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1684, 04
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Eur. 511m
1684, 4
Mercure
<
36614138910010
<
36614138910010
Bayer.
Staatsbibliothek

MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
AVRIL 168 4 .
A
PARIS ,
PALAIS. AV
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on
le vendra , auffi -bien que l'Extraordinaire
, Trente fols relié en Veau,
& Vingt-cinq fols en Parchemin.
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE, au Palais , dans la
Salle des Merciers, à la Juſtice.
Chez C. BLAGEART , Rue S. Jacques,
' à l'entrée de la Rue du Plâtre,
Et en la Boutique Court- Neuve du Palais,
AU DAUPHIN.
Et T. GIRARD , au Palais, dans la Grande
Salle, à l'Envie .
M. DC . LXXXIV .
AVEC PRIVILEGE DV ror,
Bayerlecha
Stasisbibliothek
Munchen
SSSSS SSE SSE SSESE
TABLE DES MATIERES
contennes dans ce Volume .
P
Rélude,
I
6
Charité établie à Versailles par les
Dames de la premiere qualité, -
Soins que le Roy prend de bannir l'Herefie
de fon Royaume,
Lettrefur plufieurs Converfions,
Sonnet fur le meſmeſujet,
8.
15
20
Ce qui s'eft passe à Aytré proche la Ro
chelle, à l'occafion de la Religion Prétendue
Réformée, 21
Sonnet,
Sonnet,
Devife,
Galanterie,
32
34
35
36
45
Le Chemind'Amour.
Détail de la Marche de M. le Maréchal
104:
de Bellefons jufques à fix lienës de
Pampelune,
Répenfe pour les Aftrologues à lafecondo
Lettre de M. Crochart, 149
á ij
TABLE.
Defcription d'un Cadran Solaire d'une
nouvelle invention , 157
170
Statue de Vénus , appellée la Vénus
d'Arles, envoyée au Roy,
Portrait du Roy fait en Cire par M.
: Benoist,
Fautefurvenue au Mercure de Fevrier,
à l'occafion des Fettons,
174
176
Morts de plufieurs Perfonnes confidéra
bles. Elles commencent à la page 177.
& finiffent à la page 19.5.
193
Hiftoire,
Benéfices donnez
par te Roy. Cet Article
commence à la page 218. &finit
à la page 230.
Mariage de M. d'Aligre , & de Mademoiselle
le Pelletier, 231
Autres Mariages , page 235. & les fuivantes.
Réponse de M. le Comte d'Avaux aux
Députez des Etats Genéraux fur les
Propofitions qu'ils luy ont faites de la
part de leurs Alliez,
Réponse aux Lardons du dernier mois
240
255
TABLE.
Détail de tout ce qui s'eft passe aw Mariage
de Mademoiselle avec Monfieur
le Duc de Savoye, 304
Mariage de M. le Chevalier du Guet,
349
Noms de ceux qui ont expliqué les deux
Enigmes,
Enigme,
Autre Enigme,
384
355
356
Prix donnez à l'Académie de Peinture
& de Sculpture, 357
Fauffe mort du nouveau Grand Vizir,
3.58
Depart du Roy,
359
Fin de la Table..
L
Avis pour placer les Figures.
A Carte du Chemin d'Amour doit
regarder la page 44.
L'Air qui commence par Voicy le
Temps de la verdure , doit regarder la
page 169.
L'Air qui commence par L'Hyver
ne veut point nous quitter, doit regarder
la page 35 .
Extrait du Privilege du Roy-
Ar Grace & Privilege du Roy, donné i
Chaville, le 18. Juillet 1683. Signé, Par
le Roy en fon Confeil , JuN QUIERES. Il eft
permis au Sieur DANNEAU , Ecuyer, Sieur
Devizé, de continuer de faire imprimer, vendre
& debiter le Livre intitulé, MERCURE
GALANT, & generalement tout ce qui dém
pend dudit Livre , par tel Imprimeur qu'il
voudra choifir ; Et defenfes font faites à tous
Imprimeurs & Libraires, & tous autres, de
faire imprimer, vendre & debiter ledit Livre,
ny graver aucunes Planches fervant à l'orne
ment d'iceluy , ny mefme de le donner à
lire, pendant le temps & efpace de dix années
entieres , le tout à peine de fix mille livres
d'amende contre les Contrevenans, ainfi que
plus au long il eft porté efdites Lettres.
Regiftré fur le Livre de la Communauté,
aux charges & conditions portées , le 14.
Septembre 1683. Signé, ANGOT, Syndic,
Ledit Sieur DEVIZE a cedé fon droit du
préfent Privilege à C. Blageart, Imprimeur-
Libraire , pour en joüir fuivant l'accord fait
entr'eux ,
Achevé d'imprimer le 29. Mar1 1684.

MERCVRE
GALANT
AVRIL 1684i
E n'ay point douté , Madame,
que vous ne dûffiez
lire avec autant de
furpriſe que vous m'en marquez
, l'Article de ma derniere
Lettre , qui vous a appris
qu'en un mefme jour le
Avril 1684. A
2 MERCURE
Roy a mis la premiere Pierre
à l'Eglife de la Paroiffe de
Verſailles , & à celle des Récolets
, qui doivent eftre bâties
l'une & l'autre des propres
Finances de Sa Majeſté.
Nous n'avons point eu juſ
qu'icy d'éxemples d'une pieté
fi magnifique , s'il eft permis
de fe fervir de ce terme
dans ce qui regarde la pieté,
mais comme les chofes , quoy
que tres - confidérables par
elles- mefmes , le font encore:
davantage felon les occa--
fions , ce que le Roy vient
de faire , en ordonnant l'éleGALANT.
3
vation de ces deux Temples,
luy eft bien plus glorieux en
ce temps - cy, qu'il n'auroit pû
l'eftre dans un autre , puis
que la Guerre que fes Ennemis
luy ont déclarée , n'a
point arreſté ſon zele . Tout
autre que cet augufte Mo
narque, ayant des dépenfes
neceſſaires à ſoûtenir pour la
défenſe & la fûreté de fés
Etats , n'auroit point laiffe
détourner les Fonds pour des
Edifices qui femblent në
point preffer, & qu'on auroit!
pú conftruire plus tard. Ce
pendant le Roy a plus fare
A ij
4 MERCURE
que de mettre la premiere
Pierre à ces deux Egliſes , &
d'y faire travailler ; il a ordonné
que celle des Récolets
fuft achevée pour le jour ,
de la Feſte de Tous les Saints.
Ainfi il fait élever en huit
mois un Edifice , auquel on
auroit pú employer plufieurs ;
années , fans qu'il euft paru
poffible qu'on en fult venu
plûtoft à bout; mais tout ce
que fait le Roy , tient du miracle,
& il fuffit qu'il ordonne
pour eftre fervy comme il le
fouhaite. Il ne faut pas s'étonner
fi ce grand MonarGALANT.
5
que paroift fi zelé dans tout
ce qui touche la gloire de
Dieu , puis qu'on l'a toûjours
veu exact à remplir les devoirs
d'un Roy qui porte le
titre de Tres- Chreftien , fans
qu'il ait jamais manqué d'affifter
à aucune des longues
fonctions de l'Eglife , dans
les temps marquez pour y
fatisfaire . Ileft impoffible de
s'imaginer combien d'utiles
effets produit fon exemple.
Il peut y avoir des Impies à
la Cour , comme il y en a
dans toutes les Cours Chrêtiennes
, mais ils s'y cachent
A iij
6 MERCURE
coraffez
pour eftre inconnus , &
l'on peut dire que fi la
ruption des moeurs y fait régner
quelquefois le vice , il
n'a jamais le pouvoir d'y
triompher. Un exemple aufli
edinant que celuy du Roy,
a inspiré aux Dames du premier
rang , le deffein d'établir
entre elles une Charité
pour fecourir les pauvres Familles
de Verfailles , & tant
d'ardeur a ſuivy leur zele, que
l'execution a auffi.toft accompagné
le projet . Ces
Dimes, qui s'affemblent tous
les Lundys , fe taxent chaque
GALANT. 7
femaine. Elles ont fait une
Tréforiere , & d'autres Offi-
.cieres , & travaillent depuis
quelques mois au foulagement
des Malheureux avec
beaucoup de fuccés, fans que
leur naiffance , deur beauté,
& la délicateffe de leur tempérament
, les empefchent
de donner leurs foins ies
plus preffans aux fonctions
qu'elles ont crû devoir s'impofer.
Avoüez , Madame , que
rien ne peut cftre plus digne
d'une Cour, où le Souverain
fait connoiftre par mille écla-
A iiij
8 MERCURE
tantes Actions , que rien ne
le touche tant que les inté-
• refts de la veritable Religion .
On la voit de jour en jour
tiompher de l'Hérefie, & c'eft
Là-deffus qu'ont efté faits les
Vers que vous allez lire.
552252 :552255 5255
Sur les foins que le Roy prend
de bannir l'Heréfie de fon
Royaume .
Depuislejourfatal qu'unepro- phanebaleine
Souffla l'efprit d'Erreur fur les bords
de la Seine,
Que toutfe déclarant pour Luther &
Calvin,
GALANT.
L'un regna fur la Loire , & l'autre
fur le Rhin;
Les Peuples abufez par leurs Prophetesmefmes,
Sefirent des vertus de vomirdes blaf
phémes,
Etfuivant la fureur de leur zele emporté
Briferent les Autels de la Divinité.
En vain d'un bon Paſteur la voix
trifte & plaintive,
Rapelle à fon Bercaii ia Brebis føgiz
tive,
Offre la larme à l'oeil dansfes tendres
ennuis
Des entrailles de Pere à des Enfans
féduits.
Depuis unfiecle entier l'Herétique
infolence,
Bravoit impunément l'une& l'autre
Puiffance,
M10 MERCURE
Etpour la contenirfous le frein de la
Loy,
Ilne falloit pas moins
qu'un grand Roys
que LOVIS,
Un Roy quifaisant tout parsapropre
Perfonne
S'applique inceffamment aux foins de
fa Couronne,
Voit, examine tout, peſe attentivement,
Regle chaque démarche , & chaque
mouvement,
Un Conftantin zelé ,fage, angufte,
intrépides
AlHydre renaifante il falloit un
Alcide...
Vousfeul, grand Roy , vousfeul pouviez
executer
Ce quecing de nos Roys n'avoient ofé
tenter.
Dans ces temps malheureux d'une
foible Régence,
GALANT. -11
Où la France ennemie arma contre la
France;
5, où le sujet rebelle à l'Eglife, à l'Etat,
Ceffa de reconnoistre & Loys & Ma
e
giftrat,
Du Party de Calvin la puissante Can
bale,
De ce Royaume entierfitune autre
Pharfale,
Et rien n'eſtant fifaint qu'ils n'ofaffeat
toucher,
La France toute en feu fur fon propre
bucher.
Le Fils dénaturé dans ces jours de
colere,
Sur fesfoyersfacrez vint égorgerfon
Pere.
Vafefaint,Temple, Autel, Miniftre du
vray Dien,
Toutfentit lafureur, ou dufer , ou du
feu.
12 MERCURE
Faffe le jufte Ciel qu'un rideaufavsrable
Cache aux fiecles futurs un fiecle fi
coupables
Que les traits délicats de quelque babile
Autheur
Dérobent les vaincus, & montrent le
Vainqneur;
Et qu'aux pieds de LOVIS une Toile
Sçavante
Offre aux temps à venir la Revolte
mourante.
Qu'il eftbeau d'achever de pénibles.
Travaux!
Mais qu'il eft beau,grand Roy, d'eftre
unpieux Héros!
Lors que chez nos Neveux une fidelle
Hiftoire
Ira de vos Vertus retracer la mémoire,
Qui peut vous affurer fi ces mefmes
Neveux
GALANT. 13
Nela traiteront -pas de Roman fabuleux
?
Chacunfe fait honneur deparoiftre
incrédule.
Apeine croyons- nous qu' Herculefut
• Hercule;
Et mettre l'Hydre auxfersfans livrer
de combats,
Lesyeux enfont témoins , &l'on ne
le croitpas.
Cette Religion que cimenta le crime,
Quoy, cette Hydre, ce Monfire, enfin
le Calvinisme?
Ouy, ce Monftre abreuvé dans des
fleuves defang,
Ala voix de LOVIS rampe ainfa
qu'un Serpent,
Et defes Sectateurs les Légions en
tieres,
Viennent à deux genoux adorer nos
Myfteres.
14 MERCURE
Je croy vous avoir parlé ~-
dans quelqu'une de mes
Lettres , de l'abjuration que
fit il y a deux ans Madame la
Marquife d'Anquitar . Elle a
efté caufe que plufieurs Perfonnes
de ce Party ont ou--
vert les yeux à la verité , &
vous ne douterez pas qu'elle
n'ait veu avec une extréme
joye , la converfion dont vous
trouverez le détail dans cette
Lettre de M Grammont de
Richelieu . Il l'adreffe à une
Dame qui ayant fuivy les mef
mes erreurs pendant quelque
temps , y a heureuſement
renoncé.
1

GALANT. 15
25 :25252525 255525
A MADAME
DE GRITIN.
A Richelieu , ce 24. Mars 1684,
JE
VOUS
E vous l'avois bien dit, Ma
dame, lors que vous fiftes vôtre
abjuration en cette Ville , que
tous les Prétendus Réformez
fuivroient bien-toft vostre exemple
, puis qu'il eft vray qu'il s'y
eftfait tant de converfions depuis
ce temps-là , qu'on n'y trouve
maintenant qu'un feul Religions
naire , dont mefme on afujer d'ef
pérer bien-toft le retour à la vés
16 MERCURE
ritable Eglife. Je fçay- bien que
Meffieurs de la Miffion ont beaucoup
contribué à ces abjurations;
mais je puis vous affurer que
dans celle , dont je vay vous apprendre
la nouvelle, Madame la
"Marquife d'Anquitar a toutfait.
Comme elle eft entierement convaincuë
de la fauffeté de la Reli
gion qu'elle a quitée , elle n'a rien
negligé pour en retirer une defes
Filles de Chambre , qui depuis
deux ans balançoit à fe détermi
ner là - deffus. Les difficultez
qu'elle a rencontrées à la gagner
tout- à -fait, n'ayant point efté capables
de la rebuter, elle a telleGALANT.
, 17
le danment
redoublé fon zele , & fes
foins , qu'enfin elle luy afait reconnoiftrefes
erreurs ,
ger où elle eftoit engagée . Elle
abjura icy le 19. de ce mois , &
elle en paroift fi fatisfaite , qu'on
ne croit pas qu'elle fe plaigne jamais
d'une défaite , qui luy eft
plus glorieufe quefa résistance
fes combats. Vousfçavez, Madame
, Madame la Mar
quife d' Anquitar, avantfa converfion
, a confondu les Mi.
nistres qu'elle confulsoit fur fes
doutes ; vous connoiffez la force
de fon efprit , fa vertu , fon mêrite
, & fa capacité ; mais vous
Avril 1684.
que
B
18 MERCURE
n:fçavez peut- eſtre pas que depuis
fon abjuration , elle n'a laiffé
paffer aucun jourfans entendre la
Meffe , & que ny les veilles , ny
l'incommodité du chaud , ny la
rigueur du froid , ny fes affaires
particulieres , qui font des excufes
1
affez ordinaires pour les Perſonnes
qui n'ont nyfa vertu , nyfon
zelé, ne l'ontjamais difpenſée de
venir aßifter en cette Ville à
toutes les Cerémonies de l'Eglife.
Sa pieté mefme eft telle, qu'elle a
bien voulu fe mettre d'une Con
frairie de la Charité, establiepar
Madame la Ducheffe de Riche.
lieu. Son mérite, & fa vertu,
GALANT. 19
plûtoft que fa naiſſance & fon
rang, la firent auffi tost choisir -
pour en estre Supérieure , & elle
s'acquite de cet Employ avec une
affiduité , une ferveur qui édifient
tout le monde.
J'ajoûte à cette Lettre de
M' de Grammont , un Sonnet
qu'il fit dans ce mefme
temps,fur la converfion dont
il parle.
CLOS
Bij
20 MERCURE
·
A MADAME
LA MARQUISE
A
D'AN QUITAR.
Pres avoir par tout confondu
vos Miniftres
Par la folidite de vos objections,
Et quitté hautement leursfentimens
finiftres,
On ne voit par vos foins que des
Conversions.
SE
Celle- cy que l'Eglife en fesfacrez
Regiftres,
Va marquer qu'elle doit à vos inftru
Etions,
Et recevoir aufondas Orgues & des
Siftres
Devroit vous confoler de vos affli-
Etions.
GALANT. 21
25
Je fçay que la douleur ne peut eftre
qu'amere,
Quandon voit dans l'erreur expirer
une Mere;
Mais vos pleurs fur cela ne font plus
de faifon.
25
Lors qu'à des maux fâcheux ,& qui
fontfans remede ,
On ne peut apporter aucune guérifon,
Ilfaut à la Raifon que la Nature
cede.
Je ne dois pas oublier de
vous dire icy , ce qui s'eft
paffé depuis un mois , touchant
la Religion . M' Guil
lemin , Seigneur d'Aytré, pro22
MERCURE
feffant la Prétendue Réformée
, faifoit faire fous le prétexte
d'un droit perfonnel,
un exercice public de cette
Religion dans fon Chaſteau ,
ce qui eftoit cauſe qu'un
tres-grand nombre de Prétendus
Réformez y venoient
de toutes parts , & de la Ville
mefme de la Rochelle , qui
n'en eft éloignée que de demie
lieue , & à laquelle ce
Preſche particulier fervoit de
décharge en quelque maniere.
Pour reprimer cet
abus , le Roy par un Arreſt
du Conseil d'Etat donné le
4
GALANT. 23
J
.
31. Janvier dernier , luy a fait
défenſe fous peine de defobeiffance
, & de perte de fon
droit perfonnel pour toûjours
, de faire à l'avenir l'exercice
défa Religion ailleurs
que dans une Chambre de
t fon Chateau , pour luy, fa
Famille , & les Habitans du
Lieu ; & comme M'Guillemin
, âgé à peu pres de cinquante
ans , ne s'eft jamais
marié , que tous fes Domeftiques
font Catholiques , &
que dans toute l'étendue de
fa Seigneurie d'Aytré, il n'y a
qu'une feule Famille de ReliA
24 MERCURE
-
gionnaires, compoſée d'un
Home & d'une Femme fans
Enfans, qui mefme dans la
rigueur des Qrdonnances n'a
pas droit d'y demeurer, ce fameux
Prefche , où il fe trouvoit
quelquefois jufqu'à deux
m lle Perfonnes , fera maintenant
réduit au feul Miniftre
, à M' Guillemin , à un
Prédicant , & à un Auditeur.
Cet Arreſt fut figniffié le 18 .
Mars ; & le lendemain , Dimanche
de la Paffion , on en
chanta folemnellement le
Te Deum dans l'Eglife Paroiffiale
d'Aytré. Jugez , Ma
dame,
GALANT. 25
1 dame , quelle joye ce fut
S pour les Habitans , de voir
éclater la vangeance Divine
1 fur ceux qui avoient abatų
leur Eglife , l'une des plus
magnifiques que l'on cuft
veuës autrefois dans tout le
Païs d'Aunix . Ce nouveau
triomphe de la Religion Ca-

tholique , eſt un effet des
grandes applications de M
de Laval , Evefque de la Rochelle.
Ce digne Prélat , lors
qu'il prit poffeffion de cette
Eglife , ne ſe voyoit foûtenu
que de deux Aumôniers,
d'un Curé , & d'un Vicaire.
Avril
1684. C
26 MERCURE
Tous les Habitans de la Ro
chelle eftant preſque alors
de la Religion Prétendue Réformée
, un fort petit nombre
de Catholiques luy eftoit
foûmis, & faute de Cathé
drale , il fe trouvoit dans
l'emprunt d'une Eglife de
Paroiffe. Toutes ces chofes
ne purent rien ſur ſon zele.
Il fe laiffa conduire à l'efprit
de Dieu , & en peu de temps
il vint à bout d'établir un
Chapitre des plus celébres
de France , dans une Ville
où il n'y en avoit jamais eu .
Tous ceux qui compofent.ce
1
GALANT. 27
Chapitre , font ou Docteurs
de Sorbonne, ou Bacheliers.
Prefque en mefme temps , il
fit conftruire une Cathédrale
, dont le Choeur eft d'une
Structure tres - riche. Comme
il en vouloit à l'Heréfie, contre
laquelle il avoit deffein
d'élever des Combatas, il prit
auffi foin de faire bâtir un Seminaire
, qui eft aujourd'huy
un des plus beaux Ornemens
de la Rochelle. D'ail
leurs
, pour entretenir un
faint commerce entre les
Curez, qui doivent tous eftre
dans un mefme efprit pour
Cij
28 MERCURE
dás
les avantages de l'Eglife , ce
pieux Prélat a étably en divers
endroits , dans toute l'étenduë
de fon Dioceſe, plufieurs
Congrégations , ou Af
femblées Ecclefiaftiques,
leſquelles les Paſteurs ſont
obligez tous les mois de conferer
une fois enſemble, pour
acquerir de nouvelles forces.
Ainfi ces Affemblées font
des Conférences de doctrine
, de pieté , & de charité,
où l'on ne tolére aucun
defordre. Un fi loüable établiffement
dure depuis vingtcinq
ans dans fa premiere
GALANT. 29
ferveur , & on ne doit pas en
eftrefurpris , puis que chaque
année , M ' l'Evefque de la
Rochelle,vifite toutes les Paroiffes
de fon Dioceſe fans en
oublier aucune , malgré fon
peu de fanté , fe fervant de
bras empruntez & de machines
pour ſe foûtenir, lors
que les goutes l'accablent.
Les neiges mefme & la rigueur
du dernier Hyver, n'ont
pû empefcher qu'il n'ait couru
en divers endroits , pour
fortifier les nouveaux Convertis
, & les foulager de
toutes manieres felon leurs
Cij
30 MERCURE
befoins . Joignez à cela quantité
de Miffions extraordinaires
d'Hommes choifis , &
confidérables par leur fainteté
, par leur doctrine , &
par leur douceur infinuante ,
afin de gagner les Herétiques
par ces diférentes dif
pofitions . Auffi le nombre
de ceux qui ont abjuré dans
la Rochelle eft préfentement
fi grand , qu'il leur femble
n'avoir point changé de Religion
, parce qu'ils ´voyent
dans les Eglifes , les mefmes
vifages qu'ils avoient accoûttumé
de voir à leur Prefche.
ĠALANT. 31
Tant d'Ames gagnées tous
les jours à Dieu , font de
grands fujets de joye pour
ce Prélat, qui en s'employant
fans ceffe à combatre l'Heréfie
, feconde admirablement
les intentions du Roy. Sa
deftruction entiere tiendroit
lieu à ce Monarque, du plus
glorieux triomphe qu'il puft
remporter. C'eſt auffi avec
beaucoup de raiſon , que
tous les François s'écrient par
la bouche de M' le Baron des
Coûtures.
C iiij
32 MERCURE
POUR LE ROY.
N
Obles expreffions , magnifiques
accens,
Dont l'ardeurfut toujours d'un beau
fuccésfuivie;
Vous qui gagnez les coeurs , qui captivez
lesfens,
Faites- vous admirer, charmezjufqu'à
l'Envie.
$2
Je confacre à mon Roy vos feux &
voftre encens,
Rien n'eft digne de vous , que fon
illuftre vie;
Preftez vos plus beaux traits au
transport que je fens,
Pourpeindre une vertu dont mon ame
eft ravie.
GALANT. 33
$2
Voftre divin pouvoir eft au deffus
du Sort;
C'est par Vous qu'un Héros triomphe
de la mort,
Et vous gravez fon nem aux Archives
du monde.
52
Elevez mon idée à ces fameux Exploits;
Que toute voftre ardeur à mon fujet
réponde,
Il est leplus aimable, & le plus grand
des Roys.
Voicy encore un Sonnet à
la louange de Sa Majefté,
avec une Deviſe ; l'un & l'au
tre de M' Magnin , ainſi que
le Madrigal qui explique la
Deviſe.
34 MERCURE
EQuisable magnifiqvuaei,llant, genéreux,
Sage dans le Confeil, &fier dans les
hazards,
D'une jufte raiſon faire fa regle
unique,
Tranquille en fon Palais , tranquille
au Champ de Mars.
S&
Sans ceffe en fa faveur voir que
Ciel s'explique,
le
La Victoirepar toutfuivre fes Etendars,
Dans les travaux heureux d'une vie
béroïque
Effacer en un jour la gloire des Céfars.
25
S'il eft quelqne Héros parmy tant de
Monarques,
GALANT
35
Qu'on puiffe reconnoiſtre à ces auguftes
marques,
Ah! quels yeux le verrontfans en
eftre éblouis ?
Lors
que
22
dans mon Défert je chante
ces merveilles,
Pour charmer à la fois mon coenr &
mes oreilles,
L'Echo de toutes parts me répete
LOVIS.
La Deviſe a le Soleil pour
corps , & ces mots pourame,
Non alter.
MADRIGAL.
Q
Vecer Ve cet objet eft beau ! Que cet
Objet eft grand!
Plus on le voit , plus il furprends.
36 MERCURE
Et le Maistre du Tonnerre,
Pourfe montrer à nos yeux,
N'a qu'un Soleil dans les Cieux,
Et qu'un LOVIS fur la Terre.
Vous m'avez marqué que
vous aviez veu avec plaifir
la Galanterie du Berger de
Flore , fur l'Amitié. En voicy
une autre qu'il a faite fur l'Amour.
22:222225 Sseszese
A MADAME LA M. D. V.
Vo
Ous voulez , Madame,
que je vous envoye le
Chemin d'Amour , que j'aGALANT.
37
vois donné à M¹ le Marquis
voftre Frere , & qui fut perdu
avec fa Caffette dans le temps
du malheureux coup qui nous le
ravit.
Je puis vous fatisfaire.
Je fis ce chemin pour luy plaire;'
J'en ferois bien autất pour vous,
Sans alarmer pour cela voftre
Epoux,
S'il me reftoit encore à faire.
Sa
Helas , que ne puis-je auffi - bien
Rendre ce cher, ce brave, & cet
aimable Frere,
A voftre affection fincere!
Pour un figrand bonheur je n'épargnerois
rien .
Je donnerois de bon coeur toutà
l'heure
38 MERCURE
Dix ans de ma vie, ouje meure;
Mais ce n'eft pas tout un , Objet
rare & divin ,
Des Voyageurs , & du Chemin.
Voyageurs , vous paffez, & le
Chemin demeure.
Celuy que vous me demandez,
Madame, n'eft pas le mesme que
voftre Sexe prend pour arriver
auTemple d'Amour. Voftre route
n'eft difficile , ny longue ; vous
n'avez qu'à vouloir. Il n'en eft
pas ainfi de l'autre, on y employe
d'ordinaire beaucoup de temps,
on ne l'acheve pasfans peine.
Auffi n'eft- elle faite que pour les
Amans , & leur deftin , comme
GALANT. 39
5
vousfçavez, ne fe regle pas par
leur volonté, ainfi que celuy des
Belles. Ce n'eft pas pourtant que
le Chemin que j'ay tracé, ne
vous puſt fervir à reconnoiftre,
fi ceux qui afpirent à vos bonnes
graces, prennent les bonnes voyes
pour y parvenir. Que dis -je?
je me trompe.
Il ne vous ferviroit de rien .
Depuis longtemps vous fçavez
bien
Quelle eft la route qu'on doit
prendre
Pour paffer de l'Eftime aux Panchans
d'Amitié,
De ces Panchans au doux Païs
de Tendre,
40 MERCURE
Et de Tendre aux Climats plus
charmans de moitié.
$2
Tant de Coeurs enchantez de
voftre beau vifage ,
Et des autres rares tréfors
De voſtre eſprit , de vostre
corps,
Ont à nos yeux fait ce voyage,
Que vous en connoiffez jufqu'au
moindre détour.
Apres cela , fi mon Ouvrage
Entre vos mains paroiffoit quel
que jour,
On m'envoyeroit bien faire
paiſtre ;
Il donne, diroit- on, des leçons
àfon Maiftre.
Dispenfez-moy donc , Madame
, s'il vous plaist , de vous
ĠALANT. 41
envoyer ce petit Ouvrage. Vous
m'expoſeriez à eſtre le jouet d'une
Cour auffigalante que la vostres
je m'enpafferay bien.
Suivant le Sexe , il faut des procédez
divers ;
Je recevois de voſtre aimable
Frere
Profe pour Profe, & Vers pour
Vers ,
Et mefme auffi de voftre illuftre
Pere .
Quad ils n'auroit point eu pour
moy tant de bontez,
Ils eftoient de trop bons mo
deles,
Je les euffe imitez .
$2
Mais à l'égard des Belles ,
Avril1684
D
42 MERCURE
Ce n'eft qu'en fait d'amour
Qu'il eft permis de dire , à beau
jeu beau retour ;
Un Berger doit tout fouffrir
d'elles ,
S'il ne veut mériter d'eftre magé
des Loups.
Je hais ces Animaux , leurs dents.
font trop cruelles,
Et je ne connois point de Belles
comme vous .
Me voila donc obligé de ſouffrir
avec patience , s'il m'arrive
de vous donner occafion d'exercer
de vertu . Vous refuſer
d'ailleurs cette occafion , en vous
refufant l'Ouvrage que vous
demandez , c'est manquer d'o
mon peu
GALANT.
43
beiffance , & oublier ce que je
vous dois. Quoy que
L'extrémité
foit fâcheufe , je fuis obligé de
prendreparty. Mais, Madame,
eft-il poffible que vous vouliez
abfolument avoir cet Ouvrage ?
Je vais le faire tranfcrire. Confultez
cependant voftre bonté
mon intéreſt fur voſtre curiofité;;
&fi vousy perféverez, je vous
l'envoyeray à vostre premier or
dre. Ce fera unir le facrifice
l'obeiffance pour vous plaires
vous m'en sçaurez peut - eftre
quelque gré , vous trouverez &
bon que je me flate de cette efperance
, & que j'attende meſme
Dij
44
MERCURE
de là ma défenfe contre tous ceux
qui oferoient mal parler de voftre
& c.
LE BERGER DE FLORE.
La demande fut réïterée,
& le Berger envoya fon galant
Ouvrage à la Dame, Le
voicy , avec la Carte que
j'en ay fait graver, afin qu'elle
ferve à vous conduire dans
tous les Lieux dont vous allez
voir la
defcription.
*****
GALANT.
45
S$25 $25 SSSSSSESS
LE CHEMIN
D'AMOUR.
ARegarder
le Chemin en
general , il n'eft rien de
plus
agreable que fon
commencement.
ll'eft doux,uny,
femé de Roſes , tout y rit,
tout y plaift , tout y charme;
& l'Espérance
qui prend la
conduite du
Voyageur , le
flate à toute heure , luy promet
tout ce qu'il fouhaite, &
ne luy infpire que de la joye;
46 MERCURE
mais la fuite ne répond pas
toûjours au commencement
.
On y trouve d'ordinaire de la
dureté , de l'inégalité , & des
épines ; diverfes fortes d'in.
quiétudes y attaquent l'efprit
du Voyageur , & traversent
fon repos , & la crainte y
prenant de temps en temps
la place de l'efpérance , l'in
timide par l'incertitude des
évenemens , & le plonge dans
la trifteffe. Neantmoins le
Chemin a beau eftre mauvais
, & la crainte a beau dire,
la gloire de réüffir donne
toûjours courage au Voya
GALANT. 47
!
geur , & le fait mefme profiter
, s'il eft fage , du naturel
de fes Guides , dont l'une eft
hardie , & l'autre prudente,
pour vaincre les obftacles
qu'il rencontre , & pour arriver
où il afpire . On peut
auffi affurer qu'il ne perd ny
fes pas , ny fon temps , s'il fe
met en chemin avec les agrémens
, & les paffe ports de la
bonne nature ; qu'il ne manque
pas de patience , & fur
tout qu'il n'aille pas contre
vent & marée , je veux dire,
que le deftin n'ait pas mis de
l'antipathie entre luy , & la
48 MERCURE
Belle dont il veut gagner les
bonnes graces.
Il y a des Lieux de repos
& de fejour fur cette Route,,
où l'on demeure plus ou
moins fuivant les difpofitions
où l'on fe trouve , & les occafions
qui fe préfentent.
Ces Lieux font , Eftime , Bienveillance,
Amitié, Tendreffe.
Mais à la verité les deux premiers
font plûtoft des Lieux
de repos , que de fejour ; &
les autres , au contraire, plus
de fejour, que de repos.
On ne peut dire avec cer
titude , de combien de journées
GALANT 49:
nées la fin du Voyage eft éloigné
du commencement. De
tous ceux qui l'ont fait , il n'y
en a peut-eſtre pas deux qui
y ayent employé un pareil
nombre de jours. La longueur
& la briéveté du temps
dépendent des Etoiles qui
font les fympathies , lefquel
les eftant plus ou moinsfavo
rables aux Voyageurs , les retiennent
auffi plus ou moins
fur le Chemin.
On parle diverfes Langues
fur cette Route ; & il n'en
faut ignorer aucune. Les
Truchemens y font dange-
Avril 1684. E
50 MERCURE .
reux , & fort fujets à leur
profit ; auffi leur ufage y eft
fort rare , & chacun s'y défie
de leur conduite . On fe fert
de toutes fortes de Langages
.
à Eftime , & celuy de Cour
eft plus ordinaire à Vifites.
On commence à parler François
à Connoiffance ; & l'on
parle Voiture & Mercure fur
la Route de Bienveillance à
Amitié; mais fur celle d'Amitié
à Tendreffe , le Langage des
Dieux prend fouvent la place
de celuy des Hommes.Quant
aux Ifles de la Mer d'Amour,
on s'y explique tout d'une
GALANT. 51
autre maniere , le Langage
des yeux , & celuy des coeurs
ont le plus de vogue , là un
fimple regard , & un feul foû
pir, y vallent les plus grands
difcours , & y font entendre
admirablement bien les penfées
, mefine les plus fecretes;
mais il ne faut pas fe mettre
en peine de tous ces Langages.
Amour les enfeigne
toûjours avec fuccés , à ceux
qui fuivent fés Routes , & ce
divin Maiftre ne manque jamais
de leur apprendre tout
ce qu'on doit fçavoir pour
gagner Païs .
E ij
52 MERCURE
La diférence qu'il y a de
ce Voyage aux autres , eſt
grande , en ce que la compagnie
qui plaift d'ordinaire
aux Voyageurs , eft infuportable
à ceux-cy , & qu'ils ne
peuvent fouffrir que d'autres
aillent au lieu où ils adreffent
leurs penfées & leurs pas.
D'ailleurs , c'eft qu'à melure
qu'ils approchent du Païs
d'Amour , ils trouvent les
jours beaucoup plus longs
qu'à leur départ , quoy qu'ils
dûffent pourtant les trouver
beaucoup plus courts,
puis qu'ils tournent le dos à
GALANT 53
la Zone froide , & qu'ils vont
à la brûlante où ce Païs eft
fitué ; & de plus , c'eſt qu'ils
ont davantage d'ardeur & de
force vers la fin de leur Voyage
, qu'au commencement,
& que toutefois ils avancent
alors bien moins, quoy qu'ils
travaillent bien plus ; en
quoy paroift évidemment le
malheur de la condition humaine
, dont les biens femblent
s'éloigner , à meſure
qu'elle fait plus d'effort
pour les atteindre.
"
Le commencement de cette
Route fe prendaux Mérites,
F iij
54 MERCURE
qui font des Montagnes d'où
fort le Torent de Réputation,
lequel coule au Port d'Eftime,
& ſe va décharger dans la
Mer d'Honneur. Comme ces
Montagnes font fort hautes,
on voit fans peine de leurs
fommets , les Terres & les
Mers qu'il faut traverſer pour
aller au Païs d'Amour , mais,
on n'y peut monter qu'à la
faveur de la Nature ; il faut
avoir des marques de fa bonpour
y eftre reçeu , & l'on
ne peut gagner ſans ſes Pafports
, ce premier gifte le plus
important de tous.

GALANT. 55
C'est donc en vain que
vous pensez à ce fameux
Voyage , Mortels difgratiez.
Voftre foibleffe ne vous permettra
jamais de vous élever
jufques fur ces hauts & éclatans
Théatres de la Gloire,
d'où ſeulement on apprend
à connoiſtre la Route qu'on
doit tenir , pour aborder en
affurance à cePaïs de délices.
Vous travaillerez
inutile.
ment à chercher le Torent
de Réputation , fur qui les fortunez
Voyageurs fe doivent
embarquer. Il retournera plûtoft
vers la ſource ' , que de
E iiij
56 MERCURE
fevous
fournir ſes eaux pour
voguer , ny mefme fon doux
murmure pour vous divertir.
Vous n'arriverez jamais au
Port d'Estime , & vous y
rez plûtoft naufrage , que
d'y prendre terre. Quittez
donc vos inutiles efpérances .
Vous prétendez fans raiſon
de voir la fin d'un Voyage,
dont il vous eft impoffible
de faire les premiers pas.
Pour vous , ô Favoris de
la Nature ! engagez vous- y
hardiment ; c'eft à vous à qui
la gloire de l'achever eft deftinée
. Obfervez feulement
a
GALANT. 57
'Etoile du Berger , & fuivez la
Route que la Carte vous enfeigne
, & vous arriverez fansdoute
à ce Païs heureux , où
les Dieux ont étably le fiege
de voftre bonne fortune . De
ces hautes Montagnes , il
vous fera facile de voir & de
trouver le Torent de Réputation
, & vous n'y ferez pas
fr- toft embarquez , que vous
aurez en poupe un vent agreable
& flateur , qui vous
pouffera en peu d'heures au
Port d'Estime , & vous rafraîchira
mefme doucement
dans toute la fuite de voftré
58 MERCURE
Voyage. N'ayez donc point
d'appréhenfion
pour le fuccés
de voftre Entrepriſe . La
récompenſe vous attend au
bout de la carriere ; une peine
doit eftre payée de mille douceurs
, & pourveu que vous
puiffiez furmonter voftre impatience
, & vous accommoder
au temps, vous aborderez
heureuſement au Port où
·
vous afpirez .
Mais afin que vous fçachiez
le naturel des Peuples,
& les qualitez des Lieux
où vous avez à paffer , & que
vous n'alliez pas en aveugles
GALANT. 59
dans ces Terres inconnuës,
trouvez-bon que je vous
donne la deſcription particuliere
de tous ces Lieux , &
que je vous découvre ce qui
eft digne de voſtre curiofité,
& néceffaire à voſtre inftruction.
Je ne vous diray rien ,
que je n'aye appris de l'Amour
mefme.
2
Mérites , font trois Montagnes,
dont les ſommets s'élevent
juſqu'à la troifiéme
région de l'air galant, qui
font pleines de tréfors plus
précieux que l'or , que les
perles & que les diamans . &
1
60 MERCURE
qui fourniffent le vent & les
éaux , dont les fortunez
Voyageurs ont befoin pour
aller au Port d'Estime. On appelle
ces Montagnes , Bel-
Efprit , Belle-Ame , & Belle-
Humeur. Les Mufes habitent
la premiere ; les Vertus , la
feconde ; & les Graces , la
troifiéme . Apollon , Aſtrée ,
&Vénus- Uranie les tiennent
fous leur protection , & les
confiderent comme les plus
riches , & les plus précieufes
parties de leur Domaine ; &
perfonne n'y a d'accés , comme
j'ay dit , que fur les PaffeGALANT:
61
ports de la Nature , en belle
& en bonne forme.
Réputation, eft un Torent
qui fort d'entre ces Montagnes
, & qui porte Bateau dés
fa fource. Ses eaux font fort
legeres , & ont une bonté
admirable
, bien qu'elles enyvrent
ceux qui en prennent
par excés. Ses fablons font
dorez , fes rivages fleuris , &
fon cours fort large . Il coule
avec une rapidité inconce
vable ; arrofe par des conduits
inconnus une prodigieufe
quantité de Terres , &
fe précipite dans la Mer
.
62 MERCURE
4
d'Honneur , proche d'Estime,
apres y avoir formé un des
plus agreables Ports du
Monde.
I.
Estime eft une Ville ce
lébre , grande & magnifique
, où les Temples font
plus communs que les Maifons
, où l'air eft toûjours
parfumé d'encens , & les
Rues parfemées de Fleurs ;
où toutes les Places font
pleines de Tribunes , & où
l'on entend un bruit continuel
de louanges & d'applau
diffemens. Les Habitans y
naiffent la plûpart Orateurs
GALANT. 63
;
& Poëtes , &, ont l'ufage de
toutes les Langues ; ils font
obligeans & courtois fur tous
lés Peuples de la terre ils
traitent avec careffe tous
ceux qui viennent dans
leur Ville , font leurs éloges
& leurs portraits , compofent
en leur honneur des Vers
& des Airs , leur dreffent des
Statuës , leur élevent des Autels
, & enfin les favorisent
de quelque maniere , & toûjours
de la meilleure
meilleure grace
qu'illeur eft poffible. Il femble
que la récompenfe de la .
vertu foit attachée à ce lieu64
MERCURE
là , & on peut dire que c'eſt
le feul au monde , où le blâme
& la médifance
n'ont
point d'entrée. Ce n'eft pas
que ce Peuple n'ait fes de
fauts particuliers
, auffi-bien
que les autres. Il eſt univerfellement
grand parleur,
exagérateur
de toutes chofes
, beaucoup
crédule , &
flateur jufqu'à l'excés ; mais
ces defauts , qui font les plaifirs
des Habitans
d'Estime,
ont efté fi agreables à ceux
qu'ils ont receus chez eux,
qu'il s'en eft peu trouvé qui
leur
ayent
ayent dit que la verité
GALANT. 65
toute nuë eſt plus belle &
plus charmante , que revêtuë
de tous les habillemens
pompeux dont ils la cou
vrent , & du fard ingénieux
dont ils la déguiſent ; & c'eſt
la cauſe qu'ils font encore
aujourd'huy fujets aux mêmes
erreurs dont on les accufoit
du temps de nos Anceftres
; mais des fautes qui
plaifent prefque à tout le
monde , ne manqueront jamais
d'excufe ny de pardon.
La Mer d'Honneur , fur la
quelle eft affife cette fameufe
Ville , a des eaux toutes con-
Avril 1684.
F..
66 MERCURE
traires à celles des autres
Mers . Elles font claires &
douces ; fi claires
• qu'on
en voit prefque toûjours le
fonds , & fi douces , qu'il
n'eft rien de plus agreable au
gouft .
Vifites font deux petits Châteaux
fur la Route d'Estime
à Connoiffance. On ne peut
aller de l'un à l'autre de ces
lieux, qu'on ne paffe par l'un
de ces Chafteaux , ou entre
les deux. Ils font d'une agreable
ftructure , baftis à la moderne
, & ont plufieurs fortes
d'embelliffemens . Les
GALANT. 67
Seigneurs à qui ils appartiennent
, font polis , courtois
& compl.ifans , fçavaħs
aux myfteres des Ruelles ,
aux fecrets des Cabinets , &
aux intrigues des Cours ; curieux
de Nouvelles , amis de
la Converfation , grands faifeurs
de revérences , de cerémonies
& de complimens,
quelquefois fujets au gali
matias , & toûjours à la flaterie.
Connoiffance eft un grand
Village , dans un Païs beaucoup
plus ouvert que celuy
de Vifites , où l'air eft bien
Fij
68 MERCURE
;
moins froid , & les Efprits
bien plus francs , quoy qu'ils
foient fort proches l'un de
l'autre. C'eft un lieu de grand
commerce , affis fur les bords
de Bienveillance les Marchandifes
qui s'y débitent ,
font des Fleurs qu'on nomme
Penfées , qui fe reçoivent
par Lettres, de Change , &
fur les Billets ou fur la parole
des Trafiquans. Là les
Maifons font toujours ouvertés
aux Etrangers , on les
reçoit avec joye , on les y
régale avec honneſteté,quelquefois
avec magnificence,
y
GALANT. 69
toûjours avec plaifir , & ils
n'y fouffrent jamais d'incommodité,
que celle qu'y cauſe
la fâcheufe rencontre des Efprits
familiers , qui viennent
affez fouvent troubler le repos
des Habitans du Païs .
Le Lac de Bienveillance eſt
d'affez vafte étendue , mais
de peu de raport. Les eaux
en font douces , pures &
tranquilles , & ont en tout
temps une chaleur égale à
celle qu'on fent dans nos
Fontaines pendant l'Hvyer.
Il s'y trouve du Poiffon en
affez grande abondance ,
70 MERCURE
toutefois fort petit & fort
maigre. Ce Lac eft prefque
fous le milieu de la Zone
temperée , un peu plus prés
neantmoins de la brúlante,
que de la froide . Il eſt en
mefme parallele que la Fontaine
d'Amitié ; mais comme
il en eft éloigné de plus de
cent milles, l'air de ces Lieux
eft tout-à-fait diférend .
Affiduité , Grand - reſpect,
Complaisance , Petits -ſoins &
Sincerité, font des Habitations
par où l'on paffe pour aller du
Lac de Bienveillance à la Fontained'Amitié.
On y accorde
GALANT.
71
librement en toutes le droit
d'hofpitalité ; & les Voyageurs
y peuvét faire tel fejour
qu'il leur plaift , en s'accommodant
neantmoins tou
jours au temps , auſſi - bien
qu'à l'humeur des Peuples.
Chacune de ces Habitations
eft de diférente fituation
, & cette diverfité contribue
à rendre le Païs plus
beau , & plus divertiſſant. Afduité
eft au milieu d'une
agreable Plaine , où un vent
toûjours doux , & toûjours
flateur foufle durant toute
une Saiſon,
72 MERCURE
Grand- respect eft fur une
Montagne fort élevée , d'où
l'on aperçoit aisément laVille
d'Eftime.
Complaifance eft dans le
fonds d'un délicieux Vallon ,
où la Nymphe Echo ſemble
tenir fon Empire
.
Petits -foins eft fur une douce
pente de Côteau , embellie
de Parterres en Terraffe , fi
bien cultivez , qu'on y voit
naître chaque jour de nouvelles
Fleurs.
Et Sincerité eft dans une
Campagne fort égalè , & fort
découverte , dont le fonds,
qui
1
GALANT. 73
qui eft tres-bon , produit
toutes chofes fans aucun artifice.
La Fontaine d'Amitié eſt
au milieu d'une vafte Prairie,
qui s'étend à perte de veuë
de toutes parts , où il ne
croift que d'une espece d'her
be , qu'on nomme Senfitive,
dont vivent les Peuples qui
l'habitent. Cette Prairie porte
le nom de Senfibilité, & l'on
n'y entre point qu'on n'entre
en mefine temps dans tous
les interefts , & dans tous les
fentimens du Seigneur du
Païs , qu'on ne prenne à
Avril 1684
. G
74 MERCURE
coeur tout ce qui le touche,
jufqu'aux moindres chofes ,
& qu'on n'ait l'efprit difpofé
à luy rendre des graces pref
que infinies , & prefque
éternelles , pour les plus petites
faveurs qu'on en reçoit.
Quant à la Fontaine , quitire
fa Source des fonds de cette
Prairie , & qui en cauſe toute
la fécondité , elle jette des
Alâmes auffibien que des
eaux , mais des flâmes froides
, & des eaux ardentes;
des flâmes qui ne fervent
qu'à cuire la crudité de l'eau,
& des eaux qui ne ſervent
GALANT. 75
qu'à moderer la violence de
la flâme , des flâmes propres
à foulager la foif immoderče
des Voyageurs amoureux, &
des eaux propres à échaufer
les Amoureux tranfis ; des
flâmes enfin , & des eaux
douces , agreables , & bienfaifantes
.:
Cette belle & claire Fontaine
eft affife au commencement
de la Zone brûlante,
fous le Tropique d'Eté , &
fournit des eaux fuffifamment
pour former un grand
Fleuve de mefme nom qu'-
elle , qui fe va jetter dans la
Gij
76 MERCURE
Mer de Tendreffe , apres avoir
paffé aupres d'Empreffement,
de Venération , de Soumiffion ,
de Grand-fervice , & de Confiance,
& s'eftre groffy de tous
les petits Ruiffeaux qui cou
lent de ces Lieux.
Les Voyageurs ont le
choix des deux Chemins,
d'Eau ou de Terre , pour aller
à cette Mer , & il leur eft
libre de prendre la Poſte à
Empreffement , s'ils ne fe veulent
pas mettre fur l'Eau. Le
Chemin n'eft pas plus court
d'une façon que d'autre,
parce qu'il faut fuivre les
GALANT. 77·
bords du Fleuve d'Amitié , fi
l'on ne va deffus ; autrement
on ſeroit en danger de
s'égarer, & de fe perdre dans
les Deferts, qui font des deux
coftez de ce Fleuve ; mais
quoy que l'on faffe , on eft
toûjours obligé de s'arrefter
en tous ces Lieux pour y
prendre des Paffeports , & y
fatisfaire aux Peages , à la ré
ferve de Grand fervice qu'on
peut laiffer à droite , fi la
Fortune qui conduit lesVoyageurs
, n'eft pas d'accord de
les y mener.
Empreſſement est un Bourg,
G iij
78 MERCURE
dont les Avenues font en-
-core plus belles & plus agreables
que celles d'Affiduité.
C'est le premier Port du Fleuve
, & la premiere Porte , du
Chemin d'Amitié à Tendreſſe.
Les Habitans y font ardens à
fervir les Voyageurs ; cherchent
avec foin les occafrons
de les obliger , & préviennent
toûjours avec joye
la demande de tous les bons
offices qu'ils font capables de
leur rendre .
Venération eft un Temple,
affis fur la plus haute Montagne
de l'Univers , celle où
GALANT. 79
a
eft bafty Grand respect , n'eft
à fon égard , qu'un petit côteau.
Là les Sacrificateurs
s'occupent nuit & jour , à
compofer des Hymnes à la
gloire de leur Divinité , à
chanter fes louanges , à encenfer
fes Autels , à luy faire
des offrandes , à luy immoler
des victimes , & à luy donner
fans aucun relâche des
marques de leur adoration .
Soumiffion eft fitué de mefme
que Complaifance , mais
c'eſt un grand Village , où il
y a plus de cent Feux . Les
Habitans y fuivent aveugle-
Gij
80 MERCURE
ment les volontez & la Religion
de leur Seigneur , luy
rendent des déferences qui
ne font deuës qu'aux Souverains
& aux Dieux , rampent
& tremblent à ſon afpect , &
font fes Efclaves plûtoft que
fes Sujets
.
Grand-fervice eft un Château
, placé dans un lieu beaucoup
plus éminent que Petits
-foins. Il eft de difficile accés
, & l'entrée y eſt défendue
à tous les Malheureux .
Le Seigneur à qui il appartient
, eft une Perfonne de
haute importance , qui fait
7
GALANT. EI
grand bruit dans le monde,
& quine fe plaift auffi qu'aux
actions d'éclat . Il a des Domeftiques
fi affectionnez ,
que tout leur but n'eft que
d'employer leurs Biens &
leurs vies pour luy eftre utiles
& agreables , & ils aimeroient
mieux fe perdre d'honneur
dans le monde , que de
fouffrir qu'on donnast la
moindre atteinte à celuy de
leur Maiſtre.
Ce Lieu n'eft pas acceffible
à tous les Voyageurs . Ils ne
laiffent pourtant pas de paſſer
outre , parce qu'on rencon
82 MERCURE
tre au bas de la Montagne,
deux Routes , dont l'une
qu'on appelle Effet , coupe
court, & va droit au Château;
& dont l'autre , qu'on nomme
Bonne volonté , tourne au
pied de la Montagne , & rejoint
la premiere , mais apres
un long circuit. De forte que
les Voyageurs peuvent prendre
le détour au lieu du droit
chemin
, fuivant que la Fortune
les guide &les favorife;
& comme ils vont auffibien
par que par l'autre au
Fort de Confiance , de là eft
né le Proverbe qui dit que
l'une
la
1
GALANT. 83
bonne volonté eft réputée pour
l'effet.
Confiance a quelque raport
avec fincerité, pour fes dehors
, & pour la vaſte & raſe
Campagne où elle eſt placée
, mais cette habitation
n'a rien de comparable aux
dedans , & aux Apartemens
de ce Fort. Ils font fi beaux,
fi commodes & fi agreables ,
qu'un Homme qui feroit né
pour demeurer toûjours en
un mefme lieu , pafferoit fans.
ennuy toute la vie en celuycy.
Lé Gouverneur qui y
commande , eft un Homme
84 MERCURE
tel qu'un fage Grec le ſouhaitoit
; il a une Feneftre de
criftal au cofté gauche , par
où l'on voit jufqu'au fond de
fon coeur , & chaque Soldat
de fa Garniſon
, porte le
fien fur fa langue. Comme
cette Place eft d'impor
tance , elle eft auffi la plus
proche de la Mer de Tendreffe ,
& la feule qui ait efté baftie
à quartier fur l'autre bord du
Fleuve. Perfonne n'y entre
& n'en paffe le Pont , qui n'ait
auparavant quitté jufqu'à fa
chemiſe , la mode du Pais
eftant d'aller tout nud , com-
Λ
,
GALANT. 85
me en la plupart de l'Afrique.
La Mer de Tendreſſe , s'étend
bien avant fous la Zone
brúlante. Elle cft fujete au
flux & reflux dans les vingtquatre
heures , par le moyen
de deux vents directement
oppoſez qui l'émeuvent tour
à tour, Le flux fe fait
par
un vent d'Orient & de midy.
qui en pouffe les eaux dans
la Mer d'Amour ; & le reflux,
par un vent d'Occident & de
Nort , qui les repouffe vers
l'emboucheure du Fleuvė
d'Amitié. Ainfi ces vents
"
86 MERCURE
tiennent cette Mer dans une
agitation continuelle , & n'y
caufent pourtant jamais de
tempeftes , ny de naufrages.
Ses eaux font douces , & piquantes
tout enſemble , un
peu troubles , & naturellement
chaudes ; mais leur chaleur
eft de beaucoup accrue
par le vent du Midy, & file
vent oppofé ne les attiediffoit
un peu ,
elles feroient
auffi ardentes que celles de
la Mer d'Amour. Les Voya
geurs ont befoin de bons Pilotes
fur cette Mer , autrement
ils feroient en danger
GALANT. 87
de tomber dans des Tournoyemens
d'eau qui y font
fort fréquens , & dont il eft
prefque impoffible de fe dé-
-gager.
La Mer d'Amour , qu'on
nommoit autrefois la Mer
de Cypre , eft cette Mer fameufe
où Vénus a pris naiffance
, & où fon Fils tient
encore le Siege de fon Empire.
Les eaux en font toújours
toutes bouillantes , &
toutes couvertes d'écumes .
Le vent du Midy y foufle inceffamment
, & l'Element
du Feu , femble y avoir pris la
88 MERCURE
place de l'Air, tant la chaleur
en eft grande.
Il y a dans cette Mer quatre
grandes Ifles , qui font Fidelité
, Conftance , Ardeur , &
Diferétion ; & au dela une petite
, qui eft ce fameux Païs
d'Amour, où s'adreffent tous
les defirs de nos Voyageurs,
& où le deftin renferme les
délices de la gloire qu'ils
cherchent ; mais toutes ces
Ifles ont à leurs coſtez juf
qu'aux bords de la Mer , des
Ecüeils , des Bancs de fable,
& des Rochers d'un danger
´inévitable ; ce qui oblige les
GALANT. 89 ·
de
prudens Voyageurs de débarquer
à chaque Isle ,
la traverſer à pied , & de reprendre
d'autre côté de nouvelles
commoditez
, pour
continuer leur Route avec
moins de hazard de nau
frage.
Fidelité eft la premiere des
quatre grandes Ifles qu'on
rencontre en avançant che
min. Elle n'eft guére peuplée
, non plus que Confiance
& Difcrétion & les Voyageurs
n'y trouvent fouvent
perfonne à qui parler. Ses
Habitans auffi font affez fo
Avril 1684. H
90 MERCURE
litaires , & peu curieux de
nouvelles Connoiffances. Ils
fe contentent du bien qu'ils
ont acquis ou qu'ils pourfuivent
, & ne fe mettent guére
en peine d'autre chofe .
Leur Etat ne fouffre point de
divifion , non plus que leur
Religion , d'heréfie , & Fon
n'a jamais ouy dire qu'il y
euft parmy eux plus d'une
Foy , d'une Loy , & d'un
Roy.
Conftance est un Païs , ou il
y a beaucoup de Rochers , &
quantité d'Arbres d'une éternelle
verdure: Un mefme
GALANT. 91
vent y regne en tout temps,
& tous les jours s'y reffemblent.
Ses Habitans ont l'ef
prit ferme , font ennemis des
tiennent leur! nouveautez
parole & leur réfolution , ne
perdent jamais patience ,
changeroient plûtoſt de na
ture que d'habitude , & quitteroient
plûtoft la vie que le
fervice de leur Prince.
Ardeur eft fans - doute la
Terre de feu , marquée par
les Geographes . Les Sablons
y font autant d'Etincelles , les
Pierres , autant de Charbons
rouges , les Rivieres , autant
Hÿ
92 MERCURE
de Flâmes ondoyantes , les
Arbres, autant de Flambeaux
allumez ; & les Montagnes,
autant de Véfuves. Toute la
Terre n'eft que cendres embrafées
, & tout l'air n'eft que
feu. C'eſt une merveille que
cette Ifle foit peuplée , & que
des Gens qui brûlent , ne
laiffent pas de vivre ; mais il
faut fçavoir qu'ils vivent d'une
vie fi douteufe qu'ils ne
peuvent s'empeſcher de s'écrier
à tout moment qu'ils
meurent. Le feu qu'ils ref
pirent ne leur laifferoit pas
encore cette demy-vie, s'ils
GALANT . 93

ne le rendoient auffi - toft en
foûpirs ardens ; mais cette
décharge de leurs coeurs , les
préſerve d'une ruine entiere.
Quant aux matieres enflâ-.
mées qui les environnent,
elles n'ont pas la force de
leur nuire , n'ayant pas plus,
de chaleur qu'eux , & n'ayant
point du tout de fumées,
dont ils puiffent eftre fuffoquez.
Difcrétion eft l'endroit de
la Terre où l'on fait le moins
de bruit , on dit mefme qu'il
n'y apasun feul Echo. Lefilence
ypaffe pour la premiere
}
t
94 MERCURE
des Vertus , la langue y eft
comme prifonniere en fon
palais ; on n'y ouvre point la
bouche fans permiffion
, ou
qu'apres avoir éxaminé à loifir
s'il n'y a point de hazard
à parler de ce qui vient en
penfée de dire , le fecret enfin
y eft eft en fi grande recommandation
, pour petit qu'if
foit , qu'on châtie d'un ban
niffement perpétuel , ceux
qui ont la legereté, ou la malice
de le trahir.
.
Amour eft la derniere de
ces Ifles , & le Pais où font
couronnez les travaux des
GALANT.198
Voyageurs qui font heureux ,
& fages . Elle eft affife au
milieu de la Zone brûlante
fous la ligne des Equinoxes,
& en mefme parallele que
les Ifles Fortunées . Elle a la
forme d'un coeur ; & bien
qu'elle foit de fort petite é
tendue , on trouve dans fon
fein plus de douceurs , que
les Dieux n'en verferent fur
la Terre, lors qu'ils voulu
rent donner l'âge d'or aux
premiers Hommes. On ne
connoift aufli dans cet aimable
Païs , aucun mélange d'amertume
, & d'aigreur. Les.
96 MERCURE
Animaux yfont fans fiel ; les
Abeilles , fans aiguillon , les
Rofes, fans épines , l'Air , fans
brouillards ; & le Feu , dépouillé
de fon ardeur dévorante
, n'y a pas feulement
des flâmes pures comme le
Ciel , & brillantes comme les
plus beaux Aftres , il y eft
encore accompagné d'une
douceur fi raviffante , qu'il
n'eſt rien dans l'Univers qui
n'en vouluft eftre embrafé.
Toutes les magnifiques def
criptions des Lieux de plai
fance que nous donnent les
Fables , pour attirer nos defirs,
GALANT. 97
firs , ou pour divertir nos efprits
, ne font que de legeres
idées des charmes incomparables
de ce beau Païs ; &
tout ce que les imaginations
les plus fécondes fe peuvent
figurer de touchant , & de
délicieux , ne peut égaler ce
qu'on reffent dans fon fejour.
Heureux , & tres- heureux
le Voyageur qui peut y prendre
terre , & que la Fortune
y conduit à bon- port ; tant
de joye tranfporte fon ame,
qu'il ne vit plus , pour ainſi
dire , en luy-mefme ; tant de
plaifir charme fon coeur, qu'il
Avril 1684.
Bayerischa
Stasishback
Muna
1
98 MERCURE
fi
eft dans des raviffemens continuels
; & une fi haute eftime.
de fon bonheur remplit fon
efprit , qu'une place dans un
Trône ne luy feroit pas
chere que celle qu'il occupe
en cette Ifle de délices. Il y
eft auffi exemt de l'inquiétude
des fouhaits , & des cmbaras
de l'efpérance ; il ne
penfe à tout ce qui eft hors
d'elle , qu'avec des fentimens
d'indiférence, il meten
elle toute fa gloire , de mefme
que tout fon contentement
; & il la confidere enfin
comme fon unique féliGALANT.
99.
cité, & fon fouverain bien.
A fes douceurs , il borne fes defirs;
De fes douceurs , il fait tous fes
plaifirs;
Dans fes douceurs , fon amefe repoſe
;
Parfes douceurs , ilfe compare aux
Dieux;
Pourfes douceurs , il méprife les
Cieux;
Etfes douceurs , luy vallent toute
choſe.
Mais avant que d'y avoir
entrée , il faut faire recevoir
les Atteftations de fejour
& de paffage, qu'on a prifes
fur la Route. On les préfente
pour cela aux Gardes du
1
I
ij
100 MERCURE
Port , qui les envoyent auffi
toft au Gouverneur de la Fortereffe
pour les examiner.
Ces Gardes s'appellent, Souvenirs,
& Reflexions ; & ce Gouverneur
fe nomme , Jugement.
11 obferve d'abord le
jour qu'on a commencé le
Voyage , pour s'inſtruire du
temps qu'on a demeuré
fur le chemin ; puis il s'attache
à reconnoiftre fi les Atteftations
de Mérite & de Réputation
, ne font point falfifiées
, comme il eft arrivé à
quelques Filoux d'Amour
affez hardis pour en contreGALANT.
JOI
guerfaire
, & principale ment fi le
Voyageur est doux , facile,
commode, ennemy des
res inteftines , & amy de la
paix , parce qu'il eft trop dangereux
de recevoir dans l'Ifle
des Perfonnes d'une autre
humeur. Il remarque enfuite
quel fejour on a fait à Eftime,
à Bienveillance , à Amitié , &
à Tendreſſe , qui font les quatre
principaux Lieux de la
Route ; & fur tout il s'arrefte
à l'Atteftation d'Eftime, parce
que celle- là l'aide encore à
juger fainement des deux .
premieres. Les ayant recon-
I iij
102 MERCURE
nuës pour bonnes , il vient
aux autres Atteftations de
paſſage ; il parcourt celles de
Vifites , & de Connoiffance ; il
regarde un peu plus attentivement
, celles d'Affiduité, de
Grand- respect , de Complaifance
, de Petits-feins , & de Sincerité.
Il demeure encore davantage
à voir celle de Senfibilité.
Il confidere à loifir
celles d'Empreffement , de Venération
, de Soumiffion , de
Grand-fervice , & de Confiance
; mais il examine durant
plufieurs heures, & à la rigueur
, celles de Fidelité , de
GALANT. 103
Conftance , d'Ardeur , & de
Difcrétion ; & s'il trouve qu'il
n'y ait aucun lieu de foupçon,
ny de reproche contré toutes
ces Atteftations , & que le
Voyageur foit arrivé fans
fraude à l'Ile d'Amour , il va
pour lors le recevoir au Port.
Il luy témoigne une partie de
la joye que luy cauſe fon heureufe
arrivée , il le conduit au
Temple du Dieu , & il le
met enfin en pleine poffef
fion des charmantes douceurs
qu'il a légitimement
efperées , & fi dignement acquifes.
I
ing
104 MERCURE
Et voila le Chemin d'honneur,
Par où l'on peut gagner le coeur
De la Belle qu'on aime.
Tout Voyageur qui lefuitfans détour
Eft affuré de ce bonheur extréme;
Faypour garand, le Dieu d'Amour.
M' le Maréchal de Belle
fons ayant reçeu ordre du
Roy , d'entrer dans la Haute-
Navarre , avec ce qu'il trouveroit
de Troupes & de Milices
dans le Païs , pour donner
une alarme aux Efpa--
gnols , en fit avertir M' Foucault,
qui s'eſt aquité de l'Intendace
de Montauban avec
tant de gloire pendant neuf
années , & qui eft préſenteGALANT.
105
ment Intendant de Bearn &
de Navarre , & luy manda
de Bayonne , qu'il feroit le
18. Mars à S. Jean Pied-deport
, derniere Ville de France.
M' Foucault ayant auſſitoft
fait affembler tout ce
qu'il y avoit de Gentilshommes
à Pau & aux environs,
ils partirent le 15. au nombre
de quarante , pour aller trouver
ce Maréchal fur la Frontiere.
M l'Intendant partit
avec eux , & alla coucher à
Navarrens,où M' le Baron de
Lach , Lieutenant de Roy de
la Place, les régala en l'abfence
de M' de Caſtelmaure qui
106 MERCURE
en eft Gouverneur. Il fe mit
de la partie , quoy que fort
incommodé de la goute , &
ils allerent coucher le 16. à
S. Palais , feconde Ville de la
Baſſe - Navarre , Siege du Senéchal
, & autrefois celuy de
la Chancellerie. Le 17. la
Troupe s'eftant groffie , ils
arriverent au nombre de plus
de cent Chevaux à S. Jean
Pied-de-port. C'eſt la Ville
Capitale de la Navarre Françoife
, appellée Baffe -Navarre
, comme eftant plus proche
de la Mer. Elle n'eft que
la fixième partie du Royaume
entier de Navarre , qui
GALANT. 107
eft divifé en fix portions,
qu'on nomme Merindades.
Les cinq autres qui compofent
la Haute-Navarre , font
poffedées par le Roy d'Ef
pagne.
Il y a une Citadelle à S. Jean
Pied- de - port , dont M' le
Duc de Gramont , Gouverneur
de Bearn & de Navarre,
eft auffi Gouverneur. M' le
Baron d'Armendaris
, qui en
eft Lieutenant de Roy , reçeut
M' l'Intendant & toute
la Troupe au bruit du Canon .
M' l'Intendant fongea auffitoft
à faire loger tous les
Gentilshommes. Il taxa les
108 MERCURE
Vivres, qui font fort chers en
ces Quartiers-là , & envoya
dans les Villages voisins
pour le Fourage. M ' de Bellefons
eftant arrivé fur les fept
heures du foir , avec M' le
Marquis de Bellefons fon
Fils , M's les Vicomtes d'Ortes
, d'Afpremont , d'Urtubie ,
la Salle , & quelques - autres.
Gentilshommes
qui les avoient
fuivis de Bayonne , il
luy préfenta ceux qu'il avoit
amenez avec luy , dont il parut
fort content , Ce Maréchal
ne fut pas plûtoſt arrivé,
qu'il donna fes ordres pour le
GALANT. 109
logemét des fix Compagnies
du Régiment de Piedmont
qu'il avoit fait venir d'Aqs,
commandées par Mỹ du Bouchet
, & pour celuy des Milices
de la Baffe - Navarre,
aufquelles il avoit ordonné
de fe rendre le 19. à S. Jean
Pied-de-port. Ces Milices
font tres -bonnes . La Chaftellenie
de S. Jean Pied-de -port
fournit fix Compagnies de
fix cens Hommes, commandées
par M' de la Lanne,
Chatelain. Les fix Capitaines
,font Mts le Baron d'Armendaris
, le Vicomte d'Ef
110 MERCURE
chaux , S. Martin, Lateal, Efchepart
, & Sainte - Marie. Le
Bailliage de Mixe fait un autre
Régiment, de huit Compagnies
de cinquante Hommes
chacune. Il eft commandé
parM' le Vicomte de
Belzunce , en qualité de Bailly
de Mixe. Les Capitaines,
font M's de Belzunce , Colonel
, le Baron de Salhar ;
Doriou , Lieutenant- Colonel
; Doreguede, Liffintine,
& Arbois. L'Alcaldie , ou
Païs d'Arberoüe , fournit une
Compagnie Franche de fixvingts
Hommes , commanGALANT.
ÌII
dée par M' le Vicomte de
S. Martin , Lieutenant de
Roy du Chaſteau de Pau. Le
Bailliage d'Oftabarres , met
auffi fur pied une Compagnie
Franche de cent Hommes.
Elle eft commandée
par M' le Baron du Har,
Bailly de ce Païs-là . Les Capitaines
de ces deux dernieres
Compagnies
, ont des
Provifions de Sa Majefté. Ce
font en tout douze cens
Hommes , qui font armez
de Fufils & de Poignards
.
Quelques - uns portent de
longues Fourches à deux
112 MERCURE
branches au lieu de Piques,
& ils ont tous des Bonnets
rouges , gris, ou bleus , fuivant
les Livrées de chaque Compagnie.
Ces Troupes font
affez difciplinées, & ont des
Enſeignes & des Tambours .
Le lendemain 19. M' le
Maréchal fit le tour de la
Citadelle ; & comme du
cofté du Midy on découvre
Aes ouvertures des Montagnes
par lefquelles on peut
paffer dans la Haute Navarre ,
& que l'on appelle Ports , il
fit venir des Gens du Païs
qui les luy montrerent. On
GALANT. 113
y peut entrer par deux endroits
qui conduiſent à Roncevaux,
& de là à Pampelune;
l'un du cofté du Levant par
la Montagne d'Aſtobiſcar,
qui eft affez large, mais couverte
de néges jufqu'au mois
de May ; & l'autre du coſté
du Couchant, appellé Arneguy
, du nom d'un Village,
qui fait la Frontiere des deux
Navarres , mais fort étroit .
Il y a des Hauteurs qui le
commandent
, & l'on n'y
peut aller que par des Défilez.
Mr le Maréchal
ne fe contenta
pas du raport qu'on
Avril1684 K
114 MERCURE
luy en fit. Il voulut luymefme
reconnoiftre ces Paffages,
& eftant monté à cheval
auffitoft qu'il eut dîné, il
prit le chemin d'Aftobiſcar
par une Montagne aſſez
douce , & un chemin fort
large , accompagné de M
le Marquis de Bellefons , de
M' l'Intendant , de M le
Vicomte de S. Martin , ` de
M' le Baron d'Armendaris ,
& de quelques Habitans du
Lieu qui commoiffoient le
Païs . Toute la Nobleffe
l'ayant fçeu , monta auffi à
cheval , & l'alla joindre à un
GALANT. 115
C
quart-de- lieuë. On ne trouva
ny néges , ny défilez , ny
mauvais chemin, jufqu'à
Oriffum, qui eft au haut d'une
Montagne à une grande
lieuë de S. Jean. Il y a dans
cet endroit une petite Efplanade
, où l'on a bafty une
Chapelle & une petite Maifon.
L'air y eft tres-pur, & le
Laitage excellent. Les Ha
bitans de la PPllaaiinnee y vont
paffer quelques jours pen
dant les grandes chaleurs,
pour recouvrer ou fortifier
leur fanté. Ce fut là où la
Montagne commença à
K ijj
116 MERCURE
blanchir. Le chemin s'y
trouva couvert d'un peu de
nége, fur laquelle on marcha
un quart- d'heure jufqu'à un
endroit , où le Cheval du
Guide s'enfonça juſques aux
fangles ; mais ayant fait un
effort, il fe retira . C'eftoit un
paffage que les ravines de la
Montagne avoient creufé, &
que les vents avoient enfuite
comblé de nége. On n'alla
pas plus avant , le Guide
ayant affuré que de là à Roncevaux
on ne trouveroit pas
plus de nége que l'on en
avoit déja trouvé. On reGALANT.
117
tourna coucher à S. Jean, où
la Nobleffe du Païs de Soule
eftoit arrivée au nombre d'environ
quatrevingts Chevaux ,
ayant à leur tefte M' le Marquis
de Moüins , Senéchal de
Navarre, & Gouverneur.Capitaine-
Chaſtelain de Soule.
La Cavalerie fe trouva monter
par là à plus de deux cens
Chevaux. Il y eut conteſtation
entre les Gentilshommes
de Bearn touchant le
Commandement . Les Ba
rons prétendoient que par la
coûtume du Pais , c'eftoit
un honneur qui ne-leur pou
118 MERCURE
voit eftre difputé , & les au
tres Gentilshommes foûtenoient
contr'eux , qu'ils n'ef
toient point dans cette poffeffion.
M l'Intendant termina
ce diférend , en propofant
à Mi le Maréchal de
mettre à leur tefte M' le
Marquis de Bellefons. Cet
expédient fut accepté.
La matinée du lendemain
20. fe paffa à donner les ordres
pour les Munitions de
bouche & de guerre . On
commanda auffi des Païfans
avec des Pelles , des Béches ,
& des Haches , pour faire
GALANT. 119
une route dans la nége , &
pour couper les Arbres , en
cas que les Ennemis en euf- .
fent fait abatre pour embaraffer
les chemins .
L'aprefmidy,
M' le Maréchal voulut aufli
reconnoiftre le chemin d'Ar
neguy , pour voir s'il feroitplus
commode que celuy
d'Aftobifcar , mais il n'y voulut
eftre fuivy que de M' le
Marquis de Bellefons , de
M' l'Intendant , de M's de
S. Martin , & d'Armendaris ,,
& de quatre Habitans de
S. Jean. Le chemin fe trouva
beau , & mefme affez large,
120 MERCURE
jufqu'à Arneguy, dernier Village
de la Baffe-Navarre, qui
eft féparée de la Haute par
un Ruiffeau du mefme nom,
fur lequel il y a un Pont.
C'eft fur ce Pont que le tiennent
les Conférences entre
les Commiffaires des deux
Nations , lors qu'il s'agit de
régler quelque Diférend. Au
dela de ce Ruiffeau est un
Village , appellé auſſi Arneguy
Sahar , c'eſt à dire , le
vieux. Ils pafferent dans ce
Village Efpagnol, & trouverent
à la Porte de la premiere
Maifon une Femme tenant
une
GALANT. 121
"
une Bouteille à la main , avec
un Verre. Elle préfenta du
Vin à M le Maréchal ; ce
que firent au fes Enfans à
tous ceux qui l'accompagnoient.
C'eftoit un Vin
d'Eſpagne admirable , que
M' le Maréchal paya liberalement,
malgré cette Femme
qui ne vouloit rien accepter.
Ils marcherent encore deux
mille pas au dela parun chemin
affez étroit; & leur Guide
leur ayant dit , que plus ils
avanceroient, plus ce chemin
feroit difficile, M¹leMaréchal
ne paffa pas outre , & revint
Avril 1684. L
122 MERCURE
à S. Jean, perfuadé que celuy
qu'il avoit recónu le jour précedent,
eftoit le meilleur , en
quoy il fut cófirmé par un de
fes Gentilshomes, qu'il avoit
envoyé du côté d'Altobifcar,
& auquel il avoit ordonné de
pouffer le plus loin qu'il pour
roit.. Ce Gentilhomme l'affura
qu'il avoit efté une lieuë
au dela d'Oriffun, & que l'on
pouvoit aller par tout. Si -toft
que M' le Maréchal fut retourné
à S. Jean , il donna
ordre au Commandant des
fix Compagnies de Piedmont,
& à ceux des Milices,

GALANT. 123.
D
1
de ſe tenir prefts pour partir
de leurs Quartier's le lendemain
21. & d'eftre avant le
jour à S. Jean , où ils prendroient
du Pain pour deux
jours. Il donna auffi ordre au
Commandant des Troupes
de la Citadelle , de donner ,
cent Hommes de la Garnifon
pour partir, & à toute la Nobleffe
d'eftre à cheval à cinq
heures du matin , & afin de
s'affurer des Hauteurs , &
d'empefcher
que les Milices
de la Vallée de Baftan , & de
Val-Carlos , qui font aux Efpagnols,
ne les occupaffent,
Lij
124 MERCURE
il commanda à M. le Vi
comte d'Eſchaux de marcher
avant le jour avec la Com-:
pagnie , & celle de Sainte-
Marie par les Montagnes
d'Alaudes , & de fe rende à
Hybagnete , qui eſt à un
quart de lieuë de Roncevaux,
où tous ces chemins abou
tiffent.
Les Pionniers partirent à
minuits avec leurs: Pelles &
autres Inftrumens pouraplanir
les chemins , eftant efcortez
de trente Soldats de Pied,
mont commandez par un
Lieutenant avec un Şergent.
GALANT 125
Les Compagnies du Régiment
de Piedmont arriverent
à S. Jean Pied- de- port à
quatre heures du matin , avec
quelques autres de Milice, &
eurent ordre de marcher confufément
comme elles pourroient
jufqu'à Oriffun , qui
éft cet endroit de la Montagné
qui s'élargit , & où
quatre mille Hommes peuvent
eftre rangez en bataille.
Les autres Coupagnies de
Milice ne purent arriver
fi - toft , leurs Quartiers eſtant
à une heure ou deuxide
S. Jean M le Matéchal
Liij
126 MERCURE
1

voyant qu'il eftoit prés de
fix heures , fe mit à la
tefte de toute la Nobleffe
qui eftoit à cheval devant
fa Porte. Les Montagnes eft
toient couvertes de brouil
lards , qui fe changerent en
pluye. Cette pluye ne ceffa
point que lors que l'on fut à
Oriffun , où l'on arriva à ſept
heures & demie. On y fit
alte d'une demy- heure , pour
donner aux Troupes le temps
de repaiftre ; aux Travail
leurs, d'accommoder les chemins
; & aux Milices demeu
rées derriere , de joindre les
{
GALANT. 127
autres . M' le Maréchal régla
la Marche . Il mit à la tefte
M'le Vicomte d'Ortes , aver
vingt Gentilshommes , & fuivit
cette Troupe ; ayant aupres
de luy M le Comte de
Janfons , de S. Martin , & de
la Salle , fes trois Aydes de
Camp , M Intendant , &
IS
M' d'Armendaris . M' le Marquis
de Bellefons fuivoit à
la tefte de la Nobleffè de
Bearn. M le Marquis de
Monins , commandant celle
de Soule , alloit apres , & la
Marche eftoit fermée par
toute l'Infanterie . On mar-
1
Lij
128 MERCURE
J
cha dans cet ordre fur la
nége , qui ne fe trouva pas
épaiffe jufqu'au Chafteau de
Pignon . Il y a dans cet endroit
un petit Tertre élevé,
qui domine fur le chemin,
où il reste encore quelques
Ruines d'un petit Fort que
l'Amiral de Bonivet fit baftir,
lors qu'il alla affieger Pampelune
, mais ce Fort ne pottvoit
eftre habitable que
mois de l'année. Ce fut- là
qu'ils commencerent à s'appercevoir
de la difficulté des
chemins. La nége eftoit plus
profonde à mesure qu'ils afix
GALANT. 129
vançoient . Ils ne laifferent
pas de marcher toûjours avec
le vent qui les pouffoit par
intervales , ayant la pluye , la
nége & la grefle au vifage. Ils
firent trois lieuës avec ces incommoditez
. La derniere
leur fit encore plus de peine,
par celle que les Travailleurs
avoient à faire des chemins
dans la nége. Elle eftoit
profonde de fix , fept & huit
pieds , & fouvent mefme ils
ne pouvoient en trouver le
fond. Ainfi les Chevaux enfonçoient
entierement , &
faifant effort pour ſe retirer,
130 MERCURE
1
jettoient ceux qui les montoient
, à droite & à gauche.
M' l'Intendant eftant tombé
de la forte , fon Cheval qui
fe fentit libre , & qui eftoit
rebuté du mauvais chemin,
fe jetta du cofté du précipice
en fe relevant , & ne fit
que quatre fauts jufqu'au bás
de la Montagne. On l'en retira
à force d'Hommes , qui
vinrent à bout de luy faire
un chemin dans la nége pour
remonter. Malgré tous ces
accidens , perfonne ne fut
bleffe . Le Guide perdoit le
chemin de temps en temps,
GALANT. 131
à caufe de la grande quantité
de nége qui égaloit les
fonds aux Hauteurs. Les
Pionniers
eurent mefme une
alarme , ayant apperceu trois
ou quatre Hommes
avec des
Fufils fur le haut de la Montagne.
L'avis qu'ils en donnerent,
obligea M'le Marquis
de Bellefons, qui avoit pris les
devans, de s'avancer pour les
reconnoiftre
. Ils fe retirerent
apres avoir tiré un coup de
Fufil , & l'on fçeut depuis que
ce coup avoit efté doné pour
avertir de la Marche
des
François , ces Païfans ayant
*
132 MERCURE
efté envoyez par les Habi
tans de la Vallée d'Aefqua,
qui eft à l'Espagne , pour fçavoir
s'ils pouvoient trouver
paffage, here
a
Le jour s'avançoit , & les
Troupes demeuroient des
heures entieres dans un mefme
lieu , expofées aux injures
d'une tres-rude Saiſon.
Le peu d'efpace qu'il y avoit
pour tourner les Chevaux,
ne permettoit pas que
rebrouſfaſt chemin , & d'aillieurs
il ne reftoit plus qu'une
licue à faire . M' l'Intendant
jugeant que ce retardement
1
l'on
GALANT. 133
venoit de ce que les Pionniers
vouloient approfondir
trop la nége , s'avança à leur
tefte , quoy qu'avec beau
coup de peine , & leur ordonna
de tracer feulement
le chemin , parce qu'auffi
bien la nége portoit. Il demeura
avec eux, pour les ens
courager àpourfuivreleur tra
vail jufqu'à la defcente d'Af
tobifcaràRoncevaux . Neantmoins
quelque diligence
qu'on puft faire , il fut impoffible
d'arriver dans le bas
du Vallon avant onze heures
du for. M' l'Intendant qui
2
134 MERCURE
P
fe trouva avec les trente
Hommes détachez pour efcorter
les Travailleurs , fit
faire alte , & envoya dire à
M' le Maréchal qu'il eftoit à
cinq cens pas de Roncevaux.
La Cavalerie filoit pendant.
ce temps , & lors qu'elle fut
arrivée à un petit Tertre où
l'on pouvoit former des EL
cadrons , M' le Marquis de
Bellefons , & M le Marquis
d'Ortes , formerent chacun
le leur , & receurent ordre
d'entrer dans Roncevaux.
En y entrant , ils aperceurent
de loin les Chanoines qui
>
GALANT. 135
fortoient de l'Eglife , en Surplis
& Bonnet- quarré , tenant
chacun un Flambeau de
cire blanche . On a fceu depuis
qu'ils venoient de rendre
graces
à Dieu
, de
ce
que
les
François
n'avoient

paffer
; les
Gens
qu'ils
avoient
envoyé
le matin
,pour
voir
fi le chemin
eftoit
prati
quable
, leur
ayant
dit , qu'à
moins
que
des
Efprits
familiers
ne les portaffent
à Roncevaux
, il leur
eftoit
impof
fible
d'y arriver
. M' l'Intendant
alla
à eux
le
premier
;
& comme
ils n'entendoient
136 MERCURE
pas la Langue Françoiſe , il
leur dit en Latin , qu'ils ne
devoient rien appréhender
,
le Roy de France les regardant
comme fes Sujets , puis
que leur Eglife avoit eſté
fondée par Charlemagne
dont il eftoit Succeffeur. Le
Soûprieur qui eftoit à leur
tefte , répondit qu'il eftoit
vray que le Prieuré de Roncevaux
eftoit redevable dés
Biens qu'il poffedoit , à la libéralité
d'un Prince qui porta
le nom de Grand , & qu'ils
efpéroient que Loüis fon
Succeffeur
, ayant fi jufteGALANT.
137
ment mérité le mefine titre,
auroit la bonté de les leur
conferver ; qu'ils attendoient
auffi de la pieté de M. le Maréchal
de Bellefons , qu'il
garantiroit leurs Eglifes de
la prophanation , & leurs
Maiſons du pillage . Enfuite
ils firent diftribuer du Pain
& du Vin, à tous ceux qui en
voulurent prendre..
M' le Maréchal eftant ar
rivé dans ce mefme temps ,
ces Chanoines allerent au
devant de luy , & il leur confirma
ce que M l'Intendant
leur avoit dit , apres quoy il
Avril
1684. M
138 MERCURE
diftribua dans leurs Quartiers
toutes les Troupes qui arriverent
cótinuellement
. Comme
il y a peu de Logemens
dans Roncevaux , il en envoya
une partie au Bourg du
Bourguet, & qui n'en eft qu'à
demy- lieuë , fous la conduite
de M le Marquis de Bellefons
. Il y a environ foixante
& dix Maifons tres - bien bâties
au Bourguet . Les Troupes
y trouverent
abondamment
des Vivres , & du Fourage
que les Habitans y avoient
laiffez. La crainte
qu'on ne fuft venu pour les
GALANT. 139
brûler , leur avoit fait aban
donner leurs Maiſons , fi- toft
qu'ils avoient oüy le bruit
des Tambours & des Trompètes,
& ils s'eftoient retirez
dans les Bois voifins . Cependant
les Troupes ne prirent.
que le Pain , le Vin, & le Fourage
qui leur eftoient necef
faires , fans commettre aucun
defordre , ny toucher aux
Meubles , quoy que les Marfons
de ce Bourg , qui eft
fort riche, & fort peuplé, en
fuffent tres- bien garnies . Ces
Habitans auront efté bien
furpris à leur retour ,
de trou
Mij
140 MERCURE
ver tout dans le mefme état
qu'ils l'avoient laiffé , & feront
defabuſez de ce que la
Cour de Madrid fait publier
chez eux des François. Le
Vin qu'on y but , eftoit un
Vin d'Efpagne de la Côte de
Peralte qui eft excellent , &
qui euft efté encore meilleur,
fi on ne l'euft pas enfermé
dans des Peaux de Bouc . Il
s'en trouva dans un Baril de
bois de Cerifier d'un gouft
merveilleux . Enfin l'ordre fut
fi bien obfervé, & dans Roncevaux
, & dans le Bourguet,
que plufieurs Gentilshom
GALANT. 141
mes payerent leur dépenfe ..
Celle qui fut faite n'alla pas
à huit cens livres.
1
M' le Maréchal de Bellefons
ne defcendit point de
cheval , qu'il n'euſt fait loger
toutes les Troupes , vifité
les Quartiers , & placé des
Corps-de- garde aux entrées,
& aux endroits découverts de
Roncevaux. Cela eftant fait,
il fe retira cheż le Soûprieur,
qui luy fit fervir à Souper à
la mode du Païs ; fçavoir, une
raffe de Gelée de Grofeille à
l'entrée du Repas , & enſuite
un Potage aux Choux ap142
MERCURE
preftez avec du Safran , de
L'Ail , du Poivre , du Sucre ,
& de l'Huile. M le Maré
chal pour faire honneur au
Repas , mangea de ce Potage
, quoy qu'il le trouvaſt
fort mauvais; & M Foucault
ayant donné ordre qu'on fift
venir un Pâté de Truites,
& quelque-autre Poiffon ,
qu'il avoit fait apporter de
S. Jean , on fe remit du mau
vais gouft du Potage . Trois
Religieux fervoient à boire
d'un affez bon Vin d'Eſpagne.
Ils font Chanoines Réguliers
de S. Auguſtin , &
GALANT. 143
portent l'Ordre de S. Jacques
au cofté gauche de
Teftomac. Cet Ordre eft une
Epée de Velours verd . Ils
n'obfervent aucune Conventualité
, & ont chacun leur
Maifon , avec cinq ou fix
cens écus de revenu. Ils font
obligez d'exercer l'hofpitalité
envers les Etrangers . Le
Prieur a environ dix mille
livres de revenu , le Corps
des Chanoines
autant , &
T'Hôpital feize mille livres.
Ils partagent entr'eux toys
les ans , le revenant bon du
revenu de l'Hôpital , qui
144 MERCURE
monte ordinairement à fix a
mille francs. Le Prieur en a
la moitié , & l'autre eft pour
les Chanoines .
L
Apres le Soupé, M' le Ma
réchal fe jetta fur un Lit , &
s'y repofa jufqu'à cinq heures.
du matin , qu'eftant monté
à cheval , il alla vifiter le
Quartier du Bourguet. Il revinçà
Roncevaux
fur les fept
heures , entendit la Meffe,
& vit le Tréfor , qui confifte
en la Maffe d'armes de Røland
qui eft fort peſante , en
fon Colet de Pourpoint
, &
aux Mules de l'Archevelque
Turpin
GALANT: 145
Turpin. Il fit fes libéralitez à
l'Hôpital , & fe difpofa à partir.
Une partie de l'Infanterie
prit le devant , la Cavalerie
fuivit , & le refte de l'Infanterie
fut miſe à l'Arrieregarde.
On marcha par le
chemin d'Arneguy prefque
stoûjours dans des Défilez ,
rau travers de grands Bois de
Heftre
. De temps en temps
on trouvoit de petits Ruif
feaux qui tobent du haut des
Montagnes , & qui formant
des Cafcades , fe précipitent
dans le Ruiffeau qui coule
au fond du Val- Carlos , ainfi
Avril 1684.
N
146 MERCURE
appellé du nom de Charle
magne. Cette Vallée eft fameule
par la mort de Ro
land , qui y fut tué venant
au fecours de l'Arrieregarde
de l'Armée de Charlemagne
,
que les Habitans de ces
Montagnes attaquerent pour
piller le Bagage , lors que ce
Prince repaffoit d'Eſpagne en
France.
Nos Troupes arriverent à
S. Jean Pied-de- port le 22 .
avant cinq heures , fans avoir
perdu que quelques Che
vaux qui moururent pour
avoir mangé de la nége le
GALANT. 147
"
2
jour précedent. Ce qu'il y
a de particulier dans cette
Expédition , & qui marque
la foibleffe de toutes les Provinces
de l'Espagne , c'eſt
que les Etats de la Haute-
Navarre , eftoient affemblez
à Pampelune , qui n'eft qu'à
x petites lieues de Roncevaux
, dans le temps que
M' le Maréchal eftoit à la
Porte de leur Capitale avec
deux mille Hommes feulement
, dont il n'y en avoit
que quatre cens de Troupes
reglées. Cela doit bien empefcher
de craindre que l'a-
1
Nij
148 MERCURE
larme qu'on a voulu leur
donner ait aucun retour , de
la part des Eſpagnols fur
noftre Frontiere , M le Ma
réchal de Bellefons partit le
24. de S. Jean pour fe rendre
en Rouffillon , où il va commander
les Armées du Roy.
Je vous envoyay dans ma
Lettre de Fevrier , une Réfutation
de la Réponse que
Mi le Serrurier , de Châlons
en Champagne , -a faite à
ce que M Crochat , Profeffeur
des Mathématiques
,
adreffa il y a neuf mois , aux
Aftrologues Judiciaires. VoiGALANT.
149
cy une nouvelle Lettre du
mefme M le Serrurier
, touchant
cette Réfutation.
22:22222555252252
REPONSE POUR
LES
ASTROLOGUES,
A LA SECONDE LETTRE
de M' Crochat .
Voy que vousfiniffiez vôtre
Lettre par un , J'ay
cent chofes à vous dire que
je fuis obligé de remettre au
mois fuivant , la bien-féance
voulát que je faſſe place à des
matieres
plus galantes
; que
Niij
150 MERCURE
de ce
vous obligiez par ce moyen le
Lecteur de recevoir ce que vous
dites comme l'avant propos.
que vous direz , & qu'ainfi en
vous exemtant de la peine de
prouver ce que vous avancez
, vous oftiez en quelque forte
la libertéde vous répondre ; cependant
, Monfieur , j'ay crû, en
attendant l'Ordinaire du mois
prochain , que je pourrois vous
dire deux ou trois mots fur quelques
endroits de voftre Lettre,
qui vous donneront lieu , ou de
faire une plus ample Réponse
lors que vous continuërez ce que
vous avez commencé , ou de n'en
GALANT. 151
pointfaire du tour.
Comme il n'eft pas raifonnable
de difputer fans fçavoir de
quoy il s'agit , je vous prie de
me permettre , avant toute chofe,
d'expliquer l'état de laprincipale
Question , & de l'abreger autant
qu'il me fera poffible , afin de
ne pasperdre le temps en des con.
teftations inutiles.
Lors
que vous me dites qu'il
y a des inftans fucceffifs fous le
Pôle comme ailleurs , que
vous me donnez pour le moment
d'une naiffance arrivée fous le
Pole , ainsi que je vous l'avois
demandé , celuy auquel le Soleil
N iiij
152 MERCURE
entra l'année derniere au premier
point du Belier, je pourrois vous
dire que vous nefatisfaites pointdu-
tout à ma demande ; car quoy
qu'il y ait des inftans fucceffifs
fous le Pôle , vous ne me dites
pas lequel de ces inftans fucceffifs
s'écouloit lors
que
le Soleil eft entré
au point du Belier. Vous
Sçavez que cette entrée du Soleil
au premierpoint du Belier, n'eft
pas la mesure de tous les inftans
fucceffifs , puis qu'il n'y entre
qu'unefeule fois l'année , & que
quand le Soleilferoit fixe , fans
fe mouvoir dans le Zodiaque , on
que mefme il n'exifteroit pas,
GALANT. 153.
cela n'empefcheroit point qu'il
n'y euft des inftans fucceffifs,
comme il y en avoit avant que
le Monde fuft creé, & qu'il y
en auroit encore,quand il plairoit .
à Dieu de l'aneantir. Ainfi vous
verriez , Monfieur , que je ne
ferois pas réduit à l'impoffibilité
de vous fatisfaire , ainsi que vous
prétendez. Mais comme tout
cela ne feroit qu'une chicane , je
ne veux pas vous en parler. Je
vous prie feulement de me répondre
fur une chofe . Si vous ne
confiderez pas le Pôle comme un
Point, ou Phifique, ou Mathematique
( ainsi que vous faites affez
་ ་
154 MERCURE
connoistre pour n'avoir pas lieu
d'en douter ) que
Le Ciel
puiffe eftre divifé en Maisons à
une minute prés du Pôle , &
qu'il fort ridicule , ainfi que vous
pofez en fait , de dire qu'il fe
puiffe faire des Generations à
cetre distance du Pôle ; que fair
l'objection que vous avez propofée
aux Astrologues de toute
l'Europe , contre l'Aftrologie &
contre les AftrologuesJudiciaires?
Faites voir quelle confequence
vous en voulez tirer. Vous,
Monfieur , qui dites que l'on s'é ,
tonne que je vous diſpute les
Principes de voftre Secte , & qui
GALANT. 155
les
Astrologues
avez lû le fameux Morin , vous
devez fçavoir que lors que
Astres font dans un Signe , cela
eft commun à toute la Terre , &
que c'est par la divifion des Mai
Jons celestes que les
prétendent connoistre la diférente
détermination des influences , à
l'égard d'un Enfant naiſſant en
un lieu particulier. Si donc l'on
fupofe ce Principe qui eft inconteftable
, que les Aftrologues divifent
le Ciel en Maiſons fimplement
pour connoistre ce que
les influences caufent dans un
Enfant qui naist , & que l'on
fapofe avec vous qu'il foit ridi156
MERCURE
des
cule de dire qu'il fe puiffe faire
Generations à une minute prés
du Pôle , faites connoistre à toute
l'Europe' ce que vous souhaitez
des Astrologues , lors que vous
leur demandez qu'ils vous dreffent
un Theme natal pour une
"naiffance arrivée sous le Pôle,
puis que de voſtre aveu propre, il
eft ridicule de dire qu'il y puiſſe
naistre quelqu'un ; car pais que
l'on nepeut pas s'empeſcher d'admettre
pour bon un Systheme,
lors qu'en fupofant les Principes
qu'il établit , l'on peut rendre raifon
de tous les Phenomenes
,
que l'on ne peut pas pouffer un
GALANT. 157.
Phyficien plus loin , pourquey
voulez vous agir avec plus de
rigueur contre les Aftrologues?
Dites , s'il vous plaiſt , pourquoy
vous n'eftes pas fatisfait à leur
égard ,fi vous ne voulez pas que
Pon vous estime un Profeſſeur de
peu de lumiere. Je fuis , &c.
En attendant la Réponſe
de M'Crochat à cette Lettre,
j'ay à vous entretenir d'un
Cadran Solaire tres - curieux,
qu'il a conftruit depuis huit
mois, à la follicitation de M
Parra , Docteur en Theologie
, & Chantre de l'Eglife
158 MERCURE
Royale & Collégiale de
S. Paul à S. Denys en France,
& Curé de S. Michel dans la
mefme Ville. Ce digne Pafteur,
recommandable & par
ſon profond
fa vertu , & par
fçavoir, ayant voulu fignaler
le zele qu'il a pour
le
Roy,
par un Monument qui fuſt à
fa gloire, n'a rien épargné de
tout ce qui pouvoit contribuer
à la perfection de ce
Cadran , qui eft admiré de
toutes les Perfonnes qui le
voycnt. M Crochat, ſçachant
le peu de feûreté qu'il y a
dans l'Aiguille aimantée ,
GALANT. 159
.
caufe de fa continuelle variation,
a eu recours à un autre
artifice qu'il a tiré de la Trigonométrie
, pour connoiſtre
la déclinaifon de ce Cadran
par un feul point d'ombre,
à tel jour, & à telle heure qu'il
a voulu. Ce fut le 14. Juillet
de l'année derniere, environ
fur les deux heures, qu'il prit
ce point d'ombre , par le
moyen duquel il trouva que
le plan du Cadran déclinoit
du premier Vertical à l'Occident,
de 29 degrez 17 minutes
, précifion que toutes les
Bouffoles du monde ne fçai
160 MERCURE
roient donner: La déclinaifon
eftant ainfi connuë par un
artifice que ce Profeſſeur
partage avec tres - peu de
Mathématiciens, il paffa à la
conftruction de ce Cadran,
& l'acheva avec le mefme
fuccés qu'il l'avoit commencé.
Voicy ce qu'il contient.
Les Heures
Astronomiques
Françoifes.
Les Arcs des Signes du Zodiaque.
Les Heures Italiques & Babyloniques.
Les Noms des plus celebres
GALANT. 161
Villes du Monde
Méridiens.
avec leurs
La Naiffance de Louis LE
GRAND.
La Naiffance de Monseigneur
le Dauphin.
La Naiffance de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne.
La Mort de Marie- Thérefe
d'Autriche , Reyne de France
de Navarre.
Par les Heures Françoiſes
qui ont l'Equateur pour regle
, on connoît combien
d'heures, ou partie d'heures,
fe font écoulées depuis midy
jufqu'à minuit, & depuis mi
Avril 1684. O
162 MERCURE
nuit juſqu'à midy. Elles font
marquées de noir dans ce
Cadran, & les quarts le font
de noir & de rouge .
Par les Signes du Zodiaque
, l'on connoît , outre les
Equinoxes & les Solftices,
le Signe du premier Mobile
que le Soleil parcourt chaque
mois. Les Signes font pointuez
de noir , & leurs caraeteres
font d'or.
Par les Heures Babyloniques
, qui font marquées de
rouge , l'on connoît combien
il ya d'heures que le
Soleil eft levé fur noftre Ho
GALANT. 163
rifon , & combien il en refte
jufqu'à fon lever du jour fuivant.
Par les Heures Italiques qui
font d'azur, on connoît com-
Y a d'heures bien il que le
Soleil s'eft couché le jour
précedent , & combien il en
refte juſqu'à fon coucher du
jour où l'on eft. Ainſi par le
moyen des Heures Italiques
& Babyloniques , on ſçaura
facilement la longueur des
jours & des nuits , avec l'heure
du lever & du coucher du
Soleil.

Par les Méridiens de plu
O ij
164 MERCURE

fieurs celebres Villes du
Monde, dont le nom paroift
au Cadre de cette Horloge,
l'on fçait à chaque moment
quelle heure il eft en chacune
de ces Villes , par l'heure
qu'il eft à S. Denys en France,
ou à Paris .
On voit aufli dans ce Cadran
la Naiffance du Roy,
celle de Monfeigneur le Dauphin
, & celle de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne , exprimées
par ces paroles qui font
couchées en lettres d'or , en
forte qu'elles forment trois
Arcs diurnes.
GALANT. 165
Dies natalis Ludovici Magni,
Dies natalis Sereniffimi Delphini,
Dies natalis Sereniffimi Ducis
Burgundiæ. Hoy
"
Ce qui furprend tout le
monde , c'eft que le 5. Sep- ,
tembre , le 1. Novembre , & le
6. Aouft, jours où ces grands
Princes ont comblé la France
de boheur par leur naiffance,
l'axe du Cadran couvre fuc
ceffivement toutes les lettres
qui forment leur nom, & marque
ainfi ces jours fortunez.
Le jour de la mort de la
Reyne eft marqué dans ce
mefme Cadran par ces paro66
MERCURE
les, écrites en lettres noires,
& qui fervent à exciter les Fidelles
à pouffer continuellement
des voeux au Ciel pour
le repos eternel de cette
grande Princeffe .
Obitus Maria Therefia, Gallorum
Regina.
Le haut du Cadran eft orné
d'une Devife à la gloire du
Roy. Le Soleil dans le Cercle
Méridien en fait le corps,
& ces paroles tirées de l'Eccleſiaſtique
luy ſervent d'ame,
In conspectu ardoris ejus quis
poteritfustinere ?
GALANT. 167
Cette Devife fait voir que
tout cede à la valeur invin
cible de Louis LE GRAND,
& qu'il eft tres- dangereux
d'envifager de trop pres ce
Soleil inacceffible, qui forme
le Tonnerre , & le lance en
mefme temps fur les Teftes
ennemies de fa grandeur.
M' Sauzay , Eléve de l'Académie
Royale de Peinture,
a peint les ornemens du Cadran
, & executé la Devife,
qui eft confacrée à la gloire
de Sa Majesté par ces mots
en lettres d'or,
LUDOVICO MAGNO.
168 MERCURE
* M' Crochat, qui ne ſe croit
pas encore épuilé par ce Cadran,
qui eft également eſtimable
par fon invention, par
fa jufteffe , & par fa beauté,
recherche l'occafion d'en
faire un autre à Paris, qui fur
paffera autant ce premier,
que ce premier furpaffe tous
ceux qu'on voit aujourd'huy.
Tout ce qu'il fouhaite , c'eft
de trouver quelque Perfonne
du premier rang , qui l'honore
de cet employ, dont il
veut bien s'acquiter gratuitement.
* L'Air nouveau qui fuit,
eft
GALANT. 169
eft d'un tres - habile Maiftre
de Paris, & qui de tout temps
à la réputation de n'en faire
que d'excellens.
AIR NOUVEAU.
Voicy le temps dela verdure,
Et cependant l'Hyverne finit point
fon cours,
Nos Champs n'ont point d'attraits,
la triftefroidure
Fait languir la Nature
Dans la Saifon des plus beauxjours.
On ne voit point de Fleurs au lever
de l'Aurore,
Dans le Hameau chaque Berger s'en
plaint;
Pourmoy, qui ne veux voir que l'objet
quej'adore,
Avril 1684. P.
170 MERCURE
T'en trouveray plus furfon teint
Que le Printemps n'en fait éclore.
La Ville d'Arles , qui s'eft
fignalée par l'Obélifque qu'-
elle fit élever il y a quelquesannées
à la gloire du Roy , a
donné de nouvelles marques
du zele qu'elle a pour ce
grand Monarque , en luy of
frant une Statue d'une tresgrande
beauté , qu'elle confervoit
depuis trente ans que
cette Statue fut trouvée fous
terre. On la conduit préfentement
de Provence à Verfailles
, où elle doit faire un
des Ornemens du magnifi
GALANT. 171
entier
que Palais que Sa Majeſté
a fait bâtir. C'eſt un Corps
de Femme fi bien formé,
qu'il femble que l'Art
ne puiffe aller au dela. Cette
Figures qui a fix pieds de
hauteur , eft admirable dans
toutes fes proportions , &
brille par unair de majeſté qui
eft imprimé fur fon vifage , Je
vous en entretiendray plus .
amplement en vous l'envoyat
gravée dans une autre Lettre .
On avoit crû jufqu'icy que
c'eftoit une Statue de Diane ;
mais M' Terrin , Confeiller
au Préfidial d'Arles , malgré
Pij
172 MERCURE
la prévention du Peuple ; qui
luy a toûjours donné ce nom,
a fait connoiftre par de tres,
fortes raifons , que c'eſt une
Statue de Vénus . On peut
l'en croire , puis que c'est un
Homme infiniment éclairé,
lié de commerce avec tout
ce qu'il y a de Sçavans , inftruit
à fond de toute l'Antiquité
Grecque & Romaine,
de toutes les Sciences curieufes
, & de tous les beaux
Arts , & fort intelligent aux
Ouvrages de Peinture & de
Sculpture antique & moderne.
Il écrit en Profe & cn
GALANT. 173
Vers avec beaucoup de pureté
, & a une Bibliotheque
choific des meilleurs Livres,
& un Cabinet de Médailles ,
d'Eftampes , de Gravûres , &
de Figures antiques. Ce Cabinet
eft fort eftimé ; mais il
en eft luy- mefme l'ame &
l'efprit , puis que tant de
belles chofes qu'il poffede,
peuvent recevoir par fes Oudes
lumieres encore
plus belles que celles que
l'Art & la Nature leur ont
pû donner. Celuy qu'il intivrages
l'Obélifque tale , La Vénus ,
d'Arles , eft un Entretien fur
P iij
174 MERCURE
cette prétendue Diane qu'ɔri
fait venir pour le Roy. Ily
ajoûte des Obfervations trescurieufes
fur les proportions
des Pyramides , & des Obélifques.
Ceux qui liront cet
Ouvrage qu'on a imprimé à
Arles , ne pourront douter
que
que la Statue dont je vous
parle , ne foit une Statuë de
Vénus
.

M' Benoift , dont la réputation
eft
eft fi répandue dans
toutes les Cours de l'Europe,
par l'avantage qu'il a eu de
travailler aux Portraits en
cire de plufieurs Roys , & de
GALANT. 175
pluſieurs Reynes , vient d'en
finir un nouveau de Sa Majefté
, dans lequel on peut
dire qu'il s'eft furpaffé luy
mefme. Jamais il n'avoit encore
employé avec tant d'art
le talent heureux qu'il a d'imiter
parfaitement laNature,
que dans ce nouveau Portrait,
pour lequel par une boté particuliere
, le Roy a bien voulu
luy accorder tout le temps qui
luy a efté néceffaire pour l'achever
On y voit un air vif, ny
& naturel , auquel il ne manque
que le mouvement, pour
faire croire que c'eft quelque
Pij
176 MERCURE
chofe de plus qu'un Portraït.
Cet Excellent Homme , qui
travaille moins pour l'augmentation
de fa gloire , que
pour fatisfaire à l'empreffement
de ceux qui n'ont pas
l'honneur d'approcher Sa
Majeſté , veut bien le faire paroiftre
dans le Cercle Royalqui
en recevra un nouveaut
luftre , & procurera parlà un
nouveau plaifir aux Curieux.
En vous parlant des Jettons
de cette année dans
ma Lettre de Fevrier , je vous
ay dit que celuy qui a efté
fait pour Madame la Dau ,
T
GALANT. 177
phine , eftoir de la gravure
de M' Chéron. Le Mémoire
que l'on m'en avoit donné,
n'eftoit pasjufte. CeJetton a
étégravéparM Rottier . Tour
le monde fçait combien il
excelle dans les Médailles .
La mort nous a ravy depuis
peu plufieurs Perſonnes
confidérables , dans l'un &
dans l'autre Sexe. En voicy
ilialq mov ow les noms,
Dame Marie Claire de Créquy
, morte au Palais d'Orleans
le 29. de Mars . Elle
eftoit Fille d'Adrien de Créquy
, Vicomte de Langles ,
178 MERCURE
& de Lambert de Lanoy;
& Femme de Meffire Guy-
Henry de Chabot , Comte
de Jarnac & de Montlieu,
Lieutenant- General pour le
Roy dans les Provinces de
Xaintonge & d'Angoulmois ,
Chef du Nom & des Armes
de cette illuftre Maiſon , qui
a donné tant de grands Perfonnages
à la France , & plu .
fieurs grands Officiers à la
Couronne , & dont MⓇ le Duc
de Rohan d'aujourd'huy eft
Cadet Celle de Créquy eft
auffi des plus illuftres & des
plus anciennes du Royaus
1
GALANT. 179
me , & l'une des trois premieres
de Picardie, ce qui fait
que l'on dit communément,
Ailly Mally , Créquy .
Mefme Nom , mejme Armes Cry,
Cette Dame âgée feulement
de 37. ans , a efté regretée
de tout le monde pour
fes belles qualitez . Elle ef
toit d'une bonté exttraordinaire
; parloit peu , mais
toûjours jufte & fort à propos
, & avoit une douceur
qui luy gagnoit tous les
coeurs. Elle avoit efté élevée
Fille d'Honneur aupres de
Mademoiſelle d'Orleans, qui

180 MERCURE
par une longue fuite d'an
nées ayant reconnu en elle
un mérite fingulier , la maria
en 1669. avec M le Comte
de Jarnac , & la fit enfuite
fa Dame d'Honneur. Cette
grande Princeffe , pour luy
donner encore des marques
de fon eftime apres fa mort,
a demandé à M' le Comte
de Jarnac fa Fille aînée , quoy
que fort jeune , pour la faire
élever aupres d'elle , & a obtenu
de Monfieur Frere du
Roy , la permiffion de faire
enterrer la Défunte dans la
Chapelle d'Orleans , qui eft
GALANT. 181
dans l'Eglife des Celeftins
Elle y fut portée le 31. Mars ,
& inhumée dans cette Cha
pelle auprès de Philippe Chabot
, Admiral de France ; de
Henry Chabot , Duc de Rohan
, Pair de France , de
Leonor Chabot , Grand Ecuyer
de France , & de plufieurs
autres , dont il ne refte
plus que les Branches de Jarnac,
& de Rohan .
.Meffire Louis - Gabriel de
Briqueville , Marquis d'Ainenville
, mortaufli au mois
de Mars. Il eftoit Meſtre de
Camp de fon Regiment pour
182 MERCURE
le fervice de Sa Majesté , &
Lieutenant de Roy en Normandie.
pl
9 .
1
Meffire Oudart le Féron ,.
Seigneur d'Orville , & de
Louvre en Parifis , Conſeiller
du Roy en fa Cour des Aydes,
mort fur la fin du mefme
mois. Il eftoit d'une des plus
anciennes Familles de la Robe
, defcendue de Pierre le
Féron , Confeiller au Parlement
de Paris en 1315. fuivant
les Regiftres du Parlement,
& les Mémoires de du Tillet,
qui le met au nombre des
Confeillers Jugeurs des EnGALANT
183
2
queftes. Meffire Jérôme le
Féron , Pere de celuy dont je
vous apprens la mort , Seigneur
d'Orville de Louvre,
Préfident aux Erqueftes
, &·
qui fut pendant fix ans Prevoft
des Marchands avec une
applaudiffement
univerſel ,
eftoit Beaufrere de M le
Premier Préfident d'aujourd'huy
, & avoit eu deux Frerés
& une Sour ; fçavoir,
Meffire Oudart le Féron , Préfident
aux Enqueftes
, & qui
fut Prevoft des Marchands
pendant neuf années , au
bout defquelles
il mourut en
184 MERCURE
grande réputation , Dreux le
Féron , Confeiller aux Requeftes
du Palais , qui de
Dame Batbe Servient fa
Femme a laiffé Elizabeth le
Féron , mariée en premieres
nôces à M' le Marquis de
S. Maigrin, & en fecondes , à
Mile Duc de Chaunes , Gouverneur
de Bretagne , &
Marie le Féron , mariée à M Ca
Phelippeaux Darbau, Tréſorier
de l'Epargne , Coufin
germain de M Phelippeaux
de la Vrilliere Vrilliere , Secretaire
d'Etat. Cette Maiſon a donné
à la Robe plufieurs Perfona
GALANT. 185
nes d'un mérite diftingué,
quantité de Confeillers au
Parlement, plufieurs Maîtres
des Compres , Confeillers de
la Cour des Aydes , Confeil
lers au Grand Confeil , un
Lieutenant Criminel au Châtelet
, un Grand-Maiſtre des
Eaux & Forefts , fans parler
de ceux qui fe font fignalez
dans l'Epée . Elle eft alliée
aux Hennequin , Thibault,
Juyeres , Phelippeaux , de
Chaunes , le Mailtre de Ferriere,
Bailleul, Allegrin, Servin
, Gobelin , Gallard , de
Paris , & porte de gueules au
Avril 1684. +
ہ د م ح ن
186 MERCURE
Sautoir d'or, acofté de deux Aigletes
de mefme , avec deux Mo
letes d'Eperon auffi d'or , l'une en
chef. & l'autre enpointe.
Dame Eftiennete Bauyn,
morte le 29 de Mars . Elle
eftoit Veuve de Meffire Denys
Baron , Conſeiller en la
Grand Chambre du Parlement
de Paris .
Dame
Elizabeth le Gau
fre , morte le 31. Mars . Elle
eftoit Femme de Meffire Antoine
Ferrand, Ancien Lieutenant
Particulier au Chaf
telet , & Soeur du celebre &
pieux Mle Gaufre , digne
GALANT 187
Succeffeur du Pere Bernard,
qui s'eftoit défait de fa Charge
de Maiftre des Comptes,
pour s'employer tout entier
aux oeuvres de charité. Cette
Dame l'imitoit parfaitement
dans la pratique des plus folides
vertus .
Meffire Louis de Louviers ,
mort
le
S.
d'Avril. Il eftoit
Seigneur de Maurevert ,
Crenne, S. Merry , & Mongimont
, Bailly, & Gouverneur
desVilles & Chafteau de Melun
& Moret,& avoit efté auparavatCapitaine
aux Gardes .
Marguerite , Ducheſſe de
Q ij
188 MERCURE
Rohan , la derniere de fa
Branche, morte le 9. d'Avril,
âgée de 67 ans . Elle eftoit
Fille de ce grand Duc de
Rohan , qui paffe fans contredit
pour un des plus
grands Capitaines qu'ait eu
la France , & qui auroit eſté
plus utile à l'Etat , fi par le
malheur de fa naiffance , il
ne ſe fuſt point trouvé engagé
dans le Party de ceux de la
Religion Prétendue Reformée
, & de Marguerite de
Béthune , Fille du Duc de
Suilly. Henry Chabot , Duc
de Rohan , dont elle eftoit
GALANT. 189
.
Veuve , fortoit de la Maifon
de Jarnac . Les Ducs de
Montbazon & de Guimené,
font les Ainez de l'illuftre
Maifon de Rohan , la premiere
de Bretagne , eftant
defcendue des anciens Roys
& Ducs de cette Province .
Les Vicomtez de Léon & de
Rohan, en font les partages.
Ce qu'on ne peut affez déplorer
dans la mort de cette
Dame, c'eft qu'elle a finy fes
jours dans l'Heréfie . Elle a
laiffé quatre Enfans, fçavoir,
Louis Chabot, Duc de Ro
han , le dernier en ordre
190 MERCURE
de naiſſance , Anne de Rohán
, Femme d'Armand de
Rohan, fon Parent , connu
fous le nom de Prince de
Soubife, Lieutenant General
des Armées du Roy, Capi
taine-Lieutenant de fesGensd'armes
, & Fils de M' le Duc
de Montbazon ; Marguerite
Chabot,Veuve de M le Marquis
de Coëtquen ; &…….
Chabot , Veuve du Prince
d'Epinoy , de l'illuftre Maifon
des Vicomtes de Melun.
Le Roy Henry IV. avant
qu'il cuft épousé Marie de
Médicis, ayant aupres de luy
GALANT. 191
feu Monfieur le Prince , & le
jeune Duc de Rohan , dit
que c'eftoient les deux préfomptifs
Heritiers de fes
deux Couronnes . Cette Maifon
a un Privilege tres- parti
culier ; c'eft que toutes les
Dames & Filles qui en font,
ont un Tabouret . Ses Armes
font , de gueules à dix Macles
d'or, 3.3.3.1. On tient que
dans la Principauté de Léon,
les Cailloux portent ces Macles
imprimées au dedans,
ce qui fe voit quand on en
rompt quelques - uns .
M Colbert du Terron ,
192 MERCURE
1
Confeiller d'Etat , mort auffi
le 9. d'Avril.
Dame Marguerite de Chaumont,
morte le 10. Avril . Elle
eftoit Veuve de Meffire Jean
du Fay, Comte de Maulévrier
& du Bocachard , Seigneur
du Tailly , le Trait , Sainte
Marguerite, Limefy, & autres
Lieux , qui avoit efté Grand
Bailly de Rouen , Fille de
Meffire Jean de Chaumont,
Seigneur de Boifgarnier,
Confeiller d'Etat , & de Marie
de Bailleul , Soeur & Tante
de deux Préfidens au Mortier
de ce nom , & Soeur de
Meffire
GALANT. 193
Meffire Claude Comte de
Chaumont & de Boifgarnier,
& de Meffire Paul- Philipe de
Chaumont, Eveſque d'Acqs.
Cette Maifon de Chaumont
eft tres-ancienne , & prétend
eftre iffue des anciens Comtes
de Véxin. M³ le Marquis
de Guitry , Grand - Maiftre de
la Garderobe du Roy, qui fut
tué au paſſage de Toluis en
1672. en eftoit l'aîné. Elle
porte d'argent à quatre Faces de
gueules.
M' Jaquier , Secretaire du
Roy , Maiſon , Couronne de
France & de fes Finances , &
Avril
1684 .
R
24 MERCURE
Munitionnaire General des
Vivres des Armées de Sa
Majefté , mort le mefme jour
10. d'Avril, Il a tres- utilement
fervy dans les Munitions , &
il le préparoit encore à partir,
ce qui eft une marque qu'on
eftoit content de fes fervices.
M' Clerfelier , Avocat au
Parlement , mort le d'A-
13.
vril. Il s'eftoit acquis une
fort grande réputation par
les lumieres profondes qu'il
avoir dans la Philofophie , &
dans les
Mathématiques .
Dame Jeanne de Gomont,
morte le 19. d'Avril. Elle meGALANT.
195
tres- exemplaire, noit une vie
& eftoit Femme de Meffire
Claude de Meliand , Inténdant
en la Genéralité de
Roüen.
Je ne puis mieux vous
oſter la funeſte image de
tant de Morts , qu'en vous
racontant ce qui eft arrivé
icy depuis trois semaines .
Un Bourgeois des plus
Bourgeois , né dans une fortune
tres - médiocre , paffa les
premieres années de fa vie
dans des Emplois conformes
à fa naiffance , mais qui convenoient
fort peu à une fe-
Rij
196 MERCURE
crete ambition qui le tourmentoit
, & dont quelque
effort qu'il fit pour la furmonter
, il ne pouvoit ſe rendre
le maiftre . Il eftoit bien
fait de fa perfonne , avoit un
tour d'efprit affez agreable ,
& c'eftoit pour luy quelque
chofe de facheux, que d'eftre
dans un état qui ne ſoufroit
pas qu'il s'abandonnaſt à ſa
vanité, Tout luy manquoit
pour fatisfaire ; la fatisfaire & renfermé
parmy les Gens de fa
forte , il fe trouvoit d'autant
plus à plaindre , qu'ayant du
mépris pour eux , il n'eftoit
GALANT. 197
pas en pouvoir de s'élever
au deffus . Il avoit un Oncle
Marchand
, qui eftoit tresriche
; mais il n'en pouvoit
efperer aucun fecours , parce
qu'il eftoit d'une avarice extraordinaire
; & pour la Succeffion
, il en euft traité à
tres bon compte , puis qu'il
avoit déja trois Enfans depuis
quatre ans qu'il s'eftoit marié
, âgé de cinquante , &
qu'il y avoit tout lieu de
croire que cette fécondité
auroit de la fuite . Cependant
ces trois Enfans moururent
en moins de fix mois,
Riij
198 MERCURE
que le Pere en & la douleur
eut fut fi violente , qu'il les
fuivit peu de temps apres.
Ainfi le Neveu fe vit en poffeffion
de tour fon Bien. S'il
cuſt eſté ſage , il auroit continué
le négoce de cet Oncle
; mais malgré tous fes
Amis , il fe laiffa emporter à
la ridicule demangeaifon de
faire le Gentilhomme. Il
prit l'Epée , quoy qu'il n'euſt
le coeur rien moins que guerrier
; & par les grand airs
qu'il ſe donna , foûtenus d'un
Equipage , qui en un befoin
, l'euft fait paffer pour
GALANT. 199
r
Marquis , il fit banqueroute
à la Bourgeoifie . Il fe mefla
parmy ceux à qui la naiſſance
avoit donné , ce qui ne s'acquiert
qu'avec une grande
étude. Il tâchoit de les imiter
en toutes choſes ; mais il
avoit beau fe les propofer
comme des modelles qui
eftoient à fuivre , la Nature
eftant plus forte que l'Art,
quelque efprit qu'il euft , &
quelques foins qu'il y apportaſt
, il gardoit toûjours le caractere
du premier état où
il s'eftoit veu , & fa préfompin
l'aveuglant , bien loin de
Diiii
200 MERCURE
jetter les yeux fur fes défauts
pour s'en corriger , il prenoit
fouvent pour des loüanges
,
les railleries qui luy estoient
faites. Apres avoir donné
quelque temps à faire des
habitudes parmy les Gens de
fon âge , il réfolut de faire
fa cour aux Belles . Il avoit
toûjours entendu dire qu'il
n'y avoit point de meilleure
école pour fe polir , & il fe
détermina à prendre d'abord
leçon chez une aimable &
fpirituelle Blonde , qui quoy
qu'elle fceuft, ce qu'il eftoit ,
le regarda comme un Party
GALANT. 201
fort
accommodant , parce
qu'elle n'avoit point de Bien .
Şes douceurs , malgré l'affaifonnement
bourgeois qu'il
y mefloit , ne laifferent pas
d'eftre écoutées . La Belle
voulant le faire expliquer,
luy difoit des chofes affez
favorables ; & ces avances
luy donnant lieu de s'imaginer
, qu'il devoit à fon
mérite ce qu'on ne faifoit
que par intéreſt , il ne douta
point qu'il ne fuft reçeu par
tout avec le mefme agrément.
Ainfi il fe mit en tefte
de ne pas borner à la poſ
202 MERCURE
feffion du coeur de la Belle ,
les heureux talens qu'il crut
avoir ; & perfuadé que fon
Etoile le deftinoit aux bonnes
fortunes , il ne trouva
pas que la conftance fut
une vertu d'un affez haut
prix , pour mériter qu'il renonçaft
à des avantages
qu'il tenoit certains . La Belle
avoit une Amie qui la voyoit
es -fouvent , & qui ne man .
quoit ny d'efprit , ny de mérite.
Il trouva moyen de luy
en conter. L'Amie fe défendit
quelque temps , & le
menaça d'avertir la Blonde
GALANT. 203 )
du peu d'estime qu'il mar
quoit pour elle , en faisant
ailleurs le Soûpirant ; mais il
répondit toûjours en termes
fi férieux , que comme il eſt
naturel de préferer fon bonheur
à celuy des autres quand
il s'agit de quelque fortune,
elle crut que ce n'eftoit rien
faire de bas , ny de lâche, que
d'accepter un Amant ,
qu'elle euft cherché à le
corrompre. Elle en reçeut
donc plufieurs viſites , &
les chofes furent ménagées
fi adroitement , que es vi
fites pafferent fur le compte
de la Blonde , qui voyant
fans
204 MERCURE
toujours le Cavalier également
amoureux , fut fort éloignée
de croire qu'il la trahiffoit
. Elle l'auroit encore
ignoré longtemps , s'il n'euſt
pas fait contre fon Amie cel
qu'il avoit fait contre elle.
Il eftoit un jour chez cette
Amie , lors qu'elle reçeut
vifite d'une fort aimable Brune
. Il en fut touché , & la
regardant comme une Conquefte
qui devoit luy faire
honneur, il luy dit des chofes
affez obligeantes . On ne
manqua point de luy en faire
la guerre apres qu'elle fut parGALANT:
205
tie ; & pour empefcher qu'on
n'entraft dans fes deffeins,
il s'avifa de faire un portrait
entierement ridicule , & de
fes manieres , & de fa perfonne.
Il luy trouvoit une
beauté fade , & à l'entendre ,
elle n'avoit rien que de dégoutant
pour luy. Cependant
il s'informa en fecret de
l'heure & du lieu où elle allois
à la Meffe , & il fit fi bien
qu'il eut avec elle plufieurs
converfations. Il luy avoüa
qu'il avoir commerce , avec
la Blonde , ajoûtant qu'elle
n'eftoit pas fâchée qu'il vift
206 MERCURE
fon Amie , fur qui elle s'ef
toit repofée de fes intéreſts ;
mais qu'on avoit beau vouloir
le faire expliquer
, que
n'ayant aucun deffein de ce
cofté-là , il alloit chercher un
prétexte honnefte pour ne
les plus voir que rarement,
& que quand il fe feroit dégagé
, fes empreffemens luy
prouveroient qu'il ne vouloit
vivre que pour elle feule .
La Brune qui eftoit perſuadée
de fon mérite , & qui
luy voyoit beaucoup de Bien ,
s'aplaudit de fon triomphe,
& s'accommoda de l'attaGALANT.
207
chement. L'Amie des deux
Belle , fut affez longtemps
fans le découvrir. Cette derniere
logeoit dans unQuartier
éloigné, & leurs entreveuës
eftoient fecretes ; mais quelquefoin
que l'on apportant à
les cacher , elle en fut enfin
inftruite , & le dépit de ſe voir
trompée ne la laiffa plus fonger
qu'à nuire à celuy qui la
trompoit. Elle alla foudain
conter à la Blonde ce qui fe
paffoit contre elle ; & pour
luy faire mieux voir l'infidelité
de fon Amant , elle luy
apprit qu'il n'avoit tenu qu'à
208 MERCURE
elle d'en eftre aimée , & que
fi elle euft confenty à l'écouter
, il luy promettoit de
luy donner tous fes foins. La
Blonde la pria de ne rien dire,
afin de réfoudre , & plus à
loifir , & avec moins d'imprudence,
ce qu'il feroit à propos
de faire. Pendant ce
temps elles firent l'une &
l'autre obferver le Cavalier;
& ce qu'il y eut de fort plaifant
, c'eft que par le moyen
de leurs Efpions , elles découvrirent
qu'il trompoit
auffi la Brune. Il avoit trouvé
chez elle une affez jolie PaGALANT.
209
rente qui brilloit beaucoup,
& il commençoit à luy adrelfer
les voeux qu'il n'adreffoit
plus aux autres que par habitude.
Ces trois Amantes trahies
ayant conferé enſemble
fur leurs intérefts communs,
aprirent à leur Rivale, ce que
leur exemple luy devoit donner
à craindre . Elles n'eurent
pas de peine à la faire demeurer
d'accord, qu'un Homme
qui en contoit à quatre Perfonnes
tout à la fois, n'en pouvoit
ainer aucune . Auffi ne
balança- t- elle pas à fe liguer
avec elles. Toutes jurerent
Avril 1684 S
210 MERCURE
de rompre avec luy , & il ne
fut plus queftion que de fe
vanger. Avant que de dire
leurs avis fur cette vangeance
, elles voulurent fçavoir s'il
ne feroit point du nombre de
ceux qui courent de Belle en
Belle ,feulement pour avoir
lieu de fe vanter de faveurs
qu'ils n'ont jamais obtenuës .
Elles avoient des Amis qui
le voyoient quelquefois , &
ces Amis leur promirent l'éclairciffement
qu'elles fouhaitoient
. Ils le mirent d'un
Repas , où l'on parla librement
de toutes choſes . On
GALANT. 211
vint fur le chapitre des Dames,
& l'un des plus enjoüez
dit plaiſamment , qu'il n'y
avoit que les Sots qui euffent
fujet de fe plaindre d'elles,
qu'elles eftoient naturellement
portées à eftre douces ,
& qu'il falloit bien manquer
d'efprit pour ne les pas amener
où l'on vouloit les conduire.
Là - deffus il fupofa
quelques noms de Femmes
qu'ils difoit avoir humanifées
, & fit des contes de
bonnes fortunes , qui paroiffoient
n'avoir rien d'étudié.
Un autre le feconda , & le
с
212 MERCURE
Cavalier croyant qu'il eftoit
de fon honneur de parler la
mefme Langue , n'oublia
rien pour perfuader qu'il n'ef
toit pas mal avec la Blonde..
On luy nomma les trois autres
, & il trouva que fa gloire
demandoit qu'il ne les épargnaft
pas. Jugez fi les Belles
eltant informées de tout, diférerent
leur vangeance. Il
fut réfolu qu'elles la prendroient
dans un Jardin qui
eft hors la Porte S. Antoine,
& dont l'une d'elles pouvoit
difpofer. La Brune qui eftoit
hardie & entreprenante
, fe
GALANT. 213
chargea du foin d'y faire ve
nir leur Gentilhomme Bourgeois
. Ainfi la premiere fois
qu'elle le vit , elle le reçeut
avec autant d'honnefteté qu'à
l'ordinaire , & luy marquant
beaucoup de chagrin , de ne
pouvoir luy dire cent chofes
qu'elle renfermoit par l'embarras
des Témoins , elle luy
offrit un rendez -vous , s'il luy
promettoit d'eftre difcret . La
joye du Cavalier ne fe peut
décrire. Il ne douta point
que la belle Brune ne fuft dif
pofée à le rendre heureux,
& il le crut d'autant plus,
214 MERCURE
qu'en luy parlant du Jardin ,
elle tira parole de luy qu'il
laifferoit fon Carroffe & fés
Laquais à la Porte de la Ville ,
& qu'il fe rendroit à pied au
lieu qu'elle luy marquoit,
afin que perfonne ne puft
foupçonner ce qu'elle ſe réfolvoit
à faire pour luy. Le
jour eftant pris , les quatre
Rivales fe trouverent au Jardin
, & avec eſcorte , bien
longtemps avant que le Cavalier
y duft venir. Il arriva. '
La Brune fortit auffitoft d'un
Pavillon , pour faire avec luy
elques tours d'allée . ComGALANT
. 215
me il croyoit devoir profiter
du rendez -vous , il luy proteftoit
la plus forte paffion,
lors qu'il découvrit les trois
autres Belles, qui s'apuyoient
fur des Cannes , & s'avançoient
pour les joindre. Cette
veuë le fit frémir. Il connut
bien que le rendez vous ne
tourneroit pas à fon avantage
, & demeura - dans ´un
embarras que l'on auroit
peine à exprimer. Chacune
luy demanda tour à tour,
quelle place il luy donnoit
dans fon coeur , par reconnoiffance
des faveurs qui
216 MERCURE
luy avoient efté prodiguées,
& un peu apres la Blonde fe
faifit de fon Chapeau , la
Brune fe jetta fur fon Epées
& une autre luy arracha fa
Perruque . Il ne fçavoit à la
quelle aller pour fe refaifir de
ce qu'on luy avoit pris , & il
n'en eut pas le temps , fe fentant
chargé de
Canne & do
?
coups
de
plat
d'Epée
en
telle abondance , qu'il fut
obligé de reculer. A peine
eut-il fait huit ou dix pas en
arriere , que deux Cavaliers.
fortirent du Pavillon . Il les
reconnut pour Freres de deux
de
GALANT. 217
de ces Belles , & jugeant
bien qu'ils n'eftoient pas là
pour le fecourir , il fe hafta
de prendre la fuite , & fe
fauva dans la Ruë , quoy que
fans Chapeau, fans Perruque,
& fans Epée. Les Belles le
pourfuivirent jufques à la
Porte du Jardin , & aucune
d'elles n'épargna fon bras
pour le payer de fes contes.
On fçeut qu'il eftoit entré
dans la premiere Maiſon
qu'il avoit trouvée ouverte .
On ne m'a point dit en quel
équipage ilregagna fon Ĉarroffe.
Si on puniffoit ainfi
Avril 1684. T
218 MERCURE
tous les Indifcrets , combien
il y auroit tous les jours de
Chapeaux perdus , & de Perruques
tirées !
Je viens à l'Article des Benéfices.
Quoy que j'aye accoûtumé
de faire connoiftre
en particulier chacun de
ceux, qui en font pourvûs de
temps en temps , afin que
l'on puiffe voir que Sa Majefté
n'en donne qu'à des
Perfonnes de mérite , & de
pieté , je ne vous parleray
aujourd'huy que de quel
ques-uns qui me font con-
& vous apprendray feu- nus ,
GALANT 219
lement le nom des autres,
jufqu'à ce que j'aye eu le
temps de m'en informer.,
L'Abbaye
de Hautefontaine
, a efté donnée à M
l'Abbé de Noailles , Frere
du Duc de ce nom , & de
M l'Evefque de Châlons fur
Saône . Tous ceux de cette
Famille font d'une pieté tresexemplaire
.
L'Abbaye de S. Martial,
à M' l'Abbé de Pezé. Il eft
Petit-Fils de Madame la Marquife
de Lanfac , qui a efté
Gouvernante de Sa Majesté .
L'Abbaye de Brantome , à
Tÿ
220 MERCURE
M' l'Abbé le Preftre . Il eft
Neveu de M de Vauban,
fameux Ingénieur , Maréchal
des Camps & Armées
du Roy , & Gouverneur de la
Citadelle de Lile.
L'Abbaye de Nefle , à M
l'Abbé Ginefte . Il eft Fils
d'un Homme , qui a beaucoup
travaillé pour le fervice
du
Roy.
L'Abbaye de l'ifle , àM TAbbé
de Cafemajou . Il eſt Promoteur
de M'T'Archevefque
de Toulouze. Quand on aun
vray mérite, il n'eit pas beſoin
d'eftre à la Cour pour eítre
récompenfé.
GALANT. 221
L'Abbaye de Lefcaladieu ,
à M l'Abbé de Caftan . Il eft
Frere deM deCaftan,Exempt
des Gardes - du-Corps , Homme
de fervice.
L'Abbaye de S. Ruf, au
P. le Camus de la Baftie .
L'Abbaye de Soüillac , à
M' l'Abbé de Thou. Il eft
le dernier de certe illuftre Famille
, qui depuis prés de
trois cens ans a donné tant
de grands Perſonnages à la
Robe , un Premier Préfident,
des Préfidens au Mortier,
Préfidens aux Enqueftes,
Avocats Genéraux , Confeil-
Tiij
$222 MERCURE
lers d'Etat , & Ambaffadeurs,
qui tous en leur temps ont
rendu de grands fervices . La
belle & fidelle Hiftoire de
France donnée par Auguſte
de Thou , rendra ce nom
immortel. Cette Famille porte
d'argent au Chevron defable,
accompagné de trois Mouches
miel de meſme , deux en chef,
une en
en pointe.
L'Abbaye de Sainte Marie
de Pornic , Diocefe de Nantes
, à M l'Abbé de Rouf
felet .
Le Prieuré de Grammont
en Berce , Ordre de GramGALANT.
223
a mont , Dioceſe de Mans
M' l'Abbé Bodin . Il eft Beaufrere
de M' Manfar , Premier
Architecte
du Roy.
Le Prieuré de Bléron , Ordre
de S. Auguftin , Dioceſe
de Bourges , à M ' l'Abbé Riqueur.
Le Prieuré de Noftre- Dame
de la Vayolle , Ordre de
Grammont , Dioceſe de Poitiers
, à M'l'Abbé du Four.
Il eft à M de Rheims. C'eft .
un Homme de pieté , & d'un
mérite generalement reconnu
.
Plufieurs Dames Reli-
Tij
224 MERCURE
gieufes , ont eu auffi part
aux bontez du Roy. Madame
l'Abbeffe de Mouchy
ayant efté pourveuë de l'Abbaye
de Marquete , Sa Majeftéa
donné celle de Mouchy
à une des Filles de M' le
Maréchal de Humieres ; &
l'Abbaye de Nioifeau , à une
des Filles de M' le Duc de
S. Aignan .
L'Abbaye de Noftre- Da
me de la Blanche en. Nor
mandie , Ordre de Cifteaux,
eſtant auffi demeurée vacante
par la démiffion de
Dame Jaqueline de Quelin,
GALANT. 225
qui l'a poffedée plus de quarante
ans avec Teftime , &
une entiere fatisfaction de
toutes les Filles de ce Monaftere
, M' de Quelin , Confeiller
au Parlement , la demanda
à Sa Majesté pour
Madame Marin fa Belle
Soeur , Religieufe du meſme
Ordre. Quoy que le Roy
cuft refolu depuis longtemps
de n'agréer plus de Réfignations
d'Abbayes , ny d'Evef
chez de l'Oncle au Neveu,
parce qu'on perpétuoit par
ce moyen les Biens de l'E
gliſe dans une meſme Fa226
MERCURE
mille , & que fort fouvent
l'Oncle prévenu pour le
Neveu , fe démettoit en faveur
d'un Sujet indigne , ce
Monarque qui fait tout avec
beaucoup de prudence, trou
va que M de Quelin méritoit
d'eftre diftingué, parce
que la Perfonne qu'il luy préfentoit
, eftoit une Fille de
grand mérite , fage , judicieufe
, pleine de vertu &
d'efprit , âgée de trente-huit
ans , & d'ailleurs Niêce de
feu M Marin , un des meil
leurs Serviteurs qu'ait eu la
feuë Reyne Mere , & qui par
GALANT. 227
un exemple inoiy , apres
avoir efté pres de quarante
ans Intendat de fes Finances,
eftoit mort fi pauvre , que
fes Enfans avoient renoncé
à fa Succeffion . Le mérite
particulier de M' de Quelin ,
a auffi beaucoup contribué
à obtenir l'agrément du Roy,
qui le connoifloit pour un
des meilleurs Officiers qu'il
euft dans le Parlement.
Quand il l'en alla remercier
, Sa Majefté luy dit, avec
cet air de bonté qui l'accompagne
toûjours , qu'eftant
tres-contente de la maniere
228 MERCURE
dont il s'acquitoit de fa Char
ge , Elle luy auroit accordé
volontiers cette Abbaye pour
fa Fille mefme , fi elle avoit
eu affez d'âge pour la poffeder.
C'eſt une jeune Perfonne
qui n'a que feize ans ,
qui chante tres -bien , & qui
eftant d'une beauté extraordinaire
, fit l'année derniere
un Sacrifice à Dieu de ces
avantages en prenant l'Habit
de Religieufe . Elle eft Cadete
de Madame la Marquife
de S. Briffon , qui joint à
beaucoup d'eſprit , & d'éloquence
naturelle , une riche
GALANT. 229
taille , & un air infiniment
plus aimable que la beauté
la plus réguliere . Madame
de Quelin leur Mere , fi connue
par l'eftime generale
qu'elle s'eft acquiſe , & la
nouvelle Abbeffe dont je
vous parle , font toutes deux
Filles de Madame du Tiller,
Veuve en fecondes Nôces
de M' du Tillet , Confeiller
en la Grand Chambre , &
font forties de fon premier
Mariage avec feu M Marin,
Secretaire du Roy , & Tréforier
Extraordinaire des
Guerres , Frere de l'Inten-"
230 MERCURE
1
dant des Finances. Toutes
les Religieufes de l'Abbaye
de la Blanche font de qualité
, & pour y eftre reçeuë,
il faut faire preuve de Nobleffe
, autant que de Pieté &
de Vertu .
Le Roy a auffi pourveu
Dame Françoiſe de Boyffevilh
du Prieuré de S. Pardouxla-
Riviere , Ordre de S. Dominique
, Dioceſe de Périgueux.
Tous ces Benéfices
furent donnez le premier
jour de ce mois. Depuis ce
temps - là, M' l'Abbé de Rouvray
eft mort. C'est encore
GALANT. 231
une Abbaye à remplir. Il ef
toit Beaufrere de M'de S. Vallier,
Capitaine des Gardes de
la Porte.
Le Mardy 4. de ce mois,
M' d'Aligre , Confeiller au
Parlement , & Commiſſaire
des Requeftes du Palais ,
époufa Mademoiſelle le Pelletier,
Fille de M ' le Pelletier,
Controlleur General des Finances.
La Cerémonie du
Mariage fut faite par M' le
Curé de S. Gervais , à onze
heures du matin , dans l'Eglife
Paroiffiale, où Madame
la Chanceliere fit l'honneur
232 MERCURE
à Mademoiſelle le Pelletier
de la conduire dans fon Carroffe
, Les Parens de M d'Aligre
, qui affiftérent à cette
Ceremonie, furent Madame
d'Aligre , Veuve de M d'Aligre
, Chancelier de France,
Ayeul du Marié , dont elle
n'a point eu d'Enfans ; M
d'Aligre , Confeiller d'Etat,
fon Oncle ; Madame la Ma
réchale d'Eflrade , fa Tante,
M' le Marquis de Verderone,
& Madame fa Femme,
fa Tante , M de Fieubet de
Launac , Maiftre des Requeftes,
& Madame fa Fem
GALANT. 233
.
me , Soeur de la Mere du
Marié
Les Parens de la Mariée
furent, M' le Pelletier, Controlleur
General , fon Pere;
M' Fleuriau , Secretaire du
Roy , Pere de feu Madame
le Pelletier ; M' d'Argouges,
Maitre des Requeſtes , &
Madame fa Femme , Soeur
de la Mariće ; M l'Abbé le
Pelletier , & Mile Pelletier,
Avocat du Roy au Chaſtelet,
fes Freres ; M l'Abbé le Pelletier,
Confeiller en la Grand"
Chambre, & M Je Pelletier,
Intendant des Finances,, Fre
Avril 1684. Ꮩ
234 MERCURE
res de Mile Controlleur General
; M' de Chateauneuf.
Secretaire d'Etat, & Madame
fa Femme , Fille de M de
Fourcy , premier , Mary de
feu Madame le Pelletier;
M Lambert , Préfident en
la Chambre des Comptes
,
Frere de la Mere de feu Madame
le Pelletier . Madame
d'Aligre, la nouvelle Mariée,
eft âgée de quatorze ans.
Elle eft affez belle , a l'efprit
fort doux , & a efté élevée
dans le Convent des Religicules
de la Ville - l'Evefque,
avec Mefdames fes Tantes,
GALANT. 235
Soeurs de M' le Controlleur
General , qui a deux Filles
Profeffes dans ce Monaftere,
& deux autres auffi Profeffes
dans l'Abbaye de Hautebriere,
à cinq lieuës de Paris .
Ce font fix Filles qu'il a , &
quatre Garçons. Je ne vous
dis rien de fes grandes qualitez.
Je vous en parlay fort
amplement , quand il plût
au Roy de le choifir pour
remplir le pénible Pofte qu'il
occupe. Tout s'eft paffé dans
ce Mariage , felon , fa modeftie
ordinaire.
Huit jours apres , M' Fran-
V ij
236 MERCURE
cine , reçeu en furvivance à
la Charge de Maiftre d'Hôtek
du " Roy , que poffede M
Francine fon Pere , époufa
Mademoiſelle
Lully ,Fille du
fameux M Lully , Sur-Intendant
de la Mufique de la
Chambre
de Sa Majesté. Les.
deux Peres font fort connus
par leur mérite perfonnel, &
les deux Mariez ont beau
coup d'efprit.
Ils eft fait un autre Mariage
en Bretagne, qui eft tres - confidérable.
C'est celuy de M
le Marquis de Sevigné, d'une
des plus nobles Maifons de
GALANT. 237
cette Province . Il épousa au
mois de Fevrier Mademoifelle
de Mauron , Fille de M.
de Mauron , Confeiller au
Parlement de Bretagne , &
riche de plus de foixante &
dix mille livres de rente . Les
Mariez eftant venus de Rennes
en leur Maifon des Rochers
proche de Vitré le 10.
de ce mois , furent falüez
par une Troupe de leurs Vaf
faux , qui s'eftoient mis fous
les armes , au nombre de plus
de mille. Cette Troupe alla
les recevoir , conduite par
M Vaillant le Senéchal , qui
238 MERCURE
leur fit un Compliment tresfpirituel
. Ils eftoient accompagnez
de Mile Marquis du
Chaftelet, qui eftoit allé une
lieuë au devant d'eux , à la
tefte de plufieurs Gentilshommes
& Bourgeois de
Vitré , tres- bien montez , &
précedez d'un Trompete.
Quantité de Dames allérent
auffi en Carroffe , &
apres qu'elles eurent rencontré
Madame la Marquife
de Sevigné, qui eftoit accompagnée
de plufieurs autres
Carroffes , remplis de Perfonnes
de qualité , comme
GALANT. 239.
de Mauron , de Brehan , de
Chanbellay , de Tifay , de la
Roche, &c. M' le Marquis
de Sevigné monta à cheval,
pour ſe joindre avec la Compagnie
de Cavalerie , qui ſalüa
la nouvelle Mariée , l'Epée
à la main. En fuite tous
les Cavaliers fe mirent à la
tefte des Carroffes , qu'ils
accompagnérent en bon ordre
jufqu'à Vitré ; & paffant
de là par le Parc de Madame
la Princeffe de Tarente , ils
allérent jufqu'au Chateau
des Rochers , où ils furent
régalez d'une magnifique
Collation .
240 MERCURE
On mande de Troyes que
Mle Vicomte de Tajas y a
époulé Mademoiſelle
de Maniande
, depuis quinze jours .
Ils font tous deux tres bien
faits, ont beaucoup
de Bien,
& 'un mérite qui les diftingue,
& qui les fait regarder
comme
un
un Couple des
mieux affortis .
La Piece que vous allez
lire, ne peut eftre mieux placée
qu'au commencement
de ce que j'ay à vous dire
touchant les derniers Lardons
. C'eſt une Réponſe
faite par M le Comte d'A
vaux ,
GALANT. 241
vaux, Ambaffadeur Extraor
dinaire de France , aux Dé
putez de M les Etats Gené
raux , fur les Propofitions
qu'ils luy ont faites de la part
de leurs Alliez. Voicy dans
quels termes il l'a présentée.
Mellieurs
les Députez
de
os Seigneuries ayant eu
bier une Conférence avec le Comte
d'Avaux , Ambaffadeur Extraordinaire
de Sa Majesté Tres-
Chreftienne , & luy ayant donné
leur Réfolution du 12. de ce mois,
contenant les mefmes propofitions
qui ont effé cy devant envoyées
Avril 1684.
X
242 MERCURE
en Angleterre , ledit Ambaffa
deur leur répondit conformément
aux ordres qu'il a du Roy fon
Maifre ilfe donne l'honneur
de donner aujourd'huy par
écrit à VV. SS, ce qu'il dit hier
de bouche à Meffieurs vos Deputez.
a
Ledit Ambaffadeur leur demanda
s'ils avoient un Pouvoir
de l'Empire , ou fi les Miniftres
des Alliez qui font à la Haye,
eftoient authorifez pour faire de
pareilles propofitions. Ils répondirent
qu'ils n'avoientpoint de Pouvoir
; mais que come Sa M.T.C.
avoit témoigné qu'Elle vouloit
GALANT. 243
bien un accommodement general,
ils avoient marqué ce que l'Empereur
, l'Electeur de Baviere,
& quelques autres des principaux
Princes de l'Empire, avoientjugé
raisonnable . Ledit Ambassadeur
crut devoir témoigner aux De
putez de V.V. S.S. qu'il eftoit
extraordinaire , que deux ou trois
Envoyez décidaffent icy du fort
de l'Empire , fans en avoir ny
pouvoir ny ordre , d'autant plus
que le College Electoral, qui
connoist mieux que font ces
Particuliers , quel est le veritable
intereft de l'Empire , avoit
déja conclu le 24. du mois paſſé,
ne
Xij
244 MERCURE
;
proqu'il
falloit accepter la Tréve propofée
par Sa Majesté T. C. &
que quand on faifoit icy des
pofitions contraires à celles- là , ce
ne pouvoit estre que dans la veuë
d'éloigner la Paix que le College
Electoral s'eftoit plaint de
cette procédure ; que l'Empereur
l'avoit defavouée'; qu'après cela,
il s'étonnoit que les Etats Generaux
vouluſſent appuyer l'entreprife
que deux ou trois Miniftres
font à la Haye , contre les droits
contre les interefts de l'Empire
'; que fiVos Seigneuries vouloient
effectivement ne pasfe mê
ler des affaires de l'Empire, coma
GALANT. 245
me ils l'en afsûroient , il falloit
retrancher tout ce qu'ils avoient
mis dans leur Réfolution , & ne
parler que des affaires de l'Efpagne.
Al'égard de cette Couronne,
ledit Ambaffadeur a fait obferver
à Meffieurs vos Deputez,
que les offres qu'on fait , au moins
en la partie la plus confiderable,
font appuyées fur une vainefup .
puition , egfur unfaux principe;
car il est dit dans la Refolution,
qu'on a crû ne pouvoir prendre
une meilleure métode, quedefuivre"
celle felon laquelle Sa M. T. C.
avoit bien voulu regler la Bar-
X iij
246 MERCURE
a
ny
dans toutes
riere , fçavoir depuis la Merjufques
à la Meufe , & de là juſqu'à
la Mozelle ; & cependant
il est notoire
, que ny dans le
Traité de Paix ,
les negotiations de Nimegue , on
n'a jamais parlé d'une Ligne qui
iroit de la Meufe jufqu'à la Mo-
Zelle , & qu'on ne pouvoit avoir
gliffe une femblable chofe , que
pour en tirer cette confequence,
fçavoir, quepourfaciliter un accommodement
, il falloit à cette
beurefaire une nouvelle Ligne de
la Meufe jufques à la Mozelle,
comme on en feroit uns nouvelle,
depuis la Merjufqu'à la Meuſe,
GALANT. 247
que
& auffi pour donner à entendre
la Ville de Luxembourg
eft
dans la Barriere
, quoy que quoy que cette
Ville n'y ait jamais efté ; de forte
que le principe fur lequel ces rai
Jonnemensfont fondez , fe trouvantfaux
, toutes les confequen.
ces en eftoient détruites.
Apres ces confidérations , &
quelques autres que ledit Ambaffadeur
a pu faire fur la premiere
lecture de la Refolution de V.V.
S.S. il a témoigné à Meſſieurs
vos Deputez , que les propofi
tions qui y estoientfaites par vos
Alliez eftoient fi hors de la jufte
raiſon , que quand on auroitpû
X
ill
248 MERCURE
par
douter jufqu'à préfent , fi le deffein
de la Maifon d Autriche est
de
continuer la guerre , des propofitions
fi déraisonnables le perfuaderoient
à tout le monde ; qu'
elles feroient plutoft confiderées
Sa Majesté comme une feconde
declaration de Guerre , que
tomme un moyen de parvenir
À la Paix ; que tant celles qui
regardent l'Espagne , que celles
qui regardent l'Allemagne , font
également éloignées de la raifon,
puis que les premieres tendentfur
tout à ôter à Sa Majefté des lieux
aux environs de Luxembourg,
qui luyfont d'autant plus confi
GALANT. 249
dérables , qu'ils empêchent que la
Garnison de cette Place ne puffe
incommoder fes Sujets .
Ledit Ambaffadeur a ajouré
que la Paix fe pouvoir encore
faire , ou par l'acceptation d'un
des Equivalens qu'il a cy- devant
propofez à vos Seigneuries , par
ordre du Roy fon Maistre , ou
par l'acceptation d'une Tréve de
vingt années ;-qu'à l'égard de la,
Tréve , on fçait affez qu'elle
ne peut admettre aucune condi
dition , & que qui dit Armistice
ou Tréve , doit tomber d'accords
que toutes chofes doivent demeu
rer de part & d'autre en l'étap
250 MERCURE
où ellesfont ,fans aucun accroiffement
ny diminution de droits;
qu'ainſi
on ne doit
pas
attendre
5:
d'autre explication ny d'autre relâchement
de la part de Sa Majefté
, & qu'apres avoir épuisé
toutes les facilitez qu'on pouvoit
defirer raisonnablement d'Elle
pour l'affermiffement du repospublic
, on ne devra imputer qu'à
ceux qui voudront encore le troubler
par un plus long refus de
fes offres , tous les malheurs qui
en pourront arriver.
Pour ce qui est de la demande
d'une Sufpenfion
de tous actes
dhoftilitez
pendant
trois mois,
GALANT 251
tedit Ambaſſadeur a témoigné
à Meffieurs vos Deputez , que
comme ilfaudroit autant de temps
pour en convenir , que pour l'acceptation
de la Treve de vingt
années , il ne falloit pas attendre
que le Roy fon Maistre donnaft
les mains à une propofition qui eft
bien moins avantageufe au bien
general de toute l'Europe ,
eft d'ailleurs fi contraire aux interefts
de Sa Majesté , fur tout
apres qu'on afait , & qu'onfait
encore tous les jours au nom des
Etats Genéraux , des démarches
qui
qui font fi oppofees à l'avancement
de la Paix , & qui vont
252 MERCURE
"
bien audela de ce que les Traitez
permettent.
Comme les Deputez de VV.
SS.ont témoignéqu'ils n'avoient
fait mention des affaires de l'Empire,
queparce qu'ils fouhaitoient
de voir un accommodement general
, ledit Ambaffadeur leur a
offert que s'ils vouloien dés aujourd'huy
accepter , ou faire accepter
un des Equivalens qui regardent
l'Espagne , ou - bien la
Treve , il eftoir prest de figner le
Traité
; & que
Crecy ayant le mefme pouvoir à
l'égard de l'Empire, il pouvoit en
figner le Traité en mefme temps;
Mle Comte de
GALANT. 253
& quepar ce moyen VV.SS. au
roient la fatisfaction de voir l'accommodement
general bien-tost
conclu. Mais que ledit Ambaffa
deur eftoit obligé de leur dire , qu'il
doutoit fort que le Roy voyant
tout ce qui fe pratique tant icy
qu'ailleurs par les Partiſans de la
Maifon d' Autriche , pourfufciter
des Ennemis à Sa Majeſté , &
pour allumerla Guerre, luy laiffaft
longtemps le mefme pouvoirs
qu'ainfi ledit Ambassadeur prenoit
la liberté , par le zéle qu'il
avoit pour la Paix , de prier
VV . SS. de ne pas laiffer écouler
inutilement le temps dans lequel
254 MERCURE
il pouvoit encore conclure un bon
accommodement
, & de confiderer
fipour le plus ou le moins de
Villages dont il s'agit à l'égard
de l'Espagne , oupour mieux dire,
pour la feule opiniâtreté des Efpagnols
, on devroit fouffrir que
cette Couronne engageaft toute
l'Europe dans une fanefte Guerre.
Enfin ledit Ambassadeur
a
témoigné aux Deputez de VV.
SS. que fi on luy préſentoit ces
propofitions dans une Affemblée
où l'on traitaft la Paix , il
feroit obligé de les rejetter bien
loin ; mais qu'ayant l'honneur
d'eftre icy Ambaffadeur de Sa
GALANT. 255
Majefté auprés de Meffieurs les
Etats Generaux , le respect qu'il
avoit pour eux eftoit la feuleraifon
que l'empêchoit de leur rendre
leur Refolution ; mais qu'il
les prioit de trouver bon qu'il
fe chargeaft point de telles propofiions
, pour les envoyer au Roy
fon Maistre.
Fait à la Hayele 13. Avril 1684.
ne
Les Lardons du 28. de
Mars contiennent de grands
raiſonnemens , par lequels
on s'attache à penétrer fi la
Pologne eft mécontente de
l'Empire , & fi le Roy de Po256
MERCURE
logne viendra en Hongrie.
L'on tâche toûjours à rejeter
fur la France tout ce que fera
ce Monarque, s'il fait quel
que chofe de chagrinant
pour l'Empire. On peut en
deux mots juftifier la France
là-deffus , & faire voir que
tout ce que les Lardons ont
dit contre elle depuis quatre
mois à l'égard de cet Article,
n'a aucune verité. Tous leurs
raiſonnemens ont roulé für
les refforts qu'on a fait joüer
à M' de Béthune , qu'on a
fupofé eftre en Pologne de
puis ce temps- là , & qui ceGALANT.
257
[
a
• pendant n'eft point forty de
France. Il eftoit encore à
Verfailles , où tout le monde
l'a veu , quand le Roy en eft
party. C'est un Fait auquel il
n'y a point de replique , &
qui détruit non feulement
: tout ce qu'on veut qui fe
foit négocié par le paffé à l'occafion
de ce prétendu voyage
, mais encore qui fait voir
que tous les raifonnemens
qui feront à l'avenir tirez du
Imefme principe , feront entierement
faux . On voit dans
ces mefmes Lardons , que
ceux qui veulent la Guerre,
Avril 1684. Y
258 MERCURE
ne font pas contens de l'Electeur
de Cologne
, parce
qu'il n'a les Armes à la main
que pour travailler à la Paix..
Sa fageffe , & fon inclination
pour le repos de l'Europe ,,
font connues . La gloire de
la Guerre n'eft pas ce que
cherche un Homme de fon
âge , & de fon caractere , &
s'il n'eftoit bien perfuadé de.
la justice du party qu'il embraffe
, & du bien qu'il peut
faire à la Chreftienté , il ne
feroit pas dans les fentimens.
qu'il fait paroiftre . A
Quelques invectives dont
GALANT. 259
ces Lardons foient remplis ,
on y voit de temps en temps
des endroits que la verité
arrache , & qui juſtifient la
France . Dans l'un de
dont je parle , on lit les pa
roles fuivantes.
cux
•Je ne puis memp fcher de dire
que quoy que médite l'Empire,,
tous fes deffeins n'aboutiroient à
rien , & de luy appliquer ce
Vers.
Parturient, montes naſcetur
cridiculus mus.
Si elle ne s'accommode à quel
que prix quefe foit avec la Fran
aqui eft en étatde l'inquieter..
Yij
260 MERCURE
Puis que les Ennemis
mefme de la France , demeurent
d'accord qu'elle eft en
état d'inquiéter l'Empire,
on doit admirer fa modération
, non feulement , de ne
le pas faire , mais de ne l'avoir
pas fait dans le temps
que ce luy eftoit encore une
chofe plus facile , & qu'elle
eftoit informée de la réfolu
tion qu'on avoit priſe de luy
déclarer la Guerre , fi-toft
queles Turcs fe feroient retirez
de la Hongrie.
On voit dans la fuite que
quelques Cercles font enticGALANT.
261
.
rement pour la France , &
pour la juftice de fes Pro
pofitions. Il y a d'autres endroits
, où l'on ne fait aucun
fcrupule de la déchirer. Jene
vous ay point encore parlé
d'une choſe qui eft à remar
quer là- deffus. C'est que tous
ceux qui envient la gran
deur du Roy , fe déclarent
Ouvertement contre luy , &
que les Miniftres de ce Mo
narque n'ufent d'aucunes in
vectives , pour repouffer les
calomnies de ceux , qui s'en
fervent pour diminuer ſa
gloire. On ne peut pas dire
262 MERCURE
que la raifon ne foit point
de fon party , puis que tant
de Princes defintéreffez l'ont
pris , & que la plupart de
ceux que l'on voit liguez
avec les Ennemis , y font
joints , ou par les intéreſts du .
Sang , ou parce que la Politique
de leur État le demande
mais ces raisons d'E
tat ou de Sang, n'oftent rien
à l'équité de la cauſe.
Les Lardons de la mefme
date , découvren: les artifices
due Prince d'Orange , qui
courent de Ville en Ville
pour obtenir la levée des

GALANT. 263
feize mille Hommes. Ces
voyages ne le font point fans
brigues , fans avoir beaucoup
de Perfonnes gagnées , &
fans menaces fecretes ; &
quand avec tout cela , on
n'obtient qu'une partie de
ce qu'on pourfuit fi vivement,
il faut qu'on n'ait guére
de juſtice de fon coſté.
Voicy ce qu'on lit d'abord
dans l'un des Lardons.
de Mars.
du
30.
Les
Affaires
d'Etat
võt
toûjours
le
mefme
train
. LeRoyd
Angleterre
eft
toûjours
d'avis
, qu'il
faut
que
l'Espagne
fe
détermine
àdon
) !
264 MERCURE
ner quelque chofe à la France,
à traiter de Paix ou de Tréve
avec elle fur l'une de fes Alter
natives ; difant que pour fi peu
de choſe , il n'eſt pas juste , que
fes Alliez s'embaraffent dans une
Guerre , dont les fuccés font incertains;
en un mot qu'il n'y a
pas de moyen , ny plus feûr , ny
plus prompt , que l'acceptation de
Tune des Alternatives
, pour conferver
la Paix& lerepos en l'Europe.
On ne peut faire un éloge
plus grand du Roy d'Angleterre'
, & je ne croy pas y
voir rien ajoûter .
de-
Le
GALANT. 265
Le mefme, fait voir en continuant
par un grand dif
cours , que la Hollande fe
peut perdre , fi elle fecourt
TEfpagne. Il pourfuit enfuite
de cette forte . Mais d'un
autre cofté, fi nous n'exécutons
pas de bonne foy le Traité
l'Espagne a fait avec nous ,
qui trouverons nous de l'appuy,
que nous en chercherons dans
lors
le
befoin?
que
chez
Če raifonnement eſt trcsmal
fondé , puis qu'on ne
doit du fecours à l'Eſpagne.
qu'en cas qu'elle foit atta
quée , & non pas fi elle atta-
Avril 1684. Z
266 MERCURE
que.
Lors que
le Prince d'Orange
a des veuës qui ne refentimens.
gardent que luy , & qui l'obligent
à tout rifquer , tout
un Etat n'eft pas obligé à fe
perdre , en entrant dans fes
L'Autheur
du
meime Lardon , dit apres
cela , que la Hollande
donne
enfin du fecours , pour voir fi
d'autres Princes leveront le
B
mafque. C'eſt conclure
ſans
raifon , apres avoir beaucoup
raifonné. Dans tout ce raifonnement
il n'a eſté quef
tion que de fçavoir s'il eftoit
jufte de fecourir
l'Espagne
,
GALANT. 267
ou de ne la pas fecourir ; &
dans la conclufion on fe dé
termine par toute autre chofe
, puis que quand d'autres
Princes leveroient le mafque,
cela ne feroit pasque l'on euft
tort ou raifon de donner du
fecours à l'Eſpagne.
On lit dans la fuite , que les
Eſpagnols pourroient faire le
Prince d'Orange Capitaine
General des Païs - Bas pendant
fa vie , comme l'Archiduc
Léopol le fut autrefois.
Il ne s'agit plus apres cela , de
fçavoir fi la Guerre que le
Prince d'Orange veut faire à
Z ij
268 MERCURE
la France , eft jufte ou non.
Il ne voit qu'une efpece de
Souveraineté à efperer pour
luy de tous coftez . Ainſi
dans la penfée que la Guerre
luy fera utile il fe met peu
en peine fur qui en tombera
le malheur.
On cite dans les Lardons
de la mefine date , des Avis
particuliers qu'on fupofe
eftre venus de Paris . Voicy
ce que l'on y dit .
On croit que cette année
Empereur aura tres - peu de fecours
. Nonobstant cela , il eftfi
fort attaché àfe laiffer gouverner
GALANT. 269
parles Espagnols , que de crainte
de leur donner du déplaiſir , il fe
met en état que les Turcs ayent
leur revanche. Quand on dit
que cela vient de Paris , on
ne prouve rien ; mais ces Avis
prétendus peuvent ne pas venir
de Paris , & fe trouver
veritables.
On voit enfin que quelques
Miniftres fe retirent de
l'Affemblée des Hauts-Alliez
tenue à la Haye , croyant
qu'elle ne peut aboutir à rien.
Il y a de l'apparence . C'est
une Affemblée fans miffion,
& dont la plus grande partie,
Z. iij
270 MERCURE
eft dans les intérefts de ceux
qui l'ont imaginée.
a
L'un des Lardons du
Avril , porte ces paroles.
On ne fçait pofitivement qui
a arraché à l'Empereurfon principal
Appuy , où fi quelque mé
contentementparticulier , ou enfin
Ses propres intérests attacheront le
Roy de Pologne à méditer des
conquestes fingulieres. Cepen
dant il eft certain que ce Monarque
n'a plus d'inclination de
retourner en Hongrie , fi l'effort
des Turcs ne l'oblige à en ufer autrement
, en changeant l'état prefent
des choses.
GALANT. 271
Ce
Je ne voy pas qu'un Homme
qui fait le Politique,
doive avoir fujet de s'étonner
de cette maniere d'agir
du Roy de Pologne , quand
mefme il n'auroit aucun fujet
de mécontentement
,
Monarque n'a pû venir en
Hongrie fans que fa Marche
fuft une déclaration de guer.
re aux Turcs. Il a donc préfentement
la guerre avec
eux fur fes Frontieres
, ce qui
n'eftoit pas , lors qu'il partit
l'année derniere de fon
Royaume , & dans & dans une
guerre ouverte avec un puif
Z
iiij
272 MERCURE
fant & redoutable Ennemy;
il est plus naturel , qu'un Monarque
défende les Etats
que ceux d'un autre , ou s'il
eit le plus fort , qu'il faffe
des Conqueftes fur fon Ennemy
, qui ne manqueroit
pas d'en faire fur luy , s'il ne
le voyoit pas preft à fe défendre
, ou mefme à attaquer.
Ainſi il eſt juſte qu'apres
s'eftre attiré la guerre
pour fervir l'Empereur , il demeure
dans fes Etats pour la
foutenir. Il ne laiffe pas pourtant
de fervir l'Empire fans
fortir de chez luy , puis qu'il
GALANT. 273
oblige les Forces de fes Ennemis
à fe partager . Cela fait
connoître qu'on impute fauffement
à la France de détourner
le Roy de Pologne de venir
en Hongrie
.
On lit encore l'endroit qui
fuit dans les mefmes Feüilles .
On debite que le Ministre
d'Espagne, auroit marqué à Meffeurs
les Etats Generaux des
Provinces. Unies ,
que
Sa Ma .
jesté Catholique n'entendroit
point à entrer en aucun accommodement
avec la France , que
prealablement Leurs Hautes-
Puiffances n'euffent déclaré la
274 MERCURE
Guerre à cette derniere Couronne,
ou n'euffent au moins affifté de
toutes leursForces les Païs- Bas,
afin de traiter à de meilleures con
ditions.
Il n'y a guére de certitude
de verité dans cet Article ; &
un Homme qui fe pique de
donner des Nouvelles fecretes
& veritables, ne doit point
commencer un Article par
On debite. C'eſt à dire qu'on
ne fçait une chofe que parce
qu'on la publie , & cela ne
prouve rien . Ce n'eft pas que
les Eſpagnols ne foient affez
habiles pour avoir fait cette
GALANT. 275
artificieuſe Propofition , afin
d'embarquer la Guerre.
4.
la
Je n'ay point veu le grand
Lardon de la meſme date du
Avril . On dit qu'il a eſté
perdu à la Pofte. Celuy du 6.
commence en difant , que
France fait courir de grandes
plaintes contre les Espagnols, des
brigandages que ceux-cy exercent
contre les Marchands François
, au préjudice des Traitez de
la Paix , qui leur donnent fix
mois pourfe retirer. Il tâche de
faire voir que cette plainte
eſt mal fondée , en avoüant
pourtant l'injustice des Ef

276 MERCURE
3
pagnols , qu'il cherche à juſ
tifier. Il dit pour cela qu'ils
peuvent faire des chofes injuftes
, auffi - bien que les
François. C'est beaucoup
qu'il avouë l'injuftice des
Espagnols. Cela rend le Fait
conftant , mais on n'en doit
pas conclure que
les François
ayent rien fait d'injufte
.
Les Efpagnols
ont les premiers
brûlé des Maiſons
. On
en a brûlé davantage
pour
répondre
à leur maniere
d'a
gir. Le plus ne fait rien en
cette occafion
. Quand
on
eft attaqué
, fi l'on a plus de
GALANT. 277
force que fon Ennemy, on
peut s'en fervir , cela fut
toûjours permis. En fuite les
Efpagnols ont déclaré la
Guerre à la France . On a mis
Icur Païs fous contribution;
on a brûlé ceux qui ont refufé
de la payer ; c'eft l'uſage
de la Guerre , reçeu en tous
lieux ; & Grotius , comme je
l'ay déja dit , le marque luymefme
dans fon Hiftoire.
Ainfi les Efpagnols font
caufe de tout , & pour avoir
commencé à brûler , & pour
avoir déclaré la Guerre. Ils
n'en font pas demeurez là;
278 MERCURE
ils ont crû qu'au préjudice
des Traitez qui donnent fix
mois aux Marchands pour
retirer leurs Effets apres la
Déclaration de la Guerre , ils
pouvoient arrefter ceux des
François en la déclarant. Ils
ont fait plus. Malgré le Paffeport
qu'ils avoient donné,
ils ontarrefté vingt- huit mille
francs pour la rédemption
de quelques Captifs qu'on
alloit retirer en Barbarie.
Cette action qui ne fait tort
qu'à de pauvres Efclaves , a
quelque chofe de fi pen
commun parmy les ChrêGALANT.
279
feutiens,
qu'elle ne doit pas
lement eftre commife par
ceux qui auroient un légitime
droit de le faire , puis
qu'elle expofe ces Mal eureux
à renier leur foy, faute
d'eftre rachetez. Ainfi l'on
voit que les Espagnols ont
commencé & finy par des
actions injuftes. Cependant
ils tâchent de noircir la
France dans toutes les Cours
de l'Europe , mais leurs dif
cours ne font effet que fur
ceux qui fe laiffent furprendre
par un torrent d'in véctives.
Il ne fuffit pas d'alléguer

280 MERCURE
!
des Faits confus, fans en dire
la raiſon , pour y faire ajoûter
foy , il faut examiner le commencement,
la fuite, & la fin
d'une Affaire , pour connoître
qui a raifon. C'est ce que
les Efpagnols veulent empefcher,
en criant & embaraffant
toûjours les Affaires,
afin que l'on ne connoiſſe
point le peu de fujet qu'ils
ont de fe plaindre.
Le mefme dit en parlant
de la France. Quant au fecours
qu'elle promet de donner à l'Empire
contre la Porte , il y a bien
des chofes àdire là-deffus, & je
GALANT. 281
ne fçay files Troupes auxiliaires:
ne feroient pas plus dangereufes.
que les Troupes ennemies . Ily a
des affistances fi funeftes & fi
fatales , qu'il vaut mieux s'expofer
à la difcretion des Ennemis ,
de les appeller ; c'est pourquoy
je croy que quand les Francois
offriront de faire marcher
que
-trente mille Hommes contre les
Turcs , on les remercîra toûjours ,
& on les fuplira de laiffer
l'Allemagne le foin de fa propre
defenfe.
On voudroit fçavoir furquoy
eft fondé un difcours.
fait fi mal à propos , & qui
Avril 1684. A a
282 MERCURE
"
tourne à la gloire de la Fran
ce, quoy qu'on ne l'employe
que dans le deffein de luy
nuire . Les François ont affez
bien fait à S. Godart. Les
Turcs y ayant eſté batus,
furent obligez de demander
la Paix prefque fur le champ
de Bataille , & les François
apres avoir raffuré l'Allema
gne , n'en troublerent point
le repos . On feint aujourd'huy
d'appréhender leur fecours
, parce que l'on eft jaloux
de la gloire qu'ils s'acquiérent
par tout où ce fecours
eft porté. Si l'on
GALANT. 283
croyoit qu'ils n'en vouluſ
fent point donner , il n'y au
roir affez d'encre pour
pas
exagérer ce dur refus , & l'on
en feroit retentir toutes les
Cours de l'Europe
.
#
Les Lardons du 1o . d'A
vril continuent à faire voir,
ainfi que les précedens, les
raifons qui obligent le Roy
de Pologne à eftre mécontent
de l'Empereut. Ils en
font le détail , ils marquent
l'injuftice qu'on a faite à Sa
Majefté Polonoiſe , en refufant
de la faire entrer dans le
partage des Canons qui ont
Aa ij
284 MERCURE
efté pris fur les Turcs , & de
s'accommoder en fa confidération
avec le Comte Té-
Kely. Cependant par un éga
rement qui ne fe peut concevoir,
dans le mefme temps
qu'on fait un détail des raifons
du mécontentement du
Roy de Pologne , on veut
encore que la France empefche
ce Prince de repaffer
enHongrie .
Comme il courut icy un
faux bruit il y a quelque
temps, qu'un Courtier d'Al
lemagne avoit paffé , & qu'il
portoit en Efpagne la réfo
4
GALANT. 285
lution de la Tréve, on trouve
cette fauffe nouvelle dans
ce mefme Lardon . Apres
cela , doit on ajoûter foy à
ce que difent ces Raifonneurs,
qui veulent faire croire
qu'ils fçavent les fecrets des
Princes , & qui ne fçavent
pas feulement les Faits publics
? C'eft pourtant par eux
que toute l'Europe confent
à eftre trompée , puis que
leurs Lardons font veus dans
toutes les Cours , & qu'il n'y
a aucun Païfan en Flandre
qui ne les life . Ce font mefme
ces derniers qui ont donné à
286 MERCURE
ces Ecrits le nom de Lardon.
On peut juger apres cela , fi
les impreffions qu'on prend
de la France fur des Ecrits de
cette nature, ne font pas tout
à fait fauffes , & mefme hors
de toute vray - femblance.
Ceux qui manquent de
droit , cherchent des raifons
pour ébloüir leurs Peuples,
& rendre leurs Ennemis
odieux , en les noirciffant ;
mais ceux qui ont la Juſtice
de leur cofté , ne ſe ſervent
point de ces artifices , & c'eſt
par cette raifon que l'on n'in,
fulte perfonne en France
;
GALANT. 287
1
dans aucun Ecrit. Ce qui eſt
dit en répondant , ne doit
point paffer pour invective .
Celuy qui répond , n'attaque
pas , & l'on n'a jamais fujer
de fe plaindre de ceux qui
n'écrivent que pour repouf
fer la calomnie.
Les Lardons de mefme
date, ne donnent point d'autres
raifons , pour juſtifier le
refus que les Ennemis font
de la Tréve , finon que les
François la rompront. S'il
eft vray, comme on l'a dit de
tout temps , qu'il n'y a point
de Remedes qui guériſſent
A
288 MERCURE
2:
de la peur , je ne croy pas
qu'on puifle trouver aucune
réponſe à cet Article. Peuton
contenter des Gens qui
ne veulent pas qu'on les fa
tisfaffe ? Le Roy offre la Paix
ou la Tréve, & cinq Equivalens
à choifir pour les prétentions
qu'il a expliquées..
Rien ne contente , on voudroit
que le Roy cúft moins
de gloire , mais il n'y a pas
moyen de fatisfaire ceux qui
veulent des choles inpoffi
bles.
En fuite on blâme les
Princes qui ont embraffé le
party
GALANT 289
party de la France, ou plutoft
celuy de la Paix ; & dans le
meſme endroit on dit , que la
France porte auffi vigoureusement
les intérefts de fes Alliez,
que les fiens propres. Si cela eft
vray, comme on en demeure
d'accord , pourquoy blâmer
ceux qui font affurez de ne
rien riſquer en prenant le
party de la France?
On dit encore dans les
meſmes Feuilles un détail des
Armées qui doivent venir
fur le Rhin pour agir contre
la France , & tout cela fondé
fur la Paix , ou fur la Tréve
Avril 1684. Bb
290 MERCURE
qu'on doit faire avec le Turc.
C'eft aller bien vifte pour des
Gens de Cabinet , qui doivent
pefer ce qu'ils dilent , &
qui ne devroient
vrir ces chofes , quand elles
feroient veritables , mais on
veut nous faire peur..
pas décou
Les mefmes finiffent , en
difant, que toutfera en repos tant
que le Roy prendra le divertiffement
d'Amadis à Versailles . Le
Roy n'a pris aucun divertif
fement depuis fon deüil , &
l'Opéra d'Amadis n'a point
efté repréſenté à Versailles .
Il eft bien vray qu'on en a
GALANT: 291
chanté quelques Airs en
préſence de Madame la Dauphine,
mais fans Dance, fans
Habits, & fans Théatre .
Jugez de la créance qu'on
doit avoir aux Lardons du
13. Avril, puis qu'ils les commencent
par une Négotiat
tion de Mariage à laquelle
travaille M¹ de Béthune, que
l'on fupofe toûjours en Po
logne, & qui eft neantmoins
encore icy. Il y a un grand
nombre d'Articles auffi ridicules
, aufquels je ne feray
point de réponſe , pour me
difpenfer de repéter trop fou
Bb j
292 MERCURE
1
vent les mefmes choſes . On
y en lit une affez plaifante,
& dans laquelle il n'y a pas
feulement de fens commun..
C'est un Courrier d'Allemagne,
qui dit à un Miniftre de
France tout le fecret de fes:
Dépefches. Si l'on fupofoit
que ce Courrier, par quelque
avanture extraordinaire, cuft
fçeu ce fecret , & qu'on l'euft
gagné pour le découvrir , il
y auroit quelque vray-fem
blance ; mais de croire qu'un
Courrier fçache les Nouvel
les chifrées qu'il porte , &
qu'il les diſe ingénûment, &
GALANT. 293
prefque publiquement , à
ceux qui ont intéreft de les
fçavoir, ce font deux chofes
aufquelles on ne doit point
ajoûter de foy , à moins que
d'eftre d'auffi facile créance
que les Autheurs des Lardons,
lors qu'il s'agit de publier
tout ce qu'on impute.
fauffement à la France.
On trouve encore dans
ceux du 18. Avril des répetitions
fur l'Article de la Tréve ,
.& l'on y lit ces paroles. Il ne
faut pas regarder la Tréve comme
un bien, parce que le Roy ne
pas fa parole; il ne faut
tient
Bb iij
294 MERCURE
pas
fa
pas s'affliger de ce qu'elle ne fe
conclut pas . On ne peut dire
que le Roy ne tient
parole , fans nier des actions
tres - éclatantes. On fçait que
dans la derniere Guerre il a
facrifié la plus grande partic
de fes Conqueftes pour faire
rendre des Royaumes prefque
entiers , & que pour te
nir cette mefine parole , il a
rendu une fois toute la
Franche - Comté . Ainfi ce
manquement de parole fu
pofé pour mettre obſtacle à
la conclufion de la Tréve,
n'eft qu'un prétexte qui ne
4
GALANT 295
vient pas des Efpagnols. Ils
font convaincus que le Roy
la tient tres- réligieufement,
& il la garde peut- eftre trop
bien pour ceux qu'une Tréve
de vingt ans empefcheroit
de venir à bout de fatisfaire
leur ambition.
On continue , en menaçant
le Roy de la Paix du
Turc , qu'on dit qu'il doit
craindre. Il a eu la bonté de
ne point agir pendant que
cet Ennemy du Nom Chrêtien
occupoit toutes les Forces
de fes Ennemis , quoy
qu'il fut tres-perfuadé qu'on
Bb iiij
296 MERCURE
chercheroit toûjours à faire
la Paix avec la Porte , pour
tourner enfuite les armes de
l'Allemagne contre luy. Tout
cela ne luy a point fait changer
de réfolution ; on n'a
point voulu de fon ſecours, &
il a fecouru la Chreftienté, en
ne profitant pas de l'occafion
, & en n'attaquant pas
ceux qui apres avoir chaſſe
on défait les Turcs , avoient
réfolu de l'attaquer.
C'est par la Réponse aux
Lardons du 20. de ce mois,
que je finiray de vous en par
ler dans cette Lettre. On y
*
4
GALANT. 297

voit un détail des mécontentemens
de l'Electeur de Saxe
contre l'Empire , & une fuite
de ceux de la Pologne . Ils
font d'une nature que la
France n'en peut eftre accufée
, à moins qu'elle ne fuft
d'intelligence avec l'Empire,
pour obliger l'Empire à mécontenter
ces deux Souvėrains.
C'eſt dequoy on ne les
foupçonnera ny l'un ny l'au
tre . Voicy un Article affez
curieux touchant les Affaires
de Hollande . Je le mets icy
dans les mefmes termes qu'il
eft dans ces Feuilles .
298 MERCURE
Meffieurs les Députez Extraordinaires
de Frife ont repréſenté
à Meffieurs les Etats Genéraux,
que les Places qui couvrent leur
Provincefont dénuées de Garnifon
, leurs Magazins de Munitions
, leurs Ramparts de Canon,
que leurs Fortifications ont
befoin de reparation ; & que no
nobftant cela , lefdits Etats a.
voient autorife Monfeigneur le
Prince pour envoyer aux Païs-
Bas un autre fecours de douze
Regimens d'Infanterie, & de
quinze ou feize cens Chevaux,
nonobſtant l'oppoſition des deux
Provinces que l'Espagne qui
GALANT. 29
que
avoit promis d'avoir aux Païs
Bas quarante mille Hommes effectifs
, n'en avoit pas vingt;
leur Province eftoit exposée
aux incurfions & infultes de fes
Voisins ; & qu'ainfi de l'ordre
des Etats de leur Province , ils
fuplioient Leurs Hautes Puiffan
ces de rappeller le dernier Secours
envoyé aux Pais- Bas , & d'envoyer
dans ladite Province , &
dans les Fortereffes des environs ,
tes Troupes de fa repartition ; &
que comme ils croyent fermement
qu'Elles y auront égard , ils fe
trouvent auffi dispensez de fe
fervir des moyens qu'ils avoient
300
MERCURE
en main pour procurer une chofe
fi falutaire.
Voicy un autre Article de
la mefme nature
.
Meffieurs les Députez de
Groningue & des Ommelandes,
ont exposé à Meffieurs les Etats
Genéraux , que "les Puiffances
Etrangeres leurs Voifines font
armées, e que la querelle d'Efpagne
avec la France pourroit
leur faire des affaires, à cause du
fecours qu'ils ont envoyé au Païs-
Bas Espagnol , og donner
cafion aux Alliezde France d'attaquer
leur Province. Elle requiert
lefdits Etats de rappeller
acGALANT.
301
ledit Secours des Pais Bas ,
de renvoyer dans huit jours dans
ladite Province les Troupes qu'→
elle paye pour les mettre en gar
nifon dans les Fortereffes qui les
couvrent.
On voit par là comme un
intereft particulier eft preft
d'engager ces Provinces malgré
elles dans une Guerre qui
eft fur le point de caufer leur
ruine .
Ces Articles font fuivis
d'un grand & ridicule raiſon
nement fur la Tréve. Tour ,
le veut dit ce Critique ,
& elle ne fe fait pas , parce
302 MERCURE
que la France eſt déraisonnable.
La France n'a point
merité qu'on la traite ainfi.
Cet Epithete n'eft dû qu'à
ceux qui veulent faire une
Tréve avec des conditions,
puis que hors celles de la
durée , on n'a jamais entendu
parler qu'on y en miſt
d'autres, & qu'on la traitaſt
comme la Paix. C'est ce qui
ſe pratique aujourd'huy, parce
que ceux qui veulent la
Guerre , n'embaraffent cette
Tréve de conditions
, que
pour empefcher de la conclure.
GALANT. 303
Ma Réponſe feroit plus
jufte, fi je l'avois faite à tous
les Articles de ces Lardons
qui ne regardent pas
France, & aux Nouvelles qui
n'eftant point des Faits conftans
, ne font fondées que
fur des on dir & on debite. J'ay
feulement combatu quel
raisonnemens politi
ques , par lefquels on veut
éblouir &furprendre les Peu
ples , & me fuis principale.
ment attaché aux endroits
où l'on tâche à noircir la
France. Ce n'eft pas que je
n'en aye laiſſe beaucoup fans
ques
-
304 MERCURE
replique , n'ayant répondu
qu'une fois ou deux à ceux
qui font rebatus dix fois .
Je ne doute point que
vous n'ayez grande impatience
de voir l'Article du Ma
riage de Mademoiselle.Quoy
qu'il fe foit fait fans cerémonie
, il y a beaucoup
à vous
dire , parce que les moindres
chofes qui fe paffent entre
les
Perfonnes de ce rang,
font toûjours
accompagnées
d'éclat dans leur plus grande
fimplicité , & que ce qui
n'eft point cerémonie pour
les Souverains , ne laiffe pas
GALANT. 305
d'eftre , & grand , & augufte
aux yeux du Public .
Vous
remarquerez , que
tant que la Savoye a pû s'allier
aux premieres Couronnes
de l'Europe , elle n'a rien
oublié de tout ce qui pouvoit
luy procurer des Alliances fi
avantageufes
, & qu'elle a
toûjours tiré beaucoup de
gloire , & de fatisfaction de
celles de France. Il y a quel
ques mois que Monfieur le
Duc de Savoye fit les démarches
néceffaires
, pour
faire connoiftre qu'il ſouhaitoit
avec paffion époufer Ma-
Avril 1684
Cc
306 MERCURE
demoiselle. La recherche que
ce jeune Souverain en fit,
fur approuvée. Il n'y avoit
point de Party au Monde,
qui puft mieux remplir l'envie
qu'il avoit de faire une
tres haute Alliance ; cette
Princeffe eftant de la Maiſon
de Bourbon , & de celles
d'Autriche & de Stüart ,
Niece de Louis XIV . & de
Charles II . Roy d'Angleterre
, Soeur de la Reyne d'Efpagne
, Parénte , ou Alliée de
tout ce qu'il y a de Grand en
Europe , & Fille enfin de
Monfieur , Fils de France,
GALANT. 307
Frere- Unique de LouLS LE
GRAND , & fanjeux par plufieurs
prifes de Places , ainfi
que par la mémorable Bataille
de Caffel. Je vous ay
marqué dans ma Lettre de Fevrier
tout ce qui fe paffa lors
que le Roy dit à Mademoifelle
, que Monfieur le Duc
de Savoye l'avoit demandée
en Mariage . La nouvelle du
confentement que l'on y
donnoit , fut à peine portée
à Turin , que tout y parut
en joye. Le Portrait de la
Princeffe fut mis fous un
magnifique Daiz , & route
Cc ij
308 MERCURE
la Cour de Savoye vint baiſer
la main à fon Souverain . Cependant
M le Marquis Ferreiro
, Ambaffadeur de Savoye
, cut Audience publique
du Roy , dans laquelle il remercia
Sa Majesté au nom
de fon Maiftre , de ce qu'il
luy avoit accordé Mademoifelle
en mariage . Le Roy
nomma M' le Chancelier ,
M' le Maréchal Duc de Villeroy
, M Colbert de Croiffy,
Miniftre & Secretaire , & M
le Pelletier , Controlleur General
des Finances , pour en
dreffer les Articles . On conGALANT.
309
vint enfuite pour beaucoup
de raifons , de faire le Mariage
fans cerémonie , & les deux
Cours en demeurerent d'accord.
D'ailleurs , la Cour de
France eftant encor en deuil,
& celuy de la Cour de Savoye
ne faifant alors que de
de commencer
, à caufe de la mort.
de la Reyne de Portugal , ce
temps eftoit mal propre aux
cerémonies , & tout fembloit
demander qu'il n'y en cuſt
point.
Pendant qu'on travailloit
à regler toutes les difficultez,
qui ont eftélevées , avec beau
310
10
MERCURE
écrivit plufieurs fois à Made-
Monfieur le Duc de Savoye
coup d'agrément
& d'honnefteté
de part & d'autre,'
moifelle , & fit paroiſtre l'excés
de fa paffion dans toutes
fes Lettres, ainfi que fa galanterie
, & fon efprit .
Enfin toutes chofes eftant
en état , M le Comte de
Mayan . Envoyé Extraordinaire
de Savoye , & qui aportoit
les Préfens de Naces,
eut Audience du Roy , & de
toute la Maifon Royale , le 3 .
de ce mois . Il fut préſenté
par M' le Marquis Ferreto, &
GALANT. 311
tout fe paſſa avec les cerémonies
accoûtumées.
Le lendemain , M' le Com
te Ofafque , Envoyé Extraordinaire
de Madame la
Ducheffe de Savoye ; M'le
Marquis de Prela, Envoyé de
Madame la Princeffe Loüife
de Savoye ; & M' le Baron de
Roaschia , Envoyé de M' le
Prince de Carignan , eurent
de femblables Audiences, &
ils firent tous des Complimens
fur leMariage de Monfieur
le Duc de Savoye avec
Mademoiſelle.
Le Dimanche g . de ce
312 MERCURE
inois , M' le Marquis Ferrero,
conduit par M de Bonneuil,
Introducteur des Ambaffa- ,
deurs , porta à Monfieur le
Duc du Maine la Procuration
de Monfieur le Duc de
Savoye , pour épouſer Mademoiſelle
en fon nom. Monfieur
le Duc de Chartres devoit
faire la cerémonie , mais
il n'avoit pas quatorze ans.
Ainfi le Roy nomma .Monfieur
le Duc du Maine qui
les avoit accomplis depuis le
premier d'Avril. Quoy que
M'I'Ambaffadeur de Savoye
cuft fouvent ouy parler de
l'efprit
GALANT. 313
Pefprit de Monfieur le Duc
du Maine , & qu'il en cuſt
mefme elte témoin en plufieurs
rencontres , la maniere
dont ce jeune Prince l'entretint
ne laiffa pas de le furprendre
. Son efprit ne brille
pas feulement par la vivacité
qu'on découvre dans la jeu-
3116
neffe fpirituelle , mais on y
trouve de la folidité , du bon
fens , & du bon gouft , ce
qui fe rencontre affez rarement
dans la plupart des
efprit prématurez , qui n'ont
que de la vivacité , & du bril
lant.
Avril 1684.
314 MERCURE
Le mefme jour,M'l'Ambaf
fadeur de Savoye, conduit de
la mefme maniere, alla prendre
Monfieur le Duc du Mai
ne dans fon Apartement. Ce
Prince eftoit en deüil. Son
Pourpoint , fes Chauffes , &
le revers de fon Manteau, ef
toient tout chamarrez de
Perles & de Diamans . Sa Gar
niture eftoit de Crefpe , avec
des Perles & des Diamans
enfilez , & toute la parure ef
toit fi riche , qu'il y avoit
pour un million de Perles &
de Diamans , au feul Cordon
duChapeau & à l'Attache qui
le retrouffoit
GALANT. 315:
Monfieur le Duc du Maine
, & M' l'Ambaſſadeur de
Savoye , fuivis d'une groffe
Cour, allerét enſemble prendre
Mademoifelle. Elle ef
toit au Cercle chezMadame,
où tout brilloit de l'éclat des
Pierreries , dont les Dames
qui le compofoient , eftoient
parées. Mademoiselle qui
eftoit aufli en deuil , fut conduite
chez Madame la Dauphine
, & menée de là dans
le grand Apartement du Sallon
du Roy. L'Habit de cette
Princeffe eftoit tout garny de
Perles & de Diamans , Made-
Dd ij
316 MERCURE
moifelle deChartres portoitla
queue de la Mante. Le Roy
eftoit au devant d'une Table,
entourrée des Enfans , & Pe
tits-Enfans de France ,Princes
& Princeffes du Sang. M
Colbert de Croiffy, ayant lu
quelques lignes du Contract
de Mariage , le Roy luy dit
que c'eftoit affez , & prenant
la Plume qui luy fut préfentée
par ce Miniftre , il le
figna. Il fut enfuite figné par
Monfeigneur le Dauphin,
par Madame la Dauphine,
par Monfieur , par Madame,
par Monfieur le Duc de
VLG
GALANT. 317
Chartres , par Mademoiselle,
qui fit de profondes revé
rences au Roy , à Monfieur
& à Madame , comme pour
leur demander leur permiffion
; par tous les Princes , &
Princeffes du Sang, par Monfieur
le Duc dur Maine , par
Mademoiſelle de Nantes , &
par M' l'Ambaffadeur de Savoye.
Cela eftant fait , M'le
Cardinal de Bouillon s'approcha
en Rochet & cn Camail
, & avec l'Etole , accom
pagné du Curé auffi en Etole
& de quelques Ecclefiafti
ques de la Paroiffe . Ce Care
Dd iij
318 MERCURE
dinal fit la cerémonie des
Fiançailles , M l'Ambaffadeur
eftant proche , & un
peu derriere Monfieur du
Maine. La foule eftoit exraordinaire.
On paffa enfuite
dans la Galerie , & dans
le grand Apartement où fe
tiennent les Jeux , Tout eftoit
illuminé. La Collation fur
magnifique, & l'on prodigua
les Eaux & les Liqueurs.
Le Lundy 10. du mois, M
le Marquis Ferréro , qui devoit
partir l'aprefdînée pour
aller conduire la Princeffe en
Savoye , prit congé du Roy,
t
"
GALANT. 319
& préfenta à Sa Majefté les
quatre Envoyez que je viens
de vous nommer . Ils allerent
enfuite à l'Audience de
Monfeigneur le Dauphin , de
Madame la Dauphine , de
Monfieur , & de Madame.
Le mefme jour , M ' l'Ambaffadeur
de Savoye , conduit
par M' de Bonneuil , alla
prendre Monfieur le Duc du
Maine fur les onze heures &
demie du matin. Ce Prince
avoir un Habit de Vénitienne
noire. Les Chauffes & le
Pourpoint eftoient chamar
rez de Diamans tant plein
Dd iij
320 MERCURE
que vuide , auffibien que le
revers & tout le tour du Manteau
. La Garniture eftoit de
Rubans étroits de Satin cou
leur de Rofe , avec des Férets
de Diamans . Il avoir un Bou
quet de Plume de la meſme
couleur , & le Cordon du
Chapeau eftoit auffi de Dia
mans. Ils allerent enfemble
prendre Mademoiselle . Cette
Princeffe avoit fait fes Devotions
le matin , dans la Chapelle
de la Sur- Intendance,
qui eft proche de fon Apartement,
pour eftre plus en
état de recevoir le Sacrement
GALANT 321
de Mariage
. Elle s'attendrit
beaucoup
lors qu'elle
fut fur
le point de communier
, de
forte que M' l'Abbé
Teſtu,
Aumônier
ordinaire
de Madame
, & qui avoit eu foin de
l'éducation
de cette jeune
Princeffe
, fe fentant
vivement
touché
des larmes
qu'il
luy vit répandre
, cut de la
peine à prononcer
les paroles
l'on dit , lors que l'or
donne
la Communion
. Cette
Princeffe
ayant changé
d'Ha
bit , apres qu'elle
cut fait fes
Devotions
, Monfieur
le Duc
du Maine, & M ' l'Ambaſſa
,
que
l'on
322 MERCURE
deur de Savoye , la trouverét
vétuë d'un Habit de Brocard
d'argent , tout couvert de
Dentelles auffi d'argent ,- &
tout garny de Pierreries . Elles
eftoient toutes à cette Primceffe
, qui en a affez pour
en pouvoir faire pluſieurs Parures
, le Roy, Monfieur, &
la Reyne d'Efpagne luy en
ayant donné un fort grand
nombre. Monfieur le Duc
de Savoye luy a envoyé un
tres -beau Colier, que l'on fait
monter à trente mille Piftoles
, une Attache , des Poinçons
& des Boutons de Dia
GALANT. 323
mans , avec de fort belles
Pandeloques
. neb sabe
Mademoiſelle
fut conduite
à l'Apartement
de Madame
la Dauphine
, où toutes les
Princeffes
eftoient
. Peu de
temps apres, toute cette augufte
Compagnie
fortit pour
fe rendre à la Chapelle
, &
marcha
felon fes rangs ordinaires.
Elle joignit
le Roy
dans la Galerie
, d'où ayant
traversé
le grand
Aparte.
ment, elle defcendit
le
par
grand Eſcalier
, au pied duquel
les Cent Suiffes
de la
Garde eftoient
en haye , fui
324 MERCURE
vant leur coûtume de s'y
trouver tous les jours quand
le Roy paffe pour aller à la
Meffe. Ils s'étendoient juf
ques à la Porte du Choeur,
où eftoient les Gardes- du-
Corps. Pendant que la Cour
arrivoit, M' le Cardinal de
Bouillon , en Etole & en
le
Chape & avec la Mitre en
Tofte & la Croffeà la main, fe
plaça dans un Fautcüil ,
dos tourné à l'Autel. Il eftoit
accompagné du Curé de la
Paroiffe , revetu de fon Etole.
Toute la Maifon Royale ef
tant entrée , fe rangea à droit
GALANT. 325
$
"
& à gauche , pour laiffer paf
fer Mademoiſelle & Mon
freur le Duc du Maine , qui
fe mirent à genoux fur deux
Careaux de Velours- cramoify
, placez fur les degrez de
Autel. Le Roy ne fe mit
point à fon Prie Dieu , il paffat
plus avant avec toute la Mai
fon Royale qui fe tint de
bour , & environna les Epou
fez tant que dura la Cerémo..
nie qui précede la Meffe .
Lors que M le Cardinal de
Bouillon demanda à Made
moifelle , fi elle ne prenoir
pas Monfieur le Duc de Sa
326 MERCURE
voye pour Epoux , elle fit
avant que de répondre , une
⚫ revérence au Roy , à Monfieur
& à Madame , comme
elle avoit fait aux Fiançailles .
Cette cerémonie eftant achevée
, Mademoiſelle , & Monfieur
le Duc du Maine, demeurerent
au mefme endroit
à genoux fur leurs Carcaux,
& le Roy alla prendre place
à fon Prie Dieu . Voicy les
noms de tous ceux qui avoient
rang. Ils formoient
fix Lignes , ainfi qu'il eft
marqué par les Chifres , &
avoient tous des Careaux.
GALANT. 327
I.
LE ROY.
IL..
- MONSEIGNEUR LEDAUPHIN, MADAME
LA DAUPHINE.
FIE
MONSIEUR , MADAME.
IV .
MONSIEUR LE DUC DE CHARTRES,
MADEMOISELLE DE CHARTRES,
MADEMOISELLE D'ORLEANS , MADAME
LA PRINCESSE DE TOSCANE,
MADAME DE GUISE
V.
MONSIEUR LE Duc , MADAME LÀ
DUCHESSE , MONSIEUR LE PRINCE
DE CONTY, MADAME LA PRINCESSE
DE CONTY , MONSIEUR LE PRINCE
DE LA ROCHE - SUR -YON , MADEMOISELLE
DE BOURBON.
V I.
MONSIEUR LE COMTE DE TOULOUSE,
MADEMOISELLE DE NANTES , MADEMOISELLE
DE BLOIS , MADAME
LA DUCHESSE DE VERNEÜṛL.
728 MERCURE
De toutes ces auguftes
Perfonnes , il n'y avoit que.
Te Roy , & Monfeigneur le
Dauphin, qui n'avoient point
de Pierreries , parce que leure
deuil devoit paroiftre plus
grand. Tout le reste avoit
des Habits de deuil , maiss
tous couverts de Pierreries ..
Rien n'eftoit plus éclatant
que Madame la Dauphine.
Le Jufte au corps de Monfieur
eftoit tout garny de parfaits
Diamans , il y en avoit
à la place des boutonnieres,
& fur les manches en forme
d'Attaches. Monfieur de
GALANT. 329
Chartres avoit une Parure
d'Eméraudes . Monfieur le
Duc avoit unNoeud d'épaule
de Crêpe , & un Noeud à fon
Chapeau, tous garnis de Férets
de Diamans ; & Monfreur
le Prince de Conty, une
Veſte garnie auffi de Boutons
de Diamans. La jeuneffe
de Monfieur le Comte
de Toulouſe , de Mademoifelle
de Nantes , & de Mademoiſelle
de Blois , leur permettant
de porter des Etofes
qui ne fuffent pas tout -à - fait
noires , celle de leurs Habits
eftoit noir , & argent , & ils
Auril 1684
2
Ee
330 MERCURE
eltoient garnis de Pierreries
d'une maniere fi agreable,
& d'un fi bon gouft , qu'un
ajuſtement fi bien entendu,
joint à l'agrément & à la
beauté de leurs Perfonnes,
voit quelque chofe de char
mant & d'éblouiffant tout,
enfemble , qu'on ne pouvoit
affez admirer.ni
M' l'Ambaffadeur de Savoye
eftoit proche de l'Autel
fur un Careau , & les Envoyez
de la meſme ( mefme Cour , &
tous les Gentilshommes defa
Suite eftoient derriere luy
M' l'Abbé de Brou , Aumô
GALANT. 321
7
nier du Roy, celebra la Meffe ,
pendant laquelle la Mufique
chanta un Laudate . Mde
Saintot préſenta le Cierge à
Monfieur le Duc du Maine,
pour aller à l'Offrande ; &
M Martinet , à Mademorfelle
. Mles Abbez de S. Vafier,
& Fleury , Aumôniers
du Roy , tinrent le Poële fur
les Epoufezed Al M
La Meffe finie , le Curé de
la Paroiffe apporta leRegiſtre
des Mariages fur le Prie Dieu
du Roy. Madame Royale , &
Monfieur le Duc du Maine
s'en approcherent pour le
Ee ij
332 MERCURE
figner , & toute la Maifon
Royale en fit de mefme ,mais
comme il n'eft pas neceffaire
de tant de Signatures que
dans un Contract , il n'y eur
que le Roy , Monfeigneur
le Dauphin , Madame la
Dauphine , Monfieur , Madame
, Monfieur le Duc
du Maine , Madame Roya
le , & M le Marquis Fer
réro, qui le fignerent. Il fe
roit impoffible de faire une
peinture de la douleur qui
parut fur les vilages de tant
d'auguftes Perfonnes , pens
dant cette Signature qui dura
GALANT. 333
affez de temps. On ne doit
pas en eftre furpris , ce qui
touche vivement n'infpire
que des mouvemens remplis
de lenteur , & ofte prefque
le pouvoir d'agir . Madame
Royale fondoit en larmes
, Monfieur eftoit dans
un abatement inconcevable,
la douleur de Madame paffoit
tout ce qu'on en pourroit
dire , & toute la Maifon
Royale en demeura pené
trée. Le Roy parut attendry;
mais comme il fçait regner
fur luy-mefme , & qu'il eft,
mailtre de fes mouvemens
!
334 MERCURE
il n'en laiffa échaper aucun
qui ne fuft digne de luy, & fe
montrant touché fansfoi
bleffe , il fit paroiftre de la
tendreffe & de la grandeur
tout enſemble. La veue
de tant de mouvemens de
douleur en caufa beaucoup
à d'Affemblée , déja attendrie
par le bon naturel des
François qui n'ont pas
moins d'amour que de ve
nération pour leurs Princes.
Quand on eut achevé de
figner , le Roy donna la
main à Madame Royale , &
la conduifit au Carroffe de
GALANT. 335
Sa Majefté , qu'on faifoit
attendre à la Porte de la
Chapelle qui regarde l'Autel
en face. Cette remarque eft
néceffaire, pour faire voir ce
qui fe paffa dans le temps
de cette féparation. Le Roy,
& Madame Royale , marcherent
du Prié- Dieu au Car
roffe fans le détourner , & le
refte de la Maiſon Royale
fortit en mefme temps par la
porte de la Chapelle qui eft
à l'entrée de la Nef à main
droite , par où elle eftoit entrée
, & remonta par le grand
Efcalier. Pendant ce temps,
336 MERCURE
Sa Majefté mena Madame
Royale jufqu'à fon Carroffe ,
& la baifa deux fois . Cette
Princeffe, toute en larmes ,luy
dit quelques paroles qu'on
ne put entendre. Le Roy luy
répondit , de cette maniere
toute engageante qui perfuade
ce qu'il dit , & la baiſa
une troisième fois , commer
par
ce baifer il eut voulu
lay donner une affurance des
chofes qu'il luy difoit . Cette
Princeffe eftant alors fortie
de la grande Cour du Châ
teau , & rentrée dans une
autre par où l'on va à l'Apar
fi
tement
GALANT 337
tement de Monfieur , fut regardée
comme tout -à -fait
partie de la Cour à l'égard de
La Maiſon Royale. Monfieur
le Duc du Maine fut reconduit
en fon Apartement par
Mile Marquis Ferréro , & par
M' de Bonncüil. Cependant
Madame Royale eſtant arrivée
dans celuy de Monfieur,
fe trouva fi faifie de douleur,
que comme elle avoit befoin
d'un tres prompt foulagemét,
on n'eut pas le temps de
la délaffer,ainfi il falut couper
fon Lacet . Elle dîna avec
Mademoiſelle de Chartres,
Avril 1684... Ff
338 MERCURE
à prefent Mademoiſelle , qui
eut un Fauteuil à Table.
Monfieur traita ce jour- là
l'Ambaffadeur , & les Envoyez
de Savoye, avec toute
leur Suite. Le jour préce
dent , ils avoient efté régalez
par le Roy, qui a fait aux quatre
Envoyez des Préfens confidérables
en Pierreries , &ils
en ont auffi reçû deMonfieur.
Il faut vous parler préfentement
de celuy que la France
fait à la Savoye , en luy donnant
cette Princeffe qui fort
du Sang de fes Roys. Sa
grande jeuneffe eftoit cauſe
que tout fon mérité n'eftoit
GALANT. 339
pas encore connu. Cependant
j'ay fceu de ceux qui
l'ont pratiquée , qu'elle eft
d'une humeur douce , égale,
& patiente ; qu'elle eft incapable
de donner du chagrin
à perfonne en fe prévalant de
fon rang ; qu'elle a un grand
fonds de fageffe , & de pudeur;
qu'elle aime fon devoir,
qu'elle fçait parfaitement
tout ce qui regarde fa Religion
; qu'elle y eft attachée,
& qu'on pourroit dire qu'elle
eft tout-à- fait fecrette, fi elle
avoit de grandes occafions
de faire voir qu'un fecret eft
Ff ij
340 MERCURE
"
feur entre les mains. Elle fçait
la Geographie , & la Fable,
& melme hiftoriquement.
Elle joue du Claveffin, chante
parfaitement bien , & fçait
affez , l'Italien le bien
Italien pour
parler , fi la défiance qu'elle
a de foy- mefme fans aucun
fujet, ne luy caufoit une timi
dité mal fondée qui l'en empefche
. Elle aime la lecture,
& emporte une Bibliotheque
de Livres qui luy ont efté
choifis parM l'Abbé Teftu,
qui comme je vous l'ay déja
marqué, a eu foin de fon édu
cation . Il en a pris un tresGALANT
341
grand à luy former l'efprit &
les moeurs , & a merité par- là
beaucoup de gloire . La bonté
de cette Princeffe luy attirant
tous les coeurs , la fait
auffi beaucoup regreter. Les
pleurs de Madame , qui n'ont
point paru de Belle - Mere ,
en font une preuve . Monfieur
de Chartres s'attendrit
beaucoup en luy difant adieu,
& Mademoiſelle de Chartres'
fit paroiftre tine douleur qui
paffoit fon âge . Aufli fon ef
prit eft- il beaucoup au deffus
de fes années , & ce qu'elle
en fait voir marque qu'elle
Ff iij
342 MERCURE
fera un joursune Princeffe
accomplie. Ainfi l'on peut
dire que Monfieur eft heureux
dans fa Famille , la Reyne
d'Espagne eftant fort aiméedu
Roy fon Epoux , refpectée
& eftimée de fes Mi
niftres & adorée de fes
Peuples.
fes
Apres le dîner de Madame
Royale , Monfieur vint la
prendre pour partir. Cette
jeune Souveraine fe jetta à
genoux , pour luy demander
fa Benédiction . L'un &
l'autre eftoient en larmes.
Ce Prince la releva¸ la baifa ,
ཀཾ ཝི ཏི, བྷཱ
GALANT 343
& ils partirent. Monfieur ,
qui elle cede le pas du confentement
de Monfieur le
Duc de Savoye , l'accompa
gna jufqu'à Juvify , d'où il
revint le lendemain au matin
.
Madame la Princeffe de
Lilebonne a efté nommée
par le Roy, pour accompa
gner Madame Royale . Elle
mene avec elle les deux Princeffes
fes Filles . Son Equi
page eft confidérable, M
de Grave , Maiftre de la Garderobe
de Monfieur , l'ac
compagne de la part de Son
Ffinj
344 MERCURE
Alteffe Royale , & Madame
la Maréchale de Grancé va
avec elle, en qualité de Dame
d'honneur. M Ambaffadeur
de Savoye l'accompa
gne , il doit revenir à la Cour
apres la confommation dut
Mariage. Cette Princeffe eft.
conduite dans un Carroffe
du Corps , & par douze Gardes
du Roy , qu'un Exempt
& un Brigadier comman.
dent. M' de Saintot , Maiftre
des Cérémonies , fait le mefme
voyage , avec un Ecuyer
du Roy , plufieurs Pages , &
Valets - de-pied ; un Maiſtre
7037
GALANT. 345
d'Hôtel , un Controlleur , un
Gentilhomme Servant , &
tous les Officiers neceffaires
pour fervir tous les jours
quatre Tables. Sa Majesté
défraye tout jufqu'à la Frontiere,
tostandinos , 8
Madame Royale ayant
couché le 10. à Juvify , alla le
lendemain . à Melun , & fe
rendita le 12 à Nemours .
Cette Ville eft de l'Apanage
de Monfieur. Elle y arriva fur
les quatre heures, apres avoir
dîné à Fontainebleau . M' de
Fromonville , Gouverneur de
Nemours , alla recevoir cette
346 MERCURE
Princeffe à une lieuë de la
Ville , accompagné de plufieurs
Gentilshommes de la
Province. M de Belle - Ifle,
Lieutenant des Chaffes , fe
trouva au mefme lieu , à la
tefte de fes Gardes. Ils la
conduifirent juſqu'à la Ville,
où elle entra au bruit du Canon.
Elle paffa au milieu
d'une double haye de Bourgeois
, tous tres-proprement
veftus. Chaque Compagnie
eftoit commandée par fes
Officiers , & avoit des Dra.
peaux neufs , dans lesquels
eftoit la Deviſe de Monfieur.
GALANT. 347
Madame Royale eftant arrivée
au Logis qu'on luy avoit
préparé , y fut auffi- toft complimentée
par M'duMartroy,
Préfident du Bailliage , par
M' le Roy , Préſident de l'Election
; & par M Martin ,
Premier Echevin , chacun à
la tefte de fa Compagnie . La
Ville luy fit les Préfens accoûtumez
, & tout ſe paſſa
avec beaucoup de marques,
de bonté de la part de cette
Princeffe. Le lendemain 13.
elle alla coucher à Montargis
, qui eſt auffi de l'Apanage
de Monſieur. Elle avoit
348 MERCURE
trouvé les Officiers de la Ma
réchauffée , le Lieutenant des
Chaffes avec fes Gardes , & le
Maistre des Eaux & Forefts
& les Officiers à deux lieuës
de la Ville , où ils eftoient
allez la complimenter. Le
Maire & les Echevins la haranguerent
à la Porte de la
Ville , & elle paffa au milieu
de la Bourgeoifie , qui eftor
fort lefte , & rangée fous les
Arimes , ainfi qu'a Nemours.
Le Préfidial & l'Election , vinrent
en Corps la complimen
ter chez elle. Cette Princeffe
demeura un jour à MontarGALANT.
349
gis , & coucha le 15. à la Buf
fiere. Voila , Madame , tout
ce que je vous diray de fon
Voyage , jufqu'au Mois prochain
.
Je vous appris il y a trois mois
Ic Mariage de M Chopin , Lieutenant
. Criminel , avec Mademoiſelle
Foy de Senantes. J'ay à
vous apprendre aujourd'huy celuy
de M' le Chevalier du Guet
fon Frere , avec Mademoiſelle
des Certeaux , Fille de Meffire
Philippe de Berry , Marquis des
Certeaux , & Petite- Fille de Madame
la Nourrice. La Cerémonie
fut faire le Dimanche 15. de
ce mois , dans la Chapelle du
Chateau de Clagny . Mile Duc
du Maine fit l'honneur au Marié
350 MERCURE
de luy donner la Chemife , &
Madame de Montefpan fit le
mefme honneur à la Mariée,
parce qu'ayant beaucoup contribué
à ce Mariage , elle en a
voulu faire les honneurs. Le
Roy, Monfeigneur le Dauphin,
Madame la Dauphine , & toute
la Maiſon Royale , ont figné le
Contract ; & Sa Majefté , pour
témoigner combien cette Alliance
luy eftoit agreable , a donné
à la Mariée une Penfion de mille
Ecus. L'aprefdinée du jour de
la celébration du Mariage , Madame
de Montefpan donna une
grande Collation à Clagny. Elle
y avoit invité toutes les Dames
de feue la Reyne. On y joua à
divers fortes de Jeux , & Mademoiſelle
de Nantes y donna le
GALANT. 351
Bal , où elle parut avec tout l'agrément
, & toutes les graces qui
luy font ordinaires , & dont je
vous ay fouvent parlé. Meffire
René Chopin III, du nom ,
Seigneur d'Arnouville , Lieutenant
Criminel au Chaſtelet
de Paris , & Meffire Auguftin
Jean- Baptifte Chopin , Seigneur
de Gouffangrez , Chevalier du
Guet, dont le Mariage donne
lieu à cet Article , font Fils de
feu Meffire René Chopin II . du
nom , Seigneur d'Arnouville,
Gouffangrez , Herbiffe , Chaf
foy, & de Geneviefve Coqueley,
Niéce de feu M ' Coqueley,
Confeiller en la Grand' Cham
bre , & Chanoine de Noftre-
Dame , & Petit- Fils d'Auguftin ,
Chopin , Seigneur de ces mefmes
*
352 MERCURE
Lieux , qui avoit épousé Marguerite
Huez , Fille d'un Tréforier
de France , d'une des plus
anciennes Familles de Champagne.
Leur Bifayeul René Chopin
premier du nom , eut pour
Femme Marie Baron , de la Famille
de Meffieurs Baron , Confeillers
au Parlement.
On aime par tout les Airs Bachiques
, & celuy que je vous
envoyé ne déplaira pas , puis
qu'il eft d'un celebre Autheur,
quia toûjours fait luy-mefme le
Chant & les Paroles de tant d'excellens
Airs à boire , qu'il a mis
au jour depuis plus de vingt années.
Auffi peut- on dire que tous
ceux qui ont écrit en ce genre,
n'ont fait que copier fur fes Qu
vrages .
GALANT. 353.
S
AIR NOUVEAU.
L'HHyver ne veut point nous
quitter,
La Bize contre nous eft toûjours achar-
2.)
née.
Amans, vous avez beadpefter.
Mafog, vous n'aurez point de Printemps
cette année.
c'est pourquoy
Si vous me voulez croire,
Confolez vous ,& faites come may,
Renoncez à l'amour , ne fongez plus
qu'à boire.
C'est le moyen de goûteren tout temps
Les douceurs du Printemps.
IL
La premiere Enigme du dernier
mois eftoit Enigme mefme.
M du Pommier de Louvre en
Avril 1684 Gg
354 MERCURE
Parifis, a trouvé ce Mot, auffibien
qheMademoiselle O, de Campagnede
Montbrun , de Boulogne
fumMer, Meffieurs Avice , de
Caen , Gygés , du Havre La
Belle - Nourriture, & la joly Bouquinete
, ces cinq derniers en
Vers. On a expliqué cette mefme
Enigme fur le Feu & l'Ombre.
La Fusée d'une Montre , le Balancier
; le Reffort, ou la Cordes le vifargent
; la Bagué , & le Lacet , font
les divers fens que l'on a donnez
à l'autre Enigme. Le vray Mot
eftoit le Fuſeau , & il a efté trouvé
par M ' le Roux, Medecin à Vitré
en Bretagne.
Ceux qui ont expliqué l'une
& l'autre dans leur veritable fens,
font Meffieurs Carriere , L'Epinay
Buret, tous deux de Vitré en
GALANT 315
Bretagne , C. Hutuge , d'
leans , De Guerre , L'Indien In.
fulaire, Diereville , du Pontle
vefque , Le Berger.de Cotentin ;
Meldemoiselles Du Hauchant,
de Vitré , Touchar du mefme
Lieu De la Montagne , Verité,
de Chartres , Alcidor & Sylvie,
du Havre ; & la Belle à l'Anagramme
, Libre d'amour , de la
Rue du Bac.
E
La premiere des deux nouvelles
Enigmes que je vous en.
voye, eft de M' Clotel , d'Alençon
; & l'autre , du Berger du
Village de Mont -Jallon.
ENIGME.
'E may ny bras my mains , & fi
pourtantj'accole,
Etbdiſe les Gens quandje vole-
Gg j
356 MERCURE
Mon uſage autrefois me renditfi
commun
Que j'étais en tous lieux l'ornement
Sade chacun;
Mais depuis quelque temps la mode
variable,
Dans les Emplois de Mars m'a rendu
méprisable
Par des motifs à ce mouvans;
Mais ce qni radoucitma honteuſe diſgrace,
J
C'est queje garde encor ma place
Chez la plus grand part des Sçavans,
subnad valueq
AUTRE ENIGME .
E tire ma vertu de Climats
férens,
di
marche rarement qu'un Docteur ne è
l'aprouve AMI? KA
Je porte le dégoust partout oùje me
trouve,
GALANT. 357
Vers des lieux reculez jefais courir
les Gens.
Alors jefeay les mettre enplaifante
posture,
Ils me livrent paffage , & tant que
cela dure
Feles fais grimacer , Peau tombe de
leurs yeux;
Etpuis ,fuis -je dehors , ils s'en trouvent
bien mieux.
q
On a commencé ce Mois- cy
à diftribuer à l'Académie de
Peinture & de Sculpture , trois
Prix pour les Etudians qui ont le
mieux réuffy dans le Deffein . On
doit donner de femblables Prix
tous les trois mois ; c'eſt un effet
de la libéralité du Roy . M' de
Louvoy's , qui a eu le foin de faire
fleurir cette Académie , y réuffit
comme dans toutes les choſes qui
358 MERCURE
font defor Miniftere, & les Ecoliers
luy doivent déja l'avantage
d'y venir deffigner gratis.
Le bruit eft grand que Cara-
Ibrahim , qui a efté fait Grand
Vifir apres Muftapha , étranglé
depuis quelques mois à Belgra
de , eft encore plein de vie. La
nouvelle de fa mort venoit d'une
Lettre écrite de Smirne , & on la
croit fauffe. C'eft le Fils de ce
Grand Vifir étranglé , qui a efté
mis parmy les Icholans ou Pages
du Grand Seigneur , & non pas
celuy de Cara- Ibrahim , qui luy
a fuccedé dans cette Charge . On
s'est étonné de ce qu'on a dit, que
parmy les Biens qui fe font trou.
vez dans fon Serrail de Conftantipople
, il yavoit une Couronne
de groffes Perles. Ce mot de
GALANT 359
Couronne embaraffoit, Les Ita..
liens donnent le nom de Corona àn
un Chapelet, & cet endroit a efté
traduit d'un Article Italien . Les
Turcs n'ont point de Couronnes
dans leurs marques de dignité ,
mais ils ont des Chapelets , fur
lefquels ils comptent les diférens
Attributs de Dieu,
Le Roy fit quelques jours avant fon départ
la Reveue de fon Régiment des Gardes , &
celle des deux Compagnies de fes Moufquetaires
. Les Aumôniers qui les doivent fuivre
à l'Aimée , eftoient à la queue des Officiers ;
& tous les Valets des Moufquetaires , bien
montez , à la queue de chaque Compagnie.
On fit auffi à Versailles , mais non pas en préfence
du Roy , la Reveue de cinq à fix cens
Chevaux d'Équipage & de Bats , & il fe trouverent
fi bons , qu'ils n'y en eut que feize de
rebutez . Trente Récolets partirent pour l'Armée
de Sa Majefté , & dix pour celle de M. le
Maréchal de Créquy . Le 22.Sa Majesté partit
accompagnée de Monfeigneur le Dauphin, &
de Madame la Dauphine , pout fe rendre en
Flandre à petites journées. Quoy que les En
nemis de ce Monarque n'ayent pas ceffé depu
¿
360 MER. GAL.
ce
blier qu'il ne vouloit point de Guerre, afin de
l'exciter à l'entreprendre , ce Prince ne s'eft
point piqué d'un honneur qui pouvoit eftre fatal
au repos de la Chreftienté ; au contraire, il
n'y a fortes de Propofitions de Paix qu'il n'ait
faites ; on n'y a répondu que par une Déclara
tion de Guerre. Elle ne l'a point fait fortir de fa
modération ordinaire , & il a donné à fes En- `
nemis le temps de reconnoiftre la legereté de
leur Déclaration . Ils n'ont point , ouvert les
yeux enfaveurde la tranquilité de l'Europe , &
le Roy a efté obligé de partir . Il va combatre
pour donner la Paix, & il y a apparence que
qui n'eft jamais arrivé à aucun Conquerant,
couvrira ce Monarque de gloire deux fois de
fuite . Il eſt affez beau & affez nouveau tout
enfemble , que le plus fort foit obligé de combatre
, pour contraindre le plus foible à faire la
Paix .Si le Roy n'avoit arrefté les mouvemens
de fon grand coeur , il n'auroit pas fuporté avec
tant de patience les infultes de fes Ennemis ;
mais il fçait que cette Guerre peut eltre fatale
à l'Europe , qui auroit befoin de toutes fes
Forces contre l'Ennemy du Nom Chrêtien . Si
elle en fouffre, il n'en fera pas caufe, & les démarches
qu'il a faites pour la Paix , font affez,
éclatantes , & affez connues pour le juſtifier .
Je fuis, Madame, voſtre, &c.
A Paris, ce 30. Auril 1684.
Je viens d'apprendre que le 28. de ce Mois
Luxembourg fuft invefty par l'Armée de
M. le Maréchal de Créquy,
Beyerucha
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Soumis par lechott le