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Bayer. Staatsbibliothek

MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
JUILLET 1684
A PARIS,
AY PALAIS
0
Ndonnera toûjours unVolume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on
Ievendra , auſſi-bien que l'Extraordinaire
, Trente ſols relié en Veau,
&Vingt-cinq ſols en Parchemin.
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE, au Palais , dans la
Salle des Merciers, à la Juſtice .
Chez C. BLAGHART , Ruë S. Jacques,
àl'entréede la Ruë du Plâtre,
Et enſaBoutique Court-Neuve du Palais,
AU DAUPHIN.
KT. GIRARD , au Palais, dans la Grande
Salle, à l'Envie.
M. DC. LXXXIV.
AVEC PRIVILEGE DV ROL
*Bayerische
Staatsbibliothek
München
TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
Rélude,
Pouvrage en Vers pour apprendreaisément
les Fortifications , 6
Reception faite à M. le Landgrave de Heffe
à la Cour deHannover,
Eloge du Sommeil en Vers ,
15
24
Contre le Sommeil , 28
Extraitd'une Lettre de Veniſe, 33
Galanterie, 56
Belles Actions de M. le Chevalier de Lhéry ,
&deM. le Marquis de la Riviere , 70
Mortdu Chevalier Armeſtrong, 97
Hymne de Sapho à Vénus , aniſe en Vers, fur
laTraduction de Mad. le Fevre, 104
Ode de Sapho à ſon Amie, 108
Lettre en Vers & en Profe, à Madame la DuchefleRoyale,
: In
Voile pris par cing Filles en un mesme jour
dans la meſme Abbaye, 113
Renouvellement de Noces de deux Perfonnes
qui ont cinquante tant Enfans que petits
Enfaris, 1514
127
LaFécondité embaraſſante , 132
Proceffion de la Sainte Larme , 133
Réjoniſſances faites au Havre , & Statue
i
4
érigée àla gloire du Roy, 137
Plufieurs Ouvrages ſur la Priſe de Luxembourg
143
Mortde Madame la Princeſſe Palatine, 152
Morts, 165
Reception de M. Deſpreaux à l'Académie
Françoife, 168
Sonnets, 176
Priſe de Cap-de-Quiers, - 180
Charges données par Monfieur,.. 189
Mariage de M. le Duc de Briflac, 191
Etat préſent du Royaume d'Alger, 197
Suite du Démceflé des Sçavans touchant la
Statue envoyée au Roy par Meſſieurs de la
Ville d'Arles, 161
Morts, 279
Mariage de M. le Duc de Richelieu, 28F
Mariage deMademoiselle Gouvernet, 1886
Hiftoire, 291
Benéfices donnez par le Roy, 310
M. le Premier Préfident à Icy , 313
Monfieur & Madame vont voir la Maiſon de
Theſe ſoûtenue par M. le Commandeur le
: Tellier, 314
Belle Action de M. d'Erlingue contre trenteſeptGaleres,
325
Noms de ceux qui ont deviné les Enigmes,
329
Enigme,
MERCVRE
GALANT
JUILLET 1684.
S
I le Roy ſe trouve
loüé au commencement
de toutes
mes Lettres , ce n'eſt pas que
je cherche à luy donner des
Eloges. Les plus excellens
Panegyriſtes ont peine à y
réüflir ; & quand mon foi-
Juillet 1684 . A
2 MERCURE
ble talent pourroit me permettre
une pareille entrepriſe
, il me faudroit plus de
temps que je n'en ay pour
mettre en fon jour ce que
je rapporte chaque mois
de cet auguſte Monarque.
Ainſi , Madame, tout ce que
je fais pour luy , c'eſt qu'en
continuant à vous apprendre
ce qui ſe fait de plus remarquable
dans ſon Royaume
, & dans la plupart des
Cours de l'Europe , je mets
les Actions de ce Prince à la
teſte de toutes les autres . La
justice , mon devoir , & la
GALANT. 3
raiſon, le demandent. Je puis
dire que je me contente de
les marquer, ſans leur preſter
aucun ornement. Et le
moyen d'embellir ce que
la Poſtérité ne trouvera pas
croyable, quoy que raconté
ſans art ? La Tréve offerte
depuis tant de temps , &
enfin concluë malgré l'opi.
niâtre réſiſtance de nos Ennemis
, donne tant de gloire.
au Roy , que je ne pourrois
choiſir un plus beau ſujet
pour commencer cette Lettre
, que la peinture d'une
Action ſi genéreuſe & fi é-
A ij
4 MERCURE
clatante. Cependant comme
je ſuis obligé de la commencer
plus tard qu'à l'ordinaire,
à cauſe du temps que j'ay
eſté contraint de donner aux
deux Relations que je vous
ay envoyées du Siege de Luxembourg,
& de l'Affaire de
Génes , je remets juſqu'au
mois prochain ce que j'ay à
vous dire ſur cette Tréve,
afin de ne rien précipiter
dans une matiere qui mérite
les plus férieuſes reflexions.
J'ay beaucoup de joye de ce
que vous me témoignez
eltre fatisfaite du ſoin que
GALANT. 5
j'ay eu de n'oublier aucune
circonstance eſſentielle dans
les deux Relations dont je
viens de vous parler. Si la
quátité des termes de Guerre
que vous avez trouvez dans
celle du Siege de Luxembourg,
a pû vous cauſer quelque
ſurpriſe, elle augmentera
quand vous les verrez réduits
en Vers d'une maniere agréa
ble. L'Ouvrage qui fuit, vous
fera voir qu'il n'y a point de
* matiere ſi ſauvage , qui n'ait
dequoy fournir des beautez
aux Muſes . Il eſt de M' de
Tinelis , S' de Cafteler, Pro
A iij
6 MERCURE
feſſeur aux Mathématiques,
en la Citadelle de Valencienciennes,
qui l'a compoſé exprés
, afin que la douceur de
la Poëfie rendiſt les termes
de Fortification plus aiſez à
retenir.
5525-525-55555 525
VERS
POUR APPRENDRE AISEMENT
LES
FORTIFICATIONS.
D
Ans les Siecles premiers, rien
neflanquoit les Forts,
Ils nepouvoient braver l'infulse du
Dehors
GALANT. 7
On connut ce defaut, onfit des Tours
quarrées,
D'un petit intervale entre ellesséparées;
Etlafuite des temps qui deffille les
yeux,
Arrondit ces quarrez pourflanquer
beaucoup mieux .
Maisdepuis que * Bertolde eut inventé
la Poudre,
Achercher d'autres Flancs ilfalutse
résoudre.
Onfit des Bastions, autrement Boulevarts,
Quifont les vraisfoûtiens des Murs
&des Ramparts.
Ils ontAngleflanqué, Face,Angle
de l'Epaule,
* Bertolde Schuvart , Cordelier Alleman dy
inventa la Poudre à Canon , il y a trois cens
ans.
A iiij
8 MERCURE
Flanc Ligne Capitale , & Gorge à
double Bole.
LaCourtine placée entre deux Baftions,
Aquelquefois deux Flancs que l'on
nomme Seconds.
La Ligne de Défense en tel cas est
fichante,
Cette Ligne autrement n'estjamais
que razante.
L'Angle diminué, l'Angle appelté
flanquant,
L'AngledeContreſcarpe,&faillant,
&rentrant,
L'extérieur Cofté ,le double Diamétre,
Sont des termes de l'Artqu'il nefaut
point ômettre.
L'Angle du Centre encor doit eftre
Syeupar coeur,
Et vous devezfur toutfupurer fa
valeur.
GALANT. 9
Pour la trouver, voyez la ſomme
résultante,
Du nombre des Coffez coupant trois
censfoixante,
Et de cent quatre- vingts l'Angle
du Centre ofté,
Donnera la valeur de l'Angle du
Cofté.
Le Flanc du grand Vauban en Cercle
Sefigure,
Il couche l'Orillon, il touche la Brizure
.
Autrefois on faisoit peu raisonnablement
Un Orillon quarré, qu'on nomme
Epaulement.
Quant à ces trois Dehors , Ravelins,
Demy-lunes,
Contregardes, ils ont plusieurs choses
communes,
Quifontqu'ils peuvent estre aisément
comparez
10 MERCURE
Avec des Bastions du Rampartféparez
.
Pourla Teraillesimple , & la double
Tenaille,
L'esprit les voit bientoft, pour pew
qu'ily travaille.
La Simplequ'il connoist, enfaiſant
moins d'effort,
Aves l'Ouvrage àCorne a toûjours
grand raport;
LeDouble qui reſſemble à l'Ouvrage
àCouronne,
Nepaſſepoint partout pourDéfenſe
fort bonne.
Le Coridorqu'on faitquelquefois à
Rédans,
Eft le premier Dehors où vont les
Affiégeans.
L'Esplanade, ouGlacis, lefuit, il
environne
Tous les autres Dehors, ainsi qu'une
Couronne.
1
GALANT. II
Voila quelsfont les Noms desprincipaux
Dehors
Contre qui l'Affiégeantfaitfespremiers
efforts.
Le Deffein, oule Plan, se nomme
Ichnographies
LaHauteur, ou Porfil, s'appelle Ortographic.
Scachez encor les motsde Parapet,
Cordon,
Paterne, Fauffe-braye, Embrazure,
Merlon,
Casemate,Talud, Plate-forme, Banquette,
Pas-de- Souris, Gazon, Terre-plain,
&Cuvette.
Sçachezque la Hauteurqu'on nomme
Cavalier,
Est unſecond Rampart affisfur le
premier.
LaCaftane est un Puits creusé contre
LaMine.
12 MERCURE
Les Portes ont Bacule, Orgues, Pont,
Sarrazine.
L'Escarpe &Contreſcarpe au Foffé
Sefont voir,
Et ce font deux Tatus par où l'on y
peut choir.
Chauffe-trape pointuë, épaisse Barricade,
Fraise, Chevalde Friſe,&hante
L
Arrestent l'Ennemy dansson premier
Paliffade,
effort,
Embarraffentſespas, &luy ferment
l'abord.
Dansun Siege onfefert de Fortin,
Gallerie,
Boyaux , Hute, Barraque, &Chars
d'Artilleries
On y remarque encor Circonvala
tions,
Tranchée, &ſes Détours, Chande-
Liers, Gabions,
4
GALANT. 13
Grénades, Pots - à-feu, Mantelets,
Sacs- à- torre;
Mais cequimontre mieux la vigueur
de la Guerre,
On yvoitle Petardjoint àſon Madrier,
Le Boulet au Canon, & la Bombe
au Mortier.
L'effroyable Carcaffe, invention récente,
Remplit dans les Citez les Peuples
d'épouvante;
La Foudre nefait point de ravages
plus grands
Que ces traits enflames qu'ont veu
les derniers temps.
Quoyqu'ilfaille connoiſtre cxactement
ces choses,
Leurs marieres , leurs noms , leurs
effets, & leurs causes ,
Ce n'est pas proprement Fortification
14 MERCURE
Qui demandefurtout voſtre appli.
cation;
Il faut étudier d'abord la Réguliere,
Qui fournit à voir l'autre une
grande lumiere.
Pour l'avoir dans l'espritfort pré-
Sente en tout temps,
Retenez avecſoin les termes Grecs
fuivans.
Pente, c'eftcing; Ex,fix; Epta,
Septfignifies
Octo,huit ; le Latin au Grec icy
s'allies
Neuf, se dit Ennea ; Deca, veut
diredixs
Onze, c'eft Endeca ; Dodeca, deux
foisfix.
Atous ces termes Grecsjoignez celuy
deGone,
Et vous aurez le nom de chaque
Polygone.
GALANT. 15
Ce grandArt appellé Fortification,
Estmonté pardegrez àſa perfe-
Etion .
Errard, que maintenant en tous lieux
onsurpasse,
Loignoitpar Angle droit le Flanc
avecla Face.
D'autres, pour découvrir beaucoup
mieux l' Affaillant,
IoignoientparAngle droit la Courtine&
le Flanc.
La Ligne deDéfense est perpendiculaire
Sur le Flanc de Pagan, Autheurque
l'ón réveres
Et dans nos jours heureux, le célebre
Vauban
Aperfectionnéle Deſſein de Pagan.
M'le Landgrave de Heffe
eſtvenu depuis peu de temps
16 MERCURE
à Hanover , où il a paſſé
huit jours avec Madame ſa
Femme , & la Princeſſe de
Curlande ſa Soeur. Comme
cette Cour est tres-galante,
on n'y a rien oublié de ce qui
pouvoit contribuer à les divertir.
On leur fit une Entrée
fort folemnelle , & le lendemain
il y eut Comédie , ce
qui continua tous les jours,
à l'exception du Dimanche.
Il y eut auſſi Bal ſouvent, &
le hazard fut cauſe que l'on
en commença un dans la
Chambre de Madame laDucheffe
de Hanover , ſans
4
GALANT. 17
٦
qu'on euſt donné aucun ordre
pour cela. Cette Princeſſe
voulant faire voir à la
Compagnie l'adreſſe que le
jeune Baron de Platen avoit:
à la Dance, le fit appeller, &
il dança diverſes Entrées avec
l'applaudiſſement de tout ce
qu'il y avoit de Spectateurs;;
apres quoy, il prit Mesdamess
les Princeſſes, qui en ſuite en
prirent d'autres. Ainfi le Ball
s'échaufant , on paſſa danss
' Antichambre , & l'om y
dança juſqu'à l'heure de lat
Comédie. Le Dimanche,,
M'leGrand-Maréchal donnai
Juillet 1684 B
18 MERCURE
le Bal chez luy à toute cette
Sereniffime Aſſemblée , & il
s'y trouva plus de cent Cavaliers
, & autant de Dames.
Apres que l'on eut dancé depuis
fix heures juſques à dix,
on ſervit un magnifique Soupé;
& l'on ne fut pas plutoſt:
forty de table, qu'on recommença
la Dance , qui dura
la plus grande partie de la..
nuit. Le jour qui préceda
celuy du depart de M le
Landgrave, ily eut Wirtſchaf,
ou Maſcarade. Le ſort ayant
décidé du déguiſement , M
le Landgrave y parut en
GALANT. 19
Mars ; Madame ſa Femme,
en Déeſſe ; la Princeſſe de
Curlande , en Indienne ; &
Monfieur le Duc de Ha
nover , en Arlequin. Madame
la Ducheſſe avoit un Habit
, comme les Dames de
fa qualité le portoient il y a
trois cens ans . Monfieur le
Prince aîné eſtoit habillé em
Scaramouche ; les deux Princeſſes
, en Turques ; & les
autres Princes , chacun de
diférente maniere. M. le
Grand - Maréchal eſtoit em
Héraut -d'Armes , Madame
laMaréchale, en Avocat ; &
1
1
A ijj
20 MERCURE
tous les autres avoient des
Habillemens bizarres . Toute
cette Troupe alla ſur les cinq
heures à Herrenhauſen, Maiſon
de plaiſance de Monfieur
le Duc de Hanover , les Cavaliers
à cheval, &les Dames
enCarroffe. On y fit une efpece
de Jouſte , ou de Carrouſel
. Les Cavaliers veſtus
d'Habits de Toile, garnis de
Foin, & montez ſur desChevaux
ſans Selles , coururent
lesuns contre les autres avec
des Lances , qui avoient un
rond de bois au bout. Ainfi
le plus fort renverſoit l'autre
GALANT. 21
par terre, & tomboit ſouvent
en meſme temps. On alla.
en ſuite dans une grande
Prairie , où les Carroffes &
les Maſques firent pluſieurs
tours. Rien n'y parut plus
groteſque quel'Habillement
du Prince Auguſte. Il eſtoit
monté ſur un Aſne , & portoit
en croupe un Cavalier
déguisé en Fille. Tous les
Maſques ſe mirent en Eſcadron,
& revinrent en cet ordre
dans la Ville , devant le
Carroffe de Monfieur le Duc
de Hanover. Lors que l'on
fut arrivé, le Bal commença,
22 MERCURE
& dura juſqu'au Soupé , qui
fut tres - fuperbe. La Table
de S. A. S. eſtoit de ſoixante
& douze Couverts. Le Bal
recommença apres le Soupé,
& ne finit qu'à cinq heures
du matin. L'apreſdînée de
ce mefine jour , on prit le
divertiſſement de la Comédie
, auquel on joignit celuy
des Marionnetes ; & fur le
foir, M'le Landgrave, dont le
départ eftoit réſolu , fortit
de la Ville avec la meſme
cerémonie qu'il y eſtoit entré
; & les Gentilhommes
de la Cour qui le ſuivirent,
GALANT. 23.
curent ordre de le traiter
ſplendidement pendant tout
le temps qu'il feroit ſur les
Terres de Monfieur le Duc
de Hanover..
Des Divertiſſemens de
cette nature , auſquels on
employe ſouvent les nuits
entieres, ne ſeroient pas propres
à l'une des Belles pour
qui l'on a fait les Vers que
vous allez lire. Ce ſont deux
Soeurs , dont l'une aime extrémement
à dormir, & l'autre
à veiller..
24 MERCURE
:
22-22222555-252252
POUR LE SOMMEIL ..
Ouce Divinité, qui partages
Doucelemonde
Avec le Dicu brillant qui nous donne
lejour,
Sommeil, qui régnes à ton tour,
Quand cefacré Flambeau va s'éteindre
dans l'ondes
Entend d'une charmante nuit,
Ennemy du trouble &du bruit,
Ah! que j'aime tesfombres voiles ,
Ton Lit d' Ebéne, &tes Pavots,
Et qu'à l'ombre de tes.Etoiles
Mon coeur va gouſter de repos!"
S2
Que l'on doit aimer ta préſence,
Ton calme, &ton obscurité,
Tes
GALANT. 25
Tes eaux, ton couffin, confilence,
D'où naist nostre tranquilité !
Tufinis noſtre inquiétude,
Adoucis noftre laffitude;
Tu rafraîchis nosfens,foulages nos
ennuis;
Et mettant leplaisir, où régnoit la
triſteſſe,
Avec douceur, avec viteſſe,
Tu charmes nos ennuis , nos travaux,
&nosfoins.
SS
Par toy Philis eft toûjours belle,
Tu la maintiens dansſes beaux
jours;
Partoyſon embonpointſe conferve
toûjours
Avec une grace nouvelle.
C'est toy- mcsme, divin Sommeil,
Tous les matins, àfon réveil,
Juillet 1634.
C
26 MERCURE
1
Qui viensfemerſon teint deJaſmins
de Roses,
Et qui mets l'éclat dansſesyeux .
Oüy, quifait de si belles chofes,
Doit estre leplus grand des Dieux .
S2
Pour endormirles Créatures ,
Tu te fers de charmes puiſſans,
Etpar de douces impostures ,
Afsoupiſſant les corps, tufais veiller
lesſens;
Par l'enchantement de tesſonges,
La veritéſouventplaiſt moins que
lesmensonges.
Ta nuit a des momens trop courts,
Quand tu lafais coulerſous d'aimables
idées;
Etquoy que leurs douceurs ne foient
pasbienfondées,
Lour fauſſeté nous plaiſttoûjours.
GALANT. 27
Se
Mais enparlant,jevoy Morphée
Avecſa Baguette àla main;
Ilſeme de Pavots &mes yeux, &
morfein;
M'aſſoupir est toutson trophée;
Je ceſſe deſentir,sans mourirje me
meurs.
Quedefoûpirs! que delangueurs!
Jejouis d'un repos dont mon ame eft
ravie,
Me laiſſant aller dans tes bras .
Non, Sommeil, tu n'espoint le Frere
du Trépas ,
Puis que c'eſt ta douceur qui me donne
lavie.
:
Se
Ministres de ce Dieu, qui veillez pres
de moy,
Des Phantômes affreux oftez - moy
lafigure,
Cij
28 MERCURE
Faites-moyplutoſt lapeinture
De toutes les Beautez qui régnent
Sousſa Loys
Représentez-moy ma Climene
Plus prompte àsoulager ma peine,
Etplusſenſible àmon amour,
Que quand le jourjesuis pres
d'elles
Etpour lors cette nuit, duft- elle estre
eternelle,
Fe la préfererois au plus aimablejour.
-
CONTRE LE SOMMEIL .
☑ Anguiſſant Frere de la
Dont le triſte Palais joint la Rive
infernale,
Somncil, dontles Pavots, &la Verge
fatale,
Flote le long des eaux de ce funeste
Bord;
GALANT. 29
1
Qu'à ta suite l'on voit dans ces Demeures
Sombres ,
DeDémons, de Phantomes, d'Ombres!
Quel trouble! quelle nuit! que d'horreur!
que defers!
Ah! ces Cachots épouvantables
SontfaitspourlesAmes coupables,
Quandpourjamais ta Soeur les 608-
duitaux Enfers .
se
Fuyons de ces Grotes obfcures,
N'y tobonspoint, réveillons- nous;
Les veilles, pour les Créatures,
Présentent des momensplusdoux.
Oüy, Sommeil, tes beautez nefont que
des mensonges ;
Ton éclat,qu'un abus; tes plaisirs,
que desfongess
Et tes impreſſions me rempliffent
d'effroy,
Ciij
30 MERCURE
Quoy qu'elles nesoientpasſolidess
Car lors qu'ensommeillant je voy
tes Euménides,
A mon reveil encorje croy queje les
voy.
SS
Loind'icy tes couffins, ton onde, ton
filence,
Ettout ce qui nous mene à l'aſſoupis-
Siment;
Si le Sommeil eft doux , ce n'est qu'en
apparence.
L'Homme n'estplus Homme en dormant,
Son pouvoir abrutit, abat, énerve,
enyvre,
Ilnousfaitvivre, One plus vivre,
Affoiblit nos esprits , &rend nos
Sensperclus,
Il nous rend de la Mort la plus vivante
image,
GALANT. 31
Nous ofte laraison, nostre meilleur
partage,
Et nous dérobe un temps que nous
neverronsplus.
Se
L'onfçaitque leTemps nous dcvore,
L'onfçait qu'avecſa Faux il tranche
nos beaux jours ;
Pourquoy donc au Sommeil donne..
YONS -Nous encore
Des momens quifont chers d'autant
plus qu'ilsfont courts?
Veillons ,puisque veiller c'eſt vivre,
Fuyons la mort,ſuivons ce que nous
devonsſuivre,
Employons le temps à propos;
Noftre âge, la raiſon , le Ciel nous
y convie;
Et n'appellonsjamais repos,
Un Sommeil malheureux , qui nous
ofte la vie.
32 MERCURE
Se
Pouravoir trop dormy, Cloris n'a
plus d'appas,
Ses yeux nefont plus vifs,foin bitmeur
est chagrine;
Iris, ma charmante Voisine,
Veillez,&ne l'imitez pas.
Vous estesjeune, grande&belles
Quoy,feriez-vous affiz cruelle,
Pour vous plongerfi toft dans l'affoupiffiment,
Quin'estpropre qu'àla vicilleffe?
Non ; mais pour réveiller vostre aimablejeuneffe,
M'en croirez - vous , Iris? ilvousfaur
unAmant.
SE
Vous aurez la Pace àl'oreille,
Et voussçaurez à vostre tour
Le cas qu'une Beauté doit faire d'un
Amour
GALANT. 33
Lors que cet Amour la réveille.
Laiſſfez leſoin à cet Enfant,
Tendre, paisible , &triomphant,
Departagervos nuits, deréglervos
journées;
Lors vous verrez , pleine d'attraits ,
Coulervos nombreuses années ,
Et vous direz , veillons, & ne dormonsjamais.
Je vous ay fait part de pluſieurs
Extraits de Lettres de
M' Chaſſebras de Cremailles,
àMadame Chaſſebras du
Breau ſa Belleſoeur, touchant
les manieres de Veniſe, & ce
qui s'y fait de plus curieux.
Il me reſtoit encore un de
ces Extraits , ſur les Habits
34 MERCURE
d'Eté,le Freſque, oule Cours,
les Serenades & Concerts de
nuit ſur l'Eau , & les Dances
des jeunes Filles. Je vous l'envoye
, afin que vous n'ignoriez
rien de ce qui eſt en
uſage dans cette agreable
Ville , dont je ne vous parleray
plus à l'avenir, que pour
publier
publier ce qui aura eſté entrepris
contre les Turcs par
la République.
GALANT. 35
25252-555225-52552
EXTRAIT D'UNE LETTRE
DE ME CHASSEBRAS
DE CRAMAILLES .
Les Habits d'Eté , dont on
ſe ſert à Veniſe .
tou
Es Gentilſdonnes font tou-
LES ates vêtues à la Françoise.
Elles doivent neanmoins avoir
les Jupes trouffées , & ne peuvent
porter de Coliers de Perles,
de Pendans d'oreilles, ny de Pierreries
; fi ce n'est les Novices,
Novizze , ou Nouvelles - ma36
MERCURE
riées. Elles font fort découver
tes ; n'ont pas tant de Fleurs
qu'en Hyver, peut- eftre à cause
qu'elles font trop communes ; &
ont des Eventails de Point ſans
brides ny broderies. Elles portent
rarement des Mouches ; mais
celles qui en ont , en mettent
égalementſur leſein &fur le
viſage.
Laplupart des Citadines , les
Femmes de Marchands , genéralement
toutes les autres , ont
un Voile de Tafetas noir , qui
deſcend jusqu'aux genoux , dont
elles se couvrent la moitié du
viſage. Les petitesGens enporGALANT.
37
tent de Toile ; & l'usage en est
fi genéral , que les plus miférables
mettent leurs Jupes fur leur
teste , pour paroiftre comme les
autres.
Les Gentilshommes ont la
Barrette , ou Bonnet de laine
noire , l'Habit noir , le Collet
du Pourpoint fort haut , &ouvert
, avec un petit Tour- de- col
de Toile unie empefée , qui déborde
ſeulement d'un travers de
doigt ; la Veste de Drap noir ,
comme en Hyver ,ſans fourrure
neanmoins ,ſans Ceinture ,
toute ouverte pardevant.
Tout cela est de l'effence de
28 MERCURE
l'Habillement, rien ne s'en peut
changer ; il n'y a que l'Habit de
l'Habit de
deffous , qu'ils puiffent varier à
leur fantaisie , pourvû qu'ilfoit
noir , &que la forme du Collet
Soit obfervée.
Voicydoncquelle en est la plus
grande Mode. Les Pourpoints
Seportent de deux manieres ; on
comme des Camisoles , fans baleine
, & fort longs ; ou avec
baleine , & fort courts ; mais les
uns or les autres font tellement
buſquez , qu'on en voit qui defcendent
jusqu'à la moitié des
cuiſſes . Les Hautdechauſſes ſont
extrémement courts, ne vienGALANT.
39
nent qu'à quatre ou cinq doigts
audeſſus du genoüil ; & tout
l'Habit est chargé de Rubans
de Dentelles , avec une fi
grande confusion , qu'il est diffi
cile d'en pouvoir connoiſtre l'étofe.
L'on porte des Jabots au
devant de la Chemise , & du
Point fur le retrouffis des Manches.
Tous les Hommes ont des
Eventails ; les uns de Carte
peinte , & les autres de Point ou
de Cuir de senteur , comme les
Femmes .
Ily a encore une maniere de
ſe vestir affez particuliere , tant
pour les Hommes que pour les
40 MERCURE
Femmes (je n'entens pas parler
de ceux qui portent la Veſte)
On les nomme des Ex-voto. Ce
font des Perſonnes devotes , jeunes
ou vieux , qui ayant recouvré
la ſanté par l'interceſſion de
quelque Saint Fondateur d'Ordre,
s'hallillent à leur ordinaire,
mais de la mesme couleur de l'Ordre
, d'une maniereſimple &
modeste. Les Femmes ont jufqu'à
la Coëfe & aux Rubans
de cette couleur ; & les Hommes
enfont teindre leurChapeau
leur Garniture . Ces Habits
d'Ex- voto durent un an.
Pour les Filles des GentileGALANT.
41
hommes , ellessont presque toutes
dans des Convents , jusqu'à ce
qu'elles foient mariées , &ne paroiffent
jamais dans aucunesCerémonies.
Quelquefois de grand
matin on en rencontre àlaMeffe,
que des Femmes de Chambre
conduiſent ; mais cela est fort
rare. Elles ont un Voile de Satin
blanc rayé , qui leur cache er
riérement le visage , & tombe
parderriere juſqu'aux talons, avec
des Touffes de Rubans aux quatre
coins.
La réponſe que mefit unGentilhomme
, est affez plaiſante
Surce que je luy parlois de cette
Juillet 1684. D
42 MERCURE
1
grande
grande contrainte où l'on tenoit
les Demoiselles . Il me dit qu'à
la verité on ne voyoit guere de
Filles à Venise , à cauſe qu'on
les tenoit enfermées , mais que
l'on voyoit encore moins de Garçons,
parce qu'on leur donnoit
trop de liberté.
Le Fresque est un Cours de
Gondoles quisefait tous les ſoirs
de l'Eté ſur deux des plus beaux
endroits du grand Canal , l'un
pourles jours ouvriers, &l'autre
pourles Festes. Il commence toujours
le lendemain de Pasques,
&finit le dernier jour de Septembre.
C'eſt presque la seule
GALANT. 43
Promenade des Gentilsdonnes.
Elles y viennent ordinairement
trois ouquatre enſemble, &menent
quelques Femmes de Chambre
quand elles ſontſeules . Les
Gentilshommes y vont auſſfidans
leurs Gondoles , mais ils nefont
jamais avec les Gentilsdonnes,
fice n'est le Frere , l'Oncle , ou
le Mary.
Le Cours eft plus ou moins
grand , Selon la quantité du
monde qui s'y trouve ; & c'est
quelque chose de fort divertif
ſant , de voir dans les belles foirées
de l'Eré, jusqu'à fixe fept
rangs de Gondoles qui pafſferint les
Dij
44 MERCURE
unes àtravers les autres avec une
viteſſe incroyable , faisant toutes
ensemble une plaisante confusion,
& un agreable mélange. Ces
Gondoles font presque toutes
d'une mesme forte , &les Ma
giftrats des Pompes ont reglé la
fimplicité où elles doivent eſtre.
Ellesfont couvertes de Drap, ou
de Serge noire, ont en dedans des
Couffins , ou des Eſtrapontins de
pareille Etoffe , & font toutes
ouvertes par les deux bords ,
par les coftez.
Elles ont une partie des commoditez
qu'on peut ſouhaiter..
L'on n'y estpoint agité, ny tourGALANT.
45
mentéd''aucun choc. Elles
nefont
point de bruit en marchant ; les
Dames n'yfont point incommodées
de la poufſfiere , & l'on s'y
peut garantirfacilement du vent
de la pluye. Le cofte gauche
y est le plus honorable , &paſſe
pour la premiere place , ce qui eft
fort particulier. Cet usage se
pratique encore dans la plupart
des Voitures d'eau , quoyqueſur
terre, de mesme que dans les autres
Païs , on cede la droite aux
Perſonnes que l'onconſidere.
Le Freſque , ou le Cours.
LeFresque n'estpasseulement
46 MERCURE
pour la Nobleſſe de Venise ; les
Citadins, les Etrangers, & toutesfortes
d'autres Perfonnes , s'y
peuvent promener. Il n'y a que
les Courtisanes à qui il est défendu
de s'y trouver, ſous de rigoureuſes
peines . La République
n'apas voulu neantmoins les priver
du plaisir de cette Promenade
; elle leur a permis de faire
un Fresque particulier dans le
Rio de la Sense. C'est un Canal
qui n'estpas de grandpaſſage,
qui est en cela plus commode.
Tous lesfoirs on y voit triompher
ces Demoiselles de joye &
de plaisir. Ellesyparoiſſent dans
1
GALANT. 47
leurs Habits de conqueſte , &
n'oublient rien de ce qui peut augmenter
leurs charmes. On les voit
toutes pleines de Mouches , de
Poudre, d'Effences, d'Odeurs, &
de Fleurs. Ily en a qui mettent
des Veſtes de Gentilhommes, &
d'autres s'habillent en Cavaliers
avec le fuste- au-corps , la Per-
- ruque, l'Epée, & les Plumes au
Chapeau ; & fi l'on remarque
encore dans cet Habillement un
refte de pudeur & d'honneſteté
fur le visage de quelques- unes,
l'ony trouve en mesme temps un
coeur tendre, plein de douceur, &
de compaffion; car ces Demoi
48 MERCURE
felles qui ne cherchent qu'à obliger
tout le monde, adouciffent les
rigueurs & les cruautez de leur
Sexe , & ne peuvent entendre
poufferdes regrets ny des plaintes.
Cette inclination. bien-faiſante
leur attire un grand nombre d'Adorateurs
, qui vont leurfaire la
cour dans ce Fresque d'enjouement
& de galanterie.
Serenades & Concerts de
nuit fur l'Eau .
Il ne se paffe quére deſoirées
dans les grandes chaleurs de l'Eté,
que l'on n'entende de ces petits
Concerts, les uns plusbeaux, Or
Les
GALANT. 49
les autres moindres. Quelques
Gentilshommes , ou Particuliers,
vontpluſieurs enſemble dans une
Péote. C'est un Bateau couvert
d'Etoffefort propre, qui peut tenir
une vingtaine de Perſonnes. Ils
yfont mettre un Clavecin , un
ou deux Theorbes , pluſieurs V10-
lons &Baffes de Violes , &fe
font voguerfur le grand Canal,
depuis deux ou trois heures de
nuit jusqu'à cinq ou fix heures,
c'est à dire jusqu'à deux heures
apres minuit. Ils s'arrestent de
temps en tempsdevant des Palais
de leur connoiffance, pour donner
d'agreables Serénades ; &quel-
Juillet 1684 . E
50 MERCURE
quefois il ſe rencontre deux ou
trois Péotes , qui se répondent
l'une à l'autre, &font enſemble
de petits Corps de Voix & de
Simphonie. A leur imitation,
quantité de Garçons de Boutiques
&Artisans, vont de mesme les
Festes & Dimanches au foir,
avec des Hautbois , Flageolets,
des Flutes douces , & des Guitarres
, & chantent des Airs dolens
&lugubres devant la Maiſon
de leur Maîtreſſe; &parce
que quelques -uns entendent paf-
Sablement laMusique, ces petites
Serenades ruſtiques ont auſſi leur
agrément.
GALANT S
4
Nous avons eu quelquefois
lesfoirs d'autres fortes de Concerts
fur les Balcons du Palais.
Leplus beau que j'aye entendu,
est celuy du Prince de Parme,
General de l'Infanterie des Armées
Venitiennes. Son Palais
eſtoit éclairé en dehors , defoi-
- xante Flambeaux , des Tapis à
toutes les Fenestres , avec grand
nombre de Feux OfrdeLumieres
de l'autre coſté dugrand Canal.
Ilfaisoit cette Fefte en réjois-
Sance de la Victoire obtenuëpar
les Chreftiens contre les Infidelles.
Il y avoit des Voix admirables
, un Choeur de Simphonie
E ij
52 MERCURE
1
magnifique , mêlé de Trompetes
& de Tambours ; & de temps
en temps onfaisoit des décharges
de Boëtes d'Artillerie. Ce
divertiſſement dura deux ou trois
grandes heures.
Les Dances des jeunes Filles.
C'est quelque chose de joly les
Festes &les Dimanches, de voir
les Dances desjeunes Filles d'Artifans.
Elles s'affemblent fur le
Soir par pelotons dans les Places
publiques. Il y en a une qui jouë
du Tambour de Basque ,
chante en meſme temps, pendant
que les autres dancent les Four
GALANT. 3
lanes dont je vous ay parlé ailleurs.
Leurs Habits font fort
fimples , mais d'une grande propreté.
Les plus notablesfont vétuës
de Tafetas chamarré d'une petite
Dentelle d'or & d'argent , la
gorgefort découverte , un Colier
de Filigrane d'or ou d'argent
doré , dont les grains font auſſi
gros que de petites Noiſettes, des
Pendans- d'oreilles , &desBraffelets
auffi d'or, ou de fauſſes
Pierreries , leur Coiffure toute
unie, quelques petites Bouclesfur
le frout , & un Tour de gros
Boutons de Filigrane pareille
E iij
54 MERCURE
ment d'or ou d'argent doré der.
riere la teſte, avec des abondances
de Fleurs dans les treffes de
leurs cheveux.
Lesplus agreables de cesDances
ſont lors qu'ily a des Festes
d'Eglise. Elles font mettre dans
les Places plufieurs Bancs ,
laiffent au milieu un grand Cercle
vuide , où elles font de petits
Bals. Les Artisans , & autres
petites Gens , qui veulent estre
de la Fefte ,font venir un Clavecin
avec des Violons ,
ne peut s'empefcher de rire , de
voir leur maniere de dancerfans
régle ny meſure , chacunfaisant
l'on
GALANT. 55
les pas àſa fantaisie , & de la
maniere qu'il luy plaist , mais
neanmoins d'une legéreté )
d'une vîteſſe qui ne se peut quaſi
comprendre , pour des Gens auffi
groffers qu'ils le font.
Quand ces Festessefont dans
quelques Isles hors de la Ville,
le divertiſſement est encore tout
autre. L'on couvre les Places
de toile de verdure. Il y a
des Barques de petites Symphonies
, qui viennent des environs;
& comme il ſemble que toutſoit
permis à la Campagne , & que
l'on y doive avoir une entiere
Liberté , on voit des jeunes Gen-
E iiij,
56 MERCURE
tilshommes qui jettent bas leurs
Veſtes , se mettent de la Feſte,
&prennent plaisir à dancer avec -
les autres au milieu de cetteTroupe
Champestre.
Il a fait de tres beaux jours
durant le mois de Fevrier ;
mais entre les autres , le Soleil
parut fi beau un Mardy,
qu'une Troupe de Dames
d'une Ville qui ſe peut dire
la plus réguliere du Royaume,
réſolut de prendre le divertiſſement
de la Prome.
nade. Elles allérent pour cela
le long d'un Canal , qui renGALANT.
57
:
ferme un des Parterres d'un
Palais le plus achevé de l'Europe.
Comme toutes ces
Dames ont infiniment de
l'eſprit , elles mirent diverſes
Queſtions ſur le Tapis, & firent
particulierement rouler
la Converſation ſur les divers
effets de l'amour. Une des
plus belles de la Compagnie,
qui avoit lû depuis peu les
Métamorphofes d'Ovide en
Rondeaux par M'de Benſerade,
donna lieu d'examiner
ces plaiſantes rêveries. Chacune
dit ſon avis ſur les changemens
qui y ſont décrits,
58 MERCURE
& reprochoit agreablement
à cette jeune Perſonne, qu'-
elle avoit fait d'auſſi grandes .
merveilles , quand un Chat,
façon d'Eſpagne , vint ſe
planter devant elle. Il la regarda
d'une maniere qui
n'eſt point ordinaire aux
Chats ; il marcha quelques
pas devant elle , & fe retournant
ſoudain , il pouſſa des
cris ſi pitoyables, qu'il émût
le coeur de la Belle. Les autres
Dames n'en furent pas
moins touchées , & chacune
ſe ſeroit miſe en devoir de le
careſſer pour faire finir ſes
GALANT. 59
cris , s'il ne ſe fuft jetté tout
d'un coup dans le milieu du
Canal , où il ſe noya. Un
Gentilhomme qui eſtoit préfent,
le fit peſcher, & s'eſtant
apperçû que la Demoiselle
devant laquelle il s'eſtoit arreſté,
n'avoit point de Manchon,
il envoya ce Chat chez
un Pelletier, afin qu'il ſe ferviſt
de ſa peau pour en faire
un dont il vouloit luy faire
préſent. Il fit ces Vers en
attendant l'exécution de ſon
deſſein , comme ſi la Belle
cuſt cu déja le Manchon.
60 MERCURE
1
4
A LA JEUNE IRIS.
I tous les Chats estoient bien
Stages
Il s'en trouveroit maints &maints ,
Qui comme ce beau Chat , feroient
d'heureux naufrages
Pour couvrir d'auſſi belles mains.
52
Qu'on ne diſe point que la rage
Lefitprécipiter dans l'eau;
Mais plutoſtqu'on admire un effet
de courage,
Quifera trouvé fort nouveau.
Se
Son deftin eſtdigne d'envie,
Comme ilfut digne de pitié.
S'ilfutpoursabeauté chéry durant
Savie,
Sa mort l'embellit de moitié.
GALANT. 61
52
La mortqui nefutjamais belle,
Luydonne un lustresi touchant,
Qu'au pouvoirde l'amour l'ame la
plus rebelle,
A l'aimer auroitdu panchant.
Sz
Ilnefautpas que l'on s'étonne,
S'il chercha la mort à deſſein.
Quel plaisir d'échauffer une aimable
Personne ,
En touchantsa bouche &ſonſein!
Se
Je veux bienqu'ilsoit mort de rage.
Que de Genspouffent deſoûpirs,
Etpreſqu'àtous momens enragent davantage,
Sans avoirles meſmes plaisirs!
Se
Si l'on croit la Métempsicose,
CeChat fut un de vos Amans,
62 MERCURE
Qui vitbien qu'ilperdroit aupres
devousfa Cause,
Malgréses tendres sentimens.
S&
Ainsid' Hommedevenu Befte,
CeChat, des Chats leplus adroit,
Vousvoyantſans Manchon, résoluti
( danssa teste,
Devous mettre à couvertdufroid.
८८
On le voit foudain qui s'élance
Dans l'eau qu'il craint plus que
lefeu;
Mais que n'eust- il pointfait, puis
qu'en vostre préſence
La mortne luyſembloit qu'unjeu?
S&
Il eſpéroitparfès lumieres
Débroüiller la nuit du trépas,
Etse rendresçavant dans toutes les
manieres,
GALANT. 63
Pour approcher de vos appas .
Se
Il crûtqu'eſtantdebonne mine,
On le mettroit d'unefaçon,
Qu'encore que chacun vous estime
bienfine,
Vous donneriez dans l'hameçon.
Se
CeChat, en prenant cette forme,
Euft eu peine à mieux exprimer,
Qu'ilfaut, pour estreheureux, qu'un
Amantse conforme
Entout ce quipeutfaire aimer.
Se
Ola noble Métamorphose!
Eftantpreftdefinirſon cours,
Pourroit- onfouhaiter une plus douce
chefe
Quc d'estre entre vos bras toûjours?
64 MERCURE
S2
Quand avecfagriffe tranchante,
Ce Chat s'accrochoit en tous lieux,
Encore queſapeau vous parustfort
plaisante,
Auroit-il baisévos beauxyeux?
Se
Apréſent qu'ila l'avantage
De ne vousfaireplus depeur,
Vous n'avezpas un traitsurvostre
beau visage,
Dont iln''n'ait eu quelquefaveur.
८८
Ce Chatſous l'humainefigure,
Euft eu beau faire lesycux doux ,
Il n'auroitjamais eu cette heureuse
avanture
De repoferfur vos genoux.
es
Siquelque vapeur importune,
Siles Aquilons mutinez
GALANT. 65
Souflent infolemment, quelle bonne
fortunc!
Vous leporiezà voſtre nez .
SS
Si cefront d'où l'amour domine,
Se trouve quelque pesanteur,
En l'apuyant deſſus, vous n'eſtes plus
chagrine,
Etvous rentrez en belle humeur.
Se
Quandpar des clamears nompareilles,
Par des bruits divers &confus,
On oſe quelquefois étordirvos orcil
les,
Soudain vous le mettez deſſus.
Se
Fut-il de mesme qu'une Souche,
Il reprendroit dufentiment
Aumoment glorieux oùvoſtre belle
bouche
Juillet 1684- F
66 MERCURE
S'en approche tout doucement..
S2
Ces Globes plus blancs que l'Yvoire,
Quisefuyans vivent en paix,
Lefouffrent tous lesjoursjouir d'une
victoire,
Que d'autres negagnentjamais.
52
Vous avez tout par excellence,
Rien nemanque à vostre embonpoints
Cependant il vous fertſouvent de
contenance,
Et cela ne vous mesfiedpoint.
Se
Quand la blancheurfait place aux
rofes,
Marque d'un indiscret discours,
Afin de vous remettre, & calmer
toutes chofes,
GALANT. 67
Ce Manchon est d'un gradfecours.
Sz
Si quelque pauvre Amant foûpire,
Sans qu'ilpuiſſe parler à vous,
Pourvousfairesçavoir l'excésdeson
martire,
Ily gliſſe le Billet- doux.
८८
Si quelqu'un veut lowervas charmes,
Etn'enparlepas comme ilfaut,
Al Ombre de ce Chat,vous riezjusqu'aux
larmes,
Etvous moquez de se Badaut.
22
Maisquoy qu'ilſerve à tout usage,
On nesçauroit dire de vous,
Que vous laiſſez aller voſtre Chat
aufromage,
Vostre coeur en esttropjaloux.
Fij
68 MERCURE
S2
Enfinpour achever l'histoire
De ce Chat que voſtre oeilſurprit,
Monfieurde Cordemoy nenousferoit
pas croire
Que ce Chat n'eustjamaisd'esprit.
Je vous ay dit que ce Gentilhomme
avoit fait ces Stances
en attendant le Manchon
du Pelletier ; mais lors qu'il
le reçeut, & qu'il ouvrit l'Etuy
dans lequel il eſtoit renfermé
, il s'apperçût d'une
nouvelle Avanture. Soit qu'-
elle vinſt par la mépriſe de
l'Ouvrier , ſoit que l'Amour
vouluft encore perfécuter ce
pauvre Amant métamorGALANT.
69
phofé , il trouva un Manchon
d'une peau de Chien ;
ce qui luy fit ajoûter cecy.
Ar une autre métamorphose,
Dontjenepuisdire la cause,
CeChatàprésent est un Chien;
Mais commesa noirceur m'a donné
dans la veuë,
Fay crûque ce Chien valoit bien
Leplus beau Chat de vostre Ruë..
SS
Au reste, ce Chien estsansfard,
Son noir n'estpoint de lapeinture,
Il esttelque Dame Nature
L'a mis en ce mondeſans art.
S'il peut à vos faveurs, au lieu du
Chat, prétendre;
Sipour luy vous avezdu tendre,
Pourconferver un tel bonheur, ..
70 MERCURE
Iris, je vous répons d'une amour
eternelles
Entre les Animaux,le Chien a cet
honneur,
D'estre estimé leplusfidelle.
Je ne ſuis point étonné,
Madame , que la réputation
que s'eſtoit acquiſe M le
Chevalier de Lhery , Chef
d'Eſcadre des Armées Navales
du Roy , vous ait fait
recevoir avec chagrin la nouvelle
de ſa mort. C'eſt un
ſentiment qui a eſté commun
à tous ceux que le vray
mérite touche. Si les éclairciſſemens
que vous fouhai
है?
GALANT. 71
tez avoir fur tout ce qui le
regarde , cuſſent pû entrer
dans la Relation que je vous
ay envoyée depuis peu de
jours , de la maniere dont Sa
Majesté a crû devoir punir
les Génois , je vous aurois
épargné la peine de les demander.
M'le Chevalier de
Lhéry a commencé à donner
des marques de bravou
re dés ſa plus grande jeuneſſe,
Il aallllaafaire ſes Caravanes
à Malte à l'âge de quatorze
ans , & fit enfuite trois
Voyages en Candie pendant
le Siége. Au dernier de ces
72 MERCURE
Voyages,M'le Duc de Beaufort
l'avoit deſtiné avec Male
Chevalier d'Aviſſe ſon Frere,
pour eſtre auprés de fa Perfonne
le jour de la grandeSortie
qui fut faite ſur lesTurcs;
mais ils furent tous deux
bleſfez la veille de cette Sortie,
M'le Chevalier de Lhéry
d'un coup de Grenade à la
cuiffe , dont il fut un an à
guérir. On le fit Enfeigne
au retour de ce Voyage , &
Lieutenant en Janvier 167z.
Eftant embarqué avec M'de
Gabaret fon Capitaine , &
ayant abordé un Vaiſſean
Hollandois
GALANT. 73
Hollandois , il quitta ſa Baterie
, & fauta dedans le premier,
ſuivy ſeulement de cinq
Perſonnes . Il deſarma le Capitaine
, tua le Lieutenant,
& fit ſeize Priſonniers, qu'on
amena dans le Bord de M² de
Gabaret. Une ſi belle action
luy fit mériter une Commiſ
fion de Capitaine , que le
Roy luy envoya ſur le champ.
Enſuite il alla en Sicile , où
il demeura trois ans ſans defarmer
, & où il fit de ſi belles
actions dans toutes les Batailles
Navales qu'on donna
aux Hollandois,qu'elles obli.
Juillet 1684 . G
1
74 MERCURE
Y
gérent l'Amiral Ruyther de
faire fon éloge , & de luyenvoyer
demander ſon amitié.
Eſtant à Meſſine , il alla ſeul
avec M'de Tourville , juſque
dans le Port de Rhége , où
il brula plus de ſoixante Maifons
, & quantité de Bâtimens
, puis revint au Port de
Meffine lors qu'on le croyoit
perdu. Dans ce temps , le
Roy luy donna une Penſion
de 1500. livres. Il ſe ſignala
encore à Palerme , condui
ſant le premier Vaiſſeau de
l'Avantgarde, qui alla ymettre
le feu. En 1680. le Roy le
GALANT 75
-
choiſit pour équiper le Vaifſeau
nommé l'Entreprenant,
que Sa Majesté voulut voir à
Dunkerque,& où Elle témoigna
eſtre tres contente de ſes
ſoins , &luy donna de grandes
marques d'eſtime & de
diſtinction . En allant de Dun-
Kerque à Toulon , il rencontra
deux Vaiſſeaux Portugais,
l'un Amiral , & l'autre Contramiral.
Il leur demanda le
Salut, qu'ils refuférent, parce
qu'ils avoient le Pavillon , &
qu'il n'en avoit point. Son
Vaiſſeau n'eſtoit monté que
de so. Piéces de Canon , &
Gij
76 MERCURE
ne pouvoit ſe ſervir que de
ſa Baterie baſſe , à cauſe de
quantité de Canons qu'il
avoit embarquez pour porter
en Rouflillon. Cette grande
inégaliténe l'empêcha pas de
les attaquer, & ce fut ſi vivement,
qu'en quatre heures de
Combat il les contraignit de
venir à ſon Bord , luy demander
de quelle maniere il ſouhaitoit
eſtre ſalué. Il répondit
qu'il vouloit que ce fuſt
avec treize coups de Canon;
& qu'ayant l'honneur de
commander un desVaiſſeaux
du plus grand Roy duMon
GALANT. 77
de, c'eſtoit afſſez pour eux,
qu'il y répondiſt de cinq volées
; ce qui fut fait. SesHabits
& fon Chapeau furent
percez de pluſieurs coups ,
& il fut bleſſé legérement à
la cuiffe. En 1681. il ſe trouva
à l'Expédition de Chio , où
il ſe diftingua à fon ordinai
re , & eſſuya le plus grand
feude toute la Fortereſſe. La
meſme année , le Roy luy
donna une glorieuſe marque
de la fatisfaction qu'il avoit
de ſes ſervices , en l'honorant
de la Cornete de Chef
d'Eſcadre. En la meſme an
Gij
78 MERCURE
née il alla à Alger , où il s'aquita
ſi dignement de fon
Employ de General , & fe
porta avec tant de chaleur
àtoutes les Occaſions , qu'à
ſon retour le Roy luy ordonna
de ſe ménager davantage
, &de ne plus tant s'expoſer.
En 1682. il fut commandé
pour croifer la Mer;
& ayant fait rencontre d'une
Caravelle Turque , montée
de vingt- fix Pieces de Canon
, il l'attaqua , quoy qu'il
fuſt ſeul ; & apres que le Capitaine
ſe fut défendu vigoureuſementpendant
deuxheu
GALANT. 79
res , il le contraignit de ſe
rendre , prit ſon Bâtiment,
& tout l'Equipage fut fait
priſonnier, & embarqué dans
ſon Bord. La meſme année,
eſtant encore ſeul de ſon Efcadre
, il contraignit un Vaifſeau
Génois de ſoufrir la Vifite
, ce que perſonne n'avoit
jamais fait , & il s'y conduifit
non ſeulement en brave
Homme , mais en Homme
de tefte & de conduite. En
1683. au retour d'Alger, ayant
rencontré deux grands Vaifſeaux
Corſaires , par un gros
temps & une tépeſte terrible,
Giij
85 MERCURE
il les attaqua , quoy qu'il fuſt
encore feul , leur donna la
chaffe pendant deux jours,
en démâta un , & mit l'autre
hors de Combat. Enfin le 29 .
May 1684. ayant eſté commandé
avec mille Hommes,
pour la Deſcente qui ſe fit
à, Génes , il y fut tué d'un
coup de Moufquet , à l'age
de 36. ans. Il n'y a perſonne
qui n'ait regreté ſa perte , un
fi brave Homme méritant de
vivre plus long temps pour
le ſervice de fon Prince.
Il a toûjours fait paroiſtre
une grande pieté , & l'on
GALANT. 81
peut dire que la crainte qu'il
avoit de Dieu , alloit encore
plus loin que ſon intrépidité
dans les périls , quoy qu'elle
ait fort peu d'exemples. Il
a eu auſſi une charité &une
tendreſſe particuliere pour
les Pauvres , qu'il a foulagez
entoutes rencontres. En l'année
1679. il épouſa Mademoiſelle
de Princé, Fille de M' Joſeph
Marlot , Seigneur de
Princé , Grand - Maiſtre des
• Eaux & Foreſts de Champagne
, & de Dame Marie Gril
let , dont le Pere ſortoit d'une
des plus anciennes Familles
82 MERCURE
de l'Anjou , & la Mere , de
lamefme Maiſon que M'Duneſſon
& d'Aleſſeau. Son Mariage
n'a eſté ſçû que des
deux Familles , tant qu'il a
veſcu , Madame de Lhéry ſa
Femme l'ayant ſouhaité ainſi,
pour eftre en état de le maintenir
dans le ſervice ſuivant
ſa qualité , & pour luy donner
moyen de ſoûtenir plus
facilement les grandes dépenſes
qu'il y faiſoit. Elle a
eſté reçuë du Roy auec toutes
les marques de bonté &
de distinction qu'elle pouvoit
efperer. Quoy qu'elle
GALANT. 83
1
n'ait point d'Enfans , Sa Ma-
- jeſté n'a pas laiſſé de luy
donner une Penſion de deux
smille livres .
M' le Chevalier de Lhéry
étoit de laMaiſon de Cauchon
de la Province de Champagne,
qui porte pourArmes, de
gueulles au Grifon d'or. Son
1. Ayeul paternel, Meſſire Jerôme
de Cauchon, Seigneur de
Verſenay, d'Aviſſe, de Thierneuf,
Eſtrée au Pont,& autres
Lieux , Capitaine de Cavalerie
, Gouverneur de Châ-
_teau-Portien pour le ſervice
-de Sa Majesté , s'eſtoit allié
S
1
84 MERCURE
avec Anne de Proify, Dame
de Neuville, Fille de François
de Proiſy, Baron de la Bove,
Chevalier de l'Ordre du Roy,
& Grand- Bailly de Vermandois
. Thomas de Cauchon,
Comte de Lhery , Pere du
Chevalier dont je vous parle,
avoit pris alliace avec Jeanne-
Marie de Vergeur, Dame de
Courtagnon. Elle estoit Fille
de Marguerite le Danois,
Petite-Fille de Charles le Danois
, Marquis de Geoffreville
, Gouverneur de Rocroy.
Son Fils , François le
Danois, Marquis de Geoffre
GALANT. 85
5
,
e ville , luy ſucceda au Gouvernement
, & ſoûtint avec
, gloire le Siege contre les Efpagnols.
Les Comtes de
S. Souplet , dont l'un a eſté
Chevalier de l'Ordre , &
Grand - Bailly de Vermandois
, deſcendent de la Maifon
de Vergeur ; & la feuë
Comtefſſe de Bouflers, Soeur
de Madame la Comteſſe de
,
=,
e
e
5, Lhery , aujourd'huy Doüairiere
, eſtoit Mere de M² le
☑ Marquis de Bouflers , General
des Dragons de France,
& Lieutenant General des
Armées du Roy.
86 MERCURE
Charles de Cauchon , Baron
de Thierneuf, Oncle paternel
de Me le Chevalier de
Lhéry , eſtoit Maréchal des
Camps & Armées de Sa Majeſté,
Meſtre de Camp d'un
Regiment de Cavalerie , &
Commandant pour le Roy
en ſa Ville & Fauxbourgs de
Rheims . François de Cauchon,
Seigneur d'Aviffe, Cadet
du Baron de Thierneuf,
fut tué à Rocroy, commandant
la Compagnie des Gardes
de Monfieur le Prince .
Jean de Cauchon , Seigneur
de Sillery , & Vicomte de
GALANT. 87
- Puiſieux , Petit- Fils de Jacques
de Cauchon, Seigneur
de Verſenay , & Vicomte de
Louvois , ne laiſſa de Marie
le Picard ſa Femme, Fille de
Jean le Picard Seigneur de
Villeron , & de Jacquete de
Champanges , Dame d'Attilly
, que Marguerite de
Cauchon , Femme d'Emard
- de Menneville , & depuis de
Jacques de Mendoze , Premier
Maiſtre - d'Hoſtel du
Roy François I. & Chevalier
- de ſon Ordre. Marie de Cau-
☐ chon, Dame & Marquiſe de
- Sillery & de Puiſieux , porta
J
88 MERCURE
cesTerres le 13. Janvier 1544-
à Pierre Brulart fon Mary,
Seigneur de Berny, Préſident
des Enquestes au Parlement
de Paris , puis Conſeiller d'Etat
, & eut pour Fils Nicolas
Brulart de Sillery , Chancelier
de France. En 1418. Pierre de
Cauchon, Docteur en Theologie,
Vidame de Rheims,
fut Maiſtre des Requeſtes,
& en ſuite Eveſque de Beauvais
& de Lifieux. Jean de
Cauchon , Seigneur du Godart
& de Sevigny, fut Confeiller
& Maiſtre-d'Hoſtel or.
dinaire du Roy Charles VII .
en 1430.
GALANT. 89
-

Cette Maiſon, outre ſon ancienneté,
a de grandes allian
ces ; celle de Rohais & de Salligny,
par Jean de Cauchon,
qui épouſa Jeanne de Rohais
de Salligny ; celle de Boſſu,
par Thierry de Cauchon, Seigneur
de Maupas-du-Tour,
Commandant dans la Ville
5 & Fauxbourgs de Rheims,
5, qui fut marié avec Adrienne
le Boſſu, Fille de Lancelot le
Boſſu , Maréchal heréditaire
du Laonnois ; celle deMouf-
-ſy , par Anne de Cauchon,
Femme de René de Mouſſy,
Seigneur de Puisboüillar,
Juillet 1684, H
90 MERCURE
Gouverneur de Metz ; celle
de Durfort , par Barbe de
Cauchon , Femme de Symphorien
de Durfort, Seigneur
de Duras ; & celle de Gondy,
par Charles Cauchon, Baron
du Tour , Gouverneur de la
Perſonne de Charles III. Duc
de Lorraine , Chef de ſes
Confeils , Sur- Intendant de
Sa Majesté , Premier Capitaine-
Lieutenant de la Compagnie
des Gendarmes , depuis
Ambaſſadeur pour le
Roy enAngleterre, allié avec
Anne , Fille de Jerôme de
Gondy ,,Chevalier d'HonGALANT.
91
-
neur de la Reyne Marie de
Médicis .
M' le Marquis de la Riviere
a efté auſſi tué devant
Génes, à la defcente de Saint
Pierre d'Aréne, vendant chérement
ſa vie l'Epée à la main.
à l'age de vingt -deux à vingttrois
ans. Il eſtoit Fils de M
Comte de la Riviere , Gouverneur
& Bailly d'Auxerre,
de la grande Maiſon de la
Riviere, dont il y a eu deux
Grands Chambellans, & entr'autres
, Bureau de la Ri.
viere , qui eut cette qualité
ſous les Roys Charles V.
Hij
92 MERCURE
& Charles VI. , Il fut Exé
cuteur teftamentaire de се
dernier Roy, & enterré à ſes
pieds à S. Denys par l'ordre
des Princes , comme on le
voit par ſon Epitaphe . Il y a
eu un Cardinal de cette Maiſon
enterré aux Celeftins de
Paris. Elle eft alliée à celles
de Chaſtillon , Dammartin,
la Trémoüille, d'Aunel, d'Inteville
- Seignelay , finie en
celle de la Riviere , Chanlemy
, Sainte- More , Chaſon,
la Perriere, Damas, Pontalié,,
Baraucour, Pourcian , Touteville
, la Baume , Maurever,
GALANT. 93
Choiſeüil , Luſignan , S. Gelais
, Remigny , Chaſtelus,
Curton, Chabannes,la Roüere,
&c. Le jeune Marquis tué
devant Génes , sa eſté Page
de la Grande Ecurie , apres
quoy il a ſervy huit Campagnes
tant ſur terre que fur
mer. En ſortant de Page , il
. fut Cornete de M' le Comte
- de la Riviere ſon Frere, dont
la Compagnie ayant eſté ré-
- formée lors qu'on fit la Paix,
fon courage & ſon inclination
luy firent chercher employ
à la Marine , où par fon
mérite il eſtoit parvenu en
94 MERCURE
1
peu de temps à la qualité
d'Enſeigne . La Mere de M'le
Comte de la Riviere ſon Pere,
eſtoit de la Maiſon de Spifame,
l'une des meilleures d'Italie
, à laquelle appartenoit
la Seigneurie de Menthon
pres Génes . Elle s'eſt établie
en France en 1325. & defcendoit
de Meffire Lanfranc de
Spinola de Génes , Maiſtred'Hoſtel
de François I. Fils
du Prince Ambroiſe Spinola,
Duc de San Sevrin , Marquis
de Seſte & de Venaûre , Chevalier
de la Toiſon d'or, Gouverneur
pour Sa Majefté Ca-
(
GALANT. 95
tholique de tous les Païs , &
en general de ſes Armées ; &
de Dame Jacqueline de Cigalle,
de la Maiſon des Comtes
de Cigalle en Sicile, Soeur
du Baſſa Cigalle , Admiral
des Mers, &Genéral des Armées
du Grand Seigneur
- Achmet , dont il épouſa la
Soeur. Cet Ambroiſe Spinola,
- &JacquelineCigalle, eſtoient
Ayeul & Ayeule de M' Spifame,
Seigneur des Granges,
laquelle Maiſon a eſté depuis
alliée en France à celles d'AlL
legrain, de Marle,Chancelier
de France, de Merouflet, de
96 MERCURE
Rofé, de Podolin, deCol, des
Dormans Chacelier de France,
&de Suatine. Les Armes
de la Riviere ſont en Champ
de fable, à la Bande d'argent.-
Si vous avez eſté contente
depuis quelques mois de tous
lesAirs nouveaux que je vous
ay envoyez, vous ne le ſerez
pas moins de celuy- cy , puis
qu'il eſt de la compofition
d'un des plus grands Maiſtres
que nous ayons en Muſi
que.
AIR
GALANT. 97
5.
S

5
5
5.
ا
1
1
!
AIR NOUVEAU.
UANecjaoputrieveéma
tendre Beauté
liberté.
Contreſesdoux regardsjen'ay pû me
défendre.
Maishélas ! ſiſesyeuxsçaventdéja
charmer,
Son coeur nesçait encorce que c'estque
d'aimer.
Heureux fi quelquejour le mien luy
peut apprendre! -
Les Nouvelles publiques
vous ont appris , que le Che
valier Thomas Armstrong a
eſté exécuté en Angleterre,
pour avoir eu part à la con.
ſpiration qui a fait tant de
Juillet 1684 . I
Bayerleche
Staatsbibliothek
Munchen
1
98 MERCURE
bruit depuis quelque temps.
Il avoit eſté Amy de feu
Cromvvel , auquel il avoit
promis la teſte du Roy. Le
Roy le ſçavoit , & non ſeulement
il luy avoit dit qu'il
le ſçavoit , mais il luy avoit
pardonné cet énorme crime;
& pour l'obliger à rentrer
dans ſon devoir , il l'avoit
comblé de Biens. Une bonté
ſi peu ordinaire n'avoit point
touché fon coeur. Il eſtoit
entré dans les deſſeins des
derniers Conſpirateurs ; &
voyant l'Entrepriſe découverte
, il avoit crû en fuyant
GALANT. 99
- pouvoir éviter la punition
qu'il méritoit. On le fitchercher
; & ſur l'avis qu'on reçût
qu'il s'eſtoit retiré en
-Hollande , on prit des me-
-ſures pour le découvrir. Il
fur enfin arreſté à Leyde , &
mené à Londres le 20. dù
dernier mois .On le conduifit
= à la Priſon de Nevvgate ; &
ſur ce qu'il avoit eſté déja
condamné par contumace,
il fut amené quatre jours
apres à la Cour du Banc du
Roy , où l'on écouta ce qu'il
voulut dire pour ſa défenſe;
mais il ne pût ſe juftifier , &
I ij
100 MERCURE
laCour le condamna àſoufrir
la peine du crime de haute
trahifon . Un desjours ſuivās,
il fut encore amené devant le
meſme Tribunal , & prétendit
que la peine encouruë
par la contumace ne devoit
point avoir lieu à ſon égard.
Pour cela , il demanda qu'on
fiſt la lecture d'un Acte de
la fixieme année du Roy
Edoüard VI. CetActe portant
que les Criminels auroient
le terme d'un an , pour ſe
rendre entre les mains de la
Juftice , il repréſenta qu'il
pouvoit bien efperer qu'on
GALANT. IOI
,
ne luy refuſeroit pas la liberté
de ſe défendre , ſelon la forme
que les Loix avoient pref
crite , puis que ce terme n'étoit
pas encore expiré. Apres
qu'on eut lû l'Acte dont il
croyoit tirer avantage , Mylord
Chef de Juſtice luy dit,
que ne s'eſtant pas rendu volontairement
prifonnier , il
n'avoit aucun ſujet de prétendre
que l'on puſt interpreter
la Loy favorablement
- pour luy. Ainſi on luy prononça
ſa Sentence , &il fut
reconduit à la Priſon de Gachouſe.
Le 30. dernier jour
I ij
102 MERCURE
du mois , on le traîna ſurune
claye à Tiburne , qui eſt le
lieu ordinaire où les Crimi
nels font exécutez . Lors qu'il
y fut arrivé , il mit entre les
mains des Sherifs un Ecrit,
qu'il déclara contenir tout ce
qu'il avoit à dire pour ſa dernicre
dépoſition. Il fut enſuite
pendu , & mis en quatre
quartiers apres qu'on luy
eut arraché le cooeur. On a
expoſe ſa teſte en ſpectacle
audeſſus de la grande Salle
de Westminster , auprés de
celles d'Olivier Cromvvel,
d'Ireton , & de Bradshau;
GALANT. 103
&l'un des quartiers de fon
Corps a eflé envoyé à Staf
ford. Les Bourgeois de eette
Ville-là , dont il avoit elté
députéau dernier Parlement,
Lavoient demande. On dit
que par l'examen qui a eſté
fait de ſes Papiers , on a cir
des preuves convaincantes
du deſſcin des Conjurez contre
la Perſonne du Roy , &
contre celle de M'le Duc
dYork ;& qu'on a appris par
la les heux de leurs Affemblées,
les noms ſuppoſez dont
ils ſe ſervoient , & les pratiques
ſecretes qu'ils avoient
I inj
104 MERCURE
dedans & hors le Royaume,
avec des Perſonnes qu'ils
croyoient pouvoir contribuer
à faire réüffir leur déteſtable
deſſein.
Je quite cette matiere,
pour paſſer à un Article qui
eſt fort à l'avantage de voſtre
beau Sexe. La ſçavante Mademoiselle
le Févre , ayant
joint à la Traduction qu'elle
a faite des Ocuvres d'Ana-,
créon , celle des deux ſeules,
Piéces qui font venues juf
qu'à nous de la fameuſe
Sapho , une Fille de qualité
de Guyenne, âgée ſeulement
GALANT. 105
de dix-huit ans , s'eſt divertie
à les mettre en Vers ſur
cette Traduction . La maniere
dont elle écrit eſt ſi
pure & fi aifée , qu'on ne
doit pas s'étonner de l'empreſſement
qu'on a de voir
tout ce qui part d'elle. Le
nom de Sapho , qui a paffé
pour une dixiéme Muſe, eſt
connu de tout le monde,
mais peu de Perſonnes ont
lû ce qui eſt reſté de ſes Ouvrages
, & je croy , Madame,
que vous le lirez avec plaifir
dans les Vers qui ſuivent.
2
106 MERCURE
HYMNE DE SAPHO
A VENUs .
S
Ouveraine Déeffe ,
Vénus,
immortelle
Toy de qui les Autelsfont par toutfi
connus;
Fillede Jupiter,qui trouves tantde
charmes
Adecevoir l'espoirdes crédulesAmas,
N'accable point mon coeur de peines
&d'alarmes.
Soulage aujourd'huy mes tourmens,
Etdaigne te montrerà mes voeux attentive,
Comme tufisjadis on cefortunéjour,
Onje te vis quiterleCéleste Séjour,
Pourdescendrefur cetteRive...
८८
Dem'ensouviens encor. Des Paffereaux
legers
GALANT. 107
Te tiroient dans un Charpar le milicu
desairs.
Ils reprirent leur vol, dés qu'ils t'curentmenée.
Alors enfoûriant tu daignas m'aborder;
Et pour rendre le calme à mon ame
étonnée,
Tuvoulas bien me demander
Pourquoyje t'invoquois,&d'où parsoientmespeines.
Tut'informas auſſi des defirs de mon
coeur,
Etquel eftoit celuy qu'avecque tant
d'ardeur
Jevouloismettredans mes chaînes.
!
Se
Quel est done, medis - tu, Sapho, quel
estceluy
Qui regardetesfeux comme indignes
de luy?
1c8 MERCURE
C
Ab, s'ilfuit maintenant ton aimable
présence,
Unjourqui n'estpas loin il la rechercheras
S'il refuse tes dons, l'heureux moment
S'avance,
Où luy- mesme t'en offrira,
Etbien- toft à tes loixjeføûmettray
Soname.
Fiens doncencor, Déeffe, écoutermes
Soûpirss
Termine wies douleurs, accomplis mes
defirs,
Etdaigne prateger maflame.
ODE DE SAPHO
à fon . Amie.
Eureux qui prés de vous
HENTEUR
Etremarqueàtoute heureavec combien
d'appas
GALANT. 109
Vous ſcavez &parler&rire;
Leplaisirqu'ilgoûteicy bas
Aux Immortels pourroitfuffire.
Se
C'estparce ris & ceparler,
Quemoncoeurselaiſſe troubler;
Cardés quejevous vois,je cherche en
vainl'usage
Etdemespas, &de ma voix;
Unfeu vif&fubtil meréduit aux
abois;
Iefens.couvrir mes yeuxparun épais
nuage.
22
Ien'entens riendistinctement;
Iefuë,je pâlis,jefrifſonne ,je tremble,
Ien'ay nypouls, ny mouvement;
Etdans cedefordre il mesemble
Queje n'ayplus à vivrequ'un moment.
110 MERCURE
Je vous ay déja parlé du
mérite de Madame d'Armançay
, qui eſtant ſouvent auprés
de Mademoiselle , aujourd'huy
Madame la Ducheſſe
Royale , luy envoya
pour Etrennes en 1683. un
petit Amour, qui d'une main
luy préſentoit une Bague d'or
où eſtoit une Foy , & de l'au
tre, des Vers qui marquoient
àcette jeune Princeſſe, qu'un
grand Prince charmé de ſa
renommée, l'avoit envoyé. Il
eſtoit aiſe de connoiftre par
ces Vers , que l'Amour vouloit
parler de Monfieur le
GALANT. Ilf
Duc de Savoye. Le Mariage
de ces deux illuſtres Perſonnes
s'eſtant accomply , Madame
la Ducheſſe Royale
reçût cette Lettre de Madame
d'Armançay , lors qu'-
elle paſſa à Lyon , pour ſe
rendre à Chambéry.
25252-555225-52552
A MADAME
LA
DUCHESSE ROYALE.
MADAME,
Depuis que Vostre Alteffe
Royale est partie, j'aytous les
112 MERCURE
jours esté preffée du defir de me
donner l'honneur de luy écrire,
j'y ay réſiſté, ne croyant
pas que la fimple envie de l'affarer
de mes tres - humbles refpects
, & de la douleur que me
cauſe ſon éloignement, fuft un
Sujet quiſeul me dust permettre
de prendre la liberté de l'importuner.
Mais enfin , Madame
, une avanture qui m'eſt
arrivée , me fait hazarder ,
dans la pensée que le recit n'en
Sera pas defagreable àV. A.R.
Elle sçaura donc , Madame ,
qu'il y a quelques jours que
j'allay à S. Clou pour rendre
GALANT. 113
à
%
mes respects à Monsieur
Madame , mais par malheur
ils estoient allez ce jour- là à
Versailles ; ce qui me fit prendre
le party d'aller me promener
dans les Jardins , ou me fouvenant
que j'avois ouy parler
V. A. R. tendrement & triftement,
de l'adieu qu'elle estoir
fur le point de faire à S. Closs.
j'avonë que je portay envie à
ces charmantes Fontaines
àces belles Allées, qui auront
peut-estreplus de part que moy
dans l'honneur de fon fouvenir:
&comme je reſvois ainſi arvec:
affez de mélancolie, m'enfon
Juillet1684. K
114 MERCURE
çant dans les endroits les plus
Solitaires , j'apperçus au travers
de quelques Arbres , une
Perſonne qui me parut telle,
que je penſay d'abord la pren
dre pour l'aimable Princeffe,
dont mon imagination estoit toute
remplie.
1
Elle avoit voſtre port, voſtre taille
admirable,
L'éclat de voſtre teint , vos yeux
brillans &doux,
Comme vous dans fon air un charme
inexplicable;
Mais je ſçavois trop bien que ce
n'eſtoit pas vous.
Je penſay donc, Madame, que
c'estoit la Déesse Flore ,
voyant en mesme temps pluGALANT
115
fieurs belles & jeunes Perſonnes
qui m'estoient inconnuës
, je m'imaginay encore
que c'eſtoient les Divinitex
qui habitent ce bean Sejour
& en effet , je ne me trompois
pas. Elles avoient l'air triste
négligé, & demeurant retirées
dans les endroitsfombres, elles ne
fembloient pas fort diſpoſées à
faire un grandaccueil à laDéeffe ...
Auſſi leur en fit-elle d'abord des
reproches par cesparoles..
Nymphes, vous paroiflez triſtes&
defolées;
De vos Antres obfeurs j'ay peine à
vous tirer.
Kij
116 MERCURE
Y
Eſt-ce que le Printemps par ſes belles
journées,
Contre un fâcheux Hyver ne peut
vous raffurer?
Une des Nymphes prenant auffitoft
la parole pour toutessesCompagnes,
répondit enſjupirant ;
Helas ! c'eſt le Printemps qui fait
couler nos larmes ,
EErrlleebarbareHyver nous cauſa moins
d'alarmes .
Nous aurions préferé ſes cruelles
rigueurs
Ala belle Saiſon qui fait naître les
Fleurs ..
Elle nous a ravy l'admirable Prin-
*cefle
Qui faiſoit de ces Lieux la joye&
T'ornement.
Et comment voulez-vous y revoir
l'allégreſſe,
GALANT. 117
Quand nous venons de perdre an
Objet fi.charmant?
Je fus ravie, Madame , d'en.
tendre parler fi fort ſelon mes
Sſeennttiimmeennss ,,&&je mourois d'envie
d'aller me joindre à ces
aimables Affligées , pour me
plaindre avec elles de ce que
le Printemps n'a pas laissé en.
core quelques mois laneige dans
les Montagnes , lors que j'entendis
Flore prendre par ces mots
le party de cette belle Saiſon.
Le Printemps nedoit point encourir
voſtre haine .
Nymphes, ce n'eſt pas luyqui cauſe
voſtre peine,
Rien nepeur des Saiſons interrompre
le cours;
118 MERCURE
Mais quand il n'auroit pas ramené
les beaux jours ,
Un Amant plein d'ardeur attend
voſtre Princeffe,
Son coeur eft enflamé pour ſes divins
appas,
Et ſes brûlans ſoupirs volant icy fans
ceffe,
Auroient fondu la neige,& chaſſe les
frimats;
Mais ſi vous aimez bien voſtreilluftre
Maîtrefle,
Dans ces Lieux enchantez, chers à
ſon ſouvenir,
Croyez-moy, baniſſant cette noire
triſteſſe,
Celébrons le bonheur dont elle va
joüir.
SonEpoux eft plus beau que leDieu
deCythere,
Etce Prince charmantne penſe qu'à
luy plaire .
Envain l'on a voulu poster ailleurs
ſes voeux,
GALANT. 119
Elle ſeule devoit allumer ces beaux
feux.
Leurs Etoiles au Ciel, l'une à l'autre
aflortie,
Dans leur ame ont formé la tendre
ſiumpathie,
Quj ſçait en un moment produire
pour toûjours
L'heureux charme qui fait d'eternelles
amours .
D'un Etat floriſlant elle fera la
Reyne,
Et ſurlecoeurdu Prince unique Souveraine,
LesGraces&lesJeux vont eſtre de
fa Cour,
Et tous les Dieux enfin d'accord avec
l'Amour,
Attachent pour jamais le bonheur &
lajoye
Au noeud qui vient d'unir la France
&la Savoye.
Dans cemoment-là, Madame,
120 MERCURE
tous les Echos de S. Clouformans
une efpece de Choeur, repéterent
pluſieurs fois ces dernieres paroles ;
dans ce meſme temps je vis
arriver une Troupe d'Amours,
parmy lesquels je crûs en reconnoiffre
un que j'ay veu aupres de
V.A. R. quife diſoitEnvoyéde
M² le Duc de Savoye , &je
n'en doutay plus quand j'entendis
qu'il diſoit;
C'eſt moy qui le premier luy vins
offrir ſa foy;
Et le Ciel beniflant mon glorieux
employ,
Du beau Sangde LOUIS promet à
la Savoye
DesHérosqui feront&fagloire, &
ſajoye..
GALANT. 121
A ces mots , Madame , je croy
que les Echos mesme de Verſailles
, & des Lieux encore plas
éloignez ſe joignirent à ceux
de S. Clou , tant j'entendis de
bruit & de voix , qui les repétoientàl'envy
les unes des autres
; mais aussi tost je perdis de
veuë la Déeffe , les Nymphes
&les Amours. F'entendis qu'on
diſoit que les derniers prenoient
le chemin de Chambéry , &je
crois que le reſte de la Troupe alla
faire une Feſte à voſtre honneur,
dont il n'estoit peut- eftre pas permis
à une Mortelle comme moy
d'eſtre le témoin. Cependant,
Juillet 1684. L
122 MERCURE
le
Madame , je me trouvaydans le
coeur une impreffion de joye que
je n'avois pas reffentie depuis
depart de V. A. R. &je penſay
que c'estoit un crime de s'affliger
parmy tant de bonheurs , que le
Ciel luy promet. Je m'en revins
donc pleine d'impatience de les
publier , & ravie , Madame,
d'avoir trouvé une occafion,fifa
vorable d'affurer V. A. R. qu.
elle n'a laissé aucune Perſonne en
Francequi luyfoit plus dévoüée
que moy, ny qui ſoit avec un
plus reſpéctueux attachementpour
toutesa vie,Madame,deV.A.R.
La tres-humble , &c.
AParis le 25. Avril 1684.
GALANT. 123
S Il n'eſt pas fort étonnant
qu'on renonce au Monde , &
qu'on préfere à ſes divers embaras
l'heureuſe tranquilité
dont onjoüit dans leCloiſtre;
mais il eſt aſſez nouveau, que
cinq jeunes Filles prennent le
Voile en un meſmejour dans
le même Monaftere. C'est ce
quieſt arrivé depuis un mois
al' Abaye des Ayes, Ordre de
Citeaux , dans la Vallée de
Gréſivaudan , à deux lieües
de Grenoble. Cette Abbaye
a eſté fondée l'an 1160. par
Marguerite de Bourgogne,
Fille d'Etienne , Comte de
Lij
124 MERCURE
Bourgogne , & d'Agnés de
ZZeerriinnghen , & Femme de
Guigues VIII . Dauphin de
Viennois. L'une de ces cinq
jeunes Perſonnes qui viennent
d'y prendre l'Habit ,
eſt de l'ancienne Maiſon de
Montaynard , qui compte
entre ſes Alliances celle des
Comtes de Die, Forcalquier,
&deProvence,&desMarquis
deMontferrat.Des quatre autres,
ily a deux Soeurs,qui ſont
Filles deM duPerron, Maiſtre
des Comptes. Les deux autres
font auffi Soeurs , & Filles
d'un Gentilhomme , appellé
GALANT. 125
M'Vachon . Jamais onnevit
tant de réſiſtance & tant d'oppoſition
, que les Parens- en
ont apporté à la vocation de
ces quatre Coufines germaines
, qui font Filles des deux
Soeurs , & Niéces de M'Eyraut
de S. Marcel , Conſeiller
au Parlement de Grenoble;
mais on ne vitjamais de Filles
ſi bien appellées. Quelques
avantages qu'elles fuſſent
affûrées de trouver au monde
, ayant du bien , de l'efprit
, & eſtant bien faites ,
elles n'ont pû réſifter aux
mouvemens de la Grace, qui
Liij
126 MERCURE
a prévalu à tout. Ainfi elles
font forties de la Maiſon de
leurs Peres , fans en avertir
perſonne , & ſe font jetées
dans ce Monaftere , où elles
out perſeveré deux ans à prier
toûjours qu'on leur permiſt
de prendre l'Habit. Madame
l'Abbeſſe , qui eſt de laMai
fon de Girard-S. Paul, celébre
par pluſieurs Hommes illuf
tres qu'elle a produits , n'a
pas peu contribué à une fi
fainte acquiſition .Elle a beau
coup d'efprit , &une ſage&
judicieuſe conduite , accom
pagnée d'une veritable & folide
pieté.
GALANT. 127
Il s'eſt fait un renouvellement
de Nopces , qui mé
rite bien d'avoir place icy.
M'le Bret , celébre dans le
Négoce , ſe voyant dans la
cinquantiéme année de fon
Mariage , ſe crût obligé de
régaler toute la Famille , & il
la fit affembler , tant en fon
nom , qu'en celuy de Madame
le Bret ſa Femme , pour
une Feſte qu'il commença
par des Actions de graces à
Dieu. Il eſt quelques Mariez
de cinquante ans , quoy que
peut- eſtre le nombre en ſoit
fort petit ; mais il eſt rare de
Lij
128 MERCURE
ſe trouver comme luy Pere
de cinquante , tant Enfans,
que Petits- enfans. Le Biller
par lequel il les invita de ſe
rendre au lieu choiſy pour la
Feſte , eſtoit conçû en ces
termes .
Vous eftes priez de la part
deMonfieur le Bretle Pere , F
de MadameSon Epouse, de leur
faire l'honneur d'affifter à la Ce.
rémonie d'une hauteMeffe qu'ils
feront celébrer Dimanche prochain
25. jour de Juin 1684. à
onze heures précises du matin,
dans l'Eglise & Paroiffe de
Courbevoye , pres le Pont de
GALANT. 129
-Neuilly , en action de graces de
la cinquantiéme année de leur
Mariage; & à l'iffuë, au Dîné
en la Maison de M' le Couteux
- lejeune, au mesme Lieu de Cour-
:
:
bevoye.
On chanta d'abord le Veni
Creator en Muſique , & enſuite
l'aîné de trois Fils, qui
font tous trois Religieux,
celebra la Meffe. Les deux
autres luy ſervirent de Diacre
& de Sous- Diacre. Cette
Meſſe ſur ſuivie du Te Deum
auſſi en Muſique, apres quoy
on remena les Mariez avec
les Violons. Leurs Petits en130
MERCURE
fans les obligérent de con
fentir à cette marque de réjoüiflance.
Leurs trois Filles
ont eſté mariées aux trois
Freres M's le Couteux , Banquiers.
Le Dînéfut fort ſplendide.
On ſe divertit l'aprèsdînée,
& avant qu'on revinft
à Paris , on ſervit une Co
lation tres- propre C'eſtoit
un Anbigu en viande & en
fruit. Ony ajoûta cinquante
Corbeilles , qui furent diſtribuées
aux cinquante Conviez
. Ainſi ce fut une Feſte
veritablement galante.Voicy
un Sonnet , qu'un des Fils,
GALANT. 131
qui eſt Chanoine Régulier
de Sainte Genevieve , préſenta
aux Mariez , fur ce Renouvellement
de Mariage.
:
EPITALAME .
D.Ere heureux, Ere heureux, Merefortunée,
Quifaites reviure le temps
Des Rachels &des Abrahams, i
Parvostre nombreuſe lignée..
Se
Festez cettebellejournée,
Quivousfait voirtous vos Enfas
Raffimblez, apres cinquante ans
De vostre honorable Hymenée.
1
52
L'union des Enfans de lob,
Le bonheur de ceux de Iacob,
Sefont avecplaisir admirer dans les
voftres.
:
7
ر
1
132 MERCURE
25
Maisce qui paſſe tous les biens
Des Patriarchesanciens,
C'estd'y voir l'Evangile & l'esprit
desApostres.
Il ne faudroit pas un fi
grandnombre d'années pour
ſe voir un pareil nombre d'Enfans
, fi ce qui eſt arrrivé depuis
peu de jours à un Particulier
, Bourgeois de Paris,
luy arrivoit fort ſouvent. Sa
Femme eſtant preſte d'acoucher
, il croyoit n'avoir beſoin
que d'une Nourrice, parce
qu'il ne s'attendoit qu'à
un Enfant. Cependant elle
GALANT. 133
en mit deux au monde , &
pour augmentation de lignée
, une heure apres qu'-
elle eut accouché , on luy
en apporta deux autres , qui
eſtoient le fruit d'une amour
= ſecrete. Ainſi il s'eſt vû en
- un ſeul jour Pere de quarre
- Enfans , qui marquent tous
- quatre avoir grande envie de
- vivre. S'il continuë , il n'y
aura point de Famille plus
- nombreuſe que la ſienne.
Laféchereſſe aeſté ſi grande
depuis fort long - temps,
qu'elle a obligé M'le Bailly
&Maire de Vendoſme , de
434 MERCURE
prier les Peres Benédictins
de porter la Sainte Larme
dans une Proceffiongenérale
qui ſe fit fur la fin du dernier
mois. Il s'y trouva quatrevingtsquatreCurez
des Paroiſſes
de la Campagne des
environs , avec leurs Banieres
, Croix , Clercs , & Habituez
de ces Paroiſſes , tous
en Chapes. On avoit tendu
toutes les Ruës où devoit
paſſer la Proceſſion. Les ordres
eſtoient donnez pour
faire mettre en armes tous
les Bourgeois , dontpluſieurs
Détachemes furent envoyez
GALANT. 135
aux Portes de la Ville , pour
y faire Garde. La Jeuneſſe
en équipage fort propre , ac-
-compagnoit la Proceffion,
&huit des plus propres côtoyoiene
le Daiz ſous lequel
on portoit la Sainte Relique,
ayant chacunune Pertuiſane
à la main. Les Officiers du
Bailliage & de l'Election,marchoient
derriere le Daiz, ſuivis
d'un nombre infiny de
Peuple. Il y avoit pluſieurs
Repoſoirs dans la Ville. Penddaanntt
qquu''oonn ss''yarreſtoit , tous
1
- les Gens d'armes faiſoient
des Décharges , & ceux qui
136 MERCURE
eſtoient aux Portes , leur répondoient
dans le meſme
temps. La Proceffion commença
à neuf heures du matin,&
ne finit qu'à une heure
apres midy. Il y avoit quantité
d'Inſtrumens de Muſique
; & tout y fut tres- bien
ordonné. LaCerémonie étant
achevée , les Gens d'armes ,
avec M' le Bailly & les autres
Officiers, monterent au Château
, devant lequel un Feu
avoit eſté préparé. On l'alluma
apres que l'on eut chanté
le Te Deum pour la Priſe de
Luxembourg , & il s'y fit enGALANT.
137
core pluſieurs Décharges.
On s'eſt réjoüy de cette
Conqueſte dans toute la France;
mais on n'en a fait éclater
fajoye enaucun lieu avec plus
- de magnificence , que l'on fie
- au Havre le 18. dumois paffé..
Vous ne devez pas en eftre
-ſurpriſe. L'empreflement que
M'le Duc de S. Aignan,Gouverneur
de cette Place a de
- plaire au Roy , inſpire um
zéle ſi pur à ſes Habitans,,
- qu'ils ne laiſſent perdre au
cune occafion de le figna
Ier. Apres que le Te Deuna
cut eſté chanté dans l'Eglife
Juillet1684- M
138 MERCURE
de Noftre- Dame avec toute
la folemnité poſſible, en préſence
de ce Duc, de Madamela
Ducheffe fa Femme , &
de beaucoup de Nobleſſe ,
&- d' Officiers de Marine-
& de Troupes , on marcha
vers la grande Place qui eſt
devant l'Hôtel de Ville , où
cinq ou fix jours auparavant
, M'le Duc de S. Aignan,
&les Echevins&Confeillers
de Ville , avoient fair
dreſſer une Staruë de huit?
pieds de haut. Elle estoit
d'une tres -belle attitude , &
repréſentoit le Roy veftu en
GALANT. 139
Héros. H y avoit fur la Baſe
des Inſcriptions Latines de la
compoſition de M² Morel,
premier Echevin , que le ſeavoir
& la délicareffe du génie
ont diftingué en pluſieurs occafions.
Je vous en envoyer
le Deſſein gravé. Vous voyez
cette Statue accompagnée
de quatre Figures , qui font
la Religion , la Genéroté
la Juſtice, & la Bonté. Ce
qu'a fait le Roy , & ce qu'ili
fait encore tous les jours ,
pour bannir l'Heréſie de ſont
Royaume ; les ſoins gené
reux qu'il prend pour mettre
Mij,
140 MERCURE
la France dans le plus haut
point de gloire où elle ait
jamais efté , l'exactitude avec
laquelle il fait rendre la Juſtice
, & le triomphe qu'il
a remporté ſur luy, pour donner
des bornes à ſes Conqueſtes
, & le calme à toute
l'Europe , ſont de grands fujets
d'éloges pour cet auguſte
Monarque , & c'eſtoit furquoy
rouloient les Infcrip.
tions Latines dont je viens
de vous parler. Audeſſus du
Feu eſtoit un Soleil , dardant
ſes rayons ſurdes Aigles, des
Lions, &pluſieurs autres for
GALANT. 141
tes d'Animaux & de Monf
altres , qui furent tous confumez
, fi-roſt que M' le Duc
de S. Aignan l'eut allumé.
Cent coups de Canon , &
plus de neuf mille coups de
• Mouſquer , & de Pistolet de
e la Cavalerie , ſe joignirent
- trois fois aux cris redoublez
e de Vive le Roy. On avoit
. dreſſé une Table de cinquante
Couverts dans l'une
des Salles de l'Hoſtel deVille .
Elle fut ſervie avec autant de
magnificence que de propreté
;pendant que le Peuple,
accouru de tous coſtez
142MERCURE
dans la meſine Place , pouf
foit des cris de joye , & fai
ſoit des voeux pour la prof
périté de ce grand Monarque.
A la fin du Repas , où
pluſieurs Officiers de Marine
&deTroupes de terre avoient
eſté conviez , on fit voler
par repriſes un grand nombre
de Fuſées , au ſon des.
Trompetes , & de pluſieurs
autres Inſtrumens. Les Troupes
ne défilérent que bien
avant dans la nuit,
Je ne puis finir l'Article
de Luxembourg , ſans vous
faire part de quelques.On
7
GALANT. 143

-vrages que l'on a faits fur
ſa Prife. Le Quatrain qui
- fuit eſt de M² Doujat de l'A-
- cadémie Françoife.
LUXEMBOURG PRIS..
A renommée estoit grande
MA autrefois,
ر
Aujourd'bay parma chûte elledévient.
plusbelte,
- Lorsque le Grand LOVIS mefoûmet
àfes Loix,
Pour donneràl' Europe unePaix éter
nelle.
:
Voicy une Embleme du
mefmeM' Doujat. Le corps
- eſt Hercule , qur d'une main
!
144 MERCURE
main abat un Lion avec ſa
Maſſue , & de l'autre brûle
une Hydre , mettant le feu
aux endroits où tenoient les
diverſes teſtes de ce Monſtre,
qu'on voit abatuës aux pieds
du Héros , avec ces mots,
Cedunt Robur &Artes.
Il eſt aisé de reconnoiſtre
le Roy dans Hercule.Le Lion
marque particulièrement la
Ville & Duché de Luxembourg
, qui a pour Armes,
d'argent au Lion degueules,
couronné,armé,& lampaſſfé
d'or , la queuë noüée& paf.
fée en Sautoir..
L'Hydre
GALANT. 145
L'Hydre, qui estoit un Serpent
d'eau à ſept teſtes renaif
fantes , marque les Fortifica
tions extraordinaires,tant naturelles,
par la Riviere d'Alfits,
qui ſerpente autour de la Place
, & l'environne de trois
coſtez , &par le Roc eſcarpé,
qu'artificielles , parles Con-
-tregardes,les Redoutes à pluſieurs
étages , les Fourneaux,
les Galeries & Traverſes dans
ſes doublesFoſſez taillez dans
le Roc , & les autres Ouvrages
fans nombre , quiles uns
apres les autres s'oppofoient
aux efforts des Afliégeans ..
= Juillet 1684. N
146 MERCURE
Mademoiselle de Razilly a
fait le Sonnet que vous allez
lire.
Q
SONNET.
Del éclatant retour, quelle ben
reuſejournée
Ramene triomphant l'invincible
LOVIS!
L' Europe retentit deſesfaitsinoüis,
Et craint defuccomberdefſonsfadefsinée.
52
Luxembourgfi long- temps àſaperte
obstinée
Vient defubir lejougde l'Empire des
Lys,
Et Génes dansſes Murspar le feu
démolis,
Voitcontre un tel courouxfapuiſſance
bornée.
GALANT. 147
Sz
Rome ne vitjamais un plus pompeux
retour,
Une double victoire embellitce graud
jours
Maisfurtout leVainqueur charmepar
Sapuiſſance.
Se
Ilplaistmesme aux Vaincus qu'ila
misſousſes Loi'x;
Etfes Peuples conquis diſent tous
d'unevoix,
Quesil'on craintſon Bras, on aime
Saclémence.
Les Vers qui ſuivent ſont
de M' Salbray , Valet de
Chambre de Sa Majeſté. Son
nom eſt connu par pluſieurs
Ouvrages , qui ont mérité
l'approbation du Public.
148 MERCURE
POUR LE ROY,
Sur le ſujet de la Paix.
Comme omme unfoudre de guerre on a
vú ce Monarque
Auméprisdefon rangbraverMars &
la Parque,
Etfoûmettre àses Loix des Peuples
indomteze
Quivantoient de tout temps leurs
fieres libertez.
Etats, Roys , Empereur, de leurpuif-
Sante Ligue
En vain à ce Torrent ont opposé la
digue;
Malgré les grands efforts de leurs
nombreux Gucrriers,
Aleur honte ils ontvû croiſtre encor
SesLauriers.
Mais dans ce beau progrés deſa va
leurextrême,
GALANT. 149
Il triompheà lafois , &d'eux , & de
luy-même;
Ce modefte Vainqueur, loin de s'en
prévaloir,
:
Enfaveurde la Paix desarmeson pouvoir.
Quel Conquérantjamais s'est acquis
tantdegloire?
Prendre, garder, contraindre augré
deſesſouhaits ,
Faire comme il luy plaist & la Guerre
&la Paix ,
Que d'honneur pour LOVIS ! que
d'employ pour l'Histoire!
Les Autheurs des deux Ouvra
ges ſuivans me font inconnus.
Sur la Priſe de Luxembourg.
La vigilante Renommée
Diſoit à Luxembourg au Fauxbourg
S. Germain,
150 MERCURE
Laville de ton nomfera priſe demains
Rienn'échape à ton Roy, qui la tient
enfermées
Peu dejours qu'ily met,ſont déjaſiufifanss
Ilfaitplus en un mois , que d'autres en
dix ans.
52
On ne peut deluyse défendres
Leplus utile est deſe rendre
Auffi -tost qu'on l'entend venir.
En vain les Nations voisines
Prétendentplanter des épines.
Dans le chemin qu'il veut tenir..
22
Ilfaut loüersatempérance,
Dece qu'avec tant de puiſſance
Ilneformeà lafois qu'un Siege aux
Pais-Bas,
Ofrant aux Espagnols le repos,s'ils
fontlas.
1
GALANT. 151
Sz
Pendantun tel discours, la Nouvelle
certaine
CourtlaChampagne&laLorraine,
Qu'ila réduitſousſon Reffort
Ce terrible Rocher qui leurpeſoitfi
fort
22
Detàpour lespiller on faisoitplusieurs
courses.
Conſeillers voyageans à Mets,
Portez-yfanscrainte vos boursiss
Vous n'avez pas besoin d'efforte
deformais.
Si vousſçavez donner des Arrests
juridiques,
Pourréünirun Fond de la France
mouvant,
A
Son Seigneur est pourvûdeMous.
quets&de Piques,
Pourles exécuter,&paſſerplus avant..
N. iij
152 MERCURE
MADRIGAL.
Uxembourg, de Rocsi fa-
Qu'on eftimoit inacceffible,
Malgréses Défenseursfiers&pré.
Somptueux,
N'a fait que divertir un Monarque
invincible .
Cepuiſſant Boulevardde nos vains
Ennemis,
Bien éloigné d'estre indomtable,
En tres-peu de temps estfoûmis;
Mais LOV IS l'arendu pourjamais
imprenable,
Dés l'heureux moment qu'il l'apris.
Il faut vous parler de Madame
la Princeſſe Palatine,
donr la mort arrivée icy en
GALANT. 153
fon Hoſtel le Jeudy 6. de ce
mois , a cauſe un tres-ſenſible
regret à tous ceux qui
font touchez du veritable
mérite. Elle s'appelloit Anne
de Gonzagues & de Cléves,
&eſtoit Soeur de Loüife- Marie
de Cléves & de Gonzagues
, Reyne de Pologne,
toutes deux Filles de Charles
de Gonzagues & de Cléves,
premiérement Duc de Nevers,
de Mayenne & de Rhetel,
puis de Montferrat, dont
il hérita en 1627. par la mort
du Duc Vincent II . ſon Coufin.
Catherine de Lorraine,
154 MERCURE
Fille de Charles de Lorraine
DucdeMayenne,eſtoitMere
de ces deux Princeſſes . Ma
dame la Princeſſe Palatine
avoit eſté mariée en 1645. au
Prince Edoüard de Bavieres,
Comte Palatin du Rhin, Fils
de Féderic V. Electeur Palatin
du Rhin & Roy de Bohéme,.
& d'Elifabeth Stuard , Fille
de Jacques Roy de la Grand
Bretagne , & d'Anne Prin
ceſſe de Dannemarck. Jene
vous dis rien de la grandeur
de la Maiſon de Bavieres, qui
poſſéde le premier Electorat
& la premiere Voix entre les
GALANT. 155
રૂાફર
Electeurs Séculiers , apres le
- Roy de Bohëme, & qui tient
le premier rang dans l'Allemagne,
apres la Maiſon d'Autriche.
Elle a donné deux
Empereurs, Loüis & Robert,
qui en ont formé les deux
Branches principales , toutes
deux illuftres , un Roy au
Dannemarck , à la Suede &
à la Norvuege conjointement
, & deux autres à la
Suéde feule , ſans compter
uue infinité de Genéraux ,
qui ont conduit des Armées
en Italie , en Hongrie , en.
Angleterre , & en Danne.
156 MERCURE
mark. Du Mariage du Prince
Edoüard avec Anne de Gon
zagues & de Cléves dont je
vous parle , ſont ſorties trois
Filles ,Louiſe- Marie, quiavoit
épouſé le Prince de Salms, &
qui eſt morte , ayant laiſſé
deux Enfans naturaliſez François
; Anne, qui eſt Madame
laDucheffe; &Benoite Henriete-
Philippe,Veuve de Jean-
Féderic , Duc de Brunſvvic
& de Lunebourg , mort Duc
deHanover , dont ellea auſſi
trois Filles . Vous avez fouvent
entenduparler des deux
dernieres . Madame la DuGALANT.
157
chefſe eſt d'une modeſtie &
d'une vertu , qui luy attirent
l'admiration de tout le monde;
& tous ceux qui connoifſent
Madame la Ducheſſe de
Hanover , en ſont charmez .
Madame la PrinceſſePalatine
leurMere joignoit àune naifſance
auguſte toutes les qualitez
du corps & de l'ame,
qu'on defire dans les Perſonnes
en qui on veut trouver
la perfection. Sa beauté
n'avoit pas moins fait de
bruit que celle de la Reyne
de Pologne ſa Soeur ; &
pour l'eſprit on peut dire
158 MERCURE
qu'on n'a jamais vu une fi
grande vivacité avec tant de
and
juſteſſe & de bon ſens. Elle
a eſté meſlée aux Affaires
principales que la France a
euës pendant pluſieurs années
, & a toûjours pris le
bon Party. Auſſi avoit-elle
mérité l'amitié de la feüe
Reyne Mere du Roy, qu'elle
neluy luyaavvooiitt acordéequ'apres
de longues épreuves. Toutes
les Negotiations dans lefquelles
elle a eſté employée,
ont eu un heureux ſucces;
& M le Cardinal Mazarin,
qui l'a ſouvent pratiquée , en
GALANT. 159
faisoituntres -grand cas. Elle
eſtoit parfaitement bonne
Amie , & fut choiſie pour
eſtre Surintendante de laMaiſon
de la feüe Reyne. Les
dernieres années de ſa vie ſe
- ſont paſſées dans la retraite
- àlaquelle elle s'eſtoit réſoluë
pour ſe détacher tout-à-fait
du monde , & fonger uniquement
à ſon ſalut. Elle ne
voyoit plus perſonne , non
pas meſme ſes propres Enfans
, qu'en certains jours de
la ſemaine , & quelquefois
Monfieur & Madame , qui
avoient une haute eſtime
160 MERCURE
pour ſa vertu , & une tendre
amitié pour une Princeſſe qui
leur eſtoit ſi proche , eftant
Tante de Madame. Une retraite
ſi ſainte luy faiſoit porter
toutes ſes penſées à faire
du bien aux Malheureux ; &
ce fut ce qui l'obligea l'Hyver
dernier à faire vendre
quantité de Meubles, de Tableaux
& de Bijoux , pour
en faire des charitez aux Pauvres
pendant la rigueur du
froid , outre celles qu'elle
faifoit à toute heure à tous
ceux qui venoient luy demander
du ſecours.L'on peut
GALANT. 161
T
croire que cette vertu eſtoit
profondement gravée en fon
ame , par les Legs pieux quis
font marquez dans le Teſtament
qu'elle écrivit de ſa
propre main ſans que per
ſonne l'en follicitaſt , quatre
mois avant qu'elle tombait
malade. Par ce Teftament
elle donne la plus grande
partie de fon bien aux Pau
vres , aux Hôpitaux , aux
Egliſes , & à ſes Domeſtiques
, quoy qu'elle les euſt
tous mis en état de fe paſſer
de ſervir apres ſa mort. Pen
dant onze mois qu'a duré fa
Fuillet 1684.
162 MERCURE
4
maladie , elle a ſouffert ſans
murmure des douleurs inconcevables
, plaignant beaucoup
plus qu'elle les Femmes
qui l'affiſtoient , à cauſe
de la fatigue qu'elle croyoit
leur caufer. Elle eſt morte
dans la 68. année de ſon âge,
apres avoir donné mille mar
ques d'une pièté toute édi
fiante, &fait paroiſtre la plus
parfaite réſignation dontun
veritableChrétien puiſſe eftre
capable dans ſes derniers
jours. La modeſtie de cette
Princeſſe , l'avoit obligée à
défendre les pompes qu'on
GALANT. 163
fait ordinairement aux Funé
railles des Perſonnes de cette
naiſſance ; mais ſes humbles
ſentimens n'ont pas eſte ſuivis.
Ceux qui ont droit de
régler les Affaires de fa Suc--
ceſſion , voulant luy rendre
les honneurs que méritoit fa
vertu , luy firent dreffer une
Chapele ardente des plusma
gnifiques dans le plus grand
desApartemens de ſonHôtel
Son Convoy à laParoiffe , &
de là au Val de Grace , out
elle a voulu eſtre inhumée à
coſté de la Princeſſe Bene
dicte, Abeſſe d'Avenay, l'une

O ij ,
164 MERCURE
de ſes Scoeurs , dans le Cloître
de la Maiſon , ne fut pas
moins digne de fon rang. On
y fit un Service folemnel le
huitième jour de ſon décés,
&deux jours apres on en fit
un en l'Egliſe de S. Sulpice
ſa Paroiſſe , avec toute la magnificence
que l'on pourroit
employer pour une Reyne,
Son coeur fera porté au Monaſtere
de Farmontier, comme
elle l'a ſouhaité , par ce
qu'elle & la feuë Reyne de
Pologne ſa Soeur y avoient
efté élevees. Il faut vous dire
encoreàſonavatage, que ſon
GALANT. 165
t
zéle pour la Religion Catho
lique. eftoit ſi grand , qu'elle
: ne voulut épouſer le Prince
Palatin , qu'apres qu'il eut
5, fait abjuration. Elle travailla
auſſi au Mariage de Madame
avec Monfieur , dans la même
veue , & a converty Ma--
dame la Princeſſe Loüife ſa
Belle- foeur , à préſent Abefſfe
de Maubuiſſon , & pluſieurs
autres Perſonnes , à qui elle
a étably une Penſion pendant
leur vie , parce que fans
ce ſecours ils n'auroient pû
ſubſiſter.
J'oubliay le dernier mois
i
166 MERCURE
à vous apprendre la mort de
M' de Montplaiſfir , Lieurenant
deRoyd'Arras Comme
je vous ay ſouvent fait fon
éloge en vous envoyant de
ſes Ouvrages , je n'ay rien à
vous en direde plus . Il eſtoit
Oncle de Madame la Maréchale
deCréquy.
2
Meſſire Galliot Gallard
Seigneur de Poinville , Semonville
, Courances, Dan--
nemois , &c. eſt mort aufli
depuis peu de jours. Leſtoit
Maistre des Requeſtes , &
Frere de Madame la Premiere
Préſidente de Novion...
GALANT. 167
Tandis qu'on voit dest
pleurs d'un coſté , on voit
= éclater la joye de l'autre. Il
y en a beaucoup depuis peu
dans la Maiſon de Lavardin,
àcauſe d'un Fils , dontMadame
la Marquiſe de Lavar-
- din eſt accouchée. M² le:
Marquis de Lavardin s'étant
marié deux fois , n'avoit encore
eu juſqu'à préſent que
des Filles . Si ce Garçon peut
avoir un jour les meſmes.lumieres
que Miſon Pere , il
deviendra un des plus ſçavans
Hommesdu Royaume.
Comme l'eſprit eſt moins
168 MERCURE
rare dans le monde , que le
bongouft & le bon ſens , &
que ces deux qualitez ne
peuvent eftre diſputées àM
Deſpreaux, que par ceux qui
croyent avoir ſujet de ſe plaindre
de ſa ſincérité , je ne ſuis
par ſurpris que vous témoigniez
de l'impatience de ſçavoir
dequelle maniere il parla
à Meſſieurs de l'Académie
Françoiſe , lors qu'ils le reçûrent
dans leurCompagnie,
ce qui fut fait le premier jour
de ce mois. Il fit paroiſtre
d'abord l'étonnement qu'il
avoit de recevoir un honneur
fi
GALANT. 169
fi grand , & qu'il avoit ſi peu
- attendu , &demanda ce que
diroient du choix qu'on faiſoit
de luy , ces grands Protecteurs
de l'Académie, M'le
Cardinal de Richelieu , &
M² le Chancelier Seguier. Il
fit la peinture de tout ce que
ces grands Hommes ſouhaitoient
dansun Académicien ,
& voulut faire connoiftre
qu'il eſtoit fort éloigné des
qualitez qu'ils luy jugeoient
néceffaires ; ce qu'il auroit
eu de la peine à perfuader à
ſes Auditeurs. Il continua en
faiſant l'éloge de M² de Be-
Juillet 1684. P
170 MERCURE
zons , Conſeiller d'Etat, dont
il rempliſſoit la place , &marqua
que les grands Emplois,
tels que ceux qu'il avoit eus,
n'empeſchoient point Mefſieurs
de l'Académie, de faire
ſuccéder un ſimple Poëte à
un Homme du mérite le
plus diftingué , quand ils luy
voyoient ce qui eſt eſſentiel
à un veritable Académicien.
Il parla enſuite de ſes Ouvrages
, & n'y voulant rien
trouver qui l'euſt rendu digne
de l'honneur qu'on luy
faiſoit, il dit enfin, qu'il commençoit
à connoiſtre , que
GALANT. 171
la permiſſion que le Roy
avoit bien voulu luy donner
de travailler à ſon Hiſtoire,
en estoit la cauſe , & que ces
Meſſieurs s'intéreſſant à la
gloire d'un ſi grand Prince,
n'avoient pas voulu le priver
de leurs lumieres dans une
entrepriſe ſi relevée , & cherchoient
à luy dóner le moyen
d'en puiſer parmy eux ; que
ſi le Roy avoit permis qu'il
contribuaſt de ſes connoif
fances & de ſes conſeils à
mettre au jour une Vie toute
- pleine de miracles , on ne
: devoit pas ſe perfuader que
Pij
172 MERCURE
Sa Majesté cruſt pour cela,
qu'il puſt y employer le ſtile
pompeux , & les magnifiques
expreffions , dont tant
d'autres que luy eftoient capables.
Il fit en cet endroit
un éloge du Roy , court &
ferré , & le finit en diſant,
que ſi tous les Souverains
du Monde avoient quelque
choſe à ſouhaiter , avec eſpérance
de voir leurs fouhaits
remplis , ils n'en pourroient
faire d'autres que celuy d'être
élevez dans le haut degré
de gloire où Sa Majesté
eſtoit parvenuë. Apres cet
GALANT. 173
éloge , qui par la beauté de
ſa matiere ne laiſſa pas de paroiſtre
fort pompeux , il parla
de luy encore une fois, mais
toûjours avec une égale modeſtie.
Il dit qu'il feroit du
moins un de ces Hiſtoriens
finceres , qui fe font croire
par la ſimplicité de leur ſtile,
mais que cette ſincérité ayat
ſes délicateſſes & ſes agré-
-mens, il ne les pouvoit mieux
trouver , que parmy Mefſieurs
de l'Académie. Si la
premiere & veritable beauté
d'un Diſcours , conſiſte à ne
dire que ce qu'on en doit
Pij
174 MERCURE
attendre , ſuivant la ſituation
des choſes dont on parle,
on peut affûrer avec raiſon,
qu'on attendoit ce Diſcours ,
& qu'on avoit ſujet de l'attendre.
Peut- eftre ne ſeroit- il pas
facile de luy donner un plus
juſte éloge. M Deſpreaux
parla avec la meſme facilité &
la meſme hardieſſe , que s'il
cuſt toûjours parlé enpublic,
quoy qu'on ait peine à ne
pas s'embaraffer , quand on
eſt interrompu par de fréquentes
acclamations.
M' l'Abbé de la Chambre
, qui ſe trouva alors Di
GALANT. 175

5
-
recteur , répondit à ce Dif
cours au nom de l'Académie.
Il s'étendit ſur ſon origine, fit
l'Eloge de tous lesProtecteurs
qu'elle a eus , auffi-bien que
celuy de M Defpreaux ; &
ajoûtant que l'eſprit eſtoit la
ſeule choſe à laquelle cette
Compagnie avoit égard , il
fit connoiſtre que le mérite,
quoy que dénué de tous autres
avantages , y fuccédoir
quelquefois à la Pourpre, &
qu'il n'y avoit point de dif
tinction parmy tous les Académiciens
. 1
Sa réponſe eſtant finie, on
Piiij
176 MERCURE
4
continua cette féance par la
lecture de plufieurs Ouvrages.
M'le Clerc lûtune Epitaphe
pour Madame la Ducheſſe
de Richelieu ; & M²
Boyer divers Sonnets , qui
luy attirérent de grands applaudiſſemens.
En voicy deux
qui me ſont tombez entre
lesmains.
SUR LA PRISE
E
de Luxembourg.
rendent Spagne,tes malheurs te rend
ilsplusfiere?
Luxembourg cede enfin ; en vain de
toutesparts
CettePlace ànostraitsfecachanttoute
entiere,
GALANT. 177
Sembloit impenetrableàlafoudre de
Mars.
SS
Nos Soldats ont forcé l'invincible
Barriere
Defes Rochers affreux, deſesfameux
Rampars,
Etton orgucildomptéparleur ardeur
guerriere,
Voit enfinfurses murs plantez nos
Etendars.
:se
Cependant,quand LOVISſousfa
maintriomphante
Tientta baine captive, &tarage impuiſſante,
Tu refuses la Paix, tu braves ſon pouvoir.
Se
Mais ilfaudra bien- 10stque tafierté
rongilfe,
178 MERCURE
D'accepter cette Paix malgré ton defespoir,
Comme un don du Vainqueur, ou
comme ton fupplice.
A MONSIEUR
LE CONTROLLEUR
GENERAL.
Q
Vand l'augufie LOVIS t'honore
parfon choix
Desfecrets & des foins de la toutepuiſſance,
Qu'il est beau d'obtenirtant d'honneurs
à la fois,
Sans avoirà rougirdefamagnificece!
52
N'as- tu pas cequ'ilfaut pour lesplus
grands Emplois?
Exacte probité,profonde intelligence,
Zéle ardentpour vanger, &maintenir
les Loix,
1
GALANT. 179
-Fermetéfans orgueil, vigueurfans
violence?
52
Decombien,partes foins,d'ornemens,
debeautez,
Voit- on briller par tout la Reyne des
Citez;
Monumens pourton Roy d'éternelle
mémoire!
SZ
Que tu poufferasloin l'éclat dont tu
joüis!
Tunefais point de pas qui ne mene à
lagloire,
Et qui nefaſſe honneur au fiecle de
LOVIS.
M² de Benſerade reçeut
auffi de grands applaudiſſemens
dans la lecture qu'il fit
1
180 MERCURE
de la Traduction de deux
Pſeaumes. Du ſérieux on
paſſa à l'enjoüé ; & M' de
la Fontaine régala les Auditeurs
d'une Fable , que l'on
écouta deux fois avec beaucoup
de plaifir. La Morale
eſtoit, qu'il y a de la prudence
à ſe défier d'un Inconnu.
Rien ne prouve mieux
tout ce que je vous manday
la derniere fois de l'Affaire
de Gironne , que la Priſe de
Capd- e-Quiers. Lors qu'on
n'abandonne une Place que
pour aller ſe rendre maiſtre
GALANT. 181
d'une autre , loin d'avoir reçeu
du deſavantage , on eft
toûjours en pouvoir de faire
trembler ſes Ennemis. Les
Eſpagnols avoient mandé à
Madrid , que l'Armée Fran-
-çoiſe eſtoit hors d'état de
rien entreprendre , & par
cette fauſſeté il eſt aiſé de
connoiſtre que ce qu'ils ont
publié de la levée du Siege
deGironne, eſtoit bien exageré.
On ſçait cependant
que M'le Maréchal de Bellefons
, quoy qu'il euſt fait
quitter la Tranchée , qui ne
fut comblée par les Ennemis
182 MERCURE
qu'apres plus de quinze
jours , tint toûjours l'Armée
ſous le Canon de la Place,
juſqu'à ce qu'elle euſt confumé
tous les Fourrages de
la Campagne , qui estoient
fort abondans . Ce Maréchal
ſe rendit le 12. du dernier
mois à S. Pere Peſcador , où
il établit ſon Camp , à deux
lieuës de Roſes. Trentedeux
Galeres de France êtant
arrivées le 21. M'le Marquis
du Queſne , Lieutenant General,
luy en fit donner avis;
& le meſme jour , M² le Duc
de Mortemar , General des
GALANT. 183
Galeres , & ce Marquis , eu.
rent avec luy une Conférence
, dans laquelle on prit
toutes les meſures néceſſaires
pour le Siege de Cap-de-
Quiers. Le lendemain, on
fit les Détachemens tant de
l'Armée que des Galeres ;
& M' le Duc de Mortemar;
M'le Chevalier de Noailles,
Lieutenant General des Galeres
, M'le Chevalier de Bréteüil,
Chefd'Eſcadre, & d'autres
Officiers Genéraux , êtant
arrivez devant Cap- de-
Quiers avec dix Galeres , ſe
mirent à la portée du Canon.
184 MERCURE
Cependant M'le Maréchal
de Bellefons vint camper à
Fortia , à demy- lieuë de Roſes
, & pres de la Mer , & de
Figuieres . Le foir, M'leMarquis
de Rével , Maréchal de
Camp, arrivadevant la Place,
avec leBataillon duRégiment
Allemand , & le troiſieme,
de Stoup. M² de Chaferon y
arriva le 23. avec deux autres
Bataillons , & cent trente
Dragons amenez de Perpignan
; & ſuivant l'ordre que
M' le Maréchal de Bellefons
luy avoit donné, ſon premier
foin fut de reconnoiſtre la
GALANT. 185
Place. Il en fortit cent cinquante
Miquelets, qui firent
une eſcarmouche. Elle dura
quelque temps; mais les Nôtres
les pouſſerent fi vigou
reuſement , qu'ils furent enfin
contraints de ſe retirer.
Le ſoir , fix cens Hommes
queM le Duc de Mortemar
fit débarquer des Galeres
fous la conduite de M' le
Commandeur de laBréteche,
prirent les Poſtes qu'on leur
avoit deſtinez, ainſi que les
autresTroupes qui devoient
fervir à ce Siege. Ily eut encore
une nouvelle Sortie de
Fuillet 1684.
186 MERCURE
Γ
Miquelets , mais avec le
meſme deſavantage du coſté
des Ennemis. Le 24. M de
Chaferon fit fommer la Tour
de Pont - Légat. Elle refuſa
de ſe rendre, ce qui obligea
les Galeres à la canonner.
Comme elle n'eſtoit pas en
état de ſoûtenir cette Attaque,
elle ſe rendit le ſoir à dif
cretion. Quelques Bateries
furent dreſſées la nuit ſur la
Hauteur du Fauxbourg ; &
le 25. fi-toſt que le jour parut
, elles commencerent à
tirer. On jetta des Bombes
en meſme temps, & le fracas
GALANT. 187
1
qu'elles firent , obligea le
Peuple à ſe réfugier dans l'Eglife.
Il en tomba une ſur la
Voûte, qui en fut toute en
foncée , & cet accident mit
les Bourgeois dans une telle
frayeur , qu'ils crierent tous
- qu'il falloit ſe rendre. Le
Gouverneur en connut luymeſme
la néceſſité, & fitba
tre la Chamade. La Capitu.
lation fut ſignée, & la Gar
niſon ſortit le 28. Elle estoit
compoſée d'environ trois
cens Hommes de Troupes
reglées , & d'un pareil nom--
bre de Miquelets, qui furent
1
188 MERCURE
conduits à Lérida. Les Galeres
& les Vaiſſeaux de Sa
Majesté ſont demeurez à la
Rade de Roſes , qu'ils tiennent
comme inveſties par
mer, tandis que les Troupes
qui s'en eſtoient approchées
pour le Siege de Cap-de-
Quiers , la tiennent comme
bloquée du coſté de terre.
A l'égard de cette derniere
*Place, dont nous venons de
nous rendre maiſtres, il y alloit
fort de l'intéreſt des EC
pagnols , de faire tous leurs
efforts pour la conſerver,
non ſeulement à cauſe que
GALANT. 189
ce Port peut fervir à retirer
les Vaiſſeaux & les Galeres
de France, mais encore parce
qu'elle donne entrée dans
leur Païs , & qu'on y peut
aiſément conduire toutes fortes
de Proviſions ; ce qui
ne ſe pouvoit auparavant,
fans de grandes peines , &
-ſans employer beaucoup de
-temps.
S
Madame la Duchefſe de
Vantadour , dont le mérite
répond à la beauté, remplit
à préſent le pofte de Dame
d'Honneur deMadame. Ces
Emplois de distinction &
190 MERCURE
d'autorité , n'eſtant jamais
donnez qu'à des Perſonnes
capables de les ſoûtenir, font
l'éloge de ceux qui en font
pourvûs.
M'le Marquis de la Rongere
, Chef du nom de la
Maiſon de Quatrebarbes,
conſidérable en Anjou & au
Maine, eſt aujourd'huy Chevalier
d'Honneur de Madame.
M' le Marquis d'Etampes
qui poſſedoit cette
Charge , & M' le Marquis
de la Phare , ſont Capiraines
des Gardes de Monfreur,
le premier à la place
GALANT. 191
S de M² le Chevalier de Châ
tillon, & le ſecond à celle de
M'le Marquis de Beauvau;
M² le Chevalier de Châtillon
, & M'le Marquis d'Ef
- fiat , ayant eſté gratifiez par
Son Alteſſe Royale de la
Charge de Premier Gentilhomme
de fa Chambre, qui
vaquoit par la mort de M¹ le
Duc de Choiſeüil qui la pof
fedoit ſeul. De pareils préfens
font beaux , & ne peuvent
eſtre faits que par un
auſſi grand Prince que Monfieur.
Le Jeudy 20. de ce mois,
192 MERCURE
M'le Duc de Briſſac épouſa
Mademoiselle deVertamont,
Fille de feu M'de Vertamont
Maiſtre des Requêtes
, Fils& Petit-Fils de Conſeillers
d'Etat , & de Dame
Marie d'Aligre , préſentement
Femme de M'le Maréchal
de l'Eſtrade , Fille &
Petite-Fille de deux Chan
celiers de France. Mademoiſelle
de Vertamont a
beaucoup d'eſprit , & fçait
pluſieurs Langues. La Maifon
de Briſſac, l'une des plus
anciennes du Royaume ,
produit de tres-grands Hommes
GALANT. 193
,
mes. René de Coſſé , S' de
- Briffac , Premier Pannetier
du Roy , & Grand Fauconnier
de France , eut de Charlote
Gouffier , Charles de
Coffé I. du nom , Comte de
- Briſſac ; & Artus de Coſſé ,
-Comte de Secondigny , Seigneur
de Gonnot , Chevalier
- des Ordres du Roy , tous
deux Maréchaux de France;
le premier appellé le Maréchal
de Briſſac , l'un des Héros
de ſon ſiecle , & l'autre
le Maréchal de Coſſé. Cefut
ce Maréchal de Briſſac , qui
s'eſtant trouvé en 1941. au
Juillet 1684. R
194 MERCURE
Siege de Perpignan , où il
fut bleſſé d'un coup de Pique
, ſervant en qualité de
Colonel de l'Infanterie Françoiſe
, donna lieu de dire au
Dauphin Henry , qui avoit
eſté témoin de ſon courage,
que s'il n'estoit pas le Dauphin
de France , il fouhaiteroit d'estre
le Colonel Briffac. De ſon mariage
avec Charlote d'Eſquetot
, fortirent Timoleon de
Coffe , Grand Fauconnier de
France , tué au Siege de Mucidan
dans le Périgord , à
l'âge de vingt- quatre ans ; &
Charles de Coffé II. du nom,
GALANT. 195
-
Comte , puis Duc de Briſſac,
Pair & Maréchal de France,
Chevalier des Ordres du Roy,
& Gouverneur de Paris . Il
mourut en 1621. apres avoir
veu ſa Terre de Briſſac en
Anjou érigée en Duché &
Pairie par le Roy Loüis XIII.
en 1620. Il n'y a que ſept ou
- huit Duchez avant celuy de
Briffac. Coſſe eſt une autre
Terre dans le Maine , dont
les Seigneurs de Coſſé prirent
le nom. Charles de
Coſſé II. du nom , laiſſa de
Iudith Dame d'Acigné , ſa
premiere Femme , François
Rij
196 MERCURE
de Coffe,Duc de Briffac , Païr
& Grand Pannetier de France
, Lieutenant General au
Gouvernement de Bretagne,
mort en 1651. âge de 70. ans.
Il eut de Guyonne de Ruelan
, Fille de Gilles Seigneur
de Rocheportail , Loüis de
Coffé , Duc de Briffac , qui
mourut en 1661.âgé de trentecinq
ans , & laiſſa de Catherine
de Gondy , Fille puînée
de Henry Duc de Retz ,
Henry- Albert deCoffé, Duc
de Briffac. C'eſt celuy dont
je vous apprens le Mariage.
11 eftoit Veuf de Gabrielle-
1
GALANT. 197
+
Loüiſe de S. Simon , Fille unique
de M'le Duc de S. Simon
, Chevalier des Ordres
du Roy , & de Diane- Henriete
de Budos , Marquiſe des
Portes , qu'il avoit épousée
en 1663.
Coſfé porte de fable , à trois
Feuilles de Sie d'or posées en
face , ou à trois faces engrêlées
d'or ; & Vertamont porte,
écartelé au premier & dernier,
échiqueté d'or & d'azur ; au
fecond, de gueules au Lyon paffant
d'or; au troisieme , de gueules.
Je devrois vous parler icy
Rij
198 MERCURE
du Traité de Paix d'Alger,
& des Ambaſſadeurs de ce
Royaume, qui ſont venus en
France. J'ay beaucoup de
choſes curieuſes à vous en
dire ; mais un Mémoire qui
eſt tombé entre mes mains
touchant le Gouvernement
préſent de l'Etat d'Alger, m'a
paru devoir les préceder.
Ainſi je les réſerve pour le
mois prochain, parce qu'elles
ne pourroient avoir dans ma
Lettre toute l'étenduë que
demandent des choſes de.
cette importance , & fi dignes
d'eſtre ſçeuës. CepenGALANT.
199
e
1
a
dant la lecture de ce que je
vous envoye, ſera cauſe que
vous aurez plus de plaiſir à
apprendre ce que je vous
diray la premiere fois , parce
que vous aurez une parfaite
connoiſſance des moeurs, &
du gouvernement de ceux
dont je vous entretiendray.
La maniere dont le Royaume
d'Alger eftoit gouverné
il y a dix ans, avoit quelque
choſe de ſi tyrannique , que
la Milice en avoit horreur.
C'eſtoit une eſpece d'Oligarchie
, qui approchoit du
Gouvernement d'une Répu-
Riiij
200 MERCURE
blique. Cet Etat avoit pour
Chef Hagy-hali , qui n'avoit
autre Dignité que celle de
Mézoulaga, c'eſt à dire d'un
Soldat qui avoit paffé par
tous les degrez de ſervice.
Ce fut dans ce temps que la
Paix fut concluë entre la
France,&ce Royaume. Halyhagi
ayant eſté afſaſſiné en
1670. par quatre Janiſſaires,
ſoûtenus du reſte de la Milice,
qui pourtant n'avoit pas
eſté informée de leurdeſſein,
on élût en ſa place Hagy-
Mahamet , dit Trick , autrefois
fameux Corſaire, qui eſt
GALANT. 201
☑ le premier qui a porté la qualité
de Dey, & on luy donna
le ſoin du Gouvernement
preferablement aux autres,
parce que le premier établiſ
ſement de l'Etat d'Alger,
vient de la Marine , qui eft
une raiſon qui prévaudra
toûjours dans les élections
du Dey , ou General de la
Milice , n'y ayant point de
Roy dans ce Royaume, mais
feulement un Viceroy , qui
eſt le Bacha. Ce Bacha na
point de voix aux Affaires,
mais une Dignité honoraire,
comme repréſentant la Per202
MERCURE
fonne du Grand Seigneur,
dont ils ne reconnoiſſent en
ce Païs-là l'autorité , que
quand elle n'eſt point contraire
à leurs intéreſts .
Cette qualité de Dey- eft
ſi onéreuſe, qu'il y a pluſieurs
qui la refuſent, aimant mieux
eſtre exilez que de l'accepter.
Mahamet Trick êtant
d'un âge fort avancé, ſe repoſoit
de toutes choſes ſur
fon Lieutenant , & n'avoit
autre paye que celle de Mézoulaga,
ou Véteran, c'eſt à
dire de 106 Piaſtres tous les
ans, qui eſt la plus forte paye
GALANT. 203
7
e
-
à laquelle on peut parvenir
en Alger ; mais comme il
repréſenta qu'il n'eſtoit pas
affez puiſſant en Biens pout
exercer cette Dignité avec
toutes ſes charges , les trois
Beys , ou Gouverneurs des
Provinces de ce Royaume,
ſe ſoûmirent à luy donner
chacun 3000 Piaſtres tous les
ans ; de forte qu'avec ces
ſommes, & l'uftancile qu'on
luy donnoit comme au Bacha,
c'eſt à dire Huile, Beure,
Courgouffon , & Viande , il
devoit entretenir les Gardes
: qui luy eſtoient néceſſaires,
204 MERCURE
&pour marque de ſaDignite,
on le fit aller demeurer dans
l'Alcaſſane , ou Château du
Tréſorier. Il n'y voulut
eſtre que trois mois , &
s'eſtant rendu maiſtre de ce
Revenu, il quitta le Château,
&vint demeurer en ſa Maiſon
dans la Ville, où il ſe contentoit
d'avoir quelquefois
dans les Cerémonies quatre
Gardes , auſquels il ne don.
noit pour tout payement
qu'unCaffetau ou une Robe
tous les ans , avec 15. ou 20
Piaſtres, & un repas, dans le
temps du Ramadan, ouPaf
GALANT. 205
ques. On tient que ce Trick
5
pouvoit avoir environ 2000
Piaſtres de rente de fon propre
Bien , qu'il avoit gagné
pendant qu'il eſtoit Corfaire
.
Le Lieutenant qui fut
choiſy pour Gouverneur avec
luy, s'appelloit Tabava Reys;
mais comme il eſtoit infirme,
ou feignoit de l'eſtre, on
l'éxila , & l'on choiſit en ſa
place Baba- aſſan, qui n'êtoit
que Chaoux. Comme il avoit
épousé la Fille du Dey , il
ſçeut ſi bien s'intriguer dans
les Affaires du Gouverne
206 MERCURE
ment, qu'il s'y rendit abſolu.
Ainſi ſon Beaupere n'eut plus
que la Dignité de Dey , fans
en conſerver l'autorité. Ce
Baba- aſſan, qui pouvoit alors
avoir so ans, avoit l'eſprit vif,
eſtoit colere & ambitieux,
d'une taille baſſe , & d'une
mine peu relevée. Il n'avoit
autre paye que celle de Mézoulaga,
comme le Dey, &
le cafuel ; c'eſt à dire que
comme il commandoit toûjours
le grand Camp il
د
recevoit beaucoup de préfens
, & gagnoit des fommes
confidérables, outre cel
GALANT. 207
les qu'il apportoit dans le
Tréſor public , comme il arriva
un peu avant le voyage
qu'il fit à Tunis pour accommoder
les deſordres qui
y eſtoient entre les Puiſſances.
Il en apporta 100000
Piaſtres pour ce Tréſor, ſans
les Bijoux qu'on luy donna.
Ces préſens, & les ſommes
qu'il gagna en d'autres voyages
qu'il n'entreprenoit jamais
que pour cela , ou pour
châtier ſes Voiſins , le faifoient
croire l'Homme du
Royaume le plus riche en
argent comptant, & en Pierreries.
208 MERCURE
Le Bacha qui eſt dans la
Ville de la part du Grand
Seigneur , y garde ſon Etendart&
fon Sceau pour toutes
les Expéditions que l'on y
fait, & ne ſe trouve au Divan
que par ceremonie. Il eſt
pourvû du Sultan, qui le peut
changer quand il luy plaiſt.
Sa paye eſt de 1500 Piaſtres
de deux mois en deux mois.
Il a outre cela l'uſtancile, &
une , deux , ou trois Piaftres
pour fon Sceau , ſuivant la
conféquence des Commiffions
que l'on expédie en ce
Royaume. Quand on tient
GALANT. 209
لا
!
Divan pour des Officiers de
cerémonies, onl'envoye que
rir chez luy par des Chaoux.
Il y a un Homme qui crie à
haute voix , Louéfoit le grand
Dieu, le PropheteMabomer,
juſqu'à ce qu'il foit affis..
Alors tout le Divan répond
la meſme choſe tout-haut.
L'Aga eſt le Juge de la
Milice. On le change tous
les deux mois , & alors il eſt
Mézoulaga, c'eſt à dire hors
de ſervice. Il a ſa paye-morte
de 106 Piaſtres tous les ans,,
&.fon Caya ou Lieutenant;
luy fuccede , tous les Soldats
Juillet 1684. S
210 MERCURE
1
pouvant monter à cette Di
gnitépar ancienneté, chacun
en fon rang. Quand on y reçoit
quelqu'un , ce nouvel
Aga vient au Divan , veſtu
d'une Veſte de Brocard d'or,
& l'on y fait pour cette reception
une mélodie de trois
Clairons , d'un pareil nombre
de Hautbois & de Tambours,
& de deux Timbales.
On va luy faire en ſuite la
meſme mélodie dans une
Maiſon qui eſt au Public, &
où il demeure pendant ſes
deux mois de fonction. Il y
fait appeller les Soldats pour
GALANT. ZIE
terminer leurs diférens , s'il
le peut ; finon il les renvoye
au Divan , où il fait le raport.
de ce qu'il a executé pourles
accorder.
Le Cadi eſt le Juge Civil,
& change aufli, mais non pas
ſi ſouvent que l'Aga , à cauſe
- qu'il eſt pourvû par le Grand
Seigneur. Il y a appel de ſes.
Condamnations au Divan,
où il fait fon raport. Il n'a
autre revenu que le eafuel,
c'eſt à dire, ſes taxes, épices,
& lespréſens.
Le Mufti eſt le Juge de
la Loy. Le principal d'Alger
:
Sij
212 MERCURE
eſt More. Il a la direction de
la grande Moſquée , & ne
change point. Il y a aufli un
Mufty Turc pour s'accommoder
au caprice des Janif
faires , qui en veulent un de
leur Nation , qui afſiſte mef
me au Divan , où il n'entre
point de Mores. Ils ont chacun
le revenu de leur Mofquée,
qui leur vaut 12. à 1300
Piaſtres par an , de la monnoye
du Païs, provenant des
Fondations de cesMoſquées,
qui conſiſtent enBoutiques
&Maiſons. Ils s'en ſervent
pour la reparation des mefGALANT.
213
mes Moſquées , & pour leur
uſage. Le Mufti Turc eft
pourvû par le Grand Sei-
- gneur , & ne change point.
- Ainſi le Mufti, le Cady, & le
Bacha, ſont les ſeuls Officiers
- du Divan qui ont des Provifions
du Grand Seigneur, les
autres eſtant choifis par la
Milice de ce Païs- là .
DU DIVAN.
Le Conſeil du Divan eft
compoſéde trente-deux Per
ſonnes, ſçavoir, du Dey, du
Gouverneur , du Bacha , de
quatre Coajas ou Secretaires,
qu
du Cady, du Mufti , de l'Aga,
214 MERCURE
du Caya , de douze Aga -Belouq,&
de douzeAga-Bachi.
Il s'aſſemble tous les jours.
pour les Affaires de peu d'importance
qui ſurviennent, &
le Samedy pour les Affaires.
generales ; & c'eſt ce jour-là
que l'on change les Gardes
des Portes. Quand il y a des
Affaires d'Etat à décider , le
Caya, ou Lieutenant de l'Aga,
qui eſt la quarriéme Perſonne
du Divan , ſe leve , reçoit
la propoſition de la bouche
de l'Aga , & la communique
à celuy qui eſt aupres
de luy. Ainſi ils ſe la rediſentGALANT.
215
-
- Punal'autre , & s'il ſe trouve
quelqu'un qui y contrediſe,
fuſt- il le dernier Aya- Bachi,
fes raiſons reviennent juſques
à l'Aga. En finite on luy
- renvoye de nouveau l'opinion
des Puiſſances , & s'il y
réſiſte encore, elle n'a aucun
effet , la réſiſtance fuft- elle
cauſée par le moindre des
Soldats , autrement il y au
roit un tumulte. Pour cet
effet , quand on veut traiter
de quelques Affaires, le Gouverneur
appelle quatre Bachaoudits,
ou Porte-paroles,
pour écouter ſans rien dire
216 MERCURE
les choſes dont il s'agit , &
en faire en ſuite le raport à
tout le Peuple..
Les Chaoux ſe font par faveur.
Comme il vaque tous
les ans une place parmy eux,
&que celuy qui la quitte devient
Boulougbachi ou Capitaine
, on achete cette place
,& c'eft ordinairement un
Tabachi ou Cuisinier qui
l'achete ; mais quant à la
paye, ils commencent par la
plus petite , & augmentent à
meſure de leur temps de fervice
,&par leurbravoure, qui
eft cauſe qu'ils devancent
quel
GALANT. 217
=
quelquefois ce temps , ainſi
que tous les autres Janiſſaires
. Les Chaoux ont 2000
Piaſtres par an , & un Cafuel
encore plus confidérable ,
. puis qu'ils ont fur chaque
- paye de Soldats lors qu'on
- la fait , autant d'Aſpres qu'ils
en peuvent prendre avec leur
pouce & un doigt. Comme
il y a des Soldats qui ayant
des dignitez de Capitaine
de Galeres & de Vaiſſeaux,
ne veulent pas aller prendre
_ leur paye , les Chaoux la
leurportent,&ont une Piaſtre
portent
ou plus de chacun pour la
Juillet 1684. T
218 MERCURE
peine qu'ils ſe donnent. II
y a auſſi dans le Divan 14
Tabachi ou Cuiſiniers entrerenus.
Ils ont une Serviette
fur l'épaule pour marque de
leurCharge , qui ſe donne par
faveur lors qu'on a deſſein
d'avancer quelqu'un pour le
faire devenir Chaoux , & font
leurs apreſts pour le manger
des Secretaires & autres qui
mangent dans le Divan.
Quand ils manquent en quelque
choſe,on leurcoupe leur
Serviette par le milieu avec
des Ciſeaux , enſuite on leur
donne des baftonnades , &
GALANT. 219
:
on les chaſſe entierement
du ſervice. Il y en a auffi un
en chaque Compagnie de
Janiffaires ou Spahys , quieſt
ordinairement le dernier venu
; ileſt exposé à la mesme
peine s'il ne fert pas bien, c'eſt
àdire ſi laVaiſielle ou le Ling'e
ne fontpas nets , ou files
Vivres ne fontpas accommodez
proprement. Chaque
Soldat a ſon tour , & fait ce
fèrvice.
: Le Divan ſe tient vers le
milieu de la Ville dans un Palais
appellé la Maiſon du Roy,
* dans une Salle ouverte & fou-
Tij
220 MERCURE
tenuë par des piliers qui
aboutiſſent à une grande
Court. Les piliers, les murailles,
& le plat- fond,font peints
de fleurs en détrempe , & à
la muraille vers la place du
Dey le nom de Dieu eſt écrit
en Lettres d'or. Il y a une
Fontaine contre un des piliers
de cette Salle , avec un
Baffin pour y recevoir l'eau.
Ala porte du Divan , eſt un
Corps de Garde de Janiffaires
, qui changent de deux
en deux jours ; & au Corps
de Garde ſont ſuſpendus
quelques Sabres , Mouſquets
&Maffuës.
GALANT. 221
Il y a toûjours quantité de
Juifs dans un coin de la Salle
du Divan , qui comptent &
blanchiſſent les Afpres, & en
font des paquets de la valeur
d'une Piaſtre, pour faire plus
facilement la paye à la Milice
en la préſence du Treſorier
qui eſt Ture. Cette paye ſe
fait de deux mois en deux
mois ,moitié en Afpres , &
moitié en Piaſtres , qu'ils ap
pe'lent Pataquas Gourdas.
Les Coajas ou Ecrivains ,
tiennent les Regiſtres , tant
pour la paye des Soldats , que
de l'ancienneté inviolable
e
Tiij
222 MERCURE
par laquelle il fautqu'ils parviennent
aux Dignitez .
- De la Milice , &de ſes divers
Officiers.
Les Mores , les Tagarins,
& les Andalous , n'entrent
point dans la Milice,mais ſeulement
les Turcs , les Reniez,
&les Coloris. Les premiers
font les plus eſtimez , & les
ſeconds le font davantage
que les Coloris,ou Enfans des
Tures ou des Reniez . Les
Soldats communs de pied
s'appellent Therés ou Ja
niſſaires; ils ne portent point
de Turban à la teſte,mais feu
GALANT. 223
lement un Bonnet rouge,
Les Cavaliers s'appellent
Spahis , & ont pour marque
un Turban rouge autour de
la teſte. C'eſt un degré
par où il faut que tous les
Janiffaires paffent , ou bien
ils doivent mettre & payer un
Homme àleur place,& alors
ils conſervent leur rang dans
le ſervice , qu'on appelle Et
camino , par où il faut monter
par degrez aux Dignitez.
Il y a environ 14000 Janiffaires
entretenus dans Alger
& 1000 à 1500 Cavaliers,
Quant au ſervice , autrement
Täij .
:
224 MERCURE
appellé Elcamino , il faut ab .
ſolument que chaque Soldat
ypafle,&par toutes les Dignitez
& Gouvernemens,depuis
la Charge de Cuiſinierjuſqu'à
celle de Mezoul Aga , ou
Veteran hors de ſervice. La
plus haute de toutes les Dignitez
où les Soldats puiſſent
arriver , eſt celle de l'Aga , ou
Juge de la Milice.
Les Dignitez d'Elcaminopar
où il faut paffer.
Tabachi , ou Cuiſiniers;
Theres ou Janiſſaires ; Spahis,
ou Cavaliers ;Vekilhardy,
ou Caporal ; Oda Bachi , ou
GALANT. 225
4
১ Lieutenant. Ils portent ſur la
teſte une Mitre blanche en
pointe , avec une eſpece de
Potence de Drap rouge der- i
riere , & de la hauteur de
cette Mitre ; ils ont la conduite
des Compagnies.....
Bouloukbachi , Capitaine
de Compagnie. Ils ont un
Turban blanc autour de leur
Bonnet , & font 800 en tout.
Quand ils font au Camp , ils
en ont foin , & de l'Etendart
de la Compagnie.
Aya Bachi , Conſeillers du
Divan. Ils ont un Turban
blanc autour de leur Bonnet
rouge.
' ;
;
226 MERCURE
Aya- Beloug , premiers
Cenſeillers du Divan. Ils ont
une Cappe noire ; ce ſont les
24 que je vous ay dit qui af
fiftent au Divan.
Caya, Lieutenant de l'Aga,
ou de la Juſtice Militaire.
Aga , Chef de la Juſtice
de la Milice.
Mezoulaga , Véteran , &
hors de ſervice , ayant la
paye-morte toute la vie , &
n'allant plus au Camp. Ils
ont unTurbanblanc quileur
couvre tout leur Bonnet rou
ge,à la reſerve d'unpetit bout
qui paroiſt , qui eſt une mar
GALANT. 22.7
- que d'honneur lors que le
Turban eſt gros.
Quant à la paye , tous.
commencent par la plus petite
, qui eſt de trois Afpres ou
trois Liards par jour , & augmentent
tous les ans de quelque
choſe , ſoit par leur fervice
, ſoit par quelque ſervice
particulier conſidérable. Il y
ades Soldats qu'on appelle
Cartagis , choifis par faveur,
qui portent de grands Plumets
derriere leurs Bonnets.
dans les Ceremonies,
228 MERCURE
Des Officiers quise font par faveur
ou par argent , ne
vont point par Elcamino.
Six Oda-Bachi ou Lieutenans
privilégiez , quiſervent
de Gardes du Corps au Dey
& au Bacha. Ils portent le
Sabre dans le Divan,avec une
Mitre quarée de. Drap blanc
furla teſte,qui tombe,& pend
en arriére comme le Voile
d'une Religieuſe , avec une
Maffuë de cuivre de ſa longeur.
Ils ont aufli un Sabre
qui leur pend au coſté gauche.
On les choiſit tous de
bonne mine. Il y a auſſi des
GALANT. 229
Bouloug- Bachi , ou Capitaines
, qui par privilege portent
des Bonnets d'or en rond
ſur leur teſte , & dépendent
de la Maiſon du Roy , eſtant
Capitaines des Gardes.
Le Dey , ou Chef de la Milice
Le Gouverneur , ou Lieutenant
General
Le Cady, ou Juge Civil
Le Mufti , ou Grand Preſtre,
Les Coajas , Ecrivains , ou
Secretaires d'Etat. Ils font
quatre dans le Divan , qui
écrivent tous les Arreſts &
Expéditions , & tiennent les
1
230 MERCURE
د
Regiſtres pour la paye de la
Milice & pour l'ancienneté
des Soldats auſquels on
ne fait point d'injuftice,pourvû
qu'ils ne foient pas imbéciles.
Le plus vieux de cés
Coajas a refufé d'eſtre Dey.
Les Chaoux, ou Huiffiers.
Les Tabachi , cu Cuifiniers.
Les Bachouders, ou Porteparoles.
201
Le' 'Bitelmele. C'eft un
Officier qui hérite pour le
Public des Biens & Efclaves
des Turcs , & de ceux qui
meurent fans laiffer aucun
Héritier légitime,
GALANT. 231
Le Bezoüard , ou Prevoft
Maiſtre des Sbires, qui pourtant
n'oferoit avoir mis la
main ſur unTurc, mais bien
les Chaoux. Ce Bezoüard,
ou Bourreau , tire à chaque
Lune une Paraque de chaque
Courtiſane ; & comme
il y en a beaucoup , il amaſſe
en peu de temps de fort grandes
ſommes. Ainfi il a le
Poſte le plus lucratif d'Alger
; mais de temps en temps
le Divan tire de luy juſqu'a
5 & 6000 Pataques tout à la
fois,& comme les Bezoüards
font de grades cócufſions ſur
232 MERCURE
les Mores,Andalous,&Tagarins
, on leur fait ſouffrir les
peines les plus cruelles. Bien
ſouvent meſme on les fait
mourir, & il en eſt peu qu'on
laiſſe vivre deux ans dans
leurs Charges. Aufli dit- on
à Alger, qu'il faut eftre bien
malheureux pour les accepter.
Tous les ans on change
les Garniſons de toutes les
Places du Royaume , & les
Compagnies vont de l'une à
l'autre, ainſi que les Gouverneurs
des Places .
GALANT. 233
Des Cacheries , ou Odaler.
Cacherie deMocares, Cacherie
verte , Cacherie de la
Marine , Cacherie de Babazon.
Ce font de grandsCorps
de Logis en forme de Dortoirs
diviſez en Chambre, ou
logent les Janiffaires, aux extrémitez
de la Ville. Il yena
neuf à Alger , qui contiennent
en tout 424 Logis ou
Logeacs , tous numérotez
fur les Regiſtres du Divan,
pour faire les payes de chaque
Compagnie. Dans cha
que Logis eſt une Compagnie
de Jamiffaires ſous le
Juillet1684. V
:
234 MERCURE
commandement de l'Oda
Bachi. Ils ont leurs Fontaines
dans les Dortoirs ; & s'il
arrive quelque deſordre dans
quelque Chambre de Janif
faire , le Divan fait châtier
l'odo- Bachi, qui ne l'a point
empefché.
Du Royaume d'Alger.
Il eſt diviſé en trois Gou.
vernemens, dont les Beys &
Gouverneurs , ou Commiſ
faires , exigent le Tribut ou
Carache des Mores . Ils
exercent la Juſtice dans leurs
Gouvernemens , & en rendent
compte au Divan , où
GALANT. 235
ils viennent ſe juſtifier en
perſonne. S'ils ſe trouvent
coupables , on les y fait é
trangler en meſme temps..
Les trois Beyats ou Gouver
nemens , ſont celuy de Bou--
gie , ou de Levant , qui eft
commandé par Mahemet--
Bey Turc. Celuy de Trémiſen
de Ponant, s'appelle Sa
negi Bey, & eſt More. Il eſt
leur meilleur Partiſan de Ca
valerie; il réſide à Gart, & a
un Viceroy àTrémiſen. Ce--
luy de Sietri, ou de la Terre,
s'appelle Filio d'Aly -Bey , &
eſt Coleris. Les Beys vien
V. 19
236 MERCURE
nent ordinairement de naif.
fance, & aufli par faveur , &
ne changent pas. Ils commandent
le Camp, au préjudice
des Agas.
Le Royaume d'Alger s'étend
du coſté du Ponant jufqu'à
trois journées ; du coſté
du Levantjuſqu'a Tabarque,
&du coſté de terre uinze
journées juſqu'à Bircq , &
meſme huit journées au
dela.
Les Villes le long de la
Coſte ſont du coſté du Ponant,
Alger, Muſtagan, Carantine,
Mertilia, Media, Be
GALANT. 237
lidé, Sarcelle, Trémiſen, Biferte,
Zamora, Miliana. Du
cofté du Levant , Bougie,
Gigery, Colle, Storre, Bone,
He Baftion .
Le Revenu du Royaume
eft de 700000 Pataques , ou
Piaſtres , & la dépenſe de
१०००००. confiftant en fix
payes chaque année , qu'on
fait de deux en deux Lunes.
Chaque paye mõte à120000
ou 130000 Piastres , & celle
du temps de leur Paſque ou
Ramadan, de 180000. Il faut
remarquer que cinq de ces
payes ſe trouvent dans les
238 MERCURE
Tributs ou Caraches du
Royaume , mais la fixieme
ſe prend du caſuel de ce qui
vient du cofté de la Mer,
dont on paye douze pour
cent au Divan, tant des Priſes
que des Marchandifes
qu'on y apporte. On paye
auſſi pour les Portes à l'affranchiſſement
des Chrêtiens
, cinquante Ecus pour
les premiers cent Ecus , &
cinq pour cent pour le reſte;
&quandles Peres de laRédemption
y portent de l'ar.
gent, ils compoſent pour les
• droits , & accordent à fix ou
:
T
;
GALANT. 239
ſept pour cent. Le Bastion
de France paye aufli 1221
Piaſtres tous lesdeux mois..
De la Ville d'Alger.
Elle est au bord de la Mer,
fur le panchant d'une Montagne
, & eft faite en forme
d'une Voile de Huniere, c'eſt
à dire en amoindriſſant par
le haut. Les Maiſons ſont ſi
blanches par dedans & par
dehors , que de loin la Ville
reſſemble à un Linceüil. II
y a quantité de belles Mof.
quées. Les Maiſons ſont af
fez proprement comparties
en dedans ; les toits en font
240MERCURE
plats à la Morefque , ayant
des Terraffes au deſſus , où
l'on prend le frais & le Soleil.
Les Rues y font fort
étroites. Il y a autli quelques
Places publiques dans la Ville,
maisla plusbelle eſt devant
le Palais du Divan. La Ville a
cinq Portes , ſçavoir , celle
duMole, celle de la Peſcherie,
celle de Babazon au Midy
, celle de Babaloüer au
Nord , & celle de la Porteneuve
du coſté du Ponant
où l'on va à la Montagne.
Elle elt entourée de Murailles
fort foibles, point terraf
fées,
GALANT. 241
-
ſées, avec des Créneaux . Ces
Murailles ſont de brique en
des endroits , & de pierres
communes en d'autres , avec
de tres méchans Foffez . -
Ainſi elle n'eſt forte que par
la quantité de monde qui
yhabite.
Des Fortereffes.
Le Fort de Charles- quint
eſt le plus haut de la Ville, &
la domine. On dit que cet
Empereur le fit batir en une
nuir.
Le Chaſteau des Tagarins
eft entre ce Fort & la Ville.
L'Alcaſane , ou grand
. Chaſteau , eſt au haut de la
Juillet 1684. X
242 MERCURE
Ville , bien fortifié de Canon
, avec une bonne Garniſon
pour la garde du Tréfor
public.
Il y a un Fort quarré au
Nord , hors la Porte de Babaloüet
, ſur la Marine , qui
eſt fortifié de Canon , mais
ſans Fofſez ; & plus au Nord,
le Fortin des Anglois.
Le Fort de Baba-affan, fur
la Porte de la Peſcherie, qu'il
fit bâtir , & qui bat de ſept
Pieces de Canon à l'entrée
duMole.
Un autre Fort du coſté du
Sud de la Porte de Babazon ,
où il y a deux Bateries l'ane
GALANT. 243
ſur l'autre, & un Fortin entre
ce Fort & la Porte de la Ville.
Ce Fortin eſt ſur la Gréve.
La Porte du Mole eſt auſſi
bien fortifiée de Canon , &
bat ſur la Marine. Il y a fur
le Mole un Fort dans lequel
eſt le Fanal bien garny de
Canon.
Une Plate-forme à la teſte
du Mole , où il y a quinze
Pieces de Canon en deux
rangées , dont huit Pieces
ont eſté données aux Algé
riens par les Hollandois en
1680.
Le Batistan eſt le Lieu où
l'on vend les Eſclaves à l'en-
X ij
244 MERCURE
chere, à haute voix, en criant
Arache. On les y enregiſtre,
ainſi que le prix qu'ils y font
vendus. Apres qu'on les y a
aprétiez , on les mene au Divan,
où on les met encore à
l'enchere ; & les deniers qu'-
ony en offre de plus que le
prix offert au Batistan , demeure
au Beylik . Le Beylik
eſt le Public, ou Divan, qui
a ſes Eſclaves particuliers.
Des Officiers du Port.
Ily a le Capitaine du Port,
nommé Muſtapha Reys , &
un Ecrivain appellé Coaja del
Puerto , qui a les Clefs des
Magazins des Munitions de
GALANT. 245
la Marine , appartenant au
Beylik , & qui en ſuite les
vend aux Particuliers .
Des Mosquées &Prieres
desFurcs..
Le Vendredy ils mettent
des Pavillons verds ſur les
Tours de leurs Moſquées aux
heures de Prieres ; & les
autres jours des Pavillons
blancs. Ces Moſquées ſont
deſſervies chacune par un
Marabou . Ces Marabous
ont des Imans ſous eux , qui
montent au haut des Tours
des Moſquées , & qui en
mettant les Pavillons, appellent
le monde à la priere par
X iij
246 MERCURE
des hurlemens. Il n'y a au
cune Cloche. Les petitsMarabous
des petites Moſquées,
fontl'office des Imans, parce
qu'ils font pauvres. Les heures
des Prieres font à quatre
heures du matin, à midy, à
deux heures apres midy,
qu'ils appellent Afero, à Soleil
couché , qu'ils appellent
Elmagreb , & à deux heures
de nuit. Quandles Turcs entrent
dans les Moſquées , ils
ſe déchauffent les Babouches
ou Souliers,& les portent à la
main . Lors qu'ils en fortent,
ils ſe les remettent aux pieds
hors la Porte des Moſquées.
GALANT. 247
Les Marabous font les Prie
res, & quantité de ſignes extérieurs
de devotion, que les
Turcs aſſiſtans imitent. Ils
liſent quelquefois des Chapi
tres de l'Alcoran, & des Hiftoires
de quelque ancien &
fameux Marabou , qu'ils
croyent & révérent comme
des traditions.
DesEcoles.
Ce font les Marabous qui
les tiennent , & qui apprens
nent à lire aux Enfans avec
un grand bruit , comme en
chantant, & avec rigueur, en
leur donnant des coups de
Baſton fur la plante des pieds.
X iiij
248 MERCURE
Quand un Ecolier ſçait lire
tout l'Alcoran , on le promene
par toute la Ville, fuivy
de tous les Ecoliers, & l'Alcoran
ſur la teſte , pour marque
qu'il eſt habile. En effet,
c'eſt la ſeule ſcience qu'on
leur enfeigne.
De l'état de l'Eglife Catholique
àAlger.
Il y a quatre Hôpitaux dans
autant de Bagnes , qui ſont
adminiſtrez par des Eſpagnols
, & on dit une Meſſe
tous les jours dans chacun,
excepré dans un , n'y ayant
que trois Preſtres. On diſoit
auſſi tous les jours la Meſſe
GALANT. 249
chez le S' le Vacher, Vicaire
General de Carthage,& Con
ſul de la Nation Françoiſe à
Alger; &tous les Dimanches
il faiſoit le Prône en ſa Chapelle,
& une Exhortation ſur
l'Evangile du jour, à tous les
pauvres Chreftiens Eſclaves
qui y alloient, & il avoit foins
que le Culte Divin ſe fiſt à
Tripoly,Tunis,Fez, Maroc,
Tétuan;& Salé
DesAumônespouurrllee Rachapt
des Esclaves.
Les Eſpagnols y envoyent
tous les deux ans des ſommes
de 50 à 60000 Piastres. On
leur fait grace de la moitié
XvV
250 MERCURE
des droits pour l'entrée de
l'argent , mais aufli on les
oblige à racheter des Vieillards
& Invalides . Ils rachetent
ordinairement le nombre
de deux à trois cens Ef
claves. La France y en envoyoit
auſſi racheter de
temps en temps ; mais depuis
la Paix avec Alger , on
envoye les Rédemptions du
coſté de Salé & de Tripoly.
LesPortugais en envoyerent
une en 1666. Ilsfurent traitez
plus civilement qu'on ne
traite les Eſpagnols. On employe
une partie de l'argent
qu'on reçoit de ces derniers
GALANT. 251
à l'entretien des Bagnes &
Hôpitaux.
De la Iuftice d'Alger.
En premiere inſtance on
va auCady ; les Soldats vont
à l'Aga , & de là il y a appel
au Divan . L'Accuſé y plaide
ſa Cauſe luy-mefme , & s'il
eſt coupable, on luy fait donner
des baſtonnades ſur le
ventre & fur le dos, & meſme
on le fait hacher en pieces,
ou étrangler , ainſi qu'il eſt
arrivé à un Renié Eſpagnol,
qui avoit aidé à faire fauver
desChreſtiens .Apres qu'il euc
desChreftien
eu des coups de Baſton , Ba
bataflan huy demanda de
X vj
252 MERCURE
quelle Nation il eſtoit. Il luy
répondit avec la fierté commune
à ſa Nation, qu'il eſtoit
Eſpagnol ; & Baba- aſſan, par
hame pour cette orgueilleuſe
Nation , commanda au Bézoüard
de l'aller pendre ; ce
qui fut exécuté. Un Conful
Anglois fut afſommé, & haché
en piecesà coup deMaffue
par les Soldats , pour avoir
tué un Juif en plein Divan
devant le Dey.
Quand un Turc trouve ſa
Femme en adultere , il la peut
tuer avec ſonGalant, ſans qu'il
en puiſſe eſtre inquieté. S'il
me ſçait ſon crime que par ra
GALANT. 253
port, il va trouver le Cady,qui
luy permet de donner des baſtonnades
à ſa Femme. S'il
I
fait une ſeconde plainte contre
elle ſurle même crime ,le
Cady luy accorde le pouvoir
de la mettre en priſon les fers.
aux pieds ; & à la troifiéme
plainte il la peutrépudier , &
renvoyer chez ſon Pere.
en uſe de la même ſorte en
vers ſa Soeur ou ſa Fille , excepté
qu'à la troiſième fois le
Cady le renvoye devant le
Dey. Le rapport de deux Témoins
, jointà ce que certifie
leCady, luy fait accorder la
permiſſion d'en faire ce qu'il
254 MERCURE
luy plaiſt. Alors il va trou
ver un des Secretaires du Di
van , & en luy donnant 100
Pataques, il luy fait écrire la
condamnation de ſa Soeur ow
ſa Fille, qu'il fait enſuite mourir
luy-même.
Siune Femme voit que fon
Mary n'ait pas dequoy la
nourrir, elle va faire ſes plaintes
au Dey , qui demande à
ce Mary s'il prétend que fa
Femme le nourriſſe , & luy
fait un crime de l'avoir priſe
fans avoir dequoy l'entretenir.
Aprés luy avoir fait don
ner des baſtonnades , il l'obligede
la quiter,&de laren
,
GALANT. 255
voyer à ſon Pere avec tout ce
qu'il luy a promis par le Con-
-tract de Mariage. Elle feremarie
enſuite àqui elle veut.
Des Femmes d'Alger , &
de leur Mariage.
Les Turcs peuvent épou.
fer quatres Femmes légitimes
, & avoir autant de Concubines
qu'ils en peuvent
nourrir , & dontpourtant les
Enfans ne peuvent hériter.
Les Femmes Turques &Mores
vont par les Ruës, couvertes
d'une Cape blanche ainfi
que les Juifves ,mais fans
avoir le viſage découvert
comme elles , celles-cyayant
256 MERCURE
ſeulement un linge qui les
couvre depuis le menton juf
que ſous les yeux. Elles ont
un Calçon blanc de toile qui
leur pend ſur les talons. Les
Femmes les plus conſidérables
vont rarement par des
Ruës , & il n'y en a aucune
qui aille dans les Moſquées,fi
elle n'a foixante ans . Elles.
font magnifiquement meublées&
retenuës chez elles,
& chargées de Pierreries.
Elles y dancent , ayant des
mouchoirs travaillez enor de
chaque main, au ſon d'un Inſtrument
en forme de Vio
lon,touché par des Eſclaves
GALANT. 257
negres. Ily a des Ecoles dans
la Ville , où ces Eſclaves apprennent
àen joüer pour cela.
Les Femmes ſe viſitent fort,
& font ſi ſuperbes, que quand
elles voyent quelque choſe
de nouveau à une de leurs
Conipagnes , elle en veulent
aufli tolt avoir. Ainſi leur
dépenſe eſt grande en habits
, en meubles , & en bonne
chere. Lors qu'une Efclave
, groſſe de ſon Patron,
fait un Enfant mâle , il eſt
obligé de luy donner ſa liberté
, & de la renvoyer avec
une groſſe ſomme. Cette
pluralité de Femmes eft cauſe
258 MERCURE
qu'elles n'aiment pas leurs
Marys ; & comme elles font
impérieuſes & fort adonnées
au luxe, à cauſe de leurs fré
quentes vifites entre elles, el
les les ruïnent fort ſouvent,en
obligeant non ſeulement à
trouver dequoy fournir à
leurs befoins , ſous peinede
ſéparation , mais encore à af.
fouvir leur orgueil , autrement
elles contrefont les Pof
ſedées de Janon, qui eſt le
Démon ; & alors les Voiſines
& autres Femmes apoftées ,
viennent dans la Maiſon en
fautant avec des Clefs & des
Baffins d'érain, pour le chaf
GALANT. 259
ſer , juſqu'à ce que le Mary
en eſtant las , conſent à leur
acheter ce qu'elles ſouhaitent
, qui eſt ſouvent unCaffeteau
ou Robe , ou un riche
Couvre chef. Alors le Janon
s'en va, &elles ceſſent d'eftre
poſſedées.
La Ville d'Alger eſt peuplée
de diférens Habitans.
Il y a des Turcs de Levant,
qui ſont des Soldats , Janiffaires
& Officiers ; des Reniez
de toutes les Nations;
des. Coloris ou Enfans des
Turcs ou Reniez ; des Togarins
& des Andalous , qui
font les plus riches ; & des
260 MERCURE
Arabes ou Mores de laTerre,
qui font les Meſtiers les plus
abjets , parce qu'ils font les
plus pauvres.
Voila , Madame , quel
eſtoit l'état d'Alger pendant
le Regne de Tric, & de Baba-
affan fon Gendre. Vous
avez veu la mort de Babaaffan
, & la ſuite de cette
Hiſtoire , dans mes Lettres
des deux dernieres années,
lors que je vous ay parlé de
ce qui a eſté executé devant
cette Place par l'Armée Navale
du Roy. Ainſi pourvous
endonner une ſeconde ſuite,
il ne me reſte plus qu'à la
GALANT. 261
reprendre au commence.
ment de la Negotiation du
Traité de Paix qu'on vient
de conclure. C'eſt ce que je
feray le mois prochain , en
vous parlant des Ambaſſa.
deurs d'Alger, de leur Voyage
, de leur Audience , de ce
qu'ils ont veu & dit en France
, & de leur depart. Tout
cela fera un Corps hiſtorique
& curieux dans ma Lettre
d'Aouft.
Je vous ay parlé pluſieurs
fois de la Diſpute qui eft entre
les Sçavans , touchant la
262 MERCURE
Statuë que les Magiſtrats de
la Ville d'Arles ont envoyée
à Sa Majeſté. Les uns prétendent
qu'elle a eſté faite
pour Vénus, & les autres pour
Diane. Vous vous ſouvenez
de ce que je vous ay dit de
M' Terrin, Conſeiller au Préfidial
d'Arles , qui a fait un
Livre en faveur de la premiere.
Je vous envoyay le
mois paffé des Vers d'un Académicien
de la meſme Ville,
qui eſt d'un ſentiment oppoſé
, & je vous fis part en
meſme temps de p'uſieurs
Extraits de Lettres des plus
GALANT. 263
Illuſtres du ſiècle , qui font
de celuy de M' Terrin. Le
P. d'Augieres , Jéſuîte , a pris
party pour Diane. Vous le
connoiſtrez par ce qui fuit.
***
12
256 MERCURE
25252-555225-52552
اًلوم
LETTRE DE M' L'ABBE
Fléche , de l'Académie
Royale d'Arles .
A ME DE VERTRON.
Jenous bongre, Mone
Evous sçay bon gré , Monfieur
cher Confrere ,
dece
que vous eftes Partisan de la
chafte Diane contre les entrepriſes
de Vénus. Vous souhaitez
que je vous diſe en peu de mots
Sur ce sujet qui partage aujourd'huy
les beaux Esprits , ce que
le R. P. d'Augieres a écrit plus
au
GALANT. 257
au long&sçavamment dans la
Differtation que l'on imprime à
Paris il faut vous obeir
vous tracer brievement le plan
de toutes ses raiſons , que vous
gousterez affurément.
La belle Statue queM's les
Magiftrats de la Ville d'Arles
ont envoyée au Roy , &enfa
reur de laquelle vous avezfair
une fi heureuse Inscription , fut
trouvée an pied de deux grandes
Colomnes l'an 1651. Depuis ce
temps on l'a toujours constamment
appellée Diane. Nean
moins M Terrin prétend aujourd'huy
que c'est une Vénus,
Juillet 1684. Y
258 MERCURE
dans un Livre où il faut avoüer
qu'ily a beaucoup de feu , & de
fubtilitez capables de gagnerd'abordles
Efpritsfacilès ; mais vous
fçavez que cette Figure ne fut
jamais une Venus. Vous l'avez
vûë dans noftre Hostel de Ville,
& vous remarquâtes , que bien
loin d'avoir l'air galant , coquet,
enjoué, comme la Déeffe des
Amours , elle a un air modeste,
& un port majestueux. Elle est
à demy nuë. Au contraire , les
Poëtes, les Peintres &les Sculpteurs
, n'ont pas cette précaution
pour Vénus. Celle de Gnide, le
Chef- d'oeuvre de Praxiteles, celle
GALANT. 250
de Médicis , & les autres qu'on
voit dans l'Italie , refpirent lim
pudence, par l'entiere nudité de
leurs corps. C'estoit mefme une
efpece de Proverbe chezles Gentils,
Nuda Venus. Si l'on a
vû quelquefois des Vénus un peu
couvertes , quelques raiſons Ex
quelques circonstances particulie
res ont engagé les Sculpteurs à
ne pas marquer cette fauffe Divinité
par un Simbole autant
honteux,qu'illuy estoit ordinaire.
....On prétend (quoy qu'avec peu
-de fondement ſelon monſens)que
noftre Statue estoit l'Idole tute
laire d'un Theatre,&qu'elle gy
Zij
260 MERCURE
tenoit la place d'honneur. Certes
fi jamais Vénus a dû paroiſtre
toute nuë, &garderſon caractere
d'impudence , ç'a esté particuliérement
dans un lieu de defordre
de diſſolution , où l'on veut
qu'elletinſt la place la plus honorable
, parce qu'elle n'avoitpoint
de pudeur. Noftre Figure marque
30. à33. ans. Cen'est point
Llàà ll''âaggeed'uneVénus, quin'aime
que les ris ,lesjeux &les plaifirs.
C'est auffpour cette raiſon,
que les habiles Sculpteurs répandoientfurfon
visage un air d'enjoüement,
avec cette aimablefleur
de jeuneſſe ,&qu'ils figuroient
!
GALANT. 261
fon Fils Cupidon comme unpetit
Enfant badin.
Cette Statuëa plus defix pieds
de hauteur , & vous m'avouerez
, Monfieur , que cette gran.
deur est monstrueuse pour une
Vénus , que l'on a toujours repréſentée
d'une taille plutostpetite
que médiocre. LaVénusde
Medicis est une preuve de ce
quej'avance. D'ailleurs , onn'a
point trouvé , ny auprés de cette
Figure, ny surson corps , aucun
Symbole de Vénus, point de Ceste,
pointde Pigeon, ny de Moineau,
point de Pavots, nyde Coquilles;
Lesfeux,lesGraces &lesAmours
262 MERCURE
ne luy tenoient point compagnie.
Ilſemble donc que c'est deviner,
ou pour mieux dire , imaginer,
defoûtenir commefait Calliftene,
que c'est la Figure de Vénus:
Noftre illustre Antagoniste af
fûre qu'on l'a trouvée dans les
ruines d'un ancien Theatre ,
dans un lieu qui répondoit au
milieude la Scene , où l'on prétend
qu'estoit la place d'honneur.
De plus , ilfoûtientque l'ancien
Theatre estoit uniquement dedié
àVénus. Le R. P. d'Augieres,
dansſes Réflexionsfur les Sentimens
de Callifthene , prouve
que leTheatre n'estoitpoint uni
GALANT. 263
quemneenntt dedié àVenus , & que
Diane y avoit place avecMinerve,
Or les Muses , qui n'étoient
pas moins chaftes que cette
Déeſſe de la Chaffe. La Tradition
constante, des Actes tresanciens
, placent un Temple de
Diane dans le lieu , où l'on s'aviſe
depus quelques jours de trouver
des veftiges d'un Theatre.
Dans le Plan mefme de ce pré
tendu Theatre , le lieu où la Figure
a esté trouvée , ne répondoit
pas aumilieu de la Scene.
Ily avoit trois mille Statuës
dans le Theatre de Scaurus ; &
L'on veut qu'ily en pouvoit bien
264 MERCURE
avoir environ deux cens dans la
Scene du Theatre que l'on imagine
dans Arles. Jugez apres
cela, Monsieur, soc'estune raifon
pourVénus , de dire que cette
Statuë a esté trouvée dans les
ruines du Theatre. Le Theatre
de Pompée nous fait voir , que
dans le mesme Enclos ilypouvoit
avoirun Temple GunTheatre.
Ainsi, quand mesme la découverteferoit
veritable , elle ne
détruiroit pas ce que la Tradition
nous aprendduTemple de Diane,
d'autantplus que les reftesd'Architecture
de ces ruines ontbeau
coup de rapport à un Temple,
1
جوم
GALANT. 265
&àun Temple de Diane.
Jeviens maintenant àDiane,
je dis apres ce sçavant Per-
Sonnage, l'un des principaux ornemens
de cette floriſſante Compagnie
, ce grand Defenseur de
Diane, comme vous , Monsieur,
que la taille extraordinaire de
cette Figure est un indice pour
cette Déeffe. Homere , Virgile
Ovide , nous la décrivent
doüéed'une tailleſi avantageuse,
qu'ellefurpaffe les autres de toute
la teſte. Sa beauté modefte
majestueuse marqueſa pudeur
ſa virginité,&&cc''eeſsttſseettrroommppeerr,,
de croire que cette Déesse ne se
Fuillet 1684.
Z
266 MERCURE
piquoit pas de beauté ; Virgile
& Lucien nous afſſurent le con
traire. Sa coëfure riche &pro
pre est tres -ſemblable à celle d'une
Diane que l'on voit dans le rithe
Cabinet de M'de Laurens Gen
tilhomme d'Arles ; c'est uneMédaille
d'or , qui a beaucoup de
reffemblance avec la Figure dont
je parle. Un Ancien a appellé
cette Déeffe Diane aux beaux
pieds. Ceux de la Statuë font
admirablement bien taillez , &
il ſemble que le Sculpteury ait
fait une étude particuliere. L'âge
de 30. à 35. ans convient bien
àune Divinité endurcie dansles
GALANT. 267
fatigues de la Chaffe. La nudite
de ſon corps jusqu'au nombril, la
rend ſemblable à la Diane
d'Ephéſe, qui estoitpour le moins
demy-nuë , ayant le ſein &
l'eftomac chargé de mammelles.
On void chez Tristan une Diane
d'Ephéſe , toute nuë dans ſon
Temple , ſur une Médaille Gréque
de Gordien. :
Cette Statuë eft Gréque ,
l'on ſçaitque les Grecs n'avoient
pas coûtume d'habiller leurs Fi
gures. Ilsfaisoient paroiſtre leur
Art dans les nuditez , & ils
affectoient sur tout de repréſen
terDiane , tantoft toute nuë,
Zij
268 MERCURE
tantoſt demy - nuë , e tantoft
couverte, parce qu'elle est laméme
choſe avec la Lune , quifelon
fes divers changemensſe couvre
&ſe dépoüille tourà tour de ſes
habits de lumiere. Cette Statue
n'a, ny les cheveux épars , ny
un Arc , ny un Carquois , ny
des Fléches , ny une Robe retroufféejusqu'augenoüil.
C'estoit
ainsi qu'estoit miſe laDiane d'Ephéſe
(Selon S. Hiérôme ) & il
eſtconstant par une ancienneEpigramme
Gréque , que Diane
n'estoit point hobillée en Chaffeuse,
&qu'elle n'avoit point
JaRobe relevéejusqu'au genoüil,
GALANT. 269
Lors qu'elle se présentoit à l'en.
@r aux Sacrifices. Gens
:
Il faut remarquer en paffant
que les Phocéens établirent autrefois
le Culre de la Diane d'E
phéſe dans cette Province. Ainfi
les nuditezmodeftes de noftre Statuë
,fans Arc , fans Fléches
fans cheveux épars , Sans
Robe retrouffée ,font une preuve
qu'elle est l'image de Diane,
taillée par un Sculpteur Grec, qui
avoit en vûë celle d'Ephéfe. Il
y en a qui prétendent que cette
Statue a perdu par l'injure diu
tempsfon Arc ,fes Fléches ,
fon bras droit. D'autres foûtien...
4
Zij
270 MERCURE
nent que c'est une Diane quifort
du Bain , & qui dérobe autant
qu'elle peut la vûë defon corps
aux yeux d'Acteon. Ils ajou
tent que fa Robeſemble moüillée,
& qu'ily a quelque dédain dans
fon air & dansſes regards. Faime
pourtant mieux envisager
cette Figure comme une Déeffe
qui se préſente à l'Encens &
aux Victimes ,sans aucun équipage
de Chaffe ; & je trouve
bien mon compte en cette reffem.
blance qu'elle a avec la Diane
d'Ephéje. Le R. P. d' Augieres
dit que le trou qui paroistfurfa
Coëfure , audeſſus du front , eft
GALANT. 271
la place d'un Croiſſant , qui eft
un des Symboles de Diane , parce
qu'elle paſſe pour une mesmeDivinité
que la Lune. Il ajoûte
enfin , que nous avons pour nous
le ſentiment public de cette Province,
& la tradition, qui nous
apprend qu'il y avoit autrefois
dans Arles unTemple de Diane,
àqui l'on offroit tous les ans des
facrifices de fang humain, fur
deux Colomnes , qui font app.iremment
celles au pied desquelles
cette Statuë a esté trouvée.
Aureste , Monsieur, il fait
voir que le "Bracelet qui est au
haut du bras gauche de cette Fis
Zij
272 MERCURE
gure, n'est nullement une marque
de galanterie , puis qu'il est sûr
que les Gens de guerre, lesHéros
, les Philofophes , auſſi bien
que les Dames les plus régulieres
, & les Filles les plus refervées,
ont autrefois porté le Bracelet,
comme elles le portent encore
aujourd'huy , fans que ces
ornement ait l'air de coquetterie.
Toutes ces raisons , Monsieur,
feront de grand poids dans le
Mercure qui a debité celles de
M' Terrin ſous le nom de Collisthene.
Fefpere que fi vous
appuyez celles du R. P. d'Augieres
, Diane l'emportera fur
GALANT. 273
Vénus. Vous y estes intéreſſe
plus que personne, ayant le titre
d'Académicien Royal, &l'honneur
d'écrire l'Histoire du plus
grandRoy du monde, à quiM.S
d'Arles ont eu celuy de préfenter,
non
pasune
IS
Coquette, maisune
Déeſſe qui a rendu des Oracles
en sa faveur. Faites-moy , s'il
vous plaiſt, celle de me croire toujours
vostre tres, c.
:
A Arles ce 12. Juillet 1684.
J'attens la Réponſe de
M'Terrin, pour vous en faire
part. Il a commencé à prendre
un party, appuyé de trop
274MERCURE
de ſçavans Hommes , pour
ſe réſoudre à l'abandonner.
Comme les raiſons ſont fortes
des deux coſtez , je voy
le plaifir que vous donnera
cette diſpure. Vous en aurez
fans doute beaucoup à lire
ce Sonnet qu'elle a fait faire
àM Magnin.
LACoup de GrandLe
A Cour du Grand LOVIS,
Cette Cour , l'abregé de toutes less
grandeurs,
Chaquejour destinée àde nouveaux
bonneurs,
Koit rehauffer l'éclat desa gloire immortelle
.
S2
Diane d'Apollon la Soeur chafte &
fidelle,
GALANT. 275
LaDécffeVénus l'enchantement des
coeurs,
Viennent pour disputerſes royales
faveurs,
Et chacun à l'envypartage leur que..
relle.
52
Iene décidepoint cefameux difé--
rend;
Mais Diane est d'un air&plus noble:
&plus grand,
Et cet air dit beaucoup dans le Siecle
cà noussommes.
52
LOVISſeul vafinir ce Combatglor
vieux;
Silence, beaux Esprits, c'est au plus
grand des Hommes
A dire fon avis ſur l'intéreſt des
Dieux.
:
276MERCURE
Le meſine M² Magnin a
fait une Deviſe fur cette Difpute
des Sçavans. Elle a pour
corps , une Lune dans ſon
plein, & ces mots pour ame,
Aliena ohnoxia flamma. Il les
explique par ce Madrigal.
E
Lle brille , il est vray, d'un
éclat empruntés
Mais en est- ilaux Cieux qui brille
davantage?
Vénus a bien moins de clarté,
Etn'enfait passibon usage.
Ceffezde diſputer dans le facré
Vallon,
Diane, beaux Eſprits, s'accorde avec
lesMuses,
Sonpartyfans -doute est le bon
GALANT. 277
Vénus est débauchée, & l'on connoist
fes rufess
Queviendroit-ellefaire à la Cour
d'Apollon ?
Un Autheur dont on ne
m'a pû apprendre le nom , a
fait deux Madrigaux fur cette
meſme Dispute. Je vous les
envoye , ne doutant point
que vous ne les trouviez fort
agreables.
SUR LA STATUE
D'ARLE S.
0
Nfeais affez la diférence
D. Diane avecque renus.
Duvent que maintenant en
Frace
278 MERCURE
On ne s'y connoift presque plus?
Refléxionfur la Statue;
Quijuge d'une Femme , a dequoy
s'occuper,
La matiere estfort ambiguë,
Il eſt aisé de s'y tromper.
SUR LE MESME SUJET.
Dourmoy, je ne sçay pas com-
On méconnoist Vénus avecDiane.
L'une est chaste & modefte ; &
l'autre afſurément
Eftfortfriponne&fortprofane.
Lamine ainfine conclud rien ,
Ilfaut un plusfür Interpretes
L'Habit d'une Femme debien
Cacheſouvent une Coquette.
1
Nous avons fait quelque
GALANT. 279
perte dans l'Affaire de Gironne;
& M de la Motted'Eſpagne,
Capitaine dans le
Regiment de Piemont, a eſté
des Malheureux . Il eſtoit Fils
deM' d'Eſpagne de la Motte,
qui fut tué à Montmidy en
1657. commandant le Regiment
de la Ferté , & Neveu
du brave Me d'Eſpagne,Gouverneur
de Thionville , fi
connu par ſes ſervices. Ce
jeune Officier, âgé ſeulement
devingt-ſept ans, ſe diftingua
àGironne d'une maniere éclatante.
Il fit ſeul pluſieurs
Prifonniers , entr'autres un
280 MERCURE
Major Eſpagnol, & ſe ſignala
encore , ayant eſté attaqué
avec fort peu de monde par
un Party qu'il défit. Ce fut
la derniere action de ſa vie.
Comme il ne s'épargna pas,
il reçeut un grand nombre
de bleſſures , dont il mourut
fur le champ. Tous les Officiers
l'ont fort regreté. Sa
Famille eſt tres- connue , &
il n'en eſt ſorty que des Braves
, qui ont tous verſé leur
fang pour le ſervice du Roy.
Il n'avoit qu'un Frere , qui
s'eſt fait Preſtre , & qui a
beaucoup de mérite. Le
GALANT. 281
jeune M. d'Eſpagne ; fon
Couſin germain, fut bleſſe
au bras au Siege de Luxem--
bourg.
:
J'ay encore à vous apa
prendre la mort de Dame
Loüiſe de Fermely. Elle eſtoir
Femme de Meffire Michell
de Polaſtron de la Hilliere,,
Marquis de Grillemont, Pre--
mier Véneur de Monfieur..
D'autres que moy pour--
roient déja vous avoir fajer
part de ces nouvelles ; maiss
jene croy pas que perſonne
vous ait encore dit que M'ler
Duc de Richelieu a épousé
Juillet 1684 Aa
282 MERCURE
a
Mademoiselle d'Acigné. Il
avoit porté quelquesjours auparavant
ſon Contract de Mariage
à ſigner au Roy. Vous
ſçavez , Madame , que ce
Duc , auſſi connu par ſon efprit&
parſon mérite,que par
le Nom illuſtre qu'il porte ,
eſté ſubſtitué par le grand
Cardinal de Richelieu fon
Oncle , aux Armes & aux
Biens de la Maiſon de Du-
Pleſfis de Richelieu , qui tire
fon origine de la Terre du
Pleſſis en Poitou. Pierre du
Pleſſis, Fils de Guillaume III.
quirendit de grands ſervices
GALANT. 283
5
{
aux Roys Jean&Charles V..
a continué juſqu'à préſent la
Branche des Seigneurs du
Pleſſis ; & Sauvage fon Frere
comméça celle de Richelieu
par le Mariage de ſon Fils,
unique Geoffroy du Pleſſis
avec Perrine de Clérembaut,,
Soeur & Heritiere de Louis
S de Richelieu & de Beçay..
De ce Mariage vint Fran
çois II. qui eut François III..
de Guyonne de Laval. Celuy-
cy , S' deRichelieu , Be--
çay, Neuville, épouſa Anne:
le Roy , Dame de Chillon,,
& laiſſa pluſieurs Enfans,,
Aa ij
284.MERCURE
dont l'un fut Eveſque de Lu
çon . Loüis du Pleſſis , St de
Richelieu , fon aîné , prit
alliance avec Françoiſe de
Rochechoüart , & en eut
François du Pleſſis IV. du
nom , St de Richelieu , de
Beçay, Chillon, que le Roy
Henry III. fit Chevalier de
ſes Ordres en 1986. & auquel
Henry IV. donna en ſuite
la Charge de Capitaine de
ſes Gardes. Il épouſa Suſanne
de la Porte, & en eut Henry
du Pleſſis , St de Richelieu,
Maréchal de Camp , tué en
duel par le Maréchal de Thé
GALANT: 285
mort en
mines , fans avoir laiſſé d'Enfans
; Alphonse - Loüis du
Pleſſis de Richelieu , Cardi
nal , Archeveſque d'Aix , &
en ſuite de Lyon ,
1653. Armand Jean du Pleſfis,
Cardinal, Duc de Richelieu ,
Françoiſe, mariée en premieres
Nôces à Jean de Beauvau,
S' de Pinpean, & en ſecondes.
René deVignerot, Seigneu
de Pontcourlay ; & Nicole,
Femme d'Urban de Maillé,
Marquis de Brezé, Maréchal
de France , morte en 1635.
C'eſt de ce ſecond Mariage:
_ de Françoiſe du Pleſſis de
286 MERCURE
Richelieu , avec le Seigneur
dePontcourlay, qu'eſt forty
Mile Duc deRichelieu dont
je vous parle.
Anne - Marguerite d'A--
cigné que ce Duca
épousée , eſt Fille de Jean-
Leonard Comte d'Acigné,
& d'Anne-Marie d'Acigné,
leſquels par des rai
fons de Famille, &pour conſerver
le Bien dans cette
Maiſon, ſe mariérent enſem
ble , l'oncle ayant épousé las
Niece , Fille d'Honorat-Auguſte
d'Acigné , Frere aîné
de Jean Leonard. Cette Mai
GALANT. 287
ſon eſt des plus illuftres du
Royaume , iſſuë par 23. degrez
de Renaud Seigneur
d'Acigné, Frere puîné de
Renaud Comte de Rennes,
& de Tristan Baron de Via
tré , tous Enfans de Rivalon,
Comte de Rennes, Baron de
Vitré , & Seigneur d'Acigné,
leſquels Comtes de Rennes
deſcendoient des anciens
Roys & Ducs de Bretagne.
Elle eſt alliée aux Maiſons
de Laval , Rochechoüart ,
Beüil, Sanferre, Montejean,
- Rieux , Rohan , du Bellay,
Coffe,Roſmadec, du Châtel,
288 MERCURE
Roſternan , Chaſteaubriant,
Montfort, d'Ol , & c.
Les Armes de du Pleſffis
de Richelieu , font , d'argent,
à trois Chevrons de gueules..
Vignerot de Pontcourlay,.
porte , d'argent , à trois Testes
de Sanglier defable ; & Acigné
porte, d'Hermine, à la face de
gueules, chargée de trois Fleurs..
de-Lys d'or, qui apparemment.
eſt une brifure des Armes de
Bretagne.
J'ay oublié juſqu'icy àvous .
parler du Mariage de Mademoiſelle
de Gouvernet,Niéce
de feu M d'Hervart. C'eſt:
une
GALANT. 289
une tres-belle Perſonne, qui
a épousé depuis peu de temps
le Fils de M'le Marquis d'Halifax
, Milord Anglois , du
Conſeil d'Etat du Roy d'Angleterre.
Le Sonnet qui ſuit eſt aſſez
du temps. Il eſt de M Malbay,
Chanoine de S. Nicolas
du Louvre.
AU ROY,
Sur la Neutralité des Hollandois .
LE
Egrandbruit de ton Nomfemble
nuire à ta gloire;
L: Hollandois le craint, &sajuſte
terreur
Juillet 1684. Bb
230 MERCURE
Le rend neutre; &ce coup quiretiont
tavaleur,
Rend ton regne moins beau, moins
digne de mémoire .
S2
Ayant pris Luxembourg ( prodige
delHistoirej
Le Flamandnepouvoit arreſter ton
bonheurs
Et la Hollande euft veu faire à ton
Bras vainqucur,
Plus que n'ofa César ,y porter la
: Victoire.
SS
C'estainsique ton Nom,si terrible,
&fi grand,
Qu'il force un si grand Peuple à
trahir for parc ant,
:
Te nuit, puis que tu perds des Palmes
toutes prestes.
GALANT. 291
Se
Ie me irompe, Grand Roy, le Traité
que tufais
Vaut mieux que les Lauriers des plus
belles Conquestes;
Entre combien d'Etats produira- t-il
; la Paix?
Les plus violentes paflions
ne ſont pas les plus durables.
C'eſt un feu qui ne ſe
ſoûtient que par les defirs;
&quand les deſirs ſont ſatisfaits
, il eſt difficile d'empêcher
qu'il ne s'éteigne.Une
aimable Brune en a fait l'épreuve
depuis quelque téps.
Sa beauté qui luy attiroit
quantité d'Adorateurs , frapa
Bbij
292 MERCURE
2.
un Cavalier fort bien fait , &
quijoignant de grandsbiens,
àdes qualitez aſſez eſtimables
, devint un redoutable
Rival pour tous les Amans
de cette belle Perſonne. Il
la vit d'abord ſans aucun def
ſein de penſer au Mariage. Il
crût que ſes complaiſances
la rendroientſenſible; & co
me on eft capable de tout
lors qu'on a le coeur touché,
il ne douta point qu'avec un
peu de temps & d'adreſſe , il
ne vinſt à bout de l'obliger à
récompenfer ſes ſoins. Il
eſtoit entreprenant ,&quelGALANT.
293
ques bonnes fortunes qui avoient
enflé ſa vanité , luy
failoient croire que, la con.
queſte qu'il prétendoit faire,
ne luy échaperoit pas. Il ſe
rendit allidu , & pour donner
un prétexte à fes fréquentes
viſites , il fit entrevoir qu'il
ne vouloit qu'eſtre aimé,pour
ſe déclarer de la maniere
qu'on le ſouhaitoit. La Belle,
qu'accommodoit le party ,
ayant montré pour le Chavalier
tous les ſentimens
d'eſtime que la bienfeance
luy pouvoit permettre , il ſe
les peignit encore plus forts
Bb iij
294. MERCURE
qu'elle ne les luy marquoit ,
& l'ayant un jour rencontrée
ſeule , il voulut prendre quel
ques libertez qui luy reüffirent
mal. Ce mauvais ſuccés
ne fut point capable de
le rebuter. Il l'imputa aux
premiers efforts d'une vertu
qu'il n'avoit point affez combatuë
, & la fierté que luy
avoit fait paroiſtre la Belle,
ne luy ſembla qu'une amorce
pour luy donner plus d'amour.
Ainsi il redoubla ſes
empreſſemens. Cependant
ce futen vain qu'il chercha
les occafions du teſte à
GALANT. 295
teſte. La Belle prit ſoin de
les éviter ,& quoy qu'il ſe fult
rendu familier chez elle , elle
ménagea fi bien les chofes,
qu'il n'en pût trouver aucu
ne. Une conduite ſi ſage , &
fa réguliere,ayant renversé les
efperances , il réſolut de ſe re
tirer ; mais les charmes de la
Belle avoient fait fur luy plus
d'impreſſion qu'il ne croyoit..
Il fut un jour ſans la voir , &
revint le lendemain plus
amoureux qu'il n'avoit encore
eſté. Ileut beau vouloir
ſe ſervir de ſa raiſon pour ſe
rendre maiſtre de l'impétuofi-
Bb iiij
296 MERCURE
téde ſes mouvemens . Il eſtoit
trop pris pour ſe détacher , &
aprés divers combats quiluy
furent inutiles , il ſe vit enfin
contraint de s'abandonner à
la paffion qu'il ne pût vaincre.
Il n'eut plus en venë que
ce qui pouvoit la fatisfaire,
& prenant les voyes qui font
toûjours reüffir quand on a
du bien , il parla de Sacrement.
La Belle qui avoit connu
ſon caractere , le conjura
d'v ſonger plus d'une fois.
Elle luy dit qu'il devoit ſe de
fier de luy même , qu'un peu
de beauté qu'il pouvoit trou
GALANT 297
ver en elle, ne méritoit point
un amour ſi violent ; qu'il
eſtoit à craindre qu'il ne s'affoibliſt
quand il auroit les
yeux mieux ouverts , & que
rien ne les faifoit tant ouvrir
que le Mariage ; qu'alors il
n'y avoit plus que la forte
eſtime qui ſubſiſtoit , & que
c'étoit àluy à examiner ſi ſa
paffion n'eſtoit point plûroſt
l'emportement d'un pan-.
chant aveugle , que l'effet
d'une veritable liaiſon de
coeur. Cette réſiſtance ,
quoy que foible, ne fit qu'augméterun
feu qui n'eſtoit dé298
MERCURE
ja que trop ardent. Il luy fit
toutes les proteftations imaginables
d'une éternelle
tendreſſe , & luy offrant de
grands avantages pour marque
de fon amour,il alla trouver
fon Pere , avec qui vous
jugez bien qu'il n'eut aucune
peine à conclure. Le Mariage
ſe fit en fort peu de jours,
& ce que la Belle avoit préveu
, arriva preſque auſſi- toft.
Cét Amant ſi charmé de ſon
mérite , devint en un mois un
Mary plein de langeur. Il n'eftima
plus ce qu'il ſe voyoit.
acquis ; & le bien qu'il avoit
GALANT. 299
tant ſouhaité, cefſſa d'eſtre un
bien pour luy , quand il n'eut
plus de refus à craindre . La
Belle diffimula dans l'eſpérance
de le ramener ; mais fa
د
patience ne le gagna point.
De la froideur il vint à l'indifférence
, & en peu de temps
il paſſa juſqu'au mépris. Il fit
plus encore. Il prit de l'amour
pour une Coquete & cét
amour l'aveugla fi fort, qu'il
ne garda plus aucune meſure.
Cesdefordres firent bruit.
La Belle ne pût cacher plus
long-temps les juſtes ſujets
qu'on luy donnoit de ſe plain300
MERCURE
dre. Son Pere qui l'aimoit
tres - tendrement , voulut y
rémedier , & n'ayant rien ob
tenu par ſes remontrances , il
réſolut de pourſuivre une ſéparation
de corps & de
biens , qui miſt ſa Fille en
état de goûter quelque repos.
Il fit agir ſes Amis ,&
envint à bout avec avantage.
LaBelle ayant aisément juſtifié
les indignes traitemens
qu'elle avoit reçûs de ſon
Mary, il fut condamné à luy
donner une Penſion confidérable.
Quoy qu'il la perdiſt
fans aucun regret,l'averfion
GALANT. 201
S
:
qu'il avoit conçue pour elle,
luy fitvoir avec chagrin qu'-
elle pût mener une vie heureuſe.
Ainſi ſes plaiſirs étoient
imparfaits lors qu'il
fongeoit qu'elle estoit maî
treſſe de ſes actions , & délivrée
de ſa tyrannie. Il euſt
bien voulu trouver à redire à
ſa conduite ; mais ſa vertu la
mettoit au deſſus de tout foupçon.
D'ailleurs elle s'eſtoit
retirée auprés de ſon Pere,
qui eſtant témoin de toutes
ſes actions , répondoit affez
de leur innocence. Le bonheurdont
cette belle Perſon
302 MERCURE
ne joüit pendant quelques
mois , fut à la fin traverſe par
une diſgrace auſſi imprévcuë
qu'extraordinaire. Un jour
qu'elle revenoit un peu tard
d'un Lieu , où elle alloit fouvent
avec une Amie prendre
le plaiſir de la Promena
de, trois ou quatre Hommes
maſquez l'arreſtérent dans
un endroit aſſez écarté ; &
malgré ſes cris , ils la portérent
dans un Carroffe , où
s'eſtant mis avec elle , ils firent
marcher à toute bride .
L'Amie en vint auſſi toft
avertir le Pere , qui fort fur
GALANT. 303
pris d'une violence ſi peu attenduë
, l'imputa d'abord à
ſon Mary. On fit toutes les
recherches que l'on crût
utiles, mais on eut beau s'informer
par tout ; l'obſcurité
de la nuit ayant favoriſé cet
enlevement, il fut impoffible
de découvrir ce que la Belle
eftoit devenuë . Chacun plaignit
ſon malheur. Il n'y cut
que le Mary qui en montra
de la joye. Il dit hautement
qu'elle méritoit ce qui venoit
de luy arriver ; & qu'une
Femme qui vouloit vivre
cans l'indépendance , ne ſe
304MERCURE
conſervant aucune eſtime,
eſtoit ſujette aux plus facheux
accidens. Quelques
autres railleries qui luy échapérent
imprudemment , furent
rapportées à ſon Beaupere.
C'en fut aſſez pour luy
donner l'eu d'agir contre luy,
&de l'accuſer d'avoir enlevé
ſa Fille. Comme il avoit de
puiſſans Amis , & que la
choſe n'eftoit pas fans appa
rence , tout le monde entra
dans ſes intéreſts. Il fit dé
creter contre ſon Gendre,
qui fut arrefté lors qu'il y
penſoit le moins. Je ne vous
GALANT. 305
dis rien des diverſes procédures
que l'on fit de part &c
d'autre. Il ſe paſſa quatre
mois ſans que le Mary avançaſt
rien pour ſa liberté.Une
fi longue priſon eſtoit peſante
àun Homme qui n'ai
moit que ſes plaiſfirs. Cependant
de la maniere que l'on
agiſſoit , il n'avoit qu'un ſeul
moyen de la voir finir. C'etoit
de rendre la Femme, qui
revint enfin un jour chez
fon Pere à cinq heures du
matin. Elle rapporta que les
quatre Hommes maliquez
qui l'avoient portée dans le
Juillet 1684. CC
306 MERCURE
)
Carroſſe , duy ayant d'abord
bandé les yeux, l'avoient fait
marcher toute la nuit , qu'on
l'avoit fait deſcendre dans
ime Maiſon de campagne,
& entrer en ſuite dans une
Chambre , où une Femme
d'un âge affez avancé s'eſtoit
trouvée ſeule , & luy avoit
oſté ſon Bandeau ; que cette
Chambre luy avoit toujours
ſervy de priſon, ſans qu'elle
y euſt veu perſonne , ny eu
aucun autre divertiſſement
que celuy de la lecture ;
qu'enfin cette meſme Femme
ſe montrant touchée de
GALANT. 307
1
;
fa diſgrace , luy avoit promis
de la mettre en liberté , fi
elle vouloit luy faire préſent
d'un Collier de Perles qu'on
luy avoit laiſſe juſque - là,
qu'elle l'avoit auffitoſt donné,
&que quatre jours apres,
lors que la nuit commençoit,,
onl'avoit fait monter enCart
roſſe les yeux bandez comi
me la premiere fois , qu'on
l'avoit encore fait marcher
route la nuit, &qu'à la pointe
dujour,onl'avoit laiffée à trois
oens pas de laVille. Chacua
fut perfuadé qu'elle n'estoit
revenue , que parce que le:
Ce ij,
308 MERCURE
Mary s'eſtoit laſſé d'eſtre priſonnier.
Il n'y avoit plus cependant
aucune raiſonde l.e.
retenir. Il fut élargy , mais
toutefois à condition qu'il
répondroit de ſa Femme, fi
elle diſparoiſſoit. Il n'y a
qu'un mois qu'il eſt ſorty de
prifon. Leurs Amis communs
font tous leurs efforts
pour les remettre en intelligence
; mais le Cavalier répond
avec tant d'aigreur,
quandon luy en parle, qu'on
n'eſpere pas le pouvoir gagner
ſi-toſt. Il auroit peuteſtre
balance plus qu'il n'a
GALANT. 309
1
fait àſe marier, ſi ce Quatrain
luy avoit frape l'eſprit, avant
qu'il s'y réſoluſt.
S
Oyez fort circonspects enfait
deMariage,
Soit àle confciller, foit à le contra-
Eter;
Gardezparfes attraits de vous laiſfir
flater,
On voit beaucoup d'Epoux,maispoint
de bon Méwage.
Ces Vers ſont tirez d'un
Livre nouveau que debitele
S Quinet , qui a pour titre,
Sentimens des Grands Hommes
fur la conduite des Meurs.
L'Authcury ajointLeMiroin
310 MERCURE
qui ne flate point. Ce font par
tout des traits de Morale réduits
en Quatrains , dont la
lecture n'eſt pas moins utile
qu'agreable.
Le Roy a donné à M
l'Abbé de Rouvroy , Fils de
Madame laMarquise de Rouvroy
, quia eſtéGouvernante
des Filles d'Honneur de la
Reyne , l'Abbaye de Noftre-
Dame de Chaage deMeaux,
de l'Ordre de S. Augustin.
Elle vaquoit par la mort de
M l'Abbé de Rouvroy fon
Frere. Il eſt diftingué par ſa
maiſſance , & d'une Maiſon
GALANT. 31
que beaucoup de belles
Charges rendent fort confidérable.
:
L'Abbaye de S. Euverte
d'Orleans , eſtant auſſi devenuë
vacante , Monfieur en a
gratifié Mª l'Abbé de Graves,
Chanoine de Paris , Fils de
M' le Marquis de Graves,
Maistre de ſa Garderobe. On
a bien lieu de ſervir un fi
grand Prince avec le plus fort
attachement , puis qu'il répand
ſur ſes Domestiques
toutes les graces dont il eſt le
maiftre.
Je vous ay donné tous les
312 MERCURE
:
7
Campemens de l'Armée du
Roy , depuis l'ouverture de
la Campagne, & je vous ay
fait graver ceux de Condé,
de Thulin , & de Boſſfut. Je
vous envoye aujourd'huy
celuy de Leſſine , que vous
trouverez conſidérable par le
grand nombre de Troupes.
Cette Armée eft préſentement
ſéparée en troisCamps,
&s'eſt rapprochée en deça
depuis la ratification duTraitéde
Tréve avec les Hollandois.
Monfieur& Madame ont
eſté voir depuis peu de jours
la
:
:
GALANT. 313
la Maiſon de M'le Premier
Préſident , à Ifly. Ils en viſitérent
les Apartemens , où
ils admirerent la magnificence
des Meubles . La Col
lation fut unAmbigu des plus
ſomptueux . Monfieur fut
ſervy par M'le Premier Préſident
, & M fon Fils ſervit
Madame. La Table de Leurs
Alteſſes Royales eſtoit de
yingt Couverts. Il y en eut
une autre de douze , qui fut
ſervie avec une égale propreté.
On traita tous ceux qui
avoient accompagné Monſieur,
& les Gardes meſme .
Juillet 1684. Dd
314 MERCURE
Quoy que je ne vous parle
pas ordinairement des Theſes
que l'on ſoûtient , il y a
quelquefois d'éclatantes circonftances
qui me font paf
fer par deſſus les regles que
jeme fuis impoſées, comme
lors que les Theſes font dédiées
au Roy, qu'elles font
foûtenuës par une Perſonne
d'une grande diftinction , &
que le Deſſein eſt de ces
Illuftres qui peuvent eſtre
appellez grands Hommes
dans la Profeffion dont ils ſe
mêlent. Jugez ſi quand ces
trois chofes , quieſtant ſépa
GALANT. 315
rées , mériteroient chacune
eun Article ſéparé, ſe trouvent
réünies dans le meſme , cet
Article ne doit pas eſtre un
des plus confidérables de ma
Lettre. La Theſe , dont je
croy devoir vous entretenir,
eſt dédiée à Sa Majefté par
M le Commandeur le Tellier,
Fils de Monfieur de Louvoys
; & M' Mignard de
Troyes en Champagne , dit
le Romain , à cauſe qu'il a
demeuré 23 ans en Italie, en
a fait le Deffein. Chacun ſçait
que ſur les belles Antiques
que l'on y admire , & fur les
Ddij
216 MERCURE
Ouvrages des plus grands
Hommes qui y ont excellé,
il s'eſt fait un bon gouft , &
cette grande maniere qu'on
remarque dans l'invention,
le deſſein, &le coloris de ſes
Tableaux. Auſſi cette Theſe
eft- elle grande & magnifique.
La compoſition en eft
riche & noble , le ſujet touche,
& plaiſt à tous ceux qui
connoiſſent le Deſſein dans
ſa correction. Elle a eftégravée
par François Poilly. Le (
Burin en eft beau, hardy, &
a beaucoup de grace. Comme
il eſt impoſſiblede traiter
(
GALANT. 317

por
les grands Sujets fans allégo
rie , pour des raiſons qui ſeroient
trop longues à rapporter
, cette Theſe en expoſe
une ſur l'état préſent des Affaires
de l'Europe. Noftret
invincible Monarque y eft
dépeint en pied , de fa hauteur,
veſtu à la Romaine,
- s'appuyant ſur l'épaule d'Hercule
quieft affis à ſes pieds,
écoutant Pallas qui eſt proche
de luy, & couronné par
l'Honneur & par la Victoire,
couronné par
qui paroiffent chargez de
Palmes &'de Lauriers. Dans
le Ciel de ce Tableau , au
:
Ddiij
318 MERCURE
coſté oppoſé, eſt unGrouppe
de fix Figures , qui ſe con
traſtant avec beaucoup d'art
dans la varieté de leurs attitudes
, &dans la diverſe pofition
de leurs membres , repréſentent
les efforts des diférentes
Nations , qui ont
voulu s'oppoſer aux juſtes
deſſeins du Roy. L'Allemand
en marque ſon chagrin ; le
Suédois, ſa ſurpriſe; le Saxon,
ſes alarmes ; la Flandre , fon
effroy; l'Eſpagnol, ſa colere;
la Hollande, ſon admiration;
& cette derniere s'oppoſe par
ſes ſages conſeils aux efforts
GALANT. 319
que l'Eſpagne voudroit inutilement
tenter. Le lointain
le plus reculé de ce Tableau
fait paroiſtre un Porfil de la
Ville de Strasbourg ; & l'on
voit dans l'enfoncement une
Dance de Bergers , & des
Troupeaux de Moutons. Ces
Bergers marquent par leurs
chants & par leurs réjoüif
fances , les douceurs & l'abondance
de la Paix. Sur la
Terraſſe la plus avancée , eſt
l'Europe , qui ſe repoſe ſur
des monceaux d'Armes, des
Cornes d'abondance , & des
Richeſſes ; & tout cela eft
Dodiiig
220 MERCURE
foûtenu par deux Conſoles,
que de Petits Amours ornent
de Feftons de Fleurs & de
Fruits , entre leſquels font
les Poſitions de la Theſe.
Ces deux Conſoles ont pour
Baſe des Marchesde marbre,
où ſe repoſent les Sciences
& les Arts . M'l'Abbé Macé,
qui depuis fix ans avoitquitté
la Poefie pour s'appliquer à
des occupations p'us ſérieufcs
, a interrompu les études
pendant quelques momens,
pour faire des Vers ſur ce ſujet.
Je vous les envoye.
1
GALANT. 321
LE ROY DANS LE REPOS
de fa gloire.
Q
! :
Vel eſt ce demy- Dieu, dont la
fierté
noble
Calmant par fafente prefence
DesplusAudacieux le courage indompté,
Atant de Nations impoſe lefilence?
Mais dans tout l'Univers, quel autre
queLOUIS
Peut offrir tat d'éclat à nos yeux éblouis?
D'Hercule &de Pallas la force & la
prudence,
Soutiennent & quident ſon Bras,
Et tous deuxà l'envysecondentsapuiffance
1
Sost qu'I donne des Loix .
1
OhLivrree des
Combats.
Ce Prince, amoureux de la gloire,
A fixépour jamais l'inconstante Victores
Les plus gran's Conquérans , defon
detin jaloux,
Obferuent tousses pas avec inquiétudes
322 MERCURE
Ils tremblent àses moindres coups,
Et l'effetsuspendu de fon juſte couroux,
Eft vainement l'objet de toute leur étude,
Strasbourg ne s'élevera plus
Que pour fervirde dique à l'orgueilde
lEmpire.
La Flandreſubjuguée, à l'écart enſou
pire;
Le Saxon en coçoit des regretsfuperfluss
Le Suédois frémit ; & l'Allemand faroucke,
Montre par desſoûpirs échapezde ſa
bouche,
Qu'il est de tant de gloire & jaloux.
confus.
Maisquoy? ne vois-je pas l'Espagnol
teméraire
Tenter ce que deuxfois l' Europe n'apů
faire,
Et s'efforcer luyſeula vanger Luxem
bourg?
Orgueilleux, où t'entraîne une fureurfi
grande?
Suis les Loix que LOUIS te preſcrit
encejour
GALANT. 323
Prens exemplefur la Hollande;
Qu'ellesoit aujourd'huy ton Arbitre à
àson tour.
C'estainsi qu'apres tant d'alarmes
L'Europeva gouster les douceurs de la
Paix,
Qu'en reposfur des monceaux d'Armes
Ellereprend tousſes attraits;
Que des tendres Bergers les douces Chan-
Sonnettes
Neparlent que d'amour, de jeux, &de
plaifirss
Et que l' Echo ſenſible à leurs ardens .
defirs,
Repete, en s'accordant auſon de leurs
Musettes,
- LOUIS, le plus granddes Héros,
Al' Europesoumise accorde un plein.
:
repos.
Cette Theſe a esté ſoûtenuë
au College de Harcourt
324 MERCURE
ſous Me de Chantelou , Profeffeur,
en préſence deM'le
Duc de Bourbon , de M le
Chancelier , de M les Cars
dinaux de Boüillon , & de
Bonzy , de M. le Nonce , de
pluſieurs Ducs & Pairs , &
enfin de tout ce qui ſe trouva
de Perſonnes diftinguées en
France, en état d'aſſiſter à cet
Acte . La Theſe fut ouverte
par le Fils de M'le Procureur
General, dont le Compliment
fut fort applaudy. Toute l'Af
ſemblée admira le Soûtenant.
It fit voir tant de préſence
d'eſprit , & tant de capacité,
GALANT. 325
1
d?
que l'on dit tout d'une voix,
que ce qu'il en faiſoit paroître
, eſtoit au deſſus de fon
âge. Ce n'eſt pas une choſe
extraordinaire dans ſa Famille.
Il s'eſt fait une Action de vigueur
, que l'on peut compter
parmy celles qui ont le plus éclaté
depuis un Siecle. M' d'Erlingue
, qui commande le Vaifſeau
nommé le Bon , de quatre
cens Hommes d'Equipage, ayant
eſté rencontré par les Galeres
d'Espagne , auſquelles eſtoient
jointes celles de Genes , le tout
au nombre de trente fept , le Ge .
neral des Galeres d'Espagne en
détacha douze avec le Marquis
326 MERCURE
de Centurione , eſtimé tres-habile
Homme de Mer . Ce Marquis
s'aprocha plûtoſt pours'emparer
du Vaiſſeau de M' d'Erlingue
, que pour le combatre , ne
doutant point qu'il ne ſe rendiſt
auffi-toſt , ſans ſonger a ſe deffendre
. Cependant tout le contraire
arriva . Ce Vaiſſeau ayant
ſoûtenu le choc de ces Galeres,
avec une vigueur incroyable , &
qui les ſurprit , les obligea à ſe
deffendre elles mêmes , de ſorte
que les ving- cinq autres qui avoient
dédaigné d'eſtre de la
partie , parce qu'elles auroient
eu honte d'ataquer en fi grand
nombre un ſeul Vaiſſeau , furent
contraintes de ſe joindre aux
douze que l'on avoit détachées,
Ce fut alors que le General des
GALANT. 327
1
1
1
1
1
1
1
Galeres, crut que le Comandant
du Vaiſſeau François , ſe repentiroit
de ſa temeraire reſiſtance.
Le calme eſtoit grand , le Vaif.
ſeau ne pouvoit fuir , & il eſtoit
| aisé aux Galeres de faire tous
les mouvemens que leurs Commandans
jugeoient neceſſaires
pour le prendre , aprés l'avoir eu
mis hors d'état de ſoûtenir leur
attaque. Jugez quel chagrin accompagna
leur ſurpriſe , lors
qu'ils n'eurent plus aucune eſperance
de triompher de ceſeul
Vaiſſeau. Mª d'Erlingue fit tirer
à cartouche , & comme ily
avoit environ fix mille Hommes
fur les Galeres, chaque coup bleffoit
ou tuoit un grand nombre
des Ennemis , qui eurent environ
deux mille Hommes tuez ou
328 MERCURE
II
bletlez , M d'Erlingue aprés les
avoir ainſi pouſſez , fe retira dans
le Port de Livourne. Son Vaif.
ſeau eſtoit tout percé,&iln'avoit
plus ny poudre ny balles.
eut 25. Hommes tuez dans ſon
Bord , & cinquante ou foixante
bleſſez. Ce Combat dura plus
de cinq heures. L'intrepidité &
la conduite de M² d'Erlingue
parlent tellement à ſon avanta
ge , qu'elles luy donnent toutes
les loüanges qu'il merite. M
de Champmeſlin , premier Lieutenant
de ſon Vaiſſeau , a eu beaucoup
de part à la gloire de ce
Súccés . Lors düe cette nouvelle
fut ſcuë à la Cour , le Ministre
d'un Prince Etranger fort reveré
dans l'Europe , dit au Roy,
que les Espagnols & les Génois ,
GALANT. 329
w'ayant pû affieger aucune de fes
Places , avoient aſſiegé un de ses
Kaiſſeaux , mais qu'ils n'avoient.
pû le prendre.
1 Trés peu de Perſonnes ontexpliqué
les Enigmes du dernier
mois. Le Mot de la premiere
eſtoit l'Argent , & ceux qui l'ont
trouvé ſont Mrs Carriere
,
L
ما
l'Epignay, tous deux de Vitré en
Bretagne ; Diereville du Pont--
Levéque ; De l'Hospital , Lieutenant
au Grenier à Sel ; La pe--
tite Affemblée du Havre; Silvie ,
Giges; & la Belle nourriture de
la même Ville. Ils en ont tous.
envoyé l'Explication en Vers.
Il n'ya que M. Boucher an
cien Curé de Nogent le Roy ,
Alcidor duHavre , & l'Olivier
de Peronne , qui ayent expliqué
Fuillet 1684
330 MERCURE
la ſeconde fur la Chimere , quis
en eſtoit le vray Mot , les deux
premiers en Vers. Ils ont auffi
expliqué la premiere ſur l'Argent.
Voicy une nouvelle Enigme.
Elle est de Me Hegron de Tours.
:
ENIGME .
Un pluspale quelAurare Jeſuisd'agreable couleur;
Je prens ma beauté, mafraîcheur,
Au noir & chaud Climat du Mores
Jenais, jevis ausein deFlore,
Dans leparfum de mon odeur;
Je réjouis & boucke& coeur,
Les Festins, les Festes j'honore.
Cher au Malade comme au Sain,
Leplus critique Medecin
Dema vertu vante l'usage;
Et touchant quatredes cing Sens,
Du Voluptueux & du Sage
F'anime lesplus languiſſans.
efuis, Madame, voſtre tres, &c.
AParis ec 31. Juillet1684
GALANT. 33
On a donné au Public fur la fin du
mois de Fillet, unc Relation biſtorique de
ce qui a esté exécuté devant Génes par
l'Armée Navale du Roy , avec les noms
des Vaisseaux , des Galeres , & autres
Bâtimens qui compofoient cette Armée,
de tous les Capitaines , Lieutenans ,
Enseignes, & autres Officiers ; & un
Etat genéral des Morts & des Bleſſez,
contenant leurs noms & leurs emplois,
mesme des Garde- Marine, & des plus
bas Officiers ; les endroits où ils ont esté
bleſſez , & les noms deceux qui ont eſté
gratifiez par le Roy à cause de leurs blef-
Sures. Onvoit dans ce mesme Livre une
description de la Ville de Génes, avec un
abregé des Révolutions de cette Republique,
les raiſons qui luy ont attiré le châtiment
qu'elle a reçen,&le Porfil de la
Ville, avec le mouillage de l'Armée Na
vale, dans lemesme ordre qu'elle estoit en
jettant des Bombes . Ony trouve auſſi la
Harangue que M² de S. Olon fit au
Senat dansson Audience de congé. On
s'esttrompe , en disant qu'il n'y avoit en
332 MERCURE
4
ancunOfficier de bleſſeſur les Galeres. Il
yen a eu deux, l'un Sous- Lieutenant de
la Reale , l'autre Enseigne de la
Reyne. Ils ont eſtéajoutez au Calculdes
Officiers des Vaisseaux Le S Blageart,
Libraire, qui vend cette Relation, a auffi
donné deux Livres nouveaux. L'un est
CaraMustapha, Grand Vizir, Histoire
contenant son élevation,ſes amours dans
le Serrail , ſes divers emplois , le vray
fujet qui luy afait entreprendre le Siege
de Vienne , & les particularitez de fa
mort. L'autre Livre est La Seconde
Partie de l Academie Galante, que le
PublicSoukaitoit depuis longtemps.
L
Avis pourplacer les Figures.
Air qui commence par Unejeune
&tendre beauté , doit regarder la
Page 97.
La Figure doit regarder la page 139 ..
Le Camp de Leffine doit regarder la
page312.
Bayerische
Staatsbibliothek
München
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le