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1683, 10 (partie 2, Relation véritable du siège de Vienne) (Lyon)
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VILLE DE LYON
Bijlioth da Falais des Arts du
Y,
ΓΕ
ARTS
Jem
N
36929
E
4
LYON
lokk day) . //Trinit. SueJem
RELATION
VERITABLE
806929
DU SIEGE
DE VIENNE.
AVEC UNE GRANDE CARTE
& le Portrait de Mr le Comte
de Staremberg.
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
=
AU LECTEUR..
C
ETTE Seconde Partie
ne contient pas feulement
une Relation exacte &
fidelle de tout ce qui a
estéfait pendant le Siege , & à la
Levée du Siege de Vienne ; mais
encore l'éclairciffement de toutes les
autres qui ont couru , & dans leſquelles
il fe rencontre tant defauffetez
, q perfonne ne sçait à
quoy tenir. On n'a cherche
dans celle- cy qu'à dire la verité,
fans aucune paffion. On a eu de
bons Mémoires à l'égard de l'atta
LYON
a 2
AU LECTEUR .
•
2
n'auque
& de la défense de la Place ;
& ceux dont ils viennent
roient ofe impofer aux augustes
Perfonnes qui ne leur ont demandé
que la verité. Ils eftoient dans
La Place & fe font trouvez
toutes les occafions perilleuses. C'en
eft affez pour avoir fçeu & pour
avoir veu & quand un bonnefte
Homme parle comme témoin,
on doit toûjours croire fon raport.
Si l'on écoute les Autheurs , ou les
Partiſans des fauffes Relations ,
tout ce qui les détruit n'eft pas
veritable ; & ceux qui publient
la verité , ne doivent pas eftre
crûs • quoy qu'ils en ayent efte
témoins. Ce n'est qu'apres eux ,
& mefme fur leurs Ecrits , qu'on
a parlé de ce qui s'est fait pendant
le Siege de Vienne ; la Ga
5.
AU LECTEUR
.
zete du IS. de Septembre
, imprimée
dans la mefme
Ville en
Italien
, ayant fourny
tout ce qui
s'eft paffé à la retraite
des Turcs .
Elle ne diminueroit
ny la perte
des Affiégez
, ny les avantages
:
des Affiégeans
, s'il y avoit
eu
dans l'un ou l'autre
Party
quelque
chofe de plus que ce qu'elle
rap- porte. Les contradictions
qui font
voir combien
on doit peu ajoûter
de foy à toutes les Relations
, qu'on
publiées
, font fi manifeftes
, qu'il
n'y a perfonne
qui ne convienne
qu'elles
ont efté écrites
par des
Perfonnes
qui avoient
intéreſt
que l'on
ne pust démefler
le
Si le
faux
d'avec
le vray. temps
nous découvre
d'autre
Faits
que ceux que l'on trouvera
décrits
icy › on aura foin dans
AU LECTEUR.
Les Mercures fuivans , d'en marquer
toutes les circonftances avec ·
une entiere exactitude.
,}
EXTRAIT DU PRIVILEGE
PA
du Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Chaville le 18 Juillet 1683. Signé, Par
le Roy en fon Confeil , JuNQUIERES. Il eft .
permis à I. D. Ecuyer , Sieur de Vizé , de:
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
plufieurs Pieces, Relations, Hiftoires ,Avantures
, & autres Ouvrages hiftoriques , curieux
& galans , pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres-amé Fils LE DAUPHINS ,
pendant le temps & efpace de dix années ,
compter du jour que chacun desdits
Volumes fera achevé d'imprimer pour la:
premiere fois : Comme auffi défenfes font
faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de
l'Expofant, ny d'en extraire aucune Piece, ny
Planches fervant à l'ornement dudit Livre,
mefme d'en vendre feparément, & de donner
à lire ledit Livre ; le tout à peine de fixe
mille livres d'amende contre châcun des
contrevenans & confifcation des Exemplaires
contrefaits ; ainfi que plus au long
il eft porté audit Privilege..
>
Registré fur le Livre de la Communauté
le 14. Septembre 1683....
Signé ANGOT, Syndic..
LYON
Et ledit Sieur I. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , a cedé & tranfporté fon droit de
Privilege à Thomas Amaulry , Libraire de
Lyon , pour en jouir fuivant l'accord fait
entr'eux .
Achevé d'imprimer pour la premiere fois
le 18. Novembre 1683 .
RELATION
I
RELATION
VERITABLE
DU SIEGE
DE VIENNE.
NFIN , Madame , il eſt
temps que je fatisfafle vôtre
impatience , en vous faiſant
un détail du Siege de Vienne ,
& en vous apprenant tout ce qui
s'eft paffé à la fuite des Turcs ,
lors qu'ils ont efté contraints d'abandonner
leurs Travaux . Toute
la France , & une partie de l'Ea-
VILLE DE LYON A
da Mais des im
2 SIEGE
rope , attend de ma Lettre , que
vous me permettez de rendre
publique , des lumieres pour découvrir
la verité qu'on n'a pû
encore démefler parmy un nombre
infiny de Relations , dont la
plûpart font tout - à- fait fauffes ,
& les autres tellement meflées
de faux , que quoy qu'elles contiennent
plufieurs circonstances
veritables , elles ne fervent qu'à
jetter l'efprit des Lecteurs dans
un embarras dont quelques
éclairez qu'ils foient , ils ne trou
vent aucun moyen de fortir. Il
eft certain , & il fe trouve fort
peu de Perfonnes qui n'en demeurent
d'acord , qu'on a veu
des Relations entierement inventées
. Je ne parleray que d'une;
c'eft de celle qui décrit un Combat
donné le 8. Septembre , à la
fin de laquelle eftoit la Fable du
DE VIENNE.
3
jeune Turc , qui de dix pas avoit
jetté fon Sabre au Fils du Palatin
de Podolie , & ce Sabre luy
avoit coupé la tefte.Quand cette
Relation fut leue dans la Cour
d'un Souverain , on entendit une
voix qui difoit bas à quelqu'un ,
Ie leur avois bien dit que s'ils employoient
cet endroit- là , on ne croiroit
rien du tout. Trois fortes de
Perfonnes ont fait des Relations
contraires à la verité. Les premiers
n'ont eu en veuë que le
plaifir de fe divertir. Le zele que
les autres ont eu pour leurs maîtres
, dont les Troupes compofoient
l'Armée Chreftienne , les
a fait parler ; & comme ily avoit
un grand nombre de Souverains,
il y a eu auffi un grand nombre
de Relations diferentes . Chaque
Autheur de ces Relations donne
toute la gloire de ce qui s'eft fait,
A 2
SIEGE
à fon Souverain , & à fes Troupes.
Lestroifiémes ont agy avec
plus d'adreffe. Ils ont imité la
Politique Espagnole , qui eft de
faire toûjours croire aux Sujets
éloignez , qu'on gagne des Places
lors que l'on en perd , &
de faire chanter des Te Deum,
lors que l'on ne devroit prier que
pour les Morts . Cette maxime
eft tellement établie chez les Efpagnols
qu'on ne fçait pas encore
dans le fond des Pais qui leur font.
foûmis que le Roy de France foit
maistre d'Arras . Ils ont raifon d'en
ufer ainfi , puis que leurs peuples
qui ne voyagent que fort raremet,
font de fi facile croyance. Les Livres
de nos Voyageurs font remplis
des Réjouiffances dont ils ont
été témoins en Espagne pour les
Places que l'on prétendoit que
les François avoient perduës ; &
DE VIENNE.
vous pouvez vous imaginer juf
qu'où alloit leur furpriſe , lors
qu'en arrivant en France , ils apprenoient
nos Conqueftes . Quoy
que la fauffeté de la plupart des
Relations foit fort aisée à juſtifier
par toutes ces chofes le zele trop
ardent des Peuples ne fçauroit
foufrir qu'on lescombate ; & plufieurs
fans les avoir examinées,
& d'autres fans les avoir leuës ,
foûtiennent qu'elles font vrayes.
Cela s'eft fur tout remarqué en
France , où le Peuple à l'exemple
de fon Roy, paroift toûjours tres
Chreftien
. Je ne doute point que
les Autheurs des diverfes Fables
qui ont efté publiées fous le nom
de Relations, ne fe foûlevent d'abord
contre moy , lors qu'ils verront
ce début , qui leur fera
connoître que je prétens découvrir
la verité. Ils feront tous leurs
A
3
SIEGE
efforts pour l'obſcurcir , en publiant
le contraire de ce que je
vais vous dire ; mais je fuis feûr
que ceux qui ne voudront prendre
le feul party
que party de la raifon,
fe déclareront pour moy , lors
qu'ils auront achevé de lire cette
Relation. Quand mefme ils pancheroient
préfentement du cofté
de cette forte de Gens , qui pardes
intérefts particuliers n'ont pas
voulu que la verité fuft connue
ils fe rendroient à ce que je vous
diray , quis que j'efpere prouver
que les chofes de la maniere
qu'elles fe font veritablement paffées
, ne font pas moins avantageufes
à la Chrétienté , que ce
qu'ils ont voulu faire croire.
Je reprens l'affaire d'un peu
haut , puis que je vay décrire
tout le Siege de Vienne ; ce que
je feray pourtant en peu de paLA
YON
Chacun en pr
ice
7
à ce qui
Turcs,
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ipereur
heures
Prince
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que
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que
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fées , 1
geufe !
qu'ils
re . Je
haut
tout le
je fera
LA
LYON .
t en peu de paDE
VIENNE.
7
roles pour venir plutoft à ce qui
s'eft paffé à la fuite des Turcs,
lors qu'ils ont veu approcher les
Troupes Chreftiennes .
Le 7. de Juillet , l'Empereur
fortit de Vienne à fept heures
& demie du Soir ; & le Prince
Charles de Lorraine y arriva le
lendemain fur les fept heures du
matin , avec le refte de la Cavalerie
, dont il n'avoit perdu que
cinq ou fix cens Hommes , quoy
qu'il fuft poursuivy par les Turcs,
dont les fréquentes efcarmouches
l'avoient beaucoup incommodé.
Il avoit marché toute la
nuit avec une diligence incroya
ble. Il fe campa dans les Jfles de
Leopolftad, & fit publier que tous
ceux qui voudroient prendre des
provifions dans les Maifons des
Fauxbourgs , le pouvoient faire.
Chacun en prit autant qu'il vou-
A
4
8 SIEGE
lut ; & ceux qui en manquoient,
aiderent à porter celles de leurs
Voifins . Le Prince Charles fit en
meſme temps ofter les Meubles
qui estoient aux Favorites , Maifon
de plaifance de l'Impératrice
Doüairiere , & fit en fuite mettre
le feu à tous les Fauxbourgs,
dans lesquels il y eut feize Pafais
magnifiques confumez , &
beaucoup d'autres moins confidérables
, la plupart des grands
Seigneurs de la Cour ayant des
Maifons de plaifance dans ces
Fauxbourgs.Il n'y a point de cou
leurs affez vives pour vous faire
une peinture capable de repréfenter
la confufion qui fe trouva
dans les Rues de Vienne , apres
que tant de Peuples s'y furent retirez
. Non feulement tous ceux
des Fauxbourgs qui n'avoient
plus où habiter , y entrerent ,
DE VIENNE. 9
4
mais encore tous les Peuples de
la Campagne , avec leur Bétail ,
& tout ce qu'ils pûrent emporter.
Ils n'avoient pas fujer de
douter qu'ils n'y fuffent bientoft
affiégez ; mais comine les Tartares
faifoient des courfes jufque
par de la Vienne , qu'ils brûloient
leurs Villages , & faifoient
Efcláves tous ceux dont ils pouvoiente
faifir , ils éviterent un
péril préfent , pour s'expoſer à
un autre dont ils eftoient fimplement
ménacez . Figurez- vous
donc les Rues de Vienne remplies
du Peuple de cette Ville- là,
de celuy de fes Fauxbourgs , &
des Häbitans des Villages de plufieurs
lieues aux environs . Imaginez
vous encore quatorze mille
Hommes de Garnifon dans une
Ville qui n'eft pas extrémement -
grande , & ce Peuple , ces Sol--
ASS
IO SIEGE
's
dats , les Morts , les Mourans , &
les Malades en confufion dans
toutes les Ruës , parmy le Bétail,,
& fi preffez , qu'à peine eftoit- il
poffible de fe tourner. Joignez à
cela la douleur que les Habitans
de dehors fentoient de la perte
qu'ils venoient de faire , & la
frayeur qui accabla les uns & les
autres , lors qu'ils fe virent affiégez
par un Ennemy , dont le
traitement le moins rigoureux
qu'on puiffe efperer , eft l'Efclavage.
Le Mary craignoit pour fai
Femme , la Mere pour fes Enfans
, le Frere pour fa Soeur , &
chacun pour foy , mefme. Enfin
jamais on n'a veu une défolation
plus genérale , ny tant de Gens
affligez enfemble. Je devois cette
peinture à la verité , & elle m'a
paru d'autant plus neceffaire ,que
la confufion qui a regné dans les
હૈ
DE VIENNE. II
Ruës de Vienne pendant tout le
Siege , a beaucoup incommodé
ceux qui défendoient cette Place.
Tandis que ces choſes ſe paſfoient
, l'Infanterie qui eftoit dans
l'Ile de Schut , marcha dellemefme
vers Vienne , fans en
avoir reçeu aucun ordre. Elle le
trouva en chemin , & cet ordre
luy marquoit de fe rendre dans la ·
Place le plus promptement qu'elle
pourroit . Elle y obeït avec une
diligence qui paffe tout ce qu'on
en pourroit croire , puis qu'elle :
fit quinze lieuës en un jour pour
y arriver. Les quatre vieux Regimens
de Mansfeld, Starembergs
Souches , & Schaffemberg , s'y
rendirent le Samedy 10. & les >
cinq moitiez des nouveaux Régimens
de Neubourg , Kaiſerſtein,
Bech , Vvittemberg , & Hifter,,
le Lundy 12. ce qui faifoit envie-
>
Ai 60
12 SIEGE
ron quatorze mille Hommes ,
outre les Compagnies, franches
de la Garniſon , compofées la.
plupart d'Artifans ..
+
L'Armée des Turcs arriva le ·
Mardy 13. & ouvrit en mefme
temps la Tranchée à une portée :
du Pistolet de la Ville , au Faubourg
S. Ulric ,, entre la Porte :
de Carinthie , & celle de Schotten
, qui eft entre le midy & le
couchant de la Place. Ils étendirent
leur Camp depuis le derrie--
re de ce Fauxbourg juſques àz
Clindorsf, qui fond deux lieuës,
& conferverent Neuhaut , Maifon
de plaifance de l'Empereur,.
dont il firent un Magafin.
Avant que d'entrer dans le
détail de ce Siege , il fera bon
de vous dire que les Turcs n'ayant
que quarante mille Hom--
mes de pieds, & voulant répare-
1
DE VIENNE.. 137
gner cette Infanterie , réfolurent
d'employer principalement les ..
Mines , pour le rendre maiſtres
de Vienne. On ne doit pas en
eftre furpris , puis que c'eft leur
maniere la plus ordinaire. On lit :
dans l'Hiftoire du Grand Soliman
, que cet Empereur eftant
affis fur un Tapis fort long , environné
des Principaux de la
Porte , avec lefquels il tenoit :
Confeil pour l'attaque d'une
Place , demanda à ceux qui ef--
toient au bout du Tapis , comment
ils feroient pour venir à
lay , fans paffer par deffus le
Tapis . Ils rêvérent fort long .
temps , & comme ils n'en purent
trouver les moyens , Soli
man leur dit , qu'ils roulaffent le
Tapis , & s'avançaffent. Ils le firent
& lors qu'il les vit aupres
de luy , fans qu'ils , euffent eftée
{
&
IZL
SIEGE
ن م
obligez de paffer par deffus le
Tapis , il ajoûta , que c'eftoit ainfi
que l'on en devoit ufer pour pren.
dre une Place ; qu'il falloit toûjours
remüer la terre devant foy , &
marcher deffous , & non pas deffus.
Son confeil fut fuivy , & on prit
la Place . On épargne beaucoup
de monde par ce moyen , & c'est
par cette raifon que le carnage
n'a pas efté fi grand à Vienne
de part & d'autre , qu'on l'a vou--
lu faire croire.
2
Le Mercredy 14. les Turcs
eurent dés le matin fix groffes
Pieces de Canon en Baterie
dont ils titerent fort au Baſtion
de la Cour pendant les trois ou
quatre premiers jours qu'ils a--
vancerent leurs Tranchées, jufques
à cinq ou fix pas de la Cor--
trefcarpe, apres quoy ils ne firent
les autres fept ou huit jours que
DE VIENNE.
IS
des Boyaux de communication
aux trois principaux , qui étoient :
les attaques du Baſtion de la
Cour à la pointe qu'ils avoient
à leur droite , à celle du Baftion
de Lyon à leur gauche ; & le
troisième ,, pour venir à un grand
Rédan , qui eftoit au milieu des
deux attaques fans Paliffades ,
qui les découvroit de revers . Dés -
les premiers jours du Siege , le :
Prince Charles abandonna les
Ifles de Leopolftad , apres y avoir
laiffé le Régiment de Cavalerie :
de Dupigny , d'environ fix ou
fept cens Mailtres . Il arrefta avec
Monfieur de Staremberg de
quelle maniere il devoit défendre
la Place pour faire tirer le
Siege en longueur , afin que
l'on euft du temps pour préparer
le Secours. Ce Gouverneur , qui
eftoit entré dans Vienne avec c
1
16: SIEGE
-
L'Armée où il eftoit , avoit trouvé
la Place en affez mauvais état,
& fans aucunes Paliffades. Il en
fit faire en quatre jours , car il
y avoit dans la Ville tout ce qui
eftoit neceffaire pour foûtenir
un Siege , & les Ouvriers ne
manquoient pas. Monfieur de
Staremberg trouva chez Meffieurs
les Evefques de Neuftad .
& Noftis , huit cens mille Florins
, dont il paya largement tout
ceux qui estoient employez aux
Travaux , mais il fut bleffé à la
teſte dés le 3. ou 4. jour d'une.
Brique ; qu'un Boulet de Canon
fit éclater. Il garda le Lit , ou la
Chambre , pendant trois femai .
nes. Il n'y feroit pas demeuré fi
longtemps , s'il n'euft efté atta--
qué d'un mal qu'on appelle à
Vienne Diffenterie rouge , &
qui n'eft autre chofe que le Flux
}
DE VIENNE. 17
de fang. Ce mal qui fut violent
, le réduifit à l'extrémité . Il
n'en falloit
pas moins pour l'empefcher
de s'expofer à tous les
périls . Jamais Homme ne fut plus
capable que luy de les affronter.
1lle fit paroiftre à la Bataille de
Senef, où Monfieur le Prince le
vit courir avec une intrépidité
furprenante , à tous les endroits
d'où le péril chaffoit les timides.
y fut bleffé , & Monfieur le
Prince le croyant mort , le plai
gnit quelque temps à caufe de fa
valeur , mais il fut fort étonné,
lorsqu'il le vit revenir au Combat
le bras en écharpe , apres
s'eftre fait panfer. Il en ufa dans
Vienne avec le mefme courage;
& fa maladie , quelque grande
qu'elle fuft , ne l'empefcha pas
de donner les ordres pour tout ce
qu'ondevoit faire , fuivant le ra
18 SIEGE
port que luy faifoit Monfieur de
Serini , Sergent Major de Bataille
, Monfieur de Capliers Vice-
Président du Confeil de Guerre ,
n'ayant efté laiſſé dans la Ville
par l'Empereur
, que pour tenir-
Confeil chez luy fur toutes les
occurrences
. Il ne jugea pas à
propos de faire aucune forte Sortie
fur la Tranchée des Ennemis
, quoy que plufieurs Braves
l'en follicitaffent
affez fouvent .
Toute fa conduite donne lieu de
croire qu'il en avoit de bonnes
raifons. I permit à Meffieurs de
Souches & de Schaffemberg
.
Commandans
de la Contrefcarpe
, qui fe relevoient de vingtquatre
heures en vingt- quatre
heures , de faire fortir quarante
Hommes à la tefte de la Tranchée
, avec des Grenadiers
qui
les précedoient
, non pour rem--
1
DE VIENNE. 19
·
coup ,
plir leurs Travaux , mais feulement
pour détourner les Travailleurs
, que les Ennemis , fans
les vouloir foûtenir , faifoient:
rentrer dans leurs Places d'armes
, qui étoient des endroits
creufez , dans lesquels ils paroiffoient
s'abîmer tout - àde
la maniere que l'on voit des
Hommes s'enfoncer fur les Théatres
où l'on repréſente des Pieces
en Machines. La furprife où fe
trouvoient les Allemans , les empefchoit
d'avancer , de peur de
tomber dans des embuscades..
Pour peu qu'ils tardaffent à s'en
retourner , les Turcs venoient en
foule avec des cris effroyable de
Alla , Alla. Ces cris obligeoient
les Allemans à fe retirer , & les
Turcs retournoient à leurs Travaux
.
Je ne doy pas oublier à vous .
20 SIEGE
marquer que dés que le Prince
Charles eut quité Leopolftad ,
les Ennemis s'en faifirent , & y
firent des Tranchées le long du
bord de la Riviere . Ils y porterent
du Canon & des Mortiers , dont
ils ruinerent tout le Quartier de
la Ville qui eft de ce cofté- là . Ils
empefcherent le Colonel Schuts
d'y faire un Pont de l'autre cô
té du grand cours du Danube ,.
quoy qu'il n'épargnaft aucuns
efforts pour eftre en pouvoir
d'en venir à bout. Ils y dreffe-
Brent deux Ponts , l'un au deffus ,
& l'autre au deffous de la Ville,
& y établirent plufieurs Camps ,
afin d'en fermer tous les paffages.
Ils finirent en dix ou douze
jours leurs Boyaux de communication
, & en poufferent en
fuite les trois principaux juf
DE VIENNE. 21
qu'aux Paliffades des trois Pointes
, où ils firent jouer plufieurs
Mines & Fourneaux . Ils ne s'y
font jamais préſentez plus de
vingt- cinq ou trente , le Sabre
à la main , pour y faire leur Lo
gement. Ils y ont efté repouffez
plufieurs fois , & l'on travailloit
la nuit à remettre les Paliffades
emportées par les Mines , qui
enterroient toûjours grand nombre
des Affiégez , fans ceux qui
eftoient tuez en repouffant les
Ennemis . Ils firent une Ligne
paralelle à la tefte de leurs Boyaux
, & vinrent en fuite à la
fape . Ils pouffoient toujours leurs
Boyaux , & les élevoient au deffus
des Ouvrages des Affiégez .
Trois femaines s'étant paffées
de la forte , ils entrerent dans le
Rédan du milieu , ayant élevé
beaucoup de terre , afin d'en
22:2 SIEGE
y
venir à bout. Ce Rédan n'eftoit
point occupé depuis huit jours.
Les Turcs attaquerent apres cela
une Coupure à droit fur la Contrefcarpe.
Ils l'emporterent , &
firent un Logement. Monfieur
de Leflé , Lieutenant Colonel de
Mansfeld , qui s'eftoit fignalé en
beaucoup d'occafions , y fut tué.
Monfieur le Chevalier de Vavre
, Moufquetaire du Roy dans
la Compagnie de Monfieur de
Jauvelle , aimé genéralement de
tous les Officiers , apres avoir
reçeu dans les premieres occafions
deux coups de moufquet ,
l'un à la tefte , & l'autre à la
cuiffe , dont il n'eftoit pas encore
guéry , y fut auffi tué d'un autre
coup de Moufquet.
Le Dimanche , premier jour
d'Aouft , les Turcs ayant fait leur
Logement fur la Contrefcarpe ,
} DE VIENNE . 23
& leur Defcente dans le Foffé ,
à la pointe de la Demy - Lune ,
qu'ils ont toûjours appellée Ravelin
, defcendirent par cinq ou.
fix Boyaux , dont il y en avoit
quelques- uns percez en mine , au
travers de la Contreſcarpe , au
deffus de laquelle ils firent de
grandes Chambres , capables de
contenir trente ou quarante
Hommes , pour foûtenir leurs
Boyaux. Ainfi les Affiégez furent
toûjours repouffez avec perte
à chaque Sortie qu'ils voulurent
faire dans le Foffé à la
pointe de la Demy- Lune pour
combler les Travaux de Ennemis.
Les Turcs attacherent en
fuite le mineur , & firent fauter
environ trente pieds de la Pointe
un peu plus dans la face du cofté
du Baftion de Lyon . Ils fe préfenterent
quarante ou cinquan
24
SIEGE
te , le Sabre à la main , pour
monter à l'Affaut ; mais comme
ils ne jugerent pas la Bréche affez
large , ils fe retirerent dans leurs
Boyaux , & tuerent beaucoup
de Chrêtiens fur la Bréche , où
l'on remit les Paliffades la nuit.
Ils continuerent toûjours leurs
Boyaux jufque dans la Bréche ,
& y firent d'autres mines , ce qui
obligea les Commandans à ordonner
des Sorties . On en fit une
de trois cens Hommes , pour tâ.
cher de combler leurs Travaux
à la Bréche , & les chaffer du
Foffe . Dix Grénadiers marchoient
les premiers , & apres
eux trente Cavaliers , à la tefte
defquels fe mirent Meffieurs de
Schaffemberg , Sainte Croix
Lieutenant Colonel , le Chevalier
de Chauvillé Capitaine , qui
y fut tué , & tout ce qu'il y avoit
de
DE VIENNE.
25
de Volontaires . On fe jetta dans
leurs Boyaux fans qu'ils fiffent
de réfiftance , & l'on en tua dix
ou douze que l'on trouva dans
la Bréche . Monfieur de Pigny
qui fçeut la Sortie , voulut y venir
, & lors qu'il entra dans le
Foffé , il fut tué d'un coup de
Moufquet qu'on luy tira d'un
Baffin que les Ennemis avoient
au milieu du Foffé , Cinquante
ou foixante Janiffaires eftoient
dedans . Trois cens Hommes
l'on avoit commandez pour
que
foûtenir les premiers , ne voulurent
point avancer , & firent en
s'en retournant un grand embarras
à la Porte , où l'on ne
pouvoit entrer qu'un à un , ce
qui donna lieu à dix ou douze
Janiffaires qui fortirent des Boyaux
, d'en tuer plufieurs . Le
B
26 SIEGE
carnage auroit efté bien plus
grand , fi Monfieur de Schaffemberg
en fe retirant de la Bréche
avec ce qui luy reftoit de monde
, n'euſt tué , & pris une partie
de ces Janiffaires. Depuis ce jour,
qui eftoit le 12. d'Aouſt , on ne
tenta plus aucune Sortie à la
pointe de la Demy- Lune , & on
ies laiffa travailler à leur Mine,
qu'ils firent bientoft jouer . Ils y
planterent trois Etendards
&
firent leur Logement
à la Pointe,
au deffus du Reveftement
. Comme
on fçavoit qu'ils avoient là
une Mine , on en avoit retiré le
monde , & on leur fit un fort
grand feu de derriere le Retranchement,
& les Coupures
qu'il
y avoit entre le Parapet des Faces
, & le Foffé du Retranchement,
où ils firent jouer pluſieurs
,
DE VIENNE. 27
Mines affez inutilement , parce
qu'eftant de terres remuées , la
Poudre s'éventoit , & ne faifoit
que foûlever la terre , fans enlever
les groffes Poutres qui la
foûtenoient. Ils furent contraints
de remplir le Foffé de terre
avec des Crocs , & on l'emportoit
dans des Boëtes . Ils ne laiffoient
pas en mefme temps de
faire leurs Defcentes dans le
Foffé , à la pointe des deux Baftions
, où ils conduifoient divers
Boyaux . On y fit plufieurs Sorties
pour leur combler leurs Tra.
vaux , ce qui reüffit heureufement
deux ou trois fois , parce
qu'ils n'avoient point encore
achevé ces Lignes paralelles , &
ces Chambres au deffus de la
Contrefcarpe , pour défendre
urs Boyaux ; mais dés qu'ils les
B 2
28 SIEGE
eurent faites ; on n'ofa plus fe
hazarder à fortir , à caufe qu'il
reftoit peu de Soldats & qu'on
en perdoit toûjours beaucoup
aux Sorties. Ils attacherent le
Mineur au Baftion de la Cour ,
firent fauter la face de la Pointe
environ foixante pieds du cofté
du Baftion de Lyon.
Le premier de Septembre , ils
tuerent fur la Bréche beaucoup
de monde , des Retranchemens
qu'ils avoient fur la Contrefcar »
pe, & continuerent leurs Boyaux
pour faire leur Logement fur le
Baftion. Dans ce temps on abandonna
ce Baſtion , qui eftoit tout
labouré , & qu'on ne pouvoit
plus tenir. Celuy de Lyon eftoit
tout contreminé , & l'on avoit
fait faire des Puits jufques à l'eau ,
de trois ou quatre pieds . Ais &
DE VIENNE. 29
l'on croyoit qu'il fuft impoffible
d'y miner ; mais ils trouverent le
moyen de grimper leur Mineur
au deffus des Contremines , &
d'y faire en mefme temps jouer
deux Mines , qui emporterent
les deux faces des Baftions , l'une
à la pointe , l'autre à l'orillon . Ils
n'y donnerent point d'affaut,
mais ils tuerent beaucoup de
monde de la mefme forte
qu'ils ont fait pendant tout le
Siege , faute d'avoir eu fur le
champ des chevaux de frife , &.
des Sacs à laine fe cou- , pour
vrir. On n'en manquoit
pas ,
Mais ils ne venoient
fouvent
qu'apres
que perfonne
ne vouloit
plus fe préfenter
; ce que
l'on attribue à la maladie de Monfeur
de Staremberg , qui n'a pû
voir que fur la fin du Siege la
B
3
30 SIEGE
maniere d'attaquer des Turcs..
Elle épargnoit beaucoup de
Soldats , mais non pas leur
peine à caufe de leur grand
travail . Ils le continuerent à ce
Baſtion comme à l'autre, & il fut
ouvert le Samedy 4. de Septembre.
Ils firent une Defcente de
fix ou fept Boyaux de la gorge
de la Demy-Lune vers la Courtine
, du cofté du mefme Baftion ,
& les conduisirent jufques à la
Fauffe-braye , qui eftoit tres- bien
paliffadée ; & là , deux Fourneaux
ayant joué , firent fauter
environ trente Paliffades . Comme
on ne ſe préſenta pas fur la
Bréche , vingt , ou vingt- cinq
Turcs , fe jetterent dans la Fauffebraye
, & couperent la teſte à
plus de trente Soldats. On fit
fortir la Cavalerie , qui eftoit de
DE VIENNE. 31
> & referve dans les Cafemates
elle les repouffa dans leurs Boyaux
jufqu'à la Courtine , dans le
tiers de laquelle ils avoient déja
fait trois Mines preftes à jouer.
Le Lundy 6. une de leurs
Mine fit fauter la pointe du Baftion
de Lovvel , & comme il y
avoit peu de terrin à ce Baſtion
pour s'y retrancher , les Affiégez
eurent peur qu'ils ne s'en rendiffent
les maîtres , plutoit que
des autres qui estoient retranchez
, & défendus du Palais Impérial
. Le foir du Mercredy 8 .
les Turcs avant de nouveau enlevé
les Paliſades de la Fauffebraye
, l'attaquerent vivement ,
& quelque réfiftance qu'on leur
fift , ils en gagnerent une partie
, tout proche la Cafemate du
Baftion de Lovvel , & attache
B 4
32 SIEGE
rent encore le mefme foir leurs
Mineurs à la Courtine . Jugez de
la
confternation qui pouvoit alors
regner dans Vienne , la Place
ne fe trouvant pas en état de
réfifter quatre jours . Elle avoit
perdu prefque tous les meilleurs
Officiers. Voicy les noms de quelques-
uns .
nel .
Monfieur de Pigny , Colo-
Monfieur le Baron de Chavigny
, Lieutenant Colonel du :
Regiment de Pigny.
Monfieur le Baron de Vvther,.
Lieutenant Colonel de celuy de
Vvitemberg.
Monfieur le Baron de Godelniski
,
Lieutenant Colonel de celuy
de
Staremberg.
Monfieur le Comte de leflé
Lieutenant Colonel de celuy de
Mansfeld .
DE VIENNE.
33°
Monfieur le Comte de Schallemberg
, Maior du Régiment de
Mansfeld ..
;
Outre ces Perfonnes de marque
, il y avoit eu vingt- deux
Capitaines , trente- deux Lieutenans
, & fept Enfeignes , tuez;
& parmy le refte des Officiers , il
n'y en avoit preſque point qui
ne fuft bleffé. On avoit perdu
jufques à fix mille Fantaffins
& prefque tous les autres qui
avoient échapé aux Ennemis ,
eſtoient bleffez , ou malades .
D'ailleurs , la plupart du Peuple
dont je vous ay peint le malheur
au commencement de cette Relation
, qui rempliffoit les Ruës,.
eftoient mourant , & Répandoit
un air infecte , qui ne faifoit pas
moins périr de Soldats que les
attaques des Turcs . Ce qui
攀
卑
B-5
34
SIEGE
,
c'eft
ร
caufoit encore beaucoup d'inquiétude
dans Vienne.
que tous les Paffages eftant fer--
mez , comme je vous l'ay déja
marqué , on commençoit à
s'impatienter de n'entendre :
point parler de l'Armeé Chrêtienne
. Il n'eftoit forty de las
Place pendant tout le Siege
que deux : Ratz , ou Rhafes
qui avoient porté des Lettres à
l'Empereur pour l'informer de
l'état des chofes , & qui en,
avoient rapporté des nouvel--
les. Ceux qu'on nomme Rats
font des Habitans d'un Lieu appellé
Rafie. Les Turcs en prirent
un avec une Lettre qu'ils ne
pûrent déchifrer . Ils la
renvoye
rent dans la Ville au bout d'une
Fléche , & ils écrivirent en Latin
au deffus , Clementiam noftram
DE VIENNE.
35
>
experiri noluiftis , feveritatem Ottomanicam
experimini . Ils employerent
la Langue Latine , que
les Allemans parlent prefque
tous afin que ce qu'ils vouloient
faire entendre fuft fçeu
plus facilement de tout le monde.
Ces menaces ne firent aucun
effet , & l'on n'en conferva
pas moins la réfolution de fe dé--
fendre jufqu'à la derniere extrémité
; mais comme apres plus
de quinze jours que le dernier
Ratz fut party de l'Armée Impériale
, on n'en eut aucun fignal,
ainfi que l'on eftoit convenu , la
Place commençant à fe fentirtrop
preffée , Monfieur le Comte
de Staremberg faifoit donner
toutes les nuits les Signes de l'ex---
trémité où elle eftoit , par des
Fulées volantes , tirées du hauce
B 6 .
36
SIEGE
de la Tour de S. Eftienne , & ils
en faifoit quelquefois partirvingt-
cinq ou trente toutes à la
fois . 1
:
Je vous ay parlé de la mort
d'un François , Moufquetaire due
Roy , que quelques affaires d'une
bravoure qu'on ne foufre
point en France , avoient obligé -
de fe retirer à Vienne . Il y avoit
dans la mefme Ville un autre :
François , qui n'y eftoit que
comme Voyageur. Il s'appelle :
Monfieur Langlois , Sieur de S ..
André , & eft Frere de Monfieur
le Prevoft General de la .
Monnoye. Il a esté Ecuyer ordinaire
de Monfieur. Il s'eft :
trouvé à toutes les Attaques ,
d'une maniere qui l'a toûjours
diftingué , & l'on peut. dire
qu'encore qu'il y euft peu de
DE VIENNE. 37
François dans Vienne , ils s'y
font fait autant remarquer , que
s'ils avoient efté en plus grand
nombre.
Je croy , Madame , que par le :
détail que je viens de vous faire :
des Travaux des Turcs , de leurs
attaques , & de la défenſe des
Affiégez , vous avez remarqué :
que tout ce qu'on a publié juf
ques icy , eftoit entierement
contraire à la verité , non feu--
lement à l'égard du nombre des
morts & des bleffez des deux
Partis , mais encore à l'égard de
la maniere d'attaquer & de dé--
fendre . On voit que les Turcs /
n'ont pas eu le courage de donner
un feul affaut , & que leur
unique but eftoit d'épargner
leurs Troupes , puis qu'ils fe font ›
feulement fervis des Mines pour
3.8
SIEGE
fe rendre maiftres de Vienne.
Ils eftoient fi bien couverts des
Montagnes de terre qu'ils avoient
élevées pour eftre à l'abry
de tous dangers , que ceux
qui eftoient dans la Place affurent
, que de deffus les Remparts
on n'en pouvoit voir aucun.
Tout cela paroift difficile
à croire à ceux qui font remplis
du grand nombre de Relations
fabuleufes qui ont efté publiées,
& qui ne parloient que d'affauts
où les Turcs perdoient cinq ou
fix mille Hommes dans la moindre
occafion , mais ceux qui fça--
vent & le meſtier de la Guerre ,
& la maniere dont ces Infidelles
la font , ne feront point furpris
de l'efpece de Journal que je vous >
envoye . La lecture qu'ils en fe--
ront , leur fera connoiftre , qu'en--
DE VIENNE..
39
core qu'on n'ait pas perdu tous
les jours des Hommes à milliers
pendant ce Siege , on n'a pas
l'aiffé d'en perdre beaucoup par
les mines & les petites Sortiesqu'on
a faites tres - fouvent pour
repouffer les Travailleurs des Infidelles
, qui fe font trouvez tantoft
vaincus , & tantoft vainqueurs.
Joignez à ces pertes ,
celles qu'ont caufé les maladies
dont jamais les grandes Armées
ne font exemptes. Tout cela
ayant duré pres de neuf femaines
, il auroit falu plufieurs millions
d'Hommes . Si les Turcs en
avoient perdu des huit , des onze
, & des quinze mille à tous les
affauts dont ont parlé certaines
Relations , il faut pour la gloire
de noftre Siecle , détromper lat
Poftérité , qui auroit lieu de le
40
SIEGE
croire bien ignorant , fi elle voyoit
des détails remplis de contradictions
manifeftes , & de chofes
où elle ne pourroit rien entendre,
& aufquelles il n'y a pas la moindre
apparence de verité . Ainfi je
vais vous faire un court Abregé
de quelques- unes des Relations
qui ont efté répanduës , afin que
vous connoiffiez que fi les Turcs
ont moins perdu d'Hommes , les
Chrêtiens en ont auffi moins perdu
, ce qui leur eft un avantage
plus grand qu'aux Infidelles , à
qui la pluralité des Femmes eft
permife . Vous y verrez de chofes
fi peu croyables , qu'il feroit
impoffible que l'avenir y ajoûtât
foy ; ce qui feroit d'autant plus
defavantageux aux Chreftiens
dans les Siecles qui viendront
apres le noftre , qu'on prendroit
2
DE VIENNE. 41
le Siege de Vienne pour un Roman
, comme quelques - uns font
aujourd'huy l'Hiftoire d'un des
plus grands Hommes de l'antiquité.
Les Lettres de Paffau
& de Vienne ont efté caufe
qu'on a publié icy des Nouvelles
fi éloignées de la vrayſemblance
.
La premiere , qui eft du 25.
de Juillet , marquoit qu'on avoit
donné trois Affauts à la Ville de
Vienne , du cofté de la Porte de
Schotenbourg , & de la Tour /
rouge ; qu'il y avoit eu huit mille
Hommes tuez & qu'on avoit
repris le Fouxbourg de Leopolftad
. Le refte eft de la mefme"
force . Voila trois Affauts bienprécipitez
. Dans le temps quel'on
fupofe qu'ils ont efté donnez
à la Place , non feulement il
42 SIEGE
n'y avoit aucune Bréche , mais à
peine les Turcs eftoient - ils campez
. Cette maniere eft bien contraire
à ce qu'ils ont fait pendant
tout le Siege , & lors qu'ils ont
attaqué Candie. Dans la mefme
Lettre on fait reprendre le Fauxbourg
de Leopolſtad , qui n'a
point efté repris , comme on le
voit par la fuite ; & l'on y tuë un
Bacha , qui par la mefme raiſon
doit eftre encore vivant. On y
marque qu'on manque de Vivres
dans le Camp des Turcs . Quelle
apparence y a - t- il qu'ils en ayent
manqué dés en arrivant , puis
que deux mois apres , lors qu'ils
ont levé le Siege , qui eftoit un
temps où ils en devoient man .
quer avec bien plus d'apparence,.
on a publié dans cent Relations
de grands Inventaires de toute
DE VIENNE. 43
ce qu'on en a trouvé dans leur
Camp , qui affurément auroit encore
pû fuffire pour plufieurs
mois ? On affuroit auffi qu'on en
manquoit dans Vienne . Cependant
il eft certain , & tous ceux
qui eftoient dans la Place le
difent hautement , qu'il y en
avoit encore pour plus de fix:
mois .
Dans la feconde Lettre écrite
à Paffau le 8. d'Aouft , on fait
perdre aux Turcs quinze mille.
Hommes à l'attaque d'une Demy-
Lune , dont ils furent repouffez.
Le reste de la Lettre
eft du meſme caractere . Je n'en
parle point ; qui dit trop , ne:
prouve rien.
La troifiéme du mefme lieu ,
datée du dix - huit d'Aouſt
44
SIEGE
fait fauter plufieurs Turcs par
un Fourneau ; en fuite on en
tuë quinze cens , & puis on en
fait enlever deux mille par une
Mine fous un Baſtion . Ce Baftion
devoit estre grand . Je ne
fçay fi l'on en fait quelquesuns
où un fi grand nombre
d'Hommes puiffe eftre tout - àla-
fois ; mais je fçay bien que :
Fon trouve un Baftion d'une
grandeur raifonnable , lors qu'il
peut tenir huit ou neuf cens
Hommes . D'ailleurs , l'on n'y
met jamais tout ce qu'il fau--
droit de Soldats pour le remplir
; on fait tenir les Troupes
en bataille dans la Place
vis à vis le Baftion , & on
· ·
les y fait entrer à mesure qu'on
en a befoin. S'ils y eftoient
DE VIENNE. 45
·
centaffez les uns fur les autres
, comment pourroient ils
agir Cependant on en fait
icy fauter deux mille à la fois
dans le mefme Baftion . 11 falloit
qu'il fut auffi grand que
bien garny , & que la Mine
fuft bonne . Enfin jamais rien
au monde n'a fi peu approché
de la vray - femblance . Enfuite
la mefme Lettre parle
d'une Sortie dans laquelle on
regagne fur les Turcs ce qu'ils
avoient occupé ; & en ces
deux occafions on marque
qu'ils ont perdu cinq à fix
mille Hommes . On affure auffi
dans cette Lettre que des
Officiers font fortis déguiſez
en Turcs , & ont apporté ces
nouvelles , ce qui ne s'accor-
›
44
-46
SIEGE
de pas avec les deux Ratz
qui font feuls fortis de la Place
pendant tout le Siege . Mais
il eftoit neceffaire d'en faire
fouvent fortir , pour apporter
toutes les Relations fabuleufes
qui ont couru .
Une Lettre du meſme lieu ,
.du 25. d'Aouft , porte qu'un
Janiffaire qu'on fit prifonnier ,
dit que les Turcs avoient
perdu pres d'onze mille Hommes
dans les derniers Affauts ,
& que les Bachas de Méfopotamie
& d'Albanie , y a.
voient efté tuez . Ce mefme
Article fait tuer encore trois
cens Turcs par deffus les onze
mille .
Une Lettre de Linx du 30 .
d'Aouft , parle d'un Affaut ge-
1
DE VIENNE.
47
neral , où les Turcs revinrent
jufqu'à fix fois à la Bréche.
Si vous comparez cet Affaut
aux autres , jugez combien
ces Infidelles y doivent avoir
perdu de milliers d'Hommes.
C'eft le feul Article où les
Nouvelles imprimées ont négligé
de marquer le nombre
mais la Relation que je garde
, & que toute l'Europe a
veuë , porte qu'on y tua fix mille
Janiffaires , deux mille Turcs , &
trois mille Hongrois rebelles
avec fept ou huit Bachas qu'elle
nomme >
›
& que Monfieur
le
Comte
de Staremberg
envoya
un de fes Prifonniers
au Grand
Vizir , pour luy demander
s'il
avoit encore des Turcs pour
combattre
, & luy dire que s'il en
48 SIEGE
manquoit , il luy prefteroit de fes
Prifonniers , & feroit reparer les
Bréches de Vienne avec des
Turbans & des Teftes de
Turcs ; furquoy le Vizir tout
en colere met luy - meſme en
pieces le Meffager. J'ay crû à
propos de vous raporter toutes
ces chofes , parce que la plui- .
part eftant déja imprimées , á
Poftérité pourroit imputer à
nôtre Siecle de les avoir cruës ,
puis qu'elles font non feulement
dans les Nouvelles étrangeres
, qui les exagérent beaucoup
davantage mais meſme
dans d'autres , qui font
plus accoûtumées à ne dire rien
qui ne foit vray, & quiordinairement
ne fe laiffent pas furprendre.
Peut - eftre que quelques-
,
Efprits ,
DE VIENNE.
49
&
qui
Efprits mal tournez ,
empoifonnent tout , condamne
ra le foin que je prens d'éclaircir
la verité. Ils diront peut
eftre , fans avoir d'égard à mes
raifons , que je devois la tenir
toûjours cachée ; mais puis
qu'on a réuffy à fauver Vienne,
qu'importe de quelle maniere
on en foit venu à bout , &
pourquoy dire les chofes autrement
qu'elles ne fe font paffées
? Ceux qui ont défendu la
Place , ont fait leur devoir. Iist
ne pouvoient repouffer des Affauts
que les Ennemis ne leur
donnoient pas. On les attaquoit
par des Mines ; ils fe défendoient
par des Contremines.
On faifoit des Travaux ils
tâchoient de les ruiner , & leur
but n'eftant que de traîner le
C
›
50
SIEGE
Siege en longueur , afin de gagner
du temps pour
teinps pour le Secours
qu'on leur promettoit , il n'ef
toit pas néceffaire qu'ils fiffent
périr beaucoup de monde en
allant chercher les Turcs . La
perte qu'ils auroient faite en
les attaquant , n'euſt pû que
les affoiblir , & les mettre hors
d'état de faire une affez longue
défenſe pour attendre le Secours.
D'ailleurs j'écris cette
,
Relation en Hiftorien , & en
cette qualité je dois rapporter
tout ce qui a efté dit , principalement
lors que l'Affaire eft
fi éclatante , & que fur le bruit
qu'elle a fait dans toute l'Europe
, on en a parlé fi diverſement.
Autrement , ce que je vous envoye
ne feroit plus une Hiftoire
du Siege de Vienne , mais une
DE VIENNE.
ST
Timple Relation telle que les autres
qui ont paru , & à laquelle
on ne devroit pas ajoûter plas:
de foy , puis qu'elle ne détruiroit
ny ne prouveroit aucune
chofe ; au lieu qu'une Hiftoire
doit éclaircir tout , & ne s'attacher
pas moins à ce qui s'eft dit,
qu'à ce qui s'eft fait.
Il ne fuffit pas de vous avoir
donné le détail de ce fameux
Siege dans fes veritables circonftances
, & fait voir la faufferé
de beaucoup de chofes qu'on a
publiées fur ce fujet ; il faut
vous apprendre ce qui s'eft paffé
à la levée de ce mefme Siege ,
& ce qu'on a dit de faux touchant
cette importante Action .
Quoy qu'elle ait coufté beaucoup
moins de fang aux Ennemis
& qu'on ait auffi perdu
Cij
5.2
SIEGE
bien moins de Chreftiens que
n'ont marqué les Relations , elle
ne laiffe pas d'eftre une des plus
grandes Actions du Siecle , fi l'on
en juge par les malheurs qu'elle
a fait éviter à la Chreftienté. Les
Infidelles , en prenant Vienne ,
s'ouvroient des chemins pour
inonder des Païs entierement
Catholiques , & il euft efté fort
difficile de les empefcher de fe
faire des paffages jufques au
Trône des Succeffeurs de S.
Pierre . C'eft affurément beaucoup
, d'avoir cette Place qu'on
voyoit prefte à tomber fous la
domination des Otomans ; mais
ileftoit des moyens infallibles de
le faire , avant qu'elle fut réduite
aux derniers abois . On luy pouvoit
épargner la douleur de voir,
fes beaux Edifices & fes RamDE
VIENNE. 5.3
.
parts ruinez , le fang de fes Citoyens
& de fes Soldats à tous
momens repandu , par l'esclavage
d'un nombre infiny de Malheureux
, & la defolation de plus
de cinquante lieues de Païs ; enfin
les plus grandes cruautez que
les Barbares exercent , & qui ont
efté commifes dans le plus indigne
excés. Il n'y avoit pour cela
qu'à demander , ou mefme à témoigner
que l'on fouhaitoit ,
puis qu'on alloit au devant par
des offres avantageufes ; mais on
n'aime pas toûjours à voir briller
le Soleil.Sa lumiere n'ébloüit pas
feulement , elle obfcurcit encore
toutes celles qui ont moins
d'éclat . On aime mieux perdre
quelquefois , que de rien devoir,
fur tout quand ceux à qui on
devroit font déja montez au plus
C
3
54
SIEGE
haut point de la gloire , & que
ce qu'on tiendroit d'eux leur
fourniroit des occafions d'augmenter
celle qu'ils fe font acquife
, s'il eftoit poffible que rien
l'augmentat .
Le Secours qu'on préparoit
pour Vienne , dépendoit de l'arrivée
du Roy de Pologne . Il y
avoit déja quelque temps qu'il
eftoit party , & il y alloit de fes
intérefts de fe rendre auffi - toft
devant la Place , pour empefcher
qu'elle ne fuft prife . Il s'y
eftoit engagé , & voicy pourquoy.
Les Etats de l'Empereur , &
ceux de ce Monarque , eſtant
expofez aux invafions des Otomans
, on ne fait point de grand
Armement dans l'Empire Turc ,
que les Peuples de l'un & de
DE VIENNE.
55
l'autre ne craignent également
de fi redoutables Ennemis . On
ne fçavoit dans cette derniere
occaſion ſur qui tomberoit l'orage
; & quoy que la Hongrie fuft
la plus menacée , il eftoit à craindre
que les Turcs ne fe jettaffent
tout - à - coup fur les Etats les
moins préparez à les recevoir ,
ou qu'apres avoir dompté la
Hongrie , & une partie de l'Allemagne
, ils n'accablaffent la
Pologne qu'ils avoient déja menacée
, en voulant régler des limites
moins par juſtice que ſelon
leur volonté. Les chofes eftant
en cet état , l'Empereur fait propofer
une Ligue au Roy de Pologne
, & fon intéreſt l'oblige
de l'accepter , parce que s'il eft
attaqué en fuite , on luy rendra
le mefme fervice qu'il aura ren-
C 4
56 SIEGE
du , & que peut- eftre meſme ,
fans qu'il ait occafion d'en rendre
aucun , on luy aidera à reprendre
les Places qui luy appartiennent
, & qui font poffedées
par les Turcs . Dans cette
veuë , il n'y a point de Souverain
qui en fa place ne fuft venu
en Allemagne. Ce qu'il devoit à
la feûreté & à la confervation de
fes Etats , l'y a conduit , & l'argent
du Pape a beaucoup contribué
à la levée , & au payement
de ſes Troupes. Ainfi ila
trouvé moyen de combatre fes
anciens Ennemis , & de travailler
pour fes Sujets , fans qu'il luy
en couftaft beaucoup . Y a - t - il
rien de plus naturel que cette
conduite Je m'arreſterois inu-.
tilement à vous parler de la marche
de ce Prince ; elle ne fait:
DE VIENNE.
57
rien à noftre fujet. Je vous diray
feulement que le Vendredy 10.
de Septembre , il arriva à Helbron
, à quatre lieuës de Vienne,
& que le Prince Charles alla l'y
trouver , accompagné des Of
ficiers Genéraux de l'Armée Impériale
. On le régala , & on tint
plufieurs Confeils fur la maniere
la plus feûre & la plus prompte
de fecourir Vienne , & de forcer
les Turcs dans leurs Lignes. Il
fut réfolu qu'on attaqueroit ces
Infidelles par le haut de la Foreft
de Vienne , quoy qu'il y euft
des Défilez fort étroits. Cette
réfolution ayant efté prife , toutes
les Troupes commencerent
à paffer le Danube à Tuln , fur
un Pont de Bateaux . Elles marcherent
par trois routes diférentes.
L'Infanterie prit la fienne-
C
5
SIE GE
> à
vers Maurbach ; une partie de l'a
Cavalerie marcha du cofté de
Volkerfdorf , & l'autre prit fon
chemin vers Clofter- Neubourg.
Des Troupes qui avoient à leur
tefte un Roy , dont le feul nom
fait trembler les Infidelles
caufe des avantages qu'il a remportez
fur eux en beaucoup
d'occafions , plufieurs Princes.
fouverains , d'autres , Princes , &
beaucoup de Nobleſſe , ne pouvoient
manquer ny de courage ,
ny
de réfolution.Le Prince Charles
voulut céder l'honneur au
Roy de Pologne , & luy dit, qu'il
s'eftimeroit heureux , d'apprendre le
meftier de la Guerre fous un fi
grand Capitaine. Ce Monarque
commanda l'Aîle droite. L'Electeur
de Baviere , & le Prince
de Vvaldeck , conduisirent l'Aî
DE VIENNE. 59
le gauche , qui côtoyoit le Danube
; & le Prince Charles étoit
au Corps de Bataille , avec l'Electeur
de Saxe . Les Princes &
Gentilshommes des premieres
Maifons de l'Europe , qui étoient
dans l'Armée , & qui ont fait
connoiftre par là qu'ils ne craignent
point les plus grands pé:
rils , font , le Prince Eugene de
Savoye , quatre Princes de la
Maifon de Saxe , deux Princes
de Neubourg , le Marquis de
Brandebourg- Bareith , trois Princes
de Vvirtemberg , le Prince
de Hanover , le Prince de Salms,
le Prince Lubomirki , & le Prince
de Hohenzollen .
Le Samedy onzième le Colonel
Herfler s'empara de la
Hauteur du Château de Kallemberg
, à deux lieues de Vienne .
C 6
60 SIEGE
Le Dimanche douzième l'Armée
Chreftienne fortit dés
qua
tre heures du matin de la Foreſt
de Vienne , & fe mit en or
dre de Bataille pour attendre
l'Artillerie , qui eftoit encore à
deux lieuë de là , Pendant ce.
temps , le Pere Marc Daviano
Capucin , dit la Meffe , & le Roy ,
de Pologne la fervit. Il eftoit à
genoux fur le marchepied de
l'Autel , & eut toûjours les bras
érendus en croix . Ce Monarque
reçeur la Communion àla fin de
Meffe par les mains de ce Pere,
& apres la Benediction qui fut
donnée à toute l'Armée , ce Prin--
ce fe leva , & dit tout haut ; Allons
, marchons maintenant en tou.
te affurance , Dieu nous affiftera indubitablement..
Ce zelé Capucin ayant achevée
DE VIENNE. 611
་
la Meffe , voulut
de l'Armée , tena, er à la tefte
C.
le Crucifix
d'une main , & l'Image de Noftre--
Dame de l'autre ; mais le Roy :
de Pologne ne voulut pas permetre
qu'il s'expofaft , & l'obli
gea de fe retirer à cofté comme
un autre Moïfe , qui prioit pour
le Peuple de Dieu pendant les
Combats. On dit qu'apres la
Meffe , le Roy de Pologne fit
un Difcours aux Troupes Polonoiſes
›
avant que de les faire :
marcher. Ce Difcours a couru ,
& chacun s'eft empreffé à en
prendre des Copies. Je n'ofe
vous affurer qu'il foit veritable ,,
mais auffi je n'ay point de certitude
qu'il foit faux . Peut- eftre :
ce Prince l'a- t- il fait de la maniere
qu'on l'a publié ; peut- eftre
n'eft - ce que le fens de ce qu'il au
62 SIEGE
dit ; mais qu'ilfoit vray , ou non ,
je croy vous le devoir envoyer,
afin que l'on ne m'impute pas de
m'eftre fervy de ce doute pour
dérober quelque chofe à la gloire
de ce Monarque. Comme ce
n'eſt pas une circonftance qui
faffe répandre du fang Chreftien ,
ny qui épargne celuy des Infidelles
, je puis vous faire voir
ce Difcours , comme une Piece
qui court, & qui plaift. Quand
il pourroit estre reconnu pour
faux , je ne dois pas craindre que
mon Hiftoire en foit moins fidelle.
Voicy dans quels termes
on prétend que ce Monarque
ait parlé.
Genéreux Chevaliers Polonois.
Il ne s'agit pas icy feulement de défendre
la gloire que vos Ancestres
& voftre courage vous ont acquife
DE VIENNE . 63
de paffer pour le Boulevard invincible
de la Chrêtienté contre les
Troupes Otomanes. Il ne s'agit pas
de défendre voftre feule Patrie,
que la perte de Vienne expoferoit
par une fuite infaillible à la cruelle
invafion des Infidelles contre qui
vous allez combatre. Il s'agit de
défendre la Caufe de Dieu , & de
fauver l'Empire d'Occident , qui
nous a fait l'honneur de recourir à
nos armes; honneur que vos Anceftres
n'avoient jamais ofé efpérer,
& qui eftoit réservé à vostre bravoure.
Ne fongez donc plus qu'à
vaincre , qu'à mourir noblement ,
dans une occafion où la gloire du
Martyre eft attachée . Songez que
voftre Roy combat à voftre tefte ,
pour partager avec vous le péril
& la victoirefoye affurez que le
641
SIEGE
Dieu des Batailles , dont nous allons
foûtenir la Caufe , ne manqueray
pas de combatre pour
nous.
Tout eftant en état , & chacun
espérant la protection de
Dieu contre les Ennemis de fon
Peuple , les Habitans de Vienne
virent defcendre de plufieurs
coftez l'Armée Chreftienne des
Montagnes voisines de Kalémberg
, & entendirent tirer le Canon
contre les Turcs, qui avoient
fait des Parapets de terre & de
pierre pour empefcher la defcente
du Secours , qui ne laiffa
pas de s'avancer. Les Avantgardes
à pied & à cheval , fuivies
de la Cavalerie Poloroife , eu
rent une longue efcarmouche
avec les Turcs , qui fe voyang .
DE VIENNE. 68
vaincus par les Chreftiens , qui
avec des fatigues incroyables
avoient paffé ces affreufes Montagnes
, & fait porter leur Artillerie
, furent contraints de
prendre la fuite . Ils laifferent
huit Pieces de Canon , & les
Tentes qu'ils avoient en ce
Camp- là , & fe retirerent vers
leur Camp principal , fitué entre
les Villages de Hernals , Haderkling
, & Sezing. Lors qu'ils
pafferent , on tira contr'eux avec
grand fuccés plueurs volées
de Canon du Boulevard appellé
Mélets ; & les Victorieux les
pourfuivirent fi vivement , qu'ils
les forcerent d'abandonner toutà
fait ce Camp..
Pendant le Combat qui ſe fit
fur les Montagnes , & dans le
quel les Chreftiens perdirent
66 SIEGE
•
environ cent Hommes , entre
lefquels fut le Sergent Major
du Régiment de Schuls , toute
l'Artillerie des Boulevards & des
Courtines de Vienne ne ceffa
point de tirer contre les Tranchées
& les Bateries des Affiégéans
. Ils répondirent vigoureufement.
Ainfi on tira des
deux coftez une infinité de coups
d'Arquebufes, & l'on jetta quan .
tité de Grénades. Les Turcs
n'avoient point jetté depuis plufieurs
jours tant de Bombes &
tant de Pierres qu'ils en jetterent
le matin de ce Dimanche
pendant que les Armées Chrêtiennes
defcendoient dans la
Plaine. Ils en jetterent fur tout
vers les Boulevards de Mélek
& de Schotten , où il avoit
une grande multitude de mon-
1
DE VIENNE. 67
de à regarder de loin la Defcente
& le Combat , mais on
n'en reçeut aucun dommage.
L'Armée Chreftienne qui
s'eftoit ouvert un paffage par la
gorge des deux Montagnes , s'étendit
à droite & à gauche , &
fe campa , fans eftre incommodée
d'aucuns Ennemis , parce
que les Turcs avoient fuy
comme je l'ay déja dit , & qu'ils
eftoient tous dans leur grand
Camp. Ils n'avoient point crû ,
en commençant à prendre la fuite
, qu'ils leveroient le Siege fitoft
, & les Chreftiens même ne
croyoient pas qu'ils le dûffent
faire fans Combat , parce que ce
qui venoit d'arriver n'eftoit qu'un
Paffage forcé , avec une perte
peu confidérable de part & d'autre
, mais beaucoup plus grande
68 SIEGE
pourtant du cofté des Turcs. Le
Grand Vizir n'eſtoit pas d'avis
de s'en retourner fi honteufement
, à la veille de fe voir maî--
tre d'une Place fi importante ',
pour le Siege de laquelle il avoit
fait venir des Troupes de tous
les Lieux fujets à l'Empire Turc ,
l'Egypte même en ayant fourny .
Il eftoit donc réſolu de hazarder
le Combat , mais il ne trouva pas
la mefme difpofition dans fest
Troupes. Un moment apres
qu'elles furent rentrées dans leur
Camp pour fe préparer à com
batre , le bruit fe répandit que le
Roy de Pologne eftoit à la tefte
de l'Armée Chreftienne , & lá
frayeur faifit auffitoft le coeur de
tous les Turcs , Ces Infidelles fe
reffouvinrent
des grands avantages
que ce Monarque avoit
DE VIENNE . 69
> remportez fur eux & s'imaginerent
le voir encore Vainqueur .
Le Grand Vizir ayant penétré
jufques au fonds de leurs ames ,
ne voulut pas que l'entiere défaite
de fon Armée fuft jointe à
l'affront qu'il auroit de lever le
Siege , & il aima mieux fe retirer
, que d'obliger des Troupes
qui avoient déja perdu le coeur
à effuyer le péril d'une Bataille .
Il prit donc le party de la Retraite
; mais comme il n'eftoit
encore attaqué , il fit fortir tout
fon monde hors de fes Retranchemens
. La Cavalerie Chrêtienne
eftoit déja parvenuë jufqu'au
Lieu nommé Schotten ,
ce que les Turcs ayant veu ,
ils
tournerent deux Pieces de Canon
contre les Chreftiens pour
couvrir leur fuite , & le retirepas
70
SIEGE
rent à la faveur de la nuit . Cette
retraite , que j'ay crû pouvoir
appeller fuite , leur fit abandonner
leurs Tranchées , & laiffer
leurs Tentes & leur Artillerie ,
qui confiftoit en foixante & deux
Pieces de Canon , en y compre
nant les Mortiers, Il eft certain
que fi la nuit ne fuft point fur-
** venue , ou qu'on les cuft attaquez
, toute leur Armée auroit
efté taillée en pieces , tant l'épouvante
qu'ils avoient priſe eſtoit
genérale . Quelques - uns des
plus pareffeux furent furpris , &
tournerent tefte en fe retirant ,
mais ce petit Combat fut finy
prefque auffitoft . Les Troupes
Chreftiennes
eftant informées de
leur fuite , eurent du chagrin , &
de la joye en mefme temps ; du
chagrin , de n'avoir de n'avoir pas affez
DE VIENNE. 71
combatu ; & de la joye , d'apprendre
que la feule difpofition
où on les avoit veuë de bien combatre
, avoit fecouru une Place
auffi confidérable que Vienne ,
& qui euſt eu peine à foûtenir le
Siege encore quatre jours.
Apres qu'ils fe furent rendus
maiftres de leur Camp , quatre
Bataillons d'Infanterie pafferent
dans leurs Tranchées avec de la
lumiere, & des feux, parce que la
nuit étoit fort obfcure ,mais on n'y
trouva que quelques Morts. On
mit des Gardes à leur Artillerie ,
& l'on vit jufques au jour plufieurs
Lieux en feu , les Turcs l'ayant
mis dans tous leurs Camps ,
autant que le pût permettre le
temps & le péril qui les faifoit
fuir en hafte . Ils fe retirerentauff
de l'ifle à la faveur de leur Pont
72 SIEGE
inférieur , le Pont fupérieur qu'ils
avoient fur l'un des bras du Danube
, ayant efté occupé par les
Chreftiens dans le mefme temps
qu'ils arriverent . Le foir de ce
mefme jour , plufieurs Cavaliers
& Soldats de l'Armée Chreftienne
, entrerent dans la Ville dont
on venoit de quitter le Siege , &
l'on y conduifit quantité de Boeufs
& autres Beftiaux , que les Turcs
avoient laiffez dans leur Camp ,
ce qu'on fit encore les jours fuivans
, en forte qu'un Boeuf , qui
quelques heures auparavant ef
toit encore fort cher , ne s'y vendoit
plus que cinq ou fix Florins.
,
Le matin du Lundy 13. le feu
prit à une lieuë de la Ville , dans de
la Poudre que les Turcs avoient
laiffée , & il confuma un nombre
=
DE VIENNE.
73
bre infiny de Bombes , Grénades
, & autres Feux d'artifice.
On croit qu'un peu de négligence
des Chreftiens en fut la cauſe.
On trouva pourtant en d'autres
lieux encore quantité de Poudre
& de Boulets. Ce nombre
prodigieux de Munitions furprit
tous ceux qui les virent. Iugez
combien de milliers de Chariots
les Turcs doivent avoir employez
pour les conduirejufqu'en
Allemagne. Ce mefme matin
on vit toutes les plaines voifines
couvertes de Troupes Chreftiennes
, & la curiofité tira chacun
de la Ville , apres une priſon de
plus de deux mois , pour voir les
Tranchées des Ennemis . Elles
ne fe trouverent pas dans un état
auffi régulier qu'on les croyoit.
Ce n'eftoient que des Cavernes
D
SIEGE
74
?
confufes & mal- faites , & l'on
s'étonna qu'ils euffent pû demeurer
fi longtemps dans des Logemens
fi remplis d'ordures & de
faletez . On trouva auffi leur
Camp femé non.feulement de
Cadavres des Chreftiens tuez ,
de l'un & de l'autre Sexe , mais
encore de Turcs , Chevaux , &
autres Beftiaux à demy- pourris
& qui rendoient une puanteur
infuportable . On vit en diférens
lieux un tres- grand nombre de
fépultures de Turcs. Les maladies
caufées par l'air infecté , par
les fatigues d'une longue marche
, & fort précipitée furla fin ,
par les travaux affidus d'un Siege
pendant lequel ils avoient remüé
beaucoup de terre , & par
le changement de Climat , qui
eft ſouvent dangereux pour les
DE VIENNE.
*9
plus fains , leur avoient emporté
quantité de monde fans ce
qu'on leur en avoit tué dans les
Attaques , & enlevé par les Contremines.
Ils ont fauvé peu de
chofe des Tentes & Pavillons ,
dont on a trouvé tous leurs
Camps remplis. Les Habitans
de Vienne fortirent , pour venir
voir ces Camps , & ils en revinrent
chargez de Butin , les uns
remportant des Armes , du Cuivre
, du Plomb , de l'Etain , & les
autres des Habits & des Vituail
les , comme Ris , Farine , & Beftiaux.
Ceux qui pillerent les
Tentes du Grand Vizir , furent
les mieux partagez . Ils y trouverent
beaucoup de chofes fort
confidérables , fur tout en Argenterie
, & en Horloges d'or .
C'eft dequoy les Turcs ; font fort
curieux .
D 2
76 SIEGE
Pendant que la multitude s'occupoit
à ce pillage le Roy de Pologne
entra dans la Ville , accompagné
du Comte de Staremberg
, de plufieurs Commandans
, & d'un grand nombre
de Nobleffe Polonoife. II
feroit fort difficile d'exprimer les
acclamations avec lesquelles fut
reçeu ce Prince , & les vifs empreffemens
que le Peuple marqua
pour le voir. Quand l'image
du péril eft encore préfente,
& qu'on apperçoit fon Libérateur
il n'y a perfonne qui ne
tâche de montrer tout ce qu'il
reffent de joye. Ce Monarque
fe rendit d'abord à la Chapelle
de Noftre- Dame de Lorete , &
là , au bruit du Canon , Sa Majefté
entonna Elle -meſme le Te
Deum, qui fut pourſuivy par les
Seigneurs Polonois , & les Pe-
>
DE VIENNE.
77
·
res Auguftins . En fuite le Comte
de Staremberg traita Sa Majefté
, avec l'Electeur de Baviere,
& le Prince , Fils du Roy .
Le Prince Charles fe trouva
occupé pendant ce temps à donner
les ordres néceffaires à l'Armée
Chrêtienne , dont une partie
décampa le Mardy quatorzieme.
Le Roy de Pologne n'avoit
pas fouhaité qu'on leur donnaſt
un jour entier de relâche. Il les
vouloit fuivre dés le Lundy mefme
, & il l'auroit fait , fi on ne
luy euft dir que l'Empereur pouvant
arriver à tous momens , ils
confulteroient enſemble ce qu'il
y auroit à faire. L'eſpérance de le
voir ce mefme jour , fit prendre au
Roy de Pologne le deffein d'attendre,
mais Sa Majesté Imperiale ne
fe rendit à Vienne que le lendemain
Mardy . Le Roy de Pologne
D
3
78 SIEGE
eftoit pour lors dans fon Camp..
L'Empereur entra dans la Ville ,
accompagne des Electeurs de
Baviere. & de Saxe . Il vifita les
Boulevards & les Foffez ruinez
par les Turcs , & alla de là
en l'Eglife Cathédrale de S ..
Eftienne , où le Te Deum füt chanté
avec toute la folemnité poffible.
Il dura quatre heures , &
l'on tira le Canon à trois repriſes.
En fuite , l'Empereur , avec les
mefmes Electeurs , alla fouper
au Palais Archiducal. Toutes les
Rues où il paffa , eftoient bordées
par les Compagnies franches
, faites pendant le Siege ,
& par les Bourgeois. Si un Souverain
pouvoit devoir quelque
choſe à ſes Sujets , ce feroit dans
une occafion pareille à celle dont
je vous parle , puis qu'on peut
dire que le Peuple de Vienne a
DE VIENNE.
79
beaucoup contribué à la cons
fervation de cette Place.
Le Mercredy 15. l'Empereur
alla vifiter le Roy de Pologne au
dela de Schvveehet , à deux
lieues de Vienne . Il y avoit de
la difficulté pour la main. Le
Roy de Pologne la prétendoit .
On avoit quelques exemples
contraires ; cependant ce qu'a »
voit fair ce Monarque méritoit
des confidérations particulieres.
Ainfi il fut réfolu que l'Empereur
iroit voir les Troupes , quelles
feroient rangées en Bataille,
& que Sa Majesté Impériale &
le Roy de Pologne s'avanceroient
à vingt pas l'un de l'autre;
ce qui fut exécuté. Ils s'embrafferent
fans mettre pied à terre,
& fe retirerent apres un qu'artd'heure
d'entretien . Les Troupes
Polonoiſes ne partirent que
D
4
80 SIEGE
ce mefme jour 15. pour aller à
la pourfuite des Turcs . Ces
Troupes eftoient fort brillantes
& fort leftes , & montées ſuperbement.
Leurs Chevaux eftoient
de prix , & elles avoient des Armes
de plufieurs manieres diférentes
. Chaque Polonois portoit
une marque de paille , pour
fe faire difcerner d'avec les
Turcs.
Toutes ces choſes , mais fur
tout , ce qui s'eft paffé à la levée
du Siege , font tirées d'une Gazete
, imprimée en Italien à
Vienne. Je pourrois mefme vous
dire , qu'à l'égard de la levée du
Siege , où vous devez remarquer
qu'il n'y eut point de Combat
dans le Camp principal des
Turcs , toutes les circonstances
que je vous en ay rapportées
n'en font prefque qu'une traDE
VIENNE. 813
duction . Les Nouvelles de cetté
Gazete commencent au Samedy
11. de Septembre , & finiffent
au Mercredy 15. Ainfi elle raconte
ce qui s'eſt paffé la veille
de la levée du Siege , & ce qui
s'eft fait pendant cette grande
Journée , & les deux jours fuivans.
On n'y trouve rien qui ne
la rende croyable . Si elle n'eftoit .
pas veritable en tout ce qu'elle
contient , il y a de l'apparence ,
& tout le monde en demeurera
d'acord , qu'elle augmenteroit
plutoft qu'elle ne diminuëroit
ce qu'elle croiroit avantageux
tant à ceux qui ont défendu la
Ville , qu'à ceux qui l'ont fecouruë.
Si on la foupçonne de n'avoir
pas dit la verité , parce
qu'elle eft peu conforme aux
Relations qui ont couru , & à
toutes les autres Gazetes , il eſt
D 5
VILLE DE LYON
Titlists Palais de
82 SIEGE
aifé de connoiftre pourquoy elle :
n'a rien dit qui s'y rapporte. On
ignoroit dans Vienne quelles
Nouvelles avoient efté publiées s
pendant le Siege dans tout le :
refte de l'Europe . On n'avoit aucune
communication avec perfonne
, & la Place avoit efté ſi i
étroitement , ferrée que deux
Hommes feulement en eftoient
fortis , depuis que les Turcs eftoient
devant. Cela eftoit cauſe -
qu'on n'y fçavoit point quel tour -
tous les Autheurs des Relations .
dont je vous ay parlé au commencement
de cette Lettre ,
avoient donné à celles qu'ils
avoient pris foin de répandre :
dans le monde à l'égard du Siege
, ny ce qu'ils avoient continué
de publier à l'égard du meſ--
me Siege levé. Ainfi cette Gazete
a parlé avec la bonnefoyy
DE VIENNE.
836
1 ?
ordinaire aux Gens qui font dans
le péril , ou qui n'en eſtant qu'à
peine fortis , n'ofent encore manquer
à la probité , que le danger
de la mort infpire à tous ceux
qui la voyent préſente . D'ailleurs
, que leur importoit du plus
ou du moins ? On les avoit fecourus
, leur joye eftoit affez
grande. Ils obtenoient ce qu'ils
avoient ſouhaité ; & dans le plai- -
fir d'eftre délivrez d'un Ennemy /
redoutable , ils ne confervoient
pas affez de liberté d'efprit pour
s'abandonner à la rêverie qui eſt
néceffaire à ceux qui ont deffein
d'inventer des Fables . Ainfi , Madame
, vous ne devez pas vous
étonner fi la Gazete de Vienne,,
& les Lettres qui en font venues,
ayant
dit la verité , n'ont rien dit
de femblable aux Relations que
D6 J
84
SIEGE
Ton a veuës , & dont quelquesunes
ont efté faites par les Officiers
des Souverains qui fecouroient
cette Place. Je croy vous
l'avoir déja marqué . Chacun
ayant la gloire de fon Maiftre à
faire valoir , écrivoit diverfement
, & c'eft par cette raifon
qu'il y a eu tant de Relations diférentes
, & qu'on parloit autrement
à quelques lieuës de Vienne
, qu'on ne parloit dans la Ville.
C'eft par la mefme raifon que
les Nouvelles qui fe contredifoient
, vous ont tant embaraffée ,
& qu'on a eu de la peine , comme
on a mefme encore , à éclaircir
s'il s'eft donné un grand
Combat à la levée du Siege de
Vienne , s'il a efté peu confidérable
, ou s'il n'y en a point eu
du tout . Voila l'état où l'Europe
DE VIENNE . 85
entiere a efté réduite touchant
ce qu'elle devoit penfer de cette
-heureuſe & mémorable Action .
La plus grande partie ne fçait
encore ce qu'elle en doit croire.
Ce qui a caufé le plus grand embarras
, & mis toutes les Nouvelles
en confufion , c'eft une
circonftance qui paroift fans replique
, & qui m'a fait croire
d'abord , ainsi qu'aux plus éclairez
, tout ce qu'a crû le Public.
Il vous la faut expliquer.
Aprés l'arrivée du Roy de Po
logne , toutes choſes eftant préparées
pour le Secours de Vienne
, l'Empereur jugea à propos
de s'avancer lentement vers fon
Armée , afin qu'il puft apprendre
en chemin le bon ou mauvais
fuccés de cette Entrepriſe ,
revenir à Lintz fi elle ne réüf86
SIEGE
filloit point , & eftre plus pres
de Vienne pour s'y rendre au
plutoft , s'il arrivoit que l'on fift
lever le Siege. Plufieurs raiſons
l'obligeoient d'en ufer de cette
forte , & fur tout la maniere
dont il devoit recevoir le Roy de
Pologne . Sa Majefté Impériale
fortit donc de Lintz le 8. de :
Septembre , & s'avança lente--
ment fur le Danube , n'ayant
fait en trois jours que le chemin
qu'Elle auroit pû faire en
un. Lors que l'Empereur partit ,
il ne voulut eftre fuivy d'aucun
des Ambaffadeurs , Envoyez Ex--
traordinaires , Réfidens , & autres
Miniftres des Princes Erran--
gers qui eftoient à la Cour. 11:
ne fut permis de le fuivre qu'au
Nonce du Pape. Ce Prince ap
prit en chemin la levée du Sies-
7.9
DE VIENNE. 87
ge de Vienne , & l'on dépefcha
auffitoft des Couriers à Lintz ,
où les Impératrices eftoient :
demeurées avec les Miniftres
Etrangers , & le refte de la Cour
Impériale , car l'Empereur en
eftoit party avec peu de monde .
3
Le bruit de la levée du Siege :
de Vienne , & de la défaite en--
tiere de l'Armée des Turcs , fe
répandit auffi-toft à Lintz , mais
les Relations n'eftoient pas en
fort grand nombre. Elles avoient
efté écrites par des Gêns tour
remplis encore de leur Victoire
& de la chaleur du Combat , &.
peut eftre mefme avoient - ils
écrit dans le Champ de Batailles .
ou dans les Tentes abandonnées
par les Turcs. Il n'y a perfonne
qui dans cet état ne croye avoir
tué dix fois plus d'Ennemis qu'ili
·
88 SIEGE
·
n'a fait , & qui ne s'imagine que
tous fes coups ont porté , ce qui
n'arrive jamais . Si cela eftoit , il
n'y a point d'Armée , où apres
une Bataille , il reftaft un Sóldat
de part & d'autre . Ce n'eft
pas là toutefois la feule cauſe du
peu de fidelité qui s'est trouvée
dans ces Relations. On avoit crû
par mille raifons qu'il eft aifé de
s'imaginer , qu'on devoit groffir
une Action qui n'avoit pourtant
point befoin qu'on luy prêtaft
un éclat enfanglanté pour la
faire paroiftre. Elle eftoit affez.
grande d'elle- meſme , & de celles
où il eft mefme plus glorieux de
s'expofer au péril fans vaincre ,
que de triompher dans d'autres.
Vous devez connoiftre par là
que ce n'eft point pour affoiblir
le mérite de l'Action', que je
DE VIENNE. 89
vous dis qu'elle ne s'eft point
paffée dans les circonstances.
qu'on a pris plaifir à publier ,
mais parce qu'il ne m'eft point
permis de taire la verité quand je
la fçais , & que je meriterois
qu'on n'ajoutaft plus aucune foy
à mes Lettres , fi je ne publiois
que des fauffetez.
De la maniere qu'on debita la
Nouvelle , & que les Relations
parloient de la Defcente de l'Armée
Chreftienne , on connut
bien que le Siege eftoit veritablement
levé . Les Ambaffadeurs
& Miniftres Etrangers devoient
mander cette Nouvelle à leurs
Maiftres , & elle eftoit mefine
d'une nature à leur faire dépefcher
des Couriers. La plupart
le firent. Plufieurs Particuliers
l'écrivirent auffi à leurs Amis en
go SIEGE
diverfes Provinces , & ne cro
yant pas qu'elle eut efté augmen
tée par ceux qui l'avoient écrite
les premiers , ils la firent encore
plus grande qu'elle n'eftoit. Ainfi
eftant paffé en diverses Cours ,
d'une maniere fi peu conforme à
la verité , chacun travailla à la
déguifer encore , pour ajoûter
des circonstances à la gloire du
Prince dont il eftoit Sujet. Quand
une Nouvelle eft figenéralement
répandue , & qu'elle eft imprimée
par tout , la verité avec fa
fimplicité naturelle , a bien de la
peine à fe faire jour parmy tant
de menfonges fi bien établis. Elle
eft traitée de ridicule , & il n'y a
que le temps qui foit capable de
la faire reconnoiftre. En effet ,
il faut qu'elle foit bien forte
fe préfenter. Il femble qu'elle ne
x
pour
DE VIENNE. gr
doit plus eftre examinée , quand
des Couriers dépefchez de la
Cour du Prince intéreffé font
envoyez à des Souverains par
leurs Miniftres , & que ces Souverains
ont les Nouvelles écrites
de leur main. Toutes les raiſons
que je viens de vous marquer ,.
vous font connoiftre qu'il n'y en
eut jamais de fi embaraffées , n'y
dont il foit plus difficile de détromper
, que celles dont il eft:
queftion. J'ay lû icy avec des
Perfonnes dignes de foy , uner
Gazete imprimée à Ratisbonne ,.
dans laquelle on marquoit qu'on
avoit pris deux cens millions en
or dans le Camp des Turcs. Ce
font fix cens millions de livres..
Je ne fçay fi les plus riches Etatsunis
enſemble pourroient fournir
beaucoup plus. On ne doit
92
SIEGE
pas en juger par le revenu des
Souverains , & des particuliers ;
il faut que l'argent forte de leurs
mains prefque à mesure qu'il y
entre. Sans cela il n'y pourroit
retourner. Cet Article doit donner
de grandes idées du peu de
vray - femblance de cette Gazete
. Tout le rete eftoit remply
d'exagérations -auffi fortes , &
rien ne pouvoit faire découvrir
la verité dans une Relation où
il ne fe trouvoit rien de croyable.
Je fuis perfuadé qu'en la détruifant
, j'affure le triomphe
des Victorieux , dont on auroit
pû douter un jour , fi la Poftérité
ne l'avoit appris que par un
endroit fi remply de Fables.
Apres tout , il eft plus honteux
aux Turcs d'avoir fuy fans attendre
le Combat , que s'ils y
DE VIENNE. 93
avoient eſté forcez par leur défaite.
le ne feray point combatre
leur principale Armée , puis
qu'elle a pris le party de fe retirer
, plutoft que la refolution
d'attendre. Le but de ceux qui
ont défendu Vienne , n'eftant
que de faire lever le Siege , il eft
plus avantageux de l'avoir fait
fans Combat. On n'auroit rien
gagné davantage; on euſt pû tuer
beaucoup de Tnrcs , mais ils
auroient fait payer leur vie par
la perte de plufieurs Chreftiens .
Cela n'auft pû fe faire autrement
; quand on vient aux
mains , il ne s'agit que du nombre.
Il parqift que Dieu a voulu
épargner te fang Chreftien,
en faifant qu'un feul Paffage
forcé ait produit le mefme effet
que le gain d'une Bataille . Il eſt
94
SIEGE
des Victoires fans Combat , bien
plus glorieuſes aux Vainqueurs,
que celles qui fe remportent
apres beaucoup de fang répandu
, & qui fe trouve fouvent l'avoir
efté inutilement pour les
deux Partis. Les grands avantages
font les grandes Victoires .
Ainfi l'Armée Chreftienne en
vient de remporter une bien
confidérable , puis qu'elle a fauvé
l'Italie & l'Allemagne , qu'elle
a fait fuir avec honte un Ennemy
qui avoit couvert la Campagne
de fes Armées formidables
, qu'elle a fait avorter toutes
fes vaftes Entrepriſes , malgré des
dépenfes auffi grandes que fes
deffeins , & qu'elle a profité de
tout fon Butin . Ie croy qu'apres
un pareil åveu , on ne dira pas
que je veux diminuer la gloire
DE VIENNE.
95
de cette grande Action , lors que
pour parler en Hiftorien fidelle
, je fais voir que pendant le
Siege de Vienne , & à la levée
de ce Siege , on a beaucoup
moins répandu de fang de part
& d'autre , que n'en font verfer
la plupart des Relations qui ont
couru , & fur lesquelles , faute
d'autres , ( car la verité eft venuë
lentement , ) les Nouvelles pu.
bliques ont efté imprimées. Il eſt
done conftant qu'il n'y a eu de
Combat qu'à Kalemberg , &
qu'un Paffage forcé , avec perte
des Turcs , & de leur Canon.
Le grand Combat que l'on veut
qui fe foit fait dans leur Camp
principal , eft imaginaire , puis
que la peur les en avoit fait fortir
avant qu'on puft les y attaquer.
JJee vvoouuss aayy donné là - def96
SIEGE
fus une Traduction de la Gaze
te de Vienne . On y devoit eftre
inftruit de ce qu'on y pouvoit
voir. La prudence & la fageffe
de cette Gazete , eft à eſtimer .
Je doy pour la gloire des Chreftiens
, ajoûter à ce qu'elle a dit ,
que la Cavalerie Otomane ayant
efté repouffée , fe rallia , & que
s'eftant jointe à des Troupes qui
n'avoient pas encore combatu ;
elle vint charger celles de Baviere
avec une tres- grande furie .
Ces dernieres foûtinrent vigoureufement
le choc , & l'Electeur
de Baviere y reçeut un coup dans
fon Chapeau . Il eft glorieux à ce
Prince d'avoir combatu fi jeune,
& d'avoir tiré l'Epée contre les
Infidelles la premiere fois qu'il
s'eft exposé aux dangers qui accompagnent
la guerre . Le Combat
DE VIENNE. 97
bat de Kalemberg a efté groffy
par les uns . Les autres n'en ont
prefque point parlé , pour s'étendre
fur la défaite des Turcs
dans leur Camp principal , où ils
ont prétendu qu'il s'eftoit fait
un carnage horrible . Les derniers
ont confondu ces deux
Combats enſemble , fans fçavoir
ny ce qu'ils difoient , ny ce qu'ils
vouloient dire . C'eſt ce qui a
remply l'Europe d'obfcuritez ,
parmy lefquelles la verité eft bien
difficile à démefler. le vay vous
faire voir quelques - uns de ces
endroits feparément , & vous
marquer en mefme temps par où
les uns fe contredifent , & par
quelles raifons les autres ne doivent
pas eftre crûs .
Il y a une Relation qui marque
que le Grand Vizir fut cul-
E
98 SIEGE
buté de fon Cheval , ( je me
fers du meſme terme de culbuté ,
comme eftant plus remarquable
) & qu'il eut grande peine à
fe fauver. Dans l'Article fuivant
de cette mefme Relation , on luy
fait faire une converfation avec
fes Fils , & une antre avec le
Cham des Tartares , qui luy dic
qu'il luy fera difficile de s'échaper
; apres quoy ce Vizir prend
le party de faire retraite. S'il eft
vray qu'il ait efté culbuté de fon
Cheval , comment peut- il s'eftre
retiré fans avoir combatu &
comment fon Cheval de bataille
s'eft - il trouvé ? Il n'y a donc point
eu de Combat , puis qu'affurément
s'il y en avoit eu , il auroit
monté ce Cheval de bataille
qu'on prétend avoir trouvé.
9
On veut dans une autre ReDE
VIENNE .
99
lation ,
que
, que les Turcs fe voyant
preffez , ayent tenu Confeil , & :
fait maffacrer en fuite tous les
Chreftiens qu'ils avoient dans
leur Camp. 11 faut bien du temps
& pour ce Confeil , & pour ce
Maffacre , & il eft fort malaifé
de comprendre comment on peut
exécuter tant de chofes , quand
on eft preffé. On marque auffi
que quelques jours avant le
Combat , les Turcs avoient fait
partir une partie de leur gros
Bagage, & de leurs gros Canons ;
& cependans on veut qu'on ait
trouvé dans leur Camp un nombre
fi prodigieux de Canons
qu'il ne leur en peut eſtre reſté
aucun ; & apres l'avoir affuré de
cette forte , on ajoûte que les
Chrêtiens leur en prirent beau
le lendemain en les pour-
Coup
E 2
LA
100 SIEGE
"
fuivant. Ceux qui écrivent tant
de contradictions ne peuvent
répondre d'aucun fait certain.
Toutes les premieres Relations
qui ont mis de l'embarras.
dans tous les efprits par leurs
faufletez , difent que le Roy de
Pologne partit le 13. qui eftoit le
lendemain de la levée du Siege ,
pour poursuivre les Ennemis . La
fuite a pourtant fait voir , & il
eft demeuré pour conftant , qu'il
n'eft party que le 15. & qu'avant
que de partir il a veu l'Empereur
, qui n'eft atrivé à Vienne
que le 14. Ainfi ce fut encore
une fauffe Relation , que celle
qui marquoit que ce Monarque
avoit batu l'Arrieregarde des
Turcs. Je ne parle point des Sabres
d'or dont on dit
Camp eftoit couvert , ny des
,
que
leur
DE VIENNE. ΙΟΙ
Cofres forts tout pleins de Pierreries
, qu'on veut y avoir trouvez.
On n'en remplit point de
pareils Cofres.
*
>
On a auffi publié dans des
Nouvelles imprimées , que pendant
le dernier Combat le
Grand Vizir fit donner un dernier
Affaut avec des Troupes
choifies , & que le Comte de
Staremberg ayant employé un
Détachement pour les foûtenir ,
fit en mefme temps une Sortie
fur les Infidelles avec trois Régimens
, qui les poufferent d'une
maniere fi vigoureufe , qu'ils les
chafferent de la Contrefcarpe &
des Foffez .
Jamais Homme n'a fait tant
de chofes tout à la fois que le
Grand Vizir. Il a donné une Ba
taille , & un Affaut dans le mê-
E 3
102 SIEGE
me temps. Il a fait dreffer une
Tente rouge à la tefte de fon
Camp pour y mourir , & a fait
outre cela tout ce que je viens de
vous marquer du Confeil tenu ,
& des Chreftiens maſſacrez .
J'ay déja inferé dans cette
Lettre tout le contenu de la Gazete
de Vienne , & je ne vous
en ay pas donné le Prélude , par
ce que d'abord il m'a paru inutile.
Je viens cependant de remar
quer en le relifant , que le dénombrement
qu'il fait de tous les
maux qu'a foufert Vienne , eft
une preuve qu'il n'y a point eu
d'Affauts donnez pendant le Siege
, ny de Combat avec le gros
des Troupes Otomanes , quand
le Siege s'eft levé , puis que s'il
y avoit eu Combat ou Affaut ,
on auroit parlé de l'un & de l'auDE
VIENNE.
103
tre. Voicy ce Prélude dans fa verfion
la plus littérale.
>
Apres un Siege de foixante - deux
jours , plein d'angoiffes , & de maladies
, & dans lequel ily a eu grande
effufion de fang; apres tant de milliers
de Canonnades , Moufquetades
, Bombes , Grénades , Pierriers ,
& autres fortes d'Armes àfeu , qui
ontfait changerla face de la belle ,
forte & importante Ville de Vienne,
ruiné une grande partie des fom.
ptueux Palais de l'Empereur , &
endommagé en plufieurs endroits la
fameufe Tour , & l'Eglife de S. Eftienne
, & autres Eglifes & fuperbes
Edifices ; apres la perte de tant.
de braves Officiers , & de valeureux
Soldats , dont le courage mérite
ane loüange eternelle ; apres tant de
fatigues , de veilles , & defages Ordonnances
du Comte de Staremberg,
E
4
104
SIEGE
vaux ,
ن م
Gouverneur de Vienne , & des autres
Genéraux , Colonels , & Chefs
de Troupes ; apres tant de Trade
nouveaux Retranche.
mens , Paliffades , Parapets , &
Retraites dans le Foffé , fur les Ravelins
, Baftions , & Courtines ,
mefme dans les Rues & Maifons de
La Ville , faites par les Affiégez ;
enfin apres une tres vigoureuſe &
extréme réfiftance , les prieres univerfelles
du Peuple foûpirant &
languiffant de Vienne , ont efte
exaweées de la Divine Miféricorde ;
& l'Armée de la barbare & tyrannique
Puiffance Otomane , a efté
chaffée , laquelle Armée Otomane
ayant attaqué la Place depuis le 1 3 .
de fuillet jufqu'au 12. de Septembre
, l'avoit réduite prefque à l'extrémitéavec
d'incroyables & infinis
Travaux,de Tranchées & de Mines.
DE VIENNE.
IOS
Vous voyez , Madame , que
puis qu'on prend foin de marquer
dans ce Prélude tous les
malheurs qui ont defolé Vienne
pendant le Siege , on n'auroit
pas laiffé les Affauts , s'il y en
avoit eu d'auffi terribles & d'auffi
fréquens que ceux qui ont groffi
la plupart des Relations , & toutes
les Nouvelles imprimées . On
auroit auffi parlé du Combat
dans ce mefme Prélude , s'il s'en
eftoit donné un autre que celuy
de Kalemberg , que la mefme
Gazete de Vienne n'a pas oublié
.
Je ne dis rien des cinq cens
mille Perfonnes qu'on veut que
les Turcs ayent fait périr , our
emmenées en esclavage . Cela ne
s'accorde pas avec les pertes continuelles
qu'on veut qu'ils ayene
E S
106 SIEGE
?
defoufertes
pendant le Siege de :
Vienne ; & fi d'un côté on les
abat trop , on les releve de l'au--
tre avec excés ;; & ; perfonnen'a
pû lire fans chagrin dans
les Relations imprimées un endroit
fi fâcheux pour toute la
Chreftienté. Auffi ne s'en eston
, confolé que par
le peu
vray femblance qu'il y avoit qu'il
fuft veritable. Je ne dois pas ou-.
blier à vous parler icy du Drapeau
qui a esté envoyé au Pape ,.
c'eft un fait conftant. En voicy là
defcription ,, tirée de la Lettre
d'un de mes Amis qui eft à Ro--
me. Ainfi elle n'eft point de ces .
Relations qui courent fans nom ,
& fans aveu , & dans lefquelles
on puife la plupart des Nouvelles
qu'on debite , & qu'on donne
enfuite pour vrayes , quoy qu'on
1
DE VIENNE.
197
"
que
le
Roy
n'en connoiffe point l'Autheur.
Voicy les propres termes de la
Lettres. Le Lundy vingtiéme de
Septembre , l'Etendard
de Pologne a envoyé au Pape , paffa
Par icy. Tout le matin le Baron de
Taffi , qui qui eft Grand Maiftre
de la Pofte de Vienne 】le montra
dans fon Palais , & de temps en
temps il fut exposé au Peuple. On
le faifoit voir par la Feneftre aux
acclamations de Viva . Il a fept à
buit pied de hauteur ; il est d'une
Etofe verte & rouge , tiffu d'or &
de foye , avec des Lettres Turques ,
& le Croiffant. Il a au deffus un
Pommeau d'argent doré , de lagroffeur
de deux poings. Je ne croy pas
devoir affurer que c'eftoit l'Etendard
de Mahomet. Je croy:
qu'on ne l'auroit pas expofé dans
l'affaire de Kalemberg qui n'eft
E 6
108
SIEGE
qu'un Paffage forcé . Il falloit
une Bataille genérale pour s'en
fervir , mais on doit plutoft convenir
qu'il n'y a point eu de
Combat , puis que quelques Relations
marquent qu'il a efté pris
dans la Tente du Grand Vizir ,
& qu'il ne pouvoit y avoir efté
pris , fi le Camp principal avoit
combatu . Quant aux Queues de
Cheval , elles
peuvent
avoir
eſté
priſes
par tout , puis qu'elles
fer- vent
d'Etendards
aux
Turcs
.
On en porte
devant
le Grand
Seigneur
, & les principaux
Chefs
de fes Armées
> fuivant
la dignité de ces derniers . Je croy
qu'on en fait marcher douze
devant le Grand Seigneur , fix
devant le Grand Vizir , & devant
les Commandans à proportion
de leur Employ. T'oubliois.
DE VIENNE. 109
à vous dire que ces Queues , font
grandes ou petites , felon que
l'Employ de celuy devant lequel
on les porte èft confidérable..
Comme vous pouvez ne pas fçavoir
d'où vient que les Queues
de Cheval fervent d'Etendards.
aux Turcs , je vay vous l'apprendre
. Six mille Turcs ayant efte
faits prifonniers dans une Bataille
, s'échaperent & combatirens
fi bien , qu'ils regagnerent une
autre Bataille que les leurs venoient
de perdre ; mais comme
l'Etendard eft neceffaire pour fe
reconnoiftre & pour fe rallier , &
que fans cela on peut fe mefler
avec les Ennemis & fe féparer
d'une maniere qu'il eft impoffible
de fe rejoindre , chacun ne
fçachant où chercher fes Camarades
, ces Efclaves échapez fonNIOD
SI- E GE
gerent qu'ils avoient befoin d'un
Etendard : La difficulté d'en trouver
un , les engagea à couper la
Queue d'un Cheval . Ils la mirent
au bout d'un Bâton , & regagnerent
ainfi la Bataille perdue. Depuis
ce temps -là lés Queues de
Cheval fervent d'Etendards aux .
Turcs , parce que comme ilsfont
fort fuperftitieux , ils ont toûjours
crû qu'elles leur feroient avoirun
bon fuccés de leurs Entreprifes.
Il eft donc queftion parmiles
Turcs bien plus de Quenës
de Cheval que d'Etendards . Ce
n'eft pas qu'ils n'ayent auffi des
Etendards , & il faut que celuy
qui a efté envoyé au Pape ait efté
pris à Kalemberg
, n'y ayant
point eu d'autre Combat que ce- que.celuy
qui s'eft donné en forçant ce
Paffage ; & comme fuivant lax
4
DE VIENNE.. 1111
ray-femblance , & l'ufage des .
Turcs , l'Etendard de Mahomet :
ne devoit point eftre là , il eftt
difficile de décider fr c'eft celuy--
là , ou un autre. Je croy que ceuxmefme
qui l'ont pris , n'en font
guére mieux éclaircis que nous..
Cependant les manquemens des
Relations ne viennent pas des
doutes , il n'y auroit à redire qu'en
quelques endroits , au lieu qu'el
les font entièrement fabuleufes..
Telle eft la grande Lettre qu'on
a fupofé que le Roy de Pologne
avoit écrite à la Reyne fon Epouſe
, dans laquelle il y a des s
Faits que la fuite du temps a fait :
voir faux incontestablement , &
qui ont fait connoiſtre que. le :
refte devoit l'eftre auffi , quoy
qu'on euft déja tout lieu de le
par le
Peu de vray-fembilance
..
croire
Brz SIEGE
Ce qui s'eft paffé à l'Entreveuë
de l'Empereur & du Roy de
Pologne , me paroift plus veritable
, quoy qu'on n'en ait pas une
entiere certitude . Je vous en ay
déja parlé ; mais comme on ne
fçauroit décrire avec trop de circonſtances
tout ce qui regarde
les Entreveuës des Souverains ,
parce que l'avenir les cherche
fouvent pour s'en fervir de regles
dans l'occafion , je vay vous
faire encore part de l'Extrait d'une
Lettre qui en parle. La def
cription que l'on en fait , me
paroift fort naturelle , & c'eft ce
qui me fait croire qu'il n'y a rien
d'affecté.
DE VIENNE . 113
De Vienne le 15. Septembre.
'Empereur est monté à cheval
Sur les dix heures. En fortant
de la Ville , Sa Majesté Impériale a
trouvé les Troupes de Baviere &
de Franconie rangées en Bataille ,
Son Alteffe Electorale de Baviere
à la tefte , qui a falüé Sa Majesté
Impériale avec l'Epée , & l'a accompagnée
en fuite vers les autres
Troupes auxilaires , apres lefquelles
eftoit l'Armée Impériale auſſi rangée
en Bataille , le Duc de Lorraine
à la tefte , avec tous les Princes &
Seigneurs qui font au fervice de
l'Empereur , chacun dans leurs poftes.
Ily avoit de l'Armée Impériale,
à celle du Roy de Pologne , environ
une demie heure de chemin. Sa Ma114
SIEGE
jesté Imperiale s'est avancée , fou--
haitant fort de voir Sa Majesté Polonoife
Si- toft que le Roy de Pologne
en a efté averty, il a fait mettre
fon Armée en Bataille , & voyant
paroiftre de loin l'Empereur , il a
fait avancer toute fon Armée un
peu vers luy, & le Roy luy- mefme:
eft venu à la rencontre de Sa Majefté
avec un gros Efcadron , où
étoient les Generaux , Sénateurs, &
principaux Officiers . L'empereur &
le Roy fe font avancez pas à pas
l'un vers l'autre , & s'eftant joints ,
ils fe font donné la main prefque
en s'embraffant. Les Complimens
qu'ils fe font faits l'un à l'autre ,
fans mettre pied à terre , ont efté
fuivis de démonftrations d'amitié
extraordinaires , & avec des marques
particulieres de fatisfaction ,.
non feulement de ces deux grands:
DE VIENNE. 115
Princes , mais auffi de tous leurs Miniftres
, & de ceux qui estoient préfens.
Ils ont eu enfemble une Converfation
d'un demy- quart - d'heuré,
qui s'eft paffée en difcours civils &
honneftetez refpectives . Apres cela
ils ont pris congé l'un de l'autre , le
Roy de Pologne eftant retourné au
Pofte d'où il eftoit party ; & l'Empereur
, accompagné du Grand Ge--
neral , du Marechal de Camp , &
de plufieurs autres Chevaliers , &
des plus grands Seigneurs Polonois ,.
eftant allé voir les Troupes Polonofes
, où il a reçeu tous les honneurs:
& toutes les marques de reverenee®
& de refpect que Sa Majesté Impé
riale en pouvoit attendre. Tous ces
Seigneurs Polonois l'ont accompagnée
jufqu'aupres de Seuvecher , où Elle
les a congédiez avec des paroles civiles
& obligeantes , dont. ils ont
116 SIEGE
efté extrêmementfatisfaits.Sa Majefté
ayant auffi pris congédu Duc
de Lorraine , & des autres Generaux,
est montée en caroffe , trois
autres marchant devant , & eft
rentrée dans Vienne à quatre heures
& demie.
Vous ne ferez pas fachée que
je vous parle d'une chofe affez
curieufe , qui a efté découverte à
Vienne pendant le Siege. Le St
Kimpler Ingénieur , travaillant à
une Contremine à la Porte du
Chafteau , y rencontra bien
avant fous terre , dans une vieille
Voûte murée , un Cercueil d'étain
, dans lequel il croyoit trouver
un Corps mort , mais il fut
furpris de le voir remply d'anciennes
Efpeces d'or & d'argent,
& de pierreries , avec un Ecrit
1
DE VIENNE. 117
dans une Boëte d'étain à part ,
où ces mots eftoient en vieux caracteres.
GAUDE BIS
SI INVENERIS , VIDEBIS , TACEBIS,
SED
ORABIS , PUGNABIS , ÆDIFICABIS ,
NON HO DIE
QUIA NEC CRAS SED
>
( UNIVERSUS
Equus )
( TURRIS ERECTA , ET ARMATA )
(DIVERSA ORDINATA ARMA )
SUPSCRIPTIO
ROLANDT HUNN , MOG , POSUIT.
Le commencement de cette
Infcription eft fort aifé à entendre
, mais la fin en paroift fi énigmatique
, qu'on fera obligé à
ceux qui voudront bien fe donner
la peine de l'expliquer , ou
du moins de dire ce qu'ils en
penſent.
Voilà Vienne confervé , l'Al118
SIEGE
lemagne en repos , l'Italie hors
de crainte , & toute la Chrêtienté
en joye . On peut dire que
trois Perfonnes ont principalement
contribué à fauver la Place.
Le Comte Staremberg a beaucoup
fait par fa prudente conduite
, & par le ménagement de
fes Troupes , qu'il n'a expofées
que lors qu'il eftoit abſolument
néceffaire , afin que traînant le
Siege en longueur , il puft donner
le temps de venir au fecours qu'il
attendoit. C'eſt ce qui fait reconnoiftre
pour fauffes toutes ces
grandes Sorties dont on a parlé.
Il y auroit trop perdu de monde,
quand mefme il auroit toûjours
eu de l'avantage , & la Place auroit
efté prife avant que le Secours
fuft arrivé . Si ceux de vos
Amis qui fe feront déclarez conDE
VIENNE. 119
tre moy , fur ce que j'ay dit au
commencement de cette Relation
à l'égard des Sorties , veulent
bien examiner pourquoy je
foûtiens qu'elles n'ont pas efté
faites , ils verront que loin de diminuer
par là la gloire du Gouverneur
& des Affiégez , je n'ay
rien dit qui ne prouve qu'ils ont
confervé la Place .
Le Secours de Vienne n'eſt
pas moins dû aux Prieres du
Pape , & de toute l'Eglife , & aux
fommes confidérables que Sa
Sainteté a données , & fans lefquelles
il auroit efté impoffible
de mettre tant de Troupes fur
pied .
Vous vous imaginez bien que
le Roy de Pologne eft celuy que
je vais nommer pour le troifiéme.
Je le mets le dernier , parce
1
120 SIEGE
que fa feule préfence a tout achevé.
On peut dire de luy ce qu'on
a dit de Céfar , Qu'il eft venu ,
qu'il a vû , & qu'il a vaincu ; puis
que fa réputation eft fi forte ,
qu'apres un Paffage forcé , les
Turcs fans attendre le Combat ,
ont abandonné leur principal
Camp , & levé le Siege avant
que d'y eftre attaquez , feulement
parce que ceux qui avoient
efté batus au Paffage qu'il ve
noit de s'ouvrir , leur apprenoient
que les Troupes Chrétiennes
fe mettoient en bataille
dans la Plaine où elles venoient
d'entrer , pour les aller attaquer,
que Sa Majesté Polonoiſe devoit
combatre en perfonne .
&
Je ne vous dis rien des Princes,
& de la Nobleffe d'Allemagne,
tout a fait fon devoir , & la feule
reſolution
1
DE VIENNE. 121
1
refolution de s'expofer à des
Troupes formidables qu'il y
avoit peu d'apparence de vaincre
, fait parler d'eux dans toute
l'Europe , avec les avantages
qui leur font dûs . Il eftoit beau
de voir à leur tefte de jeunes
Souverains . On doit tout attendre
des Princes qui entrent
fi courageusement , & de fi bonne
heure , dans le chemin de la
gloire. Si tous ces Princes ne
laiffent pas d'en avoir acquis
beaucoup en fecourant Vienne ,
encore que leur intéreſt fuft mef
lé à celuy de la Religion , combien
les François en remporterent-
ils au Paffage du Râab ? Ils
avoient fait beaucoup plus de
chemin par un zele purement
Chreftien . Ils n'avoient rien à
craindre pour les Etats de leur
F
122 SIEGE
que
Souverain , & leur fecours n'eftoit
utile qu'au Prince à qui ils le
donnoient . Le Combat fut des
plus fanglans, & ceux qui avoient
d'abord tant coupé de teftes , furent
entierement défaits dés
les François commencerent à
ágir. Lors que les Aigles combatent
à l'afpect du Soleil , la lumiere
de cet Aftre les éclaire , & ils
voyent fi-bien tout ce qu'ils doivent
faire , qu'ils ne fortent jamais
du Combat que vainqueurs.
Celuy de S. Godard fut grand ;
mais fi l'on en juge par les fuites,
jamais il n'y en a eu de plus avantageux
pour l'Allemagne , puis
qu'on peut dire que les Turcs,
propoferent une Tréve auffi- toft
apres , & que la Tréve y fut arreftée
.
Toutes les fois qu'il s'eft agy
DE VIENNE .
123
de l'intéreſt de la Chreftienté , le
Roy n'a jamais attendu qu'on l'ait
fortement follicité. Il s'eft offert
de luy mefme à fes Amis , & a
fait connoiftre à ceux qui ne vou
loient pas eftre de ce nombre
qu'il ne tenoit qu'à eux qu'il
n'employaft ſes Forces pour les
fecourir. Il n'eft pas caufe de leur
filence , & n'a pas dû faire paffer
des Armées dans des Païs où elles
n'estoient pas demandées . On auroit
pû l'accufer de les vouloir
furprendre.
Pendant que plufieurs Puiffances
armoient pour l'intéreſt de la
Chreftienté , Sa Majefté travailloit
à faire diminuer dans fon Royaume
le nombre des Héretiques
, & l'on en voyoit tous les
jours rentrer au ſein de l'Eglife
comme il y en rentre encore à
F 2
124
SIEGE
toute heure . Le zele de ce Mo≈
narque pour l'avantage de la
Religion , & de tous les Peuples
de l'Europe , ne s'eft pas arreſté
là , puis qu'en tenant feulement
Alger bloqué , il s'eft fait rendre
un grand nombre d'Elclaves , &
eft caufe que la plupart de ceux
que les Algériens avoient faits
fur les autres Nations fe font fauvez.
Il les a empefchez pendant
tout l'Eté d'en faire de nouveaux ,
leurs Vaiffeaux n'ayant pû fortir
de leurs Ports pour aller en courfe
, & cela eft beaucoup plus
avantageux à la Chreftienté
, que
file Roy leur avoit accordé la
Paix qu'ils demanderent d'abord.
Si cette Paix euft efté concluë,
rien ne les euft retenus , & ils
auroient pu faire des Eiclaves
fes autres Nations avec lesquel
DE VIENNE. 125
les ils font en guerre . Ainfi l'on
peut dire que dans le temps que
les Turcs & les Tartares ravageoient
l'Allemagne , & faifoient
des Efclaves , le Roy empeſchoit
les Vaiffeaux Algériens de faire
la mefme chofe fur les Mers , &
qu'il fervoit feul , & à fes dépens,
la Chreftienté, pendant que
d'autre-
part tant de Princes eftoient
unis pour la fecourir.
Je ne puis finir , fans vous parler
encore d'une grande Relation
qui vient de tomber entre
mes mains . Elle eft imprimée à
Befançon , & l'on fupofe qu'elle
a efté faite par un Officier qui
eftoit dans Vienne pendant le
Siege. Cependant on fait dire
à cet Officier que le Roy de Pologne
en y entrant alla faire
chanter le Te Deum à la princi
,
F
3
126
SIEGE
pale Eglife. C'est pourtant un
Fait qui demeure inconteftable ,
que ce Prince alla aux Jacobins ,
& qu'il entonna luy- meſme le
Te Deum dans la Chapelle de
Noftre Dame de Lorette . L'Autheur
de cette fauffe Relation
ne doutant point qu'on ne duft
chanter un Te Deum à l'arrivée
du Roy de Pologne , a crû qu'il
falloit nommer la grande Eglifes
ce qui fait voir qu'il n'eft point
Officier , & qu'il n'a point eſté
dans Vienne . Ainfi tout eft faux
dans certe Relation , jufques au
Titre , & à l'Employ de l'Autheur.
Il y a encore une autre
faute contre laquelle tout le
monde s'eft d'abord récrié , parce
que c'eft encore un Fait conftant.
Il a parlé des Logemens.
des Turcs , comme de quelque
DE VIENNE . 127
chofe d'admirable ; & toutes les
autres Relations marquent le
contraire , auffi bien que la Gazete
de Vienne. Il n'y a perfonne
qui ne fçache qu'ils étoient
dans des trous fi peu habitables,
à caufe de la faleté & de l'ordure
, qu'on ne comprend point
comment ils y ont pû demeurer
pendant deux mois. Cette Relation
est toute remplie de cho-/
fes auffi fauffes. Les Affauts
y
font donnez fréquemment , &
l'on y tue des huit mille Turcs
tout-à- la- fois,quoy qu'ils n'ayent
jamais donné aucun Affaut, comme
je vous l'ay prouvé . On y
voit une chofe qui eft vraye ;
c'eft que trois jours avant la levée
du Siege , les Turcs faifoient
partir leur gros Bagage. Quand
on a pris ces fortes de précautions
F
4
128
SIEGE
pour le retirer, on ne laiffe point
de Coffres forts remplis de Pier-.
reries ; il y avoit affez de temps
pour les emporter ; & quand les
Turcs fe font retirez , on n'avoit
pas encore attaqué leur
principal Camp , & il ne l'a pas
meline efté . Ainfi hors les Tentes
, on n'a laiffé dedans que ce
qu'on a bien voulu abandonner ,
& vous devez eftre perfuadée
qu'il n'y avoit point du tout
d'argent monnoyé , je doute même
qu'il y euft de l'Argenterie,
ainfi que je vous l'ay déja marqué
dans cette Lettre & je
viens d'apprendre des chofes qui
regardent cet Article , & qui me
font voir que je me fuis trompé.
Je le fouhaitois pour le bien de
la Chrétienté
, & mon zele me
faifoit croire ce qui n'eftoit pas.
>
DE VIENNE. 129
Les Autheurs des Relations qui
font faites à loifir, devroient eftre
plus certains de ce qu'ils écrivent.
Il n'en eft pas de mefme
de ceux qui font imprimer chaque
femaine des Nouvelles publiques.
Ils n'ont pas le temps
de les examiner , & il n'y a perfonne
qui n'y puſt eſtre ſurpris,
comme ils le font quelquefois,
s'il eftoit obligé d'écrire avec autant
de précipitation.
Je voudrois bien vous parler
icy de tout ce qui s'eft fait aprés
la levée du Siege ; mais ce qu'on
a dit une femaine , a efté contredit
l'autre . On a fait aller le
Roy de Pologne à la pourfuite
des Turcs pendant qu'il eftoit
encore dans Vienne. Aprés , on
les a fait fuivre tantoft d'un côté
, & tantoft d'un autre. On a
E
S
130
SIEGE
publié que l'on avoit fait des
Sieges , quand on n'en avoit encore
que la pensée ; & l'on a pris
beaucoup de Canons aux Turcs ,,
aprés leur avoir tout fait laiffer
devant Vienne .. Enfin on a dirtant
de chofes diferentes , qu'il
faudroit de mois entiers pour les
éclaircir. Comme parmy tout cela
je ne voy rien d'éclatant que
la derniere Action , je vous di
ray feulement ce que l'on eni
public. nov
Le Mercredy 8. d'Octobre ; ,
l'Avantgarde de l'Armée de Po
logne , où le Roy & le Prince
fon Fils eftoient à la tefte , eftant
tombée dans une embuscade de
cinq mille Turcs , en fut maltraitée
; & fi lesyAllemans ne
fuffent venus promptement à
leur fecours , le Roy & le PrinsDE
VIENNE. 1314
ce eftoient en danger . Les Turcs
enflcz par cet avantage , firent
affembler les plus Bravés de leurs
Party , au nombre de douze mille
, pour faire un dernier effort,
& attaquer toute l'Armée Polonoife
, pendant que les Allemans
eftoient éloignez , & qu'ils
ne voyoient aucune apparence
qu'ils pûffent les joindre fi toft..
Ils avancerent:, & rencontrerent
d'abord les Régimens Alle
mans ; mais les trouvant fermes,.
& ne les pouvant enfoncer ny
ébranler , ils les quiterent , & fe '
tournerent vers l'Aîle droite ,
compofée des Polonois. En mé
me temps le Régiment de Caprara,
& les autres Allemans , lesprenant
en flanc , les pófferent.
avec tant de vigueur, qu'ils furent
mis en confufion , & obligez des
F G₁
132
SIEGE
"
prendre la fuite vers le Pont de
Barakam , qui fe rompit lors.
qu'ils furent au milieu . La plûpart
furent noyez , & les autres.
paffez au fil de l'Epée , en forte
que peu en font échapez . Pluhieurs
abandonnoient leurs Chevaux
, efpérant fe mieux fauverdans
des Marais où ils furent
pourfuivis. On compte parmy
les Morts , le nouveau Baffa de
Bude,& un autre ; & on tient
ceux de Siliftrie & d'Alep font
prifonniers. Les Chreftiens y
ont fait un grand butin , particulierement
de tres- beaux Chevaux.
La Cavalerie en a eu la
que
meilleure part , l'Infanterie
n'ayant
pû pourfuivre
l'Ennemy
avec tant de viteffe . Elle n'a pas
laiffe d'eftre
fort bien
partagée,,
puis qu'elle
arriva
lors que le
DE VIENNE. 133
Pont le rompit . Il fut en fuite
entierement abatu par les Charpentiers
de l'Armée Chrétienne .
La Ville de Barakam fit arborer
le Pavillon blanc aprés cette défaite
, & fe rendit à difcretion .
On prit feize Pieces de Canon ,,
& l'on fit cinq cens Janiffaires .
prifonniers , les Polonois ayant
affommé les autres pour vanger
leurs Camarades , tuez deux jours
auparavant dans l'ambufcade des
Tures , & dont ils voyoient les
teftes fur des Poteaux encore
pleins de fang , dans la Ville qui
venoit de fe rendre . Les Chrétiens
firent defcendre leur Pont
de Comorre , & l'ayant fait dreffer
au deffus de Barakam , ils le
pafferent le 14. pour ſe rendre
devant Gran.
Je ne vous dis point ce qui eft
234
SIEGE
vray ou faux de ce Combat ,
comme de la Relation de Vienne.
Il y a fujet de croire qu'il
eft veritable dans toutes fes circonftances
, mais je n'affure jamais
aucune chose qu'apres que
le temps l'à confirmée . A l'égard
de l'Affaire de Vienne , j'ay crû
qu'il ne fuffifoit pas de dire , mais
qu'il eftoit néceffaire de prouver
par raifon, par faits , & par vrayſemblance.
l'ay tâché de le faire,
& ce n'a pû eftre fans foins &
fans recherches. J'efpere , Madame
,
, que vous m'en fçaurez un
peu de gré.
Je croy ne devoir pas fermer:
ma Lettre , fans vous faire part
de ce que je viens d'apprendre..
Vous fçavez qu'en l'année 1664 ..
apres la fameufe Journée de S..
Godart , que quelques uns. nomeDE
VIENNE.. 2351
ment le Paffage du Raab , les
Turcs étonnez de voir la vigueur
avec laquelle ils avoient eſté repouffez
, & batus par les François
, & jugeant de la fuite par
des commencemens qui leur eftoient
fi funeftes , propoferent à
l'Empereur une Tréve pour vingt
années . Ce Prince l'accepta , &
Nehauffel que les Infidelles avoient
pris quelque temps auparavant
, demeura entre leurs
mains. La défaite d'une partie de
FArmée Otomane , & l'épouvante
qui s'eftoit répandue dans
le refte , devoit d'autant plus les
faire efperer pour le recouvrement
de cette Fortereffe , que les
Francois ne fçavent pas moins
bien attaquer des Places , que
vrer & gagner des Batailles , lors
qu'ils croyent à propos d'en venir
236
SIEGE
aux mains . La Tréve fut neantmoins
concluë , & les raifons des
Politiques l'emporterent dans le
Cabinet. Je ne vous diray pas s'ils
firent bien ; il faudroit fçavoir
leurs veuës , pour cela ; & la Politique
en a fouvent de fi cachées,
que tout ce que l'on peut faire ,
eft de les foupçonner. Cette Tréve
ne devoit expirer que l'année
prochaine , & les Turcs l'ayant
obfervée pendant plus de dixneuf
années , non pourtant fans
faire quelques hoftilitez à leur
maniere , il y avoit lieu de croire
qu'ils ne la romproient pas pour
peu de temps qu'elle avoit encore
à durer. Cependant le Comte
Tékély ayant deffein d'avoir
une partie de la Homgrie en
Souveraineté , & voulant profiter
de la préfente conjoncture & du
le
DE VIENNE. 137
la
pas
foûlevement des Peuples , crût
devoir faire hafter l'effet des promeffes
de la Porte , afin que
bonne difpofition où eftoient
pour luy les choſes , ne vinft
à changer. Il avoit gagné pour
cet effet la Sultane Mere à force
de Préfens , & elle eftoit tellement
entrée dans fes fentimens ,
& avec tant de fuccés , qu'elle
eftoit venue à bout de perfuader
à Sa Hauteffe de rompre la Tréve
avec l'Empereur . Vous en
avez vû les cruelles fuites pour
les deux Partis , puis que les
Turcs n'ayant pû prendre Vienne
, ont vû ruiner cette Armée
de la grandeur Oromane
que les Hongrois & les Allemans
ont vû défoler leur Païs , fans
tirer aucun avantage de la re
traite des Turcs, que celuy d'em
> &
138
SIEGE
pefcher qu'ils ne leur fiffent un
plus grand mal.
Si le Grand Vizir avoit esté
auffi Politique que fon Prédeceffeur
, il n'auroit pas laiffé beaucoup
de Places derriere luy , pour
ouvrir la Campagne par le Siege
de Vienne. L'entrepriſe eftoit
grande , & digne de la puiſſance,
& de l'orgueil Otoman ; mais le
fuccés en eftoit tout à-fait douteux
, puis qu'en réüffiffant on
pouvoit tout espérer , & que la
honte eftoit tout le fruit d'un fr
valte projet , s'il arrivoit qu'on le
manquaft. Il n'y avoit point de
milieu , & l'on peut dire que le
Grand Vizir avoit pris en cette
occafion la Devife de Cézar ,
Tout ou rien. La priſe de Vienne
auroit fait trembler toute l'Alle
l'auroit renduë tributaimagne
,
DE VIENNE .
139%
re , auroit donné lieu aux Turcs
de paffer en Italie , & leur auroit
fait ouvrir toutes les Portesdes
Villes qu'ils avoient laiffées
dertiere eux pour venir à Vien
ne ; au lieu qu'ayant efté contraints
de lever le Siege , toute
leur Campagne eft perduë , leurs.
mefures font rompuës , & leurs
Troupes n'ont plus ce premier
feu qui donne l'eſpoir de vaincre
, & aprés lequel on ne doit
rien attendre d'une Armée , qui
n'eft plus capable que d'écouter
la terreur dont les coeurs des Soldats
, & des Chefs mefmes , s'eft
emparée. On en a vû un exem .
ple dans la Retraite précipitée:
du Bacha de Bude , & des Trou .
pes qu'il commandoit. Il fut ime
poffible au Grand Vizir de l'en
gager à combatre , & il s'en ex140
SIEGE
cufa en difant, Qu'ilfçavoit qu'il
y avoit un ordre de Sa Hauteffe ,
qui portoit défense de s'engager dans
un Combat , en cas que le Roy de
Pologne fut en perfonne dans l'Armée
Chreftienne. On ne peut dire
avec certitude s'il eft vray que
cet ordre ait eſté donné par Sa
Hauteffe ; mais il eft certain que
le Grand Vizir qui vouloit cftre
obey , & qui auroit livré Combat
fans la fuite du Bacha de Bude
, qui jetta la terreur dans fes
Troupes , a fait couper la tefte
à ce Bacha , pour le punir de fa
lâcheté , & pour faire voir au
Grand Seigneur , qu'il n'eftoir
pas caufe du malheur que fes
Armes avoient eu cette Campagne
.
Le feu Grand Vizir fut plus
heureux dans la guerre que l'Em
100
DE VIENNE 141
pereur eut contre les Turcs en
mil fix cens foixante - trois . Lors
qu'il fut en Campagne , le Grand
Seigneur luy envoya ordre d'affiéger
Vienne; & le Vizir luy manda ,
Que s'il attaquoit cette Place , ce
Siege réveilleroit toute la Chrêtien.
té , & que la plupart des Princes
de l'Europe armeroient pour venir
à fonfecours ; au lieu que s'il affiégeoit
Neuhaufel , l'éloignement du
péril les feroit travailler avec lenteur
au fecours de cette Place. Il ne
ſe trompa point , Neuhaufel fut
pris ; & files Turcs n'euffent efté
arreſtez par les
François au Palfage
du Râab , ils feroient venus
jufques à Vienne , en s'emparant
de toutes les Places fortes qui y
conduifent ; & c'eft alors qu'il
auroit efté difficile de leur faire
lever le Siege , parce qu'ils au142
SIEGE
roient pû eftre facilement fecourus
de leurs Places ; & quand
même ils auroient été forcez à la
retraite , comme il leur eft arrivé
cette année , ils fe feroient retirez
fans perte , parce que , parce que la plus
grande partie des Places , auprés
defquelles ils auroient efté obli
gez de paffer , auroient eſté à
eux .
le
Je doy vous dire icy que
Portrait du Comte de Staremberg
, que vous avez dû trouver
en ouvrant ma Letre , m'eft venu
de Vienne. Vous ne devez pas
douter qu'il ne reffemble beaucoup
à ce Comte . Plufieurs perfonnes
qui l'ont veu
m'en ont
affuré
, & je le doy croire
fur
leur raport
. le vous
aurois
envoyé
celuy
du Pape , & du Roy
de Pologne
, s'ils n'estoient
pas
DE VIENNE.
143
déja dans mes Lettres ordinaires..
Vous les y trouverez y trouverez ,, fi vous
voulez revoir une une parfaite
Image de ce faint Homme , &
de ce victorieux Monarque.
Comme les grands évenemens
font prefque toûjours faire des
Vers à ceux qui aiment affez la
Poëfie , pour le donner le plaifir
d'y travailler ; fitoft que le Siege
de Vienne fut formé , Monfieur
Je Chevalier d'Apremont fit le
Sonnet que vous allez voir , fur
la bonte que les Turcs devoient
attendte de cette Entrepriſe .
C'eft un Gentilhomme du Bourbonnois
, dont les belles qualitez
égalent l'efprit.
+3
144
SIEGE
SUR LE SIEGE
L
DE VIENNE.
'Empereur Soliman m'attaqua
fans rien faire ,
Avec tout l'appareil d'un puiſſant
Armement ;
Mais il leva le Siege affez honteufement
,
Et combla mes Foffez de plus d'un
Faniffaire.
Croyez - moy , Měhemet , ce deffein
teméraire
Vous pourroit bien coûter le mefme
évenement ,
Et l'on ne pense pas que plus heureufement
Vous trouviez le
mogen
de
vous
Therefe
tirer d'affaire.
DE VIENNE.
145
Thérefe ayant quitté la Terre pour
le ciel ,
Implore le fecours du Monarque
Eternel;
Vous reconnoîtrez bien- tôt l'effet de
Sa puissance.
On n'a que trop fouffert de l'orgueil
Otoman ;
Le Destin fait agir le Démon de la
France ,
Pourfinir vôtre Empire , & brifer
l'Alcoran.
3
Voicy un autre Sonnet qui à
couru dans le mefme temps . Il
eft de Monfieur de C. D. H. &
prédifoit le mauvais fuccés de
cette entrepriſe .
G
146
SIEGE
SUR LE MESME SIEGE,
fait par le Grand Vizir.
VIZir , voftre Entreprise
étonne
tout l'Empire.
Vous attaquez Vienne avecque tant
de bras ,
Qu'on divoit aujourd'huy que le
Deftin confpire ,
D'élever le Croiffant , pour mettre
l'Aigle à bas
Dans unfigrand Projet , l'exemple
doit inftruire.
Soliman en eft un, vous marchezfur
Ses pas,
Foftre fort dans lefien aisément fe
peut lire ,
On vous bat comme luy , vous ne le
vangezpas.
L'Europe y perdroit trop ; elle apprefte
fes Armes ,
DE VIENNE. 147
Pour braver vos efforts , & les voir
fans alarmes ;
Continuez l'affaut , faites- le redoubler.
Elle aura fes Héros ; & malgré la
tempefte ,
S'il faut à Méhemet , la Place , ou
voftre Tefte ,
De Vienne , ou de vous , qui doit le
plus trembler?
Le temps nous apprendra ſi ſa
crainte aura efté grande . Si l'on
examine la Politique Otomane ,
il ne doit pas eftre exempt de
crainte , quand meſme on ne luy
pourroit imputer aucune faute ,
puis que pour cacher la foibleffe
de leurs armes , les Turcs accufent
toûjours quelques uns de
leurs Commandans du malheur
qui leur eſt arrivé .
·
Voicy encore une autre Son-
G 2
148
SIEGE
net à la gloire du Pape , & du
Roy de Pologne , fur le Secours
de Vienne . Il eft de Monfieur le
Chevalier Defcouture .
SONNE T.
Ille Peuples tremblans vi-
Millevoient dans les allarmes .
On ne voyoit par tout que de fanglans
Exploits ;
L'Otomanfe flatoit par l'effort de
fes Armes ,
D'élever fon Croiffant fur la tefte
des Rois.
Le carnage & lefang avoient pour
luy des charmes ;
Le Soldat n'entendoit que fa barbare
voix ;
Le Ciel en fe montrant infenfible à
nos larmes ,
Sembloit vouloir vanger le mépris
de fes Loix.
Va .
DE VIENNE. 149
L'Empire alloit fubir un funefte Efclavage
,
Lors que pour arrefter un fi cruel
orage
Le grand Sobieski vint combatre
pournous.
Ce vaillant Jofue remporte la victoire
;
Mais Innocent , du Ciel appaisant
le couroux >
Comme un autre Moife , en a tonte
la gloire.
On ne fçauroit donner trop
de louanges à Sa Sainteté , &
tout ce qu'elle a fait en cette occafion
eft veritablement d'un
faint Homme. Voicy une Traduction
Latine de la Harangue
qui a efté faite à ce digne Chef
de l'Eglife , en luy préfentant
E
3
150
SIEGE
l'Etendard dont je vous ay dėja
parlé.
HARANGUE
DE L'ILLUSTRISSIME
& Revérendiffime Jean- Cafimir
Benhoft, Abbé de Claira-
Tombe , Envoyé Extraordinaire
du Tres- Seréniffime
& Tres- Puiffant Roy de
Pologne Iean III. faite le 29.
de Septembre 1683. à Noftre
Tres- Saint Pere le Pape Innocent
XI. en préfentant à Sa
Sainteté le principal Etendard
de l'Armée Otomane.
TRREES-SAINT PERE,
La coûtume de porter au devant
des Conquérans les Drapeaux rem
Portez fur les Ennemis , eſt établie
DE VIENNE.
151
dés le temps des premiers Héros »
afin que les acclamations des Peuples
ajoutant un nouvel éclat à
leurs actions , les faffe vivre dans
le Temple de la Gloire ; & Monfeigneur
le Tres - Clement Roy de
Pologne Jean III. ayant par la
grandeur defon courage combatu &
vaincu , non pour ses intéreſts par
ticuliers , mais pour ceux de la République
Chrétienne ; & fa pieté
envers Dieu , & fon zele particu
lier envers Voftre Sainteté, & envers
Votre Saint Siege Apoftolique,
ayant efté de pair avec la vertu
guerriere , je mets avec un tres -profond
refpect , en qualité defon Ambaffadeur,
auxpieds de Voftre Sain
teté , le principal Etendart du formidable
Empereur des Turcs , que
la vertu de mon Maistre leur a arrachéau
milieu de leur Armée ,
dans le mefme temps le plus grand
G
4
152
SIEGE
fafte de la Puiffance Otomane.
En effet , le Roy Jean eft venu , il
a veu les Ennemis , il les a vaincus .
Il est venu , dis - je , puis qu'il eft
forty de fon Royaume , où il a laiffé
La Reyne&fes Enfans . Il est accouru
tout-à-propos pour délivrer Vienne
affiégée, & conferver l'empire. C'eft
a voftre Sainteté qu'on doit le glorieux
Voyage de mon Roy. Il a par
fignalé fon obeiffance au Saint Siege
d'une maniere qui n'apoint d'exemple
dans tous les Siecles paffez,
là
Mon Roy vit d'un courage intrépide
ces cruelles Armées du Ture
qui menaçoient tout le Monde Chrêtien
, quoy Vostre Sainteté avoit
pourven , ayant opposé à tant de
cruels Ennemis ce feul Bouclier ,
apres avoir reconnu par l'inſpiration
du S. Efprit , que Dieu avoit deftiné
mon Roy pour eftre le Défenseur
de la Religion Chrestienne
DE VIENNE . 153
Enfin le Roy Jean a vaincu ,ayant
par fon Bras foudroyé les Bataillons
Otomans , & couvert le Champ de
Bataille des Corps de ces Infidelles .
Cette Victoire ternit les Lauriers
de leurs Anceftres , & mon Roy en
rend Rome triomphante . Il est bien
jufte qu'il en uſe ainsi , puis qu'il a
gagné cette Bataille fous les aufpices
de Voftre Sainteté
Vous avez vaincu tous deux ; Vôtre
Saintetépar fes Voeux , & par
les grandes fommes qu'Elle a données
pour foutenir cette Guerrefainte
; & mon Roj , parfon Epée , &
aux dépens de fon fang.
Que Voftre Sainteté , Tres- Saint
Pere , reçoive agreablement , comme
un ornement eternel de Vôtre Pontificat
, ce principal Etendard remportéfur
les Ennemis de la Foy par
voftre vertu , & par celle de mon
Roy invincible; & faffe le Ciel que
154 SIEGE
vous en joüiffiez longues années,
Voicy les Caracteres Arabes
qui font fur cet Etendard ,
LA ILLA - HE' ILLA
ALLA MUHAMED
RESUL ALLA.
Ils fignifient, qu'il n'y apoint d'autre
Deité que le feul Dieu , & Ma
homet envoyé de Dieu . Ces noms,
ALBVQVER , & OMAR , fort
aux quatre coins de l'Etendard.
Ce font les noms de deux Suc
ceffeurs de Mahomet.
Il y avoit encore d'autres Caracteres
dans les rebords. Je ne
les mets point icy , parce que je
feray graver cet Etendard , &
que je vous l'envoyeray dans ma
Lettre de ce mois. La Pomme
n'en eft point de vermeil doré ,
comme je vous ay marqué , mais
feulement de cuivre ; ce qui doit
faire douter que ce foit l'EtenDE
VIENNE. 155
dard de Mahomet , parce qu'il
devroit eftre plus riche. Les
Turcs ont beaucoup d'Etendards,
dont la figure eft pareille au Def
fein qu'on m'a montré de celuy
qu'on a préfenté à Sa Sainteté ,
& ils les plantent en terre devant
l'entrée de leurs Tentes.
le viens d'apprendre une chofe qui
me confirme la fauffeté de toutes les
Relations dont je vous ay parlé , & la
verité de ce que je vous écris . Un Hom
me digne de foy , & qui depuis quelques
jours eft arrivé d'Allemagne , m'a
alfuré que depuis le commencement de
la Guerre , il n'en cft forty aucun Courier
, dont les Lettres n'ayent efté ouvertes
, & que celles dont la fincérité
n'a pas plû , ont toutes efté fuprimées..
le ne doute point apres cela , que plufieurs
ne s'élevent contre moy ,
condamnent cette Relation ,parce qu'el
le eft trop veritable ; mais ce n'eft pas
d'aujourd'huy qu'on accufe les luges
les plus équitables de ne rendre pas la
justice. l'ay parlé fans paffion , & je
& ne
156
SIEGE
t
n'ay rien dit qui ait dû choquer perfonne.
Les Nouvelles imprimées chez
les Etrangers, n'en ufent pas de mefme ;
elles avancent des Faits dont il n'y a
nulles preuves ; auffi les méprife- ton
affez en France , pour permettre
qu'elles y foient debitées . Il n'eſt pas
befoin d'autres preuves , pour marquer
qu'elles font remplies d'impoftures .
Les François, fous le Regne de Louis
LE GRAND , ont une fageffe qu'on ,
croyoit autrefois particuliere à d'autres.
Nations, à caufe de leur flegme.
l'apprens une Nouvelle en fermant
ma Lettre , qui doit donner de la joye
à toute la Chreftienté. Gran , ou Stri
gonie , Ville de Hongrie , fituée fur le
Danube, a efté prife par l'Armée Chré.
tienne . Soliman s'en rendit maître en
1543. Elle fut reprife fous Rodolphe
11. mais les Otomans l'avoient encore.
foûmife depuis ce temps-là. La Ville
n'eft confiderable que par les avantages
qu'on en peut tirer en s'avançant dans.
le Pais. Le Chateau qui eft fur une
éminence , n'eft pas fortifié régulierement.
Cela vient de ce que les Turcs
DE VIENNE. 157
ne font jamais travailler aux Fortifications
des Places qui tombent fous leur
domination . Ie ne fçay pas à quoy cette
Politique peut leur eftre utile ; mais
il eft conftant que lors qu'ils trouvent
les Maifons découvertes dans les Places
dont ils ont fait leurs conqueftes , ils
aiment mieux habiter dans les Caves,
que de faire travailler à ce qui pourroit
feulement les garantir des injures du
temps.
le fuis perfuadé que ceux qui inful.
tent les François dans les Nouvelles
publiques qui s'impriment chez eux,
ne condamnent dans cette Relation
tout ce qui ne s'accorde pas à ce qu'ils
ont écrit ; mais ils me permettront
d'ajoûter plus de foy à ceux qui ont
combatu , qu'à ce qu'ils ont publié. Ils
ont fecouru Vienne avec leur plume ,
pendant qu'on a veu dans l'Armée
Chrétienne des Volontaires de toutes
les Cours de l'Europe ; & fi la conjon-
&ture des Affaires a fait craindre à quelques
Politiques que les François en
corps ne remportaffent trop de gloire,
lors que par des raifons de Cabinet on
tâchoit d'affdiblir l'éclat de celle qui
158 SIEGE
les couvre , il s'en eft neantmoins trou-
- vé de Volontaires for les Bréches de
Vienne , & parmy les Troupes Chrétiennes
. On y a vû un Prince François
tué à la tefte d'un Régiment ; fon Frere
prendre la place ; & un Prince du
Sang Royal , & Gendre de LoÜIS LE
GRAND , s'échaper pour courir au
péril ; & fi l'on a en quelque forte fait
violence à fon courage , en luy com
feillant feulement de ne pas écouter
tout ce qu'il vouloit luy faire entreprendre
, c'est parce qu'un fi grand
Prince ne fe devoit pas expofer en fimple
Avanturier. Il n'a pas efté befoin
de retenir aucun Dom Lope , ny aucun
Dom Diegne , pour les empefcher de
voler aux dangers ; il ne s'en eft point
trouvé dans l'Armée Chreftienne , ni
Prince , ni autre. Ainfi ce n'eft point à
eux à parler de ce qu'ils ne fçavent pas.
Le Secours qu'ils veulent donner aux
Chrétiens par leurs Relations , eft trop
foible. Ils doivent épargner leur anère,
& le rapproter à ceux qui ont exposé
leur fang. On ne doit guére plus ajoûter
de foy aux Relations qu'on fupole
DE VIENNE.
159.
avoir efté traduites , fur tout lors qu'on
y parle de grands Affauts. Le Traducteur
peut avoir efté fidelle , & l'Original
n'eftre pas veritable. le fuis , &c.
D
AD VIS.
Ans le Catalogue des Livres nouveaux
, l'on a mis l'Hiftoire de
1'Empire d'Occident, en trois Volumes,
6. liv . On s'eft trompé , il n'eft qu'en
deux Volumes pour 4. livres.
L'on a auffi oublié de mettre que
le deuxième Tome des Meditations de
Dupont, fe vendent pour 6. livres.
Les Conferences de Monfieur de Perigueux
, pour 3. liv. 10. fols, en 2.vol .
indouze.
Et le Dialogue des Morts , de Lyon,
pour 30. fols, en deux vol.
On avertit le Public , que la Meffagerie
Royale de Lyon à Geneve , &
de Geneve à Lyon . partira reglément
deux fois la femaine ; Sçavoir de Lyon
le Samedy & le Mardy ; & de Geneve
le Mardy & le Vendredy. Le Bureau
audit Geneve eft chez Monfieur de la
Combe , aux trois Roys , où l'on ac
commodera à un prix tres - honneſte .
de Geneve à Lyon , tant des Marchandifes
qu'autres chofes . L'on portera'
Ballots, Paquets, Or & Argent, & l'on
tient un fidel Regiftre du tout.. L'on
donnera de tres-bons Chevaux.
VILLE DE LYON
Bath, au Palais des Arts
Bijlioth da Falais des Arts du
Y,
ΓΕ
ARTS
Jem
N
36929
E
4
LYON
lokk day) . //Trinit. SueJem
RELATION
VERITABLE
806929
DU SIEGE
DE VIENNE.
AVEC UNE GRANDE CARTE
& le Portrait de Mr le Comte
de Staremberg.
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
=
AU LECTEUR..
C
ETTE Seconde Partie
ne contient pas feulement
une Relation exacte &
fidelle de tout ce qui a
estéfait pendant le Siege , & à la
Levée du Siege de Vienne ; mais
encore l'éclairciffement de toutes les
autres qui ont couru , & dans leſquelles
il fe rencontre tant defauffetez
, q perfonne ne sçait à
quoy tenir. On n'a cherche
dans celle- cy qu'à dire la verité,
fans aucune paffion. On a eu de
bons Mémoires à l'égard de l'atta
LYON
a 2
AU LECTEUR .
•
2
n'auque
& de la défense de la Place ;
& ceux dont ils viennent
roient ofe impofer aux augustes
Perfonnes qui ne leur ont demandé
que la verité. Ils eftoient dans
La Place & fe font trouvez
toutes les occafions perilleuses. C'en
eft affez pour avoir fçeu & pour
avoir veu & quand un bonnefte
Homme parle comme témoin,
on doit toûjours croire fon raport.
Si l'on écoute les Autheurs , ou les
Partiſans des fauffes Relations ,
tout ce qui les détruit n'eft pas
veritable ; & ceux qui publient
la verité , ne doivent pas eftre
crûs • quoy qu'ils en ayent efte
témoins. Ce n'est qu'apres eux ,
& mefme fur leurs Ecrits , qu'on
a parlé de ce qui s'est fait pendant
le Siege de Vienne ; la Ga
5.
AU LECTEUR
.
zete du IS. de Septembre
, imprimée
dans la mefme
Ville en
Italien
, ayant fourny
tout ce qui
s'eft paffé à la retraite
des Turcs .
Elle ne diminueroit
ny la perte
des Affiégez
, ny les avantages
:
des Affiégeans
, s'il y avoit
eu
dans l'un ou l'autre
Party
quelque
chofe de plus que ce qu'elle
rap- porte. Les contradictions
qui font
voir combien
on doit peu ajoûter
de foy à toutes les Relations
, qu'on
publiées
, font fi manifeftes
, qu'il
n'y a perfonne
qui ne convienne
qu'elles
ont efté écrites
par des
Perfonnes
qui avoient
intéreſt
que l'on
ne pust démefler
le
Si le
faux
d'avec
le vray. temps
nous découvre
d'autre
Faits
que ceux que l'on trouvera
décrits
icy › on aura foin dans
AU LECTEUR.
Les Mercures fuivans , d'en marquer
toutes les circonftances avec ·
une entiere exactitude.
,}
EXTRAIT DU PRIVILEGE
PA
du Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Chaville le 18 Juillet 1683. Signé, Par
le Roy en fon Confeil , JuNQUIERES. Il eft .
permis à I. D. Ecuyer , Sieur de Vizé , de:
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
plufieurs Pieces, Relations, Hiftoires ,Avantures
, & autres Ouvrages hiftoriques , curieux
& galans , pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres-amé Fils LE DAUPHINS ,
pendant le temps & efpace de dix années ,
compter du jour que chacun desdits
Volumes fera achevé d'imprimer pour la:
premiere fois : Comme auffi défenfes font
faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de
l'Expofant, ny d'en extraire aucune Piece, ny
Planches fervant à l'ornement dudit Livre,
mefme d'en vendre feparément, & de donner
à lire ledit Livre ; le tout à peine de fixe
mille livres d'amende contre châcun des
contrevenans & confifcation des Exemplaires
contrefaits ; ainfi que plus au long
il eft porté audit Privilege..
>
Registré fur le Livre de la Communauté
le 14. Septembre 1683....
Signé ANGOT, Syndic..
LYON
Et ledit Sieur I. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , a cedé & tranfporté fon droit de
Privilege à Thomas Amaulry , Libraire de
Lyon , pour en jouir fuivant l'accord fait
entr'eux .
Achevé d'imprimer pour la premiere fois
le 18. Novembre 1683 .
RELATION
I
RELATION
VERITABLE
DU SIEGE
DE VIENNE.
NFIN , Madame , il eſt
temps que je fatisfafle vôtre
impatience , en vous faiſant
un détail du Siege de Vienne ,
& en vous apprenant tout ce qui
s'eft paffé à la fuite des Turcs ,
lors qu'ils ont efté contraints d'abandonner
leurs Travaux . Toute
la France , & une partie de l'Ea-
VILLE DE LYON A
da Mais des im
2 SIEGE
rope , attend de ma Lettre , que
vous me permettez de rendre
publique , des lumieres pour découvrir
la verité qu'on n'a pû
encore démefler parmy un nombre
infiny de Relations , dont la
plûpart font tout - à- fait fauffes ,
& les autres tellement meflées
de faux , que quoy qu'elles contiennent
plufieurs circonstances
veritables , elles ne fervent qu'à
jetter l'efprit des Lecteurs dans
un embarras dont quelques
éclairez qu'ils foient , ils ne trou
vent aucun moyen de fortir. Il
eft certain , & il fe trouve fort
peu de Perfonnes qui n'en demeurent
d'acord , qu'on a veu
des Relations entierement inventées
. Je ne parleray que d'une;
c'eft de celle qui décrit un Combat
donné le 8. Septembre , à la
fin de laquelle eftoit la Fable du
DE VIENNE.
3
jeune Turc , qui de dix pas avoit
jetté fon Sabre au Fils du Palatin
de Podolie , & ce Sabre luy
avoit coupé la tefte.Quand cette
Relation fut leue dans la Cour
d'un Souverain , on entendit une
voix qui difoit bas à quelqu'un ,
Ie leur avois bien dit que s'ils employoient
cet endroit- là , on ne croiroit
rien du tout. Trois fortes de
Perfonnes ont fait des Relations
contraires à la verité. Les premiers
n'ont eu en veuë que le
plaifir de fe divertir. Le zele que
les autres ont eu pour leurs maîtres
, dont les Troupes compofoient
l'Armée Chreftienne , les
a fait parler ; & comme ily avoit
un grand nombre de Souverains,
il y a eu auffi un grand nombre
de Relations diferentes . Chaque
Autheur de ces Relations donne
toute la gloire de ce qui s'eft fait,
A 2
SIEGE
à fon Souverain , & à fes Troupes.
Lestroifiémes ont agy avec
plus d'adreffe. Ils ont imité la
Politique Espagnole , qui eft de
faire toûjours croire aux Sujets
éloignez , qu'on gagne des Places
lors que l'on en perd , &
de faire chanter des Te Deum,
lors que l'on ne devroit prier que
pour les Morts . Cette maxime
eft tellement établie chez les Efpagnols
qu'on ne fçait pas encore
dans le fond des Pais qui leur font.
foûmis que le Roy de France foit
maistre d'Arras . Ils ont raifon d'en
ufer ainfi , puis que leurs peuples
qui ne voyagent que fort raremet,
font de fi facile croyance. Les Livres
de nos Voyageurs font remplis
des Réjouiffances dont ils ont
été témoins en Espagne pour les
Places que l'on prétendoit que
les François avoient perduës ; &
DE VIENNE.
vous pouvez vous imaginer juf
qu'où alloit leur furpriſe , lors
qu'en arrivant en France , ils apprenoient
nos Conqueftes . Quoy
que la fauffeté de la plupart des
Relations foit fort aisée à juſtifier
par toutes ces chofes le zele trop
ardent des Peuples ne fçauroit
foufrir qu'on lescombate ; & plufieurs
fans les avoir examinées,
& d'autres fans les avoir leuës ,
foûtiennent qu'elles font vrayes.
Cela s'eft fur tout remarqué en
France , où le Peuple à l'exemple
de fon Roy, paroift toûjours tres
Chreftien
. Je ne doute point que
les Autheurs des diverfes Fables
qui ont efté publiées fous le nom
de Relations, ne fe foûlevent d'abord
contre moy , lors qu'ils verront
ce début , qui leur fera
connoître que je prétens découvrir
la verité. Ils feront tous leurs
A
3
SIEGE
efforts pour l'obſcurcir , en publiant
le contraire de ce que je
vais vous dire ; mais je fuis feûr
que ceux qui ne voudront prendre
le feul party
que party de la raifon,
fe déclareront pour moy , lors
qu'ils auront achevé de lire cette
Relation. Quand mefme ils pancheroient
préfentement du cofté
de cette forte de Gens , qui pardes
intérefts particuliers n'ont pas
voulu que la verité fuft connue
ils fe rendroient à ce que je vous
diray , quis que j'efpere prouver
que les chofes de la maniere
qu'elles fe font veritablement paffées
, ne font pas moins avantageufes
à la Chrétienté , que ce
qu'ils ont voulu faire croire.
Je reprens l'affaire d'un peu
haut , puis que je vay décrire
tout le Siege de Vienne ; ce que
je feray pourtant en peu de paLA
YON
Chacun en pr
ice
7
à ce qui
Turcs,
her les
ipereur
heures
Prince
rriva le
ares du
Cavadu
que
, quoy
Turcs,
armouincom-
Dute la
croya-
Iles de
ue tous
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aire .
You6
efforts p
bliant le
vais vot
que ceu
dre que
fe décla
qu'ils ac
Relatio
cheroie
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des inté
voulu
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diray
1
que
qu'elle
fées , 1
geufe !
qu'ils
re . Je
haut
tout le
je fera
LA
LYON .
t en peu de paDE
VIENNE.
7
roles pour venir plutoft à ce qui
s'eft paffé à la fuite des Turcs,
lors qu'ils ont veu approcher les
Troupes Chreftiennes .
Le 7. de Juillet , l'Empereur
fortit de Vienne à fept heures
& demie du Soir ; & le Prince
Charles de Lorraine y arriva le
lendemain fur les fept heures du
matin , avec le refte de la Cavalerie
, dont il n'avoit perdu que
cinq ou fix cens Hommes , quoy
qu'il fuft poursuivy par les Turcs,
dont les fréquentes efcarmouches
l'avoient beaucoup incommodé.
Il avoit marché toute la
nuit avec une diligence incroya
ble. Il fe campa dans les Jfles de
Leopolftad, & fit publier que tous
ceux qui voudroient prendre des
provifions dans les Maifons des
Fauxbourgs , le pouvoient faire.
Chacun en prit autant qu'il vou-
A
4
8 SIEGE
lut ; & ceux qui en manquoient,
aiderent à porter celles de leurs
Voifins . Le Prince Charles fit en
meſme temps ofter les Meubles
qui estoient aux Favorites , Maifon
de plaifance de l'Impératrice
Doüairiere , & fit en fuite mettre
le feu à tous les Fauxbourgs,
dans lesquels il y eut feize Pafais
magnifiques confumez , &
beaucoup d'autres moins confidérables
, la plupart des grands
Seigneurs de la Cour ayant des
Maifons de plaifance dans ces
Fauxbourgs.Il n'y a point de cou
leurs affez vives pour vous faire
une peinture capable de repréfenter
la confufion qui fe trouva
dans les Rues de Vienne , apres
que tant de Peuples s'y furent retirez
. Non feulement tous ceux
des Fauxbourgs qui n'avoient
plus où habiter , y entrerent ,
DE VIENNE. 9
4
mais encore tous les Peuples de
la Campagne , avec leur Bétail ,
& tout ce qu'ils pûrent emporter.
Ils n'avoient pas fujer de
douter qu'ils n'y fuffent bientoft
affiégez ; mais comine les Tartares
faifoient des courfes jufque
par de la Vienne , qu'ils brûloient
leurs Villages , & faifoient
Efcláves tous ceux dont ils pouvoiente
faifir , ils éviterent un
péril préfent , pour s'expoſer à
un autre dont ils eftoient fimplement
ménacez . Figurez- vous
donc les Rues de Vienne remplies
du Peuple de cette Ville- là,
de celuy de fes Fauxbourgs , &
des Häbitans des Villages de plufieurs
lieues aux environs . Imaginez
vous encore quatorze mille
Hommes de Garnifon dans une
Ville qui n'eft pas extrémement -
grande , & ce Peuple , ces Sol--
ASS
IO SIEGE
's
dats , les Morts , les Mourans , &
les Malades en confufion dans
toutes les Ruës , parmy le Bétail,,
& fi preffez , qu'à peine eftoit- il
poffible de fe tourner. Joignez à
cela la douleur que les Habitans
de dehors fentoient de la perte
qu'ils venoient de faire , & la
frayeur qui accabla les uns & les
autres , lors qu'ils fe virent affiégez
par un Ennemy , dont le
traitement le moins rigoureux
qu'on puiffe efperer , eft l'Efclavage.
Le Mary craignoit pour fai
Femme , la Mere pour fes Enfans
, le Frere pour fa Soeur , &
chacun pour foy , mefme. Enfin
jamais on n'a veu une défolation
plus genérale , ny tant de Gens
affligez enfemble. Je devois cette
peinture à la verité , & elle m'a
paru d'autant plus neceffaire ,que
la confufion qui a regné dans les
હૈ
DE VIENNE. II
Ruës de Vienne pendant tout le
Siege , a beaucoup incommodé
ceux qui défendoient cette Place.
Tandis que ces choſes ſe paſfoient
, l'Infanterie qui eftoit dans
l'Ile de Schut , marcha dellemefme
vers Vienne , fans en
avoir reçeu aucun ordre. Elle le
trouva en chemin , & cet ordre
luy marquoit de fe rendre dans la ·
Place le plus promptement qu'elle
pourroit . Elle y obeït avec une
diligence qui paffe tout ce qu'on
en pourroit croire , puis qu'elle :
fit quinze lieuës en un jour pour
y arriver. Les quatre vieux Regimens
de Mansfeld, Starembergs
Souches , & Schaffemberg , s'y
rendirent le Samedy 10. & les >
cinq moitiez des nouveaux Régimens
de Neubourg , Kaiſerſtein,
Bech , Vvittemberg , & Hifter,,
le Lundy 12. ce qui faifoit envie-
>
Ai 60
12 SIEGE
ron quatorze mille Hommes ,
outre les Compagnies, franches
de la Garniſon , compofées la.
plupart d'Artifans ..
+
L'Armée des Turcs arriva le ·
Mardy 13. & ouvrit en mefme
temps la Tranchée à une portée :
du Pistolet de la Ville , au Faubourg
S. Ulric ,, entre la Porte :
de Carinthie , & celle de Schotten
, qui eft entre le midy & le
couchant de la Place. Ils étendirent
leur Camp depuis le derrie--
re de ce Fauxbourg juſques àz
Clindorsf, qui fond deux lieuës,
& conferverent Neuhaut , Maifon
de plaifance de l'Empereur,.
dont il firent un Magafin.
Avant que d'entrer dans le
détail de ce Siege , il fera bon
de vous dire que les Turcs n'ayant
que quarante mille Hom--
mes de pieds, & voulant répare-
1
DE VIENNE.. 137
gner cette Infanterie , réfolurent
d'employer principalement les ..
Mines , pour le rendre maiſtres
de Vienne. On ne doit pas en
eftre furpris , puis que c'eft leur
maniere la plus ordinaire. On lit :
dans l'Hiftoire du Grand Soliman
, que cet Empereur eftant
affis fur un Tapis fort long , environné
des Principaux de la
Porte , avec lefquels il tenoit :
Confeil pour l'attaque d'une
Place , demanda à ceux qui ef--
toient au bout du Tapis , comment
ils feroient pour venir à
lay , fans paffer par deffus le
Tapis . Ils rêvérent fort long .
temps , & comme ils n'en purent
trouver les moyens , Soli
man leur dit , qu'ils roulaffent le
Tapis , & s'avançaffent. Ils le firent
& lors qu'il les vit aupres
de luy , fans qu'ils , euffent eftée
{
&
IZL
SIEGE
ن م
obligez de paffer par deffus le
Tapis , il ajoûta , que c'eftoit ainfi
que l'on en devoit ufer pour pren.
dre une Place ; qu'il falloit toûjours
remüer la terre devant foy , &
marcher deffous , & non pas deffus.
Son confeil fut fuivy , & on prit
la Place . On épargne beaucoup
de monde par ce moyen , & c'est
par cette raifon que le carnage
n'a pas efté fi grand à Vienne
de part & d'autre , qu'on l'a vou--
lu faire croire.
2
Le Mercredy 14. les Turcs
eurent dés le matin fix groffes
Pieces de Canon en Baterie
dont ils titerent fort au Baſtion
de la Cour pendant les trois ou
quatre premiers jours qu'ils a--
vancerent leurs Tranchées, jufques
à cinq ou fix pas de la Cor--
trefcarpe, apres quoy ils ne firent
les autres fept ou huit jours que
DE VIENNE.
IS
des Boyaux de communication
aux trois principaux , qui étoient :
les attaques du Baſtion de la
Cour à la pointe qu'ils avoient
à leur droite , à celle du Baftion
de Lyon à leur gauche ; & le
troisième ,, pour venir à un grand
Rédan , qui eftoit au milieu des
deux attaques fans Paliffades ,
qui les découvroit de revers . Dés -
les premiers jours du Siege , le :
Prince Charles abandonna les
Ifles de Leopolftad , apres y avoir
laiffé le Régiment de Cavalerie :
de Dupigny , d'environ fix ou
fept cens Mailtres . Il arrefta avec
Monfieur de Staremberg de
quelle maniere il devoit défendre
la Place pour faire tirer le
Siege en longueur , afin que
l'on euft du temps pour préparer
le Secours. Ce Gouverneur , qui
eftoit entré dans Vienne avec c
1
16: SIEGE
-
L'Armée où il eftoit , avoit trouvé
la Place en affez mauvais état,
& fans aucunes Paliffades. Il en
fit faire en quatre jours , car il
y avoit dans la Ville tout ce qui
eftoit neceffaire pour foûtenir
un Siege , & les Ouvriers ne
manquoient pas. Monfieur de
Staremberg trouva chez Meffieurs
les Evefques de Neuftad .
& Noftis , huit cens mille Florins
, dont il paya largement tout
ceux qui estoient employez aux
Travaux , mais il fut bleffé à la
teſte dés le 3. ou 4. jour d'une.
Brique ; qu'un Boulet de Canon
fit éclater. Il garda le Lit , ou la
Chambre , pendant trois femai .
nes. Il n'y feroit pas demeuré fi
longtemps , s'il n'euft efté atta--
qué d'un mal qu'on appelle à
Vienne Diffenterie rouge , &
qui n'eft autre chofe que le Flux
}
DE VIENNE. 17
de fang. Ce mal qui fut violent
, le réduifit à l'extrémité . Il
n'en falloit
pas moins pour l'empefcher
de s'expofer à tous les
périls . Jamais Homme ne fut plus
capable que luy de les affronter.
1lle fit paroiftre à la Bataille de
Senef, où Monfieur le Prince le
vit courir avec une intrépidité
furprenante , à tous les endroits
d'où le péril chaffoit les timides.
y fut bleffé , & Monfieur le
Prince le croyant mort , le plai
gnit quelque temps à caufe de fa
valeur , mais il fut fort étonné,
lorsqu'il le vit revenir au Combat
le bras en écharpe , apres
s'eftre fait panfer. Il en ufa dans
Vienne avec le mefme courage;
& fa maladie , quelque grande
qu'elle fuft , ne l'empefcha pas
de donner les ordres pour tout ce
qu'ondevoit faire , fuivant le ra
18 SIEGE
port que luy faifoit Monfieur de
Serini , Sergent Major de Bataille
, Monfieur de Capliers Vice-
Président du Confeil de Guerre ,
n'ayant efté laiſſé dans la Ville
par l'Empereur
, que pour tenir-
Confeil chez luy fur toutes les
occurrences
. Il ne jugea pas à
propos de faire aucune forte Sortie
fur la Tranchée des Ennemis
, quoy que plufieurs Braves
l'en follicitaffent
affez fouvent .
Toute fa conduite donne lieu de
croire qu'il en avoit de bonnes
raifons. I permit à Meffieurs de
Souches & de Schaffemberg
.
Commandans
de la Contrefcarpe
, qui fe relevoient de vingtquatre
heures en vingt- quatre
heures , de faire fortir quarante
Hommes à la tefte de la Tranchée
, avec des Grenadiers
qui
les précedoient
, non pour rem--
1
DE VIENNE. 19
·
coup ,
plir leurs Travaux , mais feulement
pour détourner les Travailleurs
, que les Ennemis , fans
les vouloir foûtenir , faifoient:
rentrer dans leurs Places d'armes
, qui étoient des endroits
creufez , dans lesquels ils paroiffoient
s'abîmer tout - àde
la maniere que l'on voit des
Hommes s'enfoncer fur les Théatres
où l'on repréſente des Pieces
en Machines. La furprife où fe
trouvoient les Allemans , les empefchoit
d'avancer , de peur de
tomber dans des embuscades..
Pour peu qu'ils tardaffent à s'en
retourner , les Turcs venoient en
foule avec des cris effroyable de
Alla , Alla. Ces cris obligeoient
les Allemans à fe retirer , & les
Turcs retournoient à leurs Travaux
.
Je ne doy pas oublier à vous .
20 SIEGE
marquer que dés que le Prince
Charles eut quité Leopolftad ,
les Ennemis s'en faifirent , & y
firent des Tranchées le long du
bord de la Riviere . Ils y porterent
du Canon & des Mortiers , dont
ils ruinerent tout le Quartier de
la Ville qui eft de ce cofté- là . Ils
empefcherent le Colonel Schuts
d'y faire un Pont de l'autre cô
té du grand cours du Danube ,.
quoy qu'il n'épargnaft aucuns
efforts pour eftre en pouvoir
d'en venir à bout. Ils y dreffe-
Brent deux Ponts , l'un au deffus ,
& l'autre au deffous de la Ville,
& y établirent plufieurs Camps ,
afin d'en fermer tous les paffages.
Ils finirent en dix ou douze
jours leurs Boyaux de communication
, & en poufferent en
fuite les trois principaux juf
DE VIENNE. 21
qu'aux Paliffades des trois Pointes
, où ils firent jouer plufieurs
Mines & Fourneaux . Ils ne s'y
font jamais préſentez plus de
vingt- cinq ou trente , le Sabre
à la main , pour y faire leur Lo
gement. Ils y ont efté repouffez
plufieurs fois , & l'on travailloit
la nuit à remettre les Paliffades
emportées par les Mines , qui
enterroient toûjours grand nombre
des Affiégez , fans ceux qui
eftoient tuez en repouffant les
Ennemis . Ils firent une Ligne
paralelle à la tefte de leurs Boyaux
, & vinrent en fuite à la
fape . Ils pouffoient toujours leurs
Boyaux , & les élevoient au deffus
des Ouvrages des Affiégez .
Trois femaines s'étant paffées
de la forte , ils entrerent dans le
Rédan du milieu , ayant élevé
beaucoup de terre , afin d'en
22:2 SIEGE
y
venir à bout. Ce Rédan n'eftoit
point occupé depuis huit jours.
Les Turcs attaquerent apres cela
une Coupure à droit fur la Contrefcarpe.
Ils l'emporterent , &
firent un Logement. Monfieur
de Leflé , Lieutenant Colonel de
Mansfeld , qui s'eftoit fignalé en
beaucoup d'occafions , y fut tué.
Monfieur le Chevalier de Vavre
, Moufquetaire du Roy dans
la Compagnie de Monfieur de
Jauvelle , aimé genéralement de
tous les Officiers , apres avoir
reçeu dans les premieres occafions
deux coups de moufquet ,
l'un à la tefte , & l'autre à la
cuiffe , dont il n'eftoit pas encore
guéry , y fut auffi tué d'un autre
coup de Moufquet.
Le Dimanche , premier jour
d'Aouft , les Turcs ayant fait leur
Logement fur la Contrefcarpe ,
} DE VIENNE . 23
& leur Defcente dans le Foffé ,
à la pointe de la Demy - Lune ,
qu'ils ont toûjours appellée Ravelin
, defcendirent par cinq ou.
fix Boyaux , dont il y en avoit
quelques- uns percez en mine , au
travers de la Contreſcarpe , au
deffus de laquelle ils firent de
grandes Chambres , capables de
contenir trente ou quarante
Hommes , pour foûtenir leurs
Boyaux. Ainfi les Affiégez furent
toûjours repouffez avec perte
à chaque Sortie qu'ils voulurent
faire dans le Foffé à la
pointe de la Demy- Lune pour
combler les Travaux de Ennemis.
Les Turcs attacherent en
fuite le mineur , & firent fauter
environ trente pieds de la Pointe
un peu plus dans la face du cofté
du Baftion de Lyon . Ils fe préfenterent
quarante ou cinquan
24
SIEGE
te , le Sabre à la main , pour
monter à l'Affaut ; mais comme
ils ne jugerent pas la Bréche affez
large , ils fe retirerent dans leurs
Boyaux , & tuerent beaucoup
de Chrêtiens fur la Bréche , où
l'on remit les Paliffades la nuit.
Ils continuerent toûjours leurs
Boyaux jufque dans la Bréche ,
& y firent d'autres mines , ce qui
obligea les Commandans à ordonner
des Sorties . On en fit une
de trois cens Hommes , pour tâ.
cher de combler leurs Travaux
à la Bréche , & les chaffer du
Foffe . Dix Grénadiers marchoient
les premiers , & apres
eux trente Cavaliers , à la tefte
defquels fe mirent Meffieurs de
Schaffemberg , Sainte Croix
Lieutenant Colonel , le Chevalier
de Chauvillé Capitaine , qui
y fut tué , & tout ce qu'il y avoit
de
DE VIENNE.
25
de Volontaires . On fe jetta dans
leurs Boyaux fans qu'ils fiffent
de réfiftance , & l'on en tua dix
ou douze que l'on trouva dans
la Bréche . Monfieur de Pigny
qui fçeut la Sortie , voulut y venir
, & lors qu'il entra dans le
Foffé , il fut tué d'un coup de
Moufquet qu'on luy tira d'un
Baffin que les Ennemis avoient
au milieu du Foffé , Cinquante
ou foixante Janiffaires eftoient
dedans . Trois cens Hommes
l'on avoit commandez pour
que
foûtenir les premiers , ne voulurent
point avancer , & firent en
s'en retournant un grand embarras
à la Porte , où l'on ne
pouvoit entrer qu'un à un , ce
qui donna lieu à dix ou douze
Janiffaires qui fortirent des Boyaux
, d'en tuer plufieurs . Le
B
26 SIEGE
carnage auroit efté bien plus
grand , fi Monfieur de Schaffemberg
en fe retirant de la Bréche
avec ce qui luy reftoit de monde
, n'euſt tué , & pris une partie
de ces Janiffaires. Depuis ce jour,
qui eftoit le 12. d'Aouſt , on ne
tenta plus aucune Sortie à la
pointe de la Demy- Lune , & on
ies laiffa travailler à leur Mine,
qu'ils firent bientoft jouer . Ils y
planterent trois Etendards
&
firent leur Logement
à la Pointe,
au deffus du Reveftement
. Comme
on fçavoit qu'ils avoient là
une Mine , on en avoit retiré le
monde , & on leur fit un fort
grand feu de derriere le Retranchement,
& les Coupures
qu'il
y avoit entre le Parapet des Faces
, & le Foffé du Retranchement,
où ils firent jouer pluſieurs
,
DE VIENNE. 27
Mines affez inutilement , parce
qu'eftant de terres remuées , la
Poudre s'éventoit , & ne faifoit
que foûlever la terre , fans enlever
les groffes Poutres qui la
foûtenoient. Ils furent contraints
de remplir le Foffé de terre
avec des Crocs , & on l'emportoit
dans des Boëtes . Ils ne laiffoient
pas en mefme temps de
faire leurs Defcentes dans le
Foffé , à la pointe des deux Baftions
, où ils conduifoient divers
Boyaux . On y fit plufieurs Sorties
pour leur combler leurs Tra.
vaux , ce qui reüffit heureufement
deux ou trois fois , parce
qu'ils n'avoient point encore
achevé ces Lignes paralelles , &
ces Chambres au deffus de la
Contrefcarpe , pour défendre
urs Boyaux ; mais dés qu'ils les
B 2
28 SIEGE
eurent faites ; on n'ofa plus fe
hazarder à fortir , à caufe qu'il
reftoit peu de Soldats & qu'on
en perdoit toûjours beaucoup
aux Sorties. Ils attacherent le
Mineur au Baftion de la Cour ,
firent fauter la face de la Pointe
environ foixante pieds du cofté
du Baftion de Lyon.
Le premier de Septembre , ils
tuerent fur la Bréche beaucoup
de monde , des Retranchemens
qu'ils avoient fur la Contrefcar »
pe, & continuerent leurs Boyaux
pour faire leur Logement fur le
Baftion. Dans ce temps on abandonna
ce Baſtion , qui eftoit tout
labouré , & qu'on ne pouvoit
plus tenir. Celuy de Lyon eftoit
tout contreminé , & l'on avoit
fait faire des Puits jufques à l'eau ,
de trois ou quatre pieds . Ais &
DE VIENNE. 29
l'on croyoit qu'il fuft impoffible
d'y miner ; mais ils trouverent le
moyen de grimper leur Mineur
au deffus des Contremines , &
d'y faire en mefme temps jouer
deux Mines , qui emporterent
les deux faces des Baftions , l'une
à la pointe , l'autre à l'orillon . Ils
n'y donnerent point d'affaut,
mais ils tuerent beaucoup de
monde de la mefme forte
qu'ils ont fait pendant tout le
Siege , faute d'avoir eu fur le
champ des chevaux de frife , &.
des Sacs à laine fe cou- , pour
vrir. On n'en manquoit
pas ,
Mais ils ne venoient
fouvent
qu'apres
que perfonne
ne vouloit
plus fe préfenter
; ce que
l'on attribue à la maladie de Monfeur
de Staremberg , qui n'a pû
voir que fur la fin du Siege la
B
3
30 SIEGE
maniere d'attaquer des Turcs..
Elle épargnoit beaucoup de
Soldats , mais non pas leur
peine à caufe de leur grand
travail . Ils le continuerent à ce
Baſtion comme à l'autre, & il fut
ouvert le Samedy 4. de Septembre.
Ils firent une Defcente de
fix ou fept Boyaux de la gorge
de la Demy-Lune vers la Courtine
, du cofté du mefme Baftion ,
& les conduisirent jufques à la
Fauffe-braye , qui eftoit tres- bien
paliffadée ; & là , deux Fourneaux
ayant joué , firent fauter
environ trente Paliffades . Comme
on ne ſe préſenta pas fur la
Bréche , vingt , ou vingt- cinq
Turcs , fe jetterent dans la Fauffebraye
, & couperent la teſte à
plus de trente Soldats. On fit
fortir la Cavalerie , qui eftoit de
DE VIENNE. 31
> & referve dans les Cafemates
elle les repouffa dans leurs Boyaux
jufqu'à la Courtine , dans le
tiers de laquelle ils avoient déja
fait trois Mines preftes à jouer.
Le Lundy 6. une de leurs
Mine fit fauter la pointe du Baftion
de Lovvel , & comme il y
avoit peu de terrin à ce Baſtion
pour s'y retrancher , les Affiégez
eurent peur qu'ils ne s'en rendiffent
les maîtres , plutoit que
des autres qui estoient retranchez
, & défendus du Palais Impérial
. Le foir du Mercredy 8 .
les Turcs avant de nouveau enlevé
les Paliſades de la Fauffebraye
, l'attaquerent vivement ,
& quelque réfiftance qu'on leur
fift , ils en gagnerent une partie
, tout proche la Cafemate du
Baftion de Lovvel , & attache
B 4
32 SIEGE
rent encore le mefme foir leurs
Mineurs à la Courtine . Jugez de
la
confternation qui pouvoit alors
regner dans Vienne , la Place
ne fe trouvant pas en état de
réfifter quatre jours . Elle avoit
perdu prefque tous les meilleurs
Officiers. Voicy les noms de quelques-
uns .
nel .
Monfieur de Pigny , Colo-
Monfieur le Baron de Chavigny
, Lieutenant Colonel du :
Regiment de Pigny.
Monfieur le Baron de Vvther,.
Lieutenant Colonel de celuy de
Vvitemberg.
Monfieur le Baron de Godelniski
,
Lieutenant Colonel de celuy
de
Staremberg.
Monfieur le Comte de leflé
Lieutenant Colonel de celuy de
Mansfeld .
DE VIENNE.
33°
Monfieur le Comte de Schallemberg
, Maior du Régiment de
Mansfeld ..
;
Outre ces Perfonnes de marque
, il y avoit eu vingt- deux
Capitaines , trente- deux Lieutenans
, & fept Enfeignes , tuez;
& parmy le refte des Officiers , il
n'y en avoit preſque point qui
ne fuft bleffé. On avoit perdu
jufques à fix mille Fantaffins
& prefque tous les autres qui
avoient échapé aux Ennemis ,
eſtoient bleffez , ou malades .
D'ailleurs , la plupart du Peuple
dont je vous ay peint le malheur
au commencement de cette Relation
, qui rempliffoit les Ruës,.
eftoient mourant , & Répandoit
un air infecte , qui ne faifoit pas
moins périr de Soldats que les
attaques des Turcs . Ce qui
攀
卑
B-5
34
SIEGE
,
c'eft
ร
caufoit encore beaucoup d'inquiétude
dans Vienne.
que tous les Paffages eftant fer--
mez , comme je vous l'ay déja
marqué , on commençoit à
s'impatienter de n'entendre :
point parler de l'Armeé Chrêtienne
. Il n'eftoit forty de las
Place pendant tout le Siege
que deux : Ratz , ou Rhafes
qui avoient porté des Lettres à
l'Empereur pour l'informer de
l'état des chofes , & qui en,
avoient rapporté des nouvel--
les. Ceux qu'on nomme Rats
font des Habitans d'un Lieu appellé
Rafie. Les Turcs en prirent
un avec une Lettre qu'ils ne
pûrent déchifrer . Ils la
renvoye
rent dans la Ville au bout d'une
Fléche , & ils écrivirent en Latin
au deffus , Clementiam noftram
DE VIENNE.
35
>
experiri noluiftis , feveritatem Ottomanicam
experimini . Ils employerent
la Langue Latine , que
les Allemans parlent prefque
tous afin que ce qu'ils vouloient
faire entendre fuft fçeu
plus facilement de tout le monde.
Ces menaces ne firent aucun
effet , & l'on n'en conferva
pas moins la réfolution de fe dé--
fendre jufqu'à la derniere extrémité
; mais comme apres plus
de quinze jours que le dernier
Ratz fut party de l'Armée Impériale
, on n'en eut aucun fignal,
ainfi que l'on eftoit convenu , la
Place commençant à fe fentirtrop
preffée , Monfieur le Comte
de Staremberg faifoit donner
toutes les nuits les Signes de l'ex---
trémité où elle eftoit , par des
Fulées volantes , tirées du hauce
B 6 .
36
SIEGE
de la Tour de S. Eftienne , & ils
en faifoit quelquefois partirvingt-
cinq ou trente toutes à la
fois . 1
:
Je vous ay parlé de la mort
d'un François , Moufquetaire due
Roy , que quelques affaires d'une
bravoure qu'on ne foufre
point en France , avoient obligé -
de fe retirer à Vienne . Il y avoit
dans la mefme Ville un autre :
François , qui n'y eftoit que
comme Voyageur. Il s'appelle :
Monfieur Langlois , Sieur de S ..
André , & eft Frere de Monfieur
le Prevoft General de la .
Monnoye. Il a esté Ecuyer ordinaire
de Monfieur. Il s'eft :
trouvé à toutes les Attaques ,
d'une maniere qui l'a toûjours
diftingué , & l'on peut. dire
qu'encore qu'il y euft peu de
DE VIENNE. 37
François dans Vienne , ils s'y
font fait autant remarquer , que
s'ils avoient efté en plus grand
nombre.
Je croy , Madame , que par le :
détail que je viens de vous faire :
des Travaux des Turcs , de leurs
attaques , & de la défenſe des
Affiégez , vous avez remarqué :
que tout ce qu'on a publié juf
ques icy , eftoit entierement
contraire à la verité , non feu--
lement à l'égard du nombre des
morts & des bleffez des deux
Partis , mais encore à l'égard de
la maniere d'attaquer & de dé--
fendre . On voit que les Turcs /
n'ont pas eu le courage de donner
un feul affaut , & que leur
unique but eftoit d'épargner
leurs Troupes , puis qu'ils fe font ›
feulement fervis des Mines pour
3.8
SIEGE
fe rendre maiftres de Vienne.
Ils eftoient fi bien couverts des
Montagnes de terre qu'ils avoient
élevées pour eftre à l'abry
de tous dangers , que ceux
qui eftoient dans la Place affurent
, que de deffus les Remparts
on n'en pouvoit voir aucun.
Tout cela paroift difficile
à croire à ceux qui font remplis
du grand nombre de Relations
fabuleufes qui ont efté publiées,
& qui ne parloient que d'affauts
où les Turcs perdoient cinq ou
fix mille Hommes dans la moindre
occafion , mais ceux qui fça--
vent & le meſtier de la Guerre ,
& la maniere dont ces Infidelles
la font , ne feront point furpris
de l'efpece de Journal que je vous >
envoye . La lecture qu'ils en fe--
ront , leur fera connoiftre , qu'en--
DE VIENNE..
39
core qu'on n'ait pas perdu tous
les jours des Hommes à milliers
pendant ce Siege , on n'a pas
l'aiffé d'en perdre beaucoup par
les mines & les petites Sortiesqu'on
a faites tres - fouvent pour
repouffer les Travailleurs des Infidelles
, qui fe font trouvez tantoft
vaincus , & tantoft vainqueurs.
Joignez à ces pertes ,
celles qu'ont caufé les maladies
dont jamais les grandes Armées
ne font exemptes. Tout cela
ayant duré pres de neuf femaines
, il auroit falu plufieurs millions
d'Hommes . Si les Turcs en
avoient perdu des huit , des onze
, & des quinze mille à tous les
affauts dont ont parlé certaines
Relations , il faut pour la gloire
de noftre Siecle , détromper lat
Poftérité , qui auroit lieu de le
40
SIEGE
croire bien ignorant , fi elle voyoit
des détails remplis de contradictions
manifeftes , & de chofes
où elle ne pourroit rien entendre,
& aufquelles il n'y a pas la moindre
apparence de verité . Ainfi je
vais vous faire un court Abregé
de quelques- unes des Relations
qui ont efté répanduës , afin que
vous connoiffiez que fi les Turcs
ont moins perdu d'Hommes , les
Chrêtiens en ont auffi moins perdu
, ce qui leur eft un avantage
plus grand qu'aux Infidelles , à
qui la pluralité des Femmes eft
permife . Vous y verrez de chofes
fi peu croyables , qu'il feroit
impoffible que l'avenir y ajoûtât
foy ; ce qui feroit d'autant plus
defavantageux aux Chreftiens
dans les Siecles qui viendront
apres le noftre , qu'on prendroit
2
DE VIENNE. 41
le Siege de Vienne pour un Roman
, comme quelques - uns font
aujourd'huy l'Hiftoire d'un des
plus grands Hommes de l'antiquité.
Les Lettres de Paffau
& de Vienne ont efté caufe
qu'on a publié icy des Nouvelles
fi éloignées de la vrayſemblance
.
La premiere , qui eft du 25.
de Juillet , marquoit qu'on avoit
donné trois Affauts à la Ville de
Vienne , du cofté de la Porte de
Schotenbourg , & de la Tour /
rouge ; qu'il y avoit eu huit mille
Hommes tuez & qu'on avoit
repris le Fouxbourg de Leopolftad
. Le refte eft de la mefme"
force . Voila trois Affauts bienprécipitez
. Dans le temps quel'on
fupofe qu'ils ont efté donnez
à la Place , non feulement il
42 SIEGE
n'y avoit aucune Bréche , mais à
peine les Turcs eftoient - ils campez
. Cette maniere eft bien contraire
à ce qu'ils ont fait pendant
tout le Siege , & lors qu'ils ont
attaqué Candie. Dans la mefme
Lettre on fait reprendre le Fauxbourg
de Leopolſtad , qui n'a
point efté repris , comme on le
voit par la fuite ; & l'on y tuë un
Bacha , qui par la mefme raiſon
doit eftre encore vivant. On y
marque qu'on manque de Vivres
dans le Camp des Turcs . Quelle
apparence y a - t- il qu'ils en ayent
manqué dés en arrivant , puis
que deux mois apres , lors qu'ils
ont levé le Siege , qui eftoit un
temps où ils en devoient man .
quer avec bien plus d'apparence,.
on a publié dans cent Relations
de grands Inventaires de toute
DE VIENNE. 43
ce qu'on en a trouvé dans leur
Camp , qui affurément auroit encore
pû fuffire pour plufieurs
mois ? On affuroit auffi qu'on en
manquoit dans Vienne . Cependant
il eft certain , & tous ceux
qui eftoient dans la Place le
difent hautement , qu'il y en
avoit encore pour plus de fix:
mois .
Dans la feconde Lettre écrite
à Paffau le 8. d'Aouft , on fait
perdre aux Turcs quinze mille.
Hommes à l'attaque d'une Demy-
Lune , dont ils furent repouffez.
Le reste de la Lettre
eft du meſme caractere . Je n'en
parle point ; qui dit trop , ne:
prouve rien.
La troifiéme du mefme lieu ,
datée du dix - huit d'Aouſt
44
SIEGE
fait fauter plufieurs Turcs par
un Fourneau ; en fuite on en
tuë quinze cens , & puis on en
fait enlever deux mille par une
Mine fous un Baſtion . Ce Baftion
devoit estre grand . Je ne
fçay fi l'on en fait quelquesuns
où un fi grand nombre
d'Hommes puiffe eftre tout - àla-
fois ; mais je fçay bien que :
Fon trouve un Baftion d'une
grandeur raifonnable , lors qu'il
peut tenir huit ou neuf cens
Hommes . D'ailleurs , l'on n'y
met jamais tout ce qu'il fau--
droit de Soldats pour le remplir
; on fait tenir les Troupes
en bataille dans la Place
vis à vis le Baftion , & on
· ·
les y fait entrer à mesure qu'on
en a befoin. S'ils y eftoient
DE VIENNE. 45
·
centaffez les uns fur les autres
, comment pourroient ils
agir Cependant on en fait
icy fauter deux mille à la fois
dans le mefme Baftion . 11 falloit
qu'il fut auffi grand que
bien garny , & que la Mine
fuft bonne . Enfin jamais rien
au monde n'a fi peu approché
de la vray - femblance . Enfuite
la mefme Lettre parle
d'une Sortie dans laquelle on
regagne fur les Turcs ce qu'ils
avoient occupé ; & en ces
deux occafions on marque
qu'ils ont perdu cinq à fix
mille Hommes . On affure auffi
dans cette Lettre que des
Officiers font fortis déguiſez
en Turcs , & ont apporté ces
nouvelles , ce qui ne s'accor-
›
44
-46
SIEGE
de pas avec les deux Ratz
qui font feuls fortis de la Place
pendant tout le Siege . Mais
il eftoit neceffaire d'en faire
fouvent fortir , pour apporter
toutes les Relations fabuleufes
qui ont couru .
Une Lettre du meſme lieu ,
.du 25. d'Aouft , porte qu'un
Janiffaire qu'on fit prifonnier ,
dit que les Turcs avoient
perdu pres d'onze mille Hommes
dans les derniers Affauts ,
& que les Bachas de Méfopotamie
& d'Albanie , y a.
voient efté tuez . Ce mefme
Article fait tuer encore trois
cens Turcs par deffus les onze
mille .
Une Lettre de Linx du 30 .
d'Aouft , parle d'un Affaut ge-
1
DE VIENNE.
47
neral , où les Turcs revinrent
jufqu'à fix fois à la Bréche.
Si vous comparez cet Affaut
aux autres , jugez combien
ces Infidelles y doivent avoir
perdu de milliers d'Hommes.
C'eft le feul Article où les
Nouvelles imprimées ont négligé
de marquer le nombre
mais la Relation que je garde
, & que toute l'Europe a
veuë , porte qu'on y tua fix mille
Janiffaires , deux mille Turcs , &
trois mille Hongrois rebelles
avec fept ou huit Bachas qu'elle
nomme >
›
& que Monfieur
le
Comte
de Staremberg
envoya
un de fes Prifonniers
au Grand
Vizir , pour luy demander
s'il
avoit encore des Turcs pour
combattre
, & luy dire que s'il en
48 SIEGE
manquoit , il luy prefteroit de fes
Prifonniers , & feroit reparer les
Bréches de Vienne avec des
Turbans & des Teftes de
Turcs ; furquoy le Vizir tout
en colere met luy - meſme en
pieces le Meffager. J'ay crû à
propos de vous raporter toutes
ces chofes , parce que la plui- .
part eftant déja imprimées , á
Poftérité pourroit imputer à
nôtre Siecle de les avoir cruës ,
puis qu'elles font non feulement
dans les Nouvelles étrangeres
, qui les exagérent beaucoup
davantage mais meſme
dans d'autres , qui font
plus accoûtumées à ne dire rien
qui ne foit vray, & quiordinairement
ne fe laiffent pas furprendre.
Peut - eftre que quelques-
,
Efprits ,
DE VIENNE.
49
&
qui
Efprits mal tournez ,
empoifonnent tout , condamne
ra le foin que je prens d'éclaircir
la verité. Ils diront peut
eftre , fans avoir d'égard à mes
raifons , que je devois la tenir
toûjours cachée ; mais puis
qu'on a réuffy à fauver Vienne,
qu'importe de quelle maniere
on en foit venu à bout , &
pourquoy dire les chofes autrement
qu'elles ne fe font paffées
? Ceux qui ont défendu la
Place , ont fait leur devoir. Iist
ne pouvoient repouffer des Affauts
que les Ennemis ne leur
donnoient pas. On les attaquoit
par des Mines ; ils fe défendoient
par des Contremines.
On faifoit des Travaux ils
tâchoient de les ruiner , & leur
but n'eftant que de traîner le
C
›
50
SIEGE
Siege en longueur , afin de gagner
du temps pour
teinps pour le Secours
qu'on leur promettoit , il n'ef
toit pas néceffaire qu'ils fiffent
périr beaucoup de monde en
allant chercher les Turcs . La
perte qu'ils auroient faite en
les attaquant , n'euſt pû que
les affoiblir , & les mettre hors
d'état de faire une affez longue
défenſe pour attendre le Secours.
D'ailleurs j'écris cette
,
Relation en Hiftorien , & en
cette qualité je dois rapporter
tout ce qui a efté dit , principalement
lors que l'Affaire eft
fi éclatante , & que fur le bruit
qu'elle a fait dans toute l'Europe
, on en a parlé fi diverſement.
Autrement , ce que je vous envoye
ne feroit plus une Hiftoire
du Siege de Vienne , mais une
DE VIENNE.
ST
Timple Relation telle que les autres
qui ont paru , & à laquelle
on ne devroit pas ajoûter plas:
de foy , puis qu'elle ne détruiroit
ny ne prouveroit aucune
chofe ; au lieu qu'une Hiftoire
doit éclaircir tout , & ne s'attacher
pas moins à ce qui s'eft dit,
qu'à ce qui s'eft fait.
Il ne fuffit pas de vous avoir
donné le détail de ce fameux
Siege dans fes veritables circonftances
, & fait voir la faufferé
de beaucoup de chofes qu'on a
publiées fur ce fujet ; il faut
vous apprendre ce qui s'eft paffé
à la levée de ce mefme Siege ,
& ce qu'on a dit de faux touchant
cette importante Action .
Quoy qu'elle ait coufté beaucoup
moins de fang aux Ennemis
& qu'on ait auffi perdu
Cij
5.2
SIEGE
bien moins de Chreftiens que
n'ont marqué les Relations , elle
ne laiffe pas d'eftre une des plus
grandes Actions du Siecle , fi l'on
en juge par les malheurs qu'elle
a fait éviter à la Chreftienté. Les
Infidelles , en prenant Vienne ,
s'ouvroient des chemins pour
inonder des Païs entierement
Catholiques , & il euft efté fort
difficile de les empefcher de fe
faire des paffages jufques au
Trône des Succeffeurs de S.
Pierre . C'eft affurément beaucoup
, d'avoir cette Place qu'on
voyoit prefte à tomber fous la
domination des Otomans ; mais
ileftoit des moyens infallibles de
le faire , avant qu'elle fut réduite
aux derniers abois . On luy pouvoit
épargner la douleur de voir,
fes beaux Edifices & fes RamDE
VIENNE. 5.3
.
parts ruinez , le fang de fes Citoyens
& de fes Soldats à tous
momens repandu , par l'esclavage
d'un nombre infiny de Malheureux
, & la defolation de plus
de cinquante lieues de Païs ; enfin
les plus grandes cruautez que
les Barbares exercent , & qui ont
efté commifes dans le plus indigne
excés. Il n'y avoit pour cela
qu'à demander , ou mefme à témoigner
que l'on fouhaitoit ,
puis qu'on alloit au devant par
des offres avantageufes ; mais on
n'aime pas toûjours à voir briller
le Soleil.Sa lumiere n'ébloüit pas
feulement , elle obfcurcit encore
toutes celles qui ont moins
d'éclat . On aime mieux perdre
quelquefois , que de rien devoir,
fur tout quand ceux à qui on
devroit font déja montez au plus
C
3
54
SIEGE
haut point de la gloire , & que
ce qu'on tiendroit d'eux leur
fourniroit des occafions d'augmenter
celle qu'ils fe font acquife
, s'il eftoit poffible que rien
l'augmentat .
Le Secours qu'on préparoit
pour Vienne , dépendoit de l'arrivée
du Roy de Pologne . Il y
avoit déja quelque temps qu'il
eftoit party , & il y alloit de fes
intérefts de fe rendre auffi - toft
devant la Place , pour empefcher
qu'elle ne fuft prife . Il s'y
eftoit engagé , & voicy pourquoy.
Les Etats de l'Empereur , &
ceux de ce Monarque , eſtant
expofez aux invafions des Otomans
, on ne fait point de grand
Armement dans l'Empire Turc ,
que les Peuples de l'un & de
DE VIENNE.
55
l'autre ne craignent également
de fi redoutables Ennemis . On
ne fçavoit dans cette derniere
occaſion ſur qui tomberoit l'orage
; & quoy que la Hongrie fuft
la plus menacée , il eftoit à craindre
que les Turcs ne fe jettaffent
tout - à - coup fur les Etats les
moins préparez à les recevoir ,
ou qu'apres avoir dompté la
Hongrie , & une partie de l'Allemagne
, ils n'accablaffent la
Pologne qu'ils avoient déja menacée
, en voulant régler des limites
moins par juſtice que ſelon
leur volonté. Les chofes eftant
en cet état , l'Empereur fait propofer
une Ligue au Roy de Pologne
, & fon intéreſt l'oblige
de l'accepter , parce que s'il eft
attaqué en fuite , on luy rendra
le mefme fervice qu'il aura ren-
C 4
56 SIEGE
du , & que peut- eftre meſme ,
fans qu'il ait occafion d'en rendre
aucun , on luy aidera à reprendre
les Places qui luy appartiennent
, & qui font poffedées
par les Turcs . Dans cette
veuë , il n'y a point de Souverain
qui en fa place ne fuft venu
en Allemagne. Ce qu'il devoit à
la feûreté & à la confervation de
fes Etats , l'y a conduit , & l'argent
du Pape a beaucoup contribué
à la levée , & au payement
de ſes Troupes. Ainfi ila
trouvé moyen de combatre fes
anciens Ennemis , & de travailler
pour fes Sujets , fans qu'il luy
en couftaft beaucoup . Y a - t - il
rien de plus naturel que cette
conduite Je m'arreſterois inu-.
tilement à vous parler de la marche
de ce Prince ; elle ne fait:
DE VIENNE.
57
rien à noftre fujet. Je vous diray
feulement que le Vendredy 10.
de Septembre , il arriva à Helbron
, à quatre lieuës de Vienne,
& que le Prince Charles alla l'y
trouver , accompagné des Of
ficiers Genéraux de l'Armée Impériale
. On le régala , & on tint
plufieurs Confeils fur la maniere
la plus feûre & la plus prompte
de fecourir Vienne , & de forcer
les Turcs dans leurs Lignes. Il
fut réfolu qu'on attaqueroit ces
Infidelles par le haut de la Foreft
de Vienne , quoy qu'il y euft
des Défilez fort étroits. Cette
réfolution ayant efté prife , toutes
les Troupes commencerent
à paffer le Danube à Tuln , fur
un Pont de Bateaux . Elles marcherent
par trois routes diférentes.
L'Infanterie prit la fienne-
C
5
SIE GE
> à
vers Maurbach ; une partie de l'a
Cavalerie marcha du cofté de
Volkerfdorf , & l'autre prit fon
chemin vers Clofter- Neubourg.
Des Troupes qui avoient à leur
tefte un Roy , dont le feul nom
fait trembler les Infidelles
caufe des avantages qu'il a remportez
fur eux en beaucoup
d'occafions , plufieurs Princes.
fouverains , d'autres , Princes , &
beaucoup de Nobleſſe , ne pouvoient
manquer ny de courage ,
ny
de réfolution.Le Prince Charles
voulut céder l'honneur au
Roy de Pologne , & luy dit, qu'il
s'eftimeroit heureux , d'apprendre le
meftier de la Guerre fous un fi
grand Capitaine. Ce Monarque
commanda l'Aîle droite. L'Electeur
de Baviere , & le Prince
de Vvaldeck , conduisirent l'Aî
DE VIENNE. 59
le gauche , qui côtoyoit le Danube
; & le Prince Charles étoit
au Corps de Bataille , avec l'Electeur
de Saxe . Les Princes &
Gentilshommes des premieres
Maifons de l'Europe , qui étoient
dans l'Armée , & qui ont fait
connoiftre par là qu'ils ne craignent
point les plus grands pé:
rils , font , le Prince Eugene de
Savoye , quatre Princes de la
Maifon de Saxe , deux Princes
de Neubourg , le Marquis de
Brandebourg- Bareith , trois Princes
de Vvirtemberg , le Prince
de Hanover , le Prince de Salms,
le Prince Lubomirki , & le Prince
de Hohenzollen .
Le Samedy onzième le Colonel
Herfler s'empara de la
Hauteur du Château de Kallemberg
, à deux lieues de Vienne .
C 6
60 SIEGE
Le Dimanche douzième l'Armée
Chreftienne fortit dés
qua
tre heures du matin de la Foreſt
de Vienne , & fe mit en or
dre de Bataille pour attendre
l'Artillerie , qui eftoit encore à
deux lieuë de là , Pendant ce.
temps , le Pere Marc Daviano
Capucin , dit la Meffe , & le Roy ,
de Pologne la fervit. Il eftoit à
genoux fur le marchepied de
l'Autel , & eut toûjours les bras
érendus en croix . Ce Monarque
reçeur la Communion àla fin de
Meffe par les mains de ce Pere,
& apres la Benediction qui fut
donnée à toute l'Armée , ce Prin--
ce fe leva , & dit tout haut ; Allons
, marchons maintenant en tou.
te affurance , Dieu nous affiftera indubitablement..
Ce zelé Capucin ayant achevée
DE VIENNE. 611
་
la Meffe , voulut
de l'Armée , tena, er à la tefte
C.
le Crucifix
d'une main , & l'Image de Noftre--
Dame de l'autre ; mais le Roy :
de Pologne ne voulut pas permetre
qu'il s'expofaft , & l'obli
gea de fe retirer à cofté comme
un autre Moïfe , qui prioit pour
le Peuple de Dieu pendant les
Combats. On dit qu'apres la
Meffe , le Roy de Pologne fit
un Difcours aux Troupes Polonoiſes
›
avant que de les faire :
marcher. Ce Difcours a couru ,
& chacun s'eft empreffé à en
prendre des Copies. Je n'ofe
vous affurer qu'il foit veritable ,,
mais auffi je n'ay point de certitude
qu'il foit faux . Peut- eftre :
ce Prince l'a- t- il fait de la maniere
qu'on l'a publié ; peut- eftre
n'eft - ce que le fens de ce qu'il au
62 SIEGE
dit ; mais qu'ilfoit vray , ou non ,
je croy vous le devoir envoyer,
afin que l'on ne m'impute pas de
m'eftre fervy de ce doute pour
dérober quelque chofe à la gloire
de ce Monarque. Comme ce
n'eſt pas une circonftance qui
faffe répandre du fang Chreftien ,
ny qui épargne celuy des Infidelles
, je puis vous faire voir
ce Difcours , comme une Piece
qui court, & qui plaift. Quand
il pourroit estre reconnu pour
faux , je ne dois pas craindre que
mon Hiftoire en foit moins fidelle.
Voicy dans quels termes
on prétend que ce Monarque
ait parlé.
Genéreux Chevaliers Polonois.
Il ne s'agit pas icy feulement de défendre
la gloire que vos Ancestres
& voftre courage vous ont acquife
DE VIENNE . 63
de paffer pour le Boulevard invincible
de la Chrêtienté contre les
Troupes Otomanes. Il ne s'agit pas
de défendre voftre feule Patrie,
que la perte de Vienne expoferoit
par une fuite infaillible à la cruelle
invafion des Infidelles contre qui
vous allez combatre. Il s'agit de
défendre la Caufe de Dieu , & de
fauver l'Empire d'Occident , qui
nous a fait l'honneur de recourir à
nos armes; honneur que vos Anceftres
n'avoient jamais ofé efpérer,
& qui eftoit réservé à vostre bravoure.
Ne fongez donc plus qu'à
vaincre , qu'à mourir noblement ,
dans une occafion où la gloire du
Martyre eft attachée . Songez que
voftre Roy combat à voftre tefte ,
pour partager avec vous le péril
& la victoirefoye affurez que le
641
SIEGE
Dieu des Batailles , dont nous allons
foûtenir la Caufe , ne manqueray
pas de combatre pour
nous.
Tout eftant en état , & chacun
espérant la protection de
Dieu contre les Ennemis de fon
Peuple , les Habitans de Vienne
virent defcendre de plufieurs
coftez l'Armée Chreftienne des
Montagnes voisines de Kalémberg
, & entendirent tirer le Canon
contre les Turcs, qui avoient
fait des Parapets de terre & de
pierre pour empefcher la defcente
du Secours , qui ne laiffa
pas de s'avancer. Les Avantgardes
à pied & à cheval , fuivies
de la Cavalerie Poloroife , eu
rent une longue efcarmouche
avec les Turcs , qui fe voyang .
DE VIENNE. 68
vaincus par les Chreftiens , qui
avec des fatigues incroyables
avoient paffé ces affreufes Montagnes
, & fait porter leur Artillerie
, furent contraints de
prendre la fuite . Ils laifferent
huit Pieces de Canon , & les
Tentes qu'ils avoient en ce
Camp- là , & fe retirerent vers
leur Camp principal , fitué entre
les Villages de Hernals , Haderkling
, & Sezing. Lors qu'ils
pafferent , on tira contr'eux avec
grand fuccés plueurs volées
de Canon du Boulevard appellé
Mélets ; & les Victorieux les
pourfuivirent fi vivement , qu'ils
les forcerent d'abandonner toutà
fait ce Camp..
Pendant le Combat qui ſe fit
fur les Montagnes , & dans le
quel les Chreftiens perdirent
66 SIEGE
•
environ cent Hommes , entre
lefquels fut le Sergent Major
du Régiment de Schuls , toute
l'Artillerie des Boulevards & des
Courtines de Vienne ne ceffa
point de tirer contre les Tranchées
& les Bateries des Affiégéans
. Ils répondirent vigoureufement.
Ainfi on tira des
deux coftez une infinité de coups
d'Arquebufes, & l'on jetta quan .
tité de Grénades. Les Turcs
n'avoient point jetté depuis plufieurs
jours tant de Bombes &
tant de Pierres qu'ils en jetterent
le matin de ce Dimanche
pendant que les Armées Chrêtiennes
defcendoient dans la
Plaine. Ils en jetterent fur tout
vers les Boulevards de Mélek
& de Schotten , où il avoit
une grande multitude de mon-
1
DE VIENNE. 67
de à regarder de loin la Defcente
& le Combat , mais on
n'en reçeut aucun dommage.
L'Armée Chreftienne qui
s'eftoit ouvert un paffage par la
gorge des deux Montagnes , s'étendit
à droite & à gauche , &
fe campa , fans eftre incommodée
d'aucuns Ennemis , parce
que les Turcs avoient fuy
comme je l'ay déja dit , & qu'ils
eftoient tous dans leur grand
Camp. Ils n'avoient point crû ,
en commençant à prendre la fuite
, qu'ils leveroient le Siege fitoft
, & les Chreftiens même ne
croyoient pas qu'ils le dûffent
faire fans Combat , parce que ce
qui venoit d'arriver n'eftoit qu'un
Paffage forcé , avec une perte
peu confidérable de part & d'autre
, mais beaucoup plus grande
68 SIEGE
pourtant du cofté des Turcs. Le
Grand Vizir n'eſtoit pas d'avis
de s'en retourner fi honteufement
, à la veille de fe voir maî--
tre d'une Place fi importante ',
pour le Siege de laquelle il avoit
fait venir des Troupes de tous
les Lieux fujets à l'Empire Turc ,
l'Egypte même en ayant fourny .
Il eftoit donc réſolu de hazarder
le Combat , mais il ne trouva pas
la mefme difpofition dans fest
Troupes. Un moment apres
qu'elles furent rentrées dans leur
Camp pour fe préparer à com
batre , le bruit fe répandit que le
Roy de Pologne eftoit à la tefte
de l'Armée Chreftienne , & lá
frayeur faifit auffitoft le coeur de
tous les Turcs , Ces Infidelles fe
reffouvinrent
des grands avantages
que ce Monarque avoit
DE VIENNE . 69
> remportez fur eux & s'imaginerent
le voir encore Vainqueur .
Le Grand Vizir ayant penétré
jufques au fonds de leurs ames ,
ne voulut pas que l'entiere défaite
de fon Armée fuft jointe à
l'affront qu'il auroit de lever le
Siege , & il aima mieux fe retirer
, que d'obliger des Troupes
qui avoient déja perdu le coeur
à effuyer le péril d'une Bataille .
Il prit donc le party de la Retraite
; mais comme il n'eftoit
encore attaqué , il fit fortir tout
fon monde hors de fes Retranchemens
. La Cavalerie Chrêtienne
eftoit déja parvenuë jufqu'au
Lieu nommé Schotten ,
ce que les Turcs ayant veu ,
ils
tournerent deux Pieces de Canon
contre les Chreftiens pour
couvrir leur fuite , & le retirepas
70
SIEGE
rent à la faveur de la nuit . Cette
retraite , que j'ay crû pouvoir
appeller fuite , leur fit abandonner
leurs Tranchées , & laiffer
leurs Tentes & leur Artillerie ,
qui confiftoit en foixante & deux
Pieces de Canon , en y compre
nant les Mortiers, Il eft certain
que fi la nuit ne fuft point fur-
** venue , ou qu'on les cuft attaquez
, toute leur Armée auroit
efté taillée en pieces , tant l'épouvante
qu'ils avoient priſe eſtoit
genérale . Quelques - uns des
plus pareffeux furent furpris , &
tournerent tefte en fe retirant ,
mais ce petit Combat fut finy
prefque auffitoft . Les Troupes
Chreftiennes
eftant informées de
leur fuite , eurent du chagrin , &
de la joye en mefme temps ; du
chagrin , de n'avoir de n'avoir pas affez
DE VIENNE. 71
combatu ; & de la joye , d'apprendre
que la feule difpofition
où on les avoit veuë de bien combatre
, avoit fecouru une Place
auffi confidérable que Vienne ,
& qui euſt eu peine à foûtenir le
Siege encore quatre jours.
Apres qu'ils fe furent rendus
maiftres de leur Camp , quatre
Bataillons d'Infanterie pafferent
dans leurs Tranchées avec de la
lumiere, & des feux, parce que la
nuit étoit fort obfcure ,mais on n'y
trouva que quelques Morts. On
mit des Gardes à leur Artillerie ,
& l'on vit jufques au jour plufieurs
Lieux en feu , les Turcs l'ayant
mis dans tous leurs Camps ,
autant que le pût permettre le
temps & le péril qui les faifoit
fuir en hafte . Ils fe retirerentauff
de l'ifle à la faveur de leur Pont
72 SIEGE
inférieur , le Pont fupérieur qu'ils
avoient fur l'un des bras du Danube
, ayant efté occupé par les
Chreftiens dans le mefme temps
qu'ils arriverent . Le foir de ce
mefme jour , plufieurs Cavaliers
& Soldats de l'Armée Chreftienne
, entrerent dans la Ville dont
on venoit de quitter le Siege , &
l'on y conduifit quantité de Boeufs
& autres Beftiaux , que les Turcs
avoient laiffez dans leur Camp ,
ce qu'on fit encore les jours fuivans
, en forte qu'un Boeuf , qui
quelques heures auparavant ef
toit encore fort cher , ne s'y vendoit
plus que cinq ou fix Florins.
,
Le matin du Lundy 13. le feu
prit à une lieuë de la Ville , dans de
la Poudre que les Turcs avoient
laiffée , & il confuma un nombre
=
DE VIENNE.
73
bre infiny de Bombes , Grénades
, & autres Feux d'artifice.
On croit qu'un peu de négligence
des Chreftiens en fut la cauſe.
On trouva pourtant en d'autres
lieux encore quantité de Poudre
& de Boulets. Ce nombre
prodigieux de Munitions furprit
tous ceux qui les virent. Iugez
combien de milliers de Chariots
les Turcs doivent avoir employez
pour les conduirejufqu'en
Allemagne. Ce mefme matin
on vit toutes les plaines voifines
couvertes de Troupes Chreftiennes
, & la curiofité tira chacun
de la Ville , apres une priſon de
plus de deux mois , pour voir les
Tranchées des Ennemis . Elles
ne fe trouverent pas dans un état
auffi régulier qu'on les croyoit.
Ce n'eftoient que des Cavernes
D
SIEGE
74
?
confufes & mal- faites , & l'on
s'étonna qu'ils euffent pû demeurer
fi longtemps dans des Logemens
fi remplis d'ordures & de
faletez . On trouva auffi leur
Camp femé non.feulement de
Cadavres des Chreftiens tuez ,
de l'un & de l'autre Sexe , mais
encore de Turcs , Chevaux , &
autres Beftiaux à demy- pourris
& qui rendoient une puanteur
infuportable . On vit en diférens
lieux un tres- grand nombre de
fépultures de Turcs. Les maladies
caufées par l'air infecté , par
les fatigues d'une longue marche
, & fort précipitée furla fin ,
par les travaux affidus d'un Siege
pendant lequel ils avoient remüé
beaucoup de terre , & par
le changement de Climat , qui
eft ſouvent dangereux pour les
DE VIENNE.
*9
plus fains , leur avoient emporté
quantité de monde fans ce
qu'on leur en avoit tué dans les
Attaques , & enlevé par les Contremines.
Ils ont fauvé peu de
chofe des Tentes & Pavillons ,
dont on a trouvé tous leurs
Camps remplis. Les Habitans
de Vienne fortirent , pour venir
voir ces Camps , & ils en revinrent
chargez de Butin , les uns
remportant des Armes , du Cuivre
, du Plomb , de l'Etain , & les
autres des Habits & des Vituail
les , comme Ris , Farine , & Beftiaux.
Ceux qui pillerent les
Tentes du Grand Vizir , furent
les mieux partagez . Ils y trouverent
beaucoup de chofes fort
confidérables , fur tout en Argenterie
, & en Horloges d'or .
C'eft dequoy les Turcs ; font fort
curieux .
D 2
76 SIEGE
Pendant que la multitude s'occupoit
à ce pillage le Roy de Pologne
entra dans la Ville , accompagné
du Comte de Staremberg
, de plufieurs Commandans
, & d'un grand nombre
de Nobleffe Polonoife. II
feroit fort difficile d'exprimer les
acclamations avec lesquelles fut
reçeu ce Prince , & les vifs empreffemens
que le Peuple marqua
pour le voir. Quand l'image
du péril eft encore préfente,
& qu'on apperçoit fon Libérateur
il n'y a perfonne qui ne
tâche de montrer tout ce qu'il
reffent de joye. Ce Monarque
fe rendit d'abord à la Chapelle
de Noftre- Dame de Lorete , &
là , au bruit du Canon , Sa Majefté
entonna Elle -meſme le Te
Deum, qui fut pourſuivy par les
Seigneurs Polonois , & les Pe-
>
DE VIENNE.
77
·
res Auguftins . En fuite le Comte
de Staremberg traita Sa Majefté
, avec l'Electeur de Baviere,
& le Prince , Fils du Roy .
Le Prince Charles fe trouva
occupé pendant ce temps à donner
les ordres néceffaires à l'Armée
Chrêtienne , dont une partie
décampa le Mardy quatorzieme.
Le Roy de Pologne n'avoit
pas fouhaité qu'on leur donnaſt
un jour entier de relâche. Il les
vouloit fuivre dés le Lundy mefme
, & il l'auroit fait , fi on ne
luy euft dir que l'Empereur pouvant
arriver à tous momens , ils
confulteroient enſemble ce qu'il
y auroit à faire. L'eſpérance de le
voir ce mefme jour , fit prendre au
Roy de Pologne le deffein d'attendre,
mais Sa Majesté Imperiale ne
fe rendit à Vienne que le lendemain
Mardy . Le Roy de Pologne
D
3
78 SIEGE
eftoit pour lors dans fon Camp..
L'Empereur entra dans la Ville ,
accompagne des Electeurs de
Baviere. & de Saxe . Il vifita les
Boulevards & les Foffez ruinez
par les Turcs , & alla de là
en l'Eglife Cathédrale de S ..
Eftienne , où le Te Deum füt chanté
avec toute la folemnité poffible.
Il dura quatre heures , &
l'on tira le Canon à trois repriſes.
En fuite , l'Empereur , avec les
mefmes Electeurs , alla fouper
au Palais Archiducal. Toutes les
Rues où il paffa , eftoient bordées
par les Compagnies franches
, faites pendant le Siege ,
& par les Bourgeois. Si un Souverain
pouvoit devoir quelque
choſe à ſes Sujets , ce feroit dans
une occafion pareille à celle dont
je vous parle , puis qu'on peut
dire que le Peuple de Vienne a
DE VIENNE.
79
beaucoup contribué à la cons
fervation de cette Place.
Le Mercredy 15. l'Empereur
alla vifiter le Roy de Pologne au
dela de Schvveehet , à deux
lieues de Vienne . Il y avoit de
la difficulté pour la main. Le
Roy de Pologne la prétendoit .
On avoit quelques exemples
contraires ; cependant ce qu'a »
voit fair ce Monarque méritoit
des confidérations particulieres.
Ainfi il fut réfolu que l'Empereur
iroit voir les Troupes , quelles
feroient rangées en Bataille,
& que Sa Majesté Impériale &
le Roy de Pologne s'avanceroient
à vingt pas l'un de l'autre;
ce qui fut exécuté. Ils s'embrafferent
fans mettre pied à terre,
& fe retirerent apres un qu'artd'heure
d'entretien . Les Troupes
Polonoiſes ne partirent que
D
4
80 SIEGE
ce mefme jour 15. pour aller à
la pourfuite des Turcs . Ces
Troupes eftoient fort brillantes
& fort leftes , & montées ſuperbement.
Leurs Chevaux eftoient
de prix , & elles avoient des Armes
de plufieurs manieres diférentes
. Chaque Polonois portoit
une marque de paille , pour
fe faire difcerner d'avec les
Turcs.
Toutes ces choſes , mais fur
tout , ce qui s'eft paffé à la levée
du Siege , font tirées d'une Gazete
, imprimée en Italien à
Vienne. Je pourrois mefme vous
dire , qu'à l'égard de la levée du
Siege , où vous devez remarquer
qu'il n'y eut point de Combat
dans le Camp principal des
Turcs , toutes les circonstances
que je vous en ay rapportées
n'en font prefque qu'une traDE
VIENNE. 813
duction . Les Nouvelles de cetté
Gazete commencent au Samedy
11. de Septembre , & finiffent
au Mercredy 15. Ainfi elle raconte
ce qui s'eſt paffé la veille
de la levée du Siege , & ce qui
s'eft fait pendant cette grande
Journée , & les deux jours fuivans.
On n'y trouve rien qui ne
la rende croyable . Si elle n'eftoit .
pas veritable en tout ce qu'elle
contient , il y a de l'apparence ,
& tout le monde en demeurera
d'acord , qu'elle augmenteroit
plutoft qu'elle ne diminuëroit
ce qu'elle croiroit avantageux
tant à ceux qui ont défendu la
Ville , qu'à ceux qui l'ont fecouruë.
Si on la foupçonne de n'avoir
pas dit la verité , parce
qu'elle eft peu conforme aux
Relations qui ont couru , & à
toutes les autres Gazetes , il eſt
D 5
VILLE DE LYON
Titlists Palais de
82 SIEGE
aifé de connoiftre pourquoy elle :
n'a rien dit qui s'y rapporte. On
ignoroit dans Vienne quelles
Nouvelles avoient efté publiées s
pendant le Siege dans tout le :
refte de l'Europe . On n'avoit aucune
communication avec perfonne
, & la Place avoit efté ſi i
étroitement , ferrée que deux
Hommes feulement en eftoient
fortis , depuis que les Turcs eftoient
devant. Cela eftoit cauſe -
qu'on n'y fçavoit point quel tour -
tous les Autheurs des Relations .
dont je vous ay parlé au commencement
de cette Lettre ,
avoient donné à celles qu'ils
avoient pris foin de répandre :
dans le monde à l'égard du Siege
, ny ce qu'ils avoient continué
de publier à l'égard du meſ--
me Siege levé. Ainfi cette Gazete
a parlé avec la bonnefoyy
DE VIENNE.
836
1 ?
ordinaire aux Gens qui font dans
le péril , ou qui n'en eſtant qu'à
peine fortis , n'ofent encore manquer
à la probité , que le danger
de la mort infpire à tous ceux
qui la voyent préſente . D'ailleurs
, que leur importoit du plus
ou du moins ? On les avoit fecourus
, leur joye eftoit affez
grande. Ils obtenoient ce qu'ils
avoient ſouhaité ; & dans le plai- -
fir d'eftre délivrez d'un Ennemy /
redoutable , ils ne confervoient
pas affez de liberté d'efprit pour
s'abandonner à la rêverie qui eſt
néceffaire à ceux qui ont deffein
d'inventer des Fables . Ainfi , Madame
, vous ne devez pas vous
étonner fi la Gazete de Vienne,,
& les Lettres qui en font venues,
ayant
dit la verité , n'ont rien dit
de femblable aux Relations que
D6 J
84
SIEGE
Ton a veuës , & dont quelquesunes
ont efté faites par les Officiers
des Souverains qui fecouroient
cette Place. Je croy vous
l'avoir déja marqué . Chacun
ayant la gloire de fon Maiftre à
faire valoir , écrivoit diverfement
, & c'eft par cette raifon
qu'il y a eu tant de Relations diférentes
, & qu'on parloit autrement
à quelques lieuës de Vienne
, qu'on ne parloit dans la Ville.
C'eft par la mefme raifon que
les Nouvelles qui fe contredifoient
, vous ont tant embaraffée ,
& qu'on a eu de la peine , comme
on a mefme encore , à éclaircir
s'il s'eft donné un grand
Combat à la levée du Siege de
Vienne , s'il a efté peu confidérable
, ou s'il n'y en a point eu
du tout . Voila l'état où l'Europe
DE VIENNE . 85
entiere a efté réduite touchant
ce qu'elle devoit penfer de cette
-heureuſe & mémorable Action .
La plus grande partie ne fçait
encore ce qu'elle en doit croire.
Ce qui a caufé le plus grand embarras
, & mis toutes les Nouvelles
en confufion , c'eft une
circonftance qui paroift fans replique
, & qui m'a fait croire
d'abord , ainsi qu'aux plus éclairez
, tout ce qu'a crû le Public.
Il vous la faut expliquer.
Aprés l'arrivée du Roy de Po
logne , toutes choſes eftant préparées
pour le Secours de Vienne
, l'Empereur jugea à propos
de s'avancer lentement vers fon
Armée , afin qu'il puft apprendre
en chemin le bon ou mauvais
fuccés de cette Entrepriſe ,
revenir à Lintz fi elle ne réüf86
SIEGE
filloit point , & eftre plus pres
de Vienne pour s'y rendre au
plutoft , s'il arrivoit que l'on fift
lever le Siege. Plufieurs raiſons
l'obligeoient d'en ufer de cette
forte , & fur tout la maniere
dont il devoit recevoir le Roy de
Pologne . Sa Majefté Impériale
fortit donc de Lintz le 8. de :
Septembre , & s'avança lente--
ment fur le Danube , n'ayant
fait en trois jours que le chemin
qu'Elle auroit pû faire en
un. Lors que l'Empereur partit ,
il ne voulut eftre fuivy d'aucun
des Ambaffadeurs , Envoyez Ex--
traordinaires , Réfidens , & autres
Miniftres des Princes Erran--
gers qui eftoient à la Cour. 11:
ne fut permis de le fuivre qu'au
Nonce du Pape. Ce Prince ap
prit en chemin la levée du Sies-
7.9
DE VIENNE. 87
ge de Vienne , & l'on dépefcha
auffitoft des Couriers à Lintz ,
où les Impératrices eftoient :
demeurées avec les Miniftres
Etrangers , & le refte de la Cour
Impériale , car l'Empereur en
eftoit party avec peu de monde .
3
Le bruit de la levée du Siege :
de Vienne , & de la défaite en--
tiere de l'Armée des Turcs , fe
répandit auffi-toft à Lintz , mais
les Relations n'eftoient pas en
fort grand nombre. Elles avoient
efté écrites par des Gêns tour
remplis encore de leur Victoire
& de la chaleur du Combat , &.
peut eftre mefme avoient - ils
écrit dans le Champ de Batailles .
ou dans les Tentes abandonnées
par les Turcs. Il n'y a perfonne
qui dans cet état ne croye avoir
tué dix fois plus d'Ennemis qu'ili
·
88 SIEGE
·
n'a fait , & qui ne s'imagine que
tous fes coups ont porté , ce qui
n'arrive jamais . Si cela eftoit , il
n'y a point d'Armée , où apres
une Bataille , il reftaft un Sóldat
de part & d'autre . Ce n'eft
pas là toutefois la feule cauſe du
peu de fidelité qui s'est trouvée
dans ces Relations. On avoit crû
par mille raifons qu'il eft aifé de
s'imaginer , qu'on devoit groffir
une Action qui n'avoit pourtant
point befoin qu'on luy prêtaft
un éclat enfanglanté pour la
faire paroiftre. Elle eftoit affez.
grande d'elle- meſme , & de celles
où il eft mefme plus glorieux de
s'expofer au péril fans vaincre ,
que de triompher dans d'autres.
Vous devez connoiftre par là
que ce n'eft point pour affoiblir
le mérite de l'Action', que je
DE VIENNE. 89
vous dis qu'elle ne s'eft point
paffée dans les circonstances.
qu'on a pris plaifir à publier ,
mais parce qu'il ne m'eft point
permis de taire la verité quand je
la fçais , & que je meriterois
qu'on n'ajoutaft plus aucune foy
à mes Lettres , fi je ne publiois
que des fauffetez.
De la maniere qu'on debita la
Nouvelle , & que les Relations
parloient de la Defcente de l'Armée
Chreftienne , on connut
bien que le Siege eftoit veritablement
levé . Les Ambaffadeurs
& Miniftres Etrangers devoient
mander cette Nouvelle à leurs
Maiftres , & elle eftoit mefine
d'une nature à leur faire dépefcher
des Couriers. La plupart
le firent. Plufieurs Particuliers
l'écrivirent auffi à leurs Amis en
go SIEGE
diverfes Provinces , & ne cro
yant pas qu'elle eut efté augmen
tée par ceux qui l'avoient écrite
les premiers , ils la firent encore
plus grande qu'elle n'eftoit. Ainfi
eftant paffé en diverses Cours ,
d'une maniere fi peu conforme à
la verité , chacun travailla à la
déguifer encore , pour ajoûter
des circonstances à la gloire du
Prince dont il eftoit Sujet. Quand
une Nouvelle eft figenéralement
répandue , & qu'elle eft imprimée
par tout , la verité avec fa
fimplicité naturelle , a bien de la
peine à fe faire jour parmy tant
de menfonges fi bien établis. Elle
eft traitée de ridicule , & il n'y a
que le temps qui foit capable de
la faire reconnoiftre. En effet ,
il faut qu'elle foit bien forte
fe préfenter. Il femble qu'elle ne
x
pour
DE VIENNE. gr
doit plus eftre examinée , quand
des Couriers dépefchez de la
Cour du Prince intéreffé font
envoyez à des Souverains par
leurs Miniftres , & que ces Souverains
ont les Nouvelles écrites
de leur main. Toutes les raiſons
que je viens de vous marquer ,.
vous font connoiftre qu'il n'y en
eut jamais de fi embaraffées , n'y
dont il foit plus difficile de détromper
, que celles dont il eft:
queftion. J'ay lû icy avec des
Perfonnes dignes de foy , uner
Gazete imprimée à Ratisbonne ,.
dans laquelle on marquoit qu'on
avoit pris deux cens millions en
or dans le Camp des Turcs. Ce
font fix cens millions de livres..
Je ne fçay fi les plus riches Etatsunis
enſemble pourroient fournir
beaucoup plus. On ne doit
92
SIEGE
pas en juger par le revenu des
Souverains , & des particuliers ;
il faut que l'argent forte de leurs
mains prefque à mesure qu'il y
entre. Sans cela il n'y pourroit
retourner. Cet Article doit donner
de grandes idées du peu de
vray - femblance de cette Gazete
. Tout le rete eftoit remply
d'exagérations -auffi fortes , &
rien ne pouvoit faire découvrir
la verité dans une Relation où
il ne fe trouvoit rien de croyable.
Je fuis perfuadé qu'en la détruifant
, j'affure le triomphe
des Victorieux , dont on auroit
pû douter un jour , fi la Poftérité
ne l'avoit appris que par un
endroit fi remply de Fables.
Apres tout , il eft plus honteux
aux Turcs d'avoir fuy fans attendre
le Combat , que s'ils y
DE VIENNE. 93
avoient eſté forcez par leur défaite.
le ne feray point combatre
leur principale Armée , puis
qu'elle a pris le party de fe retirer
, plutoft que la refolution
d'attendre. Le but de ceux qui
ont défendu Vienne , n'eftant
que de faire lever le Siege , il eft
plus avantageux de l'avoir fait
fans Combat. On n'auroit rien
gagné davantage; on euſt pû tuer
beaucoup de Tnrcs , mais ils
auroient fait payer leur vie par
la perte de plufieurs Chreftiens .
Cela n'auft pû fe faire autrement
; quand on vient aux
mains , il ne s'agit que du nombre.
Il parqift que Dieu a voulu
épargner te fang Chreftien,
en faifant qu'un feul Paffage
forcé ait produit le mefme effet
que le gain d'une Bataille . Il eſt
94
SIEGE
des Victoires fans Combat , bien
plus glorieuſes aux Vainqueurs,
que celles qui fe remportent
apres beaucoup de fang répandu
, & qui fe trouve fouvent l'avoir
efté inutilement pour les
deux Partis. Les grands avantages
font les grandes Victoires .
Ainfi l'Armée Chreftienne en
vient de remporter une bien
confidérable , puis qu'elle a fauvé
l'Italie & l'Allemagne , qu'elle
a fait fuir avec honte un Ennemy
qui avoit couvert la Campagne
de fes Armées formidables
, qu'elle a fait avorter toutes
fes vaftes Entrepriſes , malgré des
dépenfes auffi grandes que fes
deffeins , & qu'elle a profité de
tout fon Butin . Ie croy qu'apres
un pareil åveu , on ne dira pas
que je veux diminuer la gloire
DE VIENNE.
95
de cette grande Action , lors que
pour parler en Hiftorien fidelle
, je fais voir que pendant le
Siege de Vienne , & à la levée
de ce Siege , on a beaucoup
moins répandu de fang de part
& d'autre , que n'en font verfer
la plupart des Relations qui ont
couru , & fur lesquelles , faute
d'autres , ( car la verité eft venuë
lentement , ) les Nouvelles pu.
bliques ont efté imprimées. Il eſt
done conftant qu'il n'y a eu de
Combat qu'à Kalemberg , &
qu'un Paffage forcé , avec perte
des Turcs , & de leur Canon.
Le grand Combat que l'on veut
qui fe foit fait dans leur Camp
principal , eft imaginaire , puis
que la peur les en avoit fait fortir
avant qu'on puft les y attaquer.
JJee vvoouuss aayy donné là - def96
SIEGE
fus une Traduction de la Gaze
te de Vienne . On y devoit eftre
inftruit de ce qu'on y pouvoit
voir. La prudence & la fageffe
de cette Gazete , eft à eſtimer .
Je doy pour la gloire des Chreftiens
, ajoûter à ce qu'elle a dit ,
que la Cavalerie Otomane ayant
efté repouffée , fe rallia , & que
s'eftant jointe à des Troupes qui
n'avoient pas encore combatu ;
elle vint charger celles de Baviere
avec une tres- grande furie .
Ces dernieres foûtinrent vigoureufement
le choc , & l'Electeur
de Baviere y reçeut un coup dans
fon Chapeau . Il eft glorieux à ce
Prince d'avoir combatu fi jeune,
& d'avoir tiré l'Epée contre les
Infidelles la premiere fois qu'il
s'eft exposé aux dangers qui accompagnent
la guerre . Le Combat
DE VIENNE. 97
bat de Kalemberg a efté groffy
par les uns . Les autres n'en ont
prefque point parlé , pour s'étendre
fur la défaite des Turcs
dans leur Camp principal , où ils
ont prétendu qu'il s'eftoit fait
un carnage horrible . Les derniers
ont confondu ces deux
Combats enſemble , fans fçavoir
ny ce qu'ils difoient , ny ce qu'ils
vouloient dire . C'eſt ce qui a
remply l'Europe d'obfcuritez ,
parmy lefquelles la verité eft bien
difficile à démefler. le vay vous
faire voir quelques - uns de ces
endroits feparément , & vous
marquer en mefme temps par où
les uns fe contredifent , & par
quelles raifons les autres ne doivent
pas eftre crûs .
Il y a une Relation qui marque
que le Grand Vizir fut cul-
E
98 SIEGE
buté de fon Cheval , ( je me
fers du meſme terme de culbuté ,
comme eftant plus remarquable
) & qu'il eut grande peine à
fe fauver. Dans l'Article fuivant
de cette mefme Relation , on luy
fait faire une converfation avec
fes Fils , & une antre avec le
Cham des Tartares , qui luy dic
qu'il luy fera difficile de s'échaper
; apres quoy ce Vizir prend
le party de faire retraite. S'il eft
vray qu'il ait efté culbuté de fon
Cheval , comment peut- il s'eftre
retiré fans avoir combatu &
comment fon Cheval de bataille
s'eft - il trouvé ? Il n'y a donc point
eu de Combat , puis qu'affurément
s'il y en avoit eu , il auroit
monté ce Cheval de bataille
qu'on prétend avoir trouvé.
9
On veut dans une autre ReDE
VIENNE .
99
lation ,
que
, que les Turcs fe voyant
preffez , ayent tenu Confeil , & :
fait maffacrer en fuite tous les
Chreftiens qu'ils avoient dans
leur Camp. 11 faut bien du temps
& pour ce Confeil , & pour ce
Maffacre , & il eft fort malaifé
de comprendre comment on peut
exécuter tant de chofes , quand
on eft preffé. On marque auffi
que quelques jours avant le
Combat , les Turcs avoient fait
partir une partie de leur gros
Bagage, & de leurs gros Canons ;
& cependans on veut qu'on ait
trouvé dans leur Camp un nombre
fi prodigieux de Canons
qu'il ne leur en peut eſtre reſté
aucun ; & apres l'avoir affuré de
cette forte , on ajoûte que les
Chrêtiens leur en prirent beau
le lendemain en les pour-
Coup
E 2
LA
100 SIEGE
"
fuivant. Ceux qui écrivent tant
de contradictions ne peuvent
répondre d'aucun fait certain.
Toutes les premieres Relations
qui ont mis de l'embarras.
dans tous les efprits par leurs
faufletez , difent que le Roy de
Pologne partit le 13. qui eftoit le
lendemain de la levée du Siege ,
pour poursuivre les Ennemis . La
fuite a pourtant fait voir , & il
eft demeuré pour conftant , qu'il
n'eft party que le 15. & qu'avant
que de partir il a veu l'Empereur
, qui n'eft atrivé à Vienne
que le 14. Ainfi ce fut encore
une fauffe Relation , que celle
qui marquoit que ce Monarque
avoit batu l'Arrieregarde des
Turcs. Je ne parle point des Sabres
d'or dont on dit
Camp eftoit couvert , ny des
,
que
leur
DE VIENNE. ΙΟΙ
Cofres forts tout pleins de Pierreries
, qu'on veut y avoir trouvez.
On n'en remplit point de
pareils Cofres.
*
>
On a auffi publié dans des
Nouvelles imprimées , que pendant
le dernier Combat le
Grand Vizir fit donner un dernier
Affaut avec des Troupes
choifies , & que le Comte de
Staremberg ayant employé un
Détachement pour les foûtenir ,
fit en mefme temps une Sortie
fur les Infidelles avec trois Régimens
, qui les poufferent d'une
maniere fi vigoureufe , qu'ils les
chafferent de la Contrefcarpe &
des Foffez .
Jamais Homme n'a fait tant
de chofes tout à la fois que le
Grand Vizir. Il a donné une Ba
taille , & un Affaut dans le mê-
E 3
102 SIEGE
me temps. Il a fait dreffer une
Tente rouge à la tefte de fon
Camp pour y mourir , & a fait
outre cela tout ce que je viens de
vous marquer du Confeil tenu ,
& des Chreftiens maſſacrez .
J'ay déja inferé dans cette
Lettre tout le contenu de la Gazete
de Vienne , & je ne vous
en ay pas donné le Prélude , par
ce que d'abord il m'a paru inutile.
Je viens cependant de remar
quer en le relifant , que le dénombrement
qu'il fait de tous les
maux qu'a foufert Vienne , eft
une preuve qu'il n'y a point eu
d'Affauts donnez pendant le Siege
, ny de Combat avec le gros
des Troupes Otomanes , quand
le Siege s'eft levé , puis que s'il
y avoit eu Combat ou Affaut ,
on auroit parlé de l'un & de l'auDE
VIENNE.
103
tre. Voicy ce Prélude dans fa verfion
la plus littérale.
>
Apres un Siege de foixante - deux
jours , plein d'angoiffes , & de maladies
, & dans lequel ily a eu grande
effufion de fang; apres tant de milliers
de Canonnades , Moufquetades
, Bombes , Grénades , Pierriers ,
& autres fortes d'Armes àfeu , qui
ontfait changerla face de la belle ,
forte & importante Ville de Vienne,
ruiné une grande partie des fom.
ptueux Palais de l'Empereur , &
endommagé en plufieurs endroits la
fameufe Tour , & l'Eglife de S. Eftienne
, & autres Eglifes & fuperbes
Edifices ; apres la perte de tant.
de braves Officiers , & de valeureux
Soldats , dont le courage mérite
ane loüange eternelle ; apres tant de
fatigues , de veilles , & defages Ordonnances
du Comte de Staremberg,
E
4
104
SIEGE
vaux ,
ن م
Gouverneur de Vienne , & des autres
Genéraux , Colonels , & Chefs
de Troupes ; apres tant de Trade
nouveaux Retranche.
mens , Paliffades , Parapets , &
Retraites dans le Foffé , fur les Ravelins
, Baftions , & Courtines ,
mefme dans les Rues & Maifons de
La Ville , faites par les Affiégez ;
enfin apres une tres vigoureuſe &
extréme réfiftance , les prieres univerfelles
du Peuple foûpirant &
languiffant de Vienne , ont efte
exaweées de la Divine Miféricorde ;
& l'Armée de la barbare & tyrannique
Puiffance Otomane , a efté
chaffée , laquelle Armée Otomane
ayant attaqué la Place depuis le 1 3 .
de fuillet jufqu'au 12. de Septembre
, l'avoit réduite prefque à l'extrémitéavec
d'incroyables & infinis
Travaux,de Tranchées & de Mines.
DE VIENNE.
IOS
Vous voyez , Madame , que
puis qu'on prend foin de marquer
dans ce Prélude tous les
malheurs qui ont defolé Vienne
pendant le Siege , on n'auroit
pas laiffé les Affauts , s'il y en
avoit eu d'auffi terribles & d'auffi
fréquens que ceux qui ont groffi
la plupart des Relations , & toutes
les Nouvelles imprimées . On
auroit auffi parlé du Combat
dans ce mefme Prélude , s'il s'en
eftoit donné un autre que celuy
de Kalemberg , que la mefme
Gazete de Vienne n'a pas oublié
.
Je ne dis rien des cinq cens
mille Perfonnes qu'on veut que
les Turcs ayent fait périr , our
emmenées en esclavage . Cela ne
s'accorde pas avec les pertes continuelles
qu'on veut qu'ils ayene
E S
106 SIEGE
?
defoufertes
pendant le Siege de :
Vienne ; & fi d'un côté on les
abat trop , on les releve de l'au--
tre avec excés ;; & ; perfonnen'a
pû lire fans chagrin dans
les Relations imprimées un endroit
fi fâcheux pour toute la
Chreftienté. Auffi ne s'en eston
, confolé que par
le peu
vray femblance qu'il y avoit qu'il
fuft veritable. Je ne dois pas ou-.
blier à vous parler icy du Drapeau
qui a esté envoyé au Pape ,.
c'eft un fait conftant. En voicy là
defcription ,, tirée de la Lettre
d'un de mes Amis qui eft à Ro--
me. Ainfi elle n'eft point de ces .
Relations qui courent fans nom ,
& fans aveu , & dans lefquelles
on puife la plupart des Nouvelles
qu'on debite , & qu'on donne
enfuite pour vrayes , quoy qu'on
1
DE VIENNE.
197
"
que
le
Roy
n'en connoiffe point l'Autheur.
Voicy les propres termes de la
Lettres. Le Lundy vingtiéme de
Septembre , l'Etendard
de Pologne a envoyé au Pape , paffa
Par icy. Tout le matin le Baron de
Taffi , qui qui eft Grand Maiftre
de la Pofte de Vienne 】le montra
dans fon Palais , & de temps en
temps il fut exposé au Peuple. On
le faifoit voir par la Feneftre aux
acclamations de Viva . Il a fept à
buit pied de hauteur ; il est d'une
Etofe verte & rouge , tiffu d'or &
de foye , avec des Lettres Turques ,
& le Croiffant. Il a au deffus un
Pommeau d'argent doré , de lagroffeur
de deux poings. Je ne croy pas
devoir affurer que c'eftoit l'Etendard
de Mahomet. Je croy:
qu'on ne l'auroit pas expofé dans
l'affaire de Kalemberg qui n'eft
E 6
108
SIEGE
qu'un Paffage forcé . Il falloit
une Bataille genérale pour s'en
fervir , mais on doit plutoft convenir
qu'il n'y a point eu de
Combat , puis que quelques Relations
marquent qu'il a efté pris
dans la Tente du Grand Vizir ,
& qu'il ne pouvoit y avoir efté
pris , fi le Camp principal avoit
combatu . Quant aux Queues de
Cheval , elles
peuvent
avoir
eſté
priſes
par tout , puis qu'elles
fer- vent
d'Etendards
aux
Turcs
.
On en porte
devant
le Grand
Seigneur
, & les principaux
Chefs
de fes Armées
> fuivant
la dignité de ces derniers . Je croy
qu'on en fait marcher douze
devant le Grand Seigneur , fix
devant le Grand Vizir , & devant
les Commandans à proportion
de leur Employ. T'oubliois.
DE VIENNE. 109
à vous dire que ces Queues , font
grandes ou petites , felon que
l'Employ de celuy devant lequel
on les porte èft confidérable..
Comme vous pouvez ne pas fçavoir
d'où vient que les Queues
de Cheval fervent d'Etendards.
aux Turcs , je vay vous l'apprendre
. Six mille Turcs ayant efte
faits prifonniers dans une Bataille
, s'échaperent & combatirens
fi bien , qu'ils regagnerent une
autre Bataille que les leurs venoient
de perdre ; mais comme
l'Etendard eft neceffaire pour fe
reconnoiftre & pour fe rallier , &
que fans cela on peut fe mefler
avec les Ennemis & fe féparer
d'une maniere qu'il eft impoffible
de fe rejoindre , chacun ne
fçachant où chercher fes Camarades
, ces Efclaves échapez fonNIOD
SI- E GE
gerent qu'ils avoient befoin d'un
Etendard : La difficulté d'en trouver
un , les engagea à couper la
Queue d'un Cheval . Ils la mirent
au bout d'un Bâton , & regagnerent
ainfi la Bataille perdue. Depuis
ce temps -là lés Queues de
Cheval fervent d'Etendards aux .
Turcs , parce que comme ilsfont
fort fuperftitieux , ils ont toûjours
crû qu'elles leur feroient avoirun
bon fuccés de leurs Entreprifes.
Il eft donc queftion parmiles
Turcs bien plus de Quenës
de Cheval que d'Etendards . Ce
n'eft pas qu'ils n'ayent auffi des
Etendards , & il faut que celuy
qui a efté envoyé au Pape ait efté
pris à Kalemberg
, n'y ayant
point eu d'autre Combat que ce- que.celuy
qui s'eft donné en forçant ce
Paffage ; & comme fuivant lax
4
DE VIENNE.. 1111
ray-femblance , & l'ufage des .
Turcs , l'Etendard de Mahomet :
ne devoit point eftre là , il eftt
difficile de décider fr c'eft celuy--
là , ou un autre. Je croy que ceuxmefme
qui l'ont pris , n'en font
guére mieux éclaircis que nous..
Cependant les manquemens des
Relations ne viennent pas des
doutes , il n'y auroit à redire qu'en
quelques endroits , au lieu qu'el
les font entièrement fabuleufes..
Telle eft la grande Lettre qu'on
a fupofé que le Roy de Pologne
avoit écrite à la Reyne fon Epouſe
, dans laquelle il y a des s
Faits que la fuite du temps a fait :
voir faux incontestablement , &
qui ont fait connoiſtre que. le :
refte devoit l'eftre auffi , quoy
qu'on euft déja tout lieu de le
par le
Peu de vray-fembilance
..
croire
Brz SIEGE
Ce qui s'eft paffé à l'Entreveuë
de l'Empereur & du Roy de
Pologne , me paroift plus veritable
, quoy qu'on n'en ait pas une
entiere certitude . Je vous en ay
déja parlé ; mais comme on ne
fçauroit décrire avec trop de circonſtances
tout ce qui regarde
les Entreveuës des Souverains ,
parce que l'avenir les cherche
fouvent pour s'en fervir de regles
dans l'occafion , je vay vous
faire encore part de l'Extrait d'une
Lettre qui en parle. La def
cription que l'on en fait , me
paroift fort naturelle , & c'eft ce
qui me fait croire qu'il n'y a rien
d'affecté.
DE VIENNE . 113
De Vienne le 15. Septembre.
'Empereur est monté à cheval
Sur les dix heures. En fortant
de la Ville , Sa Majesté Impériale a
trouvé les Troupes de Baviere &
de Franconie rangées en Bataille ,
Son Alteffe Electorale de Baviere
à la tefte , qui a falüé Sa Majesté
Impériale avec l'Epée , & l'a accompagnée
en fuite vers les autres
Troupes auxilaires , apres lefquelles
eftoit l'Armée Impériale auſſi rangée
en Bataille , le Duc de Lorraine
à la tefte , avec tous les Princes &
Seigneurs qui font au fervice de
l'Empereur , chacun dans leurs poftes.
Ily avoit de l'Armée Impériale,
à celle du Roy de Pologne , environ
une demie heure de chemin. Sa Ma114
SIEGE
jesté Imperiale s'est avancée , fou--
haitant fort de voir Sa Majesté Polonoife
Si- toft que le Roy de Pologne
en a efté averty, il a fait mettre
fon Armée en Bataille , & voyant
paroiftre de loin l'Empereur , il a
fait avancer toute fon Armée un
peu vers luy, & le Roy luy- mefme:
eft venu à la rencontre de Sa Majefté
avec un gros Efcadron , où
étoient les Generaux , Sénateurs, &
principaux Officiers . L'empereur &
le Roy fe font avancez pas à pas
l'un vers l'autre , & s'eftant joints ,
ils fe font donné la main prefque
en s'embraffant. Les Complimens
qu'ils fe font faits l'un à l'autre ,
fans mettre pied à terre , ont efté
fuivis de démonftrations d'amitié
extraordinaires , & avec des marques
particulieres de fatisfaction ,.
non feulement de ces deux grands:
DE VIENNE. 115
Princes , mais auffi de tous leurs Miniftres
, & de ceux qui estoient préfens.
Ils ont eu enfemble une Converfation
d'un demy- quart - d'heuré,
qui s'eft paffée en difcours civils &
honneftetez refpectives . Apres cela
ils ont pris congé l'un de l'autre , le
Roy de Pologne eftant retourné au
Pofte d'où il eftoit party ; & l'Empereur
, accompagné du Grand Ge--
neral , du Marechal de Camp , &
de plufieurs autres Chevaliers , &
des plus grands Seigneurs Polonois ,.
eftant allé voir les Troupes Polonofes
, où il a reçeu tous les honneurs:
& toutes les marques de reverenee®
& de refpect que Sa Majesté Impé
riale en pouvoit attendre. Tous ces
Seigneurs Polonois l'ont accompagnée
jufqu'aupres de Seuvecher , où Elle
les a congédiez avec des paroles civiles
& obligeantes , dont. ils ont
116 SIEGE
efté extrêmementfatisfaits.Sa Majefté
ayant auffi pris congédu Duc
de Lorraine , & des autres Generaux,
est montée en caroffe , trois
autres marchant devant , & eft
rentrée dans Vienne à quatre heures
& demie.
Vous ne ferez pas fachée que
je vous parle d'une chofe affez
curieufe , qui a efté découverte à
Vienne pendant le Siege. Le St
Kimpler Ingénieur , travaillant à
une Contremine à la Porte du
Chafteau , y rencontra bien
avant fous terre , dans une vieille
Voûte murée , un Cercueil d'étain
, dans lequel il croyoit trouver
un Corps mort , mais il fut
furpris de le voir remply d'anciennes
Efpeces d'or & d'argent,
& de pierreries , avec un Ecrit
1
DE VIENNE. 117
dans une Boëte d'étain à part ,
où ces mots eftoient en vieux caracteres.
GAUDE BIS
SI INVENERIS , VIDEBIS , TACEBIS,
SED
ORABIS , PUGNABIS , ÆDIFICABIS ,
NON HO DIE
QUIA NEC CRAS SED
>
( UNIVERSUS
Equus )
( TURRIS ERECTA , ET ARMATA )
(DIVERSA ORDINATA ARMA )
SUPSCRIPTIO
ROLANDT HUNN , MOG , POSUIT.
Le commencement de cette
Infcription eft fort aifé à entendre
, mais la fin en paroift fi énigmatique
, qu'on fera obligé à
ceux qui voudront bien fe donner
la peine de l'expliquer , ou
du moins de dire ce qu'ils en
penſent.
Voilà Vienne confervé , l'Al118
SIEGE
lemagne en repos , l'Italie hors
de crainte , & toute la Chrêtienté
en joye . On peut dire que
trois Perfonnes ont principalement
contribué à fauver la Place.
Le Comte Staremberg a beaucoup
fait par fa prudente conduite
, & par le ménagement de
fes Troupes , qu'il n'a expofées
que lors qu'il eftoit abſolument
néceffaire , afin que traînant le
Siege en longueur , il puft donner
le temps de venir au fecours qu'il
attendoit. C'eſt ce qui fait reconnoiftre
pour fauffes toutes ces
grandes Sorties dont on a parlé.
Il y auroit trop perdu de monde,
quand mefme il auroit toûjours
eu de l'avantage , & la Place auroit
efté prife avant que le Secours
fuft arrivé . Si ceux de vos
Amis qui fe feront déclarez conDE
VIENNE. 119
tre moy , fur ce que j'ay dit au
commencement de cette Relation
à l'égard des Sorties , veulent
bien examiner pourquoy je
foûtiens qu'elles n'ont pas efté
faites , ils verront que loin de diminuer
par là la gloire du Gouverneur
& des Affiégez , je n'ay
rien dit qui ne prouve qu'ils ont
confervé la Place .
Le Secours de Vienne n'eſt
pas moins dû aux Prieres du
Pape , & de toute l'Eglife , & aux
fommes confidérables que Sa
Sainteté a données , & fans lefquelles
il auroit efté impoffible
de mettre tant de Troupes fur
pied .
Vous vous imaginez bien que
le Roy de Pologne eft celuy que
je vais nommer pour le troifiéme.
Je le mets le dernier , parce
1
120 SIEGE
que fa feule préfence a tout achevé.
On peut dire de luy ce qu'on
a dit de Céfar , Qu'il eft venu ,
qu'il a vû , & qu'il a vaincu ; puis
que fa réputation eft fi forte ,
qu'apres un Paffage forcé , les
Turcs fans attendre le Combat ,
ont abandonné leur principal
Camp , & levé le Siege avant
que d'y eftre attaquez , feulement
parce que ceux qui avoient
efté batus au Paffage qu'il ve
noit de s'ouvrir , leur apprenoient
que les Troupes Chrétiennes
fe mettoient en bataille
dans la Plaine où elles venoient
d'entrer , pour les aller attaquer,
que Sa Majesté Polonoiſe devoit
combatre en perfonne .
&
Je ne vous dis rien des Princes,
& de la Nobleffe d'Allemagne,
tout a fait fon devoir , & la feule
reſolution
1
DE VIENNE. 121
1
refolution de s'expofer à des
Troupes formidables qu'il y
avoit peu d'apparence de vaincre
, fait parler d'eux dans toute
l'Europe , avec les avantages
qui leur font dûs . Il eftoit beau
de voir à leur tefte de jeunes
Souverains . On doit tout attendre
des Princes qui entrent
fi courageusement , & de fi bonne
heure , dans le chemin de la
gloire. Si tous ces Princes ne
laiffent pas d'en avoir acquis
beaucoup en fecourant Vienne ,
encore que leur intéreſt fuft mef
lé à celuy de la Religion , combien
les François en remporterent-
ils au Paffage du Râab ? Ils
avoient fait beaucoup plus de
chemin par un zele purement
Chreftien . Ils n'avoient rien à
craindre pour les Etats de leur
F
122 SIEGE
que
Souverain , & leur fecours n'eftoit
utile qu'au Prince à qui ils le
donnoient . Le Combat fut des
plus fanglans, & ceux qui avoient
d'abord tant coupé de teftes , furent
entierement défaits dés
les François commencerent à
ágir. Lors que les Aigles combatent
à l'afpect du Soleil , la lumiere
de cet Aftre les éclaire , & ils
voyent fi-bien tout ce qu'ils doivent
faire , qu'ils ne fortent jamais
du Combat que vainqueurs.
Celuy de S. Godard fut grand ;
mais fi l'on en juge par les fuites,
jamais il n'y en a eu de plus avantageux
pour l'Allemagne , puis
qu'on peut dire que les Turcs,
propoferent une Tréve auffi- toft
apres , & que la Tréve y fut arreftée
.
Toutes les fois qu'il s'eft agy
DE VIENNE .
123
de l'intéreſt de la Chreftienté , le
Roy n'a jamais attendu qu'on l'ait
fortement follicité. Il s'eft offert
de luy mefme à fes Amis , & a
fait connoiftre à ceux qui ne vou
loient pas eftre de ce nombre
qu'il ne tenoit qu'à eux qu'il
n'employaft ſes Forces pour les
fecourir. Il n'eft pas caufe de leur
filence , & n'a pas dû faire paffer
des Armées dans des Païs où elles
n'estoient pas demandées . On auroit
pû l'accufer de les vouloir
furprendre.
Pendant que plufieurs Puiffances
armoient pour l'intéreſt de la
Chreftienté , Sa Majefté travailloit
à faire diminuer dans fon Royaume
le nombre des Héretiques
, & l'on en voyoit tous les
jours rentrer au ſein de l'Eglife
comme il y en rentre encore à
F 2
124
SIEGE
toute heure . Le zele de ce Mo≈
narque pour l'avantage de la
Religion , & de tous les Peuples
de l'Europe , ne s'eft pas arreſté
là , puis qu'en tenant feulement
Alger bloqué , il s'eft fait rendre
un grand nombre d'Elclaves , &
eft caufe que la plupart de ceux
que les Algériens avoient faits
fur les autres Nations fe font fauvez.
Il les a empefchez pendant
tout l'Eté d'en faire de nouveaux ,
leurs Vaiffeaux n'ayant pû fortir
de leurs Ports pour aller en courfe
, & cela eft beaucoup plus
avantageux à la Chreftienté
, que
file Roy leur avoit accordé la
Paix qu'ils demanderent d'abord.
Si cette Paix euft efté concluë,
rien ne les euft retenus , & ils
auroient pu faire des Eiclaves
fes autres Nations avec lesquel
DE VIENNE. 125
les ils font en guerre . Ainfi l'on
peut dire que dans le temps que
les Turcs & les Tartares ravageoient
l'Allemagne , & faifoient
des Efclaves , le Roy empeſchoit
les Vaiffeaux Algériens de faire
la mefme chofe fur les Mers , &
qu'il fervoit feul , & à fes dépens,
la Chreftienté, pendant que
d'autre-
part tant de Princes eftoient
unis pour la fecourir.
Je ne puis finir , fans vous parler
encore d'une grande Relation
qui vient de tomber entre
mes mains . Elle eft imprimée à
Befançon , & l'on fupofe qu'elle
a efté faite par un Officier qui
eftoit dans Vienne pendant le
Siege. Cependant on fait dire
à cet Officier que le Roy de Pologne
en y entrant alla faire
chanter le Te Deum à la princi
,
F
3
126
SIEGE
pale Eglife. C'est pourtant un
Fait qui demeure inconteftable ,
que ce Prince alla aux Jacobins ,
& qu'il entonna luy- meſme le
Te Deum dans la Chapelle de
Noftre Dame de Lorette . L'Autheur
de cette fauffe Relation
ne doutant point qu'on ne duft
chanter un Te Deum à l'arrivée
du Roy de Pologne , a crû qu'il
falloit nommer la grande Eglifes
ce qui fait voir qu'il n'eft point
Officier , & qu'il n'a point eſté
dans Vienne . Ainfi tout eft faux
dans certe Relation , jufques au
Titre , & à l'Employ de l'Autheur.
Il y a encore une autre
faute contre laquelle tout le
monde s'eft d'abord récrié , parce
que c'eft encore un Fait conftant.
Il a parlé des Logemens.
des Turcs , comme de quelque
DE VIENNE . 127
chofe d'admirable ; & toutes les
autres Relations marquent le
contraire , auffi bien que la Gazete
de Vienne. Il n'y a perfonne
qui ne fçache qu'ils étoient
dans des trous fi peu habitables,
à caufe de la faleté & de l'ordure
, qu'on ne comprend point
comment ils y ont pû demeurer
pendant deux mois. Cette Relation
est toute remplie de cho-/
fes auffi fauffes. Les Affauts
y
font donnez fréquemment , &
l'on y tue des huit mille Turcs
tout-à- la- fois,quoy qu'ils n'ayent
jamais donné aucun Affaut, comme
je vous l'ay prouvé . On y
voit une chofe qui eft vraye ;
c'eft que trois jours avant la levée
du Siege , les Turcs faifoient
partir leur gros Bagage. Quand
on a pris ces fortes de précautions
F
4
128
SIEGE
pour le retirer, on ne laiffe point
de Coffres forts remplis de Pier-.
reries ; il y avoit affez de temps
pour les emporter ; & quand les
Turcs fe font retirez , on n'avoit
pas encore attaqué leur
principal Camp , & il ne l'a pas
meline efté . Ainfi hors les Tentes
, on n'a laiffé dedans que ce
qu'on a bien voulu abandonner ,
& vous devez eftre perfuadée
qu'il n'y avoit point du tout
d'argent monnoyé , je doute même
qu'il y euft de l'Argenterie,
ainfi que je vous l'ay déja marqué
dans cette Lettre & je
viens d'apprendre des chofes qui
regardent cet Article , & qui me
font voir que je me fuis trompé.
Je le fouhaitois pour le bien de
la Chrétienté
, & mon zele me
faifoit croire ce qui n'eftoit pas.
>
DE VIENNE. 129
Les Autheurs des Relations qui
font faites à loifir, devroient eftre
plus certains de ce qu'ils écrivent.
Il n'en eft pas de mefme
de ceux qui font imprimer chaque
femaine des Nouvelles publiques.
Ils n'ont pas le temps
de les examiner , & il n'y a perfonne
qui n'y puſt eſtre ſurpris,
comme ils le font quelquefois,
s'il eftoit obligé d'écrire avec autant
de précipitation.
Je voudrois bien vous parler
icy de tout ce qui s'eft fait aprés
la levée du Siege ; mais ce qu'on
a dit une femaine , a efté contredit
l'autre . On a fait aller le
Roy de Pologne à la pourfuite
des Turcs pendant qu'il eftoit
encore dans Vienne. Aprés , on
les a fait fuivre tantoft d'un côté
, & tantoft d'un autre. On a
E
S
130
SIEGE
publié que l'on avoit fait des
Sieges , quand on n'en avoit encore
que la pensée ; & l'on a pris
beaucoup de Canons aux Turcs ,,
aprés leur avoir tout fait laiffer
devant Vienne .. Enfin on a dirtant
de chofes diferentes , qu'il
faudroit de mois entiers pour les
éclaircir. Comme parmy tout cela
je ne voy rien d'éclatant que
la derniere Action , je vous di
ray feulement ce que l'on eni
public. nov
Le Mercredy 8. d'Octobre ; ,
l'Avantgarde de l'Armée de Po
logne , où le Roy & le Prince
fon Fils eftoient à la tefte , eftant
tombée dans une embuscade de
cinq mille Turcs , en fut maltraitée
; & fi lesyAllemans ne
fuffent venus promptement à
leur fecours , le Roy & le PrinsDE
VIENNE. 1314
ce eftoient en danger . Les Turcs
enflcz par cet avantage , firent
affembler les plus Bravés de leurs
Party , au nombre de douze mille
, pour faire un dernier effort,
& attaquer toute l'Armée Polonoife
, pendant que les Allemans
eftoient éloignez , & qu'ils
ne voyoient aucune apparence
qu'ils pûffent les joindre fi toft..
Ils avancerent:, & rencontrerent
d'abord les Régimens Alle
mans ; mais les trouvant fermes,.
& ne les pouvant enfoncer ny
ébranler , ils les quiterent , & fe '
tournerent vers l'Aîle droite ,
compofée des Polonois. En mé
me temps le Régiment de Caprara,
& les autres Allemans , lesprenant
en flanc , les pófferent.
avec tant de vigueur, qu'ils furent
mis en confufion , & obligez des
F G₁
132
SIEGE
"
prendre la fuite vers le Pont de
Barakam , qui fe rompit lors.
qu'ils furent au milieu . La plûpart
furent noyez , & les autres.
paffez au fil de l'Epée , en forte
que peu en font échapez . Pluhieurs
abandonnoient leurs Chevaux
, efpérant fe mieux fauverdans
des Marais où ils furent
pourfuivis. On compte parmy
les Morts , le nouveau Baffa de
Bude,& un autre ; & on tient
ceux de Siliftrie & d'Alep font
prifonniers. Les Chreftiens y
ont fait un grand butin , particulierement
de tres- beaux Chevaux.
La Cavalerie en a eu la
que
meilleure part , l'Infanterie
n'ayant
pû pourfuivre
l'Ennemy
avec tant de viteffe . Elle n'a pas
laiffe d'eftre
fort bien
partagée,,
puis qu'elle
arriva
lors que le
DE VIENNE. 133
Pont le rompit . Il fut en fuite
entierement abatu par les Charpentiers
de l'Armée Chrétienne .
La Ville de Barakam fit arborer
le Pavillon blanc aprés cette défaite
, & fe rendit à difcretion .
On prit feize Pieces de Canon ,,
& l'on fit cinq cens Janiffaires .
prifonniers , les Polonois ayant
affommé les autres pour vanger
leurs Camarades , tuez deux jours
auparavant dans l'ambufcade des
Tures , & dont ils voyoient les
teftes fur des Poteaux encore
pleins de fang , dans la Ville qui
venoit de fe rendre . Les Chrétiens
firent defcendre leur Pont
de Comorre , & l'ayant fait dreffer
au deffus de Barakam , ils le
pafferent le 14. pour ſe rendre
devant Gran.
Je ne vous dis point ce qui eft
234
SIEGE
vray ou faux de ce Combat ,
comme de la Relation de Vienne.
Il y a fujet de croire qu'il
eft veritable dans toutes fes circonftances
, mais je n'affure jamais
aucune chose qu'apres que
le temps l'à confirmée . A l'égard
de l'Affaire de Vienne , j'ay crû
qu'il ne fuffifoit pas de dire , mais
qu'il eftoit néceffaire de prouver
par raifon, par faits , & par vrayſemblance.
l'ay tâché de le faire,
& ce n'a pû eftre fans foins &
fans recherches. J'efpere , Madame
,
, que vous m'en fçaurez un
peu de gré.
Je croy ne devoir pas fermer:
ma Lettre , fans vous faire part
de ce que je viens d'apprendre..
Vous fçavez qu'en l'année 1664 ..
apres la fameufe Journée de S..
Godart , que quelques uns. nomeDE
VIENNE.. 2351
ment le Paffage du Raab , les
Turcs étonnez de voir la vigueur
avec laquelle ils avoient eſté repouffez
, & batus par les François
, & jugeant de la fuite par
des commencemens qui leur eftoient
fi funeftes , propoferent à
l'Empereur une Tréve pour vingt
années . Ce Prince l'accepta , &
Nehauffel que les Infidelles avoient
pris quelque temps auparavant
, demeura entre leurs
mains. La défaite d'une partie de
FArmée Otomane , & l'épouvante
qui s'eftoit répandue dans
le refte , devoit d'autant plus les
faire efperer pour le recouvrement
de cette Fortereffe , que les
Francois ne fçavent pas moins
bien attaquer des Places , que
vrer & gagner des Batailles , lors
qu'ils croyent à propos d'en venir
236
SIEGE
aux mains . La Tréve fut neantmoins
concluë , & les raifons des
Politiques l'emporterent dans le
Cabinet. Je ne vous diray pas s'ils
firent bien ; il faudroit fçavoir
leurs veuës , pour cela ; & la Politique
en a fouvent de fi cachées,
que tout ce que l'on peut faire ,
eft de les foupçonner. Cette Tréve
ne devoit expirer que l'année
prochaine , & les Turcs l'ayant
obfervée pendant plus de dixneuf
années , non pourtant fans
faire quelques hoftilitez à leur
maniere , il y avoit lieu de croire
qu'ils ne la romproient pas pour
peu de temps qu'elle avoit encore
à durer. Cependant le Comte
Tékély ayant deffein d'avoir
une partie de la Homgrie en
Souveraineté , & voulant profiter
de la préfente conjoncture & du
le
DE VIENNE. 137
la
pas
foûlevement des Peuples , crût
devoir faire hafter l'effet des promeffes
de la Porte , afin que
bonne difpofition où eftoient
pour luy les choſes , ne vinft
à changer. Il avoit gagné pour
cet effet la Sultane Mere à force
de Préfens , & elle eftoit tellement
entrée dans fes fentimens ,
& avec tant de fuccés , qu'elle
eftoit venue à bout de perfuader
à Sa Hauteffe de rompre la Tréve
avec l'Empereur . Vous en
avez vû les cruelles fuites pour
les deux Partis , puis que les
Turcs n'ayant pû prendre Vienne
, ont vû ruiner cette Armée
de la grandeur Oromane
que les Hongrois & les Allemans
ont vû défoler leur Païs , fans
tirer aucun avantage de la re
traite des Turcs, que celuy d'em
> &
138
SIEGE
pefcher qu'ils ne leur fiffent un
plus grand mal.
Si le Grand Vizir avoit esté
auffi Politique que fon Prédeceffeur
, il n'auroit pas laiffé beaucoup
de Places derriere luy , pour
ouvrir la Campagne par le Siege
de Vienne. L'entrepriſe eftoit
grande , & digne de la puiſſance,
& de l'orgueil Otoman ; mais le
fuccés en eftoit tout à-fait douteux
, puis qu'en réüffiffant on
pouvoit tout espérer , & que la
honte eftoit tout le fruit d'un fr
valte projet , s'il arrivoit qu'on le
manquaft. Il n'y avoit point de
milieu , & l'on peut dire que le
Grand Vizir avoit pris en cette
occafion la Devife de Cézar ,
Tout ou rien. La priſe de Vienne
auroit fait trembler toute l'Alle
l'auroit renduë tributaimagne
,
DE VIENNE .
139%
re , auroit donné lieu aux Turcs
de paffer en Italie , & leur auroit
fait ouvrir toutes les Portesdes
Villes qu'ils avoient laiffées
dertiere eux pour venir à Vien
ne ; au lieu qu'ayant efté contraints
de lever le Siege , toute
leur Campagne eft perduë , leurs.
mefures font rompuës , & leurs
Troupes n'ont plus ce premier
feu qui donne l'eſpoir de vaincre
, & aprés lequel on ne doit
rien attendre d'une Armée , qui
n'eft plus capable que d'écouter
la terreur dont les coeurs des Soldats
, & des Chefs mefmes , s'eft
emparée. On en a vû un exem .
ple dans la Retraite précipitée:
du Bacha de Bude , & des Trou .
pes qu'il commandoit. Il fut ime
poffible au Grand Vizir de l'en
gager à combatre , & il s'en ex140
SIEGE
cufa en difant, Qu'ilfçavoit qu'il
y avoit un ordre de Sa Hauteffe ,
qui portoit défense de s'engager dans
un Combat , en cas que le Roy de
Pologne fut en perfonne dans l'Armée
Chreftienne. On ne peut dire
avec certitude s'il eft vray que
cet ordre ait eſté donné par Sa
Hauteffe ; mais il eft certain que
le Grand Vizir qui vouloit cftre
obey , & qui auroit livré Combat
fans la fuite du Bacha de Bude
, qui jetta la terreur dans fes
Troupes , a fait couper la tefte
à ce Bacha , pour le punir de fa
lâcheté , & pour faire voir au
Grand Seigneur , qu'il n'eftoir
pas caufe du malheur que fes
Armes avoient eu cette Campagne
.
Le feu Grand Vizir fut plus
heureux dans la guerre que l'Em
100
DE VIENNE 141
pereur eut contre les Turcs en
mil fix cens foixante - trois . Lors
qu'il fut en Campagne , le Grand
Seigneur luy envoya ordre d'affiéger
Vienne; & le Vizir luy manda ,
Que s'il attaquoit cette Place , ce
Siege réveilleroit toute la Chrêtien.
té , & que la plupart des Princes
de l'Europe armeroient pour venir
à fonfecours ; au lieu que s'il affiégeoit
Neuhaufel , l'éloignement du
péril les feroit travailler avec lenteur
au fecours de cette Place. Il ne
ſe trompa point , Neuhaufel fut
pris ; & files Turcs n'euffent efté
arreſtez par les
François au Palfage
du Râab , ils feroient venus
jufques à Vienne , en s'emparant
de toutes les Places fortes qui y
conduifent ; & c'eft alors qu'il
auroit efté difficile de leur faire
lever le Siege , parce qu'ils au142
SIEGE
roient pû eftre facilement fecourus
de leurs Places ; & quand
même ils auroient été forcez à la
retraite , comme il leur eft arrivé
cette année , ils fe feroient retirez
fans perte , parce que , parce que la plus
grande partie des Places , auprés
defquelles ils auroient efté obli
gez de paffer , auroient eſté à
eux .
le
Je doy vous dire icy que
Portrait du Comte de Staremberg
, que vous avez dû trouver
en ouvrant ma Letre , m'eft venu
de Vienne. Vous ne devez pas
douter qu'il ne reffemble beaucoup
à ce Comte . Plufieurs perfonnes
qui l'ont veu
m'en ont
affuré
, & je le doy croire
fur
leur raport
. le vous
aurois
envoyé
celuy
du Pape , & du Roy
de Pologne
, s'ils n'estoient
pas
DE VIENNE.
143
déja dans mes Lettres ordinaires..
Vous les y trouverez y trouverez ,, fi vous
voulez revoir une une parfaite
Image de ce faint Homme , &
de ce victorieux Monarque.
Comme les grands évenemens
font prefque toûjours faire des
Vers à ceux qui aiment affez la
Poëfie , pour le donner le plaifir
d'y travailler ; fitoft que le Siege
de Vienne fut formé , Monfieur
Je Chevalier d'Apremont fit le
Sonnet que vous allez voir , fur
la bonte que les Turcs devoient
attendte de cette Entrepriſe .
C'eft un Gentilhomme du Bourbonnois
, dont les belles qualitez
égalent l'efprit.
+3
144
SIEGE
SUR LE SIEGE
L
DE VIENNE.
'Empereur Soliman m'attaqua
fans rien faire ,
Avec tout l'appareil d'un puiſſant
Armement ;
Mais il leva le Siege affez honteufement
,
Et combla mes Foffez de plus d'un
Faniffaire.
Croyez - moy , Měhemet , ce deffein
teméraire
Vous pourroit bien coûter le mefme
évenement ,
Et l'on ne pense pas que plus heureufement
Vous trouviez le
mogen
de
vous
Therefe
tirer d'affaire.
DE VIENNE.
145
Thérefe ayant quitté la Terre pour
le ciel ,
Implore le fecours du Monarque
Eternel;
Vous reconnoîtrez bien- tôt l'effet de
Sa puissance.
On n'a que trop fouffert de l'orgueil
Otoman ;
Le Destin fait agir le Démon de la
France ,
Pourfinir vôtre Empire , & brifer
l'Alcoran.
3
Voicy un autre Sonnet qui à
couru dans le mefme temps . Il
eft de Monfieur de C. D. H. &
prédifoit le mauvais fuccés de
cette entrepriſe .
G
146
SIEGE
SUR LE MESME SIEGE,
fait par le Grand Vizir.
VIZir , voftre Entreprise
étonne
tout l'Empire.
Vous attaquez Vienne avecque tant
de bras ,
Qu'on divoit aujourd'huy que le
Deftin confpire ,
D'élever le Croiffant , pour mettre
l'Aigle à bas
Dans unfigrand Projet , l'exemple
doit inftruire.
Soliman en eft un, vous marchezfur
Ses pas,
Foftre fort dans lefien aisément fe
peut lire ,
On vous bat comme luy , vous ne le
vangezpas.
L'Europe y perdroit trop ; elle apprefte
fes Armes ,
DE VIENNE. 147
Pour braver vos efforts , & les voir
fans alarmes ;
Continuez l'affaut , faites- le redoubler.
Elle aura fes Héros ; & malgré la
tempefte ,
S'il faut à Méhemet , la Place , ou
voftre Tefte ,
De Vienne , ou de vous , qui doit le
plus trembler?
Le temps nous apprendra ſi ſa
crainte aura efté grande . Si l'on
examine la Politique Otomane ,
il ne doit pas eftre exempt de
crainte , quand meſme on ne luy
pourroit imputer aucune faute ,
puis que pour cacher la foibleffe
de leurs armes , les Turcs accufent
toûjours quelques uns de
leurs Commandans du malheur
qui leur eſt arrivé .
·
Voicy encore une autre Son-
G 2
148
SIEGE
net à la gloire du Pape , & du
Roy de Pologne , fur le Secours
de Vienne . Il eft de Monfieur le
Chevalier Defcouture .
SONNE T.
Ille Peuples tremblans vi-
Millevoient dans les allarmes .
On ne voyoit par tout que de fanglans
Exploits ;
L'Otomanfe flatoit par l'effort de
fes Armes ,
D'élever fon Croiffant fur la tefte
des Rois.
Le carnage & lefang avoient pour
luy des charmes ;
Le Soldat n'entendoit que fa barbare
voix ;
Le Ciel en fe montrant infenfible à
nos larmes ,
Sembloit vouloir vanger le mépris
de fes Loix.
Va .
DE VIENNE. 149
L'Empire alloit fubir un funefte Efclavage
,
Lors que pour arrefter un fi cruel
orage
Le grand Sobieski vint combatre
pournous.
Ce vaillant Jofue remporte la victoire
;
Mais Innocent , du Ciel appaisant
le couroux >
Comme un autre Moife , en a tonte
la gloire.
On ne fçauroit donner trop
de louanges à Sa Sainteté , &
tout ce qu'elle a fait en cette occafion
eft veritablement d'un
faint Homme. Voicy une Traduction
Latine de la Harangue
qui a efté faite à ce digne Chef
de l'Eglife , en luy préfentant
E
3
150
SIEGE
l'Etendard dont je vous ay dėja
parlé.
HARANGUE
DE L'ILLUSTRISSIME
& Revérendiffime Jean- Cafimir
Benhoft, Abbé de Claira-
Tombe , Envoyé Extraordinaire
du Tres- Seréniffime
& Tres- Puiffant Roy de
Pologne Iean III. faite le 29.
de Septembre 1683. à Noftre
Tres- Saint Pere le Pape Innocent
XI. en préfentant à Sa
Sainteté le principal Etendard
de l'Armée Otomane.
TRREES-SAINT PERE,
La coûtume de porter au devant
des Conquérans les Drapeaux rem
Portez fur les Ennemis , eſt établie
DE VIENNE.
151
dés le temps des premiers Héros »
afin que les acclamations des Peuples
ajoutant un nouvel éclat à
leurs actions , les faffe vivre dans
le Temple de la Gloire ; & Monfeigneur
le Tres - Clement Roy de
Pologne Jean III. ayant par la
grandeur defon courage combatu &
vaincu , non pour ses intéreſts par
ticuliers , mais pour ceux de la République
Chrétienne ; & fa pieté
envers Dieu , & fon zele particu
lier envers Voftre Sainteté, & envers
Votre Saint Siege Apoftolique,
ayant efté de pair avec la vertu
guerriere , je mets avec un tres -profond
refpect , en qualité defon Ambaffadeur,
auxpieds de Voftre Sain
teté , le principal Etendart du formidable
Empereur des Turcs , que
la vertu de mon Maistre leur a arrachéau
milieu de leur Armée ,
dans le mefme temps le plus grand
G
4
152
SIEGE
fafte de la Puiffance Otomane.
En effet , le Roy Jean eft venu , il
a veu les Ennemis , il les a vaincus .
Il est venu , dis - je , puis qu'il eft
forty de fon Royaume , où il a laiffé
La Reyne&fes Enfans . Il est accouru
tout-à-propos pour délivrer Vienne
affiégée, & conferver l'empire. C'eft
a voftre Sainteté qu'on doit le glorieux
Voyage de mon Roy. Il a par
fignalé fon obeiffance au Saint Siege
d'une maniere qui n'apoint d'exemple
dans tous les Siecles paffez,
là
Mon Roy vit d'un courage intrépide
ces cruelles Armées du Ture
qui menaçoient tout le Monde Chrêtien
, quoy Vostre Sainteté avoit
pourven , ayant opposé à tant de
cruels Ennemis ce feul Bouclier ,
apres avoir reconnu par l'inſpiration
du S. Efprit , que Dieu avoit deftiné
mon Roy pour eftre le Défenseur
de la Religion Chrestienne
DE VIENNE . 153
Enfin le Roy Jean a vaincu ,ayant
par fon Bras foudroyé les Bataillons
Otomans , & couvert le Champ de
Bataille des Corps de ces Infidelles .
Cette Victoire ternit les Lauriers
de leurs Anceftres , & mon Roy en
rend Rome triomphante . Il est bien
jufte qu'il en uſe ainsi , puis qu'il a
gagné cette Bataille fous les aufpices
de Voftre Sainteté
Vous avez vaincu tous deux ; Vôtre
Saintetépar fes Voeux , & par
les grandes fommes qu'Elle a données
pour foutenir cette Guerrefainte
; & mon Roj , parfon Epée , &
aux dépens de fon fang.
Que Voftre Sainteté , Tres- Saint
Pere , reçoive agreablement , comme
un ornement eternel de Vôtre Pontificat
, ce principal Etendard remportéfur
les Ennemis de la Foy par
voftre vertu , & par celle de mon
Roy invincible; & faffe le Ciel que
154 SIEGE
vous en joüiffiez longues années,
Voicy les Caracteres Arabes
qui font fur cet Etendard ,
LA ILLA - HE' ILLA
ALLA MUHAMED
RESUL ALLA.
Ils fignifient, qu'il n'y apoint d'autre
Deité que le feul Dieu , & Ma
homet envoyé de Dieu . Ces noms,
ALBVQVER , & OMAR , fort
aux quatre coins de l'Etendard.
Ce font les noms de deux Suc
ceffeurs de Mahomet.
Il y avoit encore d'autres Caracteres
dans les rebords. Je ne
les mets point icy , parce que je
feray graver cet Etendard , &
que je vous l'envoyeray dans ma
Lettre de ce mois. La Pomme
n'en eft point de vermeil doré ,
comme je vous ay marqué , mais
feulement de cuivre ; ce qui doit
faire douter que ce foit l'EtenDE
VIENNE. 155
dard de Mahomet , parce qu'il
devroit eftre plus riche. Les
Turcs ont beaucoup d'Etendards,
dont la figure eft pareille au Def
fein qu'on m'a montré de celuy
qu'on a préfenté à Sa Sainteté ,
& ils les plantent en terre devant
l'entrée de leurs Tentes.
le viens d'apprendre une chofe qui
me confirme la fauffeté de toutes les
Relations dont je vous ay parlé , & la
verité de ce que je vous écris . Un Hom
me digne de foy , & qui depuis quelques
jours eft arrivé d'Allemagne , m'a
alfuré que depuis le commencement de
la Guerre , il n'en cft forty aucun Courier
, dont les Lettres n'ayent efté ouvertes
, & que celles dont la fincérité
n'a pas plû , ont toutes efté fuprimées..
le ne doute point apres cela , que plufieurs
ne s'élevent contre moy ,
condamnent cette Relation ,parce qu'el
le eft trop veritable ; mais ce n'eft pas
d'aujourd'huy qu'on accufe les luges
les plus équitables de ne rendre pas la
justice. l'ay parlé fans paffion , & je
& ne
156
SIEGE
t
n'ay rien dit qui ait dû choquer perfonne.
Les Nouvelles imprimées chez
les Etrangers, n'en ufent pas de mefme ;
elles avancent des Faits dont il n'y a
nulles preuves ; auffi les méprife- ton
affez en France , pour permettre
qu'elles y foient debitées . Il n'eſt pas
befoin d'autres preuves , pour marquer
qu'elles font remplies d'impoftures .
Les François, fous le Regne de Louis
LE GRAND , ont une fageffe qu'on ,
croyoit autrefois particuliere à d'autres.
Nations, à caufe de leur flegme.
l'apprens une Nouvelle en fermant
ma Lettre , qui doit donner de la joye
à toute la Chreftienté. Gran , ou Stri
gonie , Ville de Hongrie , fituée fur le
Danube, a efté prife par l'Armée Chré.
tienne . Soliman s'en rendit maître en
1543. Elle fut reprife fous Rodolphe
11. mais les Otomans l'avoient encore.
foûmife depuis ce temps-là. La Ville
n'eft confiderable que par les avantages
qu'on en peut tirer en s'avançant dans.
le Pais. Le Chateau qui eft fur une
éminence , n'eft pas fortifié régulierement.
Cela vient de ce que les Turcs
DE VIENNE. 157
ne font jamais travailler aux Fortifications
des Places qui tombent fous leur
domination . Ie ne fçay pas à quoy cette
Politique peut leur eftre utile ; mais
il eft conftant que lors qu'ils trouvent
les Maifons découvertes dans les Places
dont ils ont fait leurs conqueftes , ils
aiment mieux habiter dans les Caves,
que de faire travailler à ce qui pourroit
feulement les garantir des injures du
temps.
le fuis perfuadé que ceux qui inful.
tent les François dans les Nouvelles
publiques qui s'impriment chez eux,
ne condamnent dans cette Relation
tout ce qui ne s'accorde pas à ce qu'ils
ont écrit ; mais ils me permettront
d'ajoûter plus de foy à ceux qui ont
combatu , qu'à ce qu'ils ont publié. Ils
ont fecouru Vienne avec leur plume ,
pendant qu'on a veu dans l'Armée
Chrétienne des Volontaires de toutes
les Cours de l'Europe ; & fi la conjon-
&ture des Affaires a fait craindre à quelques
Politiques que les François en
corps ne remportaffent trop de gloire,
lors que par des raifons de Cabinet on
tâchoit d'affdiblir l'éclat de celle qui
158 SIEGE
les couvre , il s'en eft neantmoins trou-
- vé de Volontaires for les Bréches de
Vienne , & parmy les Troupes Chrétiennes
. On y a vû un Prince François
tué à la tefte d'un Régiment ; fon Frere
prendre la place ; & un Prince du
Sang Royal , & Gendre de LoÜIS LE
GRAND , s'échaper pour courir au
péril ; & fi l'on a en quelque forte fait
violence à fon courage , en luy com
feillant feulement de ne pas écouter
tout ce qu'il vouloit luy faire entreprendre
, c'est parce qu'un fi grand
Prince ne fe devoit pas expofer en fimple
Avanturier. Il n'a pas efté befoin
de retenir aucun Dom Lope , ny aucun
Dom Diegne , pour les empefcher de
voler aux dangers ; il ne s'en eft point
trouvé dans l'Armée Chreftienne , ni
Prince , ni autre. Ainfi ce n'eft point à
eux à parler de ce qu'ils ne fçavent pas.
Le Secours qu'ils veulent donner aux
Chrétiens par leurs Relations , eft trop
foible. Ils doivent épargner leur anère,
& le rapproter à ceux qui ont exposé
leur fang. On ne doit guére plus ajoûter
de foy aux Relations qu'on fupole
DE VIENNE.
159.
avoir efté traduites , fur tout lors qu'on
y parle de grands Affauts. Le Traducteur
peut avoir efté fidelle , & l'Original
n'eftre pas veritable. le fuis , &c.
D
AD VIS.
Ans le Catalogue des Livres nouveaux
, l'on a mis l'Hiftoire de
1'Empire d'Occident, en trois Volumes,
6. liv . On s'eft trompé , il n'eft qu'en
deux Volumes pour 4. livres.
L'on a auffi oublié de mettre que
le deuxième Tome des Meditations de
Dupont, fe vendent pour 6. livres.
Les Conferences de Monfieur de Perigueux
, pour 3. liv. 10. fols, en 2.vol .
indouze.
Et le Dialogue des Morts , de Lyon,
pour 30. fols, en deux vol.
On avertit le Public , que la Meffagerie
Royale de Lyon à Geneve , &
de Geneve à Lyon . partira reglément
deux fois la femaine ; Sçavoir de Lyon
le Samedy & le Mardy ; & de Geneve
le Mardy & le Vendredy. Le Bureau
audit Geneve eft chez Monfieur de la
Combe , aux trois Roys , où l'on ac
commodera à un prix tres - honneſte .
de Geneve à Lyon , tant des Marchandifes
qu'autres chofes . L'on portera'
Ballots, Paquets, Or & Argent, & l'on
tient un fidel Regiftre du tout.. L'on
donnera de tres-bons Chevaux.
VILLE DE LYON
Bath, au Palais des Arts
Qualité de la reconnaissance optique de caractères