→ Vous voyez ici les données brutes du contenu. Basculez vers l'affichage optimisé.
Nom du fichier
1685, 07, t. 31 (Extraordinaire) (Lyon)
Taille
8.91 Mo
Format
Nombre de pages
347
Source
Année de téléchargement
Texte
Bibliothecæ quam Illuftriffimus
Archiepifcopus &Protex Lugdunenfis
Camillus
de Neufville
Collegio
SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teftamenti
tabulis attribuit anno 1693 .


807157
EXTRAORDINAIRE
DU
MERCURE
GALAN T.
QUARTIER DE JUILLET 1685
TOME XXXI
FILLL
DE
LYON
18931
Imprimé à Paris : Et fe vend
A LYON,
Chez T. AMAULRY , Rue Merciere ,
au Mercure Galant.
M. DC. LXXXV .
AVEC PRIVILEGE DU ROT.-
ON
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on
le vendra , auffi -bien que l'Extraordinaire
, Trente fols relié en Veau,
& Vingt-cinq fols en Parchemin.
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE, au Palais , dans la
Salle des Merciers, à la Justice .
Chez la Veuve C. BLAGEART , Court
Neuve du Palais , AU DAUPHIN ,
Et T. GIRARD , au Palais, dans la Grande
Salle , à l'Envie.
M. DC . LXXXV .
AVEC PRIVILEGE DV ROY,
2525222525$
525255
TABLE
DES
MATIERES
contenues
dans ce
Volume.
REponfeà la
Queftion. Si un Courtifan
trompé dans fes
efperances ,
eft plus à
plaindre
qu'un
Amant paffionné
, qui ne peut
réuffir dans fon
amour, par Mr A. M. A. D.
M.D.
17
Réponse à deux
Queſtions du
XXIX. Ex- page 3
traordinaire , par Mr
Magnin.
Converfation
Academique fur
l'origine des
Tombeaux,par Mr de la
Fevrerie. 24
Portrait
d'une
Dame de
qualité , par
Mademoiselle
B. D. R.
93
Sonner à Mr le
Duc de
Saint
Aignan ,
97 fur le
Carrousel.
Madrigaux fur les
Enigmes de fuin, dont
les mots
eftoient la
Truite &
Homme
à
cheval.
9.9
Entiere
expofition
d'une
premiere
Langue
univerfelle.
112
TABLE
.
Sentimens
fur
les Queftions
du 30.
Extraordinaire
, par
Mr
Bouchet
, ancien
Curé
de Nogent
le Roy.
Explications
de la Fable
Enigmatique
.
18;
198
Onziéme
Partie
du Traité
des
Lunetes
,
par
Mr
Comiers
. 205 Sonnet
au Roy
, par
Mr
Manguin
, de
Bourbon
Archambaut
. L'amour
Amant
, Ballet
.
284
285
Sentimens
fur
les Questions
du dernier
Extraordinaire
, par
Mr
Diereville
.
297
201
Vers
galans
à une jeune
Enjouée
.
Madrigaux
fur
les deux
Enigmes
du
mois
d'Aouft
, dont
les deux
mots
étoient I & V voyelles
& confonnes
, & le Souflet,
avec
les noms
de ceux
qui les ant
expliquées
. Queſtions
à decider
.
313
331
Fin
de la Table
.

EXTRAORDINAIRE
DU MERCURE
GALAN T. TRILE DE
QUARTIER DE JUILLE

ΤΟΜΕ Χ Χ Χ Ι .
0
1833
N n'a point encore proposé
de Queftion plus
difficile à refoudre , que
celle qui met en balance
les inquietudes d'un Coartifan , à qui
la Fortune eft toujours contraire , &
les peines d'un Amant , qui rend des
foins inutiles à la perfonne qu'il ai-
2. de Fuillet 1685. A
LA
2 Extraordinaire
dire
que
me. Comme l'Amour & l'Ambition
font deux paffions tres - violentes, elles
déchirent fi cruellement le coeur
de celuy qu'elles agitent , qu'on peut
dans l'un & l'autre eftat , il
n'y a rien qui puiffe égaler ce qu'il
endure. L'Ouvrage par lequelje commence
le Recueil de Pieces diverses,
que je vous envoye tous les trois mois,
nous en donne un vifportrait, quivous
fraperafans doute , tant la matiere y
eft délicatement traitée . Je ne puis
vous en dire davantage ,fans retarder
le plaifir que vous donnera cette lecture.
L'Autheur , qui n'a voulu defi
gner fon nom que par les fix lettres
qui font au bas defes Vers ,fe fera con-.
noistre quand il luy plairapar d'autres
Ouvrages , puis qu'il eſt aisé de voir
qu'un homme qui a un talentfi heureux
pour laPoëfie, ne dédaigne pas dansfes
du Mercure Galant.
3
heures de loifir , d'employer quelques
momens à s'entretenir avec les Mufes.
Si un Courtiſan trompé dans ſes
efperances , eft plus à plaindre
qu'un Amant paffionné , qui ne
peut fléchir le coeur de la perfonne
qu'il aime .
VERS LIBRES.
'Ambition & l'Amour
L'om die toutes les affaires :
Et ces deux paffions ménagent tour
tour
De la Ville de la Cour ,
Et l'intrigue les miſteres ;
Mais de fçavoir au vray laquelle fait
des deux
Un plus fenfible martire ,
Elle's font fi pen d'heureux
Qu'à peine peut-on le dire .
Q
Mercure toutefois defire de fçavoir
A ij
4
Extraordinaire
Quelle en eft la difference :
Et je voudrois bien pouvoir
Par raifon & par devoir ,
Et mefme par complaisance
Luy donner contentement .
Hier je révois comment
Je pourrois le fatisfaire ,
Quand Tircis & Derilas
Que je trouvay fur mes pas ,
Vinrent me tirer d'affaire :
Tircis , le tendre Tircis ,
Dont les flames amoureuſes ,
Fidelles malheureuſes ;
Parlent dans tous les écrits ;
Dorilas qui de la gloire
Fait tout fon enteftement s
Dorilas qui ne peut croire
Que la peine d'un Amant
Puiffe égaler le tourment
D'un homme ambitieux dont le deffein
échonë
Au moment qu'il se croit au deffus de
la rouë.
Ils conteftoientfortement ,
du Mercure Galant.
S
Et loin de m'avifer d'appaiſer leur querelle
,
m'en fis u
Tranquille & d'un grand loifir
Janimay leur Dispute ,
plaifir.
Voftre difficulté , leur dis-je, eſt affez belle
S'il faut pour vous accorder
Vn homme qui n'ait point d'intereft dans
l'affaire ,
C'est à moy de la décider ;
Dites donc vos raisons , je suis prefi à
me_taire.
Le languiffant Tircis me répondit , helas!
Se peut-il que du mal extréme
D'un malheureux Amant hay de ce qu'il
aime ,
Et des maux de Dorilas
On puiffe faire un Probléme ?
Mais plutoft , répondit Dorilas à fon
tour,
Croira-t-on qu'ilfoit poffible
A
iij
6
Extraordinaire
Qu'un leger transport d'amour,
Caufe un mal auffi fenfible
Que ce qu'onfouffre à la Cour ,
Lors qu'un fourbe impofteur , plus fçavant
dans l'intrigue ,
A rompre vos deffeins s'appliquant nuit
& jour,
Fait échouer voftre brigue.
RA
Expliqucz vos raisons alternativement,
Les Mufes , dit Virgile , en aiment la
maniere ,
La conteftation paroift plus clairement ,
Et la décision en eft plus reguliere, *
Leur dis-je ; & dans ce moment
A lombre tous les deux , auprés de moy
s'affirent ,
Et tour à tour ſe plaignirent ;
Apen prés voicy comment.
TIR CIS.
Qu'un coeur tendre &fenfible à de maux
nous expose!
Que l'on fouffre en amour de fecretes langueurs,
du Mercure Galant.
7
Quand de l'Objet qui les caufe
On ne sçauroit flêchir les feveres_rigueurs
!
DORILAS.
Qu'une ame du defir de la gloire enflamée
A de douloureux mouvemens !
Qui peut comprendre les tourmens
Dont fans ceffe elle eft alarmée ?
Sera-ce vous , foibles Amans ?
TIRCIS.
Faime , j'ay mille maux que je n'oferois
dire ,
Aupres d'Amarilis je languis je foûpire
,
Et lorfque ma douleur eft peinte dans
mes yeux ,
Si je cherche les fiens , l'ingrate fe retire.
Qui peut en ce moment concevoir mon
martire ?
Sera-ce vous , Ambitieux ?
DORILA S.
La noble paffion dont mon ame eft éprife,
A iiij
8 Extraordinaire
A pour objet la gloire , & la gloire c'eſt
tout .
Quel charme , quel tranſport quand on
en vient à bout !
Quel defefpoir pour qui manque dans
l'entreprise !
TIRCIS.
L'ay pour Amarillis une flame fidelle ;
Si je pouvois toucher le coeur de lacruelle,
Si ce coeurfentoit pour moy
Ce
que le mien fent pour elle ,
Oйy , ma gloire feroit telle ,
Que la felicité d'un Roy
Ne me poroiftroit pas fi touchante &fï
belle.
DORILA S.
Si Dorilas pouvoit pretendre
De s'établir quelque jour
Au pofte où l'heureux Alcandre ,
Eft maintenant à la Cour ,
Des fouffrances de l'amour
Il fçauroit bien fe defendre.
TIRCIS.
Si mon Amarilis, fenfible à ma tendreffe,
du Mercure Galant.
9
Refpondoit un moment à l'ardeur qui me
preffe ,
Heros! dont la vaillance étonne l'Univers
,
Non, ce n'eft pas pour vous que je fe-
"
rois des Vers .
DORILAS.
L'Amour a quelques appas ,
Mais il en fait bien accroire,
Et ne dédommage pas
Des pertes que fait la Gloire .
TIRCIS.
La Gloire, je l'avoue , a de nobles efforts,
Mais peut - elle égaler dans fes plus
beaux transports
La fenfibilité douce & delicienfe
Qu'un tendre amour inspire aux coeurs
qui font touchez ?
Ah! qu'une flame amourenſe
Donne de plaifirs cachez ,
Et qu'une ame ambitieuſe
Pourroit s'eftimer heureuſe
De les avoir recherchez !
Mais quand un amour fincere
ΤΟ Extraordinaire
Ne peut fléchir les rigueurs
D'une inhumaine Bergere ,
Que de maux, que de langueurs
Son ame injufte & fevere
Fait reffentir à nos coeurs !
Vous qui courez à la gloire ,
Si vous le compreniez bien ,
Vous n'auriez pas peine à croire
Que tous vos maux ne font rien.
DORILAS .
Je vous l'avoue à mon tour ,
Il est vray , Tircis , l'Amour
A des endroits agreables :
Mais aux faveurs de la Cour
Ils ne font pas comparables .
Vains & foibles Amans , fi vous aviez
goûté
Des charmes flateurs de la Gloire ,
Tous les appas de la Beauté
Qui vous tient en captivité,
Seroient en un moment hors de voftre
memoire.
Mais fi vous fçaviez auffi
Quelle eft la douleur mortelle
du Mercure Galant. II:
D'un Courtisan qui n'a pas réïſſi ,
Le chagrin & le foucy
Que vous caufe une Cruelle ,
Ne feroient que bagatelle.
TIRCIS.
La fiere Amarillis d'un air indifferent
Regarde tous les maux que j'endure pour
elle.
Ah! Berger tendre & fidelle ,
Que ta douleur eft cruelle !
Perfonne ne la comprend..
DORILA S.
Le fier Alcimedor peut faire ma fortune,
Ilfçait que je m'attache uniquement à
Luy
,
Fay de l'ambition , cependant aujourd'buy
Sans employ , fans refource aucune
Je me vois accablé de chagrin & d'ennuy.
Comprend-t-onde monfort la rigueur im-
Portune ?
TIRCIS .
Il ne tiendroit qu'à vous de vouloir vivre
heureux.
12 Extraordinaire
DORILA S.
Si vous vouliez auffi ceffer d'eftre amoKreux
.
TIRCIS.
Oftez de vostre efprit cette vainefoibleffe .
DORILA S.
Gueriffez voftre coeur defafolle tendreſſe.
TIR CIS.
Quefouffrez- vous? Vos mauxfont aifez
à guerir.
DORILA S.
Les Amansfont toûjours malades àmourir.
TIRCIS.
Contre le mauvais fort ayez l'efprit docile.
DORILA S.
Quittez Amarilis , & vous voila tranquille.
TIRCIS.
Helas! pourla quitter il faut perdre le
jour.
DORILA S.
Ilmefaudroit mourirſije quittois la Cour
du Mercure Galant.
13
TIRCIS.
Quand le bonheur vous fuit , à quoy
y pretendre ?
DORILA S.
Quand l'amour vous rebute , à
eftre tendre?
TIR CIS.
bon
quoy
bon
Qu'ay-je à vous dire , belas ! mon coeur
le vent ainsi.
DORILA S.
Je fuis né pour la gloire , & j'obeis anffi.
TIRCIS .
Lifandrefortuné , tu dois à tes richeffes
Les plaifirs que l'Himen enleve à mes
tendreffes ,
Amarillis eft prefte à vivre fous ta loy
Mais fi juftice eftoit faite
A ma paffion difcrete ,
Amarilis jamais ne vivroit que pour
moy .
DORILA S.
Trop heureux Floridor, tafourberie infigne
T'éleve en un haut rang , à la Cour de
LOUIS ,
14
Extraordinaire
Tufçais qui de nous deux en eftoit le plus
digne,
Tu fçais à qui tu dois l'honneur dont tu
jonis.
TIR CIS .
Vous eftes fur vos pieds , faites une autre
brigue.
DORILAS.
Ilne tiendra qu'à vous de faire une autre
intrigue .
TIR CIS.
Il eft d'autres appuis qui vous éleverent.
DORILA S.
Il eft d'autres beautez qui vous confoleront.
TIRCIS.
Tous mes voeux malgré moy font pour
Amarillis ,
Celimene , Aminte , Cloris ,
Ne fçauroient me rendre infidelle.
Peut-eftre aux yeux d'un autre elle n'eft
pas fi belle,
Mon amour me captive & ne m'aveugle
pas ,
du Mercure Galant.
15
Fe connois leur merite & je vois leurs appas
,
Mais je nefçaurois aimer qu'elle.
DORILA S.
Que peut faire l'amour où l'ambition regne?
Celimene , Aminte , Cloris ,
,
Ce n'est pas que je vous dédaigne,
Vous encor moins , Amarillis ,
Votre merite eft grand , & peut , je le
veux croire ,
Contenter un ambitieux ;
Mais, n'en déplaiſe à vos beaux yeux,
Je ne puis aimer que la gloire.
D
Fen viens d'ouir affez , leur dis-je , pour
comprendre ,
Sans davantage vous entendre
Quel eft le degré de vos maux ;
Mais pourfçavoir s'ils font égaux ,
Qui n'a pasfenty l'un & l'autre
Le dira difficilement.
Il parle pour le fien , vous parlez pour le
voftre,
16 Extraordinaire
L'un Ambitieux , l'autre Amant.
Si vos tourmens font grands , ils nefont
pas femblables ,
Pour terminer enfin ces propos ambigus,
Je crois vos maux , Tircis , un pen plus.
incurables ,
Ceux de Dorilas plus aigus .
Le tout roule & fe partage
Entre l'esprit & le coeur.
Si Tircis meurt de langueur ,
Dorilas moura de rage.
le n'ajoûte rien de plus ,
On peut juger là-deffus
Lequel fonffre davantage.
A. M. A. D. M. D.
Les deux Réponses qui fuivent à
deux Questions du XXIX. Extraordinaire
, font de M. Magnin ,
dont je vous ay envoyé tant de
beaux Ouvrages à la gloire de Sa
Majesté.
du Mercure Galant.
17
Si un Amant qui eft trahi par fa
Maiftreffe , eft en droit de pu
blier fes faveurs.
SONNET .
Et'aimois , tu le fçais , je t'aimois tendrement
; ΤΕ
Fu connoiffois mon coeur, il eftoit fifidelle,
Hors toy , nulle Bergere à mes yeux
toit belle ,
n'é-
Et ne pouvoit pretendre à m'avoir pour
Amant.
Je te fuivois par tout , l'absence d'un me
ment
Eftoit à mon amour une mort eternelles
Jamais enfin , jamais , tu t'en souviens ', ·
cruelle ,
Un Berger amoureux n'aima fi conftamment.
53
Et tu m'ofes trahir , perfide ! à cet on4-
trage
Q. Juillet 1685.
B
18 Extraordinaire
Jufqu'où devroit aller le tranſport de ma
rage!
Apres cela , devrois- je encor te ménager?
Mais ne crains point qu'icy le courroux
me furmonté ,
Feftime plus l'honneur de ne me point vaKÉ
ger ?
Que lefoible plaifir de te couvrir de honte.
Si la Prodigalité eft moins condamnable
que l'Avarice .
Q
VERS LIBRES.
Vi donne tout eft fort blafmeble ,
Car avec un panchant femblable
Aforce de s'abandonner ,
On s'accoûtume enfin à prendre pour don
ner :
Et cela n'eft pas raisonnable ,
Le moyen de le pardonner ?
Qui garde tout eft encor pire ,
du
Mercure Galant." 19
Et les Avares ont beau dire,
Les croire , c'est trop hazarder.
A cette méchante habitude
Quand on fe laiffe poffeder ,
On s'accoûtume enfin à prendre pour
garder ,
Et c'est pour le falut un dangereux -
prélude .
Que le Prodigue eft imprudent ?
Sans regle il diffipe , il dépenfe.
Il mefure encor moins fa vie , & cependant
Il arrive fouvent qu'il vit plus qu'il
ne penfe.
Oh ! qu'il fait beau le voir , quand !
tout eft fricaßé ,
Mourir languiffant & caßé
Dans une honteufe indigence!!
B
Mais auffi que l'Avare eft fou !"
Tremblant fur l'avenir il vit dans
la mifere ,

Comme s'il n'avoit pas un fou 3
:
Bij
20 Extraordinaire
Et n'arrive - t - il pas qu'il vit moins
qu'il n'efpere ?
Oh ! qu'il fait beau le voir vieux
languiffant , perclus ,
Se retrancher le neceſſaire ,
Pour laiffer des biens fuperflus
A quelques heritiers , qui ne le plaindront
guere !
Quand un Prodigue a tout mangé,
Le monde contre luy murmure..
Franchement j'en connois
pauvre figure ,
و
qui font
Et qui voudroient peut- eftre avoir
mieux ménagé.
03
Lorfque pour s'enrichir , fans regle
fans mefure,
Un Avare a tout ravagé ,
Tout le monde en est enragé .
Et dit qu'il eft contre nature.
Me voilà donc bien partagé
Pour me déterminer , Mercure
Sur cette grande Question :.
du Mercure Galant. 21
Mais à parler fans paſſion',
Voulant excufer un Prodigue ,
و jeprendroisdesfoins
Il est
vray
fort
fuperflus
,
La Retorique là- deffus
Feroit un vain effort pour ſe tirer
d'intrigues
L'Avare toutesfois me déplaift beaucoup
plus.
$3
En voicy la raison qui me paroift
fenfible.
A force de donner on fait quelques
heureux ,
Un Avare au contraire , inhumain ,
inflexible,
Foudroit encor piller l'Hoſpital & les
Gueux.
De nul devoir il ne s'acquitte
La mifere du Mendiant
Au lieu de le toucher l'irrite ,
Il regarde peu le merite
9
Du plus honnefte Suppliant..
Il veut tout engloutir , il eſt inſatiable,
2: 2 Extraordinaire
Son aveugle fureur ne peut fe contenir,
Toujours tremblant & miferable ,
Par la peur de le devenir.
Le Prodigue, il eft vray , qui n'a plus
de reffource ,
Se voit abandonné , fans amis , fans
fecours ;
Mais tandis qu'il vuide fa bourse,
Il a du moins quelques beaux jours. ·
+3
Enfin c'eft fur la Loy divine
Que je regle mon fentiment :
Et fans plus de raisonnement
Voicy ce qui me determine.
Si je vay confulter l'Evangile , il
m'apprend ,
Que tandis que l'Enfant Prodigue.
Et fe raviſe ſe repent ;
Par fa deteftable intrigue
Ayant livré l'Innocent
L'avare Judas fe pend.
du Mercure Galant.
23
Quoy que vous ayez veu un
Traité des Sepultures dans le dernier
Extraordinaire , vous ne ferez
pas fafchée qu'on vous renouvelle
cette Matiere , quand je vous auray
appris que la Conversation Academi
que qui fuit , eft de M. de la Fevrerie.
Elle est diverfifiée par tant
d'agreables chofes , & par des remarques
fi propres à rendre l'efprit
content , qu'on peut dire que le feul
nom de Tombeau , est ce qu'cile a de
lugubre.
24 Extraordinaire
22552525252525252
CONVERSATION
ACADEMIQUE
dans laquelle il eft traité
de l'Origine des Tombeaux
, & des magnifiques
Sepultures .
A MADAME
LA COMTESSE DE C.H. C.
L
A mort de laReyne, de glorieuſe
& de pieuſe memois
re , puis qu'elle eft en benedi-
&tion chez tous les Peuples , a
touché fenfiblement toute la
France
mais particulierement
noftre Illuftre Abbé. Outre qu'il
eft bon fujet , & fidelle ferviteur
du
du Mercure Galant.
25
du Roy , vous fçavez , Madame,
qu'il avoit encore d'autres raifons
d'en eftre affligé . Ses Amis
prirent part à fa douleur , mais fur
tout la petite Troupe choifie, vint
mefler fes larmes avec les fien
nes. Comme il eftoit alors en
cette Province , elle tâcha de le
confoler par fes frequentes vifites
, & elle n'oublia rien pour le
divertir , & pour chaffer la mé
lancolie que cette mort , & fon
indifpofition ordinaire luy caufoient
dans ce temps- là.
Un jour qu'elle eftoit venue à
ce deffein , & qu'elle commençoit
un Entretien un peu plus gay
qu'à l'ordinaire , elle fut inter
rompue par une Lettre que l'on
aporta à noftre Abbé , de la part
du Reverend Pere de Soria . Vous
C
2. deJuillet 1685.
26 Extraordinaire
içavez encore , Madame , les liaifons
étroites qu'il avoit avec ce
digne Confeffeur de la Reyne.
Il nous en fit la lecture , ce qui redoubla
nos regrets , & engagea
la Compagnie dans une Converfation
bien plus ferieufe qu'elle
n'avoit crû . On y fit le Panegyrique
de cette Augufte Princeffe
en diverſes façons , & chacun
s'efforça de marquer le refpect,
& la veneration qu'il avoit pour
toutes fes vertus . On parla enfuite
de la Ceremonie qu'on devoit
faire pour elle , à Noſtre Da .
me , & à Saint Denys ; & voila,
Madame , ce qui donna ſujet , de
traiter dans cette Converfation
de l'Origine des Tombeaux , &
des magnifiques Sepultures.
Que cette matiere ne vous ef
du Mercure Galant.
27
fraye point , Madame . Toute lu
gubre & trifte qu'elle eft , j'ofe
vous affeurer qu'elle ne vous infpirera
rien de lombre & de mélancolique
; & mefme qu'elle
vous defennuyëra quelque temps ,
comme elle fit noftre Illuftre Ab .
bé qui y prit plaifir , & qui a fou
haité que je vous fiffe part de cét
Entretien . Il n'y a point icy de
Spectres , & de Fantômes , de
Squelettes & de Cadavres rongez
des Vers . L'Or , le Marbre ,
le Jafpe , & le Porphire couvrent
tout cela , & l'Arr par fes embelliffemens
, donne icy l'Immortalité
à ceux que la Nature avoit
abandonnez à la corruption.
Auffi toft que le premier Homme
eut peché , dit le Docteur , il
-fut condamné à la mort , & dés
Cij
28 Extraordinaire
ce moment il ne fongea plus qu'à
mourir , & à faire fon Tombeau.
Il commença de s'enfevelir en
couvrant fa nudité , & il ne fit
qu'un pas du Paradis terreftre au
Sepulchre ; mais de fçavoir où fut
bafti ce Sepulchre , c'est ce qu'on
ne peut dire. Il eft toûjours certain
que ce ne fut point dans l'Ifle
de Cylon aux Indes Orientales ,
comme le croyent quelques Indiens
, au raport d'un Voyageur,
qui nous a fait mention du Tombeau
, & de l'Epitaphe de noftre
premier Pere . Une Epitaphe
d'Adam , s'écria le Chevalier !
Ouy , Monfieur , repartit le Docteur
, & une Epitaphe qui eft
dans une Langue, qu'on peut apel.
ler juftement la Langue matrice.
Le Public vous feroit fort oblidu
Mercure Galant.
29
gé , repliqua le Chevalier , fi vous
vouliez l'expliquer , car perfonne
que je fçache , n'a encore pû en
venir about. C'eſt un jeu d'efprit
de l'Auteur , dit le Marquis , qui
a plûtoft fait un Roman , qu'une
veritable Relation de fes Voyages.
Quoy qu'il en foit , reprit let
Docteur , l'ufage des Tombeaux
eft tres ancien , puis.que nous
voyons dans la Genefe , que les
Hethéens , aufquels Abraham demanda
le droit de Sepulture pour
fa femme Sara , en avoient de
tres magnifiques. In electis fepul
chris noftris fepeli mortuum tuum ,
répondit ce Peuple à Abraham .
Mais il me femble qu'on a mal
traduit electis en noſtre langne,
par beaux & exquis. Car electis en
cét endroit veut dire choifis ,
C iij.
30
Extraordinaire
comme fi ce Peuple euft dit, Enfeveliffez
ce Mort dans les Tombeaux
que nous avons choifis pour nous &
noftre famille. D'où vient que
nous difons ordinairement , il a
choifi fa Sepulture en un tel lieu.
Mais enfin Abraham ne voulut
pas accepter cette offre , & foubaitta
qu'on luy vendift un
Champ de terre , & une Caverne
pour y baftir un Tombeau ; non
feulement pour Sara & pour luy ,
mais encore pour toute fa Pofte .
rité . Date mihi jus Sepulchri vobifcum
, & confirmatus eft ager & antrum
quod erat in co , Abrahe in poffeffionem
monumenti à filiis heth.
Voila dosc un uſage & un droit
de Sepulture , le plus ancien qui
foit au Monde , & ce fut fuivant
ce droit , & cette couftum , que
du Mercure Galant.
3x
Jacob voulut aprés fa mort en
Egypte , qu'on rapportaft fon
corps dans ce Tombeau d'Abra .
ham. Sepelite me , dit. il à fes Enfans
, cum patribus meis in fpelunca
duplici qua eft in agro Ephron , quam
emit Abraham in poffeffionem Sepulchri.
L'Origine des Tombeaux n'eft
pas moins ancienne chez les
Payens , puis que leur grand Dieu
Jupiter avoit fon Sepulchre en
Ile de Crete , & nos Voyageurs
affeurent qu'on voit encore aujourd'huy
cét antique Monument
. Ouy , mais interrompit
le
Chevalier , un vieux Poëte a dit ,,
Les Cretins ont dressé , fouverain
Roy , ta Tombe ,
Mais ton Eftre divin à la mort ne
Luccombe.
Ciiij
32
Extraordinaire
Quoy qu'en dife noftre Poëte ,
Jupiter eftoit mortel , reprit le
Docteur . Mais fans nous arrefter
là - deffus , c'eſt à la Grece qu'on
doit l'uſage des Charniers , & des
Voutes fouterraines , où l'on met.
toit les Corps & les cendres des
Défunts ; car les Grecs eftoient
fort curieux de la Sepulture des
Morts , en forte mefme que l'on
croit que toutes ces Grotes qu'on
voit en Candie , n'eftoient autre.
chofe que des Tombeaux . Mais
les Egyptiens ont efté fans doute
les premiers Inventeurs de ces
Magnifiques Sepultures , & les
premiers Peuples qui ont embaumé
les Corps , fondez fur cette
opinion , que l'ame eftoit autant
de temps immortelle , que le corps
demeuroit fans corruption . Il ne
du Mercure Galant. 33
>
s'ils
faut donc pas s'étonner
avoient un grand ſoin de baſtir à
leurs Morts , de fuperbes Tombeaux
pour y conferver leurs Momies
, puis que le Monument , felon
qu'il eftoit fomptueux & magnifique
, rendoit la memoire du
défunt plus illuftre & plus glorieu
fe. Qui a rendu immortels Semiramis
, & les Rois d'Egypte ?
leurs Pyramides & leurs Tom.
beaux. Leur mort a efté plus
éclatante que leur vie , & ils n'ont
efté celebres & n'ont furvécu
jufqu'à la Pofterité , que par où
les autres Roys de la terre meurent
& enseveliffent toute leur
gloire dans un oubli éternel .
"
un de
Apropos de ces Momies , interrompit
le Prefident
nos Voyageurs prétend que le
34
Extraordinaire
Bitume qui croift dans laMer morte
, fervoit autrefois à embaumer
les Corps des Egyptiens , & que
cette poix eft un veritable Baume
, pour conferver les Corps en
leur entier. Il eft vray , dit le Marquis
, que Villamont & quelques
autres , ont avancé cela ; mais je
nefuis pas de leur avis . Les veritables
Momies eftoient embau .
mées d'une maniere bien plus exquife
, & ce n'eft que par l'excel
lence des matieres Aromatiquesqu'on
y employoit , qu'elles font
precieuſes , & propres à la guerifon
de tant de maladies , ce que
n'auroit pas la vertu du Bitume,
qui peut bien exempter un Corps
de pourriture , mais non pas en
faire une veritable Momie , car
ce mot ne veut pas dire fimples
du Mercure Galant.
35
ment un Corps entier & embaumé
, mais quelque chofe de plus
excellent. Quoy qu'il en foit ,
tout ce qu'on peut affeurer du
Bitume de la Mer morte , eft que
c'eftoit le Baume du vulgaire , &
du fimple Peuple de ce Pays - là ;
car dans les Momies qu'on a découvertes
, on a trouvé qu'elles
font pleines de parfuns les plus
exquis . Cette maniere d'inhumer
les Morts eftoit d'une grande dépenſe.
Jay lû , dit le Chevalier
, une méthode d'enterrer les
Corps , & de leur bâtir des Tombeaux
, qui eft bien plus facile , &
qui fe fait à bien moins de frais.
Les Anciens la pratiquoient pour
tous ceux qui manquoient de Se.
pulture. C'eſt de repeter par trois
fois le nom du Mort. Toute la
36
Extraordinaire
Compagnie fé prit à rire , & le
Chevalier mefme avoit de la peine
à s'en empefcher . Vous riez ,
leur dit- il d'un air ferieux ; c'eſt
pourtant de Davity que je tiens
ce fecret , & je ne trouve pas qu'il
y ait tant à rire , les Pauvres qu'on
jettoit à Rome dans des Puys
apres leur mort , avoient befoin
d'un pareil Tombeau . On avoiɛ
encore trouvé ce fecret pour enfevelir
honorablement
, & promptement
les Morts qu'on rencontroit
fans Sepulture par le chemin
; car ce devoir eftoit fi étroi
tement pratiqué chez les Anciens
, que l'on fe tenoit pollu fi
on rencontroit un Mort , qui ne
fuft pas enfeveli , à moins que de
jetter deffus un peu de terre ou
de pouffiere , ou de répeter trois
du Mercure Galant. 37
fois fon nom . Mais quand on ne
le fçavoit pas , dit le Marquis ?
Mon Dieu , vous me faites toûjours
des affaires , reprit le Chevalier
, on jettoit de la terre def
fus . Mais que dites vous de Varron
, continua -t- il , pour fe tirer .
de l'embarras , où le Marquis l'avoit
mis ? Il voulut qu'on le miſt
apres fa.mort dans un grand Vaif.
feau de terre cuite , avec des
feuilles de Meurte , d'Olivier , &
de Pavot tous Symboles de la
paix , du repos, & de la tranquilité
de l'Ame , fi peut eftre vous ne
trouvez fineffes dans cette forte
d Inhumation , car Varron eftoit
un Sçavant, qu'on peut foupçonner
de Science fecrete & de cabale
. Quoy qu'il en foit , les Riches
de Rome eftoient inhumez
38
Extraordinaire
dans leurs maifons , & nonobftant
la couftume de brufler les
Corps en ce temps - là , Popée fut
embaumée , & portée au Tombeau
des Jules , ce qui me fait
croire , que le Bucher n'eftoit pas
la Sepulture de toutes les perfonnes
de qualité , particulierement
des femmes , mais feulement des
grands Hommes qu'on vouloit
mettre au rang des Dieux , comme
un moyen plus facile d'élever
leur ame au Ciel , & de faire leur
Apotheofe. J'approuve votre
conjecture , dit l'Abbé , car Ne.
ron n'épargna rien pour les funérailles
de Popée , & il euft fait
brûler fon corps , s'il euft creu
rendre par là , un plus grand hon.
neur à la défunte . Il aimoit le feu
comme vous fçavez , juſqu'à brûdu
Mercure Galant.
39
ler Rome , pour s'en faire un divertiffement.
Cependant on brûloit
de ce temps.là les Corps des
Empereurs & des perfonnes confidérables
, dont on confervoit
fort foigneufement les cendres.
Vous me demanderez peut eftre
de quelle maniere on recueilloit
ces cendres ? car elles pouvoient
eftre meflées avec celles du bois
qui confumoit le Corps . Pline
vous aprendra cela comme moy,
mais pour vous épargner la peine
de le confulter là deffus , voicy
ce qu'il en dit autant que je puis
m'en fouvenir . On donnoit aux
Empereurs & aux perfonnes de
qualité qu'on devoit brûler , des
chemiſes faites d'un certain lin
des Indes qui eft incombustible ,
ce qui rendoit ce lin fort rare , &
40
Extradinaire
fort précieux , ou bien on enfermoit
le Corps dans un coffre de
fer qui eftoit percé , de façon que
l'humidité pouvoit s'exhaler , fans
que la cendre fortift. On mettoit
aprés cela ces cendres dans
des Urnes d'argent , d'or , ou
d'agathe. On les arofoit de vin ,
& d'eaux de fenteurs , on les parfumoit
, & fouvent on pofoit fur
ces Urnes des Couronnes pré.
cieuſes enfuite dequoy on les
mettoit en dépoft dans le Tombeau
de la famille , & voila de
quelle forte on inhumoit les
Grands à Rome.
Pour moy, dit le Préfident , je
croy que la véneration qu'on a
toûjours euë pour les cendres des
Morts , vient de ce que la cendre
de chaque chofe , contient fa fordu
Mercure Galant. 41
me & fa figure , comme l'experience
nous le fait voir dans la
cendre des Plantes.
Secret dont on comprend que quoy que
le corps meure,
La forme fait pourtant aux cendres
fa demeure.
a dit un grand homme , qui pré
tend que les cendres des Tré
paffez qu'on voit fouvent dans
les Cimetieres font naturelles .
puis qu'elles ont la forme & la
figure extérieure des Corps ,
qu'on a enterrez en ces lieux ; &
que ce ne font pas leurs ames , ou
des fantômes reprefentez par les
Démōs , comme le croit le fimple
Peuple, car enfin quoyque lecorps
foit réduit en poudre , la figure
ne fe perd point . Mais cela fe
voit encore mieux dans le champ.
Q. de Juillet 1685. D
·
42
Extraordinaire
d'une Bataille nouvellement donnée
; & voicy comme la choſe ſe
fait . Ces figures font excitées , &
élevées en partie par la chaleur
interne de la terre , & des Mou.
rans , & en partie par la chaleur
externe du Soleil & du Canon
qui a échauffé l'air . Voila une
plaifante opération de chimie , dit
le Chevalier. Elle eft naturelle ,
repond le Docteur , & c'eſt une
très -belle vifion de quelques Rabins
Talmudiftes , dont Monfieur
le Préfident a fait une fort heureuſe
aplication , aux devoirs que
nous rendons à la cendre des
morts , en leur donnant des Tombeaux
magnifiques . C'eſt toûjours
une vifion, reprit le Chevalier
, mais Monfieur le Docteur ,
continua- t- 1, dites nous un peu s'il
du Mercure Galant. 43
}
n'y a point de difference entre
ces termes d'Enfevelir , d' Inhumer,
d'Enterrer , que nous confondons
fi ſouvent Il y a quelque diffe.
rence entre ces termes , répondit
le Docteur , mais elle n'eft pas
grande , & elle eft plus propre à .
un Grammairien qu'a un Philofophe
, car tout le monde entend
par- là , la meſme choſe. Qui eft
inhumé , eft enterré , qui eft l'un
& l'autre, eft enfevely . Choififfez--
lequel il vous plaira . Le Tradu
cteur de Pline s'eft lourdement
trompé , en voulant faire cette
diftinction ; car il dit que les La--
tins appelloient un homme enfevely,
de quelque maniere qu'il fuft
enterré , & qu'il eſtoit inhumé ,
lors qu'on mettoit fon corps en
terre . Je vous demande un peu la
14
Dij
44
Extradinaire
difference qu'il y a entre un corps
mis en terre , & un corps enterré è
Vous voyez bien que cela eft ridicule.
Mais tout ce que je puis
vous dire eft que le mot d'Enfevelir
, fe doit entendre principalement
des Corps qu'on embaume
, & qu'on met en dépoft dans
des caves , & Inhumer de ceux
qu'on laiffe pourrir dans la terre
& les uns & les autres , ayant des
Tombeaux , & des fepultures ,
on peut dire indifferemment in .
humer , & enfevelir les Morts .
Pline dans le Chapitre qui fuit ce.
luy que je vous ay cité , s'explique
de maniere qu'il entend toû
jours par le mot d'enfevely , un
homme qui eft inhumé , & qui
eft dans le Tombeau ; ce que fignifie
conditas que fon Traducteur a
du Mercure Galant,
45
mal rendu en noftre langue , par
enterré en quelque forte que ce
foit.
Mais pour ne pas nous éloigner
de noftre fujet , continua le
Docteur , Thevet dans fa Cofmographie
univerſelle , dit que
les Anciens , & fur tout les Romains,
firent faire des Tombeaux
& des Monumens publics , auffi
bien pour les pauvres que pour
les riches , voulant montrer parlà
, dit cét Auteur , que l'homme
capable de raiſon eſt préferable
aux beftes , &que nos corps doivent
eſtre ensevelis , & enterrez
en memoire de la condition humaine.
Le fentiment de Thevet
eft raisonnable , dit l'Abbé , mais
hous y devons remarquer trois
chofes. Premierement les Ro46
Extraordinaire
mains n'ont élevé des Monumens
publics à la memoire des Morts,
qu'en faveur de leur vertu ; &
alors il eft vray , que les pauvres
en ont efté honorez auffi bien que
les riches ; mais avec quelque diftinction
. Secondement on a érigé
à des beſtes de fuperbes Tombeaux
, comme on le peut voir
dans l'Hiſtoire ; & ces Tombeaux ·
les ont élevez au deffus de la condition
humaine , & en troifiéme
lieu le mépris des honneurs funébres,
& de noftre fepulture apres
la mort , a efté refpecté , & approuvé
des plus Sages . Lucien a
dit apres Homere, que celuy qui
a un fuperbe Tombeau , eft comme
celuy qui n'en a point , & que
chez les Morts on ne rend pas
plus d'honneur à Agamemnon ,
du Mercure Galant.
47
qu'à fon valer , à Achille , qu'à
Therfite.
De n'eftre enfevely ce n'eft pas grande
perte.
dit Virgile , ou comme a dit cét
autre.
Le Ciel couvre celuy qui n'a point de
Tombeau.
Seneque méprisa les honneurs
funébres apres fa mort , & l'or.
donna expres par fon Teſtament,
ce qui fit qu'on brûla fon corps ,
fans aucunes cérémonies . Il ne
faut point nous meſurer par l'i
négalité des Tombeaux , difoit.il
pendant fa vie . La cendre nous
égale tous. La naiffance eft iné.
gale , mais la mort eft pareille. Il
raporte que Mécenas avoit de
couftume de dire
Je n'ay point de foucy qu'un sepulchre
on me dreffe.
48-
Extraordinaire
Saint Auguſtin aprés Seneque,
nous avertit de mépriſer ces cho.
fes , & nous affeure qu'elles regardent
plûtoft la confolation
des Vivans , que le befoin des
Morts. Laiffons donc ce foin là ,
à nos Parens & à nos Amis , auf
quels il eft glorieux de s'en fou
venir & honteux de l'oublier.
Mais , comme dit Montagne ,il y a
des gens qui pendant leur vie
veulent joüir de l'ordre , & de
l'honneur de leur fepulture , &
qui fe plaifent de voir en Marbre
leur morte contenance . Tel eft
mon bon homme de pere , dit le
Chevalier, dont je vous veux conter
une hiſtoire ſur ce fujet.
Ileft , comme vous fçavez , de
bonne & de ferme conftitution ,
& la mort ne l'épouvante guere.
Cependu
Mercure Galant.
49
Cependant il a fongé à faire fon
Tombeau , & il y a quelque temps ,
qu'il commença de faire tirer les
pierres qu'il y veut employer ;
mais parce que la Carriere luy
apartient , & qu'il ne prétend pas
qu'il foit achevé plûtoft qu'en
l'année quatre vingt ſeize de fon
âge , ne comptant que foixante &
dix huit ; il ne preffe point l'execution
de fon deffein , & le Public
n'en feroit point informé , fi des
Chartiers paffant à vuide prés de
cette Carriere , n'en avoient pris
quelques pierres déja taillées , &
qui leur femblerent propres &
commodes pour faire quelques
jambages de feneftres à leur maifon
de village . C'eſt l'excuſe qu'ils
en ont donnée , avec offres de les
payer au double , ou de les rapor
2.Juillet 1685. E
50
Extraordinaire
ter bien humblement à la Carrie
re. Mais M' le Confeiller ne s'en
contente pas, & ces pauvres Païfans
font furieufement embarraſſez
. Il y a plainte contre eux , information
, & confrontation de
témoins. Je ne raille point , mon
Pere crie au voleur , & à l'affafin ,
& ne prétend pas qu'ils foient
moins coupables que des Sacrileges
, qui auroient violé fon Tombeau
, & troublé fes cendres. Son
beau fils , à qui l'un de ces Chartiers
appartient , le folicite fort
pour la grace ,
fa mais il ne l'écoute
non plus qu'un Mort, & agit tou .
jours en Juge fevere , & terrible
vivant. Le Procez de ces Chartiers
, fera fait comme à des Voleurs
de grand chemin , & le
moins qui leur en puiſſe arriver,
du Mercurc Galant. SI
>
Mais
je dis par grace , & par accommodement
c'eft qu'ils feront
condamnez aux dépens du Tom.
beau tout entier. Ne voila . t.il pas
des Chartiers bien redreffez , &
ne vaudroit . il pas mieux qu'ils
euffent verfé vingt fois
n'eft- ce pas une bonne fortune
& une heureufe rencontre pour
M' le Confeiller , d'épargner de
fon vivant , la dépense de fon
Tombeau. Celle neanmoins de
l'Epitaphe n'y fera pas compriſe,
& il a befoin de trouver d'autres
Orateurs pour faire fon Oraifon
funébre. Dieu garde quelque
pauvre Poëte de tomber entre
fes mains , interrompit le Mar.
quis , il ne manqueroit pas de le
faire condamner à compofer fon
Epitaphe , afin d'avoir fon Tom-
E ij
52
Extraordinaire
beau complet , au dépens du public.
Mais ne pourroit - on point
dire à voftre Pere , ce qu'Horace
dit fi à propos aux Viellards ?
Tufecanda marmora
Locas fub ipfum funus , &fepulchri.
Immemor fervis domes.
Car il eft grand batiſſeur , &
fonge bien plus volontiers à fa
Bergerie , qu'à fon Tombeau ,
quoy qu'il fe difpofe fi glorieufement
à vous laiffer la place , &
qu'il dife fouvent contre fon gré.
Vixi, & quem dederat curfumfortu
na, peregi.
Mais je veux vous conter quelque
chofe d'affez plaiſant du Receveur
du Marquis de ... Vous
fçavez que cet homme avoit eſté
autrefois fon Précepteur , & que
ce Marquis avoit beaucoup de
du Mercure Galant .
53
confiance en luy. Il voulut en
mourant reconnoiftre fes fervi
ces , & il luy donna cinq ou fix
mille livres par fon Teftament.
Comme il mourut en cette Province
, Madame fa femme laiffa
à cet homme le foin du Tombeau
de fon Mary , mais bien loin de
s'en acquiter d'une maniere proportionnée
à la qualité & aux
grands biens du défunt , pour s'épargner
un Louis d'or , que luy
devoit coufter une pierre pour
mettre fur le corps de fon difciple
, & de fon bienfaicteur ; il remarqua
une vieilleTable d'Autel,,
qui eftoit abandonnée en un coin
de l'Eglife , où le Marquis eftoit
inhumé , il la fit prendre auffi.toft
parun Maçon , fans autre formalité
, & fans écouter les plaintes
E iij
54
Extraordinaire
fes
du Curé , & des Marguilliers , &
en fit faire un Tombeau à ce pauvre
Marquis . Et fur ce que
Amis luy reprefentoient, que cet.
te pierre eftoit trop chetive , &
mefme trop petite , il leur répondoit
, qu'il s'en fervoit par dignité
, à cauſe de l'ufage auquel elle
avoit efté employée, qu'elle eftoit
plu
plus noble, & plus précieufe que,
le Marbre & le Jafpe , & alléguoit
fans ceffe ce Vers de Virgi
le.
Condidimus terra maftafque facravimus
aras.
Il ajoûtoit encore que les
Tombeaux des Saints dans la
primitive Eglife , fervoient d'Autels
pour offrir le Sacrifice
; :&
que les Tombeaux & les Autels ,
eftoient prefque la melme chofe,
du Mercure Galant.
SS
à l'égard des Heros , dans les cerémonies
qu'on faifoit à leur memoire.
En verité vous me furprenez ,
dit le Préfident , je croyois que
ce Receveur eftoit honnefte
homme , & il me fembloit qu'il
avoit de l'esprit. Mais qu'elle meſquinerie
, & quelle ingratitude !
Voila comme on eft trompé de
ceux en qui l'on fe confie le plus.
N'en foyez pas furpris , M'repartit
le Marquis , fi on ne garde pas
la foy aux vivans , comment vou
lez vous qu'on la garde aux morts .
Nos femmes & nos enfans nous
fourbent mefme en ce temps.là .
Vous avez connu cette Dame qui
dans un petit corps , avoit l'efprit
d'un grand homme , quand je dis
d'un grand homme , j'entens d'un
E iiij
56
Extraordinaire
habille homme ; car dans les Affaires
, elle auroit confondu Cujas
& Berthole , ou pour ne pas m'éloigner
des Loix de fa Province ,
elle auroit commenté Beraut , &
corrigé Banage . Mais ce qui fait
à mon fajet , elle eftoit fage & aimoit
fon Mary , cependant elle
n'a fait faire fon Tombeau , & n'a
executé fon Teftament qu'en faifant
le fien. Et le Monument de
ce pieux Chevalier , eftoit quatre
mille francs qu'il donnoit aux
pauvres , & à l'Eglife de fa Paroiffe
. Il ne falloit point là , de
Steficrate , ny de Æfyphon ; il
ne falloit qu'un Homme de bien
qui fcût compter . On néglige
facilement les morts , pour peu
de foin que l'on prenne des vivans.
C'est pourquoy je conclus
du Mercure Galant.
57
de tout ce que nous avons dit ,
que c'eft une choſe frivole de
s'embarraffer pendant la vie de
fon Tombeau ,& de fa Sepulture .
Il y aura toûjours quelque Coquin
de Chartier , qui interrompra
noftre deffein , ou quelque
Receveur qui fruftrera noftre attente.
Scaliger , continua le Marquis
, fe vante fort des Tombeaux
de fes Anceftres qui font à Vero-
& il s'étonne de ce qu'ils
ne ,
n'ont pas efté démolis . Mais il ne
s'en foucie point , dit - il , & fi ce
n'eftoit la Réſurrection , il re fe
mettroit pas en peine de fa Sepulture.
Il ne m'importe où je feray
enfevely quand je feray mort.
Mon corps fera comme le corps
d'un Afne . Il y en a qui ne veulent
pas que d'autres foient mis
58
Extraordinaire
dans leurs Sepultures , mais dans
noftre Religion , il n'en doit pas
eftre ainfi .
"
Voila, interrompit le Docteur,
les beaux fentimens que le Calvinifie
avoit infpirez à ce grand
homme qui avoit la tefte bien
meilleure que le coeur & plus
d'efprit que de Religion ; beaucoup
de fuffilance & peu de pieté.
J'avoue que quelques - uns ont
fair peu de cas des Honneurs funébres
, & les ont défendus en
mourant , mais la plupart l'ont
fait , pour paroiftre aprés leur
mort , ce qu'ils eftoient pendant
leur vie , & peut eftre ce qu'ils n'étoient
pas , c'est à dire , humbles,
fans orgueil , & fans vanité . Mais
ce n'eft pas en cela que confifte
l'affaire. Un orgueilleux fans
du Mercure Galant.
59
Tombeau , & fans honneurs funébres
, demeure toûjours orgueilleux.
Il y a mefme de la vanité
à mépriſer , & à rejetter ces
fortes de devoirs , autant qu'à les
mendier , & à les rechercher avec
trop de foin. Tel a fait plus de
bruit fans Torches , & fans Ecuffons
; que fi on luy avoit fait les
funérailles d'un Empereur Romain.
Le Chancelier de Lhofpital
méprifa cette pompe funebre,
mais comme vous fçavez, plus en
Huguenot , qu'en veritable Catholique
, & fi ce que vous venez
de dire avoit lieu , il n'y a point
de Calviniste qui ne l'emportaſt
en cela , fur tous les Philofophes
de la Grèce , & fur tout les Martyrs
de l'Eglife.
Je me promenois un jour dans.
60
Extraordinaire
le Jardin d'une perfonne de la premiere
qualité , de la Religion Prétendue
Reformée . J'apperçeus au
bout d'une Allée qu'on fréquentoit
peu ; parce qu'elle eftoit fort
négligée , j'apperçeus , dis-je , au
travers des broffailles , une espece
de caverne touce ouverte , d'où
il me fembla voir quelque figures
en boffe , comme fi ce lieu euft
efté autre fois une Chapelle , &
en effet ce caveau eftoit au def
fous de l'ancienne Chapelle de la
maifon. J'y entray donc par curiofité
, & malgré la puanteur qui
en fortoit , j'y remarquay quatre
coffres de plob , dont il y en avoit
deux rangez de leur hauteur contre
la muraille , & les deux autres
couchez à terre . Mais ce
qui eftoit remarquable , & qui
du Mercure Galant. 61
caufa ma furpriſe , eft que ces
Coffres eftoient faits felon la forme
du Corps . Que je confidéray
bien dans ce moment , le peu que
c'eft des grands Hommes apres
leur mort ! C'eſtoient les Corps
des quatre plus confidérables
Heros de cette Illuftre Famille,
qui eftoient là gifans parmy les
Crapaux, dans un Cloaque d'ordures.
Voila quelle eft l'humilité
Huguenotte touchant les Tombeaux
, & la Sepulture des Morts.
Il faut au refte n'eftre guere perfuadé
de la Refurrection des
Corps , pour en faire fi peu de
cas ç'a pourtant efté cette
creance , qui a introduit l'ufage
des Urnes & des Tombeaux , où
l'on conferve foigneufement , &
dans nos Eglifes mefme , leurs
>
62 Extraordinaire
a
Cendres & leurs Reliques.
De toutes les Religions qui ont
eſté au Monde , dit l'Abbé , il n'y
que la Chreftienne , qui ait permis
la Sepulture des Morts dans
les Temples : car ny chez les Juifs,
ny chez les Payens , ny chez les
Mahometans , nul homme , non
pas mefme leurs Heros & leurs
demy- Dieux n'a eu cét avantage
. Il me femble pourtant , dit le
Chevalier , que quelques - uns ont
efté mis apres leur mort , dans les
Temples des Payens , & je me
fouviens d'avoir leu que les cendres
d'Hypocrate , furent mifes
dans un Temple de Junon . Il eſt
vray , repartit l'Abbé , que les
Payens ont accordé cét honneur
aux cendres de quelques - uns de
leurs Heros , & de leurs demy.
du Mercure Galant. 63
I
Dieux , qui pouvoient eux mefmes
avoir un jour des Temples
& des Autels ; mais je parle feulement
de la Sepulture , & il eſt
conftans qu'elle n'a efté pratiquée
dans aucune autre Religion ,
que la Chreftienne , & la raiſon
eft , que les Anciens craignoient
l'infection des Morts ; ce qui les
obligeoit de les enterrer en des
lieux fort éloignez , ou de les
brufler , & de n'en conferver que
les cendres. En effet , la putrefaction
des Corps peut nuire à la
fanté , fur tout dans les Pays
chauds. Ainfi les Juifs , dont la
Famille des Preftres & des Sacri
ficateurs demeuroit dans leur
Temple ; & les Mahometans qui
vont cinq fois par jour à la priere
dans leurs Mofquées , ont eu rai64
Extraordinaire
fon d'éloigner la Sepulture des
Morts. Mais outre cette raiſon,
continua l'Abbé, les Juifs eftoient
refpectueux jufqu'à la Superſtition
, & adoroient un Dieu trop
pur , & trop majeftueux , pour
Mouffrir rien de fale & de corrompu
dans leur Temple . Quoy qu'ils
attendiffent le Meffie qui devoit
élever noftre Nature juſqu'à la
Divinité , ils ignoroient un culte
qui eft relatifà cette Nature , par
le moyen d'un Dieu fait Homme .
Il falloit que Dieu prift noftre
Chair , & fuft devenu noftre Fre
re , avant que nous euffions part
icy bas à fon Heritage . Et commé
cét Heritage, étoit un Champ
de terre , qui luy fervit de Cimetiere
, & qui fut payé du prix de
tout fon Sang , il a bien voulu que
du Mercure Galant.
65

nous fuffions
ensevelis auprés de
luy , & que les Tombeaux des
Fidelles fuffent au pied de fes Autels
. Le
Chreftien eft trop uny
avec le Sauveur du Monde , pour
e . eftre féparé aprés la mort . II
n'en est
pas comme du Juif & du
Mahometan , qui n'ont eu qu'une
rélation fervile avec leurs Pro
phetes. Le Sauveur s'est fait comme
un de nous . C'eſt un Dieu
qui s'eft abaiffé jufqu'à eftre de la
maniere d'un Mort au Sacrement
de l'Autel , & comme
enfevely
fous les Efpeces . Nos Taberna
cles & nos Eglifes font de veritables
Tombeaux , qui renferment
fon Corp's ; & comme le Tom
beau efteun heritage commun à
toute la famille , il eft jufte que ·
nous foyons inhumez avec luy,.
Q. deJuillet 1685. F
66 Extraordinaire
puis qu'il eft noftre Pere , & noftre
Frere auffi bien que noftre
Dieu. Ainfi le Chreftien a feal,
cét avantage d'eftre inhumé dans
le Temple de fon Dieu , dont il
eft membre & partie. Pardonnez
moy , Meffieurs , fi je vous parle
de la forte , & devant un Docteur
; mais il eft difficile de ne
laiffer pas échaper quelques traits .
du métier. Toute la Compagnie
qui avoit efté fort attentive à
tout ce que l'Abbé avoit dit , luy
marqua qu'elle en eftoit tres- fa
tisfaite , & le Docteur mefme ,
ce qui l'obligea de continuer
ainfi .
Au commencement du Chri
ftianifme , les Fidelles s'affem.
bloient où l'on avoit inhumé les
Martyrs , car alors l'Eglife avoit
S
du Mercure Galant.
67
déja des Tombeaux & n'avoit
pas encor de Temples . Or ces
Tombeaux , quoy que fouterrains
& cachez , eftoient grands,
& fpacieux ; en forte que les premiers
Chreftiens y faifoient leurs
Cérémonies , & offroient le Saint
Sacrifice fur les Corps des Mar
tyrs , dont le Tombeau fervoit
d'Autel
; d'où eft encore venu
l'ufage de dire la Meſſe pour les >
Morts , & à l'honneur des Saints ,
parce que le Preftre faifoit toûjours
Commémoration du Dé.
funt fur le Tombeau duquel , if
célébroit le Sacrifice . Voila donc
à mon fens , ce qui a introduit , &
autorifé la Couftume d'enterrer
les Morts dans nos Eglifes , mais
enfin l'ufage des Tombeaux eft:
auffi commun , qu'il eft ancien
Fij
68 Extraordinaire
>
parmy toutes les Nations du
Monde. Ce qui eft admirable ,
c'est que l'ufage de ces Tom.
beaux , qui ont prefque toûjours
efté embellis des Ornemens de
l'Architecture , ait devancé l'Architecture
mefme . L'Ordre Co.
rinthien apris fon Origine du
Tombeau Ruftique , qu'une charitable
Nourrice avoit élevé fe.
lon la Mode du Pays , à la Mé .
moire d'une jeune fille de Corinthe.
Et pour ce qui eft des autres
Ordres d'Architecture , il eft certain
qu'ils font poſtérieurs aux
Sepulchres , & aux Tombeaux
qu'on a baftis pour les Morts ; mais
il eft certain auffi , que ces Monumens
n'ont paru avec éclat , &
n'ont efté célébres , que depuis
l'Architecture a efté dans fa que
du Mercure Galant. 69
perfection , comme c'eſt dans les
Tombeaux où elle a fait des chef
d'oeuvres , & montré ce qu'elle
avoit de plus rare & de plus ex-
E quis.
J'ay lû , interrompit le Chevalier
, dans les Relations des Indes
Orientales , une affez plaifante
maniere de Tombeaux , qu'on
bâtit pour le Vulgaire , dans lef
quels le Mary & la Femme font
enfevelis . C'eſt un fimple Mur
en rond , ou en quarré , qui les
renferme tous deux , & qu'on éleve
de la hauteur d'un homme
affis , car c'est ainsi qu'on enterre
les Morts en ce pays- là. On enterre
la Femme vivante au genoux
de fon Mary ; & on luy tord
le cou lors que la muraille eft bâtie
à la hauteur. Apres quoy on
70 Extraordinaire
la couvre , & on termine ce Sepulchre.
Il n'y a pas là grande Architecture
, ny grande dépense,
mais auffi il y a moins d'orgueil,
& de vanité. Je me fouviens à propos
de cela , dit le Marquis , que
dans le premier Voyage que je fis
en Flandre avec le Roy , j'eftois
furpris de voir plufieurs mon.
ceaux de pierre , qu'on appelle en
ce pays- là des Tombes. On me.
que c'eftoient les Tombeaux
de quelques Anciens Capitaines ,
qui avoient efté tuez en ces lieuxlà
, où l'on avoit autrefois donné
Bataille. En effet je n'en vis que
dans quelques Plaines , qui étoient
propres pour combattre , & pour
ranger une Armée . Il y a peu de
ces Sepulchres Ruftiques qui:
foient confidérables . Il me fem
dit
du Mercure Galant.
71
e
ble , Monfieur le Docteur , que
j'ay leu quelque chofe de pareil.
dans l'Ecriture Sainte . Vous y
avez leu la mort d'Abfalon , répondit
le Docteur , auquel on fit
un femblable Tombeau d'un
grand nombre de pierres qu'on
jetta fur la foffe. Cependant ce
Prince tout jeune qu'il eftoit ,
avoit déja fait conſtruire fon
Tombeau. Porro Abfalon erexerat
fibi cum adhuc viveret , titulum qui ·
eft in valle Regis. Or titulum veut
dire icy la mefme chofe que tumulum.
Et on voit encore aujourd'huy
ce Tombeau d'Abfalon ,
prefque en fon entier, Mais vous
remarquerez que cét amas de
pierres que l'on jettoit fur les
Morts , eftoit fouvent une marque
de punition & d'infamie ,

72
Extraordinaire
comme à l'égard d'Abfalon dont
on ne combla la foffe de pierres,
que pour chaſtiment d'avoir eſté
Rebelle , & pris les Armes contre
fon Pere ; ce que l'on pratique
auffi envers les Scelerats & les
Criminels. Ce n'eſt pas à ceux . là ,
dit le Chevalier , qu'on doit fou
haiter que la terre leur foit légere :
Sit tibi terra levis , mollique tegaris
arena.
Les Tombeaux de l'Antiquité,
& ceux méfme d'aprefent , font
ils legers pour les Morts ? Je vou
drois bien , Monfieur le Docteur,
que vous m'euffiez expliqué ce
terra levis de Martial , dans l'Epitaphe
de Philenis . Martial n'eft
pas le feul qui parle de cette forte
, répondit le Docteur . C'eſt le
langage ordinaire des Poëtes..
Ovide
7
du Mercure Galant.
73
Ovide fait dire à Procris mouran .
te ,
Ante dicm morior , fed nulla pellice
lafa ,
Hoc faciet pofita te mihi , terra , levem.
Et tout cela ne veut dire autre
choſe que les attaches & les affections
de la terre qui nous retiennent
icy- bas , & qui nous empef
chent de nous élever au Ciel . Les
Anciens, dont plufieurs n'eftoient
pas perfuadez de la Refurrection
des Morts , l'eftoient neanmoins
d'une certaine Tranímigration
des Ames hors des Tombeaux , qui
fe communiquoient aux hommes,
& qui habitoient dans les Cimetieres.
Or ils croyoient que les
corps qui eftoient privez de fepulture
, empefchoient le paffage des
Q.Juillet 1685. G
74
Extradinaire
Ames ; & c'est pourquoy ils ef
toient fi foigneux de la donner aux
Morts ; mais auffi ils leur fouhaitoient
une terre legere , afin que
leur Tombeau ne fuft pas un obftacle
à cette communication .
Voilà la raifon des Tombeaux legers
, Monfieur le Chevalier , &
pourquoy vous avez accordé fi
obligeamment la Sepulture au fameux
Archytas . Vous voudrez
bien faire part à la Compagnie de
cette Ode d'Horace , que vous
avez fi heureufement imitée . A
quoy m'engagez - vous , Monfieur
le Docteur , répondit le Cheva .
lier ? C'eft l'amufement d'une aprés
dinée , qui ne vaut pas la peine
qu'on s'en fouvienne . Cependant
pour ne pas nous faire acheter
fi peu de chofe , & augmenter
du Mercure Galant.
75
par là voftre curiofité , voicy ce
que c'eft.
Quoy , la Terre & la Mer vous manquent
, Archytas ,
Et vous eftes fans Sepulture ;
Vous qui cent & cent fois d'un artifte
compas ,
Avez pris leur mesure ?
Bien loin
que
le bel art vous rendift
immortel ,
Vous payez comme nous un tribut à
Nature
Quand elle nous doit un Autel,
Il eft vray , je fuis mert , mais la
Geometrie ,
Non plus que la Philofophie ,
N'ontjamais fait des immortels.
Connoiftre le Ciel & la Terre,
Mefurer leur contour , & tout ce qu'il
enferre ,
G ij
76 Extraordinaire
Merite des Autels ;-
Mais il n'exempte point de payer à
Nature
Ce tribut odieux >
Dont la loy rigoureuſe & dure ,
S'étend jufques aux demy.Dieux .
Tout le monde eft fujet à cette loyſe-
.vere ,
Le Fils meurt ainsi que
Soit en courant les Mers
my les Combats ,
le Pere ;
foit
par-
Par tout , la mort cruelle , inexorable
&fiere ,
Leur fait rencontrer le trépas.
Pytagore , Tyton , Radamante , Tantale
,
Pour vivre en differens états
Ont pourtant une fin égale
A celle du pauvre Archytas.
du Mercure Galant .
77
Pour eftre tout-à -fait comme eux,
Cher Paffant , exauce mes voeux,
En me donnant la Sepulture ;
J'ay pery fur la Mer ; mais dans cette
avanture ,
Qui peut avoir un fort plus beau
Que le mien , fi tes mains me dreffent
un Tombeau ?
Le Chevalier , pour ne pas donner
le temps à la Compagnie de
l'aplaudir für cette Piece , conti
nua de la forte . Mon Dieu , dit - il ,
que les Funerailles de Pompée
font belles dans Lucain ! Voyezvous
ce Soldat officieux qui parcourt
le Nil, pour trouver le corps
de fonMaiftre? Et qui enfin l'ayant
trouvé, le brûle à un petit Bucher.
qu'on avoit allumé pour le corps
d'u pauvre Peſcheur. Cela vaut
G iij
78
Extraordinaire
mieux chez le Poëte , que toutes
les Pompes funebres des Romains ;
& ce Monument fimple & ruftique
, femble braver icy l'orgueil
des Tombeaux & des Pyramides
des Rois d'Egypte . Son Epitaphe
eft cavaliere , permettez moy ce
mot, mais elle eſt digne d'un grand
Capitaine , & je la prefere à tout
ce que les Grecs & les Latins ont
fait fur ce fujet.
Il
·
grave fur la roche , & dure &
mal coupée;
Adore icy , Paffant , les cendres de
Pompée.
Les Epitaphes, dit le Preſident,
font des Tombeaux fpirituels , de
peu de dépense à la verité , mais
qui honorent quelquefois davan
tage , que les plus fuperbes Maufolées.
Tous les Poëtes & les Gens
du Mercure Galant.. 79
de lettres , qui ont d'ordinaire
plus de reputation que de richeffes
, en ont élevé de femblables à
leur memoire , de leur propre façon
, & ont fait leur Epitaphe avant
leur mort. Voulant du moins
qu'on leuft dans leurs Ecrits , ce
qu'on ne pourroit pas voir fur leur
Sepulture . Ils en ont mefme ho.
noré leurs Amis , croyant leur donner
par là , une glorieufe immortalité
, & en effet, tel à qui le temps
ou la fortune a renverfé le Tombeau,
& diffipé les cendres ,trouve
encore tout entier , & fon nom
& fa memoire dans leurs Livres.
Les Anciens , & fur tout les Peuples
de Syrie , ont efté fort curieux
d'Epitaphes & d'Infcriptions pour
les Defunts. Il me femble qu'on
les neglige aujourd'huy , & qu'on
>
G iiij
80
Extraordinaire
en voit peu de confiderables hormis
dans les Livres. On a fait plufieurs
Recueils d'Epitaphes, où il
s'en trouve de plaifantes . Car on
en a fait de ridicules auffi bien que
de funebres. Surquoy Marot fait
dire à un certain Fou dans fon Epitaphe.
Quand quelque fage homme
Viendra mon Epitaphe lire ,
j'ordonne s'il fe prend à rire ,
Qu'il foit des Fous Maistre paßé:
Faut- il rire d'un Trépaßé ?
Il avoit raiſon , dir le Docteur,
il ne faut pas s'arreſter à gloſer ſur
les Morts. Cela eft indigne d'un
honnefte homme , & fur tout d'un
Chreftien. On peut avec justice
crier dans nos Temples , à ces railleurs
curieux , hors d'icy, Prophanes.
Pour moy je ne puis fouffrir dans
du Mercure Galant. 81
ces lieux- là , d'Epitaphes plaifantes
& ridicules , & j'admire jufqu'où
a efté l'impudence de quelques
Chreftiens , ou plûtoft leur
ignorance & leur fimplicité , d'avoir
gravé leurs fades railleries
dans nos Eglifes , & jufque dans
le Sanctuaire. Il y a mefme plufieurs
de ces Epitaphes impies , &
plus dignes d'un Athee & d'un Li.
bertin , que d'un Chreftien & d'un
Fidele. Mais pour quitter cette
Morale , je veux vous dire que
c'eſt à Symonides qu'on doit cette
invention d'honorer les Tombeaux
des Morts , d'Epitaphes
pleines de leurs loüanges; & Ronfard
nous affeure que ces devoirs
& ces éloges agréent beaucoup
aux Manes des Defunts.
Tel bien memoratifallege leurfoucy,
82
Extraordinaire
Et fe plaifent de lire en fi petit ef
pace ,
Leurs Noms & leurs Surnoms, leurs
Villes & leur Race.
Mais quel reffentiment en peut
avoir unChien ou unCheval , pour
qui on a fait des Tombeaux & des
Epitaphes ? Et quel honneur en
doivent attendre ceux qu'une lâ
che complaifance abaifle à cette
ridicule flaterie ? Vous retombez
toûjours dans votre . Morale ,
Monfieur le Docteur , dit le Mar.
quis. Pour y faire diverfion , vous
me permettrez de vous dire , que
les Turcs font fort curieux de leur
Sepulture, & qu'il n'y a fi miſerable
parmy eux, qui n'ait fon Tombeau
& fon Epitaphe. Ceux qui
n'en peuvent pas avoir d'embellis
d'Architecture , prennent ſoin de
du Mercure Galant.
83
les orner tous les jours de fleurs.
C'eft pourquoy ils les entourent
d'un parterre , où il y en a des plus
belles & des plus odoriferentes.
Ils s'inclinent devant ces Tombeaux
, & les ont en fi grande
veneration , qu'aucun n'oferoit
paffer à cheval devant un Sepulchre
, fans mettre pied à terre , ou
I fe refoudre à ſouffrir la baftonnade
. Cela fait que mefme ils refpe-
&tent ceux des Fideles, & s'en fervent
de la plufpart pour leurs
Mofquées,comme des Tombeaux
des plus grands Prophetes , & de
quelques Rois de Judée , pour qui
ils ont de la veneration . La beauté
de ces Tombeaux, qui font fpa.
cieux & magnifiques , les oblige à
cela ; mais ils le font auffi , pour la
reputation des perfonnes qui y
84
Extraordinaire
ont efté inhumées , afin que les
lieux où ils font leurs Prieres ,
foient plus celebres & plus dignes
de la grandeur de leur Prophere.
Ils font encore fort jaloux
de leurs Tombeaux , & confervent
exactement en cela , l'honneur &
l'intereft de leurs familles , ne permettant
pas qu'aucun Etranger y
foit inhumé. Ils ont imité les Grecs
& les Romains , qui estoient auffi
fort jaloux de leurs Sepultures.
Cependant leurs Tombeaux n'étoient
pas tellement reſervez pour
les Familles , qu'on n'y enterraſt
fes Amis , & ceux dont on honoroit
le merite & la vertu . Ennius
fut mis dans le Tombeau de Scipion
, parce que ce Poëte avoit
écrit dans fes Vers , la feconde
Guerre Punique . Nous en ufons
du Mercure Galant.
85
de laforte , & de nos jours , le brave
& judicieux Prince de Turenne
a efté inhumé à Saint Denys,
qui eft le Tombeau & la Sepulture
de nos Rois ; honneur qu'on
avoit fait autrefois au genereux
Conneftable du Guesclin .
Ces Monumens publics qu'on
dreſſe à la memoire des Defunts,
produisent toûjours de bons effets
, dit le Docteur . Ils avertif
fent les jeunes & les vieux , les
Grands & le Peuple , que nous
fommes tous mortels , & que nous
ne ferons un jour que cendre &
que pouffiere ; mais ils nous excitent
en mefme temps à pratiquer
les vertus qui ont rendu celebres
ces grands Hommes , dont nous
honorons fi cherement les cendres.
En effet, felon les Grammai86
Extraordinaire
riens & les Etimologiftes , un Monument
est un reffouvenir & un
avertiffement public, qui nous infpire
une parfaite refignation à la
mort , & un grand defir de mourir
en homme de bien , puis qu'on
n'accorde cet honneur qu'à ceux
qui ont eu du merite &de la vertu .
Ceux qui fe tuënt, perdent , ſelon
les Loix' , l'honneur avec la vie ,
car il n'appartient pas à tout le
monde de faire le Caton , ceux.
là, dis - je ,font privez de Sepulture.
& de Tombeau, parce que ce font
des marques d'honneur qu'on
donne à la memoire du Defunt.
Mais ces magnifiques Tombeaux
font quelquefois toute la gloire
des Morts ; & tel qui a mené une
vie fort obfcure , devient celebre
par
fes funerailles , l'or & le mardu
Mercure Galant.
87
bre qui le couvrent , font la ma .
tiere auffi- bien que l'éloge de fes
vertus. Un Tombeau fomptueux
nous donne une grande idée de la
perfonne qu'il renferme ; & quoy
que nous fçachions qu'on peut
flater en Tombeaux , comme en
Panegyriques , & qu'on peut corrompre
le cifeau des Architectes,
auffi - bien que la langue des Orateurs
, on fe laiffe plus aifément
prévenir par ces fortes de Monu.
mens , & on ne sçauroit croire que
les cendres d'un fat , foient confervées
dans une Urne de Jafpe ou
d'Agathe. Il nous fouvient de la
Fourmy embaumée dans de l'ambre,
dont parle Martial ; vous me
permettrez bien de vous rapporter
icy cette jolie Epigramme , de
la Traduction de Marot. Elle ne
88 Extraordinaire
vous déplaira pas dans fon vieux
ftile, qui pour n'eftre pas fort jufte
dans les rimes , l'eft beaucoup
dans le fens .
Deffous l'arbre où l'ambre dégoûte
La petite Fourmis alla :
Sur elle en tomba une goute ,
Qui tout à coup fe congela :
Dent la Fourmis demeura là
Au milieu de l'ambre enfermée.
Ainfi la befte déprisée ,
Et peu prisée quand vivoit ,
Eft à fa mortfort estimée
Quand-fi beau Sepulchre on luy
veit.
Il feroit aifé d'appliquer cette
Morale à plufieurs de ce fiecle ;
mais l'honnefteté m'empefche de
la pouffer plus loin . J'aime mieux
vous dire , que comme les Tombeaux
des Anciens eftoient bâtis
du Mercure Galant.
89
ד י י נ
fur les grands chemins , de là eit
venue la coutume de mettre dans
les Epitaphes , Staviator. Ou ſi l'on
veut , on prouvera de cette coutume
, que les Tombeaux eftoient
bâtis autrefois fur les grands chemins.
Cette voye Appia , ou cette
voye qu'Appius Claudius fit faire
qui duroit depuis Rome jufque à
Brindes , c'est à dire fix grandes
journées , n'eſtoit preſque qu'un
Cimetiere remply de Tombeaux.
Ce fut là que l'on trouva fous le
Pontificat d'Alexandre VI . le
corps de Tullia fille de Ciceron,
encor tout entier , apres treize fiecles.
Et ce fut dans fon Tombeau
où l'on trouva une de ces Lampes
merveilleufes , dont les Anciens
fe fervoient pour éclairer leurs
Sepulchres, parce qu'elles étoient
Q. deJuillet 1685. H
90
Extradinaire
inextinguibles , pourveu qu'elles
ne receuffent aucun air. Mais approuvez
- vous, dit le Chevalier, le
procedé de ce Pape, qui fit jetter
le corps de cette illuftre Fille dans
le Tibre ? Pour moy je luy en veux
mal, & je fçay bon gré au Confervateur
de Rome , qui la fit porter
au Capitole , comme une Relique
rare & precieufé , c'eftoit garder
le reſpect qui eft deu aux Morts.
Mais ce Pape ne devoit pas ainfi
violer les Tombeaux , & traiter de
la forte ce que l'antiquité avoit de
plus venerable . Il devoit refpecter
les Manes de la fille de Ciceron ,
ou du moins ne les pas diffamer.
Ce Pape , dit le Marquis , eftoit
cruel, & n'avoit aucun égard pour
perfonne.Mais remarquez,je vous
prie, combien le foin de la Sepul
du Mercure Galant. 91
ture cft inutile , quelque précaution
qu'on puifle prendre pour
conferver nos. cendres. Jadmire
ces gens qui craignent de mourir
ailleurs que chez eux , parce qu'on
negligeroit leurs Obleques . Socrate
prefera la mort à l'exil , luy
qui fe difoit Citoyen du Monde ,
parce qu'il craignoit de porter fes
os ailleurs , & qu'il vouloit que le
lieu de fon Berceau , fuft celuy de
fon Sepulchre , c'eſt qu'il vouloit
mourir entre les bras de fa Nourice
, dit le Chevalier. Quoy qu'il
en ſoit , reprit le Marquis , on dit
qu'il n'avoit jamais mis le pied
hors le territoire d'Attique . Montagne
dit de luy - mefme , que s'il
croyoit mourir en autre lieu que
celuy de fa naiffance , il ne fortiroit
pas fans effroy hors de fa Pa-
Hij
92
Extraordinaire
roiffe. Cependant il affeure ailleurs
, que s'il fuivoit fa volonté,
il voudroit mourir hors de fa maifon
, & loin des fiens ; mais enfin
la nature eft toûjours plus forte
que la raiſon , & nos inclinations
ne manquent jamais de s'oppoſer
à nos raiſonnemens . Socrate aima
mieux mourir à Athenes , que de
vivre à Sparte. Pour moy j'aime à
vivre par tout, & il m'importe peu
en quel lieu je dois mourir . Ainfi
ne croyez pas que j'ambitionne la
gloire d'avoir un Tombeau fuperbe
& magnifique. Mais il eft
tard , & nous abufons de la patience
de Monfieur l'Abbé. A ces
mots il prit congé , & toute la
Compagnie fe fepara.
Je vous ay tenu parole , Madame
, vous n'avez rien trouvé dans
du
Mercure Galant. 93
ce Recit de terrible & de lugubre.
Le ferieux y eft temperé d'un honnefte
enjouement , car les genies
qui habitent ces Tombeaux , font
bons & agreables , & n'infpirent
que la joye & la confolation à
ceux qui les frequentent. C'eſt ce
qui me fait efperer , Madame , que
vous agréerez cette Converfation
, & le foin que j'ay pris de
fatisfaire votre curiofité. Je fuis
voftre , & c. DE LA FEVRERIE .
PORTRAIT D'UNE DAME
de Qualité,fait par Made
moiſelle B. D.R.
pas habile, Voy que je nefois pas
Fe peins Iris , & veux la peindre
bien ,
L'Original eft tel qu'il feroit difficile
Que le Portrait n'en valuſt rien.
Extraordinaire
94
Si l'éclat de fes yeux ne fçauroit fe dé
crire ,
Au moins ils font connus par leur divin
pouvoir;
Leursfeux font fi perçans , que ce qu'il
enfaut dire
C'est que s'ils regardoient, on ne les pourroit
voir.
Sa bouche charme & plaist , quoy que
trop inhumaine,
Et qu'il n'enforte rien quiflatte les defirs
,
Sonfourire aux Amans donne mille plaifirs
,
Quand mefme elle rit de leur peine.
Diray-je que le teint d'Iris
Défait les Rofes & les ' Lis ?
1
A defoibles beautez comme feroient les
noftres
Ces éloges communs peuvent eſtre adreffés:
On en a trop dit pour les autres ,
Et pour elle on ne peut jamais en dire aßés:
du Mercure Galant.
95
Une
gorge, des bras dignes d'une Déeſſe ,
De l'agrément , de la delicateffe,
Ileft pour elle un eternel Printemps ,
Elle paroift avoir quinze ou feize ans ,
Peut- eftre en a- t- elle bien trente ,
Mais fa beauté croift & croiſtras
Et quand elle en aura foixante,
Je ne fçay qui s'en fauvera.
Son efprit eft galant & tendre
Delicat , prompt à concevoir ,
l'en-
Quand on la voit, on ne veut que la voirs
Quand on l'entend , on ne veut que
tendre.
Son coeur eft fait pour l'amitié,
Pour la reconnoiffance , ou bien pour la
pitié,
3
Car pour l'amour , Iris le hait & le redoute,
Son coeur eft tranquille & content ,
Heureux les Amans qu'elle entend,
Puis qu'il n'en eft point qu'elle écoute.
96
Extraordinaire
03
Iris ale gouftfin , Iris a le gouft bon ,
Son humeur eft toûjours égale ,
Dans tout ce qu'elle fait toujours de la
raifon,
Iris eft magnifique , Iris eft liberale ;
Ses meubles précieux , fon Palais enchanté
,
Tout marquefon bon gouſt & ſa maguificence
,
Sa propreté , fon abondance ,
Mais rien n'ajoûte à fa beauté.
3
Regarde - t - on ces lieux , quand on voit
cette belle :
Quand elle en eft abfente , y porte-t- on fes
pas ?
On n'y voit rien quand on ne l'y voit
pas ;
Quand on l'y voit, on n'y voit qu'elle.
D
Iris veut connoiftre à loifir,
De penetrer les cours elle fait fon étude ,
Au choix defes amis plus qu'à la multitude
Elle
du Mercure Galant,
97
Elle a toujours mis fon plaifir.
Elle choisit par gouft , & non par fantaifie
On eft en eftat de choisir
Quand entre mille onpeut eftre choifie.
Que de merite & d'agréemens ,
Et que d'amour tous les jours ils font naitre
!
On eft forcé de reconnoiftre
Que la loner, c'eft plaindre bien des gens.
22552525252525ESZ
A MONSIEUR LE DUC
DE SAINT AIGNAN,
Sonnet fur le Carroufel.
Q
Vil tefaifoit beau voir dans le jour
folemnel
Où joûtoit le Zegri contre l'Abencerrage,
Faire un grand ornement du pompeux
Carroufel ,
Et par ta haute mine, &par tonéquipage!
Q. de Fuillet 1685.
I
98
Extraordinaire
ax
Faurois voulu tepeindre, & d'un trait im-
"mortel
Exprimer tafierté,ta douceur ton courage,
Et donner aux François un modelle eternel
De merite
image.
d'honneur , en traçant tan
Mais Minerve & Pallas de concert avec
toy ,
Faisant tous leurs plaifirs des plaifirs de
ton Roy,
Sembloientfefaire un jeu des fureurs de
la
guerre.
*B
Mars ce Dien fi cruel d'accord avec la
Paix ,
Luy quifait tout trembler fur l'Onde &
fur la Terre ,
Divertit par tes foins LOUIS & jes
Sujets.
AMOUREUX , de Digne , Avocat
au Parlement d'Aix .
du
MercureGalant
99%
Voicy les Explications
que j'ay receuës fur les deux
EON,
du mois de Iuin , dont les mots -
toient la Truite , & l'Homme à
cheval.
I.
Qui pourroit s'empeſcher de dire
Que le Galant Mercure eft toûjours libéral
,
Qu'il nous donne toûjours par un foin
prefque égal
Dequoy nous divertir ; & dequoy nous
inftruire ?
Il nous donne mesme à gruger
Un Poiffon d'un merite à ne pas negliger,
Une Truitte d'importance ,
Qui pourroit plaire an gouft du plus grand
Patentat.
Qui n'auroit de la complaisance
Pour un morceau fi délicat ?
L. BOUCHET.
ancien Curé de Nogent le Roy.
I ij
100 Extraordinaire
:
II.
Menous donnerchair &poiſſon:
Ercure eft un Galan Garçon -
De
Pour nous bien regaler il ne pouvoit mieux
faire :
Cela s'appelle chere entiere.
La Truite eft le premier plat ,
C'est un morceau fort délicat
A luy feul auffi je m'arrefte
Et laiffe- là l'Homme à Cheval,
Mes dents ne feront point de mal
A l'Homme non plus qu'à la Befte.
III.
DIEREVILLE,
CE que vous vous imaginez ,
Aimable Bergere Fleurette ,
Et qu'à deviner vous donnez ,
Eft une Enigme affez ſecrete.
Sans me donner beaucoup de mal,
Fay pourtant trouvé ce miftere ,
Si vous me voyiez à cheval ,
Sereit- ce pas jufte l'affaire ?
Le mefme.
du Mercure Galant. IOI
V
IV.
Ive le poiffon frais & la belle marée,
Fabborre le poiffon falé ;
Qu'il ne m'enfoit jamais parle .
Ce n'est que pour ces gens dont l'ame eft
alterée ,
A qui l'acrimonie est toujours de bon
gouft,
Et tout autre caufe un dégouft.
Pour moy j'aime mieux une Truite
Quand elle eft fraische & plus petite
Que le poiffon le plus exquis ;
S'il n'eft point frais , je le bannis
De ma table, & de ma cuifine ;
Fuft-ce mefme un Turbot, deflors qu'il eft
Salé ,
Il n'eft plus de bon gouft , on est mal regalés
Ilfaut donc le laiffer à ces gens de marine,
Il leur plaift , s'il eft de bonfel,
Moy, je m'en trouverois bleßée ,
Il faut eftrefpirituel
I
iij
-102 Extraordinaire
Pour enfaire une fauffe un peu bien policée.
La belle Nouriture du
Havre.
V.
EN Mer auffi-bien quefur terre
On voit les animaux s'entrefaire la guer
re ,
Le grand devore le petit ,
Pourveu qu'on ait un peu d'adreſſe
On profite de fa foibleſſe ,
Et d'un indefendu le puiffant fe nourrit.
Une impertinente Ecrevice
Qui ne marche qu'à reculons ,
Parce qu'elle a des crocs bien longs
A le pouvoir & l'artifice
De goûter tout , Merlans , Turbots ,
Soles, Alozes, Saumons , Truites,
Sans garder aucunes limites ,
Fuffent-ils mefmes des plus gros ,
Tant il eft vray qu'on prend tout ce que
l'on peut prendre +
du
Mercure Galant. 103
Que fes griffes on fait valoir,
Deflors qu'on en a le pouvoir,
Et qu'on a dequoy fe defendre.
VI.
GYGEZ du Havre.
Ercure , j'avois ouy dire
Que vous eftiez adroit , fubtil,
Le Prince des Poiffons d'Avril.
On Miniftre d'amour , mais l'on vient da
m'inftruire
Et
Que vous eftes de tous mestiers ,
que L'on
on vous a ven tout chargé de
marée ,
Que vous - mefme avez declarée,
Ainfi que font les Poiffonniers ;
Que vous aviez beaucoup de Truites
Saumonnées
Pour tous vos amis deſtinées ,
A l'envy chacun a recen
De ce beaufruit de votre Pefche
Mais pour moy je n'en ay point eu ,
Que comme à l'ordinaire affez tard ,
peu fraifche
I
iiij
104
Extraordinaire
Je ne fcay point pourquoy je fuis tout le
dernier ,
Si c'eſt la faute du * Courrier .
* Homme à Cheval.-
Le mefme.
VII.
D'où vient que dans un Port de
Mer
Le poiffon devient rare , & dans l'autre
il abonde ?
Qui voudra bien s'en informer ,
de tout temps ces Citoyens
Verra que
de l'Onde
Suivent leur route
train
vont lear ,
Selon la cofte & le terrain ,
Où se trouve leur nourriture :
Par un inftinct de la Nature
Ils la fentent de loin & dans les
douces eaux
J
Carpes , Truites , vont par monseaux
du Mercure Galant.
105
Où teur paſture eft abondante ,
Ce que l'on ne peut contefters
Mais je crois qu'on peut ajoûter
Pour éclaircir de plus la queftion prefente
,
Que pour avoir de bon poiffon,
Et , comme l'on dit , à foifon ,
On ne doit point faire d'outrage ,
Ny de chagrin au Poiffonnier
Je n'en diray pas davantage ,
Fe le laisse à dire au Courrier.
VIII.
Le mefme.
Mercure, permettez que je hanſſe
Sur les deux Enigmes du mois.
La premiere enferme une Truite ,
Dont le gouft délicat charme les plus
friands ,
Dont les yeux font vifs riants,
Le corps leger, prompt à la fuites
On peut la prendre au fen quand on
pefche la nuit ,
106 Extraordinaire
On la prend à la ligne , an filet ,
mais fans bruit.
Les eaux font fon Pays , font le lit
de fa mere ,
Elle aime les ruisseaux & la fource
d'eau claire ,
Elle chaffe au Goujon, au Gravier , au
Veron ,
Aux autres Poiffonnets , aux Vers , au
Moucheron ,
Elle prend quelquefois le raifin , la
cerife .
Voilà quel est fon aliment
Ajoutez que für fa chemife ,
Qu . pour m'expliquer mieux , fur fon
écaille grife ,
On découvre ordinairement
Des Etoilles abondamment..
Q
Dans la feconde Enigme on voit Dame
Fleurette .
D'une fort agreable humeur.
Elle y fait un Portrait qui pourroit
·faire peur ,.
du Mercure Galant.
107
Mefme aux avaleurs de Charette.
Six jambes deux bras
oreilles , quatre yeux ,
→ quatre
Deux bouches & de plus , écoutez,
Curieux
Marcher deffus des clous , la chofe eft
finguliere,
Avoir fur le dos un derriere .
Fuyez , Petits. Cachez- vous Vieux;
Car fi ce Tout avoit envie
De vous gober en un morceau ,
Ce feroit fait de vostre peau ,
Ce feroit fait de vostre vie:
Cependant revenez , vous n'aurez point
de mal,.
Ce terrible Portrait n'eft qu'un Hom
me à Cheval.
ཚུལ
Mais que diroit Dame Fleurette
Si ce Cheval eftoit fans fers ,
Si l'Homme eftoit fans jambe , ou fans
moule à manchette ,
Si borgne des deux yeux , l'un marchoit
de travers ?
108 Extraordinaire
Ma foy je croy que fa peinture
S'expliqueroit à l'avanture,
糖Et que qui voudroit difputer
Et luy donner quelque torture,
Pourroit enfin la rebutter.
Mais fupposé billes pareilles ,
Qu'ils euffent chacun deux oreilles,
L'un quatre pieds , & l'autre deux,
Chacun fa bouche & fes deux yeux,
Et que les pieds de la monture ,
Pour ne pas perdre leur chauffure ,
Fuffent garnis de clous pointus ,
Que l'homme enfin de fon derriere
Sans felle , fans baft , fans feftus
Tonchaft le dos à nud de la befte à
criniere ,
Je croirois fort probablement
Le tout expliqué nettement.
ca
A voftre avis , Seigneur Mercure,
Ay-je fait bonne conjecture ?
Et me puis-je flater d'avoir bien ren
contré
du Mercure Galant.
109
Expliquant cette Enigme obfcure ?
Non, ce feroit vanité pure ,
De croire que mon nom doive eftre enregiftré
Parmy ceux qui chez vous font fi belle
figure ,
Qui font Poëtes par nature ,
Qui d'abord ont tout pénetré.
Ces Sçavans de toutes manieres ,
Comme la docte des Houlieres,
Lefublime Magnin , l'admirable Morel,
La fage Scudery dont le bon naturel
Paroift dans (es Ecrits autant prudent
qu'habile,
L'incomparable Diereville ,
Et tant d'autres que tous les jours
Vous rendez tres - recommen lables.
Par vos louanges admirables ,
Ou bien pour leurs Ecrits
"pour leurs Amours.
>
on bien
LESCHAPPE' de Lomprey.
110 Extraordinaire
X I.
V'il eft rare d'avoir de fages domestiques
,
Et que leur indifcretion
Nous produit fouvent de Critiques !
Ils font toujours en faction
Pour mieux connoiftre nos affaires ,
Nous leur mettons tout en dépoft ,
Mais ils nous trabiffent bien- toft
Ces dangereux dépofitaires .
Heureux donc ceux dont les Agens
Sont fidelles , difcrets , autant qu'intelligens
,

,
Qui ne font rien que de licite
Qui n'ont des mains que pour figner
le Droit peut ordonner
Ce
que
Et font muets comme une Truite
Quand il faut cacher nos fecrets ,
Dont la conduite irreprochable
Rend à tous la noftre honorable ;
Et gardant nos vrais interefts
Peuvent imiter la Merlette
du Mercure Galant. TIL
Sans griffes & fans bec muette ;
S'ilsfont autres tous ces Mouchards
Qu'ils nousfont donner de brocards !
LA PETITE ASSEMBLEE G.
La
du Havre .
IX.
E Sujet a quelques appas ,
Sa bonté plaift aux délicats ,
L'air muet , le lit de la Mere
Pour moy nefont pas un mistere.
Mais il faut l'avouer avec fincerité ,
Les Etoilles m'ont arresté ,
A moins que ce ne foit la Truite fan
monée ,
Tout le refte convient jufte à fa deftinée.
CE
L'Infenfible de Montalte.
X.
E composé de chair & dos ,
Paroift double en foy ce me (em
ble,
J12 Extraordinaire
En cet eftat point de repos.
Mais plus Fanfine le contemple
Elle apperçoit les cloux qui ne font nul
tourment :
Et dit dans fon raviſſement ,
Six pieds, deux mains , quatre yeux ,
deux bouches , quatre oreilles ,
L'Homme à Cheval fait ces merveilles.
Le meſme.
$ 522 :252: 525 :525552
ENTIERE EXPOSITION
d'une premiere Langue
Univerſelle.
A Fau- Cleranton , le 8. d'Aouft 1685.
Ousfçavez , Monfieur, qu'a
V prèsque les Apoftres eurent
receu du Saint Efprit, le don
des Langues , ils eftoient entendu
Mercure Galant.
2
dus des gens de divers Pays , bien
que ces gens ne s'entendiffent pas
entre eux , mais qu'il n'eft pas decidé
files Apoftres parloient en
mefme temps toutes fortes de
Langues ; ou bien s'ils n'en parloient
qu'une feule qui fuft entenduë
de tous . Il me femble plus
plaufible de croire qu'ils parloient
une Langue Univerfelle, qui eftoit
comme la Langue de la Nature
humaine dans tous fes mots, com
me elle l'eft de la douleur dans le
mot hon hon prononcé lentement,
& de la joye dans le mot hi hi hi
prononcé vifte ; & qu'il leur étoit
ainfi facile de fe rendre intelligi
bles à tous les hommes .
Une telle Langue , qui fut , fars
doute , celle de noftre premier
Pere , eftoit bien plus propre à
Q. Juillet 1685. K
114
Extradinaire
toucher l'efprit & le coeur , que
toutes les autres Langues ; & n'aida
peut- eftre pas peu le Serpent
à perfuader ce qu'il voulut à notre
premiere Mere ; & puifque
Dieu a favorifé tous les Animaux,
d'une langue de cette forte , propre
à fe faire entendre de leurs
petits & de leurs femblables ,
pourquoy ne croirions nous pas
qu'il en donna une de mefme à
l'Homme , qui eft la principale
de fes creatures ?
Cela me femble hors de doute ,
mais la corruption du peché y apporta
bien- toft du changement ,
de mefme qu'à tous les autres avantages
qui avoient efté faits à
Adam avant fa chute ; & comme
les Rivieres font moins pures &
moins claires , à mesure qu'elles
du Mercure Galant. 115
les
homs'éloignent
de leurs fources ; cette
langue dégenera de fa pureté &
de fa force à meſure que mes ſe répandirent fur la Terre,
& s'éloignerent du temps de leur
création , & de l'innocence qui
l'avoit accompagnée ; & elle devint
, pour ainfi dire , un patois ,
dont on tient que nous avons les
reftes dans la langue Hebraïque.
Ce n'eft pas qu'on ne puiffe '
croire que la petite Famille. que
Dieufauva du Deluge , la parloit
encore affez bien , & que cet avantage
dura mefme jufqu'à la
conftruction de la Tour de Babel;
mais depuis ce temps - là , cette langue
qui prit , à ce qu'on dit , le
nom d'Hebraique de la Famille
d'Heber où elle demeura , receut
de la colere de Dieu , je ne fçay
Kij
116 Extraordinaire
combien de compagnes ou de filles
, qui la gâterent par le commerce
qu'elles eurent enſemble ,
& elle a commencé fi tard à paroiftre
dans les premiers Livres
que nous en avons , qu'on peut
dire qu'elle avoit déja éprouvé ce
que le temps & le peché peuvent
fur toutes choſes .
Les noms qu'Adam impofa aux
Animaux , eftoient leurs noms prepres
, dit le Texte facré , & com.
me nous ne voyons point que les
Animaux viennent aux noms que
Moyfe leur donne , quand nous
les employons , il y a lieu de croire
qu'il ne fe fervit pas de ces noms
naturels que noſtre premier Pere
leur impofa ; parce que les caufes
que je viens de rapporter , les a
voient corrompus , ou tout à fait
du Mercure Galant. 17
Echangez , dans le temps que ce
Prophete écrivit.
Une langue fi parfaite eftoit un
grand bien dans le monde , & fon
patois mefme n'en eftoit pas un
petit , car quel embarras n'eft - ce
point , que cette diverfité inutile
de mots & de prononciations , qui
rend les Nations , comme fourdes
les unes pour les autres ; & qui
fait tant perdre de temps aux cu
rieufes pour entendre leurs voifines
: Et quel moyen de reparer
jamais ce mal & cet embarras ?
Ileft vray qu'il pourroit ceffer
par une conquefte qui foûmift
toutes les Nations à un meſme
Prince , & par une Defenſe abfo
lue & redoutable de ce grand
Conquerant , d'apprendre aux
Enfans une autre langue que la
118 Extraordinaire
fienne , mais comme les Alexan
dres font rares , & que ffii ce
bonheur n'éclate dans noftre fiecle
, il arrivera difficilement dans
un autre, perfonne n'ayant jamais
efté fi propre aux grandes chofes
que LE GRAND Loüis noftre
Augufte Monarque , je vais en
attendant vous en propoſer ,
Monfieur , une ou deux de ma
façon ,, queje ne trouve pas moins
propres à eftre renduës univerfelles
que les Ecritures dont jë
vous ay entretenu par mes Lettres
precedentes.
Avant neanmoins que d'en ve..
nir là , il ne fera pas hors de >
pro.
pos , ce me femble , que je vous
parle d'une Langue particuliere,
qui a fait l'étonnement de ce
Pays , & qui en fait encore l'addu
Mercure Galant.
119
miration lors qu'on y refléchit; en
voicy l'Hiftoire.
Maiftre Guillaume Bellenden ,
fameux Avocat au Parlement de
Paris , qui a compofé de fçavans
Livres , un entr'autres de Iure Regio
, & poteftatum ; & qui eftoit
Agent du Roy d'Angleterre en
-0 France , & qui en a laiffé un à
imprimer , De Hierarchia Ecclefiaftica
, ayant amaffé du bien , & fe
voyant fur l'âge & fans Enfans,
fit venir d'Ecoffe qui eftoit fon
Pays , un Neveu qu'il avoit de
mefme nom , & de mefme furnom
que luy , pour l'inftituer fon Hе-
ritier , & pour le marier ; mais ce
Neveu eftant arrivé en France,
ne feconda pas les intentions de
fon Oncle , à l'égard du mariage.
El fe fentoit de la vocation pour
120 * Extraordinaire
l'Eglife , il alla bien. toft aprés à
Rome , y étudia en Theologie , &
s'y fit Preftre. A fon retour à
Paris , il trouva fon Oncle mort,
& fa fucceffion difperfée , la plus
grande partie au profit des Hofpitaux.
Il eftoit homme de pie.
té , il s'en confola , & dans la fuite
du temps , fon merite le fit
choifir par M. Zamet Evefque
de Langres , pour eftre fon Con.
feffeur & fon Aumônier. Il fut
quinze années dans ces fonctions
auprés de ce Sage Prélat ; aprés
quoy la mort en eftant arrivée,
il fe retira dans une Cure qu'il en
avoit receuë, avec quelques Chapelles.
Cette Cure qu'il deffervit
pendant 25 ans eft ma Paroiffe,
ainfi cet honnefte Ecclefiaftique
m'eftoit fort connu.
Ceftoit
du Mercure Galant. 121
C'eftoit un homme d'une tail
le médiocre & droite , d'une
complexion forte , & d'un teint
plein de feu , qui marquoit l'ardeur
de fon efprit , & la promptitude
de fon humeur. Il avoit du
bon fens , outre l'étude ; la converfation
agréable , & les inclinations
portées au bien . Il eftoit
tel en 1670. & il tomba malade
cette année là , au mois de Septembre
, eftant alors âgé de 77 .
ans. Cette maladie fut une Fiévre
qui luy dura prés de trois
mois , & qui fut accompagnée
dés fon commencement , d'une
Paralifie fur la langue , qui le fit
begayer encore quelques jours
aprés la guérifon de la Fiévre,
en forte qu'on ne le pouvoit en.
tendre. La Paralifie eftant paſ
Q. deJuillet 1685. L
1227 Extraordinaire
On
fée , il parla fort diftinctement,
mais voicy la merveille. C'eſt
qu'au lieu de parler få Langue
ordinaire , qui eftoit la noftre ; ou
bien l'Ecoffoife , qui eftoit celle de
fon Pays ; ou la Latine quil fça
voit , ou la Grecque , ou l'He
braïque , dont il avoit quelques/
teintures , il parla une Langue!
inconnue à tout le monde,
entendoit bien les mots qu'il prononçoit
, & je me fouviens que
dans une converfation que j'eus
avec luy , aux Festes de Paſques
de l'an 1671. où je feignois . de
l'entendre , & où je répondois
par conjectures à ſa penſée , autant
à propos qu'il m'eftoit poffible
, il repetoit quelquesfois ces
mots paginé , maginé, prius ; mais
je n'y concevois riem , non plus
qu'aux autres qu'il proferoit , il
du Mercure Galant.
123
tentendoit bien ce qu'on luy di-
Efoit , & il ne difoit rien qu'on puft
entendre. Ce qui eft de particulier
, c'eft que Monfieur Ramezer
fon Neveu , auffi Ecoffois,
Theologien , & Preftre fait à
Rome comme luy , à qui il avoit
refigné fa Cure , quelques années
avant fa maladie , l'ayant prié de
mettre par écrit quelque chofe
qu'il vouloit fçavoir de luy , dans
l'efperance qu'il écriroit autrement
qu'il ne parloit , M. Bellenden
prit la Plume , & écrivit quatre
ou cinq lignes d'une maniere
fort lifible , puis prefentant fon
Ecriture à fon Neveu , avec un
gefte qui témoignoit beaucoup
plus que les paroles dont il l'accompagna
, qu'il avoit fait ce
qu'il defiroit de luy ; M. Rame-
Lij
124
Extraordinaire
zer prit ce Papier avec joye , &
fut bien étonné de n'y trouver
que ce mefme langage qu'il ne
pouvoit entendre , & de fe voir
aufi peu avancé qu'auparavant,
Ce qui me femble encore plus
furprenant que cela , c'eſt que
M. Bellenden qui ne difoit plus
la Meffe , ne manquoit point d'y
affifter ; & fe mettant au Lutrin ,
chantoit avec les Chantres les
Airs de l'Eglife , & ne prononçoit
pourtant aucune des paroles ordinaires
, mais toujours fes paroles
inconnuës. Son Neveu averty
de cette fingularité dont quel
ques-uns avoient ry & raillé,
obligea le bon homme à prendre
depuis ce temps là une autre
place dans l'Eglife , & l'invita a
prier Dieu tout bas . Il fit l'un &
)
du Mercure Galant.
12'5
F'autre fans réſiſtance. Il en eftoit
de mefine , lors que l'envie le prénoit
de dire fon Breviaire ; on le
voyoit bien lire , & on l'entendoit
bien prononcer ; mais rien
de ce qui eftoit écrit dans fon Li.
vre. L'adreffe que fon Neveu
employa pour le faire confeffer,
quand aprés huit ou neuf mois de
fanté , il le vit attaqué d'une nou.
velle Fiévre , fut de mander fon
Confeffeur ordinaire , & de luy
faire dire par ce Confeffeur qu'il
n'entendoit point fon langage,
qu'il l'interrogeroit , & qu'il luy
preffaft la main lors qu'il fe fentiroit
coupable du peché dont il
luy parleroit, & la luy preffaft plu
fieurs fois quand il y auroit plu
fieurs rechutes ; moyennant quoy
il luy donneroit l'Abfolution,
Liij
126 Extraordinaire
Cela fut executé , & dés le lendemain
le bon homme prit fon
Neveu par la main , le mena à
l'Eglife , & luy montra le Taber.
nacle , pour luy témoigner qu'il
defiroit de recevoir le Viatique;
puis eftant de retour à ſa Maiſon ,
il s'étendit fur fon lit en joignant
les mains , pour marquer la mefme
intention . Son Confeffeur
fut mandé , il revint , & M. Bellenden
ayant pris de fon propre
mouvement du linge blanc , &
fes Habits longs , vint oüir. la
Meffe , communia , avec grande
devotion , & verfa mefme des larmes
. Il mourut quinze jours aprés
ces Actions de pleine connoiffan
ce , parlant peu ; mais parlant tou.
jours fon, mefme langage inconnu
, quand la neceffité l'obligedit
du Mercure Galant. 127
od parler. Un incendie qui arrıva
au Village fix ans aprés fa
mort , & qui confuma une partie
de la Maiſon & des Livres de fon
Neveu , brûla auffi le Billet qu'il
cavoit écrit , ce qui me femble une
grande perte pour les Curieux , qui
auroient pu travailler for fa lectu.
re, à reconnoiftre quel langage
parla M. Bellenden , depuisla fin
defa premiere maladie, jufqu'à fa
mort, c'eſt à dire pendant huit ou
neuf mois. Il difoit affez fouvent
Subgenenemé Goguené prius quiapri·
la magnus , à ce que j'ay foeu d'un
homme qui le fervoit ; & quand
il rencontroit un de fes Paroiffiens
, nommé Prieur , qui l'avoit
flatté de quelque efperance qui
ne luy déplaifoit pas , il luy difoit
Anemi prius. Voila ce que mon
Liiij
128 Extraordinaire
peu de fejour au Pays , m'a pu apprendre
des circonftances de cet ,
te Hiftoire qui me femble affez cu
rieufe.
Ce que j'y puis ajouter , c'eft
qu'il eft feur que M. Bellenden ne
parloit pas la Langue Hebraïque
ordinaire , je m'en ferois apperceu
à la converfation que j'eus
avec luy , & M. fon Neveu auffi
qui avoit quelque teinture de cette
Langue . Ce n'eftoit pas non
plus la Langue naturelle d'Adam,
dont je viens de parler , elle auroit
efté intelligible . Que ce fuft
la Langue Phrigienne , la plus
ancienne du monde felon l'épreuve
de Pfammetiques Roy
d'Egypte , rapportée dans Hero
dote , on ne peut pas le dire , parce
qu'il n'employa jamais le mor
du Mercure Galant.
129
de Becos , à demander du pain,
dou d'autres chofes à manger. Ce
que je m'en perfuade , c'eft que
cette Langue luy eftoit particu
liere ; & je juge de là , malgré l'épreuve
de Pfammetiques , que
fi mille Enfans eftoient nourris
par autant de Perfonnes muettes ,
ils parleroient tous des Langues
auf differentes , que feroient
leurs voix , leurs vilages , leurs
complexions , & leurs efprits. La
Mothe le Vayer foûtient qu'ils
feroient tous muers , parce qu'il
De fort aucune parole de la bouche
, qui ne foit entrée par l'oreille
, furquoy il cite l'exemple
R des Sourds de naiffance dont aucun
ne parle , & il allégue que
les Enfans de l'épreuve de Pfammetiques
, avoient fans doute ouy
130
Extraordinaire
ne ;
la voix de quelque Chevre qui
crioit Bayhe , d'où ils avoient ap
pris à dire Becos ,qui fe trouva par
hazard eftre une parole Phrigien
mais pour moy , je croy que
la Langue eft faite pour parler,
auffi bien que les yeux pour voir
& que les oreilles pour entendre;
& que files Sourds de naiffance
font muets , c'est que l'empefche.
ment qu'ils ont à l'oreille , s'étend
jufqu'à la Langue , & qu'on ne
peut ofter l'un fans l'autre . Vous
pouvez , Monfieur , propofer
cette Question aux Curieux pour
l'examiner plus à fonds , & pour
en avoir leurs fentimens ; comme
auffi les prier , de dire ce qu'ils
penfent de cette maladie , qui
ayant fait oublier à fon Malade
fa Langue ordinaire , our l'emdu
Mercure Galant.
131
pefchant de la parler , luy donne
en échange Pufage d'une langue
nouvelle & inconnue.
J'ay lû dans des Memoires d'un
de mes Anceftres , qui a vefcu la
grande Climaterique ; que Nicolas
de Vienne fon Trifayeul, mort
& enterré à Ligny, dont il eftoit
Gouverneur en 1474. âge de 50 .
ans , felon fon Epitaphe , aprés
Lavoir receu du Ciel une memoire.
fi heureufe , une imagination fi vi-
& tant d'adreffe naturelle ,
qu'ayant eu des Maiftres en tou
tes fortes d'exercices d'efprit &
de
corps , il fçavoit à l'âge de 21
an , tout ce qu'on peut fçavoir , &
faifoit tout ce qu'on peut faire :
tomba malade à 22 ans d'une fié .
vre chaude , & puis d'une paralifie
fur la langue , dont les effets
ve
>
132
Extraordinaire
furent fi étranges , qu'il en perdit
le fouvenir de tout ce qu'il avoit
jamais appris , en forte qu'il luy
fallut même rapprendre à parler ,
à lire & à écrire , comme on l'apprend
aux Enfans , à quoy il eut
bien de la peine à parvenir. Et j'ay
veu un nommé Jean Guenot, Fermier
d'une Terre de mon Voifi.
hage , où il y avoit ces années
paffées une Criftallerie , à qui la
mefme chofe eftoit arrivée à l'âge
de 30 ans , mais ny l'un , ny l'autre
ne parloient point du tout aprés
leurs maladies , bien loin de parler
avec facilité & diftinction une
langue inconnuë comme mon de.
funt Curé . Les Curieux de la Medecine
ou de l'Hiftoire , pourront
encore m'éclaircir par voltre entremife,
s'il y a des exemples d'une
du Mercure Galant.
133
pareille avanture , où vous, Monfieur,
qui n'ignorez rien , pourrez
m'en inftruire fans leur fecours , fi
peu que vous ayez de complaifance
pour mes defirs.
i
Il faut prefentement que je vous
avouë , qu'encore bien que j'aye
conceu l'Ecriture univerſelle avant
la langue , celle - cy a fait la
loy , & donne la regle à l'autre
& que fi je n'avois imaginé la langue,
j'aurois apparemment difpofé
l'Ecriture d'une autre maniere ,
car enfin il m'eftoit d'abord venu
dans la pensée d'employer dans
l'Ecriture , le moins d'enfeignes &
de fignes qu'il me feroit poffible ;
& à cet effet de diftinguer le nombre
pluriel des Noms & des Ver-
, par des chiffres differens Des
de ceux du nombre fingulier ; &
134
Extraordinaire
de marquer mefme , par des chiffres
auffi , le genre des Noms dont
j'ay laiffe l'expreffion à la Nature.
Chaque Nom fubftantif fimple:
auroit eu trois chiffres pour la fi--
gnification de fes variations; chaque
Nom adjectif, & chaqueNom
de diminution , d'augmentation &
de comparaifon , en auroit eu qua
tre , & chaque Verbe , cinq. 111
par exemple , auroit exprimé le
nom au maſculin , par fon premier
chiffre , au nombre fingulier,
par fon deuxieme ; & au nominatif
par fon troifiéme . 223 l'auroit
fignifié au feminin , par fon premier
chiffre ; au pluriel , ou au
duel par fon fecond , & au datif,
par fon dernier, 316 l'auroit donné
à connoiftre
au neutre , ou
au commun , par fon premier .
du Mercure Galánt.
135
chiffre ; au fingulier , par fon iecond
; & à l'ablatif par fon troifiéme
. Et ainfi j'aurois pâ donner
aux noms ſimples , fi je l'avois
voulu , plus de trois genres ,
plus de deux nombres , & plus de
fix cas , le tout fans aucune confufion.
Quant aux autres noms ,
j'aurois ajoûté un chiffre , aux
trois que je viens de marquer ; &
ce chiffre qui auroit precedé les
autres , auroit exprimé l'adjectif
par un zero ; le premier diminu
tif par 1 , le fecond par 2 ;
le premier
augmentatif par3 ; le fecond
par 4 ; le nom d'égalité , auffi , autant
, ny plus ny moins , par s ; le
comparatifplus, par 6 ; le comparatif
moins par 7 ; le fuperlatif le
plus par 8 ; & le fuperlatifle moins
par ; & j'aurois ainfi - marqué
136
Extraordinaire
tous les degrez dont le nom eft
fufceptible. A l'égard des verbes,
IIII , auroit fignifié le verbe à l'a-
Etif par fon premier chiffre ; a
l'indicatif par fon ſecond ; au prefent
par fon troifiéme , au fingulier
par fon quatrième, & à la pre
miere perfonne par fon cinquié
me. 24323 l'auroit exprimé au paffifpar
fon premier chiffre ; au fubjonctif
par fon deuxième , au futur
par fon troifiéme ; au pluriel
par fon quatrième , & à la troifiéme
perfonne par fon dernier , &
j'aurois augmenté auffi toutes les
fortes de variations du verbe, au
tant qu'il m'auroit plù , & fans au
cun embarras , pourveu que je
n'euffe pas pouffé l'expreffion de
chacune , plus loin que le zero , &
les neuf chi Fres, ou nombres,fimdu
Mercure Galant.
137
ples . Cette methode auroit efte
elaire , exacte , & d'un facile dé.
meflement , mais dés que j'eus
conceu le grand fecret de la Lan
gue univerfelle , il me fallut predre
d'autres mesures , & renoncer
à cette belle methode pour en'
chercher une plus commode as
Pexpreffion de cette langue. Il ne
fera pas inutile que je vous ap
prenne la maniere dont elle me:
vint dans l'efprit . La voicy.1
Lors que j'eus ébauché le premier
Plan de l'Ecriture , il me
fembla d'abord qu'il y manquoi
quelque chofe à fa perfection ; c'étoit
d'eftre lifible , car le moyent ,
difois -je en moy . mefme , de lire
ce qui n'eft pas compofé de let
tres, puis que ce font elles qui forment
les fillabes & les mots , Ce
MI
Q defuillet 1685,
138 Extraordinaire
manquement me choquoit , mais
je m'en confolay bien toft , en jugeant
meſme pour me flater , que
cette indépendance des lettres ,
eftoit un grand avantage à cette
Ecriture , veu qu'elle ne laiffoit
pas d'exprimer toutes chofes , &
que c'eftoit la veritable Ecriture
de l'efprit , puis qu'elle fignifi oit
immediatement , tout ce qu'il ef
toit capable de concevoir. Neanmoins
je remarquay enfuite qu'-
on la pouvoit lire , en difant par
exemple cent quatre pour fignifier
Dieu , quej'exprime par 104 ,
dans
mon premier Dictionnaire , en difant
mille trente- quatre pour fignifier
connoiftre. Et diſant mille trente-
quatre cent quatre , pour exprimer
connoiftre Dieu. Mais confide-
Fant auffi toft l'embarras de ces
du Mercure Galánt.
139
expreffions , dans la pluralité des
mots que j'employois à n'en fignifier
qu'un ; & dans leurs équivo .
ques à ne fçavoir par exemple fi
mille trente - quatre qu'on enten .
droit prononcer , feroient trois -
-mots , ou deux , ou un feul , je connus
que cette façon de lire eftoit
mal propre à eftre miſe en ufage ,
& prefque impoffible , lors qu'on
pafferoit de l'expreffion des nombres
primitifs , à celle des auxiliaires
; & que d'ailleurs , quand bien
elle feroit facile & commode, elle :
ne feroit pas univerfelle comme
l'Ecriture, parce que chaque Na .
tion donne des noms differens à
fes chiffres , & aux nombres qui s
s'en forment . ⠀
L'éloignement de cette penſée
fit place à une autre & l'ufage
·
Mij
140 Extraordinaire
des Hebreux & des Grecs , qui
employent leurs lettres à figurer
leurs nombres, me fit fonger qu'au
lieu de fubftituer des mots aux
chiffres , il n'y falloit fubftituer
que des lettres ; & qu'ainfi il ne
refulteroit qu'un mot pour cha
que nombre compofé de plufieurs
chiffres ; que ces mots feroient
differens fuivant la diverfe com
binaiſon de ces chiffres ; & qu'alors
mon écriture feroit hifible par
elle- mefme , fans fuperfluité &
fans équivoque ; & le liroit enco
re d'une mefme façon , par toutes
les Nations .
Sur cette idée , je paffay de la
fpeculation à la pratique , & aprés
avoir donné à chaque chiffre, telle
fignification de lettres que je jugeay
à propos,je trouvay en effet
du Mercure Galant.
141
+
4 .
qu'il s'en formoit non feulement
une écritureaifée à lire & à conce
voir , mais encore une langue claire
& diftincte , tout auffi propre à
eftre renduë univerfelle , que l'E-
-criture mefme.
Ileft difficile d'atteindre d'abord
a la perfection des choſes , il me
falut faire plufieurs Alphabets,
avant que de me déterminer dans
leur choix ; & lors que je me
vis en poffeffion de deux Ecritures
au lieu d'une , il fallut encore
changer quelque chofe à ces Al
phabets pour les accommoder à
ces Ecritures ; mais enfin voicy
quels ils font pour l'une & pour
l'autre , d'où vous pouvez juger
que comme ces Ecritures font diverfes
dans leurs difpofitions , il
Be fe peut que les Langues qui en
142
Extraordinaire
"
résultent ne foient differentes
dans leurs mots & qu'ainfi au
lieu d'une que j'ay propofee juf
qu'à cejour , je ne vous en donne
auffi deux.
J'ay divifé les Chiffres en primitifs
, & en auxiliaires , à quoy
j'ay ajouté des enfeignes , des ac.
cents , & quelques points ; & de
tout cela j'ay formé mes Caracteres.
Voulant les changer en
paroles , je fais répondre aux
Chiffres primitifs
1, 2, 3, 4 , 5, 6 , 7, 8,9,0.
Les Lettres b, f, d , g, m , p , c, j , v , n,
que j'appelle auffi Lettres primiti
ves.
Aux Chiffres auxiliaires
1 , 2 , 3 , 4, 5, 6 , 7, 8, 9 , 0 ,
les Lettres
a, i , ay , o , u, ou¡ ¿, eu, oy, ™,
du Mercure Galant.
143
"
que je nomme auffi Lettres auxiliaires.
Et aux enfeignes , aux points
& aux accents les Lettres fimples
K, I , f, t.
Et leurs Combinaiſons ou Lettres
doubles .
KK , KL ,KS , KT.LK , LL ,LS , LT.
SK ,SL, SS ,ST . TK ,TL ,TS , TT.
Ét encore kz , LZ, TZ. que je
nomme Lettres fubalternes , pour
les diftinguer des précedentes qui
font les Lettres principales. Il
feroit à fouhaiter que les fubalternes
doubles s'exprimaffent par
des figures fimples , comme xs
s'exprime par x.
..
Quant à z, il ne répond ny à
Chiffreny
Signe , lors qu'il n'eft
pas uny à une autre Confone
, ce
qui me luy fait donner en cét état
144
Extraordinaire
Te nom de nulle. Quelques autres
Lettres prennent auffi ce nom ,
fuivant les endroits où elles fe
& d'autres portent trouvent
quelquesfois celuy de fuppleantes,.
parce qu'elles font fubftituées en
la place de leurs Compagnes . Ce.
là s'expliquera dans la fuite.
Pour les Diphtongues ei , ey &
au, & pour la Lettre double qu
ouq , je ne juge pas à propos de
m'en fervir , à caufe qu'elles équivoquent
avec é, b, & k.
*.
A la verité , employe l'y Gree;
mais c'eft feulement dans l'expreffion
des Diphtongues ay &
oy; & je marque les deux autres
ou & eu parun renvoy , ainfi où , cû,
afin de les diftinguer des Voyelles
qui les forment , lors que ces
Voyelles ne font que contiguës .
Cér
du Mercure Galant. 145.
Céty Grec , & ce figne de liaifon
montrent que chacune de
ces quatre Diphtongues , n'a de
rapport qu'à un feul Chiffre. Il
feroit mieux de ne les exprimer
que par une feule Figure , comme
nous exprimons ay pare , mais ce
feroit trop d'innovation à l'égard
des autres.
Il en fera de mefme de la demie
lettre ou afpiration b , comme
de l'y Grec. Elle ne répondra
qu'au Chiffre de la Confone, à laquelle
on la joindra , fi on la veut
exprimer ; mais il fera mieux de la
fous- entendre , pour ne pas augmenter
inutilement l'Ecriture. Il
feroit inutile auffi de l'employer
aprés p , puis que ph ne fait rien
entendre de plus que f. Quant à
la prononciation des mots de ces
Q.Fuillet 1685. N
146
Extraordinaire

nouvelles Langues , elle doit eftre
exacte & ne rien perdre des
Lettres qui les compofent , & il
faut fur tout diſtinguer clairement
ces lettres les unes des autres
, afin de connoiſtre avec facilité
le rapport qu'elles ont avec
les Chiffres & avec les fignes.
Il fera libre à la verité de prononcer
gn , comme dans le mot
François regne , ou comme dans
le mot Latin regnum ; & ll comme
dans le mot mille , ou dans le
motfamille, mais on prononcerag
fuivy de Voyelle , ou de Diphtongue
, d'un ton ferme , comme
dans ga , go, gu ;
quent ge, gi , comme s'ils eftoient
écrits ghe , ghi , afin de les empefcher
d'équivoquer avec je , ji.
Il en fera de mefme der , ilfe pro.
& par
confedu
Mercure Galant. 147
#
noncera comme dans ta , to , tu, &
par confequent ti , comme s'il
eftoit écrit thi , pour le diftinguer
de fi.
Pourc , on le prononcera par
ch , afin qu'on ne le confonde pas
avec K , dans Ka , Ko , Ku , &
avec , dans ce , ci ; & l'on prendra
gårde à ne le point mettre à
la fin d'une Syllabe, parce qu'il y
e équivoqueroit encore avec K. On
fera la mefme obfervation pour
ma nulle z , que l'oreille ne démefleroit
point d'avec s ,
fi une
Syllabe en eftoit terminée .
A l'égard de b , il fera prononcé
differemment d'v confone , &
on diftinguera de mefme u voyelle,
de la Diphtongue ou. Je fçay
bien que cette premiere diverfité
de prononciation fera de la peine
Nij
148
Extraordinaire
aux Gafcons , & que la feconde
en caufera au Italiens & aux Ef
pagnols ; mais pourquoy confondent-
ils ce qui doit eftre diftingué
? Enfin on donnera à chaque
Lettre , un fon qui n'ait rien de
commun ave les autres , afin d'éviter
les équivoques qui fe pourroient
gliffer dans l'Ecriture numeralle
lors qu'on viendroit à
écrire en Chiffres les mots de l'une
ou de l'autre Langue.
Vous jugez bien de là , Monfieur
, que chaque Langue aura
deux fortes d'écritures , la nume.
rale qui eft compofée de Chiffres
ou de nombres ; & la litterale qui
fe forme avec les Lettres de l'Alphabet
, & dont chaque Nation
pourra fe fervir en fon particu
lier , pour s'exercer , & pour s'in
du Mercure Galant. 149
1
ftruire plus commodement dans
la Langue univerſelle . Cette Langue
fera contraire en cela à l'Hebraïque
& à la Grecque , parce
que n'employant que les mefmes
Caracteres à exprimer leurs Lettres
& leurs Chiffres , elles n'ont
qu'une Ecriture pour ces deux
choſes ; mais il ne tiendra qu'aux
Nations de reduire les deux à
une , en quittant leurs Ecritures
particulieres pour la genérale.
Je ne doute point que vous ne
foyez dans l'impatience de fçavoir
de quelle maniere je me
prends pour prononcer mes Lettres
primitives , puis que je ne les
exprime que par des Confones,
Je me fers pour cela de la demie
Voyelle , que la nature met toujours
dans noftre prononciation ,
N iij
150
Extraordinaire
lors qu'il y a deux Confones con
fecutives , de difficile union dans
une mefme Syllabe , que j'ay dit
dans la Grammaire Univerfelle,
devoir eftre marquée feule aprés
chaque Confone
, pour en apprendre
plus aisément la prononciation
, & qui eft le fçeva ou
fcheva des Hebreux , fi perceptible
aux oreilles fines par tout où
il eft inferé par la nature , & fi
remarquable aux moins délicats.
dans les mots de blâmer , drapper,
Spectacle, & autres femblables, puis:
quelles entendent bien qu'ils fe
prononcent comme s'ils eftoient
écrits de cette forte belamer , derapper
, fepectacle. J'infere donc
cet e feminin entre toutes mes.
Confones primitives , lors qu'elles
font difpofées de la maniere
du Mercure Galant.
151
que je viens de dire , le confiderant
comme leur lien naturel , &
je l'exprime mefme afin de regler
les Syllabes , & ne pas faire
de peine au Lecteur qui ne feroit
pas accouftumé , comme les Allemans
, à voir de fuite dans un
mot plufieurs Confones peu aecordantes.
Je laiffe mefme encore
la liberté de le prononcer
en e mafculin , aux endroits où
l'on jugera que cette prononciation
aura plus de grace que la
feminine , & bien que j'employe
cét é mafculin pour exprimer le
Chiffre 7. lors qu'il eft auxiliaire,
il n'en faut pas craindre d'équivoques
, comme vous le connoiftrez
par les Régles qui fuivent.
N iiij
152
Extraordinaire
Régles à obferver dans le chan
ment de la premiere Ecriture
numerale en litterale.
L
A premiere Régle eſt qu'e
mafculin ou feminin , placé
feul entre deux primitives , doit
toujours eftre confideré comme
une nulle , c'eft à dire , comme ne
répondant à Chiffre ny à figne,
ainfi que je l'ay deja expliqué .
Voulant donc changer en Lettres
104. & 111. Chiffres primitifs & 11.
de mon premier Dictionnaire ,
qui fignifient Dieu & Faux- Dieu;
au lieu d'écrire bng, & bbb , j'écris
beneg&bebeb ;mais fi je veuxchan
ger en deux mots ma premiere
Langue , 104'1 . & ' , Caracte
du Mercurc Galant. 153
res auffi de ma premiere Ecriture
qui fignifient au nominatif ces
mefmes paroles Dieu & Faux-
Dieu , au lieu d'écrire benega &
bebeba , j'abrege & j'écris benga &
bcbba.
La feconde Régle eft que
quand un Caractere à deux , trois,
quatre ou cinq Chiffres primitifs
de mefme façon , on en peuz
exprimer un par la Diphtongue
eu , & deux par la Diphton-
Egue oy. Ainfi 113'1 . qui fignifie
Divinité , Dien ou Déeffe , dans ma
premiere Ecriture , & qui fe chan
ge en bebeda ou bebda , felon la
Régle précedente , ſe peut exprimer
par beuda. ' I. qui fignifie
Faux- Dieu , & qui ſe tourne de
mefme en bebeda ou bebba , comme
il a efté dit , ſe peut exprimer par

154
Extraordinaire
beuba. ' qui fignifie le Ciel Pere
des Dieux , & qui fe transforme
en bebbeba ou bebebba , fe peut ou
plûtoft fe doit exprimer par beûbba
ou boyba. Et i'r qui fignifie
Impofteur , & qui fe marque par
bebbebeba ou bebbebba , ſe doit cx .
primer par beûbebba , ou plutoft
par boybba. J'appelle ces Diph.
tongues qui font fubftituées de
la forte , à la place des Confones
primitives Lettres fuppleantes on
officieuses , non feulement parce
qu'elles fervent pour d'autres
Lettres ; mais encore parce qu'-
elles abrégent les mots , & en
adouciffent la prononciation.
De là il réfulte , que toutes les
fois que ces Diphtongues fe trouvent
inferées feules entre des pri
mitives , on ne les doit pas confi.
du Mercure Galant.
155
derer comme des auxiliaires, mais
comme des fuppleantes.
La troifiéme Régle , eft de ne
pas commencer un mot par la
nulle e , puis qu'il ne fait cette
fonction qu'étant inferé , & de
ne pas non plus fubftituer les fuppleantes
à la place de la premiere
primitive , puis que c'est elle qui
fait connoiftre leur employ::
comme auffi de ne jamais mettre
comme nulle , aprés la derniere.
primitive , ny les fuppleantes en
fa place , lors qu'elle eft fuivie
d'une voyelle qui fait l'office
d'auxiliaire , d'autant que cette
voyelle fuffit pour l'adouciffement
du mot , & que cét uſage
cauferoit de l'équivoque . Ainfi
voulant exprimer 11'i qui fignifie
Divin , il ne faut pas écrire beb156
Extraordinaire
bea , bebeûa , ny boya , parce que
bebbea répond à 111-71 ; bebeûa , à
11-81 ; & boya à 1.91 ; mais on doit
écrire bebba ou beûba , qui ne peuvent
répondre qu'au premier Ca.
ractere ' , fuivant les deux Régles
qui précedent . Que fi la
derniere primitive eft fuivie de
l'auxiliairer , on peut umployer
é, comme nulle après cette primitive
, fuppofé que la neceffité
de leur liaiſon le demande , ou
mefme changer cette primitive
en fuppleante ; mais en prenant
P'un ou l'autre party , il faut ajou.
ter la fubalterné k , aprés r , pour
marquer la nullité de l'é , ou la
fubftitution des fuppleantes, parce
qu'autrement ces Lettres pafferoient
là pour des auxiliaires.
Ainfi voulant exprimer 97-01 qui
du Mercure Galant.
157
;
fignifie ce mot nullité dans ma
premiere Ecriture , au lieu d'écrire
fimplement vechera ou vecera
, j'écris vecerka , dautant que
vecera exprimeroit 97-701 , Ca
贰ractere different de l'autre ; mais
fi j'avois à exprimer 104-01 qui
fignifie Divinité , qualité qui appartient
à Dieu , & 10411-01 qui
fignifie Création , qualité du Créateur
, au lieu d'écrire bengerka &
bengekberka , j'écrirois bengra &
& bengebbra , à cauſe de la nature
de la primitive g, qui s'unit à l'auxiliairer
, fans demander entre
elles l'expreffion de l'é. Ainfi encore
voulant exprimer 88-01 &
888- or , je dois écrire jeûrka &
joyrka , parce que jeûra &joyra,
répondroient à 8-801 & à 8-901 ,
autres Caracteres que les pre
158
Extraordinaire
,
miers. Que fi au lieu d'une primitive
, il te trouve une fubalter.
ne devant r , on doit auffi mettre
entre deux e comme nulle , s'il
eft neceffaire pour la liaiſon du
mot ; mais conjointement avec
lek , pour marque de cette nullité.
Ainfi voulant exprimer 104-01
qui fignifie le premier diminutif
de Divinité , qualité , ou petite Divinité
, il faut que je dife benget-
Serka , à moins que je ne veuille
prononcer bengetfra , qui feroit
bien rude.
La quatrième Régle , eft qu'é,
doit eftre encore confideré comme
nulle , & eû & oy , comme fuppleantes
, lors qu'ils font inferez
feuls dans un mot aprés des pri
mitives , & devant toutes fortes
de fubalternes , excepté devant
du Mercure Galant.
159
t, & devant la unis , ou bien feparez
feulement par une auxiliai-
- re. La fuite en fournira affez d'exemples
, fans que j'en rapporte
icy.
La cinquième Régle , eft que
que ces mefmes Lettres fe trouvant
dans un mefme mot feules
& finales , aprés des primitives
ou des fubalternes , y font par
neceffité la fonction d'auxiliaires,
parce qu'il n'y a point de mot
dans la Langue , qui ne réponde
à un Caractère , ny un Caractere
dans l'Ecriture , qui ne foit compofé
de Chiffres auxiliaires & de
primitifs ; mais il faut mettre un
raprés elles , pour donner à connoiftre
cette fonction quelles
font d'auxiliaires , comme pour
marquer celles de nulle & de fup160
Extraordinaire
Ainfi voulant
pleantes , j'ay dit qu'il falloit y
employer un k.
exprimer 1'7 , 1'8 , & 1'9 , qui fignifient
dans ma premiere Ecriture
l'Adverbe ouy , la conjon- .
tion , & la propofition en ou
dans , au lieu d'écrire fimplement
be , beû , boy , on doit écrire & prononcer
bet , beût , boyt. Il en eft
de mefme de 2'7 & de 2'7 qui fignifient
les Adverbes numeraux ,
deux fois & la deuxième fois , au
lieu de les exprimer par fikse &
fikzé , il faut écrire & direfikset &
fikzet.
Enfin la fixiéme Régle , eft
que toutes les fois que ces mefmes
Lettres font immediatement
fuivies ou précedées d'autres
Voyelles , d'autres Diphtongues,
ou d'elles mefmes , elles font endu
Mercure Galant, 161
core la fonction d'auxiliaires , en
quelque endroit qu'elles fe trouvent
avoir befoin d'aucune már.
que. Ainfi dans bebhce ou beû-.
bée qui fignifie l'Adverbe ſuperlatif
le plus divinement , les deux é
qui fe fuivent immediatement
font auxiliaires & répondent à
77 , comme tout le Caractere à
11-77. Cét exemple fuffit pour
en former d'autres .
L'obfervation de ces Régles
empeſchera qu'il n'y arrive aucu
ne équivoque dans cette premie .
re Langue , non plus que dans ma
premiere Ecriture ; & voila tou
tes les marques qui concernent
le changement de fes Chiffres pri--
mitifs en Lettres :
Quant à celuy de fes Enfei
gnes & des autres Signes. Le pre-
Q. Juillet 1685. O
162 Extraordinaire
les
mier avertiffement eft , que l'En ..
feigne fimple inférée ne s'expri-.
me point , dautant que la fepara .
tion quelle apporte entre
Chiffres primitifs & les auxiliai
res , éclatte affez par la difference
des Lettres aufquelles je donne
ces mefmes dénominations,
fans qu'il foit neceffaire d'y ajoûter
un autre Signe de diftinction ..
Ainfi 104'1 ; 104-11 , 104-103 , &
1041-1003 Caracteres de ma premiere
Ecriture qui fignifient
Dicu , Divin , ilcrée & on crée , s'expriment
fimplement par benga,
bengaa , bengebaray , & bengetar.
ray.
eſt Le fecond avertiffement ,
qu'il en eft de mefme de l'Enfei
gne que je place fur les Chiffres,
par où je marque les parties invadu
Mercure Galant. 163
riables du difcours , les Proverbes
, & les Lettres de l'Alphabet
avec leurs Diphtongues & leurs
Syllabes les plus communes , elle
ne s'exprime pas non plus , dautant
qu'elle fe refout en inferée ,
avant le dernier Chiffre de fesexpreffions
. Ainfi 17 qui fignifie
l'Adverbe ouy , 2017 qui fignifie
l'interjection helas ; 108 qui fignifie
la conjonction car , 119 qui fi
gnifie la prépofition dedans , 4110
qui fignifie un proverbe ;
&2013
qui fignifie la Lettre dou de , fe
refolvent en 1'7 , en 201'7 , en
10'8 , en 11'9 , 411'0 , & en o1'3 ,
& s'expriment par bet , fenbet , be
neût , beboyt , gebberk, & nebay,
Le troifiéme avertiffement ,
eft qu'il n'en eft pas de mefme de
l'Enfeigne que je mets fur les >
O ij
64
Extraordinaire
Chiffres , par où je marque les
noms des lieux & des Perfon.
>
nes celébres ; ny de celle que je
place deffous , par où je fignifie
les nombrans ou qui demeu
rent en nature Ces Enfeignes
fervent à mettre de la diver
fité entre des expreffions , qui
n'en auroient point fans cela , &
par confequent fe doivent expri.
mer. Je marque'donc celle que
je place fur les Chiffres , qui fignifient
les noms des lieux & des
Perfonnes par la fubalterne KT .
Et de cette forte i'r qui fignifie
Afie ; E ' qui fignifie la Chine,
& 't qui fignifie Canton premiere
Province de la Chine , & c.
s'expriment par bekta , par bebekta
, ou beûxta , & par bibberta , bekcuxta,
ou boyxta. Et 2 /113'1 qui
du Mercure Galant.
165
vous fignifie s'exprime par febbebedekia
, ou fiboydexxia. Et je
marque celle que je mets fous les
Chiffres , qui fignifient les nombres
nombrans par les fubalter
nes Ks oux , qui eft ' la. mefme
chofe , & par K2 ; fçavoir la barre
droite des nombres Cardinaux
par x , & la courbe des Ordinaux
par kz. Ainfi z qui fignifie deux
indéclinable ; & 2ï qui le figni .
fie déclinable au nominatif pluriel
, s'expriment par fex , & par
fexas. Et 2' qui fignifie deuxieme
ou fecond fubftantif ; & 2 11 qui
le fignifient adjectif , s'expriment
par fexza & par fikzaa . Ilenet
de mefme de leurs Adverbes adjectifs
, 2 17 qui fignifie doublement
, & 2 17 qui fignifie deuxié.
mcment ; ils s'expriment par fixae
166 Extraordinaire
& feкzae. J'ay parlé de l'expref
fion de leurs autres Adverbes
dans la cinquième Régle . Quant
aux Verbes & aux Noms verbaux
, quidérivet des Noms nume.
raux , on peut les exprimer comme
les autres dérivez ; mais à l'égard
de leurs negatifs , & de ceuxqui
fignifient le retour de l'action ,
il eft plus à propos de fuivre dans
la Langue , l'avis que j'ay donné
pour leur expreffion page 297,
& 298 du XX . Extraordinai
re , que la maniere de les exprimer
par les auxiliaires , telle qu'-
elle eft marquée dans les pages
précedentes du mefme Livre.
Le quatrième avertiffement ,
eft que j'exprime pour la raifon
précedente , les fignes qui font
joints aux Enſeignes , & qui don.
du Mercure Galant. 167
nent à connoiftre les degrez
d'augmentation , de diminution
& de comparaifon . Je marque
ceux d'augmentation par ST &
SL , ceux de diminution par TS
& TZ, ceux de comparaiſon en
élevant par SK, & ceux de comparaifon
en abaiffant par TK.
Ainfi 104'1 & 104 11 qui fignifient
Dieu & Divin , & que j'exprime
fimplement par benga & bengaa,
comme il adéja efté dit , ont pour
augmentatifs 104 ; 1 , & 104 ; 1 qui
fignifient grand Dieu , & tres grand
Dieu , & 104-11 , & 104-11 qui fignifient
fort Divin & tres Divin,
& que j'exprime par bengefta,
bengefla , bengeftaa , & bengeflaa.
Ils ont pour diminutifs 1041 &
104 qui fignifient petit Dieu &
arespetit Dicu ; & 10411 , & 104-11
168 Extraordinaire
qui fignifient peu Divin & tres pea
Divin ; & que j'exprime par bengetfa
, bengetza , bengetfaa & bengetzaa.
Ils ont pour degrez de
comparaison en élevant 104-11,
104-41 & 104-71 qui ſignifient
autant ou auffi Divin , plus Divin,
&le plus Divin , & que j'exprime
par bengeskaa , bengeskoa , & bengefkea.
Et ils ont enfin pour degrez
de comparaifon en abaiffant
104 11 , 10441 & 104-71 qui fignifient
aufi peu Divin , moins Divin
& le moins Divin , & que j'exprime
par bengetKaa , bengerKoa &
bengekea. Neanmoins comme
j'employe fimplement dans ma
premiere Ecriture 104-41 &
104-71 à exprimer les comparai
fons d'élevation plus Divin & le
plus Divin , il fera plus à propos
pour
du Mercure Galant. 169
pour l'abréviation de la Langue,
de ne point ajouter de fubalternes
dans l'expreffion de ces deux
degrez , & de dire fimplement
bengoa &bengea.
Le cinquième avertiffement
eft , que j'exprime auffi les deux
points & la barre , que je mets
fur les Chiffres auxiliaires , pour
marquer le nombre pluriel de
tout ce qui fe décline , & de tout
ce qui fe conjugue , avec cette
difference que j'employe . pour
le pluriel de la déclinaiſon , & l.
pour celuy de la conjuguaifon .
Ainfi 104ï , ou 104'i qui fignifient
Dieux au nominatif pluriel,
104'2 qui en fignifient le genitif
des Dieux ; & 104'3 qui en fignifient
le datif aux Dieux s'expriment
par bengas , bengis & bengais.
Q. de Juillet 1685. P
170 Extraordinaire
Et 1041-10 ou 1041-101 qui figni
fient nous créons ; 1041-102 qui fignifient
vous créez ; & 1041-103
qui fignifient ils créent s'expriment
par bengebaral , bengebaril, &
bengebarayl.
Le fixiéme avertiffement , regarde
les accents d'augmentation
, que je mets fur les Chiffres
primitifs pour accroiſtre le nombre
des expreffions , & en fournir
les fections des eftres les plus
abondantes ; celuy que je place
fur les mefmes Chiffres , pour
marquer les feconds Verbes negatifs
, celuy que j'employe fur
les Chiffres auxiliaires pour fignifier
le futur prochain , & le
futur éloigné de toutes fortes de
Verbes. Ces accents font de trois
façons pour l'augmentation des
du Mercure Galant. 171
expreffions qui regardent les
eftres ; l'aigu , le grave & le cir
confléxe ; & je me fers des meſmes
fubalternes / & / pour expri .
mer les deux premiers , & encore
dé k pour fignifier le troifiéme.
Ainfi 4647' qui fignifie dans
ma premiere Ecriture Ecuyer s'exprime
par gepegeca , & 4647'1 qui
fignifie fon augmentation Palefrenier
fe marque par gepegerela.
Il en et de mefme de 111' qui
fignifie Canton , premiere Provin
ce de la Chine , & qui s'exprime
par bebbekta , & der' qui fignifie
fon augmentation honam dixiéme
Province du mefme Etat,
& qui fe marque par bebbektla.
Ces mots fe peuvent abreger , &
on peut
dire gepgecela & boyktela.
Voila comme s'exprime l'accent
P ij
172
Extraordinaire
aigu d'augmentation , quand il fe
trouve fur la derniere primitive;
& on peut juger par luy , de la
maniere d'exprimer le grave &
le circonfléxe , quand ils fe rencontrent
fur la meſme primitive ,
& de tous trois lors qu'ils font
placez fur la penultiéme ou fur
l'antépenultiéme , où ils fe tranfportent
felon le befoin , fans qu'il
foit neceffaire que j'en rapporte
des exemples. Quant à l'accent
aigu qui marque les feconds Verbes
negatifs , je l'exprime par la
fubalterne kl. Ainfi 1066-10 qui
fignifie dans ma premiere Ecri
ture le fecond Verbe poſitif refaire
, s'exprime par benpepar , ou
beneppar. Et 1066-10 qui y figni
fie le fecond Verbe negatif redéfaire
s'exprime avec fon accent
du Mercure Galant.
173
par beneppeklar. Ma premiere
penſée n'avoit pas efté d'exprimer
de la forte ce fecond Verbe
negatif , ny mefme fon pofitif
refaire ; ny ceux encore dont l'un
& l'autre dérivent , je veux dire ,
faire & défaire , comme vous l'avez
pû remarquer dans ma Lettre
de voſtre XVII . Extraordinaire
page 310 & fuivantes. Je
projettois alors de diftinguer ces
quatre fortes de Verbes , par la
diverfité de leur premier Chiffre
primitif , tellement que fi 11.10
avoit fignifié le premier pofitif
ou l'affirmatif faire ; 211-10 auroit
exprimé le premier negatif
défaire ; 311 10 le fecond pofitif
refaire , & 411-10 le fecond nega.
tif redéfaire. J'appelle auffi ces
deux derniers Verbes du nom de
P iij.
174
Extraordinaire
Verbes de retour d'action ; mais
ayant reconnu dans la fuite que
cet ufage pourroit apporter de la
confufion à d'autres expreffions,
je le changay , & je tranfportay
la diftinction de ces Verbes , de
leur premier Chiffre fur leur dernicr
en exprimant faire par
1064-10 défaire par 1065-10 ; &
refaire par 1066 10. Ce changement
fe voit dans ma Lettre du
XX.
Extraordinaire page 247.
avec la raifon qui m'a fait recourir
à un accent pour l'expreffion
du fecond Verbe negatif ; & fije
yous en entretiens icy ; c'est pour
reparer l'omiffion quej'en ay
faite
là . A l'égard de l'accent encore
aigu , que je mets fur les Chiffres
auxiliaires pour marquer les divers
futurs des Verbes , lefquels
du Mercure Galant. 175
12
C
font particuliers à ma premiere
Ecriture , je l'exprime encore dif
feremment de celuy que j'employe
fur fes Chiffres primitifs ,
& c'eft par la fubalternet . Ainfi
1-10 qui fignifie le Verbe eftre , &
qui s'exprime par bar , a pour fon
futur ordinaire , futur indéfiny
1-104 qui fignifie je feray , & qui
fe marque par baro ; & pour futurs
définis 1-104 qui fignifie je
Seray toft , & 1-164 qui fignifie je
feray tard , & qui s'expriment avec
leur accent par batro & barto ,
Cette expreffion de futurs le peut
auffi étendre fur les préterits,
puis qu'on peut dire jefus toft , je
fus tard, j'ay efté toft, j'ay esté tard,&
autres femblables.
Le feptiéme & dernier aver.
tiffement , eft d'obſerver que
P iiij
176 Extraordinaire
quand un Caractere a deux accents
comme l'auroit le futur
du Verbe redéfaire , on doit fe difpenfer
de l'expreffion du fecond,
fi le mot qui en réfulte a une
longueur defagreable , & employer
la phrafe , au lieu du mot
fimple .
it
Aprés ces avertiſſemens qui
font mes fecondes Régles
refte quelques réflexions à faire.
La premiere , que l'expreffion
des Enfeignes ou feules , ou accompagnées
de Signes , s'infere
toujours entre les expreffions des
Chiffres primitifs , & des auxiliaires.
La feconde , que l'expreffion
des accents & des points
ne fe place qu'aprés celle du
Chiffre primitif ou de l'auxiliaire
, fur lequel ils font marquez.
du Mercure Galant.
177
La troifiéme , que mes fubalter.
t nes doubles ne répondent qu'à
un Signe , de mefme que mes
Diphtongues auxiliaires faifant
cette fonction ;; ne répondent
qu'à un Chiffre. La quatrième ,
sque non feulement é fait l'office
de nulle , mais K & Tauffi , aux
endroits que j'ay rapportez , &
qu'ainfi e eftant auxiliaire , & ces
fubalternes me fervant à exprimer
des accents d'augmentation,
ces trois Lettres ont double employ.
La cinquiéme ; que leurs
compagnes eû & oy ; l & ffont de
mefme employées doublement .
Les premieres , comme auxiliai
res & comme fuppleantes ; & les
autres à l'expreffion des pluriels,
& à celle des accents. Et la fixié.
me , que les fubalternes doubles,,
178
Extraordinaire
KK , ll , ſ, tt , lk , ls , lt , & tl , au
contraires des fubalternes fimples
n'ont aucun employ dans
cette premiere Langue. L en a
auffi un troifiéme que vous verrez
bien.toft.
Je ne vous ay preſque encore
rien dit de la nulle z. Ileft temps
de vous expliquer fon ufage , je
l'infere parmy mes Lettres auxi
liaires à mefme fin que ma nulle.
e parmy mes primitives , je veux
dire pour leur liaiſon , & pour
leur adouciffement ; & de plus
comme j'employee & unis enfemble
dans la Diphtongue e
pour fuppleante fimple , & or
pour fuppleante double , entre
ces primitives , afin de diminuer
dans les mots le nombre des Syllabes
, j'employe encore à meſme
du Mercure Galant. 179
intention & z unis ou feparez,
entre ces auxiliaires ; mais feule.
ment pour fuppleante fimple , la
' double ne m'eftant pas neceffai-
Ire. Ainfi au lieu d'écrire & de
prononcer fimplement bengas
qui fignifie Divin , & faa qui fí.
gnifie ' avois , faai qui fignifie Tu
avois ; faaay qui fignifie il avoit;
& faaaay qui fignifie on avoit , j'é
cris & je dis bengaza ,falza ,falzi ,
falzay & falzaay ou falazay. Le
tout de la maniere qu'on trouvera
la plus propre à lier le mot , &
à luy ofter fa rudeffe. Surquoy
il faut obferver que l'employ de
Suppleante entre les auxiliaires
appartient à la fubalterne / &
non pasa z ;
cét employ , elle doit eftre fuivie
du z immediatement , ou bien fe
mais que pour avoir
180 Extraordinaire
parée de luy feulement par une
auxiliaire . Et on ne doit pas
craindre que l'ufage de ces nulles
& de ces fubalternes fimples ou
doubles , caufe aucune équivoque
dans cette Langue , il n'y en
arriveroit pas mefmes quand
bien on en écriroit tous les mots
fans diftance , on les diftingueroit
encore plus ailément que les Caracteres
dont ils réſultent , fans
mefme fçavoir leur fignification ,
pourveu qu'on prift bien garde à
mes Régles.
Voila , Monfieur , l'expreffion
litterale de la premiere de mes
Ecritures univerfelles , & dequoy
former une Langue de mefme
étendue , de mefme clarté , & de
meſme abondance qu'elle. Il ne
merefte qu'à en donner un petit
1
du Mercure Galant. 181
échantillon , comme j'ay fait à la
fin de chacune de ces Ecritures ;
& je me ferviray du mefme exem.
ple que j'ay employé. Vous fçavez
qu'il confifte en ce début du
Texte Sacré. Dans le commencement
Dieu créa le Ciel & la Terre.
Je n'ay que faire d'en rapporter
les Caracteres numeraux , Vous
les pouvez voir dans le XX. Extraordinaire
page 284. Voicy
= les mots qui en résultent boyt du
benembebru benga bengebalzoú do
fenbo , beût do fembo.
Je pourrois joindre au détail de
cette premiere Langue univerfelle
, celuy de la feconde , & ce que
j'ay encore à vous dire de l'une &
de l'autre , comme je l'avois projetté
à la fin de ma derniere Lettre
; mais je croy qu'il eft plus à
182 Extradinaire
propos de finir celle-cy , elle me
paroift affez longue , & meſmes
trop pour un petit Livre où tant
de beaux Ouvrages demandent
place. Agréez doncqueje remette
l'accompliffement du mien à vôtre
Extraordinaire du 15. de Janvier
, & faites moy toujours la
grace de me croire , Monfieur,
voftre , & c.
DE VIENNE PLANCY.
du Mercure Galant. 183
22552525252525252
SENTIMEN'S
SUR LES QUESTIONS
DU XXX .
EXTRAORDINAIRE
.
D'où vient que plufieurs Maris ,
qui ont de tres - belles Femmes
, en aiment ſouvent , non
feulement de beaucoup moins
belles , mais mefme de treslaides
?
D
'Où vient ce defaut d'amitié ?
D'où vient cette bijarrerie,
De préferer une furie
Aux charmes raviſſans de fa chere Moitié
?
D'où vient qu'en ce temps où nousſome
mes
184
Extraordinaire
On voitfoule , on voit nombre d'hommes
Qui fe laffent injustement
D'un bien honnefte & legitime
Que leur offre le Sacrement ,
Pour courir fcandaleuſement
Aprés la laideur & le crime ?
#3
Ce déplorable aveuglement
A qui le bon fens fe dénie ,
Vient d'un certain enteftement
Que l'on peut appeller manie ,
Fiévre de toutes les faifons
Que la Nature abhorre ,
Que l'on ne peut fouffrir qu'aux petites
Maiſons ,
Et qu'on ne peut guerir qu'avecque
L'Hellebore.
Car outre que la Ley de Dieu ,
Qui doit nous regler en tout lieu
Défend ce commerce execrable,
C'est que quiconque'en uze ainfi ,
Se voit de honte tout noircy ,
Et ne peut s'empefcher d'eſtre déraiſonnadu
Mercure Galant,
185
Il faut que ce lâche Mortel ,
Accusé d'un defordre tel ,
Ait l'ame bien noire & brutale ,
Puifque pour flater fon defir
Il fe livre au vilain plaifir,
Et fe noyé dans de l'eau falle.
Ilpourroit éteindre fes feux
Dans le fein d'une chafte Epouze,
Qui feule en vaut bien dix on douze ,
Et qui d'ailleurs n'a rien d'affreux's
Cependant l'injufte s'amuse
Par une illufion qu'inspire Lucifer ,
A carrefer une Meduze
Qui ne merite que l'Enfer.
Eft- ce un plaifir , eft- ce un honneur ?
D'aller prodiguer fa tendreffe
Envers une indigne Maistreffe
Qui fait banqueroute à l'bonneur,
Qui n'a qu'une conduite infame
Et d'odienfes qualitez ,
Qui traifne fon corps & Con ame
Dans la fange des voluptez
Q deJuillet 1685.
186
Extraordinaire
Pendant qu'une Femme difcrette,
Qui de beautez a plus d'un grain,
Devore en fecret fon chagrin ,
Et garde une fainte retraite ,
Employant envers Dieu tous fes empres
femens
Enfaveur de celuy quifait tous fes tour➡
mens.
Certes difons la verité,
·Parlons avec fincerité ,
Pourfaire une telle conquefte
Avec un choix fi precieux ,
Ilfaut qu'un homme ait mal aux yeux,
Et plus mal encore à la tefte.
ON fent une extréme allegreſſe
Quand on peut s'acquerir une fiere Maitreſſe
,
Qui regardoit l'amour comme un fruit
défendu ;
Mais bien plus fenfible eft la joye
Quand on peut ratrapper sa proye ,
Et regagner un coeur que l'on avoit perdu
du Mercure Galant.
187
$
Si un Amant peut voir continuellement
fa Maiftreffe fans s'ennuyer
.
QVelque belle quefoit une aimable
Perfonne,
Fuft- elle une Venus , fuft- elle une Hermionne
,
Ou celle à qui Paris fit fa funefte cour,
Si les yeux n'ont toujours à voir quefon
vifage ,
Enfin l'on s'en dégoûte , & l'on se dé
courage ,
Et l'ennuy prend bien- toft la place de l'amour.
Four gater un plaifir , il faut tres-peu de
chofe ,
Le changement nous plaift , & nous rients
lien de don ;
Ce qui d'abord paroiffoit une roze ,
Dans lafuite du temps dégenere en char
don.
Q ij
188
Extraordinaire
SA
Il n'en va pas ainfi de la caufe premiere,
Ce Soleil Eternel , cette vive Lumiere,
Dont l'efprit & les fens resteront enchantez
Sousfon Empire heureux, chacun rendra
les armes ;
Voyant Dieu l'on verra mille & mille
Sans
beautez
que
>
l'Eternité puiffe épuiſer ſes
charmes..
De l'Origine des Orgues,
'Orgue eft une Machine antique ,
Harmonieufe & magnifique ,
Qui par le mouvement des doigts ,
Et des pieds mefme quelquefois ,
Entonne les juftes louanges
Du Roy des Hommes & des Anges :
Déterrons- en dans ce Traité
L'Origine & l'Antiquité ,
Et rapportons ce que l'Hiftoire
Peut fournir à noftre memoire.
du Mercure Galant. 189
On écrit que Tubal- Cain ,
Un des defcendans de Caïn
Homme de coeur & de courage
Mit tout le premier en usage ,
Comme en oeuvres à grands coups
main ,
Quoy! le Fer , la Bronze & l'Airain,
Dont enfuite par toute- terre.
de
On fit des Inftrumens de Guerre ;
Cafques , Bourguignottes , Braffarts ,
Hallecrets , Javelots , Cuiffarts,
Dards , Hallebardes , Bayonnettes ,
Sabres , Poignards , Criraffes , Brettes,
Flamberges de toutes façons ,
Qui par des coups d'Eftramaçons
Defolent des Villes entieres ,
Et peuplent tant de Cimetieres.
A ce Forgeron non taquia
Deffous le grand nom de Vulcain ,
L'Antiquitéforte & barbare.
Par un aveuglement bizarre ,
Comme à beaucoup d'autres mortels ,
Effrit des Faux & des Autels .
Igo Extraordinaire
Au refte , cet Homme heroique
Fut l'Inventeur de la Musique,
Et des muficaux Inftrumens
Qui font les doux enchantemens
Et les raviffantes merveilles
Des plus delicates oreilles ,
Car des Motets bien inventez,
Bien conduits , bien executez
Sur un Inftrument d'harmonie,.
Flattent doucement le génie ,
Et s'attirent plus d' Auditeurs
Que le Printemps ne voit de fleurs →
Que l'Automne ne voit de
pommes,
Que l'air ne promene d'attomes ,
Que l'Hyver ne voit de glaçons ,
Que l'Efté ne voit de moiffons.
Si la chofe eft de cette forte
Comme on l'écrit , je m'en rapporte,.
Dés le berceau de l'Univers
On parla Proze , on parla Vers ,
Et l'on employa des machines
A chanter les Grandeurs divinese:
L'Orgue en eftoit pareillement
Selon mon petit fentiment.
du Mercure Galant.
I9E
83
David , l'ornement des Prophetes ,
L'honneur des Rois des Poëtes ,
Ce Chantre illuftre & fortuné ,
Ce Muficien couronné ,
Ce Prince d'élite & de mife
Qui donne une Langue à l'Eglife,
Qui joignoit au fon du Hautbois
La douceur de fa belle voix ,
Dans fon dernier Pſeaume conjure
Toute mortelle Creature
De rendre avec fidelité
= Ses Voeux àla Divinité ,
Sans épargner la Caftagnette ,
L'Orgue, la Harpe , l'Epinette ,
Les Tymballes & les Clairons ,
Baffes , de Viole & Violons ,
Les Claveffins & l'Angelique ,
Et tout autre outil de Musique ,
Car on ne peut trop estimer
Celuy qu'on ne peut trop aimer.
N
On écrit que l'Eglife Grecque,
Blus Orthodoxe que la Meque ,
192 Extraordinaire
Fit autrefois au grand Pepin ,
Avant qu'il fentift le fapin ,
Et qu'il s'approchaft de la forgues ,
Prefent d'un riche buffet d'Orgues ,
En plufieurs membres departi ,
De mille tuyaux aſſorti ,
Et fait d'une telle ftructure
Que l'art y paffant la Nature,
Rendoit par des traits inouis
Les fpectateurs tout éblouis .
Celle qui fit cette dépense.
Ne manqua pas de récompenfe ::
Cette Hiftoire au reste arriva,
Non fous le regne de Nerva ,
Mais fous celuy de Capronymne ,
Prince qui vefcut fans eftime ,
Qui fouilla les Fonds Baptifmaux,
Préfage infaillible des maux
Qu'il feroit fouffrir à l'Eglife
Par fa rigueur & la fotize :
Par la jugent les bons Efprits
Que l'Orgue a bien des cheveux gris.
Platine , le fameux Platine ,
Homme
du Mercure Galant. 193
Homme de profonde doctrine ,
Et de haute erudition ,
Faifant des Papes mention ,
Dit qu'un Pape en vertus illuftre ,
Digne du Daiz & du Balluffre ,
Au Culte divin s'attachant ,
Introduifit l'Orgue & le Chant ;
Relevant ainfi la memoire
Du docte & zelé Saint Cregoire,
Qui fe faifoit un doux plaifir
Dans fes beaux momens de loifir
D'apprendre quelque faint Cantique
A des Elleves de Mufique.
**
Ce Pape eft Saint Vitalian,
Il me faudroit du moins un an
Pour bien portraire ce grand Homme
Qui fut les delices de Rome ,
Pour qui le Pais des Cefars
Eut de favorables égards.
On nous dépeint Sainte Cecile ,
Qui portoit toûjours l'Evangile
Sur fon chafte & pudique fein ,
Q. Fuillet 1685. R
194
Extraordinaire
Avec l'Orgue ou le Claveffin ,
Foignant à fa belle harmonie
Une agreable Symphonie ;
Ce qui fait croire avec raifon
Que l'Orgue eftoit lors de faifon.
Un Organiste à grand feuillage
Qui foutient bien fon perfonnage,
Et qui réuffit dans fon art
Par fcience & non par hazard ,
Eft digne certes qu'on le louë ,
Car fur une mefme Orgue il jouë ,
Ce qui furprend les spectateurs
Auffi- bien que les auditeurs ,
La Vielle , l'Echo , la Musette ,
La voix humaine , la Trompette ,
Le Roffignol & le Cornet ,
Le Cromorne le Flageollet ,
Sans que la baffe- continue
S'interrompe , discontinue ,
Et ceffe pour un feul moment
De gronder agreablement ;
Et cette aimable gronderie
Ne met point les gens en furie.
Au refte, ilfemble en tant d'emplois
du
Mercure
Galant. 195
Qu'un homme ait vingt mains & cent
doigts.
Ajoutez qu'en ce bel Ouvrage
Famais le Souffleur ne partage
L'eftime , la gloire & l'honneur
Qui ne font deus qu'au feulFoueur ,
Comme eut la vanité de faire
Un certain petit Neceſſaire ,
Qu'autrement on nomme Laquais ,
Spirituel à peu de frais.
Cet Avorton , ce Souffleur d'Orgue ;
Digne que fon orgueil on morgue
S'attribuant avec excez
De l'Orgue un fortune fuccez,
Parlant un jour à fa Maistreffe ,
Et faisant valoir ſon adreſſe
Luy dit d'un ton non enroué :
Madame , a- t-on pas bien joué ?
Je m'en rapporte à vosoreilles ,
L'Orgue a-t-elle pas fait merville
Ouy , Pierrot , j'en restay fans voix.
C'eft moy , Madame , qui foufflois.
Ah Pierrot ! ta fortune eft faite
Il faut que le Begue en retraite,
Rij
196
Extraordinaire
Cherche à fe cacher devant toy
Ou qu'il renonce à son employ.
Ab le fçavant ! ah l'habile homme !
Depuis Lutece jusqu'à Rome
Voit- on rien de plus excellent
Que ton efprit & ton talent
Répond à ce vain Salmonée
La Dame qui fait l'étonnée ,
Voyant Pierrot se faire honneur.
De la qualité de Souffleur ?
**
Des Orgues fouvent l'on abuſe
Leur faifant dire , quelle rufe !
Au lieu d' Airs facrez & divins,
Des Airs profanes & mondains ,
Des Pont-bretons , des Sarabandes ,
Des Chacones , des Allemandes ,
Des Gigues , & d'autres Chanfons
Qu'on chante chez les Brabançons ,
Chez les François , chez les Druydes,
Chez les Sarmates & Gepides ,
Er chez ceux qui d'un air ferain
Boivent la Mofelle & le Rhin.
Certain Concile de Cologne,
du Mercure Galant.
197
Quoy que maint Organiste en grogne ,
Par tout Pays & Nations
Défend ces profanations.
En effet , de cette machine
Dont nous épluchons l'origine ,
Le pofitif & le plein jeu ,
Ne doivent jouer que pour Dieu,
Semblables aux Troupes Celeftes
Qui n'employent leurs tons modeftes
Qu'à rendre dans l'Eternité
Hommage à la Divinité.
Ceux qui n'ont pas l'oreille fine ,
Prennent le fon pour la farine ,
La fable pour la verité ,
L'ombre pour la realité ,
Pour chants d'Eglife des Bourées
Adroitement élabourées ,
Pour des Pfeaumes , des Menuets,
Quifont parler mille Muets,
Car les Tuyaux & les Pedalles
Que l'on n'a point (ans Richedales,
Frappez d'un infenfible fon ,
Semblent parler en leur façon.
Nombre d'Eglifes Cathedrales ,
R iij
18 . Extraordinaire
"
Paftorales , Collegiales ,
De grande reputation ,
Se trouvent en poffeffion
D'avoir des Orgues d'importance s
Mais dans un certain lieu de France ,
Qui vaut bien plus d'un million ,
C'est dans l'Eglife de Lion ,
Riche & fuperbe Bafilique ,
On eft fans Orgue & fans Mufique ,
On fe contente du Plain-chant
Melodieux , devot , touchant ,
Qui porte à Dieu fans artifice
Dans ce magnifique Edifice ,
Les plus grands Princes d'icy- bas
Font gloire d'y porter les draps.
L. BOUCHET ,
ancien Curé de Nogent le Roy
Je vous envoye quelques Explications
de la Fable Enigmatique ,
employée dans le Mercure du mois de
Iuillet. I.
E ces Aftres fi grands qui brillent
DE dans les Cieux
f
THE
QUE
DE du Mercure Galant . 199
Le Soleil fefait voir le plus grand g
yeux.
Ainfi LE GRAND Loürs fur la Terre &
fur l'Onde ,
Eft fur les plus grands Rois , le plus
grand Roy du monde.
Ce Roy pour fa Devife a choisi le Soleil,
Auffi comme cet Aftre on le voit fans pareil
,
Tout brille dans fon Regne avec magnificence,
Tont fait voirfa Bonté , toutfait voirfa
Puiffance ;
Qu'il ait lefoudre en main , qu'il panche
à la douceur,
Gene ne peut affez admirer ſa Grandeur,
Quand au pié de fes murs ce Monarque
l'étonne ,
Elle admire l'éclat qui par tout l'environne
:
Et le Doge foumis , en fecret eft contraint
D'adorer ce grand Roy qu'il redoute &
qu'il craint.
Riiij
200
Extraordinaire
Trembeez , Gene , & craignez d'iriter
Sa vangeance ,
Connoiſſant ſa valeur , ménagez ſa clemence
;
Et puifque fa bonté vous a donné la
Paix ,
Vous fortez du peril, mais ny rentrez jamais.
En vain vous attendiez le fecours de l'Efpagne
,
De vos égaremens trop fidelle compagne.
Qui pourroit refifter au plus grand des
Guerriers?
La victoirepar tout le charge de lauriers ;
Voftre Etoile pour vous est d'un méchant
préfage,
Songez-y , que cela ferve à vous rendre
Sage,
Er craignez de forcer un Vainqueur irrité,
Pour la premiere fois à manquer de bonté.
Ne vous y fiez point , le Chefde la Cour
Sainte
Ne voudra plus entendre une feconde
plainte.
du Mercure Galant. 201
1
Pourlors abandonnée au pouvoir du Vainqueur,
Vousfentirez le poids de fa jufte rigueur,
Indigne du repos où vous met faclemence,
Vous perirez , Superbe , avec voftre arrogance.
DE LA TRONCHE , de Rouen.
•. II.
Ans aller à l'Obſervatoire ,
Sans Pour voir les Oracles du Temps,
Sur votre Fable ou vostre Hiftoire ,
Mon cher Mercure , je l'entends.
eft Genes la Superbe , & tous fes Pare
tifans..
Cette noble Etoile exilée ,
Qui de Louis LE GRAND fe trouve confalée
,
Eft le Comte de Fiefque , à qui cent mille
écus
Viennent d'eftre comptez attendant le
furplus.
Saturne eft le Saint Pere ,
202 Extraordinaire
Qui pour defarmer la colere
Du plus puiffant des Rois juſtement irrité,
S'entremit de la Paix , & jugea que le
Doge
Devoit venir luy-mefme en toute humia
lité
Luy demander pardon,&fairefon Eloge.
D
III. '
A IRIS.
VIGNIER
Ans la Fable à Mercure , on
voit la verité.
Autrefois Genes la Superbe ,
Rampante aujourd'huy comme l'herbe
,
Aux pieds du GRAND LOUIS , afoûmis
fa fierté.
Contre luy les efforts font toûjours inutiles
,
De mefme que l' Amour eft le maistre des
coeurs ,
Ce Heros invincible eft le Maistre des
Filles,
du
Mercurc Galant. 203
Il les brûle , il les prend malgré leurs défenfeurs.
Tripoli vient encor d'en fentir les ardeurs.
Iris , depuis long temps je languis dans
vos chaines ,
Vous méprifez toujours le pouvoir de
l'Amour :
Pour me vanger de tant de peines ,
Craignez que ce Dien quelque jour
Ne faffe à vostre coeur fentir le fort de
Genes.
DIEREVILLE.
IV.
A Venus proposée eft la Ville de
* L
Gene,
Et pour
la proteger
l'Espagne
en vain
Se peine
,
Si le Soleil marqué pour le Roy des François
,
Pretend par fes rayons la rangerfous
fes Loix.
204
Extraordinaire
Cette fuperbe Ville éprouvant leur puif-
Sance ,
A veu tout recemment punir fon infolence.
Le Doge refolu de quitterfes Eftats ,
Pour venir faire hommage au Chef* des
Potentats.
* Le Comte qui reçoitforce écus en partage
,
Tout cela du Soleil n'eft qu'un leger
ouvrage.
*
* La Lune . Bombes . *De Fiefque . * Le Roy.
L'Autheur de Philadelphe

du Mercure Galant.
205
$25:52 SSS SS225552
ONZIE' ME PARTIE
DU TRAITE'
DES LUNETTES,
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DUC DE BOURGOGNE
Par M COMIERS d'Ambrun,
Prevoft deTernant , Profeſſeur
és Mathematiques à Paris.
N
Ous avons demontré dans
les deux derniers Mercures
Extraordinaires , par le témoi
gnage ancien & irréprochable
de plufieurs doctes Autheurs
François & Latins , qui ont fait
206 Extraordinaire
imprimer leurs Livres , plufieurs
années auparavant que le R. P.
Cherubin d'Orleans , grand Adioptricien
, eut donné au Public fes
Parfaites vifions des années 1677.
678. & 1681. Que la premiere
Invention des Binocles , eftoit deuë
à Daniel CHORES , qui les prefenta
au Roy , & en publia la facile
conftruction en l'année 1625.
Nous avons auffi demontré que
tous les veritables Sçavans reconnoiffoient
devoir l'invention
des Binocles dont les verres
oculaires font convexes au R.
P. Anthoine Maria de Rheita,
ce docte & Religieux Capucin
Allemand , qui aprés avoir fait
admirer à tous les Sçavans Cu
rieux le prodigieux effet de fes
Binocles en donna en l'année
du
Mercure Galant. 207
1645. la construction dans le premier
Volume de fon Livre in folio
, intitulé Oculus Enc's & Elia.
Je veux encores demontrer
l'Anciennetédes Binocles
, par le té
moignage
d'un tres fçavant
Autheur
Italien , c'eſt le P. F. LANA
de la Compagnie
de Jefus.
Voicy fes termes
que j'ay tirez
de la 209 page de fon Livre infolio
, qui a pour Titre PRODROMO
, ALL' ARTE
MAESTRA
imprimé
in Brescia
en l'année
M. DC . LXX .
Refta , dit cét Autheur , di dire
alcuna cofa , delli Cannochiali , con
i quali fimirano gl oggetti con tutti
e due gl Occhi che per ciò adimandiamo
BINOCULI . Effendo dunque
cofa certa che quando noi miriame
alcun' oggetto con ambi gl' occhi
208 Extraordinaire
vediamo piu chiaro , Particolarmente
in molta diftanza , Sequita che facendo
noi un Cannochiale canil quale
fi poffa rappresentare l'oggetto à
tutti due gl'occhi , non folo ci com .
parirà più chiaro , ma faremo meno
fatica.
Si farà dunque in questa , o altra
fimilforma , &c. Ivettri objectivi,
devono effere di una medefima Lunghezza
di diametro , e l'uno total
mente fimile all'altro nella fua figura
conveffa ; fimilmente collocherai vicino
à gľ occhi due vettri concavi;
overo due lenti , o anche ſei , come ne
cannochiali di quattro vettri , fi che
fiano DUO CANNOCHIALI IN
UNO; ma questi vicini à gl'occhi
devono effere collocati con tal diſtaza,
che IL CENTRO LORO CORRIS
PONDA ESATTAMENTE AL CENdu
Mercure Galant. 209
TRO DELLA PUPILLA DE GL'
OCCHI , all' incontro li due vettri
objectivi devono effere irà di fe al
quanto piu vicini , o meno , conformo
la lontananza dell' oggetto , che vo
· gliamo quardares poiche in maggiore
vicinanza dell'oggetto , anch effi
devono effere più vicini trà di ſe;
acciò in tal modo i raggi viſuali
d'ambidue gl'occhi , paſſando per li
vettri objettivi , vadano à terminare
nel medefimo oggetto. Onde , &c.
Voila pour me fervir des mef
mes termes du P. Cherubin dans
la 54 page de la Vifion Parfaite
de 1678. La veritable unique
conftruction de l'oculaire Binocle. Que
tous les Verres y foient , ika oublié
de dire dans chacune des deux
Lunettes, centralement toujours paralelles
entr'eux. 2. Qu'ils yfoient
Q. deJuillet 1685. S
210 Extraordinaire
centralement perpendiculaires aux
Axes. 3. Que les deux Axes leur
foient reciproquement toujours centralement
perpendiculaires , à quelque
diftance que puiffe eftre l'objet.
D'où eft évident que les Verres immediats,
il veut dire les oculaires plus
proches des yeux , eftant centralemés
ajustez aux pupilles des yeux.
Ce
que le P. Lana dit par ces mots,
che il centro loro corrisponda effattamente
al centro della pupilla de gl
occhi. Reprenons les termes du
P. Cherubin , les Axes penetrent
neceffairement , enfuite perpendieulairement
, & tres directement toute
la profondeur des yeux , juſques à
tomber fur le milieu des deux Retines
fans fe rompre ; ce qui est l'effenciel
de la vifion parfaite , & par con
fequent auffi de la construction pardu
Mercure Galant. ZIR
faite de l'oculaire Binocle . Ce que
Daniel Chores , & le P. de Rhei
ta , ce fçavant & Religieux Capucin
Allemand , & le P. Lana:
7 en 1670. & le P. de Chales en
1674. avoient enfeigné & pratiqué
en 1645. dans la conſtruction
de leurs anciens Binocles. C'eft
pourquoy M. le Marquis de Seiu
gnelay Secrétaire d'Etat , dit au
R. P. Cherubin , ce que luy mef
me a publié en l'année 1679
dans la 412 page de fa Contiquité
des Corps . Ilfaut avouer que
le Binocle eft une belle invention
mais franchement elle n'eft pas nou--
velle ; neanmoins noftre Autheur
Adioptricien ajoute , qu'il repli
qua , qu'il y avoit plus de vingt ans
qu'il avoit inventé & conftruit les
Binocle. Et n'ayant point de
Sij
212 Extraordinaire
preuve par témoin ny par écrit,
d'avoir inventé ou conftruit
quelque Binocle , il gagneroit fa
caufe s'il trouvoit un Juge qui le
voulut croire , da judicem qui me
credat , & ego convincam. Mais
par malheur , il a luy mefme démenty
en l'année 1681. par termes
formels & tres décififs le témoignage
avantageux qu'il s'étoit
donné , d'avoir inventé &
conftruit le Binocle vingt ans auparavant
l'année 1679. Voicy.
Les termes couchez au commencement
de la 191 page de ſes Par.
faites Vifions imprimées en 1681 .
n'y ayant , dit-il , jamais paru aucun
Binocle jufques à l'impreſſion du Livre
de la vifion Parfaite de 1677. das
lequel j'en ay donnél'invention. Ce
nouveau Inventeur de la vieille
du Mercure Galant. 213.
invention des Binocles , fit ailleurs
une réponse autanr jufte
que la précédente. Quelqu'un
luy ayant dit que M. Dalence Secretaire
du Roy , eſtant à Viſ
bourg en l'année 1668. eut pen.
dant trois femaines , l'excellent
Binocle de quatorze pieds de M,
l'Electeur de Mayence , & luy
ayant de plus fait voir fur for
Agenda ; ce qu'il avoit tiré du 24
Livre Chap. 11. page 241 , de M.
F.R.A.B. Que Meffieurs des Coptes
ne convenoient pas dans fa Sommation
des Fluftes d'Allemand , dont on
avoit bati les Lunettes des Princes nouvellemet
imprimées à Anvers. П proteſta
que c'eftoit luy qui avoit
donné ces Binocles à des Princes
d'Allemagne , & qu'il eftoit
qu'on luy avoit fourny de Fluftes
vray
214
Extraordinaire
d'Allemagne pour luy fervir de
tuyaux pour chacune Lunette
du Binocle. Quelque Rieur ajou
ta , qu'affeurémet ces grands Bino.
cles à Fluftes d'Allemagne , avoieết
enfanté le petit Binocle de deux
pieds de longueur , du P. Dechales
Savoyard , & comme auffi celuy
de decem circiter palmorum de lon.
gueur , dont il parle dans la 673
page du fecond Tome de fon
Mundus Mathematicus , imprimé à
Lyon en l'année 1674. Ainfi ces
deux Binocles étrangers font au
moins de vingt ans plus anciens
que la Viſion Parfaite de 1677.
du P. Cherubin
. C'est pourquoy
comme il eft facile d'éftre Prophete
des chofes paffées , & Inventeur
des vieilles chofes , il a eu
raifon en l'année 1678. de dondu
Mercure Galant.
215
ner vers la fin de la 27 page de
fes Viſions latinifées , cét Avis fi
important au Public , Certe , ditil
, hujus Genii fum fateor qui in pra
clariis ac pulchris adinveniendis
fummè delector. En effet , y a-t.il
præclarius ? Que fa transformation
en Ange de lumiere dans les Vignetes
de fes Vifions de 1677. &
de 1681. Y a- t- il rien pulchrius
que fa Metemficofation en tefte
d'Apollon , dans les Culs de lampe
de fes Vifions de 1677. Quid
præclarius ac pulchrius ? que cette
belle Anagramme ou renversement
de nom autour de cette
teſte creuſe , mais Apollonifiée;
CHERUBINUS AURELIANENSIS.
UNA IN VERIS
HABERIS LUCENS.
Mais toute cette force d'ef-
1
216 Extraordinaire
prit n'eſt rien en comparaifon de
ce qu'en l'année 1671. dans la
296 p. de fa Dioptrique oculaire
, il affeure avoir vû dans la Lune,
mais par un moyen tout particulier,
jufques icy inconnu que je feray.
voir , ajoute -t'il , en fon lieu : ce fera
pour lors qu'il prendra ouvertement
la qualité d'Ambaſſadeur
de l'Empereur de la Lune . Ce fera
pour lors que donnant la Relation
au Public de fon Voyage dans la
Lune , il confirmera ce qu'il a
dit en 1679. dans la 11z page de
la Contiquité des Corps : Jay
trouvé, dit-il, fenfiblement, que l'air
agit naturellement , pofitivement ex
montant , & feulement negativement
en defcendant , ce font fes propres
termes qui par leur cadence
payent leur manque de raifon,
bien
du Mercure Galant.
217
bien qu'il en ait prononcé un arreft
folemnel contre tous les ve
ritables Philofophes , qui ayant
la tefte trop dure & bien timbrée
, ne peuvent reffentir les influences
de ce Soleil nocturne ,
ny fimpathifer à la legereté de
l'air. Voicy les termes de fon
arreſt tirez du fecond Article de
la troifiéme page de la Préface
de les Parfaites Visions de l'année
Pour defabufer , dit- il , le
1681.
>
monde préoccupé d'une opinion également
nouvelle mais également
fauffe ; de laprétendue pesanteur de
l'air, que quelques Philofophes recens
croyoient avoir tres folidement établie
parmy les Scavans.
La Nature luy a de tres grandiffimes
obligations , puis qu'il
eftoit le feul dans l'Univers capa-
2.Juillet 1685.
T
218 Extraordinaire
ble , comme il dit en 1679. dans
la feptiéme page de fa Contiqui
té des Corps pour demontrer laverité
contraire. F'avouë , dit- il , que
ce n'eft pas fans un travail , & qui
demande mefme des connoiffances tres
étendues , & une tres vive penetration
d'efprit. Voila en peu de mots
le Panegyrique que luy mefme
fait de fon efprit , il le faut croire
fans héfiter auffi fermenient que
lors que dans la 399 page du mef
me Livre , il prononce que l'ocu
laire pour fervir aux objets de terre,
ne doit point exceder la longueur
dix pieds environ : Et par confe.
quent auffi le Binocle ; mais pour les
objets du Ciel qui font , ajoûte t'il ,
éclairez par eux mefmes , c'est à dire,
ajoute- t'il encores , qui font lumi.
neux le Binocle peut etre tant long
de
du
Mercure Galant. 219
que l'on voudra. Philofophes &
Aftronomes que je vous plains !
d'avoir creu que les objets du
Ciel , ces Planettes que vous ob-
'fervez avec tant de vigilance &
de précaution avec vos fimples
Teleſcopes , & non pas avec des
Binocles , n'avoient qu'une lumiere
empruntée du Soleil , apprenez
enfin que cet Autheur
ayant fait enfin fon voyage dans
la Lune , à reconnu en obfervant
les objets du Ciel avec des Binocles
, que la Lune , Mercure , Jupiter
& fes quatre Satellites , Saturne
fon Anneau , & fes fept Lu.
font comme il affeure , éclairez
par eux mefmes , c'est à dire qu'ils
font lumineux.
nes ,
Voila le fruit & les découvertes
que l'Autheur des Vifions a
Tij
220 Extraordinaire
fait avec les Binocles de quoy il
doit fe contenter , car pour avoir
continué à crier pour l'invention
des Binocles , comme les Fauxperdeurs
de cognées à Jupiter , il
luy eft arrivé la mefme chofe , &
fes Amis luy ont confeillé de de.
mander plutoft à Jupiter comme
les Aber Reids , la reftitution de fon
premier bonfens, comme a dit M.F.
R. au Prologue de fon quatrième
Livre page 239.
Du Paralellifme de l'Axe des
deux Lunettes du Binocle
Telescopique.
Nous avons dit dans le dernier
Mercure , que la conſtruction du
Binocle pour voir les objets éloignez
; eftoit fort facile , puis qu'il
fuffit de mettre paralellement fur
un mefme plan deux Lunette
du Mercure Galant. 221
en tout femblables , & d'égale
force & longueur , & que leurs
Axes eft int paralelles ne foient
éloignez l'un de l'autre , que de
la diſtance qu'il y a entre les cen
tres de deux prunelles , laquelle
n'eft ordinairement que de deux
pouces & demy au plus , lors
mefme que les yeux font dans la
fcituation pour voir les objets
auffi éloignez que les Aftres de
l'immobile Firmament , il s'agit
donc de demontrer le paralellif
me Phyfique des Axes des deux
Lunettes du Binocle , mefme
pour les objets terreftres fort
éloignez.
Tous les Sçavans reçoivent
l'Axiome qui eft en l'Article
LVII. page 2r , de la Dioptrique
de Keppeler de l'impreffion de
T iij
222
Extraordinaire
2
1611. Axes per centra Pupilla , &
humorum oculorum tranfeuntes naturali
motu vel potius quiete , paralelli
funt , voluntariè vero contorqueturad
propinqua contemplanda.
Vopifcus Fortunatus Plem .
pius Medecin d'Amſteldam
parlé comme Keppler. Voicy
ces termes tirez de la 97 page du
Lib. 3. cap. 4. de fon ophthalmographia
de l'année 1659. cur uno
mpio óculo altarfimul ad eamdempartem
moveatur ...... répond . Ut
directa in unum idemque punctum
amborum luminum acie , idem obje-
Etam utrumque oculum uno tempore
fimili radiorum inflexione ingrediatur,
quò una elicitur diftincta vifio
atque acurata dignotio , & au Livre
4. Probleme LV. page 176 , il
ajoûte , vifus ad multum propinqua
du Mercure Galant. 223
agriùs , id eft laboriofiùs & moleftius
& dolentiùs refpicit quam ad remotiora
, parce que , in vifione rerum
propinquarum contorqueri , feu adfe
invicem annuere oculos , & taniò magis
contorqueri quantò res vifa propius
vifum confiftit : In vifione autem
objectorum longinquorum oculos
teneri paralellos ; at fitus hic oculo
rum paralellus naturalis eft , quem
- Spontefua repetunt oculi vi mufculorum
aliorsum non diftracti . Unde
in meditabundis eò quòdhi mufculos
oculorum remittant , quo minus ad res
proximas contorqucantur , recurrunt
ipfi ad fitum paralellum : quâ notâ,
voicy qui eft digne de remarque,
exftatici ifti facile dignofcuntur ab
omnibus , &fi anon omnibus , note
ratio intelligatur. Contorfio non nifi
mufculorum ope laboriosè perficitur:
T iiij.
4
A
224 Extraordinaire
quare fequitur eam fatigatio ; &quò
major fuerit illa contortio , eò major
fatigatio ac labor. Deprehendimus
autem non eamdem omnibus ineffe
oculos contrahendi facultatem , fed
quibufdam longierem , aliis brevio
rem terminam à natura pofitum effe,
quò propius adducere oculos nequeunt
prout fcilicet ad magis vel minàs
propinqua vifionemfe affue fecerint.
C'eft pourquoy il y a plus de
trente années que j'ay déclaré le
Binocle mifcroſcopique , finon
inutile du moins d'un ufage tres
penible & fatigant à bien des
gens , qui ne peuvent qu'avec
grande violence contourner fuf.
fifamment les yeux pour voir un
objet fort proche , mais le P Che.
rubin par certaine Antipatie qui
eft entre luy & le bon fens , a dit
du
Mercure Galant. 225
1
en 1681. dans la 2 page de fes Vifions
, Que tous les mouvemens des
deux yeux conjointement , fe faifoient
avec. une fi douce activité,
toûjours accompaguée de la délectation
& du plaifir , qu'ils paroiffent
infatigables en leurs actions.
Reuenons au paralellifme de
l'Axe des deux Lunettes du Binocle
Teleſcopique , pour voir en
meſme temps des deux yeux les
objets qui fontt tres éloignez .
Pous le demontrer,je pofe de faits:
inconteſtables.
1. Le P. de Chales , aprés Alazen
, Vitellion , & plufieurs
autres Autheurs tant anciens
que
Modernes , avoit démontré en
l'année 1674. depuis la 381 page
de fon Mundus Mathematicus que
Axes optici concurrunt in unum idem
226
Extradinaire
punctum , le P. Cherubin ayant
étudie , cét Autheur en a voulu
en 1677. & 1681 , regaler les igno.
rans , ce qu'il à fait par un excellent
verbiage & ennuyante Mo.
rologie dans fes Viſions parfaites
, où le concours des deux A.
xes de la Viſion en un feul point
de l'objet.
2º. Le R. P. Cherubin dans
fes Vifions Latinifées & augmen
tées en l'année 1678. parle en ces
termes dans la 66 page Totalem Binoculi
noftri exteriorem tubum trium
dumtaxat pedum , quot fcilicet Binoculi
bujus tubus effe volui , qui ufus
commodioris , & nihil hominùs ad
terreftria fingularis effectus foret.
Porro , ajoute - t'il , Binoculum hunc
tres tantum pedes longum , etiam diftinctum
ad fex leucarum interval.
lum objectum præbere , curiofus quidu
Mercure Galant.
227
I
N
libet artifta poterit experiri.
Suppofons que noftre Autheur
ait la veuë auffi forte , que
je l'ay eue autrefois , qui voyois
diftinctement les objets colorez
& bien éclairez , à la diftance de
deux cens cinquante pas Geometriques
qui valent deux ftides
de 625 pieds chacune . Voyez
Pline Hift. Nat. lib. 2. cap. 23.
Suppofons encores que noftre
grand Autheur Adioptricien par.
le jutte , lors qu'il affeure qu'a- ;
vec fon Binocle de trois pieds de
longueur , il voyoit diſtinctement
les objets qui font éloignez de fix
lieuës . Voila un Binocle excellentiffime
pour fa petite taille , &
dont la gloire en reviendra toû .
jours toute entiere au Maitre
Lunetier , puis que le R. P. Cherubin
n'a jamais fait d'Etuy , ny
228 Extraordinaire
travaillé aucun des Verres , f
vray que par fa Lettre écrite du
Convent de Saint Honoré à Paris
dattée du 2. Decembre 1676.
& adreffée à M. Querreau Maître
Miroëtier & Lunetier , aux
deux Croiſſans d'argent fur le
Quay de l'Horloge , qu'il a mis
au nombre des minutes de M. le
Franc le jeune Notaire Royal,
par Acte de dépoft du 17. Janvier
1678. le P. Cherubin parle au
Sieur Querrreau en ces termes.
Lundy Sa Majesté me commanda de
luy faire un Binocle , je me ferois
trouvé en peine de fatisfaire au com
mandement de fa Majesté , y ayant
plus de vingt ans que j'ay defifté de
travailler au Verre. Mais je me fuis
foulagé l'efprit au fujet de ce travail,
fur l'estime que je fais du voftre,
du Mercure Galant.
229
rela
c'est pourquoy je vous prie de me fai
grace de me faire des Verres pour
monter les oculaires que le Roy defire
que je luy faffe , qui font un Oculaire
Binocle , & un autre pour deſigner,
Semblable à celuy que je vous fis faire
M.le Nonce Bargellini , pour mettre
à la Machine à deffiner de loin , je
vous prie de vous fouvenir que c'eft
pour le Roy , & en cette confideration
d'y apportertout lefoin & exactitude
poffible , vous en aurez de l'honneur,
outre que , &c.
Cette Machine à deffiner de
de loin eft mon Telegraphe , qu'il
déguiſa pour s'en dire l'inventeur
, mais il le rendit irregulier
& fes operations fauffes , par la
faillie qu'il donna à l'index , &
n'en ayant pû reconnoiſtre la
fauffeté , il en fit en l'année 1677.
230 Extraordinaire
dans la 144 page de les ¡Vifions
parfaites , un grand preſent Aux
Perfonnes que leurs Charges expofent
perilleusement dans les Armées.
Et de plus , a- t'il ajoûté dans ſa
187 page de fes Viſions de 1681 .
Aux Ingenieurs dans les Armées , à
contretirer & deffiner les dehors
des Places mefmes affiegées
hors de la portée du Canon . Cette
invention eft autant admirable
& utile que celle dont M. F.
RAB. fait mention dans fon
quatrieme Livre Chapitre LXII .
Comment Gafter inventoit art &
moyen de non eftrebleffé ny touché par
coups de Canon .
Il ne refte plus qu'à confiderer
dans l'excellent effet de ce Binocle
, duquel a parlé le R. P.
Cherubin , que la jufte propor
du Mercure Galant, 231
tion des Verres , & leur jufte arrengement
dans chacune Lunette
. Noftre Commiffionnaire des
Binocles n'en doit encore tirer
aucune vaine gloire , puis qu'il
a appris le tout de moy , en voicy
les preuves inconteftables .
Dans mon Livre de la nouvelle
Science de la Nature & Prefage des
Comettes , imprimé à Lyon en
l'année 1665. eft mon Traité fuccint
, de la façon de faire les grands
Lunettes à trois & à quatre Verres
convexes , je me fuis fervy des termes
fuivans dans la 486 page
Article vII. Puis qu'un Verre oculaire
tant plus il est d'un moindre
føjer , tant plus il agrandit les objets
en les rendant en échange plus troubles
; ilfaut garder certaine proportion
entre les longueurs des foyers des
232
Extraordinaire
le
Verres , laquelle proportion ne confifte
icy en rigueur &précision Mathematique
, puis qu'elle commence d'eftre
bonne depuis unjufques à 35.&40,
·Focus du Verre oculaire étatd'un pouce
, le foyerdu verre objectifdoit eftre
depuis 36jufques à quarante pouces.
Le P. Cherubin dans fes Vifions
parfaites de 1677. page140
a parlé en ces termes. Pourmonter
l'oculaire de quatre Verres convexes
qui redreffe excellemment
l'efpece tres augmentée & tres diftincte
, pourfervir aux objets de la terre;
il faut remarquer que les trois derniers
Verres doivent eftre de petite
Sphere , comparez au Verre objectif,
aufquels ils doivent fervir : ils peuvent
bien eftre tous trois égaux , &
eftre en proportion avec leur objectif,
comme 1. à 36. 38. ou 40. au plus,
>
du Mercure Galant. 233
il ajoûte du fien , ces mots , an
plus , ce qui eft tres faux , car , par
exeple ,un Verre objectif de mille
pieds de longueur de foyer , &
qui a 21 pouce de diamettre en fa
furface , que noftre bon Amy M.
Hotſoker a travaillé , il luy faudroit
un Oculaire de 27 pieds &
neuf pouces , pour eftre avec font
objectif en mefme raifon comme,
rà 36 , ou du moins il luy faudrbit
un Oculaire de 25 pieds , pour
eftre à fon objectif comme à 40,-
ainfi cette prodigieufe Lunette
n'augmenteroit que quarante
fois l'apparition naturelle de l'obejet
, & n'auroit par deffus ma
Lunette de poche , dont l'obje
&if a un pouce d'ouverture , aus
tre avantage que de me faire voir
un objet 421 fois plus clair , c'eft:
2. deJuillet 1685.
234
Extraordinaire
à dire , autant de fois que la furfa
ce de l'ouverture de l'objectif de
ma petite Lunette , eft contenuë
dans la furface de 21 pouce d'ouverture
de ce grand objectif.
Ilreste à examiner file P. Che.
rubin a trouvé ou donné quelque
chofe du fien , concernant l'arrengement
des Verres convexes
dans les Lunettes .
En l'année 1665. dans la 497
page de mon Livre de la nouvelle
Science de la Nature & Prefage de
Comettes , je donnay l'arrange.
ment des quatre Verres en ces
termes , Toute la perfection de nos
grendes Lunettes , confifte en quatre
Verres , &c. Ayant vos quatre Verres
, un objectif, trois oculaires , lef
quels oculaires peuvent eftre tous trois
dun mefme Focus , pour les loger
du
Mercure Galant
235
dans un Tube en deue diftance , puis
qu'ils ne font que deux Luneties à
part qui renverfent les objets , vous
mettrez la petite Lunette , qui eft compofée
de deux derniers Verres oculaires
, au bout de l'autre Lunette , qui
eft plus longue , pour eftre composée
d'un grand objectif& d'un oculaire, -
& éloignez - en peu àpeu la petite Lunette
, jusques à tant que vous voyez
les objets tres diftinctement.
En l'année 1678. le P. Cheru
bin dans les Vifions latinifées &
augmentées dans la 141 dit , Ad
conftruendum quatuor vitris conve
xis oculare dioptricum , animadvertendum
eft tria poftrema vitra fuo objectivocomparatasparifque
interfefa--
cultatis fimulcum preclaro effectu effe
poffe fuo videlicet, objectivo , utfint,
comme j'avois dit en l'année
2
Vij
236
-J
Extraordinaire
1665.ficut 1. ad 36. vel 37. 38. &c.
ufque fummum 40 efficiendo . Voila
la mefme erreur , ufquefummum
40 que nous avons remarqué cydeffus
. Il pourfuit pour l'arrengement
certè pofitivè faciliùs compendii
caufa efficiendum eft , ut fecundum
vitrum convexum cum primo
objectum , il oublie de dire bien
éclairé & tres éloigné , diftinctiffimè
inverfum reddat , demum hoc
idem tertium , cum precedente fecundo
; quartum denique cum precedente
tertio , tot quafi fingulis horum vitrorum
combinationibus particularia
nimirum ocularia objectum nitidiffimèinverfum
præftantia componendo,
Que tandem fimul conjuncta preftantiffimum
conftituent Ŏculare Dioptricum
duabus everfionibus oculo.
erectum præbens objectum . Il devoit
du Mercure Galant.
237
"
ajoûter que les trois oculaires ne
doivent plus changer entr'eux , &
que pour cela on les peut mettre
dans un feul tuyau . Mais il faut
que la Lunette des deux derniers
oculaires , ait efté faite en regar
dant un objet tres éloigné , c'eſt
pourquoy le plus four eft de les
mettre à la diftance de leurs foyers
folaires.
Enfin le P. Cherubin n'a rien
contribué aux Binocles . Leur invention
& leur ufage eft d'une
ancienneté au de là du jour de fa
naiffance. Il n'a jamais conftruit
les tuyaux , ny travaillé les Ver
rés , & leur proportion & leur ar
rangement n'eft pas de luy , en
ayant prefque de mor à mot em.
prunté - ce que j'en avois dit en
166500
238 Extraordinaire
Demonftration du Paralellifme
des Axes des deux Lunettes du
Binocle Telescopique.
Supp
Uppofons que le Binocle qui.
n'a que trois pieds de longueur
, faffe voir diftinctement
un objet éloigné de fix lieuës ,
comme le R. P. Cherubin l'affeu
re dans la 66 page de fes Vifions
augmentées & latinifées en l'an..
née 1678. je demontre que la diftance
qui eft entre les centres
des deux Verres objectifs, de ce
Binocle , eft phifiquement égale,
à la diftance qui eft entre les centres
des deux Verres oculaires
immediats , c'eſt à dire plus proches
des yeux , puis que la diftance
d'entre les centres de ces
du
Mercure Galant. 239
Verres n'eft pas plus grande que
la diftance d'entre les centres des
Verres objectifs , d'une partie
des 1730. d'une ligne. Voyez la
Figure premiere.
1º . La diſtance A B d'entre les
centres des deux prunelles , A &
B des Jeux du P. Cherubin n'eſt
au plus que de 30 lignes , puis que
luy mefme dans la 136 page de fes
Vilions de 1681. dit , la distance des
centrés des pupilles de mes yeux eft de
deux pouces cing lignes environ , &
qu'il ajoûte dans la deuxième des
pages cottées 217. Que la diſtance
qui fe trouve plus ordinairement en-,
tre les centres des ouvertures des yeux ,
comme l'experience me l'a fait connoiftre
dans les meilleures veuës , oft
d'environ deuxpouces & demy.
20 La diftance d'entre les cen,
240
Extraordinaire
tres des deux prunelles , et tou
jours plus grande que la diftance
d'entre les centres des Verres
oculaires , mefme des immediats;
mais puis que noftre Adioptricien
& Ageometre , les a pro.
noncées égales dans la 205 page
de fes Viſions de 1681: Suppofons
là égale , & difons pour luy
complaire , que la diftance des
Verres immediats eft de trente li .
gnes .
3. Il faut déterminer en lignes
la diſtance ou longueur de fix
lieuës. Bien que dans la 195 page.
dù XXVII . Tone du Mercure
Extraordinaire , Quartier de Juillet
1684. au fujet du Nivelement
pour la conduire des eaux , j'ay
donné 57100 Toiles du Châtelet
à chacun degré d'un grand Cercle
du
Mercurc Galant. 241
cle de la terre où elle eft moyennement
élevée, puis que par tout
fa fuperficie n'eft pas également
éloignée de fon centre , ce que le
cours des Rivieres demontrent
phifiquement ; neanmoins dans
cette rencontre , je veux bien ne
donner aux environs de Paris que
57060 toifes à chacun degré , fui .
vant le calcul de Meffieurs de
l'Academie Royale des Sciences ,
& puis qu'un degré terreftre contiết
fuivant ces Meffieurs 25 heuës
communes de France , chaque
lieuë ne contient que 2282 toifes
2 pieds 4 pouces , 9 lignes & trois
cinquièmes d'une ligne . C'eft
pourquoy chaque lieuë commune
de France ; ne contient en
longueur que 1971993 lignes &
trois cinquiémes de ligne , lef-
Q. de Fuillet 1685. X
242
Extraordinaire
quelles eftant multipliées par fix ,
le nombre des lieuës , à la diftance
defquelles le P. Cherubin au
lieu fus cotté de ſa Viſiõ latinifée
en 1678. dit que fon Binocle long
feulement de trois pieds ou 432
lignes,faifoit voir l'objet diftinctement
: vous aurez dans la Fig. I.
N 11831961 lignes & trois cinquiémes
pour la diftace du milieu
d'entre ces deux yeux à l'objet .
Et AB la diftance d'entre les
centres des prunelles des yeux du
P. Cherubin , n'eſt pas de 30 lignes
, comme il dit luy mefme
dans la 136 page de fes Viſions de
1681. Suppofons là neanmoins
eftre de trente lignes , qui eft
deux pouces & demy , puis que
dans la page 217 , il la dit telle
dans les meilleures veuës &
du Mercure Galant.
243
++
n'ayans point égard que le contournement
des yeux vers cét
objet diminue cette diſtance ,
enfin pour donner tout l'avantage
poffible au P. Cherubin , fuppofons
A B 30 lignes.
Donc A B eft la baze d'un
triangle Ifofcelle A B : & ne
prenant pour N que 11831961 Neque
lignes , pour femidiamettre d'un
Cercle la circonference fera
74342410 , & comme A B eft un
des 2478080 coftez du Poligone
regulier infcriptible l'agle AB
au fommet du triangle ifofcelle ,
qui eft auCentre du Cercle n'eſt
que la 6883 partie d'un degré , &
par cófequet infenfible . Donc les
Axes des deux lunettes de ce Binocle,
qui font les deux coftez du
triangle ifofcelle AB font pa
X ij
244
Extraordinaire
ralelles. Ce calcul defabufera
ceux qui ont creu pouvoir connoiftre
la diftance des objets par
la difference de l'inclinaifon des
Axes des deux Lunettes du Binocle.
Je veux icy rendre encores la
démonftration plus évidente du
paralellifime phifique , des Axes
des deux Lunettes du Binocle de
trois pieds de longueur du P.
Cherubin , difpofé pour voir di
ftinctement comme il dit un ob.
jet éloigné de fix lieuës , ſupposat
mefme fes lunettes du Binocle
tant foit peu plus longues que de
trois pieds , en forte què la ligne
NF foit precifément de 3 pieds
ou 432 lignes.
Donc N
NF 432 F
11831961 lignes
11831529 lignes,
du Mercure Galant. 245
Donc par la 4. prop. du vi .
d'Euclide N. NA:: F.FC
14 lignes plus 11825481 parties
d'une ligne partagée en 11831961-
parties égales.
Mais FC FD , & F C +
FD CD . Donc CD di .
ftance des centres des Verres objectifs
eft 29 lignes plus 1181900r
parties d'une ligne divifée en
11831961 parties égales ; mais la
E difference des termes de cette
fraction qui font nombres premiers
entr'eux , eft 12960 , & cette
difference eft contenue 912
fois +12441 de 12960. dans le
dénominateur. Tellement qu'il
ne s'en manque pas la 913 partie
d'une ligne , que la diftance des
centres C & D des Verres objetifs
, ne foit égale à la diſtance-
X iij
246 Extraordinaire
A B des centres des prunelles ,
par lefquels paffent les deux
rayons principaux , Axes de la
Vifion du point de l'objet auquel
concourent les Axes des
deux Lunettes du Binocle . Les
Machines donneront - elles cette
precifion Bien plus elle eft impoffible
aux Binocles du P. Cherubin
, puis que luy mefme en la
marge de fa 206 page de fes Vi
fions de 1681. dit , Que les deux
tuyaux des deux oculaires du Binocle
doivent eftre un peu vagues les uns
fur les autres. S'ils font vagues où
eft la precifion qu'il a voulu eſtre
fi neceffaire ? La nature ne laiffe
pas de faire les fonctions fans les
precifions Mathematiques
, parce
que fes organes font phifiques
, je veux dire materiels , fi
du Mercure Galant. 247
vray que dans l'ufage des Lunettes
eftant allongées , fuivant qu'il
eft requis pour bien voir un ob .
jet , on peut l'alonger ou racour
cir un peu , fans que l'on recon.
noiffe de la difference à la vifion ,
la raifon en eft , que les rayons fe
reüniffant pour former les pinceaux
optiques , ils fe croifent fi
fort en biaifant , que leur interfe
ction a de l'étenduë phifique.
Je veux encores établir icy la
quantité de l'angle , que les Axes
des deux Lunettes de ce Binoclede
trois pieds , forment par leur
concours à un point de l'objet
éloigné de fix lieuës . Voicy l'Analogie.
Comme N 11831961 .
Eft à NA ...
Ainfi N finus total 10000000
.....15.
X iiij.
248 Extraordinaire
Eft à NA Tangente 12 →
8016468 fraction à negliger
11831961
& dautant que la Tangente d'une
minute eft 2909. & qu'une minute
3600 minutes tierces, faites
cette Analogie.
1909. 3600 :: 12 14 →
2474
2909
Donc l'agle NA eft 14 m.tierces
plus la fraction .
=
Mais l'angle N A l'angte N
B.
Donc l'angleAB n'eft que de
29 tierces & une fraction , dont
l'Angle AB que les Axes
des deux Lunettes font au point
du concours, eft infenfible. Donc
les Axes des deux Lunettes de ce
Binocle font phifiquement para.
felles , eftant ajustées pour voir
du Mercure Galant. 249
un objet qui n'eft éloigné que de
fix lieuës , combien à plus forte
raifon feront encore phifiquement
plus paralelles les Lunettes
d'un Binocle pourvoir les Aftres ,
tel qu'eftoit celuy du P. Rheita.
Que P. Cherubin fans penfer à la
confequence a avoué eſtre
Inventeur & Publicateur depuis
l'année 1645. des Binocles à lunettes
compoſées de Verres convexes
; mais en mefme temps il a
voulu ternir la reputation de l'excellence
des anciens Binocles de
ce P. Rheita , & voici comment , le
P. Rheita , dit- il dans la 47 page
dafs Vifrons de l'année 1677. fe
contentoit de faire voir avec fon Binocle
tellement quellement des deux
yeux quelques objets du Ciel , comme
la Lune par une feule inverfion d'Ef
pece.
250
Extraordinaire
Pour épuiſer cette matiere du
paralellifme des Axes des deux
lunettes des Binocles Teleſcopiques
, je remarque.
Primo que Daniel Chores qui en'
l'année 1625. preſenta au Roy
Louis XIII. fes Binocles , & en
publia la conftruction , a efté
grand Ingenieur, Geometre , Ma.
chinifte , & le plus eftimé des
Ouvriers pour le travail des Verres
de lunettes , qu'il faifoit de
toute longueur. Neanmoins le
P. Cherubin , dans la 196 page de
fes Vifions de l'année 1681. dit
hardiment , Que Chores faifoit des
Lunettes , qui n'ont jamais excedé
deux ou trois pouces de longueur comme
elles font dépeintes en fa figure,
quand on luy permettroit de con.
clurre que les lunettes de Chores
du Mercure Galant.
25i
dont il compofoit ces Binocles
n'euffent que la longueur des Fi
gures qu'il en a donné , il auroit
toûjours parlé contre la verité,
puis qu'une des Figures de Chores
a beaucoup plus de trois pouces
de longueur , & le Binocle
qu'il monta en argent pour Mr
de Monmaur Maiftre des Requeftes
, que j'ay montré & fait experimenter
leur excellent effet
par plufieurs Sçavans , ont plusde
neuf pouces de longeur.
Secundo , Je fais remarquer que
Cheres dans fon imprimé concer
nant la facile conftruction de fon
Binocle Telescopique pour voir
les objets éloignez
trouverez au long avec fes Fig.
que vous
dans le XXIX. Tome du Mercure
Extraordinaire , parloit en
252
Extraordinaire
ces termes. Ces deux Lunettes doivent
eftre paralelles entre elles , pour
un objet éloigné de plus de cent pas,
tant loin puiffe- t'il eftre.
Le P. Cherubin a voulu faire
acroiré à ces Lecteurs , que les
Binocles de Chores n'excedoient
pas la longueur de trois pouces,
& à ce faux allegué , il en ajoûte
un autre dans le cinquième Article
de la Lettre A , dans les Tables
des Matieres de fes Viſions
de l'année 1681. & Pexperience,
dit i , fait voir qu'elles font toujours
un angle fenfible pour en voirles objets
les plus éloignez que l'on en puiffe
voir. Il m'eft facile de démen
tir par le calcul l'experience
qu'il a controuvé
pour tâcher
d'avilir la bonté des Binocles de
Chorez .
du Mercure Galant. 253
Suppofons par complaifance
pour le P. Cherubin , que les Binocles
de Chorez n'euffent que
3. pouces ou 36 lignes de longueur
, & que les deux lunettes
eſtant ajuſtées pour bien voir un
objet feulemet éloigné de cet pas
500 pieds 6000 pouces =
72000 lignes , & pour mettre tout
l'avantage dans le du Pere
party
Cherubin , fuppofons encor que
nonobftant le contournement
neceffaire pour faire
des
yeux ,
concourir
les
deux
Axes
de la
Viſion
à un même
point
de l'objet
éloigné
de 72000
lig. la diſtance
des
centres
des
prunelles
foit
encor
de deux
pouces
& demy
=
30 lignes
. Vous
aurez
dans
la Figure
11. le triangle'ifofcelle
faites
cette
Analogie
.
B
254
Extraordinaire
Comme N
Eft à Ň 4 .....
72000
15.
2083
Ainfi Nfinus total 10000000
Eft à N ATangente
plus un tiers,
& dautant quela Tangent d'une .
minute eft 2909 , & qu'une premiere
minute 60 fecondes ,fai
tes cette Analogie.
2909. 60. m. f. :: 2083 un
tiers . 42. m . f. & une fraction ;
mais l'angle NA NA B.
Donc tout l'angle AB n'eft
pas une minute & 26 fecondes .
Par quel inftrument , & par quelle
experience noftre Adioptricien
& grand Ageometre a t'il veu
qu'un angle d'une minute & 26
fecondes foit ſenſible?
Pour connoiftre geometriquement
la diſtance C D d'entre les
du Mercure Galant.
255
centres des Verres objectifs , des
deux Lunettes de ce mefme Bioncle
de trois pouces de longueur
, difpofé pour bien voir
l'objet éloigné de cent pas ou
72000 lignes , fuppofant mefme
que nonobftanr le contournement
des yeux , les centres des
prunelles fuffent éloignez de
deux pouces & demy 30 lignes
faites cette Analogie.
N. 72000 lignes . NA 15 ::
mais N - NF 36 =
71964. FC 14 lignes 397 quatre
centièmes.
F.
Mais FDFC. Donc CD
29 lig . 394 quatre centièmes ,
mais la
difference des termes de
cette fraction eft 6 , que le dénominateur
contient 66 fois & deux
tiers,il ne s'en faut donc pas la 66
256 Extraordinaire
la
partie d'une ligne , que la diftance
CD des cetres des Verres obectifs
, ne foit aufli grande que
diſtance A B des centres des Prunelles
. Donc les deux lunettes
de ce Binocle feront phifique .
ment parelelles . Vous trouverez
le mefme paralellifme des deux
lunettes des Binocles les plus
longs , lors qu'ils feront en état
de faire voir un objet tres éloigné
à proportion de leur longueur
, & enfin ce paralellifme
phifique feroit encore plus approchant
du geometrique dans
les Binocles Aftropiques.
Enfin il faut conclurre que le
P. Cherubin en écrivant tant de
Volumes de Vifions qu'il a remply
de tantd'artic les atrabilieres,
qu'on peut dire comme Senedu
Mercure Galant. 257
que lib. 1. de Clementia s. Muliebre
eft furere in iras. Que cér Autheur
fi Religieux avoit ignoré ce
que dit Saint Jerôme , fur le premier
Chapitre du Prophete Daniel
, Si quis adverfus Mathemati
cos velit fcribere imperitus Mathematis
, Rijui patebit, ce qui eft mef
me rapporté dans le Canon , Qui
de 11. dict. dift. XXXVII. C'eft
pourquoy pour me fervir des termes
de M. de Balzac dans fa 26
Lettre à Hidafpe , Je m'étonne
qu'on permette de violer impunément
les Veritez mathematiques , dont le
vulgaire ne fe devroit non plus approcher
, que du gouvernement des
états & des myfteres de la Religion ,
Feftime bien plus , ajoûte- t'il , le filence
des Chartreux que les vifions dev
cét AutheurAdioptricien .
2. deFuilet 1685 .
Y
258 Extraordinaire
De l' Inutilité & dangereux Ufage
des Binocles .
P
Endant les deux ou trois années
que je m'amuſay à travailler
au Journal des Sçavans,
dis dans le XXXIII . Journal
du Lundy 20 Decembre 1677. en
la page 249. Que le P. Cherubin
donnoit un nouveau jour au Binocle
oculaire , ou double Lunette , dont
le P. Rheitha avoit parlé amplement.
en l'année 1645. dans fon Livre 0.
culus ENOCH & ELIE , &
j'ajoûtay , dans la page 250 .
Que
toutes ces difficultez en avoient fait
negliger l'ufage , ce que l'experience
moderne prouve encores ,
puis que le Sçavans n'ont jamais
regardé le Binocle comme une
du Mercure Galant. 259
chofe utile. C'eſt pourquoy , le
Sçavant Aftronome M. Hevelius
de Danzic , dans la 25 page
de la Selenographie imprimée en
1647. dit minimè præftantiffimum
id , cujus ufus à difficultatibus magnis
dependet , & ajoûte dans la
page 53 en parlant des Binocles.
Non eft quid oculo Enochiano, tantum
tribuat , & M. l'Evefque Caramuel
Lobkovitzius dans la p . 1603 de
fon Mathefis Nova imprimé Campania
en l'année 1670. parlant de
ces lunettes , dit longa experientia
didici , in omni genere , non effe præftantiffima
, quorum ufus à difficulta
tibus magnis dependent . Ceux qui
ont des Binocles le reconnoiffent
par leur propre experience.
J'ajoûte , Que l'ufage des Binocles
fuppofe deux yeux égale-
Y ij
260 Extraordinaire
ment bons bien conformés , mais
le nombre de tels yeux eft tres
petit , & mefme tres rare , un chacun
pourra examiner les fiens
en la maniere fuivante , que je tire
du Giornale Romano de Letterati
di 29. Gennario 1669. en l'Article
Obfervatione del Sig. Gio . Alfonfo
Borelli Neapolitano , intorno alla virtù
inequale d'egli occhi. Si fa un buco
rotondo , nella finestra d'una camera
chiusa da per ,“tutto , ò si pone una
palla , bale, nera pendente nel mezo
d'una finestra aperta , la quale palla
fi riguardi bor coll' occhio deftro , bør
col finiftro ; e parangonate ; compa
rez , infieme quefte vedute , fi trova
effer notabilmente diverfal'imagine,
perche l'occhio finistro vede le cofe pin
grande , e più distinte , che il deftro
che rappresenta un' imagine con certa
du Mercure Galant. 261
ombratura attorno. Cette inégali
té de vifion en la grandeur , &
en la diftinction de l'apparence
de l'objet , vient de la diſparité
des yeux , puis qu'un mefme objet
eftant veu conjointement
de
deux yeux , l'apparence
n'eſt pas
fi diftincte , & qu'eftant regardé
fucceffivement
d'un oeil feul , &
puis de l'autre , l'apparence
du
mefme objet fera inégale , ce qui
arrive ou par la differente
ouverture
des prunelles , ou par les differentes
convexitez
de fes humeurs
cristallines
, ou par leur different
éloignement
de la Retine .
C'est pourquoy
Egnatio Danti en
fes Commetaires
fur le Due Regole
della Prospettiva
pratica di M. Facomo
Barrozzi da Vignola imprimé
in folio à Rome en l'année 1583. '
262 Extraordinaire
.
dit dans la page 54 Che volendo
mirare una cofa fquifitamente , la miriamo
con un folo occhio , per che ciò
lo facciamo per escludere ogn' altro
objetto & vedere folamente quella cofa
, che noi intendiamo di mirare ; il
che molto meglio fi opera con una fola
piramide vifuale che con due. Voila
un Arreft folemnel prononcé à
Rome depuis plus de cent ans
contre les Binocles .
M. Gaffendi Prevoft de l'Eglife
Collegiale de Digne , & Profeffeur
des Mathematiques à Paris
, avoit experimenté cette differente
force des deux yeux .
Voicy comme il en parle dans fon
Livre de Apparente Magnitudine
Solis horizontalis en fa 2. Lettre
ad Fortunatum Licetum N. 7. Poffum
ipſe , dit- il , certè de me , oculifque
du Mercure Galant. 261
meis teftari , qui dextro oculores video
nonnihil quidem obfcuratiores , fed
majores tamen , quàm finistro , quintá
proximè magnitudinis parte.
Quod cafu demum adverti , cùm in
librum intuens , factoque oculifiniftri
confictu , dextro legens characteres
deprehendi fenfibiliter majores ,
quam vifi mox fuiffent , & il ajoûte,
finiftro lego oculo quo characteres minores
quidem , fed clariùs tamen intueor
; dextro oculo neque magnitudinis
, ucque obfcuritatis , quicquam adhibente
, cùm volo autem opera data
dextro oculo legere , tum mutari illius
fitum fubfultu quodamfentio , ac tum
neque parvitatem , neque claritatem
ulla conferete, ce que l'affidu travail
à obferver les Aftres d'un feul oil ,
luy avoit caufé , ainfi cette grande
difficulté du contournement
264
Extraordinaire
des Axes de fes yeux , ne pouvoit
Pattribuer qu'à la tres grande difparité
de la conformation de fes
yeux , c'est pourquoy il ajoûte,
Nonpoteris fortè , vir eximie , eadem
legendo experiri , & maximè
quidem fi exiquafit oculorum difpa
ritas. C'est pourquoy en fuppo
fant que tous les hommes ont ge
neralement les yeux di feremment
conformés, y ayant une no.
table disparité d'un oeil à l'autre ,
il a mal tiré cette conclufion ge.
nerale , Rationem duco , ex paralel_
lifmo motus eculorum , is enim facit
at demirer , ajoûte t'il , quì Optici
non adverterint impoffibilem effe,
quam deprædicant Axium coitionem .
Il en dit autant au N. 15. de fa 3.
Lettre Ad Bullialdum .
Bien des Sçavans ont crû que
nonobſtanc
du Mercure Galanı
265
que
nonobftant les deux yeux
fuffent ouverts l'on ne voyoit en
même tems un objetque d'un oeil,
ç'a efté l'opinion de Ioa. Bap. Porta
lib, vi. de Refract. de Sennert lib.1.
inftit. cap. 12.
Bien que le P. Dechales dans
fon Mundus Mathematicus , imprimé
en 1674. ait demontré dans
la Prop. 49 page 382 , qu'Axes optici
concurrunt in unum idemque objectum
, bien loin de douter de
T'experience de M. Gaffendi
quinimmò cam aliis , dit- il , experientiis
confirmo. Habemus hic fra
trem aliquem janitorem , qui uno
oculo eft myops , alio vero Presbyta,
ita ut diftinétiffimè objecta diffita
percipiat uno oculo , que alio vix diftinguit
, & viciffim cum legendum
eft aliero utatur oculo. Idem mea,
Q.Juillet 1685. Z
266 Extraordinaire
ajoute- t'il , confirmo experientia,
quam quilibet facere poterit. Sum
Myops , oculos tamen habeofatis perfecte
fimiles , quotiefcumque alterutri
oculorum lentem concavam adhibeo,
non claufo alterô , objecta bis video ,
diftincte per lentem concavam ; &
confufe alio oculo , quô etiam majora
mihi apparent , fedopus eft aliqua attentione...
Nego ca experientia probari
Axium opticorum utriufque
oculi paralellifmum , &c.
Quia tamen non poffunt femper
Axes optici quomodolibet concurrere
quando nempe objectum eft valde vicinum
oculo ,fieri non poteft ut adfe
invicem inclinentur oculi , & diri.
gant utrumq; Axem opticum ad idem
objectum , inde fit ut myopibus fepe
accidat , unum tantùm oculum ad objectum
dirigi ; & eo tantum legere,
du Mercure Galant.
267
altero quidem oculo quafi feriante , fi
itabene non videat , hoc eft fi tanta
fit difproportio inter ejus vifionem ,
& oculi bene affecti vifionem , ut ani.
mum non afficiat. Quod fi aquales
fint oculi , orietur multiplicatio objetorum
, ut fæpe experior & oftendam
infra. Prop. LVII. pag. 415. fi Axes
optici in nullo propofito objecto , conveniant
omnia geminari videntur,
ce qu'il dit arriver plus facilement
aux Miopes , qui ut diftincte
legant objecta multum oculis admovent
, tunc enim ut fere quotidie experior
, objecta geminantur.
Le Pere Cherubin luy mefme
dans la 44 page de fes Vifions de
1677. reconnoit dans les deux
dernieres lignes , Qu'il faut avoir
les deuxyeuxfains , & meſme , ajoûte-
t'il, mediocrement bien conformez
Z ij
268 Extraordinaire
pour éprouver par experience que
L'objet eft veu des deux yeux plus
grand , plus fortement , &plus distinctement
que d'unfeul , fi les deux
yeux font fains & bien conformez.
Mais peu de Perfonnes ont les
deux yeux également bien conformez.
Le Pere Zucchius dans la 100
page de la feconde Partie de fa
Philofophia Optica imprimée en
1656. remarque que , Si alter ocu-
Lorum fit fuffufione tantifper obfufcatus
, tuncper apparentiam exhibitam
per apprehenfionem in oculo fuffufione
vitiato , inficitur alia , correſpon
dens apprehenfioni exercita in fincero
, que ftatim ac tollitur apprehenfio
per vitiatum eo claufo , adfuum nitorem
reftituitur. Il reſte à demontrer.
du Mercure Galant. 269
Lemauvais Effet , & le dangereux
Vfage du Binocle.
P
Erfonne n'ignore qu'on ne
peut voir diſtinctement en
un mefme temps un grand objet,
Quindi procede , comme dit Danti
en la 54 page de fes Annotations
fur la Perfpective pratique de Vi
gnole imprimée à Rome en l'année
1583. Che volendo noi vedere
qual fi voglia coſa minuta mente ,
andiamo girando glhi occhi , &mutando
la Baza della piramide , per
difcorrere con l'Affe fopra tutta la cofa
vifibile , &c. & che nella profpettiva
fia un puncto folo defignando
ella quel che fi vede in un occhiata,
Senza moversi puncto . Puis que
le Binocle arrefte fixement les
Z
iij
270 Extraordinaire
deux Axes de la Vifion en un
mefme point de l'objet , il s'enfuit
que les autres objets qui ne
font pos dans l'Horoptere , font
veus doubles , & paroiffent en
deux differents endroits . Bien
que le Pere Cherubin ait fait un
perpetuel divorce , avec le bon
fens & la raifon , il convient
neanmoins de cette experience fi
defavantageufe à l'ufage des Binocles
: Voicy fes termes tirez de
fes Vilions de 1677. depuis la 15
ligne de la 42 page. C'est pour
quoy ,dit-il avec raifon , la force de la
veuë &l'attention de l'efprit , eftant
alors arreftez & fixez à voir un plan,
& fpecialementfon point auquel concourent
les deux Axes , ils verront,
par exemple , le fommet d'un bâton
double , mis entre les Axes de la
du Mercure Galant. 271
Vifion ou dehors , & enfin de tous
objets qui ne feront pas dans le
plan de l'Horoptere , à cause,
comme il dit , que les rayons qui leur
en portent l'espece , y font receus des
parties des deux yeux qui ne font pas
homonymes . Les deux peintures
du fommet du bâton fe trouvent
differemment fituées dans les deux
Retines , & pourquoy l'on voit necef
fairement cet objet double.
....
Pour vous convaincre facilement
de ce doublement d'objet ,
élevez voftre doigt index , vis à
vis le milieu de vos deux yeux , à
la diftance d'environ huit pouces
, & vis à vis d'un objet plus
éloigné , regardez fixement vôtre
doigt , pour lors les deux Axes
de la vifion y concourrốt, & l'autre
objet qui eft plus éloigné que
Z iiij
272
Extraordinaire
le doigt , vous paroiftra en deux
differens lieux & par confe.
quent double , & fi peu à peu
,
Vous détournez vos yeux pour
porter la réunion des deux Axes
fur l'objet plus éloigné , ces deux
apparences s'approcheront auffi
peu à peu , & enfin il vous femblera
que deux femblables objets
ſe penetrent pour n'en faire
qu'un feul. C'eft pourquoy regardant
fixement cét objet éloigné
, voftre doigt vous paroiſtra
double , & en contournant peu à
peu les yeux pour apporter la
réunion des deux Axes de la Vifion
fur le doigt , vous verrez
auffi que fes apparences s'appro-.
cheront peu à peu , & enfin s'étant
comme penetrées , n'en feront
voir qu'un feul .
di
BE
LA
LYON
*
1893 *

du Mercure Galant.
273
L'experience qui eft la feule
maiftreffe des ignorans , qui ne
peuvent rien comprendre nier, ny
avoüerfans fon fecours & hors de
fa prefence, leur montre, que nous
rapportons tout ce que nous.
voyons bien diftinctement à l'Horoptere
, qui eft une ligne tirée
point du concours des Axes optiques ,
paralellement à la ligne qui conjoindroit
les centres des yeux ; telle eſt la
ligne G H I de la Figure III.
Un objet K mis entre les deux
Axes fera veu en deux differents
endroits , en L & en M.
par
le
Deux objets comme N. o . mis
auffi hors de l'Horoptere , & hors
du triangle des Axes de la vifion ,
chaque objet paroiftra en deux
differents endroits , car l'objet N
paroiftra en P & Q, & l'objet
274
Extraordinaire
O paroiftra en R & S , & au contraire
.
Si fur chacun Axe de la Vifion ,
vous mettez un objet T. , les
deux objets ayant leurs apparences
peintes chacune fur le fond
de la Retine d'un oeil , ils ne paroiftront
que comme un feul fur
le point de H de l'Hoptere ou
reunion des Axes de la vifion .
Le P. Dechales dans le fecond
Livre de fon Optique en la Prop.
48. Problema inftrumentum conficere
quo quæcumque de Horoptere dicuntur
experiri poffimus , mettez à
plom les deux planches A B B D
chacune de deux pieds de lon
gueur , & d'un pied de largeur,
faites plufieurs trous en differents
endroits , pour y planter le ftile
CM qui fervira d'objet en diffe
du Mercure Galant. 275
rentes pofitions ; car il ne parle
que d'un feul objet veu à la fois
dans le mefme temps , que les
deux Axes des deux yeux I K concourent
au point F de la ligne
horizontale G F H & l'Horoptere,
& la planche BD de l'Horopte
re, done la Planche B D eft le Plan
ainfile point M fera veu és points.
G & H. & paroiſtra doņble.
Le bon homme Alhazen Arabe
, dans fon Thefaurus Optica lib.
3. N. 12. page 81 de l'impreffion
de 1572. dit vifibile aliàs unum :
aliàs geminum videri , organo oftenditur.
Je l'explique & le rends intelligible
en moins de paroles .
Soit dans la Figure V. la planche
ADIS d'une coudée de longueur
, & de quatre pouces de
largeur , tracez les Diagonales
276
Extradinaire
?
ADIS , que vous remplirez d'une
mefme couleur à huile , tracez
auffi les traverfes BOCM , que
vous remplirez de differente couleur
à huile , faites l'entaile FR
pour recevoir l'éminence du nez ,
afin qu'en regardant fur la planche
les centres des prunelles
foient en FR , faites trois petites
colomnes comme dans les Figu
rés 1.2.3 . de 3 lignes de diamettre
, & de deux pouces environ
de hauteur , peignez- en une en
bleu , l'autre en rouge , & l'autre
en jaune , faites en la planche és
points C. o . M.T.N. P. 2.L.X.des
trous qui fervent à y planter les
trois petites colomnes.
Plantez premierement vos
trois colomnes dans les trous C.
9. M. appliquez enfuite les yeux
du Mercure Galant.
277
proches des points F R. Fixez la
veuë , c'est à dire , regardez attentivement
la colomne en 0. &
regardez enfuite tout ce qui eft
fur la planche , rien ne vous paroiftra
double , parce que les trois
objets ou colomnes font fur la li
gne Hоroptere C.o. M. Regardez
enfuite fixement l'objet ou
colomne en C. ou en M. les colomnes
ne paroiftront pas dou
bles , parce qu'elles font toûjours
fur l'Horoptere , mais la ligne N 3.
& les deux diametres AS. DI pa.
roiftront doubles .
Laiffez toûjours une colomne
fur l'Horoptere en o , & plantez
les deux autres dans les trous N.
L. & regardez fixement la colomne
o. pour lors chaque co
lomne N. L. paroiſtra double,
278
Extraordinaire
ainfi deux en feront voir quatre,
deux de chaque couleur , & po
fées obliquement deux à coté
droit , & deux à coſté gauche de
la veritable ligne B. O. N. laquel
le auffi paroiftra double .
Que fi ayant planté vos deux
colomnes fur une mefme Diagonale,
par exemple fur 4.S.dans les
trous P. vousregardés fixement
la colomne o , les deux autres P &
2 vous paroistront doubles , car
la Diagonale paroiftra en deux
lieux differens.
Il en arrivera de mefme fi vous
plantez vos deux colomnes dans
les trous T. 2 , des deux Diago.
nales , elles doubleront auffi , puis
que les Diagonales paroiftront
doubles.
Que fi vous mettez une des
du
Mercure Galant. 279
colomnes dans le trou X,fait fur le
bord de la planche , & bien au delà
de l'Horoptere CO M en regar
dant fixement la colomne o , la
colomne X doublera , & au contraire
en regardant fixement la
colomne plantée dans le trou X,
les deux colomnes c. o. paroîtront
doubles , & la ligne C. o.
M. auffi , n'eftant plus l'Horoptere.
Ayant demontré que les
deux Axes de la vilion concourant
en un mefme point d'un objet
, les objets qui ne font pas fur
l'Horoptere , paroiffent en deux
differents endroits , & par confequent
font veus doubles il
s'enfuit que le Binocle faifant
concourir les deux Axes de la
viſion à un meſme point de l'objet
, en voyant diſtinctement un
"
280 Extraordinaire
Vaiffeau fur la Mer , tous les autres
Vaiffeaux qui ne ſe trouveront
pas fur l'Horoptere paroi
ftront doubles , & peu de Vaiffeaux
paroiftront une Armée Navale
, jugez de la confequence ,
fi fon ufage n'eft pas dangereux .
L'experience que le Binocle
fait voir le double des Vaiffeaux
fur la Mer eft tres conftante . Parles
Sçavans qui s'affembloient
les aprefdifnées chez M.Juſtel Secretaire
du Roy.M. Chibert de Montigny
, Frere de M. l'Auditeur des
Comptes, y raconta le Samedy 30
Aouft 1681. que M. de Sauvage,
tres fçavant Mathematicien &
Ingenieur du Roy , l'avoit af
feuré que les Binocles ne pouvoient
eftre d'aucun uſage fur la
Mer , puis que M. le Maréchal
my
du Mercure Galant. 281
D'Eftrée voyoit huit Navires des
Ennemis avec fon excellent Binocle
, bien qu'à la verité ,il n'y en
eut que 4. comme tous ceux qui
avoient de fimples Lunettes l'affeuroient
, il ajoûta que le P. Che
rubin demandoit 400 livres d'un
Binocle ; mais pourquoy acheter
fi cherement une chofe , tres difficile
à ajuſter , inutile à la plusgrande
partie du monde qui ont
les yeux d'inégale bonté & conformation
& enfin qui nous
trompe dans fon ufage , dans les
affaires de la derniere importance
, lors qu'il s'agit de reconnoître
le nombre des Vaiffeaux des
Ennemis.
Enfin , voila tout ce que j'ay à
dire concernant les Binocles ,
avec lefquels le R. P. Cherubin
Aa
2. deJuillet 1685.
282 Extraordinaire
&
voit toûjours fon image devant
luy , comme Antipheron Oretanus,
par la raifon dont Ariftote fait
mention au Chap. 1. De Memoria
Reminifcentia ; & Galien lib. 3.
de locis affectis p. 6. Il luy eft ar
rivé la mefme chofe qu'au Milanois
dont parle Cardan Lib.1. De
Subtilitate pag.34. Galeas de Rubeis,
civis nofter cum jam olim inventam
Cochleam Archimedis ad elevandum
aquam , ipfe quafi primus autor vellet
exiftimari reperiiffe , pra latitia ins ,
&e. C'est pourquoy il voit toutes
chofes d'une autre maniere
que les Sçavans , de meſme qu'un
celebre Medecin à Dreſde , dont
parle Senert lib . 1. Prax. p. 3.
fect.2.cap. 45. lequel eftant monté
fur une échelle pour prendre un
Livre , oculofquè fortius fursùm
du Mercure Galant.
283
converteret , il vit depuis pendant
trois mois toutes chofes en fituation
renversée , & homines in platea
in capite ambulare : auffi le R.
P. Cherubin affeure dans fa Dio.
ptrique Oculaire de 1671. page
234 ligne 2. voir les Chiens couranS
furle dos. Je laiſſe à un autre à répondre
aux faits particuliers qui leregardēt
,& que le R.P.Cherubin
cotte depuis la 7. ligne de la 3922
page,de fon Liv.de la Contiquité des
Corps , imprimé en 1679. Et dans-
3. Art . de la lettre H. de la Table:
des Matieres des Vifions de 1681.-
Nous donnerons dans le prochain
Mercure Extraordinaire , la conftru
Etion des Lunettes Polemofcopes , &
de toutes les Lunettes aufquelles on
employe les miroirs.
COMIERS
Aa ij
284
Extraordinaire
2-522222-2522: 22225
SONNE T.
AU ROY.
Efar dompta l'orgueil & du Rhin
& du Tage ,
Pompée aux Ecumeurs fit deferter les
Mers,
Alexandre le Grand fit trembler l'Univers
,
Lefameux Scipion triompha de Cartage :
Le Tibre vit jadis Brennus fur fon rivage,
On parle d'Annibal & de fes faits divers
,
Achille , Hector , Ajax, de lauriers tout
couverts ,
Ont par mille combats ſignalé leur courage
:
03
De cesfameux Guerriers , de tous ces de
mi- Dieux,
du Mercure Galant. 285
LOUIS feul a remply les travaux glorieux.
Tout ce qu'afait Cefar , ce qu'a fait
Alexandre ,
Pompée , Achille , Heltor , & tous ces
Conquerans ,
Si-toft que ce Heros a daigné l'entreprendre,
Il a fait voir en luy cent Heros differens.
MAUGUIN de Bourbon
l'Archambaut.
SS22:252 SES SESSSE
L'AMOUR AMANT..
L
BALLET .
'Amour averty d'une Feſte
qu'une Perfonne de qualité
a donnée il y a quelques jours
dans une Maifon de Campagne,
prés d'une des plus confiderables
286 Extraordinaire
Villes du Royaume , voulut ho
norer cette Fefte de fa prefence.
Ce Dieu fe doutoit bien que dans
le concours des Belles qui devoient
s'y rencontrer , il y en au
roit beaucoup de foûmifes à fes
Loix ; ayant eu tout le loifir de
remarquer qu'elles préparoient
pour la Fefte leurs ajuftemens lesplus
magnifiques. Il n'avoit pu
remarquer la mefme chofe à l'égard
des infenfibles , à cauſe qu'il
n'a aucun commerce avec elles :
mais comme il y en auroit pú avoir
de ce caractere, il pretendoit,
en cas que cela fuft, devenir l'A.
mant de quelqu'une d'elles , & ne ,
vouloit point fortir de l'Affemblée
, qu'il n'y euft fait quelque
importante conquefte.
du Mercure Galant. 287
I. ENTREE.
L'Amour veftu d'une maniere
fort propre , & fans avoir de
bandeaufur les yeux , ny d'arc en
fa main , danſoit avec de petits
Amours, afin de fe fervir de leurs
traits en cas de befoin .
L'AMOUR.
Du haut du celefte Lambris
Je viens vous annoncer , Beautez pleines
de charmes ,
Qu'un Dien de ces charmes épris
Feroit gloire aujourd'huy de vous rendre
les armes.
Ce Dieu, le croirez- vous , c'est le Maiftre
des Dieux.
C'est l'Amour qui prétend ſe mettre en
efclavage.
A quelqu'une de vous , pour rendre fon
hommage
D'un volfoudain il eft party des Cieux .
288 Extraordinaire
Mes Freres les Amours , fur mon coeurje
vous prie,
Soyez prefts àtirer. S'il vous prend quelque
envie
De vous humanifer pour faire les yeux
doux ,
Je vous promets qu'alors je tireray fur
vous .
Une fois pour moy feul employons maɛ.
methode
D'adoucir la fierté , de la rendre commode.
Fe fuis ,fans me flater ,
Affez bien fait pour en conter.
Et vous, Amans , qui m'infpirez l'envie
D'eftre Amant comme vous, tant je vous
trouve heureux ,
Sçachez, s'il s'offre icy des Beautez à mes
yeux ,
Dont l' Ame ne foit point à mes loix affervie,
Que vous verrez en ce Sejour
L'Amourfe faire par l'Amour.
Ойу..
"
du Mercure Galant. 289
Ouy, je veux galamment débiter la fleurette
,
Et faire éclore une amourette.
II. ENTREE.
Pendant que l'Amour cher.
choit dans toute l'Affemblée des
Coeurs dont il puft triompher ; la
Poëfie , accompagnée de toutes
les efpeces de Vers , venoit luy
offrir fon ſervice.
LA POËSIE.
Depuis que j'ay receu ma naiſſance en
la Grece ,
Le Croiffant plufieurs fois renouvelle fon
tour ,
Fay bien veu du Pays, mais enfin je confeffe
Qu'ailleurs je n'ay point veu ce qu'on
voit en ce jour.
Souvent plus d'un Amant & m'invoque
& m'appelle,
Q. de Fuillet 1685.
Bb
290 Extraordinaire
Pour avoir de ma main le Portrait de fa
Belle.
Dans le brillant concours des plus grandes
beautez ,
Jamais en travaillant je n'eus ſi beau modelle
Que ceux que je découvre en ces lieux
écartez ,
Mon Pere eft le garand de telles veritez.
Luy qui voit tout ſur la Terre &fur
lOnde ,
Pourroit avouer aujourd'huy
Qu'icy les plus beaux yeux du monde
N'ont pas un moindre éclat que luy. Le riche émail des fleurs dont la terre eft
parée
,
L'or des Epics , la pourpre des Raifins,
Le vert lambris des Chefnes & des
Pins ,
Et mefme tous lesfeux de la Voute azurée
,
Ne font rien en comparaifon
De ce brillant amas de charmes.
L'Amour lay-meſme a bien raifon
du Mercure Galant. 291
De venir y rendre les armes.
Mais ildoit eftre un dangereux Amant.
Qu'il eft propre joly dans son ajuſtement
!
Quel vif éclat fur fon viſage !
Comme j'ay ſouvent l'avantage ,
Qu'encompofant il me prefte fesfeux,
Et qu'alors je renfis mieux,
Janamene en ce beau jour de Fefte
De plus d'une espece de Vers .
Afin de celebrer la plus rare conquefte
Quel'on ait jamaisfaite en ce vafte Uni❤
vers.
III. ENTREE.
La Mufique, fuivie de toutes ſes
Parties , s'offroit à mettre fur les
Airs les plus melodieux , les Vers
que la Poëfie fa Soeur auroit pú
méditer pour l'Amour.
LA MUSIQUE.
Je quitte avec plaisir le Sejour du Ton
nerre,
Bb
ij
292
Extraordinaire
Où l'Olympe fe meut par mes divins ac²
cords.
Je trouve mille fois plus d'attraits fur la
terre
Qu'il n'en eft aux lieux d'où je fors.
Icy je vois briller une illuftre Feuneſſe¸
A qui doit le Pays fon plus bel ornement.
Heureuſe , fi je puis caufer de l'allegreffe
A ces rares Beautez, à ce concours charmant.
Mais tandis que j'appreſte &mavoix &
ma Lyre
Pourformer en ces lieux de raviſſans Concerts
;
Unconcert de Coupirs alorsfrape les airs ,
fay de l'oreille , & je puis dire
Que pour moy tous les coeurs paroiffent
Soupirer.
S'il en est toutefois qui veuillent s'en dé
fendre ;
A l'Amour je puis bien montrer
Sur quel ton il le faudra prendre.
du Mercure Galant.
293
1
IV. ENTREE.
La Bonne - chere , qui n'eft pas
tout à fait inutile à l'Amour , venoit
précedée de la Soif & de
PAppetit , donner aux Conviez
une magnifique Collation .
LA BONNE- CHERE.
L'Amour, dit-on , fe repaift de foupirs
D'aillades , de tranſports , defaveurs, de
defirs.
C'eft-làfa feule nourriture .
Je le veux , toutefois je jure
Qu'il languiroit icy, fi l'on ne goûtoit pas
Des mets delicieux & des vins délicats
Qu'à ſon ordre aujourd'huy j'apporte en
abondance.
Ainfi , c'est seulement pour égayer l'Amour
,
Beautez , qui reffentez fa douce violence,
Qu'il vousfaut boire & manger en ce
jour.
Bb iij
294
Extraordinaire
V. ENTREE .
L'Amour ayant repris fon premier
état , c'eſt à dire ayant le
Bandeau fur les yeux , l'Arc en la
main , & la Trouffe fur le dos , venoit
apprendre à ſes Freres les Amours
, qu'il n'avoit point trouvé
de coeur infenfible dans l'Affemblée.
Ainfi n'ayant point de conquefte
à remporter , il invitoit la
Poëfie & la Mufique à faire en
tout temps pour les Belles qu'il
avoit trouvées à la Fefte , ce qu'
elles s'eftoient propofées toutes
deux de faire pour luy feul.
L'AMOUR.
Volant vers ces beaux Lieux ,
Si je n'eus point alors de Bandeau fur
les
yeux ,
du Mercure Galant.
298
Cefut afin defaire une exacte reveuë
Sur ces rares Beautez dont mon ame eft
émenë.
Fay découvert les replis de leurs coeurs;
Et leurs coeurs m'ontfemblé reffentir mes
ardeurs.
Ilfuffit , laiffons-là l'espoir d'un beau trophée
;
N'allons point fierement
Ravir une Maiſtreſſe àſon fidelle Amant.
D'un projet amoureux la chaleur étouffée
Ne laiffe dans monfein nulle ardeur pour
un choix
Sur des coeurs rangezfous mes Loix.
Ainfi donc je reprens mon premier équipage.
Faime mieux eftre armé de l'Arc & du
Flambeau ,
Endoẞé du Carquois,affublé du Bandeau,
Pour ne me referver que le feul avantage
D'admirer enfecret vos celeftes appas,
O parfaites Beautez, Soleils de mon Empire!
Bb iiij
296 Extraordinaire
Il vaut mieux quand par tout vous avez
droit de luire ,
Vous fuivre comme une Ombre , & ne
m'échauffer pas.
Icy la Poëfie avec la Symphonie ,
Venoient me confacrer leurs Chansons &
leurs Fers ,
Et donner pour moy feul de plus charmans
concerts
Que n'en peut faire entendre un Cigne
à l'agonie.
Tout preft à retourner dans le vague
des airs,,
Je laiffe ces deux Soeurs au fervice des
Belles,
par
elles Qui fe verront louer
Avec des tons non moins melodieux ,
Que ceux dont en tout temps elles charment
les Cieux.
du Mercure Galant,
LYON
DELA
SENTIMEN
SUR TOUTES LES QUESTIONS
du dernier
EXTRAORDINAIRE .
D'où vient que plufieurs Maris ,
qui ont de tres- belles Femmes ,
en aiment fouvent , non feulement
de beaucoup moins belles
, mais mefme de tres - laides .
E demeure d'accord avec vous , belle
Iris ,
JE
Qu'on voit tous les jours des Maris
Poßeder de tres-belles Femmes ,
Et cependant aimer avec beaucoup d'ardeur
Des objets de qui la laideur
Bien loin de les charmer , & d'enflamer
leurs ames ,
Devroient à leurs yeux faire peur.
De ce gout dépravé dans l'amour eux
empire ,
298 Extraordinaire
Vous demandez la caufe ? Hé bien , je
vais la dire.
Quoy que le defaut foit en nous ,
Au bean fexe toûjours il fautrendre juª
ftice ,
C'eft que ces Hommes- làfont foux ,
Et n'aiment rien que par caprice ,
Je m'en rapporte à tous.
Mais fi vous voulez un Epoux
Qui foit toûjours fidelle & tendre ,
Le Ciel m'a fait ainsipour vous,
Iris , vous n'avez qu'à me prendre.
Lequel donne plus de joye de ſe
faire aimer d'une Belle fiere ,
qui femble n'avoir aucun panchant
pour l'amour , ou de regagner
le coeur d'une Maîtref
fe juftement irritée , & dont la
haine nous paroift invincible,
Depuisque je me ſuis attiré voſtre
baine ,
Et quej'ay merité vos plus cruels mépriss
du Mercure Galant. 299
Fayvoulu , trop aimable Iris ,
Former ailleurs une autre chaine.
Philis eft mon objet , ſes attraits m'ont
charmé.
Elle eftoitfiere , inacceffible ,
Et cependant j'ayfceu la rendre fifenfu
ble,
Que je fuis prés d'en eftre aimé.
Cependant , aimable Bergere ,
Dans le temps que je defefpere
De pouvoir de mes jours regagner voftre
coeur ,
Irrité contre moy d'une jufte colere ;
Helas ! fi je pouvois recommencer
de
plaire
Avoftre il mon premier vainqueur,
Feftimerois
plus ce bonheur
Que toute autre conquefte à faire.
03
300 Extraordinaire
Si un Amant peut voir continuellement
fa Maîtreffe fans
s'ennuyer.
L
Ors qu'un Amant
Aime bien tendrement ,
Auprès de fa Silvie
Parlant de fes amours ,
Il peut eftre toujours
Sans qu'il s'ennuye
.
Dans un doux Entretien
De l'amoureux martire ,
Le temps ne dure rien ,
On a trop àfe dire.
Pour moy lors que je fuis auprés de ma?
Beauté
,
Je paffe fans ennuy les plus longs jours
d'Efté ,
A luy témoigner que je l'aime ;
Charmé de vivre fous fa loy.
Helas ! s'il ne tenoit qu'à moy
Fy pafferois les nuits de meſme.
DIEREVILLE.
du Mercure Galant. 301
Voicy des Vers qu'un Berger de
voftre connoiffance adreffa dernierement
à une jeune Enjoüée , qui
eftoit venue dansfon Hameau , pour
s'y refaire d'un mal de poitrine; &
qui luy ayant filouté la Clef de fa
Chambre , cherchoit à luy faire quelque
piece pourfe divertir. Fy ajoûte
une Lettre qui regarde cette Belle,
& qui fut écrite en mefme temps
par ce Berger à un de leurs Amis ,
Officier de la Marine.
VERS GALANS.
DAignez , belle Diane , écouter ma
priere.
Dites-moy , que cherche en ces lieux
Voftre efprit curieux ?
Y cherchez - vous ma Panetiere ,
302
Extraordinaire
Ma Houlette ou mon Chalumeau ?
Sans doute , tout cela vousferoit neceffaire
,
Si vous eftiez Bergere ,
Mais graces à vos yeux , vostrefort eft
plus beau.
Sont-ce des Fleurs , un Lis , duFafmin,
quelques Rofes?
Non , non , fur voftre teint , on en
voit trop d'écloſes ;
Et malgré voftre mal , il en brille
en tout temps >
De plus belles cent fois, que n'en a
le Printemps.
**
Eft-ce mon coeur ? Helas ! vous en
parler je n'oſe.
L'amour vous apprendra qu'il eft dans
vos liens ,
Du jour que vos beaux yeux ont éclairé
lès miens ;
Je Laiffe à cette noble cauſe
A vous en raconter la prife & les
defirs :
du
Mercure Galant. 303
Et comme de fa peine , il fait tous
fes plaifirs.
Eft-ce quelqu'autre chofe ?
Ah ! vous fçavez trop bien
Que qui donne son coeur , ne fe re
Serve rien ;
La raison foutient cet ufage,
Et Cupidon tout nud , en rend bon
témoignage.
ca
N'ayant donc rien à moy , qui ne
foit tout à vous ,
Ceft temps perdu de chercher davantage.
Il est
vray , Diane entre nous
Que fi man fort eftoit plus doux ,
Et que vous m'aimaffiez autant que
je vous aime ,
Vous pourriez , fecondant mes voeux,
Chercher à foulager mes feux ;
Mais je vois à regret qu'il n'en eft
pas de mefme ;
Il s'en faut plus de la moitié ,
304
Extraordinaire
Qu'égale ne foit l'amitié ,
La voffre eft mediocre , & la mienne
eft extréme.
Vous cherchez donc , belle Diane,
en vain ,
A moins que de chercher à faire une
malice.
Ah ! fi c'est là voftre deffein
Je n'en porteray pas ma plainte à
la Justice :
Dieu veuille qu'elle réuffiffe ,
le m'offre à tout fouffrir, voftre plain
fir m'eft cher ,
Diane , vous pouvez chercher.
Cette Belle , qu'on fait paffer
pour digne imitatrice d'un fameux
Heros , (c'eſt de la Rancune,
l'un des principaux du Roman
Comique , ) chercha tant, qu'elle
trouva moyen d'exercer fon hu.
meur honneftement malicieuſe ,
& la piece qu'elle fit au Berger,
du Mercure Galant.
305
donna occafion à ces feconds
Vers.
Fous avez réuffi , l'eau ne vous coûte :
guere ,
Ie fuis percé de tous coftez .
Que le feu qui me brûle & qui me
defefpere ,
Dien d'Amour , n'agit- il ainfi fur vess
beautez ?
Je vous verrois bien - tofty chercher du
remede
,
Mon eau pourroit vous foûlager,
Fe courerois auffi , fans remife , a vôtre
aide :
Heureux de vous fervir , heureux de
me vanger.
66
Mais belas ! le moyen d'enflamer unex
Belle
Qui ne veut que fe rafraîchir ?
Ab poitrine malade ! ah malade cruelle! “
Puiffe , en vous gueriffant , le Seigneurr
vous fléchir.
Q: deFuilet 1685.
Cc
206
Extraordinaire
Voicy la Lettre du Berger ,
l'Officier de la Marine .
LA
' Auriez - vous cru , Seigneur
Marin , la jeune Diane a
fait une action qui la rend digne
d'avoir une des premieres Places
dans la Galerie des Femmes - fortes
, action heroïque & des plus
belles. On avoit fervy fur fa table
, fans y penfer , une affiette
de Framboifes des mieux conditionnées
; & comme elle les aime
paffionnément , elle ne les a pas
plutoft veuës , qu'elle a porté la
cueiller à l'affiette pour en prendre
, mais retenue tout à coup
par la force imperieuſe de ſa raifon
,
Non, non , m'a-t- elle dit, ne pensez pas,
Berger,
du Mercure Galant.
307
Que j'en aille manger ;
Je ne veux point m'attirer de reproche,
Non plus que faire de jaloux ;
Fe veux avoir le coeur de roche ,
Et pour la framboise , & pour vous.
Refiftant donc de la forte à la
tentation , elle n'a pas gouté
de ce fruit qui luy eftoit défendu
par fon Medecin.
Si l'Epoufe d'Adam en euſtfait tous
autant
A l'égard de la Pomme ,
Le Seigneur euft efté contant ;
Et le pauvre homme
N'euft pas avallé le morcean ,
Qui comme du poiſon nous conduit an
tombeau :
Mais moins forte que noftre Belle ,
L'appetit l'emporta fur elle.
Et moy bleße , malade, & presque
mort d'amour ,
Heureux que je ferois, j'en ſouffre nuir
jour. Ccij
308 Extraordinaire
Je ne vous conte pas ma peine ,
Seigneur Marin , pour vous faire
pitié, j'aimerois mieux vous faire
envie. Je vous l'apprens feuleà
caufe de l'égalité de ment ,
nos fortunes auprés de cette
Belle .
Car enfin , quoy qu'on en dégoife ,
Je fçay des fidelles témoins
De tous vos petits foins ,
De Tite , de Marquis , & de Dame
Françoife :
Qu'après avoir languy trois mois à fes
genoux ,
Doucereux comme la framboise ,
Son coeur vous a paru tout auſſi dur
qu'à nous.
A dire vray , je ne vois point de
raifon qui duft induire une Dame
à traiter mieux un Marin qu'un
du Mercure Galant . 309
Berger ; & s'il m'eft permis de
vous expliquer fincerement mes
penſées .
Les Marins font des gens
Sur qui l'on ne peut pas fonder gran▪
de afſurance.
guent
Leurs coeurs font des vaiffeaux qui voà
tous vents ,
Ils font comme la Mer , fujets à l'inconftance.
Il n'en eft pas de mefme des Bergers,
Leurs tendres coeurs prennent racine ,
Comme les plans de leurs Vergers ;
Et leur fidelle amour paroift mefme à
leur mine.
RA
On fçait de plus que les Marins
Sont un peu fanfarons , médifans &
malins ;
Qu'autant prefque vaudroit eftre pris
des Corfaires ,
Qu'avec eux avoir des affaires.
310
Extraordinaire
Au lieu que les Bergers dans leurs
jeux & leurs ris ,
Sont comme leurs brebis ,
Toûjours accompagnez de la de la pure
сексе ,
inno-
Sans malice & fans médiſance.
Fe
&A
ne dis rien de la difcretion ,
L'attendre des Marins , c'est une illufion.
Sont-ils en Mer ? Ils n'ont plus rien à
faire.
Leurs Bellesfont bien loin, le temps
re à fe taire,
dua
Il faut parler , chacun parle à son tour,
Et chacun y trahit les fecrets de l'amour.
Les Bergers au contraire
Rarement éloignez des objets de leurs
voeux ,
Et toujours occupez de mille foins pour
eux ,
Ont trop de
peur de leur déplaire,
Pour jamais divulguer leur amoureux
miftere.
du Mercure Galant.
31
Ajoutez à cela , que vos Ma-
Fins font fujets à donner des noms
peu obligeans , aux perſonnes à
qui ils doivent le plus de refpect ;
puifque , fans aller plus loin que
la belle caufe de nos peines , ils
ont ofé la nommer la Signora Bas
varella , au lieu que nos Bergers
accommodent toujours leur ufage
à leur devoir , & honorent
cette Dame avec raifon , du beau
nom de Diane , qui eft une triple
Deeffe , comme vous fçavez .
Ce n'eft pas qu'il n'y ait des
Marins de l'humeur des Bergers ;
mais on voit rarement des Bergers
, de celle des Marins : & à
regarder les chofes en general ,
comme je fais , fans vouloir offenfer
perfonne en particulier ,
by fâcher un Amy comme vous,
312
Extraordinaire
que j'aime & que j'eftime infininiment
, je croy en verité , que
s'il y avoit quelque préference à:
efperer de la belle Diane , ce ne
feroit pas pour les gens de vostre
forte , mais pour ceux de la
mienne .
Fofe auffi meflater, qu'aprésfa maladie
Framboife & moy pourrons bien l'ap
procher,
Et luy trouver l'ame attendrie ,
Au lieu de fon coeur de rocher.
Du moins en ay-je grande envie.
C'est pourtant fous le bon plaifir
Du Galant qui l'a fcen choisir ,
Pour partager les douceurs defa vie..
Vous douterez peut - eftre de '
cette proteftation ; mais je vous
affure qu'elle n'eft pas moins fincere
que celle queje vous ay faite
d'eftre inviolablement, Seigneur
Marin. Vôtre , &c . Le B. de Fl.
du
Mercure
Galant. 313
I, & la lettre V , eftoient le vray
mot de la premiere Enigme du mois
d'Aoust , & le Souflet celuy de la
feconde. En voicy plufieurs Explica .
tions en Vers.
V
I.
Rayment oйy , vous parlez à nous,
Agreable Berger de Flore,
Vous qu'on eftime & qu'on honore ,
Fen puis répondre icy pour tous.
Mais fçavez- vous que par vos rimes
Vous embarraffez trop les gens ?
Sur vos plus faciles Enigmes
Ilfaut réver huit jours pour en trouver
le fens.
Fay leu cent fois voftre nouvelle
Avant que d'y rien remarquer ;
Enfin vôtre troifiéme & cinquième voyelle,
Voftre I, voftre V, pour me mieux expli
quer ,
M'ont pensé tourner la cervelle ,
Q.Juillet 1685.
Dd
314
Extraordinaire
Je ne sçaurois vous le nier ,
Berger , quand vous voudrez dans le
Galant Mercure
Nous exercer fur quelque Enigme ob-
Scure ,
Vous en fçavez bien le métier ,
Donnez- nous un mot tout entier ,
Il nous mettra bien moins l'efprit à la
torture.
DIEREVILLE.
II.
Elle Iris , il eft des Souflets
BEL
Qui pour nous promener ont de puiffans
attraits ,
Rien au monde n'eft plus commode,
Et ceux-là font fort à la mode.
Il en eft encor pour Vulcain ,
Et dont l'utilité me femble fans égale ,
Lors qu'eftant plus petits pour quelque
bon feftin ,
On en fait bouillir la Timballe.
Mais lors qu'auprès de vous faisant trop
le badin ,
du Mercure Galant.
315
Belle Iris , vous levez la main ,
Pour m'en donner sur le visage ,
Ces fouflets-là n'ont rien de fain.
De peur d'en recevoir j'aime mieux eftre
Sage.
Le mefme.
III.
D'
Où naift tant de bruit dans les
Cieux ,
Tant de tumulte , e tant d'alarmes ?
L'on y crie , aux armes , aux armes ,
Qui vive, qui va là ! Seroit- ce entre les
Dienx ?
Seroit-ce les Geans, ces Enfans de la terre,
Qui leur viendroient encor renouveller la
guerre ?
Jupiter a la foudre en main ;
Pallas prend fon Armet , fa Lance ,
fon Egide ,
Saturne fa Faux homicide ,
Defon Marteau s'arme Vulcain .
Mars a déja ceint ſa Rapiere :
نم
Dd ij
316 Extraordinaire
Junon tient fa Pantoufle , & Venusfon
Patin ;
Pour Maffe Hercule prend un Pin ;
Neptune defa Fourchefiere
S'en va faire en deux coups fix trous.
Mais, Mercure , je vous demande ,
Dans cette émotion fi grande,
Quel est l Autheur de ce couroux ?
Ha, Galant ! c'eft - là vostre affaire,
Et vous voilà pris fur lefait.
Faut-il devant les Dieux en cacher le
myftere?
Non , non, on ne le peut aprés vostre
Souflet.
RAULT de Roüen.
IV.
IL enft fallu ce dernier mois
Demeurer au lapon , pour ne pas dans
l'Enigme
Trouver Gennes foumise au plus puiſſant
des Rois ,
On n'euft pû l'ignorerfans crime,
du Mercure Galant. 317
Mais la premiere Enigme d'Aouft
Ne nous paroift pas fi facile ,
Elle femble aux gens de bon gouft
Pleine d'efprit , tres-fubtile ,
Deux voyelles pourtant en paroiffent labjet
,
Dont l'une eft confonne en Jeuneffe ,
Et l'autre l'eft dans la Vieilleffe,
Toute autre ne peut pasfaire unfibel effet.
La petite Affemblée G.
du Havre.
V.
Ous nous avez déja donné , Galant
Mercure , Vous
Le premier de vos trois Souflets,
Le troifiéme nous fait injure ,
C'eft pour regaler des Valets ,
Nous prenons le fecond , il nous met à
noftre aife ,
'Nous qui marchons fi lentement ,
Nous y ferons commodément
N'ayant ny Caroffe ny Chaife.
2
Le meſme
Dd iij
318
Extraordinaire
J
VI.
E me fâchois de voir Mercure
Nous donner un Souflet & des mieux
affenez ,
Lamoutarde déja m'alleit monter au nez,
Dans le reffentiment d'une fi grande
injure.
Mais comme ce Souflet peut liberalement
Nous donner du plaifir & du foulagement
,
En favorisant noftre allure ,
Ou dans une rude faifon
Nous defendant de la froidure ,
le me fuis refcrié que Mercure a raison.
L. BOUCHET, ancien Curé
de Nogent le Roy.
A
VII.
My, je prends le Moufquet,
Et renonce à la Grammaire ,
Dire un mot pour m'en diftraire ,
du Mercure Gulant.
319
C'eft me donner un Souflet ;
Quel abus , quelle chimere !
De glofer fur l'1. fur l'V,·
Et de chercher du miftere
Dans le ba be bi bo bu!
Sor
Le petit Colin de Pethiviers
en Gaftinois .
VIII.
le papier un Six Romain ,
Sur le nez un revers de main,
Figurent fans Profe ny Rime ,
Les mots de l'une & l'autre Enigme.
Le mefme.
AP
IX.
Dmirable Berger de Flore ,
Faut-il plus long- temps que j'ignore
Quel est l'heureux climat qu'on vous voit
habiter?
Mais fans doute c'est au Parnaffe ;
Car vousfçavez nous debiter ,
Dd iiij
320
Extraordinaire
Des Vers d'une trop bonne grace,
Pour ne pas le tenir du divin Apollon ;
Ony, l'on connoift tres-bien que ce Dien
vous infpire ,
Que mefme quelques -fois dans le facré
Vallon ,
Il vous donne à toucherfa Lyre,
Pour chanter les faits inouis
De noftre invincible LOUIS
Ou comme dans ce mois en changeant de
langage ,
Pour faire paroiftre un Ouvrage ,
Sçavant , fubtil , ingenieux ;
Qui dans unfens misterieux
Nous déguifant un I , de l'ordre Alphabetique
,
Transforme encor un V, nous facinant les
yeux ;
C'est ainsi que quittant le fiile ferieux
Vous recherchez l'Enigmatique,
Comme le plus conforme au langage des
Dieux.
ALCIDOR , du Havre.
du Mercure Galant. 321
D
X.
E trois Souflets tout à lafois ,
Mercure , vous
vous avezfait choix,
Pour nous prefenter une Enigme ;
Bon du fecond & du premier,
Mais on vous accufe de crime
Pour avoir donné le dernier;
Prenez garde qu'on ne s'en vange,
Et que quelque efprit mal- bafti,
Ne veuille vous donner le change
Aprés le moindre démenti.
XI.
Le mefme
D'Philis , je ne
souffrirois pas
"Une autre main que de la vostre,
Un Souflet ; car enfin tout autre
Sans doute y pafferoit le pas.
Vous eftes obligée à vos yeux pleins de
charmes ,
Qui mefont pofer bas les armes
Et m'empefchent de me vanger ;
322
Extraordinaire
Mais fi vous redoublez, Cruelle ,
Vous me verrez bien- toſt changer,
Quand j'en devrois fouffrir une douleur
mortelle.
Le mefme.
XII.
SAY du Pays de Sapience ,
Ans eftre un grand Explicateur .
Ny
Sans mefme eftre doué de vive intelligence
,
L'efpere eftre le Devineur
De la premiere Enigme , elle eft affezfacile
,
Deux lettres font lesfoeurs qu'on met di
versement.
L'1 voyelle ou confonne , & l'V sembla
blement,
Que jamais Ecrivain habile
Ne marquetoutes deux qu'avec diftinction
Suivant le changement de leur condition ,
Les mettre en oeuvre à l'avanture,
Eft un peché contre Nature.
GYGE's du Havre,
du Mercure Galant. 323
XIII.
E veux qu'on me prenne au colet
Pour me mener aú Chaſtelet ,
Qu'on me pende avec unfilet ,
Que l'on me coupe le chifflet
Comme fi j'eftois un Poulet ,
Qu'on me traite comme un Valet ,
Qu'on me charge comme un Muler ,
Que jamais dans un Gobelet
le ne boive ny vin ny lait ,
Que d'un trait d'un arc à Ialet ,
d'un Canon le boulet
M'écrafe comme un Argoulet,
Que la nuit quelque efpritfolet
Me faffe danfer un balet ,
Qu'à mon nez fe faffe un Bourlet
De la longueur d'un Flageolet ,
Et qu'on luy donne un camouflet ,
Si le mot n'eft pas le Souflet.
Он
que
GIRARDOT de Moulins .
324
Extraordinaire
XIV.
LE prefentpeu commun que Mercure
nous fait ,
Sont deux lettres de l' Alphabet :
L'I comme l'V tantoft eft confonne on
voyelle ,
L'une & l'autre fouvent font la diverfité,
Que le Berger de Flore en ce mois nous.
revele
Avec tant de fubtilité.
HERMOPHILE d'Antifer.
XV.
IE
E vous fuis obligé , Mercure ,
Moy dont fouvent les pieds font mis à
la torture,
A qui la goute ne permet
Des jambes que par bienfeance.
l'ay pris voftre fecond Souflet,
Qui me rendra bonne affiftance ,
du Mercure Galant. 325
Soit en Hyver , foit en Esté ,
Ne pouvant plus marcher qu'avec difficulté.
Le mefme.
XVI.
V
Offre premier Souflet me ſera fort
commode ,
Et fervira bien- toft pour allumer mon
I
feu ;
A l'égard du fecond , quoy qu'il soit à
la mode ,
Ayant bon pied box oeil , il me fervira
pen ,
Portez de vostre main le troifiéme à quelqu'autre
,
Pour ne vous le pas rendre il faudroit
eftre Apoftre.
DE LA TRONCHE de Rouen.
XVII.
CEtemps paſſe , Galant Mercure,
Vous eftiez des plus obligeants,
Aprefent vous cherchez à maltraiter les
gens,
326
Extraordinaire
Comme la belle Nourriture ;
Qu'a- t-elle dit ? Qu'a- t elle fait
Qui puiffe meriter qu'on luy donne un
Souflet ?
Pour en avoir raiſon , j'euſſe perdu la vie,
l'aurois juré dix mille morts ,
T'aurois mis flamberge dehors ;
Mais mon fexe a trompé ma genereuſe
envie.
LA BELLE NOURRITURE
du Havre.
XVIII.
E Souflet en Hyver utile ,
LES
Sert pour allumer nos tifons ;
A l'Orgue il fait qu'un Maistre habile
Charme l'oreille par fes fons.
Le Souflet qu'on dit à la mode ,
A la campagne eft fort commode ;
On eft affis , on n'eft point las ,
Soit pour lapofte, ou pour le pas.
L'autre Souflet , je vous l'avonë,
du Mercure Galant.
327
Lors qu'on l'imprimefur la jouë,
Fait déguainer, caufe des morts ,
On fait dire dans les tranfports
"Aux foibles , L'infolent en euft perdu
la vie ,
Si l'âge n'euft trompé ma genereuſe envie.
C
XIX.
د
'Eft un I , voyelle & conſonne ,
Qu'en ce mois Mercure nous
donne ,
Le fecret nous en eft connu ,
Mais il y joint encor un V,
Par un fratageme admirable ,
L'on ne voit rien de mieux caché,
Plufieurs l'auront trouvé peut- eftre impér
netrable,
Aprés l'avoir long- temps cherché,
Et fans que le hazard nous les a fait
connoistre
Plus que noftre capacité ,
Nous les aurions paffez fous Benedicite
,
328
Extraordinaire
Et l'on n'auroit pas vû dans ce mois - cy
paroiftre
LA PETITE ASSEMBLEE A.
XX.
du Havre.
VEritablesChreftiens , dont l'eſprit
Ꮩ pacifique
Veut au peché faire la nique ,
Qui n'avez nul deffein de vanger les
affronts
Que l'on s'efforce de vous faire ,
Et qui de pardonner eftes toûjours fort
prompts ,
Afin de pouvoir fans fin plaire ,
Au Createur de l'Univers ;
Infpirez à nos coeurs la mefme patience,
Pour ne pas afer de vangeance
Contre un Courier qui va dans mille lieux
divers,
Mercure, qui tantoft d'une main trop le
gere ,
Sans avoircontre nous nulfujet de colere,
du
Mercure Galant. 319
Nous a donné trois beaux Souflets
Et nous atraitépisqu'on ne fait des Valers .
Pour un moindre fujet onfait bien du carnage
,
Mais les duels font défendus ;
Souffrons ,puis qu'il lefaut,depeur d'eftre
perdus ,
En voulant vanger cet outrage.
XXI.
La mefme.
Ercure dans ce mois vient nous re-
Mercure ce mettre net
A noftre premier Alphabet ,
Lors qu'il nous presente une Enigme,
Dans laquelle on déguiſe un 1.
A qui l'V fe voit mefme uni ,
Ainfi qu'en mon fens je l'eftime.
Voicy par où je crois qu'on le peut attefter,
L'un & l'autre eft voyelle auffi-bien que
confonne :
C'eft furquoy l'Enigme raiſonne ,
On ne peut me le contefter.
SYLVIE du Havre,
Q. deJuillet 1685.
Ee
330
Extraordinaire
De
XXII.
Second Souflet de l'Enigme ,
Je ferois un choix legitime ,
S'il eftoit en ma liberté ;
Mais on fçait bien que ma fortune
Eft contraire à ma volonté.
Par une difgrace importune.
Je n'en veux donc aucun des trois ,
Fay des premiers à fuffifance ,
Et puis que le fecond eft hors de ma puiffance
,
Ce n'eft pas du dernier dont je veux faire
choix.
La meſme.
Ceux qui ont expliqué les mefmes
Enigmes dans leur vray fens , font
Mrs Charpentier Receveur des Tailles
de Romorantin ; Hutuge d'Orleans;
P. Carrier , & F. Marie de Rouen ;
Coufturet ; Gervais de S. Simon ; de
du
Mercure Galan . 33x
.
la Lande , Directeur des Poftes de
Provence ; la Loy de Lyon ; Chaftelain
de la Cofte , Affocié de la ruë
Saint Denys ; N. Iudé & I. Malheux
de Rouen ; le Tourangeau , Amant
conftant de l'Infenfible Champion ;
l'Epinay Buret de Vitry ; l'Ouvrier
incomparable des Gobelins ; Mefdemoiselles
de Neubourg de Rieux ; de
Guemand ; de Fondfecq; M. Provais ,
l'Epouse mal contente , & lajeune
Affemblée de la rue de l'Ecu de Romorantin
.
QUESTIONS A DECIDER.
LE
I.
Equel des deux Amans aime
le plus , celuy qui ſouhaite
la petite Verole à fa Maiftreffe ,
Ee ij
332
Extraordinaire
pour luy faire voir que la laideur
feroit incapable de le faire changer
; ou celuy qui aime mieux qu '
elle doute de fon amour , que de
luy voir arriver une pareille difgrace.
II.
Si l'on peut mourir d'amour.
III.
Si l'on peut aimer fans jaloufie.
IV.
On demande l'Origine des Monftres.
Ie fuis , Madame , Voftre , &c.
A Paris , cers. Octobre 168s.
ERRATA.
PAge 233. ligne 21. lifez. 440.
La Figure eftant déployée , doit regar
der la
paz
THE
7n-:。
LYOR
*/893
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le