
l'eft peut- eftre plus en ce tempscy
; & je pourrois me tromper
en le croyant , tant le fiecle où
nous sommes travaille & rafine
fur tout , & furpaffe en fubtilité
& en penetration , tous les fiecles
qui le precedent .
Quoy qu'il en foit , j'ay bien
voulu,
du Mercure Galant. 121
voulu , Monfieur vous avertir
de ces chofes , non feulement
pour vous marquer ma franchiſe,
mais encore pour vous rendre
juge du differend dont je viens
de parler. Il s'agit de voir Schott ,
Becher , Kircher , & les Anglois
de l'Hiftoire Geographique, vous
eftes au Pays des Biblioteques
publiques & particulieres , il vous
eft aifé de trouver ces Auteurs.
Ayez donc la bonté , s'il vous
plaift , de paffer les yeux deffus à
voftre loifir , & de prononcer enfuite
ce que vous penferez de leurs
methodes & de la mienne , puifque
la comparaifon eft le feul avantage
qui me refte. Quel que
foit voftrejugement, affurez - vous
que je m'y foumettray fans peine,
parce que je le croiray jufte.
Q.d'Octobre 1685.
L
122
Extraordinaire
•
M' No. me parle encore d'un
autre Livre imprimé à Paris en
1674. qui traite de La Réunion des
Langues , ou de l'Art de les apprendre
toutes par une feule. Il est du
Pere Befnier Jefuite ; vous faites
mention de ce Pere dans voſtre
Mercure d'Avril 1682. où vous
dites qu'il eft à Conftantinople
en Miffion , qu'il entend & parle
plufieurs Langues étrangeres , &
qu'il s'applique depuis un an , à
l'entiere connoiffance de l'Arme.
nien vulgaire . Je ne doute point
que cette derniere Langue ne
foit fort utile à fon deffein , puifque
les premiers hommes d'aprés
le Déluge habiterent en Armenie;
Et elle pourroit bien eftre celle
dont feroient dérivées toutes les
autres ; mais ce deffein n'a aucun
du Mercure Galant.
123
›
rapport avec le mien . Le Pere
Beinier cherche une Langue Univerfelle
anciennement eftablie
puis difperfée & corrompuë , &
j'en établis une toute nouvele
qui ne pourroit jamais recevoir
d'alteration , à moins qu'on ne
ruïnaft l'Escriture Numerale qui
la fixe , & l'ordre de la Nature
qui la fonde , comme il fe verifie
par les exemples que j'ay donnez
du changement de mes Caracteres
en mots , & par mon projet
du Dictionnaire Univerfel . Quoy
que je ne parle icy que d'une Lan
gue , je ne laiffe pas d'en entendre
deux , & je n'en ay ufé de la
forte que pour m'accommoder à
la comparaiſon. Vous avez veu ,
Monfieur , dans ma derniere Let.
tre la maniere aiſée dont j'ex-
Lij
124
Extraordinaire
prime la premiere de ces Langues
, il me reste à vous faire con.
noiftre celle dont j'exprime la
feconde. La voicy en peu de
mots.
Cette feconde Langue a fon
rapport à ma deuxième écriture ,
& cette écriture a , comme vous
fçavez , une methode particuliere
pour les expreffions , & differe
principalement de la premiere ,
en ce qu'elle a bien moins de
Chiffres primitifs , mais beaucoup
plus d'auxiliaires, comme il fe voit
entre autres Caracteres , dans
ceux qui expriment les parties
invariables du difcours ; ou s'il
a plus de deux Chiffres , elle
n'en employe jamais qu'un primitif
, avec le refte d'auxiliaires ;
tout au contraire de la premiere
y
du Mercure Galant.
125
>
qui n'y fait jamais entrer qu'un
auxiliaire avec le refte de primitifs
, en ce qu'elle marque les cas
de la déclinaifon par fon penultiéme
chiffre auxiliaire au lieu
que la premiere y employe fon
dernier , en ce qu'elle reduit la
conjugaifon dans des bornes fort
étroites , au lieu que la premiere
luy en donne de fort étenduës ,
& en ce qu'elle met prefque tous
fes accents d'augmentation fur
fes auxiliaires , au lieu que la pre
miere les place prefque tous fur
fes primitifs , grandes diverfitez
dans ces Efcritures , qui en font
- naiftre de femblables dans les
Langues qui en refultent .
Les Alphabets de la premiere
font neanmoins communs à cellecy,
& toutes les regles luy con-
L iij
126 Extraordinaire
viennent , excepté la quatrième ,
de mefme que tous ces avertiffemens
, excepté le fixième. La
differente expreffion de leurs ac
cens , eft la feule caufe de ces exceptions
, comme vous le connoiftrez
dans la fuite . Il feroit
inutile de rapporter icy ces AL
phabets , ny ces regles & ces avertiffemens
ou fecondes regles ,
vous les pouvez voir dans voftre
dernier Extraordinaire , & il ne
le feroit pas moins de m'étendredans
des exemples aiſez à former :
j'en vais dont choifir parmy les
endroits les plus difficiles , & parmy
ceux où il y a quelque chofe
à adjoûter , afin d'avancer l'ouvrage
avec ménagement , & ne
pas abufer de voftre pénetration
& de voftre patience ..
du Mercure Galant. 127
1 , 2 , 3 , 4 , 5, & 6 , qui figni .
fient les fix cas de l'article general,
& dont l'enfeigne fe refoult
en inferée de la forte 1'o , 20 , 3'0 ,
4'0 & c. s'xpriment au fingulier
7. par berk , ferk , derk , gerk &c . fuivant
la troifiéme regle ; & au
pluriel par bers , fers , ders , gers ,
furquoy il faut ajoûter à cette
regle en faveur de cette Langue.
cy , qu' Eeftant feul de Voyelle
devant RS , eft une nulle auffi -bien
que devant RK.
7,8 , & 9 , par oùje marque , &
par où je diftingue les parties invariables
du difcours qui fe refolvent
en 7'0 , 8'0 , & 9'0 ; Et qui fie
gnifient l'adverbe d'accord ; la
conjonction & , & la propofition
en ou dans , s'expriment de mefme
Liiij
128 Extraordinaire
par cerk,jerk, & verk , & 71 , 82, 93 ,
qui fe refolvent en 7'1, 82, & 93,
& qui fignifient ouy , ny , chez , s'ex-.
priment par ça , ji , vay. Mais fi
je veux changer en mots 711 ; 7201
&c. qui fignifient ouy , en verité , &
helas , comme ils refolvent en cet.
te feconde écriture differemment
de la premiere , fçavoir en 7-11 ,
& 7201 , ils s'expriment par caa ,
& cira ; quant aux Proverbes &
aux Lettres Alphabetiques , leurs
Caracteres eftant pareils dans
mes deux écritures , & par confequent
leurs expreffions le devant
eftre auffi , je n'en rapporteray
point d'exemples.
1'7 , 1'8 , & 1'9. qui fignifient les
trois genres du pronom adjectif
noftre au nominatiffingulier , s'expriment
non pas par be , beût, boys
du Mercure Galant. 129
1
mais par bet , beût , boyt , fuivant
la quatrtéme regle ; & au nominatif
pluriel par bes , beûs , boys.
fur quoy il faut pareillement ajoûter
à cette regle pour cette
Langue. cy , qu'e , cû , & oy , effant
feuls de voyelles ou de diphtongues
devant S , y font auxiliaires , auſſibien
que devant T. Neanmoins
comme dans ma feconde écritu
re tout ce qui fe décline , excepté
l'article general , a deux nominatifs
, le premier qui eft fimple ,
& le fecond que j'appelle auffi
vocatif , & fur qui fe forment les
autres cas ; Je ferois d'avis que
dans l'expreffion des adjectifs , &
principalement de ceux qui fe
terminent par les feules auxiliai
res7 , 8, & , on fe fervift plûtoft
du fecond nominatif que du pre
130
Extraordinaire
1
mier , parce qu'il me paroift avoir
plus de grace , j'ay marqué le
premier nominatif du pronom
noftre , voicy le fecond dans fes
trois genres encore. 1-17 , 1-18 ,
& 1-19 , ce qui s'exprime par bae ,
baeû & baoy , au fingulier ; & par
bacs , bacûs & baoys au pluriel , &
forme , ce me femble , des mots.
plus doux que les precedens , &
qui tiennent plus de la Terminaifon
adjective.
10'4 qui fignifie Dieu au premier
nominatif , s'exprime par
bena ; & 10 11 , qui le fign . au fecond
, s'exprime par benaa , ou
benaza , en inferant la nulle z entre
les auxiliaires pour l'agrément
de la prononciation . 10 ; 4 & 10-
11 qui fignifient l'augmentatif
grand Dieu aux deux nominatifs ,
du Mercure Galant.
131
s'expriment par benefta & beneftaa,
en inferant la fubalterne ft entre
les primitives & les auxiliaires
pour expreffion du point placé
fur l'Enfeigne , fuivant le quatriéme
avertiffement. Je ne rapporteray
point d'exemples des dégrez
de diminution & de comparaiſon
, il feroit fuperflu , puifqu'ils
fe marquent de mefme ma .
niere dans les deux Langues ; mais
fi j'ay à exprimer 10 400 qui fignifie
dans ma feconde Efcriture
Divinité , qualité . Comme benorr
qui y répond , feroit trop difficile
à prononcer , il faut abfolu
ment abandonner ce premier no.
minatif , & recourir au fecond
qui fe marque par ro ~ 410 , & qui
s'exprime par benoar au fingulier ,
& par benoars au pluriel , mots de
132
Extraordinaire
plus douce prononciation . On fe
fervira du meſme moyen d'adou
cilement à l'égard de tous les
autres noms de qualité parce
qu'ils fe terminent tous de la
mefme maniere comme auffi
pour l'expreffion de tous les autres
caracteres qui ont deux Zeros inferez
de fuite parmy leurs auxiliaires
, où qui n'en ayant qu'un ,
ne laifferoient pas d'eftre de diffi
cile accommodement avec les
fubalternes qui les precederoient,
Ce que cette feconde Langue
a de plus particulier , c'eft l'expreffion
des lignes , que fon écriture
employe à diftinguer les perfonnes
de fes verbes , fes verbes imperfonnels
, & fes participes , fes
gerondifs & fes fupins . La premiere
écriture fe paffe de ces fi-
}
du Mercure Galant.
133
gnes ; mais comme fa Langue a
de refte les fubalternes KK , LL ,
SS , TT , LK , LT, & TL , qu'elle
laiffe fans employ , ſuivant la remarque
que j'en ay faite dans la
fixiéme de fes réflexions ; Je m'en
fers icy heureuſement pour exprimer
ces fignes , fans troubler
la communauté de ces deux Langues.
LL répond au point qui fe
met fur l'enfeigne , pour donner à
connoiftre la premiere perfonne
des Verbes , SS aux deux points
de la feconde perfonne , TT, aux
trois points ou au renvoy de la
troifiéme ; KK à la double enfeigne
du verbe imperfonnel , & à
celles des participes indeclinables
, des gerondifs & des fupins ;
& Lk , LS & LT, au point qui ſe
place fous l'enfeigne pour marExtoaordinaire
134
quer les participes qu'on veut af
fujettir à toutes les variations de
la déclinaiſons . Mais voicy úne
nouvelle Regle , c'eſt qu'au lieu
d'inferer l'expreffion de ces fignes
verbaux entre leurs primitives
& leurs auxiliaires , comme
j'infere en cette Langue- cy & en
l'autre , l'expreffion des fignes
qui marquent les dégrez d'augmentation
, de diminution & de
comparaiſon , je la tranfporte aprés
leur feconde auxiliaire : &
ce qui m'oblige d'en ufer de la
forte , c'eft afin de diverfifier
davantage les mots de cette Lan.
gue , d'abreger ceux des verbes
qui font d'un ufage bien plus frequent
que ceux des dégrez dont
je viens de faire mention , & de
donner en mefme temps une noudu
Mercure Galant.
135
velle grace à leur prononciation
.
Ainfi 104-40 qui fignifie conferver,
fecond verbe qui appartient à
Dieu , crécreftant
le premier ; &
qui s'exprime
par bengor , a pour
premiere
perfonne
finguliere
du
prefent de fon indicatif104 411
qui fignifie je conferve
, & qui
s'exprime
par bengo alla ; pour fe
conde perfonne 104 411 qui fign.
Tu conferve , & qui s'exprime
par
bengoaffa
; pour troifiéme
perfon-
1 ne 104 411 ou 104 ~ 411 qui fignifie
il conferve , & qui s'exprime
par bengo atta ; pour verbe imperfonnel
104 8 411 qui fign . on con .
ferve , & qui s'exprime
par beugoakka
; pour premier
participe
104 20 431 qui s'exprime
par beugoaykka
pour premier
gerondif
104 434 qui s'exprime
par ben- 90
136
Extraordinaire
goaykkos pour premier ſupin 104 8
437 qui s'exprime par bengoaykke ,
& pour participes déclinables au
genre mafculin , & au fecond
nominatif fingulier 104 411
104
411 & 104.411 ou 104 S
411 qui s'expriment par bengoalka ,
bengoalfa , & bengoalta , furquoy il
faut obferver que fi j'employe en
cét endroit le fecond nominatif,
c'est parce que le premier 104
401 qui fe marque par bengorika ,
eft trop difficile à prononcer ;
il
en eft de mefme des deux autres.
Il y a icy une feconde obfervation
à faire , c'eft qu'on peut inferer
la nulle z entre les auxiliaires du
verbe , auffi bien qu'entre celles
des autres parties du Difcours ,
fuivant que la liaiſon & l'adou .
ciffement des voyelles le demandu
Mercure Galant.
137
dent , & dire par ex. bengozalkı ,
bengozalfa bengozalta & c . au lieu
de dire fimplement bengoalkı , bengoalfa
&c. mais qu'on n'y peut
employer la fuppléantelz . Ce qui
eft vifible , fans que j'en rappor -
te d'exemples. Il n'en eft pas de
mefme à l'égard des adjectifs verbaux
; parce que n'ayant pas ,
comme le verbe des fubalternes
inferées , mais feulement quatreauxiliaires
de fuitte , il y a place
commode pour cette fuppléante..
Ainfi 1044111 qui fign. le premier
adjectif du verbe actif conferver
au fecond nominatif,& qui
s'exprime fimplemet par bengoaaa
s'exprimera encore mieux par
bengoalza , & fe doit mefme exprimer
de cette forte.
Ce que cette feconde Langue:
Q. d'Octobre 1685.
M
138 "Extraordinaire
.
a encore de particulier , c'eſt
l'expreffion de fes accents : ma
premiere écriture n'en met fur fes
chiffres auxiliaires que pour marquer
divers futurs à la maniere
des Grecs , ou divers préterits fi
l'on veut , & place tous les autres
fur fes chiffres primitifs . Ma feconde
écriture au contraire n'en
met qu'un fur un chiffre primitif,
pour marquer quelques verbes
fubalternes , & place tous fes autres
fur fes chiffres auxiliaires.
Ainfi voulant exprimer les verbes
qui appartiennent au Palfrènier ,
comme panfer , étriller , bouchonner
, elle les marque de la forte ,
4647-10 , 4647-40 & 4647-70 ; &
j'exprime cét accent par K , &
ces caracteres par ces mots gepge
cekar , gepgecekor , & gepgeceker.
du Mercure Galant.
139
Quant aux accents qu'elle place
fur fes auxiliaires , ils ne luy fervent
pas à marquer des futurs differens
, elle n'a que les ordinaires
à la maniere Françoife ; mais
elle les y employe , pour en tirer
l'augmentation des expreffions
qui ont du rapport entre elles , &
qui peuvent monter à plus de trois,
mille d'une feule racine , dans de
certaines efpeces d'eftres , comme
je l'ay expliqué ailleurs. Ces accents
font de trois fortes , j'exprime
l'aigu parT , le grave par s , &
le circonflexe par L. Jay dit dans
ma ſeconde écriture qu'il falloit:
placer chacun de ces accents
premierement fur le dernier chif
fre auxiliaire , puis fur le penultiéme
, & 'roûjours en rétrogra
dant , mais c'eft une erreur , il eftt
Mij
140
Extraordinaire
mieux de les mettre d'abord fur
le premier auxiliaire , puis fur le
fecond , & toûjours en fuivant.
Ainfi voulant exprimer 46 4017
qui fignifie Palefrenier , au fecond
nominatif j'écris & je dis gepotrae
; & fi l'accent eftoit fur le
deuxième ainfi 46 4017 , je dirois
geportaé ; fi fur le troifiéme
ainfi 46 4017 je dirois geporaté ;
& fi fur le dernier ainfi 46 4017
je dirois geporaet ; mais je ne fuis
pas d'avis qu'on mette des accens
fur le dernier des auxiliaires, c'eſt
affez d'en placer fur les trois premiers
, pour avoir plus de deux
mille expreffions d'une mefme
racine nombre fuffifant pour
remplir les fections les plus abon.
dantes des eftres . Ainfi encore
voulant exprimer 111011 qui fidu
Mercure Galant.
141
gnifie dans ma feconde écriture
bonam dixiéme Province de la
Chine , au fecond nominatif , j'écris
bebektatraa , ou beukiatrea ou
bcûkiatraza , à l'égard de l'accent
dont je marque les feconds verbes
negatifs , & que je place fur
leur premier chiffre auxiliaire , je
me fers pour fon expreffion de la
fubalterne KS ou X ; mais comme
tout ce qui fe conjuge dans ma
feconde écriture a deux expreffions
pour le temps prefent de
l'infinitif , de mefme que tout ce
qui fe décline en a deux pour le
nominatif, l'une fimple que j'exprime
par deux chiffres auxiliai
res , & l'autre que j'exprime par
trois , & fur qui fe forment les autres
meufs .; ce n'eft qu'avec ce
dernier que j'employe cette fu
142
Extraordinaire
balterne , parce qu'elle ne com
patiroit pas aifément avec le premier.
Ainfi voulant exprimer
104 - '60 , ou 104 ' 610 qui fignifie
redelaiffer , au lieu d'écrire bengoûxr
qui répond au premier , &
qui feroit de trop difficile prononciation
, j'écris bengouxar qui répond
au dernier , & qui eft aifé à
prononcer. Ainfi encore voulant
exprimer 260 ou 26'10 verbe
numeral qui fign , rededoubler ; j'abandonne
la premiere expreffion,
& je me fers de la feconde qui eft
fetfouxar. Voila la maniere dont
cette Langue exprime fes accents .
Surquoy il faut remarquer en premier
lieu , qu'elle employe trois
expreffions diverfes pour les trois
accents aigus que j'ay rapportez ,
non feulement pour varier dadu
Mercure Galant. 143.
vantage la Langue que l'écriture
, mais encore parce que leurs
employs font bien differens les
uns des autres ; & en fecond lieu
que cette maniere d'exprimer fes
accents , ne s'accorde pas avec
celle dont la premiere Langue .
marque les fiens , comme vous
le pouvez voir dans le fixiéme de
fes avertiffemens , d'où il refulte
encore que la quatriéme regle de
cette premiere Langue ne convient
pas à celle- cy. Cette regle
porte que la voyelle é doit eftre
confiderée comme une nulle , &
les diphtongues eû & oy , comme des
fuppléantes , lors qu'eftant feules, elles
ferencontrent inférées dans un mot ,
aprés des primitives , & devant tou ...
tes fortes de fubalternes excepté devantT,
&devant LZ unis , ou fe-
D
144 Extraordinaire.
7
parez feulement par uue auxiliaire.
Au lieu que l'exception eſt bien
plus grande icy , cette voyelle &
ces diphtongues n'y devant pas
eftre confiderées de la maniere
que je viens de dire , non feule.
ment devant & devant LZ unis
ou feparez , mais encore devant
L fimple , devant S , T, X , ou KS ,
& devant KK, LL, SS ,TT, LK, LS,
& LT , parce qu'elles y font la
fonction d'auxiliaires . Je ne dis
rien de TL , d'autant que je n'ay
pas trouvé place pour luy. Le
refte des Regles & des Avertiffemens
eft égal pour les deux Langues
, comme je l'ay avancé . Je
n'ay plus qu'à vous rapporter un
petit Theme de celle.cy , comme
j'ay fait de l'autre . Je me ferviray
pour cela des mefmes paroles du
Texte
du Mercure Galant.
145*
Texte Sacré que j'y ay employées
& que voicy. Dans le commencement
Dieu créa le Ciel & la Terre.
Vous en avez les caracteres numeraux
dans voftre vingt - troifié.
me Extraordinaire page 248. tels
font les mots qui y répondent ,
verk,, guay benmua , beno bengazattu
giay fenaa , jerk gay fema .
Il me femble , Monſieur , que
je n'ay rien à ajoûter à ces expli
cations & à cét exemple pour la
parfaite intelligence de cette feconde
Langue. Elle eft fondée
fur fon Ecriture Numerale , comme
la premiere fur la fienne ; &
ces Ecritures eſtant propres à
eſtre renduës Univerfelles ; ces
Langues qui en refultent ont droit
de pretendre au mefme avantage.
Je n'ay plus qu'à verifier ce que
・d'Octobre. 1685. N
146
Extraordinaire
ز
j'ay avancé des fingularitez
ces grands fecrets dans votre
quatorziéme & voſtre dixneuvié .
me Extraordinaire mais vous
voulez bien que j'en joigne l'éclairciffement
à celuy de quelques
endroits de mes Lettres, que
les fautes d'impreffion ont rendu
peu intelligibles ; & comme ces
éclairciffemens ne pourroient
eftre ajoûtez icy , fans tirer à trop
de longueur , vous me permettrez
encore de differer au quinziéme
d'Avril à vous donner l'entier
accompliffement de mon
Ouvrage , & de me dire toûjours ,
Monfieur , Voftre tres- humble
& tres- obeïffant Serviteur
DE VIENNE PLANCY.
du
Mercure Galant. 147
1
*SSSSSZZS
ZSSZZZSSZ
Sur la Soûmiffion de Tripoli.
MA
ODE.
A Mufe , qu'allez- vous faire ?
Voulez- vous toujours chanter ?
Vous cftes fi téméraire
Qu'on nepeut vous arrefter.
Quoy ! d'abord que lo Parnaffe
Celebre LOVIS le Grand ,
Vous vous faites faire place ,
Cette audace me furprend.
C
En Allemagne , en Hollande ,
Par tout où vont fes Exploits ,
Qu'est- il befoin qu'on entende
Les accens de vostre voix ?
Vous savez que l'on publie,
Quand on part pour l'affieger,
Nij
148
Extraordinaire
Que Tripoli s'humilie ,
Et craint le deftin d'Alger.
Et dans l'ardeur qui vous preffe ,.
Ala gloire du Heros,
Vne nouvelle allegreffe
Fait enfler vos chalumeaux .
**
Pour ces Exploits heroïques
Il faudroit des tons plus doux :
Si les vostres font ruftiques .
Ma Mufe , qu'y feriez- vous ?
63
Sur cette grande matiere
C'eft affez que de vouloir ;
Si voftre voix eft groffiere
Voftre coeur fait fon devoir.
་
,
.
N'écoutez que vostre zele ,
C'est luy feul qui vous abfout ,
Il eft ardent & fidelle ,
Et vous répondra de tout.
ਹਰ
Que chaque jour voftre veine
-
Au Mercure Galant. 149
Faffe des efforts nouveaux ,
d'haleine Courez à perte
Sur les pas de mon Heros.
Sur la Terre ny fur l'Onde
Rien ne retarde fon cours ,
Vous irez par tout le Monde
Si vous le fuivez toujours.
MAGNIN, Confeiller du Roy au
Prefidial de Maſcon , de l'Academie
Royale d'Arles. "
Sur le Pfalme 136.
Comment chanterons - nous le
Cantique du Seigneur dans une
Terre étrangere ?
Pourqu
Ourquoy donc tant de fois, mes fidelles
Amis ,
Avec empreffement me dire que je chante?
1
N iij
150
Extraordinaire
Que l'air d'un doux Luth m'eft permis
Ou d'une voix douce & charmante ?
**
Ony , jefçay que le chant veut un eſprit
reglé ,
Vne ame dégagée, un coeur qui fe déploye,
Et non pas ainfi que je l'ay ,
Car je ne goûte aucune joye .
C
Quoy! vous m'avertiffez qu'il eft bon de
chanter ,
Plus l'efprit eft chagrin , plus l'ame eft
abattuë ,
Et qu'un Luth la doit exciter ,
Pour chaffer l'ennuy qui la tuë.
De peur , me dites- vous ,
douleurs
, que l'excés
des
Ne l'accable à lafin d'une peine trop rude
:
On que penfant à fes malheurs ,
Elle n'ait trop d'inquietude.
**
Le remede certain que vous me promet
tez ,
du Mercure Galant.
ISI
rend des exemples feurs , comme on me
les expliques.
Et toutes ces autoritez
Marquent l'effet de la Mufique.
03
Vous m'alleguez fur tout , afin de l'appuyer,
Qu'un Rameurfatigué de fa trop longue
peine ,
Chante pour fe defennuyer ,
En voguant fur l'humide plaine.
Qu'un Pafteur qui s'ennuye , en menant
fon Troupeau
De Vallon en Vallon, ou parmy les Cam-.
pagnes ,
Fait retentir fon chalumeau ,
Dans les Bois , ou fur les Montagnes.
Qu'afin de foulager fa peine fes ennuis
,
Souvent le Voyageur à quelque chant.
s'adonne`;
Que le Soldat pendant les nuits ,
N iiij
152
Extraordinaire
En veillant des Chansons entonne.
Ca
Non , non , pour leurs doux chants je ne
condamne pas ,
Rameur , Soldat , Pafteur , ou celuy qui
voyage ;
Chacun d'eux y fent des appas,
Et dans fa peine fe foulage.
$3
Mais quant à mes ennuis , moy qui depuis
long-temps
Ecoute une Maiftreffe , & gemir , & se
plaindre ,
Parmy fes foupirs éclatans ,
A chanterpuis -je me contraindre ?
3
A peine avec ma voix veux je donc commencer
Quelque air melodieux , qu'en mon coeur
je rappelle ,
Que l'accent que je vay pouſſer ,
Me femble une chofe nouvelle.
S
Comme au fortir d'un lieu remply dobfcurité,
du Mercure Galant.
153
craint le vif éclat que le Soleil envoje,
De mefme en ma captivité ,
Je crains & le chant & la joye.
**
prend envie , ou que je Quand il me prend envie
fais deffein
De pincer doucement les cordes de ma
Lyre ,
Et que de ma tremblante main
-Ie fuis le doux air qui m'infpire;.
Que fur un Flageoles , ou fur un Cha-
Lumeau ,
Quelque aimable Chanson avec douceur
j'entonne ,
Que ma voix pouſſe un Air nouveau,
Pour fuivre mon Luth qui fredonne.
Helas ! autant de fois mes foupirs &
mes pleurs
Qui retiennent mês doigts , troublent
mon armonie ;
Ma voix qu'étouffent mes douleurs ,
154
Extraordinaire
Cede à ma trifteffe infinie .
l'effaye encore un coup à faire mes efforts,
Pour pouffer les accens d'une voix délicate,
Et joindre mes plus doux accords
Aux charmes du Lutb que je flatte.
Mais enfin j'apperçois , helas ! que c'eft en
vain
Quemon efprit s'efforce , & ma voix s'étudie
:
Car mon Luth , ma voix , ou ma main,
N'excite aucune melodie.
A negliger ainfi cet Art rare & char-
P
mant ;
Ma voix en perd l'uſage , & ma main
l'habitude ,
Et fi je l'aimais tendrement ,
L'en fuis & le foin & l'étude.
Quand mefme j'en aurois confervé dans le
coeur,
du Mercure Galant.
155
tendre paffion que j'en avois con- ·
ceue ;
Je ne vaincrois pas la rigueur
Du malheureux fort qui me tuë.
Mais encor que je fçache avec facilité,
Accorder doucement & ma voix & ma
Lyre :
Et que dans un air concerté
Ma languefaffe qu'on l'admire ;
**3
Soit qu'aux doux tremblemens qui pari
tent de mes doigs,
`Les neuf Soeurs d'Apollon cedent enfin
la gloire ;
Que mon Flageolet , ou ma voix,
Sur Marfias ait la victoire :
យ
Soit que dans l'Arcadie, autrefois Pan
vanté
Me quitte à la difpute & l'honneur &
la place ;
Que mon Luth foit plus écouté
Que celuy du Chantre de Thrace.
156
Extraordinaire
Dois-je dans cet eftat me plaindre & joupirer
?
Dois-je appliquer aux Chants mon ame
toute entiere ?
Quand je ne puis affez pleurer ,
Pour en avoir trop de matiere.
Helas ! dans mesfoupirs, & mes maux fi
divers ,
Mon coeur inceffamment goufte tant d'a
mertume ,
Que pour m'ofter l'amour des airs,
Mes douleurs paffent en coutume.
Mais quoy ! ne voit- on pas que les lieux,
les faifons ,
Ne peuvent convenir aux airs que je neglige?
Et que tout s'oppofe aux Chansons,
Dans la trifteffe qui m'afflige ?
Voulez- vous qu'en ces lieux, malgré mef
me monfort's
du Mercure Galant. }
157
T
dans l'éloignement de ma terre fi
chere ,
Sur moy je faffe quelque effort ,
Pour chanter à mon ordinaire ?
Ca
Helas ! comment chanter dans ce banniffement
,
Qui redouble en mon coeur une peine
infinie ?
Vni fâcheux éloignement
Ne convient pas à l'harmonie.
**
Quoy done! dans les horreurs de cet exil
fatal,
En ce trifte fejour où toujours je foupire,
Si loin de mon Pays natal ,
Ie ferois retentir ma Lyre ?
S
Pardonnez ; car le fort qui me vient
affliger
و ا ت
En me perçant le coeur d'une atteinte
imprévenë ,
M'ofte en ce Pays étranger ,
L'amour que j'en avois conceuë.
158 Extraordinaire
Tout banky que je fuis , & loin de
mon climat ,
Le defir de chanter nullement ne me
touche ,
Et l'horreur de mon trifte eftat
Me ferre le coeur & la bouche.
Non ne m'en parlez plus lorsque
mes triftes yeux
Se fondent tout en eau , ne verfent
que des larmes ;
Pourrois-ie en ce fort ennnyeux
Sur ma Lyre trouver des charmes ?
Avoir toujours l'objet d'on nailent mes
travaux
A fentir les ennuis dont mon ame eft
preßée ;
Par mon Luth d'adoucir mes maux,
Je ne puis avoir la pensée.
CA
Helas! le fouvenir de mes jours plus
heureux ,
du Mercure Galant. 159
Ne rappeller en l'esprit ma premiere
fortune ,
Et mon exil trop rigoureux
A chaque moment m'importune.
**
"S'il falloit qu ' Amphionfuft comme moy
contraint
1 De vivre dans ces lieux , il n'auroit
plus de gloire ,
Et de mefme douleur atteint,
Il briferoit fon Luth d'yvoire.
Par un regard Orphée , au retour des
Enfers ,
En perdant fa Moitié, perdit fa melodie,
Et fa main oubliant fes airs ,
Tout à coup devint engourdie.
Sa Harpe luy tomba fi promptement des
doigts ,
Qu'au vif reffentiment de fes douleurs
aiguës,
Les airs manquerent à fa voix,
Et fes cordes furent rompues .
160 Extraordinaire
Pourquoy donc aujourd'huy tant de fois
m'avertir,
Que je pouffe ma voix , & je pince ma
Lyre?
Monfort qui n'y peut confentir,
Veut feulement que je foûpire.
03
Helas ! quand je me vois dans l'exil où
je fuis ,
Et que mon cher climat ſe preſente à ma
venë ,
Je tombe en de fi grands ennuis,
Que mon ame en eftabattuë.
Aprés un long espoir , me voyant de retour
Dans un pays heureux , dont le defir me
preffe,
Mon coeur & ma voix tour à tour,
Chanteront avec allegreffe.
RAULT , de Rouen .
G
du Mercure Galant. 163
52225
222252525252
NOUVELLE
Découverte du Centre de Gravite
du Demy- Cercle , pour
la Quadrature du Cercle
propofé
aux Geometres par M.
Tarragon Profeffeurdes Ma
thematiques à Paris.
D
a
E tout temps les Phyficiens
ont cherché la Pierre Philofophale
; Les Méchaniciens le
Mouvement perpetuel Artificiel ,
& les Géometres la
Quadrature
du Cercle.
Tant d'Illuftres Sçavans Geometres
ont travaillé pour la ré.
O ij
154
Extraordinaire
folution de ce dernier Problême
qu'on m'accufera fans doute de temerité
d'avoir ofé l'entreprendre ;
mais comme la recherche de ce
qui eft fublime & tres - difficile ,
eft du moins quelque chofe , j'ofe
me prometre que les Sçavans auront
la bonté d'agréer la part que
je leur fais icy de ma penſée , &
qu'en échange ils me feront fçavoir
leurs fentimens fur ce que
j'avance , & qui eft contenu dans
la figure .
DEFINITION.
1. Le Centre de Gravité du
Demy. Cercle eſt un point par
lequel eftant fufpendu il demeure
en repos
& en équilibre dans
quelque fituation qu'on le met
te .
2. La fomme des deux Bras de
du Mercure Galant. 165
1
la Balance , qui divife le Demy-
Cercle en deux parties égales , fe
nomme Ligne de Direction ; lorf
que le Demy - Cercle eft élevé
verticalement , & que fon Dia
metre A E eſt de Niveau.
3. J'entens par Poligones reguliers
Infcrits & Circonfcrits au
Demy- Cercle , la moitié de tous
les Poligones reguliers , Infcrits
& Circonfcrits au Cercle entier.
AXIOMES.
1. Le centre de Gravité du
Demy- cercle , eft entre tous les
Poligones infinis , tant infcrits que
circonfcrits au Demy- cercle .
2, Si deux Barres de Gravité
infinis de tous les Poligones reguliers
infinis , tant infcrits que cir
conſcrits au Demy.cercle fe cou
le centre de Gravité du
pent ;
166 Extraordinaire
Demy.cercle eft dans leurs com.
mune Section , à plus forte raiſon
fi trois Barres de Gravité infinis
fe coupent , leur commune Se
ction fera auffi le centre de Gravité
du Demy- cercle .
3. Les pefanteurs tant Mathematiques
que Phyfiques qui demeurent
par tout en équilibre ,
font en raifon reciproques des
Bras de la Balance .
PROBLEME.
Le Demy - cercle ASE eftant donné
trouver Géometriquement fon centre
de Gravité.
CONSTRUCTION.
Divisez le Demy- cercle en deux
également au points , par le rayon
PS,qui fera la Ligne de Direction ;
tirez les lignes AS , SE , le triangle
AS E, fera la moitié du Quadu
Mercure Galant . 167
ré infcrits au Cercle . Divifez
chaque quart de Cercle en deux
parties égales par les lignes ponctuées
: Circonfcrivez , le triangle
rectangle Ifofcelle TBD au
demy.cercle ASE il fera la moitié
du quarré Circonfcrit à tout le
Cercle. Trouvez le centre de
Gravité L , du triangle SEP , par
la 24. p. des Equiponderants d'Archimede.
Faites PM égale à PL ,
tirez la Barre de Gravité ML, qui
coupentla ligne de Dirrection SP
au point R , ce point R fera le centre
de Gravité du triangle ASE
infcrit au demy.cercle . Trouvez
le centre de Gravité o du triangle
rectangle Ifofcelle PBD. Faites
PI égalle à PO , tirez la Barre
de Gravité of qui coupent la li
gne de direction BP au point G
168 Extraordinaire.
ce point G fera le centre de Gra
vité du Triangle Rectangle Ifofcelle
Circonfcrit au Demy- cercle
, tirez les Barres de Gravité
ΜΟMO , IL leur commune Section
4 des Barres de Gravité , eft le centre
de Gravité du Demy.cercle
ce qu'il faifoit faire .
DEMONSTRATION.
Comme tous les Poligones in
fcrits au quart & au Demy- cer.
cle au deffus du Quarré , excédent
la fuperficie du quarré inf
crit au Demy- cercle ; Ainfi tous
les centres de Gravité de tous
les Poligones infinis infcrits aut
quart de Cercle , feront tous audeffus
des centres de Gravité L
& M dans les lignes ponctuées
PL , PM. Donc tous les centres
de Gravité de tous les Poligones
infinis
du Mercure Galant. 169
au
infinis infcrits au Demy- cercle ,
fe trouveront audeffus du centre
de Gravité R du triangle ASE.
De mefme que tous les Poligones
infinis audeffus du Quarré
Circonfcrit au quart & au Demycercle
, défaillant de la fuperficie
du Quarré Circonfcrit au quart
& au Demy cercle ; tous les centres
de Gravité infinis de tous les
Poligones reguliers infinis
quart de Cercle fe trouveront
audeffous des centres de Gravité
o & I: Donc tous les centres de
Gravité infinis de tous les Poligones
reguliers infinis Circonfcrits
au Demy- cercle fe trouve
ront audeffous du centre de Gravité
G ; Donc GR , ON , & LI
font les Barres de Gravité infinis
de tous les Poligones reguliers in-
Q. d'Octobre 1685.
P
"
170
Extraordinaire
+22407
finis tant infcrits que circonfcrits
au Demy- cercle . Mais par le premier
Axiome , le centre de Gravité
, fe trouve dans l'infinité de
tous les Poligones reguliers , tant
infcrits que circonfcrits ; & par le
deuxième il fe trouve dans la
commune Section des Barres infinis
GR , OM , IL ; mais leur
commune Section eft au pointa ,
donc le point a eft le centre de
Gravité du Demy- cercle, ce qu'il
falloit démonftrer . Donc les Bras
de la Balance Pa , as , font entre
eux comme les pefanteurs Mathematiques
, qui conftituent l'équi
libre par le troifiéme Axiome.
du Mercure Galant.
171
AUDUDU DUQUIQUQUNU Qunu nunu
Traduction de Catulle,
EPIGRAMME.
Lugere ô Veneres , Cupidinefque.
Perez, vous qui affezpour Galans
Leurez, Graces, pleure Amour!
dans le mande !
Le Moineau de Clymene a terminé fes
jours ,
Il est mort . O difgrace ! ô pertefans feconde
!
Luy que ma Belle aimoit plus que fes
propres yeux ;
Tant il eftoit aimable & gracieux.
Luy qui ne bougeoir d'auprés d'elle ,
Mais quifautelant à l'entour
Par de frequens pi-pis luy témoignoit fon
zele ,
Sçavant à luy faire fa cour,
Il n'eſt plus ; & la mort a ferméla paupiere.
Pij
Extraordinaire
172
Il erre maintenant dans ces lieux tenebreux
,
Où tout eft trifte & tout affreux ,
Et d'où nul ne revient jamais à la lumiere.
O Mort , qui pouffez au Tombeau
Tout ce que la terre a de beau ,
Qu'avec raifon je te detefte!
C'eft toy qui m'as ravy cet Oifeau fi
charmant ;
O coup facheux ! ô coup funefte !
Ofujet d'un cruel tourment !
Pauvre Oifeau , tu n'es plus , & tufais
que Clymene
Dans fon affliction ne fe peut moderer ;
Et que fes yeux changez à force de plenrer
,
Marquent par leur rougeur la grandeur
de fa peine.
du Mercure Galant.
173
TRADVCTION DE L'ODE
XI . du Livre iv . d'Horace, qui
commence par Audivera, Lyce. :
Enfin , Lyce , les Dieux ont exaucé
mes voeux ,
Ils les ont exaucez , ces Dieux ,
Quijouiffent là-haut d'une gloire immortelle.
Vous eftes vieille , & toutefois
Vous pretendez encor paroiftre belle !
Et ranger nos coeurs fous vos loix .
33
Vous badinez , vous beuvez effrontée,
Vous appellez d'une tremblante voix ,
Quand des fureurs du vin vous eftes agitée
,
L'Amour qui prés de vous paroift estre
aux abois.
63
Remarquez un peu comme il brille
Sur les joués de cette Fille,
Pij
Extraordinaire
174
Qui fçait fi bien chanter , & dont l'air
eft fi doux,
Tandis qu'il vous évite , & qu'il fuit
loin de vous.
Ces rides qui vous font paffer pour décrepite
,
Ces dents jaunes , ces cheveux blancs
Sont la caufe , felon mon fens ,
De fon mépris & de fa fuite.
CA
Ny la propreté des habits ,
Ny la pourpre de Cos , ny l'éclat des rubis
,
Dont comme vous les vieilles font ornées
,
Ne leur rendront jamais leurs premieres
années.
Dites-moy, quefont devenus.
Ces airs que vous aviez empruntez de
Venus ?
Où font-ils à prefent ces charmes ,
Ce vifage fleury , tous ces rares talens
du Mercure Galant. 175
Qui forçoient les plus indolens
A vous rendre autrefois les armes ?
RA
Que reste-t-il en ce jour
De cette adorable Lyce
Qui ne refpiroit qu'amour ,
Et dont mon cxur aimoit jufqu'au caprice
?
Que reste-t-il de ce teint plein d'attraits
,
Qui ne cedoit qu'à celuy de Cynare,
Cynare qu'un deftin barbare
Nous afait perdre pour jamais ?
Q
Oйy , la Parque ne rend vos années pa
reilles
A celles des vieilles Corneilles ,
Qu'afin que les jeunes gens
Qui dans la fleur de vos ans
Vous regardoient avec idolatrie,
Puiffent rire à vos dépens
En voyant aujourd'huy voftre beauté
flétrie.
P
iiij
176
Extraordinaire
LE DEUIL RIDICULE.
A MONSIEVR LE COMTE DE C.
V
Oicy donc, Monfieur , l'Hiftoriete
que vous voulez
fçavoir. Si elle vous a diverty
lorfqu'on ne vous la racontée
qu'imparfaitement ,j'efpere qu'el
le vous donnera le plaifir tout
entier , quand je vous en auray
fait le recit , moy qui en ay eſté
le témoin occulaire , & qui vais
en eftre le fidelle Hiftorien . Mais
pour vous la faire mieux entendre
, il faut que je vous faffe auparavant
le Portrait des deux
Dames qui y ont intereft. Vous
du Mercure Galant. 177
2
a vez entendu parler d'elles plufieurs
fois , mais vous ne les avez
pas connues , & vous ne ferez pas
faché que je vous apprenne comment
elles eftoient faites.
Madame la Comteffe de M...
eftoit laide , mais elle avoit l'efprit
vafte & élevé , & joignoit
un grand fçavoir à une grande
naiffance . Comme elle avoit le
coeur noble & genereux , fa vertu
, ſa ſcience & fa qualité faifoient
toute fon occupation , & la deffus
elle dormoit la graffe matinée
fans fe mettre en peine de la fortune
, & de tous les biens de ce
monde . Mais auffi comme elle
eftoit fort liberale , & d'une
grande dépenſe , elle auroit eu
peine à fubfifter dans fa vieilleffe ,
fans le fecours d'une perfonne
י כ
178 Extraordinaire
tres.confiderable , qui l'honora
toûjours & l'affifta jufqu'à fa
mort. Voilà quelle eftoit Madame
la Comteffe de M... Voicy
à peu près ce qu'eftoit Madame
la Marquife P .... Elle avoit cfté
belle , & d'une beauté , qui luy
dura jufqu'à la fin de ſes jours ,
malgré l'accident qui luy arriva.
Une Dame fa Parente qui eftoit
jaloufe d'elle & de fon Mary , &
qui ne pouvoit luy pardonner fa
beauté , parce qu'elle eftoit laide,
luy donna de l'eau de chaux fei.
gnant que c'eftoit une eau admirable
pour le teint . La Marquife
s'en fervit fur fa bonne foy , & il
luy en demeura de facheufes marques
, nonobftant tous les Remedes
que les
Medecins luy pûrent
faire. Elle avoit l'efprit noble ,
du Mercure Galant. 179
ނ
vif
remuant l'ame grande ,
hardie , courageufe , & de com .
mandement ; auffi vivoit elle
comme une petite Souveraine ;
& dans un Chafteau de Carte ,
elle eftoit devenue la terreur de
fes Voifins & des Etrangers qui
abordoient cette cofte de la Mer
où elle demeuroit ; & d'où en un
befoin , elle auroit donné des loix
à toute la Terre . Nous voyons encore
icy une vieille Demoiſelle
qui executoit les ordres , & qu'elle
nommoit fi plaifamment fon
Eminence , faifant allufion aux
Miniftres qui gouvernoient l'Etat
de fon temps. Enfin on peut
dire qu'avec toute la beauté de
fon Sexe , elle avoit tout l'efprit
& le courage du noſtre ainfi
qu'elle le fit voir pendant le regne
180 Extraordinaire
de Cromvel , & de la Republique
d'Angleterre.
Vous me demanderez fans dou.
te , ce qu'elle avoit à démefler
avec ces gens là ? Je m'en vais vous
le dire , mais ne m'accufez pas
de faire icy un trop long Avant
propos , & vous fouvenez que
nos Entretiens ne doivent pas.
eftre fi reguliers. Pour moy , je
croy qu'il fuffit qu'on dife bien les
chofes , qu'on ne perde rien au
change , & que ce qu'on dit vaille
mieux que ce qu'on publie à
dire. Cela eftant , Monfieur , voicy
quel fut le démeflé de la Marquife
avec Cromvel & le Parlement
d'Angleterre . Son Gendre
qui eftoit un grand Seigneur du
Maine , & qui avoit beaucoup
d'argent , s'avifa d'envoyer des
du Mercure Galant. 181
Toiles de Laval , aux Ifles de
Gerley qui tenoient encore en
ce temps - là pour le feu Roy de
la Grand' Bretagne. Il fit donc
charger un Vaiffeau de ces Toiles
, croyant y faire un profit confiderable
; mais par malheur pour
luy , un Armateur Anglois qui
couroit la Cofte , fe faifit du Bâ.
timent pour la Republique , & le
mena à Londres . Ce pauvre Seigneurfe
trouva fort trompé dans
fon pretendu Negoce ; mais la
Marquife habile & pleine d'invention
fit arrefter auffi - toft
tous les Baftimens Anglois qui
trafiquoient fur fon gravage , &
fe faifit des hommes & des effets ;
aprés qnoy elle écrivit à Cromvel
& au Parlement
, pour
faire rendre les Toiles de fon
"
fe
182 Extraordinaire
Beau- Fils qu'elle reclamoit à elle,
& c'eft dans cette Lettre qu'elle
mit donné en noftre Principauté de
Pyrou le trentiéme de .... Ce trait
hardy reüffit , & à la priere des
Marchands Anglois , le Vaiffeau
& les Toiles furent reftituez , accompagnez
d'une Lettre pleine
de reſpect & de civilité , dans laquelle
Cromvel & le Parlement
la qualifierent de Princeffe & de
Souveraine , mais revenons à nô.
tre Sujet.
Ces deux Dames dont je viens
de vous faire la peinture , eftoient
parentes & voiſines ; mais l'incli .
nation qu'elles avoient toutes
deux pour les Chiens , avoit fait
leur plus grande union . La Comteffe
avoit un Chien favory qu'elle
nommoit Grizolir . La Mar.
du Mercure Galant. 183
quife à fon imitation , avoit nommé
Bichete une Chienne dont
elle eftoit folle , car la lecture des
Livres fabuleux , luy avoit tellement
gafté l'efprit là- deffus
qu'elle crut long - temps la Metempficofe
, & qu'aprés fa mort
fon Ame pafferoit dans le corps
de quelque belle Chienne. Vous
eftes malicieux , me direz vous ,
d'accufer cette Dame de l'erreur
des
Pytagoriciens , elle eftoit trop
bonne
Chreftienne pour cela , &
je penfe que la
Metamphicoſe
n'eftoit pas ce qu'elle entendoit
le mieux. J'en demeure d'accord
avec vous , Monfieur , mais
elle fçavoit tout , & je n'avance
rien dont tout le monde n'ait là
connoiffance auffi - bien que moy.
Mais vous me troublez , ou plû184
Extraordinaire
toft je me trouble moy.mefme,
Je ne fçay plus où j'en eftois ; à
Bichete ce me femble.
j
Ces Dames refolurent un jour,
qu'il ne falloit pas que deux
Chiens de cette qualité laiffaf
fent une pofterité baftarde &
roturiere , & s'abandonnaflent
à d'indignes amours. Pour cér
effet , elles firent le Mariage
de Grizolin & de Bichere , d'où
fortit une nombreufe Famille
Mais enfin Grizolin chargé
d'honneurs & d'années fubit la
rigueur des Parques , & defcendit
dans le Tombeau. La Marquife
qui eftoit à la Campagne ,
ayant appris cette trifte nouvelle,
m'écrivit pour aller voir la Com.
teffe, & luy marquer la part qu'elle
prenoit à fa douleur fur la mort
du Mercure Galant. 185
du
pauvre
Grizolin. Pour moy,
qui n'ay jamais pû me vaincre
fur la foibleffe des autres , & qui
abhorre le ferieux ridicule , je me
deffendis de ce Compliment
, mais
je fus bien trompé , lorfque le
mefme jour à onze heures du foir ,
la Marquife
arriva chez moy
feule dans fa Littiere avec cinq
Chiens. Je ne fus point furpris
de la voir en cét équipage , parce
que fa Meute la fuivoit toû
jours ; & je crûs que quelque
grande affaire l'avoit obligée de
fe mettre en chemin à l'heure qu'il
eftoit , mais le lendemain
matin
fitoft qu'elle fut habillée
, elle
me dit que je luy donnaffe
la
main pour aller chez la Comtef
fe , quelle eftoit venue exprés
pour la confoler , puifque je n'en
2. d'Octobre
, 1685. &
186 Extraordinaire
avois voulu rien faire , & comme
il n'y avoit que la rue à traverſer,
nous y allâmes à pied , mais elle
fit fuivre des Porteurs fans que je
n'en apperceuffe , & ces Porteurs
qui avoient mis tous fes Chiens
dans une Chaife , avoient ordre
de les faire entrer dans la Chambre
de la Comteffe en mefme
temps que nous .
Nous trouvâmes cette Com
teffe au lit , & alors la Marquife
fondant en larmes. Je viens, ma
chere Coufine , luy dit- elle , en
l'embraffant , pleurer avec vous
le pauvre Grizolin . Mais je viens
encore vous preſenter fa Veuve
& fes petits Orphelins qui vous
demandent voftre protection , &
la continuation des mefmes bontez
que vous aviez pour eux du
du Mercure Galant.
187
'
vivant de leur Pere. Dans le mef
me moment , on vit courir cinq
Chiens par la Chambre tous
couverts & caparaçonnez de drap
noir , dont les queues trainoient
d'une demy- aulne de long. Ces
pauvres Animaux embarraffez de
ces ornemens lugubres , hurloient
pitoyablement , ce qui faifoit avec
les fanglots de ces Dames
la plus plaifante Comedie du
monde. Pour moy , je vous avoue
que je ne pus jamais m'empefcher
de rire , & la Comteffe s'en eftant
apperceuë.Voyez- vous , ma Coufine
, dit- elle à la Marquife , en
me regardant tout en colere , ce
méchant homme qui fe mocque
de nous , bien loin de me confo
ler dans la perte que j'ay faite
Pardonnez-moy , ma Coufine ,
Q ij
188 Extraordinaire
Monfieur ne ſe mocque pas de
nous , repartit la Marquiſe , c'eſt
le meilleur homme du monde ,
mais vous ſçavez qu'il n'a point
Le coeur chien. A ce mot je pouffay
un fi grand éclat de rire , que
la Marquife craignant que fon
Amie ne s'en fachaft tout de bon ,
elle prit congé d'elle , & nous fortifies
auffi- toft avec tout noftre
funebre équipage . Mais au reſte ,
l'affliction de cette Dame eftoit
fi grande , que fuft vieilleffe , ou
que la mort de Grizolin euft mis
le comble à tous fes autres déplaifirs
, elle mourut peu de jours a
prés .
Je ne doute point qu'une fi
plaifante avanture ne vous euft
fait perdre toute voſtre gravité ;
mais je m'imagine que réprenane
du Mercure Galant. 189
,
voſtre ſerieux & un certain ton
de Predicateur vous me direz.
que cette paffion pour les Chiens
eft non feulement ridicule , mais
contraire à la Religion & aux
bonnes moeurs. Il eft vray , Monfieur
, & dans le Paganiſme , il
eftoit honteux d'aimer trop ces
Animaux. Cezar haïffoit ces fortes
d'Idolaftres , & les railloit
fouvent , en forte que voyant un
jour des Etrangers qui portoient
des Chiens & des Guenons dans
leur fein & fous leurs bras , il leur
demanda fi les Femmes de leur
Pays enfantoient des Hommes .
Raillerie un peu forte, mais qu'on
ne devroit pas craindre de dire
tous les jours à ces Femmes de
qualité qu'on ne fçauroit def- entefter
de ce ridicule amour de
190
Extraordinaire
Chien . Mais au refte , Monfieur,
pourquoy voulons nous que ces
Dames foient plus fages que les
Egyptiens & les Grecs ; que Cymon
& Xantipe , qui ont élevé
des Monumens à leurs Chevaux
& à leurs Chiens Alexandre bâtit
un Ville à l'honneur de fon
Cheval , & Caligula fit le fien
Conful . Vous attribuez cela au
déreglement de leurs paffions , à
leur jeuneffe , & à leur vanité.
Mais il ne faudroit pas eftre grand
Orateur , pour juftifier Alexandre
; & fi Caligula n'eftoit pas
perdu de débauches , il auroit
part en cette deffence. Vous fçavez
qu'un Patriarche de Conftantinople
avoit une fi forte inclination
pour les Chevaux , qu'il
quita l'Autel pour aller à fon Ef-
C
du Mercure Galant. 191
curie , voir un Poulain qu'une de
fes Cavales venoit de produire.
Ce Patriarche s'appelloit Theophilacte
, & eftoit Fils de l'Empereur
Romain , un de ces Empereurs
Grecs qui mirent l'Empire
d'Orient dans la décadence.
Sa Cavale fe nommoit Phorbas ,
& c'eftoit le Jeudy - Saint que ce
Patriarche officioit , lors qu'on
luy vint dire qu'elle avoit poulené.
Il interrompit l'Office , &
courut auffi toft à fon Eſcurie
tout tranſporté de joye , où il
confidera long-temps le Poulain,
& puis revint à l'Eglife achever
l'Office fans autre façon .
Ne croyez - pas qu'il nourrit
ces Chevaux , quoy qu'il en euft
jufques à deux mille , d'excellent
foin & d'avoine choifie ; mais
192
Extraordinaire
d'amandes , de pistaches , de pi
gnons, & d'autres fruits delicieux,
qu'on mefloit de Safran , de Canelle
, & de drogues aromatiques
dans les Vins les plus délicats
de la Grece & de l'Afie. Vous
pouvez croire qu'une pareille
nourriture rendoit ces Chevaux
extremément fiers , & fougueux.
Auffi un jour que ce Patriarche
prenoit plaifir d'en monter un
& de luy faire faire mille caracoles
, cét Animal prit tout a coup
le frein au dents , & courant de
toute fa force , fans qu'on pût
jamais l'arrefter , il jetta fi rude
ment fon Maistre contre une muraille
, qu'on le remporta à demymort
de fa chûte , de laquelle il
mourut aprés avoir languy encore
quelque temps .
Je
du Mercure Galant. 193
le condamne comme vous cette
attache , mais enfin les Chiens
& les Chevaux font fi amis de
'Homme , & ces animaux ont un
fi grand commerce avec nous ,
qu'il ne faut pas trouver étrange ,
i nous les traitons d'une maniere
humaine ; & s'ils participent en
quelque façon à nos honneurs &
à nos ceremonies. Il eft encore
jufte que l'Homme ait naturelle.
ment quelque reffentiment de la
mort de ces pauvres beſtes , puis
qu'elles font fenfibles à la noſtre ,
- comme on en voit tous les jours
des exemples. Les Turcs font tant
de cas de leurs regrets en cette
rencontre , qu'ils fe contentent
mefme de leurs fauffes plaintes ;
& on a gagé des Animaux pleureurs
, auffi bien que des Femmes
Q. d'Octobre 1685. R
194
Extraordinaire
pleureufes. Pour cet effet , ils atta.
chent de certaines drogues aux
narines de leurs Chevaux , qui les
font éternuer fans ceffe , pour
marquer le regret & la douleur
qu'ils ont de la mort de leur Maître.
Mais , Monfieur , finiffons
cette Morale , le fommeil m'ac-
, cable , & la Plume me tombe
des mains . Je fuis , Monfieur ,
Voftre , & c .
DE LA FEVRERIE .
Je croy ne pouvoir mieux commencer
à vous fatisfaire touchant les Explications
en Vers que vous attendez
fur les deux Enigmes propofées dans
ma Lettre d'Octobre , qu'en vous envoyant
la Lettre quifuit. Les vrais
mots de ces Enigmes, estoient l'Ombre
& l'Epy de Bled.
du´Mercure Galant. 195
V
APethiviers le 12 , Nov. 1685.
>
Ous avez accordé , Monfieur
une place dans vos
Lettres precedentes à mes petites
Explications. L'on en á pris occafion
de m'impofer pour loy indif
penſable , de vous envoyer dorefnavant
tous les mois ces mefmes
Explications en Vers. Voicy donc
celles du dernier mois.
La feconde eft affeurément le
Bled. Pour la premiere, je vous avouë
qu'elle m'a un peu embaraffé
; je crûs d'abord que c'eftoit la
Glace , je trouvay un moment aprés,
que l'ombre y convenoit en
core mieux ; mais l'un & l'autre
me faifoient du fcrupule , parce
que l'Auteur ayant commencé de
parler au feminin, change de gen.
Rij
196
Extraordinaire
re fur la fin , & met l'un au lieu
de l'une. Ce doute , qui fufpendit
quelque temps ma decifion , me
fut bien cher vendu ; vous allez
voir comment la choſe ſe paſſa ,
& à quelles gens j'ay affaire.
Un Petulant Eain de naiſſantes Brunettes
,
Fraifches comme des fleurs , comme des
Anges faites ,
Mais paffant en malignité ,
La plus maligne des Planetes.
Ces dangereux Afpics, fans comtract ny
traité,
M'ont engagé de leur autorité ,
A leur faire un tribut de contes , de
fornettes ,
D'avantures , de jeux, de vers , de chan-
Sonnettes.
Il leur en faut foir & matin.
Ces gourmandes de bagatelles
En ont à tous momens une fi grandefaim,
Qu'on n'a jamais fait avec elles. -
du Mercure Galant. 197
C'a, m'ont- elles dit aujourd' buy,
Petit Avorton de la Rime,
Qu'on nous dife le mot de la premiere
Enigme!
N'obeir pas d'abord , chez elles c'est un
crime ,
Qu'à coups de pieds , de poing, do Cifeaux
ou d'Etuy ,
D'ongles , de bufcs , de gands , d'épin
gles , ou d'éguilles ,
Ces Eutins incarnez , ces bruyantes che
nilles
Mefont expier à l'inftant .
Fe la lis donc , mais rien , trois fois je
recommence ,
Trois fois il m'en arrive autant ,
Bref plus je lis , & moins j'avance.
Defefperé , je bats la chamade à genoux;
Quartier! Comment quartier , m'ont dit
mes obftinées ,
En doit-on attendre de nous ?
A ces mots, contre moy les voilà déchai
nées ,
Je me fens accabler d'une grefle de coups.
R. iij
198 Extraordinaire
Eh bien , nous l'expliquerez- vous ?
Oùfaudra -t-il encor, fur nouveaux frais,
vous battre,
M'ont-elles repeté ? Parlez vifte . Ah!
tout doux ,
Fiffiez-vous plus encor les diableſſes à
quatre ,
Leur ay-je répondu d'un ton de fuppliant,
Cette Enigme, ma foy, me rebutte & me
paffe .
Son mot eft feminin dans le commencement
,
Et fur ce pied , j'y trouve également
Celuy de l'Ombre
Glace :
> & celuy de la
Mais le genre changé fur la fin , m'embaraffe
,
Et deflors je n'en fuis affeuré ny content:
Ainfi pour cette fois , mes belles Enfans,
grace.
Sur mon humble difcours , leur confeil
affemblé ,
M'impofe pour rançon ' d'expliquer la
dernieré.
du Mercure Galant . 199 .
Je la prends , je la lis , inquiet & troublé,
Par un tres-grand bonheur , j'en perce lemiftere.
Helas ! pour peu qu'elle enft tenu de la
premiere ,
Feftois pris comme dans un Blé.
Je fuis , Monfieur , voftre , &c.
Le petit Colin .
Depuis ma Lettre écrite , j'ay
efté bourré, par le Madrigal dont
je vous envoye la Copie. C'eſt au
fujet du double mot fur la premiere
Enigme.
'Ombre eft le vray mot, il me plaift.
Mais pour la Glace , on nesçait so
que c'eft.
On s'en raille , Colin , & j'en suis defolée.
De bonne foy , quand tu l'as mis ainfi,
Ilfalloit que pour toy Pegafe fuft tranfi,
Et l'eau d'Hypocrenne gelée.
Adieu, ta feptiéme Brunette N. S.
RiiTHE
LYON
1893
200 Extraordinaire
Vous voyez bien , Monfieur ,
que j'ay prefqu'autant de Brunettes
qu'Apollon á de Mufes. La
difference , c'eft que celles- cy
rendent quelquesfois d'affez bons
offices , & que les autres ne mé
font que du mal , & ne fe plaifent
qu'à me perfecuter . J'ay tâche
de juftifier à cette belle Criti .
que , le mot de Glace , dont elle eft
choquée , par la réponſe Luivante
à fon Madrigal.
L'
'Ombre plaift en Efté , la Glace
plaift de mefme,
Dans l'Hyver on lafuit avec un foin extrême
,
Elle naift dans la Ville , ainsi que dans
les Bois,
De l'humide & du froid elle tire fon
estre,
du Mercure Galant. 201
Et ces deux qualitez , vous le fçavez
peut- eftre ,
Dans tous les corps fe trouvent à la
fois.
Si le jeu divertit des Femmes un grand
nombre ,
Un plus grand nombre encor prend plaifir
àfe voir
Dans une Glace de miroir ,
Bref l'on mange , l'on boit le matin & le
Soir,
A la Glace auffi-bien qu'à l'Ombre :
Ainfi je nefçay point , Belle & Criti
que Iris
Auquel de ces deux mots donner la preference
Voftre gout feul chez moy fait pancher,
La balance ,
Et je cede à l'Ombre le prix..
Voicy les differentes Explications:
que j'ay receues fur l'Ombre & l'EPy
de Bled.
202 Extraordinaire
I.
1*Gerion avoit trois teftes
Dépendantes d'un meſme corps ,
Et qui par de communs accords
A toutes chofes eftoient preftes ,
Ne peut- on pas fçavoir pourquoy
A l'exemple de ce grand Roy,
Le Mercure Galant n'en a pas pareil
nombre?
Je me trompe: grand Dieu qui fers
En mefme temps au Ciel , en la Terre,
aux Enfers ,
Si tu n'es trois en corps , c'est tout du
moins en Ombre.
RAULT , de Rouen.
II.
Oftre feconde Enigme, agreable Mer-
V° cure,
Ne m'a pas femblé fort obfcure,
Et malgré les maux que je fens,
du Mercure Galant. 203
I'en ay , je croy , trouvé le veritable
Sens :
Le mot qu'elle renferme , entretient notre
vie ,
Ce mot excite mon envie ;
Accablé , pénetré d'ennuis ,
I'en voudrois bien avoir quelques greniers
remplis ,
Fuft - ce de celuy de Turquie ,
Pour me pouvoir tirer de l'état où je
Suis.
DE BOIS FEY.
F. S. L. G. D. F.
Epuis que
III.
l'on s'eft avisé
De cacher fi bien sa pensée,
Ой ,
Qu'encor qu'elle foit proposée
De la developer il ne foit pas aisés .
Où, pour m'expliquer en deux rimes,
·Depuis que l'on fait des Enigmes
Soit en peinture ou par écrit ,
Iamais on n'occupa l'esprit
204
Extoaordinaire
Sur un moindre ſujet que celuy dont
Mercure
En ce mois nous fait la peinture.
C'est un pur eftre privatif ,
Il n'a rien qni foit pofitif,
Il tient d'autruy jusqu'à son existence,
On a peine à l'appercevoir ,
Parce qu'il fuit fans ceffe la prefence
De l'Aftre qui nous fait tout voir ;
Auffi dans l'Univers il n'est rien de
plus fombre,
Puifque ce n'eft qu'une Ombre.
RousTAN , de Toulon .
IV.
E defefperois de trouver
Le fens que l'autre Enigme enferme,
Et j'allois ceffer d'y refuer,
Quand mon efprit confus de ne pas
tenir ferme,
Ayant fes efforts redoublé ,
A veu que le vray mor eftoit l'Epy de-
Blé.. Le mefme.
du Mercure Galant.
205
V.
Est-ce l'effet d'un esprit fombre ?
Eft-ce que l'inconftance en nous veut fe
trouver ?
En temps d'Efté nous cherchons l'Ombre.
Nous la fuyons en temps d'Hyver.
Par tout nous rencontrons l'Ombre comme
une choſe
Qui fe voit fans obftacle en Ville &
dans les Bois ,
Chez nous , nous en portons la cauſe
D'ailleurs l'Ombre eft un jeu qui nous
charme par fois.
De plus, fi quelque amy tout remply
de bonté,
A quelque grand Repas nous appelle
convie ,
Et qu'un autre avec nous karliment
Saffocie,
Pour partager le fruit de cette bonnefteté
206 Extraordinaire
1
En beuvant & mangeant ne fervant
que de nombre,
L'ufage à qui tout rit luy donne le nom
d'Ombre.
L. BOUCHET ,
ancien Curé de Nogent le Roy.
VI.
E
de
Lydie ;
N vain vous étalez , Monarque
3
Les metaux qui du Tage enrichiffent
les bords ;
Quoy que la Fable en parle , ou que
l'Hiftoire en die ,
Unfeul Epy de Blé ceüilly dans noftre
Brie ,
L'emporte fur tous vos trefors.
VII.
Le mefme,
J
E vous aime plus que ma vie
Quand je vous vois , belle Sylvie ,
Paroistre fenfible à mesfeux ;
du Mercure Galant. 207
Mais quand avec indifference
Vous venez recevoir mes voeux,
Ah pour lors quelle eft ma fouffrance !
Mon coeur eft accablé des plus facheux
ennuis
-le n'ay point de repos ny les jours ny les
nuits ,
On le connoift tres-bien voyant mon humeurfombre,
Ie recherche à vous voir , & crains jufqu'à
voftre Ombre ,
Tant je fuis agité de divers mouvemens
;
Afin de me tirer de ce facheux dédale ,
Et mettre fin à mes tourmens ,
Soyez toûjours d'une humeur fort égales
Oufi
vous changez quelque jour,
Que ce ne foit qu'afin d'augmenter vôtre
amour,
Pour en eftre à mes foins un peu plus liberale.
Alcidor.
208
Extraordinaire
VIII.
Qurquoy venir ainſi ſous l'habit de
Cerés? po
Mercure, voulez- vous faire quelquepregrés,
Saus une telle reffemblance ?
En vain vous découvrez vos beaux Ef
pics de Bled
Pour nous en donner affurance ,
Noftre cerveau n'eft pas trouble.
Non , vous n'avez point l'air d'une telle
Deeffe
,
Vos aifles à la tefte ainſi qu'à vos talons,
Frais Symboles de la viteffe,
Vous font plutoft paffer pour le Dieu des
Larrons.
IX.
Le mefme.
CE n'eft rien de réel que la premiere
Enigme ,
Tout ce qu'on y décrit par un Diſcours
fublime,
dis Mercure alant. 209
peur avoir nulle folidité ,
Duoy que tout y foit admirable ,
On n'y pourra trouver qu'une Ombre
• veritable,
Que l'on yfait paroiftre avec fubtilité.
X.
Sylvie
St-ce icy la faifon , Mercure
De donner un Efpy de Bled a
Il eft vray , ce n'eft qu'en figure:
Mais noftre pauvre efprit n'en eft pas:
moins troublé
Aforce de chercher dans vostre Enigme
obfcure.
Paſſe encor pour le grain , il est propee a
manger ,
Mais de paille & d'efpics , qui ſe von--
dra charger?
A
XI.
La mefme..
H! qu'il eft dangereux de paroif
tre au grand jour ,
Car de tous coftez on fait Ombre
Q. d'Octobre 1685.
Ꮪ
210 Extraordinaire
La fituation d'un lieu couvert & Som
bre ,
Doit plutoft avoir noftre amour,
Lors qu'on cherche à paffer la vie
Hors des atteintes de l'envie.
La petite Affemblée A.
XII.
du Havre .
Qoy done ! Se peut-il qu'au Parnaffe
Il fe rencontre quelque place
Qui produit des Efpics de Bled ?
Ouy ,fans doute , puifque Mercare
En porte dans fes mains comme il nous
a femblé ,
Mais des plus beaux de la Nature.
XIII.
La meſme.
APrés mille Combats qui vous comblent
de gloire ,
Et qui feront briller voftre Nom dans
l'Hiftoire ,
du Mercure Galant. 211
Il est temps , GRAND Loüis , de prendre
du repos ;
Sous d'immortels lâuriers venez coucher
à l'Ombre ,
Puifque du temps paffé les plus fameux
Heros
Auprés de vous ne fervent que de
nombre,
Ainfi que des zeros.
De la Tronche, de Roüen.
XIV .
Dans ce temps pluvieux & Sombre,
Mercure nous vient d'avertir,
Qu'il faut que nous jouións à l'Ombre,
Pour tâcher de nous divertir.
XV .
Le mefme.
A
L'Ombre couché fur l'herbette,
Tircis jouoit de fa mufette
Pour chaffer l'amoureux tourment ,
Larfque Lifette luy vint dire ,
Si tu fongeois à mon martire,
Sij
212
Extraordinaire
Berger, tu ferois autrement.
XVI.
Le mefme .
Pourquey
nous envoyer à l'Ombre ?
Eft-il trop de Soleil en ce temps
pluvieux ?
Helas ! il nefait que trop fombre ,
Si Filis ne revient pour éclairer ces
lieux
le perdray l'usage des yeux.
Le mefme.
XV M.
N France lan paffe , Ceros trop
peu feconde
nous mit
EN
Nous referrà fon sein ,
aux abois,
Lorfque le Grand LOVIS , le Iofeph
des François ,
Nous fit venir du Blé des quatre coins
du monde ,
Pour joindre à fon grand coeur un as
mour paternel ,
du Mercure alant.
213
Et pour rendre en tout temps fon grand
Nom immortel.
XVIII.
Ne difette l'an paffe
•UNO
Le mefme..
Nous refufant la nouriture ,
Menaçoit l'humaine Nature
D'un Requiefcat in pace ;
Mais cette année en récompenfe
On a des Bleds en abondance..
V
XIX.
Le mefme
Oftre premiere Enigme a de l'ob-
Scurité,
Mercure , fy vois trop de contrarieté,
Ou mes lumieres font trop fombres,
Favonë auffi que je n'y connois rien,
Et que pour en percer les Ombres,
Il faudroit un Soleil plus perçant que
Le mien.
GYGES du Havre..
Extraordinaire
214
R
XX.
Ien n'efl dit plus souvent chez la
plupart des hommes,
Pauvres abufez que nous fommes !
De poursuivre tant les Grandeurs,
Les biens , les plaiſirs , les honneurs,
La mort qui nous surprend nous en
ofte l'usage
Cependant il n'eft point d'erreur
Que l'on maintienne davantage ,
La Terre a toujours noftre coeur ,
Tel mefme fait femblant de rechercher
la gloire,
( Qui n'est jamais fans la vertu )
Pendant qu'il eft à tous notoire
Qu'un fordide intereft l'a plûtoft abattu;
Le tout eft donc fans elle une Ombre,
une fumée ,
Et fans elle on n'apoint de bonne renom-
1
mée.
Le mefme.
du Mercure Galant. 215
Q
XXI.
Ve la Nature eft admirable !
Pour conferver l'Epy de Bled
Qui nous donne du Pain , dont chacun eft
troublé ,
Quand ce cher confident n'est point à nôtre
table ,
On voit qu'elle fait fuir mille petits brigands
En l'air & fur terre , voguans
Pour voler ce qui nousfuftente,
Qu'elle fait oppofer mainte areßte pin
quante
Dont l'Epy fe voit herißé ,
Pour le mettre à couvert de leur bec famelique,
Cette merveilleufe fabrique
Luyfert de Corps-de-garde, il n'eft point
offense.
Le mefine.
216 Extraordinaire
XXII..
DE la gerbe de Bled la teſte eſt précieuſe,
Pour elle on donne l'or & l'argent à
foifon,
On la bat , il eft vray , mais c'est avec:
raiſon,
Afin de l'obliger d'eftre plus favoureufe..
HORDE', de Senlis..
XXIII.
MErcure eft admirable en tout ce
qu'il projette ,
Ilfçait fort bien pourvoir à nos neceffi
tez.
Tantoft il nous recrée avec un feu qu'il
jette ,
Il nous donne tantoft des Surtout bien
montez
Là l'on le voit jetter des marons fous :
un masque ;
Il reprend
du Mercure Galant.
217
Il reprend , il quitte le cafque ;
Et puis avec un fien Amy
·
Le premier qu'il rencontre , il entonne Ut
Re Mi
(Enigme,
Tantoft aux beaux Eſprits il délivre une
Aux Femmes il donne un fufeau :
Ce Dieu fur tous digne d'eftime ,
Peut-il rienfaire de plus beau ?
Une autre fois , il fait prefent de deux
voyelles,
Qui peuvent fe vanter d'eftre les deux \
plus belles ,
Puifqu'il ne feroit point fans elles
Un LOVIS & Fufte & Vainqueur.
Enfin ce beau Seigneur ,
Fentens ce beau Seigneur Mercure ,
Continuant toûjours fes liberalitez ,
Nous donne ce que la Nature
Tient parmy fes trefors mefme les plus
vantez :
C'estun Epy de Froment : je vous jure
Que mes yeux en font enchantez .
C. F. LOURDET,
du quartier de la Place Maubert ,
Q. d'Octobre 1685. T
218 Extraordinaire
XXIV.
Mercure , après une forte moiſſon,
Avoit fait apporterfon bled dans fa maifon:
Il en avoit remply fes greniers & fes
granges ;
Mais enfin au temps des Vendanges
Mercure ayant force raifin ,
Ne fçavoit où faire fon vin.
Cependant le temps paffe ,
Il luy faut trouver place :
Que refondra - t-il donc ce Meſſagerdivin?
Il a du bled plus que pour fon année :
Et du vin pas plus qu'il n'en faut.
Il gardera le bled d'enhaut ,
Et vnidera le bas pour mettre la vinée :
Cela d'autant plus volontiers ,
Que le Froment de fes greniers
Eft battu ; l'autre encore en paille
Se portera plus aisément
Mais ! combien mon efprit travaille
Pour peindre un Fpy de Froment !
Le meſme.
du Mercure Galant.
219
Ac
XXV.
Leidor , Diéreville ,
Colin , Gigés , Hermopbile ,
Et tous ces autres Meffieurs
Que l'on appelle Rimeurs >
Peuvent en Madrigaux , & fans crainte
& fans peine ,
Exercer leur docte veine.
Mais moy qui pour dire un mot
Nefçaurois tant tourner autour du pots
Et qui mettant quelque pointe infipide
Craindrois un peu d'eftre fifflé ,
Je dis tout fimplement & d'une voix timide
,
Que la feconde Enigme eft un Epy de
Blé .
DE SOUVERAS,
UN
XXVI.
Ne Tefte doit eftre aimée ,
Qui plus que l'or eft eftimée ;
Auffi pour la trouver mes foins ont redonblé
,
Tij
220
Extraordinaire
1
Mais je n'en fçache point au monde ?
Si cette Tefte fans feconde
N'efl celle d'un Tuyau de Blé.
Avice de Caen, ruë de la Harpe.
XXVII.
Olin l'autre jour tout en feu
Colin Avoit perdu beaucoup d'argent
au jeu,
Quanddeux de fes Amis il trouve dans
la ruë ,
L'un& l'autre à l'inftant humblement le
faluë ,
Mais fans voir leur falut il paſſe bruſquement
;
Ils l'arrestent foudain. Eftes - vous en colere
,
Luy demanderent-ils avec empressement?
On y feroit à moins , & je ne puis m'en
taire ,
Leur dit-il dun ton vehement.
Ha Meffieurs! j'ay joué trois mille fois
à l'Ombre,
du Mercure Galant.
221
Tout au moins , & jamais je ne vis
arriver
Coup Semblable à celuy que je viens
d'éprouver.
Trois Matadors , denx Rois
ne puis achever ;
· je
Ainfi je vais chercher un lieu fauvage
& Sombre
Pour ne jouer jamais' , tant je fuis
defolé ;
Ou fi je joue encor je veux eftre a
cable ,
Je veux en plein Efté n'eftre jamais
l'Ombre ,
Voir toujours mon Eftang gelé ,
Et ma cave fans vin , & mon grenier
Sans Blé.
ME
Le petit Baptifte , Frere du
petit Colin de Pithiviers.
XXVIII.
Ercure fait tout ce qu'il vent,
Ilfçait ufer de ftratagéme
Pour attraper tout ce qu'il pent ,
T iij
222 Extraordinaire
que de gens voudroient Mais, bon Dieu !
faire de mefme!
Si Jupiter vouloit eftre leur Protecteu
Les mettre ( comme on dit ) à l'Ombre.
de fes ailes ,
Craindroient-ils quelque plainte, examen
ou querelles?
Non , non , l'on ne craint rien quand on
eft en faveur.
La belle Nouriture du Havre.
XXIX.
Qoylors que abondancle'on jouit d'une pleine
Faire au public de tels prefens !
N'en déplaife à votre prudence,
Mercure , pour Le coup c'eft mal prendre
fon temps.
En verité , j'enfuis pour vous chagrine.
Vous fçavez bien que l'an paßé ,
Sans les bontez du Roy tout eftoitfricaffe,
Nous n'avions prefque plus de pain ny de
farine.
Si vous vouliez donner du Blé ,
du Mercure Galant .
223
pre
Que ne le faifiez- vous dans ce temps de
famine,
De benedictions on yous auroit comblé.
T
La Brunette Favoritte du
petit Colin .
XXX.
U devois bien mieux te cacher,
Toy qui m'oblige à te chercher,
Tu ne vois pas qu'en ce lieu fombre
Tu parois au bout de ton Ombre.
L'Abbé de la Niortiere.
XXXI.
Sfis dans une Grange où l'on battoit
leurs grains,
Deux Campagnards lifant d'Octobre le
Mercure ,
A la feconde Enigme enduroient la tor
ture ,
Sans eftre du vrayfens certains ;
Ils en faifoient pourtant , & refaifoient
lecture ,
Maispour la deviner leurs efforts eftoient
vains.
T iiij
224
Extraordinaire
Cela leur paroiffoit étrange ,
Je croy que vous avez tous deux l'esprit
troublé ,
Leur dit lors un Batteur en Grange ;
N'est- ce pas un Epic de Blé ?
L'Adroit Manchot de la ruë
Gareneiere.
XXXI.
Pour deviner ,Galand Mercure;
Ton Enigme un peu trop obfcure,
Je me fuis éloigné du tumulte & du bruit,
Jay refvé tout un jour , meſme toute une
nuit,
Je n'en fais pas le fin, c'eſt la verité pure,
Enfin je me fuis tantfatigué le cerveau ,.
Que j'ayfouffert des mauxfans nombre
,
Et me fuis trouvé tout en eau.
Alors dans une humeur melancolique &
Sombre ,
M'eftant affis à l'Ombre d'un Ormeau,
Jay par un miracle nouveau
du Mercure Galant.
225
Trouvé
le vray mot de l'Enigme que
eftoit l'Ombre.
L'Arcange de Bourbon l'Archambaut,
Amantde Climene .
XXXIII.
E te fuis de ton Bled fort obligé, Mer
cures
accepte avec plaifir ce prefent de ta
main ,
l'en avois befoin , je te jure ,
Depuis plus de trois mois n'en ayant pas,
un grain ;
Carfans faire icy du ſuperbe ,
L'ay tout mange le mien en herbe.
XXXIV.
Le mefme .
Ous n'aimez
que
le vent ,
vous ne
Suivez que l'Ombre ,
Et vous ne fervez que de nombre,
Vous qui flatez les Grands pour avoir
leurs faveurs,
1
226 Extraordinaire
Voftre joyeux deftin changera bien de
face ,
Quand ils vous connoiftront pour des VSurpateurs
,
Ils ne sçauront que trop pendant voſtre
difgrace ,
Que le meilleur agent ne fert jamais fi
bien
Que dans leurs interefts il ne mefle te
fien,
C'est merveille s'ils vous pardonnent,
Et c'eft aveuglement , s'ils ne vous abandonnent
.
Hermophile
du Hoc.
X X XV.
Prin
Eriander , Sage de Grece ,
Un jour allant aux Champs avec
Son Roy nouveau ,
Luy donna cet avis tout remply de fa
geffe,
Qu'il luy dit bardiment , fans craindre
pour sa pean.
du Mercure Galant. 227
Si tu veux bien regner , fans trouble ny
tempefte ,
Coupe comme je fais ces grands Epics
de Bled,
Ces à dire ces gens qui levent trop la
tefte ,
Si tu n'en veux eftre accablé ;
De ces Chefs de Party contraire ,
Tu te dois promptement défaire ;
Ils ufurpent toûjours un pouvoir ſouverain
Pour piller fans remords , ou ton Peuple
ou toy-mefme ;
Evite ainfi donc le chagrin ,
De te voir réduit à l'extréme.
XXXVI.
Le mefme.
'Epy
de Bled , dont la tefte dorée
de
Cede à la main du vaillant Moif
Sonneur,
Fait le plaifir du pauvre
Laboureur ,
Et luy rend la vie affeurée.
Battu , berné , moulu , dans lefour on le
cuit ,
228 Extraordinaire
Mais plus on le maltraite , & mieux il
E
nous uourit.
XXXVII .
N vain , Divinité vinenſe
Vous nous étalez vos attraits ;
Apprenez , orgueilleuse ,
Qu'on en doit à Cerés
Pour les biens qu'elle a faits.
Sans elle le repas
N'auroit rien qui puft plaire ,
Et la meilleure chere
Paroiftroit fans appas .
De fes Bleds qu'on moiffonne
On couvre les Hameaux ,
On danfe dans l'Automne
Au fon des Chalumeaux.
L'Homme à plus d'une affaire
XXXVIII.
on
Pendant qu'au mois d'Octobre en
ferre la vendange ,
Et qu'aux champs pour cela chacun eft
appellé,
du Mercure Galant.
229
L'on voit à Paris qu'en échange
'Mercure prend le foin de nous donner
du Blé.
E
La plus aimable Brunette dupetit
Baptifte de la rue S. Germain .
XXXIX.
N ce mois le Mercure eft habillé de
noir ,
Il a pris la couleur des Parques ,
Avec un Manteau d'Ombre il est venu
nous voir,
Cependant il s'eft fait reconnoiftre à ces
marques,
Après avoir bien contemplé
Qu'il portoit un Epy de Bled
Sorty de noftre Capitale,
Dont le fameux Rault nous regale ,
Et qu'il envoye à ce Galant ,
Pour nous montrer fon beau talent,
C'est ce qui nous l'a fait connoiftre ;
Quoy que le prefent foit champestre ,
Il a donc beau fe déguiſer ,
230
Extraordinaire
Qu'il y faffe tout fon poffible ,
Il ne peut pas nous impoſer ,
Nous le connoiftrons bien pourven qu'il
foit visible.
La petite Affemblée du Havre.
X L.
Ans l'heureufe faifon où le Pere
Se fait mefme fentir dans la nuit la
•
plus fombre.
Quel plaifir , Licidas , pour conter fon
amour
Au fond d'une Foreft de trouver un
peu d'Ombre
!
L'Amant du bon Tabac de
Brefil.
Ie me fouviens de vous avoir envoyé
les Statuts d'une nouvelle Secte
de Philofophes , que propoſoit Madame
la Viguiere d'Alby. C'eft fur ce
Sujet que la Lettre qui fuit luy a cfté
adrefee.
du Mercure Galant.
231
S$25 $25 SS SSSS2SS
A
MADAME DE SALIEZ
Viguiere d'Alby , fur fon
galant projet de la nouvelle
Secte de
Philofophes en faveur
des Dames.
J
' Aurois bien de la joye , Madame
, fi j'avois un jour l'avan.
tage d'eftre au nombre de vos
Philofophes. Les Loix de voftre
nouvelle Secte en faveur des Dames
s'accordent avec le bon fens,
& fi fort avec mon humeur , queje
vous demande avec empreffemet
l'honneur d'eftre receuë parmy
vous , dans l'extrême envie que
j'ay de goûter une vie douce &
232 Extraordinaire
tranquille, & de la paſſer avec des
perfonnes choifies , dont le meri
te , & l'efprit font univerfellement
reconnus. Oüy , Madame,
je mets toute ma gloire à eftre de
cette agreable & noble Academie
, & quoy que je n'aye pas
toutes les qualitez neceffaires ,
j'oſe dire neanmoins fans flatterie
que j'ay cette docilité naturelle
, & propre à recevoir vos
inftructions avec une foûmiſſion
parfaite , & avec toute l'exactitude
poffible. Je loüe , & j'admire
comme vous voftre Incomparable
Marquife , qui doit avoir un
grand plaisir de vous avoir fair
naiftre un fi glorieux deffein , &
mefme il me femble jufte , puif
que le bel efprit eft de tous les
Sexes. Vous en trouverez fans
du Mercure Galant.
213
doute affez dans le noftre , pour
faire une Academie ; mais comme
les Graces ne vont jamais fans
l'Amour, & que les Mufes ne font
jamais fans Apollon , vous avez
raifon , Madame , de ne pas defvoir
les Sexes , & de ne pas exclurre
par une Loy rigoureuſe &
injufte , ces Hommes Illuftres
dont la conduite reguliere , l'humeur
honnefte , les manieres galantes
& aifées , le nom fameux ,
& le profond fçavoir répondent
à voftre intention & à voftre fin.
Par cét union fi raiſonnable & fi
parfaite , qui fera toûjours audeffus
de la médifance , vous ferez
l'accord de l'Art avec la Nature.
L'Etude , l'experience &
Pautorité des grands Hommes
foutiendront le beau genie , & le
2. d'Octobre. 1685. V
234
Extraordinaire
brillant des Femmes. Ne croyezpas
, s'il vous plaift , Madame ;
qu'en faifant voftre éloge , & celuy
de vos Heroines auffi-bien que
de vos Heros , je veüille adroitement
faire le mien ; je ne fuis ny
affez fine , ny affez prefomptueufe.
Je vous eftime trop , & je
me connois parfaitement ; je fou
haite beaucoup de perfections
que je n'ay pas mais du moins
pour me confoler dans l'attente
du bien que vous pouvez me
procurer , j'ay fans me flatter un
efprit doux & facile , à recevoir
toutes les bonnes impreffions que
vous luy voudrez donner , & mon
coeur n'a rien à, ſe reprocher :
car enfin fans vanité je penſe
mieux que je n'écrits , & l'on me .
dit fouvent que j'agis mieux que
du Mercure Galant . 235
je ne penfe. J'efpere de l'Art ce
que la Nature m'a refufé , & que
la raifon veut que j'aille chercher
dans voftre Academie. Je le trouveray
ce tréfor admirable , fi vous
m'y accordez une place , & ma
fortune fera faite fi je fuis de vos
Academiciennes mais comme
heureuſement voftre Compagnie
eft également eftablie & pour
l'efprit & pour le coeur, j'ofe efperer
, Madame , qu'en fuivant vos
confeils , je perfectionneray l'un
& que je contenteray l'autre , en
trouvant . ce repos que je defire
depuis fi long- temps & qui
joint à la connoiffance de la verité
& à l'amour de la vertu , fait
le bon heur de la vie , & le but
de toutes les belles Ames. Bien
que ma temerité foit grande , elle
,
V ij
216 Extraordinaire
eft digne de loüange , & toute
imparfaite que ie fois , vous au
rez de l'honneur à me rendre
parfaite. On peut imiter dans une
Secte de Philofophes , dans une
Academie de beaux Efprits , l'induftrie
des Peintres , qui mettent
à propos dans leurs Tableaux les
plus achevez des ombres pour
relever les couleurs. Dailleurs ,
Madame , commne vous fçavez ,
les perfonnes ont leur point de
perfpective , de forte qu'on les
doit regarder de differentes manieres.
Ne me confiderez donc
pas de prés , mais de loin , c'eſt
à dire , ne jugez pas de moy par
mais par les le commencement ,
fuites. Enfin , Madame , c'eft fous
les aufpices du Protecteur de
noftre Sexe , le Favory des Mus
du Mercure Galant. 217.
3
fes , & mon Amy , que je vous
demande voſtre protection au
prés de voſtre aimable Marqui
fe. Ayant une recommandation
auffi forte que la voftre , je ne
doute pas que je ne puiffe efperer
un jour d'obtenir par droit
ce que vous m'accorderez par
grace. J'auray autant de reconnoiffance
, que vous aurez de
gloire d'avoir fait une heureuſe ,
& je m'affeure que vous ne rou
girez jamais de m'avoir receuë.
Dans ces fentimens que je vous
prie de croire finceres , Je fuis ,
Madame , avec tout le respect
imaginable , Voftre tres. humble
& tres, obeïffante Servante ,
CLARICE .
M
238
Extraordinaire
SENTIMENS
SUR LES QUESTIONS
Du XXXI ,
EXTRAORDINAIRE.'
Lequel de deux Amans aime le
plus , celuy qui fouhaite la petite
Verole à fa Maistreffe , pour
luy faire voir que fa laideur feroit
incapable de le faire changer
; ou celuy qui aime mieux
qu'elle doute de fon amour ,
que de luy voir arriver une pa
reille difgrace
.
PEut-on dire que c'eft aimer ;
Que fouhaiter du mal à la perfonne aimée
?
du Mercure Galant ,
239
Ilferoit à ce prix dangereux de charmer,
Et d'eftre des Amans dans ce temps eftimée
,
Du moins de tels efprits que celuy de
Damon,
Qui croit avoir bonne raiſon
De marquerfon amour pour la belle Sylvie
,
Par mille effroyables fouhaits ,
Qui devroient luy donner envie
De lefaire éloigner de fes yeux pour jamais.
ཀ
Pour vous marquer , dit - il , à quel point
je vous aime ,
Ie voudrois que voftre beau teint
Perdift cette blancheur extréme ,
que ce beau vifage auffi fe vift atteint
Des accidens fâcheux de petite Verole,
Quand avec fa malignité
Et
Elle caufe aux mortels tant de difformité,
Que la moindre partie aſſez souvent defole,
Enfin qu'elle vous fift un objet de pitiés
220
Extraordinaire
que
de mon amitié
Ah! ceferoit pour lors
Ie voudrois vous donner une preuve fiforte
Qu'on en verroit peu de la forte.
le vous aimerois conftamment ,
Et fans changer unſeul moment,
Je vous ferois voir que mon ame ,
Conferveroittoûjoursfon amoureuse flame.
QVA
Lifidor eft bien oppoſe
A des fentimens fi funeftes ;
Il croiroit meriter tous les carreaux cele
ftes ,
S'il eftoit fi malavife
De croire qu'il fuft neceffaire
Defaire cesfoubaits pour paroître fincere."
l'aime mieux
mour,
que
Philis doute de mon a
A-t-il marqué cent fois , que de faire
ma cour ,
En demandant au Ciel de détruire fes
charmes ,
Pour luy prouver que fa laideur
Ne pourroit me caufer d'alarmes ,
Ny porter dans monfein changement ny
❤ froideur. Oйy,
du Mercure Galant.
241
Ouy , j'aime mieux cent fois paffer pour
infidelle ,
Pour volage pour inconftant ,
Que d'avoir le defir qu'ellefuft un inftant,
Et moins agreable , & moins belle .
£ 3
Ne font- ce pas en verité ,
Ces derniers fentimens qu'il faut que l'on
eftime ?
Ils partent d'un efprit plein defolidité,
Et d'un coeur prévenu d'un amour legitime,
Au lieu qu'on voit les précedens
Parir d'une tefte per fage ,
Que fans doute on verroit aux moindres
accidens
Paroiftre inconftante & volage.
Enfin , s'il m'eft permis de dire mon avis,
le tins que Lifidor fçait aimer davantage
,
Que fon raisonnement eft fort juste &
fort fage,
Et que fes fentimens doivent estre fuivis.
Q.. d'Octobre 1685.
X
242
Extraordinaire
Si l'on peut mourir d'amour.
S'
I l'on mouroit d'amour , j'en feros
mort cent fois >
le n'en veux , belle Iris ,
A
que vous-mefme ,
• pour témoin
Depuis que je vis fous vos loix ,
Mon amour n'eft-ilpas extréme ?
Aime- t-on avec plus d'ardeur
Que vous en a fait voir mon coeur?
Quoy que fouvent , belle inhumaine,
l'aye eu lieu de douter que vostre cruauté
Ne rendift ma paffion vaine ,
Entendant vos difcours toujours pleins
de fierté.
Ils m'ont fait éprouver un rigoureux martire
,
Souffrir mille fâcheux ennuis ,
Fair perdre le repos , & les jours & les
nuits ,
Raifon qui m'authoriſe à dire ,
Que fi l'amour fait bienfouffrir ,
Il ne sçauroit faire mourir.
du .Mercure Galant.
243
Si l'on peut aimer fans jaloufie."
• PErmettez ce defaut à mon ardante
amour ,
Je ne fcanrois , Iris , aimer fans jaloufie;
Mais elle ne tient point de cette phrenefie
Qui ne veut jamais de retour
Aifement je me racommode
Pour peu que vos beaux yeux me marquent
de douceur ;
Et
I en ay mesme de la douleur ,
Tant je fuis un jaloux commode.
Comment fouffrir qu'un autre Amant
Vienne vous conter fon tourment ,
Dire que pour vous il foûpire ,
Que vos beaux yeux l'ont fceu charmer,
100 TING
que fi voftre ceur ne se veut defarmer
TV
Il faudra been- toft qu'il expire ?!
Que vous, par des regards tendres &
languiffans ,
Que je ne peux croire innocens ,
x ij
244
Extraordinaire
Vous témoigniez luy vouloir dire,
Que vostre coeur plaint fon martire ?
Comment , dis-je, fouffrir ces chofes fans
couroux
On quelques fentimens jaloux ?
Qui peut les regarder avec indifference,
Ne pent aimer qu'en apparence ,
Ce n'est qu'un ffoaiibbllee_aammoouurr , & nom
plein de vigueur ,
Comme l'eft celuy de mon coeur.
ALCIDOR , du Havre.
$2252255252525225
DEFENSE
DE L'INCONSTANCE.
V
Ous fçavez qu'Emilie eft
une perfonne toute charmante
, & qu'une vivacité d'ef
prit extraordinaire , eft un des
moindres avantages qu'elle at
du Mercure Galant.
245
receus du Ciel . Quoy qu'il y en ait
peu de plus brillans que le fien ,
je ne laiffe pas de luy preferer la
complaifance avec laquelle elle
fouffre quelques uns de ces Originaux
, dont le fameux Moliere
a fi bien reprefenté les Copies.
Vous avoüez vous- mefme que
cette bonté eſt admirable , & je
ne fçais fi elle n'eft point la ſeule
qui puiffe les fouffrir. Clitandre
le franc Marquis & la precieufe
Melite fe rendirent ' avant- hier
chez- elle ; ils y trouverent la
jeune Arelife , Lycidas , & quel
ques autres perfonnes de merite ,
qui fans doute fe feroient faci.
lement paffez de ces deux ridicules.
Aprés que le Marquis les
eut affaffinez de complimens ,
Parbleu, dit- il , nous voulons fça-
X iij
232
Extraordinaire
tranquille, & de la paffer avec des
perfonnes choifies , dont le merite
, & l'efprit font univerfellement
reconnus . Oüy , Madame ,
je mets toute ma gloire à eftre de
cette agreable & noble Academie
, & quoy que je n'aye pas
toutes les qualitez neceffaires ,
j'ofe dire néanmoins fans flatterie
que j'ay cette docilité naturelle
, & propre à recevoir vos
inftructions avec une foûmiffion
parfaite , & avec toute l'exactitude
poffible . Je loue , & j'admire
comme vous voſtre Incomparable
Marquife , qui doit avoir un
grand plaisir de vous avoir fair
naiftre un fi glorieux deffein , &
mefme il me semble jufte , puif
que le bel efprit eft de tous les
Sexes. Vous en trouverez fans
du Mercure Galant
213
doute affez dans le noftre , pour
faire une Academie ; mais comme
les Graces ne vont jamais fans
l'Amour, & que les Mufes ne font
jamais fans Apollon , vous avez
raifon , Madame , de ne pas defvnir
les Sexes , & de ne pas exclurre
par une Loy rigoureuſe &
injufte , ces Hommes Illuftres
dont la conduite reguliere , l'humeur
honnefte , les manieres galantes
& aifées , le nom fameux
& le profond fçavoir répondent
à voftre intention & à voftre fin.
Par cét union ſi raiſonnable & fi
parfaite , qui fera toûjours audeffus
de la médifance , vous ferez
l'accord de l'Art avec la Nature
. L'Etude , l'experience &
F'autorité des grands Hommes
foutiendront le beau genie , & le
2. d'Octobre. 1685. V
234
Extraordinaire
>
brillant des Femmes. Ne croyezpas
, s'il vous plaift , Madame ,
qu'en faifant voftre éloge , & celuy
de vos Heroines auffi- bien que
de vos Heros , je veüille adroitement
faire le mien ; je ne fuis ny
affez fine ny affez prefomptueufe.
Je vous estime trop , & je
me connois parfaitement ; je fou
haite beaucoup de perfections
que je n'ay pas : mais du moins
pour me confoler dans l'attente
du bien que vous pouvez me
procurer , j'ay fans me flatter un
efprit doux & facile , à recevoir
toutes les bonnes impreffions que
vous luy voudrez donner , & mon
coeur n'a rien à , ſe reprocher :
car enfin fans vanité je penſe
mieux que je n'écrits , & l'on me
dit fouvent que j'agis mieux que
*
du Mercure Galant . 235
je ne penfe . J'efpere de l'Art ce
que la Nature m'a refufé , & que
la raifon veut que j'aille chercher
dans voftre Academie. Je le trouveray
ce tréfor admirable , fi vous
m'y accordez une place , & ma
fortune fera faite fi je fuis de vos
Academiciennes mais comme
heureuſement votre Compagnie
eft également eftablie & pour
l'efprit & pour le coeur, j'ofe efperer
, Madame , qu'en fuivant vos
confeils , je perfectionneray l'un
& que je contenteray l'autre , en
trouvant . ce repos que je defire
depuis fi long- temps , & qui
joint à la connoiffance de la verité
& à l'amour de la vertu , fait
le bon heur de la vie , & le but
de toutes les belles Ames. Bien
que ma temerité foit grande , elle
Vij
' 216
Extraordinaire
eft digne de loüange , & toute
imparfaite que ie fois , vous aurez
de l'honneur à me rendre.
parfaite. On peut imiter dans une
Secte de Philofophes , dans une
Academie de beaux Efprits , l'induftrie
des Peintres , qui mettent
à propos dans leurs Tableaux les
plus achevez des ombres pour
relever les couleurs . Dailleurs ,
Madame , comme vous fçavez ,
les perfonnes ont leur point de
perfpective , de forte qu'on les
doit regarder de differentes manieres
. Ne me confiderez donc
pas de prés , mais de loin , c'eſt
à dire , ne jugez pas de moy par
le commencement mais par les
fuites. Enfin , Madame , c'eft fous
les aufpices du Protecteur de
noftre Sexe , le Favory des Mu
du Mercure Galant. 217
fes , & mon Amy , que je vous
demande voſtre protection au
prés de voſtre aimable Marqui
fe. Ayant une recommandation
auffi forte que la voftre , je ne
doute pas que je ne puiffe efperer
un jour d'obtenir par droit
ce que vous m'accorderez par
grace. J'auray autant de reconnoiffance
, que vous aurez de
gloire d'avoir fait une heureuſe ,
& je m'affeure que vous ne rou.
girez jamais de m'avoir receuë.
Dans ces fentimens que je vous
prie de croire finceres , Je fuis ,
Madame , avec tout le respect
imaginable , Voftre tres . humble
& tres, obeïffante Servante ,
CLARICE.
238
Extraordinaire
SENTIMENS
SUR LES QUESTIONS
DU XXXI,
EXTRAORDINAIRE .
Lequel de deux Amans aime le
plus , celuy qui fouhaite la petite
Verole à fa Maistreffe , pour
luy faire voir que fa laideur feroit
incapable de le faire changer
; ou celuy qui aime mieux
qu'elle doute de fon amour
que de luy voir arriver une pa
reille difgrace
.
P Eut-on dire
Eut-on dire que c'eft aimer ;
Que fouhaiter du mal à la perfonne aimée
?
du Mercure Galant .
239
Il feroit à ce prix dangereux de charmer,
Et d'eftre des Amans dans ce temps eftimée
,
Du moins de tels efprits que celuy de
Damon ,
Qui croit avoir bonne raison
De marquerfon amour pour la belle Sylvie
,
Par mille effroyables fouhaits.
Qui devroient luy donner envie
De lefaire éloigner de fes yeux pour jamais.
Pour vous marquer , dit- il , à quel point
je vous aime ,
Ie voudrois que voftre beau teint
Perdift cette blancheur extréme ,
Et que ce beau vifage auffife vift atteint
Des accidens fâcheux de petite Verole,
Quand avec fa malignité
Elle caufe aux mortels tant de difformité,
Que la moindre partie affez souvent defole,
Enfin qu'elle vous fiſt un objet de pitiés,
220 Extraordinaire
que
de monamitié Ah! ceferoit pour lors
le voudrois vous donner une preuve fiforte
Qu'on en verroit peu de la forte.
le vous aimerois conftamment ,
Et fans changer unſeul moment,
Je vous ferois voir que mon ame ,
Conferveroittoujoursfon amoureuseflame:
Lifidor eft bien oppoſe
A des fentimens fi funeftes ;
Il croiroit meriter tous les carreaux cele
ftes,
S'il eftoit fi malavise
De croire qu'il fuft neceffaire
De faire ces foubaits pour paroître fincere.
I'aime mieux
mour,
que
Philis doute de mon a
A-t-il marqué cent fois , que de faire
ma cour,
En demandant au Ciel de détruire fes
charmes ,
Pour luy prouver quefa laideur
Ne pourroit me caufer d'alarmes,
Ny porter dans monfein changement ny
froideur Oйy,
du Mercure Galant.
241
Oйy , j'aime mieux cent fois paſſer pour
infidelle ,
Pour volage & pour inconftant ,
Que d'avoir le defir qu'ellefuft un inftant,
Et moins agreable , & moins belle .
Ne font- ce pas en verité ,
Ces derniers fentimens qu'il faut que l'on
eftime?
Ils partent d'un efprit plein de folidité ,
Et d'un coeur prévenu d'un amour legitime,
Au lieu qu'on voit les précedens
Parir d'une tefte per fage ,
Quefans doute on verroit aux moindres
accidens
Paroiftre inconftante & volage.
Enfin , s'ilm'eft permis de dire mon avis,
le tins que Lifidor fçait aimer davantage
,
Que fon raiſonnement eft fort jufte &
fort fage,
Et que fesfentimens doivent eftre fuivis.
Q.. d'Octobre 1685. X
242 Extraordinaire
Si l'on peut mourir d'amour.
S'
l'on mouroit d'amour
› mort cent fois
le n'en veux , belle Iris ,
que vous-mefme ,
&
j'en ferots
pour témoin
Depuis que je visfous vos loix
Mon amour n'eft- il pas extréme ?
Aime-t-on avec plus d'ardeur
Que vous en a fait voir mon coeur?
Quoy que fouvent , belle inhumaine,
l'aye eu lieu de douter que vostre cruauté
Ne rendift ma paffion vaine ,
Entendant vos difcours toujours pleins
de fierté.
Ils m'ont fait éprouver un rigoureux martire
,
Souffrir mille fâcheux ennuis ,
Fair perdre le repos , & les jours & les
nuits ,
Raifon qui m'authoriſe à dire ,
Quefi l'amour fait bien fouffrir,
Il ne fçauroit faire mourir,
du Mercure Galant.
243
Si l'on
peut aimer fans jalouſie .
Ermettez ce defaut à mon ardante
PErmeamour ,
Je ne faurois , Iris , aimerfans jalousie;
Mais elle ne tient point de cette phrenefie
Qui ne veut jamais de retour ;
Aifement je me racommode
Pour peu que vos beaux yeux me mar- {
quent de douceur,
3
Vi
Et
I'en ay mesme de la douleur ,
Tant je fuis un jaloux commode.
Comment fouffrir qu'un autre Amant
Vienne vous conter son tourment ,
Dire que pour vous il foûpire ,
Que vos beaux yeux l'ont fceu charmer,
que fi voftre coeur ne fe veut defarmer
,
- Il faudra been- toft qu'il expire ?!
Que vous, par des regards tendres &
languiffans ,
Que je ne peux croire innocens ,
x ij
244
Extraordinaire
Vous témoigniez luy vouloir dire,
Que vostre coeur plaint fon martire 2
Comment , dis-je, fouffrir ces chofes fans
couroux
Ou quelques fentimens jaloux ?
Qui peut les regarder avec indifference,
Ne peut aimer qu'en apparence,
Ce n'est qu'un faible amour , & nom
plein de vigueur ,
Comme l'eft celuy de mon coeur.
ALCIDOR , du Havre.
$2252255252525225
DEFENSE
DE L'INCONSTANCE.
V
Ous fçavez qu'Emilie eft
une perfonne toute charmante
, & qu'une vivacité d'ef.
prit extraordinaire , eft un des
moindres avantages qu'elle at
du Mercure Galant.
245
receus du Ciel . Quoy qu'il y en ait
peu de plus brillans que le fien
je ne laiffe pas de luy preferer la
complaifance avec laquelle elle
fouffre quelques uns de ces Originaux
, dont le fameux Moliere
a fi bien reprefenté les Copies.
Vous avoüez vous - mefme que
cette bonté eft, admirable , & je
ne fçais fi elle n'eft point la feule
qui puiffe les fouffrir . Clitandre
le franc Marquis & la precieufe
Melite fe rendirent ' avant- hier
chez- elle ; ils y trouverent la
jeune Arelife , Lycidas , & quel
ques autres perfonnes de merite ,
qui fans doute fe feroient facilement
paffez de ces deux ridicules.
Aprés que le Marquis les
eut affaffinez de complimens ,
Parbleu, dit-il , nous voulons fça-
X iij
246
Extoaordinaire
voir furquoy vous en eftiez quand
nous fommes arrivez . Tout le
monde parut eſtonné de cette
familiarité , car vous remarquerez
, s'il vous plaift , que c'eftoit
là fa premiere Vifite , que jamais
il n'avoit veu Emilie , & qu'il n'étoit
venu chez- elle que fur le credit
de Melite , qui ne l'avoit auffi
yeuë qu'une fois chez une de fes
Amies . Onne luy répondit rien ,
& tout le monde fe faifant effort
pour s'empefcher de rire de cette
extravagance qu'il appelle le bel
air , il voulut profiter du filence.
Il fe mit à regarder Emilie , &
après avoir roulé les yeux d'une
maniere toute particuliere. Ah !
Madame , dit -il à Melite , vous
n'avez amené dans un lieu où il
fait bien chaud , & où le droit
•
du Mercure Galant. 247
des Gens eft tres- mal obferve.
Cela eft fort peu obligeant pour
moy , répondit Melite , car je
vois que vous me parlez pour
Emilie de la mefme maniere que
vous parlates pour moy à celuy
qui vous amena chez - moy la pre
miere fois. C'eſt à ce queje vois ,
un compliment étudié que vous
faites à tout le monde , & non pas
un tranſport de paffion naiffante,
ou un emportement de furpriſe
impreveuë.
Ces dernieres paroles de Melite
qu'elle avoit fans doute leuës
dans quelque Roman , & le fujet
qui les avoit caufées , parurent
à tous ceux de la Compagnie des
Incidens fi plaifans , qu'ils ne pu
rent s'empefcher de rire. Le Turupin
en rit plus que tous les au-
X iiij
248
Extraordinaire
tres, & trouvoit , difoit - il , l'avan
ture grotesque. Emilie reprit bien
toft fon ferieux , & répondit modeftement
à Melite qu'elle faifoit
bien de maintenir les droits
qu'elle avoit fur le coeur de Cli
tandre , mais , ajoûta t'elle avec
une grace toute charmante , fans
cela le mien eftoit en grand dan
ger , & les regards de Monfieur
m'ont marqué rant de paffion ,
que j'aurois pû me refoudre à
vaincre pour luy mon indifferen.
ce naturelle , & à m'engager pour
toûjours. Quoy , dit Arelife qui
entendoit la raillerie d'Emilie
dés la premiere fois que vous l'avez
veu , vous engager pour toûjours/
Emilie qui vouloit fe donner
carriere , pouffa le jeu fort longtemps
. Oüy , dit- elle, Clitandre a
>
du Mercure Galant. 249
des manieres d'agir tout à fait aimables
, & fi Melite n'eftoit auffi
avant dans mon efprit qu'elle y
eft , je luy déclare que je ferois
tout ce que je pourrois pour le
luy voler . Melite rougit , & puis
paflit un moment aprés . Le Mar
quis qui connut fon defordre , la
rafura par quelques regards , &
par un certain foûrire niais qui
luy eft particulier. Les éclats de
rire recommencerent , & l'aima
ble Emilie qui vouloit fe divertic
encore un peu , quoy que fon hu❤
meur douce & civile ne la porte
guere à rompre en vifiere à perfonne.
Je fens que je prendrois
feu , pourfuivit- elle , & comme
je fuis prefentement la plus indifferente
perfonne du monde , je
deviendrois la plus fidelle & la
250 Extraordinaire
plus paffionnée . Vous poufferiez
l'amitié , jufqu'à la paffion , reprit
Arelife , & mefme la paffion juf.
qu'à la fidelité ? Ah ! Madame ,
n'en dites pas d'avantage . Quoy
que la beauté de Melite foit fort
engageante , vous pourriez la
faire trembler , s'il eft vray qu'elle
ait quelque intereſt au coeur de
Clitandre , & puifque fa premiere
paffion a efté ébranlée en vous
voyant feulement , il pourroit ceder
aux charmes des avances que
vous luy faites . Oh ! parbleu , vous
verrez que non , dit brufquement
le Marquis , j'ay plus de conftance
que vous ne croyez . Si vous
eftes conftant , dit une perfonne
de la Compagnié , je crois qu'Emilie
fera bien - toft guerie de la
paffion qu'elle vous témoigne.
du. Mercure Galant.
251
Elle eft ennemie jurée de la conſtance.
Je fuis bien aiſe , diť Arelife
, que le rapport d'humeurs ne
fe rencontre point encore entre--
elle & Clitandre , tous ces obſtacles
enfemble la dégageront d'une
affaire avec Melite qu'elle feignoit
de vouloir éviter en cette
conjoncture. Quoy que Melite
foit une fort grande parleufe com.
me toutes les Precieufes le font ,
& par confequet une fort grande
difeufe de fottifes , elle ne fut pas
bien aife d'avoir à répondre , par.
ce qu'elle avoit accommodé fes
levres pour fe faire une petite
bouche. Il falut cependant les
défaire pour dire à Arelife ; je
feray toûjours fort indulgente .
dans les fujets de plainte qu'Emelie
pourra me donner , pour-
:
252
Extraordinaire
veu qu'elle ne faliffe point fon
ame d'un défaut auffi grand que
celuy d'eftre du Party des Inconftans
. Aprés cette belle maniere
de parler qui n'étonna plus
perfonne elle raccommoda
promptement fa bouche pour
plaire d'avantage au Marquis
qui la regardoic , & Emilie répondit.
Mais, Madame, faites moy,
s'il vous plaift, comprendre ce que
c'eft qu'un Inconftant , & d'où
vient que vous trouvez tant de
deffaut à l'eftre . Eft ce un crime
que d'aimer également tout ce
qui eft également beau ; & qu'y
a t'il de plus jufte que les fentimens
que je vais vous chanter ?
* Vous fçavez que la voix d'Emilie
eft admirable , & comme elle
eftoit en humeur goguenarde
du Mercure Galant.
253
elle chanta fort
agreablement ces
Parolles.
CHANSON.
E permets aux Romans
D'avoir des Amans fidelles ,
permets aux Romans
La conftance des Amans.
Mais trouvant par tout des Belles .
Par tout je veux cajoler ;
Puis que l'Amour a des ailes ,
Doit-il pas toujours voler ?
Voftre Chanfon eft une mon .
noye dont je ne me paye pas , dic
Mélite , & voftre Party .... Parbleu
, interrompit le Marquis , il
faut confondre Madame , & fa
Chanfon par la lecture d'une piece
qu'on m'a envoyée ce matin.
e ne l'ay point encore veuë ,
254
Extraordinaire
?
mais je m'affure qu'elle eft admirable
. Vous la trouvez admi.
rable , dit Arelife , & vous ne l'avez
point encore veuë fuffit ,
repliqua t'il brufquement , que
celuy de qui je la tiens l'ait approuvée
, c'eſt un homme de bon
goût , la voicy . Puifque je fuis
du Party contraire , dit Emilie , il
faut que je l'examine , & que je
voye cette admirable Piece que
vous n'avez point veuë , & qui
doit me confondre. Alors elle
leut la Lettre qui fuit.
A MADEMOISELLE .
L'
'Inconftance a toûjours paffe
pour un fi grand défaut dans
l'efprit de tous les hommes , que ceux
mefme qui en ont efté le plus fortes
du Mercure Galant.
255
ment atteints , fe font toûjours étudiez
à cacher cette imperfection , &
à s'en défendre quand on les en accufoit.
C'est pourquoy , Mademoiselle
je croy que le Cavalier qui vous a
donnéfon Portrait , a pris plus de
Join à fe déguifer , qu'à vouloir vous
marquer fon humeur & fes inclinations
; & qu'eftant efpris de quelque
beauté qui qui eft d'humeur affez changeante
, il a voulu dépeindre lafienne
avec le plus defympatie & de ref
femblance qu'il s'eft peu imaginer.
Vn Amantfait jouer toutes fortes de
refforts pour venir à bout de fon def
fein ; maisfelon mon humeur , ce fereit
la derniere chose que j'inventerois
, puifque bien loin d'avancer en
quelque forte mes affaires , je croirois
que cela feul feroit capable de les ruiner
entierement. La Belle qui eft co256
Extraordinaire
quette , aime l'Inconftance , mais
elle ne l'aime qu'en elle-mefme , &
n'aime point l'Inconftant. Il me
femble que l'on ne combatitjamais le
feuparle feu , & que l'Inconftance
ne fepeut pas détruire elle-mefme Fe
me fervirois plus volontiers de fon
contraire , & je tâcherois par une
longue & fincere affiduité de fixer
unehumeur volage & legere , je fuivrois
des maximes tout àfait opofées
à celles qu'il a voulu eftablir. Je trou
verois toûjours le temps quej'aurois à
confiderer Climene trop court , au licu
de l'employer à admirer la beauté qui
Je pourroit trouver dans d'autres per
Tonnes ;& quandjeferois affez malheureux
pour eftre éloigné d'elle , je
m'entretiendrois agreablement dans
mes penfées , qui feroient fur la vivacité
de fon efprit , le brillant de
du Mercure Galant: 257
fes
yeux > & une
infinité
d'autres
belles
qualitez
qu'un
Amant
découvre
les unes
aprés
les autres
dans
la
perfonne
qu'il
aime
. Outre
qu'il
eft
affex
difficile
qu'un
Cavalier
qui
aime
veritablement
, trouve
quelque
oboſe
d'agreable
ailleurs
que dans
l'ob.-
jet qui l'enflame
; d'où
vient
qu'on
ne nous
dépeint
l'Amour
aveugle
, que
parce
qu'il
nous
bouche
les yeux
pour
tout
le reste
du monde
. Favouë
bien
qu'une
multitude
de Galans
dont
la
Belle
ne fe peut
paffer
, eft quelque
chofe
d'affez
incommode
; ce ne feroit
pourtant
pas ce qui me détourneroit
de mon
amour
. Ce feroient
au
tant
d'aprobateurs
de mon
choix
,
& L'esperance
quej'aurois
de l'empor_
ter par deffus
eux , augmenteroit
ma
paffion
. L'esprit
n'a jamais
tant
de
brillant
que quand
il eft contrarié
. De
Q. d'Octobre
1685.
Y
258
Extraordinaire
mefme l'amour brûle davantage
quand il trouve de la resistance , que
lorfque la conqueste qu'il entreprend
luy eft facile. Ce n'eft pas la le plus
difficile , me direz vous . Voftre con-
Stance fera- t- elle à l'épreuve des faveurs
que recevront vos Rivaux ? Ie
conviens que c'est là la plus rude peine
que l'on puiffe fouffrir en amour. Mais
quoy , pretendez- vous emporter la
victoire fans alarmes & fans bleffures
, & cueillir dans le fiecle on nous
fommes des Rofes fans épines ? Non,
il faut fe refoudre à fouffrir.
quand on a commencé d'aimer. L'amour
a fes peines auffi-bien que fes
plaifirs. Ajoutez que l'humeur de la
Belle me vangeroit affez en les méprifant
pour s'attacher à d'autres,
defquels enfin eftant ennuyée , ellefe
refoudroit à accorder quelque chofe à
non
du Mercure Galant.
259
une paffion auffi forte que la mienne,
qu'elle auroit filong temps éprouvée,
On ne doit pas plaindre ce long- temps,
-puis qu'eftant une fois rangé fous les
loix de Cupidon , nous ne devous plus
vivre quepour aimer. Voilà , Made
moiselle , ma pensée fur les maximes
que vous cuftes la bonté de me faire
voir , que je fuis obligéde mettrefur
Le papier , eftant retenu dans le Logis
par un accident qui m'est arrivé , &
qui m'eft d'autant plus fafcheux qu'il
m'empeſche d'aller moy- mefme apprendre
de vos nouvelles.
Emilie ayant achevé de lire
cette Lettre , je n'en connois
point l'Autheur , dit- elle à Melite
, mais je fuis fort trompée s'il
n'a quelque fimpatie avec vous
& fi fon humeur & celle de Clitandre
n'ont un rapport que l'om
A
Y ij
260 Extraordinaire
ne trouve que rarement entre
deux perfonnes. Je voudrois luy
demander quelle eft l'Inconftance
qu'il condamne , car il pretend
que c'est un fi grand défaut , que
ceux qui en ont efté atteints fe
font étudiez à cacher cette imperfection
; & cependant il doit
fçavoir qu'on peut eftre Inconftant
fur toutes fortes de fujets , &
que l'Inconftance d'un Amant &
celle d'un homme dont l'humeur
eft changeante en tout , font des
chofes bien differentes . L'Incon
ftance en amour , de laquelle
fans
doute il veut parler , n'eſt pas
toûjours
une imperfection
. Elle
eft bien fouvent
l'ouvrage
du bon
fens & du difcernement
, & un
Amant
pourroit
répondre
pour
toute défenfe.
du Mercure Galant. 261
Peut-on nommer legereté
Une humeur pleine d'équité,
Qui me fait abandonner celle
Qui m'avoit arreſté ,
Pour en aimer une plus belle ?
C'eſt avoir de bons yeux , c'eft
rendre hommage à qui le peut
le plus legitimement exiger , &
à qui il eft deu de plein droit..
Pourriez vous blâmer un Aveugle
né qui ayant recouvré la lumiere
dans le milieu de la nuit ,
auroit facilement pris une Etoile
pour le Soleil ; & qui voyant enfuite
la pompe & la magnificen
ce de ce Roy des Aftres , reconnoiffant
fon erreur condamneroit
l'impofture de fes premiers
fentimens , & n'addrefferoit fes
voeux qu'à celuy qui les auroit
meritez à Nous croyons cepen-
>
262 Extraordinaire
dant que le caprice tout feul aus
torife le changement de l'efprit ,
que la raifon n'a point de part
à ces dégouts que nous condamnons
, & quoy que tout le monde
foit fujet à fe laiffer emporter
aux premiers empreffemens de la
furpriſe que la nouveauté peut
caufer , nous ne pouvons fouffrir
ces manieres d'agir aufquelles
nous fommes tous les jours expofez
mais c'eſt en aveugles
que nous nous meflons de juger
de ces matieres . L'inclination des
Intereffez peut feule répondre
dé leurs actions. Elle eſt enga
gée auparavant , ou elle ne l'eft
pas. Si elle l'eft , il faut des char:
mes bien puiffans ou une efpe
rance bien fondée pour l'obliger
rompre fe's premieres chaifnes, à
du Mercure Galant.
263
& par là fon changement devient
une necefficé indifpenfable. Si
elle ne l'eft pas , elle ne fait que
fuivre le panchant de fa nature ,
qui l'entraine doucement vers
l'objet pour lequel elle eft faite ,
& par la elle ne peut etre accufée
d'une legerete criminelle. J'avoue
que bien fouvent on quitte
une Belle pour s'attacher . à une
qui l'eft moins , mais elle ne l'eft.
moins que pour nous, qui n'y
prenons point de part , & dont
les coeurs ne reffentent point les
douces violences qui gagnent celuy
que l'on accufe. Son coeur
feul doit eftre confulté fur les
caufes de fon changement. Il fe
trompe rarement dans fes choix,
& pourveu qu'on s'abandonne à
la conduite de fes émotions , l'on
264
Extraordinaire
ne fait jamais rien qui caufe du
repentir , ny qui doive eſtre blâmé.
A ce que je vois , dit Lycidas,
Vous ne feriez pas d'humeur à
courir aprés vos Amans , comme
une Femme que je connois , qui
en alla voir une autre chez qui
elle croyoit que fon Amant devoit
eftre Elle l'y trouva malheureufement
pour elle & pour luy , &
s'abandonnant dés l'entrée à tou
te la fureur d'une j'aloufie immoderée
, elle caffa le miroir de cette
Dame , & aprés avoir battu
comme une Furieufe ce pauvre
Galant , elle emporta fa Perruque
& fon Chapeau. Non , répondit
doucement Emilie , ces emportemens
ne feroient point de mon
caractere , & il me femble que
j'aurois des moyens plus doux ,
plus
du Mercure Galant. 265
plus innocens , & plus feurs pour
faire revenir un Amant dont la
conftance feroit ébranlée ; mais
vous confondez en cét exemple
deux chofes bien differentes . Ce
pauvre maltraité n'eftoit pas pre
tendant feulement , je fuis fort
trompée s'il n'avoit efté bien fa
vorifé auparavant . Pour lors il y a
de l'infidelité , & c'est une lâcheté
inexcufable d'eftre capable de
changer aprés avoir receu quel
que faveur , pour legere qu'elle
puiffe eftre. Mais pourquoy nom
mer Inconftant un homme qui
quitte une Laide pour une Belle ?
Une Indifferente pour une qui
peut l'aymer ? Une ftupide pour
une femme d'efprit ? Et quand il
quitteroit le plus pour le moins ,
il a toûjours fon excufe dans l'é-
Q. d'Octobre 1685.
Z
265 Extraordinaire
tat de fa fortune , & la tranquilité »
de fon ame luy doit , ce me fem
ble , eftre plus chere que la gloire
de paffer pour un homme con.
ftant , & n'avoir aucun plaiſir.
Voilà , pourfuivit Emilie , ce que
j'ay à vous dire pour tous les
Clairvoyans que vous nommez
Inconftans. Je voudrois pouvoir
me difpenfer d'examiner en détailla
Piece admirable de Clitandre
, mais je me vois obligée de
luy montrer , que bien loin de
confondre mes . raifons , elle ne
peut pas feulement confondre
ma Chanfon. Où peut- on pren.
dre des pensées auffi bizarres
que celles dont elle eft compofée
, & qui peut concevoir qu'un
homme qui aimeroit une Belle
Inconftante , feroit capable d'idu
Mercure Galant. 167
miter cette humeur pour affect r
une fympathie inutile dans fon
amour ? Je ne fçais de qui il veut
parler , mais après avoir dit que
l'Inconftance eſt un grand défaut
, il montre peu de bonne opinion
du Cavalier dont il parle
( puifque Cavalier y a ) en l'accufant
de cette imperfection dont
tout le monde fe deffend . Et
fuppofé que ce Cavalier foit d'hu
meur Inconftante , il ne fuit gueres
le principe de voſtre Autheur,
qui dit que ceux qui en font at
teins ( il en parle comme de la
Pefte ) s'étudient à la cacher ,
puifque luy- mefme avoit fait fon
Portrait avec toutes les couleurs
de l'Inconftance . Puifque felon
luy le feu ne fe combat point par
le feu , & que l'Inconftance ne fe
Z ij
268 Extraordinaire
détruit pas elle mefme,pourquoy
ce Cavalier feignoit- il de la fympathie
pour celle de fa Maiſtreffe?
Dequoy luy fervoit cette complaifance
& pourquoy ne s'attachoit-
il pas aux maximes d'Amoureux
tranfis que voftre Auteur
prend pour les fiennes ? Que
ne cherchoit -il les lieux écartez
pour faire quelque beau Dialogue
avec fa paffion , ou pour parler
de fon amour aux Arbres &
aux Cailloux ? Ah ! Madame , ne
vous mocquez pas de ces innocens
ftratagêmes , dit Lycidas .
Ce font là les principales proüef
fes de ceux qui fe piquent d'aimer
, & certe langueur dont vous
faites la Satyre , n'eſt Pas tou .
jours inutile en amour. Je ne
fçais , dit fort agreablement Aredu
Mercure Galant.
269
e
life , fi cette langueur peut produire
de bons effets pour celuy
qui la fouffre , mais fij'eftois Ga
lant d'une Femme , je ne voudrois
pas que la mienne allaft fort loin ,
& je n'en voudrois qu'autant
qu'en demande ma Chanfon .
Comme elle chante merveilleufement
bien , tout le monde la
luy demanda , & aprés qu'elle
eut pris la précaution que ce feroit
fans interrompre Emilie , elle
chanta ces paroles .
Quoy qu'en dife le nouvel Vſage
Qui n'est plus quepour la belle humeur,
En Amourilfaut de la langueur ,
Mais je l'entends fur le Vifage
Car elle fied mal dans le Coeur.
Clitandre qui eft le plus étour
dy de tous les Marquis , l'interrompit
de deux ou trois éclats
Z iij
270
Extraordinaire
>
de rire. Eh ! Madame , dit- il , de
quoy nous regalez - vous Fy ,
Dieu me damne laiffez cette
Chanfon pour les Comediens
Italiens , c'eft celle qu'ils chan.
tent à leur Comedie du Vin Emetique.
Vrayment , dit Melite , il
me femble que cela eft vray .
Vrayment , répliqua Arelife, il n'y
en a que l'air ; car fi vous l'avez
mieux écoutée que vous n'avez
leu voftre Piece , vous verrez que
le Vin Emetique n'a point de part
à cette Chanfon. Emilie la pria
de continuer des Couplets qu'elle
ne fçavoit pas , ce qu'elle fit
ainfi.
Je fçais bien que cette Loy déroge
Aux maximes des nouveaux Galans
Mais un foupir pouffe bien à temps ,
Peut faire avancer une Horloge
du Mercure alant.
271
Qui ne fonneroit de long-temps.
C
Bien fouvent les plus fiers regardent
Les pleurs qu'un Amant verse à propos,
Maispour n'en avoir pas dans le dos
Pendant que fes yeux les hazardent ,
Son coeur doit jouir du repos.
ca
Qu'ildife que preffe de martyre
Ilfe va tuer,que c'en estfait ;
Quoyquefon difcours foit fans effet
Il eft fort fage de le dire,
Mais il eft unfot s'il lefait.
Voilà de beaux fentimens , dit
Melite. Mon Dieu ! peut- on aimer
un homme de cette humeur?
Il faut eftre furieufement affa
mée d'Amans pour en fouffrir
qui ayent des fentimens fi dégarnis
de fens commun , Ces fentimens
font à la mode , répondit
Z
iiij
272
Extraordinaire
Arelife , en riant des expreffions
de Melite , il faut s'en prendre à
l'humeur Françoife qui cherche
la nouveauté en toutes chofes
& prefentement le bon fens eſt
une garniture dont peu de perfonnes
font chargées. Il y en a tant
dans cette Piece , dit Emilie , que
j'ay lieu de conjecturer que fon
Autheur en eft l'Antipode. Par
exemple s'écria le Marquis , eh !
Madame par exemple ! Un exemple,
morbleu, de ce que vous dites.
L'exemple, répliqua- t'elle , efttou
te la piece en gros , & toutes les
lignes en détail. L'on ne nous
dépeint, dit.il , l'Amour aveugle,
que parce qu'il nous bouche les
yeux pour tout le refte du monde
, fi cela eftoit , il devroit avoir
le bandeau à la main & non pas
du Mercure Galant.
273
fur les yeux ; & fi l'Amour nous
bouche les yeux pour tout ce qui
eft hors de la perfonne que nous
aimons , nous ne pouvons rien
voir qu'elle , & par confequent
il nous eft impoffible de devenir
Inconftant. Voyez vous que cette
contrarieté détruit ce grand
défaut qu'il blâme. Je laiffe la
maniere d'écrire à part, & je m'en
raporte aux Galans , fi jamais on
a écrit boucher les yeux dans un
Biller. Il a raifon cependant d'ap .
peller l'Inconftance un tres-grand
deffaut. Il n'y a point de Heros,
de Roman qui ait pouffé la Conftance
plus loin que luy , mais il
y a cette difference entre les Heros
& luy , que ceux là cher.
choient à détruire leurs Rivaux
S par les Armes , & que celuy- cy
274 Extraordinaire
eft d'une humeur pacifique , qui
s'applaudiroit de voir plufieurs
Approbateurs de fon choix , quoy
que peut- eftre il fuft le dernier
venu , & qu'il fe fuft reglé fur
l'exemple des autres ; car à ce que
j'en puis voir , fon caractere eft
affez de croire qu'une perfonne
eft aimable quand il voit que plufieurs
luy font la Cour ; & ainfi
fans rien examiner davantage , je
le crois d'humeur à s'embarquer
vaille que vaille avec les autres .
Ces fortes de Galans ont peu
fatisfaction dans leurs engage .
mens ; mais comme ils ont l'efprit
fort , ils fe confolent quand
ils font fupplantez , en difant qu'en
ce fiecle il n'y a point de Rofes
fans épines , & en ſe nourriffant
d'une efperance qui n'a que leur
de
du Mercure Galant 275
facilité pour tout fondement.
Cette extraordinaire patience
eft de bon exemple , & marque
une défiance de fon merite fort
modefte , mais fort peu en ufage.
En voyez -vous beaucoup aprés
voftre Autheur , qui puiffent s'attacher
à une Coquette qui exige
un amourà l'épreuve des faveurs
que l'on fait aux Rivaux ? En
voyez vous dont la conftance foit
inébranlable jufqu'à pouvoir atrendre
qu'une Coquette foit ennuyée
de mille Galans , pour
luy demander quelque recompenſe
? Je fouhaite , pourſuivit
Emilie , en foûriant & en rendant
le papier à Clitandre ; je ſouhaite
de bon coeur pour le prix de
la belle Piece que je vous rends,
que fon Autheur puiffe devenir
276
Extraordinaire
amoureux d'une Coquette qui
l'oblige à une conftance auffiforte
que celle qu'il veut établir ,
& puifqu'il eft d'humeur à atten
dre qu'une volage foit fatiguée
de ſes inconftances , je luy ſouhaite
le bon-heur d'en trouver
une qui vieilliffe avant que de
changerfon humeur changeante
alors je vous prieray de me le faire
connoiſtre , ou de luy demander
fi l'on ne doit rien trouver d'agreable
que dans l'objet que l'on
aime , & fi eftant une fois rangé
fous les loix de Cupidon , nous
ne devons plus vivre que pour
aimer. Toute la Compagnie rit
de cette conclufion d'Emilie.
hormis le Marquis & Melite , qui
un moment aprés s'en allerent
fans pouvoir pourtant s'empefdu
Mercure Galant. 277
1
cher d'admirer l'efprit de la belle
Emilie , qui quoy qu'elle n'euft
jamais eu d'engagement avec
perfonne , ne laiffoit pas de parler
fi bien de l'amour , & d'approuver
avec tant de grace la
galante maniere de bien aimer,
en faisant la Satyre des Amou
reux tranfis , qui fe morfondent
par refpect , & foupirent fous une
feneftre , pendant que leurs Ri
vaux qui fçavent traiter l'amour
comme il faut , s'entretiennent
avec l'objet de leur paffion.
83
278
Extraordinaire
2-522222-25 : 2222225
PARAPHRASE
fur le motjoüiffez .
F
Euilletez refeuilletez
Tous ceux dont les moralitez ,
Ont voulu nous donner des Preceptes àfuivre
,
Vous ne trouverez rien dans leurs doctes
Traitez
Qui nous montrefi bien à vivre ,
Que ce beau mot que
Vous vantez.
FA
En effet dans ce court voyage
Que fait icy le Genre humain ,
Un pauvre mortel eft -ilfage
S'ilremet jufqu'au lendemain,
Lefeur & le prefent uſage ,
Des plaifirs que le Souverain
Luy fait trouverfur fon paffage
Et dont l'heureux retour eft auffi-peu
certain
du
Mercure
Galant.
279
Que le nombre des jours qu'il a pour fon
partage?
Tu vis
aujourd'huy fous la loy
D'une Maiftreffe , & jeune & belle ,
Mais tu crains que demain ſafoy
Ne puiffe refifter aux voeux qu'on fait
pour elle.
Sur depareils foupçons pour prendre tant
defroy ,
Es-tufeur, infenfé , que la Parque cruelle
Filera ce demain pour ta Belle & pour
toy?
L'avenir fort fouvent en vain ſe fait attendre
,
Tous les momens paſſez ſout pour jamais
finis :
Et ces deux temps enfin, quoy qu'on puiſſe
pretendre
Ne font ny bien ny mal à l'inftant où tu
wis ,
Et fi tu voulois croire aux Heros de jadis
L'Hiftoire te pourroit apprendre
Que le bon-heur du beau Paris ,
280 Extraordinaire
Du jour qu'entre fes bras Helene fe vint
rendre ,
lamais àfon égard neperdit defon prix
Par le dur fouvenir , ou lesjaloux foucis
Des plaifirs qu'avant luy l'Infidelle avoit
pris,
Et de ceux qu'aprés luy la Belle devoit
prendre .
Jouis donc du prefent en Sage poffeffeur,
Et pleinement content du bien qu'il te
peut faire ,
Ne fouffre jamais que ton coeur
Faffe fa peine ou fon bon heur,
De ce qu'il craint ou qu'il efpere.
Voicy une Plainte du Berger de
Flore , à fon Amy Damon , fur l'éloignement
de cette Belle enjouée , qui
Luy fournit les pensées des Enigmes
du dernier mois .
du Mercure Galant. 281
Diane helas ! s'en est allées
Ab la cruelle piece ? ab le malheureux
jour ?
Belles Eaux , belles Fleurs , & vous ,
charmante Allée ,
Agrémens de mon doux Sejour ,
Vous ne me touchez plus ; mon ame eft
défolée
Parla douleur , & par l'amour.
..
Troisjours d'une prefence aimable
Font fur un tendre coeur un étrange fra
cas.
l'ay veu pendant trois mois cette Nim
phe adorable,
Luge , Amy, de mon embaras ,
le le trouve fi grand , il eft fi déplorable,
Que je ne me reconnois pas .;
Ne dispoint qu'elle eftoit malade, (loir,
Et qu'alors la beaute ne fe fait pas va-
Vne belle , en tout temps enchante &
perfuade,
Q. d'Octobre 1685.
Aat
282 Extraordinaire
Quand on prend plaifir à la voir,
Il nefaut , cher Damon , qu'une amonreufe
oeillade
Pour en établir le pouvoir.
En
Le fien , parfa taille divine ,
Commença dans mon coeur àfe faire fentir,
Puis par fon teint vermeil il prit tant
de racine ,
Queje ne pus m'en garantir ;
Enfinfon enjoument propre à battre en
ruine
Acheva de m'affujetir.
25
Ie l'aimay donc , je l'aime encore ,
Et laime infiniment jufqu'à fes moindres
traits ;
Mais quepeut me fervir , ô Dieux ! que
je l'adore ,
Et que je pense à fes attraits?
Cette belle a quitté la demeure de Flore
Elle n'y reviendra jamais.
du Mercure Galant. 283
N'importe , la douceur eft grande ,
Defonger à l'objet qui nous àfcen charmer;
C'est un tribut d'efprit , que l'amour nous
demande
Que la raison ne peut blamer:
Et ce qu'on trouve aimable exige qu'on
fe rende,
Au panchant qu'on a de l'aimer.
Qu
Malgré l'abfence , &ſon martire ,
Diane toujours donc me fçaurafous fa
loy ,
On ne me verra point pafferfous d'autre
Empire,
Deuft-on m'y recevoir en Roy.
Refte à me confoler ; j'ay ce queje defire ,
Elle fe fouviendra de moy.
Du moins faparote engagée
M'a flatte mille fois de ce biendes abfens;
Mais helas! les Marins la tiendront af
fiegée
A a ij
284
Extraordinaire
Et par l'efprit , & par les fens .
Ab ! c'est fait du Berger cette Belle
éloignée
Ne va plus penfer qu'aux prefens.
S2
Denué de toute esperance!
Il faut quitter le jour , la vie eftfans appas;
Si pourtant je mourois , les Marins par
vangeance
Pourroient rire de mon trépas.
T'aime mieux efperer , contre toute appa
rence ,
Que l'oubly n'arrivera pas.
22
Mais quoy ? je fuis tenté de prendre
Vn parti different de celuy que je tiens s
C'est d'éteindre le feu qui me reduit en
cendre,
Et de rompre tous mes liens.
La liberté vaut mieux , qu'un coeur vainement
tendre ,
C'eft le plus grand de tous les biens.
du Mercure Galant. 285
Liberté , reprens donc ta place ,
Mon humeur te rappelle , & c'est avec
raifon
Dans l'abfence , l'amour n'a que mauvaiſe
grace,
C'est un transport bors de faifon.
Belle Diane adieu , Voftre image s'efface
Et mon coeur a par là trouvéfa gueriſon
Voicy deux Fables qui renferment
les vrais mots des Enigmes de Novembre
, dont l'uu estoit la Pie , &
l'autre l'Afne, L'Autheur de ces Fa
bles eft M. Lourdet , du quartier de
la Place Maubert.
Les Pierides changées en Pies. ~
FABLE.
S'
pourfaire des Vers je n'eftois pas un
Cancre ,
Fécrirois , mais de la bonne ancre
286 Extraordinaire
( F'emprunte cecy de Poiffon )
L'Hiftoire de Pierus & de chaque Pies
ride ,
Mais ne pouvant fur le beau ton
Entonner fi haute chanson ,
Je vous renvoiray chez Ovide ,
Ovide furuommé Nazon .
Cet Autheur vous dira dans fes Metamorphofes
Sur cela de tres- belles chofes ;
Ily rapporte tout au long,
Comme jadis en Macedoine ,
Avant qu'on connuft aucun Moine,
Regnoit un Roy defort grands revenus
le vous l'ay nommé , c'eft Pierus .
Ce Roy de fa Femme eut neuf Filles,
Toutes neuffort gentilles ,
Et comme Ovide nous le dit ,
Croiffantes en beauté , croiffantes en efprit
;
Et de l'efprit tant elles eurent ,
Qu'à la fin elles creurent ,
Sans contredit ,
Pouvoir bien deffier les Muſes.
du Mercure Galant. 287
6
Comme en effet ces pauvres buses
Par des complimens du Pont- neuf,
Dirent : Allons , neufcontre neuf,
Vous ne pouvez nous refufer, Mesdames,
Voyons qui chantera le mieux ;
Preparez vos plus belles games ,
Il arrivera l'un des deux ;
Où vous nous cederez l'une & l'autre
Fontaine ,
Aganippe, Hyppocrene ,
Si nous gagnons dans ce Combats
Où moy , comme auſſi mes compagnes
Nous vous cederons les campagnes
De Macedoine , dont l'éclat
Pourroit charmer maint Potentat ,
Si nous perdons dans ce debat.
Au reste , vous pouvez aller voir choz.
Ovide
Comment ce different ſe vuide
le ne fçaurois tout rapporter
Dans fa jufteſſe ;
le diray feulement qu'une feule Déeſſe
Fut choifie afin de chanter ;
Calliope ( c'eftoit le nom de cette Muse)
288
Extraordinaire
Par fes belles Chansons bien- toft vain
quit la bufe
Que l'on luy venoit d'oppofer.
L'autre par fes impertinences
Venoit contre les Dieux cent chofes avan
cer ,
C'est à dire autant d'infolences ;
Parquoy fut par ces mefmes Dieux
La belle Mie
Changée en Pie
Avant que fortir de ces lieux
Et fes bonnes Soeurs fes complices
Non moins qu'elle pleines de vices ,
Encoururent le mefme fort
Pour elles pire que la mort.
Se voyant en telles poftures ,
Ces miferables Creatures
Effayerent à qui mieux mieux ,
D'injurier encor les Dieux.
Et tous les jours ces beftes folles
Chez les Laquais font leurs Ecoles
Afin d'apprendre d'eux
Ce qu'au monde l'on dit de plus pernicienx
;
Elles
du Mercure Galant . 289
"
Elles le repetent fans ceffe
.
A Baron , Marquis & Princeffe,
Croyant entre eux
Rencontrer quelqu'un de ces Dieux
Elles pillent par tout , les pauvres & les
riches,
Croyant aux Dieux faire ces niches .
Le Divorce de la Lune & du
Soleil.
PAY
FABLE .
Ar un jour que le blond Phebus ,
A caufe d'un grand heritage,
Venoit de toucher du quibus :
le n'en voulois pas davantage ,
Dit- il , pour me mettre en ménage.
Il avoit bien deux mille écus
Enfin tant du moins que du plus ;
Ilfut trouver Dame Diane ,
Et luy dit : ma Soeur , Dieu me damne ,
Q. d'Octobre 1685.
Bb
290 Extraordinaire
Nous fommes tous deux immortels ,
Chacun nous dreffe des Autels ,
Mais à prefent la Deftinée
Pretend que de nous l'Hymenée
En reçoive à fon tour auffi ;
le fçay toute voſtre menée ,
Vous vous plaifez ailleurs qu'icy
(Vous voyez que dans l' Empirée ,
Maifon magnifique & dorée ,
Parloit noftre amoureux tranfi )
C'est ce qui me met enfoucy.
Mais cela pourra ſe refaire :
Pouvez- vous pas vous fatisfaire
Sans abandonner ce lieu.cy ?
Chere Soeur , devriez - vous vous plaire
Autre part qu'avec voftre Frere ?
Faut- il qu'un vilain Poliffon ,
Un Gueux , un Paftre , Endimion ,
Soit vifité d'une Déeffe ,
·Tandis que remply "de trifteffe
Loin de vous le pauvre Apollon
Demeurera ? Non , ma Soeur , non ;
Vous fied-il bien d'eftre fevere
Au plus beau des Dieux , voftre Frere ?
du Mercure Galant. 291
Si je faifois tout ton Soucy .
Je t'aimerois , quoy ? ... Signor - fi ,
Mais de te voir vingt- cinq Maiftreffes,
Qui toutes nefont pas Déeffes ,
Cela me donne mille ennuis.
Thetis vous a toutes les nuits ,
La jeune Hebé vous femble belle :
N'eft ce pas encore pour elle ,
En faveur defes beaux
yeux doux
Qu 'Hercule vous promet cent coups ?
Sans parler de la tendre Aurore ,
De Daphné , Coronis & Flore ;
De plus , vous fçavez bien l'horreur
Qu'Hymen du Frere avec la Soeur,
Doit jetter dans tout homme fage :
Comment donc avez - vous le coeur
De me parler de mariage ?
le ne ris point , c'est tout de bon ;
Ie n'aime rien qu'Endimion.
Vous , vous pouvez voir vos Maitreffes
Leur faire de tendres careffes ;
Encore un coup , Sire Apollon ,
le ne cheris que mon mignon.
Quoy donc , pour l'amour d'un Prophane
, Bb ij
292
Extraordinaire
Ie fuis méprisé de Diane ?
Non , fur le champ employant l'x ,
Ie jure par le Fleuve Styx ,
Que ce témeraire maroufle ,
( Ou bien j'y perdray ma pantoufle )
Par moyfera privé du jour
Pour ofer nuire à mon amour.
Regarde dans cette vallée ,
Ma Soeur , auprés de cette allée ;
Le vois- tu bien , ton cher Amant.
*Pour tout autre que moy charmant ?
Si tu tardes à te résoudre ,
Ie m'envais le réduire en poudre ;
Je m'envais détacher exprés .
Le plus aigu de tous mes traits.
Tu ferois un veritable Alne ,
Luy répond Madame Diane ,
Eftant Dieu, fi contre un Mortel
Tu pouvois prendre le Martel?
Non , non quoy que Diane die ,
le feray cette Tragedie:
La farce aprés fera de voir
La trifte Amante au deſeſpoir.
Diane demeure teftuë ;
2
du Mercure Galant.
293
J
Tout auffi toft Phoebus fe ruë
Proche Lathmos dans un Fallon ,
Perce d'un trait Endimion .
Diane s'en depite & crie ,
Et fait ferment que de fa vie
Elle ne veut voir Apollon ,
Qu'elle veut fuivre Endimion.
Auffi - toft la belle Pucelle ,
Dans l'ardeur de voir fon Amant ,
Veut que fes chevaux on attelle.
Préparez qu'ils font promptement ,
Elle fe couvre de fes voiles
Peur du Rhume , & prend ſes étoiles ;
Ainfi bien- toft defcend en bas
Où l'Amanticide n'eft pas ,
•Sans vouloir que de fa lumiere
Deformais le traitre l'éclaire.
Ainfi toûjours il la pourfuit ,
Ainfi toûjours elle le fuit.
C. F. LOURDET,
du quartier de la PlaceMaubert.
Ces mefmes Enigmes ont donné
Bb iij
294
Extraordinaire
lieu à quantité d'autres Explications
queje vous envoye.
L
I.
Es Borgnes fur la foy d'un ancien
Adage ,
Ont un panchant au Verbiage ,
Qui les rend importuns , & marque leur
orgueil.
Une Femme au Cercle accroupie
Jaze , dit-on, comme une Pie
Qui n'a qu'un oeil.
L. BOUCHET , ancien Curé
de Nogent le Roy.
II.
Auvre Afne, je te plains, tes charges
font trop dures ,
On ne ménage point ta fanté , ny ton
corps ,
Mal noury , mal veſtu , mal logé , tu ne
fors
du Mercure Galant. 295
Que pour eftre accablé de mépris &
d'injures.
མ
Le travail affidu , les coups les baf
tonnades ,
Les difcours offençans , les marques de
rebut ,
Accompagnent par tout tes lentes promenades
,
Quoy que brille fur toy l'étendard du
Salut.
S
Mais ce qui juftifie une implacable haine,
C'eft que depuis ton dernier jour ,
Comme fi l'on vouloit éternifer ta peine,
De ta peau l'on fait un Tambour.
Le meſme
III.
TRIOLET.
Vous
Baudet.
Ous jafez comme une Pie ,
Et vous n'eftes qu'un
Eftes - vous en compagnie ?
Bb iiij
296 Extraordinaire
Vous jafez comme une Pie.
Je vous le dis franc & net ,
Vous déplaifez à Sylvie.
Vous jafez comme une Pie ,
Et vous n'eftes qu'un Baudet.
IV .
DE SOUVERAS.
SONNET.
TEL que Pegaze ce gaillard ,
Que les Portes mes Confreres ,
Comme un des Maîtres de leur Art,
Invoquent de toutes manieres .
Tel qu'eftoit l'alaigre Bayard ,
Lors que jadis les quatre Freres,
Montez fur ce rude Soudar ,
Galopoient comme des Comperes.
BA
Tel que l'Oiseau Silenien ,
Oifeau qui fentoit tant ſon bien ,
Et dont on admire la vie.
du Mercure Galant. 297
Tel, & plus parfait mille fois ,
Eft ce bel Qifeau d'Arcadie,
Que Margot a depuis deux mois.
M
V.
Le mefme.
Ercure , voftre Pie est bien digne
d'envie ,
Son fort me paroift glorienx ,
Je l'aimeray toute ma vie ,
Elle fait comme vous le langage des
Dieux.
De la Tronche , de Rouen.
V I.
Voffre Pie eft trop incommode Ţ
Elle me rompt la tefte avec tout fon caquet
,
J'aimerais mieux un Sanſonnet ,
Qui parlaft comme vous le langage à la
mode.
Le mefme.
298
Extraordinaire
Q
VII.
Vi diroit mal de vostre Pie
Chez nous , pafferoit pour impie
Car en venant de voftre main ,
Elle a cet unique avantage
Parmy fon chant & Son ramage ,
D'avoir un parler tout divin.
M
VIII.
Ercure , vous deviez nous donner
une cage
Pour mettre voftre Pie accoûtumée an
vol ,
Déja chez mon Voifin elle a pris un
fromage,
Si jamais elle y va je luy tordray le
col.
Le mefme.
IX .
Ous qui cherchez la Pie , ella
Vouseft dans une cage .
du Mercure Galant. 99 ,
Avec fon noir & blanc plumag
Qui fiffle des Chansons fort agreablement
;
On auroit icy peine à trouver fa pareille;
Car on nous dit encor qu'elle jaze à merveille
;
C'est qu'elle eft Borgne affurément.
M. de Villebant, R. B.
de C. à Moulins .
X.
N certain m'apportant l'Enigme
UN'du
Mercure ,
M'en demanda le mot , & ce que j'en
penfois :
Aprés en avoirfait fimplement la lecture,
Fe luy dis que c'eftoit un Afne en bon
François.
XI.
Le mefme..
Alant Mercare , dites moy ,
Gfar qui vostre Pie eſt inſtruite ,
1Par
C'est un Maistre de grand merite,
300 Extraordinaire
> Ce n'eft pas un Afne , mafoy
Je croy qu'il ne faut pas eftre dans une
cage
Pour apprendre un fi beau langage.
La belle Nouriture du Havre.
XII.
N dit que ce font des Oiseaux,
Que vous nous envoyez , Mercure,
Je croy que c'est une imposture ,
Je n'en vois qu'un , & l'autre eft faux ;
Car je ne trouve qu'une Pie ,
Si ce n'est qu'on veuille appeller
L'Afne un Roffignol d' Arcadie,
Dont vous nous voulez regaler.
CEA
'XIII.
La mefme .
Eft nous mettre, Galant Mercure,
Ce mois l'efprit à la torture.
Le moyen de trouver le fens
En la feconde Enigme ? On l'aura bien
cherchée
du Mercure Galant.
301
Qu'ellefera toûjours cachée
Pour une infinité de gens,
Ne connoiffant pas leur nature ;
Le nombre en eft trop grand , & mafoy
je vous jure "
Que peu s'en eft fallu que je n'en aye
efté ,
Me trouvant fi fort hebeté ,
Comme n'ayant aucun organe ,
Que je ne sçavois pas ce que j'eftois ,
un Afne.
Hermophile du Floc .
XIV.
E me declare Afne bien-fait ,
Autant de renom que de lait ,
Si je ne déniche une Pie
Dant le Mercure de ce mois ;
Que fi je me trompe en mon choix ,
Je veux bien que l'on m'eftropie.
Ꭰ
XV.
Ans une Forest verte & fom-
Dansbre,
Diane & n Berger affis tous deux
à l'ombre,
1.
302
Extraordinaire
Avoient entrepris le deffein ,
De faire en faveur de Mercure,
Une Enigme gaillarde , & toutefois
obfcure ,
Pour exercer l'esprit humain.
Entre un nombre d'Oiseaux de differente
forte ,
A choisir l'un l'autre s'exhorte,
Pour en bien déguifer le mot .
On met fur le tapis , le Coucou , la
Chouette ,
Le Roffignol , le Geay , le Hibou , la
Fauvette,
Le Moyneau , le Pinfon , la Grive , le
Linot
Et la Corneille , & l'Alouette.
Lors qu'au Berger Diane dit ,
Ceffons d'y refver davantage ;
Mais , fans penfer à leur plumage ,
Dites moy , qui pourroit prendre la Pie
au nid?
RAULT , de Roüen .
du Mercure Galant.
303
X V1.
Ere Blaife d'un grand renom ,
Se haftant d'aller à Vernon ,
Faifoit trotter fa pauvre Befte ;
Mais par malheur c'eftoit l'Hyver ,
Quand voila foudain ſur ſa tefte,
Que de loin il voit arriver ,
Frimat , bife , grefil , nege , grefle &
tempefte,
Qui l'empefchoient de ſe trouver ,
Au Feftin d'une grande Fefte.
Son ventre en grondoit mefme , & pouvoit
en crever ,
Car l'heure eftoit marquée , & la table
eftoit prefte.
C'eftoit trop pour en endefver ,
Quand plus d'un obftacle l'arreſte.
3
Dans cette fatale faifon ,
L'ardeur qui porte le faint Homme,
L'euft pour un bon Repas fait courir
jufqu'à Rome,
304
Extraordinaire
Mais ilfe voit furpris , & plusfot qu'un
Oifon.
Q
Son pauvre animal qui va l'amble ,
A chaque pas friſſonne & tremble ,
Chopant contre plus d'un glaçon
Il eut mieux valu , ce luy femble,
N'eftre qu'à la Cuiſine , & garder la
maiſon ,
Que de tromber tous deux , mefme peuteftre
ensemble ,
S'il le pouffoit plus fort , ou d'une autre
façon.
ལ
Mais un Gaillard n'aimant qu'à rire,
Vit le bon Pere , & luy vint dire,
Pater , la Befte tremble. Elle en a bien
raifon ,
Répondit le Pater ; jugez- en par vousmesme
:
Et ,fans faire comparaison ,
Nefentiriez- vous pas en vous un froid
extréme ,
Si nud comme elle vous eftiez ,
du Mercure Galant. 305
Ayant la corde au col , avec les fers aux
pieds,
Un Pere prés de vous , ou quelque Hom
me à Soutane ?.
V
Je gage que vous trembleriez ,
Cent fois plus que ne fait mon Afne.
XVII.
Le mefme
S1-toft que nous avons entendu voſtre
Pie ,
Nous avons bien jugé que c'eftoit fon
vray nom :
Mais pour l'autre animal fi fujet aw
bafton ,
Et qui traine par tout une fi pauvre vie,
Qui ne diroit pas à fon ton
Que c'eft un Oifeau d'Arcadie.
O
Les deux Amis de Moulins,
XVIII.
་
Ve commander de mettre en rime
Le mot de l'une & l'autre Enigma,
C'est pour moy , charmante Nanon,
Q.. d'Octobre 1685.
Cc
306
Extraordinaire
Chofe bien difficile à faire.
Cependant, Belle , pour vous plaire ,
Il faut que j'en trouve le nom ,
Duft- il me coûter quelque veille ,
Je veux enfin vousfaire voir
Que jamais l'efprit ne ſommeille ,
Quand le coeur amoureux veut remplir
fon devoir,
La Pie eft le vray mot de l'Enigme premiere
,
L'Afne eft celuy de la derniere.
L'Amy fidelle de Reims .
XIX.
Our fe cacher , quoy que l'on puiffe
Pour
faire,
Le bon fang ne sçauroit mentir
Je touche de trop prés aux Enigmes dernieres
,
Pour ne m'y pas fentir.
En efprit jefuis Afne , en jargon jeſuis
Pie,
du Mercure Calant.
307
Car je parle toujours , & ne dis jamais
rien ,
Le fus toûjours maudit en chaque compagnie
,
Par ma feule prefence ou par mon en-
Si
tretien.
Il Poveretto Infelice Sorino ..
XX.
je n'euffe point lou l'Ouvrage d'un
Ou d'un Heretique entefte ,
le n'euffe pas fi toft , Mercure , inter
preté
La belle Enigme de la Pie ,
Il donne ce nom par mépris ,.
En badinant dans fes écrits ,
Aux plus pieux de nos faints Peres,
Et cet Afne presomptueux
Qui ne veut point ouvrir les yeux,
Croit avoir bien plus de lumieres
Que tous nos grands Docteurs , vou
lant eftre trompé ,
Ccij
308
Extraordinaire
1
Puifqu'il veut toujours eftre autant
préoccupé.
Endurcy Proteftant , aveugle volon
taire,
Vous ne ferez jamais , comme il faut,
Méclaircy ,
Ne voulant point de luminaire ,
Vous ferez toûjours obfcurcy .
Cependant vous criez , Ecriture , Ecriture
,
Et vous ne croyez point qu'elle eft
fouvent obfcure ,
Ecoutez cette verité ;
Chez trois Docteurs fçavans de differente
Secte ,
Differemment on interprete
Un Paffage qui femble avoir de la
clarté ,
Mefme ponr un Article à falut neceffaire
,
Par là ne voit- on pas qu'elle n'eft pas
fi claire,
Il la faut donc interpreter.
Mais fera ce Calvin , on l'Apoftat
Luther?
du Mercure Galant.
309
Preferer leur intelligence
A celle de nos plus grands Saints,
Seroit la plus haute imprudence
Que puiffent avoir les humains.
GIGES , du Havre.
LA
XXI.
A feconde Enigme du mois
M'a fait refver, Mercure , & je l'ay
bien cherchée ,
Ma foy j'en ay mis bas mon Surtout
bien des fois ,
Pnifque vous avez dit qu'elle s'y voit
cachée ,
Mais aprés m'eftre dépouillé ,
Et m'avoir tellement fouillé
Que j'en perdois la tramontane ,
Contre moy-mefme enfin je me suis emporté
,
Le fuis ce que je cherche , ay-je dit, c'eft
un Afne ,
Et n'est- ce pas la verité ?
Le mefme
310
Extraordinaire
XXI.
St. Margotfaifoit moins de bruit
Et que fa langue plus difcrette
Imitaft du moins la Chouette
Qu'on n'entend que durant la nuit..
Peut- eftre bien que noftre peine
A chercherfon nomferoit vaine ,
Mais tant qu'ellefe cachera
Enfaisant unfi beaux ramage ;
Chacun en l'écoutant dira ,
Margot jafe dans cette Cage.
Mademoiſelle Quia de l'Ifle .
XXII.
H Dieu ! la plaiſante avanture,
Qu'un Rouffinfoit dans le Mercure
!
Ilfaut affeurement que de tous les Rouffins
Et les plus beaux & les plusfins ,
Celuy-cy foit le plus infigne ,
Et qu'il defcende en droite ligne
du Mercure Galant.
De l' Aneffe du Teſtament ,
Qui baranguoit fi do &tement ;
Ou de l'Afne que nous propoſe
Afpule en fa Metamphycofe ;
Ou de quelqu'autre fait , fur un moule
nouveau >
Car enfin quoique l'on nous die
Un Afne qui fe trouve en un Pays fi
beau .
Et
Ne peut pas venir d'Arcadie.
M
L'Abbé Car , du Pont de Bois ,
XXIII.
Ercure , je le dis tout net ,
Je n'approuve point ton caquet 3-
Cela paffe la raillerie ,
t pour un Dieu , c'eſt eftre peu difcret ,
Que de jazer comme une Pie.
C. Hutuge d'Orleans , demeurant à
Mets.
312
Extraordinaire
XXIV .
Ertaine Pie en nos quartiers
Logeoit dans une Braſſerie , CE
Elle voulut chanter un jour par raillerie
Que la Biere eftoit aigre , & quatre jours
entiers
Elle eut le mefme chant › encore que fa
Maistreffe
Luy deffendit fans ceffe ,
Et priftfoin de la menacer
Afin de la faire ceffer ;
Jusqu'à ce qu'eftant irritée ,
Elle prit Dame Pie & luy dit , effrontée
Je vous entendray donc en tout temps
biller ,
Et pour faire tort à ma Biere
Vous ferez la journée entiere ,
ba
A dire qu'elle eft aigre, & hant le piail
ier ,
Ab ma foy vous ferez baignée
Et tout du long de l'échignée
Afin de chaftier voftre obftination ,
Av
du Mercure Galant.
313
promptement , fucceda l'action,
Si bien donc que la Dame Pie
Au dire
Se voit tellement étourdie
Lors qu'on la retira de l'eau
Qu'eftant prefque defefperée ,
Elle s'alla cacher derriere un Efcabean
Sans courir à la picorée ;
Plus de deux jours après elle ne difoit rien
Fufqu'à ce qu'elle vift un Chien
Entrer dans la Maiſon mouillé jusqu'à
la tefte ;
Elle s'approcha lors de cette pauvre Befte
Et luy dit à l'oreille , as- tu dis comme
moy,
Que la Biere eftoit aigre ? & dis , eft ce
pourquoy
L'on te voit mouillé de la forte ?
Le Chien qui ne pouvoit parler
Voulutfur le champ s'en aller ,
Gagnant le cofté de la porte ,
Ou Dame Pie ayant efté ,
Elle appercent de ce cofte ,
Un Afne venant de Campagne ,
Maispluscrotté qu'un Chat d'Espagne :
Q. d'Octobre 1685.
Dd
314
Extraordinaire
Elle luy fit alors la mefme question ;
Il ne luy répondit que par une mufique
Qui porta dans fon coeur une terreur panique
,
Tant elle en eut d'émotion ;
Si bien que retournant dans fa pauvre
Cabane
Aprés avoir quitté le Chien & l'Af
ne ,
De peur d'eftre baignée encore une autre
fois
Elle n'employa plus fa voix
A fe divertir fur la Biere ,
Mais
par de petites Chansons
Qu'elle mettoit fur divers tons ,
Elle paffoit fon temps & ſe donnoit carriere.
La petite Aflemblée A, du Havre.
X X V.
TRouverlefens de l'une & l'autre
Enigme
Que le Mercure en Novembrefournit?
du
Mercure Galant. 315
Ce n'est pas tout à fait trouver la Pie an
nid ,
Pour pretendre eftre habile , intelligent ,
fublime.
ni
Car pour en parler franchement
( Sans que pourtant perſonne je condamne.
)
pour les deviner befite un seul moment
Doit à bon droit paffer pour Afne.
T
Le Petit Baptifte Frere
du Petit Colin .
XXVI.
Oy qui caufe comme une Pie
Qui m'as par ton caquet fifouvent divertie
,
N'en rougis point , Colin , & parle nous
François ,
Les Enigmes du dernier mois
Rendirent ta Mufe étourdie ,
Tu tefrotas le front , tu te rongeas les
doigts,
Dd ij
316
Extraordinaire
Etta vivacité nous parut aux abois.
Oh!fi tu nous pouvois encore à cette fois
D'un pareil embarras donner la Comedie
,
Nous te ferions paffer tout d'une voix
Pour un Rofignol d'Arcadie.
V
La Favorite du petit Colin.
XXVII.
Ous qui nous faites part des Tréſors
du Parnaffe ,
Qui des Auteurs naiſſans , rendez les
noms fameux ,
Mercure , avez- vous bonne grace,
De confondre aujourd'huy pefle-meſle an
vec eux
Des plus vils Animaux l'excrement &
la craffe?
Pour une Pie encore paſſe ;
Son blanc de laict , fon noir de Iéez ,
De l'enere & dupapier s'emblent les vrais
modelles ,
Avec les plumes de fes aifles :
du Mercure Galant. 317
Voila , pour mettre au jour mille pieces
nouvelles ,
Un affortiment fait exprés.
De plus elle a l'humeur hagarde ,
L'air éventé , la langue babillarde.
Elle repete fi fouvent
Ce qu'elle fçait qu'elle en est ennuyeuse.
Ón void regner en maint Sçavant
Cette demangeaifon facheufe.
Ie vous pardonne donc la Pie encore un
coup :
Mais pour l'Afne , on ne s'en peut
taire ,
Ce vilain mot vous fait une terrible affaire
,
Et , fans compter Colin , j'en vois icy
beaucoup ,
Qui ne le fçauroient croire expofe fans
myftere.
De fa maligne intention
Tous les Compofeurs font en tranfe
Le plus prefomptueux repaffe en la ba
lance
Tout ce qu'il a produit de mauvais ou
de bon.
318 Extraordinaire
Bref, il en eft fi peu que ce terme n'offenfe
,
Que du plus haut huppé jufqu'au moindre
avorton ,
Nul n'eft fi feur de fon bafton,
Qu'il ne fonge à fa conscience.
Le Rival du petit Colin .
Mademoiselle de Rivarennes de la
Chaftre en Berry a expliqué la premiere.
Enigme dans fon vray fens ,
ainfi que Mrs le Baron de l'Eftang;
du Buiffon , Leger de la Verbiffonne
, d'Orgeval de Chartres , Momen,
d'Ax ; du Fey le Sage de Falaife ;
Toupet de la Rue des vicilles Eftuves;
le Chantre endurant ; le Perfeverant
Houdanois ; les petits Fils Paffez
l'ancien Maistre des Philiftins ; la
Belle brune de Noiret d'Amiens ; la
fidelle Epoufe d'Orleans , & l'obligeante
Manette du mefme lieu.
La feconde a esté expliquée par
du Mercure Galant.
319
Mrs l'Abbé Pernuit, premier Chantre
de Saint Etienne ; Prevost ; Darnetal
; de la Haye le jeune de Falaiſe ;
Bugnet de la Rue Saint Severin ;
Feanfon Sr de Berné , Promoteur à
Troye ; l'Abbé de Belay ; Talon de
Nevers Longault de la Rue des
Cordiers ; Manfais de Ville- Tuifvess
De Villemont de Paris ; L'Abbé Car
du Pont de Bois ; Le Senechal de
Morlaix ; L'Infenfible de Traverfais;
Le Brave de Saint Brice ; Le fa
meux Quingault ; L'Habitant de la
Virginie ; L'adorateur d'une beauté
cruelle Le Mercure Galant des Re
fultats du Confeil de la Compagnie
det Quatorze d'Orleans ; Le Politi
que mal heureux Les deux Frere s
Unis du Faux- bourg Saint Lacques ;
C. A. Romain ; L'ortholan de la Rug
du Séjour ; & par Mademoiſelle F
Q. d'Octobre 1685. Ee
j
320 Extraordinaire.
i
Y. Veuve de Mr de la M. Bellenger
de Falaife , & la Bien-faifante bru
nette de la Croix rouge d'Orleans.
Ceux qui ont trouvé le vrayfens
de toutes les deux Enigmes font Mrs
P. Carrier de Rouën ; M. Loron
d'Ingré d'Orleans ; René Haubin de
la Rue Trouffevache ; L'Abbé d'Acon
d'Amiens ; De la Lande Controlleur
des Poftes de Provence ; Le Prefident
Estienne de Senlis ; Le Chevalier
Girault de Tours ; Brillon
Le Chevalier Baret ; Le Praticien de
la Ruë de la Harpe ; Boiftel de Saint
Romain ; Dumefnil ; Radigues ; Pen
tel le Fils , de la Ruë Saint Denis ; La
petite Affemblée de Senlis ; De Bazon
gers de Grazay Avocaten Parlement;
De Boiffec ; Deffablons d'Aumont de
Senlis ; Mefdemoiffelles de Bourneuf
de Rennes ; De la Chuprois de Troyes
du Mercure Galant. 32
Catin Hodeau ; Toinon de la Rouës
Elifabeth Angelique Ferret de
Vallencourt ; Ponyer Tuteur des enfans
trouvez de la Rue Saint Denis ;
Le Berger Nicaife de verfailles ;
Hyacinthe Ravechet ; Gillotin Bachelier
; L'Amant fidelle de l'aymable
Indifpofée du Quay de la Megif
ferie ; Le Neveu de l'aymable Madelon
du Palais ; Le jeune Ecclefiafti
que de Rouen ; L'ajmé du coin de la
Rue des trois Mores ; Le Voifin de
Image Saint Louis ; Les Thiangeaux
& les Baclos ; L'Indifferent
de la Rue Saint Severin ; Le bon Pi
card ; L'amant de la fimpleffe ; La
Belle Cleron dAmiens ; La charmante
Manon de Paix proche les Andetis
Sapho de Saint Landry ; La
grande Anachorettes La Belle Angelique
La Princeffe Pati Pata de
322
Extraordinaire
Diane de la Foreft d'Alcleon ; La
petite Compagnie de Neufville proche
Orleans ; La plus fpirituelle du
Temps ; & la petite Femme du bel
Ange d'Arnouville , du Marais dis
Temple.
QUESTIONS A DECIDER.
Souha
I.
I un Amant doit plûtoft
fouhaiter de mourir éloigné
, qu'en prefence de fa Maîtreffe.
I I.
la
D'où vient qu'on voit que
plufpart des laides Femmes ont
plus'd'efprit que les Belles.
III.
Pourquoy on rend plus d'honpeur
aux Gens Mariez qu'à
ceux qui ne le font pas.
>
Je fuis , Madame , Voſtre , &c.
A Paris ce 15. Janvier 1686.
LYON
#1883*
Ex のini
RP. Claudframe Monestier
For.Jesse
EXTRAORDINAIRE
DU
MERCURE
GALAN T.
807157
QUARTIER D'OCTOBRE 1685.
Callag. Lugd, S. Trinit
TOME XXXII.
foc.Jesu Cat. Insc,
LYON
Imprimé à Paris ; Et fe ven #
1893
*
A
LYON ,
Chez T. AMAULRY , Rue Merciere ,
au Mercure Galant.
M. DC. LXXXVI.
AVEC PRIVILEGE DU ROY. ↑
O
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on
le vendra , auffi -bien que l'Extraordinaire
, Trente fols relié en Veau,
& Vingt-cinq fols en Parchemin.
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE, au Palais , dans la
Salle des Merciers, à la Juftice .
Chez la Veuve C. BLAGEART , Court-
Neuve du Palais , AU DAUPHIN ,
Et T. GIRARD , au Palais , dans la Grande
Salle , à l'Enyie .
M. DC. LXXXVI.
AVEC PRIVILEGE DV ROI.
EXTRAORDINAIRE
DU MERCURE
GALAN TEYON
QUARTIER D'OCTOBRE 185.
ΤΟΜΕ ΧΧΧΙΙ.
OICT, Madame , un nouveau
Recueil des Ouvrages
du
Public.Pefpere que vous
n'en ferez pas moins fale
tisfaite que vous l'avez esté de tous les
autres. Du moins je fuis affeuré que
commencement vous en plaira , puis
Q. d'Octobre 1685.
A
2 Extraordinaire
qu'il regarde le Roy , & que
l'admira
tion que vous avez pour cet Augufte Momarque
vous intereffe , particulierement
dans toutes les chofes qui touchent ſa
gloire. Un fort habile homme afait une
Paraphrafe deplufieurs Verfets de Pfeaumes
qu'il a appliquez aux continuels miracles
qui rendentfameux l'heureux Siecle
où nous vivons ; & ces differens ver
fets compofent une espece de Cantique ,
qui a efté extremément aprouvé de quantité
de perfonnes d'un gouft fin & délicat.
Vous n'aurez pas de peine à connoistre en
le lifant , que l'Autheur agrand accés au
Parnaffe , & quele tour aisé qu'il donne
à fes Vers , vient d'un long commerce
qu'il s'eft fait avec les Muſes.
du Mercure Galant.
SSSS SSS SS255522
PARAPHRASE
DUNCANTIQUE
POUR LE ROY.
Magnus Dominus & laudabilis nimis ,
& magnitudinis ejus non eft finis,
Pfalm. 144.
Qui
Vil eft loüable ! qu'il eft grand !
Sujetsfortunez d'un tel Maistre,
Rendez graces au Ciel de vous avoirfait
naiftre
Sous un regne fi doux,fi calme,fipuiffant.
Le moyen d'exprimerfa grandeur infinie?
Ce Monarque s'éleve aux honneurs immortels
Et le moindre jour de ſa vie
N'a - t- ilpas merité l'Encens & les Austels?
A ij
Extraordinaire
Venite & videte opera Domini , quæ
pofuit prodigiafuper terram . Pfal. 45.
Accourez de tout l'Univers ,
Venez, peuples ! venez vous-mefme vous
inftruire
De tant de prodiges divers ;
Nous ne ceffons de les écrire ,
Mais ny nos Chanfons ny nos Vers,
Ny nos mélodieux Concerts
A ce vafte deffein ne peuvent pas fufa
fire .
Conturbatæ funt gentes , & inclinata
funt regna.
Toutes les Nations du Monde
Tremblent au nom de ce Heros .
Ignorent-elles fes travaux ?
Ils ont remply la Terre &l'Onde.
Les Trônes les mieux affermis
Dont on vante la gloire immenfe ,
Chancelent s'ils nefontfoumis
A cette fupreme puiſſance.
En vain voftre air imperieux
du Mercure Galant.
Vous enchante , Grands de la terre ,
Devant ce Heros glorieux ,
Ne baifferez- vous pas toûjours , foit paix
ou guerre ,
Ne baifferez- vous pas les yeux ?
Dedit vocem fuam & mota eft terra,
Comme fes actions font autant de Miracles
,
Toutes fes paroles auffi
Ne font-elles pas des Oracles ?
D'un bout du Monde à l'autre on les écom
te ainfi ,
De cet air fouverain dontfa bouche
nonce ,
Eft-il rien de grand deformais
prae
Que cette bouche ne l'anonce ?
Un mot, tout est en guerre, un mot, tout ef
enpaix.
Fundamenta Montium conturbata funt,
quoniam iratus eft eis . Pfal. 17.
Sa met-il en conreux pour punir les con
pables,
J
A iij
6 Extraordinaire
Rien ne les fçauroit garantir s
Et quand la foudre doit partir,
Ses coups font moins inévitables .
Retraites de ces orgueilleux
Dont on a puny l'infolence ,
Boulevars & Rocs fourcilleux ,
Vous en fumez encor , tremblez fous la
puiſſance
D'un Monarque qui peut faire , fur qui
l'offense ,
Pleuvoir des deluges defeux.
Orietur in diebus ejus juftitia & abun
dantia pacis. Pfal. 70.
Qu'il récompenfe ou qu'il puniffe
Selon que l'on a merité ,
N'est-ce pas toujours fa Fuftice
Qui conduit fes faveurs, on fa ſeverité ?
Cette augufteJuftice au miieu des alarmes
De cent Peuples qu'il voit , & tremblans
& Soumis ,
Luy fait mefme quitter les armes ,
Et la paix a pour luy des charmes,"
Quifont la feureté de tous fes . Ennemis.
du Mercure Galant.
7
Memoriam fecit mirabilium fuorum.
Pfal. 110.
Monumens eternels de fa magnificence,
Que ce Monarque éleve à nos yeux aujourd'huy,
Vous durerez toujours témoins defapuif
fance,
Vous parlerez toujours de luy.
Chef- d'oeuvres où les Arts ont dompté
la
nature
Onfe perd à vous voir , grands & riches
Palais !
Vous avez épuisé toute l'Architecture ,
Mais de ce Conquerant , la hauteur fans
mesure,
Vous ne l'égalerez jamais.
Et factus eft in pace locus ejus.
Le comble enfin de fa grandeur ,
C'est que toûjours calme & tranquile
Nul indigne transport ne foûleve fon
coeur ,
Luy feul fait tout mouvoir , & demeure
immobile ,
A iiij
8 Extraordinaire
Ilsont beau chaque jour , ils ont beau redoubler
Ces foins dont le poids nous étonne
Si leur foule l'environne
Elle ne le peut troubler.
Præ fulgore in confpectu ejus nubes
tranfierunt. Pfal. 17 .
En vain pour obscurcir fa brillante carriere
De groffieres vapeurs s'élevent dans les
airs ;
Pour peu qu'il les regarde elles ne durent
guere ,
Et malgré leurs efforts volages & di
vers ,
Toujours de la mefme maniere
Il brera dans l'Univers.
Magna opera Domini , exquifita in omnes
voluntates ejus . Pfal. 110 .
Tout ce qu'il fait tient du prodige ,
Et ce que l'on croyoit impoffible autre
fois ,
du Mercure Galant.
Eft aife quand il le dirige .
Rien ne peut ébranler la force de fes
Loix ,
Famais foumiffion, jamais ne fut fi grande
Dés qu'il marque fa volonté
De quelque paffion que l'on foit agité ,
Tout obeit quand il commande.
Laudatio ejus manet in fæculum fæculi.
Pfal. 110.
Et comme à remonter dans les Siecles
paffez,
Rien n'eft comparable à fa gloire .
Il nous eft bien permis de croire
Que les beaux traits de fon Hiftoire
Ne feront jamais effacez.
Heros, quel'avenir doit encorfaire naître.
Dans ce Heros que nous chantons
Vous revererez voftre Maiftre ,
Imitant par vos voix nos accens & nos
tons.
Vous celebrerez fa loüange ,
Yous battrez comme nous incessammens
des mains
10 Extraordinaire
Sans qu'il naiffe ramais Heros chez les
huma ,
Qui vous faffe prendre le change .
Et tronus ejus ficut So ' . Pfal. 88.
La gloire de fon regne & fes travaux
divers ,
Le charme & l'horneur de l'Hiftoire
Montrent fon Trône à l'Univers,
Comme le centre de la gloire.
Que le Soleil au haut des Cieux
Pour répandre par tout l'éclat de la lumiere
,
Roule dans fa vafte carriere ,
S'il fait plus de chemin , il ne brille pas
mieux .
Afferte Domino gloriam & honorem
Affemblez tous les ornemens
Qui peuvent enrichirfa Couronne écla
tante ;
Mais le Monde entier mefme a- t- il de
diamans
Une quantité fuffifante
du Mercure Galant.
Pour la former affez brillante ?
Sit gloria Domini in fæculum. Pfal 103 .
Que fa gloire à jamais icy-has reverie
Paffant de Siecle en Siecle à nos derniers
Neveux ,
Dans la gloire des Bienheureux
Aille confondre fa durée.
Les Vers qui fuivent font de M. le
Clerc de l'Academie Françoife ; ils
furentprefentez à Me le Duc & à Madame
la Ducheffe de Richelieu, le jour
que cette Ducheffefit fon Entrée dans
la Ville qui portefon nom . Ie vous en
ay envoyé une Relation tres ample dans
Pune de mes Lettres ordinaires..
Sa
12 Extraordinaire
52:5252 5252-525252
LA NYMPHE
DE RICHELIEU
A MONSIEUR LE DUC ,
& à Madame la Ducheffe
de Richelieu .
DigneHeritier &Armand , & da
tous tes yeux ,
Depuis que noftre Grand Monarque
Pour t'approcher de luy te fit quitter ces
lieux ,
Tous nos jours furent ennuyeux
Et de noftre langueur tout y portoit la
marque :
Ces Promenoirs charmans , ce fuperba
Palais ,
Où l'Art a feme tant d'attraits ,
N'eftoient plus qu'une affreuse & vafte
folitude,
du
Mercure Galant. 13
L'horreur regnoit dans nos Boccages
verds,
Le Printemps le plus doux n'avoit rien
que de rude ,
Et l'Autonne & l'Efté n'eftoient que des
Hyvers. $12
Que Pay versé de pleurs , & poußé de
Soupirs
Durant une fi longue abfence !
Enfin le Ciel propice exauce nos defirs
Tu nous ramenes les plaifirs ,
Noftre felicité paffe noftre esperance ;
Ton illuftre Moitié , l'Ornement de la
Cour ,
Le digne choix de ton Amour
Fait briller dans ces lieux fes vertus &
fes charmes;
On voit les fleurs y naiftre fous fespas,
Elle y répand la joye , elle en bannit les
larmes ,
Et les remplit par tout de graces
d'appas.
ទ
&
Voy tes heureux Vaſſaux venir de tous
coftez
८
14
Extraordinaire
En foule pour luy rendre hommage :
Voy que de fa douceur leurs coeursfont
enchantez ;
Voy leurs yeux fur elle arreftez:
Voy la joye & Amour peintes fur leur
viſage ;
Voy prefs à vous fervir leurs Bataillons
armez ,
Et par vos regards animez
Au milieu de laPaix reprefenter la guerre.
Ah! s'il falloit combattre leur
pour
Roy ,
Tu les verrois te fuivre aux deux bouts
de la Terre,
Pour feconder ten zele , & fignaler leur
foy.
Couple chery du Ciel, joüiffez pleinement
Du fort de vos belles années ,
C'est pour vous que fut fait ce Palais fi
Et
charmant ,
par les foins du grand Armand ,
Ces richeffes fans prix vous furent deſtinées
:
(
du Mercure Galant .
15 .
Tout rit à vostre abord , tout y devient
plus beau,
Tout y prend un éclat nouveau,
Nos Bois en font plus gais, nos fardins
refleuriffent,
De nos Vergers les ruiffeaux font plus
clairs ,
Avec plus de vigueur nos Fontaines
jaliffent,
Et d'un plus noble effort s'élancent
dans les airs .
Ces reftes précieux de la rigueur des ans ,
Qui n'en ofa faire fa proye,
Ces Heres , ces faux Dieux dans le
marbre vivans,
Si cheris des Maistres fçavans ,
D'un langage muet vous expriment
leur joye.
Vous avez rendu l'ame à ces fiers
baftimens ,
A ces pompeux appartemens,
A ces riches lambris qui me fem bloient
fi fombres,
3
16 Extraordinaire
Sur l'Orifon l'Aftre de la clarté
Ainfi des triftes nuits vient diffiper
les ombres ,
Et rend à l'Univers fa premiere beauté.
W
Que de plaifirs font joints au plaifir
de vous voir !
La douceur n'en eft point bornée.
Quel prefage flateur , quel favorable
espoir
Ne pouvons - nous pas concevoir
De ce Fruit fi charmant né de vostre
Hymenée ?
Ce tendre & cher Objet , ce jeune
Aftre naiffant,
De qui le regard innocent
Semble déja des coeurs méditer la conqueßte
,
D'un Fils illuftre, est le gage a
feuré,
D'un Fils qui de lauriers couronnera
fa tefte ,
D'un Fils tel qu'il le faut , tel qu'il
eft defiré.
du Mercure Galant.
17
3
Sous ces toits fortunez , fous ce noble
climat,
Nâquit Armand, qui par fes veilles
De tous nos Ennemis fit triompher l'Etat
,
Mais qui de noftre Potentat
Euft eu peine à prévoir les divines
merveilles.
Son Ombre vous demande encor um
Succeffeur,
De qui l'efprit , de qui le coeur
Soutiennent vostre nom , & remplif
Sent l'Hiftoire ,
Palais augufte , admirable Sejour,
Quelle douceur pour nous , quel bon
heur , quelle gloire,
Si ce Heros pouvoit recevoir. le
jour!
25
2. d'Octobre 1685.
B
18 Extraordinaire
PRIX REMPORTE
Par Louis LE GRAND ,
fur tous les Heros de l'Antiquité.
LA
A Victoire ayant fait connoiftre
en une Affemblée
des Dieux , qu'elle vouloit recompenfer
celuy de tous les He.
ros qui fe feroit le plus fignalé
par fes belles actions , en luy donpant
un prix qui puft égaler fon
merire , les Dieux furent tres
contens de cette propofition , &
Jupiter s'offrit mefme de donner
ce prix. Il députa Mercure pour
annoncer de fa part à tous ceux
qui pouroient y pretendre , qu'ils
euffent à fe trouver dans le Temdu
Mercure Galant. 19
ple de la Victoire , où l'on devoit
décider du merite de chaque
Heros en particulier , & recompenfer
celuy qui en en feroit
jugé le plus digne . Dés que
Mercure eut receu cét ordre , il
alla avertir tous les Conquerans
de venir recevoir la recompenſe
de leurs travaux. Chacun d'eux
fe trouva le plûtoft qu'il pût dans
ce Champ d'honneur , & mefme
ils furent fi ponctuels à executer
l'ordre qui leur avoit eſté donné,
qu'ils fe rendirent tous au mefme
temps à la porte du Temple
de la Victoire . Hercule , Achilles
, Céfar , Annibal , Alexandre
, Scipion , Pyrrus , Hector ,
& quantité d'autres attendoient
les ordres de cette grande Déef
fe pour entrer , lors qu'elle leur
Bij
20 Extraordinaire
1
vint ouvrir la porte de fon Temple.
D'abord Hercule voulut
paffer devant les autres , difant
qu'il avoit terraffé des Monftres,
& vaincu l'Hydre , & que quand
bien mefme il n'auroit pas receu
de fi grands avantages par fes
Conqueftes , le feul titre de Fils
de Jupiter luy fuffifoit pour eftre
preferé à tous les autres Conquerans.
Alexandre enfuite prit
la parole , difant qu'il ne devoit
pas eftre moins confideré , ayant
vaincu prefque tout l'Univers
& furmonté avec une poignée de
gens , les Armées les plus nombreuſes
; que s'il eftoit permis de
fe prevaloir de fa Naiffance , il
pouvoit fe vanter d'eſtre Fils de
Jupiter Hammon. Achilles difoit
qu'il ne fe glorifioit point d'eftre
du Mercure Galant. 21
Fils de la Deeffe Thetis , qui avoit
eu l'honneur d'eftre aymée
de Jupiter , que les marques glorieufes
qu'il avoit données de fon
courage , fur tout à la Guerre de
Troye , eftoient capables de le
faire diftinguer des plus Illuftres
Conquerans . Céfar tiroit fon
origine du Vaillant Enée , Fils .
de la Déeffe d'Amour , & diſoit
que Venus eftant Fille de Jupiter,
il avoit quelque raifon de fe
vanter d'eftre defcendu de Jupiter
; mais que la Naiffance , quel
que illuftre qu'elle pût eftre ,
eftoit un foible avantage fi elle
n'eftoit foûtenuë par un merite
particulier , & que s'eftant acquis
un renom immortel par fes Con .
queftes , il ne devoit point paffcr
aprés les autres. Scipion , An22
Extraordinaire
nibal , Hector & Pyrrus , relevoient
autant qu'il leur eftoit
poffible l'éclat de leur Naiffance
, & chacun d'eux fe glorifioit
d'avoir donné des preuves extraordinaires
de fa valeur. Sur
ces entrefaites la Victoire qui
avoit écouté toute leur difpute ,
& qui voyoit bien qu'elle pourroit
durer encore long - temps ,
les fit entrer , & aprés les avoir
mis chacun en leur place , elle
alla prendre la frenne en un lieu
plus élevé . Le Temple de la
Victoire eftoit un Edifice qui
devoit à bon droit paffer pour
un miracle de l'Art . Il eftoit
porté fur des Colomnes de Mar.
bre blanc , & les voûtes eftoient
enrichies de diverfes Hiftoires
repreſentées au naturel. On y
du Mercure Galant. 23
voyoit un grand nombre d'Autels
richement ornez & bien
qu'il n'y euft pas beaucoup de
Cierges allumez , l'éclat de l'or
& des pierreries y eftoit fi grand,
que le jour y euft paru à minuit .
C'eftoit unfpectacle affez agrea
ble pour les Conquerans que la
Victoire avoit fait entrer . De
quelque cofté qu'ils rournaffent
la veuë , ils trouvoient toujours
de quoy admirer mais l'objet
qui leur parut le plus digne d'admiration
, fut un Heros qui eftoit
aux coftez de la Victoire , qui
égaloit par fa bonne mine le plus
grand des Dieux , & ce qu'il y eut
de plus remarquable , c'eft que
ces grands Capitaines qui ne fon.
geoient auparavant qu'à contefter
ensemble à qui auroit la
;
24
Extraordinaire
préeminence , femblerent ſe reü.
nir tout à coup pour admirer un
fi grand Heros . Ils confeffoient
tous qu'ils n'avoient jamais rien
vû de plus beau que cét Invincible
( car c'eftoit le nom qu'ils
luy donnoient ) jugeant mefme
à fon port qu'il avoit fait des actions
furprenantes . Ils fe difoient
les uns aux autres que fon air n'é-
*toit pas d'un Mortel , & que fa
feule Majefté le mettoit au rang
des Dieux , mais ils en furent encore
bien plus perfuadez lors
qu'ils apprirent que c'eftoit
LOUIS LE GRAND ; qu'il eftoit
aux coſtez de la Victoire , parce
qu'elle & luy eſtoient infeparables
; que fes Victoires avoient
commencé avec fa Naiffance ,
& que vaincre & combattre n'é
toit
du Mercure Galant. 25
toit pour luy qu'une mefme chole
; que tout eftoit illuftre en
luy , & que s'il fe faifoit diftinguer
par la valeur , il n'en faifoit
pas moins par fes autres excellentes
qualitez , que fa Juſtice &
fa Prudence eftoient fans égales ;
que fes Bienfaits envers fes Sujets
auffi bien que fes Conquêtés
, n'avoient point de bornes ,
& qu'au milieu des plus ardentes
Guerres il ne laiffoit pas
de faire goûter à fes Peuples la
mefme douceur & les mefmes
délices que dans la plus grande
Paix , qu'enfin Lours eftoit le
modele des perfections ; qu'il étoit
Incomparable , Bon Magnanime
, Jufte ,Victorieux , toûjours
aimable , & toûjours aimé.
Tous ces Conquerans en
Q. d'Octobre 1685. C
>
26 Extraordinaire
tendant tant de merveilles de
s'ils
Loüis , jugeoient bieǹ que
avoient quelques pretentions au
Prix dont il s'agiffoit , il falloit
neceffairement les ceder à ce
Grand Monarque , qui en eftoit
d'autant plus digne , que la moindre
de fes Vertus furpaffoit de
beaucoup celles des plus fameux
Heros de l'Antiquité. Cependant
ils eftoient encore en balance
s'ils devoient luy difputer
le prix , lors que la Victoire leur
prefenta un Livre où eftoient
contenuës les actions heroïques
de cét illuftre Conquerant. Ce
fut pour lors que ces grands Capitaines
qui avoient toûjours efté
intrepides au milieu des plus
grands Combats , perdirent entierement
courage . Il eft impof
du Mercure Galant.
27
fible de dire l'effet que la lecture
des Conqueftes de Loüis
produifit dans leur efprit ; car
voyant que leur eſperance eftoit
perdue fans refource , les uns pâlirent
les autres baifferent la
tefte. On dit mefme que Céfar
fçachant que les Gaulois avoient
produit en la Perfonne de Louis
un fecond Mars pour la valeur ,
fe repentit de n'avoir pas détruit
toute leur race aprés qu'il les eut
défaits, Hercule ne put s'empefcher
de s'abandonner aux
plaintes , de ce qu'ayant terraffé
les Monftres , & remply toute
la Terre du bruit de fes furprenans
Exploits , il eftoit obligé
de ceder à un plus grand Con.
querant que luy . Achille fe montra
plus fenfible à la Gloire qu'à
Cij
28 Extraordinaire
l'Amour , car il témoigna en cette
occafion plus de colere , que
lors qu'Agamemnon luy ravit fa
belle Efclave . Pour les autres , ils
firent affez connoiſtre par leur
reffentiment la paffion qu'ils avoient
pour la gloire & pour
l'honneur. Mais quoy que cette
journée euft caufé beaucoup d'amertume
à ces grands courages ,
& que l'ambition ne leur duft
pas permettre de vouloir trop
de bien à un Vainqueur qui leur
enlevoit le prix par l'excellence
de fon merite , cependant com.
me fi l'admiration des vertus de
Louis les euft enlevez à leur
propre ambition , ils confefferent
qu'ils n'avoient point de regret
que la valeur fuft couronnée en
Louis LE GRAND . Hercule dit
du Mercure Galant. 29
tout haut que quelques honneurs
que l'on puft rendre à ce genereux
Monarque , ils eftoient bien
au deffous de fon merite . Achil
le ne fit point de difficulté d'avouer
que l'on ne pouvoit trop.
admirer un Prince qui avoit plus
fait en un an que les Heros les
plus illuftres én toute leur vie .
Pour Alexandre , ilfe contenta
de dire , que l'on voyoit briller
en Louis une Majeſté toute divine
; mais Annibal qui s'eftoit
vanté d'eftre le premier Homme
du monde , fut contraint de
confeffer , que la veritable gloire
n'eftoit deuë qu'à Louis , &
que c'eftoit eftre injufte que de
la luy vouloir difputer. La Victoi
re ayant remarqué auparavant
l'étonnement
que le feul afpect
C iij
30
Extraordinaire
de Loüis avoit fait naiftre dans
l'esprit de tous ces grands Capitaines,
& que fans avoir rien appris
de fes glorieux Exploits ; ils l'avoient
admiré comme uneDivini
té , & reconnoiffant de plus par
leurs dernieres paroles , que bien
loin de luy contefter une recompenfe
qu'il meritoit fans contredit,
ils avoüoient ingenument l'inégalité
d'avantages quife rencon
troient entre eux & un Prince fi
accomply , elle pria Jupiter de
luy envoyer le prix deſtiné pour
le plus illuftre de tous les Conquerans.
Jupiter envoya une
Couronne d'or par Mercure , qui
la porta à laVictoire,& fe fervit de
toute fon éloquence pour louer
l'invincible Monarque des François
car aprés avoir parle de fa.
du Mercure Galant. 31
valeur , de fa clemence , & de fon
amour pour les beaux Arts dont
il fe rendoit le Protecteur par
Feftime & les liberalitez , dontil
honoroit ceux qui y excelloient,
il s'arrefta fur fa bonté & fur fa
juſtice envers fes Sujets , qui bien
loin de fatiguer. Jupiter par
leurs
frequentes fupplications , comme
ils avoient fait dans les fiecles
precedens , ne luy adreffoient
plus que des Voeux , des Sacrifices
, & des actions de grace , en
reconnoiffance des faveurs dont
il les avoit comblez en leur don
nant un Monarque auffi aimable
, & auffi jufte que Lou 15.
De fi beaux Eloges partant d'une
bouche auffi éloquente que celle
de Mercure , n'auroient pas déplu
à tant de Conquerans , s'ils n'euf
C iiij
32
Extraordinaire
fent efté parties intereffées dans
cette affaire , & fi l'on en veut
croire la Renommée , ils interompirent
Mercure pour ſe plaindre
de la Victoire , qui fçachant
bien que Loüis les avoit ſurpaſfez
, tant par fa valeur que par
fon merite , & pouvant leur é
pargner la douleur de le voir
Couronner en leur prefence ,
n'avoit pas laiffé de les mander
pour venir recevoir la recompenfe
de leurs travaux. La Victoire
auroit bien pú fe paſſer de répondre
à leurs plaintes , mais
comme elle eftoit fage & prudente
, & qu'elle reconnoiffoit
bien que ce feroit accroitre leur
douleur que de ne pas faire femblant
de les entendre , elle leur
répondit mais avec affez de
du Mercure Galant .
33
fierté , que toute la Terre eftanc
informée des Conqueftes de
LOUIS LE GRAND , auffi bien
que du premier rang qu'il tenoit
par deffus tous les Conquerans
qui l'avoient devancé , il eftoit
bien jufte qu'ils appriffent à leur
tour à le tefpecter. En falloit-il
davantage pour défoler ces
Grands Capitaines ? Recevoir une
telle réponſe de la Victoire , qui
les avoit favorifez en tant d'oc.
cafions , c'eftoit à la verité une
rude atteinte , mais voir encore
pour comble de malheur couronner
leur Vainqueur par la
mefme Victoire , l'on peut dire .
que ce fut un coup de foudre
pour ces grands. courages , car
bien qu'ils euffent auparavant
cedé à Louis ce qu'ils ne luy
34
Extraordinaire
pouvoient difputer qu'à leur comfufion
, il eft aifé de juger que
ce fut plûtoft par contrainte que
de bonne grace. En effet eft il
croyable que l'ambition qui les
avoit toûjours emportez au delà
des bornes , euft efté fi prompte
ment éteinte en ces Conquerans ?
Il fembloit que la fortune prift
plaifir à les perfecuter , en ajoûtant
de nouveaux charmes à leur
Illuftre Vainqueur. L'éclat que
ce Soleil de juftice & de valeur
répandoit de tous coftez , é.
bloüit ces petits Aiglons qui fe
fioient un peu trop fur leurs for
ces, & fur leurs Conqueftes . L'afpect
d'un victorieux joint à la hon.
te d'eftre vaincus , les mit en un
eftat qu'il eft impoffible d'expri
mer.Jamais ils ne reffentirent tant
du Mercure Galant.
35.
de douleur qu'en cette journée.
Ce fut en vain qu'ils eurent recours
à la diffimulation , il eftoit.
aifé de lire leur trifteffe fur leurs
vilages . Ce n'eft pas qu'au plus
fort de leur chagrin ils n'euffent
en veneration l'Augufte Vainqueur
qui les avoit furmontez ,.
mais l'avidité naturelle qu'ils avoient
pour la gloire & pour les
louanges , leur fervoir de glaive
pour les tourmenter. Eux qui
regardoient au commencement
Louis avec tant d'admiration ,
ne purent foûtenir la veuë d'un
objet qui leur faifoit tant de confufion.
Ils fortirent fans prendre
congé de la Victoire. Céfar alla
du cofté d'Egypte ponr y trouver
quelque allégement à fa douleur ;
quelques- uns difent qu'il y cher..
36
Extraordinaire
cha Cleopatre , avec laquelle il
avoit autrefois paffé de fi doux
momens. Hercule eftoit fi préoccupé
de fon chagrin , que fans
fonger où il alloit , il fe trouva
au paffage du Fleuve d'Evene ,
mais ce luy fut un furcroift de
douleur , car il reconnut bien que
c'eftoit là l'endroit où le Çentaure
Neffus luy avoit donné des
marques de fa rage . Pour Alexandre
, le bruit courut qu'il eftoit
allé en Macedoine . L'on ne fçait
pas bien de quel costé les autres
tournerent. Cependant Lours
LE GRAND chargé de gloire &
d'honneur , & accompagné de la
Victoire , prit le chemin de Strafbourg.
Le mécontentement qu'il
avoit receu de cette Ville l'ayant
obligé a en tirer raifon par les
du Mercure Galant. 37
Armes , il fe preparoit à la punir
de fon audace & de fa temerité ;
mais fes Habitans ayant appris
les approches de ce redoutable
Vainqueur , & voyant bien que
toute refiftance eftoit inutile , fe
rendirent entierement , & pour
marque de leur foûmiſſion , ils luy
envoyerent les Clefs de la Ville.
Cét illuftre Heros dont la clemence
n'eft point limitée , les
receut en fa protection , & renvoya
leurs Députez avec des
conditions fi avantageufes & des
preuves fiévidentes de fa magnificence
& de fes liberalirez , qu'ils
publierent par tout qu'il y avoit
bien des Roys & des Princes
dans le Monde , mais qu'il étoit
impoffible qu'il y en euft un
feul , qui pût égaler en juſtice ,
38
Extraordinaire
.
en bonté , en clemence , & en valeur
, le puiffant Monarque des
François.
SENTIMENS
SUR LES QUESTIONS
du dernier Extraordinaire.
Lequel de deux Amans aime le
plus , celuy qui fouhaite la
pe.
tite Verole à la Maîtreffe, pour
luy faire voir que la laideur fe
roit incapable de le faire changer
, ou celuy qui aime mieux
qu'elle doute de fon amour, que
de luy voir arriver une pareille
difgrace.
Ans le vray, cela me defole ,
Duand
on me vient
parler de petite
verole ,
Ce mal injurieux & plein de cruauté ,
du
Mercure Galant.
39
Qui met en interdit les charmes de Cli
mene.
Fy de cette preuve inhumaine
Qui coufte tant à la beauté.
Eft-ce cherir une Maîtreſſe ,
Eft-ce une marque de tendreffe
Que de luyfouhaiter une infame laideur ?
Il vaut mieux paffer pour Autruche
Que de faire un fouhait fi cruche
Aux dépens d'un Objet qui nous touche
le coeur.
Un Amant fouffre à voir qu'on doute de
fa flame :
Mais fi de fa fidelité
Malgré tout fon amour fa Maitreffe a
douté ,
Pour le moins il fera garanti de tout bläme
,
N'ayant jamais rien ſouhaité
Qui puiffe faire aucun outrage
Aux attraits de ce beau vifage
Dont fon coeurfe trouve enchanté
40 Extraordinaire
Une affection bienfenfée
Doit eftre defintereffée.
Si l'on peut mourir d'amour.
Oute pafion vehemente
Eft pire qu'une fiévre lente s
Car fes paroxifmes font tels
Qu'elle peut mettre dans la Biere ,
Et dans le fond d'un Cimetiere
Le plus vigoureux des mortels.
L'amour eft de cette nature
Quand fon transport eft violent ,
C'est un Miferere , c'est un Trouffegalant
Qui vous met dans la fepulture :
Ce trifte & tenebreux fejour ,
Où l'on n'entre jamais qu'il n'en coûte
la vie.
Si donc l'on peut mourir de colere ou d'envie
,
On
peut
auffi
mourir
d'amour
?
3
Alceste Reynefort jolie ,
1
du Mercure Galant.
41
1
Femme d'un Roy de Theffalie ,
N'eut point de peine à fe priver du jour
Pour fatisfaire à ſon amour.
83
Que diray-je de Cleopatre ,
Dont Antoine fut idolatre ,
Voulut- elle pour un moment
Survivre à fan fidelle Amant ?
Pour le fuivre fa feule envie
Fut de décamper de la vie .
Afpic , vous fuftes l'inftrument
D'un fi fubit décampement.
Que diray-je auffi de Panthée
Qui d'un chaste amour enchantée,
Ayant appris que fon Mary
Eftoir dans la guerre pery's
Se perça fein d'une le fein d'une dague ,
En difant , la Parque j'incague ,"
Et je veux prévenir les coups
Pour me rejoindre à mon Epoux.
Attends-moy , mon cher Abradatte,
Toy qui fus le premier en datte
Ecrit & gravé fur mon coeur ,
Recoy ma mourante langueur-
2. d'Octobre 1685.-
D
412
Extraordinaire
Pour mieux conferver ta memoire.
Je te fuis jufqu'à l'Onde noire..
CA
De vous icy , que dira- t- on,
Illuftre Fille de Caton ,
Genereufe Femme de Brute ?
Portia , vous fuftes la butte
Des plus formidables revers
Qu'on peut craindre dans l'Univers.
Vous perdiftes ce galant Homme
Qui s'efforça d'affranchir Rome,
Mais toujours l'intrepidité
Se rangea de vostre costé.
Auffi, generenfe Romaine ,
'Dont l'Histoire le nom promene ,
Du malheur qui vous outragea,
Un charbon brûlant vous vanges.
Vous fiftes voir, Princeſſe illuftre,
De voftre Sexe le beau luftre ,
Que l'amour reftant dans fon fort ,
Eft auffi puiffant que la mort.
Plautie allant en Idumée
Avec une puiffante Armée,
Fit bien voir qu'il n'eft rien d'égal ,
du Mercure Galant,
43
Au feu de l'amour conjugal;
Car comme au milieu des Batailles
On celebroit les funerailles
De fa Femme , dont la beauté
Avoit tout fon coeur enchanté.
Luy dans un transport erotique
D'un poignard aceré fe pique ,
Se bleffe , fe perce le flanc ,
D'où coulent deux ruiffeaux de fang,
Qui bien toft fon corps affoibliffent .
Et fa vigueur aneantiffent.
Ce grand coup de defefpere
Fut par fon amour procuré.
E
Il eft rapporté chez Plutarque ,
Homme d'efprit , homme de marque,
Qu'Emilius joune Chaffeur,
Ayant en challant par malheur
Tue fa Femme & belle & riche,
Penfant mettre à mort une Biche,
Fut tonché changeant de couleur
D'une fifenfible douleur,"
Que pour la mettre en évidence,
Et pour punirfon imprudence
-
Dij
'44
Extraordinaire
Sur luy fans aucune pitié ,
Il vangea fa chafte Moitié.
Voilà ce que l'amour fçait faire
Lors qu'il pretend fe fatisfaire .
Nous lifons dans un certain lieu
Qui traite de l'amour de Dieu,
Oeuvre de Saint François de Sales ,
Lu par plus de mille Veſtales ,
Qu'un Gentilhomme Voyageur
Fort devot envers le Sauveur ,
S'attendriffant fur nos Myfteres ,
Quitta fon Pays & fes Freres
Sans fon entreprise éventer ,
Et mit fa joye à visiter ,
Pouffe par
la grace divine ,
Les beaux lieux de la Palestine,
Où reverant avec ferveur
Les divers tourmens du Sauveur,
Et les Theatres memorables
De fes fouffrances adorables,
Il pouffa mille ardens foûpirs
Qui marquoient fes brûlans defirs
Lors qu'il eut noyé de fes larmes
du Mercure Galant,
45.
Ces lieux qui faifoient tous fes charmes,
Eftant dans ce devot ſejour,
Il mourut par un trait d'amour.
Ce fut fur le Mont des Olives
Que de fes douleurs exceffives
Ne pouvant plus fouffrir l'effort ,
Ilfut le butin de la mort ,
S'il faut que mort on vous appelle ,
Paffage à la Vie eternelle .
Heureufe tranfmigration,
Voyage à la fainte Sion .
Enfans d'une aimable détreſſe,
Effets d'une fainte trifteffe ,
Adorables reffentimens ,
Sanglots , douloureux mouvemens
Avouez fans vous méconnoistre
Que c'est l'amour qui vous fit naiftre ,
Mais un amour chafte & divin
Qui n'a rien de fade & de vain
Mais une flame toute pure
Incompatible avec l'ordure.
46
Extraordinaire
Si l'on peut aimer fans jaloufie. -
L n'est presque point de ſaiſon
Où l'amour cede à la raifon ;
La paffion d'aimer trouble mille cervelles,
Elle fait des bourus , des aveugles , des
fous.
Elle fait mefme des jaloux
Qui ne peuvent fouffrir qu'on approcha
leurs belles.
Si par hazard dans leur appartement
İl entre fort innocemment
Un papillon ou quelque mouche ,
Le jaloux inquiet qui tourne tout en mal,
Devenu refveur & farouche,
Veut fçavoir de quel fexe eft ce pauvre.
animal.
**
S'il eft dufeminin fa bonté luy pardonne,
Et le laiffe entrer en riant.
S'il eft du mafculin il l'excite & bâtonne,
Toûjours grondant , toûjours criant.
Ilfaut pour des gens de la forte
Une complaisance bien forte.
du Mercure Galant.
47:
$ 3
Pour fe faire à l'extravagance
D'un homme fi fort hebeté,
C'est peu que de la complaisances ,
On a befoin d'infenfibilité ;
Mais en aimant eft- il poffible
De garder un coeur infenfible ??
03
On a bean dire à cet Amant
Qu'il agit tropfeverement ,
Qu'il faut changer de tablature ;
Il s'obftine à vouloir que fa chere Philis
Avec fes rozes & fes lis,
Ne regarde jamais les hommes qu'en
peinture.
Cela dégoûte étrangement
Et voilà cependant voftre temperament,
Habitans d'Aufonie & de l'Andaloufie,
Tous nefont paspourtant façonnez fur ce
tour ;
Comme on peut vivrefans amour,
On peut aimerfans jalousie.
L.
BOUCHET ,
ancien Curé de Nogent le Roy.
48 Extraordinaire
De l'Origine des Monftres..
Celuy
qui d'une seule main
Soutient & le Ciel & la Terre,
Celuy qui lance le Tonnerre ,
Par foisfur tout le genre humain,
Celuyfous qui tremblent les Anges,
Celuy de qui les Ckerubins
Les Thrones & les Seraphins
Sans ceffe entonnent les Louanges,
Celuy de qui les plus grands Rois
Adorent l'effence & les Loix
Celuy qui des foux fait des Sages ,
Celuy qui tout fçait , qui tout pent.
Peut fans alterer (es Ouvrages
Faire des Monftres quand il veut.
63
Il en fait parfois pour fa gloire
Comme il fit en l'Aveugle né ,
Guery par le Verbe Incarné.
Ce que nous affurons fur la foy de l'hifoire
A qui nous devons tous la Veneration ,
Eftant
du Mercure Galant.
49
Eftant veritable , eftant fainte.
D'autresfois ilfait par indignation ,
Ce quifait le fujet de noftre jufte crainte.
Ca
Meffieurs les Medecins plus habiles
que moy
Diront furcefujer ce que Secolle en pense
Cependant le défaut ou l'excez de femence
Engendre les Monftres , je croy.
03
Mais pour mieux expliquer les chofes ,
Voyons les naturelles caufes
Quifont voir aux Monftres le jour
Dans ce periffable fejour.
03
Aux productions ordinaires
Plufieurs chofes font neceffaires.
Le tout eftant bien confulté
Laformatricefaculté ,
Cette ingenienfe puissance
Qui travaille parfa prefence ,
Et par qui tout eft difpofe
Dans le Phyfique compofe..
Q. d'Octobre 1685.
E
Extraordinaire
So
Adjoûtez encore la matiere ,
Qui quoy que portion groffiere ,
Fait cependant du bastiment
Le plus folide fondement.
Car de rien rien l'on ne peut faire
Selon l' Axiome vulguaire
Eft-ce tout ? Non il faut de plus
Le receptacle du Fetus ,
Puis aprés le jufte Triage
Et l'indifpenfable affemblage
De quatre maistreffes bontez ,
Quatre premieres qualitez
Le froid , le chaud , le fec , l'humide ,
Sans quoy tout feroit infipide ,
Vn air doux & delicieux
Avec l'influence des Cieux.
Ces cing fecours unis ensemble
Font des merveilles , ce me femble ;
Car la fabrique d'un vray Corps,
Voit les dedans & les débors..
Si l'une de ces chofes manque,
A Paris comme à Salamanque ,
Hors de doute un Monstre fe fait ,
du Mercure Galant.
Au lieu d'un Animal parfait .
Si donc la Vertuformatrice
Eft atteinte de quelque vice,
Eft foible , eft rude , & ne peut pas
Articuler jambes & bras ,
Enforte que tout ſe deſpece,
Il s'en engendre une autre espece ,
In monftreux enfantement ,
Au lieu d'un Homme , unefument ,
Quelqu'autre vile Creature :
Car enfin lorfque la Nature
Ne peut pas bien felonfon gré,
Monter jufqu'au dernier degré
D'artifice & de politeffe :
Où tendoit fa délicateffe .
Elle eft contente en fes efbats,
De defcendre un degré plus bas,
Et de faire voir un defordre
Où devoit regner le bel ordre.
Auffi parfois par ce deffaut ,
Qui meriteroit l'Echaffaut,
On voit le foye au cofté gauche,
La ratte au droit , quelle débauche !
Quelle erreur ! quel aveuglement !
E ij
52
Extraordinaire
C'eft auffi par ce manquement
Que la facultéformatrice ,
Voulant par un fatal caprice ,
Egal pouvoir , égal effort
Former un Enfant vif & fort
Qui fous double Sexe milite
Met au monde un Hermaphrodite,
Quiparfes deux fexes divers
Fait horreur à tout l'Vnivers ,
Comme feroit une Phenomene
Qui mille difgraces amene.
C'eft fous le Regne de Neron ,
Prince inhumain , Prince larron,
Prince amateur de la Cuifine,
Qu'on vid le premier Androgine.
Plus de cent mille Curieux
Ouvrirent la bourse & les yeux
Pour aller voir ce grand (pectacle
Qu'on admiroit comme un miracle ,
Carpour dire la verité
Avec toute fineerité ,
On n'avoit jamais veu dans Rome
Vn demy femme , un demy homme,
Ou plûtoft un objet hydeux
du Mercure Galant. 53
Fait & formé de tous les deux.
SA
Il faut par deffaut de Matiere ,
Que la Nature dégenere,
Et qu'elle demeure en chemin :
Ainfi l' Embryon vient fans main,
Sans jambe , fans cuiffe , oufans tefte ,
Ce qui grand déplaifir aprefte,
Et caufe un mortel defaroy
Quand on ades Monftres chezfoy,
Et qu'on voit affis à fa Table ,
Le modelle d'un Incurable.
*
Que fi par contraire fuccez ,
Nature peche par excez,
On voit des Enfans qui font honte,
Et dont on ne fait pas grand compte .
Des quatre jambes , des trois pieds,
Des Enfans tout eftropiez ,
Deux Chefs & quatre Clavicules.
On les prendroit pour des Hercules ,
Qui vont combattre Gerion
lufques aux portes de Riom .
Cependant ce n'eft rien qui vaille ;
E j
$4
Extraordinaire.
Car deux Enfans de cette taille,
A peine ont-ils jamais veſcu
L'âge d'un demy cart d'écu ,
Les genitures erronnées
Vivant toûjours fort peu d'années.
,
Mais en examinant ce poinct ,
Dites- moy ne pourroit- on point
Tirer la bafque à Nicephore ,
Dont l'Efcrit nous affure encore
Qu'on a veu dans certain Canton
Vn Nain qu'on nommoit Ragolon ,
Cela paffe le vray -femblable ,
Encore plus le veritable,
Petit entre les plus petits
Et pasplus grand' qu'une Perdris ?
RA
,
Que fi dans des heures perduës ,
Les femencesfont confonduës
De deux efpeces d' Animaux
Quece mélange fait de maux!
Que ce mélange pen modefte ,
Eft honteux , eft falle & funefte :
Qu'il marque de fon activité
du Mercure Galant .
$5.
3
Vne bruflante volupté ,
Vn embrafement de Gomorre ,
Vn emportement de Pherore,
Vn fond de fenfualité ,
Qui choque la Divinité.
De ce commerce insupportable
Qu'en peut- il naiftre d'admirable ,
Que des Capripedes cornus ,
Que des Satyres inconnus
Que des affreux hyppocentaures,
Moitié hommes , moitié pecores,
le vid à livre ouvert
Saint Antoine dans fon Défert.
Tels
que
>
Pourquoy dit-on Monftre d' Affrique ,
C'est parce qu'en ce lieu lubrique,
Chaud ardent , brûlé du Soleil ,
Se fait un amasfans pareil
D'Animaux de toutes efpeces
De Lyons , Pantheres , Tygreffes ,
Elephans , Buffles , Leopards
Qui viennent là de toutes parts,
S'affemblant auprés des Rivieres ,
Et des Fontaines les plus claires
.
E iij
56 Extraordinaire
Pour guerir la double chaleur
Qui brûle & confume leur coeur.
C'eft en ce lien que chaque Brutte
Sans choix & fans diftinction,
Sans qu'un mauvais gouft la rebutte,
Appaife avec la foiffon inclination.
Dans cette liberté commune ,
Chaque Animal prend fa cbacune,
Et s'abandonne fans retour
A la pente de fon amour.
De la des Monfires à centaines
S'engrendrent prés de ces Fontaines ,
Qui font qu'on ne peut fans danger
Dans ce noir climat Voyager.
Il n'eft aucun Autheur Claffique
Qui neparle ainfi de l' Affrique.
Si le réceptacle eft eftrait
Plus
que Nature ne voudroit ,
Il s'enfait un Monstre, un prodiges
Deux teftesfortent d'une tige
Ou deux corps n'en compoſent qu'un
Ce qui faierefver un chacun.
De là viennent les Vnipodes
Les Monocules, les Apodes,
du Mercure Galant. 57
Et d'autres Monftres differens,
Les uns morts , les autres mourans ,
Dautres jouiſſant d'une vie
Digne de pitié , non d'envie.
C'est ce que nous ont déclaré
Boiftuan , Vefulle , Paré,
Qui de femblables Creatures ,
Nous ont donné maintes figures.
Quand il arrive meſmement
Quelque notable changement ,
Aux quatre qualitez premieres ,
Plutoft qu'aux quatre fins dernieres.
Un Monftre fefait voir auffi ,
Pline en refte tout éclaircy .
Une éclatante intemperie >
Qui ne peut pas eftre guerie ,
Par tout les remedes de l'Art
Fait par fois qu'on paroift Vieillard ,
Eftant encore à la bavette,
Et faifant encore la difnette.
Semblable Monftre de mon temps
Parut environ le Printemps ,
Non au Climat de l'Aufonie,
58
Extraordinaire
Mais bien dans la Lufitanie.
Un Enfant encore au tetton
Portant de la barbe au menton ,
Mais une barbe une archi-barbe
Plus épaiffe qu'une joubarbe ;
Et nous avons veu dans Paris ,
Où regnent les jeux & les ris ,
Qu'on appelle autrement Lutece,
Une Femme ( elle eftoit Suiffeffe )
Qui portoit jufques fur le fein
Une barbe de Capucin .
Ce qui faifoit dans la Nature
Vne affez plaifante figures
D'où vient cette difformité?
D'abondance , d'humidité ,
Ou d'une chaleur exceffive
Quife trouvant & forte & vive ,
Pouffe au débors des excremens
Qui font d'étranges changemens ,
Et des vapeurs fuligineufes
Pires que des Caliginenfes ,
Qui font an dedans & dehors
Divers effets deffus les Corps.
De fait je veux que l'on me berne
du Mercure Galant. 59
Sil' excel de chaleur interne ,
N'efleve en certaines Saifons
De greffieres exhalaifons ,
Qui jufques au débors pouffees
Et violemment déchaffees ,
Font fortir le poil & les dens
Aux Enfans mefme avant le temps..
80
Adjoutons l'imaginative ,
Puiffance forte & fenfitive ,
Mais bouillante & pleine defeu ,
Qui s'attache & fe fait un jeu
D'imprimer en gros caracteres
Mille Chasteaux , mille chimeres
Sur le Corps du petit Pallot
Dont Lamnias fait le cachot.
Pour entretenir bien cette chofe
Qui Monftres & Prodige caufe,
Il faut fçavoir que l'Embrion
Au temps de fa Conception ,
Eft dans le ventre de fa Mere
D'une auffi flexible matiere ,
Qu'une cira molle , & qu'ilprend
(Ce qui fans doute nous surprend
60 Extraordinaire
Telle impreffion que luy donne
Celle qui le porte en perfonne ,
Si l'experience enfait foy,
On peut bien dire, je le croy .
93
L'Empereur Charles quatrième
Vid defes yeux & par luy-meſme ,
Un grand fujet d'étonnement
Vne espece d'enchantement
Vne Fille non mammeluë
,
Mais par le corps toute veluë ,
Comme un Ours qui n'a rien de beau.
D'où venoit cét objet nouveau ,
D'où procedoit cette avanture ,
En voicy la raifon je jure.
C'eft que fa Mere innocemment
Avoit regardé fixement
Vne image belle , mais trifte ›
Du Précurfeur Saint Iean- Baptifte ,
Du Iourdain , proche un Hameau
Veftu d'une peau de Chameau.
De cet objet la fantaisie
Eftant enyvrée & faifie ,
Deus la femelle Embrion
du Mercure Galant. 61
Avoit fait fon impreffion
De telle forte que Bodille
La defavonoit pourfa Fille ,
Et rejettoit avec fureur ;
Mais il fortit de ſon erreur,
Quand il eut apperceu l'image
Du Saint qui caufa cet Ouvrage.
N'avons- nous pas vû dans Nogent,
Prefque le mefme fans argent.
Vne Fille avecque deux teftes
Propres à faire des conqueftes ,
C'est à dire d'une Beauté
A peindre , & d'une majesté
Propre à faire une Souveraine,
Si l'on fouffre un Monstre fans peine.
D'où venoit la dupplicité
De cette irregularité?
Voicy d'où ; C'est qu'un jour la Mere
Priant Dieu dans un Monaftere,
Avec une diftraction
Qui partageoit fon action ,
Elle jetta quelques aillades
Sur deux teftes d'Anges dorez
62 Extraordinaire
Artiftement élabourez ,
Plaquez deffus une Corniche
Egalement brillante & riche ,
Qui femblent dedans ce faint lieu
S'entrexciter à louer Dieu;
Puis elle eut certain jour de Fefle
Une Pucelle à double tefte.
Qui ne voit la relation
De fon imagination
Avec la chofe imaginée?
Voilà quelle eft la destinée ,
Voilà l'inévitable fort
D'une Femme que je plains fort ,
Qui dans le temps de fa groffeffe
N'eft pas de fon efprit maîtreffe,
Mais s'abandonne impunément
Au cours de fon aveuglement ,
Et ne garde aucune meſure
Pour les yeux pour la pasture. &
69
Mais tâchons de dire comment
Ce monftrueux enfantement,
Eft l'effet de la tyrannie
D'une monstrueufe manie,
du Mercure Galant.
63
t
Et par queis degrez un foetus
Devient effroyable ou perclus .
Degenerant de fon efpece
Ont mutilé de quelques pieces.
Primò. L'imagination
Agit par fon impreffion ,
Puis elle prefente à la Femme
Un objet qui touche fon ame ,
Et le plus fouvent l'abrutit ;
Qui meut la puiſſance matrice
De fon vouloir l'executrice ;
Celle-là dans fes actions
N'executant fes fonctions
Que par les efprits qu'elle mene,
Qu'elle roule, & qu'elle promene
Par tous lesfibres du cerveau ,
Où ces efprits ont leur berceau
Sur lequel cerveau les Phantofmes ,
Moins vifibles que des Atomes ,
Sont gravez plus profondément
Que fur l'or & le diamant ;
Arrive que la Femme groffe,
Prefte affezfouvent de lafoffe,
64
Extraordinaire
Ayant l'imagination
Ou la reprefentation
De ce qu'elle appette & defire.
Les efprits fouples comme cire
Sur qui ce Portrait eft gravé
Avec un gouft fort dépravé ,
Venant à fortir de la lice
Par cette faculté matrice
En fe débandant de leur gros,
Qui garde au cerveau fon repos
Par une espece de Magie
Traifnent aprés eux l'effigie
De ce Phantofme dominant
Qui n'a rien que de furprenant ,
Et cette imperieufe image,
Qui fur le corps marque fa rage ;
Et c'eft-là la gradation
De voftre generation ,
Prodiges qui faites l'injure
Et l'opprobre de la Nature ,
Monftres que dans cet Univers
On n'appercent que de travers.
ཀ
Par fois des Monftres l'origine
du Mercure Galant. 65
Vient de la fuftice divine ,
Juftice aimable en fes bienfaits ,
Mais redoutable en fes effets ,
Mais en fes fugemens terrible ,
Et fouvent incomprehenfible ,
Si bien qu'un Monftre quelquefois
Par fon trifte & factieux minois
Montre prédit comme un Comette
Quelque accident , quelque défaite ,
Une mutation d'Eftat ,
Ou le deftin
Vous don d'un Potentat.
Eclypfes de Nature ,
Vous Oifeaux de mauvaise augure
A moins que Dieu le veuille ainfi ,
Monftres , écartez- vous d'icy.
L.
BouGHET ,
ancien Curé de Nogent le Roy
2. d'Octobre 1685. F
66 Extraordinaire
SUR LA MORT
de Monfieur le Prince de Conty.
SONNET.
LEgenereux Conty , Prince vaillant
& fage ,
Qui cherchoit en tous lieux la Guerre &
les Combats ;
Qui fit fentir fon coeur & le poids de
Son bras
Sur les bords Othomans avec tant d'a-
"
vantage.
03
Qui couvert de Lauriers à la fleur de for
âge ,
Couroit aprés la gloire épris de fes appas ;
Quand la victoire alloit par tout marquer
fes pas,
L'une & l'autre à l'envy foûtenant fon
courage.
Si-toft qu'à Luxembourg il a gravéfon
Nom,
du Mercure Galant.
1 67
Que toute l'Allemagne éleve fon renom ,
Qu'un merite éclatant remplit toute la
Terre.
La France voit à l'abry des hafards.
Ce Heros plein d'honneur , ce Foudre de
la Guerre
Que le Ciel le ravit ainfi qu'un autre
Mars.
AUTRE.
Cr-gift le grand Conty , l'eſpoir du
nom François,
Intrepide , vaillant autant qu'on le peut
eftre ;
Ses Exploits glorieux faifoient déja connoiftre
Ce qu'il euft fait un jour ſous le plus
grand des Rois.
Sorty d'un Sang Vainqueur dont chacun
fuit les Loix,
Au milieu des Lauriers le Ciel l'a
wait fait waiftre.
Fij
68 Extraordinaire
Quelles hautes vertus n'a - t - il point
fait paroiftre
Pour se montrer à tous digne d'un ſi
beau choix !
A
Voyant de fon deftin la fortune jaloufe
Par un mal dangereux attaquer son
Epouse,
Il partage ce mal aux dépens de fes
-jours.
Il meurt , mais en Époux & fenfible
& fidelle,
Helas ! un mefme jour éclaire dans
fon cours
Sa gloire veritable , & fa mort trop
L
cruelle.
SUR LA MORT
de Monfieur le Tellier.
SONNET.
E TELLIER fi pieux , fi prudent
& fi fage ,
Ce Miniftre fi grand ' , qui ſoms trois
de nos Rois
du Mercure Galant . 69
A ven voler fon Nom par tout où
leurs Exploits
Ont fignalé leur bras, & montré leur
courage.
Ce fçavant Chancelier, la gloire de notre
âge,
Qui fit l'heureux Hymen des Vertus
des Loix ,
Par qui toute la Terre admira tant
de fois
Les hautfaits de LOVIS avec tant
d'avantage.
>
Cet illuftre mortel , ce grand Homme
n'est plus
Toutefois nos foupirs , nos pleurs font
Superflus
Ses travaux revivront à jamais dans
Hiftoire.
**
Si le Ciel l'a ravy relevant nos Autels
,
Tout plein d'ans & d'honneur dans le
fein de la Gloire ,
7.0
Extraordinaire
Son merite l'a mis au rang des immortels.
Pour Monfieur le Chancelier .
SONNET.
L
E Regne de LOVIS , le plus grand
Roy du Monde ,
Fait rendre au vray merite un favorable
accueil.
C'eft fur luy feulement que fa faveur
ſe fonde ,
Sa Cour eft pour la brigue un redontable
écueil.
Tes Vertus , BOUCHERAT , ta fageffe
profonde ,
Ta conduite toûjours fi noble & fans
orgueil ,
T'ayant fait Chancelier, loin que Themis
en gronde.
Ton élevation vient de calmer fon dežil.
du Mercure Galant.
ଘ୬
Elle ne fera plus deformais éplorée ,
Du Sage LE TELLIER la perte eft
reparée ,
Le plus parfait des Rois en répond
aujourd'huy.
LOVIS a difposé de ce degré fupréme,
Il en connois le poids : & le tenir
de luy
Eft un honneur plus grand que la Di
gnité mefme.
SSSS522 5255222552
DU PHENIX.
A MONSIEUR***.
C
E
que
Phenix
eft. ce une
verité
ou
une
fable
? Cét
admirable
Oyfeau
fe
trouve
- t'il
dans
le Monde
l'on nous conte du
72
Extraordinaire
Elt.ce une production de la Natare
ou une invention de l'Efprit
humain ? Voilà la queftion que
vous me faites , M. & fur laquelle
vous voulez que je vous écrive
mes fentimens . Ileft jufte de vous
fatisfaire , & de contenter voſtre
defir ; & peut eftre que cette recherche
ne fera pas moins agrea
ble , qu'elle eft curieuſe.
L'Esprit de l'homme eft extre
mément fecond , il paffe les bornes
de la Nature ; & quand elle
ne luy fournit pas tout ce qu'il
cherche , & dequoy remplir toutes
fes idées,il fe forme des Eftres
tels que bon luy femble . I fe
fait des Ifles fortunées , des Rivieres
de lait , des Montagnes
d'azur , des Arbres qui portent
des Pommes d'or. Il ne faut donc
pas
du Mercure Galant. 73
-
pas trouver étrange qu'il fe fort
formé un Phenix.
>
Si ce n'eftoit un fiction ou
feroit logé ce Fils du Soleil , qui
n'eft à ce que l'on dit gueres
moins beau que fon Pere ? Seroitil
poffible que la Nature qui étale
les beautez avec tant de pom.
pe , & qui prend fi grand plaifir
à en faire des Spectacles , fe
fuft allé cacher dans les Foreſts
d'Arabies ; qu'elle l'euft relgué
parmy les Beftes fauvages ,
& dérobé aux yeux des Creatu.
res intelligentes , qui font feules
capables de connoiſtre , & d'admirer
ce Chef d'oeuvre ?
Si Dieù avoit creé un Phenix,
où fe feroit.il retiré pendant le
Déluge Comment fe feroit.il
fauvé de cette Innondation ge-
Q. d'Octobre. 1685.
G
74
Extraordinaire
nerale ? Car il eft conftant que
dans l'Arche il n'y avoit point
d'Animal qui n'euft fon pareil , &
que Noé prit feulement le mafle
& la femelle de ceux qui fe multiplient
par la voye ordinaire de
la generation .
Auffi peut- on dire , qu'il n'y
a point d'autre voye pour la confervation
de chaque efpece ; Que
c'eſt un ordre étably dans la
Nature , & une Loy fans exception
; Qu'il eft impoffible qu'un
Animal fe reproduife en fe dé.
truifant ; & ainfi vous allez fans
doute conclure que ce Phenix
n'eft qu'un Phantoſme , & ſa renaiffance
qu'une Chimere.
Neanmoins , Monfieur , ne décidez
pas fi vifte , ſuſpendez un
peu voftre jugement ; ces Ardu
Mercure
Galant. 75
gumens ne font pas invincibles ,
ny ces raiſons fans réponſe.
Ileft vray que noftre Ame , qui
a je ne fçay quoy de Divin , s'éleve
fouvent au deffus de la Nature
; que ne s'arreſtant pas aux
Eftres créez , elle va jufqu'aux
Eftres poffibles
, & qu'elle fe figure
une infinité de chofes qui ne
font point en effet. Mais vous
m'avoüerez
auffi qu'elle fçait
bien difcerner la réalité d'avec
la feinte, les chofes qui font actuel.
lement d'avec celles qui n'exiftent
que dans fa penſée , un Oyfeau
veritable d'avec un Oyfeau
imaginaire.
D'ailleurs il ne faut pas s'étonner
que l'on ne voye que rarement
cét Oyſeau . On ne voit
pas tous les jours des Prodiges &
Gij
76
Extraordinaire
des Miracles ; & puifque la Nature
ne l'a pas fait invulnérable ,
& immortel , il ne luy reftoit pour
le conferver , que de le mettre
comme elle a fait en des Foreſts
écartées , où il fuft à couvert des
embuches , & de la violence des
hommes,
Que s'il n'eftoit pas dans l'Arche
avec les autres Animaux pen-
'dant le Déluge , Dieu a t'il manqué
de moyens particuliers pour
le conferver ? N'a t'il pas pû le
faire nager fur les Eaux , le tenir
balancé fur fes plumes au milieu
de l'air , l'enveloper d'un nuage ,
& le nourrir de rofée ?
Je tombe d'accord que la voye
de la generation a efté établie
dans la Nature pour la conferva
tion des Efpeces , qui ont plu
A
du Mercure Galant,
77
fieurs individus : mais cela ne
conclud rien à l'égard du Phenix,
qui eft unique en fon efpece ; &
il n'eft pas plus difficile à Dieu de
faire fortir ún nouveau Phenix
de fes cendres , qu'une nouvelle
Plante de la corruption de fa
graine.
Vous voyez donc , Monfieur ,
qu'on ne fçauroit trouver de bonnes
raifons pour combatre l'exiftence
du Phenix. La Nature eft
feconde , & ingénieufe en fes productions
. Elle a fait une infinité
de chofes pour noftre ſervice ;
mais elle en a fait quelqu'unepour
noftre admiration. Qui ne fçait
maintenant qu'il y a des Ifles Alotantes
, des Animaux qui vivent
dans cét Element qui confume
tout ; des Fontaines qui allument
G iij
78
Extraordinaire
des Flambeaux ; des Plantes dont
les Fleurs ne s'épanouiffent que
la nuit Il ne faut donc pas refufer
noftre creance à ce qui eft éloigné
de noftre veuë , lorfque
nous fommes affurez de la verité
par le témoignage de grands
Autheurs..
•
Lucrece , Enripide , Lactance ,
Virgile , Ovide, Martial & Clau.
dian parlent du Phenix , & affurent
qu'il eft en nature . Si vousvoulez
des Hiftoriens , & que
les Poëtes vous foient fufpects ;
Elian , Pline , & Tacite en font
mention dans leurs Livres.
Les Modernes confirment le
témoignage des Anciens , comme
vous pouvez voir dans Cardan
, & dans Scaliger. Si vous
n'eftes pas encore perfuadé , voi
du Mercure Galant. 79
cy des Autheurs plus confiderables
; Tertullien , Saint Ambroife
, Saint Auguftin , Saint Cyrille ,
Samt Epiphane , & plufieurs autres
Peres & Docteurs de l'Eglife
ſe fervent de la renovation du
Phenix pour prouver la Refurreaion
des Corps. Mais entendez
de la bouche d'un grand Prince
de l'Arabie mefme , un témoignage
plus fort que tous les pre-
Gedens ; le mourray dans mon nid
( dit Iob ) je multipliray mes
jours comme le Phenix.
Aprés vous avoir prouvé qu'il
y a un Phenix par cette foule honorable
de témoins , vous vou
driez peut - eftre , Monfieur , que
je vous en fiffe la peinture . Il faut
vous contenter en toutes manieres
, & faire de la plume un pin
Giiij
80 Extraordinaire
>
ceau. Le Phenix eft d'une plus
riche taille que tous les autres Oyfeaux
, & a la Tefte couronnée
d'un Diadême de plumes lui .
fantes pour marque de fa Royau
té. Celles dont la gorge eft couverte
repreſentent un Collier de
fin or , meflé de petites plumes
blanches , qui en fortent comme
autant de rayons , & font affez ,
voir la gloire de fon origine , &
qu'il eft l'Enfant du Soleil . Son
Corps & fa Queue font d'un bleu
celefte feme de Saphirs , & fes
Aifles luy font comme un manteau
de pourpre relevé de diver...
fes pierreries , fi bien qu'a chaque
pas qu'il fait , il ravit les yeux
par un changement de couleur ,
comme par un changement de
Theatre. Enfin il furpaffe tous
du Mercure Galant. 81
les Rois de la Terre par la magnificence
de fes habits : mais
ces ornemens luy font propres
& naturels & fe
pour ;
il
parer
n'a point eu befoin de chercher
au loin des Etoffes precieufes ,
ny de fouiller le Tage , ny le
Pactole. 1
>
Cependant le temps qui ruine
tous les plus beaux Ouvrages de
la Nature ne pardonne pas à
celuy cy Quoy qu'il foit mille
ans à l'admirer , avant que de le
détruire , il faut que le Phenix
obeïffe à cette Loy generale qui
ne reçoit point de difpenfe , &
qu'il meure auffi - bien que les autres
Rois. Ainfi preffé par fon
deftin , quand il fent la lumiere
de fes yeux languiffante , la vigueur
de fes membres diminuée ,
82 Extraordinaire
la legereté de fes aifles apefantie,
& que toutes fes beaurez font
effacées par la vieilleffe , il ramaffe
fous un Palmier quantité
de ces bois odoriferans dont
l'Arabie heureufe eft toute pleine
, & battant des aifles à l'oppo
fite du Soleil , il allume luy - mef
me fon Bucher , & fait à ce bel
Aftre un Sacrifice dont il eft & le
Preftre , & la Victime .
Mais voicy bien une autre mer.
veille , & un plus grand fujet d'étonnement.
Lorsqu'il femble que
le Phenix foit confumé pour jamais
, & que ce Roy des Oyfeaux
ne foit plus que de la cendre
l'on apperçoit quelque chofe au
milieu de ces charbons parfumez
qui commence à fe mouvoir , à
prendre la forme d'un Oyfeau ,
du Mercure Galant.
& à fe couvrir peu à peu de plumes.
En un mot il en fort un nou
veau Phenix. La mort éft feconde
pour luy . Son Tombeau ſe
change en Berceau ; & le feu de
Deftructeur impitoiable , devenu
dépofitaire fidelle , rend exa-
&tement ce qui luy avoit esté
confié par la Nature .
Ce qui accroift le miracle , eft
que durant ce temps là les vents .
n'ofent fouffler, de peur de difperfer
ſes cendres ; les autres Oyfeaux .
n'en approchent point , de crain-.
te que quelque bec gourmand
n'engloutiffe ce germe precieux ,
tout aux environs eft dans le ref
pect & dans le filence , pour ne
pas troubler ce Myftere , & depuis
que ce jeune Oyfeau eft hors
de fon nid il ne court aucun pe--
84
Extraordinaire
1
;
ril les fléches ny le plomb des
Chaffeurs ne l'atteignent point ;
il ne tombe jamais dans leurs
filets. C'est pourquoy Pline &
Tacite ne croyent pas que cét
Oyfeau étranger qui fut expofé
dans le Marché de Rome fous
l'Empire de Clodius' , fuft un veritable
Phenix , & que la Nature
cuft ainfi laiffé perir fon plus
bel Ouvrage .
Auffile ,Phenix n'eſt point ingrat
de toutes les faveurs qu'il
reçoit . Il ne déploye pas plûcoft
les Aifles , qu'il va rendre fes
hommages à la Divinité qui le
protege , & qui luy a donné la
victoire fur la mort, Ce Monarque
des Oyfeaux portant fon Se
pulchre parfumé , s'éleve dans
l'air , accompagné d'un nombre
du Mercure Galant. 85
infiny de fes Sujets qui honorent
fon Triomphe , & tirant droit
en Egypte , il s'en va le poſer
comme un Trophée dans le Temple
du Soleil en la Ville d'Helio-
/ polis. Durant ce voyage la paix
eft univerfelle entre les Oyfeaux;
Ceux qui femblent eſtre nez
pour faire la guerre aux autres ,
n'exercent point leur ferocité naturelle
; les Aftres n'ont que de
benignes influences ; il ne fe fait
point d'orage en l'air , ny de tempeftes
fur la Mer ; la Terre fe
pare de Fleurs , & donne des
fruits en abondance . On dit que
cette merveille a efté veuë en
Egypte fous les Regnes de Sefoftre
, d'Amafis , & de Prolomée
; & que l'on confideroit ces
apnées là comme le retour du
Siecle d'or.
86
Extraordinaire
Aptés tout , Monfieur , la France
n'a point fujet de porter envie
à l'Egypte ny à l'Arabie hen
reufe , puifqu'elle a maintenant
fon Phenix Il n'eft pas befoin de
vous défigner plus particulierement
le Roy. Ses belles qualitez
de relevent tellement au deffus
des autres Rois , qu'il femble
eftre unique en fon Efpece. Car
quel autre que luy peut forcer
en fi peu de jours des Villes capables
de ruïner des Armées ;
faire de la Conquefte d'une Pro.
vince le divertiffement d'un Carnaval
; & aprés avoir fait voir qu'il
peut Conquerir un Monde par
fa valeur , montrer qu'il eft affez
moderé pour s'arreſter au milieu
de fes Victoires ? Quelque part
que vole le Phenix , il compofe
du Mercure Galant.
87
:
les differens de tous les autres
Oyſeaux Et n'eft il pas vray
que tous les autres Souverains
fuivent les mouvemens de noſtre
Monarque , & deviennent paci
fiques à fon exemple : Toute l'Europe
s'eftoit ébranlée à fes premieres
démarches ; & toute l'Europe
s'eft calmée au mefme inftant
qu'il a fait la paix . Enfin
c'eft de luy qu'on peut dire , qu'ila
vaincu la Victoire mefme , puifqu'il
n'a pas voulu fe fervir des
avantages qu'elle luy donnoit ,
& qu'il a mieux aimé regner
fur les autres Nations par l'éclat
de fes Vertus , que par la force
de fes Armes.
88 Extraordinaire
Si l'on peut aimer fans eftre jaloux
.
RONDE A U.
Ans jalonfie & fans tourment
L'on n'aime pas parfaitement .
Dis- moy , verrois- tu bien , Philéne ,
Tircis aux pieds de Celimene,
Sans un jaloux emportement ?
Alors qu'un rival eſt charmant ,
Nous le voyons malaiſément ,
Rendre vifite à noftre Reine,
Sans jaloufie.
Quelqu'un va dire en ce moment :
Vous ignorez apparemment
Qu'un jaloux eft digne de haine ?
Mais je luy répondray fans peine:
Il eft vray, mais eft - on Amant
Sans jaloufie?
C. F. LOURDET ,
du quartier de la Place Maubert .
du Mercure Galant. 89
Si l'on
A
peut mourir d'amour.
Imer & n'eftre pás aimé
De l'objet qui nous tient charmé,
Jadis nous mettoit à la gehenne.
L'un & l'autre Sexe aujourd'huy
Sur le moindre fujet rompt la plus belle
chaine
Sans en fentir le moindre ennuy.
Non, certes , ce n'est plus la mode
D'aller chez les defunts pour avoir trop
-
d'amour,
Et la maxime eft incommode
D'aimer à prefent plus d'un jour.
Que deux Amans , d'une pudique flame
S'aiment , fans partager leur ame ;
Cela pourra fe rencontrer ,
Mais difficilement pourroit- on le montrer.`
Que cela foit ! ils goûtent avec joye
Tous les plaifirs que l'amour peutfoufl'on
croye
frir,
Mais il nefaut pas que
Qu'ils en puiffent mourir.
Q. d'Octobre 1685.
H
90 Extraordinaire
Que l'on n'appelle point cecy Rodomentade
:
Philis , dont je fais tant de cas,
S'éloigne , & je me vois privé de fes
appas.
Je l'aime , j'en feray malade ,
Mais je n'en mouray pas.
Le mefme.
Lequel de deux Amans aime le
plus , celuy qui fouhaite la petiteverole
à fa Maiftreffe , pour luy
faire voir que la laideur feroit incapable
de le faire changer ; ou
celuy qui aime mieux qu'elle doute
de fon amour , que de luy voir
arriver une pareille difgrace..
Souhaiter
qu'un malheur accable in
Cloris ,
Qui terniffe fon teint & grave fon vifage
;
Afin de luy prouver que la Rofe & le
Lys
$
du Mercure Galant.
91*
Les amours & les ris
Oni d'ordinaire accompagnent fon âge ,
Ye tempefcheroient pas , Daphnis , d'es
ftre volage,
Et qu'une future laideur
Ne luy ravira point ton coeur ;
Le but eft affez bon , mais l'épreuve eſt
mauvaiſe ;
Cher amy , c'eft aimer ensemble & n'ai²
mer pas.
Cloris ayant perdu prefque tous fes apapas
,
Qu'encore elle te plaiſe ,
C'eft eftre amant ;
Mais voir fouffrir ce que l'on aime
Unfeul moment,
Sans en reffentir du tourment ,
4
Cela n'eft plus amour , c'eft la cruanté é
mesme.
Pour moy, fi de mes feux Phili's vou--
loit douter
Fe la laifferois dans le doute ;
Et j'aime bien mieux qu'il me coûter
Quelques Soupirs , que jamais fouhaiters
Hij
29
Extraordinaire
Que la Belle , pour me connêtre,
Ait quelque mal que ce puiffe eftre:
Le meſme .
Voicy les Explications qui m'ont
efté envoyées en Vers , fur les deux
Enigmes du mois de Septembre, dont
les mots eftoient Uue Feuille de Papier
, & une Rame de Papier.
L
"
I.
A Feüille de Papier , comme on
voit tous les jours ,
Acentfortes de gens eft d'un tres-grand
Secours ;
Pour garder un fecret elle eft meſme d'u
Sage,
La mettant fur un pied de diminution
Mais ne comptez pas trop fur fa difcretion
, .
Car elle peut trahirfi l'on ne fe ménages
L. BOUCHET,
ancien Curé de Nogent le R
du Mercure Galant.
93
II.
Velle eft donc cette Dame avec ces
avantages ,
Avec ce train pompeux , avecque ces.cent
Pages,
Dont l'égale beauté ne fe peut copier ,
Son merite éclatant fait parmy nous figure,
L'on entrevoit par fois fon nom dans le
Mercure ,
Cependant ce n'eft rien qu'une Main de
Papier.
Le mefme.
III.
LE
Es deux Enigmes du Mercure
Me donnent de la tablature.
On me prendroit pour un Magot ,
Je fais cent poftures de Singe ,
Je réve , je ronge mon linge,
Et je ne puis en deviner le mot.
Dans mon efprit chaque met je recueille
,
94
Extraordinaire
Fécris tout ce qui peut me le notifier ;
Etj'ay déja gaftéplus d'une Feuille ...
Bon, que dis -je, une Feüille? une Main de
Papier.
Une Main de Papier ! Ah! ah ! par aventure
,
Il le faut confeffer ,
Fay devine , fans y penfer ,
Les deux Enigmes du Mercure.
C
IV .
DE SOUVERAS,
Hacun a fon talent icy - bas dans le
monde :
L'un exprime par quatre mots
Ce qu'un autre ne fait qu'avec de longs.
propos ,
Comme s'il circuloit cette machine ronde,
N'aimant que la prolixité ,
Pour parvenir au but qu'il avoit médité.
Telles font les humeurs dedeux Nymphes
galantes,
Qui nous font preſent en ce mois ,
De deux Enigmes tres- charmantes
3
du Mercure Galant. 95
Et dont le Dien galant a voulu faire
choix.
Badmirable Clione écrivant la premiere,
Elle met fon difcours entier
Sur une Feuille de Papier ,
Ge
que
n'a pas fait la derniere ,
En traitant la mefme matiere ;
Car elle en a mis une Main
Avant
que
d'achever d'écrire :
Cela fera connu de tout le genre
humain
Ou du moins de tous ceux qui fe plai
fent à lire.
SYLVIE du Havre.
V.
Ercure d'un air cavalier
ME
Nous fait prefenter du Papier,
Dans la belle faifon d'Automne :
Qu'il en garde s'il veut & la Feüille),
la Main ;
Vn chacun de nous la redonne ,
Plutoft en ce jour que
demain .
Qu'il cherche fi dans fa boutique
96
Extraordinaire
Ily pourra trouver quelque friand mor
cean
Qui fe reffente unpeu de la liqueur bachis
que,
Ah ! pour lors ce preſent nouveau
Nous paroiftra plus agreable ;
Car enfin , tout ce qui n'est pas
Propre pour eftre mis fur table ,
Ne fçauroit nous caufer qu'un penible
embarras.
DE
La petite A ffemblée A.
VI.
du Havre.
E vos Enigmes , fans effort ,
L'ay pénetré le miftere d'abord,
Et j'aurois mis en Vers le mot de la premiere
,
Sur une Feuille de Papier.
Mais , pour en pouvoirfaire autant de la
derniere ,
Il m'auroit falu , fans quartier ,
En employer du moins une Main toute
entiere.
Le petit Colin de Peshiviers.
VII . /
du Mercure Galant, 94
VII.
vy, je lefoûtiendray , ces Enigmes
de chien
Ne font qu'un embarras où l'on ne comprend
rien ,
S'écria certainfat , laffè de les relire .
Lefolaftre Colin , qui les leur à fon tour,
Luy dit , en fe paſmant de rire ,
Et moy , je les foûtiens plus claires que le
jour ,
Ton foible efprit torp toft fe rebutte &
s'irrite.
L'une nous fait entendre , en termes fort
exprés,
Qu'en une Feüille tres -petite ,
Qui parloit de ton merite ,
Laifferoit du blanc de relais .
L'autre que de tes faits de fot & de beneft,
On pourroit remplir fort à l'aise ,
Vne Main de Papier à Thêfe.
Q. d'Octobre 1685.
Le mefine .
I
98
Extraordinaire
VIII.
Mercureprend le titre à bon droit de
galant,
Il l'eft , & mesme en fçait inſpirer le
talent ,
Les difpofitions , l'adreſſe & la maniere,
Nous le reconnoiffons furplus d'une matiere.
Mais il eft liberal ce mois ,
Car il nous fournit à la fois
La Feuille de Papier , & la Main toute
entiere.
M
La plus aimable Brunette du petit
Colin de Pithyviers .
IX.
Ercure eft fort fçavant en l'art de
tromperie,
Son Maistre Iupiter s'en eft fort bien
trouvé ,
Ce qu'ilfait en eft approuvé ;
S'il eft ailé par tout, c'eſt pour la volerie
DE
LA
Extraordinaire
Il s'eft rendu de tous meftiers.
THEQUE
BIBLIOTH
LI
99
1893
Eft-il lieu fi fermé que fa main ne crochette?
On voit que par tout il furete ,
Le Voleur a pris mes Papiers ,
Qui m'ont toûjours efté de grande con-
Sequence ;
Pourquoy me dira-t-on ? Est - ce pour les
changer
Comme ill'entend fort bien , ou pour les
corriger?
N'importe à quel deffein , cependant par
Sentence
le me vois condamné de les reprefenter,
Ou manque de ce faire on me va maltraiter,
Il m'avoit promis de les rendre ,
Quand indûment il les vint prendre ,
S'il ne m'euft trompé bien des fois ,
Ie les efperois dans ce mois ,
Mais il me defole & me tuë,
Quandfeulement il reftituë,
Quoy ! du Papier tout blanc, une Feuille,
une Main,
I
100 Extraordinaire
N'est-ce pas me jouer unefourbe groffiere?
De tout temps on l'a veu fuivrefon meſme
train ,
Il a beau fe couvrir , l'on sçait trop fa
maniere.
GYGES du Havre.
X.
Deux Autheurs voulant à l'envy
Louer du Roy le Regne & la Puiffance,
Les Actions & la Magnificence ,
Le dernier jourfe firent un deffy ;
L'un dit d'abord, ' a vifte , qu'on m'apporte
Vne Feuille de grand Papier.
L'autre à l'inftant qu'un mefme zele emporte
,
Dit, il m'enfaut un gros cabier,
Et j'ay dequoy le remplir tout entier
D'éloges de plus d'une forte. "
Farrivay pendant leurs débats ,
Et leur dis , mes amis , fi vous me voulez
croire
Vous ne vous ferez point là- deſſus d'embaras.
du Mercure Galant.
ΙΟΙ
Sila Main de Papièr mefme ne fuffit pas
Pour ébaucher du Roy le merite & la
gloire,
La Feuille & le Cahier ne fuffirent jamais
Pour contenir le moindre de fesfaits.
Le Rival du petit Colin
de Pithiviers.
XI.
CEs jours paffex un Orateur
Que l'on avoit choifi pour la plus belle
langue ,
Ne
Vonlant au Roy faire Harangue ,
put dire un feul mot , tant il avoit
de peur ;
Il demeura comme une fouche ,
A peine ilput ouvrir la bouche.
La grande Majefté du Roy
Luy pouvoit donner de l'effroy ;
Il eftoit pourtant habile homme,
On l'affeure ,fans qu'on le nomme.
Cependant des le lendemain
I iij
102
Extraordinaire
Vn Colporteur aſſez matin ,
De ces gens que l'on voit ne chercher
que l'utile,
Va criant dans toute la Ville ,
*
La Harangue d'un tel .... faite à Sa
Majefté.
Comme on la croyoit fort bienfaite
Chacun en veut avoir par curiofité ,
Tout le monde y court & l'achete ,
On croyoit que l'Autheur pour ſe fairė
eftimer,
Pour reparation l'avoitfait imprimer,
Tons difent, bienfurpris, de voir la tromperie,
Ce n'est que Papier blanc, on n'y voit rien
d'écrit ,
Auffi dit celuy qui le crie ,
Le Harangueur n'a-t- il rien dit.
Hermophile d'Antifer.
XII.
Mercure
avec adreffe a commencé
l'Automne ,
La Feuille de Papier , & la Main qu'il
now donne
du Mercure Galant. 103
Nous peuvent garantir des rigueurs de
Hyver.
Perfonne ne prévoit fes manieres fubtiles;
Les Enigmes du mois eftant d'un Papier
clair,
Pourfaire des Chaſſis en tous lieux font
utiles.
Avice de Caën
XIII.
Ourrions-nous dans ce mois obſerver
le filence , pow
Sans paffer pour des negligeans ,
Aprés tous les foins obligens
Que le divin Courier a mis en évidence?
Non , fans doute , on auroit à dos tout
l'Univers ,
Si l'on ne formoit quelques Vers,
Sur l'explication de fes belles Enigmes :
Ses plaintes feroient legitimes ,
On ne fçauroit me le nier ,
Puifque par deux Nymphes charmantes
,
I iiij
04
Extraordinaire
Spirituelles & galantes,
Il nous fait donner du Papier ,
L'une en offre une Feüille , & l'autre une
Main ample:
C'est déquoy s'exercer fur differens fujets
;
LOVIS noftre grand Roy , digne de plus
d'un Temple ,
Suffit pour nous fournir mille doctes projets
,
> Soit en faisant paflir le Croiffant de
l'Afrique :
Soit en mettant l'Hydre François
Dans les derniers abois ;
On pour avoir rendu l'Europe pacifique,
Enfin par tous les beaux endroits
De fon Ame heroïque.
Ainfi donc , que chacun plein d'une noble
ardeur
Se difpofe de bonne grace
A demander les talens du Parnaffe,
Pour louer comme il faut cet aimable
Vainqueur.
Alcidor du Havre
du Mercure Galant. 105
" L'on
XIV.
On a toûjours dit du Mercure
Qu'ilfçavoit galammentfaire un certain
trafic ,
En cachette , ou bien en public ,
Que c'eftoit un Expert en fraude , en im
posture ,
Mais on n'avoit point encor dit
Qu'il eftoit un Incendiaire.
le le prouve par cet écrit ,
Puis qu'ayant fait peu de lumiere
Avec fa Feuille de Papier,
Qu'en ces jours il a prefentée ,
Et qu'on a bientoft acceptée ,
Il nous échauffe tant qu'on nous entend
crier
Au feu tout eft perdu , tout est réduit en
cendre ,
Si pas un ne nous veut défendre.
La petite Affemblée G
du Havre,
t
106 Extraordinaire
XV.
Ette fourmiliere d'Autheurs,
Cuefon va recherchant de Boutique
en Boutique,
Accable les efprits , nuit à la Republiques
On voit que la plus part ne font que
Voleurs .
des
Quelques fujets qu'on leur propofe,
Ils difent tous la mefme chofe :
Ce qu'on y trouve de plus beau,
Eft en effet le moins nouveau ;
Par tout dans leurs Ecrits ce n'eft que
volerie :
Si ceux qui ne font pas mefme du der
г nier rang ,
Oftoient de leurs écrits toute la pillerie
Le Papier refteroit tout blanc.
Com
XVI.
La mefme .
Omment ce mois ne pas écrire ,
Et recevoir tant de Papier !
Quand pendant l'Hyver tout entier
du Mercure Galant . 107
Tout le monde devroit en rire ,
Je n'attendray pas à demain ,
Car en ay la Feüille & la Main.
LA
Mademoiſelle Launay Buret
XVII.
Ajeune Iris pour qui mon coeur eft
tout de flame ,
Me commanda dernierement
Abfolument
De luy faire fon Anagramme.
Feftois chez elle alors ,& je m'en défendis,
Mais en vain , car la jeuneFris
Me jurafur fon ame
Qu'elle le pretendoit. Mais , luy dis-je
Madame ,
Si j'eftois dans mon cabinet
Aprendre tont le temps que defire l'effet
De quelques Lettres affemblées,
Aprés avoir efté cinquantefois brouillées,
Remifes en eftat, & puis encor mélées ,
Je pourrois ajuster ce que vous demandez.
Mais encor un coup , je vous prie,.
108 Extraordinaire
"
Veuillez en diſpenſer mon trop foible gea
nie !
Non,je le veux. Puis que vous comandez,
Il faut vous obeir, & l'amourm'y convie
Oyant ces mots , joyeuse elle ne fait qu'un
Sant
Du bas en haut
Pourm'apporter l'Ecritoire & la Plume 5
Et puis d'un vieux Volume
Qu'elle tient dans fes mains , elle arrache
un Cabier.
Tenez , voilà , dit- elle , du papier ;
Iris, vous vous mocquez, je ne veux point
écrire
Voftre beau nom
Sur un brouillon ,
Qu'au hazard pour rien l'on déchire.
Permettez-moy. de vous dire Et
Que pour cet Ouvrage galant,
Une Feüille de Papier blanc
Ne pourroit dignement fuffire.
Au lieu d'une Feuille , foudain
Elle m'en apporte une Main.
C. F. LOURDET,
du quartier de la Place Maubert
du Mercure Galant. 109
des
XVIII.
Mone per expliquer voſtre EErcure
, peu s'en eft fallu
nigme
>
Dans un fens mefme legitime
De moy vous n'ayez rien receu
Que du Papier tout blanc ; c'euſt eſtéfans
merveille
Vousrendre affez-bien la pareille,
Q
La belle Nouriture du Havre .
XIX.
Ve ne fuis-je Ecrivain d'une auffibonne
plume
Que j'ay de bon Papier ! à la gloire du
Roy ,
Qui fait par tout donner la Loy,
Volontiers je ferois Volume fur Volume.
Que fi pour dignement faire un Recit
entier
De toutes fes Grandeurs ( deffein fort
témeraire )
110 Extraordinaire
Le Papier me manquoit, mafoy , je voudrois
faire
Changer tout mon linge en Papier ;
Mais des gens comme moy ne font pas
Son Hiftoire ,
Les plus capables font éblouis defa gloire.
La mefme.
2-522222-2522:22225
ENTIERE EXPOSITION
d'une feconde Langue
Univerſelle
.
A Fau-Cleranton le 20. de Novembre 1685 .
C
Eft une choſe affez ſurprenante
Monfieur
, , que
de
tant
de perſonnes
éclairées
, ſub- tiles
& fçavantes
qui
lifent
vos
agreables
Livres
, aucune
ne
fe
du Mercure Galant. III
mit fur les rangs , pour déclarer
que les Chiffres Arabiques
ou
Indiens eftoient les vrays Caracteres
de l'Ecriture
Univerſelle
,
aprés que j'en eus propofé la demande
par forme d'Enigme
dans
voftre quatorziéme
Extraordinaires.
Mais il eſt plus étonnant
encore que tous ces habiles Curieux
, mon cher Compatriotte
& moy , ne fceuffions
pas que
divers Auteurs avoient trouvé &
publié ce grand Secret , plufieurs
années avant qu'il m'entraft dans
l'efprit. Je vous ay dit comme
j'avois efté excité à fa recherche
par la lecture de la Science univerfelle
de Sorel : & comme un
peu de reflexion m'avoit fait par
venir à fa découverte
. Sorel im.
prima en 1640. & il a peut- eftre
ΤΙΣ Extraordinaire
efté le premier qui a donné lieu
d'y penfer , aux autres auffi bien
qu'a moy ; ce qui eft d'autant
plus plaufible , que ce n'est que
depuis ce temps là qu'ils ont propofé
les moyens d'y réüffir. Quoy
qu'il en foit , voicy ce que deux
de mes bons amis Parifiens , perfonnes
de belefprit & de grande
capacité, ont pris la peine de m'écrire
depuis quelques jours ; &
j'ay trop de franchiſe pour ne
vous en point faire part , bien
que j'y trouve une grande dimi .
nution à la joye que me donnoit
la creance que j'avois d'eftre le
premier Inventeur de ce que je
me vois contraint d'attribuer à
d'autres . M' l'Abbé Br ... l'un de
ces Amis , me mande qu'on luy a
fait voir un Livre appellé , Te
du Mercure Galant. 113
thnitata curiofa , five mirabilia artis ,
imprimé en 1664. ou l'Auteur
qui eft un Jefuite nommé Schott
dit dans la partie de fon Ouvrage
intitulée Mirabilia Graphica ,
qu'il ne fçait perfonne aux fie.
cles paffez qui ait donné des me.
thodes d'Efcriture Univerſelle
mais qu'en celuy - cy quelquesuns
l'ont entrepris & y ont réüffi ,
que de ceux qui font venus à fa
connoiſſance , il y en a deux de
fon ordre , fçavoir un Eſpagnol
qu'il ne nomine point , ou qu'il
pomme Muto ou le Muet ; & un
Allemand qui eft le Pere Athana-
·fe Kircher ; & de plus un Medecin
de Spire , appellé Fean Foachin
Becher ; que l'Efpagnol étalla fa
methode à Rome en 1653. dans
ne feuille volante fous le Titre:
Q. d'Octobre 1685.
K
Extraordinaire
d'Arithmeticus nomen elator mundi
omnes nationes ad linguarum &fermonis
unitatem invitans ; que le
Medecin de Spire fit imprimer
la fienne à Francfort en 1661,
dans un Livre intitulé Clavis convenientia
linguarum , feu caracter
pro notitia linguarum Univerfali s
Et que le Pere Kircher donna ſon
Ouvrage à Rome en 1663. fous
le Titre de Poligraphia nova &
Univerfalis , ex combinatoria arte
detereta . Monfieur Br. m'apprend
enfuite que Schott rapporte dans
fon Livre , des Extraits de la premiere
& de la feconde de ces
Methodes ; & qu'il trouve avec
raifon que celle du Pere Efpagnol
eft trop difficile à pratiquer
pour avoir du cours à moins
qu'elle ne foit rectifiée , mais qu
>
du Mercure Galant.
IIS
ne fait pas le mefme jugement
de celle du Medecin de Spire ,
& avec juſtice , & qu'il ne dit
rien de celle du Pere Kircher , ne
l'ayant pas encore veuë . A quoy
Mi Br. ajoûte obligeamment
qu'il a creu me devoir avertir de
ces chofes , afin que fi j'en foûhaite
une plus grande connoiffance,
il s'en inftruife pour m'en faire
part.
L'autre de mes Amis qui m'écrit
eft Monfieur No. Il me man..
de qu'il luy est tombé entre les
mains un Livre d'une feconde
édition imprimé à Francfort en
1680. fans nom d'Auteur , inti
tulé Historia orbis terrarum Geographica
& Civilis , in qua de va
riis hujus & fuperioris feculi nego
His, dont il croit me faire plaifi
Kij
116 Extraordinaire
de s'entretenir avec moy. Il me
conte donc que cét Auteur inconnu
témoigne que les plus
curieux d'entre les Anglois ont
cherché le fecret de l'Ecriture
Univerſelle avec grand foin &
avec peu de fuccez ; qu'à Londres
en 1661. il y parut un Traité
fur ce fujet fous le titre d'Ars fignorum
, feu caracter Univerfalis ,
& lexiton Grammatico- Philofophi
cum Georgij d'Algarno ; mais que
cette methode tient trop du Pedant
, pour eftre receue dans le
monde ; qu'un nommé François
de Lodvvik de Londres produific
enfuite quelque choſe de ſemblable
; mais que fon Ouvrage a eſté
fi fort negligé , que cela montre
affez que l'Autheur n'eſt pas ar
rivé au but qu'il fe propofoit ; &
du Mercure Galant.
117
que
le Docte Jean Vvilkins a eſfayé
auffi les forces de fon admirable
efprit fur cette matiere ;
mais que fon travail n'a pas eu
l'approbation qu'il en attendoit ,
A quoy M' No. ajoûte quelques
douceurs pour moy , qu'il eft inutile
de vous raporter.
Ces deux Amis me font entendre
de la forte , fans me le dire ,
que Salomon avoit raifon d'avan
cer qu'il n'y a rien de nouveau
fous le Soleil. Je m'étonnois bien
auffi que perfonne n'euſt penſé à
donner aux chiffres un employ
qui leur fied fibien . D'autres gens
s'en font donc aviſez auffi bien
que moy ;
en voila affez de preu
ves. On ne peut pourtant nier
quoy que dife Salomon , que la
difpofition des chofes ne foit pref
118 Extraordinaire
que toûjours nouvelle , bien que
les choſes ne le foient pas, à cauſe
que cette difpofition fe peut
donner d'un nombre infiny de façons
, veu le nombre infiny de
circonftances qui la forment.
Refte donc à examiner qui de ces
Auteurs ou de moy , à fceu attri
buer aux Chiffres que nous prenons
tous pour le fondement de
PEcriture Uuiverfelle , la difpofition
la plus propre à exprimer
toutes chofes avec diftinction ,
avec clarté , avec facilité , fans
équivoque , & fans aucun autre
embarras ; & qui par confequent
a trouvé la methode la plus proà
eftre receuë dans le Monde.
J'apprends encore de Mr Br.
que le Pere Schott dit que ce
font deux avantages tout divins,
pre
du Mercure Galant. 119
de parler une Langue & d'écrire
un caractere qui puiffent
eftre entendus de toutes les Nations
, quoy que differentes en
langues & en écritures ; que le
premier talent n'a efté accordé
qu'aux Apoftres & à quelques
hommes Apoftoliques ; que perfonne
jufqu'icy n'y eft parvenu
par les feules forces de la Nature ,
& qu'on n'en fait point meſme
qui ayent entrepris d'y parvenir,
& fur le témoignage de cét Auteur
mon amy ajoûte qu'il a
bien de la joye que fi je n'ay pas
eſté le premier à fonder l'Escritu
re Univerfelle fur les Chiffres ,
comme il l'avoit crû auffi - bien
que moy , je le fois à produire
la langue , que la langue Univerfelle
eft encore plus admi-
?
£20 . Extraordinaire
que
rable que l'Ecriture , puifque l'E
criture n'eft pour ainfi dire
le truchement des muets & des
morts , au lieu que la parole eſt
l'inftrument des vivans , & celuy
dont Dieu & les Anges fe font
fervis pour s'expliquerà nos premiers
Peres & aux plus grands
des Patriarches & des Prophetes.
Mais je n'ofe plus me flater de
l'invention d'aucune chofe nouvelle.
Ce qui eftoit veritable dans
le temps que Schott écrivoit , ne
l'eft peut- eftre plus en ce tempscy
; & je pourrois me tromper
en le croyant , tant le fiecle où
nous sommes travaille & rafine
fur tout , & furpaffe en fubtilité
& en penetration , tous les fiecles
qui le precedent .
Quoy qu'il en foit , j'ay bien
voulu,
du Mercure Galant. 121
voulu , Monfieur vous avertir
de ces chofes , non feulement
pour vous marquer ma franchiſe,
mais encore pour vous rendre
juge du differend dont je viens
de parler. Il s'agit de voir Schott ,
Becher , Kircher , & les Anglois
de l'Hiftoire Geographique, vous
eftes au Pays des Biblioteques
publiques & particulieres , il vous
eft aifé de trouver ces Auteurs.
Ayez donc la bonté , s'il vous
plaift , de paffer les yeux deffus à
voftre loifir , & de prononcer enfuite
ce que vous penferez de leurs
methodes & de la mienne , puifque
la comparaifon eft le feul avantage
qui me refte. Quel que
foit voftrejugement, affurez - vous
que je m'y foumettray fans peine,
parce que je le croiray jufte.
Q.d'Octobre 1685.
L
122
Extraordinaire
•
M' No. me parle encore d'un
autre Livre imprimé à Paris en
1674. qui traite de La Réunion des
Langues , ou de l'Art de les apprendre
toutes par une feule. Il est du
Pere Befnier Jefuite ; vous faites
mention de ce Pere dans voſtre
Mercure d'Avril 1682. où vous
dites qu'il eft à Conftantinople
en Miffion , qu'il entend & parle
plufieurs Langues étrangeres , &
qu'il s'applique depuis un an , à
l'entiere connoiffance de l'Arme.
nien vulgaire . Je ne doute point
que cette derniere Langue ne
foit fort utile à fon deffein , puifque
les premiers hommes d'aprés
le Déluge habiterent en Armenie;
Et elle pourroit bien eftre celle
dont feroient dérivées toutes les
autres ; mais ce deffein n'a aucun
du Mercure Galant.
123
›
rapport avec le mien . Le Pere
Beinier cherche une Langue Univerfelle
anciennement eftablie
puis difperfée & corrompuë , &
j'en établis une toute nouvele
qui ne pourroit jamais recevoir
d'alteration , à moins qu'on ne
ruïnaft l'Escriture Numerale qui
la fixe , & l'ordre de la Nature
qui la fonde , comme il fe verifie
par les exemples que j'ay donnez
du changement de mes Caracteres
en mots , & par mon projet
du Dictionnaire Univerfel . Quoy
que je ne parle icy que d'une Lan
gue , je ne laiffe pas d'en entendre
deux , & je n'en ay ufé de la
forte que pour m'accommoder à
la comparaiſon. Vous avez veu ,
Monfieur , dans ma derniere Let.
tre la maniere aiſée dont j'ex-
Lij
124
Extraordinaire
prime la premiere de ces Langues
, il me reste à vous faire con.
noiftre celle dont j'exprime la
feconde. La voicy en peu de
mots.
Cette feconde Langue a fon
rapport à ma deuxième écriture ,
& cette écriture a , comme vous
fçavez , une methode particuliere
pour les expreffions , & differe
principalement de la premiere ,
en ce qu'elle a bien moins de
Chiffres primitifs , mais beaucoup
plus d'auxiliaires, comme il fe voit
entre autres Caracteres , dans
ceux qui expriment les parties
invariables du difcours ; ou s'il
a plus de deux Chiffres , elle
n'en employe jamais qu'un primitif
, avec le refte d'auxiliaires ;
tout au contraire de la premiere
y
du Mercure Galant.
125
>
qui n'y fait jamais entrer qu'un
auxiliaire avec le refte de primitifs
, en ce qu'elle marque les cas
de la déclinaifon par fon penultiéme
chiffre auxiliaire au lieu
que la premiere y employe fon
dernier , en ce qu'elle reduit la
conjugaifon dans des bornes fort
étroites , au lieu que la premiere
luy en donne de fort étenduës ,
& en ce qu'elle met prefque tous
fes accents d'augmentation fur
fes auxiliaires , au lieu que la pre
miere les place prefque tous fur
fes primitifs , grandes diverfitez
dans ces Efcritures , qui en font
- naiftre de femblables dans les
Langues qui en refultent .
Les Alphabets de la premiere
font neanmoins communs à cellecy,
& toutes les regles luy con-
L iij
126 Extraordinaire
viennent , excepté la quatrième ,
de mefme que tous ces avertiffemens
, excepté le fixième. La
differente expreffion de leurs ac
cens , eft la feule caufe de ces exceptions
, comme vous le connoiftrez
dans la fuite . Il feroit
inutile de rapporter icy ces AL
phabets , ny ces regles & ces avertiffemens
ou fecondes regles ,
vous les pouvez voir dans voftre
dernier Extraordinaire , & il ne
le feroit pas moins de m'étendredans
des exemples aiſez à former :
j'en vais dont choifir parmy les
endroits les plus difficiles , & parmy
ceux où il y a quelque chofe
à adjoûter , afin d'avancer l'ouvrage
avec ménagement , & ne
pas abufer de voftre pénetration
& de voftre patience ..
du Mercure Galant. 127
1 , 2 , 3 , 4 , 5, & 6 , qui figni .
fient les fix cas de l'article general,
& dont l'enfeigne fe refoult
en inferée de la forte 1'o , 20 , 3'0 ,
4'0 & c. s'xpriment au fingulier
7. par berk , ferk , derk , gerk &c . fuivant
la troifiéme regle ; & au
pluriel par bers , fers , ders , gers ,
furquoy il faut ajoûter à cette
regle en faveur de cette Langue.
cy , qu' Eeftant feul de Voyelle
devant RS , eft une nulle auffi -bien
que devant RK.
7,8 , & 9 , par oùje marque , &
par où je diftingue les parties invariables
du difcours qui fe refolvent
en 7'0 , 8'0 , & 9'0 ; Et qui fie
gnifient l'adverbe d'accord ; la
conjonction & , & la propofition
en ou dans , s'expriment de mefme
Liiij
128 Extraordinaire
par cerk,jerk, & verk , & 71 , 82, 93 ,
qui fe refolvent en 7'1, 82, & 93,
& qui fignifient ouy , ny , chez , s'ex-.
priment par ça , ji , vay. Mais fi
je veux changer en mots 711 ; 7201
&c. qui fignifient ouy , en verité , &
helas , comme ils refolvent en cet.
te feconde écriture differemment
de la premiere , fçavoir en 7-11 ,
& 7201 , ils s'expriment par caa ,
& cira ; quant aux Proverbes &
aux Lettres Alphabetiques , leurs
Caracteres eftant pareils dans
mes deux écritures , & par confequent
leurs expreffions le devant
eftre auffi , je n'en rapporteray
point d'exemples.
1'7 , 1'8 , & 1'9. qui fignifient les
trois genres du pronom adjectif
noftre au nominatiffingulier , s'expriment
non pas par be , beût, boys
du Mercure Galant. 129
1
mais par bet , beût , boyt , fuivant
la quatrtéme regle ; & au nominatif
pluriel par bes , beûs , boys.
fur quoy il faut pareillement ajoûter
à cette regle pour cette
Langue. cy , qu'e , cû , & oy , effant
feuls de voyelles ou de diphtongues
devant S , y font auxiliaires , auſſibien
que devant T. Neanmoins
comme dans ma feconde écritu
re tout ce qui fe décline , excepté
l'article general , a deux nominatifs
, le premier qui eft fimple ,
& le fecond que j'appelle auffi
vocatif , & fur qui fe forment les
autres cas ; Je ferois d'avis que
dans l'expreffion des adjectifs , &
principalement de ceux qui fe
terminent par les feules auxiliai
res7 , 8, & , on fe fervift plûtoft
du fecond nominatif que du pre
130
Extraordinaire
1
mier , parce qu'il me paroift avoir
plus de grace , j'ay marqué le
premier nominatif du pronom
noftre , voicy le fecond dans fes
trois genres encore. 1-17 , 1-18 ,
& 1-19 , ce qui s'exprime par bae ,
baeû & baoy , au fingulier ; & par
bacs , bacûs & baoys au pluriel , &
forme , ce me femble , des mots.
plus doux que les precedens , &
qui tiennent plus de la Terminaifon
adjective.
10'4 qui fignifie Dieu au premier
nominatif , s'exprime par
bena ; & 10 11 , qui le fign . au fecond
, s'exprime par benaa , ou
benaza , en inferant la nulle z entre
les auxiliaires pour l'agrément
de la prononciation . 10 ; 4 & 10-
11 qui fignifient l'augmentatif
grand Dieu aux deux nominatifs ,
du Mercure Galant.
131
s'expriment par benefta & beneftaa,
en inferant la fubalterne ft entre
les primitives & les auxiliaires
pour expreffion du point placé
fur l'Enfeigne , fuivant le quatriéme
avertiffement. Je ne rapporteray
point d'exemples des dégrez
de diminution & de comparaiſon
, il feroit fuperflu , puifqu'ils
fe marquent de mefme ma .
niere dans les deux Langues ; mais
fi j'ay à exprimer 10 400 qui fignifie
dans ma feconde Efcriture
Divinité , qualité . Comme benorr
qui y répond , feroit trop difficile
à prononcer , il faut abfolu
ment abandonner ce premier no.
minatif , & recourir au fecond
qui fe marque par ro ~ 410 , & qui
s'exprime par benoar au fingulier ,
& par benoars au pluriel , mots de
132
Extraordinaire
plus douce prononciation . On fe
fervira du meſme moyen d'adou
cilement à l'égard de tous les
autres noms de qualité parce
qu'ils fe terminent tous de la
mefme maniere comme auffi
pour l'expreffion de tous les autres
caracteres qui ont deux Zeros inferez
de fuite parmy leurs auxiliaires
, où qui n'en ayant qu'un ,
ne laifferoient pas d'eftre de diffi
cile accommodement avec les
fubalternes qui les precederoient,
Ce que cette feconde Langue
a de plus particulier , c'eft l'expreffion
des lignes , que fon écriture
employe à diftinguer les perfonnes
de fes verbes , fes verbes imperfonnels
, & fes participes , fes
gerondifs & fes fupins . La premiere
écriture fe paffe de ces fi-
}
du Mercure Galant.
133
gnes ; mais comme fa Langue a
de refte les fubalternes KK , LL ,
SS , TT , LK , LT, & TL , qu'elle
laiffe fans employ , ſuivant la remarque
que j'en ay faite dans la
fixiéme de fes réflexions ; Je m'en
fers icy heureuſement pour exprimer
ces fignes , fans troubler
la communauté de ces deux Langues.
LL répond au point qui fe
met fur l'enfeigne , pour donner à
connoiftre la premiere perfonne
des Verbes , SS aux deux points
de la feconde perfonne , TT, aux
trois points ou au renvoy de la
troifiéme ; KK à la double enfeigne
du verbe imperfonnel , & à
celles des participes indeclinables
, des gerondifs & des fupins ;
& Lk , LS & LT, au point qui ſe
place fous l'enfeigne pour marExtoaordinaire
134
quer les participes qu'on veut af
fujettir à toutes les variations de
la déclinaiſons . Mais voicy úne
nouvelle Regle , c'eſt qu'au lieu
d'inferer l'expreffion de ces fignes
verbaux entre leurs primitives
& leurs auxiliaires , comme
j'infere en cette Langue- cy & en
l'autre , l'expreffion des fignes
qui marquent les dégrez d'augmentation
, de diminution & de
comparaiſon , je la tranfporte aprés
leur feconde auxiliaire : &
ce qui m'oblige d'en ufer de la
forte , c'eft afin de diverfifier
davantage les mots de cette Lan.
gue , d'abreger ceux des verbes
qui font d'un ufage bien plus frequent
que ceux des dégrez dont
je viens de faire mention , & de
donner en mefme temps une noudu
Mercure Galant.
135
velle grace à leur prononciation
.
Ainfi 104-40 qui fignifie conferver,
fecond verbe qui appartient à
Dieu , crécreftant
le premier ; &
qui s'exprime
par bengor , a pour
premiere
perfonne
finguliere
du
prefent de fon indicatif104 411
qui fignifie je conferve
, & qui
s'exprime
par bengo alla ; pour fe
conde perfonne 104 411 qui fign.
Tu conferve , & qui s'exprime
par
bengoaffa
; pour troifiéme
perfon-
1 ne 104 411 ou 104 ~ 411 qui fignifie
il conferve , & qui s'exprime
par bengo atta ; pour verbe imperfonnel
104 8 411 qui fign . on con .
ferve , & qui s'exprime
par beugoakka
; pour premier
participe
104 20 431 qui s'exprime
par beugoaykka
pour premier
gerondif
104 434 qui s'exprime
par ben- 90
136
Extraordinaire
goaykkos pour premier ſupin 104 8
437 qui s'exprime par bengoaykke ,
& pour participes déclinables au
genre mafculin , & au fecond
nominatif fingulier 104 411
104
411 & 104.411 ou 104 S
411 qui s'expriment par bengoalka ,
bengoalfa , & bengoalta , furquoy il
faut obferver que fi j'employe en
cét endroit le fecond nominatif,
c'est parce que le premier 104
401 qui fe marque par bengorika ,
eft trop difficile à prononcer ;
il
en eft de mefme des deux autres.
Il y a icy une feconde obfervation
à faire , c'eft qu'on peut inferer
la nulle z entre les auxiliaires du
verbe , auffi bien qu'entre celles
des autres parties du Difcours ,
fuivant que la liaiſon & l'adou .
ciffement des voyelles le demandu
Mercure Galant.
137
dent , & dire par ex. bengozalkı ,
bengozalfa bengozalta & c . au lieu
de dire fimplement bengoalkı , bengoalfa
&c. mais qu'on n'y peut
employer la fuppléantelz . Ce qui
eft vifible , fans que j'en rappor -
te d'exemples. Il n'en eft pas de
mefme à l'égard des adjectifs verbaux
; parce que n'ayant pas ,
comme le verbe des fubalternes
inferées , mais feulement quatreauxiliaires
de fuitte , il y a place
commode pour cette fuppléante..
Ainfi 1044111 qui fign. le premier
adjectif du verbe actif conferver
au fecond nominatif,& qui
s'exprime fimplemet par bengoaaa
s'exprimera encore mieux par
bengoalza , & fe doit mefme exprimer
de cette forte.
Ce que cette feconde Langue:
Q. d'Octobre 1685.
M
138 "Extraordinaire
.
a encore de particulier , c'eſt
l'expreffion de fes accents : ma
premiere écriture n'en met fur fes
chiffres auxiliaires que pour marquer
divers futurs à la maniere
des Grecs , ou divers préterits fi
l'on veut , & place tous les autres
fur fes chiffres primitifs . Ma feconde
écriture au contraire n'en
met qu'un fur un chiffre primitif,
pour marquer quelques verbes
fubalternes , & place tous fes autres
fur fes chiffres auxiliaires.
Ainfi voulant exprimer les verbes
qui appartiennent au Palfrènier ,
comme panfer , étriller , bouchonner
, elle les marque de la forte ,
4647-10 , 4647-40 & 4647-70 ; &
j'exprime cét accent par K , &
ces caracteres par ces mots gepge
cekar , gepgecekor , & gepgeceker.
du Mercure Galant.
139
Quant aux accents qu'elle place
fur fes auxiliaires , ils ne luy fervent
pas à marquer des futurs differens
, elle n'a que les ordinaires
à la maniere Françoife ; mais
elle les y employe , pour en tirer
l'augmentation des expreffions
qui ont du rapport entre elles , &
qui peuvent monter à plus de trois,
mille d'une feule racine , dans de
certaines efpeces d'eftres , comme
je l'ay expliqué ailleurs. Ces accents
font de trois fortes , j'exprime
l'aigu parT , le grave par s , &
le circonflexe par L. Jay dit dans
ma ſeconde écriture qu'il falloit:
placer chacun de ces accents
premierement fur le dernier chif
fre auxiliaire , puis fur le penultiéme
, & 'roûjours en rétrogra
dant , mais c'eft une erreur , il eftt
Mij
140
Extraordinaire
mieux de les mettre d'abord fur
le premier auxiliaire , puis fur le
fecond , & toûjours en fuivant.
Ainfi voulant exprimer 46 4017
qui fignifie Palefrenier , au fecond
nominatif j'écris & je dis gepotrae
; & fi l'accent eftoit fur le
deuxième ainfi 46 4017 , je dirois
geportaé ; fi fur le troifiéme
ainfi 46 4017 je dirois geporaté ;
& fi fur le dernier ainfi 46 4017
je dirois geporaet ; mais je ne fuis
pas d'avis qu'on mette des accens
fur le dernier des auxiliaires, c'eſt
affez d'en placer fur les trois premiers
, pour avoir plus de deux
mille expreffions d'une mefme
racine nombre fuffifant pour
remplir les fections les plus abon.
dantes des eftres . Ainfi encore
voulant exprimer 111011 qui fidu
Mercure Galant.
141
gnifie dans ma feconde écriture
bonam dixiéme Province de la
Chine , au fecond nominatif , j'écris
bebektatraa , ou beukiatrea ou
bcûkiatraza , à l'égard de l'accent
dont je marque les feconds verbes
negatifs , & que je place fur
leur premier chiffre auxiliaire , je
me fers pour fon expreffion de la
fubalterne KS ou X ; mais comme
tout ce qui fe conjuge dans ma
feconde écriture a deux expreffions
pour le temps prefent de
l'infinitif , de mefme que tout ce
qui fe décline en a deux pour le
nominatif, l'une fimple que j'exprime
par deux chiffres auxiliai
res , & l'autre que j'exprime par
trois , & fur qui fe forment les autres
meufs .; ce n'eft qu'avec ce
dernier que j'employe cette fu
142
Extraordinaire
balterne , parce qu'elle ne com
patiroit pas aifément avec le premier.
Ainfi voulant exprimer
104 - '60 , ou 104 ' 610 qui fignifie
redelaiffer , au lieu d'écrire bengoûxr
qui répond au premier , &
qui feroit de trop difficile prononciation
, j'écris bengouxar qui répond
au dernier , & qui eft aifé à
prononcer. Ainfi encore voulant
exprimer 260 ou 26'10 verbe
numeral qui fign , rededoubler ; j'abandonne
la premiere expreffion,
& je me fers de la feconde qui eft
fetfouxar. Voila la maniere dont
cette Langue exprime fes accents .
Surquoy il faut remarquer en premier
lieu , qu'elle employe trois
expreffions diverfes pour les trois
accents aigus que j'ay rapportez ,
non feulement pour varier dadu
Mercure Galant. 143.
vantage la Langue que l'écriture
, mais encore parce que leurs
employs font bien differens les
uns des autres ; & en fecond lieu
que cette maniere d'exprimer fes
accents , ne s'accorde pas avec
celle dont la premiere Langue .
marque les fiens , comme vous
le pouvez voir dans le fixiéme de
fes avertiffemens , d'où il refulte
encore que la quatriéme regle de
cette premiere Langue ne convient
pas à celle- cy. Cette regle
porte que la voyelle é doit eftre
confiderée comme une nulle , &
les diphtongues eû & oy , comme des
fuppléantes , lors qu'eftant feules, elles
ferencontrent inférées dans un mot ,
aprés des primitives , & devant tou ...
tes fortes de fubalternes excepté devantT,
&devant LZ unis , ou fe-
D
144 Extraordinaire.
7
parez feulement par uue auxiliaire.
Au lieu que l'exception eſt bien
plus grande icy , cette voyelle &
ces diphtongues n'y devant pas
eftre confiderées de la maniere
que je viens de dire , non feule.
ment devant & devant LZ unis
ou feparez , mais encore devant
L fimple , devant S , T, X , ou KS ,
& devant KK, LL, SS ,TT, LK, LS,
& LT , parce qu'elles y font la
fonction d'auxiliaires . Je ne dis
rien de TL , d'autant que je n'ay
pas trouvé place pour luy. Le
refte des Regles & des Avertiffemens
eft égal pour les deux Langues
, comme je l'ay avancé . Je
n'ay plus qu'à vous rapporter un
petit Theme de celle.cy , comme
j'ay fait de l'autre . Je me ferviray
pour cela des mefmes paroles du
Texte
du Mercure Galant.
145*
Texte Sacré que j'y ay employées
& que voicy. Dans le commencement
Dieu créa le Ciel & la Terre.
Vous en avez les caracteres numeraux
dans voftre vingt - troifié.
me Extraordinaire page 248. tels
font les mots qui y répondent ,
verk,, guay benmua , beno bengazattu
giay fenaa , jerk gay fema .
Il me femble , Monſieur , que
je n'ay rien à ajoûter à ces expli
cations & à cét exemple pour la
parfaite intelligence de cette feconde
Langue. Elle eft fondée
fur fon Ecriture Numerale , comme
la premiere fur la fienne ; &
ces Ecritures eſtant propres à
eſtre renduës Univerfelles ; ces
Langues qui en refultent ont droit
de pretendre au mefme avantage.
Je n'ay plus qu'à verifier ce que
・d'Octobre. 1685. N
146
Extraordinaire
ز
j'ay avancé des fingularitez
ces grands fecrets dans votre
quatorziéme & voſtre dixneuvié .
me Extraordinaire mais vous
voulez bien que j'en joigne l'éclairciffement
à celuy de quelques
endroits de mes Lettres, que
les fautes d'impreffion ont rendu
peu intelligibles ; & comme ces
éclairciffemens ne pourroient
eftre ajoûtez icy , fans tirer à trop
de longueur , vous me permettrez
encore de differer au quinziéme
d'Avril à vous donner l'entier
accompliffement de mon
Ouvrage , & de me dire toûjours ,
Monfieur , Voftre tres- humble
& tres- obeïffant Serviteur
DE VIENNE PLANCY.
du
Mercure Galant. 147
1
*SSSSSZZS
ZSSZZZSSZ
Sur la Soûmiffion de Tripoli.
MA
ODE.
A Mufe , qu'allez- vous faire ?
Voulez- vous toujours chanter ?
Vous cftes fi téméraire
Qu'on nepeut vous arrefter.
Quoy ! d'abord que lo Parnaffe
Celebre LOVIS le Grand ,
Vous vous faites faire place ,
Cette audace me furprend.
C
En Allemagne , en Hollande ,
Par tout où vont fes Exploits ,
Qu'est- il befoin qu'on entende
Les accens de vostre voix ?
Vous savez que l'on publie,
Quand on part pour l'affieger,
Nij
148
Extraordinaire
Que Tripoli s'humilie ,
Et craint le deftin d'Alger.
Et dans l'ardeur qui vous preffe ,.
Ala gloire du Heros,
Vne nouvelle allegreffe
Fait enfler vos chalumeaux .
**
Pour ces Exploits heroïques
Il faudroit des tons plus doux :
Si les vostres font ruftiques .
Ma Mufe , qu'y feriez- vous ?
63
Sur cette grande matiere
C'eft affez que de vouloir ;
Si voftre voix eft groffiere
Voftre coeur fait fon devoir.
་
,
.
N'écoutez que vostre zele ,
C'est luy feul qui vous abfout ,
Il eft ardent & fidelle ,
Et vous répondra de tout.
ਹਰ
Que chaque jour voftre veine
-
Au Mercure Galant. 149
Faffe des efforts nouveaux ,
d'haleine Courez à perte
Sur les pas de mon Heros.
Sur la Terre ny fur l'Onde
Rien ne retarde fon cours ,
Vous irez par tout le Monde
Si vous le fuivez toujours.
MAGNIN, Confeiller du Roy au
Prefidial de Maſcon , de l'Academie
Royale d'Arles. "
Sur le Pfalme 136.
Comment chanterons - nous le
Cantique du Seigneur dans une
Terre étrangere ?
Pourqu
Ourquoy donc tant de fois, mes fidelles
Amis ,
Avec empreffement me dire que je chante?
1
N iij
150
Extraordinaire
Que l'air d'un doux Luth m'eft permis
Ou d'une voix douce & charmante ?
**
Ony , jefçay que le chant veut un eſprit
reglé ,
Vne ame dégagée, un coeur qui fe déploye,
Et non pas ainfi que je l'ay ,
Car je ne goûte aucune joye .
C
Quoy! vous m'avertiffez qu'il eft bon de
chanter ,
Plus l'efprit eft chagrin , plus l'ame eft
abattuë ,
Et qu'un Luth la doit exciter ,
Pour chaffer l'ennuy qui la tuë.
De peur , me dites- vous ,
douleurs
, que l'excés
des
Ne l'accable à lafin d'une peine trop rude
:
On que penfant à fes malheurs ,
Elle n'ait trop d'inquietude.
**
Le remede certain que vous me promet
tez ,
du Mercure Galant.
ISI
rend des exemples feurs , comme on me
les expliques.
Et toutes ces autoritez
Marquent l'effet de la Mufique.
03
Vous m'alleguez fur tout , afin de l'appuyer,
Qu'un Rameurfatigué de fa trop longue
peine ,
Chante pour fe defennuyer ,
En voguant fur l'humide plaine.
Qu'un Pafteur qui s'ennuye , en menant
fon Troupeau
De Vallon en Vallon, ou parmy les Cam-.
pagnes ,
Fait retentir fon chalumeau ,
Dans les Bois , ou fur les Montagnes.
Qu'afin de foulager fa peine fes ennuis
,
Souvent le Voyageur à quelque chant.
s'adonne`;
Que le Soldat pendant les nuits ,
N iiij
152
Extraordinaire
En veillant des Chansons entonne.
Ca
Non , non , pour leurs doux chants je ne
condamne pas ,
Rameur , Soldat , Pafteur , ou celuy qui
voyage ;
Chacun d'eux y fent des appas,
Et dans fa peine fe foulage.
$3
Mais quant à mes ennuis , moy qui depuis
long-temps
Ecoute une Maiftreffe , & gemir , & se
plaindre ,
Parmy fes foupirs éclatans ,
A chanterpuis -je me contraindre ?
3
A peine avec ma voix veux je donc commencer
Quelque air melodieux , qu'en mon coeur
je rappelle ,
Que l'accent que je vay pouſſer ,
Me femble une chofe nouvelle.
S
Comme au fortir d'un lieu remply dobfcurité,
du Mercure Galant.
153
craint le vif éclat que le Soleil envoje,
De mefme en ma captivité ,
Je crains & le chant & la joye.
**
prend envie , ou que je Quand il me prend envie
fais deffein
De pincer doucement les cordes de ma
Lyre ,
Et que de ma tremblante main
-Ie fuis le doux air qui m'infpire;.
Que fur un Flageoles , ou fur un Cha-
Lumeau ,
Quelque aimable Chanson avec douceur
j'entonne ,
Que ma voix pouſſe un Air nouveau,
Pour fuivre mon Luth qui fredonne.
Helas ! autant de fois mes foupirs &
mes pleurs
Qui retiennent mês doigts , troublent
mon armonie ;
Ma voix qu'étouffent mes douleurs ,
154
Extraordinaire
Cede à ma trifteffe infinie .
l'effaye encore un coup à faire mes efforts,
Pour pouffer les accens d'une voix délicate,
Et joindre mes plus doux accords
Aux charmes du Lutb que je flatte.
Mais enfin j'apperçois , helas ! que c'eft en
vain
Quemon efprit s'efforce , & ma voix s'étudie
:
Car mon Luth , ma voix , ou ma main,
N'excite aucune melodie.
A negliger ainfi cet Art rare & char-
P
mant ;
Ma voix en perd l'uſage , & ma main
l'habitude ,
Et fi je l'aimais tendrement ,
L'en fuis & le foin & l'étude.
Quand mefme j'en aurois confervé dans le
coeur,
du Mercure Galant.
155
tendre paffion que j'en avois con- ·
ceue ;
Je ne vaincrois pas la rigueur
Du malheureux fort qui me tuë.
Mais encor que je fçache avec facilité,
Accorder doucement & ma voix & ma
Lyre :
Et que dans un air concerté
Ma languefaffe qu'on l'admire ;
**3
Soit qu'aux doux tremblemens qui pari
tent de mes doigs,
`Les neuf Soeurs d'Apollon cedent enfin
la gloire ;
Que mon Flageolet , ou ma voix,
Sur Marfias ait la victoire :
យ
Soit que dans l'Arcadie, autrefois Pan
vanté
Me quitte à la difpute & l'honneur &
la place ;
Que mon Luth foit plus écouté
Que celuy du Chantre de Thrace.
156
Extraordinaire
Dois-je dans cet eftat me plaindre & joupirer
?
Dois-je appliquer aux Chants mon ame
toute entiere ?
Quand je ne puis affez pleurer ,
Pour en avoir trop de matiere.
Helas ! dans mesfoupirs, & mes maux fi
divers ,
Mon coeur inceffamment goufte tant d'a
mertume ,
Que pour m'ofter l'amour des airs,
Mes douleurs paffent en coutume.
Mais quoy ! ne voit- on pas que les lieux,
les faifons ,
Ne peuvent convenir aux airs que je neglige?
Et que tout s'oppofe aux Chansons,
Dans la trifteffe qui m'afflige ?
Voulez- vous qu'en ces lieux, malgré mef
me monfort's
du Mercure Galant. }
157
T
dans l'éloignement de ma terre fi
chere ,
Sur moy je faffe quelque effort ,
Pour chanter à mon ordinaire ?
Ca
Helas ! comment chanter dans ce banniffement
,
Qui redouble en mon coeur une peine
infinie ?
Vni fâcheux éloignement
Ne convient pas à l'harmonie.
**
Quoy done! dans les horreurs de cet exil
fatal,
En ce trifte fejour où toujours je foupire,
Si loin de mon Pays natal ,
Ie ferois retentir ma Lyre ?
S
Pardonnez ; car le fort qui me vient
affliger
و ا ت
En me perçant le coeur d'une atteinte
imprévenë ,
M'ofte en ce Pays étranger ,
L'amour que j'en avois conceuë.
158 Extraordinaire
Tout banky que je fuis , & loin de
mon climat ,
Le defir de chanter nullement ne me
touche ,
Et l'horreur de mon trifte eftat
Me ferre le coeur & la bouche.
Non ne m'en parlez plus lorsque
mes triftes yeux
Se fondent tout en eau , ne verfent
que des larmes ;
Pourrois-ie en ce fort ennnyeux
Sur ma Lyre trouver des charmes ?
Avoir toujours l'objet d'on nailent mes
travaux
A fentir les ennuis dont mon ame eft
preßée ;
Par mon Luth d'adoucir mes maux,
Je ne puis avoir la pensée.
CA
Helas! le fouvenir de mes jours plus
heureux ,
du Mercure Galant. 159
Ne rappeller en l'esprit ma premiere
fortune ,
Et mon exil trop rigoureux
A chaque moment m'importune.
**
"S'il falloit qu ' Amphionfuft comme moy
contraint
1 De vivre dans ces lieux , il n'auroit
plus de gloire ,
Et de mefme douleur atteint,
Il briferoit fon Luth d'yvoire.
Par un regard Orphée , au retour des
Enfers ,
En perdant fa Moitié, perdit fa melodie,
Et fa main oubliant fes airs ,
Tout à coup devint engourdie.
Sa Harpe luy tomba fi promptement des
doigts ,
Qu'au vif reffentiment de fes douleurs
aiguës,
Les airs manquerent à fa voix,
Et fes cordes furent rompues .
160 Extraordinaire
Pourquoy donc aujourd'huy tant de fois
m'avertir,
Que je pouffe ma voix , & je pince ma
Lyre?
Monfort qui n'y peut confentir,
Veut feulement que je foûpire.
03
Helas ! quand je me vois dans l'exil où
je fuis ,
Et que mon cher climat ſe preſente à ma
venë ,
Je tombe en de fi grands ennuis,
Que mon ame en eftabattuë.
Aprés un long espoir , me voyant de retour
Dans un pays heureux , dont le defir me
preffe,
Mon coeur & ma voix tour à tour,
Chanteront avec allegreffe.
RAULT , de Rouen .
G
du Mercure Galant. 163
52225
222252525252
NOUVELLE
Découverte du Centre de Gravite
du Demy- Cercle , pour
la Quadrature du Cercle
propofé
aux Geometres par M.
Tarragon Profeffeurdes Ma
thematiques à Paris.
D
a
E tout temps les Phyficiens
ont cherché la Pierre Philofophale
; Les Méchaniciens le
Mouvement perpetuel Artificiel ,
& les Géometres la
Quadrature
du Cercle.
Tant d'Illuftres Sçavans Geometres
ont travaillé pour la ré.
O ij
154
Extraordinaire
folution de ce dernier Problême
qu'on m'accufera fans doute de temerité
d'avoir ofé l'entreprendre ;
mais comme la recherche de ce
qui eft fublime & tres - difficile ,
eft du moins quelque chofe , j'ofe
me prometre que les Sçavans auront
la bonté d'agréer la part que
je leur fais icy de ma penſée , &
qu'en échange ils me feront fçavoir
leurs fentimens fur ce que
j'avance , & qui eft contenu dans
la figure .
DEFINITION.
1. Le Centre de Gravité du
Demy. Cercle eſt un point par
lequel eftant fufpendu il demeure
en repos
& en équilibre dans
quelque fituation qu'on le met
te .
2. La fomme des deux Bras de
du Mercure Galant. 165
1
la Balance , qui divife le Demy-
Cercle en deux parties égales , fe
nomme Ligne de Direction ; lorf
que le Demy - Cercle eft élevé
verticalement , & que fon Dia
metre A E eſt de Niveau.
3. J'entens par Poligones reguliers
Infcrits & Circonfcrits au
Demy- Cercle , la moitié de tous
les Poligones reguliers , Infcrits
& Circonfcrits au Cercle entier.
AXIOMES.
1. Le centre de Gravité du
Demy- cercle , eft entre tous les
Poligones infinis , tant infcrits que
circonfcrits au Demy- cercle .
2, Si deux Barres de Gravité
infinis de tous les Poligones reguliers
infinis , tant infcrits que cir
conſcrits au Demy.cercle fe cou
le centre de Gravité du
pent ;
166 Extraordinaire
Demy.cercle eft dans leurs com.
mune Section , à plus forte raiſon
fi trois Barres de Gravité infinis
fe coupent , leur commune Se
ction fera auffi le centre de Gravité
du Demy- cercle .
3. Les pefanteurs tant Mathematiques
que Phyfiques qui demeurent
par tout en équilibre ,
font en raifon reciproques des
Bras de la Balance .
PROBLEME.
Le Demy - cercle ASE eftant donné
trouver Géometriquement fon centre
de Gravité.
CONSTRUCTION.
Divisez le Demy- cercle en deux
également au points , par le rayon
PS,qui fera la Ligne de Direction ;
tirez les lignes AS , SE , le triangle
AS E, fera la moitié du Quadu
Mercure Galant . 167
ré infcrits au Cercle . Divifez
chaque quart de Cercle en deux
parties égales par les lignes ponctuées
: Circonfcrivez , le triangle
rectangle Ifofcelle TBD au
demy.cercle ASE il fera la moitié
du quarré Circonfcrit à tout le
Cercle. Trouvez le centre de
Gravité L , du triangle SEP , par
la 24. p. des Equiponderants d'Archimede.
Faites PM égale à PL ,
tirez la Barre de Gravité ML, qui
coupentla ligne de Dirrection SP
au point R , ce point R fera le centre
de Gravité du triangle ASE
infcrit au demy.cercle . Trouvez
le centre de Gravité o du triangle
rectangle Ifofcelle PBD. Faites
PI égalle à PO , tirez la Barre
de Gravité of qui coupent la li
gne de direction BP au point G
168 Extraordinaire.
ce point G fera le centre de Gra
vité du Triangle Rectangle Ifofcelle
Circonfcrit au Demy- cercle
, tirez les Barres de Gravité
ΜΟMO , IL leur commune Section
4 des Barres de Gravité , eft le centre
de Gravité du Demy.cercle
ce qu'il faifoit faire .
DEMONSTRATION.
Comme tous les Poligones in
fcrits au quart & au Demy- cer.
cle au deffus du Quarré , excédent
la fuperficie du quarré inf
crit au Demy- cercle ; Ainfi tous
les centres de Gravité de tous
les Poligones infinis infcrits aut
quart de Cercle , feront tous audeffus
des centres de Gravité L
& M dans les lignes ponctuées
PL , PM. Donc tous les centres
de Gravité de tous les Poligones
infinis
du Mercure Galant. 169
au
infinis infcrits au Demy- cercle ,
fe trouveront audeffus du centre
de Gravité R du triangle ASE.
De mefme que tous les Poligones
infinis audeffus du Quarré
Circonfcrit au quart & au Demycercle
, défaillant de la fuperficie
du Quarré Circonfcrit au quart
& au Demy cercle ; tous les centres
de Gravité infinis de tous les
Poligones reguliers infinis
quart de Cercle fe trouveront
audeffous des centres de Gravité
o & I: Donc tous les centres de
Gravité infinis de tous les Poligones
reguliers infinis Circonfcrits
au Demy- cercle fe trouve
ront audeffous du centre de Gravité
G ; Donc GR , ON , & LI
font les Barres de Gravité infinis
de tous les Poligones reguliers in-
Q. d'Octobre 1685.
P
"
170
Extraordinaire
+22407
finis tant infcrits que circonfcrits
au Demy- cercle . Mais par le premier
Axiome , le centre de Gravité
, fe trouve dans l'infinité de
tous les Poligones reguliers , tant
infcrits que circonfcrits ; & par le
deuxième il fe trouve dans la
commune Section des Barres infinis
GR , OM , IL ; mais leur
commune Section eft au pointa ,
donc le point a eft le centre de
Gravité du Demy- cercle, ce qu'il
falloit démonftrer . Donc les Bras
de la Balance Pa , as , font entre
eux comme les pefanteurs Mathematiques
, qui conftituent l'équi
libre par le troifiéme Axiome.
du Mercure Galant.
171
AUDUDU DUQUIQUQUNU Qunu nunu
Traduction de Catulle,
EPIGRAMME.
Lugere ô Veneres , Cupidinefque.
Perez, vous qui affezpour Galans
Leurez, Graces, pleure Amour!
dans le mande !
Le Moineau de Clymene a terminé fes
jours ,
Il est mort . O difgrace ! ô pertefans feconde
!
Luy que ma Belle aimoit plus que fes
propres yeux ;
Tant il eftoit aimable & gracieux.
Luy qui ne bougeoir d'auprés d'elle ,
Mais quifautelant à l'entour
Par de frequens pi-pis luy témoignoit fon
zele ,
Sçavant à luy faire fa cour,
Il n'eſt plus ; & la mort a ferméla paupiere.
Pij
Extraordinaire
172
Il erre maintenant dans ces lieux tenebreux
,
Où tout eft trifte & tout affreux ,
Et d'où nul ne revient jamais à la lumiere.
O Mort , qui pouffez au Tombeau
Tout ce que la terre a de beau ,
Qu'avec raifon je te detefte!
C'eft toy qui m'as ravy cet Oifeau fi
charmant ;
O coup facheux ! ô coup funefte !
Ofujet d'un cruel tourment !
Pauvre Oifeau , tu n'es plus , & tufais
que Clymene
Dans fon affliction ne fe peut moderer ;
Et que fes yeux changez à force de plenrer
,
Marquent par leur rougeur la grandeur
de fa peine.
du Mercure Galant.
173
TRADVCTION DE L'ODE
XI . du Livre iv . d'Horace, qui
commence par Audivera, Lyce. :
Enfin , Lyce , les Dieux ont exaucé
mes voeux ,
Ils les ont exaucez , ces Dieux ,
Quijouiffent là-haut d'une gloire immortelle.
Vous eftes vieille , & toutefois
Vous pretendez encor paroiftre belle !
Et ranger nos coeurs fous vos loix .
33
Vous badinez , vous beuvez effrontée,
Vous appellez d'une tremblante voix ,
Quand des fureurs du vin vous eftes agitée
,
L'Amour qui prés de vous paroift estre
aux abois.
63
Remarquez un peu comme il brille
Sur les joués de cette Fille,
Pij
Extraordinaire
174
Qui fçait fi bien chanter , & dont l'air
eft fi doux,
Tandis qu'il vous évite , & qu'il fuit
loin de vous.
Ces rides qui vous font paffer pour décrepite
,
Ces dents jaunes , ces cheveux blancs
Sont la caufe , felon mon fens ,
De fon mépris & de fa fuite.
CA
Ny la propreté des habits ,
Ny la pourpre de Cos , ny l'éclat des rubis
,
Dont comme vous les vieilles font ornées
,
Ne leur rendront jamais leurs premieres
années.
Dites-moy, quefont devenus.
Ces airs que vous aviez empruntez de
Venus ?
Où font-ils à prefent ces charmes ,
Ce vifage fleury , tous ces rares talens
du Mercure Galant. 175
Qui forçoient les plus indolens
A vous rendre autrefois les armes ?
RA
Que reste-t-il en ce jour
De cette adorable Lyce
Qui ne refpiroit qu'amour ,
Et dont mon cxur aimoit jufqu'au caprice
?
Que reste-t-il de ce teint plein d'attraits
,
Qui ne cedoit qu'à celuy de Cynare,
Cynare qu'un deftin barbare
Nous afait perdre pour jamais ?
Q
Oйy , la Parque ne rend vos années pa
reilles
A celles des vieilles Corneilles ,
Qu'afin que les jeunes gens
Qui dans la fleur de vos ans
Vous regardoient avec idolatrie,
Puiffent rire à vos dépens
En voyant aujourd'huy voftre beauté
flétrie.
P
iiij
176
Extraordinaire
LE DEUIL RIDICULE.
A MONSIEVR LE COMTE DE C.
V
Oicy donc, Monfieur , l'Hiftoriete
que vous voulez
fçavoir. Si elle vous a diverty
lorfqu'on ne vous la racontée
qu'imparfaitement ,j'efpere qu'el
le vous donnera le plaifir tout
entier , quand je vous en auray
fait le recit , moy qui en ay eſté
le témoin occulaire , & qui vais
en eftre le fidelle Hiftorien . Mais
pour vous la faire mieux entendre
, il faut que je vous faffe auparavant
le Portrait des deux
Dames qui y ont intereft. Vous
du Mercure Galant. 177
2
a vez entendu parler d'elles plufieurs
fois , mais vous ne les avez
pas connues , & vous ne ferez pas
faché que je vous apprenne comment
elles eftoient faites.
Madame la Comteffe de M...
eftoit laide , mais elle avoit l'efprit
vafte & élevé , & joignoit
un grand fçavoir à une grande
naiffance . Comme elle avoit le
coeur noble & genereux , fa vertu
, ſa ſcience & fa qualité faifoient
toute fon occupation , & la deffus
elle dormoit la graffe matinée
fans fe mettre en peine de la fortune
, & de tous les biens de ce
monde . Mais auffi comme elle
eftoit fort liberale , & d'une
grande dépenſe , elle auroit eu
peine à fubfifter dans fa vieilleffe ,
fans le fecours d'une perfonne
י כ
178 Extraordinaire
tres.confiderable , qui l'honora
toûjours & l'affifta jufqu'à fa
mort. Voilà quelle eftoit Madame
la Comteffe de M... Voicy
à peu près ce qu'eftoit Madame
la Marquife P .... Elle avoit cfté
belle , & d'une beauté , qui luy
dura jufqu'à la fin de ſes jours ,
malgré l'accident qui luy arriva.
Une Dame fa Parente qui eftoit
jaloufe d'elle & de fon Mary , &
qui ne pouvoit luy pardonner fa
beauté , parce qu'elle eftoit laide,
luy donna de l'eau de chaux fei.
gnant que c'eftoit une eau admirable
pour le teint . La Marquife
s'en fervit fur fa bonne foy , & il
luy en demeura de facheufes marques
, nonobftant tous les Remedes
que les
Medecins luy pûrent
faire. Elle avoit l'efprit noble ,
du Mercure Galant. 179
ނ
vif
remuant l'ame grande ,
hardie , courageufe , & de com .
mandement ; auffi vivoit elle
comme une petite Souveraine ;
& dans un Chafteau de Carte ,
elle eftoit devenue la terreur de
fes Voifins & des Etrangers qui
abordoient cette cofte de la Mer
où elle demeuroit ; & d'où en un
befoin , elle auroit donné des loix
à toute la Terre . Nous voyons encore
icy une vieille Demoiſelle
qui executoit les ordres , & qu'elle
nommoit fi plaifamment fon
Eminence , faifant allufion aux
Miniftres qui gouvernoient l'Etat
de fon temps. Enfin on peut
dire qu'avec toute la beauté de
fon Sexe , elle avoit tout l'efprit
& le courage du noſtre ainfi
qu'elle le fit voir pendant le regne
180 Extraordinaire
de Cromvel , & de la Republique
d'Angleterre.
Vous me demanderez fans dou.
te , ce qu'elle avoit à démefler
avec ces gens là ? Je m'en vais vous
le dire , mais ne m'accufez pas
de faire icy un trop long Avant
propos , & vous fouvenez que
nos Entretiens ne doivent pas.
eftre fi reguliers. Pour moy , je
croy qu'il fuffit qu'on dife bien les
chofes , qu'on ne perde rien au
change , & que ce qu'on dit vaille
mieux que ce qu'on publie à
dire. Cela eftant , Monfieur , voicy
quel fut le démeflé de la Marquife
avec Cromvel & le Parlement
d'Angleterre . Son Gendre
qui eftoit un grand Seigneur du
Maine , & qui avoit beaucoup
d'argent , s'avifa d'envoyer des
du Mercure Galant. 181
Toiles de Laval , aux Ifles de
Gerley qui tenoient encore en
ce temps - là pour le feu Roy de
la Grand' Bretagne. Il fit donc
charger un Vaiffeau de ces Toiles
, croyant y faire un profit confiderable
; mais par malheur pour
luy , un Armateur Anglois qui
couroit la Cofte , fe faifit du Bâ.
timent pour la Republique , & le
mena à Londres . Ce pauvre Seigneurfe
trouva fort trompé dans
fon pretendu Negoce ; mais la
Marquife habile & pleine d'invention
fit arrefter auffi - toft
tous les Baftimens Anglois qui
trafiquoient fur fon gravage , &
fe faifit des hommes & des effets ;
aprés qnoy elle écrivit à Cromvel
& au Parlement
, pour
faire rendre les Toiles de fon
"
fe
182 Extraordinaire
Beau- Fils qu'elle reclamoit à elle,
& c'eft dans cette Lettre qu'elle
mit donné en noftre Principauté de
Pyrou le trentiéme de .... Ce trait
hardy reüffit , & à la priere des
Marchands Anglois , le Vaiffeau
& les Toiles furent reftituez , accompagnez
d'une Lettre pleine
de reſpect & de civilité , dans laquelle
Cromvel & le Parlement
la qualifierent de Princeffe & de
Souveraine , mais revenons à nô.
tre Sujet.
Ces deux Dames dont je viens
de vous faire la peinture , eftoient
parentes & voiſines ; mais l'incli .
nation qu'elles avoient toutes
deux pour les Chiens , avoit fait
leur plus grande union . La Comteffe
avoit un Chien favory qu'elle
nommoit Grizolir . La Mar.
du Mercure Galant. 183
quife à fon imitation , avoit nommé
Bichete une Chienne dont
elle eftoit folle , car la lecture des
Livres fabuleux , luy avoit tellement
gafté l'efprit là- deffus
qu'elle crut long - temps la Metempficofe
, & qu'aprés fa mort
fon Ame pafferoit dans le corps
de quelque belle Chienne. Vous
eftes malicieux , me direz vous ,
d'accufer cette Dame de l'erreur
des
Pytagoriciens , elle eftoit trop
bonne
Chreftienne pour cela , &
je penfe que la
Metamphicoſe
n'eftoit pas ce qu'elle entendoit
le mieux. J'en demeure d'accord
avec vous , Monfieur , mais
elle fçavoit tout , & je n'avance
rien dont tout le monde n'ait là
connoiffance auffi - bien que moy.
Mais vous me troublez , ou plû184
Extraordinaire
toft je me trouble moy.mefme,
Je ne fçay plus où j'en eftois ; à
Bichete ce me femble.
j
Ces Dames refolurent un jour,
qu'il ne falloit pas que deux
Chiens de cette qualité laiffaf
fent une pofterité baftarde &
roturiere , & s'abandonnaflent
à d'indignes amours. Pour cér
effet , elles firent le Mariage
de Grizolin & de Bichere , d'où
fortit une nombreufe Famille
Mais enfin Grizolin chargé
d'honneurs & d'années fubit la
rigueur des Parques , & defcendit
dans le Tombeau. La Marquife
qui eftoit à la Campagne ,
ayant appris cette trifte nouvelle,
m'écrivit pour aller voir la Com.
teffe, & luy marquer la part qu'elle
prenoit à fa douleur fur la mort
du Mercure Galant. 185
du
pauvre
Grizolin. Pour moy,
qui n'ay jamais pû me vaincre
fur la foibleffe des autres , & qui
abhorre le ferieux ridicule , je me
deffendis de ce Compliment
, mais
je fus bien trompé , lorfque le
mefme jour à onze heures du foir ,
la Marquife
arriva chez moy
feule dans fa Littiere avec cinq
Chiens. Je ne fus point furpris
de la voir en cét équipage , parce
que fa Meute la fuivoit toû
jours ; & je crûs que quelque
grande affaire l'avoit obligée de
fe mettre en chemin à l'heure qu'il
eftoit , mais le lendemain
matin
fitoft qu'elle fut habillée
, elle
me dit que je luy donnaffe
la
main pour aller chez la Comtef
fe , quelle eftoit venue exprés
pour la confoler , puifque je n'en
2. d'Octobre
, 1685. &
186 Extraordinaire
avois voulu rien faire , & comme
il n'y avoit que la rue à traverſer,
nous y allâmes à pied , mais elle
fit fuivre des Porteurs fans que je
n'en apperceuffe , & ces Porteurs
qui avoient mis tous fes Chiens
dans une Chaife , avoient ordre
de les faire entrer dans la Chambre
de la Comteffe en mefme
temps que nous .
Nous trouvâmes cette Com
teffe au lit , & alors la Marquife
fondant en larmes. Je viens, ma
chere Coufine , luy dit- elle , en
l'embraffant , pleurer avec vous
le pauvre Grizolin . Mais je viens
encore vous preſenter fa Veuve
& fes petits Orphelins qui vous
demandent voftre protection , &
la continuation des mefmes bontez
que vous aviez pour eux du
du Mercure Galant.
187
'
vivant de leur Pere. Dans le mef
me moment , on vit courir cinq
Chiens par la Chambre tous
couverts & caparaçonnez de drap
noir , dont les queues trainoient
d'une demy- aulne de long. Ces
pauvres Animaux embarraffez de
ces ornemens lugubres , hurloient
pitoyablement , ce qui faifoit avec
les fanglots de ces Dames
la plus plaifante Comedie du
monde. Pour moy , je vous avoue
que je ne pus jamais m'empefcher
de rire , & la Comteffe s'en eftant
apperceuë.Voyez- vous , ma Coufine
, dit- elle à la Marquife , en
me regardant tout en colere , ce
méchant homme qui fe mocque
de nous , bien loin de me confo
ler dans la perte que j'ay faite
Pardonnez-moy , ma Coufine ,
Q ij
188 Extraordinaire
Monfieur ne ſe mocque pas de
nous , repartit la Marquiſe , c'eſt
le meilleur homme du monde ,
mais vous ſçavez qu'il n'a point
Le coeur chien. A ce mot je pouffay
un fi grand éclat de rire , que
la Marquife craignant que fon
Amie ne s'en fachaft tout de bon ,
elle prit congé d'elle , & nous fortifies
auffi- toft avec tout noftre
funebre équipage . Mais au reſte ,
l'affliction de cette Dame eftoit
fi grande , que fuft vieilleffe , ou
que la mort de Grizolin euft mis
le comble à tous fes autres déplaifirs
, elle mourut peu de jours a
prés .
Je ne doute point qu'une fi
plaifante avanture ne vous euft
fait perdre toute voſtre gravité ;
mais je m'imagine que réprenane
du Mercure Galant. 189
,
voſtre ſerieux & un certain ton
de Predicateur vous me direz.
que cette paffion pour les Chiens
eft non feulement ridicule , mais
contraire à la Religion & aux
bonnes moeurs. Il eft vray , Monfieur
, & dans le Paganiſme , il
eftoit honteux d'aimer trop ces
Animaux. Cezar haïffoit ces fortes
d'Idolaftres , & les railloit
fouvent , en forte que voyant un
jour des Etrangers qui portoient
des Chiens & des Guenons dans
leur fein & fous leurs bras , il leur
demanda fi les Femmes de leur
Pays enfantoient des Hommes .
Raillerie un peu forte, mais qu'on
ne devroit pas craindre de dire
tous les jours à ces Femmes de
qualité qu'on ne fçauroit def- entefter
de ce ridicule amour de
190
Extraordinaire
Chien . Mais au refte , Monfieur,
pourquoy voulons nous que ces
Dames foient plus fages que les
Egyptiens & les Grecs ; que Cymon
& Xantipe , qui ont élevé
des Monumens à leurs Chevaux
& à leurs Chiens Alexandre bâtit
un Ville à l'honneur de fon
Cheval , & Caligula fit le fien
Conful . Vous attribuez cela au
déreglement de leurs paffions , à
leur jeuneffe , & à leur vanité.
Mais il ne faudroit pas eftre grand
Orateur , pour juftifier Alexandre
; & fi Caligula n'eftoit pas
perdu de débauches , il auroit
part en cette deffence. Vous fçavez
qu'un Patriarche de Conftantinople
avoit une fi forte inclination
pour les Chevaux , qu'il
quita l'Autel pour aller à fon Ef-
C
du Mercure Galant. 191
curie , voir un Poulain qu'une de
fes Cavales venoit de produire.
Ce Patriarche s'appelloit Theophilacte
, & eftoit Fils de l'Empereur
Romain , un de ces Empereurs
Grecs qui mirent l'Empire
d'Orient dans la décadence.
Sa Cavale fe nommoit Phorbas ,
& c'eftoit le Jeudy - Saint que ce
Patriarche officioit , lors qu'on
luy vint dire qu'elle avoit poulené.
Il interrompit l'Office , &
courut auffi toft à fon Eſcurie
tout tranſporté de joye , où il
confidera long-temps le Poulain,
& puis revint à l'Eglife achever
l'Office fans autre façon .
Ne croyez - pas qu'il nourrit
ces Chevaux , quoy qu'il en euft
jufques à deux mille , d'excellent
foin & d'avoine choifie ; mais
192
Extraordinaire
d'amandes , de pistaches , de pi
gnons, & d'autres fruits delicieux,
qu'on mefloit de Safran , de Canelle
, & de drogues aromatiques
dans les Vins les plus délicats
de la Grece & de l'Afie. Vous
pouvez croire qu'une pareille
nourriture rendoit ces Chevaux
extremément fiers , & fougueux.
Auffi un jour que ce Patriarche
prenoit plaifir d'en monter un
& de luy faire faire mille caracoles
, cét Animal prit tout a coup
le frein au dents , & courant de
toute fa force , fans qu'on pût
jamais l'arrefter , il jetta fi rude
ment fon Maistre contre une muraille
, qu'on le remporta à demymort
de fa chûte , de laquelle il
mourut aprés avoir languy encore
quelque temps .
Je
du Mercure Galant. 193
le condamne comme vous cette
attache , mais enfin les Chiens
& les Chevaux font fi amis de
'Homme , & ces animaux ont un
fi grand commerce avec nous ,
qu'il ne faut pas trouver étrange ,
i nous les traitons d'une maniere
humaine ; & s'ils participent en
quelque façon à nos honneurs &
à nos ceremonies. Il eft encore
jufte que l'Homme ait naturelle.
ment quelque reffentiment de la
mort de ces pauvres beſtes , puis
qu'elles font fenfibles à la noſtre ,
- comme on en voit tous les jours
des exemples. Les Turcs font tant
de cas de leurs regrets en cette
rencontre , qu'ils fe contentent
mefme de leurs fauffes plaintes ;
& on a gagé des Animaux pleureurs
, auffi bien que des Femmes
Q. d'Octobre 1685. R
194
Extraordinaire
pleureufes. Pour cet effet , ils atta.
chent de certaines drogues aux
narines de leurs Chevaux , qui les
font éternuer fans ceffe , pour
marquer le regret & la douleur
qu'ils ont de la mort de leur Maître.
Mais , Monfieur , finiffons
cette Morale , le fommeil m'ac-
, cable , & la Plume me tombe
des mains . Je fuis , Monfieur ,
Voftre , & c .
DE LA FEVRERIE .
Je croy ne pouvoir mieux commencer
à vous fatisfaire touchant les Explications
en Vers que vous attendez
fur les deux Enigmes propofées dans
ma Lettre d'Octobre , qu'en vous envoyant
la Lettre quifuit. Les vrais
mots de ces Enigmes, estoient l'Ombre
& l'Epy de Bled.
du´Mercure Galant. 195
V
APethiviers le 12 , Nov. 1685.
>
Ous avez accordé , Monfieur
une place dans vos
Lettres precedentes à mes petites
Explications. L'on en á pris occafion
de m'impofer pour loy indif
penſable , de vous envoyer dorefnavant
tous les mois ces mefmes
Explications en Vers. Voicy donc
celles du dernier mois.
La feconde eft affeurément le
Bled. Pour la premiere, je vous avouë
qu'elle m'a un peu embaraffé
; je crûs d'abord que c'eftoit la
Glace , je trouvay un moment aprés,
que l'ombre y convenoit en
core mieux ; mais l'un & l'autre
me faifoient du fcrupule , parce
que l'Auteur ayant commencé de
parler au feminin, change de gen.
Rij
196
Extraordinaire
re fur la fin , & met l'un au lieu
de l'une. Ce doute , qui fufpendit
quelque temps ma decifion , me
fut bien cher vendu ; vous allez
voir comment la choſe ſe paſſa ,
& à quelles gens j'ay affaire.
Un Petulant Eain de naiſſantes Brunettes
,
Fraifches comme des fleurs , comme des
Anges faites ,
Mais paffant en malignité ,
La plus maligne des Planetes.
Ces dangereux Afpics, fans comtract ny
traité,
M'ont engagé de leur autorité ,
A leur faire un tribut de contes , de
fornettes ,
D'avantures , de jeux, de vers , de chan-
Sonnettes.
Il leur en faut foir & matin.
Ces gourmandes de bagatelles
En ont à tous momens une fi grandefaim,
Qu'on n'a jamais fait avec elles. -
du Mercure Galant. 197
C'a, m'ont- elles dit aujourd' buy,
Petit Avorton de la Rime,
Qu'on nous dife le mot de la premiere
Enigme!
N'obeir pas d'abord , chez elles c'est un
crime ,
Qu'à coups de pieds , de poing, do Cifeaux
ou d'Etuy ,
D'ongles , de bufcs , de gands , d'épin
gles , ou d'éguilles ,
Ces Eutins incarnez , ces bruyantes che
nilles
Mefont expier à l'inftant .
Fe la lis donc , mais rien , trois fois je
recommence ,
Trois fois il m'en arrive autant ,
Bref plus je lis , & moins j'avance.
Defefperé , je bats la chamade à genoux;
Quartier! Comment quartier , m'ont dit
mes obftinées ,
En doit-on attendre de nous ?
A ces mots, contre moy les voilà déchai
nées ,
Je me fens accabler d'une grefle de coups.
R. iij
198 Extraordinaire
Eh bien , nous l'expliquerez- vous ?
Oùfaudra -t-il encor, fur nouveaux frais,
vous battre,
M'ont-elles repeté ? Parlez vifte . Ah!
tout doux ,
Fiffiez-vous plus encor les diableſſes à
quatre ,
Leur ay-je répondu d'un ton de fuppliant,
Cette Enigme, ma foy, me rebutte & me
paffe .
Son mot eft feminin dans le commencement
,
Et fur ce pied , j'y trouve également
Celuy de l'Ombre
Glace :
> & celuy de la
Mais le genre changé fur la fin , m'embaraffe
,
Et deflors je n'en fuis affeuré ny content:
Ainfi pour cette fois , mes belles Enfans,
grace.
Sur mon humble difcours , leur confeil
affemblé ,
M'impofe pour rançon ' d'expliquer la
dernieré.
du Mercure Galant . 199 .
Je la prends , je la lis , inquiet & troublé,
Par un tres-grand bonheur , j'en perce lemiftere.
Helas ! pour peu qu'elle enft tenu de la
premiere ,
Feftois pris comme dans un Blé.
Je fuis , Monfieur , voftre , &c.
Le petit Colin .
Depuis ma Lettre écrite , j'ay
efté bourré, par le Madrigal dont
je vous envoye la Copie. C'eſt au
fujet du double mot fur la premiere
Enigme.
'Ombre eft le vray mot, il me plaift.
Mais pour la Glace , on nesçait so
que c'eft.
On s'en raille , Colin , & j'en suis defolée.
De bonne foy , quand tu l'as mis ainfi,
Ilfalloit que pour toy Pegafe fuft tranfi,
Et l'eau d'Hypocrenne gelée.
Adieu, ta feptiéme Brunette N. S.
RiiTHE
LYON
1893
200 Extraordinaire
Vous voyez bien , Monfieur ,
que j'ay prefqu'autant de Brunettes
qu'Apollon á de Mufes. La
difference , c'eft que celles- cy
rendent quelquesfois d'affez bons
offices , & que les autres ne mé
font que du mal , & ne fe plaifent
qu'à me perfecuter . J'ay tâche
de juftifier à cette belle Criti .
que , le mot de Glace , dont elle eft
choquée , par la réponſe Luivante
à fon Madrigal.
L'
'Ombre plaift en Efté , la Glace
plaift de mefme,
Dans l'Hyver on lafuit avec un foin extrême
,
Elle naift dans la Ville , ainsi que dans
les Bois,
De l'humide & du froid elle tire fon
estre,
du Mercure Galant. 201
Et ces deux qualitez , vous le fçavez
peut- eftre ,
Dans tous les corps fe trouvent à la
fois.
Si le jeu divertit des Femmes un grand
nombre ,
Un plus grand nombre encor prend plaifir
àfe voir
Dans une Glace de miroir ,
Bref l'on mange , l'on boit le matin & le
Soir,
A la Glace auffi-bien qu'à l'Ombre :
Ainfi je nefçay point , Belle & Criti
que Iris
Auquel de ces deux mots donner la preference
Voftre gout feul chez moy fait pancher,
La balance ,
Et je cede à l'Ombre le prix..
Voicy les differentes Explications:
que j'ay receues fur l'Ombre & l'EPy
de Bled.
202 Extraordinaire
I.
1*Gerion avoit trois teftes
Dépendantes d'un meſme corps ,
Et qui par de communs accords
A toutes chofes eftoient preftes ,
Ne peut- on pas fçavoir pourquoy
A l'exemple de ce grand Roy,
Le Mercure Galant n'en a pas pareil
nombre?
Je me trompe: grand Dieu qui fers
En mefme temps au Ciel , en la Terre,
aux Enfers ,
Si tu n'es trois en corps , c'est tout du
moins en Ombre.
RAULT , de Rouen.
II.
Oftre feconde Enigme, agreable Mer-
V° cure,
Ne m'a pas femblé fort obfcure,
Et malgré les maux que je fens,
du Mercure Galant. 203
I'en ay , je croy , trouvé le veritable
Sens :
Le mot qu'elle renferme , entretient notre
vie ,
Ce mot excite mon envie ;
Accablé , pénetré d'ennuis ,
I'en voudrois bien avoir quelques greniers
remplis ,
Fuft - ce de celuy de Turquie ,
Pour me pouvoir tirer de l'état où je
Suis.
DE BOIS FEY.
F. S. L. G. D. F.
Epuis que
III.
l'on s'eft avisé
De cacher fi bien sa pensée,
Ой ,
Qu'encor qu'elle foit proposée
De la developer il ne foit pas aisés .
Où, pour m'expliquer en deux rimes,
·Depuis que l'on fait des Enigmes
Soit en peinture ou par écrit ,
Iamais on n'occupa l'esprit
204
Extoaordinaire
Sur un moindre ſujet que celuy dont
Mercure
En ce mois nous fait la peinture.
C'est un pur eftre privatif ,
Il n'a rien qni foit pofitif,
Il tient d'autruy jusqu'à son existence,
On a peine à l'appercevoir ,
Parce qu'il fuit fans ceffe la prefence
De l'Aftre qui nous fait tout voir ;
Auffi dans l'Univers il n'est rien de
plus fombre,
Puifque ce n'eft qu'une Ombre.
RousTAN , de Toulon .
IV.
E defefperois de trouver
Le fens que l'autre Enigme enferme,
Et j'allois ceffer d'y refuer,
Quand mon efprit confus de ne pas
tenir ferme,
Ayant fes efforts redoublé ,
A veu que le vray mor eftoit l'Epy de-
Blé.. Le mefme.
du Mercure Galant.
205
V.
Est-ce l'effet d'un esprit fombre ?
Eft-ce que l'inconftance en nous veut fe
trouver ?
En temps d'Efté nous cherchons l'Ombre.
Nous la fuyons en temps d'Hyver.
Par tout nous rencontrons l'Ombre comme
une choſe
Qui fe voit fans obftacle en Ville &
dans les Bois ,
Chez nous , nous en portons la cauſe
D'ailleurs l'Ombre eft un jeu qui nous
charme par fois.
De plus, fi quelque amy tout remply
de bonté,
A quelque grand Repas nous appelle
convie ,
Et qu'un autre avec nous karliment
Saffocie,
Pour partager le fruit de cette bonnefteté
206 Extraordinaire
1
En beuvant & mangeant ne fervant
que de nombre,
L'ufage à qui tout rit luy donne le nom
d'Ombre.
L. BOUCHET ,
ancien Curé de Nogent le Roy.
VI.
E
de
Lydie ;
N vain vous étalez , Monarque
3
Les metaux qui du Tage enrichiffent
les bords ;
Quoy que la Fable en parle , ou que
l'Hiftoire en die ,
Unfeul Epy de Blé ceüilly dans noftre
Brie ,
L'emporte fur tous vos trefors.
VII.
Le mefme,
J
E vous aime plus que ma vie
Quand je vous vois , belle Sylvie ,
Paroistre fenfible à mesfeux ;
du Mercure Galant. 207
Mais quand avec indifference
Vous venez recevoir mes voeux,
Ah pour lors quelle eft ma fouffrance !
Mon coeur eft accablé des plus facheux
ennuis
-le n'ay point de repos ny les jours ny les
nuits ,
On le connoift tres-bien voyant mon humeurfombre,
Ie recherche à vous voir , & crains jufqu'à
voftre Ombre ,
Tant je fuis agité de divers mouvemens
;
Afin de me tirer de ce facheux dédale ,
Et mettre fin à mes tourmens ,
Soyez toûjours d'une humeur fort égales
Oufi
vous changez quelque jour,
Que ce ne foit qu'afin d'augmenter vôtre
amour,
Pour en eftre à mes foins un peu plus liberale.
Alcidor.
208
Extraordinaire
VIII.
Qurquoy venir ainſi ſous l'habit de
Cerés? po
Mercure, voulez- vous faire quelquepregrés,
Saus une telle reffemblance ?
En vain vous découvrez vos beaux Ef
pics de Bled
Pour nous en donner affurance ,
Noftre cerveau n'eft pas trouble.
Non , vous n'avez point l'air d'une telle
Deeffe
,
Vos aifles à la tefte ainſi qu'à vos talons,
Frais Symboles de la viteffe,
Vous font plutoft paffer pour le Dieu des
Larrons.
IX.
Le mefme.
CE n'eft rien de réel que la premiere
Enigme ,
Tout ce qu'on y décrit par un Diſcours
fublime,
dis Mercure alant. 209
peur avoir nulle folidité ,
Duoy que tout y foit admirable ,
On n'y pourra trouver qu'une Ombre
• veritable,
Que l'on yfait paroiftre avec fubtilité.
X.
Sylvie
St-ce icy la faifon , Mercure
De donner un Efpy de Bled a
Il eft vray , ce n'eft qu'en figure:
Mais noftre pauvre efprit n'en eft pas:
moins troublé
Aforce de chercher dans vostre Enigme
obfcure.
Paſſe encor pour le grain , il est propee a
manger ,
Mais de paille & d'efpics , qui ſe von--
dra charger?
A
XI.
La mefme..
H! qu'il eft dangereux de paroif
tre au grand jour ,
Car de tous coftez on fait Ombre
Q. d'Octobre 1685.
Ꮪ
210 Extraordinaire
La fituation d'un lieu couvert & Som
bre ,
Doit plutoft avoir noftre amour,
Lors qu'on cherche à paffer la vie
Hors des atteintes de l'envie.
La petite Affemblée A.
XII.
du Havre .
Qoy done ! Se peut-il qu'au Parnaffe
Il fe rencontre quelque place
Qui produit des Efpics de Bled ?
Ouy ,fans doute , puifque Mercare
En porte dans fes mains comme il nous
a femblé ,
Mais des plus beaux de la Nature.
XIII.
La meſme.
APrés mille Combats qui vous comblent
de gloire ,
Et qui feront briller voftre Nom dans
l'Hiftoire ,
du Mercure Galant. 211
Il est temps , GRAND Loüis , de prendre
du repos ;
Sous d'immortels lâuriers venez coucher
à l'Ombre ,
Puifque du temps paffé les plus fameux
Heros
Auprés de vous ne fervent que de
nombre,
Ainfi que des zeros.
De la Tronche, de Roüen.
XIV .
Dans ce temps pluvieux & Sombre,
Mercure nous vient d'avertir,
Qu'il faut que nous jouións à l'Ombre,
Pour tâcher de nous divertir.
XV .
Le mefme.
A
L'Ombre couché fur l'herbette,
Tircis jouoit de fa mufette
Pour chaffer l'amoureux tourment ,
Larfque Lifette luy vint dire ,
Si tu fongeois à mon martire,
Sij
212
Extraordinaire
Berger, tu ferois autrement.
XVI.
Le mefme .
Pourquey
nous envoyer à l'Ombre ?
Eft-il trop de Soleil en ce temps
pluvieux ?
Helas ! il nefait que trop fombre ,
Si Filis ne revient pour éclairer ces
lieux
le perdray l'usage des yeux.
Le mefme.
XV M.
N France lan paffe , Ceros trop
peu feconde
nous mit
EN
Nous referrà fon sein ,
aux abois,
Lorfque le Grand LOVIS , le Iofeph
des François ,
Nous fit venir du Blé des quatre coins
du monde ,
Pour joindre à fon grand coeur un as
mour paternel ,
du Mercure alant.
213
Et pour rendre en tout temps fon grand
Nom immortel.
XVIII.
Ne difette l'an paffe
•UNO
Le mefme..
Nous refufant la nouriture ,
Menaçoit l'humaine Nature
D'un Requiefcat in pace ;
Mais cette année en récompenfe
On a des Bleds en abondance..
V
XIX.
Le mefme
Oftre premiere Enigme a de l'ob-
Scurité,
Mercure , fy vois trop de contrarieté,
Ou mes lumieres font trop fombres,
Favonë auffi que je n'y connois rien,
Et que pour en percer les Ombres,
Il faudroit un Soleil plus perçant que
Le mien.
GYGES du Havre..
Extraordinaire
214
R
XX.
Ien n'efl dit plus souvent chez la
plupart des hommes,
Pauvres abufez que nous fommes !
De poursuivre tant les Grandeurs,
Les biens , les plaiſirs , les honneurs,
La mort qui nous surprend nous en
ofte l'usage
Cependant il n'eft point d'erreur
Que l'on maintienne davantage ,
La Terre a toujours noftre coeur ,
Tel mefme fait femblant de rechercher
la gloire,
( Qui n'est jamais fans la vertu )
Pendant qu'il eft à tous notoire
Qu'un fordide intereft l'a plûtoft abattu;
Le tout eft donc fans elle une Ombre,
une fumée ,
Et fans elle on n'apoint de bonne renom-
1
mée.
Le mefme.
du Mercure Galant. 215
Q
XXI.
Ve la Nature eft admirable !
Pour conferver l'Epy de Bled
Qui nous donne du Pain , dont chacun eft
troublé ,
Quand ce cher confident n'est point à nôtre
table ,
On voit qu'elle fait fuir mille petits brigands
En l'air & fur terre , voguans
Pour voler ce qui nousfuftente,
Qu'elle fait oppofer mainte areßte pin
quante
Dont l'Epy fe voit herißé ,
Pour le mettre à couvert de leur bec famelique,
Cette merveilleufe fabrique
Luyfert de Corps-de-garde, il n'eft point
offense.
Le mefine.
216 Extraordinaire
XXII..
DE la gerbe de Bled la teſte eſt précieuſe,
Pour elle on donne l'or & l'argent à
foifon,
On la bat , il eft vray , mais c'est avec:
raiſon,
Afin de l'obliger d'eftre plus favoureufe..
HORDE', de Senlis..
XXIII.
MErcure eft admirable en tout ce
qu'il projette ,
Ilfçait fort bien pourvoir à nos neceffi
tez.
Tantoft il nous recrée avec un feu qu'il
jette ,
Il nous donne tantoft des Surtout bien
montez
Là l'on le voit jetter des marons fous :
un masque ;
Il reprend
du Mercure Galant.
217
Il reprend , il quitte le cafque ;
Et puis avec un fien Amy
·
Le premier qu'il rencontre , il entonne Ut
Re Mi
(Enigme,
Tantoft aux beaux Eſprits il délivre une
Aux Femmes il donne un fufeau :
Ce Dieu fur tous digne d'eftime ,
Peut-il rienfaire de plus beau ?
Une autre fois , il fait prefent de deux
voyelles,
Qui peuvent fe vanter d'eftre les deux \
plus belles ,
Puifqu'il ne feroit point fans elles
Un LOVIS & Fufte & Vainqueur.
Enfin ce beau Seigneur ,
Fentens ce beau Seigneur Mercure ,
Continuant toûjours fes liberalitez ,
Nous donne ce que la Nature
Tient parmy fes trefors mefme les plus
vantez :
C'estun Epy de Froment : je vous jure
Que mes yeux en font enchantez .
C. F. LOURDET,
du quartier de la Place Maubert ,
Q. d'Octobre 1685. T
218 Extraordinaire
XXIV.
Mercure , après une forte moiſſon,
Avoit fait apporterfon bled dans fa maifon:
Il en avoit remply fes greniers & fes
granges ;
Mais enfin au temps des Vendanges
Mercure ayant force raifin ,
Ne fçavoit où faire fon vin.
Cependant le temps paffe ,
Il luy faut trouver place :
Que refondra - t-il donc ce Meſſagerdivin?
Il a du bled plus que pour fon année :
Et du vin pas plus qu'il n'en faut.
Il gardera le bled d'enhaut ,
Et vnidera le bas pour mettre la vinée :
Cela d'autant plus volontiers ,
Que le Froment de fes greniers
Eft battu ; l'autre encore en paille
Se portera plus aisément
Mais ! combien mon efprit travaille
Pour peindre un Fpy de Froment !
Le meſme.
du Mercure Galant.
219
Ac
XXV.
Leidor , Diéreville ,
Colin , Gigés , Hermopbile ,
Et tous ces autres Meffieurs
Que l'on appelle Rimeurs >
Peuvent en Madrigaux , & fans crainte
& fans peine ,
Exercer leur docte veine.
Mais moy qui pour dire un mot
Nefçaurois tant tourner autour du pots
Et qui mettant quelque pointe infipide
Craindrois un peu d'eftre fifflé ,
Je dis tout fimplement & d'une voix timide
,
Que la feconde Enigme eft un Epy de
Blé .
DE SOUVERAS,
UN
XXVI.
Ne Tefte doit eftre aimée ,
Qui plus que l'or eft eftimée ;
Auffi pour la trouver mes foins ont redonblé
,
Tij
220
Extraordinaire
1
Mais je n'en fçache point au monde ?
Si cette Tefte fans feconde
N'efl celle d'un Tuyau de Blé.
Avice de Caen, ruë de la Harpe.
XXVII.
Olin l'autre jour tout en feu
Colin Avoit perdu beaucoup d'argent
au jeu,
Quanddeux de fes Amis il trouve dans
la ruë ,
L'un& l'autre à l'inftant humblement le
faluë ,
Mais fans voir leur falut il paſſe bruſquement
;
Ils l'arrestent foudain. Eftes - vous en colere
,
Luy demanderent-ils avec empressement?
On y feroit à moins , & je ne puis m'en
taire ,
Leur dit-il dun ton vehement.
Ha Meffieurs! j'ay joué trois mille fois
à l'Ombre,
du Mercure Galant.
221
Tout au moins , & jamais je ne vis
arriver
Coup Semblable à celuy que je viens
d'éprouver.
Trois Matadors , denx Rois
ne puis achever ;
· je
Ainfi je vais chercher un lieu fauvage
& Sombre
Pour ne jouer jamais' , tant je fuis
defolé ;
Ou fi je joue encor je veux eftre a
cable ,
Je veux en plein Efté n'eftre jamais
l'Ombre ,
Voir toujours mon Eftang gelé ,
Et ma cave fans vin , & mon grenier
Sans Blé.
ME
Le petit Baptifte , Frere du
petit Colin de Pithiviers.
XXVIII.
Ercure fait tout ce qu'il vent,
Ilfçait ufer de ftratagéme
Pour attraper tout ce qu'il pent ,
T iij
222 Extraordinaire
que de gens voudroient Mais, bon Dieu !
faire de mefme!
Si Jupiter vouloit eftre leur Protecteu
Les mettre ( comme on dit ) à l'Ombre.
de fes ailes ,
Craindroient-ils quelque plainte, examen
ou querelles?
Non , non , l'on ne craint rien quand on
eft en faveur.
La belle Nouriture du Havre.
XXIX.
Qoylors que abondancle'on jouit d'une pleine
Faire au public de tels prefens !
N'en déplaife à votre prudence,
Mercure , pour Le coup c'eft mal prendre
fon temps.
En verité , j'enfuis pour vous chagrine.
Vous fçavez bien que l'an paßé ,
Sans les bontez du Roy tout eftoitfricaffe,
Nous n'avions prefque plus de pain ny de
farine.
Si vous vouliez donner du Blé ,
du Mercure Galant .
223
pre
Que ne le faifiez- vous dans ce temps de
famine,
De benedictions on yous auroit comblé.
T
La Brunette Favoritte du
petit Colin .
XXX.
U devois bien mieux te cacher,
Toy qui m'oblige à te chercher,
Tu ne vois pas qu'en ce lieu fombre
Tu parois au bout de ton Ombre.
L'Abbé de la Niortiere.
XXXI.
Sfis dans une Grange où l'on battoit
leurs grains,
Deux Campagnards lifant d'Octobre le
Mercure ,
A la feconde Enigme enduroient la tor
ture ,
Sans eftre du vrayfens certains ;
Ils en faifoient pourtant , & refaifoient
lecture ,
Maispour la deviner leurs efforts eftoient
vains.
T iiij
224
Extraordinaire
Cela leur paroiffoit étrange ,
Je croy que vous avez tous deux l'esprit
troublé ,
Leur dit lors un Batteur en Grange ;
N'est- ce pas un Epic de Blé ?
L'Adroit Manchot de la ruë
Gareneiere.
XXXI.
Pour deviner ,Galand Mercure;
Ton Enigme un peu trop obfcure,
Je me fuis éloigné du tumulte & du bruit,
Jay refvé tout un jour , meſme toute une
nuit,
Je n'en fais pas le fin, c'eſt la verité pure,
Enfin je me fuis tantfatigué le cerveau ,.
Que j'ayfouffert des mauxfans nombre
,
Et me fuis trouvé tout en eau.
Alors dans une humeur melancolique &
Sombre ,
M'eftant affis à l'Ombre d'un Ormeau,
Jay par un miracle nouveau
du Mercure Galant.
225
Trouvé
le vray mot de l'Enigme que
eftoit l'Ombre.
L'Arcange de Bourbon l'Archambaut,
Amantde Climene .
XXXIII.
E te fuis de ton Bled fort obligé, Mer
cures
accepte avec plaifir ce prefent de ta
main ,
l'en avois befoin , je te jure ,
Depuis plus de trois mois n'en ayant pas,
un grain ;
Carfans faire icy du ſuperbe ,
L'ay tout mange le mien en herbe.
XXXIV.
Le mefme .
Ous n'aimez
que
le vent ,
vous ne
Suivez que l'Ombre ,
Et vous ne fervez que de nombre,
Vous qui flatez les Grands pour avoir
leurs faveurs,
1
226 Extraordinaire
Voftre joyeux deftin changera bien de
face ,
Quand ils vous connoiftront pour des VSurpateurs
,
Ils ne sçauront que trop pendant voſtre
difgrace ,
Que le meilleur agent ne fert jamais fi
bien
Que dans leurs interefts il ne mefle te
fien,
C'est merveille s'ils vous pardonnent,
Et c'eft aveuglement , s'ils ne vous abandonnent
.
Hermophile
du Hoc.
X X XV.
Prin
Eriander , Sage de Grece ,
Un jour allant aux Champs avec
Son Roy nouveau ,
Luy donna cet avis tout remply de fa
geffe,
Qu'il luy dit bardiment , fans craindre
pour sa pean.
du Mercure Galant. 227
Si tu veux bien regner , fans trouble ny
tempefte ,
Coupe comme je fais ces grands Epics
de Bled,
Ces à dire ces gens qui levent trop la
tefte ,
Si tu n'en veux eftre accablé ;
De ces Chefs de Party contraire ,
Tu te dois promptement défaire ;
Ils ufurpent toûjours un pouvoir ſouverain
Pour piller fans remords , ou ton Peuple
ou toy-mefme ;
Evite ainfi donc le chagrin ,
De te voir réduit à l'extréme.
XXXVI.
Le mefme.
'Epy
de Bled , dont la tefte dorée
de
Cede à la main du vaillant Moif
Sonneur,
Fait le plaifir du pauvre
Laboureur ,
Et luy rend la vie affeurée.
Battu , berné , moulu , dans lefour on le
cuit ,
228 Extraordinaire
Mais plus on le maltraite , & mieux il
E
nous uourit.
XXXVII .
N vain , Divinité vinenſe
Vous nous étalez vos attraits ;
Apprenez , orgueilleuse ,
Qu'on en doit à Cerés
Pour les biens qu'elle a faits.
Sans elle le repas
N'auroit rien qui puft plaire ,
Et la meilleure chere
Paroiftroit fans appas .
De fes Bleds qu'on moiffonne
On couvre les Hameaux ,
On danfe dans l'Automne
Au fon des Chalumeaux.
L'Homme à plus d'une affaire
XXXVIII.
on
Pendant qu'au mois d'Octobre en
ferre la vendange ,
Et qu'aux champs pour cela chacun eft
appellé,
du Mercure Galant.
229
L'on voit à Paris qu'en échange
'Mercure prend le foin de nous donner
du Blé.
E
La plus aimable Brunette dupetit
Baptifte de la rue S. Germain .
XXXIX.
N ce mois le Mercure eft habillé de
noir ,
Il a pris la couleur des Parques ,
Avec un Manteau d'Ombre il est venu
nous voir,
Cependant il s'eft fait reconnoiftre à ces
marques,
Après avoir bien contemplé
Qu'il portoit un Epy de Bled
Sorty de noftre Capitale,
Dont le fameux Rault nous regale ,
Et qu'il envoye à ce Galant ,
Pour nous montrer fon beau talent,
C'est ce qui nous l'a fait connoiftre ;
Quoy que le prefent foit champestre ,
Il a donc beau fe déguiſer ,
230
Extraordinaire
Qu'il y faffe tout fon poffible ,
Il ne peut pas nous impoſer ,
Nous le connoiftrons bien pourven qu'il
foit visible.
La petite Affemblée du Havre.
X L.
Ans l'heureufe faifon où le Pere
Se fait mefme fentir dans la nuit la
•
plus fombre.
Quel plaifir , Licidas , pour conter fon
amour
Au fond d'une Foreft de trouver un
peu d'Ombre
!
L'Amant du bon Tabac de
Brefil.
Ie me fouviens de vous avoir envoyé
les Statuts d'une nouvelle Secte
de Philofophes , que propoſoit Madame
la Viguiere d'Alby. C'eft fur ce
Sujet que la Lettre qui fuit luy a cfté
adrefee.
du Mercure Galant.
231
S$25 $25 SS SSSS2SS
A
MADAME DE SALIEZ
Viguiere d'Alby , fur fon
galant projet de la nouvelle
Secte de
Philofophes en faveur
des Dames.
J
' Aurois bien de la joye , Madame
, fi j'avois un jour l'avan.
tage d'eftre au nombre de vos
Philofophes. Les Loix de voftre
nouvelle Secte en faveur des Dames
s'accordent avec le bon fens,
& fi fort avec mon humeur , queje
vous demande avec empreffemet
l'honneur d'eftre receuë parmy
vous , dans l'extrême envie que
j'ay de goûter une vie douce &
232 Extraordinaire
tranquille, & de la paſſer avec des
perfonnes choifies , dont le meri
te , & l'efprit font univerfellement
reconnus. Oüy , Madame,
je mets toute ma gloire à eftre de
cette agreable & noble Academie
, & quoy que je n'aye pas
toutes les qualitez neceffaires ,
j'oſe dire neanmoins fans flatterie
que j'ay cette docilité naturelle
, & propre à recevoir vos
inftructions avec une foûmiſſion
parfaite , & avec toute l'exactitude
poffible. Je loüe , & j'admire
comme vous voftre Incomparable
Marquife , qui doit avoir un
grand plaisir de vous avoir fair
naiftre un fi glorieux deffein , &
mefme il me femble jufte , puif
que le bel efprit eft de tous les
Sexes. Vous en trouverez fans
du Mercure Galant.
213
doute affez dans le noftre , pour
faire une Academie ; mais comme
les Graces ne vont jamais fans
l'Amour, & que les Mufes ne font
jamais fans Apollon , vous avez
raifon , Madame , de ne pas defvoir
les Sexes , & de ne pas exclurre
par une Loy rigoureuſe &
injufte , ces Hommes Illuftres
dont la conduite reguliere , l'humeur
honnefte , les manieres galantes
& aifées , le nom fameux ,
& le profond fçavoir répondent
à voftre intention & à voftre fin.
Par cét union fi raiſonnable & fi
parfaite , qui fera toûjours audeffus
de la médifance , vous ferez
l'accord de l'Art avec la Nature.
L'Etude , l'experience &
Pautorité des grands Hommes
foutiendront le beau genie , & le
2. d'Octobre. 1685. V
234
Extraordinaire
brillant des Femmes. Ne croyezpas
, s'il vous plaift , Madame ;
qu'en faifant voftre éloge , & celuy
de vos Heroines auffi-bien que
de vos Heros , je veüille adroitement
faire le mien ; je ne fuis ny
affez fine , ny affez prefomptueufe.
Je vous eftime trop , & je
me connois parfaitement ; je fou
haite beaucoup de perfections
que je n'ay pas mais du moins
pour me confoler dans l'attente
du bien que vous pouvez me
procurer , j'ay fans me flatter un
efprit doux & facile , à recevoir
toutes les bonnes impreffions que
vous luy voudrez donner , & mon
coeur n'a rien à, ſe reprocher :
car enfin fans vanité je penſe
mieux que je n'écrits , & l'on me .
dit fouvent que j'agis mieux que
du Mercure Galant . 235
je ne penfe. J'efpere de l'Art ce
que la Nature m'a refufé , & que
la raifon veut que j'aille chercher
dans voftre Academie. Je le trouveray
ce tréfor admirable , fi vous
m'y accordez une place , & ma
fortune fera faite fi je fuis de vos
Academiciennes mais comme
heureuſement voftre Compagnie
eft également eftablie & pour
l'efprit & pour le coeur, j'ofe efperer
, Madame , qu'en fuivant vos
confeils , je perfectionneray l'un
& que je contenteray l'autre , en
trouvant . ce repos que je defire
depuis fi long- temps & qui
joint à la connoiffance de la verité
& à l'amour de la vertu , fait
le bon heur de la vie , & le but
de toutes les belles Ames. Bien
que ma temerité foit grande , elle
,
V ij
216 Extraordinaire
eft digne de loüange , & toute
imparfaite que ie fois , vous au
rez de l'honneur à me rendre
parfaite. On peut imiter dans une
Secte de Philofophes , dans une
Academie de beaux Efprits , l'induftrie
des Peintres , qui mettent
à propos dans leurs Tableaux les
plus achevez des ombres pour
relever les couleurs. Dailleurs ,
Madame , commne vous fçavez ,
les perfonnes ont leur point de
perfpective , de forte qu'on les
doit regarder de differentes manieres.
Ne me confiderez donc
pas de prés , mais de loin , c'eſt
à dire , ne jugez pas de moy par
mais par les le commencement ,
fuites. Enfin , Madame , c'eft fous
les aufpices du Protecteur de
noftre Sexe , le Favory des Mus
du Mercure Galant. 217.
3
fes , & mon Amy , que je vous
demande voſtre protection au
prés de voſtre aimable Marqui
fe. Ayant une recommandation
auffi forte que la voftre , je ne
doute pas que je ne puiffe efperer
un jour d'obtenir par droit
ce que vous m'accorderez par
grace. J'auray autant de reconnoiffance
, que vous aurez de
gloire d'avoir fait une heureuſe ,
& je m'affeure que vous ne rou
girez jamais de m'avoir receuë.
Dans ces fentimens que je vous
prie de croire finceres , Je fuis ,
Madame , avec tout le respect
imaginable , Voftre tres. humble
& tres, obeïffante Servante ,
CLARICE .
M
238
Extraordinaire
SENTIMENS
SUR LES QUESTIONS
Du XXXI ,
EXTRAORDINAIRE.'
Lequel de deux Amans aime le
plus , celuy qui fouhaite la petite
Verole à fa Maistreffe , pour
luy faire voir que fa laideur feroit
incapable de le faire changer
; ou celuy qui aime mieux
qu'elle doute de fon amour ,
que de luy voir arriver une pa
reille difgrace
.
PEut-on dire que c'eft aimer ;
Que fouhaiter du mal à la perfonne aimée
?
du Mercure Galant ,
239
Ilferoit à ce prix dangereux de charmer,
Et d'eftre des Amans dans ce temps eftimée
,
Du moins de tels efprits que celuy de
Damon,
Qui croit avoir bonne raiſon
De marquerfon amour pour la belle Sylvie
,
Par mille effroyables fouhaits ,
Qui devroient luy donner envie
De lefaire éloigner de fes yeux pour jamais.
ཀ
Pour vous marquer , dit - il , à quel point
je vous aime ,
Ie voudrois que voftre beau teint
Perdift cette blancheur extréme ,
que ce beau vifage auffi fe vift atteint
Des accidens fâcheux de petite Verole,
Quand avec fa malignité
Et
Elle caufe aux mortels tant de difformité,
Que la moindre partie aſſez souvent defole,
Enfin qu'elle vous fift un objet de pitiés
220
Extraordinaire
que
de mon amitié
Ah! ceferoit pour lors
Ie voudrois vous donner une preuve fiforte
Qu'on en verroit peu de la forte.
le vous aimerois conftamment ,
Et fans changer unſeul moment,
Je vous ferois voir que mon ame ,
Conferveroittoûjoursfon amoureuse flame.
QVA
Lifidor eft bien oppoſe
A des fentimens fi funeftes ;
Il croiroit meriter tous les carreaux cele
ftes ,
S'il eftoit fi malavife
De croire qu'il fuft neceffaire
Defaire cesfoubaits pour paroître fincere."
l'aime mieux
mour,
que
Philis doute de mon a
A-t-il marqué cent fois , que de faire
ma cour ,
En demandant au Ciel de détruire fes
charmes ,
Pour luy prouver que fa laideur
Ne pourroit me caufer d'alarmes ,
Ny porter dans monfein changement ny
❤ froideur. Oйy,
du Mercure Galant.
241
Ouy , j'aime mieux cent fois paffer pour
infidelle ,
Pour volage pour inconftant ,
Que d'avoir le defir qu'ellefuft un inftant,
Et moins agreable , & moins belle .
£ 3
Ne font- ce pas en verité ,
Ces derniers fentimens qu'il faut que l'on
eftime ?
Ils partent d'un efprit plein defolidité,
Et d'un coeur prévenu d'un amour legitime,
Au lieu qu'on voit les précedens
Parir d'une tefte per fage ,
Que fans doute on verroit aux moindres
accidens
Paroiftre inconftante & volage.
Enfin , s'il m'eft permis de dire mon avis,
le tins que Lifidor fçait aimer davantage
,
Que fon raisonnement eft fort juste &
fort fage,
Et que fes fentimens doivent estre fuivis.
Q.. d'Octobre 1685.
X
242
Extraordinaire
Si l'on peut mourir d'amour.
S'
I l'on mouroit d'amour , j'en feros
mort cent fois >
le n'en veux , belle Iris ,
A
que vous-mefme ,
• pour témoin
Depuis que je vis fous vos loix ,
Mon amour n'eft-ilpas extréme ?
Aime- t-on avec plus d'ardeur
Que vous en a fait voir mon coeur?
Quoy que fouvent , belle inhumaine,
l'aye eu lieu de douter que vostre cruauté
Ne rendift ma paffion vaine ,
Entendant vos difcours toujours pleins
de fierté.
Ils m'ont fait éprouver un rigoureux martire
,
Souffrir mille fâcheux ennuis ,
Fair perdre le repos , & les jours & les
nuits ,
Raifon qui m'authoriſe à dire ,
Que fi l'amour fait bienfouffrir ,
Il ne sçauroit faire mourir.
du .Mercure Galant.
243
Si l'on peut aimer fans jaloufie."
• PErmettez ce defaut à mon ardante
amour ,
Je ne fcanrois , Iris , aimer fans jaloufie;
Mais elle ne tient point de cette phrenefie
Qui ne veut jamais de retour
Aifement je me racommode
Pour peu que vos beaux yeux me marquent
de douceur ;
Et
I en ay mesme de la douleur ,
Tant je fuis un jaloux commode.
Comment fouffrir qu'un autre Amant
Vienne vous conter fon tourment ,
Dire que pour vous il foûpire ,
Que vos beaux yeux l'ont fceu charmer,
100 TING
que fi voftre ceur ne se veut defarmer
TV
Il faudra been- toft qu'il expire ?!
Que vous, par des regards tendres &
languiffans ,
Que je ne peux croire innocens ,
x ij
244
Extraordinaire
Vous témoigniez luy vouloir dire,
Que vostre coeur plaint fon martire ?
Comment , dis-je, fouffrir ces chofes fans
couroux
On quelques fentimens jaloux ?
Qui peut les regarder avec indifference,
Ne pent aimer qu'en apparence ,
Ce n'est qu'un ffoaiibbllee_aammoouurr , & nom
plein de vigueur ,
Comme l'eft celuy de mon coeur.
ALCIDOR , du Havre.
$2252255252525225
DEFENSE
DE L'INCONSTANCE.
V
Ous fçavez qu'Emilie eft
une perfonne toute charmante
, & qu'une vivacité d'ef
prit extraordinaire , eft un des
moindres avantages qu'elle at
du Mercure Galant.
245
receus du Ciel . Quoy qu'il y en ait
peu de plus brillans que le fien ,
je ne laiffe pas de luy preferer la
complaifance avec laquelle elle
fouffre quelques uns de ces Originaux
, dont le fameux Moliere
a fi bien reprefenté les Copies.
Vous avoüez vous- mefme que
cette bonté eſt admirable , & je
ne fçais fi elle n'eft point la ſeule
qui puiffe les fouffrir. Clitandre
le franc Marquis & la precieufe
Melite fe rendirent ' avant- hier
chez- elle ; ils y trouverent la
jeune Arelife , Lycidas , & quel
ques autres perfonnes de merite ,
qui fans doute fe feroient faci.
lement paffez de ces deux ridicules.
Aprés que le Marquis les
eut affaffinez de complimens ,
Parbleu, dit- il , nous voulons fça-
X iij
232
Extraordinaire
tranquille, & de la paffer avec des
perfonnes choifies , dont le merite
, & l'efprit font univerfellement
reconnus . Oüy , Madame ,
je mets toute ma gloire à eftre de
cette agreable & noble Academie
, & quoy que je n'aye pas
toutes les qualitez neceffaires ,
j'ofe dire néanmoins fans flatterie
que j'ay cette docilité naturelle
, & propre à recevoir vos
inftructions avec une foûmiffion
parfaite , & avec toute l'exactitude
poffible . Je loue , & j'admire
comme vous voſtre Incomparable
Marquife , qui doit avoir un
grand plaisir de vous avoir fair
naiftre un fi glorieux deffein , &
mefme il me semble jufte , puif
que le bel efprit eft de tous les
Sexes. Vous en trouverez fans
du Mercure Galant
213
doute affez dans le noftre , pour
faire une Academie ; mais comme
les Graces ne vont jamais fans
l'Amour, & que les Mufes ne font
jamais fans Apollon , vous avez
raifon , Madame , de ne pas defvnir
les Sexes , & de ne pas exclurre
par une Loy rigoureuſe &
injufte , ces Hommes Illuftres
dont la conduite reguliere , l'humeur
honnefte , les manieres galantes
& aifées , le nom fameux
& le profond fçavoir répondent
à voftre intention & à voftre fin.
Par cét union ſi raiſonnable & fi
parfaite , qui fera toûjours audeffus
de la médifance , vous ferez
l'accord de l'Art avec la Nature
. L'Etude , l'experience &
F'autorité des grands Hommes
foutiendront le beau genie , & le
2. d'Octobre. 1685. V
234
Extraordinaire
>
brillant des Femmes. Ne croyezpas
, s'il vous plaift , Madame ,
qu'en faifant voftre éloge , & celuy
de vos Heroines auffi- bien que
de vos Heros , je veüille adroitement
faire le mien ; je ne fuis ny
affez fine ny affez prefomptueufe.
Je vous estime trop , & je
me connois parfaitement ; je fou
haite beaucoup de perfections
que je n'ay pas : mais du moins
pour me confoler dans l'attente
du bien que vous pouvez me
procurer , j'ay fans me flatter un
efprit doux & facile , à recevoir
toutes les bonnes impreffions que
vous luy voudrez donner , & mon
coeur n'a rien à , ſe reprocher :
car enfin fans vanité je penſe
mieux que je n'écrits , & l'on me
dit fouvent que j'agis mieux que
*
du Mercure Galant . 235
je ne penfe . J'efpere de l'Art ce
que la Nature m'a refufé , & que
la raifon veut que j'aille chercher
dans voftre Academie. Je le trouveray
ce tréfor admirable , fi vous
m'y accordez une place , & ma
fortune fera faite fi je fuis de vos
Academiciennes mais comme
heureuſement votre Compagnie
eft également eftablie & pour
l'efprit & pour le coeur, j'ofe efperer
, Madame , qu'en fuivant vos
confeils , je perfectionneray l'un
& que je contenteray l'autre , en
trouvant . ce repos que je defire
depuis fi long- temps , & qui
joint à la connoiffance de la verité
& à l'amour de la vertu , fait
le bon heur de la vie , & le but
de toutes les belles Ames. Bien
que ma temerité foit grande , elle
Vij
' 216
Extraordinaire
eft digne de loüange , & toute
imparfaite que ie fois , vous aurez
de l'honneur à me rendre.
parfaite. On peut imiter dans une
Secte de Philofophes , dans une
Academie de beaux Efprits , l'induftrie
des Peintres , qui mettent
à propos dans leurs Tableaux les
plus achevez des ombres pour
relever les couleurs . Dailleurs ,
Madame , comme vous fçavez ,
les perfonnes ont leur point de
perfpective , de forte qu'on les
doit regarder de differentes manieres
. Ne me confiderez donc
pas de prés , mais de loin , c'eſt
à dire , ne jugez pas de moy par
le commencement mais par les
fuites. Enfin , Madame , c'eft fous
les aufpices du Protecteur de
noftre Sexe , le Favory des Mu
du Mercure Galant. 217
fes , & mon Amy , que je vous
demande voſtre protection au
prés de voſtre aimable Marqui
fe. Ayant une recommandation
auffi forte que la voftre , je ne
doute pas que je ne puiffe efperer
un jour d'obtenir par droit
ce que vous m'accorderez par
grace. J'auray autant de reconnoiffance
, que vous aurez de
gloire d'avoir fait une heureuſe ,
& je m'affeure que vous ne rou.
girez jamais de m'avoir receuë.
Dans ces fentimens que je vous
prie de croire finceres , Je fuis ,
Madame , avec tout le respect
imaginable , Voftre tres . humble
& tres, obeïffante Servante ,
CLARICE.
238
Extraordinaire
SENTIMENS
SUR LES QUESTIONS
DU XXXI,
EXTRAORDINAIRE .
Lequel de deux Amans aime le
plus , celuy qui fouhaite la petite
Verole à fa Maistreffe , pour
luy faire voir que fa laideur feroit
incapable de le faire changer
; ou celuy qui aime mieux
qu'elle doute de fon amour
que de luy voir arriver une pa
reille difgrace
.
P Eut-on dire
Eut-on dire que c'eft aimer ;
Que fouhaiter du mal à la perfonne aimée
?
du Mercure Galant .
239
Il feroit à ce prix dangereux de charmer,
Et d'eftre des Amans dans ce temps eftimée
,
Du moins de tels efprits que celuy de
Damon ,
Qui croit avoir bonne raison
De marquerfon amour pour la belle Sylvie
,
Par mille effroyables fouhaits.
Qui devroient luy donner envie
De lefaire éloigner de fes yeux pour jamais.
Pour vous marquer , dit- il , à quel point
je vous aime ,
Ie voudrois que voftre beau teint
Perdift cette blancheur extréme ,
Et que ce beau vifage auffife vift atteint
Des accidens fâcheux de petite Verole,
Quand avec fa malignité
Elle caufe aux mortels tant de difformité,
Que la moindre partie affez souvent defole,
Enfin qu'elle vous fiſt un objet de pitiés,
220 Extraordinaire
que
de monamitié Ah! ceferoit pour lors
le voudrois vous donner une preuve fiforte
Qu'on en verroit peu de la forte.
le vous aimerois conftamment ,
Et fans changer unſeul moment,
Je vous ferois voir que mon ame ,
Conferveroittoujoursfon amoureuseflame:
Lifidor eft bien oppoſe
A des fentimens fi funeftes ;
Il croiroit meriter tous les carreaux cele
ftes,
S'il eftoit fi malavise
De croire qu'il fuft neceffaire
De faire ces foubaits pour paroître fincere.
I'aime mieux
mour,
que
Philis doute de mon a
A-t-il marqué cent fois , que de faire
ma cour,
En demandant au Ciel de détruire fes
charmes ,
Pour luy prouver quefa laideur
Ne pourroit me caufer d'alarmes,
Ny porter dans monfein changement ny
froideur Oйy,
du Mercure Galant.
241
Oйy , j'aime mieux cent fois paſſer pour
infidelle ,
Pour volage & pour inconftant ,
Que d'avoir le defir qu'ellefuft un inftant,
Et moins agreable , & moins belle .
Ne font- ce pas en verité ,
Ces derniers fentimens qu'il faut que l'on
eftime?
Ils partent d'un efprit plein de folidité ,
Et d'un coeur prévenu d'un amour legitime,
Au lieu qu'on voit les précedens
Parir d'une tefte per fage ,
Quefans doute on verroit aux moindres
accidens
Paroiftre inconftante & volage.
Enfin , s'ilm'eft permis de dire mon avis,
le tins que Lifidor fçait aimer davantage
,
Que fon raiſonnement eft fort jufte &
fort fage,
Et que fesfentimens doivent eftre fuivis.
Q.. d'Octobre 1685. X
242 Extraordinaire
Si l'on peut mourir d'amour.
S'
l'on mouroit d'amour
› mort cent fois
le n'en veux , belle Iris ,
que vous-mefme ,
&
j'en ferots
pour témoin
Depuis que je visfous vos loix
Mon amour n'eft- il pas extréme ?
Aime-t-on avec plus d'ardeur
Que vous en a fait voir mon coeur?
Quoy que fouvent , belle inhumaine,
l'aye eu lieu de douter que vostre cruauté
Ne rendift ma paffion vaine ,
Entendant vos difcours toujours pleins
de fierté.
Ils m'ont fait éprouver un rigoureux martire
,
Souffrir mille fâcheux ennuis ,
Fair perdre le repos , & les jours & les
nuits ,
Raifon qui m'authoriſe à dire ,
Quefi l'amour fait bien fouffrir,
Il ne fçauroit faire mourir,
du Mercure Galant.
243
Si l'on
peut aimer fans jalouſie .
Ermettez ce defaut à mon ardante
PErmeamour ,
Je ne faurois , Iris , aimerfans jalousie;
Mais elle ne tient point de cette phrenefie
Qui ne veut jamais de retour ;
Aifement je me racommode
Pour peu que vos beaux yeux me mar- {
quent de douceur,
3
Vi
Et
I'en ay mesme de la douleur ,
Tant je fuis un jaloux commode.
Comment fouffrir qu'un autre Amant
Vienne vous conter son tourment ,
Dire que pour vous il foûpire ,
Que vos beaux yeux l'ont fceu charmer,
que fi voftre coeur ne fe veut defarmer
,
- Il faudra been- toft qu'il expire ?!
Que vous, par des regards tendres &
languiffans ,
Que je ne peux croire innocens ,
x ij
244
Extraordinaire
Vous témoigniez luy vouloir dire,
Que vostre coeur plaint fon martire 2
Comment , dis-je, fouffrir ces chofes fans
couroux
Ou quelques fentimens jaloux ?
Qui peut les regarder avec indifference,
Ne peut aimer qu'en apparence,
Ce n'est qu'un faible amour , & nom
plein de vigueur ,
Comme l'eft celuy de mon coeur.
ALCIDOR , du Havre.
$2252255252525225
DEFENSE
DE L'INCONSTANCE.
V
Ous fçavez qu'Emilie eft
une perfonne toute charmante
, & qu'une vivacité d'ef.
prit extraordinaire , eft un des
moindres avantages qu'elle at
du Mercure Galant.
245
receus du Ciel . Quoy qu'il y en ait
peu de plus brillans que le fien
je ne laiffe pas de luy preferer la
complaifance avec laquelle elle
fouffre quelques uns de ces Originaux
, dont le fameux Moliere
a fi bien reprefenté les Copies.
Vous avoüez vous - mefme que
cette bonté eft, admirable , & je
ne fçais fi elle n'eft point la feule
qui puiffe les fouffrir . Clitandre
le franc Marquis & la precieufe
Melite fe rendirent ' avant- hier
chez- elle ; ils y trouverent la
jeune Arelife , Lycidas , & quel
ques autres perfonnes de merite ,
qui fans doute fe feroient facilement
paffez de ces deux ridicules.
Aprés que le Marquis les
eut affaffinez de complimens ,
Parbleu, dit-il , nous voulons fça-
X iij
246
Extoaordinaire
voir furquoy vous en eftiez quand
nous fommes arrivez . Tout le
monde parut eſtonné de cette
familiarité , car vous remarquerez
, s'il vous plaift , que c'eftoit
là fa premiere Vifite , que jamais
il n'avoit veu Emilie , & qu'il n'étoit
venu chez- elle que fur le credit
de Melite , qui ne l'avoit auffi
yeuë qu'une fois chez une de fes
Amies . Onne luy répondit rien ,
& tout le monde fe faifant effort
pour s'empefcher de rire de cette
extravagance qu'il appelle le bel
air , il voulut profiter du filence.
Il fe mit à regarder Emilie , &
après avoir roulé les yeux d'une
maniere toute particuliere. Ah !
Madame , dit -il à Melite , vous
n'avez amené dans un lieu où il
fait bien chaud , & où le droit
•
du Mercure Galant. 247
des Gens eft tres- mal obferve.
Cela eft fort peu obligeant pour
moy , répondit Melite , car je
vois que vous me parlez pour
Emilie de la mefme maniere que
vous parlates pour moy à celuy
qui vous amena chez - moy la pre
miere fois. C'eſt à ce queje vois ,
un compliment étudié que vous
faites à tout le monde , & non pas
un tranſport de paffion naiffante,
ou un emportement de furpriſe
impreveuë.
Ces dernieres paroles de Melite
qu'elle avoit fans doute leuës
dans quelque Roman , & le fujet
qui les avoit caufées , parurent
à tous ceux de la Compagnie des
Incidens fi plaifans , qu'ils ne pu
rent s'empefcher de rire. Le Turupin
en rit plus que tous les au-
X iiij
248
Extraordinaire
tres, & trouvoit , difoit - il , l'avan
ture grotesque. Emilie reprit bien
toft fon ferieux , & répondit modeftement
à Melite qu'elle faifoit
bien de maintenir les droits
qu'elle avoit fur le coeur de Cli
tandre , mais , ajoûta t'elle avec
une grace toute charmante , fans
cela le mien eftoit en grand dan
ger , & les regards de Monfieur
m'ont marqué rant de paffion ,
que j'aurois pû me refoudre à
vaincre pour luy mon indifferen.
ce naturelle , & à m'engager pour
toûjours. Quoy , dit Arelife qui
entendoit la raillerie d'Emilie
dés la premiere fois que vous l'avez
veu , vous engager pour toûjours/
Emilie qui vouloit fe donner
carriere , pouffa le jeu fort longtemps
. Oüy , dit- elle, Clitandre a
>
du Mercure Galant. 249
des manieres d'agir tout à fait aimables
, & fi Melite n'eftoit auffi
avant dans mon efprit qu'elle y
eft , je luy déclare que je ferois
tout ce que je pourrois pour le
luy voler . Melite rougit , & puis
paflit un moment aprés . Le Mar
quis qui connut fon defordre , la
rafura par quelques regards , &
par un certain foûrire niais qui
luy eft particulier. Les éclats de
rire recommencerent , & l'aima
ble Emilie qui vouloit fe divertic
encore un peu , quoy que fon hu❤
meur douce & civile ne la porte
guere à rompre en vifiere à perfonne.
Je fens que je prendrois
feu , pourfuivit- elle , & comme
je fuis prefentement la plus indifferente
perfonne du monde , je
deviendrois la plus fidelle & la
250 Extraordinaire
plus paffionnée . Vous poufferiez
l'amitié , jufqu'à la paffion , reprit
Arelife , & mefme la paffion juf.
qu'à la fidelité ? Ah ! Madame ,
n'en dites pas d'avantage . Quoy
que la beauté de Melite foit fort
engageante , vous pourriez la
faire trembler , s'il eft vray qu'elle
ait quelque intereſt au coeur de
Clitandre , & puifque fa premiere
paffion a efté ébranlée en vous
voyant feulement , il pourroit ceder
aux charmes des avances que
vous luy faites . Oh ! parbleu , vous
verrez que non , dit brufquement
le Marquis , j'ay plus de conftance
que vous ne croyez . Si vous
eftes conftant , dit une perfonne
de la Compagnié , je crois qu'Emilie
fera bien - toft guerie de la
paffion qu'elle vous témoigne.
du. Mercure Galant.
251
Elle eft ennemie jurée de la conſtance.
Je fuis bien aiſe , diť Arelife
, que le rapport d'humeurs ne
fe rencontre point encore entre--
elle & Clitandre , tous ces obſtacles
enfemble la dégageront d'une
affaire avec Melite qu'elle feignoit
de vouloir éviter en cette
conjoncture. Quoy que Melite
foit une fort grande parleufe com.
me toutes les Precieufes le font ,
& par confequet une fort grande
difeufe de fottifes , elle ne fut pas
bien aife d'avoir à répondre , par.
ce qu'elle avoit accommodé fes
levres pour fe faire une petite
bouche. Il falut cependant les
défaire pour dire à Arelife ; je
feray toûjours fort indulgente .
dans les fujets de plainte qu'Emelie
pourra me donner , pour-
:
252
Extraordinaire
veu qu'elle ne faliffe point fon
ame d'un défaut auffi grand que
celuy d'eftre du Party des Inconftans
. Aprés cette belle maniere
de parler qui n'étonna plus
perfonne elle raccommoda
promptement fa bouche pour
plaire d'avantage au Marquis
qui la regardoic , & Emilie répondit.
Mais, Madame, faites moy,
s'il vous plaift, comprendre ce que
c'eft qu'un Inconftant , & d'où
vient que vous trouvez tant de
deffaut à l'eftre . Eft ce un crime
que d'aimer également tout ce
qui eft également beau ; & qu'y
a t'il de plus jufte que les fentimens
que je vais vous chanter ?
* Vous fçavez que la voix d'Emilie
eft admirable , & comme elle
eftoit en humeur goguenarde
du Mercure Galant.
253
elle chanta fort
agreablement ces
Parolles.
CHANSON.
E permets aux Romans
D'avoir des Amans fidelles ,
permets aux Romans
La conftance des Amans.
Mais trouvant par tout des Belles .
Par tout je veux cajoler ;
Puis que l'Amour a des ailes ,
Doit-il pas toujours voler ?
Voftre Chanfon eft une mon .
noye dont je ne me paye pas , dic
Mélite , & voftre Party .... Parbleu
, interrompit le Marquis , il
faut confondre Madame , & fa
Chanfon par la lecture d'une piece
qu'on m'a envoyée ce matin.
e ne l'ay point encore veuë ,
254
Extraordinaire
?
mais je m'affure qu'elle eft admirable
. Vous la trouvez admi.
rable , dit Arelife , & vous ne l'avez
point encore veuë fuffit ,
repliqua t'il brufquement , que
celuy de qui je la tiens l'ait approuvée
, c'eſt un homme de bon
goût , la voicy . Puifque je fuis
du Party contraire , dit Emilie , il
faut que je l'examine , & que je
voye cette admirable Piece que
vous n'avez point veuë , & qui
doit me confondre. Alors elle
leut la Lettre qui fuit.
A MADEMOISELLE .
L'
'Inconftance a toûjours paffe
pour un fi grand défaut dans
l'efprit de tous les hommes , que ceux
mefme qui en ont efté le plus fortes
du Mercure Galant.
255
ment atteints , fe font toûjours étudiez
à cacher cette imperfection , &
à s'en défendre quand on les en accufoit.
C'est pourquoy , Mademoiselle
je croy que le Cavalier qui vous a
donnéfon Portrait , a pris plus de
Join à fe déguifer , qu'à vouloir vous
marquer fon humeur & fes inclinations
; & qu'eftant efpris de quelque
beauté qui qui eft d'humeur affez changeante
, il a voulu dépeindre lafienne
avec le plus defympatie & de ref
femblance qu'il s'eft peu imaginer.
Vn Amantfait jouer toutes fortes de
refforts pour venir à bout de fon def
fein ; maisfelon mon humeur , ce fereit
la derniere chose que j'inventerois
, puifque bien loin d'avancer en
quelque forte mes affaires , je croirois
que cela feul feroit capable de les ruiner
entierement. La Belle qui eft co256
Extraordinaire
quette , aime l'Inconftance , mais
elle ne l'aime qu'en elle-mefme , &
n'aime point l'Inconftant. Il me
femble que l'on ne combatitjamais le
feuparle feu , & que l'Inconftance
ne fepeut pas détruire elle-mefme Fe
me fervirois plus volontiers de fon
contraire , & je tâcherois par une
longue & fincere affiduité de fixer
unehumeur volage & legere , je fuivrois
des maximes tout àfait opofées
à celles qu'il a voulu eftablir. Je trou
verois toûjours le temps quej'aurois à
confiderer Climene trop court , au licu
de l'employer à admirer la beauté qui
Je pourroit trouver dans d'autres per
Tonnes ;& quandjeferois affez malheureux
pour eftre éloigné d'elle , je
m'entretiendrois agreablement dans
mes penfées , qui feroient fur la vivacité
de fon efprit , le brillant de
du Mercure Galant: 257
fes
yeux > & une
infinité
d'autres
belles
qualitez
qu'un
Amant
découvre
les unes
aprés
les autres
dans
la
perfonne
qu'il
aime
. Outre
qu'il
eft
affex
difficile
qu'un
Cavalier
qui
aime
veritablement
, trouve
quelque
oboſe
d'agreable
ailleurs
que dans
l'ob.-
jet qui l'enflame
; d'où
vient
qu'on
ne nous
dépeint
l'Amour
aveugle
, que
parce
qu'il
nous
bouche
les yeux
pour
tout
le reste
du monde
. Favouë
bien
qu'une
multitude
de Galans
dont
la
Belle
ne fe peut
paffer
, eft quelque
chofe
d'affez
incommode
; ce ne feroit
pourtant
pas ce qui me détourneroit
de mon
amour
. Ce feroient
au
tant
d'aprobateurs
de mon
choix
,
& L'esperance
quej'aurois
de l'empor_
ter par deffus
eux , augmenteroit
ma
paffion
. L'esprit
n'a jamais
tant
de
brillant
que quand
il eft contrarié
. De
Q. d'Octobre
1685.
Y
258
Extraordinaire
mefme l'amour brûle davantage
quand il trouve de la resistance , que
lorfque la conqueste qu'il entreprend
luy eft facile. Ce n'eft pas la le plus
difficile , me direz vous . Voftre con-
Stance fera- t- elle à l'épreuve des faveurs
que recevront vos Rivaux ? Ie
conviens que c'est là la plus rude peine
que l'on puiffe fouffrir en amour. Mais
quoy , pretendez- vous emporter la
victoire fans alarmes & fans bleffures
, & cueillir dans le fiecle on nous
fommes des Rofes fans épines ? Non,
il faut fe refoudre à fouffrir.
quand on a commencé d'aimer. L'amour
a fes peines auffi-bien que fes
plaifirs. Ajoutez que l'humeur de la
Belle me vangeroit affez en les méprifant
pour s'attacher à d'autres,
defquels enfin eftant ennuyée , ellefe
refoudroit à accorder quelque chofe à
non
du Mercure Galant.
259
une paffion auffi forte que la mienne,
qu'elle auroit filong temps éprouvée,
On ne doit pas plaindre ce long- temps,
-puis qu'eftant une fois rangé fous les
loix de Cupidon , nous ne devous plus
vivre quepour aimer. Voilà , Made
moiselle , ma pensée fur les maximes
que vous cuftes la bonté de me faire
voir , que je fuis obligéde mettrefur
Le papier , eftant retenu dans le Logis
par un accident qui m'est arrivé , &
qui m'eft d'autant plus fafcheux qu'il
m'empeſche d'aller moy- mefme apprendre
de vos nouvelles.
Emilie ayant achevé de lire
cette Lettre , je n'en connois
point l'Autheur , dit- elle à Melite
, mais je fuis fort trompée s'il
n'a quelque fimpatie avec vous
& fi fon humeur & celle de Clitandre
n'ont un rapport que l'om
A
Y ij
260 Extraordinaire
ne trouve que rarement entre
deux perfonnes. Je voudrois luy
demander quelle eft l'Inconftance
qu'il condamne , car il pretend
que c'est un fi grand défaut , que
ceux qui en ont efté atteints fe
font étudiez à cacher cette imperfection
; & cependant il doit
fçavoir qu'on peut eftre Inconftant
fur toutes fortes de fujets , &
que l'Inconftance d'un Amant &
celle d'un homme dont l'humeur
eft changeante en tout , font des
chofes bien differentes . L'Incon
ftance en amour , de laquelle
fans
doute il veut parler , n'eſt pas
toûjours
une imperfection
. Elle
eft bien fouvent
l'ouvrage
du bon
fens & du difcernement
, & un
Amant
pourroit
répondre
pour
toute défenfe.
du Mercure Galant. 261
Peut-on nommer legereté
Une humeur pleine d'équité,
Qui me fait abandonner celle
Qui m'avoit arreſté ,
Pour en aimer une plus belle ?
C'eſt avoir de bons yeux , c'eft
rendre hommage à qui le peut
le plus legitimement exiger , &
à qui il eft deu de plein droit..
Pourriez vous blâmer un Aveugle
né qui ayant recouvré la lumiere
dans le milieu de la nuit ,
auroit facilement pris une Etoile
pour le Soleil ; & qui voyant enfuite
la pompe & la magnificen
ce de ce Roy des Aftres , reconnoiffant
fon erreur condamneroit
l'impofture de fes premiers
fentimens , & n'addrefferoit fes
voeux qu'à celuy qui les auroit
meritez à Nous croyons cepen-
>
262 Extraordinaire
dant que le caprice tout feul aus
torife le changement de l'efprit ,
que la raifon n'a point de part
à ces dégouts que nous condamnons
, & quoy que tout le monde
foit fujet à fe laiffer emporter
aux premiers empreffemens de la
furpriſe que la nouveauté peut
caufer , nous ne pouvons fouffrir
ces manieres d'agir aufquelles
nous fommes tous les jours expofez
mais c'eſt en aveugles
que nous nous meflons de juger
de ces matieres . L'inclination des
Intereffez peut feule répondre
dé leurs actions. Elle eſt enga
gée auparavant , ou elle ne l'eft
pas. Si elle l'eft , il faut des char:
mes bien puiffans ou une efpe
rance bien fondée pour l'obliger
rompre fe's premieres chaifnes, à
du Mercure Galant.
263
& par là fon changement devient
une necefficé indifpenfable. Si
elle ne l'eft pas , elle ne fait que
fuivre le panchant de fa nature ,
qui l'entraine doucement vers
l'objet pour lequel elle eft faite ,
& par la elle ne peut etre accufée
d'une legerete criminelle. J'avoue
que bien fouvent on quitte
une Belle pour s'attacher . à une
qui l'eft moins , mais elle ne l'eft.
moins que pour nous, qui n'y
prenons point de part , & dont
les coeurs ne reffentent point les
douces violences qui gagnent celuy
que l'on accufe. Son coeur
feul doit eftre confulté fur les
caufes de fon changement. Il fe
trompe rarement dans fes choix,
& pourveu qu'on s'abandonne à
la conduite de fes émotions , l'on
264
Extraordinaire
ne fait jamais rien qui caufe du
repentir , ny qui doive eſtre blâmé.
A ce que je vois , dit Lycidas,
Vous ne feriez pas d'humeur à
courir aprés vos Amans , comme
une Femme que je connois , qui
en alla voir une autre chez qui
elle croyoit que fon Amant devoit
eftre Elle l'y trouva malheureufement
pour elle & pour luy , &
s'abandonnant dés l'entrée à tou
te la fureur d'une j'aloufie immoderée
, elle caffa le miroir de cette
Dame , & aprés avoir battu
comme une Furieufe ce pauvre
Galant , elle emporta fa Perruque
& fon Chapeau. Non , répondit
doucement Emilie , ces emportemens
ne feroient point de mon
caractere , & il me femble que
j'aurois des moyens plus doux ,
plus
du Mercure Galant. 265
plus innocens , & plus feurs pour
faire revenir un Amant dont la
conftance feroit ébranlée ; mais
vous confondez en cét exemple
deux chofes bien differentes . Ce
pauvre maltraité n'eftoit pas pre
tendant feulement , je fuis fort
trompée s'il n'avoit efté bien fa
vorifé auparavant . Pour lors il y a
de l'infidelité , & c'est une lâcheté
inexcufable d'eftre capable de
changer aprés avoir receu quel
que faveur , pour legere qu'elle
puiffe eftre. Mais pourquoy nom
mer Inconftant un homme qui
quitte une Laide pour une Belle ?
Une Indifferente pour une qui
peut l'aymer ? Une ftupide pour
une femme d'efprit ? Et quand il
quitteroit le plus pour le moins ,
il a toûjours fon excufe dans l'é-
Q. d'Octobre 1685.
Z
265 Extraordinaire
tat de fa fortune , & la tranquilité »
de fon ame luy doit , ce me fem
ble , eftre plus chere que la gloire
de paffer pour un homme con.
ftant , & n'avoir aucun plaiſir.
Voilà , pourfuivit Emilie , ce que
j'ay à vous dire pour tous les
Clairvoyans que vous nommez
Inconftans. Je voudrois pouvoir
me difpenfer d'examiner en détailla
Piece admirable de Clitandre
, mais je me vois obligée de
luy montrer , que bien loin de
confondre mes . raifons , elle ne
peut pas feulement confondre
ma Chanfon. Où peut- on pren.
dre des pensées auffi bizarres
que celles dont elle eft compofée
, & qui peut concevoir qu'un
homme qui aimeroit une Belle
Inconftante , feroit capable d'idu
Mercure Galant. 167
miter cette humeur pour affect r
une fympathie inutile dans fon
amour ? Je ne fçais de qui il veut
parler , mais après avoir dit que
l'Inconftance eſt un grand défaut
, il montre peu de bonne opinion
du Cavalier dont il parle
( puifque Cavalier y a ) en l'accufant
de cette imperfection dont
tout le monde fe deffend . Et
fuppofé que ce Cavalier foit d'hu
meur Inconftante , il ne fuit gueres
le principe de voſtre Autheur,
qui dit que ceux qui en font at
teins ( il en parle comme de la
Pefte ) s'étudient à la cacher ,
puifque luy- mefme avoit fait fon
Portrait avec toutes les couleurs
de l'Inconftance . Puifque felon
luy le feu ne fe combat point par
le feu , & que l'Inconftance ne fe
Z ij
268 Extraordinaire
détruit pas elle mefme,pourquoy
ce Cavalier feignoit- il de la fympathie
pour celle de fa Maiſtreffe?
Dequoy luy fervoit cette complaifance
& pourquoy ne s'attachoit-
il pas aux maximes d'Amoureux
tranfis que voftre Auteur
prend pour les fiennes ? Que
ne cherchoit -il les lieux écartez
pour faire quelque beau Dialogue
avec fa paffion , ou pour parler
de fon amour aux Arbres &
aux Cailloux ? Ah ! Madame , ne
vous mocquez pas de ces innocens
ftratagêmes , dit Lycidas .
Ce font là les principales proüef
fes de ceux qui fe piquent d'aimer
, & certe langueur dont vous
faites la Satyre , n'eſt Pas tou .
jours inutile en amour. Je ne
fçais , dit fort agreablement Aredu
Mercure Galant.
269
e
life , fi cette langueur peut produire
de bons effets pour celuy
qui la fouffre , mais fij'eftois Ga
lant d'une Femme , je ne voudrois
pas que la mienne allaft fort loin ,
& je n'en voudrois qu'autant
qu'en demande ma Chanfon .
Comme elle chante merveilleufement
bien , tout le monde la
luy demanda , & aprés qu'elle
eut pris la précaution que ce feroit
fans interrompre Emilie , elle
chanta ces paroles .
Quoy qu'en dife le nouvel Vſage
Qui n'est plus quepour la belle humeur,
En Amourilfaut de la langueur ,
Mais je l'entends fur le Vifage
Car elle fied mal dans le Coeur.
Clitandre qui eft le plus étour
dy de tous les Marquis , l'interrompit
de deux ou trois éclats
Z iij
270
Extraordinaire
>
de rire. Eh ! Madame , dit- il , de
quoy nous regalez - vous Fy ,
Dieu me damne laiffez cette
Chanfon pour les Comediens
Italiens , c'eft celle qu'ils chan.
tent à leur Comedie du Vin Emetique.
Vrayment , dit Melite , il
me femble que cela eft vray .
Vrayment , répliqua Arelife, il n'y
en a que l'air ; car fi vous l'avez
mieux écoutée que vous n'avez
leu voftre Piece , vous verrez que
le Vin Emetique n'a point de part
à cette Chanfon. Emilie la pria
de continuer des Couplets qu'elle
ne fçavoit pas , ce qu'elle fit
ainfi.
Je fçais bien que cette Loy déroge
Aux maximes des nouveaux Galans
Mais un foupir pouffe bien à temps ,
Peut faire avancer une Horloge
du Mercure alant.
271
Qui ne fonneroit de long-temps.
C
Bien fouvent les plus fiers regardent
Les pleurs qu'un Amant verse à propos,
Maispour n'en avoir pas dans le dos
Pendant que fes yeux les hazardent ,
Son coeur doit jouir du repos.
ca
Qu'ildife que preffe de martyre
Ilfe va tuer,que c'en estfait ;
Quoyquefon difcours foit fans effet
Il eft fort fage de le dire,
Mais il eft unfot s'il lefait.
Voilà de beaux fentimens , dit
Melite. Mon Dieu ! peut- on aimer
un homme de cette humeur?
Il faut eftre furieufement affa
mée d'Amans pour en fouffrir
qui ayent des fentimens fi dégarnis
de fens commun , Ces fentimens
font à la mode , répondit
Z
iiij
272
Extraordinaire
Arelife , en riant des expreffions
de Melite , il faut s'en prendre à
l'humeur Françoife qui cherche
la nouveauté en toutes chofes
& prefentement le bon fens eſt
une garniture dont peu de perfonnes
font chargées. Il y en a tant
dans cette Piece , dit Emilie , que
j'ay lieu de conjecturer que fon
Autheur en eft l'Antipode. Par
exemple s'écria le Marquis , eh !
Madame par exemple ! Un exemple,
morbleu, de ce que vous dites.
L'exemple, répliqua- t'elle , efttou
te la piece en gros , & toutes les
lignes en détail. L'on ne nous
dépeint, dit.il , l'Amour aveugle,
que parce qu'il nous bouche les
yeux pour tout le refte du monde
, fi cela eftoit , il devroit avoir
le bandeau à la main & non pas
du Mercure Galant.
273
fur les yeux ; & fi l'Amour nous
bouche les yeux pour tout ce qui
eft hors de la perfonne que nous
aimons , nous ne pouvons rien
voir qu'elle , & par confequent
il nous eft impoffible de devenir
Inconftant. Voyez vous que cette
contrarieté détruit ce grand
défaut qu'il blâme. Je laiffe la
maniere d'écrire à part, & je m'en
raporte aux Galans , fi jamais on
a écrit boucher les yeux dans un
Biller. Il a raifon cependant d'ap .
peller l'Inconftance un tres-grand
deffaut. Il n'y a point de Heros,
de Roman qui ait pouffé la Conftance
plus loin que luy , mais il
y a cette difference entre les Heros
& luy , que ceux là cher.
choient à détruire leurs Rivaux
S par les Armes , & que celuy- cy
274 Extraordinaire
eft d'une humeur pacifique , qui
s'applaudiroit de voir plufieurs
Approbateurs de fon choix , quoy
que peut- eftre il fuft le dernier
venu , & qu'il fe fuft reglé fur
l'exemple des autres ; car à ce que
j'en puis voir , fon caractere eft
affez de croire qu'une perfonne
eft aimable quand il voit que plufieurs
luy font la Cour ; & ainfi
fans rien examiner davantage , je
le crois d'humeur à s'embarquer
vaille que vaille avec les autres .
Ces fortes de Galans ont peu
fatisfaction dans leurs engage .
mens ; mais comme ils ont l'efprit
fort , ils fe confolent quand
ils font fupplantez , en difant qu'en
ce fiecle il n'y a point de Rofes
fans épines , & en ſe nourriffant
d'une efperance qui n'a que leur
de
du Mercure Galant 275
facilité pour tout fondement.
Cette extraordinaire patience
eft de bon exemple , & marque
une défiance de fon merite fort
modefte , mais fort peu en ufage.
En voyez -vous beaucoup aprés
voftre Autheur , qui puiffent s'attacher
à une Coquette qui exige
un amourà l'épreuve des faveurs
que l'on fait aux Rivaux ? En
voyez vous dont la conftance foit
inébranlable jufqu'à pouvoir atrendre
qu'une Coquette foit ennuyée
de mille Galans , pour
luy demander quelque recompenſe
? Je fouhaite , pourſuivit
Emilie , en foûriant & en rendant
le papier à Clitandre ; je ſouhaite
de bon coeur pour le prix de
la belle Piece que je vous rends,
que fon Autheur puiffe devenir
276
Extraordinaire
amoureux d'une Coquette qui
l'oblige à une conftance auffiforte
que celle qu'il veut établir ,
& puifqu'il eft d'humeur à atten
dre qu'une volage foit fatiguée
de ſes inconftances , je luy ſouhaite
le bon-heur d'en trouver
une qui vieilliffe avant que de
changerfon humeur changeante
alors je vous prieray de me le faire
connoiſtre , ou de luy demander
fi l'on ne doit rien trouver d'agreable
que dans l'objet que l'on
aime , & fi eftant une fois rangé
fous les loix de Cupidon , nous
ne devons plus vivre que pour
aimer. Toute la Compagnie rit
de cette conclufion d'Emilie.
hormis le Marquis & Melite , qui
un moment aprés s'en allerent
fans pouvoir pourtant s'empefdu
Mercure Galant. 277
1
cher d'admirer l'efprit de la belle
Emilie , qui quoy qu'elle n'euft
jamais eu d'engagement avec
perfonne , ne laiffoit pas de parler
fi bien de l'amour , & d'approuver
avec tant de grace la
galante maniere de bien aimer,
en faisant la Satyre des Amou
reux tranfis , qui fe morfondent
par refpect , & foupirent fous une
feneftre , pendant que leurs Ri
vaux qui fçavent traiter l'amour
comme il faut , s'entretiennent
avec l'objet de leur paffion.
83
278
Extraordinaire
2-522222-25 : 2222225
PARAPHRASE
fur le motjoüiffez .
F
Euilletez refeuilletez
Tous ceux dont les moralitez ,
Ont voulu nous donner des Preceptes àfuivre
,
Vous ne trouverez rien dans leurs doctes
Traitez
Qui nous montrefi bien à vivre ,
Que ce beau mot que
Vous vantez.
FA
En effet dans ce court voyage
Que fait icy le Genre humain ,
Un pauvre mortel eft -ilfage
S'ilremet jufqu'au lendemain,
Lefeur & le prefent uſage ,
Des plaifirs que le Souverain
Luy fait trouverfur fon paffage
Et dont l'heureux retour eft auffi-peu
certain
du
Mercure
Galant.
279
Que le nombre des jours qu'il a pour fon
partage?
Tu vis
aujourd'huy fous la loy
D'une Maiftreffe , & jeune & belle ,
Mais tu crains que demain ſafoy
Ne puiffe refifter aux voeux qu'on fait
pour elle.
Sur depareils foupçons pour prendre tant
defroy ,
Es-tufeur, infenfé , que la Parque cruelle
Filera ce demain pour ta Belle & pour
toy?
L'avenir fort fouvent en vain ſe fait attendre
,
Tous les momens paſſez ſout pour jamais
finis :
Et ces deux temps enfin, quoy qu'on puiſſe
pretendre
Ne font ny bien ny mal à l'inftant où tu
wis ,
Et fi tu voulois croire aux Heros de jadis
L'Hiftoire te pourroit apprendre
Que le bon-heur du beau Paris ,
280 Extraordinaire
Du jour qu'entre fes bras Helene fe vint
rendre ,
lamais àfon égard neperdit defon prix
Par le dur fouvenir , ou lesjaloux foucis
Des plaifirs qu'avant luy l'Infidelle avoit
pris,
Et de ceux qu'aprés luy la Belle devoit
prendre .
Jouis donc du prefent en Sage poffeffeur,
Et pleinement content du bien qu'il te
peut faire ,
Ne fouffre jamais que ton coeur
Faffe fa peine ou fon bon heur,
De ce qu'il craint ou qu'il efpere.
Voicy une Plainte du Berger de
Flore , à fon Amy Damon , fur l'éloignement
de cette Belle enjouée , qui
Luy fournit les pensées des Enigmes
du dernier mois .
du Mercure Galant. 281
Diane helas ! s'en est allées
Ab la cruelle piece ? ab le malheureux
jour ?
Belles Eaux , belles Fleurs , & vous ,
charmante Allée ,
Agrémens de mon doux Sejour ,
Vous ne me touchez plus ; mon ame eft
défolée
Parla douleur , & par l'amour.
..
Troisjours d'une prefence aimable
Font fur un tendre coeur un étrange fra
cas.
l'ay veu pendant trois mois cette Nim
phe adorable,
Luge , Amy, de mon embaras ,
le le trouve fi grand , il eft fi déplorable,
Que je ne me reconnois pas .;
Ne dispoint qu'elle eftoit malade, (loir,
Et qu'alors la beaute ne fe fait pas va-
Vne belle , en tout temps enchante &
perfuade,
Q. d'Octobre 1685.
Aat
282 Extraordinaire
Quand on prend plaifir à la voir,
Il nefaut , cher Damon , qu'une amonreufe
oeillade
Pour en établir le pouvoir.
En
Le fien , parfa taille divine ,
Commença dans mon coeur àfe faire fentir,
Puis par fon teint vermeil il prit tant
de racine ,
Queje ne pus m'en garantir ;
Enfinfon enjoument propre à battre en
ruine
Acheva de m'affujetir.
25
Ie l'aimay donc , je l'aime encore ,
Et laime infiniment jufqu'à fes moindres
traits ;
Mais quepeut me fervir , ô Dieux ! que
je l'adore ,
Et que je pense à fes attraits?
Cette belle a quitté la demeure de Flore
Elle n'y reviendra jamais.
du Mercure Galant. 283
N'importe , la douceur eft grande ,
Defonger à l'objet qui nous àfcen charmer;
C'est un tribut d'efprit , que l'amour nous
demande
Que la raison ne peut blamer:
Et ce qu'on trouve aimable exige qu'on
fe rende,
Au panchant qu'on a de l'aimer.
Qu
Malgré l'abfence , &ſon martire ,
Diane toujours donc me fçaurafous fa
loy ,
On ne me verra point pafferfous d'autre
Empire,
Deuft-on m'y recevoir en Roy.
Refte à me confoler ; j'ay ce queje defire ,
Elle fe fouviendra de moy.
Du moins faparote engagée
M'a flatte mille fois de ce biendes abfens;
Mais helas! les Marins la tiendront af
fiegée
A a ij
284
Extraordinaire
Et par l'efprit , & par les fens .
Ab ! c'est fait du Berger cette Belle
éloignée
Ne va plus penfer qu'aux prefens.
S2
Denué de toute esperance!
Il faut quitter le jour , la vie eftfans appas;
Si pourtant je mourois , les Marins par
vangeance
Pourroient rire de mon trépas.
T'aime mieux efperer , contre toute appa
rence ,
Que l'oubly n'arrivera pas.
22
Mais quoy ? je fuis tenté de prendre
Vn parti different de celuy que je tiens s
C'est d'éteindre le feu qui me reduit en
cendre,
Et de rompre tous mes liens.
La liberté vaut mieux , qu'un coeur vainement
tendre ,
C'eft le plus grand de tous les biens.
du Mercure Galant. 285
Liberté , reprens donc ta place ,
Mon humeur te rappelle , & c'est avec
raifon
Dans l'abfence , l'amour n'a que mauvaiſe
grace,
C'est un transport bors de faifon.
Belle Diane adieu , Voftre image s'efface
Et mon coeur a par là trouvéfa gueriſon
Voicy deux Fables qui renferment
les vrais mots des Enigmes de Novembre
, dont l'uu estoit la Pie , &
l'autre l'Afne, L'Autheur de ces Fa
bles eft M. Lourdet , du quartier de
la Place Maubert.
Les Pierides changées en Pies. ~
FABLE.
S'
pourfaire des Vers je n'eftois pas un
Cancre ,
Fécrirois , mais de la bonne ancre
286 Extraordinaire
( F'emprunte cecy de Poiffon )
L'Hiftoire de Pierus & de chaque Pies
ride ,
Mais ne pouvant fur le beau ton
Entonner fi haute chanson ,
Je vous renvoiray chez Ovide ,
Ovide furuommé Nazon .
Cet Autheur vous dira dans fes Metamorphofes
Sur cela de tres- belles chofes ;
Ily rapporte tout au long,
Comme jadis en Macedoine ,
Avant qu'on connuft aucun Moine,
Regnoit un Roy defort grands revenus
le vous l'ay nommé , c'eft Pierus .
Ce Roy de fa Femme eut neuf Filles,
Toutes neuffort gentilles ,
Et comme Ovide nous le dit ,
Croiffantes en beauté , croiffantes en efprit
;
Et de l'efprit tant elles eurent ,
Qu'à la fin elles creurent ,
Sans contredit ,
Pouvoir bien deffier les Muſes.
du Mercure Galant. 287
6
Comme en effet ces pauvres buses
Par des complimens du Pont- neuf,
Dirent : Allons , neufcontre neuf,
Vous ne pouvez nous refufer, Mesdames,
Voyons qui chantera le mieux ;
Preparez vos plus belles games ,
Il arrivera l'un des deux ;
Où vous nous cederez l'une & l'autre
Fontaine ,
Aganippe, Hyppocrene ,
Si nous gagnons dans ce Combats
Où moy , comme auſſi mes compagnes
Nous vous cederons les campagnes
De Macedoine , dont l'éclat
Pourroit charmer maint Potentat ,
Si nous perdons dans ce debat.
Au reste , vous pouvez aller voir choz.
Ovide
Comment ce different ſe vuide
le ne fçaurois tout rapporter
Dans fa jufteſſe ;
le diray feulement qu'une feule Déeſſe
Fut choifie afin de chanter ;
Calliope ( c'eftoit le nom de cette Muse)
288
Extraordinaire
Par fes belles Chansons bien- toft vain
quit la bufe
Que l'on luy venoit d'oppofer.
L'autre par fes impertinences
Venoit contre les Dieux cent chofes avan
cer ,
C'est à dire autant d'infolences ;
Parquoy fut par ces mefmes Dieux
La belle Mie
Changée en Pie
Avant que fortir de ces lieux
Et fes bonnes Soeurs fes complices
Non moins qu'elle pleines de vices ,
Encoururent le mefme fort
Pour elles pire que la mort.
Se voyant en telles poftures ,
Ces miferables Creatures
Effayerent à qui mieux mieux ,
D'injurier encor les Dieux.
Et tous les jours ces beftes folles
Chez les Laquais font leurs Ecoles
Afin d'apprendre d'eux
Ce qu'au monde l'on dit de plus pernicienx
;
Elles
du Mercure Galant . 289
"
Elles le repetent fans ceffe
.
A Baron , Marquis & Princeffe,
Croyant entre eux
Rencontrer quelqu'un de ces Dieux
Elles pillent par tout , les pauvres & les
riches,
Croyant aux Dieux faire ces niches .
Le Divorce de la Lune & du
Soleil.
PAY
FABLE .
Ar un jour que le blond Phebus ,
A caufe d'un grand heritage,
Venoit de toucher du quibus :
le n'en voulois pas davantage ,
Dit- il , pour me mettre en ménage.
Il avoit bien deux mille écus
Enfin tant du moins que du plus ;
Ilfut trouver Dame Diane ,
Et luy dit : ma Soeur , Dieu me damne ,
Q. d'Octobre 1685.
Bb
290 Extraordinaire
Nous fommes tous deux immortels ,
Chacun nous dreffe des Autels ,
Mais à prefent la Deftinée
Pretend que de nous l'Hymenée
En reçoive à fon tour auffi ;
le fçay toute voſtre menée ,
Vous vous plaifez ailleurs qu'icy
(Vous voyez que dans l' Empirée ,
Maifon magnifique & dorée ,
Parloit noftre amoureux tranfi )
C'est ce qui me met enfoucy.
Mais cela pourra ſe refaire :
Pouvez- vous pas vous fatisfaire
Sans abandonner ce lieu.cy ?
Chere Soeur , devriez - vous vous plaire
Autre part qu'avec voftre Frere ?
Faut- il qu'un vilain Poliffon ,
Un Gueux , un Paftre , Endimion ,
Soit vifité d'une Déeffe ,
·Tandis que remply "de trifteffe
Loin de vous le pauvre Apollon
Demeurera ? Non , ma Soeur , non ;
Vous fied-il bien d'eftre fevere
Au plus beau des Dieux , voftre Frere ?
du Mercure Galant. 291
Si je faifois tout ton Soucy .
Je t'aimerois , quoy ? ... Signor - fi ,
Mais de te voir vingt- cinq Maiftreffes,
Qui toutes nefont pas Déeffes ,
Cela me donne mille ennuis.
Thetis vous a toutes les nuits ,
La jeune Hebé vous femble belle :
N'eft ce pas encore pour elle ,
En faveur defes beaux
yeux doux
Qu 'Hercule vous promet cent coups ?
Sans parler de la tendre Aurore ,
De Daphné , Coronis & Flore ;
De plus , vous fçavez bien l'horreur
Qu'Hymen du Frere avec la Soeur,
Doit jetter dans tout homme fage :
Comment donc avez - vous le coeur
De me parler de mariage ?
le ne ris point , c'est tout de bon ;
Ie n'aime rien qu'Endimion.
Vous , vous pouvez voir vos Maitreffes
Leur faire de tendres careffes ;
Encore un coup , Sire Apollon ,
le ne cheris que mon mignon.
Quoy donc , pour l'amour d'un Prophane
, Bb ij
292
Extraordinaire
Ie fuis méprisé de Diane ?
Non , fur le champ employant l'x ,
Ie jure par le Fleuve Styx ,
Que ce témeraire maroufle ,
( Ou bien j'y perdray ma pantoufle )
Par moyfera privé du jour
Pour ofer nuire à mon amour.
Regarde dans cette vallée ,
Ma Soeur , auprés de cette allée ;
Le vois- tu bien , ton cher Amant.
*Pour tout autre que moy charmant ?
Si tu tardes à te résoudre ,
Ie m'envais le réduire en poudre ;
Je m'envais détacher exprés .
Le plus aigu de tous mes traits.
Tu ferois un veritable Alne ,
Luy répond Madame Diane ,
Eftant Dieu, fi contre un Mortel
Tu pouvois prendre le Martel?
Non , non quoy que Diane die ,
le feray cette Tragedie:
La farce aprés fera de voir
La trifte Amante au deſeſpoir.
Diane demeure teftuë ;
2
du Mercure Galant.
293
J
Tout auffi toft Phoebus fe ruë
Proche Lathmos dans un Fallon ,
Perce d'un trait Endimion .
Diane s'en depite & crie ,
Et fait ferment que de fa vie
Elle ne veut voir Apollon ,
Qu'elle veut fuivre Endimion.
Auffi - toft la belle Pucelle ,
Dans l'ardeur de voir fon Amant ,
Veut que fes chevaux on attelle.
Préparez qu'ils font promptement ,
Elle fe couvre de fes voiles
Peur du Rhume , & prend ſes étoiles ;
Ainfi bien- toft defcend en bas
Où l'Amanticide n'eft pas ,
•Sans vouloir que de fa lumiere
Deformais le traitre l'éclaire.
Ainfi toûjours il la pourfuit ,
Ainfi toûjours elle le fuit.
C. F. LOURDET,
du quartier de la PlaceMaubert.
Ces mefmes Enigmes ont donné
Bb iij
294
Extraordinaire
lieu à quantité d'autres Explications
queje vous envoye.
L
I.
Es Borgnes fur la foy d'un ancien
Adage ,
Ont un panchant au Verbiage ,
Qui les rend importuns , & marque leur
orgueil.
Une Femme au Cercle accroupie
Jaze , dit-on, comme une Pie
Qui n'a qu'un oeil.
L. BOUCHET , ancien Curé
de Nogent le Roy.
II.
Auvre Afne, je te plains, tes charges
font trop dures ,
On ne ménage point ta fanté , ny ton
corps ,
Mal noury , mal veſtu , mal logé , tu ne
fors
du Mercure Galant. 295
Que pour eftre accablé de mépris &
d'injures.
མ
Le travail affidu , les coups les baf
tonnades ,
Les difcours offençans , les marques de
rebut ,
Accompagnent par tout tes lentes promenades
,
Quoy que brille fur toy l'étendard du
Salut.
S
Mais ce qui juftifie une implacable haine,
C'eft que depuis ton dernier jour ,
Comme fi l'on vouloit éternifer ta peine,
De ta peau l'on fait un Tambour.
Le meſme
III.
TRIOLET.
Vous
Baudet.
Ous jafez comme une Pie ,
Et vous n'eftes qu'un
Eftes - vous en compagnie ?
Bb iiij
296 Extraordinaire
Vous jafez comme une Pie.
Je vous le dis franc & net ,
Vous déplaifez à Sylvie.
Vous jafez comme une Pie ,
Et vous n'eftes qu'un Baudet.
IV .
DE SOUVERAS.
SONNET.
TEL que Pegaze ce gaillard ,
Que les Portes mes Confreres ,
Comme un des Maîtres de leur Art,
Invoquent de toutes manieres .
Tel qu'eftoit l'alaigre Bayard ,
Lors que jadis les quatre Freres,
Montez fur ce rude Soudar ,
Galopoient comme des Comperes.
BA
Tel que l'Oiseau Silenien ,
Oifeau qui fentoit tant ſon bien ,
Et dont on admire la vie.
du Mercure Galant. 297
Tel, & plus parfait mille fois ,
Eft ce bel Qifeau d'Arcadie,
Que Margot a depuis deux mois.
M
V.
Le mefme.
Ercure , voftre Pie est bien digne
d'envie ,
Son fort me paroift glorienx ,
Je l'aimeray toute ma vie ,
Elle fait comme vous le langage des
Dieux.
De la Tronche , de Rouen.
V I.
Voffre Pie eft trop incommode Ţ
Elle me rompt la tefte avec tout fon caquet
,
J'aimerais mieux un Sanſonnet ,
Qui parlaft comme vous le langage à la
mode.
Le mefme.
298
Extraordinaire
Q
VII.
Vi diroit mal de vostre Pie
Chez nous , pafferoit pour impie
Car en venant de voftre main ,
Elle a cet unique avantage
Parmy fon chant & Son ramage ,
D'avoir un parler tout divin.
M
VIII.
Ercure , vous deviez nous donner
une cage
Pour mettre voftre Pie accoûtumée an
vol ,
Déja chez mon Voifin elle a pris un
fromage,
Si jamais elle y va je luy tordray le
col.
Le mefme.
IX .
Ous qui cherchez la Pie , ella
Vouseft dans une cage .
du Mercure Galant. 99 ,
Avec fon noir & blanc plumag
Qui fiffle des Chansons fort agreablement
;
On auroit icy peine à trouver fa pareille;
Car on nous dit encor qu'elle jaze à merveille
;
C'est qu'elle eft Borgne affurément.
M. de Villebant, R. B.
de C. à Moulins .
X.
N certain m'apportant l'Enigme
UN'du
Mercure ,
M'en demanda le mot , & ce que j'en
penfois :
Aprés en avoirfait fimplement la lecture,
Fe luy dis que c'eftoit un Afne en bon
François.
XI.
Le mefme..
Alant Mercare , dites moy ,
Gfar qui vostre Pie eſt inſtruite ,
1Par
C'est un Maistre de grand merite,
300 Extraordinaire
> Ce n'eft pas un Afne , mafoy
Je croy qu'il ne faut pas eftre dans une
cage
Pour apprendre un fi beau langage.
La belle Nouriture du Havre.
XII.
N dit que ce font des Oiseaux,
Que vous nous envoyez , Mercure,
Je croy que c'est une imposture ,
Je n'en vois qu'un , & l'autre eft faux ;
Car je ne trouve qu'une Pie ,
Si ce n'est qu'on veuille appeller
L'Afne un Roffignol d' Arcadie,
Dont vous nous voulez regaler.
CEA
'XIII.
La mefme .
Eft nous mettre, Galant Mercure,
Ce mois l'efprit à la torture.
Le moyen de trouver le fens
En la feconde Enigme ? On l'aura bien
cherchée
du Mercure Galant.
301
Qu'ellefera toûjours cachée
Pour une infinité de gens,
Ne connoiffant pas leur nature ;
Le nombre en eft trop grand , & mafoy
je vous jure "
Que peu s'en eft fallu que je n'en aye
efté ,
Me trouvant fi fort hebeté ,
Comme n'ayant aucun organe ,
Que je ne sçavois pas ce que j'eftois ,
un Afne.
Hermophile du Floc .
XIV.
E me declare Afne bien-fait ,
Autant de renom que de lait ,
Si je ne déniche une Pie
Dant le Mercure de ce mois ;
Que fi je me trompe en mon choix ,
Je veux bien que l'on m'eftropie.
Ꭰ
XV.
Ans une Forest verte & fom-
Dansbre,
Diane & n Berger affis tous deux
à l'ombre,
1.
302
Extraordinaire
Avoient entrepris le deffein ,
De faire en faveur de Mercure,
Une Enigme gaillarde , & toutefois
obfcure ,
Pour exercer l'esprit humain.
Entre un nombre d'Oiseaux de differente
forte ,
A choisir l'un l'autre s'exhorte,
Pour en bien déguifer le mot .
On met fur le tapis , le Coucou , la
Chouette ,
Le Roffignol , le Geay , le Hibou , la
Fauvette,
Le Moyneau , le Pinfon , la Grive , le
Linot
Et la Corneille , & l'Alouette.
Lors qu'au Berger Diane dit ,
Ceffons d'y refver davantage ;
Mais , fans penfer à leur plumage ,
Dites moy , qui pourroit prendre la Pie
au nid?
RAULT , de Roüen .
du Mercure Galant.
303
X V1.
Ere Blaife d'un grand renom ,
Se haftant d'aller à Vernon ,
Faifoit trotter fa pauvre Befte ;
Mais par malheur c'eftoit l'Hyver ,
Quand voila foudain ſur ſa tefte,
Que de loin il voit arriver ,
Frimat , bife , grefil , nege , grefle &
tempefte,
Qui l'empefchoient de ſe trouver ,
Au Feftin d'une grande Fefte.
Son ventre en grondoit mefme , & pouvoit
en crever ,
Car l'heure eftoit marquée , & la table
eftoit prefte.
C'eftoit trop pour en endefver ,
Quand plus d'un obftacle l'arreſte.
3
Dans cette fatale faifon ,
L'ardeur qui porte le faint Homme,
L'euft pour un bon Repas fait courir
jufqu'à Rome,
304
Extraordinaire
Mais ilfe voit furpris , & plusfot qu'un
Oifon.
Q
Son pauvre animal qui va l'amble ,
A chaque pas friſſonne & tremble ,
Chopant contre plus d'un glaçon
Il eut mieux valu , ce luy femble,
N'eftre qu'à la Cuiſine , & garder la
maiſon ,
Que de tromber tous deux , mefme peuteftre
ensemble ,
S'il le pouffoit plus fort , ou d'une autre
façon.
ལ
Mais un Gaillard n'aimant qu'à rire,
Vit le bon Pere , & luy vint dire,
Pater , la Befte tremble. Elle en a bien
raifon ,
Répondit le Pater ; jugez- en par vousmesme
:
Et ,fans faire comparaison ,
Nefentiriez- vous pas en vous un froid
extréme ,
Si nud comme elle vous eftiez ,
du Mercure Galant. 305
Ayant la corde au col , avec les fers aux
pieds,
Un Pere prés de vous , ou quelque Hom
me à Soutane ?.
V
Je gage que vous trembleriez ,
Cent fois plus que ne fait mon Afne.
XVII.
Le mefme
S1-toft que nous avons entendu voſtre
Pie ,
Nous avons bien jugé que c'eftoit fon
vray nom :
Mais pour l'autre animal fi fujet aw
bafton ,
Et qui traine par tout une fi pauvre vie,
Qui ne diroit pas à fon ton
Que c'eft un Oifeau d'Arcadie.
O
Les deux Amis de Moulins,
XVIII.
་
Ve commander de mettre en rime
Le mot de l'une & l'autre Enigma,
C'est pour moy , charmante Nanon,
Q.. d'Octobre 1685.
Cc
306
Extraordinaire
Chofe bien difficile à faire.
Cependant, Belle , pour vous plaire ,
Il faut que j'en trouve le nom ,
Duft- il me coûter quelque veille ,
Je veux enfin vousfaire voir
Que jamais l'efprit ne ſommeille ,
Quand le coeur amoureux veut remplir
fon devoir,
La Pie eft le vray mot de l'Enigme premiere
,
L'Afne eft celuy de la derniere.
L'Amy fidelle de Reims .
XIX.
Our fe cacher , quoy que l'on puiffe
Pour
faire,
Le bon fang ne sçauroit mentir
Je touche de trop prés aux Enigmes dernieres
,
Pour ne m'y pas fentir.
En efprit jefuis Afne , en jargon jeſuis
Pie,
du Mercure Calant.
307
Car je parle toujours , & ne dis jamais
rien ,
Le fus toûjours maudit en chaque compagnie
,
Par ma feule prefence ou par mon en-
Si
tretien.
Il Poveretto Infelice Sorino ..
XX.
je n'euffe point lou l'Ouvrage d'un
Ou d'un Heretique entefte ,
le n'euffe pas fi toft , Mercure , inter
preté
La belle Enigme de la Pie ,
Il donne ce nom par mépris ,.
En badinant dans fes écrits ,
Aux plus pieux de nos faints Peres,
Et cet Afne presomptueux
Qui ne veut point ouvrir les yeux,
Croit avoir bien plus de lumieres
Que tous nos grands Docteurs , vou
lant eftre trompé ,
Ccij
308
Extraordinaire
1
Puifqu'il veut toujours eftre autant
préoccupé.
Endurcy Proteftant , aveugle volon
taire,
Vous ne ferez jamais , comme il faut,
Méclaircy ,
Ne voulant point de luminaire ,
Vous ferez toûjours obfcurcy .
Cependant vous criez , Ecriture , Ecriture
,
Et vous ne croyez point qu'elle eft
fouvent obfcure ,
Ecoutez cette verité ;
Chez trois Docteurs fçavans de differente
Secte ,
Differemment on interprete
Un Paffage qui femble avoir de la
clarté ,
Mefme ponr un Article à falut neceffaire
,
Par là ne voit- on pas qu'elle n'eft pas
fi claire,
Il la faut donc interpreter.
Mais fera ce Calvin , on l'Apoftat
Luther?
du Mercure Galant.
309
Preferer leur intelligence
A celle de nos plus grands Saints,
Seroit la plus haute imprudence
Que puiffent avoir les humains.
GIGES , du Havre.
LA
XXI.
A feconde Enigme du mois
M'a fait refver, Mercure , & je l'ay
bien cherchée ,
Ma foy j'en ay mis bas mon Surtout
bien des fois ,
Pnifque vous avez dit qu'elle s'y voit
cachée ,
Mais aprés m'eftre dépouillé ,
Et m'avoir tellement fouillé
Que j'en perdois la tramontane ,
Contre moy-mefme enfin je me suis emporté
,
Le fuis ce que je cherche , ay-je dit, c'eft
un Afne ,
Et n'est- ce pas la verité ?
Le mefme
310
Extraordinaire
XXI.
St. Margotfaifoit moins de bruit
Et que fa langue plus difcrette
Imitaft du moins la Chouette
Qu'on n'entend que durant la nuit..
Peut- eftre bien que noftre peine
A chercherfon nomferoit vaine ,
Mais tant qu'ellefe cachera
Enfaisant unfi beaux ramage ;
Chacun en l'écoutant dira ,
Margot jafe dans cette Cage.
Mademoiſelle Quia de l'Ifle .
XXII.
H Dieu ! la plaiſante avanture,
Qu'un Rouffinfoit dans le Mercure
!
Ilfaut affeurement que de tous les Rouffins
Et les plus beaux & les plusfins ,
Celuy-cy foit le plus infigne ,
Et qu'il defcende en droite ligne
du Mercure Galant.
De l' Aneffe du Teſtament ,
Qui baranguoit fi do &tement ;
Ou de l'Afne que nous propoſe
Afpule en fa Metamphycofe ;
Ou de quelqu'autre fait , fur un moule
nouveau >
Car enfin quoique l'on nous die
Un Afne qui fe trouve en un Pays fi
beau .
Et
Ne peut pas venir d'Arcadie.
M
L'Abbé Car , du Pont de Bois ,
XXIII.
Ercure , je le dis tout net ,
Je n'approuve point ton caquet 3-
Cela paffe la raillerie ,
t pour un Dieu , c'eſt eftre peu difcret ,
Que de jazer comme une Pie.
C. Hutuge d'Orleans , demeurant à
Mets.
312
Extraordinaire
XXIV .
Ertaine Pie en nos quartiers
Logeoit dans une Braſſerie , CE
Elle voulut chanter un jour par raillerie
Que la Biere eftoit aigre , & quatre jours
entiers
Elle eut le mefme chant › encore que fa
Maistreffe
Luy deffendit fans ceffe ,
Et priftfoin de la menacer
Afin de la faire ceffer ;
Jusqu'à ce qu'eftant irritée ,
Elle prit Dame Pie & luy dit , effrontée
Je vous entendray donc en tout temps
biller ,
Et pour faire tort à ma Biere
Vous ferez la journée entiere ,
ba
A dire qu'elle eft aigre, & hant le piail
ier ,
Ab ma foy vous ferez baignée
Et tout du long de l'échignée
Afin de chaftier voftre obftination ,
Av
du Mercure Galant.
313
promptement , fucceda l'action,
Si bien donc que la Dame Pie
Au dire
Se voit tellement étourdie
Lors qu'on la retira de l'eau
Qu'eftant prefque defefperée ,
Elle s'alla cacher derriere un Efcabean
Sans courir à la picorée ;
Plus de deux jours après elle ne difoit rien
Fufqu'à ce qu'elle vift un Chien
Entrer dans la Maiſon mouillé jusqu'à
la tefte ;
Elle s'approcha lors de cette pauvre Befte
Et luy dit à l'oreille , as- tu dis comme
moy,
Que la Biere eftoit aigre ? & dis , eft ce
pourquoy
L'on te voit mouillé de la forte ?
Le Chien qui ne pouvoit parler
Voulutfur le champ s'en aller ,
Gagnant le cofté de la porte ,
Ou Dame Pie ayant efté ,
Elle appercent de ce cofte ,
Un Afne venant de Campagne ,
Maispluscrotté qu'un Chat d'Espagne :
Q. d'Octobre 1685.
Dd
314
Extraordinaire
Elle luy fit alors la mefme question ;
Il ne luy répondit que par une mufique
Qui porta dans fon coeur une terreur panique
,
Tant elle en eut d'émotion ;
Si bien que retournant dans fa pauvre
Cabane
Aprés avoir quitté le Chien & l'Af
ne ,
De peur d'eftre baignée encore une autre
fois
Elle n'employa plus fa voix
A fe divertir fur la Biere ,
Mais
par de petites Chansons
Qu'elle mettoit fur divers tons ,
Elle paffoit fon temps & ſe donnoit carriere.
La petite Aflemblée A, du Havre.
X X V.
TRouverlefens de l'une & l'autre
Enigme
Que le Mercure en Novembrefournit?
du
Mercure Galant. 315
Ce n'est pas tout à fait trouver la Pie an
nid ,
Pour pretendre eftre habile , intelligent ,
fublime.
ni
Car pour en parler franchement
( Sans que pourtant perſonne je condamne.
)
pour les deviner befite un seul moment
Doit à bon droit paffer pour Afne.
T
Le Petit Baptifte Frere
du Petit Colin .
XXVI.
Oy qui caufe comme une Pie
Qui m'as par ton caquet fifouvent divertie
,
N'en rougis point , Colin , & parle nous
François ,
Les Enigmes du dernier mois
Rendirent ta Mufe étourdie ,
Tu tefrotas le front , tu te rongeas les
doigts,
Dd ij
316
Extraordinaire
Etta vivacité nous parut aux abois.
Oh!fi tu nous pouvois encore à cette fois
D'un pareil embarras donner la Comedie
,
Nous te ferions paffer tout d'une voix
Pour un Rofignol d'Arcadie.
V
La Favorite du petit Colin.
XXVII.
Ous qui nous faites part des Tréſors
du Parnaffe ,
Qui des Auteurs naiſſans , rendez les
noms fameux ,
Mercure , avez- vous bonne grace,
De confondre aujourd'huy pefle-meſle an
vec eux
Des plus vils Animaux l'excrement &
la craffe?
Pour une Pie encore paſſe ;
Son blanc de laict , fon noir de Iéez ,
De l'enere & dupapier s'emblent les vrais
modelles ,
Avec les plumes de fes aifles :
du Mercure Galant. 317
Voila , pour mettre au jour mille pieces
nouvelles ,
Un affortiment fait exprés.
De plus elle a l'humeur hagarde ,
L'air éventé , la langue babillarde.
Elle repete fi fouvent
Ce qu'elle fçait qu'elle en est ennuyeuse.
Ón void regner en maint Sçavant
Cette demangeaifon facheufe.
Ie vous pardonne donc la Pie encore un
coup :
Mais pour l'Afne , on ne s'en peut
taire ,
Ce vilain mot vous fait une terrible affaire
,
Et , fans compter Colin , j'en vois icy
beaucoup ,
Qui ne le fçauroient croire expofe fans
myftere.
De fa maligne intention
Tous les Compofeurs font en tranfe
Le plus prefomptueux repaffe en la ba
lance
Tout ce qu'il a produit de mauvais ou
de bon.
318 Extraordinaire
Bref, il en eft fi peu que ce terme n'offenfe
,
Que du plus haut huppé jufqu'au moindre
avorton ,
Nul n'eft fi feur de fon bafton,
Qu'il ne fonge à fa conscience.
Le Rival du petit Colin .
Mademoiselle de Rivarennes de la
Chaftre en Berry a expliqué la premiere.
Enigme dans fon vray fens ,
ainfi que Mrs le Baron de l'Eftang;
du Buiffon , Leger de la Verbiffonne
, d'Orgeval de Chartres , Momen,
d'Ax ; du Fey le Sage de Falaife ;
Toupet de la Rue des vicilles Eftuves;
le Chantre endurant ; le Perfeverant
Houdanois ; les petits Fils Paffez
l'ancien Maistre des Philiftins ; la
Belle brune de Noiret d'Amiens ; la
fidelle Epoufe d'Orleans , & l'obligeante
Manette du mefme lieu.
La feconde a esté expliquée par
du Mercure Galant.
319
Mrs l'Abbé Pernuit, premier Chantre
de Saint Etienne ; Prevost ; Darnetal
; de la Haye le jeune de Falaiſe ;
Bugnet de la Rue Saint Severin ;
Feanfon Sr de Berné , Promoteur à
Troye ; l'Abbé de Belay ; Talon de
Nevers Longault de la Rue des
Cordiers ; Manfais de Ville- Tuifvess
De Villemont de Paris ; L'Abbé Car
du Pont de Bois ; Le Senechal de
Morlaix ; L'Infenfible de Traverfais;
Le Brave de Saint Brice ; Le fa
meux Quingault ; L'Habitant de la
Virginie ; L'adorateur d'une beauté
cruelle Le Mercure Galant des Re
fultats du Confeil de la Compagnie
det Quatorze d'Orleans ; Le Politi
que mal heureux Les deux Frere s
Unis du Faux- bourg Saint Lacques ;
C. A. Romain ; L'ortholan de la Rug
du Séjour ; & par Mademoiſelle F
Q. d'Octobre 1685. Ee
j
320 Extraordinaire.
i
Y. Veuve de Mr de la M. Bellenger
de Falaife , & la Bien-faifante bru
nette de la Croix rouge d'Orleans.
Ceux qui ont trouvé le vrayfens
de toutes les deux Enigmes font Mrs
P. Carrier de Rouën ; M. Loron
d'Ingré d'Orleans ; René Haubin de
la Rue Trouffevache ; L'Abbé d'Acon
d'Amiens ; De la Lande Controlleur
des Poftes de Provence ; Le Prefident
Estienne de Senlis ; Le Chevalier
Girault de Tours ; Brillon
Le Chevalier Baret ; Le Praticien de
la Ruë de la Harpe ; Boiftel de Saint
Romain ; Dumefnil ; Radigues ; Pen
tel le Fils , de la Ruë Saint Denis ; La
petite Affemblée de Senlis ; De Bazon
gers de Grazay Avocaten Parlement;
De Boiffec ; Deffablons d'Aumont de
Senlis ; Mefdemoiffelles de Bourneuf
de Rennes ; De la Chuprois de Troyes
du Mercure Galant. 32
Catin Hodeau ; Toinon de la Rouës
Elifabeth Angelique Ferret de
Vallencourt ; Ponyer Tuteur des enfans
trouvez de la Rue Saint Denis ;
Le Berger Nicaife de verfailles ;
Hyacinthe Ravechet ; Gillotin Bachelier
; L'Amant fidelle de l'aymable
Indifpofée du Quay de la Megif
ferie ; Le Neveu de l'aymable Madelon
du Palais ; Le jeune Ecclefiafti
que de Rouen ; L'ajmé du coin de la
Rue des trois Mores ; Le Voifin de
Image Saint Louis ; Les Thiangeaux
& les Baclos ; L'Indifferent
de la Rue Saint Severin ; Le bon Pi
card ; L'amant de la fimpleffe ; La
Belle Cleron dAmiens ; La charmante
Manon de Paix proche les Andetis
Sapho de Saint Landry ; La
grande Anachorettes La Belle Angelique
La Princeffe Pati Pata de
322
Extraordinaire
Diane de la Foreft d'Alcleon ; La
petite Compagnie de Neufville proche
Orleans ; La plus fpirituelle du
Temps ; & la petite Femme du bel
Ange d'Arnouville , du Marais dis
Temple.
QUESTIONS A DECIDER.
Souha
I.
I un Amant doit plûtoft
fouhaiter de mourir éloigné
, qu'en prefence de fa Maîtreffe.
I I.
la
D'où vient qu'on voit que
plufpart des laides Femmes ont
plus'd'efprit que les Belles.
III.
Pourquoy on rend plus d'honpeur
aux Gens Mariez qu'à
ceux qui ne le font pas.
>
Je fuis , Madame , Voſtre , &c.
A Paris ce 15. Janvier 1686.
LYON
#1883*
Qualité de la reconnaissance optique de caractères