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1684, 07, t. 27 (Extraordinaire) (Lyon)
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Texte
Archiepifcopus
&Prorex Lugdunenfis
Camillus
de Neufville
Collegio
SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teftamenti
tabulis attribuit anno 1693 .
EXTRAORDINAIRE
DU
MERCURE
GALAN T.
QUARTIER DE JUILLET 16845
TOME
XXVII.
ร
OTHERLE
BIBLIO
LYON
Imprimé à Paris; & fevend
A LYON,
Ut
Li
FILLE
Chez T. AMAULRY , Ruë Merciere,
au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIV.
AVEC PRIVILEGE DU ROY,
Onouveau du
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on
le vendra , auffi -bien que l'Extraor
dinaire , Trente fols relié en Veau ,
& Vingt-cinq fols en Parchemin.
A PARIS ,
Chez G, DE LUYNE, au Palais , dans la
Salle des Merciers , à la Juſtice .
Chez C. BLAGEART , Rue S. Jacques,
à l'entrée de la Ruë du Plâtre ,
Et en la Boutique Court- Neuve du Palais,
AU DAUPHIN.
Et T. GIRARD , au Palais, dans la Grande
Salle, à l'Envié.
M. DC. LXXXIV .
AVEC PRIVILEGE DY ROI;
2S525-52255 :525225
TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
I l'on peut aimer avec plaifir, quand on a
Si
qu'on aime, J
De l'Origine de la Poëfie , Traité en Vers,
par M. Bouchet ,
II
Nouvelles d'Alep, premiere & feconde Lettre,
Divers Sonnets fur la Glace,-
Sonnet fur la Nuit,
Doutes fur la Langue,
38
70
77
79
Explications en Vers fur les Enigmes de Juin,
dont les Mots eftoient l'argent & la Chi
mere, 91
Sentimens'en Vers fur toutes les Queſtions du
dernier Extraordinaire , par M. de la Févrerie
, 1ος
Lettrefur ce qu'il y a de remarquable dans la
Ville de Bar-fur-Seine, 113
Confolation à Tircis par un Berger de M ...
inftruit de fes malheurs par le Zéphire, 134
Lequel eft le plus à eftimer , l'Homme de
Converfation, ou l'Homme de Cabinet, 138
Si la vangeance d'une Femme irritée eft plus
dangereufe que celle d'un Homme offeucé,
141
TABLE.
S'il eft mieux féant à un Chreftien de fe ma
rier, ou de fe retirer dans un Convent , 142
Septiéme Partie du Traité des Lunetes. par
M. Comiers ,
Explications en Vers fur l'Enigme d'Aouft ,
dont le Mot eftoit un Citron ,
•
144
213
228
251
Des avantages de la Chevelure , par le Medecin
Solitaire de Tarascon,
Bouquets pour le Roy ,
Paraphrafe fur le Pleaume Domine probafti
me , par M. de Launay, Pteftre de S. Saturnin
de Tours, 254
Dialogue de Morts, 263
Explications en Vers des Enigmes d'Aouft,
dont les Mots eftoient le Chapon & le Diable,
avec les noms de tous ceux qui ont
trouvé le vray fens de l'une &de l'autre, 277
Sentimens en Vers fur les Questions du dernier
Extraordinaire ,
Queftions à décider,
FIN.
307
317
EXTRAORDINAIRE
DU MERCURE
GALAN T.
THEQUE
BLIOTH
LYON
QUARTIER DE JUILLET 1493
TOME XXVII.
OVS ne trouverez pas
D'E
LA
VILLE
feulement , Madame ,
dans cet Extraordinaire
diverfes Réponses aux
Questions qui ont esté propofies
dans les derniers , mais encore plufieurs
Lettres qui vous apprendront
des chofes affez curieuses . Il y en a
A
Q. deJuillet 1684.
2 Extraordinaire
quelques- waes que l'on a reçcuës d'Alep
, & qui contiennent tout ce que
Pon peutfçavoir de remarquable de
cette fameufe Ville. Je les gardois
depuis quelques mois , eſpérant les
employer dans mes Lettres ordinaires;
mais la matiere s'eft toûjours trouvée
fi abondante, queje n'ay pûjusqu'icy
les y faire entrer. La crainte qu'elles
n'y pniffent encore avoir place de
longtemps, me lesfait joindre au Recueil
queje vous envoye tous les trois
mois des Ouvrages du Fublic. Il n'en
Sera que plus agréablement diverſifié,
je croy que vous ne vous plaindrez
pas dufoin que je preus de vous donnerplus
que vous n'attendez .
یش
25
du Mercure Galant. 3
5525 : 525:SSSSS S2S
Si l'on peut dimer avec plaifir,
quand on afujet de nefe plus
confier à la Perfonne qu'on
aime.
Ja
E croy que pour décider
cette Queſtion , il faut dif
tinguer le caractere de ceux qui
aiment . Il y a des Gens qui n'ont
que la beauté pour objet . Elle
les attire , elle les attache . C'eſt
par elle feule qu'ils fe laiffent
enflâmer ; & ne mettant point
de diférence entre une Perfonne
aimable , & une belle Perfonne,
ils ne regardent rien au dela de
ces traits qui frapent , & qui
A ij
4
Extraordinaire
་
ébloüiffent. La douceur d'une
parfaite union n'a rien qui foit
fenfible pour eux . Ils font touchez
des momens préfens , fans
que la fuite leur puiffe caufer de
l'inquiétude. Les mouvemens de
leur coeur fe reglent par le plaifir
de leurs yeux . Ils ont de l'amour,
& rien autre choſe. L'efprit &
les qualitez de l'ame n'ayant
point contribué à le faire naître,
ils afpirent moins à eftre aimez
veritablement, qu'à obtenir des
faveurs . Ce font ces faveurs qui
entretiennent & font fubfifter
leur paffion ; & pourveu que
leurs defirs trouvent toûjours å
fe fatisfaire , rien ne manque à
leur bonheur. Ils ont beau voir
un Rival reçeu d'une maniere
agreable ; ils ont beau s'apperdu
Mercure Galant.
cevoir qu'il rend des foins affidus.
Ils ferment les yeux volon .
tairement ; & trouvant toûjours
pour eux les mefmes manieres
dans les Perfonnes qu'ils aiment,
ils ne s'embaraffent point de ce
qui fe paffe à l'égard des autres.
J'avoue que quand on eft fait de
cette forte , la confiance n'eſt
point neceffaire pour le plaifir
de l'amour ; mais on doit auffi
demeurer d'accord qu'il faut
manquer de délicateffe pour
eftre content d'une liaifon de
cette nature . Elle eft entiérement
fondée ſur les fens . Qu'il
ait lieu de fe confier , ou non,
à la Perfonne qu'on aime pour
fa beauté , ceux qui s'y attachent
par ce feul motif, trouvent leurs
fouhaits remplis , tant qu'ils fe
A iij
6 Extraordinaire
voyent en poffeffion de fes faveurs
; & un Rival qui a tout le
coeur, ne leur ofte rien . Il n'en
eſt pas de mefme des Gens délicats
, qui mettent l'entiere felicité
de leur vie dans un ftable &
folide engagement . Les faveurs,
s'ils en obtiennent , ne font que
l'acceffoire de leur paffion. L'ef.
time eft toûjours ce qui la commence
; & comme il eft difficile
de fe défendre d'aimer ce que
l'on trouve eſtimable , on vient
inſenſiblement
à l'amitié . Il n'y
a de là qu'un pas à faire pour
aller jufqu'à l'amour, & c'eft une
route qu'on manque peu à tenir
dans un Sexe diférent ; mais on
n'y arrive que par le chemin de
la confiance . Elle caufe des é.
panchemens de coeur qui ont
-
du Mercure Galant.
X
des douceurs inexprimables . On
diminuë fes chagrins en fe les
communiquant , & il n'y a point
de bonheur qui ne s'augmente
par la part qu'on s'en donne l'un
à l'autre. Point de fecret entre
deux Amans tendrement unis ..
On fe rend compte de la moindre
bagatelle , & c'eft alors que
l'on éprouve veritablement que
l'on vit bien moins en foy que
dans la Perfonne aimée . S'il ar
rive qu'apres un long temps paffé.
dans un état fi heureux, l'inconftance
, qui eft affez naturelle à
tout le beau Sexe , engage la
Dame à écouter un Rival , au
moindre foupçon que l'on a de
cette intrigue, le coeur fe refferre
, & ceffant de s'épancher,
change en amertumes ce qui
A
iiij
8 Extraordinaire
eftoit remply de douceurs. C'eft
cette mefme Perfonne qu'on a
tant aimée, que l'on voit encore .
Elle eft toûjours également belle
, & fi vous voulez , également
complaifante. On en obtient
les mefmes faveurs ; mais on a
l'efprit bleffé de l'image d'un
Rival, & le refus qu'elle fait de
le bannir , empefchant de prendre
en elle cette mefme confiance
qui faifoit goufter tant de
plaifirs, fa beauté ne touche plus ,
fes complaifances perdent leur
mérite , & fes faveurs mefme
manquent d'agrément. On con
tinuë à la voir, parce que l'amour
réfifte au dépit pendant quelque
temps , & qu'une longue habitude
a formé des chaînes qu'on
ne rompt pas aifément, mais peu
dus Mercure Galant.
à peu on trouve les moyens de
fe guérir, & le facrifice ne s'eftant
pas fait lors que l'on a commencé
fes plaintes, la Dame ne peut plus
l'offrir qu'à contretemps. On
Pattribue au dégouft , ou au peu
de mérite qu'elle a connu dans
ceux qui la rendoit infidelle . Ce
qu'elle a fait une fois , elle eft capable
de le faire encore , & la
confiance ne pouvant plus revenir
, on ne fçauroit plus aimer
qu'avec des foupçons qui tenant
toûjours en crainte , ne permetrent
pas que l'on aime encore
avec plaifir.
r
L'Ouvrage qui fuit , eft de M
Bouchet , ancien Curé de Nogent le
Roy. C'eft luy qui eft l'Autheur de
l'Origine des Jeux , que vous me
io
Extraordinaire
mandez avoir lû avec plaisir dans
le dernier Extraordinaire. Ce que
vous m'en dites d'avantageux , m'a
fait prendre garde que j'avois oublié
à vous apprendre fon nom , & il ne
feroitpas jufte de lepriver plus longtemps
de la gloire qu'il mérite .
du Mercure Galant . II
25525-522555 :25252
DE L'ORIGINE
DE LA POESIE .
PL ans
Lus de deux mille ans avant Laon,
Et plus d'un Siecle avant Milan,
Quoy que Milanfoit fort antique ,
Regna l' Art nommé Poëtique,
Cet Art illuftre & figuré,
Où toutse trouve meſuré ;
Carfans mefure &fans cadence
Le Mufe tombe en décadence.
Cet Art qui charme les Humains,
Avant Romule & les Romains,
Chez qui tout eftoit héroïque,
Etoit d'ufage & de pratique .
Moife , ce Chefdes Hébreux,
Ce Capitaine genéreux,
Ce Législateur intrépide,
Dont l'ame n'eut rin defordide,.
12
Extraordinaire
Ce Favory, ce Bien-aimé,
Del Ange & del Homme eftimé,
Ayant tiré tant par Oracles,
Que parde merveilleux miracles,
De l'esclavage Egyptien
Le Peuple que Dieu nommoitfien,
Ayant dans la Mer Erythrée
Confondu l'infolence outrée
D'un Potentat andacieux
Qui vouloit refifter aux Cieux,
En fuite de fa délivrance,
Pour marquerfa reconnoiffance
Au Monarquede l'Univers ,
Inspiré d'Enkant,fit des Vers,
Et le premierforgea la Rime;
Car rimer n'eft pas faire un crime,
Comme ont prétendudans ces temps:
Certains Bourns & Mécontens,
Qui par une critique auftere
Blament ce qu'ils ne peuventfaire.
Apres cet Hommefans pareil,
Qui rayonnoit comme un Soleil,
Ayant eu dans cet Artpour Maistre
Le Dien des Dieux le premier Eftre,
du Mercure Galant.
13
Parut David, .Ce Favory ,
Ce Monarque du Ciel chery,
Dans des tranfports tout extatiques,
Fit cent cinquante beaux Cantiques,
Qui chaquejour nous donnent lieu
D'honorer & de louer Dien.
Salomonfox Fils, Princefage,
Mit auffifa veine en uſage,
Et fit des Versforts & puiſſans,
Qui renferment beaucoup defens.
C'est une fainte Paftorale,
Où cefçavant Monarque étale,
Mais dans un mystérieux tour,
Lesfentimens d'un chaſte amour.
Fob, cet abyfme defcience,
Ce miracle de patience ,
Dont le Seigneur par ſa bonté
Eprouva la fidelité
Parde fanglantes tentatives,
De fes difgraces les plus vives
D'unftile nerveux & parfait
Nous a defigné le portrait.
Tous les Vers enfont magnifiques,
Coulans, fçavans, & pathétiques,
14
Extraordinaire
Tout en eft fort & vigoureux;
Heureux, Lecteur, troisfois heureux,
Celuy qui conduirafa Barque,
Comme fit ce Prince de marque,
Avec pleine foumiſſion,
Aux ordres du Dien de Sion .
Quand l'amour de l'indépendance
N'aveugle point noftre prudence,
Nous nousfaisons un grand plaifir
D'affujettir noftre defir,
Et noftre entiere obeiſſance,
A celuy de qui la puiſſance
Soumet à fes divines Loix
Les Républiques & les Roys .
Le compatiffantFerémie,
Dont l'amefut du Ciel amie,
Que la pitié fantifia,
En Vers Hébreux verfifia,
Prédit d'une Ville coupable
La décadence déplorable,
Et fit des Lamentations
Dignes de nos attentions.
Jonas ( dit un Autheur Claffique )
De l'Elégie & Poëme Epique,
du Mercure Galant.
15
Fut tout le premier Inventeur,
Et tres-grand Verfificateur.
Terpandre, un des Scientifiques ,
Dreffa des Loix Cytharediques
En faveur des Joueurs de Luth
Cefui la fon premier début,
Et fes Ouvrages de mérite
Eurent beaucoup de réussite.
Polymnefte de Colophon,
Qui n'avoit pas l'efprit boufon,
Maisférieux, mais dramatique,
Fut l'Autheur du Vers héroïque.
Pierus, non Athénien,
Mais Bourgeois Macédonien,
Grand amateur de l'harmonie,
Pour le Poëme ent bien du génie:
Et fi l'on en croit Scaliger,
Ecrivain grave , & non léger,
Ilfut nommé Pere des Muſes .
Ce nom luy vint, non defesrufes,
Quoy qu'ilfuft un peu guoguenard,
Et prefque auffi fin qu'un Renard,
Maisbien de ce qu'à fes neuf Filles,
Toutes belles, toutes gentilles,
16 Extraordinaire
Dont la verve avoit du renom,
Des Mufes il donna le nom.
Thalia fit les Comédies,
Molpomene les Tragédies ;
Dithyrambe, fameux Thébain,
Mortel un pen folâtre & vain,
Dreffa les Vers Dithyrambiques ;
Daphnis Pafteur, les Bucoliques ;
Homere, de belle hauteur,
Des Vers Iambes fut l'Autheurs
Mezonfit tant par les ménages,
Qu'ilfit entrer les Perfonnages,
Et les Scenes qui plaiſent tant,
Deffus un Theatre éclatant.
Phémenee, Homme de Lettres,
Compofa des Vers Hexametres,
Accompagnez d'une douceur
Qui charmoit le Frere & la Soeur.
Alemanfut un Poëte Lyrique,
Qui parloit la Langue Dorique,
Et qui le premier mit aujour
Des Vers au fujet de l'Amour.
L'Athénien, qu'on nomme Efchile,
Doué d'une Languefubtile,
du Mercure Galant .
17
Et d'éloquence, eut le malheur
De pafferpour un grand parleur;
Mais c'eft luy qui trouva la Dance,
Lafaçon d'aller en cadence,
Et tous ces beaux pas figurez
Qui dans les Balsfont admirez .
Les Chants que l'on nommoit Nénies,
Qu'aux lugubres Ceremonies.
On employoit
communément ,
Trouverent leur
commencement,
Non dans la tefte d'Euripide,
Mais dans celle de Simonide,
Poëte qui fe fit aimer,
Heureux fur terre, heureux fur mer.
Pratinas , Poëte Tragique,
Mais bizarre &
mélancolique,
Pour exorcifer le chagrin
Dont il avoit bien plus d'un grain,
S'avifa, pourse faire rire,
D'eftre Inventeur de la Satyre,
Et de railler à tour de bras
Tous ceux qui ne luy plaifoientpas, ·
En voulant les charger de konte;
Mais iln'y trouvapas fon compte,
2. deFuillet 1684 .
B
18
Extraordinaire
Car aux dépens defon harnois
Onjouafur luy du Hautbois .
Voila le fort d'un Satyrique,
Comme il offence, comme il piques
Et comme il fe croit tout permis,
Il s'attire des Ennemis .
Dans cette foule d'Adverſaires,
Quiluyfontfouvent des affaires,
Il s'en trouve toûjours quelqu'un
Qui nefe croyant du commun,
Sevange , nazarde fon mufle,
Et vient luy repafferfon Bufle :
Ainfi croyons que rarement
On fatyrife impunément.
Ariftophane le Comique
A mis l'Otometre en pratiques
Le Tétramesre en eft auffy,
Dont il afait un racourcy .
Ariftote le Stagirite,
Philofophe de grand mérite,
Et de qui l'érudition
S'attira l'admiration,
Sçavoit auffifort bien la trace
De l'Hippocrene & du Parnaſſe,
du Mercure Galant.
19
Et malgré fes emplois divers,
Donnoit unfort beau tour aux Vers.
Il compofa des Epigrammes,
Des Idiles, des Anagrammess
L'Elégie pareillement
Eftoit de fon département.
Quand un Homme ade la cervelle;.
Par tout il triomphe, il excelle,
Et vous paffaftes dans ce rang,
Maistre d'Alexandre le Grand,
Pour Poëte, Orateur; Botaniste,.
Philofophe, Naturalifte.
Au refte, plufieurs Gens d'efprit,
Del Art Poëtique ont écrit,
Et donné carriere à leurs Plumes ,
Pourfaire de fçavans Volumes ,
Marquant par un travail fi beau,.
Qu'ils fçavoient du facré Coupsan,.
Que l'on vante au deffus des nuës,
Les Routes les plus inconnuës .
Pour peu que l'on foit ftudieux,
On en peut juger par les yeux..
On a veu Zénon le Pitique,
Horace le Prince Lyrique,
Bij
2,0 Extraordinaire
Et Caton le Grammairien ,
Autheurs qui raifonnoientfort bien,
Ecrire de l'Art Poëtique
D'une façonfort autentique,
Que l'on peut lirefans danger.
Autant en a fait Scaliger,
Ce Puits defcience profonde,
Dont le nom vole par le monde.
Varron, l'ornement des Humains,.
Et le plus fçavant des Romains,
Ecrivit en Vers, non en Profe,
Sur l'effence de chaque chofe,
Etfur d'autresfujets, le tout
Au reste trouvé du grand gouft.
Théonas employa fa plume.
A compofer un grand Volume
Sur la fainte Religion
Dont nous faifons profeffion,
Le tout en Vers , le tout en Rime,
Et le tout paffe par la Lime.
L'admirable Serapion,
GrandHomme de biens ce dit - on,
Grand amateur de Poëfie,
Se mit en tefte, enfantaisie,
du Mercure Galant. 22
De mettre en Volumes divers
La Logique & Phyfique en Vers .
La Metaphyfique & Morale,
Où par tout fa Minerve étale
De merveilleux enfeignemens,
Et de vertueux documens.
Guide, frayant & fameux Preftre,
Quiparfes Kers s'estfait connoiftre,
Ecrivit copieufement,
Sur l'un & l'autre Teftament .
Le grand Profper d'Aquitanie,
Docteur d'un celefte génie,
A fait un Poëme plein d'appas
Contre ces malheureux Ingrats,
Qui négligent de reconnoiftre
La grace du fouverain Maistre.
En effet , tarit fon bonheur,
Qui néglige fon Bienfaiteur.
Saint Fulgence, Homme de courage,
Né d'un Sénateur de Carthage,
Compofa des Poemes Chreftiens,
Qui peuventfervir de moyens
Pour fournir de riches idées !
Aux Ames de Dieu poffedées..
242% Extraordinaire
Saint Cyprien, noble Affricain,
Qui n'eut jamais l'efprit taquin,
Mais dont l'ame tres-libérale
Alla d'une façon Royale
Fufques à prodiguerfon fang
Pour l'Etre qui tient le haut rang,
Sur ce Poteau fi venérable,
Où par un crime abominable
Le Sauveur on crucifia,
Elégamment verfifia.
Le docte Firmian Lactance,
Homme fans fafte &fans jactance,
Eloquent comme un Cicéron ,
A fur la Réfurrection;
Etfur la Mort du Dieufait Homme
Aufujet d'une trifte Pomme,
Compofé des Vers élegans ,
Quoy que certains Extravagans
Ayent voulu, remplis de rage,
Donner atteinte à cet Ouvrage.
Victorin, nommé l' Affricain ,
Qui mille ans avant Charles-quint,.
(Prince que l'Hiftoire renomme).
Lifoit publiquement à Rome
du Mercure Galant.
23
Avec un applaudiffement
Qui donnoit de l'étonnement
Aux Efprits jaloux defa gloire,
Chanta la mort & la victoire
De cesfept Freres genéreux ,
De cesfept Freres bienheureux,,
Quifignalerent leur conftance,
Leur bravoure & leur réfiftance,
Enfoufrant le fer & le feu
Pour la défenfe du vray Dieu..
On les appelle Macchabées,
Par leurs images exhibées
Que dans le monde on fait courir,
Nous fçavons tous qu'ilfaut mourir.
De Sédulle Ecoffois, les veilles
Ont produit de grandes merveilles ;
D'un Hymnefait pour le Seigneur,
Il s'eft acquis beaucoup d'honneur,
Le tout en Vers comme en cadence.
A celuy- cy joignons Prudence,
Quifuivant fespieux deffeins
A fait l'éloge desgrands Saints,
Et nous en a tracé l'hiftoire,
Pour en remplir noftre mémoire,
24
Extraordinaire
Afin qu'on imite en ces lieux
Ceux que Dieu récompenſe aux Cieux.
Si l'on mele veut bien permettre,
Je diray qu'en rime béxametre
Travailla legrand Juvencus,
Dont les Versvaloient des écus,
Et quefur les quatre Evangiles
Sesfoins ont eftéfort utiles .
Rien n'eft dans la perfection
Plus pur quefa Traduction.
A ceux-cy je dois joindre Alcime,
Prélat célebre & magnanime,
Quifit laguerre aux Arriens
Parfaplume & fes entretiens .
Ajoutons encor Damafcene,
Unpeu plus moderne qu ' Arfene,
Damafcene appellé le Grand,
Quiparmy les Doctes eut rang.
Cet Autheur, d'un air non profane,
A fait l'Hiftoire de Suzanne,
Et folidement compofé,
D'un efprit calme & repoſe,
Certaines Regles Canoniques ,
Le tout en beaux Vers Iambiques..
duMercure Galant.
25
L'illuftre Diacre Arator,
Homme valantfon pefant d'or,
Et quifeul en valoit dix autres,
Afait les Actes des Apoftres,
Le tout en Vers fort élégans .
On ne craint point les Ouragans ,
Quand onfe donne l'avantage
De profiter d'un tel Ouvrage.
Iln'eft riende mieux inventé,
De mieuxfait, de mieux concerté,
Si l'on en croit Georges d'Amboife,
Que lesHymnes de Saint Ambroise;
Dans nos journaliers entretiens,
Il eft labouche des Chreftiens ,
Et parluy l'Eglife s'explique
D'unefaçon fort emphatique.
Nonne le Pentapolitain,
Homme devot, non libertin,
Employafon zele &fonftile
A travaillerfur l'Evangile
Du grand Favory du Sauvour,
Et fit enfuite avec ardeur.
RoulerfesVers & ſon génie
Deffus la Gigantomachie .
Q. deJuillet 1684
26
Extraordinaire
Quand on a l'esprit excellent,
Onfe prévaut defon talent.
Nazianze, & le grand Boece,
Ont dans leurs Vers une tendreffe,
Dont les Esprits un peu bien faits
Sefont trouvez tres-fatisfaits.
Je laiffe les Poëtes profanes,
Perfe, Properce, Ariftophanes,
Plaute, Maron, Staec , Nazon,
Et l'Inventeur du Vers Scazon.
Lucain, dans le vray rien n'égale
Voftre incomparable Pharsale.
Ses Vers quifont coulans & forts,
Surpaffent le prix des Tréfors.
Il n'eft rien de mieuxfait, Lucrece,
Que ce qui part de voftre adreffe:
Et voftre Mufe, on le voit bien,
A le tour Héliconien.
Sur les bords du Rivage humide
De la Fontaine Caftalide,
Claudien fit des Vers pompeux,
Empoulez, & fententieux,
Où l'on ne voit point de céfure,
Mais un agreable meſure,
du Mercure Galant.
27
Juvenal n'a rien que de bon
Pour le Jeune & pour le Barbon;
Et fans profit l'on ne peut lire
Les maximes defafatire,
Puis qu'on y voit le vrayportrait
De tout ce qu'aujourd'huy l'onfait
Pour l'avarice, pour l'envie,
Pour les defordres de la vie,
Pour l'ambitien des honneurs,
Pourl'incontinence des meurs,
Pour la fourbe & la tromperie,
Pour le Vin, pour l'yvrognerie,
Pour les intrigues de l'Amour,
Et pour ce qui touche la Cour.
Il est bien vray que fes manieres
Se trouvent un peu cavalieres,
Et pleines d'une liberté
Qui bleffe unpeu l'honneftetés
Mais apres tout il eft louable
Dans cet Ouvrage incomparable,
D'avoir le vice combattu,
Afin d'affermirla vertu.
D'Héfiode le grandgénie
Fut bon pour laThiogenic.
C ij
28 Extraordinaire
Homerefutfort eftimé,
Et de beaucoup de Gens aimé,
Pour l'Odyfee & l'Iliade ;
Mais ony voit parfois du fade,
Du bas, du foible, du rampant;
Ilfemble que c'est un Serpent,
Qui châtie defa fuperbe,
Se traîne comme ilpeut fur l'herbe
Horace eftoit un bon Vivant,
Quifa gorge arrofoitfouvent,
Et fe lavait fouvent la bouche;
Avec celafon ftile touche,
Et n'a rien que de vigoureux .
On voudroit fe rendre Chartreux,
Entendantfa Mufeféconde
Draper les vanitez du monde.
Qui croiroit que le Verre en main,
Il inftruifoit le Genre- humain?
Qui croiroit que cet Homme aimable,
Le dos au feu, le ventre à table,
Donnoit de modeftes leçons
Tant aux Princes qu'aux Poliſſons?
Martial, fansfortir de gamme,
S'eft jetté deffus l'Epigrammes
du Mercure Galant.
29
Mais cequi rend mauvaiſe odeur,
El épargne peu la pudeur.
De Marolles, fçavant en rime,
Abbé plein d'honneur & d'eftime,
Comme un modefte Traducteur,
A rectifié cet Antheur,
Et voilé d'un chafte filence
Ce qu'avoit produit l'infolence.
C'est ainsi qu'un (çavant Chreftien
Corrige l'erreur d'un Payen.
Que veus diray-je icy d'Aufone,
Si renommé dans chaque Zone,
Ce cher ornement de Bordeaux,
Qui par des Ouvragesfi beaux,
Si pleins de force & d'attrempance,
S'eft diftingué dans noftre France,
Et dont les merveilleux Centons
Valent des Boiffeaux de Teftons,
Sinon que par (a Poëfie
Ilfait honneur àfa Patrie,
Et qu'il inftruit les I'gnorans?
Au reste, depuis fix vingt ans,
Et dans l'heureux ficcle où nousfommes,
Fertile en braves & grands Hommes,
C iij
Extraordinaire
30
Plufieurs ont aufacré Vallon
Brigué lafaveur d'Apollon,
Etfait la cour aux neufPucelles
Que lefçavoir rend toûjours belles
Inégal pourtantfut lefort
De ceux quifirent cet effort.
Tous les Ouvrages Poëtiques,
Soit férieux,foit héroïques,
De Moulinet & de Crétin,
Eftoient un amas defrétin,
Qui nefutpointfuvy de gloires
Et n'en déplaife à la mémoire
D: Maret, on ne trouve pas
Quefa Muſe euſt degrands appas,
Ny du brillant, non plus que celle
Et de Baif & deJodelle,
Mais on eut un reſpect nouveau
Pour lesVers tracez par Bellean .
Du Bellay s'acquit l'avantage,
D'avoir la douceur en partage,
Auffi-bien que la fermeté,
La force, & la vivacité.
Bertaud eut le talent de plaire,
Cefut la fon vray caractere;
du Mercure Galant.
31
Ouy Bertaud, Evefque de Sés ,
Quifut pointu juſqu'à l'excés:
Mais fes rimes par tout connues,
De bon fensfurent foûtenuës.
Que diray-je encor ? Du Bartai
Ent des Admirateurs à tas,
Et l'on vit des Gens à centaine
Lire jour& nuit fa Semaine
Dans un certain empreffement
Quimarquoit leur enteftement ;
Mais ce qui paroiffoit commode,
N'eft plus maintenant à la mode.
Laiffant cette antique beauté,
Chacun court à la nouveauté.
Voila quel eft l'avertin noftre,
Un objet en détruit un autre,
Et ce qu'unfiecle toûjoursfait,
Un autrefiecle le défait.
Cette viciffitude étrange
Fait que tout s'altere &fe change.
C'est pour cette mefme raison
Que Saint Gelais hors defaifon,
Se plaint que le temps fait outrage.
Au mérite defon Ouvrage,
C iiij
32
Extraordinaire
Et que les Sçavans d'aujourd'huy
Nefefouviennent plus de luy .
Maisque faire en cette occurrence?`
Ilfaut s'armer de patience.
Ronfard, ce Poëte Vandômois,
Avecfon Pourpoint de Chamois ;
Avecfa Culotte à la Suiffe,
Et fa Flambergefur la cuiffe,
Fut le Prince des grands Rimeurs,
Et fit gagner les Imprimeurs ,
Car fon poëtique ramage
DesDoctes obtint le fuffrage.
Alors chacunfefit honneur,
Non d'afpirer à fon bonheur,
Mais d'imiterfon caractere,
Doux, infinuant, & fincere,
Et les nobles expreffiens
Defes belles conceptions.
Auffi prenoit- onfon langage.
Pour la regle du bel ufage;
Et lors que quelqu'un parloit mal,
Ondfoit, c'eft un Animal,
On Ruftique , un Sot, un Empuze,
Un Cheval debaft , une Buze,
du Mercure Galant.
33
Un Hommefansfel & fans art,
Quidonne unfoufflet à Ronfard.
Ajoutez à ce Perfonnage
D'autres Poëtes à grand feuillage,
Lefçavant Abbé de Tyron,
Balzac, Malherbe, du Perron,
Beis, Boifrobert, Benferade,
Dont la verve n'a rien defade,
Defyvereaux, Motin, Faret,
Sarrazin, la Serre, Loret,
Defmarefts, Dalibray, Moliere,
Pinchefne, Boilean, Furetiere,
Dandilly , Rotrou, Scudery ,
De Racan, Contart, Monfleury ,
Dormy, Gombaud, de Malleville,
Jean Baudouin, Maynard, & Douville,
Mairet, de Ségrais, Péliffon,
Monfuron, Racine, Poiffon,
Quinault, du Ryer, la Ménardiere,
Théophile, la Giraudiere,
Colletet, Triftan, Priézac,
Mainart, Scarron, Meziriac,
Chappelain, Cottin, Gomberville,
Leftoille, du Roffet , Diéreville,
34
Extraordinaire
Bordier, de Perrin , Daffoucy,
Le Préfident Nicolle auffy,
Magnon, dont les devots Ouvrages
Servent auxpécheurs comme aux fages,
Regnier, Saint Amant, Cerify ,
Dont le ftile eft pur & choify,
Beccaffe le devot Chanoine,
Pere Rappin , Pere le Moine,
Chevreau, Malleval, & Brébeuf,
Defchéneaux, Chappoton, Marbenf,
Viond de Cerifiers , Voiture,
Dont Pinckefne a fait lapeinture,
Beauregard, Bourfault , de Santeuil,
Magnin , de Lingendes, Montreuil,
L'ingénieux de la Fontaine,
Qui rime & raisonnefans peine
Avec une facilité
Qui marquefon habileté;
Et comme fa plume eft amie
De la celebre Académie
Que l'Eloquence fait fleurir,
Et qui le bonfens fait menrir,
Il vient d'y rencontrer fa place,
Comme il la trouvoit an Parnaſſe .
du Mercure Galant. 35
Iln'eft nul Palais, nul Hoſtel,
Qui n'admette unfçavant Mortel.
Prenons maintenant vos merveilles,
Doctes Freres ,fameux Corneilles,
Qui d'un nombre infiny de Vers
Avez enrichy l'Univers,
Comme auffi mainte & mainte étude,
Sans que la grande multitude
De tant de merveilleux Ecrits
En ait diminué le prix .
Là dans chacune de vos Pieces
Les plus fines délicateffes
Du bel Art quifert à l'Amour,
Paroiffent dans leurplus beaujour,
Soitdans vos graves Tragédies,
Soit dans vos chaftes Comédies,
Dont le Public bien averty
S'eft innocemment diverty;
Carquand unHomme afaitfa tâche,
Il demande unpeu de relâche;
Et quand il le prendfans pécher,
On nesçauroit l'en empefcher,
A moins que dans un Monaftere
Ilprofeffe une vie auſtere.
36
Extraordinaire
Maisparlons de ce fage Due,
Auffi genéreux que Monluc,
Qui pour la Plume & pour l'Epée
Eft un Cefar, eftun Pompée.
Peut- eftre mefme il eft plusgrand,
C'est l'illuftre de Saint Aignan.
Qu'on me traite deTurc à More,
Si du langage à métaphore,
Qui d'Ovide fut le déduit.
Ce Duc n'eft pleinement inſtruits
Auffi fa belle deftinée
Eft de nous donner chaque année
De nouvelles productions
Defes belles reflexions.
Le tout n'eft point Muſe mourante,
Mais Ouvrage à plume courante,
D'unftile auffi fort que l'airain,
Digne du Cédre & du Burin.
Ilfait dansfon Art Poëtique
Joindre le moderne à l'antique,
Et fçait parler comme jadis
Onparloit du temps d'Amadis .
Peut- on rencontrer plus degrace
Que chez vous, Evefque de Graffes,
du Mercure Gidant. 37
Poëte facré, fçavant Godean,
Qui nous levaftes le ridean,
Et dévoilaftes des myfteres
Impenetrables à nos Peres?
Vos ferventes expreſſions,
Vos fublimes Traductions,
Vos admirables Paraphrafes,
"M'ontfouvent caufe des extafes,
Et m'ont rendu comme enchanté.
D'effet, & dans la verité,
Une Mufe fage & modefte
Eft un langage tout celeftes
Et les Dames de qualité,
Toutes pleines d'honneftete,
Avecque leur vertu fevere,
Paffent du Parnaffe an Calvaire,
Et de la compofition
A la belle devotion,
Sans qu'on puiffe imputer à crime
Le temps qui fe donne dla rime.
Fleuriffe àjamais le belArt
Où les Sçavans ont tant depart,
Par quiles Hommes & les Anges
Du grand Dieu chantent les louanges
*
OPO
38 Extraordinaire
SSSSS SS2 SS255 522
NOUVELLES
D'ALEP.
LETTRE PREMIERE.
Contenant la Defcription
de la Ville.
LA
A Ville d'Alep eſt une des
plus belles & des plus confiderables
de l'Empire Ottoman,
& je ne fçay fi aprés Conftanti.
nople & le grand Caire , elle
voudroit ceder à pas une autre.
Elle eft fituée à 36. degrez & demy
de latitude , & à peu près à 65.
de longitude , dans un fond qui
du
Mercure Galant. 39
s'éleve en fept ou huit petites
Montagnes , fur lesquelles elle
eft baſtie , & qu'elle remplit de
quantité de Maiſons de diverſe
hauteur , furmontées de Domes
& d'un grand nombre de Mofquées
avec leurs petites Tours
qui rendent fon afpe & fort agréable
à la veue , mais fur tout , fon
Château qui eft comme à fon
centre bâty fur une Colline revéruë
de Pierres de taille , & ceinte
de profonds Foffez. Ce Château
qui paffe de fa cime les plus
hautes Maifons , paroift une pe
tite Ville pour fa grandeur &
pour fa beauté , & eft comme une
couronne qui luy donne une gra
ce & une majefté incomparable,
Alep eft arrofée d'une petite Riviere
nommée Kasuyk , & qui
40 Extraordinaire
s'appelloit , à ce qu'on dit , autrefois
Belus. Je trouve dans les
Livres qu'on l'appelle Sigrou Siguen.
La fource en eft à trois
journées au Bourg d'Antab , entre
l'Orient & le Septentrion,
d'où elle fe vient rendre à l'Occident
, au deffous de cette Ville,
& elle s'y divife en deux petits
bras , qui font comme deux mammelles
qui luy fourniffent fa
nourriture , tant elle donne de
fécondité à fes terres . Elle est
bornée de coſté & d'autre pendant
prés de deux lieuës, de Jardins
plus utiles qu'ils ne font
beaux , les Arbres eftant en confufion
& fans ordre . De loin
pourtant ils forment un objet
affez agréable à l'oeil ; ils abondent
en excellentes Grenades,
du Mercure Galant.
41
des
Si
DIS
T
le
10
1.
J
7
$
en groffes Prunes , en Oranges,
en Limons , & en quelques autres
fruits ; mais il n'y a rien de bien
rare , que les Piftachiers qui vien
11. nent dans les Jardins les plus
éloignez de l'eau , & qui portent
C une espece de noiſettes longues,.
couvertes d'une peau odoriferanre
, & d'une couleur un peu rou
ge & blanche , qui renferment un
fruit verd dans le coeur & rouge
au dehors , d'un gouft exquis &
aromatique , & d'une bonté particuliere.
Il y a dans toute la
Ville grande quantité de Fontai
nes qui luy fourniſſent pour fa
boiffon les meilleures Eaux qui:
foient au refte du monde.
•
On les fait venir de bien loin ,
& on a un foin extraordinaire de :
les entretenir . Le Peuple y eft
2. de Juillet 1684 ,
D
Wo
#42 Extraordinaire
>
nombreux , & de telle forte,que
bien que dans la derniere pefte
de l'an 1669. il y mouruft prés de
cent mille perfonnes aprés
qu'elle eut ceffé , on n'auroit
pas crû qu'elle quſt emporté aucun
Habitat , les rues pour ainfi dire
, fourmillant toûjours de monde
comme auparavant. Je ne
croy pas que dans tout l'Empite
Ottoman , & dans tous les autres
Royaumes Mahometans > on
trouve desGens d'un naturel plus
traitable , moins mal- faifant , &
plus doux ; & je ne ſçay fi ce n'eft
point la douceur de leur humeur
qui a fait nommer leur Ville Ha❤
leb , qui fignifie en Arabe , Lait.
Je le croirois plûtoft , que ce que
fes Habitans difent , qu'elle a efté
appellée de la forte , à cause que
da Mercure Galant.
41
fre
de
res
Olt
Une
te
le Patriarche Abraham y a demeuré
autrefois avec fes troupcaux
, parmy lefquels il y avoit
une Vache d'une beauté rare,
extrémement féconde en Lait,
nommée Schebba , qu'il faifoir
traire tous les jours deux ou trois
heures avant le coucher du Soleil,
donnant un fignal aux Pauvres
des Villages circonvoifins pour
es venir prendre leur part de fon
Lait. Et pour confirmer que cela
eft vray , ils difent que leur
Ville s'appelle du nom de cette
Vache & de fon Lait Haleb Ahhebba
; & que la Garde que l'on
fonne au Chafteau à trois ou qua
tre heures aprés midy , s'appelle
encore pour cette raison d'Akket
Akhalilye. Ce qui fignifie le
Son de l'Amy de Dicu Abrahm .
Dij
44
Extraordinaire
Pour le Chafteau dont nous
avons déja parlé , c'eſt aſſurément
un ouvrage merveilleux,
Ils attribuent toutes ces fortes
d'ouvrages extraordinaires aux
Francs , c'est- à - dire aux Europeans
qu'ils avoüent eſtre les premiers
Hommes du monde pour
l'efprit , pour l'adreffe , & pour
le courage à entreprendre de
grandes choſes.
Ils font un Roman de fon ori
gine ; & racontent que ce fut une
Fille d'un Roy des Francs qui le
fit baftir , & qu'il luy coûta le
prix d'une feule Pierre précieufe
, mais firare & d'un fi haut
prix , qu'aucun Prince d'Orient
ne s'eftant trouvé affez puiffantpour
l'acheter , il n'y eut qu'un
des Roys d'Europe qui en pûft
du Mercure Galant.
45
US
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10.
re.
ס ש נ
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le
11-1
ut
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10
10
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donner la valeur , qui fut je ne
fçay.combien de Vaiffeaux chargez
d'or & d'argent que la Princeffe
employa à la ftructure de
ce Chasteau. On ne voit en
toute la Ville aucune marque
d'antiquité. Autrefois elle fe
nommoit Beraa , & les Suriens
encore aujourd'huy luy donnent
ee nom dans leurs Livres Ecclefia
ftiques. Strabon dit que Seleu
cus Nicanor la fit baftir ; & Zonaras
, qu'elle fut affiégée autrefois
par un certain Argyropolus
,
Romain de Nation . Dans les
Conciles il eft fait mention d'une
Lettre fynodale de la premiere
Syrie , qui fut foufcrite par
Tharfite Evefque de Beroée ,
Ville voifine d'Antioche .
Marius Niger la confond avec
46 Extraordinaire
Antioche. Ptolomée la place plus
jufte entre Antioche & Hierapolis
, à une journée de chemin .
Quelques uns la prennent auffi
pour Hierapolis. Abraham qui
la fantifia par fa demeure , pourroit
luy avoir valu ce nom qui fignifie
la Ville Sainte . Ortelius
en fon Tréfor Geographique,
dit qu'elle a efté nommée Chalybon
, & qu'elle eft dans cette
partie de la Syrie , que Ptolomée
appelle Chalybite . Elle eft en
effet riche en Fer & en Acier ; c'eft
ce que ce nom porte. Elle en
fournit tout le Pays , & Damas
mefme , qui a perdu l'Art de le
faire de cette trempe fi fameuſe
& fi celebre encore de nos jours,
Je ne fçay où Guillaume de Tyr
a trouvé qu'elle fe nommoit audu
Mercure Galant.
47
123
50
10.
ך ש ש
ar
trefois Nerca , fi ce n'eſt dans les
Cartes de Ptolomée , qui marque
une Ville de cenom , au lieu où
eft à peu prés Alep . Beroée étoit
un des fept Eveſchez de la premiere
Syrie, Voila tout ce que
fi. j'en ay pû remarquer d'ancie¸ car
pour ce qui eft de Berée où il eſt
dit aux xvii . des Actes , que Saint
Paul convertit tant de monde,
ce n'eft point Alep ; mais bien
Berée Theffalonie voiſine de
Theffalonique , où le retira cét
Apoftre pour difputer avec les
ea Juifs de la Doctrine du Sauveur
du monde. Il eft parlé de noftre
Berée dans l'Hiftoire des Croifades
, & elle avoit alors un Prin.
ce puiffant. Je ne fçay pourquoy
nos Croifez qui pafferent bien
plus avant , & qui allerent juf
tte
ée
ftfe
48 Extraordinaire
ques à Edeffe & dans la Mefor
potamie , ne s'en rendirent pas
les maiftres. On ne lit pas mef
me qu'ils l'ayent attaquée. Cependant
les Médailles Romaines
, rares & anciennes , qu'on y
a trouvées en trés- grand nombre
, & dont on a enrichy les Ca.
binets des Princes & des Sçavans
d'Europe , font voir que les
Romains y ont fort fouvent paf.
fé. Ils ne pouvoient pas prendre
un chemin plus droit & plus
comode pour aller contre les Par
thes & contre les Perfans . Quel
qu'ait efté Alep autrefois , il eft
certain que c'eſt aujourd'huy une
des belles Villes du monde , &
des plus floriffantes pour le négoce.
Elle entretient trafic avec
prefque toute l'Affe , toute l'Af
frique
du Mercure Galant.
49
fo.
frique & toute l'Europe. On y
pavoit toute forte , pour ainfi dire ,
ר נ ו
כ ח ו
dr
de Nations diverfes. Nos Fran-
Ce çois y ont trafiqué depuis long.
temps , & s'y font autrefois beaucoup
enrichis ; les Anglois y entretiennent
un puiffant négoce.
Ca Celuy des Venitiens Y eftoit
Savant
avant leur guerre de Candie ,
auffi floriffant qu'aucun autre.
pal Les Perfans y apportent des drogues
& des Soyes. Les richeffes
pla des Indes y viennent auffi . Il faut
neanmoins avouer que l'avarice
Que des Miniftres Turcs qui ont tiré
e des Doüanes extraordinaires en
divers lieux , ayant détourné les
Marchands , & les ayant obligez
par leur tyrannie à prendre la
ave route de Smirne , a beaucoup
nuy à ce beau commerce qui s'y
2. deJuillet 1684.
Par
un
ne
AL
E
so
Extraordinaire
faifoit. Les Chreftiens y font
en grand nombre ; on croit qu'ils
y paffent trente mille ames . Les
Arméniens Y ont deux Eglifes;
les Grecs , les Suriens & les Maronites
chacun la leur. Il y a
auffi des Neftoriens qui fe mêlent
parmy les autres , fans parler
de certains Guezuguez qui
font Enfans de Chreftiens reniez
ou des Chreftiens renicz
mefme , qui profeffent en fecret
le Chriftianifme , & qui en gar.
dent tellement . quellement les
Loix , les pratiquant autant qu'il
leur eft poffible dans le fecret de
leurs Maiſons , & s'abfentent le
plus qu'ils peuvent de tout ce qui
reffent la Profeffion d'infidélité ;
mais dont plufieurs après tout,
ne font pas ce qu'il faudroit pour
du Mercure Galant.
SI
Ont
د ن ا ع
Les
[es
Ja
Y
ne
qu
re
litt
fauver leurs ames.
Ceux qui
font
ouvertement
Chreftiens ,
font ceux au falut defquels les
Miffionnaires
s'employent principalement
, le Turc le veut bien ,
& à vray dire il y gagne , car leur
apprenant à vivre felon les divines
Loix de l'Evangile , on les
oblige à s'acquitter envers leur
Prince & envers leurs
Seigneurs
de leur devoir , & à rendre non
feulement à Dieu ce qui eſt à
Dieu , mais encore à Cefar ce qui
eft à Cefar. Cette Miffion , qui
eft
affurément une des plus floriffantes
qui fe faffe , non feulement
dans l'Empire Ottoman ,
mais dans tous les Pays où le
Mahometifme regne ,
fut
entreprife
par les PP. Jefuites l'an
1625. Les Peres Capucins ne tar-
E ij
52
Extraordinaire
derent pas à y venir auffi rendre
fervice aux Chreftiens , & ils furent
fuivis quelque temps aprés
par les Peres Carmes Déchauffez.
Les PP. de l'Obfervance
Saint François eftoient déja établis
à Alep long- temps auparavant
, & s'employoient auprés
Marchands Catholiques
François & Venitiens . Le Saint
Siege à caufe de leur mérite & de
l'honneur qu'ils ont d'eftre les
Gardiens des Saints Lieux depuis
plus de 300. ans , les a auffi conftituez
Curez des Francs dans la
plufpart des Efchelles d'Orient .
des
Je finirois icy ma Relation,
mais il me femble qu'il faut auparavant
dire un mot des Femmes
de ce Pays - cy . Les Maifons
où il y a des Femmes , font ferdu
Mercure Galant.
531
COL
S
201
drmées & gardées à peu prés , com ..
me le font les Monafteres de Religieufes
en Europe. Il n'y entre
perfonne , quelque Amy qu'il
foit , qu'on ne l'arrefte un peu à
la Porte , & que l'on n'ait crié
dans le Logis de faire chemin ,
c'est - à- dire qu'on n'ait ordonné à
toutes les Femmes de fe retirer,
& de fe cacher. Le Voifin n'oara
Ort
fe pas mettre le pied dans la Maifon
de fon Voifin fans cette précaution
, & l'ayant priſe , il doit
mefme eftre bien fur fes gardes,
& retenir les yeux pour ne s'attirer
pas de fâcheux foupçons , &
de trés- mauvaiſes affaires. Les
Parens mefme n'entrent chez
leurs Parens qu'avec referve ; &
le Turc qui eft l'Introducteur de
ces coûtumes ( car les Arabes ne
E iij
56
Extraordinaire
les ont pas les obſerve ſi religieufement
, qu'encore qu'un
Homme ait mérité la Prifon , la
Juftice ne permet pas qu'on entre
dans fa Maifon pour le pour le prendre
, & fi elle permet qu'on le
faffe quelquefois , c'eſt
pour de
grandes raifons , & il faut pour cela
des ordresparticuliers . Les Officiers
qui viennent en vertu de ces
ordres , s'y comportent avec tant
de refpect pour les Femmes ,
qu'ils n'ofent les regarder. C'eſt
pour cela , à ce que je croy,
qu'ils nomment leurs Femmes
Hhermé , d'un mot Arabe qui fignifie
une chofe facrée, dont il eft
défendu de violer la fainteté , ou
l'honneur en quelque maniere
que ce foit. Si l'entrée des Maifons
eft difficile à cenx du Pays,
du Mercure Galant.
55
C
20.
רו
"
elle l'eft bien davantage aux
Etrangers & fur tout aux
Francs , defquels on fe défie plus
que des autres ,
des autres , eſtant auffi décriez
pour la vertu & la Religion ,
qu'ils font eftimez pour leur cou.
rage , pour leur induſtrie , & pour
de leurs richeffes . Il eft vray pour.
tant que lors que nos Marchands
vont voir pour affaire les Marchands
d'Alep , les Femmes de
ces derniers ne laiffent pas de
faire fouvent mille poſtures indécentes
aux autres , par l'ouverture
de la porte, lors que leurs
Marys ont le dos tourné. Mais
elles fe cachent auffi- toft qu'elles
les voyent revenir fur leurs pas ,
& recommencent un moment
aprés les mefmes poftures , qui
feroient capables de faire perdre
E iiij
56 Extraordinaire
contenance à des nouveaux venus
qui ignoreroient la coûtume
du Pays. Les Femmes de qualité
ne fortent jamais , & font comme
des Efclaves dans leurs Logis,
où elles n'ont autre divertiffement
que celuy du Bain. L'on
ne voit par la Ville que les miferables
, qui portent toutes des
Calçons , de petites Botines jaunes
, un Doliman de couleur , &
par deffus un grand linge blanc
en forme de Veſte , qui va depuis
la teft jufqu'aux pieds. Elles
vont le vifage couvert d'un
Crefpe noir , & font confifter là
tout leur point d'honneur. Leur
tefte eft re auffée d'un demy
pied , par le noyen d'un diadéme
, ou plat , ft d'un tranchoir
couvert d'un linge , qu'elles ne
du Mercure Galant.
ST
Te
mquittent
point la nuit. Prefque
toutes les Femmes que j'ay veuës
font fi petites , qu'elles reffembleroient
à des Naines fans le fecours
du diadéme. Enfin , pour
conclure l'article des Femmes,
vous fçaurez ,Monfieur, que Muhhammed
en a fait fi peu d'état ,
qu'il ne leur a pas feulement affi
gné de places dans le Paradis , ne
& les ayant logées qu'aux Fauxbourgs.
S'il a eu raifon ou non ,
je vous en laiffe le Juge , & fuis
tout à vous.
CA
R.
des
U
30
1!
་ ་
e
P
LETTRE II.
Uis que vous me témoignez,
Monfieur , que les Nouvelles
que je vous envoye de ce Pays
58
Extraordinaire
vous font agréables , je ne laifferay
partir aucun Baftiment fans
vous en donner.
M'l'Evefque de Cefarople, arrivéicy
avec Mr le Chevalier d'Arvicux
, Conful de France , en eft
party aujourd'huy pour fe rendre
à Mouffol , qui est l'ancienne
Ninive , & de la à Bagdat qui eft
Babylone fur le Tygre , & méne
avec luy un trés - habile Miffionnaire
qui eft Pere de l'Oratoire
, qu'on appelle le Pere Cafmont
de qui M' l'Evefque
d'Angers ne fait pas moins d'état
que M' l'Evefque de Cefarople.
Le fujet du Voyage de Mi de
Cefarople , eft pour aller remplir
le Caractere de Vicaire Apofto.
lique en Syrie , dont fa Sainteté
l'a honoré. Jefuis trés- perfuadé
>
du Mercure Galant.
59
as
i .
I.
-f
Te
วิธี
R
1
qu'il ne s'en acquitera pas moins
bien en ce Pays- là , qu'il a fait icy
pendant fon fejour . Il y a fait
divers beaux Reglemens pour les
Eglifes ou les Chapelles dont les
Francs font en poffeffion ; en
forte que les Peres de l'Obfervance
les Peres Jefuites , les
Peres Carmes Déchauffez , &
les Peres Capucins , font trés -fatisfaits
de luy. Il y a terminé plufieurs
procez qui eftoient de fa
compétance , & y a fait dive fes
charitez aux Pauvres de ce Pays,
tant Maronites qu'autres . Il fit
la Cene la Semaine Sainte dans la
Maiſon Confulaire , & lava les
pieds à douze Vieillards , à chacun
defquels il donna des pieces
d'argent. Au refte , M' , comme
je ne vous ay jamais parlé , ce me
60 Extraordinaire
femble , de ce digne Prélat , ik
faut vous en dire quelque chofe
de plus particulier. Il eft origi.
naire de la Ville de Lyon , d'une
famille confiderable , & fe nomme
François Puguet. L'an 1652 .
il eut le Confulat de France en
cette Ville d'Alep ; lequel il exer.
ça trés - dignement neuf ans du
rant , n'eftant encore que Secu
lier. Comme c'eftoit un Homme
d'un zele admirable , & qu'il
vouloit remplir dignement tous
les devoirs de fa Charge de Conful
, laquelle l'obligeoit felon les
intentions & les ordres de Sa
Majefté , non feulement à faire
Aleurir le Commerce des Marchands
François , mais encore à
foûtenir les intéreſts de la Reli
gion Catholique , en appuyant
du Mercure Galant. 61
n
၁၉
ne
m."
en
er
Ga.
CU
m.
Jes
Si
re
f.
de fon autorité toutes les faintes
entrepriſes des Ouvriers Apofto
liques , il affura les Miffionnaires
qu'il les feconderoit en tout ce
qui feroit de la plus grande gloire
de Dieu , & il leur déclara que
quand il s'agiroit de la procurer,
ils ne devoient épargner fa peine,
ny fon crédit , ny mefme fabourfe.
Un procedé fi généreux encouragea
fort les Miffionnaires ,
& fortifiez de l'approbation &
de la bonté fi engageante de ce
Magiftrat , ils crurent pouvoir
faire des chofes aufquelles ils
n'auroient pas ofé penſer en un
autre temps . M' Puguet ayant
obfervé avec beaucoup de jugement
l'air du Pays , & le foible
des Bachas & des autres Puiffan.
ces qui le gouvernent , prit ad
62
Extraordinaire
mirablement toutes les voyes de
les gagner , & il s'acquit auprés
d'eux tant d'eftime , tant d'affe-
Яtion & tant d'autorité , qu'il ve.
noit à bout de la plupart des
chofes les plus difficiles. Un cre
dit fi extraordinaire le rendit extrémement
confidérable & redoutable
dans Alep , mais il n'y
eftoit pas moins aimable aux
Chreftiens , qui reffentoient en
mille rencontres les effets de fa
Charité bien- faifante . Le Siege
de l'Eglife des Suriens eftoit alors
vacant , par la mort de Conftantin
leur Archevefque . La plupart
des Miffionnaires fe perfuadérent
que M' Puguet les honorant de
fa protection , ils pourroient par
fon moyen le faire remplir par
un Prélat vrayment Catholique.
du Mercure Galant.
63
0.
de
rés
ve.
des
cre
re
ny
UX
ed
art
DC
He
ar
A
e.
Le Peres Carmes Déchauffez , &
les Peres Capucins , jetterent la
veuë fur Dom André. Le Pere
Bruno Superieur des Carmes ,
Religieux d'une éminente fain.
teté , & d'un zele extraordinaire,
qui avoit esté fon Confeffeur
aprés le depart du Pere Chezeau
, ayant toutes les affurances
qu'on peut avoir de la ferme.
té de fa Foy & de fon efprit , &
de la grandeur de fon courage,
appuya fortement le deffein
de le faire Archevefque des Suriens.
Il le propofa avec les
Peres Capucins à M Puguet,
On luy remontra que cette affaire
eftoit de la derniere importance
; qu'il eftoit facile de guerir
des membres malades quand ils
ont le chefbien fain , qu'un Hom-
܆
64
Extraordinaire
>
me de la force de Dom André
eftant Archevefque , eftoit ca.
pable de gagner à Dieu toute fa
Nation au moins une bonne
partie ; que le Patriarche Simon
eſtant une ame mercenaire , & à
qui les chofes de la Religion
eſtoient affez indifferentes, pourroit
eſtre aisément porté à cela,
s'il vouloit l'en folliciter ; qu'il
n'avoit point d'averlion en cette
matiere qui fût à l'épreuve de
quelque préfent ; que ce préfent
ne feroit que pour le détourner
de faire un peché énorme , c'eſtà
dire , d'établir un Archevef
que Hérétique , qui perdroit
des milliers d'ames , & fe le rendre
favorable , & capable de recevoir
la propofition qu'on luy
feroit de donner un Prélat à fa
>
du Mercure Galant.
65
Bre
ela ,
Nation, M' Puguet fit ce qu'on
defira de luy , il parla au Patriarche
Simon , qui fçachant bien
qu'il avoit affaire à un Conful liberal
, qui reconnoiffoit magnifi-
100 quement toutes les graces que
Ri l'on accordoit en fa faveur , promit
de faire tout ce qu'on defire-
Droit de luy. Mr Puguet ayant eu
ces bonnes paroles du Patriarche
Simon , affembla les Miffionnai.
etres , pour voir avec eux ce qu'il
de falloit faire pour l'heureuſe exéfecution
de cette entrepriſe . Quelques
-uns trouverent de grandes
difficultez en toute cette affaire,
vel & ne voulurent point y avoir de
rol part , priant Dieu cependant
en qu'elle fuft ménagée d'une maniere
canonique , & qu'elle réüſ
luy fit au falut des ames. Les autres
net
Q. deFuillet 1684.
F
66 Extraordinaire
ayant d'autres veuës , & plus perfuadez
du bon fuccez qu'elle devoit
avoir , conclurent que Dom
André , ayant déja receu le Sacerdoce
de la main du Patriar
che des Maronites , & fon Ordination
eftant fûre , il eftoit à propos
de luy faire conférer encore
l'Archépifcopat par ce Prelat
Catholique , qu'il valoit mieux
qu'il le receût de luy que du Patriarche
Simon , qui eftoit manifeftement
Herétique , que les affaires
eftant fi preffées , on ne
pouvoit pas attendre les ordres
de Rome , fans que l'occafion ap.
paremment échapaft de mains ;
qu'on le promettoit que ce pro.
cedé qui ne tendoit qu'à la gloire
de Dieu , & à l'exaltation de l'E.
glife, y feroit agree, & qu'on pou
du Mercure Galant. 67
er
voit interpréter les intentions de
la facrée Congregation
de propade
ganda fide , en une fi favorable
OC
Occurrence ; que le Patriarche
S Simon eftant de l'humeur que
P
je l'ay dit , & ayant témoigné tant
d'inclination à fatisfaire en tout
PM Puguet , fe laifferoit affez aicofément
perfuader de donner à fa
ret Nation , un Archevefque confa.
cré par d'autres mains que par les
fiennes ; que l'averfion que les
Preftres, & la plupart des Suri ens
25 auroient de luy,jointe à celle meſ.
me qu'ils avoient déja , le confidé .
rant comme un deferteur de le ur
ni Secte , & un Homme qui ne ve
noit que pour la ruïner , fe fer oit
connoiftre affez- toft , lors que
Dom André feroit étably en
Charge; que par tout, & particu
11
Fij
68 Extraordinaire
lierement en ce Pays , tout cede
à l'autorité . Ce fentiment fut
fuivy . Dom André eftoit alors
au Mont - Liban , prés le Patriarche
des Maronites qui s'y tient à
Canobin. On s'adreffa à ce Patriarche
, & on le pria de le confacrer
Archevefque , à quoy il
confentit auffi - toft. Les Evef
ques ne le firent pas fi aifément.
Ils confeffoient bien qu'on ne
pouvoit pas paroistre plus Catholique
que Dom André, qu'on
ne l'avoit jamais vû chanceler le
moins du monde dans les fentimens
de la Foy ; mais avec cela,
ils ne laiffoiet pas de craindre. Cependant
l'événemēt juſtifia qu'ils
fe trompoient , car tant que Dom
André a vécu , il a parfaitement
remply tous les devoirs de fa
du Mercure Galant. 69
1.
3,
15-
>
& de
Charge d'Archevefque
celle de Patriarche qui luy fut
conférée par le Pape , aprés la
mort du Patriarche Simon. Celuy
qui a fuccedé à Dom André
en cette derniere Charge , fe
nomme Pierre Gregoire , cy- devant
Evefque de Jerufalem ,
quel fa Sainteté elle mefme propoſa
dans un Confiftoire qui fe
tint à Rome.
le-
Outre ce Patriarche , il y a à
Alep un Archevefque des Suriens
qui fe nomme Resekallah , lequel
dépend de luy , & a les mains
liées , tant que le Patriarche fait
fa réfidence en cette Ville . Il
eft jeune & fort honnefte Homme.
Je fuis, & c.
Il y a cinq ou fix mois qu'onpre70
Extraordinaire
pofa au Public de faire des Sonnets
fur la Glace. En voicyplufieurs que .
j'ay reçeus. Le premier regarde le
malheureux accident dont je vous
parlay en ce temps-là d'une Belle de
Saumur.
SONNETS
SUR LA GLACE.
I.
Et Hyver, Boreas , amoureux de
C
Clytie,
Afin de refroidir les coeurs de fes Amans,
Vint déclarer la guerre à tous les Elémens
,
Et partit comme un trait du fond de la
Scythie.
$3
Il nefefouvint plus de l'aimable Ori- '
thie,
Tout devint un Criſtal, Fleuves, Lacs,
& Torrens,
du Mercure Galant,
71
口
LaTerre lefentit jufques aux fondemens,
Et l'on vit de Phébus la vertu ralentie.
Aux yeuxde tout Saumur trouvant fur
un Traîneau
L'Objet qui le charmoit , fi pompeux,
& fibeau,
Il n'euft jamaispenſè qu'on puſt troubler,
fa gloire.
$3
Mais le Dieu de la Loire, Amant andacieux,
Faifant fondrefa glace, emporta la vi-
Etoire,
Mit Clytie enfonſein, & le Deüil en
ces Lieux.
VIGNIER, de Richelieu.
II.
Qoy queles Aquilons détachez de
leurs chaînes,
Jufques aufein des Mers enffent glacé
les eaux,
72
Extraordinaire
Et que Thétis portaft des Chars pour
des Vaiffeaux,
Cybelle reffentit les coups de leurs haleines.
$3
Les néges, dont l'amas couvroit toutes
les Plaines,
Egalant en hauteur les Vallons aux Côteaux,
Cachoient aux Voyageurs la mort, en
des tombeaux,
Et quiput s'en tirer, fouffrit d'horribles
peines.
3
La Nature cédoit à la rigueur du temps,
Quand le retour heureux de l'aimable
Printemps
Fit fondre en un moment les néges &
la glace.
Ainfi pourquoy, Philis, dont l'amour
m'eft fi cher,
Par mesfoûpirs ne puis-je, belas! quoy.
quejefaffe,
du Mercure Galant.
73
Amollir vostre coeur de glace , ou de
rocher?
RAULT, de Roüen.
III.
CH
IRit
·Ris , nous avons veufur les bords de
la Seine
L'Hyver d'un bout à l'autre étendre des
glaçons
Et la bize en couroux avec fa froide
baleine,
Des plus coulantes eaux faire defermes
Ponts.
Elle a glacé la Mer, le Fleuve, & la
Fontaine,
Tent afenty fes coups ; & mefme les
Tritons
Ne pouvant fuporterfa rigueur inhumaine,
Ont ven d'entre leurs mains tomber leurs
Avirons.
Mais il n'eft point de glace à la fin qui
ne fonde.
Q.de Juillet 1684.
G
74
Extraordinaire
Voyez couler cette eau , rien n'arreste
fon onde,
Elle reprend fon cours quand l'Hyver
cft paffe.
53
Au retour du Printemps tout change de
nature;
La douceur des beaux jours fuccede à
lafroidure,
Il n'est que vostre coeur qu'on voit toûjours
glacé.
A
DIEREVILLE, du Pontlevefque.
IV .
Pres unefenfible & trop longue
froidure,
L'Hyver s'eft éloigné de nos heureux
climats,
Tout rit, tout refleurit dans l'aimable
Nature,
Et ma cruelle Iris n'en a pas plus d'appas.
3
Inhumaine, inflexible aux douleurs que
j'endure,
du Mercure Gdant.
75
re
Sk
Mon coeur contre le fien fait de rudes
combats.
X
Ah!faut-il qu'uneflâme &fi belle, &
fi pure,
Avant que d'eftre heureux , me cauſe le
trépas?
3
Amour, exauce-moy, daigne mefaire
grace;
Armé de tous tesfeux, cours, vafondre
fa glace,
Contre la fiere Iris c'est trop peu d'un
Mortel.
*3
Ilfaut qu'un Dieu vainqueur du Ciel
de la Terre,
Se déclare contre elle , & luy faffe la
guerre;
Contrains-la donc, Amour, d'encenfer
ton Autel.
gai
DE SAINVILLE
G ij
76
Extraordinaire
V.
DEsMondains d'aujourd'huy déplorable
moleffe!
On les voit empreſſez à chercher dufecours
Contre lefroid quifemble interrompre
le
cours ,
Et le progrésfatal de leur délicateffe .
33
Ils s'en prennent au Ciel, & murmurent
fans ceffe,
Difant, ce rude Hyver durera - t-il tokjours?
Ne verrons-nous jamais le retour des
beaux jours?
Revenez jeux, plaiſirs, bonne chere,
allégreffe.
**
Vous fuez,Malheureux, &faites mike
efforts,
Pourdes moindres frimats garantir voftre
corps,
Et voftre ame demenre inſenſible à la
grace.
du Mercure Galant. 77
e
ទ
En vain de lafaifon vousfuyez la rigueur,
En vain pour voftre corps vous cherchez
la chaleur,
Si devoftre ame, helas ! vous ne fondez
ext
la
glace.
C. HuTUGE, d'Orleans,
demeurant à Metz.
1
VI.
SUR LA NUIT.
J'Aypour Amarillis une tendreffe ex-
Mais belas! obligé de celer mon amour,
Il m'en faut prefque faire un mistere à
moy-mefme,
Et ce n'est qu'en fecret que je luyfais
ma cour.
Mes timidesfoupirs, & mon teint påle
& blême,
G iij
18
Extraordinaire
Expliquent mafouffrance, & parlent
tour-à-tour;
Enfin chacun m'obferve, & devine
j'aime,
que
Mais rien ne me nuit tant, que la clarté
du jour.
CA
Viens donc, heurenfe nuit, azile de ma
flame,
Soulagement unique au tourment de
mon ame
Prefte ton voile épais aufecret de mesɛ
voeux.
En cachant les transports, où mon coeur
s'abandonne,
Si tu n'as le pouvoir de foulager mes
1
feux,
Tu me mets en état de ne craindre pers
Sonne
du Mercure Galant. 79
Ne
我
SS25: S25:SSSSS 525
DOUTES
SUR LA LANGUE .
A MONSIEUR ....
A la Haye le 14. Aouſt 1684 .
E vous prie , Monfieur , vous
qui avez habitude avec les
Perfonnes qui parlent le mieux,
de me donner voftre avis fur
quelques doutes que j'ay à vouspropofer.
Le premier confifte à
fçavoir , s'il eft permis à une Perfonne
qui roule depuis quatre
ans dans les Pays étrangers , de
donner à la Langue Françoiſe,
un mot dont elle manque. Je n'ignore
pas , qu'il eft fort délicat
de s'ériger en Inventeur de mots,
G iiij
80
Extraordinaire
& qu'il y a bien des mefures à
prendre , pour ne ſe pas trop
commettre , mais auffi je fçay
qu'il y a moyen d'éviter les écueils
, où l'honneur d'une Perfonne
pourroit faire naufrage.
Diftinguons , par exemple , entre
vouloir d'authorité introduire
un mot , & entre le propofer fimplement.
Ceux qui agiffent au
premier fens, ne penfent pas bien
à l'étendue de leur Jurifdiction ,
qui eft fi courte qu'elle ne va pas
au delà d'eux . mefmes ; & ainfi ils
rifquent , fans qu'ils y penfent , à
paffer pour ridicules mais ceux
qui propofent tant feulement un
mot , & qui ne' prétendent pas
l'établir , malgré les influences
de l'Orion & la Pouffiniere ,
comme me difoit dernierement
du Mercure Galant. 81
་་་
1
ай
un bel Efprit , ne rifquent tout au
plus que la peine d'en faire la
propofition. Ainfi , Monfieur,
vous fçaurez , s'il vous plaiſt ,
qu'au commencement de mes
pelerinages , je me trouvay en
Savoye , chez un Gentilhomme,
dont la Femme qui parloit aſſez
bien François , hazarda un mot
qui me choqua l'oreille
fens qu'elle le prit. Ce mot
eft , Tendreffe , dont cette Dame
fe fervit , pour exprimer la qualité
de certaine viande qu'elle
avoit appreſtée à ſon Mary , qui
ne fe portoit pas bien . Cela me
fit remarquer que noftre Langue
manquoit d'un terme propre à
S exprimer ce que cette Dame.
S vouloit dire , puis que Tendreffe,
eftant toûjours pris en un fens fi82
Extraordinaire
guré , ne peut s'approprier ny
à la viande ny à quelqu'autre
corps que ce foit. Jefçavois bien
que , Délicateffe , eftoit en ufage ;
mais aprés avoir confideré la
multitude des fignifications que
ce mot pourroit fouffrir , je tâ
chay d'en trouuer un autre. Cinq
oufix jours aprés , Tendreur, s'offrit
à mon imagination ; je le receus ,
& je l'enviſageay de tous coftez ,
pour voir s'il eftoit Piedmontois,
Tofcan , Efpagnol , ou Grec.
Comme je vis qu'il ne tiroit fom
origine d'aucune de ces Langues,
je jugeay qu'il pourroit eftre un
jour reconnu pour François ; fi
bien que depuis ce temps là , j'ay
penſé plufieurs fois , que de mefme
que Hauteffe & Largeffe dans
le figuré , ont dans le propre Lar
duMercure Galant. 83
2-8
3
> geur & Hauteur l'on pourroit
bien , laiffant Tendreſſe comme il
eft , dans le figuré , recevoir Tendreur
dans le propre. Quoy qu'il
en foit , Monfieur , ce feroit un
mot que pas une Langue dont la
noftre emprunte quelque chofe,
ne nous reprocheroit
jamais..
Pour ce qui eft de le rendre Parifien
, je fuis perfuadé qu'il n'a
befoin que d'eftre employé
par
d'habiles Gens.
Je pafferay fous filence plufieurs
chofes qui me viennent en
penfée , fur les mots que noftre
Langue n'a pas voulu reconnoître
pour fiens , depuis quelques
années ; car il me tarde , Monfieur
, de vous dire que de tous
les mots étrangers que nos grands
Ecrivains ont voulu francifer,,
84
Extraordinaire
pas un ne m'a tant furpris quʻ-
Aforisme , que je trouvay avant
hier dans un Livre qu'on a depuis
peu mis en beau langage . Effe-
&tivement , Aforisme , que je n'avois
prefquejamais oùy que de la
bouche des Medecins , me furprit
, luy voyant tenir la place de ,
Maxime , du moins fi je ne me
trompe ; mais , Monfieur, je vous
en laiffe le Juge aprés vous avoir
rapporté une periode dont , Aforifme
, fait l'ornement. La voicy
mot à mot , fans y rien chan-
,, ger. Etc'eften cesens que le grand
Cofme de Medicis , tenu pour le
25 plus fage Homme de fon temps,
difoit an fujet des divifions civi
les de Florence , dont on fe plai-
» gnoit à luy , qu'une Ville gâtée valoit
bien mieux qu'une Ville per-
"
">
du Mercure Galant.
85
qu
Y20
pr
Effe
n'a
del
fur
ed
en
YOU
"
22
duë. Parole , qui a paſſé depuis en
Aforifme d'Etat , chez tous les
Princes. Je vous avoué , queje
ne fuis pas fort verfé dans la Langue
Grecque , mais neanmoins
j'en fçay affez pour ne me laiffer
pas impofer fi facilement ; car
c'eft nous vouloir faire parler
Grec à faux. Il est bien permis,
ou du moins il l'a efté , de francifer
un mot Grec qui ne perd pas
fa fignification naturelle ; mais de
nous en donner un dans une fignification
toute contraire, c'eſt une
autre chofe , c'eſt vouloir forcer
TAM des témoins à dire ce qu'ils ne
fçavent pas , & qui fe retractent
avec le temps , à la confufion de
ceux qui les ont produits. Ronfard
, il eft vray , nous a donné,
ode , qui eft un mot purement
VOL
VOL
nan
121-
24
86 Extraordinaire
Grec la raifon a permis qu'on
l'ait receu , parce qu'en devenant
François , il n'a rien perdu de fa fi.
gnification naturelle : car Ode
ne fignifie en Gree autre choſe
que Chanfon ; mais Aforiſme , qui
n'a jamais fignifié, non feulement
dans l'Ifle de Coos , où Hypocrate
eft né , mais auffi dans tout
le refte de la Grece , autre choſe
que , Section , Définition , Séparation
, feroit- il poffible , qu'on
vouluft maintenant luy faire
prendre la place de , Maxime, qui
eft un terme de Politique , & que
nos Peres ont arraché comme
par les cheveux , d'Axiome , qui
eft un mot Ionique , & qui ne ſignifie
autre chofe que Dignité, ou
Autorité : c'eft pourquoy Axiome,
fi connu dans les Ecoles , eft emdu
Mercure Galant. 87
che
e,q
ployé pour une énonciation qui
ne fouffre point de replique,
comme par exemple celuy- cy.
0- Fotum eft majus fuâ parte , ou bien
cha encore cét autre , que les Philofophes
appellent par excellence ,
indubitata veritatis , Ego cogito , ergo
fum. Ce qui fans doute a fait
prendre le change à noftre Autheur
, eft l'interpretation qu'on
a donnée au mot Grec Aforisme,
depuis qu'Hypocrate s'en eft
fervy pour intituler les Préceptes
qu'il a laiffez à fes Succeffeurs.
On a voulu que ces Préceptes
fuffent fententieux , & définitifs,
comme en effet ils le font de refte
, lors qu'on les met en pratitique
hors de faifon : il ne faudroit
pour le prouver que
faire parler l'expérience . Mais
01
,
el
1
88 Extraordinaire
fans nous amuſer à faire infulte à
ceux qu'une Plume facrée nous
commande d'honorer pour le
befoin que nous en avons , je prie
tout Homme qui entend le Grec,
de confidérer , que fi la premiere
intention d'Hypocrate euft
efté de faire des Sentences définitives
, il auroit donné pour Titre
à fon Livre un mot qui auroit
fignifié Préceptes . Je veux mefme
qu'Hypocrate ait prétendu
de donner des Regles abfoluës,
s'enfuivra.t'il de là qu'Aforifme
puiffe fignifier Maxime ou Axiome
? Selon mon fens Aforisme fignifiera
alors , Dogme ou Précepte.
C'eft dequoy , Monfieur, je vous
laiffe Juge , en vous conjurant
d'avoir la bonté de m'en éclaircir.
Je n'avois que trois doutes
'du Mercure Galant.
3 ;
O
rec
ר ו נ ט
euf
ef
Τ
roit
nel.
andr
12
fi.
ptl.
OUS
ant
ir..
ces
4 vous propoſer lors que j'ay
commencé à vous écrire cette
›
il
Y
Lettre ; mais mais il y en a encore un
quatrième qui vient de naiſtre , il
n'y a qu'un moment. Je m'apperçois
qu'au bas de la page
où Aforifme fe trouve
a une façon de parler qui me paroift
un peu étrange . La voicy.
Etje diray en paffant , qu'il s'eft vi
force Miniftres & force Princes les
étudier , &c. Permettez
- moy ,
s'il vous plaift , de vous demander
s'il eft maintenant à la mode de
changer les Adverbes en Adjectifs.
Si cela eft , je vous protefte
que nous allons donner dans
le Barbarifme , d'une étrange
maniere. Je fçay bien que l'on
dit force Blé , force Vin , & mefme
force Gens , mais force tient alors
2. deFuillet 1684.
H
༡༠ Extraordinaire
a
la place de beaucoup : comme auffi
quand on dit , qu'un Homme
s'eft tué à force de travail , ou à
force defatigues qu'un Roy a cmporté
une Ville à force de Monde,
&c. mais d'employer icy force
pour plufieurs , c'est ce qui me
paffe ; & j'en demande pardon à
noftre Autheur , en le priant de
me permettre de dire , plufieurs
Princes & plufieurs Miniftres , du
moins jufqu'à ce que vous ayez
daigné m'éclaircir là deffus .
Quant au reftej'avouë de bonne
foy que j'ay beaucoup d'eftime
pour fon mérite ; & que nonobtant
ces petites fingularitez que
je trouve dans une Préface , il ne
paffera tout au plus dans mon eſ.
prit , que pour un Homme qui
voit mal les chofes à force de lumiere.
Je fuis, & c.
du Mercure Galant. 97
m
OU
nd
Fattens voftrefentiment, Madame,
& celuy de vos Amis ,fur cette Lettre.
Cependant je vous envoye ce que j'ay
receu d'Explications en Vers fur les
fr deux Enigmes du mois de Iuin, dont
les Mots eftoient l'Argent , & la
Chimere. 30
of
། །
Q
I
Voy, vous me recevez de fi mé
chante grace?
D'où vient donc, belle Iris, cette bizarre
bumeur?
Vous ne me faifiez pas autrefois lagrimace.
Des Poëtes du temps c'est le commun
malheur;
De ces Courtifans du Parnaffe
On n'aime plus tant la douceur,
Depuis que degayeté de coeur
Arlequin en public enfait une rifée,
Leur marchandise eft pen prifée,,
Hij
Extraordinaire
Et les Belles pour eux n'ont que
froideur.
En vain la charmante Iſabelle
de la
Pourles mieux établir trouve mille raifons;
Colombine pour eux cruelle,
1
Ne lesplace pas mieux qu'aux Petites
Maiſons.
On traite defou le plus fage,
Dans le Siecle préfent tout paroift renverse,
Il nefaut qu'unpeu d'équipage,
Pour eftre un Homme bien fenfe.
On ne regarde plus les Gens par le mérite,
L'efprit pourplaire nefait rien,
D'un Poëte ſouvent lafortune eft petite,
Et pour gagner les coeurs ilfaut avoir
du Bien.
Je n'en aypas, qu'y puis-jefaire?
Yousmaimiez autrefois avecque ma
mifere,
Voulez- vous changer àpréſent?
Fefuisfaché d'eftre indigent,
du
Mercure Galant. 93
14
Encor plus de ne pas vousplaire;
Maisfçachez, aimable Bergere,
Que l'amour n'accompagne guére
Un caur qu'on prendpourfon Argent.
DIEREVILLE, du Pontlevefque.
Tou
II.
Ous ces Animaux diférens
Que vous metttz deffus les rangs,
Nous marquent, Mercure, un myftere,
Ce qui n'eft, & qui nefera
Famais in rerum natura ,
Vous m'entendez, c'eft la Chimere .
L
L. BOUCHET, ancien Curé
de Nogent le Roy.
III.
theftvray qu'à préſent on aime la
On cherche les beaux Arts plus qu'on n'a
jamaisfait,
On ne fçavoit peut- eftre autrefois ce
qu'on sçait,
Et l'on nefait plus tant gloire de l'igno-
TANCE.
94
Extraordinaire
3
Mais lafeule Vertu ſe voit en déca
dence;
Au lieu de l'acquérir dans un état par
fait,
Seulement des dehors chacun fe fatisfait;
Elle recule ainfi bien plus qu'elle n'asvance..
LA
L'intereft en eft caufe, & ce Dieu des
Mortels
Fait que tant d'Avenglez ne vont qu'd
fes Autels:
Les Amis, les honneurs, nefont que dans
La Bource.
Sa
L'Argentfait tout valoir, & donne à
tout fonprix:
Enfin chacun ne tend qu'à trouver cette:
Source,
Et qui n'en vient à bout, tombe dans le»
mépris.
GYGES, du Havre,
du Mercure Galant. 95
DAY
des
Ο
IV.
N dit que le Démon de Luxure eft
meify,
Quoy que pour bien tenter il ait efte
choify:
On voit qu'il nefait plus rienfaire,
Qu'il n'est plus meſme neceſſaire.
De fubtiles tentations:
L'Argent fuplée à tout, les imperfections.
S'effacent parfon aide, & deviennent
frivoles;
Une Fille plutoft fuccombe fous un don,
Tombe plusfous un tien, que fous un million
D'aiguillons infpirez, & de belles pa
roles,
Tant l'argent fçait perfuader;
Avec luy maintenant toutfe laiffe aborder,
Le Démon luy cede la place,
Mefme lereconnoift plus grand Diable
que luy
Cela n'empefche pas qu'on n'en cherche:
L'appuy,
96
Extraordinaire
Et qu'aux dépens de tout on ne fefatisface.
Le mefme,
V.
N verité, Galant Mercure,
Efay lien d'eftre peufatisfais
De voir dans ces deux mois ce que vous
avez fait,
Pourexpofer à la torture
Monpauvre efprit, qui n'afait que cher
cher
Le fens qu'on a voulu cacher
Dans les deux fecondes Enigmes.
Sije me trouvay boc pendant le mois
de May,
L'on peut tenir encor pour vray,
que j'aye eu d'examiner les
Quelque foin que j'aye eu
rimes
De la feconde de ce mois,
Que je n'ay pû déterminer mon choix
Sur aucun mot quifaſſe bien connoiſtre
La Chimere qu'on voit paroistre
Dans le fens littéral,
34
du Mercure Galant.
97
TRO
inerk
che
Afin d'y découvrir quelque peu de lumiere,
Je voudrois poffeder l'Argent de la pre
miere,
J'en deviendrois fort libéral
Vers celuy qui pourroit pénetrer ce mif
tere.
Mais, Seigneur, de vous ſeul j'oſe &
dois espérer
Lefecours que d'ailleursje ne peux reng
Contrer.
ALCIDOR, du Havre,
V I.
Pres avoir, Seigneur Mercure,
ACharmépar vos galans Exit,
Tout ce qu'on voit dans la Nature
Deplus agreables Efprits,
Voftre ame n'eft pas fatisfaite
De la sonquefte qu'elle afaite:
Elle veut encor s'attirer
Ceux qui nefont querefpirer
Unlucre, quifeul les contente.
Fayfçen pour cefujet quel eftoit voſtro
Agent,
Q.deJuillet 1684.
I
98
Extraordinaire
C'eft lefeul brillant de l'Argent
Quevostre main, Seigneur, dans ce mois
nouspréfente.
VII,
Le mefine.
Oy, qui de tous les Biens eft pris
par un Avare T %%
Pour le meilleur & le plus rare,
Argent, dont le pouvoir peut caufer tant
de maux,
Que tu fais triompher de la foibleffe
humaine,
Qui n'épargnefoins, ny travaux,
Pour te rechercher avec peine !
Helas! que l'on s'abuse avecfacilité;
Lorsque l'on veutfonderſon unique efpérance
Sur toy qui n'es qu'un bien en ombre, en
apparence,
Mais un grand mal en verité
Qui bannit de nos coeurs toute tranquillité!
SYLYIE, du Havre
du Mercure Galant 99
e
bre
Hav
VIII.
A MONSIEUR
LE DUC DE S. AIGNAN.
Eros, dont la bonté me rappelle en
HEces lieux,
ת נ ו ו כ
Apres un long exil, où jefus condamnée,
Désles premiers momens que chacun me
vit née,
Pour avoir pu déplaire à quelques En-
‹ vieux.
Il ne faloit pas moins que l'un des Demy-
Dieux,
Afin de me tirer d'où j'estois confinée,
Etpour changer ainfi ma triſte deſtinée,
Qui n'aura deformais qu'unfort délicieux.
Comment donc reconnoistre unefaveur
firare?
Je la pourroispayer dans les mains d'un
Avare,
Par l'Argent que Mercure a donné dans
ce mois .
I ij
100 Extraordinaire
Mais je mériterois d'eftre encor accablée,
Si pour ce grand bienfait , fur un fifoible
choix,
L'on voyoit s'arrefter la petite Affemblée
IX.
A. du Havre.
Ans blâmer lafeconde Enigme,
La premiere vaut de l'Argent;
Auffi tout le monde l'eftime,
Mercare, c'est mon fentiment.
LEPINAY- BURET, de Vitré
Χ.
en Bretagne.
Mercure,dans ce mois jeſuis trop
confolée,
Pour vous cacher ma joye , & ne pas
réveler
Que je nefuis plus exilée,
Que l'on vient de me rappeller.
Le bienfait eft trop grand, pour que i
puiſſe taire
du Mercure Glaant. ΤΟΥ
CA
foil
Tem
Hav
ne,
t;
Qu'un Protecteur illuftre, éclairé, debonnaire,
M'a bien voulu reffufciter.
Quifera fi hardy de me perfécuter?
J'auray toujours l'honneur d'en eftre
protégée.
Dieux! queje luyfuis obligée!
Il m'afait revenir de mon banniffement.
Feftois la fort injuftement
Tellequ'eft une pauvrefouche,
En bute aux Efpritsfots , mais un mot
de fa bouche
Afait taire mes Ennemis.
Plus que l'Or & l'Argent , & les puiffans
Amis, (Sance
Il vient à bout de tout, & fa toute-puif-
M'a mis hors du tombeau ; mais helas!
quel malheur!
Quandje reffens tant de bonheur,
Je me vois obligée àpleurerfon abfences
Je manqueray plutoft & d'esprit, & de
coeur,
Que de preffans defirs pourfa douce préfence.
La Petite Affembléedu Havre. C..
102
Extraordinaire
IL
XI.
L faudroit avoirplus de coeur
Que n'eut Bellerophon,pour n'avoirpoins
depeur
Du Monftre, ou bien de la Chimere,
Dont Mercure en ce mois nous afait un
miftere.
Qui destant d'Animaux n'auroit poina
de terreur,
Qu'on areprésentez dans la feconde
Enigme?
Cependant on n'en trouve aucun fens
légitime;
L'on en auroit bienplus d'horreur,
N'eftoit le mot charmant de l'Enigme ·
premiere,
Qui donne du courage, & n'a rien de
contraire?
C'est l'Argent qui n'a rien d'égal,
Qui rendant les plus fiers traitables,
Adoucit les plus indomptables.
Le plus timide mefme an bruit de ce .
métal,
du Mercure Galant. 103
poin
mere,
ait #n
point
onde
= fens
-eur,
sigme
¿en de
gal,
ables,
de ce
Se montre tout remply d'audace,
Et rien en pouvoir ne le paffe..
Q
XII.
La mefme G.
Ve l'Argent de Mercure eft venn
defaifon,
Pour moy qui plaide encor, mais contre
une Partie
Dont je ne peux avoir raiſon !
beau fuir le Procés, fource de pillerie,
Fay
Il mefaut pourtant l'effuyer,
Et je n'ay furquoy m'appuyers
L'Argent, que je n'ay point , eft l'efprit
d'une affaire, 1
Et la plus perçante lumiere
De l'efprit de nos Procureurs;
Sans Argent, une Caufe a toujours tan✈
d'erreurs,
Qu'elle femble douteufe, incertaine, ambiguë:
C'eft luy qui donne la clarté,
Etfait paroiftre l'équité.
Justice, on te voyoit autrefois toute nuë,
I iiij
104
Extraordinaire
!
Représentant la Verité;
Mais ilfaut à préfent, dure neceffité!
T'acheter, & tes artifices ;
De Papiers, comme des Epices ,
On te voit tant enveloper,
Que le plus éclairé s'y laiffe bien trompers
On ne te connoift plus fans préfens &
fans boarce.
Je feray donc réduite apres un long debar
A vendre tout; quelle reſſource!
Faut-il que l'Argent foit le meilleur
Avocat?
CE
XIII.
La mefme.
Eft l'Argent qu'on aime le mieux:
Prefqu'en tous les lieux de la
Terre ;
C'estpourluy qu'onfe fait la guerre;
C'est un Bien que l'on croit & rare, &
précieux ;
Mais quand on afait sa conqueſte,
Celuy qui le poffede a le coeur filéger,
Qu'àfapoffeffion jamais il ne s'arreſte,
Pour avoir autre chofe , il aime à le
changer.
La Belle Nourriture du Havre,
du Mercure Galant. 105
SSSSS SSE SS255 522
SENTIMENS SUR
toutes les Queftions du dernier
Extraordinaire.
Si l'on peut aimer avec plaifir,
quand on a fujet de ne fe pas
confier à la Perfonne qu'on
aime .
HEL
Elas , qu'en vous aimant jegoûtois
de plaifirs,
Quand je vous découvrois mes innocens
'Et
Fe
defirs,
que de mesfecrets unique Confidente
ne pouvois douter de ma fidelle
Amante !
Iris, que cet état eftoit tranquille &
doux !
Vous vousfiyez en moy, je me fiois en
vous.
106 Extraordinaire
Sans crainte, fans foupçon, nous paſſions
noftre vie,
Aux plus heureux Amans elle faifoit
envie;
par
bon-
Mais enfin jene fçay fi cefut par
heur,
Mon efprit détrempé reconnut fon erreur.
Je vous vis, qui l'euft crû! je vous vis
infidelle,
Oupourle moins, Iris, vous me parûtes:
telle.
Mais quey, j'en doute encor ? A ne vous
point flater,
Je vous vis infidelle, & je n'en puis
douter.
Devosfeintes douceurs j'apperçus l'artifice,
Et comme de mon coeur vous faifiez facrifice
A ce Rival chéry, qui malgré mille
efforts,
Ne pouvoit s'empefcher de marquerfes
transports,
du Mercure Galant. 107
Accablé de douleur, de rage, de colere,
De mon indigne amour je voulus me
défaire.
Refolu de ne plus en vous me confier,
De perdre mon Rival, & de vous onblier.
Un tel deffein eftoit & genéreux , &
Sage,
Mais de l'exécuter je n'eus pas le conrage.
Dans mon jufte dépit, dans mon jufto
couroux,
Je ne me vangeay pas , je me fouvins de
vous.
Mais depuis ce moment , un peu de défrance
Modere demesfeux la douce violence .
Fay bien le mefme coeur, & le meſme
panchant,
Mais mon amour fe laffe, & n'est plus
fi touchant.
Voftre infidélité que je ne veux pas
croire,
Ne fçauroit cependant fortir de ma:
mémoire.
108 Extraordinaire
Elle eft à mon efprit préfente à tout mo
ment,
Pour troubler mon repos, & mon contentement.
Mon coeur recherche en vain ces douceurs
mutuelles
Qu'on trouve en l'union de deux ames
fidelles,
Tout luy fait de la peine , & tout luy
femble dur,
Et jamais il negoufte un plaifir quifost
pur.
Iris, dans ce difcours, fi mon ame fincere
Vous découvre unfecret qu'elle devoit
vous taire,
Ce n'est quepour répondre à vos juftes
Soupçons,
Et de mon changement vous dire les
raifons,
Ne m'accufez donc plus defroideur, de
filence,
De peu d'empreffement, de peu de complaifance.
du Mercure Galant.
109
Un amour défiant rallentit nos defirs,
Nous donne de la peine, & fort peu de
plaifirs.
Si l'on peut garder une forte
paffion pour une Perfonne
qu'on eft affurée de ne voir
que rarement.
Die prive de vostre préfense,
Epuisfix mois que vostre abfence
Et me fait languir malheureux;
Si vous croyiez que par conftance,
Par refpect , ou par complaisance,
Fe fu Te encor bien amoureux,
Voftre erreurferoitfansfeconde,
Car depuis des mois plus de deux,
Je ne croy pas, Iris , que vous soyez an
monde.
**
Non, ceferoit vous abuſer,
Va feu trop éloigné ne peut nous em²
brafer,
110
Extraordinaire
Ilperd toute fa violence;
Et lors que defe voir on a peu d'espén
rance ,
De noftre liberté nouspouvons difpofer
Sanscraindre noftre confcience.
*3
Mais quoy, je vous aimois avec tant de
chaleur,
Je vous avois donné mon coeur,
Et j'avois le vostre, je penſe.
Ces raisons font de confequence :
Mais meferay -je un point d'honneur,
De fidélité, de conftance,
Quand de vous voir je n'ay plus le bon
beur?
Quoy, lors qu'une cruelle abſence
M'éloigne fifouvent de vous,
Je vous adoreroisfans aucune eſpérance?
Feferoisle plusgrand des Fous.
Si vous voulez, Iris , conferver mon
amour,
Aſſurez- moy d'un prompt retour,
Et moy je vous promets de la pérfèverance.
du Mercure Galant. TIL
Les feux les plus éteintsfe peuvent ralumer,
Quand un Objet charmant leur adonné
naiſſance ;
Il ne faut que vostre préſence,
Je fuis tout preft de vous aimer.
Si une Paffion qui n'eft fondée
que fur la Beauté ,
durable. 1:
peut
eftre
LAvec elle tout eft aimables
A Beautéfait naître l'amour,
Mais comme la Beauté fe perd en moins .
d'un jour,
L'amour qu'elle produit ne peut eftre
durable.
**3
Amans, fi vous voulez aimer
D'une amour qui foit éternelle,,
Nevous laiffez pas enflâmer
Auxfimple's appas d'une Belle.
7
112 Extraordinaire
3
Dufoir au lendemain cette Beautéfanéą
Mettra voftre amour au tombeau;
Et ce feroit beaucoup, fi l'Objet le plus
beau
Vous pouvoit retenir feulement une
année.
**
Lors qu'onprend en aimant la Paffion
pour guide,
De lafeule Beauté l'onfe laiſſe touchers
Mais au méritefeul on fe doit attacher.
Si l'on veut que l'amour foit durable
&folide
DE LAFEYRERIE
(699
du Mercure Galant:
113
2255:525525SS :$255
I
A MONSIEUR***
A Bar-fur-Seine le 20.Iuillet 1684.
E me fouviens , Monfieur, que
quand je vous manday les circonftances
de la Cerémonie qui
fut faite icy le 4 d'Avril dernier,
à l'occafion de la Tranflation de
nos Reliques , vous me demandaftes
par quel moyen nous les
avions euës. Il eft jufte de fatisfaire
vostre curiofité.
ne ,
Raynard de Bar - fur - Seide
la Maifon des anciens
Comtes de cette Ville , ayant fait
le voyage de la Grece & de la
Terre Sainte environ l'an 1070..
2. deJuillet 1684. K
114
Extraordinaire
en rapporta diverfes Reliques ,.
qu'il donna à l'Eglife Cathedrale
de Langres , dont il eftoit Evefque
, & M¹ Zamet l'un de ſes
fucceffeurs venant l'an 1628. dédier
la nouvelle Eglife de Barfur-
Seine , trouva jufte de luy
faire part de ces faintes richeffes,
puis qu'elles eftoient deuës aux
foins du pieux Evefque , dont
cette Ville eftoit la Terre natale.
Il y en apporta donc des parcelles.
avec deffein de les diftribuer &
de les placer luy- mefme aux dixhuit
Autels de cette Eglife , l'une
des plus belles de fon Diocefe.
Cette intention eftoit
digne de ce grand Homme de
bien ; mais une maladie qui luy
furvint tout à coup , en empefcha
l'execution ; de forte que ces Redu
Mercure Galant. II
fiques ayant efté mises en dépoft
dans l'Eglife des Mathurins de la
mefme Ville , avec d'autres encore
nouvellement venues de
Rome & d'ailleurs par l'entremife
Mr Bourbonne Procureur
du Roy , on les y alla pren
dre le jour que je vous ay mar
qué , pour les tranfporter toutes
dans la Paroiffe où elles eftoient
deſtinées , par le moyen de deux
Chaffes de bois doré d'une agreable
ftructure , à double Vitre , &
à double Clef , où on les avoit
enfermées avec leurs atteſtations
, & autres pieces authentiques.
Je ne vous repete point ce
que je vous ay déja écrit de cette
Cerémonie. Je vous diray feulement
, que le Pere François de
Chartres , Gardien des Capucins
Kij
116 Extraordinaire
de Troyes , qui a ſignalé plu
fieurs fois fon zele & fon éloquence
dans la Chaire de nos
Capucins du Marets , fit ce jour
là un trés- beau Difcours fur ces
prétieufes Reliques ; & comme
parmy elles , il y en a de Saint
Louis , il prit occafion de parler
des illuftres Décendas de ce fage
Monarque ; & fur tout des quatre
principales Perfonnes qui
compofent aujourd'huy la Famille
Royale . Il dit entr'autres
chofes , que la Ville de Rome avoit
vû avec grande admiration le 20. de
Mars 1629. quatre nouveaux Soleils
produits par l'ancien. C'eſt Gaſfendi
qui le rapporte dans fes Inftitutions
Aftronomiques ; & que
ce beau Spectacle que les Romains
avoient admiré au Ciel , paroiſſeit
du Mercure Galant. I
préſentement en Terre , à la vûë & à
la joye des François , dans les augufees
Perfonnes de noftre invincible
Monarque , de Monfeigneur le Danphin
, & de Noffeigneurs les Ducs de
Bourgogne & d'Anjou , quatre Soleils
produits par Saint Louis
Evray Soleil deJuftice; Soleils beaucoup
plus dignes de remarque & d'eftime
que les Celeftes ; non feulement
par les ames immortelles qui les animent
, mais par les vertus dont les
deux premiers donnent chaque jour
des marques fi éclarantes ; & les deux
autres , des cfpérances fi belles. Barfur-
Seine , comme vous fcavez ,
Monfieur , eft une Ville auffi ancienne
que cette Monarchie. Le
Pere Vignier le Jefuite qui eftoit
fort fcavant dans l'Hiftoire, auffi
bien que le Pere Vignier de l'O
་
118
Extraordinaire
ratoire fon Parent , a fait mefme
remonter fon ancienneté beau.
coup plus haut dans fon Cronicon
Ligonenfe ; mais pour nous en tenir
à ce que je vous viens de dire,
ce fut cette Ville où le quatrié.
me de nos Roys fut receu par les
Fraçois qui eftoient venus au devant
de luy, à fon retour de Thuringe
, comme on l'apprend de
Belleforest . Quelques uns
·
croyent que le Roy Cararic, que
Clovis fit cloiftrer & puis mourir
, eftoit Roy de Bar- fur - Seine,
& que ce fut luy qui bâtic
Chaource & les trois Riceys,
grands Bourgs de fon voisinage,
mais le fcavant Iefuite que j'ay
nommé n'eftoit pas de cette opinion
; au contraire il a prouvé
que le fidelle Vviomadus qui fic
du Mercure Galant. 11
revenir Childeric ou Chilperic
en France , fut le premier Comte
de Bar- fur - Seine , & qu'ainfi
cette Ville a esté une des premieres
du Royaume érigée en Com .
té. Dans la fuite du temps fes
Comtes furent Souverains , & le
dernier de ce rang fut Milon IV .
du nom , qui mourut à la Terre
Sainte l'an 12:19 . aprés Manaffés
qui le quitta dans fon veuvage
pour fe confacrer à l'Eglife , &
qui devint Evefque de Langres,
auffi bien que Raynard l'un de
fes grands Oncles . Gautier Fils
de ce Milon IV. mourut auffi
avec luy à la Terre Sainte , fans
laiffer d'Enfans d'Elifabeth de
Cour enay qu'il avoit épousée ,
aprés quoy le Comté de Bar
fur- Seine fut vendu aux Comtes
120 Extraordinaire
de Champagne , par les Nieces
de ce Milon , & eft paffé d'eux à
nos Roys par droit de mariage.
L'an 1435 ils le cederent aux
Ducs de Bourgogne , avec Auxerre
& Mafcon , par le Traité
d'Arras ; & il leur eft retourné
par la mort du dernier de ces
Ducs fans hoir mâle. Neanmoins
depuis cette ceffion , ce
Comté qui eftoit de la Province
de Champagne , a demeuré joint
au Duché de Bourgogne , & eft
encore aujourd'huy de fon Gouvernement
& de fes Finances..
Le Roy Charles V. en donna l'ufufruit
à Meffire Jean de Vienne
Amiral de France ; puis il paffa
en plufieurs autres mains , & vint
enfin à Mademoiselle Jaquette
de Longry , Fille deJeanne d'Or.
leans
du Mercure Galant. 121
leans , Soeur naturelle du Roy
François I. qui l'en gratifia en
1537. & qui en confirma le don
l'année fuivante en faveur de fon
mariage avec Meffire Loüis de
Bourbon , Prince de la Roche
Sur- Yon,Comte de Monpenfier,
fon Coufin. Depuis ce temps - là
cette illuftre Maifon en a toûjours
jouy, & Son Alteffe Royale
Mademoiſelle d'Orleans , qui
en eft heritiére , eft encore pré.
fentement Comteffe ufufruitiere.
de Bar- fur- Seine . Cette Ville
eft affife entre celle de Troyes &
de Châtillon , dans une égale diſtance
des deux , à fept lieuës
de chacune , fur la mefme Riviere
, & eft refferrée entre cette
Riviere dont elle porte le nom,"
& une Montagne des plus
Q. deJuillet 1684.
L
122 Extraordinaire
droites & des plus hautes de la
Contrée. Elle ne fut jamais plus
large qu'elle eft aujourd'huy ;
mais elle avoit anciennemet cinq
ou fix fois plus de longueur, avec
une bonne Fortereffe fur la croupe
de fa Montagne , & prefque
vers le milieu de fa vafte étendue ,
qui eftoit d'une grande demie
lieuë ; ce qui fait dire à Froiffard
en ancien langage.
La grand- Ville de Bar -fur- Saigne,
A fait trembler Troyes en Champaigne.
Elle feroit peut eftre encore
en cét état de gloire & de grandeur
, fans le feu qui l'a defolée
plufieurs fois , & principalement
en 1359. durant la guerre des Anglois
où ily eut plus de renf cens bons
du Mercure Galant.
123
Hotels brûlez , comme on l'apprend
par ces termes du mefine
Autheur : à quoy Duplex ajoûte
que cinq cens des principaux
Habitans furent alors amenez
prifonniers , & mis à rançon.
Cette grande perte jointe à celles
qui luy arriverent en 1433. où
elle fut prife & pillée, & en 1478 .
où elle fut de nouveau faccagée
& brûlée felon les Mémoires du
Pere Vignier , fit que pour fe
mieux conferver à l'avenir
eftre toute entiere fous la Coulevrine
de ſa Fortereffe , elle reduifit
fon enceinte à une longueur
de mille pas , en gardant toûjours
fa mefme largeur qui eft de moitié
, & qu'elle abandonna fi bien
le furplus de fon étenduë , qu'il
n'y eft refté d'un cofté que deux
&
Lij
124
Extraordinaire
Chapelles , une Maladerie , &
une Egliſe qui eftoit une de ſes
Paroiffes , qu'on nomme encore
aujourd'huy Cerée , en mémoire
d'un Temple anciennement confacré
à la Déeffe Cerés , dont cette
Eglife a pris la place ; & qu'il
ne fe voit de l'autre cofté que les
ruines d'nn Jardin , qu'on appelloit
le Jardin de la Reyne , & celles
d'un Pont fur la Riviere. Il arriva
de plus en 1596. que les Ha
bitans ayant trouvé moyen de fe
rendre maiſtres de la Fortereffe ,
qui pendant les guerres de la Ligue
leur avoit caufé mille dommages
, au lieu de les en garantir,
fon importance l'ayant fait affiéger
& prendre en 1591. par M² le
Maréchal d'Aumont
; en 1592 .
par M' le Duc de Guiſe ; & en
du Mercure Galant.
125
>
>
1594. par M le Maréchal de Bi
ron , ils la renverferent eux- mef
mes de fond en comble avec
une Chapelle Canoniale qui
eftoit dedans dédiée à Saint
George , & eurent affez d'adref
fe pour faire agréer à Henry le
Grand cette hardie exécution
qu'ils avoient faite fans fon ordre.
Ce que cette Ville conferve encore
de fon ancienne fplendeur ,
outre l'avantage d'avoir pour
Dame & pour Protectrice la plus
genéreufe Princeffe du monde,
& pour fupports auprés d'Elle ,
des Officiers honneſtes , bien- fai .
fans & defintéreffez
, c'eft un
Prieuré, des Canonicats de Col.
lation Royale , une Miniſtrerie
pour fervir fon Hôpital , fix Ju
rifdictions Royales , un Bailly
་
Liij
126. Extraordinaire
d'Epée , & un Gouverneur pour
le Roy. Toutes ces Charges
tant Ecclefiaftiques qu'autres ,
font remplies par des Perfonnesd'efprit
& de mérite , il n'y a que
celle de Bailly qui eft vacante
par la mort de M' de Vienne
Bufferolles , & par le peu d'âge
de fon Fils Garde de la Marine,
pour qui Mademoiſelle d'Or.
feans qui a droit d'y pourvoir , a
la bonté de la réferver , en confidération
du zele & des foins
qu'avoit M' fon Pere , pour tout
ce qui la regardoit dans le Comté
de Bar-fur - Seine , tant il eft
veritable que les fervices qu'on
rend aux grands Princes & aux
grandes Princeffes ne meurent
jamais dans leur mémoire. Les
dehors de cette Ville ont beau
du Mercure Galant. 127
coup d'agrémens , & la Seine y
forme au deffus de fes Moulins
un Canal clair & uny comme
une glace , avec une Cafcade d'u
ne grande beauté , & fur tout d'une
étendue qui a peu de pareilles .
On voit à cinq cens pas de fes
Ponts , une Fontaine dont les
Eaux font admirablement bonnes
contre les Fiévres , les cha--
leurs de foye , & autres femblables
maladies . La Tradition du
Pays eft , que Saint Bernard
paffant en cét endroit , & y plantant
fon bâton , donna ouverture à
ces Eaux en le retirant de terre,
& les benit , & que c'est de là
qu'elles tiennent leur vertu .
Neanmoins quelques - uns veulent
qu'elles la tirent d'un mineral
qu'on a reconnu y eftre mêlé,
L-iij
128
Extraordinaire
Quoy qu'il en foit , cette Fontai
ne porte le nom de Sainte , & a
proche de fa Source , une Chapelle
qui eftoit autrefois dédiée
au Saint que je viens de nommer,
& qui l'eft aujourd'huy à Saint
Antoine . Il y a encore un autre
lieu de dévotion affis dans le fi .
nage de cette Ville , à un quart
de lieuë de fes Murs , & fur la
meſme Montagne où eſtoit bâtie
fa Fortereffe , appellée Noftre.
Dame du Chefne , qui eft depuis
quelques années dans une trésgrande
vogue . C'eſt un bouquet
de bois de haute fuftaye au
milieu d'un vafte taillis , où il
avoit un ancien Chefne , gros &
éminent fur tous ceux de la Contrée
, de l'âge de cinq cens ans
au jugement des Connoiffeurs ,
y
du Mercure Galant. 129
"
dans la tige duquel la Nature
ayant fait une petite ouverture à
fix ou fept pieds du tronc en
forme de niche propre à placer
une Image , donna occafion dans
les fiecles paffez à quelque Berger
ou à quelque Bucheron ,
comme on le préſume , d'y en
mettre une de la Vierge. Cette
Image qui eft de la hauteur de la
main , d'un bois inconnu , repréfente
une Noftre- Dame de pitié,
& a le haut du corps affez bien
travaillé , & le refte fans façon .
Elle eft en venération de temps
immémorial , & c'eſt mefme une
coûtume dont on ne fçait pas le
commencement , d'y aller tous
les ans de Bar- fur- Seine en Proceffion
, le premier jour de May
au lever de l'Aurore . Neanmoins
130-
Extraordinaire
•
quelques Curieux du Pays remarquant
dans un ancien Manufcrit
des grands chemins de France ,
qu'il y en a un d'Auxerre à Joinville
, qui traverſe cette Foreft,
& qui paffe juftement au pied du
Chefne , jugeant que cette Nôtre
-Dame y a pû eftre mife du
temps du Roy Louis XI. Prince
qui rendoit un fi grand honneur
à la Vierge , qu'il en avoit toû
jours une Image attachée à fon
chapeau , ou bien du temps des ..
premiers Ducs de Bourgogne
qui mettoient des Noftre- Dames
fur les chemins ; comme on
y met aujourd'huy des Croix .
Quoy qu'il enfoit , le Ciel voulut
que la dévotion de la Sainte
Vierge s'augmentaft en ce lieulà
l'an 1667. & cela arriva par
du Mercure Galant.
1314
une petite Chapelle de verdure
& de fleurs qu'il infpira à de
pieufes Perfonnes , de dreffer autour
du vieux. Chefne , la veille
de la Proceffion , & qui y attira
beaucoup de Gens de la Ville &
des lieux voifins , aprés qu'elle
fut faite , concours de Peuple ,
: qui s'accrut fi bien dans la fuite,
que le 8. Septembre de l'an 1669 .
Fefte de la Nativité de la Vier
ge , auquel on y dit la premiere
Meffe & le premier Sermon , il
s'y trouva plus de fix mille Perfonnes
, comme on le juge par les
charitez qui y furent faites ce
jour là . Ces charitez & celles
des quatre ou cinq années fui .
vantes ont fuffy pour y bâtir une
fort belle Chapelle de pierre , en
la place d'une autre de Planches ,
132
Extraordinaire
›
qui avoit fuccedé à celle de Ra.
meaux, & un fonds fi proptement
fait , dans un pays qui à la verité
eft trés - bon mais peu riche,
pour un ouvrage de plus de mille
écus , fans compter les corvées
qui furent en fort grand nombre ,
eft fans doute quelque chofe de
nerveilleux. Ce qui me femble
pourtant l'eftre encore plus , &
qui n'eft pas moins vray , c'eſt
qu'en la mefme année que cette
dévotion commença à fleurir , le
Chefne pouffa fes derniers rameaux
de verdure , comme fi la
Nature avoit voulufaire place àla
Grace ce qui m'a fait penſer
qu'il euft efté à propos que dans
les Médailles qu'on a faites pour
cette Noftre-Dame , on euft mis
ces mots autour du Cheſne , Flodu
Mercure Galant.
113
ret dum marceffit. Lors qu'on bâtit
la Chapelle , on coupa cét Arbre
au niveau de la voute , & on
connut alors à fes cercles l'âge
qu'il avoit. Ses branches , fa cime,
& toute fa partie fupérieure,
furent diftribuées à des Perſonnes
pieufes qui en firent faire des
Croix , dont plufieurs Malades
ont efté guéris en les portant ou
en beuvant de l'eau où elles
avoient trempé. Je ne vous raconteray
pas les autres miracles
qu'on attribuë au recours qu'on
a eu à la Vierge, par les Voeux &
par les Pelerinages qu'on a faits
à cette nouvelle Chapelle où elle
eft honorée , & qui eft préfentement
embellie & enrichie
de divers Ornemens de reconnoiffance,
Le recit en feroit trop
134
Extraordinaire
long ; & puis le bruit des Peuples
, & les faintes Chanfons , les
ont publiez affez haut pour eftre
venus jufqu'à vous , & ce ne feroit
fans doute vous rapporter que ce
que vous fçavez mieux que moy.
Je fuis , Monfieur, voftre, & c.
SS25:52S SSSSS S25
UN BERGER DE M ...
inftruit par le Zéphire des
malheurs de Tircis , tâche de
l'en confoler par ces Vers.
L
A TIRCIS.
E Deftin te rioit, tout flatoit tes
defirs,
L'aimable Carélie écoutoit tesfoupirs;
Tyrcis trop malheureux, quand l'Envie
au teint bléme,
du Mercure Galant.
135
*Quiſe ronge leſein, & s'en prend àfoymefme,
Si-toft qu'un Mortel touche aufaîte du
bonheur,
lafinfit entrer mille maux dans ton
coeur.
Nuit & jour l'Intéreſt qui marchoit fur
fes traces,
Avec elle en fecret complota tes difgraces.
Helas! combien defois conta -t -il fur ces
· Bords
Ce que doit Carélie hériter de Tréfors!
Il tefit des Rivaux, dont lafoule importune
Ne vouloit feulement qu'épouser La
Fortune .
BA
Mais le Fils de Vénus , ce grand Maiftre
des coeurs,
Voyant dans ces Rivaux de tropfeintes
ardeurs ;
Quoy, feindre ainfi , dit-il, que le fer de
mes Eleches
36 Extraordinaire
A jufque dans leur coeurfait de profondes
breches?
Quoy, l'intereft leur prefte un langage
d'Amant,
Et je lefouffrireis, moy l'Amour ? nullement.
Non, non, ilfaut armermon bras,
ma vangeance;
Je dois eftre jaloux de ma toute-puiffance.
A ces mots, l'Amour prend les traits
envenimez
Qui font que nous aimons fans pouvoir,
eftre aimez.
Il vent que tes Rivanx brûlent pour
Carélie,
1
Et que leur defefpoir dure autant que
leurvie.
Ilfait partirces traits, il en perce
coeur.
leur
Confole-toy, Tircis, metsfin à ta dou
Leur,
Si quelquefois ce Dieu fait gémirfous
Les chaînes,
du Mercure Galant.
137
Qu'il nous plaift quand luy-meſme il
adoucit nos peines!
Qu'apres qu'on a fouffert un rigoureux
tourment ,
Le retourdes plaifirs eſt un retour charmant!
Le Ciel débaraffe d'un tenébreux nuage,
Nous fait voir le Soleil d'un plus riant
viſage;
Et fi -toft que Neptune arrefte fon conroux,
Le calme qui revient en paroift bien plus
doux.
Ainfi nefonge plus qu'à paffer dans la
joye
Des jours que doit l'Hymen filer d'or
& defoye.
Nul chagrin deformais n'en peut troubler
le cours.
Ta Bergere eft fidelle, & le fera toûjours.
Le feu qui la confume eft encore le
mesme,
2. defuillet 1684
M
138 Extraordinaire
Que quand vous vous difiez ces deux`-
mots, je vous aime ,
C'est la Vertu qui plaift , elle feule
éblouit.
Le Zéphir qui pour lors en paffant vous
ouit,
En a fait fon profit pour cajoler les
Plaines;
Avec plus d'énergie il leur a dit fespeines.
Apres luy je te parle , il m'a tout raconté,
Desfecrets moins connus ilfçait la ves
rité.
LEQUEL EST LE PLUS
à eftimer , l'Homme de Converfation
, ou l'Homme de
Cabinet.
Vi dit Homme de Cabinet,
Dit un Efprit folide & net,
Dit un raffiné Politiques
du Mercure Galant.
139
Quipenetre, qui voit de loin,
Et quipourroit dans le befoin
Gouverner une République .
L'Homme de converfation
Eft d'une autre inclination,
Etid'un tout diférent génie.
De fa perfonne ilfçait payer ;
Mais il n'eft bon qu'à défrayer
Une agreable Compagnie.
Son efprit eft joly , brillant,
Eclairé, vif, & petillant,
Soutenu de belle mémoire,
Capable de faire en parlant,
D'unfilefacile coulant ,
One Avanture, ou quelque Hiftoire.
Il parle jufte & poliment,
Il's'explique fort proprement,
Ilfait unpeu de chaque chofe,
Il eft fans affectation,
Il écrit en Vers comme en Profe,
Sans enfaire profeffion .
1
Mijj
140 Extraordinaire
*
Laiffons le Cabinet au grand Caffiodore,
A Seneque, à Plutarque, à Sejan , à
Suger,
A quelqu'autre Miniftre encore
Que je pourrois icy loger.
Ces Mortels, ces Gens de mérite,
Sont des Aigles des Gens d'élite,
De qui les hautes qualitez
Peuventfervir aux Royautez,
Et dont les Teftesfortunées
Peuvent donner confeil aux Teftes cou
ronnées.
Confeffons que tout en eft grand,
Puis qu'ils approchent ceux qui font dù
premier rang;
Maiscommeon eft unpeu plus libre
Avec des Gens defon calibre,
Et de mefme condition ,
Préferonsfans porter envie,
Pour le commerce de la vie,
L'Hommede converfation
du Mercure Galant. 141
Si la Vangeance produit de plus
dangereux effets dans le coeur
d'une Femme irritée , que dans
celuy d'un Homme offence.
IL eft certain que la vangeance
Semble au Vindicatifdonner quelque
allégeance;
Mais ce détable poifon
N'eft jamais plusfunefte & deplus de
durée,
Que quand d'une Femme ulcerée
11 aveugle l'efprit, & trouble la raison,
Quand la haine la prend, dans toute fa
perfonne
Elle paroift une Lionne.
&
Un Homme afon emportement,
Quife paffe affez promptement ;
Mais la Femme eftant plus tenace ,
Ne met fin à fa paffion
Jufqu'à ce qu'elle fatisfaffe
L'implacable transport de fon averfion.
142
Extraordinaire
Cent fois nous avons veu la Scene en-
Sanglantée
Par quelque Princeſſe irritée .
J'en appelle à témoin icy comme à Paris,
Lafiere Eudoxia, Salome, & Thomiris ,
Medée, Elizabeth, Brunehaud, Fredegonde,
Qu'on ne peut nommer fans horreur,
Qui jadisfirent voir au monde
Les fpectacles affreux d'une aveugle
fuseur.
S'il eft mieux féant à un Chrêtien,
de fe marier, ou de fe retirer
dans un Convent , & fi
un Homme eftant marié , peut
auffi bien fervir Dieu , qu'un
Homme qui s'eſt retité dans
un Monaftere.
Led'
Hymen,
"Etat du Célibat , comme l'êtat
Où l'on dit le grand Oy, comme le
grand Amen, ..
C
du Mercure Galant. 14
Sont deux êtats où Dien fauve la Creature,
Pourven que dansfon action
Chacun gardant fon ame pure,
Tache de s'établir dans la perfection.
Le Célibat Sacerdotal,
Et le Célibat Monachal,
L'emportentfur l'Hymen, quoy qu'il
foit venerable;
Mais quiconque, Seigneur, apour vous
plus d'amour,
Aura dans l'eternelfejour
Uneplace plus honorable.
L. BOUCHET, ancien Curé
de Nogent le Roy.
144
Extraordinaire
25SS2555 :25S2 SSSS
SEPTIEME PARTIE
DU TRAITE'
DES LUNETES ,
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DUC DE BOURGOGNE.
Par M' Comiers, d'Ambrun, Profeffeur
des Mathématiques à Paris.
N
Ous avons dit tout ce qui
concerne les Verres il
;
nous refte à parler du Tuyau qui
les enferme , & avec lequel ils
font cét admirable compofé ou
oeil artificiel , que Keppler dans
fa 18. page de la Dioptrique imprimée
en 1611. appelle Semper
perfpicax
du
Mercure
Galant. 145
perfpicax oculus fastitius , & que
nous appellons
Teleſcope avec
les Grecs , parce qu'il nous fait
voir de loin.
J'ajoûte icy concernant
l'ancienneté des Lunet.
tes , les termes du Livre De Mirabili
Poteftate Artis & Nature , du
fçavant Homme Fratris Rogerii
Bachonis Ordinis Minorum Anglici,
que Oronce Finé
Dauphinois,
& Profeffeur Royal des Mathé
matiques à Paris , fit imprimer
en l'année 1542. Voicy les ter
mes de Bachon , tirez de la 43 .
page , Poffunt fic figurari perfpicua
ut longiffime pofita appareant propin
quiffima , & è contrario. Ita quod
incredibili diftantia legeremus litteras
minutiffimas , & videremus res
quantumcumque
Parvas. Sic enim
exiftimant quod Tulius Cæfar per lit-
Q. deFuiller1684. N
146
Extraordinaire
tus maris in Galliis deprehendiffet
per ingentia fpecula , difpofitionem
& fitum Caftrorum & civitatum
Britannia minoris .
L'excellent effet d'une Lunette
ne dépend pas ſeulement de la
bonté de la matiere des Verres,
de leur travail , de leur bonne
centration , de leur jufte ouverture
, & la meilleure proportion
entr'eux , de leur pofition en une
diſtance fuivant l'éloignement
de l'objet , & de leur fcituation
centralement paralelle , mais encore
de la rectitude du Tuyau
qui doit cftre tout d'une piece,
ou compofé de plufieurs Tuyaux
particuliers marquez de leurs repaires
& eftre extrémement
droit , & de luy mefme fe foûtenir
fans ployer , ou du moins
"
du
Mercure Galant. 147
eftant fur fon appuy ,
demeurer
dans une rectitude
trés- précife,
car il faut que l'Axe du Tuyau
paffe
perpendiculairement
fur
toutes les furfaces
des Verres , ce
que j'ay demontré
au long dans
le dernier
Mercure
Extraordinaire
.
Le Tuyau doit eftre le plus large
qu'on
pourra , & garny de pinnules
& diafragmes
ouverts à pro.
portion. Une Lunette en laquel
le toutes ces chofes fe rencontreront
, fera paroiftre
ces objets
clairs , lumineux
, nets & diftincts
en fes plus petites
partites
, bien
terminez
& gais , c'eſt - à- dire,
que ces couleurs
paroistront
vives
; & enfin les objets paroi
ftront
tels que s'ils eftoient
à la
diſtance
proportionnée
, pour
eftre bien vûs par la vûë natu- \
Nij
148
Extraordinaire
relle , c'eft d'une femblable Lanette
que le très grand Aftronome
Keppler s'écrioit en 1612.
dans la Préface de fa Dioptrique.
O multifcium , & quovisfceptro
preciofius perfpicillum ? an qui
te dextra tenet, ille non Rex, non Dominus
conftituatur operum Dei ?
J'ay dit , fonde fur la raiſon &
l'expérience , que le Tuyau le
plus large fera produire aux Verres
un notablement meilleur effet
. En voicy la raiſon , il entre
par
la mefme ouverture du Ver.
re objectif , autant de rayons
inutiles des objets lateraux dans
un Tuyau fort étroit , que dans
un trés-large ; & comme la lu
miere décroit en raifon doublée
de la diftance du corps lumineux.
ou illuminé, cette lumiere inutile
du Mercure Galant. 149
provenant des objets lateraux,
s'affoiblira dans la capacité du
grand Tuyau , & s'amortira entierement
eftant imbibée par le
Velours noir , ou Carton noir,
avec lequel on garnira la fupėrficie
intérieure du Tuyaux , comme
auffi tous les diafragmes . Cela
eftant , c'eſt contre la raison
que le R. P. Traber dans la 202 .
page de fon Nervus , Opticus im.
primé en l'année 1675. à dit , qu'
expedit ne Tubi cavitas nimium laxafiat
, car , ajoûte- t- il , fi nimis
laxa luminis compofitoris ingreffu,
Specierumque confufiofequetur. Puis
que par la mefme ouverture du
Verre objectif , il entre mefme
quantité de lumiere dans un
Tuyau étroit , que dans un plus
large.
N iij
150
Extraordinaire
Les grandes Lunettes pour les
Aftres n'ont qu'un large Tuyau..
Ce Tuyau a dans fes deux bouches
, une conduite d'environ un
pied & demy de longueur , dans
l'une defquelles on coule le
Tuyau particulier qui porte le
Verre objectif , avec fa boëte de
recouvrement , & dans l'autre on
coule le Tuyau qui porte le Verre
oculaire , avec fa boëte de
recouvrement à pinnule , ou trou
dont le diametre eft un peu plus
grand que celuy de la plus grande
ouverture de la prunelle. Le
petit Tuyau aura du moins un
pied & demy de longueur , Figu
premiere.LesMiopes l'enfoceront
davantage que ceux qui ont
la vûë longue , c'est pourquoy le
grand Tuyau fera environ un
re
du Mercure Galant.
151
demy pied plus court , que la
longueur du foyer folaire du Verre
objectif , & afin de voir diftinctementJupiter
& fes 4. Satel
lites , comme auffi Saturne & fes
deux Satellites ou Lunes car
eſtant plus éloignez que le Soleil ,
leur foyer ou image fe fait un peu
plûtoft , c'est pourquoy il faut
un peu racourcir la Lunette , &
au contraire l'alonger pour voir
bien diftinctement les taches de
la Lune & les ombres de fes Montagnes
, parce qu'eftant notablement
plus proche , le concours
des rayons qui font fon foyer ou
image fe fait plus loin , & c .
Les Lunettes dont le Verre
objectif n'excedent pas cinq
pieds de longueur de foyer , n'auront
qu'un Tuyau de letton de
Ninj
152 Extraordinaire
calendré foudé e'argent , dans les
bouches duquel on coulera les
petits Tuyaux qui portent le Verre
objectif & le Verre oculaire .
Puis qu'une Lunette a quatre
Verres, dont l'objectif a dix pieds
de foyer eft de jufte lõgueur pour
bien voir fur terre les objects
trés- éloignez , on la pourra commodément
tranfportér àl'armée
d'un lieu à l'autre , d'un Clocher
àun autre , & c. Si fon Tuyau eft
composé de trois Tuyaux particuliers
de letton de calendre fou .
dé d'argent , deux defquels doivent
eftre chacun de cinq pieds
de longueur, & d'égale groffeur,
le troifiéme aura du moins quatre
pieds de longueur , & au plus
quatre pieds & demy , fon dia.
metre intérieur fera égal au diadu
Mercure Galant.
153
mettre extérieur des autres
Tuyaux , afin qu'ils puiffent y
eftre inférez , comme il paroift
dans la Figure 2. & fe maintenir
droits par leur longues portées
dans le Tuyau fupérieur , les
gorges duquel feront renforcées
par des orles de mefme métal. Le
Verre objectif , & les trois Verres
,feront montez chacun dans
fon petit Tuyau particulier. Je
trouvay en l'année 1652. cette
conftruction pour éviter ce qui
arrive aux Lunettes compo .
fées de plufieurs Tuyaux , car en
les tirant de longueur on rarefie
l'air y contenu , & en les redui
fant dans leur petite longueur,
l'air qui eft comprimé fe réduit
en vapeurs , qui s'attachent aux
Verres & les ternifent .
154 Extraordinaire
LeTuyau fait de lames de cuivre
pour les longues Lunettes
font trés- pefans , & s'ils font de
plufieurs piéces, ils pefent encore
davantage à caufe de la portée
qu'ils ont les uns dans les autres
fuffifante pour ne fléchir pas. Le
Tuyau fait avec feuilles de Fer
blanc péze moins , mais il eſt ſujet
à la rouille.
M' Hevelius en l'année 1647.
rejette dans la 6. page de fa selenographie
, tous les Tuyaux
faits de papier , de M' VViſellus
& de M' Torrezelli , Mathéma
ticien du Grand Duc , parce que
fi on les forme étroits , bien ju
fte l'un dans l'autre , ils fe refferrent
davantage en s'enflant lors
que le temps eft humide , & ne
peuvent par conféquent eſtre tidu
Mercure Galant.
155
rez & refermez qu'avec trésgrande
peine ; & au contraire , fi
en les formant ils font affez lâches
entr'eux , le temps eftant
plus fec , deviennent encore plus
lâches , & en coulant quittent
leur repaire , & ne peuvent fe tenir
dans la rectitude qui eft ab-
- folument neceffaire de plus en
les tirant ils puifent les atomes
qui font dans l'air du Tuyau , lefquels
s'attachent aux Verres ,
= couvrent & les ternifent . Il af-
#fure que les Tuyaux de bois bien
fec luy ont reüffi : J'ay fait de
femblables Tuyaux avec des lames
bien égales & minces de bois
de Fau , lequel n'eſtant encores
feché fe fend trés.aifément , &
ces lames eftans bien flamboyées
& ramolies à la fumée d'un feu
les
156
Extraordinaire
c.
vaporeux , fe ployent facilement
fur un cilindre debois bie favoné,
& puis couvert d'un parchemin
avec bonne colle au deffus , faite
avec vinaigre & fleur de farine,
ou celle de poiffon ; on l'attache
& ferre bien ferme avec du ruban
de fil autour du cilindre &
eftant bien fec , on ôte le ruban
de fil , & on les couvre avec mefme
colle , d'un parchemin , & c .
,
Le R. P. Fabri dans 240. page
defon Synopfis Optica de l'année
1667. fait mention d'un Tuyau
de M' Divinis , à huit pans , fait
avec des planches . Il parle en
ces termes de ce Tubo Palm. 45.
eoque perfectiffimo , ac tam facile
tractabili , ob octangulam novam formam
, ut uno tantam circa medium
fulcimento fuftentatus , à directione
du Mercure Galant. 157
ne bilum quem divertat.
De quelle matiere que foient
les Tuyaux particuliers d'un Te .
leſcope , fi les Verres font fixes,
= && que l'on veüille s'en fervir au
Soleil , il les faut tous tirer hors
& les defaffembler , & les laiffer
échauffer auparavant que les inférer
l'un dans l'autre , car autrement
l'air humide & condenſé
qui eft dans les Tuyaux , fe rarefiant
à la chaleur , fe réfout en va
peur qui ternit les Verres , ce qui
arrive en Hyver par la feule cha
leur de la main .
Les Lunettes qui excederont
cinq pieds de longueur , pour
eftre commodément tranſpor
tées dans la poche , ou du moins
dans le coffre à valize , feront
neceffairement compofées de
158 Extraordinaire
plufieurs Tuyaux , qui auront les
uns dans les autres fuffifante portée
pour ne pas fléchir , afin de
conferver leur rectitude ; en for.
te que tous les Axes de Verres
foient dans la ligne droite de l'Axe
du Tuyau cilindrique de toute
la Lunette , étenduë de ſa juſte
longueur.
Tous les Tuyaux , à la réſerve
de deux Tuyaux particuliers,
dont l'un porte le Verre objectif,
& l'autre porte le Verre oculaire,
auront de repaires fuivant la longueur
ordinaire requife. Pour les
objets qui font fort éloignez , j'ay
excepté le Tuyau qui porte le
Verre objectif, parce qu'il doit
fortir davatage , pour voir diftin.
ctement les objets terreftres qui
feront fenfiblement moins éloidu
Mercure Galant. 159
gnez , parce que leur foyer ou image
formée par le concours du
Cone des rayons émanez de chacun
point de l'objet , fe fait plus
loin. Je l'ay auffi cxcepté , parce
que pour voir la Lune , Mars,
Venus , Jupiter & Saturne , le
Verre objectif doit eftre un peu
plus enfoncé dans la Lunette , à
caufe que les Planettes font
plus éloignez que les objets terreftres
, leurs rayons concourent
I plûtoft , & forment l'image des
Planettes plus prés du Verre objectif
à proportion de leur plus
grand éloignement. D'où je
conclus que la Lunette n'eftant
compofée que de deux Verres
convexes , les Tuyaux immobi
les ne doivent pas avoir toute la
longueur du foyer folaire du Verre
objectif.
160 Extraordinaire
-
c'eſt-
J'ay auffi excepté du nombre
des Tuyaux immobiles , & marquez
par des repaires , le Tuyau
particulier qui porte l'oculaire
convexe avec ſa boëte de recouvremēt
à pinnulė, ou trou de trois
ou quatre lignes au plus. Parce
que laportée des vûës eftant dif
ferente , les Miopes
à- dire , ceux qui ont la vûë baſſe,
doivent enfoncer davantage le
Tuyau qui porte le Verre oculaire
, afin qu'il foit plus prés de l'ïmage
Aëriene de l'objet , & qu'-
ainſi les rayons en fortant fenfiblement
divergens , leur concours
foit porté jufques fur la retine
par l'humeur cryftallin qu'
ils ont trop convexe ou enflé.
Il faut que ce porte oculaire
n'ait pas trop de longueur , de
du Mercure Galant. 161
peur que les Miopes en l'enfonçant
, n'aillent rompre ou enfoncer
le diafragme qui porte les
deux filets de brin de Soye plate
& noire , lefquels eftant croifez,
fervent de pinnules pour mirer
précisément & commodément
un objet bien éloigné , & tirer les
lignes viſueles ou tangentes à la
terre, que nous appellons Niveau
apparent , & s'ils font paralelle.
ment mobiles , fervent à mefurer
auffi exactemet
, qu'avec un quart
de cercle qui auroit plufieurs mille
pas
de
diametre
, l'angle
du
triangle
vifuel
, dont
le diametre
apparent
des Planettes
eft la baze
, ou par
un feul
filet
mis
verticalement
au foyer
du Verre
objectif
, la Lunette
demeurant
immobile
en comptant
le nombre
Q. deJuillet
1684
.
O
1
.162 Extraordinaire
des vibrations d'une Pendule de
neuf pouces , deux lignes & un
huitiéme, dont les vibrations du .
rent unedemie feconde de temps,
que tout le corps du Planette
ayant à un bord le filet pour tangente
, employe à paffer jufqu'à
ce que fon autre bord , ou l'autre
extrémité de fon diametre apparent
ait le meſme filet pour tangente
, réduifant en fuite les mimutes
du temps en minutes de degrẻ.
L'une des plus grandes utilitez
des Lunettes , eft celle qu'on
en tire dans le Nivelement , par le
moyen des deux brins de Soye
mis à angles droits à l'endroit du
foyer du Verre objectif, ou image
aeriene de l'objet, car outre qu'ils
fervent mille fois mieux que les
du Mercure Galant. 163
anciennes Dioptres , trous ou pinnules
, à mirer précisément &
commodément les objets éloi
gnez,on peut faire degrads coups
de Niveau apparent, qui font come
j'ay dit , dans la 141. page du
XXV. Tome Extraordinaire du
Mercure Galant , Quartier d'Otobre
1683. de lignes vifueles
tangentes à la circonférence du
Globe terreftre , pour enfuite reconnoiftre
lequel des deux lieux
propofez , eft plus bas ou plus
élevé que l'autre , & de combien:
ou s'ils font tous deux bien deNiveau
, c'eſt à dire également éloignez
du centre de la Terre , car
une ligne à niveau eft néceſſairement
partie d'un grand & veritable
cercle , qui a pour centre le
centre de gravité de la Terre.
o ij
164
Extraordinaire
la
D'autant que parl' Art ſcientifique
de Niveler nous déterminons
les endroits des Canaux pour
jonction des Mers & desRivieres ,
& le point de partage , & pour la
conduite des Eaux pour le grand
courant defquelles Vitruve dans
fon 8. Liv.Chap.7.demandoit demypied
de pente fur cent pieds de
longueur , & que le Nivelement
dépend de la connoiffance de la
longueur du demy diametre de
noftre Planette folaire que nous
habitons , & que nous employons
auffi dans l'Aftronomie fon femidiametre
pour Module , ou mefure
de tous les corps celeftes,
tant de leur grandeur particuliere
, que de leurs diſtances mutuelles
, de meſme que dans l'ordre
dorique , le demy -diametre
du Mercure Galant. 165
du bas de la colomne fert de Module
, pour meſurer toutes les
autres parties du Bâtiment , il
eft néceffaire de déterminer
icy. Dans la préciſion , la
Grandeur du Demy- diamettre
de la Terre.
B
Ien que l'Aftronomie d'Ariftarcus
Samien , digerée par
le Chanoine Copernicus , & par
Keppler , ait pleinement fatisfait
à la curiofité de tous les veritables
Sçavans , qui difoient com .
me le grand Seneque , Quast. Natural.
Lib. vII. cap. 11. Digna
res eft contemplatione , utfciamus in
que rerumftatu fimus : pigerrimam
fortiti , an velociffimam fedem : Circa
nos Deus omnia , an nos agat.
166 Extraordinaire
Faerunt enim qui dicerent , nos eſſe,
quos rerum natura nefcientes ferat,
nec coeli motu fieri ortus & occafus,
fed nos oriri & occidere. Ce que
depuis en l'année 1640 , le Cardinal
Cufanus a dit hautement
au chapitre 12. du fecond Livre
De Docta ignorantia. Voicy ces
termes , Fam nobis magnifeftum eft
terram iftam in veritate moveri , licet
nobis hoc non appareat ; cum non
apprehendamus motum, nifi per quandam
comparationem ad fixum.
Bien que la jufte interpretation
des termes de la Sainte Ecriture
, confirmée par huit differens
voyages des Vaiffeaux , qui
ayant heureuſement vogué de
P'Occident vers le Midy , & paf
fé par le détroit de Magellan , out
plus feurement par le détroit de
du Mercure Galant. 167
Maire qui eft plus au Zud de l'Amérique
, ont pourfuivy leur route
par l'Occident & le Septentrion
, & font retournez par l'Orient
en Portugal , en Angleterre
& en Hollande ; on foit maintenant
convaincu que la Terre
eft ronde , & que les Sçavans
foient à couvert des railleries
qu'on voit dans Lactance Lib . 3.
cap. 24. Inftit. Divi. & dans Saint
Auguftin Lib. 16. De Civitate Dei
cap. 9. & qu'on faifoit du tempsd'Ariftote
Lib . 11. De Calo cap. 13.
de ceux qui niant que la Terre
fut ronde,foûtenoient opiniâtrement
, in infinitum ipfam radicatam
effe dicentes , ut Zenophanes & Colophonius
dixit , Quo circa , ajoûte
Ariftote , & Empedocles Increpa
vit. c'eſt dans fon Poëme.
168
Extraordinaire
ne ,
Quòd Cælum immenfum , Quòd
fit finefine profunda
Tellus,bac temere jačkantur inania
vulgò
Verba viri : quibus haud natura eſt
cognita rerum.
Les apparences annuelles de
la nouvelle Etoille dans la Baleconfirmera
le mouvement de
la Terre par fon moindre éloi.
gnement. Il reste encore à connoiſtre
la veritable grandeur du
diametre de la Terre .
Les Guerres , qui dans tous
les fiecles , horímis en France
fous le Regne de LOUIS LE
GRAND , ont toûjours & par
tout ruiné les plus beaux Arts , &
étouffé les Sciences , ont nean.
moins toûjours perfectionné
l'Architecture militaire , & la
Geodu
Mercure Galant. 169
Geographie, c'eft pourquoy
Alexandre le Grand mena en-
Afie les deux grands Mathéma
ticiens Diognetus & Beton , Iterum
ejus menfores , comme dit Pli..
ne , Lib.6.cap. 17.
Le Senat Romain , en la centiéme
année avant la naifance
de Jeſus- Chrift , envoya de toutes
parts pour meſurer la grandeur
de la Terre .
J'ay toûjours confidéré avec
furpriſe , que nous connoiſſons
moins parfaitement les chofes les
plus fimples que leur multiples ,
ainfi toute la Geometrie ne peut
donner la connoiffance parfaite
de la fuperficie d'un Exagone régulier,
& je connois & démontre
parfaitement que la fuperficie du
Duodecagone régulier infcrit dans.
2. deJuillet 1684.. P
170
Extraordinaire
le mefme cercle que l'Exagone,
eft égale à trois quarrez du Demy.
diametre du cercle. Il en eft
de mefme pour la meſure de la
circonférence du cercle de la
Terre , car bien qu'il foit un Poligone
d'infinis coftez , je la puis
plûtoft connoistre en mefurant
actuellement la longueur lineaire
d'un degré , ou du moins d'une
confidérable partie , trouvant
le refte par la Trigonometrie , &
il eft impoffible de connoiftre la
grandeur lineaire du diametre de
la Terre qui eft une ligne trésfimple
, que par la connoiffance
de fa circonférence , qui eft une
ligne infiniment compofée , puis
qu'elle eft composée de coftez
d'un Poligone infiny en nombre
de coftez , ainſi je demontre que
du Mercure Galant.
171
la circonférence d'un grand cer.
cle de la Terre eftant
31 41 59 26 53 65 89 79 32 38 46 &
quelque petite chofe de plus
fe diametre eſt
1000000000000000000000
eft →
&
que la circõférence d'undegré en
174532925 une neufiéme ,
& la circonférence d'une minute
eſt 2908882 une cinquiéme,
& la circonférence d'une feconde
eft 48481 →→ onze trentiéme.
Spinofa pour avoir mal conclu
des proportions du diametre
à la circonférence de la mer d'Airain
du Temple de Salomon rap .
portées dans le 7. Chapitre du
des Roys , que la raifon du diametre
du cercle à la circonférence
, eftoit comme, 1. à 3. en a vou-
3.
Pij
172
Extraordinaire
lu tirer de dangereuſes conféquences
dans fon TractatusThcologico-
Politicus cap. 2. pag. 22. pour
n'avoir pas fait refléxion aux termes
du 26. verſet , qui portent
que la figure de la mer d'Airain
cftoit comme celle de la Aeur
d'un Lys épanoüy , & par conféquent
Exagone , & à fix pans
en forme des fix feuilles d'un Lys,
& par confequent le diametre de
la mer d'Airain , eftoit préciſément
la troifiéme partie de fa circonférence
par le corollaire de la
15.Prop . du 4. Livre des Elemens
d'Euclide.
Comme de la connoiffance de
la longueur lineaire d'un degré
terreftre des 360. que contient le
cercle meridien , ou tout autre
grand cercle , on connoit affez
du Mercure Galant.
173
précisément le diametre de la
Terre , car la raifon de la circon
férence du cercle à fon diametre
eft affis comme 355. à 113. & que
la fuperficie du Quarré du diametre
eſt à la fuperficie du cercle ,
comme 452. à 355. & que quatre
fois la fuperficie d'un grand cercle
' , eft égal à la fuperficie convexe
du Globe , & que fa folidité
eft égale au produit de la fuperficie
d'un grand cercle , multipliée
par les deux tiers de fon
axe ou diametre , où toute la fuperficie
convexe de la Terre par
la 6. partie de l'axe . On a travaillé
à connoiftre la grandeur li.
neaire d'un de degré terreftre ,
& comme tous ces huit grands
Génies qui dans le cours de 2229.
ans l'ont entrepris ; fçavoir Ana-
Pij
174
Extraordinaire
xemander , Eratoftene , Poffido.
nius , Maimon Caliphe de Babilone
, Fernel , Snellius , Ricioli
, & Picard , ont tous fuppofé
la Terre fphérique , & par cette
raifon , & par erreur de l'obfervation
des Angles , & par la
difference du pied , qui eft la pre
miere mefure , les réfultats ou
conclufions de leurs calculs ne
conviennent pas enſemble.
Anaximander Milefien le Phi
lofophe Mathématicien , qu'Appollodore
Athenien a affuré dans
fes Croniques avoir efté âgé de
64. ans , en la feconde année de
la 58. Olympiade , c'est -à - dire
en la 3418. année du monde ,
par conféquent la 545. année
avant la naiffance de Jésus- Chrift,
eft le premier , comme affure
&
du Mercure Galant. $ 175
Diogenes Laërtius Lib. 2. de Vita
Philofophorum , qui ayant démontré
Terram globofam effe atque rotundam
, primus Terra marifque, Périmetron,
circuitumdefcripfit. C'est
apparemment du calcul d'Anaximander
que parle Ariſtote , en
finiffant fon fecond Livre de Ca
lo par ces mots , Mathematicorum
qui magnitudinem orbis Terra metiri
conantur, Quadringetis terram cingi
Audiorum millibus dicunt quatre
cens mille ftades .
Il ya 1884. qu'Eratoftene Cyrenéen
eftant en Alexandrie d'Egypte
Bibliothéquaire du Roy,
confidérant qu'Hyparcus le premier
des Aftronomes qui mefura
la diftance des Etoiles fixes entr'elles
, & qui a montré leur
fcituation fur des Globes , avoit
P iiij
176
Extraordinaire
accufé la meſure qu'Anaximander
avoit donné de la Terre , entreprit
d'en donner la juſte meſure.
Il fuppofa d'abord , que Alexandrie
& Syene d'Egypte eftoient
fous un mefme Meridien , & fe
fiant aux Itineraires , il fuppofa
que leur diftance eftoit de 5000.
ftades , & que Siene eftoit préci
fément fous le Tropique d'Eté,
& que par conféquent le Soleil
eftant à ceTropique ,unftile droit
fur l'horifon ne faifoit point
d'ombre à midy , c'est pourquoy
Pline dit , que pour mieux s'en
affurer , on y avoit fait exprés un
puits trés- profond , le fonds duquel
eftoit directement éclairé
par les rayons du Soleil lors qu'il
eftoit plus élevé fur l'horiſon ,
c'est- à- dire ,fur le cercle meridien
dans le
Tropique
.
du Mercure Galant. 177
Eratoſtene prit au meſmejour
du Solſtice d'Eté , la hauteur me.
ridienne du Soleil fur l'horiſon
d'Alexandrie avec un Scaphium,
ou demie Sphere creufe du fonds
duquel s'élève à plomb un ſtile ,
dont la pointe aboutit précisé
ment au centre , & trouve que
le rayon émané de l'extrémité
Boreale du diametre du Soleil ,
faifoit avec le ftile un Angle de
fept degrez & douze minutes , &
que par conféquent l'arc du cer
cle meridien terreftre compris
entre Siene & Alexandrie , eftoit
auffi de fept degrez & douze minutes.
D'où il conclut, que puis
que fept degrez douze minutes
contenoit fooo . ftades ( bien
que
Pline compte 750. milles Romaines
) un degré en contenoit
178
Extraordinaire
469 quatre neufiémes , donc
tout le cercle contient 250000.
ftades , que Pline du temps de
Vefpafien , difoit valoir 315000.
milles de Rome , ce qui revient à
86. mille pas pour un degré. Le
P. Ricciolus les reduit à 83. &
quatre cinquièmes
milles antiques
.
Cette maniere de meurer le
circuit de la Terre , eft fubtile,
c'eſt pourquoy Pline & bien
d'autres l'ont fort eftimé. Cependant
ils n'ont pas remarqué
les deux erreurs d'Eratoftene, qui
font.
1° D'avoir ſuppoſé Alexandrie
& Siene fous un mefme meridien ,
bien
qu'Alexandrie foit d'un degré
& demy plus occidentale.
20 Il fuppofa contre la verité
du Mercure Galant. 179
que le rayon du bord plus Septentrional
du Soleil qui faifoit
l'Angle avec la pointe du ftile ,
eftoit paralelle au rayon central
du Soleil , lequel tombant à
plombfur Sienne , alloit en ligne
droite au centre de la Terre . Il
devoit pour le femidiametre
apparent
du Soleil ajoûter du moins
quinze minutes à l'Angle trouvé
de fept degrez douze minutes,
& il auroit eu fept degrez & 27.
minutes , auffi eft.il vray qu'Alexandrie
eft à 30. degrez 58. minutes
de Latitude , & fuppofant
la diſtance d'Alexandrie
à Sienne
eſtre de sooo. ſtades , valeur
des fept degrez 27. minutes, il auroit
trouvé pour un degré 600.
ftades Alexandrins
ou 72. milles
de Bologne , & 216000.ftades
pour
180 Extraordinaire
tout le circuit de la Terre , qui
valent 25920. milles de Bologne ,
ou 8640. milles
d'Holande , qui
font triples des milles de Bologne
, defquels Ricciolus donne
63. pour l'arc de chaque degré
de la Terre.
Persone n'ignore la meſure de la
Stade des Grecs qui eſt la courſe
d'un Homme , puis que Pline
Hift. Nat. Lib. z. cap . 23. dit Stadium
, centum vinginti quinque noftros
efficit paffus. Hoc eft pedes
fexcentos viginti quinque , & les
Autheurs Grecs , comme Herodote
, Suidas , & les autres ne font
la ftade
que de 600. pieds Geométriques
, parce que le pied
Grec eftoit plus grand d'une demie
once , ou demie ligne que le
pied Romain.
du Mercure Galant. 181
Les huit ftades faifoient les
mille pas Geométriques, ou Millie
des anciens Romains , & à
chaque mille pas ils plantoient
une colomne de pierre pour marquer
les diſtances des lieux , c'eſt
pourquoy dans les anciens Au--
theurs on trouve ces termes , ad
primum , ad fecundum , ad tertium,
lapidem.
Rome eftant devenue la maî.
treffe du monde , envoya de tous
coftez pour reconnoiftre la veritable
grandeur de la Terre , & le
Senat fit expoſer au public de ,
grandes Cartes de Geographie
dans le Portique de Lucullus .
Poffidonius Rhodien , duquel
Pline , Strabon , & Ciceron ont
parlé avec éloge , & à la porte
duquel le Grand Pompée ab182
Extraordinaire
baiffa les Faiffeaux Romains ,pour
eftre du nombre de ſes Auditeurs,
entreprit de déterminer la meſure
de la terre. Il fuppofa , comme
dit Cleomedes , que l'Etoile Canobus
de la premiere grandeur
dans le Navire Argos , raſoit
l'horifon de Rhodes , en quoy il
fe trompa , puis que fa hauteur
meridienne
eft de deux degrez,
& de plus il n'eut point d'égard
la réfraction horifontale . Il
obferva enfuite en Alexandrie
d'Egypte , que la hauteur meridienne
de cette mefme Etoile
eftoit de fept degrez 30. minutes,
Il fuppofa enfuite que Rhodes &
Alexandrie eftoient fous le mef
me meridien , & que leur diftance
itineraire eftoit de
des. Il fit enfuite cette Analogie
5000.
ſtadu
Mercure Galant. 183
A
Sept degrez 30. minutes. 5000 .
ftades :: un degré . 666. & demy.
D'où il conclut , comme dit Cleo .
medes , que les 360. degrez d'un
7 grand cercle où tout le circuit
de la Terre eftoit 240000. ftades ,
mais Strabon affure qu'il ne don
noit que 180000. ftades, c'eft peuteftre
aprés que Poffidonius eut
corrigé fon calcul , à raiſon de la
hauteur meridienne de l'Etoile
Canobus fur l'horiſon de Rhodes.
Quoy qu'il en foit , le rapport
de deux Hiftoriens eft exhorbitant
, Cleomedes en dir
trop , & Strabon n'en dit pas af
fez . Neanmoins la mefure rapportée
par Strabon , a eſté crûë,
puis qu'en l'année 144. de l'Epoque
des Chreftiens , eette mefu.
re fut fuivie par Ptolomée , qui
184
Extraordinaire
l'ayant trouvé dans les écrits de
Marinus , & de fes prédeceffeurs,
s'en eft fervy dans fa Geographie
, c'eft pourquoy Theon luy
attribue cette mefure de la Terre
, mais fans aucun tître , puis
que Ptolomée affure luy mefme
dans le chapitre 3. de fa Geographie
, qu'il avoit feulement tenté
La jufte mefure de la Terre , par
des obfervations faites en des
lieux , fous différens meridiens,
c'est pourquoy n'ayant donné
que soo. ftades à l'arc d'un degré,
& mefurant les degrez fur l'eftimation
de la diftance itineraire
de Bizance à preſent Conftanti,
nople , juſques à Alexandrie d'Egypte
, qui a 30. degrez 58. mi.
nutes de latitude , il plaça Conftantinople
au 43. degré , bien
du Mercure Galant. 185
1
qu'il ne foit qu'au 42. degrè 56,
minutes.
Une partie de l'Alie eftant
tombée fous la domination des
Arabes & Sarrazins , le Docte
Maymon leur Roy , & Caliphe de
Babylone , qui pour foûtenir la
gloire des Mathématiciens , avoit
fait en langue Arabefque la verfion
de la grande Conſtruction
de Ptolomée , à laquelle il donna
le nom Arabe Almageste . En
l'année 800. ordonna aux Aftronomes
de fon Acadamie Royale,,
d'avancer dans les plaines de Zinjar
ou Mefopotamie , le long
d'un cercle méridien du Septentrion
au Midy , jufques à ce que
le Pole fut abbaiffé d'un degré,
ce que nous apprenons d'un Livre
de Geographie imprimé à
2. de Juillet 1684. Q
186 Extraordinaire
>
outre
Rome de l'Arabe Albefedea , qui
vivoit en l'année 1300. & qu'en
allant ils avoient compté fur
l'arc d'un degré de la Terre 56.
milles Arabes , & qu'en retournant
ils en compterent 56. & de.
my. Cette meſure nous eft inutile
ayant efté faite avec fi peu
d'exactitude , quoy que dans des
plaines trés commodes
que nous ne pouvons rapporter
à nos mefures les milles Arabes,
bien qu'Alfragan ait dit que chaque
mille Arabe contenoit 4000.
coudées fans fpecifier fi elles font
d'un pied & demy ou des coudées
parfaites , dont parle le Prophete
Ezechiel chapitre 43. plus
grandes d'un Palme , ou de quatre
doigts que la commune , ou
des coudées Geométriques dont
du Mercure Galant. 187
2
parle Origéne, qui en cotenoient
fix vulgaires , ou neuf pieds . II
eft vray que quelques Autheurs
ont affure que le mille Arabe
contenoit cinquante. cinq ftades
& demy.
Le Docte Fernel Medecin de
nos Roys , mefura l'arc d'un degré
du cercle meridien , allant de
Paris à Amiens , dont la difference
de latitude eft un degré,
deux minutes & 36. fecondes,
l'Eglife de Noftre- Dame de Paris
ayant 48. degrez 51. minutes
& dix fecondes de veritable éle
vation de Pole , & trouva qu'il
contenoit 6809 6. pas Geométri
ques de cinq pieds chacun , &
par conféquent il donna à un de
gré 340480. pieds de Roy , qui
valent 56746. thoifes du Châte-
Qij
188
Extraordinaire:
let , & quatre pieds ou deux troifiéme
d'une thoife.
>
En l'année 1592. Adriani Adrianus
Metius d'Alcmarie Amy
particulier du grand Tycho-à-
Brahé Danois , affura dans fon
Doctrine Sphærica Lib. 4. cap. 1.
qu'un degré du cercle meridien
de la Terre entre Marpourg &
Heidelberg , contenoit quinze
milles d'Allemagne qui eft la diftance
de ces deux Villes , éloignées
d'un degré fur leur meri.
dien , le Pole n'eftant élevé à
Heidelberg que de 50. degrez,
& à Marpourg de 51. degré. Il
conclut encore la mefme grandeur
d'un degré , par la hauteur
meridienne de l'Etoile de l'Epy
de la Vierge , qu'il trouva n'eftre
que de 27. degrez & 25. minutes.
du Mercure Galant. 18
à Breme , &de 30. degrez & cinq
minutes à Marpourg, & par conféquent
l'arc du cercle meridien
entre ces deux Villes eft de deux
degrez & 40. minutes , & leur diſtance
eftant de 40. milles d'Allemagne
, c'eft quinze milles pour
un degré.
En l'année 1650. VVillebror.
dus Snellius Hollandois , & Profeffeur
des Mathématiques à
Leyde , Lugduni Batavorum , entreprit
publiquement la meſure
de la Terre , par la diſtance de
deux Villes fous differens meridiens
Alcmarie , & Berg- ad- Zzom.
La premiere à 52. degrez 40. minutes
& 30. fecondes de latitude ,
ou élevation de Pole , & la feconde
eft au 5511.. ddeeggrréé && 29.minutes
, & par une Geodefie em190
Extraordinaire
barraffée de plufieurs triangles,
defquels il ne mefura actuellemet
qu'une petite baze pour connoître
enfuite par les Angles la diftance
de Leyden , au Bourg So-
Etervvoudam , & ayant pourſuivy
par le calcul des autres triangles,
trouva que la diftace d'Alcmarie
à Berg- ad- Zzom eftoit 34710.
perches Reinaldiques , qui valent
416520. pieds de Leyden
qu'il croit égal à l'ancien pied
Romain , c'eft pourquoy par le
calcul d'un triangle fphérique
ou eftoit connu l'Angle de pofition
, ayant trouvé que l'arc d'un
grand cercle compris entre ces
deux Villes eftoit un degré 14.
minutes , il conclut qu'un degré
contenoit 28500 , perches ou
342000. pieds , ou $7000 . thoidu
Mercure Galant. 191
fes , ou 19. milles Rheinaldiques,
qui en valent cinquante fept de
Bologne. Voyez fon Livre intitulé
Eratoftenes Batavus. Pour rapporter
cette mefure à celle des
autres il faudroit connoiſtre
précisément la difference du
pied Rheinan , au pied dont les au
tres fe font fervis .
>
Mathias Dogen a dit dans fon
Architecture Militaire , que le pied
de Leyden , vulgairement dit le
pied Rheinan eftant divifé en
1000. parties égales , le pied
d'Alexandrie en contenoit 1200.
le pied de Babylone en contenoit
1172. Que l'ancien pied
Grec en contenoit 1042. & que
le pied Royal de Paris en conte
noit 1055. ce que Cafimir Simie
nouvicz a repeté dans la 74.page
192
Extraordinaire
du grand Art d' Artillerie,
Le Pere Merfenne dans for
1. Livre des Mefures , affure que
le pied du Roy eft fix lignes plus
grand que le pied Rheinan , d'où
je conclus que de ces 144. lignes
qui font le pied de Leyden , ne
font que 138. lignes des 144. de
noftre pied de Roy , & que par
conféquent noftre pied de Roy
eftant divifé en 1440. parties
égales , le pied de Rheinan n'en
contient que 1380. & je ne fçay
pas pourquoy M Picard luy en
donne 1390. qui eft dix parties de
plus , & qu'il en donne 1686. au
pied de Bologne..
Le R. P. Riccioli Jeſuite fi
connu par fon Almagestum Novum
, a employé plufieurs années
pour déterminer la grandeur de
la
-
du Mercure Galant. 193
la Terre , il prit à Bologne en
Italie pour ftations , leur Maifon
de recreation fur le Mont- Serra,
& la Tour de Mutine , & trouva
leur diſtance de 21176. pas , ou
21 mille & 176. pas , & pour mefurer
cette baze par le calcul aftronomique
, il mefura actuellement
en ligne droite 1088. pas,
& deux tiers d'un pas Bolonois,
& reconnut enfuite que l'arc entre
ces deux ftations , eftoit de
17.min. & 35.fecondes , & conclut
que chaque degré d'un grand
cercle de la Terre vaut 72. milles
& a un quart de Bologne, ce
qui n'eft qu'un quart de mille
plus que Eratoftene corrigé , pres
nant les ftades alexandrines à fix
cens au degré.
En l'année 1670. M' Picard
Q.deFuillet1684.
*R
194
Extraordinaire
de l'Académie Royale des Sciences
, travaillant
par
ordre de Sa
Majefté , a conclu qu'un degré
contenoit 57060 , thorfes du Châ
telet de Paris , qui doit valoir
29556. perches Rheinaldiques ,
& 58481. pas de Bologne , ainfi
M Picard ne donne que 314.
thoifes au degré plus que n'a
voit donné Fernel. Il eſt vray
que M Picard n'eftant pas dans
des plaines eſtenduës du Midy
au Septentrion , telles que l'on
peut choisir le long du Rhofne,
fut obligé de faire douze ſtations
& treize triangles , ayant em.
ployé pour la baze de tout fon
calcul , la diftance depuis le Pavillon
de Fuvify , jufques au Moulin
de ville- Iuive . , qu'il mefura
actuellement fur le chemin pavé
du Mercure Galant . 195 .
en droite ligne , & trouva eftre
de 5663. thoifes ou 33978. pieds
du Roy , ainfi à caufe de tant de
differens triangles , on ne peut
conclurre que fa meſure de la
Terre foit préciſe , puis mefme
que das la 22. page il retranche fur
chaque degré quatre thoifes &
demy , outre que dans la 25, page
, il donne un demidiametre à
la Terre plus grand que la moitié
du diamettre , que luy mefme
luy avoit donné dans la 21 page.
C'est pourquoy lors que j'au
ray à Niveler , je continueray à
me fervir de mon calcul , donnant
à un degré d'un grand cercle
de la Terre , où fa furface eft
moyennement élevée par deílus
le grand & veritable Niveau de
la mer calme 57100 , thoifes , ou
Rij
. Extraordinaire
196
4
68520. pas Geométriques , ou
342600. pieds François du Châtelet
de Paris. Dont les 3. pieds
8. lignes & demy , font la longueur
du pied naturel du temps aftronomique
, c'est- à- dire la longueur dupendule
, depuis le point de fufpenfion
de la Soye , jufques au centre de la
bale de plomb ou de cuivre , d'un
pouce de diametre , car chaque vibration
, c'est - à- dire décente & montée
dure une feconde minute de temps , ou
une 3600. partie d'une heure , d'antant
que la durée de fes vibrations
par des arcs de pes de degrez , font
Ifocrones ou d'égale durée , & fi la
longueur du pendule n'est que de ncuf
pouces deux lignes , & une huitiéme
de ligne depuis le point de fufpenfion
jufques au centre de la boule de
quatre ou cinq lignes de diametrefes
du Mercure Galant. 197.
d'un
vibrations ; la bale ne parcourant
d'abord qu'un arc de trois pouces , durent
demie feconde de temps , ou la
120. d'une minute , on la 7200. partie
d'une heure aftronomique. Donc
l'arc d'un degré d'un cercle de la
Terre contient 4111200, pouces.
ou 49334400. lignes . Donc,
foute la circonférence
grand cercle de la Terre contient
17760384000. lignes , ou
1480032000 pouces : 123336000 .
pieds du Châtelet , ou 24667200 .
pas Geometriques , ou 20556000.
thoiles du Châtelet de Paris . II
eft facile de faire des Tables de
la valeur des arcs , car puis qu'un
degré contient 57100. thoifes ,
les divifant par 60. chaque minute
contient 951. thoifes , &
quatre pieds , & divifant cette
Riij
198 Extraordinaire
à
fomme par 60. chaque feconde,
fon arc de 15. thoifes cinq pieds.
& deux pouces.
Connoiffant par une meſure
actuellement priſe , la diſtance
du point de la ſtation au pied du
point miré , car les petits arcs
des grands cercles font cenfez lignes
droites , on connoit l'Angle
que fait la Secante au centre de
la Terre , ainfi dans la Figure 111.
A B eftant 2855. thoifes , l'Angle
ACB eft 3. minutes , & pour
connoiftre BN l'excez du Niveau
apparent AN par deffus le
veritable Niveau AB` , faites
cette Analogie vous fervant des
Tables des Secantes du canon
mathématique.
Sinus Total.CA 10000000.
Secante CN 10000004. angle
de 3. minutes .
du Mercure Galant. 199
Demidiametre CA
28266526
lignes.
Secante CN 2826653794. lignes.
D'où le demidiametre de la
Terre eſtant ofté , refte в N 1130 .
lignes , & 206583. parties d'une
ligne divifée en 312500. parties
égales. Donc B N le hauffernent
du Niveau apparent fur le veritable
, eft de ſept pieds 10. pouces
& deux lignes , n'ayant à
prefent aucun égard à la refration
qui éleve toûjours l'objet,
& c. Oftes maintenant de P..B.
la hauteur depuis A à l'oeil D , &
reftera N B le hauffement du
point N par deffus le point A,
qui eft plus proche du centre de
la Terre , que le point N de la
longueur BN.
R iiij
200 Extraordinaire
Ayant eftably que la circon .
férence d'un grand cercle de la
Terre , contient
17760384000 .
lignes , le diametre de la Terre .
fera
5653305329. lignes , & 41. parties
de 71. d'une ligne . Donc le
femidiametre de la Terre ſera
2826652664. lignes , & une demie
ligne que je neglige. Ou
235554388. pouces & huit lignes,
ou 19629532. pieds quatre pouces
& huit lignes ou 1635794. thoi ,
fes, & quatre pieds quatre pouces
& huit lignes .
On peut enfuite par la 47.
propofition du premier Livre
d'Euclide , trouver de combien
le point miré par le Niveau apparent
, eft plus haut que la veritable
Niveau , car fi au Quarré A
C qui eft
7989965282898296896
.
du Mercure Galant. 201
lignes, vous ajoûtez le Quarré de
la diſtance vous aurez le Quarré
de la Secante , & de fa racine
oftant le rayon AC restera le
hauffement requis .
Soit dans la Figure 1v. le Niveau
apparent la tangente A M
75188. lignes , & la 69985. des
150337. parties égales d'une ligne .
Donc A M 87. thoiſes deux pouces
, & prefque neuf lignes , la
hauteur O M partie de la fecante
CM fera une ligne , qui eft la
hauteur du Niveau apparent A M
par deffus le veritable 40 , ainſi
OM eft l'excez de la fecante , ou
le hauffement du Niveau apparent
par deffus.le demidiametre
de la Terre , à l'endroit de la ftation
fuppofant A contre la furface
de la Terre .
202 Extraordinaire
La Tangente AI ou la diftance
du point de la ftation A au
point miré eftant 3:01 . thoife 2.
pieds 9. pouces , & un peu plus
de la moitié d'une ligne , la partie
RI , excez de la Secante ou
hauffement de la ligne droite ▲ F
du Niveau apparent , par deffus
la ligne parfaitement circulaire.
AR , du veritable & naturel Niveau
de l'eau fera un pouce.
›
La tangente ou diftance AE
eftant 1044. thoifes un pied huit
pouces , & prefque fix lignes , le
hauffement SE ſera d'un pied,
car Quarré A E → Quarré AC —
Quarré C E, donc fa racine au côté
CE rayon CASE.
-
Enfin la ligne droite AB du
Niveau apparent eſtant2557.thoifes
cinq pieds neuf pouces, & un
du
Mercure Galant . 203
peu plus de quatre lignes & demie
, le hauffement du Niveau
apparent AB par deffus le veri
table AD , fera d'une thoife ou fix
pieds.
Pour trouver facilement la
diftance AT Figure v . ou longueur
de la ligne droite du Niveau
apparent , depuis le point
A de la ftation , jufques au point
7 miré par les filets de la Luncttes
horizontale le hauffement
ST eftant donné , fervez - vous
de ma methode fuivante .
que CA femidiametre de la Ter.
re , contient 2826652664. lignes
multipliez les par les lignes contenues
dans le hauffement ST,
vous aurez les deux rectangles
T & P , à la fomme defquels Re..
&angles ajoûtez le quarré 2. du
Puis
204
Extraordinaire
hauffement donné , & vous aurez
l'aire du Gnomon T2P,
valeur du quarré de la tangente
AT , c'est pourquoy la racine de
ce Gnomon fera le cofté AT.
La Figure vi. démontre que du
point plus élevé T , on ne peut
pas toujours en ligne droite ,
conduire par rigole d'effay l'Eau
au point A , quoy que de plufieurs
thoifes plus bas , parce
qu'il faudroit que l'Eau montaft
depuis le point o au point A , c'eft
pourquoy il la faudroit conduire
par Tuyaux pour la retenir , & la.
forcer à monter.
La Fig. vii. démontre ce qu'il
faut faire lors que le Nivelement
a plufieurs ftations , & par conféquent
plufieurs montées & décentes
, oftant les unes des audu
Mercure Galant. 205
·
tres , & oftant de ce qui reftera
de hauteur la fomme de tous les
Niveaux apparens fupputez pour
chaque longueur de ſtation.
Soient dans la Figure v11. les
pointsdes quatre ſtations AC FI,
& la fource d'Eau au point S ; de
la fomme des hauteurs desftatios,
33. oftez la fompar
exemple de
me des décentes ou abbaiffemens
des ſtations : Par exemple , 18. il
vous restera 15. pieds pour la hauteur
de l'Eaus , par deffus le Ni .
veau du point A , le tout fuivant
les quatre coups de Niveau apparent
, à quoy il faut dans cet
exemple ajoûter ce que chaque
coup de Niveau apparent donne
de hauffement par deffus le veritable.
Soient donc par exemple les
206 Extraordinaire
diſtances E D 57. thoifes DC 302.
thoiſes, H K 1044. thoifes , & enfin
LS 2558. thoiſes.
Je dis fuivant ce que nous
avons démontré , que le veritable
ou Niveau naturel du premier
coup de Niveau apparent,
eft une ligne plus bas que le point
D miré , & un pouce plus bas que
le point G , & un pied plus bas
que le point ; & enfin une thoife
plus bas que le point s-Leur fom.
me eft une thoife , un pied , un
pouce , & une ligne , qu'il faut
ajoûter aux 15. pieds trouvez
par le Niveau apparent fans cor
rection
leur fomme fera 24.
pieds , un pouce & une ligne , qui
eſt la veritable hauteur du point
S, plus que la hauteur du point 4,
c'eft à dire que le point A eft 22,
>
du Mercure Galant . 207
pieds , un pouce & une ligne plus
bas vers le centre de gravité de la
Terre que le point s.
Aux grands coups de Niveau,
on doit avoir égard à la Refra.
tion , car lors que le point eft
beaucoup plus élevé fur la furface
de la Terre que le point de la
ſtation , la ligne droite du point
miré , plongeant dans l'air inférieur
plus denfe , fe brife , & par
cette refraction fait paroiſtre
l'objet plus élevé , & au contrai
re fi du haut d'une Tour on mire
un objet trés, éloigné , le rayon
refract faifant un plus grard angle
avec la ligne à plomb , fait
conclure la hauteur de la ſtation
de moindre hauteur qu'elle n'eft
Sur le haut du jour , l'effet de
la Refraction eft moins à craindre
208 Extraordinaire
que le foir , ou le matin lors que
les vapeurs & exhalaifons condenſées
par la fraîcheur , & tombent
& décendant en bas , laif
fent l'air des lieux élevez plus
pur , c'eft pourquoy le rayon vi
fuel fe brife en traverfant deux
milieux ou airs de differente denfité
, ce que j'ay expérimenté en
1653. au Fort de l'Ecluze , ayant
arrefté inébranlablement ma Lu.
nette , garnie de fes deux filets
croifez au foyer du Verre objectif,
& braquée du coſté de Genéve
, le Rhofne entre deux , les
objets qui à la pointe du jour paroiffoient
au deffous de l'entrecroifement
des deux filets de la
Lunette , fe montrerent une heure
aprés bien au deffous d'environ
2. minutes .
du Mercure Galant. 209
Les Reverends Peres Riccio .
li & Grimaldi , duquel en 1665.
nous avons fon Livre De Lumine,
ont affuré qu'eftant fur le Mont.
Paterne , ils avoient vû le matin
& le foir paroiftre au deſſus d'un
certain arbre les Tours de Ravenne
, lefquelles fur le haut du
jour paroiffoient au deffous du
mefme Arbre.
י
La Fig. vII . reprefente un inftrument
garny de deux Lunettes
, une au deffous & l'autre au
deffus , trés commode pour pren
dre des Angles droits ou tels autres
autres Angles , fuivant le befoin
dans le nivelemết cốme dans
la derniere Figure. Il fert auffi
à lever le plan des Pays , & faire
Les Cartes To pographiques,
La Figure-1x. montre com
Q. deJuillet 1684-
S
210 Extraordinaire
ment il faut travailler pour prendre
le Niveau lors qu'il y a des
Montagnes entre denx.
Je donneray au long , dans l'Art
de Trouver les Sources d'Eau , de les
conduire & de les élever , tout ce
qui concerne le nivelement , &
tous les differens Niveaux tant
des Autheurs Modernes, que des
Anciens. J'ajoûte icy feulement
un mot de la Pente , neceffaire
pour le cours de l'Eau,
Vincentius Scammozzi , dans fa
premiere partie d'Architecture
chapitre 27. dit , Nel condur , l'Acque
, ò fapra, o fotto terra , èbisogno
darle qualche poco di Decaduta ; il
che basta un piede per ogni miglio,
comme habbiamo offervato in alcuni
Acquedotti Antichi , & habbiamo of
fervato i fiumi de Poleffini , che
du Mercure Galant. 211
vanno con mezzo piede de caduta ,
maffime fi hanno fequito di acqua.
Leo Baptifta Albertus , Architecture
Lib . 1o . cap.6. Daniel Barbarus
& Iofephus Ceredus avoient
auffi affuré qu'un pied de Pente
fuffit fur mille pas Geometriques
de longueur qui font 5000. pieds.
Philander de Châtillon für Seine
, dans la 186. page de fon Livre
imprimé in octavo à Rome en
l'année 1540. des Annotations
fur Vitruve , dit Longe aliter noftre
ætatis libratores nam in fexcentos
pedes , unum tantum pollicem deprimunt
, afin que l'Eau puiffe cou-
Ier.
>
Enfin , Petrus Cataneus donné
pour Axiome receu , que fur chaque
mille pas , on doit donner à
l'Eau quatre onces de pente , qui
Sij
212 Extraordinaire
font
gue.
quatre pouces en noſtre lan-
En la pénultiéme ligne ' de la
138. page du dernier Extraordi
naire , pour 250. lifez 2520.
COMIERS .
On donnera lafuite du Traité des
Lunettes dans les fuivans Mercures
Extraordinaires.
Le Mot de l'Enigme de Tuillet
eftoit le Citron. Elle a donné lieu aux
Madrigaux queje vous envoye.
8
du Mercure Galant. 213
THE
لانسالا
*
I.
LENICME
212 Extraordinaire
font
gue.
quatre pouces en noſtre lan-
I
n
L77E
04
el..
A
du Mercure Galant.
213
I.
A L'AUTHEUR DE L'ENIGME
DU CITRON .
Vous
Ous vantez trop dans voftre
Enigme
Les vertus de voftre Citron .
Je fçayfort bien, illuftre Hégron ,
Que quelquefois il nous r'anime ;
Mais ilnefautfentir qu'une fimple lan♣
gueur.
Si vous aviez le mal de coeur
Qu'une jeune Beauté me cauſe,
Mafoy, vous auriez beau reſpirerſon
odeur,
Et mefme avaler fa liqueur,
Cela n'y feroit pas grand chofe.
DIEREVILLE, du Pontleveſque.
II.
E fuis un malheureux Amant ,
court toujours de en
Brune
Sansjamais pouvoir en aimant
Trouver une bonnefortune.
214
Extraordinaire
F'éprouve toutes les rigueurs
Que le Sexe en amour puiffe mettre en
ufage;
Rien n'eft égal à mes malheurs,
C'est ce qui me rendfivolage
Je ferois conftant davantage,
Si j'obtenois quelquesfavenrs.
Je le jure à chaque Bergere,
Qui mefait languirfonsfa Loy;
Mais, belas, mesfermens ne me fervent
de guére,
Elle paroift toujours incrédule pour moy.
Faut il n'eftre pas crûfincére?
Je ne le celepoint, cela medéfefperes
Car malgré les cruels Deftins,
Quifemblentpar tout mepoursuivre,
Quandfans amour je pourray vivre,
Un Citron ferafans pépins.
M
III.
Le meſme
Ercure, ce fçavant Patron ·
Que toute noftre France eftime,
Nous vient régaler d'un Citron,
En nous-préfentant une Enigme.
du Mercure Galant. 21
X3
Ce Fruit des plus rafraîchiffans ,
Qu'un Malade préfere au doux jus de
la Treille,
Charme, & délete tous nosfens,'
Sivous en exceptez l'oreille .
L. BOUCHET, ancien Curé
de Nogent le Roy.
IV .
MErcure,quiſçait bien
la Canicule
que
dans
Chacun eft abbatu par l'extrême chaleur,
Par une bonté pure,
poftule,
& fans que
l'on
Nous envoye un Citron pourréjouir
Le coeur.
AVICE, de Caen, Rue
de la Harpe.
V.
E vous l'avonë, Iris, un beau Rouge
eft aimable,
Mais je ne puis vous voir eftimer l'O
ranger:
216 Extraordinaire
Je trouve comme vous le Citron agréable;
Vous aimez à le voir, moy j'aime à le
manger..
VI.
Le mefme
DEpuis lebean Citron que vous
m'avez ofté,
Dont j'avois une extréme envie,
Tircis, je ne puis de ma vie
Vous regarder que de cofté.
M
MICHON BEAUREGARD, ou la
Belle Chanteuse de la Ruë
de la Harpe..
VII.
Ercure nous invite aux Feftins
Banquets;
Et fi quelqu'un de nous avoit le gouft
malade,
Employans les Citrons à faire Limo
nade,
Nouspourrons en boire à longs traits:
HORDE' , de Senlis
Au Mercure Galant. L17
VIII.
SI Mercure en ce mois ne donne qu'une
Enigme,
C'eft afin qu'on en faſſe une plus grande
eftime,
Cachant, comme ellefait, un Citron dont
l'odeur
Réjouit l'odorat, & conforte le coeur.
IX.
SYLVIE.
milieu del'Eté nous donner un
A wn Citron,
C'eft nousfaire, Mercure, un préſent
agreable;
Mais qu'il vienne de Tours, de chez
Monfieur d'Hégron,
Cela me paroift incroyables
Car à voir fa beauté , chacun le croit
égal
A tous ceux quel'on voit venir de Por
tugal.
La meſme
Q. deJuillet 1684.
T
218
Extraordinaire
X,
A MERCURE,
Sur ce qu'il n'a donné qu'une Enigme
le mois de Juillet.
Mercure ongrondefort contre voſtre
conduite,
Plufieurs vous ont icy traité de paref
Seux;
Mais moy qui connois bien quel eſt voſtre
mérite,
Faypris voftre party d'un airfort vi
goureux.
Cependant contraint de me taire,
Pour ne pas m'exposer à recevoir des
coups,
I'ay fçen que lesujet qui caufoit leur
couroux,
Eftoit que contre l'ordinaire
Vous avez voulu retrancher
Ce qu'ils eftimoient de plus cher.
Quoy donc ? ont-ils dit tous , ne donner
qu'une Enigme
Dans le Mercure de ce mois,
du Mercure Galant.
219
N'est-ce pas
mériter
que
chacun d'une
voix
Trouve à blâmer l'Authour un fujes
légitime?
Pourquoy donc d'abord en donner
Trois chaque mois à deviner?
Paffe pour fuprimer fon Enigme en
figure;
Plufieurs affezfouvent la trouvant trop
obfcure,
Luy donnoient unfens à l'envers;
Mais que des deux qu'il donne en
Vers
Il retranche encor la derniere,
N'eft-ce pas nous donner matiere
A nous déchaîner contreluy,
Comme nousfaisons aujourd'huy ?
Eft-ce mépris ? eft- ce pareffe ?
En manque- t-il de prefte à mettresous
la Preffe?
Qu'il dife du moins leſujet
Qui luyfait changer le projet
Dont il nous avoit fait promeffe,
"Afin qu'à l'avenir il rende nos efprits
Tij
220 Extraordinaire
Sçavans de fon deffein, pour n'eſtre par
Surpris.
Tay voulu repliquer, mais d'un ton de
colere
Ils m'ont empefché de lefaire .
ay voulu parler du Citron
Pay
Que vous avez donné dãs voſtre Enigmë
unique,
Quand voyant mon deffein, un d'eux
faifant la nique,
M'a dit, j'aimerois mieux ne trouver,
qu'un Ciron,
Accompagné d'un Moucheron,
Que de trouver toutfeul ce beau Fruit
qu'on eftime,
Quay qu'ilfoit affez bien déguisé dans
l'Enigme
De l'habile Monfieur d'Hégron.
Mercure auroit mieux fait fans- doute
de luy rendre.
Moy done ne pouvant vous défendre
Contre de fi fiers Ennemis,
le mefuis vu contraint de garder le
filence,
du Mercure Galant. 227
Avec beaucoup de violence,
Sans pouvoir dire mon avis,
Pour vous juftifier contre leur médifanee.
Mercure, contr'eux tous prenant vos
intérefts,
Yousfeul les défendrez avec un bon
fuccez;
Carfi vous voulez leur répondre,
Le croy qu'en quatre mots vous pourrex
les confondre.
XI.
ALCIDOR.
Courage,
genereux
Guerriers,
Avancez à grands pas pour cueillir des
Lauriers
Das les chauds Climats de l'Espagnes;
Si le Soleilparfon ardeur
Vousbrûle & vous altere, elle a dans.
La Campagne
Quantité de Citrons, dont le gouft, la
fraîcheur,
Modéreront bientoft vostre foifviolentes ;
Oufi vous aimez mieux le Vin,
Fous trouverez par tout ce Brivage
divin,
222 Extraordinaire
Quefes Peuples faifis de crainte & d'épouvante,
Auront abandonné , s`eftant évanouis
Dés que vous donnerez les premieres
allarmes ,
Pour n'eftre pas accablez fous les armes
De noftre invincible LOUIS .
Ν
XII.
Le mefme.
N²
Citrons ,
E vanto plus , Espagne , tes
Mercure nous donne afſurance,
Qu'onpeut en trouver dans laFrance,
Qui creiffent dans les environs
De la Ville de Tours. Pour de belles
Grenades,
Tu nesçaurois douter qu'elle en produst
beaucoup,
Mais qui peuvent fouventfaire des efcapades
Pourfaire quelque méchant coup..
Plufieurs de tes Amis, à leurs dêpens.
fortfages;
du Mercure Galant. 223
Enpourroient justement rendre des temoignages.
La Petite Affemblée A.
XIII.
En aypas grand befoin d'eftre recon-
1 fortée,
Grace à Dieu, j'ay l'appétit bon:
Mercure, donne ton Citron
Aquelque pauvre dêgoutée.
L
L'AIMABLE BRUNE à l'Anagramme
, lerenonce à téter,
de la Rue du Mail.
XIV.
E Citron est un peu plus pâle que
l'Aurore,
Il eft d'agreable couleur;
Autrefois il a pris fa beauté , fa fraicheur
Au noir & chaud Climat du More.
Il naift , il vit au fein de Flore ;
Dans le parfum defon odeur,
Il réjouit & la bouche & le coeur ,
Feftins & Feftes il honore;
Cher au Malade comme au fain,
Ti
224
Extraordinaire
Le plus critique Medecin
Defavertu vante l'ufage;
Il touche quatre des cinq lens,
Duvoluptueux & du fage,
Animant les plus languiffans.
LA BELLE NOURRITURE
du Havre.
XV.
Q
Limonnade,
Ve le jus de Citron dont onfait
Satisfait le gouft d'un Malade!
Rafraîchissant la bouche, & confortant
Le coeur,
Eft-il de meilleure Liqueur?
XVI.
M
vous avez
La mefme
Ercure , vous avez raiſon,
Pour nous bien ragoûter, & nous mieux
fatisfaire,
De nous envoyer du Citron;
Il a plus contenté que n'afait la Chimere,
Qui dégouftant vos bons Amis,
A bien armé vos Ennemis .
GYGES, du Havre,
1
du Mercure Galant. 22
Par
XVII.
Ar des Simples on peut guérir des
maladies,
Et l'on voit plusfouvent les traiter par
des Fins,
Contrefaifans les Medecins,
Et quifont bien mieux leursparties ;
Maispour unpeu de mal dont vous vou→
lez guérir,
Prenez garde d'enplusfouffrir,
Et d'en avaler a plein verre,
Dont vousferez jettez en terre
Par les mains de ce Charlatan,
Qui n'agitqu'à l'aveugle, ou comme un
témeraire,
Et quifait unfecret d'un Remede vul
gaire,
Pour feduire encor mieux un Grand
qu'un Païfan.
Lors qu'un Homme fçait bienfaire de
tout miftere,
Les pêpins d'un Citron qu'il pourra
déguifer,
Et comme ilfaut préconiser,
226 Extraordinaire
Serontfon Antidote , & le plusfalutaires
Ainfi le plus fin eft dupé,
Quifur toutes chofes raffine,
Que mefme il ne fçait pas comme la
Medecine.
Ainfi dans l'Art des Arts on veut eftre
trompés
Mais eft- il, jufte Ciel! encor une Science,
Ou qui trompe le mieux , a plus de récompenfe?
Le mefine
XVIII.
Vousqui
CONTRE LES BUVEURS.
Ous qui n'eftesjamais contens,
Si vous ne bûvez en tout temps,
Comme fi vous aviez la fievre la plus
forte;
Buveurs, Mercure vous exhorte
De bien recevoirfon Citron,
Vous enferez une Boiffon
Pour votre bouche intempérée
Croyez- vous que le meilleur Vin,
Que vous chantez par tout un Remede
divin
du Mercure Galant. 227
Puiffe autant rafraîchir une langue
brûlée?
Vous le dites , vivans Tonneaux;
Mais onfçait que le Vin a coiffé vos
cerveaux,
Et que vostre raison fait trop souvent
naufrage
Dedans cette Mer rouge, ou l'esprit de
Noé,
Quand il la découvrit, le premier fut
noyé,
Et luy fit faire apres un fifet perfonnage.
LA PETITE ASSEMBLEE
du Havre.
粉雞
28 Extraordinaire
SSSSS SSE SSESS SEE
DES AVANTAGES
de la Chevelure ; & fi un
Vieillardqui ayant crú épouser
une Femme blonde , la tronve
roſſe , peut eftre reçeu
demander la diſſolution de fon
Mariage.
I
A MONSIEUR ....
a
y a déja pres de trois ans
que je fuis retiré dans une fort
agreable Solitude , où vivant fans
ambition & fans commerce qu'avec
des Livres , je n'ay pour toute
compagnie que ces illuftres
Morts, avec lefquels je m'entre
du Mercure Galant. 229
tiens prefque toûjours . Dans le
commencement que j'y fus , à
peine refpirois -je dans ce fejour
admirable , que l'Envie vint me
livrer mille fâcheux combats
pour m'en déloger. Si j'euffe
moins aime la retraite , elle
m'cuſt fans doute attaqué moins
vigoureufement ; & fans une
forte refiftance que j'ay faite
pendant deux ans, elle euft remporté
fur moy une victoire qu'
elle a pourſuivie avec toutes for
tes d'artifices . M'imaginant donc
qu'elle ne me viendroit plus trou
bler , je commençois à goufter
les douceurs d'un repos entier,
& d'une tranquilité achevée,
lors que Mercure m'eft venu
chercher jufque dans le fond de
ma Solitude , pour me faire un
230 Extraordinaire
affront le plus infigne du monde.
Il m'a pris par la barbe & par les
cheveux , & me les euft tous arrachez
de force , s'il n'euft pas
efté preffé de partir . En me quit
tant , il me dit d'une maniere fort
brufque, qu'il vouloit que je fuprimaffe
cet ornement que je
nourriffois avec tant de foin , &
que de ce pas mefme il s'en alloit
faire razer un Vieillard qui demandoit
la diffolution de fon
Mariage, à cauſe que celle qu'il
avoit épousée, comme ayant de
beaux cheveux , avoit caché les
fiens qui eftoient roux , fous des
cheveux empruntez ; qu'en fuite
il viendroit
me retrouver
pour me
couper cette auguſte parure qui
me seble de l'effence des Solitaires
& des Medecins
. A ces paroles,
du Mercure Galant. 231
A
Monfieur, j'ay pris l'allarme, &
j'ay crû que je ne pouvois mieux
m'adreffer qu'à vous, qui eftes le
Favory de ce Dieu , pour le folliciter
en faveur de ce pauvre
Vieillard . Ne vous étonnez pas
fi je m'intéreffe fi fort pour luy.
La conſervation de ma Barbe,
que je prife autant que le Grand
Seigneur fait fon Turban , eſt
abfolument attachée à fes cheveux.
Employez , s'il vous plaift,
voftre crédit pour mettre Mer
cure dans nos intérefts , & dif
pofez -le de grace à pefer les raifons
fuivantes .
L'Architecte de l'Univers, qui
vouloit mettre tout leMonde en
abregé, & en faire un petit, ramafla
toutes les beautez , & les
ayant renfermées toutes enfem
232
Extraordinaire
ble, il en fit naître cette admira ,
ble Créature , qu'on appelle
l'Homme . Or comme ce fecond
Ouvrage n'euft pas eſté achevé ,
fi quelque merveille du premier
luy euft manqué , & qu'il eftoit
jufte qu'il y en euf quelqu'une
en ce dernier d'équivalente aux
feuilles des Arbres qui font tout
leur ornement , ce fut pour cela
qu'il ajoûra à cette divine Créature
les cheveux, qui font véritablement
fa plus riche parure ; &
de plus , cet habile Maiftre qui
avoit fait une marque Royale
aux Efpeces les plus nobles de
chaque chofe, & qui ne s'eftoit
fervy que de petits filamens,
comme nous le voyons aux Lys,
aux Roſes , aux Aigles , & aux
Lions, voulut auffi employer les
du
Mercure
Galant . 233 ;
•
cheueux de
l'Homme pour en
former une riche Couronne , qui
le fait reconnoiftre
pour le Mo ..
narque de toutes les Créatures .
En effet , fa chevelure luy fied !
fi bien , & rehauffe fi fort fa
bonne mine & fa majefté , qu'elle :
le fait paroiftre avec l'éclat d'une
petite Divinité . C'eft auffi
pour cela que les Anciens eurent
la chevelure en fi grande eftime ,,
qu'ils en firent leur plus précieux
ornement
, & la marque de leur:
grandeur
& de leur nobleffe..
Parmy les Egyptiens
& les Athé--
niens , elle faifoit l'honneur & la
gloire des Nobles. Les Geres &
les Romains ne vouloienr
per--
mettre que perfonne la portaft
que leurs Sénateurs
qu'ils revés.
roient comme des Dieux ; &
2. deJuillet 1684 ; W
234
Extraordinaire
parmy les Titres les plus hono
rables, ils n'en trouverent aucun
qui convinst mieux à leur excellence
, que de les appeller les
Peres Confcripts chevelus . Il
eft fi vray que les cheveux ont
efté de tout temps eſtimez à l'égal
de l'Hermine & de la Pourpre,
& mefme qu'ils font les plus
anciennes marques de la Royauté,
qu'il n'y avoit autrefois dans
noftre augufte Monarchie que
les Perfonnes qui naiffoient parmy
les Lys , qui euffent ce bel
avantage que nous ne verrions à
préfent que fur le Chef facré de.
noftre invincible Monarque , fi
Clodion, furnommé le Chevelu ,,
dont il remplit fi dignement le:
Trône , n'euft permis à fes Sujets
que les Romains avoient fait ra .
du Mercure Galant .
35
zer comme des Efclaves , de les
porter auffi longs que nous les :
portons aujourd'huy , pour les
faire fouvenir qu'il les avoit tirez
de leur fervitude , & remis dans
leur premiere & naturelle franchife
. Le premier des Céfars,
dont l'efprit & le coeur également
grands nous le font reſpe
&er comme un Homme tout ac
comply, fit affer paroiftre le cas
qu'il faifoit des cheveux , lors.
que de tous les Decrets que le:
Sénat avoit faits en fa faveur, il!
ne voulut accepter que celuy qui
luy permettoit de porter une
Couronne de Laurier , & ce fut
pour cacher le défaut de fa tefte
chauve , & pour fupléer à cet
Apanage Royal , dont la Nature
ne l'avoit dépouillé que pour luy
Vij
236
+
Extraordinaire
donner du mépris pour la Cou
ronne qu'il pourfuivoit avec tant:
d'ardeur, & qui devoit luy eſtre
fi funefte. Antonin , furnommés
le Debonnaire, qui fut auffi Empereur
des Romains , eut tant:
d'amour pour fa chevelure , que:
quoy que la fienne fuft une des.
plus magnifiques , & que fans
autre parure elle puft le faire conoiftre
pour le premier de fon
Siecle, il voulut encore y ajoûter
de la Limaille d'or, pour paroiſtre
plus éclatant & plus majestueux..
Le Roy Leonidas ne prit- il pas
garde qu'elle le rendoit agreable
à fes Amis & à fes Ennemis ? Le
mefme motif n'obligea - t -il pas
Licurgue , un des plus fages Légiflateurs
qui ait paru , de laiffer
croiftre la leur à fes Concitoyensa
du Mercure Galant. 237
Homere nous affure que ces fameux
Héros qui font le plus bel
ornement de l'Hiftoire , portoient
tous de longs cheveux , &
il faut bien qu'ils ayent quelque
chofe de particulier pour rehauffer
la beauté , & pour la mettre
dans tout fon jour , puis que less
Filles qui ont eu en partage ce
riche préfent du Ciel , quelques
bien faites qu'elles foient de vifage
, femblent n'avoir aucun
agrément , fi elles manquent de
cette Couronne qui a tant d'émpire
fur les coeurs . En un mot,
les cheveux me paroiffent bien
auguftes, puis que les Dieux s'en
fervent comme de Diadémes
pour faire redouter leur puiffan--
ce, & que Jupiter qui eft comme
le premier parmy les Dieux , ne
2
138
Extraordinaire
s'eft jamais fait voir aux Mortel's
qu'apres qu'il s'eftoit paré d'une
brillante Perruques.
Les grandes Ames, pour nous.
donner mieux à connoiftre combien
les cheveux font nobles, y
ont fait éclater mille petites étincelles
qui fembloient des effufions
de ces fubftances lumineu
fes ; & en effet, n'eft - ce pas parmy
ces lueurs que les Perfonnes
vrayement Royales nous ont
donné des préfages affurez de
leur grandeur ? N'est - ce pas par
là que Servius Tullius fit conjécturer
dans fon bas âge , qu'il ſe
roit unjour digne d'eftre Roy du
plus floriffant Empire du monde
Ces mefmes lueurs ne furent- elles
pas remarquées aux Succefleurs
dEnée Ce fut auffi dans les
du Mercure Galant. 239
3 cheveux de Lucius Martius , qu'
une belle flâme éclata avec admiration
dans le temps qu'il exhortoit
les fiens à combatre vail .
lamment contre Afdrubal . Enfin
l'Empereur Commode ne parut.
il pas parmy les Hommes comme
une Divinité , à cauſe que fes
cheveux eftoient auffi brillans.
que les . rayons dont le Pere du
Jour dore la furface de la Terre
Il eft fi vray que la Royauté
éclate pompeufement parmy les
cheveux , & qu'ils font les marques
des grands Perfonnages ,
qu'on ne fait razer les Forçats ,
les Femmes adulteres , & les Perfonnes
les plus criminelles , que.
parce que s'eftant laiffez furmonter
par leurs paffions dére
glées, on les met au nombre des
240 Extraordinaire
Efclaves, & on leur ofte une paz
rure qui n'eſt deuë qu'aux belles -
Ames.
Je ne m'arrefte pas à réfuter
au long toutes les raifons qu'on
a avancées contre les cheveux ,
comme de peu de valeur. L'Edit
de Philippe le Bon ne déroge.
en rien à leur nobleffe ; au contraire,
il l'augmente davantage,.
car fi ce Duc ordonna à fes Sujets
de fe razer, ce fur apres une
maladie fufpecte qu'il eut , qui
luy avoit fait tomber les cheveux
, de forte que voyant qu'on
fe moquoit de luy , il leur fie
couper les leurs par dépit , & en
cela il imita Théophile Empereur
de Gréce , qui eftant néz
chauve, força les Peuples à eftre
fans cheveux , fur peine d'eftre
foüetez;;
du Mercure Galant.
241
:
}
foüetez ; & afin de colorer fon
procedé de quelque prétexte, il
difoit qu'il vouloit par là rérablir
la vertu des Romains , qui
n'en portoient point . Je ne dis
pas non plus combien les Turcs
font horribles , & tous ceux qui
font fans cheveux , & combien
injuftes font les Tartares , de déclarer
la guerre de temps en
temps aux Chinois , pour leur
faire quitter de force ces belles
chevelures qui les rendent fi aimables
, & dont ceux - cy font
tant de cas. Mais je m'en vay
dire un mot en paffant touchant
la Barbe, qui n'eſt pas moins noble
que les Cheveux .
S'il eft hors de doute que la
chevelure eft la marque de nôtre
grandeur, il n'eft pas moins conf
Q. de Juillet 1684- X
242 Extraordinaires
,
tant que la barbe qui n'eft pro
pre qu'à l'Homme , eft l'indice
de la virilité , qui luy donne la
préfeance dans fon efpeee . Ceft
elle qui ajoûte fur fon vilage une
nouvelle grace, & qui luyimprime
un certain air grave & modefte
qui le fait paroiftre plein de fa.
geffe. Les Anciens ont bien
connu que les avantages qu'on
en retiroit n'eftoient pas médio
cres , puis qu'on ne connoiffoit
les Philofophes & les Medecins
qu'à la barbe. Platon qui eft le
Dieu des Sçavans, Efculape ce .
luy des Medecins, auffi- bien que
le grand Hipocrate, & une infinité
d'autres doctes Perfonnages,
nous font représentez avec
des barbes venérables ; & Diogene
qui en avoit une tres-belle,
du Mercure Galant.
243
ne pouvant fouffrir qu'un Homme
fe fuft coupé la fienne , luy
dit en colere ; Quoy , croyez- vous
que la Nature fefoit trompée, de vous
avoirfaitplutoft Homme que Femme ?,
Un venérable Vieillard eftant interrogé
pourquoy il portoit ía
barbe fi longue ; afin, dit-il, que
la voyant, je ne commette rien indigne
d'elle. Un autre dit qu'il la
portoic longue, pour ſe fouvenir
qu'il eftoit Homme, & non
pas Femme , voulant dire par là
qu'elle l'avertiffoit de ne rien
faire que de viril & d'héroïque .
Les Gaulois , dans le temps qu'ils
prirent Rome, voyant les Séna
teurs au milieu d'une Place , reveftus
de Pourpre , avec une
barbe majeftueuſe , les prirent
tous pour des Dieux , jufqu'à ce
X ij
244
Extraordinaire
qu'un des leurs ayant efté affez
infolent pour jetter fes mains facrileges
fur la barbe d'un de ces
Sénateurs, celuy- cy qui vangea
cette injure à coups de bafton ,
fit voir par cet emportement
qu'il eftoit Homme. Enfin le
plus éloquent des Orateurs , ne
pouvant perfuader à fes Meurtriers
par les paroles de luy laiffer
la vie , leur montra avec la main
gauche cette barbe venérable
qui avoit blanchy pour le fervice
de la République ; ce qui les at
tendrit fi fort , qu'ils n'euffent
jamais eu le coeur de mettre à
mort ce grand Homme , s'ils
n'euffent porté le coup en fermant
les yeux . En un mot , je ne
fuis point furpris que ceux de
Cypre ayent fait le Portrait de
du Mercure Galant. 245
Vénus avec de la barbe , puis
qu'ils ont voulu ajoûter à la
Mere de l'Amour un ornement
que le beau Sexe n'a pas obtenu
des Dieux, de peur d'attirer tous
nos cultes & tous nos encens.
Mais fi la barbe fait l'Homme,
& fi on le connoift par là comme
tel , la chevelure femble avoir
des avantages bien plus confidérables
; car elle ne fert pas feulement
à diftinguer tous les Peu .
ples de la terre les uns des autres ,
chaque Nation en ayant une particuliere,
comme les Ethiopiens
qui l'ont fort courte naturellement
, les Efpagnols fort noire ,
& les Allemans fort blonde ;
mais elle met encore une diférence
particuliere & fpécifique
d'Homme à Homme. C'eſt elle
X iij
246 Extraordinaire
qui eft le grand Livre , dont les
lignes miftérieufes nous apprennent
fon tempérament, fon âge,
fes vertus , auffi - bien que fes vices.
C'eſt dans les cheveux que
la vertu fe produit avec pompe
fous des livrées admirables .
Voila pourquoy elle brille toû
jours fur les Teftes Royales à
travers un voile à fond d'or . Elle
fait un Diademe d'argent fur le
chef venérable des Vieillards, &
ajoûte par là un nouvel éclat à
leur candeur . Elle fe cache par
modeftie, quand elle eft chez des
Ames fages & prudentes , fous
des couleurs moins - voyantes,
mais toutes tres agreables . Au
contraire , les vices ne s'y font
voir que fous des livrées laides
& diformes. C'est ce qui eft
du Mercure Galant. 247
cauſe que les Traiftres & les Perfides,
dont le coeur dément toû
jours ce que la langue dit , qui
gratent d'une main , & qui frapent
de l'autre , portent pour
l'ordinaire les cheveux d'une
couleur qui fait en mefme temps
l'horreur & la honte de la Nature.
C'eft à cette forte de cheveux
qu'on connoift d'abord un
Homme dont l'on doit fe défier ;
& le Poëte en faifant le Tableau
du plus grand Scélerat de fon
fiécle, n'a pas oublié de luy met
tre des cheveux roux fur la
tefte.
De tout cecy j'infére , que
puis que les cheveux font le plus
bel ornement de l'Homme , &
qu'ils font le Miroir fidelle dans
lequel on voit tout fon intérieur
X iiij
248
Extraordinaire
à découvert, on ne peut qu'eftre
tres. criminel d'expoſer aux yeux
de tout le monde une chevelure
étrangere , apres s'eftre fait razer
la fienne , dans l'intention de
Tromper quelqu'un . La Belle en
queftion qui en aufé de cette maniere
, en fe faifant razer les cheveux
qui eftoient de tres -méchaãt
augure , & qui l'avoiet fans doute
deja deffervie en bien des rencontres,
emprunta le voile dont
les Vertus fe parent pour cacher
des defauts tres- confidérables ,
& elle s'en fervit pour duper le
plus éclairé des Vieillards qui
voyoit à travers de ces cheveux
empruntez toutes les Graces &
toutes les Vertus . Jugez de là
combien grand eft fon crime , &
s'il n'y a pas lieu d'une entiere
du Mercure Galant . 249
e diffolution de mariage , puis qu'-
elle a choify les plus beaux cheveux
du monde pour tromper
un Homme dont elle devoit du
moins refpecter l'âge , elle qui
prévoyoit bien
que fes cheveux
naturels mettroient obftacle à
cette grande conquefte qu'elle
méditoit, & qu'ils découvriroient
infailliblement des vices dont fa
tefte rougiffoit mefme de honte.
Elle emprunta la Couronne de
quelque Décfle fans - doute pour
mettre à couvert mille vices qui
fourmilloient dans fa tefte . Le
Vieillard avance avec beaucoup
de raifon , qu'il n'a jamais eu intention
de l'époufer . Il foûtient,
qu'il faifoit l'amour à une Blode ,
& non pas à une Rouffe ; que
celle à qui il a donné ſon coeur,
250
Extraordinaire
avoit le chef mieux timbré que
celle qu'on luy dit qu'il a époufée
, & ainfi il plaira à Mercure
de fa grace ordonner que la dif
folution du mariage fe fera ; que
le Vieillard rembourfera à la
Belle le prix de fa chevelure empruntée
, que cependant inhibitions
feront faites à cette Belle
de porter à l'avenir aucuns cheveux
qui ne luy appartiennent
pas ; qu'elle les laiſſera croiſtre ,
de mefme que le Vieillard fait
les fiens ; & que ceux qui ont de
la barbe , jouiront paisiblement
du privilege de la laiffer croiftre,
à condition pourtant qu'ils feront
une Penfion annuelle au
Dieu Mercure, de quelque Sonnet
, ou de quelqu'autre Piece
d'efprit , qui s'accommode à la
du Mercure Galant. 251
де
J.
re
gravité de leur barbe , pour eftre
mife, fi vous le trouvez à propos,
dans les Regiftres que vous envoyez
de fon'ordre
Terre.
par toute la
LE MEDECIN SOLITAIRE,
de Tarafcon en Provence .
e.
al
-ce
(A
BOUQUET AU ROY,
pour le jour de S. Louis .
Q
Ve les Fleurs fous tes pas renaiffent
tous les jours,
Que le Ciel en tout temps t'offre mille
Couronnes;
De l'Aigle audacieux ton Bras borne
le cours ,
D'Alcide ton Nomfeul fait trembler
les Colonnes;
Et lors qu'un fier Deftin dont l'Univers
dépend
252
Extraordinaire
Luyfont fentir pour toy lesfureurs de
la Guerre,
Tu l'étouffes, LOUIS, & ta gloire
répand
Le reposfur toute la Terre.
Ces Vers, qui font d'une Dame de
qualité, ont donné lieu à une Per-
Tonne que fa capacité rend illuftre,
d'ajouter à fanfée ce que vous
verrez dans ceux qui fuivent.
Q
Ve deFleurs naiffentfous tes
pas !
Que le Ciel en ce jour vient t'offrir de
Couronnes !
Tout révere ton Nom, & le poids de
ton Bras
Fait trembler d'un Héros les fuperbes
Colonnes.
L'Aigle s'en épouvante, & le Nort en
Suspens
du Mercure Galant. 253.
14
N'attend que de toyfeul, on la Tréve,
ou la Guerre.
Qu'il eft grand d'abaiffer ces orgueilleux
Titans,
Et d'avoir en tes mains tout lefort de
la Terre!
Peuples, vivez heureuxfous un Regne
fi doux,
Que vos jours fortunez vous foient des
jours deFefte,
LOUIS fous les Lauriers qui couronnentfa
Tefte,
A des Adorateurs , & n'aplus de Fa-
Loux.
$2
254
Extraordinaire
25552555-2SSE SSSS
PARAPHRASE SUR
LE PSE AUME
Domine prabaſti me.
Monarque
tout puiſſant, qui lance
le Tonnerre,
Et de qui les regards des tenebres vainqueurs
Percent en un moment le centre de la
Terre,
La nuit de l'avenir , & l'abîme des
coeurss
Soit levé , foit affis, je nefais , ny ne
pense
Rien de qui le fecret trompe ta connoiffanee.
Tu comptes dans le Ciel le nombre de
mes pas,
Tu lis dans les deffeins que je n'ay point
encore,
du Mercure Galant.
255
Mon Dieu, tu me connois alors que je
t'ignore,
Et tu vois fans erreur mefme ce qui n'eft
pas.
La parole, Seigneur , cette image legere
Où l'on voit nos defirs & nos intentions,
Fille de l'air qui meurt dans le ſein de
fon Pere,
Qui d'efprit en efprit porte nos paffians,
Par un vol avancé devant toy vient
paroiftre
Avant que fur ma langue elle com
mence à naftre,
Qu'elle apprenne en ma bouche àformer
fes accens,
Et qu'eftant de mon coeurfur mes levres
conduite,
Elle coure au dehors , & prenne dans
fa fuite
Cet invisible corps qui la découvre aux
Sens.
256
Extraordinaire
Le paffe , l'avenir, font pour toy mefme
chofes
Le préfent qui pour nous s'écoule comme
l'eau,
D'un piedferme & conftant devant toy
fe repofes
Rienpour toy ne vieillit, & rien ne t'eft
nouveau;
Et commefi lefeu de tes yeux adorables
Confumoit les defauts des objets périffables,
Et lesfaifoit changer de nature & de
loy,
Un amas de pouffiere, une maffe d'argile,
Un ouvrage mortel, inconftant, & fragile,
Eft dans ta connoiffance immortel comme
toy.
*
Science, ô Soleil, qui jette des lu
mieres
du Mercure Galant. 257,
"Dont l'éclat m'ébloüit au lieu de mé
clairer,
Fe baiſſe en t'admirant mes debiles paupieres,
Etfçais quefans te voir il tefaut adorer.
Je t'apperçois de loin , mais l'amour qui
m'emporte,
Pourallerjufqu'à toy, n'apas l'aile affez
forte,
Tout l'effort des Humains n'y fçauroit
arriver,
Et qui croit de foy-mefme en avoir la
puiffance,
Foint le crime au defaut, l'orgueil à l'in
gnorance,
Et retombe plus bas , en voulant s'éleż
ver.
#3
Donc,o Dieu qui vois tout, en tous lieux,
à toute heure,
En ta jufte fureur je te fuirois en
vain;
2. defuillet 1684. Y
258 Extraordinaire
Si je cherche aux Enfers une obfcure
demeure,
Je te trouve aux Enfers les armes à la
main .
Que fije monte au Ciel, le Ciel n'a point
de place,
Où je ne te rencontre , & ne life en tæ
face
L'Arreft du châtiment que j'auray
mérité;
Et par un nouveaufort j'y verray ta
juftice
Changer le Lieu de gloire en un Liew
de fuplice,
Et partage l'Empire avecque ta
bonté.
3
Non, fi de ton couroux j'excite la tem
pefte,
L'Aube, ny le Couchant, le Midy, ny
le Nort,
N'auront point pour cacher, ou défendre
ma tefte,
du Mercure Galant .
259
D'alime affez profond, ny d'azile aſſez
fort.
Quand je pourrois voler plus vifte que
Aurore,
La Foudre de tes mains , d'un vol plus
vifte encore,
Scauroit bien me poursuivre, & mat
teindre entous lieux;
Et quand je defcendrois dans le plus.
creux de l'Onde,
Où s'éteint chaque jour la lumiere du
Monde,
Fy ferois découvert par celle de tes
yeux.
Ces yeux portent le jour dans les plus
noires ombres,
Et d'un frivole efpoir je flate mes dea
firs,
Si je crois que la nuit avec fes voilee
fombres
Dérobe à tes regards mes injuftes plai
firs.
Y ij
260
Extraordinaire
Ta clarté ne vient point d'une flame
étrangere,
A toute heure tu vois l'un & l'autre
hémisphere,
Sans aide & fans befoin de l'Aftre qui
nous luit?
Toy-mefme es ton Soleil , mais un Soleil
fans tache,
A qui rien n'eft caché, qui jamais nefe
cache
Ny l'Eté, ny l'Hyver, ny le jour, ny
la nuit.
Mais dois-je m'étonner, fi tu vois fans
nuage
Les plus profondsfecrets de l'efprit &
du corps?
Comme un docte Artifan tu peux de tot
Ouvrage
Prévoir les mouvemens en voyant fes
refforts.
C'eft toy de qui la main mefit d'unpeu
de cendre,
du Mercure Galant. 261
C'est par toy que ma peau fur mes os
vint s'étendre,
Et c'est là le chef- d'oeuvre où je veux
t'admirer;
Je meperds quand je pense à ta beauté
Supréme,
Et me trouvant alors au deffous de moymesme,
Je retourne au néant dont tu m'as fçen
tirer.
Seigneur, tu vois ma chair, mes muscles,
mes arteres,
Seformer, s'affembler,feplacer en leur
rang;
Tu vois s'unir en moy des qualitez comtraires,
Tu vois durcir
mes
os, tu
vois
couler
mon
Sang;
$
Tu vois mes petits bras deffous leur
tendre écorce,
Pour mepouffer an jour,faire effay de
leurforce,
262
Extraordinaire
Et rompant leurprifon , chercher un
autre lieu ;
Tu vois de tout mon corps l'admirable
Structure,
Dont l'Art découvre affez l'Autheur
de la Nature,
Et rend l'Homme la preuve & l'image
d'un Dien.
Quand je n'eftois encor qu'une maſſe
pefante,
Que d'une main parfaite un Ouvrage
imparfait,
Mort encore, & couvert d'une tombe
vivante,
Et qu'à peine de l'Homme avois-je un
foible trait,
Tu voyois chaquejour joindre un Eftre
à mon Eftre,
Tu voyois tout mon corps avant le temps
paroiftre
Dans le Livre où tufis le plan de l'Qnivers
du Mercure Galant. 263
Dù tu lis du futur les Hiftoires fidelles,
Et de qui ta Nature imite les Modelles,
Lors qu'elle veut formerfes`miracles
divers.
**
Que ce penfer eft doux! qu'il me plaift!
qu'il m'enflâme!
Science de mon Dieu, beaux trefors de
clartez ,
Que les chaînes du corpsfont pesantes à
l'ame,
Qui n'afpire qu'à voir ces celeftes beantez!
Mais en vainfurla terre y voudrois-je
prétendre,
Tout ce que je comprens , c'eſt qu'on ne
peut comprendre
Tes divines grandeurs fans un divin
Secours;
Et qui voudroit compter tes actionsprofondes,
-Certes voudroit compter les fablons &
Les ondes,
264
Extraordinaire
Dont l'une & l'autre Mer fait fon lit
&fon cours,
Ouyfans-doute, Seigneur, taféconde
Science
Eft un vafte Oceanfans rivage &fans
fonds;
Danslesfecrets détours de ta grandeur
immenfe,
Je m'égare toûjours, toûjours je me con
fonds .
Quand j'ay paffe la nuit dans cette noble
étude,
A la fin pour tout fruit de mon inquiétude,
Fe connois ma foibleffe & ma temirité,
Je ne vois goute au reßte , & la jeune
Couriere
Qui dans fon Char brillant ramene la
lumiere,
Me rencontre & me laiſſe en cette obfcurité.
du
Mercure
Galant. 265
Pourquoy donc ton couroux veut- il d'aw
tres victimes
Que ces coeurs endurcis, ces aveugles
pervers,
Qui teftiment aveugle, & pensent que
leurs crimes
Doivent eftre impunis parce qu'ilsfont
converts?
Extermine, mon Dieu, cette mauditeengeance
Dont
l'impudente erreur attaque ta
fcience,
Crait te lier les bras en fe fermant les
yeux;
Elle t'ofe affaillir, rends -luy guerre pour
guerre,
Et que tes yeux facrez viennent purger
la Terre
De ces Monftres d'Enfer qui combatent
les Cienx.
49
Fuyez bien loin de moy,fuyez, race exécrable,
2. deJuillet 1684. Z
266
Extraordinaire
Dont la cruelle main égorge l'Innocent,
Cependant que la bouche encore plus
coupable
Ofe bien prendre en vain le nom du
Tout-puissant.
Voftre malice entaffe injure fur injures
Malheureux, vous joignez le blafpheme
au parjure,
Et le langage impie au langage menteur;
C'est peu de perdre l'Hommes & comme
fi l'Ouvrage
N'eftoit pas un objet digne de voftre
rage,
Autant que vous pouvez vous détruiſez
l'Autheur,
CA
Je hais tous les méchans , & fouffre un
mal extréme
Quand je les vois remplis ou d'honneur,
on de biens;
Ouy je les hais, Seigneur, à cauſe què
je t'aime,
du
Mercure Galant. 267
Je fuis leur ennemy parce qu'ilsfont les
tiens.
Je mefle en mon efprit l'amour & la
colere,
fayfait van de leur nuire autant
te plaire,
que
de
Dans ce double defir je me fens con-
Sumer,
Et l'ardeur qui pour toy m'échauffe le
courage,
la
haine
par-
Voit avecque regret que haine
tage
Un coeur quifans réſerve eſt tout fait
pour t'aimer.
Que fi tu peux douter du zele qui me
touche,
Je viens au Tribunal à qui tout eft
Soumis:
Interroge mon coeur, vois s'il dément mä
bouche,
S'il eft d'intelligence avec tes Ennemis,
Et fi les condamnant , moy- mefme je….
t'offence,
Z ij
268 Extraordinaire
.
J'ay deja contre moy prononcé ma Seni
tence,
Viens-t'en l'exécuter , viens terminer
mon fort,
Et qu'apres mille maux l'ame me foit
ravie,
Pour exemple aux Humains qu'une
méchante vie
Enfante avec douleur une funefte
mort.
DE LAUNAY, Preftre de
S. Saturnin de Tours.
Voicy Madame , un Dialogue de
Morts que vous ne trouverez pas
dans les deux Parties qu'on en a imprimées.
Il est mêlé de Morale &
d'Hiftoire , & je le tiens d'un Gntil-
homme de Bourgogne , qui ne vous
eft pas inconnu. Ces fortes de Pieces
font divertiffantes & d'inftruction,
& je ne doute point que celle- cy ne
m'en attire d'autres..
du Mercure Galant. 269
2255-52552555-525
LYON
DIALOGUE653
DE MORTS.
MATHIEU DE VIENNE,
Maréchal de Bourgogne , puis
de France.
JEAN DE VIENNE,
Amiral .
MATHIEU DE VIENNE.
E
Nfin, vous voila, M' l'Amiral
, vous ſoyez le bien venu.
Il y a longtemps qu'on vous
attend ; & files Braves qui périrent
à vos côtez dans la défence
de Calais , comptent jufte, leur arrivée
a précedé la voſtre , de cin-
Z iij
270
Extraordinaire
quante années toutes entieres.
Ce grand intervale ne les empef.
che pourtant pas d'eftre toûjours
charmez de voſtre intrépidité ,
& de la genéreufe réfolution que
vous priftes , malgré onze mois
de Siege & de famine , d'eftre
plûtoft fait prifonnier de guerre ,
que de vous rendre . Je leur ay
appris la bleffure que vous receuftes
il y a quinze ans
dans
l'affaut que vous donnaftes à
Bourbourg , & dont vous manquaftes
de mourir. Sans cela , je
penfe qu'ils vous auroient crû invulnerable
& immortel.
JEAN DE VIENNE .
A ne vous rien déguiſer , j'ay
toûjours couru aux occafions ,
comme fi j'avois efté l'un & l'au
tre. L'Europe & l'Afrique , la
du Mercure Galant. 271
Terre & la Mer, en peuvent por.
tér témoignage , & il me femble
mefme que je dois la longueur
de ma vie à cette hardieffe , qui
m'a toûjours fait affronter la
Mort , par tout elle s'eft prefentée
avec quelque gloire pour
moy.
MATHIEU DE VIENNE.
Il eft vray qu'on eft bien trom
pé de s'imaginer qu'il faille fe
tenir à l'abry des dangers , pour
parvenir à de longues années ; &
ce qui eft furprenant , c'eft qu'on
ne peut fe défaire de cette erreur
, quoy qu'on ait chaque
jour devant les yeux , des Gens
de guerre & de mer auffi âgez
que des Gens de Ville & de Cabinet,
& qu'on juge bien que fi
le nombre des uns eft plus petit
Z iiij
272
Extraordinaire
que celuy des autres , c'eft qu'il y
en a moins auffi qui s'embarquent,
& qui prennent les armes .
Je me fuis vû vingt fois expoſe à
mille traits mortels , fans avoir
jamais efté bleffé d'un feul ; &
lors que je n'avois plus rien à
craindre , que j'eftois dans mon
lit , au milieu de ma famille , en
affurance contre toutes fortes
d'Ennemis , une petite fiévre eft
venue qui m'a ravy ce qu'un
million d'Hommes n'avoit pû
m'ôter.
JEAN DE VIEnne .
Je croyois en verité que vous
n'échaperiez pas de la Bataille
de Rofebec. Jamais perfonne ne
courut tant de hazards. Vous
commandaftes & combatîtes par
tout , & vous fuftes prefque le
du Mercure Galant. 273
feul que les Vaincus diftinguerent
. Mais quoy ! la Mort eſt de
l'humeur des Payfans , elle infulte
ceux qui la craignent, & refpe.
&te ceux qui la bravent.
MATHIEU DE VIENNE.
Difons plûtoft ce qu'on entend
dire icy à toute heure , que
nos jours font comptez , & qu'il
ne dépend non plus de nous d'en
abreger le nombre, que de l'augmenter.
JEAN DE VIENne .
J'avoue que la vie a ſes bornes
reglées , comme la mer a les fiennes
, & qu'on ne peut non plus
qu'elle aller au delà , ou demeurer
en chemin . Neanmoins comme
on aime à fe flater , il me femble
que fi je ne me fuffe pas
trouvé à la Bataille que les Fran274
Extraordinaire
çois viennent de perdre en Hongrie
contre les Turcs , je verrois
encore luire le Soleil.
MATHIEU DE VIENNE.
Flaterie ordinaire , & fort vaine.
Voftre temps de mourir
eftoit venu ; & par conféquent
celuy de marcher au lieu où la
Mort vous attendoit . Sans cela,
vous feriez- vous jamais avifé
d'aller en Hongrie à quatrevingt
ans non fans doute, Mais
fa voix fe fit oüir à voftre coeur,
elle l'appella à ce rendez - vous,
il auroit inutilement refufé de la
fuivre , elle fçait perfuader & ſe
faire obeïr.
JEAN DE VIENNE .
Il ne luy a pas efté difficile de
m'attirer , l'occafion eftoit trop
belle , & file voyage m'a pouffé
du Mercure Galant. 275
plus loin que je ne penfois , je ne
fuis pas fâché de l'avoir fait.
N'eftoit-il pas temps queje quittaffe
la vie ? Je ne faifois plus rien
au monde , tout me chagrinoit .
En verité le grand âge eft une
étrangǝ affaire. C'eſt un fardeau
d'Epines fur le dos d'un Voyageur,
il charge, il pique , il ne fait
qu'incommoder.
MATHIEU DE VIENNE.
Hé quoy ?? il n'y a pas douze
ans que vous faifiez la
guerre
& l'amour
en Ecoffe
, à toutes
reftes
. Seriez - vous décheu
de cette
grande
vigueur
, en ſi peu de
temps?
JEAN DE VIENNE .
Je juge ,
à vous entendre,
qu'on apporte icy d'auffi fauffes
nouvelles qu'ailleurs. Ileft vray
276 Extraordinaire
qu'en ce temps-là , je fis la guerre
aux Anglois , avec des commencemens
affez heureux ; mais
pour l'amour , je ne m'y attachay
que par politique , la paffron
n'y eut point de part , mon
âge l'euftmal fecondée . Neanmoins
le bruit courut que le
changement qui arriva au bonheur
de mes armes , eftoit caufé
par cét amusement , comme files
armes n'eftoient pas journalieres
, & la fortune inconftante.
Ajoutez à cela que le Conneftable
Cliffon devoit venir faire une
diverfion , pour empeſcher que
toutes les forces d'Angleterre ne
me tombaffent fur les bras , &
que le Duc de Bretagne l'arrefta
prifonnier lors qu'il penfoit fe
mettre à la voile , de forte que
>
du Mercure Galant. 277
je fus privé de ce fecours , qui
m'eftoit neceffaire pour bien
achever , ce que j'avois aſſez bien
commencé .
MATHIEU DE VIENNE.
Je m'eftois laiffé perfuader
comme les autres , que la galanterie
qui a toûjours eſté ſi naturelle
à noftre Maiſon , vous avoit
dérobé quelques foins , pour les
donner à la Belle dont on parloit.
JEAN DE VIENNE .
;
Les foins que j'eus de plaire,
n'empefcherent point ceux que
je devois à l'Armée que je com.
mandois & bien loin de me
nuire , ils me firent recevoir des
avis qui me faciliterent la défaite
de quelques Troupes , & la pri
fe mefme de quelques Places,
278 Extraordinaire
qu'on tenoit imprenables . Mais
qui pût jamais ſe ſouftraire aux
traits de la médifance & de l'envie
? perfonne que je fçache .
MATHIEU DE VIENNE.
Il eft fûr qu'elles empoifonnent
toujours autant qu'elles
peuuent , la bonne conduite , les
belles actions , & les grandes ver
tus , & que les Heros font encore
plus expofez à ces peftes , que
les autres Hommes . Toutesfois
je ne m'eftois pas défié d'elles en
cette occafion, je vous en fais mes
excuſes.
JEAN DE VIENNE .
Ma mort ne fera peut eſtre
pas exempte de leur malice , non
plus que ma vie. Je puis pour.
tant fans mentir la dire belle , autant
qu'heureuſe , puis qu'elle eft
du Mercure Galant. 279
arrivée dans une rencontre , où
je combattois pour noftre Religion
, & où j'ay eu la gloire d'en
conferver l'Etendart entre mes
bras , encore aprés ma chute.
MATHIEU DE VIENNE.
Le temps eft amy de la verité,
il diffipe toft ou tard les nuages
de l'impofture , & fait juftice au
merite. Il n'y a perfonne qui ne
fouhaitaft de vivre & de mourir,
comme vous. Pluft au Ciel qu'il
me fuft permis de revoir le jour ,
à pareille condition , je m'eftimerois
le plus heureux des Morts ..
JEAN DE VIENNE .
La maniere dont vous parlez,
me fait croire que vous ne fçavez
pas mes malheurs , ou que vous
ne voulez pas vous en ſouvenir :
Mes Enfans ne vous ont- ils pas
conté leur fortune ?
280 Extraordinaire
MATHIEU DE VIENNE.
Vos Enfans font- ils icy › je
ne les ay point vûs.
JEAN DE VIENNE .
Apprenez donc qu'il n'y a pas
encore fix ans , que je commanday
fous le Duc de Bourbon ,
l'Armée qui fut envoyée en Afrique.
Nous y affiegeâmes Tunis,
& réduifimes fes fiers Corfaires à
demander la Paix , à laiſſer noftre
Commerce libre , à ne plus courir
nos Coftes , à rendre tous les
Efclaves Chrétiens , & à payer
les frais de la guerre . Mes deux
Fils contribuerent à cét heureux
fuccez par plufieurs belles
actions qu'ils firent durant le Siege.
A mon retour en France , je
pris réfolution de leur donner
ma Charge , à quoy auffi bien je
du Mercure Galant. 281
ne me trouvois plus guere propre.
Le Roy agréa ma démiſſion .
L'un & l'autre fut fait Amiral.
Cela n'eftoit pas fans exemple.
La Trimoüille , comme vous fçavez
, l'avoit efté quelque temps
avec moy.
Mon Fils aîné entra
dans l'exercice de la Charge , la
premiere année , & s'en acquitta
avec honneur , fon Frere y entra
la feconde , & fit bien fon devoir.
Tous deux me donnerent beau
coup de fatisfaction , & je m'eſti .
mois auffi heureux que vous me
l'avez cru . Mais que le bon-heur
des Hommes eft paffager ! J'appris
la troifiéme année › que je
n'avois plus d'Enfans. L'un perit
fur mer par un naufrage , &
l'autre à la chaffe par une chute.
Je vous laiffe à juger de ma dou
Q. deJuillet 1684. A a
282 Extraordinaire
leur à ces funeftes nouvelles ; on
me les apporta prefque en mel
me temps. Le Roy me rendit
ma Charge, & j'en fuis mort reveftu.
Helas ! j'aurois bien mieux
aimé mourir avec la qualité de
Pere , qu'avec celle d'Amiral .
MATHIEU DE VIENNE.
Je ne fçavois rien de ces triſtes
évenemens , & je m'étonne que
vos deux jeunes Morts ne fe
foient pas montrez à moy. Peuteftre
que le nom que je porte fans
exemple dans noftre Maiſon, m'a
déguifé à eux.
JEAN DE VIENNE.
Cela pourroit bien eftre. Il
les faut chercher , nous en fçaurons
la verité. Ils ne feront pas
furpris de me voir , puis qu'il y a
long-temps que je dévrois eftre
du Mercure Galant. 283
venu ; mais ils verront un grand
nombre de Perfonnes de leur
connoiffance , qu'ils n'avoient
pas lieu d'attendre fi- toft que
moy. Il me fâcheroit fort que
le Comte de Nevers fuft du
nombre. Ce jeune Prince avoit
efté recommandé par le Duc fon
Pere , à Couffy & à moy. Je ne
fçay ce qu'il eft devenu . Noftre
Armée eftoit partagée en trois ; il
conduifoit le Corps de Bataille,
& moy l'Arrieregarde ; mais Phi
lippe d'Artois noftre Conneftable
qui commandoit l'Avantgarde
, n'a point voulu écouter d'autres
confeils que ceux de fon impetuofité
& de fa présomption.
Il a donné fans attendre la jonation
des Troupes de Hongrie,
d'Allemagne, & de Pologne, qui
A a ij
284
Extraordinaire
les®
marchoient fur nos pas . Il l'a
fallu fuivre , & il eft caufe que
nous avons efté envelopez par
Turcs , vingt fois plus forts quenous
, & que toute noftre Armée
a efté taillée en piéces .
MATHIEU DE VIENNE .
Voila un grand malheur pour
la Religion & pour la France.
Le Conneftable a grand tort;
mais le Ciel ne laiffe rien d'im
puny , ce doit eftre noſtre confolation.
JEAN DE VIEnne .
Je commence à me fentir de la
force d'efprit qu'on attribuë aux
Habitans de ces lieux , & je vois
que je me confoleray aisément
de toutes chofes .
MATHIEU DE VIENNE.
On n'a pour cela qu'à croia
du Mercure Galant. 285
re qu'il en eft des autres évenemens
comme de la mort,
& qu'ils ont comme elle , des regles
infaillibles & inévitables
.
JEAN DE VIENNE .
Il eft vray qu'un peu de crean.
ce au deftin , adoucit bien des
afflictions. Il ne faut pourtant
pas en tant prendre , que le franc
arbitre ait lieu de s'en plaindre .
Mais allons chercher mesEnfans ,
la Nature m'y fait penfer , &
n'oublions pas les Braves de Calais
, puis que la reconnoiffance
veut qu'on fe fouvienne de ceux
qui fe fouviennent de nous.
1
Le recit que Fean de Vienne fait
de fa Charge & de fa Famille , eft
fondé en partie , fur le témoignage
286 Extraordinaire
de Dupleix , qui dit que le Sieur de la
Trimouille eftoit Amiral en 1380.
bien que Gollut , Paradin , & Mef
fieurs de Sainte Marthe , donnent cet.
te dignité à Jean de Vienne depuis
1373. jusques en 1396. temps de fa
mort , & qu'ils faſſent mefme mention
de luy en cette qualité , pendant
cette année 1380. Ileft encore fondé
fur ce que Meffieurs de Sainte Marthe
luy donnent un Fils appellé Pier-
Amiral en 1393. & Nicoles Gilles
, un nomméJean , comme luy auffi
Amiral ; bien que Guichenon dife
qu'il n'eut qu'un Fils unique , &
mefme appellé Philippe , & que le
Feron compte Pierre & Fean , pour
une feule Perfonne ; & enfin fur ce
que Gollut ne luy fait point laiffer
d'Enfans. Aurefte Dupleix le qua
life hardy Chevalier , & grand Care
,
du Mercure Galant. 287
pitaine , & à juste titre , comme fes
actions enfont foy.
Le Mot de la premiere Enigme du
mois d'Aouft , eftoit le Chapon.
Voicy les Explications en Vers que
j'en ay reçenës.
I.
Eunuquefriand & charnu,
Meuble de Baffecourt , Animal acoftable,
Chapon,foyez le bienvenu,
Chacun vous fouhaite àfa table;
Onsefait un honneur, auſſi- bien qu'un
plaifir.
Devons décroter à loifir.
L. BOUCHET, ancien Curé
de Nogent le Roy.
II.
E mois paffe j'estois malade;
Mais Mercure, ce Dieufi bon, LEM
Connoiffant que pour moy chaque Meis
eftoitfade,
288 Extraordinaire
Me fit préfent d'un beau Citron .
Fay bien desgraces à luy rendre;
Voyant que je me rétablis,
Il m'envoye un Chapon qui n'eft que
de Paris,
Mais qui ne laiffe pas d'eftre agréable
& tendre .
AVICE, de Caen, Ruë
de la Harpe.
III.
MErcure, tu manques defens,
On voit par ton peu d'ordre à faire tes
préfens
Cent Perfonnes embaraflées ;
On voudroit manger du Chapon,
Mais ayant tâté du Citron,
On a les dents trop agacées.
IV.
Le mefme
CE
Mercure ,
'Eft aujourd'huy , charmant
Qu'on vous chérit plus que jamais,
Puis que par de nouveaux bienfaits
Vous nous donnez la nourriture.
du Mercure Galant. 289
L'efprit trouve chez vous dequoy fe
contenter
Parmille agreables nouvelles ;
Le corps qui nepeut réfifter
Sans pafture matérielle,
Vous remercie avec raiſon
De le régaler d'un Chapon .
M
Mademoiſelle DE LA MOTE,
de Rennes en Bretagne.
V.
Ercure, qui fe plaiſt ſouvent à
régaler,
Fait en tous lieux de luy parler:
Defes Fruits merveilleux remarquez
l'abondance,
DefesVins délicats goûtez bien l'excellence,
Et dans fes Metsfréquens que n'a- t-il
Pasde bon?
Mais comme enfon dernier Régale
Il ne prétend pas qu'on l'égale,
On pourroit- on trouver un plusfriand Ой
Chapon ?
Q. deJuillet 1684.
RAULT, de Rouen.
Bb
290 Extraordinaire
Ο
VI.
Na bien dit, qu'un ventre à
jeun
N'entend point de bon gré les plus belles
paroles;
Les plus utilesfontfrivoles,
Elles n'ont rien que d'importuni
Auffi , quoy que Mercure ait dit & fait
merveille,
Nous avons tous fermé l'oreille ,
Et refufé l'attention
Afes difcours, à fes nouvelles,
Pour ouvrir l'eftomach à fon friand
Chapon,
Tant lafaim met l'eſprit dans la diſtra
Etion,
Mefme empefche les plus fidelles,
Et les plus curieux , d'écouter bien
raison.
LA PETITE ASSEMBLEE
du Havre.
du Mercure Galant. 291
VII.
Votre Enigme tenoit mon eſprit
Et le Prophete couronné
M'afait en y refuvant vuider troisfois
ma Coupe;
Mais à la fin jay deviné
Qu'on le mettoitfur une Soupe.
MAUMOUSSEAU , Procureur
VIII.
à Tours.
Dans le besoin, qu'an Amy ſert!
J'avois jeuné, Mercure, & j'avois bien
Souffert
De la faim. Cette dure Hofteffe,
Qui des Grands & Petits eft fouvent la
Maîtreffe,
Les tuë & les abat , mefme fans coup
fraper,
Affiégeant par dedans tous ceux qu'elle
veutprendre,
Elle me vouloit attraper,
Et je n'en pouvois plus, enfin j'allois me
rendre,
Bb ij
292
Extraordinaire
Quand j'ay reçeu voftre Chapon.
Qu'il eftoit excellent! Auffi je vous pro
refte
Que je n'en ay pointfait de refte ;
Je n'en crains point de mal , ny d'indigeftion.
Q
Veleft
IX .
GYGES, du Havre ,
Vel eft cet Eunuque Prophete?
Eft-ce un Chapon que l'on appelle ainſy?,
Beaucoup s'en mettent enfoucy;
D'où vient qu'il n'a plus tant de
crefte?
Eft- ce qu'il n'a plus de datif?
Qu'il afouffert un ablatif,
Par un retranchement des pieces mari
tales,
Et qui font lesfondamentales
De la bien faine & droite intention?
Ouy; mais répond Catin, qui cherche en
tout droiture,
Pourquoy détruire ainfi Nature,
Etfaire d'un bon Coq un difame Chapon
?
du Mercure Galant. 293
Belle, apprenez qu'il eft plus tendre,
D'un meilleurgouft , & plus mollet.
N'importe, a-t-elle dit, je n'y peux condefcendre,
Un bon Coq me plaiſt mieux, fuft- il un
pen duret.
མ .
Le mefme.
Ife devinerois la nature
Efçavois bien qu'à la peinture
De ce Prophete abâtardy ;
Dans un Repas il eft de mife,
Et j'en dois manger d'un Mardy
Chez l'incomparable Denise,
LE CLERC DE BUSSY.
XI.
ONditque les Claponsdu Mans Ο Sont exc. L'ens;
Mais je vous jure,
Divin Mercure,
Que les Bréton's
Sont auffi bons
Et délicats, je vous affure.
La meilleure des Femmes de la
Rue S.Louis deVitré en Bretagne.
Bb iij
294
Extraordinaire
M
XII.
Ercure n'a pas de raifon,'
Je n'approuve pas fon mélange.
Il nousfait préfent d'un Chapon ;
Mais comment vent- il qu'on le mango?
Il devoit l'autre mois , au lieu de fon
Citron,
Nous donner quelque belle Orange.
L'aimable Minerve , ou l'Ecueil "
des Efprits , de la Ruë
Gervais-Laurens .
XIII.
CE qu'on dit de lafaim , & d'un
grand appétit,
Qu'il allonge les dents , & retrécit le
Ventre,
Qu'il accourcit la langue , & détourne
l'esprit
Des fubtiles clartez où quelquefois il
entre,
Fe le fouffrais en moy , lors que vostre
Chapon
Mefut byer apporté: Mercure, il eftoit
bon,
du Mercure Galant. 295
Etj'espérois enfaire grande chere;
Mais belas! je n'en tatay guére.
Ilfe trouva chez moy trois ou quatre
Mangears,
Qui pour mon appétit n'eurent aucuns
égards ;
Je me mis par malheur entre Scylle, &
Charybde,
Gouffres qui devoroient, rien n'eftoit plus
avide,
Ils l'eftoient plus que des Sergenss
Apeine jengoûtay . Qu'il est bien véritable,
Quepourle régaler à table,
La bonne Sauffe eft , peu de Gens.
LE BELLE NOURRITURE,
du Havre.
XIV .
Aut- ilpour deviner votre premiere
Aller chercher un Mot de Paris au
Fapon?
Non, je croy qu'ilfuffit que je trouve
en ma rime
Bb iiij
296
Extraordinaire
Le véritablefens tomberfur un Chapon.
XV .
ALCIDOR
Ve Mercure eft habile àfaire toute
Q
chose!
Si dans un mois il nous propofe
Vne Enigmefur le Citron ,
Il nous préfente dans lafuite
Ce qu'on eftime au Mans , un bon &
gros Chapon.
Le mefme.
Ceuxqui ont trouvé ce mesme Mot,
font Meffieurs de la Croix, de Tours ;
L'Abbé Balandon ; De la Rocheroaxe;
Sousmaiftre , de Narbonne ; Cochiot,
de Senlis ; De Lhoſpital, du Grenier
à Sel de Paris ; Le Blond, d'Evreux;
Loubers , d'Alby ; Mefden o felles
de Roftain , & du Frefne ; Mademoifelle
Raince , de l'Hoftel de Crédu
Mercure Galant. 297,
quy ; Le Provincial dévalifé ; Le
Berger de Lemnos ; Tamirifte ; La
Donna Victoria , de la Rue de la
vieille Draperie; La belle Chapelieres
& l'aimable Minerve , de la Ruë
Gervais Laurens.
On ne m'a envoyé que les cing
Explicationsfuivantesfur la feconde
Enigme , dont le Mot eftoit le Diable.
I..
L'Angeremplyd'orgueil, cet Eſprit
Que Dieu précipita du Ciel dans les
Enfers,
Satan, que l'Eternel tient lié dans fes
fers,
Mercure, eft levray fens de lafeconde
Enigme
La meilleure des Femmes
de la Ruë S. Louis de
Vitré en Bretagne .
298
Extraordinaire
I I.
Epuis que jefuis amoureux ,
Je nefais que languirfans ceffe;
Tout me déplaift , & tout me bleſſe,
Et je nefçay ce que je veux.
Dans lesplus beaux jeux je m'ennuye
On me chagrine quand on rit;
Je voudrois que chacun fouffrit
Les maux dont mon ame eſtſaiſte.
Je suis à moy-mefme importun,
Et par un malheur trop commun,
Je ne fens tous ces maux que pour une
Inhumaine,
Que je trouve toujours infenfible à ma
peine.
N'en feray-je jamais dehors ?" ).
Rien n'eft égal à mon martire;
Quand l'Amour dans un coeur établitſon
empire,
Il vaudroit tout autant avoir le Diable.
au corps.
Si Philis ne veut pasfoulager mes tranf
ports,
Laffe d'unfi rude efclavage,
du Mercure Galant. 299
le vais faire tous mes effort;
Pour ne l'aimer pas davantage.
DIEREVILLE, du Pontlevefque.
III.
Qoy, ces qualitez, ces talens
Tant oppofez que l'onfait naître,
Sans pécher contre le bonfens,
Se trouveront dans un feul Eftre ?
Mafoy, je ne le conçois pas ,.
Cette Enigme n'eft qu'un apas,
Et je n'y voy nulfens probable..
Ouy, je renonce à l'expliquer,
Et je ne connois que le Diable
Auquel on puiffe l'appliquer.
IV .
DES DOUZE.
Nousdemandions, Mercure, & nous
avions fujet,
Deux Enigmes ce mois ; vous avez fatisfait,
Mais on ne fait , ma foy, fouvent ce
qu'on demande.
Que la feconde icy le fait bien éprouver!
La contrarieté qu'on y voit eftfi grande,.
300
Extraordinaire
"
Qu'on n'enfait le vray fens : le pourrat-
on trouver ?
Le Prophete du Iour vanté dans la premiere,
Que l'on a bientoft reconnu,
A beau prédire, il eft pour elle fans lumiere,
Et de plus fins que luy n'ontpas plus de
vertu .
Pour moy, j'en aygrondé; pardon, fic'eſt
un crime;
M'ayant fifatigué l'esprit,
dit mefme pardépit,
I'en
ay
Pourquoy tantfe gêner ? Diablefoit de
Enigme.
ME
V.
GYGES, du Havre.
Etrompay-je, Mercure, apres
avoir rêvé
Sur la feconde Enigme , ou feroit- il
croyable
Quecefuft le Portrait du Diable,
Ce malheureux, ce reprouvé?
Si c'est làfon vrayfens, Dien qu'il eft
effroyable!
ALCIDOR
du Mercure Galant. zoi
Ce mesme Mot a esté trouvé par
le Marquis de l'Efclanche , de Moulins
en Bourbonnois ; Chevalier ; Le
gros Thierar, Mary de la Belle ; &
les Pefcheurs de l'Etang de Ligniere.
Fajoûte quelques Madrigaux fur
les deux Enigmes.
Volve
I.
Oftre Chapon, divin Courrier,
N'eft ny du Mans , ny de Palier,
Il mefemble d'un gouft trop fin , trop
agreable,
Enfin je le trouvefort bon.
Il n'eft point, pour le rendre encore plus
eftimable,
De trop dure digeftion ,
Mais ilfait rêver, c'eft le Diable.
DIEREVILLE, de Pontlevefque.
II.
Oftre Chapon, Mercure, eſtfort
maigre & fort grêle;
Maisje ne m'en étonnepas,
302
Extraordinaire
Pour en voir en Eté de plus gros, de plus
gras,
Ilfaut que le Diable s'en mêle.
III.
Le mefme
DEs deux Enigmes du mois d'Aouſt
Plufieurs auront trouvé le régale admirable
:
Chacun a fon avis , mais enfin à mon
goust
Le Chapon ne vaut pas le Diable.
M
IV.
Ercure, ton Chapon m'eftoitfort
agreable,
Et je l'avoispris de bon coeur;
Maisfi-toft que je vis le Diable,
Il me tomba des mains, tant j'en eus de
frayeur.
L'AIMABLE BRUNE à l'Anagramme,
fe renonce à téter,
de la Rue du Mail.
du Mercure Galant, 307
V.
E disfy de vos deux Enigmes,
Ie vous l'affure tout de bon;
Carquoy qu'en la premiere on rencontre
Chapon,
1
La feconde a d'étranges rimes.
Perfonne ne l'expliquera,
MaisDiable qui s'enfoucira?
LA CLAIRE BRUNE DELA PORTE,
de Vitré en Bretagne.
VI.
Esme vous venez vous présenter
St-ce pour nous épouvanter,
Pendant ce mois, galant Mercure,
Avec cette horrible figure
D'où vient ces longs crocs de Chapon
Qui vousfont paroistre effroyable?
'Au lieu d'un Caducée, on vous voit un
crampon,
Et voftre Habit eft fait comme on dépeint
le Diable,
Quel est voftre deffein, quand vous quitez
les Cieux
Pourparoiftre dans ces bas Lieux
304
Extraordinaire
Avec cet étrange équipager
Si c'est pour punir des Mortels
Les larcins, & le brigandage,
Diftinguez tout-an-moins ceux qui ne
fontpas tels .
Vous pourrezséparer l'Innocent du Coupable,
Camme un Iuge éclairé, fçavant, juſte,
équitable;
Maisfic'eft pour vous divertir,
Qu'on vous voit ainfi traveftir,
O Dieu! quelle affreuse méthode!
Changez auplutoft cette mode,
Ou bien du MercureGalant
Vousperdrez le titre brillant ,
A
VIL
SYLVIE.
Mis, pour nous tenir enſemble
Toûjours d'uae bonne union,
Sans aucune divifion,
C'est un moyenfeur, ce mefemble,
Que chaque mois d'un bon Chapon,
D'un Lévrant, ou d'un fort Dindon,
Accompagnéde fix Bouteilles
du Mercure Galant. 305
Pleines d'un Vin délicieux,
Nous venions fous ces belles Treilles,
Pour voir à qui boira le mieux;
Carfi l'on parle defcience,
Ie connois par expérience,
Que nous neferons pas longtemps
Dans une bonne intelligence,
Sans y voir quelques mécontens.
Dans ces Lieux plutoft onfait gloire
De chanter, de rire, & de boire ,
Que d'exercer le beau talent
Qu'enfeigne Mercure Galant .
Helas ! pour bien des Gens il paroift
effroyable,
On lefuit comme onfait le Diable;
Plufieurs traitentfes Partiſans
Comme des Efprits déplaifans,
Et Gens dont l'abord eftfunefte.
Vit on jamais aveuglement
Plus grand: & quel déreglement,
Qu'un Homme de bon fens doit fuir
commelapeste ?
LA PETITE ASSEMBLEE A.
du Havre.
Q. deJuillet 1684.
Cc
306
Extraordinaire
Ceux qui ont encore trouvé le vray
fens de l'une & de l'antre , font Mcffieurs
du Mefnil; Maubreuil ; Leger
de la Verbiffonne ; De Larchat;
L'Abbé Boitfec ; La Magdelaine de
Valenciennes ; L'Orphée ; Le fpirituel
Liégeois; Hiacinte Rauchet; Gillogin';
L'heureux Galopin ; Son aimable
Galopine; La charmanteBrune,
& Son aimable Soeur , du Quartier
D. H. Les aimables Vandangeufes
d'Argenteuil; &l'infenfible de Montalie;
Meffieurs Garrier, de Rouen;
L'Epinay- Buret , de Vitré en Bretagne
; Du Tremblay, de la Ruë de
la Harpe Michelin , de Troyes en
Champagne ; Cerveau , de Nangis;
Du Saufoy , Capitaine au Regiment
d'Artois ; Patu , de Balbonne ; Mefdemoiselles
Chatagnien , de Nogentfur-
Seine; & Manon de la R.D. S..
du
Mercure
Galant. 307
SSSSS SSE SSESS S22
SENTIMENS SUR
les Questions du xxvI. Extraordinaire.
Si l'on peut aimer avec plaifir,
quand on a fujet de ne le plus
sconfier à la Perfonne qu'on
aimescale
Vand un coeur a choify quelques
Objet pour aimer,
Erque l'on correfpond à fon amour fin
cere, ..
Teldoit eftreſon caractere,
Qu'on le verroit plutoft mille fois abimer
Qu'un autre Objetlo puft charmer
**
Ce coeur doit longtemps fe défendres
Avant que defe rendres.
Cc i
308
Extraordinaire
..
Ildoit à la beauté voir jointe la vertu,
Et
que du plus rare mérite
L'Objet dont ilfait choix foitfansfard
revestu,
Afinque
fuite.
leur amourfoit ferme dans la
Apres ce jufte choix, il faut tombor d'ac
cord
Qu'on peut toujours aimer fans
crainte,
Et qu'une paffion ſi juſtement êtrainte
Nepeut finirquepar la mort.
Lors qu'on voit un Amant agir de cettè
forte,
Avant de s'engagerfous les Loix de
l'Amour,
Croit-on pas qu'il évite alors de voir un
jour
Changer lapaffion, qu'un autre croirois
forte
Dans un coeur qui pourroit fort diffici
lement
du Mercure Galant . 309
Se tenir conftant un moment;
Car enfin l'on voit peu de Belles
Qui veulent paffer pour cruelles,
Et l'on en trouve rarement
Qui fe faffent un bien d'eftre toûjours
fidelles.
L'on ne fçauroit jamais aimer avec
plaifir
Un Objet dent on a la moindre défiance;
Car quiconque une fois auroit pû nous
trahir,
Pourroit recommencer, ayant l'expé
rience.
23
Un coeur eft inventif, poursefaire du
mal,
Il peut fe figurer l'image d'un Rival
Dontfa Maitreffe eft obfedée:
Et de ce fâcheuxfouvenir
Ilnaîtroit un chagrin difficile à banir,
Quand mefme ce Rival neferoit qu'en
idée.
310 Extraordinaire
3
Il faut donc, pour aimer avec contentement,
Ne trouver aucun lieu de douter un
moment
De la fidélité de la Perfonne aimée ;
Mais eftre convaincu
tous lieux
que cherchant en
L'avantage d'eftre eftimée,
Elle fait ménager le pouvoir de fes
yeux,
Hors pour fon cher Amant qu'ils foient→
inéxorables,
Düffent-ils chaque jour faire cent Mi="
férables,
2
Si l'on peut garder une forte
paffion pour une Perfonne
qu'on eft affuré de ne voir
que rarement.
Vitte, mon cher Tircis, le fort at
tachement o
Que tu veux conferverpour l'aimable
Sylvies
du Mercure Galant .
31x
Quand tufoûpirerois le reste de tavie,
Ce feroit fans efpoir d'aucunfoulagement
.
Iefçay que fes beaux yeux n'ont rien de
comparable,
Que fon efprit eft admirable,
Que des plus beaux Objets que l'on voit
icy bas
Nul ne peut difputer le prix de fes
appas.
Mais dois-tu pas fçavoir la Loy qu'elle
s'est faite,
De demeurer dans la retraite
Qu'elle a depuis longtemps prife pour
fonSejour?
Ainfi trop feûr defon abfence,
Dois- tu garder tant de conftance,
Sans efpérer de voir un jour
Couronner ton amour?
Ne ferois-tu pas mieux de te vaincre
toy- mefme,
Que de vouloir céder cet avantage au.
temps,
312
Extraordinaire
Qui ne te laiffera qu'une douleur extréme
D'avoir dans le chagrin paffé tes plus
beaux ans?
ស
En vain tu te formes l'idée
Que tu conferveras la meſme paffion
Dont tu fens aujourd'huy ton ame
poffedées
Le temps changera bien ta réſolution,
Et te détachera de ta chere Sylvie,
Que tu ne verras plus, du moins fort ra
remént,
Puis que lafolitude à tes yeux l'a ravie.
Reviens donc au plutoft de ton égarement,
Etfais dés aujourd'huy, fans beaucoup
de miftere,
Ce qu'un an, oufix mois t'obligeront de
faire.
Si
du Mercure Galant.
313-
Si une Paffion qui n'eft fondée
que fur la Beauté , peut eftre
durable.
P Vis
Uis qu'en moy , cher Damon , tu
prens la confiance
De communiquer ton fecret,
Je dois, comme un Amy difcret,
Te dire mon avis fur la belle alliance
Que tu prétens faire en ce jour,
Suivant les fentimens que t'inspire l'Amour.
Célimene a donc pû par l'effort de fes
charmes
Forcer enfin ton coeur à luy rendre les
armes?
Quoy que dans ton premier deffein
Tu vouloisfeulement, fans trop de complaifance,
La voir, & luy parler avec indife
férence;
Q.deJuillet 1684 Dd
Extraordinaire
314
Mais l'Amour enfecret s'eft gliffe dans
ton fein.
83
Contracter aujourd'huy , demain faire
la Nôce,
Eft , ce mefemble, un prompt négoce
Dont tu pourras te repentir;
Car c'eft fouvent le fruit qu'apporte
l'Hymenée,
Quand la poffeffion commence à ralentir
Une paffion effrénée.
Quand on veut s'arrester à la feule
beauté,
Sans rechercher d'autre avantage,
N'eft-ce pas toujours un préfage
Que ce n'est que la volupié
Qui fait agir de cette forte,
Et que l'aveuglement fur la raison l'emporte?
Car enfin, qu'est-ce encor que ce peu de
beauté?
du Mercure Galant.
315
Un teint blanc , de beaux traits , une
couleur vermeille,
Belle gorge , bel oeil , & la taille
reille?
pa
Eft il rien plus fujet à lafragilité?
Le moindre mal de tefte, helas ! eft-il
croyable?
Rendfouvent à nos yeux une Belle
effroyable.
Comment donc conferver la meſme
paſſion
Pour un peu de beauté tellement incertaine?
Celuy qui l'aime , eſt- il fans appréhenfion
De la voir quelque jour exposée àsa
haine?
Le peut-il, lors qu'elle eft l'uniquefondement
Quipûtfeul defon coeurfaire l'engagement
?
Pour voir donc un amour d'eternelle
durée,
.316
Extraordinaire
Conftante , inviolable , & toujours affurée,
L'efprit & la vertu doivent charmer
un coeur;
Quand par ces qualitez une ame eft
affervie,
On ne doit rien craindre en la vie
Qui faffe repentir d'une pareille ardeur.
**
Ainfi , mon cher Damon, vois où l'Amourte
mene.
Que peux-tu voir en Célimene
Qui t'oblige à l'Hymen que tu veux
propafer?
Si c'est la beauté toute nuë,
Diférantfeulement fix mois à l'époufer,
Voy fi dans tout ce temps elle enfera
pourveuë?
Fefuis bien feur que ton amour
N'éftantfondé quefur fes charmes,
Souffrira d'étranges allarmes,
du Mercure Galant. 317
Avant qu'en voir le dernier jour;
Car la maxime eft véritable,
Qu'un tel amour ne peut estre durable.
ALCIDOR, du Havre.
QUESTIONS A DECIDER.
I.
un Mary qui découvre que la Perfonne
qu'il à épousée eftoit préve- a
nuë de paffion pour un autre en l'époufant
, a plus fujet de fe plaindre
delle , qu'un autre Mary n'en a de fe
plaindre de fa Femme , lors qu'il s'apperçoit
que depuis fon Mariage elle eft
devenue fenfible aux foins d'un Amant.
II.
Lequel eft le plus facile , de n'avoir
jamais d'amour , ou de n'en avoir
qu'une feule fois en toute fa vie.
Dd iij
318 Extr. du M. Galant.
IIL
S'il eft plus cruel , de ne pouvoir
réuffir à fe faire aimer d'une Perfonne
pour qui on fent une tres-forte inclination
, que de la voir infidelle apres
qu'on en a reçeu les plus engageantes
marques d'amour .
IV.
On demande l'Origine des Tombeaux
, & des magnifiques Sépul- -
tures.
Jefuis, Madame, voſtre tres, &c.
A Paris ce 15. Octobre 1684.
Avis pourplacer la Figure.
La Planche VII. eftant déployée,
doit regarder la page 212.
THOUF
BALLIO
TRE
DE
LYON
*
189
Li
*********************
Extrait du Privilege du Roy .
AR Grace & Privilege du Roy , donné à
Pehaville le quatorzième jour de luin 1682 .
Signé, Par le Roy en fon Confeil , DujARDIN :
Il eft perinis à Claude Blageart , Imprimeur
& Marchand Libraire, d'imprimer, faire imprimer,
vendre & debiter un Livre intitulé ,
ACADEMIE GALANTE, en tel Volume ,
caractere, & autant de fois que bon luy femblera,
pendant le temps de fix années confécutives,
à commencer du jour qu'il fera achevé
d'imprimer pour la premiere fois : Et défenfes
font faites à tous Imprimeurs & Libraires,
& autres Perfonnes , de quelque qualité &
condition qu'elles foient, de l'imprimer, faire
imprimer, vendre & debiter, fans le confentement
de l'Expofant , ou de ceux qui auront
droit de luy, à peine aux contrevenans de mil
livres d'amende, confifcation des Exemplaires
contrefaits, & de tous defpens, dommages &
interefts, ainfi que plus au long il eft porté par
lefdites Lettres de Privilege .
Regiftré fur le Livre de la Cummunauté le
17. Ïuin 1682 .
Signé , ANGOT , Syndic.
Achevé d'imprimer pour la premierę fois le
15. d'Octobre 1684 .
&Prorex Lugdunenfis
Camillus
de Neufville
Collegio
SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teftamenti
tabulis attribuit anno 1693 .
EXTRAORDINAIRE
DU
MERCURE
GALAN T.
QUARTIER DE JUILLET 16845
TOME
XXVII.
ร
OTHERLE
BIBLIO
LYON
Imprimé à Paris; & fevend
A LYON,
Ut
Li
FILLE
Chez T. AMAULRY , Ruë Merciere,
au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIV.
AVEC PRIVILEGE DU ROY,
Onouveau du
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on
le vendra , auffi -bien que l'Extraor
dinaire , Trente fols relié en Veau ,
& Vingt-cinq fols en Parchemin.
A PARIS ,
Chez G, DE LUYNE, au Palais , dans la
Salle des Merciers , à la Juſtice .
Chez C. BLAGEART , Rue S. Jacques,
à l'entrée de la Ruë du Plâtre ,
Et en la Boutique Court- Neuve du Palais,
AU DAUPHIN.
Et T. GIRARD , au Palais, dans la Grande
Salle, à l'Envié.
M. DC. LXXXIV .
AVEC PRIVILEGE DY ROI;
2S525-52255 :525225
TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
I l'on peut aimer avec plaifir, quand on a
Si
qu'on aime, J
De l'Origine de la Poëfie , Traité en Vers,
par M. Bouchet ,
II
Nouvelles d'Alep, premiere & feconde Lettre,
Divers Sonnets fur la Glace,-
Sonnet fur la Nuit,
Doutes fur la Langue,
38
70
77
79
Explications en Vers fur les Enigmes de Juin,
dont les Mots eftoient l'argent & la Chi
mere, 91
Sentimens'en Vers fur toutes les Queſtions du
dernier Extraordinaire , par M. de la Févrerie
, 1ος
Lettrefur ce qu'il y a de remarquable dans la
Ville de Bar-fur-Seine, 113
Confolation à Tircis par un Berger de M ...
inftruit de fes malheurs par le Zéphire, 134
Lequel eft le plus à eftimer , l'Homme de
Converfation, ou l'Homme de Cabinet, 138
Si la vangeance d'une Femme irritée eft plus
dangereufe que celle d'un Homme offeucé,
141
TABLE.
S'il eft mieux féant à un Chreftien de fe ma
rier, ou de fe retirer dans un Convent , 142
Septiéme Partie du Traité des Lunetes. par
M. Comiers ,
Explications en Vers fur l'Enigme d'Aouft ,
dont le Mot eftoit un Citron ,
•
144
213
228
251
Des avantages de la Chevelure , par le Medecin
Solitaire de Tarascon,
Bouquets pour le Roy ,
Paraphrafe fur le Pleaume Domine probafti
me , par M. de Launay, Pteftre de S. Saturnin
de Tours, 254
Dialogue de Morts, 263
Explications en Vers des Enigmes d'Aouft,
dont les Mots eftoient le Chapon & le Diable,
avec les noms de tous ceux qui ont
trouvé le vray fens de l'une &de l'autre, 277
Sentimens en Vers fur les Questions du dernier
Extraordinaire ,
Queftions à décider,
FIN.
307
317
EXTRAORDINAIRE
DU MERCURE
GALAN T.
THEQUE
BLIOTH
LYON
QUARTIER DE JUILLET 1493
TOME XXVII.
OVS ne trouverez pas
D'E
LA
VILLE
feulement , Madame ,
dans cet Extraordinaire
diverfes Réponses aux
Questions qui ont esté propofies
dans les derniers , mais encore plufieurs
Lettres qui vous apprendront
des chofes affez curieuses . Il y en a
A
Q. deJuillet 1684.
2 Extraordinaire
quelques- waes que l'on a reçcuës d'Alep
, & qui contiennent tout ce que
Pon peutfçavoir de remarquable de
cette fameufe Ville. Je les gardois
depuis quelques mois , eſpérant les
employer dans mes Lettres ordinaires;
mais la matiere s'eft toûjours trouvée
fi abondante, queje n'ay pûjusqu'icy
les y faire entrer. La crainte qu'elles
n'y pniffent encore avoir place de
longtemps, me lesfait joindre au Recueil
queje vous envoye tous les trois
mois des Ouvrages du Fublic. Il n'en
Sera que plus agréablement diverſifié,
je croy que vous ne vous plaindrez
pas dufoin que je preus de vous donnerplus
que vous n'attendez .
یش
25
du Mercure Galant. 3
5525 : 525:SSSSS S2S
Si l'on peut dimer avec plaifir,
quand on afujet de nefe plus
confier à la Perfonne qu'on
aime.
Ja
E croy que pour décider
cette Queſtion , il faut dif
tinguer le caractere de ceux qui
aiment . Il y a des Gens qui n'ont
que la beauté pour objet . Elle
les attire , elle les attache . C'eſt
par elle feule qu'ils fe laiffent
enflâmer ; & ne mettant point
de diférence entre une Perfonne
aimable , & une belle Perfonne,
ils ne regardent rien au dela de
ces traits qui frapent , & qui
A ij
4
Extraordinaire
་
ébloüiffent. La douceur d'une
parfaite union n'a rien qui foit
fenfible pour eux . Ils font touchez
des momens préfens , fans
que la fuite leur puiffe caufer de
l'inquiétude. Les mouvemens de
leur coeur fe reglent par le plaifir
de leurs yeux . Ils ont de l'amour,
& rien autre choſe. L'efprit &
les qualitez de l'ame n'ayant
point contribué à le faire naître,
ils afpirent moins à eftre aimez
veritablement, qu'à obtenir des
faveurs . Ce font ces faveurs qui
entretiennent & font fubfifter
leur paffion ; & pourveu que
leurs defirs trouvent toûjours å
fe fatisfaire , rien ne manque à
leur bonheur. Ils ont beau voir
un Rival reçeu d'une maniere
agreable ; ils ont beau s'apperdu
Mercure Galant.
cevoir qu'il rend des foins affidus.
Ils ferment les yeux volon .
tairement ; & trouvant toûjours
pour eux les mefmes manieres
dans les Perfonnes qu'ils aiment,
ils ne s'embaraffent point de ce
qui fe paffe à l'égard des autres.
J'avoue que quand on eft fait de
cette forte , la confiance n'eſt
point neceffaire pour le plaifir
de l'amour ; mais on doit auffi
demeurer d'accord qu'il faut
manquer de délicateffe pour
eftre content d'une liaifon de
cette nature . Elle eft entiérement
fondée ſur les fens . Qu'il
ait lieu de fe confier , ou non,
à la Perfonne qu'on aime pour
fa beauté , ceux qui s'y attachent
par ce feul motif, trouvent leurs
fouhaits remplis , tant qu'ils fe
A iij
6 Extraordinaire
voyent en poffeffion de fes faveurs
; & un Rival qui a tout le
coeur, ne leur ofte rien . Il n'en
eſt pas de mefme des Gens délicats
, qui mettent l'entiere felicité
de leur vie dans un ftable &
folide engagement . Les faveurs,
s'ils en obtiennent , ne font que
l'acceffoire de leur paffion. L'ef.
time eft toûjours ce qui la commence
; & comme il eft difficile
de fe défendre d'aimer ce que
l'on trouve eſtimable , on vient
inſenſiblement
à l'amitié . Il n'y
a de là qu'un pas à faire pour
aller jufqu'à l'amour, & c'eft une
route qu'on manque peu à tenir
dans un Sexe diférent ; mais on
n'y arrive que par le chemin de
la confiance . Elle caufe des é.
panchemens de coeur qui ont
-
du Mercure Galant.
X
des douceurs inexprimables . On
diminuë fes chagrins en fe les
communiquant , & il n'y a point
de bonheur qui ne s'augmente
par la part qu'on s'en donne l'un
à l'autre. Point de fecret entre
deux Amans tendrement unis ..
On fe rend compte de la moindre
bagatelle , & c'eft alors que
l'on éprouve veritablement que
l'on vit bien moins en foy que
dans la Perfonne aimée . S'il ar
rive qu'apres un long temps paffé.
dans un état fi heureux, l'inconftance
, qui eft affez naturelle à
tout le beau Sexe , engage la
Dame à écouter un Rival , au
moindre foupçon que l'on a de
cette intrigue, le coeur fe refferre
, & ceffant de s'épancher,
change en amertumes ce qui
A
iiij
8 Extraordinaire
eftoit remply de douceurs. C'eft
cette mefme Perfonne qu'on a
tant aimée, que l'on voit encore .
Elle eft toûjours également belle
, & fi vous voulez , également
complaifante. On en obtient
les mefmes faveurs ; mais on a
l'efprit bleffé de l'image d'un
Rival, & le refus qu'elle fait de
le bannir , empefchant de prendre
en elle cette mefme confiance
qui faifoit goufter tant de
plaifirs, fa beauté ne touche plus ,
fes complaifances perdent leur
mérite , & fes faveurs mefme
manquent d'agrément. On con
tinuë à la voir, parce que l'amour
réfifte au dépit pendant quelque
temps , & qu'une longue habitude
a formé des chaînes qu'on
ne rompt pas aifément, mais peu
dus Mercure Galant.
à peu on trouve les moyens de
fe guérir, & le facrifice ne s'eftant
pas fait lors que l'on a commencé
fes plaintes, la Dame ne peut plus
l'offrir qu'à contretemps. On
Pattribue au dégouft , ou au peu
de mérite qu'elle a connu dans
ceux qui la rendoit infidelle . Ce
qu'elle a fait une fois , elle eft capable
de le faire encore , & la
confiance ne pouvant plus revenir
, on ne fçauroit plus aimer
qu'avec des foupçons qui tenant
toûjours en crainte , ne permetrent
pas que l'on aime encore
avec plaifir.
r
L'Ouvrage qui fuit , eft de M
Bouchet , ancien Curé de Nogent le
Roy. C'eft luy qui eft l'Autheur de
l'Origine des Jeux , que vous me
io
Extraordinaire
mandez avoir lû avec plaisir dans
le dernier Extraordinaire. Ce que
vous m'en dites d'avantageux , m'a
fait prendre garde que j'avois oublié
à vous apprendre fon nom , & il ne
feroitpas jufte de lepriver plus longtemps
de la gloire qu'il mérite .
du Mercure Galant . II
25525-522555 :25252
DE L'ORIGINE
DE LA POESIE .
PL ans
Lus de deux mille ans avant Laon,
Et plus d'un Siecle avant Milan,
Quoy que Milanfoit fort antique ,
Regna l' Art nommé Poëtique,
Cet Art illuftre & figuré,
Où toutse trouve meſuré ;
Carfans mefure &fans cadence
Le Mufe tombe en décadence.
Cet Art qui charme les Humains,
Avant Romule & les Romains,
Chez qui tout eftoit héroïque,
Etoit d'ufage & de pratique .
Moife , ce Chefdes Hébreux,
Ce Capitaine genéreux,
Ce Législateur intrépide,
Dont l'ame n'eut rin defordide,.
12
Extraordinaire
Ce Favory, ce Bien-aimé,
Del Ange & del Homme eftimé,
Ayant tiré tant par Oracles,
Que parde merveilleux miracles,
De l'esclavage Egyptien
Le Peuple que Dieu nommoitfien,
Ayant dans la Mer Erythrée
Confondu l'infolence outrée
D'un Potentat andacieux
Qui vouloit refifter aux Cieux,
En fuite de fa délivrance,
Pour marquerfa reconnoiffance
Au Monarquede l'Univers ,
Inspiré d'Enkant,fit des Vers,
Et le premierforgea la Rime;
Car rimer n'eft pas faire un crime,
Comme ont prétendudans ces temps:
Certains Bourns & Mécontens,
Qui par une critique auftere
Blament ce qu'ils ne peuventfaire.
Apres cet Hommefans pareil,
Qui rayonnoit comme un Soleil,
Ayant eu dans cet Artpour Maistre
Le Dien des Dieux le premier Eftre,
du Mercure Galant.
13
Parut David, .Ce Favory ,
Ce Monarque du Ciel chery,
Dans des tranfports tout extatiques,
Fit cent cinquante beaux Cantiques,
Qui chaquejour nous donnent lieu
D'honorer & de louer Dien.
Salomonfox Fils, Princefage,
Mit auffifa veine en uſage,
Et fit des Versforts & puiſſans,
Qui renferment beaucoup defens.
C'est une fainte Paftorale,
Où cefçavant Monarque étale,
Mais dans un mystérieux tour,
Lesfentimens d'un chaſte amour.
Fob, cet abyfme defcience,
Ce miracle de patience ,
Dont le Seigneur par ſa bonté
Eprouva la fidelité
Parde fanglantes tentatives,
De fes difgraces les plus vives
D'unftile nerveux & parfait
Nous a defigné le portrait.
Tous les Vers enfont magnifiques,
Coulans, fçavans, & pathétiques,
14
Extraordinaire
Tout en eft fort & vigoureux;
Heureux, Lecteur, troisfois heureux,
Celuy qui conduirafa Barque,
Comme fit ce Prince de marque,
Avec pleine foumiſſion,
Aux ordres du Dien de Sion .
Quand l'amour de l'indépendance
N'aveugle point noftre prudence,
Nous nousfaisons un grand plaifir
D'affujettir noftre defir,
Et noftre entiere obeiſſance,
A celuy de qui la puiſſance
Soumet à fes divines Loix
Les Républiques & les Roys .
Le compatiffantFerémie,
Dont l'amefut du Ciel amie,
Que la pitié fantifia,
En Vers Hébreux verfifia,
Prédit d'une Ville coupable
La décadence déplorable,
Et fit des Lamentations
Dignes de nos attentions.
Jonas ( dit un Autheur Claffique )
De l'Elégie & Poëme Epique,
du Mercure Galant.
15
Fut tout le premier Inventeur,
Et tres-grand Verfificateur.
Terpandre, un des Scientifiques ,
Dreffa des Loix Cytharediques
En faveur des Joueurs de Luth
Cefui la fon premier début,
Et fes Ouvrages de mérite
Eurent beaucoup de réussite.
Polymnefte de Colophon,
Qui n'avoit pas l'efprit boufon,
Maisférieux, mais dramatique,
Fut l'Autheur du Vers héroïque.
Pierus, non Athénien,
Mais Bourgeois Macédonien,
Grand amateur de l'harmonie,
Pour le Poëme ent bien du génie:
Et fi l'on en croit Scaliger,
Ecrivain grave , & non léger,
Ilfut nommé Pere des Muſes .
Ce nom luy vint, non defesrufes,
Quoy qu'ilfuft un peu guoguenard,
Et prefque auffi fin qu'un Renard,
Maisbien de ce qu'à fes neuf Filles,
Toutes belles, toutes gentilles,
16 Extraordinaire
Dont la verve avoit du renom,
Des Mufes il donna le nom.
Thalia fit les Comédies,
Molpomene les Tragédies ;
Dithyrambe, fameux Thébain,
Mortel un pen folâtre & vain,
Dreffa les Vers Dithyrambiques ;
Daphnis Pafteur, les Bucoliques ;
Homere, de belle hauteur,
Des Vers Iambes fut l'Autheurs
Mezonfit tant par les ménages,
Qu'ilfit entrer les Perfonnages,
Et les Scenes qui plaiſent tant,
Deffus un Theatre éclatant.
Phémenee, Homme de Lettres,
Compofa des Vers Hexametres,
Accompagnez d'une douceur
Qui charmoit le Frere & la Soeur.
Alemanfut un Poëte Lyrique,
Qui parloit la Langue Dorique,
Et qui le premier mit aujour
Des Vers au fujet de l'Amour.
L'Athénien, qu'on nomme Efchile,
Doué d'une Languefubtile,
du Mercure Galant .
17
Et d'éloquence, eut le malheur
De pafferpour un grand parleur;
Mais c'eft luy qui trouva la Dance,
Lafaçon d'aller en cadence,
Et tous ces beaux pas figurez
Qui dans les Balsfont admirez .
Les Chants que l'on nommoit Nénies,
Qu'aux lugubres Ceremonies.
On employoit
communément ,
Trouverent leur
commencement,
Non dans la tefte d'Euripide,
Mais dans celle de Simonide,
Poëte qui fe fit aimer,
Heureux fur terre, heureux fur mer.
Pratinas , Poëte Tragique,
Mais bizarre &
mélancolique,
Pour exorcifer le chagrin
Dont il avoit bien plus d'un grain,
S'avifa, pourse faire rire,
D'eftre Inventeur de la Satyre,
Et de railler à tour de bras
Tous ceux qui ne luy plaifoientpas, ·
En voulant les charger de konte;
Mais iln'y trouvapas fon compte,
2. deFuillet 1684 .
B
18
Extraordinaire
Car aux dépens defon harnois
Onjouafur luy du Hautbois .
Voila le fort d'un Satyrique,
Comme il offence, comme il piques
Et comme il fe croit tout permis,
Il s'attire des Ennemis .
Dans cette foule d'Adverſaires,
Quiluyfontfouvent des affaires,
Il s'en trouve toûjours quelqu'un
Qui nefe croyant du commun,
Sevange , nazarde fon mufle,
Et vient luy repafferfon Bufle :
Ainfi croyons que rarement
On fatyrife impunément.
Ariftophane le Comique
A mis l'Otometre en pratiques
Le Tétramesre en eft auffy,
Dont il afait un racourcy .
Ariftote le Stagirite,
Philofophe de grand mérite,
Et de qui l'érudition
S'attira l'admiration,
Sçavoit auffifort bien la trace
De l'Hippocrene & du Parnaſſe,
du Mercure Galant.
19
Et malgré fes emplois divers,
Donnoit unfort beau tour aux Vers.
Il compofa des Epigrammes,
Des Idiles, des Anagrammess
L'Elégie pareillement
Eftoit de fon département.
Quand un Homme ade la cervelle;.
Par tout il triomphe, il excelle,
Et vous paffaftes dans ce rang,
Maistre d'Alexandre le Grand,
Pour Poëte, Orateur; Botaniste,.
Philofophe, Naturalifte.
Au refte, plufieurs Gens d'efprit,
Del Art Poëtique ont écrit,
Et donné carriere à leurs Plumes ,
Pourfaire de fçavans Volumes ,
Marquant par un travail fi beau,.
Qu'ils fçavoient du facré Coupsan,.
Que l'on vante au deffus des nuës,
Les Routes les plus inconnuës .
Pour peu que l'on foit ftudieux,
On en peut juger par les yeux..
On a veu Zénon le Pitique,
Horace le Prince Lyrique,
Bij
2,0 Extraordinaire
Et Caton le Grammairien ,
Autheurs qui raifonnoientfort bien,
Ecrire de l'Art Poëtique
D'une façonfort autentique,
Que l'on peut lirefans danger.
Autant en a fait Scaliger,
Ce Puits defcience profonde,
Dont le nom vole par le monde.
Varron, l'ornement des Humains,.
Et le plus fçavant des Romains,
Ecrivit en Vers, non en Profe,
Sur l'effence de chaque chofe,
Etfur d'autresfujets, le tout
Au reste trouvé du grand gouft.
Théonas employa fa plume.
A compofer un grand Volume
Sur la fainte Religion
Dont nous faifons profeffion,
Le tout en Vers , le tout en Rime,
Et le tout paffe par la Lime.
L'admirable Serapion,
GrandHomme de biens ce dit - on,
Grand amateur de Poëfie,
Se mit en tefte, enfantaisie,
du Mercure Galant. 22
De mettre en Volumes divers
La Logique & Phyfique en Vers .
La Metaphyfique & Morale,
Où par tout fa Minerve étale
De merveilleux enfeignemens,
Et de vertueux documens.
Guide, frayant & fameux Preftre,
Quiparfes Kers s'estfait connoiftre,
Ecrivit copieufement,
Sur l'un & l'autre Teftament .
Le grand Profper d'Aquitanie,
Docteur d'un celefte génie,
A fait un Poëme plein d'appas
Contre ces malheureux Ingrats,
Qui négligent de reconnoiftre
La grace du fouverain Maistre.
En effet , tarit fon bonheur,
Qui néglige fon Bienfaiteur.
Saint Fulgence, Homme de courage,
Né d'un Sénateur de Carthage,
Compofa des Poemes Chreftiens,
Qui peuventfervir de moyens
Pour fournir de riches idées !
Aux Ames de Dieu poffedées..
242% Extraordinaire
Saint Cyprien, noble Affricain,
Qui n'eut jamais l'efprit taquin,
Mais dont l'ame tres-libérale
Alla d'une façon Royale
Fufques à prodiguerfon fang
Pour l'Etre qui tient le haut rang,
Sur ce Poteau fi venérable,
Où par un crime abominable
Le Sauveur on crucifia,
Elégamment verfifia.
Le docte Firmian Lactance,
Homme fans fafte &fans jactance,
Eloquent comme un Cicéron ,
A fur la Réfurrection;
Etfur la Mort du Dieufait Homme
Aufujet d'une trifte Pomme,
Compofé des Vers élegans ,
Quoy que certains Extravagans
Ayent voulu, remplis de rage,
Donner atteinte à cet Ouvrage.
Victorin, nommé l' Affricain ,
Qui mille ans avant Charles-quint,.
(Prince que l'Hiftoire renomme).
Lifoit publiquement à Rome
du Mercure Galant.
23
Avec un applaudiffement
Qui donnoit de l'étonnement
Aux Efprits jaloux defa gloire,
Chanta la mort & la victoire
De cesfept Freres genéreux ,
De cesfept Freres bienheureux,,
Quifignalerent leur conftance,
Leur bravoure & leur réfiftance,
Enfoufrant le fer & le feu
Pour la défenfe du vray Dieu..
On les appelle Macchabées,
Par leurs images exhibées
Que dans le monde on fait courir,
Nous fçavons tous qu'ilfaut mourir.
De Sédulle Ecoffois, les veilles
Ont produit de grandes merveilles ;
D'un Hymnefait pour le Seigneur,
Il s'eft acquis beaucoup d'honneur,
Le tout en Vers comme en cadence.
A celuy- cy joignons Prudence,
Quifuivant fespieux deffeins
A fait l'éloge desgrands Saints,
Et nous en a tracé l'hiftoire,
Pour en remplir noftre mémoire,
24
Extraordinaire
Afin qu'on imite en ces lieux
Ceux que Dieu récompenſe aux Cieux.
Si l'on mele veut bien permettre,
Je diray qu'en rime béxametre
Travailla legrand Juvencus,
Dont les Versvaloient des écus,
Et quefur les quatre Evangiles
Sesfoins ont eftéfort utiles .
Rien n'eft dans la perfection
Plus pur quefa Traduction.
A ceux-cy je dois joindre Alcime,
Prélat célebre & magnanime,
Quifit laguerre aux Arriens
Parfaplume & fes entretiens .
Ajoutons encor Damafcene,
Unpeu plus moderne qu ' Arfene,
Damafcene appellé le Grand,
Quiparmy les Doctes eut rang.
Cet Autheur, d'un air non profane,
A fait l'Hiftoire de Suzanne,
Et folidement compofé,
D'un efprit calme & repoſe,
Certaines Regles Canoniques ,
Le tout en beaux Vers Iambiques..
duMercure Galant.
25
L'illuftre Diacre Arator,
Homme valantfon pefant d'or,
Et quifeul en valoit dix autres,
Afait les Actes des Apoftres,
Le tout en Vers fort élégans .
On ne craint point les Ouragans ,
Quand onfe donne l'avantage
De profiter d'un tel Ouvrage.
Iln'eft riende mieux inventé,
De mieuxfait, de mieux concerté,
Si l'on en croit Georges d'Amboife,
Que lesHymnes de Saint Ambroise;
Dans nos journaliers entretiens,
Il eft labouche des Chreftiens ,
Et parluy l'Eglife s'explique
D'unefaçon fort emphatique.
Nonne le Pentapolitain,
Homme devot, non libertin,
Employafon zele &fonftile
A travaillerfur l'Evangile
Du grand Favory du Sauvour,
Et fit enfuite avec ardeur.
RoulerfesVers & ſon génie
Deffus la Gigantomachie .
Q. deJuillet 1684
26
Extraordinaire
Quand on a l'esprit excellent,
Onfe prévaut defon talent.
Nazianze, & le grand Boece,
Ont dans leurs Vers une tendreffe,
Dont les Esprits un peu bien faits
Sefont trouvez tres-fatisfaits.
Je laiffe les Poëtes profanes,
Perfe, Properce, Ariftophanes,
Plaute, Maron, Staec , Nazon,
Et l'Inventeur du Vers Scazon.
Lucain, dans le vray rien n'égale
Voftre incomparable Pharsale.
Ses Vers quifont coulans & forts,
Surpaffent le prix des Tréfors.
Il n'eft rien de mieuxfait, Lucrece,
Que ce qui part de voftre adreffe:
Et voftre Mufe, on le voit bien,
A le tour Héliconien.
Sur les bords du Rivage humide
De la Fontaine Caftalide,
Claudien fit des Vers pompeux,
Empoulez, & fententieux,
Où l'on ne voit point de céfure,
Mais un agreable meſure,
du Mercure Galant.
27
Juvenal n'a rien que de bon
Pour le Jeune & pour le Barbon;
Et fans profit l'on ne peut lire
Les maximes defafatire,
Puis qu'on y voit le vrayportrait
De tout ce qu'aujourd'huy l'onfait
Pour l'avarice, pour l'envie,
Pour les defordres de la vie,
Pour l'ambitien des honneurs,
Pourl'incontinence des meurs,
Pour la fourbe & la tromperie,
Pour le Vin, pour l'yvrognerie,
Pour les intrigues de l'Amour,
Et pour ce qui touche la Cour.
Il est bien vray que fes manieres
Se trouvent un peu cavalieres,
Et pleines d'une liberté
Qui bleffe unpeu l'honneftetés
Mais apres tout il eft louable
Dans cet Ouvrage incomparable,
D'avoir le vice combattu,
Afin d'affermirla vertu.
D'Héfiode le grandgénie
Fut bon pour laThiogenic.
C ij
28 Extraordinaire
Homerefutfort eftimé,
Et de beaucoup de Gens aimé,
Pour l'Odyfee & l'Iliade ;
Mais ony voit parfois du fade,
Du bas, du foible, du rampant;
Ilfemble que c'est un Serpent,
Qui châtie defa fuperbe,
Se traîne comme ilpeut fur l'herbe
Horace eftoit un bon Vivant,
Quifa gorge arrofoitfouvent,
Et fe lavait fouvent la bouche;
Avec celafon ftile touche,
Et n'a rien que de vigoureux .
On voudroit fe rendre Chartreux,
Entendantfa Mufeféconde
Draper les vanitez du monde.
Qui croiroit que le Verre en main,
Il inftruifoit le Genre- humain?
Qui croiroit que cet Homme aimable,
Le dos au feu, le ventre à table,
Donnoit de modeftes leçons
Tant aux Princes qu'aux Poliſſons?
Martial, fansfortir de gamme,
S'eft jetté deffus l'Epigrammes
du Mercure Galant.
29
Mais cequi rend mauvaiſe odeur,
El épargne peu la pudeur.
De Marolles, fçavant en rime,
Abbé plein d'honneur & d'eftime,
Comme un modefte Traducteur,
A rectifié cet Antheur,
Et voilé d'un chafte filence
Ce qu'avoit produit l'infolence.
C'est ainsi qu'un (çavant Chreftien
Corrige l'erreur d'un Payen.
Que veus diray-je icy d'Aufone,
Si renommé dans chaque Zone,
Ce cher ornement de Bordeaux,
Qui par des Ouvragesfi beaux,
Si pleins de force & d'attrempance,
S'eft diftingué dans noftre France,
Et dont les merveilleux Centons
Valent des Boiffeaux de Teftons,
Sinon que par (a Poëfie
Ilfait honneur àfa Patrie,
Et qu'il inftruit les I'gnorans?
Au reste, depuis fix vingt ans,
Et dans l'heureux ficcle où nousfommes,
Fertile en braves & grands Hommes,
C iij
Extraordinaire
30
Plufieurs ont aufacré Vallon
Brigué lafaveur d'Apollon,
Etfait la cour aux neufPucelles
Que lefçavoir rend toûjours belles
Inégal pourtantfut lefort
De ceux quifirent cet effort.
Tous les Ouvrages Poëtiques,
Soit férieux,foit héroïques,
De Moulinet & de Crétin,
Eftoient un amas defrétin,
Qui nefutpointfuvy de gloires
Et n'en déplaife à la mémoire
D: Maret, on ne trouve pas
Quefa Muſe euſt degrands appas,
Ny du brillant, non plus que celle
Et de Baif & deJodelle,
Mais on eut un reſpect nouveau
Pour lesVers tracez par Bellean .
Du Bellay s'acquit l'avantage,
D'avoir la douceur en partage,
Auffi-bien que la fermeté,
La force, & la vivacité.
Bertaud eut le talent de plaire,
Cefut la fon vray caractere;
du Mercure Galant.
31
Ouy Bertaud, Evefque de Sés ,
Quifut pointu juſqu'à l'excés:
Mais fes rimes par tout connues,
De bon fensfurent foûtenuës.
Que diray-je encor ? Du Bartai
Ent des Admirateurs à tas,
Et l'on vit des Gens à centaine
Lire jour& nuit fa Semaine
Dans un certain empreffement
Quimarquoit leur enteftement ;
Mais ce qui paroiffoit commode,
N'eft plus maintenant à la mode.
Laiffant cette antique beauté,
Chacun court à la nouveauté.
Voila quel eft l'avertin noftre,
Un objet en détruit un autre,
Et ce qu'unfiecle toûjoursfait,
Un autrefiecle le défait.
Cette viciffitude étrange
Fait que tout s'altere &fe change.
C'est pour cette mefme raison
Que Saint Gelais hors defaifon,
Se plaint que le temps fait outrage.
Au mérite defon Ouvrage,
C iiij
32
Extraordinaire
Et que les Sçavans d'aujourd'huy
Nefefouviennent plus de luy .
Maisque faire en cette occurrence?`
Ilfaut s'armer de patience.
Ronfard, ce Poëte Vandômois,
Avecfon Pourpoint de Chamois ;
Avecfa Culotte à la Suiffe,
Et fa Flambergefur la cuiffe,
Fut le Prince des grands Rimeurs,
Et fit gagner les Imprimeurs ,
Car fon poëtique ramage
DesDoctes obtint le fuffrage.
Alors chacunfefit honneur,
Non d'afpirer à fon bonheur,
Mais d'imiterfon caractere,
Doux, infinuant, & fincere,
Et les nobles expreffiens
Defes belles conceptions.
Auffi prenoit- onfon langage.
Pour la regle du bel ufage;
Et lors que quelqu'un parloit mal,
Ondfoit, c'eft un Animal,
On Ruftique , un Sot, un Empuze,
Un Cheval debaft , une Buze,
du Mercure Galant.
33
Un Hommefansfel & fans art,
Quidonne unfoufflet à Ronfard.
Ajoutez à ce Perfonnage
D'autres Poëtes à grand feuillage,
Lefçavant Abbé de Tyron,
Balzac, Malherbe, du Perron,
Beis, Boifrobert, Benferade,
Dont la verve n'a rien defade,
Defyvereaux, Motin, Faret,
Sarrazin, la Serre, Loret,
Defmarefts, Dalibray, Moliere,
Pinchefne, Boilean, Furetiere,
Dandilly , Rotrou, Scudery ,
De Racan, Contart, Monfleury ,
Dormy, Gombaud, de Malleville,
Jean Baudouin, Maynard, & Douville,
Mairet, de Ségrais, Péliffon,
Monfuron, Racine, Poiffon,
Quinault, du Ryer, la Ménardiere,
Théophile, la Giraudiere,
Colletet, Triftan, Priézac,
Mainart, Scarron, Meziriac,
Chappelain, Cottin, Gomberville,
Leftoille, du Roffet , Diéreville,
34
Extraordinaire
Bordier, de Perrin , Daffoucy,
Le Préfident Nicolle auffy,
Magnon, dont les devots Ouvrages
Servent auxpécheurs comme aux fages,
Regnier, Saint Amant, Cerify ,
Dont le ftile eft pur & choify,
Beccaffe le devot Chanoine,
Pere Rappin , Pere le Moine,
Chevreau, Malleval, & Brébeuf,
Defchéneaux, Chappoton, Marbenf,
Viond de Cerifiers , Voiture,
Dont Pinckefne a fait lapeinture,
Beauregard, Bourfault , de Santeuil,
Magnin , de Lingendes, Montreuil,
L'ingénieux de la Fontaine,
Qui rime & raisonnefans peine
Avec une facilité
Qui marquefon habileté;
Et comme fa plume eft amie
De la celebre Académie
Que l'Eloquence fait fleurir,
Et qui le bonfens fait menrir,
Il vient d'y rencontrer fa place,
Comme il la trouvoit an Parnaſſe .
du Mercure Galant. 35
Iln'eft nul Palais, nul Hoſtel,
Qui n'admette unfçavant Mortel.
Prenons maintenant vos merveilles,
Doctes Freres ,fameux Corneilles,
Qui d'un nombre infiny de Vers
Avez enrichy l'Univers,
Comme auffi mainte & mainte étude,
Sans que la grande multitude
De tant de merveilleux Ecrits
En ait diminué le prix .
Là dans chacune de vos Pieces
Les plus fines délicateffes
Du bel Art quifert à l'Amour,
Paroiffent dans leurplus beaujour,
Soitdans vos graves Tragédies,
Soit dans vos chaftes Comédies,
Dont le Public bien averty
S'eft innocemment diverty;
Carquand unHomme afaitfa tâche,
Il demande unpeu de relâche;
Et quand il le prendfans pécher,
On nesçauroit l'en empefcher,
A moins que dans un Monaftere
Ilprofeffe une vie auſtere.
36
Extraordinaire
Maisparlons de ce fage Due,
Auffi genéreux que Monluc,
Qui pour la Plume & pour l'Epée
Eft un Cefar, eftun Pompée.
Peut- eftre mefme il eft plusgrand,
C'est l'illuftre de Saint Aignan.
Qu'on me traite deTurc à More,
Si du langage à métaphore,
Qui d'Ovide fut le déduit.
Ce Duc n'eft pleinement inſtruits
Auffi fa belle deftinée
Eft de nous donner chaque année
De nouvelles productions
Defes belles reflexions.
Le tout n'eft point Muſe mourante,
Mais Ouvrage à plume courante,
D'unftile auffi fort que l'airain,
Digne du Cédre & du Burin.
Ilfait dansfon Art Poëtique
Joindre le moderne à l'antique,
Et fçait parler comme jadis
Onparloit du temps d'Amadis .
Peut- on rencontrer plus degrace
Que chez vous, Evefque de Graffes,
du Mercure Gidant. 37
Poëte facré, fçavant Godean,
Qui nous levaftes le ridean,
Et dévoilaftes des myfteres
Impenetrables à nos Peres?
Vos ferventes expreſſions,
Vos fublimes Traductions,
Vos admirables Paraphrafes,
"M'ontfouvent caufe des extafes,
Et m'ont rendu comme enchanté.
D'effet, & dans la verité,
Une Mufe fage & modefte
Eft un langage tout celeftes
Et les Dames de qualité,
Toutes pleines d'honneftete,
Avecque leur vertu fevere,
Paffent du Parnaffe an Calvaire,
Et de la compofition
A la belle devotion,
Sans qu'on puiffe imputer à crime
Le temps qui fe donne dla rime.
Fleuriffe àjamais le belArt
Où les Sçavans ont tant depart,
Par quiles Hommes & les Anges
Du grand Dieu chantent les louanges
*
OPO
38 Extraordinaire
SSSSS SS2 SS255 522
NOUVELLES
D'ALEP.
LETTRE PREMIERE.
Contenant la Defcription
de la Ville.
LA
A Ville d'Alep eſt une des
plus belles & des plus confiderables
de l'Empire Ottoman,
& je ne fçay fi aprés Conftanti.
nople & le grand Caire , elle
voudroit ceder à pas une autre.
Elle eft fituée à 36. degrez & demy
de latitude , & à peu près à 65.
de longitude , dans un fond qui
du
Mercure Galant. 39
s'éleve en fept ou huit petites
Montagnes , fur lesquelles elle
eft baſtie , & qu'elle remplit de
quantité de Maiſons de diverſe
hauteur , furmontées de Domes
& d'un grand nombre de Mofquées
avec leurs petites Tours
qui rendent fon afpe & fort agréable
à la veue , mais fur tout , fon
Château qui eft comme à fon
centre bâty fur une Colline revéruë
de Pierres de taille , & ceinte
de profonds Foffez. Ce Château
qui paffe de fa cime les plus
hautes Maifons , paroift une pe
tite Ville pour fa grandeur &
pour fa beauté , & eft comme une
couronne qui luy donne une gra
ce & une majefté incomparable,
Alep eft arrofée d'une petite Riviere
nommée Kasuyk , & qui
40 Extraordinaire
s'appelloit , à ce qu'on dit , autrefois
Belus. Je trouve dans les
Livres qu'on l'appelle Sigrou Siguen.
La fource en eft à trois
journées au Bourg d'Antab , entre
l'Orient & le Septentrion,
d'où elle fe vient rendre à l'Occident
, au deffous de cette Ville,
& elle s'y divife en deux petits
bras , qui font comme deux mammelles
qui luy fourniffent fa
nourriture , tant elle donne de
fécondité à fes terres . Elle est
bornée de coſté & d'autre pendant
prés de deux lieuës, de Jardins
plus utiles qu'ils ne font
beaux , les Arbres eftant en confufion
& fans ordre . De loin
pourtant ils forment un objet
affez agréable à l'oeil ; ils abondent
en excellentes Grenades,
du Mercure Galant.
41
des
Si
DIS
T
le
10
1.
J
7
$
en groffes Prunes , en Oranges,
en Limons , & en quelques autres
fruits ; mais il n'y a rien de bien
rare , que les Piftachiers qui vien
11. nent dans les Jardins les plus
éloignez de l'eau , & qui portent
C une espece de noiſettes longues,.
couvertes d'une peau odoriferanre
, & d'une couleur un peu rou
ge & blanche , qui renferment un
fruit verd dans le coeur & rouge
au dehors , d'un gouft exquis &
aromatique , & d'une bonté particuliere.
Il y a dans toute la
Ville grande quantité de Fontai
nes qui luy fourniſſent pour fa
boiffon les meilleures Eaux qui:
foient au refte du monde.
•
On les fait venir de bien loin ,
& on a un foin extraordinaire de :
les entretenir . Le Peuple y eft
2. de Juillet 1684 ,
D
Wo
#42 Extraordinaire
>
nombreux , & de telle forte,que
bien que dans la derniere pefte
de l'an 1669. il y mouruft prés de
cent mille perfonnes aprés
qu'elle eut ceffé , on n'auroit
pas crû qu'elle quſt emporté aucun
Habitat , les rues pour ainfi dire
, fourmillant toûjours de monde
comme auparavant. Je ne
croy pas que dans tout l'Empite
Ottoman , & dans tous les autres
Royaumes Mahometans > on
trouve desGens d'un naturel plus
traitable , moins mal- faifant , &
plus doux ; & je ne ſçay fi ce n'eft
point la douceur de leur humeur
qui a fait nommer leur Ville Ha❤
leb , qui fignifie en Arabe , Lait.
Je le croirois plûtoft , que ce que
fes Habitans difent , qu'elle a efté
appellée de la forte , à cause que
da Mercure Galant.
41
fre
de
res
Olt
Une
te
le Patriarche Abraham y a demeuré
autrefois avec fes troupcaux
, parmy lefquels il y avoit
une Vache d'une beauté rare,
extrémement féconde en Lait,
nommée Schebba , qu'il faifoir
traire tous les jours deux ou trois
heures avant le coucher du Soleil,
donnant un fignal aux Pauvres
des Villages circonvoifins pour
es venir prendre leur part de fon
Lait. Et pour confirmer que cela
eft vray , ils difent que leur
Ville s'appelle du nom de cette
Vache & de fon Lait Haleb Ahhebba
; & que la Garde que l'on
fonne au Chafteau à trois ou qua
tre heures aprés midy , s'appelle
encore pour cette raison d'Akket
Akhalilye. Ce qui fignifie le
Son de l'Amy de Dicu Abrahm .
Dij
44
Extraordinaire
Pour le Chafteau dont nous
avons déja parlé , c'eſt aſſurément
un ouvrage merveilleux,
Ils attribuent toutes ces fortes
d'ouvrages extraordinaires aux
Francs , c'est- à - dire aux Europeans
qu'ils avoüent eſtre les premiers
Hommes du monde pour
l'efprit , pour l'adreffe , & pour
le courage à entreprendre de
grandes choſes.
Ils font un Roman de fon ori
gine ; & racontent que ce fut une
Fille d'un Roy des Francs qui le
fit baftir , & qu'il luy coûta le
prix d'une feule Pierre précieufe
, mais firare & d'un fi haut
prix , qu'aucun Prince d'Orient
ne s'eftant trouvé affez puiffantpour
l'acheter , il n'y eut qu'un
des Roys d'Europe qui en pûft
du Mercure Galant.
45
US
X
Tes
UX
10.
re.
ס ש נ
0
de
ne
le
11-1
ut
ກ.
10
10
દ
donner la valeur , qui fut je ne
fçay.combien de Vaiffeaux chargez
d'or & d'argent que la Princeffe
employa à la ftructure de
ce Chasteau. On ne voit en
toute la Ville aucune marque
d'antiquité. Autrefois elle fe
nommoit Beraa , & les Suriens
encore aujourd'huy luy donnent
ee nom dans leurs Livres Ecclefia
ftiques. Strabon dit que Seleu
cus Nicanor la fit baftir ; & Zonaras
, qu'elle fut affiégée autrefois
par un certain Argyropolus
,
Romain de Nation . Dans les
Conciles il eft fait mention d'une
Lettre fynodale de la premiere
Syrie , qui fut foufcrite par
Tharfite Evefque de Beroée ,
Ville voifine d'Antioche .
Marius Niger la confond avec
46 Extraordinaire
Antioche. Ptolomée la place plus
jufte entre Antioche & Hierapolis
, à une journée de chemin .
Quelques uns la prennent auffi
pour Hierapolis. Abraham qui
la fantifia par fa demeure , pourroit
luy avoir valu ce nom qui fignifie
la Ville Sainte . Ortelius
en fon Tréfor Geographique,
dit qu'elle a efté nommée Chalybon
, & qu'elle eft dans cette
partie de la Syrie , que Ptolomée
appelle Chalybite . Elle eft en
effet riche en Fer & en Acier ; c'eft
ce que ce nom porte. Elle en
fournit tout le Pays , & Damas
mefme , qui a perdu l'Art de le
faire de cette trempe fi fameuſe
& fi celebre encore de nos jours,
Je ne fçay où Guillaume de Tyr
a trouvé qu'elle fe nommoit audu
Mercure Galant.
47
123
50
10.
ך ש ש
ar
trefois Nerca , fi ce n'eſt dans les
Cartes de Ptolomée , qui marque
une Ville de cenom , au lieu où
eft à peu prés Alep . Beroée étoit
un des fept Eveſchez de la premiere
Syrie, Voila tout ce que
fi. j'en ay pû remarquer d'ancie¸ car
pour ce qui eft de Berée où il eſt
dit aux xvii . des Actes , que Saint
Paul convertit tant de monde,
ce n'eft point Alep ; mais bien
Berée Theffalonie voiſine de
Theffalonique , où le retira cét
Apoftre pour difputer avec les
ea Juifs de la Doctrine du Sauveur
du monde. Il eft parlé de noftre
Berée dans l'Hiftoire des Croifades
, & elle avoit alors un Prin.
ce puiffant. Je ne fçay pourquoy
nos Croifez qui pafferent bien
plus avant , & qui allerent juf
tte
ée
ftfe
48 Extraordinaire
ques à Edeffe & dans la Mefor
potamie , ne s'en rendirent pas
les maiftres. On ne lit pas mef
me qu'ils l'ayent attaquée. Cependant
les Médailles Romaines
, rares & anciennes , qu'on y
a trouvées en trés- grand nombre
, & dont on a enrichy les Ca.
binets des Princes & des Sçavans
d'Europe , font voir que les
Romains y ont fort fouvent paf.
fé. Ils ne pouvoient pas prendre
un chemin plus droit & plus
comode pour aller contre les Par
thes & contre les Perfans . Quel
qu'ait efté Alep autrefois , il eft
certain que c'eſt aujourd'huy une
des belles Villes du monde , &
des plus floriffantes pour le négoce.
Elle entretient trafic avec
prefque toute l'Affe , toute l'Af
frique
du Mercure Galant.
49
fo.
frique & toute l'Europe. On y
pavoit toute forte , pour ainfi dire ,
ר נ ו
כ ח ו
dr
de Nations diverfes. Nos Fran-
Ce çois y ont trafiqué depuis long.
temps , & s'y font autrefois beaucoup
enrichis ; les Anglois y entretiennent
un puiffant négoce.
Ca Celuy des Venitiens Y eftoit
Savant
avant leur guerre de Candie ,
auffi floriffant qu'aucun autre.
pal Les Perfans y apportent des drogues
& des Soyes. Les richeffes
pla des Indes y viennent auffi . Il faut
neanmoins avouer que l'avarice
Que des Miniftres Turcs qui ont tiré
e des Doüanes extraordinaires en
divers lieux , ayant détourné les
Marchands , & les ayant obligez
par leur tyrannie à prendre la
ave route de Smirne , a beaucoup
nuy à ce beau commerce qui s'y
2. deJuillet 1684.
Par
un
ne
AL
E
so
Extraordinaire
faifoit. Les Chreftiens y font
en grand nombre ; on croit qu'ils
y paffent trente mille ames . Les
Arméniens Y ont deux Eglifes;
les Grecs , les Suriens & les Maronites
chacun la leur. Il y a
auffi des Neftoriens qui fe mêlent
parmy les autres , fans parler
de certains Guezuguez qui
font Enfans de Chreftiens reniez
ou des Chreftiens renicz
mefme , qui profeffent en fecret
le Chriftianifme , & qui en gar.
dent tellement . quellement les
Loix , les pratiquant autant qu'il
leur eft poffible dans le fecret de
leurs Maiſons , & s'abfentent le
plus qu'ils peuvent de tout ce qui
reffent la Profeffion d'infidélité ;
mais dont plufieurs après tout,
ne font pas ce qu'il faudroit pour
du Mercure Galant.
SI
Ont
د ن ا ع
Les
[es
Ja
Y
ne
qu
re
litt
fauver leurs ames.
Ceux qui
font
ouvertement
Chreftiens ,
font ceux au falut defquels les
Miffionnaires
s'employent principalement
, le Turc le veut bien ,
& à vray dire il y gagne , car leur
apprenant à vivre felon les divines
Loix de l'Evangile , on les
oblige à s'acquitter envers leur
Prince & envers leurs
Seigneurs
de leur devoir , & à rendre non
feulement à Dieu ce qui eſt à
Dieu , mais encore à Cefar ce qui
eft à Cefar. Cette Miffion , qui
eft
affurément une des plus floriffantes
qui fe faffe , non feulement
dans l'Empire Ottoman ,
mais dans tous les Pays où le
Mahometifme regne ,
fut
entreprife
par les PP. Jefuites l'an
1625. Les Peres Capucins ne tar-
E ij
52
Extraordinaire
derent pas à y venir auffi rendre
fervice aux Chreftiens , & ils furent
fuivis quelque temps aprés
par les Peres Carmes Déchauffez.
Les PP. de l'Obfervance
Saint François eftoient déja établis
à Alep long- temps auparavant
, & s'employoient auprés
Marchands Catholiques
François & Venitiens . Le Saint
Siege à caufe de leur mérite & de
l'honneur qu'ils ont d'eftre les
Gardiens des Saints Lieux depuis
plus de 300. ans , les a auffi conftituez
Curez des Francs dans la
plufpart des Efchelles d'Orient .
des
Je finirois icy ma Relation,
mais il me femble qu'il faut auparavant
dire un mot des Femmes
de ce Pays - cy . Les Maifons
où il y a des Femmes , font ferdu
Mercure Galant.
531
COL
S
201
drmées & gardées à peu prés , com ..
me le font les Monafteres de Religieufes
en Europe. Il n'y entre
perfonne , quelque Amy qu'il
foit , qu'on ne l'arrefte un peu à
la Porte , & que l'on n'ait crié
dans le Logis de faire chemin ,
c'est - à- dire qu'on n'ait ordonné à
toutes les Femmes de fe retirer,
& de fe cacher. Le Voifin n'oara
Ort
fe pas mettre le pied dans la Maifon
de fon Voifin fans cette précaution
, & l'ayant priſe , il doit
mefme eftre bien fur fes gardes,
& retenir les yeux pour ne s'attirer
pas de fâcheux foupçons , &
de trés- mauvaiſes affaires. Les
Parens mefme n'entrent chez
leurs Parens qu'avec referve ; &
le Turc qui eft l'Introducteur de
ces coûtumes ( car les Arabes ne
E iij
56
Extraordinaire
les ont pas les obſerve ſi religieufement
, qu'encore qu'un
Homme ait mérité la Prifon , la
Juftice ne permet pas qu'on entre
dans fa Maifon pour le pour le prendre
, & fi elle permet qu'on le
faffe quelquefois , c'eſt
pour de
grandes raifons , & il faut pour cela
des ordresparticuliers . Les Officiers
qui viennent en vertu de ces
ordres , s'y comportent avec tant
de refpect pour les Femmes ,
qu'ils n'ofent les regarder. C'eſt
pour cela , à ce que je croy,
qu'ils nomment leurs Femmes
Hhermé , d'un mot Arabe qui fignifie
une chofe facrée, dont il eft
défendu de violer la fainteté , ou
l'honneur en quelque maniere
que ce foit. Si l'entrée des Maifons
eft difficile à cenx du Pays,
du Mercure Galant.
55
C
20.
רו
"
elle l'eft bien davantage aux
Etrangers & fur tout aux
Francs , defquels on fe défie plus
que des autres ,
des autres , eſtant auffi décriez
pour la vertu & la Religion ,
qu'ils font eftimez pour leur cou.
rage , pour leur induſtrie , & pour
de leurs richeffes . Il eft vray pour.
tant que lors que nos Marchands
vont voir pour affaire les Marchands
d'Alep , les Femmes de
ces derniers ne laiffent pas de
faire fouvent mille poſtures indécentes
aux autres , par l'ouverture
de la porte, lors que leurs
Marys ont le dos tourné. Mais
elles fe cachent auffi- toft qu'elles
les voyent revenir fur leurs pas ,
& recommencent un moment
aprés les mefmes poftures , qui
feroient capables de faire perdre
E iiij
56 Extraordinaire
contenance à des nouveaux venus
qui ignoreroient la coûtume
du Pays. Les Femmes de qualité
ne fortent jamais , & font comme
des Efclaves dans leurs Logis,
où elles n'ont autre divertiffement
que celuy du Bain. L'on
ne voit par la Ville que les miferables
, qui portent toutes des
Calçons , de petites Botines jaunes
, un Doliman de couleur , &
par deffus un grand linge blanc
en forme de Veſte , qui va depuis
la teft jufqu'aux pieds. Elles
vont le vifage couvert d'un
Crefpe noir , & font confifter là
tout leur point d'honneur. Leur
tefte eft re auffée d'un demy
pied , par le noyen d'un diadéme
, ou plat , ft d'un tranchoir
couvert d'un linge , qu'elles ne
du Mercure Galant.
ST
Te
mquittent
point la nuit. Prefque
toutes les Femmes que j'ay veuës
font fi petites , qu'elles reffembleroient
à des Naines fans le fecours
du diadéme. Enfin , pour
conclure l'article des Femmes,
vous fçaurez ,Monfieur, que Muhhammed
en a fait fi peu d'état ,
qu'il ne leur a pas feulement affi
gné de places dans le Paradis , ne
& les ayant logées qu'aux Fauxbourgs.
S'il a eu raifon ou non ,
je vous en laiffe le Juge , & fuis
tout à vous.
CA
R.
des
U
30
1!
་ ་
e
P
LETTRE II.
Uis que vous me témoignez,
Monfieur , que les Nouvelles
que je vous envoye de ce Pays
58
Extraordinaire
vous font agréables , je ne laifferay
partir aucun Baftiment fans
vous en donner.
M'l'Evefque de Cefarople, arrivéicy
avec Mr le Chevalier d'Arvicux
, Conful de France , en eft
party aujourd'huy pour fe rendre
à Mouffol , qui est l'ancienne
Ninive , & de la à Bagdat qui eft
Babylone fur le Tygre , & méne
avec luy un trés - habile Miffionnaire
qui eft Pere de l'Oratoire
, qu'on appelle le Pere Cafmont
de qui M' l'Evefque
d'Angers ne fait pas moins d'état
que M' l'Evefque de Cefarople.
Le fujet du Voyage de Mi de
Cefarople , eft pour aller remplir
le Caractere de Vicaire Apofto.
lique en Syrie , dont fa Sainteté
l'a honoré. Jefuis trés- perfuadé
>
du Mercure Galant.
59
as
i .
I.
-f
Te
วิธี
R
1
qu'il ne s'en acquitera pas moins
bien en ce Pays- là , qu'il a fait icy
pendant fon fejour . Il y a fait
divers beaux Reglemens pour les
Eglifes ou les Chapelles dont les
Francs font en poffeffion ; en
forte que les Peres de l'Obfervance
les Peres Jefuites , les
Peres Carmes Déchauffez , &
les Peres Capucins , font trés -fatisfaits
de luy. Il y a terminé plufieurs
procez qui eftoient de fa
compétance , & y a fait dive fes
charitez aux Pauvres de ce Pays,
tant Maronites qu'autres . Il fit
la Cene la Semaine Sainte dans la
Maiſon Confulaire , & lava les
pieds à douze Vieillards , à chacun
defquels il donna des pieces
d'argent. Au refte , M' , comme
je ne vous ay jamais parlé , ce me
60 Extraordinaire
femble , de ce digne Prélat , ik
faut vous en dire quelque chofe
de plus particulier. Il eft origi.
naire de la Ville de Lyon , d'une
famille confiderable , & fe nomme
François Puguet. L'an 1652 .
il eut le Confulat de France en
cette Ville d'Alep ; lequel il exer.
ça trés - dignement neuf ans du
rant , n'eftant encore que Secu
lier. Comme c'eftoit un Homme
d'un zele admirable , & qu'il
vouloit remplir dignement tous
les devoirs de fa Charge de Conful
, laquelle l'obligeoit felon les
intentions & les ordres de Sa
Majefté , non feulement à faire
Aleurir le Commerce des Marchands
François , mais encore à
foûtenir les intéreſts de la Reli
gion Catholique , en appuyant
du Mercure Galant. 61
n
၁၉
ne
m."
en
er
Ga.
CU
m.
Jes
Si
re
f.
de fon autorité toutes les faintes
entrepriſes des Ouvriers Apofto
liques , il affura les Miffionnaires
qu'il les feconderoit en tout ce
qui feroit de la plus grande gloire
de Dieu , & il leur déclara que
quand il s'agiroit de la procurer,
ils ne devoient épargner fa peine,
ny fon crédit , ny mefme fabourfe.
Un procedé fi généreux encouragea
fort les Miffionnaires ,
& fortifiez de l'approbation &
de la bonté fi engageante de ce
Magiftrat , ils crurent pouvoir
faire des chofes aufquelles ils
n'auroient pas ofé penſer en un
autre temps . M' Puguet ayant
obfervé avec beaucoup de jugement
l'air du Pays , & le foible
des Bachas & des autres Puiffan.
ces qui le gouvernent , prit ad
62
Extraordinaire
mirablement toutes les voyes de
les gagner , & il s'acquit auprés
d'eux tant d'eftime , tant d'affe-
Яtion & tant d'autorité , qu'il ve.
noit à bout de la plupart des
chofes les plus difficiles. Un cre
dit fi extraordinaire le rendit extrémement
confidérable & redoutable
dans Alep , mais il n'y
eftoit pas moins aimable aux
Chreftiens , qui reffentoient en
mille rencontres les effets de fa
Charité bien- faifante . Le Siege
de l'Eglife des Suriens eftoit alors
vacant , par la mort de Conftantin
leur Archevefque . La plupart
des Miffionnaires fe perfuadérent
que M' Puguet les honorant de
fa protection , ils pourroient par
fon moyen le faire remplir par
un Prélat vrayment Catholique.
du Mercure Galant.
63
0.
de
rés
ve.
des
cre
re
ny
UX
ed
art
DC
He
ar
A
e.
Le Peres Carmes Déchauffez , &
les Peres Capucins , jetterent la
veuë fur Dom André. Le Pere
Bruno Superieur des Carmes ,
Religieux d'une éminente fain.
teté , & d'un zele extraordinaire,
qui avoit esté fon Confeffeur
aprés le depart du Pere Chezeau
, ayant toutes les affurances
qu'on peut avoir de la ferme.
té de fa Foy & de fon efprit , &
de la grandeur de fon courage,
appuya fortement le deffein
de le faire Archevefque des Suriens.
Il le propofa avec les
Peres Capucins à M Puguet,
On luy remontra que cette affaire
eftoit de la derniere importance
; qu'il eftoit facile de guerir
des membres malades quand ils
ont le chefbien fain , qu'un Hom-
܆
64
Extraordinaire
>
me de la force de Dom André
eftant Archevefque , eftoit ca.
pable de gagner à Dieu toute fa
Nation au moins une bonne
partie ; que le Patriarche Simon
eſtant une ame mercenaire , & à
qui les chofes de la Religion
eſtoient affez indifferentes, pourroit
eſtre aisément porté à cela,
s'il vouloit l'en folliciter ; qu'il
n'avoit point d'averlion en cette
matiere qui fût à l'épreuve de
quelque préfent ; que ce préfent
ne feroit que pour le détourner
de faire un peché énorme , c'eſtà
dire , d'établir un Archevef
que Hérétique , qui perdroit
des milliers d'ames , & fe le rendre
favorable , & capable de recevoir
la propofition qu'on luy
feroit de donner un Prélat à fa
>
du Mercure Galant.
65
Bre
ela ,
Nation, M' Puguet fit ce qu'on
defira de luy , il parla au Patriarche
Simon , qui fçachant bien
qu'il avoit affaire à un Conful liberal
, qui reconnoiffoit magnifi-
100 quement toutes les graces que
Ri l'on accordoit en fa faveur , promit
de faire tout ce qu'on defire-
Droit de luy. Mr Puguet ayant eu
ces bonnes paroles du Patriarche
Simon , affembla les Miffionnai.
etres , pour voir avec eux ce qu'il
de falloit faire pour l'heureuſe exéfecution
de cette entrepriſe . Quelques
-uns trouverent de grandes
difficultez en toute cette affaire,
vel & ne voulurent point y avoir de
rol part , priant Dieu cependant
en qu'elle fuft ménagée d'une maniere
canonique , & qu'elle réüſ
luy fit au falut des ames. Les autres
net
Q. deFuillet 1684.
F
66 Extraordinaire
ayant d'autres veuës , & plus perfuadez
du bon fuccez qu'elle devoit
avoir , conclurent que Dom
André , ayant déja receu le Sacerdoce
de la main du Patriar
che des Maronites , & fon Ordination
eftant fûre , il eftoit à propos
de luy faire conférer encore
l'Archépifcopat par ce Prelat
Catholique , qu'il valoit mieux
qu'il le receût de luy que du Patriarche
Simon , qui eftoit manifeftement
Herétique , que les affaires
eftant fi preffées , on ne
pouvoit pas attendre les ordres
de Rome , fans que l'occafion ap.
paremment échapaft de mains ;
qu'on le promettoit que ce pro.
cedé qui ne tendoit qu'à la gloire
de Dieu , & à l'exaltation de l'E.
glife, y feroit agree, & qu'on pou
du Mercure Galant. 67
er
voit interpréter les intentions de
la facrée Congregation
de propade
ganda fide , en une fi favorable
OC
Occurrence ; que le Patriarche
S Simon eftant de l'humeur que
P
je l'ay dit , & ayant témoigné tant
d'inclination à fatisfaire en tout
PM Puguet , fe laifferoit affez aicofément
perfuader de donner à fa
ret Nation , un Archevefque confa.
cré par d'autres mains que par les
fiennes ; que l'averfion que les
Preftres, & la plupart des Suri ens
25 auroient de luy,jointe à celle meſ.
me qu'ils avoient déja , le confidé .
rant comme un deferteur de le ur
ni Secte , & un Homme qui ne ve
noit que pour la ruïner , fe fer oit
connoiftre affez- toft , lors que
Dom André feroit étably en
Charge; que par tout, & particu
11
Fij
68 Extraordinaire
lierement en ce Pays , tout cede
à l'autorité . Ce fentiment fut
fuivy . Dom André eftoit alors
au Mont - Liban , prés le Patriarche
des Maronites qui s'y tient à
Canobin. On s'adreffa à ce Patriarche
, & on le pria de le confacrer
Archevefque , à quoy il
confentit auffi - toft. Les Evef
ques ne le firent pas fi aifément.
Ils confeffoient bien qu'on ne
pouvoit pas paroistre plus Catholique
que Dom André, qu'on
ne l'avoit jamais vû chanceler le
moins du monde dans les fentimens
de la Foy ; mais avec cela,
ils ne laiffoiet pas de craindre. Cependant
l'événemēt juſtifia qu'ils
fe trompoient , car tant que Dom
André a vécu , il a parfaitement
remply tous les devoirs de fa
du Mercure Galant. 69
1.
3,
15-
>
& de
Charge d'Archevefque
celle de Patriarche qui luy fut
conférée par le Pape , aprés la
mort du Patriarche Simon. Celuy
qui a fuccedé à Dom André
en cette derniere Charge , fe
nomme Pierre Gregoire , cy- devant
Evefque de Jerufalem ,
quel fa Sainteté elle mefme propoſa
dans un Confiftoire qui fe
tint à Rome.
le-
Outre ce Patriarche , il y a à
Alep un Archevefque des Suriens
qui fe nomme Resekallah , lequel
dépend de luy , & a les mains
liées , tant que le Patriarche fait
fa réfidence en cette Ville . Il
eft jeune & fort honnefte Homme.
Je fuis, & c.
Il y a cinq ou fix mois qu'onpre70
Extraordinaire
pofa au Public de faire des Sonnets
fur la Glace. En voicyplufieurs que .
j'ay reçeus. Le premier regarde le
malheureux accident dont je vous
parlay en ce temps-là d'une Belle de
Saumur.
SONNETS
SUR LA GLACE.
I.
Et Hyver, Boreas , amoureux de
C
Clytie,
Afin de refroidir les coeurs de fes Amans,
Vint déclarer la guerre à tous les Elémens
,
Et partit comme un trait du fond de la
Scythie.
$3
Il nefefouvint plus de l'aimable Ori- '
thie,
Tout devint un Criſtal, Fleuves, Lacs,
& Torrens,
du Mercure Galant,
71
口
LaTerre lefentit jufques aux fondemens,
Et l'on vit de Phébus la vertu ralentie.
Aux yeuxde tout Saumur trouvant fur
un Traîneau
L'Objet qui le charmoit , fi pompeux,
& fibeau,
Il n'euft jamaispenſè qu'on puſt troubler,
fa gloire.
$3
Mais le Dieu de la Loire, Amant andacieux,
Faifant fondrefa glace, emporta la vi-
Etoire,
Mit Clytie enfonſein, & le Deüil en
ces Lieux.
VIGNIER, de Richelieu.
II.
Qoy queles Aquilons détachez de
leurs chaînes,
Jufques aufein des Mers enffent glacé
les eaux,
72
Extraordinaire
Et que Thétis portaft des Chars pour
des Vaiffeaux,
Cybelle reffentit les coups de leurs haleines.
$3
Les néges, dont l'amas couvroit toutes
les Plaines,
Egalant en hauteur les Vallons aux Côteaux,
Cachoient aux Voyageurs la mort, en
des tombeaux,
Et quiput s'en tirer, fouffrit d'horribles
peines.
3
La Nature cédoit à la rigueur du temps,
Quand le retour heureux de l'aimable
Printemps
Fit fondre en un moment les néges &
la glace.
Ainfi pourquoy, Philis, dont l'amour
m'eft fi cher,
Par mesfoûpirs ne puis-je, belas! quoy.
quejefaffe,
du Mercure Galant.
73
Amollir vostre coeur de glace , ou de
rocher?
RAULT, de Roüen.
III.
CH
IRit
·Ris , nous avons veufur les bords de
la Seine
L'Hyver d'un bout à l'autre étendre des
glaçons
Et la bize en couroux avec fa froide
baleine,
Des plus coulantes eaux faire defermes
Ponts.
Elle a glacé la Mer, le Fleuve, & la
Fontaine,
Tent afenty fes coups ; & mefme les
Tritons
Ne pouvant fuporterfa rigueur inhumaine,
Ont ven d'entre leurs mains tomber leurs
Avirons.
Mais il n'eft point de glace à la fin qui
ne fonde.
Q.de Juillet 1684.
G
74
Extraordinaire
Voyez couler cette eau , rien n'arreste
fon onde,
Elle reprend fon cours quand l'Hyver
cft paffe.
53
Au retour du Printemps tout change de
nature;
La douceur des beaux jours fuccede à
lafroidure,
Il n'est que vostre coeur qu'on voit toûjours
glacé.
A
DIEREVILLE, du Pontlevefque.
IV .
Pres unefenfible & trop longue
froidure,
L'Hyver s'eft éloigné de nos heureux
climats,
Tout rit, tout refleurit dans l'aimable
Nature,
Et ma cruelle Iris n'en a pas plus d'appas.
3
Inhumaine, inflexible aux douleurs que
j'endure,
du Mercure Gdant.
75
re
Sk
Mon coeur contre le fien fait de rudes
combats.
X
Ah!faut-il qu'uneflâme &fi belle, &
fi pure,
Avant que d'eftre heureux , me cauſe le
trépas?
3
Amour, exauce-moy, daigne mefaire
grace;
Armé de tous tesfeux, cours, vafondre
fa glace,
Contre la fiere Iris c'est trop peu d'un
Mortel.
*3
Ilfaut qu'un Dieu vainqueur du Ciel
de la Terre,
Se déclare contre elle , & luy faffe la
guerre;
Contrains-la donc, Amour, d'encenfer
ton Autel.
gai
DE SAINVILLE
G ij
76
Extraordinaire
V.
DEsMondains d'aujourd'huy déplorable
moleffe!
On les voit empreſſez à chercher dufecours
Contre lefroid quifemble interrompre
le
cours ,
Et le progrésfatal de leur délicateffe .
33
Ils s'en prennent au Ciel, & murmurent
fans ceffe,
Difant, ce rude Hyver durera - t-il tokjours?
Ne verrons-nous jamais le retour des
beaux jours?
Revenez jeux, plaiſirs, bonne chere,
allégreffe.
**
Vous fuez,Malheureux, &faites mike
efforts,
Pourdes moindres frimats garantir voftre
corps,
Et voftre ame demenre inſenſible à la
grace.
du Mercure Galant. 77
e
ទ
En vain de lafaifon vousfuyez la rigueur,
En vain pour voftre corps vous cherchez
la chaleur,
Si devoftre ame, helas ! vous ne fondez
ext
la
glace.
C. HuTUGE, d'Orleans,
demeurant à Metz.
1
VI.
SUR LA NUIT.
J'Aypour Amarillis une tendreffe ex-
Mais belas! obligé de celer mon amour,
Il m'en faut prefque faire un mistere à
moy-mefme,
Et ce n'est qu'en fecret que je luyfais
ma cour.
Mes timidesfoupirs, & mon teint påle
& blême,
G iij
18
Extraordinaire
Expliquent mafouffrance, & parlent
tour-à-tour;
Enfin chacun m'obferve, & devine
j'aime,
que
Mais rien ne me nuit tant, que la clarté
du jour.
CA
Viens donc, heurenfe nuit, azile de ma
flame,
Soulagement unique au tourment de
mon ame
Prefte ton voile épais aufecret de mesɛ
voeux.
En cachant les transports, où mon coeur
s'abandonne,
Si tu n'as le pouvoir de foulager mes
1
feux,
Tu me mets en état de ne craindre pers
Sonne
du Mercure Galant. 79
Ne
我
SS25: S25:SSSSS 525
DOUTES
SUR LA LANGUE .
A MONSIEUR ....
A la Haye le 14. Aouſt 1684 .
E vous prie , Monfieur , vous
qui avez habitude avec les
Perfonnes qui parlent le mieux,
de me donner voftre avis fur
quelques doutes que j'ay à vouspropofer.
Le premier confifte à
fçavoir , s'il eft permis à une Perfonne
qui roule depuis quatre
ans dans les Pays étrangers , de
donner à la Langue Françoiſe,
un mot dont elle manque. Je n'ignore
pas , qu'il eft fort délicat
de s'ériger en Inventeur de mots,
G iiij
80
Extraordinaire
& qu'il y a bien des mefures à
prendre , pour ne ſe pas trop
commettre , mais auffi je fçay
qu'il y a moyen d'éviter les écueils
, où l'honneur d'une Perfonne
pourroit faire naufrage.
Diftinguons , par exemple , entre
vouloir d'authorité introduire
un mot , & entre le propofer fimplement.
Ceux qui agiffent au
premier fens, ne penfent pas bien
à l'étendue de leur Jurifdiction ,
qui eft fi courte qu'elle ne va pas
au delà d'eux . mefmes ; & ainfi ils
rifquent , fans qu'ils y penfent , à
paffer pour ridicules mais ceux
qui propofent tant feulement un
mot , & qui ne' prétendent pas
l'établir , malgré les influences
de l'Orion & la Pouffiniere ,
comme me difoit dernierement
du Mercure Galant. 81
་་་
1
ай
un bel Efprit , ne rifquent tout au
plus que la peine d'en faire la
propofition. Ainfi , Monfieur,
vous fçaurez , s'il vous plaiſt ,
qu'au commencement de mes
pelerinages , je me trouvay en
Savoye , chez un Gentilhomme,
dont la Femme qui parloit aſſez
bien François , hazarda un mot
qui me choqua l'oreille
fens qu'elle le prit. Ce mot
eft , Tendreffe , dont cette Dame
fe fervit , pour exprimer la qualité
de certaine viande qu'elle
avoit appreſtée à ſon Mary , qui
ne fe portoit pas bien . Cela me
fit remarquer que noftre Langue
manquoit d'un terme propre à
S exprimer ce que cette Dame.
S vouloit dire , puis que Tendreffe,
eftant toûjours pris en un fens fi82
Extraordinaire
guré , ne peut s'approprier ny
à la viande ny à quelqu'autre
corps que ce foit. Jefçavois bien
que , Délicateffe , eftoit en ufage ;
mais aprés avoir confideré la
multitude des fignifications que
ce mot pourroit fouffrir , je tâ
chay d'en trouuer un autre. Cinq
oufix jours aprés , Tendreur, s'offrit
à mon imagination ; je le receus ,
& je l'enviſageay de tous coftez ,
pour voir s'il eftoit Piedmontois,
Tofcan , Efpagnol , ou Grec.
Comme je vis qu'il ne tiroit fom
origine d'aucune de ces Langues,
je jugeay qu'il pourroit eftre un
jour reconnu pour François ; fi
bien que depuis ce temps là , j'ay
penſé plufieurs fois , que de mefme
que Hauteffe & Largeffe dans
le figuré , ont dans le propre Lar
duMercure Galant. 83
2-8
3
> geur & Hauteur l'on pourroit
bien , laiffant Tendreſſe comme il
eft , dans le figuré , recevoir Tendreur
dans le propre. Quoy qu'il
en foit , Monfieur , ce feroit un
mot que pas une Langue dont la
noftre emprunte quelque chofe,
ne nous reprocheroit
jamais..
Pour ce qui eft de le rendre Parifien
, je fuis perfuadé qu'il n'a
befoin que d'eftre employé
par
d'habiles Gens.
Je pafferay fous filence plufieurs
chofes qui me viennent en
penfée , fur les mots que noftre
Langue n'a pas voulu reconnoître
pour fiens , depuis quelques
années ; car il me tarde , Monfieur
, de vous dire que de tous
les mots étrangers que nos grands
Ecrivains ont voulu francifer,,
84
Extraordinaire
pas un ne m'a tant furpris quʻ-
Aforisme , que je trouvay avant
hier dans un Livre qu'on a depuis
peu mis en beau langage . Effe-
&tivement , Aforisme , que je n'avois
prefquejamais oùy que de la
bouche des Medecins , me furprit
, luy voyant tenir la place de ,
Maxime , du moins fi je ne me
trompe ; mais , Monfieur, je vous
en laiffe le Juge aprés vous avoir
rapporté une periode dont , Aforifme
, fait l'ornement. La voicy
mot à mot , fans y rien chan-
,, ger. Etc'eften cesens que le grand
Cofme de Medicis , tenu pour le
25 plus fage Homme de fon temps,
difoit an fujet des divifions civi
les de Florence , dont on fe plai-
» gnoit à luy , qu'une Ville gâtée valoit
bien mieux qu'une Ville per-
"
">
du Mercure Galant.
85
qu
Y20
pr
Effe
n'a
del
fur
ed
en
YOU
"
22
duë. Parole , qui a paſſé depuis en
Aforifme d'Etat , chez tous les
Princes. Je vous avoué , queje
ne fuis pas fort verfé dans la Langue
Grecque , mais neanmoins
j'en fçay affez pour ne me laiffer
pas impofer fi facilement ; car
c'eft nous vouloir faire parler
Grec à faux. Il est bien permis,
ou du moins il l'a efté , de francifer
un mot Grec qui ne perd pas
fa fignification naturelle ; mais de
nous en donner un dans une fignification
toute contraire, c'eſt une
autre chofe , c'eſt vouloir forcer
TAM des témoins à dire ce qu'ils ne
fçavent pas , & qui fe retractent
avec le temps , à la confufion de
ceux qui les ont produits. Ronfard
, il eft vray , nous a donné,
ode , qui eft un mot purement
VOL
VOL
nan
121-
24
86 Extraordinaire
Grec la raifon a permis qu'on
l'ait receu , parce qu'en devenant
François , il n'a rien perdu de fa fi.
gnification naturelle : car Ode
ne fignifie en Gree autre choſe
que Chanfon ; mais Aforiſme , qui
n'a jamais fignifié, non feulement
dans l'Ifle de Coos , où Hypocrate
eft né , mais auffi dans tout
le refte de la Grece , autre choſe
que , Section , Définition , Séparation
, feroit- il poffible , qu'on
vouluft maintenant luy faire
prendre la place de , Maxime, qui
eft un terme de Politique , & que
nos Peres ont arraché comme
par les cheveux , d'Axiome , qui
eft un mot Ionique , & qui ne ſignifie
autre chofe que Dignité, ou
Autorité : c'eft pourquoy Axiome,
fi connu dans les Ecoles , eft emdu
Mercure Galant. 87
che
e,q
ployé pour une énonciation qui
ne fouffre point de replique,
comme par exemple celuy- cy.
0- Fotum eft majus fuâ parte , ou bien
cha encore cét autre , que les Philofophes
appellent par excellence ,
indubitata veritatis , Ego cogito , ergo
fum. Ce qui fans doute a fait
prendre le change à noftre Autheur
, eft l'interpretation qu'on
a donnée au mot Grec Aforisme,
depuis qu'Hypocrate s'en eft
fervy pour intituler les Préceptes
qu'il a laiffez à fes Succeffeurs.
On a voulu que ces Préceptes
fuffent fententieux , & définitifs,
comme en effet ils le font de refte
, lors qu'on les met en pratitique
hors de faifon : il ne faudroit
pour le prouver que
faire parler l'expérience . Mais
01
,
el
1
88 Extraordinaire
fans nous amuſer à faire infulte à
ceux qu'une Plume facrée nous
commande d'honorer pour le
befoin que nous en avons , je prie
tout Homme qui entend le Grec,
de confidérer , que fi la premiere
intention d'Hypocrate euft
efté de faire des Sentences définitives
, il auroit donné pour Titre
à fon Livre un mot qui auroit
fignifié Préceptes . Je veux mefme
qu'Hypocrate ait prétendu
de donner des Regles abfoluës,
s'enfuivra.t'il de là qu'Aforifme
puiffe fignifier Maxime ou Axiome
? Selon mon fens Aforisme fignifiera
alors , Dogme ou Précepte.
C'eft dequoy , Monfieur, je vous
laiffe Juge , en vous conjurant
d'avoir la bonté de m'en éclaircir.
Je n'avois que trois doutes
'du Mercure Galant.
3 ;
O
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ר ו נ ט
euf
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12
fi.
ptl.
OUS
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ces
4 vous propoſer lors que j'ay
commencé à vous écrire cette
›
il
Y
Lettre ; mais mais il y en a encore un
quatrième qui vient de naiſtre , il
n'y a qu'un moment. Je m'apperçois
qu'au bas de la page
où Aforifme fe trouve
a une façon de parler qui me paroift
un peu étrange . La voicy.
Etje diray en paffant , qu'il s'eft vi
force Miniftres & force Princes les
étudier , &c. Permettez
- moy ,
s'il vous plaift , de vous demander
s'il eft maintenant à la mode de
changer les Adverbes en Adjectifs.
Si cela eft , je vous protefte
que nous allons donner dans
le Barbarifme , d'une étrange
maniere. Je fçay bien que l'on
dit force Blé , force Vin , & mefme
force Gens , mais force tient alors
2. deFuillet 1684.
H
༡༠ Extraordinaire
a
la place de beaucoup : comme auffi
quand on dit , qu'un Homme
s'eft tué à force de travail , ou à
force defatigues qu'un Roy a cmporté
une Ville à force de Monde,
&c. mais d'employer icy force
pour plufieurs , c'est ce qui me
paffe ; & j'en demande pardon à
noftre Autheur , en le priant de
me permettre de dire , plufieurs
Princes & plufieurs Miniftres , du
moins jufqu'à ce que vous ayez
daigné m'éclaircir là deffus .
Quant au reftej'avouë de bonne
foy que j'ay beaucoup d'eftime
pour fon mérite ; & que nonobtant
ces petites fingularitez que
je trouve dans une Préface , il ne
paffera tout au plus dans mon eſ.
prit , que pour un Homme qui
voit mal les chofes à force de lumiere.
Je fuis, & c.
du Mercure Galant. 97
m
OU
nd
Fattens voftrefentiment, Madame,
& celuy de vos Amis ,fur cette Lettre.
Cependant je vous envoye ce que j'ay
receu d'Explications en Vers fur les
fr deux Enigmes du mois de Iuin, dont
les Mots eftoient l'Argent , & la
Chimere. 30
of
། །
Q
I
Voy, vous me recevez de fi mé
chante grace?
D'où vient donc, belle Iris, cette bizarre
bumeur?
Vous ne me faifiez pas autrefois lagrimace.
Des Poëtes du temps c'est le commun
malheur;
De ces Courtifans du Parnaffe
On n'aime plus tant la douceur,
Depuis que degayeté de coeur
Arlequin en public enfait une rifée,
Leur marchandise eft pen prifée,,
Hij
Extraordinaire
Et les Belles pour eux n'ont que
froideur.
En vain la charmante Iſabelle
de la
Pourles mieux établir trouve mille raifons;
Colombine pour eux cruelle,
1
Ne lesplace pas mieux qu'aux Petites
Maiſons.
On traite defou le plus fage,
Dans le Siecle préfent tout paroift renverse,
Il nefaut qu'unpeu d'équipage,
Pour eftre un Homme bien fenfe.
On ne regarde plus les Gens par le mérite,
L'efprit pourplaire nefait rien,
D'un Poëte ſouvent lafortune eft petite,
Et pour gagner les coeurs ilfaut avoir
du Bien.
Je n'en aypas, qu'y puis-jefaire?
Yousmaimiez autrefois avecque ma
mifere,
Voulez- vous changer àpréſent?
Fefuisfaché d'eftre indigent,
du
Mercure Galant. 93
14
Encor plus de ne pas vousplaire;
Maisfçachez, aimable Bergere,
Que l'amour n'accompagne guére
Un caur qu'on prendpourfon Argent.
DIEREVILLE, du Pontlevefque.
Tou
II.
Ous ces Animaux diférens
Que vous metttz deffus les rangs,
Nous marquent, Mercure, un myftere,
Ce qui n'eft, & qui nefera
Famais in rerum natura ,
Vous m'entendez, c'eft la Chimere .
L
L. BOUCHET, ancien Curé
de Nogent le Roy.
III.
theftvray qu'à préſent on aime la
On cherche les beaux Arts plus qu'on n'a
jamaisfait,
On ne fçavoit peut- eftre autrefois ce
qu'on sçait,
Et l'on nefait plus tant gloire de l'igno-
TANCE.
94
Extraordinaire
3
Mais lafeule Vertu ſe voit en déca
dence;
Au lieu de l'acquérir dans un état par
fait,
Seulement des dehors chacun fe fatisfait;
Elle recule ainfi bien plus qu'elle n'asvance..
LA
L'intereft en eft caufe, & ce Dieu des
Mortels
Fait que tant d'Avenglez ne vont qu'd
fes Autels:
Les Amis, les honneurs, nefont que dans
La Bource.
Sa
L'Argentfait tout valoir, & donne à
tout fonprix:
Enfin chacun ne tend qu'à trouver cette:
Source,
Et qui n'en vient à bout, tombe dans le»
mépris.
GYGES, du Havre,
du Mercure Galant. 95
DAY
des
Ο
IV.
N dit que le Démon de Luxure eft
meify,
Quoy que pour bien tenter il ait efte
choify:
On voit qu'il nefait plus rienfaire,
Qu'il n'est plus meſme neceſſaire.
De fubtiles tentations:
L'Argent fuplée à tout, les imperfections.
S'effacent parfon aide, & deviennent
frivoles;
Une Fille plutoft fuccombe fous un don,
Tombe plusfous un tien, que fous un million
D'aiguillons infpirez, & de belles pa
roles,
Tant l'argent fçait perfuader;
Avec luy maintenant toutfe laiffe aborder,
Le Démon luy cede la place,
Mefme lereconnoift plus grand Diable
que luy
Cela n'empefche pas qu'on n'en cherche:
L'appuy,
96
Extraordinaire
Et qu'aux dépens de tout on ne fefatisface.
Le mefme,
V.
N verité, Galant Mercure,
Efay lien d'eftre peufatisfais
De voir dans ces deux mois ce que vous
avez fait,
Pourexpofer à la torture
Monpauvre efprit, qui n'afait que cher
cher
Le fens qu'on a voulu cacher
Dans les deux fecondes Enigmes.
Sije me trouvay boc pendant le mois
de May,
L'on peut tenir encor pour vray,
que j'aye eu d'examiner les
Quelque foin que j'aye eu
rimes
De la feconde de ce mois,
Que je n'ay pû déterminer mon choix
Sur aucun mot quifaſſe bien connoiſtre
La Chimere qu'on voit paroistre
Dans le fens littéral,
34
du Mercure Galant.
97
TRO
inerk
che
Afin d'y découvrir quelque peu de lumiere,
Je voudrois poffeder l'Argent de la pre
miere,
J'en deviendrois fort libéral
Vers celuy qui pourroit pénetrer ce mif
tere.
Mais, Seigneur, de vous ſeul j'oſe &
dois espérer
Lefecours que d'ailleursje ne peux reng
Contrer.
ALCIDOR, du Havre,
V I.
Pres avoir, Seigneur Mercure,
ACharmépar vos galans Exit,
Tout ce qu'on voit dans la Nature
Deplus agreables Efprits,
Voftre ame n'eft pas fatisfaite
De la sonquefte qu'elle afaite:
Elle veut encor s'attirer
Ceux qui nefont querefpirer
Unlucre, quifeul les contente.
Fayfçen pour cefujet quel eftoit voſtro
Agent,
Q.deJuillet 1684.
I
98
Extraordinaire
C'eft lefeul brillant de l'Argent
Quevostre main, Seigneur, dans ce mois
nouspréfente.
VII,
Le mefine.
Oy, qui de tous les Biens eft pris
par un Avare T %%
Pour le meilleur & le plus rare,
Argent, dont le pouvoir peut caufer tant
de maux,
Que tu fais triompher de la foibleffe
humaine,
Qui n'épargnefoins, ny travaux,
Pour te rechercher avec peine !
Helas! que l'on s'abuse avecfacilité;
Lorsque l'on veutfonderſon unique efpérance
Sur toy qui n'es qu'un bien en ombre, en
apparence,
Mais un grand mal en verité
Qui bannit de nos coeurs toute tranquillité!
SYLYIE, du Havre
du Mercure Galant 99
e
bre
Hav
VIII.
A MONSIEUR
LE DUC DE S. AIGNAN.
Eros, dont la bonté me rappelle en
HEces lieux,
ת נ ו ו כ
Apres un long exil, où jefus condamnée,
Désles premiers momens que chacun me
vit née,
Pour avoir pu déplaire à quelques En-
‹ vieux.
Il ne faloit pas moins que l'un des Demy-
Dieux,
Afin de me tirer d'où j'estois confinée,
Etpour changer ainfi ma triſte deſtinée,
Qui n'aura deformais qu'unfort délicieux.
Comment donc reconnoistre unefaveur
firare?
Je la pourroispayer dans les mains d'un
Avare,
Par l'Argent que Mercure a donné dans
ce mois .
I ij
100 Extraordinaire
Mais je mériterois d'eftre encor accablée,
Si pour ce grand bienfait , fur un fifoible
choix,
L'on voyoit s'arrefter la petite Affemblée
IX.
A. du Havre.
Ans blâmer lafeconde Enigme,
La premiere vaut de l'Argent;
Auffi tout le monde l'eftime,
Mercare, c'est mon fentiment.
LEPINAY- BURET, de Vitré
Χ.
en Bretagne.
Mercure,dans ce mois jeſuis trop
confolée,
Pour vous cacher ma joye , & ne pas
réveler
Que je nefuis plus exilée,
Que l'on vient de me rappeller.
Le bienfait eft trop grand, pour que i
puiſſe taire
du Mercure Glaant. ΤΟΥ
CA
foil
Tem
Hav
ne,
t;
Qu'un Protecteur illuftre, éclairé, debonnaire,
M'a bien voulu reffufciter.
Quifera fi hardy de me perfécuter?
J'auray toujours l'honneur d'en eftre
protégée.
Dieux! queje luyfuis obligée!
Il m'afait revenir de mon banniffement.
Feftois la fort injuftement
Tellequ'eft une pauvrefouche,
En bute aux Efpritsfots , mais un mot
de fa bouche
Afait taire mes Ennemis.
Plus que l'Or & l'Argent , & les puiffans
Amis, (Sance
Il vient à bout de tout, & fa toute-puif-
M'a mis hors du tombeau ; mais helas!
quel malheur!
Quandje reffens tant de bonheur,
Je me vois obligée àpleurerfon abfences
Je manqueray plutoft & d'esprit, & de
coeur,
Que de preffans defirs pourfa douce préfence.
La Petite Affembléedu Havre. C..
102
Extraordinaire
IL
XI.
L faudroit avoirplus de coeur
Que n'eut Bellerophon,pour n'avoirpoins
depeur
Du Monftre, ou bien de la Chimere,
Dont Mercure en ce mois nous afait un
miftere.
Qui destant d'Animaux n'auroit poina
de terreur,
Qu'on areprésentez dans la feconde
Enigme?
Cependant on n'en trouve aucun fens
légitime;
L'on en auroit bienplus d'horreur,
N'eftoit le mot charmant de l'Enigme ·
premiere,
Qui donne du courage, & n'a rien de
contraire?
C'est l'Argent qui n'a rien d'égal,
Qui rendant les plus fiers traitables,
Adoucit les plus indomptables.
Le plus timide mefme an bruit de ce .
métal,
du Mercure Galant. 103
poin
mere,
ait #n
point
onde
= fens
-eur,
sigme
¿en de
gal,
ables,
de ce
Se montre tout remply d'audace,
Et rien en pouvoir ne le paffe..
Q
XII.
La mefme G.
Ve l'Argent de Mercure eft venn
defaifon,
Pour moy qui plaide encor, mais contre
une Partie
Dont je ne peux avoir raiſon !
beau fuir le Procés, fource de pillerie,
Fay
Il mefaut pourtant l'effuyer,
Et je n'ay furquoy m'appuyers
L'Argent, que je n'ay point , eft l'efprit
d'une affaire, 1
Et la plus perçante lumiere
De l'efprit de nos Procureurs;
Sans Argent, une Caufe a toujours tan✈
d'erreurs,
Qu'elle femble douteufe, incertaine, ambiguë:
C'eft luy qui donne la clarté,
Etfait paroiftre l'équité.
Justice, on te voyoit autrefois toute nuë,
I iiij
104
Extraordinaire
!
Représentant la Verité;
Mais ilfaut à préfent, dure neceffité!
T'acheter, & tes artifices ;
De Papiers, comme des Epices ,
On te voit tant enveloper,
Que le plus éclairé s'y laiffe bien trompers
On ne te connoift plus fans préfens &
fans boarce.
Je feray donc réduite apres un long debar
A vendre tout; quelle reſſource!
Faut-il que l'Argent foit le meilleur
Avocat?
CE
XIII.
La mefme.
Eft l'Argent qu'on aime le mieux:
Prefqu'en tous les lieux de la
Terre ;
C'estpourluy qu'onfe fait la guerre;
C'est un Bien que l'on croit & rare, &
précieux ;
Mais quand on afait sa conqueſte,
Celuy qui le poffede a le coeur filéger,
Qu'àfapoffeffion jamais il ne s'arreſte,
Pour avoir autre chofe , il aime à le
changer.
La Belle Nourriture du Havre,
du Mercure Galant. 105
SSSSS SSE SS255 522
SENTIMENS SUR
toutes les Queftions du dernier
Extraordinaire.
Si l'on peut aimer avec plaifir,
quand on a fujet de ne fe pas
confier à la Perfonne qu'on
aime .
HEL
Elas , qu'en vous aimant jegoûtois
de plaifirs,
Quand je vous découvrois mes innocens
'Et
Fe
defirs,
que de mesfecrets unique Confidente
ne pouvois douter de ma fidelle
Amante !
Iris, que cet état eftoit tranquille &
doux !
Vous vousfiyez en moy, je me fiois en
vous.
106 Extraordinaire
Sans crainte, fans foupçon, nous paſſions
noftre vie,
Aux plus heureux Amans elle faifoit
envie;
par
bon-
Mais enfin jene fçay fi cefut par
heur,
Mon efprit détrempé reconnut fon erreur.
Je vous vis, qui l'euft crû! je vous vis
infidelle,
Oupourle moins, Iris, vous me parûtes:
telle.
Mais quey, j'en doute encor ? A ne vous
point flater,
Je vous vis infidelle, & je n'en puis
douter.
Devosfeintes douceurs j'apperçus l'artifice,
Et comme de mon coeur vous faifiez facrifice
A ce Rival chéry, qui malgré mille
efforts,
Ne pouvoit s'empefcher de marquerfes
transports,
du Mercure Galant. 107
Accablé de douleur, de rage, de colere,
De mon indigne amour je voulus me
défaire.
Refolu de ne plus en vous me confier,
De perdre mon Rival, & de vous onblier.
Un tel deffein eftoit & genéreux , &
Sage,
Mais de l'exécuter je n'eus pas le conrage.
Dans mon jufte dépit, dans mon jufto
couroux,
Je ne me vangeay pas , je me fouvins de
vous.
Mais depuis ce moment , un peu de défrance
Modere demesfeux la douce violence .
Fay bien le mefme coeur, & le meſme
panchant,
Mais mon amour fe laffe, & n'est plus
fi touchant.
Voftre infidélité que je ne veux pas
croire,
Ne fçauroit cependant fortir de ma:
mémoire.
108 Extraordinaire
Elle eft à mon efprit préfente à tout mo
ment,
Pour troubler mon repos, & mon contentement.
Mon coeur recherche en vain ces douceurs
mutuelles
Qu'on trouve en l'union de deux ames
fidelles,
Tout luy fait de la peine , & tout luy
femble dur,
Et jamais il negoufte un plaifir quifost
pur.
Iris, dans ce difcours, fi mon ame fincere
Vous découvre unfecret qu'elle devoit
vous taire,
Ce n'est quepour répondre à vos juftes
Soupçons,
Et de mon changement vous dire les
raifons,
Ne m'accufez donc plus defroideur, de
filence,
De peu d'empreffement, de peu de complaifance.
du Mercure Galant.
109
Un amour défiant rallentit nos defirs,
Nous donne de la peine, & fort peu de
plaifirs.
Si l'on peut garder une forte
paffion pour une Perfonne
qu'on eft affurée de ne voir
que rarement.
Die prive de vostre préfense,
Epuisfix mois que vostre abfence
Et me fait languir malheureux;
Si vous croyiez que par conftance,
Par refpect , ou par complaisance,
Fe fu Te encor bien amoureux,
Voftre erreurferoitfansfeconde,
Car depuis des mois plus de deux,
Je ne croy pas, Iris , que vous soyez an
monde.
**
Non, ceferoit vous abuſer,
Va feu trop éloigné ne peut nous em²
brafer,
110
Extraordinaire
Ilperd toute fa violence;
Et lors que defe voir on a peu d'espén
rance ,
De noftre liberté nouspouvons difpofer
Sanscraindre noftre confcience.
*3
Mais quoy, je vous aimois avec tant de
chaleur,
Je vous avois donné mon coeur,
Et j'avois le vostre, je penſe.
Ces raisons font de confequence :
Mais meferay -je un point d'honneur,
De fidélité, de conftance,
Quand de vous voir je n'ay plus le bon
beur?
Quoy, lors qu'une cruelle abſence
M'éloigne fifouvent de vous,
Je vous adoreroisfans aucune eſpérance?
Feferoisle plusgrand des Fous.
Si vous voulez, Iris , conferver mon
amour,
Aſſurez- moy d'un prompt retour,
Et moy je vous promets de la pérfèverance.
du Mercure Galant. TIL
Les feux les plus éteintsfe peuvent ralumer,
Quand un Objet charmant leur adonné
naiſſance ;
Il ne faut que vostre préſence,
Je fuis tout preft de vous aimer.
Si une Paffion qui n'eft fondée
que fur la Beauté ,
durable. 1:
peut
eftre
LAvec elle tout eft aimables
A Beautéfait naître l'amour,
Mais comme la Beauté fe perd en moins .
d'un jour,
L'amour qu'elle produit ne peut eftre
durable.
**3
Amans, fi vous voulez aimer
D'une amour qui foit éternelle,,
Nevous laiffez pas enflâmer
Auxfimple's appas d'une Belle.
7
112 Extraordinaire
3
Dufoir au lendemain cette Beautéfanéą
Mettra voftre amour au tombeau;
Et ce feroit beaucoup, fi l'Objet le plus
beau
Vous pouvoit retenir feulement une
année.
**
Lors qu'onprend en aimant la Paffion
pour guide,
De lafeule Beauté l'onfe laiſſe touchers
Mais au méritefeul on fe doit attacher.
Si l'on veut que l'amour foit durable
&folide
DE LAFEYRERIE
(699
du Mercure Galant:
113
2255:525525SS :$255
I
A MONSIEUR***
A Bar-fur-Seine le 20.Iuillet 1684.
E me fouviens , Monfieur, que
quand je vous manday les circonftances
de la Cerémonie qui
fut faite icy le 4 d'Avril dernier,
à l'occafion de la Tranflation de
nos Reliques , vous me demandaftes
par quel moyen nous les
avions euës. Il eft jufte de fatisfaire
vostre curiofité.
ne ,
Raynard de Bar - fur - Seide
la Maifon des anciens
Comtes de cette Ville , ayant fait
le voyage de la Grece & de la
Terre Sainte environ l'an 1070..
2. deJuillet 1684. K
114
Extraordinaire
en rapporta diverfes Reliques ,.
qu'il donna à l'Eglife Cathedrale
de Langres , dont il eftoit Evefque
, & M¹ Zamet l'un de ſes
fucceffeurs venant l'an 1628. dédier
la nouvelle Eglife de Barfur-
Seine , trouva jufte de luy
faire part de ces faintes richeffes,
puis qu'elles eftoient deuës aux
foins du pieux Evefque , dont
cette Ville eftoit la Terre natale.
Il y en apporta donc des parcelles.
avec deffein de les diftribuer &
de les placer luy- mefme aux dixhuit
Autels de cette Eglife , l'une
des plus belles de fon Diocefe.
Cette intention eftoit
digne de ce grand Homme de
bien ; mais une maladie qui luy
furvint tout à coup , en empefcha
l'execution ; de forte que ces Redu
Mercure Galant. II
fiques ayant efté mises en dépoft
dans l'Eglife des Mathurins de la
mefme Ville , avec d'autres encore
nouvellement venues de
Rome & d'ailleurs par l'entremife
Mr Bourbonne Procureur
du Roy , on les y alla pren
dre le jour que je vous ay mar
qué , pour les tranfporter toutes
dans la Paroiffe où elles eftoient
deſtinées , par le moyen de deux
Chaffes de bois doré d'une agreable
ftructure , à double Vitre , &
à double Clef , où on les avoit
enfermées avec leurs atteſtations
, & autres pieces authentiques.
Je ne vous repete point ce
que je vous ay déja écrit de cette
Cerémonie. Je vous diray feulement
, que le Pere François de
Chartres , Gardien des Capucins
Kij
116 Extraordinaire
de Troyes , qui a ſignalé plu
fieurs fois fon zele & fon éloquence
dans la Chaire de nos
Capucins du Marets , fit ce jour
là un trés- beau Difcours fur ces
prétieufes Reliques ; & comme
parmy elles , il y en a de Saint
Louis , il prit occafion de parler
des illuftres Décendas de ce fage
Monarque ; & fur tout des quatre
principales Perfonnes qui
compofent aujourd'huy la Famille
Royale . Il dit entr'autres
chofes , que la Ville de Rome avoit
vû avec grande admiration le 20. de
Mars 1629. quatre nouveaux Soleils
produits par l'ancien. C'eſt Gaſfendi
qui le rapporte dans fes Inftitutions
Aftronomiques ; & que
ce beau Spectacle que les Romains
avoient admiré au Ciel , paroiſſeit
du Mercure Galant. I
préſentement en Terre , à la vûë & à
la joye des François , dans les augufees
Perfonnes de noftre invincible
Monarque , de Monfeigneur le Danphin
, & de Noffeigneurs les Ducs de
Bourgogne & d'Anjou , quatre Soleils
produits par Saint Louis
Evray Soleil deJuftice; Soleils beaucoup
plus dignes de remarque & d'eftime
que les Celeftes ; non feulement
par les ames immortelles qui les animent
, mais par les vertus dont les
deux premiers donnent chaque jour
des marques fi éclarantes ; & les deux
autres , des cfpérances fi belles. Barfur-
Seine , comme vous fcavez ,
Monfieur , eft une Ville auffi ancienne
que cette Monarchie. Le
Pere Vignier le Jefuite qui eftoit
fort fcavant dans l'Hiftoire, auffi
bien que le Pere Vignier de l'O
་
118
Extraordinaire
ratoire fon Parent , a fait mefme
remonter fon ancienneté beau.
coup plus haut dans fon Cronicon
Ligonenfe ; mais pour nous en tenir
à ce que je vous viens de dire,
ce fut cette Ville où le quatrié.
me de nos Roys fut receu par les
Fraçois qui eftoient venus au devant
de luy, à fon retour de Thuringe
, comme on l'apprend de
Belleforest . Quelques uns
·
croyent que le Roy Cararic, que
Clovis fit cloiftrer & puis mourir
, eftoit Roy de Bar- fur - Seine,
& que ce fut luy qui bâtic
Chaource & les trois Riceys,
grands Bourgs de fon voisinage,
mais le fcavant Iefuite que j'ay
nommé n'eftoit pas de cette opinion
; au contraire il a prouvé
que le fidelle Vviomadus qui fic
du Mercure Galant. 11
revenir Childeric ou Chilperic
en France , fut le premier Comte
de Bar- fur - Seine , & qu'ainfi
cette Ville a esté une des premieres
du Royaume érigée en Com .
té. Dans la fuite du temps fes
Comtes furent Souverains , & le
dernier de ce rang fut Milon IV .
du nom , qui mourut à la Terre
Sainte l'an 12:19 . aprés Manaffés
qui le quitta dans fon veuvage
pour fe confacrer à l'Eglife , &
qui devint Evefque de Langres,
auffi bien que Raynard l'un de
fes grands Oncles . Gautier Fils
de ce Milon IV. mourut auffi
avec luy à la Terre Sainte , fans
laiffer d'Enfans d'Elifabeth de
Cour enay qu'il avoit épousée ,
aprés quoy le Comté de Bar
fur- Seine fut vendu aux Comtes
120 Extraordinaire
de Champagne , par les Nieces
de ce Milon , & eft paffé d'eux à
nos Roys par droit de mariage.
L'an 1435 ils le cederent aux
Ducs de Bourgogne , avec Auxerre
& Mafcon , par le Traité
d'Arras ; & il leur eft retourné
par la mort du dernier de ces
Ducs fans hoir mâle. Neanmoins
depuis cette ceffion , ce
Comté qui eftoit de la Province
de Champagne , a demeuré joint
au Duché de Bourgogne , & eft
encore aujourd'huy de fon Gouvernement
& de fes Finances..
Le Roy Charles V. en donna l'ufufruit
à Meffire Jean de Vienne
Amiral de France ; puis il paffa
en plufieurs autres mains , & vint
enfin à Mademoiselle Jaquette
de Longry , Fille deJeanne d'Or.
leans
du Mercure Galant. 121
leans , Soeur naturelle du Roy
François I. qui l'en gratifia en
1537. & qui en confirma le don
l'année fuivante en faveur de fon
mariage avec Meffire Loüis de
Bourbon , Prince de la Roche
Sur- Yon,Comte de Monpenfier,
fon Coufin. Depuis ce temps - là
cette illuftre Maifon en a toûjours
jouy, & Son Alteffe Royale
Mademoiſelle d'Orleans , qui
en eft heritiére , eft encore pré.
fentement Comteffe ufufruitiere.
de Bar- fur- Seine . Cette Ville
eft affife entre celle de Troyes &
de Châtillon , dans une égale diſtance
des deux , à fept lieuës
de chacune , fur la mefme Riviere
, & eft refferrée entre cette
Riviere dont elle porte le nom,"
& une Montagne des plus
Q. deJuillet 1684.
L
122 Extraordinaire
droites & des plus hautes de la
Contrée. Elle ne fut jamais plus
large qu'elle eft aujourd'huy ;
mais elle avoit anciennemet cinq
ou fix fois plus de longueur, avec
une bonne Fortereffe fur la croupe
de fa Montagne , & prefque
vers le milieu de fa vafte étendue ,
qui eftoit d'une grande demie
lieuë ; ce qui fait dire à Froiffard
en ancien langage.
La grand- Ville de Bar -fur- Saigne,
A fait trembler Troyes en Champaigne.
Elle feroit peut eftre encore
en cét état de gloire & de grandeur
, fans le feu qui l'a defolée
plufieurs fois , & principalement
en 1359. durant la guerre des Anglois
où ily eut plus de renf cens bons
du Mercure Galant.
123
Hotels brûlez , comme on l'apprend
par ces termes du mefine
Autheur : à quoy Duplex ajoûte
que cinq cens des principaux
Habitans furent alors amenez
prifonniers , & mis à rançon.
Cette grande perte jointe à celles
qui luy arriverent en 1433. où
elle fut prife & pillée, & en 1478 .
où elle fut de nouveau faccagée
& brûlée felon les Mémoires du
Pere Vignier , fit que pour fe
mieux conferver à l'avenir
eftre toute entiere fous la Coulevrine
de ſa Fortereffe , elle reduifit
fon enceinte à une longueur
de mille pas , en gardant toûjours
fa mefme largeur qui eft de moitié
, & qu'elle abandonna fi bien
le furplus de fon étenduë , qu'il
n'y eft refté d'un cofté que deux
&
Lij
124
Extraordinaire
Chapelles , une Maladerie , &
une Egliſe qui eftoit une de ſes
Paroiffes , qu'on nomme encore
aujourd'huy Cerée , en mémoire
d'un Temple anciennement confacré
à la Déeffe Cerés , dont cette
Eglife a pris la place ; & qu'il
ne fe voit de l'autre cofté que les
ruines d'nn Jardin , qu'on appelloit
le Jardin de la Reyne , & celles
d'un Pont fur la Riviere. Il arriva
de plus en 1596. que les Ha
bitans ayant trouvé moyen de fe
rendre maiſtres de la Fortereffe ,
qui pendant les guerres de la Ligue
leur avoit caufé mille dommages
, au lieu de les en garantir,
fon importance l'ayant fait affiéger
& prendre en 1591. par M² le
Maréchal d'Aumont
; en 1592 .
par M' le Duc de Guiſe ; & en
du Mercure Galant.
125
>
>
1594. par M le Maréchal de Bi
ron , ils la renverferent eux- mef
mes de fond en comble avec
une Chapelle Canoniale qui
eftoit dedans dédiée à Saint
George , & eurent affez d'adref
fe pour faire agréer à Henry le
Grand cette hardie exécution
qu'ils avoient faite fans fon ordre.
Ce que cette Ville conferve encore
de fon ancienne fplendeur ,
outre l'avantage d'avoir pour
Dame & pour Protectrice la plus
genéreufe Princeffe du monde,
& pour fupports auprés d'Elle ,
des Officiers honneſtes , bien- fai .
fans & defintéreffez
, c'eft un
Prieuré, des Canonicats de Col.
lation Royale , une Miniſtrerie
pour fervir fon Hôpital , fix Ju
rifdictions Royales , un Bailly
་
Liij
126. Extraordinaire
d'Epée , & un Gouverneur pour
le Roy. Toutes ces Charges
tant Ecclefiaftiques qu'autres ,
font remplies par des Perfonnesd'efprit
& de mérite , il n'y a que
celle de Bailly qui eft vacante
par la mort de M' de Vienne
Bufferolles , & par le peu d'âge
de fon Fils Garde de la Marine,
pour qui Mademoiſelle d'Or.
feans qui a droit d'y pourvoir , a
la bonté de la réferver , en confidération
du zele & des foins
qu'avoit M' fon Pere , pour tout
ce qui la regardoit dans le Comté
de Bar-fur - Seine , tant il eft
veritable que les fervices qu'on
rend aux grands Princes & aux
grandes Princeffes ne meurent
jamais dans leur mémoire. Les
dehors de cette Ville ont beau
du Mercure Galant. 127
coup d'agrémens , & la Seine y
forme au deffus de fes Moulins
un Canal clair & uny comme
une glace , avec une Cafcade d'u
ne grande beauté , & fur tout d'une
étendue qui a peu de pareilles .
On voit à cinq cens pas de fes
Ponts , une Fontaine dont les
Eaux font admirablement bonnes
contre les Fiévres , les cha--
leurs de foye , & autres femblables
maladies . La Tradition du
Pays eft , que Saint Bernard
paffant en cét endroit , & y plantant
fon bâton , donna ouverture à
ces Eaux en le retirant de terre,
& les benit , & que c'est de là
qu'elles tiennent leur vertu .
Neanmoins quelques - uns veulent
qu'elles la tirent d'un mineral
qu'on a reconnu y eftre mêlé,
L-iij
128
Extraordinaire
Quoy qu'il en foit , cette Fontai
ne porte le nom de Sainte , & a
proche de fa Source , une Chapelle
qui eftoit autrefois dédiée
au Saint que je viens de nommer,
& qui l'eft aujourd'huy à Saint
Antoine . Il y a encore un autre
lieu de dévotion affis dans le fi .
nage de cette Ville , à un quart
de lieuë de fes Murs , & fur la
meſme Montagne où eſtoit bâtie
fa Fortereffe , appellée Noftre.
Dame du Chefne , qui eft depuis
quelques années dans une trésgrande
vogue . C'eſt un bouquet
de bois de haute fuftaye au
milieu d'un vafte taillis , où il
avoit un ancien Chefne , gros &
éminent fur tous ceux de la Contrée
, de l'âge de cinq cens ans
au jugement des Connoiffeurs ,
y
du Mercure Galant. 129
"
dans la tige duquel la Nature
ayant fait une petite ouverture à
fix ou fept pieds du tronc en
forme de niche propre à placer
une Image , donna occafion dans
les fiecles paffez à quelque Berger
ou à quelque Bucheron ,
comme on le préſume , d'y en
mettre une de la Vierge. Cette
Image qui eft de la hauteur de la
main , d'un bois inconnu , repréfente
une Noftre- Dame de pitié,
& a le haut du corps affez bien
travaillé , & le refte fans façon .
Elle eft en venération de temps
immémorial , & c'eſt mefme une
coûtume dont on ne fçait pas le
commencement , d'y aller tous
les ans de Bar- fur- Seine en Proceffion
, le premier jour de May
au lever de l'Aurore . Neanmoins
130-
Extraordinaire
•
quelques Curieux du Pays remarquant
dans un ancien Manufcrit
des grands chemins de France ,
qu'il y en a un d'Auxerre à Joinville
, qui traverſe cette Foreft,
& qui paffe juftement au pied du
Chefne , jugeant que cette Nôtre
-Dame y a pû eftre mife du
temps du Roy Louis XI. Prince
qui rendoit un fi grand honneur
à la Vierge , qu'il en avoit toû
jours une Image attachée à fon
chapeau , ou bien du temps des ..
premiers Ducs de Bourgogne
qui mettoient des Noftre- Dames
fur les chemins ; comme on
y met aujourd'huy des Croix .
Quoy qu'il enfoit , le Ciel voulut
que la dévotion de la Sainte
Vierge s'augmentaft en ce lieulà
l'an 1667. & cela arriva par
du Mercure Galant.
1314
une petite Chapelle de verdure
& de fleurs qu'il infpira à de
pieufes Perfonnes , de dreffer autour
du vieux. Chefne , la veille
de la Proceffion , & qui y attira
beaucoup de Gens de la Ville &
des lieux voifins , aprés qu'elle
fut faite , concours de Peuple ,
: qui s'accrut fi bien dans la fuite,
que le 8. Septembre de l'an 1669 .
Fefte de la Nativité de la Vier
ge , auquel on y dit la premiere
Meffe & le premier Sermon , il
s'y trouva plus de fix mille Perfonnes
, comme on le juge par les
charitez qui y furent faites ce
jour là . Ces charitez & celles
des quatre ou cinq années fui .
vantes ont fuffy pour y bâtir une
fort belle Chapelle de pierre , en
la place d'une autre de Planches ,
132
Extraordinaire
›
qui avoit fuccedé à celle de Ra.
meaux, & un fonds fi proptement
fait , dans un pays qui à la verité
eft trés - bon mais peu riche,
pour un ouvrage de plus de mille
écus , fans compter les corvées
qui furent en fort grand nombre ,
eft fans doute quelque chofe de
nerveilleux. Ce qui me femble
pourtant l'eftre encore plus , &
qui n'eft pas moins vray , c'eſt
qu'en la mefme année que cette
dévotion commença à fleurir , le
Chefne pouffa fes derniers rameaux
de verdure , comme fi la
Nature avoit voulufaire place àla
Grace ce qui m'a fait penſer
qu'il euft efté à propos que dans
les Médailles qu'on a faites pour
cette Noftre-Dame , on euft mis
ces mots autour du Cheſne , Flodu
Mercure Galant.
113
ret dum marceffit. Lors qu'on bâtit
la Chapelle , on coupa cét Arbre
au niveau de la voute , & on
connut alors à fes cercles l'âge
qu'il avoit. Ses branches , fa cime,
& toute fa partie fupérieure,
furent diftribuées à des Perſonnes
pieufes qui en firent faire des
Croix , dont plufieurs Malades
ont efté guéris en les portant ou
en beuvant de l'eau où elles
avoient trempé. Je ne vous raconteray
pas les autres miracles
qu'on attribuë au recours qu'on
a eu à la Vierge, par les Voeux &
par les Pelerinages qu'on a faits
à cette nouvelle Chapelle où elle
eft honorée , & qui eft préfentement
embellie & enrichie
de divers Ornemens de reconnoiffance,
Le recit en feroit trop
134
Extraordinaire
long ; & puis le bruit des Peuples
, & les faintes Chanfons , les
ont publiez affez haut pour eftre
venus jufqu'à vous , & ce ne feroit
fans doute vous rapporter que ce
que vous fçavez mieux que moy.
Je fuis , Monfieur, voftre, & c.
SS25:52S SSSSS S25
UN BERGER DE M ...
inftruit par le Zéphire des
malheurs de Tircis , tâche de
l'en confoler par ces Vers.
L
A TIRCIS.
E Deftin te rioit, tout flatoit tes
defirs,
L'aimable Carélie écoutoit tesfoupirs;
Tyrcis trop malheureux, quand l'Envie
au teint bléme,
du Mercure Galant.
135
*Quiſe ronge leſein, & s'en prend àfoymefme,
Si-toft qu'un Mortel touche aufaîte du
bonheur,
lafinfit entrer mille maux dans ton
coeur.
Nuit & jour l'Intéreſt qui marchoit fur
fes traces,
Avec elle en fecret complota tes difgraces.
Helas! combien defois conta -t -il fur ces
· Bords
Ce que doit Carélie hériter de Tréfors!
Il tefit des Rivaux, dont lafoule importune
Ne vouloit feulement qu'épouser La
Fortune .
BA
Mais le Fils de Vénus , ce grand Maiftre
des coeurs,
Voyant dans ces Rivaux de tropfeintes
ardeurs ;
Quoy, feindre ainfi , dit-il, que le fer de
mes Eleches
36 Extraordinaire
A jufque dans leur coeurfait de profondes
breches?
Quoy, l'intereft leur prefte un langage
d'Amant,
Et je lefouffrireis, moy l'Amour ? nullement.
Non, non, ilfaut armermon bras,
ma vangeance;
Je dois eftre jaloux de ma toute-puiffance.
A ces mots, l'Amour prend les traits
envenimez
Qui font que nous aimons fans pouvoir,
eftre aimez.
Il vent que tes Rivanx brûlent pour
Carélie,
1
Et que leur defefpoir dure autant que
leurvie.
Ilfait partirces traits, il en perce
coeur.
leur
Confole-toy, Tircis, metsfin à ta dou
Leur,
Si quelquefois ce Dieu fait gémirfous
Les chaînes,
du Mercure Galant.
137
Qu'il nous plaift quand luy-meſme il
adoucit nos peines!
Qu'apres qu'on a fouffert un rigoureux
tourment ,
Le retourdes plaifirs eſt un retour charmant!
Le Ciel débaraffe d'un tenébreux nuage,
Nous fait voir le Soleil d'un plus riant
viſage;
Et fi -toft que Neptune arrefte fon conroux,
Le calme qui revient en paroift bien plus
doux.
Ainfi nefonge plus qu'à paffer dans la
joye
Des jours que doit l'Hymen filer d'or
& defoye.
Nul chagrin deformais n'en peut troubler
le cours.
Ta Bergere eft fidelle, & le fera toûjours.
Le feu qui la confume eft encore le
mesme,
2. defuillet 1684
M
138 Extraordinaire
Que quand vous vous difiez ces deux`-
mots, je vous aime ,
C'est la Vertu qui plaift , elle feule
éblouit.
Le Zéphir qui pour lors en paffant vous
ouit,
En a fait fon profit pour cajoler les
Plaines;
Avec plus d'énergie il leur a dit fespeines.
Apres luy je te parle , il m'a tout raconté,
Desfecrets moins connus ilfçait la ves
rité.
LEQUEL EST LE PLUS
à eftimer , l'Homme de Converfation
, ou l'Homme de
Cabinet.
Vi dit Homme de Cabinet,
Dit un Efprit folide & net,
Dit un raffiné Politiques
du Mercure Galant.
139
Quipenetre, qui voit de loin,
Et quipourroit dans le befoin
Gouverner une République .
L'Homme de converfation
Eft d'une autre inclination,
Etid'un tout diférent génie.
De fa perfonne ilfçait payer ;
Mais il n'eft bon qu'à défrayer
Une agreable Compagnie.
Son efprit eft joly , brillant,
Eclairé, vif, & petillant,
Soutenu de belle mémoire,
Capable de faire en parlant,
D'unfilefacile coulant ,
One Avanture, ou quelque Hiftoire.
Il parle jufte & poliment,
Il's'explique fort proprement,
Ilfait unpeu de chaque chofe,
Il eft fans affectation,
Il écrit en Vers comme en Profe,
Sans enfaire profeffion .
1
Mijj
140 Extraordinaire
*
Laiffons le Cabinet au grand Caffiodore,
A Seneque, à Plutarque, à Sejan , à
Suger,
A quelqu'autre Miniftre encore
Que je pourrois icy loger.
Ces Mortels, ces Gens de mérite,
Sont des Aigles des Gens d'élite,
De qui les hautes qualitez
Peuventfervir aux Royautez,
Et dont les Teftesfortunées
Peuvent donner confeil aux Teftes cou
ronnées.
Confeffons que tout en eft grand,
Puis qu'ils approchent ceux qui font dù
premier rang;
Maiscommeon eft unpeu plus libre
Avec des Gens defon calibre,
Et de mefme condition ,
Préferonsfans porter envie,
Pour le commerce de la vie,
L'Hommede converfation
du Mercure Galant. 141
Si la Vangeance produit de plus
dangereux effets dans le coeur
d'une Femme irritée , que dans
celuy d'un Homme offence.
IL eft certain que la vangeance
Semble au Vindicatifdonner quelque
allégeance;
Mais ce détable poifon
N'eft jamais plusfunefte & deplus de
durée,
Que quand d'une Femme ulcerée
11 aveugle l'efprit, & trouble la raison,
Quand la haine la prend, dans toute fa
perfonne
Elle paroift une Lionne.
&
Un Homme afon emportement,
Quife paffe affez promptement ;
Mais la Femme eftant plus tenace ,
Ne met fin à fa paffion
Jufqu'à ce qu'elle fatisfaffe
L'implacable transport de fon averfion.
142
Extraordinaire
Cent fois nous avons veu la Scene en-
Sanglantée
Par quelque Princeſſe irritée .
J'en appelle à témoin icy comme à Paris,
Lafiere Eudoxia, Salome, & Thomiris ,
Medée, Elizabeth, Brunehaud, Fredegonde,
Qu'on ne peut nommer fans horreur,
Qui jadisfirent voir au monde
Les fpectacles affreux d'une aveugle
fuseur.
S'il eft mieux féant à un Chrêtien,
de fe marier, ou de fe retirer
dans un Convent , & fi
un Homme eftant marié , peut
auffi bien fervir Dieu , qu'un
Homme qui s'eſt retité dans
un Monaftere.
Led'
Hymen,
"Etat du Célibat , comme l'êtat
Où l'on dit le grand Oy, comme le
grand Amen, ..
C
du Mercure Galant. 14
Sont deux êtats où Dien fauve la Creature,
Pourven que dansfon action
Chacun gardant fon ame pure,
Tache de s'établir dans la perfection.
Le Célibat Sacerdotal,
Et le Célibat Monachal,
L'emportentfur l'Hymen, quoy qu'il
foit venerable;
Mais quiconque, Seigneur, apour vous
plus d'amour,
Aura dans l'eternelfejour
Uneplace plus honorable.
L. BOUCHET, ancien Curé
de Nogent le Roy.
144
Extraordinaire
25SS2555 :25S2 SSSS
SEPTIEME PARTIE
DU TRAITE'
DES LUNETES ,
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DUC DE BOURGOGNE.
Par M' Comiers, d'Ambrun, Profeffeur
des Mathématiques à Paris.
N
Ous avons dit tout ce qui
concerne les Verres il
;
nous refte à parler du Tuyau qui
les enferme , & avec lequel ils
font cét admirable compofé ou
oeil artificiel , que Keppler dans
fa 18. page de la Dioptrique imprimée
en 1611. appelle Semper
perfpicax
du
Mercure
Galant. 145
perfpicax oculus fastitius , & que
nous appellons
Teleſcope avec
les Grecs , parce qu'il nous fait
voir de loin.
J'ajoûte icy concernant
l'ancienneté des Lunet.
tes , les termes du Livre De Mirabili
Poteftate Artis & Nature , du
fçavant Homme Fratris Rogerii
Bachonis Ordinis Minorum Anglici,
que Oronce Finé
Dauphinois,
& Profeffeur Royal des Mathé
matiques à Paris , fit imprimer
en l'année 1542. Voicy les ter
mes de Bachon , tirez de la 43 .
page , Poffunt fic figurari perfpicua
ut longiffime pofita appareant propin
quiffima , & è contrario. Ita quod
incredibili diftantia legeremus litteras
minutiffimas , & videremus res
quantumcumque
Parvas. Sic enim
exiftimant quod Tulius Cæfar per lit-
Q. deFuiller1684. N
146
Extraordinaire
tus maris in Galliis deprehendiffet
per ingentia fpecula , difpofitionem
& fitum Caftrorum & civitatum
Britannia minoris .
L'excellent effet d'une Lunette
ne dépend pas ſeulement de la
bonté de la matiere des Verres,
de leur travail , de leur bonne
centration , de leur jufte ouverture
, & la meilleure proportion
entr'eux , de leur pofition en une
diſtance fuivant l'éloignement
de l'objet , & de leur fcituation
centralement paralelle , mais encore
de la rectitude du Tuyau
qui doit cftre tout d'une piece,
ou compofé de plufieurs Tuyaux
particuliers marquez de leurs repaires
& eftre extrémement
droit , & de luy mefme fe foûtenir
fans ployer , ou du moins
"
du
Mercure Galant. 147
eftant fur fon appuy ,
demeurer
dans une rectitude
trés- précife,
car il faut que l'Axe du Tuyau
paffe
perpendiculairement
fur
toutes les furfaces
des Verres , ce
que j'ay demontré
au long dans
le dernier
Mercure
Extraordinaire
.
Le Tuyau doit eftre le plus large
qu'on
pourra , & garny de pinnules
& diafragmes
ouverts à pro.
portion. Une Lunette en laquel
le toutes ces chofes fe rencontreront
, fera paroiftre
ces objets
clairs , lumineux
, nets & diftincts
en fes plus petites
partites
, bien
terminez
& gais , c'eſt - à- dire,
que ces couleurs
paroistront
vives
; & enfin les objets paroi
ftront
tels que s'ils eftoient
à la
diſtance
proportionnée
, pour
eftre bien vûs par la vûë natu- \
Nij
148
Extraordinaire
relle , c'eft d'une femblable Lanette
que le très grand Aftronome
Keppler s'écrioit en 1612.
dans la Préface de fa Dioptrique.
O multifcium , & quovisfceptro
preciofius perfpicillum ? an qui
te dextra tenet, ille non Rex, non Dominus
conftituatur operum Dei ?
J'ay dit , fonde fur la raiſon &
l'expérience , que le Tuyau le
plus large fera produire aux Verres
un notablement meilleur effet
. En voicy la raiſon , il entre
par
la mefme ouverture du Ver.
re objectif , autant de rayons
inutiles des objets lateraux dans
un Tuyau fort étroit , que dans
un trés-large ; & comme la lu
miere décroit en raifon doublée
de la diftance du corps lumineux.
ou illuminé, cette lumiere inutile
du Mercure Galant. 149
provenant des objets lateraux,
s'affoiblira dans la capacité du
grand Tuyau , & s'amortira entierement
eftant imbibée par le
Velours noir , ou Carton noir,
avec lequel on garnira la fupėrficie
intérieure du Tuyaux , comme
auffi tous les diafragmes . Cela
eftant , c'eſt contre la raison
que le R. P. Traber dans la 202 .
page de fon Nervus , Opticus im.
primé en l'année 1675. à dit , qu'
expedit ne Tubi cavitas nimium laxafiat
, car , ajoûte- t- il , fi nimis
laxa luminis compofitoris ingreffu,
Specierumque confufiofequetur. Puis
que par la mefme ouverture du
Verre objectif , il entre mefme
quantité de lumiere dans un
Tuyau étroit , que dans un plus
large.
N iij
150
Extraordinaire
Les grandes Lunettes pour les
Aftres n'ont qu'un large Tuyau..
Ce Tuyau a dans fes deux bouches
, une conduite d'environ un
pied & demy de longueur , dans
l'une defquelles on coule le
Tuyau particulier qui porte le
Verre objectif , avec fa boëte de
recouvrement , & dans l'autre on
coule le Tuyau qui porte le Verre
oculaire , avec fa boëte de
recouvrement à pinnule , ou trou
dont le diametre eft un peu plus
grand que celuy de la plus grande
ouverture de la prunelle. Le
petit Tuyau aura du moins un
pied & demy de longueur , Figu
premiere.LesMiopes l'enfoceront
davantage que ceux qui ont
la vûë longue , c'est pourquoy le
grand Tuyau fera environ un
re
du Mercure Galant.
151
demy pied plus court , que la
longueur du foyer folaire du Verre
objectif , & afin de voir diftinctementJupiter
& fes 4. Satel
lites , comme auffi Saturne & fes
deux Satellites ou Lunes car
eſtant plus éloignez que le Soleil ,
leur foyer ou image fe fait un peu
plûtoft , c'est pourquoy il faut
un peu racourcir la Lunette , &
au contraire l'alonger pour voir
bien diftinctement les taches de
la Lune & les ombres de fes Montagnes
, parce qu'eftant notablement
plus proche , le concours
des rayons qui font fon foyer ou
image fe fait plus loin , & c .
Les Lunettes dont le Verre
objectif n'excedent pas cinq
pieds de longueur de foyer , n'auront
qu'un Tuyau de letton de
Ninj
152 Extraordinaire
calendré foudé e'argent , dans les
bouches duquel on coulera les
petits Tuyaux qui portent le Verre
objectif & le Verre oculaire .
Puis qu'une Lunette a quatre
Verres, dont l'objectif a dix pieds
de foyer eft de jufte lõgueur pour
bien voir fur terre les objects
trés- éloignez , on la pourra commodément
tranfportér àl'armée
d'un lieu à l'autre , d'un Clocher
àun autre , & c. Si fon Tuyau eft
composé de trois Tuyaux particuliers
de letton de calendre fou .
dé d'argent , deux defquels doivent
eftre chacun de cinq pieds
de longueur, & d'égale groffeur,
le troifiéme aura du moins quatre
pieds de longueur , & au plus
quatre pieds & demy , fon dia.
metre intérieur fera égal au diadu
Mercure Galant.
153
mettre extérieur des autres
Tuyaux , afin qu'ils puiffent y
eftre inférez , comme il paroift
dans la Figure 2. & fe maintenir
droits par leur longues portées
dans le Tuyau fupérieur , les
gorges duquel feront renforcées
par des orles de mefme métal. Le
Verre objectif , & les trois Verres
,feront montez chacun dans
fon petit Tuyau particulier. Je
trouvay en l'année 1652. cette
conftruction pour éviter ce qui
arrive aux Lunettes compo .
fées de plufieurs Tuyaux , car en
les tirant de longueur on rarefie
l'air y contenu , & en les redui
fant dans leur petite longueur,
l'air qui eft comprimé fe réduit
en vapeurs , qui s'attachent aux
Verres & les ternifent .
154 Extraordinaire
LeTuyau fait de lames de cuivre
pour les longues Lunettes
font trés- pefans , & s'ils font de
plufieurs piéces, ils pefent encore
davantage à caufe de la portée
qu'ils ont les uns dans les autres
fuffifante pour ne fléchir pas. Le
Tuyau fait avec feuilles de Fer
blanc péze moins , mais il eſt ſujet
à la rouille.
M' Hevelius en l'année 1647.
rejette dans la 6. page de fa selenographie
, tous les Tuyaux
faits de papier , de M' VViſellus
& de M' Torrezelli , Mathéma
ticien du Grand Duc , parce que
fi on les forme étroits , bien ju
fte l'un dans l'autre , ils fe refferrent
davantage en s'enflant lors
que le temps eft humide , & ne
peuvent par conféquent eſtre tidu
Mercure Galant.
155
rez & refermez qu'avec trésgrande
peine ; & au contraire , fi
en les formant ils font affez lâches
entr'eux , le temps eftant
plus fec , deviennent encore plus
lâches , & en coulant quittent
leur repaire , & ne peuvent fe tenir
dans la rectitude qui eft ab-
- folument neceffaire de plus en
les tirant ils puifent les atomes
qui font dans l'air du Tuyau , lefquels
s'attachent aux Verres ,
= couvrent & les ternifent . Il af-
#fure que les Tuyaux de bois bien
fec luy ont reüffi : J'ay fait de
femblables Tuyaux avec des lames
bien égales & minces de bois
de Fau , lequel n'eſtant encores
feché fe fend trés.aifément , &
ces lames eftans bien flamboyées
& ramolies à la fumée d'un feu
les
156
Extraordinaire
c.
vaporeux , fe ployent facilement
fur un cilindre debois bie favoné,
& puis couvert d'un parchemin
avec bonne colle au deffus , faite
avec vinaigre & fleur de farine,
ou celle de poiffon ; on l'attache
& ferre bien ferme avec du ruban
de fil autour du cilindre &
eftant bien fec , on ôte le ruban
de fil , & on les couvre avec mefme
colle , d'un parchemin , & c .
,
Le R. P. Fabri dans 240. page
defon Synopfis Optica de l'année
1667. fait mention d'un Tuyau
de M' Divinis , à huit pans , fait
avec des planches . Il parle en
ces termes de ce Tubo Palm. 45.
eoque perfectiffimo , ac tam facile
tractabili , ob octangulam novam formam
, ut uno tantam circa medium
fulcimento fuftentatus , à directione
du Mercure Galant. 157
ne bilum quem divertat.
De quelle matiere que foient
les Tuyaux particuliers d'un Te .
leſcope , fi les Verres font fixes,
= && que l'on veüille s'en fervir au
Soleil , il les faut tous tirer hors
& les defaffembler , & les laiffer
échauffer auparavant que les inférer
l'un dans l'autre , car autrement
l'air humide & condenſé
qui eft dans les Tuyaux , fe rarefiant
à la chaleur , fe réfout en va
peur qui ternit les Verres , ce qui
arrive en Hyver par la feule cha
leur de la main .
Les Lunettes qui excederont
cinq pieds de longueur , pour
eftre commodément tranſpor
tées dans la poche , ou du moins
dans le coffre à valize , feront
neceffairement compofées de
158 Extraordinaire
plufieurs Tuyaux , qui auront les
uns dans les autres fuffifante portée
pour ne pas fléchir , afin de
conferver leur rectitude ; en for.
te que tous les Axes de Verres
foient dans la ligne droite de l'Axe
du Tuyau cilindrique de toute
la Lunette , étenduë de ſa juſte
longueur.
Tous les Tuyaux , à la réſerve
de deux Tuyaux particuliers,
dont l'un porte le Verre objectif,
& l'autre porte le Verre oculaire,
auront de repaires fuivant la longueur
ordinaire requife. Pour les
objets qui font fort éloignez , j'ay
excepté le Tuyau qui porte le
Verre objectif, parce qu'il doit
fortir davatage , pour voir diftin.
ctement les objets terreftres qui
feront fenfiblement moins éloidu
Mercure Galant. 159
gnez , parce que leur foyer ou image
formée par le concours du
Cone des rayons émanez de chacun
point de l'objet , fe fait plus
loin. Je l'ay auffi cxcepté , parce
que pour voir la Lune , Mars,
Venus , Jupiter & Saturne , le
Verre objectif doit eftre un peu
plus enfoncé dans la Lunette , à
caufe que les Planettes font
plus éloignez que les objets terreftres
, leurs rayons concourent
I plûtoft , & forment l'image des
Planettes plus prés du Verre objectif
à proportion de leur plus
grand éloignement. D'où je
conclus que la Lunette n'eftant
compofée que de deux Verres
convexes , les Tuyaux immobi
les ne doivent pas avoir toute la
longueur du foyer folaire du Verre
objectif.
160 Extraordinaire
-
c'eſt-
J'ay auffi excepté du nombre
des Tuyaux immobiles , & marquez
par des repaires , le Tuyau
particulier qui porte l'oculaire
convexe avec ſa boëte de recouvremēt
à pinnulė, ou trou de trois
ou quatre lignes au plus. Parce
que laportée des vûës eftant dif
ferente , les Miopes
à- dire , ceux qui ont la vûë baſſe,
doivent enfoncer davantage le
Tuyau qui porte le Verre oculaire
, afin qu'il foit plus prés de l'ïmage
Aëriene de l'objet , & qu'-
ainſi les rayons en fortant fenfiblement
divergens , leur concours
foit porté jufques fur la retine
par l'humeur cryftallin qu'
ils ont trop convexe ou enflé.
Il faut que ce porte oculaire
n'ait pas trop de longueur , de
du Mercure Galant. 161
peur que les Miopes en l'enfonçant
, n'aillent rompre ou enfoncer
le diafragme qui porte les
deux filets de brin de Soye plate
& noire , lefquels eftant croifez,
fervent de pinnules pour mirer
précisément & commodément
un objet bien éloigné , & tirer les
lignes viſueles ou tangentes à la
terre, que nous appellons Niveau
apparent , & s'ils font paralelle.
ment mobiles , fervent à mefurer
auffi exactemet
, qu'avec un quart
de cercle qui auroit plufieurs mille
pas
de
diametre
, l'angle
du
triangle
vifuel
, dont
le diametre
apparent
des Planettes
eft la baze
, ou par
un feul
filet
mis
verticalement
au foyer
du Verre
objectif
, la Lunette
demeurant
immobile
en comptant
le nombre
Q. deJuillet
1684
.
O
1
.162 Extraordinaire
des vibrations d'une Pendule de
neuf pouces , deux lignes & un
huitiéme, dont les vibrations du .
rent unedemie feconde de temps,
que tout le corps du Planette
ayant à un bord le filet pour tangente
, employe à paffer jufqu'à
ce que fon autre bord , ou l'autre
extrémité de fon diametre apparent
ait le meſme filet pour tangente
, réduifant en fuite les mimutes
du temps en minutes de degrẻ.
L'une des plus grandes utilitez
des Lunettes , eft celle qu'on
en tire dans le Nivelement , par le
moyen des deux brins de Soye
mis à angles droits à l'endroit du
foyer du Verre objectif, ou image
aeriene de l'objet, car outre qu'ils
fervent mille fois mieux que les
du Mercure Galant. 163
anciennes Dioptres , trous ou pinnules
, à mirer précisément &
commodément les objets éloi
gnez,on peut faire degrads coups
de Niveau apparent, qui font come
j'ay dit , dans la 141. page du
XXV. Tome Extraordinaire du
Mercure Galant , Quartier d'Otobre
1683. de lignes vifueles
tangentes à la circonférence du
Globe terreftre , pour enfuite reconnoiftre
lequel des deux lieux
propofez , eft plus bas ou plus
élevé que l'autre , & de combien:
ou s'ils font tous deux bien deNiveau
, c'eſt à dire également éloignez
du centre de la Terre , car
une ligne à niveau eft néceſſairement
partie d'un grand & veritable
cercle , qui a pour centre le
centre de gravité de la Terre.
o ij
164
Extraordinaire
la
D'autant que parl' Art ſcientifique
de Niveler nous déterminons
les endroits des Canaux pour
jonction des Mers & desRivieres ,
& le point de partage , & pour la
conduite des Eaux pour le grand
courant defquelles Vitruve dans
fon 8. Liv.Chap.7.demandoit demypied
de pente fur cent pieds de
longueur , & que le Nivelement
dépend de la connoiffance de la
longueur du demy diametre de
noftre Planette folaire que nous
habitons , & que nous employons
auffi dans l'Aftronomie fon femidiametre
pour Module , ou mefure
de tous les corps celeftes,
tant de leur grandeur particuliere
, que de leurs diſtances mutuelles
, de meſme que dans l'ordre
dorique , le demy -diametre
du Mercure Galant. 165
du bas de la colomne fert de Module
, pour meſurer toutes les
autres parties du Bâtiment , il
eft néceffaire de déterminer
icy. Dans la préciſion , la
Grandeur du Demy- diamettre
de la Terre.
B
Ien que l'Aftronomie d'Ariftarcus
Samien , digerée par
le Chanoine Copernicus , & par
Keppler , ait pleinement fatisfait
à la curiofité de tous les veritables
Sçavans , qui difoient com .
me le grand Seneque , Quast. Natural.
Lib. vII. cap. 11. Digna
res eft contemplatione , utfciamus in
que rerumftatu fimus : pigerrimam
fortiti , an velociffimam fedem : Circa
nos Deus omnia , an nos agat.
166 Extraordinaire
Faerunt enim qui dicerent , nos eſſe,
quos rerum natura nefcientes ferat,
nec coeli motu fieri ortus & occafus,
fed nos oriri & occidere. Ce que
depuis en l'année 1640 , le Cardinal
Cufanus a dit hautement
au chapitre 12. du fecond Livre
De Docta ignorantia. Voicy ces
termes , Fam nobis magnifeftum eft
terram iftam in veritate moveri , licet
nobis hoc non appareat ; cum non
apprehendamus motum, nifi per quandam
comparationem ad fixum.
Bien que la jufte interpretation
des termes de la Sainte Ecriture
, confirmée par huit differens
voyages des Vaiffeaux , qui
ayant heureuſement vogué de
P'Occident vers le Midy , & paf
fé par le détroit de Magellan , out
plus feurement par le détroit de
du Mercure Galant. 167
Maire qui eft plus au Zud de l'Amérique
, ont pourfuivy leur route
par l'Occident & le Septentrion
, & font retournez par l'Orient
en Portugal , en Angleterre
& en Hollande ; on foit maintenant
convaincu que la Terre
eft ronde , & que les Sçavans
foient à couvert des railleries
qu'on voit dans Lactance Lib . 3.
cap. 24. Inftit. Divi. & dans Saint
Auguftin Lib. 16. De Civitate Dei
cap. 9. & qu'on faifoit du tempsd'Ariftote
Lib . 11. De Calo cap. 13.
de ceux qui niant que la Terre
fut ronde,foûtenoient opiniâtrement
, in infinitum ipfam radicatam
effe dicentes , ut Zenophanes & Colophonius
dixit , Quo circa , ajoûte
Ariftote , & Empedocles Increpa
vit. c'eſt dans fon Poëme.
168
Extraordinaire
ne ,
Quòd Cælum immenfum , Quòd
fit finefine profunda
Tellus,bac temere jačkantur inania
vulgò
Verba viri : quibus haud natura eſt
cognita rerum.
Les apparences annuelles de
la nouvelle Etoille dans la Baleconfirmera
le mouvement de
la Terre par fon moindre éloi.
gnement. Il reste encore à connoiſtre
la veritable grandeur du
diametre de la Terre .
Les Guerres , qui dans tous
les fiecles , horímis en France
fous le Regne de LOUIS LE
GRAND , ont toûjours & par
tout ruiné les plus beaux Arts , &
étouffé les Sciences , ont nean.
moins toûjours perfectionné
l'Architecture militaire , & la
Geodu
Mercure Galant. 169
Geographie, c'eft pourquoy
Alexandre le Grand mena en-
Afie les deux grands Mathéma
ticiens Diognetus & Beton , Iterum
ejus menfores , comme dit Pli..
ne , Lib.6.cap. 17.
Le Senat Romain , en la centiéme
année avant la naifance
de Jeſus- Chrift , envoya de toutes
parts pour meſurer la grandeur
de la Terre .
J'ay toûjours confidéré avec
furpriſe , que nous connoiſſons
moins parfaitement les chofes les
plus fimples que leur multiples ,
ainfi toute la Geometrie ne peut
donner la connoiffance parfaite
de la fuperficie d'un Exagone régulier,
& je connois & démontre
parfaitement que la fuperficie du
Duodecagone régulier infcrit dans.
2. deJuillet 1684.. P
170
Extraordinaire
le mefme cercle que l'Exagone,
eft égale à trois quarrez du Demy.
diametre du cercle. Il en eft
de mefme pour la meſure de la
circonférence du cercle de la
Terre , car bien qu'il foit un Poligone
d'infinis coftez , je la puis
plûtoft connoistre en mefurant
actuellement la longueur lineaire
d'un degré , ou du moins d'une
confidérable partie , trouvant
le refte par la Trigonometrie , &
il eft impoffible de connoiftre la
grandeur lineaire du diametre de
la Terre qui eft une ligne trésfimple
, que par la connoiffance
de fa circonférence , qui eft une
ligne infiniment compofée , puis
qu'elle eft composée de coftez
d'un Poligone infiny en nombre
de coftez , ainſi je demontre que
du Mercure Galant.
171
la circonférence d'un grand cer.
cle de la Terre eftant
31 41 59 26 53 65 89 79 32 38 46 &
quelque petite chofe de plus
fe diametre eſt
1000000000000000000000
eft →
&
que la circõférence d'undegré en
174532925 une neufiéme ,
& la circonférence d'une minute
eſt 2908882 une cinquiéme,
& la circonférence d'une feconde
eft 48481 →→ onze trentiéme.
Spinofa pour avoir mal conclu
des proportions du diametre
à la circonférence de la mer d'Airain
du Temple de Salomon rap .
portées dans le 7. Chapitre du
des Roys , que la raifon du diametre
du cercle à la circonférence
, eftoit comme, 1. à 3. en a vou-
3.
Pij
172
Extraordinaire
lu tirer de dangereuſes conféquences
dans fon TractatusThcologico-
Politicus cap. 2. pag. 22. pour
n'avoir pas fait refléxion aux termes
du 26. verſet , qui portent
que la figure de la mer d'Airain
cftoit comme celle de la Aeur
d'un Lys épanoüy , & par conféquent
Exagone , & à fix pans
en forme des fix feuilles d'un Lys,
& par confequent le diametre de
la mer d'Airain , eftoit préciſément
la troifiéme partie de fa circonférence
par le corollaire de la
15.Prop . du 4. Livre des Elemens
d'Euclide.
Comme de la connoiffance de
la longueur lineaire d'un degré
terreftre des 360. que contient le
cercle meridien , ou tout autre
grand cercle , on connoit affez
du Mercure Galant.
173
précisément le diametre de la
Terre , car la raifon de la circon
férence du cercle à fon diametre
eft affis comme 355. à 113. & que
la fuperficie du Quarré du diametre
eſt à la fuperficie du cercle ,
comme 452. à 355. & que quatre
fois la fuperficie d'un grand cercle
' , eft égal à la fuperficie convexe
du Globe , & que fa folidité
eft égale au produit de la fuperficie
d'un grand cercle , multipliée
par les deux tiers de fon
axe ou diametre , où toute la fuperficie
convexe de la Terre par
la 6. partie de l'axe . On a travaillé
à connoiftre la grandeur li.
neaire d'un de degré terreftre ,
& comme tous ces huit grands
Génies qui dans le cours de 2229.
ans l'ont entrepris ; fçavoir Ana-
Pij
174
Extraordinaire
xemander , Eratoftene , Poffido.
nius , Maimon Caliphe de Babilone
, Fernel , Snellius , Ricioli
, & Picard , ont tous fuppofé
la Terre fphérique , & par cette
raifon , & par erreur de l'obfervation
des Angles , & par la
difference du pied , qui eft la pre
miere mefure , les réfultats ou
conclufions de leurs calculs ne
conviennent pas enſemble.
Anaximander Milefien le Phi
lofophe Mathématicien , qu'Appollodore
Athenien a affuré dans
fes Croniques avoir efté âgé de
64. ans , en la feconde année de
la 58. Olympiade , c'est -à - dire
en la 3418. année du monde ,
par conféquent la 545. année
avant la naiffance de Jésus- Chrift,
eft le premier , comme affure
&
du Mercure Galant. $ 175
Diogenes Laërtius Lib. 2. de Vita
Philofophorum , qui ayant démontré
Terram globofam effe atque rotundam
, primus Terra marifque, Périmetron,
circuitumdefcripfit. C'est
apparemment du calcul d'Anaximander
que parle Ariſtote , en
finiffant fon fecond Livre de Ca
lo par ces mots , Mathematicorum
qui magnitudinem orbis Terra metiri
conantur, Quadringetis terram cingi
Audiorum millibus dicunt quatre
cens mille ftades .
Il ya 1884. qu'Eratoftene Cyrenéen
eftant en Alexandrie d'Egypte
Bibliothéquaire du Roy,
confidérant qu'Hyparcus le premier
des Aftronomes qui mefura
la diftance des Etoiles fixes entr'elles
, & qui a montré leur
fcituation fur des Globes , avoit
P iiij
176
Extraordinaire
accufé la meſure qu'Anaximander
avoit donné de la Terre , entreprit
d'en donner la juſte meſure.
Il fuppofa d'abord , que Alexandrie
& Syene d'Egypte eftoient
fous un mefme Meridien , & fe
fiant aux Itineraires , il fuppofa
que leur diftance eftoit de 5000.
ftades , & que Siene eftoit préci
fément fous le Tropique d'Eté,
& que par conféquent le Soleil
eftant à ceTropique ,unftile droit
fur l'horifon ne faifoit point
d'ombre à midy , c'est pourquoy
Pline dit , que pour mieux s'en
affurer , on y avoit fait exprés un
puits trés- profond , le fonds duquel
eftoit directement éclairé
par les rayons du Soleil lors qu'il
eftoit plus élevé fur l'horiſon ,
c'est- à- dire ,fur le cercle meridien
dans le
Tropique
.
du Mercure Galant. 177
Eratoſtene prit au meſmejour
du Solſtice d'Eté , la hauteur me.
ridienne du Soleil fur l'horiſon
d'Alexandrie avec un Scaphium,
ou demie Sphere creufe du fonds
duquel s'élève à plomb un ſtile ,
dont la pointe aboutit précisé
ment au centre , & trouve que
le rayon émané de l'extrémité
Boreale du diametre du Soleil ,
faifoit avec le ftile un Angle de
fept degrez & douze minutes , &
que par conféquent l'arc du cer
cle meridien terreftre compris
entre Siene & Alexandrie , eftoit
auffi de fept degrez & douze minutes.
D'où il conclut, que puis
que fept degrez douze minutes
contenoit fooo . ftades ( bien
que
Pline compte 750. milles Romaines
) un degré en contenoit
178
Extraordinaire
469 quatre neufiémes , donc
tout le cercle contient 250000.
ftades , que Pline du temps de
Vefpafien , difoit valoir 315000.
milles de Rome , ce qui revient à
86. mille pas pour un degré. Le
P. Ricciolus les reduit à 83. &
quatre cinquièmes
milles antiques
.
Cette maniere de meurer le
circuit de la Terre , eft fubtile,
c'eſt pourquoy Pline & bien
d'autres l'ont fort eftimé. Cependant
ils n'ont pas remarqué
les deux erreurs d'Eratoftene, qui
font.
1° D'avoir ſuppoſé Alexandrie
& Siene fous un mefme meridien ,
bien
qu'Alexandrie foit d'un degré
& demy plus occidentale.
20 Il fuppofa contre la verité
du Mercure Galant. 179
que le rayon du bord plus Septentrional
du Soleil qui faifoit
l'Angle avec la pointe du ftile ,
eftoit paralelle au rayon central
du Soleil , lequel tombant à
plombfur Sienne , alloit en ligne
droite au centre de la Terre . Il
devoit pour le femidiametre
apparent
du Soleil ajoûter du moins
quinze minutes à l'Angle trouvé
de fept degrez douze minutes,
& il auroit eu fept degrez & 27.
minutes , auffi eft.il vray qu'Alexandrie
eft à 30. degrez 58. minutes
de Latitude , & fuppofant
la diſtance d'Alexandrie
à Sienne
eſtre de sooo. ſtades , valeur
des fept degrez 27. minutes, il auroit
trouvé pour un degré 600.
ftades Alexandrins
ou 72. milles
de Bologne , & 216000.ftades
pour
180 Extraordinaire
tout le circuit de la Terre , qui
valent 25920. milles de Bologne ,
ou 8640. milles
d'Holande , qui
font triples des milles de Bologne
, defquels Ricciolus donne
63. pour l'arc de chaque degré
de la Terre.
Persone n'ignore la meſure de la
Stade des Grecs qui eſt la courſe
d'un Homme , puis que Pline
Hift. Nat. Lib. z. cap . 23. dit Stadium
, centum vinginti quinque noftros
efficit paffus. Hoc eft pedes
fexcentos viginti quinque , & les
Autheurs Grecs , comme Herodote
, Suidas , & les autres ne font
la ftade
que de 600. pieds Geométriques
, parce que le pied
Grec eftoit plus grand d'une demie
once , ou demie ligne que le
pied Romain.
du Mercure Galant. 181
Les huit ftades faifoient les
mille pas Geométriques, ou Millie
des anciens Romains , & à
chaque mille pas ils plantoient
une colomne de pierre pour marquer
les diſtances des lieux , c'eſt
pourquoy dans les anciens Au--
theurs on trouve ces termes , ad
primum , ad fecundum , ad tertium,
lapidem.
Rome eftant devenue la maî.
treffe du monde , envoya de tous
coftez pour reconnoiftre la veritable
grandeur de la Terre , & le
Senat fit expoſer au public de ,
grandes Cartes de Geographie
dans le Portique de Lucullus .
Poffidonius Rhodien , duquel
Pline , Strabon , & Ciceron ont
parlé avec éloge , & à la porte
duquel le Grand Pompée ab182
Extraordinaire
baiffa les Faiffeaux Romains ,pour
eftre du nombre de ſes Auditeurs,
entreprit de déterminer la meſure
de la terre. Il fuppofa , comme
dit Cleomedes , que l'Etoile Canobus
de la premiere grandeur
dans le Navire Argos , raſoit
l'horifon de Rhodes , en quoy il
fe trompa , puis que fa hauteur
meridienne
eft de deux degrez,
& de plus il n'eut point d'égard
la réfraction horifontale . Il
obferva enfuite en Alexandrie
d'Egypte , que la hauteur meridienne
de cette mefme Etoile
eftoit de fept degrez 30. minutes,
Il fuppofa enfuite que Rhodes &
Alexandrie eftoient fous le mef
me meridien , & que leur diftance
itineraire eftoit de
des. Il fit enfuite cette Analogie
5000.
ſtadu
Mercure Galant. 183
A
Sept degrez 30. minutes. 5000 .
ftades :: un degré . 666. & demy.
D'où il conclut , comme dit Cleo .
medes , que les 360. degrez d'un
7 grand cercle où tout le circuit
de la Terre eftoit 240000. ftades ,
mais Strabon affure qu'il ne don
noit que 180000. ftades, c'eft peuteftre
aprés que Poffidonius eut
corrigé fon calcul , à raiſon de la
hauteur meridienne de l'Etoile
Canobus fur l'horiſon de Rhodes.
Quoy qu'il en foit , le rapport
de deux Hiftoriens eft exhorbitant
, Cleomedes en dir
trop , & Strabon n'en dit pas af
fez . Neanmoins la mefure rapportée
par Strabon , a eſté crûë,
puis qu'en l'année 144. de l'Epoque
des Chreftiens , eette mefu.
re fut fuivie par Ptolomée , qui
184
Extraordinaire
l'ayant trouvé dans les écrits de
Marinus , & de fes prédeceffeurs,
s'en eft fervy dans fa Geographie
, c'eft pourquoy Theon luy
attribue cette mefure de la Terre
, mais fans aucun tître , puis
que Ptolomée affure luy mefme
dans le chapitre 3. de fa Geographie
, qu'il avoit feulement tenté
La jufte mefure de la Terre , par
des obfervations faites en des
lieux , fous différens meridiens,
c'est pourquoy n'ayant donné
que soo. ftades à l'arc d'un degré,
& mefurant les degrez fur l'eftimation
de la diftance itineraire
de Bizance à preſent Conftanti,
nople , juſques à Alexandrie d'Egypte
, qui a 30. degrez 58. mi.
nutes de latitude , il plaça Conftantinople
au 43. degré , bien
du Mercure Galant. 185
1
qu'il ne foit qu'au 42. degrè 56,
minutes.
Une partie de l'Alie eftant
tombée fous la domination des
Arabes & Sarrazins , le Docte
Maymon leur Roy , & Caliphe de
Babylone , qui pour foûtenir la
gloire des Mathématiciens , avoit
fait en langue Arabefque la verfion
de la grande Conſtruction
de Ptolomée , à laquelle il donna
le nom Arabe Almageste . En
l'année 800. ordonna aux Aftronomes
de fon Acadamie Royale,,
d'avancer dans les plaines de Zinjar
ou Mefopotamie , le long
d'un cercle méridien du Septentrion
au Midy , jufques à ce que
le Pole fut abbaiffé d'un degré,
ce que nous apprenons d'un Livre
de Geographie imprimé à
2. de Juillet 1684. Q
186 Extraordinaire
>
outre
Rome de l'Arabe Albefedea , qui
vivoit en l'année 1300. & qu'en
allant ils avoient compté fur
l'arc d'un degré de la Terre 56.
milles Arabes , & qu'en retournant
ils en compterent 56. & de.
my. Cette meſure nous eft inutile
ayant efté faite avec fi peu
d'exactitude , quoy que dans des
plaines trés commodes
que nous ne pouvons rapporter
à nos mefures les milles Arabes,
bien qu'Alfragan ait dit que chaque
mille Arabe contenoit 4000.
coudées fans fpecifier fi elles font
d'un pied & demy ou des coudées
parfaites , dont parle le Prophete
Ezechiel chapitre 43. plus
grandes d'un Palme , ou de quatre
doigts que la commune , ou
des coudées Geométriques dont
du Mercure Galant. 187
2
parle Origéne, qui en cotenoient
fix vulgaires , ou neuf pieds . II
eft vray que quelques Autheurs
ont affure que le mille Arabe
contenoit cinquante. cinq ftades
& demy.
Le Docte Fernel Medecin de
nos Roys , mefura l'arc d'un degré
du cercle meridien , allant de
Paris à Amiens , dont la difference
de latitude eft un degré,
deux minutes & 36. fecondes,
l'Eglife de Noftre- Dame de Paris
ayant 48. degrez 51. minutes
& dix fecondes de veritable éle
vation de Pole , & trouva qu'il
contenoit 6809 6. pas Geométri
ques de cinq pieds chacun , &
par conféquent il donna à un de
gré 340480. pieds de Roy , qui
valent 56746. thoifes du Châte-
Qij
188
Extraordinaire:
let , & quatre pieds ou deux troifiéme
d'une thoife.
>
En l'année 1592. Adriani Adrianus
Metius d'Alcmarie Amy
particulier du grand Tycho-à-
Brahé Danois , affura dans fon
Doctrine Sphærica Lib. 4. cap. 1.
qu'un degré du cercle meridien
de la Terre entre Marpourg &
Heidelberg , contenoit quinze
milles d'Allemagne qui eft la diftance
de ces deux Villes , éloignées
d'un degré fur leur meri.
dien , le Pole n'eftant élevé à
Heidelberg que de 50. degrez,
& à Marpourg de 51. degré. Il
conclut encore la mefme grandeur
d'un degré , par la hauteur
meridienne de l'Etoile de l'Epy
de la Vierge , qu'il trouva n'eftre
que de 27. degrez & 25. minutes.
du Mercure Galant. 18
à Breme , &de 30. degrez & cinq
minutes à Marpourg, & par conféquent
l'arc du cercle meridien
entre ces deux Villes eft de deux
degrez & 40. minutes , & leur diſtance
eftant de 40. milles d'Allemagne
, c'eft quinze milles pour
un degré.
En l'année 1650. VVillebror.
dus Snellius Hollandois , & Profeffeur
des Mathématiques à
Leyde , Lugduni Batavorum , entreprit
publiquement la meſure
de la Terre , par la diſtance de
deux Villes fous differens meridiens
Alcmarie , & Berg- ad- Zzom.
La premiere à 52. degrez 40. minutes
& 30. fecondes de latitude ,
ou élevation de Pole , & la feconde
eft au 5511.. ddeeggrréé && 29.minutes
, & par une Geodefie em190
Extraordinaire
barraffée de plufieurs triangles,
defquels il ne mefura actuellemet
qu'une petite baze pour connoître
enfuite par les Angles la diftance
de Leyden , au Bourg So-
Etervvoudam , & ayant pourſuivy
par le calcul des autres triangles,
trouva que la diftace d'Alcmarie
à Berg- ad- Zzom eftoit 34710.
perches Reinaldiques , qui valent
416520. pieds de Leyden
qu'il croit égal à l'ancien pied
Romain , c'eft pourquoy par le
calcul d'un triangle fphérique
ou eftoit connu l'Angle de pofition
, ayant trouvé que l'arc d'un
grand cercle compris entre ces
deux Villes eftoit un degré 14.
minutes , il conclut qu'un degré
contenoit 28500 , perches ou
342000. pieds , ou $7000 . thoidu
Mercure Galant. 191
fes , ou 19. milles Rheinaldiques,
qui en valent cinquante fept de
Bologne. Voyez fon Livre intitulé
Eratoftenes Batavus. Pour rapporter
cette mefure à celle des
autres il faudroit connoiſtre
précisément la difference du
pied Rheinan , au pied dont les au
tres fe font fervis .
>
Mathias Dogen a dit dans fon
Architecture Militaire , que le pied
de Leyden , vulgairement dit le
pied Rheinan eftant divifé en
1000. parties égales , le pied
d'Alexandrie en contenoit 1200.
le pied de Babylone en contenoit
1172. Que l'ancien pied
Grec en contenoit 1042. & que
le pied Royal de Paris en conte
noit 1055. ce que Cafimir Simie
nouvicz a repeté dans la 74.page
192
Extraordinaire
du grand Art d' Artillerie,
Le Pere Merfenne dans for
1. Livre des Mefures , affure que
le pied du Roy eft fix lignes plus
grand que le pied Rheinan , d'où
je conclus que de ces 144. lignes
qui font le pied de Leyden , ne
font que 138. lignes des 144. de
noftre pied de Roy , & que par
conféquent noftre pied de Roy
eftant divifé en 1440. parties
égales , le pied de Rheinan n'en
contient que 1380. & je ne fçay
pas pourquoy M Picard luy en
donne 1390. qui eft dix parties de
plus , & qu'il en donne 1686. au
pied de Bologne..
Le R. P. Riccioli Jeſuite fi
connu par fon Almagestum Novum
, a employé plufieurs années
pour déterminer la grandeur de
la
-
du Mercure Galant. 193
la Terre , il prit à Bologne en
Italie pour ftations , leur Maifon
de recreation fur le Mont- Serra,
& la Tour de Mutine , & trouva
leur diſtance de 21176. pas , ou
21 mille & 176. pas , & pour mefurer
cette baze par le calcul aftronomique
, il mefura actuellement
en ligne droite 1088. pas,
& deux tiers d'un pas Bolonois,
& reconnut enfuite que l'arc entre
ces deux ftations , eftoit de
17.min. & 35.fecondes , & conclut
que chaque degré d'un grand
cercle de la Terre vaut 72. milles
& a un quart de Bologne, ce
qui n'eft qu'un quart de mille
plus que Eratoftene corrigé , pres
nant les ftades alexandrines à fix
cens au degré.
En l'année 1670. M' Picard
Q.deFuillet1684.
*R
194
Extraordinaire
de l'Académie Royale des Sciences
, travaillant
par
ordre de Sa
Majefté , a conclu qu'un degré
contenoit 57060 , thorfes du Châ
telet de Paris , qui doit valoir
29556. perches Rheinaldiques ,
& 58481. pas de Bologne , ainfi
M Picard ne donne que 314.
thoifes au degré plus que n'a
voit donné Fernel. Il eſt vray
que M Picard n'eftant pas dans
des plaines eſtenduës du Midy
au Septentrion , telles que l'on
peut choisir le long du Rhofne,
fut obligé de faire douze ſtations
& treize triangles , ayant em.
ployé pour la baze de tout fon
calcul , la diftance depuis le Pavillon
de Fuvify , jufques au Moulin
de ville- Iuive . , qu'il mefura
actuellement fur le chemin pavé
du Mercure Galant . 195 .
en droite ligne , & trouva eftre
de 5663. thoifes ou 33978. pieds
du Roy , ainfi à caufe de tant de
differens triangles , on ne peut
conclurre que fa meſure de la
Terre foit préciſe , puis mefme
que das la 22. page il retranche fur
chaque degré quatre thoifes &
demy , outre que dans la 25, page
, il donne un demidiametre à
la Terre plus grand que la moitié
du diamettre , que luy mefme
luy avoit donné dans la 21 page.
C'est pourquoy lors que j'au
ray à Niveler , je continueray à
me fervir de mon calcul , donnant
à un degré d'un grand cercle
de la Terre , où fa furface eft
moyennement élevée par deílus
le grand & veritable Niveau de
la mer calme 57100 , thoifes , ou
Rij
. Extraordinaire
196
4
68520. pas Geométriques , ou
342600. pieds François du Châtelet
de Paris. Dont les 3. pieds
8. lignes & demy , font la longueur
du pied naturel du temps aftronomique
, c'est- à- dire la longueur dupendule
, depuis le point de fufpenfion
de la Soye , jufques au centre de la
bale de plomb ou de cuivre , d'un
pouce de diametre , car chaque vibration
, c'est - à- dire décente & montée
dure une feconde minute de temps , ou
une 3600. partie d'une heure , d'antant
que la durée de fes vibrations
par des arcs de pes de degrez , font
Ifocrones ou d'égale durée , & fi la
longueur du pendule n'est que de ncuf
pouces deux lignes , & une huitiéme
de ligne depuis le point de fufpenfion
jufques au centre de la boule de
quatre ou cinq lignes de diametrefes
du Mercure Galant. 197.
d'un
vibrations ; la bale ne parcourant
d'abord qu'un arc de trois pouces , durent
demie feconde de temps , ou la
120. d'une minute , on la 7200. partie
d'une heure aftronomique. Donc
l'arc d'un degré d'un cercle de la
Terre contient 4111200, pouces.
ou 49334400. lignes . Donc,
foute la circonférence
grand cercle de la Terre contient
17760384000. lignes , ou
1480032000 pouces : 123336000 .
pieds du Châtelet , ou 24667200 .
pas Geometriques , ou 20556000.
thoiles du Châtelet de Paris . II
eft facile de faire des Tables de
la valeur des arcs , car puis qu'un
degré contient 57100. thoifes ,
les divifant par 60. chaque minute
contient 951. thoifes , &
quatre pieds , & divifant cette
Riij
198 Extraordinaire
à
fomme par 60. chaque feconde,
fon arc de 15. thoifes cinq pieds.
& deux pouces.
Connoiffant par une meſure
actuellement priſe , la diſtance
du point de la ſtation au pied du
point miré , car les petits arcs
des grands cercles font cenfez lignes
droites , on connoit l'Angle
que fait la Secante au centre de
la Terre , ainfi dans la Figure 111.
A B eftant 2855. thoifes , l'Angle
ACB eft 3. minutes , & pour
connoiftre BN l'excez du Niveau
apparent AN par deffus le
veritable Niveau AB` , faites
cette Analogie vous fervant des
Tables des Secantes du canon
mathématique.
Sinus Total.CA 10000000.
Secante CN 10000004. angle
de 3. minutes .
du Mercure Galant. 199
Demidiametre CA
28266526
lignes.
Secante CN 2826653794. lignes.
D'où le demidiametre de la
Terre eſtant ofté , refte в N 1130 .
lignes , & 206583. parties d'une
ligne divifée en 312500. parties
égales. Donc B N le hauffernent
du Niveau apparent fur le veritable
, eft de ſept pieds 10. pouces
& deux lignes , n'ayant à
prefent aucun égard à la refration
qui éleve toûjours l'objet,
& c. Oftes maintenant de P..B.
la hauteur depuis A à l'oeil D , &
reftera N B le hauffement du
point N par deffus le point A,
qui eft plus proche du centre de
la Terre , que le point N de la
longueur BN.
R iiij
200 Extraordinaire
Ayant eftably que la circon .
férence d'un grand cercle de la
Terre , contient
17760384000 .
lignes , le diametre de la Terre .
fera
5653305329. lignes , & 41. parties
de 71. d'une ligne . Donc le
femidiametre de la Terre ſera
2826652664. lignes , & une demie
ligne que je neglige. Ou
235554388. pouces & huit lignes,
ou 19629532. pieds quatre pouces
& huit lignes ou 1635794. thoi ,
fes, & quatre pieds quatre pouces
& huit lignes .
On peut enfuite par la 47.
propofition du premier Livre
d'Euclide , trouver de combien
le point miré par le Niveau apparent
, eft plus haut que la veritable
Niveau , car fi au Quarré A
C qui eft
7989965282898296896
.
du Mercure Galant. 201
lignes, vous ajoûtez le Quarré de
la diſtance vous aurez le Quarré
de la Secante , & de fa racine
oftant le rayon AC restera le
hauffement requis .
Soit dans la Figure 1v. le Niveau
apparent la tangente A M
75188. lignes , & la 69985. des
150337. parties égales d'une ligne .
Donc A M 87. thoiſes deux pouces
, & prefque neuf lignes , la
hauteur O M partie de la fecante
CM fera une ligne , qui eft la
hauteur du Niveau apparent A M
par deffus le veritable 40 , ainſi
OM eft l'excez de la fecante , ou
le hauffement du Niveau apparent
par deffus.le demidiametre
de la Terre , à l'endroit de la ftation
fuppofant A contre la furface
de la Terre .
202 Extraordinaire
La Tangente AI ou la diftance
du point de la ftation A au
point miré eftant 3:01 . thoife 2.
pieds 9. pouces , & un peu plus
de la moitié d'une ligne , la partie
RI , excez de la Secante ou
hauffement de la ligne droite ▲ F
du Niveau apparent , par deffus
la ligne parfaitement circulaire.
AR , du veritable & naturel Niveau
de l'eau fera un pouce.
›
La tangente ou diftance AE
eftant 1044. thoifes un pied huit
pouces , & prefque fix lignes , le
hauffement SE ſera d'un pied,
car Quarré A E → Quarré AC —
Quarré C E, donc fa racine au côté
CE rayon CASE.
-
Enfin la ligne droite AB du
Niveau apparent eſtant2557.thoifes
cinq pieds neuf pouces, & un
du
Mercure Galant . 203
peu plus de quatre lignes & demie
, le hauffement du Niveau
apparent AB par deffus le veri
table AD , fera d'une thoife ou fix
pieds.
Pour trouver facilement la
diftance AT Figure v . ou longueur
de la ligne droite du Niveau
apparent , depuis le point
A de la ftation , jufques au point
7 miré par les filets de la Luncttes
horizontale le hauffement
ST eftant donné , fervez - vous
de ma methode fuivante .
que CA femidiametre de la Ter.
re , contient 2826652664. lignes
multipliez les par les lignes contenues
dans le hauffement ST,
vous aurez les deux rectangles
T & P , à la fomme defquels Re..
&angles ajoûtez le quarré 2. du
Puis
204
Extraordinaire
hauffement donné , & vous aurez
l'aire du Gnomon T2P,
valeur du quarré de la tangente
AT , c'est pourquoy la racine de
ce Gnomon fera le cofté AT.
La Figure vi. démontre que du
point plus élevé T , on ne peut
pas toujours en ligne droite ,
conduire par rigole d'effay l'Eau
au point A , quoy que de plufieurs
thoifes plus bas , parce
qu'il faudroit que l'Eau montaft
depuis le point o au point A , c'eft
pourquoy il la faudroit conduire
par Tuyaux pour la retenir , & la.
forcer à monter.
La Fig. vii. démontre ce qu'il
faut faire lors que le Nivelement
a plufieurs ftations , & par conféquent
plufieurs montées & décentes
, oftant les unes des audu
Mercure Galant. 205
·
tres , & oftant de ce qui reftera
de hauteur la fomme de tous les
Niveaux apparens fupputez pour
chaque longueur de ſtation.
Soient dans la Figure v11. les
pointsdes quatre ſtations AC FI,
& la fource d'Eau au point S ; de
la fomme des hauteurs desftatios,
33. oftez la fompar
exemple de
me des décentes ou abbaiffemens
des ſtations : Par exemple , 18. il
vous restera 15. pieds pour la hauteur
de l'Eaus , par deffus le Ni .
veau du point A , le tout fuivant
les quatre coups de Niveau apparent
, à quoy il faut dans cet
exemple ajoûter ce que chaque
coup de Niveau apparent donne
de hauffement par deffus le veritable.
Soient donc par exemple les
206 Extraordinaire
diſtances E D 57. thoifes DC 302.
thoiſes, H K 1044. thoifes , & enfin
LS 2558. thoiſes.
Je dis fuivant ce que nous
avons démontré , que le veritable
ou Niveau naturel du premier
coup de Niveau apparent,
eft une ligne plus bas que le point
D miré , & un pouce plus bas que
le point G , & un pied plus bas
que le point ; & enfin une thoife
plus bas que le point s-Leur fom.
me eft une thoife , un pied , un
pouce , & une ligne , qu'il faut
ajoûter aux 15. pieds trouvez
par le Niveau apparent fans cor
rection
leur fomme fera 24.
pieds , un pouce & une ligne , qui
eſt la veritable hauteur du point
S, plus que la hauteur du point 4,
c'eft à dire que le point A eft 22,
>
du Mercure Galant . 207
pieds , un pouce & une ligne plus
bas vers le centre de gravité de la
Terre que le point s.
Aux grands coups de Niveau,
on doit avoir égard à la Refra.
tion , car lors que le point eft
beaucoup plus élevé fur la furface
de la Terre que le point de la
ſtation , la ligne droite du point
miré , plongeant dans l'air inférieur
plus denfe , fe brife , & par
cette refraction fait paroiſtre
l'objet plus élevé , & au contrai
re fi du haut d'une Tour on mire
un objet trés, éloigné , le rayon
refract faifant un plus grard angle
avec la ligne à plomb , fait
conclure la hauteur de la ſtation
de moindre hauteur qu'elle n'eft
Sur le haut du jour , l'effet de
la Refraction eft moins à craindre
208 Extraordinaire
que le foir , ou le matin lors que
les vapeurs & exhalaifons condenſées
par la fraîcheur , & tombent
& décendant en bas , laif
fent l'air des lieux élevez plus
pur , c'eft pourquoy le rayon vi
fuel fe brife en traverfant deux
milieux ou airs de differente denfité
, ce que j'ay expérimenté en
1653. au Fort de l'Ecluze , ayant
arrefté inébranlablement ma Lu.
nette , garnie de fes deux filets
croifez au foyer du Verre objectif,
& braquée du coſté de Genéve
, le Rhofne entre deux , les
objets qui à la pointe du jour paroiffoient
au deffous de l'entrecroifement
des deux filets de la
Lunette , fe montrerent une heure
aprés bien au deffous d'environ
2. minutes .
du Mercure Galant. 209
Les Reverends Peres Riccio .
li & Grimaldi , duquel en 1665.
nous avons fon Livre De Lumine,
ont affuré qu'eftant fur le Mont.
Paterne , ils avoient vû le matin
& le foir paroiftre au deſſus d'un
certain arbre les Tours de Ravenne
, lefquelles fur le haut du
jour paroiffoient au deffous du
mefme Arbre.
י
La Fig. vII . reprefente un inftrument
garny de deux Lunettes
, une au deffous & l'autre au
deffus , trés commode pour pren
dre des Angles droits ou tels autres
autres Angles , fuivant le befoin
dans le nivelemết cốme dans
la derniere Figure. Il fert auffi
à lever le plan des Pays , & faire
Les Cartes To pographiques,
La Figure-1x. montre com
Q. deJuillet 1684-
S
210 Extraordinaire
ment il faut travailler pour prendre
le Niveau lors qu'il y a des
Montagnes entre denx.
Je donneray au long , dans l'Art
de Trouver les Sources d'Eau , de les
conduire & de les élever , tout ce
qui concerne le nivelement , &
tous les differens Niveaux tant
des Autheurs Modernes, que des
Anciens. J'ajoûte icy feulement
un mot de la Pente , neceffaire
pour le cours de l'Eau,
Vincentius Scammozzi , dans fa
premiere partie d'Architecture
chapitre 27. dit , Nel condur , l'Acque
, ò fapra, o fotto terra , èbisogno
darle qualche poco di Decaduta ; il
che basta un piede per ogni miglio,
comme habbiamo offervato in alcuni
Acquedotti Antichi , & habbiamo of
fervato i fiumi de Poleffini , che
du Mercure Galant. 211
vanno con mezzo piede de caduta ,
maffime fi hanno fequito di acqua.
Leo Baptifta Albertus , Architecture
Lib . 1o . cap.6. Daniel Barbarus
& Iofephus Ceredus avoient
auffi affuré qu'un pied de Pente
fuffit fur mille pas Geometriques
de longueur qui font 5000. pieds.
Philander de Châtillon für Seine
, dans la 186. page de fon Livre
imprimé in octavo à Rome en
l'année 1540. des Annotations
fur Vitruve , dit Longe aliter noftre
ætatis libratores nam in fexcentos
pedes , unum tantum pollicem deprimunt
, afin que l'Eau puiffe cou-
Ier.
>
Enfin , Petrus Cataneus donné
pour Axiome receu , que fur chaque
mille pas , on doit donner à
l'Eau quatre onces de pente , qui
Sij
212 Extraordinaire
font
gue.
quatre pouces en noſtre lan-
En la pénultiéme ligne ' de la
138. page du dernier Extraordi
naire , pour 250. lifez 2520.
COMIERS .
On donnera lafuite du Traité des
Lunettes dans les fuivans Mercures
Extraordinaires.
Le Mot de l'Enigme de Tuillet
eftoit le Citron. Elle a donné lieu aux
Madrigaux queje vous envoye.
8
du Mercure Galant. 213
THE
لانسالا
*
I.
LENICME
212 Extraordinaire
font
gue.
quatre pouces en noſtre lan-
I
n
L77E
04
el..
A
du Mercure Galant.
213
I.
A L'AUTHEUR DE L'ENIGME
DU CITRON .
Vous
Ous vantez trop dans voftre
Enigme
Les vertus de voftre Citron .
Je fçayfort bien, illuftre Hégron ,
Que quelquefois il nous r'anime ;
Mais ilnefautfentir qu'une fimple lan♣
gueur.
Si vous aviez le mal de coeur
Qu'une jeune Beauté me cauſe,
Mafoy, vous auriez beau reſpirerſon
odeur,
Et mefme avaler fa liqueur,
Cela n'y feroit pas grand chofe.
DIEREVILLE, du Pontleveſque.
II.
E fuis un malheureux Amant ,
court toujours de en
Brune
Sansjamais pouvoir en aimant
Trouver une bonnefortune.
214
Extraordinaire
F'éprouve toutes les rigueurs
Que le Sexe en amour puiffe mettre en
ufage;
Rien n'eft égal à mes malheurs,
C'est ce qui me rendfivolage
Je ferois conftant davantage,
Si j'obtenois quelquesfavenrs.
Je le jure à chaque Bergere,
Qui mefait languirfonsfa Loy;
Mais, belas, mesfermens ne me fervent
de guére,
Elle paroift toujours incrédule pour moy.
Faut il n'eftre pas crûfincére?
Je ne le celepoint, cela medéfefperes
Car malgré les cruels Deftins,
Quifemblentpar tout mepoursuivre,
Quandfans amour je pourray vivre,
Un Citron ferafans pépins.
M
III.
Le meſme
Ercure, ce fçavant Patron ·
Que toute noftre France eftime,
Nous vient régaler d'un Citron,
En nous-préfentant une Enigme.
du Mercure Galant. 21
X3
Ce Fruit des plus rafraîchiffans ,
Qu'un Malade préfere au doux jus de
la Treille,
Charme, & délete tous nosfens,'
Sivous en exceptez l'oreille .
L. BOUCHET, ancien Curé
de Nogent le Roy.
IV .
MErcure,quiſçait bien
la Canicule
que
dans
Chacun eft abbatu par l'extrême chaleur,
Par une bonté pure,
poftule,
& fans que
l'on
Nous envoye un Citron pourréjouir
Le coeur.
AVICE, de Caen, Rue
de la Harpe.
V.
E vous l'avonë, Iris, un beau Rouge
eft aimable,
Mais je ne puis vous voir eftimer l'O
ranger:
216 Extraordinaire
Je trouve comme vous le Citron agréable;
Vous aimez à le voir, moy j'aime à le
manger..
VI.
Le mefme
DEpuis lebean Citron que vous
m'avez ofté,
Dont j'avois une extréme envie,
Tircis, je ne puis de ma vie
Vous regarder que de cofté.
M
MICHON BEAUREGARD, ou la
Belle Chanteuse de la Ruë
de la Harpe..
VII.
Ercure nous invite aux Feftins
Banquets;
Et fi quelqu'un de nous avoit le gouft
malade,
Employans les Citrons à faire Limo
nade,
Nouspourrons en boire à longs traits:
HORDE' , de Senlis
Au Mercure Galant. L17
VIII.
SI Mercure en ce mois ne donne qu'une
Enigme,
C'eft afin qu'on en faſſe une plus grande
eftime,
Cachant, comme ellefait, un Citron dont
l'odeur
Réjouit l'odorat, & conforte le coeur.
IX.
SYLVIE.
milieu del'Eté nous donner un
A wn Citron,
C'eft nousfaire, Mercure, un préſent
agreable;
Mais qu'il vienne de Tours, de chez
Monfieur d'Hégron,
Cela me paroift incroyables
Car à voir fa beauté , chacun le croit
égal
A tous ceux quel'on voit venir de Por
tugal.
La meſme
Q. deJuillet 1684.
T
218
Extraordinaire
X,
A MERCURE,
Sur ce qu'il n'a donné qu'une Enigme
le mois de Juillet.
Mercure ongrondefort contre voſtre
conduite,
Plufieurs vous ont icy traité de paref
Seux;
Mais moy qui connois bien quel eſt voſtre
mérite,
Faypris voftre party d'un airfort vi
goureux.
Cependant contraint de me taire,
Pour ne pas m'exposer à recevoir des
coups,
I'ay fçen que lesujet qui caufoit leur
couroux,
Eftoit que contre l'ordinaire
Vous avez voulu retrancher
Ce qu'ils eftimoient de plus cher.
Quoy donc ? ont-ils dit tous , ne donner
qu'une Enigme
Dans le Mercure de ce mois,
du Mercure Galant.
219
N'est-ce pas
mériter
que
chacun d'une
voix
Trouve à blâmer l'Authour un fujes
légitime?
Pourquoy donc d'abord en donner
Trois chaque mois à deviner?
Paffe pour fuprimer fon Enigme en
figure;
Plufieurs affezfouvent la trouvant trop
obfcure,
Luy donnoient unfens à l'envers;
Mais que des deux qu'il donne en
Vers
Il retranche encor la derniere,
N'eft-ce pas nous donner matiere
A nous déchaîner contreluy,
Comme nousfaisons aujourd'huy ?
Eft-ce mépris ? eft- ce pareffe ?
En manque- t-il de prefte à mettresous
la Preffe?
Qu'il dife du moins leſujet
Qui luyfait changer le projet
Dont il nous avoit fait promeffe,
"Afin qu'à l'avenir il rende nos efprits
Tij
220 Extraordinaire
Sçavans de fon deffein, pour n'eſtre par
Surpris.
Tay voulu repliquer, mais d'un ton de
colere
Ils m'ont empefché de lefaire .
ay voulu parler du Citron
Pay
Que vous avez donné dãs voſtre Enigmë
unique,
Quand voyant mon deffein, un d'eux
faifant la nique,
M'a dit, j'aimerois mieux ne trouver,
qu'un Ciron,
Accompagné d'un Moucheron,
Que de trouver toutfeul ce beau Fruit
qu'on eftime,
Quay qu'ilfoit affez bien déguisé dans
l'Enigme
De l'habile Monfieur d'Hégron.
Mercure auroit mieux fait fans- doute
de luy rendre.
Moy done ne pouvant vous défendre
Contre de fi fiers Ennemis,
le mefuis vu contraint de garder le
filence,
du Mercure Galant. 227
Avec beaucoup de violence,
Sans pouvoir dire mon avis,
Pour vous juftifier contre leur médifanee.
Mercure, contr'eux tous prenant vos
intérefts,
Yousfeul les défendrez avec un bon
fuccez;
Carfi vous voulez leur répondre,
Le croy qu'en quatre mots vous pourrex
les confondre.
XI.
ALCIDOR.
Courage,
genereux
Guerriers,
Avancez à grands pas pour cueillir des
Lauriers
Das les chauds Climats de l'Espagnes;
Si le Soleilparfon ardeur
Vousbrûle & vous altere, elle a dans.
La Campagne
Quantité de Citrons, dont le gouft, la
fraîcheur,
Modéreront bientoft vostre foifviolentes ;
Oufi vous aimez mieux le Vin,
Fous trouverez par tout ce Brivage
divin,
222 Extraordinaire
Quefes Peuples faifis de crainte & d'épouvante,
Auront abandonné , s`eftant évanouis
Dés que vous donnerez les premieres
allarmes ,
Pour n'eftre pas accablez fous les armes
De noftre invincible LOUIS .
Ν
XII.
Le mefme.
N²
Citrons ,
E vanto plus , Espagne , tes
Mercure nous donne afſurance,
Qu'onpeut en trouver dans laFrance,
Qui creiffent dans les environs
De la Ville de Tours. Pour de belles
Grenades,
Tu nesçaurois douter qu'elle en produst
beaucoup,
Mais qui peuvent fouventfaire des efcapades
Pourfaire quelque méchant coup..
Plufieurs de tes Amis, à leurs dêpens.
fortfages;
du Mercure Galant. 223
Enpourroient justement rendre des temoignages.
La Petite Affemblée A.
XIII.
En aypas grand befoin d'eftre recon-
1 fortée,
Grace à Dieu, j'ay l'appétit bon:
Mercure, donne ton Citron
Aquelque pauvre dêgoutée.
L
L'AIMABLE BRUNE à l'Anagramme
, lerenonce à téter,
de la Rue du Mail.
XIV.
E Citron est un peu plus pâle que
l'Aurore,
Il eft d'agreable couleur;
Autrefois il a pris fa beauté , fa fraicheur
Au noir & chaud Climat du More.
Il naift , il vit au fein de Flore ;
Dans le parfum defon odeur,
Il réjouit & la bouche & le coeur ,
Feftins & Feftes il honore;
Cher au Malade comme au fain,
Ti
224
Extraordinaire
Le plus critique Medecin
Defavertu vante l'ufage;
Il touche quatre des cinq lens,
Duvoluptueux & du fage,
Animant les plus languiffans.
LA BELLE NOURRITURE
du Havre.
XV.
Q
Limonnade,
Ve le jus de Citron dont onfait
Satisfait le gouft d'un Malade!
Rafraîchissant la bouche, & confortant
Le coeur,
Eft-il de meilleure Liqueur?
XVI.
M
vous avez
La mefme
Ercure , vous avez raiſon,
Pour nous bien ragoûter, & nous mieux
fatisfaire,
De nous envoyer du Citron;
Il a plus contenté que n'afait la Chimere,
Qui dégouftant vos bons Amis,
A bien armé vos Ennemis .
GYGES, du Havre,
1
du Mercure Galant. 22
Par
XVII.
Ar des Simples on peut guérir des
maladies,
Et l'on voit plusfouvent les traiter par
des Fins,
Contrefaifans les Medecins,
Et quifont bien mieux leursparties ;
Maispour unpeu de mal dont vous vou→
lez guérir,
Prenez garde d'enplusfouffrir,
Et d'en avaler a plein verre,
Dont vousferez jettez en terre
Par les mains de ce Charlatan,
Qui n'agitqu'à l'aveugle, ou comme un
témeraire,
Et quifait unfecret d'un Remede vul
gaire,
Pour feduire encor mieux un Grand
qu'un Païfan.
Lors qu'un Homme fçait bienfaire de
tout miftere,
Les pêpins d'un Citron qu'il pourra
déguifer,
Et comme ilfaut préconiser,
226 Extraordinaire
Serontfon Antidote , & le plusfalutaires
Ainfi le plus fin eft dupé,
Quifur toutes chofes raffine,
Que mefme il ne fçait pas comme la
Medecine.
Ainfi dans l'Art des Arts on veut eftre
trompés
Mais eft- il, jufte Ciel! encor une Science,
Ou qui trompe le mieux , a plus de récompenfe?
Le mefine
XVIII.
Vousqui
CONTRE LES BUVEURS.
Ous qui n'eftesjamais contens,
Si vous ne bûvez en tout temps,
Comme fi vous aviez la fievre la plus
forte;
Buveurs, Mercure vous exhorte
De bien recevoirfon Citron,
Vous enferez une Boiffon
Pour votre bouche intempérée
Croyez- vous que le meilleur Vin,
Que vous chantez par tout un Remede
divin
du Mercure Galant. 227
Puiffe autant rafraîchir une langue
brûlée?
Vous le dites , vivans Tonneaux;
Mais onfçait que le Vin a coiffé vos
cerveaux,
Et que vostre raison fait trop souvent
naufrage
Dedans cette Mer rouge, ou l'esprit de
Noé,
Quand il la découvrit, le premier fut
noyé,
Et luy fit faire apres un fifet perfonnage.
LA PETITE ASSEMBLEE
du Havre.
粉雞
28 Extraordinaire
SSSSS SSE SSESS SEE
DES AVANTAGES
de la Chevelure ; & fi un
Vieillardqui ayant crú épouser
une Femme blonde , la tronve
roſſe , peut eftre reçeu
demander la diſſolution de fon
Mariage.
I
A MONSIEUR ....
a
y a déja pres de trois ans
que je fuis retiré dans une fort
agreable Solitude , où vivant fans
ambition & fans commerce qu'avec
des Livres , je n'ay pour toute
compagnie que ces illuftres
Morts, avec lefquels je m'entre
du Mercure Galant. 229
tiens prefque toûjours . Dans le
commencement que j'y fus , à
peine refpirois -je dans ce fejour
admirable , que l'Envie vint me
livrer mille fâcheux combats
pour m'en déloger. Si j'euffe
moins aime la retraite , elle
m'cuſt fans doute attaqué moins
vigoureufement ; & fans une
forte refiftance que j'ay faite
pendant deux ans, elle euft remporté
fur moy une victoire qu'
elle a pourſuivie avec toutes for
tes d'artifices . M'imaginant donc
qu'elle ne me viendroit plus trou
bler , je commençois à goufter
les douceurs d'un repos entier,
& d'une tranquilité achevée,
lors que Mercure m'eft venu
chercher jufque dans le fond de
ma Solitude , pour me faire un
230 Extraordinaire
affront le plus infigne du monde.
Il m'a pris par la barbe & par les
cheveux , & me les euft tous arrachez
de force , s'il n'euft pas
efté preffé de partir . En me quit
tant , il me dit d'une maniere fort
brufque, qu'il vouloit que je fuprimaffe
cet ornement que je
nourriffois avec tant de foin , &
que de ce pas mefme il s'en alloit
faire razer un Vieillard qui demandoit
la diffolution de fon
Mariage, à cauſe que celle qu'il
avoit épousée, comme ayant de
beaux cheveux , avoit caché les
fiens qui eftoient roux , fous des
cheveux empruntez ; qu'en fuite
il viendroit
me retrouver
pour me
couper cette auguſte parure qui
me seble de l'effence des Solitaires
& des Medecins
. A ces paroles,
du Mercure Galant. 231
A
Monfieur, j'ay pris l'allarme, &
j'ay crû que je ne pouvois mieux
m'adreffer qu'à vous, qui eftes le
Favory de ce Dieu , pour le folliciter
en faveur de ce pauvre
Vieillard . Ne vous étonnez pas
fi je m'intéreffe fi fort pour luy.
La conſervation de ma Barbe,
que je prife autant que le Grand
Seigneur fait fon Turban , eſt
abfolument attachée à fes cheveux.
Employez , s'il vous plaift,
voftre crédit pour mettre Mer
cure dans nos intérefts , & dif
pofez -le de grace à pefer les raifons
fuivantes .
L'Architecte de l'Univers, qui
vouloit mettre tout leMonde en
abregé, & en faire un petit, ramafla
toutes les beautez , & les
ayant renfermées toutes enfem
232
Extraordinaire
ble, il en fit naître cette admira ,
ble Créature , qu'on appelle
l'Homme . Or comme ce fecond
Ouvrage n'euft pas eſté achevé ,
fi quelque merveille du premier
luy euft manqué , & qu'il eftoit
jufte qu'il y en euf quelqu'une
en ce dernier d'équivalente aux
feuilles des Arbres qui font tout
leur ornement , ce fut pour cela
qu'il ajoûra à cette divine Créature
les cheveux, qui font véritablement
fa plus riche parure ; &
de plus , cet habile Maiftre qui
avoit fait une marque Royale
aux Efpeces les plus nobles de
chaque chofe, & qui ne s'eftoit
fervy que de petits filamens,
comme nous le voyons aux Lys,
aux Roſes , aux Aigles , & aux
Lions, voulut auffi employer les
du
Mercure
Galant . 233 ;
•
cheueux de
l'Homme pour en
former une riche Couronne , qui
le fait reconnoiftre
pour le Mo ..
narque de toutes les Créatures .
En effet , fa chevelure luy fied !
fi bien , & rehauffe fi fort fa
bonne mine & fa majefté , qu'elle :
le fait paroiftre avec l'éclat d'une
petite Divinité . C'eft auffi
pour cela que les Anciens eurent
la chevelure en fi grande eftime ,,
qu'ils en firent leur plus précieux
ornement
, & la marque de leur:
grandeur
& de leur nobleffe..
Parmy les Egyptiens
& les Athé--
niens , elle faifoit l'honneur & la
gloire des Nobles. Les Geres &
les Romains ne vouloienr
per--
mettre que perfonne la portaft
que leurs Sénateurs
qu'ils revés.
roient comme des Dieux ; &
2. deJuillet 1684 ; W
234
Extraordinaire
parmy les Titres les plus hono
rables, ils n'en trouverent aucun
qui convinst mieux à leur excellence
, que de les appeller les
Peres Confcripts chevelus . Il
eft fi vray que les cheveux ont
efté de tout temps eſtimez à l'égal
de l'Hermine & de la Pourpre,
& mefme qu'ils font les plus
anciennes marques de la Royauté,
qu'il n'y avoit autrefois dans
noftre augufte Monarchie que
les Perfonnes qui naiffoient parmy
les Lys , qui euffent ce bel
avantage que nous ne verrions à
préfent que fur le Chef facré de.
noftre invincible Monarque , fi
Clodion, furnommé le Chevelu ,,
dont il remplit fi dignement le:
Trône , n'euft permis à fes Sujets
que les Romains avoient fait ra .
du Mercure Galant .
35
zer comme des Efclaves , de les
porter auffi longs que nous les :
portons aujourd'huy , pour les
faire fouvenir qu'il les avoit tirez
de leur fervitude , & remis dans
leur premiere & naturelle franchife
. Le premier des Céfars,
dont l'efprit & le coeur également
grands nous le font reſpe
&er comme un Homme tout ac
comply, fit affer paroiftre le cas
qu'il faifoit des cheveux , lors.
que de tous les Decrets que le:
Sénat avoit faits en fa faveur, il!
ne voulut accepter que celuy qui
luy permettoit de porter une
Couronne de Laurier , & ce fut
pour cacher le défaut de fa tefte
chauve , & pour fupléer à cet
Apanage Royal , dont la Nature
ne l'avoit dépouillé que pour luy
Vij
236
+
Extraordinaire
donner du mépris pour la Cou
ronne qu'il pourfuivoit avec tant:
d'ardeur, & qui devoit luy eſtre
fi funefte. Antonin , furnommés
le Debonnaire, qui fut auffi Empereur
des Romains , eut tant:
d'amour pour fa chevelure , que:
quoy que la fienne fuft une des.
plus magnifiques , & que fans
autre parure elle puft le faire conoiftre
pour le premier de fon
Siecle, il voulut encore y ajoûter
de la Limaille d'or, pour paroiſtre
plus éclatant & plus majestueux..
Le Roy Leonidas ne prit- il pas
garde qu'elle le rendoit agreable
à fes Amis & à fes Ennemis ? Le
mefme motif n'obligea - t -il pas
Licurgue , un des plus fages Légiflateurs
qui ait paru , de laiffer
croiftre la leur à fes Concitoyensa
du Mercure Galant. 237
Homere nous affure que ces fameux
Héros qui font le plus bel
ornement de l'Hiftoire , portoient
tous de longs cheveux , &
il faut bien qu'ils ayent quelque
chofe de particulier pour rehauffer
la beauté , & pour la mettre
dans tout fon jour , puis que less
Filles qui ont eu en partage ce
riche préfent du Ciel , quelques
bien faites qu'elles foient de vifage
, femblent n'avoir aucun
agrément , fi elles manquent de
cette Couronne qui a tant d'émpire
fur les coeurs . En un mot,
les cheveux me paroiffent bien
auguftes, puis que les Dieux s'en
fervent comme de Diadémes
pour faire redouter leur puiffan--
ce, & que Jupiter qui eft comme
le premier parmy les Dieux , ne
2
138
Extraordinaire
s'eft jamais fait voir aux Mortel's
qu'apres qu'il s'eftoit paré d'une
brillante Perruques.
Les grandes Ames, pour nous.
donner mieux à connoiftre combien
les cheveux font nobles, y
ont fait éclater mille petites étincelles
qui fembloient des effufions
de ces fubftances lumineu
fes ; & en effet, n'eft - ce pas parmy
ces lueurs que les Perfonnes
vrayement Royales nous ont
donné des préfages affurez de
leur grandeur ? N'est - ce pas par
là que Servius Tullius fit conjécturer
dans fon bas âge , qu'il ſe
roit unjour digne d'eftre Roy du
plus floriffant Empire du monde
Ces mefmes lueurs ne furent- elles
pas remarquées aux Succefleurs
dEnée Ce fut auffi dans les
du Mercure Galant. 239
3 cheveux de Lucius Martius , qu'
une belle flâme éclata avec admiration
dans le temps qu'il exhortoit
les fiens à combatre vail .
lamment contre Afdrubal . Enfin
l'Empereur Commode ne parut.
il pas parmy les Hommes comme
une Divinité , à cauſe que fes
cheveux eftoient auffi brillans.
que les . rayons dont le Pere du
Jour dore la furface de la Terre
Il eft fi vray que la Royauté
éclate pompeufement parmy les
cheveux , & qu'ils font les marques
des grands Perfonnages ,
qu'on ne fait razer les Forçats ,
les Femmes adulteres , & les Perfonnes
les plus criminelles , que.
parce que s'eftant laiffez furmonter
par leurs paffions dére
glées, on les met au nombre des
240 Extraordinaire
Efclaves, & on leur ofte une paz
rure qui n'eſt deuë qu'aux belles -
Ames.
Je ne m'arrefte pas à réfuter
au long toutes les raifons qu'on
a avancées contre les cheveux ,
comme de peu de valeur. L'Edit
de Philippe le Bon ne déroge.
en rien à leur nobleffe ; au contraire,
il l'augmente davantage,.
car fi ce Duc ordonna à fes Sujets
de fe razer, ce fur apres une
maladie fufpecte qu'il eut , qui
luy avoit fait tomber les cheveux
, de forte que voyant qu'on
fe moquoit de luy , il leur fie
couper les leurs par dépit , & en
cela il imita Théophile Empereur
de Gréce , qui eftant néz
chauve, força les Peuples à eftre
fans cheveux , fur peine d'eftre
foüetez;;
du Mercure Galant.
241
:
}
foüetez ; & afin de colorer fon
procedé de quelque prétexte, il
difoit qu'il vouloit par là rérablir
la vertu des Romains , qui
n'en portoient point . Je ne dis
pas non plus combien les Turcs
font horribles , & tous ceux qui
font fans cheveux , & combien
injuftes font les Tartares , de déclarer
la guerre de temps en
temps aux Chinois , pour leur
faire quitter de force ces belles
chevelures qui les rendent fi aimables
, & dont ceux - cy font
tant de cas. Mais je m'en vay
dire un mot en paffant touchant
la Barbe, qui n'eſt pas moins noble
que les Cheveux .
S'il eft hors de doute que la
chevelure eft la marque de nôtre
grandeur, il n'eft pas moins conf
Q. de Juillet 1684- X
242 Extraordinaires
,
tant que la barbe qui n'eft pro
pre qu'à l'Homme , eft l'indice
de la virilité , qui luy donne la
préfeance dans fon efpeee . Ceft
elle qui ajoûte fur fon vilage une
nouvelle grace, & qui luyimprime
un certain air grave & modefte
qui le fait paroiftre plein de fa.
geffe. Les Anciens ont bien
connu que les avantages qu'on
en retiroit n'eftoient pas médio
cres , puis qu'on ne connoiffoit
les Philofophes & les Medecins
qu'à la barbe. Platon qui eft le
Dieu des Sçavans, Efculape ce .
luy des Medecins, auffi- bien que
le grand Hipocrate, & une infinité
d'autres doctes Perfonnages,
nous font représentez avec
des barbes venérables ; & Diogene
qui en avoit une tres-belle,
du Mercure Galant.
243
ne pouvant fouffrir qu'un Homme
fe fuft coupé la fienne , luy
dit en colere ; Quoy , croyez- vous
que la Nature fefoit trompée, de vous
avoirfaitplutoft Homme que Femme ?,
Un venérable Vieillard eftant interrogé
pourquoy il portoit ía
barbe fi longue ; afin, dit-il, que
la voyant, je ne commette rien indigne
d'elle. Un autre dit qu'il la
portoic longue, pour ſe fouvenir
qu'il eftoit Homme, & non
pas Femme , voulant dire par là
qu'elle l'avertiffoit de ne rien
faire que de viril & d'héroïque .
Les Gaulois , dans le temps qu'ils
prirent Rome, voyant les Séna
teurs au milieu d'une Place , reveftus
de Pourpre , avec une
barbe majeftueuſe , les prirent
tous pour des Dieux , jufqu'à ce
X ij
244
Extraordinaire
qu'un des leurs ayant efté affez
infolent pour jetter fes mains facrileges
fur la barbe d'un de ces
Sénateurs, celuy- cy qui vangea
cette injure à coups de bafton ,
fit voir par cet emportement
qu'il eftoit Homme. Enfin le
plus éloquent des Orateurs , ne
pouvant perfuader à fes Meurtriers
par les paroles de luy laiffer
la vie , leur montra avec la main
gauche cette barbe venérable
qui avoit blanchy pour le fervice
de la République ; ce qui les at
tendrit fi fort , qu'ils n'euffent
jamais eu le coeur de mettre à
mort ce grand Homme , s'ils
n'euffent porté le coup en fermant
les yeux . En un mot , je ne
fuis point furpris que ceux de
Cypre ayent fait le Portrait de
du Mercure Galant. 245
Vénus avec de la barbe , puis
qu'ils ont voulu ajoûter à la
Mere de l'Amour un ornement
que le beau Sexe n'a pas obtenu
des Dieux, de peur d'attirer tous
nos cultes & tous nos encens.
Mais fi la barbe fait l'Homme,
& fi on le connoift par là comme
tel , la chevelure femble avoir
des avantages bien plus confidérables
; car elle ne fert pas feulement
à diftinguer tous les Peu .
ples de la terre les uns des autres ,
chaque Nation en ayant une particuliere,
comme les Ethiopiens
qui l'ont fort courte naturellement
, les Efpagnols fort noire ,
& les Allemans fort blonde ;
mais elle met encore une diférence
particuliere & fpécifique
d'Homme à Homme. C'eſt elle
X iij
246 Extraordinaire
qui eft le grand Livre , dont les
lignes miftérieufes nous apprennent
fon tempérament, fon âge,
fes vertus , auffi - bien que fes vices.
C'eſt dans les cheveux que
la vertu fe produit avec pompe
fous des livrées admirables .
Voila pourquoy elle brille toû
jours fur les Teftes Royales à
travers un voile à fond d'or . Elle
fait un Diademe d'argent fur le
chef venérable des Vieillards, &
ajoûte par là un nouvel éclat à
leur candeur . Elle fe cache par
modeftie, quand elle eft chez des
Ames fages & prudentes , fous
des couleurs moins - voyantes,
mais toutes tres agreables . Au
contraire , les vices ne s'y font
voir que fous des livrées laides
& diformes. C'est ce qui eft
du Mercure Galant. 247
cauſe que les Traiftres & les Perfides,
dont le coeur dément toû
jours ce que la langue dit , qui
gratent d'une main , & qui frapent
de l'autre , portent pour
l'ordinaire les cheveux d'une
couleur qui fait en mefme temps
l'horreur & la honte de la Nature.
C'eft à cette forte de cheveux
qu'on connoift d'abord un
Homme dont l'on doit fe défier ;
& le Poëte en faifant le Tableau
du plus grand Scélerat de fon
fiécle, n'a pas oublié de luy met
tre des cheveux roux fur la
tefte.
De tout cecy j'infére , que
puis que les cheveux font le plus
bel ornement de l'Homme , &
qu'ils font le Miroir fidelle dans
lequel on voit tout fon intérieur
X iiij
248
Extraordinaire
à découvert, on ne peut qu'eftre
tres. criminel d'expoſer aux yeux
de tout le monde une chevelure
étrangere , apres s'eftre fait razer
la fienne , dans l'intention de
Tromper quelqu'un . La Belle en
queftion qui en aufé de cette maniere
, en fe faifant razer les cheveux
qui eftoient de tres -méchaãt
augure , & qui l'avoiet fans doute
deja deffervie en bien des rencontres,
emprunta le voile dont
les Vertus fe parent pour cacher
des defauts tres- confidérables ,
& elle s'en fervit pour duper le
plus éclairé des Vieillards qui
voyoit à travers de ces cheveux
empruntez toutes les Graces &
toutes les Vertus . Jugez de là
combien grand eft fon crime , &
s'il n'y a pas lieu d'une entiere
du Mercure Galant . 249
e diffolution de mariage , puis qu'-
elle a choify les plus beaux cheveux
du monde pour tromper
un Homme dont elle devoit du
moins refpecter l'âge , elle qui
prévoyoit bien
que fes cheveux
naturels mettroient obftacle à
cette grande conquefte qu'elle
méditoit, & qu'ils découvriroient
infailliblement des vices dont fa
tefte rougiffoit mefme de honte.
Elle emprunta la Couronne de
quelque Décfle fans - doute pour
mettre à couvert mille vices qui
fourmilloient dans fa tefte . Le
Vieillard avance avec beaucoup
de raifon , qu'il n'a jamais eu intention
de l'époufer . Il foûtient,
qu'il faifoit l'amour à une Blode ,
& non pas à une Rouffe ; que
celle à qui il a donné ſon coeur,
250
Extraordinaire
avoit le chef mieux timbré que
celle qu'on luy dit qu'il a époufée
, & ainfi il plaira à Mercure
de fa grace ordonner que la dif
folution du mariage fe fera ; que
le Vieillard rembourfera à la
Belle le prix de fa chevelure empruntée
, que cependant inhibitions
feront faites à cette Belle
de porter à l'avenir aucuns cheveux
qui ne luy appartiennent
pas ; qu'elle les laiſſera croiſtre ,
de mefme que le Vieillard fait
les fiens ; & que ceux qui ont de
la barbe , jouiront paisiblement
du privilege de la laiffer croiftre,
à condition pourtant qu'ils feront
une Penfion annuelle au
Dieu Mercure, de quelque Sonnet
, ou de quelqu'autre Piece
d'efprit , qui s'accommode à la
du Mercure Galant. 251
де
J.
re
gravité de leur barbe , pour eftre
mife, fi vous le trouvez à propos,
dans les Regiftres que vous envoyez
de fon'ordre
Terre.
par toute la
LE MEDECIN SOLITAIRE,
de Tarafcon en Provence .
e.
al
-ce
(A
BOUQUET AU ROY,
pour le jour de S. Louis .
Q
Ve les Fleurs fous tes pas renaiffent
tous les jours,
Que le Ciel en tout temps t'offre mille
Couronnes;
De l'Aigle audacieux ton Bras borne
le cours ,
D'Alcide ton Nomfeul fait trembler
les Colonnes;
Et lors qu'un fier Deftin dont l'Univers
dépend
252
Extraordinaire
Luyfont fentir pour toy lesfureurs de
la Guerre,
Tu l'étouffes, LOUIS, & ta gloire
répand
Le reposfur toute la Terre.
Ces Vers, qui font d'une Dame de
qualité, ont donné lieu à une Per-
Tonne que fa capacité rend illuftre,
d'ajouter à fanfée ce que vous
verrez dans ceux qui fuivent.
Q
Ve deFleurs naiffentfous tes
pas !
Que le Ciel en ce jour vient t'offrir de
Couronnes !
Tout révere ton Nom, & le poids de
ton Bras
Fait trembler d'un Héros les fuperbes
Colonnes.
L'Aigle s'en épouvante, & le Nort en
Suspens
du Mercure Galant. 253.
14
N'attend que de toyfeul, on la Tréve,
ou la Guerre.
Qu'il eft grand d'abaiffer ces orgueilleux
Titans,
Et d'avoir en tes mains tout lefort de
la Terre!
Peuples, vivez heureuxfous un Regne
fi doux,
Que vos jours fortunez vous foient des
jours deFefte,
LOUIS fous les Lauriers qui couronnentfa
Tefte,
A des Adorateurs , & n'aplus de Fa-
Loux.
$2
254
Extraordinaire
25552555-2SSE SSSS
PARAPHRASE SUR
LE PSE AUME
Domine prabaſti me.
Monarque
tout puiſſant, qui lance
le Tonnerre,
Et de qui les regards des tenebres vainqueurs
Percent en un moment le centre de la
Terre,
La nuit de l'avenir , & l'abîme des
coeurss
Soit levé , foit affis, je nefais , ny ne
pense
Rien de qui le fecret trompe ta connoiffanee.
Tu comptes dans le Ciel le nombre de
mes pas,
Tu lis dans les deffeins que je n'ay point
encore,
du Mercure Galant.
255
Mon Dieu, tu me connois alors que je
t'ignore,
Et tu vois fans erreur mefme ce qui n'eft
pas.
La parole, Seigneur , cette image legere
Où l'on voit nos defirs & nos intentions,
Fille de l'air qui meurt dans le ſein de
fon Pere,
Qui d'efprit en efprit porte nos paffians,
Par un vol avancé devant toy vient
paroiftre
Avant que fur ma langue elle com
mence à naftre,
Qu'elle apprenne en ma bouche àformer
fes accens,
Et qu'eftant de mon coeurfur mes levres
conduite,
Elle coure au dehors , & prenne dans
fa fuite
Cet invisible corps qui la découvre aux
Sens.
256
Extraordinaire
Le paffe , l'avenir, font pour toy mefme
chofes
Le préfent qui pour nous s'écoule comme
l'eau,
D'un piedferme & conftant devant toy
fe repofes
Rienpour toy ne vieillit, & rien ne t'eft
nouveau;
Et commefi lefeu de tes yeux adorables
Confumoit les defauts des objets périffables,
Et lesfaifoit changer de nature & de
loy,
Un amas de pouffiere, une maffe d'argile,
Un ouvrage mortel, inconftant, & fragile,
Eft dans ta connoiffance immortel comme
toy.
*
Science, ô Soleil, qui jette des lu
mieres
du Mercure Galant. 257,
"Dont l'éclat m'ébloüit au lieu de mé
clairer,
Fe baiſſe en t'admirant mes debiles paupieres,
Etfçais quefans te voir il tefaut adorer.
Je t'apperçois de loin , mais l'amour qui
m'emporte,
Pourallerjufqu'à toy, n'apas l'aile affez
forte,
Tout l'effort des Humains n'y fçauroit
arriver,
Et qui croit de foy-mefme en avoir la
puiffance,
Foint le crime au defaut, l'orgueil à l'in
gnorance,
Et retombe plus bas , en voulant s'éleż
ver.
#3
Donc,o Dieu qui vois tout, en tous lieux,
à toute heure,
En ta jufte fureur je te fuirois en
vain;
2. defuillet 1684. Y
258 Extraordinaire
Si je cherche aux Enfers une obfcure
demeure,
Je te trouve aux Enfers les armes à la
main .
Que fije monte au Ciel, le Ciel n'a point
de place,
Où je ne te rencontre , & ne life en tæ
face
L'Arreft du châtiment que j'auray
mérité;
Et par un nouveaufort j'y verray ta
juftice
Changer le Lieu de gloire en un Liew
de fuplice,
Et partage l'Empire avecque ta
bonté.
3
Non, fi de ton couroux j'excite la tem
pefte,
L'Aube, ny le Couchant, le Midy, ny
le Nort,
N'auront point pour cacher, ou défendre
ma tefte,
du Mercure Galant .
259
D'alime affez profond, ny d'azile aſſez
fort.
Quand je pourrois voler plus vifte que
Aurore,
La Foudre de tes mains , d'un vol plus
vifte encore,
Scauroit bien me poursuivre, & mat
teindre entous lieux;
Et quand je defcendrois dans le plus.
creux de l'Onde,
Où s'éteint chaque jour la lumiere du
Monde,
Fy ferois découvert par celle de tes
yeux.
Ces yeux portent le jour dans les plus
noires ombres,
Et d'un frivole efpoir je flate mes dea
firs,
Si je crois que la nuit avec fes voilee
fombres
Dérobe à tes regards mes injuftes plai
firs.
Y ij
260
Extraordinaire
Ta clarté ne vient point d'une flame
étrangere,
A toute heure tu vois l'un & l'autre
hémisphere,
Sans aide & fans befoin de l'Aftre qui
nous luit?
Toy-mefme es ton Soleil , mais un Soleil
fans tache,
A qui rien n'eft caché, qui jamais nefe
cache
Ny l'Eté, ny l'Hyver, ny le jour, ny
la nuit.
Mais dois-je m'étonner, fi tu vois fans
nuage
Les plus profondsfecrets de l'efprit &
du corps?
Comme un docte Artifan tu peux de tot
Ouvrage
Prévoir les mouvemens en voyant fes
refforts.
C'eft toy de qui la main mefit d'unpeu
de cendre,
du Mercure Galant. 261
C'est par toy que ma peau fur mes os
vint s'étendre,
Et c'est là le chef- d'oeuvre où je veux
t'admirer;
Je meperds quand je pense à ta beauté
Supréme,
Et me trouvant alors au deffous de moymesme,
Je retourne au néant dont tu m'as fçen
tirer.
Seigneur, tu vois ma chair, mes muscles,
mes arteres,
Seformer, s'affembler,feplacer en leur
rang;
Tu vois s'unir en moy des qualitez comtraires,
Tu vois durcir
mes
os, tu
vois
couler
mon
Sang;
$
Tu vois mes petits bras deffous leur
tendre écorce,
Pour mepouffer an jour,faire effay de
leurforce,
262
Extraordinaire
Et rompant leurprifon , chercher un
autre lieu ;
Tu vois de tout mon corps l'admirable
Structure,
Dont l'Art découvre affez l'Autheur
de la Nature,
Et rend l'Homme la preuve & l'image
d'un Dien.
Quand je n'eftois encor qu'une maſſe
pefante,
Que d'une main parfaite un Ouvrage
imparfait,
Mort encore, & couvert d'une tombe
vivante,
Et qu'à peine de l'Homme avois-je un
foible trait,
Tu voyois chaquejour joindre un Eftre
à mon Eftre,
Tu voyois tout mon corps avant le temps
paroiftre
Dans le Livre où tufis le plan de l'Qnivers
du Mercure Galant. 263
Dù tu lis du futur les Hiftoires fidelles,
Et de qui ta Nature imite les Modelles,
Lors qu'elle veut formerfes`miracles
divers.
**
Que ce penfer eft doux! qu'il me plaift!
qu'il m'enflâme!
Science de mon Dieu, beaux trefors de
clartez ,
Que les chaînes du corpsfont pesantes à
l'ame,
Qui n'afpire qu'à voir ces celeftes beantez!
Mais en vainfurla terre y voudrois-je
prétendre,
Tout ce que je comprens , c'eſt qu'on ne
peut comprendre
Tes divines grandeurs fans un divin
Secours;
Et qui voudroit compter tes actionsprofondes,
-Certes voudroit compter les fablons &
Les ondes,
264
Extraordinaire
Dont l'une & l'autre Mer fait fon lit
&fon cours,
Ouyfans-doute, Seigneur, taféconde
Science
Eft un vafte Oceanfans rivage &fans
fonds;
Danslesfecrets détours de ta grandeur
immenfe,
Je m'égare toûjours, toûjours je me con
fonds .
Quand j'ay paffe la nuit dans cette noble
étude,
A la fin pour tout fruit de mon inquiétude,
Fe connois ma foibleffe & ma temirité,
Je ne vois goute au reßte , & la jeune
Couriere
Qui dans fon Char brillant ramene la
lumiere,
Me rencontre & me laiſſe en cette obfcurité.
du
Mercure
Galant. 265
Pourquoy donc ton couroux veut- il d'aw
tres victimes
Que ces coeurs endurcis, ces aveugles
pervers,
Qui teftiment aveugle, & pensent que
leurs crimes
Doivent eftre impunis parce qu'ilsfont
converts?
Extermine, mon Dieu, cette mauditeengeance
Dont
l'impudente erreur attaque ta
fcience,
Crait te lier les bras en fe fermant les
yeux;
Elle t'ofe affaillir, rends -luy guerre pour
guerre,
Et que tes yeux facrez viennent purger
la Terre
De ces Monftres d'Enfer qui combatent
les Cienx.
49
Fuyez bien loin de moy,fuyez, race exécrable,
2. deJuillet 1684. Z
266
Extraordinaire
Dont la cruelle main égorge l'Innocent,
Cependant que la bouche encore plus
coupable
Ofe bien prendre en vain le nom du
Tout-puissant.
Voftre malice entaffe injure fur injures
Malheureux, vous joignez le blafpheme
au parjure,
Et le langage impie au langage menteur;
C'est peu de perdre l'Hommes & comme
fi l'Ouvrage
N'eftoit pas un objet digne de voftre
rage,
Autant que vous pouvez vous détruiſez
l'Autheur,
CA
Je hais tous les méchans , & fouffre un
mal extréme
Quand je les vois remplis ou d'honneur,
on de biens;
Ouy je les hais, Seigneur, à cauſe què
je t'aime,
du
Mercure Galant. 267
Je fuis leur ennemy parce qu'ilsfont les
tiens.
Je mefle en mon efprit l'amour & la
colere,
fayfait van de leur nuire autant
te plaire,
que
de
Dans ce double defir je me fens con-
Sumer,
Et l'ardeur qui pour toy m'échauffe le
courage,
la
haine
par-
Voit avecque regret que haine
tage
Un coeur quifans réſerve eſt tout fait
pour t'aimer.
Que fi tu peux douter du zele qui me
touche,
Je viens au Tribunal à qui tout eft
Soumis:
Interroge mon coeur, vois s'il dément mä
bouche,
S'il eft d'intelligence avec tes Ennemis,
Et fi les condamnant , moy- mefme je….
t'offence,
Z ij
268 Extraordinaire
.
J'ay deja contre moy prononcé ma Seni
tence,
Viens-t'en l'exécuter , viens terminer
mon fort,
Et qu'apres mille maux l'ame me foit
ravie,
Pour exemple aux Humains qu'une
méchante vie
Enfante avec douleur une funefte
mort.
DE LAUNAY, Preftre de
S. Saturnin de Tours.
Voicy Madame , un Dialogue de
Morts que vous ne trouverez pas
dans les deux Parties qu'on en a imprimées.
Il est mêlé de Morale &
d'Hiftoire , & je le tiens d'un Gntil-
homme de Bourgogne , qui ne vous
eft pas inconnu. Ces fortes de Pieces
font divertiffantes & d'inftruction,
& je ne doute point que celle- cy ne
m'en attire d'autres..
du Mercure Galant. 269
2255-52552555-525
LYON
DIALOGUE653
DE MORTS.
MATHIEU DE VIENNE,
Maréchal de Bourgogne , puis
de France.
JEAN DE VIENNE,
Amiral .
MATHIEU DE VIENNE.
E
Nfin, vous voila, M' l'Amiral
, vous ſoyez le bien venu.
Il y a longtemps qu'on vous
attend ; & files Braves qui périrent
à vos côtez dans la défence
de Calais , comptent jufte, leur arrivée
a précedé la voſtre , de cin-
Z iij
270
Extraordinaire
quante années toutes entieres.
Ce grand intervale ne les empef.
che pourtant pas d'eftre toûjours
charmez de voſtre intrépidité ,
& de la genéreufe réfolution que
vous priftes , malgré onze mois
de Siege & de famine , d'eftre
plûtoft fait prifonnier de guerre ,
que de vous rendre . Je leur ay
appris la bleffure que vous receuftes
il y a quinze ans
dans
l'affaut que vous donnaftes à
Bourbourg , & dont vous manquaftes
de mourir. Sans cela , je
penfe qu'ils vous auroient crû invulnerable
& immortel.
JEAN DE VIENNE .
A ne vous rien déguiſer , j'ay
toûjours couru aux occafions ,
comme fi j'avois efté l'un & l'au
tre. L'Europe & l'Afrique , la
du Mercure Galant. 271
Terre & la Mer, en peuvent por.
tér témoignage , & il me femble
mefme que je dois la longueur
de ma vie à cette hardieffe , qui
m'a toûjours fait affronter la
Mort , par tout elle s'eft prefentée
avec quelque gloire pour
moy.
MATHIEU DE VIENNE.
Il eft vray qu'on eft bien trom
pé de s'imaginer qu'il faille fe
tenir à l'abry des dangers , pour
parvenir à de longues années ; &
ce qui eft furprenant , c'eft qu'on
ne peut fe défaire de cette erreur
, quoy qu'on ait chaque
jour devant les yeux , des Gens
de guerre & de mer auffi âgez
que des Gens de Ville & de Cabinet,
& qu'on juge bien que fi
le nombre des uns eft plus petit
Z iiij
272
Extraordinaire
que celuy des autres , c'eft qu'il y
en a moins auffi qui s'embarquent,
& qui prennent les armes .
Je me fuis vû vingt fois expoſe à
mille traits mortels , fans avoir
jamais efté bleffé d'un feul ; &
lors que je n'avois plus rien à
craindre , que j'eftois dans mon
lit , au milieu de ma famille , en
affurance contre toutes fortes
d'Ennemis , une petite fiévre eft
venue qui m'a ravy ce qu'un
million d'Hommes n'avoit pû
m'ôter.
JEAN DE VIEnne .
Je croyois en verité que vous
n'échaperiez pas de la Bataille
de Rofebec. Jamais perfonne ne
courut tant de hazards. Vous
commandaftes & combatîtes par
tout , & vous fuftes prefque le
du Mercure Galant. 273
feul que les Vaincus diftinguerent
. Mais quoy ! la Mort eſt de
l'humeur des Payfans , elle infulte
ceux qui la craignent, & refpe.
&te ceux qui la bravent.
MATHIEU DE VIENNE.
Difons plûtoft ce qu'on entend
dire icy à toute heure , que
nos jours font comptez , & qu'il
ne dépend non plus de nous d'en
abreger le nombre, que de l'augmenter.
JEAN DE VIENne .
J'avoue que la vie a ſes bornes
reglées , comme la mer a les fiennes
, & qu'on ne peut non plus
qu'elle aller au delà , ou demeurer
en chemin . Neanmoins comme
on aime à fe flater , il me femble
que fi je ne me fuffe pas
trouvé à la Bataille que les Fran274
Extraordinaire
çois viennent de perdre en Hongrie
contre les Turcs , je verrois
encore luire le Soleil.
MATHIEU DE VIENNE.
Flaterie ordinaire , & fort vaine.
Voftre temps de mourir
eftoit venu ; & par conféquent
celuy de marcher au lieu où la
Mort vous attendoit . Sans cela,
vous feriez- vous jamais avifé
d'aller en Hongrie à quatrevingt
ans non fans doute, Mais
fa voix fe fit oüir à voftre coeur,
elle l'appella à ce rendez - vous,
il auroit inutilement refufé de la
fuivre , elle fçait perfuader & ſe
faire obeïr.
JEAN DE VIENNE .
Il ne luy a pas efté difficile de
m'attirer , l'occafion eftoit trop
belle , & file voyage m'a pouffé
du Mercure Galant. 275
plus loin que je ne penfois , je ne
fuis pas fâché de l'avoir fait.
N'eftoit-il pas temps queje quittaffe
la vie ? Je ne faifois plus rien
au monde , tout me chagrinoit .
En verité le grand âge eft une
étrangǝ affaire. C'eſt un fardeau
d'Epines fur le dos d'un Voyageur,
il charge, il pique , il ne fait
qu'incommoder.
MATHIEU DE VIENNE.
Hé quoy ?? il n'y a pas douze
ans que vous faifiez la
guerre
& l'amour
en Ecoffe
, à toutes
reftes
. Seriez - vous décheu
de cette
grande
vigueur
, en ſi peu de
temps?
JEAN DE VIENNE .
Je juge ,
à vous entendre,
qu'on apporte icy d'auffi fauffes
nouvelles qu'ailleurs. Ileft vray
276 Extraordinaire
qu'en ce temps-là , je fis la guerre
aux Anglois , avec des commencemens
affez heureux ; mais
pour l'amour , je ne m'y attachay
que par politique , la paffron
n'y eut point de part , mon
âge l'euftmal fecondée . Neanmoins
le bruit courut que le
changement qui arriva au bonheur
de mes armes , eftoit caufé
par cét amusement , comme files
armes n'eftoient pas journalieres
, & la fortune inconftante.
Ajoutez à cela que le Conneftable
Cliffon devoit venir faire une
diverfion , pour empeſcher que
toutes les forces d'Angleterre ne
me tombaffent fur les bras , &
que le Duc de Bretagne l'arrefta
prifonnier lors qu'il penfoit fe
mettre à la voile , de forte que
>
du Mercure Galant. 277
je fus privé de ce fecours , qui
m'eftoit neceffaire pour bien
achever , ce que j'avois aſſez bien
commencé .
MATHIEU DE VIENNE.
Je m'eftois laiffé perfuader
comme les autres , que la galanterie
qui a toûjours eſté ſi naturelle
à noftre Maiſon , vous avoit
dérobé quelques foins , pour les
donner à la Belle dont on parloit.
JEAN DE VIENNE .
;
Les foins que j'eus de plaire,
n'empefcherent point ceux que
je devois à l'Armée que je com.
mandois & bien loin de me
nuire , ils me firent recevoir des
avis qui me faciliterent la défaite
de quelques Troupes , & la pri
fe mefme de quelques Places,
278 Extraordinaire
qu'on tenoit imprenables . Mais
qui pût jamais ſe ſouftraire aux
traits de la médifance & de l'envie
? perfonne que je fçache .
MATHIEU DE VIENNE.
Il eft fûr qu'elles empoifonnent
toujours autant qu'elles
peuuent , la bonne conduite , les
belles actions , & les grandes ver
tus , & que les Heros font encore
plus expofez à ces peftes , que
les autres Hommes . Toutesfois
je ne m'eftois pas défié d'elles en
cette occafion, je vous en fais mes
excuſes.
JEAN DE VIENNE .
Ma mort ne fera peut eſtre
pas exempte de leur malice , non
plus que ma vie. Je puis pour.
tant fans mentir la dire belle , autant
qu'heureuſe , puis qu'elle eft
du Mercure Galant. 279
arrivée dans une rencontre , où
je combattois pour noftre Religion
, & où j'ay eu la gloire d'en
conferver l'Etendart entre mes
bras , encore aprés ma chute.
MATHIEU DE VIENNE.
Le temps eft amy de la verité,
il diffipe toft ou tard les nuages
de l'impofture , & fait juftice au
merite. Il n'y a perfonne qui ne
fouhaitaft de vivre & de mourir,
comme vous. Pluft au Ciel qu'il
me fuft permis de revoir le jour ,
à pareille condition , je m'eftimerois
le plus heureux des Morts ..
JEAN DE VIENNE .
La maniere dont vous parlez,
me fait croire que vous ne fçavez
pas mes malheurs , ou que vous
ne voulez pas vous en ſouvenir :
Mes Enfans ne vous ont- ils pas
conté leur fortune ?
280 Extraordinaire
MATHIEU DE VIENNE.
Vos Enfans font- ils icy › je
ne les ay point vûs.
JEAN DE VIENNE .
Apprenez donc qu'il n'y a pas
encore fix ans , que je commanday
fous le Duc de Bourbon ,
l'Armée qui fut envoyée en Afrique.
Nous y affiegeâmes Tunis,
& réduifimes fes fiers Corfaires à
demander la Paix , à laiſſer noftre
Commerce libre , à ne plus courir
nos Coftes , à rendre tous les
Efclaves Chrétiens , & à payer
les frais de la guerre . Mes deux
Fils contribuerent à cét heureux
fuccez par plufieurs belles
actions qu'ils firent durant le Siege.
A mon retour en France , je
pris réfolution de leur donner
ma Charge , à quoy auffi bien je
du Mercure Galant. 281
ne me trouvois plus guere propre.
Le Roy agréa ma démiſſion .
L'un & l'autre fut fait Amiral.
Cela n'eftoit pas fans exemple.
La Trimoüille , comme vous fçavez
, l'avoit efté quelque temps
avec moy.
Mon Fils aîné entra
dans l'exercice de la Charge , la
premiere année , & s'en acquitta
avec honneur , fon Frere y entra
la feconde , & fit bien fon devoir.
Tous deux me donnerent beau
coup de fatisfaction , & je m'eſti .
mois auffi heureux que vous me
l'avez cru . Mais que le bon-heur
des Hommes eft paffager ! J'appris
la troifiéme année › que je
n'avois plus d'Enfans. L'un perit
fur mer par un naufrage , &
l'autre à la chaffe par une chute.
Je vous laiffe à juger de ma dou
Q. deJuillet 1684. A a
282 Extraordinaire
leur à ces funeftes nouvelles ; on
me les apporta prefque en mel
me temps. Le Roy me rendit
ma Charge, & j'en fuis mort reveftu.
Helas ! j'aurois bien mieux
aimé mourir avec la qualité de
Pere , qu'avec celle d'Amiral .
MATHIEU DE VIENNE.
Je ne fçavois rien de ces triſtes
évenemens , & je m'étonne que
vos deux jeunes Morts ne fe
foient pas montrez à moy. Peuteftre
que le nom que je porte fans
exemple dans noftre Maiſon, m'a
déguifé à eux.
JEAN DE VIENNE.
Cela pourroit bien eftre. Il
les faut chercher , nous en fçaurons
la verité. Ils ne feront pas
furpris de me voir , puis qu'il y a
long-temps que je dévrois eftre
du Mercure Galant. 283
venu ; mais ils verront un grand
nombre de Perfonnes de leur
connoiffance , qu'ils n'avoient
pas lieu d'attendre fi- toft que
moy. Il me fâcheroit fort que
le Comte de Nevers fuft du
nombre. Ce jeune Prince avoit
efté recommandé par le Duc fon
Pere , à Couffy & à moy. Je ne
fçay ce qu'il eft devenu . Noftre
Armée eftoit partagée en trois ; il
conduifoit le Corps de Bataille,
& moy l'Arrieregarde ; mais Phi
lippe d'Artois noftre Conneftable
qui commandoit l'Avantgarde
, n'a point voulu écouter d'autres
confeils que ceux de fon impetuofité
& de fa présomption.
Il a donné fans attendre la jonation
des Troupes de Hongrie,
d'Allemagne, & de Pologne, qui
A a ij
284
Extraordinaire
les®
marchoient fur nos pas . Il l'a
fallu fuivre , & il eft caufe que
nous avons efté envelopez par
Turcs , vingt fois plus forts quenous
, & que toute noftre Armée
a efté taillée en piéces .
MATHIEU DE VIENNE .
Voila un grand malheur pour
la Religion & pour la France.
Le Conneftable a grand tort;
mais le Ciel ne laiffe rien d'im
puny , ce doit eftre noſtre confolation.
JEAN DE VIEnne .
Je commence à me fentir de la
force d'efprit qu'on attribuë aux
Habitans de ces lieux , & je vois
que je me confoleray aisément
de toutes chofes .
MATHIEU DE VIENNE.
On n'a pour cela qu'à croia
du Mercure Galant. 285
re qu'il en eft des autres évenemens
comme de la mort,
& qu'ils ont comme elle , des regles
infaillibles & inévitables
.
JEAN DE VIENNE .
Il eft vray qu'un peu de crean.
ce au deftin , adoucit bien des
afflictions. Il ne faut pourtant
pas en tant prendre , que le franc
arbitre ait lieu de s'en plaindre .
Mais allons chercher mesEnfans ,
la Nature m'y fait penfer , &
n'oublions pas les Braves de Calais
, puis que la reconnoiffance
veut qu'on fe fouvienne de ceux
qui fe fouviennent de nous.
1
Le recit que Fean de Vienne fait
de fa Charge & de fa Famille , eft
fondé en partie , fur le témoignage
286 Extraordinaire
de Dupleix , qui dit que le Sieur de la
Trimouille eftoit Amiral en 1380.
bien que Gollut , Paradin , & Mef
fieurs de Sainte Marthe , donnent cet.
te dignité à Jean de Vienne depuis
1373. jusques en 1396. temps de fa
mort , & qu'ils faſſent mefme mention
de luy en cette qualité , pendant
cette année 1380. Ileft encore fondé
fur ce que Meffieurs de Sainte Marthe
luy donnent un Fils appellé Pier-
Amiral en 1393. & Nicoles Gilles
, un nomméJean , comme luy auffi
Amiral ; bien que Guichenon dife
qu'il n'eut qu'un Fils unique , &
mefme appellé Philippe , & que le
Feron compte Pierre & Fean , pour
une feule Perfonne ; & enfin fur ce
que Gollut ne luy fait point laiffer
d'Enfans. Aurefte Dupleix le qua
life hardy Chevalier , & grand Care
,
du Mercure Galant. 287
pitaine , & à juste titre , comme fes
actions enfont foy.
Le Mot de la premiere Enigme du
mois d'Aouft , eftoit le Chapon.
Voicy les Explications en Vers que
j'en ay reçenës.
I.
Eunuquefriand & charnu,
Meuble de Baffecourt , Animal acoftable,
Chapon,foyez le bienvenu,
Chacun vous fouhaite àfa table;
Onsefait un honneur, auſſi- bien qu'un
plaifir.
Devons décroter à loifir.
L. BOUCHET, ancien Curé
de Nogent le Roy.
II.
E mois paffe j'estois malade;
Mais Mercure, ce Dieufi bon, LEM
Connoiffant que pour moy chaque Meis
eftoitfade,
288 Extraordinaire
Me fit préfent d'un beau Citron .
Fay bien desgraces à luy rendre;
Voyant que je me rétablis,
Il m'envoye un Chapon qui n'eft que
de Paris,
Mais qui ne laiffe pas d'eftre agréable
& tendre .
AVICE, de Caen, Ruë
de la Harpe.
III.
MErcure, tu manques defens,
On voit par ton peu d'ordre à faire tes
préfens
Cent Perfonnes embaraflées ;
On voudroit manger du Chapon,
Mais ayant tâté du Citron,
On a les dents trop agacées.
IV.
Le mefme
CE
Mercure ,
'Eft aujourd'huy , charmant
Qu'on vous chérit plus que jamais,
Puis que par de nouveaux bienfaits
Vous nous donnez la nourriture.
du Mercure Galant. 289
L'efprit trouve chez vous dequoy fe
contenter
Parmille agreables nouvelles ;
Le corps qui nepeut réfifter
Sans pafture matérielle,
Vous remercie avec raiſon
De le régaler d'un Chapon .
M
Mademoiſelle DE LA MOTE,
de Rennes en Bretagne.
V.
Ercure, qui fe plaiſt ſouvent à
régaler,
Fait en tous lieux de luy parler:
Defes Fruits merveilleux remarquez
l'abondance,
DefesVins délicats goûtez bien l'excellence,
Et dans fes Metsfréquens que n'a- t-il
Pasde bon?
Mais comme enfon dernier Régale
Il ne prétend pas qu'on l'égale,
On pourroit- on trouver un plusfriand Ой
Chapon ?
Q. deJuillet 1684.
RAULT, de Rouen.
Bb
290 Extraordinaire
Ο
VI.
Na bien dit, qu'un ventre à
jeun
N'entend point de bon gré les plus belles
paroles;
Les plus utilesfontfrivoles,
Elles n'ont rien que d'importuni
Auffi , quoy que Mercure ait dit & fait
merveille,
Nous avons tous fermé l'oreille ,
Et refufé l'attention
Afes difcours, à fes nouvelles,
Pour ouvrir l'eftomach à fon friand
Chapon,
Tant lafaim met l'eſprit dans la diſtra
Etion,
Mefme empefche les plus fidelles,
Et les plus curieux , d'écouter bien
raison.
LA PETITE ASSEMBLEE
du Havre.
du Mercure Galant. 291
VII.
Votre Enigme tenoit mon eſprit
Et le Prophete couronné
M'afait en y refuvant vuider troisfois
ma Coupe;
Mais à la fin jay deviné
Qu'on le mettoitfur une Soupe.
MAUMOUSSEAU , Procureur
VIII.
à Tours.
Dans le besoin, qu'an Amy ſert!
J'avois jeuné, Mercure, & j'avois bien
Souffert
De la faim. Cette dure Hofteffe,
Qui des Grands & Petits eft fouvent la
Maîtreffe,
Les tuë & les abat , mefme fans coup
fraper,
Affiégeant par dedans tous ceux qu'elle
veutprendre,
Elle me vouloit attraper,
Et je n'en pouvois plus, enfin j'allois me
rendre,
Bb ij
292
Extraordinaire
Quand j'ay reçeu voftre Chapon.
Qu'il eftoit excellent! Auffi je vous pro
refte
Que je n'en ay pointfait de refte ;
Je n'en crains point de mal , ny d'indigeftion.
Q
Veleft
IX .
GYGES, du Havre ,
Vel eft cet Eunuque Prophete?
Eft-ce un Chapon que l'on appelle ainſy?,
Beaucoup s'en mettent enfoucy;
D'où vient qu'il n'a plus tant de
crefte?
Eft- ce qu'il n'a plus de datif?
Qu'il afouffert un ablatif,
Par un retranchement des pieces mari
tales,
Et qui font lesfondamentales
De la bien faine & droite intention?
Ouy; mais répond Catin, qui cherche en
tout droiture,
Pourquoy détruire ainfi Nature,
Etfaire d'un bon Coq un difame Chapon
?
du Mercure Galant. 293
Belle, apprenez qu'il eft plus tendre,
D'un meilleurgouft , & plus mollet.
N'importe, a-t-elle dit, je n'y peux condefcendre,
Un bon Coq me plaiſt mieux, fuft- il un
pen duret.
མ .
Le mefme.
Ife devinerois la nature
Efçavois bien qu'à la peinture
De ce Prophete abâtardy ;
Dans un Repas il eft de mife,
Et j'en dois manger d'un Mardy
Chez l'incomparable Denise,
LE CLERC DE BUSSY.
XI.
ONditque les Claponsdu Mans Ο Sont exc. L'ens;
Mais je vous jure,
Divin Mercure,
Que les Bréton's
Sont auffi bons
Et délicats, je vous affure.
La meilleure des Femmes de la
Rue S.Louis deVitré en Bretagne.
Bb iij
294
Extraordinaire
M
XII.
Ercure n'a pas de raifon,'
Je n'approuve pas fon mélange.
Il nousfait préfent d'un Chapon ;
Mais comment vent- il qu'on le mango?
Il devoit l'autre mois , au lieu de fon
Citron,
Nous donner quelque belle Orange.
L'aimable Minerve , ou l'Ecueil "
des Efprits , de la Ruë
Gervais-Laurens .
XIII.
CE qu'on dit de lafaim , & d'un
grand appétit,
Qu'il allonge les dents , & retrécit le
Ventre,
Qu'il accourcit la langue , & détourne
l'esprit
Des fubtiles clartez où quelquefois il
entre,
Fe le fouffrais en moy , lors que vostre
Chapon
Mefut byer apporté: Mercure, il eftoit
bon,
du Mercure Galant. 295
Etj'espérois enfaire grande chere;
Mais belas! je n'en tatay guére.
Ilfe trouva chez moy trois ou quatre
Mangears,
Qui pour mon appétit n'eurent aucuns
égards ;
Je me mis par malheur entre Scylle, &
Charybde,
Gouffres qui devoroient, rien n'eftoit plus
avide,
Ils l'eftoient plus que des Sergenss
Apeine jengoûtay . Qu'il est bien véritable,
Quepourle régaler à table,
La bonne Sauffe eft , peu de Gens.
LE BELLE NOURRITURE,
du Havre.
XIV .
Aut- ilpour deviner votre premiere
Aller chercher un Mot de Paris au
Fapon?
Non, je croy qu'ilfuffit que je trouve
en ma rime
Bb iiij
296
Extraordinaire
Le véritablefens tomberfur un Chapon.
XV .
ALCIDOR
Ve Mercure eft habile àfaire toute
Q
chose!
Si dans un mois il nous propofe
Vne Enigmefur le Citron ,
Il nous préfente dans lafuite
Ce qu'on eftime au Mans , un bon &
gros Chapon.
Le mefme.
Ceuxqui ont trouvé ce mesme Mot,
font Meffieurs de la Croix, de Tours ;
L'Abbé Balandon ; De la Rocheroaxe;
Sousmaiftre , de Narbonne ; Cochiot,
de Senlis ; De Lhoſpital, du Grenier
à Sel de Paris ; Le Blond, d'Evreux;
Loubers , d'Alby ; Mefden o felles
de Roftain , & du Frefne ; Mademoifelle
Raince , de l'Hoftel de Crédu
Mercure Galant. 297,
quy ; Le Provincial dévalifé ; Le
Berger de Lemnos ; Tamirifte ; La
Donna Victoria , de la Rue de la
vieille Draperie; La belle Chapelieres
& l'aimable Minerve , de la Ruë
Gervais Laurens.
On ne m'a envoyé que les cing
Explicationsfuivantesfur la feconde
Enigme , dont le Mot eftoit le Diable.
I..
L'Angeremplyd'orgueil, cet Eſprit
Que Dieu précipita du Ciel dans les
Enfers,
Satan, que l'Eternel tient lié dans fes
fers,
Mercure, eft levray fens de lafeconde
Enigme
La meilleure des Femmes
de la Ruë S. Louis de
Vitré en Bretagne .
298
Extraordinaire
I I.
Epuis que jefuis amoureux ,
Je nefais que languirfans ceffe;
Tout me déplaift , & tout me bleſſe,
Et je nefçay ce que je veux.
Dans lesplus beaux jeux je m'ennuye
On me chagrine quand on rit;
Je voudrois que chacun fouffrit
Les maux dont mon ame eſtſaiſte.
Je suis à moy-mefme importun,
Et par un malheur trop commun,
Je ne fens tous ces maux que pour une
Inhumaine,
Que je trouve toujours infenfible à ma
peine.
N'en feray-je jamais dehors ?" ).
Rien n'eft égal à mon martire;
Quand l'Amour dans un coeur établitſon
empire,
Il vaudroit tout autant avoir le Diable.
au corps.
Si Philis ne veut pasfoulager mes tranf
ports,
Laffe d'unfi rude efclavage,
du Mercure Galant. 299
le vais faire tous mes effort;
Pour ne l'aimer pas davantage.
DIEREVILLE, du Pontlevefque.
III.
Qoy, ces qualitez, ces talens
Tant oppofez que l'onfait naître,
Sans pécher contre le bonfens,
Se trouveront dans un feul Eftre ?
Mafoy, je ne le conçois pas ,.
Cette Enigme n'eft qu'un apas,
Et je n'y voy nulfens probable..
Ouy, je renonce à l'expliquer,
Et je ne connois que le Diable
Auquel on puiffe l'appliquer.
IV .
DES DOUZE.
Nousdemandions, Mercure, & nous
avions fujet,
Deux Enigmes ce mois ; vous avez fatisfait,
Mais on ne fait , ma foy, fouvent ce
qu'on demande.
Que la feconde icy le fait bien éprouver!
La contrarieté qu'on y voit eftfi grande,.
300
Extraordinaire
"
Qu'on n'enfait le vray fens : le pourrat-
on trouver ?
Le Prophete du Iour vanté dans la premiere,
Que l'on a bientoft reconnu,
A beau prédire, il eft pour elle fans lumiere,
Et de plus fins que luy n'ontpas plus de
vertu .
Pour moy, j'en aygrondé; pardon, fic'eſt
un crime;
M'ayant fifatigué l'esprit,
dit mefme pardépit,
I'en
ay
Pourquoy tantfe gêner ? Diablefoit de
Enigme.
ME
V.
GYGES, du Havre.
Etrompay-je, Mercure, apres
avoir rêvé
Sur la feconde Enigme , ou feroit- il
croyable
Quecefuft le Portrait du Diable,
Ce malheureux, ce reprouvé?
Si c'est làfon vrayfens, Dien qu'il eft
effroyable!
ALCIDOR
du Mercure Galant. zoi
Ce mesme Mot a esté trouvé par
le Marquis de l'Efclanche , de Moulins
en Bourbonnois ; Chevalier ; Le
gros Thierar, Mary de la Belle ; &
les Pefcheurs de l'Etang de Ligniere.
Fajoûte quelques Madrigaux fur
les deux Enigmes.
Volve
I.
Oftre Chapon, divin Courrier,
N'eft ny du Mans , ny de Palier,
Il mefemble d'un gouft trop fin , trop
agreable,
Enfin je le trouvefort bon.
Il n'eft point, pour le rendre encore plus
eftimable,
De trop dure digeftion ,
Mais ilfait rêver, c'eft le Diable.
DIEREVILLE, de Pontlevefque.
II.
Oftre Chapon, Mercure, eſtfort
maigre & fort grêle;
Maisje ne m'en étonnepas,
302
Extraordinaire
Pour en voir en Eté de plus gros, de plus
gras,
Ilfaut que le Diable s'en mêle.
III.
Le mefme
DEs deux Enigmes du mois d'Aouſt
Plufieurs auront trouvé le régale admirable
:
Chacun a fon avis , mais enfin à mon
goust
Le Chapon ne vaut pas le Diable.
M
IV.
Ercure, ton Chapon m'eftoitfort
agreable,
Et je l'avoispris de bon coeur;
Maisfi-toft que je vis le Diable,
Il me tomba des mains, tant j'en eus de
frayeur.
L'AIMABLE BRUNE à l'Anagramme,
fe renonce à téter,
de la Rue du Mail.
du Mercure Galant, 307
V.
E disfy de vos deux Enigmes,
Ie vous l'affure tout de bon;
Carquoy qu'en la premiere on rencontre
Chapon,
1
La feconde a d'étranges rimes.
Perfonne ne l'expliquera,
MaisDiable qui s'enfoucira?
LA CLAIRE BRUNE DELA PORTE,
de Vitré en Bretagne.
VI.
Esme vous venez vous présenter
St-ce pour nous épouvanter,
Pendant ce mois, galant Mercure,
Avec cette horrible figure
D'où vient ces longs crocs de Chapon
Qui vousfont paroistre effroyable?
'Au lieu d'un Caducée, on vous voit un
crampon,
Et voftre Habit eft fait comme on dépeint
le Diable,
Quel est voftre deffein, quand vous quitez
les Cieux
Pourparoiftre dans ces bas Lieux
304
Extraordinaire
Avec cet étrange équipager
Si c'est pour punir des Mortels
Les larcins, & le brigandage,
Diftinguez tout-an-moins ceux qui ne
fontpas tels .
Vous pourrezséparer l'Innocent du Coupable,
Camme un Iuge éclairé, fçavant, juſte,
équitable;
Maisfic'eft pour vous divertir,
Qu'on vous voit ainfi traveftir,
O Dieu! quelle affreuse méthode!
Changez auplutoft cette mode,
Ou bien du MercureGalant
Vousperdrez le titre brillant ,
A
VIL
SYLVIE.
Mis, pour nous tenir enſemble
Toûjours d'uae bonne union,
Sans aucune divifion,
C'est un moyenfeur, ce mefemble,
Que chaque mois d'un bon Chapon,
D'un Lévrant, ou d'un fort Dindon,
Accompagnéde fix Bouteilles
du Mercure Galant. 305
Pleines d'un Vin délicieux,
Nous venions fous ces belles Treilles,
Pour voir à qui boira le mieux;
Carfi l'on parle defcience,
Ie connois par expérience,
Que nous neferons pas longtemps
Dans une bonne intelligence,
Sans y voir quelques mécontens.
Dans ces Lieux plutoft onfait gloire
De chanter, de rire, & de boire ,
Que d'exercer le beau talent
Qu'enfeigne Mercure Galant .
Helas ! pour bien des Gens il paroift
effroyable,
On lefuit comme onfait le Diable;
Plufieurs traitentfes Partiſans
Comme des Efprits déplaifans,
Et Gens dont l'abord eftfunefte.
Vit on jamais aveuglement
Plus grand: & quel déreglement,
Qu'un Homme de bon fens doit fuir
commelapeste ?
LA PETITE ASSEMBLEE A.
du Havre.
Q. deJuillet 1684.
Cc
306
Extraordinaire
Ceux qui ont encore trouvé le vray
fens de l'une & de l'antre , font Mcffieurs
du Mefnil; Maubreuil ; Leger
de la Verbiffonne ; De Larchat;
L'Abbé Boitfec ; La Magdelaine de
Valenciennes ; L'Orphée ; Le fpirituel
Liégeois; Hiacinte Rauchet; Gillogin';
L'heureux Galopin ; Son aimable
Galopine; La charmanteBrune,
& Son aimable Soeur , du Quartier
D. H. Les aimables Vandangeufes
d'Argenteuil; &l'infenfible de Montalie;
Meffieurs Garrier, de Rouen;
L'Epinay- Buret , de Vitré en Bretagne
; Du Tremblay, de la Ruë de
la Harpe Michelin , de Troyes en
Champagne ; Cerveau , de Nangis;
Du Saufoy , Capitaine au Regiment
d'Artois ; Patu , de Balbonne ; Mefdemoiselles
Chatagnien , de Nogentfur-
Seine; & Manon de la R.D. S..
du
Mercure
Galant. 307
SSSSS SSE SSESS S22
SENTIMENS SUR
les Questions du xxvI. Extraordinaire.
Si l'on peut aimer avec plaifir,
quand on a fujet de ne le plus
sconfier à la Perfonne qu'on
aimescale
Vand un coeur a choify quelques
Objet pour aimer,
Erque l'on correfpond à fon amour fin
cere, ..
Teldoit eftreſon caractere,
Qu'on le verroit plutoft mille fois abimer
Qu'un autre Objetlo puft charmer
**
Ce coeur doit longtemps fe défendres
Avant que defe rendres.
Cc i
308
Extraordinaire
..
Ildoit à la beauté voir jointe la vertu,
Et
que du plus rare mérite
L'Objet dont ilfait choix foitfansfard
revestu,
Afinque
fuite.
leur amourfoit ferme dans la
Apres ce jufte choix, il faut tombor d'ac
cord
Qu'on peut toujours aimer fans
crainte,
Et qu'une paffion ſi juſtement êtrainte
Nepeut finirquepar la mort.
Lors qu'on voit un Amant agir de cettè
forte,
Avant de s'engagerfous les Loix de
l'Amour,
Croit-on pas qu'il évite alors de voir un
jour
Changer lapaffion, qu'un autre croirois
forte
Dans un coeur qui pourroit fort diffici
lement
du Mercure Galant . 309
Se tenir conftant un moment;
Car enfin l'on voit peu de Belles
Qui veulent paffer pour cruelles,
Et l'on en trouve rarement
Qui fe faffent un bien d'eftre toûjours
fidelles.
L'on ne fçauroit jamais aimer avec
plaifir
Un Objet dent on a la moindre défiance;
Car quiconque une fois auroit pû nous
trahir,
Pourroit recommencer, ayant l'expé
rience.
23
Un coeur eft inventif, poursefaire du
mal,
Il peut fe figurer l'image d'un Rival
Dontfa Maitreffe eft obfedée:
Et de ce fâcheuxfouvenir
Ilnaîtroit un chagrin difficile à banir,
Quand mefme ce Rival neferoit qu'en
idée.
310 Extraordinaire
3
Il faut donc, pour aimer avec contentement,
Ne trouver aucun lieu de douter un
moment
De la fidélité de la Perfonne aimée ;
Mais eftre convaincu
tous lieux
que cherchant en
L'avantage d'eftre eftimée,
Elle fait ménager le pouvoir de fes
yeux,
Hors pour fon cher Amant qu'ils foient→
inéxorables,
Düffent-ils chaque jour faire cent Mi="
férables,
2
Si l'on peut garder une forte
paffion pour une Perfonne
qu'on eft affuré de ne voir
que rarement.
Vitte, mon cher Tircis, le fort at
tachement o
Que tu veux conferverpour l'aimable
Sylvies
du Mercure Galant .
31x
Quand tufoûpirerois le reste de tavie,
Ce feroit fans efpoir d'aucunfoulagement
.
Iefçay que fes beaux yeux n'ont rien de
comparable,
Que fon efprit eft admirable,
Que des plus beaux Objets que l'on voit
icy bas
Nul ne peut difputer le prix de fes
appas.
Mais dois-tu pas fçavoir la Loy qu'elle
s'est faite,
De demeurer dans la retraite
Qu'elle a depuis longtemps prife pour
fonSejour?
Ainfi trop feûr defon abfence,
Dois- tu garder tant de conftance,
Sans efpérer de voir un jour
Couronner ton amour?
Ne ferois-tu pas mieux de te vaincre
toy- mefme,
Que de vouloir céder cet avantage au.
temps,
312
Extraordinaire
Qui ne te laiffera qu'une douleur extréme
D'avoir dans le chagrin paffé tes plus
beaux ans?
ស
En vain tu te formes l'idée
Que tu conferveras la meſme paffion
Dont tu fens aujourd'huy ton ame
poffedées
Le temps changera bien ta réſolution,
Et te détachera de ta chere Sylvie,
Que tu ne verras plus, du moins fort ra
remént,
Puis que lafolitude à tes yeux l'a ravie.
Reviens donc au plutoft de ton égarement,
Etfais dés aujourd'huy, fans beaucoup
de miftere,
Ce qu'un an, oufix mois t'obligeront de
faire.
Si
du Mercure Galant.
313-
Si une Paffion qui n'eft fondée
que fur la Beauté , peut eftre
durable.
P Vis
Uis qu'en moy , cher Damon , tu
prens la confiance
De communiquer ton fecret,
Je dois, comme un Amy difcret,
Te dire mon avis fur la belle alliance
Que tu prétens faire en ce jour,
Suivant les fentimens que t'inspire l'Amour.
Célimene a donc pû par l'effort de fes
charmes
Forcer enfin ton coeur à luy rendre les
armes?
Quoy que dans ton premier deffein
Tu vouloisfeulement, fans trop de complaifance,
La voir, & luy parler avec indife
férence;
Q.deJuillet 1684 Dd
Extraordinaire
314
Mais l'Amour enfecret s'eft gliffe dans
ton fein.
83
Contracter aujourd'huy , demain faire
la Nôce,
Eft , ce mefemble, un prompt négoce
Dont tu pourras te repentir;
Car c'eft fouvent le fruit qu'apporte
l'Hymenée,
Quand la poffeffion commence à ralentir
Une paffion effrénée.
Quand on veut s'arrester à la feule
beauté,
Sans rechercher d'autre avantage,
N'eft-ce pas toujours un préfage
Que ce n'est que la volupié
Qui fait agir de cette forte,
Et que l'aveuglement fur la raison l'emporte?
Car enfin, qu'est-ce encor que ce peu de
beauté?
du Mercure Galant.
315
Un teint blanc , de beaux traits , une
couleur vermeille,
Belle gorge , bel oeil , & la taille
reille?
pa
Eft il rien plus fujet à lafragilité?
Le moindre mal de tefte, helas ! eft-il
croyable?
Rendfouvent à nos yeux une Belle
effroyable.
Comment donc conferver la meſme
paſſion
Pour un peu de beauté tellement incertaine?
Celuy qui l'aime , eſt- il fans appréhenfion
De la voir quelque jour exposée àsa
haine?
Le peut-il, lors qu'elle eft l'uniquefondement
Quipûtfeul defon coeurfaire l'engagement
?
Pour voir donc un amour d'eternelle
durée,
.316
Extraordinaire
Conftante , inviolable , & toujours affurée,
L'efprit & la vertu doivent charmer
un coeur;
Quand par ces qualitez une ame eft
affervie,
On ne doit rien craindre en la vie
Qui faffe repentir d'une pareille ardeur.
**
Ainfi , mon cher Damon, vois où l'Amourte
mene.
Que peux-tu voir en Célimene
Qui t'oblige à l'Hymen que tu veux
propafer?
Si c'est la beauté toute nuë,
Diférantfeulement fix mois à l'époufer,
Voy fi dans tout ce temps elle enfera
pourveuë?
Fefuis bien feur que ton amour
N'éftantfondé quefur fes charmes,
Souffrira d'étranges allarmes,
du Mercure Galant. 317
Avant qu'en voir le dernier jour;
Car la maxime eft véritable,
Qu'un tel amour ne peut estre durable.
ALCIDOR, du Havre.
QUESTIONS A DECIDER.
I.
un Mary qui découvre que la Perfonne
qu'il à épousée eftoit préve- a
nuë de paffion pour un autre en l'époufant
, a plus fujet de fe plaindre
delle , qu'un autre Mary n'en a de fe
plaindre de fa Femme , lors qu'il s'apperçoit
que depuis fon Mariage elle eft
devenue fenfible aux foins d'un Amant.
II.
Lequel eft le plus facile , de n'avoir
jamais d'amour , ou de n'en avoir
qu'une feule fois en toute fa vie.
Dd iij
318 Extr. du M. Galant.
IIL
S'il eft plus cruel , de ne pouvoir
réuffir à fe faire aimer d'une Perfonne
pour qui on fent une tres-forte inclination
, que de la voir infidelle apres
qu'on en a reçeu les plus engageantes
marques d'amour .
IV.
On demande l'Origine des Tombeaux
, & des magnifiques Sépul- -
tures.
Jefuis, Madame, voſtre tres, &c.
A Paris ce 15. Octobre 1684.
Avis pourplacer la Figure.
La Planche VII. eftant déployée,
doit regarder la page 212.
THOUF
BALLIO
TRE
DE
LYON
*
189
Li
*********************
Extrait du Privilege du Roy .
AR Grace & Privilege du Roy , donné à
Pehaville le quatorzième jour de luin 1682 .
Signé, Par le Roy en fon Confeil , DujARDIN :
Il eft perinis à Claude Blageart , Imprimeur
& Marchand Libraire, d'imprimer, faire imprimer,
vendre & debiter un Livre intitulé ,
ACADEMIE GALANTE, en tel Volume ,
caractere, & autant de fois que bon luy femblera,
pendant le temps de fix années confécutives,
à commencer du jour qu'il fera achevé
d'imprimer pour la premiere fois : Et défenfes
font faites à tous Imprimeurs & Libraires,
& autres Perfonnes , de quelque qualité &
condition qu'elles foient, de l'imprimer, faire
imprimer, vendre & debiter, fans le confentement
de l'Expofant , ou de ceux qui auront
droit de luy, à peine aux contrevenans de mil
livres d'amende, confifcation des Exemplaires
contrefaits, & de tous defpens, dommages &
interefts, ainfi que plus au long il eft porté par
lefdites Lettres de Privilege .
Regiftré fur le Livre de la Cummunauté le
17. Ïuin 1682 .
Signé , ANGOT , Syndic.
Achevé d'imprimer pour la premierę fois le
15. d'Octobre 1684 .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères