Fichier
Nom du fichier
1685, 10 (Lyon)
Taille
7.28 Mo
Format
Nombre de pages
273
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
Eur.
511
m
1685,10
m
Eur. 5112_1685,10
Mercure
<36607597730015
<36607597730015
Bayer. Staatsbibliothek
•
00
4
MERCURE
GALANT
.
ОСТОВКЕ 1685 .
Ι
Ous le voyez Madame
, jay beau vous
parler du Foy au
commencement
de
toutes mes Lettres . Cette matiere
eft fi abondante , qu'il eft
-impoffible de l'épuifer . La Harangue
de Monfieur le Coadjuteur
de Rouen , & celle de
Monfieur d'Oimefron
, que je
vous envoyay le dernier mois ,
Octobre 1685.
A
2 MERCURE
avec l'Eloge que Monfieur l'Abbé
Cappeau fit de Sa Majeſté ,
dans le Sermon qu'il prefcha au
Louvre le jour de la Fefte de
S. Louis , font remplies de plufieurs
chofes nouvelles , qui marquent
la Grandeur & les Vertus
Morales & Politiques de cet Augufte
Monarque . On ne doit pas
s'étonner aprés cela , fi l'on n'entend
plus parler de tous coftez
que de Statues que l'on éleve à
fa gloire . Le zele de Monfieur le
Duc de Richelieu s'eft fait diftinguer
par un deffein de cette
nature . Il s'attendoit d'avoir
l'honneur de recevoir le Roy à
Rüel ; mais comme le plus agreable
Regale de cette Fefte devoit
eftre la Repreſentation de ce
grand Prince , & qu'il falloit du
temps pour transporter & met
tre en eftat une Figure d'un cara-
Bayerische
Staatsbibliothek
München
GALANT.
3
3
1
dere le plus extraordinaire qui
ait jamais efté , le départ de Sa
Majefté pour Chambor , a rompu
toutes les mefures de ce
Duc.
Le Roy eft monté fur un Cheval
, qui paſſe au jugement des
plus fçavans dans toutes les proportions
& dans fon action , celuy
du Pontneuf, & celuy de la
Place Royale. Quoy que ce ne
foit qu'un Modelle , il n'aura
point fon pareil quand il fera en
Bronze , comme Monfieur le
Duc de Richelieu a deffein de
l'y faire jetter ; mais ce qui ne
s'eft point encore vû qu'en cette
Figure , c'est que de quelque
cofté qu'on la regarde , on re-
: connoift la grandeur & la majefté
de celuy qu'elle reprefente .
C'est ce qui eft tres bien exprimé
dans ce Sonnet écrit en let-
A 2
4
MERCURE
tres d'or , dans un des coftez du
Pied - deftail.
TEL
El , LOUIS triomphant de
libere hautain ,
Chaffoit de tous coftez fes Troupes
fugitives ;
Tel , la Meufe & le Rhin le virent
furleurs Rives
Terraffer le Batave , & dompter le
Germain.
De fon Image encor le regard plus
qu'humain.
Semble annoncer la guerre à ces
Ames craintives ,
Les traits en fontfi fiers ,les menaces
fi vives ,
Qu'on croit la Foudre prefte à partir
de fa main.
De l'Aigle & du Lion l'audace reprimée
,
GALANT.
Afonjoug maintenant feroit accoûtumée
,
Ilen eût vûfon Char pompeufement
traifné;
Mais arreftant luy feul le cours de
La Victoire ,
Ane les pas détruire il trouve plus
de gloire,
Et d'un plus beau Laurier fon Front
eft couronné.
·
L'Infcription qui eft dans le
cofté oppofé , eft conceuë en ces
termes. Vos Amies me pardonneront
fi en cette occafion
j'employe une Langue qui ne
leur eft pas connue. Ce qui regarde
la gloire du Roy ne fe doit
point affoiblir , & il n'y a guere
d'Infcriptions qui euffent la for
ce de l'Original , fi elles étoient
traduites .
A 4
6 MERCURE
LUDOVICO MAGNO.
LUDOVICI IUSTI FILIO , LUDOVICI
SANCTI ABNEPOTI ,
REGUM М А Х І мо ,
QUOD
HOSTIBUS TERRA MARIQUE DE
BELLATIS ,
IMPERII FINES LONGE - PRODUXIT :
FROFLIGATA HÆRESI ,
RELIGIONEM UBIQUE RESTITUIT .
REIP. GENUENSI LEGES ; PRATIS
AFRICE PÆNAS ;
PACEM ARMATÆ EUROPÆ ;
MODUM VICTORIÆ SUÆ
IMPOSU IT.
FILIO, NURU, NEPOTIBUSTER FELICI.
SEMPER AUGUSTO,
VERE CHRISTIANISSIMO .
ARMANDUS RICHELII DUX ,
ARMAND CARDINALIS HERES ,
ET Ejus FRO GLORIA PRINCIPIS
ÆMULATOR ,
FIDEI , OBSEQUII , AMORIS HERENNE
MONUMENTUM
VENER ABUNDUS FOSUIT.
ANNO M. DC. LXXXV .
GALANT. 7
Les deux autres coftez font
comme des Tables d'attente ;
auffi- bien l'on croit n'avoir encore
vû que la moitié des merveilles
que fait efperer cet Augufte
Conquerant. Il ya de plus
une chofe à remarquer dans cette
Figure Equeftre , qui eft d'un
poids exceffif; c'eft que le Che
val n'eft appuyé que fur les deux
pieds de derriree , que ceux de
devant font en l'air , & que par
une furprenante invention du
Sculpteur, l'équilibre en eft fi jufte,
que d'un doigt feulement on
le fait mouvoir. Ön ne peut voir
ce bel Ouvrage,fans donner à Mc
Gobert , qui en eft l'Autheur ,
les Eloges qu'il merite . Auffi
Monfieur le Duc de Richelieu
ayant mené difner à Ruel quelques
perfonnes de qualité , on
trouva ce Madrigal attaché à la
E 4
8 MERCVRE
Porte qui conduit à la Grotte ,
fur laquelle cette Figure eft
élevée .
O
Vous , qu'un defir curieux
Amene dans ces Lieux ,
Qui délaffoient Armand defespro
fondes veilles ;
Apprenez en voyant defi rares merveilles
Que fi LOUIS LE GRAND char
me vostre regard
Par fon admirable Figure ,
Un Chef- d'oeuvre de la Nature ,
Ne demandoit pas moins qu'un Chef-
V
'd'oeuvre de l'Art.
Le Sonnet que l'on a écrit en
lettres d'or , fur l'un des coftez
du Pied deftal , eft de Monfieur
le Clerc de l'Academic Françoi- .
fe ; l'Infcriprion , du Pere Comi
re Jefuite , dont les Ouvrages
P
GALANT.
font fi eftimez , & ce Madrigal ,
de Monfieur Vignier.
Voicy d'autres Vers , qui ont
efté faits par une Perfonne de
qualité , qui a toute la délicatef
fe d'efprit que l'on peut avoir.
Comme les premiers regardent
Ruël , il y a fujet de leur donner
place dans cet Article.
LA NIMPHE DE RUEL ,
AU
Tom
ROY.
On Efprit que rien ne limite
Fatt honneur à la Royauté ,
Et tu ne vois
que
ton merite
Au deffus de ta Dignieë.
1
Tes Exploits font fi glorieax
Qu ' Armandauroit peine à les croire.
Son Ombre fe plaint en cès lieux
Que la mort ait ferméJesyeux
Sans qu'il ait joy de ta gloire.
AS
10 MERCURE
LA FRANCE ,
AU ROY.
A
Ta haute Valeur quel Heros
peut atteindre ?
Ta Pietéfait voir de grandes actios.
Monarque toutparfait, tu n'as plus
rien à craindre ,
Ny de tes Ennemis , ny de tes paffions.
La Ville de Cačn n'a pas vou
lu eftre des dernieres à marquer
fon zele , en faisant élever une
Statue à Sa Majefté . Cela s'eft
fait avec tout l'éclat & toutes les
demonſtrations de joye , qu'un
Peuple qui aime fon Prince , 81
qui eft ardent pour la gloire , eft
capable de montrer. Cette Statë
fut élevée le 5. de Septembre
GALANT.
dans la grande Place de la Ville.
On avoit choify ce jour , qui
eftoit celuy de la Naiffance du
Roy ,, ppoouurr rendre cette Céré
monie plus augufte . Dés le poinct
du jour les Trompettes , les Tambours
, & les Hautsbois , & bientoft
apres , le Carrillon de toutes
les Cloches , & le Canon du
Château annoncerent cette Feſte
qu'on attendoit avec tant d'impatience.
L'ordre avoit eſté donné
que les rues fuffent nettes
& les Boutiques fermées , & l'on
fe rendit en foule dans l'Eglife
des Cordeliers . Meffieurs de l'Univerfité
qui voulurent fe fignaler
, avoient élevé fur le Frontif
pice du premier Portail une Pyramide
fort haute , chargée de
Devifes & de Trophées , avec le
Portrait du Roy environné d'Emblémes,
qui exprimoient les prin-
>
A 6
MERCURE
cipales Actions de Sa Majesté .
Ils avoient orné le Choeur & la
Nef des plus belles Tapifleries .:
Les Abbayes voifines qui font
en grand nombre , font de leur
Corps , ainsi que les principaux
Magiftrats , & les Religieux de
la Ville. Tout fut convoqué ,
& la Meffe du Saint Efprit, par
laquelle on crût devoir commencer
, fut précédée d'une Proceffion
le nombre & la gravité
de tant de perfonnes Doctes ,
la diverfité des Habits & des Ornemens
, & l'ordre exactement
obfervé , rendirent folemnelle-
& venerable. Monfieur l'Evêque
de Bayeux , Chancelier de
cette Illuftre Compagnie , officia
Pontificalement . Au milieu de la
Meffe Mr Malouin Recteur , en
fon Habit de Ceremonie , prononça
en Latin , le Panegyris
que
GALANT. 13
que du Roy , avec beaucoup de
force & d'éloquence . On y avoit
invité le Corps de Ville , un des
plus confidérables du Royaume
, par la noble Prérogative,
qu'on ne peut élire que des Gentils
hommes , pour les premiers)
Echevins . La Nobleffe en grand
nombre s'eftoit rendue à cette
Fefte ; & il n'y avoit perfonne
qui ne fe fuft paré pour l'honorer.
Monfieur de Morangis , Intendant
de la Generalicé , traitta'
cette grande Compagnie , avec
une magnificence & une politeffe
extraordinaire . Il a conçu le
premier le deffein d'élever cette
Statuë. Il l'a fait agréer à Sa
Majefté , & voyant l'allegreffe
genérale , il declara que tous les
ans il vouloit folemnifer ce jour.
La Ville & l'Univerfité s'y engagerent
avec la meſme ardeur.
14
MERCURE
Un Concert de Voix & d'Inftrumens
fuivit ce tepas plein de
joye . On n'y chanta que des
endroits choifis dans les Prologues
des Opera à la gloire du
Roy, & cette diverſité de Loüanges
, fit un agréable effet dans
une Aflemblée remplie d'amiration
pour Sa Majesté. On partit
de chez Monfieur l'Intendant
fur les quatre heures pour ſe rendre
à l'Eglife des Jacobins , où tout
les Corps eftoient convoquez
par l'ordre de Meffieurs de Ville
qui avoient eu foin qu'elle fuft
parée magnifiquement. Le Pere
Fejacq, Prieur de ce monaftere,
fit en François l'Eloge du Roy ,
avec beaucoup de délicateffe &
d'efprit. On avoit chanté auparavant
un excellent Motet
compofé de Paffages des Pfeaumes
, & des Cantiques de la SainGALANT.
15
te Ecriture , où l'on voit comme
une Prophetic ; & une peinture
des grandes Victoires que le Roy
a remportées , & des merveilles
de fon Regne ; de forte que le
Peuple charmé par cette Mufique
, & animé par l'éloquence
de l'Orateur , le trouva comme
tranfporté quand Monfieur l'Evefque
entonna le Te Deum , &
dans le mefme raviffement , il
courut à la Place Royale où le
Feu de joye eftoit préparé . Monfieur
l'Intendant avoit affifté à
cette Ceremonie avec le Prefidial
Monfieur de Segrais de
l'Academie Françoife , premier
Echevin , fi connu par fon merite
& par fes Ouvrages , le vint prier
avec l'Hôtel de Ville de fe mettre
à leur tefte pour allumer ce
Feu . On marcha vers la Place .
Les Trompettes , les Tambours
16 MERCURE
l'Huiffier de la Ville paré de fa
Cotte d'Armes de velours , &
fes Sergens ornez d'Echarpes de
fes livrées précedeient la marche.
La Bourgeoisie eftoit fous les Armes
au tour de la Place , & laiffoit
un grand espace libre aux environs
du Feu & de la Statue. Cer
te Statue qui eft l'ouvrage , d'un
Sculpteur de Caën , eft admirée
des plus habiles . Elle eft. haute
de huit pieds , élevée fur un Pie
deftal de douze. Quatre petites
Figures y tiennent fur la Corniche
les Armes , & la Devife du
Roy meflées de differens Trophées.
Les Infcriptions Latines
& Françoiſes , font gravées en
Lettres d'or fur quatre grandes
tables de marbre noir , & fone
dignes d'une Ville qui eft en poffeffion
de donner à la France d'excellens
Poëtes. On fit deux fois
GALANT. 17
le tour de la Statue avec des cris
de Vive le Roy, dont toute la
Ville retentiffoit , & avec les
mefmes acclamations , on alluma
le Feu en la maniere accoutumêe.
Les Compagnies des Bourgeois
firent trois décharges , & le
Château fit répondre toute fon
Artillerie . Meffieurs de l'Hôtel
de Ville , avoient choify la plus
belle Maiſon de la Place , pour
y recevoir les Dames. Madame
l'Intendante s'y eftoit déja
rendue avec toutes les Perfonnes
de qualité . Une Salle
étoit ornée pour le Bal ; une magnifique
Colation eftoit fervie
dans l'autre , fur plufieurs Tables
à l'entour des murailles , & les
Buffets eftoient dreffez dans la
troifiéme où l'on pouvoit choisir
toutes fortes de liqueurs & de
rafraichiffemens. Il n'y avoit
18
MERCURE
1
point de Dame qui ne fuftinvi
tée , & le bruit de la Fefte avoit
attiré de toutes parts , tout ce
qu'il y a de belles & de jeunes
perfonnes . La joye & la multitude
faifoient quelque forte de cont
fuffion ; mais il n'y eut point de
defordre. En quitant les Tables ;
on fut appellé aux Feneftres par
une quantité de Fufées volantes
qui partirent du milieu de la
Place. Ce n'eftoit que le prélude
d'un Feu d'artifice préparé par
l'ordre de la Ville , qui jugea no
devoir rien épargner pour honorer
par cette Feſte un Roy à qui
elle eft redevable de fon bonheur.
Ce Feu occupa les Spectateurs
pendant trois quarts d'heure
, & eut tout le fuccés que l'on
en pouvoit attendre . Dès qu'il
fut finy , le bal commença , &
dura toute la nuit . La maiſon de
GALANI. 10
Monfieur de Segrais eft dans la
mefme Place , & l'Academie s'y
affemble ordinairement . Ce qu'il
ya en cette Ville - là de Perfonnes
diftinguées par leur Sçavoir,
& par l'amour des belles Lettres,
y vinrent voir le Feu , & y trou
verent un Souper dont ils ne
purent affez louer l'abondance
& la propreté. La Ville étoit
toute éclairée. On avoit porté
des lumieres jufques au baut des
Clochers , & les Maiſons paroiffoient
en feu . Celle de Monfieur
de Morangis eftoit éclairée dedans
& dehors , & deux Fontaines
de vin coulerent devant la
porte pendant toute la nuit. L'lllumination
la plus agreable fe
fit autour de la Statue.Le deſſein
en étoit ingenieux. Une Cloture
de fer haute de huit pieds
regne tout à l'entour, à fix pieds
1
20 MERCURE
de distance de la baze du Piédeftal.
Cette Cloture étoit chargée
de Lampes , qui reprefentoient
des Lys , des Couronnes
les Chiffres & la Devife de Sa
Majefté , & faifoient paroiſtre la
Statue comme en plein jour.
Mais rien n'eft comparable à la
joye qui fe répandit dans toute
la Ville. Les ruës eftoient remplies
de Tables. On y avoit fait
des Berceaux & des Cabinets de
verdure qui étoient éclairez
d'une infinité de lumieres. Chacun
s'efforçoit de fe réjouir avec
ſes Amis & fes Voifins . Le jour
en trouva beaucoup à table ; & -
ce que l'on ne croira qu'avec
peine , la Difcorde qui trouve
toûjours quelque place dans ces
Affemblées extraordinaires , fut
entierement bannie de cette
Fefte. Malgré l'excés de la
GALANT. 21
bonne- chere , & l'émulation à
qui feroit voir plus de zele , de
joye , & mefme d'emportement,
il n'y eut pas la moindre diffention
ny la moindre querelle.
Tous ne fembloient animez que
d'un mefme efprit . Le Roy feul les
occupoit tous , & l'on ne parloit
que de fes Victoires , de fes gran.
des Qualitez , & de boire à fa
Santé , en luy fouhaitant de longues
& heureuses années.
Voicy les Infcriptions qui font
gravées fur le Piédeſtal.
Sur la premiere face on lit ce
Madrigal , qui eft de Monfieur
de Segrais .
A
Cette Augufte Majeſté ,
A tette heroïquefierté,
Reconnoiffez , races futures ,
LOVIS Roy , lufte & Conquerant
.
E
22 MERCURE
L'Hiftoire vous dira par quelles -
vantures
Il merita le Nom de Grand.
Sur la feconde face à la droite
du Roy , est ce Diftique compopar
une perfonne de qualité ,
qui cache fon nom.
fé
Magnus Cafaree * LODOIX jure
Imperat Urbi ; *
Fortuna ,factis , pectore Cafar adeft,
Sur la troisième face à la gauche
du Roy , on lit cette Epigramme
de Monfieur de la Motte , Lieutenant
General à Caën.
Civis opus, patriufque lapis fiat Regia
magni
Principis effigies,publica curafuit.
Sic memorifaxo, LODOIX, tua credimus
ora;
* Cadomus , Caën , quaſi Caij Cæſaris domus.
GALANT. 23
Duret ut æternùm conditus Vrbis
amor.
Sur la quatrième face eft cette
Infcription à l'antique , faite par
Monfieur du Tot Ferrare , Confeiller
au Parlement de Rouen ,
un des premiers Hommes de ce
Siecle en ce genre d'écrire.
LVDOVICO.
Triumphatis hoftibus ,
aucto imperio
pacato
orbe, vectigalibus remiffis ,
pio , felici , femper augusto.
REGIS MAXIMI.
Devota meritis , fecura victoriis ,
aternæ fidei monumentum
unê corde , multiplici nomine ,
Civitas Cadomenfis
pofuit 1685 .
Le 2. de Septembre , Monfieur
Berthe , Recteur de l'Uni24
MERCU
PI
verfité , alla à Verſailles , accompagné
des Procureurs des Quatre
Nations , des Doyens des
Facultez , & de tous les autres
Officiers qui reprefentent ce
Corps. Ils fe revétirent de leurs
Habits de Ceremonie dans l'un
des Appartemens du Chateau.
où Monfieur Colbert de Croiffy
vint les prendre pour les mener
à l'Audience du Roy. Monfieur
Berthe prefenta à Sa Majesté une
Theſe en maniere de Tableau.
avec une Bordure , & luy fit cette
Harangue.
IRE ,
S "
que
Au milieu des juftes empreffemens
que toute la Terrè témoigne
pour Vous rendre des honneurs ,
jamais aucun Prince n'a meritez ny
recéus que Vous , l'Univerſité vient
de la maniere la plus . folemnelle
rendre
GALANT.
25
>
rendre à Voftre Majesté les foûmiffions
qui luy font deuës ; & par un homage
auffi jufte que nouveau , autho
riferdans tous les Siecles à venir , le
Jugement univerfel du noftre ; que
comme ce monde n'eut jamais un fi
digne & fi grand Maistre que Vous ,
jamais auffi l'Eglife n'eut un fi Zelé
& fi puiffant Protecteur. En effet
SIRE , où trouvera t - on un Regne
Semblable au voftre ? Voftre Majefté
nous montre enfon auguste Perfonne
le Prince & le Heros parfait ,
que
l'idée n'avoit encore feu peindre.
Tout vous cede fans refiftance ,
tout vous réußit fans difgrace , tout
Vous obeit fans repugnance. Vous
avez la deftinée des Hommes dans
vos mains , toutes les Nations à vos
pieds ; voftre gloire croift toûjours ,
quoy que l'on penfe toûjours qu'elle
ne puiffe croiftre , & on Vous voit
tout à la fois dans l'extrémité de
Aouſt 1685. B
26 MERCURE
toutes les Vertus , au comble de toute
forte de vraye Grandeur , & par
voftre moderation au deffus de Vousmefme.
Tout cela pourtant , SIRE ,
eft peu de chofe pour Vostre Majefe
, fi l'Eglife n'en recueille les
fruits. Vous ne comptez pour rien ,
que Republiques , Princes , Rois ,
Empereurs , foient obligez defuivre
le Char de vostre Triomphe , s'il
n'eft fuivy en mefme temps de lafoule
innombrable de ceux que Vous ga
gnez tous les jours au Sauveur du
monde. Vostre bras ne trouvant plus
dequoy s'occuper fur la Terre , va
par d'innocens moyens arracher aux
puiffacnes de l'Enfer vos Sujets
qu'elles tyrannifent ; & met enfin
au tombeau cette indomptable Herefie
, qui estoit née fous le Regne
des Rois vos Prédeceffeurs . C'est ce
qui fait dire avec justice , qu'on ne
Içauroit plus prefentement trouver
r
GALANT. 27
que fur les Autels , un encens affez
digne de brûler fur voftre Thrône ,
aprés que vostre Religion a confacré
à Dieu le monde que vostre valeur
s'eftoit foûmis. Mais c'est moins par
les paroles quepar les actions, SIRE,
que nous cherchons à fignaler nostre
zele pour la gloire de Vostre Maiefé.
LOUIS LE GRAND eft à la tefte
de tous nos difcours ; il confacre fans
ceffe & nos bouches & nos plumes ;
il occupe continuellement nos reflexions
& nos études. La premiere Lea
çon que nous donnons dans nos Ecoles
à la Feuneffe de fon Empire , c'eft
de luy apprendre la fidelité inviolable
qu'elle doit au meilleur & au%
plus grand Prince qui fut iamais ;
& fi autourd'huy nous vous offrons ,
SIRE , ces mefmes armes de lu .
mieres , avec lesquelles nos Peres one
défendu les faintes Libertez de vôtre
Eglife , la fuprême indépen.
B 2
82 MERCURE
dance de voftre Couronne c'est moins
pour protester au Christianifme ce
qu'il ne peut ignorer , que nous con.
Servons toujours leurs fermes & re.
ligieux fentimens , que pour marquer
à toute la Terre que nos coeurs
vous font encore plus dévoückcomme
au plus parfait des hommes , que
nos perfonnes ne vous font foumifes
comme au plus puiffant des Rois.
Nous ne dirons rien , SIRE , à Vostre
Maiesté , de ce que nous avons efté ,
& de ce que nous fommes ; trop con.
tens de vous eftre fidelles , & trop
glorieufement recompensez de nôtre
fidelité fi elle vous eft agreable , &
fi vous daignez nous regarder , puifque
femblable encore en cela au Soleil
, qui par un de fes rayons rendoit
à cette fameufe Image de l'antiquité
le mouvement & la vie, vous
nous ferez revivre par un feul de
vos regards.
GALANT. 29
Sa Majesté parut eftre fort
contente du Difcours de Monfieur
Berthe , & luy fit l'honneur
de luy donner des marques de
fon eftime & de fon affection ,
tant pour le Corps que pour fa
Perfonne particuliere . Au fortir
de l'Audience du Roy , l'Univerfité
alla à l'Appartement de
Monfeigneur le Dauphin , de
Madame la Dauphine , de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne,
de Monfeigneur le Duc d'Anjou
, de Monfieur & de Madame.
Monfieur Berthe les harangua
tous d'une maniere , qui luy
attira l'applaudiffement de toute
la Cour. Monfieur l'Archevefque
de Paris accompagna l'Univerfité
dans toutes ces Audiences
. Jamais on ne l'a veu marquer
plus de zele qu'il en fit paroiltre
en cette occafion , pour
B 3
༣༠ MERCURE
l'honneur de cette Compagnie ,
qui quoy que fort illuftre par ellemefme
, ne laiffa pas de remarquer
; je ne fçay quelle eftime
extraordinaire répandue par tour
pour elle , quelle ne pouvoit
attribuer qu'à la prefence de ce
grand Prelat. Il prefida le jour
que l'on foûtint cette Thefe . Ce
fut le Jeudy vingtième du méme
mois . C'eftoit une Mineure ordinaire
dédiée au Roy . L'Univerfité
, qui vouloit témoigner à fa
Majefté fon attachement conftant
& inviolable à l'ancienné
& perpetuelle Doctrine qu'elle
a toûjours profeffée touchant la
Puiffance Ecclefiaftique , conformément
aux Libertés de l'Egli
fe Gallicane , ne fe contenta pas
d'autorifer par fa prefence une
action fi finguliere ; mais elle
voulut encore , afin que l'on fuft ,
GALANT . 31
plus affeuré qu'elle parloit par la
bouche de fon Recteur , que
Monfieur Berthe répondiſt , non
comme un particulier , & avec
quelques marques de foûmiffion ,
mais en Chef & en maiftre, II ,
faifoit connoître fa dignité par la
fourrure dont il eftoit reveſtu .
Cet Acte le fit avec grand éclat ,
il s'y trouva un tres- grand nombre
de Perfonnes illuftres de tous
les Ordres , pour y rendre en
quelque maniere toute la France
prefente.
Vous m'avez demandé la Piece
de Vers qui a remporté le Prix
cette année par le jugement de
l'Academie Françoife , je vous
l'envoye. Vous vous fouviendrez
que je vous manday la derniere
, fois , qu'elle eft de monfieur
d'Alibert de Saint Romain .
B
4
32
MERCURE
SUR LA GLOIRE
que le Roy s'eft acquife en fe
condamnant dans fa propre
cauſe.
Maitreſſe
des Hevos , qui dans
les nobles ames
Allumes nuit & jour de genereufes
flâmes ,
Qui fçais aux Conquerans de tes
charmes épris
Des horreurs de la mort infpirer le
mépris ,
Déeffe , de LOVIS compagne infeparable
,
GLOIRE , quel bruit te trouble , &
quel chagrin t'accable ?
Latréve ( à ce feul nom tu trembles ,
tufremis )
T'anonce un long repos à l'Europe.
promis.
.
GALAN T.
33
Le plus vaillant des Rois en des faifons
moins calmes
Teuft fourny des moiffons de lau
riers & de palmes ,
Dans fes eaux le Batave en vain fe
fuft caché ,
Iufqu'aufond de fes eaux la foudre
L'euft cherché.
De Luxembourg en feu l'épouvantable
image
Menaçoit le Germain d'un femblableravage
,
A l'aspect du Croiffant l'Aigle hors
de combat
Euft bien moins du Soleilpû foutenir
l'éclat
Et le Lion burlant dans fa rage
derniere
Au pié des fleurs de Lys euft mordu
la pouffiere.
Quel bras à ton Athlete, ô GLOIRE
euft refifté ?
Sage , puiffant , & brave il auroit
tout domté.
B
S
4
MERCVRE
Pleine de cet espoir , à chanter fes
trofées
Tu preparois déja nos plus fçavans
Orfées ,
Et voilà tout à coup que bornant fes
progrés ,
Sa clemence a changé ton espoir
regrets ,
L'amour de la victoire en vain le
follicite,
Tel pouvant terraffer & le Parthe
& le Scithe ,
Content defagrandeur le fecond des
Cefars
Sur l'autel de Ianus aprés mille ha-
Zars
Aima mieux enchainer le demon de
la guerre ,
Que le fer à la main vaincre toute
la Terre.
Guidé du mefme efprit , fans répandre
de faug,
Lovis de toutes parts fait respecter
fon rang
GALANT.
35
Severe aux vicieux , doux aux bons,
toujours jufte ,
Sur lesbords de la Seine il reprefente
Augufte.
C'est là que dans le cours d'unregne
fortuné
Raffurent l'Vnivers qu'il avoit
étonné ,
GLOIRE , tu le verras , de nouvelles
lumieres
,
Rehauffer les rayons de fes vertus
premieres ;
Seule tu l'attirois aux compagnes de
Mars ,
Tu le retrouveras dans le champ des
beaux arts.
Tous les jours ce grand Roy , des autres
Rois l'exemple ,
S'ouvre un nouveau chemin au faifte
de ton Temple ,
L'Herefie à fes pieds pleine d'un
jufte effroy ,
Mefme aux bords du Leman voit
triompher lafoy ,
B 6
36 MERGURE
L'Equité parfes foins voit la fram
de proferite ,
La Fortune eft d'accord avecque le
merite ,
Tout découvre en LOVIS un Prince
plus qu'humain,
Et l'Augufte François furpaffe le Ro
main.
Lors que cent Legions fousfesdrapeaux
rangées
Soumettoient à fon joug les Villes ·
affiegées ,
Que gros de mille feux fes menaçans
vaisseaux
Répandoient la terreur dans l'empire
des eaux ,
Tant de travaux guerriers à tout
autre impoffibles
L'ont-ils interrompu dans fes travaux
parfibles ?
Le Louvre n'a- t'il pas , s'élevant
jufqu'aux Cieux ,
De miracles nouveaux toûjoursfrap
pé nos yeux ?
GALANT.
37
Et jamais a ton vû dans le bruit
des Batailles
La pompe & l'industrie abandonner
Versailles ?
Quellefource entrefors fifeconde
aujourd'huy ,
Quel merveilleux Pactole icy coule
pour luy !
Est ce donc qu'à fon gré maistre de
La Fortune
Ilrecueille luy feul l'abondance commune
,
Tandis que de leur Prince esclaves
trop abjets
Sous le faix des Tributs gemiffent les
Sujets
Abbien loin d'exiger par un trop
dur empire
Vn fecours odieux dont fon Eftat
Soupire,
Iufte à tous , feulement injufte contrefoy,
Il renonce au fecours que luy prefte
la loy .
38 MERCURE
Entre les dons exquis & d'un ordre
Supréme
Dont le Ciel favorable orna le Dia.
déme ,
Il en est un fameux des peuples reveré
,
Sous le nom de Domaine aux feuls
Rois confacré.
Yne loy redoutable en tout temps reconnuë
Au reste des mortels enferme l'avenuë
;
Augufte de ce droit tempera la vigueur
,
Plus que fon privilege il écoutafon
coeur ,
On fçait de fa bonté la genereufe
marque ,
Et Rome au Citoyen vit ceder le
Monarque ;
Dans le doute fous luy le Fifc eut
toniours tort.
Roy de fes paffions , par un plus
digne effort ,
GALANT.
39
LOVIS , quoy que Themis en fafaveur
decide ,
Pour mieux fe condamner àfa cauſe
prefide ,
De Pere au nom de Prince uniffant
le devoir
Sa douceur eft la loy qui regle for
pouvoir.
Il croit ,furfes Guiets remportant l'avantage
,
S'il n'a fa propre voix n'avoir pas
unfuffrage ,
Son amour les foûtient , & par uw
nouveau fort
Le parti du plus foible alors eft le
plus fort.
En vain à ce grand Roy l'intereft
plein d'adreffe
Etale les appas d'une immefe richeffe
GLOIRE ,fans balancer dans le choix
un moment
Il trouve en tes appas un objet plus
charmant.
40
MERCURE
•
Pour comble de tes voeux que faut- il
davantage ?
के Reconnois à ce trait le Heros de nôtre
âge ,
Sans demander encor des exploits à
fon bras
Cet exploit defoncoeur ne tefuffit- il
Pas?
Certes d'un fi haut fait lagrandeur
publiée
Eft plus que l'ail en plears Genes
humiliée ,
Plus que des flots du Rhin l'obftacle
furmonté,
Et plus qu'Alger du chute encore
épouvanté.
PRIERE
POUR LE ROY.
Ve pour le bien de fon Em
Quepire
Puifque fa plainte
& fi belle
0.
C
tendres
oraour
dont
ji
ressent
huis
que
s'a
plainte
est
puis
ou
puis
que
sa
plainte
ve
pour
le bien
de fon
Em
pire
GALANT. 41
LOVIS ; à qui le Ciel inspire
Tant d'heroïques actions ,
Long- temps entre les Rois tienne le
rang Suprême,
Toujours Vainqueur des Nations
,
Iamais vaincu que par Soymefme.
L'Air nouveau que vous trouverez
icy , eft digne de fuivre
ceux que je vous ay envoyez depuis
quelque temps .
AIR NOUVEAU.
Fr les tendres Ormeaux , le Rof-
Strlesfignol fidelle
Se plaint d'amour , dont il reffent
les coups.
Ab que ce mal doit eftre doux ,
Puifque fa plainte eft fi douce
& fi belle
42 MERCURE
,
>
Vous fçavez, Madame, que le
Roy donnant fa protection aux
Exercices qui ont quelque chofe
de martial
accorde de temps
en temps des permiffions de tirer
des Prix entre les Compagnies
de l'Arquebuze du Royaume
& aux Chevaliers des Villes ,
de s'affembler cn celle qui a receu
le Bouquet par le fuffrage
des Bandes. Comme il y
a une Affociation ancienne entre
les Provinces de Brie . Champagne
, & Soiffonnois pour cet
Exercice , la Ville de Sezanne ,
limitrophe des deux premieres ,
eut l'honneur du Bouquet en la
Ville d'Epernay au mois de
Juin 1685. & le rendit au commencement
du mois paffé , en
verto de Lettres Patentes , & faprés
que fa Majesté fe fut expliqué
fur la concurrence de ceux de
GALANT
.
43
Vitry , au raport de Monfieur
le
Maréchal
Duc de Vivone , Gouverneur
des mefmes
Provinces
de Brie & de Champagne
, & de
Monfieur
de Croiffy , Secretaire
d'Eftat du Département
. Les
Mandemens
imprimez
ayant efté
envoyez
à toutes les Villes affociées
, qui ont de femblables
.
Compagnies
d'Arquebuziers
, la
pluſpart
ſe rendirent
à Sezanne
,
le Samedy
premier
de Septembre
. Les Chevaliers
de la Ville
en deux bandes , l'une de cheval ,
& l'autre de pied , leurs Officiers
à leur tefte avec les Guidon
&
Enfeigne
; Trompettes
, Tambours
, Fifres , Violons
& Hautbois
, tous fort leftes & en bon
ordre , allerent
au devant , à mefure
que le Guet qu'on avoit mis
fur la tour , donnoit
le Signal , &
en huit heures de temps on reAA
MERCURE
ceut jufqu'à vingt- huit Compagnies
des Villes mandées , fçavoir,
de Reims, Chalons , Meaux ,
Provins, Chafteau - thierry, Cou
lomiers , Crefpy , Noyon , la
Ferté-Milon , Nogent fur Seine,
Epernay , Villenoce , Montmirail
Barbonne , Vertus , Arcies , & c.
avec les Prefens ordinaires de
Vins excellens , Iambons de
Mayance , & de Venaiſon . Le
lendemain au matin , les Com-.
pagnies s'affemblerent en l'Eglides
Cordeliers , quieft fort fpacieufe
; & aprés que l'on ut tiré
la Marche au fort , elles furent
conduites en Proceffion par la
Ville , & dans les endroits principaux
du dehors , ayant Monfieur
le Marquis de Pleurs , Bailly,
Capitaine & Gouverneur à
leur tefte , fuivy du Corps de
Ville. Elles marcherent au bruit
GALANT. 45
des mefmes Inftrumens de toutes
les Bandes , qui faifoient
une fymphonie agreable par intervalles
, & fans interruption
du Chant , avec plufieurs
décharges de Moufqueterie. La
Proceffion eftant faite , la Meſſe
fut folemnellement celebrée par
Monfieur Collot , Aumonier de
la Compagnie de Sezanne , avec
L'Orgue , & quelques Motets
chantez par de belles Voix accompagnées
d'Inftrumens, Monfieur
le Marquis de Pleurs alla
à l'Offrande , & aprés luy
les Cornetes & les Enfeignes
avec leurs Guidons & leurs Drapeaux
. Aprés le difner , toutes
les Compagnies pafferent en
reveuë , & on expoſa les prix ,
qui étoient d'environ ſeize mille
livres d'argenterie de toutes pieces
, comme Baffins , groffes
46
MEA
CURE
Eguieres , & autres d'une Or
phevrerie exquife . Le foir Monfieur
de Villiers , Capitaine de la
Compagnie de la Ville regala
la plupart des Officiers des Bandes
avec Monfieur de Pleurs , les
Magiftrats & Officiers de Ville;
ce qu'il continua tous les jours
avecune propreté & une profufion
extraordinaire . Ce Soupé
fut fuivy d'un grand Bal , ou toutes
les Dames , tant de la Ville
que des environs , fe trouverent
fort parées. On fervit enfuite
une magnifique Collation dans
vingt quatre grands Baffins , avec
toutes fortes de liqueurs & de
rafraichiffemens.
Le Lundy 3. de ce mois , on fe
rendit à la Bute . C'est un Pavillon
d'une Architecture fort délicate
& moderne , nouvellement
bafty exprés pour le Prix. Dans
GALANT. 47
la grande Salle eftoient les Armes
du Roy , de monſeigneur le Dauphin
, de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne , & de Monfeigneur le
Duc d'Anjou , avec des Devifes.
Sous celle du Roy , on lifoit ces
mors Latins , Media de Pace triumphi
; avec ce Sonnet , dans lequel
Sa Majefté parle aux Chevaliers.
Cy
SONNE T..
Icy du Champ de Mars , on va
droit à la Gloire;
Vn rayon de la mienne y conduire
vus pas ,
Infpirera vos coeurs , animera vos
bras ,
Et placera vos noms , près du mien ,
dans l'Hiftoire
.
Là pour eternifer voftre illuftre memoire
,
48 MERCURE
Déja le Dieu Mercure a convié Pallas
;
Elle tient le Burin , le Cizeau , le
Compas,
Prefte de couronner de fes mains la
Victoire.
Tout ce qu'eurent jadis de plus majestueux
Olympie & Corinthe , en leursfuperbes
Feux
La Paix l'affemble icy ,mieux qu'aux
bords du Meandre.
Un peu d'orgueil fied bien , deffous
mes juftes Lois ;
Et fi quelqu'un eftoit de l'humeur
d'Alexandre ,
Pour difputer les Prix , il trouvera
des Rois..
Pour l'intelligence de ce dernier
Vers , on doit fçavoir que
chaque
GALANT.
49
chaque Compagnie de Chevaliers
a fon Roy. Au deffous des
Armes de Monfeigneur le Dauphin
, on lifoit , Lauros innectit
oliva.
L
A Paix a fes Luuriers , auſſibien
que la Guerre';
"
Ils naiffent fans culture en ces heureux
Climats ,
Et fans craindre les Vents , les Soleils
, les Frimats ,
On diroit que Sezanne eft leur natale
Terre.
L'Adreffe & la Valeur viennent de
toutes parts ,
Iufqu'au fein de la Paix , rechercher
de Dieu Mars ,
Couché fur un faifceau de Lauriers
& de Palmes.
Chevaliers , vous dit- il , LOVIS a
fes raifons,
Octobre 1685. C
50
MERCURE
Et comme il fait luy feul les temps
troubles ou calmes ,
Il veut l'on en cueille en toutes
que
les Saifons.
Au deffous des Armes de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne ,
Crefcens ad fulmina.
Eformidable nom, fatal à tant
d'Empires , CEFO
Que deux Siecles entiers n'ont pû
faire oublier ,
N'apprehende aujourd'huy reproches
nyfatires,
Et renaissant en moy n'a rien encor
de fier.
Onm'inftruit doucement à manier la
foudre
Auprés de mon Ayeul , les plus grand
des Humains ,
Pour n'avoir pas de peine un jour à
m'y refoudre ,
GALAN T. SI
Ty touche de bonne heure , & m'en
jouë en fes mains.
Si pour remplir bien-tôt mes grandes
deftinées ,
Dans les premiers efforts de mes belles
années ,
Ie voulois regagner lafameuse Toi-
Jon.
Lorfque j'auray dreffé mes redouta
bles Flotes
Chevaliers , voulez vous eftre mes
Argonautes ?
Ie vous promets déja d'eftre vostre
Iafon.
Au deffous des Armes de Monfeigneur
le Duc d'Anjou , Difcat
fortuna renafti.
E
N Cadet de bonne Maifon ,
L'on m'impofe , en naiſſant un
nom ,
C 2
32
MERCVRE
Qui defigne déja mes hautes avantures
;
Il marque, afin de m'aguerrir
Deux Royaumes à conquerir :
Voilà mon Appanage, & mes Grandeurs
futures.
Voulez- vous pas beaux Chevaliers ,
Eftre demes Avanturiers ?
Dans trois luftres au plus on s'y peut
bien attendre ,
Tenez- vous en haleine , exercezvous
toûjours
Quand le Deftin voudra hafter ces
heureux iours ,
Le feray bien- toft preft , & je vien.
dray vous prendre.
L'on commença à tirer , aprés
que Monfieur le Marquis de
Pleurs en eut fait l'ouverture
par le coup du Roy qu'il tira
comme Gouverneur . Enfuite on
GALANT.
53
tira à deux butes pour abreger,
& fur
quatre Pontons en quatre
Chaffes ; c'eſt à dire que chaque
Chevalier tira quatre coups pendant
le reste de la femaine . La
Compagnie de Chafteau - Thierry
remporta le premier Prix par
un coup de broche qui eft unique
, & ce Prix fut un grand Baffin
d'argent avec une épée de
fix Louis qui eft due au plus
beau coup. Ce Coup fut fuivy
de plufieurs coups de noir , qui
acquirent encore d'autres Prix
aux Chevaliers de cette Compagnie
avec le premier & le troifiéme
Panton . Ceux de Reims
eurent le fecond Panton avec un
plus grand nombre de Prix auffi
confiderables que les premiers.
Les Chevaliers de Provins gagnerent
le quatrième Panton
avec un quatrième Prix , & plu-
C 3
54
MERCURE
hieurs autres par des coups de
noir. Le reste des Prix de moindre
valeur fut diftribué aux
Chevaliers des autres Compagoies
fuivant les coups qu'ils
avoient faits , & avec unelefpece
de juftice fcrupuleuſe , jufqu'à
divifer les lignes & les points
qui les compofent. Il feroit fort
mal aifé de mieux réuffir en
ce genre d'exercice , puis qu'il y
a eu quantité de coups prés du
noir , demeurez inutiles.
Tous les Prix eftant tirez le
Samedy au foir 8. du mois , on
delibera fur le Bouquet , & prefque
tous les Suffrages l'accorderent
à la Compagnie de Reims
qui l'avoit demandé avec inftance
, pour le reünir au particulier
qui luy avoit efté adjugé à Vitry,
felon l'intention de Sa Majefté
dans fa Lettre de Cachet . Ainfi
GALANT. SS ..
la délivrance s'en fit le lendemain,
dans la grande ruë devant
l'Hoftel de Reims au bruit de la
Moufquetterie , & au fon d'un
grand nombre de Hautbois ,
Trompetes , & autres Inftrumens
de toutes fortes ; aprés
quoy cette Compagnie donna
une magnifique Colation , fervie
fomptueufement , à une foule extraordinaire
d'Officiers & Chevaliers
, & à toutes les Dames,
Elle partit fur le foir , & à fon
départ , le Prix fut porté publiquement
au milieu de la Troupe
qui eftoit à cheval & en tres
bel ordre. Les Officiers eftoient
en Caleche . Ils furent conduits
par ceux de la Ville jufqu'au dehors
du Faux bourg , où une galante
Collation les attendoit
pour fe dire adieu . Ce Bouquet
eft une Statuë d'argent mallif
C 4
56 MEACURE
cizele , de prés de deux pieds de
hauteur , fur un Piedestal d'ebeine.
Elle reprefente une Paix
ou une Pallas avec un Guidon
d'argent mis en couleur , & embelly
de plufieurs Deviſes & In.
fcriptions . On peut ajoûter à l'avantage
des Chevaliers de la
Compagnie de Reims , que dans
cette occafion ils ont épuifé tous
les moyens ingenieux dont on
fe peut fervir pour faire éclater
la profufion en Feftin's Bals, Collations
, & Feux d'artifices , qui
les ont diftinguez des autres Villes
, avec un applaudiffement
general .
J'ay prefentement à vous parler
des Habitans d'Iffoudun
Capitale du bas Berry . Ils ont
toûjours efté fi fidelles à leurs
Princes , qu'ils en ont efté recompenfez
par de tres beaux
GALANT.
57
Privileges. Le Roy perfuadé de
cette verité , & touché de compaffion
pour eux , lors que paffant
dans la Province en 1651. il
vit leur Ville prefque reduite en
cendres , confirma ces Privileges
, & a eu la bonté depuis ce
temps - là de dire plufieurs fois
qu'il fe fouviendroit de leurs
fervices. En effet Sa Majefté a
bien fait paroistre qu'Elle les diftinguoit
entre tous les autres
Sujets de la mefme Province
puis qu'ils ont efté les feuls
exempts de Garnifons , & qu'Elle
a hautement déclaré qu'Elle
ne vouloit pas qu'ils en euffent
durant fon Regne. Auffi voulant
en marquer leur reconnoiffance,
8 l'ardent defirs qu'ils ont d'at
tirer for fa Perfonne Sacrée &
fur toute la Maiſon Royale , les
Benedictions du Ciel , ils ont fait
C S
58 MERCURE
une Fondation perpetuelle de
Prieres Publiques tous les ans au
cinquième de Septembre , jour
de l'heureufe Naiffance du Roy ,
& l'ont commencée cette année
par un Service folemnel qui fut
fait ce jour- là dans leur Eglife
Collegiale . Ils l'avoient parée
magnifiquement , & ornée de
de plufieurs Devifes & Infcriptions
à le louange du Roy . La
Meffe fut chantée à trois
Choeurs de Mufique auffi bien
que Vefpres , & l'on fit une
Proceffion Generale , où Monfieurs
l'Evefque & Comte d'Agde
, les Magiftrats & autres
Corps d'Officiers affifterent. Le
Portrait du Roy eftoit exposé au
fronti pice du Choeur de l'Eglife,
avec ces Vers au deffous qui
avoient pour titre ces mots Lagins
: Scribantur hæc in generation
GALANT.
59
e altera , & populus qui creabitur
laudabit Regem .
OVIS LE GRAND , ce Roy
Lo
d'invinciblepuiſſance,
Te diftingue , Iffoudun , entre tous
fes Sujets
Par fes graces & fes biens faits,
Diftingue toy pour luy par ta reconnoiffance
,
Et celebre à jamais le jour de fa
naiſſance
En faisant tous les ans ce qu'aujourd'huy
tu fais.
Pour répondre auxfaveurs d'un Roy
fi débonnaire
Qui fe fait unplaifir de nous faire
du bien ,
Noftre ele voudroit toutfaire,&ne
peut rien ,
Seigneur , faites pour luy ce que nous
voudrions faire.
C 6
60 MERCURE
Aprés la Proceffion , toute la
Bourgeoisie s'étant mife fous les
armes , on alluma le Feu de joye
au bruit du Canon & de la moufqueterie
, au fon des Tambours
& des Trompettes , & aux acclamations
de Vive le Roy. Dans la
Place ou le Feu fut allumé , on
voyoit encore ce Prince reprefenté
devant une Ville embrasée,
avec les Vers fuivans qui
avoient pour ame , Avis hac faera
Soli.
T
ES flâmes de ton Roy t'ont
fait un noble Amant ,
Ta foy qu'il vit pour luy dans ton
embrafement
Infpire à fon amour desfentimens fi
tendres
Qu'il te fait , ffoudun , renaiſtre
de tes cendres.
GALANT. 61
Cette Ceremonie qui dura
jufques au foir , eftant terminée ,
les Particuliers firent des Illumi
nations à toutes les feneftres de
leurs maiſons , & des Feux devant
leurs
portes , & pafferent la
plus grande partie de la nuit à
donner dans les rues toutes fortes
de marques d'une allegreffe
parfaite. La mefme chofe doit fe
faire tous les ans au mefme jour ,
fuivant la refolution quien a efté
priſe dans leur Affemblée Generale.
Le lendemain 6. du mois ,
les Habitans Catholiques d'Iffou
dun recommencerent la rejouiffance
par la Démolition qui le fit
du Temple de ceux de la Religion
Pretendeë Reformée , ainfi qu'il
avoit efté jugé par Sentence du
Bailliage de la mefme Ville, fur les
contraventions par eux faites aux
62
MERCURE
Edits & Déclarations de Sa Majesté.
Voicy le Dialogue nouveau de
Monfieur Bordelon , que je devois
vous donner dés l'autre
mois.
DES CHOSES
DIFFICILES A CROIRE .
DIALOGUE SIXIE' ME.
BELOROND , PHILONTE .
J
PHILON TE.
E fors d'un Feſtin , où la joye
a efté troublée par une cauſe fi
vaine , qu'elle me feroit tres- difficile
à croire , fi je n'en avois
efté le témoin. Pendant que tour
le monde ne refpiroit qu'un hon
GALANT.
63
nefte plaifir , & que les efprits des
Conviez , échauffez pour ainfi
dire , par
, par la bonne chere , commençoient
à le propoſer les uns
aux autres quelques petites difficultées
fur des matieres fort curieuſes
, un Maistre d'Hôtel faifant
une de fes fonctions , a malheureuſement
pour nous , renverfé
la Saliere fur la table . Son
Maiftre a regardé ce petit accident
comme une chofe d'un fi
mauvais prefage , que non feulement
il s'eft emporté contre luy,
& l'a mal traité de paroles en
noftre preſence ; mais encore il
luy a efté impoffible , quelques
efforts qu'il ait faits pour dompter
fon chagrin , de nous faire
auffi bonne mine pendant le refte
du Repas qu'il nous l'avoit fait au
commencement.
64
MERCURE
BELOR OND.
Ce n'eft pas d'aujourd'huy
que cette Superftition regne dans
le monde. Les anciens Payens en
ont efté les premiers autheurs.
Ils croyoient que le Sel eftoit facré
& divin. Sacras facitis menfas
falinorum appofitu , dit Arnobe.
C'est pourquoy fi on oublioit
de mettre la Saliere fur la table ,
fi on la renverſoit , ou fi on s'endormoit
avant que de l'avoir ferrée
, c'eftoit felon eux un tresmauvais
augure. Des Hebreux
meſme difent chez Lyranus, que
la Femme de Loth fut changée
en une Statuë de Sel , parce qu'elle
n'avoit pas mis de Sel fur la
table , lorfque fon Mary traita
les Anges , à caule de la haine
qu'elle portoit aux Etrangers.
PHILON TE.
Je ne vois aucune raiſon qui
GALANT. 65
ait pû les engager dans cette Superftition
, finon que le Sel étant
le fymbole de l'Immortalité , à
caufe qu'il empêche la corruption
, ils fe perfuadoient peuteftre
, que l'Immortalité eftant.
renverfée , s'il m'eft permis de
parler de la forte , la Mort , ou
quelque autre funefte accident
s'approchoit
II
BELOROND .
faudroit avoir étudié
, long - temps les folies
Ou
plûtoft les foibleffes de l'efprit
humain , pour fçavoir les caufes
qui ont produit toutes
les Superftitions
aufquelles il fe
laiffe emporter. Entre plufieurs
que vous avez pû remarquer
auffi -bien que moy , je me fouviens
particulierement
d'une qui
eft auffi extravagante
que ridicule.
Bien des Gens s'imagi66
MERCURE
nent que les petites tâches qui fe
forment fur les ongles font des
marques de quelque Peché
qu'on a commis , qui eft grand
où petit felon la grandeur ou la
petiteffe de ces tâches . C'eſt une
Superftition que nous tenons
encore des Payens qui croyoient
que le Menfonge eftoit toûjours
fuivy de quelque peine , comme
d'une dent gâtée , d'un ongle
margué , de cheveux perdus , &
autres chofes pareilles . Ovide
n'ignoroit pas cet abus quand
il difoit, Eleg.3.1.3 . amor .
Effe Deos crédam ne ? Fidem jurata
fefellit,
Et facies illi quæfuit ante , manet•
Quam longos habuit nondum perjura
capillos .
Tam longos poftquam numina lacfit,
habet.
GALANT. 67
Theocrite dit encore fur ce
fujet dans l'Idylle 9. Prens bien
garde de ne pas faire naiftre une
efleveure fur le bout de ta langue.
C'est à dire , prens bien garde
de ne pas mentir ; & dans l'Idylle
10. Vous eftesfi beau , qu'en vous
loüant , je ne feray point naistre de
menfonges fur le bout de mon nez
Voilà , ce me femble , une fuperftition
qui vaut bien celle dont
vous avez efté aujourd'huy fi
furpris ; mais puis qu'infenfiblement
nous fommes tombez furle
fuiet des Superftitions , dites- ,
moy , je vous prie , en trouvezvous
de plus generale que celle
qui confifte dans l'Interpretation
'des Songes ? l'ay veu des femmes
confulter à leur lever Artemidore
fur l'explication des Songest
& ce que vous aurez de la peine
à croire , le confulter plûtoft que
1
68 MERCURE
leur Miroir fur la difpofition de
leur vifage .
PHILONTE .
L'Interpretation des Songes
n'eſt pas toûjours fuperftitieufe ,
puis qu'il y en a qui viennent de
Dieu , comme l'Ecriture nous
l'apprend dans les Nombres 12 ,
quand elle dit , S'il fe trouve
quelque Prophete chez vous , je
luy parleray dans fon fommeil
par quelque Songe je luy envo
yeray. Si quis fuerit inter vos Propheta
Domini, apparebo , & per
Jomnium ad illum loquar. Dieu
même nous inftruit quelquefois
par les Songes , de ce qui doit arriver.
Quando homines dormiunt
in lectulo , tunc aperit aures vivorum
, & erudiens inftruit difciplina.
Job . 33. Les Songes interpretez
par Jofeph & par Daniel , prouvent
encore que cette InterpreGALANT.
69
tation n'est pas toûjours criminelle.
Ajoûtez que celle dont on
fe fert pour connoiftre le tempe
rament eft fi naturelle , qu'on
s'en peut fervir quelquefois fans
craindre la qualité de Superſtitieux
.
BELORON D.
Il est vray qu'on peut tirer
quelque connoiffance du tempe.
rament par les chofes , ce n'eſt
pas là ce que j'appelle Superftition
: mais il eft vray auffi qu'il
ne faut pas faire grand fond fur.
cette connoiffance , parce qu'il
arrive quelquefois tant de chofes
differentes pendant la journée &
fi oppolées au temperament de
celuy qui en a l'efprit remply ,
qu'on n'en peut tirer aucune con .
noiffance affurée. Un pituiteux
par exemple qui ne devroit fonger
que poiffons , eaux , déluges ,
70 MERCVRE
ne fongera cependant que des
combats & des carnages , parce
que le jour qui precede la nuit
dans laquelle il reſve , il aura efté
prefent à quelque querelle , ou
combat. Il est vray encore qu'il
y a des Songes que Dieu nous
envoye , mais comme ils font
tres- rares ; je ne laifferay pas de
foûtenir en les exceptant que
l'Interpretation ordinaire des
Songes doit eftre regardée comme
une chofe tres- difficile à croire
, par ceux qui ne fçauroient
pas les amuſemens ridicules ,
dont l'efprit humain eft capable
; car de croire que tous
les Songes font envoyez de
Dieu , c'est une erreur condamnée
par l'Ecriture en plufieurs
endroits : Non inveniatur in te qui
obfervetfomnia. Deuter.chap . 18.
Faites en forte qu'il ne fe trouve
GALANT . 71
perfonne chez vous qui obferve
les Songes. Elle condamne à la
mort dans le 13. chapitre du
même Deuteronome ces Prophetes
qui ſe ſervoient de la
Devination des Songes pour
tromper le Peuple , fur ce que
leurs Prédictions reüffiffoient
quelquefois ; & elle met dans
le 2. Livre des Paralipomenes
c.33 . entre les Impietez de manaffez
, celle de s'eftre arrefté
aux Songes ; enfin elle nous affure
dans l'Ecclefiaftique c.34.que
c'est comme s'amufer à vouloir
embraffer ſon ombre ou à fuivre
le vent , que de perdre le temps
à confiderer un Songe . Ajoutez
fi tous les Songes venoient
du Ciel , l'homme feul en auroit ;
nous voyons cependant que
beaucoup d'animaux fongent
comme nous.Il eſt donc conſtant
que
72
MERCURE
)
•
qu'il y a des Songes qui ne font
pas envoyez de Dieu , & par
confequent dont l'interpretation
eft vaine & fuperftitieufe . En
effet ne doit- on pas ſe mocquer
d'un art qui n'a point de regles
certaines ? Ne voyons- nous pas
que les plus grands Maîtres en
celuy d'interpreter les Songes ,
au lieu d'avoir des regles certaines
, fe fervent de moyens tout
à fait differens & qui fe détruifent
les uns les autres ? car les uns
pretendent les expliquer par analogie
, c'eſt à dire ; par le rapport
qui fe remarque entre la chofe
fongée & ce qui doit arriver ; les
autres comme Ariftandre & Artemidore
veulent les interpreter
en prenant un fens oppofé à ce
qu'ils femblent nous dire d'abord ;
comme fi l'on fonge la mort , ils
difent que c'est une marque de
vie ;
GALAN T.
73
vie , fi l'on fonge des richeffes
que c'eft figne de pauvreté.
De plus il me femble que
fi Dieu vouloit nous inftruire de
l'avenir par nos Songes , il ne
nous les envoyeroit pas fi obfcurs
& fipeu intelligibles . Nous nous
mocquerions , difoit autrefois Ciceron
en parlant fur cette matiere
, fi des Carthaginois ou des
Espagnols parloient dans nôtre
Senat fans Interprete . Ne rendons
nous pas les Dieux , pourfuit-
il , auffi ridicules quand nous
voulons qu'ils parlent à nous avec
ces obfcuritez , dont nos Songes
font ordinairement envelopez ?
PHILONTE.
Nous lifons dans des Autheurs
dignes de foy tant d'Hiftoires
de Songes , dont les interpretations
fe font verifiées , qu'il femble
que ceux qui s'y addonnent
Octobre 1685. Ꭰ
74
MERCURE
le font avec quelque raifon . Sylla
, que les Romains appelloient
le plus heureux des hommes , fongea
que fon deftin l'appelloit .
Vocari fe jam à fato. Il le dit le lendemain
à fes Amis , fit fon Teftament
, eut le foir la fièvre & mourut
la nuit fuivante âgé de 60,
ans. C'eſt comme le rapporte Appian
, L. de Bello Civili . Un Confeiller
du Parlement de Dijon
nommé Carré , oüit en dormant
qu'on luy difoit des mots Grecs
qu'il n'entendoit point , & qui luy
furent interpretez ainsi , Retire toy,
tune fens pas ton malheur , & comme
la Maiſon qu'il habitoit menaçoit
de ruine , il la quitta fort
à propos , puis qu'elle tomba
auffi toft aprés. Un nommé André
Pujon eftant à Rion fongea,
qu'il faifoit l'anagramme de fonnom
, où il trouvoit pendu à Rion's
GALANT.
75
ce qui eut fon effet quelques
jours aprés. Cardan dit dans l'Hiftoire
de fa propre vie , qu'il avoit
efté averty en fonge de mettre
dans fa bouche une Emeraude
qu'il portoit penduë au col , s'il
vouloit perdre la memoire de la
mort de fon Fils , ce qui reüffit felon
cét avis. Nous lifons dans
Gregoire de Tours que le Roy
Gontran eftant allé à la Chaffe
s'endormit fur le bord d'une fontaine
qui faifoit un petit ruiffeau.
Son Efcuyer vid fortir de fa bouche
une petite Befte blanche ,
qui courant çà & la , témoignoit
vouloir paffer le ruiffeau . Pour
luy faciliter le paffage qu'elle
fembloit chercher il mit fon
épée en travers fur ce ruiffeau
, elle paffa auffi - toft pardeffus
, & entra dans le creux
d'une Montagne prochaine , puis
D 2
76
MERCURE
revint , repaffa le ruiffeau , & entra
dans la bouche du Roy . Cependant
arrive la Mente de
Chiens qui reveilla Gontran , lequel
fit auffi toft le recit d'un
Songe qu'il venoit de faire. Il me
fembloit , dit- il , que je paffois
une riviere fur un Pont de fer ,
& que j'entrois dans une Caverne
, où eftoit un grand Trefor.
L'Efcuyer voyant que ce Songe
convenoit bien à ce qu'il avoit
veu, en fit auffi le recit . Le Roy
l'ayant entendu , fit foüir dans le
lieu où eftoit entré ce petit animal.
On y trouva un grand Tréfor
que le Roy employa en oeuvres
pieufes , & principalement
à l'achapt d'une Chaffe pour
Saint Marcel lez- Châlons. Ce
creux s'appelle encore aujourd'huy
la Motte du Trefor. Jugez
aprés ces Hiftoires & plufieurs
GALANT. 77
autres que je pourrois vous rapporter
, fi ceux qui ajoûtent foy
aux Songes ne pretendent pas
avoir fujet de s'appliquer à cét
amuſement.
BELOROND.
Trois raisons détruifent le pre
texte que donnent ces Hiftoires
aux Interpretations ordinaires
des Songes . La premiere , c'eſt
que les Autheurs qui les rappor
tent ne le font que comme des
bruits communs qui couroient
du temps qu'ils faifoient leurs
Hiftoires , & qu'ils ne pretendent
pas pour cela garantir com
me des chofes veritables . La fe
conde , c'est que la plupart de
ces Songeurs , ou plûtoft de ces
réveurs , ont fait leurs Songes
eftant éveillez , comme peut
eftre voſtre Confeiller , & Cardan
. En effet quelle apparence
"
D
3
-8 MERCURE
y a t'il que ce Confeiller ne fçachant
point de Grec fe feroit fi
facilement fouvenu des mots que
fon imagination luy avoit dictez
en cette langue pendant qu'il
dormoit ; & comment Cardan
a-t'il la hardieffe de dire que cette
Emeraude luy fit oublier la
mort de fon fils , puis qu'il s'en
reffouvenoit encore affez pour
nous donner l'Hiftoire de fa réverie
étudiée ? Il eftoit habilehomme
, je l'avoue , mais il pretend
dans fes Oeuvres nous faire
ajoûter foy à tant de chofes difficiles
à croire pour leur peu de
vray-femblance , que je ne puis
encore m'empefcher de douter
de celle- cy . La troifiéme raifon
qui détruit de l'authorité de ces
Hiftoires , c'eft que quand mé
me l'Interpretation de quelque
Songe fe feroit trouvée veritable,
GALANT.
19
il ne faut pas pour cela tirer une
confequence en faveur de celles
qui fe font tous les jours; car enfin
il eft difficile que de tant de Songes
differens qu'un homme fait
dans fa vie , il n'y en ait quelqu'un
qui fe rapporte à ce qui
arrive dans la fuite. De même ,
par exemple , que d'une infinité
de Fléches tirées même par un
homme qui auroit les yeux bandez,
il feroit impoffible que quelqu'une
ne touchaft le but ; auffi
il y a des complexions , comme
celles des mélancholiques , des
hommes adonnez au vin , & des
furieux , qui troublent l'imagination
de tant de vapeurs & de
fumées fi confuſes , qu'il n'eft past
poffible que par rencontre elles
ne forment quelquefois une idée
de ce qui doit arriver. Cependant
comme on n'obſerve ordinaire-
D
4
80 MERCURE
ment de tous les Songes que ceux
qui ont eu quelque chofe de
merveilleux dans l'évenement ,
on attribue facilement à Dieu , ce
qui n'eft veritablement que l'effet
du hazard . Enfin , fi les Songes
ne venoient que de Dieu ,
que luy avoient fait les Peuples
de Libye , que Solin nomme
Atlantes , qui n'ont jamais eu de
Songes pendant leur fommeil ,
non plus qu'un Cleonde Daulie ,
& un Trafymede , au rapport de
Plutarque ?
PHILONTE .
Ces gens- la eftoient bien differens
des Sabins , qui , comme
nous apprend le Proverbe Latin ,
fongeoient tout ce qu'ils vouloient
, Sabini quod volunt fomniunt.
BELOROND .
Ceux- cy font auffi bien diffeGALAN
T.
rens des Canadois , qui veulent
tout ce qu'ils ont fongé ; car quelques
Relations que nous avons
d'eux , affeurent que s'ils ont
fongé en dormant qu'on leur fait
un Prefent , ils font tous leurs
efforts le lendemain pour l'avoir.
S'ils ont fongé le meurtre d'un
Homme , ils tâchent de l'executer
le plus promptement qu'il
peuvent , voulant abfolument
rendre réel pendant le jour , ce
que leur imaginations leur a repreſenté
pendant la nuit . Mais fi
ceux-cy ont tant d'empreffement
pour rendre leurs Songes vevita
bles , d'autres n'en ont pas eu
moins , pour éviter , même avec
cruauté , les dangers qu'ils pretendoient
que leur fantaisie leur
avoit fait voir dans leurs Songes.
Les Hiftoires font pleines d'exemples
fur ce fuiet. Un Cambife
D
5
82
MERCURE
fait mourir fon Frere pour avoir:
eu un Songe , dont l'interpretation
fembloit promettre
l'Empire à ce Frere . Vn Aftiage
veut faire tuer fon petit Fils Cyrus
, pour le mefme fujet . Vn
Avare ayant reſvé qu'il avoit fair
une dépenſe exceffive , fe pen-.
dit à fon réveil tant il eftoit
defefperé. Vn Portugais ayant
fongé que fa Femme commertoit
un Adultere , la poignarda
cruellement le matin , toute innocente
qu'elle étoit. Henry III.
un de nos Rois , fit tuer d s Lions
qu'il nouriffoit , parce qu'il avoit
fongé qu'ils le déchiroient . Mais
le temps fe paffe , & il nous en
refte peu pour noftre Converfation
; c'est pourquoy employez,
je vous prie , ce qui nous en
refte
pour m'apprendre un
abregé de la vie de quelques
>
GALANT. 83
uns de ces Philofophes anciens ,.
comme vous me l'avez promis.
PHILONTE.
Je commenceray par Epicure
l'execution de ma promeffe. Epi- :
cure nâquit à Athenes en la
troifiéme année de la 109.Olympiades
, & la 412. de Rome. II
s'adonna à la Philofophie dés
l'âge de douze ans & ce fut la
lecture des Oeuvres de Democrite
, qui l'engagea à quitter
l'étude de la Graminaire pour
s'y appliquer. Le principal point
de la Morale , & celuy qui luy
attire des Ennemis , c'eft qu'il
faifoit confifter le fouverain bien
dans la volupté . Ce feul nom
de volupté , qui eft odieux aux
gens
de bien , donna occafion à
fes Envieux de le traiter d'infame
& de Pourceau ; mais ceux
qui te fontappliquez fans préoc-
")
D 6
84
MERCURE
cupation à connoiftre le veritable
fentiment de ce Philofophe
fur ce grand point de Morale ,
avoüent que la volupté dont il
parloit , n'étoit autre choſe qu'une
volupté tranquille & infeparable
de la vertu. Saint Ierôme
ne l'auroit pas propofé aux
Chrétiens de fon temps , comme
il a fait , pour leur faire honte
de leurs debauches , s'il l'euft
regardé comme un Philofophe.
voluptueux , dans le fens que le
prenoient fes Ennemis . Sa maniere
de vivre & fes fentimens .
détruiſent facilement les accufations
de fes Envieux . En effet,
on voit par fes Lettres , que fes
meilleurs repas fe faifoient avec:
un peu de fromage joint au pain
& à l'eau. Permettez
- moy , je
vous prie,de vous rapporter quelques-
unes de fes fentences , &
GALANT . 85
vous verrez fi l'on avoit fujet de
l'accufer de fenfualité .
Le Sage ne doit jamais recher
cher d'amour une Femme dont les
Loix luy défendent la ioiiffance.
Ilfaut expofer fa vie bardiment
parce que la mort n'eft pas une chofe
mauvaife.
La fanté doit eflre tenuë indifferente.
Et c'est cette raison qui
l'engageoit au fouhait de bien
faire , qu'il mettoit au commencement
de fes Lettres , au lieu
de celuy de fe bien porter , felon
la coûtume .
Les douleurs font proferable à la.
volupté, & celle cy ne doit pas
toujours eftre embraffée ..
Il vaut mieux eftre malheureux
& raisonnable , qu'heureux & fans.
raison.
La bonne fortune fe trouve rare
ment avec la fageffe.
86 MERCURE
Si vous voulezvivre heureux &
avec plaifir , faites que vostre feli .
cité foit accompagnée de prudence ,
d'honnefteté & de juftice ; ces trois
vertus font infeparables de la vraye .
&folide volupté.
Prenez plûtoft garde avec qui
vous mangez & beuvez , qu'à ce
que vous mangez & beuvez.
Les tourmens n'empefchent pas
la felicité du Sage , quoy que la
douleur luy puiffe tirer quelque
Soupirs.
-Les plus folides plaifirs confiftent
en la memoire du bien paffé , parce
que tout ce qu'on fe promet de l'avenir
eft incertain ; & ce qui eft
prefent ne fe poffede jamais fans
crainte , pouvant eftre facilement
alteré.
De bonne foy , font- ce - là les
fentimens d'un voluptueux fenfuel
& infame ? Ne font ce pas
GALANT. 87
plutoft les opinions d'un Hom
me qui ne fonge à rien moinsqu'à
fatisfaire fes fens ? Voilà la
veritable doctrine d'Epicure , &
il l'a foûtenuë en vivant & ens
mourant. Il eft vray que Cice
ron luy reproche , que fa vie ne
répondoit pas à fes fentimens , &.
que s'il tenoit des difcours judicieux
& honnêtes , c'eftoit pour
faire avaler plus agreablement le
poifon de la volupté ; mais c'eft
un reproche qu'on a fait auffi às
Platon & à Zenon , comme remarque
fort bien Senèque ; L. de
Vita beata c. 18. & qu'on fait tous
les jours aux plus honneftes
gens , lors qu'on n'a rien de plus
preffant à dire contre eux. Il
mourut âgé de 72. ans , d'une
retention d'urine caufée par la
pierre avec des douleurs incroyables
, qui durerent pen-
,
&& MERCURE
" dant quatorze jours , fans qu'il
donnaft aucune marque d'impatience.
Seneque admire les
difcours qu'il tenoit pendant fes
maux , pour avoir efté prononcez
, felon luy , dans le propre
fejour de la volupté. Hac vox in
in ipfa officina voluptatis eft audita.
Deux raiſons font caufe de
la mauvaiſe reputation d'Epicure
; la premiere , parce qu'il parloit
tres mal de Platon, d'Ariftote
, & des plus Sçavans ; la feconde
, c'est la vie feandaleufe
de fes faux Difciples , qui s'adonnoient
à toutes fortes de voluptez
, fous le pretexte du Souverain
Bien d'Epicure . Ciceron ,
Quintilien , Athenée , & Sextus
l'ont accufé d'ignorance ; mais fes
oeuvres & le témoignage de Dio.
gene Laërce , qui affûre qu'il a
écrit plus qu'aucun Philofophe ,
GALANT. 89
"
détruifent cette accufation . Quelque
fçavant qu'il ait eſté , il eſt
pourtant tombé dans de tresgrandes
erreurs touchant la Phyfique
& la Morale. Entre plufieurs
je vay vous en rapportez
quelques unes. Le Soleil & les
Aftres , felon luy , n'étoient pas
plus grands , ou peu s'en faut
qu'ils le paroiffoient aux yeux.
Il s'imaginoit une infinité de
Mondes fubfiftants tout à la fois
dans un eſpace infiny , & avec
de certains intervales appellez
Intermondes. Il admettoit les
Ames corporelles & periffables.
Il a non feulement declamé contre
les Dieux de fon temps , mais
il n'en a crû aucun comme remarquent
Ciceron , L.1 . de Nat.
Deor. & Sextus Empiricus . Ce
qui a perfuadé qu'il ne croyoit
point de Dieu ( quoy qu'il en ais
>
༡༠
MERCURE
parlé quelquefois en le nommant
Animal immortel & bienheureux
) c'eft qu'il le reprefente
fourd & aveugle fur tout ce
qui nous regarde , & veut détruire
fa Providence , les foins
ne s'accordant pas , dit- il , avec
un eftat parfaitement heureux ,
non plus que la Colere & la Mifericorde
, qui font des Paffions
d'une nature infirme , & qu'on
ne peut attribuer à Dieu fans luy
faire tort ; & avec cette Maxime
& plufieurs autres auffi impies ,
il fe mocquoit de toutes fortes
de Religions. Voilà tout ce que
j'avois à vous dire de ce Philofophe.
Comme il n'y a rien dans la
vie de fi pretieux que la Santé ,
& qu'on ne peut rechercher
avec trop de foin , ce qui eft capable
d'en procurer la confervaGALANT
. 91
tion , je croy , Madame , que
vous ferez bien aife que je finiffe
le feul Article de ma Lettre
du mois de Mars dernier , qu'il
m'a falu laiffer imparfait depuis
ce temps- là. C'est au fujet de la
Theriaque , que Monfieur de
Rouviere , Apotiquaire du Roy
en fes Camps & Armées , &
Major de fes Hofpitaux , a preparée
avec tant d'exactitude.
Vous m'avez paru fi fatisfaite de
tout ce que je vous ay mandé làdeffus
, que je vous feray fans
doute plaifir de vous apprendre,
que cet excellent Antidote, aprés
avoir demeuré fix mois à faire la
fermentation , eft aujourd'huy
dans toute la perfection où il
peut eftre. Les preuves que l'on
en fait tous les jours font fi certaines
, que Monfieur le Doyen ,
& Meffieurs les Profeffeurs de la
92 MERCVRE
Faculté de Medecine de Paris ,
ont fait connoiftre par leurs Atteftations
, le cas qu'il font de ce
merveilleux Remede . Auffi les
Medecins & Apotiquaires de
Province en font à l'envy des
provifions confiderables , auffibien
que ceux de cette Ville , qui
n'ont pû , ou qui n'ont pas
voulu
faire la grande dépense de cette
compofition. Quoy que la quantité
que Monfieur de Kouviere
en a faite , foit de plus de fix cens
livres pefant , il en a un tel débit,
qu'il y a fujet de croire qu'on l'obligera
bien- toft à en faire une fe
conde . Il a déja la plus grande
partie des provifions neceffaires
pour cela , fa Boutique & fon
Magazin eftant de veritables Panacées
univerfelles. Il n'y a rien
que l'on ne trouve chez luy , &
le Baume de Judée & le Calcitis
GALANT.
93
罗font communs , bien qu'affez
rares ailleurs. La Theriaque dont
vous parle , eft d'une fi grande
utilité , qu'il ne faut prefque que
ce feul Remede, pour le garantir
de la plufpart des maladies qui
arrivent. Les moyens de s'en fervir
font aiſez à pratiquer , même
dans les lieux les plus retirez de
la Campagne. Ils font expliquez
dans un Ecrit que Monfieur de
Rouviere donne à tous ceux qui
vont demander de fa Theriaque.
Chacun en va prendre, & la plûpart
des perfonnes de la Cour en
ont des Boëtes. Voicy la copie de
l'Atteftation des Medecins . Ils
l'ont donnée en Latin , & je vous
l'envoye traduite,
Nous
Ous fouffignez Doyen de la Faculté
de Medecine de Paris ,
& Profeffeurs en Pharmacie , atte,
94
MERCURE
ftons que Me Henry de Rouviere
Apoticaire
ordinaire
des Camps &
Armées du Roy , a fait fous noftre
conduite
une compofition
publique
&folemnelle
de fix cens livres de
Theriaque
, avec une excellente
éle-
Etion , & une tres- exacte préparation
, felon la Defcription
d'Andromaque
l'ancien , en presence , premierement
de Monfieur
de la Reynie,
Confeiller
d'Eftat ordinaire
, &
Lieutenant
General de Police ; de
Monfieur
Robert , Procureur
du Roy
au Chaftelet
de Paris , & enfin d'un
grand nombre d'autres
Perfonnes
confiderables
invitées à ce spectac
cle , dans la Maifon de l'Acade
mie Royale ' prés Saint Roch ; &
pour donner des marques publiques
du cas que nous faifons de cette
compofition
, tant pour la qualité
des Drogues , que pour l'art & la
methode avec laquelle elles ont efté
1
GALANT.
95
préparées , qu'on ne sçauroit trop
Louer , Nous affurons & certifions ,
que cette Theriaque doit eftre reseuë
de tout le monde , comme une
des plus parfaites compofitions , &
un des plus excellens Remedes qui
ayent paru jufqu'icy . En foy dequoy,
pour le bien & l'utilité publique ,
Nous avons jugé à propos d'appofer
à ces Prefentes le Sceau de ladite
Faculté. Fait à Paris , le 17. Septembre
mil fix cens quatre- vingtcing.
Signé , PUYLON , Doyen,
LICHARD . BONNET.
L'Idille qui fuit , eft de Monfieur
de Meffange , & a esté envoyé
avec un Bouquet. Les Vers
enfont fi heureufement tournez ,
que je puis vous affeurer
vous les lirez avec plaisir.
que
}
96
MERCURE
IDYLLE
Doux
Oux ornemens de ces fauvages
licux ,
Où je méne en langueur une mourante
vie ,
Leger amusement d'un exil ennuyeux
,
Allez, aimables Fleurs , allez trouver
Silvie ,
Vous la reconnoiftrez à l'éclat de fes
yeux .
L'Aftre du jour en a moins qu'eux.
Lors qu'il vient dorer ce Bocage.
Elle a l'air agreable & doux ,
Le teint à peuprés comme vous :
Vous vous verrez fur fon vifage;
Les Rofes & les Lys y brillent en tot
temps.
Prés
" GALANT .
97
Pres d'elle vous pourrez fans crainte
vous produire ,
Vous y trouverez le Printemps ;
Lors qu'il quitte nos Bois, c'est là qu'il
fe retire.
Allez donc , haftez vous , c'est trop
vous retenir ,
Etfi par hazard cette Belle
Vouloit fçavoir qui vous a fait
venir ,
Şans lafâcherfaites la fouvenir
D'un malheureux qui meurt pour
elle.
Vous eftes les témoins des ennuis de
mon coeur;
Peignez luy mes tourmens ; & faites
"
lay connoiftre
Que mes larmes vous ont fait
naître.
Par voftre air languiffant marquezluy
ma languenr ;
Octobre 1685 E
98
MERCURE
Mourezfurce beau fcin , dont l'éclat
vous efface ,
Pendant
que
moins
heureux que
vous ,
Fe demande pour toute grace Je
2
De pouvoir feulement mourir à fes
genoux.
pas
Les Habitans de la Ville de
Richelieu , avoient trop d'impapatience
de voir leur nouvelle
Ducheffe , pour ne luy faire
une Entrée qui répondiſt à leur
zele . Sur l'avis qu'on eut qu'elle
eftoit arrivée à Tours le 27. du
mois paffé , la Nobleffe dans un
Corps , une partie de la Ville
dans un autre , & vingt ou trante
Gardes avec leurs Bandolieres,
allerent le lendemain au devant
d'elle à l'lfle- Bouchard , dans un
équipage tres propre , & ils l'ac
compagnerent tous en fort bon
GALANT 99
ordre jufqu'à Richelieu . En paffant
pardevant le Convent des
Minimes de Champigny , elle fut
complimentée par le Pere de la
Baziniere leur Correcteur , qui
luy prefenta des Baffins remplis
de toutes fortes de fruits. Il faut
vous dire les Apprefts que l'on
avoit faits à Richelieu pour la
receveir. On avoit bordé la
Demie-lune de la Porte de Paris,
de Moufquetaires fort leftes, qui
formojent une espece d'Avantgarde
en maniere de Croiffant.
Au bout du Pont , Monfieur de
Reveillon , Seneschal & Maire
perpetuel de la ville , à la tefte
des autres Officiers , paroifloit
appuyé fur la Barriere , & fur les
deux coftez du . Pont dormant ,
les Avocats & les Procureurs s'etoient
tous rangez felon , leur
rang jufque fous le Pavillon dela
舅
E :
-
100 MERCVRE
grande Porte. Les quatre Echevins
de la Ville tenoient , un faperbe
Dais , pour le preſenter à
Madame la Ducheffe de Richelieu
, afin de la conduire à la
grande Eglife. Au bout de la
premiere Place , qui n'a pas
moins d'étenduë que que la Place
, Royale , & dont les Pavillons
font prefque auffi magnifiques , à
lentrée de la grande ruë , on
avoit élevé un Arc de triomphe,
composé d'une grande Porte
dans le milieu , & de deux plus
petites aux coſtez , fur le frontif
pice defquelles on avoit pofé
trois Tableaux , garnis de feftons
de verdure & de fleurs ainſi
gne
toute l'Architecture . Comme le
deffein de cette agreable Fefte
rouloit entierement fur la joye
que toute la Ville avoit de l'heureux
Accouchement de MadaGALANT.
ΤΟΥ
me la Ducheffe de Richelieu , on
avoit reprefenté dans le Tableau
du milieu , l'Honneur & la Fecondité
, qui foûtenoient trois
Chevrons brifez , & qui les ap
puyoient fur un Cube , qui eft le
Hyerogliphe de la Fermeté ,
pour marquer l'affermiffement
de l'ancienne Maiſon de Richelieu
, par l'heureufe fecondité de
fon Illuftre Ducheffe. L'Honneur
eftoit figuré par un Heros
couvert d'un Manteau de pourpre
, appuyé fur une demie pique
, & environné de laurier ;
& la Fecondité par une jeune
Femme avec un Manteau fourré
d'hermines , & bordé de Fleurs
de lis , dont on fçait que font
compofées les Armes de Madame
la Ducheffe de Richelieu,
Cette Figure eftoit couronnée
de Senevé , qui eft une Plan-
E
3
102 MERCURE
te tres-feconde ; & à fes pieds
elle avoit deux petits Lapins , qui
parmy les Animaux paffent auffi
pour eftre des plus feconds . Aux
deux bouts on voyoit un Amour
d'un cofté & une jeune Fille nuë
de l'autre , qui fembloient folaftreravec
un rideau . Sur le Cube
au deffous des Armes de Riche
lieu , foûtenuës comme je l'ay
déja dit , par l'Honneur & par la
Fecondité , on lifoit cette Deviſe
Latine. His fulta manebunt. Au revers
du Tableau , dans un Manteau
Ducal couronné d'une
Couronne Ducale , & foûtenu
par deux Armes , on avoit écrit
ces Vers , qui expliquoient la
Devife.
Tufques icy la France a toûjours
Josqu
veu l'Honneur
De nos fameux Armandsfoûtenir la
grandeur ;
GALANT.
103
Mais de peur qu'à la fin leur bean
Nom ne periffe ,
Le Destin veut encor
que
La Fecon
dité
Par le moyen d'une jeune Beauté.
A cet honneur heureuſement s'uniffe
,
Afin de leur donner une Pofterité
Qui floriffe toujours , &jamais ne
finiffe;
Les deux autres Tableaux
marquoient les temps de la conceptions
& de la naiffance de la
petite Mademoiſelle de Richelieu
qui font les mois de Septembre
& de Je'un. Dans l'on , on
avoit repreſenté d'un cofté l'Equinoxe
de l'Automne, par une
Femme tenant des Balances, qui
avoient dans leurs Baffins › au
lieu de poids , deux Globes à
demy éclairez par le Soleil ; &
E
4
104
MEACURE
de l'autre cofté on avoit écrit
cette Devife , Confultù non forte.
Tout avec poids , rien par hazard
.
Elle eftoit expliquée en Vers
Latins au revers de ce Tableau.
Dans le troifiéme , on avoit peint
d'un coſté le Solftice d'Efté , &
on l'avoit figuré par un Homme
couronné d'Epics de Bled , ayant
le Zodiaque avec le Signe de la
Balance fur la tefte , & tenant le
Globe de la Terre , dont les deux
tiers eftoient éclairez par le So
leil. De l'autre cofté on lifoit cette
Devile. Optata fpes maxima
prolis.
Quand on me voit , la moiffon eft
bien proche.
On l'avoit encore expliquée
par deux Vers Latins , fur ce que
la naiffance d'une Fille fait atten
GALANT. 105
dre un Fils de Madame la Ducheffe
de Richelieu .
Au milieu de la mefme ruë ,
on avoit dreffé un Piédeftal de
huit à neufpieds de hauteur , qui
renfermoit un tonneau de Vin ,
d'où fortoit une Fontaine à deux
tuyaux ; & fur ce Piédeftal fur
quatre groffes boules , un Obelifque
de vingt- quatre à vingt - cinq
pieds d'élevation , le tout feint de
marbre. Le Piédeſtal étoit quar
ré ; & des deux coftez de la ruë
Traverfaine , on avoit peint dans
chaque façade les Fleuves de
Mable & de la Veude , qui par
les trous de leurs Urnes verfoient
le Vin qui eftoit renfermé dans le
Piédeſtal . Dans les deux autres
faces ,dont l'une regardoit la Porte
de Paris , & l'autre celle du Châreau
, il y avoit des Inſcription en
Vers ; dans l'une defquelles la
E S
106 MERCURE
Veude , qui n'est pas fi voifine
de Richelieu , que le Mable qui
en arroſe les murs , luy parloit
de cette forte.
Ne foyez pas furpris , ô Mable trop
heureux ,
De me voir accourir dans ces aimables
lieux
Pourjoindre mon Urne à la vôtre.
Eft - ce aller contrefon devoir
Que d'abandonner tout pour voir
Une Ducheffe Illustre , & telle que la
noftre?
Loin de me rebuter, tendez moy vôtre
main ,
Et pour mieux recevoir un objet fa
divin ,
Uniffons - nous , meflons nos ondes
,
Etfouffrons que Bacchus nous change
mefme en vin ,
Nous en aurons un plus noble defin
GALANT. 107
Et nos vertus en feront plus fecondes.
La réponse que luy faifoit le
Mable , eftoit conceuë en ces
termes.
Dans noftre publique allegreffe
Fapprouveray toûjours les curieux
tranfports
Qui t'ont faitfortir de tes bords
Pour venir admirer nôtre Illuftre
Ducheffe.
Ton deffein me ravit ,pourfuis , il t'eft
permis ,
L'efprit qui te l'infpire eft trop de
nos Amis ,
Et pour te rebuter ton offre eft trop
honnefte.
Acheve, & que rien ne t'arrefte ,
Le Ciel tient pour fes Ennemis
Les Ennemis de cette Fefte.
Au baut de cet Obelifque , on
E 6
108 MERCURE
voyoit éclater un Soleil , qui eft
l'Hierogliphe de noftre Augufte
Monarque , que la Ville de Richelieu
, pour mille raifons , &
generales & particulieres , n'avoit
garde d'oublier dans une
occafion publique comme cellelà.
Ce Soleil eftoit pofé au deffus
d'une Medaille du Roy , le Globe
du Ciel entre deux , & celuy de
la Terre au deffous de la Medaille
de ce Prince , avec cette
Devife , Hic Calo , Ifte Solo. Elle
eftoit expliquée par ces quatre
Vers.
Tout ce vafte Vnivers ne charmeroit
perfonne
Sans l'Aftre qui fait les beaux
jours ,
Etfans LOVIS qui nous les donne,
Nos Feftes languinoient , ou n'auroient
point de cours.
GALANT. 109
Cette Devife & ces Vers
eftoient repetez dans l'Angle oppofé
, excepté qu'au lieu de ces
mots , Hic Calo , Ifte Solo , on y
avoit mis ceux cy , Dignus uterque
praft . Les deux autres faces faifoient
paroiftre dans un Ciel fort
ferein quantité d'Etoiles éclatantes
qui entouroient un Dauphin
celefte , avec ces mots , Sic Regia
pofteritas , & ces autres Vers , qui
en donnoient l'explication.
La France à l'avenir ne craint plus
les defaftres ,
Ce Royaume iamais n'eut un deftin
pareil,
Son Roy brille comme un Soleil,
Et fes Enfans comme des Aftres.
Au deffous de la Médaille du
Roy , on avoit reprefenté deux
ou trois rayons , qui venoient du
110 MERCURE
corps du Soleil , qui fervoit de
Devife à ce grand Prince , & qui
diffipoient un gros nuage , avec
ces mots pour Monfieur le Duc
de Richelieu , Poft nubilafudum.
Ils eftoient expliquez par les Vers.
qui fuivent.
Dés qu ' Armand paroiftra dans ce fejour
charmant
Avec noftre illuftre Ducheffe
Il ne luy faudra qu'un moment
Pour diffiper chez nous quatorze ans
de trifteffe.
Il y avoit ce mefme nombre
d'années que Richelieu n'avoit
poffedé ce Duc. Dans l'Angle
´oppofé , on avoit peint pour Madame
la Ducheffe , un Alcion au
milieu de la Mer, avec cette Devile
, Tempora tuta notat , expli
quée par ces Vers .
1
GALANT.
C
Nous ne craignons point la tempefte
,
On vajouir d'un temps & fort calme
& fort doux ;
L'Alcion a paru chez nous ,
L'allegreffe y revient, & l'orage s'arrefte.
A la troifiéme face , on avoit
peint un Phenix , pour marquer
l'efperance que l'on a qu'il naiftra
bien - toft un Garçon de Madame
la Ducheffe , avec ces paroles ,
Digna ex prole refurgit.
Armand dans fa Pofterité
Qui fera fameuse en l'Hiftoire ,
Yva vivre une éternité
Tout couvert d'honneur & de
gloire.
Dans la face opposée à cette
IT 2 - MERCURE
derniere , on avoit peint pour Devife
à Mademoiſelle de Richelieu,
une Aurore naiffante , avec ces
mots , Nuntio magna.
Chacun en moy trouve déja des
charmes ,
Mais avec tous les dons que j'ay re
ceus des Cieux ,
Vn Frere va venir qui fera par fes
armes ,
Plus de progrés encor que n'en feront
mes yeux.
Au deffous de toutes ces Devifes
, dans une des faces de cet
Obelifque , on avoit reprefenté
en bas relief un Bacchus , que
les Anciens appelloient Liber ,
pour nous figurer la Franchife ,
dont les Habitans de cette petite
Ville , qui peut paffer pour le
Bijou de la France, joüiffent fous
GALANT. 113
les aufpices heureux de Loüis
LE GRAND . Ces Vers étoient
au deffous.
Pour le repos tout le monde foispire,
De nos travaux il eft le but char
mant ,
Graces au GRAND LOVIS , on l'a
fous fon Empire ,
Et Richelieufur tout en joüit pleinement
;
Mais bien loin que jamais cette Vil
le confente
A s'oublier dans fa felicité ,
Au fervice du Prince elle eft ferme
& conftante ,
Et connoiftra toujours qu'elle n'eft
floriffante
Que par fa liberalité.
Dans l'Angle oppofé , on avoit
auffi repreſenté en bas relief une
114 MERCURE
jeune Nymphe couronnée de
fleurs , en poſture de Danceuſe ,
tenant une Lyre , avec un air
extremément
guay , pour nous
figurer l'allegreffe publique , avec
ces Vers .
En quelque endroit que ma Ducheffe
Faffe briller fes doux appas ,
On verratoujours l'Allegreffe
Préceder ou fuivre fespas.
Dans les deux autres Angles ,
on voyoit de petits Faunes & de
petits Satyres joüans de la Flufte
& du Tambour de Baſque , dançans
& gambadans à leur fon.
Cette Infcription Latine eftoit
écrite en gros caracteres au bas
de l'obelifque.
GALANT. 115
S. P. Q. RICH.
Hanc Pyramidem ad honorem & gloriam
faufti Duciffa fua in hanc
urbem ingreffus erexerunt fub
Prætore integerrimo Philippo.
Querard Domino de Réveillon ,
anno falutis M.D C. LXXXV .
Au bout de cette grande ruë ,
à l'entrée de la feconde Place ,
on voyoit fufpenduës en l'air les
Armes de la Maifon de Richelieu
, faites d'Illuminations , avec
ces deux Vers au deffous écrits
en lettres de feu .
Sous ces Chevrons fameux
Nous vivons tous heureux.
Enfin au milieu de cette Place
on avoit dreffé un Feu dartifice
dont voicy le Plan. Le Theatre
116 MERCURE
eftoit difpofé en Arc de Triomphe.
Il y avoit trois portiques
für chacune de fes faces . Elles
avoient dix- huit pieds chacune,
& elles eftoient toutes orneés de
Feftons de Verdure. Le Corps de
la Machine occupoit douze pieds
en quarré , & repreſentoit en
Illumination le pompeux Palais
de Richelieu , fuivant les veuës
de fes quatre faces . Celle de devant
' qui faifoit voir au travers
de fon Dome & de fa Terraffe
une maniere de Colomne Trajane
illuminée , femée de chifres
& des Armes de Monfieur le Duc
& de Madame la Ducheffe de
Richelieu , & qui furpaffoit la
hauteur du Chafteau de deux ou
trois pieds , faifoit voir dans le
collier de fon Chapiteau cette
infcription : Heroum foecunditati :
Du ceintre du grand Portique
GALANT. 117
1
de chaque face du Theatre, pendoit
un Quadre doré dans lequel
eftoient repreſentées en illumination
des Emblêmes, qui avoient
du rapport à quatre Deviſes écri
tes en lettres de feu fur chacune
des quatre faces du Theatre . La
premiere fur l'aifle droite du
cofté de l'Eglife repreſentoit un
Soleil de Feu chargé dans fon
fond des Armes de Monfieur le
Duc de Richelieu , avec ces mots
illuminez , Regali lumine ſplendet .
Elle faifoit allufion à celle du
Roy, & fignifioit que les vertus
de ce Duc font toutes Royales .
La feconde fur Raifle gauche repreſentoit
les Armes de Madame
la Ducheffe de Richelieu , qui
font des Fleurs de Lys & des
Hermines avec ces paroles ; Gle
mino candore niteſcit . La troifiéme
faifoit voir les chiffres de l'un &
A
118 MERCURE
de l'autre avec deux Coeurs dans
l'entrelas des Chifres qui étoient
accompagnez de ce Vers.
Plus nos Coeurs font ferrez , plus
leurs liens nous plaifent.
La quatrième eftoit compofée
d'un Soleil lançant ſes Rayons
fur deux Miroirs ardens oppofez
l'un à l'autre , avec un Amour
qui allumoit fon flambeau au
point d'activité des deux miroirs .
Cét autre Vers eftoit l'ame de
cette Devife.
Ainfi l'amour s'allume dans nos
Coeurs.
Tout le Theatre eftoit baluftré
de lances & de Pots à Feu ,
de petards & de Sauciffons , avec
cinq grands partement de Fu-
7
GALANT. IFS
zées , un à chaque coin du Theatre
, & le cinquième au milieu .
Avant que d'allumer le feu , on
avoit preparé une douzaine de
groffes Fuzées chargées d'artifice
, pour eftre le fignal aux Fau.
conneaux & à la Milice de tirer ,
comme auffi d'allumer dans cet
inftant tout le Theatre par les
Girandoles des quatre coins &
par les Lances à feu , & de faire
jouer tout le refte de l'Artifice
dans fon ordre. :
Madame la Ducheffe de Ri
chelieu , pour qui toutes les chofes
que je viens de vous décrire
avoient efté preparées , ne fut
pas plûtoft en veuë de la Ville ,
que tous les Moufquetaires qui
bordoient la demy- Lune , la faluerent
par une Eſcopeterie bien
reglée. Cela fait , ils défilerent
auffi- toft dans la Ville pour s'y
120 MERCURE
#
mettre en haye. Lors qu'on la
vit approcher de la Barriere fur
laquelle je vous ay déja marqué ,
que Monfieur le Senechal &
les autres Officiers s'eftoient
appuyez pour faire connoiftre
que la Juſtice eft le plus feur
appuy des Villes , & la plus
forte. Barriere qui puiffe y arrefter
les defordres. On l'abatit
devant elle , afin de luy faire
voir l'authorité qu'elle avoit
dans Richelieu ; & alors Monfieurle
Senechal s'eftant avancé
à la tefte de toute la Iuftice , luy
fit une Harangue dont le beau
tour , & la delicateffe du ftile &
des pensées , furent extremément
applaudis . Il eft vray que
Monfieur le Duc de Richelieu
qui voulut que l'on rendift les
premiers honneurs à Madame la
Comteffe d'Acigné , Mere de
Madame
GALANT. 121
Madame la Ducheffe , la fit Com
plimenter la premiere.Les Harangues
finies, elles defcendirent fous
le Pavilló où le Dais les attendoit;
& comme le Convent des Religieufes
de la Compagnie de Nôtre-
Dame eft la premiere Maifon
que l'on rencontre lors qu'on entre
dans la Ville , Madame du
Verdier leur Superieure avoit
envoyé fes Penfionnaires , pour
faire leurs Complimens à Madame
la pucheffe de Richelieu . La
plus petite d'entre elles s'en acquitta
d'un air tout charmant , &
avec beaucoup de grace en luy
prefentant deux Couronnes de
Fleurs. Cela fait Madame la
Ducheffe de Richelieu marcha
avec Madame la Comteffe fa
Mere fous le Dais le long de la
grande Place & de la grande
Kuë, jufques à l'Eglife . Pendant
Octobre 1685.
122 MERCURE
ce temps , toutes les Dames de la
Ville parurent avec des habits.
fort propres
fur le pas des Portes
cocheres , pour faire en paffant
leur premiere Reverence à leur
nouvelle Ducheffe , & marquer
par là l'empreffement qu'elles
avoient de la voir. Parmy les
Spectacles qui s'offrirent a les
yeux , & qui l'obligerent à s'arréter
de temps en temps pour les
mieux confiderer , une chofe la
furprit affez agreablement lors
qu'elle paffoit dans la grande rue.
Il fortit du Logis de Monfieur le
Senechal trois jeunes Enfans
dont l'un habillé de gaze
d'argent à fond couleur de
Feu , repreſentoit l'Amour de
la Patrie. Il tenoit dans une de
fes mains un Chevron brifé de
gueules , où eftoient attachez des
Coeurs tout de Feu par des noeuds
GALANT.
123
de la mefme couleur , pour marquer
le zele & l'attachement des
Habitans à la Maifon de Richelieu
. Le fecond , dont l'habillement
eftoit de gaze d'or à fond
bleu , figuroit le bon Genie . Il
avoit des aifles aux coftez de la
tefte , & tenoit des Couronnes
de Palmes & de Laurier . Le dernier
qui repreſentoit l'Augure
certain , tenoit dans fes mains
un Aftrolabe. Il eftoit habillé de
gaze d'argent à fond vert , &
avoit deux Etoiles fur fa tefte
fignifiant Caftor & Pollux , qui
ont toûjours paffé pour cftre de
bon augure . Le premier de ces
Enfans , qui eft le Fils de Mone
fieur le Senechal de Richelieu
fit un Compliment en Vers à
Madame la Ducheffe , & le prononça
d'un air fi libre , qu'elle en
fut charmée ainsi que tous ceux
F 2
124 MERCURE
qui l'entendirent. Aprés cela ,
elle arriva à l'Obeliſque , qui n'étoit
qu'à vingt pas delà . Cét Ouvrage
la furprit. Ce Soleil , ces
Globes , ces Medailles , ces Etoiles
, ces Dauphins , ces Devifes ,
& toutes les figures dont je viens
de vous parler , furent des Spe-
Atacles qu'elle trouva dignes de
fa curiofité. Elle paffa outre , &
quoy qu'il fit trop de jour pour
illuminer les Armes que l'on
avoit fufpendues en l'air au bout
de la grande ruë , les préparatifs
luy en parurent bien imagi
nez , & elle en loüa hautement
le deffein . Enfin elle arriva à l'Eglife
, où le Clergé l'attendoit fur
les marches , devant le magnifique
Portail de ce beau Temple.
Il avoit à fa tefte le Superieur
de Meffieurs de la Miffion ,
qui la harangua en luy preſenGALANT.
125
&
tant l'Encens & l'Eau - Benite.
Enfuite il la conduifit au Choeur,
& l'on y chanta le Te Deum & le
Benedictus au fon de toutes les
Cloches , aufquelles douze Fau
conneaux , autant de Coulevrines
, & toute la Moufqueterie
répondirent. Un moment aprés
cette premiere décharge , la
Moufqueterie recommença
,
fut un fignal aux Fauconneaux
& aux Coulevrines qui eſtoient
entre la Ville & le Chafteau , de
recommencer auffi . Cette feconde
décharge fut à peine faite ,
que tous les Moufquetaires qui
fe trouvoient au nombre de huit
à neufcens , tirez de Richelieu ,
Mirebeau , la Chapelle - Belloüin ,
& autres dépendances du Duché
, défilerent encore une fois ,
& allerent faire une haye depuis
la porte de la Ville jufques au
F
3
126
MERCVRE
Chateau. Madame la Ducheffe
de Richelieu paffa au milieu de
ces Moufquetaires , qui s'étoient
rangez en tres- bon ordre , & arriva
dans fon magnifique Palais
où elle fut receuë fplendidement
par Monfieur & Madame
de Sacilly. La douce Harmonie
des Violons & des Hautbois fucceda
aux bruits Guerriers de
l'Artillerie , des Tambours & des
Trompettes , dont les Echos qui
y font admirables , avoient longtemps
retenty de tous coltez .
Comme on ne fçavoit pas fi cette
Ducheffe n'arriveroit point de
nuit , il avoit efté ordonné que
les deux rangs de feneftres hautes
& baffes , des fuperbes Pavillons
des deux grandes Places ,
& de ceux de toute la grande
ruë qui eſt fort droite & fort large
, auroient chacune deux IlluGALAN
T. 127
minations , dont le papier huilé
devoit eftre marqué de Fleurs de
Lys , d'Hermines & de Chevrons
brizez ; ce que l'on avoit ponctuellement
executé . Cette Ducheffe
qui en avoit veu les apprefts
en paffant , voulut voir
l'effet qu'ils produiroient . Ainfi
fur les dix heures du foir elle vint
à la Ville , où une nuit fort obfcure
favorifant le de ffein des Habitans
, elle vit dans tout leur éclat
les divers Spectacles que je viens
de vous décrire. Elle demeura.
d'accord qu'on ne pouvoit voir
une Illumination plus furprenante.
La grande rue de Richelieu
ſembloit avoir efté faite exprés
pour la faire mieux paroiftre ;
les Pavillons y étant fort ellevez
& tres reguliers . Chaque croifée
à fix grands panneaux de vitres
, & ces croiſées fe répon-
F 4
128 MERCURE
,
dent les unes aux autres avec
une merveilleufe égalité . Chaque
Pavillon de part & d'autre
en a quatre dans les bas étages
& cinq dans les hauts . Rien n'eft
plus droit , & la fimetrie y eft
entierement obfervée . Ce qui
rendoit la choſe encore plus pom
peafe , c'étoit l'Obelifque , dont
le Soleil & les autres Figures
éclatoient comme en plein jour ,
auffi bien que celles de l'Arc de
Triomphe , qui fe trouvant comme
l'Obelifque entre ces Armes
illuminées , & le Feu d'artifice ,
faifoient au milieu de tous ces
Feux le plus agreable effet du
monde. Le Feu d'artifice eut tout
le fuccez qu'on en pouvoit efperer.
Il n'y avoit rien de mieux
imaginé . Le Sieur de Launay de
Poitiers qui eft un homme fort
expert dans toutes les chofes de
GALANT. 129
cette nature , en eftoit l'Autheur.
Toutes ces Lances & Pots à Feu ,
ces Girandoles , ces Armes & ces
Deviles illuminées , ce fuperbe
Palais embrafé , cette Colomne
Trajane flamboyante , trois cens
cinquante Fufées de toutes efpeces
, & toutes les Illuminations
des Places & de la grande ruë,
eftoient un Spectacle qui remplit
l'attente d'une infinité de
Curieux , accourus à Richelieu
pour voir ces magnificences .
Monfieur de la Guerriere , Peintre
du Roy , qui s'eft trouvé à
cinq des plus fuperbes Entrées
qu'on ait faites dans l'Europe ,
avoit donné le plan de tout le
Deffein . Monfieur de l'Hermitage
, qui fous le nom de Deniau ,
a pendant cinq ans travaillé fous
le fameux Monfieur le Brun ,
avoit fait tous les Tableaux de
F 5
130
MERCURE
l'Arc de Triomphe, & Monfieur
de la Briere , qui reüffit admirablement
dans les ornemens &
dans les Portraits , s'eftoit chargé
du travail de l'Obelifque . Ils font
tous trois de Richelieu , d'où
l'on n'a pas eu befoin de fortir ,
pour trouver des gens capables
de bien inventer & d'executer.
Le lendemain Monfieur le
Pelletier , Prefident à l'Election
& au Grenier à Sel de Richelieu
, alla à la tefte de ces deux
Corps reünis
complimenter
Monfieur le Duc & Madame
la Ducheffe de Richelieu . Il
commença par Madame la Comteffe
d'Acigné , comme on luy
avoit marqué que ce due le fouhaitoit.
Toutes fes Harangues
forent extremement polies , &
prononcées avec beaucoup de
grace . C'eſt un homme tout de
GALANT.
1311
feu , & qui n'a pas moins d'honneur
& de probité , que de capacité
de delicataffe d'efprit . Le
mefme jour, M' le Dut & Madame
la Ducheffe de Richelieu , Madame
la Comteffe d'Acigné , Ma--
demoiſelle fa Fille , Meffieurs les
Abbez d'Acigné & Sacilly , &
plufieurs autres perfonnes confiderables
qui les fuivirent , allerent
visiter les Religieufes de la
Compagnie de Noftre Dame .
Ces Dames les forprirent agreablement
quand aprés qu'ils eurent
vifité toute la Maifon , elles
les firent entrer dans une Salle où
il y avoit un Theatre tout dreflé .
Ils n'y furent pas plutoft placez
que l'on tira un Rideau qui le
cachont , & les Penfionnaires
commencerent une des Tragedies
de l'illuftre Monfieur de
Corneille , que ces Dames leur
F 6
132
MERCURE
avoient fait apprendre fecretement.
Si la furpriſe fut grande,
les applaudiffemens que l'on
donna aux Acteurs furent encore
plus grands . Je laiffe les autres
Divertiffemens qui ont fait paroiftre
le zele de la Ville de Richelieu,
pour paffer à un Article
de Guerre.
Je vous envoyay le dernier .
Mois une Lettre du Generaliffime
Morofini fur l'Affaire de Coron ,
& aujourd'huy je vous feray part
d'une Relation toute entiere ,
touchant le Siege & la prife de
cette Place. Elle eft exacte &
remplie de faits tout nouveaux &
de circonstances qui n'ont point
encore efté fceues , & je puis vous
affeurer qu'on n'a rien veu fur
cette mariere de plus curieux , & .
de plus digne d'être confervé .
dans l'Hiftoire , à caufe des CheGALANT.
133
valiers qui ont fait voir leur valeur
, & verfé leur fang en combatant
contre les Ennemis de la
Foy. Cette Relation eft venuë de
Malte. Ainfi quand vous trouverez
ces mots , Les Noftres , nos
lignes , & d'autres femblables
fouvenez- vous que
,
c'eſt un Maltois
qui parle.
Relation de ce que les Galeres & le
Bataillon de Malte , ont fait
au Siege de Coron dans la Morée,
pendant la derniere Campagne
´de l'année 1685 .
LE
'Efcadre de Malte , compofée
de huit Galeres , & commandée
par le Bailly Brancaccio,
s'unit au commencement
de Juin
avec l'Eſcadre des cinq Galeres
de Sa Sainteté , qui ne portant
134
MERCURE
" à laquelle
point d'Etendars , fe mirent à l'obeïffance
du General de Malte .
Elles arriverent toutes enſemble
vers la my-luin au Port de Dragomeftre
, où eftoit l'Armée Navale
des Venitiens
quatre Galeres du Grand Duc
s'eftoient intes quelques jours
auparavant, & aprés que les cho-.
fes y furent reglées en forte que
felon la coûtume le Capitaine de
Malte fut placée à la droite de la
Reale de Venife , que le premier
Pofte dans les Confeils de Guerre
fut accordé au General Brancaccio
, toute l'Armée fit voile
le 20. au nombre de 17. Vaifſeaux
, 5 . Galeaffes , 22 Galeres
de Venife , 5. du Pape , 8. de
Malthe , 4. du Grand Duc , 15 .
Galiortes , & 15. ou 20. Barques
ou Brigantins . L'intelligence
que le Capitaine General.
GALANT.
135
Morofini entretenoit depuis quel
ques mois avec les Mainotes ,
pour les animer à fecoüer le joug
des Turcs , luy avoit fait efperer
qu'il pourroit aisément faire des
progrés dans la Morée , par le
moyen de ces Peuples ; mais
ayant appris en s'approchant de
leur cofté , que la fortune ne leur
avoit pas efté favorable dans ce
qu'ils avoient tâché de faire pour
fe procurer la liberté , & qu'au
contraire ils avoient efté forcez
de donner des Orages au Turc,
qui les avoit exigez pour affeurance
de fidelité , il fe trouva
obligé de prendre d'autres mefures
pour pouvoir entreprendre
quelque chofe de confiderable.
Son premier deffein fut d'attaquer
Modon . Capitale de la Morée
; mais en ayant fait reconnoiftre
la fituation le 23. luin , les
136 MERCURE
difficultez qui fe preſenterent
pour le debarquement des Troupes
& du Canon l'en détournerent
, & luy firent réfoudre le
Siege de Coron , Place qui n'eft
pas d'une moindre confideration
dans cette même Province . Elle
eft éloignée par terre environ de
douze milles de Modon , & fituée
au devant du Cap Gallo , vers
le Pays des Maïnotes.
Le 25. au matin , on fit débarquer
les Troupes prefqu'à portée
du Canon de la Ville , fans aucun
obſtacle de la part des Turcs.
Elles confiftoient en trois mille
hommes de Troupes ordinaires
des Venitiens ; mille Efclavons ;
deux mille quatre cens hommés
de tres bonnes Troupes , que le
Prince de Brunfvich Duc de
Hanover , avoit envoyées avec
un jeune Prince de fes Enfans ,
GALANT.
137
par convention faite avec la Republique
; le Bataillon de Malte
composé de huit à neuf cens Soldats
& fix vingts Chevaliers ; un
Bataillon du Pape de quatre cens
hommes , & un autre du grand
Duc de trois cens ; ce qui faifoit
en tout environ huit mille hommes
de pied fans Cavalerie . Cette
Armée étoit commandée par le
Comte de Saint Paul , General ,
de capacité & d'experience , qui
a longtemps fervy le Roy de Danemark,
& le Duc de Neubourg;
& le premier Pofte dans l'ordre
de Bataille , y eftoit occupé par
le Bataillon de Malte , dont le
Commandeur de la Tour- Maubourg
avoit le Commandement
general , avec une approbation
auffi univerfelle , que celle qu'il
s'étoit déja acquife dans un pareil
Employ pendant le dernier
138
MERCURE
Siege de Candie . Il avoit auffi le
Bataillon des Galeres de Sa Sainteté
fous fon commandement.
Tout fe faifoit cependant dans le
Camp , auffi bien que dans l'Armée
Navale , fous la direction
du Capitaine General Morofini ,
& du Bailly Brancaccio , General
des Galeres de Malte , qui étoient
mouillées à la Cofte.
On s'approcha de la Ville à la
faveur des Oliviers qui l'environnent
, fans qu'il le paffaſt autre
chofe que de legeres Eſcarmouches
, & on ouvrit la Tranchée
le 16. le Bataillon de Malte ,
les Brunfvich , & les Papalins fur
la droite vers la Mer , & les Venitiens
& Efclavons fur la gauche
vers un Fauxbourg dont ils
fe rendirent les maîtres fans refistance.
Le mefme jour nous perdifmes
le Chevalier San- Vitali¸
GALANT . 139
C
Parmeſan , tué d'un coup de
Moufquet dans la Tranchée , &
on avança les travaux de part &
d'autre avec affez de facilité . On
Y éleva deux Batteries , chacune
de trois pieces de gros Canon
avec quatre Mortiers à Bombes ,
aufquels on joignit dans la fuite
deux autres pieces de Canon . Les
Ennemis ne firent que de legeres
Sorties , dans lesquelles ils furent
vigoureuſement repouffez . Leur
feu eftoit affez mediocre , & faifoit
juger qu'ils ne fe difpofoient
pas à refifter fort long - temps ;
mais on connut dans la fuite ,
leur intention eftoit de ménager
leurs gens ,
dans l'efperance
d'eftre bien toft fecourus
par le Bacha de la Morée , qui
raffembloit un Camp volant de
trois ou quatre mille hommes ,
tant Infanterie que Cavalerie ;
que
140
MERCURE
ce qui obligea les nostres à faire
des travaux confiderables pour
fe mettre à couvert , & à fortifier
entr'autres une eminence , qui
cómmandoit d'un cofté toutes
nos lignes , & découvroit de l'autre
le Pays d'alentour . On y éleva
une Batterie de quatre pieces de
Canon avec un Mortier.
Le Bacha de la Morée parut en
effet le 3.de Juillet , & fe vint camper
à portée de Canon de l'Armée
Chreftienne ; où s'eftant retranché
, il mit quatre pieces de Canon
en Batterie , qui fe croifant
avec l'Artillerie de la Place , caufoient
quelque incommodité dans
nos travaux . Ce Bacha donnoit
prefque tous les jours l'alarme
aux noftres par de chaudes Efcarmouches
dans lesquelles les
Turcs furent toûjours repouffez
avec perte. Les Affiegez de leur
>
GALANT . 141
cofté redoublerent leur feu , &
répondirent avec fierté aux chamades
qu'on leur fit , en les menaçant
de mettre le feu aux Mines
où l'on travailloit inceffamment
; mais avec moins de fuccés
que l'on n'auroit ſouhaité
parce qu'il les falloit conduire
dans le Rocher , en forte qu'on
employa plus de trois ſemaines à
ces fortes de travaux .
Les Defenfes de la Place fe
trouvoient alors fort ruinées par
le feu continuel de nos Batteries,
& les Bombes y avoient fait
beaucoup de defordre ; mais ou
tre que cette Place eft d'une fituation
avantageufe , parce qu'elle
n'a qu'un front à garder flanqué
de groffes Tours bâties fur le
Roc , elle eftoit encore gardée
de 8o. pieces de Canon , avec
abondance de munitions de
(
142
MERCURE
guerre & de bouche , & les Ennemis
y avoient ſept à huit cens
hommes de Garnifon , fans ceux
qui eftoient capables de porter
les armes , parmy un Peuple de
quatre à cinq mille ames . Ainfi
on ne pouvoit s'en ouvrir l'entrée
qué par les Fourneaux , & par
des Affauts vigoureux , pendant
lefquels on ne doutoit pas que
l'on ne fuft attaqué par le Camp
volant des Turcs.
Cette difpofition des chofes
caufoit quelque embarras ; mais
enfin les mines s'étant trouvées
en eftat de jouer le 24. Iuillet , on
refolut de faire une tentative , &
tout le prepara pour cela . Le
Chevalier de Segrés devoit com-/
mencer l'affaut à la tefte de foixante
Grenadiers , foûtenu de
quelque détachement de Fuzeliers
& d'Esclavons . Le Chevalier
GALANT. 143
de la Barre , Lieutenant General
du Bataillon de Malte , venoit
aprés avec le Chevalier de Refuge
, premier Capitaine , à la tefte
d'une partie de nos Troupes , &
quelques Compagnies des Papalins
& Venitiens . Le Prince de
Brunfvik le foûtenoit avec 230.
hommes de fes Troupes , & le
Commandeur de la Tour- Maubourg
fuivoit avec un gros de
Chevaliers , au milieu defquels
eftoit l'Etendard de la Religion.
Il avoit auffi avec luy quelquesunes
de nos Compagnies & de
celles du Pape ; mais lors que
chacun eut pris fon pofte , il arriva
que la Mine n'eut pas la
force de faire fauter le Rocher ,
& ainfi elle ne fit aucun effet capable
de donner jour à l'affaut
que l'on avoit projetté.
Cependant , dans le mefme
144
MERCURE
temps qu'on y mit le feu , le Bacha
de la Morée vint attaquer la
Redoute , & la batterie elevée
fur l'Eminence qui couvroit nos
lignes , & cette attaque fut telle
que les Venitiens & Efclavons
qui en avoient la défenfe , quoy
qu'accoûtumez à bien faire leur
devoir , ne purent luy refifter.
Tout ayant plié devant les Turcs ,
ils fe rendirent maiſtres de la Redoute
, & ils y avoient déja planté
plus de vingt de leurs Etendards
ou Banderoles , lors qu'on
vint avertir le Commandeur de
la Tour de ce defordre .
On voit par la difpofition des
Troupes qui étoient commandées
pour l'affaut , qu'il fe trouvoit
avec les Chevaliers le plus
proche d'un pofte fi important
pour le falut de toute l'Armée. Il
connut qu'on ne pouvoit le fau-
Ver
53
GALANT. 145
que par une action de vigueur ;
auffi ne balança - t'il point à l'entreprendre.
Il cria aux fiens qu'ils
le fuiviffent , & aprés avoir baifé
la Croix de noftre Etendart par
un mouvement de cette pieté
qui animoit toutes les actions , il
s'avança avec une promptitude
incroyable vers l'Ennemy , faura
le premier dans la Redoute , &
y tua de fa main deux Turcs qui
voulurent luy faire tefte . Un troifiéme
Turc l'ayant chargé par
derriere , luy abattit du premier
coup de fabre un leger morion
qu'il portoit , & du fecond luy
fendit la tefte , & le renverſa
par terre , où l'effet d'un Baril
de Poudre qui prit feu , acheva
de luy faire perdre la vie. Il fut
fuivy de prés par plufieurs Chevaliers
, entre lefquels le Chevalier
de Trefmes ayant paffé fon
·Octobre 1685 G
146 MERCURE
·
épée au travers du corps d'un
Turc , receut luy mefme un fi
grand coup de fabre fur la tefte
qu'il tomba mort avec fon Ennemy
; il fût trouvé en cette pofture
après le combat. Le Frere
Servant d'armes Michon , fut tué
d'un coup de Moufquet en défandant
le Commandeur de la Tour,
avec beaucoup de vigueur. Le
Chevalier de Grandmont reçût
2. coup de Sabre & un coup de
Moufquer. Les Chevaliers de
Bourgon & de Gaillard & le Free
Servant d'armes , la Motte , furent
mortellement bleffez . Les Chevaliers
de Piofafque , & Doria
Braffeuze le furent legerement;
& le Chevalier de Pont qui portoit
l'Etendart ayant efté attaqué
par deux Turcs , en tua un d'un
coup de Piſtolet , & perça l'autre
de fon épée , fans étre auffi que
GALANT.
147
legerement bleffé . Le Chevalier
de Beaupré Choifeul fut des
premiers à fe jetrer dans la redoute
, ou le Chevalier de Mechatin
, Major du Bataillon , fe
diftingua comme luy ; & tous
enfin montrerent tant de vigueur
, qu'ils chafferent les Ennemis
de ce pofte , leur prirent
onze de leurs Banderoles , & y
planterent l'Etendard de la Religion
, à la veuë du quel toute
l'Armée ayant crié Vive Malte,
les Venitiens & Esclavons repri,
rent fi bien courage , que plus
de trois cens Turcs furent paffez
au fil de l'épée ; enſorre qu'il ne
s'en fauva aucun de ceux qui
s'étoient logez dans la Redoute.
Cette journée coûta aux Chrêtiens
environ cent cinquante
hommes.
Tout le Camp reconnut les
G 2
148 MERCURE
4
.
Chevaliers
pour fes Liberateurs
,
& on leur donna mille loüanges .
Les Officiers
Generaux
envoyerent
en faire Compliment
au
General
des Galeres de Malte ;
& en effet l'action fut fi grande
& fi hardie , que l'on pourroit
´affurer que rien n'y auroit manqué
, s'il n'en a pas coûté la vie
à tant de braves gens , & particulierement
au Commandeur
de la Tour , qui fut pleuré de
toute l'Armée , & dont le Capitaine
General
Morofini
, ne pût
apprendre
la mort fans verfer des
larmes. Il fut enterré avec toutes
les ceremonies
qui peuvent
marquer
la confideration
qu'on avoit
fon merite , & l'on confer- pour
va fon coeur & fes os pour les
apporter
à Malte. On peut
que perfonne
n'a jamais eu tout
enfemble
de plus grandes qualidire
GALANT. 149
tez qu'il en avoit . Sa pieté eftoit
fi exemplaire , qu'on ne sçauroit.
exprimer tous les bons effets
qu'elle produifoit fur ceux qui
fervoient fous luy . Sa douceur
naturelle , fes manieres honneftes
& engageantes , ſa capacité,
fa valeur , & toutes fes autres
vertus le rendoient fi recommandable
qu'il eft impoffible
qu'on ne le regrette fenfiblement
; mais enfin comme felon
fa louable coûtume , il avoit communié
avant que d'aller au
Champ de Bataille , on ne doit
pas douter que le facrifice de fa .
vie joint à une preparation fi
Chrétienne , ne l'ait élevé à un
eftat qui le rend digne d'envie.
Le Chevalier de la Barre qu'on
a toûjours veu marcher fur de
femblables traces , a paffé par là
au Commandement General du
G
3
150
MERCURE.
Bataillon ; & l'eftime que tout le
monde fait de fon merite n'a
peu contribué à le confoler d'une
telle
perte.
Le 30. Juillet , les Ennemis
firent une nouvelle entrepriſe
fur nos Lignes , quelques - uns
d'entre'eux s'eftant encore jettez
le fabre à la main dans la Redoute
, fituée fur l'Eminence à laquelle
les Venitiens avoient done
le nom de Fort Saint Jean , depuis
qu'elle avoit eſté ſauvée par la
valeur des Chevaliers ; mais ces
Infidelles furent repouffez jufque
dans leurs Retranchemens
par les Troupes du Pape & de
Venife , & ils trouverent une
femblable refiftance en diverfes
autres attaques , où les Maltois
eurent fouvent l'avantage de
les voir füir , auffi-toft que l'Etendard
de Saint Lean paroiffoit;
GALANT. 154
ces Barbares criant hautement,
felon la coûtume qu'ils ont de
faire grand bruit en combattant,
quefans ce Bataillon de Malte ils
Içauroient bien venir à bout de ce
qu'ils entreprenoient .
Les Affiegez pendant ce temslà
fe défendoient toûjours avec
beaucoup d'opiniâtreté , quoy
qu'il y eut une Brefche affez
confiderable du coſté de l'attaque
où eftoient les Troupes de
Malte , & que vers l'attaque des
Venitiens ont eût preparé une
mine de deux cens Barils de poudre
dont on efperoit un fort
grand effet. Les noftres de leur
part eftoient dans l'impatience
de pouvoir donner l'affaut à la
Place ; mais comme on étoit certain
que les Tures de la Campagne
qui s'eftoient groffis jufqu'au
nombre de prés de fix mille hom-
G
4
252
MERCVRE
mes , ne manqueroient pas d'infulter
les lignes dans le temps
qu'on monteroit à la brêche , on
refolut de les prevenir eux - mêmes
avant que de rien tenter , &
de les aller attaquer jufque dans
leurs propres travaux .
C'est ce qui s'executà avec
tout le fucceż poffible le 7. jour
d'Aouft . Les Troupes eftant forties
en bon ordre de leurs lignes,
les Turcs en furent fi épouvantez
qu'ils fe mirent auffi - toft en defordre
, & fe laifferent tailler
en pieces fans faire que tres- peu
de refiftance.On gagna tous leurs
Retranchemens ; on fe rendit
maître de leur Batterie de quatre
pieces de Canon ; on pilla leur
Camp ; on leur prit un nombre
confiderable de chevaux ; on les
pouſſa encore bien loin dans la
AGALANT.
153
Campagne , & on leur tua prés
de mille hommes. On ne perdit
que deux ou trois Soldats dans
toutes nos Troupes, & pas un feul
du Bataillon de Malte . Un éve
nement fi extraordinaire fut pris
avec raifon pour un coup de la
main de Dieu , & on écrit que
la veneration qu'on avoit pour la
pieté du feu Commandeur de la
Tour- Maubourg faifoit dire dans
toute l'Armée , que c'eſtoit fans
doute à fes prieres qu'on le devoit
attribuër. Une Barque qui eft depuis
arrivée icy de Patras dans la
Morée , rapporte que quelques
Turcs s'étant fauvez du combat ,
y avoient repreſenté la déroute
encore plus grande que nous ne
la fçavons , & qu'ils avoient affuré
que le Bacha de la Morée y
avoit efté tué , & que fon Armée
s'étoit entierement diffipée.
G S
154
MERCURE
Le Capitaine General Morofini
fit fommer les Affiegez auffitoft
aprés cette victoire ; mais
ils répondirent fierement qu'ils
fçavoient bien que leurs gens
avoient efté battus , mais qu'ils
n'en eftoient pas moins refolus
de mourir tous plûtoft que de fe
rendre , ce qui fit qu'on ne font
gea plus qu'a tenir la mine prefte
pour donner un affaut general .
Le onzième jour d'Aouft fut
affigné pour cela , & les Troupes
ayant pris leurs poftes pendant
la nuit , on fit jouer à la pointe
du jour la grande Mine de l'attaque
des Venitiens . Elle fit tout
l'effet qu'ils en avoient attendu ,
& elle auroit pû donner le moyen
d'entrer dés lors dans la Ville, fi
au lieu de l'éprouver ils ne s'étoient
pas contentez de faire un
logement fur la brêche . CepenGALANT.
155
dant auffi toft que le bruit de la
Mine fe für fait entendre , les
Troupes de Malte qui avoient la
tefte de l'autre attaque , foûtenuës
de celles du Pape , & de
Brunfvick , gagnerent avec vigueur
le haut de la brêche qui
eftoit ouverte depuis plufieurs
jours , quoy que l'accez en fût
fort difficile ; mais comme les
Ennemis avoient eu le temps de
s'y fortifier , il s'y forma un rude
combat , durant lequel les Chevaliers
firent tout ce qu'on fe
peut imaginer de leur bravoure
pour forcer les Retranchemens ,
qui fe trouvant bien flanquez &
garnis de Canons & de Pierriers ,
firent fur eux un feu fi terrible ,
qu'il y en eut quatre tuez fur la
place , avec le Comte de Fenelon
qui fervoit en qualité de volontaire
avec eux, & plus de trente-
G 6
155 MERCURE
deux bleffez . Le Chevalier de la
Barre , Commandant general du
Bataillon , fit paroiftre toute la
valeur poffible en cette derniere
occafion . Il fut tres - bien foûtend
par les Officiers du Pape & de
Brunfvick , dont quelques - uns
furent auffi tuez ou bleſſez ; mais
enfin voyant qu'il y avoit de l'im
poffibilité à furmonter tous ces
grands obftacles , on fut contraint
de fe retirer.
Neantmoins , bien loin que cè
contre- temps rébutaft les Chevaliers
, ayant reconnu la grande
ouverture que la mine des Venitiens
avoit faite , ils fe refolurent
à recommencer à une heure
aprés midy , & à donner un nouvel
affaut aux deux endroits ,
mais avec plus de vigueur à cette
dernière brèche qu'à l'autre.
Tout y étoit difpofé lors que les
GALANT.
157
Turcs s'étant apperçus de ce
deffein , déployerent tout d'un
coup une Baniere blanche en demandant
à capituler. Quatre
d'entre eux s'avancerent fur la
bréche propofant de fe rendre ,
Pourveu qu'on leur accordaft la
liberté & la vie ; mais le Capitaine
General Morofini n'ayant
voulu conſentir à rien qu'ils
n'euffent laiffé les noftres maîtres
d'un Tourillon qui affuroit
l'entrée de la Ville ; le hazard fit
que pendant que cela fe traitoit,
deux Soldats Chrétiens dés plus
avancez vers la Place , ſe querellerent
entr'eux , & fe tirerent un
coup de piftolet . La bandoliere
d'un autre prit feu dans le méme
temps . Les Turcs de la Ville
croyant là - deffus que la Tréve
eftoit rompuë , & qu'on n'agiffoit
pas de bonne foy avec les
158
MERCURE
leurs , mirent le feu à une piece
de Canon qui tua plufieurs des
noftres ; il n'en falur pas davan
tage pour faire auffi - toft réprendre
les armes . Les Chrétiens
crié Trahifon , enfoncerent
fi brufquement le peu de Retranchemens
que les Ennemis
avoient fur la Bréche , que rien
ayant
ne les put empefcher
de fe jetter
dans
la Ville
, où tout
fur paffé au fil de l'épée
, à la reſerve
de quelques
heureux
, & de beau- coup
de Femmes
& Enfans
, le Chevalier
de la Barre
ayant
eu mefme
de la peine
à garantir
de
la fureur
du Soldat
les quatre
Turcs
qui
eftoient
venus
parle- menter
avec
luy.
Ainfi finit le Siege de Coron,
aprés quarante - fept jours de
Tranchée ouverte , pendant lefquels
l'Armée Chreftienne a cu
GALANT.
Y 159
à combattre en deux endroits
contre des Ennemis puiffans , fur
qui elle a remporté une double
victoire , avec toute la gloire
imaginable. Les Venitiens & le
Comte de Saint Paul , s'y font acquis
beaucoup d'honneur . Le
jeune Prince de Brunfvich s'y eft
tout - à - fait diftingué avec fes
Troupes.Celles de Florence y ont
donné des marques de leur valeur
jufqu'à leur Rembarquement
, qui fe fit quelques jours
avant la fin de ce Siege ; & il eft
aifé de juger quelle eft la part
que le Bataillon de Malte y a
euë , avec les Troupes du Pape ,
qui luy ont efté toûjours unies.
Le Chevalier de la Barre ya dignement
foûtenu par plufieurs.
belles actions , la réputation que
le Commandeur de la Tour s'étoit
acquife. Tous les Chevaliers
160 MERCURE
s'y font genereuſement facrifiez
pour l'intereft de la Foy , y ayant
fupporté des fatigues incroyables
, & plufieurs d'entr'eux y
ayant répandu leur fang , comme
vous pouvez le voir par la
Lifte que je vous envoye. J'y ay
marqué les diverfes Langues d'où
ils font.
NOMS DE MESSIEURS
les Chevaliers Morts &
bleffez au Siege de Coron.
LE
→
FRANCOIS.
AUVERGNE.
E Commandeur de la Tour
Maubourg , General du
Bataillon de Malte , tué en l'occafion
de la Redoute.
De Creus , Volontaire , mort de
maladie caufée par les grandes
GALANT. 161
fatigues.
De Montchalin , Garde Etendard,
bleffé.
Junius , ou Junior , Volontaire ,
blessé.
Da Breuil , bleffé d'un coup de
Moufquet à la gorge , au dernier
Affaut.
Goudras , Sous- Lieutenant de
Grenadiers , bleffé.
De Saillans d'Eftans , Sous- Lieu
tenant de Grenadiers , bleffé de
deux coups de Moufquet à la
cuiffe.
De Corcin Mongon ,Garde Etendard
, bleffé d'un coup de Mouf
quet à la main,
De Saint Pierre, blesséd'un coup
mouquet àla main,
de
Du Pont , bleẞé en l'occaſion de la
Redonte.
FRANCE.
De Trelmes Gefvres , Volontaire,
162 MERCURE
mort de fes bleffeures receues en
l'occafion de la Redoute.
De Bourgon , Volontaire , mort
auffi de fes bleffeures receuës en
la mefme occafion .
De Liré de la Bourdonnaye , Volontaire
, tué à l'Affaut.
Du Pleffis Getté , 2 Freres , tous
De la Brunetiere , S deux morts.
de maladies caufées par les grandes
fatigues.
Michon , Ayde- Major, tué en l'occafion
de la Redoute.
De la Mothe , Volontaire , mort
de fes bleffeures receuës en l'occafion
de la Redoute.
De Beaupré , Garde- Etendard ,
Boindin , Volontaire ,
Doria- Braffeufe , tous trois bleffek
dangereufement au dernier Affaut.
De Bernieres , Sous - Lieutenant
de Brigadiers , bleffé d'un coup
de moufquet à la main .
GALANT. 163
De Reffuge, Capitaine , bleffé.
de Braigny, Volontaire , bleffé.
De Seffeval, Lieutenant, bleffé.
De Brofias , Volontaire , bleſſé.
Des Aunois , Volontaire , bleße
d'un coup de moufquet à la cuiffe .
PROVEN CE.
De Gaillard , Capitaine , mort de
fes bleffeures receuës en l'occafion
de la Redoute .
De la Minoye , Volontaire , tué
au dernier Affaut .
De Galean, Capitaine, bleffé dan
gereufement dans la mefme efme occafion.
Tondu , Volontaire , bleſsé danfion.
gereufement dans la mefme occa.
Roigne , Volontaire , bleffé d'un
coup de moufquet à la jambe.
Lefcaillon , Volontaire ,
Defcoulettes ,
blessé.
bleffe.
De Fanefin , Volontaire, bleffé,
164 MERCVRE
Caulet , blessé.
De Sade de Guieres , Lieutenant,
blessé.
De Cais ,
Baron , Volontaire ,
bleffe.
bleffe.
De Gramont , Ayde de Camp,
bleẞé en l'occafion de la Redoute.
ITALIENS.
Le Comte de Vital Volontaire ,
> tué dans la tranchée.
>
Citadelli l'aifné Lieutenant
,
tué dans le dernier Affaut.
Vicaris , Garde Etendard , bleffé
dangereufement au dernier Af-
Saut,
Beccaria , Volontaire , bleffé dan
gereufement dans la mefme occafion,
Carraccioli , Volontaire, bleffé.
Piezaque , Volontaire , bleſsé en
l'occafion de la Redonte.
Perruff , Volontaire , blessé.
Penfinghi, Volontaire , bleffé.
GALANT. 165
Spinola l'aifné ,
ESPAGNOLS.
CASTILLE .
bleffe.
"
Dom Felix Verra- terra , Lieutenant
, tué dans le dernier Affaut.
Dom Juan Melos , Lieutenant ,
mort de maladie caufée par les
grandes fatigues.
Dom Juan de Barros , dangereusement
bleffe.
Dom Juan Emanuel , Capitaine ,
blessé.
7
ARRAGON,
Dom Emanuel de Cordoua, Capitaine
, bleffé dangereusement
au dernier Affaut d'un coup de
moufquet à la cuiffe.
Dom Ignacio Ourias . Il a eu le
coude caffé d'un coup de moufquet.
au dernier Affaut , & eft en
danger.
ALLEMAND:
Schefbelle , ou Chaffebet , Garde-
Etendard , bleffé.
166 . MERCURE
Vous me demandez pourquoy
je ne vous dis rien de parculier
le mois paffé de Monfieur
de Carnavalet , en vous appre
nant fa mort , ainfi j'ajouteray
aujourd'huy qu'il eftoit Fils de
Meffire Jean d'Acigné , Baron
de la Touche , & de Dame мarguerite
Fluriot , heritiere de
Carnavalet , & Cadet de la Maifon
d'Acigné , l'une des plus
illuftres de Bretagne , & qui tire
fon origine des anciens Comtes
de Rennes , que l'on croit eftre
une branche des premiers Rois
de Bretagne . Monfieur le Comte
d'Acigné ; Pere de Madame la
Ducheffe de Richelieu , eft prefentement
le Chef du Nom &
des Armes de cette Maiſon .
Monfieur de Carnavalet n'a laiffé
aucuns Enfans de fon Mariage.
GALANT. 167
J'oubliay de vous parler dans
le meſme mois de la mort de
Monfieur le Marquis de Graveline.
C'eftoit un homme d'un
tres grand merite qui dés fa
jeuneffe fut fait Mestre de
Camp d'un Regiment d'Infanterie.
En 1642. le feu Roy l'en
voya en Portugal , en qualité de
Colonel General des François,
pour fecourir le Duc de Bragance
qu'on venoit de mettre fur le
Trône. Il fit là de fi belles actions ,
que Sa Majesté luy donna le
titre de Marquis . Il fe fignala
encore en Catalogne , & à la
Bataille de Eens fous Monfieur le
Prince Quoy qu'il ne fuftque Cadet
de fa Maiſon , qui eft l'ancienne
& illuftre Maifon de la Roque
Budos de Guyenne , ſa valeur
& fon merite l'éleverent aux plus
grands emplois , & le firent ene
168 MERCURE
trer dans des alliances tres- confiderables.
Il époufa en premieres
Noces Judith de Clermont ,
dont il eut de tres- grands biens ;
& en fecondes , Mademoifelle de
Buffi Paquier. C'est une perfon
ne fort jeune , bien faire & fpirituelle
, & qui s'eft acquis par fa
fageffe & par l'exacte regularité
de fa conduite beaucoup d'eftime
& de reputation . Auffi Monfieur
le Marquis de Graveline
luy a-t- il fait tous les avantages
qu'il a pû. Il eft mort âgé de 75 .
ans, & a laiffé une Fille qui n'en
a que quatre.
Meffire Omer- Louis Voifin,
Seigneur du Pleffs aux Bois ,
Confeiller au Chaftelet, eft mort
de la petite verole au commen
cement de ce mois. Il eftoit Fils
de Monfieur Voifin Confeiller
d'Eftat , dont prefentement Madame
GALANT. 169
dame de Lamoignon , Femme de
Monfieur l'Avocat General , eft
Fille
unique.
Cette mort à eſté fuivie de
celle de Monfieur l'Abbé Siri ,
Hiftoriographe du Roy. Il avoit
efté de la confidence de feu mʊnfieur
le Cardinal mazarin , &
employé par luy en beaucoup
d'Affaires , auffi - bien que мonfieur
l'Abbé Ondedei , qui eft
mort Evefque de Frejus. Il poffedoit
l'Abbaye de Valmagne,
qu'il refigna il y a quelques années
à Monfieur le Cardinal de
Bonzi , avec l'agrément du Roy
s'en eftant confervé le revenu .
Il avoit une grande connoiffance
des Affaires generales de l'Europe
; auffi venoit il peu d'Etran
gers de marque en France , qui
ne luy rendiffent vifite ; ce qui
eftoit cauſe qu'on en voyoit fou
Octobre 1685. H
170 MERCURE
vent fa maiſon remplie , auffibien
que Ambaffadeurs &
d'envoyez . Il eſt mort âgé de 77 .
ans , après avoir donné au Public
plufieurs Volumes de l'Hiftoire
de ce Siecle , qu'il a compofez
en Italien.
Madame Marin , Femme de
Meffire Pierre Marin , Seigneur
de la Troufferie , Maître des Requeſtes
, eft motte environ dans
le même temps. Elle s'appelloit
Catherine Bouhier , & eftoit
veuve en premieres Noces de
Meffire Benigne Jolly , Seigneur
d'Efcurigny , Greffier en Chef
du Parlement , & des Etats de
Bourgogne.
l'ay auffi à vous apprendre la
mort de Dame Catherine le
Boullanger , Femme de Meffire
Anne Pinon , Seigneur Vicomte
de Quincy , Conſeiller au Grand
Confeil.
GALANT. 171
.
l'apprens tout prefentement
que Monfieur le Comte de la
Fare- la Salle , dont je vous ay
parlé dans quelqu'une de mes
Lettres , mourut le zo . du mois
paffé , dans une de fes Maifons
prés de la Ville d'Alés , Capitale
des Cevenes , aprés avoir efté
vingt- jours malade d'une retention
d'urine caufée par la pierre.
Il fouffrit pendant ce temps là
d'extrémes douleurs , avec une
patiance prefque incroyable , &
fit paroiftre une entiere fermeté
quand on luy v int dire qu'il faloit
mourir. Auffi avoit il fouvent
affronté la mort pendant qu'il
avoit fervy le Roy dans les Armées.
Il y alla à l'âge de treize
ans ; & ayant efté fait enſuite
Cornete de la Meſtre de Camp
du Regiment de Cavalerie de
Monfieur le Maréchal de la
H 2
172
MERCURE
Meilleraye , il ne fut pas longtemps
fans fe diftinguer ; ce qui
luy fit obtenir une Compagnie ,
tirée de ce Regiment par ordre
du Roy en 1647. pour eftre incorporée
dans le Regiment de
Monfieur le Cardinal de Sainte
Cecile. Sa Majeſté voulant récompenſer
ſon merite & les fervices
, luy donna en 1653. un
Regiment de Cavalerie , vacant
par la mort de Monfieur le Baron
d'Alais , dont il épouſa la Fille. Il
s'acquit beaucoup de reputation
à la tefte de ce Regiment , qui
fut reformé en 1664. le Roy n'ayant
pas voulu conferver un fi
grand nombre de Troupes en
temps de Paix . Il eft mort dans
fa 57. année , après avoir receu
tous les Sacremens avec beaucoup
de refignation , & à laiffé
une Veuve avec treize Enfans.
Regi
tupac vlleneuve . Le fecond
eft Capitaine d'Infanterie dans
le Regiment d'Enguien. Il y en
à un troifiéme , qui a efté Cor.
nete de fon Frere , & un quatriéme
Abbé ; les autres font en
bas âge. Monfieur le Comte de
la Fare de la Salle , eftoit Oncle
de Monfieur le Marquis de la Fare
, Capitaine des Gardes de Monfieur.
Il portoit pour Armes deux
écus joints & accollez ensemble , au
premier d'azur à trois Flambeaux
ou Fares d'or allume de gueule mis
en pal ; & pour brizeure de Cadet
, an lambel d'argent à trois pendans,
qui eft de la Fare , aufecond
d'or à deux lyons affrontez de fable
élevez ou rampans contre unpin de
finople , qui eft de Cambis Baron
H
3
pai
A propos d'A
Vous avez des Amis curieux de
tout ce qui appartient au Blafon ,
Vous pouvez les avertir que le
Sieur Mavelot, Graveur ordinaire
de Mademoiſelle d'Orleans , a
inventé & gravé un nouveau Livre
, dans lequel ils trouveront
differens Cartouches , Couronnes
, Cafques , Lambrequins ,
Supports & Tenans , L'Autheur
qui le debite chez luy , Courtneuve
du Palais , aux Armes de
Madame la Dauphine , eft treshabile
dans toutes les chofes de
cette nature.Il n'y a rien de mieux
gravé que tous les Ouvrages. Il
vend auffi deux Livres de Chiffres,
l'un à doubles traits , & l'au
tre à fimples traits , avec le Chif
GALANT. 175
fre de tout l'Alphabet.
Je vous envoye une Medaille
du Roy d'Angleterre , que l'on a
frappée depuis fon avenement à
la Couronne.
Vous aurez fans doute entendu
parler d'un Miroir ardent ,qui
fait d'autant plus de bruit parmy
les habiles , qu'il paffe pour le
plus grand qui ait jamais efté fait.
Il a cinq pieds & un pouce de
diametre , & l'on ne peut rien
trouver de fi extraordinaire dans
ce genre. L'Academie fouhaitoit
depuis longtemps d'eftre enrichie
d'un Ouvrage fi confiderable
, & qui luy eftoit abfolument
neceffaire pour arriver à
une connoiffance parfaite des effets
que peut produire la refle.
xion des rayons du Soleil fur le
Miroir ardent. Sa Majesté qui
prend un foin tout particulier de
H 4
176
MERCURE
·
faire fleurir les beaux Arts dans
fon Royaume , avoit ordonné
qu'on y travaillaft ; mais l'execution
en avoit toûjours paru fi difficile
aux plus experimentez, que
perfonne n'avoit ofé l'entreprendre.
Ce deffein , pour y réüffic
avec avantage , demandoit un
genie auffi étendu & auffi éclairé
que l'eft celuy de Monfieur de la
Garoufte , Gentil homme de
Quercy, habitué dans la Ville de
Saint Ceré de la Vicomté de Turenne.
Ce qui eft prefque incroyable
, c'eft qu'il ait pu l'entreprendre,
& qu'il foit venu à bout
de l'executer , fans avoir jamais
ny veu , ny fait , ny veu faire de
ces fortes d'Ouvrages . Ainfi l'on
peut dire qu'il eft du nombre de
ces Efprits diftinguez , que la Nature
favorife fi liberalement
qu'elle fait en eux comme une ;
GALANT .
177
profufion de fes lumieres , qui
leur rendent naturelles toutes ces
belles connoiffances que le refte
des hommes n'acquiert que par
úine longue & laborieufe étude,
Quoy que la grandeur de ce Miroir
ait fort étonné tous les Connoiffeurs
, ils ont efté encore plus
furpris du poly admirable , & de
la netteté entiere & parfaite qui
s'y rencontre . Les plus petits Miroirs
qu'on ait veus n'ont pas le
mefme avantage . Quelques foins
qu'on ait apportez à les finir , on
n'en voit point dont l'éclat ne foit
terny par quelque tâche. Le mélange
des divers métaux qui en
compofent la matiere , & qui
ne fçauroient eftre alliez fans
contracter des impuretez & des
ordures, femble en eſtre une caufe
neceffaire , & l'on n'en peut
prevenir les facheux effets , que
HS
178 MERCURE
par une intelligence & une application
toute extraordinaire.C'eſt
auffi par là que Monfieur de la
Garoufte a merité les louanges
& les applaudiffemens qui luy
ont efté donnez de toutes parts.
Vous jugez bien qu'un Ouvrage
auffi rare que le fien , eftoit digne
de paroiftre dans la plus
grande & la plus belle Ville du
Monde. A peine l'eut- il finy, que
le bruit s'en répandit dans tout le
Royaume. 11 vint jufques à la
Cour. Sa Majesté en ayant efté
informée par Monfieur l'Evêque
de Cahors , luy ordonna de fe
transporter à Saint Ceré pour le
voir 1l fatisfic à cét ordre,& aprés
toutes les experiences neceſſaires
, il en rendit un témoignage
avantageux à Monfieur le Marquis
de Louvois , qui toûjours
appliqué à ce qui regarde la gloi
GALANT.
179
re du Roy , & cherchant fans
ceffe à enrichir la Capitale du
Royaume de tout ce qu'il de
plus beau au monde , envoya en
même temps à Monfieur de Gour
gues , Intendant à Limoges , l'ordre
de le faire conduire inceffamment
à Paris , & fit avertir Monfieur
de la Garoufte de diſpoſer
les chofes qu'il jugeroit neceffaires
pour le tranfport . Comme les
chemins font tres - difficiles &
prefque inacceffibles, & que d'ailleurs
cét Ouvrage eft d'une delicateffe
achevée , il imagina une
machine qui fut approuvée de
tout le monde, pour le faire tranfporter
avec feureté . C'eft une f
pece d'Equilibre attaché, aux
quatre moutons d'un train de
Caroffe , par le moyen duquel la
charge fufpendae ne fçauroit
verler , & refte toûjours dans la
H 6
180 MERCURE
même fituation , de quelque mapiere
que les roues tournent ; foit
qu'elles s'abaiffent , s'élevent , ou
le renverfent ; foit qu'elles fe
trouvent dans un panchant , ou
dans un lieu plein ou inégal . On
n'en fçauroit uhaiter une preuve
plus forte que l'experience
d'un voyage de deux cens lieuës
dans des chemins rudes , & dans
un Païs auffi difficile que le font
les Montagnes du Quercy , & du
Limoufin qu'on a traversées.Cette
Machine pourroit eftre d'une
grande utilité, pour ce qu'on fouhaite
depuis fi long- temps , qui
eft d'empeft her que les Caroffes
ne verfent , & de s'affurer contre
les dangers où font continuellement
exposées les perfonnes qui
fe fervent de ces voitures. L'Academie
des Sciences eftant le centre
de tout ce qu'il y a de rare
GALAN T. 181
& de digne de la connoiffance
des Sçavans , on y porta ce Miroir
fi- toft qu'il fut arrivé ; &
c'est là qu'on en a fait plufieurs
fois diverfes experiences qui les
ont furpris , comme de fondre
prefque en un moment toutes
fortes de métaux , verre , brique ,
ardoife , & brifer les pierres les
plus dures. Ses effets catoptriques
ne font pas moins remarquables.
Il renverfe les efpeces
ou images des objets; il lesagrandit
, il les diminuë ; il les éloigne ,
il les approche en mille manieres
auffi differentes qu'agreables ; en
force que plufieurs perfonnes qui
fe prefentent en meſme temps à
ce Miroir , s'y voyent toutes diverſement
reprefentées , fuivant
leur differente fituation , & la
differente reflexion des efpeces
qui varie à chaque changement
182 MERCURE
de point de vené. C'eſt ce qui a
donné lieu à Monfieur Blondel
de dire , qu'il avoit veu tous les
Miroirs du monde de cette mefme
nature , & qu'il n'en avoit jamais
veu un ſi beau ny fi parfait
dans les divers effets qu'il produit.
Le témoignage d'un homme
fi fçavant , fi univerfel , &
qui a eu l'honneur d'enſeigner
les Mathematiques à Monfeigneur
le Dauphin , joint à ce que
Meffieurs de l'Academie des
Sciences en ont écrit fur leurs.
Registres , eft un éloge qu'on ne
fçauroit contefter. Le rapport
particulier de ce Miroir avec le
Soleil qui en eft l'ame , a determiné
Sa Majesté à le faire placer
dans l'Obfervatoire . Quoy que
cette Maifon fuft tres celebre ,
foit par la magnificence de fes
Baftimens , foit par la fin fi noble ,
GALANT.
183
pour laquelle elle a eſté conſtruite
, & qui la deftine uniquement
aux ufages d'une Science qui n'a
que le Ciel pour fon objet , foit
parce qu'elle fera dans tous les
fiecles le monument le plus authentique
de l'affection du plus
grand des Roys pour les bellesconnoiffances
, il fembloit qu'elle
defiraft cét ornement.Auffi l'Illuftre
Monfieur Caffini , cét homme
incomparable , que Sa Majeflé
a honoré de fon choix , pour
l'établir dans ce Palais d'Aftronomie
, comme celuy qui eft le
Prince dans cette Science , s'eft
eftimé fi heureux du riche Prefent
qu'elle faifoit à l'Obſervatoi
re par ce merveilleux Ouvrage .
qu'il a écrit dans les Païs Errangers
, comme il l'a témoigné publiquement
en quelque rencon
tre , que la France pouvoit le
184
MERCURE
glorifier d'avoir maintenant le
plus beau Miroir qui fuft au
Monde,
Monfieur le Comte de Vvielopolski
Grand Chancelier &
Ambaffadeur Extraordinaire de
Pologne , eftant arrivé à Paris , il
y a environ un mois , y eft demeuré
incognitò , juſqu'à ce que
tout ait esté préparé pour fon
Entrée publique . Il la fit le 17.de
ce mois à Fontainebleau , s'étant
rendu à Moret , où Monfieur le
Maréchal Duc de Duras , &
Monfieur de Bonneuil Introducteur
des Ambaffadeurs , allerent
le prendre avec les Carroffes du
Roy , de Madame la Dauphine ,
de Monfieur , de Madame, & ceux
des Princes & Princeffes du Sang.
Il arriva fur les cinq heures aprés
midy par la Heroniere , accompagné
de vingt-quatre Eftafiers ,
GALANT.
185
de douze Pages à cheval , de deux
Trompettes, de deux Gardes vétus
à la Polonoife , avec des Haches
, qui marchoient à la por
tiere du Caroffe , de trente à quarante
Gentilshommes , tous vécus
à la Françoife , & de trois de fes
Caroffes qui eftoient fort magnifiques
. Il paffa devant la Calcade
du grand Canal , fit le tour du
Parterre du Tibre, & fut conduit
à l'Apartement qui luy avoit efté
préparé. Il y fut complimenté au
nom du Roy par Monfieur le
Duc de Saint Aignan , premier
Gentilhomme de la Chambre
en année ; au nom de Madame
la Dauphine par Monfieur le maréchal
de Belfonds fon premier
Ecuyer ; au nom de мonfieur
par Monfieur le Marquis
de Chaſtillon premier Gentil
homme de fa Chambre ;
·
186 MERCVRE
& au nom de Madame par Monfieur
de Grave Maiftre de la
Garderobe de Monfieur. Le 18.
au matin , il eut fa premiere Audience
publique du Roy , dans:
le Cabinet de Sa Majesté , & il
l'eut enfuite de toute la Maiſon
Royale . Il fut mené à ces Audiences
par Monfieur le Comte de
Marfan & par Monfieur de Bonneuil
, qui avoient efté le prendre
à fon Hoftel , avec les mémes
Carroffes du Roy & de Madame
la Dauphine . Vous fçavez , Madame
, que c'eft toûjours un Prin
ce qui conduit aux Audiences ,
les Ambaffadeurs des Teſtes
Couronnées. Il trouva à la premiere
Porte du Chateau les
Cardes de la Porte fous les armes;
les Compagnies du Regiment
des Gardes Françoifes & Suiffes
dans la Court ; les Gardes de la
GALANT. 187
Prevosté au pied du degré ; les
Cent Suiffes fur l'Escalier , & les
Gardes du Corps fous les armes.
Il fut receu à la porte de la Sale
des Gardes , par le Capitaine des
Gardes de quartier , qui l'accompagna
jufqu'au Cabinet du Roy,
où il trouva Sa Majeſté environnée
de tous les grands Officiers
Le 20. il eut Audience particu
liere du Roy , & le 21. il s'en re
tourna à Paris , après avoir efté
traité, luy & toute la Suite pendant
tout le fejour qu'il avoit fait
à Fontainebleau , avec beaucoup
de magnificence par les Officiers
de Sa Majesté.
Les Theatins continuent tous
les mercredis leurs Prieres pour
les Morts , felon leur ufage en
Italie . Elles commencent par un
De profundis que ces Peres chan188
MERCVRE
tent;enfuite on chante un Pfeaume
, ou un Motet qui convient à
cette pieufe Inftitution . Un Pre
dicateur monte aprés en Chaire
& fait une petite Exhortation
d'un peu plus d'un quart d'heure.
Elle eft fuivie d'un autre Motet ,
aprés quoy l'on donne la Benediction
du S. Sacrement. Hy a de
grandes Indulgences accordées
par le S. Siege , à ceux & celles
qui y affiftent. Les Predicateurs
font tous gens choifis ; & celuy
qui fait la Mufique , & qui a pris
ce qu'il y a de plus excellens
Muficiens dans Paris , eft ce fameux
Romain Monfieur Laurenzani
, qui eftoit Maiſtre de la
Mufique de la feuë Reine.Il avoit
efté dans les premieres & plus fameufes
Chapelles d'Italie , & feroit
dans la principale de Rome,
fi fon affection pour la France ,
GALANT.
189
& plus encore un attachement
particulier pour le Roy , dont cet
excellent homme a connu d'abord
les qualitez merveilleufes ,
ne luy avoient fait negliger tout
ce qui pouvoit l'éloigner de ce
grand Prince , quelque avantage
qui puft luy en revenir. Le grand
monde qui fe trouve à ces Prieres,
marque mieux que toutes fortes
d'Eloges , combien on eſt ſatisfait
de cette Mufique.
Je ne doute point que vous n'appreniez
avec beaucoup de plaifir,
que Mademoiſelle Bernard de
Rouen , pour qui les galants Ouvrages
qui ont paru d'elle vous
ont donné tant d'eftime , a fair
Abjuration depuis huit jours.
Comme elle a infiniment de l'efprit,
il eft aifé de juger qu'elle n'a
renoncé aux erreurs où fa naiffance
l'avoit engagée , qu'aprés
190
MERCURE
une ferieufe & longue recherche
de la verité , mais , madame , il ne
s'agit plus de vous parler de la
Converfion des Particuliers, com .
me j'ay fait dans la plufpart de
mes Lettres, il faut prefentement.
vous entretenir de celle de
quan .
tité de Villes entieres. Le zele de
Sa Majesté pour la gloire de Dieu,
& fa bonté pour tous les Sujets ,
l'ayant engagé à travailler avec
de grands foins au falut des Ames
de ceux qui étoient nez dans la
Religion Pretenduë Reformée ,
beaucoup des principaux de cette
Religion ſe font fait inftruire ;
& comme ils avoient plus de lumieres
& plus d'efprit que les autres
, ils ont eu auffi plus de pénetration
, pour reconnoître que
la feule Eglife Catholique eft la
veritable. Beaucoup ont écrit les
Motifs qui les avoient engagez à
GALANT. 191
fe convertir , & je vous ay fait
part fouvent de ces beaux Ouvrages.
Les moins éclairez , voyant
les plus habiles d'entre eux ,
& fur lefquels ils regloient leur
créance , convaincus des erreurs
du Calviniſme , fe font rendus en
foule , & voilà à quoy font deües
la plus grande partie des Converfions
que nous voyons tous les
jours. Cela eft f vray , que le
changement qui eft arrivé dans
toute la Ville de Caftres , eft une
fuite de celuy de deux perfonnes
connues de toute l'Europe , par la
forcé & par la beauté de leur efprit.
Ce font Monfieur Dacier
& Mademoiſelle le Fevre fa Femme
, dont les Ouvrages font fi
eftimez de tous les Sçavans.L'Abjuration
qu'ils firent le dernier
mois , de la Religion Pretenduë
Reformée , fut fuivie de celle de
192 MERCURE
beaucoup de Perſonnes de marque
, à qui ces illuftres Convertis
firent figner une Déliberation de
rentrer dans l'Eglife Catholique.
Ces Converfions en attirerent
d'autres , & c'eft par là que celles
qui fe font faites depuis en fi grad
nombre dans toutes les Villes du
Languedoc ont commencé .Vous
le pouvez voir par cette Réponfe
que Monfieur Dacier a faite à
une Lettre de Monfieur Mitton ,
dont le merite eft connu de tout
le monde , & qui luy avoit écrit
pour l'exhorter à ouvrir les yeux
à la verité .
A Caftres le 15. Septembre 1685.
Le
ES marques que vous me don
nez de vostre amitié, Monfieur,
mefontfi chères &fi precieuses , que
je n'ay pû lirefans des tranfports de
joye la Lettre que vous m'avez fait
l'honneur
GALANT. 193
L'honneur de m'écrire . Ie fuis per-
Suadé que
celle que je vous écris
aujourd'huy ne vous en donnera pas
moins ; car elle vous apprendra , que
ma Femme & moy fommes tres - bons
Catholiques. Nous le ferions ily a
plus de quatre mois fi nous n'euffions
menagé les chofes pour rendre nofire
Converfion plus agreable à Dieu
& au Roy, & plus utile à nostre
Pays. Cela nous a heureusement
reuffy ; En nous declarant , nous
avons obligé la plus grande partie
de la Ville à nousfuivre. Leudy dernier
nous leur filmesfigner une Deliberation
tres conforme à la volonté
du Roy. Cela entraine tout le refte,
& tout Caftres fera Catholique dans
quatrejours ; l'on à Sujet d'esperer
que ce bon exemple fervira d'inftrution
aux Villes voisines , & peuteftre
mefme à tout le Languedoc.
Voilà , Monfieur , la plus grande
Octobre 1685 I
MERCURE
1
Les
194
nouvelle que vous puiffie recevoir.
Sice que nous avons fait pouvoit
eftre de quelque merite auprés de Sa
Majefté , nous fouhaiterions que
cela nous fervist à nous rapprocher
de vous. Ma Femme & moy regretons
extremement voftre Converfation.
Nous avons plus de befoin que
усих jamais d'avoir devant les
exemples de vostre politeffe ; mais
quelque paffion que nous ayons pour
cela ; nous laiffons ce foin à la Providence
, de peur de foüiller par des
démarches qui paroiftroient interef
fées , la plus fainte & la plus def
intereffée de toutes les actions.
Faites nous feulement la grace
vous fouvenir touiours de nous &
de nous écrire. Quand on nous laiffera
dans noftre Retraite , nous n'oferons
nous enplaindre , & nous ainerons
toujours un lieu où par la Benediction
de Dieu nous avons porté
1
de
GALANT.
195
de fi bons fruits. fe fuis , Monfieur,
avec tout l'attachement poffible , Vôtre
, &c.
Il y a par Apoſtille . Le feul Ou
vrage que j'aye de preft , c'est un petit
Traité fur la Religion. Je l'ay
compofé à mesure que ie travaillois
à m'éclaircir , il m'a déja fervy utilement
à lever les fcrupules de ceux
qui fe font adreffez à moy.
Le 1. du mois paffé Monfieur
l'Evefque de Saintes s'eftant ren
du à Saint Jean d'Angely , Ville
fameufe par fes Rebellions , &
quia efté long-temps le Siege de
l'Herefie , fit affembler les Religionnaires
, & leur ayant expliqué
les intentions du Roy , touchant
leur retour à l'Eglife Catholique
, il les affeura que Sa
Majefté uferoit toûjours de
plus de douceur à les porter 2
1 2
196
MERCURE
s'y rcünir , que leurs Predecef
.
feurs n'avoient
employé
de violence
pour les contraindre
à s'en
feparer ; qu'ainfi . Elle vouloit
bien leur donner des marques
de
fes bontez , en leur permettant
de s'affembler
pour reconnoiftre
l'erreur
qu'ils avoient
fuivie ,
leurs Peres & eux depuis plus
d'un Siecle , & fe faire inftruire
des Veritez
Catholiques
, fur
lefquelles
des Perſonnes
tres capables
les éclairciroient
de tous
leurs Doutes. Le 8. du meſme
mois ces Affemblées
commencerent
par l'ordre de ce Prelat ,
qui fe retirant
à Saintes où le
grand nombre
de Converfions
qui s'y faifoient
, rendoit fa prefence
neceffaire
, laiffa fes ordres
au P. Dom Anfelme
Clairé ,
Prieur de l'Abbaye
de Saint Jean ,
qui fit auffi - toft venir le Pere
GALAN T. 197
Dom Laurent Faidy , fameux
dans les Controverfes , pour prefider
à ces Affemblées , en prefence
de Monfieur le Lieutenant
General , & des autres Magiftrats
de la Ville . On demanda
d'abord aux Religionnaires la
caufe de leur feparation d'avec
l'Eglife Romaine , & ils furent
favorablement écoutez fur toutes
les difficultez qu'ils propoferent
, dont ce zelé Religieux , &
le Pere Auguftin de Saint Jean
d'Angely Capucin , tres - fameux
auffi dans les matieres de Controverfe
, leur donnerent des folutions
plus que fuffifantes ; mais
comme c'est le caractere des Pretendus
Reformez d'eſtre opiniâtres
à défendre leurs erreurs ,
Monfieur Durand leur Miniftre
qui parloit au nom de tous les
autres , témoignoit toûjours , au
I 3
198 MERCURE
moins exterieurement , qu'il n'étoit
pas convaincu par les Réponfes
qui luy étoient faites. Ces
Affemblées furent continuées
huit jours , foir & matin dans le
Palais ; & pendant ce temps,l'obftination
l'emportant toûjours
du cofté des Religionnaires , le
Pere Prieur de l'Abbaye , qui
affiftoit , ou quelque Religieux
de fa part, à toutes ces Conferences
, refolut d'en avoir de particulieres
avec les plus attachez à
la Secte de Calvin . Il vit fur tout
le Miniftre , & Monfieur le Valois
fameux Avocat de la Ville ,
& l'un des principaux du party ,
toûjours en prefence de Mi Lam.
bert , Lieutenant General , & de
Monfieur le Maiftre Avocat du
Roy. Il leur apporta de fi puiffantes
raifons qu'enfin il les convainquit.
Ceux- cy en ayant atti
GALANT. 199
ré un grand nombre d'autres , le
Pere Prieur fit fçavoir à Monfieur
l'Evêque de Saintes que tout étoit
difpofé à une Reconciliation
generale , & qu'on ne faifoit que
l'attendre pour la faire. Ce Prelat
, fi confideré par fon grand
zele le Salut & pour la
pour
Converfion des Ames , fe rendit
à S. lean d'Angely le Dimanche
16. du mois. Il y arriva à dix
heures du matin , & alla defcendre
à l'Abbaye , où le Pere Prieur
luy rendit compte de ce qui s'étoit
paffé . A même temps Monfieur
le Lieutenant General , &
Monfieur le Procureur du Roy ,
firent venir par fon ordre Monfieur
Durand Miniftre , & quelques
autres des principaux Religionnaires
dans la grande Salle
de l'Abbaye. Lors qu'ils furent
affemblez , Monfieur l'Evefque
1 4
200 MERCURE .
de Saintes leur fit fçavoir de nou
veau les volontez de Sa Majefté ,
& leur ayant reprefenté d'une
maniere auffi honnefte que doul'obligation
où ils eftoient de
s'y foumettre , le Miniftre prit la
parole , & luy témoigna au nom
de
tous ,
tous
, qu'ils
eftoient
fort
reſolus
de profiter
des
bontez
du Roy
,
& des
inftructions
falutaires
qu'ils
avoient
receuës
. Il donna
la Declaration
qu'il
avoit
projettée
avec
ceux
de fon
party
, & fur
quelque
équivoque
que
Monfieur
l'Evefque
y remarqua
, il les obligea
de la reformer
. Ils fe rafflemblerent
pour
cela
, & aprés
plufieurs
conteftations
des
plus
obftinez
, ils fe déterminerent
enfin
à faire
toutes
chofes
comme
on
les fouhaitoit
d'eux
. Pour
rendre
cette
Action
plus
folemnelle
, ils
fe trouverent
à deux
heures
aprés
GALANT. 201
midy du mefme jour au Palais , où
l'on alla proceffionnellement en
cét ordre . Monfieur Mathias Bar ,
Curé Vicaire perpetuel de la Paroiffe
, avec quelques autres Ecclefiaftiques
, eftoit precedé de la
Croix & de la Baniere. Le Pere
Prieur de l'Abbaye & toute fa
Communauté marchoient enfuite
, ayant Monfieur l'Evefque à
leur tefte en habits Pontificaux.
Meffieurs les magiftrats les fuivoient
vêtus de leurs Robes de
Palais , avec un tres -grand concours
de peuple . Pendant la Proceffion
, on continua de Chanter
le Veni Creator que quatre Chantres
de l'Abbaye avoient entonné
au pied du grand Autel , & on
le finit à la porte du Palais . Le miniftre
& les autres Religionnaires
, y attendoient Monfieur l'Evefque,
qui leur témoigna fa joye
I 6
202 MERCURE
de les voir dans de fi heureuſes
difpofitions , & leur demanda fi
c'eftoit de bon coeur qu'ils fe refolvoient
à abjurer l'Herefie dans
laquelle ils avoient fi long-temps
perfeveré. Alors le miniftre &
tout les autres répondirent qu'ils
faifoient cette Action fans nulle
contrainte , & d'autant plus volontiers
qu'on les avoit convaincus
de l'erreur où ils vivoient.
Cela eftant fait , Monfieur l'Evefque
les fit tous mettre à genoux
, & aprés qu'ils eurent abjuré
par la bouche du Miniftre
åhaute & intelligible voix ils
furent conduits avec le corps de
la Proceffion au mefme ordre
qu'on eftoit venu les prendre , en
chantant les Pleaumes , In exitu
Ifraël ; Super flumina Babilonis , &
Miferere mei Deus, La Proceffion
s'arreſta à la grande porte de l'E-
>
GALANT.
203
glife , & Monfieur l'Evêque de
Saintes leur ayant fait une Exhortation
tres touchante , leur donna
à tous l'Abfolution de leur herefie
, aprés quoy ils furent introduits
dans l'Eglife par ce Prelat ,
qui entonna le Te Deum.On chanta
les autres Prieres en action de
graces , & ils s'embrafferent tous,
tant le miniftre que les autres ,
avec des demonſtrations de joye
extraordinaires.Ce qu'il y a d'admirable
, c'eft que cette Ville qui
a efté fi long-temps infectée de
l'herefie , & qui pendant plus de
vingt années n'avoit fouffert aucun
Exercice de la Religion Catholique
, y
eft rentrée en huit
jours par la feule force de la verité
, fans que l'on ait employé
nulle violence , chacun s'étant
fait inftruire , & ayant efté convaiucu
de fes erreurs.
I 6
204
MERCURE
La Ville de Montpellier a fuivy
l'exemple de Saint Jean d'Angely.
La Deliberation y a eſté .
prife par ceux de la Religion Pretendue
Reformée , pour fe convertir
en corps , & elle fut conceuë
en ces termes .
Le 29. jour du mois de Septembre
1685. Nous eftant affemblez
par l'ordre de Mile Ducde Noailles,
Commandant en chef dans cette
Province , qui nous a exhortez de
fuivre les bonnes infpirations qu'it
a pleu à Dieu de donner à ceux qui
fe font , comme nous , trouve Separez
de la veritable Eglife par le
malheur de leur naiſſauce , & de ré
pondre au zele & auxfaintes intentions
que
le Roy a de voir tous fes
Sujets ränis dans unefeule Religion;
Nous avons deliberefur cette matiere
, & nous avons creu ne pouvoir
prendre un meilleur party que d'em
GALANT. 205
braffer la Religion Catholique, Apoftolique
& Romaine , que nos Peres
ont quittée , renonçant à toutes les
erreurs contraires ; En foy dequoy
Nous avons figné la prefente Deliberation
que nous avons portée à M.
le Duc de Noailles , promettant de
faire Abjuration quand il le trouvera
à propos , dans les formes , & en la
maniere preferite par les Regles de
la Religion Catholique.
Ces Converfions font deuës
aux foins de Monfieur le Duc
de Noailles , auffi bien qu'a ceux
de Monfieur le Cardinal de
Bonzi , de Monfieur l'Evefqve
de Montpellier , & de Meffieurs
de Baville & Dagueffeau . Le
concours a efté fi grand dans
tout l'Eveſché de Montpellier,
& dans les Eglifes où l'on recevoit
les Abjurations des gens de
toutes fortes d'Etats , qu'on étoit
206 MERCURE
1
quelquefois deux heures à attendre
que les premiers fiffent place
aux autres . La plufpart des Catholiques
furent obligez de ceder
la leur aux Convertis le
premier Dimanche qui fuivit la
Deliberation , tant ces derniers
vinrent en grand nombre enten
dre la Meffe dans l'Eglife Noftre-
Dame Après ce changement
general , Monfieur l'Evefque de
Montpellier alla à Lunes & à
Monguio , recevoir l'Abjuration
de tous ceux de ces Communau▴
tez en Corps. Saint Gilles, Sommieres
, & plufieurs autres Villes
& Lieux voifins , renoncerent à
l'Herefie dans le mefme temps.
La Ville de Nifmes ne doit
pas moins à Monfieur le Duc de
Noailles , pour ce qui regarde les
Converfions que les autres Villes
⚫ dont je viens de vous parler. Ce
GALANT. 207
les
le
Roy
Ducy a fait tout ce que
attendoit de fon zele . Il a parlé ,
il a preffé fes raiſons ont eſté vives
; mais fa douceur , fa conduite
& fon exemple n'ont pas efté ce
quia le moins contribué à gagner
Religionnaires. Il a travaillé
à convertir les Miniftres mêmes,
& il y a fi bien réüffi , qu'ayant
reconnu leur erreur , ils l'ont
prefchée publiquement ; & ce
qu'il ont dit , après avoir elté
convaincus , a rendu plus de
quinze mille Perfonnes à l'Eglife.
Monfieur le Maréchal Duc
de Duras paffant par Nerac pour
fe rendre dans fon Duché de
Duras , trouva beaucoup de Peuple
affemblé ; & en ayant demandé
la cauſe , il apprit que les
Pretendus Reformez delibe-
* roient s'ils fe rendroient Catho208
MERCURE
liques , & que mefme ils ágtoient
des Queſtions de Religion .
Comme il fçait parfaitement celle
de Calvin , parce qu'il en a efté ,
il difputa , & leur fit connoiftre
fi clairement que l'Eglife Catholique
eft la veritable Eglife , qu'ils
fe convertirent tous. Il fit la mefme
choſe dans le Duché de Duras
, où par fes lumieres & fes
foins il ne reste aucun Rellgionnaire
. Un Obſtiné qui tenoit une
Bible , luy ayant fait voir un Paffage
, par lequel il combattoit les
vetitez de noftre Religion , ce
Duc prit la Bible , & luy fit lire
plus bas l'éclairciffement de ce
paffage. Le Religionnaire changea
auffistoft de fentimens , &
plufieurs fe convertirent auffbien
que luy . Le reste ſuivit prefque
auffi toft. Monfieur de Duras
arriva de Guienne , lors que
སྱཱ
GALANT. 209
le Roy partit de Chambor pour
Fontainebleau , & il affeura qu'il
y avoit déja en ce temps - là cent
quinze mille nouveaux Conver
tis dans dans cette Province.
Le Peuple eſtant affemblé à
Milhau , Ville de Rouergue, pour
déliberer s'il fe convertiroir ou
nom , ily en eut qui s'aviferent de
fe demander les uns aux autres.
pourquoy ils eftoient de la Reli
gion de Calvin . On foüilla jufque
dans l'origine , & l'on trouva que
la Ville eftant autrefois toute Ca
tholique ; ceux qui estoient du
party contraire , fe trouvant avec
une Armée à leurs Portes , pendant
les Guerres Civiles. que la
Religion avoit excitées les
avoient engagez à prendre la
leur ; & il fut conclu , que puis
que ce n'étoit point par une parfaite
connoiffance de la vraye
>
210 MERCVRE
Religion , qu'ils avoient quitté
celle de leurs Peres , il eftoit injufte
de balancer plus long- temps
à y rentrer.
Le 2. de ce mois , il y eut une
femblable Déliberation dans la
Ville d'Alais. Monfieur le Marquis
de la Fare , Gouverneur de Bielcou
, & M ' de la Fare Gaujac fon
Frere, cy - devant Capitaine de
Cavalerie , qui y refident tous
deux , étant entré en negociation
avec quelques- uns des Pretendus
Reformez , pour les engager àfe
foûmettre à la volonté du Roy ,
leurapporterent des raifons fi fortes
, qu'enfin il les firent confentir
à s'affembler pour déliberer en
Corps de Communauté de fe
rendre Catholiques. Ainfi le jour
que je viens de vous marquer, ils
firent une Affemblée de tous les
Chefs de Famille , en prefence de
GALANT. 211
Meffieurs de la Fare , & ceux qui
avoient le plus de lumieres ayant
entrainé les plus obſtinez , la
Déliberation fut prife , & fignée
conformément aux intentions de
Sa Majefté , par tous ceux de
l'Affemblée , au nom de tous les
Religionnaires ; aprés quoy on
deputa deux des principaux Habitaus
, pour l'aller porter à Mile
Duc de Noailles qui eftoit à Nifmes.
Cette Converfion a efté de
prés de quatre mille perfonnes ,
en forte qu'il ne reste plus dans
Alais que quelques Femmes qui
n'ont pas voulu quitter fi toft la
Religion où elles font nées .
Je ne puis mieux vous apprendre
ce qui s'eft paffé en Dauphiné
, à l'égard des Pretendus Reformez
de cette Province , qu'en
vous faisant part d'une Lettre
qui m'a eſté adreffée. En voicy
la Copie.
212 MERCURE
DU
ག
A L'AUTHEUR
MERCURE GALANT .
A Grenoble , le 6. Octobre 1685 .
pour
>
Ous loüez inceffamment noftre
Augufte Monarque parce
qu'inceffamment la matiere vous
y convie ; mais avoüez , Monfieur,
que parmy tout ce qu'il fait , qui
merite des Eleges , fesfoins & fø
vigilance pour étouffer l'Herefie
dansfon Royaume , font des fujets
admirables les luy attirer. Il
fait comme ces Fils aifnez , qui travaillent
continu llement à reparer
les ruines de leur maison , à remettre
dans leur Famille les bien dif
perfez , à rappeller les Freres égarez,
& à foûtenir l'éclat de leur
race . Comme il est le Fils Aifné de
l'Eglife , on voit bien qu'en cette
qualité il s'applique à redonner à
<
GALANT. 213
cette bonne Mere les Enfans qu'elle
avoit perdus , à les remettre en eftat
de recevoir d'elle fes careffes & fes
benedictions , & à leur inspirer l'obeiffance
& le refpect que les veritables
Chreftiens luy doivent . On ne
trouve plus de rebelles ny d'obstine ;
toutes les Provinces retentiſſent du
bruit des Converfions frequentes . Ce
n'eft plus cette France qui fe déchiroit
elle- mefme ; ce ne font plus des
Citoyens acharnez à fe perdre ou à
Se corrompre , il n'y a plus ny intereft
, ny politique , ny ménagement ;
les violences & les contraintes n'ont
plus de lieu ; ce n'est qu'avec des fentimens
de pieté & de connoiffance
que les Pretendus Reformez courent
à la Religion de leurs Peres. Ils ne fe
rendent qu'aprés avoir efté inftruits ;
ils écouteut la grace , & enfin tout
fe faitfi doucement & fi agreablement
, que l'on n'entend parler , ny
214 MERCURE
promeffes , ny de bienfaits , ny de
recompenfes , pour des changemens
auffijuftes que jufqu'icy ils ont paru
difficiles.Le mefurs volontiers chargé
de vous apprendre que c'eft de
cette maniere que ceux de la Reli
gion Pretendue Reformée de Duuphiné
ont fait leurs Converfions , &
mefme prefque par tout en Corps de
Communauté. Ceux du Bailliage de
Briançon ont commencé. Monfieur le
Bret noftre Intendant, qui s'eft trouvé
fur les lieux , a admiré ce Zele ,
& l'a écrit avec étonnement. En
effet , qui n'en auroit de voir les
Vallées de Pragella , de Queyras &
de Cefanne , où à peine on pouvoit
trouver trois ou quatre Maifons Catholiques
, l'estre toutes aujourd'huy;
d'y voir triompher la veritable Religion
, aprés qu'elle en a efté bannie
pendant un Siecle ? Quinke mille
perfonnes y ont fait leur Abjuration
GALANT. 215
4
en moins de huit jours. Le Bailliage
Ambrun a fuivy un fi bel Exemple.
La Ville de Dye , où l'Herefie
avoit toûjours le plus triomphé , ne
voit plus dans fon enceinte aucun
Religionnaire , bien qu'il y en euft
buit mille. Les Villes de Gap & de
Montelimart fe font rendues en
Corps de Communauté. Le Bourg de
Menei en Triéves , où depuisfix vingt
ans il n'y a eu aucun Catholique , en
eft aujourd'huy remply. Mifoen , la
Grave, le Mont Delans , dans le Païs
d'Oyfans , font revenus de mefme.
Tout eftoit plein d'Heretiques . La
Mare , qui eft encore un grand
Bourg, & dont les Habitans eftoient
à moitié de la Religion Pretenduë
Reformée , n'en a plus aucun , &
tout cela s'est fait dans le mois de
Septembre. La Ville de Romans n'en
a plus gueres. Quel Prodige ! Mais
il n'est jamais d'obstacles pour les
216 MERCURE
celles
Victoires de LoUIS LE GRAND . Ses
Conqueftes pour le Patrimoine de
l'Eglife , font auffi promptes que
qu'il afaites pour le fien. Je ne vous
dis rien encore de Grenoble, où quan
tité de
gens de merite , de qualité
& d'esprit , fe font inftruire. Ainfi
bien toft j'espere vous faire part des
grandes & fameufes Converfions
qui s'y preparent Déja le fecond de
ce mois , Noble Jacques Dyfe Seigneur
de Saleon , de Chasteauneuf& de
Mazam, Confeiller au Parlement
de Grenoble , a fait Abjuration . Le
fuis , Monfieur , voftre , &c.
ALLARD , ancien Prefident
en l'Election de Grenoble,
On a eu avis que tous les Pretendus
Reformez
de la Ville de
Loudun
qui estoient
au nombre
de trois mille fe font auffi convertis
. Je ne vous dis rien de
Montauban
ny des Villes des
envi
GALANT . 2,17
·
environs , qui en le faiſant toutes
Catholiques , ont precedé ces
Converfions. On oublie plûtoft
à prefent des milliers de Convertis
, qu'on ne faifoit autrefois une
feule perfonne. Ce qu'il y a d'admirable
, c'est que tous ceux qui
renoncent à Calvin , font gens
éclairez des lumieres de la Foy ,
qui reconnoiffent la verité , & qui
fe rendant d'eux mefmes , viennent
en foule aprés des délibera
tions autentiques & volontaires ,
demander qu'on les reçoive dans
la veritable Eglife .
La Ville de Cheftelleraut a
fuivy l'exmple de Loudun , &
tout s'y eft converty. Les Preten
dus Reformez des Villes voifines
fe font inftruire pour les imiters
& tous les Matelots de la cofte
du Païs d'Aunix au nombre de
quinze cens ont embraffé la Relig
Octobre 1685. K
218 MERCURE
gion Catholique auffi- bien que
tout ce qui reftoit à Lyon qui
profeffoit la Pretendue Refor
mée.Tous les Chefs de ces Familles
qui fe montoient à foixante &
dix , y ont efté trouver Monfieur
l'Archevefque , & ont déclaré
qu'eux & leur famille eftoient
prefts de renoncer à l'Herefie de
Calvin , ce qu'ils ont figné , aprés
quoy ils ont tout fait Abjuration .
lamais on ne vit tant d'union
qu'il en a paru en cette rencontre
, entre les Catholiques & ces
nouveaux Convertis , ils ne fe
rencontroient point fans fe donner
des marques de leur joye , &
fans s'embraffer. Tous les Habitans
de la Rochelle ont fait auffi
Abjuration à la referve de ceux
de quatorze Familles , dont plufieurs
(ont fur le point d'abjurer
comme les autres , s'ils ne l'ont
pas déja fait .
GALANT. - 219
Le Pere Alexis du Buc Theatin
, qui depuis plufieurs années
a fait un fi grand nombre de
Converfions , en a fait encore
beaucoup depuis quinze jours.
Voicy par quelles paroles il finit
fa Controverfe le Dimanche 21.
de ce mois , en s'adreffant aux .
Pretendus Reformez.
que
Enfans de la Terre ; Nouveaux
venus , qui avez prefché iufqu'a
prefent des Nouveaute Scandaleu-
Jes & des Dogmes inconnus à toute
l'ancienne Eglife ; qui n'avez debité
des fonges & des calcmnies , il
eft temps de fonner la retraite ; de
changer de langage , & de vous
réunir au Corps de I. C. dont vous .
vous cftes feparez avec tant d'injuftice.
Toutes chofes vous invitent à
cette réunion , lefilence de l'Ecriture
& des Peres fur vos Articles ; la
mauvaise foy de vos Miniftres qui
K 2
220 MERCVRE
vous trompent & vous feduifent
depuis plus d'un Siecle ; l'exemple
de vos Freres qui rentrent en foule
dans l'Eglife ; voftre propre Salut
qui eft impoffible dans le Schifme où
vous vive . Ajoûtez à tous ces Motifs
les Souhaits du plus grand Monarque
de la Terre , à qui vous devez
tout accorder , puis qu'il ne s'agit
que de vous attirer à la profeffion de
la verité. Dieu l'a fufcité en nos
jours pour détruire l'Herefie dans le
fein de fes Etats.& pouryfairefleu
rir la feule veritable Religion Catholique
, Apostolique & Romaine
qui a efté l'unique Religion de tous
les Roys fes Auguftes Predeccffeurs.
C'est àfes pieds que ce Monftre furieux
dont les mouvemens ont efté fi
violens & fi pernicieux à cette Mo.
narchie , va eftre abbatu. Le Ciel
luy a refervé cette gloire , & dans
Peu parfa Puifance, cette Eglife qui
GALANT. 221
fe dit Reformée, qui a efté pendant
douze cens ans invifible dans l'Uni
vers , fera heureufement invifible
en France. Que la penfée d'une
Action fi glorieufe , ô grand Roy !
rempliffe voftre coeur de joye . Dies
qui a pris plaifir à vous revêtir de
Sa force pour une fi grande entrepri
fe , fera le Protecteur de voftre Perfonne
Sacrée d'une maniere toute
particuliere. Il vous comblera defes
faveurs, il étendra les limites de vôtre
Royaume , en vous affujettiſſant
par des Conqueftes glorieufes ces
Nations Infideles qui troublent le
repos de fes enfans . Il affermira Vôtre
Sceptre par le nombre de vos Def
cendans ; il élevera Voftre Authorité
par deffus celle des plus grands
Monarques du Monde : Enfin tous
les Ennemis de la Verité feront dans
l'humiliation & dans la douleur , &
le Peuple fidele & obeissant jouira
K
3
122 MERCURE
d'un bon heur qui fera fuivy des
Benedictions du Ciel.
Le Roy voyant que les Converfions
augmentoient de jour
en jour , que la plupart des Perfonnes
d'un efprit folide avoient
abjuré , & que la Tréveluy laif- .
foit un repos dont fes Ayeux n'avoient
point jouy , a enfin donné
un Edit qui porte le dernier coup
à l'Herefie. Cét Edit défend de
faire aucun Exercice public de
la R. P. R. dans le Royaume. La
Juftice des Motifs qui ont obligé
Sa Majefté d'en uſer ainfi , paroit
évidente dans le Difcours
qui luy fert d'avant propos , &
elle eft d'autant plus claire , que
pour la perfuader ' il n'a fallu
qu'expofer les faits fans aucun
raifonnement. Comme la Verité
fait plus briller ce Difcours que
les figures de l'Eloquence , chacun
demeure d'accord que l'on
GALANT. 223
n'a jamais rien veu , ny de fi prudent
ny de fi jufte. Voicy les raifons
qui y font déduites .
Henry le Grand , Ayeul de Sa
Majefté , voulant empefcher que
la Paix qu'il avoit procurée à fes
Sujets , aprés les grandes pertes
qu'ils avoient fouffertes par la
durée des Guerres Civiles &
Etrangeres , ne fuſt troublée à
l'occafion de la R. P. R. comme
il eftoit arrivé fous les Regnes
des Roys fes Predeceffeurs , regla
par fon Edit donné à Nantes
au mois d'Avril 1598. la conduite
qu'on devoit tenir à l'égard de
ceux de cette Religion , & les
lieux dans lesquels ils en pouvoient
faire l'Exercice . Il établir
des luges extraordinaires pour
leur adminiftrer la luftice &
pourveut mefme par des Articles
particuliers à tout ce qu'il jugea
>
K
4
214
MERCURE
neceffaire pour maintenir la
tranquillité dans fon Royaume,
& pour diminuer l'averfion qui
eftoit entre ceux de l'une & de
l'autre Religion , afin d'eftre plus
en eftat de travailler , comme il
avoit refolu de faire , pour réunir
à l'Eglife ceux qui s'en étoient fi
facilement éloignez ; & comme
il ne pût effectuer fon intention
à caule de fa mort precipitée , &
que l'execution de cét Edit fut
mefme interrompu pendant la
minorité du feu Roy par de nouvelles
entrepriſes des Pretendus
Reformez , elles donnerent occafion
à les priver de divers avantages
qui leur avoient eſté accordez
. Neantmoins ufant de fa clemence
ordinaire , il leur accorda
encore un nouvel Edit à Nifmes
au mois de Juillet 15 29. au moyen
duquel la tranquillité ayant de
GALANT. 225
nouveau efté rétablie , ce Prince
animé du mefme efprit & du même
zele pour la Religion , que
Henry IV. fon Predeceffeur ,
refolut de profiter de ce repos ,
pour tâcher d'executer fon pieux
deffein ; mais les Guerres eftant
furvenuës peu d'années aprés , &
le Royaume ayant efté peu de
temps fans agitation ,depuis 1635 .
jufqu'à laTréve concluë en 1684.
avec les Princes de l'Europe , il
n'a pas efté poffible de faire autre
chofe pour l'avantage de la Religion
, que de diminuer le nombre
des Exercices de la Pretenduë
Reformée par l'Interdiction
de ceux qui fe font trouvez établis
au prejudice de la difpofition
des Edits , & par la Suppreffion
des Chambres my parties dont
l'Erection n'avoit efté faite que
par provifion . Dieu ayant enfio
K 5
216
MERCURE
·
permis que la France joüiffe d'un
parfait repos , & que le Roy luy
mefme n'eftant pas occupé des
foins de proteger fes Sujets contre
fes Ennemis , ait pû profiter
de cette Tréve qu'il a facilitée
dans la veuë de donner fon entiere
application à rechercher les
moyens de parvenir au fuccez du
deffein des Roys Henry IV . &L
Louis XIII . dans lequel il eſt entré
dés fon Avenement à la Cou-
Sa Majesté voit prefentement
avec la jufte reconnoiffance
qu'Elle doit à Dieu , que
fes foins ont eu la fin qu'Elle s'étoit
proposée , puifque la meilleure
& la plus grande partie de
fes Sujets de la R. P.R_ont embraffe
la Catholique ; & d'autant
qu'au moyen d'un fi grand nom
G
bre de Converfions , l'execution
de l'Edit de Nantes , & tout ce
ronne ;
GALANT. 227
quia efté ordonné en faveur de
la R. P. R. demeure inuule ; Elle
a jugé qu'Elle ne pouvoit rien
faire de mieux effacerentiepour
rement la memoire des Troubles,
de la confufion , & des maux que
le progrez de cette fauffe Religion
a caufez dans le Royaume ,
qui ont donné lieu à cét Edit , &
à tant d'autres Edits & Déclarations
qui l'ont precedée , où qui
ont efté faits en confequence
que de le revoquer en toute fon
étendue . C'est ce qu'Elle a fait
par l'Edit dont je vous parle, qui
a eſté enregiſtré en la Chambre
des Vacations le 22. de ce mois.
Cet Edit revoque non fculement
celuy de Nantes donné en
Avril 1598.avec les Articles arreftez
le deuxième May de la même
année , & les Lettres Patentes
qui furent expediées fur ces Arti-
K 6
228
MERCURE
cles ; mais encore l'Edit donné à
Nilmes en Juillet 1629. que Sa
Majefté declare nuls , & comme
non avenus ; enfemble toutes les
Conceffions faites par d'autres
Edits , Declarations & Arrefts aux
Pretendus Reformez , de quelque
nature qu'elles puiffent eftre ; en
confequence dequoy Elle veut &
il luy plaift , que tous les Temples
de ceux de la Religion Pretenduë
Reformée fituez dans fon Royaume
, Terres & Seigneuries de fon
obeïffance , foient inceffamment
démolis .
Il est défendu par ce mefme
Edit à tous Pretendus eformez ,
de plus s'affembler pour faire l'Exer
cice de cette Religio en aucun lieu ou
maifon particuliere fons quelquepretexte
que ce puiffe eftre, mefme d'Exercices
réels ou de Bailliages , quand
bien ces Exercices auroiet esté mian
GALANT. 229
tenus par des Arrefts du Cofeil d'Etat
; & à tous Seigneurs de quelque
condition qu'ils foient , de faire l'Exercice
dans leurs Maifons & Fiefs ,
le tout àpeine contre ceux qui feront
cet Exercice, de confifcation de corps
& de biens.
Les autres Articles font , Que
tous Miniftres de la Religion Pretenduë
Reformée , fortiront du Royaume
quinze jours aprés la publication
de l'Edit fans y pouvoir fejourner
au delà, ny pendant ce temps
de quinzaine faire aucun prefche ,
Exhortation ny autre fonction , à
peine des Galeres.
Que ceux des Miniftres qui fe converriont
, continueront à joüir leur
vie durant , & leur Veuves aprés
leur deces tandis qu'elles feront en
viduité , des mefmes exemptions de
Taille & Logemes de Gens de guerre,
dont ils ont joy pendant qu'ils fai
230 MERCURE
foient la fonction de Miniftres ; &
qu'en outre Sa Majesté leur ferapayer,
auffileur vie durant , une penfion
plusforie d'un tiers, que les Apointemens
qu'ils touchoient en qualité de
Miniftres,de la moitié la quelle Penfion
leurs Veuves jouiront auffi aprés
leur mort , tant qu'elles demeureront
en viduité
Que les Miniftres convertis , qui
voudront fe faire Avocats , on prendre
les Degre de Docteurs aux Loix,
feront difpenfeldes trois ans d'étude
prefcrites par les Declarations du
Roy;& qu'aprés avoir fuby les Examens
ordinaires , ils feront receus
Docteurs, s'ils enfont jugez capables ,
en payant feulement la moitié des
Droits que l'on a accoustumé de percevoir
de ceux qu'on reçoit en chaque
Univerfité.
Que les Ecoles particulieres pour
l'inftruction des Enfans de ceux de
GALANT. 231
la Religion Pretendnë Reformée, &
toutes les chofesgeneralement quelconques
, qui peuvent marquer une
Conceffion, quelle qu'elle puiffe eftre,
enfaveur de cette Religion , feront
defendues .
Que les Enfans qui naiftront des
Pretendus Reformez feront dorefnavant
baptife par les Cure des Paroißes
, eftant enjoint aux Peres &.
aux Meres de les envoyer aux Egifes
à cet effet là , à peine de cinq cens
livres d'amende , & que ces Enfans
feront enfuite éleve en la Religion
Catholique, Apoftolique & Romaine,
quoy il eft ordonné tres expreſſement
aux fuges des lieux de tenir la
main.
à
Que ceux de la Religion Pretendue
Reformée qui fe font retirez du
Royaume avant la publication decet
Edit, rentreront dans la poffeffion de
leurs biens , & en jouiront comme its
232 MERCURE
7
auroient pu faire s'ils y estoient toûjorus
demeurez , pourveu qu'ils y
reviennent dans le temps de quatre
mois du jour de cette Publication; au
contraire que les biens de ceux qui
dans ce temps là de quatre mois ne
reviendront pas dans le Royaume ,
demeureront confifquez en confequence
de la Declaration du 10 .
d'Aouft dernier.
Que les Pretendus Reforme , eux,
leurs Femmes & Enfans,ne pourront
fortir du Royaume , ny transporter
ailleursleurs biens & effets ,fous peine
des Galeres pour les Hommes , &
de confifcation de corps & de biens
pourles Femmes,
Que les Declarations renduëscontre
les Relaps, feront executéesfelon
leur forme & teneur .
Que ceux de la Religion Pretenduë
Reformée , en attendant qu'il
plaife à Dieu de les éclairer comme
GALANT. 233
les autres, pourrot demeurer dans les
Villes & Lieux du Royaume ,y continuer
leur commerce , & joüir de leurs
biens,fans qu'on les puiffe troubler ny
empefcher fous pretexte de leur Religion.
·
Cet Edit ayant efté publié le
jour mefme de l'Enregistrement,
on commença dés le lendemain à
démolir le Temple de Charenton .
Les Converfions eftoient déja
tres nombreufes à Paris , & il y
en avoit tous les jours prefque
dans toutes les Paroiffes , & dans
beaucoup de Communaurez ; de
forte que chacun eſtant en mouvemét
pourfon falut, & plufieurs
fe convertiffant , ou fe faifant inftruire
, cet Edit , au lieu de produire
aucun des effets qu'on en
auroit pû craindre autrefois , a
plutoft fervy à ébranler les plus
obftinez , qu'à leur faire prendre
234
MERCVRE
des fentimens contraires à leur
confcience & à leur devoir.Ainfi
il y a lieu d'efperer que le reste
des Religionnaires de Paris, fuivra
bien- toft l'exemple de fes Freres,
qu'il voit tous les jours couriren
foule aux pieds des Autels. On y
vient de voir Monfieur le Duc de
Richemont , Fils naturel du feu
Roy d'Angleterre . Il a fait Abjuration
dans la Chapelle du Chafteau
de Fontainebleau , à l'ifſvë
de la Meffe du Roy , en preſence
de Sa Majesté & de toute la
Cour, entre les mains de Monfieur
l'Evefque de Meaux, qui luy fit
un tres beau Difcours fur ce fujet.
l'apprens que M. le Marquis
de Mirepoix s'eft fort diftingué,
par le zele qu'il a fait voir pour
la Converfion des Pretendus Reformez
. Comme il eft extremé
ment aimé dans cette Province ,
GALANT . 235
luy feul , c'est à dire , fuivy de fa
feule Maiſon , fans aucun autre ſecours
, il a fait changer de Religion
, par , fon éloquence, & par
la force de la verité à tout ce
qu'il y en avoir dans Mazeres
le Carla , Saverdan , Lasbordes , Sayarat
, Camarade & le Mazdazil .
L'exemple de ces fix Villes , qui
font des plus importantes de la
Province , a efté fuivy de tous les
Religionnaires des environs . M.
de la Berchere Intendant de
Guyenne , qui alla joindre M. le
Marquis de Mirepoix à Mazeres ,
feconda tres bien fon zele . M.
l'Abbé de Pailhez , de qui cette
Ville depend, n'y fut pas inutile,
& s'y comporta d'une maniere
digne de luy. Je vous écriray le
mois prochain les circonstances
3 de cette grande Action .
Quelque difficile que foit la
I
236 MERCURE
Converfion des Heretiques , notrs
en voyons aujourd'huy la France
prefque entierement purgée. Ce
miracle eſt dû au zele, à la pieté ,
& aux foins du Roy, & il fuffit que
ce grand Monarque vive pour
achever un fi furprenant Ouvra
ge. C'est ce qui a efté parfaite
ment bien reprefenté par une Devife
, dont le Corps eft un Soleil
arrefté par l'ordre de Jofué combattant
contre les Amalecites .
Ennemis du Peuple de Dieu , avec
ces mots.
Stantem victoria certa fequentur.
La pensée en est heureuſe , &
les quatre Vers fuivans l'expriment
d'une maniere également
noble & naturelle .
Contre les Ennemis envieux de fa
gloire ,
Du Soleil autrefois le Ciel fixa te
cours ;
GALANT. 237
Nous fommes feurs de la victoire,
Si d'un autre Soleil il prolonge les
jours.
L'Autheur de cette Devife eſt
un jeune Homme de qualité , de
dix- fept ans, d'un efprit rare , &
d'une application extraordinaire;
c'eſt le Fils aifné de Monfieur le
Mazuier , Procureur General au
Parlement de Touloufe , dont le
zele pour les interefts du Roy &
de la Religion eft affez connu . II
a foûtenu avec applaudiffement
une de ces Thefes univerfelles ,
que fi peu de perfonnes entreprennent
de feûtenir.
Si je voulois attendre la fin des
Converfions , dont les nouvelles
me viennent de tous coftez . le ne
finirois point cet Article. Je les
remets jufqu'au mois prochain,
dans lequel temps j'espere que
je vous entretiendray du change238
MERCURE
ment de tout ce qui refte de Calviniftes
en France . Je croy méme
qu'il y a déja beaucoup plus
de Villes entierement Catholiques
que je ne vous en ay nommé,
l'empreffement eftant fi grad
à fe rendre , & les nouvelles des
Abjurations qui fe font en Corps,
arrivent en fi grand nombre, que
l'on en perd la memoire.
Meffire Pierre Camufet , Docteur
de Sorbonne , Curé de l'Eglife
Paroiffiale de Saint Hilaire ,
& Chapelain de l'Eglife de Paris ,
mourut prefque fubitement le
Lundy 22.de ce mois . Il avoit efté
indifpofé deux ou trois jours fans
aucune maladie qui paruft confi-.
derable.Les grandes charités qu'il
faifoit , le font extremément regretter.
Monfieur Iollain , Chanoine
de Saint Marcel , luy a fuccedé
dans cette Cure.
GALANT. 239
La premiere des deux dernieres
Enigmes , dont la Feüille de papier
eftoit le vray mot , a efté expliquée
par M. de la Huproyes de
Troye ; Diereville , & du Pelerin
d'Iquebu ; le vieux Tircis , Amant
des Belles & des Nouveautez de
la grand Ruë de Chafteaubriand
en Bretagne ; les deux Soeurs de
Clermont en Picardie , l'Hermophile
d'Antifer ; la belle Nourriture,&
la petite Affemblée G. du
Havre .
ز
La Main de papier étoit le vray
mot de la feconde , & il a efté
trouvé par Monfieur Carler de
Rouen , & par Mademoiſelle Cato
du Boquet , de Chartres.
Ceux qui ont expliqué l'une &
l'autre dans leur vray fens , font
Meffieurs l'Abbé l'Encour , de la
Veffier , L.Bouchet , ancien Curé
de Nogent le Roy , Avice de Caën;
240 MER CURE
Lepinay Buret de Vitré en Bretagne;
Lourdet de la Place Maubert ;
de Souveras ; Alcidor ; Gigés; les
Bergers de Tempé , du Havre ;
le petit Colin, & le rival du petit
Colin de Pithiviers ; Mademoifelle
Launay Buret ; la chere de
Lorme; & la Claire brune de la
Porte de Vitré en Bretagne ; Silvie
, & la petite Affemblée A.du
Havre ; la plus aimable Brunette
du petit Colin de Pithiviers.
Des deux Enigmes nouvelles
que je vous envoye , la premiere
eft de M. de la Chaife dieu , & la
feconde de Monfieur Rault de
Roüen .
EN
ENIGM E.
Ncertain temps de l'an, je parois
fi charmante
Qu'une amitiéforte & conftante,
Porte
99
GALANT. 241
Porte pour lors chacun à me fuivre
en tous lieux ;
Mais dans un autre temps ma fortune
eft petite.
On me laiffe , on me fuit , tout le
monde me quitte →
On peut iuger par là , fi mon fort eft
heureux ;
Et cependant rien ne m'irrite ,
Ce propos femble merveilleux.
Je me trouve par tout , où j'ay de
quoy paroiftre ;
Chacun porte avec foy , la caufe de
mon eftre ;
Quand je fuis , on me voit , dans la
Ville & les Bois.
Deux qui portent mon nom , different
en nature ;
L'unfert à recréer , &grand plaifir
procure ,
L'autre fert à manger , en differens
endroits.
Octobre
1685. L
242
MERCURE
AUTRE ENIGME.
MA
A Tefte vaut mieux qu'un
Trefor ;
On la prefere mefme à l'Or ;
Mais quand des armes on n'apprefte,
Et que le fer en main on me fait
fuccomber ,
On ne me voit jamais tomber ,
Que pour brûler mon corps & maltraiter
ma Tefte.
Battu de mille & mille coups ,
Sans meriter tant de couroux ,
A quelfort me dois - je refoudre?
Voyez mon fupplice nouveau ,
Avant que
d'entrer au tombeau,
Ilfaut eftre réduit enpoudre ,
Et paffer par la flame , ayant paffe
par l'eau.
Mais malgrémon étrangefort ,
GALANT
Ccc qua la fin mon coeur
en liberté.
L
242
MERCURE
Quel
chagrin
Iris
dadre
ce que vos yeux ontds =
991
poir qui me reste c'est qu
99
poir qui me res- te c'est
Mais malgré mon étrangefort ,
GALANT.
243
Ne fuis-je pas digne d'envie ,
Puifque je donne encor la vie ,
A ceux qui me donnent la mort ?
L'efperance de le revoir libres,
eft la feule chose qui conſole les
Amans qui aiment des infenfi-.
bles. C'est ce que vous trouverez
exprimé dans les paroles du fecond
Air que je vous envoye.
AIR NOUVEAU .
Q
Vel chagrin
tendre
2 Iris d'estre
2
Lors qu'on trouve un objet qui ne
veut pas fe rendre.
Ce que vos yeux ont de beauté
M'eft devenu cent fois funefte ;
Ma le feul cfpoir qui me reste,
C'est qu'à la fin mon coeur va viure
en liberté.
L 2
244
MERCURE
M. de Boisfrant a esté
pourveu
depuis peu de jours de la Charge
de Chancelier Chef du Confeil
de Monfieur , dont la ſurvivance
a efté accordée en mefme temps
à M. de Boisfrant fon Fils,Maiftre
des Requeftes ; & M. de Bechamel
a eu la Charge de Surintendant
de la Maifon de ce Prince,
qu'avoit cy- devant M. de Boisfrant.
La Coureft toûjours à Fontainebleau
, où elle doit paffer une
partie du mois de Novembre.Les
Chaffes , les Promenades , le Jeu ,
les Bals , la Mufique , & les Comedies
Françoifes & Italiennes , y
fervent de divertiffement.Le Roy
s'y trouve peu, & fait fon unique.
attachement des affaires de fon
Etat.On y a dancé un Balet inti
tulé , Le Temple de la paix.Le Sujet
& les Vers font de M. QuiGALANT.
245
naut , & la Mufique de M. de
Lully.Ce Balet a eſté trouvé admirable,
tant pour l'invention &
les Vers , que pour l'execution .
On en à déja donné plufieurs Repreſentations
, & elles continueront
tant que la Cour fera à Fontainebleau
.
Quant aux Amours de Venus &
d'Adonis , qu'on a reprefentez à
Paris , je vous avouë , puifque
vous le fçavez , que j'ay fait cette
Tragedie avant que d'avoir
commencé à travailler aux Lettres
que je vous écris tous les
mois.C'eftoit dans un temps oùle
langage du coeur doit eftre naturel
à tous les hommes . Ainfi l'on
ne doit pas s'étonner fi cette piece
a efté trouvée fi tendre . Elle
eut alors un fort grad fuccés , quoy
que fes machines ne fuffent ac- .
compagnées , ny de dances , ny
L
3
246
MERCURE
de voix. Cependant comme on
a accouftumé d'en voir à toutes
les pieces où il y a du fpectacle ,
& qu'elles paroiffent nues fans
cét agrément , on y a mis des intermedes
; dont la Mufique a efté
faite par Monfieur Charpentier,
qui depuis beaucoup d'années
travaille avec fuccés à ces fortes
de choſes . On y a auffi meflé une
Plainte , qui a charmé tous ceux
qui l'on entenduë , & qui fe
connoiffent en Mufique. Les
Comediens de leur cofté s'étant
parfaitement bien acquittez
de leurs Roles , & en ayant receu
des applaudiffemens , en ont fait
donner à la Piece ; qui aprés fix
Repreſentations dans une feule
femaine , faifoit efperer un affez
heureux fuccés , fi elle n'euft
point efté interrompuë par le depart
des Acteurs , qui furent
F
GALANT.
247
mandez à Fontainebleau pour le
divertiffement de la Cour. L'accueil
favorable qu'on a fait à certe
Piece a engagé les Comediens.
à remettre fur le Theatre le Mariage
de Bachus , que je fis deux
ans après les Amours de Venus &
d'Adonis. Il s'y trouve une choſe
qui ne s'eft encore veuëque dans
Amphitrion, c'est à dire , du Comique
meflé parmy le grand Se
rieux. Je ne diray rien pour le défendre,
il fuffit de réüffir pour étre
juftifié . Le Heros de cette Piece
n'eft rien moins que ce que beaucoup
de perfonnes penfent . Bachus
eftant marqué dans la Fable
comme un grand Conquerant,
qui devoit eftre toûjours beau ,
toûjours, jeunes , & toujours vainqueur,
il y a quelques Machines
qui fervent d'embelliffement à
cet Ouvrage , où l'on voit le dé-
L 4
248
MERCUR
barquement de Bachus dans l'Ile
de Naxe, avec toute fa fuite ; mais
fon principal ornement confifte
dans le grand nombre d'Agrémens
, qui eftant tous tirez du
fond du fujet, ne font pas feulement
dans les Entractes, mais encore
en beaucoup d'endroirs du
corps de la Piece. Lors qu'elle
parut d'abord fur le Theatre du
Marais , la Mufique en avoit eſté
faite par le fameux Monfieur Moliere
, qui travailloit autrefois
pour les divertiffemens de Sa Majefté
, Mais comme il a falu fe reftraindre
au nombre de voix pref
crit , on a fait faire de nouveaux
Airs par Monfieur Laloüette ,
Eleve de Monfieur de Lully ; &
qui ayant toutes les manieres ,doit
avoir travaillé felon le gouft du
Public .
Je me fouvins que je vous pro
GALANT. 249
mis il y a un mois, de grands Articles
hiftoriques qui ne sot point
dans cette Lettre , mais ceux de
la Religion , aprés lefquels je pretendois
leur donner place, s'eftant
trouveé auffi longs que curieux &
importans,je ne puis me difpenferde
remettre encore au mois
prochain , ce que je devois vous
envoyer dés le mois paffé , auffibien
que le détail de la nouvelle
que je viens d'apprendre , qui eft
que M. le Duc de Noailles parcourt
lesSevenes en convertiffant
beaucoup de monde; qu'il y a déja
fait faire Abjuration à plus de
vingt mille perfonnes, & que depuis
le fejour qu'il fait dans fon
Gouvernement,on y compte cent
quarante mille convertis.
Je ne doute point que vous
n'ayez déja apprit la mort de M.
Courtin , je remets au mois
LS
pro
250 MERCURE
chain à vous en entretenir, auffibien
que de la trifte nouvelle que
toute la France ne pourra ap .
prendre fans douleur. Cet article
demande du temps pour luy
donner toute l'étendue qu'il merite.
Je fuis , Madame , Voftre ,
& c .
A Paris , ce 31. Octobre 1685 .
TABLE
DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
Relude.
PR
3 Statue du Roy élevée à Ruel.
Infcriptions qui font autour de cette
Statuë.
La Nimphe de Ruel , au Roy.
La France , au Roy.
୨
ΤΟ
Statuë du Roy élevée à Caën,& fes
Infcriptions , avec le détail de
toutes les Ceremonies qui fe font
faites en cette occafion .
Harangue faite au Roy par Monfieur
le Recteur de l'Univerfité.2 3
Poëme.
Prix de l'Arquebuze.
10
32
42
Fondation perpetuelle d'une Fefte à
TABLE.
foudun , pour la Naiffance da
Roy. 56
Sixième Dialogue des chofes difficiles
à croire.
62
96
Article concernant la Theriaque.go
Idille.
Relation de tout ce qui s'eft paffé à
la Reception de Madame la Du
cheffe de Richelieu , à Richelieu .
98
Relation tres curieufe du Siege de
Coron avec des circonstances qui
n'ont point encor efté fceues , &
tous les noms des Chevaliers de
Malte , tant François qu'Etrangers
qui ont effé tuck & bleſſeZ
en cette occafion. 133
Maifon de Carnavalet. 166
Morts.
Livre d'Armes.
Miroir ardant d'une grandeur extraordinaire
, & fes effets. 175
Entrée de l'Ambassadeur de Pologne
167
174
TABLE.
à Fontainebleau , &fes Audiances.
184
Continuation des Prieres ,felon l'ufage
d'Italie , faites aux Theatins.
187
Tout ce qui s'eft paffé depuis deux
mois touchant les affaires de la
Religion Pretenduë Reformée. 192
Noms de ceux qui ont trouvé les
veritables mots des Enigmes du
mois dernier.
Enigmes.
237
241
Charges remplies dans la Maifon
de Monfieur. 244
Divertiffemens de Fontainebleau.
244
Comedies.
245
Conclufion contenant plufieurs articles
refervez pour le mois prochain.
Fin de la Table.
249
Extrait du Privilege du Roy .
Pchville le 18. Juillet 1683. Signé, Par
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
le Roy en fon Confeil , IUNQUIERES. Il eft ,
permis à I. D. Ecuyer , Sieur de Vizé , de
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
plufieurs Pieces , Relations , Hiftoires, Avantures
, & autres Ouvrages hiftoriques , curieux
& galans pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres - amé Fils LE DAUPHIN
pendant le temps & efpace de dix années
à compter du jour que chacun desdits
Volumes fera achevé d'imprimer pour la
premiere fois Comme auffi défenfes font
faites à tous Libraires , Imprimeurs Graveurs
& aures , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de
l'Expofant , ny d'en extraire aucune Piece, ny
Planches fervant à l'ornement dudit Livre ,
mefme d'en vendre feparément , & de donner
à lire ledit Livre ; le tout à peine de fir
mille livres d'amende contre châcun des
contrevenans & confifcation des Exemplaires
contrefaits ; ainfi que plus au long
il est porté audit Privilege.
:
>
Regiftré fur le Livre de la Communauté
le 14. Septembre 1683.
Signé ANGOT , Syndic.
Et ledit Sieur I. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , a cedé & tranfporté fon droit de
Privilege à Thomas Amaulry , Libraire à
Lyon , pour en joüir fuivant l'accord fait
entr'eux .
Avis pour placer les Figures.
L'A
Sur
'Air qui commence par ,
les tendres Ormeaux le Roffignol
fidelle , 141
La Medaille du Roy d'Angleterre
, doit regarder la page. 175
L'air qui commence par Quel
chagrin, Iris , d'eftre tendre. 243
511
m
1685,10
m
Eur. 5112_1685,10
Mercure
<36607597730015
<36607597730015
Bayer. Staatsbibliothek
•
00
4
MERCURE
GALANT
.
ОСТОВКЕ 1685 .
Ι
Ous le voyez Madame
, jay beau vous
parler du Foy au
commencement
de
toutes mes Lettres . Cette matiere
eft fi abondante , qu'il eft
-impoffible de l'épuifer . La Harangue
de Monfieur le Coadjuteur
de Rouen , & celle de
Monfieur d'Oimefron
, que je
vous envoyay le dernier mois ,
Octobre 1685.
A
2 MERCURE
avec l'Eloge que Monfieur l'Abbé
Cappeau fit de Sa Majeſté ,
dans le Sermon qu'il prefcha au
Louvre le jour de la Fefte de
S. Louis , font remplies de plufieurs
chofes nouvelles , qui marquent
la Grandeur & les Vertus
Morales & Politiques de cet Augufte
Monarque . On ne doit pas
s'étonner aprés cela , fi l'on n'entend
plus parler de tous coftez
que de Statues que l'on éleve à
fa gloire . Le zele de Monfieur le
Duc de Richelieu s'eft fait diftinguer
par un deffein de cette
nature . Il s'attendoit d'avoir
l'honneur de recevoir le Roy à
Rüel ; mais comme le plus agreable
Regale de cette Fefte devoit
eftre la Repreſentation de ce
grand Prince , & qu'il falloit du
temps pour transporter & met
tre en eftat une Figure d'un cara-
Bayerische
Staatsbibliothek
München
GALANT.
3
3
1
dere le plus extraordinaire qui
ait jamais efté , le départ de Sa
Majefté pour Chambor , a rompu
toutes les mefures de ce
Duc.
Le Roy eft monté fur un Cheval
, qui paſſe au jugement des
plus fçavans dans toutes les proportions
& dans fon action , celuy
du Pontneuf, & celuy de la
Place Royale. Quoy que ce ne
foit qu'un Modelle , il n'aura
point fon pareil quand il fera en
Bronze , comme Monfieur le
Duc de Richelieu a deffein de
l'y faire jetter ; mais ce qui ne
s'eft point encore vû qu'en cette
Figure , c'est que de quelque
cofté qu'on la regarde , on re-
: connoift la grandeur & la majefté
de celuy qu'elle reprefente .
C'est ce qui eft tres bien exprimé
dans ce Sonnet écrit en let-
A 2
4
MERCURE
tres d'or , dans un des coftez du
Pied - deftail.
TEL
El , LOUIS triomphant de
libere hautain ,
Chaffoit de tous coftez fes Troupes
fugitives ;
Tel , la Meufe & le Rhin le virent
furleurs Rives
Terraffer le Batave , & dompter le
Germain.
De fon Image encor le regard plus
qu'humain.
Semble annoncer la guerre à ces
Ames craintives ,
Les traits en fontfi fiers ,les menaces
fi vives ,
Qu'on croit la Foudre prefte à partir
de fa main.
De l'Aigle & du Lion l'audace reprimée
,
GALANT.
Afonjoug maintenant feroit accoûtumée
,
Ilen eût vûfon Char pompeufement
traifné;
Mais arreftant luy feul le cours de
La Victoire ,
Ane les pas détruire il trouve plus
de gloire,
Et d'un plus beau Laurier fon Front
eft couronné.
·
L'Infcription qui eft dans le
cofté oppofé , eft conceuë en ces
termes. Vos Amies me pardonneront
fi en cette occafion
j'employe une Langue qui ne
leur eft pas connue. Ce qui regarde
la gloire du Roy ne fe doit
point affoiblir , & il n'y a guere
d'Infcriptions qui euffent la for
ce de l'Original , fi elles étoient
traduites .
A 4
6 MERCURE
LUDOVICO MAGNO.
LUDOVICI IUSTI FILIO , LUDOVICI
SANCTI ABNEPOTI ,
REGUM М А Х І мо ,
QUOD
HOSTIBUS TERRA MARIQUE DE
BELLATIS ,
IMPERII FINES LONGE - PRODUXIT :
FROFLIGATA HÆRESI ,
RELIGIONEM UBIQUE RESTITUIT .
REIP. GENUENSI LEGES ; PRATIS
AFRICE PÆNAS ;
PACEM ARMATÆ EUROPÆ ;
MODUM VICTORIÆ SUÆ
IMPOSU IT.
FILIO, NURU, NEPOTIBUSTER FELICI.
SEMPER AUGUSTO,
VERE CHRISTIANISSIMO .
ARMANDUS RICHELII DUX ,
ARMAND CARDINALIS HERES ,
ET Ejus FRO GLORIA PRINCIPIS
ÆMULATOR ,
FIDEI , OBSEQUII , AMORIS HERENNE
MONUMENTUM
VENER ABUNDUS FOSUIT.
ANNO M. DC. LXXXV .
GALANT. 7
Les deux autres coftez font
comme des Tables d'attente ;
auffi- bien l'on croit n'avoir encore
vû que la moitié des merveilles
que fait efperer cet Augufte
Conquerant. Il ya de plus
une chofe à remarquer dans cette
Figure Equeftre , qui eft d'un
poids exceffif; c'eft que le Che
val n'eft appuyé que fur les deux
pieds de derriree , que ceux de
devant font en l'air , & que par
une furprenante invention du
Sculpteur, l'équilibre en eft fi jufte,
que d'un doigt feulement on
le fait mouvoir. Ön ne peut voir
ce bel Ouvrage,fans donner à Mc
Gobert , qui en eft l'Autheur ,
les Eloges qu'il merite . Auffi
Monfieur le Duc de Richelieu
ayant mené difner à Ruel quelques
perfonnes de qualité , on
trouva ce Madrigal attaché à la
E 4
8 MERCVRE
Porte qui conduit à la Grotte ,
fur laquelle cette Figure eft
élevée .
O
Vous , qu'un defir curieux
Amene dans ces Lieux ,
Qui délaffoient Armand defespro
fondes veilles ;
Apprenez en voyant defi rares merveilles
Que fi LOUIS LE GRAND char
me vostre regard
Par fon admirable Figure ,
Un Chef- d'oeuvre de la Nature ,
Ne demandoit pas moins qu'un Chef-
V
'd'oeuvre de l'Art.
Le Sonnet que l'on a écrit en
lettres d'or , fur l'un des coftez
du Pied deftal , eft de Monfieur
le Clerc de l'Academic Françoi- .
fe ; l'Infcriprion , du Pere Comi
re Jefuite , dont les Ouvrages
P
GALANT.
font fi eftimez , & ce Madrigal ,
de Monfieur Vignier.
Voicy d'autres Vers , qui ont
efté faits par une Perfonne de
qualité , qui a toute la délicatef
fe d'efprit que l'on peut avoir.
Comme les premiers regardent
Ruël , il y a fujet de leur donner
place dans cet Article.
LA NIMPHE DE RUEL ,
AU
Tom
ROY.
On Efprit que rien ne limite
Fatt honneur à la Royauté ,
Et tu ne vois
que
ton merite
Au deffus de ta Dignieë.
1
Tes Exploits font fi glorieax
Qu ' Armandauroit peine à les croire.
Son Ombre fe plaint en cès lieux
Que la mort ait ferméJesyeux
Sans qu'il ait joy de ta gloire.
AS
10 MERCURE
LA FRANCE ,
AU ROY.
A
Ta haute Valeur quel Heros
peut atteindre ?
Ta Pietéfait voir de grandes actios.
Monarque toutparfait, tu n'as plus
rien à craindre ,
Ny de tes Ennemis , ny de tes paffions.
La Ville de Cačn n'a pas vou
lu eftre des dernieres à marquer
fon zele , en faisant élever une
Statue à Sa Majefté . Cela s'eft
fait avec tout l'éclat & toutes les
demonſtrations de joye , qu'un
Peuple qui aime fon Prince , 81
qui eft ardent pour la gloire , eft
capable de montrer. Cette Statë
fut élevée le 5. de Septembre
GALANT.
dans la grande Place de la Ville.
On avoit choify ce jour , qui
eftoit celuy de la Naiffance du
Roy ,, ppoouurr rendre cette Céré
monie plus augufte . Dés le poinct
du jour les Trompettes , les Tambours
, & les Hautsbois , & bientoft
apres , le Carrillon de toutes
les Cloches , & le Canon du
Château annoncerent cette Feſte
qu'on attendoit avec tant d'impatience.
L'ordre avoit eſté donné
que les rues fuffent nettes
& les Boutiques fermées , & l'on
fe rendit en foule dans l'Eglife
des Cordeliers . Meffieurs de l'Univerfité
qui voulurent fe fignaler
, avoient élevé fur le Frontif
pice du premier Portail une Pyramide
fort haute , chargée de
Devifes & de Trophées , avec le
Portrait du Roy environné d'Emblémes,
qui exprimoient les prin-
>
A 6
MERCURE
cipales Actions de Sa Majesté .
Ils avoient orné le Choeur & la
Nef des plus belles Tapifleries .:
Les Abbayes voifines qui font
en grand nombre , font de leur
Corps , ainsi que les principaux
Magiftrats , & les Religieux de
la Ville. Tout fut convoqué ,
& la Meffe du Saint Efprit, par
laquelle on crût devoir commencer
, fut précédée d'une Proceffion
le nombre & la gravité
de tant de perfonnes Doctes ,
la diverfité des Habits & des Ornemens
, & l'ordre exactement
obfervé , rendirent folemnelle-
& venerable. Monfieur l'Evêque
de Bayeux , Chancelier de
cette Illuftre Compagnie , officia
Pontificalement . Au milieu de la
Meffe Mr Malouin Recteur , en
fon Habit de Ceremonie , prononça
en Latin , le Panegyris
que
GALANT. 13
que du Roy , avec beaucoup de
force & d'éloquence . On y avoit
invité le Corps de Ville , un des
plus confidérables du Royaume
, par la noble Prérogative,
qu'on ne peut élire que des Gentils
hommes , pour les premiers)
Echevins . La Nobleffe en grand
nombre s'eftoit rendue à cette
Fefte ; & il n'y avoit perfonne
qui ne fe fuft paré pour l'honorer.
Monfieur de Morangis , Intendant
de la Generalicé , traitta'
cette grande Compagnie , avec
une magnificence & une politeffe
extraordinaire . Il a conçu le
premier le deffein d'élever cette
Statuë. Il l'a fait agréer à Sa
Majefté , & voyant l'allegreffe
genérale , il declara que tous les
ans il vouloit folemnifer ce jour.
La Ville & l'Univerfité s'y engagerent
avec la meſme ardeur.
14
MERCURE
Un Concert de Voix & d'Inftrumens
fuivit ce tepas plein de
joye . On n'y chanta que des
endroits choifis dans les Prologues
des Opera à la gloire du
Roy, & cette diverſité de Loüanges
, fit un agréable effet dans
une Aflemblée remplie d'amiration
pour Sa Majesté. On partit
de chez Monfieur l'Intendant
fur les quatre heures pour ſe rendre
à l'Eglife des Jacobins , où tout
les Corps eftoient convoquez
par l'ordre de Meffieurs de Ville
qui avoient eu foin qu'elle fuft
parée magnifiquement. Le Pere
Fejacq, Prieur de ce monaftere,
fit en François l'Eloge du Roy ,
avec beaucoup de délicateffe &
d'efprit. On avoit chanté auparavant
un excellent Motet
compofé de Paffages des Pfeaumes
, & des Cantiques de la SainGALANT.
15
te Ecriture , où l'on voit comme
une Prophetic ; & une peinture
des grandes Victoires que le Roy
a remportées , & des merveilles
de fon Regne ; de forte que le
Peuple charmé par cette Mufique
, & animé par l'éloquence
de l'Orateur , le trouva comme
tranfporté quand Monfieur l'Evefque
entonna le Te Deum , &
dans le mefme raviffement , il
courut à la Place Royale où le
Feu de joye eftoit préparé . Monfieur
l'Intendant avoit affifté à
cette Ceremonie avec le Prefidial
Monfieur de Segrais de
l'Academie Françoife , premier
Echevin , fi connu par fon merite
& par fes Ouvrages , le vint prier
avec l'Hôtel de Ville de fe mettre
à leur tefte pour allumer ce
Feu . On marcha vers la Place .
Les Trompettes , les Tambours
16 MERCURE
l'Huiffier de la Ville paré de fa
Cotte d'Armes de velours , &
fes Sergens ornez d'Echarpes de
fes livrées précedeient la marche.
La Bourgeoisie eftoit fous les Armes
au tour de la Place , & laiffoit
un grand espace libre aux environs
du Feu & de la Statue. Cer
te Statue qui eft l'ouvrage , d'un
Sculpteur de Caën , eft admirée
des plus habiles . Elle eft. haute
de huit pieds , élevée fur un Pie
deftal de douze. Quatre petites
Figures y tiennent fur la Corniche
les Armes , & la Devife du
Roy meflées de differens Trophées.
Les Infcriptions Latines
& Françoiſes , font gravées en
Lettres d'or fur quatre grandes
tables de marbre noir , & fone
dignes d'une Ville qui eft en poffeffion
de donner à la France d'excellens
Poëtes. On fit deux fois
GALANT. 17
le tour de la Statue avec des cris
de Vive le Roy, dont toute la
Ville retentiffoit , & avec les
mefmes acclamations , on alluma
le Feu en la maniere accoutumêe.
Les Compagnies des Bourgeois
firent trois décharges , & le
Château fit répondre toute fon
Artillerie . Meffieurs de l'Hôtel
de Ville , avoient choify la plus
belle Maiſon de la Place , pour
y recevoir les Dames. Madame
l'Intendante s'y eftoit déja
rendue avec toutes les Perfonnes
de qualité . Une Salle
étoit ornée pour le Bal ; une magnifique
Colation eftoit fervie
dans l'autre , fur plufieurs Tables
à l'entour des murailles , & les
Buffets eftoient dreffez dans la
troifiéme où l'on pouvoit choisir
toutes fortes de liqueurs & de
rafraichiffemens. Il n'y avoit
18
MERCURE
1
point de Dame qui ne fuftinvi
tée , & le bruit de la Fefte avoit
attiré de toutes parts , tout ce
qu'il y a de belles & de jeunes
perfonnes . La joye & la multitude
faifoient quelque forte de cont
fuffion ; mais il n'y eut point de
defordre. En quitant les Tables ;
on fut appellé aux Feneftres par
une quantité de Fufées volantes
qui partirent du milieu de la
Place. Ce n'eftoit que le prélude
d'un Feu d'artifice préparé par
l'ordre de la Ville , qui jugea no
devoir rien épargner pour honorer
par cette Feſte un Roy à qui
elle eft redevable de fon bonheur.
Ce Feu occupa les Spectateurs
pendant trois quarts d'heure
, & eut tout le fuccés que l'on
en pouvoit attendre . Dès qu'il
fut finy , le bal commença , &
dura toute la nuit . La maiſon de
GALANI. 10
Monfieur de Segrais eft dans la
mefme Place , & l'Academie s'y
affemble ordinairement . Ce qu'il
ya en cette Ville - là de Perfonnes
diftinguées par leur Sçavoir,
& par l'amour des belles Lettres,
y vinrent voir le Feu , & y trou
verent un Souper dont ils ne
purent affez louer l'abondance
& la propreté. La Ville étoit
toute éclairée. On avoit porté
des lumieres jufques au baut des
Clochers , & les Maiſons paroiffoient
en feu . Celle de Monfieur
de Morangis eftoit éclairée dedans
& dehors , & deux Fontaines
de vin coulerent devant la
porte pendant toute la nuit. L'lllumination
la plus agreable fe
fit autour de la Statue.Le deſſein
en étoit ingenieux. Une Cloture
de fer haute de huit pieds
regne tout à l'entour, à fix pieds
1
20 MERCURE
de distance de la baze du Piédeftal.
Cette Cloture étoit chargée
de Lampes , qui reprefentoient
des Lys , des Couronnes
les Chiffres & la Devife de Sa
Majefté , & faifoient paroiſtre la
Statue comme en plein jour.
Mais rien n'eft comparable à la
joye qui fe répandit dans toute
la Ville. Les ruës eftoient remplies
de Tables. On y avoit fait
des Berceaux & des Cabinets de
verdure qui étoient éclairez
d'une infinité de lumieres. Chacun
s'efforçoit de fe réjouir avec
ſes Amis & fes Voifins . Le jour
en trouva beaucoup à table ; & -
ce que l'on ne croira qu'avec
peine , la Difcorde qui trouve
toûjours quelque place dans ces
Affemblées extraordinaires , fut
entierement bannie de cette
Fefte. Malgré l'excés de la
GALANT. 21
bonne- chere , & l'émulation à
qui feroit voir plus de zele , de
joye , & mefme d'emportement,
il n'y eut pas la moindre diffention
ny la moindre querelle.
Tous ne fembloient animez que
d'un mefme efprit . Le Roy feul les
occupoit tous , & l'on ne parloit
que de fes Victoires , de fes gran.
des Qualitez , & de boire à fa
Santé , en luy fouhaitant de longues
& heureuses années.
Voicy les Infcriptions qui font
gravées fur le Piédeſtal.
Sur la premiere face on lit ce
Madrigal , qui eft de Monfieur
de Segrais .
A
Cette Augufte Majeſté ,
A tette heroïquefierté,
Reconnoiffez , races futures ,
LOVIS Roy , lufte & Conquerant
.
E
22 MERCURE
L'Hiftoire vous dira par quelles -
vantures
Il merita le Nom de Grand.
Sur la feconde face à la droite
du Roy , est ce Diftique compopar
une perfonne de qualité ,
qui cache fon nom.
fé
Magnus Cafaree * LODOIX jure
Imperat Urbi ; *
Fortuna ,factis , pectore Cafar adeft,
Sur la troisième face à la gauche
du Roy , on lit cette Epigramme
de Monfieur de la Motte , Lieutenant
General à Caën.
Civis opus, patriufque lapis fiat Regia
magni
Principis effigies,publica curafuit.
Sic memorifaxo, LODOIX, tua credimus
ora;
* Cadomus , Caën , quaſi Caij Cæſaris domus.
GALANT. 23
Duret ut æternùm conditus Vrbis
amor.
Sur la quatrième face eft cette
Infcription à l'antique , faite par
Monfieur du Tot Ferrare , Confeiller
au Parlement de Rouen ,
un des premiers Hommes de ce
Siecle en ce genre d'écrire.
LVDOVICO.
Triumphatis hoftibus ,
aucto imperio
pacato
orbe, vectigalibus remiffis ,
pio , felici , femper augusto.
REGIS MAXIMI.
Devota meritis , fecura victoriis ,
aternæ fidei monumentum
unê corde , multiplici nomine ,
Civitas Cadomenfis
pofuit 1685 .
Le 2. de Septembre , Monfieur
Berthe , Recteur de l'Uni24
MERCU
PI
verfité , alla à Verſailles , accompagné
des Procureurs des Quatre
Nations , des Doyens des
Facultez , & de tous les autres
Officiers qui reprefentent ce
Corps. Ils fe revétirent de leurs
Habits de Ceremonie dans l'un
des Appartemens du Chateau.
où Monfieur Colbert de Croiffy
vint les prendre pour les mener
à l'Audience du Roy. Monfieur
Berthe prefenta à Sa Majesté une
Theſe en maniere de Tableau.
avec une Bordure , & luy fit cette
Harangue.
IRE ,
S "
que
Au milieu des juftes empreffemens
que toute la Terrè témoigne
pour Vous rendre des honneurs ,
jamais aucun Prince n'a meritez ny
recéus que Vous , l'Univerſité vient
de la maniere la plus . folemnelle
rendre
GALANT.
25
>
rendre à Voftre Majesté les foûmiffions
qui luy font deuës ; & par un homage
auffi jufte que nouveau , autho
riferdans tous les Siecles à venir , le
Jugement univerfel du noftre ; que
comme ce monde n'eut jamais un fi
digne & fi grand Maistre que Vous ,
jamais auffi l'Eglife n'eut un fi Zelé
& fi puiffant Protecteur. En effet
SIRE , où trouvera t - on un Regne
Semblable au voftre ? Voftre Majefté
nous montre enfon auguste Perfonne
le Prince & le Heros parfait ,
que
l'idée n'avoit encore feu peindre.
Tout vous cede fans refiftance ,
tout vous réußit fans difgrace , tout
Vous obeit fans repugnance. Vous
avez la deftinée des Hommes dans
vos mains , toutes les Nations à vos
pieds ; voftre gloire croift toûjours ,
quoy que l'on penfe toûjours qu'elle
ne puiffe croiftre , & on Vous voit
tout à la fois dans l'extrémité de
Aouſt 1685. B
26 MERCURE
toutes les Vertus , au comble de toute
forte de vraye Grandeur , & par
voftre moderation au deffus de Vousmefme.
Tout cela pourtant , SIRE ,
eft peu de chofe pour Vostre Majefe
, fi l'Eglife n'en recueille les
fruits. Vous ne comptez pour rien ,
que Republiques , Princes , Rois ,
Empereurs , foient obligez defuivre
le Char de vostre Triomphe , s'il
n'eft fuivy en mefme temps de lafoule
innombrable de ceux que Vous ga
gnez tous les jours au Sauveur du
monde. Vostre bras ne trouvant plus
dequoy s'occuper fur la Terre , va
par d'innocens moyens arracher aux
puiffacnes de l'Enfer vos Sujets
qu'elles tyrannifent ; & met enfin
au tombeau cette indomptable Herefie
, qui estoit née fous le Regne
des Rois vos Prédeceffeurs . C'est ce
qui fait dire avec justice , qu'on ne
Içauroit plus prefentement trouver
r
GALANT. 27
que fur les Autels , un encens affez
digne de brûler fur voftre Thrône ,
aprés que vostre Religion a confacré
à Dieu le monde que vostre valeur
s'eftoit foûmis. Mais c'est moins par
les paroles quepar les actions, SIRE,
que nous cherchons à fignaler nostre
zele pour la gloire de Vostre Maiefé.
LOUIS LE GRAND eft à la tefte
de tous nos difcours ; il confacre fans
ceffe & nos bouches & nos plumes ;
il occupe continuellement nos reflexions
& nos études. La premiere Lea
çon que nous donnons dans nos Ecoles
à la Feuneffe de fon Empire , c'eft
de luy apprendre la fidelité inviolable
qu'elle doit au meilleur & au%
plus grand Prince qui fut iamais ;
& fi autourd'huy nous vous offrons ,
SIRE , ces mefmes armes de lu .
mieres , avec lesquelles nos Peres one
défendu les faintes Libertez de vôtre
Eglife , la fuprême indépen.
B 2
82 MERCURE
dance de voftre Couronne c'est moins
pour protester au Christianifme ce
qu'il ne peut ignorer , que nous con.
Servons toujours leurs fermes & re.
ligieux fentimens , que pour marquer
à toute la Terre que nos coeurs
vous font encore plus dévoückcomme
au plus parfait des hommes , que
nos perfonnes ne vous font foumifes
comme au plus puiffant des Rois.
Nous ne dirons rien , SIRE , à Vostre
Maiesté , de ce que nous avons efté ,
& de ce que nous fommes ; trop con.
tens de vous eftre fidelles , & trop
glorieufement recompensez de nôtre
fidelité fi elle vous eft agreable , &
fi vous daignez nous regarder , puifque
femblable encore en cela au Soleil
, qui par un de fes rayons rendoit
à cette fameufe Image de l'antiquité
le mouvement & la vie, vous
nous ferez revivre par un feul de
vos regards.
GALANT. 29
Sa Majesté parut eftre fort
contente du Difcours de Monfieur
Berthe , & luy fit l'honneur
de luy donner des marques de
fon eftime & de fon affection ,
tant pour le Corps que pour fa
Perfonne particuliere . Au fortir
de l'Audience du Roy , l'Univerfité
alla à l'Appartement de
Monfeigneur le Dauphin , de
Madame la Dauphine , de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne,
de Monfeigneur le Duc d'Anjou
, de Monfieur & de Madame.
Monfieur Berthe les harangua
tous d'une maniere , qui luy
attira l'applaudiffement de toute
la Cour. Monfieur l'Archevefque
de Paris accompagna l'Univerfité
dans toutes ces Audiences
. Jamais on ne l'a veu marquer
plus de zele qu'il en fit paroiltre
en cette occafion , pour
B 3
༣༠ MERCURE
l'honneur de cette Compagnie ,
qui quoy que fort illuftre par ellemefme
, ne laiffa pas de remarquer
; je ne fçay quelle eftime
extraordinaire répandue par tour
pour elle , quelle ne pouvoit
attribuer qu'à la prefence de ce
grand Prelat. Il prefida le jour
que l'on foûtint cette Thefe . Ce
fut le Jeudy vingtième du méme
mois . C'eftoit une Mineure ordinaire
dédiée au Roy . L'Univerfité
, qui vouloit témoigner à fa
Majefté fon attachement conftant
& inviolable à l'ancienné
& perpetuelle Doctrine qu'elle
a toûjours profeffée touchant la
Puiffance Ecclefiaftique , conformément
aux Libertés de l'Egli
fe Gallicane , ne fe contenta pas
d'autorifer par fa prefence une
action fi finguliere ; mais elle
voulut encore , afin que l'on fuft ,
GALANT . 31
plus affeuré qu'elle parloit par la
bouche de fon Recteur , que
Monfieur Berthe répondiſt , non
comme un particulier , & avec
quelques marques de foûmiffion ,
mais en Chef & en maiftre, II ,
faifoit connoître fa dignité par la
fourrure dont il eftoit reveſtu .
Cet Acte le fit avec grand éclat ,
il s'y trouva un tres- grand nombre
de Perfonnes illuftres de tous
les Ordres , pour y rendre en
quelque maniere toute la France
prefente.
Vous m'avez demandé la Piece
de Vers qui a remporté le Prix
cette année par le jugement de
l'Academie Françoife , je vous
l'envoye. Vous vous fouviendrez
que je vous manday la derniere
, fois , qu'elle eft de monfieur
d'Alibert de Saint Romain .
B
4
32
MERCURE
SUR LA GLOIRE
que le Roy s'eft acquife en fe
condamnant dans fa propre
cauſe.
Maitreſſe
des Hevos , qui dans
les nobles ames
Allumes nuit & jour de genereufes
flâmes ,
Qui fçais aux Conquerans de tes
charmes épris
Des horreurs de la mort infpirer le
mépris ,
Déeffe , de LOVIS compagne infeparable
,
GLOIRE , quel bruit te trouble , &
quel chagrin t'accable ?
Latréve ( à ce feul nom tu trembles ,
tufremis )
T'anonce un long repos à l'Europe.
promis.
.
GALAN T.
33
Le plus vaillant des Rois en des faifons
moins calmes
Teuft fourny des moiffons de lau
riers & de palmes ,
Dans fes eaux le Batave en vain fe
fuft caché ,
Iufqu'aufond de fes eaux la foudre
L'euft cherché.
De Luxembourg en feu l'épouvantable
image
Menaçoit le Germain d'un femblableravage
,
A l'aspect du Croiffant l'Aigle hors
de combat
Euft bien moins du Soleilpû foutenir
l'éclat
Et le Lion burlant dans fa rage
derniere
Au pié des fleurs de Lys euft mordu
la pouffiere.
Quel bras à ton Athlete, ô GLOIRE
euft refifté ?
Sage , puiffant , & brave il auroit
tout domté.
B
S
4
MERCVRE
Pleine de cet espoir , à chanter fes
trofées
Tu preparois déja nos plus fçavans
Orfées ,
Et voilà tout à coup que bornant fes
progrés ,
Sa clemence a changé ton espoir
regrets ,
L'amour de la victoire en vain le
follicite,
Tel pouvant terraffer & le Parthe
& le Scithe ,
Content defagrandeur le fecond des
Cefars
Sur l'autel de Ianus aprés mille ha-
Zars
Aima mieux enchainer le demon de
la guerre ,
Que le fer à la main vaincre toute
la Terre.
Guidé du mefme efprit , fans répandre
de faug,
Lovis de toutes parts fait respecter
fon rang
GALANT.
35
Severe aux vicieux , doux aux bons,
toujours jufte ,
Sur lesbords de la Seine il reprefente
Augufte.
C'est là que dans le cours d'unregne
fortuné
Raffurent l'Vnivers qu'il avoit
étonné ,
GLOIRE , tu le verras , de nouvelles
lumieres
,
Rehauffer les rayons de fes vertus
premieres ;
Seule tu l'attirois aux compagnes de
Mars ,
Tu le retrouveras dans le champ des
beaux arts.
Tous les jours ce grand Roy , des autres
Rois l'exemple ,
S'ouvre un nouveau chemin au faifte
de ton Temple ,
L'Herefie à fes pieds pleine d'un
jufte effroy ,
Mefme aux bords du Leman voit
triompher lafoy ,
B 6
36 MERGURE
L'Equité parfes foins voit la fram
de proferite ,
La Fortune eft d'accord avecque le
merite ,
Tout découvre en LOVIS un Prince
plus qu'humain,
Et l'Augufte François furpaffe le Ro
main.
Lors que cent Legions fousfesdrapeaux
rangées
Soumettoient à fon joug les Villes ·
affiegées ,
Que gros de mille feux fes menaçans
vaisseaux
Répandoient la terreur dans l'empire
des eaux ,
Tant de travaux guerriers à tout
autre impoffibles
L'ont-ils interrompu dans fes travaux
parfibles ?
Le Louvre n'a- t'il pas , s'élevant
jufqu'aux Cieux ,
De miracles nouveaux toûjoursfrap
pé nos yeux ?
GALANT.
37
Et jamais a ton vû dans le bruit
des Batailles
La pompe & l'industrie abandonner
Versailles ?
Quellefource entrefors fifeconde
aujourd'huy ,
Quel merveilleux Pactole icy coule
pour luy !
Est ce donc qu'à fon gré maistre de
La Fortune
Ilrecueille luy feul l'abondance commune
,
Tandis que de leur Prince esclaves
trop abjets
Sous le faix des Tributs gemiffent les
Sujets
Abbien loin d'exiger par un trop
dur empire
Vn fecours odieux dont fon Eftat
Soupire,
Iufte à tous , feulement injufte contrefoy,
Il renonce au fecours que luy prefte
la loy .
38 MERCURE
Entre les dons exquis & d'un ordre
Supréme
Dont le Ciel favorable orna le Dia.
déme ,
Il en est un fameux des peuples reveré
,
Sous le nom de Domaine aux feuls
Rois confacré.
Yne loy redoutable en tout temps reconnuë
Au reste des mortels enferme l'avenuë
;
Augufte de ce droit tempera la vigueur
,
Plus que fon privilege il écoutafon
coeur ,
On fçait de fa bonté la genereufe
marque ,
Et Rome au Citoyen vit ceder le
Monarque ;
Dans le doute fous luy le Fifc eut
toniours tort.
Roy de fes paffions , par un plus
digne effort ,
GALANT.
39
LOVIS , quoy que Themis en fafaveur
decide ,
Pour mieux fe condamner àfa cauſe
prefide ,
De Pere au nom de Prince uniffant
le devoir
Sa douceur eft la loy qui regle for
pouvoir.
Il croit ,furfes Guiets remportant l'avantage
,
S'il n'a fa propre voix n'avoir pas
unfuffrage ,
Son amour les foûtient , & par uw
nouveau fort
Le parti du plus foible alors eft le
plus fort.
En vain à ce grand Roy l'intereft
plein d'adreffe
Etale les appas d'une immefe richeffe
GLOIRE ,fans balancer dans le choix
un moment
Il trouve en tes appas un objet plus
charmant.
40
MERCURE
•
Pour comble de tes voeux que faut- il
davantage ?
के Reconnois à ce trait le Heros de nôtre
âge ,
Sans demander encor des exploits à
fon bras
Cet exploit defoncoeur ne tefuffit- il
Pas?
Certes d'un fi haut fait lagrandeur
publiée
Eft plus que l'ail en plears Genes
humiliée ,
Plus que des flots du Rhin l'obftacle
furmonté,
Et plus qu'Alger du chute encore
épouvanté.
PRIERE
POUR LE ROY.
Ve pour le bien de fon Em
Quepire
Puifque fa plainte
& fi belle
0.
C
tendres
oraour
dont
ji
ressent
huis
que
s'a
plainte
est
puis
ou
puis
que
sa
plainte
ve
pour
le bien
de fon
Em
pire
GALANT. 41
LOVIS ; à qui le Ciel inspire
Tant d'heroïques actions ,
Long- temps entre les Rois tienne le
rang Suprême,
Toujours Vainqueur des Nations
,
Iamais vaincu que par Soymefme.
L'Air nouveau que vous trouverez
icy , eft digne de fuivre
ceux que je vous ay envoyez depuis
quelque temps .
AIR NOUVEAU.
Fr les tendres Ormeaux , le Rof-
Strlesfignol fidelle
Se plaint d'amour , dont il reffent
les coups.
Ab que ce mal doit eftre doux ,
Puifque fa plainte eft fi douce
& fi belle
42 MERCURE
,
>
Vous fçavez, Madame, que le
Roy donnant fa protection aux
Exercices qui ont quelque chofe
de martial
accorde de temps
en temps des permiffions de tirer
des Prix entre les Compagnies
de l'Arquebuze du Royaume
& aux Chevaliers des Villes ,
de s'affembler cn celle qui a receu
le Bouquet par le fuffrage
des Bandes. Comme il y
a une Affociation ancienne entre
les Provinces de Brie . Champagne
, & Soiffonnois pour cet
Exercice , la Ville de Sezanne ,
limitrophe des deux premieres ,
eut l'honneur du Bouquet en la
Ville d'Epernay au mois de
Juin 1685. & le rendit au commencement
du mois paffé , en
verto de Lettres Patentes , & faprés
que fa Majesté fe fut expliqué
fur la concurrence de ceux de
GALANT
.
43
Vitry , au raport de Monfieur
le
Maréchal
Duc de Vivone , Gouverneur
des mefmes
Provinces
de Brie & de Champagne
, & de
Monfieur
de Croiffy , Secretaire
d'Eftat du Département
. Les
Mandemens
imprimez
ayant efté
envoyez
à toutes les Villes affociées
, qui ont de femblables
.
Compagnies
d'Arquebuziers
, la
pluſpart
ſe rendirent
à Sezanne
,
le Samedy
premier
de Septembre
. Les Chevaliers
de la Ville
en deux bandes , l'une de cheval ,
& l'autre de pied , leurs Officiers
à leur tefte avec les Guidon
&
Enfeigne
; Trompettes
, Tambours
, Fifres , Violons
& Hautbois
, tous fort leftes & en bon
ordre , allerent
au devant , à mefure
que le Guet qu'on avoit mis
fur la tour , donnoit
le Signal , &
en huit heures de temps on reAA
MERCURE
ceut jufqu'à vingt- huit Compagnies
des Villes mandées , fçavoir,
de Reims, Chalons , Meaux ,
Provins, Chafteau - thierry, Cou
lomiers , Crefpy , Noyon , la
Ferté-Milon , Nogent fur Seine,
Epernay , Villenoce , Montmirail
Barbonne , Vertus , Arcies , & c.
avec les Prefens ordinaires de
Vins excellens , Iambons de
Mayance , & de Venaiſon . Le
lendemain au matin , les Com-.
pagnies s'affemblerent en l'Eglides
Cordeliers , quieft fort fpacieufe
; & aprés que l'on ut tiré
la Marche au fort , elles furent
conduites en Proceffion par la
Ville , & dans les endroits principaux
du dehors , ayant Monfieur
le Marquis de Pleurs , Bailly,
Capitaine & Gouverneur à
leur tefte , fuivy du Corps de
Ville. Elles marcherent au bruit
GALANT. 45
des mefmes Inftrumens de toutes
les Bandes , qui faifoient
une fymphonie agreable par intervalles
, & fans interruption
du Chant , avec plufieurs
décharges de Moufqueterie. La
Proceffion eftant faite , la Meſſe
fut folemnellement celebrée par
Monfieur Collot , Aumonier de
la Compagnie de Sezanne , avec
L'Orgue , & quelques Motets
chantez par de belles Voix accompagnées
d'Inftrumens, Monfieur
le Marquis de Pleurs alla
à l'Offrande , & aprés luy
les Cornetes & les Enfeignes
avec leurs Guidons & leurs Drapeaux
. Aprés le difner , toutes
les Compagnies pafferent en
reveuë , & on expoſa les prix ,
qui étoient d'environ ſeize mille
livres d'argenterie de toutes pieces
, comme Baffins , groffes
46
MEA
CURE
Eguieres , & autres d'une Or
phevrerie exquife . Le foir Monfieur
de Villiers , Capitaine de la
Compagnie de la Ville regala
la plupart des Officiers des Bandes
avec Monfieur de Pleurs , les
Magiftrats & Officiers de Ville;
ce qu'il continua tous les jours
avecune propreté & une profufion
extraordinaire . Ce Soupé
fut fuivy d'un grand Bal , ou toutes
les Dames , tant de la Ville
que des environs , fe trouverent
fort parées. On fervit enfuite
une magnifique Collation dans
vingt quatre grands Baffins , avec
toutes fortes de liqueurs & de
rafraichiffemens.
Le Lundy 3. de ce mois , on fe
rendit à la Bute . C'est un Pavillon
d'une Architecture fort délicate
& moderne , nouvellement
bafty exprés pour le Prix. Dans
GALANT. 47
la grande Salle eftoient les Armes
du Roy , de monſeigneur le Dauphin
, de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne , & de Monfeigneur le
Duc d'Anjou , avec des Devifes.
Sous celle du Roy , on lifoit ces
mors Latins , Media de Pace triumphi
; avec ce Sonnet , dans lequel
Sa Majefté parle aux Chevaliers.
Cy
SONNE T..
Icy du Champ de Mars , on va
droit à la Gloire;
Vn rayon de la mienne y conduire
vus pas ,
Infpirera vos coeurs , animera vos
bras ,
Et placera vos noms , près du mien ,
dans l'Hiftoire
.
Là pour eternifer voftre illuftre memoire
,
48 MERCURE
Déja le Dieu Mercure a convié Pallas
;
Elle tient le Burin , le Cizeau , le
Compas,
Prefte de couronner de fes mains la
Victoire.
Tout ce qu'eurent jadis de plus majestueux
Olympie & Corinthe , en leursfuperbes
Feux
La Paix l'affemble icy ,mieux qu'aux
bords du Meandre.
Un peu d'orgueil fied bien , deffous
mes juftes Lois ;
Et fi quelqu'un eftoit de l'humeur
d'Alexandre ,
Pour difputer les Prix , il trouvera
des Rois..
Pour l'intelligence de ce dernier
Vers , on doit fçavoir que
chaque
GALANT.
49
chaque Compagnie de Chevaliers
a fon Roy. Au deffous des
Armes de Monfeigneur le Dauphin
, on lifoit , Lauros innectit
oliva.
L
A Paix a fes Luuriers , auſſibien
que la Guerre';
"
Ils naiffent fans culture en ces heureux
Climats ,
Et fans craindre les Vents , les Soleils
, les Frimats ,
On diroit que Sezanne eft leur natale
Terre.
L'Adreffe & la Valeur viennent de
toutes parts ,
Iufqu'au fein de la Paix , rechercher
de Dieu Mars ,
Couché fur un faifceau de Lauriers
& de Palmes.
Chevaliers , vous dit- il , LOVIS a
fes raifons,
Octobre 1685. C
50
MERCURE
Et comme il fait luy feul les temps
troubles ou calmes ,
Il veut l'on en cueille en toutes
que
les Saifons.
Au deffous des Armes de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne ,
Crefcens ad fulmina.
Eformidable nom, fatal à tant
d'Empires , CEFO
Que deux Siecles entiers n'ont pû
faire oublier ,
N'apprehende aujourd'huy reproches
nyfatires,
Et renaissant en moy n'a rien encor
de fier.
Onm'inftruit doucement à manier la
foudre
Auprés de mon Ayeul , les plus grand
des Humains ,
Pour n'avoir pas de peine un jour à
m'y refoudre ,
GALAN T. SI
Ty touche de bonne heure , & m'en
jouë en fes mains.
Si pour remplir bien-tôt mes grandes
deftinées ,
Dans les premiers efforts de mes belles
années ,
Ie voulois regagner lafameuse Toi-
Jon.
Lorfque j'auray dreffé mes redouta
bles Flotes
Chevaliers , voulez vous eftre mes
Argonautes ?
Ie vous promets déja d'eftre vostre
Iafon.
Au deffous des Armes de Monfeigneur
le Duc d'Anjou , Difcat
fortuna renafti.
E
N Cadet de bonne Maifon ,
L'on m'impofe , en naiſſant un
nom ,
C 2
32
MERCVRE
Qui defigne déja mes hautes avantures
;
Il marque, afin de m'aguerrir
Deux Royaumes à conquerir :
Voilà mon Appanage, & mes Grandeurs
futures.
Voulez- vous pas beaux Chevaliers ,
Eftre demes Avanturiers ?
Dans trois luftres au plus on s'y peut
bien attendre ,
Tenez- vous en haleine , exercezvous
toûjours
Quand le Deftin voudra hafter ces
heureux iours ,
Le feray bien- toft preft , & je vien.
dray vous prendre.
L'on commença à tirer , aprés
que Monfieur le Marquis de
Pleurs en eut fait l'ouverture
par le coup du Roy qu'il tira
comme Gouverneur . Enfuite on
GALANT.
53
tira à deux butes pour abreger,
& fur
quatre Pontons en quatre
Chaffes ; c'eſt à dire que chaque
Chevalier tira quatre coups pendant
le reste de la femaine . La
Compagnie de Chafteau - Thierry
remporta le premier Prix par
un coup de broche qui eft unique
, & ce Prix fut un grand Baffin
d'argent avec une épée de
fix Louis qui eft due au plus
beau coup. Ce Coup fut fuivy
de plufieurs coups de noir , qui
acquirent encore d'autres Prix
aux Chevaliers de cette Compagnie
avec le premier & le troifiéme
Panton . Ceux de Reims
eurent le fecond Panton avec un
plus grand nombre de Prix auffi
confiderables que les premiers.
Les Chevaliers de Provins gagnerent
le quatrième Panton
avec un quatrième Prix , & plu-
C 3
54
MERCURE
hieurs autres par des coups de
noir. Le reste des Prix de moindre
valeur fut diftribué aux
Chevaliers des autres Compagoies
fuivant les coups qu'ils
avoient faits , & avec unelefpece
de juftice fcrupuleuſe , jufqu'à
divifer les lignes & les points
qui les compofent. Il feroit fort
mal aifé de mieux réuffir en
ce genre d'exercice , puis qu'il y
a eu quantité de coups prés du
noir , demeurez inutiles.
Tous les Prix eftant tirez le
Samedy au foir 8. du mois , on
delibera fur le Bouquet , & prefque
tous les Suffrages l'accorderent
à la Compagnie de Reims
qui l'avoit demandé avec inftance
, pour le reünir au particulier
qui luy avoit efté adjugé à Vitry,
felon l'intention de Sa Majefté
dans fa Lettre de Cachet . Ainfi
GALANT. SS ..
la délivrance s'en fit le lendemain,
dans la grande ruë devant
l'Hoftel de Reims au bruit de la
Moufquetterie , & au fon d'un
grand nombre de Hautbois ,
Trompetes , & autres Inftrumens
de toutes fortes ; aprés
quoy cette Compagnie donna
une magnifique Colation , fervie
fomptueufement , à une foule extraordinaire
d'Officiers & Chevaliers
, & à toutes les Dames,
Elle partit fur le foir , & à fon
départ , le Prix fut porté publiquement
au milieu de la Troupe
qui eftoit à cheval & en tres
bel ordre. Les Officiers eftoient
en Caleche . Ils furent conduits
par ceux de la Ville jufqu'au dehors
du Faux bourg , où une galante
Collation les attendoit
pour fe dire adieu . Ce Bouquet
eft une Statuë d'argent mallif
C 4
56 MEACURE
cizele , de prés de deux pieds de
hauteur , fur un Piedestal d'ebeine.
Elle reprefente une Paix
ou une Pallas avec un Guidon
d'argent mis en couleur , & embelly
de plufieurs Deviſes & In.
fcriptions . On peut ajoûter à l'avantage
des Chevaliers de la
Compagnie de Reims , que dans
cette occafion ils ont épuifé tous
les moyens ingenieux dont on
fe peut fervir pour faire éclater
la profufion en Feftin's Bals, Collations
, & Feux d'artifices , qui
les ont diftinguez des autres Villes
, avec un applaudiffement
general .
J'ay prefentement à vous parler
des Habitans d'Iffoudun
Capitale du bas Berry . Ils ont
toûjours efté fi fidelles à leurs
Princes , qu'ils en ont efté recompenfez
par de tres beaux
GALANT.
57
Privileges. Le Roy perfuadé de
cette verité , & touché de compaffion
pour eux , lors que paffant
dans la Province en 1651. il
vit leur Ville prefque reduite en
cendres , confirma ces Privileges
, & a eu la bonté depuis ce
temps - là de dire plufieurs fois
qu'il fe fouviendroit de leurs
fervices. En effet Sa Majefté a
bien fait paroistre qu'Elle les diftinguoit
entre tous les autres
Sujets de la mefme Province
puis qu'ils ont efté les feuls
exempts de Garnifons , & qu'Elle
a hautement déclaré qu'Elle
ne vouloit pas qu'ils en euffent
durant fon Regne. Auffi voulant
en marquer leur reconnoiffance,
8 l'ardent defirs qu'ils ont d'at
tirer for fa Perfonne Sacrée &
fur toute la Maiſon Royale , les
Benedictions du Ciel , ils ont fait
C S
58 MERCURE
une Fondation perpetuelle de
Prieres Publiques tous les ans au
cinquième de Septembre , jour
de l'heureufe Naiffance du Roy ,
& l'ont commencée cette année
par un Service folemnel qui fut
fait ce jour- là dans leur Eglife
Collegiale . Ils l'avoient parée
magnifiquement , & ornée de
de plufieurs Devifes & Infcriptions
à le louange du Roy . La
Meffe fut chantée à trois
Choeurs de Mufique auffi bien
que Vefpres , & l'on fit une
Proceffion Generale , où Monfieurs
l'Evefque & Comte d'Agde
, les Magiftrats & autres
Corps d'Officiers affifterent. Le
Portrait du Roy eftoit exposé au
fronti pice du Choeur de l'Eglife,
avec ces Vers au deffous qui
avoient pour titre ces mots Lagins
: Scribantur hæc in generation
GALANT.
59
e altera , & populus qui creabitur
laudabit Regem .
OVIS LE GRAND , ce Roy
Lo
d'invinciblepuiſſance,
Te diftingue , Iffoudun , entre tous
fes Sujets
Par fes graces & fes biens faits,
Diftingue toy pour luy par ta reconnoiffance
,
Et celebre à jamais le jour de fa
naiſſance
En faisant tous les ans ce qu'aujourd'huy
tu fais.
Pour répondre auxfaveurs d'un Roy
fi débonnaire
Qui fe fait unplaifir de nous faire
du bien ,
Noftre ele voudroit toutfaire,&ne
peut rien ,
Seigneur , faites pour luy ce que nous
voudrions faire.
C 6
60 MERCURE
Aprés la Proceffion , toute la
Bourgeoisie s'étant mife fous les
armes , on alluma le Feu de joye
au bruit du Canon & de la moufqueterie
, au fon des Tambours
& des Trompettes , & aux acclamations
de Vive le Roy. Dans la
Place ou le Feu fut allumé , on
voyoit encore ce Prince reprefenté
devant une Ville embrasée,
avec les Vers fuivans qui
avoient pour ame , Avis hac faera
Soli.
T
ES flâmes de ton Roy t'ont
fait un noble Amant ,
Ta foy qu'il vit pour luy dans ton
embrafement
Infpire à fon amour desfentimens fi
tendres
Qu'il te fait , ffoudun , renaiſtre
de tes cendres.
GALANT. 61
Cette Ceremonie qui dura
jufques au foir , eftant terminée ,
les Particuliers firent des Illumi
nations à toutes les feneftres de
leurs maiſons , & des Feux devant
leurs
portes , & pafferent la
plus grande partie de la nuit à
donner dans les rues toutes fortes
de marques d'une allegreffe
parfaite. La mefme chofe doit fe
faire tous les ans au mefme jour ,
fuivant la refolution quien a efté
priſe dans leur Affemblée Generale.
Le lendemain 6. du mois ,
les Habitans Catholiques d'Iffou
dun recommencerent la rejouiffance
par la Démolition qui le fit
du Temple de ceux de la Religion
Pretendeë Reformée , ainfi qu'il
avoit efté jugé par Sentence du
Bailliage de la mefme Ville, fur les
contraventions par eux faites aux
62
MERCURE
Edits & Déclarations de Sa Majesté.
Voicy le Dialogue nouveau de
Monfieur Bordelon , que je devois
vous donner dés l'autre
mois.
DES CHOSES
DIFFICILES A CROIRE .
DIALOGUE SIXIE' ME.
BELOROND , PHILONTE .
J
PHILON TE.
E fors d'un Feſtin , où la joye
a efté troublée par une cauſe fi
vaine , qu'elle me feroit tres- difficile
à croire , fi je n'en avois
efté le témoin. Pendant que tour
le monde ne refpiroit qu'un hon
GALANT.
63
nefte plaifir , & que les efprits des
Conviez , échauffez pour ainfi
dire , par
, par la bonne chere , commençoient
à le propoſer les uns
aux autres quelques petites difficultées
fur des matieres fort curieuſes
, un Maistre d'Hôtel faifant
une de fes fonctions , a malheureuſement
pour nous , renverfé
la Saliere fur la table . Son
Maiftre a regardé ce petit accident
comme une chofe d'un fi
mauvais prefage , que non feulement
il s'eft emporté contre luy,
& l'a mal traité de paroles en
noftre preſence ; mais encore il
luy a efté impoffible , quelques
efforts qu'il ait faits pour dompter
fon chagrin , de nous faire
auffi bonne mine pendant le refte
du Repas qu'il nous l'avoit fait au
commencement.
64
MERCURE
BELOR OND.
Ce n'eft pas d'aujourd'huy
que cette Superftition regne dans
le monde. Les anciens Payens en
ont efté les premiers autheurs.
Ils croyoient que le Sel eftoit facré
& divin. Sacras facitis menfas
falinorum appofitu , dit Arnobe.
C'est pourquoy fi on oublioit
de mettre la Saliere fur la table ,
fi on la renverſoit , ou fi on s'endormoit
avant que de l'avoir ferrée
, c'eftoit felon eux un tresmauvais
augure. Des Hebreux
meſme difent chez Lyranus, que
la Femme de Loth fut changée
en une Statuë de Sel , parce qu'elle
n'avoit pas mis de Sel fur la
table , lorfque fon Mary traita
les Anges , à caule de la haine
qu'elle portoit aux Etrangers.
PHILON TE.
Je ne vois aucune raiſon qui
GALANT. 65
ait pû les engager dans cette Superftition
, finon que le Sel étant
le fymbole de l'Immortalité , à
caufe qu'il empêche la corruption
, ils fe perfuadoient peuteftre
, que l'Immortalité eftant.
renverfée , s'il m'eft permis de
parler de la forte , la Mort , ou
quelque autre funefte accident
s'approchoit
II
BELOROND .
faudroit avoir étudié
, long - temps les folies
Ou
plûtoft les foibleffes de l'efprit
humain , pour fçavoir les caufes
qui ont produit toutes
les Superftitions
aufquelles il fe
laiffe emporter. Entre plufieurs
que vous avez pû remarquer
auffi -bien que moy , je me fouviens
particulierement
d'une qui
eft auffi extravagante
que ridicule.
Bien des Gens s'imagi66
MERCURE
nent que les petites tâches qui fe
forment fur les ongles font des
marques de quelque Peché
qu'on a commis , qui eft grand
où petit felon la grandeur ou la
petiteffe de ces tâches . C'eſt une
Superftition que nous tenons
encore des Payens qui croyoient
que le Menfonge eftoit toûjours
fuivy de quelque peine , comme
d'une dent gâtée , d'un ongle
margué , de cheveux perdus , &
autres chofes pareilles . Ovide
n'ignoroit pas cet abus quand
il difoit, Eleg.3.1.3 . amor .
Effe Deos crédam ne ? Fidem jurata
fefellit,
Et facies illi quæfuit ante , manet•
Quam longos habuit nondum perjura
capillos .
Tam longos poftquam numina lacfit,
habet.
GALANT. 67
Theocrite dit encore fur ce
fujet dans l'Idylle 9. Prens bien
garde de ne pas faire naiftre une
efleveure fur le bout de ta langue.
C'est à dire , prens bien garde
de ne pas mentir ; & dans l'Idylle
10. Vous eftesfi beau , qu'en vous
loüant , je ne feray point naistre de
menfonges fur le bout de mon nez
Voilà , ce me femble , une fuperftition
qui vaut bien celle dont
vous avez efté aujourd'huy fi
furpris ; mais puis qu'infenfiblement
nous fommes tombez furle
fuiet des Superftitions , dites- ,
moy , je vous prie , en trouvezvous
de plus generale que celle
qui confifte dans l'Interpretation
'des Songes ? l'ay veu des femmes
confulter à leur lever Artemidore
fur l'explication des Songest
& ce que vous aurez de la peine
à croire , le confulter plûtoft que
1
68 MERCURE
leur Miroir fur la difpofition de
leur vifage .
PHILONTE .
L'Interpretation des Songes
n'eſt pas toûjours fuperftitieufe ,
puis qu'il y en a qui viennent de
Dieu , comme l'Ecriture nous
l'apprend dans les Nombres 12 ,
quand elle dit , S'il fe trouve
quelque Prophete chez vous , je
luy parleray dans fon fommeil
par quelque Songe je luy envo
yeray. Si quis fuerit inter vos Propheta
Domini, apparebo , & per
Jomnium ad illum loquar. Dieu
même nous inftruit quelquefois
par les Songes , de ce qui doit arriver.
Quando homines dormiunt
in lectulo , tunc aperit aures vivorum
, & erudiens inftruit difciplina.
Job . 33. Les Songes interpretez
par Jofeph & par Daniel , prouvent
encore que cette InterpreGALANT.
69
tation n'est pas toûjours criminelle.
Ajoûtez que celle dont on
fe fert pour connoiftre le tempe
rament eft fi naturelle , qu'on
s'en peut fervir quelquefois fans
craindre la qualité de Superſtitieux
.
BELORON D.
Il est vray qu'on peut tirer
quelque connoiffance du tempe.
rament par les chofes , ce n'eſt
pas là ce que j'appelle Superftition
: mais il eft vray auffi qu'il
ne faut pas faire grand fond fur.
cette connoiffance , parce qu'il
arrive quelquefois tant de chofes
differentes pendant la journée &
fi oppolées au temperament de
celuy qui en a l'efprit remply ,
qu'on n'en peut tirer aucune con .
noiffance affurée. Un pituiteux
par exemple qui ne devroit fonger
que poiffons , eaux , déluges ,
70 MERCVRE
ne fongera cependant que des
combats & des carnages , parce
que le jour qui precede la nuit
dans laquelle il reſve , il aura efté
prefent à quelque querelle , ou
combat. Il est vray encore qu'il
y a des Songes que Dieu nous
envoye , mais comme ils font
tres- rares ; je ne laifferay pas de
foûtenir en les exceptant que
l'Interpretation ordinaire des
Songes doit eftre regardée comme
une chofe tres- difficile à croire
, par ceux qui ne fçauroient
pas les amuſemens ridicules ,
dont l'efprit humain eft capable
; car de croire que tous
les Songes font envoyez de
Dieu , c'est une erreur condamnée
par l'Ecriture en plufieurs
endroits : Non inveniatur in te qui
obfervetfomnia. Deuter.chap . 18.
Faites en forte qu'il ne fe trouve
GALANT . 71
perfonne chez vous qui obferve
les Songes. Elle condamne à la
mort dans le 13. chapitre du
même Deuteronome ces Prophetes
qui ſe ſervoient de la
Devination des Songes pour
tromper le Peuple , fur ce que
leurs Prédictions reüffiffoient
quelquefois ; & elle met dans
le 2. Livre des Paralipomenes
c.33 . entre les Impietez de manaffez
, celle de s'eftre arrefté
aux Songes ; enfin elle nous affure
dans l'Ecclefiaftique c.34.que
c'est comme s'amufer à vouloir
embraffer ſon ombre ou à fuivre
le vent , que de perdre le temps
à confiderer un Songe . Ajoutez
fi tous les Songes venoient
du Ciel , l'homme feul en auroit ;
nous voyons cependant que
beaucoup d'animaux fongent
comme nous.Il eſt donc conſtant
que
72
MERCURE
)
•
qu'il y a des Songes qui ne font
pas envoyez de Dieu , & par
confequent dont l'interpretation
eft vaine & fuperftitieufe . En
effet ne doit- on pas ſe mocquer
d'un art qui n'a point de regles
certaines ? Ne voyons- nous pas
que les plus grands Maîtres en
celuy d'interpreter les Songes ,
au lieu d'avoir des regles certaines
, fe fervent de moyens tout
à fait differens & qui fe détruifent
les uns les autres ? car les uns
pretendent les expliquer par analogie
, c'eſt à dire ; par le rapport
qui fe remarque entre la chofe
fongée & ce qui doit arriver ; les
autres comme Ariftandre & Artemidore
veulent les interpreter
en prenant un fens oppofé à ce
qu'ils femblent nous dire d'abord ;
comme fi l'on fonge la mort , ils
difent que c'est une marque de
vie ;
GALAN T.
73
vie , fi l'on fonge des richeffes
que c'eft figne de pauvreté.
De plus il me femble que
fi Dieu vouloit nous inftruire de
l'avenir par nos Songes , il ne
nous les envoyeroit pas fi obfcurs
& fipeu intelligibles . Nous nous
mocquerions , difoit autrefois Ciceron
en parlant fur cette matiere
, fi des Carthaginois ou des
Espagnols parloient dans nôtre
Senat fans Interprete . Ne rendons
nous pas les Dieux , pourfuit-
il , auffi ridicules quand nous
voulons qu'ils parlent à nous avec
ces obfcuritez , dont nos Songes
font ordinairement envelopez ?
PHILONTE.
Nous lifons dans des Autheurs
dignes de foy tant d'Hiftoires
de Songes , dont les interpretations
fe font verifiées , qu'il femble
que ceux qui s'y addonnent
Octobre 1685. Ꭰ
74
MERCURE
le font avec quelque raifon . Sylla
, que les Romains appelloient
le plus heureux des hommes , fongea
que fon deftin l'appelloit .
Vocari fe jam à fato. Il le dit le lendemain
à fes Amis , fit fon Teftament
, eut le foir la fièvre & mourut
la nuit fuivante âgé de 60,
ans. C'eſt comme le rapporte Appian
, L. de Bello Civili . Un Confeiller
du Parlement de Dijon
nommé Carré , oüit en dormant
qu'on luy difoit des mots Grecs
qu'il n'entendoit point , & qui luy
furent interpretez ainsi , Retire toy,
tune fens pas ton malheur , & comme
la Maiſon qu'il habitoit menaçoit
de ruine , il la quitta fort
à propos , puis qu'elle tomba
auffi toft aprés. Un nommé André
Pujon eftant à Rion fongea,
qu'il faifoit l'anagramme de fonnom
, où il trouvoit pendu à Rion's
GALANT.
75
ce qui eut fon effet quelques
jours aprés. Cardan dit dans l'Hiftoire
de fa propre vie , qu'il avoit
efté averty en fonge de mettre
dans fa bouche une Emeraude
qu'il portoit penduë au col , s'il
vouloit perdre la memoire de la
mort de fon Fils , ce qui reüffit felon
cét avis. Nous lifons dans
Gregoire de Tours que le Roy
Gontran eftant allé à la Chaffe
s'endormit fur le bord d'une fontaine
qui faifoit un petit ruiffeau.
Son Efcuyer vid fortir de fa bouche
une petite Befte blanche ,
qui courant çà & la , témoignoit
vouloir paffer le ruiffeau . Pour
luy faciliter le paffage qu'elle
fembloit chercher il mit fon
épée en travers fur ce ruiffeau
, elle paffa auffi - toft pardeffus
, & entra dans le creux
d'une Montagne prochaine , puis
D 2
76
MERCURE
revint , repaffa le ruiffeau , & entra
dans la bouche du Roy . Cependant
arrive la Mente de
Chiens qui reveilla Gontran , lequel
fit auffi toft le recit d'un
Songe qu'il venoit de faire. Il me
fembloit , dit- il , que je paffois
une riviere fur un Pont de fer ,
& que j'entrois dans une Caverne
, où eftoit un grand Trefor.
L'Efcuyer voyant que ce Songe
convenoit bien à ce qu'il avoit
veu, en fit auffi le recit . Le Roy
l'ayant entendu , fit foüir dans le
lieu où eftoit entré ce petit animal.
On y trouva un grand Tréfor
que le Roy employa en oeuvres
pieufes , & principalement
à l'achapt d'une Chaffe pour
Saint Marcel lez- Châlons. Ce
creux s'appelle encore aujourd'huy
la Motte du Trefor. Jugez
aprés ces Hiftoires & plufieurs
GALANT. 77
autres que je pourrois vous rapporter
, fi ceux qui ajoûtent foy
aux Songes ne pretendent pas
avoir fujet de s'appliquer à cét
amuſement.
BELOROND.
Trois raisons détruifent le pre
texte que donnent ces Hiftoires
aux Interpretations ordinaires
des Songes . La premiere , c'eſt
que les Autheurs qui les rappor
tent ne le font que comme des
bruits communs qui couroient
du temps qu'ils faifoient leurs
Hiftoires , & qu'ils ne pretendent
pas pour cela garantir com
me des chofes veritables . La fe
conde , c'est que la plupart de
ces Songeurs , ou plûtoft de ces
réveurs , ont fait leurs Songes
eftant éveillez , comme peut
eftre voſtre Confeiller , & Cardan
. En effet quelle apparence
"
D
3
-8 MERCURE
y a t'il que ce Confeiller ne fçachant
point de Grec fe feroit fi
facilement fouvenu des mots que
fon imagination luy avoit dictez
en cette langue pendant qu'il
dormoit ; & comment Cardan
a-t'il la hardieffe de dire que cette
Emeraude luy fit oublier la
mort de fon fils , puis qu'il s'en
reffouvenoit encore affez pour
nous donner l'Hiftoire de fa réverie
étudiée ? Il eftoit habilehomme
, je l'avoue , mais il pretend
dans fes Oeuvres nous faire
ajoûter foy à tant de chofes difficiles
à croire pour leur peu de
vray-femblance , que je ne puis
encore m'empefcher de douter
de celle- cy . La troifiéme raifon
qui détruit de l'authorité de ces
Hiftoires , c'eft que quand mé
me l'Interpretation de quelque
Songe fe feroit trouvée veritable,
GALANT.
19
il ne faut pas pour cela tirer une
confequence en faveur de celles
qui fe font tous les jours; car enfin
il eft difficile que de tant de Songes
differens qu'un homme fait
dans fa vie , il n'y en ait quelqu'un
qui fe rapporte à ce qui
arrive dans la fuite. De même ,
par exemple , que d'une infinité
de Fléches tirées même par un
homme qui auroit les yeux bandez,
il feroit impoffible que quelqu'une
ne touchaft le but ; auffi
il y a des complexions , comme
celles des mélancholiques , des
hommes adonnez au vin , & des
furieux , qui troublent l'imagination
de tant de vapeurs & de
fumées fi confuſes , qu'il n'eft past
poffible que par rencontre elles
ne forment quelquefois une idée
de ce qui doit arriver. Cependant
comme on n'obſerve ordinaire-
D
4
80 MERCURE
ment de tous les Songes que ceux
qui ont eu quelque chofe de
merveilleux dans l'évenement ,
on attribue facilement à Dieu , ce
qui n'eft veritablement que l'effet
du hazard . Enfin , fi les Songes
ne venoient que de Dieu ,
que luy avoient fait les Peuples
de Libye , que Solin nomme
Atlantes , qui n'ont jamais eu de
Songes pendant leur fommeil ,
non plus qu'un Cleonde Daulie ,
& un Trafymede , au rapport de
Plutarque ?
PHILONTE .
Ces gens- la eftoient bien differens
des Sabins , qui , comme
nous apprend le Proverbe Latin ,
fongeoient tout ce qu'ils vouloient
, Sabini quod volunt fomniunt.
BELOROND .
Ceux- cy font auffi bien diffeGALAN
T.
rens des Canadois , qui veulent
tout ce qu'ils ont fongé ; car quelques
Relations que nous avons
d'eux , affeurent que s'ils ont
fongé en dormant qu'on leur fait
un Prefent , ils font tous leurs
efforts le lendemain pour l'avoir.
S'ils ont fongé le meurtre d'un
Homme , ils tâchent de l'executer
le plus promptement qu'il
peuvent , voulant abfolument
rendre réel pendant le jour , ce
que leur imaginations leur a repreſenté
pendant la nuit . Mais fi
ceux-cy ont tant d'empreffement
pour rendre leurs Songes vevita
bles , d'autres n'en ont pas eu
moins , pour éviter , même avec
cruauté , les dangers qu'ils pretendoient
que leur fantaisie leur
avoit fait voir dans leurs Songes.
Les Hiftoires font pleines d'exemples
fur ce fuiet. Un Cambife
D
5
82
MERCURE
fait mourir fon Frere pour avoir:
eu un Songe , dont l'interpretation
fembloit promettre
l'Empire à ce Frere . Vn Aftiage
veut faire tuer fon petit Fils Cyrus
, pour le mefme fujet . Vn
Avare ayant reſvé qu'il avoit fair
une dépenſe exceffive , fe pen-.
dit à fon réveil tant il eftoit
defefperé. Vn Portugais ayant
fongé que fa Femme commertoit
un Adultere , la poignarda
cruellement le matin , toute innocente
qu'elle étoit. Henry III.
un de nos Rois , fit tuer d s Lions
qu'il nouriffoit , parce qu'il avoit
fongé qu'ils le déchiroient . Mais
le temps fe paffe , & il nous en
refte peu pour noftre Converfation
; c'est pourquoy employez,
je vous prie , ce qui nous en
refte
pour m'apprendre un
abregé de la vie de quelques
>
GALANT. 83
uns de ces Philofophes anciens ,.
comme vous me l'avez promis.
PHILONTE.
Je commenceray par Epicure
l'execution de ma promeffe. Epi- :
cure nâquit à Athenes en la
troifiéme année de la 109.Olympiades
, & la 412. de Rome. II
s'adonna à la Philofophie dés
l'âge de douze ans & ce fut la
lecture des Oeuvres de Democrite
, qui l'engagea à quitter
l'étude de la Graminaire pour
s'y appliquer. Le principal point
de la Morale , & celuy qui luy
attire des Ennemis , c'eft qu'il
faifoit confifter le fouverain bien
dans la volupté . Ce feul nom
de volupté , qui eft odieux aux
gens
de bien , donna occafion à
fes Envieux de le traiter d'infame
& de Pourceau ; mais ceux
qui te fontappliquez fans préoc-
")
D 6
84
MERCURE
cupation à connoiftre le veritable
fentiment de ce Philofophe
fur ce grand point de Morale ,
avoüent que la volupté dont il
parloit , n'étoit autre choſe qu'une
volupté tranquille & infeparable
de la vertu. Saint Ierôme
ne l'auroit pas propofé aux
Chrétiens de fon temps , comme
il a fait , pour leur faire honte
de leurs debauches , s'il l'euft
regardé comme un Philofophe.
voluptueux , dans le fens que le
prenoient fes Ennemis . Sa maniere
de vivre & fes fentimens .
détruiſent facilement les accufations
de fes Envieux . En effet,
on voit par fes Lettres , que fes
meilleurs repas fe faifoient avec:
un peu de fromage joint au pain
& à l'eau. Permettez
- moy , je
vous prie,de vous rapporter quelques-
unes de fes fentences , &
GALANT . 85
vous verrez fi l'on avoit fujet de
l'accufer de fenfualité .
Le Sage ne doit jamais recher
cher d'amour une Femme dont les
Loix luy défendent la ioiiffance.
Ilfaut expofer fa vie bardiment
parce que la mort n'eft pas une chofe
mauvaife.
La fanté doit eflre tenuë indifferente.
Et c'est cette raison qui
l'engageoit au fouhait de bien
faire , qu'il mettoit au commencement
de fes Lettres , au lieu
de celuy de fe bien porter , felon
la coûtume .
Les douleurs font proferable à la.
volupté, & celle cy ne doit pas
toujours eftre embraffée ..
Il vaut mieux eftre malheureux
& raisonnable , qu'heureux & fans.
raison.
La bonne fortune fe trouve rare
ment avec la fageffe.
86 MERCURE
Si vous voulezvivre heureux &
avec plaifir , faites que vostre feli .
cité foit accompagnée de prudence ,
d'honnefteté & de juftice ; ces trois
vertus font infeparables de la vraye .
&folide volupté.
Prenez plûtoft garde avec qui
vous mangez & beuvez , qu'à ce
que vous mangez & beuvez.
Les tourmens n'empefchent pas
la felicité du Sage , quoy que la
douleur luy puiffe tirer quelque
Soupirs.
-Les plus folides plaifirs confiftent
en la memoire du bien paffé , parce
que tout ce qu'on fe promet de l'avenir
eft incertain ; & ce qui eft
prefent ne fe poffede jamais fans
crainte , pouvant eftre facilement
alteré.
De bonne foy , font- ce - là les
fentimens d'un voluptueux fenfuel
& infame ? Ne font ce pas
GALANT. 87
plutoft les opinions d'un Hom
me qui ne fonge à rien moinsqu'à
fatisfaire fes fens ? Voilà la
veritable doctrine d'Epicure , &
il l'a foûtenuë en vivant & ens
mourant. Il eft vray que Cice
ron luy reproche , que fa vie ne
répondoit pas à fes fentimens , &.
que s'il tenoit des difcours judicieux
& honnêtes , c'eftoit pour
faire avaler plus agreablement le
poifon de la volupté ; mais c'eft
un reproche qu'on a fait auffi às
Platon & à Zenon , comme remarque
fort bien Senèque ; L. de
Vita beata c. 18. & qu'on fait tous
les jours aux plus honneftes
gens , lors qu'on n'a rien de plus
preffant à dire contre eux. Il
mourut âgé de 72. ans , d'une
retention d'urine caufée par la
pierre avec des douleurs incroyables
, qui durerent pen-
,
&& MERCURE
" dant quatorze jours , fans qu'il
donnaft aucune marque d'impatience.
Seneque admire les
difcours qu'il tenoit pendant fes
maux , pour avoir efté prononcez
, felon luy , dans le propre
fejour de la volupté. Hac vox in
in ipfa officina voluptatis eft audita.
Deux raiſons font caufe de
la mauvaiſe reputation d'Epicure
; la premiere , parce qu'il parloit
tres mal de Platon, d'Ariftote
, & des plus Sçavans ; la feconde
, c'est la vie feandaleufe
de fes faux Difciples , qui s'adonnoient
à toutes fortes de voluptez
, fous le pretexte du Souverain
Bien d'Epicure . Ciceron ,
Quintilien , Athenée , & Sextus
l'ont accufé d'ignorance ; mais fes
oeuvres & le témoignage de Dio.
gene Laërce , qui affûre qu'il a
écrit plus qu'aucun Philofophe ,
GALANT. 89
"
détruifent cette accufation . Quelque
fçavant qu'il ait eſté , il eſt
pourtant tombé dans de tresgrandes
erreurs touchant la Phyfique
& la Morale. Entre plufieurs
je vay vous en rapportez
quelques unes. Le Soleil & les
Aftres , felon luy , n'étoient pas
plus grands , ou peu s'en faut
qu'ils le paroiffoient aux yeux.
Il s'imaginoit une infinité de
Mondes fubfiftants tout à la fois
dans un eſpace infiny , & avec
de certains intervales appellez
Intermondes. Il admettoit les
Ames corporelles & periffables.
Il a non feulement declamé contre
les Dieux de fon temps , mais
il n'en a crû aucun comme remarquent
Ciceron , L.1 . de Nat.
Deor. & Sextus Empiricus . Ce
qui a perfuadé qu'il ne croyoit
point de Dieu ( quoy qu'il en ais
>
༡༠
MERCURE
parlé quelquefois en le nommant
Animal immortel & bienheureux
) c'eft qu'il le reprefente
fourd & aveugle fur tout ce
qui nous regarde , & veut détruire
fa Providence , les foins
ne s'accordant pas , dit- il , avec
un eftat parfaitement heureux ,
non plus que la Colere & la Mifericorde
, qui font des Paffions
d'une nature infirme , & qu'on
ne peut attribuer à Dieu fans luy
faire tort ; & avec cette Maxime
& plufieurs autres auffi impies ,
il fe mocquoit de toutes fortes
de Religions. Voilà tout ce que
j'avois à vous dire de ce Philofophe.
Comme il n'y a rien dans la
vie de fi pretieux que la Santé ,
& qu'on ne peut rechercher
avec trop de foin , ce qui eft capable
d'en procurer la confervaGALANT
. 91
tion , je croy , Madame , que
vous ferez bien aife que je finiffe
le feul Article de ma Lettre
du mois de Mars dernier , qu'il
m'a falu laiffer imparfait depuis
ce temps- là. C'est au fujet de la
Theriaque , que Monfieur de
Rouviere , Apotiquaire du Roy
en fes Camps & Armées , &
Major de fes Hofpitaux , a preparée
avec tant d'exactitude.
Vous m'avez paru fi fatisfaite de
tout ce que je vous ay mandé làdeffus
, que je vous feray fans
doute plaifir de vous apprendre,
que cet excellent Antidote, aprés
avoir demeuré fix mois à faire la
fermentation , eft aujourd'huy
dans toute la perfection où il
peut eftre. Les preuves que l'on
en fait tous les jours font fi certaines
, que Monfieur le Doyen ,
& Meffieurs les Profeffeurs de la
92 MERCVRE
Faculté de Medecine de Paris ,
ont fait connoiftre par leurs Atteftations
, le cas qu'il font de ce
merveilleux Remede . Auffi les
Medecins & Apotiquaires de
Province en font à l'envy des
provifions confiderables , auffibien
que ceux de cette Ville , qui
n'ont pû , ou qui n'ont pas
voulu
faire la grande dépense de cette
compofition. Quoy que la quantité
que Monfieur de Kouviere
en a faite , foit de plus de fix cens
livres pefant , il en a un tel débit,
qu'il y a fujet de croire qu'on l'obligera
bien- toft à en faire une fe
conde . Il a déja la plus grande
partie des provifions neceffaires
pour cela , fa Boutique & fon
Magazin eftant de veritables Panacées
univerfelles. Il n'y a rien
que l'on ne trouve chez luy , &
le Baume de Judée & le Calcitis
GALANT.
93
罗font communs , bien qu'affez
rares ailleurs. La Theriaque dont
vous parle , eft d'une fi grande
utilité , qu'il ne faut prefque que
ce feul Remede, pour le garantir
de la plufpart des maladies qui
arrivent. Les moyens de s'en fervir
font aiſez à pratiquer , même
dans les lieux les plus retirez de
la Campagne. Ils font expliquez
dans un Ecrit que Monfieur de
Rouviere donne à tous ceux qui
vont demander de fa Theriaque.
Chacun en va prendre, & la plûpart
des perfonnes de la Cour en
ont des Boëtes. Voicy la copie de
l'Atteftation des Medecins . Ils
l'ont donnée en Latin , & je vous
l'envoye traduite,
Nous
Ous fouffignez Doyen de la Faculté
de Medecine de Paris ,
& Profeffeurs en Pharmacie , atte,
94
MERCURE
ftons que Me Henry de Rouviere
Apoticaire
ordinaire
des Camps &
Armées du Roy , a fait fous noftre
conduite
une compofition
publique
&folemnelle
de fix cens livres de
Theriaque
, avec une excellente
éle-
Etion , & une tres- exacte préparation
, felon la Defcription
d'Andromaque
l'ancien , en presence , premierement
de Monfieur
de la Reynie,
Confeiller
d'Eftat ordinaire
, &
Lieutenant
General de Police ; de
Monfieur
Robert , Procureur
du Roy
au Chaftelet
de Paris , & enfin d'un
grand nombre d'autres
Perfonnes
confiderables
invitées à ce spectac
cle , dans la Maifon de l'Acade
mie Royale ' prés Saint Roch ; &
pour donner des marques publiques
du cas que nous faifons de cette
compofition
, tant pour la qualité
des Drogues , que pour l'art & la
methode avec laquelle elles ont efté
1
GALANT.
95
préparées , qu'on ne sçauroit trop
Louer , Nous affurons & certifions ,
que cette Theriaque doit eftre reseuë
de tout le monde , comme une
des plus parfaites compofitions , &
un des plus excellens Remedes qui
ayent paru jufqu'icy . En foy dequoy,
pour le bien & l'utilité publique ,
Nous avons jugé à propos d'appofer
à ces Prefentes le Sceau de ladite
Faculté. Fait à Paris , le 17. Septembre
mil fix cens quatre- vingtcing.
Signé , PUYLON , Doyen,
LICHARD . BONNET.
L'Idille qui fuit , eft de Monfieur
de Meffange , & a esté envoyé
avec un Bouquet. Les Vers
enfont fi heureufement tournez ,
que je puis vous affeurer
vous les lirez avec plaisir.
que
}
96
MERCURE
IDYLLE
Doux
Oux ornemens de ces fauvages
licux ,
Où je méne en langueur une mourante
vie ,
Leger amusement d'un exil ennuyeux
,
Allez, aimables Fleurs , allez trouver
Silvie ,
Vous la reconnoiftrez à l'éclat de fes
yeux .
L'Aftre du jour en a moins qu'eux.
Lors qu'il vient dorer ce Bocage.
Elle a l'air agreable & doux ,
Le teint à peuprés comme vous :
Vous vous verrez fur fon vifage;
Les Rofes & les Lys y brillent en tot
temps.
Prés
" GALANT .
97
Pres d'elle vous pourrez fans crainte
vous produire ,
Vous y trouverez le Printemps ;
Lors qu'il quitte nos Bois, c'est là qu'il
fe retire.
Allez donc , haftez vous , c'est trop
vous retenir ,
Etfi par hazard cette Belle
Vouloit fçavoir qui vous a fait
venir ,
Şans lafâcherfaites la fouvenir
D'un malheureux qui meurt pour
elle.
Vous eftes les témoins des ennuis de
mon coeur;
Peignez luy mes tourmens ; & faites
"
lay connoiftre
Que mes larmes vous ont fait
naître.
Par voftre air languiffant marquezluy
ma languenr ;
Octobre 1685 E
98
MERCURE
Mourezfurce beau fcin , dont l'éclat
vous efface ,
Pendant
que
moins
heureux que
vous ,
Fe demande pour toute grace Je
2
De pouvoir feulement mourir à fes
genoux.
pas
Les Habitans de la Ville de
Richelieu , avoient trop d'impapatience
de voir leur nouvelle
Ducheffe , pour ne luy faire
une Entrée qui répondiſt à leur
zele . Sur l'avis qu'on eut qu'elle
eftoit arrivée à Tours le 27. du
mois paffé , la Nobleffe dans un
Corps , une partie de la Ville
dans un autre , & vingt ou trante
Gardes avec leurs Bandolieres,
allerent le lendemain au devant
d'elle à l'lfle- Bouchard , dans un
équipage tres propre , & ils l'ac
compagnerent tous en fort bon
GALANT 99
ordre jufqu'à Richelieu . En paffant
pardevant le Convent des
Minimes de Champigny , elle fut
complimentée par le Pere de la
Baziniere leur Correcteur , qui
luy prefenta des Baffins remplis
de toutes fortes de fruits. Il faut
vous dire les Apprefts que l'on
avoit faits à Richelieu pour la
receveir. On avoit bordé la
Demie-lune de la Porte de Paris,
de Moufquetaires fort leftes, qui
formojent une espece d'Avantgarde
en maniere de Croiffant.
Au bout du Pont , Monfieur de
Reveillon , Seneschal & Maire
perpetuel de la ville , à la tefte
des autres Officiers , paroifloit
appuyé fur la Barriere , & fur les
deux coftez du . Pont dormant ,
les Avocats & les Procureurs s'etoient
tous rangez felon , leur
rang jufque fous le Pavillon dela
舅
E :
-
100 MERCVRE
grande Porte. Les quatre Echevins
de la Ville tenoient , un faperbe
Dais , pour le preſenter à
Madame la Ducheffe de Richelieu
, afin de la conduire à la
grande Eglife. Au bout de la
premiere Place , qui n'a pas
moins d'étenduë que que la Place
, Royale , & dont les Pavillons
font prefque auffi magnifiques , à
lentrée de la grande ruë , on
avoit élevé un Arc de triomphe,
composé d'une grande Porte
dans le milieu , & de deux plus
petites aux coſtez , fur le frontif
pice defquelles on avoit pofé
trois Tableaux , garnis de feftons
de verdure & de fleurs ainſi
gne
toute l'Architecture . Comme le
deffein de cette agreable Fefte
rouloit entierement fur la joye
que toute la Ville avoit de l'heureux
Accouchement de MadaGALANT.
ΤΟΥ
me la Ducheffe de Richelieu , on
avoit reprefenté dans le Tableau
du milieu , l'Honneur & la Fecondité
, qui foûtenoient trois
Chevrons brifez , & qui les ap
puyoient fur un Cube , qui eft le
Hyerogliphe de la Fermeté ,
pour marquer l'affermiffement
de l'ancienne Maiſon de Richelieu
, par l'heureufe fecondité de
fon Illuftre Ducheffe. L'Honneur
eftoit figuré par un Heros
couvert d'un Manteau de pourpre
, appuyé fur une demie pique
, & environné de laurier ;
& la Fecondité par une jeune
Femme avec un Manteau fourré
d'hermines , & bordé de Fleurs
de lis , dont on fçait que font
compofées les Armes de Madame
la Ducheffe de Richelieu,
Cette Figure eftoit couronnée
de Senevé , qui eft une Plan-
E
3
102 MERCURE
te tres-feconde ; & à fes pieds
elle avoit deux petits Lapins , qui
parmy les Animaux paffent auffi
pour eftre des plus feconds . Aux
deux bouts on voyoit un Amour
d'un cofté & une jeune Fille nuë
de l'autre , qui fembloient folaftreravec
un rideau . Sur le Cube
au deffous des Armes de Riche
lieu , foûtenuës comme je l'ay
déja dit , par l'Honneur & par la
Fecondité , on lifoit cette Deviſe
Latine. His fulta manebunt. Au revers
du Tableau , dans un Manteau
Ducal couronné d'une
Couronne Ducale , & foûtenu
par deux Armes , on avoit écrit
ces Vers , qui expliquoient la
Devife.
Tufques icy la France a toûjours
Josqu
veu l'Honneur
De nos fameux Armandsfoûtenir la
grandeur ;
GALANT.
103
Mais de peur qu'à la fin leur bean
Nom ne periffe ,
Le Destin veut encor
que
La Fecon
dité
Par le moyen d'une jeune Beauté.
A cet honneur heureuſement s'uniffe
,
Afin de leur donner une Pofterité
Qui floriffe toujours , &jamais ne
finiffe;
Les deux autres Tableaux
marquoient les temps de la conceptions
& de la naiffance de la
petite Mademoiſelle de Richelieu
qui font les mois de Septembre
& de Je'un. Dans l'on , on
avoit repreſenté d'un cofté l'Equinoxe
de l'Automne, par une
Femme tenant des Balances, qui
avoient dans leurs Baffins › au
lieu de poids , deux Globes à
demy éclairez par le Soleil ; &
E
4
104
MEACURE
de l'autre cofté on avoit écrit
cette Devife , Confultù non forte.
Tout avec poids , rien par hazard
.
Elle eftoit expliquée en Vers
Latins au revers de ce Tableau.
Dans le troifiéme , on avoit peint
d'un coſté le Solftice d'Efté , &
on l'avoit figuré par un Homme
couronné d'Epics de Bled , ayant
le Zodiaque avec le Signe de la
Balance fur la tefte , & tenant le
Globe de la Terre , dont les deux
tiers eftoient éclairez par le So
leil. De l'autre cofté on lifoit cette
Devile. Optata fpes maxima
prolis.
Quand on me voit , la moiffon eft
bien proche.
On l'avoit encore expliquée
par deux Vers Latins , fur ce que
la naiffance d'une Fille fait atten
GALANT. 105
dre un Fils de Madame la Ducheffe
de Richelieu .
Au milieu de la mefme ruë ,
on avoit dreffé un Piédeftal de
huit à neufpieds de hauteur , qui
renfermoit un tonneau de Vin ,
d'où fortoit une Fontaine à deux
tuyaux ; & fur ce Piédeftal fur
quatre groffes boules , un Obelifque
de vingt- quatre à vingt - cinq
pieds d'élevation , le tout feint de
marbre. Le Piédeſtal étoit quar
ré ; & des deux coftez de la ruë
Traverfaine , on avoit peint dans
chaque façade les Fleuves de
Mable & de la Veude , qui par
les trous de leurs Urnes verfoient
le Vin qui eftoit renfermé dans le
Piédeſtal . Dans les deux autres
faces ,dont l'une regardoit la Porte
de Paris , & l'autre celle du Châreau
, il y avoit des Inſcription en
Vers ; dans l'une defquelles la
E S
106 MERCURE
Veude , qui n'est pas fi voifine
de Richelieu , que le Mable qui
en arroſe les murs , luy parloit
de cette forte.
Ne foyez pas furpris , ô Mable trop
heureux ,
De me voir accourir dans ces aimables
lieux
Pourjoindre mon Urne à la vôtre.
Eft - ce aller contrefon devoir
Que d'abandonner tout pour voir
Une Ducheffe Illustre , & telle que la
noftre?
Loin de me rebuter, tendez moy vôtre
main ,
Et pour mieux recevoir un objet fa
divin ,
Uniffons - nous , meflons nos ondes
,
Etfouffrons que Bacchus nous change
mefme en vin ,
Nous en aurons un plus noble defin
GALANT. 107
Et nos vertus en feront plus fecondes.
La réponse que luy faifoit le
Mable , eftoit conceuë en ces
termes.
Dans noftre publique allegreffe
Fapprouveray toûjours les curieux
tranfports
Qui t'ont faitfortir de tes bords
Pour venir admirer nôtre Illuftre
Ducheffe.
Ton deffein me ravit ,pourfuis , il t'eft
permis ,
L'efprit qui te l'infpire eft trop de
nos Amis ,
Et pour te rebuter ton offre eft trop
honnefte.
Acheve, & que rien ne t'arrefte ,
Le Ciel tient pour fes Ennemis
Les Ennemis de cette Fefte.
Au baut de cet Obelifque , on
E 6
108 MERCURE
voyoit éclater un Soleil , qui eft
l'Hierogliphe de noftre Augufte
Monarque , que la Ville de Richelieu
, pour mille raifons , &
generales & particulieres , n'avoit
garde d'oublier dans une
occafion publique comme cellelà.
Ce Soleil eftoit pofé au deffus
d'une Medaille du Roy , le Globe
du Ciel entre deux , & celuy de
la Terre au deffous de la Medaille
de ce Prince , avec cette
Devife , Hic Calo , Ifte Solo. Elle
eftoit expliquée par ces quatre
Vers.
Tout ce vafte Vnivers ne charmeroit
perfonne
Sans l'Aftre qui fait les beaux
jours ,
Etfans LOVIS qui nous les donne,
Nos Feftes languinoient , ou n'auroient
point de cours.
GALANT. 109
Cette Devife & ces Vers
eftoient repetez dans l'Angle oppofé
, excepté qu'au lieu de ces
mots , Hic Calo , Ifte Solo , on y
avoit mis ceux cy , Dignus uterque
praft . Les deux autres faces faifoient
paroiftre dans un Ciel fort
ferein quantité d'Etoiles éclatantes
qui entouroient un Dauphin
celefte , avec ces mots , Sic Regia
pofteritas , & ces autres Vers , qui
en donnoient l'explication.
La France à l'avenir ne craint plus
les defaftres ,
Ce Royaume iamais n'eut un deftin
pareil,
Son Roy brille comme un Soleil,
Et fes Enfans comme des Aftres.
Au deffous de la Médaille du
Roy , on avoit reprefenté deux
ou trois rayons , qui venoient du
110 MERCURE
corps du Soleil , qui fervoit de
Devife à ce grand Prince , & qui
diffipoient un gros nuage , avec
ces mots pour Monfieur le Duc
de Richelieu , Poft nubilafudum.
Ils eftoient expliquez par les Vers.
qui fuivent.
Dés qu ' Armand paroiftra dans ce fejour
charmant
Avec noftre illuftre Ducheffe
Il ne luy faudra qu'un moment
Pour diffiper chez nous quatorze ans
de trifteffe.
Il y avoit ce mefme nombre
d'années que Richelieu n'avoit
poffedé ce Duc. Dans l'Angle
´oppofé , on avoit peint pour Madame
la Ducheffe , un Alcion au
milieu de la Mer, avec cette Devile
, Tempora tuta notat , expli
quée par ces Vers .
1
GALANT.
C
Nous ne craignons point la tempefte
,
On vajouir d'un temps & fort calme
& fort doux ;
L'Alcion a paru chez nous ,
L'allegreffe y revient, & l'orage s'arrefte.
A la troifiéme face , on avoit
peint un Phenix , pour marquer
l'efperance que l'on a qu'il naiftra
bien - toft un Garçon de Madame
la Ducheffe , avec ces paroles ,
Digna ex prole refurgit.
Armand dans fa Pofterité
Qui fera fameuse en l'Hiftoire ,
Yva vivre une éternité
Tout couvert d'honneur & de
gloire.
Dans la face opposée à cette
IT 2 - MERCURE
derniere , on avoit peint pour Devife
à Mademoiſelle de Richelieu,
une Aurore naiffante , avec ces
mots , Nuntio magna.
Chacun en moy trouve déja des
charmes ,
Mais avec tous les dons que j'ay re
ceus des Cieux ,
Vn Frere va venir qui fera par fes
armes ,
Plus de progrés encor que n'en feront
mes yeux.
Au deffous de toutes ces Devifes
, dans une des faces de cet
Obelifque , on avoit reprefenté
en bas relief un Bacchus , que
les Anciens appelloient Liber ,
pour nous figurer la Franchife ,
dont les Habitans de cette petite
Ville , qui peut paffer pour le
Bijou de la France, joüiffent fous
GALANT. 113
les aufpices heureux de Loüis
LE GRAND . Ces Vers étoient
au deffous.
Pour le repos tout le monde foispire,
De nos travaux il eft le but char
mant ,
Graces au GRAND LOVIS , on l'a
fous fon Empire ,
Et Richelieufur tout en joüit pleinement
;
Mais bien loin que jamais cette Vil
le confente
A s'oublier dans fa felicité ,
Au fervice du Prince elle eft ferme
& conftante ,
Et connoiftra toujours qu'elle n'eft
floriffante
Que par fa liberalité.
Dans l'Angle oppofé , on avoit
auffi repreſenté en bas relief une
114 MERCURE
jeune Nymphe couronnée de
fleurs , en poſture de Danceuſe ,
tenant une Lyre , avec un air
extremément
guay , pour nous
figurer l'allegreffe publique , avec
ces Vers .
En quelque endroit que ma Ducheffe
Faffe briller fes doux appas ,
On verratoujours l'Allegreffe
Préceder ou fuivre fespas.
Dans les deux autres Angles ,
on voyoit de petits Faunes & de
petits Satyres joüans de la Flufte
& du Tambour de Baſque , dançans
& gambadans à leur fon.
Cette Infcription Latine eftoit
écrite en gros caracteres au bas
de l'obelifque.
GALANT. 115
S. P. Q. RICH.
Hanc Pyramidem ad honorem & gloriam
faufti Duciffa fua in hanc
urbem ingreffus erexerunt fub
Prætore integerrimo Philippo.
Querard Domino de Réveillon ,
anno falutis M.D C. LXXXV .
Au bout de cette grande ruë ,
à l'entrée de la feconde Place ,
on voyoit fufpenduës en l'air les
Armes de la Maifon de Richelieu
, faites d'Illuminations , avec
ces deux Vers au deffous écrits
en lettres de feu .
Sous ces Chevrons fameux
Nous vivons tous heureux.
Enfin au milieu de cette Place
on avoit dreffé un Feu dartifice
dont voicy le Plan. Le Theatre
116 MERCURE
eftoit difpofé en Arc de Triomphe.
Il y avoit trois portiques
für chacune de fes faces . Elles
avoient dix- huit pieds chacune,
& elles eftoient toutes orneés de
Feftons de Verdure. Le Corps de
la Machine occupoit douze pieds
en quarré , & repreſentoit en
Illumination le pompeux Palais
de Richelieu , fuivant les veuës
de fes quatre faces . Celle de devant
' qui faifoit voir au travers
de fon Dome & de fa Terraffe
une maniere de Colomne Trajane
illuminée , femée de chifres
& des Armes de Monfieur le Duc
& de Madame la Ducheffe de
Richelieu , & qui furpaffoit la
hauteur du Chafteau de deux ou
trois pieds , faifoit voir dans le
collier de fon Chapiteau cette
infcription : Heroum foecunditati :
Du ceintre du grand Portique
GALANT. 117
1
de chaque face du Theatre, pendoit
un Quadre doré dans lequel
eftoient repreſentées en illumination
des Emblêmes, qui avoient
du rapport à quatre Deviſes écri
tes en lettres de feu fur chacune
des quatre faces du Theatre . La
premiere fur l'aifle droite du
cofté de l'Eglife repreſentoit un
Soleil de Feu chargé dans fon
fond des Armes de Monfieur le
Duc de Richelieu , avec ces mots
illuminez , Regali lumine ſplendet .
Elle faifoit allufion à celle du
Roy, & fignifioit que les vertus
de ce Duc font toutes Royales .
La feconde fur Raifle gauche repreſentoit
les Armes de Madame
la Ducheffe de Richelieu , qui
font des Fleurs de Lys & des
Hermines avec ces paroles ; Gle
mino candore niteſcit . La troifiéme
faifoit voir les chiffres de l'un &
A
118 MERCURE
de l'autre avec deux Coeurs dans
l'entrelas des Chifres qui étoient
accompagnez de ce Vers.
Plus nos Coeurs font ferrez , plus
leurs liens nous plaifent.
La quatrième eftoit compofée
d'un Soleil lançant ſes Rayons
fur deux Miroirs ardens oppofez
l'un à l'autre , avec un Amour
qui allumoit fon flambeau au
point d'activité des deux miroirs .
Cét autre Vers eftoit l'ame de
cette Devife.
Ainfi l'amour s'allume dans nos
Coeurs.
Tout le Theatre eftoit baluftré
de lances & de Pots à Feu ,
de petards & de Sauciffons , avec
cinq grands partement de Fu-
7
GALANT. IFS
zées , un à chaque coin du Theatre
, & le cinquième au milieu .
Avant que d'allumer le feu , on
avoit preparé une douzaine de
groffes Fuzées chargées d'artifice
, pour eftre le fignal aux Fau.
conneaux & à la Milice de tirer ,
comme auffi d'allumer dans cet
inftant tout le Theatre par les
Girandoles des quatre coins &
par les Lances à feu , & de faire
jouer tout le refte de l'Artifice
dans fon ordre. :
Madame la Ducheffe de Ri
chelieu , pour qui toutes les chofes
que je viens de vous décrire
avoient efté preparées , ne fut
pas plûtoft en veuë de la Ville ,
que tous les Moufquetaires qui
bordoient la demy- Lune , la faluerent
par une Eſcopeterie bien
reglée. Cela fait , ils défilerent
auffi- toft dans la Ville pour s'y
120 MERCURE
#
mettre en haye. Lors qu'on la
vit approcher de la Barriere fur
laquelle je vous ay déja marqué ,
que Monfieur le Senechal &
les autres Officiers s'eftoient
appuyez pour faire connoiftre
que la Juſtice eft le plus feur
appuy des Villes , & la plus
forte. Barriere qui puiffe y arrefter
les defordres. On l'abatit
devant elle , afin de luy faire
voir l'authorité qu'elle avoit
dans Richelieu ; & alors Monfieurle
Senechal s'eftant avancé
à la tefte de toute la Iuftice , luy
fit une Harangue dont le beau
tour , & la delicateffe du ftile &
des pensées , furent extremément
applaudis . Il eft vray que
Monfieur le Duc de Richelieu
qui voulut que l'on rendift les
premiers honneurs à Madame la
Comteffe d'Acigné , Mere de
Madame
GALANT. 121
Madame la Ducheffe , la fit Com
plimenter la premiere.Les Harangues
finies, elles defcendirent fous
le Pavilló où le Dais les attendoit;
& comme le Convent des Religieufes
de la Compagnie de Nôtre-
Dame eft la premiere Maifon
que l'on rencontre lors qu'on entre
dans la Ville , Madame du
Verdier leur Superieure avoit
envoyé fes Penfionnaires , pour
faire leurs Complimens à Madame
la pucheffe de Richelieu . La
plus petite d'entre elles s'en acquitta
d'un air tout charmant , &
avec beaucoup de grace en luy
prefentant deux Couronnes de
Fleurs. Cela fait Madame la
Ducheffe de Richelieu marcha
avec Madame la Comteffe fa
Mere fous le Dais le long de la
grande Place & de la grande
Kuë, jufques à l'Eglife . Pendant
Octobre 1685.
122 MERCURE
ce temps , toutes les Dames de la
Ville parurent avec des habits.
fort propres
fur le pas des Portes
cocheres , pour faire en paffant
leur premiere Reverence à leur
nouvelle Ducheffe , & marquer
par là l'empreffement qu'elles
avoient de la voir. Parmy les
Spectacles qui s'offrirent a les
yeux , & qui l'obligerent à s'arréter
de temps en temps pour les
mieux confiderer , une chofe la
furprit affez agreablement lors
qu'elle paffoit dans la grande rue.
Il fortit du Logis de Monfieur le
Senechal trois jeunes Enfans
dont l'un habillé de gaze
d'argent à fond couleur de
Feu , repreſentoit l'Amour de
la Patrie. Il tenoit dans une de
fes mains un Chevron brifé de
gueules , où eftoient attachez des
Coeurs tout de Feu par des noeuds
GALANT.
123
de la mefme couleur , pour marquer
le zele & l'attachement des
Habitans à la Maifon de Richelieu
. Le fecond , dont l'habillement
eftoit de gaze d'or à fond
bleu , figuroit le bon Genie . Il
avoit des aifles aux coftez de la
tefte , & tenoit des Couronnes
de Palmes & de Laurier . Le dernier
qui repreſentoit l'Augure
certain , tenoit dans fes mains
un Aftrolabe. Il eftoit habillé de
gaze d'argent à fond vert , &
avoit deux Etoiles fur fa tefte
fignifiant Caftor & Pollux , qui
ont toûjours paffé pour cftre de
bon augure . Le premier de ces
Enfans , qui eft le Fils de Mone
fieur le Senechal de Richelieu
fit un Compliment en Vers à
Madame la Ducheffe , & le prononça
d'un air fi libre , qu'elle en
fut charmée ainsi que tous ceux
F 2
124 MERCURE
qui l'entendirent. Aprés cela ,
elle arriva à l'Obeliſque , qui n'étoit
qu'à vingt pas delà . Cét Ouvrage
la furprit. Ce Soleil , ces
Globes , ces Medailles , ces Etoiles
, ces Dauphins , ces Devifes ,
& toutes les figures dont je viens
de vous parler , furent des Spe-
Atacles qu'elle trouva dignes de
fa curiofité. Elle paffa outre , &
quoy qu'il fit trop de jour pour
illuminer les Armes que l'on
avoit fufpendues en l'air au bout
de la grande ruë , les préparatifs
luy en parurent bien imagi
nez , & elle en loüa hautement
le deffein . Enfin elle arriva à l'Eglife
, où le Clergé l'attendoit fur
les marches , devant le magnifique
Portail de ce beau Temple.
Il avoit à fa tefte le Superieur
de Meffieurs de la Miffion ,
qui la harangua en luy preſenGALANT.
125
&
tant l'Encens & l'Eau - Benite.
Enfuite il la conduifit au Choeur,
& l'on y chanta le Te Deum & le
Benedictus au fon de toutes les
Cloches , aufquelles douze Fau
conneaux , autant de Coulevrines
, & toute la Moufqueterie
répondirent. Un moment aprés
cette premiere décharge , la
Moufqueterie recommença
,
fut un fignal aux Fauconneaux
& aux Coulevrines qui eſtoient
entre la Ville & le Chafteau , de
recommencer auffi . Cette feconde
décharge fut à peine faite ,
que tous les Moufquetaires qui
fe trouvoient au nombre de huit
à neufcens , tirez de Richelieu ,
Mirebeau , la Chapelle - Belloüin ,
& autres dépendances du Duché
, défilerent encore une fois ,
& allerent faire une haye depuis
la porte de la Ville jufques au
F
3
126
MERCVRE
Chateau. Madame la Ducheffe
de Richelieu paffa au milieu de
ces Moufquetaires , qui s'étoient
rangez en tres- bon ordre , & arriva
dans fon magnifique Palais
où elle fut receuë fplendidement
par Monfieur & Madame
de Sacilly. La douce Harmonie
des Violons & des Hautbois fucceda
aux bruits Guerriers de
l'Artillerie , des Tambours & des
Trompettes , dont les Echos qui
y font admirables , avoient longtemps
retenty de tous coltez .
Comme on ne fçavoit pas fi cette
Ducheffe n'arriveroit point de
nuit , il avoit efté ordonné que
les deux rangs de feneftres hautes
& baffes , des fuperbes Pavillons
des deux grandes Places ,
& de ceux de toute la grande
ruë qui eſt fort droite & fort large
, auroient chacune deux IlluGALAN
T. 127
minations , dont le papier huilé
devoit eftre marqué de Fleurs de
Lys , d'Hermines & de Chevrons
brizez ; ce que l'on avoit ponctuellement
executé . Cette Ducheffe
qui en avoit veu les apprefts
en paffant , voulut voir
l'effet qu'ils produiroient . Ainfi
fur les dix heures du foir elle vint
à la Ville , où une nuit fort obfcure
favorifant le de ffein des Habitans
, elle vit dans tout leur éclat
les divers Spectacles que je viens
de vous décrire. Elle demeura.
d'accord qu'on ne pouvoit voir
une Illumination plus furprenante.
La grande rue de Richelieu
ſembloit avoir efté faite exprés
pour la faire mieux paroiftre ;
les Pavillons y étant fort ellevez
& tres reguliers . Chaque croifée
à fix grands panneaux de vitres
, & ces croiſées fe répon-
F 4
128 MERCURE
,
dent les unes aux autres avec
une merveilleufe égalité . Chaque
Pavillon de part & d'autre
en a quatre dans les bas étages
& cinq dans les hauts . Rien n'eft
plus droit , & la fimetrie y eft
entierement obfervée . Ce qui
rendoit la choſe encore plus pom
peafe , c'étoit l'Obelifque , dont
le Soleil & les autres Figures
éclatoient comme en plein jour ,
auffi bien que celles de l'Arc de
Triomphe , qui fe trouvant comme
l'Obelifque entre ces Armes
illuminées , & le Feu d'artifice ,
faifoient au milieu de tous ces
Feux le plus agreable effet du
monde. Le Feu d'artifice eut tout
le fuccez qu'on en pouvoit efperer.
Il n'y avoit rien de mieux
imaginé . Le Sieur de Launay de
Poitiers qui eft un homme fort
expert dans toutes les chofes de
GALANT. 129
cette nature , en eftoit l'Autheur.
Toutes ces Lances & Pots à Feu ,
ces Girandoles , ces Armes & ces
Deviles illuminées , ce fuperbe
Palais embrafé , cette Colomne
Trajane flamboyante , trois cens
cinquante Fufées de toutes efpeces
, & toutes les Illuminations
des Places & de la grande ruë,
eftoient un Spectacle qui remplit
l'attente d'une infinité de
Curieux , accourus à Richelieu
pour voir ces magnificences .
Monfieur de la Guerriere , Peintre
du Roy , qui s'eft trouvé à
cinq des plus fuperbes Entrées
qu'on ait faites dans l'Europe ,
avoit donné le plan de tout le
Deffein . Monfieur de l'Hermitage
, qui fous le nom de Deniau ,
a pendant cinq ans travaillé fous
le fameux Monfieur le Brun ,
avoit fait tous les Tableaux de
F 5
130
MERCURE
l'Arc de Triomphe, & Monfieur
de la Briere , qui reüffit admirablement
dans les ornemens &
dans les Portraits , s'eftoit chargé
du travail de l'Obelifque . Ils font
tous trois de Richelieu , d'où
l'on n'a pas eu befoin de fortir ,
pour trouver des gens capables
de bien inventer & d'executer.
Le lendemain Monfieur le
Pelletier , Prefident à l'Election
& au Grenier à Sel de Richelieu
, alla à la tefte de ces deux
Corps reünis
complimenter
Monfieur le Duc & Madame
la Ducheffe de Richelieu . Il
commença par Madame la Comteffe
d'Acigné , comme on luy
avoit marqué que ce due le fouhaitoit.
Toutes fes Harangues
forent extremement polies , &
prononcées avec beaucoup de
grace . C'eſt un homme tout de
GALANT.
1311
feu , & qui n'a pas moins d'honneur
& de probité , que de capacité
de delicataffe d'efprit . Le
mefme jour, M' le Dut & Madame
la Ducheffe de Richelieu , Madame
la Comteffe d'Acigné , Ma--
demoiſelle fa Fille , Meffieurs les
Abbez d'Acigné & Sacilly , &
plufieurs autres perfonnes confiderables
qui les fuivirent , allerent
visiter les Religieufes de la
Compagnie de Noftre Dame .
Ces Dames les forprirent agreablement
quand aprés qu'ils eurent
vifité toute la Maifon , elles
les firent entrer dans une Salle où
il y avoit un Theatre tout dreflé .
Ils n'y furent pas plutoft placez
que l'on tira un Rideau qui le
cachont , & les Penfionnaires
commencerent une des Tragedies
de l'illuftre Monfieur de
Corneille , que ces Dames leur
F 6
132
MERCURE
avoient fait apprendre fecretement.
Si la furpriſe fut grande,
les applaudiffemens que l'on
donna aux Acteurs furent encore
plus grands . Je laiffe les autres
Divertiffemens qui ont fait paroiftre
le zele de la Ville de Richelieu,
pour paffer à un Article
de Guerre.
Je vous envoyay le dernier .
Mois une Lettre du Generaliffime
Morofini fur l'Affaire de Coron ,
& aujourd'huy je vous feray part
d'une Relation toute entiere ,
touchant le Siege & la prife de
cette Place. Elle eft exacte &
remplie de faits tout nouveaux &
de circonstances qui n'ont point
encore efté fceues , & je puis vous
affeurer qu'on n'a rien veu fur
cette mariere de plus curieux , & .
de plus digne d'être confervé .
dans l'Hiftoire , à caufe des CheGALANT.
133
valiers qui ont fait voir leur valeur
, & verfé leur fang en combatant
contre les Ennemis de la
Foy. Cette Relation eft venuë de
Malte. Ainfi quand vous trouverez
ces mots , Les Noftres , nos
lignes , & d'autres femblables
fouvenez- vous que
,
c'eſt un Maltois
qui parle.
Relation de ce que les Galeres & le
Bataillon de Malte , ont fait
au Siege de Coron dans la Morée,
pendant la derniere Campagne
´de l'année 1685 .
LE
'Efcadre de Malte , compofée
de huit Galeres , & commandée
par le Bailly Brancaccio,
s'unit au commencement
de Juin
avec l'Eſcadre des cinq Galeres
de Sa Sainteté , qui ne portant
134
MERCURE
" à laquelle
point d'Etendars , fe mirent à l'obeïffance
du General de Malte .
Elles arriverent toutes enſemble
vers la my-luin au Port de Dragomeftre
, où eftoit l'Armée Navale
des Venitiens
quatre Galeres du Grand Duc
s'eftoient intes quelques jours
auparavant, & aprés que les cho-.
fes y furent reglées en forte que
felon la coûtume le Capitaine de
Malte fut placée à la droite de la
Reale de Venife , que le premier
Pofte dans les Confeils de Guerre
fut accordé au General Brancaccio
, toute l'Armée fit voile
le 20. au nombre de 17. Vaifſeaux
, 5 . Galeaffes , 22 Galeres
de Venife , 5. du Pape , 8. de
Malthe , 4. du Grand Duc , 15 .
Galiortes , & 15. ou 20. Barques
ou Brigantins . L'intelligence
que le Capitaine General.
GALANT.
135
Morofini entretenoit depuis quel
ques mois avec les Mainotes ,
pour les animer à fecoüer le joug
des Turcs , luy avoit fait efperer
qu'il pourroit aisément faire des
progrés dans la Morée , par le
moyen de ces Peuples ; mais
ayant appris en s'approchant de
leur cofté , que la fortune ne leur
avoit pas efté favorable dans ce
qu'ils avoient tâché de faire pour
fe procurer la liberté , & qu'au
contraire ils avoient efté forcez
de donner des Orages au Turc,
qui les avoit exigez pour affeurance
de fidelité , il fe trouva
obligé de prendre d'autres mefures
pour pouvoir entreprendre
quelque chofe de confiderable.
Son premier deffein fut d'attaquer
Modon . Capitale de la Morée
; mais en ayant fait reconnoiftre
la fituation le 23. luin , les
136 MERCURE
difficultez qui fe preſenterent
pour le debarquement des Troupes
& du Canon l'en détournerent
, & luy firent réfoudre le
Siege de Coron , Place qui n'eft
pas d'une moindre confideration
dans cette même Province . Elle
eft éloignée par terre environ de
douze milles de Modon , & fituée
au devant du Cap Gallo , vers
le Pays des Maïnotes.
Le 25. au matin , on fit débarquer
les Troupes prefqu'à portée
du Canon de la Ville , fans aucun
obſtacle de la part des Turcs.
Elles confiftoient en trois mille
hommes de Troupes ordinaires
des Venitiens ; mille Efclavons ;
deux mille quatre cens hommés
de tres bonnes Troupes , que le
Prince de Brunfvich Duc de
Hanover , avoit envoyées avec
un jeune Prince de fes Enfans ,
GALANT.
137
par convention faite avec la Republique
; le Bataillon de Malte
composé de huit à neuf cens Soldats
& fix vingts Chevaliers ; un
Bataillon du Pape de quatre cens
hommes , & un autre du grand
Duc de trois cens ; ce qui faifoit
en tout environ huit mille hommes
de pied fans Cavalerie . Cette
Armée étoit commandée par le
Comte de Saint Paul , General ,
de capacité & d'experience , qui
a longtemps fervy le Roy de Danemark,
& le Duc de Neubourg;
& le premier Pofte dans l'ordre
de Bataille , y eftoit occupé par
le Bataillon de Malte , dont le
Commandeur de la Tour- Maubourg
avoit le Commandement
general , avec une approbation
auffi univerfelle , que celle qu'il
s'étoit déja acquife dans un pareil
Employ pendant le dernier
138
MERCURE
Siege de Candie . Il avoit auffi le
Bataillon des Galeres de Sa Sainteté
fous fon commandement.
Tout fe faifoit cependant dans le
Camp , auffi bien que dans l'Armée
Navale , fous la direction
du Capitaine General Morofini ,
& du Bailly Brancaccio , General
des Galeres de Malte , qui étoient
mouillées à la Cofte.
On s'approcha de la Ville à la
faveur des Oliviers qui l'environnent
, fans qu'il le paffaſt autre
chofe que de legeres Eſcarmouches
, & on ouvrit la Tranchée
le 16. le Bataillon de Malte ,
les Brunfvich , & les Papalins fur
la droite vers la Mer , & les Venitiens
& Efclavons fur la gauche
vers un Fauxbourg dont ils
fe rendirent les maîtres fans refistance.
Le mefme jour nous perdifmes
le Chevalier San- Vitali¸
GALANT . 139
C
Parmeſan , tué d'un coup de
Moufquet dans la Tranchée , &
on avança les travaux de part &
d'autre avec affez de facilité . On
Y éleva deux Batteries , chacune
de trois pieces de gros Canon
avec quatre Mortiers à Bombes ,
aufquels on joignit dans la fuite
deux autres pieces de Canon . Les
Ennemis ne firent que de legeres
Sorties , dans lesquelles ils furent
vigoureuſement repouffez . Leur
feu eftoit affez mediocre , & faifoit
juger qu'ils ne fe difpofoient
pas à refifter fort long - temps ;
mais on connut dans la fuite ,
leur intention eftoit de ménager
leurs gens ,
dans l'efperance
d'eftre bien toft fecourus
par le Bacha de la Morée , qui
raffembloit un Camp volant de
trois ou quatre mille hommes ,
tant Infanterie que Cavalerie ;
que
140
MERCURE
ce qui obligea les nostres à faire
des travaux confiderables pour
fe mettre à couvert , & à fortifier
entr'autres une eminence , qui
cómmandoit d'un cofté toutes
nos lignes , & découvroit de l'autre
le Pays d'alentour . On y éleva
une Batterie de quatre pieces de
Canon avec un Mortier.
Le Bacha de la Morée parut en
effet le 3.de Juillet , & fe vint camper
à portée de Canon de l'Armée
Chreftienne ; où s'eftant retranché
, il mit quatre pieces de Canon
en Batterie , qui fe croifant
avec l'Artillerie de la Place , caufoient
quelque incommodité dans
nos travaux . Ce Bacha donnoit
prefque tous les jours l'alarme
aux noftres par de chaudes Efcarmouches
dans lesquelles les
Turcs furent toûjours repouffez
avec perte. Les Affiegez de leur
>
GALANT . 141
cofté redoublerent leur feu , &
répondirent avec fierté aux chamades
qu'on leur fit , en les menaçant
de mettre le feu aux Mines
où l'on travailloit inceffamment
; mais avec moins de fuccés
que l'on n'auroit ſouhaité
parce qu'il les falloit conduire
dans le Rocher , en forte qu'on
employa plus de trois ſemaines à
ces fortes de travaux .
Les Defenfes de la Place fe
trouvoient alors fort ruinées par
le feu continuel de nos Batteries,
& les Bombes y avoient fait
beaucoup de defordre ; mais ou
tre que cette Place eft d'une fituation
avantageufe , parce qu'elle
n'a qu'un front à garder flanqué
de groffes Tours bâties fur le
Roc , elle eftoit encore gardée
de 8o. pieces de Canon , avec
abondance de munitions de
(
142
MERCURE
guerre & de bouche , & les Ennemis
y avoient ſept à huit cens
hommes de Garnifon , fans ceux
qui eftoient capables de porter
les armes , parmy un Peuple de
quatre à cinq mille ames . Ainfi
on ne pouvoit s'en ouvrir l'entrée
qué par les Fourneaux , & par
des Affauts vigoureux , pendant
lefquels on ne doutoit pas que
l'on ne fuft attaqué par le Camp
volant des Turcs.
Cette difpofition des chofes
caufoit quelque embarras ; mais
enfin les mines s'étant trouvées
en eftat de jouer le 24. Iuillet , on
refolut de faire une tentative , &
tout le prepara pour cela . Le
Chevalier de Segrés devoit com-/
mencer l'affaut à la tefte de foixante
Grenadiers , foûtenu de
quelque détachement de Fuzeliers
& d'Esclavons . Le Chevalier
GALANT. 143
de la Barre , Lieutenant General
du Bataillon de Malte , venoit
aprés avec le Chevalier de Refuge
, premier Capitaine , à la tefte
d'une partie de nos Troupes , &
quelques Compagnies des Papalins
& Venitiens . Le Prince de
Brunfvik le foûtenoit avec 230.
hommes de fes Troupes , & le
Commandeur de la Tour- Maubourg
fuivoit avec un gros de
Chevaliers , au milieu defquels
eftoit l'Etendard de la Religion.
Il avoit auffi avec luy quelquesunes
de nos Compagnies & de
celles du Pape ; mais lors que
chacun eut pris fon pofte , il arriva
que la Mine n'eut pas la
force de faire fauter le Rocher ,
& ainfi elle ne fit aucun effet capable
de donner jour à l'affaut
que l'on avoit projetté.
Cependant , dans le mefme
144
MERCURE
temps qu'on y mit le feu , le Bacha
de la Morée vint attaquer la
Redoute , & la batterie elevée
fur l'Eminence qui couvroit nos
lignes , & cette attaque fut telle
que les Venitiens & Efclavons
qui en avoient la défenfe , quoy
qu'accoûtumez à bien faire leur
devoir , ne purent luy refifter.
Tout ayant plié devant les Turcs ,
ils fe rendirent maiſtres de la Redoute
, & ils y avoient déja planté
plus de vingt de leurs Etendards
ou Banderoles , lors qu'on
vint avertir le Commandeur de
la Tour de ce defordre .
On voit par la difpofition des
Troupes qui étoient commandées
pour l'affaut , qu'il fe trouvoit
avec les Chevaliers le plus
proche d'un pofte fi important
pour le falut de toute l'Armée. Il
connut qu'on ne pouvoit le fau-
Ver
53
GALANT. 145
que par une action de vigueur ;
auffi ne balança - t'il point à l'entreprendre.
Il cria aux fiens qu'ils
le fuiviffent , & aprés avoir baifé
la Croix de noftre Etendart par
un mouvement de cette pieté
qui animoit toutes les actions , il
s'avança avec une promptitude
incroyable vers l'Ennemy , faura
le premier dans la Redoute , &
y tua de fa main deux Turcs qui
voulurent luy faire tefte . Un troifiéme
Turc l'ayant chargé par
derriere , luy abattit du premier
coup de fabre un leger morion
qu'il portoit , & du fecond luy
fendit la tefte , & le renverſa
par terre , où l'effet d'un Baril
de Poudre qui prit feu , acheva
de luy faire perdre la vie. Il fut
fuivy de prés par plufieurs Chevaliers
, entre lefquels le Chevalier
de Trefmes ayant paffé fon
·Octobre 1685 G
146 MERCURE
·
épée au travers du corps d'un
Turc , receut luy mefme un fi
grand coup de fabre fur la tefte
qu'il tomba mort avec fon Ennemy
; il fût trouvé en cette pofture
après le combat. Le Frere
Servant d'armes Michon , fut tué
d'un coup de Moufquet en défandant
le Commandeur de la Tour,
avec beaucoup de vigueur. Le
Chevalier de Grandmont reçût
2. coup de Sabre & un coup de
Moufquer. Les Chevaliers de
Bourgon & de Gaillard & le Free
Servant d'armes , la Motte , furent
mortellement bleffez . Les Chevaliers
de Piofafque , & Doria
Braffeuze le furent legerement;
& le Chevalier de Pont qui portoit
l'Etendart ayant efté attaqué
par deux Turcs , en tua un d'un
coup de Piſtolet , & perça l'autre
de fon épée , fans étre auffi que
GALANT.
147
legerement bleffé . Le Chevalier
de Beaupré Choifeul fut des
premiers à fe jetrer dans la redoute
, ou le Chevalier de Mechatin
, Major du Bataillon , fe
diftingua comme luy ; & tous
enfin montrerent tant de vigueur
, qu'ils chafferent les Ennemis
de ce pofte , leur prirent
onze de leurs Banderoles , & y
planterent l'Etendard de la Religion
, à la veuë du quel toute
l'Armée ayant crié Vive Malte,
les Venitiens & Esclavons repri,
rent fi bien courage , que plus
de trois cens Turcs furent paffez
au fil de l'épée ; enſorre qu'il ne
s'en fauva aucun de ceux qui
s'étoient logez dans la Redoute.
Cette journée coûta aux Chrêtiens
environ cent cinquante
hommes.
Tout le Camp reconnut les
G 2
148 MERCURE
4
.
Chevaliers
pour fes Liberateurs
,
& on leur donna mille loüanges .
Les Officiers
Generaux
envoyerent
en faire Compliment
au
General
des Galeres de Malte ;
& en effet l'action fut fi grande
& fi hardie , que l'on pourroit
´affurer que rien n'y auroit manqué
, s'il n'en a pas coûté la vie
à tant de braves gens , & particulierement
au Commandeur
de la Tour , qui fut pleuré de
toute l'Armée , & dont le Capitaine
General
Morofini
, ne pût
apprendre
la mort fans verfer des
larmes. Il fut enterré avec toutes
les ceremonies
qui peuvent
marquer
la confideration
qu'on avoit
fon merite , & l'on confer- pour
va fon coeur & fes os pour les
apporter
à Malte. On peut
que perfonne
n'a jamais eu tout
enfemble
de plus grandes qualidire
GALANT. 149
tez qu'il en avoit . Sa pieté eftoit
fi exemplaire , qu'on ne sçauroit.
exprimer tous les bons effets
qu'elle produifoit fur ceux qui
fervoient fous luy . Sa douceur
naturelle , fes manieres honneftes
& engageantes , ſa capacité,
fa valeur , & toutes fes autres
vertus le rendoient fi recommandable
qu'il eft impoffible
qu'on ne le regrette fenfiblement
; mais enfin comme felon
fa louable coûtume , il avoit communié
avant que d'aller au
Champ de Bataille , on ne doit
pas douter que le facrifice de fa .
vie joint à une preparation fi
Chrétienne , ne l'ait élevé à un
eftat qui le rend digne d'envie.
Le Chevalier de la Barre qu'on
a toûjours veu marcher fur de
femblables traces , a paffé par là
au Commandement General du
G
3
150
MERCURE.
Bataillon ; & l'eftime que tout le
monde fait de fon merite n'a
peu contribué à le confoler d'une
telle
perte.
Le 30. Juillet , les Ennemis
firent une nouvelle entrepriſe
fur nos Lignes , quelques - uns
d'entre'eux s'eftant encore jettez
le fabre à la main dans la Redoute
, fituée fur l'Eminence à laquelle
les Venitiens avoient done
le nom de Fort Saint Jean , depuis
qu'elle avoit eſté ſauvée par la
valeur des Chevaliers ; mais ces
Infidelles furent repouffez jufque
dans leurs Retranchemens
par les Troupes du Pape & de
Venife , & ils trouverent une
femblable refiftance en diverfes
autres attaques , où les Maltois
eurent fouvent l'avantage de
les voir füir , auffi-toft que l'Etendard
de Saint Lean paroiffoit;
GALANT. 154
ces Barbares criant hautement,
felon la coûtume qu'ils ont de
faire grand bruit en combattant,
quefans ce Bataillon de Malte ils
Içauroient bien venir à bout de ce
qu'ils entreprenoient .
Les Affiegez pendant ce temslà
fe défendoient toûjours avec
beaucoup d'opiniâtreté , quoy
qu'il y eut une Brefche affez
confiderable du coſté de l'attaque
où eftoient les Troupes de
Malte , & que vers l'attaque des
Venitiens ont eût preparé une
mine de deux cens Barils de poudre
dont on efperoit un fort
grand effet. Les noftres de leur
part eftoient dans l'impatience
de pouvoir donner l'affaut à la
Place ; mais comme on étoit certain
que les Tures de la Campagne
qui s'eftoient groffis jufqu'au
nombre de prés de fix mille hom-
G
4
252
MERCVRE
mes , ne manqueroient pas d'infulter
les lignes dans le temps
qu'on monteroit à la brêche , on
refolut de les prevenir eux - mêmes
avant que de rien tenter , &
de les aller attaquer jufque dans
leurs propres travaux .
C'est ce qui s'executà avec
tout le fucceż poffible le 7. jour
d'Aouft . Les Troupes eftant forties
en bon ordre de leurs lignes,
les Turcs en furent fi épouvantez
qu'ils fe mirent auffi - toft en defordre
, & fe laifferent tailler
en pieces fans faire que tres- peu
de refiftance.On gagna tous leurs
Retranchemens ; on fe rendit
maître de leur Batterie de quatre
pieces de Canon ; on pilla leur
Camp ; on leur prit un nombre
confiderable de chevaux ; on les
pouſſa encore bien loin dans la
AGALANT.
153
Campagne , & on leur tua prés
de mille hommes. On ne perdit
que deux ou trois Soldats dans
toutes nos Troupes, & pas un feul
du Bataillon de Malte . Un éve
nement fi extraordinaire fut pris
avec raifon pour un coup de la
main de Dieu , & on écrit que
la veneration qu'on avoit pour la
pieté du feu Commandeur de la
Tour- Maubourg faifoit dire dans
toute l'Armée , que c'eſtoit fans
doute à fes prieres qu'on le devoit
attribuër. Une Barque qui eft depuis
arrivée icy de Patras dans la
Morée , rapporte que quelques
Turcs s'étant fauvez du combat ,
y avoient repreſenté la déroute
encore plus grande que nous ne
la fçavons , & qu'ils avoient affuré
que le Bacha de la Morée y
avoit efté tué , & que fon Armée
s'étoit entierement diffipée.
G S
154
MERCURE
Le Capitaine General Morofini
fit fommer les Affiegez auffitoft
aprés cette victoire ; mais
ils répondirent fierement qu'ils
fçavoient bien que leurs gens
avoient efté battus , mais qu'ils
n'en eftoient pas moins refolus
de mourir tous plûtoft que de fe
rendre , ce qui fit qu'on ne font
gea plus qu'a tenir la mine prefte
pour donner un affaut general .
Le onzième jour d'Aouft fut
affigné pour cela , & les Troupes
ayant pris leurs poftes pendant
la nuit , on fit jouer à la pointe
du jour la grande Mine de l'attaque
des Venitiens . Elle fit tout
l'effet qu'ils en avoient attendu ,
& elle auroit pû donner le moyen
d'entrer dés lors dans la Ville, fi
au lieu de l'éprouver ils ne s'étoient
pas contentez de faire un
logement fur la brêche . CepenGALANT.
155
dant auffi toft que le bruit de la
Mine fe für fait entendre , les
Troupes de Malte qui avoient la
tefte de l'autre attaque , foûtenuës
de celles du Pape , & de
Brunfvick , gagnerent avec vigueur
le haut de la brêche qui
eftoit ouverte depuis plufieurs
jours , quoy que l'accez en fût
fort difficile ; mais comme les
Ennemis avoient eu le temps de
s'y fortifier , il s'y forma un rude
combat , durant lequel les Chevaliers
firent tout ce qu'on fe
peut imaginer de leur bravoure
pour forcer les Retranchemens ,
qui fe trouvant bien flanquez &
garnis de Canons & de Pierriers ,
firent fur eux un feu fi terrible ,
qu'il y en eut quatre tuez fur la
place , avec le Comte de Fenelon
qui fervoit en qualité de volontaire
avec eux, & plus de trente-
G 6
155 MERCURE
deux bleffez . Le Chevalier de la
Barre , Commandant general du
Bataillon , fit paroiftre toute la
valeur poffible en cette derniere
occafion . Il fut tres - bien foûtend
par les Officiers du Pape & de
Brunfvick , dont quelques - uns
furent auffi tuez ou bleſſez ; mais
enfin voyant qu'il y avoit de l'im
poffibilité à furmonter tous ces
grands obftacles , on fut contraint
de fe retirer.
Neantmoins , bien loin que cè
contre- temps rébutaft les Chevaliers
, ayant reconnu la grande
ouverture que la mine des Venitiens
avoit faite , ils fe refolurent
à recommencer à une heure
aprés midy , & à donner un nouvel
affaut aux deux endroits ,
mais avec plus de vigueur à cette
dernière brèche qu'à l'autre.
Tout y étoit difpofé lors que les
GALANT.
157
Turcs s'étant apperçus de ce
deffein , déployerent tout d'un
coup une Baniere blanche en demandant
à capituler. Quatre
d'entre eux s'avancerent fur la
bréche propofant de fe rendre ,
Pourveu qu'on leur accordaft la
liberté & la vie ; mais le Capitaine
General Morofini n'ayant
voulu conſentir à rien qu'ils
n'euffent laiffé les noftres maîtres
d'un Tourillon qui affuroit
l'entrée de la Ville ; le hazard fit
que pendant que cela fe traitoit,
deux Soldats Chrétiens dés plus
avancez vers la Place , ſe querellerent
entr'eux , & fe tirerent un
coup de piftolet . La bandoliere
d'un autre prit feu dans le méme
temps . Les Turcs de la Ville
croyant là - deffus que la Tréve
eftoit rompuë , & qu'on n'agiffoit
pas de bonne foy avec les
158
MERCURE
leurs , mirent le feu à une piece
de Canon qui tua plufieurs des
noftres ; il n'en falur pas davan
tage pour faire auffi - toft réprendre
les armes . Les Chrétiens
crié Trahifon , enfoncerent
fi brufquement le peu de Retranchemens
que les Ennemis
avoient fur la Bréche , que rien
ayant
ne les put empefcher
de fe jetter
dans
la Ville
, où tout
fur paffé au fil de l'épée
, à la reſerve
de quelques
heureux
, & de beau- coup
de Femmes
& Enfans
, le Chevalier
de la Barre
ayant
eu mefme
de la peine
à garantir
de
la fureur
du Soldat
les quatre
Turcs
qui
eftoient
venus
parle- menter
avec
luy.
Ainfi finit le Siege de Coron,
aprés quarante - fept jours de
Tranchée ouverte , pendant lefquels
l'Armée Chreftienne a cu
GALANT.
Y 159
à combattre en deux endroits
contre des Ennemis puiffans , fur
qui elle a remporté une double
victoire , avec toute la gloire
imaginable. Les Venitiens & le
Comte de Saint Paul , s'y font acquis
beaucoup d'honneur . Le
jeune Prince de Brunfvich s'y eft
tout - à - fait diftingué avec fes
Troupes.Celles de Florence y ont
donné des marques de leur valeur
jufqu'à leur Rembarquement
, qui fe fit quelques jours
avant la fin de ce Siege ; & il eft
aifé de juger quelle eft la part
que le Bataillon de Malte y a
euë , avec les Troupes du Pape ,
qui luy ont efté toûjours unies.
Le Chevalier de la Barre ya dignement
foûtenu par plufieurs.
belles actions , la réputation que
le Commandeur de la Tour s'étoit
acquife. Tous les Chevaliers
160 MERCURE
s'y font genereuſement facrifiez
pour l'intereft de la Foy , y ayant
fupporté des fatigues incroyables
, & plufieurs d'entr'eux y
ayant répandu leur fang , comme
vous pouvez le voir par la
Lifte que je vous envoye. J'y ay
marqué les diverfes Langues d'où
ils font.
NOMS DE MESSIEURS
les Chevaliers Morts &
bleffez au Siege de Coron.
LE
→
FRANCOIS.
AUVERGNE.
E Commandeur de la Tour
Maubourg , General du
Bataillon de Malte , tué en l'occafion
de la Redoute.
De Creus , Volontaire , mort de
maladie caufée par les grandes
GALANT. 161
fatigues.
De Montchalin , Garde Etendard,
bleffé.
Junius , ou Junior , Volontaire ,
blessé.
Da Breuil , bleffé d'un coup de
Moufquet à la gorge , au dernier
Affaut.
Goudras , Sous- Lieutenant de
Grenadiers , bleffé.
De Saillans d'Eftans , Sous- Lieu
tenant de Grenadiers , bleffé de
deux coups de Moufquet à la
cuiffe.
De Corcin Mongon ,Garde Etendard
, bleffé d'un coup de Mouf
quet à la main,
De Saint Pierre, blesséd'un coup
mouquet àla main,
de
Du Pont , bleẞé en l'occaſion de la
Redonte.
FRANCE.
De Trelmes Gefvres , Volontaire,
162 MERCURE
mort de fes bleffeures receues en
l'occafion de la Redoute.
De Bourgon , Volontaire , mort
auffi de fes bleffeures receuës en
la mefme occafion .
De Liré de la Bourdonnaye , Volontaire
, tué à l'Affaut.
Du Pleffis Getté , 2 Freres , tous
De la Brunetiere , S deux morts.
de maladies caufées par les grandes
fatigues.
Michon , Ayde- Major, tué en l'occafion
de la Redoute.
De la Mothe , Volontaire , mort
de fes bleffeures receuës en l'occafion
de la Redoute.
De Beaupré , Garde- Etendard ,
Boindin , Volontaire ,
Doria- Braffeufe , tous trois bleffek
dangereufement au dernier Affaut.
De Bernieres , Sous - Lieutenant
de Brigadiers , bleffé d'un coup
de moufquet à la main .
GALANT. 163
De Reffuge, Capitaine , bleffé.
de Braigny, Volontaire , bleffé.
De Seffeval, Lieutenant, bleffé.
De Brofias , Volontaire , bleſſé.
Des Aunois , Volontaire , bleße
d'un coup de moufquet à la cuiffe .
PROVEN CE.
De Gaillard , Capitaine , mort de
fes bleffeures receuës en l'occafion
de la Redoute .
De la Minoye , Volontaire , tué
au dernier Affaut .
De Galean, Capitaine, bleffé dan
gereufement dans la mefme efme occafion.
Tondu , Volontaire , bleſsé danfion.
gereufement dans la mefme occa.
Roigne , Volontaire , bleffé d'un
coup de moufquet à la jambe.
Lefcaillon , Volontaire ,
Defcoulettes ,
blessé.
bleffe.
De Fanefin , Volontaire, bleffé,
164 MERCVRE
Caulet , blessé.
De Sade de Guieres , Lieutenant,
blessé.
De Cais ,
Baron , Volontaire ,
bleffe.
bleffe.
De Gramont , Ayde de Camp,
bleẞé en l'occafion de la Redoute.
ITALIENS.
Le Comte de Vital Volontaire ,
> tué dans la tranchée.
>
Citadelli l'aifné Lieutenant
,
tué dans le dernier Affaut.
Vicaris , Garde Etendard , bleffé
dangereufement au dernier Af-
Saut,
Beccaria , Volontaire , bleffé dan
gereufement dans la mefme occafion,
Carraccioli , Volontaire, bleffé.
Piezaque , Volontaire , bleſsé en
l'occafion de la Redonte.
Perruff , Volontaire , blessé.
Penfinghi, Volontaire , bleffé.
GALANT. 165
Spinola l'aifné ,
ESPAGNOLS.
CASTILLE .
bleffe.
"
Dom Felix Verra- terra , Lieutenant
, tué dans le dernier Affaut.
Dom Juan Melos , Lieutenant ,
mort de maladie caufée par les
grandes fatigues.
Dom Juan de Barros , dangereusement
bleffe.
Dom Juan Emanuel , Capitaine ,
blessé.
7
ARRAGON,
Dom Emanuel de Cordoua, Capitaine
, bleffé dangereusement
au dernier Affaut d'un coup de
moufquet à la cuiffe.
Dom Ignacio Ourias . Il a eu le
coude caffé d'un coup de moufquet.
au dernier Affaut , & eft en
danger.
ALLEMAND:
Schefbelle , ou Chaffebet , Garde-
Etendard , bleffé.
166 . MERCURE
Vous me demandez pourquoy
je ne vous dis rien de parculier
le mois paffé de Monfieur
de Carnavalet , en vous appre
nant fa mort , ainfi j'ajouteray
aujourd'huy qu'il eftoit Fils de
Meffire Jean d'Acigné , Baron
de la Touche , & de Dame мarguerite
Fluriot , heritiere de
Carnavalet , & Cadet de la Maifon
d'Acigné , l'une des plus
illuftres de Bretagne , & qui tire
fon origine des anciens Comtes
de Rennes , que l'on croit eftre
une branche des premiers Rois
de Bretagne . Monfieur le Comte
d'Acigné ; Pere de Madame la
Ducheffe de Richelieu , eft prefentement
le Chef du Nom &
des Armes de cette Maiſon .
Monfieur de Carnavalet n'a laiffé
aucuns Enfans de fon Mariage.
GALANT. 167
J'oubliay de vous parler dans
le meſme mois de la mort de
Monfieur le Marquis de Graveline.
C'eftoit un homme d'un
tres grand merite qui dés fa
jeuneffe fut fait Mestre de
Camp d'un Regiment d'Infanterie.
En 1642. le feu Roy l'en
voya en Portugal , en qualité de
Colonel General des François,
pour fecourir le Duc de Bragance
qu'on venoit de mettre fur le
Trône. Il fit là de fi belles actions ,
que Sa Majesté luy donna le
titre de Marquis . Il fe fignala
encore en Catalogne , & à la
Bataille de Eens fous Monfieur le
Prince Quoy qu'il ne fuftque Cadet
de fa Maiſon , qui eft l'ancienne
& illuftre Maifon de la Roque
Budos de Guyenne , ſa valeur
& fon merite l'éleverent aux plus
grands emplois , & le firent ene
168 MERCURE
trer dans des alliances tres- confiderables.
Il époufa en premieres
Noces Judith de Clermont ,
dont il eut de tres- grands biens ;
& en fecondes , Mademoifelle de
Buffi Paquier. C'est une perfon
ne fort jeune , bien faire & fpirituelle
, & qui s'eft acquis par fa
fageffe & par l'exacte regularité
de fa conduite beaucoup d'eftime
& de reputation . Auffi Monfieur
le Marquis de Graveline
luy a-t- il fait tous les avantages
qu'il a pû. Il eft mort âgé de 75 .
ans, & a laiffé une Fille qui n'en
a que quatre.
Meffire Omer- Louis Voifin,
Seigneur du Pleffs aux Bois ,
Confeiller au Chaftelet, eft mort
de la petite verole au commen
cement de ce mois. Il eftoit Fils
de Monfieur Voifin Confeiller
d'Eftat , dont prefentement Madame
GALANT. 169
dame de Lamoignon , Femme de
Monfieur l'Avocat General , eft
Fille
unique.
Cette mort à eſté fuivie de
celle de Monfieur l'Abbé Siri ,
Hiftoriographe du Roy. Il avoit
efté de la confidence de feu mʊnfieur
le Cardinal mazarin , &
employé par luy en beaucoup
d'Affaires , auffi - bien que мonfieur
l'Abbé Ondedei , qui eft
mort Evefque de Frejus. Il poffedoit
l'Abbaye de Valmagne,
qu'il refigna il y a quelques années
à Monfieur le Cardinal de
Bonzi , avec l'agrément du Roy
s'en eftant confervé le revenu .
Il avoit une grande connoiffance
des Affaires generales de l'Europe
; auffi venoit il peu d'Etran
gers de marque en France , qui
ne luy rendiffent vifite ; ce qui
eftoit cauſe qu'on en voyoit fou
Octobre 1685. H
170 MERCURE
vent fa maiſon remplie , auffibien
que Ambaffadeurs &
d'envoyez . Il eſt mort âgé de 77 .
ans , après avoir donné au Public
plufieurs Volumes de l'Hiftoire
de ce Siecle , qu'il a compofez
en Italien.
Madame Marin , Femme de
Meffire Pierre Marin , Seigneur
de la Troufferie , Maître des Requeſtes
, eft motte environ dans
le même temps. Elle s'appelloit
Catherine Bouhier , & eftoit
veuve en premieres Noces de
Meffire Benigne Jolly , Seigneur
d'Efcurigny , Greffier en Chef
du Parlement , & des Etats de
Bourgogne.
l'ay auffi à vous apprendre la
mort de Dame Catherine le
Boullanger , Femme de Meffire
Anne Pinon , Seigneur Vicomte
de Quincy , Conſeiller au Grand
Confeil.
GALANT. 171
.
l'apprens tout prefentement
que Monfieur le Comte de la
Fare- la Salle , dont je vous ay
parlé dans quelqu'une de mes
Lettres , mourut le zo . du mois
paffé , dans une de fes Maifons
prés de la Ville d'Alés , Capitale
des Cevenes , aprés avoir efté
vingt- jours malade d'une retention
d'urine caufée par la pierre.
Il fouffrit pendant ce temps là
d'extrémes douleurs , avec une
patiance prefque incroyable , &
fit paroiftre une entiere fermeté
quand on luy v int dire qu'il faloit
mourir. Auffi avoit il fouvent
affronté la mort pendant qu'il
avoit fervy le Roy dans les Armées.
Il y alla à l'âge de treize
ans ; & ayant efté fait enſuite
Cornete de la Meſtre de Camp
du Regiment de Cavalerie de
Monfieur le Maréchal de la
H 2
172
MERCURE
Meilleraye , il ne fut pas longtemps
fans fe diftinguer ; ce qui
luy fit obtenir une Compagnie ,
tirée de ce Regiment par ordre
du Roy en 1647. pour eftre incorporée
dans le Regiment de
Monfieur le Cardinal de Sainte
Cecile. Sa Majeſté voulant récompenſer
ſon merite & les fervices
, luy donna en 1653. un
Regiment de Cavalerie , vacant
par la mort de Monfieur le Baron
d'Alais , dont il épouſa la Fille. Il
s'acquit beaucoup de reputation
à la tefte de ce Regiment , qui
fut reformé en 1664. le Roy n'ayant
pas voulu conferver un fi
grand nombre de Troupes en
temps de Paix . Il eft mort dans
fa 57. année , après avoir receu
tous les Sacremens avec beaucoup
de refignation , & à laiffé
une Veuve avec treize Enfans.
Regi
tupac vlleneuve . Le fecond
eft Capitaine d'Infanterie dans
le Regiment d'Enguien. Il y en
à un troifiéme , qui a efté Cor.
nete de fon Frere , & un quatriéme
Abbé ; les autres font en
bas âge. Monfieur le Comte de
la Fare de la Salle , eftoit Oncle
de Monfieur le Marquis de la Fare
, Capitaine des Gardes de Monfieur.
Il portoit pour Armes deux
écus joints & accollez ensemble , au
premier d'azur à trois Flambeaux
ou Fares d'or allume de gueule mis
en pal ; & pour brizeure de Cadet
, an lambel d'argent à trois pendans,
qui eft de la Fare , aufecond
d'or à deux lyons affrontez de fable
élevez ou rampans contre unpin de
finople , qui eft de Cambis Baron
H
3
pai
A propos d'A
Vous avez des Amis curieux de
tout ce qui appartient au Blafon ,
Vous pouvez les avertir que le
Sieur Mavelot, Graveur ordinaire
de Mademoiſelle d'Orleans , a
inventé & gravé un nouveau Livre
, dans lequel ils trouveront
differens Cartouches , Couronnes
, Cafques , Lambrequins ,
Supports & Tenans , L'Autheur
qui le debite chez luy , Courtneuve
du Palais , aux Armes de
Madame la Dauphine , eft treshabile
dans toutes les chofes de
cette nature.Il n'y a rien de mieux
gravé que tous les Ouvrages. Il
vend auffi deux Livres de Chiffres,
l'un à doubles traits , & l'au
tre à fimples traits , avec le Chif
GALANT. 175
fre de tout l'Alphabet.
Je vous envoye une Medaille
du Roy d'Angleterre , que l'on a
frappée depuis fon avenement à
la Couronne.
Vous aurez fans doute entendu
parler d'un Miroir ardent ,qui
fait d'autant plus de bruit parmy
les habiles , qu'il paffe pour le
plus grand qui ait jamais efté fait.
Il a cinq pieds & un pouce de
diametre , & l'on ne peut rien
trouver de fi extraordinaire dans
ce genre. L'Academie fouhaitoit
depuis longtemps d'eftre enrichie
d'un Ouvrage fi confiderable
, & qui luy eftoit abfolument
neceffaire pour arriver à
une connoiffance parfaite des effets
que peut produire la refle.
xion des rayons du Soleil fur le
Miroir ardent. Sa Majesté qui
prend un foin tout particulier de
H 4
176
MERCURE
·
faire fleurir les beaux Arts dans
fon Royaume , avoit ordonné
qu'on y travaillaft ; mais l'execution
en avoit toûjours paru fi difficile
aux plus experimentez, que
perfonne n'avoit ofé l'entreprendre.
Ce deffein , pour y réüffic
avec avantage , demandoit un
genie auffi étendu & auffi éclairé
que l'eft celuy de Monfieur de la
Garoufte , Gentil homme de
Quercy, habitué dans la Ville de
Saint Ceré de la Vicomté de Turenne.
Ce qui eft prefque incroyable
, c'eft qu'il ait pu l'entreprendre,
& qu'il foit venu à bout
de l'executer , fans avoir jamais
ny veu , ny fait , ny veu faire de
ces fortes d'Ouvrages . Ainfi l'on
peut dire qu'il eft du nombre de
ces Efprits diftinguez , que la Nature
favorife fi liberalement
qu'elle fait en eux comme une ;
GALANT .
177
profufion de fes lumieres , qui
leur rendent naturelles toutes ces
belles connoiffances que le refte
des hommes n'acquiert que par
úine longue & laborieufe étude,
Quoy que la grandeur de ce Miroir
ait fort étonné tous les Connoiffeurs
, ils ont efté encore plus
furpris du poly admirable , & de
la netteté entiere & parfaite qui
s'y rencontre . Les plus petits Miroirs
qu'on ait veus n'ont pas le
mefme avantage . Quelques foins
qu'on ait apportez à les finir , on
n'en voit point dont l'éclat ne foit
terny par quelque tâche. Le mélange
des divers métaux qui en
compofent la matiere , & qui
ne fçauroient eftre alliez fans
contracter des impuretez & des
ordures, femble en eſtre une caufe
neceffaire , & l'on n'en peut
prevenir les facheux effets , que
HS
178 MERCURE
par une intelligence & une application
toute extraordinaire.C'eſt
auffi par là que Monfieur de la
Garoufte a merité les louanges
& les applaudiffemens qui luy
ont efté donnez de toutes parts.
Vous jugez bien qu'un Ouvrage
auffi rare que le fien , eftoit digne
de paroiftre dans la plus
grande & la plus belle Ville du
Monde. A peine l'eut- il finy, que
le bruit s'en répandit dans tout le
Royaume. 11 vint jufques à la
Cour. Sa Majesté en ayant efté
informée par Monfieur l'Evêque
de Cahors , luy ordonna de fe
transporter à Saint Ceré pour le
voir 1l fatisfic à cét ordre,& aprés
toutes les experiences neceſſaires
, il en rendit un témoignage
avantageux à Monfieur le Marquis
de Louvois , qui toûjours
appliqué à ce qui regarde la gloi
GALANT.
179
re du Roy , & cherchant fans
ceffe à enrichir la Capitale du
Royaume de tout ce qu'il de
plus beau au monde , envoya en
même temps à Monfieur de Gour
gues , Intendant à Limoges , l'ordre
de le faire conduire inceffamment
à Paris , & fit avertir Monfieur
de la Garoufte de diſpoſer
les chofes qu'il jugeroit neceffaires
pour le tranfport . Comme les
chemins font tres - difficiles &
prefque inacceffibles, & que d'ailleurs
cét Ouvrage eft d'une delicateffe
achevée , il imagina une
machine qui fut approuvée de
tout le monde, pour le faire tranfporter
avec feureté . C'eft une f
pece d'Equilibre attaché, aux
quatre moutons d'un train de
Caroffe , par le moyen duquel la
charge fufpendae ne fçauroit
verler , & refte toûjours dans la
H 6
180 MERCURE
même fituation , de quelque mapiere
que les roues tournent ; foit
qu'elles s'abaiffent , s'élevent , ou
le renverfent ; foit qu'elles fe
trouvent dans un panchant , ou
dans un lieu plein ou inégal . On
n'en fçauroit uhaiter une preuve
plus forte que l'experience
d'un voyage de deux cens lieuës
dans des chemins rudes , & dans
un Païs auffi difficile que le font
les Montagnes du Quercy , & du
Limoufin qu'on a traversées.Cette
Machine pourroit eftre d'une
grande utilité, pour ce qu'on fouhaite
depuis fi long- temps , qui
eft d'empeft her que les Caroffes
ne verfent , & de s'affurer contre
les dangers où font continuellement
exposées les perfonnes qui
fe fervent de ces voitures. L'Academie
des Sciences eftant le centre
de tout ce qu'il y a de rare
GALAN T. 181
& de digne de la connoiffance
des Sçavans , on y porta ce Miroir
fi- toft qu'il fut arrivé ; &
c'est là qu'on en a fait plufieurs
fois diverfes experiences qui les
ont furpris , comme de fondre
prefque en un moment toutes
fortes de métaux , verre , brique ,
ardoife , & brifer les pierres les
plus dures. Ses effets catoptriques
ne font pas moins remarquables.
Il renverfe les efpeces
ou images des objets; il lesagrandit
, il les diminuë ; il les éloigne ,
il les approche en mille manieres
auffi differentes qu'agreables ; en
force que plufieurs perfonnes qui
fe prefentent en meſme temps à
ce Miroir , s'y voyent toutes diverſement
reprefentées , fuivant
leur differente fituation , & la
differente reflexion des efpeces
qui varie à chaque changement
182 MERCURE
de point de vené. C'eſt ce qui a
donné lieu à Monfieur Blondel
de dire , qu'il avoit veu tous les
Miroirs du monde de cette mefme
nature , & qu'il n'en avoit jamais
veu un ſi beau ny fi parfait
dans les divers effets qu'il produit.
Le témoignage d'un homme
fi fçavant , fi univerfel , &
qui a eu l'honneur d'enſeigner
les Mathematiques à Monfeigneur
le Dauphin , joint à ce que
Meffieurs de l'Academie des
Sciences en ont écrit fur leurs.
Registres , eft un éloge qu'on ne
fçauroit contefter. Le rapport
particulier de ce Miroir avec le
Soleil qui en eft l'ame , a determiné
Sa Majesté à le faire placer
dans l'Obfervatoire . Quoy que
cette Maifon fuft tres celebre ,
foit par la magnificence de fes
Baftimens , foit par la fin fi noble ,
GALANT.
183
pour laquelle elle a eſté conſtruite
, & qui la deftine uniquement
aux ufages d'une Science qui n'a
que le Ciel pour fon objet , foit
parce qu'elle fera dans tous les
fiecles le monument le plus authentique
de l'affection du plus
grand des Roys pour les bellesconnoiffances
, il fembloit qu'elle
defiraft cét ornement.Auffi l'Illuftre
Monfieur Caffini , cét homme
incomparable , que Sa Majeflé
a honoré de fon choix , pour
l'établir dans ce Palais d'Aftronomie
, comme celuy qui eft le
Prince dans cette Science , s'eft
eftimé fi heureux du riche Prefent
qu'elle faifoit à l'Obſervatoi
re par ce merveilleux Ouvrage .
qu'il a écrit dans les Païs Errangers
, comme il l'a témoigné publiquement
en quelque rencon
tre , que la France pouvoit le
184
MERCURE
glorifier d'avoir maintenant le
plus beau Miroir qui fuft au
Monde,
Monfieur le Comte de Vvielopolski
Grand Chancelier &
Ambaffadeur Extraordinaire de
Pologne , eftant arrivé à Paris , il
y a environ un mois , y eft demeuré
incognitò , juſqu'à ce que
tout ait esté préparé pour fon
Entrée publique . Il la fit le 17.de
ce mois à Fontainebleau , s'étant
rendu à Moret , où Monfieur le
Maréchal Duc de Duras , &
Monfieur de Bonneuil Introducteur
des Ambaffadeurs , allerent
le prendre avec les Carroffes du
Roy , de Madame la Dauphine ,
de Monfieur , de Madame, & ceux
des Princes & Princeffes du Sang.
Il arriva fur les cinq heures aprés
midy par la Heroniere , accompagné
de vingt-quatre Eftafiers ,
GALANT.
185
de douze Pages à cheval , de deux
Trompettes, de deux Gardes vétus
à la Polonoife , avec des Haches
, qui marchoient à la por
tiere du Caroffe , de trente à quarante
Gentilshommes , tous vécus
à la Françoife , & de trois de fes
Caroffes qui eftoient fort magnifiques
. Il paffa devant la Calcade
du grand Canal , fit le tour du
Parterre du Tibre, & fut conduit
à l'Apartement qui luy avoit efté
préparé. Il y fut complimenté au
nom du Roy par Monfieur le
Duc de Saint Aignan , premier
Gentilhomme de la Chambre
en année ; au nom de Madame
la Dauphine par Monfieur le maréchal
de Belfonds fon premier
Ecuyer ; au nom de мonfieur
par Monfieur le Marquis
de Chaſtillon premier Gentil
homme de fa Chambre ;
·
186 MERCVRE
& au nom de Madame par Monfieur
de Grave Maiftre de la
Garderobe de Monfieur. Le 18.
au matin , il eut fa premiere Audience
publique du Roy , dans:
le Cabinet de Sa Majesté , & il
l'eut enfuite de toute la Maiſon
Royale . Il fut mené à ces Audiences
par Monfieur le Comte de
Marfan & par Monfieur de Bonneuil
, qui avoient efté le prendre
à fon Hoftel , avec les mémes
Carroffes du Roy & de Madame
la Dauphine . Vous fçavez , Madame
, que c'eft toûjours un Prin
ce qui conduit aux Audiences ,
les Ambaffadeurs des Teſtes
Couronnées. Il trouva à la premiere
Porte du Chateau les
Cardes de la Porte fous les armes;
les Compagnies du Regiment
des Gardes Françoifes & Suiffes
dans la Court ; les Gardes de la
GALANT. 187
Prevosté au pied du degré ; les
Cent Suiffes fur l'Escalier , & les
Gardes du Corps fous les armes.
Il fut receu à la porte de la Sale
des Gardes , par le Capitaine des
Gardes de quartier , qui l'accompagna
jufqu'au Cabinet du Roy,
où il trouva Sa Majeſté environnée
de tous les grands Officiers
Le 20. il eut Audience particu
liere du Roy , & le 21. il s'en re
tourna à Paris , après avoir efté
traité, luy & toute la Suite pendant
tout le fejour qu'il avoit fait
à Fontainebleau , avec beaucoup
de magnificence par les Officiers
de Sa Majesté.
Les Theatins continuent tous
les mercredis leurs Prieres pour
les Morts , felon leur ufage en
Italie . Elles commencent par un
De profundis que ces Peres chan188
MERCVRE
tent;enfuite on chante un Pfeaume
, ou un Motet qui convient à
cette pieufe Inftitution . Un Pre
dicateur monte aprés en Chaire
& fait une petite Exhortation
d'un peu plus d'un quart d'heure.
Elle eft fuivie d'un autre Motet ,
aprés quoy l'on donne la Benediction
du S. Sacrement. Hy a de
grandes Indulgences accordées
par le S. Siege , à ceux & celles
qui y affiftent. Les Predicateurs
font tous gens choifis ; & celuy
qui fait la Mufique , & qui a pris
ce qu'il y a de plus excellens
Muficiens dans Paris , eft ce fameux
Romain Monfieur Laurenzani
, qui eftoit Maiſtre de la
Mufique de la feuë Reine.Il avoit
efté dans les premieres & plus fameufes
Chapelles d'Italie , & feroit
dans la principale de Rome,
fi fon affection pour la France ,
GALANT.
189
& plus encore un attachement
particulier pour le Roy , dont cet
excellent homme a connu d'abord
les qualitez merveilleufes ,
ne luy avoient fait negliger tout
ce qui pouvoit l'éloigner de ce
grand Prince , quelque avantage
qui puft luy en revenir. Le grand
monde qui fe trouve à ces Prieres,
marque mieux que toutes fortes
d'Eloges , combien on eſt ſatisfait
de cette Mufique.
Je ne doute point que vous n'appreniez
avec beaucoup de plaifir,
que Mademoiſelle Bernard de
Rouen , pour qui les galants Ouvrages
qui ont paru d'elle vous
ont donné tant d'eftime , a fair
Abjuration depuis huit jours.
Comme elle a infiniment de l'efprit,
il eft aifé de juger qu'elle n'a
renoncé aux erreurs où fa naiffance
l'avoit engagée , qu'aprés
190
MERCURE
une ferieufe & longue recherche
de la verité , mais , madame , il ne
s'agit plus de vous parler de la
Converfion des Particuliers, com .
me j'ay fait dans la plufpart de
mes Lettres, il faut prefentement.
vous entretenir de celle de
quan .
tité de Villes entieres. Le zele de
Sa Majesté pour la gloire de Dieu,
& fa bonté pour tous les Sujets ,
l'ayant engagé à travailler avec
de grands foins au falut des Ames
de ceux qui étoient nez dans la
Religion Pretenduë Reformée ,
beaucoup des principaux de cette
Religion ſe font fait inftruire ;
& comme ils avoient plus de lumieres
& plus d'efprit que les autres
, ils ont eu auffi plus de pénetration
, pour reconnoître que
la feule Eglife Catholique eft la
veritable. Beaucoup ont écrit les
Motifs qui les avoient engagez à
GALANT. 191
fe convertir , & je vous ay fait
part fouvent de ces beaux Ouvrages.
Les moins éclairez , voyant
les plus habiles d'entre eux ,
& fur lefquels ils regloient leur
créance , convaincus des erreurs
du Calviniſme , fe font rendus en
foule , & voilà à quoy font deües
la plus grande partie des Converfions
que nous voyons tous les
jours. Cela eft f vray , que le
changement qui eft arrivé dans
toute la Ville de Caftres , eft une
fuite de celuy de deux perfonnes
connues de toute l'Europe , par la
forcé & par la beauté de leur efprit.
Ce font Monfieur Dacier
& Mademoiſelle le Fevre fa Femme
, dont les Ouvrages font fi
eftimez de tous les Sçavans.L'Abjuration
qu'ils firent le dernier
mois , de la Religion Pretenduë
Reformée , fut fuivie de celle de
192 MERCURE
beaucoup de Perſonnes de marque
, à qui ces illuftres Convertis
firent figner une Déliberation de
rentrer dans l'Eglife Catholique.
Ces Converfions en attirerent
d'autres , & c'eft par là que celles
qui fe font faites depuis en fi grad
nombre dans toutes les Villes du
Languedoc ont commencé .Vous
le pouvez voir par cette Réponfe
que Monfieur Dacier a faite à
une Lettre de Monfieur Mitton ,
dont le merite eft connu de tout
le monde , & qui luy avoit écrit
pour l'exhorter à ouvrir les yeux
à la verité .
A Caftres le 15. Septembre 1685.
Le
ES marques que vous me don
nez de vostre amitié, Monfieur,
mefontfi chères &fi precieuses , que
je n'ay pû lirefans des tranfports de
joye la Lettre que vous m'avez fait
l'honneur
GALANT. 193
L'honneur de m'écrire . Ie fuis per-
Suadé que
celle que je vous écris
aujourd'huy ne vous en donnera pas
moins ; car elle vous apprendra , que
ma Femme & moy fommes tres - bons
Catholiques. Nous le ferions ily a
plus de quatre mois fi nous n'euffions
menagé les chofes pour rendre nofire
Converfion plus agreable à Dieu
& au Roy, & plus utile à nostre
Pays. Cela nous a heureusement
reuffy ; En nous declarant , nous
avons obligé la plus grande partie
de la Ville à nousfuivre. Leudy dernier
nous leur filmesfigner une Deliberation
tres conforme à la volonté
du Roy. Cela entraine tout le refte,
& tout Caftres fera Catholique dans
quatrejours ; l'on à Sujet d'esperer
que ce bon exemple fervira d'inftrution
aux Villes voisines , & peuteftre
mefme à tout le Languedoc.
Voilà , Monfieur , la plus grande
Octobre 1685 I
MERCURE
1
Les
194
nouvelle que vous puiffie recevoir.
Sice que nous avons fait pouvoit
eftre de quelque merite auprés de Sa
Majefté , nous fouhaiterions que
cela nous fervist à nous rapprocher
de vous. Ma Femme & moy regretons
extremement voftre Converfation.
Nous avons plus de befoin que
усих jamais d'avoir devant les
exemples de vostre politeffe ; mais
quelque paffion que nous ayons pour
cela ; nous laiffons ce foin à la Providence
, de peur de foüiller par des
démarches qui paroiftroient interef
fées , la plus fainte & la plus def
intereffée de toutes les actions.
Faites nous feulement la grace
vous fouvenir touiours de nous &
de nous écrire. Quand on nous laiffera
dans noftre Retraite , nous n'oferons
nous enplaindre , & nous ainerons
toujours un lieu où par la Benediction
de Dieu nous avons porté
1
de
GALANT.
195
de fi bons fruits. fe fuis , Monfieur,
avec tout l'attachement poffible , Vôtre
, &c.
Il y a par Apoſtille . Le feul Ou
vrage que j'aye de preft , c'est un petit
Traité fur la Religion. Je l'ay
compofé à mesure que ie travaillois
à m'éclaircir , il m'a déja fervy utilement
à lever les fcrupules de ceux
qui fe font adreffez à moy.
Le 1. du mois paffé Monfieur
l'Evefque de Saintes s'eftant ren
du à Saint Jean d'Angely , Ville
fameufe par fes Rebellions , &
quia efté long-temps le Siege de
l'Herefie , fit affembler les Religionnaires
, & leur ayant expliqué
les intentions du Roy , touchant
leur retour à l'Eglife Catholique
, il les affeura que Sa
Majefté uferoit toûjours de
plus de douceur à les porter 2
1 2
196
MERCURE
s'y rcünir , que leurs Predecef
.
feurs n'avoient
employé
de violence
pour les contraindre
à s'en
feparer ; qu'ainfi . Elle vouloit
bien leur donner des marques
de
fes bontez , en leur permettant
de s'affembler
pour reconnoiftre
l'erreur
qu'ils avoient
fuivie ,
leurs Peres & eux depuis plus
d'un Siecle , & fe faire inftruire
des Veritez
Catholiques
, fur
lefquelles
des Perſonnes
tres capables
les éclairciroient
de tous
leurs Doutes. Le 8. du meſme
mois ces Affemblées
commencerent
par l'ordre de ce Prelat ,
qui fe retirant
à Saintes où le
grand nombre
de Converfions
qui s'y faifoient
, rendoit fa prefence
neceffaire
, laiffa fes ordres
au P. Dom Anfelme
Clairé ,
Prieur de l'Abbaye
de Saint Jean ,
qui fit auffi - toft venir le Pere
GALAN T. 197
Dom Laurent Faidy , fameux
dans les Controverfes , pour prefider
à ces Affemblées , en prefence
de Monfieur le Lieutenant
General , & des autres Magiftrats
de la Ville . On demanda
d'abord aux Religionnaires la
caufe de leur feparation d'avec
l'Eglife Romaine , & ils furent
favorablement écoutez fur toutes
les difficultez qu'ils propoferent
, dont ce zelé Religieux , &
le Pere Auguftin de Saint Jean
d'Angely Capucin , tres - fameux
auffi dans les matieres de Controverfe
, leur donnerent des folutions
plus que fuffifantes ; mais
comme c'est le caractere des Pretendus
Reformez d'eſtre opiniâtres
à défendre leurs erreurs ,
Monfieur Durand leur Miniftre
qui parloit au nom de tous les
autres , témoignoit toûjours , au
I 3
198 MERCURE
moins exterieurement , qu'il n'étoit
pas convaincu par les Réponfes
qui luy étoient faites. Ces
Affemblées furent continuées
huit jours , foir & matin dans le
Palais ; & pendant ce temps,l'obftination
l'emportant toûjours
du cofté des Religionnaires , le
Pere Prieur de l'Abbaye , qui
affiftoit , ou quelque Religieux
de fa part, à toutes ces Conferences
, refolut d'en avoir de particulieres
avec les plus attachez à
la Secte de Calvin . Il vit fur tout
le Miniftre , & Monfieur le Valois
fameux Avocat de la Ville ,
& l'un des principaux du party ,
toûjours en prefence de Mi Lam.
bert , Lieutenant General , & de
Monfieur le Maiftre Avocat du
Roy. Il leur apporta de fi puiffantes
raifons qu'enfin il les convainquit.
Ceux- cy en ayant atti
GALANT. 199
ré un grand nombre d'autres , le
Pere Prieur fit fçavoir à Monfieur
l'Evêque de Saintes que tout étoit
difpofé à une Reconciliation
generale , & qu'on ne faifoit que
l'attendre pour la faire. Ce Prelat
, fi confideré par fon grand
zele le Salut & pour la
pour
Converfion des Ames , fe rendit
à S. lean d'Angely le Dimanche
16. du mois. Il y arriva à dix
heures du matin , & alla defcendre
à l'Abbaye , où le Pere Prieur
luy rendit compte de ce qui s'étoit
paffé . A même temps Monfieur
le Lieutenant General , &
Monfieur le Procureur du Roy ,
firent venir par fon ordre Monfieur
Durand Miniftre , & quelques
autres des principaux Religionnaires
dans la grande Salle
de l'Abbaye. Lors qu'ils furent
affemblez , Monfieur l'Evefque
1 4
200 MERCURE .
de Saintes leur fit fçavoir de nou
veau les volontez de Sa Majefté ,
& leur ayant reprefenté d'une
maniere auffi honnefte que doul'obligation
où ils eftoient de
s'y foumettre , le Miniftre prit la
parole , & luy témoigna au nom
de
tous ,
tous
, qu'ils
eftoient
fort
reſolus
de profiter
des
bontez
du Roy
,
& des
inftructions
falutaires
qu'ils
avoient
receuës
. Il donna
la Declaration
qu'il
avoit
projettée
avec
ceux
de fon
party
, & fur
quelque
équivoque
que
Monfieur
l'Evefque
y remarqua
, il les obligea
de la reformer
. Ils fe rafflemblerent
pour
cela
, & aprés
plufieurs
conteftations
des
plus
obftinez
, ils fe déterminerent
enfin
à faire
toutes
chofes
comme
on
les fouhaitoit
d'eux
. Pour
rendre
cette
Action
plus
folemnelle
, ils
fe trouverent
à deux
heures
aprés
GALANT. 201
midy du mefme jour au Palais , où
l'on alla proceffionnellement en
cét ordre . Monfieur Mathias Bar ,
Curé Vicaire perpetuel de la Paroiffe
, avec quelques autres Ecclefiaftiques
, eftoit precedé de la
Croix & de la Baniere. Le Pere
Prieur de l'Abbaye & toute fa
Communauté marchoient enfuite
, ayant Monfieur l'Evefque à
leur tefte en habits Pontificaux.
Meffieurs les magiftrats les fuivoient
vêtus de leurs Robes de
Palais , avec un tres -grand concours
de peuple . Pendant la Proceffion
, on continua de Chanter
le Veni Creator que quatre Chantres
de l'Abbaye avoient entonné
au pied du grand Autel , & on
le finit à la porte du Palais . Le miniftre
& les autres Religionnaires
, y attendoient Monfieur l'Evefque,
qui leur témoigna fa joye
I 6
202 MERCURE
de les voir dans de fi heureuſes
difpofitions , & leur demanda fi
c'eftoit de bon coeur qu'ils fe refolvoient
à abjurer l'Herefie dans
laquelle ils avoient fi long-temps
perfeveré. Alors le miniftre &
tout les autres répondirent qu'ils
faifoient cette Action fans nulle
contrainte , & d'autant plus volontiers
qu'on les avoit convaincus
de l'erreur où ils vivoient.
Cela eftant fait , Monfieur l'Evefque
les fit tous mettre à genoux
, & aprés qu'ils eurent abjuré
par la bouche du Miniftre
åhaute & intelligible voix ils
furent conduits avec le corps de
la Proceffion au mefme ordre
qu'on eftoit venu les prendre , en
chantant les Pleaumes , In exitu
Ifraël ; Super flumina Babilonis , &
Miferere mei Deus, La Proceffion
s'arreſta à la grande porte de l'E-
>
GALANT.
203
glife , & Monfieur l'Evêque de
Saintes leur ayant fait une Exhortation
tres touchante , leur donna
à tous l'Abfolution de leur herefie
, aprés quoy ils furent introduits
dans l'Eglife par ce Prelat ,
qui entonna le Te Deum.On chanta
les autres Prieres en action de
graces , & ils s'embrafferent tous,
tant le miniftre que les autres ,
avec des demonſtrations de joye
extraordinaires.Ce qu'il y a d'admirable
, c'eft que cette Ville qui
a efté fi long-temps infectée de
l'herefie , & qui pendant plus de
vingt années n'avoit fouffert aucun
Exercice de la Religion Catholique
, y
eft rentrée en huit
jours par la feule force de la verité
, fans que l'on ait employé
nulle violence , chacun s'étant
fait inftruire , & ayant efté convaiucu
de fes erreurs.
I 6
204
MERCURE
La Ville de Montpellier a fuivy
l'exemple de Saint Jean d'Angely.
La Deliberation y a eſté .
prife par ceux de la Religion Pretendue
Reformée , pour fe convertir
en corps , & elle fut conceuë
en ces termes .
Le 29. jour du mois de Septembre
1685. Nous eftant affemblez
par l'ordre de Mile Ducde Noailles,
Commandant en chef dans cette
Province , qui nous a exhortez de
fuivre les bonnes infpirations qu'it
a pleu à Dieu de donner à ceux qui
fe font , comme nous , trouve Separez
de la veritable Eglife par le
malheur de leur naiſſauce , & de ré
pondre au zele & auxfaintes intentions
que
le Roy a de voir tous fes
Sujets ränis dans unefeule Religion;
Nous avons deliberefur cette matiere
, & nous avons creu ne pouvoir
prendre un meilleur party que d'em
GALANT. 205
braffer la Religion Catholique, Apoftolique
& Romaine , que nos Peres
ont quittée , renonçant à toutes les
erreurs contraires ; En foy dequoy
Nous avons figné la prefente Deliberation
que nous avons portée à M.
le Duc de Noailles , promettant de
faire Abjuration quand il le trouvera
à propos , dans les formes , & en la
maniere preferite par les Regles de
la Religion Catholique.
Ces Converfions font deuës
aux foins de Monfieur le Duc
de Noailles , auffi bien qu'a ceux
de Monfieur le Cardinal de
Bonzi , de Monfieur l'Evefqve
de Montpellier , & de Meffieurs
de Baville & Dagueffeau . Le
concours a efté fi grand dans
tout l'Eveſché de Montpellier,
& dans les Eglifes où l'on recevoit
les Abjurations des gens de
toutes fortes d'Etats , qu'on étoit
206 MERCURE
1
quelquefois deux heures à attendre
que les premiers fiffent place
aux autres . La plufpart des Catholiques
furent obligez de ceder
la leur aux Convertis le
premier Dimanche qui fuivit la
Deliberation , tant ces derniers
vinrent en grand nombre enten
dre la Meffe dans l'Eglife Noftre-
Dame Après ce changement
general , Monfieur l'Evefque de
Montpellier alla à Lunes & à
Monguio , recevoir l'Abjuration
de tous ceux de ces Communau▴
tez en Corps. Saint Gilles, Sommieres
, & plufieurs autres Villes
& Lieux voifins , renoncerent à
l'Herefie dans le mefme temps.
La Ville de Nifmes ne doit
pas moins à Monfieur le Duc de
Noailles , pour ce qui regarde les
Converfions que les autres Villes
⚫ dont je viens de vous parler. Ce
GALANT. 207
les
le
Roy
Ducy a fait tout ce que
attendoit de fon zele . Il a parlé ,
il a preffé fes raiſons ont eſté vives
; mais fa douceur , fa conduite
& fon exemple n'ont pas efté ce
quia le moins contribué à gagner
Religionnaires. Il a travaillé
à convertir les Miniftres mêmes,
& il y a fi bien réüffi , qu'ayant
reconnu leur erreur , ils l'ont
prefchée publiquement ; & ce
qu'il ont dit , après avoir elté
convaincus , a rendu plus de
quinze mille Perfonnes à l'Eglife.
Monfieur le Maréchal Duc
de Duras paffant par Nerac pour
fe rendre dans fon Duché de
Duras , trouva beaucoup de Peuple
affemblé ; & en ayant demandé
la cauſe , il apprit que les
Pretendus Reformez delibe-
* roient s'ils fe rendroient Catho208
MERCURE
liques , & que mefme ils ágtoient
des Queſtions de Religion .
Comme il fçait parfaitement celle
de Calvin , parce qu'il en a efté ,
il difputa , & leur fit connoiftre
fi clairement que l'Eglife Catholique
eft la veritable Eglife , qu'ils
fe convertirent tous. Il fit la mefme
choſe dans le Duché de Duras
, où par fes lumieres & fes
foins il ne reste aucun Rellgionnaire
. Un Obſtiné qui tenoit une
Bible , luy ayant fait voir un Paffage
, par lequel il combattoit les
vetitez de noftre Religion , ce
Duc prit la Bible , & luy fit lire
plus bas l'éclairciffement de ce
paffage. Le Religionnaire changea
auffistoft de fentimens , &
plufieurs fe convertirent auffbien
que luy . Le reste ſuivit prefque
auffi toft. Monfieur de Duras
arriva de Guienne , lors que
སྱཱ
GALANT. 209
le Roy partit de Chambor pour
Fontainebleau , & il affeura qu'il
y avoit déja en ce temps - là cent
quinze mille nouveaux Conver
tis dans dans cette Province.
Le Peuple eſtant affemblé à
Milhau , Ville de Rouergue, pour
déliberer s'il fe convertiroir ou
nom , ily en eut qui s'aviferent de
fe demander les uns aux autres.
pourquoy ils eftoient de la Reli
gion de Calvin . On foüilla jufque
dans l'origine , & l'on trouva que
la Ville eftant autrefois toute Ca
tholique ; ceux qui estoient du
party contraire , fe trouvant avec
une Armée à leurs Portes , pendant
les Guerres Civiles. que la
Religion avoit excitées les
avoient engagez à prendre la
leur ; & il fut conclu , que puis
que ce n'étoit point par une parfaite
connoiffance de la vraye
>
210 MERCVRE
Religion , qu'ils avoient quitté
celle de leurs Peres , il eftoit injufte
de balancer plus long- temps
à y rentrer.
Le 2. de ce mois , il y eut une
femblable Déliberation dans la
Ville d'Alais. Monfieur le Marquis
de la Fare , Gouverneur de Bielcou
, & M ' de la Fare Gaujac fon
Frere, cy - devant Capitaine de
Cavalerie , qui y refident tous
deux , étant entré en negociation
avec quelques- uns des Pretendus
Reformez , pour les engager àfe
foûmettre à la volonté du Roy ,
leurapporterent des raifons fi fortes
, qu'enfin il les firent confentir
à s'affembler pour déliberer en
Corps de Communauté de fe
rendre Catholiques. Ainfi le jour
que je viens de vous marquer, ils
firent une Affemblée de tous les
Chefs de Famille , en prefence de
GALANT. 211
Meffieurs de la Fare , & ceux qui
avoient le plus de lumieres ayant
entrainé les plus obſtinez , la
Déliberation fut prife , & fignée
conformément aux intentions de
Sa Majefté , par tous ceux de
l'Affemblée , au nom de tous les
Religionnaires ; aprés quoy on
deputa deux des principaux Habitaus
, pour l'aller porter à Mile
Duc de Noailles qui eftoit à Nifmes.
Cette Converfion a efté de
prés de quatre mille perfonnes ,
en forte qu'il ne reste plus dans
Alais que quelques Femmes qui
n'ont pas voulu quitter fi toft la
Religion où elles font nées .
Je ne puis mieux vous apprendre
ce qui s'eft paffé en Dauphiné
, à l'égard des Pretendus Reformez
de cette Province , qu'en
vous faisant part d'une Lettre
qui m'a eſté adreffée. En voicy
la Copie.
212 MERCURE
DU
ག
A L'AUTHEUR
MERCURE GALANT .
A Grenoble , le 6. Octobre 1685 .
pour
>
Ous loüez inceffamment noftre
Augufte Monarque parce
qu'inceffamment la matiere vous
y convie ; mais avoüez , Monfieur,
que parmy tout ce qu'il fait , qui
merite des Eleges , fesfoins & fø
vigilance pour étouffer l'Herefie
dansfon Royaume , font des fujets
admirables les luy attirer. Il
fait comme ces Fils aifnez , qui travaillent
continu llement à reparer
les ruines de leur maison , à remettre
dans leur Famille les bien dif
perfez , à rappeller les Freres égarez,
& à foûtenir l'éclat de leur
race . Comme il est le Fils Aifné de
l'Eglife , on voit bien qu'en cette
qualité il s'applique à redonner à
<
GALANT. 213
cette bonne Mere les Enfans qu'elle
avoit perdus , à les remettre en eftat
de recevoir d'elle fes careffes & fes
benedictions , & à leur inspirer l'obeiffance
& le refpect que les veritables
Chreftiens luy doivent . On ne
trouve plus de rebelles ny d'obstine ;
toutes les Provinces retentiſſent du
bruit des Converfions frequentes . Ce
n'eft plus cette France qui fe déchiroit
elle- mefme ; ce ne font plus des
Citoyens acharnez à fe perdre ou à
Se corrompre , il n'y a plus ny intereft
, ny politique , ny ménagement ;
les violences & les contraintes n'ont
plus de lieu ; ce n'est qu'avec des fentimens
de pieté & de connoiffance
que les Pretendus Reformez courent
à la Religion de leurs Peres. Ils ne fe
rendent qu'aprés avoir efté inftruits ;
ils écouteut la grace , & enfin tout
fe faitfi doucement & fi agreablement
, que l'on n'entend parler , ny
214 MERCURE
promeffes , ny de bienfaits , ny de
recompenfes , pour des changemens
auffijuftes que jufqu'icy ils ont paru
difficiles.Le mefurs volontiers chargé
de vous apprendre que c'eft de
cette maniere que ceux de la Reli
gion Pretendue Reformée de Duuphiné
ont fait leurs Converfions , &
mefme prefque par tout en Corps de
Communauté. Ceux du Bailliage de
Briançon ont commencé. Monfieur le
Bret noftre Intendant, qui s'eft trouvé
fur les lieux , a admiré ce Zele ,
& l'a écrit avec étonnement. En
effet , qui n'en auroit de voir les
Vallées de Pragella , de Queyras &
de Cefanne , où à peine on pouvoit
trouver trois ou quatre Maifons Catholiques
, l'estre toutes aujourd'huy;
d'y voir triompher la veritable Religion
, aprés qu'elle en a efté bannie
pendant un Siecle ? Quinke mille
perfonnes y ont fait leur Abjuration
GALANT. 215
4
en moins de huit jours. Le Bailliage
Ambrun a fuivy un fi bel Exemple.
La Ville de Dye , où l'Herefie
avoit toûjours le plus triomphé , ne
voit plus dans fon enceinte aucun
Religionnaire , bien qu'il y en euft
buit mille. Les Villes de Gap & de
Montelimart fe font rendues en
Corps de Communauté. Le Bourg de
Menei en Triéves , où depuisfix vingt
ans il n'y a eu aucun Catholique , en
eft aujourd'huy remply. Mifoen , la
Grave, le Mont Delans , dans le Païs
d'Oyfans , font revenus de mefme.
Tout eftoit plein d'Heretiques . La
Mare , qui eft encore un grand
Bourg, & dont les Habitans eftoient
à moitié de la Religion Pretenduë
Reformée , n'en a plus aucun , &
tout cela s'est fait dans le mois de
Septembre. La Ville de Romans n'en
a plus gueres. Quel Prodige ! Mais
il n'est jamais d'obstacles pour les
216 MERCURE
celles
Victoires de LoUIS LE GRAND . Ses
Conqueftes pour le Patrimoine de
l'Eglife , font auffi promptes que
qu'il afaites pour le fien. Je ne vous
dis rien encore de Grenoble, où quan
tité de
gens de merite , de qualité
& d'esprit , fe font inftruire. Ainfi
bien toft j'espere vous faire part des
grandes & fameufes Converfions
qui s'y preparent Déja le fecond de
ce mois , Noble Jacques Dyfe Seigneur
de Saleon , de Chasteauneuf& de
Mazam, Confeiller au Parlement
de Grenoble , a fait Abjuration . Le
fuis , Monfieur , voftre , &c.
ALLARD , ancien Prefident
en l'Election de Grenoble,
On a eu avis que tous les Pretendus
Reformez
de la Ville de
Loudun
qui estoient
au nombre
de trois mille fe font auffi convertis
. Je ne vous dis rien de
Montauban
ny des Villes des
envi
GALANT . 2,17
·
environs , qui en le faiſant toutes
Catholiques , ont precedé ces
Converfions. On oublie plûtoft
à prefent des milliers de Convertis
, qu'on ne faifoit autrefois une
feule perfonne. Ce qu'il y a d'admirable
, c'est que tous ceux qui
renoncent à Calvin , font gens
éclairez des lumieres de la Foy ,
qui reconnoiffent la verité , & qui
fe rendant d'eux mefmes , viennent
en foule aprés des délibera
tions autentiques & volontaires ,
demander qu'on les reçoive dans
la veritable Eglife .
La Ville de Cheftelleraut a
fuivy l'exmple de Loudun , &
tout s'y eft converty. Les Preten
dus Reformez des Villes voifines
fe font inftruire pour les imiters
& tous les Matelots de la cofte
du Païs d'Aunix au nombre de
quinze cens ont embraffé la Relig
Octobre 1685. K
218 MERCURE
gion Catholique auffi- bien que
tout ce qui reftoit à Lyon qui
profeffoit la Pretendue Refor
mée.Tous les Chefs de ces Familles
qui fe montoient à foixante &
dix , y ont efté trouver Monfieur
l'Archevefque , & ont déclaré
qu'eux & leur famille eftoient
prefts de renoncer à l'Herefie de
Calvin , ce qu'ils ont figné , aprés
quoy ils ont tout fait Abjuration .
lamais on ne vit tant d'union
qu'il en a paru en cette rencontre
, entre les Catholiques & ces
nouveaux Convertis , ils ne fe
rencontroient point fans fe donner
des marques de leur joye , &
fans s'embraffer. Tous les Habitans
de la Rochelle ont fait auffi
Abjuration à la referve de ceux
de quatorze Familles , dont plufieurs
(ont fur le point d'abjurer
comme les autres , s'ils ne l'ont
pas déja fait .
GALANT. - 219
Le Pere Alexis du Buc Theatin
, qui depuis plufieurs années
a fait un fi grand nombre de
Converfions , en a fait encore
beaucoup depuis quinze jours.
Voicy par quelles paroles il finit
fa Controverfe le Dimanche 21.
de ce mois , en s'adreffant aux .
Pretendus Reformez.
que
Enfans de la Terre ; Nouveaux
venus , qui avez prefché iufqu'a
prefent des Nouveaute Scandaleu-
Jes & des Dogmes inconnus à toute
l'ancienne Eglife ; qui n'avez debité
des fonges & des calcmnies , il
eft temps de fonner la retraite ; de
changer de langage , & de vous
réunir au Corps de I. C. dont vous .
vous cftes feparez avec tant d'injuftice.
Toutes chofes vous invitent à
cette réunion , lefilence de l'Ecriture
& des Peres fur vos Articles ; la
mauvaise foy de vos Miniftres qui
K 2
220 MERCVRE
vous trompent & vous feduifent
depuis plus d'un Siecle ; l'exemple
de vos Freres qui rentrent en foule
dans l'Eglife ; voftre propre Salut
qui eft impoffible dans le Schifme où
vous vive . Ajoûtez à tous ces Motifs
les Souhaits du plus grand Monarque
de la Terre , à qui vous devez
tout accorder , puis qu'il ne s'agit
que de vous attirer à la profeffion de
la verité. Dieu l'a fufcité en nos
jours pour détruire l'Herefie dans le
fein de fes Etats.& pouryfairefleu
rir la feule veritable Religion Catholique
, Apostolique & Romaine
qui a efté l'unique Religion de tous
les Roys fes Auguftes Predeccffeurs.
C'est àfes pieds que ce Monftre furieux
dont les mouvemens ont efté fi
violens & fi pernicieux à cette Mo.
narchie , va eftre abbatu. Le Ciel
luy a refervé cette gloire , & dans
Peu parfa Puifance, cette Eglife qui
GALANT. 221
fe dit Reformée, qui a efté pendant
douze cens ans invifible dans l'Uni
vers , fera heureufement invifible
en France. Que la penfée d'une
Action fi glorieufe , ô grand Roy !
rempliffe voftre coeur de joye . Dies
qui a pris plaifir à vous revêtir de
Sa force pour une fi grande entrepri
fe , fera le Protecteur de voftre Perfonne
Sacrée d'une maniere toute
particuliere. Il vous comblera defes
faveurs, il étendra les limites de vôtre
Royaume , en vous affujettiſſant
par des Conqueftes glorieufes ces
Nations Infideles qui troublent le
repos de fes enfans . Il affermira Vôtre
Sceptre par le nombre de vos Def
cendans ; il élevera Voftre Authorité
par deffus celle des plus grands
Monarques du Monde : Enfin tous
les Ennemis de la Verité feront dans
l'humiliation & dans la douleur , &
le Peuple fidele & obeissant jouira
K
3
122 MERCURE
d'un bon heur qui fera fuivy des
Benedictions du Ciel.
Le Roy voyant que les Converfions
augmentoient de jour
en jour , que la plupart des Perfonnes
d'un efprit folide avoient
abjuré , & que la Tréveluy laif- .
foit un repos dont fes Ayeux n'avoient
point jouy , a enfin donné
un Edit qui porte le dernier coup
à l'Herefie. Cét Edit défend de
faire aucun Exercice public de
la R. P. R. dans le Royaume. La
Juftice des Motifs qui ont obligé
Sa Majefté d'en uſer ainfi , paroit
évidente dans le Difcours
qui luy fert d'avant propos , &
elle eft d'autant plus claire , que
pour la perfuader ' il n'a fallu
qu'expofer les faits fans aucun
raifonnement. Comme la Verité
fait plus briller ce Difcours que
les figures de l'Eloquence , chacun
demeure d'accord que l'on
GALANT. 223
n'a jamais rien veu , ny de fi prudent
ny de fi jufte. Voicy les raifons
qui y font déduites .
Henry le Grand , Ayeul de Sa
Majefté , voulant empefcher que
la Paix qu'il avoit procurée à fes
Sujets , aprés les grandes pertes
qu'ils avoient fouffertes par la
durée des Guerres Civiles &
Etrangeres , ne fuſt troublée à
l'occafion de la R. P. R. comme
il eftoit arrivé fous les Regnes
des Roys fes Predeceffeurs , regla
par fon Edit donné à Nantes
au mois d'Avril 1598. la conduite
qu'on devoit tenir à l'égard de
ceux de cette Religion , & les
lieux dans lesquels ils en pouvoient
faire l'Exercice . Il établir
des luges extraordinaires pour
leur adminiftrer la luftice &
pourveut mefme par des Articles
particuliers à tout ce qu'il jugea
>
K
4
214
MERCURE
neceffaire pour maintenir la
tranquillité dans fon Royaume,
& pour diminuer l'averfion qui
eftoit entre ceux de l'une & de
l'autre Religion , afin d'eftre plus
en eftat de travailler , comme il
avoit refolu de faire , pour réunir
à l'Eglife ceux qui s'en étoient fi
facilement éloignez ; & comme
il ne pût effectuer fon intention
à caule de fa mort precipitée , &
que l'execution de cét Edit fut
mefme interrompu pendant la
minorité du feu Roy par de nouvelles
entrepriſes des Pretendus
Reformez , elles donnerent occafion
à les priver de divers avantages
qui leur avoient eſté accordez
. Neantmoins ufant de fa clemence
ordinaire , il leur accorda
encore un nouvel Edit à Nifmes
au mois de Juillet 15 29. au moyen
duquel la tranquillité ayant de
GALANT. 225
nouveau efté rétablie , ce Prince
animé du mefme efprit & du même
zele pour la Religion , que
Henry IV. fon Predeceffeur ,
refolut de profiter de ce repos ,
pour tâcher d'executer fon pieux
deffein ; mais les Guerres eftant
furvenuës peu d'années aprés , &
le Royaume ayant efté peu de
temps fans agitation ,depuis 1635 .
jufqu'à laTréve concluë en 1684.
avec les Princes de l'Europe , il
n'a pas efté poffible de faire autre
chofe pour l'avantage de la Religion
, que de diminuer le nombre
des Exercices de la Pretenduë
Reformée par l'Interdiction
de ceux qui fe font trouvez établis
au prejudice de la difpofition
des Edits , & par la Suppreffion
des Chambres my parties dont
l'Erection n'avoit efté faite que
par provifion . Dieu ayant enfio
K 5
216
MERCURE
·
permis que la France joüiffe d'un
parfait repos , & que le Roy luy
mefme n'eftant pas occupé des
foins de proteger fes Sujets contre
fes Ennemis , ait pû profiter
de cette Tréve qu'il a facilitée
dans la veuë de donner fon entiere
application à rechercher les
moyens de parvenir au fuccez du
deffein des Roys Henry IV . &L
Louis XIII . dans lequel il eſt entré
dés fon Avenement à la Cou-
Sa Majesté voit prefentement
avec la jufte reconnoiffance
qu'Elle doit à Dieu , que
fes foins ont eu la fin qu'Elle s'étoit
proposée , puifque la meilleure
& la plus grande partie de
fes Sujets de la R. P.R_ont embraffe
la Catholique ; & d'autant
qu'au moyen d'un fi grand nom
G
bre de Converfions , l'execution
de l'Edit de Nantes , & tout ce
ronne ;
GALANT. 227
quia efté ordonné en faveur de
la R. P. R. demeure inuule ; Elle
a jugé qu'Elle ne pouvoit rien
faire de mieux effacerentiepour
rement la memoire des Troubles,
de la confufion , & des maux que
le progrez de cette fauffe Religion
a caufez dans le Royaume ,
qui ont donné lieu à cét Edit , &
à tant d'autres Edits & Déclarations
qui l'ont precedée , où qui
ont efté faits en confequence
que de le revoquer en toute fon
étendue . C'est ce qu'Elle a fait
par l'Edit dont je vous parle, qui
a eſté enregiſtré en la Chambre
des Vacations le 22. de ce mois.
Cet Edit revoque non fculement
celuy de Nantes donné en
Avril 1598.avec les Articles arreftez
le deuxième May de la même
année , & les Lettres Patentes
qui furent expediées fur ces Arti-
K 6
228
MERCURE
cles ; mais encore l'Edit donné à
Nilmes en Juillet 1629. que Sa
Majefté declare nuls , & comme
non avenus ; enfemble toutes les
Conceffions faites par d'autres
Edits , Declarations & Arrefts aux
Pretendus Reformez , de quelque
nature qu'elles puiffent eftre ; en
confequence dequoy Elle veut &
il luy plaift , que tous les Temples
de ceux de la Religion Pretenduë
Reformée fituez dans fon Royaume
, Terres & Seigneuries de fon
obeïffance , foient inceffamment
démolis .
Il est défendu par ce mefme
Edit à tous Pretendus eformez ,
de plus s'affembler pour faire l'Exer
cice de cette Religio en aucun lieu ou
maifon particuliere fons quelquepretexte
que ce puiffe eftre, mefme d'Exercices
réels ou de Bailliages , quand
bien ces Exercices auroiet esté mian
GALANT. 229
tenus par des Arrefts du Cofeil d'Etat
; & à tous Seigneurs de quelque
condition qu'ils foient , de faire l'Exercice
dans leurs Maifons & Fiefs ,
le tout àpeine contre ceux qui feront
cet Exercice, de confifcation de corps
& de biens.
Les autres Articles font , Que
tous Miniftres de la Religion Pretenduë
Reformée , fortiront du Royaume
quinze jours aprés la publication
de l'Edit fans y pouvoir fejourner
au delà, ny pendant ce temps
de quinzaine faire aucun prefche ,
Exhortation ny autre fonction , à
peine des Galeres.
Que ceux des Miniftres qui fe converriont
, continueront à joüir leur
vie durant , & leur Veuves aprés
leur deces tandis qu'elles feront en
viduité , des mefmes exemptions de
Taille & Logemes de Gens de guerre,
dont ils ont joy pendant qu'ils fai
230 MERCURE
foient la fonction de Miniftres ; &
qu'en outre Sa Majesté leur ferapayer,
auffileur vie durant , une penfion
plusforie d'un tiers, que les Apointemens
qu'ils touchoient en qualité de
Miniftres,de la moitié la quelle Penfion
leurs Veuves jouiront auffi aprés
leur mort , tant qu'elles demeureront
en viduité
Que les Miniftres convertis , qui
voudront fe faire Avocats , on prendre
les Degre de Docteurs aux Loix,
feront difpenfeldes trois ans d'étude
prefcrites par les Declarations du
Roy;& qu'aprés avoir fuby les Examens
ordinaires , ils feront receus
Docteurs, s'ils enfont jugez capables ,
en payant feulement la moitié des
Droits que l'on a accoustumé de percevoir
de ceux qu'on reçoit en chaque
Univerfité.
Que les Ecoles particulieres pour
l'inftruction des Enfans de ceux de
GALANT. 231
la Religion Pretendnë Reformée, &
toutes les chofesgeneralement quelconques
, qui peuvent marquer une
Conceffion, quelle qu'elle puiffe eftre,
enfaveur de cette Religion , feront
defendues .
Que les Enfans qui naiftront des
Pretendus Reformez feront dorefnavant
baptife par les Cure des Paroißes
, eftant enjoint aux Peres &.
aux Meres de les envoyer aux Egifes
à cet effet là , à peine de cinq cens
livres d'amende , & que ces Enfans
feront enfuite éleve en la Religion
Catholique, Apoftolique & Romaine,
quoy il eft ordonné tres expreſſement
aux fuges des lieux de tenir la
main.
à
Que ceux de la Religion Pretendue
Reformée qui fe font retirez du
Royaume avant la publication decet
Edit, rentreront dans la poffeffion de
leurs biens , & en jouiront comme its
232 MERCURE
7
auroient pu faire s'ils y estoient toûjorus
demeurez , pourveu qu'ils y
reviennent dans le temps de quatre
mois du jour de cette Publication; au
contraire que les biens de ceux qui
dans ce temps là de quatre mois ne
reviendront pas dans le Royaume ,
demeureront confifquez en confequence
de la Declaration du 10 .
d'Aouft dernier.
Que les Pretendus Reforme , eux,
leurs Femmes & Enfans,ne pourront
fortir du Royaume , ny transporter
ailleursleurs biens & effets ,fous peine
des Galeres pour les Hommes , &
de confifcation de corps & de biens
pourles Femmes,
Que les Declarations renduëscontre
les Relaps, feront executéesfelon
leur forme & teneur .
Que ceux de la Religion Pretenduë
Reformée , en attendant qu'il
plaife à Dieu de les éclairer comme
GALANT. 233
les autres, pourrot demeurer dans les
Villes & Lieux du Royaume ,y continuer
leur commerce , & joüir de leurs
biens,fans qu'on les puiffe troubler ny
empefcher fous pretexte de leur Religion.
·
Cet Edit ayant efté publié le
jour mefme de l'Enregistrement,
on commença dés le lendemain à
démolir le Temple de Charenton .
Les Converfions eftoient déja
tres nombreufes à Paris , & il y
en avoit tous les jours prefque
dans toutes les Paroiffes , & dans
beaucoup de Communaurez ; de
forte que chacun eſtant en mouvemét
pourfon falut, & plufieurs
fe convertiffant , ou fe faifant inftruire
, cet Edit , au lieu de produire
aucun des effets qu'on en
auroit pû craindre autrefois , a
plutoft fervy à ébranler les plus
obftinez , qu'à leur faire prendre
234
MERCVRE
des fentimens contraires à leur
confcience & à leur devoir.Ainfi
il y a lieu d'efperer que le reste
des Religionnaires de Paris, fuivra
bien- toft l'exemple de fes Freres,
qu'il voit tous les jours couriren
foule aux pieds des Autels. On y
vient de voir Monfieur le Duc de
Richemont , Fils naturel du feu
Roy d'Angleterre . Il a fait Abjuration
dans la Chapelle du Chafteau
de Fontainebleau , à l'ifſvë
de la Meffe du Roy , en preſence
de Sa Majesté & de toute la
Cour, entre les mains de Monfieur
l'Evefque de Meaux, qui luy fit
un tres beau Difcours fur ce fujet.
l'apprens que M. le Marquis
de Mirepoix s'eft fort diftingué,
par le zele qu'il a fait voir pour
la Converfion des Pretendus Reformez
. Comme il eft extremé
ment aimé dans cette Province ,
GALANT . 235
luy feul , c'est à dire , fuivy de fa
feule Maiſon , fans aucun autre ſecours
, il a fait changer de Religion
, par , fon éloquence, & par
la force de la verité à tout ce
qu'il y en avoir dans Mazeres
le Carla , Saverdan , Lasbordes , Sayarat
, Camarade & le Mazdazil .
L'exemple de ces fix Villes , qui
font des plus importantes de la
Province , a efté fuivy de tous les
Religionnaires des environs . M.
de la Berchere Intendant de
Guyenne , qui alla joindre M. le
Marquis de Mirepoix à Mazeres ,
feconda tres bien fon zele . M.
l'Abbé de Pailhez , de qui cette
Ville depend, n'y fut pas inutile,
& s'y comporta d'une maniere
digne de luy. Je vous écriray le
mois prochain les circonstances
3 de cette grande Action .
Quelque difficile que foit la
I
236 MERCURE
Converfion des Heretiques , notrs
en voyons aujourd'huy la France
prefque entierement purgée. Ce
miracle eſt dû au zele, à la pieté ,
& aux foins du Roy, & il fuffit que
ce grand Monarque vive pour
achever un fi furprenant Ouvra
ge. C'est ce qui a efté parfaite
ment bien reprefenté par une Devife
, dont le Corps eft un Soleil
arrefté par l'ordre de Jofué combattant
contre les Amalecites .
Ennemis du Peuple de Dieu , avec
ces mots.
Stantem victoria certa fequentur.
La pensée en est heureuſe , &
les quatre Vers fuivans l'expriment
d'une maniere également
noble & naturelle .
Contre les Ennemis envieux de fa
gloire ,
Du Soleil autrefois le Ciel fixa te
cours ;
GALANT. 237
Nous fommes feurs de la victoire,
Si d'un autre Soleil il prolonge les
jours.
L'Autheur de cette Devife eſt
un jeune Homme de qualité , de
dix- fept ans, d'un efprit rare , &
d'une application extraordinaire;
c'eſt le Fils aifné de Monfieur le
Mazuier , Procureur General au
Parlement de Touloufe , dont le
zele pour les interefts du Roy &
de la Religion eft affez connu . II
a foûtenu avec applaudiffement
une de ces Thefes univerfelles ,
que fi peu de perfonnes entreprennent
de feûtenir.
Si je voulois attendre la fin des
Converfions , dont les nouvelles
me viennent de tous coftez . le ne
finirois point cet Article. Je les
remets jufqu'au mois prochain,
dans lequel temps j'espere que
je vous entretiendray du change238
MERCURE
ment de tout ce qui refte de Calviniftes
en France . Je croy méme
qu'il y a déja beaucoup plus
de Villes entierement Catholiques
que je ne vous en ay nommé,
l'empreffement eftant fi grad
à fe rendre , & les nouvelles des
Abjurations qui fe font en Corps,
arrivent en fi grand nombre, que
l'on en perd la memoire.
Meffire Pierre Camufet , Docteur
de Sorbonne , Curé de l'Eglife
Paroiffiale de Saint Hilaire ,
& Chapelain de l'Eglife de Paris ,
mourut prefque fubitement le
Lundy 22.de ce mois . Il avoit efté
indifpofé deux ou trois jours fans
aucune maladie qui paruft confi-.
derable.Les grandes charités qu'il
faifoit , le font extremément regretter.
Monfieur Iollain , Chanoine
de Saint Marcel , luy a fuccedé
dans cette Cure.
GALANT. 239
La premiere des deux dernieres
Enigmes , dont la Feüille de papier
eftoit le vray mot , a efté expliquée
par M. de la Huproyes de
Troye ; Diereville , & du Pelerin
d'Iquebu ; le vieux Tircis , Amant
des Belles & des Nouveautez de
la grand Ruë de Chafteaubriand
en Bretagne ; les deux Soeurs de
Clermont en Picardie , l'Hermophile
d'Antifer ; la belle Nourriture,&
la petite Affemblée G. du
Havre .
ز
La Main de papier étoit le vray
mot de la feconde , & il a efté
trouvé par Monfieur Carler de
Rouen , & par Mademoiſelle Cato
du Boquet , de Chartres.
Ceux qui ont expliqué l'une &
l'autre dans leur vray fens , font
Meffieurs l'Abbé l'Encour , de la
Veffier , L.Bouchet , ancien Curé
de Nogent le Roy , Avice de Caën;
240 MER CURE
Lepinay Buret de Vitré en Bretagne;
Lourdet de la Place Maubert ;
de Souveras ; Alcidor ; Gigés; les
Bergers de Tempé , du Havre ;
le petit Colin, & le rival du petit
Colin de Pithiviers ; Mademoifelle
Launay Buret ; la chere de
Lorme; & la Claire brune de la
Porte de Vitré en Bretagne ; Silvie
, & la petite Affemblée A.du
Havre ; la plus aimable Brunette
du petit Colin de Pithiviers.
Des deux Enigmes nouvelles
que je vous envoye , la premiere
eft de M. de la Chaife dieu , & la
feconde de Monfieur Rault de
Roüen .
EN
ENIGM E.
Ncertain temps de l'an, je parois
fi charmante
Qu'une amitiéforte & conftante,
Porte
99
GALANT. 241
Porte pour lors chacun à me fuivre
en tous lieux ;
Mais dans un autre temps ma fortune
eft petite.
On me laiffe , on me fuit , tout le
monde me quitte →
On peut iuger par là , fi mon fort eft
heureux ;
Et cependant rien ne m'irrite ,
Ce propos femble merveilleux.
Je me trouve par tout , où j'ay de
quoy paroiftre ;
Chacun porte avec foy , la caufe de
mon eftre ;
Quand je fuis , on me voit , dans la
Ville & les Bois.
Deux qui portent mon nom , different
en nature ;
L'unfert à recréer , &grand plaifir
procure ,
L'autre fert à manger , en differens
endroits.
Octobre
1685. L
242
MERCURE
AUTRE ENIGME.
MA
A Tefte vaut mieux qu'un
Trefor ;
On la prefere mefme à l'Or ;
Mais quand des armes on n'apprefte,
Et que le fer en main on me fait
fuccomber ,
On ne me voit jamais tomber ,
Que pour brûler mon corps & maltraiter
ma Tefte.
Battu de mille & mille coups ,
Sans meriter tant de couroux ,
A quelfort me dois - je refoudre?
Voyez mon fupplice nouveau ,
Avant que
d'entrer au tombeau,
Ilfaut eftre réduit enpoudre ,
Et paffer par la flame , ayant paffe
par l'eau.
Mais malgrémon étrangefort ,
GALANT
Ccc qua la fin mon coeur
en liberté.
L
242
MERCURE
Quel
chagrin
Iris
dadre
ce que vos yeux ontds =
991
poir qui me reste c'est qu
99
poir qui me res- te c'est
Mais malgré mon étrangefort ,
GALANT.
243
Ne fuis-je pas digne d'envie ,
Puifque je donne encor la vie ,
A ceux qui me donnent la mort ?
L'efperance de le revoir libres,
eft la feule chose qui conſole les
Amans qui aiment des infenfi-.
bles. C'est ce que vous trouverez
exprimé dans les paroles du fecond
Air que je vous envoye.
AIR NOUVEAU .
Q
Vel chagrin
tendre
2 Iris d'estre
2
Lors qu'on trouve un objet qui ne
veut pas fe rendre.
Ce que vos yeux ont de beauté
M'eft devenu cent fois funefte ;
Ma le feul cfpoir qui me reste,
C'est qu'à la fin mon coeur va viure
en liberté.
L 2
244
MERCURE
M. de Boisfrant a esté
pourveu
depuis peu de jours de la Charge
de Chancelier Chef du Confeil
de Monfieur , dont la ſurvivance
a efté accordée en mefme temps
à M. de Boisfrant fon Fils,Maiftre
des Requeftes ; & M. de Bechamel
a eu la Charge de Surintendant
de la Maifon de ce Prince,
qu'avoit cy- devant M. de Boisfrant.
La Coureft toûjours à Fontainebleau
, où elle doit paffer une
partie du mois de Novembre.Les
Chaffes , les Promenades , le Jeu ,
les Bals , la Mufique , & les Comedies
Françoifes & Italiennes , y
fervent de divertiffement.Le Roy
s'y trouve peu, & fait fon unique.
attachement des affaires de fon
Etat.On y a dancé un Balet inti
tulé , Le Temple de la paix.Le Sujet
& les Vers font de M. QuiGALANT.
245
naut , & la Mufique de M. de
Lully.Ce Balet a eſté trouvé admirable,
tant pour l'invention &
les Vers , que pour l'execution .
On en à déja donné plufieurs Repreſentations
, & elles continueront
tant que la Cour fera à Fontainebleau
.
Quant aux Amours de Venus &
d'Adonis , qu'on a reprefentez à
Paris , je vous avouë , puifque
vous le fçavez , que j'ay fait cette
Tragedie avant que d'avoir
commencé à travailler aux Lettres
que je vous écris tous les
mois.C'eftoit dans un temps oùle
langage du coeur doit eftre naturel
à tous les hommes . Ainfi l'on
ne doit pas s'étonner fi cette piece
a efté trouvée fi tendre . Elle
eut alors un fort grad fuccés , quoy
que fes machines ne fuffent ac- .
compagnées , ny de dances , ny
L
3
246
MERCURE
de voix. Cependant comme on
a accouftumé d'en voir à toutes
les pieces où il y a du fpectacle ,
& qu'elles paroiffent nues fans
cét agrément , on y a mis des intermedes
; dont la Mufique a efté
faite par Monfieur Charpentier,
qui depuis beaucoup d'années
travaille avec fuccés à ces fortes
de choſes . On y a auffi meflé une
Plainte , qui a charmé tous ceux
qui l'on entenduë , & qui fe
connoiffent en Mufique. Les
Comediens de leur cofté s'étant
parfaitement bien acquittez
de leurs Roles , & en ayant receu
des applaudiffemens , en ont fait
donner à la Piece ; qui aprés fix
Repreſentations dans une feule
femaine , faifoit efperer un affez
heureux fuccés , fi elle n'euft
point efté interrompuë par le depart
des Acteurs , qui furent
F
GALANT.
247
mandez à Fontainebleau pour le
divertiffement de la Cour. L'accueil
favorable qu'on a fait à certe
Piece a engagé les Comediens.
à remettre fur le Theatre le Mariage
de Bachus , que je fis deux
ans après les Amours de Venus &
d'Adonis. Il s'y trouve une choſe
qui ne s'eft encore veuëque dans
Amphitrion, c'est à dire , du Comique
meflé parmy le grand Se
rieux. Je ne diray rien pour le défendre,
il fuffit de réüffir pour étre
juftifié . Le Heros de cette Piece
n'eft rien moins que ce que beaucoup
de perfonnes penfent . Bachus
eftant marqué dans la Fable
comme un grand Conquerant,
qui devoit eftre toûjours beau ,
toûjours, jeunes , & toujours vainqueur,
il y a quelques Machines
qui fervent d'embelliffement à
cet Ouvrage , où l'on voit le dé-
L 4
248
MERCUR
barquement de Bachus dans l'Ile
de Naxe, avec toute fa fuite ; mais
fon principal ornement confifte
dans le grand nombre d'Agrémens
, qui eftant tous tirez du
fond du fujet, ne font pas feulement
dans les Entractes, mais encore
en beaucoup d'endroirs du
corps de la Piece. Lors qu'elle
parut d'abord fur le Theatre du
Marais , la Mufique en avoit eſté
faite par le fameux Monfieur Moliere
, qui travailloit autrefois
pour les divertiffemens de Sa Majefté
, Mais comme il a falu fe reftraindre
au nombre de voix pref
crit , on a fait faire de nouveaux
Airs par Monfieur Laloüette ,
Eleve de Monfieur de Lully ; &
qui ayant toutes les manieres ,doit
avoir travaillé felon le gouft du
Public .
Je me fouvins que je vous pro
GALANT. 249
mis il y a un mois, de grands Articles
hiftoriques qui ne sot point
dans cette Lettre , mais ceux de
la Religion , aprés lefquels je pretendois
leur donner place, s'eftant
trouveé auffi longs que curieux &
importans,je ne puis me difpenferde
remettre encore au mois
prochain , ce que je devois vous
envoyer dés le mois paffé , auffibien
que le détail de la nouvelle
que je viens d'apprendre , qui eft
que M. le Duc de Noailles parcourt
lesSevenes en convertiffant
beaucoup de monde; qu'il y a déja
fait faire Abjuration à plus de
vingt mille perfonnes, & que depuis
le fejour qu'il fait dans fon
Gouvernement,on y compte cent
quarante mille convertis.
Je ne doute point que vous
n'ayez déja apprit la mort de M.
Courtin , je remets au mois
LS
pro
250 MERCURE
chain à vous en entretenir, auffibien
que de la trifte nouvelle que
toute la France ne pourra ap .
prendre fans douleur. Cet article
demande du temps pour luy
donner toute l'étendue qu'il merite.
Je fuis , Madame , Voftre ,
& c .
A Paris , ce 31. Octobre 1685 .
TABLE
DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
Relude.
PR
3 Statue du Roy élevée à Ruel.
Infcriptions qui font autour de cette
Statuë.
La Nimphe de Ruel , au Roy.
La France , au Roy.
୨
ΤΟ
Statuë du Roy élevée à Caën,& fes
Infcriptions , avec le détail de
toutes les Ceremonies qui fe font
faites en cette occafion .
Harangue faite au Roy par Monfieur
le Recteur de l'Univerfité.2 3
Poëme.
Prix de l'Arquebuze.
10
32
42
Fondation perpetuelle d'une Fefte à
TABLE.
foudun , pour la Naiffance da
Roy. 56
Sixième Dialogue des chofes difficiles
à croire.
62
96
Article concernant la Theriaque.go
Idille.
Relation de tout ce qui s'eft paffé à
la Reception de Madame la Du
cheffe de Richelieu , à Richelieu .
98
Relation tres curieufe du Siege de
Coron avec des circonstances qui
n'ont point encor efté fceues , &
tous les noms des Chevaliers de
Malte , tant François qu'Etrangers
qui ont effé tuck & bleſſeZ
en cette occafion. 133
Maifon de Carnavalet. 166
Morts.
Livre d'Armes.
Miroir ardant d'une grandeur extraordinaire
, & fes effets. 175
Entrée de l'Ambassadeur de Pologne
167
174
TABLE.
à Fontainebleau , &fes Audiances.
184
Continuation des Prieres ,felon l'ufage
d'Italie , faites aux Theatins.
187
Tout ce qui s'eft paffé depuis deux
mois touchant les affaires de la
Religion Pretenduë Reformée. 192
Noms de ceux qui ont trouvé les
veritables mots des Enigmes du
mois dernier.
Enigmes.
237
241
Charges remplies dans la Maifon
de Monfieur. 244
Divertiffemens de Fontainebleau.
244
Comedies.
245
Conclufion contenant plufieurs articles
refervez pour le mois prochain.
Fin de la Table.
249
Extrait du Privilege du Roy .
Pchville le 18. Juillet 1683. Signé, Par
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
le Roy en fon Confeil , IUNQUIERES. Il eft ,
permis à I. D. Ecuyer , Sieur de Vizé , de
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
plufieurs Pieces , Relations , Hiftoires, Avantures
, & autres Ouvrages hiftoriques , curieux
& galans pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres - amé Fils LE DAUPHIN
pendant le temps & efpace de dix années
à compter du jour que chacun desdits
Volumes fera achevé d'imprimer pour la
premiere fois Comme auffi défenfes font
faites à tous Libraires , Imprimeurs Graveurs
& aures , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de
l'Expofant , ny d'en extraire aucune Piece, ny
Planches fervant à l'ornement dudit Livre ,
mefme d'en vendre feparément , & de donner
à lire ledit Livre ; le tout à peine de fir
mille livres d'amende contre châcun des
contrevenans & confifcation des Exemplaires
contrefaits ; ainfi que plus au long
il est porté audit Privilege.
:
>
Regiftré fur le Livre de la Communauté
le 14. Septembre 1683.
Signé ANGOT , Syndic.
Et ledit Sieur I. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , a cedé & tranfporté fon droit de
Privilege à Thomas Amaulry , Libraire à
Lyon , pour en joüir fuivant l'accord fait
entr'eux .
Avis pour placer les Figures.
L'A
Sur
'Air qui commence par ,
les tendres Ormeaux le Roffignol
fidelle , 141
La Medaille du Roy d'Angleterre
, doit regarder la page. 175
L'air qui commence par Quel
chagrin, Iris , d'eftre tendre. 243
Qualité de la reconnaissance optique de caractères