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1684, 04, t. 26 (Extraordinaire) (Lyon)
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Texte
Illuftriffimus
Archiepifcopus
&Prorex Lugdunenfis
Camillus
de Neufville
Collegio
SS .
Trinitatis
Patrum
Societatis
JESU
Teſtamenti
tabulis
attribuit
anno 1693 .
1
807157
EXTRAORDINAIRE
DU MERCURE
GALANT.
QUARTIER D'AVRIL 1684
TOME XXVI.
DESDE
LA
BIBLIO
LYON
1893
Imprimé à Paris; & fevend
A LYON,
Chez T. AMAULRY , Rue Merciere,
au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIV.
AVEC PRIVILEGE DO ROT.
ALE
5525: 525:SSSSS SZS
TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
TRaité dela Lecture par M. de la
3
75
Févrerie,
Le Tréfor découvert, Conte mis enVers
par M. Chefnon de Tours,
Le mefme Conte mis en Vers par M. de
La Barre, auffi de Tours, 84
Billet fur les qualitez qu'on doit ſoubaiter
à une Amie, 96
Explications en Vers fur les Enigmes de
Mars, dont les Mots eftoient l'Enigme
& le Fufeau , 100
Sixième Partie du Traité des Lunettes,
109
Sentimens en Vers fur toutes les Quef
tions du XXV. Extraordinaire,
De l'Origine des Jeux,
164
176
Si l'Eau minérale, en quelque maniere
qu'elle fois prife , eft utile, ou dangereuſe,
201
230
Explications en Vers fur les Enigmes du
mois d' Avril , dont les Mots eftoient
un Rabat, & une Medecine,
Reflexions fur les changemens de la furface
de la Terre, & la facile conftrution
de toute forte de Cadrans Solai
res,
251
Sonnets fur le retour de M. le Duc de
S. Aignan en fon Gouvernement du
Havre, 285
Explication d'un Chifre employé dans le
XXII. Extraordinaire, 289
Explications de l'Enigme en Profe du
dernier Extraordinaire, 392
Explications en Vers de la premiere
Enigme du mois de May, dont le Mot
eftoit la Cendre,
Questions à décider,
310
332
La Figure eltans déployée , doit regarder
la page 162.
EXTRAORDINAIRE
DU MERCURE
GALANT.
LOTHED
LYON
QUARTIER D'AVRIL 163
TOME XXVI.
E vous enveze à mon
ordinaire le Recueil dis
Ouvrages du Public ,que
je vous ay promis tous
220
VILLE
ics trois mats. Vous en trouverez fur
des natierespropofecs il y a déja quel
que temps ; mais , Madame , vous
vous fouviendrez queje mefuis pref-
Q.d Avril 1684.
A
Extraordinaire
crit en cela l'ordre d'ancienneté , &.
que je vous ay dit plus d'une fois , que
ce qui ne fe trouveroit point dans un
Extraordinaire , feroit employé dans
l'autre. Celuy.cy est affez agreablement
diverfifié, &je ne doute point
que vous n'en commenciez la lecture
avec plaifir , quand vous y verrez.
d'abord , ainfi que dans le dernier , un
Traité fur la Lecture , & queje vous
auray appris qu'il est de M¹ de la Févrerie.
Les deux Contes qui leſuiwent
ont eftéfaits par deux Perfonnes
d'efprit , qui ayant oùy conter l'avanturedans
une Affemblée où la converfation
fut réjouiſſante , ont tra.
vaillé à la mettre en Vers , comme à
l'envy l'un de l'autre , fans s'eftre
pourtant communiqué leur deſſein.
du Mercure Galunt. "
3
23.322225 55252 2 52
225
DE
LA LECTURE
LS
A Lecture eft le canal des
Sciences. C'eft par là qu'elles
coulent , & qu'elles s'infi
nuent dans l'efprit des Hommes.
Elle donne les connoiffances acquifes
, & elle perfectionne les
habituelles. Sans la Lecture , le
meilleur fond d'efprit eft ftérile ,
& la plus forte contemplation
n'a que de la fechereffe. L'ame
reçoit par elle les connoiffances
qui luy font neceffaires ; & quoy
que l'inftruction & l'expérience
A ij
4
Extraordinaire
"
luy fournillent quelques lumieres
, elle en tire tous les jours de
grands avantages, outre qu'il luy
faut du temps pour profiter de
l'expérience , & qu'il eft peu
d'inftruction fans lecture . L'ame
y trouve en tout temps des lumieres
, à toute heure des exemples
, & par un feul coup d'oeil,
elle voit & elle fçait ce qu'elle
ne pourroit apprendre en pluhieurs
Siecles , car fouvent dans
la lecture, les yeux agiffent pour
les oreilles , & nous lifons bien
plus pour entendre , que pour
voir. Il n'y a que dans les Poëmes
& dans les Romans , où nos
yeux trouvent quelque fatisfation.
Par tout ailleurs , nous lifons
pour écouter. Les Orateurs
& les Philofophes , la Sainte Ecridu
Mercure Galant.
$
ture mefme, ne font lûs que pour
eftre entendus , & de là , foir
qu'on life , ou qu'on écoute , la
Science & la Foy nous font veritablement
communiquées par
loüye , Fides ex auditu. Enfin
nous concevons en vain de belles
penfées, nous avons inutilement
de beaux fentimens , il faut que
la lecture les appuye & les for ,
tifie; mais elle eft encore comme
une femence qui les fait naître,
& comme une habile Gouver
nantè qui nous regle , & qui nous
conduit dans la recherche des
Sciences . Les Livres nous font
comprendre dans un moment,
ce que la Nature a de plus fecret
& de plus curieux , ce que le
Ciel a de plus noble & de plus
grand , ce que la Terre a de plus,
A iij
Extraordinaire
beau & de plus rare . Par eux , les
Terres & les Mers nous font découvertes
. Ils nous enfeignent
la Religion, la Morale , & la Pofitique
, le Culte des Dieux , &
l'Art de gouverner les Hommes,
& de fe conduire foy - mefine ."
Rien n'eft plus agreable que
leur occupation ; car en un mor,
on trouve dans la Lecture un
Confeiller fidelle & definté.
reffé , un Medecin doux & charitable
.
Combien mérite de louanges
celuy qui par le moyen de l'Impreffion
nous a facilité cette le-
&are ! Ceft luy qui a donné veritablement
la vie aux produ-
&tions de l'Eſprit. L'Ecriture
leur avoit donné quelque corps
& quelque confiftance , mais c'é
du Mercure Galanı.
7
:(
roit un corps informe & groffier,
que l'Impreflion a poly & r . ndu
agreable aux yeux & à l'efprit
mefine, qui luy eft redevable en
quelque façon de nos Ecrits , car
fi l'Ecriture leur a donné la naif
fance , l'Impreffion les redreffe ,
les corrige , leur donne la perfe-
Яtion , & les met au jour. C'eft
donc une chofe fort utile & fort
agreable que la Lecture ; mais
elle ne doit pas cftre continuelle ,
fi l'on en veut recevoir quelque
utilité & quelque divertiffement,
Elle rebouche l'efprit, elle offuf
que l'imagination , & luy ofte
tour fon feu & toute fa vivacité .
Les Livres n'ennuyent pas, mais
ils étourdiffent & fatiguent bien
fouvet, & l'on en fait des indigeftions
auffi dangereuses à l'ame,
A i
8. Extraordinaire
que celle des Viandes eft nu fible.
au corps. Celle da Pain , qui eft
le foûtien de la vie , eft la plus à
craindre. Celle delilecture , qui
eft l'aliment de l'efprit , fe doit le
plus éviter. Tous les Hommes
ne font pas propres à devorer les
Livres comme le Prophete ; &
tous les Livres ne reffemblent
pas à celuy que l'Ange luy préfenta.
Ileft des Efprits caeochimes
commedes eftomachs, & il
eft des Livres comine le Fer, qui
ne fe digérent jamais. La nature
des alimens qu'on prend , cor
rompt fouvent la fanté , fi on ne
regle lufage des Viandes felon
les eftemachs . Il faut donc auffi
regler Pufige des Livres fuivant:
la force des Efprits , & prendre
garde à la lecture qu'on fait,
du Mercure Galant.
9
choifir bien les Livres , n'en prendre
trop , ny trop pcu . Eftre trop
longtemps fans lire , defleche &
amaigrit l'efprit ; lire trop fouvent,
l'accable & l'étouffe . Il fe
fit une trop grande replétion .
La mémoire , quoy qu'excellente,
& mefme divine en quelques-
uns, eft neantmoins limitée,
& ne peut agir que felon la bonté
des organes , ny fe remplir que
felon leur capacité . Lors qu'on
met dans un Vaiſſeau plus de liqueur
qu'il n'en peut contenir,
il faut qu'il créve , ou qu'elle fe
répande. Non feulement les organes
s'ufent & s'affoiblient ;
il fe fait encore une fi étrange
confufion dans la mémoire, par
la foule & par la diverfité des
images qui s'y rencontrent, qu'-
10 Extraordinaire
elle fe déregle , & mefme qu'elle
trouble le jugement. Je fçay bien
que nous avons une faculté, qui
eft comme un garde meuble , fi
j'ofe parler ainfi, qui place & qui
difpofe ces images , mais leur
trop grand nombre l'accable &
l'embaraffe . On me dira peuteftre,
qu'il importe peu de perdre
nos vieilles connoiffances , lors
que nous en acquérons de nouvelles
. Mais croit.on que ces
images fe faffent place ainfi dans
noftre mémoire ? Noftre ame
qui ne veut rien perdre , qui tâ
che de garder ce qu'elle a , &
d'acquérir toûjours quelque cho
fe , affoiblit extrémement nos
organes par ce moyen , & nous
peut caufer un déreglement d'ef
prit.. D'où vient qu'on voit tant
du Mercure Galant. IF
de Foux par la lecture , fi ce n'eft
la continuelle application & l'af
foibliffement des organes ? Mais
quand on les auroit de fer, & que
noftre cervelle feroit la mieux
timbrée du monde , on ne feroit
pas exempt de cette confufion
de mémoire qui embroüille les
plus beaux Efprits ; & il faudroit
toûjours avouer que nous per
dons plus de connoiffances que
nous n'en acquérons ; & en verité
nous ferions bien empefchez
dans le choix , des choſes que
nous avons oubliées , & de celles
que nous avons apprifes.
On peut affurer que les Livres
font tort aux Efprits naturels, &
à tous ceux en qui le bon fens
domine. Les Efprits vifs & brillans
d'imagination , achevent de
12 Extraordinaire
fe gafter par les Livres , parce
que le plus fouvent la folie eft le
fruit de leur lecture . Les Efprits -
folides & de jugement, s'altérent
& fe corrompent par les Livres.
La refléxion & la méditation eft
leur partage , & la feule Biblio .
teque qu'ils doivent confulter,
en toutes chofes , Ces Gens là
doivent tout fçavoir par recit
& par converfation , & étudier,
comme les anciens Drüides, qui ;
n'enfeignoient & n'apprenoient
les Sciences que de vive voix , par
tradition , & par mémoire. Si
faire des Livres eft une maladie,,
je crois que les lire eft une espece
de contagion , qui laiffe une
grande démangeaifon d'écrire,
ou du moins de racoter ce qu'on
a lú , & comme cette forte de
du Mercure Galant.
13
maladie eft de celles que Petrarque
nomme publiques & incu .
rables, il femble qu'il y ait quelque
infamie attachée à ce mal ,
& qu'on devroit féparer ou dif
tinguer les Autheurs & les Le-
&eurs , comme on faifoit autre .
fois les Ladres. Et en effet,
ajoûte Petrarque , un Homme
infecté de cette maladie, en infecte
beaucoup d'autres , & le
nombre des Malades croift de
plus en plus. Le Sage dit qu'il
n'y a jamais de fin pour les perpétuels
Ecrivains , & je penfe
qu'il n'y en a jamais pour les per-
Fétuels Lecteurs . Ce Sophifte
qui compofa fix mille Volumes ,
en avoit lû peut - cftre un plus
grand nombre.
Ceux qui ont plus de fens que
14
Extraordinaire
d'efprit, lifent peu, font délicats
en Livres , & ne les aiment guére;
mais ceux qui ont plus d'efprit
que de fens , lifent beaucoup,
font grands amateurs de Livres,
& s'accommodent de tout Ecrit,
foit bon ou mauvais , pourveu
qu'il en ait figure . Ces Gens - la
préferent les Livres aux Compa
gnies , & la Lecture à la Conver
fation. Vous leur entendez dire
fans ceffe, mes Livres fontbien plus
raisonnables. Il eft vray qu'il y a
des Livres bien raisonnables,
mais il y en a de bien impertinens
; & je ne fçay fi le nombre
des Sots & des Ignorans , n'eft
point auffi grand dans les Biblioteques
que dans les Affemblées
publiques , & dans la Societé civile,
ou l'on en voit fouvent deux
du Mercure Galant.
IS
enfemble , celuy qui parle , &
l'Autheur qu'il cite. Il eſt encore
vray qu'on gagne quelquefois
de quitter les Compagnies
pour s'entretenir avec les Livres,
mais enfin ce qui oblige à préferer
les bons Livres aux honneftes
Gens , & aux beaux Efprits mefme,
c'est que les Autheurs de ces
bons Livres , font la dans leurs
bons momens , & incapables de
changement , au lieu
que hors
leurs bons Livres , ils nous pa
roiftroient peut - eftre plus infuportables
que les autres Hommes.
Leurs Ouvrages ont fixé
leur belle humeur , leur agrément,
& leur complaifance ; ou
du moins, s'ils y paroiffent autre.
ment, & avec leurs foibleffes , ils
leur donnent du relief & de l'é.
16 Extraordinaire
clat. Leurs coleres, leurs haines ,
leurs amours, y font juftes & raifonnables.
Tout y plaiſt, mefme
jufqu'à leur fureur & à leur emportement.
Mais s'il y a des
Compagnies & des Converfations
dangereufes , il y a des Livres
& des Lectures fort préjudiciables
à la beauté de l'efprit,
& à la bonté des moeurs. Si les
grandes Biblioteques font des
Boutiques d'Aporicaires, comme
les appelloit un Roy d'Egypte,
il y a des Poifons auffi bien que)
des Romedes , & il cit facile de
s'y méprendre , & de faire d'étranges
qui pro quo . Lire de bons
Livres, & d'Autheurs d'un grand
fens, & d'une profonde doctrine;
cela donne de la force , de l'élevation
, & de la nobleſſe dans les
"
du Mercure Galant.
17
penfécs , dans les fentimens , &
dans les expreffions. On eft Philofophe
avec Socrate & Platon.
Mais lire des contes & des bagatelles
, cela infpire la badinerie,
la fadaife , & la turlupinade. On
voit bien dans l'entretien de ceux
qui lifent, quelles lectures ils font,
& par là , le caractere de leur ef
prit , car comme il y a des Gens
qui prennent plaifir à parler de
leur table , & de ce qu'ils mangent,
par où l'on reconnoift leur
gouft & leur délicateffe , il y en
a auffi qui parlent toujours de
certains Autheurs , & qui font
toûjours de certaines Hiftoires.
On remarque bientoft le génie
de ces Lecteurs , mais encore
comme on voit bien ceux qui
font
délicatement , ou groffiére-
Q.d'Avril1684. B
18 Extraordinaire
ment nourris , on difcerne auffi
facilement ceux qui ont commerce
avec les bons ou les méchans
Autheurs. Cependant il
faut demeurer d'accord , que
comme il y a des chofes qui pour
eftre contraires à la fanté , ne
laiffent pás de nous eftre agreables
, & de nous flater le gouft,
de mefme il y a des Livres qui
font propres à réjouir & à diver.
tir l'efprit , qui le délaffent & le
recréent , femblables à la Salade,
qui nous réveille l'appétit .
Bien que la Lecture plaife &
foit utile en tout temps , il y a
neantmoins des faifons & des
conjonctures, où elle eft plus
profitable, & où elle donne plus
de plaifir. Dans la jeuneſſe , elle
bouche l'efprit , elle appéſantit
4
du Mercure Galant.
19
& altere le corps ; dans la vieilleffe
, elle laffe & fatigue. Dans
la jeuneffe , on lit fans choix &
fans jugement , dans la vicilleffe,
avec dégouft & avec chagrin,
Un Moderne appelle la Lecture,
une oifiveté laborieuſe , ce qui a
fait dire à un autre, que quelque
honnefte que foit le commerce
qu'on a avec les Livres, c'eſt déterrer
les Morts , & s'enterrer
avec eux, par une profonde mé
ditation ; que lire , c'eft travailler
aux Mines , & qu'on y court la
mefine fortune & les meſmes
accidens, puis qu'on en rapporte
toûjours un vifage pâle , & des
yeux enfoncez ; car pour dire
apres Cicéron , que les Livres
nous font paffer la vie innocem
ment & fans déplaiſirs, il faut en
Bij
20 Extraordinaire
fçavoir faire un bon uſage , au.
trement noftre lecture n'eft pas
fans peine & fans crime ; elle a
fes chagrins , fes veilles , & fes
i quiétudes , elle a auffi fes paſfions,
les déréglemens , & fes er.
reurs. Et puis enfin , fi par eux
on eft fçavant , qui acquiert la
Science , dit l'Eccléfiafte , acquiert
du travail & du tourment,
lors que cette Science eſt vaine ,
curieufe , & criminelle , car la
bonne Science apporte la paix &
le repos à l'efprit . Je veux que
cette occupation foit honnefte
& inftructive , & qu'elle nous
prépare mefme à l'action , elle
nous en détourne bien fouvent ,
& fi elle nous donne la fcience
& la fag ffe des Siecles paffez ,
elle ne nous rend pas toûjours
du Mercure Galant. 21
plus fages & plus fçavans . Il femble
encore que la Lecture ne foit
utile qu'à ceux qui n'ont pas le
loifir de s'étudier eux - mefmes;
car qui fe connoift & s'obſerve ,
n'a pas befoin d'autre modele
pour cftre prudent & fage dans
fa conduite, fi co n'eft que l'exemple
d'autruy nous touche
davantage . Mais y a- t- il rien qui
nous foit plus préfent & plus fenfible,
que ce que nous reffentons
en nous. mêmes ? Ce qui nous eft
arrivé, peut encore nous arriver.
Voyons donc ce que nous avons
fait , & difons le hardiment , il
vautmieux éftre obligé de noſtre
habileté à noftre efprit, qu'à nos
Livres. Tous ces grands Autheurs
qu'on ramene au College,
bien loin de nous inftruire dans
Extraordinaire
noftre jeuneffe , ne nous laiffent
ny amour ny eftime pour eux , &
il faut que l'âge & l'expérience
nous les faffent rapporter au Ca
binet , pour en profiter & pour
nous plaire . Ils nous laiffent
mefine peu de teinture de leur.
Langue, & ces Poëtes & ces
Orateurs , font les Tyrans de
noftre enfance , comme parle
M' Ogier, & nous font hair le
Grec & le Latin, avant que
nous le faire aimer,
de
Mais tous les Hommes ne font
pas comme les Tartares, qui femblent
avoir mangé , & s'eftre
nourris des Livres , c'eft à dire,
qu'ils font fçavans fans lecture , &
fans étude . Il faut des Livres
pour eftre fage , mais il en faut
beaucoup pour eftre fçavant.
du Mercure Galant,
Qu'on diftingue tant qu'on voudra
la Science en ſpéculative &
en pratique , l'une & l'autre a
befoin d'un grand nombre de
connoiffances , que l'expérience
& le naturel ne nous peuvent
donner. Si l'on eft jeune , peut- on
eftre docte fans Livres Et la
Philofophie du College peut- elle
faire un Sage & un Sçavant ? Je
ne dis pas un Docteur , car les
Enfans en fortent tout fourrez .
Mais peut- elle faire un habile
Homme à l'âge de quinze on
feize ans ? Mais dequoy peut- on
eftre capable dans la vieilleffe ?
Si la vie a efté partagée entre la
folitude & les affaires , le bon
fens naturel , & ce qu'on a veu,
ne fuffit pas pour eftre fage &
fçavant. Ce n'eft pas affez que
24 Extraordinaire
de belles reflexions & de fortes
méditations . Il manque des
exemples aux Solitaires, & mefme
l'art de penfer ; & l'Homme
public & politique, a befoin de
la théorie & de la fpéculation,
pour çavoir bien faire ce qu'il
fait heureufement & au hazard .
Mais outre cela , il manque à
tous les deux , mille chofes à fçavoir
pour leur falut & leur conduite,
qu'ils ne peuvent avoir en
eux-mefmes, & par les lumieres
naturelles. Tout ce qui regarde
les Sciences & les Arts , ne s'acquiert
point fans Livres. Du genie,
de l'invention , de l'induftrie,
tant qu'il vous plaira , de la communication
avec les Sçavans &
les Maiftres , il faut encor avoir
recours aux Livres , pour eftre
pleinement
51
du Mercure Galant.
25
pleinement inftruits des chofes.
Le Sage des Stoïciens fuffifoit
à foy - même; mais encore avoit - il
eu befoin de Livres , avant que
d'eftre en état de mépriſer tout
ce qui eftoit hors de luy ; & peut.
eftre fans eux, n'auroit- il pas fait
tant de bruit , & voila , dit- on , le
mal que font les Livres. Ils don
nent avec ce mépris de toutes
chofes , une fuffifance arrogante,
qui rend les faux Sages infolens
& ridicules. Mais files Livres
ont perdu quelques Pédans , qu'ils
ont fait Roys de la Férule , n'ontils
pas fait des Philofophes & de
veritables Sages , qu'ils ont élevez
fur le Trône , & entre les
mains defquels ils ont mis un
Sceptre d'or , pour l'ornement
& la protection des belles Let-
Q. d'Avril 1684.
C
26 Extraordinaire
tres, & pour le bien & la félicité
des Hommes ?
Par le moyen des Livres, toute
la fageffe des plus habiles devient
la noftre ; & files Sages n'ont pas
moins vefcu pour nous que pour
eux , c'eſt là que nous profitons
de leur vie , & fans la lecture,
tout ce qu'ils ont dit , & tout ce
qu'ils ont fait , feroit enfevely
dans leurs Tombeaux. Les Grecs
& les Romains ont fait de grandes
chofes, & nous ont donné de
grands exemples ; mais ils ont
perdu tout cela , & nous auffi , fi
nous ne l'apprenons dans les Livres
; & c'eſt par le
moyen de
l'Hiftoire , dont la connoiffance
nous eft fi neceffaire pour noftre
conduite , afin de regler les éve
nemens préfens fur les évenedu
Mercure Galant. 27
mens paffez . Ce qui arriva hyer,
peut eftre plus diférent de ce qui
eft arrivé aujourd'huy , que ce
qui s'eft paffé il y a mille ans ;
& alors l'expérience & la fageffe
ne fervent de rien . La relation
qui fe tire de là, eft toûjours imparfaite
& défectueuſe . Il faut
joindre la lecture à l'obſervation ,
pour en bien juger. Le Chancelier
Bacon dit qu'il arrive
tous les jours, par un caprice de
la Nature, que les Enfans reffemblent
à leurs Grands - Peres , &
meſme à leurs Biſayeuls , & n'ont
aucun trait de leurs Peres. De
mefme, continue.t - il , les affaires
par un caprice de la Fortune, auront
du raport avec ce qui fe fera
fait dans les Siecles les plus éloi
gnez , & n'en auront point du
Cij
28
Extraordinaire
tout avec ce qui vient d'eftre fait.
Il compare agreablement toutes
les connoiffances que la lecture
peut donner aux Tréfors publics,
à l'Epargne, & aux Finances d'un
grand Prince , & tout ce qu'un
bel Efprit peut produire de fon
propre fond , aux richeffes d'un
fimple Particulier. Il eſt aifé
d'en voir la diférence , & de conclure
, que l'expérience a beſoin
des Livres, pour rendre un Hom.
me veritablement fage & .prudent
; ce qui a fait dire qu'un
grand Politique , ou un grand
Miniftre fans étude & fans lecture
, eft un Empirique d'Etat,
qui tue plus de Malades qu'il
n'en guérit , parce qu'il fe conduit
par une fauffe pratique qui
n'a point d'exemples.
du Mercure Galant.
29
L'Hiftoire peut donc s'accommoder
avec les évenemens qui
nous arrivent, & nous eftre utile,
par raport à trois chofes , parce
que dans toutes les affaires il y a
ce qui les prépare , ce qui les dé
termine, & ce qui les fait réüffir.
Or l'Hiftoire , qui eft le récit
d'une chofe paffée , a ces trois
mefmes circonftances ; & il en
eft ce que Mademoiſelle deGour
nay a dit des Effais de Montaigne,
que c'eft le dernier bon Livre
qu'on doit prendre , comine
Je dernier qu'on doit quitter ; car
hormis les Fables & la Chronologie,
qu'il eft neceffaire de faire
aprendre aux Enfans, parce qu'ils
ont en cet âge. la plus de mé.
moire, & que cela leur donne le
gouft des Livres, je ne crois pas
C
30
Extraordinaire
qu'on leur doive abandonner
'Hiftoire
& la Politique
. Un
jeune Homme
doit aller par degrez
dans fa lecture ; car ce n'eft
pas affez d'avoir
le jugement
avancé , & l'intelligence
vigoureufe,
il faut un jugement
formé,
& une intelligence
confommée
.
On peut entendre
ces choſes.
dans la jeuneffe
, quand on a de
l'efprit, &une heureuſe
naiſſance
,
mais pour les bien digérer, & en
faire fon profit, on ne le peut que
dans un âge plus meûr, & apres
une longue expérience
. Les Livres
qui regardent
les moeurs , ne
fe doivent
lire que quand on eft
fage , comme
les autres ne fe
doivent
lire que lors qu'on eft.
jeune.
Comme il y a des Gens qui
du Mercure Galant.
font infuportables avec leur le-
&ture , & qui dans les affaires &
le commerce du monde ne font
pas fort habiles , on a douté fi
les Livres eftoient neceffaires
dans la Politique , & fi un grand
Lecteur pouvoit eftre un grand
Homme d'Etat . Il y a icy quel
que diférence à faire, & quelque
tempérament à garder. Traiter
les affaires fans Livres, c'eft ignorance.
Traiter les affaires par les
Livres , c'eft fimplicité. Ceux
qui n'ont que l'expérience , ſe
trompent groffiérement dans les
affaires , car pour juger fainement
des chofes, il les faut connoïftre
parfaitement , & cette
connoiffance ne peut venir de
l'expérience feule, qui n'eft qu'un
effet de l'occurrence des évene-
C iij
32
Extraordinaire
mens, parce qu'on ne fçait qu'apres
qu'ils font paffez , ſi l'on a
bien ou mal fait, de les laiffer paf
fer ainfi. De plus , il faudroit vivre
l'âge des Patriarches , pour
voir pendant fa vie plufieurs éve
nemens femblables . D'autre côté,
ceux qui n'ont que la lecture,
ne font pas moins fujets à faillir,
Ils reglent toutes chofes felon
leurs idées, & jugent plutoft par
mémoire que par jugement. Ils
s'amufent à compaffer les évenemens
paffez avec les préfens , &
font fi longtemps à en faire les
paralelles , que le mal arrive
avant que de le pouvoir empefcher
, & qu'il fe rend incurable
avant que d'y apporter le remede.
Les affaires, comme nous
avons dit, ont toûjours quelques
du Mercure Galant.
33
circonftances qui les diverfifient.
Si deux chofes qui arrivent en
mefme temps à une mefme perfonne,
font fi diffemblables , c'eft
bien pour qu'il y ait encore plus
de diférence entre le préfent &
le paffé. Ceux qui n'ont que la
lecture, n'ont point l'art de joindre
ces deux extrémitez , & de
comparer les affaires par où elles
fe reffemblent dans la théorie &
dans la pratique. Ils les voyent
venir de loin , & s'accoûtument
à cette veuë ; mais ils ne peuvent
s'en démêler, parce qu'ils n'ont
point d'expérience. Les autres
ne les apperçoivent point, qu'el
les ne les touchent , & s'épou
vantent à leur abord, parce qu'ils
n'ont ny lecture, ny étude. Mais
pour dignement fe débaraffer
34 Extraordinaire
des affaires , il faut remplir cet
entre- deux , & confondre ces
deux choſes. C'eſt le moyen de
faire un habile Homme , & un
grand Homme d'Etat.
Mais il faut eftre fçavant &
éclairé, pour bien juger des Livres,
& pour faire un bon ufage
des vieux & des nouveaux . Pour
peu qu'un Homme ait d'éloquence
& de teinture des belles
Lettres , il luy eft facile de faire
des Livres, & de remplir de gros
Volumes , de la maniere que l'on
compofe aujourd'huy. Ce n'eft
pas que nous foyons plus fçavans
que nos Peres , mais nousfommes
plus intelligens & plus intelligi
bles. Plus ils vouloient penétrer
le fond des Sciences , plus ils :
y rencontroient d'obſcurité ; &
du Mercure Galant.
35
ce qu'il y a de brillant & de lumi
neux dans leurs Ecrits, vient feulement
de la fuperficie. Ils ont
affecté mefine de paroiſtre tenébreux
, pour paroiſtre doctes ; ce
qui fait la rudeffe de leur langage
, & le galimathias de leur
ftile. Cependant nous leur fom.
mes redevables de nous avoir défriché,
& mâché les Sciences.
mais on nous doit pardonner, fi
nous n'allons pas plus avant que
leurs lumieres nous peuvent conduire
, par la briéveté de noftre
vie ; & l'on nous doit fçavoir
quelque gré , d'avoir plus d'ordre,
plus de difcernement , & plus
d'apropriation qu'eux , dans nos
Ouvrages , qui font des chofes
effentiellement neceffaires pour
plaire & pour inftruire, lefquelles
36
Extraordinaire
་
neantmoins ils ont négligées, par
ignorance , ou manque d'application.
Nous ne difons pas de
meilleures chofes , mais nous les
difons en meilleurs termes. Je
parle icy des Autheurs qui ont
écrit en noftre Langue . La facilité
& l'agrément de noſtre expreffion,
valent bien la fécondité
de leurs pointes , & l'artifice de
leurs figures . Ce qu'il y a de pré- a
tieux dans leurs Livres , font des
Diamans bruts, mal polis , & enchaffez
en cuivre tout le monde
n'en voit pas l'éclat , & n'en connoift
pas le prix , Il eſt vray qu'on
dit que les Ecrits d'apréſent font
comme les faux Diamans , qui
brillent davantage que les veritables
; mais on avoüera que cet
éclat , & l'art de les mettre en
du Mercure Galant.
37
ceuvre , vaut mieux que cette
fombre obfcurité , qui couvre
dans les vieux Livres les Pierreries
les plus rares, dont leur éloquence
eft parée. C'eſt une éloquence
ridée , qui à la verité a
des muſcles & des nerfs, mais qui
rebute les Lecteurs , & qui plaiſt
bien moins que la politeffe & la
pureté du ftile d'aujourd'huy.
Ces ridicules ornemens de la
vieille Rhétorique, & cette do-
Arine tenébreuſe, font-ils préferables
à un ordre & à un arrangement
naturel , qui débrouille
& qui difpofe les matieres les
plus confufes & les plus embaraffées
? A une diction fi claire
& fi intelligible , que les plus
groffiers par fon moyen penétrent
les choſes les plus fublimes
38
Extraordinaire
& les plus relevées ? Avoüons
donc que nos Autheurs modernes
l'emportent fur tous les anciens
qui ont écrit en hoftre
Langue , & bien loin de donner
le titre de Reyne à une vieille
Dame chargée de Médailles de
cuivre & de Chaînes de laton,
comme parle M' Paſcal, foúmettons
-la aux pieds de l'illuftre
Académie Françoiſe , qui doit
avec juſtice regner dans l'Empire
des belles Lettres.
Cependant comme la plûpart
des Livres nouveaux ne fortent
pas de cette Source d'éloquence
& de politeffe , on les lit feulement
pour dire qu'on les a lûs ;
car la lecture de ces fortes d'Ou.
vrages fait aujourd'huy une par.
tie de l'efprit de bien des Gens
du Mercure Galant.
39
devant lefquels on ne paroiftroit
que groffiérement fçavant, fi on
on ne citoit que les anciens Autheurs
, & fi on n'avoit pas
la
connoiffance de tous les petits
Livres de Vers & de Profe, que
les Cavaliers & les Dames portent
dans leurs poches , comme
une marque de politeffe & de
galanterie. On eft perfuadé que
i la lecture des Livres nouveaux
ne nous rend pas plus habiles ,
elle nous donne l'efprit du temps,
fans quoy nous ne fçaurions plai .
re, ny eftre à la mode. J'en connois
de fidélicats en cela , qu'ils
feroient fcrupule de citer le Plu
tarque d'Amiot , pour celuy de
l'Abbé Tallemant, & les Satires
de Regnier pour celles de Boileau.
C'eft pourquoy afin de
40
Extraordinaire
fçavoir les chofes anciennes
parmy
les nouvelles , on a traduit la
plupart des vieux Livres qui ont
quelque réputation . Mais enfin
foit qu'on life les vieux ou les
nouveaux Autheurs , ceux qui
écrivent doivent prendre garde
à l'uſage qu'ils font de leur le-
&ture ; car s'il faut avoir lû pour
bien écrire, il ne faut pas écrire
pour montrer qu'on a lû . C'eſt
neantmoins la folie de beaucoup
de Gens . Leurs Ouvrages ne
font que des Copies imparfaites
des Originaux qu'ils ont pillez,
Ils reffemblent à ceux qui s'enrichiffent
du bien d'autruy. Ils
fubfiftent de leur vivant, mais ils
ne laiffent à leurs Heritiers qu'-
une Succeffion qu'il faut rendre,
ou que l'on ne conferve qu'en fe
du Mercure Galant.
41
3
ruinant. Que demeureroit-il à
tant d'Autheurs, s'ils rendoient
aux Anciens ce qu'ils leur ont
pris ? Il ne leur refteroit qu'un
peu d'ordre & de mémoire ;
bien du papier blanc , & beau-
| coup de temps perdu. Tels font
ceux qui ne compofent que par
mémoire, & qui n'ont de l'invention
que pour arranger des lieux
communs , & les placer bien à
propos, Ils écrivent avec facilité
fur toutes fortes de fujets,
parce qu'ils ont une idée genérale
de toutes fortes de matieres,
& de pleins Magazins de paffa .
ges & de recherches . Si on leur
dit qu'ils ne font rien de nouveau
, & que leur abondance
vient de leur grande lecture , ils
répondent que ce font des no
Q.d Avril 1684- D
42
Extraordinaire
tious genérales & communes &
tous les beaux Efprits , & qu'ils
font honneur aux Autheurs qu'ils
alléguent. Cependant , je confeillerois
aux grands Lecteurs &
auxjeunes Gens, qui ne compo
fent encore que par imitation , &:
qui ont befoin de guide , de ne
fe flater point de cette penſée, &
d'éviter comme un écueil de pa
reilles compofitions , car c'eft le
vray moyen de ne faire jamais.
rien de foy-mefme , & de s'attirer
té mépris & indignation des .
Sçavans ; mais fur tout, ceux qui
écrivent , & ceux qui lifent, doi .
vent prendre garde d'avoir de
mauvais fentimens . On les prend
infenfiblement dans les méchans.
Livres , & on les communique
apres aux autres. L'Homme eft
du Mercure Galant.
43
naturellement idolâtre de les
opinions , & particulierement
dans fes Ecrits, qui les immorta.
lifent. Plus fes opinions font foi
bles , plus il s'éforce de les foû
tenir , & l'on diroit mefime que
fon opiniâtreté s'augmente , à
mefure qu'elles tombent en rui
ne ; & c'eft pourquoy il y a fi peu
d'Autheurs qui fe retractent.
Il y a des Gens qui lifent tou
tes fortes de Livres, & qui ne lifent
que pour lire , & pour dire
qu'ils ont lû , & ceux - là font auffi
habiles que s'ils n'avoient jamais
veu de Livres. Il y en a d'autres
qui à la verité lifent tout , fans
s'attacher à aucun Autheur particulier
, mais ils profitent de
tout, & font comme les Abeilles ,
qui compofent leur miel du fuck
Dij
44
Extraordinaire
de diverfes Fleurs. Ce font des
Efprits qui ne veulent point de
guide dans l'étude des belles
Lettres , & qui cherchent par
tout la fcience & la verité. Je
crois auffi qu'un Homme qui a
pris la voye de la Lecture pour
eftre fçavant (car on le peut eftre
par la méditation & par la refléxion
, mais qui eft une étude plus
feche & plus ennuyeufe; ) je croy,
dis-je, qu'un grand Lecteur doit
tout lire , pour eftre fatisfait ,
& pour eftre docte. Il ne doit
pas feulement éfleurer & parcourir
les Livres, il doit lire eny
tierement un Ouvrage & avec
application, & prefque toûjours
les Originaux, & dans leur propre
fource , afin d'en bien juger,
mais il doit encore lire tous les
du Mercure Galant.
45%
?
bons Livres du temps , s'il veut
eſtre un fouverain Arbitre en fait
de Littérature. Il y en a qui ne
s'attachent qu'à un certain nombre
de Livres choifis , qui font
toute leur étude & toute leur
application. Je ne blâme point
ceux qui ne lifent que les Livres
qu'ils entendent , parce qu'ils
n'ont pas affez d'intelligence &
de capacité pour lire des Autheurs
d'une plus grande force;
mais ceux qui pour faire parade
d'une fotte & ridicule fuffifance ,
lifent Platon & Ariftote , où ils
n'entendent rien , qui ne lifent
jamais que les grands Autheurs,
pour faire croire qu'ils ont un
grand commerce avec eux , &
pour montrer l'élevation de leur
génie , ceux- là, dis-je, méritent
bien d'eftre berpez des Sçavans
46
Extraordinaire
qu'ils fréquentent . Il faut avoueringénúment
noftre ignorance,
& ne citer pas fi hardiment des
Autheurs qu'on n'a veus qu'à la
marge d'un Livre , ou entendu
nommer qu'au Sermon . On ne
peut pas conoiftre à fons tous les
bons Autheurs , la vie de l'Homme
eſt trop courte , pour faire ;
habitude avec tous , c'eft bien
affez d'en connoiftre quelquesuns
de noſtre portée , & à noftre
ufage. Ce qui me fait fouvenir
de ce que répondit plaifammentun
Cavalier de mes Amis à quel
qu'un quiluy parloit de Scaliger;
qu'il ne le connoiffoit que de
veuë , pour l'avoir rencontré
quelque part , mais qu'il ne fçavoit
pas de quel Païs il eftoit.
Que dirons-nous encore de ceux
qui n'ont jamais veu ces grands
du Mercure Galant. 47
5
Autheurs , qu'en mafque , traveftis,
& déguiſez, & qui cependant
ne jurent que fur la verité
& la fidélité de leurs paroles? Il
les faut mettre au nombre de nos :
Dames Lectrices , qui citent Sear..
ron & Daffoucy, pour Ovide & Virgile . Il y a d'aul
Sçavans ,
qui par inclination ou par capri
ce , ne s'attachent qu'à de cera
tains Autheurs d'une doctrineextraordinaire
& chimérique, ce
quilés rend: fort finguliers & fort
attachez à leurs opinions. Il feroit
à fouhaiter pour le repos del'Eglife
, & de la focieté civile,
qu'ils n'euffent jamais lû que leur
Álmanach ; mais il eſt une amouraveugle
pour les Livres & pour
les Autheurs, auffi-bien que pour
les autres chofes , & cette folie
48 Extraordinaire
nous porte quelquefois juſqués à
choquer la bienséance & l'honnefteté.
Comme les productions
de l'efprit font plus nobles que
celles du corps, l'amour que chacun
a pour les Ecrits eft plus raifonnable
que celuy que nous
avons pour nos Enfans . Il eſt
auffi plus fort & plus folide , je
diray mefme qu'il eft plus tendre ;
car s'il eft rare que nos Enfans
nous reffemblent , nos Livres
nous reffemblent toûjours. Ce
font les vives images de noftre
efprit & de nous-mefmes. Il y a
deux amours pour les Livres, un
amour de Pere , & celuy- là, c'eft
l'amour des Autheurs pour leurs
Ouvrages. Il y a un amour d'A
mant, & c'eſt l'amour que nous
portons aux Ouvrages des au
fres .
du Mercure Galant.
49
tres. Tous deux font aveugles ,
& vont à l'excés . Ils font fujets
à faire bien de faux jugemens ;
& tous ceux qui fe font mêlez de
faire le difcernement des Livres,
foit anciens ou modernes , ont
toûjours manqué en cela , par
préoccupation & par enteftement.
Que de ridicules Biblioteques
dans le monde , par le
choix mefme de Gens fçavans !
Je pardonne ce fol amour de
Pere dans un Autheur ; mais je
ne puis pardonner à un Lecteur
cette amour bizarre , qui le rend
idolâtre de certains Livres indignes
de fon eftime , & qui luy
font perdre fa réputation , car
rien ne décrie plus un galant
Homme , que le mauvais gouſt
en toutes choſes . On feroit un
Q.d'Avril 1684. E
So
Extraordinaire
Roman de tous ces plaifans Le-
&eurs , & j'ay veu des Devots
contefter jufqu'à l'aigreur & à
l'emportement , pour la préference
de la Guide des Pecheurs ,
& de la Cour Sainte ; du Penfez- y
bien , & des Penfées Chreftien
nes ; de Philothée, & de l'Horreur
du Peché . Il n'y a fi petit
Docteur qui n'époufe un Pere
de l'Eglife , & qui ne fe faffe le
Palladin de fon éloquence & de
fa doctrine. Nous avons vû de.
puis quelques années un Prédicateur
fiamoureux de Tertulien ,
qu'il ne s'eft pas contenté de
prefcher par la bouche de ce
grand Homme , il l'a fait pref
cher par la fienne , & a intitulé
trois ou quatre gros Volumes de
Sermons, Tertulianus prædicans.
du Mercure Galant.
SA
Pour les Autheurs profanes,
S. Auguftin s'attendriffoit fur
l'Eneïde de Virgile ; & S. Jerôme
fut foüeté par les Anges , pour
avoir lû Cicéron avec trop d'attache.
Je ne parle point des Philofophes
& des Autheurs qui ont
fait Secte ; l'Ecole & le Païs
Latin, retentiffent encore tous les
jours du bruit qu'on fait pour
foutenir de fi vaines & de fi ridicules
affections. Mais on ne trouvera
jamais la verité tant qu'on´
s'amufera à contefter fur le mé.
rite de ceux qui l'ont cherchée.
Je ne dis rien non plus des fauffes
Clélies , des faux Cyrus , & des
fauffés Cléopatres ; car il y a des
Cavaliers & des Dames auffi
fous de ces Romans , que de Pédans
enteftez de Platon & d'AE
ij
52
Extraordinaire
riftote. J'ay un Amy fi prévenu
en faveur des Penfées de M' Pafcal,
qu'il a rompu vingt fois avec
moy, parce qu'il s'imaginoit que
je n'eftimois pas affez cet Au
theur. J'ay connu un illuſtre Prélat
, qui n'eftoit pas moins paf
fionné pour les Lettres Provin
ciales qu'on luy attribuë. Il les
avoit de trois ou quatre fortes,
pour la taille & pour l'impreffion ,
mais fur tout il les avoit en petit
dans un Sac de cuir mufqué trespropre
, qu'il portoit toujours
fur foy. Ce Prélat eſtoit neantmoins
du Party contraire , &
grand Amy des Jéfuites ; mais
tout cela n'avoit pú diminuer l'a
mour qu'il portoit à ces Lettres
agreables & fpirituelles .
Ccs belles Refléxions de M
du Mercure Galant.
53
le Duc de la Rochefoucaur,
n'ont - elles pas fait autant d'Idolâtres
qu'elles ont eu de Lecteurs
? Je connois encore des
Gens qui font fous de Montaigne,
de Charon , & de M ' de la
Hoguete ; mais ces trois Autheurs
fe reffemblent fi fort ,
qu'on ne peut en aimer l'un fans
aimer l'autre . Cet amour aveugle
pour quelques Livres , nous
en fait hair d'autres avec auffi
peu de raifon , & on feroit de
plaifans contes de ces fortes d'averfions
, mais on ne diroit rien.
que tout le monde ne fçache.
Enfin cette fympatie & cette
antipatie partagent tous les jours
les Lecteurs , & de la naiffent ces
agreables Difputes , & ces fçavantes
Differtations , qui font
E
iij
54
Extraordinaire
paroiftre les beaux Efprits, & ga
gner les Libraires . Il eft d'autres
Lecteurs qui ne s'attachent à
perfonne , & qui lifent tout fans
dégouft & fans paffion , pourveu
qu'il foit vray , ou qu'ils le
croyent tel , car autrement ils
feroient confcience de leur le-
&ture , & n'oferoient pas voir dans
l'Almanach quel temps il doit
faire, s'ils l'ont une fois reconnu
menteur.
La verité eft bien aimable , &
mérite bien qu'on la cherche par
tout où l'on peut la trouver;
mais il ne faut pas la chercher où
elle ne fut jamais , & où l'on fe
doit contenter de la vray -femblance
, qui pour n'eftre pas fi
forte, ne laiffe pas d'eftre fouvent
& plus utile , & plus agreable,
du Mercure Galant .
SS
S
Les fixions des Poëtes ne font
pas des menfonges criminels , &
on n'a point fait de Loix pour
les punir. Ce font des tromperies
innocentes & fpirituelles , qui
n'apportent aucun préjudice à
la focieté civile. Il y en a meſme
d'inftructives & de profitables
pour les bonnes moeurs. La vrayfemblance
eft quelquefois plus
propre à nous éloigner du vice ,
& à nous porter à la vertu ; &
dans les chofes indiférentes, elle
eſt préferable à une verité odieu.
fe , lors qu'elle ne choque ny
la
Foy hiftorique , ny la Créance
humaine. Ces Amateurs de la
verité , que je comparerois volontiers
à ceux qui cherchent la
Pierre Philofophale , devroient
s'attacher au fens, & non pas aux
E iiij
56
Extraordinaire
paroles , qui n'en font que l'é
corce. Lors que N. Seigneur
enfeignoit fes Difciples , il le faifoit
par des paraboles , qui êtoient
fouvent fauffes quant à la chofe,
mais fi veritables quant au fens,
qu'ils n'en pouvoient douter. Il
eftoit la verité meſme , mais il fe
fervoit de ces paraboles comme
d'un véhicule , pour faire entrer
fa doctrine dans leurs efprits , qui
auroit pû les ébloüir & les effrayer,
en fortant toute claire &
toute pure de cette fource de
-lumiere & de fainteté . Aucun de
fes Diſciples ne luy dit ; fi les
exemples que vous nous propofez
eftoient veritables , nous les
fuivrions ; mais les chofes que
vous nous contez eftant fauffes,
nous ne devons pas nous regler
du Mercure Galant.
57
là deffus . Au contraire , ils êtoient
charmez de fes recits , & cette
maniere de les enfeigner leur faifoit
comprendre , & les perfuadoit
des veritez les plus incroyables
, au lieu que lors qu'il leur
dit naïvement, & fans paraboles,
qui ne mangera pas ma chair, & qui
ne boira pas mon fang, n'aura point
la vie eternelle , ils fe récrient &
fe fcandalifent de cette verité.
Moïfe, dit Philon , a efté ennemy
des Fables, parce qu'il a toûjours
voulu marcher ſur les veftiges de
la verité. Cependant il eſt plein
de paraboles & d'allégories , &
il n'y en a pas moins dans l'Ancien
Teftament , que dans le
Nouveau . Ily a apparence mefme
que le Fils de Dieu ne s'eſt
fervy de cette maniere d'enſei
58
Extraordinaire
gner, que parce qu'elle estoit du
gouft & du génie des Juifs. D'où
vient donc cela ? ' C'eſt qu'il y a
cette diférence entre la Fable &
la Parabole , que celle- cy contient
la verité ſous la figure de la
vray -femblance , & celle . là fous
la figure du menfonge. La Fable
eft toûjours extraordinaire
&
merveilleufe ; la Parabole , toujours
fimple & naturelle, & voila
pourquoy Moïfe s'eft éloigné de
la Fable dans fes Ecrits ; mais au
refte il en eft comme de la Pein.
ture & de la Sculpture , que ce
Législateur défendit au Peuple
de Dieu. Ces ingénieufes fixions
ont eu leur utilité chez tous les
autres Peuples , & nous tirons.
encore tous les jours de grandes
inftructions
des Fables d'Efope
,
du Mercure Galant,
$9
dont l'Histoire eft fi oppoſée au
bon fens & à la raifon , mais dont
la morale eft fi jufte & fi raiſonnable.
Ce font des Beſtes qui
parlent, cela eft incroyable , mais
ce qu'elles difent eſt la verité
mefme . Lifons donc les Poëtes
en Poëtes , & les Hiftoriens en
Hiftoriens. Ce n'eſt pas dans les
chofes profanes que la verité eft
fi neceffaire pour noſtre inftruction
. C'eſt dans les choſes faintes,
encore y faut- il de la précaution
& du difcernement ; car la
Lettre tue , & la Bible renferme
des veritez plus capables de nous
fcandalifer, que de nous édifier.
Je parlerois icy de la lecture de
1'Ecriture Sainte , & des Saints
Peres, & du mauvais ufage qu'on.
en fait , car il ne faut pas croire
во Extraordinaire
qu'il n'y ait que les mauvais Livres
qui foient nuifibles. On
abufe des bons plus dangereufe
ment que des autres , & il faut
avoir de grandes lumieres pour
cette forte de lecture , mais ces
lumieres doivent eftre douces &
tempérées. Si les Livres profanes
fe lifent d'ordinaire aux Flambeaux
, ceux - cy fe doivent lire à
la Lampe , je veux dire dans le
Cabinet & dans la Solitude , avec
foûmiffion , avec fimplicité , avec
application, avec recueillement,
& non pas dans l'éclat & le bruit
du grand monde ; par curiofité ,
par fuffifance , par mépris , par
raillerie. Mais où vay- je m'embaraffer
? Je dois laiffer cette matiere
aux Maistres de la Vie fpirituelle,
& aux Peres de l'Egliſe,
du Mercure Galant. 61
5
qui nous ont appris eux- mefmes
comment nous les devons lire.
Il faut donc faire diftinction
des chofes qu'on lit, & de l'uſage
qu'on en peut faire . Si je lis une
Fable , je ne m'attache qu'au
fens , & j'en examine la verité,
par le raport que j'en fais à la
Philofophie, ou à la Theologie,
à la Nature, aux Moeurs, ou à la
Religion. Si c'eft quelque recit
plaifant, je m'endivertis, fans me
mettre en peine fi la choſe eft
fauffe, ou veritable , fielle eft de
l'invention de l'Autheur , ou s'il
n'en eft que l'Hiftorien ; parce
que cette circonstance ne fait
rien à mon divertiffement . Si
nos Ignorans veritables lifent les
Métamorphofes d'Ovide , ou les
Contes de Bocace , ils feront
62 Extraordinaire
une heure à dire , Cela eft faux,
Cela n'a jamais efté , Si cela eftoit
vray. Belle confidération! Comme
s'il leur importoit beaucoup,
qu'un tel ait fait telle chofe , que
Daphné ait efté changée en
Laurier, ou Aracné en Araignée .
Si on leur fait un Conte, en vain.
il eft ingénieux & plaifant ; ils ne
vous écouteront pas , fi vous ne
leur donnez Caution Bourgeoiſe,
de la verité du Fait pour l'HiL
toire. On peut y eftre fcrupuleux,
parce que la verité des éve.
nemens dépend des paroles de
l'Hiftorien ; mais il faut l'exami.
ner en honneſte Homme, & ne
pas démentir les Gens pour des
Vetilles & pour des bagatelles.
Il faut laiffer au Maréchal de
Baffompierre ces Remarques
du Mercure Galant.
63
Cavalieres fur Duplex , c'eft un
Sot, C'est un Ignorant, Il en a menty.
On foufre cela d'un Maréchal
de France , encore que dans l'Em .
pire des belles Lettres il n'y ait fi
petit Copifte, qui ne croye eftre
grand Seigneur . Je connois un
fort honnefte Homme , & bel
Efprit, qui a cette plaifante habitude
, de donner en lifant des
chiquenaudes à tout ce qui ne
luy plait pas. Si je lis quelque
Traité de Phyfique ou de Medecine,
& que j'y trouve une expérience
furprenante , ou une cure
merveilleufe , je confidere fi cela
peut faire naturellement , & s'il
eft ainfi , je donne ma créance à
ce Philofophe , & à ce Medecin ,
auffitoft qu'à un autre . Il eft encore
icy permis de douter, & de
64
Extraordinaire
•
dire , Cela feroit - il vray? parce
qu'il eft facile de fe laifler tromper
fur les fecrets de la Nature,
dont les nouveaux Philofophes
ont fait la découverte. Tout le
monde n'a pas la capacité d'en
bien juger , & il vaut mieux eftre
ignorant en Phyſique , que ridi.
culement fçavant . Enfin fi je lis
quelque Ouvrage de Theologie ,
ou de Pieté , c'eſt avec une foûmiffion
entiere de ma raiſon, facrifiant
à la Foy tous les doutes
que je pourrois avoir. Je croy
que la verité y eft , & ne m'amufe
pas à l'y chercher. Je m'en repofe
fur le foin & la fidelité de
ceux en qui Dieu a mis fon efprit
& fa doctrine .
Mais de tous ceux qui lifent
mal , les plus méchans ecteurs
du Mercure Galant.
65
font ceux qui font lire mal les
7. autres. J'entens parler des Pédans
, qui par ignorance , & manque
de difcernement, nous donnent
dans noftre jeuneffe une
méchante teinture des Livres .
Ils corrompent le fens , & défigurent
l'expreffion des meilleurs
Autheurs ; & à peine d'un fi
grand nombre qui font leur le.
cture continuelle de Cicéron &
de Virgile , s'en trouve- t - il un
3 feul qui les puiffent dignement
expliquer. Il faut pour cela une
netteté d'esprit dont ils ne font
pas capables , une imagination
noble & relevée , & une pro
fonde connoiffance de l'Antiquité.
Sices Autheurs pouvoient
foufrir quelque chofe en cette
vie , ce feroit de le voir déchirez
Q. d'Avril 1684.
F
66 Extraordinaire
par un fi grand nombre d'Igno
rans qui fe mêlent tous les jours
de les expliquer . En effet , les
Autheurs les plus polis nous paroiffent
barbares entre leurs
mains ; & jamais quelqu'un en
a- t-il fait fes delices pendant qu'il
a efté fous la difcipline de fon
Pėdant ? Au contraire , juſqu'à
ce qu'on foit hors de cet ignorant
efclavage , on préfereroitTabarin
à Térence , & Jean de Paris à
Cicéron. Ce n'eft point la jeuneffe
qui fait cela , c'eſt la mé .
chante inftruction qu'on nous.
donne.
Ce n'eft pas affez que la Le
cture nous rende fçavans & habiles
; il faut encore qu'elle nous
rende bien faits & polis , qu'elle
forme nos mours & noftre jugedu
Mercure Galant.
67
gement , qu'elle faffe noftre ef
prit, & donne à noftre naiſſance
S une élevation que la Fortune
nous avoit refuſée ; c'eſt à dire,
qu'elle fe falfe voir auffi - bien
dans nos fentimens que dans nos
paroles , & que nous devenions
par elle encore plus nobles que
fçavans,
Et quepar le travail d'une longue
lecture,
L'Art acheve les traits qu'ébauche
la Nature.
Que de Gens ont lû, qui ont
les fentimens auffi bas , & les manieres
auffi groffieres , que ceux
qui ne connoiffent pas les lettres
de l'Alphabet ! Que de Gens
ont lû, qui ne font pas plus vertueux
, & qui de toute leur le-
Eture n'en tirent pas la moindre
Fij
68 Extraordinaire
confolation dans leurs difgraces!
Cela s'appelle lire en Pédant, &
par une fotte curiofité d'apprendre.
Ils fe rempliffent du fatras
des Livres, incapables qu'ils font
de connoiftre ce qu'il y a de bon,
de le choiſir, & d'en profiter. Le
temps qu'ils employent à la leature
, eft un temps perdu , &
quelques -uns ont raiſon de s'en
confeffer.
Il y en a qui s'accufent de leur
lecture comme d'un grand peché
, & qui croyent que hormis
la Bible & la Legende , tous les
Livres font défendus . Leur conſcience
ſcrupuleuſe leur a renverfé
le ſens commun , en forte
qu'ils s'accufent du bien comme
du mal . Je connois des Devots,
qui fe font accuſez d'avoir lû les
du Mercure Galant.
69
$
Quatrains de Pibrac , & des Di.
recteurs qui ont défendu de lire
la Cour Sainte . Ce n'eſt
pastour .
jours ignorance & fimplicité , il
y a de la bizarrerie, de la paffion ,
& du faux zele. Mais ceux qui
par la corruption de leur nature,
fe fouillent, & fe gâtent à tout ce
qu'ils approchent, ne font- ils pas
indifcrets & teméraires, d'accufer
de leur defordre des Autheurs
innocens , & de les nommer en
confeffant leurs crimes ? Quoy,
un Autheur celebre par fon mérite
& par fa vertu , fera déclaré
infame, & chaffé de la focieté
civile, & meſme de l'Eglife, parce
qu'un Débauché abufera de ce
qu'il a écrit pour le divertiſſement
des honneftes Gens ? Et
s'il eft défendu de nommer les
70
Extraordinaire
Complices de nos crimes au Tribunal
de la Penitence, nous ferat
-il permis d'y eftre les Délateurs
de tant d'illuftres Ecrivains , qui
ne nous connoiffent pas ? Que
ces pernicieux Lecteurs s'accufent
fimplement dú mauvais
ufage qu'ils font des Livres , &
ne s'en prennent pas à leurs Autheurs.
Que ces faux Directeurs
ne confondent pas l'Innocent
avec le Coupable , & ne ſe vangent
pas , fous prétexte de l'intéreft
de l'Eglife , pour contenter
leur paffion & leur caprice . Ils
livrent au Bras féculier de la
Servante, comme parle l'Hiftorien
de Dom Quichote , les plus
celebres Autheurs . Quelle hote!
quelle infamie ! ou plutoft quel
Emportement quelle injuftice!
du Mercure Galant.
7ì
Le feu P. E. terminoit toutes
Tes Miffions par un ſemblable ſacrifice,
auquel il apportoit la paf
fion d'un Tyran , plutoft que le
zele d'un Apoftre. Là dans un
amas confus de Livres qu'il avoit
excroquez de fes Devots , on
voit Porta , Bellot , Agrippa, &
quelques Autheurs d'une réputation
un peu fcabreuſe ; mais
ce qui faifoit le plus grand nom
bre , on voit d'un autre cofté,
les Scudery , les Gomberville,
les Calprénede , les Moliere , &
les Corneilles mefme ; & ce que
Les plus éclairez ne pourroient
voir fans frémir , les Ecrits du
fameux Evefque du Bellay , n'étoient
pas reſpectez de ces flâmes
impures.
Je me fouviens toûjours du
72 Extraordinaire
pauvre Poléxandre, qu'une Da
me de cette Province conſerve
curieufement dans fon Cabinet,
depuis qu'elle le tira de cet indigne
Bacher , où une autre
Dame l'avoit lâchement aban.
donné . Il porte plufieurs marques
de cette infamie ; mais la
Dame l'en eftime davantage , &
elle dit merveille de fes proüeffes
en cette rencontre , & de la bonté
de fes Armes dorées , qui réſiſ.
térent aux flâmes , & qui aidérent
à l'en fauver. Elle entend
par
là une bonne Couverture de
Maroquin de Levant , dorée, &
ajuſtée, dont ce Livre eftoit re.
lié. Enfin elle raconte cette avanture
d'une maniere ſi naturelle &
fitouchante, que ce ne feroit pas
la moins belle partie de ce Roman,
du Mercure Galant.
73
man, fi on la vouloit ajoûter aux
infortunes du brave & genéreux
Poléxandre.
Je l'avoue ingénúment, quand
je confidere avec une férieuſe
refléxion le bien & le mal que
fait à la Jeuneffe la lecture des
Romans & des Poëtes, je n'oferois
ny en approuver, ny en con.
damner l'ufage , mais quand je
me fouviens que je les ay lús
dans mon enfance , & mefme
dans un âge plus avancé, fans la
moindre émotion, & queje leur
dois ce que j'ay d'éducation &
de teinture des belles Lettres ,
qu'ils m'ont ouvert la Porte des
Sciences , & donné le gouft des
Livres, je fuis forcé de dire qu'on
les peut lire fans danger du cofté
de l'ame, & avec utilité du cofté
Q.d'Avril 1684.
G
74
Extraordinaire'
de l'efprit , car enfin , je le répete
encore apres M' de Balzac, il doit
y avoir des Livres pour occuper,
& pour inftruire. Il doit y en
avoir pour délaffer & pour plaire ;
les uns font utiles , les autres
agreables ; & l'Homme a befoin
des uns & des autres. Si on veut
fuivre ce partage , & ne rien confondre,
on fera toujours un bon
ufage de la Lecture.
DE LA FEVRERIE .
du Mercure Galant.
77
I
552252:552255:5255
LE
TRESOR DECOUVERT.
CONTE
Mis en Vers par M ' Chefnon
de Tours.
A
Vant qu' Amour, ce Dien volage,
Euft fous les Loix du Mariage
Affervy le pauvre Turpin,
Il eftoit plus heureux qu'un Prince ;,
Tous les Amans defa Province
Portoient envie à fon deftin.
Sa préfence infpiroit la joye:
Ses plus paffionnez defirs
Eftoient d'inventer des plaifirs
Aufquels ilfe donnoit en proye
Quand par la colere des Cieux
Il vit la charmante Sylvie,
Gij
76
Extraordinaire
Et vaincu par defi beaux yeux,
Perdit le repos defa vie.
La Belle avoit bien des appass
Mais c'eftoit toute fa richeffe;
Hé! Turpin, nefçavois-tu pas
Que leplus ardent amour ceffe,
Et que lafaimfuit à grands pas?
Silvie voyoit le beau monde,
Et n'alloit pas à petit train ;
Mais pour comble de tout chagrin,
Elle eftoit grandement féconde,
Et rendit Turpin dans fix ans
Pere de fix petits Enfans .
Il ne voit plus dans fa Silvie
Les appas , la mefme beauté ,
Qui renditfon coeur enchanté,
Et tint fa liberté ravie.
Elle a diffipé tout fon biens,
Il envifage fa mifere,
Et horsfix Enfans , & la Mere,
Le Malheureux voit qu'il n'a rien.
Ilfonpire, ilfe défefpere.
A qui doit-il avoir recours ,
Erde qui dans fon fort contraire
du Mercure Galant. 77
Peut-il reclamer le fecours?
Quand l'impitoyable Fortune
Répandfa colere fur nous ,
Plus d'Amis, ils nous quittent tous,
Et noftre abord les importune.
Ah! dit Turpin dans ce revers,
Puis que la malice des Hommes
Eft figrande au temps où nous fommes ,
Prions le Dieu de l'Univers .
C'est à luy que je dois mon eftre,
Il a foin des petits Oiseaux,
Des Poiffons qui font fous les eaux,
Et voudra m'exaucer peut- eftre.
C'eftoit parler en bon Chreftien ;
Turpinfit comme beaucoup d'autres;
Ils ont recours aux Patenoftres,
Quand ils n'ontplus d'autre moyen.
Alorsfeuilletant fon Breviaire,
Ily rencontre une Priere,
Qui promet un certainfecours
A qui la dira trente jours ;
Elle eft d'une vertufi grande,
Qu'on obtient tout ce qu'on demande.
Il baife centfois l'Oraiſon,
G iij
78 Extraordinaire
Et verfe des larmes de joye :
Il croit que le Seigneur l'envoye
Tout exprés pourfa guérifon.
Dans un mois, dit- il à Silvie,
Tous nos maux feront écoulez.
Dites-moy ce que vous voulez,
Choififfez des biens de la vie,
Dieufatisfera voſtre envie;
Mais nos voeux , pour eftre exaucez,
Doivent avoir quelque limite;
Que la demande foit licite,
Chere Silvie, & c'eft affez.
Defirez-vous en Souveraine
Régner d'icy jufques au Rhin?
Non, la demande feroit vaine,
Il en coûteroit au prochain,
Et Dien pourroit avec juftice
Anos voeux n'eftre pas propice.
Mais que demander donc? de l'or,
Demandons un riche trésor,
Il en eft tant deffous la terre,
Que l'Avaricieuſe enferre ,
Et qu'elle dérobe à nos yeux;
Nous ne pouvons demander mieux,
du Mercure Galant. 79
Perfonne ne pourra s'en plaindre,
Et partant nul refus à craindre;
Mais comme on ne peut de l'ennuy
Que traîne apres foy la mifere,
Trop diligemment
le défaire,
Je commence
dés aujourd'huy
.
Son efpoir chaque jour augmente;
Il voit approcherfonfecours,
Il compte exactement
les jours,
Etparvient enfin juſqu'à trente.
Demain finiront tous nos maux,
Et les chagrins de noftre vie .
Allons, dit-il, chere Silvie,
Allons prendre un peu le repos
Dont la douceur nous fut ravie,
Ilfe couchafur ce propos,
Et s'endormit, dans l'affurance
Devoir remplir fon eſpérance.
Il entend environ minuit
Proche fa Chambre un petit bruits
Et voit qu'on en ouvre la Porte.
Safurprisefut bien plusforte,
Quand il apperçeutfur lefeuil
Une épouvantable figure,
G iiij
80 Extraordinaire
Et d'une exceffive ſtature,
Qu'envelopoit un grand Linceüil,
Mais le Phantome le raffure.
1
Turpin, luy dit-il, ne crains rien,
Le Ciel exauce ta priere ;
Pour te montrer un fi grand bien,
Il me force à quitter la Biere..
Lors que Céfar, Chef des Romains ,
Vint conquérir cette Province,
J'en eftois le fouverain Prince,
Tout s'y gouvernoit par mes nains ;
Il m'affiégea dans cette Ville,
Ma défenle fut inutile,
Il fallut céder au Vainqueur.
Ce ne fut pas manque de coeur;
Les Ennemis avoient fai: bréche,
Et déja montoient à l'affaut .
J'y fus tranfpercé d'une Fléche ,
En les repouffant comme il faut;
Je demeuray mort fur la place,
J'avois , de peur d'uue difgràce,
(Voyant venir les Ennemis )
Dans un lieu für mon Tréfor mis
Sans le déclarer à perfonne,
du Mercure Galant. Si
Et c'eft luyque le Ciel te donne.
Allons, Tutpin , vifte , debout ,
Suy-moy, mais remarque bien tout,
Le Phantomepart fans remife,
Et Turpin lefuit en chemife.
Il commençoit d'eftre chagrin,
Apres un quart- d'heure de marche;
Enfin ils paffent fur une Arche ,
Et fe trouvant dans un Jardin,
Vois-tu, dit l'Esprit à Turpin,
Où le joignent ces deux Allées ?
C'est là que depuis tant d'années
Eft un fi grand nombre d'argent.
One tu dois en eftre content.
Puis que le Ciel te le deftine ,
Rens grace à la Bonté Divine;
Je rens , dit Turpin, grace à Dieu
Des bontez qu'il me fait paroiftre;
Mais, Sire, comment reconnoiſtre
Oùgift un fi rare bienfait ?
Comment? Laiffes-y ton Bonnet.'
L'Esprit gagne une autre Avenue,
Et Turpin lefuit tefte nuë.
Voila,dit-il, un autre endroit,
82
Extraordinaire
Que peux-tu croire que ce foit?
Turpin , je tejure foy d'Ombre,
Que c'eft de l'or en tres -grand nombre
Il eft caché deffous nos pas;
Demain matin ne manque pas
De venir faire cette prife;
Fais dans ce lieu creufer un trou .
Fort-bien; mais comment conoiftre ou
Comment? Laiffes-y ta Chemife.
Il le fait, & refte auffi nu,
Que quand au monde il eft venu.
Pallons, dit le défunt Monarque,
Paffons dans cet autre détour.
Vois-tu l'endroit que je te marque?
Turpin, dés la pointe du jour
Viens-y ; ce font mes Pierreries,
Autrefois de moy fi chéries,
Perles & Diamans tres -beaux ;
Tu les trouveras à monceaux.
Hé! comment remarquer la place?
Je fuis tout nu, le froid me glace;
Comment pouvoir.... fais- y caca.
Ilfit ce qu'on luy commanda."
Apres, l'Efprit le ramenn
du Mercure Galant. 83
Dansfon Lit aupres de Silvie.
D'un long & tranquille fommeil
Cette Avanturefutfuivie,
Il dormit jufques au Soleil.
Enfin pourtant ilse réveille,
Et fa hontefut fans pareille,
Quandtout remply de fon trésor,
Afon Epouse qui fommeille,
Voulant parler d'argent & d'or,
It's'apperçeut avecſurpriſe
Qu'il avoitfait dans fa Chemife,
On fivous voulez, dans fon Lit,
Le caca que je vous ay dit.
Voulez- vous que je vous étale
Sur cefujer quelque Morale?
La Morale s'entend affez;
Les Contes qu'on fait des Phantômes,
Et dont onferoit bien des Tomes,
Sont vifions d' Efprits bleffez .
C639
GOOD
84
Extraordinaire
SS25: 525:SSSSS'SES
LE MESME CONTE
Mis en Vers par Mi de la Barre
de Tours.
Amour, l'Avarice, & la Crainte,
L'inter, ovarice, or encramete
Il n'eft point de raison qui n'en fouffre
L'atteinte,
Ny de Mortels qui n'enfoient entraînez.
Soit que l'on veille, ou que l'on dorme,
Les paffions au coeurfont entendre leur
voix;
Selon leurs volontez, elles donnent la
forme
Ace Forçat foumis à leurs ſuperbes·
Loix.
Mais à quoy bon ce préambule!
Quelraportpeut avoir ma Morale aux
Efprits,
du Mercure Galant.
85
Ou bien aux vifions ? Un Conve ridicule
En a quelquefois plus appris
Que lesplus beaux Sermons ; on en a des
exemples
Bien fréquens & fort amples,
Etje n'aypas le premier entrepris
De mefervir d'un Conte afin de vous
inftruire.
'Difons donc que la Nuit un Avare en
Tréfors
Songe toûjours ; l'Amant qui tout lejour
Soupire,
Voit fa Belle en dormant ; enfin par leurs
refforts,
Comme je dis, les paffions maîtrifent
Les coeurs & la raison. Que ces petits
cerveaux ,
Ces Songe-creux , qui tirent des Tombeaux
Des Spectres enchaînez, s'inftruifent ,
Et ne nous prefchent plus leurs fades
vifions,
Unique effet des paffions,
Dont leur foible raiſon trop souvent eſt
atteinte.
1
86 ·Extraordinaire
L'on ne peut revenir depuis que l'on eft
mort;
Si vous ne me croyez fur mon fimple
raport,
Confultez-en l'Amour, l' Avarice, &
la Crainte.
3
Un gros Bourgeois de Lile enFlandre,
Ventru comme l'eft tout Flamand,
Avare, aimant le Vin, & tout autre
élément
Qu'on acoûtume de répandre
Parlegofier, ne trouvoit point d'égal
En tel mestier, id eft, bûvoit à toute
outrance.
Unfoir ( non pasfans répugnance,
Ilfalloit qu'ilfe trouvaft mal)
Ayant pris un repasfrugal,
Il mit au Lit fon Excellence .
Apeinefut-il dans les draps,
Quefon vuide cerveau se trouve en em«
baras.
Il perce les Forests, traverse la Campagne,
du Mercure Galant.
D'efprit s'entend.) Il paſſe d'un plein
faut
Toutes lesMers, il prend Paris d'affaut,
Abat des Forts en France, en bâtit en
Espagne.
Deplus, comme l'Esprit humain
En peu de temps fait beaucoup de chez
min,
De la Campagne il revient à luyṛ
mesme
Qu'y trouva-t-il ? illufions,
Refve fâcheux, felon les paffions
Pendant le jour qu'il pouffoit à l'extréme.
Son appétit mignon eft celuy des Tréfors.
Pluton qu'on dit eftre fi riche,
Fit des Enfersfortir un deſes Morts
Pourfaire au Flamand une niche.
Le Spectre en entrant fit grand bruit,
Car il eftoit chargé de chaînes.
Ses yeux ardens & creux, montroient les
triftes peines
Qu'il enduroit dans l'eternelle nuit;
Sen teint pâle & défait, où la mort efteis
peinte,
$8
Extraordinaire
Ses pieds, fes mains fans chair, fes res
gards menaçans,
Sa démarche, fes airs, faplainte,
Sesfoûpirs enfouffrez, fes fanglots lamguiffans,
Rendoient du Flamand l'ame atteinte
De la plus vive crainte
Qui jamais attaqua lesfens.
Le Flamand contempla quelque temps
laposture
De ce trifte Habitant de l'infernal Manoir.
La frayeur lefaifit, &
voir,
pour ne leplus
Avec fa main tremblante il prend la
Couverture,
S'enfonce dans les Draps, metfes talons
аи си,
Sefait petit, nefonflepas ,fe cache,
du Phantome il n'eft pas
Croyant que
apperçus
Mais à quoy bon ? Il n'eft perfonne qui
nefçacke
Qu'un Efprit voit bien clair, quand il
vient de là-bas.
du Mercure Galant.
84
Cet Efprit doncla Couverture arrache,
Et prend le Flamandpar le bras ,
Luy difant de lefuivre, & de ne craindre
pas;
Car c'eft pour faire ta fortune ,
Ajoûtoit-il, fans moy tu travailles en
vain,
Suy-moy, je te mettray dans l'unique
chemin
D'en trouver une,
Et qui ne fera pas commune.
Unpareil mot rend les Poltrons hardis,
LeMortel leplusfourdfe raffine l'oreille,
Et le plus endormy volontiersfe réveille ..
Qui nefçait pas ce que jedis?
Le bon Flamand couvert de fa feule
Chemife,
Et defonfeul Bonnet de nuit,
Dans des lieux foûterrains accompagne
L'Esprit,
Et d'une maniere foûmife,
Ecoute tout ce qu'il luy dit.
1
Dans certain Cavereau, voisin d'une
Mazure,
Q.d'Avril 1684. H
90
Extraordinaire
L'Efprit s'arrefte, & parle ainfy.
Souviens-toy bien de l'endroit que
voicy.
Demain , Soleil levé, fans parler,.ny
rien dire ,
Tu te tranſporteras icy,
Et pour peu que ton coeur aſpire
A tout l'or que Pluton retient fous fon
empire;
Viens - y bécher, tu l'as . J'y viendray;
grand-mercy,
Dit le Flamand ceffant d'eftre tranfy .
Laiffe-là ton Bonnet, de
méprendre,
peur
de te
Ajouta le Phantôme, enmarquant cet
endroit.
Tupourras y venirtout droit .
Si noftre Homme obeit , vous pouvez
le comprendre..
Suy-moy, Mortel, luy dit encor l'Ef
prit.
Le Flamandfuit,
Et dans une Cave voiſine
Lleftconduit.
du Mercure Galint.
9
>
Tiens, vois-tu cette Pierre? elle cache
une Mine,
Ou d'argent tu verras plus de trente
Lingots ,
D'argent batu quarante Pots ,
Plusieurs Buffets de Vaiflelle bien fine ,
Bajoires, Patagons , Piaftres, Ecus
François ....
Que fçais-je encore? Ah combien je
vous dois ,
Monfieur l'Esprit, s'écrioit lepauvre
Homme!
Que de De profundis ! Ah, bon Dieu ,
quelle fomine
Je donneray pour qu'on chante pour
vous!
Je veux qu'un jour voftre Fefte l'on
chomme ,
Je vous procureray le repos le plus doux
Qu'Ame puifle goûter , car c'eft la
moindre chofe....
Cà finiffons ,icy m'arrêter trop je n'oſe,
Les momens font comptez que je paffe
avec oy,
Hij
92
Extraordinaire
Répond l'Esprit. Pour marquer cette
paule,
Dépouille ta Chemife , & la mets-là,
fuy-moy.
Le bon Flamand obeït , &fuit l'Ombre,"
Qui le mena dans un endroit moins
fombre,
Voifin d'une petite Court.
L'Ombre ayant fait un demy- tour,
En montrant un Pavé , s'expliqua de l'a
forte.
Ecoure-moy, Flamand ,
Pour toy ma tendieffe eft bien forte,
Icy tu trouveras Rubis & Diamant,
Amétifte, Berille, Efcarboucle, Topafe,
Viens -y bécher demain . Le Flamand
en extafe,
Ne craignit plus, ilfit des complimens
Affex mauvais, ainfi qu'en Flandre on
en fçaitfaire.
L'eloquence n'eft pas naturelle aux Fla
mands.
Une petite affaire
L'embarafoit extrémements
du Mercure Galant.
93
Le Bonnet marquoit l'or '; la Chemiſe,
l'argent;
Comment marquer les Pierreries ,
Chofes par luy bien plus chéries
Qué tout l'argent & que tout l'or?
Carfans Bijoux, quel cas feroit- on d'un
Tréfor?
Helas ! Monfieur l'Efprit, faites- moy
donc la grace
De fupléer à mon défaut .
Que faut-il donc que je faſſe?-
Comment m'en fouvenir tantoft ?
Tu n'as qu'à chier là, luy dit l'Ombre
en colere.
Comment, chier ? Je n'oferois . Ma
raut ,
Veux-tu donc chier là? Voyez le beau
miftére.
Hé vifte donc . Que tu fais l'empefché!
Monfieur l'Esprit, ne foyez point
fâché,
Je vay chier ,
plaire.
de peur de vous dé
94
Extraordinaire
Famais endroit ne parut mieux marqué
Tant largement le Flamandfit l'affaire.
Lecteur, tuparoiftrois choqué.
De tels proposfaut-il que je réponde,.
Er doir on m'accufer, fi l'Esprit eft immonde?
Finions. L'exploitfait, cet Efprit dif
parut,
Le Flamand vint au Lit , ou tout au
moins le crût.
Son allégreffe eft nompareille,
Son Epoufe dormoit; Allons, qu'on fe
réveille,
Pour chercher un Tréſor, s'écria- t-il
tout haut.
UnTréfor, dit la Femme à ce mot en
Surfaut!
Defon Epoux alors elle s'approche,
Et croit déja tenir le Tréfor dansfa
poche.
Que n'a-t- elle la main deſſus!
Ani- bien de Tréfor toute Femme eft
friande.
du Mercure Galant.
95.
Elle s'approcha tant, qu'elle ne douta
plus
Du Tréfor; ce n'eft pas celuy qu'elle
demande.
Le bon Flamand rêvant , avoitfait fon
caca
Au beau milieu du Lit. Quelle horreur,
quelle pefte,
Quel infame Trefor voila!
L'Epoufefuit, le Maryfeleva,
L'un& l'autre s'en vontfans demander
Leur refte;
Ainfi l'Hiftoire alla.
Finiffons court, auffi-bien l' Avanture
Sent unpeu mal; mais aufurplus ,
Que chacun prennepour abus
Que toute Creature
Ayant fuby les rigueurs du trépas,
Revienne encor; je fçay qu'il eft plus
d'une Hiftoire
Qui prouve des Efprits le retour icy-bas
Quiconque en a veu, peut le croires
Pour moy quin'en vis onc, je ne le croiray
22
pas.
96
Extraordinaire
1
25525 :522555 :25252
P
BILLET .
Uis que vous voulez abfo .
lument , Madame , que je
vous dife mes fentimens fur les
qualitez que je fouhaiterois à une
Amie , je vous fatisferay , dans.
l'espérance que vostre amitié corrigera
les defauts que vous trouverez
dans mon raifonnement.
Je vous diray donc que je veux
qu'il y ait une grande conformité
d'humeur & de naiffance.
Je veux que cette Perfonne foit
complaifante , mais d'une com .
plaifance fi bien réglée par le ju- -
gement , qu'elle fçache s'oppofer
du Mercure Galant.
97
à mes volontez , fur des choles
qui pourroient me faire tort , qu'
elle foit capable de l'amitié la
plus tendre, par laquelle elle foit
portée à entrer dans mes intérefts
, de maniere qu'ils luy deviennent
auffi chers que les fiens
propres. Je fouhaite qu'elle foit
d'un âge plus avancé que moy ;
car pour le confeil il faut avoir
de l'expérience. Comme je me
propofe de me conformer fur cet
exemple , je veux que l'humeur
de cette Perfonne ne foit point
trop enjoüée , mais plûtoft un
peu mélancolique , fort douce ,
mais fans molleffe , modefte fans
fcrupule , fage fans affectation ,
franche fans ingenuité , penétrante
, adroite & fine , penétrante
, pour deviner quelquefois
9.d'Avril 1684
I
98 Extraordinaire
mes fentimens fans que je m'ex.
plique , adroite & fine , pour
fçavoir les penfées des autres à
mon égard , afin que j'en puiffe
profiter. Je veux qu'elle foit un
peu fevere , c'eſt à dire , qu'elle
m'examine de bien prés , & qu'
elle ne me laiffe paffer aucune
faute fans m'en avertir , mais je
veux qu'à cette occafion elle fe
ferve de toutes les vertus , pre
miérement de fa douceur , pour
me dire les chofes d'une manière
qui me force à les recevoir com
me je dois , quand mefme je n'y
aurois aucun penchant ; de fon
efprit , pour me parler agreablement,
afin que monplaifir & mon
intér ft eftant joints enſemble,
ce qu'elle me dira puiffe faire
plus ampreffion fir moy. Je fe
vid
du Mercure Galant.
rois bien aife , s'il fe pouvoit ,
qu'elle n'euft aucun Amant , ou
du moins qu'elle ne l'aimaſt pas;
car j'ay pour maxime de ne me
point confier aux Gens qui ont
avec d'autres une plus grande
liaifon qu'avec moy. Je croy ,Madame
, qu'il y auroit beaucoup
à ajoûter à ce que je viens de vous
dire ; mais puis que cePapier doit
paroiftre devant vous , je vous
prie de le finir, & de me croire
Voftre tres-humble ServǝAUR
J. B.
DE
LYON
*/8934
VILLE
Voicy ce que j'ay reçeu d' Explica
tions fur les Enigmes de Mars , dont
les Mots eftoient l'Enigme , & le
Fufeau. Vous vous souvenez que
toutes les deux eftoient de l'illuftre
Madame de Saliez , Figuiere d'Alby.
I ij
100
Extraordinaire
14
I.
LApremiere Enigme du mois ,
Me met, Galant Mercure, en un e peine.
extréme;
Et fi ce n'eft l'Enigme meſme,
J'y renonce pour cettefois .
DIEREVILLE, du Pontlevefque.
Our
II.
P moy, i'admire le talent
Du divin Mercure Galant;
Plus je le voy, plus je l'eftime.
Je ne fçay pas Fene comme il peut arriver
Qu'il vous mette à la main l'Enigme,
* Et qu'on ait peine à la trouver.
CE
III.
Le mefme.
Eft une Enigme déguisée,
Que la premiere de ce mois;
Lafeconde, un Fufeau, je luy donne ma
voix,
Ou jeferoisfort abusée.
LA BELLE NOURRITURE.
du Mercure Galant. 101
IV.
ALeidon m'apremis le Mercure
Galant;
Comme ilfçait qu'en me l'apportant
Il medonne un plaifir extréme,
Je croy qu'il n'y manquera pas.
Jefçaurayfesfecrets : fuft-ce l'Enigme
mefme,
F'en veux débrouiller l'embarras.
La Belle à l'Anagramme,
Libre d'amour , de la
Rue du Bac.
V.
APeineay je achevé de lire voſtre
Enigme,
Dont le file eftfort & fublime ,
Que je crois avec verité
Penétrer fen obfcurité:
Car dansfon langage fupreme ,
Ou bien jefuis trompée, ou c'est l'Enigme
mesme.
SYLVIE , du Havre.
I iij
102 Extraordinaire
VI.
Tousmessoins iront avant l'cat,
Si tafeconde Enigme eft autre qu'un
Fuſeau .
Il est d'une méthode affez rare & nowvelle;
Maisqu'on ne l'eftimepas moins,
Eftant l'Ouvrage d'une Belte,
Qui desplus accomplis mérite bien les
foins.
Qui
VII.
La mefine
Ui eft cefoible & ce menu,
Qu'on ditfans ceffe agir pour peu que
l'on le ferre,
Qui prefque en tous coins de la terre
Par les emplois eft bien connu,
Et dont la Fortune fe jouë,
Qui voit fouvent tourner la Roue,
Quelquefois veftu proprement,
Et puis tout nud dans un moment,
Qui tient de l'inconftancehumaine,
Que tan oft on délivre , & tantoft en
enchaîne
du Mercure Galant. 103
N'est-ce pas un Fuleau, que le Sort incertain
Fait changer dans un tour de main ?
L'Exilée de la Ville- Françoife.
UN
VIII.
Ne Enigme ne peut fe fairefans
lumiere,
Elle n'eft plus Enigme alors qu'elle eft
au jour;
L'obfcuritéfait toute fon amour;
Peu connoiffent l'Enigme , & l'expli
quent entiere.
L'Enigme cache un rienfous des Mots
merveilleux ,
1
L'Enigme en Tableau plaft aux yeux;
An Mercure Galant Enigme eft en
ufage.
Si l'Enigme n'eft rien du tout parmy
les Dieux,
Elle ne laille pas de parler leur langage
.
Je nefay par quel art elle fe peut ca
cher,
I iuj
104
Extraordinaire
L'Enigme mefurprit dés que je l'emi
connue,
Favois lû cette Enigme, & l'avoisfort
bien vûë,
Mefme avant que de la chercher.
L'EPINAY-BURET
I X.
A MADAME LA VIGUIERE D'ALBY,
Vand je te vois parler le langage
Q%des Dieux,
Par Enigmes ravir & l'esprit, & les
yeux,
Je fuisforce de dire; ô l'Héroïne accorte!
Maisquandje vois d'ailleurs & Quenouille,
& Fufeau,
J'ajoute avec raifon; Elle eft la Femme
forte,
Que le Sage cherchoit ; c'eft un Fruit
tout nouveau.
LE BERGER DE COTENTIN.
du Mercure Galant.
105
X.
MErveiller en peu de temps j'ay
deviné l'Enigme
Qu'une Illuftre nous a proposée en ce
mois,
Ayant dès la troifiéme Rime
Déconvert le Mot cette fois .
Fadmire cependant le gentilstratageme
De ce Génie induftrieux,
Qui déguifant l'Enigme meſme,
Nous veutfaire chercher ce qui nous
faute aux yeux.
XI.
GYGES.
UN Eſprit merveilleux
a donné la
Al'Enigme du mois qu'on dit baïr le
jour,
A qui la nuit et toute fon amour,
Que peu connoiffent toute entiere,
Dont la forme d'un Eftre étrange &
merveilleux
Etonne l'efprit, & les yeux,
106 Extraordinaire
Qu'on voit chez les Mortels à préſent
en uſage,
Mais dont l'obſcurité n'entre point chez.
les Dieux,
Quoy queparlant en Vers, elle en ait le
langage
;
Acette Enigme enfin que l'Art a pû
cacher,
Dont l'onfera furpris quand on l'aura
connue ,
De ceux qui l'aiment fera veuë,
Mefme avant que de la chercher.
LAJOLY-BOLQUINETE
XII.
Llez moiffonner des Lauriers,
Genéreux vaillans Guerriers,
Surnosfiers Ennemis,fans craindre que
la Parque
Fienne trancher le cours
De vos jours :
Elle fait refpe &ter LOUIS noftre Monarque,
Es lors que vousfuivrezſe pas,
du Mercure Galant. 107
N'en redoutez point le trepas,
Elle vous quittera pour laiffer la victoire,
Et la gloire
Vous accompagner en tous lieux,
Et pour prolonger voftre vie,
Elle montera dans les Cieux,
Où malgréfa rigueur ellefera ravie
D'employer tousfesfoinspour groffir le
Fufeau
Qui vous éloignera pour longtemps du
Tombeau.
ALCIDOR, du Havre
XIII.
C'En eftfait, je tiens voftre Enigine,
Illuftre de Saliers, pour qui j'ay tant
d'eftime.
Hé, quin'en auroit pas découvert le vray
fens?
Elle eft fpirituelle, & deplus fort ob
Scure;
Mais ne voyez- vous pas que le Seigneur,
Mercure
Le découvre aux plus innocens?
108 Extraordinaire
Ainfi, quandon auroit moins d'efprit
qu'une Befte
On nepourroit pas l'ignorer,
Puis
que le Mot eft àla tefte,
Quivient d'abordfe déclarer.
XIV .
Le mefme:
Ous pourrez bien voir contre
Vouvous
S'emporter d'un jufte courroux
Celle qu'on ne croit pas moins belle
Quegalante &fpirituelle.
Je croy qu'elle ne peut apprendre qu'à
regret,
Que vous ayez, Mercure, éventefon
Secret.
Il mefembleque c'eft avoir commis un
crime,
D'avoir rendu public le Mot de fon
Enigme,
Fous, qui jusqu'à préſent poroiſſiezſi
difcret.
Le mefme.
du Mercure Galant. 109
22: 222225 5525 2252
SIXIEME PARTIE
DU TRAITE
DES LUNETES,
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DUC DE BOURGOGNE,
Par M' Comiers & Ambrun, Prevost
de Ternant, Profeffeur des Mathéma¬
tiques à Paris.
No
Ous avons demontré dans
le XIX . Tome du Mercure
Extaordinaire , comment fe forme
l'image de l'objet fur la Retine
dans le fond de l'oeil. Nous avons
nommé veže naturelle de l'objet, l'1-
mage dépeinte fur la Retine, lors
que les rayons de lumiere éma
Extraordinaire
nez ou refléchis de chaque point
de fa furface , viennent directe.
ment fur l'oeil , fans traverfer aucun
corps diaphane , autre que
l'air dans lequel fe trouvent l'oeil
& l'objet. Nous avons appellé
Veue artificielle de l'objet , lors que
fes rayons de lumiere, apres avoir
fouffert refraction , & s'eſtre rompus,
& détourné en penétrant les
verres fphériquement travaillez ,
& qu'on met entre l'objet & l'oeil,
viennent par les rayons de leurs
pinceaux optiques , ou pointes des
cones renverfez de leur radiation
au derriere de l'humeur Criſtal.
lin, former chacun leur peinture,
& tous enſemble l'image entiere
de l'objet fur la Retine , qui eſt
l'organe formel de la Viſion ,nonobftant
le dire de Bartholomeus
du Mercure Galant. 11
Torrinus dans ſon ParnaffusTriceps,
feu Mufarum Afflatus Phyfiatroma
thematici , imprimé à Turin en
l'année 1657. lequel dans la page
270. dit, Præcipuum vifionis inftru
mentum , non eft Aranca , aut Re
tina , fed Choroïdes Tunica , quæ uti
opaca omnium primo lumini ingre
dienti obfiftit. Ce que le docte M
Mariote de l'Académie Royale,
des Sciences , a crû demontrer
par une belle & curieuſe expé
rience , que la Viſion de l'objet
ceffe , lors que fon image tombe
fur l'épanouiffement du nerf optique
, où la Choroide n'eft pas
étendue , ce qu'il expliqua au
long dans le fournal des Sçavans
du Lundy 17. Septembre 1668 .
A quoy j'ay répondu dans la
232. page du XIX.Tome du Mer
112
Extraordinaire
cure Extraordinaire
, Que la Tunic
que Choroïde , matte , noire &
fuligineuſe , fert au derriere de la
Retine , à arrefter fur la Retine
les rayons qui peignent l'image
des objets , & comme le nerfoptique,
n'eft pas au milieu de l'oeil ,
mais un peu plus haut , & à coſté
tirant vers le nez , les rayons de
l'image de l'objet , tombant en
cet endroit fur les filamens hériffez
du nerfoptique , n'en peuvent
faire qu'une impreffion confufe
, & bien diférente de celle
qu'ils font fur les fibres de la Retine
, qui font couchez à plat, &
recouverts par derriere de la Tunique
Choroïde, de mefme qu'u
ne glace de Miroir , de fon étamûre
ou feuille d'étain imbibée
d'argent- vif.
du
Mercure Galant. 113
Pour m'expliquer de la maniere
que fe fait la Viſion , je dis
avec Keppler , dans fa Dioptrique
de 1611. Quemadmodum omnis
fenfus externus perficitur receptione
& impreffione , paffione fcilicet ; cùm
imprimitur ei quodfentit , fpecies rei
externa : & hac paffio fenfio dicitur,
Sic etiam in cerebro cujufcumque animalis
eft aliquid , quidquid fit, quod
communis fenfus dicitur , cui imprimitur
fpecies inftrumenti viforii affecti
, hoc eft picti à luce rei vifibilis.
Car voir , n'eft que fertir la
Retine affectée d'une telle &
telle maniere par l'image des
objets .
Nous avons demontré , qu'en
l'année 1285. on avoit commencé
en Europe de fe fervir de Bezicles ,
qui font les Lunetes ou fimples
Q.d'Avril 1684.
K
114
Extraordinaire
Binocles , les plus utiles & les plus
néceffaires, puis qu'elles reffufcitent
la veue aux Vieillards , mettant
l'objet au foyer convexe de
leur Bezicle, parce qu'ils ont befoin
d'en recevoir les rayons paralleles
, de mefme que fi l'objet
eftoit tres éloigné, & rendent la
veüe diftincte aux Miopes de tout
âge , qui ont la veüc fi courte,
qu'ils ne peuvent voir diftincte.
ment que les objets qui font fort
proches , c'eft pourquoy ils ont
befoin de Bezicles dont les verres
faient concaves des deux coftez,
ou du moins plan- concaves, dont
le diametre de la concavité foit
égal à la diftance qu'ils lifent &
voyent tres - diftinctement un objet
, d'autant qu'ils ont beſoin de
recevoirles rayons des objets ſendu
Mercure Galant.
IIS
fiblement divergens , de mefme
que fi l'objet eftoit tres proche,
afin que le grand angle de la refraction
retardant leur réunion
ou foyer , porte la pointe du pinceau
optique de la radiation de
chaque point de l'objet , jufque
fur la Retine.
Nous avons prouvé dans le
XXI.Tome du Mercure Extraor
dinaire , qu'il y a plus de 1790 .
années que le Roy Ptolemée II .
dit Evergetes , avoit fur le Phare
d'Egypte un tres- excellent Telescope
, ou Lunere de longueyeue
, & qu'en Europe le fecret
des Lunetes commença à eftre
divulgué il y a du moins 150. ans,
puis qu'en l'année 1542. Hieronymus
Fracaftinus au Chapitre 8. de.
fon Livre De Homocentricis , parla
Kij
116 Extraordinaire
en ces termes , Per duo fpecilla ocularia
fi quis perfpiciat , alteri fupra
pofito, majoramulto, & propinquiora
videbit omnia. En l'année 1549⋅
Porta, Gentilhomme Napolitain ,
parla encore plus netement du fe
cret des Lunetes .Voici les termes,
tirez du17 . Livre Magic Naturali ,
Si lentes multiplicare noveris , non
vereorquinper centum paffus minimă
litteram confpixeris , ut ex una in
alteram majores reddantur caracteres.
Qui id rectè fciverit accommodare,
non parvum nanfciceturfecretum . Et
il ajoûte Concavo longè parva vides
, fed perfpicuè , convexo propin
qua , fed turbida , fi utrumque rectè
componere noveris , longinqua , &
proxima & majora & clara videbis.
Pouvoit- il parler plus intelligemment
?
du Mercure Galant.
En 1609. Jacques Metius d'Almarie
en Hollande , ayant étudie
Porta , fit travailler des verres
par un Lunetier nomméJean
Lyppenfein , de Midelbourg en
Zelande , lequel ayant obfervé
que Metius pour les éprouver,
éloignoit peu à peu le verre convexe
du verre concave , qu'il tenoit
tout contre l'oeil , fit le lendemain
pour foy , de femblables
verres , qu'il ajufta dans un tuyau,
&c. Le bruit de l'effet de ces Lunetes
portaKeppler à compoſer fa
Dioptrique, qui fut imprimée en
1611. porta auffi le grand Galilei
Florentin , d'en rechercher les raifons
& les proportions , il fut encore
fi adroit à travailler les ver
res, qu'on nommoit indiféremment
Lunetes de Hollande , &
118 Extraordinaire
Lunetes de Galilei , celles dont
le verre eftoit concave . Fontana
Napolitain , dans fon Livre des
Obfervations Celeſtes , imprimé
à Naples en 1642. dit s'eftre ſervi
dés l'année 1608. d'une Lunetė
feule avec deux verres convexes .
le 4.
Le R. P. Rheita, Capucin Alleman
, ayant , comme il dit dans
Livre de fon Oculus Enoch &
Elia , mis en pratique en l'année
1642. ce que Keppler avoit enfeigné
dans fa Dioptrique , com
mença à faire des Lunetes à deux
verres convexes , par lesquelles
on voit en mefme temps cent
fois plus d'étenduë de Païs, qu'avec
une Lunete de mefme lon
gueur , dont le verre oculaire eft
concave. C'eft pourquoy dans
une Lettre datée de Cologne ,
du Mercure Galant.. ug
119
ipfo die trium Regumfacro, rappor
tée dans la 1588. page du Mathefis
Biceps du tout fçavant Evefque
Caramuel , dans le poft fcriptum
Rheita écrivit les termes fuivans,
Sed quod monere volui , non poſſunt
novi illifovisfatellites ullo modo Telefcopio
, five tubo communi videri,
fed optimè Teleſcopio novo & mirabili
modo nuper à me reperto , in deupla&
ultraproportione objecta amplificante.
Du Nom de l'Inventeur du plus
petit Microfcope.
E dis que l'Invention des plus
petites Lunetes , que nous appellons
Microfcopes fimples, qui
ne font compofez que d'un feul
globule de verre , dont la grof
120 Extraordinaire
feur n'excede pas celle d'un grain
de millet , & que l'on fait tresfacilement
à la pointe de la flame
d'une bougie , eft deüe à la France,
puis qu'en 163. le R. P. Maignan
, de l'Ordre des Minimes, a
dit dans le 4. Tome , chap. 17.
prop. 19. pag. 1737. de fon Curfus
Philofophicus, imprimé à Tholofe
en l'année 1653. Expertus ego
fum , efficiens ad lucernam globulos
perfectos vitreos , veluti milii granula
, vel paulò minores in ufum Mi-
Grofcopii , quo vel ipfum pulicis un
guem trabali cernas magnitudine.
Nous avons demontré dans le
XXI . Tome du Mercure Extraordinaire
, que les Bezicles font des
Binocles fimplès , & què l'invention
, ou plûtoſt la réduction en
ratique des Binocles com poſez
de
du Mercure Galant. 121
de deux Lunetes de longue- veüe
d'égale force , eft deüe à Daniel
Chorez , tres- fçavant & tres expert
Artiſte , qui en l'année 1625.
préfenta au Roy , & en publia
par écrit la conſtruction .
Le R. P. Antonius - Maria de
Rheita , tres-fçavant, & tres- reli
gieux Capucin Alleman , grand
Prédicateur & Mathematicien,
réüffit de mefme que Chorez
dans la conſtruction des Binoc es
de toute longueur . Hen enfeigna
la conftruction dans un Livre in
folio , plein de doctrine & de
vertu folide , qu'il intitula Oculus
Enoc & Elia , imprimé à Anvers
en l'année 1645. dans lequel en
la page 336. au Chapitre oculus
Aftropicus Binoculus , il rend raiſon
du Titre genéral de ſon Livre.
Q.d'Avril 1684. L
122 Extraordinaire
Hujus , dit- il , Oculi Enoch & Elia
Binoculum Telescopium , quòd ejus
ope ad Magnalia Dei , etfi remotiffima
à nobis , in cælo elongata , non
ampliùs femicaco , fed novo modo
ambobus oculis quafi prafentia ſpec.
tanda inducamur , inftruamurque
. Et
dans la page 355. il ajoûte ce que
depuis en l'année 1655. mille Sçavans
reconnurent tres-veritables ,
lors qu'il paffa à Paris, à Lyon , à
Thurin, & de là en Italie. Voicy
fes termes , Tali profectò Binoculo à
nabis confecto, obječia duplo , triplo,
imò quadruplo majora ,lucidiora atque
clariora confpeximus ,quamper tubum
monoculum ; & certè nifi ipfimet expertifuiffimus,
quodfcribimus utique
fcribere puderet, quòd ad praxim redacta
non fubfifterent.
Les Binocles du P. Rheïta , &
du Mercure Galant.
123
leur conftruction , eftoient chofes
fi connues dans toute l'Europe,
que Petrus Borellus, dans fon Livre
De vero Telefcopii Inventore , imprimé
à la Haye en 1655. au fecond
Tome ou Partie , en la p. 22 .
fait ce Titre , Oculus Aftropicus Binoculus,
feupraxis, modufque brevis,
facilis ac novus , pro Telescopio Binoculoparando,
exactiffimè conficiendo,
poliendo , & debita proportione conjungendo.
Et dans la page 33. au
Tit. De confectione Tubi Binoculi,
donna doctement , ce que vingt
ans apres l'Autheur des vifions
Parfaites , des années 1677. &
1681. a publié dans une tres-ample
Morologie de deux Volumes
in folio.
Les Binocles du Pere Rheïta
eſtoient fi connus & commus
Lij
124
Extraordinaire
Turin il y a plus de 25. ans, que
Bartholomeus Torrinus , dans fon
Parnaffus Triceps, imprimé à Turin
en l'année 1657. dans la page 304.
au Tit. De Oppugnatione , dit , Nos
Telescopio ex nupera Patris Rheita
inventione muniti ; ultra quatuor
milliaria , diù noctùque , fine condicto
, aut Griphis , legendum dabimus,
quod amico velis fignificare ;
hoftis verò circumftans non percipiat.
Les Binocles du Pere Rheïta
eſtoient fi connus en Allemagne,
que le R. P. Schot , Jéfuîte , dans
le premierTome de fon Livre intitulé
Magia univerfalis Natura &
Artis , imprimé en l'année 1657.
en fait plufieurs Chapitres. Le
premier eft dans la page 493. De
Teleſcopii Binoculi origine , ejufque
Authore. Dans ce Chapitre il dit
du Mercure Galant. 125
hautement , Anthonius igitur Maria
de Rheita , vir aquè religiofus ac
doctus,mihiquefamiliariter notus .....
alterum focium Tubo monoculo ade
junxit , & quidem foeliciffimo aufu
felicioriquefucceffu , ut mecumfater
coguntur quotquot ejus rei experimentum
fumpferunt ; talis quippe inter
hunc & priorem eft differentia, qualis
effe communiterfolet interMonoculum
& Binoculum hominem.
Le mefme Autheur , dans le
Chapitre De infignibus hoc tempore
Teleſcopiorum Artificibus , dans la
page 496. dit , Joannes Vvifel ,
Augufta Vindelicorum , inftructus à
Rheita , facit tubos , tam Monoculos
quàm Binoculos. Enfin parlanten.
core du P. Rheïta , il ajoûte, non
tantùm in ea arte excellit , eamque
fcriptis tradidit , fed alios etiam, cùm
Liij
126 Extraordinaire
humaniffimus fit , fine invidia non
paucis communicavit.
Les Binocles du Pere Rheïta
eftoient tres - connus en l'année
1660. puis que le P. Baltazar
Conrard Jéfuîte, dans une Lettre
écrite de Glacia le 7. Janvier 1660 .
& rapportée par le P. Gafpar
Schot dans la 857. page de fon
Technica curiofa, imprimé en 1664 .
porte ces termes , De diftantiis objectorum
per tubum metiendis , fine
dubio Rheita Capucinus id voluit tentare
per tubum duplicatum . Veco eum
per quem uterque oculus hominisfimul
&femel tranfpicere poteft.
Les Binocles du Pere Rheïta ,
& leur conftruction , eftoient chofes
fi connues dans toute l'Europe,
que le R. P. AndréTacquet
Jéfuîte , l'un des plus doctes Madu
Mercure Galant.
127
thematiciens du fiecle , parlant
du P. Rheïta , dans la 313. page
Aftronomia lib.7 . num . 37. imprimé
à Anvers en 1668.dit hautement,
Conftat hunc Virum multum operein
tubis concinnandis pofuiffe.
Les Binocles du Pere Rheïta
eftoient fi connus en Allemagne,
qu'en l'année 1668. M¹ Dalencé,
à préfent Secretaire du Roy , étant
à Visbourg , reconnut par mille
expériences la bonté d'un Binocle
de 14. pieds de longueur, que
M' l'Electeur de Mayence luy
avoit prété.
Les Binocles du Pere Rheïta
eftoient tres - connus dans toute
l'Europe , puis que le R. P. De
chales , Jéfuîte , dans le fecond
Tome de fon Mundus Mathematicus,
imprimé en l'année 1674. dit
L
iiij
128 Extraordinaire
dans la 673. page , Pater Rheita
infigne Telescopium Binoculum circumferebat,
cujus longitudo erat decem
circiter palmorum. Et comme
le R. Pere Dechales eftoit fçavant
, il enfeigna leur conftru
ction en peu de mots : Les voicy
dans la page 672. Fiant igitur duo
Teleſcopia omnino fimilia , que conjunganturita
utfint fibi invicem paralleli
, & diftent câdem quâ oculi diftantia.
Duo ita poffe illa difponi , ut
uterque oculus unicum objectum videat.....
Expertusfum in Teleſcopio
duorum pedum, & certum est, diftinc
tius incomparabiliter & majus , &
vicinius objectum apparere ; & quod
mirum eft , non duo Telescopii gemini
foramina videbantur , fed uni»
cum , &c.
Nonobftant toutes ces anciendis
Mercure Galant. 129
"
nes & authentiques preuves de
l'ancienneté des Binocles P'Au
theur des vifions Parfaites de l'an
1681. nous veut faire acroire qu'il
en eſt l'Inventeur , & nous dit,
Da mihi fudicem qui mihi credat, &
ego convincam ; mais les Sçavans
n'ont pas ajoûté plus de foy où il
fe fait Juge de fa propre cauſe,
qu'au R. P. le Moyne , lequel
dans une affaire où il n'avoit
point d'intéreſt, en l'année 1666.
dans la 496. page de l'Art des Di
vifes , a écrit en termes tres-formels
, & meſme réïtérez , Que
l'invention du Telescope eft deue à
M' Hugens de Zulichen.
:
130
Extraordinaire
DelaProportion précise du Verre
Objectif au Verre Oculaire.
A
Pres la bonté de la matiere
>
il
& du travail du Verre Objectif,
& fa jufte ouverture
faut encore que la longueur de
fon Foyer folaire foit dans une
déterminée Raifon avec la longueur
du Foyer de fon verre ocu .
laire , afin que la Lunete faſſe
voir avec clarté & diſtinction l'aparence
de l'objet , le plus augmentée
qu'il eft poffible. Le P.
Scheiner a crû que l'on ne pou
voit déterminer que par expérience
, la Raifon que doit avoir
l'oculaire à ſon objectif.
Petrus Borellus , dans fon Livre
De vero Teleſcopii inventore , impridu
Mercure Galant.
131
mé à la Haye en 1655, apres avoir
dans la 11.page nommé Chorex, &
le R. P. Rheita entre les plus illutres
Sçavans, qui avec Meffieurs
Hevelius Polonois , Guillaume
Menard , Eftienne Breffieux de
Grenoble ,& Chalamon Čonſeiller
au Parlement d'Aix , ajoûte qu '
autrefois M' Ferrier d'Auvergne
fit à M' Defcartes une Lunete
decem pollicum, quo ex quatuor leucis
pollicem aquare herbula videbantur.
Je crois que ces pouces valoient
des pieds.
Le R. P. Rheïta , dans fon
Oculus Enoch & Elia , imprimé en
1645. n'ayant peut- eftre pas fait
réflexion qu'à mesure que les Lunetes
font plus longues , on doit
augmenter la Raifon de fon objectif
à fon oculaire , afin qu'elle
132 Extraordinaire
augmente davantage l'apparence
de l'objet , & toûjours avec
clarté & diftinction , donna dans
une longue Table la mefme proportion
de 40. à 1. de tous les
verres objectifs à leur oculaire ;
ainfi les plus longues Lunetes
n'augmenteroient que 40. fois,
l'apparence de l'objet , de mefme
que la Lunete d'un objectif d'un
pied Romain de Foyer , auquel
il donnoit un oculaire , dont la
longueur du Foyer n'eftoit que
de 5. parties d'un pied Romain;
& à un verre objectif de 40. pieds
il donnoit un verre oculaire d'un
pied. Cette grande Lunete auroit
le feul avantage de faire voir
l'objet 746496. fois plus éclairé,
à caufe de 14. pouces & demy
d'ouverture de l'objectif de 48.
du Mercure Galant. 133
pieds , laquelle contient autant
de fois 64. qui eft le quarré de
huit lignes de diamètre , qu'on
donne au plus excellent verre objectifd'un
pied , & perfonne n'ignore
que les furfaces des cercles
font entre elles comme les quar
rez de leurs diamétres.
Je n'ay trouvé bonne cette
proportion de 40. à 1. que pour
l'objectif de trois pieds & demy
de Foyer , ou de 480. lignes, au
quel je donne un oculaire de 12 .
lignes & 4. cinquième , qui augmente
40. fois l'apparence de
l'objet . C'est pourquoy dans mon
Livre de la NouvelleSience de la Nature
& Préfage des Cometes ,imprimé
à Lion en l'année 1665, j'écrivis
dans la page 486. les termes fui
vans, Puis qu'un verreoculaire , tang
134
Extraordinaire
·
plus il eft d'un moindre Focus , tant
plus ilagrandit l'apparence des objets,
en la rendant en échange plus trou
ble , il faut garder certaine proportion
entre les Focus des verres , laquelle
proportion ne confiftepointicy
en une rigueur de Mathematique ,
puis qu'elle commence d'eftre bonne
depuis un jufques à trente - cing &
quarante . C'eft à dire, que fi le Focus
du verre oculaire eft d'un pouce ,
le
Focus du verre objectif doit eftre de
trente-fixjuſques à quarante pouces .
Et dans la page 497. je parle en
ces termes , Toute la perfection de
nos grandes Lunetes confifte en quatre
verres ; un objectif& trois ocu
laires, lefquels oculaires peuvent auffi
tous trois eftre d'un mefme Focus. Le
Graculus perpétuel de Phédre ,
a dit douze années apres moy la
du Mercure Galant.
135
mefme chofe dans la 140. page.
de la vifion parfaite , imprimée en
l'année1677. Voicy fes termes,
Pour monter l'oculaire de quatre verres
convexes , qui redreffent excellemment
l'efpece tres-augmentée & tresdiftincte
pourfervir aux objets de la
terre , les trois derniers verres peuvent
bien eftre tous trois égaux , &
eftre enproportion avec leur objectif,
comme 1. à 36. 38. ou 40. au plus. Le
Lecteur jugera par ces termes ,
combien il a fçû exactement copier
en l'année 1677. ce que j'a
vois publié en 1665.
M' Hevelius , dans la 11. page
de la Selenographie , imprimée en
l'année 1646. apres avoir remarqué
que fi le verre oculaire eft
trop aigu , c'est à dire de trop
petite longueur de foyer, l'appa,
136
Extraordinaire
rence de l'objet eft fort aug
mentée, mais qu'elle paroift trou
ble , fombre & peu éclairée , &
au contraire, fi l'oculaire eſt trop
obtus , c'eſt à dire de trop long
Foyer , l'apparence de l'objet eft
fort claire & diftincte , mais peu
augmentée , ſe contente de dire,
Media quadam proportio harum lenrium
est eligenda , quam ufus & quotidiana
experientia unumquemque docebit.
Ce dire de M' Hevelius me
porta en l'année 1652. eftant pour
le ſervice du Roy au Fort de l'Eclufe
fur le Rhône , à reconnoître
pas expérience mille fois réïtérée
, le verre oculaire convexe
le mieux proportionné à fon objectif,
pour voir l'apparence des
objets dans la plus grande augdu
Mercure Galant. 137
mentation poffible , accompagnée
de la diftinction des parties,
& d'une admirable gayeté de
lumiere, & clarté .
Le verre objectif de la plus
courte de mes Lunetes d'épreuve ,
avoit 5. pieds , ou 60. pouces, ou
720. lignes de longueur de Foyer
folaire , & avec 18. lignes d'ou
verture , & fon oculaire de 14.
lignes de longueur de Foyer folaire,
faifoit paroiftre l'objet tresdiftin&
t & bien éclairé , en augmentant
51. fois & 3. feptiéme
l'apparence naturelle du Diamé.
tre de l'objet , parce que les 14 .
lignes du Foyer de l'oculaire
font autant de fois contenuës
dans les
720. lignes du Foyer de
l'objectif.
Le verre objectif de la plus lon
Q. d'Avril 1684.
M
138 Extraordinaire
gue de mes deux Lunetes d'épreuve
avoit 10. pieds ou 120. pouces
ou 1440. lignes de longueur de
Foyer folaire , & avec deux pouces
de diamètre d'ouverture , &
fon oculaire de 18. lignes de longueur
de Foyer folaire , augmentoit
avec clarté & diftinction 80.
fois l'apparence naturelle du diametre
de l'objet , parce que 18.
eft contenu 80. fois dans 1440 .
De la proportion des verres de
mes deux Lunetes tres.excellentes
, j'ay tiré geométriquement
la proportion des verres pour tou,
tes les auttes Lunetes.
THEOREME.
Comme la longueur de 250. lignes
Està la longueurde 14. lignes.
du Mercure Galant.
139
Ainfi la longueur de 1800.lignes ,plus
la longueur du Foyer folaire du verre
objectifréduite en lignes ,
Eft à la longueur requife du Foyer
folaire defon verre oculaire.
Pour bien demontrer & bien
comprendre ce Theoreme ,voyez
la premiere Figure de la Planche
VII . Suppofons avoir porté fur
la ligne indéterminée depuis
A en B 720. lignes , longueur du
Foyer du verre objectif de la plus
courte de mes deux Lunetes fon.
damentales , & avoit élevé la perpendiculaire
B C de 14. lignes,
longueur du Foyer de fon verre
oculaire .
Suppofons auffi d'avoir porté
fur la mefme ligne depuis 4 en D
la longueur de 1440. lignes du
Foyer folaire du verre object f
Mij
140
Extraordinaire
de la plus longue de mes deux
Lunetes fondamentales, & avoir
élevé la perpendiculaire D E de
18. lignes longueur du Foyer fo
laire de fon oculaire.
Supofons encore la ligne droite
indéterminée C. E Z. tirée par
les points E. C.
Il faut en premier lieu connoistre
en nombres la ligne 4.
Pour cet effet fuppofons la ligne
C. F. parallele à la ligne 6. D.
Donc C. F. 720. D. F. 14. & par
conféquent F. E. 4.
Les triangles rectangles E. F.C.
& E. D. font équiangles . Donc
par la 4 . du vi, d'Euclide , ils ont
les coftez proportionnels , donc
par analogie.
E F. FC :: ED . D
4. 720 18 3240.
du Mercure Galant. 141
Donc D 3240 -- DA1440 A
1800. Donc 4 1800✈ A B 720
me B 2520.
PROBLEME.
Eftant donné un verre objectif
de 15. pieds , ou 180. pouces , ou
1160 , lignes de longueur de Foyer
folaire , trouver la longueur du
Foyer folaire de fon verre oculaire.
Voyez la Figure 2 .
Suppofons avoir porté depuis
A. en G. la longueur de 2160. li
lignes , & avoir élevé la perpendiculaire
G H. elle fera la longueur
requife, que vous connoîtrez
par cette analogie .
B. BC.. G. GK.
2520. 14..3960 . 22.
Ou par cette autre Analogie .
142 Extraordinaire
D. DE .. G. GK.
3240. 18.3960. 22 .
On peut encore avoir la meſme
longueur G K. par cette Analogie
Fig. IV.
B D. FE .. BG. HK.
720. 4 .. 1440. 8.
Donc BC. 14 HK . 8. GH = 22.
lignes , longueur du Foyer du
verre oculaire pour le verre objectif
de 15. pieds de Foyer.
Divifez AG. 2160. longueur du
Foyer du verre objectif de 15.
pieds , par G H. 2 2. longueur du
Foyer de fon verre oculaire, l'exposat
fera 98.1. onzième. Donc
par cette Lunete , la veüe artificielle
du diametre de l'objet fera
avec diſtinction & clarté 98. fois
plus grande que l'apparence du
mefme diamètre de l'objet par
du Mercure Galant. 143
la veüe naturelle , & la furface
du mefme objet paroiftra augmentée
du moins 9604. car les
furfaces des Bazes des cones vifuels
eftant des cercles , elles font
-entre elles en Raifon doublée de
leurs diamétres ; c'eſt à dire, comme
les Quarrez de leurs diamétres,
par la 2. propofition du douzié.
me Livre d'Euclide.
Par la mefme voye des triangles
proportionnels , vous trouverez
qu'à un verre objectif de
20. pieds de foyer , il faut un oculaire
de 26. lignes de foyer , avec
lequel l'apparence du diamétre
de l'objet , augmentera 118. fois
& 10. treiziémes.
Que fi au mefme verre objectif
de 20. pieds de foyer , vous
donnez un oculaire trop foible,
144
Extraordinaire
c'est à dire trop obtus, ou de trop
grande fphéricité & longueur de
foyer , comme par exemple de 5.
pouces , ou 60. lignes , la Raiſon
des foyers de ces deux verres
eftant comme de 48 à 1. l'apparence
du diamétre de l'objet
n'augmentera que 48. fois . C'eft
pourquoy fi l'objet eft fortement
illuminé , comme la Lune , Vénus
, Mars , Périgées , & c. Si
vous n'étreciffez par un carton
d'une ouverture moindre de trois
pouces de diamètre , qui eft celle
que doit porter avec diftinction
ce verre de 20. pieds , s'il eft
d'un travail exquis ; la trop grande
lumiere ébranlant fortement les
fibres de la Retine , leurs Voifines
s'en reffentent , & la vifion
ne peut eſtre diſtincte. De plus,
le
du Mercure Galant. 145
le trop de lumiere offenſe la Re.
tine , laquelle eſtant trop échau
fée & rarefiée , refferre beau.
coup l'ouverture de la prunelle,
& les parties de l'oeil eftant dans
une fituation violente , la vifion
ne peut eftre diftincte ny ferme,
& on ne peut obferver agreable.
ment , ny pendant un temps fufifant
, fi par des anneaux de carton
noir on n'étreffit l'ouverture
de 3. pouces de ce verre objectif
proportionnellement à la force
de l'illumination de l'objet.
Comme un excellent verre objectif
de 25. pieds de foyer , qui
doit porter trois pouces & quatre
lignes d'ouverture, fuffit pour
faire toutes les obfervations des
Aftres , en luy donnant un oculaire
bien proportionné. Vous
2. d'Avril 1684. N
ན་146
Extraordinaire
trouverez par l'une des trois Ana.
logies cy deffus expliquées , que
fon oculaire doit avoir deux pou.
ces & demy ou trente lignes de
longueur de foyer folaire , & que
cette Lunete augmentera avec
clarté & diftinction 120. fois le
diametre de l'Aftre , & par confféquent
144000. fois fon difque.
Par les mefmes voyes , vous
trouverez pour un objectif de 30.
pieds , un oculaire de 34. lignes,
qui augmentera 127. fois le diametre
de l'Aſtre .
Pour un objectif de 35. pieds,
un oculaire de 38. lignes, qui augmentera
132. fois & 12. dixneu.
viémes .
Pour un objectif de 40. pieds,
un oculaire de 42. lignes , qui
augmentera 137. fois & 1. feptiéme.
du Mercure Galant. 147
Pour un objectif de 45. pieds,
un oculaire de 46. lignes , qui
augmentera l'apparence du diamétre
de l'Aftre 140. & vingt
troifiémes.nud!
PROBLEME.
Par les mefmes voyes des Triangles
proportionnels , vous trouverez
la longueur du Foyer du verre oculaire,
pour tout verre objectif, dont
la longueur du Foyer eft audeffous de
dixpieds. Voyez la Figure III. de
la Planche VII.
Ainfi eftant donné à un objectif
de 7. pieds ou 84. pouces
ou 1008. lignes, pour trouver fon
oculaire.
Suppofez avoir porté depuis
4. en L, la longueur de 1008. li
Nij
148 Extraordinaire
gnes , ou depuis B. en L. 288. lignes,
& avoir élevé la perpendiculaire
L M. elle fera la longueur
du Foyer de l'oculaire requis, que
vous connoiftrez en nombres par
ces analogies.
Car A 1800. A L. 1008.
L. 2808. Donc
B. BC .. L. L M.
2520. 14 ..
2808.153.5°
Divifez A L. 1008. longueur du
Foyer de l'objectif de 7. pieds
par 15. & 3 cinquiémes, logueur du
Foyer de l'oculaire , le quotient
64. & 8. treiziémes , indique que
cette Lunete augmentera 64. fois
& 8. treiziémes
l'apparence naturelle
du diamétre de l'objet.
Pour un objectif de 4. pieds,
un oculaire de 13. lignes & 1. cin.
quiéme, qui augmentera par condu
Mercure Galant.
149
féquent 43. fois & 7. onzièmes
les diametres apparens des objets
.
Pour un objectif de 3. pieds, ou
36. pouces , 432. lignes , un oculaire
d'un pouce ou 12. lignes &
2. cinquièmes , cette Lunete augmentera
par conféquent 34. fois
& 26. trente- uniémes , l'aparence
naturelle du diametre de l'objet.
Voicy l'opération.
B. BC. · N.NO.
2520. 14 .. 2232. 12. 2.5°
c'eft à dire 2. cinquièmes de ligne.
Pour un objectif de 2. pieds
de longueur de Foyer folaire , un
oculaire d'onze lignes & 3. cin
quiémes de Foyer , qui augmen .
tera par conféquent avec clarté
& diftinction 24. fois & 24. vingtneuvièmes,
l'apparence naturelle
N iij
150 Extraordinaire
du diametre de l'objet.
Pour un objet d'un pied de
longueur , un oculaire de dix lignes
& 4 cinquiémes , qui augmentera
par conféquent 16. fois
& 4. onzièmes , avec clarté &
diftinction , l'apparence naturelle
du diamétre de l'objet.
Méthode tres facile,defaire trespromptement
,fans Tour ,fans
Ecuelles , & fans aucune Machine
, les Verres Objectifs
des plus longues Lunetes.
J
E ne repéteray pas icy ce que
je dis en l'année 1665.dans mon
Traité des grandes Lunetes, qu'il eft
difficile de rencontrer des grandes
lames de verre , ou fragmens
du Mercure Galant.
ISI
de Miroirs , dont une fuperficie
foit bien plane : & encore plus
difficile de rendre l'autre fuperficie
parfaitement fphérique , particuliérement
iors qu'il faut que
ce verre plan convexe foit feg
ment d'une tres - grande fphere,
audeffus de 15. ou 20 , pieds de
longueur d'Axe .
Je n'examineray pas icy ce que
Pilluftre M' Hooc , à préfent Se
cretaire de la Societé Rovale
d'Angleterre , propofa en l'année
1666 , dans fa docte & trescurieufe
Micrographie , pour travailler
les Verres de toute longueur
de Foyer.
Je ne rapporteray pas icy les
deux Machines pour travailler
les Verres Coniques , que M' He
velius publia en l'année 1673 .
Niiij
152 Extraordinaire
dans les pages 428. & 433. de fon
Machina Cæleftis.
Je n'interpréteray pas icy le
Circinus fphæricus pro Telescopiorum
Lentibus tornandis & poliendis,
de M'Campani, imprimé à Rome
en 1677. dédié à noſtre grand
Monarque , le Dieu Mars de ce
fiécle .
Vous trouverez icy en la Cartelle,
Fig. 1. la conſtruction d'une
tres- petite machine , & de peu
de couft , pour travailler la convexité
des verres objectifs d'un
tres - long & déterminé Foyer
folaire Elle confifte en un bois.
bien , fort & épais , & creufé
bien fphériquement , qui foit par
exemple fegment d'une fphere
de 10. pieds d'axe.
La piece H. doit eſtre un ſegdu
Mercure Galant. 153
ment folide de la mefme ſphere ;
la Barre K M. eft une partie de
l'axe ; M. eft la Molete , audeffous
de laquelle eft le verre v.
bien cimenté , & c .
Tout cela font Machines ; &
outre la difficulté de leur conſtruction
dans la préciſion requife
, l'Ouvrier ne peut empêcher
que la Lame de verre eſtant
mince , ne ploye pas dans le travail
, & qu'eftant détachée du
ciment , ne faffe reffort , & ne
change fa figure ; que fi la lame
du verre eft fuffisamment épaiffe
pour réſiſter au travail , elle aura
efté furchargée à la Fournaife;
ainfi elle aura diférens lits , &c.
La maniere fuivante , qui eft
par la chaleur du feu , eft mille
fois plus facile , & plus fûre . Elle
154
Extraordinaire
a encore cet avantage , qu'on
peut tout à la fois faire plufieurs
verres objectifs , mefme pour les
plus longues Lunetes , de 10. 20 .
80. 50. & 100. pieds de longueur.
Le R. P. Pardies , fi célébre
Profeffeur des Mathematiques
au College deClermont , m'ayant
témoigné avoir admiré ma Clepfydre
hermétiquemet feellée àJet
d'eau perpétuel , chez M Hubin ,
Emailleur Ordinaire du Roy , qui
l'exécuta en Verre il y a douze
ans , ainfi qu'elle fut depuis encore
décrite dans le 9. Fournal des
Sçavans du Lundy 11. May 1676 .
me demanda fi ce que j'avois
écrit en l'année 1665. dans la 489 .
page de mon Traité de la façon de
faire les grandes Lunetes à 3. & à 4.
verres convexes , c'eſt à dire file
du Mercure Galant. 155
moyen d'avoir tout à coup les
verres convexes , à la réſerve du
poly , en prenant dans le creufet
de la Verrerie , la mariere du
verre avec des tenailles creufes,
m'avoit réüffy. Je luy dis que je
n'eftois pas content de mon expérience
, mais que par tout on
pouvoit par le moyen du feu ,
faire facilement les verres objectifs
des plus longues Lunetes , fans
travailler leur furface fphérique.
Ce R. P. qui eſtoit doüé d'un
efprit fublime & penétrant , cut
bien-tôt penfé à ce moyen .Voyez
comme il s'en expliqua en 1673.
dans la 143. page de la Statique.
Apres avoir remarqué que les
furfaces étendues horizontalement fe
courbent & fe font convexes en bas;
Ilajoûte , Peut eftre que cecyferoit
156
Extraordinaire
de quelque utilité pour les Lunctes ,
car l'on pourroit par ce moyen faire
des Verres Elliptiques , & Hyperboliques
, ou Paraboliques : Sans doute,
ajoûte- il , plus aisément , & peuteftre
plus exactement que par les au_
tres inventions qu'on à eſſayées juſ
ques icy . Carfi apres avoir pofé bien
horizontalement une glace bien polie,
& affez mince , fur une plaque defer
percée en rond , on trouvoit le moyen
de foufler deffus avec violence , en
faifant venir le foufle d'un petit trou
d'enhaut , tandis qu'avec laflame on
fondroit le verre pardeſſous . On donmeroit
à ce verre à -peu -prés la figure
Elliptique , qui feroit un Miroir admirable
pour un Microscope . Que fi
au lieu de foufler pardeJus , on trouvoit
le moyen de fuccer avec violence
pardeffous , le verre prendroit à-peudu
Mercure Galant. 157
prés lafigure Hyperbolique . Quand
on trouveroit toutes ces foufleries
autant difficiles que la grande
fouflerie pour faire l'or, les verres
qui en proviendroient feroient
inutiles. Car cet Autheur n'a pas
fait réflexion que laflamefondant,
comme il dit , le verre pardeffous,
ymefleroit fa fumée , & de plus
cette fuperficie abaiffée feroit
irréguliere , à cauſe de l'irrégularité
de fa flame, & de fa force;
& de plus , cette fuperficie feroit
toute fcabreufe , & par conféquent
il feroit du moins autant
difficile qu'auparavant à luy donner
la figure requife , avec un
beau poly. Cet Autheur ne dit
pas un mot de la nature de l'autre
furface du verre , qui fera
creufe. Devoit - il ignorer qu'un
158
Extraordinaire
verre qui a fes deux furfaces paralleles
ou concentriques, ne pro,
duit aucun effet ? Suppofant encore
, que la figure Elliptique,
ou Hyperbolique , ou Paraboli
que , peut fervir aux verres des
Lunetes, pour réünir également
les rayons émanez des points la .
téraux de l'objet , l'autre furface
doit- elle pas eftre fphérique? & c,
Voicy donc
La veritable Maniere de faire
les Verres Objectifs des plus
longs Telescopes.
S
Oit propofé pour exemple,
à faire un Verre plan - convexe
de 50. pieds de longueur de
Foyer folaire. Puis qu'un excel
lent verre de 50. pieds de Foyer,
du Mercure Galant . 159
doit fouffrir avec diftinction de
l'apparence des objets , une ou
verture de 57. lignes ou de quatre
pouces & trois quarts de diamétre.
Coupez du débris d'une
glace de miroir , une rondelle A.
Fig.1. qui ait environ 5. pouces
& demy de diamétre . Tracez
avec la pointe d'un diamant, mis
à une jambe du compas , la circonférence
d'un cercle qui ait
pour le moins 5. pouces de diamétre.
Ayez un cilindre creux
de fer ou de fonte , ou du moins
de terre à Potier , de z . ou 3. pou.
ces de hauteur , & du moins de
5 pouces de diamètre en fon ou.
verture , comme on voit en la
Figure II. Ce cilindre doit eftre
coupé fur le tour bien perpendi
culairement fur fon axe , comme
160 Extraordinaire
on voit dans fon profil Fig. & 4.
Mettez voftre cilindre fur une
pierre à feu , ou fur une lame de
fer,ou rondelle de fonte bien unie
& bien mife à niveau ; apres quoy
mettez voſtre verre A.come pour
couvercle fur le cilindre creux,
Fig. 3. 4. & s . en forte que fon
centre foit fur l'axe ; ce qui arrivera
lors que le cercle tracé avec
la pointe de diamant fur le verre,
conviendra avec le cercle du
creux du cilindre . Couvrez le
tout du mouffle ou pot de terre
Figs. qui apuyera fur la rondelle
de métal , mettez du fable bien
lavé tout autour de la jointure,
& puis de cendres , fur lefquelles
mettez tout autour & pardeffus
le mouffle , des charbons qu'allumerez
, & lairrez éteindre le feu
du Mercure Galant. 161
de foy- meſme, & refroidir le tout.
Suivant le degré de feu , voſtre
verre fera plus ou moins affaiffé ,
& la furface convexée fera pardeffous
, & la creufe ou concavée
, pardeſſus , comme en la
Fig. 1.Applaniffez par le travail
la furface qui eftoit creuſe & enfoncée
, & vous aurez voftre verre
objectif plan convexe en eſtat de
de fervir dans la Lunete.
Nota , Qu'un plus grand degré
de feu fera que le verre s'affaiffera
davantage , & ra courcira par
conféquent la longueur duFoyer.
2° Qu'il eft par conféquent moralement
impoffible d'affûrer de
quelle longueur fera voftre verre
au fortir du fourneau.
3° Que fi voltre verre n'a pas
bien porté à niveau fur le cilin-
Q. d Avril 1684. O
162 Extraordinaire
dre , il aura comme deux Foyers,
& doit par conféquent eftre recentré.
4° Qu'en applaniffant la furface
concavée , on peut décentrer
le verre .
5° Qu'il faut éviter en je pouf
fant de longueur pour l'applanir,
qu'il ne refte des rayes longues
fur fa furface plane .
Ce Secret d'avoir des Verres
Objectifs pour les plus grandes
Lunetes , eft fans dépenfe. Les
Curieux pourront fe fatisfaire par
leur propre expérience . Et pour
leur donner un témoignage authentique
du bon fuccez de cette
Méthode , je me contente de
nommer icy l'illuftre M' Gallet,
Prevoft de S. Syphorien d'Avignon
, tres- connu & eftimé des
162 Extraordinaire
dre , il aura comme deux Foyers,
& doit par conféquent eftre re
centré.
4° Qu'en applaniffant la furface
concavée , on peut décentrer
le verre.
5° Qu'il faut éviter en je pouf
fant de longueur pour l'applanir,
qu'il ne refte des rayes longues
fur fa furface plane.
Ce Secret d'avoir des Verres
Objectifs pour les plus grandes
Lunetes , eft fans dépenfe. Les
Curieux pourront fe fatisfaire par
leur propre expérience . Et pour
leur donner un témoignage authentique
du bon fuccez de cette
Méthode , je me contente de
nommer icy l'illuſtre M² Gallet,
Prevoft de S. Syphorien d'Avignon
, tres - connu & eftimé des
du Mercure Galant. 163
plus grands Aftronomes, qui m'a
affûré y avoir réüffy . Son témoignage
fuffit , car il en vaut un
cent d'autres parmy les Doctes.
COMIERS, Prevoft de Ternant .
On donnera la fuite de ce Traité
dans lesfuivans Mercures Extraordinaires.
O ij
164
Extraordinaire
SS25:552255 252255
SENTIMENS
fur toutes les Questions du
XXV. Extraordinaire.
Si la fimple Eftime eft préferable
à l'Amour , entre deux Perfonnes
qui fe doivent épouſer.
D
E l'eftime on paffe à l'amour,
Quad l'un & l'autre eft légitime;
Mais rarement par un fage retour
De l'amour on paffe à l'eftime.
Ca
Celafe comprend aisément,
Tout ce qu'on eftime eft aimable;
Mais en amour il en eft autrement,
Souvent ce qu'on aime eft blamable.
S
Il eft vray que l'efprit, auffi bien que le
coeur,
du Mercure Galant.
165
Peutfe tromperfur le mérite ;
Maisplusfacilement il connoitfon erreur,
Et ceffe plutoft fa pourſuite.
SA
Quoy qu'il enfoit , dans un bon Mariage,
Où le mérite feul doitfaire l'union ,
L'eftimefurl'amour doit avoir l'avatage,
Et nepas écouter noftre inclination ..
Si ceux qui ne font point vrays
Amis , peuvent cftre
Amans fideles.
J'Aprens , charmante Iris, avec étonne-
Que vous avez choifi Tircis pour voſtre
Amant;
Tircis , l'ingrat Tircis , le plus lâche des
Hommes,
Et qui doitfaire horreur dans le fiecle où
nousfommes.
Croyez- vous que ce coeur fi traître à l'amitié,
Nefait en vous aimăt perfide qu'à moitié ,
166 Extraordinaire
Et que pour vous l'amour change fon caractere?
Quand on manque à la Soeur, on manque
bien au Frere.
On n'eft dans cet état jamais lâche à demy,
On eft perfide Amant , comme infidele
Amy.
Cefont lesmefmes Loix , cefont les mêmes
peines,
Et l'Amant & l'Amy portent les mêmes
chaînes.
Tous -deux à leur devoirfortement attachez,
Tous-deux de la conftance également touchez,
D'un veritable Amant , & d'un Amy
fidele,
Voila quelle doit eftre & l'ardeur & le
zele.
Mais lors qu'à l'un ou l'autre on manque
impunément,
On n'eft ny ban Amy , ny veritable
Amant.
S'ilfaut qu'à mon exemple , Iris , vous
Soyezfage,
du Mercure Galant. 167
Apprenez de Tircis l'infamie & l'outrage.
Feveux bien à fa honte en faire le récit,
Et vous prouver par moy ce que je vous
ay dit.
Si-toft queje levis, Iris , je le confeffe ,
Mon coeurprit pour ce Traître uneforte
tendreffes
Il me charma d'abord , & dans ces premiersfeux
Je ne reconnus pas cet Efprit dangereux.
L'amitié m'eut bien-toft mis fous fa dépendance.
Il eut apres celatoute ma confidence ;
Maistre de mon efprit , de mon coeur, de
mon bien,
Fe devins fon Amy, fans qu'il devint le
mien.
Ce Fourbe jufqu'au bout cachafon artifices
Ilfeignit de m'aimer , de me rendre fervice;
Et pardefoiblesfoins me tenant dans l'erreur,
Je crûsinnocemment eftrefeur defon coeur.
168 Extraordinaire
Mais lors que lafortune eut traverſẻ mà
vie,
L'Ingrat craignit les maux dont ellefut
Suivie;
Etpourles éviter,il rompit tous les noeuds
Qui l'attachoient à moy , tant que jefus
heureux.
Contre millefermens d'une amitié jurée,
Qui me la promettoient d'éternelle durée,
Je lavis comme un fonge en l'air s'évanouir,
Et je la perdis mefme avant que d'en
jouir.
Trop beureux millefois, quand commençant
denaistre,
Si mon coeur prévenu l'euft laiffe difparoiftre,
Sans chagrin ,fans aigreur, &fans ref-
Sentiments
Mais je croyois encor qu'il m'aimoit tendrement,
Foible & lache panchant d'une ame trop
fenfible,
2
Qui toujours en aimant rendfa perte infaillible!
Tel
du Mercure Galant. 169
Telfut à mon égard voſtre nouvel Amant.
Craignez à voftre tour un pareil traitement.
Toute voftre beauté , vos attraits , & vos
charmes,
Contre cet Inconftantferont de foibles armes.
L'amour ades dégoufts que n'apas l'amitié,
Etce coeur dégoufté deviendrafans pitié.
O Dieu ! charmante Iris , prévenez cet
outrage,
Songez à quels malheurs cet amour vous
engage,
Evitez les dangers où je vous vois courir;
Tircis eft un ingrat, pouvez vous lefoufrir?
Uninfidele Amy, comme Amant ne peut
plaire.
Hé quel fond voftre coeur ypeut- il jamais
faire?
Ecoutez mes avis pour la dernierefois.
Qui manque à l'amitié , qui viole fes
Loix,
9. d'Avril 1684.
P
170 Extraordinaire
D'un veritable Amant, n'a point le ca
ra&tere,
Et doit eftre bany de la Soeur & du Frere.
Si on peut avoir en mefme temps
de l'Ambition & de l'Amour,
fans que l'une de ces paffions
affoibliffe l'autre,
E tous les Héros que l'amour
Domis avec plus de gloire,
Cefar, Fule Cefar, doit bienparoistre au
jour,
Comme le plus fameux qui foit dedans
l'Hiftoire.
ལ
Brave entre les plus grands Guerriers,
Et toujours couvert de Lauriers,
Contre Caton, contre Pompée,
Sa belle ame eft toute occupée.
Cependant je me trompe ; il a d'autres
defirs.
Et tout brillant de gloire on l'entend qui
Soupire.
du Mercure Galant.
171
Un noble orgueil l'anime , il prétend à
l'Empire:
Mais ilfoupire apres l'amour & fes plaifirs.
Hé- bien, aupres de Cleopatre
Il aura des momens plus doux .
Céfar eft amoureux ; la Reyne l'idolâtre,
Et ne l'expofepoint à des Rivaux jaloux.
Ouy ; mais l'ambition qui toûjours le domine,
Malgré tous ces plaifirs réveillefon grand
coeur;
Puis qu'ila de Pompée entrepris la ruine,
Ilrenonce à l'amour, pour en eftre vainqueur.
༢
Que l'on medie en cet exemple,
Où l'amour est plusfort , où la gloire eſt
plus ample?
و
Aces deux mouvemens égalementfoûmis,
Céfar comme ilfaut les affemble,
Vainqueur de ce qu'il aime, & de fes Ennemis.
Pij
172
Extraordinaire
Afon ambition il accorde l'Empire,
Afon amourdeux Reynes à lafois;
Mais ce quifait que je l'admire,
C'est qu'ilfoûmet l'Univers à fes Loix,
Lors quepour elles il foûpire.
69
On peut doncconferver deuxfortes paffions,
Et les tenir toûjours dans la mefme balance,
Lors qu'à nos inclinations ,
Elles ne font point violence;
Mais quand à noftre volonté
L'une ou l'autre devient contraire,
Ce feroit cftre témeraire
De croire les tenir dans cette égalité.
༢
Et fuivant cette Question,
Si l'on veut que fans préjudice
Noftre ame quelquefois uniffe
Et l'amour & l'ambition,
Ilfaut que la Nature y concoure avec elle ;
Et pour lors la fageffe & le tempérament
du Alercure Galant. 173
Dans cette union mutuelle
Les confervent parfaitement.
Sur l'Origine de la Poëfie .
N dit que la fource des Vers
Vient du Maistre de l'Univers,
Et que la Poëfie eft dansfon arigine
Unfaint antoufiafme, une fureur divine .
Ovide a crû qu'un Art fi charmant & fi
doux
N'eftoit autre qu'un Dieu qui réfidoit en
nous. *
Et l'Orateur Romain , que dans la fantaifie
Commeunfoufle divin entroit la Poësie ;
Quece noble transport ne venoit que des
Cieux,
Et que c'eftoit enfin le langage des Dieux.
Je ne m'étonne plus , qu ' Apollon dans la
Fable
Ait efté l'Inventeur de cet Art admirable,
Et que Jupiter mefme ait de nombres divers
P iij
174
Extraordinaire
Réglé la Poëfie, & composé les Vers ;
Puis que le Souverain de toute la Nature
Echaufa les Hébreux d'une flâme ſi pure,
Lors que jadis Moïse animé parsa voix,
Chantafi dignement & fa Gloire & fes
Loix:
Lors queDavid charmé de toutes fes merveilles,
Parfes divins accens encha toit les oreilles ;
Et lors que Salomon dans fes Chants
amoureux
Surpaffa les Latins, les Grecs & les Hibreux.
Mais je n'ay ny letemps, ny lavoix affez
forte,
Pourpoufferplus avant un Difcours de la
forte.
" Aux Poëtes fameux je laiffe ce fujet,
Dont ces Vers feulement ferviront de
projet;
Et me réferve enfin à difcourir en Profe
Sur cette Queftion qu'aujourd'huy jepropofe.
du Mercure Galant. 175
RE'PONSE
Sur l'ufage du Chapeau .
Alant Critique du Chapeau,
Grouseditesrienque de beau, Ꮴ ne
Et de bonnes raisons vous apuyez la chofe.
Puis que vousfouhaitezfur ce Sujet nouveau,
Que chacun librement fon fentiment propoſe,
Je fuis de votre avis tout net,
Et contre les Chapeaux j'opine du Bonnet.
DE LA FEVRERIE .
花
P iiij
176 Extraordinaire
BLB
THE
ا ن
S
DE L'ORIGINE
DES JEUX.
O
Vous qui ne paffez le temps
Qu'à rechercher vos paſſetemps,
Jouant à quitte, ou bien à double,
Sans vous embaraffer du trouble
Qui fuit inévitablement
Le feu , ce cher amusement,
Du moins quand on a fait fur table
Uneperte confidérable
Qui vuide la bourſe & la main,
Et remplit l'ame de chagrins
Permettez qu'en ce lieu jefaſſe
Dans le langage du Parnaffe
La fidelle Relation
De la premiere Invention
Des Jeux, en ce temps où des chofes
du Mercure Galant.
177
On cherche la fource & les caufes ;
Certes Mercure fait fort bien
De nousfournir cét Entretien.
Il est parlé chez Herodote,
Ecrivain qui parfois radote,
Quoy qu'affez bon Hiftorien,
Que cet au Peuple Lydien
Qu'il faut raporter l'origine
Des Feux , car en temps de famine
Ce Peuple prefsé de manger,
Et n'ayant pas dequoy gruger,
Ny dequoy chaffer la colere
Defon affamé mézentere,
Qui commençoit déja dit -on
A s'expliquer en Bas- Breton
S'avifa (Vision Comique )
De mettre le Ieûne en pratique.
Ainfi donc, ces Gens là jeûnoient,
Puis le lendemain ils mangeoient ;
Mais le jour de leur abftinence
Se paffoit en Feux comme en dance,
Et le jour qu'ils ne joüoient pas
Se paffoit àfaire un repas,
Et c'est dans cette alternative
178
Extraordinaire
Que chacun d'eux crioit Qui vive ?
C'eft du regne du Prince Athis
Qu'en ufage le Ieu fut mis.
On raporte de Palamede,
Prince Grec & non Prince Mede,
Des Jeux de Cartes & de Dez,
Dont tant de Gens font obfedez,
Et qui defolent tant de bourses,
Qu'iltrouva leurs premieres fources ,
Et déterra l'invention
Etant au Siege d'Ilion,
Ilion Ville tres - Illuftre,
Dont la Guerre abbatit le luftre,
Et mit en feu les bâtimens,
Aprés un Siege de dix ans,
Par la Politique maudite
D'un certain Transfuge hyppocrite.
En effet comme les Soldats
Tous les jours ne fe battoient pas,
Pour defennuyer la milice
Qujfans employ s'adonne au vice,
Et fe per par l'inaction,
On les mit comme en faction
Dans des Ieux, ce qui d'ordinaire
du Mercure Galant. 179
Eft propre à Gens qui n'ont quefaire ,
Et qui font ravis en tout lieu
De s'ébatre ; En effet le Ieu
Eft une espece de bataille ;
On y va d'eftoe & de taille,
Et chacun y fait de fon mieux
Pour fe rendre victorieux ,
Par juftice vindicative,
Et mefme fouvent il arrive,
Dontforce Gens reftent furpris,
Que celuy qui prénoit eft pris.
Iufte Lipfe en fes Saturnales ,
Quipeuvent paffer pour Annales ,
D'un ftyle plein d'entendement,
Nous a décrit exactement
Les combats des Amphitheatres,
Où tant de Peuples Idolatres
Soumis à l'Empire Romain,
Alloient d'un fpectacle inhumain
Avec beaucoup de complaisance
Admirer la magnificence,
Se faifant ( quelle impieté )
Un plaifir de la cruauté,
Un Ieu d'une action barbare ;
180 Extraordinaire
Et ce n'eft pas chofe fort rare
De voir tant defaerez Docteurs
Déclamer contre les Acteurs
De ces fanglantes Tragedies
Qui finiffoient par Incendies ;
Car aprés qu'on avoit longtemps
D'un deteftable paffetemps
Repû fur la cruelle Arene
Les yeux d'une Troupe inhumaine
Sur un Bucher pyramidal
Composé d'un bois de fandal,
Dont on faifoit maintes buchettes,
On pofoit les corps des Athletes,
Ces Gladiateurs enragez
Qui s'étoient l'un l'autre égorgez.
Voila le Ieu diabolique
Qui jadis étoit en pratique .
On a vu dans l'Antiquité
Des Ieux de toute qualité,
Pour amufer l'efprit des Hommes
Comme encore au temps où nous femmes.
Il en faut nommer quelques- uns
Des plus connus , des plus communs ;
Les Neméens & les Iftmiques,
du Mercure Galant. 181
Les Floraux & les Olympiques,
Ou toute la Gréce accouroit
Pourfçavoir qui le prix auroit;
Et qui pouvoit avoir la gloire
D'y remporter quelque victoire,
S'eftimoit auffi grand Seigneur
Qu'un Monarque ou qu'un Empereur.
On a vu dans ces leux de Gréce
Des Meres mourir d'allegreffe,
Voyant retourner leurs Enfans
Victorieux & triomphans,
Portant en tefte une Couronne ;
Tant il eft vray qu'une perfonne
Que poffede l'impreffion
D'une exceffive paffion,
Peut, & fans mefme qu'elle y penfe,
Expirer par fa violence .
Anfi qui veut longtemps durer,
Do't fes paffions moderer..
Des Jeux qu'on nommoit Olympiques,
Dint les Festes étoient publiques,
Et faifoient tant d' Admirateurs,
Cing Freres furent les Auteur ,
Mortels hardis, Gens de preftance,
182 Extraordinaire
Gens de crédit , Gens d'importance,
Gens bien faits, enjoüez auſſi ,
Qui fe chargeoient peu de foucy ,
Car defoucis une futaille
Ne
peut payer un fel de taille,
Et pour peu qu'on ait de chagrin,
De folie on a plus d'un grain.
Voila de l'humaine mifere
Le veritable caractere..
Ces Freres ayant le bonheur
D'eftre tous defemblable humeur,
Et d'avoir une ame affortie
D'une exemplaire fympathie
,
letterent les beaux fondemens
De ces grands divertiſſemens.
Or ces cinq Freres, tous habiles,
Regeurent le nom de Dactyles,
Etant unis dans leur deſſein
Comme les cinq doigts de la main.
Au refte, à ces leux Olympiques
,
Plus agréables que Tragyques
,
Se transportoient
de toutes parts,
Hommes , Femmes, leunes , Vieillars,
Filles , Garçons, Gens de pratique,
du Mercure Galant. 183
Gens de Robbe, Gens de Boutique,
Gens de coeur, Gens de Cabinet,
Gens propres à faire un Sonnet,
Une Elegie, une Anagramme,
Un Idille , ou quelque Epigramme,
Car chacun indiféremment;
Ayme le divertiffement;
C'eft là le poids que nous procure
Le panchant de nôtre nature.
Pour aller là de tous côtez,
On trouvoit des commoditez,
Littieres, Machines volantes,
Bons Chariots, Chaifes roulantes,
Des Carroffes bien fufpendus,
Des Eftafiers bien entendus,
De beaux Vétemens de louage
Pourfoutenirfon perſonnage .
Ajoutez à ce que je dis
Des Auberges à juſte prix,
Où chacun fans grande dépense
Alloit ravitailler fa panfe,
Et certainementfans cela
On n'auroit pù trouver pied- là,
Car fans provifion de bouche
184
Extraordinaire
L'Homme eft plus morne qu'uneſouche.
Les exercices de ces leux
Sifuperbes & fi pompeux
Où l'on n'épargnoit point la bourfe,
Eftoient & la Luitte & la Courfe,
Le Cefte , le Difque , & le Saut.
Difons ce que dire il en fauts
Pour en donner une notice
Qui les Curieux éclairciff.
Le Cefte eftoit certain combat
Quife faifoit avec éclat,
Ou d'une fureur exceſſive
Qui paffe l'imaginative,
Prefens deux cens mille témoins .
On fe battoit à coups de poings,
D'où s'enfuivoient mille bleffures,
Des yeux pochez, des meurtriffures,
De mortelles contufions,
Sans parler des confufions
Que recevoit dans fa défaite
Un pauvre miferable Athlette,
Qu'un Gantelet enfanglanté
Avoit vilainement gâté.
Le Difque eftoit certaine Pierre,
du
Mercure
Galant. 185
Dont , & mefme par toute terre,
Un compas de jufte gran leur
Avoit mefuré la rondeur.
Il eftoit plat , il eftoit large
Comme eft d'un grand Livre la marge,
Bien plus étendu toutefois,
Il mefemble que je le vois
Etant perché fur une felle,
Fait en maniere d'efcabelle,
-On le lachoit un pied en l'air
Auffi haut qu'il pouvoit aler.
L'Auteur du traité des Couronnes
Dont l'Ouvrage en beautez foifonne,
En parle avec tant de bonheur,
Que j'y renvoye le Lecteur.
La Courfe eftoit une carriere
Qui fermoit à double barriere,
Qu'on parcouroit de bout en bout ,
Sans Iufte à corps & fans Surtout,
Sansfe charger de lourdes bourfe;
Malheur à qui pour cette courfe
Qui devançoit les Aquilons,
Eut eu les mules aux talons,
Il falloit courir fur la terre
Q.d'Avril 1684. Q
186 Extraordinaire
Auffi vifte que le Tonnerre
L'espace de douze cens pas,
Sans témoigner que l'on fuft las.
Certes les Hommes Afmatiques,
Les Gouteux, les Paralytiques,
Et les foibles, n'avoient pas lieu
De prétendre au prix de ce Ieu,
Auffi dans les leux Olympiques
On voyoit pen de Pulmoniques
.
La Luitte eftoit comme un duel
Où par un effort mutuel
•
Un gros Compere, un gros Athlette,
Tâchoit au fon de la Trompette,
A force de reins & de bras,
De jetter fon Rival à bas ,
Scachant que de cette victoire
Dépendoit l'éclat de fa gloire,
que fa réputation
Et
Se tiroit de cette action .
Quand laforce eftoit inégale
Dans cette Luitte martiale,
L'un bientôt l'autre terraffoit,
Et deffusfon ventre paffoit ;
Montrant par cette contenance
du Mercure Galant. 187
Imperieufe à toute outrance,
Et fiére s'il en fut jamais ,
Qu'il eftoit Maitre du champ ; mais
Quand égale étoit la partie,
Et fi juftement affortie,
Qu'aucun n'avoit rien d'arrété
Qui pût flaterfa vanité,
Ou chatouillerfon infolence,
La victoire eftoit en balance ,
Et fouvent mefme il arrivoit
Que bonnement on ne sçavoit
Dans un efprit tranquille & calme,
A qui des deux donner la Palme.
Parfois s'étant bien colletez,
Pouffez, battus, frapez , heurtez,
On les voyoit tomber ensemble
Vainqueurs & vaincus ce mefemble,
Sans pouvoir fe rien reprocher,
Que s'ils pouvoient fe racrocher
Parcrocs en jambes & détorfes
Ils employoient toutes leurs forces
A refaire un nouveau combat
Dont le fuccez euft plus d'éclat
Effectivement dans la fuite
Qij
183 Extraordinaire
Si terrible eftoit leur conduite,
Que ne pouvant fe pardonner,
Ny mefmefe decramponner,
D'un d'eux la vie eftoit bornée
Avant le cours de la journée.
Pour ce qui regarde le Saut,
Les uns fautoient de bas en haut,
D'autres du haut en bas, n'importe,
Comme il plaifoit à la cohorte
De ces Barbons judicieux
Qui
pour lors préfidoient
aux Ieux ,
Et
déterminoient
par
parcelles
Un certain
nombre
de femelles
Qu'il
falloit
remplir
en fautant
,
Et cela prefque
en un inftant
.
C'eft - là qu'on
montroit
fa proüeffe
,
Et de fes membres
la foupleffe
,
Car ce Ieu bien executé
Dépend tout de l'agilité
Ilfaloit paffer par ces Piques,
Pourpouvoir aux leux Olympiques,
Parmyle monde & les Guerriers,
Moiffonner beaucoup de Lauriers.
Ceux quifondérent prés d'Oympe
du Mercure Galant. 189
Ces leux , n'eftoient pas Porte- guimpe,
Mais des Preux , des Demy- Héros,
Qui n'aimoient guere le repos;
Habiles dans l'Art de bien boire.
LeursNomsfont couchez dans l' Hiftoire .
Les voicy ; mais n'en doutez pas.
Herc Peonée, Idas,
Le fort Fafius, Epimede ,
Beau comme un fecond Ganimede,
Ces cing Inftituteurs des Ieux
Ontfait jadis bien parler d'eux.
Les Ieux Pithians on Pithiques,
Qui paffoient pour tres- magnifiques,
Furent inftituez , dit-on,
Pour la défaite de Pithon,
Serpent craint comme le Tonnerre,
Qui défoloit toute la Terre.
Apallon enfut le Vainqueur,
En perçant fes flancs & fon coeur
D'une Flécke bien acerée,
Quifut heureusement tirée .
Onfe doit donner le loifir
D'honorer ceux qui font plaifir.
Les Ieux Neméens, dit l'Hiftoire
190 Extraordinaire
Se faifoient dans la Foreft Noire,
Au fujet d'un Lyon affreux
Que vainquit le bras genéreux
D'Alcide, l'admirable Alcide ,
Guerrierfur tout autre intrépide,
Que la Victoire pas à pas
Suivit jufqu'au jour du trépas
Dansdes peines inconcevables,
Et des travaux infatigables.
Que diray-je des jeux Floraux,
Qu'annonçoient de jeunes Hérauts?
Dans ces Ieux impurs & profanes
On voyoit maintes Courtisanes
Courir, le Flambeau dans la main,
Aufcandale du Genre Humain;
Car ellesparcouroient les Ruës
Comme des Folles, toutes nuës,
Avec des geftes indécens,
Qui choquoient l'efprit & les fens.
Flora, Courtifane fameuse,
Et d'une beauté dangereuse,
De qui la grande qualité
Ne fut jamais la Chafteté
Eft celle qui fut l'Inventrice,
du Mercure Galant.
191
La Patronne , & la Protectrice
De ces lubriques paſſetemps .
Aprés cela dans d'autres temps,
Ces fpectacles d'incontinence,
Ces leux fi remplis de licence,
Du'une Infame avoit établis,
Furent de tout point abolis,
Et l'on condamne leur memoire
Comme on condamne le grimoire;
Car qui ne condamneroit pas
Ce qui met l'honneur au trépas,
Ce qui bleffe les yeux modeftes ,
Ce qui fait des effetsfuneftes ?
Pourtant on fit grace à Flora,
Comme Déeffe on l'adora,
Et fous ce titre de Déeffe
Elle eut des Autels dans la Gréce.
Mais voyez quelle illufion
Pour couvrir la confufion,
Et le deshonneur defa vie,
Digne de pitié non d'envie,
Malgré fes impudiques moeurs,
On la fit Déeffe des Fleurs,
Pour honorer cettefemelle
192
Extraordinaire
Sans doute moins bonne
que
belle,
On établit des Ieux ruraux,
De fon nom appellez Floraux.
Ces leux, où fe trouvoit d'emblée
Unefort nombreuſe affemblée,
Se faifoient au Mont Quirinal,
Où maintenant maint Cardinal
Vifite la Maiſon Papale ,
Qui de Rome la principale ,
Loge aujourd'huy la Sainteté
Où logeoit l'Impudicité.
Omettrons- nous les leux Iftmiques,
Ieux éclatans, Ieux pacifiques,
Que l'on celebroit dans l'endroit
De la Grèce le plus étroit,
Où la terre est toute restrainte
Par deux mers auprés de Corinthe.
Certain Heros de qualité
Que refpecta l'antiquité,
Prince d'honnefte portraiture,
Enfit la premiere ouvertur e.
Ce Prince étoit de grand renom,
Et Thesee eftoit fon vray nom,
Cét invincible Rod Athenes
Pour
'du Mercure Galant. 193
Pour qui l'on afait tant de Scenes,
Imitant les Arcadiens,
Inventa les Ieux Iftmiens,
Pour honorer le Dieu Neptune,
S'imaginant que fa fortune
Sa Couronne & toutfon terrain
Dépendoient de ce Dieu marin.
Auffi c'étoitfur le rivage
Que l'on jouoitfon perfonnage,
Et que chacun à qui mieux mieux
Tâchoit de contenter les yeux
D'une celebre populace,
Qui venoit là prendre fa place.
Pour fatisfaire avidement
Son curieux emportement.
Thesée au refte eftoit un Homme
Qui valoit l'Empire de Rome
Pourfa bravoure & fes hauts faits
Car il ne s'épargnoit jamais
Lors qu'il faloit livrerſa teſte
An péril de quelque Conquefte,
Euyer des travaux divers,
Purger de monftres l'Univers:
Auffi ne fit-on point fcrupule
Q.d'Avril 1684.
R
1
194
Extraordinaire
De l'appellerfecond Hercule.
C'est ce Conquerant , ( ce dit- on )
Dans la plaine de Marathon
Qui tua le Taurean de Gette
Qui mettoit par tout la difette.
C'eft luy qui d'un Sanglier affreux
Dont les crocs étoient dangereux
Par une force fans feconde
Défit heureusement le monde,
C'est ce Monarque glorieux
Qui de fon bras victorieux
Vainquit en Guerre des Bellone,
Je veux dire les Amazones,
Ces Guerrieres dont la fierté
Soûtenoit l'extrême beauté ;
Puis prit leur Reine pour épouse,
Quifeule en valoit au moins douze.
Mais paffons au Ieu des Echets
Peu connu des Porte - crochets,
Et tâchons d'avoir connoiffance
De fa primitive naiſſance.
Ce leu nous vint des Indiens
Gens plaifans , grands Comédiens,
Faifeurs de tours de paffe - paffe
du Mercure Galant. 195
Bouffons de la premiere Claſſe ,
Que Bachus vainqueur terraſſa.
Des Indiens ce Ien paffa
Aux Perfans, Peuple d'humeur fière,
Dont l'inclination altiére
Ne laiffoit pas de temps en temps
De chercher de beaux paſſetemps.
De là ce leu vint en Europe
Séjourna chez le Prince Eutrope,
Puis vifita les Othomans,
Idolâtres des Talifmans ;
Quoy qu'il en foit , fon origine
Merite bien qu'on l'examine.
Qui dans l'Hiftoire du passé
Se trouve tant foit peu versé,
Sur d'affurez témoins peut dire
Que dés le temps du haut Empire
Ce Ieu parut entre les mains
Des plus qualifiez Romains.
Chacun fçait par mer par terre
Qu'Auguste au retour de la Guerre
Ace Ten qui le délaffoit
Son bel efprit divertiſſoit.
Autant en fit Muce Scevole
Rij
196
Extraordinaire
Grand Augur, Homme de parole,
De qui toute l'Antiquité
Refpecte la fidelité .
Le Triquetrac eft du mesme âge,
Et Petrarque en blâme l'usage
Comme d'un ridicule employ
Qui n'a rien que d'abfurde enfoy.
Pour moy , je le trouve un peu fombre
Auffi bien que le feu de l'Hombre,
La Paume, ce Jeu violent,
Pen propre pour un Homme lent,
Eftait auffi du temps d' Augufte,
Empereur adroit & robufte.
Comme il avoit le bras nerveux,
Ce Jeu répondoit à ſes voeux,
Et fon adreffe fans pareille
S'y faifoit connoître à merveille.
Il eft des Gens de qualité
Douez de telle babileté,
Que quoy qu'on dife ou que l'on faffe,
Il n'eft rien qui les embaraffe.
On a beau les pouffer à bout,
Leur efprit éclate par tout :
On a beau leur rompre en visiere,
du Mercure Galant.
197
Rien ne refifte à leur lumiere,
D'ailleurs amateurs des beaux Arts.
Telfut le fecond des Céfars,
Qui dans le Jeu comme à la guerre
Mettoit fon Ennemy par terre,
Heureux en Guerre, heureux en Paix,
Toujours vainqueur, vaincu jamais .
On dit auffi que Marc- Aurelle,
Prince d'affez bonne cervelle,
Souvent au Jeu de Paume alloit,
Et qu'à la Paume il excelloit,
Faifant des coups d'aiz & de grille
D'une maniere fi fubtile,
Qu'un Tripot reftait enchanté
Des traits de fa dexterité.
Ayant touché les feux profanes
Ufitez par Ariftophanes,
Ilfaut parler des Feuxfacrez
An Dieu Tout-puiffant confacrez.
Telle eftoit jadis la démarche
De David danfant devant l'Arche,
Et jouant du Pfalterion
Auffi doctement qu ' Arion,
Et cela par une allegreffe
R iij
198 Extraordinaire
Que luy fuggeroit fa tendreffe
Et fa forte inclination
Pour l'amour du Dieu de Sion.
Michol , Princeffe d'efprit mince,
Ayant boufonné fur ce Prince ;
Dieu de fon mépris irrité
La punit de fterilité,
Faifant voir par là qu'une Femme
Doit toûjours au fond de fon ame
Porter refpect à fon Mary,
Pour montrer qu'il en eft chéry.
F'épuiferois tout un Volume
Sij'abandonnois à ma plume
La liberté d'articuler,
De nombrer, & de calculer,
Tous les feux dont jusqu'à nôtre âge
Le monde a pratiqué l'ufage,
Et ceux-là mefme que l'amour
De la Nouveauté , met au jour.
Petrarque , le fçavant Petrarque,
Dans fon Traité des Jeux remarque
Que c'est quelque monftre d'Enfer,
Apeu prés comme Lucifer,
Monftre d'orgueil & de malice,
du Mercure Galant.
BIBLIO
THE
Monftre de ruze & d'avarice,
Qui le premier les inventa,
Dont enfuite l'homme il tenta,
Rendant fon ame interessée ;
Mais adouciffons fa pensée,
Et loin de tout déguisement
Declarens nôtre fentiment
Sans flater culotte ny juppe,
LYON
7893
Qui fouvent font du feu la Duppe.
L'Homme de travail harassé,
Succombe, s'il n'est délassé
Par quelque pafletemps honnefte ;
Mais il fe doit bien mettre en tefte
Qu'ilfaut dans ce délaſſement
Bannir du leu l'attachement ;
Car fi l'on en fait ſon étude,
Son charme , fon inquiétude,
Sa totale application,
Ce n'eft plus recréation ,
LA
C'eft tremblement, gehenne , & tortures
Le Ieu dégenere en nature,
Et l'on n'a plus affez de coeur
De refiftance & de vigueur,
A quelque Livre qu'on s'aplique,
R iiij
100 Extraordinaire
Quelque Morale qu'on pratique,
Pour combatre avecque fuccez
Ce quel'on aime avec excez
Une habitude inveterée,
Rendant l'ame toute ulcerée.
l'exhorte avecfoumiffion
Les loueurs de profeſſion,
De quiter l'humeur brélandiere
Avant
que
d'entrer dans la bière,
Penfant que pour gagner les Cieux
Tous les momens font précieux,
du temps à qui tout cede
Et
que
La perte eft un mal fans remede.
352525
du Mercure Galant. 201
美美美美美
SI L'EAU MINERALE,
en quelque maniére qu'elle
foit prife , eft utile ou dange
reuſe.
L
Es Eaux Minérales , qui font
des Eaux de fource chargees
de Minéraux , fourniffent
une belle matiére pour un dif
cours de Medecine ; car les Minéraux
leur impriment des proprietez
auffi diférentes , qu'ils
font diférens entr'eux . Mais
pour
expliquer cette queftion avec le
moins de confufion que je pour
ray , je remarqueray les diverfes
matiéres , qui entrent dans la
202 Extraordinaire
compofition de ces Eaux , afin
qu'on en develope mieux les pro.
priétez , & qu'on en voye plus
clairement les opérations fur
ceux qui les prennent . Cependant
avant que de découvrir les
matiéres , dont les Eaux Minérales
empruntent toute leur vertu
je diray quelque chofe de leur
fource , & de leur chaleur.
Les Eaux de pluïe , qui coulent
au travers de la Terre , ont
accoûtumé aprés leur chûte de
s'amaffer en de petis ruiffeaux,
qui font les Fontaines ; car , à
mefure que ces Eaux pénétrent
la Terre , elles s'avancent toûjours
felon la pente , que leur
propre pefanteur leur donne.
C'est pourquoy on les voit ordinairement
réjaillir au deffous des
du Mercure Galant.
203
lieux , où elles tombent. Ainsi ,
Lil eft aifé de s'imaginer comment
les Eaux des Fontaines deviennent
Minérales , puis qu'en paffant
au travers de la Terre, elles
peuvent diffoudré , & entrainer
les Minéraux qu'elles rencon
trent & qu'elles lavent.
+
Mais il n'eft pas fi aifé de
trouver la caufe de leur chaleur,
parce que l'endroit de la Terre,
que les Eaux Minérales parcourent
, les rafraichit plutôt qu'il
ne les échaufe , & l'on peut juger
par les Glacières que la partie
baffe de la Terre eft naturellement
froide. Cependant cette
caufe n'eft pas fi cachée qu'on
ne puiffe la découvrir ; & fi l'on
penfe à l'action qui refulte du
mélange des Sels, à qui les Chy204
Extraordinaire
miſtes ont donné les noms d'Acide
& d'Alcali , on conjecturera
avec affez de certitude que la
rencontre de ces deux Sels dans
les Eaux Minérales , eft la cauſe
de leur chaleur , .parce que ces
Eaux s'échaufent apparemment
comme l'Eau commune , fur laquelle
on jette de la Chaux vive,
ou comme l'efprit de Vitriol ,
qu'on mefle avec l'huile de Tartre
faite par défaillance.
Si l'on vouloit dire quelque
chofe de plus précis fur la chaleur
qui naiſt à la rencontre de
l'Acide & de l'Alcali , on diroit
que l'Acide eft un Sel ferré &
compacte , dont les Angles font
pointus & tranchans, & que l'Al
cali au contraire eſt un Sel fpongieux
, dont les pores font garnis
da Mercure Galant. 205
7
de corpufcules de feu , femblables
à ceux , qui fe cramponnent
aux métaux & aux autres matiéres
, qu'on calcine avec un feu
violent. Aprés les idées que je
donne de ces deux Sels , j'expliqueray
peut- eftre affez nettement
l'effervefcence , & la chaleur
qui fe fait à leur rencontre.
Ainfi , quand on ſe les imagine
tous deux nager dans une mefme
liqueur , on voit bien qu'ils ne
peuvent éviter de fe choquer.
C'est pourquoy au moment qu'ils
viennent à fe heurter , l'A cide ne
manque pas de fourrer fes pointes
dans les pores de l'Alcali , &
d'en faire fortir par conféquent
tous les petits corps ignées , qui
s'y étoient cachez . D'où vient
que ces corpufcules
remuans
206
Extraordinaire
prennent auffitôt l'effor , & s'é.
lancent avec viteffe dans toute
la liqueur, où ils excitent la chaleur
& l'effervefcence
, qui fe remarquent
ordinairement dans les
Eaux , où l'on met de ces fortes.
de Sels. Si on demande à cette
heure pourquoy les Acides chaf
fent les corpufcules ignées des
niches qu'ils s'étoient faites auparavant
dans les Sels Alcali , je
répondray que cela vient de ce
que les pores de l'Alcali ont plus
de raport & de proportion avec
les pointes des Acides , qu'avec
les corpufcules de feu . C'eſt
pourquoy ces dernieres fubftances
font contraintes de ceder aux
Acides , qui font les plus forts.
Mais recherchons prefentement
les moyens qu'on employe pour
du Mercure Galant. 207
fçavoir les diverſes matieres , qui
entrent dans la compofition des
-Eaux Minérales .
Quand on veut découvrir la
nature des corps , qui font toute
la vertu des Eaux Minerales , il
ne faut que les diftiler dans des
Alambics , ou y mefler de certaines
matières , ou de certaines liqueurs
; par exemple, on s'affûre
entierement que l'eau d'une Fontaine
Minerale tire toute fa vertu
du Nitre , lors qu'on en fait doucement
évaporer cinquante ou
foixante pintes , & que le Sel, qui
refte au fond de la Cucurbite,
prend feu auffitôt qu'on le met
fur les charbons ardens.
De la mefme forte , on conjecture
qu'il y a du Vitriol dans
une Eau Minerale , de ce que le
208 Extraordinaire
Sel qu'on en tire eſt aſtringent.
Mais on voit fur tout la verité
de cette conjecture , quand on y
fait infufer de la poudre de noix
de galle ; car fi l'Eau fe teint
d'une couleur qui tire fur le
noir , il ne faut point douter que
cette Eau ne foit Vitriolée .
>
Il eſt clair auffi qu'une Eau
Minerale eſt chargée de fel Armoniac
, s'il fe fait un grand
détachement de Sels volatifs ,
quand on y mefle de la Chaux
vive , ou du Sel fixe de Tartre ;
parce qu'il en arrive la mefme
chofe , quand on fait la diſtillation
de l'efprit urineux du fel
Armoniac ; car alors, fi l'on n'étoit
pas preft à boucher la Cu
curbite , quand on y a mis une
fois du fel de Tartre avec une
du Mercure Galant. 209
diffolution de fel Armoniac , on
courroit rifque d'eftre fuffoqué ,
parce que le fel de Tartre s'incorpore
auffitot avec le fel Acide
du Sel Armoniac . De là vient
que les Sels volatifs du fel Armoniac
délogent avec une viteffe
furprenante pour faire place
au Sel de Tartre , qui eft un
plus fort Alcali .
C'est encore par le mélange
des liqueurs , qu'on découvre le
Souphre dans les Eaux Minerales
; car fi l'Eau blanchit , &
qu'elle exhale une odeur defagréable,
aprés qu'on a verfé deffus
de l'efprit de Vinaigre , ou
quelque autre Acide , on s'affure
bientot que cette Eau eft
chargée de Souphre , comme la
Chymie nous le demontre dans
S
210 Extraordinaire
les préparations qu'elle fait du
Souphre doré d'Antimoine , &
du Magiſtere de Souphre.
Je pourrois encore raporter de
nouveaux moyens pour reconnoitre
, fi une Eau eft impregnée
d'autres Mineraux que ceux ,
dont on vient de parler ; mais il
pas
befoin d'en
n'eft
peutpeut
- eftre
dire davantage
fur ce fujet
, puis
que la plupart
des Eaux
Mine
.
rales
font
imbues
de Nitre
, de
Vitriol
, de fel Armoniac
, ou de
Souphre
. Ainfi
fans
m'étendre
davantage
fur les premieres
notions
, qu'il
faut
avoir
des Eaux
Minerales
pour
en bien
connoitre
la vertu
, je pafferay
à l'examen
de le queſtion
, fi l'Eau
Minerale,
en quelque
maniere
qu'elle
foit prife, eft utile ou dangereuſe
.
du Mercure Galant.
211
;
Tout le monde fçait les précautions
qu'on fait prendre aux
Malades , quand ils font aux
Eaux ; car on les purge toûjours
immediatement avant qu'ils les
prennent pour éviter le danger,
où ils feroient expofez , s'ils ne
commençoient par là on leur
ordonne auffi d'aller tous les matins
aprés Soleil levé boire de
l'Eau à la Fontaine mefme , &
enfuite on leur confeille de fe
promener durant une heure. Malgré
toutes ces précautions , il ar
rive pourtant quelquefois que
ces Eaux font du mal aux uns ,
quoy qu'elles faffent du bien aux
autres. Mais pour expliquer ces
effets diférens , parlons des Eaux ,
dont j'ay déja fait mention , &
voyons d'abord comment elles
font utiles,
212 Extraordinaire
Bien que les Eaux que le Ni
tre rend Minerales faffent fouvent
du bien , il n'eſt pourtant
pas aiſé de pénétrer comment
elles viennent à bout de quantité
de Maladies , comme font les affections
hypocondriaques & nephretiques,
la Colique , l'Hydropifie
, la Cacochymie & c . Il ne
feroit pourtant pas impoffible de
rendre raifon de leurs opérations
, fi l'on s'apliquoit aupara
vant à reconnoitre ce qui fomente
ces indifpofitions. C'eft
pourquoy l'ouverture des corps
ayant appris que la cauſe ordinaire
de ces maladies vient d'ob.
ftructions caufées par des Acides
impurs , il faut voir fi les
Eaux Nitreufes font capables de
rompre ces obſtructions , qui
*
du Mercure Galant.
213
1
entretiennent ces maladies.
Il n'y a pas de doute que le
Nitre n'ait la proprieté de déboucher
les obftructions , qui ont
esté cauſées par les Acides ; car
quand on verfe une diffolution
de Nitre fur du fang ou fur du
lait , qu'on a précipité auparavant
avec des Acides , cette dif
folution Nitreuſe diffout les coaguls
ou les grumaux de fang ou
de lait , & remet ces liqueurs
dans leur premier état. Mais,
parce que les obftructions ne
viennent fouvent que du ſang ou
des autres humeurs , qui fe grumelent
& ſe caillent à caufe des
Acides , qui y prennent le def
fus , il eft clair que le Nitre a la
proprieté de déboucher les obftructions.
214
Extraordinaire
S'il falloit examiner en quoy
confifte cette propriete , on reconnoîtroit
qu'elle vient de fon
Alcali , qui n'a pas tous ſes pores
remplis d'Acides , comme il paroit
, quand on verſe de l'efprit
de Vitriol fur le Nitre ; car il
s'éleve de ce mélange une fumée
& des vapeurs , qui ne fe
formeroient jamais , fi l'Alcali du
-Nitre eftoit tout à fait rempli
d'Acides ..
Outre cette proprieté qu'a le
Nitre de fe faire jour au travers
des obſtructions , qui fe font
formées dans les vifceres, il a encore
celle de purifier le fang , &
de le rendre plus animé , comme
il purifie & ranime la flâme du
feu , quand elle eft obfcure &
peu vive. De là vient.que c'eft
du Mercure Galant.
215
un excellent diuretique , car il
relâche & fubtilife la maffe du
fang , quand elle eſt trop ferrée
& trop épaiffe , il convertit auffi
en une matiere mollaffe les fables
& les pierres des reins à peu prés
comme l'efprit de Nitre les diffour.
Si j'entreprenois de marquer
I comment les Eaux Minerales
guériffent les maladies en particulier
, je n'aurois jamais fait ,
car cette entrepriſe demanderoit
de longs diſcours fur chaque maladie
, mais aprés avoir montré
en general comment les Eaux
Minerales Nitreufes peuvent
ofter la caufe de plufieurs mala
dies , je me contenteray de montrer
feulement comment les Vitriolées
font capables de la
mefme choſe .
216
Extraordinaire
Les Eaux Vitriolées , & fur
tout celles qui participent du fer,
font peut- eftre auffi propres que
celles dont je viens de parler , à
déraciner quantité de maladies :
car elles ont la proprieté d'ou
vrir les conduits , de fortifier les
parties , & d'affoiblir les mau
vais fucs , qui font dans l'eſtomac
& ailleurs . C'est pourquoy
elles font excellentes dans la jauniffe
, dans cette efpece d'hydropifie
, où toute l'habitude du
corps eft inondée de ferofitez ;
on les employe encore utilement
dans les pâles couleurs , qui font
trouver aux Filles le Son , le Sa
ble , & la Chaux d'un bon
goût.
Si on veut fçavoir d'où leur
viennent toutes ces proprietez ,
on
du Mercure Galant. 217
on les trouvera fans doute dans
le Souphre & dans le Sel de Vitriol
; car , quand les Eaux Vitriolées
ont eſté une fois digerées
, & que le levain de l'eftomac
a defuni les Souphres d'avec
les Sels Vitrioliques , ces
deux principes font auffitot chariez
parles voyes ordinaires dans
la maffe du fang , où ils agiſſent
à leur maniere , c'eſt à dire que
le Souphre de Vitriol dégagé de
toute autre matiere s'enflâme incontinent
dans les poumons à la
rencontre de l'efprit de l'air.
C'est pourquoy la Aâme du fang
fe fortifie , & fe releve de la langueur
, où la jauniffe , & l'hydropific
la mettent. Quant au
Sel Vitriolique , comme il a de
l'aſtriction , il retrecit les parties
Q. d'Avril 1684. T
218 Extraordinaire
qui fe relâchent , & entre autres
les extremitez des Arteres, quand
elles font trop ouvertes . De lå
vient que les Eaux Vitriolées
font fort bonnes dans les Hé.
morrhagies , & dans la Leuco
phlegmatic.
Quant aux Eaux qui font im
buës de fel Armoniac , elles ont
une proprieté qui leur eft com.
mune avec les Eaux Nitreufes ;
car le Sel Armoniac qu'on met
fur du fang en releve la couleur,
& en diffout les grumaux , auffi
bien que le Nitre. C'eſt pour
quoy ces Eaux font bonnes pour
quantité de maladies , que les
Eaux Nitreuſes guériffent ; parce
qu'elles rompent comme elles
les obftacles , qui s'opposent à
leur cours , & qu'elles détruidu
Mercure Galant. 219
fent les aciditez impures , qui
I mettent fouvent tout en defor
dre dans nos corps . Que le Sel
Armoniac ait la proprieté de détruire
les aciditez de nos corps,
cela paroit dans le combat qu'il
fait, quand on le mefle avec l'ef
prit de Vitriol car l'effervef.
cence qui en reſulte eft une marque
certaine qu'ils fe pénétrent
l'un l'autre , & que l'efprit de Vitriol
par conféquent perd fa premiere
qualité .
Outre ces proprietez qu'ont
les bains , dont le Sel Armoniac
fait toute la vertu , ils ont encore
celle de pouffer les impuretez
du corps par les fueurs , pourvû
qu'ils rencontrent des matieres
Alcali ; car ils agiffent alors
comme fait le Sel Armoniac ,
Tij
220
Extraordinaire
quand on en prend dix ou douze
grains dans du boüillon , aprés
qu'on a autant avalé de Sel de
Tartre refous ; & c'est ce qui eft
caufe que ces bains font fouvent
capables de venir à bout de
quantité de maladies fâcheuſes ,
comme font la Paralyfie , la Cacochymie
, le Scorbut , la Palpitation
de coeur & c.
Il faut à cette heure que j'examine
comment les Malades
boivent avec fuccez des Eaux
Minerales fulfurées.
Quand je
recherche la maniere dont elles
agiffent , je remarque d'abord
qu'elles donnent au fang dequoy
ranimer fa flâme , lors qu'elle eft
prefque éteinte. C'est pourquoy
ces Eaux font excellentes dans
toutes les maladies , où le fang
du Mercure Galant. 221
n'a point de vigueur ; & c'eft ce
qui fait qu'elles foûlagent ordinairement
les Hydropiques , les
Phthifiques, & les perfonnes, qui
ont les pâles couleurs .
Les Bains Sulfureux ont encore
d'autres qualitez , qui les
rendent propres à guérir une
infinité de maladies : car ils
adouciffent non feulemet l'acrimonie
des Sels Alcali , mais ils
rompent encore , & rendent inu.
tiles les pointes des Acides , com .
me les expériences fuivantes le
démontrent . Si l'on diffout du
Souphre commun dans une lef
cive , on remarque en mefme
temps que le Sel de la lefcive n'a
plus l'acrimonie qu'il avoit auparavant
; on peut faire la mef
me obfervation fur l'eau forte ,
Tiij
222 Extraordinaire
qu'on mefle avec du Souphre
vif , ou avec du Souphre commun
; & quoy qu'il ne reſulte de
ce mélange qu'une petite effervefcence
, cependant l'Eau forte
perd beaucoup de fa corroſion.
Ainfi , il eft clair que les Eaux
Minerales Sulfurées adouciffent
les Sels tant Acides qu'Alcali
, & qu'elles oftent par conféquent
les liaifons dépravées ,
qu'ils caufent dans le fang & dans
les autres humeurs ; & cela eft
caufe qu'on prend ces Eaux or
dinairement avec un heureux
fuccez dans les maladies où ces
Sels ont le deffus , telles que font
la Phthifie , la Toux , le Rhumatifme
, la Lienterie & les autres .
Bien que je n'aye pas fait mention
jufqu'icy de la vertu purgadu
Mercure Galant.
223
tive , qui accompagne fouvent les
Eaux Minerales , & entre autres
les Vitriolées ; cependant il eft
certain que cette qualité eft ce
qui les rend fouvent tres - falutaires
: car elles fermentent par là
le fang & le fuc nerveux , qui fe
trouvent aprés en état de fe défaire
de leurs impuretez ; elles
piquent auffi en mefme temps la
Tunique nerveufe des inteftins,
& en avancent le mouvement
Peristaltique , c'eft pour cela que
les Eaux Minérales purgatives
dégagent les Malades de plufieurs
impuretez , que les autres
auroient de la peine à diffiper.
Aprés avoir montré comment
les Eaux Minerales operent pour
le foulagement & l'utilité des
Malades , il eft jufte que je faffe
Tiiij
224
Extraordinaire
prefentement quelques reflexions
fur le danger , qu'il peut y
avoir à les prendre. Quand les
Malades ont leur Mézentere
plein d'obſtructions , qui refiftent
au déplacement des matiéres ,
qui les caufent , il eſt à craindre
que les Eaux Minerales n'avancent
la fin de leur vie , parce
qu'alors elles ne peuvent couler
par les voyes ordinaires , telles
que font les Veines lactées . C'eſt
pourquoy elles font contraintes
de fe faire de nouveaux chemins
au travers des Vaiffeaux , & d'i
nonder par conféquent toute la
capacité du bas Ventre ; de là
vient qu'elles cauſent fouvent
des Hydropifies mortelles . Auffi
ceux qui vont aux Bains , doivent
ceffer de prendre des Eaux,
du Mercure Galant. 225
dés qu'ils s'aperçoivent qu'elles
ont de la peine à paffer.
Mais quoyque les Veines laées
ayent leurs tuyaux libres
& ouverts pour conduire fans
aucun empéchement les Eaux
Minerales jufques dans la maffe
du fang , cependant aprés s'eſtre
meflées avec cette liqueur , il
leur arrive quelquefois qu'elles
n'ont prefque pas d'iffuë par les
urines ny par aucune autre voye,
C'eſt pourquoy elles font contraintes
de s'échaper à travers
les chairs , & de fe porter dans
toute l'habitude du corps , où
elles cauſent de diférentes Aluxions
, qui font les origines de
nouvelles maladies .
Quand les Eaux Minerales re-
Auent ainfi du fang dans les vif226
Extraordinaire
·
ceres, & dans l'habitude du corps ,
cela vient fouvent de ce que les
Reins ou les Ureteres font bouchez
par des fables . Mais il ya
encore bien d'autres caufes , qui
les retiennent dans le corps , puis
que les experiences anatomiques
ont montré que les Reins , les
Ureteres & la Veffie n'ont quelquefois
rien qui s'oppoſe au courant
des urines , ou des Eaux Mi
nerales ; quoyque pourtant les
Malades ayent les chairs pénétrées
de ferofitez , ou qu'iis foient
mefine morts de quelque dificulté
d'urine . Ainfi il arrive quelquefois
que la retention d'urine
ou des Eaux Minerales a d'autres
cauſes que le calcul .
Quand on recherche les autres
cauſes , qui retiennent les
du Mercure Galant.
227
-Eaux Minerales dans le corps,
on voit bien , de ce que le fang
fournit aux reins toute la matiere
des urines, que c'eft luy qui
péche , & qui ne donne pas aux
Reins toute la ferofité qu'il faudroit
; mais parce que le vice ,
qui gâte alors le fang , confifte
dans la tiffure trop relâchée ou
trop ferrée de fes principes , il
faut voir en peu de mots comment
les Eaux Minérales font
du mal en ces rencontres .
Si l'on s'applique d'abord à
pénétrer pourquoy les principes
du fang fe relâchent trop , comme
on le voit dans l'Anafarque , &
dans les Fluxions , on ne fera pas
longtemps à reconnoitre qu'un
Sel Acide , qui domine fur tous
les autres principes du fang , en
228 Extraordinaire
eft la cauſe , car les Acides qu'on
verfe fur le fang relâchent toû
jours fes Elemens & les rendent
tout fereux . Ainfi , puis que l'Anafarque
& la plupart des Fluxions
viennent d'un Sel Acide,
qui l'emporte fur les autres prin.
cipes du fang , il eft fans doute
que les Eaux Minerales , qui participent
des Acides feroient à
ces Malades comme du poiſon ,
parce qu'elles éloigneroient en.
core plus leur fang de fon état
naturel .
•
Si on examine à cette heure
la tiffure trop ferrée du fang ; &
qu'on fache que cette tiffure dépend
d'un Sel fixe , qui le crochete
avec fes matieres Sulfu
rées & terreftres , je ne doute
point que les Eaux que les Sels
du Mercure Galant. 229
fixes rendent principalement Mi
nérales , ne foient propres à accroitre
fa viſcofité , & ne détruiſent
encore plus fon tempé
rament. Ainfi on voit par là
qu'il y a fort à examiner la nature
des maladies , auffi bien que
celle des Eaux que les Malades
prennent ; car fans cela on fait
prendre fouvent mal à propos
des Eaux Minerales aux Malades
, & cela fait qu'on juge ces
Eaux comme mauvaiſes , quoyque
pourtant elles ayent des proprietez
admirables pour emporter
plufieurs maladies.
Les Madrigaux fuivans ont efté
faits fur les deux Enigmes du mois
d'Avril , dont les Mots étoient un
Rabat & une Medecine.
230
Extraordinaire
I.
Ercure, dont la plume eftfçavante
& fenfée,
Soufrez qu'à vos Ecrits j'ajoûte ma
penfee.
Avez-vous trouvé dans Tollet,
Ou dans quelqu'autre Autheur plus récent
que Tibulle,
Qu'il vous eft permis fans fcrupule
De prendre les Gens au Collet?
L. BOUCHET, ancien Curé
de Nogent le Roy.
II .
Viter l'aimable entretien,
Etfuir lesbeauxyeux de Lucine,
C'eft de l'amourla Medecine;
Mercure, vous lefçavez bien.
LEGER DE LA VERBISSONNE.
III.
Nconftance du temps , & de l'efprit
INhumain!
Ce qui plaift aujourd'huy ne nous plaiſt
pas demain.
du Mercure Galant. 231
Cependant, d'où vient que la mode
De neporter plus de Collet,
Ne paroift point changer ? qu'auroit- il
d'incommode,
Qu de ridicule, ou de laid?
D'où vient qu'il n'est plus en ufage?
C'est qu'il eft d'un Sçavant, ou bien d'un
Hommefage,
Le plus convenable ornement,
Et qu'eftre l'un ou l'autre , eft chofe difficile,
Le fçavoir, lafageffe , eftant meuble
inutile
Chez la plupart des Gens . Done, fans
étonnement ,
La mode des Collets paroift eftre bannie
Sans efpérance de retour,
Si ce n'eft au Théatre , & pour la Mommerie,
Pour qui l'on a bien plus & d'eſtime &
d'aamour.
GYGES .
232
Extraordinaire
IV.
Elicats & friands , vous qu'un
Bouillon chagrine, Ꭰ
DE
Et qui n'avez jamais cherché
Que vostre gouft par tout, avec la Me
decine
Volontiers vous feriez marché
Que tout ce qui paroift flateur, doux,
agreable,
Fuft quand il vous plaîroit un Remede
louable,
Et qu'en nefentant que des Fleurs,
On des plus fuaves odeurs,
Vouspuffiez mettre hors ce qui vous eft
nuifible,
Vous paſſer defaignée & depurgation,
Tantchacun de vous eftfenfible
A ce qui vous dégoufte, & nesemble pa
bon.
*3
Lâches, que lafanté, ce trésor de la vie,
Touche moins que les autres biens,
Qui prenez tant de peine, & cherchez
les moyens
du Mercure Galant. 233
De fatisfaire vostre envie,
Souvenenez-vous que Dieu n'a point
mis le bon gouft,
Ny le plaifir, dans les meilleurs Remedes
.
Soit de l'ame, ou du corps, ces Medecines
laides,
Qui vous donnent tant de dégouft,
Demandent du courage; & la délicateffe,
De tous vos apetits marque voftre moleffe.
Sachez que lafanté vaut bien qu'on
faffe efforts
(mort,
Auffi l'on voitfouvent ce qui mene à la
Je veux dire la Maladie,
(Ce cruel Bourrean de la vie)
Vous abbatre, faute d'avoir
Surmonté voftre répugnance.
Quand on le vent affez, on trouve le
pouvoir,
Enfefaisant un peu de violence.
Qui veut bien le Remede en bonne occafon,
Tire unbeureux effet de fa précaution.
Q. d'Avril 1684.
Le mefme..
V
234
Extraordinaire
Q
V.
Voy ! je me laifferois piquer jufqu'aufang;
moy
Favalerois l'amer ; étrange & dure Loy
De la cruelle Medecine!
Non, je déteftefa doctrine;
Avec du Lait, du Sucre, & du Vinfeulement,
Je veux enfaire plus que tout médicament
De Medecins , d'Apoticaires,
Queje ne croy pas falutaires.
*3
Senfuel, tout ce que tu dis
Montre bien que fur toy tu n'as point de
puiffance,
Que tu ne gagneras jamais le Paradis,
Où l'on ne peut entrer que par la Penitence
.
Pour la fanté de l'ame, ilfaut bien plus
d'efforts,
Que pour avoir celle du corps .
Avec fipeu de coeur, qui combat pour la
Gloire
du Mercure Galant. 235
Comme toy , ne fçauroit remporter la
victoire.
Le mefme .
V I.
Depuisque lesCollets font remis à
la mode
Par un Arreft du Parlement,
Voyez le Mercure Galant,
Il n'est pas jusqu'à luy qui ne s'en accommode
.
DIEREVILLE, du Pontlevefque.
DEpuisquej'adore vos charmes,
Je ne fais, belle Iris, que répandre des
larmes:
Mais j'efpere bientoft goufter quelque
douceur,
Et que contre un Amant vous ferez
moins chagrine .
Mercure, pour purger voſtre méchante
bumeur,
Vous afait une Medecine ..
Le mefme.
V ij
236
Extraordinaire
VIII.
UNjour un certain Perſonnage,
Homme en apparencefort fage,
Quitoujours alloit en Rabat,
Soit Confeiller, foit Avocat,
Soit Abbé,fort peu vous importes
Il eftoit un de ces trois-là.
Or cet Homme eftoit fait deforte,
Qu'ilfaloit eftre au Qui-va-là,
Quand on levoyoit à la Porte.
A tous momens il badinoit ,
C'eftoit le foible de fon ame;
Et s'il rencontroit Fille, ou Femme,
Fort rarement il l'épargnoit.
Dansfon jeu pourtantfort honnefte,
Et plus importun qu'ïndiſcret,
Necherchant guére lefecret,
Ny rendez-vous, ny tefte- à-teßte.
Unjourdonc qu'ilſe trémouffoit
Aupres d'une agreable Fille,
Fort égrillarde & fort gentille,
Et qu'un peu trop ill'agaffott;
Ab, j'ay trop en de patience,
Dit-elle, enfe jettantfur luy,
du Mercure Galant.
237
Ilfaut que l'onfçache aujourd'huy
Comment je punis qui m'offence ;
Rabat, Manchettes, en auront,
Vos cheveux mefme en pâtiront.
Unefi fondaine entrepriſe
Interdit le Badin galant,
Qui n'eftantplus fi frétillant,
Regarde avec grande ſurpriſe
Son équipage gaudronné,
Pitoyablement chiffonné .
Alors noftre Belle plus fiere
Reculant trois pas en arriere,
Le falua fort humblement,
Et luy dit affez plaiſamment,
Je ne jouray pas davantage,
C'en eft affez pour un débat,
Nous reviendrons au badinage,
Mais allez changer de Rabat.
UN
DE LA BARRE, S' de
Courtevoye.
IX .
Remede autrefois me fembloit un
tourment ;
Maisje change defentiment
238 Extraordinaire
En faveur du Galant Mercure,
Et je ne pourrois, fans murmure,
Eftre privé de celuy qu'en ce mois
Il nous préfente; &fans eftre aux abois,
Ny craindre defaire la mine,
Je cours apres fa Medecine.
C. HUTUGE , d'Orleans,
X.
demeurant à Metz.
Lfaut tomber d'accord que le Rabat
accole If
Et baife les Gens quand il vole,
Que c'eft luy qui devint autrefoisfi commun,
Qu'il eftoit en tous lieux l'ornement de
chacun ,
Que depuis quelque temps la Mode variable
Dans les emplois de Mars l'à rendu
méprifáble ,
Qu'on ent pour le quitter motifs à ce
mouvans ,
Et que s'il fe confole enfin dansfa difgrace,
du Mercure Galant. 239
C'est qu'il conferve encorfa place
Chez la plus grand' part des Sçavans.
ALCIDOR, du Havre.
XI.
CE quiprendla vertu de Climats
diférens,
Qui marche rarementfans qu'un Docteur
l'approuve,
Qui porte le dégouft par tout où l'on la
trouve,
Qui vers des Lieux fecretsfait retirer
les Gens,
Qui lesfçait faire mettre en plaifante
pofture
Pourluy donner paffage, & tant que cela
dure ,
Qui lesfait grimacer, l'eau tombant de
leurs
yeux,
C'eft une Medecine, on ne peut croire
mieux .
Le mefme.
240
Extraordinaire
XII.
N verité, Seigneur Mercure,
Vous prétendez mefaire injure.
Moy, je porterois le Colet ?
Vrayment je fuis voftre Valet.
L'on ne voit guère qu'à mon âge
Onfe mette en tel équipage,
Si ce n'eft quelque Enfant de Chaur;
Mais à vray dire, mon humeur
Veut que je vive d'autreforte.
Dire comment, peu vous importe.
Qu'ilvousfuffife maintenant
De fçavoir que voftre préfent
Pourroit eftre unjour mon affaires
Mais bouche clofe de cecy,
Car à dix ans parler ainfy,
L'on diroit que je dois me taire.
Quand vous meferez neceſſaire,
Ne m'apportez pas un Rabat
Quifente l'Homme en Célibat .
Je . J. COUTARD, âgé
de dix ans..
du Mercure Galant. 241
XIII.
MIlnéglige la Cour Divine,
Ercure n'eft plus Meſſager,
Pour embraffer la Medecine ,
Nous ordonnant de nous purger.
CARRIERE, de Vitré
en Bretagne.
XIV.
Vousvouliez m'attraper, Mercure,
Mais en fait de Rabat jefuis comme
ancien.
Depuis plus de dix ans que je porte lo
mien,
Voyez fi par voftre peinture
F'en connus bientoft lafigure ;
A quey fert un Rabat qui n'eſt ſuivy
de rien ?
XV .
(Apoticaires ,
Ous, qui pour enrichir quelques
Faites tout par avis d'Hypocrate
& Galien;
Vous, qui confumez votre Bien
En Medecines, en Cliftres,
Q. d'Avril 1684 .
X
242 Extraordinaire
Apprenez aujourd'huy qu'un Flacon
d'un bon Vin
De Saint Laurens , ou de Bourgogne,
Fait bien mieux une rouge trogne
Que le Sené d'un Medecin.
XVI.
E ton Rabat, Mercure, onſe tient
DE
honoris
Mais ton autrepréfent doit estre cenfuré,
Ton action eft trop mesquine,
En nous voulant embarraffer.
Pour moy, j'en ay l'humeur chagrine,
Qu'un Dieu veuille ainfi s'abaiffer
A donner une Medecine.
AVICE, de Caën, Ruë
de la Harpe.
XVII.
Mercure, dés le temps de mon ban
niſſement,
u'il mefallut vuider, comme on dit, hors
la Ville,
Pour une choſe autant honorable qu'utile,
du Mercure Galant. 243
Mafanté demandoir un bon Médica
ment,
Ou quelque bonne Medecine
Affezforte, & qui déracine.
Une de vostre main a fi bien opéré,
Que j'en ay l'effet defiré,
Je ne fuis plus incommodée;
N'importe qu'en raillant de
dife icy,
moy,
l'on :
Qu'une Femme jamais nefut fi bien
wuidée,
Ie m'en trouve affez bien, j'en ay peu
de foucy.
L'EXILEE de la Ville
Françoife .
So
XVIII.
I nous croyons le Dieu Mercure,
Quifçait la Mode, je vous jure,
La Cravate eft pour le Soldat,
Et pour le Sçavant, le Rabat.
L'ÉPINAY - BURET, de
Vitré en Bretagne,
X ij
244
Extraordinaire
XIX.
AH, bon Dieu, la cruelle injure
Que vous m'avezfaite, Mercure!
Ie ne puis vous la pardonner.
Eftoit- ce pour m'empoisonner,
Que vous venez à la fourdine
M'apporter une Medecine?
Je n'en ay jamais pris avec facilité,
Mon coeurpour ce Remede a trop de répugnance;
Helas! il bondit, quand j'y penſe.
SYLVIE, du Havre.
XX.
Ous voulez diftinguer , Mercure,
Par veftre Kabatles Sçavans;
Mais je connois des Ignorans
Qui le portent, je vous affure .
Ο
CARRIERE, de Vitré
en Bretagne.
XXI.
Vand il fautprendre Medecine
De la main de Monfieur Purgon,
Je fais plus d'uneheure la mine,
Craignant que ce nefoitpoifon.
du
Mercurealant. 245
La couleur en eft effroyable,
Enfin je la prens à regret ;
Mais Mercure luy feul a trouvé lefecret
De m'en donner une agreable.
L'aimable Brune à l'Anagramme,
le renonce à téter, de la
A
Rue du Mail.
XXII.
H,je vous tiens par le Rabat,
Mercure Apoticaire, à la tefte mutine;
Nous allons voir un beau Sabat,
Sivous ne me donnez vifte une Mede-
J
cine ..
L'ANGELY , de la Bande
joyeuſe .
XXIII.
Avois befoin de Medecine ,
L'enpris hyer au matin d'une Source
divine,
Et cefut de la part du Mercure Galant.
D'autres me rendent foible, & celle- cy
conforte;
Elle eftoit douce, elle eftoitforte,
X
iij
246
Extraordinaire
Sans avoir rien de violent.
Il en eft bien peu depareilles,
Il n'a point fallu de Sergent
Pour lafaire paffer, elle afait des merveilles,
Etj'ay dequoypour mon argent.
LA BELLE NOURRITURE.
V
XXIV .
Os Enigmes, Galant Mercure,
Nedonneront point la torture.
On en trouve les Motsfans y refver long
temps:
Le Rabat eft celuy qu'on donne à la premiere;
La Medecine auffi qu'on eftime au Printemps,
Peut eftre l'autre Mot qu'on donne à la
derniere.
XXV.
DE NEUFVILLE.
Elles, qui prenez maints Clifteres
Pour vous conferver le teint frais,
Quittez-moy vos Apoticaires,
du Mercure Galant. 247
Et courez chez Mercure, il a de grands
Secrets.
Outre qu'il fert à peu defrais,
C'eft que toutes les Medecines
Sont faites de Drogues fifines ,
Qu'on diroit que pour vous ce Dieu les
fait exprés.
POT
Le Geographe parfait de
la Rue des Noyers,
XXVI.
Our un Dieu galant , délicat,
Mercure afort mauvaiſe mine
De venir en petit Rabat
Faire icy le Cucifle avec fa Medecine,
NICAISE CALOTIN , Monton
de la Doucette de la Rue
de Bétizy.
XXVII.
Qoy
quejenefoispas du nombre
des Sçavans,
Le ne veux point changer la Mode
De porter de Collets , elle est bienplus
commode.
X u
248 Extraordinaire
1
S'ils vous baifent aux moindres vents,
Les Cravates font encor pire,
Lors que le vent les fait voler;
On est envelopes mefmefans qu'on refpire,
Vous vousfentez toûjours affubler, aveugler.
Laiffons-donc aux Soldats ces Nappes
racourcies ,
Dont on pare la gorge ; & ces grands
Tabliers
la Nobleffe, aux Cavaliers,
Les Cravates pour moyferont toujours
bannies.
XXVIII.
GYGES.
CertainexpertTailleur d'une Ville
eftimée,
Fort adroit, vigilant, de grande renommée,
Ne prenant, difoit-il, que ce qu'on luy
balloit,
Et toujours le double tailloit,
du Mercure Galant.
249
Sans qu'on s'en apperçût, tant il avoit
d'adreffe,
Fut un jourde Fefte à confeffe
Acertain Pere Facobin,
Qui connoiffoit le Pelerin;
Dites tous les pechez de vostre confcience
Quifont en voftre connoiffance.
Qui ne s'examine pas bien,
Fait pis que s'il nefaifoit rien,
Luydit plufieursfois ce bon Pere,
Qu'il croyoitfans raifon commode affez.
pour luy;
Mais en l'interrogeant , il luy perça-
L'Ulcere.
N'avez- vous point du bien d'autruy?”
C'eftfurquoy les Tailleurs doiventfaire
revenë.
Non, non, répond le Penitent,
Qui d'eftre ainfifouillé n'eftoit pas trop
content,
Tout ce que j'ay de reſte , on le jette à
la Ruë,
Pay purgé ma Boutique avant que de
venir,
250
Extraordinaire
C'eftdontje vous affure, & lepeux maintenir.
Et moy, dit le bon Pere, ayant pris Medecine,
Iefuis fort bien purgé de l' Abfolution
Que lafacilité deftine
Ades Gens comme vous fujets à caution .
Cherchez donc bien qui vous la donne ,
Etfans reftituer , celuy qui vous pardonne.
Le mefine
du Mercure Galant. 251 .
LETTRE
DE M COMIERS
DOCTEUR EN THEOLOGIE ,
Prévost de Ternant , Profeffeur des
Mathématiques à Paris .
Contenant des Reflexions fur les
changemens de la furface de la
Terre. Et la facile Conftruction de
toutes fortes de Cadrans Solaires .
par un feul point d'ombre , ou par
deux points d'ombre , fans conneitre
la Declinaifon de la Muraille,
ni l'Elevation du Polc.
'Horologeographie , ou la
Science de faire des Ca-
L's
252
Extraordinaire
drans & Montres folaires , Fixes
ou Portatives, a toûjours fait dans
la Theorie & dans la Pratique,
une des plus agreables occupations
de l'Esprit , & de la Main
des plus Sçavans , pour montrer
au doigt & à l'oeil , ce que
la divine Aftronomie a de plus
relevé , Grande quod docet umbra
nihil.
Ils rendent vifibles les heures
Courantes de la durée du jour naturel
que les Grecs appellent
Niktimeron. Et ces 24 heures éga
les Aftronomiques commencent
d'un midy à l'autre , & font reprefentées
fur les plans par les
Sections des grands Cercles qui
partant des Poles divifent l'È.
quateur en 24 parties égales.
Ils rendent viſibles dans le Ca
du
Mercure Galant . 253
dran Babilonien les heures patfées
depuis le lever du Soleil : &
dans le Cadran Italique , ils montrent
les heures écoulées depuis
le coucher du Soleil du jour precedent
où les heures qui reftent
jufques à la 24 de fon coucher.
Ils montrent dans le Cadran
Judaïque les douze heures qui
partagent toûjours également la
durée de chaque jour artificiel
ou Solaire depuis qu'il fe leve
jufques à ce qu'il fe couche , le
midy étant toûjours à fix heures.
C'eft pourquoy J. C. le Soleil de
Juftice dit à fes Difciples en Saint
Jean chap. 11. verfet 9. N'y a t'il
pas douze heures au jour. Ces heures
appellées Planetaires par les
Chaldéens , font encore en ufage
dans l'Eglife qui les appelle Heu254
Extraordinaire
res Canoniales . Tous les Chré
tiens s'en font auffi fervi du moins
jufques en l'année 540 , puis que
S. Benoist regla fur ces heures le
Service Divin , & l'Exercice des
Religieux . Prime, Tierce, &c.
L'Horologeographie qu'on
appelle auffi Gnomonique à caufe
de l'Stile à plomb dont la pointe
qui eft en l'air reprefente le Centre
du monde , fçait lier le temps
par des liens d'ombre . Elle regle
icy bas fur terre toutes les démarches
du Soleil , elle luy donne
pour Barrieres ou Tropiques
deux lignes Hyperboliques , elle
mefure la durée de tous fes mouvemens
, & tout cela d'une maniere
tres- furprenante , puis que
c'eft par deux chofes toûjours
conttaires , toûjours directement
du Mercure Galant. 255
oppofées , & fi incompatibles,
que toute la force de la Nature,
& toute l'adreffe humaine ne
pourront jamais réünir , l'Ombre
& la Lumiere , puis que non
cedit Umbra Soli . Luminis umbra
fugax , fugitivi luminis index.
Tellement qu'un point d'ombre
produit toutes mes merveilles,
file Plan eft éclairé du Soleil : ou
bien au contraire fur un Plan
ombragé , par l'image du Soleil
reflechie par la feule fuperficie
d'un morceau de miroir plan detamé
& bien depoli en fa furface
inferieure pofée fur un Plan bien
Horizontal , & pour éviter la diverfité
de l'inclinaifon de cé morceau
de verre , je me fuis autrefois
fervi du Mercure verfé dans
un trou fait dans la pierre d'ap256
Extraordinaire
puy de la Fenêtre . Jay auffi fair
des Cadrans Solaires fur un Plan
ombragé , faiſant paffer les rayons
du Soleil par un petit trou fait
en une des ardoiſes , de la partie
du couvert qui avance hors de la
muraille avec ces mots
Umbrofi Phoebus plani dum tecta
penetrat,
Seque , fuumque fuo Lumine pingit
iter.
Il est pourtant vray que toute
cette belle Science eft fondée
fur un principe tres - faux. Que
la pointe du Stile , foit le centre du
mouvement annuel du Soleil , ou de
l'Eclyptique que le Soleil femble
parcourir au tour de la Terre,
puis que la fubitance Auide &
materielle du Soleil , qui depuis
5633 ans Aluë & refluë inceffàm,
du Mercure Galant. 297
ment au Centre de l'Univers
comme les Rivieres dans la Mer,
par
y fit fon amas pour Ia pre
miere fois le quatrième jour de
là Creation , ce que la Sainte
Ecriture dans le chap. 43. verf. 2.
de l'Ecclefiaftique , appelle le:
Vaiffeau admirable , & que less
ignorans appellent improprement
le corps folide du Soleil..
Ce grand & merveilleux flambeaus
Sans qui la Terre eft un tombeau.
Ce brillant Roy de lumiere,
Par un flux & reflus de fa pure?
matiere,
·
Eft luy mesme le Trône où luit la
Majefté,
Du Dieu dont il tientfa clarté.
La chûte precipitée de ces tor:
rens de lumieres , qui paffent continuellement
par le Centre de
Q.d'Avril 1684- Y
258
Extraordinaire
l'Univers communiquent moins
de leur mouvement, fur les Mers
qui font vers le Tropique d'Hyver
, & au contraire font plus
d'effort , & d'impreffion de leur
mouvement acceleré fur la fur.
face folide des terres qui font
fous le Tropique d'Efté & élevent
davantage nôtre terre &
fon tourbillon , de mefme qu'un
Jet d'eau jette en haut & y foûtient
une Boule creuſe de bois ou
⚫ de métal. Ainfi cette année 1684.
le Jeudy 29. Juin avant midy , la
Terre étant au 8. degré , 4. minutės
, & 59. fecondes , & 20 troifiémes
du Capricorne , le Soleil
nous paroitra Apogée au mefme
degré & minute de l'Ecreviffe.
Et avancera chaque année d'une
minute , 1. feconde , & 10. troidu
Mercure Galant.
259
fiémes , mais il y a bien lieu de
croire que l'élevation du Pole &
le mouvement de la progreffion
de l'apogée varie l'éloignement
de la Terre , laquelle change auffr
de Centre de gravité eſtant toujours
inégal , par la diférente im
preffion de mouvement que luy
communique le poids du cou
ránt de la lumiere folaire, & fui
vant que par les inondations la
furface de notre Globe change
de nature, par les fables & terres
que les Rivieres charrient dans la
Mer. C'est pourquoy la fuperficie
de la terre augmente en un endroit
, & celle de la Mer en un
autre .
C'eſt ainfi , au dire mefme de
Senéque, que la Mer eft devenue
Terre-ferme dans l'Egypte , par le
Y
260
Extraordinaire:
limon , & par les terres que le Nik
y a continuellement apporté lors
de fes inondations qui commencent
regulierement le 17 , de Juin,
& augmentent pendant 40 jours,
& décroiffent pendant 40 autres
jours. Et le Phare qui eft maintenant
joint à la Terre-fërme , en
eſtoit éloigné , du temps d'Homére
d'une journée de Navire
vogant à pleines voiles . Paris a.
efté pleine Mer, ce que l'on conclut
d'une Digue pleine de toute
forte de coquillage . La Mer
couvroit autrefois la Hollande,
la Zelande & la Gueldre. Saint
Loüis pour fon voyage du Levant
s'embarqua à Aigues-mortes ,
qui eft maintenant éloigné de
deux lieues de la Mer , & Fréjus
d'une demi lieue . On voit encor
du Mercure Galant. 261
à prefent dans des Rochers à demi
lieüe de Salon de la Crau en
Provence, quoy que dans un lieu
éminent ; & dans un Rocher en
l'Abbaye de Mont- major à un
quart de lieu d'Arles des grands.
anneaux de fer qui fervoient a
attacher les Cables des Barques
& c.
La Mer en échange a par fes
inondations diminué la furface
de la Terre - ferme , a feparé là…
Sicile de l'Italie , les Iflès de Cei
lan , & les Maldives de l'Inde .
La Mer fumergea autrefois de
grands territoires dans la Thef
falie , ce qu'elle a fait de notre
Siecle dans la Frize , Holface , &
ailleurs . La Mer Baltique cou
vre à preſent la fameuſe ville
Vineta. Thales , Ariftote , & Senéque
dans lé 7. des «Queſtions
2
262
Extraordinaire
naturelles chapitre 5. affure que
la Mer inonda les villes de Bu .
rim & Helicem , dans le fein de
Corinthe, Quarum in alto veftigia
apparent , comme dit Pline au
Livre 2. chap. 92. ce qu'Ovide
avoit auffi affuré dans le 15. de
fes Metamorphofes
Si quaras Helicem & Burim Achar
cas urbes,
Invenies fub aquis. Et adhuc oftendere
nauta,
Inclinata folent cum manibus oppida
merfis.
Il y a 2284 ans , que les Preftres
d'Egypte difoient à Solon
d'Athénes
ce que Platon raporte
dans le Dialogue qu'il a intitulé
Timée : Que par les anciennes
traditions il avoient appris qu'autrefois
tout contre Gibraltar il
Y
du Mercure Galant. 263
avoit une Ifle nommée Atlantide
plus grande que l'Afie & l'Afrique
enfemble , & que par un horrible
tremblement
de terre , &
par un deluge de 24 jours elle
abima & fut couverte de la mer.
Perfonne n'ignore qu'en l'année
1497. Americus Vefputius Florentin
en ayant découvert le refte ,
luy a donné le nom d'Amerique,
où eft la Riviere Suriname .
La terre a des Cavitez immenfes
, c'eft pourquoy Senéque
quaft. natur. lib. 3. cap. 16. difoit ,
Abrupti in infinitum hiatus qui fapè
illapfas urbes receperunt & ingentem
in altum ruinam condiderunt.
Enfin les eaux de la Mer venant à
percer la croûte ou voute des
Abimes centraux de la terre , s'y
abimeront , & lairront la furface
264
Extraordinaire
de la terre feiche & aride , &
pour lors conformément à la
Prophetic d'Ifaïe chap . 3o. verfet
26. La lumiere du Soleil fera
fept fois plus forte ; C'est pourquoy
comme dit Saint Jean dans
le chap. 16. verfet 8. de l'Apocalypfe.
Le Soleil afligera les Hommes
par chaleur & feu. Voicy les
termes Latins Eftú magno & igni.
Et pour nous indiquer le Quando,
il parle ainfi des fept jours de la
femaine de la durée du monde
Quinque ceciderunt, unus eft, &al.
ter , qu'étant jeune je croïois de..
voir finir en l'année 1666. à conter
depuis la Mort de Jéfus-
Chrift , nondum venit.
Revenons à nos. Cadrans So...
laires, bien que l'Excentricité de
la terre, foit la caufe que le mouvement
du Mercure Galant. 265
vement apparent du Soleil employe
prefque huit jours de plus
au deça de l'Equateur depuis
l'Equinoxe du Printemps , à celuy
d'Automne , que de celuy- cy au
premier, & que la durée des heu .
res font plus grandes en Eſté
qu'en Hyver , ce que l'on reconnoit
par les Horologes à Pendules,
neanmoins , Cum de minimis
non caret Prator, le Cadran Solaire
meſure le temps & fert à regler
les Horologes fonans ; & fans
eſtre Chaldéen , c'eſt à dire Aftrologue
il marque le moment
de la naiffance & de la mort de
tous ceux , qui pendant que
le
Soleil luit , viennent ou fortent
du monde , car comme dit le
Livre de la Sagefſe , Umbra tranfitus
eft tempus noftrum. En effet,
Q. d Avril 1684. Z
266 Extraordinaire
fi un Cadran Solaire fçavoit par.
ler à tous ceux qui regardent
quelle heure il eft , il donneroit
ce falutaire avis , Forfan ultima
tibi , car comme dit Horace
Mors ultima linea rerum.
Ancienneté des Cadrans Solaires.
le
Cyno- Супо
Depuis qu'Hermes Trimegifte
eut obfervé , que
cephale animal facré à Serapi
Dieu des Egyptiens , urinoit par
intervales égaux vingt - quatre
fois par jour, on a toûjours divifé
chaque jour naturel , & chaque
jour artificiel en parties égales
qu'on a appellé Heures . Ovide
dans le fecond des Métamorphofes
décrit le Soleil dans fon
Trone ayant au tour de foy les
du Mercure Galant. 267
heures en diſtances égales.
In folio Phabas
equalibus Hora.
&pofita Spatiis
Comme les Egyptiens appelloient
le Soleil Horus , ils en ont
tiré le nom d'Heure , qu'Homére
dans le 5. des Iliades appelle les
Gardienes des portes du Ciel.
C'est pourquoy les Romains.
ayant divinifé Narfilia Femme
de Quirinus l'appelloient Hora,
c'étoit la Déeffè de la jeuneſſe
qui luy faifoit des facrifices , &
fon Temple étoit toûjours ouvert.
Le Livre de rob le plus ancien
de tous les Livres fait mention
du mot d'Heure au chap . 10. verfet
14. Et dans l'Exode au chap.9 .
verſet 8. on trouve ces mots demain
à cette mefme heure . Le Deu-
Z ij
268 Extraordinaire
teronome au chap. 28. verfet 57.
parle des enfans nez à la mefme
heure .
La Sainte Ecriture nous apprend
dans le Livre de Ruth , qui
fut la meilleure Bru du monde ,
de la belle Noëmi , au chapitre 2.
verf. 14. que Booz étant avec fes
Moiloncurs , dit à la Moabite
Ruth Quando hora wefcendi fuerit,
veni huc & comede panum , & intinge
bucc!lam tuam in aceto.
Tobie au chap.. verf14. lors
qu'il eut frotté les yeux de fon
pere aveugle avec le fiel d'un
Poiffon , & fuftinuit quafi dimidiam
ferè horas , luy fit recouvrer la
vûë en luy arrachant de l'ocil la
membrane de la tache.
Le Roy Achas eſt le premier
qui dans Jerufalem ait fait une
du Mercure Galant. 269
Montre Solaire qui marquoit les
douze heures, leurs demi & leurs
quarts d'heures , comme on conclud
du quatriéme Livre des
Rois au chap . 20. verſet 11. C'étoit
une Montre verticale , & en
temps d'Hyver , lors que ce Roy
vit aprés midy l'ombre de la
pointe du ftyle retrograder de dix
lignes ou degrez que les Hebreux
appellent Mahaloth, & par
tant il marquoit les quarts d'heu
res. Les Sçavans connoitront ce
que je dis , & que umbram aſcendere&
crefcere idem eft , nam umbra
dum hieme poft meridiem crefcebat
in plane verticali, defcendebat.
Anaximenes Milefius Diſciple
d'Anaximendre & de Thales eft
le premier , au raport de Pline
Lib. 2. cap. 76. qui fit à Lacede
Z iij
270
Extraordinaire
mone un Cadran Solaire qu'il
appella Sciatericon du mot Grec
d'ombre longtemps aprés l'u
fage en vint à Rome , comme dit
Pline lib. 7. cap. 60. C'étoit l'ofice
des enfans d'annoncer l'heure.
Bientot on vit par tout tres.
grande quantité de Cadrans Solaires
dans Rome , du temps de
Plaute qui mourut au dire de
Ciceron en la 149. Olympiade,
& la 570 année de la Fondation
de Rome , c'est pourquoy dans
la Beotia qui eft l'une des 41 .
Comedies perduës de Plaute , le
Parafite , pefte contre l'Inventeur
des Heures & des Cadrans .
Ut illum Dii perdant , primus qui
Horas reperit,
Quique adeò primus ftatuit hoc Solarium,
du Mercure Galant. 271
Qui mihi comminuit mifero articulatim
diem.
Nam me puero uterus hic erat Solarium.
Ubi ifte monebat effe, nifi cum nihil
erat.
Nunc etiam quod eft , non Eftur , ni
Soli lubet:
Itaque adeò oppletum eft oppidum
Solariis
Major pars populiaridi_reptant
fame.
Il y a encore bien.de Parafites
dans ce Siecle , de même que
chez les Perfans . Quibus , comme
dit Ammian Marcellin lib.23.
Venter unicuique pro Salario eft. Et
qui vivent en beſtes au dire d'Aurelle
Caffiodore , Variarum lect.
cap. 26. Belluarum ritus eft, ex ventris
efuriefentire Horas. L'un des
Z iiij
272 Extraordinaire
deux Vieillars dont il eſt parfé
dans Daniel au chapitre 13. verfet
13. Ambo ulnerati amore Su
fanna, dit à fon Camarade, camus
domum quia Hora prandii eſt.
Des paffages cottez cy - deffus
, & tirez de l'ancien Teftament
, comme auffi de ce que le
Saint Evangile , felon Saint Mathieu
au chapitre 27. verfet 45.
& 46. porte que Depuis la fixiéme
beure du jour , qui eft en toute
Saifon l'heure de midy , juſques à
la neuvième , c'eſt à dire jufques à
trois heures aprés midy, puis que
c'étoit dans le temps de l'Equinoxe
que les heures Antiques ,
Planetaires & Judaïques font
d'égale durée aux heures Aftronomiques
ou au temps que 15.
degsez de l'Equateur employent
du Mercure Galant. 273
à paffer fous le cercle Meridien.
Toute la Terre fut couverte de tenebres.
Et fur la neuviéme Heure
c'eſt à dire à trois heures aprés
midy , Iefus jetta un grand eri , en
difant, Eli , Eli, Lamma Sabaithani.
Comme vous aimez l'étude de
la Cabale donnons luy à prefent
un demi quart d'hure de temps.
Je dis que Eli , que les Hebreux
prononcent Teli eft le fecond
des. 72. noms de Dieu tous
terminez en Ah ou en El que les
Cabaliftes forment de trois Let
tres des 72 contenues dans chacun
des 19. 20. & 21. verfets ,
du 14 chapitre de l'Exode , où
Moïfe a decrit- cette miraculeufe
Colomne , la Figure de Jefus
Chrift. Qui ftetit inter castra Æ-
Syptiorum & caftra Ifraël , &cras
274
Extraordinaire
nubes tenebrofa illuminans noctem .
Cette nuée tenebreuſe , qui éclairoit
le peuple de Dieu pendant
la nuit. Car prennant la lettre
Iod qui eft la feconde lettre du
premier de ces trois Verfets , &
la lettre Lamed qui eft la penul
tiéme du fecond Verfet , & enfin
la lettre red qui eft la fe
conde du troifiéme Verfet on
forme le nom Ieli. Ils tirent mef
me ces 72. noms de Dieu , du
nom tres -facro faint , & par refpect
ineffable Iehovah qui eft le
nom propre du Créateur , c'eft
pourquoy les Rabins appellent
ce nom Sem hammephoras . C'eſt à
dire expofitif, car tous les autres
noms quoy que de quatre Let
tres font par raport aux créatures
, comme dans la Genefe cha
du Mercure Galant. 275
pitre 18. verfet 3. le nom divin
- Adonay , du verbe Adon qui fignifie
Seigneur. Daijan Juge . Tfadick
Jufte & Hannum Mifericordieux
& c.
Revenons à nos Heures , par
tous les paffages fuf- cotez de la
Sainte Ecriture tant du nouveau
que de l'ancien Teftament . Je
conclus, 1° Que le nom d'Heure
a toûjours efté pris pour une 24
partie du jour naturel , ou pour
une douzième partie du jour artificiel
qui eft le temps que le Soleil
demeure chaque jour fur l'horizon.
2 ° Que les Hébreux , les
Grecs , & les Romains divifoient
par
leurs Montres Solaires chaque
jour artificiel en douze heures
égales entre - elles , mais inégales
fion comparoit leur durée,
276 Extraordinaire
à la durée des heures d'un autre
jour : mais que leurs Horologes
méchaniques divifoient tous les
jours naturels en 24 parties égales
qu'ils appelloient heures , ce
que je pourrois encore demontrer
par Tatius qui explique
pourquoy on difoit que dans la
Gréce , le Soleil faifoit le jour
de 35 Heures au Solſtice d'Eſté,
& de neuf Heures feulement au
Solſtice d'Hyver.
J'efpere que M Bernier aufff
grand Voyageur que grand Medecin
, & fçavant Philofophe
corrigera dans la feconde impreffion
de fon tres - docte Abbregé
de la Philofophie de M' Gaffendi , ce
qu'il a dit au fujet des Heures
dans la 44. page de la feconde
Partie. Voicy ces termes.. Lenom
du Mercure Galant. 277
Heure eft veritablement ancien ,
mais il eftoit pris pour Saifon , &
ce n'est que depuis quelques Siecles
qu'on l'a pris pour la 24. partie du
jour.
Martial dans la huitiéme de
fon quatriéme Livre de fes Epigrammes
remarque au long quels
étoient les diférens exercices des
Romains pendant les 12. heures
de chaque jour artificiel
Prima falutantes , atque altera continet
hora ,
Exercet raucos tertia caufi dicos.
In quintam varios extendit Roma
Labores.
Sexta quies Laffis , feptima finis
erit.
Sufficit in nonam nitidis octava
palaftris ;
Imperat exftructos frangere nona
thoros.
278
Extraordinaire
Hora libellorum decima eft , Euphe
me, meorum ;
Temperat ambrofias cum taa cura
d'apes i
Et bonus atherco laxatur nectare
Cafar,
Ingentique tenet poculaparca manu.
Tum admitte jocos , greſſu timet ire
licenti
Ad matutinum noftra Thalia Iovem.
Ne vous étonnez pas de ce que
Martial donne la qualité d'enroüé
aux Plaideurs du Barrau
Romain , puis que l'Accufateur
avoit fix heures pour haranguer,
& le Défendeur en avoit neuf.
Ce que Cnée Pompée reduifit à
deux & à trois heures. Cepen.
dant dans l'ancienne Rome au
recit de ce qui fe paffoit dans
l'Empire de la Lune', on diſoit
du
Mercure
Galant. 279
tout comme icy; car les plus grands
Hommes , & les plus Gens de
bien y furent perfecutez. Furius
Camillus , & Livius Salinator à
Rome , Ariftide & Miltiades , à
Athénes ; enfin Ciceron & Socrate
les plus fages , & les plus Gens
de bien du monde furent condamnez
; & Publius Clodius, le plus
méchant de tous les Hommes
fut abfous
par le Sénat ; & les
Livies & les Scipions qui avoient
merité tant de Triomphes furent
contraints de fe parer contre de
jugemens violens par un éxil volontaire
, ce qui obligea un de
leurs Poëtes de dire
Ut folvat Corvos notat cenfura Columbas
Si vray que dans le
24. chapitre
des Actes des Apôtres nous li
280 Extraordinaire
fons que Tertulle & le grand
Preftre Ananias que Saint Paul
appelle Muraille blanchie , perfe
cutoient ce grand Apôtre fous
prétexte de Religion . Et le renommé
Theogonius grand Hypocrite
Arrien & Saducien , &
en cette qualité n'écoutant pas
Salomon dans le 15. verfet du 17.
chapitre de Miſle ou des Proverbes
pour obéir à une Dame Héretique
perfecuta à outrance le
Saint Homme Euftathius pour
mettre à couvert un Homme
d'iniquité de mefme profeffion
& art que les 170. Romaines qui
furent executées en la 423. année
de Rome T. Valerius & M.
Claudius Marcellus étans Confuls.
Voyez Theodoret au chap. 20.
du premier Livre de fon Hiſtoire
du Mercure Galant. 281
Ecclefiaftique. Cependant l'ancienne
Rome fe vantoit comme
Edit Ciceron lib. 7. Epift. famil. 39:
que
fous le Confulat de Caninius
Revillus , Toto fua Confulatu
fomnum non vidit , nibil cò confule
mali factum eft , nemo pranfus eft ,
: Macrobe vous en dira les raifons
en fon fecond & feptiéme Livre.
Je ne fuis donc pas furpris, M ,
que le Mercure Galant du mois
-d'Avril 1684 , vous ait inſpiré le
defir de la connoiffance des Heu
res par le Soleil, & puis que vous
demandez ce que je penfe du
= Cadran ou Montre Solaire que
MrCrochat a fait à Saint, Denis,
je vous invite de venir voir dans
la vieille Rue du Temple , la fuperbe
& magnifique Maifon de
M'Amelot de Bifeüil , Maitre
Q. d.Avril 16841 Aa
282 Extraordinaire
que
"
des Requeſtes , dans laquelle
aprés n'y avoir pû pendant plufieurs
heures affez admirer ce
l'Auteur du Livre intitulé
Defcription nouvelle de ce qu'il y a
de plus remarquable dans la ville de
Paris , n'a pû dire qu'en gròs depuis
la 144 page , cent fortes de
Chefs d'oeuvre des plus fçavans
Maitres de l'Europe en Architecture,
Sculpture, Marqueterie,
Peinture & Broderie , avec une
agreable profufion d'or & d'azur,
& toute forte de Cadrans Solaires
dans les deux Cours , je vous
y feray encore admirer dans Pinterieur
de la Maifon fous un Pavillon
Royal le Gallici Solis excurfus.
C'eft un Cadran Solaire
fur un grand pan de muraille; fur
laquelle l'ombre de la pointe d'us
du Mercure Galant. 283
5
ne Fleur de Lys , marque le jour
de la naiffance du Roy , & les
jours de les victoires & c. C'eſt
de l'Ouvrage du R. P. Claude
Religieux Carme , Aumonier de
la Maiſon , il ne fe fert que de la
Bouffole rectifiée pour trouver la
déclinaifon de la muraille , & ce
pendant il réüffit par tout dans
la derniere juſteffe.
1
Vous avez, M' , le goût fin de
fouhaiter du folide dans toutes
vos lectures , & d'apprendre en
lifant, & de connoitre en voyant.
Car comme dit l'Ecclef. cap.39 .
verf. 39. Omne opus horafunfubmi
niftrabit. Et bien,M' , je veux bien
vous donner deux ou trois
Lettres , tout ce que l'Horolo
geographie a de plus beau & de
plus fçavant , & mefme plufieurs
A a ij
284
Extraordinaire .
choſes tres - curieuſes qui n'ont
point encore eſtė pratiquées.
Vitreuve le grand Architecte
de l'Empereur Augufte eft à mon
avis le premier qui nous ait laiffé
par
écrit la conftruction des Cadrans
Solaires , c'eft dans les 8%
& 9. chapitres du neuvième Livre
d'Architecture , fur lequel:
Daniel Barbaro Noble Veni
tien Patriarche d'Aquilée fit de
tres - doctes . Commentaires, qu'il
donna au public en Langue Italienne
és années 1567. & 1584.
COMIERS , Prevoft de Ternant.
an donnera la fuite de ce Traité
dans lesfuivans Mercures Extraor-.
dinaires.
dis Mercure Galant. 28F
1
Voicy deux Sonnets qui ont efté
faits pour M le Duc de S. Aignan.
- Ee titre de chacun de ces Sonnets
vous fera connoitre quel en a efté le
Sujet.
SUR LE RETOUR DE
Mi le Duc de Saint Aignan
en fon Gouvernement du Havre..
Ans le temps , où l'on voit l'Invin
Porter en divers lieux l'effroy de for:
Tonnerre,
Et faire justement trembler toute la:
Terre,
Par les heureux fuccés de fes faits
inoüis .
Ca
Bendant que les plus fiers ſe font évas
nouis
286 Extraordinaire .
Que Luxembourg fe rend , qu'Alger
ceffe la Guerre ;
Que Génes de frayeur met bas le Cimeterre,
L'Illuftre Saint Aignan rend nos coeurs
réjouis.
Son retour defiré pendant plufieurs années,
Qui va rendre en ces lieux nos heures
fortunées,
34
Ne s'eft pu rencontrer dans la profonde
Paix.
SU
D'une neceffité , dont la Loy nous engage,
A fouhaiter icy qu'on n'en faſſe jamais,
Puis qu'elle ote à nos yeux ce glorieux
partage. NO
i
du Mercure Galant. 287
SUR LE PROMPT DE.
part de ce mefme Duc du
mefme Gouvernement .
LAnuitchaſſe bejour, du calme naiſt..
l'orage.
Aux plus belles Saiſons fuccede un rude
Hyver,
Et jamais dans le monde on ne peut rien
trouver
Qui foit fi bien fondé que le temps ne
l'outrage.
3
L'inconftance eft toujours fon plus folide
ouvrages
S'il donne des plaifirs , c'est pour nous
enpriver.
2.2
3
La trifteffe eft l'écueil où l'on voit arriver
A la plus forte joye un imprévû naw”,
frage.
*
Grand Duc , nous l'éprouvons en vôtre
prompt départ,
2-88 Extraordinaire
Un retour agréable on je prens tant dè
part,
Nous faifoit efperer un bonheur plein
d'envie.
Mais il falloit s'attendre à quelque
grand reverss
Puis que vous ne trouvez rien de doux
en la vie,
Que d'eftre auprés d'un Roy qu'admire
l'Univers.
Fe mefouviens que vous m'avez
demandé l'explication d'un Chifre
employé dans le XXII. Extraordinaire.
L'Autheur me l'a enfin envoyée
, &je vous en fais part. Vous
trouverez dans lameſme Lettre com=
ment 38. 24. 27. 45. 93. veulent
dire , S'il étoit des Amans dif
crets : C'eft un chifre qui vous a
embarassé dans le X- X V. Extraordinaire
, & que je ne vous aurois,
pas
du Mercure Galant. 289
pas envoyé , fi j'avois fçeu qu'il ne
Scauroit eftre d'aucun usage , & qu'il
Teroit impoffible à celuy mesme qui
l'a inventé , de déchifrer aucunes
paroles chifrées fur la mesme invention
.
EXPLICATION DU
Chifre du X X. Extraordinaire,
qui commence par ces Lettres
D. P. 2 I.T.
P
Uifque l'on fouhaite d'apprendre
le fecret du Chifre
qui a efté propofé dans le 22 .
Extraordinaire du Mercure , j'en
donneray icy l'explication , par
laquelle on verra qu'il eft entierement
impoffible de le deviner.
J'employe pour cette forte de
Q. d'Avril 1684. Bb
290 Extraordinaire
Chifre vingt Alphabets tous diférens
, me fervant des uns &
des autres dans un ordre pure.
ment arbitraire , que l'on determine
à ſa volonté , avec la liberté
de le changer quand on veut.
Au lieu de vingt Alphabets on
pourroit fe contenter de beaucoup
moins , comme de quatre
ou cinq , mais la pratique n'en
feroit pas tout à fait fi affurée,
ny guère plus ailée. Les vingt
Alphabets dont je me fuis fervy,
font contenus dans la Table fuivante.
1. abcdefghilmnopqrftux
2. brmqud fxlpnoiefghcta
3.cmglaioushfdqxpnerbr
4. dqlanxhgtcpeumbfriof
.euanfmclfdbrgqotixhp
6. fdi xmhfrutlpecaqbong
du Mercure Galant. 291
>
7.gfohcfqbeuil ptxdanmr
3.hxuglrbqnotcmifadepf
9.ilft fuenb rhxagcpmqdo
Iphcdtuorgxabfmenfqi
mnfpblithxdqfaeougre
12.noderplcxaqfhbuitfgm
oiqugepmabfhxrtlcdfn
10.
11.
13 .
14. pexmqctigfabrdnuo
à fl
1. qfpboax fcmeutnrhglid
16. rgnftqda peoiluhfx mcb
17. fheribadmnutcogxfplq
18. tcrixoneq fgfdhl mp bau
19.utbohnmpdqrgfficlaxe
20. xatfpgrfoicmnldb
quch
Le premier de ces Alphabets
n'eft pas diférent de l'Alphabet
vulgaire , fi ce n'est que pour
plus de commodité , j'en ay retranché
ces trois Lettres K , Y,Z,
dont on fe peut prefque paffer
en nôtre Langue , fe fervant en
leur place de celles - cy Q, ou
C , I , S ..
292
Extraordinaire
Dans le premier Alphabet
chaque Lettre eft prife pour ellemefme
, A pour A , B pour B,
C pour C , & c.
Dans le fecond B eft pris pour
A , R pour B , M pour C , Q,
pour D , & c.
Dans le troifiéme , C'eſt pris
pour A , M pour B , G pour
C , & c.
Il en eft de meſme de tous les
autres Alphabets fuivant l'ordre
de la table précedente.
Tous ces Alphabets pou
voient eftre formez d'une infinité
d'autres maniéres diféren
tes. J'ay choifi celle- cy pour des
raifons qui m'en rendent l'uſage
plus facile.
Dans le Chifre dont il s'agit,
Jay employé ces diférens Aldu
Mercure Galant. 297
phabets fuivant l'ordre arbitraire
des nombres que voicy .
13.8.13.9. 20. 17. 14. 20.7.9.2 , 5.10%
7.11.19.2.6.8.3.5.1.8. 14 19.10.
11.5.9.7.7 5.16.5.2 . 2.6.5.3.
7.9.7 . 9. 10. 9. 10. 11. 15. 10. 10. 5. 18.
5.7.5.13.10. 11. 13. 7. 10. 2.11 . 1 , 14.
18.8.9.8.5.19 . 13. 16, 15. 5. 19. 7. 75
13. II. 15.10. 2. 20. 2. 13.9. 2. 7. 6. 1r.
Cette fuite de nombres mar.
que que je me fuis fervy du 13.
Alphabet pour la premiere
Lettre de mon Chifre , du) 8 .
pour la feconde , du 13. pour la
troifiéme, du 9. pour la quatriéme
, du 20. pour la cinquième ,
& ainfi de fuite . De forte
que
pour en faire l'interpretation , il
faut examiner fuivant l'ordre deces
nombres toutes les Lettres
du Chifre propofé , dont voicy
la copie..
294
Extraordinaire
Dpqitdqqaatifgfpulndfe
bpqlqxhcdac turp dqmba tbp
hfexdoafuofdoaoougrap
m p
tedcmqmdlccuodhuqgdlimb.
Faifant cet examen on trouvera que.
D vaut T , dans le 13. Alphabet.
P vaut V , dans le 8.
Ovaut C , dans le 13. *
Í vaut A , dans le 2.
T vaut C , dans le zo.
D Vaut H , dans le
Q vaut E , dans le 14.
Q vaut S , dans le 20.
Ec
17.
ayant trouvé de la meſme
façon toutes les autres Lettres
de ce Chifre on verra qu'elles
exprimeront ces quatre Vers , qui
expliquent l'Enigme du Louis
d'or , employée dans le Mercure
d'Avril 1683. au deffous de celle
de la Cheminée.
du Mercure Galant. 295
Ta cache fous ta cheminée,
> Galant Mercure , un Louis d'or,
Comme quelque riche trefor,
Mais ta fineffe eft devinée .
Il faut remarquer que celuy à
qui on écrit en fecret , doit avoir
une copie écrite ou dans fa memoire
des nombres dont on a
determiné de fe fervir pour le
Chifre qu'on veut employer.
Pour peu que l'on confidere
la nature de cette forte de Chifre
, on connoitra évidemment
que cet ordre purement arbi
traire de divers nombres que l'on
choiſit à ſa volonté, comme ſont
ceux que j'ay employé icy fçavoir
, 13. 8. 13 9. 20. & c. ne fçauroit
eftre deviné par qui que ce
foit, pourveu qu'on ne le declare
à perfonne , cela n'étant pas
Bb iug
296 Extraordinaire
moins impoffible , que de deviner
les pentées d'une perfonne qui
n'en fait paroitre aucun figne exterieur
. On voit auffi clairement
que l'explication de cette forte
de Chifre dépend tellement de
la connoiffance de cette fuite de
nombres , que fans cela il eft ab .
folument impoffible de la trouver.
Il eft donc bien manifefte
que ce fecret eft entiérement
impénetrable à tous ceux à qui
on n'en voudra pas faire confidence
. Je ne doute pas qu'on ne
demeure d'accord qu'il ne peut y
avoir de Chifre plus feur que
celuy- cy ; Mais on pourra fe perfuader
d'abord que la pratique
n'en peut eftre que fort longue
& beaucoup embaraffée . Cependant
le temps que j'y employe
du Mercure Galant.
297
fans beaucoup d'application , ſoit
pour mettre en Chifre, foit pour
déchifrer , n'eft à peu prés que
quatre fois auffi long que celuy
de mon écriture ordinaire la plus
prompte , car j'ay obfervé que
pour mettre en Chifre huit vers
Alexandrins qui font de 12 à 13 .
Syllabes , il ne me faut pas plus
d'un quart d'heure , non plus que
pour les déchifrer , & que dans
un autre quart d'heure je ne puis
faire que quatre copies fimples .
de ces mefmes 8. vers. De
plus je crois que fi quelqu'un en
avoit contracté une plus grandė
habitude , il s'en acquiteroit encore
avec plus de diligence . Si
la methode dont je me fers pour
cet effet , a toute la facilité que
je dis , je ne fçaurois neanmoins
298
Extraordinaire
me refoudre à en donner prefertement
l'explication , la trouvant
trop longue & trop dificile à faire
par écrit.
On a employé dans le X X V.
Extraordinaire du Mercure une
autre espece de Chifre , dont on
propoſe l'artifice à expliquer.
Voicy en quoy il confifte. L'Au
teur de ce Chifre fait valoir chaque
Lettre fuivant le rang qu'elle
tient dans l'Alphabet ordinaire
comme on voit icy .
1.2.3.4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. 11. 12. 13. 14. 15 .
16. 17. 18. 19. 20. 21. 22. 23.
abcdefghixlmnopqrftuxyz.
En forte que A vaut 1 , B vaut 2 .
Cvaut 3 , &e. Or pour mettre
ce Chifre en ufage , il n'y a qu'à
marquer fur le papier la fomme
des nombres qui conviennent
du Mercure Galant. 299
aux Lettres de chaque mot , ainfi
qu'a fait l'Auteur à l'égard des
Vers fuivans.
S'il eftoit des Amans difcrets
Comme il eft des Chifres fecrets ,
On verroitpeu d'Amans fidelles
Se plaindre avec drait de leurs
Belles.
38. 84. 27. 45. 93.
46. 20. 42. 27. 66 85.
27. 101. 40. 49. 69 .
23. 75. 29. 63, 9. 71. 52.
STELE
BE
HILIG
TER
LYON
7730
VILL
Pour mettre en Chifre le premier
mot S'IL , il faut mettre
38 , parceque Seftant la dixhuitiéme
Lettre de l'Alphabet , elle
vaut 18. I vaut 9. & L vauti ..
Er la fomme de ces trois nombres
18. 9. 1r. vaut 38. il en eft
de mefme des autres mots .
300
Extraordinaire
Mais l'Autheur de ce Chifre
fe trompe grandement de croire
que cela foit un veritable Chifre
, puifque l'on ne sçauroit aucunement
s'en fervir eftant de
telle naturé , qu'il eft impofible
à ceux là-mefme qui en fçavent le
fecret d'en trouver l'interprétation.
De forte que l'Autheur
luy- mefme ne pourroit pas expliquer
ce qu'on luy écriroit de
Car ce nombre
cette maniere
38 , par exemple qui marque le
premier mot du Chifre dont il
s'agit , s'explique également bien
par une infinité de mots differen's
auffi bien que par le mot
S'IL comme ILS LIS ,
L'ON , FAIRE , DIEU ,
LIEN , & c , il en eft de mefme
de tous les autres. Or quek
>
du Mercure Galant.
301
moyen de deviner parmy tous
ces mots inombrables lequel doit
eftre le veritable que l'on cherche
?
Monfieur Cimeton de Lochan en
Bourgogne , a auffi trouvé le fecret
de ce dernier Chifre , qu'il condamne
comme abfolument inutile , auffibien
que
l'Autheur de cette Lettre.
Lors qu'on affiegea Luxembourg, il
fit ce Vers Numeral ou Chronologue,
qui prophetifoit qu'ilferoit pris cette
Année.
Venez Roy Des fran CoIS,
LUXeMboUrg eft à VOUS. *
Affemblez toutes ces lettres Numerales
vous trouverez qu'elles
font l'Année courante 1684.
M. DC. LXV V V V. IV.
302
Extraordinaire
Le mot de l'Enigme en profe du
dernier Extraordinaire eftoit les Mif.
fives , ou Lettres mifes à la Pofte .
En voicy quelques explications .
I.
AEnfin finale j'y trouvé
Pres avoir longtemps reſvé,
Et découvert le Pot aux Rofes,
Nonfans mon timbre alambiquer.
Que j'aurois à dire de choſes,
Sije voulais tout expliquer!
03
Ces Confines, onces Compagnes,
Qui traverſent tant de Campagnes,
Dontfifurprenant eft lefort,
¡ Sont Lettres qu'on met à la Pofte,
A quifonvent onfait ripofte,
Et dont ilfaut payer le port.
Ex
Il eft vray qu'on les empriſonne,
Qu'enfehregarde l'on les donne,
Qu'on leur rede un Appartement
du Mercure Galant. 303
Obfeur, &tout barré de grilles,
Comme onfait à certaines Filles
Quin'ont pas vefcu chaftement.
03
On les voit parfois à l'Armée
Sans perte de leur renommée,
Dans une admirable blancheur.
Cefont Muettes difcoureuſes,
Et pour eftrefouvent coureuses,
Elles en out pas moins d'honneur.
**
Les unesfont devorienfes,
Les autresfont malicieuſes,
D'autresfansfel & ſans efprits
Si l'une épanouit la ratte,
Dans une autre l'amour éclate,
Dans d'autres paroift le dépit.
On lit l'une avec allégreffe,
On parcourt l'autre avec trifteffe,
Et dans un affommant chagrin.
La Lettre leue, on la retire,
On l'écartelle, on la déchire,
On lafacrifie à Vulcain.
Extraordinaire
304
&
Pire eft encor la deftinée
D'une Miffive infortunées
Carfans épargnerſa pudeur,
Son intégrité l'on faccage,
On enfait un vilain uſage,
On la met en mauvaiſe odeur.
M
L. BOUCHET, ancien Curé
de Nogent le Roy.
II.
Ercure eft las de fes emplois,
Dont prefque ilchange tous les
mois.
Depuis un temps ne l'a-t-on pas ven
faire
Celuy d'un Maréchal, & d'un Apotiquaire?
Mais ce mois il reprend fon employ de
Courrier.
Ilveut fuivre cette maxime,
Que chacunfaffe fon mestier,
Aura-t -on pour luy moins d'eftime?
Mais quand il neferoit qu'un fimple
Meffager,
1 du Mercure Galant. 305
Qu'Homme de Lettres on appelles vit
On le verra toûjours rechercher avec
Dele
En France ainfi qu'en Païs étranger.
Co
LA BELLE NOURRITURE
Ourrier infatigable, habile, adrois:
galant,
Famais a-t-on eu le talent
D'envoyer en tous lieux comme vous
tant d'Epîtres
Defi diferente façon,
Qu'on reçoitfans chagrin , & fous les
mefmes titres,
Quiplus eft ,fans payer quefortpen de
rançon,
Pourracheter ees Prifonnieres?
Vous avez oublié pourtant
Celles que j'aime plus des Lettres famislieres.
Je feroix joyeux & content,
Sijen avois reçen de mesme
Mercure, vous ne voulez pas,,
Voies en auriez trop d'embarrass,
Q.d'Avril1684 எ
306
Extraordinaire .
Etpuis c'eft rarement qu'on obtient ce
qu'on aime..
T
IV.
GYGES.
Ons les Goinfres nom'aimentpas,
Je fuis en bute aux Gens d'affaires ,
Qui n'aiment que l'argent, & nefont
jamais cas
Que de ce qui conduit le plus viſte au
trépas;
lly mettent leursfoins; & toutes leurs
Lumieres,
Etfontprivez du jourfans quitter l'embarras,
Blâmant qui ne veutpoint imiter leurs
manieres.
Miférable Pais où je dois me cacher,
Où l'on aime bien plus les oeuvres de la
Chair,
Que celles de l'Esprit, ſi jepuis me dëfendre
De me trouver jamais
En ce Lien de difcorde, avec des Gens
fanspaix,
du Mercure Galant.
307
Fe mangerois plutoft mon pain avec la
Cendre,
Que de ne pas l'abandonner;
Tant ces Gens de goudron ont voulu mes
loigner.
Un retourdefire m'avoit bien confolée,
Mais un depart m'adéſolée;
Toute ma confolation
Dans madifgrace & mon affliction;
Eft q que vous permettex, Mercure;
Que je vous récriveſouvent
Des Lettres qui n'ont rien de fort, my de
Sçavant:
Vous m'accordez beaucoup fansy trou
ver d'injure.
L'Exilée de la Ville-franche .
V.
AGreable Berger,dont les Lettres:
Sçavantes.
Nefe présentent à nos yeux-
Quefous unfens mystérieux,
Rieinesde matieres galantes
N'eftoit-cepas affez, pour nous emba
baraffer,
Cc j
308
Extraordinaire
De les avoir voula tracer
Par un excellent artifice,
Pour l'admirable objet de vos tendres
amours ,
Sans vouloir prendre le fecours
Du Berger Dorilas , & defa Doralice?
C'est un petit trait de malice
મે
Que j'ay peine à vous pardonner;
Car n'y croyant d'abord qu'un diſcours.
fortfublime,
Fay trouvé dans la fuite une fubtile
Enigme
Que vous donniez à deviner;
Mais enfin, grace au Ciel, penétrant le
myftere,
Sans trop mefatiguer l'esprit,
Fay veu que vos détours marquoient
le caractere
Des Lettres quefouvent chacun de nous
J
écrit.
ALCIDOR, du Havre.
VI.
E ne fuis point ſurpriſe, agreable
Mercure,
De vous voir icy-bas en habit de Courrier:
du Mercure Galant.
309
1
Mais de prendre celuy du plus fimple
Ouvrier,
C'eft faire une trop groſſe injure
A voftre divine nature;
L'onfait que de tout tempspour ce pre
mier employ
Vousfuftes reconnu par la Troupe celefte.
C'est une qualité qu'aucun ne vous contefte,
La poffedant de bonne-foy,
Chacun le connoift fur la terre
Pourvous avoir vu dans ces Lieux
Apporter des Lettres des Cieux-
DeJupiter Lance-Tonnerre.
Lors qu'on vous voit pour luy prendre
ces petitsfoins,
L'on ne vous estime pas moins ;
Mais en vous abaiffant aux oeuvres mé
caniques,
C'est vouloir expofervoſtre honneur aux
Critiques ,
A ces Gens qui jamais ne laiſſent échaper-
L'occafion de vous drapper...
Extraordinaire
·Sangez-y , je vous en convie,
Et profitez , Seigneur, del'avis de SILVIE
du Havre..
Cette Enigme en Profe a esté auffi
expliquéepar Mademoiſelle Margue
rite le Vaffeur, Fille de M¹le Vaffeur,
Avocat à Amiens ; & par Meffieurs
de Fleffel de Vermolet , auffi d'A
miens , & Diéreville du Pontlevefque.
Le Mot de la premiere Enigme du
mois de May, estoit la Cendre. La
premiere des Explications que je vous
en envoye , est fur le mérite de la
Dame , qui a réduit ce Mot en
Enigme..
Si cette
I.
Icette Dame folitaire
Ale corps auffi beau que l'efprit lumineux,
Saus-doute elle ale don deplaire,
du Mercure Galant. zır.
Erleplus infenfible en doit eftre amou
reux.
Euft-on un coeur de Salamandre,
Elle peut le réduire en Cendre.
Eto
AVICE, de Caën, Ruë
de la Harpe.
II..
Ousqui courez apres les Belles,
t croyez gagner ces Cruelles;
Fous avez beaufouffrir, vous y perdez
vos pass
Plus vous eftes conftans, plus ellesfont
volages ;
Elles nefe contentent pas
Qu'on leur rende beaucoup d'hom
mages,
Et c'est trop peu que de l'Encens,
Elles veulent encor, fi l'on croit à leur
Sen's,
De plusfuneftesfacrifices,
Que l'onfouffre de longsfuplices;
Et pour tribut de leur beauté,
Elles ant tant de cruauté,
Que mille coeurs réduits en Cendre;
312
"Extraordinaire
Tout grillez, tout roftis , ne les fatisfont
pas
Voila l'effet de leurs appas...
Qu'heureux eft qui lesfuit, qui prompt .
àfe défendre ,
D'une amourfatale évite fa priſon,
Et confultant bienſa raiſon,
Pour résister à tant de charmes,
Se met toujours bienfous les armes.
III.
GYGES.
LA VILLE DU HAVRE,
à Mile Duc de S. Aignan ,
fur fon départ.
G
Rand Duc, quand vous partez, ô
funefte avanture!
Nous perdons nos beaux jours des leur
commencement;
Nousfommes des Poiffons hors de leur
élément,
Plus pâles, plus défaits qu'un Mort en
fepulture..
du Mercure Galant . 313
Ecoutez les foupirs de voftre Creature,
Vous eftes icy-bas fon tout, fon Firmament;
Elle craint de vous perdre, & cefatal
moment
Eft pour elle un fleau des plus grands
de nature .
SA
Noftre douteur paroift à voir noftre couleur,
Voftre abſence nous ofte &
chaleur,
courage,
Foibles comme une Cendre au gré du
vent de l'onde.
X
Quand vous eftes préfent, il n'est plus
d'Ennemis .
Demeurez donc, Seigneur, ou qu'il nous
foit permis
De vous fuivre par tout, &fuft-ce au
bont du monde.
Q. d'Avril 1684.
Le mefme .
Dd
314
Exaordinaire
IV..
Enes, Villefuperbe, on t'a voulu
flater G
De te pouvoir défendre; ab Dieu, quelle
arrogance!
LOUIS furmonte tout, & tu crois réfifter:
Voy comme il fçait punir l'orgueil &
l'infolence.
Tu t'es mal confeillée , il falloit contenter
Le plus puiffant des Roys, un peu de
complaifance
L'auroitfait ton Amy's tu las vonlu
buter,
Mais ton fort fera voir l'éclat defapuif
fance
20
Combien as-tufouffert d'allarmes , de
frayeurs?
N'as-tu pas attiréfur toy tous ces malheurs?
Et pour les éviter, tu n'avois qu'à te
rendre.
du Mercure Galant.
315
699
N'as-tu pas plus perdu? n'en as- tu pas
regret?
Et ne pouvoit-on pasfaire plus qu'on n'a
fait?
T'abatre entierement, & te réduire ca
Cendre?
V.
Le mefme.
A
Pres les Foudres , les Eclairs,
Et mille prodiges divers
Qui doivent préceder la fin de tout le
monde,
Que deviendra cet Univers,
Et toutefa machine ronde?
Le Firmament eftant détruit,
Et mefme enfon cabos chaque Element
réduit,
Du refte que faut- il attendre?
Mercure, ce Courrier des Dieux,
Nous enfait l'image à nos yeux,
de la Cendre .
Taut nefera que
RAULT, de Rouen .
Dd ij
316 Extraordinaire
V I.
Mercure,n'a-t- on pasfujet de vous
reprendre?
Rien n'avance, tout eft perdu,
Le pauvre Peuple eft abbaru;
On veut de l'Eau par tout, vous donnez
de la Cendre.
C'est à ce coup que le Ciel eft d'airain,
Rien ne le peut fléchir : Cependant les
Coupables,
Ces Richesfenfuels ayant toûjours du
Pain,
Les fleaux nefont- ils quepour les Mi
ferables?
Les crimes des Puiſſans n'enſont pas
corrigez,
Autant que l'on en voit les Pauvres .
affligez.
LA BELLE NOURRITURE,
VII.
On efprit fe laiffant aller à l'a
Monv
anture,
Mon coeur qui l'afutvy dans le commencement,
du Mercure Galant. 317
5
Nefaifoit pas du crime encor ſon élément;
Mais l'obstination afaitfa fépulture.
N'eftimant, & n'aimant rien que la
Créature ,
Foffenfois chaque jour l'Autheur du
Firmament,
Sansfonger que j'estois en risque à tout
moment
De me perdre, en payant le droit de la
Nature.
Aux vices , des vertus je donnois la
couleur;
Et mes déréglemens, chéris avec chaleur,
N'eftoient que trop connuefur la terre
&fur l'onde.
༧
Mais triomphant enfin de tous mes Ennemis,
Seigneur, par vostre grace, il m'eft encor
permis
Dd iij
318 Extraordinaire
។
D'expirerfur la Cendre, en fortant de
F
ce monde .
C. HUTUGE, d'Orleans ,
demeurant à Metz.
VIII.
N vain le Grand LOUIS vent
te donnerla Paix,
Ibere trop altier, tu ne la veux jamais,
Tu cherches cent détours afin de t'en
défendre:
Crains qu'il ne fe laffe d'attendre.
·D'un Héros qui peut vaincre tout,
Tu mets la patience à bout.
Tu vois en quel état il a réduit la Flandre
Après avoirforce Luxembourg àſe
rendre,
S'ilveut vaincre dans d'autres Lieux
Qui pourra résister à fon Bras glorieux?
Dans tout ce qu'il veut entreprendre,
Il est toutouts victorieux;
Il ne fait que trop te l'apprendre,
On en voir tous les jours des exemples
fameux.
du Mercure Galant.
319
1-
Rens toy, tu ne peux faire mieux, KT
Ou fon Foudre allumé va tout réduire
en Cendre.
Q
DIEREVILLE, du Pontlevefque.
IX.
Voy, vous vouséconnex de me voir à
gros & gras,
Tandis que je meplains , que je meurs
dans ma chaîne?
Nefçavez-vous pas, inhumaine ,
Que l'amour est unfeu qui ne confume
pas?
Depuis que vos charmans appas
Ont forcé mon coeur à fe rendre,
Sibamour confumoit , belas!
Vous m'auriez veu réduite
X.
en Cendre.
Le mefme.
SUR L'HEUREUX KETOUR
de M' le Duc de S. Aignan
au Havre .
Eureufe Salamandre , admire
l'avanture H
Qui ramene chez
mencement,
toy₁
dansfon com
320
Extraordinaire
Un Heros tout defeu , carfans cet élé- 15
ment
Les Cendres pourroient bien eftre ta
fépulture.
ཀ
Lej Cieux t'ont miſe aujour comme une
Créature
La plusfroide qui fait deffous le Firinament
;
L'on nesçauroit te voir cependant un
moment,
Qu'aumilieu d'un brafier contraire à ta
nature.
Mais le grant Saint Aignan, voyant
à ta couleur,
Que ton feu paroiffoit n'avoir plus de
chaleur,
Qu'il eftoit prefqu'éteint par le froid de
ten onde,
Pendant que LOUIS vainc fes plus
fiers Ennemis ;
Il vient te réchauffer ; que ne t'eſt-il
permis
du Mercure Galant.
321
.
De le tenir icy jufqu'à la fin du
monde?
ALCIDOR, du Havre.
* Les Armes du Havre , font une Salamandre
au milieu d'un Brafier .
XI.
T
CONTRE LES ENNEMIS
du Royaume , fous le noin
T
de Titans.
Itans ambitieux, qui pour troubler
la terre
Fuftes affez hardis, par un esprit trop
vain ,
De vouloir déclarer la guerre
Au puiflant Jupiter, tenant le Foudre en
main;
Sivos coeurs euffent eu quelque chofe
d'humain,
Ils devoient redouter fes Carreaux, fon
Tonnerre ,
Et n'aller pas fi-toft avec temérité
Expofer tous vos biens, votre bonneur,
vos teftes,
322
Extraordinaire
Qui n'eftoient pour ce Dieu que de foibles
conqueftes,
Mais affez pour marquer à la Poftérité,
Que par un vain orgueil, voulant trop
entreprendre,
Infultant le Maistre des Cieux,
Vous avez mérité d'eftre réduits en
Cendre
Par un jufte Decret de tous les autres
Dieux.
XII.
Le mefme.
A
Mour, jefuis vaincu , tu triomphes
de moy,
Mon coeur eft maintenant engagéfous
`ta Loy,
Je ne m'en dédis point , il afalu ſe rendre,
Quoy que j'euffe juré centfois de m'en
défendre;
Les appas de Cloris ont eu trop de pouvoir
Pour ne pas le réduire en Cendre
Dés le premier moment que mes yeux
L'ontpu voir.
du Mercure Galant. 323
Mais belas!fi lefien nefe trouve point
tendre,
Et que tous mes foupirs ne puiffent l'émouvoir,
Où recourir alors, finon au defefpoir?
XII.
Le mefine.
SUR LA PUNITION
de Génes.
Reneilleuse Cité , Superbe Répu-
Qrifais gloire en tout temps de recevoir
la Loy
D'un Peuple qui n'apoint defoy,
Et dont l'ambition trouble la Paix publique
;
Gènes, dont le renom vole de tous coftez,.
Pour contenir en toy mille rares beautez,
Faloit- il obliger le Maistre du Tonnerre,
L'invincible LOUIS, d'aller mettre
par terre
Tous tesfuperbes Bâtimens ?
Par ton humilité tu pouvois te défendre
324
Extraordinaire
D'eftre fi toft réduite en Cendre,
Et fair ces juftes châtimens ;
Mais profites- en bien, & crains cette
Puiffance
Qipeut encorpunir la desobeïffance.
C'Ef
SYLVIE, du Havre.
XIV.
Eft en vain que nos Ennemis
Avec tant defierté tâchent dese défandre.
Quoy, nefe event-ils pas quelefeu de
LOUIS
Les rédu ra toujours en Cendre,
Fuffent- ils grands comme Alexandre?
HORDE , de Senlis.-
XV.
Oftre Enigme premiere, en Juin par
V %
avanture
M'afait voir dans fa fin & fon commencement
,
Que donner àpenser , c'est tout voſtre
élément,
Enforçant les Efprits , juſqu'à la lé
pulture.
du Mercure Galant. 325
ཀཿ
Naître aufeu, craindre l'eau, quelfort
de Créature!
Plus ftable, dites- vous, que Terre &
Firmament,
S'ilsfe pouvoient trouver à leur dernier
moment,
C'est trop jusqu'à ce point de vanterſa
nature .
~
Pour moy, l'étonnement me change la
couleur ,
De voir tantoft pâlir, & ferrer fa chaleur,
Certain Eftre fujet au vent ainfi qu'à
l'onde.
Qui que ce foit au moins , malgré tous
Ennemis ,
Je dis qu'aux derniers feux, il ne fera
permis
Qu'à la Cendre de naître apres la fin
du monde.
P. CARRIER, de Rouen.
326
Extraordinaire
CE
XVI.
E qui floritfous Aléxandre,
Ce que Cefar mit jufqu'aux Cieux,
Ne fçauroit paroistre à mesyeux ,
Car je les ay remplis de Cendre.
BElle
L'EPINAY- BURET, de
Vitré en Bretagne.
XVII.
Elle & charmante Rofilly,
L'Enigme qu'a donné Mercure ce
mois- cy,
Eft, dites- vous, difficile à comprendre .
Vous n'avez qu'à fonger au coeur de
mille Amans
Que vous avez réduit en Cendre,
Et vous en trouverez facilement lefens .
L'AMANT FORTUNE', de
la Rue Caflette.
I
XVIII.
A premiere Enigme des deux,
Qu'au mois de May donne Mercure,
Fait fuivant la Sainte Ecriture
Cette leçon aux Orgueilleux:
du Mercure Galant.
3,27
Que tout terreftre Corps eft de Cendre
& de poudre,
Qui doit encore unjour en cendre fe réfoudre,
tà .
Maisfans toucher, quant à nos Corps,
La réfurrection des Morts ;
Car ilfait par la Foy, qu'il leur faudra
pour eftre
Heureux, ou malheureux, de leurs cendres
renaître.
LE SOLITAIRE HORTENSE
de Mayenne.
XIX.
Tu me dis, fans ceffe, Lifandre,
Que tu brûles d'amour pour mes charmans
appas.
Siju m'en crois , ne brûle pas,
Car l'amour à la fin te réduiroit en
Cendre,
Et tu n'en feroispas plus gras.
L'aimable Brune à l'Anagramme,
le renonce à téter, de la
Rue du Mail.
328 Extraordinaire
Ceux qui ont expliqué cette meſme
Enigme, font Meffieurs de Fleffel
de Vermolet, d'Amiens ; Lhofpital,
Lieutenant au Grenier à Sel de Paris;
Leger de laVerbiffonne ; Piet , Gré .
netier au Grenier à Sel de Nogent;
Gaudeloup; L'Abbé du Vitré; Labbé
du Boucxix ; L'Avocat devenu
Tantale ; Le Chevalier de la Motte;
Le Marquis Vandermer ; Le Patron
Phaeton Le Solitaire du fard , de
Châlons en Champagne; Mefdem. E.
de Capagnes deMonbrun , de Boulogne
fur Mer; Dautrive , Recevenfe des
Tailles à Nogent ; Madelon Froüais ;
M. le Vaffeur, Fille de M' le Vaffeur,
« Avocat à Amiens ; La fpirituelle
Societé de la Rue du Chaume ; La
jeune Iris , de la Ville de Ham;
L'Heritiere infortunée ; La Spiridu
Mercure Galant. 329
suelle Brune; & l'Ange, Cadette de
Tournay.
Tout le monde s'eft rendu für la
feconde Enigme du mefme mois de
May, que je vous envoyay fous le
nom de Clione , Nymphe enjoüée,
autrefois de l'Empire de Flore. Vous
le connoiftrez par les Vers qui fusvent.
A LA BELLE CLIONE.
N
REQUESTE.
Tmphe, fans vous incommo der,
Pourra-t-t - on bien vous demåder,
Si par votre Enigme Mercure
A cherchéfeulement à nousfaire reſvar.
Sphinx n'a jamais tant mis d'Eſprits à
à la torture.
Au fens de celle-cy qui pourroitarrive ?
Ee
9. d'Avril 1684.
330 Extraordinaire
On a beau parcourir tousfens métaphoriques,
Toutes licences Poëtiques,
Nos Oedipes ne trouvent rien ,
Et ne devinent point quel eft ce Magicien
Que l'on dit avoirfait defcendre
Ce que l'on cherche tant , des Cieux,
Et parl'effet d'un amour tendre,
Apres avoir crevé les yeux,
L'a donné pour Maîtreffe à quatre demy-
Dieux;
Je croy qu'on n'a jamais eftéfi curieux
De fçavoir s'il eft vray qu'un coeur de
Salamandre, ~
Et lefang de Macreuſe, où chacun reconnoift
Peu de chaleur , beaucoup defroid,
Puiffentbouillir, eftre rédits en cendre,
A force d'élans amoureux
Que la Belle caufoit en eux.
Vous dites qu'elle n'eft ny prude , ny
coquette,
Laide, belle. vieille, on jeunette,
du Mercure Galant.
331
Et ne garde pas mefme en cela de milieu
,
Ce qui jamais ne fçauroit avoir lieu .
Voyez où l'on en eft , belle Nymphe enjouée,
3
Pour voftre Enigme on à l'éguillette
nouée;
Mafoy, l'on n'apu travailler,
Noussommes tous à bout, c'eft affez nous
railler.
Vous qui triomphez tant , montrez donc
la malice
Que vous cachez fi bien à noftre infir
mité;
Donnez de la lumiere à tant d'obscu
rité,
Et fans craindre qu'on nouspuniffe
De noftre curiofité,,
Contentez- la, Clione, & veusferez juftice
.
GYGES.
Ce qu'il y a de fort fingulier, c'eft
qu'en renonçant à chercher le sens
332
Extraordinaire
.
de cette Enigme , tout le monde l'a
trouvé fans l'avoir connu . On a dit
qu'elle eftoit inexplicable ; & PEnigme
inexplicable, ou qui n'a
point de fens , en efle vray Mot.
QUESTIONS A DECIDER.
I l'on peur
Son a
I.
aimer avec plaifir , quand
on a fujet de ne fe plus confier à la
Perfonne qu'on aime.
IL.
Si l'on peut garder une forte paffion
pour une Perfonne qu'on eft afturé de
ne voir que rarement .
Si une paffion qui n'eft fondée que
fur la beauté, peut etre durable.
Je fuis , Madame , vostre tres, & c.
A Pariș ce 31. Juillet
THECUE
YON
DE
TELAVILLA
Archiepifcopus
&Prorex Lugdunenfis
Camillus
de Neufville
Collegio
SS .
Trinitatis
Patrum
Societatis
JESU
Teſtamenti
tabulis
attribuit
anno 1693 .
1
807157
EXTRAORDINAIRE
DU MERCURE
GALANT.
QUARTIER D'AVRIL 1684
TOME XXVI.
DESDE
LA
BIBLIO
LYON
1893
Imprimé à Paris; & fevend
A LYON,
Chez T. AMAULRY , Rue Merciere,
au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIV.
AVEC PRIVILEGE DO ROT.
ALE
5525: 525:SSSSS SZS
TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
TRaité dela Lecture par M. de la
3
75
Févrerie,
Le Tréfor découvert, Conte mis enVers
par M. Chefnon de Tours,
Le mefme Conte mis en Vers par M. de
La Barre, auffi de Tours, 84
Billet fur les qualitez qu'on doit ſoubaiter
à une Amie, 96
Explications en Vers fur les Enigmes de
Mars, dont les Mots eftoient l'Enigme
& le Fufeau , 100
Sixième Partie du Traité des Lunettes,
109
Sentimens en Vers fur toutes les Quef
tions du XXV. Extraordinaire,
De l'Origine des Jeux,
164
176
Si l'Eau minérale, en quelque maniere
qu'elle fois prife , eft utile, ou dangereuſe,
201
230
Explications en Vers fur les Enigmes du
mois d' Avril , dont les Mots eftoient
un Rabat, & une Medecine,
Reflexions fur les changemens de la furface
de la Terre, & la facile conftrution
de toute forte de Cadrans Solai
res,
251
Sonnets fur le retour de M. le Duc de
S. Aignan en fon Gouvernement du
Havre, 285
Explication d'un Chifre employé dans le
XXII. Extraordinaire, 289
Explications de l'Enigme en Profe du
dernier Extraordinaire, 392
Explications en Vers de la premiere
Enigme du mois de May, dont le Mot
eftoit la Cendre,
Questions à décider,
310
332
La Figure eltans déployée , doit regarder
la page 162.
EXTRAORDINAIRE
DU MERCURE
GALANT.
LOTHED
LYON
QUARTIER D'AVRIL 163
TOME XXVI.
E vous enveze à mon
ordinaire le Recueil dis
Ouvrages du Public ,que
je vous ay promis tous
220
VILLE
ics trois mats. Vous en trouverez fur
des natierespropofecs il y a déja quel
que temps ; mais , Madame , vous
vous fouviendrez queje mefuis pref-
Q.d Avril 1684.
A
Extraordinaire
crit en cela l'ordre d'ancienneté , &.
que je vous ay dit plus d'une fois , que
ce qui ne fe trouveroit point dans un
Extraordinaire , feroit employé dans
l'autre. Celuy.cy est affez agreablement
diverfifié, &je ne doute point
que vous n'en commenciez la lecture
avec plaifir , quand vous y verrez.
d'abord , ainfi que dans le dernier , un
Traité fur la Lecture , & queje vous
auray appris qu'il est de M¹ de la Févrerie.
Les deux Contes qui leſuiwent
ont eftéfaits par deux Perfonnes
d'efprit , qui ayant oùy conter l'avanturedans
une Affemblée où la converfation
fut réjouiſſante , ont tra.
vaillé à la mettre en Vers , comme à
l'envy l'un de l'autre , fans s'eftre
pourtant communiqué leur deſſein.
du Mercure Galunt. "
3
23.322225 55252 2 52
225
DE
LA LECTURE
LS
A Lecture eft le canal des
Sciences. C'eft par là qu'elles
coulent , & qu'elles s'infi
nuent dans l'efprit des Hommes.
Elle donne les connoiffances acquifes
, & elle perfectionne les
habituelles. Sans la Lecture , le
meilleur fond d'efprit eft ftérile ,
& la plus forte contemplation
n'a que de la fechereffe. L'ame
reçoit par elle les connoiffances
qui luy font neceffaires ; & quoy
que l'inftruction & l'expérience
A ij
4
Extraordinaire
"
luy fournillent quelques lumieres
, elle en tire tous les jours de
grands avantages, outre qu'il luy
faut du temps pour profiter de
l'expérience , & qu'il eft peu
d'inftruction fans lecture . L'ame
y trouve en tout temps des lumieres
, à toute heure des exemples
, & par un feul coup d'oeil,
elle voit & elle fçait ce qu'elle
ne pourroit apprendre en pluhieurs
Siecles , car fouvent dans
la lecture, les yeux agiffent pour
les oreilles , & nous lifons bien
plus pour entendre , que pour
voir. Il n'y a que dans les Poëmes
& dans les Romans , où nos
yeux trouvent quelque fatisfation.
Par tout ailleurs , nous lifons
pour écouter. Les Orateurs
& les Philofophes , la Sainte Ecridu
Mercure Galant.
$
ture mefme, ne font lûs que pour
eftre entendus , & de là , foir
qu'on life , ou qu'on écoute , la
Science & la Foy nous font veritablement
communiquées par
loüye , Fides ex auditu. Enfin
nous concevons en vain de belles
penfées, nous avons inutilement
de beaux fentimens , il faut que
la lecture les appuye & les for ,
tifie; mais elle eft encore comme
une femence qui les fait naître,
& comme une habile Gouver
nantè qui nous regle , & qui nous
conduit dans la recherche des
Sciences . Les Livres nous font
comprendre dans un moment,
ce que la Nature a de plus fecret
& de plus curieux , ce que le
Ciel a de plus noble & de plus
grand , ce que la Terre a de plus,
A iij
Extraordinaire
beau & de plus rare . Par eux , les
Terres & les Mers nous font découvertes
. Ils nous enfeignent
la Religion, la Morale , & la Pofitique
, le Culte des Dieux , &
l'Art de gouverner les Hommes,
& de fe conduire foy - mefine ."
Rien n'eft plus agreable que
leur occupation ; car en un mor,
on trouve dans la Lecture un
Confeiller fidelle & definté.
reffé , un Medecin doux & charitable
.
Combien mérite de louanges
celuy qui par le moyen de l'Impreffion
nous a facilité cette le-
&are ! Ceft luy qui a donné veritablement
la vie aux produ-
&tions de l'Eſprit. L'Ecriture
leur avoit donné quelque corps
& quelque confiftance , mais c'é
du Mercure Galanı.
7
:(
roit un corps informe & groffier,
que l'Impreflion a poly & r . ndu
agreable aux yeux & à l'efprit
mefine, qui luy eft redevable en
quelque façon de nos Ecrits , car
fi l'Ecriture leur a donné la naif
fance , l'Impreffion les redreffe ,
les corrige , leur donne la perfe-
Яtion , & les met au jour. C'eft
donc une chofe fort utile & fort
agreable que la Lecture ; mais
elle ne doit pas cftre continuelle ,
fi l'on en veut recevoir quelque
utilité & quelque divertiffement,
Elle rebouche l'efprit, elle offuf
que l'imagination , & luy ofte
tour fon feu & toute fa vivacité .
Les Livres n'ennuyent pas, mais
ils étourdiffent & fatiguent bien
fouvet, & l'on en fait des indigeftions
auffi dangereuses à l'ame,
A i
8. Extraordinaire
que celle des Viandes eft nu fible.
au corps. Celle da Pain , qui eft
le foûtien de la vie , eft la plus à
craindre. Celle delilecture , qui
eft l'aliment de l'efprit , fe doit le
plus éviter. Tous les Hommes
ne font pas propres à devorer les
Livres comme le Prophete ; &
tous les Livres ne reffemblent
pas à celuy que l'Ange luy préfenta.
Ileft des Efprits caeochimes
commedes eftomachs, & il
eft des Livres comine le Fer, qui
ne fe digérent jamais. La nature
des alimens qu'on prend , cor
rompt fouvent la fanté , fi on ne
regle lufage des Viandes felon
les eftemachs . Il faut donc auffi
regler Pufige des Livres fuivant:
la force des Efprits , & prendre
garde à la lecture qu'on fait,
du Mercure Galant.
9
choifir bien les Livres , n'en prendre
trop , ny trop pcu . Eftre trop
longtemps fans lire , defleche &
amaigrit l'efprit ; lire trop fouvent,
l'accable & l'étouffe . Il fe
fit une trop grande replétion .
La mémoire , quoy qu'excellente,
& mefme divine en quelques-
uns, eft neantmoins limitée,
& ne peut agir que felon la bonté
des organes , ny fe remplir que
felon leur capacité . Lors qu'on
met dans un Vaiſſeau plus de liqueur
qu'il n'en peut contenir,
il faut qu'il créve , ou qu'elle fe
répande. Non feulement les organes
s'ufent & s'affoiblient ;
il fe fait encore une fi étrange
confufion dans la mémoire, par
la foule & par la diverfité des
images qui s'y rencontrent, qu'-
10 Extraordinaire
elle fe déregle , & mefme qu'elle
trouble le jugement. Je fçay bien
que nous avons une faculté, qui
eft comme un garde meuble , fi
j'ofe parler ainfi, qui place & qui
difpofe ces images , mais leur
trop grand nombre l'accable &
l'embaraffe . On me dira peuteftre,
qu'il importe peu de perdre
nos vieilles connoiffances , lors
que nous en acquérons de nouvelles
. Mais croit.on que ces
images fe faffent place ainfi dans
noftre mémoire ? Noftre ame
qui ne veut rien perdre , qui tâ
che de garder ce qu'elle a , &
d'acquérir toûjours quelque cho
fe , affoiblit extrémement nos
organes par ce moyen , & nous
peut caufer un déreglement d'ef
prit.. D'où vient qu'on voit tant
du Mercure Galant. IF
de Foux par la lecture , fi ce n'eft
la continuelle application & l'af
foibliffement des organes ? Mais
quand on les auroit de fer, & que
noftre cervelle feroit la mieux
timbrée du monde , on ne feroit
pas exempt de cette confufion
de mémoire qui embroüille les
plus beaux Efprits ; & il faudroit
toûjours avouer que nous per
dons plus de connoiffances que
nous n'en acquérons ; & en verité
nous ferions bien empefchez
dans le choix , des choſes que
nous avons oubliées , & de celles
que nous avons apprifes.
On peut affurer que les Livres
font tort aux Efprits naturels, &
à tous ceux en qui le bon fens
domine. Les Efprits vifs & brillans
d'imagination , achevent de
12 Extraordinaire
fe gafter par les Livres , parce
que le plus fouvent la folie eft le
fruit de leur lecture . Les Efprits -
folides & de jugement, s'altérent
& fe corrompent par les Livres.
La refléxion & la méditation eft
leur partage , & la feule Biblio .
teque qu'ils doivent confulter,
en toutes chofes , Ces Gens là
doivent tout fçavoir par recit
& par converfation , & étudier,
comme les anciens Drüides, qui ;
n'enfeignoient & n'apprenoient
les Sciences que de vive voix , par
tradition , & par mémoire. Si
faire des Livres eft une maladie,,
je crois que les lire eft une espece
de contagion , qui laiffe une
grande démangeaifon d'écrire,
ou du moins de racoter ce qu'on
a lú , & comme cette forte de
du Mercure Galant.
13
maladie eft de celles que Petrarque
nomme publiques & incu .
rables, il femble qu'il y ait quelque
infamie attachée à ce mal ,
& qu'on devroit féparer ou dif
tinguer les Autheurs & les Le-
&eurs , comme on faifoit autre .
fois les Ladres. Et en effet,
ajoûte Petrarque , un Homme
infecté de cette maladie, en infecte
beaucoup d'autres , & le
nombre des Malades croift de
plus en plus. Le Sage dit qu'il
n'y a jamais de fin pour les perpétuels
Ecrivains , & je penfe
qu'il n'y en a jamais pour les per-
Fétuels Lecteurs . Ce Sophifte
qui compofa fix mille Volumes ,
en avoit lû peut - cftre un plus
grand nombre.
Ceux qui ont plus de fens que
14
Extraordinaire
d'efprit, lifent peu, font délicats
en Livres , & ne les aiment guére;
mais ceux qui ont plus d'efprit
que de fens , lifent beaucoup,
font grands amateurs de Livres,
& s'accommodent de tout Ecrit,
foit bon ou mauvais , pourveu
qu'il en ait figure . Ces Gens - la
préferent les Livres aux Compa
gnies , & la Lecture à la Conver
fation. Vous leur entendez dire
fans ceffe, mes Livres fontbien plus
raisonnables. Il eft vray qu'il y a
des Livres bien raisonnables,
mais il y en a de bien impertinens
; & je ne fçay fi le nombre
des Sots & des Ignorans , n'eft
point auffi grand dans les Biblioteques
que dans les Affemblées
publiques , & dans la Societé civile,
ou l'on en voit fouvent deux
du Mercure Galant.
IS
enfemble , celuy qui parle , &
l'Autheur qu'il cite. Il eſt encore
vray qu'on gagne quelquefois
de quitter les Compagnies
pour s'entretenir avec les Livres,
mais enfin ce qui oblige à préferer
les bons Livres aux honneftes
Gens , & aux beaux Efprits mefme,
c'est que les Autheurs de ces
bons Livres , font la dans leurs
bons momens , & incapables de
changement , au lieu
que hors
leurs bons Livres , ils nous pa
roiftroient peut - eftre plus infuportables
que les autres Hommes.
Leurs Ouvrages ont fixé
leur belle humeur , leur agrément,
& leur complaifance ; ou
du moins, s'ils y paroiffent autre.
ment, & avec leurs foibleffes , ils
leur donnent du relief & de l'é.
16 Extraordinaire
clat. Leurs coleres, leurs haines ,
leurs amours, y font juftes & raifonnables.
Tout y plaiſt, mefme
jufqu'à leur fureur & à leur emportement.
Mais s'il y a des
Compagnies & des Converfations
dangereufes , il y a des Livres
& des Lectures fort préjudiciables
à la beauté de l'efprit,
& à la bonté des moeurs. Si les
grandes Biblioteques font des
Boutiques d'Aporicaires, comme
les appelloit un Roy d'Egypte,
il y a des Poifons auffi bien que)
des Romedes , & il cit facile de
s'y méprendre , & de faire d'étranges
qui pro quo . Lire de bons
Livres, & d'Autheurs d'un grand
fens, & d'une profonde doctrine;
cela donne de la force , de l'élevation
, & de la nobleſſe dans les
"
du Mercure Galant.
17
penfécs , dans les fentimens , &
dans les expreffions. On eft Philofophe
avec Socrate & Platon.
Mais lire des contes & des bagatelles
, cela infpire la badinerie,
la fadaife , & la turlupinade. On
voit bien dans l'entretien de ceux
qui lifent, quelles lectures ils font,
& par là , le caractere de leur ef
prit , car comme il y a des Gens
qui prennent plaifir à parler de
leur table , & de ce qu'ils mangent,
par où l'on reconnoift leur
gouft & leur délicateffe , il y en
a auffi qui parlent toujours de
certains Autheurs , & qui font
toûjours de certaines Hiftoires.
On remarque bientoft le génie
de ces Lecteurs , mais encore
comme on voit bien ceux qui
font
délicatement , ou groffiére-
Q.d'Avril1684. B
18 Extraordinaire
ment nourris , on difcerne auffi
facilement ceux qui ont commerce
avec les bons ou les méchans
Autheurs. Cependant il
faut demeurer d'accord , que
comme il y a des chofes qui pour
eftre contraires à la fanté , ne
laiffent pás de nous eftre agreables
, & de nous flater le gouft,
de mefme il y a des Livres qui
font propres à réjouir & à diver.
tir l'efprit , qui le délaffent & le
recréent , femblables à la Salade,
qui nous réveille l'appétit .
Bien que la Lecture plaife &
foit utile en tout temps , il y a
neantmoins des faifons & des
conjonctures, où elle eft plus
profitable, & où elle donne plus
de plaifir. Dans la jeuneſſe , elle
bouche l'efprit , elle appéſantit
4
du Mercure Galant.
19
& altere le corps ; dans la vieilleffe
, elle laffe & fatigue. Dans
la jeuneffe , on lit fans choix &
fans jugement , dans la vicilleffe,
avec dégouft & avec chagrin,
Un Moderne appelle la Lecture,
une oifiveté laborieuſe , ce qui a
fait dire à un autre, que quelque
honnefte que foit le commerce
qu'on a avec les Livres, c'eſt déterrer
les Morts , & s'enterrer
avec eux, par une profonde mé
ditation ; que lire , c'eft travailler
aux Mines , & qu'on y court la
mefine fortune & les meſmes
accidens, puis qu'on en rapporte
toûjours un vifage pâle , & des
yeux enfoncez ; car pour dire
apres Cicéron , que les Livres
nous font paffer la vie innocem
ment & fans déplaiſirs, il faut en
Bij
20 Extraordinaire
fçavoir faire un bon uſage , au.
trement noftre lecture n'eft pas
fans peine & fans crime ; elle a
fes chagrins , fes veilles , & fes
i quiétudes , elle a auffi fes paſfions,
les déréglemens , & fes er.
reurs. Et puis enfin , fi par eux
on eft fçavant , qui acquiert la
Science , dit l'Eccléfiafte , acquiert
du travail & du tourment,
lors que cette Science eſt vaine ,
curieufe , & criminelle , car la
bonne Science apporte la paix &
le repos à l'efprit . Je veux que
cette occupation foit honnefte
& inftructive , & qu'elle nous
prépare mefme à l'action , elle
nous en détourne bien fouvent ,
& fi elle nous donne la fcience
& la fag ffe des Siecles paffez ,
elle ne nous rend pas toûjours
du Mercure Galant. 21
plus fages & plus fçavans . Il femble
encore que la Lecture ne foit
utile qu'à ceux qui n'ont pas le
loifir de s'étudier eux - mefmes;
car qui fe connoift & s'obſerve ,
n'a pas befoin d'autre modele
pour cftre prudent & fage dans
fa conduite, fi co n'eft que l'exemple
d'autruy nous touche
davantage . Mais y a- t- il rien qui
nous foit plus préfent & plus fenfible,
que ce que nous reffentons
en nous. mêmes ? Ce qui nous eft
arrivé, peut encore nous arriver.
Voyons donc ce que nous avons
fait , & difons le hardiment , il
vautmieux éftre obligé de noſtre
habileté à noftre efprit, qu'à nos
Livres. Tous ces grands Autheurs
qu'on ramene au College,
bien loin de nous inftruire dans
Extraordinaire
noftre jeuneffe , ne nous laiffent
ny amour ny eftime pour eux , &
il faut que l'âge & l'expérience
nous les faffent rapporter au Ca
binet , pour en profiter & pour
nous plaire . Ils nous laiffent
mefine peu de teinture de leur.
Langue, & ces Poëtes & ces
Orateurs , font les Tyrans de
noftre enfance , comme parle
M' Ogier, & nous font hair le
Grec & le Latin, avant que
nous le faire aimer,
de
Mais tous les Hommes ne font
pas comme les Tartares, qui femblent
avoir mangé , & s'eftre
nourris des Livres , c'eft à dire,
qu'ils font fçavans fans lecture , &
fans étude . Il faut des Livres
pour eftre fage , mais il en faut
beaucoup pour eftre fçavant.
du Mercure Galant,
Qu'on diftingue tant qu'on voudra
la Science en ſpéculative &
en pratique , l'une & l'autre a
befoin d'un grand nombre de
connoiffances , que l'expérience
& le naturel ne nous peuvent
donner. Si l'on eft jeune , peut- on
eftre docte fans Livres Et la
Philofophie du College peut- elle
faire un Sage & un Sçavant ? Je
ne dis pas un Docteur , car les
Enfans en fortent tout fourrez .
Mais peut- elle faire un habile
Homme à l'âge de quinze on
feize ans ? Mais dequoy peut- on
eftre capable dans la vieilleffe ?
Si la vie a efté partagée entre la
folitude & les affaires , le bon
fens naturel , & ce qu'on a veu,
ne fuffit pas pour eftre fage &
fçavant. Ce n'eft pas affez que
24 Extraordinaire
de belles reflexions & de fortes
méditations . Il manque des
exemples aux Solitaires, & mefme
l'art de penfer ; & l'Homme
public & politique, a befoin de
la théorie & de la fpéculation,
pour çavoir bien faire ce qu'il
fait heureufement & au hazard .
Mais outre cela , il manque à
tous les deux , mille chofes à fçavoir
pour leur falut & leur conduite,
qu'ils ne peuvent avoir en
eux-mefmes, & par les lumieres
naturelles. Tout ce qui regarde
les Sciences & les Arts , ne s'acquiert
point fans Livres. Du genie,
de l'invention , de l'induftrie,
tant qu'il vous plaira , de la communication
avec les Sçavans &
les Maiftres , il faut encor avoir
recours aux Livres , pour eftre
pleinement
51
du Mercure Galant.
25
pleinement inftruits des chofes.
Le Sage des Stoïciens fuffifoit
à foy - même; mais encore avoit - il
eu befoin de Livres , avant que
d'eftre en état de mépriſer tout
ce qui eftoit hors de luy ; & peut.
eftre fans eux, n'auroit- il pas fait
tant de bruit , & voila , dit- on , le
mal que font les Livres. Ils don
nent avec ce mépris de toutes
chofes , une fuffifance arrogante,
qui rend les faux Sages infolens
& ridicules. Mais files Livres
ont perdu quelques Pédans , qu'ils
ont fait Roys de la Férule , n'ontils
pas fait des Philofophes & de
veritables Sages , qu'ils ont élevez
fur le Trône , & entre les
mains defquels ils ont mis un
Sceptre d'or , pour l'ornement
& la protection des belles Let-
Q. d'Avril 1684.
C
26 Extraordinaire
tres, & pour le bien & la félicité
des Hommes ?
Par le moyen des Livres, toute
la fageffe des plus habiles devient
la noftre ; & files Sages n'ont pas
moins vefcu pour nous que pour
eux , c'eſt là que nous profitons
de leur vie , & fans la lecture,
tout ce qu'ils ont dit , & tout ce
qu'ils ont fait , feroit enfevely
dans leurs Tombeaux. Les Grecs
& les Romains ont fait de grandes
chofes, & nous ont donné de
grands exemples ; mais ils ont
perdu tout cela , & nous auffi , fi
nous ne l'apprenons dans les Livres
; & c'eſt par le
moyen de
l'Hiftoire , dont la connoiffance
nous eft fi neceffaire pour noftre
conduite , afin de regler les éve
nemens préfens fur les évenedu
Mercure Galant. 27
mens paffez . Ce qui arriva hyer,
peut eftre plus diférent de ce qui
eft arrivé aujourd'huy , que ce
qui s'eft paffé il y a mille ans ;
& alors l'expérience & la fageffe
ne fervent de rien . La relation
qui fe tire de là, eft toûjours imparfaite
& défectueuſe . Il faut
joindre la lecture à l'obſervation ,
pour en bien juger. Le Chancelier
Bacon dit qu'il arrive
tous les jours, par un caprice de
la Nature, que les Enfans reffemblent
à leurs Grands - Peres , &
meſme à leurs Biſayeuls , & n'ont
aucun trait de leurs Peres. De
mefme, continue.t - il , les affaires
par un caprice de la Fortune, auront
du raport avec ce qui fe fera
fait dans les Siecles les plus éloi
gnez , & n'en auront point du
Cij
28
Extraordinaire
tout avec ce qui vient d'eftre fait.
Il compare agreablement toutes
les connoiffances que la lecture
peut donner aux Tréfors publics,
à l'Epargne, & aux Finances d'un
grand Prince , & tout ce qu'un
bel Efprit peut produire de fon
propre fond , aux richeffes d'un
fimple Particulier. Il eſt aifé
d'en voir la diférence , & de conclure
, que l'expérience a beſoin
des Livres, pour rendre un Hom.
me veritablement fage & .prudent
; ce qui a fait dire qu'un
grand Politique , ou un grand
Miniftre fans étude & fans lecture
, eft un Empirique d'Etat,
qui tue plus de Malades qu'il
n'en guérit , parce qu'il fe conduit
par une fauffe pratique qui
n'a point d'exemples.
du Mercure Galant.
29
L'Hiftoire peut donc s'accommoder
avec les évenemens qui
nous arrivent, & nous eftre utile,
par raport à trois chofes , parce
que dans toutes les affaires il y a
ce qui les prépare , ce qui les dé
termine, & ce qui les fait réüffir.
Or l'Hiftoire , qui eft le récit
d'une chofe paffée , a ces trois
mefmes circonftances ; & il en
eft ce que Mademoiſelle deGour
nay a dit des Effais de Montaigne,
que c'eft le dernier bon Livre
qu'on doit prendre , comine
Je dernier qu'on doit quitter ; car
hormis les Fables & la Chronologie,
qu'il eft neceffaire de faire
aprendre aux Enfans, parce qu'ils
ont en cet âge. la plus de mé.
moire, & que cela leur donne le
gouft des Livres, je ne crois pas
C
30
Extraordinaire
qu'on leur doive abandonner
'Hiftoire
& la Politique
. Un
jeune Homme
doit aller par degrez
dans fa lecture ; car ce n'eft
pas affez d'avoir
le jugement
avancé , & l'intelligence
vigoureufe,
il faut un jugement
formé,
& une intelligence
confommée
.
On peut entendre
ces choſes.
dans la jeuneffe
, quand on a de
l'efprit, &une heureuſe
naiſſance
,
mais pour les bien digérer, & en
faire fon profit, on ne le peut que
dans un âge plus meûr, & apres
une longue expérience
. Les Livres
qui regardent
les moeurs , ne
fe doivent
lire que quand on eft
fage , comme
les autres ne fe
doivent
lire que lors qu'on eft.
jeune.
Comme il y a des Gens qui
du Mercure Galant.
font infuportables avec leur le-
&ture , & qui dans les affaires &
le commerce du monde ne font
pas fort habiles , on a douté fi
les Livres eftoient neceffaires
dans la Politique , & fi un grand
Lecteur pouvoit eftre un grand
Homme d'Etat . Il y a icy quel
que diférence à faire, & quelque
tempérament à garder. Traiter
les affaires fans Livres, c'eft ignorance.
Traiter les affaires par les
Livres , c'eft fimplicité. Ceux
qui n'ont que l'expérience , ſe
trompent groffiérement dans les
affaires , car pour juger fainement
des chofes, il les faut connoïftre
parfaitement , & cette
connoiffance ne peut venir de
l'expérience feule, qui n'eft qu'un
effet de l'occurrence des évene-
C iij
32
Extraordinaire
mens, parce qu'on ne fçait qu'apres
qu'ils font paffez , ſi l'on a
bien ou mal fait, de les laiffer paf
fer ainfi. De plus , il faudroit vivre
l'âge des Patriarches , pour
voir pendant fa vie plufieurs éve
nemens femblables . D'autre côté,
ceux qui n'ont que la lecture,
ne font pas moins fujets à faillir,
Ils reglent toutes chofes felon
leurs idées, & jugent plutoft par
mémoire que par jugement. Ils
s'amufent à compaffer les évenemens
paffez avec les préfens , &
font fi longtemps à en faire les
paralelles , que le mal arrive
avant que de le pouvoir empefcher
, & qu'il fe rend incurable
avant que d'y apporter le remede.
Les affaires, comme nous
avons dit, ont toûjours quelques
du Mercure Galant.
33
circonftances qui les diverfifient.
Si deux chofes qui arrivent en
mefme temps à une mefme perfonne,
font fi diffemblables , c'eft
bien pour qu'il y ait encore plus
de diférence entre le préfent &
le paffé. Ceux qui n'ont que la
lecture, n'ont point l'art de joindre
ces deux extrémitez , & de
comparer les affaires par où elles
fe reffemblent dans la théorie &
dans la pratique. Ils les voyent
venir de loin , & s'accoûtument
à cette veuë ; mais ils ne peuvent
s'en démêler, parce qu'ils n'ont
point d'expérience. Les autres
ne les apperçoivent point, qu'el
les ne les touchent , & s'épou
vantent à leur abord, parce qu'ils
n'ont ny lecture, ny étude. Mais
pour dignement fe débaraffer
34 Extraordinaire
des affaires , il faut remplir cet
entre- deux , & confondre ces
deux choſes. C'eſt le moyen de
faire un habile Homme , & un
grand Homme d'Etat.
Mais il faut eftre fçavant &
éclairé, pour bien juger des Livres,
& pour faire un bon ufage
des vieux & des nouveaux . Pour
peu qu'un Homme ait d'éloquence
& de teinture des belles
Lettres , il luy eft facile de faire
des Livres, & de remplir de gros
Volumes , de la maniere que l'on
compofe aujourd'huy. Ce n'eft
pas que nous foyons plus fçavans
que nos Peres , mais nousfommes
plus intelligens & plus intelligi
bles. Plus ils vouloient penétrer
le fond des Sciences , plus ils :
y rencontroient d'obſcurité ; &
du Mercure Galant.
35
ce qu'il y a de brillant & de lumi
neux dans leurs Ecrits, vient feulement
de la fuperficie. Ils ont
affecté mefine de paroiſtre tenébreux
, pour paroiſtre doctes ; ce
qui fait la rudeffe de leur langage
, & le galimathias de leur
ftile. Cependant nous leur fom.
mes redevables de nous avoir défriché,
& mâché les Sciences.
mais on nous doit pardonner, fi
nous n'allons pas plus avant que
leurs lumieres nous peuvent conduire
, par la briéveté de noftre
vie ; & l'on nous doit fçavoir
quelque gré , d'avoir plus d'ordre,
plus de difcernement , & plus
d'apropriation qu'eux , dans nos
Ouvrages , qui font des chofes
effentiellement neceffaires pour
plaire & pour inftruire, lefquelles
36
Extraordinaire
་
neantmoins ils ont négligées, par
ignorance , ou manque d'application.
Nous ne difons pas de
meilleures chofes , mais nous les
difons en meilleurs termes. Je
parle icy des Autheurs qui ont
écrit en noftre Langue . La facilité
& l'agrément de noſtre expreffion,
valent bien la fécondité
de leurs pointes , & l'artifice de
leurs figures . Ce qu'il y a de pré- a
tieux dans leurs Livres , font des
Diamans bruts, mal polis , & enchaffez
en cuivre tout le monde
n'en voit pas l'éclat , & n'en connoift
pas le prix , Il eſt vray qu'on
dit que les Ecrits d'apréſent font
comme les faux Diamans , qui
brillent davantage que les veritables
; mais on avoüera que cet
éclat , & l'art de les mettre en
du Mercure Galant.
37
ceuvre , vaut mieux que cette
fombre obfcurité , qui couvre
dans les vieux Livres les Pierreries
les plus rares, dont leur éloquence
eft parée. C'eſt une éloquence
ridée , qui à la verité a
des muſcles & des nerfs, mais qui
rebute les Lecteurs , & qui plaiſt
bien moins que la politeffe & la
pureté du ftile d'aujourd'huy.
Ces ridicules ornemens de la
vieille Rhétorique, & cette do-
Arine tenébreuſe, font-ils préferables
à un ordre & à un arrangement
naturel , qui débrouille
& qui difpofe les matieres les
plus confufes & les plus embaraffées
? A une diction fi claire
& fi intelligible , que les plus
groffiers par fon moyen penétrent
les choſes les plus fublimes
38
Extraordinaire
& les plus relevées ? Avoüons
donc que nos Autheurs modernes
l'emportent fur tous les anciens
qui ont écrit en hoftre
Langue , & bien loin de donner
le titre de Reyne à une vieille
Dame chargée de Médailles de
cuivre & de Chaînes de laton,
comme parle M' Paſcal, foúmettons
-la aux pieds de l'illuftre
Académie Françoiſe , qui doit
avec juſtice regner dans l'Empire
des belles Lettres.
Cependant comme la plûpart
des Livres nouveaux ne fortent
pas de cette Source d'éloquence
& de politeffe , on les lit feulement
pour dire qu'on les a lûs ;
car la lecture de ces fortes d'Ou.
vrages fait aujourd'huy une par.
tie de l'efprit de bien des Gens
du Mercure Galant.
39
devant lefquels on ne paroiftroit
que groffiérement fçavant, fi on
on ne citoit que les anciens Autheurs
, & fi on n'avoit pas
la
connoiffance de tous les petits
Livres de Vers & de Profe, que
les Cavaliers & les Dames portent
dans leurs poches , comme
une marque de politeffe & de
galanterie. On eft perfuadé que
i la lecture des Livres nouveaux
ne nous rend pas plus habiles ,
elle nous donne l'efprit du temps,
fans quoy nous ne fçaurions plai .
re, ny eftre à la mode. J'en connois
de fidélicats en cela , qu'ils
feroient fcrupule de citer le Plu
tarque d'Amiot , pour celuy de
l'Abbé Tallemant, & les Satires
de Regnier pour celles de Boileau.
C'eft pourquoy afin de
40
Extraordinaire
fçavoir les chofes anciennes
parmy
les nouvelles , on a traduit la
plupart des vieux Livres qui ont
quelque réputation . Mais enfin
foit qu'on life les vieux ou les
nouveaux Autheurs , ceux qui
écrivent doivent prendre garde
à l'uſage qu'ils font de leur le-
&ture ; car s'il faut avoir lû pour
bien écrire, il ne faut pas écrire
pour montrer qu'on a lû . C'eſt
neantmoins la folie de beaucoup
de Gens . Leurs Ouvrages ne
font que des Copies imparfaites
des Originaux qu'ils ont pillez,
Ils reffemblent à ceux qui s'enrichiffent
du bien d'autruy. Ils
fubfiftent de leur vivant, mais ils
ne laiffent à leurs Heritiers qu'-
une Succeffion qu'il faut rendre,
ou que l'on ne conferve qu'en fe
du Mercure Galant.
41
3
ruinant. Que demeureroit-il à
tant d'Autheurs, s'ils rendoient
aux Anciens ce qu'ils leur ont
pris ? Il ne leur refteroit qu'un
peu d'ordre & de mémoire ;
bien du papier blanc , & beau-
| coup de temps perdu. Tels font
ceux qui ne compofent que par
mémoire, & qui n'ont de l'invention
que pour arranger des lieux
communs , & les placer bien à
propos, Ils écrivent avec facilité
fur toutes fortes de fujets,
parce qu'ils ont une idée genérale
de toutes fortes de matieres,
& de pleins Magazins de paffa .
ges & de recherches . Si on leur
dit qu'ils ne font rien de nouveau
, & que leur abondance
vient de leur grande lecture , ils
répondent que ce font des no
Q.d Avril 1684- D
42
Extraordinaire
tious genérales & communes &
tous les beaux Efprits , & qu'ils
font honneur aux Autheurs qu'ils
alléguent. Cependant , je confeillerois
aux grands Lecteurs &
auxjeunes Gens, qui ne compo
fent encore que par imitation , &:
qui ont befoin de guide , de ne
fe flater point de cette penſée, &
d'éviter comme un écueil de pa
reilles compofitions , car c'eft le
vray moyen de ne faire jamais.
rien de foy-mefme , & de s'attirer
té mépris & indignation des .
Sçavans ; mais fur tout, ceux qui
écrivent , & ceux qui lifent, doi .
vent prendre garde d'avoir de
mauvais fentimens . On les prend
infenfiblement dans les méchans.
Livres , & on les communique
apres aux autres. L'Homme eft
du Mercure Galant.
43
naturellement idolâtre de les
opinions , & particulierement
dans fes Ecrits, qui les immorta.
lifent. Plus fes opinions font foi
bles , plus il s'éforce de les foû
tenir , & l'on diroit mefime que
fon opiniâtreté s'augmente , à
mefure qu'elles tombent en rui
ne ; & c'eft pourquoy il y a fi peu
d'Autheurs qui fe retractent.
Il y a des Gens qui lifent tou
tes fortes de Livres, & qui ne lifent
que pour lire , & pour dire
qu'ils ont lû , & ceux - là font auffi
habiles que s'ils n'avoient jamais
veu de Livres. Il y en a d'autres
qui à la verité lifent tout , fans
s'attacher à aucun Autheur particulier
, mais ils profitent de
tout, & font comme les Abeilles ,
qui compofent leur miel du fuck
Dij
44
Extraordinaire
de diverfes Fleurs. Ce font des
Efprits qui ne veulent point de
guide dans l'étude des belles
Lettres , & qui cherchent par
tout la fcience & la verité. Je
crois auffi qu'un Homme qui a
pris la voye de la Lecture pour
eftre fçavant (car on le peut eftre
par la méditation & par la refléxion
, mais qui eft une étude plus
feche & plus ennuyeufe; ) je croy,
dis-je, qu'un grand Lecteur doit
tout lire , pour eftre fatisfait ,
& pour eftre docte. Il ne doit
pas feulement éfleurer & parcourir
les Livres, il doit lire eny
tierement un Ouvrage & avec
application, & prefque toûjours
les Originaux, & dans leur propre
fource , afin d'en bien juger,
mais il doit encore lire tous les
du Mercure Galant.
45%
?
bons Livres du temps , s'il veut
eſtre un fouverain Arbitre en fait
de Littérature. Il y en a qui ne
s'attachent qu'à un certain nombre
de Livres choifis , qui font
toute leur étude & toute leur
application. Je ne blâme point
ceux qui ne lifent que les Livres
qu'ils entendent , parce qu'ils
n'ont pas affez d'intelligence &
de capacité pour lire des Autheurs
d'une plus grande force;
mais ceux qui pour faire parade
d'une fotte & ridicule fuffifance ,
lifent Platon & Ariftote , où ils
n'entendent rien , qui ne lifent
jamais que les grands Autheurs,
pour faire croire qu'ils ont un
grand commerce avec eux , &
pour montrer l'élevation de leur
génie , ceux- là, dis-je, méritent
bien d'eftre berpez des Sçavans
46
Extraordinaire
qu'ils fréquentent . Il faut avoueringénúment
noftre ignorance,
& ne citer pas fi hardiment des
Autheurs qu'on n'a veus qu'à la
marge d'un Livre , ou entendu
nommer qu'au Sermon . On ne
peut pas conoiftre à fons tous les
bons Autheurs , la vie de l'Homme
eſt trop courte , pour faire ;
habitude avec tous , c'eft bien
affez d'en connoiftre quelquesuns
de noſtre portée , & à noftre
ufage. Ce qui me fait fouvenir
de ce que répondit plaifammentun
Cavalier de mes Amis à quel
qu'un quiluy parloit de Scaliger;
qu'il ne le connoiffoit que de
veuë , pour l'avoir rencontré
quelque part , mais qu'il ne fçavoit
pas de quel Païs il eftoit.
Que dirons-nous encore de ceux
qui n'ont jamais veu ces grands
du Mercure Galant. 47
5
Autheurs , qu'en mafque , traveftis,
& déguiſez, & qui cependant
ne jurent que fur la verité
& la fidélité de leurs paroles? Il
les faut mettre au nombre de nos :
Dames Lectrices , qui citent Sear..
ron & Daffoucy, pour Ovide & Virgile . Il y a d'aul
Sçavans ,
qui par inclination ou par capri
ce , ne s'attachent qu'à de cera
tains Autheurs d'une doctrineextraordinaire
& chimérique, ce
quilés rend: fort finguliers & fort
attachez à leurs opinions. Il feroit
à fouhaiter pour le repos del'Eglife
, & de la focieté civile,
qu'ils n'euffent jamais lû que leur
Álmanach ; mais il eſt une amouraveugle
pour les Livres & pour
les Autheurs, auffi-bien que pour
les autres chofes , & cette folie
48 Extraordinaire
nous porte quelquefois juſqués à
choquer la bienséance & l'honnefteté.
Comme les productions
de l'efprit font plus nobles que
celles du corps, l'amour que chacun
a pour les Ecrits eft plus raifonnable
que celuy que nous
avons pour nos Enfans . Il eſt
auffi plus fort & plus folide , je
diray mefme qu'il eft plus tendre ;
car s'il eft rare que nos Enfans
nous reffemblent , nos Livres
nous reffemblent toûjours. Ce
font les vives images de noftre
efprit & de nous-mefmes. Il y a
deux amours pour les Livres, un
amour de Pere , & celuy- là, c'eft
l'amour des Autheurs pour leurs
Ouvrages. Il y a un amour d'A
mant, & c'eſt l'amour que nous
portons aux Ouvrages des au
fres .
du Mercure Galant.
49
tres. Tous deux font aveugles ,
& vont à l'excés . Ils font fujets
à faire bien de faux jugemens ;
& tous ceux qui fe font mêlez de
faire le difcernement des Livres,
foit anciens ou modernes , ont
toûjours manqué en cela , par
préoccupation & par enteftement.
Que de ridicules Biblioteques
dans le monde , par le
choix mefme de Gens fçavans !
Je pardonne ce fol amour de
Pere dans un Autheur ; mais je
ne puis pardonner à un Lecteur
cette amour bizarre , qui le rend
idolâtre de certains Livres indignes
de fon eftime , & qui luy
font perdre fa réputation , car
rien ne décrie plus un galant
Homme , que le mauvais gouſt
en toutes choſes . On feroit un
Q.d'Avril 1684. E
So
Extraordinaire
Roman de tous ces plaifans Le-
&eurs , & j'ay veu des Devots
contefter jufqu'à l'aigreur & à
l'emportement , pour la préference
de la Guide des Pecheurs ,
& de la Cour Sainte ; du Penfez- y
bien , & des Penfées Chreftien
nes ; de Philothée, & de l'Horreur
du Peché . Il n'y a fi petit
Docteur qui n'époufe un Pere
de l'Eglife , & qui ne fe faffe le
Palladin de fon éloquence & de
fa doctrine. Nous avons vû de.
puis quelques années un Prédicateur
fiamoureux de Tertulien ,
qu'il ne s'eft pas contenté de
prefcher par la bouche de ce
grand Homme , il l'a fait pref
cher par la fienne , & a intitulé
trois ou quatre gros Volumes de
Sermons, Tertulianus prædicans.
du Mercure Galant.
SA
Pour les Autheurs profanes,
S. Auguftin s'attendriffoit fur
l'Eneïde de Virgile ; & S. Jerôme
fut foüeté par les Anges , pour
avoir lû Cicéron avec trop d'attache.
Je ne parle point des Philofophes
& des Autheurs qui ont
fait Secte ; l'Ecole & le Païs
Latin, retentiffent encore tous les
jours du bruit qu'on fait pour
foutenir de fi vaines & de fi ridicules
affections. Mais on ne trouvera
jamais la verité tant qu'on´
s'amufera à contefter fur le mé.
rite de ceux qui l'ont cherchée.
Je ne dis rien non plus des fauffes
Clélies , des faux Cyrus , & des
fauffés Cléopatres ; car il y a des
Cavaliers & des Dames auffi
fous de ces Romans , que de Pédans
enteftez de Platon & d'AE
ij
52
Extraordinaire
riftote. J'ay un Amy fi prévenu
en faveur des Penfées de M' Pafcal,
qu'il a rompu vingt fois avec
moy, parce qu'il s'imaginoit que
je n'eftimois pas affez cet Au
theur. J'ay connu un illuſtre Prélat
, qui n'eftoit pas moins paf
fionné pour les Lettres Provin
ciales qu'on luy attribuë. Il les
avoit de trois ou quatre fortes,
pour la taille & pour l'impreffion ,
mais fur tout il les avoit en petit
dans un Sac de cuir mufqué trespropre
, qu'il portoit toujours
fur foy. Ce Prélat eſtoit neantmoins
du Party contraire , &
grand Amy des Jéfuites ; mais
tout cela n'avoit pú diminuer l'a
mour qu'il portoit à ces Lettres
agreables & fpirituelles .
Ccs belles Refléxions de M
du Mercure Galant.
53
le Duc de la Rochefoucaur,
n'ont - elles pas fait autant d'Idolâtres
qu'elles ont eu de Lecteurs
? Je connois encore des
Gens qui font fous de Montaigne,
de Charon , & de M ' de la
Hoguete ; mais ces trois Autheurs
fe reffemblent fi fort ,
qu'on ne peut en aimer l'un fans
aimer l'autre . Cet amour aveugle
pour quelques Livres , nous
en fait hair d'autres avec auffi
peu de raifon , & on feroit de
plaifans contes de ces fortes d'averfions
, mais on ne diroit rien.
que tout le monde ne fçache.
Enfin cette fympatie & cette
antipatie partagent tous les jours
les Lecteurs , & de la naiffent ces
agreables Difputes , & ces fçavantes
Differtations , qui font
E
iij
54
Extraordinaire
paroiftre les beaux Efprits, & ga
gner les Libraires . Il eft d'autres
Lecteurs qui ne s'attachent à
perfonne , & qui lifent tout fans
dégouft & fans paffion , pourveu
qu'il foit vray , ou qu'ils le
croyent tel , car autrement ils
feroient confcience de leur le-
&ture , & n'oferoient pas voir dans
l'Almanach quel temps il doit
faire, s'ils l'ont une fois reconnu
menteur.
La verité eft bien aimable , &
mérite bien qu'on la cherche par
tout où l'on peut la trouver;
mais il ne faut pas la chercher où
elle ne fut jamais , & où l'on fe
doit contenter de la vray -femblance
, qui pour n'eftre pas fi
forte, ne laiffe pas d'eftre fouvent
& plus utile , & plus agreable,
du Mercure Galant .
SS
S
Les fixions des Poëtes ne font
pas des menfonges criminels , &
on n'a point fait de Loix pour
les punir. Ce font des tromperies
innocentes & fpirituelles , qui
n'apportent aucun préjudice à
la focieté civile. Il y en a meſme
d'inftructives & de profitables
pour les bonnes moeurs. La vrayfemblance
eft quelquefois plus
propre à nous éloigner du vice ,
& à nous porter à la vertu ; &
dans les chofes indiférentes, elle
eſt préferable à une verité odieu.
fe , lors qu'elle ne choque ny
la
Foy hiftorique , ny la Créance
humaine. Ces Amateurs de la
verité , que je comparerois volontiers
à ceux qui cherchent la
Pierre Philofophale , devroient
s'attacher au fens, & non pas aux
E iiij
56
Extraordinaire
paroles , qui n'en font que l'é
corce. Lors que N. Seigneur
enfeignoit fes Difciples , il le faifoit
par des paraboles , qui êtoient
fouvent fauffes quant à la chofe,
mais fi veritables quant au fens,
qu'ils n'en pouvoient douter. Il
eftoit la verité meſme , mais il fe
fervoit de ces paraboles comme
d'un véhicule , pour faire entrer
fa doctrine dans leurs efprits , qui
auroit pû les ébloüir & les effrayer,
en fortant toute claire &
toute pure de cette fource de
-lumiere & de fainteté . Aucun de
fes Diſciples ne luy dit ; fi les
exemples que vous nous propofez
eftoient veritables , nous les
fuivrions ; mais les chofes que
vous nous contez eftant fauffes,
nous ne devons pas nous regler
du Mercure Galant.
57
là deffus . Au contraire , ils êtoient
charmez de fes recits , & cette
maniere de les enfeigner leur faifoit
comprendre , & les perfuadoit
des veritez les plus incroyables
, au lieu que lors qu'il leur
dit naïvement, & fans paraboles,
qui ne mangera pas ma chair, & qui
ne boira pas mon fang, n'aura point
la vie eternelle , ils fe récrient &
fe fcandalifent de cette verité.
Moïfe, dit Philon , a efté ennemy
des Fables, parce qu'il a toûjours
voulu marcher ſur les veftiges de
la verité. Cependant il eſt plein
de paraboles & d'allégories , &
il n'y en a pas moins dans l'Ancien
Teftament , que dans le
Nouveau . Ily a apparence mefme
que le Fils de Dieu ne s'eſt
fervy de cette maniere d'enſei
58
Extraordinaire
gner, que parce qu'elle estoit du
gouft & du génie des Juifs. D'où
vient donc cela ? ' C'eſt qu'il y a
cette diférence entre la Fable &
la Parabole , que celle- cy contient
la verité ſous la figure de la
vray -femblance , & celle . là fous
la figure du menfonge. La Fable
eft toûjours extraordinaire
&
merveilleufe ; la Parabole , toujours
fimple & naturelle, & voila
pourquoy Moïfe s'eft éloigné de
la Fable dans fes Ecrits ; mais au
refte il en eft comme de la Pein.
ture & de la Sculpture , que ce
Législateur défendit au Peuple
de Dieu. Ces ingénieufes fixions
ont eu leur utilité chez tous les
autres Peuples , & nous tirons.
encore tous les jours de grandes
inftructions
des Fables d'Efope
,
du Mercure Galant,
$9
dont l'Histoire eft fi oppoſée au
bon fens & à la raifon , mais dont
la morale eft fi jufte & fi raiſonnable.
Ce font des Beſtes qui
parlent, cela eft incroyable , mais
ce qu'elles difent eſt la verité
mefme . Lifons donc les Poëtes
en Poëtes , & les Hiftoriens en
Hiftoriens. Ce n'eſt pas dans les
chofes profanes que la verité eft
fi neceffaire pour noſtre inftruction
. C'eſt dans les choſes faintes,
encore y faut- il de la précaution
& du difcernement ; car la
Lettre tue , & la Bible renferme
des veritez plus capables de nous
fcandalifer, que de nous édifier.
Je parlerois icy de la lecture de
1'Ecriture Sainte , & des Saints
Peres, & du mauvais ufage qu'on.
en fait , car il ne faut pas croire
во Extraordinaire
qu'il n'y ait que les mauvais Livres
qui foient nuifibles. On
abufe des bons plus dangereufe
ment que des autres , & il faut
avoir de grandes lumieres pour
cette forte de lecture , mais ces
lumieres doivent eftre douces &
tempérées. Si les Livres profanes
fe lifent d'ordinaire aux Flambeaux
, ceux - cy fe doivent lire à
la Lampe , je veux dire dans le
Cabinet & dans la Solitude , avec
foûmiffion , avec fimplicité , avec
application, avec recueillement,
& non pas dans l'éclat & le bruit
du grand monde ; par curiofité ,
par fuffifance , par mépris , par
raillerie. Mais où vay- je m'embaraffer
? Je dois laiffer cette matiere
aux Maistres de la Vie fpirituelle,
& aux Peres de l'Egliſe,
du Mercure Galant. 61
5
qui nous ont appris eux- mefmes
comment nous les devons lire.
Il faut donc faire diftinction
des chofes qu'on lit, & de l'uſage
qu'on en peut faire . Si je lis une
Fable , je ne m'attache qu'au
fens , & j'en examine la verité,
par le raport que j'en fais à la
Philofophie, ou à la Theologie,
à la Nature, aux Moeurs, ou à la
Religion. Si c'eft quelque recit
plaifant, je m'endivertis, fans me
mettre en peine fi la choſe eft
fauffe, ou veritable , fielle eft de
l'invention de l'Autheur , ou s'il
n'en eft que l'Hiftorien ; parce
que cette circonstance ne fait
rien à mon divertiffement . Si
nos Ignorans veritables lifent les
Métamorphofes d'Ovide , ou les
Contes de Bocace , ils feront
62 Extraordinaire
une heure à dire , Cela eft faux,
Cela n'a jamais efté , Si cela eftoit
vray. Belle confidération! Comme
s'il leur importoit beaucoup,
qu'un tel ait fait telle chofe , que
Daphné ait efté changée en
Laurier, ou Aracné en Araignée .
Si on leur fait un Conte, en vain.
il eft ingénieux & plaifant ; ils ne
vous écouteront pas , fi vous ne
leur donnez Caution Bourgeoiſe,
de la verité du Fait pour l'HiL
toire. On peut y eftre fcrupuleux,
parce que la verité des éve.
nemens dépend des paroles de
l'Hiftorien ; mais il faut l'exami.
ner en honneſte Homme, & ne
pas démentir les Gens pour des
Vetilles & pour des bagatelles.
Il faut laiffer au Maréchal de
Baffompierre ces Remarques
du Mercure Galant.
63
Cavalieres fur Duplex , c'eft un
Sot, C'est un Ignorant, Il en a menty.
On foufre cela d'un Maréchal
de France , encore que dans l'Em .
pire des belles Lettres il n'y ait fi
petit Copifte, qui ne croye eftre
grand Seigneur . Je connois un
fort honnefte Homme , & bel
Efprit, qui a cette plaifante habitude
, de donner en lifant des
chiquenaudes à tout ce qui ne
luy plait pas. Si je lis quelque
Traité de Phyfique ou de Medecine,
& que j'y trouve une expérience
furprenante , ou une cure
merveilleufe , je confidere fi cela
peut faire naturellement , & s'il
eft ainfi , je donne ma créance à
ce Philofophe , & à ce Medecin ,
auffitoft qu'à un autre . Il eft encore
icy permis de douter, & de
64
Extraordinaire
•
dire , Cela feroit - il vray? parce
qu'il eft facile de fe laifler tromper
fur les fecrets de la Nature,
dont les nouveaux Philofophes
ont fait la découverte. Tout le
monde n'a pas la capacité d'en
bien juger , & il vaut mieux eftre
ignorant en Phyſique , que ridi.
culement fçavant . Enfin fi je lis
quelque Ouvrage de Theologie ,
ou de Pieté , c'eſt avec une foûmiffion
entiere de ma raiſon, facrifiant
à la Foy tous les doutes
que je pourrois avoir. Je croy
que la verité y eft , & ne m'amufe
pas à l'y chercher. Je m'en repofe
fur le foin & la fidelité de
ceux en qui Dieu a mis fon efprit
& fa doctrine .
Mais de tous ceux qui lifent
mal , les plus méchans ecteurs
du Mercure Galant.
65
font ceux qui font lire mal les
7. autres. J'entens parler des Pédans
, qui par ignorance , & manque
de difcernement, nous donnent
dans noftre jeuneffe une
méchante teinture des Livres .
Ils corrompent le fens , & défigurent
l'expreffion des meilleurs
Autheurs ; & à peine d'un fi
grand nombre qui font leur le.
cture continuelle de Cicéron &
de Virgile , s'en trouve- t - il un
3 feul qui les puiffent dignement
expliquer. Il faut pour cela une
netteté d'esprit dont ils ne font
pas capables , une imagination
noble & relevée , & une pro
fonde connoiffance de l'Antiquité.
Sices Autheurs pouvoient
foufrir quelque chofe en cette
vie , ce feroit de le voir déchirez
Q. d'Avril 1684.
F
66 Extraordinaire
par un fi grand nombre d'Igno
rans qui fe mêlent tous les jours
de les expliquer . En effet , les
Autheurs les plus polis nous paroiffent
barbares entre leurs
mains ; & jamais quelqu'un en
a- t-il fait fes delices pendant qu'il
a efté fous la difcipline de fon
Pėdant ? Au contraire , juſqu'à
ce qu'on foit hors de cet ignorant
efclavage , on préfereroitTabarin
à Térence , & Jean de Paris à
Cicéron. Ce n'eft point la jeuneffe
qui fait cela , c'eſt la mé .
chante inftruction qu'on nous.
donne.
Ce n'eft pas affez que la Le
cture nous rende fçavans & habiles
; il faut encore qu'elle nous
rende bien faits & polis , qu'elle
forme nos mours & noftre jugedu
Mercure Galant.
67
gement , qu'elle faffe noftre ef
prit, & donne à noftre naiſſance
S une élevation que la Fortune
nous avoit refuſée ; c'eſt à dire,
qu'elle fe falfe voir auffi - bien
dans nos fentimens que dans nos
paroles , & que nous devenions
par elle encore plus nobles que
fçavans,
Et quepar le travail d'une longue
lecture,
L'Art acheve les traits qu'ébauche
la Nature.
Que de Gens ont lû, qui ont
les fentimens auffi bas , & les manieres
auffi groffieres , que ceux
qui ne connoiffent pas les lettres
de l'Alphabet ! Que de Gens
ont lû, qui ne font pas plus vertueux
, & qui de toute leur le-
Eture n'en tirent pas la moindre
Fij
68 Extraordinaire
confolation dans leurs difgraces!
Cela s'appelle lire en Pédant, &
par une fotte curiofité d'apprendre.
Ils fe rempliffent du fatras
des Livres, incapables qu'ils font
de connoiftre ce qu'il y a de bon,
de le choiſir, & d'en profiter. Le
temps qu'ils employent à la leature
, eft un temps perdu , &
quelques -uns ont raiſon de s'en
confeffer.
Il y en a qui s'accufent de leur
lecture comme d'un grand peché
, & qui croyent que hormis
la Bible & la Legende , tous les
Livres font défendus . Leur conſcience
ſcrupuleuſe leur a renverfé
le ſens commun , en forte
qu'ils s'accufent du bien comme
du mal . Je connois des Devots,
qui fe font accuſez d'avoir lû les
du Mercure Galant.
69
$
Quatrains de Pibrac , & des Di.
recteurs qui ont défendu de lire
la Cour Sainte . Ce n'eſt
pastour .
jours ignorance & fimplicité , il
y a de la bizarrerie, de la paffion ,
& du faux zele. Mais ceux qui
par la corruption de leur nature,
fe fouillent, & fe gâtent à tout ce
qu'ils approchent, ne font- ils pas
indifcrets & teméraires, d'accufer
de leur defordre des Autheurs
innocens , & de les nommer en
confeffant leurs crimes ? Quoy,
un Autheur celebre par fon mérite
& par fa vertu , fera déclaré
infame, & chaffé de la focieté
civile, & meſme de l'Eglife, parce
qu'un Débauché abufera de ce
qu'il a écrit pour le divertiſſement
des honneftes Gens ? Et
s'il eft défendu de nommer les
70
Extraordinaire
Complices de nos crimes au Tribunal
de la Penitence, nous ferat
-il permis d'y eftre les Délateurs
de tant d'illuftres Ecrivains , qui
ne nous connoiffent pas ? Que
ces pernicieux Lecteurs s'accufent
fimplement dú mauvais
ufage qu'ils font des Livres , &
ne s'en prennent pas à leurs Autheurs.
Que ces faux Directeurs
ne confondent pas l'Innocent
avec le Coupable , & ne ſe vangent
pas , fous prétexte de l'intéreft
de l'Eglife , pour contenter
leur paffion & leur caprice . Ils
livrent au Bras féculier de la
Servante, comme parle l'Hiftorien
de Dom Quichote , les plus
celebres Autheurs . Quelle hote!
quelle infamie ! ou plutoft quel
Emportement quelle injuftice!
du Mercure Galant.
7ì
Le feu P. E. terminoit toutes
Tes Miffions par un ſemblable ſacrifice,
auquel il apportoit la paf
fion d'un Tyran , plutoft que le
zele d'un Apoftre. Là dans un
amas confus de Livres qu'il avoit
excroquez de fes Devots , on
voit Porta , Bellot , Agrippa, &
quelques Autheurs d'une réputation
un peu fcabreuſe ; mais
ce qui faifoit le plus grand nom
bre , on voit d'un autre cofté,
les Scudery , les Gomberville,
les Calprénede , les Moliere , &
les Corneilles mefme ; & ce que
Les plus éclairez ne pourroient
voir fans frémir , les Ecrits du
fameux Evefque du Bellay , n'étoient
pas reſpectez de ces flâmes
impures.
Je me fouviens toûjours du
72 Extraordinaire
pauvre Poléxandre, qu'une Da
me de cette Province conſerve
curieufement dans fon Cabinet,
depuis qu'elle le tira de cet indigne
Bacher , où une autre
Dame l'avoit lâchement aban.
donné . Il porte plufieurs marques
de cette infamie ; mais la
Dame l'en eftime davantage , &
elle dit merveille de fes proüeffes
en cette rencontre , & de la bonté
de fes Armes dorées , qui réſiſ.
térent aux flâmes , & qui aidérent
à l'en fauver. Elle entend
par
là une bonne Couverture de
Maroquin de Levant , dorée, &
ajuſtée, dont ce Livre eftoit re.
lié. Enfin elle raconte cette avanture
d'une maniere ſi naturelle &
fitouchante, que ce ne feroit pas
la moins belle partie de ce Roman,
du Mercure Galant.
73
man, fi on la vouloit ajoûter aux
infortunes du brave & genéreux
Poléxandre.
Je l'avoue ingénúment, quand
je confidere avec une férieuſe
refléxion le bien & le mal que
fait à la Jeuneffe la lecture des
Romans & des Poëtes, je n'oferois
ny en approuver, ny en con.
damner l'ufage , mais quand je
me fouviens que je les ay lús
dans mon enfance , & mefme
dans un âge plus avancé, fans la
moindre émotion, & queje leur
dois ce que j'ay d'éducation &
de teinture des belles Lettres ,
qu'ils m'ont ouvert la Porte des
Sciences , & donné le gouft des
Livres, je fuis forcé de dire qu'on
les peut lire fans danger du cofté
de l'ame, & avec utilité du cofté
Q.d'Avril 1684.
G
74
Extraordinaire'
de l'efprit , car enfin , je le répete
encore apres M' de Balzac, il doit
y avoir des Livres pour occuper,
& pour inftruire. Il doit y en
avoir pour délaffer & pour plaire ;
les uns font utiles , les autres
agreables ; & l'Homme a befoin
des uns & des autres. Si on veut
fuivre ce partage , & ne rien confondre,
on fera toujours un bon
ufage de la Lecture.
DE LA FEVRERIE .
du Mercure Galant.
77
I
552252:552255:5255
LE
TRESOR DECOUVERT.
CONTE
Mis en Vers par M ' Chefnon
de Tours.
A
Vant qu' Amour, ce Dien volage,
Euft fous les Loix du Mariage
Affervy le pauvre Turpin,
Il eftoit plus heureux qu'un Prince ;,
Tous les Amans defa Province
Portoient envie à fon deftin.
Sa préfence infpiroit la joye:
Ses plus paffionnez defirs
Eftoient d'inventer des plaifirs
Aufquels ilfe donnoit en proye
Quand par la colere des Cieux
Il vit la charmante Sylvie,
Gij
76
Extraordinaire
Et vaincu par defi beaux yeux,
Perdit le repos defa vie.
La Belle avoit bien des appass
Mais c'eftoit toute fa richeffe;
Hé! Turpin, nefçavois-tu pas
Que leplus ardent amour ceffe,
Et que lafaimfuit à grands pas?
Silvie voyoit le beau monde,
Et n'alloit pas à petit train ;
Mais pour comble de tout chagrin,
Elle eftoit grandement féconde,
Et rendit Turpin dans fix ans
Pere de fix petits Enfans .
Il ne voit plus dans fa Silvie
Les appas , la mefme beauté ,
Qui renditfon coeur enchanté,
Et tint fa liberté ravie.
Elle a diffipé tout fon biens,
Il envifage fa mifere,
Et horsfix Enfans , & la Mere,
Le Malheureux voit qu'il n'a rien.
Ilfonpire, ilfe défefpere.
A qui doit-il avoir recours ,
Erde qui dans fon fort contraire
du Mercure Galant. 77
Peut-il reclamer le fecours?
Quand l'impitoyable Fortune
Répandfa colere fur nous ,
Plus d'Amis, ils nous quittent tous,
Et noftre abord les importune.
Ah! dit Turpin dans ce revers,
Puis que la malice des Hommes
Eft figrande au temps où nous fommes ,
Prions le Dieu de l'Univers .
C'est à luy que je dois mon eftre,
Il a foin des petits Oiseaux,
Des Poiffons qui font fous les eaux,
Et voudra m'exaucer peut- eftre.
C'eftoit parler en bon Chreftien ;
Turpinfit comme beaucoup d'autres;
Ils ont recours aux Patenoftres,
Quand ils n'ontplus d'autre moyen.
Alorsfeuilletant fon Breviaire,
Ily rencontre une Priere,
Qui promet un certainfecours
A qui la dira trente jours ;
Elle eft d'une vertufi grande,
Qu'on obtient tout ce qu'on demande.
Il baife centfois l'Oraiſon,
G iij
78 Extraordinaire
Et verfe des larmes de joye :
Il croit que le Seigneur l'envoye
Tout exprés pourfa guérifon.
Dans un mois, dit- il à Silvie,
Tous nos maux feront écoulez.
Dites-moy ce que vous voulez,
Choififfez des biens de la vie,
Dieufatisfera voſtre envie;
Mais nos voeux , pour eftre exaucez,
Doivent avoir quelque limite;
Que la demande foit licite,
Chere Silvie, & c'eft affez.
Defirez-vous en Souveraine
Régner d'icy jufques au Rhin?
Non, la demande feroit vaine,
Il en coûteroit au prochain,
Et Dien pourroit avec juftice
Anos voeux n'eftre pas propice.
Mais que demander donc? de l'or,
Demandons un riche trésor,
Il en eft tant deffous la terre,
Que l'Avaricieuſe enferre ,
Et qu'elle dérobe à nos yeux;
Nous ne pouvons demander mieux,
du Mercure Galant. 79
Perfonne ne pourra s'en plaindre,
Et partant nul refus à craindre;
Mais comme on ne peut de l'ennuy
Que traîne apres foy la mifere,
Trop diligemment
le défaire,
Je commence
dés aujourd'huy
.
Son efpoir chaque jour augmente;
Il voit approcherfonfecours,
Il compte exactement
les jours,
Etparvient enfin juſqu'à trente.
Demain finiront tous nos maux,
Et les chagrins de noftre vie .
Allons, dit-il, chere Silvie,
Allons prendre un peu le repos
Dont la douceur nous fut ravie,
Ilfe couchafur ce propos,
Et s'endormit, dans l'affurance
Devoir remplir fon eſpérance.
Il entend environ minuit
Proche fa Chambre un petit bruits
Et voit qu'on en ouvre la Porte.
Safurprisefut bien plusforte,
Quand il apperçeutfur lefeuil
Une épouvantable figure,
G iiij
80 Extraordinaire
Et d'une exceffive ſtature,
Qu'envelopoit un grand Linceüil,
Mais le Phantome le raffure.
1
Turpin, luy dit-il, ne crains rien,
Le Ciel exauce ta priere ;
Pour te montrer un fi grand bien,
Il me force à quitter la Biere..
Lors que Céfar, Chef des Romains ,
Vint conquérir cette Province,
J'en eftois le fouverain Prince,
Tout s'y gouvernoit par mes nains ;
Il m'affiégea dans cette Ville,
Ma défenle fut inutile,
Il fallut céder au Vainqueur.
Ce ne fut pas manque de coeur;
Les Ennemis avoient fai: bréche,
Et déja montoient à l'affaut .
J'y fus tranfpercé d'une Fléche ,
En les repouffant comme il faut;
Je demeuray mort fur la place,
J'avois , de peur d'uue difgràce,
(Voyant venir les Ennemis )
Dans un lieu für mon Tréfor mis
Sans le déclarer à perfonne,
du Mercure Galant. Si
Et c'eft luyque le Ciel te donne.
Allons, Tutpin , vifte , debout ,
Suy-moy, mais remarque bien tout,
Le Phantomepart fans remife,
Et Turpin lefuit en chemife.
Il commençoit d'eftre chagrin,
Apres un quart- d'heure de marche;
Enfin ils paffent fur une Arche ,
Et fe trouvant dans un Jardin,
Vois-tu, dit l'Esprit à Turpin,
Où le joignent ces deux Allées ?
C'est là que depuis tant d'années
Eft un fi grand nombre d'argent.
One tu dois en eftre content.
Puis que le Ciel te le deftine ,
Rens grace à la Bonté Divine;
Je rens , dit Turpin, grace à Dieu
Des bontez qu'il me fait paroiftre;
Mais, Sire, comment reconnoiſtre
Oùgift un fi rare bienfait ?
Comment? Laiffes-y ton Bonnet.'
L'Esprit gagne une autre Avenue,
Et Turpin lefuit tefte nuë.
Voila,dit-il, un autre endroit,
82
Extraordinaire
Que peux-tu croire que ce foit?
Turpin , je tejure foy d'Ombre,
Que c'eft de l'or en tres -grand nombre
Il eft caché deffous nos pas;
Demain matin ne manque pas
De venir faire cette prife;
Fais dans ce lieu creufer un trou .
Fort-bien; mais comment conoiftre ou
Comment? Laiffes-y ta Chemife.
Il le fait, & refte auffi nu,
Que quand au monde il eft venu.
Pallons, dit le défunt Monarque,
Paffons dans cet autre détour.
Vois-tu l'endroit que je te marque?
Turpin, dés la pointe du jour
Viens-y ; ce font mes Pierreries,
Autrefois de moy fi chéries,
Perles & Diamans tres -beaux ;
Tu les trouveras à monceaux.
Hé! comment remarquer la place?
Je fuis tout nu, le froid me glace;
Comment pouvoir.... fais- y caca.
Ilfit ce qu'on luy commanda."
Apres, l'Efprit le ramenn
du Mercure Galant. 83
Dansfon Lit aupres de Silvie.
D'un long & tranquille fommeil
Cette Avanturefutfuivie,
Il dormit jufques au Soleil.
Enfin pourtant ilse réveille,
Et fa hontefut fans pareille,
Quandtout remply de fon trésor,
Afon Epouse qui fommeille,
Voulant parler d'argent & d'or,
It's'apperçeut avecſurpriſe
Qu'il avoitfait dans fa Chemife,
On fivous voulez, dans fon Lit,
Le caca que je vous ay dit.
Voulez- vous que je vous étale
Sur cefujer quelque Morale?
La Morale s'entend affez;
Les Contes qu'on fait des Phantômes,
Et dont onferoit bien des Tomes,
Sont vifions d' Efprits bleffez .
C639
GOOD
84
Extraordinaire
SS25: 525:SSSSS'SES
LE MESME CONTE
Mis en Vers par Mi de la Barre
de Tours.
Amour, l'Avarice, & la Crainte,
L'inter, ovarice, or encramete
Il n'eft point de raison qui n'en fouffre
L'atteinte,
Ny de Mortels qui n'enfoient entraînez.
Soit que l'on veille, ou que l'on dorme,
Les paffions au coeurfont entendre leur
voix;
Selon leurs volontez, elles donnent la
forme
Ace Forçat foumis à leurs ſuperbes·
Loix.
Mais à quoy bon ce préambule!
Quelraportpeut avoir ma Morale aux
Efprits,
du Mercure Galant.
85
Ou bien aux vifions ? Un Conve ridicule
En a quelquefois plus appris
Que lesplus beaux Sermons ; on en a des
exemples
Bien fréquens & fort amples,
Etje n'aypas le premier entrepris
De mefervir d'un Conte afin de vous
inftruire.
'Difons donc que la Nuit un Avare en
Tréfors
Songe toûjours ; l'Amant qui tout lejour
Soupire,
Voit fa Belle en dormant ; enfin par leurs
refforts,
Comme je dis, les paffions maîtrifent
Les coeurs & la raison. Que ces petits
cerveaux ,
Ces Songe-creux , qui tirent des Tombeaux
Des Spectres enchaînez, s'inftruifent ,
Et ne nous prefchent plus leurs fades
vifions,
Unique effet des paffions,
Dont leur foible raiſon trop souvent eſt
atteinte.
1
86 ·Extraordinaire
L'on ne peut revenir depuis que l'on eft
mort;
Si vous ne me croyez fur mon fimple
raport,
Confultez-en l'Amour, l' Avarice, &
la Crainte.
3
Un gros Bourgeois de Lile enFlandre,
Ventru comme l'eft tout Flamand,
Avare, aimant le Vin, & tout autre
élément
Qu'on acoûtume de répandre
Parlegofier, ne trouvoit point d'égal
En tel mestier, id eft, bûvoit à toute
outrance.
Unfoir ( non pasfans répugnance,
Ilfalloit qu'ilfe trouvaft mal)
Ayant pris un repasfrugal,
Il mit au Lit fon Excellence .
Apeinefut-il dans les draps,
Quefon vuide cerveau se trouve en em«
baras.
Il perce les Forests, traverse la Campagne,
du Mercure Galant.
D'efprit s'entend.) Il paſſe d'un plein
faut
Toutes lesMers, il prend Paris d'affaut,
Abat des Forts en France, en bâtit en
Espagne.
Deplus, comme l'Esprit humain
En peu de temps fait beaucoup de chez
min,
De la Campagne il revient à luyṛ
mesme
Qu'y trouva-t-il ? illufions,
Refve fâcheux, felon les paffions
Pendant le jour qu'il pouffoit à l'extréme.
Son appétit mignon eft celuy des Tréfors.
Pluton qu'on dit eftre fi riche,
Fit des Enfersfortir un deſes Morts
Pourfaire au Flamand une niche.
Le Spectre en entrant fit grand bruit,
Car il eftoit chargé de chaînes.
Ses yeux ardens & creux, montroient les
triftes peines
Qu'il enduroit dans l'eternelle nuit;
Sen teint pâle & défait, où la mort efteis
peinte,
$8
Extraordinaire
Ses pieds, fes mains fans chair, fes res
gards menaçans,
Sa démarche, fes airs, faplainte,
Sesfoûpirs enfouffrez, fes fanglots lamguiffans,
Rendoient du Flamand l'ame atteinte
De la plus vive crainte
Qui jamais attaqua lesfens.
Le Flamand contempla quelque temps
laposture
De ce trifte Habitant de l'infernal Manoir.
La frayeur lefaifit, &
voir,
pour ne leplus
Avec fa main tremblante il prend la
Couverture,
S'enfonce dans les Draps, metfes talons
аи си,
Sefait petit, nefonflepas ,fe cache,
du Phantome il n'eft pas
Croyant que
apperçus
Mais à quoy bon ? Il n'eft perfonne qui
nefçacke
Qu'un Efprit voit bien clair, quand il
vient de là-bas.
du Mercure Galant.
84
Cet Efprit doncla Couverture arrache,
Et prend le Flamandpar le bras ,
Luy difant de lefuivre, & de ne craindre
pas;
Car c'eft pour faire ta fortune ,
Ajoûtoit-il, fans moy tu travailles en
vain,
Suy-moy, je te mettray dans l'unique
chemin
D'en trouver une,
Et qui ne fera pas commune.
Unpareil mot rend les Poltrons hardis,
LeMortel leplusfourdfe raffine l'oreille,
Et le plus endormy volontiersfe réveille ..
Qui nefçait pas ce que jedis?
Le bon Flamand couvert de fa feule
Chemife,
Et defonfeul Bonnet de nuit,
Dans des lieux foûterrains accompagne
L'Esprit,
Et d'une maniere foûmife,
Ecoute tout ce qu'il luy dit.
1
Dans certain Cavereau, voisin d'une
Mazure,
Q.d'Avril 1684. H
90
Extraordinaire
L'Efprit s'arrefte, & parle ainfy.
Souviens-toy bien de l'endroit que
voicy.
Demain , Soleil levé, fans parler,.ny
rien dire ,
Tu te tranſporteras icy,
Et pour peu que ton coeur aſpire
A tout l'or que Pluton retient fous fon
empire;
Viens - y bécher, tu l'as . J'y viendray;
grand-mercy,
Dit le Flamand ceffant d'eftre tranfy .
Laiffe-là ton Bonnet, de
méprendre,
peur
de te
Ajouta le Phantôme, enmarquant cet
endroit.
Tupourras y venirtout droit .
Si noftre Homme obeit , vous pouvez
le comprendre..
Suy-moy, Mortel, luy dit encor l'Ef
prit.
Le Flamandfuit,
Et dans une Cave voiſine
Lleftconduit.
du Mercure Galint.
9
>
Tiens, vois-tu cette Pierre? elle cache
une Mine,
Ou d'argent tu verras plus de trente
Lingots ,
D'argent batu quarante Pots ,
Plusieurs Buffets de Vaiflelle bien fine ,
Bajoires, Patagons , Piaftres, Ecus
François ....
Que fçais-je encore? Ah combien je
vous dois ,
Monfieur l'Esprit, s'écrioit lepauvre
Homme!
Que de De profundis ! Ah, bon Dieu ,
quelle fomine
Je donneray pour qu'on chante pour
vous!
Je veux qu'un jour voftre Fefte l'on
chomme ,
Je vous procureray le repos le plus doux
Qu'Ame puifle goûter , car c'eft la
moindre chofe....
Cà finiffons ,icy m'arrêter trop je n'oſe,
Les momens font comptez que je paffe
avec oy,
Hij
92
Extraordinaire
Répond l'Esprit. Pour marquer cette
paule,
Dépouille ta Chemife , & la mets-là,
fuy-moy.
Le bon Flamand obeït , &fuit l'Ombre,"
Qui le mena dans un endroit moins
fombre,
Voifin d'une petite Court.
L'Ombre ayant fait un demy- tour,
En montrant un Pavé , s'expliqua de l'a
forte.
Ecoure-moy, Flamand ,
Pour toy ma tendieffe eft bien forte,
Icy tu trouveras Rubis & Diamant,
Amétifte, Berille, Efcarboucle, Topafe,
Viens -y bécher demain . Le Flamand
en extafe,
Ne craignit plus, ilfit des complimens
Affex mauvais, ainfi qu'en Flandre on
en fçaitfaire.
L'eloquence n'eft pas naturelle aux Fla
mands.
Une petite affaire
L'embarafoit extrémements
du Mercure Galant.
93
Le Bonnet marquoit l'or '; la Chemiſe,
l'argent;
Comment marquer les Pierreries ,
Chofes par luy bien plus chéries
Qué tout l'argent & que tout l'or?
Carfans Bijoux, quel cas feroit- on d'un
Tréfor?
Helas ! Monfieur l'Efprit, faites- moy
donc la grace
De fupléer à mon défaut .
Que faut-il donc que je faſſe?-
Comment m'en fouvenir tantoft ?
Tu n'as qu'à chier là, luy dit l'Ombre
en colere.
Comment, chier ? Je n'oferois . Ma
raut ,
Veux-tu donc chier là? Voyez le beau
miftére.
Hé vifte donc . Que tu fais l'empefché!
Monfieur l'Esprit, ne foyez point
fâché,
Je vay chier ,
plaire.
de peur de vous dé
94
Extraordinaire
Famais endroit ne parut mieux marqué
Tant largement le Flamandfit l'affaire.
Lecteur, tuparoiftrois choqué.
De tels proposfaut-il que je réponde,.
Er doir on m'accufer, fi l'Esprit eft immonde?
Finions. L'exploitfait, cet Efprit dif
parut,
Le Flamand vint au Lit , ou tout au
moins le crût.
Son allégreffe eft nompareille,
Son Epoufe dormoit; Allons, qu'on fe
réveille,
Pour chercher un Tréſor, s'écria- t-il
tout haut.
UnTréfor, dit la Femme à ce mot en
Surfaut!
Defon Epoux alors elle s'approche,
Et croit déja tenir le Tréfor dansfa
poche.
Que n'a-t- elle la main deſſus!
Ani- bien de Tréfor toute Femme eft
friande.
du Mercure Galant.
95.
Elle s'approcha tant, qu'elle ne douta
plus
Du Tréfor; ce n'eft pas celuy qu'elle
demande.
Le bon Flamand rêvant , avoitfait fon
caca
Au beau milieu du Lit. Quelle horreur,
quelle pefte,
Quel infame Trefor voila!
L'Epoufefuit, le Maryfeleva,
L'un& l'autre s'en vontfans demander
Leur refte;
Ainfi l'Hiftoire alla.
Finiffons court, auffi-bien l' Avanture
Sent unpeu mal; mais aufurplus ,
Que chacun prennepour abus
Que toute Creature
Ayant fuby les rigueurs du trépas,
Revienne encor; je fçay qu'il eft plus
d'une Hiftoire
Qui prouve des Efprits le retour icy-bas
Quiconque en a veu, peut le croires
Pour moy quin'en vis onc, je ne le croiray
22
pas.
96
Extraordinaire
1
25525 :522555 :25252
P
BILLET .
Uis que vous voulez abfo .
lument , Madame , que je
vous dife mes fentimens fur les
qualitez que je fouhaiterois à une
Amie , je vous fatisferay , dans.
l'espérance que vostre amitié corrigera
les defauts que vous trouverez
dans mon raifonnement.
Je vous diray donc que je veux
qu'il y ait une grande conformité
d'humeur & de naiffance.
Je veux que cette Perfonne foit
complaifante , mais d'une com .
plaifance fi bien réglée par le ju- -
gement , qu'elle fçache s'oppofer
du Mercure Galant.
97
à mes volontez , fur des choles
qui pourroient me faire tort , qu'
elle foit capable de l'amitié la
plus tendre, par laquelle elle foit
portée à entrer dans mes intérefts
, de maniere qu'ils luy deviennent
auffi chers que les fiens
propres. Je fouhaite qu'elle foit
d'un âge plus avancé que moy ;
car pour le confeil il faut avoir
de l'expérience. Comme je me
propofe de me conformer fur cet
exemple , je veux que l'humeur
de cette Perfonne ne foit point
trop enjoüée , mais plûtoft un
peu mélancolique , fort douce ,
mais fans molleffe , modefte fans
fcrupule , fage fans affectation ,
franche fans ingenuité , penétrante
, adroite & fine , penétrante
, pour deviner quelquefois
9.d'Avril 1684
I
98 Extraordinaire
mes fentimens fans que je m'ex.
plique , adroite & fine , pour
fçavoir les penfées des autres à
mon égard , afin que j'en puiffe
profiter. Je veux qu'elle foit un
peu fevere , c'eſt à dire , qu'elle
m'examine de bien prés , & qu'
elle ne me laiffe paffer aucune
faute fans m'en avertir , mais je
veux qu'à cette occafion elle fe
ferve de toutes les vertus , pre
miérement de fa douceur , pour
me dire les chofes d'une manière
qui me force à les recevoir com
me je dois , quand mefme je n'y
aurois aucun penchant ; de fon
efprit , pour me parler agreablement,
afin que monplaifir & mon
intér ft eftant joints enſemble,
ce qu'elle me dira puiffe faire
plus ampreffion fir moy. Je fe
vid
du Mercure Galant.
rois bien aife , s'il fe pouvoit ,
qu'elle n'euft aucun Amant , ou
du moins qu'elle ne l'aimaſt pas;
car j'ay pour maxime de ne me
point confier aux Gens qui ont
avec d'autres une plus grande
liaifon qu'avec moy. Je croy ,Madame
, qu'il y auroit beaucoup
à ajoûter à ce que je viens de vous
dire ; mais puis que cePapier doit
paroiftre devant vous , je vous
prie de le finir, & de me croire
Voftre tres-humble ServǝAUR
J. B.
DE
LYON
*/8934
VILLE
Voicy ce que j'ay reçeu d' Explica
tions fur les Enigmes de Mars , dont
les Mots eftoient l'Enigme , & le
Fufeau. Vous vous souvenez que
toutes les deux eftoient de l'illuftre
Madame de Saliez , Figuiere d'Alby.
I ij
100
Extraordinaire
14
I.
LApremiere Enigme du mois ,
Me met, Galant Mercure, en un e peine.
extréme;
Et fi ce n'eft l'Enigme meſme,
J'y renonce pour cettefois .
DIEREVILLE, du Pontlevefque.
Our
II.
P moy, i'admire le talent
Du divin Mercure Galant;
Plus je le voy, plus je l'eftime.
Je ne fçay pas Fene comme il peut arriver
Qu'il vous mette à la main l'Enigme,
* Et qu'on ait peine à la trouver.
CE
III.
Le mefme.
Eft une Enigme déguisée,
Que la premiere de ce mois;
Lafeconde, un Fufeau, je luy donne ma
voix,
Ou jeferoisfort abusée.
LA BELLE NOURRITURE.
du Mercure Galant. 101
IV.
ALeidon m'apremis le Mercure
Galant;
Comme ilfçait qu'en me l'apportant
Il medonne un plaifir extréme,
Je croy qu'il n'y manquera pas.
Jefçaurayfesfecrets : fuft-ce l'Enigme
mefme,
F'en veux débrouiller l'embarras.
La Belle à l'Anagramme,
Libre d'amour , de la
Rue du Bac.
V.
APeineay je achevé de lire voſtre
Enigme,
Dont le file eftfort & fublime ,
Que je crois avec verité
Penétrer fen obfcurité:
Car dansfon langage fupreme ,
Ou bien jefuis trompée, ou c'est l'Enigme
mesme.
SYLVIE , du Havre.
I iij
102 Extraordinaire
VI.
Tousmessoins iront avant l'cat,
Si tafeconde Enigme eft autre qu'un
Fuſeau .
Il est d'une méthode affez rare & nowvelle;
Maisqu'on ne l'eftimepas moins,
Eftant l'Ouvrage d'une Belte,
Qui desplus accomplis mérite bien les
foins.
Qui
VII.
La mefine
Ui eft cefoible & ce menu,
Qu'on ditfans ceffe agir pour peu que
l'on le ferre,
Qui prefque en tous coins de la terre
Par les emplois eft bien connu,
Et dont la Fortune fe jouë,
Qui voit fouvent tourner la Roue,
Quelquefois veftu proprement,
Et puis tout nud dans un moment,
Qui tient de l'inconftancehumaine,
Que tan oft on délivre , & tantoft en
enchaîne
du Mercure Galant. 103
N'est-ce pas un Fuleau, que le Sort incertain
Fait changer dans un tour de main ?
L'Exilée de la Ville- Françoife.
UN
VIII.
Ne Enigme ne peut fe fairefans
lumiere,
Elle n'eft plus Enigme alors qu'elle eft
au jour;
L'obfcuritéfait toute fon amour;
Peu connoiffent l'Enigme , & l'expli
quent entiere.
L'Enigme cache un rienfous des Mots
merveilleux ,
1
L'Enigme en Tableau plaft aux yeux;
An Mercure Galant Enigme eft en
ufage.
Si l'Enigme n'eft rien du tout parmy
les Dieux,
Elle ne laille pas de parler leur langage
.
Je nefay par quel art elle fe peut ca
cher,
I iuj
104
Extraordinaire
L'Enigme mefurprit dés que je l'emi
connue,
Favois lû cette Enigme, & l'avoisfort
bien vûë,
Mefme avant que de la chercher.
L'EPINAY-BURET
I X.
A MADAME LA VIGUIERE D'ALBY,
Vand je te vois parler le langage
Q%des Dieux,
Par Enigmes ravir & l'esprit, & les
yeux,
Je fuisforce de dire; ô l'Héroïne accorte!
Maisquandje vois d'ailleurs & Quenouille,
& Fufeau,
J'ajoute avec raifon; Elle eft la Femme
forte,
Que le Sage cherchoit ; c'eft un Fruit
tout nouveau.
LE BERGER DE COTENTIN.
du Mercure Galant.
105
X.
MErveiller en peu de temps j'ay
deviné l'Enigme
Qu'une Illuftre nous a proposée en ce
mois,
Ayant dès la troifiéme Rime
Déconvert le Mot cette fois .
Fadmire cependant le gentilstratageme
De ce Génie induftrieux,
Qui déguifant l'Enigme meſme,
Nous veutfaire chercher ce qui nous
faute aux yeux.
XI.
GYGES.
UN Eſprit merveilleux
a donné la
Al'Enigme du mois qu'on dit baïr le
jour,
A qui la nuit et toute fon amour,
Que peu connoiffent toute entiere,
Dont la forme d'un Eftre étrange &
merveilleux
Etonne l'efprit, & les yeux,
106 Extraordinaire
Qu'on voit chez les Mortels à préſent
en uſage,
Mais dont l'obſcurité n'entre point chez.
les Dieux,
Quoy queparlant en Vers, elle en ait le
langage
;
Acette Enigme enfin que l'Art a pû
cacher,
Dont l'onfera furpris quand on l'aura
connue ,
De ceux qui l'aiment fera veuë,
Mefme avant que de la chercher.
LAJOLY-BOLQUINETE
XII.
Llez moiffonner des Lauriers,
Genéreux vaillans Guerriers,
Surnosfiers Ennemis,fans craindre que
la Parque
Fienne trancher le cours
De vos jours :
Elle fait refpe &ter LOUIS noftre Monarque,
Es lors que vousfuivrezſe pas,
du Mercure Galant. 107
N'en redoutez point le trepas,
Elle vous quittera pour laiffer la victoire,
Et la gloire
Vous accompagner en tous lieux,
Et pour prolonger voftre vie,
Elle montera dans les Cieux,
Où malgréfa rigueur ellefera ravie
D'employer tousfesfoinspour groffir le
Fufeau
Qui vous éloignera pour longtemps du
Tombeau.
ALCIDOR, du Havre
XIII.
C'En eftfait, je tiens voftre Enigine,
Illuftre de Saliers, pour qui j'ay tant
d'eftime.
Hé, quin'en auroit pas découvert le vray
fens?
Elle eft fpirituelle, & deplus fort ob
Scure;
Mais ne voyez- vous pas que le Seigneur,
Mercure
Le découvre aux plus innocens?
108 Extraordinaire
Ainfi, quandon auroit moins d'efprit
qu'une Befte
On nepourroit pas l'ignorer,
Puis
que le Mot eft àla tefte,
Quivient d'abordfe déclarer.
XIV .
Le mefme:
Ous pourrez bien voir contre
Vouvous
S'emporter d'un jufte courroux
Celle qu'on ne croit pas moins belle
Quegalante &fpirituelle.
Je croy qu'elle ne peut apprendre qu'à
regret,
Que vous ayez, Mercure, éventefon
Secret.
Il mefembleque c'eft avoir commis un
crime,
D'avoir rendu public le Mot de fon
Enigme,
Fous, qui jusqu'à préſent poroiſſiezſi
difcret.
Le mefme.
du Mercure Galant. 109
22: 222225 5525 2252
SIXIEME PARTIE
DU TRAITE
DES LUNETES,
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DUC DE BOURGOGNE,
Par M' Comiers & Ambrun, Prevost
de Ternant, Profeffeur des Mathéma¬
tiques à Paris.
No
Ous avons demontré dans
le XIX . Tome du Mercure
Extaordinaire , comment fe forme
l'image de l'objet fur la Retine
dans le fond de l'oeil. Nous avons
nommé veže naturelle de l'objet, l'1-
mage dépeinte fur la Retine, lors
que les rayons de lumiere éma
Extraordinaire
nez ou refléchis de chaque point
de fa furface , viennent directe.
ment fur l'oeil , fans traverfer aucun
corps diaphane , autre que
l'air dans lequel fe trouvent l'oeil
& l'objet. Nous avons appellé
Veue artificielle de l'objet , lors que
fes rayons de lumiere, apres avoir
fouffert refraction , & s'eſtre rompus,
& détourné en penétrant les
verres fphériquement travaillez ,
& qu'on met entre l'objet & l'oeil,
viennent par les rayons de leurs
pinceaux optiques , ou pointes des
cones renverfez de leur radiation
au derriere de l'humeur Criſtal.
lin, former chacun leur peinture,
& tous enſemble l'image entiere
de l'objet fur la Retine , qui eſt
l'organe formel de la Viſion ,nonobftant
le dire de Bartholomeus
du Mercure Galant. 11
Torrinus dans ſon ParnaffusTriceps,
feu Mufarum Afflatus Phyfiatroma
thematici , imprimé à Turin en
l'année 1657. lequel dans la page
270. dit, Præcipuum vifionis inftru
mentum , non eft Aranca , aut Re
tina , fed Choroïdes Tunica , quæ uti
opaca omnium primo lumini ingre
dienti obfiftit. Ce que le docte M
Mariote de l'Académie Royale,
des Sciences , a crû demontrer
par une belle & curieuſe expé
rience , que la Viſion de l'objet
ceffe , lors que fon image tombe
fur l'épanouiffement du nerf optique
, où la Choroide n'eft pas
étendue , ce qu'il expliqua au
long dans le fournal des Sçavans
du Lundy 17. Septembre 1668 .
A quoy j'ay répondu dans la
232. page du XIX.Tome du Mer
112
Extraordinaire
cure Extraordinaire
, Que la Tunic
que Choroïde , matte , noire &
fuligineuſe , fert au derriere de la
Retine , à arrefter fur la Retine
les rayons qui peignent l'image
des objets , & comme le nerfoptique,
n'eft pas au milieu de l'oeil ,
mais un peu plus haut , & à coſté
tirant vers le nez , les rayons de
l'image de l'objet , tombant en
cet endroit fur les filamens hériffez
du nerfoptique , n'en peuvent
faire qu'une impreffion confufe
, & bien diférente de celle
qu'ils font fur les fibres de la Retine
, qui font couchez à plat, &
recouverts par derriere de la Tunique
Choroïde, de mefme qu'u
ne glace de Miroir , de fon étamûre
ou feuille d'étain imbibée
d'argent- vif.
du
Mercure Galant. 113
Pour m'expliquer de la maniere
que fe fait la Viſion , je dis
avec Keppler , dans fa Dioptrique
de 1611. Quemadmodum omnis
fenfus externus perficitur receptione
& impreffione , paffione fcilicet ; cùm
imprimitur ei quodfentit , fpecies rei
externa : & hac paffio fenfio dicitur,
Sic etiam in cerebro cujufcumque animalis
eft aliquid , quidquid fit, quod
communis fenfus dicitur , cui imprimitur
fpecies inftrumenti viforii affecti
, hoc eft picti à luce rei vifibilis.
Car voir , n'eft que fertir la
Retine affectée d'une telle &
telle maniere par l'image des
objets .
Nous avons demontré , qu'en
l'année 1285. on avoit commencé
en Europe de fe fervir de Bezicles ,
qui font les Lunetes ou fimples
Q.d'Avril 1684.
K
114
Extraordinaire
Binocles , les plus utiles & les plus
néceffaires, puis qu'elles reffufcitent
la veue aux Vieillards , mettant
l'objet au foyer convexe de
leur Bezicle, parce qu'ils ont befoin
d'en recevoir les rayons paralleles
, de mefme que fi l'objet
eftoit tres éloigné, & rendent la
veüe diftincte aux Miopes de tout
âge , qui ont la veüc fi courte,
qu'ils ne peuvent voir diftincte.
ment que les objets qui font fort
proches , c'eft pourquoy ils ont
befoin de Bezicles dont les verres
faient concaves des deux coftez,
ou du moins plan- concaves, dont
le diametre de la concavité foit
égal à la diftance qu'ils lifent &
voyent tres - diftinctement un objet
, d'autant qu'ils ont beſoin de
recevoirles rayons des objets ſendu
Mercure Galant.
IIS
fiblement divergens , de mefme
que fi l'objet eftoit tres proche,
afin que le grand angle de la refraction
retardant leur réunion
ou foyer , porte la pointe du pinceau
optique de la radiation de
chaque point de l'objet , jufque
fur la Retine.
Nous avons prouvé dans le
XXI.Tome du Mercure Extraor
dinaire , qu'il y a plus de 1790 .
années que le Roy Ptolemée II .
dit Evergetes , avoit fur le Phare
d'Egypte un tres- excellent Telescope
, ou Lunere de longueyeue
, & qu'en Europe le fecret
des Lunetes commença à eftre
divulgué il y a du moins 150. ans,
puis qu'en l'année 1542. Hieronymus
Fracaftinus au Chapitre 8. de.
fon Livre De Homocentricis , parla
Kij
116 Extraordinaire
en ces termes , Per duo fpecilla ocularia
fi quis perfpiciat , alteri fupra
pofito, majoramulto, & propinquiora
videbit omnia. En l'année 1549⋅
Porta, Gentilhomme Napolitain ,
parla encore plus netement du fe
cret des Lunetes .Voici les termes,
tirez du17 . Livre Magic Naturali ,
Si lentes multiplicare noveris , non
vereorquinper centum paffus minimă
litteram confpixeris , ut ex una in
alteram majores reddantur caracteres.
Qui id rectè fciverit accommodare,
non parvum nanfciceturfecretum . Et
il ajoûte Concavo longè parva vides
, fed perfpicuè , convexo propin
qua , fed turbida , fi utrumque rectè
componere noveris , longinqua , &
proxima & majora & clara videbis.
Pouvoit- il parler plus intelligemment
?
du Mercure Galant.
En 1609. Jacques Metius d'Almarie
en Hollande , ayant étudie
Porta , fit travailler des verres
par un Lunetier nomméJean
Lyppenfein , de Midelbourg en
Zelande , lequel ayant obfervé
que Metius pour les éprouver,
éloignoit peu à peu le verre convexe
du verre concave , qu'il tenoit
tout contre l'oeil , fit le lendemain
pour foy , de femblables
verres , qu'il ajufta dans un tuyau,
&c. Le bruit de l'effet de ces Lunetes
portaKeppler à compoſer fa
Dioptrique, qui fut imprimée en
1611. porta auffi le grand Galilei
Florentin , d'en rechercher les raifons
& les proportions , il fut encore
fi adroit à travailler les ver
res, qu'on nommoit indiféremment
Lunetes de Hollande , &
118 Extraordinaire
Lunetes de Galilei , celles dont
le verre eftoit concave . Fontana
Napolitain , dans fon Livre des
Obfervations Celeſtes , imprimé
à Naples en 1642. dit s'eftre ſervi
dés l'année 1608. d'une Lunetė
feule avec deux verres convexes .
le 4.
Le R. P. Rheita, Capucin Alleman
, ayant , comme il dit dans
Livre de fon Oculus Enoch &
Elia , mis en pratique en l'année
1642. ce que Keppler avoit enfeigné
dans fa Dioptrique , com
mença à faire des Lunetes à deux
verres convexes , par lesquelles
on voit en mefme temps cent
fois plus d'étenduë de Païs, qu'avec
une Lunete de mefme lon
gueur , dont le verre oculaire eft
concave. C'eft pourquoy dans
une Lettre datée de Cologne ,
du Mercure Galant.. ug
119
ipfo die trium Regumfacro, rappor
tée dans la 1588. page du Mathefis
Biceps du tout fçavant Evefque
Caramuel , dans le poft fcriptum
Rheita écrivit les termes fuivans,
Sed quod monere volui , non poſſunt
novi illifovisfatellites ullo modo Telefcopio
, five tubo communi videri,
fed optimè Teleſcopio novo & mirabili
modo nuper à me reperto , in deupla&
ultraproportione objecta amplificante.
Du Nom de l'Inventeur du plus
petit Microfcope.
E dis que l'Invention des plus
petites Lunetes , que nous appellons
Microfcopes fimples, qui
ne font compofez que d'un feul
globule de verre , dont la grof
120 Extraordinaire
feur n'excede pas celle d'un grain
de millet , & que l'on fait tresfacilement
à la pointe de la flame
d'une bougie , eft deüe à la France,
puis qu'en 163. le R. P. Maignan
, de l'Ordre des Minimes, a
dit dans le 4. Tome , chap. 17.
prop. 19. pag. 1737. de fon Curfus
Philofophicus, imprimé à Tholofe
en l'année 1653. Expertus ego
fum , efficiens ad lucernam globulos
perfectos vitreos , veluti milii granula
, vel paulò minores in ufum Mi-
Grofcopii , quo vel ipfum pulicis un
guem trabali cernas magnitudine.
Nous avons demontré dans le
XXI . Tome du Mercure Extraordinaire
, que les Bezicles font des
Binocles fimplès , & què l'invention
, ou plûtoſt la réduction en
ratique des Binocles com poſez
de
du Mercure Galant. 121
de deux Lunetes de longue- veüe
d'égale force , eft deüe à Daniel
Chorez , tres- fçavant & tres expert
Artiſte , qui en l'année 1625.
préfenta au Roy , & en publia
par écrit la conſtruction .
Le R. P. Antonius - Maria de
Rheita , tres-fçavant, & tres- reli
gieux Capucin Alleman , grand
Prédicateur & Mathematicien,
réüffit de mefme que Chorez
dans la conſtruction des Binoc es
de toute longueur . Hen enfeigna
la conftruction dans un Livre in
folio , plein de doctrine & de
vertu folide , qu'il intitula Oculus
Enoc & Elia , imprimé à Anvers
en l'année 1645. dans lequel en
la page 336. au Chapitre oculus
Aftropicus Binoculus , il rend raiſon
du Titre genéral de ſon Livre.
Q.d'Avril 1684. L
122 Extraordinaire
Hujus , dit- il , Oculi Enoch & Elia
Binoculum Telescopium , quòd ejus
ope ad Magnalia Dei , etfi remotiffima
à nobis , in cælo elongata , non
ampliùs femicaco , fed novo modo
ambobus oculis quafi prafentia ſpec.
tanda inducamur , inftruamurque
. Et
dans la page 355. il ajoûte ce que
depuis en l'année 1655. mille Sçavans
reconnurent tres-veritables ,
lors qu'il paffa à Paris, à Lyon , à
Thurin, & de là en Italie. Voicy
fes termes , Tali profectò Binoculo à
nabis confecto, obječia duplo , triplo,
imò quadruplo majora ,lucidiora atque
clariora confpeximus ,quamper tubum
monoculum ; & certè nifi ipfimet expertifuiffimus,
quodfcribimus utique
fcribere puderet, quòd ad praxim redacta
non fubfifterent.
Les Binocles du P. Rheïta , &
du Mercure Galant.
123
leur conftruction , eftoient chofes
fi connues dans toute l'Europe,
que Petrus Borellus, dans fon Livre
De vero Telefcopii Inventore , imprimé
à la Haye en 1655. au fecond
Tome ou Partie , en la p. 22 .
fait ce Titre , Oculus Aftropicus Binoculus,
feupraxis, modufque brevis,
facilis ac novus , pro Telescopio Binoculoparando,
exactiffimè conficiendo,
poliendo , & debita proportione conjungendo.
Et dans la page 33. au
Tit. De confectione Tubi Binoculi,
donna doctement , ce que vingt
ans apres l'Autheur des vifions
Parfaites , des années 1677. &
1681. a publié dans une tres-ample
Morologie de deux Volumes
in folio.
Les Binocles du Pere Rheïta
eſtoient fi connus & commus
Lij
124
Extraordinaire
Turin il y a plus de 25. ans, que
Bartholomeus Torrinus , dans fon
Parnaffus Triceps, imprimé à Turin
en l'année 1657. dans la page 304.
au Tit. De Oppugnatione , dit , Nos
Telescopio ex nupera Patris Rheita
inventione muniti ; ultra quatuor
milliaria , diù noctùque , fine condicto
, aut Griphis , legendum dabimus,
quod amico velis fignificare ;
hoftis verò circumftans non percipiat.
Les Binocles du Pere Rheïta
eſtoient fi connus en Allemagne,
que le R. P. Schot , Jéfuîte , dans
le premierTome de fon Livre intitulé
Magia univerfalis Natura &
Artis , imprimé en l'année 1657.
en fait plufieurs Chapitres. Le
premier eft dans la page 493. De
Teleſcopii Binoculi origine , ejufque
Authore. Dans ce Chapitre il dit
du Mercure Galant. 125
hautement , Anthonius igitur Maria
de Rheita , vir aquè religiofus ac
doctus,mihiquefamiliariter notus .....
alterum focium Tubo monoculo ade
junxit , & quidem foeliciffimo aufu
felicioriquefucceffu , ut mecumfater
coguntur quotquot ejus rei experimentum
fumpferunt ; talis quippe inter
hunc & priorem eft differentia, qualis
effe communiterfolet interMonoculum
& Binoculum hominem.
Le mefme Autheur , dans le
Chapitre De infignibus hoc tempore
Teleſcopiorum Artificibus , dans la
page 496. dit , Joannes Vvifel ,
Augufta Vindelicorum , inftructus à
Rheita , facit tubos , tam Monoculos
quàm Binoculos. Enfin parlanten.
core du P. Rheïta , il ajoûte, non
tantùm in ea arte excellit , eamque
fcriptis tradidit , fed alios etiam, cùm
Liij
126 Extraordinaire
humaniffimus fit , fine invidia non
paucis communicavit.
Les Binocles du Pere Rheïta
eftoient tres - connus en l'année
1660. puis que le P. Baltazar
Conrard Jéfuîte, dans une Lettre
écrite de Glacia le 7. Janvier 1660 .
& rapportée par le P. Gafpar
Schot dans la 857. page de fon
Technica curiofa, imprimé en 1664 .
porte ces termes , De diftantiis objectorum
per tubum metiendis , fine
dubio Rheita Capucinus id voluit tentare
per tubum duplicatum . Veco eum
per quem uterque oculus hominisfimul
&femel tranfpicere poteft.
Les Binocles du Pere Rheïta ,
& leur conftruction , eftoient chofes
fi connues dans toute l'Europe,
que le R. P. AndréTacquet
Jéfuîte , l'un des plus doctes Madu
Mercure Galant.
127
thematiciens du fiecle , parlant
du P. Rheïta , dans la 313. page
Aftronomia lib.7 . num . 37. imprimé
à Anvers en 1668.dit hautement,
Conftat hunc Virum multum operein
tubis concinnandis pofuiffe.
Les Binocles du Pere Rheïta
eftoient fi connus en Allemagne,
qu'en l'année 1668. M¹ Dalencé,
à préfent Secretaire du Roy , étant
à Visbourg , reconnut par mille
expériences la bonté d'un Binocle
de 14. pieds de longueur, que
M' l'Electeur de Mayence luy
avoit prété.
Les Binocles du Pere Rheïta
eftoient tres - connus dans toute
l'Europe , puis que le R. P. De
chales , Jéfuîte , dans le fecond
Tome de fon Mundus Mathematicus,
imprimé en l'année 1674. dit
L
iiij
128 Extraordinaire
dans la 673. page , Pater Rheita
infigne Telescopium Binoculum circumferebat,
cujus longitudo erat decem
circiter palmorum. Et comme
le R. Pere Dechales eftoit fçavant
, il enfeigna leur conftru
ction en peu de mots : Les voicy
dans la page 672. Fiant igitur duo
Teleſcopia omnino fimilia , que conjunganturita
utfint fibi invicem paralleli
, & diftent câdem quâ oculi diftantia.
Duo ita poffe illa difponi , ut
uterque oculus unicum objectum videat.....
Expertusfum in Teleſcopio
duorum pedum, & certum est, diftinc
tius incomparabiliter & majus , &
vicinius objectum apparere ; & quod
mirum eft , non duo Telescopii gemini
foramina videbantur , fed uni»
cum , &c.
Nonobftant toutes ces anciendis
Mercure Galant. 129
"
nes & authentiques preuves de
l'ancienneté des Binocles P'Au
theur des vifions Parfaites de l'an
1681. nous veut faire acroire qu'il
en eſt l'Inventeur , & nous dit,
Da mihi fudicem qui mihi credat, &
ego convincam ; mais les Sçavans
n'ont pas ajoûté plus de foy où il
fe fait Juge de fa propre cauſe,
qu'au R. P. le Moyne , lequel
dans une affaire où il n'avoit
point d'intéreſt, en l'année 1666.
dans la 496. page de l'Art des Di
vifes , a écrit en termes tres-formels
, & meſme réïtérez , Que
l'invention du Telescope eft deue à
M' Hugens de Zulichen.
:
130
Extraordinaire
DelaProportion précise du Verre
Objectif au Verre Oculaire.
A
Pres la bonté de la matiere
>
il
& du travail du Verre Objectif,
& fa jufte ouverture
faut encore que la longueur de
fon Foyer folaire foit dans une
déterminée Raifon avec la longueur
du Foyer de fon verre ocu .
laire , afin que la Lunete faſſe
voir avec clarté & diſtinction l'aparence
de l'objet , le plus augmentée
qu'il eft poffible. Le P.
Scheiner a crû que l'on ne pou
voit déterminer que par expérience
, la Raifon que doit avoir
l'oculaire à ſon objectif.
Petrus Borellus , dans fon Livre
De vero Teleſcopii inventore , impridu
Mercure Galant.
131
mé à la Haye en 1655, apres avoir
dans la 11.page nommé Chorex, &
le R. P. Rheita entre les plus illutres
Sçavans, qui avec Meffieurs
Hevelius Polonois , Guillaume
Menard , Eftienne Breffieux de
Grenoble ,& Chalamon Čonſeiller
au Parlement d'Aix , ajoûte qu '
autrefois M' Ferrier d'Auvergne
fit à M' Defcartes une Lunete
decem pollicum, quo ex quatuor leucis
pollicem aquare herbula videbantur.
Je crois que ces pouces valoient
des pieds.
Le R. P. Rheïta , dans fon
Oculus Enoch & Elia , imprimé en
1645. n'ayant peut- eftre pas fait
réflexion qu'à mesure que les Lunetes
font plus longues , on doit
augmenter la Raifon de fon objectif
à fon oculaire , afin qu'elle
132 Extraordinaire
augmente davantage l'apparence
de l'objet , & toûjours avec
clarté & diftinction , donna dans
une longue Table la mefme proportion
de 40. à 1. de tous les
verres objectifs à leur oculaire ;
ainfi les plus longues Lunetes
n'augmenteroient que 40. fois,
l'apparence de l'objet , de mefme
que la Lunete d'un objectif d'un
pied Romain de Foyer , auquel
il donnoit un oculaire , dont la
longueur du Foyer n'eftoit que
de 5. parties d'un pied Romain;
& à un verre objectif de 40. pieds
il donnoit un verre oculaire d'un
pied. Cette grande Lunete auroit
le feul avantage de faire voir
l'objet 746496. fois plus éclairé,
à caufe de 14. pouces & demy
d'ouverture de l'objectif de 48.
du Mercure Galant. 133
pieds , laquelle contient autant
de fois 64. qui eft le quarré de
huit lignes de diamètre , qu'on
donne au plus excellent verre objectifd'un
pied , & perfonne n'ignore
que les furfaces des cercles
font entre elles comme les quar
rez de leurs diamétres.
Je n'ay trouvé bonne cette
proportion de 40. à 1. que pour
l'objectif de trois pieds & demy
de Foyer , ou de 480. lignes, au
quel je donne un oculaire de 12 .
lignes & 4. cinquième , qui augmente
40. fois l'apparence de
l'objet . C'est pourquoy dans mon
Livre de la NouvelleSience de la Nature
& Préfage des Cometes ,imprimé
à Lion en l'année 1665, j'écrivis
dans la page 486. les termes fui
vans, Puis qu'un verreoculaire , tang
134
Extraordinaire
·
plus il eft d'un moindre Focus , tant
plus ilagrandit l'apparence des objets,
en la rendant en échange plus trou
ble , il faut garder certaine proportion
entre les Focus des verres , laquelle
proportion ne confiftepointicy
en une rigueur de Mathematique ,
puis qu'elle commence d'eftre bonne
depuis un jufques à trente - cing &
quarante . C'eft à dire, que fi le Focus
du verre oculaire eft d'un pouce ,
le
Focus du verre objectif doit eftre de
trente-fixjuſques à quarante pouces .
Et dans la page 497. je parle en
ces termes , Toute la perfection de
nos grandes Lunetes confifte en quatre
verres ; un objectif& trois ocu
laires, lefquels oculaires peuvent auffi
tous trois eftre d'un mefme Focus. Le
Graculus perpétuel de Phédre ,
a dit douze années apres moy la
du Mercure Galant.
135
mefme chofe dans la 140. page.
de la vifion parfaite , imprimée en
l'année1677. Voicy fes termes,
Pour monter l'oculaire de quatre verres
convexes , qui redreffent excellemment
l'efpece tres-augmentée & tresdiftincte
pourfervir aux objets de la
terre , les trois derniers verres peuvent
bien eftre tous trois égaux , &
eftre enproportion avec leur objectif,
comme 1. à 36. 38. ou 40. au plus. Le
Lecteur jugera par ces termes ,
combien il a fçû exactement copier
en l'année 1677. ce que j'a
vois publié en 1665.
M' Hevelius , dans la 11. page
de la Selenographie , imprimée en
l'année 1646. apres avoir remarqué
que fi le verre oculaire eft
trop aigu , c'est à dire de trop
petite longueur de foyer, l'appa,
136
Extraordinaire
rence de l'objet eft fort aug
mentée, mais qu'elle paroift trou
ble , fombre & peu éclairée , &
au contraire, fi l'oculaire eſt trop
obtus , c'eſt à dire de trop long
Foyer , l'apparence de l'objet eft
fort claire & diftincte , mais peu
augmentée , ſe contente de dire,
Media quadam proportio harum lenrium
est eligenda , quam ufus & quotidiana
experientia unumquemque docebit.
Ce dire de M' Hevelius me
porta en l'année 1652. eftant pour
le ſervice du Roy au Fort de l'Eclufe
fur le Rhône , à reconnoître
pas expérience mille fois réïtérée
, le verre oculaire convexe
le mieux proportionné à fon objectif,
pour voir l'apparence des
objets dans la plus grande augdu
Mercure Galant. 137
mentation poffible , accompagnée
de la diftinction des parties,
& d'une admirable gayeté de
lumiere, & clarté .
Le verre objectif de la plus
courte de mes Lunetes d'épreuve ,
avoit 5. pieds , ou 60. pouces, ou
720. lignes de longueur de Foyer
folaire , & avec 18. lignes d'ou
verture , & fon oculaire de 14.
lignes de longueur de Foyer folaire,
faifoit paroiftre l'objet tresdiftin&
t & bien éclairé , en augmentant
51. fois & 3. feptiéme
l'apparence naturelle du Diamé.
tre de l'objet , parce que les 14 .
lignes du Foyer de l'oculaire
font autant de fois contenuës
dans les
720. lignes du Foyer de
l'objectif.
Le verre objectif de la plus lon
Q. d'Avril 1684.
M
138 Extraordinaire
gue de mes deux Lunetes d'épreuve
avoit 10. pieds ou 120. pouces
ou 1440. lignes de longueur de
Foyer folaire , & avec deux pouces
de diamètre d'ouverture , &
fon oculaire de 18. lignes de longueur
de Foyer folaire , augmentoit
avec clarté & diftinction 80.
fois l'apparence naturelle du diametre
de l'objet , parce que 18.
eft contenu 80. fois dans 1440 .
De la proportion des verres de
mes deux Lunetes tres.excellentes
, j'ay tiré geométriquement
la proportion des verres pour tou,
tes les auttes Lunetes.
THEOREME.
Comme la longueur de 250. lignes
Està la longueurde 14. lignes.
du Mercure Galant.
139
Ainfi la longueur de 1800.lignes ,plus
la longueur du Foyer folaire du verre
objectifréduite en lignes ,
Eft à la longueur requife du Foyer
folaire defon verre oculaire.
Pour bien demontrer & bien
comprendre ce Theoreme ,voyez
la premiere Figure de la Planche
VII . Suppofons avoir porté fur
la ligne indéterminée depuis
A en B 720. lignes , longueur du
Foyer du verre objectif de la plus
courte de mes deux Lunetes fon.
damentales , & avoit élevé la perpendiculaire
B C de 14. lignes,
longueur du Foyer de fon verre
oculaire .
Suppofons auffi d'avoir porté
fur la mefme ligne depuis 4 en D
la longueur de 1440. lignes du
Foyer folaire du verre object f
Mij
140
Extraordinaire
de la plus longue de mes deux
Lunetes fondamentales, & avoir
élevé la perpendiculaire D E de
18. lignes longueur du Foyer fo
laire de fon oculaire.
Supofons encore la ligne droite
indéterminée C. E Z. tirée par
les points E. C.
Il faut en premier lieu connoistre
en nombres la ligne 4.
Pour cet effet fuppofons la ligne
C. F. parallele à la ligne 6. D.
Donc C. F. 720. D. F. 14. & par
conféquent F. E. 4.
Les triangles rectangles E. F.C.
& E. D. font équiangles . Donc
par la 4 . du vi, d'Euclide , ils ont
les coftez proportionnels , donc
par analogie.
E F. FC :: ED . D
4. 720 18 3240.
du Mercure Galant. 141
Donc D 3240 -- DA1440 A
1800. Donc 4 1800✈ A B 720
me B 2520.
PROBLEME.
Eftant donné un verre objectif
de 15. pieds , ou 180. pouces , ou
1160 , lignes de longueur de Foyer
folaire , trouver la longueur du
Foyer folaire de fon verre oculaire.
Voyez la Figure 2 .
Suppofons avoir porté depuis
A. en G. la longueur de 2160. li
lignes , & avoir élevé la perpendiculaire
G H. elle fera la longueur
requife, que vous connoîtrez
par cette analogie .
B. BC.. G. GK.
2520. 14..3960 . 22.
Ou par cette autre Analogie .
142 Extraordinaire
D. DE .. G. GK.
3240. 18.3960. 22 .
On peut encore avoir la meſme
longueur G K. par cette Analogie
Fig. IV.
B D. FE .. BG. HK.
720. 4 .. 1440. 8.
Donc BC. 14 HK . 8. GH = 22.
lignes , longueur du Foyer du
verre oculaire pour le verre objectif
de 15. pieds de Foyer.
Divifez AG. 2160. longueur du
Foyer du verre objectif de 15.
pieds , par G H. 2 2. longueur du
Foyer de fon verre oculaire, l'exposat
fera 98.1. onzième. Donc
par cette Lunete , la veüe artificielle
du diametre de l'objet fera
avec diſtinction & clarté 98. fois
plus grande que l'apparence du
mefme diamètre de l'objet par
du Mercure Galant. 143
la veüe naturelle , & la furface
du mefme objet paroiftra augmentée
du moins 9604. car les
furfaces des Bazes des cones vifuels
eftant des cercles , elles font
-entre elles en Raifon doublée de
leurs diamétres ; c'eſt à dire, comme
les Quarrez de leurs diamétres,
par la 2. propofition du douzié.
me Livre d'Euclide.
Par la mefme voye des triangles
proportionnels , vous trouverez
qu'à un verre objectif de
20. pieds de foyer , il faut un oculaire
de 26. lignes de foyer , avec
lequel l'apparence du diamétre
de l'objet , augmentera 118. fois
& 10. treiziémes.
Que fi au mefme verre objectif
de 20. pieds de foyer , vous
donnez un oculaire trop foible,
144
Extraordinaire
c'est à dire trop obtus, ou de trop
grande fphéricité & longueur de
foyer , comme par exemple de 5.
pouces , ou 60. lignes , la Raiſon
des foyers de ces deux verres
eftant comme de 48 à 1. l'apparence
du diamétre de l'objet
n'augmentera que 48. fois . C'eft
pourquoy fi l'objet eft fortement
illuminé , comme la Lune , Vénus
, Mars , Périgées , & c. Si
vous n'étreciffez par un carton
d'une ouverture moindre de trois
pouces de diamètre , qui eft celle
que doit porter avec diftinction
ce verre de 20. pieds , s'il eft
d'un travail exquis ; la trop grande
lumiere ébranlant fortement les
fibres de la Retine , leurs Voifines
s'en reffentent , & la vifion
ne peut eſtre diſtincte. De plus,
le
du Mercure Galant. 145
le trop de lumiere offenſe la Re.
tine , laquelle eſtant trop échau
fée & rarefiée , refferre beau.
coup l'ouverture de la prunelle,
& les parties de l'oeil eftant dans
une fituation violente , la vifion
ne peut eftre diftincte ny ferme,
& on ne peut obferver agreable.
ment , ny pendant un temps fufifant
, fi par des anneaux de carton
noir on n'étreffit l'ouverture
de 3. pouces de ce verre objectif
proportionnellement à la force
de l'illumination de l'objet.
Comme un excellent verre objectif
de 25. pieds de foyer , qui
doit porter trois pouces & quatre
lignes d'ouverture, fuffit pour
faire toutes les obfervations des
Aftres , en luy donnant un oculaire
bien proportionné. Vous
2. d'Avril 1684. N
ན་146
Extraordinaire
trouverez par l'une des trois Ana.
logies cy deffus expliquées , que
fon oculaire doit avoir deux pou.
ces & demy ou trente lignes de
longueur de foyer folaire , & que
cette Lunete augmentera avec
clarté & diftinction 120. fois le
diametre de l'Aftre , & par confféquent
144000. fois fon difque.
Par les mefmes voyes , vous
trouverez pour un objectif de 30.
pieds , un oculaire de 34. lignes,
qui augmentera 127. fois le diametre
de l'Aſtre .
Pour un objectif de 35. pieds,
un oculaire de 38. lignes, qui augmentera
132. fois & 12. dixneu.
viémes .
Pour un objectif de 40. pieds,
un oculaire de 42. lignes , qui
augmentera 137. fois & 1. feptiéme.
du Mercure Galant. 147
Pour un objectif de 45. pieds,
un oculaire de 46. lignes , qui
augmentera l'apparence du diamétre
de l'Aftre 140. & vingt
troifiémes.nud!
PROBLEME.
Par les mefmes voyes des Triangles
proportionnels , vous trouverez
la longueur du Foyer du verre oculaire,
pour tout verre objectif, dont
la longueur du Foyer eft audeffous de
dixpieds. Voyez la Figure III. de
la Planche VII.
Ainfi eftant donné à un objectif
de 7. pieds ou 84. pouces
ou 1008. lignes, pour trouver fon
oculaire.
Suppofez avoir porté depuis
4. en L, la longueur de 1008. li
Nij
148 Extraordinaire
gnes , ou depuis B. en L. 288. lignes,
& avoir élevé la perpendiculaire
L M. elle fera la longueur
du Foyer de l'oculaire requis, que
vous connoiftrez en nombres par
ces analogies.
Car A 1800. A L. 1008.
L. 2808. Donc
B. BC .. L. L M.
2520. 14 ..
2808.153.5°
Divifez A L. 1008. longueur du
Foyer de l'objectif de 7. pieds
par 15. & 3 cinquiémes, logueur du
Foyer de l'oculaire , le quotient
64. & 8. treiziémes , indique que
cette Lunete augmentera 64. fois
& 8. treiziémes
l'apparence naturelle
du diamétre de l'objet.
Pour un objectif de 4. pieds,
un oculaire de 13. lignes & 1. cin.
quiéme, qui augmentera par condu
Mercure Galant.
149
féquent 43. fois & 7. onzièmes
les diametres apparens des objets
.
Pour un objectif de 3. pieds, ou
36. pouces , 432. lignes , un oculaire
d'un pouce ou 12. lignes &
2. cinquièmes , cette Lunete augmentera
par conféquent 34. fois
& 26. trente- uniémes , l'aparence
naturelle du diametre de l'objet.
Voicy l'opération.
B. BC. · N.NO.
2520. 14 .. 2232. 12. 2.5°
c'eft à dire 2. cinquièmes de ligne.
Pour un objectif de 2. pieds
de longueur de Foyer folaire , un
oculaire d'onze lignes & 3. cin
quiémes de Foyer , qui augmen .
tera par conféquent avec clarté
& diftinction 24. fois & 24. vingtneuvièmes,
l'apparence naturelle
N iij
150 Extraordinaire
du diametre de l'objet.
Pour un objet d'un pied de
longueur , un oculaire de dix lignes
& 4 cinquiémes , qui augmentera
par conféquent 16. fois
& 4. onzièmes , avec clarté &
diftinction , l'apparence naturelle
du diamétre de l'objet.
Méthode tres facile,defaire trespromptement
,fans Tour ,fans
Ecuelles , & fans aucune Machine
, les Verres Objectifs
des plus longues Lunetes.
J
E ne repéteray pas icy ce que
je dis en l'année 1665.dans mon
Traité des grandes Lunetes, qu'il eft
difficile de rencontrer des grandes
lames de verre , ou fragmens
du Mercure Galant.
ISI
de Miroirs , dont une fuperficie
foit bien plane : & encore plus
difficile de rendre l'autre fuperficie
parfaitement fphérique , particuliérement
iors qu'il faut que
ce verre plan convexe foit feg
ment d'une tres - grande fphere,
audeffus de 15. ou 20 , pieds de
longueur d'Axe .
Je n'examineray pas icy ce que
Pilluftre M' Hooc , à préfent Se
cretaire de la Societé Rovale
d'Angleterre , propofa en l'année
1666 , dans fa docte & trescurieufe
Micrographie , pour travailler
les Verres de toute longueur
de Foyer.
Je ne rapporteray pas icy les
deux Machines pour travailler
les Verres Coniques , que M' He
velius publia en l'année 1673 .
Niiij
152 Extraordinaire
dans les pages 428. & 433. de fon
Machina Cæleftis.
Je n'interpréteray pas icy le
Circinus fphæricus pro Telescopiorum
Lentibus tornandis & poliendis,
de M'Campani, imprimé à Rome
en 1677. dédié à noſtre grand
Monarque , le Dieu Mars de ce
fiécle .
Vous trouverez icy en la Cartelle,
Fig. 1. la conſtruction d'une
tres- petite machine , & de peu
de couft , pour travailler la convexité
des verres objectifs d'un
tres - long & déterminé Foyer
folaire Elle confifte en un bois.
bien , fort & épais , & creufé
bien fphériquement , qui foit par
exemple fegment d'une fphere
de 10. pieds d'axe.
La piece H. doit eſtre un ſegdu
Mercure Galant. 153
ment folide de la mefme ſphere ;
la Barre K M. eft une partie de
l'axe ; M. eft la Molete , audeffous
de laquelle eft le verre v.
bien cimenté , & c .
Tout cela font Machines ; &
outre la difficulté de leur conſtruction
dans la préciſion requife
, l'Ouvrier ne peut empêcher
que la Lame de verre eſtant
mince , ne ploye pas dans le travail
, & qu'eftant détachée du
ciment , ne faffe reffort , & ne
change fa figure ; que fi la lame
du verre eft fuffisamment épaiffe
pour réſiſter au travail , elle aura
efté furchargée à la Fournaife;
ainfi elle aura diférens lits , &c.
La maniere fuivante , qui eft
par la chaleur du feu , eft mille
fois plus facile , & plus fûre . Elle
154
Extraordinaire
a encore cet avantage , qu'on
peut tout à la fois faire plufieurs
verres objectifs , mefme pour les
plus longues Lunetes , de 10. 20 .
80. 50. & 100. pieds de longueur.
Le R. P. Pardies , fi célébre
Profeffeur des Mathematiques
au College deClermont , m'ayant
témoigné avoir admiré ma Clepfydre
hermétiquemet feellée àJet
d'eau perpétuel , chez M Hubin ,
Emailleur Ordinaire du Roy , qui
l'exécuta en Verre il y a douze
ans , ainfi qu'elle fut depuis encore
décrite dans le 9. Fournal des
Sçavans du Lundy 11. May 1676 .
me demanda fi ce que j'avois
écrit en l'année 1665. dans la 489 .
page de mon Traité de la façon de
faire les grandes Lunetes à 3. & à 4.
verres convexes , c'eſt à dire file
du Mercure Galant. 155
moyen d'avoir tout à coup les
verres convexes , à la réſerve du
poly , en prenant dans le creufet
de la Verrerie , la mariere du
verre avec des tenailles creufes,
m'avoit réüffy. Je luy dis que je
n'eftois pas content de mon expérience
, mais que par tout on
pouvoit par le moyen du feu ,
faire facilement les verres objectifs
des plus longues Lunetes , fans
travailler leur furface fphérique.
Ce R. P. qui eſtoit doüé d'un
efprit fublime & penétrant , cut
bien-tôt penfé à ce moyen .Voyez
comme il s'en expliqua en 1673.
dans la 143. page de la Statique.
Apres avoir remarqué que les
furfaces étendues horizontalement fe
courbent & fe font convexes en bas;
Ilajoûte , Peut eftre que cecyferoit
156
Extraordinaire
de quelque utilité pour les Lunctes ,
car l'on pourroit par ce moyen faire
des Verres Elliptiques , & Hyperboliques
, ou Paraboliques : Sans doute,
ajoûte- il , plus aisément , & peuteftre
plus exactement que par les au_
tres inventions qu'on à eſſayées juſ
ques icy . Carfi apres avoir pofé bien
horizontalement une glace bien polie,
& affez mince , fur une plaque defer
percée en rond , on trouvoit le moyen
de foufler deffus avec violence , en
faifant venir le foufle d'un petit trou
d'enhaut , tandis qu'avec laflame on
fondroit le verre pardeſſous . On donmeroit
à ce verre à -peu -prés la figure
Elliptique , qui feroit un Miroir admirable
pour un Microscope . Que fi
au lieu de foufler pardeJus , on trouvoit
le moyen de fuccer avec violence
pardeffous , le verre prendroit à-peudu
Mercure Galant. 157
prés lafigure Hyperbolique . Quand
on trouveroit toutes ces foufleries
autant difficiles que la grande
fouflerie pour faire l'or, les verres
qui en proviendroient feroient
inutiles. Car cet Autheur n'a pas
fait réflexion que laflamefondant,
comme il dit , le verre pardeffous,
ymefleroit fa fumée , & de plus
cette fuperficie abaiffée feroit
irréguliere , à cauſe de l'irrégularité
de fa flame, & de fa force;
& de plus , cette fuperficie feroit
toute fcabreufe , & par conféquent
il feroit du moins autant
difficile qu'auparavant à luy donner
la figure requife , avec un
beau poly. Cet Autheur ne dit
pas un mot de la nature de l'autre
furface du verre , qui fera
creufe. Devoit - il ignorer qu'un
158
Extraordinaire
verre qui a fes deux furfaces paralleles
ou concentriques, ne pro,
duit aucun effet ? Suppofant encore
, que la figure Elliptique,
ou Hyperbolique , ou Paraboli
que , peut fervir aux verres des
Lunetes, pour réünir également
les rayons émanez des points la .
téraux de l'objet , l'autre furface
doit- elle pas eftre fphérique? & c,
Voicy donc
La veritable Maniere de faire
les Verres Objectifs des plus
longs Telescopes.
S
Oit propofé pour exemple,
à faire un Verre plan - convexe
de 50. pieds de longueur de
Foyer folaire. Puis qu'un excel
lent verre de 50. pieds de Foyer,
du Mercure Galant . 159
doit fouffrir avec diftinction de
l'apparence des objets , une ou
verture de 57. lignes ou de quatre
pouces & trois quarts de diamétre.
Coupez du débris d'une
glace de miroir , une rondelle A.
Fig.1. qui ait environ 5. pouces
& demy de diamétre . Tracez
avec la pointe d'un diamant, mis
à une jambe du compas , la circonférence
d'un cercle qui ait
pour le moins 5. pouces de diamétre.
Ayez un cilindre creux
de fer ou de fonte , ou du moins
de terre à Potier , de z . ou 3. pou.
ces de hauteur , & du moins de
5 pouces de diamètre en fon ou.
verture , comme on voit en la
Figure II. Ce cilindre doit eftre
coupé fur le tour bien perpendi
culairement fur fon axe , comme
160 Extraordinaire
on voit dans fon profil Fig. & 4.
Mettez voftre cilindre fur une
pierre à feu , ou fur une lame de
fer,ou rondelle de fonte bien unie
& bien mife à niveau ; apres quoy
mettez voſtre verre A.come pour
couvercle fur le cilindre creux,
Fig. 3. 4. & s . en forte que fon
centre foit fur l'axe ; ce qui arrivera
lors que le cercle tracé avec
la pointe de diamant fur le verre,
conviendra avec le cercle du
creux du cilindre . Couvrez le
tout du mouffle ou pot de terre
Figs. qui apuyera fur la rondelle
de métal , mettez du fable bien
lavé tout autour de la jointure,
& puis de cendres , fur lefquelles
mettez tout autour & pardeffus
le mouffle , des charbons qu'allumerez
, & lairrez éteindre le feu
du Mercure Galant. 161
de foy- meſme, & refroidir le tout.
Suivant le degré de feu , voſtre
verre fera plus ou moins affaiffé ,
& la furface convexée fera pardeffous
, & la creufe ou concavée
, pardeſſus , comme en la
Fig. 1.Applaniffez par le travail
la furface qui eftoit creuſe & enfoncée
, & vous aurez voftre verre
objectif plan convexe en eſtat de
de fervir dans la Lunete.
Nota , Qu'un plus grand degré
de feu fera que le verre s'affaiffera
davantage , & ra courcira par
conféquent la longueur duFoyer.
2° Qu'il eft par conféquent moralement
impoffible d'affûrer de
quelle longueur fera voftre verre
au fortir du fourneau.
3° Que fi voltre verre n'a pas
bien porté à niveau fur le cilin-
Q. d Avril 1684. O
162 Extraordinaire
dre , il aura comme deux Foyers,
& doit par conféquent eftre recentré.
4° Qu'en applaniffant la furface
concavée , on peut décentrer
le verre .
5° Qu'il faut éviter en je pouf
fant de longueur pour l'applanir,
qu'il ne refte des rayes longues
fur fa furface plane .
Ce Secret d'avoir des Verres
Objectifs pour les plus grandes
Lunetes , eft fans dépenfe. Les
Curieux pourront fe fatisfaire par
leur propre expérience . Et pour
leur donner un témoignage authentique
du bon fuccez de cette
Méthode , je me contente de
nommer icy l'illuftre M' Gallet,
Prevoft de S. Syphorien d'Avignon
, tres- connu & eftimé des
162 Extraordinaire
dre , il aura comme deux Foyers,
& doit par conféquent eftre re
centré.
4° Qu'en applaniffant la furface
concavée , on peut décentrer
le verre.
5° Qu'il faut éviter en je pouf
fant de longueur pour l'applanir,
qu'il ne refte des rayes longues
fur fa furface plane.
Ce Secret d'avoir des Verres
Objectifs pour les plus grandes
Lunetes , eft fans dépenfe. Les
Curieux pourront fe fatisfaire par
leur propre expérience . Et pour
leur donner un témoignage authentique
du bon fuccez de cette
Méthode , je me contente de
nommer icy l'illuſtre M² Gallet,
Prevoft de S. Syphorien d'Avignon
, tres - connu & eftimé des
du Mercure Galant. 163
plus grands Aftronomes, qui m'a
affûré y avoir réüffy . Son témoignage
fuffit , car il en vaut un
cent d'autres parmy les Doctes.
COMIERS, Prevoft de Ternant .
On donnera la fuite de ce Traité
dans lesfuivans Mercures Extraordinaires.
O ij
164
Extraordinaire
SS25:552255 252255
SENTIMENS
fur toutes les Questions du
XXV. Extraordinaire.
Si la fimple Eftime eft préferable
à l'Amour , entre deux Perfonnes
qui fe doivent épouſer.
D
E l'eftime on paffe à l'amour,
Quad l'un & l'autre eft légitime;
Mais rarement par un fage retour
De l'amour on paffe à l'eftime.
Ca
Celafe comprend aisément,
Tout ce qu'on eftime eft aimable;
Mais en amour il en eft autrement,
Souvent ce qu'on aime eft blamable.
S
Il eft vray que l'efprit, auffi bien que le
coeur,
du Mercure Galant.
165
Peutfe tromperfur le mérite ;
Maisplusfacilement il connoitfon erreur,
Et ceffe plutoft fa pourſuite.
SA
Quoy qu'il enfoit , dans un bon Mariage,
Où le mérite feul doitfaire l'union ,
L'eftimefurl'amour doit avoir l'avatage,
Et nepas écouter noftre inclination ..
Si ceux qui ne font point vrays
Amis , peuvent cftre
Amans fideles.
J'Aprens , charmante Iris, avec étonne-
Que vous avez choifi Tircis pour voſtre
Amant;
Tircis , l'ingrat Tircis , le plus lâche des
Hommes,
Et qui doitfaire horreur dans le fiecle où
nousfommes.
Croyez- vous que ce coeur fi traître à l'amitié,
Nefait en vous aimăt perfide qu'à moitié ,
166 Extraordinaire
Et que pour vous l'amour change fon caractere?
Quand on manque à la Soeur, on manque
bien au Frere.
On n'eft dans cet état jamais lâche à demy,
On eft perfide Amant , comme infidele
Amy.
Cefont lesmefmes Loix , cefont les mêmes
peines,
Et l'Amant & l'Amy portent les mêmes
chaînes.
Tous -deux à leur devoirfortement attachez,
Tous-deux de la conftance également touchez,
D'un veritable Amant , & d'un Amy
fidele,
Voila quelle doit eftre & l'ardeur & le
zele.
Mais lors qu'à l'un ou l'autre on manque
impunément,
On n'eft ny ban Amy , ny veritable
Amant.
S'ilfaut qu'à mon exemple , Iris , vous
Soyezfage,
du Mercure Galant. 167
Apprenez de Tircis l'infamie & l'outrage.
Feveux bien à fa honte en faire le récit,
Et vous prouver par moy ce que je vous
ay dit.
Si-toft queje levis, Iris , je le confeffe ,
Mon coeurprit pour ce Traître uneforte
tendreffes
Il me charma d'abord , & dans ces premiersfeux
Je ne reconnus pas cet Efprit dangereux.
L'amitié m'eut bien-toft mis fous fa dépendance.
Il eut apres celatoute ma confidence ;
Maistre de mon efprit , de mon coeur, de
mon bien,
Fe devins fon Amy, fans qu'il devint le
mien.
Ce Fourbe jufqu'au bout cachafon artifices
Ilfeignit de m'aimer , de me rendre fervice;
Et pardefoiblesfoins me tenant dans l'erreur,
Je crûsinnocemment eftrefeur defon coeur.
168 Extraordinaire
Mais lors que lafortune eut traverſẻ mà
vie,
L'Ingrat craignit les maux dont ellefut
Suivie;
Etpourles éviter,il rompit tous les noeuds
Qui l'attachoient à moy , tant que jefus
heureux.
Contre millefermens d'une amitié jurée,
Qui me la promettoient d'éternelle durée,
Je lavis comme un fonge en l'air s'évanouir,
Et je la perdis mefme avant que d'en
jouir.
Trop beureux millefois, quand commençant
denaistre,
Si mon coeur prévenu l'euft laiffe difparoiftre,
Sans chagrin ,fans aigreur, &fans ref-
Sentiments
Mais je croyois encor qu'il m'aimoit tendrement,
Foible & lache panchant d'une ame trop
fenfible,
2
Qui toujours en aimant rendfa perte infaillible!
Tel
du Mercure Galant. 169
Telfut à mon égard voſtre nouvel Amant.
Craignez à voftre tour un pareil traitement.
Toute voftre beauté , vos attraits , & vos
charmes,
Contre cet Inconftantferont de foibles armes.
L'amour ades dégoufts que n'apas l'amitié,
Etce coeur dégoufté deviendrafans pitié.
O Dieu ! charmante Iris , prévenez cet
outrage,
Songez à quels malheurs cet amour vous
engage,
Evitez les dangers où je vous vois courir;
Tircis eft un ingrat, pouvez vous lefoufrir?
Uninfidele Amy, comme Amant ne peut
plaire.
Hé quel fond voftre coeur ypeut- il jamais
faire?
Ecoutez mes avis pour la dernierefois.
Qui manque à l'amitié , qui viole fes
Loix,
9. d'Avril 1684.
P
170 Extraordinaire
D'un veritable Amant, n'a point le ca
ra&tere,
Et doit eftre bany de la Soeur & du Frere.
Si on peut avoir en mefme temps
de l'Ambition & de l'Amour,
fans que l'une de ces paffions
affoibliffe l'autre,
E tous les Héros que l'amour
Domis avec plus de gloire,
Cefar, Fule Cefar, doit bienparoistre au
jour,
Comme le plus fameux qui foit dedans
l'Hiftoire.
ལ
Brave entre les plus grands Guerriers,
Et toujours couvert de Lauriers,
Contre Caton, contre Pompée,
Sa belle ame eft toute occupée.
Cependant je me trompe ; il a d'autres
defirs.
Et tout brillant de gloire on l'entend qui
Soupire.
du Mercure Galant.
171
Un noble orgueil l'anime , il prétend à
l'Empire:
Mais ilfoupire apres l'amour & fes plaifirs.
Hé- bien, aupres de Cleopatre
Il aura des momens plus doux .
Céfar eft amoureux ; la Reyne l'idolâtre,
Et ne l'expofepoint à des Rivaux jaloux.
Ouy ; mais l'ambition qui toûjours le domine,
Malgré tous ces plaifirs réveillefon grand
coeur;
Puis qu'ila de Pompée entrepris la ruine,
Ilrenonce à l'amour, pour en eftre vainqueur.
༢
Que l'on medie en cet exemple,
Où l'amour est plusfort , où la gloire eſt
plus ample?
و
Aces deux mouvemens égalementfoûmis,
Céfar comme ilfaut les affemble,
Vainqueur de ce qu'il aime, & de fes Ennemis.
Pij
172
Extraordinaire
Afon ambition il accorde l'Empire,
Afon amourdeux Reynes à lafois;
Mais ce quifait que je l'admire,
C'est qu'ilfoûmet l'Univers à fes Loix,
Lors quepour elles il foûpire.
69
On peut doncconferver deuxfortes paffions,
Et les tenir toûjours dans la mefme balance,
Lors qu'à nos inclinations ,
Elles ne font point violence;
Mais quand à noftre volonté
L'une ou l'autre devient contraire,
Ce feroit cftre témeraire
De croire les tenir dans cette égalité.
༢
Et fuivant cette Question,
Si l'on veut que fans préjudice
Noftre ame quelquefois uniffe
Et l'amour & l'ambition,
Ilfaut que la Nature y concoure avec elle ;
Et pour lors la fageffe & le tempérament
du Alercure Galant. 173
Dans cette union mutuelle
Les confervent parfaitement.
Sur l'Origine de la Poëfie .
N dit que la fource des Vers
Vient du Maistre de l'Univers,
Et que la Poëfie eft dansfon arigine
Unfaint antoufiafme, une fureur divine .
Ovide a crû qu'un Art fi charmant & fi
doux
N'eftoit autre qu'un Dieu qui réfidoit en
nous. *
Et l'Orateur Romain , que dans la fantaifie
Commeunfoufle divin entroit la Poësie ;
Quece noble transport ne venoit que des
Cieux,
Et que c'eftoit enfin le langage des Dieux.
Je ne m'étonne plus , qu ' Apollon dans la
Fable
Ait efté l'Inventeur de cet Art admirable,
Et que Jupiter mefme ait de nombres divers
P iij
174
Extraordinaire
Réglé la Poëfie, & composé les Vers ;
Puis que le Souverain de toute la Nature
Echaufa les Hébreux d'une flâme ſi pure,
Lors que jadis Moïse animé parsa voix,
Chantafi dignement & fa Gloire & fes
Loix:
Lors queDavid charmé de toutes fes merveilles,
Parfes divins accens encha toit les oreilles ;
Et lors que Salomon dans fes Chants
amoureux
Surpaffa les Latins, les Grecs & les Hibreux.
Mais je n'ay ny letemps, ny lavoix affez
forte,
Pourpoufferplus avant un Difcours de la
forte.
" Aux Poëtes fameux je laiffe ce fujet,
Dont ces Vers feulement ferviront de
projet;
Et me réferve enfin à difcourir en Profe
Sur cette Queftion qu'aujourd'huy jepropofe.
du Mercure Galant. 175
RE'PONSE
Sur l'ufage du Chapeau .
Alant Critique du Chapeau,
Grouseditesrienque de beau, Ꮴ ne
Et de bonnes raisons vous apuyez la chofe.
Puis que vousfouhaitezfur ce Sujet nouveau,
Que chacun librement fon fentiment propoſe,
Je fuis de votre avis tout net,
Et contre les Chapeaux j'opine du Bonnet.
DE LA FEVRERIE .
花
P iiij
176 Extraordinaire
BLB
THE
ا ن
S
DE L'ORIGINE
DES JEUX.
O
Vous qui ne paffez le temps
Qu'à rechercher vos paſſetemps,
Jouant à quitte, ou bien à double,
Sans vous embaraffer du trouble
Qui fuit inévitablement
Le feu , ce cher amusement,
Du moins quand on a fait fur table
Uneperte confidérable
Qui vuide la bourſe & la main,
Et remplit l'ame de chagrins
Permettez qu'en ce lieu jefaſſe
Dans le langage du Parnaffe
La fidelle Relation
De la premiere Invention
Des Jeux, en ce temps où des chofes
du Mercure Galant.
177
On cherche la fource & les caufes ;
Certes Mercure fait fort bien
De nousfournir cét Entretien.
Il est parlé chez Herodote,
Ecrivain qui parfois radote,
Quoy qu'affez bon Hiftorien,
Que cet au Peuple Lydien
Qu'il faut raporter l'origine
Des Feux , car en temps de famine
Ce Peuple prefsé de manger,
Et n'ayant pas dequoy gruger,
Ny dequoy chaffer la colere
Defon affamé mézentere,
Qui commençoit déja dit -on
A s'expliquer en Bas- Breton
S'avifa (Vision Comique )
De mettre le Ieûne en pratique.
Ainfi donc, ces Gens là jeûnoient,
Puis le lendemain ils mangeoient ;
Mais le jour de leur abftinence
Se paffoit en Feux comme en dance,
Et le jour qu'ils ne joüoient pas
Se paffoit àfaire un repas,
Et c'est dans cette alternative
178
Extraordinaire
Que chacun d'eux crioit Qui vive ?
C'eft du regne du Prince Athis
Qu'en ufage le Ieu fut mis.
On raporte de Palamede,
Prince Grec & non Prince Mede,
Des Jeux de Cartes & de Dez,
Dont tant de Gens font obfedez,
Et qui defolent tant de bourses,
Qu'iltrouva leurs premieres fources ,
Et déterra l'invention
Etant au Siege d'Ilion,
Ilion Ville tres - Illuftre,
Dont la Guerre abbatit le luftre,
Et mit en feu les bâtimens,
Aprés un Siege de dix ans,
Par la Politique maudite
D'un certain Transfuge hyppocrite.
En effet comme les Soldats
Tous les jours ne fe battoient pas,
Pour defennuyer la milice
Qujfans employ s'adonne au vice,
Et fe per par l'inaction,
On les mit comme en faction
Dans des Ieux, ce qui d'ordinaire
du Mercure Galant. 179
Eft propre à Gens qui n'ont quefaire ,
Et qui font ravis en tout lieu
De s'ébatre ; En effet le Ieu
Eft une espece de bataille ;
On y va d'eftoe & de taille,
Et chacun y fait de fon mieux
Pour fe rendre victorieux ,
Par juftice vindicative,
Et mefme fouvent il arrive,
Dontforce Gens reftent furpris,
Que celuy qui prénoit eft pris.
Iufte Lipfe en fes Saturnales ,
Quipeuvent paffer pour Annales ,
D'un ftyle plein d'entendement,
Nous a décrit exactement
Les combats des Amphitheatres,
Où tant de Peuples Idolatres
Soumis à l'Empire Romain,
Alloient d'un fpectacle inhumain
Avec beaucoup de complaisance
Admirer la magnificence,
Se faifant ( quelle impieté )
Un plaifir de la cruauté,
Un Ieu d'une action barbare ;
180 Extraordinaire
Et ce n'eft pas chofe fort rare
De voir tant defaerez Docteurs
Déclamer contre les Acteurs
De ces fanglantes Tragedies
Qui finiffoient par Incendies ;
Car aprés qu'on avoit longtemps
D'un deteftable paffetemps
Repû fur la cruelle Arene
Les yeux d'une Troupe inhumaine
Sur un Bucher pyramidal
Composé d'un bois de fandal,
Dont on faifoit maintes buchettes,
On pofoit les corps des Athletes,
Ces Gladiateurs enragez
Qui s'étoient l'un l'autre égorgez.
Voila le Ieu diabolique
Qui jadis étoit en pratique .
On a vu dans l'Antiquité
Des Ieux de toute qualité,
Pour amufer l'efprit des Hommes
Comme encore au temps où nous femmes.
Il en faut nommer quelques- uns
Des plus connus , des plus communs ;
Les Neméens & les Iftmiques,
du Mercure Galant. 181
Les Floraux & les Olympiques,
Ou toute la Gréce accouroit
Pourfçavoir qui le prix auroit;
Et qui pouvoit avoir la gloire
D'y remporter quelque victoire,
S'eftimoit auffi grand Seigneur
Qu'un Monarque ou qu'un Empereur.
On a vu dans ces leux de Gréce
Des Meres mourir d'allegreffe,
Voyant retourner leurs Enfans
Victorieux & triomphans,
Portant en tefte une Couronne ;
Tant il eft vray qu'une perfonne
Que poffede l'impreffion
D'une exceffive paffion,
Peut, & fans mefme qu'elle y penfe,
Expirer par fa violence .
Anfi qui veut longtemps durer,
Do't fes paffions moderer..
Des Jeux qu'on nommoit Olympiques,
Dint les Festes étoient publiques,
Et faifoient tant d' Admirateurs,
Cing Freres furent les Auteur ,
Mortels hardis, Gens de preftance,
182 Extraordinaire
Gens de crédit , Gens d'importance,
Gens bien faits, enjoüez auſſi ,
Qui fe chargeoient peu de foucy ,
Car defoucis une futaille
Ne
peut payer un fel de taille,
Et pour peu qu'on ait de chagrin,
De folie on a plus d'un grain.
Voila de l'humaine mifere
Le veritable caractere..
Ces Freres ayant le bonheur
D'eftre tous defemblable humeur,
Et d'avoir une ame affortie
D'une exemplaire fympathie
,
letterent les beaux fondemens
De ces grands divertiſſemens.
Or ces cinq Freres, tous habiles,
Regeurent le nom de Dactyles,
Etant unis dans leur deſſein
Comme les cinq doigts de la main.
Au refte, à ces leux Olympiques
,
Plus agréables que Tragyques
,
Se transportoient
de toutes parts,
Hommes , Femmes, leunes , Vieillars,
Filles , Garçons, Gens de pratique,
du Mercure Galant. 183
Gens de Robbe, Gens de Boutique,
Gens de coeur, Gens de Cabinet,
Gens propres à faire un Sonnet,
Une Elegie, une Anagramme,
Un Idille , ou quelque Epigramme,
Car chacun indiféremment;
Ayme le divertiffement;
C'eft là le poids que nous procure
Le panchant de nôtre nature.
Pour aller là de tous côtez,
On trouvoit des commoditez,
Littieres, Machines volantes,
Bons Chariots, Chaifes roulantes,
Des Carroffes bien fufpendus,
Des Eftafiers bien entendus,
De beaux Vétemens de louage
Pourfoutenirfon perſonnage .
Ajoutez à ce que je dis
Des Auberges à juſte prix,
Où chacun fans grande dépense
Alloit ravitailler fa panfe,
Et certainementfans cela
On n'auroit pù trouver pied- là,
Car fans provifion de bouche
184
Extraordinaire
L'Homme eft plus morne qu'uneſouche.
Les exercices de ces leux
Sifuperbes & fi pompeux
Où l'on n'épargnoit point la bourfe,
Eftoient & la Luitte & la Courfe,
Le Cefte , le Difque , & le Saut.
Difons ce que dire il en fauts
Pour en donner une notice
Qui les Curieux éclairciff.
Le Cefte eftoit certain combat
Quife faifoit avec éclat,
Ou d'une fureur exceſſive
Qui paffe l'imaginative,
Prefens deux cens mille témoins .
On fe battoit à coups de poings,
D'où s'enfuivoient mille bleffures,
Des yeux pochez, des meurtriffures,
De mortelles contufions,
Sans parler des confufions
Que recevoit dans fa défaite
Un pauvre miferable Athlette,
Qu'un Gantelet enfanglanté
Avoit vilainement gâté.
Le Difque eftoit certaine Pierre,
du
Mercure
Galant. 185
Dont , & mefme par toute terre,
Un compas de jufte gran leur
Avoit mefuré la rondeur.
Il eftoit plat , il eftoit large
Comme eft d'un grand Livre la marge,
Bien plus étendu toutefois,
Il mefemble que je le vois
Etant perché fur une felle,
Fait en maniere d'efcabelle,
-On le lachoit un pied en l'air
Auffi haut qu'il pouvoit aler.
L'Auteur du traité des Couronnes
Dont l'Ouvrage en beautez foifonne,
En parle avec tant de bonheur,
Que j'y renvoye le Lecteur.
La Courfe eftoit une carriere
Qui fermoit à double barriere,
Qu'on parcouroit de bout en bout ,
Sans Iufte à corps & fans Surtout,
Sansfe charger de lourdes bourfe;
Malheur à qui pour cette courfe
Qui devançoit les Aquilons,
Eut eu les mules aux talons,
Il falloit courir fur la terre
Q.d'Avril 1684. Q
186 Extraordinaire
Auffi vifte que le Tonnerre
L'espace de douze cens pas,
Sans témoigner que l'on fuft las.
Certes les Hommes Afmatiques,
Les Gouteux, les Paralytiques,
Et les foibles, n'avoient pas lieu
De prétendre au prix de ce Ieu,
Auffi dans les leux Olympiques
On voyoit pen de Pulmoniques
.
La Luitte eftoit comme un duel
Où par un effort mutuel
•
Un gros Compere, un gros Athlette,
Tâchoit au fon de la Trompette,
A force de reins & de bras,
De jetter fon Rival à bas ,
Scachant que de cette victoire
Dépendoit l'éclat de fa gloire,
que fa réputation
Et
Se tiroit de cette action .
Quand laforce eftoit inégale
Dans cette Luitte martiale,
L'un bientôt l'autre terraffoit,
Et deffusfon ventre paffoit ;
Montrant par cette contenance
du Mercure Galant. 187
Imperieufe à toute outrance,
Et fiére s'il en fut jamais ,
Qu'il eftoit Maitre du champ ; mais
Quand égale étoit la partie,
Et fi juftement affortie,
Qu'aucun n'avoit rien d'arrété
Qui pût flaterfa vanité,
Ou chatouillerfon infolence,
La victoire eftoit en balance ,
Et fouvent mefme il arrivoit
Que bonnement on ne sçavoit
Dans un efprit tranquille & calme,
A qui des deux donner la Palme.
Parfois s'étant bien colletez,
Pouffez, battus, frapez , heurtez,
On les voyoit tomber ensemble
Vainqueurs & vaincus ce mefemble,
Sans pouvoir fe rien reprocher,
Que s'ils pouvoient fe racrocher
Parcrocs en jambes & détorfes
Ils employoient toutes leurs forces
A refaire un nouveau combat
Dont le fuccez euft plus d'éclat
Effectivement dans la fuite
Qij
183 Extraordinaire
Si terrible eftoit leur conduite,
Que ne pouvant fe pardonner,
Ny mefmefe decramponner,
D'un d'eux la vie eftoit bornée
Avant le cours de la journée.
Pour ce qui regarde le Saut,
Les uns fautoient de bas en haut,
D'autres du haut en bas, n'importe,
Comme il plaifoit à la cohorte
De ces Barbons judicieux
Qui
pour lors préfidoient
aux Ieux ,
Et
déterminoient
par
parcelles
Un certain
nombre
de femelles
Qu'il
falloit
remplir
en fautant
,
Et cela prefque
en un inftant
.
C'eft - là qu'on
montroit
fa proüeffe
,
Et de fes membres
la foupleffe
,
Car ce Ieu bien executé
Dépend tout de l'agilité
Ilfaloit paffer par ces Piques,
Pourpouvoir aux leux Olympiques,
Parmyle monde & les Guerriers,
Moiffonner beaucoup de Lauriers.
Ceux quifondérent prés d'Oympe
du Mercure Galant. 189
Ces leux , n'eftoient pas Porte- guimpe,
Mais des Preux , des Demy- Héros,
Qui n'aimoient guere le repos;
Habiles dans l'Art de bien boire.
LeursNomsfont couchez dans l' Hiftoire .
Les voicy ; mais n'en doutez pas.
Herc Peonée, Idas,
Le fort Fafius, Epimede ,
Beau comme un fecond Ganimede,
Ces cing Inftituteurs des Ieux
Ontfait jadis bien parler d'eux.
Les Ieux Pithians on Pithiques,
Qui paffoient pour tres- magnifiques,
Furent inftituez , dit-on,
Pour la défaite de Pithon,
Serpent craint comme le Tonnerre,
Qui défoloit toute la Terre.
Apallon enfut le Vainqueur,
En perçant fes flancs & fon coeur
D'une Flécke bien acerée,
Quifut heureusement tirée .
Onfe doit donner le loifir
D'honorer ceux qui font plaifir.
Les Ieux Neméens, dit l'Hiftoire
190 Extraordinaire
Se faifoient dans la Foreft Noire,
Au fujet d'un Lyon affreux
Que vainquit le bras genéreux
D'Alcide, l'admirable Alcide ,
Guerrierfur tout autre intrépide,
Que la Victoire pas à pas
Suivit jufqu'au jour du trépas
Dansdes peines inconcevables,
Et des travaux infatigables.
Que diray-je des jeux Floraux,
Qu'annonçoient de jeunes Hérauts?
Dans ces Ieux impurs & profanes
On voyoit maintes Courtisanes
Courir, le Flambeau dans la main,
Aufcandale du Genre Humain;
Car ellesparcouroient les Ruës
Comme des Folles, toutes nuës,
Avec des geftes indécens,
Qui choquoient l'efprit & les fens.
Flora, Courtifane fameuse,
Et d'une beauté dangereuse,
De qui la grande qualité
Ne fut jamais la Chafteté
Eft celle qui fut l'Inventrice,
du Mercure Galant.
191
La Patronne , & la Protectrice
De ces lubriques paſſetemps .
Aprés cela dans d'autres temps,
Ces fpectacles d'incontinence,
Ces leux fi remplis de licence,
Du'une Infame avoit établis,
Furent de tout point abolis,
Et l'on condamne leur memoire
Comme on condamne le grimoire;
Car qui ne condamneroit pas
Ce qui met l'honneur au trépas,
Ce qui bleffe les yeux modeftes ,
Ce qui fait des effetsfuneftes ?
Pourtant on fit grace à Flora,
Comme Déeffe on l'adora,
Et fous ce titre de Déeffe
Elle eut des Autels dans la Gréce.
Mais voyez quelle illufion
Pour couvrir la confufion,
Et le deshonneur defa vie,
Digne de pitié non d'envie,
Malgré fes impudiques moeurs,
On la fit Déeffe des Fleurs,
Pour honorer cettefemelle
192
Extraordinaire
Sans doute moins bonne
que
belle,
On établit des Ieux ruraux,
De fon nom appellez Floraux.
Ces leux, où fe trouvoit d'emblée
Unefort nombreuſe affemblée,
Se faifoient au Mont Quirinal,
Où maintenant maint Cardinal
Vifite la Maiſon Papale ,
Qui de Rome la principale ,
Loge aujourd'huy la Sainteté
Où logeoit l'Impudicité.
Omettrons- nous les leux Iftmiques,
Ieux éclatans, Ieux pacifiques,
Que l'on celebroit dans l'endroit
De la Grèce le plus étroit,
Où la terre est toute restrainte
Par deux mers auprés de Corinthe.
Certain Heros de qualité
Que refpecta l'antiquité,
Prince d'honnefte portraiture,
Enfit la premiere ouvertur e.
Ce Prince étoit de grand renom,
Et Thesee eftoit fon vray nom,
Cét invincible Rod Athenes
Pour
'du Mercure Galant. 193
Pour qui l'on afait tant de Scenes,
Imitant les Arcadiens,
Inventa les Ieux Iftmiens,
Pour honorer le Dieu Neptune,
S'imaginant que fa fortune
Sa Couronne & toutfon terrain
Dépendoient de ce Dieu marin.
Auffi c'étoitfur le rivage
Que l'on jouoitfon perfonnage,
Et que chacun à qui mieux mieux
Tâchoit de contenter les yeux
D'une celebre populace,
Qui venoit là prendre fa place.
Pour fatisfaire avidement
Son curieux emportement.
Thesée au refte eftoit un Homme
Qui valoit l'Empire de Rome
Pourfa bravoure & fes hauts faits
Car il ne s'épargnoit jamais
Lors qu'il faloit livrerſa teſte
An péril de quelque Conquefte,
Euyer des travaux divers,
Purger de monftres l'Univers:
Auffi ne fit-on point fcrupule
Q.d'Avril 1684.
R
1
194
Extraordinaire
De l'appellerfecond Hercule.
C'est ce Conquerant , ( ce dit- on )
Dans la plaine de Marathon
Qui tua le Taurean de Gette
Qui mettoit par tout la difette.
C'eft luy qui d'un Sanglier affreux
Dont les crocs étoient dangereux
Par une force fans feconde
Défit heureusement le monde,
C'est ce Monarque glorieux
Qui de fon bras victorieux
Vainquit en Guerre des Bellone,
Je veux dire les Amazones,
Ces Guerrieres dont la fierté
Soûtenoit l'extrême beauté ;
Puis prit leur Reine pour épouse,
Quifeule en valoit au moins douze.
Mais paffons au Ieu des Echets
Peu connu des Porte - crochets,
Et tâchons d'avoir connoiffance
De fa primitive naiſſance.
Ce leu nous vint des Indiens
Gens plaifans , grands Comédiens,
Faifeurs de tours de paffe - paffe
du Mercure Galant. 195
Bouffons de la premiere Claſſe ,
Que Bachus vainqueur terraſſa.
Des Indiens ce Ien paffa
Aux Perfans, Peuple d'humeur fière,
Dont l'inclination altiére
Ne laiffoit pas de temps en temps
De chercher de beaux paſſetemps.
De là ce leu vint en Europe
Séjourna chez le Prince Eutrope,
Puis vifita les Othomans,
Idolâtres des Talifmans ;
Quoy qu'il en foit , fon origine
Merite bien qu'on l'examine.
Qui dans l'Hiftoire du passé
Se trouve tant foit peu versé,
Sur d'affurez témoins peut dire
Que dés le temps du haut Empire
Ce Ieu parut entre les mains
Des plus qualifiez Romains.
Chacun fçait par mer par terre
Qu'Auguste au retour de la Guerre
Ace Ten qui le délaffoit
Son bel efprit divertiſſoit.
Autant en fit Muce Scevole
Rij
196
Extraordinaire
Grand Augur, Homme de parole,
De qui toute l'Antiquité
Refpecte la fidelité .
Le Triquetrac eft du mesme âge,
Et Petrarque en blâme l'usage
Comme d'un ridicule employ
Qui n'a rien que d'abfurde enfoy.
Pour moy , je le trouve un peu fombre
Auffi bien que le feu de l'Hombre,
La Paume, ce Jeu violent,
Pen propre pour un Homme lent,
Eftait auffi du temps d' Augufte,
Empereur adroit & robufte.
Comme il avoit le bras nerveux,
Ce Jeu répondoit à ſes voeux,
Et fon adreffe fans pareille
S'y faifoit connoître à merveille.
Il eft des Gens de qualité
Douez de telle babileté,
Que quoy qu'on dife ou que l'on faffe,
Il n'eft rien qui les embaraffe.
On a beau les pouffer à bout,
Leur efprit éclate par tout :
On a beau leur rompre en visiere,
du Mercure Galant.
197
Rien ne refifte à leur lumiere,
D'ailleurs amateurs des beaux Arts.
Telfut le fecond des Céfars,
Qui dans le Jeu comme à la guerre
Mettoit fon Ennemy par terre,
Heureux en Guerre, heureux en Paix,
Toujours vainqueur, vaincu jamais .
On dit auffi que Marc- Aurelle,
Prince d'affez bonne cervelle,
Souvent au Jeu de Paume alloit,
Et qu'à la Paume il excelloit,
Faifant des coups d'aiz & de grille
D'une maniere fi fubtile,
Qu'un Tripot reftait enchanté
Des traits de fa dexterité.
Ayant touché les feux profanes
Ufitez par Ariftophanes,
Ilfaut parler des Feuxfacrez
An Dieu Tout-puiffant confacrez.
Telle eftoit jadis la démarche
De David danfant devant l'Arche,
Et jouant du Pfalterion
Auffi doctement qu ' Arion,
Et cela par une allegreffe
R iij
198 Extraordinaire
Que luy fuggeroit fa tendreffe
Et fa forte inclination
Pour l'amour du Dieu de Sion.
Michol , Princeffe d'efprit mince,
Ayant boufonné fur ce Prince ;
Dieu de fon mépris irrité
La punit de fterilité,
Faifant voir par là qu'une Femme
Doit toûjours au fond de fon ame
Porter refpect à fon Mary,
Pour montrer qu'il en eft chéry.
F'épuiferois tout un Volume
Sij'abandonnois à ma plume
La liberté d'articuler,
De nombrer, & de calculer,
Tous les feux dont jusqu'à nôtre âge
Le monde a pratiqué l'ufage,
Et ceux-là mefme que l'amour
De la Nouveauté , met au jour.
Petrarque , le fçavant Petrarque,
Dans fon Traité des Jeux remarque
Que c'est quelque monftre d'Enfer,
Apeu prés comme Lucifer,
Monftre d'orgueil & de malice,
du Mercure Galant.
BIBLIO
THE
Monftre de ruze & d'avarice,
Qui le premier les inventa,
Dont enfuite l'homme il tenta,
Rendant fon ame interessée ;
Mais adouciffons fa pensée,
Et loin de tout déguisement
Declarens nôtre fentiment
Sans flater culotte ny juppe,
LYON
7893
Qui fouvent font du feu la Duppe.
L'Homme de travail harassé,
Succombe, s'il n'est délassé
Par quelque pafletemps honnefte ;
Mais il fe doit bien mettre en tefte
Qu'ilfaut dans ce délaſſement
Bannir du leu l'attachement ;
Car fi l'on en fait ſon étude,
Son charme , fon inquiétude,
Sa totale application,
Ce n'eft plus recréation ,
LA
C'eft tremblement, gehenne , & tortures
Le Ieu dégenere en nature,
Et l'on n'a plus affez de coeur
De refiftance & de vigueur,
A quelque Livre qu'on s'aplique,
R iiij
100 Extraordinaire
Quelque Morale qu'on pratique,
Pour combatre avecque fuccez
Ce quel'on aime avec excez
Une habitude inveterée,
Rendant l'ame toute ulcerée.
l'exhorte avecfoumiffion
Les loueurs de profeſſion,
De quiter l'humeur brélandiere
Avant
que
d'entrer dans la bière,
Penfant que pour gagner les Cieux
Tous les momens font précieux,
du temps à qui tout cede
Et
que
La perte eft un mal fans remede.
352525
du Mercure Galant. 201
美美美美美
SI L'EAU MINERALE,
en quelque maniére qu'elle
foit prife , eft utile ou dange
reuſe.
L
Es Eaux Minérales , qui font
des Eaux de fource chargees
de Minéraux , fourniffent
une belle matiére pour un dif
cours de Medecine ; car les Minéraux
leur impriment des proprietez
auffi diférentes , qu'ils
font diférens entr'eux . Mais
pour
expliquer cette queftion avec le
moins de confufion que je pour
ray , je remarqueray les diverfes
matiéres , qui entrent dans la
202 Extraordinaire
compofition de ces Eaux , afin
qu'on en develope mieux les pro.
priétez , & qu'on en voye plus
clairement les opérations fur
ceux qui les prennent . Cependant
avant que de découvrir les
matiéres , dont les Eaux Minérales
empruntent toute leur vertu
je diray quelque chofe de leur
fource , & de leur chaleur.
Les Eaux de pluïe , qui coulent
au travers de la Terre , ont
accoûtumé aprés leur chûte de
s'amaffer en de petis ruiffeaux,
qui font les Fontaines ; car , à
mefure que ces Eaux pénétrent
la Terre , elles s'avancent toûjours
felon la pente , que leur
propre pefanteur leur donne.
C'est pourquoy on les voit ordinairement
réjaillir au deffous des
du Mercure Galant.
203
lieux , où elles tombent. Ainsi ,
Lil eft aifé de s'imaginer comment
les Eaux des Fontaines deviennent
Minérales , puis qu'en paffant
au travers de la Terre, elles
peuvent diffoudré , & entrainer
les Minéraux qu'elles rencon
trent & qu'elles lavent.
+
Mais il n'eft pas fi aifé de
trouver la caufe de leur chaleur,
parce que l'endroit de la Terre,
que les Eaux Minérales parcourent
, les rafraichit plutôt qu'il
ne les échaufe , & l'on peut juger
par les Glacières que la partie
baffe de la Terre eft naturellement
froide. Cependant cette
caufe n'eft pas fi cachée qu'on
ne puiffe la découvrir ; & fi l'on
penfe à l'action qui refulte du
mélange des Sels, à qui les Chy204
Extraordinaire
miſtes ont donné les noms d'Acide
& d'Alcali , on conjecturera
avec affez de certitude que la
rencontre de ces deux Sels dans
les Eaux Minérales , eft la cauſe
de leur chaleur , .parce que ces
Eaux s'échaufent apparemment
comme l'Eau commune , fur laquelle
on jette de la Chaux vive,
ou comme l'efprit de Vitriol ,
qu'on mefle avec l'huile de Tartre
faite par défaillance.
Si l'on vouloit dire quelque
chofe de plus précis fur la chaleur
qui naiſt à la rencontre de
l'Acide & de l'Alcali , on diroit
que l'Acide eft un Sel ferré &
compacte , dont les Angles font
pointus & tranchans, & que l'Al
cali au contraire eſt un Sel fpongieux
, dont les pores font garnis
da Mercure Galant. 205
7
de corpufcules de feu , femblables
à ceux , qui fe cramponnent
aux métaux & aux autres matiéres
, qu'on calcine avec un feu
violent. Aprés les idées que je
donne de ces deux Sels , j'expliqueray
peut- eftre affez nettement
l'effervefcence , & la chaleur
qui fe fait à leur rencontre.
Ainfi , quand on ſe les imagine
tous deux nager dans une mefme
liqueur , on voit bien qu'ils ne
peuvent éviter de fe choquer.
C'est pourquoy au moment qu'ils
viennent à fe heurter , l'A cide ne
manque pas de fourrer fes pointes
dans les pores de l'Alcali , &
d'en faire fortir par conféquent
tous les petits corps ignées , qui
s'y étoient cachez . D'où vient
que ces corpufcules
remuans
206
Extraordinaire
prennent auffitôt l'effor , & s'é.
lancent avec viteffe dans toute
la liqueur, où ils excitent la chaleur
& l'effervefcence
, qui fe remarquent
ordinairement dans les
Eaux , où l'on met de ces fortes.
de Sels. Si on demande à cette
heure pourquoy les Acides chaf
fent les corpufcules ignées des
niches qu'ils s'étoient faites auparavant
dans les Sels Alcali , je
répondray que cela vient de ce
que les pores de l'Alcali ont plus
de raport & de proportion avec
les pointes des Acides , qu'avec
les corpufcules de feu . C'eſt
pourquoy ces dernieres fubftances
font contraintes de ceder aux
Acides , qui font les plus forts.
Mais recherchons prefentement
les moyens qu'on employe pour
du Mercure Galant. 207
fçavoir les diverſes matieres , qui
entrent dans la compofition des
-Eaux Minérales .
Quand on veut découvrir la
nature des corps , qui font toute
la vertu des Eaux Minerales , il
ne faut que les diftiler dans des
Alambics , ou y mefler de certaines
matières , ou de certaines liqueurs
; par exemple, on s'affûre
entierement que l'eau d'une Fontaine
Minerale tire toute fa vertu
du Nitre , lors qu'on en fait doucement
évaporer cinquante ou
foixante pintes , & que le Sel, qui
refte au fond de la Cucurbite,
prend feu auffitôt qu'on le met
fur les charbons ardens.
De la mefme forte , on conjecture
qu'il y a du Vitriol dans
une Eau Minerale , de ce que le
208 Extraordinaire
Sel qu'on en tire eſt aſtringent.
Mais on voit fur tout la verité
de cette conjecture , quand on y
fait infufer de la poudre de noix
de galle ; car fi l'Eau fe teint
d'une couleur qui tire fur le
noir , il ne faut point douter que
cette Eau ne foit Vitriolée .
>
Il eſt clair auffi qu'une Eau
Minerale eſt chargée de fel Armoniac
, s'il fe fait un grand
détachement de Sels volatifs ,
quand on y mefle de la Chaux
vive , ou du Sel fixe de Tartre ;
parce qu'il en arrive la mefme
chofe , quand on fait la diſtillation
de l'efprit urineux du fel
Armoniac ; car alors, fi l'on n'étoit
pas preft à boucher la Cu
curbite , quand on y a mis une
fois du fel de Tartre avec une
du Mercure Galant. 209
diffolution de fel Armoniac , on
courroit rifque d'eftre fuffoqué ,
parce que le fel de Tartre s'incorpore
auffitot avec le fel Acide
du Sel Armoniac . De là vient
que les Sels volatifs du fel Armoniac
délogent avec une viteffe
furprenante pour faire place
au Sel de Tartre , qui eft un
plus fort Alcali .
C'est encore par le mélange
des liqueurs , qu'on découvre le
Souphre dans les Eaux Minerales
; car fi l'Eau blanchit , &
qu'elle exhale une odeur defagréable,
aprés qu'on a verfé deffus
de l'efprit de Vinaigre , ou
quelque autre Acide , on s'affure
bientot que cette Eau eft
chargée de Souphre , comme la
Chymie nous le demontre dans
S
210 Extraordinaire
les préparations qu'elle fait du
Souphre doré d'Antimoine , &
du Magiſtere de Souphre.
Je pourrois encore raporter de
nouveaux moyens pour reconnoitre
, fi une Eau eft impregnée
d'autres Mineraux que ceux ,
dont on vient de parler ; mais il
pas
befoin d'en
n'eft
peutpeut
- eftre
dire davantage
fur ce fujet
, puis
que la plupart
des Eaux
Mine
.
rales
font
imbues
de Nitre
, de
Vitriol
, de fel Armoniac
, ou de
Souphre
. Ainfi
fans
m'étendre
davantage
fur les premieres
notions
, qu'il
faut
avoir
des Eaux
Minerales
pour
en bien
connoitre
la vertu
, je pafferay
à l'examen
de le queſtion
, fi l'Eau
Minerale,
en quelque
maniere
qu'elle
foit prife, eft utile ou dangereuſe
.
du Mercure Galant.
211
;
Tout le monde fçait les précautions
qu'on fait prendre aux
Malades , quand ils font aux
Eaux ; car on les purge toûjours
immediatement avant qu'ils les
prennent pour éviter le danger,
où ils feroient expofez , s'ils ne
commençoient par là on leur
ordonne auffi d'aller tous les matins
aprés Soleil levé boire de
l'Eau à la Fontaine mefme , &
enfuite on leur confeille de fe
promener durant une heure. Malgré
toutes ces précautions , il ar
rive pourtant quelquefois que
ces Eaux font du mal aux uns ,
quoy qu'elles faffent du bien aux
autres. Mais pour expliquer ces
effets diférens , parlons des Eaux ,
dont j'ay déja fait mention , &
voyons d'abord comment elles
font utiles,
212 Extraordinaire
Bien que les Eaux que le Ni
tre rend Minerales faffent fouvent
du bien , il n'eſt pourtant
pas aiſé de pénétrer comment
elles viennent à bout de quantité
de Maladies , comme font les affections
hypocondriaques & nephretiques,
la Colique , l'Hydropifie
, la Cacochymie & c . Il ne
feroit pourtant pas impoffible de
rendre raifon de leurs opérations
, fi l'on s'apliquoit aupara
vant à reconnoitre ce qui fomente
ces indifpofitions. C'eft
pourquoy l'ouverture des corps
ayant appris que la cauſe ordinaire
de ces maladies vient d'ob.
ftructions caufées par des Acides
impurs , il faut voir fi les
Eaux Nitreufes font capables de
rompre ces obſtructions , qui
*
du Mercure Galant.
213
1
entretiennent ces maladies.
Il n'y a pas de doute que le
Nitre n'ait la proprieté de déboucher
les obftructions , qui ont
esté cauſées par les Acides ; car
quand on verfe une diffolution
de Nitre fur du fang ou fur du
lait , qu'on a précipité auparavant
avec des Acides , cette dif
folution Nitreuſe diffout les coaguls
ou les grumaux de fang ou
de lait , & remet ces liqueurs
dans leur premier état. Mais,
parce que les obftructions ne
viennent fouvent que du ſang ou
des autres humeurs , qui fe grumelent
& ſe caillent à caufe des
Acides , qui y prennent le def
fus , il eft clair que le Nitre a la
proprieté de déboucher les obftructions.
214
Extraordinaire
S'il falloit examiner en quoy
confifte cette propriete , on reconnoîtroit
qu'elle vient de fon
Alcali , qui n'a pas tous ſes pores
remplis d'Acides , comme il paroit
, quand on verſe de l'efprit
de Vitriol fur le Nitre ; car il
s'éleve de ce mélange une fumée
& des vapeurs , qui ne fe
formeroient jamais , fi l'Alcali du
-Nitre eftoit tout à fait rempli
d'Acides ..
Outre cette proprieté qu'a le
Nitre de fe faire jour au travers
des obſtructions , qui fe font
formées dans les vifceres, il a encore
celle de purifier le fang , &
de le rendre plus animé , comme
il purifie & ranime la flâme du
feu , quand elle eft obfcure &
peu vive. De là vient.que c'eft
du Mercure Galant.
215
un excellent diuretique , car il
relâche & fubtilife la maffe du
fang , quand elle eſt trop ferrée
& trop épaiffe , il convertit auffi
en une matiere mollaffe les fables
& les pierres des reins à peu prés
comme l'efprit de Nitre les diffour.
Si j'entreprenois de marquer
I comment les Eaux Minerales
guériffent les maladies en particulier
, je n'aurois jamais fait ,
car cette entrepriſe demanderoit
de longs diſcours fur chaque maladie
, mais aprés avoir montré
en general comment les Eaux
Minerales Nitreufes peuvent
ofter la caufe de plufieurs mala
dies , je me contenteray de montrer
feulement comment les Vitriolées
font capables de la
mefme choſe .
216
Extraordinaire
Les Eaux Vitriolées , & fur
tout celles qui participent du fer,
font peut- eftre auffi propres que
celles dont je viens de parler , à
déraciner quantité de maladies :
car elles ont la proprieté d'ou
vrir les conduits , de fortifier les
parties , & d'affoiblir les mau
vais fucs , qui font dans l'eſtomac
& ailleurs . C'est pourquoy
elles font excellentes dans la jauniffe
, dans cette efpece d'hydropifie
, où toute l'habitude du
corps eft inondée de ferofitez ;
on les employe encore utilement
dans les pâles couleurs , qui font
trouver aux Filles le Son , le Sa
ble , & la Chaux d'un bon
goût.
Si on veut fçavoir d'où leur
viennent toutes ces proprietez ,
on
du Mercure Galant. 217
on les trouvera fans doute dans
le Souphre & dans le Sel de Vitriol
; car , quand les Eaux Vitriolées
ont eſté une fois digerées
, & que le levain de l'eftomac
a defuni les Souphres d'avec
les Sels Vitrioliques , ces
deux principes font auffitot chariez
parles voyes ordinaires dans
la maffe du fang , où ils agiſſent
à leur maniere , c'eſt à dire que
le Souphre de Vitriol dégagé de
toute autre matiere s'enflâme incontinent
dans les poumons à la
rencontre de l'efprit de l'air.
C'est pourquoy la Aâme du fang
fe fortifie , & fe releve de la langueur
, où la jauniffe , & l'hydropific
la mettent. Quant au
Sel Vitriolique , comme il a de
l'aſtriction , il retrecit les parties
Q. d'Avril 1684. T
218 Extraordinaire
qui fe relâchent , & entre autres
les extremitez des Arteres, quand
elles font trop ouvertes . De lå
vient que les Eaux Vitriolées
font fort bonnes dans les Hé.
morrhagies , & dans la Leuco
phlegmatic.
Quant aux Eaux qui font im
buës de fel Armoniac , elles ont
une proprieté qui leur eft com.
mune avec les Eaux Nitreufes ;
car le Sel Armoniac qu'on met
fur du fang en releve la couleur,
& en diffout les grumaux , auffi
bien que le Nitre. C'eſt pour
quoy ces Eaux font bonnes pour
quantité de maladies , que les
Eaux Nitreuſes guériffent ; parce
qu'elles rompent comme elles
les obftacles , qui s'opposent à
leur cours , & qu'elles détruidu
Mercure Galant. 219
fent les aciditez impures , qui
I mettent fouvent tout en defor
dre dans nos corps . Que le Sel
Armoniac ait la proprieté de détruire
les aciditez de nos corps,
cela paroit dans le combat qu'il
fait, quand on le mefle avec l'ef
prit de Vitriol car l'effervef.
cence qui en reſulte eft une marque
certaine qu'ils fe pénétrent
l'un l'autre , & que l'efprit de Vitriol
par conféquent perd fa premiere
qualité .
Outre ces proprietez qu'ont
les bains , dont le Sel Armoniac
fait toute la vertu , ils ont encore
celle de pouffer les impuretez
du corps par les fueurs , pourvû
qu'ils rencontrent des matieres
Alcali ; car ils agiffent alors
comme fait le Sel Armoniac ,
Tij
220
Extraordinaire
quand on en prend dix ou douze
grains dans du boüillon , aprés
qu'on a autant avalé de Sel de
Tartre refous ; & c'est ce qui eft
caufe que ces bains font fouvent
capables de venir à bout de
quantité de maladies fâcheuſes ,
comme font la Paralyfie , la Cacochymie
, le Scorbut , la Palpitation
de coeur & c.
Il faut à cette heure que j'examine
comment les Malades
boivent avec fuccez des Eaux
Minerales fulfurées.
Quand je
recherche la maniere dont elles
agiffent , je remarque d'abord
qu'elles donnent au fang dequoy
ranimer fa flâme , lors qu'elle eft
prefque éteinte. C'est pourquoy
ces Eaux font excellentes dans
toutes les maladies , où le fang
du Mercure Galant. 221
n'a point de vigueur ; & c'eft ce
qui fait qu'elles foûlagent ordinairement
les Hydropiques , les
Phthifiques, & les perfonnes, qui
ont les pâles couleurs .
Les Bains Sulfureux ont encore
d'autres qualitez , qui les
rendent propres à guérir une
infinité de maladies : car ils
adouciffent non feulemet l'acrimonie
des Sels Alcali , mais ils
rompent encore , & rendent inu.
tiles les pointes des Acides , com .
me les expériences fuivantes le
démontrent . Si l'on diffout du
Souphre commun dans une lef
cive , on remarque en mefme
temps que le Sel de la lefcive n'a
plus l'acrimonie qu'il avoit auparavant
; on peut faire la mef
me obfervation fur l'eau forte ,
Tiij
222 Extraordinaire
qu'on mefle avec du Souphre
vif , ou avec du Souphre commun
; & quoy qu'il ne reſulte de
ce mélange qu'une petite effervefcence
, cependant l'Eau forte
perd beaucoup de fa corroſion.
Ainfi , il eft clair que les Eaux
Minerales Sulfurées adouciffent
les Sels tant Acides qu'Alcali
, & qu'elles oftent par conféquent
les liaifons dépravées ,
qu'ils caufent dans le fang & dans
les autres humeurs ; & cela eft
caufe qu'on prend ces Eaux or
dinairement avec un heureux
fuccez dans les maladies où ces
Sels ont le deffus , telles que font
la Phthifie , la Toux , le Rhumatifme
, la Lienterie & les autres .
Bien que je n'aye pas fait mention
jufqu'icy de la vertu purgadu
Mercure Galant.
223
tive , qui accompagne fouvent les
Eaux Minerales , & entre autres
les Vitriolées ; cependant il eft
certain que cette qualité eft ce
qui les rend fouvent tres - falutaires
: car elles fermentent par là
le fang & le fuc nerveux , qui fe
trouvent aprés en état de fe défaire
de leurs impuretez ; elles
piquent auffi en mefme temps la
Tunique nerveufe des inteftins,
& en avancent le mouvement
Peristaltique , c'eft pour cela que
les Eaux Minérales purgatives
dégagent les Malades de plufieurs
impuretez , que les autres
auroient de la peine à diffiper.
Aprés avoir montré comment
les Eaux Minerales operent pour
le foulagement & l'utilité des
Malades , il eft jufte que je faffe
Tiiij
224
Extraordinaire
prefentement quelques reflexions
fur le danger , qu'il peut y
avoir à les prendre. Quand les
Malades ont leur Mézentere
plein d'obſtructions , qui refiftent
au déplacement des matiéres ,
qui les caufent , il eſt à craindre
que les Eaux Minerales n'avancent
la fin de leur vie , parce
qu'alors elles ne peuvent couler
par les voyes ordinaires , telles
que font les Veines lactées . C'eſt
pourquoy elles font contraintes
de fe faire de nouveaux chemins
au travers des Vaiffeaux , & d'i
nonder par conféquent toute la
capacité du bas Ventre ; de là
vient qu'elles cauſent fouvent
des Hydropifies mortelles . Auffi
ceux qui vont aux Bains , doivent
ceffer de prendre des Eaux,
du Mercure Galant. 225
dés qu'ils s'aperçoivent qu'elles
ont de la peine à paffer.
Mais quoyque les Veines laées
ayent leurs tuyaux libres
& ouverts pour conduire fans
aucun empéchement les Eaux
Minerales jufques dans la maffe
du fang , cependant aprés s'eſtre
meflées avec cette liqueur , il
leur arrive quelquefois qu'elles
n'ont prefque pas d'iffuë par les
urines ny par aucune autre voye,
C'eſt pourquoy elles font contraintes
de s'échaper à travers
les chairs , & de fe porter dans
toute l'habitude du corps , où
elles cauſent de diférentes Aluxions
, qui font les origines de
nouvelles maladies .
Quand les Eaux Minerales re-
Auent ainfi du fang dans les vif226
Extraordinaire
·
ceres, & dans l'habitude du corps ,
cela vient fouvent de ce que les
Reins ou les Ureteres font bouchez
par des fables . Mais il ya
encore bien d'autres caufes , qui
les retiennent dans le corps , puis
que les experiences anatomiques
ont montré que les Reins , les
Ureteres & la Veffie n'ont quelquefois
rien qui s'oppoſe au courant
des urines , ou des Eaux Mi
nerales ; quoyque pourtant les
Malades ayent les chairs pénétrées
de ferofitez , ou qu'iis foient
mefine morts de quelque dificulté
d'urine . Ainfi il arrive quelquefois
que la retention d'urine
ou des Eaux Minerales a d'autres
cauſes que le calcul .
Quand on recherche les autres
cauſes , qui retiennent les
du Mercure Galant.
227
-Eaux Minerales dans le corps,
on voit bien , de ce que le fang
fournit aux reins toute la matiere
des urines, que c'eft luy qui
péche , & qui ne donne pas aux
Reins toute la ferofité qu'il faudroit
; mais parce que le vice ,
qui gâte alors le fang , confifte
dans la tiffure trop relâchée ou
trop ferrée de fes principes , il
faut voir en peu de mots comment
les Eaux Minérales font
du mal en ces rencontres .
Si l'on s'applique d'abord à
pénétrer pourquoy les principes
du fang fe relâchent trop , comme
on le voit dans l'Anafarque , &
dans les Fluxions , on ne fera pas
longtemps à reconnoitre qu'un
Sel Acide , qui domine fur tous
les autres principes du fang , en
228 Extraordinaire
eft la cauſe , car les Acides qu'on
verfe fur le fang relâchent toû
jours fes Elemens & les rendent
tout fereux . Ainfi , puis que l'Anafarque
& la plupart des Fluxions
viennent d'un Sel Acide,
qui l'emporte fur les autres prin.
cipes du fang , il eft fans doute
que les Eaux Minerales , qui participent
des Acides feroient à
ces Malades comme du poiſon ,
parce qu'elles éloigneroient en.
core plus leur fang de fon état
naturel .
•
Si on examine à cette heure
la tiffure trop ferrée du fang ; &
qu'on fache que cette tiffure dépend
d'un Sel fixe , qui le crochete
avec fes matieres Sulfu
rées & terreftres , je ne doute
point que les Eaux que les Sels
du Mercure Galant. 229
fixes rendent principalement Mi
nérales , ne foient propres à accroitre
fa viſcofité , & ne détruiſent
encore plus fon tempé
rament. Ainfi on voit par là
qu'il y a fort à examiner la nature
des maladies , auffi bien que
celle des Eaux que les Malades
prennent ; car fans cela on fait
prendre fouvent mal à propos
des Eaux Minerales aux Malades
, & cela fait qu'on juge ces
Eaux comme mauvaiſes , quoyque
pourtant elles ayent des proprietez
admirables pour emporter
plufieurs maladies.
Les Madrigaux fuivans ont efté
faits fur les deux Enigmes du mois
d'Avril , dont les Mots étoient un
Rabat & une Medecine.
230
Extraordinaire
I.
Ercure, dont la plume eftfçavante
& fenfée,
Soufrez qu'à vos Ecrits j'ajoûte ma
penfee.
Avez-vous trouvé dans Tollet,
Ou dans quelqu'autre Autheur plus récent
que Tibulle,
Qu'il vous eft permis fans fcrupule
De prendre les Gens au Collet?
L. BOUCHET, ancien Curé
de Nogent le Roy.
II .
Viter l'aimable entretien,
Etfuir lesbeauxyeux de Lucine,
C'eft de l'amourla Medecine;
Mercure, vous lefçavez bien.
LEGER DE LA VERBISSONNE.
III.
Nconftance du temps , & de l'efprit
INhumain!
Ce qui plaift aujourd'huy ne nous plaiſt
pas demain.
du Mercure Galant. 231
Cependant, d'où vient que la mode
De neporter plus de Collet,
Ne paroift point changer ? qu'auroit- il
d'incommode,
Qu de ridicule, ou de laid?
D'où vient qu'il n'est plus en ufage?
C'est qu'il eft d'un Sçavant, ou bien d'un
Hommefage,
Le plus convenable ornement,
Et qu'eftre l'un ou l'autre , eft chofe difficile,
Le fçavoir, lafageffe , eftant meuble
inutile
Chez la plupart des Gens . Done, fans
étonnement ,
La mode des Collets paroift eftre bannie
Sans efpérance de retour,
Si ce n'eft au Théatre , & pour la Mommerie,
Pour qui l'on a bien plus & d'eſtime &
d'aamour.
GYGES .
232
Extraordinaire
IV.
Elicats & friands , vous qu'un
Bouillon chagrine, Ꭰ
DE
Et qui n'avez jamais cherché
Que vostre gouft par tout, avec la Me
decine
Volontiers vous feriez marché
Que tout ce qui paroift flateur, doux,
agreable,
Fuft quand il vous plaîroit un Remede
louable,
Et qu'en nefentant que des Fleurs,
On des plus fuaves odeurs,
Vouspuffiez mettre hors ce qui vous eft
nuifible,
Vous paſſer defaignée & depurgation,
Tantchacun de vous eftfenfible
A ce qui vous dégoufte, & nesemble pa
bon.
*3
Lâches, que lafanté, ce trésor de la vie,
Touche moins que les autres biens,
Qui prenez tant de peine, & cherchez
les moyens
du Mercure Galant. 233
De fatisfaire vostre envie,
Souvenenez-vous que Dieu n'a point
mis le bon gouft,
Ny le plaifir, dans les meilleurs Remedes
.
Soit de l'ame, ou du corps, ces Medecines
laides,
Qui vous donnent tant de dégouft,
Demandent du courage; & la délicateffe,
De tous vos apetits marque voftre moleffe.
Sachez que lafanté vaut bien qu'on
faffe efforts
(mort,
Auffi l'on voitfouvent ce qui mene à la
Je veux dire la Maladie,
(Ce cruel Bourrean de la vie)
Vous abbatre, faute d'avoir
Surmonté voftre répugnance.
Quand on le vent affez, on trouve le
pouvoir,
Enfefaisant un peu de violence.
Qui veut bien le Remede en bonne occafon,
Tire unbeureux effet de fa précaution.
Q. d'Avril 1684.
Le mefme..
V
234
Extraordinaire
Q
V.
Voy ! je me laifferois piquer jufqu'aufang;
moy
Favalerois l'amer ; étrange & dure Loy
De la cruelle Medecine!
Non, je déteftefa doctrine;
Avec du Lait, du Sucre, & du Vinfeulement,
Je veux enfaire plus que tout médicament
De Medecins , d'Apoticaires,
Queje ne croy pas falutaires.
*3
Senfuel, tout ce que tu dis
Montre bien que fur toy tu n'as point de
puiffance,
Que tu ne gagneras jamais le Paradis,
Où l'on ne peut entrer que par la Penitence
.
Pour la fanté de l'ame, ilfaut bien plus
d'efforts,
Que pour avoir celle du corps .
Avec fipeu de coeur, qui combat pour la
Gloire
du Mercure Galant. 235
Comme toy , ne fçauroit remporter la
victoire.
Le mefme .
V I.
Depuisque lesCollets font remis à
la mode
Par un Arreft du Parlement,
Voyez le Mercure Galant,
Il n'est pas jusqu'à luy qui ne s'en accommode
.
DIEREVILLE, du Pontlevefque.
DEpuisquej'adore vos charmes,
Je ne fais, belle Iris, que répandre des
larmes:
Mais j'efpere bientoft goufter quelque
douceur,
Et que contre un Amant vous ferez
moins chagrine .
Mercure, pour purger voſtre méchante
bumeur,
Vous afait une Medecine ..
Le mefme.
V ij
236
Extraordinaire
VIII.
UNjour un certain Perſonnage,
Homme en apparencefort fage,
Quitoujours alloit en Rabat,
Soit Confeiller, foit Avocat,
Soit Abbé,fort peu vous importes
Il eftoit un de ces trois-là.
Or cet Homme eftoit fait deforte,
Qu'ilfaloit eftre au Qui-va-là,
Quand on levoyoit à la Porte.
A tous momens il badinoit ,
C'eftoit le foible de fon ame;
Et s'il rencontroit Fille, ou Femme,
Fort rarement il l'épargnoit.
Dansfon jeu pourtantfort honnefte,
Et plus importun qu'ïndiſcret,
Necherchant guére lefecret,
Ny rendez-vous, ny tefte- à-teßte.
Unjourdonc qu'ilſe trémouffoit
Aupres d'une agreable Fille,
Fort égrillarde & fort gentille,
Et qu'un peu trop ill'agaffott;
Ab, j'ay trop en de patience,
Dit-elle, enfe jettantfur luy,
du Mercure Galant.
237
Ilfaut que l'onfçache aujourd'huy
Comment je punis qui m'offence ;
Rabat, Manchettes, en auront,
Vos cheveux mefme en pâtiront.
Unefi fondaine entrepriſe
Interdit le Badin galant,
Qui n'eftantplus fi frétillant,
Regarde avec grande ſurpriſe
Son équipage gaudronné,
Pitoyablement chiffonné .
Alors noftre Belle plus fiere
Reculant trois pas en arriere,
Le falua fort humblement,
Et luy dit affez plaiſamment,
Je ne jouray pas davantage,
C'en eft affez pour un débat,
Nous reviendrons au badinage,
Mais allez changer de Rabat.
UN
DE LA BARRE, S' de
Courtevoye.
IX .
Remede autrefois me fembloit un
tourment ;
Maisje change defentiment
238 Extraordinaire
En faveur du Galant Mercure,
Et je ne pourrois, fans murmure,
Eftre privé de celuy qu'en ce mois
Il nous préfente; &fans eftre aux abois,
Ny craindre defaire la mine,
Je cours apres fa Medecine.
C. HUTUGE , d'Orleans,
X.
demeurant à Metz.
Lfaut tomber d'accord que le Rabat
accole If
Et baife les Gens quand il vole,
Que c'eft luy qui devint autrefoisfi commun,
Qu'il eftoit en tous lieux l'ornement de
chacun ,
Que depuis quelque temps la Mode variable
Dans les emplois de Mars l'à rendu
méprifáble ,
Qu'on ent pour le quitter motifs à ce
mouvans ,
Et que s'il fe confole enfin dansfa difgrace,
du Mercure Galant. 239
C'est qu'il conferve encorfa place
Chez la plus grand' part des Sçavans.
ALCIDOR, du Havre.
XI.
CE quiprendla vertu de Climats
diférens,
Qui marche rarementfans qu'un Docteur
l'approuve,
Qui porte le dégouft par tout où l'on la
trouve,
Qui vers des Lieux fecretsfait retirer
les Gens,
Qui lesfçait faire mettre en plaifante
pofture
Pourluy donner paffage, & tant que cela
dure ,
Qui lesfait grimacer, l'eau tombant de
leurs
yeux,
C'eft une Medecine, on ne peut croire
mieux .
Le mefme.
240
Extraordinaire
XII.
N verité, Seigneur Mercure,
Vous prétendez mefaire injure.
Moy, je porterois le Colet ?
Vrayment je fuis voftre Valet.
L'on ne voit guère qu'à mon âge
Onfe mette en tel équipage,
Si ce n'eft quelque Enfant de Chaur;
Mais à vray dire, mon humeur
Veut que je vive d'autreforte.
Dire comment, peu vous importe.
Qu'ilvousfuffife maintenant
De fçavoir que voftre préfent
Pourroit eftre unjour mon affaires
Mais bouche clofe de cecy,
Car à dix ans parler ainfy,
L'on diroit que je dois me taire.
Quand vous meferez neceſſaire,
Ne m'apportez pas un Rabat
Quifente l'Homme en Célibat .
Je . J. COUTARD, âgé
de dix ans..
du Mercure Galant. 241
XIII.
MIlnéglige la Cour Divine,
Ercure n'eft plus Meſſager,
Pour embraffer la Medecine ,
Nous ordonnant de nous purger.
CARRIERE, de Vitré
en Bretagne.
XIV.
Vousvouliez m'attraper, Mercure,
Mais en fait de Rabat jefuis comme
ancien.
Depuis plus de dix ans que je porte lo
mien,
Voyez fi par voftre peinture
F'en connus bientoft lafigure ;
A quey fert un Rabat qui n'eſt ſuivy
de rien ?
XV .
(Apoticaires ,
Ous, qui pour enrichir quelques
Faites tout par avis d'Hypocrate
& Galien;
Vous, qui confumez votre Bien
En Medecines, en Cliftres,
Q. d'Avril 1684 .
X
242 Extraordinaire
Apprenez aujourd'huy qu'un Flacon
d'un bon Vin
De Saint Laurens , ou de Bourgogne,
Fait bien mieux une rouge trogne
Que le Sené d'un Medecin.
XVI.
E ton Rabat, Mercure, onſe tient
DE
honoris
Mais ton autrepréfent doit estre cenfuré,
Ton action eft trop mesquine,
En nous voulant embarraffer.
Pour moy, j'en ay l'humeur chagrine,
Qu'un Dieu veuille ainfi s'abaiffer
A donner une Medecine.
AVICE, de Caën, Ruë
de la Harpe.
XVII.
Mercure, dés le temps de mon ban
niſſement,
u'il mefallut vuider, comme on dit, hors
la Ville,
Pour une choſe autant honorable qu'utile,
du Mercure Galant. 243
Mafanté demandoir un bon Médica
ment,
Ou quelque bonne Medecine
Affezforte, & qui déracine.
Une de vostre main a fi bien opéré,
Que j'en ay l'effet defiré,
Je ne fuis plus incommodée;
N'importe qu'en raillant de
dife icy,
moy,
l'on :
Qu'une Femme jamais nefut fi bien
wuidée,
Ie m'en trouve affez bien, j'en ay peu
de foucy.
L'EXILEE de la Ville
Françoife .
So
XVIII.
I nous croyons le Dieu Mercure,
Quifçait la Mode, je vous jure,
La Cravate eft pour le Soldat,
Et pour le Sçavant, le Rabat.
L'ÉPINAY - BURET, de
Vitré en Bretagne,
X ij
244
Extraordinaire
XIX.
AH, bon Dieu, la cruelle injure
Que vous m'avezfaite, Mercure!
Ie ne puis vous la pardonner.
Eftoit- ce pour m'empoisonner,
Que vous venez à la fourdine
M'apporter une Medecine?
Je n'en ay jamais pris avec facilité,
Mon coeurpour ce Remede a trop de répugnance;
Helas! il bondit, quand j'y penſe.
SYLVIE, du Havre.
XX.
Ous voulez diftinguer , Mercure,
Par veftre Kabatles Sçavans;
Mais je connois des Ignorans
Qui le portent, je vous affure .
Ο
CARRIERE, de Vitré
en Bretagne.
XXI.
Vand il fautprendre Medecine
De la main de Monfieur Purgon,
Je fais plus d'uneheure la mine,
Craignant que ce nefoitpoifon.
du
Mercurealant. 245
La couleur en eft effroyable,
Enfin je la prens à regret ;
Mais Mercure luy feul a trouvé lefecret
De m'en donner une agreable.
L'aimable Brune à l'Anagramme,
le renonce à téter, de la
A
Rue du Mail.
XXII.
H,je vous tiens par le Rabat,
Mercure Apoticaire, à la tefte mutine;
Nous allons voir un beau Sabat,
Sivous ne me donnez vifte une Mede-
J
cine ..
L'ANGELY , de la Bande
joyeuſe .
XXIII.
Avois befoin de Medecine ,
L'enpris hyer au matin d'une Source
divine,
Et cefut de la part du Mercure Galant.
D'autres me rendent foible, & celle- cy
conforte;
Elle eftoit douce, elle eftoitforte,
X
iij
246
Extraordinaire
Sans avoir rien de violent.
Il en eft bien peu depareilles,
Il n'a point fallu de Sergent
Pour lafaire paffer, elle afait des merveilles,
Etj'ay dequoypour mon argent.
LA BELLE NOURRITURE.
V
XXIV .
Os Enigmes, Galant Mercure,
Nedonneront point la torture.
On en trouve les Motsfans y refver long
temps:
Le Rabat eft celuy qu'on donne à la premiere;
La Medecine auffi qu'on eftime au Printemps,
Peut eftre l'autre Mot qu'on donne à la
derniere.
XXV.
DE NEUFVILLE.
Elles, qui prenez maints Clifteres
Pour vous conferver le teint frais,
Quittez-moy vos Apoticaires,
du Mercure Galant. 247
Et courez chez Mercure, il a de grands
Secrets.
Outre qu'il fert à peu defrais,
C'eft que toutes les Medecines
Sont faites de Drogues fifines ,
Qu'on diroit que pour vous ce Dieu les
fait exprés.
POT
Le Geographe parfait de
la Rue des Noyers,
XXVI.
Our un Dieu galant , délicat,
Mercure afort mauvaiſe mine
De venir en petit Rabat
Faire icy le Cucifle avec fa Medecine,
NICAISE CALOTIN , Monton
de la Doucette de la Rue
de Bétizy.
XXVII.
Qoy
quejenefoispas du nombre
des Sçavans,
Le ne veux point changer la Mode
De porter de Collets , elle est bienplus
commode.
X u
248 Extraordinaire
1
S'ils vous baifent aux moindres vents,
Les Cravates font encor pire,
Lors que le vent les fait voler;
On est envelopes mefmefans qu'on refpire,
Vous vousfentez toûjours affubler, aveugler.
Laiffons-donc aux Soldats ces Nappes
racourcies ,
Dont on pare la gorge ; & ces grands
Tabliers
la Nobleffe, aux Cavaliers,
Les Cravates pour moyferont toujours
bannies.
XXVIII.
GYGES.
CertainexpertTailleur d'une Ville
eftimée,
Fort adroit, vigilant, de grande renommée,
Ne prenant, difoit-il, que ce qu'on luy
balloit,
Et toujours le double tailloit,
du Mercure Galant.
249
Sans qu'on s'en apperçût, tant il avoit
d'adreffe,
Fut un jourde Fefte à confeffe
Acertain Pere Facobin,
Qui connoiffoit le Pelerin;
Dites tous les pechez de vostre confcience
Quifont en voftre connoiffance.
Qui ne s'examine pas bien,
Fait pis que s'il nefaifoit rien,
Luydit plufieursfois ce bon Pere,
Qu'il croyoitfans raifon commode affez.
pour luy;
Mais en l'interrogeant , il luy perça-
L'Ulcere.
N'avez- vous point du bien d'autruy?”
C'eftfurquoy les Tailleurs doiventfaire
revenë.
Non, non, répond le Penitent,
Qui d'eftre ainfifouillé n'eftoit pas trop
content,
Tout ce que j'ay de reſte , on le jette à
la Ruë,
Pay purgé ma Boutique avant que de
venir,
250
Extraordinaire
C'eftdontje vous affure, & lepeux maintenir.
Et moy, dit le bon Pere, ayant pris Medecine,
Iefuis fort bien purgé de l' Abfolution
Que lafacilité deftine
Ades Gens comme vous fujets à caution .
Cherchez donc bien qui vous la donne ,
Etfans reftituer , celuy qui vous pardonne.
Le mefine
du Mercure Galant. 251 .
LETTRE
DE M COMIERS
DOCTEUR EN THEOLOGIE ,
Prévost de Ternant , Profeffeur des
Mathématiques à Paris .
Contenant des Reflexions fur les
changemens de la furface de la
Terre. Et la facile Conftruction de
toutes fortes de Cadrans Solaires .
par un feul point d'ombre , ou par
deux points d'ombre , fans conneitre
la Declinaifon de la Muraille,
ni l'Elevation du Polc.
'Horologeographie , ou la
Science de faire des Ca-
L's
252
Extraordinaire
drans & Montres folaires , Fixes
ou Portatives, a toûjours fait dans
la Theorie & dans la Pratique,
une des plus agreables occupations
de l'Esprit , & de la Main
des plus Sçavans , pour montrer
au doigt & à l'oeil , ce que
la divine Aftronomie a de plus
relevé , Grande quod docet umbra
nihil.
Ils rendent vifibles les heures
Courantes de la durée du jour naturel
que les Grecs appellent
Niktimeron. Et ces 24 heures éga
les Aftronomiques commencent
d'un midy à l'autre , & font reprefentées
fur les plans par les
Sections des grands Cercles qui
partant des Poles divifent l'È.
quateur en 24 parties égales.
Ils rendent viſibles dans le Ca
du
Mercure Galant . 253
dran Babilonien les heures patfées
depuis le lever du Soleil : &
dans le Cadran Italique , ils montrent
les heures écoulées depuis
le coucher du Soleil du jour precedent
où les heures qui reftent
jufques à la 24 de fon coucher.
Ils montrent dans le Cadran
Judaïque les douze heures qui
partagent toûjours également la
durée de chaque jour artificiel
ou Solaire depuis qu'il fe leve
jufques à ce qu'il fe couche , le
midy étant toûjours à fix heures.
C'eft pourquoy J. C. le Soleil de
Juftice dit à fes Difciples en Saint
Jean chap. 11. verfet 9. N'y a t'il
pas douze heures au jour. Ces heures
appellées Planetaires par les
Chaldéens , font encore en ufage
dans l'Eglife qui les appelle Heu254
Extraordinaire
res Canoniales . Tous les Chré
tiens s'en font auffi fervi du moins
jufques en l'année 540 , puis que
S. Benoist regla fur ces heures le
Service Divin , & l'Exercice des
Religieux . Prime, Tierce, &c.
L'Horologeographie qu'on
appelle auffi Gnomonique à caufe
de l'Stile à plomb dont la pointe
qui eft en l'air reprefente le Centre
du monde , fçait lier le temps
par des liens d'ombre . Elle regle
icy bas fur terre toutes les démarches
du Soleil , elle luy donne
pour Barrieres ou Tropiques
deux lignes Hyperboliques , elle
mefure la durée de tous fes mouvemens
, & tout cela d'une maniere
tres- furprenante , puis que
c'eft par deux chofes toûjours
conttaires , toûjours directement
du Mercure Galant. 255
oppofées , & fi incompatibles,
que toute la force de la Nature,
& toute l'adreffe humaine ne
pourront jamais réünir , l'Ombre
& la Lumiere , puis que non
cedit Umbra Soli . Luminis umbra
fugax , fugitivi luminis index.
Tellement qu'un point d'ombre
produit toutes mes merveilles,
file Plan eft éclairé du Soleil : ou
bien au contraire fur un Plan
ombragé , par l'image du Soleil
reflechie par la feule fuperficie
d'un morceau de miroir plan detamé
& bien depoli en fa furface
inferieure pofée fur un Plan bien
Horizontal , & pour éviter la diverfité
de l'inclinaifon de cé morceau
de verre , je me fuis autrefois
fervi du Mercure verfé dans
un trou fait dans la pierre d'ap256
Extraordinaire
puy de la Fenêtre . Jay auffi fair
des Cadrans Solaires fur un Plan
ombragé , faiſant paffer les rayons
du Soleil par un petit trou fait
en une des ardoiſes , de la partie
du couvert qui avance hors de la
muraille avec ces mots
Umbrofi Phoebus plani dum tecta
penetrat,
Seque , fuumque fuo Lumine pingit
iter.
Il est pourtant vray que toute
cette belle Science eft fondée
fur un principe tres - faux. Que
la pointe du Stile , foit le centre du
mouvement annuel du Soleil , ou de
l'Eclyptique que le Soleil femble
parcourir au tour de la Terre,
puis que la fubitance Auide &
materielle du Soleil , qui depuis
5633 ans Aluë & refluë inceffàm,
du Mercure Galant. 297
ment au Centre de l'Univers
comme les Rivieres dans la Mer,
par
y fit fon amas pour Ia pre
miere fois le quatrième jour de
là Creation , ce que la Sainte
Ecriture dans le chap. 43. verf. 2.
de l'Ecclefiaftique , appelle le:
Vaiffeau admirable , & que less
ignorans appellent improprement
le corps folide du Soleil..
Ce grand & merveilleux flambeaus
Sans qui la Terre eft un tombeau.
Ce brillant Roy de lumiere,
Par un flux & reflus de fa pure?
matiere,
·
Eft luy mesme le Trône où luit la
Majefté,
Du Dieu dont il tientfa clarté.
La chûte precipitée de ces tor:
rens de lumieres , qui paffent continuellement
par le Centre de
Q.d'Avril 1684- Y
258
Extraordinaire
l'Univers communiquent moins
de leur mouvement, fur les Mers
qui font vers le Tropique d'Hyver
, & au contraire font plus
d'effort , & d'impreffion de leur
mouvement acceleré fur la fur.
face folide des terres qui font
fous le Tropique d'Efté & élevent
davantage nôtre terre &
fon tourbillon , de mefme qu'un
Jet d'eau jette en haut & y foûtient
une Boule creuſe de bois ou
⚫ de métal. Ainfi cette année 1684.
le Jeudy 29. Juin avant midy , la
Terre étant au 8. degré , 4. minutės
, & 59. fecondes , & 20 troifiémes
du Capricorne , le Soleil
nous paroitra Apogée au mefme
degré & minute de l'Ecreviffe.
Et avancera chaque année d'une
minute , 1. feconde , & 10. troidu
Mercure Galant.
259
fiémes , mais il y a bien lieu de
croire que l'élevation du Pole &
le mouvement de la progreffion
de l'apogée varie l'éloignement
de la Terre , laquelle change auffr
de Centre de gravité eſtant toujours
inégal , par la diférente im
preffion de mouvement que luy
communique le poids du cou
ránt de la lumiere folaire, & fui
vant que par les inondations la
furface de notre Globe change
de nature, par les fables & terres
que les Rivieres charrient dans la
Mer. C'est pourquoy la fuperficie
de la terre augmente en un endroit
, & celle de la Mer en un
autre .
C'eſt ainfi , au dire mefme de
Senéque, que la Mer eft devenue
Terre-ferme dans l'Egypte , par le
Y
260
Extraordinaire:
limon , & par les terres que le Nik
y a continuellement apporté lors
de fes inondations qui commencent
regulierement le 17 , de Juin,
& augmentent pendant 40 jours,
& décroiffent pendant 40 autres
jours. Et le Phare qui eft maintenant
joint à la Terre-fërme , en
eſtoit éloigné , du temps d'Homére
d'une journée de Navire
vogant à pleines voiles . Paris a.
efté pleine Mer, ce que l'on conclut
d'une Digue pleine de toute
forte de coquillage . La Mer
couvroit autrefois la Hollande,
la Zelande & la Gueldre. Saint
Loüis pour fon voyage du Levant
s'embarqua à Aigues-mortes ,
qui eft maintenant éloigné de
deux lieues de la Mer , & Fréjus
d'une demi lieue . On voit encor
du Mercure Galant. 261
à prefent dans des Rochers à demi
lieüe de Salon de la Crau en
Provence, quoy que dans un lieu
éminent ; & dans un Rocher en
l'Abbaye de Mont- major à un
quart de lieu d'Arles des grands.
anneaux de fer qui fervoient a
attacher les Cables des Barques
& c.
La Mer en échange a par fes
inondations diminué la furface
de la Terre - ferme , a feparé là…
Sicile de l'Italie , les Iflès de Cei
lan , & les Maldives de l'Inde .
La Mer fumergea autrefois de
grands territoires dans la Thef
falie , ce qu'elle a fait de notre
Siecle dans la Frize , Holface , &
ailleurs . La Mer Baltique cou
vre à preſent la fameuſe ville
Vineta. Thales , Ariftote , & Senéque
dans lé 7. des «Queſtions
2
262
Extraordinaire
naturelles chapitre 5. affure que
la Mer inonda les villes de Bu .
rim & Helicem , dans le fein de
Corinthe, Quarum in alto veftigia
apparent , comme dit Pline au
Livre 2. chap. 92. ce qu'Ovide
avoit auffi affuré dans le 15. de
fes Metamorphofes
Si quaras Helicem & Burim Achar
cas urbes,
Invenies fub aquis. Et adhuc oftendere
nauta,
Inclinata folent cum manibus oppida
merfis.
Il y a 2284 ans , que les Preftres
d'Egypte difoient à Solon
d'Athénes
ce que Platon raporte
dans le Dialogue qu'il a intitulé
Timée : Que par les anciennes
traditions il avoient appris qu'autrefois
tout contre Gibraltar il
Y
du Mercure Galant. 263
avoit une Ifle nommée Atlantide
plus grande que l'Afie & l'Afrique
enfemble , & que par un horrible
tremblement
de terre , &
par un deluge de 24 jours elle
abima & fut couverte de la mer.
Perfonne n'ignore qu'en l'année
1497. Americus Vefputius Florentin
en ayant découvert le refte ,
luy a donné le nom d'Amerique,
où eft la Riviere Suriname .
La terre a des Cavitez immenfes
, c'eft pourquoy Senéque
quaft. natur. lib. 3. cap. 16. difoit ,
Abrupti in infinitum hiatus qui fapè
illapfas urbes receperunt & ingentem
in altum ruinam condiderunt.
Enfin les eaux de la Mer venant à
percer la croûte ou voute des
Abimes centraux de la terre , s'y
abimeront , & lairront la furface
264
Extraordinaire
de la terre feiche & aride , &
pour lors conformément à la
Prophetic d'Ifaïe chap . 3o. verfet
26. La lumiere du Soleil fera
fept fois plus forte ; C'est pourquoy
comme dit Saint Jean dans
le chap. 16. verfet 8. de l'Apocalypfe.
Le Soleil afligera les Hommes
par chaleur & feu. Voicy les
termes Latins Eftú magno & igni.
Et pour nous indiquer le Quando,
il parle ainfi des fept jours de la
femaine de la durée du monde
Quinque ceciderunt, unus eft, &al.
ter , qu'étant jeune je croïois de..
voir finir en l'année 1666. à conter
depuis la Mort de Jéfus-
Chrift , nondum venit.
Revenons à nos. Cadrans So...
laires, bien que l'Excentricité de
la terre, foit la caufe que le mouvement
du Mercure Galant. 265
vement apparent du Soleil employe
prefque huit jours de plus
au deça de l'Equateur depuis
l'Equinoxe du Printemps , à celuy
d'Automne , que de celuy- cy au
premier, & que la durée des heu .
res font plus grandes en Eſté
qu'en Hyver , ce que l'on reconnoit
par les Horologes à Pendules,
neanmoins , Cum de minimis
non caret Prator, le Cadran Solaire
meſure le temps & fert à regler
les Horologes fonans ; & fans
eſtre Chaldéen , c'eſt à dire Aftrologue
il marque le moment
de la naiffance & de la mort de
tous ceux , qui pendant que
le
Soleil luit , viennent ou fortent
du monde , car comme dit le
Livre de la Sagefſe , Umbra tranfitus
eft tempus noftrum. En effet,
Q. d Avril 1684. Z
266 Extraordinaire
fi un Cadran Solaire fçavoit par.
ler à tous ceux qui regardent
quelle heure il eft , il donneroit
ce falutaire avis , Forfan ultima
tibi , car comme dit Horace
Mors ultima linea rerum.
Ancienneté des Cadrans Solaires.
le
Cyno- Супо
Depuis qu'Hermes Trimegifte
eut obfervé , que
cephale animal facré à Serapi
Dieu des Egyptiens , urinoit par
intervales égaux vingt - quatre
fois par jour, on a toûjours divifé
chaque jour naturel , & chaque
jour artificiel en parties égales
qu'on a appellé Heures . Ovide
dans le fecond des Métamorphofes
décrit le Soleil dans fon
Trone ayant au tour de foy les
du Mercure Galant. 267
heures en diſtances égales.
In folio Phabas
equalibus Hora.
&pofita Spatiis
Comme les Egyptiens appelloient
le Soleil Horus , ils en ont
tiré le nom d'Heure , qu'Homére
dans le 5. des Iliades appelle les
Gardienes des portes du Ciel.
C'est pourquoy les Romains.
ayant divinifé Narfilia Femme
de Quirinus l'appelloient Hora,
c'étoit la Déeffè de la jeuneſſe
qui luy faifoit des facrifices , &
fon Temple étoit toûjours ouvert.
Le Livre de rob le plus ancien
de tous les Livres fait mention
du mot d'Heure au chap . 10. verfet
14. Et dans l'Exode au chap.9 .
verſet 8. on trouve ces mots demain
à cette mefme heure . Le Deu-
Z ij
268 Extraordinaire
teronome au chap. 28. verfet 57.
parle des enfans nez à la mefme
heure .
La Sainte Ecriture nous apprend
dans le Livre de Ruth , qui
fut la meilleure Bru du monde ,
de la belle Noëmi , au chapitre 2.
verf. 14. que Booz étant avec fes
Moiloncurs , dit à la Moabite
Ruth Quando hora wefcendi fuerit,
veni huc & comede panum , & intinge
bucc!lam tuam in aceto.
Tobie au chap.. verf14. lors
qu'il eut frotté les yeux de fon
pere aveugle avec le fiel d'un
Poiffon , & fuftinuit quafi dimidiam
ferè horas , luy fit recouvrer la
vûë en luy arrachant de l'ocil la
membrane de la tache.
Le Roy Achas eſt le premier
qui dans Jerufalem ait fait une
du Mercure Galant. 269
Montre Solaire qui marquoit les
douze heures, leurs demi & leurs
quarts d'heures , comme on conclud
du quatriéme Livre des
Rois au chap . 20. verſet 11. C'étoit
une Montre verticale , & en
temps d'Hyver , lors que ce Roy
vit aprés midy l'ombre de la
pointe du ftyle retrograder de dix
lignes ou degrez que les Hebreux
appellent Mahaloth, & par
tant il marquoit les quarts d'heu
res. Les Sçavans connoitront ce
que je dis , & que umbram aſcendere&
crefcere idem eft , nam umbra
dum hieme poft meridiem crefcebat
in plane verticali, defcendebat.
Anaximenes Milefius Diſciple
d'Anaximendre & de Thales eft
le premier , au raport de Pline
Lib. 2. cap. 76. qui fit à Lacede
Z iij
270
Extraordinaire
mone un Cadran Solaire qu'il
appella Sciatericon du mot Grec
d'ombre longtemps aprés l'u
fage en vint à Rome , comme dit
Pline lib. 7. cap. 60. C'étoit l'ofice
des enfans d'annoncer l'heure.
Bientot on vit par tout tres.
grande quantité de Cadrans Solaires
dans Rome , du temps de
Plaute qui mourut au dire de
Ciceron en la 149. Olympiade,
& la 570 année de la Fondation
de Rome , c'est pourquoy dans
la Beotia qui eft l'une des 41 .
Comedies perduës de Plaute , le
Parafite , pefte contre l'Inventeur
des Heures & des Cadrans .
Ut illum Dii perdant , primus qui
Horas reperit,
Quique adeò primus ftatuit hoc Solarium,
du Mercure Galant. 271
Qui mihi comminuit mifero articulatim
diem.
Nam me puero uterus hic erat Solarium.
Ubi ifte monebat effe, nifi cum nihil
erat.
Nunc etiam quod eft , non Eftur , ni
Soli lubet:
Itaque adeò oppletum eft oppidum
Solariis
Major pars populiaridi_reptant
fame.
Il y a encore bien.de Parafites
dans ce Siecle , de même que
chez les Perfans . Quibus , comme
dit Ammian Marcellin lib.23.
Venter unicuique pro Salario eft. Et
qui vivent en beſtes au dire d'Aurelle
Caffiodore , Variarum lect.
cap. 26. Belluarum ritus eft, ex ventris
efuriefentire Horas. L'un des
Z iiij
272 Extraordinaire
deux Vieillars dont il eſt parfé
dans Daniel au chapitre 13. verfet
13. Ambo ulnerati amore Su
fanna, dit à fon Camarade, camus
domum quia Hora prandii eſt.
Des paffages cottez cy - deffus
, & tirez de l'ancien Teftament
, comme auffi de ce que le
Saint Evangile , felon Saint Mathieu
au chapitre 27. verfet 45.
& 46. porte que Depuis la fixiéme
beure du jour , qui eft en toute
Saifon l'heure de midy , juſques à
la neuvième , c'eſt à dire jufques à
trois heures aprés midy, puis que
c'étoit dans le temps de l'Equinoxe
que les heures Antiques ,
Planetaires & Judaïques font
d'égale durée aux heures Aftronomiques
ou au temps que 15.
degsez de l'Equateur employent
du Mercure Galant. 273
à paffer fous le cercle Meridien.
Toute la Terre fut couverte de tenebres.
Et fur la neuviéme Heure
c'eſt à dire à trois heures aprés
midy , Iefus jetta un grand eri , en
difant, Eli , Eli, Lamma Sabaithani.
Comme vous aimez l'étude de
la Cabale donnons luy à prefent
un demi quart d'hure de temps.
Je dis que Eli , que les Hebreux
prononcent Teli eft le fecond
des. 72. noms de Dieu tous
terminez en Ah ou en El que les
Cabaliftes forment de trois Let
tres des 72 contenues dans chacun
des 19. 20. & 21. verfets ,
du 14 chapitre de l'Exode , où
Moïfe a decrit- cette miraculeufe
Colomne , la Figure de Jefus
Chrift. Qui ftetit inter castra Æ-
Syptiorum & caftra Ifraël , &cras
274
Extraordinaire
nubes tenebrofa illuminans noctem .
Cette nuée tenebreuſe , qui éclairoit
le peuple de Dieu pendant
la nuit. Car prennant la lettre
Iod qui eft la feconde lettre du
premier de ces trois Verfets , &
la lettre Lamed qui eft la penul
tiéme du fecond Verfet , & enfin
la lettre red qui eft la fe
conde du troifiéme Verfet on
forme le nom Ieli. Ils tirent mef
me ces 72. noms de Dieu , du
nom tres -facro faint , & par refpect
ineffable Iehovah qui eft le
nom propre du Créateur , c'eft
pourquoy les Rabins appellent
ce nom Sem hammephoras . C'eſt à
dire expofitif, car tous les autres
noms quoy que de quatre Let
tres font par raport aux créatures
, comme dans la Genefe cha
du Mercure Galant. 275
pitre 18. verfet 3. le nom divin
- Adonay , du verbe Adon qui fignifie
Seigneur. Daijan Juge . Tfadick
Jufte & Hannum Mifericordieux
& c.
Revenons à nos Heures , par
tous les paffages fuf- cotez de la
Sainte Ecriture tant du nouveau
que de l'ancien Teftament . Je
conclus, 1° Que le nom d'Heure
a toûjours efté pris pour une 24
partie du jour naturel , ou pour
une douzième partie du jour artificiel
qui eft le temps que le Soleil
demeure chaque jour fur l'horizon.
2 ° Que les Hébreux , les
Grecs , & les Romains divifoient
par
leurs Montres Solaires chaque
jour artificiel en douze heures
égales entre - elles , mais inégales
fion comparoit leur durée,
276 Extraordinaire
à la durée des heures d'un autre
jour : mais que leurs Horologes
méchaniques divifoient tous les
jours naturels en 24 parties égales
qu'ils appelloient heures , ce
que je pourrois encore demontrer
par Tatius qui explique
pourquoy on difoit que dans la
Gréce , le Soleil faifoit le jour
de 35 Heures au Solſtice d'Eſté,
& de neuf Heures feulement au
Solſtice d'Hyver.
J'efpere que M Bernier aufff
grand Voyageur que grand Medecin
, & fçavant Philofophe
corrigera dans la feconde impreffion
de fon tres - docte Abbregé
de la Philofophie de M' Gaffendi , ce
qu'il a dit au fujet des Heures
dans la 44. page de la feconde
Partie. Voicy ces termes.. Lenom
du Mercure Galant. 277
Heure eft veritablement ancien ,
mais il eftoit pris pour Saifon , &
ce n'est que depuis quelques Siecles
qu'on l'a pris pour la 24. partie du
jour.
Martial dans la huitiéme de
fon quatriéme Livre de fes Epigrammes
remarque au long quels
étoient les diférens exercices des
Romains pendant les 12. heures
de chaque jour artificiel
Prima falutantes , atque altera continet
hora ,
Exercet raucos tertia caufi dicos.
In quintam varios extendit Roma
Labores.
Sexta quies Laffis , feptima finis
erit.
Sufficit in nonam nitidis octava
palaftris ;
Imperat exftructos frangere nona
thoros.
278
Extraordinaire
Hora libellorum decima eft , Euphe
me, meorum ;
Temperat ambrofias cum taa cura
d'apes i
Et bonus atherco laxatur nectare
Cafar,
Ingentique tenet poculaparca manu.
Tum admitte jocos , greſſu timet ire
licenti
Ad matutinum noftra Thalia Iovem.
Ne vous étonnez pas de ce que
Martial donne la qualité d'enroüé
aux Plaideurs du Barrau
Romain , puis que l'Accufateur
avoit fix heures pour haranguer,
& le Défendeur en avoit neuf.
Ce que Cnée Pompée reduifit à
deux & à trois heures. Cepen.
dant dans l'ancienne Rome au
recit de ce qui fe paffoit dans
l'Empire de la Lune', on diſoit
du
Mercure
Galant. 279
tout comme icy; car les plus grands
Hommes , & les plus Gens de
bien y furent perfecutez. Furius
Camillus , & Livius Salinator à
Rome , Ariftide & Miltiades , à
Athénes ; enfin Ciceron & Socrate
les plus fages , & les plus Gens
de bien du monde furent condamnez
; & Publius Clodius, le plus
méchant de tous les Hommes
fut abfous
par le Sénat ; & les
Livies & les Scipions qui avoient
merité tant de Triomphes furent
contraints de fe parer contre de
jugemens violens par un éxil volontaire
, ce qui obligea un de
leurs Poëtes de dire
Ut folvat Corvos notat cenfura Columbas
Si vray que dans le
24. chapitre
des Actes des Apôtres nous li
280 Extraordinaire
fons que Tertulle & le grand
Preftre Ananias que Saint Paul
appelle Muraille blanchie , perfe
cutoient ce grand Apôtre fous
prétexte de Religion . Et le renommé
Theogonius grand Hypocrite
Arrien & Saducien , &
en cette qualité n'écoutant pas
Salomon dans le 15. verfet du 17.
chapitre de Miſle ou des Proverbes
pour obéir à une Dame Héretique
perfecuta à outrance le
Saint Homme Euftathius pour
mettre à couvert un Homme
d'iniquité de mefme profeffion
& art que les 170. Romaines qui
furent executées en la 423. année
de Rome T. Valerius & M.
Claudius Marcellus étans Confuls.
Voyez Theodoret au chap. 20.
du premier Livre de fon Hiſtoire
du Mercure Galant. 281
Ecclefiaftique. Cependant l'ancienne
Rome fe vantoit comme
Edit Ciceron lib. 7. Epift. famil. 39:
que
fous le Confulat de Caninius
Revillus , Toto fua Confulatu
fomnum non vidit , nibil cò confule
mali factum eft , nemo pranfus eft ,
: Macrobe vous en dira les raifons
en fon fecond & feptiéme Livre.
Je ne fuis donc pas furpris, M ,
que le Mercure Galant du mois
-d'Avril 1684 , vous ait inſpiré le
defir de la connoiffance des Heu
res par le Soleil, & puis que vous
demandez ce que je penfe du
= Cadran ou Montre Solaire que
MrCrochat a fait à Saint, Denis,
je vous invite de venir voir dans
la vieille Rue du Temple , la fuperbe
& magnifique Maifon de
M'Amelot de Bifeüil , Maitre
Q. d.Avril 16841 Aa
282 Extraordinaire
que
"
des Requeſtes , dans laquelle
aprés n'y avoir pû pendant plufieurs
heures affez admirer ce
l'Auteur du Livre intitulé
Defcription nouvelle de ce qu'il y a
de plus remarquable dans la ville de
Paris , n'a pû dire qu'en gròs depuis
la 144 page , cent fortes de
Chefs d'oeuvre des plus fçavans
Maitres de l'Europe en Architecture,
Sculpture, Marqueterie,
Peinture & Broderie , avec une
agreable profufion d'or & d'azur,
& toute forte de Cadrans Solaires
dans les deux Cours , je vous
y feray encore admirer dans Pinterieur
de la Maifon fous un Pavillon
Royal le Gallici Solis excurfus.
C'eft un Cadran Solaire
fur un grand pan de muraille; fur
laquelle l'ombre de la pointe d'us
du Mercure Galant. 283
5
ne Fleur de Lys , marque le jour
de la naiffance du Roy , & les
jours de les victoires & c. C'eſt
de l'Ouvrage du R. P. Claude
Religieux Carme , Aumonier de
la Maiſon , il ne fe fert que de la
Bouffole rectifiée pour trouver la
déclinaifon de la muraille , & ce
pendant il réüffit par tout dans
la derniere juſteffe.
1
Vous avez, M' , le goût fin de
fouhaiter du folide dans toutes
vos lectures , & d'apprendre en
lifant, & de connoitre en voyant.
Car comme dit l'Ecclef. cap.39 .
verf. 39. Omne opus horafunfubmi
niftrabit. Et bien,M' , je veux bien
vous donner deux ou trois
Lettres , tout ce que l'Horolo
geographie a de plus beau & de
plus fçavant , & mefme plufieurs
A a ij
284
Extraordinaire .
choſes tres - curieuſes qui n'ont
point encore eſtė pratiquées.
Vitreuve le grand Architecte
de l'Empereur Augufte eft à mon
avis le premier qui nous ait laiffé
par
écrit la conftruction des Cadrans
Solaires , c'eft dans les 8%
& 9. chapitres du neuvième Livre
d'Architecture , fur lequel:
Daniel Barbaro Noble Veni
tien Patriarche d'Aquilée fit de
tres - doctes . Commentaires, qu'il
donna au public en Langue Italienne
és années 1567. & 1584.
COMIERS , Prevoft de Ternant.
an donnera la fuite de ce Traité
dans lesfuivans Mercures Extraor-.
dinaires.
dis Mercure Galant. 28F
1
Voicy deux Sonnets qui ont efté
faits pour M le Duc de S. Aignan.
- Ee titre de chacun de ces Sonnets
vous fera connoitre quel en a efté le
Sujet.
SUR LE RETOUR DE
Mi le Duc de Saint Aignan
en fon Gouvernement du Havre..
Ans le temps , où l'on voit l'Invin
Porter en divers lieux l'effroy de for:
Tonnerre,
Et faire justement trembler toute la:
Terre,
Par les heureux fuccés de fes faits
inoüis .
Ca
Bendant que les plus fiers ſe font évas
nouis
286 Extraordinaire .
Que Luxembourg fe rend , qu'Alger
ceffe la Guerre ;
Que Génes de frayeur met bas le Cimeterre,
L'Illuftre Saint Aignan rend nos coeurs
réjouis.
Son retour defiré pendant plufieurs années,
Qui va rendre en ces lieux nos heures
fortunées,
34
Ne s'eft pu rencontrer dans la profonde
Paix.
SU
D'une neceffité , dont la Loy nous engage,
A fouhaiter icy qu'on n'en faſſe jamais,
Puis qu'elle ote à nos yeux ce glorieux
partage. NO
i
du Mercure Galant. 287
SUR LE PROMPT DE.
part de ce mefme Duc du
mefme Gouvernement .
LAnuitchaſſe bejour, du calme naiſt..
l'orage.
Aux plus belles Saiſons fuccede un rude
Hyver,
Et jamais dans le monde on ne peut rien
trouver
Qui foit fi bien fondé que le temps ne
l'outrage.
3
L'inconftance eft toujours fon plus folide
ouvrages
S'il donne des plaifirs , c'est pour nous
enpriver.
2.2
3
La trifteffe eft l'écueil où l'on voit arriver
A la plus forte joye un imprévû naw”,
frage.
*
Grand Duc , nous l'éprouvons en vôtre
prompt départ,
2-88 Extraordinaire
Un retour agréable on je prens tant dè
part,
Nous faifoit efperer un bonheur plein
d'envie.
Mais il falloit s'attendre à quelque
grand reverss
Puis que vous ne trouvez rien de doux
en la vie,
Que d'eftre auprés d'un Roy qu'admire
l'Univers.
Fe mefouviens que vous m'avez
demandé l'explication d'un Chifre
employé dans le XXII. Extraordinaire.
L'Autheur me l'a enfin envoyée
, &je vous en fais part. Vous
trouverez dans lameſme Lettre com=
ment 38. 24. 27. 45. 93. veulent
dire , S'il étoit des Amans dif
crets : C'eft un chifre qui vous a
embarassé dans le X- X V. Extraordinaire
, & que je ne vous aurois,
pas
du Mercure Galant. 289
pas envoyé , fi j'avois fçeu qu'il ne
Scauroit eftre d'aucun usage , & qu'il
Teroit impoffible à celuy mesme qui
l'a inventé , de déchifrer aucunes
paroles chifrées fur la mesme invention
.
EXPLICATION DU
Chifre du X X. Extraordinaire,
qui commence par ces Lettres
D. P. 2 I.T.
P
Uifque l'on fouhaite d'apprendre
le fecret du Chifre
qui a efté propofé dans le 22 .
Extraordinaire du Mercure , j'en
donneray icy l'explication , par
laquelle on verra qu'il eft entierement
impoffible de le deviner.
J'employe pour cette forte de
Q. d'Avril 1684. Bb
290 Extraordinaire
Chifre vingt Alphabets tous diférens
, me fervant des uns &
des autres dans un ordre pure.
ment arbitraire , que l'on determine
à ſa volonté , avec la liberté
de le changer quand on veut.
Au lieu de vingt Alphabets on
pourroit fe contenter de beaucoup
moins , comme de quatre
ou cinq , mais la pratique n'en
feroit pas tout à fait fi affurée,
ny guère plus ailée. Les vingt
Alphabets dont je me fuis fervy,
font contenus dans la Table fuivante.
1. abcdefghilmnopqrftux
2. brmqud fxlpnoiefghcta
3.cmglaioushfdqxpnerbr
4. dqlanxhgtcpeumbfriof
.euanfmclfdbrgqotixhp
6. fdi xmhfrutlpecaqbong
du Mercure Galant. 291
>
7.gfohcfqbeuil ptxdanmr
3.hxuglrbqnotcmifadepf
9.ilft fuenb rhxagcpmqdo
Iphcdtuorgxabfmenfqi
mnfpblithxdqfaeougre
12.noderplcxaqfhbuitfgm
oiqugepmabfhxrtlcdfn
10.
11.
13 .
14. pexmqctigfabrdnuo
à fl
1. qfpboax fcmeutnrhglid
16. rgnftqda peoiluhfx mcb
17. fheribadmnutcogxfplq
18. tcrixoneq fgfdhl mp bau
19.utbohnmpdqrgfficlaxe
20. xatfpgrfoicmnldb
quch
Le premier de ces Alphabets
n'eft pas diférent de l'Alphabet
vulgaire , fi ce n'est que pour
plus de commodité , j'en ay retranché
ces trois Lettres K , Y,Z,
dont on fe peut prefque paffer
en nôtre Langue , fe fervant en
leur place de celles - cy Q, ou
C , I , S ..
292
Extraordinaire
Dans le premier Alphabet
chaque Lettre eft prife pour ellemefme
, A pour A , B pour B,
C pour C , & c.
Dans le fecond B eft pris pour
A , R pour B , M pour C , Q,
pour D , & c.
Dans le troifiéme , C'eſt pris
pour A , M pour B , G pour
C , & c.
Il en eft de meſme de tous les
autres Alphabets fuivant l'ordre
de la table précedente.
Tous ces Alphabets pou
voient eftre formez d'une infinité
d'autres maniéres diféren
tes. J'ay choifi celle- cy pour des
raifons qui m'en rendent l'uſage
plus facile.
Dans le Chifre dont il s'agit,
Jay employé ces diférens Aldu
Mercure Galant. 297
phabets fuivant l'ordre arbitraire
des nombres que voicy .
13.8.13.9. 20. 17. 14. 20.7.9.2 , 5.10%
7.11.19.2.6.8.3.5.1.8. 14 19.10.
11.5.9.7.7 5.16.5.2 . 2.6.5.3.
7.9.7 . 9. 10. 9. 10. 11. 15. 10. 10. 5. 18.
5.7.5.13.10. 11. 13. 7. 10. 2.11 . 1 , 14.
18.8.9.8.5.19 . 13. 16, 15. 5. 19. 7. 75
13. II. 15.10. 2. 20. 2. 13.9. 2. 7. 6. 1r.
Cette fuite de nombres mar.
que que je me fuis fervy du 13.
Alphabet pour la premiere
Lettre de mon Chifre , du) 8 .
pour la feconde , du 13. pour la
troifiéme, du 9. pour la quatriéme
, du 20. pour la cinquième ,
& ainfi de fuite . De forte
que
pour en faire l'interpretation , il
faut examiner fuivant l'ordre deces
nombres toutes les Lettres
du Chifre propofé , dont voicy
la copie..
294
Extraordinaire
Dpqitdqqaatifgfpulndfe
bpqlqxhcdac turp dqmba tbp
hfexdoafuofdoaoougrap
m p
tedcmqmdlccuodhuqgdlimb.
Faifant cet examen on trouvera que.
D vaut T , dans le 13. Alphabet.
P vaut V , dans le 8.
Ovaut C , dans le 13. *
Í vaut A , dans le 2.
T vaut C , dans le zo.
D Vaut H , dans le
Q vaut E , dans le 14.
Q vaut S , dans le 20.
Ec
17.
ayant trouvé de la meſme
façon toutes les autres Lettres
de ce Chifre on verra qu'elles
exprimeront ces quatre Vers , qui
expliquent l'Enigme du Louis
d'or , employée dans le Mercure
d'Avril 1683. au deffous de celle
de la Cheminée.
du Mercure Galant. 295
Ta cache fous ta cheminée,
> Galant Mercure , un Louis d'or,
Comme quelque riche trefor,
Mais ta fineffe eft devinée .
Il faut remarquer que celuy à
qui on écrit en fecret , doit avoir
une copie écrite ou dans fa memoire
des nombres dont on a
determiné de fe fervir pour le
Chifre qu'on veut employer.
Pour peu que l'on confidere
la nature de cette forte de Chifre
, on connoitra évidemment
que cet ordre purement arbi
traire de divers nombres que l'on
choiſit à ſa volonté, comme ſont
ceux que j'ay employé icy fçavoir
, 13. 8. 13 9. 20. & c. ne fçauroit
eftre deviné par qui que ce
foit, pourveu qu'on ne le declare
à perfonne , cela n'étant pas
Bb iug
296 Extraordinaire
moins impoffible , que de deviner
les pentées d'une perfonne qui
n'en fait paroitre aucun figne exterieur
. On voit auffi clairement
que l'explication de cette forte
de Chifre dépend tellement de
la connoiffance de cette fuite de
nombres , que fans cela il eft ab .
folument impoffible de la trouver.
Il eft donc bien manifefte
que ce fecret eft entiérement
impénetrable à tous ceux à qui
on n'en voudra pas faire confidence
. Je ne doute pas qu'on ne
demeure d'accord qu'il ne peut y
avoir de Chifre plus feur que
celuy- cy ; Mais on pourra fe perfuader
d'abord que la pratique
n'en peut eftre que fort longue
& beaucoup embaraffée . Cependant
le temps que j'y employe
du Mercure Galant.
297
fans beaucoup d'application , ſoit
pour mettre en Chifre, foit pour
déchifrer , n'eft à peu prés que
quatre fois auffi long que celuy
de mon écriture ordinaire la plus
prompte , car j'ay obfervé que
pour mettre en Chifre huit vers
Alexandrins qui font de 12 à 13 .
Syllabes , il ne me faut pas plus
d'un quart d'heure , non plus que
pour les déchifrer , & que dans
un autre quart d'heure je ne puis
faire que quatre copies fimples .
de ces mefmes 8. vers. De
plus je crois que fi quelqu'un en
avoit contracté une plus grandė
habitude , il s'en acquiteroit encore
avec plus de diligence . Si
la methode dont je me fers pour
cet effet , a toute la facilité que
je dis , je ne fçaurois neanmoins
298
Extraordinaire
me refoudre à en donner prefertement
l'explication , la trouvant
trop longue & trop dificile à faire
par écrit.
On a employé dans le X X V.
Extraordinaire du Mercure une
autre espece de Chifre , dont on
propoſe l'artifice à expliquer.
Voicy en quoy il confifte. L'Au
teur de ce Chifre fait valoir chaque
Lettre fuivant le rang qu'elle
tient dans l'Alphabet ordinaire
comme on voit icy .
1.2.3.4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. 11. 12. 13. 14. 15 .
16. 17. 18. 19. 20. 21. 22. 23.
abcdefghixlmnopqrftuxyz.
En forte que A vaut 1 , B vaut 2 .
Cvaut 3 , &e. Or pour mettre
ce Chifre en ufage , il n'y a qu'à
marquer fur le papier la fomme
des nombres qui conviennent
du Mercure Galant. 299
aux Lettres de chaque mot , ainfi
qu'a fait l'Auteur à l'égard des
Vers fuivans.
S'il eftoit des Amans difcrets
Comme il eft des Chifres fecrets ,
On verroitpeu d'Amans fidelles
Se plaindre avec drait de leurs
Belles.
38. 84. 27. 45. 93.
46. 20. 42. 27. 66 85.
27. 101. 40. 49. 69 .
23. 75. 29. 63, 9. 71. 52.
STELE
BE
HILIG
TER
LYON
7730
VILL
Pour mettre en Chifre le premier
mot S'IL , il faut mettre
38 , parceque Seftant la dixhuitiéme
Lettre de l'Alphabet , elle
vaut 18. I vaut 9. & L vauti ..
Er la fomme de ces trois nombres
18. 9. 1r. vaut 38. il en eft
de mefme des autres mots .
300
Extraordinaire
Mais l'Autheur de ce Chifre
fe trompe grandement de croire
que cela foit un veritable Chifre
, puifque l'on ne sçauroit aucunement
s'en fervir eftant de
telle naturé , qu'il eft impofible
à ceux là-mefme qui en fçavent le
fecret d'en trouver l'interprétation.
De forte que l'Autheur
luy- mefme ne pourroit pas expliquer
ce qu'on luy écriroit de
Car ce nombre
cette maniere
38 , par exemple qui marque le
premier mot du Chifre dont il
s'agit , s'explique également bien
par une infinité de mots differen's
auffi bien que par le mot
S'IL comme ILS LIS ,
L'ON , FAIRE , DIEU ,
LIEN , & c , il en eft de mefme
de tous les autres. Or quek
>
du Mercure Galant.
301
moyen de deviner parmy tous
ces mots inombrables lequel doit
eftre le veritable que l'on cherche
?
Monfieur Cimeton de Lochan en
Bourgogne , a auffi trouvé le fecret
de ce dernier Chifre , qu'il condamne
comme abfolument inutile , auffibien
que
l'Autheur de cette Lettre.
Lors qu'on affiegea Luxembourg, il
fit ce Vers Numeral ou Chronologue,
qui prophetifoit qu'ilferoit pris cette
Année.
Venez Roy Des fran CoIS,
LUXeMboUrg eft à VOUS. *
Affemblez toutes ces lettres Numerales
vous trouverez qu'elles
font l'Année courante 1684.
M. DC. LXV V V V. IV.
302
Extraordinaire
Le mot de l'Enigme en profe du
dernier Extraordinaire eftoit les Mif.
fives , ou Lettres mifes à la Pofte .
En voicy quelques explications .
I.
AEnfin finale j'y trouvé
Pres avoir longtemps reſvé,
Et découvert le Pot aux Rofes,
Nonfans mon timbre alambiquer.
Que j'aurois à dire de choſes,
Sije voulais tout expliquer!
03
Ces Confines, onces Compagnes,
Qui traverſent tant de Campagnes,
Dontfifurprenant eft lefort,
¡ Sont Lettres qu'on met à la Pofte,
A quifonvent onfait ripofte,
Et dont ilfaut payer le port.
Ex
Il eft vray qu'on les empriſonne,
Qu'enfehregarde l'on les donne,
Qu'on leur rede un Appartement
du Mercure Galant. 303
Obfeur, &tout barré de grilles,
Comme onfait à certaines Filles
Quin'ont pas vefcu chaftement.
03
On les voit parfois à l'Armée
Sans perte de leur renommée,
Dans une admirable blancheur.
Cefont Muettes difcoureuſes,
Et pour eftrefouvent coureuses,
Elles en out pas moins d'honneur.
**
Les unesfont devorienfes,
Les autresfont malicieuſes,
D'autresfansfel & ſans efprits
Si l'une épanouit la ratte,
Dans une autre l'amour éclate,
Dans d'autres paroift le dépit.
On lit l'une avec allégreffe,
On parcourt l'autre avec trifteffe,
Et dans un affommant chagrin.
La Lettre leue, on la retire,
On l'écartelle, on la déchire,
On lafacrifie à Vulcain.
Extraordinaire
304
&
Pire eft encor la deftinée
D'une Miffive infortunées
Carfans épargnerſa pudeur,
Son intégrité l'on faccage,
On enfait un vilain uſage,
On la met en mauvaiſe odeur.
M
L. BOUCHET, ancien Curé
de Nogent le Roy.
II.
Ercure eft las de fes emplois,
Dont prefque ilchange tous les
mois.
Depuis un temps ne l'a-t-on pas ven
faire
Celuy d'un Maréchal, & d'un Apotiquaire?
Mais ce mois il reprend fon employ de
Courrier.
Ilveut fuivre cette maxime,
Que chacunfaffe fon mestier,
Aura-t -on pour luy moins d'eftime?
Mais quand il neferoit qu'un fimple
Meffager,
1 du Mercure Galant. 305
Qu'Homme de Lettres on appelles vit
On le verra toûjours rechercher avec
Dele
En France ainfi qu'en Païs étranger.
Co
LA BELLE NOURRITURE
Ourrier infatigable, habile, adrois:
galant,
Famais a-t-on eu le talent
D'envoyer en tous lieux comme vous
tant d'Epîtres
Defi diferente façon,
Qu'on reçoitfans chagrin , & fous les
mefmes titres,
Quiplus eft ,fans payer quefortpen de
rançon,
Pourracheter ees Prifonnieres?
Vous avez oublié pourtant
Celles que j'aime plus des Lettres famislieres.
Je feroix joyeux & content,
Sijen avois reçen de mesme
Mercure, vous ne voulez pas,,
Voies en auriez trop d'embarrass,
Q.d'Avril1684 எ
306
Extraordinaire .
Etpuis c'eft rarement qu'on obtient ce
qu'on aime..
T
IV.
GYGES.
Ons les Goinfres nom'aimentpas,
Je fuis en bute aux Gens d'affaires ,
Qui n'aiment que l'argent, & nefont
jamais cas
Que de ce qui conduit le plus viſte au
trépas;
lly mettent leursfoins; & toutes leurs
Lumieres,
Etfontprivez du jourfans quitter l'embarras,
Blâmant qui ne veutpoint imiter leurs
manieres.
Miférable Pais où je dois me cacher,
Où l'on aime bien plus les oeuvres de la
Chair,
Que celles de l'Esprit, ſi jepuis me dëfendre
De me trouver jamais
En ce Lien de difcorde, avec des Gens
fanspaix,
du Mercure Galant.
307
Fe mangerois plutoft mon pain avec la
Cendre,
Que de ne pas l'abandonner;
Tant ces Gens de goudron ont voulu mes
loigner.
Un retourdefire m'avoit bien confolée,
Mais un depart m'adéſolée;
Toute ma confolation
Dans madifgrace & mon affliction;
Eft q que vous permettex, Mercure;
Que je vous récriveſouvent
Des Lettres qui n'ont rien de fort, my de
Sçavant:
Vous m'accordez beaucoup fansy trou
ver d'injure.
L'Exilée de la Ville-franche .
V.
AGreable Berger,dont les Lettres:
Sçavantes.
Nefe présentent à nos yeux-
Quefous unfens mystérieux,
Rieinesde matieres galantes
N'eftoit-cepas affez, pour nous emba
baraffer,
Cc j
308
Extraordinaire
De les avoir voula tracer
Par un excellent artifice,
Pour l'admirable objet de vos tendres
amours ,
Sans vouloir prendre le fecours
Du Berger Dorilas , & defa Doralice?
C'est un petit trait de malice
મે
Que j'ay peine à vous pardonner;
Car n'y croyant d'abord qu'un diſcours.
fortfublime,
Fay trouvé dans la fuite une fubtile
Enigme
Que vous donniez à deviner;
Mais enfin, grace au Ciel, penétrant le
myftere,
Sans trop mefatiguer l'esprit,
Fay veu que vos détours marquoient
le caractere
Des Lettres quefouvent chacun de nous
J
écrit.
ALCIDOR, du Havre.
VI.
E ne fuis point ſurpriſe, agreable
Mercure,
De vous voir icy-bas en habit de Courrier:
du Mercure Galant.
309
1
Mais de prendre celuy du plus fimple
Ouvrier,
C'eft faire une trop groſſe injure
A voftre divine nature;
L'onfait que de tout tempspour ce pre
mier employ
Vousfuftes reconnu par la Troupe celefte.
C'est une qualité qu'aucun ne vous contefte,
La poffedant de bonne-foy,
Chacun le connoift fur la terre
Pourvous avoir vu dans ces Lieux
Apporter des Lettres des Cieux-
DeJupiter Lance-Tonnerre.
Lors qu'on vous voit pour luy prendre
ces petitsfoins,
L'on ne vous estime pas moins ;
Mais en vous abaiffant aux oeuvres mé
caniques,
C'est vouloir expofervoſtre honneur aux
Critiques ,
A ces Gens qui jamais ne laiſſent échaper-
L'occafion de vous drapper...
Extraordinaire
·Sangez-y , je vous en convie,
Et profitez , Seigneur, del'avis de SILVIE
du Havre..
Cette Enigme en Profe a esté auffi
expliquéepar Mademoiſelle Margue
rite le Vaffeur, Fille de M¹le Vaffeur,
Avocat à Amiens ; & par Meffieurs
de Fleffel de Vermolet , auffi d'A
miens , & Diéreville du Pontlevefque.
Le Mot de la premiere Enigme du
mois de May, estoit la Cendre. La
premiere des Explications que je vous
en envoye , est fur le mérite de la
Dame , qui a réduit ce Mot en
Enigme..
Si cette
I.
Icette Dame folitaire
Ale corps auffi beau que l'efprit lumineux,
Saus-doute elle ale don deplaire,
du Mercure Galant. zır.
Erleplus infenfible en doit eftre amou
reux.
Euft-on un coeur de Salamandre,
Elle peut le réduire en Cendre.
Eto
AVICE, de Caën, Ruë
de la Harpe.
II..
Ousqui courez apres les Belles,
t croyez gagner ces Cruelles;
Fous avez beaufouffrir, vous y perdez
vos pass
Plus vous eftes conftans, plus ellesfont
volages ;
Elles nefe contentent pas
Qu'on leur rende beaucoup d'hom
mages,
Et c'est trop peu que de l'Encens,
Elles veulent encor, fi l'on croit à leur
Sen's,
De plusfuneftesfacrifices,
Que l'onfouffre de longsfuplices;
Et pour tribut de leur beauté,
Elles ant tant de cruauté,
Que mille coeurs réduits en Cendre;
312
"Extraordinaire
Tout grillez, tout roftis , ne les fatisfont
pas
Voila l'effet de leurs appas...
Qu'heureux eft qui lesfuit, qui prompt .
àfe défendre ,
D'une amourfatale évite fa priſon,
Et confultant bienſa raiſon,
Pour résister à tant de charmes,
Se met toujours bienfous les armes.
III.
GYGES.
LA VILLE DU HAVRE,
à Mile Duc de S. Aignan ,
fur fon départ.
G
Rand Duc, quand vous partez, ô
funefte avanture!
Nous perdons nos beaux jours des leur
commencement;
Nousfommes des Poiffons hors de leur
élément,
Plus pâles, plus défaits qu'un Mort en
fepulture..
du Mercure Galant . 313
Ecoutez les foupirs de voftre Creature,
Vous eftes icy-bas fon tout, fon Firmament;
Elle craint de vous perdre, & cefatal
moment
Eft pour elle un fleau des plus grands
de nature .
SA
Noftre douteur paroift à voir noftre couleur,
Voftre abſence nous ofte &
chaleur,
courage,
Foibles comme une Cendre au gré du
vent de l'onde.
X
Quand vous eftes préfent, il n'est plus
d'Ennemis .
Demeurez donc, Seigneur, ou qu'il nous
foit permis
De vous fuivre par tout, &fuft-ce au
bont du monde.
Q. d'Avril 1684.
Le mefme .
Dd
314
Exaordinaire
IV..
Enes, Villefuperbe, on t'a voulu
flater G
De te pouvoir défendre; ab Dieu, quelle
arrogance!
LOUIS furmonte tout, & tu crois réfifter:
Voy comme il fçait punir l'orgueil &
l'infolence.
Tu t'es mal confeillée , il falloit contenter
Le plus puiffant des Roys, un peu de
complaifance
L'auroitfait ton Amy's tu las vonlu
buter,
Mais ton fort fera voir l'éclat defapuif
fance
20
Combien as-tufouffert d'allarmes , de
frayeurs?
N'as-tu pas attiréfur toy tous ces malheurs?
Et pour les éviter, tu n'avois qu'à te
rendre.
du Mercure Galant.
315
699
N'as-tu pas plus perdu? n'en as- tu pas
regret?
Et ne pouvoit-on pasfaire plus qu'on n'a
fait?
T'abatre entierement, & te réduire ca
Cendre?
V.
Le mefme.
A
Pres les Foudres , les Eclairs,
Et mille prodiges divers
Qui doivent préceder la fin de tout le
monde,
Que deviendra cet Univers,
Et toutefa machine ronde?
Le Firmament eftant détruit,
Et mefme enfon cabos chaque Element
réduit,
Du refte que faut- il attendre?
Mercure, ce Courrier des Dieux,
Nous enfait l'image à nos yeux,
de la Cendre .
Taut nefera que
RAULT, de Rouen .
Dd ij
316 Extraordinaire
V I.
Mercure,n'a-t- on pasfujet de vous
reprendre?
Rien n'avance, tout eft perdu,
Le pauvre Peuple eft abbaru;
On veut de l'Eau par tout, vous donnez
de la Cendre.
C'est à ce coup que le Ciel eft d'airain,
Rien ne le peut fléchir : Cependant les
Coupables,
Ces Richesfenfuels ayant toûjours du
Pain,
Les fleaux nefont- ils quepour les Mi
ferables?
Les crimes des Puiſſans n'enſont pas
corrigez,
Autant que l'on en voit les Pauvres .
affligez.
LA BELLE NOURRITURE,
VII.
On efprit fe laiffant aller à l'a
Monv
anture,
Mon coeur qui l'afutvy dans le commencement,
du Mercure Galant. 317
5
Nefaifoit pas du crime encor ſon élément;
Mais l'obstination afaitfa fépulture.
N'eftimant, & n'aimant rien que la
Créature ,
Foffenfois chaque jour l'Autheur du
Firmament,
Sansfonger que j'estois en risque à tout
moment
De me perdre, en payant le droit de la
Nature.
Aux vices , des vertus je donnois la
couleur;
Et mes déréglemens, chéris avec chaleur,
N'eftoient que trop connuefur la terre
&fur l'onde.
༧
Mais triomphant enfin de tous mes Ennemis,
Seigneur, par vostre grace, il m'eft encor
permis
Dd iij
318 Extraordinaire
។
D'expirerfur la Cendre, en fortant de
F
ce monde .
C. HUTUGE, d'Orleans ,
demeurant à Metz.
VIII.
N vain le Grand LOUIS vent
te donnerla Paix,
Ibere trop altier, tu ne la veux jamais,
Tu cherches cent détours afin de t'en
défendre:
Crains qu'il ne fe laffe d'attendre.
·D'un Héros qui peut vaincre tout,
Tu mets la patience à bout.
Tu vois en quel état il a réduit la Flandre
Après avoirforce Luxembourg àſe
rendre,
S'ilveut vaincre dans d'autres Lieux
Qui pourra résister à fon Bras glorieux?
Dans tout ce qu'il veut entreprendre,
Il est toutouts victorieux;
Il ne fait que trop te l'apprendre,
On en voir tous les jours des exemples
fameux.
du Mercure Galant.
319
1-
Rens toy, tu ne peux faire mieux, KT
Ou fon Foudre allumé va tout réduire
en Cendre.
Q
DIEREVILLE, du Pontlevefque.
IX.
Voy, vous vouséconnex de me voir à
gros & gras,
Tandis que je meplains , que je meurs
dans ma chaîne?
Nefçavez-vous pas, inhumaine ,
Que l'amour est unfeu qui ne confume
pas?
Depuis que vos charmans appas
Ont forcé mon coeur à fe rendre,
Sibamour confumoit , belas!
Vous m'auriez veu réduite
X.
en Cendre.
Le mefme.
SUR L'HEUREUX KETOUR
de M' le Duc de S. Aignan
au Havre .
Eureufe Salamandre , admire
l'avanture H
Qui ramene chez
mencement,
toy₁
dansfon com
320
Extraordinaire
Un Heros tout defeu , carfans cet élé- 15
ment
Les Cendres pourroient bien eftre ta
fépulture.
ཀ
Lej Cieux t'ont miſe aujour comme une
Créature
La plusfroide qui fait deffous le Firinament
;
L'on nesçauroit te voir cependant un
moment,
Qu'aumilieu d'un brafier contraire à ta
nature.
Mais le grant Saint Aignan, voyant
à ta couleur,
Que ton feu paroiffoit n'avoir plus de
chaleur,
Qu'il eftoit prefqu'éteint par le froid de
ten onde,
Pendant que LOUIS vainc fes plus
fiers Ennemis ;
Il vient te réchauffer ; que ne t'eſt-il
permis
du Mercure Galant.
321
.
De le tenir icy jufqu'à la fin du
monde?
ALCIDOR, du Havre.
* Les Armes du Havre , font une Salamandre
au milieu d'un Brafier .
XI.
T
CONTRE LES ENNEMIS
du Royaume , fous le noin
T
de Titans.
Itans ambitieux, qui pour troubler
la terre
Fuftes affez hardis, par un esprit trop
vain ,
De vouloir déclarer la guerre
Au puiflant Jupiter, tenant le Foudre en
main;
Sivos coeurs euffent eu quelque chofe
d'humain,
Ils devoient redouter fes Carreaux, fon
Tonnerre ,
Et n'aller pas fi-toft avec temérité
Expofer tous vos biens, votre bonneur,
vos teftes,
322
Extraordinaire
Qui n'eftoient pour ce Dieu que de foibles
conqueftes,
Mais affez pour marquer à la Poftérité,
Que par un vain orgueil, voulant trop
entreprendre,
Infultant le Maistre des Cieux,
Vous avez mérité d'eftre réduits en
Cendre
Par un jufte Decret de tous les autres
Dieux.
XII.
Le mefme.
A
Mour, jefuis vaincu , tu triomphes
de moy,
Mon coeur eft maintenant engagéfous
`ta Loy,
Je ne m'en dédis point , il afalu ſe rendre,
Quoy que j'euffe juré centfois de m'en
défendre;
Les appas de Cloris ont eu trop de pouvoir
Pour ne pas le réduire en Cendre
Dés le premier moment que mes yeux
L'ontpu voir.
du Mercure Galant. 323
Mais belas!fi lefien nefe trouve point
tendre,
Et que tous mes foupirs ne puiffent l'émouvoir,
Où recourir alors, finon au defefpoir?
XII.
Le mefine.
SUR LA PUNITION
de Génes.
Reneilleuse Cité , Superbe Répu-
Qrifais gloire en tout temps de recevoir
la Loy
D'un Peuple qui n'apoint defoy,
Et dont l'ambition trouble la Paix publique
;
Gènes, dont le renom vole de tous coftez,.
Pour contenir en toy mille rares beautez,
Faloit- il obliger le Maistre du Tonnerre,
L'invincible LOUIS, d'aller mettre
par terre
Tous tesfuperbes Bâtimens ?
Par ton humilité tu pouvois te défendre
324
Extraordinaire
D'eftre fi toft réduite en Cendre,
Et fair ces juftes châtimens ;
Mais profites- en bien, & crains cette
Puiffance
Qipeut encorpunir la desobeïffance.
C'Ef
SYLVIE, du Havre.
XIV.
Eft en vain que nos Ennemis
Avec tant defierté tâchent dese défandre.
Quoy, nefe event-ils pas quelefeu de
LOUIS
Les rédu ra toujours en Cendre,
Fuffent- ils grands comme Alexandre?
HORDE , de Senlis.-
XV.
Oftre Enigme premiere, en Juin par
V %
avanture
M'afait voir dans fa fin & fon commencement
,
Que donner àpenser , c'est tout voſtre
élément,
Enforçant les Efprits , juſqu'à la lé
pulture.
du Mercure Galant. 325
ཀཿ
Naître aufeu, craindre l'eau, quelfort
de Créature!
Plus ftable, dites- vous, que Terre &
Firmament,
S'ilsfe pouvoient trouver à leur dernier
moment,
C'est trop jusqu'à ce point de vanterſa
nature .
~
Pour moy, l'étonnement me change la
couleur ,
De voir tantoft pâlir, & ferrer fa chaleur,
Certain Eftre fujet au vent ainfi qu'à
l'onde.
Qui que ce foit au moins , malgré tous
Ennemis ,
Je dis qu'aux derniers feux, il ne fera
permis
Qu'à la Cendre de naître apres la fin
du monde.
P. CARRIER, de Rouen.
326
Extraordinaire
CE
XVI.
E qui floritfous Aléxandre,
Ce que Cefar mit jufqu'aux Cieux,
Ne fçauroit paroistre à mesyeux ,
Car je les ay remplis de Cendre.
BElle
L'EPINAY- BURET, de
Vitré en Bretagne.
XVII.
Elle & charmante Rofilly,
L'Enigme qu'a donné Mercure ce
mois- cy,
Eft, dites- vous, difficile à comprendre .
Vous n'avez qu'à fonger au coeur de
mille Amans
Que vous avez réduit en Cendre,
Et vous en trouverez facilement lefens .
L'AMANT FORTUNE', de
la Rue Caflette.
I
XVIII.
A premiere Enigme des deux,
Qu'au mois de May donne Mercure,
Fait fuivant la Sainte Ecriture
Cette leçon aux Orgueilleux:
du Mercure Galant.
3,27
Que tout terreftre Corps eft de Cendre
& de poudre,
Qui doit encore unjour en cendre fe réfoudre,
tà .
Maisfans toucher, quant à nos Corps,
La réfurrection des Morts ;
Car ilfait par la Foy, qu'il leur faudra
pour eftre
Heureux, ou malheureux, de leurs cendres
renaître.
LE SOLITAIRE HORTENSE
de Mayenne.
XIX.
Tu me dis, fans ceffe, Lifandre,
Que tu brûles d'amour pour mes charmans
appas.
Siju m'en crois , ne brûle pas,
Car l'amour à la fin te réduiroit en
Cendre,
Et tu n'en feroispas plus gras.
L'aimable Brune à l'Anagramme,
le renonce à téter, de la
Rue du Mail.
328 Extraordinaire
Ceux qui ont expliqué cette meſme
Enigme, font Meffieurs de Fleffel
de Vermolet, d'Amiens ; Lhofpital,
Lieutenant au Grenier à Sel de Paris;
Leger de laVerbiffonne ; Piet , Gré .
netier au Grenier à Sel de Nogent;
Gaudeloup; L'Abbé du Vitré; Labbé
du Boucxix ; L'Avocat devenu
Tantale ; Le Chevalier de la Motte;
Le Marquis Vandermer ; Le Patron
Phaeton Le Solitaire du fard , de
Châlons en Champagne; Mefdem. E.
de Capagnes deMonbrun , de Boulogne
fur Mer; Dautrive , Recevenfe des
Tailles à Nogent ; Madelon Froüais ;
M. le Vaffeur, Fille de M' le Vaffeur,
« Avocat à Amiens ; La fpirituelle
Societé de la Rue du Chaume ; La
jeune Iris , de la Ville de Ham;
L'Heritiere infortunée ; La Spiridu
Mercure Galant. 329
suelle Brune; & l'Ange, Cadette de
Tournay.
Tout le monde s'eft rendu für la
feconde Enigme du mefme mois de
May, que je vous envoyay fous le
nom de Clione , Nymphe enjoüée,
autrefois de l'Empire de Flore. Vous
le connoiftrez par les Vers qui fusvent.
A LA BELLE CLIONE.
N
REQUESTE.
Tmphe, fans vous incommo der,
Pourra-t-t - on bien vous demåder,
Si par votre Enigme Mercure
A cherchéfeulement à nousfaire reſvar.
Sphinx n'a jamais tant mis d'Eſprits à
à la torture.
Au fens de celle-cy qui pourroitarrive ?
Ee
9. d'Avril 1684.
330 Extraordinaire
On a beau parcourir tousfens métaphoriques,
Toutes licences Poëtiques,
Nos Oedipes ne trouvent rien ,
Et ne devinent point quel eft ce Magicien
Que l'on dit avoirfait defcendre
Ce que l'on cherche tant , des Cieux,
Et parl'effet d'un amour tendre,
Apres avoir crevé les yeux,
L'a donné pour Maîtreffe à quatre demy-
Dieux;
Je croy qu'on n'a jamais eftéfi curieux
De fçavoir s'il eft vray qu'un coeur de
Salamandre, ~
Et lefang de Macreuſe, où chacun reconnoift
Peu de chaleur , beaucoup defroid,
Puiffentbouillir, eftre rédits en cendre,
A force d'élans amoureux
Que la Belle caufoit en eux.
Vous dites qu'elle n'eft ny prude , ny
coquette,
Laide, belle. vieille, on jeunette,
du Mercure Galant.
331
Et ne garde pas mefme en cela de milieu
,
Ce qui jamais ne fçauroit avoir lieu .
Voyez où l'on en eft , belle Nymphe enjouée,
3
Pour voftre Enigme on à l'éguillette
nouée;
Mafoy, l'on n'apu travailler,
Noussommes tous à bout, c'eft affez nous
railler.
Vous qui triomphez tant , montrez donc
la malice
Que vous cachez fi bien à noftre infir
mité;
Donnez de la lumiere à tant d'obscu
rité,
Et fans craindre qu'on nouspuniffe
De noftre curiofité,,
Contentez- la, Clione, & veusferez juftice
.
GYGES.
Ce qu'il y a de fort fingulier, c'eft
qu'en renonçant à chercher le sens
332
Extraordinaire
.
de cette Enigme , tout le monde l'a
trouvé fans l'avoir connu . On a dit
qu'elle eftoit inexplicable ; & PEnigme
inexplicable, ou qui n'a
point de fens , en efle vray Mot.
QUESTIONS A DECIDER.
I l'on peur
Son a
I.
aimer avec plaifir , quand
on a fujet de ne fe plus confier à la
Perfonne qu'on aime.
IL.
Si l'on peut garder une forte paffion
pour une Perfonne qu'on eft afturé de
ne voir que rarement .
Si une paffion qui n'eft fondée que
fur la beauté, peut etre durable.
Je fuis , Madame , vostre tres, & c.
A Pariș ce 31. Juillet
THECUE
YON
DE
TELAVILLA
Qualité de la reconnaissance optique de caractères