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1683, 08 (Google)
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DEBIE A MENSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
AOUST 1683.
AF
A PARIS
PALA IS,
>
Ο
N donnera toûjours an Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on
le vendra , auffi -bien que l'Extraordinaire
, Trente fols relié en Veau,
& Vingt-cinq fols en Parchemin.
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE, au Palais , dans la
Salle des Merciers , à la Juftice .
Chez C. BLAGEART , Rue S. Jacques ,
à l'entrée de la Rue du Plâtre ,
Et en fa Boutique Court - Neuve du Palais,
AU DAUPHIN,
Et T. GIRARD , au Palais , dans la Grande
Salle, à l'Envie .

M. DC. LXXXIII .
AVEC PRIVILEGE DV ROI.
Avis pour placer les Figures .
'Le Plan de la Ville de Vienne doit regarder
lapage 272.
Le Portrait de la Reyne doit regarder
la page 354.
Bayerfache
Staats bibliothek
München
PREFACE
SERVANT DE TABLE .
C
voit
E Volume contient fi peu d'Ar.
ticles diférens , qu'il n'a pas
befoin de Table . Il nelaiffe pas d'eftre
confidérable par les grandes matieres
dont il traite. La Mort & la Guerre
en font presque tout lefujet. On s'y
larmes & que defolation, &
cependant onpeut dire qu'on n'y verra
rien que de curieux , & que bien que
les matieres enfoient triftes , clles n'ont
pas moins dequoy attacher l'efprit. On
croit les devoir nommer icy, puis que
cette Préfacefert de Table . Le Lecteur,
que
á ij
PREFACE.
&fur tout le François, veut fçavoir
ce qu'il va lire ; il faut lefatisfaire.
On ne dit rien du Prélude . C'est une
efpece defuite du Voyage du Roy, qui
ne pût entrerdans le Volume du mois
de Juillet , & qui fait voir l'utilité
les motifs de ce voyage , qui font
tout diférens de ceux que quelques
NouvellesEtrangères ontpublicz . On
y trouve en fuite une peinture de ce
qui s'eft paffé à la mort de la Reyne,
la douleur caufée par cette mort, un
éloge veritable de cette Princeffe ,
tout ce qui s'est fait apres fa mort à
Verſailles & à Paris , les Cerémonies
du transport defon Coeur au Val-de-
Grace , & de fon Corps à S. Denys ,
avec beaucoup de chofes quifont échapées
aux Relations publiques que l'on
a données fur ce fujet. Comme les
grands évenemesfont ordinairement
f
PREFACE.
la matiere de toutes les Cenverfations,
que plufieurs parlent des Pais qu'ils
ne connoiffent point, & des Guerres
dont ils ignorent l'origine , on a ramaffé
icy enpeu de paroles tout ce qui
peut donner connoiffance de la Hongrie,
& l'on afait voir quelle eft la
caufe des foulevemens qui ont attiré
le Turc devant Vienne . Si quelques
Imprimez en font connoistre une
partie, il y a icy des chofes qu'on au
roit peine à trouver ailleurs. Le Portrait
du Comte Tekéli eft de ce nomebre.
Sa naiffance , ſon efprit , & le
fujet de fa revolte , fuivent ce Fortrait.
La defcription du depart de
l'Empereurlors qu'ilfortit devienne,
& dont il avoit couru de fanffes Rem
lations , est accompagnée de circonftinces
qui donnent fajet de la croire
veritable. Tout cela eft précedé de
PREFACE.
la defcription du Siege de Vienne
fous Soliman II. afin que l'on compare
ce qui s'eft pafféen ce temps- là,
à ce que nous verons aujourd'huys
& comme les Comtes de Serin Freres
ont fait extrémement parler d'eux
dans ces derniers temps , on a crû
qu'on ne feroit pas fâché d'apprendre
l'Action toute héroïque de l'illuftre
Comte de Serin, Gouverneur de Zighet
, dont ils eftoient defcendus.
Ainfi l'on peut fçavoir en fort peu
de temps, ce qui coûteroit de longues
lectures. La faite des Affaires d'Alger,
qu'on trouve dans le meſme Volume,
doitfatisfaire tous les Curieux .
On y voit ce qui s'eft fait depuis les
Efelaves François que
La Négotiation pour la Paix y eft
jourpourjour, avec un Fournal des
chofes qui fe font paffecs depuis la
l'on a rendus.
PREFACE.
rupture de cette Negotiation . Non
Seulement on n'a point veu tout cela
en corps, mais il y a mefme plufieurs
circonftances qui nefont dans aucune
Relation . Ce grand Article finit par
un Tableau de tout ce qu'Alger afou
fert depuis l'arrivée de M'du Quefne.
Defi grands évenemens, qui ne font
voir que des images de la douleur &
de la mort, ont paru incompatibles
avec les Chansons & les Hiftoires.
C'est ce qui a obligé de les retrancher,
& mesme jusqu'aux Feux d'esprit,
qui font tous les mois le divertiffe
ment des Oedipes. Tout cela fe trouvera
dans le Mercure prochain. On
a mefme cflé contraint de remettre
toutes les autres Nouvelles du mois,
non qu'elles fuffent toutes d'une nature
à ne pouvoir entrer dans ce volume
, mais parce que la place man-·
PREFACE,
que
quoit, & l'on n'apoint
voulu
en donner
deux
à la fois. Chacun
des
grands
évenemens
qui font dans celuy-
cy, auroit
pû fuffire
pour en rem- plir un entier
. Defi grandes
matieres
demandoient
fans
doute
plus
de temps
pour eftre bien touchées
; mais
quand
il s'agit
defatisfaire
la curiofité
du Public
, la premptitude
doit tenir lieu de mérité
.
·
Le Sieur Blageart va commencer
le debit de la SECONDE
PARTIE DES DIALOGUES
DES MORTS.
MEREVRE
GALANT
AOUST 1683
E connois trop , Madame,
combien le zele
le
que vous avez pour
Roy, vous fait entrer dans
tout ce qui regarde fa gloire,
pour avoir douté que vous ne
fiffiez fur fon Voyage , dont
Aoust1683.
A
2 MERCURE
* je vous ay envoyé l'entier détail
dans mes deux dernieres
Lettres , les réfléxions que
vous me marquez . Il eft fansdoute
inoüy , qu'aucun Prince
ait jamais fait en deux
mois , autant de chofes capables
de fatiguer les Perfonnes
les plus robuftes , qu'en a fait
ce grand Monarque , quad on
n'y comprendroit pas la longueur
d'une Marche continuelle
pendant tout ce temps ,
qui peut feule tenir lieu d'un
rude travail , & qu'il n'a pourtant
comptée que pour une
Promenade . Il avoit donné
GALANT.
3
&.
fes ordres pour voir cinq
Camps , qui font celuy que
M' le Marquis de Bouffers
commandoit fur la Saône ;
celuy qui eftoit compofé des
Troupes de fa Maiſon
dont Mr le Duc de Noailles
eftoir General ; le Camp de la
Gendarmerie
aſſemblée prés
de
Molsheim , & qu'on appelloit
le Camp de M ' de
Montclar , ou de Molsheim ;
celuy de Bouquenon , où a
paru la plus belle Infanterie
qu'on euft jamais veuë , &
qui eftoit commandée
par
l'Officier du plus grand air du
A ij
4 MERCURE
Royaume
, M le Duc de
Villeroy ; & enfin le Camp
de Sar- Louis , appellé la Nouvelle
Candie. Le Roy a vifité
ces cinq Camps à fa maniere
, c'eft à dire , qu'il les a
veus plufieurs
fois malgré
l'ardeur
du Soleil , qu'il en a
fait mettre les Troupes en
bataille , qu'il leur a fait faire
l'Exercice
, & qu'il les a veuës
défiler toutes devant luy , en
forte qu'il n'y a pas un feul
Homme que ce Prince n'ait
examiné luy- mefme . Joignéz
à cette continuelle
fatigue du
corps , la forte application
de
GALANT.
5
l'eſprit, pour connoiſtre l'état
des Troupes en general , &
en particulier
, & pour penétrer
jufque dans le coeur
de chaque Soldat , & vous
avoüerez qu'il n'y a que Sa
Majefté feule qui foit capable
d'une telle exactitude. On
doit obferver la meſme choſe ,
à l'égard d'un tres - grand
nombre de groffes Garnifons
que le Roy a vifitées , &
de plus de deux mille jeunes
Gentilshommes
, dont il a
fait la Reveuë en cinq endroits
diférens. Ila veu les
Fortifications de toutes les
A iij
6 MERCURE
Places qui fe font trouveées
fur fa route. Il en a fait le
tour dedans , & dehors . Il a
monté dans les Citadelles , &
cela , le plus fouvent apres
avoir marché tout le jour , &
dans le temps où il avoit le
plus befoin de repos. Ces diférentes
fatigues n'ont point
empefché qu'il n'ait tenu
d'affez longs Confeils , pref
que tous les jours . Ce Prince
fortoit du travail en y allant.
L'un de fes Miniftres eftoit
indifpofé , ou convalefcent;
l'autre qui avoit la goute , s'y
faifoit porter. Il ne faut pas
GALANT.
s'étonner fi leur fanté ef
toit affoiblie. Les foins exceffifs
accablent le corps , &
c'eft de leur mal que vient
lebon état des Affaires . Quoy
qu'à regarder les choſes d'un
certain cofté, il ne foit pas
d'une neceflité abfoluë que
les Souverains fe donnent la
peine de vifiter leurs Frontieres
, on peut dire que ces
fortes de Voyages ne laiſſent
pas de fervir beaucoup à un
Etat , quand on en revient
vainqueur de foy-mefme , &
que pouvant conquérir avec
juſtice , on a le coeur affez
A iiij
ན་
8 MERCURE
grand pour renoncer aux
triomphes qu'on feroit ſeûr
d'obtenir. Le temps de Paix
ou de Guerre , rend les Reveuës
qu'on y fait également
neceffaires. On n'eft jamais
certain des évenemens , &
dans ce doute , il faut toûjours
eftre preſt pour ce qui
peut arriver Des Roys comme
Louis LE GRAND , font
de fidelles Commiffaires , &
qui peuvent fe répondre du
veritable état de leurs Troupes
, quand ils les ont veuës.
François I. eftoit un grand
Capitaine ; mais s'il euft tout
GALANT.
9
ne
connu par luy-mefme , comme
le Roy le connoift , il
n'auroit pas riſqué fa Perſonne
, ny expoſé la France aux
malheurs que fa priſon attira.
Je tombe d'accord , que le
Roy eftant fervy comme il
l'eft par fes Miniftres ,
fçauroit eftre trompé touchant
le nombre des Troupes
; mais en les voyant luymefme
, il connoift à leur ardeur
quel eft le fond de leur
ame , il apprend par là fes
forces , & voila pourquoy il
n'a jamais pris de fauffes mefures.
Il y a plus . On ne fçau
10 MERCURE
roit voir fur le papier le veritable
état des Fortifications des
Places . Elles peuvent paroître
belles , fans eftre bonnes ;
& c'est ce qui oblige le Roy
à les aller voir , & les Miniftres
à les vifiter fouvent
eux-mefines , ce qui ne fe
pratiquoit point autrefois. Ce
Prince a de fi grandes lumieres
là-deffus , qu'en voyant
les Places qui fe font trouvées
fur fon paffage , il a connu
des endroits aufquels on pouvoit
faire de nouvelles Fortifications
, qui doivent eſtre
d'une force , & d'une beauté
GALANT. II
furprenante , ce qui fera deû
à fon feul Voyage. On peut
connoiftre par là de quelle
utilité font ceux qu'il luy plaît
de faire fur fes Frontieres. Les
Officiers travaillent avec plus
de foin à tenir les Troupes en
bon état , pour paroiftre devant
luy. D'ailleurs les loüanges
, & les gratifications dont
illes honore , donnent à ceux
fur qui elles tombent, une ardeur
nouvelle pour la gloire,
& les intérefts de leur Souverain.
Voila une partie des
avantages que ces Voyages
produifent. Nous pouvons y
12 MERCURE
**
ajoûter , qu'un Roy qui fe
communique , gagne le coeur
de fes Peuples , & qu'il eft
plus naturel d'aimer fortement
ce que l'on connoiſt,
que ce qu'on n'a jamais veu .
Quel Roy à voir ! Ses grandes
actions le font admirer,
& ſa préſence eſt un charme
qui met le comble à cette admiration.
Peut- on fe défen
dre d'en avoir pour luy , lors
que fon dernier Voyage,
bien loin d'avoir efté entrepris
pour nuire , femble n'avoir
efté fait que pour répandre
fes libéralitez fur fes
GALANT. 13
Troupes , fur les Eglifes ruinées
,fur les Hôpitaux , & fur
les Pauvres ? Oftons- luy , ſi
vous voulez , tout ce qu'il a
eu d'utile pour le general , &
pour les particuliers ; quand
mefme il n'auroit fervy qu'à
faire connoiſtre que Monfeigneur
le Dauphin eſt vigilant
, infatigable , & fçavant
dans le Métier de la Guerre,
ce feroit toujours un tresgrand
fruit que nous en
aurions tiré.
Quand Sa Majefté partit
de Verfailles pour aller fur la
Frontiere , Mademoiſelle de
14 MERCURE
Fleffel de Vermolet , d'A
miens , fit cette Anagramme
à l'occafion de fon Voyage.
C'eſt une Perſonne tres-ſpirituelle
, dont tous ceux qui la
connoiffent vantent le mérite
. Dans ces mots , LOUIS
Quatorfiéme , Roy de France
de Navarre , elle a trouvé
ceux-cy, à l'exception d'un d,
qui eft la feule lettre qui
manque. Va Roy , l'Armée
qui te refifterafera confonduë.
Ce mefme Voyage a donné
lieu à une Devife, que je vous
envoye de M Rault , de
Rouen . Elle eft pour le Roy,
GALANT. 15
faiſant la Reveuë de fon Armée.
C'eſt un Soleil en fon
midy , qui jette fes rayons fur
les Fleurs d'un grand Jardin.
Ces mots qui luy fervent d'ame
, Luftrat & accendit , font
expliquez par ce Madrigal.
C
Omme l' Aftre du jour qui brillantfur
la Terre
Peut animer les Fleurs dont ilpeuple
un Parterre,
En vertu n'a point de pareil ;
LOVIS, ce grand Héros qui revoit
fon Armée,
Par un de fes regards la rendant
animée,
N'agit pas moins que le Soleil.
Qui cuft crû , Madame;
16 MERCURE
qu'un Voyage qu'aucun ac
cident n'avoit troublé , duft
eftre fuivy d'un malheur qui
coûtera longtemps des pleurs
à la France ? Leurs Majeſtez
eftant arrivées à Verſailles
dans une fanté parfaite le
Mardy 20. du dernier mois ,
la Reyne qui ne fe fentoit aucune
incommodité , y prit le
plaifir de la Promenade dans
les Jardins , tout le refte de la
femaine , & fe divertit à en
voir jouer les eaux. Si cette
Princeffe euft donné en arrivant
le moindre indice d'une
indiſpoſition à prévenir, ceux
GALANT; 17
que regardoient ces fortes de
foins , n'auroient
pas manqué
à l'obliger de fe fervir des
précautions qu'ils euffent crû
neceffaires
, mais fon vifage
ne parut jamais meilleur ; fon
teint eftoit frais & vif, &
tous ceux qui la voyoient,
eftoient étonnez de fon embonpoint
. Ce n'eſt pas que
pendant tout le Voyage elle
n'euft employé à fes exerci
ces de pieté , autant de temps
qu'elle avoit accoûtumé de
leur donner . A peine eftoitelle
arrivée chaque foir dans
le Lieu où la Cour devor
Aouft 1683.
B
18 MERCURE
coucher, que s'informant des
Eglifes , des Monaſteres , &
des Devotions qui s'y pratiquoient
, elle s'y rendoit avec
grand empreffement ,
pendant que le Roy alloit vifiter
les Fortifications , ou les
Garniſons des Places , ou que
ce Prince tenoit Confeil.
C'est ainsi que Leurs Majeftez
s'occupoient diverſe.
ment , dans le temps que le
refte de la Cour cherchoit du
repos pour ſe délaffer des fatigues
de la journée. La Reyne
, apres avoir paffé quelques
jours de la maniere que
GALANT. 19
je viens de vous le dire , fe
trouva un peu incommodée
le Lundy 26. du meſme mois.
Ce n'eftoit rien les deux premiers
jours , & il n'y avoit
aucune apparence que ce
que fentoit cette Princeffe
duft devenir une veritable
maladie . On a d'abord des
inquiétudes qu'on a peine à
furmonter. Ce font quelquefois
des avantcoureurs du
mal prochain ; mais comme
ce mal demeure inconnu , &
qu'on n'a pas lieu d'en rien
craindre de fâcheux dans
cette premiere atteinte , on
1
Bij
20 MERCURE
ne garde point le Lit , & l'on
attend que la maladie ſe déclare
,
pour
y donner du remede
felon fa nature . La
Reyne paffa ainfi le Lundy
& le Mardy ; mais la nuit du
Mardy au Mercredy fes inquiétudes
redoublerent , &
l'on connut qu'elle eftoit veritablement
malade . Elle avoit
une tumeur fous le bras
geuche , qui ne parut qu'un
rhumatifme. L'ardeur de ce
mal luy caufa la fievre , &
pour en rompre le cours , ou
l'empefcher du moins de
s'accroiftre
, il fut jugé à proGALANT
20
pos de la faigner le matin.
Les douleurs de cette Princeffe
augmenterent fur le
foir. Elle paffa la nuit fans
dormir, & le Vendredy au matin
on luy trouva beaucoup
plus de fievre qu'elle n'avoit
encore cu , & l'on dit mefme
que l'on avoit veu paroiftre
une maniere d'ébulition de
fang. Si cela eft , ce fut quel
que chofe de fi peu confidérable
, qu'on n'en put eftre
certain ; & ce qui donne fujet
d'en douter, c'est qu'apres
fa mort , on n'en a veu fur fon
corps aucune marque. Il y
22 MERCURE
eut Confultation entre M"
d'Aquin , Fagon & Moreau,
Premiers Medecins du Roy,
de la Reyne , & de Madame
la Dauphine. Ils contefterent
touchant la faignée du
pied , & elle fut faite à la pluralité
des avis. La prudence
veut que l'on prenne ce party
en ees fortes d'occafions . Le
mal de la Reyne augmenta
apres qu'on eut fait cette faignée
. Je ne dis pas qu'elle en
fut la cauſe , c'eft ce qu'on
ne peut décider entierement.
Il fe pourroit faire qu'elle y
euft contribué , mais peutGALANT.
2 ;
eſtre auffi le mal de cette
Princeffe qui avoit toûjours
efté caché , n'eftoit- il plus en
état de recevoir du fecours.
Ce font de ces choſes dont
on ne peut bien juger fur ce
que l'on entend dire , & dont
chacun parle felon fa paffion,
fon intereft , fes Amis , &
fon chagrin . Ce que l'on peut
dire de tres-affuré , c'eſt que
pour fauver la Reyne , chacun
s'eft fervy des connoiffances
qu'il a dans ſon Art.
Le Roy remarquant l'état
où eftoit cette Princeffe , ne
put retenir fes larmes . Elle
24 MERCURE

s'en apperceut , & luy demanda
fi elle eftoit en danger.
Ce Prince toûjours prudent
, luy répondit que non ,
mais qu'on ne pouvoit fans douleur
voir foufrir une Perſonne
qu'on aimoit. Cependant comme
le péril augmentoit à chaque
inſtant , il falut ſonger à
faire recevoir le Viatique à la
Reyne. Cette Princeffe n'eut
aucune peine à y conſentir,
non pas qu'elle crût eftre au
Lit de la mort , mais parce
qu'elle eftoit toûjours pré
parée à ces actions de pieté.
Le Roy, auffi penétrant que
prudent
GALANT 25
prudent en toutes chofes,
connut le péril où la réduifoit
fon mal , & quelque excés
de douleur qu'il en fentiſt,
fon accablement ne luy fit
Point oublier ce qu'on doit
faire dans une occafion auffi
importante. Ainfi pouffé d'un
zele veritablement Chrêtien,
il rentra chez luy , accompagné
de Monfeigneur le
Dauphin, de Monficur, & de
l'Aumônier de la Reyne qui
étoit de Quartieren ce tempslà.
Il traverſa tous les grands
Apartemens avec beaucoup
de précipitation , & fans pou-
Aouſt 1683.
C
26 MERCURE
voir retenirfes larmes , & def
cendit par le grand Eſcalier,
qui donne au pied de la Chapelle.
Sa préſence fans ſuite,
furprit & troubla tous ceux
qui prioient alors dans cette
Chapelle pour la fanté de la
Reyne. Ils jugerent auſſi toſt .
de l'extrémité où il falloit
qu'elle fuft . Comme le péril
eftoit fort preffant , Sa Majefté
ne voulut point qu'on
attendift les Flambeaux , qui
ne parurent que quelques
momens apres. Elle fit prendre
les Cierges qui estoient
fur l'Autel , & ayant dit à M²
GALANT. 27
l'Archevefque qu'il pouvoit
partir avec le Saint Viatique,
Elle fuivit ce Prélat. La Reyne
reçeut cette derniere Communion
avec la devotion , &
le reſpect qui luy eftoient ordinaires.
On donna enfuite
l'Emétique à cette Princeffe .
Le Roy ſe retira , apres avoir
ordonné qu'on l'avertiſt
quand on croiroit que ce remede
feroit fur le point de
faire effet ; on s'apperceut
quelque temps apres que le
fuccés n'en eftoit pas bon, &
on luy porta cette fâcheufe
nouvelle. Il ne faut que con-
Cij
28 MERCURE
noiftre ce Monarque , pour
s'imaginer de quel air il la
reçeut. Il fe rendit auffi - toft
aupres du Lit de la Reyne ,
& n'eut pas befoin de peu
de force d'efprit , pour déguiſer
fa douleur. Quoy
que l'on viſt d'inſtant en inftant
augmenter
le mal de
cette Princeffe , elle ignora
ce que tout le monde ne fçavoit
que trop , & parla au
Roy d'une manière qui fit
connoiftre qu'elle ne fe
croyoit pas fi mal . Le tranſ
port comença prefque auffitoft
à fe former au cerveau,
GALANT. 29
& enfuite elle donna des
marques d'une mort prochaine.
Cela fut cauſe qu'on
preffa le Roy de s'éloigner , de
crainte que la douleur qu'il
auroit en la voyant expirer,
ne devinſt fatale à une ſanté
fi précieuſe à toute la France.
Lors qu'il fe fut retiré , une
Dame que la Reyne avoit
toûjours honorée de fon amitié
particuliere , & qui la foûtenoit
d'un cofté , parce
que la violence de fon mal
ne luy permettoit pas d'eftre
tout à fait couchée , quitta le
cofté qu'elle tenoit pour paf-
C iij
30 MERCURE
fer de l'autre , & lors qu'elle
fut devant cette Princeffe,
elle luy demanda fi elle la
reconnoifſoit, non pour avoir
le trifte plaifir d'en eftre reconnue
, mais afin qu'en l'obligeant
à lever un peu la
tefte , on puſt connoiſtre ſur
fon vifage & dans ſes yeux,
en quel état elle eftoit . Cette
Dame avoit élevé fa voix
plus qu'à l'ordinaire , afin
que ce fon réveillât la Reyne,
& fift ceffer l'affoupiffement
où elle fembloit tomber.
Comme avant que l'on expire
, la connoiffance revient
GALANT.
31
4
prefque toûjours , la Reyne
reconnut cette Dame , la
nomma , & mourut. On fe
préparoit à donner l'Extréme-
Onction à cette Princeffe;
mais la mort ne luy perinit
pas de la recevoir . Il femble
que Dieu en la privant de ce
Sacrement , n'ait pas voulu
luy laiffer connoiftre qu'elle
approchoit de fa derniere
heure. Ce que je vous dis
vous furprendra , parce que
vous croyez qu'une Princeffe
dont la vie a toûjours
efté fi fainte , ne devoit parler
dans le moment de fa
Cij
32 MERCURE
mort , que de ce qui regardoit
fon falut. On peut dire
qu'elle y a fongé en recevant
le Viatique , mais que Dieu
voulant récópenfer les vertus
dés ce Monde , a permis que
fon grand mal ne duraſt
que
quatre heures , & qu'elle n'en
cruft pas devoir mourir , afin
de luy épargner toutes les
craintes qui font trembler les
plus Juftes , quand il ſe faut
préparer à ce terrible paffage.
La Reyne avoit fouvent témoigné
qu'elle appréhendoit
la mort , & qu'elle fe trouveroit
embaraffée lors qu'elle
GALANT. 33
auroit à l'envisager de prés,
ce qui la rendoit exacte aux
devoirs de fon falut juſques
au fcrupule. Cette crainte
n'eft point condamnable
dans une Ame Chrêtienne ;
& les Juftes qui fçavent par
quelles victoires fur foy- mef
me on doit acheter le Ciel,
craignent beaucoup plus la
mort que les autres .
autres . Cette
Princeffe vivoit trop bien
pour ne la regarder pas avec
frayeur ; mais comme elle eftoit
toûjours en état de la recevoir
, il n'eftoit pas necef
faire qu'elle en fceuft l'heure
34 MERCURE
pour s'y difpofer. Dieu qui
avoit reçeu fes bonnes cuvres
comme d'agreables facrifices
, pour luy en donner
le prix avant qu'elle n'euft
plus de part à la vie , a voulu
qu'elle l'ait abandonnée , fans
voir approcher la mort , fans
éprouver les cruels effets de
toutes les craintes qu'elle
donne , fans dire tout ce
qu'elle dicte à ceux qui fe
fentent en cet état , fans
alarmes , fans inquiétudes de
fon falut , & fans foufrir les
peines qu'elle auroit euës à
quitter le Roy , pour qui fa
GALANT. 55
paffion eftoit toûjours vio
lente. Jugez par ce commencement
de bonheur, qu'-
on peut appeller la premiere
récompenfe de la pieté de
cette grande Princeffe , fi
apres avoir porté la plus
brillante Couronne de la
Terre , elle n'en poffede pas
préfentement une immor.
telle . Vous attendez fansdoute
, que je vous apprenne
ce qui s'eft paffé dans le mo
ment de fa mort . Je vous en
ferois une peinture plus vive,
& plus naturelle , s'il eftoit
poflible de parler tout à la
36 MERCURE
fois de toute la Maiſon Roya
le , de toute la Cour , & de la
défolation publique , elle eft
aifée à fe repréſenter ; mais
quoy que voftre imagination
vous la mette devant lesyeux
, je ne laifferay pas
vous dire ce que j'ay recueilly
avec beaucoup de foin , & de
vous parler féparément de
tour ce qui eft arrivé dans le
mefme temps . Je commence
par le Roy.
de
A peine la Reyne eut- elle
expiré , que ce Prince s'abandonna
aux grands mouvemens
de douleur , qui font
GALANT. 37
toûjours permis , de quelque
caractere , & de quelque rang
qu'on foit , pourveu qu'apres
les premiers tranſports on
rentre en foy- mefme , &
qu'on recónoiffe que l'Homme
n'eftant né que pour
mourir , ne doit point fe
plaindre d'un malheur qui
luy eft commun avec tout ce
qui refpire fur la Terre. C'eſt
ce que le Roy a fait. A la premiere
atteinte du coup , il a
donné toutes les
marques
poffibles de l'affliction la plus
violente , & rappellant fa raifon
, fans ceffer d'eftre toû38
MERCURE
jours également affligé , il a
fait paroiftre une douleur
Lage , qui n'a pas fait voir
moins de diftinction entre
luy & le commun des Hommes
, qu'il y en a entre ce
Monarque , & les autres Souverains
. Il réſolut aufſi -toft
de quitter Verſailles , & il en
partit à l'heure mefine pour
fe rendre à S. Cloud . Son vifage
tout couvert de larmes
eftoit caché d'un mouchoir,
& l'état où ileftoit ne luy laif
fant pas la force de marcher,
on le foûtint jufqu'à fon Carroffe
, où il entra accompaGALANT.
39
gné de Monfieur. Quel trifte
Ipectacle , & qu'il frape vivement
, quand on voit foufrir
le plus grands des Roys , qui
ne travaillant que pour la
gloire de fon Etat , ne fonge
qu'à rendre fes Sujets heureux
! Ce Monarque eftant
arrivé à S. Cloud , ne voulut
y voir perfonne. La perte
qu'il venoit de faire l'accabloit
fi fort , qu'il fut obligé
de fe mettre au Lit. Ce fut
pourtant moins pour y repofer›,
que pour y fentir fon mal
dans toute fon étenduë. En
effet , la douleur a cela de
40 MERCURE
propre , que quand elle eſt
dans l'excés , on ſe fait une
efpece de plaifir de s'y abandonner
fans réſerve. Je ne
fçay , Madame
, fi dans tout
ce que je viens de vous marquer
vous reconnoiſſez
affez
tout ce qu'est ce grand
Monarque
, & combien
l'ardeur
de le montrer
vray Chrêtien
l'a emporté
fur fes autres
mouvemens
. Il ne fuffit pas
toûjours
de remplir
les devoirs
d'un Chrêtien
, pour
l'eftre veritablement
. Il eft
de certaines
manieres
de s'en
acquiter qui font voir qu'on
GALANT. 4?
eft fortement perfuadé de fa
Religion. L'empreſſement
que fit paroiftre le Roy , en
allant quérir le Viatique à la
Chapelle du Château de Verfailles
, a fait connoiftre juſ
qu'où va fa pieté. Tout le
monde remarqua fon inquiétude
, dans la crainte qu'il
avoit que la Reyne ne le regeuft
pas. Pouvoit- il mieux
faire voir que lors qu'il s'agit
des affaires du falut, il s'y employe
avec un zele tout faint
& digne d'un Prince entierement
convaincu, que c'eft notre
unique affaire, qu'elle eſt
Aouſt1683,
D
22 MERCURE
preférable à toutes chofes , &
qu'on ne doit pas perdre un
feul moment lors que le
temps preffe d'y fonger?
Voyez d'ailleurs combien il
eft tendre Epoux . Son exceffive
douleur , dont il ne put
d'abord fe rendre le maiſtre ,
luy qui fçait fi bien fe commander
, en eſt une preuve
convainquante. Quoy il n'y a
plus de Reyne en France ! s'écria-
t- il apres la mort de cette
Princeffe
. Il eft vray qu'on
n'avoit point vû la France fans
Reyne , depuis que Louis
XII. perdit Anne de Breta
GALANT. 43
gne en 1513. Quoy , dit encore
ce Prince, je fuis Veuf! Je ne
le fçaurois croire , & cependant il
eft vray que je lefuis , & de la
Princeffe du plus grand mérite.
Il répeta ces paroles plufieurs
fois , en les adreffant à Monfieur.
Un tendre Mary eſt
toûjours un bon Roy ; &
comme les Roys font les
Peres de leurs Peuples , les
Peuples doivent tout atten
dre d'un Roy quife laiſſe toucher.
Un Roy tendre , eft le
bonheur , & la confolation
des Malheureux
. Joignez à
ces qualitez celle d'hanneſte
Dij
44 MERCURE
Homme , que le Roy poffede :
au plus haut point , & qui a
toûjours efté inféparable de
toutes fes actions. Je vous.
l'ay fait remarquer plufieurs.
fois , & vous le connoiſtrez
encore aujourd'huy dans ces .
paroles que dit ce Monarque
apres la mort de la Reyne.
Fay vécu vingt-trois ans avec la
Reyne , fans qu'elle m'ait donné
aucun fujet de chagrin, n'y qu'elle
fe foit jamais oppofée à aucune de
mes volontez Cet aveu rendu
à la verité fans aucune neceffité
de le faire , ne peut partir
d'un parfaitement hon- que
GALANT. 45
nefte Homme. C'eft une réfléxion
que toute la Cour a
faite , & je ne parle qu'apres
beaucoup d'autres . Le Roy
qui fe montre grand dans
toutes fortes d'occafions , l'eft
auffi dans fa douleur,puis que
dans le temps qu'il en eſt tout
penétré , elle ne le fait point:
defcendre de la majefté qu'il
doit à l'éclat du Trône , &
que bien qu'il fouffre beau
coup , il fçait paroître Homme
, & Roy tout enſemble. Je:
vous le fis voir maître de fa
joye , à la naiffance de Monfeigneur
le Duc de Bourgo46
MERCURE
gne. Il l'eft aujourd'huy de
fa douleur. Je ne fçay lequel
eft le plus difficile , pour ne
pas dire impoffible, felon le
fentiment de plufieurs. Cependant
le Roy eft venu à
bout de fe poffeder dans l'un
& dans l'autre , & fa grande
ame n'a pas moins paru dans
la douleur , qu'elle avoit fait
dans la joye. L'éclat ne marque
que la puiffance , & ne
fait pas voir l'empire qu'on a
fur foy- mefme . Il eſt plus aifé
de commander
aux autres,
que de fe vaincre. Les Hommes
portent tout jusques à
GALANT. 47
+7
l'excés , & la douleur qui n'a
point de bornes découvre
trop de foibleffe . Il en faut
pourtant reffentir les atteintes
, autrement ce feroit montrer
une arne qui n'auroit aucun
fentiment d'humanité;
mais il ne faut pas que la
douleur nous poffede jufqu'à
nous mettre en état de nous
oublier nous - mefmes , &
nous faire deſcendre dans
des baffeffes , non feulement
indignes des Perſonnes d'un
haut rang, mais de tous ceux
qui ont le nom d'Hommes.
Il faut de la ſageſſe dans l'ac48
MERCURE
cablement , & ne point écla
ter contre les chofes qui font
fans remede , puis que cet
éclat eft inutile. Il nous ref
toit à voir le Roy par un coté
qui ne dépendoit pas de luy.
Il ne pouvoit paroiftre grand
dans la douleur , & eftre luymêmel'Ouvrier
de fa douleur;
il eftoit neceffaire que Dieu
s'en meflat pour achever de
nous le faire paroiftre ce que
nous le voyons , par les cho
fes qui peuvent le plus agiter
le coeur de l'Homme , mais
ce qu'il a fait en l'éprouvant,
na efté que pour l'élever dadavantage
.
GALANT. 49
vantage. Ce Prince n'a paru
Homme qu'autant qu'il le
faloit , pour faire connoiſtre
à fes Sujets ce qu'ils doivent
efperer d'un coeur auffi tendre
que le fien . Ce n'eft pas d'aujourd'huy
qu'il a foûtenu ce
caractere, avec celuy de grandeur.
Que n'a-t-il point fait
pendant la maladie de la feuë
Reyne fa Mere ? Sa douleur
n'eſt pas demeurée oifive , il
ne s'eft pas arreſté à la plaindre
, il a fait chercher tout ce
qu'il y avoit de Gens expérimentez
, & qui fe vantoient
d'avoir guéry des maux pa-
Aouſt 1683.
E
50 MERCURE
reils à ceux dont cette Princeffe
eftoit tourmentée ; il a
affifté à leurs Confultations ;
il a conferé avec eux en particulier
, & nous luy aurions v
faire les mefines chofes pour
l'auguste Reyne que la France
vient de perdre , fi fa maladie
cuft plus duré. On ne
doit point s'étonner apres
cela des profpéritez qui l'accompagnent
; & comme les
promeffes de Dieu font infaillibles
pour ceux qui s'ac
quitent de ce qu'il commande
, on a lieu de croire que
La vie de ce Prince ſera longue
GALANT. SI
pour le bonheur de la France .
Il faut vous parler de Monſeigneur
le Dauphin. Je vous
en diray beaucoup en peu de
paroles , en vous apprenant
qu'il n'a point quitté la Reyne
jufques à fa mort , & qu'il
a fait voir toute la douleur
qu'un tendre Fils eft capable
de reffentir pour la perte
d'une Mere , dont l'amour
pour luy feroit difficile à exprimer.
Ce Prince fut tellement
frapé de ce coup , qu'il
falut l'emporter de la Chambre
de la Reyne , tant l'excés
de fa douleur avoit diminué
Eij
52 MERCURE
fes forces. La groffeffe de
Madame la Dauphine l'empeſcha
de fe trouver à ce lugubre
fpectacle. Cette Princeffe
ne laiffa pas d'en ref
fentir une profonde douleur.
L'affliction de Monfieur fut
grande , & celle de Madame
éclata fi vivement , qu'on ne
peut eftre plus violemment
touché. Il eft aifé de s'imaginer
l'état où l'on vit tout le
refte de la Cour. On n'a peuteftre
jamais entendu parler
d'une confternation
fi generale.
La douleur faifit diverſement
tous ceux qui ef
GALANT. 53
I
toient alors à Versailles . Elle
ſerra le coeur des uns qu'elle
rendit abatus , & müets , &
donna aux autres la force de
faire éclater leur défeſpoir.
Tous les Officiers de cette
augufte Défunte donnerent
des marques d'une affliction
déf-intereffée , & la plupart
dirent qu'ils auroient voulu
perdre plus que leurs Charges,
& que leur Maîtreffe puft retourner
à la vie. Les Soldats
mefme qui eftoient de Garde ,
firent paroiftre l'effet que
cette mort avoit fait dans
leurs coeurs , & dirent qu'ils
E iij
54 MERCURE
nepouvoient s'imaginer comment
cette Princeffe , qu'ils avoient
veuë paffer au milieu d'eux quelques
jours auparavant dans une
fanté parfaite , avoit pû mourir
fi- toft apres. Pendant ce temps.
beaucoup de Perſonnes de la
Cour qui eftoient fur le chemin
, & alloient à Versailles ,
fur le bruit qu'avoit fait fa
maladie , aprirent la mort
avant que d'y arriver. Chacun
ne fçavoit plus , ny ce qu'il
difoit , ny ce qu'il faifoit , ny
le Lieu où il devoit aller. On
avoit ordonné un peu auparavant,
les Prieres de quaGALANT.
55.
rante heures à Paris. Elles
furent commencées en quelques
Eglifes , & quoy que
les nouvelles de cette mort
euffent efté apportées , le
Peuple qui avoit de la peine
à croire ce qu'il craignoit,
ne ceffoitpoint de prier pour
obtenir le recouvrement d'u
ne fanté qu'on vouloit encore
s'imaginer eftre en état de
revenir telle qu'on la ſouhaitoit.
Cette nouvelle eftant
affez répandue pour avoir
déja couru par tout , on ne
pouvoit la croire à Paris . Plufieurs
allerent fur la route de
E inj
56 MERCURE
Verſailles pour en avoir le
triſte
éclairciſſement
, & quoy
qu'on ne les affuraft que
trop de ce qu'ils appréhendoient
de fçavoir , ils ne laiffoient
pas de le demander
encore à d'autres , comme
s'ils euffent efperé que quelqu'un
reffufciteroit la Reyne.
Ce bruit s'eftant rendu
general
, paffa jufques au Théatre
de l'Opéra . On eftoit preſt
de commencer Phaeton , &
l'on joüoit déja l'Ouverture,
on ne continua pas , & M' de
Lully ayant fait rendre l'argent
qu'il avoit reçeu , renGALANT.
57
voya l'Aſſemblée fort trifte.
Les Comédiens
qui repréfentoient
ce jour- là la Toifon
d'or , avoient déja joué le
Prologue , lors qu'ils apprirent
la mefme nouvelle. Ilfut
queſtion de congédier l’ALfemblee
en luy rendant fon
argent. Celuy quia de coûtume
d'annoncer , ne voulut
point faire fçavoir fur un
Théatre la mort de la Reyne
à une grande Affemblée , &
dit feulement que le malheur
qui venoit d'arriver, ef
toit cauſe
que
l'on ne
pourfuivroit
pas la Repréfenta58
MERCURE
tion de la Piece . Chacun fe
demanda l'un à l'autre de
quel malheur il vouloit parler
, & une Dame qui eftoit
dans une Loge, l'ayant appris
de ce mefme Acteur , fit un
fi grand cry, que tous ceux
qui l'entendirent en ayant
efté émeus , apprirent bientoft
cette facheufe nouvelle,
& meflerent leur douleur à
celle de cette Dame,
Lors que le grand Peuple
de Paris eut donné des lar
mes pendant quelque temps
à la mort de la Reyne , il entra
en inquiétude pour la fanté
GALANT. 59
du Roy , & craignit que l'excés
de la douleur , joint aux
continuelles fatigues que luy
donnent les Affaires de l'E
tat , ne l'euft jetté dans un
accablement qui luy fuft nuifible
. Ainfi les uns oublie
rent pour quelques momens.
que la Reyne eftoit morte,
dans l'empreffement qu'ils
eurent de demander des nou
velles de ce grand Monarque
, & les autres meſlerent
aux Prieres qu'ils firent pour
le repos de l'Ame de la
Princeffe , des voeux pour
la continuation de la fanté
60 MERCURE
du Prince. Ces alarmes ne
durerent que jufques au lendemain
, que le Roy permit
à toute la Cour de le voir;
parce que les Roys n'eftant
point à eux , font fort fouvent
obligez de facrifier leur
repos pour la fatisfaction de
leurs Sujets.
On ne pouvoit attendre
une affliction moins vive,
pour la mort d'une Princeffe
genéralement aimée ,
& auffi illuftre par l'éclat de
fes vertus , que par la grandeur
de fa naiffance. Elle
eftoit Fille de Philippes IV.
GALANT. 61
>
Roy d'Eſpagne , & d'Elizabeth
de France ſa premiere
Femme & avoir épousé
Louis LE GRAND , Roy de
France & de Navage , le 9 .
Juin 1660. Elle en a eu fix
Enfans ; fçavoir , Monſeile
Dauphin , né le 1 . gneur
de Novembre 1661. Madame
Anne-Eliſabeth , née le 28 .
Novembre 1663. & morte le
10. Janvier 1664. Madame
Marie-Anne , née le 17. Novembre
1664. & morte le 26.
Decembre de la meſme année
; Madame Marie - Théreſe
, née le 26. Janvier 1667.
62 MERCURE
le
4.
& morte le 1. Mars 1672. Philippe
, Duc d'Anjou , né le 5.
Aouft 1668. & mort le io.
Juillet 1671. & Louis - François
, auffi Duc d'Anjou , né
le 14. Juin 1672. & mort
Novembre de la mefme année.
Cette Princeffe eftoit
née le 20. Septembre 1638.
Cet la mefme année , & le
meline mois où eft né le
~Roy; & ce qu'il y a de remarquable
, c'eft que Louis
XIII . & la Reyne Anne d'Autriche
, Pere & Mere de Sa
Majefté , font auffi nez au
mefme mois de Septembre ,
GALANT. 63
& dans une mefme année,
l'un le 27. & l'autre le 22. Septembre
1601. Pendant quarante-
quatre ans dix mois &
dix jours qu'a vécu la Reyne,
on peut dire qu'elle a dire qu'elle a foûtenu
le caractere de vraye Chrêtienne,
puis que dés fa plus
grande jeuneſſe , elle a donné
en Eſpagne les marques de la
folide pieté qui l'a toûjours
fait admirer en France. Sa
devotion n'a jamais diminué.
La pompe , les veilles de la
Cour , & la délicateſſe de fon
Sexe,ne l'empefchoient point
de fe lever matin plufieurs
64 MERCURE
jours de la ſemaine , & d'aller
faire fes Devotions à la Paroiffe
du Lieu où elle eftoit,
ou a quelque Convent . Toute
la Cour repofoit pendant ce
temps . Le Roy eftoit au Confeil
, la Reyne au pied des
Autels , & le Sommeil faifoit
ſouvent encore regner le
calme par tout , quand cette
Princeffe revenoit de fes Devotions.
Elle ne laifloit pas
de fe trouver à la Meffe du
Roy à l'heure ordinaire , de
mefme que fi elle n'euſt fait
que de quitter fa Toilete ,
comme la plupart des Dames
GALANT. 65
de la Cour. Pendant une
partie de la journée elle ef
toit en retraite dans fon Cabinet.
Elle y prioit , ou travailloit
à quelques Ouvrages
pour l'ornement des Autels;
& tous les foirs , elle entendoit
quelque Salut , ou affif
toit à des Prieres publiques.
Ce temps qu'elle donnoit
tous les jours à Dieu , luy
laiffoit encore celuy d'entendre
plufieurs Sermons chaque
mois , & d'affifter à l'Of
fice des Paroiffes & des Convens
les jours des Festes particulieres
qu'on y célebroit, ›
Aouft1683.
F
66 MERCURE
Elle alloit auffi vifiter les Hô
pitaux . Celuy de la Charité
de S. Germain en Laye , en
peut rendre témoignage, puis
que les Pauvres y ont fort
fouvent reçeu l'aumône de
la propre main de cette Princeffe.
Enfin on peut aſſurer à
fon avantage , que fa pieté
folide , égale & continuelle,
fervant d'exemple à la Cour,
a efté imitée de beaucoup de
Dames , qui n'auroient peuteftte
pas fi- toft pris le party
de la devotion , la Cour n'ef
tant pas un lieu qui en inspire
ordinairement. Cette grande
GALANT 67
Reyne n'eftoit pas moins
charitable que pieuſe. L'ar
gent que le Roy luy envoyoit
au commencement de chaque
mois , pour eftre employé
à fes plaifirs , fe trou
voit tout diftribué aux Pauvres
dés les premiers jours ;
& cette zelée Princeffe qui
ne pouvoit fe laffer de leur
donner, en empruntoit quel.
quefois , lors qu'elle avoit
epuifé ce fonds deftiné pour
fes aumônes. Elle n'en difoit
rien au Roy , mais ce Monarque
n'en avoit pas fi-toft
connoiffance , qu'il luy en
Fij
68 MERCURE
voyoit dequoy fatisfaire de
nouveau un ſi vertueux panchant
. Ainfi fçachant quel
devoit eſtre l'uſage de cet
pas moins
argent
, il n'eftoit
autheur
des charitez
qui en
eftoient
faites
, que la Reyne
qui les diftribuoit
. Elle faifoit
des Religieufes
, elle retiroit
des Filles
du vice ; elle
en faifoit
élever
d'autres
dans
des Convents
; elle foûtenoit
des Familles
de Pauvres
honteux
; elle entroit
dans le dé
tail des affaires
de fes Officiers
, répandoit
fes libéralitez
fur ceux
qui en avoient
GALANT. 69
le plus de befoin ; & comme
elle ne pouvoit de fon fonds ,
leur faire à tous des largeffes
proportionnées à l'ardeur de
fa charité , elle demandoit
fouvent au Roy des graces
pour eux , & fe fervoit de
tous les moyens par lesquels
elle pouvoit, ou faire du bien,
ou en procurer. Sa devotion
n'avoit rien
d'incommode ,
ny d'hipocrite . Elle fçavoit
qu'il falloit occuper la Cour,
qui hors de fa préfence pouvoit
s'attacher à des divertif
femens dangereux . C'eſt ce
qui l'obligeoit à tenir Cercle,
70 MERCURE
& mefme à jouer fouvent,
mais elle joüoit en Reyne ,
c'eſt à dire , fans aucun attachement
pour le jeu ; &
quand elle gagnoit , ce qui
arrivoit affez
rarement, parce
qu'elle n'eftoit pas affez appliquée
, les Pauvres profitoient
du gain qu'elle faiſoit.
Elle n'aimoit les plaifirs qu'-
autant que l'éclat de fa grandeur
l'engageoit à les aimer.
Elle eftoit familiere fans baf
feffe , & quoy qu'elle ne defcendift
point du rang que
Dieu luy avoit donné, & qu'-
elle eftoit obligée defoûtenir,
GALANT. 71
elle faifoit neantmoins connoiſtre
qu'elle eftoit Reyne,
à ceux qu'elle voyoit fur le
point de l'oublier , & c'eftoit
alors un plaifir qu'elle leur
faifoit dont ils devoient toû
jours fe fouvenir . Enfin elle
fçavoit accorder enfemblel'humilité
, la devotion , & la
majeſté . Sa bonté l'empef
choit de laiffer paroistre tout
fon efprit , & elle ne vouloit
pas faire voir qu'elle connoif
foit à fonds beaucoup de
Gens qui en auroient eſté fachez
. Il eſt certain qu'elle n'a
jamais cherché à nuire à per72.
MERCURE
fonne . Elle eftoit penétrée de
Vamour du Roy , avec autant
d'ardeur le
que jour qu'elle
époufa ce Monarque , & on
ne doit point douter que cet
amourene fuft devenu plus
fort s'il euft pû recevoir de
l'augmentation , puis que ce
grand Prince depuis fon Mariage
, faifan tout par Luy- mefme
voyant tout par ses yeux,
comme a dit un Illuftre de
ce temps , s'eft acquis le furnom
de GRAND par fes Victoires
& par fes Vertus , &
s'eft rendu les délices de fes
Peuples. Pouvoit- elle ne pas
conferver
(
GALANT. 73
conferver pour luy l'amour
le plus empreffé, & le plus
tendre , elle qui l'ayant pref
que toûjours devant les yeux,
ou aupres de fa Perfonne ,
voyoit mieux , & plus fouvent
que
les autres , fes manieres
toutes engageantes,
qui ont toujours charmé ceux
qui ont eu le bonheur de l'aprocher?
Cette Princeſſe fit
voir quelques jours avant fa
mort , combien elle eftoit
touchée de tout ce qui regardoit
la gloire du Roy , lors
qu'on luy fournit l'occafion
de faire une peinture des
Aoust 1683.
G
74 MERCURE
grands avantages que Sa Ma²
jefté a procurez à la Religion
Catholique. Elle en parla d'un
air qui fit connoiftre tout ce
qu'elle fentoit pour ce Prince
, & qui pénetra les coeurs
de ceux qui entendirent les
grandes veritez qu'elle diſoit.
Toute la Cour donna des applaudiſſemés
, non ſeulement
à ce qu'avoit dit cette Prir
ceffe, & que l'on fçavoit déja,
mais encore à la maniere
dont elle l'avoit expliqué. Sa
complaifance pour le Roy a
toûjours efté égale , & elle aimoit
fi uniquement fa Per
GALANT. 75
fonne , qu'elle a toûjours de
mandé à le fuivre dans fes
Voyages, & n'en a pointfenty
les fatigues lors qu'elle les
partageoit avec luy. Il n'eſt
pas befoin de faire fon Eloge,
apres celuy qu'en a fait ce
grand Monarque dans le peu
de paroles que je vous ay
raportees ; cet Eloge dit tout,
& fervira de fondement à
tous ceux que l'on fera de
cette augufte Défunte. Nous
pouvons la regarder comme
le Modelle d'une grande
Reyne , & l'exemple d'une
vertu confommée . Si fes
Gij
76 MERCURE
-
vertus auffi bien que fa
naiffiance , l'avoient renduë
digne d'eftre l'Epoufe de
LOUIS LE GRAND , ces
mefines vertus luy ont fait
mériter la
Couronne que
nous devons croire qu'elle
poffede préfentement dans le
Ciel.
Voila, Madame , un court .
Eloge de cette Princeffe ,
dans lequel je n'ay cité que
des faits fans figures , & fans
ornement. Pour peu que
l'on y en fift entrer , la matiere
fuffiroit pour le plus ample
Panegyrique , & il paroî
GALANT. 77
troit d'autant plus beau , que
tout en eft veritable . Comme
on conſerve avec foin tout ce
qui peut faire fouvenir de
cette pieufe Reyne , je vous
envoye une Epitaphe que les
Carmelites de la Rue du
Bouloir luy ont fait faire .
EPITAPHE
DE LA REYNE .
MARIE THERESE D'AUSTRICHE ,
REYNE DE FRANCE ET DE NAVARRE,
FILLE, FEMME, SOEUR DE ROY
ET MERE D'UN DAUPHIN,
QUI DONNERA UN JOUR DES MAITRES
A TOUTE LA TERRE ;
Gij
78 MERCURE
F
ut grande parfon Sang,
Qui regne aujourd'huy fur tout ce qu'il
ya de plus grand dans l'Europe.
Grande par fa Couronne,
La plusglorieufe & la plusfloriſſante
de l'Univers.
Grande par la Gloire
D'avoir efteEpoufe de Louis LEGRAND ,
D'avoir par fa Vertu poffedé fon
eftime fans interruption pendant
vingt-trois ans,
Merité en expirant ſes regrets &
T
Tes larmes, T
Etfournyparfa mort à ce Monarque
invincible
Dequoy donner apres mille travaux de
nouvelles preuves defa Conftance
& de fa Fermeté.
Grande enfin,
De ce qu'à cofté du Soleil mefme, &
à travers defes propres Rayons
Qui terniffent tous les autres Aftres,
L'éclat de fes vertus fe fit toûjours
GALANT. 79
diftinguer, &attira la véneration
de tous les Peuples.
Le Ciel qui la deftinoit à cette
Alliance augufte,
Seule digne d'Elle, comme Elle eftoitfeule
digne de Louis LE GRAND,
La fit naître
Nonfeulement dans la mefme année,
mais prefque en mefme jour,
Pendant
que
Elle avançoit à pas égaux,
En Pieté, en Modeftie, en Douceur,
en Charité, en Sageffe Chrestienne ,
Louis Greiffoit de fon cofté
En Vertus, en Lumiere, en Force, en
Prudence, en Courage héroïque .
A mesure que le Bras de Louis fe
fortifioit pourles Vertus qui
l'attendoient,
Le Coeur de MARIE THERESE fe
rempliffoit de grace,
Pour mériter d'avoir part un jour par
fes Vaux àtoutes fes Conqueftes.
G
1111
8 MERCURE
Le Démon de la Guerre
S'efforça vainement de mettre obftacle
à cette Unionfacrée.
pres vingt - deux ans d'attente,
Cet heureux moment arriva,
Qui redonna la Paix, & la tranquilité
à toute l'Europe.
Un Dauphin parfa Naiſſance remplit
incontinent les Vaux de tout
le Royaume;
Et comme fi le Ciel
Euft.crû s'eftre acquité par ce Préfem
unique de tout ce qu'ilfembloit
devoir à la Terre,
Ne luy pouvant rien donner de meilleur,
my de plus accomply ;
Il ne fit plus que luy prefter.
Les cinq autres gages , qu'il retira auffitoft
pour s'en enrichir luy-meſme;
Impatient d'orner d'un ſi pur Sang
fes Palais éternels,
GALANT. 81
Il ne leur fit voir la lumiere du jour que
pour avoir droit de les placer dans
a celle de l'Eternité.sya ?
Un Petit-Fils, la joye de la France,
la feûreté de la Couronne,
Avoit déja reparé toutes ces pertes.
Elle eftoit dans l'espérance prochaine d'un
Second Fruit de ce Mariage
de bénediction, As Cr
Dans le comble de fa joye & de
fon bonheur,
Dans la pleine Paix , & la paiſible
poffeffion du Coeur de fon Epoux,
L'unique objet fur la Terre de fom
respect defes complaisances;
Quand le Ciel,
Au point que fes Vertus toûjours
croiffantes par une perfeverances th
invincible,
De l'aveu du plus augufte Témoin
qu'elles puffent avoir, ¦
Eftoient arrivées au sommet de
leurperfection;
82 MERCURE
Exigea d'Elle le plus grand de tous
les Sacrifices,
Nulle Créature fous le Ciel n'ayant
jamais eû tant à quitter.
La poffeffion d'un Dieu eftoit lefeul
échange capable de fuppléer
à tant de pertes.
Cefutfa confolation unique dans une
fi dure feparation;
Et ce fera éternellement
Celle des Perfonnes qui perdent le plus
en la perdant.
Le Roy , apres
la mort de
cette Princeffe , écrivit en ces
termes à M l'Archevefque
de Paris.
GALANT. 83
Mo
MON
N COUSIN, la dossleur
fenfible que je viens
de reffentir par la mort de la Reyne
ma Femme , ne peut eftre foulagée
que par le fecours de Dieu,
par la ferme espérance dans
laquelle je fuis , que par un effet
de fa Divine bonté, il a voulu
couronner de bonne heure la haute
vertu & la pieté infigne qui ont
accompagné toutes les actions de
fa vie comme c'est par mes
prieres , par celles de tous mes
Peuples , que je dois demander à
Dieu le repos defon ame , & la
confolation dans ma douleur ; je
84 MERCURE
vous écris cette Lettre , pour vous
dire qu'auffiroft que vous l'aurez
reçenë, vous faffiezfaire des Prie
res publiques dans l'étendue de
voftre Diocefe, & que vous ayez
à convier à celles qui fe feront
dans voftre Eglife , les Corps qui
ont accoûtumé d'affifter・à ces
triftes occafions ; & m'aſſurant
que vous tiendrez la main à ce
que ces Prieres fe faffent avec
toute la piete requife , je ne vous
feray la Prefente plus longue, que
pour prier Dieu qu'il vous ait,
mon Coufin, enfafainte & digne
garde. Ecrit à Saint Cloud
le dernier du mois de fuillet 1683.
GALANT. 8
M l'Archevefque fit le
Mandement fuivant , pour
fatisfaire à cette Lettre du
Roy.
FRF &e of
RANCOIS par la grace.
de Dieu du Saint Siege
Apostolique , Archevefque de
Paris , Duc & Pair de France,
Commandeur des Ordres du Roy,
Proviseur de Sorbonne ; A tous
les Doyens , Chapitres , Curez
Communautez , tant Séculieres
que Régulieres de noftre
Diocefe . Salut. Nous ne sçaurions
affez témoigner de douleur
de la mort de la Reyne , dont les
vertusfaifoient l'ornement de la
86 MERCURE
ment à
France , ny fatisfaire fuffifam
nos obligations en faisant
faire des Prieres , foit publiques,
foitparticulieres , pour le repos de
fon ame , d'autant plus que nous
y fommes conviez d'une façon
toute finguliere , par la Lettre
que le Roy nous a écrite fur co
fujet , dans laquelle nous nesça
vons qui des deux nous devons
admirer davantage , ou la bonté
de fon coeur, on la pieté defon
zele. A ces caufes , Nous vous
mandons , apres en avoir conferé
avec nos venerables Freres les
Doyen & Chanoines de noftre
Eglife Métropolitaine , que Lun
GALANT. 87
a
dy deuxième du mois prochain,
vousfaffiezfonner toutes les Cloches
à cinq heures du matin , pour
avertir les Peuples du Service
folemnel qui fera fait dans chacune
des Eglifes de ce Diocefe , à
neufheures le mefme jour , où
toutes les Meffes baffes feront employées
durant ce jour- là , & les
deux autres fuivans , pour prier
Dieu qu'ilfaffe mifericorde à une
Princeffe qui a exercé ſiſouvent
durant fa vie la mifericorde envers
les Pauvres . Et afin d'exciter
par noftre exemple la reconnoiffance
des Ecclefiaftiques &
des Peuples à s'acquiter de ce de88
MERCURE
voir , Nous ferons auffi Lundy
un Service public dans noftre
Eglife , où nous officierons en Perfonne
avec les Cerémonies accoútumées.
Fait à Paris , dans noftre
Palais Archiepifcopal , le 30.
Juillet 1683.
7
Toutes les Paroiffes de
Paris ont fatisfait à cet ordre,
avec un zele que la feule
obeïffance n'a point accoûtumé
de caufer. Si- toft que
la Reyne eut rendu les derniers
foûpirs , fon Corps fut
expofé dans fon Lit, pour y
demeurer pendant vingtquatre
heures , c'eſt à dire,
322
GALANT. 89
jufqu'à l'apreſdînée du 31 .
Lors qu'on ceffoit autrefois
apres ce temps de voir les
Roys,& les Reynes dans leur
Lit de Parade , on mettoit
une Effigie de Cire en leur
place , & on la fervoit quarante
jours à dîner & à fou
per, mais cette Cerémonie a
efté changée. La Reyne
ayant ellé exposée dans fon
Lit , on fongea d'abord à faire
prier Dieu pour elle . Les
Miffionnaires & les Recolets
de Verfailles , furent mandez
pour pfalmodier dans fa
Chambre. On y joignit vingt
Aoust 1683.
H
90 MERCURE
Feuillans , ces Peres ayant
droit d'affifter aupres des
Corps des Roys , & des Reynes
de France , depuis qu'-
Henry III . a fondé leur Convent
de la Rue S. Honoré..
A une heure apres minuit,
M l'Abbé Antecour , Aumônier
de Quartier , fit commencer
des Meffes fur deux
Autels qui avoient eſté dreſfez
dans la mefine Chambre
. On a fait la mefme.
chofe jufques au jour que le
Corps de cette Princeffe a
efté porté à S. Denis , c'eſt à
dire , qu'on a celebré tous les
GALANT. 91 .
jours des Meffes fur ces deux
Autels fans difcontinuer , depuis
l'heure que je viens de
yous marquer jufques à une
heure apres midy , ce qu'on
a remarqué qui montoit environ
au nombre de foixante
Meffes chaque jour. Quand
elles eftoient finies , on recommençoit
à pfalmodier
jufques à une heure apres
minuit. Le mefme jour 30.
de Juillet , quatre Prélats fe
placerent aupres du Corps de
la Reyne à la droite , en Camail
& en Rochet. Ces quatre
Prélats ont tous les jours
Hij
92 MERCURE
efté relevez par
quatre au
tres , tant que le Corps a demeuré
à Verfailles
. Ce n'eft
pas qu'il n'en foit ſouvent
venu davantage
; mais leur
nombre eftoit regléà quatre,
dont quelques
- uns ont dit la
Meffe aux Autels
dreffez
dans cette Chambre
. Le côté
gauche eftoit occupé par Madame
de Montefpan
, Sur-
Intendante de fa Maiſon ; par
Madame
la Ducheffe
de Créquy,
Dame d'Honneur
; &
par Madame
la Comteffe
de
Béthune
, Dame d'Atour
. Les
Dames
du Palais eftoient

GALANT. 93
mefme cofté ; & des Ducheffes
que l'on avoit invitées
, les venoient relever de
temps en temps .
L'aprefdînée du Samedy
31. on ouvrit le Corps de cette
Princeffe pour l'embaumer.
On trouva qu'elle eftoit
morte d'un abcés , qui en ſe
crevant avoit faify le coeur,
& teint le poulmon . Toutes
les parties du Corps
eftoient tres -faines , & mar
quoient qu'elle auroit pû vi
vre longtemps . Sa fiévre n'avoit
efté caufée que par
que par l'ar
deur de fon mal, & c'eft icy
94 MERCURE
qu'on peut s'écrier , que les
Sciences font vaines , & leurs
lumieres douteufes. Le Corps
ayant eſté embaumé
, on en
fépara le Coeur , & les Entrailles.
Le Coeur fut auffi
embaumé , & enfermé dans
un Coeur d'argent , fur lequel
on mit cette Inſcription. C'eft
le Coeur de Marie Thérefe , Infante
d'Espagne , Epoufe de
LOUIS LE GRAND XIV. du
nom , decedée le 30. Juillet 1683 .
Ses Entrailles furent pareillement
embaumées , & mifes
dans une Urne. Cette Princeffe
fut revétue par fes FemGALANT.
95
44
·
mes de Chambre de l'Habit
du Tiers. Ordre de S. François
dont elle eftoit , & on
enferma enfuite fon Corps
dans un Cercueil de plomb,
fur lequel cette Infcription
fut mife. C'eft le Corps de Tres-
Haute, Tres- Excellente , & Tres-
Puiffante Princeffe Marie Thé
refe, Infante d'Eſpagne, Epouſe
du Roy LOUIS LE GRAND
XIV. du nom , laquelle est décedée
au Chasteau de Versailles
le Vendredy 30. Juillet 1683. âgée .
de 45 ans. On le porta dans
fon grand Cabinet, qui eftoit.
tendu de deüil depuis le haut
96 MERCURE
jufqu'au bas , avec plufieurs
Bandes de Velours chargées
d'Ecuffons aux Armes de
cette Princeffe . Entre les
Ecuffons , on voyoit fur les
mefmes Bandes un nombre
infiny de Fleurs- de - Lys, & de
Larmes , & entre les Bandes
de Velours plufieurs Plaques
d'argent à deux branches,
garnies de Bougies . Pendant
qu'on porta le Corps dans ce
Cabinet , les Miffionnaires,
les Feüillans, & les Récolets ,
chanterent le De profundis,
& d'autres Prieres. On le
pofa fur une Eſtrade élevée
de
GALANT. 97
de deux pieds , fous un Daiz
de Velours noir à grandes
Crêpines d'argent , & tout
remply d'Ecuffons aux Armes
de France & d'Eſpagne.
L'Eftrade fut entourée de
quatre rangs de grands
Chandeliers d'argent garnis
de Cierges. Il y avoit au bout
du Cercueil un petit Autel
fur lequel eftoit une Croix
de vermeil doré, & plufieurs
Chandeliers du meſme métal.
Le Cercueil eftoit couvert
du Poëfle de la Cou
ronne , de Drap d'or , croifé
d'argent , doublé , & bordé
2 Aoust1683.
12
98 MERCURE
d'Hermine, avec des Ecuf
fons aux quatre coins , aux
Armes de la Reyne, & un
Carreau fur ce Poëlle vers
l'endroit des pieds ; & fur ce
Carreau eftoit une Couronne
d'or couverte de Crêpe . Le
Coeur fut pofé fur l'un des
deux Autels dreffez dans le
mefme Cabinet, pour y celébrer
des Meffes . Ces Autels
chargez de Chandeliers d'argent,
avoient des Ornemens
de Velours noir, aux Armes
de la Reyne. La Chambre
de cette Princeſſe , ſon Antichambre,
fa Salle des Gardes,
t
GALANT. 99
les Portes , & l'Escalier , tout
eftoit tendu de deuil , avec
plufieurs Lez de Velours
chargez d'Ecuffons ; & comme
on avoit bouché toutes
les Croisées , tout l'Apartement
eftoit éclairé avec plu
fieurs Luftres de Criftal. On
avoit auffi tendu de Drap
noir tout le cofté de la Court
dans lequel eftoit l'Eſcalier
de cette Princeffe ; & ce
Drap eftoit couvert de plufieurs
Lez de Velours, chargez
d'Ecuffons aux mefmes
Armes. Jevous ay déja marqué
les Perfonnes qui ef
I ij
100 MERCURE
les
toient à droite & à gauche
aupres du Cercueil . Vis-à-vis ,
le long des Croifées, eſtoient
Miffionnaires , & les Prêtres,
qui pfalmodioient . Entr'eux
& le Cercueil, il y avoit
un Banc couvert de deüil,
fur lequel eftoit l'Aumônier
de quartier , & aux pieds du
Cercueil eftoient affis deux
Hérauts - d'Armes fur deux
petits Bancs , avec leurs
Cottes- d'Armes , leurs Robes
de deuil , qui font de`
grandes Soutanes à capuchon
, leurs Epées , & leurs
Caducées, couverts deCrêpe
GALANT. IOI
D'autres Hérauts avoient
ſoin de temps en temps de
les relever. Le Beniftier eftoit
entr'eux. Quand les
Princes & Princeffes du Sang
venoient jetter de l'Eau - benîte
, ils recevoient l'Afperfoir
des mains de l'Aumônier
de quartier , à qui ces
Hérauts le donnoient, & l'un
des Hérauts leur préfentoit
le Carreau. Un de ces mef
mes Hérauts donnoit l'Af
perfoir à ceux qui n'eftoient
point de ce rang, & l'autre,
le Carreau. Le Dimanche
premier Aouft, Monfieur,
R
I uj
102 MERCURE
Madame , Mademoiſelle
Monfieur le Prince , Monfieur
le Duc , Monfieur le
Prince de la Roche-fur-Yon,
& Monfieur le Comte de
Vermandois , allerent le matin
jetter de l'Eau-benîte ; &
l'apreſdînée , Madame´la
Grand Ducheffe de Toſcane,
Madame la Ducheffe , Madame
la Princeffe de Conty,
&Mademoiſelle deBourbon,
s'acquiterent de ce devoir.
Ils furent receus par les Offi
çiers & les Dames ayant
charge dans la Maifon de la
Reyne , & conduits par M
GALANT. 103
le Marquis de Rhodes Grand
Maiftre des Cerémonies ,
par M'de Saintot Maistre des
Cerémonies , qui faifoient
faire les pas aux Officiers &
aux Dames, felon le rang des
Princes & des Princeffes.
Madame la Ducheffe de Ver
neuil alla auffi quelques
jours apres jetter de l'Eaubenîte
, & elle fut receuë
comme Veuve d'un Prince
légitimé de France. L'Af
perfoir fut auffi préſenté à
Mile Cardinal de Bouillon
par les mains de l'Aumônier
de quartier. Le Lundy on
I iiij
104 MERCURE
fit un Service folemnel en
l'Eglife Noftre - Dame de
Paris , où M' l'Archeveſque
officia pontificalement. Le
mefme jour on en fit un à la
Paroiffe de Verfailles par les
ordres du mefme Prélat. Elle
eftoit toute tenduë de noir
jufques à la Voûte, avec une
Repréſentation auffi magnifique
que lugubre. La Maifon
de la Reyne y affiſta,
ainfi que M' Bontemps, accompagné
de tous les Officiers
du Chafteau .
Ce mefme Lundy, le Coeur
fut porté fur le foir au Mo

GALANT. 105
naftere du Val-de- Grace . Le
Clergé de la Paroiſſe de Verfailles
l'accompagna juſques
au Caroffe du Corps de la
Reyne . Il eftoit fur un Carreau
de Velours noir , couvert
d'une Couronne avec
un Crêpe , & porté par M
l'Abbé Antecour , Aumônier
de la Reyne. Il le préſenta à
Mle Cardinal de Bouillon,
qui le tint fur fes genoux
dans le Caroffe . Mademoifelle
y eftoit , avec Madame
la Grand' Ducheffe de Tofcane,
Madame la Ducheffe,
Mademoiſelle de Bourbon,
106 MERCURE
& Madame la Princeffe de
Carignan, toutes en Mantes.
Madame de Montefpan ,
Madame la Ducheffe de
Créquy, & Madame la Comteffe
de Béthune , accompa
gnoient auffi le Coeur dans
le mefme Caroffe. M' le
Cardinal de Bouillon , qui
eftoit dans le fond avec Mademoiſelle,
avoit la droite, à
caufe du Coeur de la Reyne
qu'il portoit. Ce Caroffe fut
environné par les Pages, &
les Valers - de - pied de la
Reyne , par une partie des
Cent Suiffes de la Garde de
GALANT. 107
Sa Majefté , qui avoient la
pointe de leurs Halebardes
en bas , & par un grand
nombre de Gardes- du- Corps.
du Roy, fervant aupres de la
Reyne' , & portant tous des
Flambeaux de cire blanche.
Plufieurs Caroffes de cette
"3
Princeffe , remplis des Offi
ciers de fa Maiſon , précedoient
celuy ou eftoit fon
Coeur. Le Caroffe de M'le
Cardinal de Bouillon, le pré
cedoit auff . Le Caroffe du
Corps de la Reyne eftoit
fuivy pár ceux de Monfieur,
de Madame, des Princes, &
108 MERCURE
des Princeffes du Sang , &
des Seigneurs & Dames de
la Cour, tous environnez de
Valets- de-pied portant des
Flambeaux . On arriva en cet
ordre au Val-de - Grace à trois
heures apres minuit. Le
Coeur fut reçeu à la Porte du
Monaftere par l'Abbeſſe &
les Religieuſes , chacune un
Cierge à la main. M ' le Cardinal
de Bouillon leur fit un
tres - beau difcours. Apres
avoir dit , qu'il leur préfentoit le
Coeur de la plus grande & de la
plus vertueuse Reyne du monde,
il fit un court éloge de cette
GALANT. 10g
Princeffe, & ajoûta, que fi l'on
examinoit l'Ecriture , il croyoit
qu'on fe pouvoit réjouir de fa
mort, puis que l'Evangile difoit
qu'on fe devoit réjouir de la mors
des fuftes . L'Abbeffe répondit
à ce Compliment par un autre
, que fa reconnoiffance
pour tout le Monaſtere , ne
luy permit pas de faire court.
Elle affura ce Cardinal , qu'-
elles conferveroient cherement
ce prétieux Dépoſt, &
que leurs prieres feroient
eternelles. M' l'Abbé Antecourt
, qui avoit tenu le
Coeur pendant ces deux difIο
MERCURE
cours, le pofa fur une Eſtrade
couverte d'unPoëlle de deüil ,
& élevée fous un Daiz au milieu
du Choeur des Religieu
fes, qui eftoit tendu de noir,
avec trois Lez de Velours ,
garnis d'Ecuffons aux Armes
de la Reyne. On dit auffitoft
les Prieres ordinaires , & M'
le Cardinal de Bouillon fit les
Encenfemens à l'entour du
Coeur. La Cerémonie ne finit
qu'à quatre heures du matin.
Cependant la Campagne &
les Rues fe trouverent auffi
remplies, par tout où le Coeur
paffa , que
fi on l'euft porté
GALANT. III
en plein jour. Le Peuple qui
avoit affifté le matin aux Ser
vices qu'on avoit faits dans
toutes les Paroiffes de Paris,
eftoit encore remply d'une
idée toute lugubre. Il y avoit
efté préparéla veille , tous les
Curez ou leurs Vicaires ayant
annoncé dans leurs Prônes
les Services du jour fuivant,
ce qui leur avoit donné lieu
de faire des éloges de la Reyne
, qui avoient arraché des
larmes de tous leurs Auditeurs.
Ainfi ils ne pûrent
voir paffer le lendemain le
Coeur de cette Princeffe, fans
112 MERCURE
que ce trifte Spectacle renouvelaft
leur douleur. Cette
Cerémonie ayant efté faite le
2. du mois, & le Corps de la
Reyne n'ayant efté conduit
à S. Denys que le 10. tout fe
paffa en prieres jufqu'à ce
temps-là. Voicy celles qui
ront efté faites à l'Univerfité,
fuivant le Mandement de
Male Recteur, muted el
Le Lundy 2. le College
Royal de Navarre fit un Serwice
tres folemnel. Le Mar-
-dy3. la Faculté de Theologie
sen fit un en Sorbonne. Le
Mercredy 4 les Profeffeurs
3
GALANT. 113
du Roy au College Royal de
France , firent faire auffi un
Service pour l'Ame de cette
Princeffe, dans le Choeur de
S.Jean de Latran , tendu de
noir, avec les cerémonies ordinaires
. Ils y affifterent en
Corps , & en Habit de cerémonie
,M" Doujat leurDoyen
eſtant à leur teſte. Le Jeudy s .
les Docteurs Régens de la
Faculté de Droit s'acquiterent
du mefme devoir dans
le mefme lieu . Ils y avoient
invité les Docteurs honoraires,
& les Docteurs aggrégez
de la mefme Faculté. Le Ven
Acufi 1683.
K
114 MERCURE
dredy 6. la Nation de Picara
die fignala fon zele de la meß
me forte , autli-bien que la
Faculté de Medecine le Sa
medy chacune dans la
Chapelle de fes EcolesbriLa
mefme jour 7. la Nation de
Normandie fit faire un Ser
vice dans la Chapelle du Cole
lege de Harcour, & lablation
de France en fit auffi un let
Lundy 9. dans l'Eglife du Col
lege Royal de Navarre . Beau
coup d'autres Corps, & beau
coup
oup de Communautez
, en
ont auffi fait , ou fait faire:
Les Peres de la Charité en
A
GALANT. 115
firent un dés le 2. de ce mois
& route l'Affemblée fut fur
priſe d'y entendre une Oraifon
Funebre , parce que la
Reyne n'eſtant morte que le
Vendredy apres midy , il faloit
qu'elle cuſt efté préparée
en deux jours. Il n'y avoit
pas lieu d'en eftre étonné,
puis qu'elle fut faite par le
mefme M Léguifier, Preftre,
Docteur en Theologie, dont
je vous ay déja parlé plu
fieurs fois , & qui prêche fur
le champ fur tous les Textes
qu'on luy veut donner.sino
Le 4. on fit un Service for
K ij
116 MERCURE
lemnel dans l'Eglife de la
Sainte Chapelle . L'ancien
Evefque de Coutance , qui
en eft Tréforier , officia pontificalement.
Les Récolets
de Verſailles qui en avoient
déja fait un le 2. comme je
vous l'ay marqué , pour ſatisfaire
à l'ordre qu'ils en avoient
reçeu , en firent un fecond
le 7. de leur propre mouvement
, pour reconnoiffance
des bienfaits qu'ils ont reçeus
de la Reyne , & de ce
que le Confeffeur de cette
Princeffe a toûjours efté de
leur Ordre. L'Eglife eftoit
GALANT. 117

A
tendue de deüil depuis
le haut jufqu'au bas , avec
trois bandes de Velours tout
autour , & fur les Portes,
chargées d'Ecuffons aux Armes
de cette Princeffe. La
Repréſentation qui eftoit
fous un Daiz deVelours noir,
eftoit aufli trifte que brillante.
La Maiſon de la Reyne
y affiſta , & les Officiers du
Chafteau y
accompagnerent
M Bontemps , avec toute fa
Famille. Le Pere Eloy Hüet
chanta la Meffe , & fit toutes
les Cérémonies . Ce mefme
Pere répondit à M' l'Arche18
MERCURE
A
veſque de Paris , qui dit les
Vefpres des Morts aupres du
Lit de la Reyne cauffitoft
qu'elle fut morte ; c'eſt une
circonftance dont j'avois ou
blié de vous parler , & qui
mérite d'eftre remarquéelo
T
Je viens à la trifte Céré
monie dus transfport du
Corps vjqui fut fait à l'E
glife de S.Denys leno, de cel
mois. Cinq Princeffes de la
Famille Royale & du Sang,
avoient efté choifies pour
faire de Deüil , & les Hon
neurs de la Pompe . Elless
devoient entre dans cinq
Y
GALANT 119
Caroffes , remplis de Du
cheflestu &ende Dames in
vitées pour les accompa
gner. Ces cinq Princeffes
eltoient Mademoiselle , Ma
dame la Grand Ducheffe de
Tofcane , Madame la Du
cheffe , Madame la Princeſſe
de Conty , & Mademoiſelle
de Bourbon . Elles arriverent
far les fix heures du foiras
Verfailles , & furent condui
tes dans la Chambre de la
Reyne , où les Dames du Pa
lais s'estoient réduës. Longtemps
avant leur arrivée, plu
fieurs Compagnies du Régi
120 MERCURE
ment des Gardes Françoifes
& Suiffes , avoient efté rangées
en double haye dans
l'Avant- Court du Chafteau ,
avec leurs Armes traînantes ,
la bouche du Moufquet , &
le fer des Piques en bas , les
Drapeaux renverſez & pliez,
couverts de Crêpe , ainfi que
les Tambours qui ne furent
frapez que d'un feul coup,
pendant que la Pompe funebre
paffa entre leurs rangs.
Lors que les cinq Princeffes
furent arrivées dans la Cham
bre de la Reyne, M' de Coif
lin , Evefque d'Orleans , Pre
mier
GALANT. 121
rent
par
mier Aumônier du Roy , revétu
de fes Habits Pontificaux
, alla jetter de l'Eau- benîte
fur le Corps , & commença
les Prieres, Elles funt
continuées par les Prê
tres de l'Eglife Paroiffiale de
Verfailles. Douze Gardes du
Corps du Roy , conduits
M' le Comte de Monteffon,
Exempt des mefmes Gardes,
& qui fervoit ordinairement
aupres de la Reyne , monte,
rent fur l'Eſtrade , & ayant
levé le Corps,tefte nue , ils le
porterent fur un Chariot fait
exprés pour le conduire
Aouſt 1683.
L
122 MERCURE
S. Denys. Ce Chariot eftoit
couvert
d'un grand Poefle
de Velours
noir , croifé de
Moire d'argent
, & bordé
d'Hermine
, avec plufieurs
Ecuffons
fort larges en Broderie
d'or & d'argent
. Les
Chevaux
qui le tiroient au
nombre de huit , estoient caparaçonnez
de Velours noir
croifé de Moire d'argent,
avec quatre Ecuffons en Broderie.
Il y en avoit un cinquiéme
fur le front de chaque
Cheval. Le Cocher & le
Poftillon , eftoient vétus de
Velours noir. Les Entrailles
GALANT. 123
furent portées dans le mefme
Chariot par deux Gardes ,
auffi tefte nuë. Pendant que
l'on y plaça le Corps , la Mufique
de la Reyne chanta un
Deprofundis. Le Clergé de la
Paroiffe , quatre-vingts Recolets
, & plus de deux cens
Habitans de Versailles en
deuil , chacun un Cierge à
la main , affifterent à cette
Cerémonie . Ils eftoient venus
en proceffion juſques à
la Chambre où repofoit le
Corps de cette Princeffe , &
le conduifirent bien avant
par dela la Montagne de Pi
Lij
124 MERCURE
cardie , qui eft au dela de l'Avenuë
de Verſailles . Le Ca
roffe des Femmes de Chambre
partit quelque temps
avant que la Marche commençaft.
Les fix Chevaux ef
toient caparaçonnez de noir,
& leurs Caparaçons croiſez de
Toile d'argent. Plufieurs Valets-
de- pied, & autres Gens de
Livrée en deuil, portoient des
Flambeaux de Cire blanche,
& ce Caroffe remply de Femmes
pleurantes , eftoit un
fpectacle fort touchant . Elles
alloient attendre le Corps de
leur Maîtreffe dans l'Eglife de
GALANT 125
S. Denys. La Marche commença
bientoft apres . La
Compagnie des Archers de
Mle Prevoft de l'ifle , ef
toit à la tefte. Tous les Ar
chers avoient des Crêpes à
leur Chapeau, & les Officiers
eftoient veftus de deuil . Ils
eftoient fuivis des Gens fer
vans dans les fept Offices
de la Reyne , au nombre de
foixante fix , vétus de Drap
gris , & portant chacun un
gros Flambleau de cire Hart
chede quatre livres. On leug
donnaà tous une fomme d'ar
gent. Cet employ eſtoit deſti-
"
Lij
126 MERCURE
1
*
né pour des Pauvres , mais
on crut devoir faire gagner
cette Aumône aux pauvres
Valets fervans dans les fept
Offices de fa Maifon . Les Of ·
ficiers du Gobelet , Echanfonnerie
, Paneterie , Grand
& Petit Commun , Fouriere
& Fruiterie , c'est ce qu'-
on appelle les fept Offices, )
fuivoient au nombre de plus
de trois cens , vétus de deüil,.
à pied , & portant des Flambeaux
de cire blanche. Apres
ces Officiers venoient quel
ques-uns de ces mêmesCorps
à cheval , auſquels on avoit
GALANT. 127
permis de marcher de la forte,
ne pouvant aller à pied . Il y
avoit auffi quelques Chape
lains , & quelques Officiers
de la Chambre .
Enfuite on voyoit paroiftre
les Caroffes de M's Fieubet
, la Feriere , & de Ménars,
c'est ce qu'on appelle le Confeil
de la Reyne , l'un eſtant
Chancelier , l'autre Secretai
re des Commandemens , &
Pautre Sur-Intendant de la
Maifon de cette Princeffe .
Apres eux marchoit le Bureau
de la Reyne , compofé
du Premier Maistre d'Hôtel
Liiij
128 MERCURE
du Maiftre d'Hôtel ordinaire,
des Controlleurs Genéraux,
& des Controlleurs. Clercsd'Office
, qui eftoient en
Manteau long, auffi -bien que
les Ecuyers , les Gentilshommes
fervans , & les Officiers
de la Chambre & de la Garderobe
, tous fur des Chevaux
caparaçonnez de noir.
Ce grand Corps eftoit éclai
ré par quelques Valets- depied
, & par plufieurs de leurs
Domeſtiques vétus de deüil,
-Trois Caroffes du Roy, &
trois de la Reyne , venoient
apres . Ils eftoiết drapez, & les
GALANT. 129
Chevaux caparaçonnèz auſſi
de noir, avoient des Houffes
traînantes , auffi croisées de
Moire d'argent. Dans le premier
eftoit Mademoiſelle de
Bourbon; dans le fecond, Mas
dame la Princeffe de Conty,
dans le troifiéme , Madame la
Ducheffe ,dans le quatriéme
Madame la Grand Ducheffe
de Toſcane , chacune acom
pagnée des Dames du Palais;
& le cinquiéme eftoit remply
de
Mademoiselle
, accompa
gnée de Madame de Montefpan
, Sur-Intendante de la
Maifon de la Reyne ; de Ma
130 MERCURE
dame la Ducheſſe de Créquy,
Dame d'Honneur ; & de Madame
la Comteffe de Béthune
, Dame d'Atour. Dans le
fixiéme , eftoient M. l'Evef
que d'Orleans , Premier Aumônier
du Roy ; M' l'Evef
que du Mans , Premier Auz
mônier de Monfieur ; M'l'E
vefque de Sez , Aumônier
ordinaire de la Reyne , &
quelques autres Prélats . Plufieurs
Pages à cheval , & Valets-
de- pied portant des Flambeaux
, éclairoient tous ces
Caroffes.
La Compagnie des MoufGALANT.
13
quetaires du Roy , cominandée
par M' le Marquis de Jauvelle,
paroiffoit enfuite avec
fes Officiers à la tefte, tous vétus
de deuil, & montez fur des
Chevaux de prix. Les Moufquetaires
avoient de grandes.
Echarpes de crêpe , & des
Crêpes à leurs Chapeaux. Ils
marchoient quatre à quatre,
chacun tenant un Flambeau
de Cire blanche . Leurs Mouf
quets avoient la bouche en
bas , & leurs Hautbois couverts
de Crefpe rendoient un
fon fort lugubre. Leurs Tambours
pareillement couverts
132 MERCURE
700
de Crêpe , n'eftoient frapez
que d'un coup. La Compagnie
commandée par M le
Commandeur de Fourbin ,
fuivoit de la meſme forte. Il
eftoit à la tefte,
accompagné
de plufieurs Officiers tres
bien montez . Ces deux Com
pagnies faifoient plus de fept
cens Hommes . Les Chevaux
Legers de la Garde du Roy
venoient apres eux,marchant
auffi quatre à quatre , tous
avec des Flambeaux ; ils avoient
pareillement des Echarpes
, & des Cordons de
Crêpe , qui font les feules
GALANT 133
I
-
marques de deuil qu'ils
portent en de pareilles occafions
. M' le Duc de Che
vreufe , Capitaine - Lieutenant
de cette Compagnie,
marchoit à leur tefte. Ils ef
toient fuivis des Pages de la
Grande & Petite Ecurie du
Roy, & de ceux de la Reyne
, qui formoient deux longues
Lignes , chacun avec un
Flambeau. Les Ecuyers du
Roy eftoient à la tefte des
deux Ecuries , & M' de Louvain
eftoit à la tefte de l'Ecurie
de la Reyne. Le nombre
de ces Pages eftoit tres134
MERCURE
petes
grand , & tous leurs Che
vaux de prix . Quatre Trom
de la Chambre
du Roy
fuivoient , & précedoient
les
Hérauts d'Armes , avec le
Roy d'Armes au Titre de
Mont-Joye-S. Denys , tous revétus
de leurs Cottes d'Armes
par deffus leurs Robes
de deüil traînantes
, le Chaperon
rabatu , avec leurs Caducées
couverts de Crêpe.
M' le Marquis de Rhodes , &
M'de Saintot, Grand Maître ,
& Maître des Cerémonies
,
venoient apres eux à cheval .
Ils eftoient environnez
de
GALANT. 135
plufieurs Eftafiers qui portoient
des Flambeaux de Cire
blanche. Les Suiffes du Roy
fervant àla Garde de la Rey.
ne , vétus de deüil , la pointe
de leurs Halebardes en bas,
& chacun un Flambeau à la
main , devançoient le Chariot
. Mrs les Abbez dé la
Boulidiere , de Chavaudon ,
d'Antecourt & Héron , Aumôniers
de la Reyne , en
Rochet , Manteau , & Bonnet
carré , & montez fur des
Chevaux caparaçonnez de
noir, tenoient avec des Cordons
les quatre coins du
$36 MERCURE
grand Poeſle qui couvroit ce
Chariot .Tout autoureltoient
les
ale du Roy,
& de la Reyne , meſlez avec
des Suiffes , portant tous de
gros Flambeaux
de cire blânche.
M¹ le Duc de la Vieuville
, Chevalier
d'Honneur
,
eftoit feul au cofté droit de
če Chariot en Manteau long,
fur un Cheval caparaçonné
,
& couvert d'une Houffe traînante.
A la gauche de ce
mefme Chariot , devoit auffi
eſtre feul M' le Marquis de
Hautefort
, Premier Ecuyer
de la Reyne ; mais une indif
GALANT. 137
pofition l'empefcha de sy
trouver. Derriere le Chariot,
marchoit M le Comte de
Monteffon , dont je vous ay
déja parlé , accompagné d'un
autre Exempt à la tefte de
cinquante Gardes , ayant des
Echarpes & des Cordons de
Grêpe , & marchant quatre
à quatre , chacun avec un
Flambeau . Mle Prince de
Soubife , Capitaine - Lieute
nant des Gendarmes du
Roy , paroiffoit enfuite à la
tefte de la Compagnie , qui
avoit auffi des Echarpes , des
Cordons de Crêpe , & des
Aoust 1683.
M
128 MERCURE
Flambeaux de cire blanche.
Les Caroffes du Corps des
cinq Princeffes qui faifoient
fes Honneurs du Convoy,
& ceux de leurs Ecuyers , environnez
de Valets- de - pied
portant des Flambeaux , fermoient
cette Marche. Les
Curez des Eglifes de la route,
vinrerit avec leur Clergé, fuivant
l'ufage, au devant du
Corps , & firent les Prieres
accoûtumées. On arriva le
Mercredy 11, à fept heures du
matin à un quart de lieuë de
S. Denys , ou le Convoy- ef
toit attendu par un Clergé
GALANT. 139
tres - nombreux. Il y avoit
cent Récolets venus de Paris,
& la plupart de ceux de Verfailles,
qui s'eftoient détachez
apres le départ du Corps pour
fe rendre à S. Denys . Le Provincial
eftoit à leur tefte . Les
Ecclefiaftiques de toutes les
Paroiffes de S. Denys , les
Chanoines des Chapitres, les
Officiers de la Juftice , & les
Religieux de l'Abbaye , fe
trouverent auffi au mefme ,
Lieu, ayant chacun unCierge
à la main. Ils accompagnerent
le Corps depuis la premiere
Croix jufque dans
Mij
140 MERCURE
l'Abbaye , & chanterent un
Miferere. Les Evefques fortirent
de Caroffe à cette
premiere Croix , & les Aumôniers
defcendirent de
cheval. M' l'Evefque d'Or
leans jetta de l'Eau-benîte
fur le Corps, & fit les Encenfemens.
Pendant ce temps,
les Religieux faifoient les
Prieres ordinaires . On trou
ya la Porte de la Ville toute
tendue de deuil , avec trois
Lez de Velours remplis d'Ecuffons
aux Armes de la
Reyne. Les Prélats , toûjours
à pied, fuivirent le Convoy
2
GALANT. 141
jufqu'à celle de l'Egli
fe. Le dedans & le dehors
en eftoient auffi tendus de
deüil , avec des Lez de Ve
lours & des Ecuffons , ainfra
qu'à la Porte de la Ville . M
l'Evefque d'Orleans préſenta
le Corps aux Religieux de
l'Abbaye, & leur fit un tresbeau
Difcours. On affure ordinairement
dans ces fortes.
de Difcours, que la Perfonne
dont on préſente le Corps,
eft morte dans la Religion
Catholique, & qu'elle a choify
la Sépulture au Lieu où
ce Corps eft préfenté , ou
14:2 MERCURE
bien qu'elle y aeſté choiſie
par fes Anceftres
. Celuy qui
Te reçoit , répond au nom de
tout fon Corps , qu'il n'en
doute pas , & que l'on fatisfera
à l'intention
du Défunt tant à
l'égard des Prieres & Services,
que de la Sépulture.Apres
la Réponſe
faite par le Prieur
au Difcours
de M' l'Evefque
d'Orleans
, les Gardes qui
avoient mis le Corps & les
Entrailles
fur le Chariot , les
en tirerent, & les ayant por
tez au Choeur , ils les poferent
ſur une Eſtrade qu'on y
avoit préparée. M' l'Evefque
GALANT 143:
d'Orleans fit en fuite quel
ques Prieres , & des Encenfemens
, & celébra une Meſſe
haute qui fut chantée par les
Religieux. Les Officiers de
la Maifon de la Reyne y af
fifterent. A la fin de la Meffer
il fit encore les Afperfions, &
les Encenfemens ordinaires ,
ce qui dura jufques à onze
heures du matin . Les Gardes
& les Suiffes ne font pas feu
lement demeurez à S. Denys
pour garder le Corps de la
Reyne, mais encore toute la
Maiſon de cette Princeffe .
Les Tables , des Officiers y
339iov
144 MERCURE
font fervies à l'ordinaire , &
fa Maiſon ne ſera rompue
qu'apres qu'elle fera inhumée
, ce qui ſe fera le jour
du Service folemnel qu'on y
doit faire au commencement
du mois prochain . Je croy,
Madame, qu'encore qu'il ait
paru beaucoup de Relations
de cette Ceremonie , vous
trouverez celle- cy nouvelle
en beaucoup de circonftances.
L'ordre de la Marche y
eft fuivy , ce qui n'eft point
obfervé ailleurs, & l'on y voit
toute la Maifon de la Reyne,
que quelques Relations a
voient
GALANT. 145
voient réduite aux feuls Chagelains
& Officiers de la
Chambre, On ne peut prendre
plus de foins & de précautions
qu'avoient fait ceux
qui avoient reglé la Marche.
On avoit dés le matin vifité.
la route, fait abatre unePorte,
& couper des Arbres dans le
Bois de Boulogne . Lors que
le Convoy partiſt , on détacha
plufieurs Perſonnes à
cheval , qui le précedoient
de loin, afin de voir s'il ne fe
formoit point quelque embarras
fur le paffage . Il y
' avoit plufieurs Aydes des
Moust 1683.
N
146 MERCURE
Cerémonies entre les files,
& fur les ailes , qui alloient
& venoient pour faire obferver
les rangs, & faire faire les
altes . Il y avoit auffi des Of
ficiers des Corps pour le
mefme fujet. Les Flambeaux
ne manquoient point, & l'on
en diftribua plus de fix mille.
D'efpace en efpace on en
trouvoit des Charetes chargées.
M' le Marquis de Seignelay,
Secretaire d'Etat, qui
a le foin de toute la Pompe
Funebre , eftoit dans fon Ĉaroffe
, & devança ceux qui
commencerent la Marche,
GALANT. 147
ge-
M' Duché , Controlleur
neral de l'Argenterie en année
, a ce mefme foin fous
luy. Cependant il eftoit bien
difficile qu'un fi grand Corps
s'avançaft avec une entière
régularité. Une Marche de
douze heures , fans compter
le temps qu'on demeura
à
cheval avant que de partir,
caufe des fatigues , des befoins,
& des incommoditez,
aufquelles il n'eft pas aifé de
remédier. La poudre élevée
par un fi grand nombre de
Cavalerie & de Peuple qui
avoit remply les chemins
Nij
148 MERCURE
pendant toute la nuit, n'empefchoit
pas peu de paroiftre
une Pompe, dont le noir devoit
faire la principale beauté.
On tient que plus de 400000
perfonnes eftoient forties de
Paris pour la voir paffer.
Mt le Recteur de l'Univerfité
ayant fait afficher dés
les premiers jours de cette
mort, des Défenfes de repréfenter
dans les Colleges aucuns
Jeux de Théatre, & d'y
rien faire paroiftre qui n'euſt
des marques de deüil , elles
ont efté óbfervées avec une
entiere exactitude. Ainfi au
GALANT. 149 -
lieu des Tragédies que l'on
a coûtume d'y repréſenter,
on n'y a fait pour diftribuer
les Prix , que des Déclamations
qui faifoient connoiſtre
la
douleur que la perte de la
Reyne caufoit à la France .
Le Lundy 16. de ce mois,
les Jefuites du College de
LOUIS LE GRAND , s'impofant
d'eux- mefmes une fembla
ble défenſe, changerent leur
Spéctacle accoûtumé en une
Pompe funebre . Au lieu du
Théatre
magnifique qu'on
éleve tous les ans fur les
quatre faces de la Court,
"
I
Niij
150
MERCURE
on choifit l'Eglife , comme
un Lieu propre à des Funérailles.
Elle eftoit toute tenduë
de noir ; & dés l'entrée,
un grand Tableau qui faifoit
voir le Sceptre de France, &la
Main de Juſtice, croiſez avec
des Offemens , le Manteau
Royal étendu avec unSuaire,
& desTeftesde Mort couronnées,
préparoit les Spéctateurs
à cettelugubreCerémonie par
une Inſcription Latine, reduë
en ces mots. Entrez,
avec des larmes quelle Tragédie
la mort nous repréfente cette an
née. Un Théatre élevé au
voyez
GALANT. KI
mefme lieu où fe dreffe tous
les ans celuy des Enigmes ,
faifoit voir un grand Tombeau
de marbre , aupres duquel
la Poëfie , la Mufique ,
la Tragédie, & l'Eloquence,
pleuroient , & abandonoient
leurs Inftrumens . Au deffus
de la couverture du Tombeau
, eftoit une Teſte de
Mort couronnée , traverfée
de deux Offemens , le tout
avec des Inſcriptions convenables
au fujet. Sur ce Tombeau
paroiffoit un grand
Arc-en-Ciel , qui fut remar
qué de tout le monde au
Niiij
152 MERCURE
J Convoy funebre qui fe fit
de Verfailles
à S. Denys ,
puis qu'au moment que le
Soleil fe leva du cofté de
cette Ville , il fit un grand
Arc-en- Ciel du cofté du Bois
de Bologne , d'où fortoit le
Convoy . L' Ame de la Reyne
eftoit élevée fur cet Arc- en-
Ciel , Simbole de la Paix
qu'elle trouve dans le Ciel,
apres l'avoir donnée à lab
Terre par fon heureux Mariage
avec le Roy. Au deffus s
de cette Figure, la Juftice , &
la Paix , apportoient à l'Amei
de la Reyne la Couronne de
GALANT. 153
Gloire , que S. Paul appelle
uneaCouronne de Juftice.
Tout cet appareil fe faifoit à
l'occafion des Prix qu'on de
voit diftribuer. On avoit re
préſenté dans les trois faces
de l'Eglife, la diftribution de
ceux que la Juſtice Divine ?
fait dans le Ciel aux admira
blesvertus de cette Princeffe
Cés Prix , qui eftoient ceuxⓇ
de la Foy, de l'Espérance, de
la Charité, de la Pieté, de la
Religion, de la Modeftie, &
de la Candeur , fe voyoient
repréſentez par autant de
Couronnes diférentes , fça
154 MERCURE
1
voir, de Girafols , de Feüilles
vertes , de Roſes , de Verveine,
de Grenatilles , de Violetes
, & de Lys. Il y avoit
encore plufieurs Deviſes qui
marquoient les divers évenemens
de fa vie . Le Pere de
Jouvency , l'un des Profeffeurs
de Rhétorique
, prononça
l'Oraiſon Funebre en
Latin , en préſence de M
l'Archevefque , de plufieurs
autres Prélats , & d'un tresgrand
nombre de Perfonnes
confidérables par leur rang
& leur mérite. On fit en
fuite la diftribution des Prix
GALANT. 155
fondez par le Roy , fans y
employer la pompe qui a de
coûtume de l'accompagner.
Le lendemain 17. on fit la
mefme diſtribution des Prix
au College du Pleffis , fur un
Théatre tout tendu de deüil,
éclairé de divers Luftres , &
orné de tous coftez des Armes
de la Reyne. Cinq Bergers
venoient fe plaindre de
la perte qu'ils avoient faite
depuis peu de jours d'une
illuftre Nymphe, dont ils firent
l'Apothéose, en feignant
qu'ils l'avoient veuë monter
au Ciel, avec toutes les mar156
MERCURE
a
ques par lefquelles les Ames
bienheureufes
peuvent eftre
reconnuës. Cela fut meflé
de Vers Latins & François
,
& précedé par un Prologue
Latin , que fit le Fils de M
Guéton à la gloire de la Reyne.
Ce qu'ily eut d'admirable
, c'eft que de cinq cens
Vers Latins qui entroient
dans cette Action , il y en
avoit pres de la moitié de la
compoſition
d'un petit Abbé
, Fils de feu M' le Camus
des Touches , Controlleur
general de l'Artillerie
, qui eft
Rhetoricien
, & qui avoit
GALANT. 157
pour
donné l'idée de cette Piece.
On a fait beaucoup de Vers
fur cette mort. Je les réſerve
le mois prochain, faute
deplace, & vous envoye feufeulement
trois Sonnets de
M' Magnin , Conſeiller au
Préfidial de Mâcon .
SUR LA MORT
DE LA REYNE.
SONNET.
TRifle & cruelécueil des Grandeurs
Souveraines ,
Impitoyable Mort, terriblesfont tes
coups,
558 MERCURE
Ils nous ont enlevé la plusfage des
Reynes.
Quel revers impréven,de nos deftins
jaloux!
$2
Victoire, Exploits guerriers , que vos
pompesfont vaines !
Lauriers, en vous cueillant, que nous
préfagiez - vous ?
Eft.ce ainfi que le Ciel, prospéritez
humaines,
Vous répand icy-bas , pour cacher
Son couroux?
S2
A quel prix , àquel prix, a-t-ilmis
nos Conqueftes?
D'un air tranquille & froid, LOVIS
en vit les Festes,
Etfon coeur aujourd'huy de douleur
eftfendu.
GALANT. 159
Sz
S'ilfutfi peu touché dufuccés defes
armes,
Ab! que ne valoit point le bien qu'il
aperdu,
Puis qu'illuyfait répandre un deluge›
de larmes!
SUR LE MESME SUJET.
Vous
Ous avez doncfuby la Loy
des Deftinées,
Reyne augufte , & la Parque au milieu
de vosjours
Annonce encore un coup aux Teftes
couronnées,
Que lagrandeurhumaine a de triftes
retours.
SS
Que voftre heureux afpect, Etoiles
fortunées,
160 MERCURE
Contre noftre mifere eft d'un foible
Secours
Aquoy bon nous donner defi belles
années,
Si vous ne sçavez pas en alonger
le cours?
SS
A cette mort, LOV IS leplus grand
des Monarques
,
De fafélicité ne connoiftplus les
marques,
Tout l'Univers l'entend gémir &
Soupirers
25
Et nous pouvonsjuger en l'état où
nous fommes,
De quel poids est le coup qui nous fait
murmurer,
S'il coufte tant depleurs auplus heureux
des Hommes.
GALANT. 161
LA LUNE ECLIPSEE,
& ces mots pour ame, Ni
terra obftaret amanti.
Ο
Vand le Corps de la Terre,
àla Lune opposé,
Aux rayons du Soleil la rend inac
ceffible,
On diroit que l'efprit du monde eft
divifé,
Tout tremble, tout frémit à cet afpect
terrible.
S&
Mais ce n'eft qu'un Spectacle, où l'oeit
eftabusés.
Et l'obftacle, qui rend cet Aftre moins
vifible,
Trouble pour un inftant l'ordre du
Composé,
Aouſt 1683.
162 MERCURE
Et ne fait dans les Cieux nul chan
gementfenfible.
$2
Ainfi lors que la mort vous ouvre le
cercueil,
Reyne augufte, LOVIS, dans la nuit
defon deüil,
Voit errerfangrandcoeur, ilfoûpire,
il s'égare.
S2
Cette Eclipfe étonnante a troubléfes
beaux jours;
Maisfi dans ce moment la Terre vous
Sépare,
Un amour immortel vous unira toûjours.
Voicy cinq autres Deviſes
fur la mort de cette augufte
Princeffe. Elles font de M
GALANT. 163
de la Salle de l'Eftang , de
Rheims.
I.
Une Fontaine qui s'élance
dans l'air à travers les goutes
d'eau qui retombent dans
fon Baffin .
C'est au milieu despleurs que je
quitte la terre.
II.
Une Iris , ou l'Arc-en-Ciel,
qui commence à diſparoiſtre;
pour montrer l'avantage que
la Reyne avoit d'eftre l'E
pouſe de Louis LE Grand.
"L'Aftre le plus brillantfaifoit
tout mon éclar.
O ij
164 MERCURE
III.
Sur fa charité envers les
Pauvres . Un Arbre dépoüillé
de Fruits , au bas duquel on
en voit des Corbeilles toutes
remplies.
Hacfibi nonferebat opes.
IV.
Sur fa tendreffe envers
Monſeigneur le Dauphin.
Une Aigle qui conduit fes
Petits vers le Soleil.
Cura mihifoboles,dum confpicit
illa Tonantem.
V.
Sur fon humeur bienfai
fante envers tous ceux qui
GALANT. 165
avoient l'honneur de l'appro
cher. Une Fontaine , qui n'ar
rofe pas moins les Fleurs qui
font fur fes bords , que les
moindres Herbes.
Sije ceffe mon cours, je ceffe mes
bienfaits.
Il faut vous tenir parole
touchant les Affaires d'Alle
magne, dont je vous promis
la derniere fois de vous parler.
Avant que d'entrer dans
ce dérail , je fatisferay avec
plaifir à ce que vous fouhaitez
que je vous apprenne.
Vous me demandez quelle
166 MERCURE
eftél'origine des troubles qui
ont foulevé les Mécontens
de Hongrie contre l'Empereur
leur Souverain . Pour
bien concevoir les dernieres
guerres de ce Royaume , il
eft neceffaire d'avoir quelque
connoiffance des lieux & des
temps, qui font les feuls guides
qu'on doit prendre dans
l'Hiftoire, & fans lesquels on
eft en danger de s'égarer fort
fouvent.
La Hongrie eft ce que les
Anciens ont appellé la Baffe
Pannonie. Les Pannoniens
l'ont habitée d'abord . Jules
GALANT. 167
Céfar fut le premier des Romains
qui entra dans leur
Pais. Quelques autres Capitaines
y firent enfuite quelques
progrés, jufqu'à ce que
Tibere fubjugua toutes les
Contrées qu'ils occupoient.
Ainfi ils demeurerent longtemps
tributaires aux Romains
; mais enfin fur le dé
clin de l'Empire , les Gots
s'en rendirent maiftres , puis
les Huns , qui vers l'an de
falut 900. furent défaits en
Bataille par une Nation fortie
de Scythie . Cette Nation
s'eftant faifie de ce qu'on ap168
MERCURE
pelle aujourd'huy le Royau
me de Hongrie , le smeta
avec les reftes de ce Peuple
& donna commencement
au nom Hongrois . Les bor
nes de de Royaume font du
cofté du Levant , la Tranfil
vanie & la Walachie; du Sep
ptentrion , les Monts Tatri,
ou Carpatiens , qui le fépa
rent de la Pologne & de la
Ruffie , au Midy, la Servie &
la Bofnie ; & au Couchant,
l'Autriche , la Moravie, & la
Stirie. Il eft fitué à l'égard du
Ciel, entre le fixiéme & le
feptiéme Climat , depuis le
GALANT. 169
*
45. degré & demy , juſqu'au
49. de latitude. Le Danube
le fépare en deux ; ce qui demeure
au Septentrion , elt
appellé la Haute Hongrie ; &
ce qui eft au Midy, la Baffer
Ce Païs eft l'un des plus riches
de l'Europe . La terre y
eft fi fertile , qu'en trois ans
le Bled fe change en meil
leure efpece. Il y a quantité
de Mines d'Or, d'Argent, &
de Cuivre , principalement
vers la Tranfilvanie, & entre
Strigonie & Bude , où le Païs
eft plein de Montagnes.
Tout le refte eft plat & uny.
Aouft1683.
P
f
170 MERCURE
Ce Peuple fut de tout temps
libre , & gouverné , mefme
dans le Paganifme , par, treize
diférens Ducs , fçavoir, Keve,
Radicha, Keme, Bela, Buda ,
Arhila, Arpado , Sabolcho,
Giula , Chundo , Léel , Verbulchio,
& Orfo. Geifa, qui
fut le
quatorziéme , seçeut
le Baptefme des mains de
S. Adelbert, Evefque de Prague.
Celuy- cy eftant devenu
incapable de gouverner par
fon extréme vieilleffe , tous
du Royaume éleu
les Ea
rent
fon
Fils
Eftienne
avec
le
titre
de
Roy
.
Cela
arriva
EGALANT! 171
fan rodo, & felon d'autres.
1020. A cet Etienne, qui eft
reconnu pour Saint, ont fuc
cédé parto
par voye d'élection ,
Pierre, Aba , André I. Bela I
Salomon, Geiza I. Ladillas I.
Coloman, Eftienne II . Bela II .
Geila HI. Eftienne III. Ladif.
las II. Eftienne IV . Bela III.
Emery , Ladiflas III. André II.
Bela IV. Eftienne V. Ladif
las IV. André III . Venceflas,
Otto Charles I. Louis I.
Marie Regine ," Charles II.
Sigifmond , Albert , Ladiflas
V. Uladiflas I. Jean Huniade,
Mathias I. Uladiflas II.
Pij
172 MERCURE
Louis II. & Jean Zapoly. De
ceux -cy l'élection eftant paffée
à Ferdinand Duc d'Au
triche , qui fut depuis Empereur
, a esté a efté continuée
dans cette Maifon en la perfonne
de Maximilien, de Ro
dolphe, de Mathias II . de Fer
dinand II & Ferdinand III
Empereurs, de Ferdinand IV
Roy des Romains , & enfin
en celle de Leopold - Ignace,
aujourd'huy régnant, qui fut
Roy de Hongrie le 6. Juin
1657. Les deux principaux
Officiers de ce Royaume,
font le Palatin , & l'Arche.
GALANT . 173
vefque de Strigonie , qui eft
mat &
Chancelier
perp
tuel. Tous les Etats de Hongrie
ſont diviſez en foixante
Comtez , qui font autant de
Gouvernemens dont le
Grand Seigneur en poffede
vingt fept , l'Empereur vingtcinq
, & le Prince de Tran
filvanie huit , mais celles du
eur ont
beau Grand
coup plus d'étendre , puis
qui poffede préfentement
les deux tiers de la Hongrie,
Les Villes qui font demeu
rées en l'obeillance de l'Eme
a
pereur , fe gouvernene com le
Piij
174 MERCURE
*
me celles d'Autriche. La plus
grande force du Païs con
fifte en Cavalerie - Legere, &
on y appelle les Cavaliers
Huflars. Ils combatent à la
façon des Tartares , & leur
principal effet dépend de leur
promptitude & de leur vîteffe
. Les Gens de pied fe
nomment Heiduques , ils
s'en fervent peu, à caufe que
le Pais eft plus avantageux
pour la Cavalerie que pour
Î'Infanterie. La Langue eft
toute particuliere, & n'a rien
de commun avec l'Alle
mande & l'Esclavone , ce qui
GALANT. 175
&
fait que les Hongrois ont
grand foin d'apprendre la
Langue Latine, par le moyen
de laquelle ils converfent
avec les Etrangers . Pour ce
qui regarde la Religion , il
n'y a Province en toute la
terre, où la Créance des Habitans
foit fi divifée . On
trouve la plupart des Sectes
qui ont agitél'Eglife pendant
les Siecles paffez , Ariens,
Sociniens , Anabaptiftes , &
autres. L'Heréfie de Luther
eft plus fuivie dans les Etats
de l'Empereur ; mais dans
ceux de la Turquie , celle de
Pij
176 MERCURE
Calvin eft plus commune.co
Presbourg, anciennement
Pofonium , eft la principale
Ville de celles que l'Empe
reur poffede aujourd'huy en
Hongrie , elle eft fituée dans
la Haute, le long du Danube,
fur la pente d'un Cofteau, au
haut duquel on voit le Chaf
teau , dont la figure eft pref
que quarrée. Pendant les
guerres dernieres , on a for
tifié les Fauxbourgs qui font
affez grands. Depuis qu'Albe
Royale a efté prife par les
Turcs en 1543. c'eſt à Pref
bourg que l'on a éleu &
GALANT. 177
1.
couronné les Roys , en l'E
glife Collégiale de S. Martin ,
ouseft la Couronne qu'ils difent
avoir efté apportée du
Ciel. Le Danube fe divife au
deffous de Prefbourgmen
quatre bras , qui font plus!
feurs belles Ifles remplies
de Bois de haute- futaye . La
plus remarquable eft celle de
Comore, ou de Schut , qui a
douze lieuës Hongroifes de
long, & cinq de large ; cha
que lieuë en vaut deux de
Francen wis a dovod
La Ville de Javarin , que
ceux du Païs appellentRaab,
J
178 MERCURE
eft fituée en la Baffe Hongrie
, dans une Plaine à perte
de veuë . Elle eft environnée
de l'un des bras du Danube,
& de la Riviere de Raab, qui
luy donne fon nom , & flan
quée de quatre grands Baf
tions. Sa figure eft quadrangulaire
. C'eft la feule Ville
que lesChreftiens poffedent,
apres l'avoir reprife fur les
Turcs. Sinan Baffa s'en ren
apres
dit le maiftre en 1594. fous
Amurat III. & trois ans apt
ayant efté emportée par le
Petard, elle fevint en la puif
fance des Chrefties . La gloire
GALANT. 179
t
en eft deue à M de Vaubecourt,
Ayeul de M' de Vaubecourt,
Gouverneur deChâlons
, qui épouſa Mlle Amelot
l'année derniere. Il la furprit,
accompagné ſeulement de
cent Soldats François & Walons.
On y trouva 180, Pieces
dee
Canon. Gerte Ville eft
l'une des Places frontieres
de l'Empereur , car fans paffer
aucune Riviere , ny ren,
contrer aucun Lieu fermé de
Murailles , l'on y peut venir
des Terres du Grand Seigneur
, qui font à une lieuë
de la & parce que fans avoir
185 MERCURE
égard aux Traitez de Paix ,
les Turcs y font tous les
jours des courfes , les dix
heues de Pais qui font entre
Javarin & Strigonie re font
point cultivées. S'il attive,
quelque diférend pour les
Confins , le Gouverneur de
Javarin, & le Baffa de Bude
le terminent fuivant le pouvoir
qu'ils en ont de leurs
Maiftres , fans qu'il foit bes
foin que l'Empereur ny le
Grand Seigneur en foient
avertis 1: 1by 69.19 Da
3 Comore eft la Place la
plus éloignée quei fEmpe
GALANT. 181
reur poffede aujourd'huy en
Hongrie. Elle eft fituée fur
f'extrémité de la grande Ifle
qui en porte le nom, à l'endroit
où ttoouuss lleess bbrraass du
Danube fe raffemblent. Ce
luy qui vient du cofté de
la Haute Hongrie, prend le
nom d'une petite Riviere appellée
le Yag, qui entre dedans.
Toute cette grande
Ile de Comore a titre de
Comté, & eft tres abondante,
Elle est défendue par la For
tereffe de forme triangulaire,
que Ferdinand I. Frere de
l'Empereur Charles- quint,
182 MERCURE
fir baftir à la pointe en isso.
Ce grand Royaume , qui
eftoit fi floriffant pendant le
régne de ſes anciens Roys ,
tomba toút d'un coup de
cette premiere grandeur,
apres la mort de Mathias,
defcendu de Jean Hunniade,
qui défit Mahomet II. pres
de Belgrade en 1456. La
moleffe de Ladiflas , le jeune
âge de Louis II. fon Fils , &
la divifion de l'Allemagne
au fujet de la Religion , par
le venin de l'Heréfie que Lu
ther y répandit , avec la rebellion
qui en eft infépara
GALANT. 183
ble , furent les motifs qui
porterent Soliman II . à venir
attaquer la Hongrie en 1520 .
Belgrade fut prife par trahi
fon , & quelques années
apres, le jeune Roy Louis fe
voyant attaqué par Soliman ,
déféra trop aux fentimens du
General de fon Armée, qui
le força plutoft qu'il ne luy
confeilla, d'aller contre l'Ennemy,
qui luy paroiffoit attendre
de nouvelles forces.
Ce General, appellé Paul Tomoré,
eftoit un Homme de
qualité, qui ayant longtemps.
porté les armes , s'efloit fait
184 MERCURE
P
Cordelier , & eftoitsen fuite
devenu Archeveſque de Co
lacfe dans la Haute Hongrie.
On luy avoit donné pour
Collegue George Zapoly,
Frere de Jean , Gouverneur
de la Tranfilvanie. La Ba
taille fut données les 29.
d'Aouft 1526. dans les Plaines
de Mohacs , où l'infortuné
Louis afut vaincu & nbyć
dans les Marais, aupres d'un
Village nomméCzelie Tous
te la fleur de fa Nobleffe y
fur tuée, & tout de plat Pais
ravagé par les Turcs , &
inondé du fang de pres de
GALANT 185
arois Roens mille Chreftiens
Quinze cens Hongrois ayant
elté faits prifonniers, Soliman
lear fit couper la tefte à tous
le lendemain. pradeda
Ce ne fut là que le com
mencement des calamitez
de ce malheureux Royaume
.
La Couronne de Hongrie
eſtant à donner apres la more
de Louis II. les Etats s'affem
blérent, & éleurent Jean Za
poly, Comte de Scepufe, Vaivode
de Tranfilvanie
, pour
remplir fa place. Il fut coul
Fonné par l'Archevefque
de
Strigonie? Cependant quel
Aoust 1683.
186 MERCURE
ques Seigneurs Hongrois,
indignez de la préference
qu'il avoit obtenue fur eux
engagerent Ferdinand Roy
de Boheme , à demander
cette Couronne, comme luy
eftant deue, parce qu'il avoit
époule la Soeur de Louis , Il
entra dans la Hongrie , &
ayant défait JeanZapoly dans
une Bataille, il le contraignit
de fuir, & de fortir du Royaume.
Jean eut recours aux Armes
de Soliman, qui luy pro
mit de le rétablir , moyennant
quelque tribut , Soliman,
fe rendit à Belgrade en 15299
GALANT. 187
prit Bude Capitale du Royaume
, lâchement abandonnée
par la Garnifon , qui avoit lie
fon Gouverneur Thomas Nadafti.
Comore s'eftant rendue
à compoſition, il prit Altembourg
par affaut , & ne
trouvant rien qui luy refiftaft,
il vint camper devant Vienne
le 26.Septembre 1529.
Vous ne ferez pas
Madame , que je vous diſe
quelque chofe de ce Siege,
dans un temps où les Turcs
ont attaque cette mefme
Place. L'Armée de Soliman
eftant tres -nombreufe , il la
1529+
fachée,
Qij
188 MERCURE
divifa en cinq Poftes. Le
fien eftoit juſques à Schire!
cat, depuis l'Eglife de Sainte
Marie. Celuy d'Ibrahim
comprenoit depuis Trantmansdorf
jufques aux Montagnes
de Vienne. On avoit
placé le Beglierbey de la
Natolie vis-à- vis l'Eglife de
S. Wlderic . Les Azapes ef
toient proche de la Porte des
Ecoffois, le long du Danube,
& le refte des Soldats dans le
Village de Suvreag , fur le
panchant de quelques Cô
teaux. Vienne n'eftoit pas
fortifiée alors comme elle
GALANT 089
4
l'eft aujourd'huy ; mais un
des bras du Danube , fur le
quel cette Ville eft fituée,
en rendoit toûjours l'affiete
tres - avantageuſe . Ce qui
contribua fort à la fauver
c'eſt que la meilleure partic
de l'Artillerie des Ennemis
ayant efté miſe fur ce Fleuve
pour eftre portée plus commodement
, Volfang Odit :
tira de Prefbourg, dont il ef
toit Gouverneur , quelques
Pieces de Canon, & les ayant
placées fur les bords de lag
Riviere, il les fit tirer fi heu
reufement, qu'une partie des
190 MERCURE
Vaiffeaux Turcs fut coulée
à fond, & le reſte diffipé. Les
Affiégez eftant braves, & en
fort grand nombre , firent
une vigoureuſe Sortie fur les
Ennemis , fi - toft qu'ils virent
leurs Tranchées ouvertes.
Les Janiffaires les repouffes
rent jufque dans leurs Mus
railles, & firent quelques Pri
fonniers , qui fur plufieurs
queſtions que leur fit l'Empereur
Turc , luy répondi
rent que leur Prince s'eftoir
retiré à Lintz , qu'il y avoit
cent Pieces de groffe Artill
lerie, & deux cens de petite
"P
GALANTA 291 .
dans Vienne , vingt mille
Fantaflins , avec deux mille
Chevaux , & que tous les
Habitans eftoient réfolus de
détendre leurs biens & leur
liberté juſqu'à leur dernier
foûpir . Soliman en choiſit un
qu'il renyoya dans la Ville,
pour dire à ceux qui la défendoient,
que s'ils vouloient
luy payer tribut , il retireroit
fon Armée , fans foufrir qu'
aucun de fes Soldats y entraft
, mais que s'ils refufoient
de fe foûmettre, il proteftoit
qu'il ne retourneroit point à
Conftantinople , qu'apres
192 MERCURE
13
avoir tout fait paffer au fil de
l'Epée. Ces menaces n'éton
nerent ny les Soldats, ny les
Habitans. Comme fon Ar
tillerie avoit efte prefque
toute perdue fur le Danube,
ils jugerent bien qu'on auroit
recours aux Mines , &
réſolurent de les éventer par
les Contremines qu'ils firent
faire par tout. Ils ne pûrent
cependant empefcher l'effet
de trois , qui ouvrirent les
Murailles affez Plargement
pour engager les Turcs à l'af
faut. Ils y marcherent avec
une sardeur, inconcevable.
Un
GALANT. 193
Un large Retranchement
défendoit la première Brechetgils
y trouverent des
Hommes fi réfolus , qu'ils
furent contraints de fe retirer.
Ils eurent le mefme
malheur du cofté de Sainte
Claire , auſſi - bien qu'à la
Porte de Carinthie, où eftoit
la troifiéme ouverture ; en
forte qu'apres quatre heures
d'affaut , Soliman defefperé
de la perte de plus de quinze
mille Turcs qui furent tuez ,
laiffa toute la gloire de cette
Journée aux Affiégez, & fit
fonner la Retraite . Cet Af
Aouſt 1683.
R
194 MERCURE
faut fut bientoft fuivy d'un
autre, foûtenu avec une telle
intrépidité , que l'ardeur des
Affaillans , qui braverent le
tonnerre de l'Artillerie Chrê
tienne plus de la moitié du
jour, ne pût faire reculer les
Affiégez. Les Turcs perdirent
vingt- fix mille Hømmes
dans cette feconde Attaque
, ce qui obligea Soliman
à lever le Siege. Il ne
quitta point les intéreſts du
Roy Jean, qui s'accommoda
enfin avec Ferdinand. Les
conditions de leur Traité furent,
qu'ils prendroient tous
GALANT. 195
deux la qualité de Roys de
Hongrie , que Jean joüiroit
tranquillement pendant qu'il
vivroit de toutes les Places
& de toutes les Terres qu'il
y poffedoit , lefquelles feroient
rejointes apres la mort
à la Couronne de Ferdinand,
& que fi ce Prince laiffoit
quelques Succeffeurs, Ferdinand
leur donneroit dans ce
mefme Royaume de Hon .
grie des Apanages dignes de
leur rang & de leur naiſſance .
Jean eftant mort peu de
temps apres, ne laiſſa qu'un
Fils nommé Eftienne , qui
Rij
196 MERCURE
fucceda fans aucune contef
tation à la Principauté de
Tranfilvanie . Comme il avoit
befoin d'un Tuteur, la Reyne
Elizabeth fa Mere , Fille de
Sigifmond Roy de Pologne,
fut choifie pour cet impor
tant Employ , avec un Religieux
de S. Benoift , appellé
communément le Moine
George. Il fe broüilla , & ſe
raccommoda plufieurs fois
avec cette Princeffe , qui
apres plufieurs années de
trouble & de guerre , confentit
que fon Fils Eftienne,
qui prit le nom de JeanGALANT.
197
Sigifinond, épouſaft une Fille
de Ferdinand . Le Moine
George, qui eftoit un Homme
fort remuant , recherchoit
tantoft la protection
du Turc , & tantoft traitoit
avec Ferdinand , qui le fit
faire Cardinal par Jules III.
& qui enfin craignant l'inſtabilité
de cet efprit , envoya
ordre à Jean - Baptifte Caf
talde , General de fes Trous
pes, de s'en défaire , ce qu'il
exécuta par le moyen de
quelques Affaffins , qui le
tuerent dans une Maifon de
plaiſance où il s'eſtoit retiré.
Rij
198 MERCURE
Soliman qui avoit pris Strigonie
en 1543. auffibien qu'Al
be Royale,Ville où le gardoit.
la Couronne , & où eftoit le
Tombeau des Roys, affiegea
Zighet en 1566. L'Empereur
Maximilien II. qui avoit fuc
cedé à fon Pere Ferdinand
au Royaume de Hongrie,,
confia la défenſe de cette
Place au Comte Nicolas Se
rin , Aycul des Comtes Nicolas
& Pierre Serin , qui
ont tant fait de bruit de nos .
jours. Illa défendit fi vaillamment
, & le carnage fut fi
grand du coſté des Ennemis,
1
:
GALANT. 199
a
C
que l'Hiftoire n'a pu dire le
nombre de ceux qu'ils perdi
rent. Apres deux Affauts qui
n'eurent point d'autre effet
que de remplir le Foffé de
Morts , Soliman qui eftoit
préfent à ce Siege , racha de
gagner le Comte de Serin
par des promeffes tres - avantageufes
, mais il ne put l'é
branler , & un Affaut general
qui fut donné , luy ayant
encore caufé la perte d'une
infinité de monde , il en eur
cant de chagrin , que deſefperé
de voir que fept ou hust
cens Hommes qui reftoient
R iiij
200 MERCURE
alors de la Garnifon , puffent
tenir tefte fi longtemps à une
Armée de plus de deux cens
mille Hommes , il mourut de
déplaifir le 4. de Septembre.
Mahomet qui en eftoit Ge
neral , cacha cette mort , &
les Soldats animez par les remontrances
qu'il leur fit quelques
jours apres , l'ayant prié
de les mener à la Breche avec
promeffe d'y mourir tous , ou
de la forcer , l'Affaut fut recommencé
le lendemain. Les
Turcs apres une perte encore
plus grande que les autres
fois , commençoient à fe re
GALANT 201
tirer , lors qu'un coup de
Canon portant malheureufe
ment dans une Tour de la
Citadelle , où toutes les Pour
dres eftoient enfermées , y
mit le feu , & comme le venti
le communiqua au refte de
l'Edifice , plufieurs Soldats
de la Garniſon coururent de
ce cofté-là pour l'éteindre.
Les Turcs profitant de ce
défordre ,
retournerent au
combat , & le vaillant Comte
de. Serin voyant alors qu'il
falloit mourir , ou par les
Armes de fes Ennemis , ou
par la violence du feu , prit une
202 MERCURE
+
réſolution digne de fon grand
courage. Il fe fit donner le
plus magnifique de ſes Habits
, couvrit fa tefte d'un
Bonnet de Velours noir , enrichy
de Broderie d'or , &
garny d'une riche Enfeigne
de Diamans ; mit deux cens
Ecus d'or dans fa poche pour
fervir de récompenfe à celuy
quiluy donneroit la fepulture,
fe fit apporter les Clefs de la
Citadelle , qu'il mit en fon fein
les conferver jufqu'à la
pour
mort , fit charger jufqu'à la
bouche cent Pieces de Canon
qui défendoient fes Mu
GALANT. 203
railles , & lors qu'elles eurent
fait l'effet qu'il en avoit attendu
, il le prépara à fortir.
Son Ecuyer qui le vit dans
ce deffein , luy ayant préſenté
fa Cuiraffe , Non , non , luy ditil
, je ne dois plus fonger à la
vie , il en faut fortir par une
playe glorieufe , allons la chercher.
Alors fe mettant à la
tefte de fes Soldats , il fit des
chofes qui paroiffent incroya
bles. Il en coufta la vie à pluss
de quatorze cens Turcs en
moins d'une demy- heure , &
il fut enfin percé de deux
coups de Pique qui le ren
204 MERCURE
;
verferent ; il combatit encore
à genoux , & ne quitta les
armes que dans l'inftant qu'il
mourut. Les Janiffaires luy
ayant coupé la tefte , la firent
porter dans tous les quartiers
de l'Armée mais le
Baffa de Bude plein d'admiration
pour ce vaillant Capitaine
, ne put foufrir qu'elle
fut expofée avec tant d'ignominie.
Il la fit enveloper
dans une Piece de Velours
noir , & la renvoya au Comte
de Salm fon proche Parent.
Zighet fut pris , & enfuite
Jule , qui eftoit la feule Ville
GALANT 205
que Maximilien poffedaft en
Tranfilvanie. Jean Sigifmond
eſtant mort l'année fuivante,
Sigifmond Batori , Seigneur
du Païs , luy fucceda dans
cette Principauté. Il s'unit
d'abord avec l'Empereur , &
enfuite avec le Turc .
La Tranfilvanie a depuis
eu pour Prince Bethélem
Gabor , qui fut déclaré Roy
de Hongrie en 1619. en mesme
temps que Fridéric , Prince
Palatin du Rhin , fut proclamé
Roy de Boheme par
les ProteftansRebelles . George
Ragotzki luy fucceda , &
4
206 MERCURE
mourut en 1660. Så mort fit
paroiftre deux Concurrens
à la Couronne de Tranfilvanie
. Chimin Janos eftoit appuyé
de l'Empereur ; le Comte
Barclay avoit la protection
du Turc. Aly Baſſa s'eftant
joint à luy avec cinquante
mille Hommes , l'établit dans
cette Province par la prife de
Varadin , Place importante,
fortifiée de cinq Baftions ré
guliers , eftimée pour fa fitua
tion , & pour eftre la Porte
de la Hongrie. Cette prife
ralluma le feu de la guerre
dans le refte de ce Royaume.
GALANT. 207
:
Chimin Janos , que les Turcs
ne purent obliger à les reconnoiftre,
pourfuivitle Comte
Barclay dans un Pofte où
il croyoit eftre bien retranché.
Il le prit , & luy fit cou
per la tefte. Les Tranfilvains
voyant arriver le Grand Vizir
fur leursFrontieres , abandonnerent
Chimin Janos , & firent
occuper fa place à Foloni
Gabor , Fils de Bethélem Gabor
, Prédeceffeur de Ragotzki
. Le Grand- Seigneur
n approuvant point cette
élection , envoya ordre à fes
Generaux , d'établir Michel
208 MERCURE
Abaffi , Prince de Tranfilvanie.
Chimin Janos attaqua
les Places qui le reconnurent
, & eftant enfin tombé
dans une embuscade , il fur
pris , & mené prifonnier en
un lieu , où il mourut de chagrin
peu de jours apres . Alors
Abaffi reçeut d'Aly Baffa Genéral
des Armées du Turc,
une Veſte de Brocatel d'or,
avec un Sceptre garny de
Pierreries , pour marque de
Souveraineté de cette Province
, dans laquelle Sa Hauteffe
l'établiffoit. Le Grand
Vizir Mahomet Coprogli,ef
GALANT 209
tant mort. Son Fils Achmet
quiluy fucceda dans ce Pofte
à l'âge de 28. ans , contre l'ordinaire
de la Porte ,voulut fi
gnaler fon entrée au Miniſtere
par quelque exploit éclatant.
Ainfi apres avoir entretenu
l'Empereur de paroles
pendanttout l'Hyver de 1663
luy faiſant croire que les préparatifs
de guerre qu'il faifoit
faire , devoient eftre contre
les Vénitiens , il fe mit en
Campagne au mois de Mars,
avec une Armée de cinquante
mille Hommes
& un gros
de. Tartares. Le Siege de
Aouſt1683. $
210 MERCURE
Neuhauzel fut réfolu . Cette
Place , appellée Vivar par les
Hongrois, eft dans une Plaine
prés le Fleuve Nitria,& forme.
avec Javarin ou Raab , & Comore
, une ligne de défenſe
qui couvre Prefbourg , &
toute la Hongrie fupérieur au
dela du Danube. Les Turcs,
felon leur coûtume , firent
leurs approches avec de profonds
Foffez , des Attaques
en plufieurs endroits , & des
Bateries pour ruiner les Maifons
des Habitans. Les Tartares
cependant faifoiét leurs
courfes par tout le Païs , ce

GALANT. 211
qui obligea le Comte de
Montécuculli de fe tenir toûjours
avec quelques Troupes
fur le Danube , aux environs
de Prefbourg. Abaffi campé
devant Neuhauzel
, perdit en
cinq ou fix femaines quatorze
mille Hommes , tant
aux Affauts que dans les Sorties
; mais enfin le Comte
Forgats qui y commandoit,
capitula le 16. Septembre par
le confentement
de tous les
Hongrois , & malgré les AL
lemans ' qui compofoient
la
moitié de fa Garniſon. La
*perte de cette Place mit une
Sij
212 MERCURE
fi grande confternation dans
l'Allemagne , que l'Empereur
fut contraint d'envoyer
demander du fecours à tous
les Princes Chreftiens . Le
Comte Strozzi fut dépeſché
vers le Roy , qui luy accorda
quatre mille Hommes de
pied , commandez par M' le
Comte de Coligny ; & deux
mille Chevaux qui fe trou
voient alors en Italie , fous le
commandement de M de la
Feuillade , aujourd'huy Ma
réchal de France. Les Princes
de l'Empire envoyerent auffi
unCorps confidérable , fous
GALANT. 213
11
1
W
la conduite du Marquis de
Baden- Dourlach , Le Comte
de Serin ouvrit la Campagne
de 1664 en brûlant & ravageant
tous les Villages du
Plat-Pais des Turcs , jufques
à la Save , & la petite Ville
de Funkirken , ou des cinq
Eglifes , dans le deffein d'af
Lieger
Canife.L'Empereur ap
prouva l'entreprife de cette
Ville , qui fut prife en 1600.
par Mahomet III. fous l'Empereur
Rodolphe , où le Duc
de Mercoeur , Prince de la
Maifon de Lorraine , fignala
fon courage. Canife eft une
274 MERCURE
petite Ville à quatre Baſtions , ›
tres - importante pour fa fituation
, environée d'un bonFoffé
& au milieu des Marais . Tous
les Genéraux de l'Empereur
enſemble , compofoient un
Corps monftrueux d'Armée
fans union . Le Comte Strozzi
commandoit les Troupes de
l'Empereur. Celles de l'Empire
, eftoient fous le commandemét
du Comte d'Hol
lac ; & le Comte de Serin
General des Hongrois & des
Croates , avoit efté nommé
pour commander à ce Siege.
Onnégligea de luy envoyer
GALANT 215
du renfort, & de fournir à fon
Camples chofes dont ilavoit
befoin fubfifter Cette
negligence. donna le temps .
pour
au Grand Vizir d'y mener
une Armée de 30000. Hommes.
Il fut contraint de lever
le Siege , & les Turcs fe fervirent
de fa retraite pour attaquer
le Fort de Serin , qui
tenoit en bride la Garnifon
de Canife . Ce Fort fut emporté
lé Sabre à la main , razé
jufqu'aux fondemens , & toute
la Garniſon paffée au fil de
l'Epée. Ces deux accidens
l'ayant accablé de déplaifir,
1.
216 MERCURE
A
Pobligerent à fe retirer dans
une de fes Maiſons . Il y alla
un jour à la Chaffe , & dans
cette Chaffe , un des plus
grands Sangliers qu'on ait
jamais veus , fe fentant frapé
de trois bales , luy enfonça
fes défenfes dans l'épine du
dos. Il mourut un moment
apres de cette bleffure. Cè
fut une grande perte pour
P'Allemagne. L'Armée Im
périale commandée par le
Comte de Montécuculli , vint
à propos pour empefcher le
paffage de la Riviere aux
Turcs , qui fans-doute au
roient
·
GALANT. 217
roient couru jufqu'à Grats, &
au voisinage de l'Italie. Le
Grand Vizir qui avoit toûjours
la penſée de penétrer
juſque dans l'Autriche , s'approcha
de la Riviere de Raab
le 1. jour d'Aouſt 1664. pour
la paffer. Il y avoit fait faire.
trois Bateries , dont le feu
fut continuel. L'Armée Impériale
coftoyant l'Armée ennemie
fur l'autre bord du
Raab , & obfervant tous fes
mouvemens , avoit mis des
Troupes pour garder les
Poftes. Six mille Turcs les
forcerent , & leur firent aban-
Aoust 1683.
-
Tt
218 MERCURE
donner les paffages qu'elles
gardoient, Tout auroit eſté
perdu fans la bravoure des
François , qui fecondez par
les Cuiraffiers de l'Empereur,
marcherent avec une intré
pidité furprenante
fur les
Corps morts des Allemans , &
firent repaffer la Riviere aux
Turcs avec plus de diligence
qu'ils ne l'avoient paffée,
quoy que le Grand Vizir qui
eftoit de l'autre cofté , les encourageaft
de la voix & du
Sabre avec menace
, pour les
obliger à tenir ferme , & réfifter
aux François . Le Ri
GALANT.
219
vage
du cofté
des Turcs
ef
tant fort relevé
, leur oftoit
la facilité
de remonter
dans
le
Camp
. Toute
la Riviere
fut
couverte
de fang
, & des
Corps
morts
des Ennemis
.
Telle
fut la fanglante
Jour
née
de Raab
prés
le petit
Chafteau
de Saint
Gottard
,
celebre
à jamais
pour
la Victoire
qui fauva
les Impériaux
, & délivra
l'Italie
de crainte
.
Le Vizir craignant
que
les
Chreftiens
ne paffaffent
la
Riviere
, abandonna
fon Canon
, & fe retira
en hafte
. Le Comte
de Montécuculli
fut
Tij
220 MERCURE
loué dans cette action pour
fa conduite, ce qui obligea
l'Empereur de le déclarer
fon Lieutenant General. Les
François acquirent une gloire
immortelle par la valeur de
Mª de la Feüillade , & la pru
dence de M' de Coligny. Les
Impériaux auroient remporté
toute forte d'avantage , s'ils
euffent fongé à profiter du
defordre où eftoit toute l'Armée
ennemie. L'on ne penfa
plus qu'à un Accommodement.
Les Miniftres del'Empereur
n'ayant point quitté le
Camp du Grand Vizir penGALANT.
221
dant toute la Campagne , &
Panagioti Grec de Nation
, fervant d'Interprete
des Turcs , la Tréve fut propofée
, & conclue dix jours
apres . Les Conditions du
Traité furent fecretes. Celles
que l'on publia , eftoient que
la Tréve feroit pour vingt
ans , & que l'Empereur envoyeroit
un Ambaffadeur à
la Porte pour la Ratification,
avec un Préfent de deux
cens mille Florins ; que chacun
garderoit ce qu'il tenoit,
& que l'Empereur en retirant
fes Troupes de la Tranfilva-
Tiy
222 MERCURE
nic , laifferoit Michel Abaffi
dans une paiſible joüiſſance
de fa Principauté , à condition
qu'apres fa mort les Etats
éliroient un Succeffeur à la
maniére ordinaire . Les Hongrois
eurent un extréme déplaifir,
de ſe voir abandonnez
par ce Traité aux Courſes des
Turcs , à la Servitude , & au
Tribut. Ce Royaume fur
quelques années en repos
pendant le Siege de Candie,
qui fut prife en 1669. ce qui
donna le temps à plufieurs
Hongrois de faire des Cabales
, & des Traitez fecrets
GALANT. 223
avec les Turcs , fous prétexte
de mettre en liberté leur Patrie
, & de réparer le tort que
cette Paix honteufe ( à ce
qu'ils prétendoient ) luy avoit
caufe.
·
Le Comte Pierre Serin ,
Frere de celuy qui avoit eſté
tué par un Sanglier, le voyant
exclus du Genéralat de la
Croatie , fe joignit avec quel
ques Seigneurs Catholiques
de la Baffe Hongrie , & quel
ques autres Proteftans de la
Haute. Les principaux ef.
toient le Comte Frangipani
fon Beaufrere, & les Com-
T iiij
224 MERCURE
tes Nadafti , & de Tatrem ?
bach. Ils ne prétendoient
pas
moins que de fe défaire de
l'Empereur , & de fe mettre
en fa place ( à ce que porte
leur Procés . ) Nadafti afpiroit
à la Couronne de Hongrie;
& le Comte de Serin , à celle
de Croatie. L'Empereur ayant
eu avis de cette conſpiration ,
envoya le General Spankau
avec quelques Troupes , pour
fe faifir de leurs Perfonnes,
& en mefme temps de leurs
Terres & Chafteaux. On les
arrefta tous quatre . Le Comte
Nadafti eut la tefte coupée
GALANT 225
Vienne le 30. Avril 1671. Lest
Comtes de Serin , & de Fran
gipani , furent décapitez le
mefme jour à Neuftat ; & lel
Comte de Tattembach fou
frit le mefme fuplice à Grats
le premier jour de Decembre.
L'Empereur
le voyant
par là maistre abfolu du
Royaume de Hongrie , commanda
à fes Troupes de piller
tout le Pais. Plufieurs Miniſtres
Calviniſtes ayant eſté
pris, furent maltraite z, & conduits
enfuite fur les Galeres
de Naples. C'eft ce qui a
obligé les Mécontens
à pren- 1
226 MERCURE
dre les armes dans ces dernieres
années. La Porte les
a fecourus , quoy que foiblement
d'abord , à caufe de la
guerre de Pologne qui com-
-meça d'occuper les Turcs en
1673. Cette guerre s'eftant terminée
par la prife de Kaminiek
, la Paix fut faite avec la
Pologne en 1676. à la tefte
des deux Armées,
Les Mécontens de Hongrie
ont fait de fort grands
progrés , fans avoir trouvé du
cofté de
l'Impertur
, que
d'affez legeres réfiftances.
Ainfi avec peu de Troupes,
GALANT. 227
le Comte Тékéli eftant à leur
tefte , nous leur vîmes prendre
l'année derniere plufieurs
Villes & Places des plus importantes.
Ce Comte eft Fils
d'Etienne Texéli de Kefmark,
Comte & Grand Officier
heréditaire d'Arovva, Baron
de Schaffnik . C'eftoit un
bon Gentilhomme , qui eftantentierement
attaché à la
Confeffion d'Auſbourg , poffedoit
trois cens mille livres
de rente dans la Haute Hongrie,
& réfidoit fur fes Terres.
Apres que
l'on eut exécuté
les Comtes de Serin, Nadafti,
228 MERCURE
Frangipani, & Tattenbach,
& que leurs Biens eurent efte
confifquez par le Jugement
des Allemans , l'on envoya les
Genéraux Spork & Heifter,
Impériaux, affiéger Alva, ou
Arovva, Lieu de la réfidence
de ce Comte. Quoy qu'il af
furaft qu'il n'avoit jamais
-rien fçeu de la conjuration ,
on luy propofa de recevoir
Garniſon dans fes Fortereſſes,
faute dequoy elles feroient
prifes & rafées, & luy déclaré
rebelle. Il voulut montrerfon
obeïffance à fon Souverain
en capitulant , & fit cépen
>
1
GALANT. 229
dant évader en habit de Paifan,
le jeune Comte Emeric
Tekeli fon Fils unique. Deux
Gentilshommes auffi déguifez,
le firent paffer au travers
des Bois , & le menerent à
Siebenburg. C'eft ainfi que
les Allemans appellent la
Tranfilvanie. Ce nom eft tiré
des fept Villes que les Saxons
fugitifs y firent bâtir. Les
Impériaux ayant appris fon
évafion coururent apres ,
mais un peu tard. Un Tran
Gilvain à qui ce fecret fut
confié, luy donna à luy, & à
fes deux Gentilhommes, des
230 MERCURE
Habits de Filles Polonoifes,
avec lefquels ils traverſerent
plufieurs Villes de Pologne,
Son Pere eftant mort dans le
temps de cette fuite, âgé de
49 ans, fes Biens furent confifquez.
On trouva des Tréfors
immenfes dans fes Châ
teaux , en or , en argent , en
pierreries, & en meubles prétieux.
Il eftoit Fils d'une
Comteffe de Thurfo , Fille
heritiere du Palatin de Hon
grie Emeric Thurfo, qui luy
avoit laiffé de grandes ri
cheffes. Ses trois Filles , Soeurs
du jeune Comte qui eftoit
1
GALANT 23r
en fuite , furent menées à
Vienne , ou ayant embraffé
la Religion Romaine , elles
épouferent trois Seigneurs
de tres- grande qualité. L'aî
née fut mariée au Comte
François Efterhafi , la fecóde
au Baron Letho , & la troifiéme
au Comte Paul Efter
hafi, Palatin du Royaume de
Hongrie . Le Comte Emeric
Tekeli leur Frere, qui eft aujourd'huy
à la tefte des Mécontens
, nâquit en 1656. Il
profeffe la Religion Calvinifte
, eft fort bien fait , &
fçait plufieurs Langues . Il fit
232 MERCURE
,
fes études au College d'El
péries , & s'y avança fi fort,
qu'à l'âge de quatorze ans,
faifoit un Difcours fur le
Champ , fur quelque fujet
qu'on luy donnaft. Il hérita
de grands Biens de la Com
teffe Eijulafin fa Mere, & en
tr'autres les Fortereffes de
Hufte & Hunmad , ce qui le
rendoit un des plus puiffans
Seigneurs de Hongrie . Apres
avoir paffé quelques années
en Pologne pendant fa fuite ,
il fe retira en Transilvanie
vers le Prince Michel Abaffi,
qui luy donna de l'employ
GALANT 233
6
parmy fesTroupes . Le Comte
Rhadaiferens fon Parent,
mort fans Enfans, l'a fait He
ritier de fon Comté de Marmaroffa.
Il fe maria l'année
derniere à la Veuve de François
Ragotzki, Fils de George.
Elle elt Fille de Pierre, Comte
de Serin, décapité. Par ce mariage
, il a eu non feulement
les Tréfors de Ragotzki, mais
les Lieux & Terres de Munkaheh,
Schundt, Onoth, Calo
, Regock, Thalia, Tharefal,
Benio, Pataz , Saaros , & au
tres. 105 9TION
Les Mécontens de Hon
Aouft1683.
V
234 MERCURE
grie faifoient tous les jours
de nouvelles demandes pen.
dant les années 1680. & 1681.
pour conclure à la fin un
Traité, mais on n'y ajoûtoit
point de foy , parce qu'on
avoir appris que le Grand
Vizir , & le Prince de Tranfilvanie
, continuoient de
faire de grandes promeffes
au Comte Tekeli , pour
Lentpefcher d'en figner au
cun. L'Empereur leur offrit
de remettre les chofes en l'ét
tat où elles eftoient en 1662.
On fit l'ouverture de la Diete
Edembourgen Hongrie le
Ear Prot.
GALANT. 235
323 May. L'Empereur yparla
quelque temps , & propofa
les Comtes Efterhafi , Palfi ,
& Budiani, pour Palatins . Le
lendemain , le Comte Efterhafi
fut déclaré Palatin de
Hongrie par la Diete. Le
Comte Texeli y eftoit attendu
, mais il s'excufa d'y
venir , & fe contenta d'y envoyer
une Lettre fignée de
luy , & de fix des principaux
Chefs des Mécontens , par
laquelle ils demandoient
qu'on leur accordaft la li
berté de Religion , qu'on
leur rendift tous leurs Tem-
V ij
236 MERCURE
ples
les & tous leurs Biens, que
Empereur payaft aux Turcs
l'argent qu'ils leur avoient
promis , & qu'on leur donnaft
toutes les affurances neceffaires.
L'Empereur refufa
de s'engager à ce tribut annuel
, & leur promit de le
payer une feule fois , à condition
que le Grand Vizir
prolongeroit la Tréve conclue
avec la Porte en 1664.
Sa Majefté Impériale ayant
pris ombrage des Troupes
des Mécontens, envoya des
renforts au Comte Caprara
fon General en Hongrie , &
T
>>GALANT
237
fit deffein de dépeſcher le
Comte Albert Caprara fon
Frere en qualité d'Envoyé
Extraordinaire à Conftantinople
, afin de découvrir les
intentions du Grand Sei
4
gneur. Cependant les Mécontens
rompirent la Tréve,
& prirent Calo à diſcretion ,
affitez de Michel Abaffi,
Prince de Tranfilvanie
, qui
prétendoit les deux Comtez
de Calo & Zathmar
, poffedez
autrefois par le Prince
Ragotzki fon Prédeceffeur .
La Diete d'Edembourg
ne
laiffoit pas de continuer. La
+
238 MERCURE
divifion
y eftoit fi grande,
que les Eccléfiaftiques dé
truifoient l'aprefdînée
ce qui
avoit efté reglé le matin par
les Séculiers. Sur la fin de
1681. l'on alla prendre à Pref
bourg la Couronne de Saint
Eftienne Roy de Hongrie, &
on l'apporta à Edembourg,
pour y couronner l'Impérastrice
. La Diete fe termina.
En fuite , l'Empereur ayant
accordé une partie des demandes
des Mécontens, quelques
Seigneurs furent d'avis
de s'en contenter ; mais le
Comte Texeli n'y pût con
GALANT. 239
fentir , à caufe des enga
gemens qu'il avoit avec la
Porte. L'Empereur fit partir
au commencement de 1682 .
le Comte Albert Caprara
pour fon Ambaffade à Conf
rantinople. Le Monarque
Turc ayant déclaré qu'il vouloit
faire le Comte Tekeli
Prince , ou Vaivode de la
Haute Hongrie , ce Comte
écouta les propofitios qu'on
Juy fit de part & d'autre.
L'Empereurluy a envoyé depuis
peu de temps le Comte
de Serin fon Beaufrere, pour
sâcher àle diſpoſer à un Ac
a
240 MERCURE
commodement, promettant
à ce Comte de Serin la reftitution
des Biés du feu Comte
de Serin fon Pere, s'il réüffif
foit dans cette négotiation.
Le Comte Albert Caprara,
qui eft aupres du Premier
Vizir écrivit à l'Empereur
que le Grand Seigneur n'accorderoit
jamais la prolon
gation de la Tréve, qu'à condition
que la Hongrie luy
payaft fix cens mille Florins
par an, & que les Mécontens
fuffent rétablis dás tous leurs
Biens & leurs Privileges, avec
une entiere Amniftie. Le
Comte
GALANT 241


pas Comte Tekeli ne laiffa
pendant ces Traitez, de preńdre
Caffovie , & les Villes
d'Epéries, Donoth , Tockay,
& d'autres. Filleck , apres
trois affauts , s'eft auffi rendu.
L'Empereur qui fe défioit
toûjours de luy , & des Miniftres
de la Porte , ordonna
pour la défenfe de la Hongrie
, qu'on expédieroit des
Commiffions pour la levée
de fix nouveaux Regimens,
qu'une taxe feroit impofée
fur tous les Biens des Nobles
& des Roturiers dans les Païs
heréditaires,pour fournir aux
drift 1683. X *
242 MERCURE
dépenses de la guerre, & que
le Comte de Martinitz iroit
en diligence en qualité d'Envoyé
Extraordinaire vers le
Pape & les Princes d'Italie,
pour folliciter des Secours
contre les Turcs . Enfin les
voyant prefts à fondre fur
la Hongrie au commencement
de 1683. il fit faire des
Propofitions avantageufes
aux Députez du Comte Tekeli
, qui répondit qu'il n'avoit
aucun pouvoir de traiter,
& qu'il avoit déclaré dans la
Diete de Caffovie qu'il ne
vouloit ny ne pouvoit ſe ſé
A
GALANT: 243
2
parer des intéreſts de la Porte.
La Cour de Vienne eſpéroit
pourtant toûjours qu'on prolongeroit
la Tréve , quoy
que l'on y euft avis que les
Troupes Ottomanes groffiffoient
de jour en jour vers
Bude . Comme ces Troupes
font venues de Bude tout
droit à Vienne , & qu'il eft
fort furprenant de voir d'abord
un Ennemy dans le
coeur d'un Païs , avant qu'il
ait pris aucune Place , je croy
qu'apres vous avoir appris
ce qui a précedé de quelques
mois le Siege de cette Ville,
X ij
244 MERCURE
je dois vous dire ce qui s'eft
paffé plus d'un an auparavant
à cet égard, parce que ce font
des chofes qui ont donné
lieu à ce Siege. La levée
du Blocus de Luxembourg,
( Action plus digne d'une
gloire immortelle , que les
Conqueftes les plus fameufes,)
apprit à l'Empire ce qu'il
avoit à redouter de l'Ennemy
de la Chreftienté. Loin d'en
profiter , il chercha avec fes
Alliez à diminuer l'éclat d'une
Action fi héroïque , & fi
def-intéreffée , que jufque-là
elle n'avoit point eu d'exemGALANT.
245
ple. A la fin , on connut la
verité. Le temps fit ouvrir
les yeux , mais l'envie les fit
auffitoft fermer. On fit des
Ligues contre ceux qui ne
vouloient pas attaquer, pour
reconnoiffance de la generofité
toute catholique qu'ils
venoient de faire paroiftre,
& l'on négligea de ſe mettre
en défenfe contre ceux dont
la puiffance formidable menaçoit
d'une cruelle invafion.
Il falut enfin connoiftre ce
qu'on s'obftinoit à fe cacher,
On ne fut que trop fçavant
en peu de temps , & l'on ap-
X iij
246 MERCURE
prit que les Turcs eftoient
réfolus de commencer
leur
campagne
par le Siege de
Vienne . Ces nouvelles obligerent
à y faire travailler . L'on
ordonna la démolition
des
Fauxbourgs
; mais le deffein
d'acheter la Paix de ce coſté
là , dont on n'a jamais perdu
l'efpoir , fit pourfuivre
lente
ment ce qu'on avoit commencé.
En fuite , on ceffa
tout le travail fur les inftances
du Magiftrat , & fur l'af
furance que les Propriétaires
donnerent
de démolir leurs
Maiſons, quandil le faudroit
GALANT. 247
abfolument. On eut bien,
toft des avis certains que les
Turcs
s'affembloient pour
marcher , & peu de temps
apres , des nouvelles de leur
marche. Il fut réſolu qu'on
iroit au devant d'eux ; &
comme on s'imagina qu'ils
eftoient encore fort éloignez,
on crût pouvoir prendre
quelques Places confidérables
avant l'arrivée de leurs
Troupes. Dans la penſée
dont on fe flata de s'en rendre
bientoft maiftre , on fembla
ne plus craindre pour
Vienne, & l'on en tira de
X`iiij
TR
1
1
248 MERCURE
gros Canons , & des Mor
tiers. On fit plus ; on en ofta
des Munitions & des Inftrumens
à remüer la terre. On
alla à Gran. On attaqua
le
Château , mais l'on fe vit obligé
prefque auffitoft de lever
le Siege . On publia en fuite
qu'on ne l'avoit entrepris que
par une rufe de guerre, qu'on
n'avoit cherché par là qu'à
faire fortir une partie de la
Garnifon de Neuhuuzel
, pour
aller au fecours de Gran , &
que ce deffein ayant réüffy,
on prendroit plus aifément
Neuhauzel
. On l'affiégea le
GALANT. 249
3. de Juin dernier . On en
pourfuivit les Attaques avec
perte . Plufieurs Perfonnes
de qualité y furent tuées , &
entr'autres le jeune Comte
de Taxis. Leurs teftes furent
mifes fur les Ramparts , avec
des Chapeaux garnis de Bouquets
de Plumes . Le bruit ſe
fortifia que les Turcs avançoient
à grandes journées,
& dans ce mefme temps huit
cens Turcs de la Garnifon
de Neuhauzel , qui en ef
toient veritablement fortis
pour aller au fecours de Gran ,
voyant leur Place affiégée,
250 MERCURE
traverferent toute l'Armée
Allemande le Sabre à la
main , & rentrerent dans
Neuhauzel. L'alarme fe mit
dans le Camp. On crût avoir
veu toute l'Armée ennemie,
& on leva le Siege le 10. du
mefme mois, quoy que l'Empereur
euft envoyé un ordre
de le continuer. La jaloufie
qui eftoit depuis longtemps
entre les Allemans & les Lorrains
, commença à éclater.
Chacun s'accufa du mauvais
fuccés de ces deux Sieges.
L'Empereur impoſa ſilence.
Le Prince Charles fit fa re-
+
GALANT. 251
traite dans l'Ile de Schut, ou
ayant laiſſe ſon Infanterie , il
fe retira vers Preſbourg avec
fa Cavalerie , dont l'Aîle
gauche fut attaquée , & défaite
par les Turcs, avec perte
du Bagage. La nouvelle en
arriva à Vienne. L'Empereur
défendit qu'on en parlaft.
Peu de temps apres, les Tartares
s'avancerent jufques à
deux lieues de cette Ville,
pillant , brûlant tout , &
donnant tant d'épouvante,
qu'on fut obligé d'en fermer
les Portes. L'Empereur fe
réfolut d'en partir le 7. de
252 MERCURE
Juillet, à ne fheures du foir,
avec les deux Impératrices,
& les Archiducs & Archiducheffes
,
pour fe retirer
à
Lints , fans
emporter
autre
chofe que des Pierreries
, &
des Papiers. On peut
juger
de la confternation
dans laquelle
il laiffa tout . On a
parlé fort diverſement
de ce
départ
; vous
en trouverez
des nouvelles affurées dans
la Lettre que je vous envoye.
Elle eft d'un Homme de qualité,
& contient tout ce qui
s'eft paffé à l'égard de S. M.
Impériale, depuis qu'Elle cft
GALANT. 253.
fortie de Vienne, jufqu'à fon
arrivée à Paffau.
A Paffau , ce 16. Juillet 1683 .
L
Armée Otomane ayant décampé
d'aupres Raab pour
marcher vers Vienne , M¹ de
Lorraine qui en fut averty, mais
un peu trop tard , leva d'abord
fon Camp qui eftoit fur la Riviere
de Leita , pour ſe retirer
fous le Canon de cette Ville. Trois
mille Tartares qui s'eftoient avaneczpour
piller, voyant que l'Arriere
-garde des Bagages de ce
Prince n'eftoit pas trop bien gar
254 MERCURE
l'autre
dée , donnerent deſſus , & la mirent
en déroute. Quelques Régimens
vinrent l'un apres
pour la fecourir. Ilsfurent traitez
de la mefme forte. Ainfi peu de
temps apres , on vit arriver à
Vienne un débris de Gens batus
qui mirent l'alarme par tout. Mª
de Lorraine arrefta pourtant les
Tartares , avec quelques Regimens
qu'il eut de la peine à tenir
enfemble , & fit fa retraite le
mieux qu'il luy fut poffible, mais
toûjoursfort en deſordre. Il neſe
fauva des Bagages , que ce qui
avoit pris la fuite d'abord. Ces
nouvelles ayant esté raportées à
GALANT. 255
l'Empereur , il fit affembler fon
Confeil , qui conclut que Sa Majesté
Impériale , les Impératrices,
les Princes les Princeffes , for
tiroient de Vienne ce mefme jour
7. du Mois. Il eftoit deja fix
heures du foir, de forte qu'on eut
peine le temps defaire atteler les
Caroffes. Ils partirent tous_environ
trois heures apres. Ce départ
inopiné, mit toute la Ville dans
un defordre qu'on ne sçauroit exprimer.
Tous les Miniftres Etran
gers, & autres, fuivirent , ainsi
qu'un grand nombre de Perfonnes
de toutesfortes de conditions . Cela
mit un tel embarras aux Portes,
256 MERCURE
6
que les Officiers de la Garnifon
furent obligez de les fermer.Feus
pourtant le bonheur de fairefortir
auparavant ce que j'avois de
meilleur, que je fis jetter en defordre
dans mon Caroffe qui eftoit
attelé de fix bons Cravates,
& moyje montay à cheval, fuivy
d'un autre Cheval de main,
qu'on me menoit en cas de quelque
preffante neceffité. L'Empereur
paffa le Danube , & vint
fouper à une petite Ville qu'on
appelle Cronneubourg c'est à dire,
manger dans des Ecuelles de bois,
ce qu'il y avoit dans un méchant
Cabaret d'Allemagne qui ne l'at
GALANT. 257
J
tendoit point. Il s'y repofa trois
ou quatre heures fur de la paille,
marcha tout le jour fuivant
pour arriver à une autre petite
Ville qui s'appelle Crems , fur le
Danube. Pendant cette marche,
l'épouvante eftoit fi grande , que
peu de Tartares auroient tout batu.
On croyoit à tous momens les
voir arriver. Ils avoient mis le
"
feu à plufieurs Villages qui nous
paroiffoient fort proches de nous.
La feconde nuit , lors que nous
penfions eftre en feûreté dans
Crems , plufieurs Perfonnes qui
s'y fauvoient d'au delà du Danube
à trois heures du matin , af-
Aoust1683.
Y
258 MERCURE
furerent que
les Tartares y eftoient,
l'alarmefut fi grande,
que tout Le monde ne pensa d'abord
qu'à fuir. M' le Marquis
de Sepville , voyant qu'on ne fongeoit
point à garder le Pont , par
où ilfalloit que ces Tartares paffaffent
pour venir à nous , ycourut,
moy avecluy, & quelques
Paifans que nous ramaffames:
Nous nous mimes en état de rompre
le Pont , fi nous cuſſions efté
preffez ; mais l'alarme s'eftant
trouvéefauffe , nous le laiſſâmes.
Centier. Cependant l'Empereur
jugeant à propos de faire par cau,
la journée de Crems à Melch,
GALANT. 259
s'embarqua fur le Danube , &
fit faire le cheminpar terre à toute
Ja Suite pourfe mettre à couvert
des Ennemis. On vint ce jour-là
nous dire fouvent qu'on décou
vroit les Tartares. Nous voyions
de tous coftez les Païfans , qui
fuyoient d'une viteffe incroyable.
Ils eftoientfuivis de quantité de
Femmes échevelés , portant leurs
Enfans , & à qui la peur avoit
oftél'usage de laparole. Enfin ce
n'eftoit par tout queſpectacles cha
grinans. Cependant nous gagnâmes
Melchfans accident. L'Em
pereur y fejourna unjour, à cauſe
que fes Equipages n'enpouvoient
Y ij .
260 MERCURE
plus. De là il vint à Lints en
trois jours ,fans avoir reçeu d'alarmes
dans tout le chemin ; mais
cette tranquilité dura peu de
temps. Comme nous fongions
nous établir à Lintz, & qu'ony
dormoit profondement la feconde
nuit de noftre fejour , des Courriers
venus de plufieurs endroits ,
avertirent l'Empereur que vingt
mille Tartares, conduits
Rebelles, le fuivoient. En effet,
ayant eu avis de la marche de
ce Prince , ils avoient forcé les
Bois de Vienne , & s'estoient mis
fur la pifte ; mais par bonheur ils
ne poufferent pas loin . Ces noupar
des
GALANT. 261
velles obligerent pourtant l'Empereur
àfortir de Lintz avec autant
de précipitation qu'il eftoit
forty deVienne ; mais il partit le
matin , & cela caufabien moins
de confufion. Cependant comme
l'Empereur craignoit que quel
qu'un des Mécontens n'euft des
intelligences dansfa Cour, il cachafibien
fa marche,qu'aucun de
fes Courtifans , horfmis ceux qui
font abfolument neceffaires aupres
de fa Perfonne , ne fceut en quel
tien il avoit deffein defe retiter.
L'Imperatrice les Princesfes
Enfans, couchoient tantoft d'un
cofté du Danube , & tantoft de
262 MERCURE

l'autre. Tout le reste de la Cour
prit le grand chemin de Lintz à
Paſſau , où nous fommes tous arrivez
en bonnefanté , mais avec
grand nombre de Chevaux eftropiez.
Les Tartares ont courujufqu'à
Ems apres le Tréfor de l'Empereur,
qui s'eftpourtantſauvé à
Lintz; mais les Archives de
l'Empire , la plupart des Papiers
de l'Empereur,fontdemeurezdans
Vienne. Les Turcs ont faifyle
Fauxbourg de l'Ifle ,qui ofte toute
communication qu'on pouvoit
avoir avec la Ville par le moyendu
Danube, M de Lorraine a
encore efté contraint d'abandonner
I
GALANT. 263
l'Ifle de Vienne , & defe retirer
auesfon refte de Cavalerie prés
de Cronneubourg , où il prétend
ramaffer les Secours qu'on efpere
de l'Empire. La Garnifon de
Vienne eft de quinze mille Hom
mes. On y a jettétout ce qui reftoit
d'Infanterie à l'Empereur en se
Pais-cy.
Un nommé Chauvin , Fils
du Capitaine des Gardes de M
de Lorraine , Major d'un
Regiment qui avoit conduit le
Tréfor de l'Empereur à Lintz,
retournant joindre l'Armée avec
deux cens Chevaux , eft tombé
fur l'Arriere-garde de trois mille
7264 MERCURE
Tartares qui avoient effayé de
l'attraper , & quife retivoient en
brûlant , avec plus de deux cens
Prifonniers qu'ils avoient faits
de l'un & de l'autre Sexe. Ce
Majorles à délivrez la nousuelle
vient d'arriver , que le General
Dunnevalde qui les cherchoit
, les a rencontrez dans leur
retour, & que de trois mille,
fil en a tué deux mille , & pris
prefque tout le reste , leur ayant
heureusement coupé le chemin .
Je prie Dieu de tout mon coeur,
qu'il luy plaife nous tirer bienteft
dicy. C'estla plus vilaine fi
tuation du monde, Paffawefter
en
vironné
GALANT. 265
vironné de toutes parts d'afrenfes
montagnes , nousfont reſpirer
un tres méchant air. Le fourage
y eft d'ailleurs d'une cherté extraordinaire.
Avant que l'Empereur
partit de Vienne, il chercha
quelqu'un pour y comman
der en cas de Siege . M ' le
Comte de Staremberg, General
de l'Artillerie, qui en eſt
Gouverneur , eftoit alors à
l'Armée. Chacun craignit cet
Employ, & ceux que l'on
croyoit les plus braves, fe cacherent,
pour n'eftre obligez
ny à le refuſer, nyà l'accepter.
Aoust 1683.
Z
266 MERCURE
Apres le depart de l'Empe
reur une partie de l'Aiméerevint
vers Vienne . On y jetta
du fecours. Le Comte de Sta
remberg y rentra, & le Comte
de Capliers y vint ſervir en1
qualité de Commiffaire ge
noral. Le 15. de Juillet , les
Turcs parurent devant: less
Fauxbourgs , & la Ville futs
affiégée peu de temps apres
On a accufé le Comte de
"Serin d'avoir confeillé au
´Grand Vizir d'affiéger Vien .
ne , & d'en avoir montré de l
chemin aux Tartares . Je he
puis vous dire au juſte le nom
GALANT. 267.
bre des Perfonnes portant les
armes quil défendent cette
Place. Il y a des Relations,
qui ne parlent que de dixhuit
mille Hommes , & d'autres
les font monter jufqu'à
trente mille. Ileft certain que
l'Armée des Affiégeans eft
tres-nombreuſe . L'Empereur
a envoyé dans le Camp dest
Turcs un Allemand déguilé ,
qui parle tres -bien leur Lane .
gue. Il a rapporté qu'il la
croyoit de deux cens mille
Hommes. toys rob 2,90
Jefçay , Madame , que je
vous ferois un trés- grand
Zij .
268 MERCURE
plaifir de vous écrire fort exa
êtement toutes les particula
ritez de ce Siege ; mais c'eft
ce qu'il m'eft impoffible de
faire préfentement
. Depuis
que les Turcs font devant
Vienne, toutes les nouvelles
que l'on a reçeuës icy, ont
elté falfifiées , parce qu'elles
ont paffé par des endroits,
d'où on a crû ne les devoir
laiffer fortir que comme elles
nous font venues. C'eft ce
qui m'empeſche de vous envoyer
quantité de Relations
qu'on ne tient point veritarables.
Ainfi je vous diray
GALANT. 269
peu de chofe, & dans ce peu
melie que je vous diray, je
ne voudrois pas vous garantir
une entiere verité. Dans les
premiers jours du Siege , le
Comte de Staremberg fit ouwir
une des Portes; & publier
dans le mefme temps , que
tous ceux qui n'eftoient pas
réfolus de fe défendre jufqu'à
Kextrémité , cuffent à fortir
inceffamment de la Ville . Il
fit auf publier qu'il feroit
pendre fur le champ tous
? ceux qui parleroient de ca-
-pituleri Ila trouvé les moyens
de payer la Garnifon , & fait
Z
iij
270 MERCURE
plufieurs Reglemens tres
utiles . Les Turcs , à ce que
portent les nouvelles de Paffau
du 25. Juillet , ayant efté
repouffez dans trois Affauts ,
le Grand Vizir fit demander
une Suſpenſion d'armes pour
faire enterrer les Morts ; &
le Comte de Staremberg ne
voulut pas l'accordet . On a
publié en fuite que les Affiégez
avoient fait plufieurs Sorties
, & qu'ils avoient rega
gné Leopolitadt, ou le Fauxbourg
des Juifs . Cela ne s'eft
pas trouvé veritable dans les
nouvelles fuivantes ; mais
GALANT 271
feulement que les Tures,
apres avoir plufieurs fois
tenté d'emporter la Contr
elcarpe , n'avoient pû en vemir
à bout. Depuis on a pu
blié, qu'ayant ouvert la terre
pour faire des chemins cou
verts aux endroits où l'on
avoit enterré ceux qui mou
rurent de la derniere Pefte ,
le Camp avoit efté infecté de
la puanteur qui eftoit fortie
de ces ouvertures , & que
quantité d'Infidelles en ef
toient morts. Le temps nous
apprendra ce qu'il en faut
croire . Cependant, pour vous
Ziji
272 MERCUR
E
donner quelque chofe done
la verité foit inconteftable, je
vous fais part du Plan de
Vienne , de la maniere que
cette Ville eft préfentement
fortifiée. Vous pouvez lexaminer,
& connoiftre par là
les endroits par lefquels elle
eft attaquée. Ce Plan m'a
efté envoyé d'Allemagne.
Vous remarquerez que la
Place eft attaquée du cofté
des Ifles , & qu'elle eft plus
foible de ce cofté- là , mais
auffi je doy vous dire ce que
Vous ne trouverez pas dans
ce Plan . C'eft qu'il y a deux
GALANT 273
Eglifes aux deux coftez des
endroits où la Place eft foil
ble , & que les Allemans les
ayant remplies de terre, s'en
fervent comme de deux Cavaliers
pour batre le Camp
des Turcs.
On avoit douté des nou
velles qui eftoient venuës
touchant Prefbourg, mais elles
ont efté confirmées, & ce
font celles qui paroiffent les
plusfeûres. Elles portent que
le Prince Charles de Lorraine
a fait entrer des Troupes dans
cette Place , & deux cens
Hommes avec des Muni274
MERCURE
tions dans le Chasteau , que
les Mécontens & les Turcs
s'eftant mis en bataille à un
quart de lieuë de là , il les a
barus & mis en fuite , avec
perte de leur part d'un fort
grand nombre de Chariots ,
f
chargez de Munitions & de
Bagages, & qu'un Aga & un
Secretaire du Comte Texeli
ont efté faits prifonniers , avec
plufieurs autres. On tient
que dans cette occafion les
Tures ont perdu plus de fept
cens Hommes. Ils ont tellement
fermé tous les Paffages,
qu'il eft difficile d'apprendre
GALANT. 275
rien de certain de l'état du
Siege . Il y a pourtant des Leteres
qui font connoiftre que
n'ayant fait qu'un feu médiodre
de leurs Bateries depuis
- qu'ils ont efté repouſſez dans
les Affauts , ils n'ont pas plutoft
reçeu leur gros Canon ,
qu'ils en ont dreffé deux nouvelles
, l'une pres du Cloiſtre
des Espagnols , & l'autre vers
la Tour rouge ,aupres du Pont
de la Barriere. Comme ce
font les deux plus foibles en-
-droits de la Ville , ils font tirer
à toute heure vers l'un &
vers l'autre. Ces meſmes Let
276 MERCURE
tres ajoûtent , que quelques
jours apres qu'ils eurent mis
ces deux Bateries en état, ils
firent jouer une Mine, dont
le fuccés les rendit maitres
de la Contrefcarpe, mais que
ce fut pour fort peu de temps,
puis que le Comte de Starem
berg trouva moyen de les en
chaffer prefque auffitoft par
deux autres Mines. Il n'ou
blie rien pour fortifier ce qu'il
ya de plus expofé , & par ou
l'on pourroit craindre que les
Ennemis ne fiffent de nouvelles
attaques. Le Roy de
Pologne devoit joindre d'Ar
GALANT. 277
mée Impériale le 20. de ce
mois ; & quoy que l'on n'ait
aucun avis de la marche du
Grand Seigneur , on dit que
le Grand Vizir, pour animer
fes Soldats , a publié que Sa
Hauteffe fe rendroit auCamp
en perfonne avec de nouvel
les Troupes , au nombre de
cinquante mille Hommes.
Tout ce qui eft fondé fur les
bruits qui courent , eſt trop
incertain pour eftre crû.
Ainfi , Madame, j'attendray
jufqu'au mois prochain à
vous écrire les particularitez
d'un Sicge qui fait l'entretien
278 MERCURE
de toute l'Europe. Fapprens
tout préſentement que les
Lettres du 12. marquent que
les Turcs ont repris la Contreſcarpe.
la
stlu 25q
Les Vers que j'ajoûte icy
peuvent fuivre une Articles
d'Allemagne , puis que fans
guerre que l'on y voit allu
mée , ils n'auroient pas efté
faits . Il n'y a perfonne qui ne
fçache que l'illuftre Sang de
Condé , bouillant dans les
veines de Monfieur le Prince i
de Conty , l'impatiente aro
deur de fe fignaler , le fit partir
pour en aller chercher les
GALANT. 279
occafions qu'il ne trouvoit
point en France. Le Royenvoya
plufieurs Courriers apres
luy , parce qu'il n'eſtoit !
pas jufte qu'un fi grand
Prince s'expofaft en Avanturier.
Son courage murmu
ra , mais fa raifon & fon de.
voir l'emporterent . Il revint,
& c'eft fur fon retour que
Mi de Benferade a fait ces
Vers. Son nom vous perfua
dera aifément qu'ils méritent
l'approbation genérale qu'ils
ont reçeuënk
ج ر ا
280 MERCURE
A MADAME
XX
LA PRINCESSE
C
DE CONTY.
Onfolez - vous, belle Princeffe,
Que vostre inquietude ceffe;
Ileft party, ce cher Epoux;
Mais , celafoit dit entre nous,
Ilfaut avoir l'ame bien haute,
Pour commettre une telle faute.
On n'imagine rien de mieux,
Mais ilfaut obeir aux Dieux .
C'estbeaucoup d'eftrejeane &fage,
Trop preffe fur l'apprentissage
Qu'il veutfaire , eft- ce fon mefticr?
S'il s'égare dans le fentier,
En ce malheur plus il témoigne
De courage quand il s'éloigne,
GALANT,
Plus il eftdigne des apprests
2
281
201
Quel'onfait pourcourir apres.
Jufte eft la crainte où l'onfe trouve
D'empefcher ce que l'on approuve .
Un grand Roy force un grand Sujet
De ne passuivre un grand Projet.
La Gloire entr'eux eft mutuelle ;
Ceque l'avenir dira d'elle,
L'un aura fait ce qu'il a dû,
L'autre aura fait ce qu'il a pú.
Nefoyez donc plus dans les trances,
Ilfaut qu'il cede aux remontrances,
Quand elles partent d'un tel Roy.
Ce tendre Epoux a pour la Foy
Une chaleur que rien n'égale;
Etquant à la foy conjugale ,
Il fouffriroit d'eftre Martyr,
Plutoft que de s'en repentir,
Il a raifon , neluy déplaife ,
Il en parle bien à fon aife .
Il a faché plus d'un Parent,
Loust 1683.
A a
282 MERCURE
N'at ARWD 13
Mais contr'eux c'est un bon garanti
Que le fangqui bout dansfes veives,
Qui doit rendre leurs plaintes vaines.
LOVIS & CONDE , ces Héros
Ennemis du lâche repos, man
S'attendoient ils que leur Pupille
Fuft les bras croifez &tranquile?
Au Novcu, l'oncle ardent& vif,
'apas infpiré d'eftre oifif,
Non -plus que le Beaupere au Gendres
Et font- ils en droit deprétendre
Qu'il mette un frein àfavaleur,
S'ils n'en ontpu mettre à la leur?
Apres tout, il eft dans les regles
"Que les Aiglonsfuivent les Aigles..
Quandil va pourfe fignaler, h
Plus loin qu'il ne falloit aller,
Dans le devoir dont il s'aquitte,
Quenefait- il point? il vous quitte
Rien n'eftfi grand, rien n'eftfiforts
On a beau dire qu'il aterti Filoug
A
GALANT. 283
"
Aperfonne on n'en fait accroires
Touchant la veritable gloire.
Ilfait mieux que nous ne difons;
Et s'il nefaut que des raisons, a
Vousfçavez qu'il en a debellesyk
D'eftre contre les Infidelless
Quel prodige enfin aujourd'hug !\\\
Ilrevient vous voir malgré luy, w...
Et quand vous le verrez paroiſtre "1.
Dans les bonnes graces du Maiftre
Voftre coeurferoit defolé,
S'ilne s'en eftoit point allé....
Si vous avez efté fatisfaite
de ma derniere Rélation
d'Alger , & de la Planche,
que je vous ay envoyée, pour
vous faire connoitre de
quelle maniere on jettoit les
Aa ij
284 MERCURE
Bombes , j'efpere , Madame,
que vous le ferez du foin que
jay pris de ramaffer toutes
les nouvelles qui font venues
de ce Païs-là , depuis le 3. de
Juillet , où finiffoient celles.
dont je vous fis part il y aun
mois. Cette Ville , déja fameufe
du temps du jeune
Juba , qui pour reconnoiftre
ce que l'Empereur Augufte
avoit fait pour luy , changea,
au raport de Strabon , fon an.
cien nom d'Iol , en celuy d'Iol
Cafaria , eft demeurée toûjours
fi confidérable , que
M de Varillas nous apprend
The GALANT
285
dans fon Hiftoire de Charles
IX. que Catherine de Médicis
, avoit commencé à tra
vailler pour faire le Duc
d'Anjou fon fecond Fils, Roy
d'Alger , & que cette Reyne
niabandonna ce deffein que
quand elle prit celuy de le
faire élire Roy de Pologne,
Aufhofa puiffance a- t- elle
toûjours efté redoutable , &
il n'y avoit que Louis LE
GRAND qui puft la faire
trembler.
A
Tous les Efclaves nous
ayant eſté rendus dans les
premiers jours de Juillet , M
286 MERCURE
Fe Marquis du Quefne dépef
cha pour France , leg. de ce
mefme mois une Polacre
commandée
en guerre par
Mile Moteux , Capitaine de
Frégate legere . Le 6. M' Col
bert de S. Mars , comman
dant le Hazardeux , fut dés
pefché pour aller faire des
Vivres, & les M Villere qui
commande l'Excellent Vail
feau de guerre de 60. Pieces
de Canon , partit auffi pour
France , où ce General l'ens
voya faire des Vituailles . Le
10. une Tartane venant da
Majorque , arriva à l'Armée,
GALANT. 287
avec quelques Rafraîchiffe
mens dont on n'avoit pas be
foin , la Tréve donnant un
libre commerce avec la Ville
d'Alger. Elle eftoit venuë
pour moyenner le rachapt
du Fils , & de la Fille du Gou
verneur de Sefte , qui furent
pris parles Algériens en traverfant
de Majorque à l'Ifle
d'Ivice , fur un Baftiment Gé
nois , monté de 40. Pieces
de Canon , qu'ils enleverent
apres un leger combat . Le
Fils eft âgé de 30. ans , & la
Fille de 17. Comme elle eft
très - belle , Mezomorro fon
A
288 MERCURE
Patron , en eft éperduëment
amoureux. On croyoit avoir
par cette Tartane des nouvelles
des Galeres , mais elle
n'en put donner aucunes . Le
11, deux autres Tartanes de
Salé armées en guerre , arriverent
avec Pavillon blanc ..
La Tréve fut caufe qu'on ne
leur difputa point l'entrée. Le
12. on découvrit plufieurs Bâ
timens. Le 13. Mle Marquis.
du Quefne envoya fon fe
cond Fils, dans une Tartane,
pour les reconnoiſtre. Com
me il ne revint point apres
quelque temps , ce General
crût
GALANT. 289
crût que les Algériens l'avoient
enlevé , ce qui luy fit
donner ordre à tous les Vaiffeaux
de n'envoyer à Alger
Jaucun Bâtiment. Ceux qu'on
avoit découverts, eftoient les
Galeres , avec lesquelles M*
du Quefne le Fils s'eftoit arrefté.
Elles ne pûrent joindre
l'Armée ce jour - là ,
caufe du mauvais temps , &
s'allerent mettre à l'abry derriere
la pointe d'Alger, ayant
efté faluées du Fort qui y
Elles arriverent le 14. &
mouillerent derriere les Vaiffeaux
au Sud de la Ville . Ce
Aoust 1683.
Bb
à
eft.
290 MERCURE
neine jour , les Algériens
ayant envoyé Mézomorto
leur Amiral,& Aly Rey's Capitaine
de Vaiffeau , pour
Oftages à M du Quefne, il
leur envoya de fon cofté Mts
l'Ayete Commiffaire general
de la Marine , & de Combe
Ingénieur. Dés qu'ils furent
arrivez à terre, ils allerent au
Divan, qui eft proprement la
Maifon du Roy. On les y
laiffa entrer l'Epée au cofté,
contre la coûtume , & on
leur fit beaucoup de civilitez.
Ils s'affirent quelque
temps , juſqu'à ce que Babax
GALANT. 291
haffan leur envoya dire que
le Lazero eftant paffé , c'eſt
à dire quatre heures apres
midy, le Divan ne ſe pouvoit
affembler. Ils fe retirerent
chez le Pere le Vacher, Con
ful de France , où Babahaſſan
leur députa M'd'Eſtelle, pour
les prier de luy dire ce qu'ils
venoient propofer. Il y a un
Lieu éloigné d'Alger de cinquante
licues , qu'on appelle
le Baſtion de France, dans lequel
font des François , avec
un Gouverneur, nommé M
du Sceau . Il y eft étably pour
la Peſche du Corail, & donne
Bb ij
292 MERCURE
tous les ans dix - ſept millē
Piaftres à la Ville d'Alger. Il
y a un Agent dans la meſme
Ville , & cet Agent eſt M
d'Eftelle . M' l'Ayete répondit
par luy à Babahaſſan,
qu'ils avoient ordre de ne
parler qu'en public. Babahaffan
leur renvoya le meſme
M'd'Eftelle , avec Cidi Hali,
Truchement, pour leur déclarer
que fi M ' du Queſne
ne rendoit pas les Efclaves
Turcs , & qu'il leur demandaft
de l'argent, il prendroit
la fuite , & ne fe trouveroit
point le lendemain au Divan.
GALANT 293
Leur réponſe fut, qu'il devoit
s'attendre au refus de l'un , &
J à la demande de l'autre. Il
leur envoya le foir un Préfent
de Poulets & de Pigeons . Le
lendemain 15. on les appella
au Divan fur les fept heures.
Lors qu'ils fe furent affis,
Babahaffan dit à toute l'Af
femblée , dans laquelle ch
toient le Dey & l'Aga , que
les Oftages François appor
toient les intentions de leur
Empereur , écrites en François
& en Turc . On les lat
à haute voix , & on y preſta
grande attention. Triq , Beau
·
Bb iij
294 MERCURE
UC
pere de Babahaffan, jetta fur
luy quantité d'oeillades , &
tous les deux parurent fort
confternez. Apres la lecture,
M' l'Ayete leur préſenta la
Lifte des Efclaves François ,
ou pris fous la Banniere de
France , qui eftoient encore
dans leur Ville. Ils répondi
rent , qu'en ce qui regardoit
les Efclaves , ils fatisferoient
à leur parole , & qu'ils envoyeroient
à M' le General
pour luy demander les Turcs
& les Mores pris par M's
d'Anfreville & de Lhéry , &
pour luy repréſenter l'impof

GALANT. 295
fibilité où ils fe trouvoient de
reftituer les Effets des François
pris par leurs Corfaires.
Le Divan s'eftant encore al- af
femblé le 16. & Mrs l'Ayete
& de Combe ayant reçeu de
nouveaux ordres de M' du
Quefne, ils dirent qu'il fal
loit abfolument rendre tous
les Efclaves que l'on avoit
demandez , & payer le dédommagement
des Prifes
faites par eux fur la Nation
Françoiſe. Ce dernier Article
les mit tous dans un tel defordre
, que Triq & Babahaffan
curent fort longtemps la
Bb iij '
296 MERCURE
main devant leurs vifages,
pour cacher les larmes que
le defeſpoir leur arrachoit .
Ils dirent qu'il eftoit entiere
ment impoffible de rendre
l'argent des Prifes que l'on
avoit faites, & que cet argent
paffant en diverfes mains , fe
confumoit auffitoft par le
payement des Armateurs,
qui le mangeoient en le res
cevant. Babahaffan qui fe
voulut excufer de ce quill
avoit rendu les Efclaves
C
!

francs & libres à bord du
Vaiffeau de M le General,
dit qu'il avoit crû luy donner
GALANT 297
par là une entiere fatisfa
ction qu'une pareille refti
tution d'Efclaves n'ayant ja
mais efté faite par ceux d'Alger
, cela eftoit ſuffiſant pour
leur faire accorder la Paix, &
qu'il s'obligeoit fur fa tefte.
avec le Bafla ,le Dey, & l'Aga,
de la maintenir inviolable. Il
fe récria auffi fur ce qu'on ne
lear vendoit pas leurs Turcs
& Mores, pris par les Vaiffeaux
du Roy. Ml'Ayete répondit
de la part de Mides
Marquis du Quefne, qu'il ne
felmettoit point en peine der
ce qu'eftoit devenu l'argent
298 MERCURE
des Prifes, que c'eftoient eux
qui avoient rompu la Paix
avec fraude, qu'il falloit que
dans la fuite ils fe fouvinffent
de la faute qu'ils avoient faite;
que l'Empereur de France
fon Maiftre voulant qu'on
reftituaft tous les Effets , il
ne pouvoit fe difpenfer de
fuivre fes ordres ; qu'ils euffent
à luy répondre dans le
lendemain , & que s'ils prenoient
une réſolution contraire
à ce qu'on leur demandoit,
ils luy renvoyaffent fes
Oftages, & qu'il renvoyeroit
les leurs. Le Baffa dit là- defGALANT.
289
fus , que les ordres
Souverains
donnent à leurs
Genéraux
ne font pas fi pofitifs,
qu'ils ne pûffent ſuivant
les occafions
, faire pour le
bien des chofes
, ce que la
prudence
leur fuggéroit , à
quoy Babahaffan
ajoûta , fort
affligé , & la larme à l'oeil,
qu'il attendoit
de M' le General
une autre reconnoif
fance desEfclaves
qui avoient
efté rendus par fon ſeul crédit,
& au péril de fa vie . Cela
leur fut expliqué
par Cidi
Haly Drogman, fur le vifage
duquel on voyoit auffi couler
que
les
300 MERCURE
des larmes, le Dey ayant dit
que s'il arrivoit quelque chofe
de finiftre, ce feroit par luy
qu'on commenceroit. Les
deux Oftages parlerent avec
beaucoup de vigueur , & dirent
à ceux qui compofoient
l'Affemblée , qu'ils ne pouvoient
rien faire
e mieux
que de recourir à la clémence
de Sa Majefté, indignée contr'eux
avec beaucoup de juf
tice, de ce qu'ils avoient ainfi
pillé ſes Sujets ; qu'il n'y avoit
point de Paix à efpérer que
par l'entier dédomagement
qu'on demandoit, & que s'ils
GALANT. 301
faifoient les difficiles, on leur
feroit encore payer tous les
frais de l'Armement . Le Pere
le Vacher, Conful de France,
qui aſſiſta au Divan , n'oublia
rien de ce qui pouvoit les engager
à fatisfaire le Roy , &
les voyant obftinez à refuſer
lá reftitution des Effets , il
fuplia Leurs Puiffances de luy
permettre de s'embarquer ;
à quoy Babahaffan luy fit répondre
par le Truchement,
qu'il eftoit au mefme état que
lors qu'il eftoit venu librement
à Alger pour fervir
Dieu & les Pauvres, & qu'il
#
302 MERCURE
pouvoit demeurer , ou s'en
aller, apres qu'on auroit connu
qu'il ne devoit rien à perfonne
, L'Affemblée ſe ſépara,
& Babahaffan eftant retourné
chez luy, s'y enferma, fans
vouloir parler à perfonne,
non mefme à fa Femme,
pas
Με ny à fes Enfans. Le 17.
d'Eftelle , qui avoit eſté envoyé
à M le Marquis du
Quefne, raporta à M l'Ayete
& de Combe un ordre de
s'embarquer. Ils allerent au
Divan, où il leur fut dit tout
de nouveau , qu'il eftoit impoffible
d'accorder aucun
1
GALANT. 303
dédommagement , par la
crainte qu'on avoit d'exciter
une fédition dans la Ville, fi
on exigeoit des Habitans l'argent
qu'on demandoit pour
les Prifes. Les deux Oftages
ayant exposé leurs ordres,
Babahaffan pria M' l'Ayete
de demeurer jufqu'au lendemain
, & de luy donner encore
ce jour- là pour déliberer
fur ce qu'il avoit à faire . Il
ajoûta en pleurant , que s'il
s'en alloit, luy qui eftoit connu
dans le Païs, y eftant venu
il y a deux ans , le Peuple në
manqueroit point à l'affaffi304
MERCURE
ner, & qu'il pouvoir envoyer
M' de Combe pour faire revenir
Mézomorto, l'un des
deux Oftages des Algériens .
Ainfi ce dernier fut renvoyé
à bord, & M l'Ayete s'eftant
retiré chez le Pere le Vacher,
négotia le refte du jour avec
Babahaffan , qui devoit faire
demander le lendemain à M
du Quefne un Paffeport , &
une Lettre pour le Roy, dans
la réfolution qu'il avoit prife
d'envoyer des Députez en
France, pour prier Sa Majefté
"de fe contenter d'avoir réduit
la Ville la plus orgueilleufe &
GALANT 305
la plus fiere de toute la Barbarie.
M' de Combe eftant
de retour aux Vaiffeaux , M
du Quefne renvoya Mézomorto
, qui luy promit que
par le crédit qu'il avoit fur la
Milice , il viendroit à bout de
la reftitution qu'on luy refufoit.
Mézomorto ne fut pas
plûtoft à terre , qu'il s'en alla
au Divan , où Babahaffan
luy dit que le lendemain ils
verroient enſemble ce qu'il y
auroit à réfoudre. Au fortir
de là , il vint aux Cafernes
boire du Caffé avec les Sol
dats , & comme la plupart
douft1683.
Cc
306 MERCURE
eftoient pour luy , il leurimprima
infenfiblement que
Babahaffan ne méritoit pas
de regner fur eux , qu'il avoit
def honoré leur Patrie en
rendant les Eſclaves ; & qu'ils
auroient encore la honte de
voir que M du Quefne ne
leur rendroit pas les leurs.
Cela paffa d'abord dans l'efprit
de toute la Taiffe . Plufieurs
fe parlerent , & apres
avoir réfolu la mort de Babahaffan
, ils commencerent
d'aller dans la Ville
par petites Troupes . Sur
les dix heures du foir , comx
GALANT 307
$
?
C
1
me il revenoit de la Tour
du Fanal , où il avoit fait la
ronde proche la Porte de la
Marine , huit d'entr'eux luy,
tirerent quatre coups de
Moufquet , & autant à un
Chioux qui l'avoit accompa
gné. Il tomba par terre , &
plufieurs Soldats qui fe jette..
rent fur luy , l'acheverent à
coups de Bayonnete. Le tumulte
fut grand dans toute la
Ville. Triq , Beaupere de Babahaffan,
craignant qu'on ne
le traîtaft de la mefme forte,
gagna la Moſquée voifine.
par deffus les Terraffes de la
Ccij
208 MERCURE
+ 1
Maiſon . Alors toute la Taiffe
d'un commun accord , éleval
Mézomorto fur un Trône , &
tous crierent , Vous éftes noftre
Roy. Il ne faut pas plus de
cerémonie pour faire & défaire
les Roys de ce Païs - là.
Le lendemain le nouveau
Roy fit venir M l'Ayete , &
l'ayant chargé de faire part à
M² du Quefne de ce qui s'ef
toit paffé , il le renvoya dans
un Canot. Il parut dans le
Divan en qualité de Roy,
avec une Vefte de Brocard.
La premiere chofe qu'il fit,
fut de s'emparer du Bien de
GALANT: 309

Babahaffan , & de Triq fon
Prédeceffeur. Babahaffan
fa
avoit amaffé de grandes ri
cheffes ; & fur ce qu'on ra- ,
porta à Mézomorto , que
Femme & la Fille avoient caché
la plus grande partie de
fes Trefors, pour les obliger
à luy déclarer où ils eftoient,
il leur fit mettre à chacune
un grandCalçon. C'eſtoit une
maniere de Sac qui laiffoit feu
lement paroiftre leurs teftes,
& dans ce Sac on enferma
par fon ordre plufieurs Chats,
que quatre Mores piquoient
par dehors, pour les rendre
310 MERCURE
furieux. M' du Quefne ren-
• voya Haly Reys fon fecond
Oftage , & avec luy le meſme
M l'Ayete , pour féliciter
Mézomorto fur fon avenement
à la Royauté. Mézomorto
l'ayant reçeu au Divan
, le fit affeoir , & l'ayant
prié de fe couvrir , il l'affura
qu'il avoit la liberté de fe pro
mener partout. Il voulut en
fuite entrer en difcours d'af
faires , & dit qu'il n'auroit
que deux paroles avec M¹ du
Quefne , qui pourroit le renvoyer
avec fes intentions . M
Ayete répondit qu'elles at
GALANT. 311
voient déja efté expliquées
dans le Divan ; & Mézomor
to luy ayant dit qu'il falloit
les faire fçavoir de nouveau,
le Gouvernement ayant changé,
M l'Ayete repliqua qu'il
n'eftoit pas venu pour traiter ,
mais pour luy faire des congratulations
au nom de fon
General. Il prit congé de luy,
& s'en retourna à Bord. Ce
mefme jour, les Canons & la
Moufqueterie d'Alger, firent
connoiſtre la joye qu'y cau
foit la nouvelle élection , du
moins parmy la Milice. Le
lendemain 19. Mézomorro
312 MERCURE
2
dépefcha M d'Eftelle à M
le Marquis du Quefne , pour
luy dire que fon Prédeceffeur
n'ayant pas maintenu les Privileges
des Turcs , il ne devoit
pas trouver mauvais , fi
pour le Traité qu'ils avoient
à faire , il ne luy envoyoit
point d'Oftages ; qu'il luy fift
fçavoir fes Prétentions ,
que l'on y répondroit , quand
elles auroientefté examinées.
M' du Quelne luy fit réponſe
par écrit , & le 20. s'eftant
paff fans aucune nouvelle
de la part du nouveau Roy,
chacun eut ordre de ſe pré-
Bagi pater.

GALANT. 313
parer. La nuit du 20. au 21.
fut fort calme , & par conféquent
fort propre à jetter des
Bombes , mais M du Quefne
jugea à propos de diférer encore
un jour pour ſçavoir la
derniere réſolution des Algériens.
Le 21. au matin, il mit Pavillon
rouge à poupe ainfi que
tous les Vaiffeaux de guerre,
& on tira deux coups de Canon
à bale fur la Ville. Elle y
répondit de mefme , & arbora
auffi le Pavillon rouge.
Les deux coups de Canon
que M' du Quefne fit tirer,
ne fervirent pas feulement
douft1683.
Dd
314 MERCURE
pour annoncer la guerre aux
Algériens , mais encore pour
avertir les Galeres de revenir.
Elles eftoient alors au Cap de
Matifou , parce que le mouillage
y eft beaucoup meilleur
que devant Alger. Ce Cap
eft au Levant d'Alger , & à
dix milles de cette Place . On
y eftà couvert de la Tramonrane
, & du Grec , Vents qui
regnent ordinairement en
cette Cofte. Cet abry cft plus
commode pour les Galeres ,
que d'eftre mouillé prés de la
Ville , à cauſe de la Mer qui
en vient. Ce mefme jour zi .
GALANT. 35
la nuit eftant venue avec le
calme , douze Galeres furent
commandées ; fçavoir , fept
pour remorquer les Galiotes ,
& les cinq autres pour efcorter
les Chaloupes qui devoient
porter les Anchres
toues. Je ne vous parle que
de douze Galereres , parce
qu'on en avoit donné quatre
à M' de Breteuil , pour aller
au Baftion de France enlever
·les Négocians François avec
leurs effets , dans la crainte
que les Algériens ne les infultaffent.
M de Rancé,
comme le plus ancien des
Ddij
316 MERCURE
cinq qui devoient eſcorter
les Chaloupes , les commandoit.
Son ordre portoir de ſe
tenir le plus prés qu'il fe pourroit
de la Chaîne , afin de
voir s'il ne fortiroit point quel
que Baftiment pour enlever
nos Chaloupes . Elles s'avancerent
tellement , qu'il ne
leur refta entre elles & la
Ville , que l'efpace qu'il leur
falloit pour faire fcie- efcourre,
c'eft à dire , pour revirer par
le moyen d'un des rangs qui
vogue en avant , & l'autre en
arriere.
1981 09
Ceux de la Ville ne les
GALANT 317
mais ils enpouvoient
voir ,
tendoient la vague , ce qui
fut caufe qu'ils leur tirerent
quantité de coups de Canon,
& de Moufquet, fans pourtant
bleffer perfonne , parce
qu'elles eftoient fort prés de
la Ville , & que le Canon paf
foit par deffus elles. Des fept
Galiotes ily en avoit trois au
Sud , une en face de la Ville
& trois à fon Nord , pour
pouvoir brûler les Vaiffeaux
avec les Carcaffes. Les qua
tre Chaloupes deftimées pour
en tirer , eftoient comman
dées par M de Pointy , de la
Dd iij
318 MERCURE
Guiche , de Courtagnon , &
le Marquis d'O. Elles eftoient
foûtenues par quatre
autres Chaloupes , que commandoient
M de Brucourt,
de Gombaud , le Chevalier
d'Amfreville , & le Marquis,
de Chafteaumorand. On
commença par les Carcaffes,
dont il y en eut deux quibrû
lerent dans leurs Bateries,
& firent bientoft décamper
ceux qui y eftoient. Les Chaloupes
s'eftant avancées fous
le Fanal , ne purent jetter
leurs Carcaffes jufque dans
les Vaiffeaux , parce que les
GALANT. 319
Turcs les avoient tirez toutà
-fait du cofté du Sud. Ily en
eut pourtant une qui brûla
fur la Dunette d'un de leurs
Navires, fans y pouvoir met
tre le feu, parce qu'ils avoient
mis de la terre für les Tillacs.
Apres qu'on cut tiré des
Carcaffes pendant quelque
temps , M le Chevalier de
Lhery qui eftoit par tout,
ordonna à toutes les Galiotes
de tirer des Bombes , ce
qu'elles firent ; mais elles n'en
avoient pas un grand nombre
, à caufe qu'elles avoient
auffi apporté des Carcaſſes .
De iiij ·
320 MERCURE
On en retourna querir aux
Navires . Les Algériens de
leur cofté , firent de leurs Ca
nons un feu fi continuel ,
qu'il feroit difficile d'en pouvoir
imaginer un ſemblable ; }
& cela ,à la lueurdesFuzées des
Bombes , & du feu des Mortiers.
On compta cette nuitlà
, plus de mille coups de
Canon tirez fur les Galiotes ,
fans un feu de Moufqueterie
qui ne ceffa point. On leur
tira cette mefme nuit deux
cens quarante Bombes out
Carcaffes Il y eut dix- huit
Hommes tuez ou bleſſez fur
10
GALANT 321
la Galere de Male Chevalier
de Noailles. Mole Duc de
Mortemar , qui vole toûjours
où le péril eft le plus preffant,
s'y eftoit embarqué avec plus
fieurs Volontaires . On le vic
couvert du fang de ceux que
furent tuez par le Canon &
il auroit eu le mefme mal
heur, s'il ne fe fuft pas trouvé
affis lors que le péril le me
naça de plus prés . M. Bail
lard Volontaire , a eu le bras
emporté dans une Galiote ; &
Mod'Aire Officier , & Madu
Mefny qui luy fert d'Enfei
gne , ont eſtés legerement!
322 MERCURE
de
bleffez dans celle de M' du
Couchon. M' du Quefne ne
voulut pas expofer les Galeres
la nuit du 22. au 23. On en
voya moüiller fept Anchres
par fept Chaloupes aupres
la Ville , & elles raporterent
une Touée de cinq Hanfieres
bout à bout. Les Galeres
remorquoient les Galiotes
juſque-là , & ſe retiroïent aux
aîles à l'abry du Canon . Les
quatre Chaloupes allerent
auffi fe pofter au Sud de la
Ville , pour jetter des Carcaffes
. On commença à tirer
cette nuit-là à la fixieme Hor
GALANT. 323
loge de fable du premier
quart , qui eft environ minuit.
Les Chaloupes & les
Galiotes y tirerent beaucoup
mieux qu'elles n'avoient fait
le jour précedent. Depuis
minuit jufques à trois heures,
on jetta environ trois cens
tant Bombes que Carcaffes.
Quelques -unes des dernieres.
mirent le feu à quelque choſe
de combuftible ; car pendant
plus d'une heure , on vit un
feu confidérable dans la Ville,
ou fur le Port , mais qui fut
éteint entierement peu de
temps apres . M' de Chevi
324 MERCURE
>
gny qui commande
la Ful
minante, y perdit un bras. Il
eut l'épaule fracaffée , & une
contufion
à la tefte. Sa Galiote
a toûjours tiré parfaite
ment bien. Il n'y eut que
quatre Hommes tuez dans
les autres , & dans la
Mr de Bouvray qui en
eft Lieutenant , reçeut une
grande contufion au bras
d'un éclat de coup de Canon .
Deux Matelots qui fervoient
la Galiote , en furent aufli
bleffez . Ce fut l'unique perte
qu'on fit dans cette feconde
nuit. Elle eft petite r
GALANT. 325
quantité de coups de Canon ,
& de Moufquet qui furent tirez
de la Ville , & fur toutfur
les Chaloupes , qui allerent
jetter leurs Carcaffes à la portée
du Piftolet des Bateries,
avec la derniere réfolution . Il
n'y eut que celle de M te
Marquis de Villars , qui reçeut
un coup de Canon qui
perça feulement le bois , &
fit une contufion à un Matelot.
La Ville tira onze à
douze cens coups de Canon .
Il y a à la Marine quatre mille
Turcs pour le fervir. Le jour
eftant venu , une de nos Ga326
MERCURE
liotes voulut éprouver par
ordre de M de Tourville , fi
eftant hors de la portée du
Canon, elle pourroit envoyer
des Bombes dans le Port
mais des coups de Canon
qu'on luy tira du Fanal , porterent
plus loin que le lieu
où elle eftoit , ainfi M' Piodor
qui en avoit le comman
dement , cut ordre de fe retirer
; ce qu'il fit ayant eſté remercié
de la Ville par plu
Geurs coups de Canon qui
l'aprocherent de fort prés ,
auffi-bien que les Chaloupes.
Le calme régnant encore
GALANT. 327
le foir du 23. au24. les Galeres
& les Galiotes allerent prendre
leurs poftes, comme elles
avoient fait les autres nuits;
mais plus au Nord & au Sud
de la Ville, & plus éloignées
que les jours précedens. On
commença à bombarder fur
les onze heures du foir, & les
Chaloupes tirerent leurs Carcaffes.
Les Ennemis firent
comme à l'ordinaire un feu
continuel de leur Canon , &
de leur Moufqueterie. Ils allumerent
trois feux vis -à- vis
l'endroit où s'eſtoient poſtées
-les Chaloupes , ce qui leur
328 MERCURE
donna lieu de leur ajufter
plufieurs coups de Canon,
dont l'un tua deux Hommes
dans la Chaloupe comman
dée par le Frere de M' le Che
valier de Lhéry , & en bleffa
quatre dans celle de M de la
Guiche. M' Carlet, Garde de
Marine , fut tué dans la Chaloupe
de M le Chevalier
d'Amfreville, qui fervoit d'ef
corte à celle de M' de Pointy;
& M Mornay y fur bleffe
dangereuſement. Il y cut
quatre Hommes tant tuez
que bleffez dans celle de
M des Goutes. Un Vaiſſeau
2
GALANT. 329
des Ennemis fut coulé bas
dans le Port, & un autre enterement
mis fur le cofté. Ils
ajufterent cette nuit- là plu
fieurs coups de Canon fur
nos Galiotes , & en tirerent
fept à huit cens. La groffe
Mer empefcha de bombar
der jufqu'au 26. Le foir du 25.
deux TurcsElclaves, dont l'un
cftoit Canonnier , mirent le
feu auBrûlot où ils eftoier .On
n'oublia rien pour l'éteindre,
mais ce Canonnier avoit trop
bien pris fes mefures. Quoy
que ce Brûlot
que comman..
doit M. de Cerpeaus, fuſt.am
Aouſt1683.
Ees
330 MERCURE
milieu de l'Armée , & que le
vent eftant frais, puft porter
le feu fur nos Vaiffeaux , les
foins de M du Quefne empefcherent
que ce malheur
n'arrivaſt , ainſi il n'y en eut
aucun endommagé . On fauva
tout l'Equipage du Brûlot .
Les deux Turcs tâcherent de
s'échaper, mais on en prit un
qui accufa l'autre. Le 27. au
matin, M du Quefne fit tirer
de jour les Galiotes de Poin
ty , Gouchon , & la Piodor.
Elles furent bien falüées,
´mais fans aucune perte. Ces
trois Galiotes curent ordre
GALANT. 331
& les
de fe repofer pendant la nuit,
quatre autres de bombarder
, ce qu'elles exécuterent
avec grand fuccés . La
plupart des Bombes ayant
réüffy , tomberent dans la
Baterie. Deux mirent le feu
à quelques Magazins de:
marchandifes, qui brûlerent
toute la nuit. Les Ennemis
ne tirerent pas trois cens
coups de Canon , & on leur
jetta deux cens quatre vingts
Bombes en moins de quatre
heures & demie . Pendant
route la journée du 28. troiss
Galiotes bombarderent fuc
Ee ij
332 MERCURE
ceffivement , ayant pris des
Mortiers de rechange. Plu
fieurs Bombes tomberent à
propos fur les Vaiffeaux , &
dans la Ville, où elles cauferent
de grandes allarmes,,
renverferent force Maiſons,
& affommerent beaucoup de
monde , le Peuple qui cous
choit la nuit dás les champs,
y eftant alors rentré, parces
qu'il n'y appréhendoit rien
pendant le jour. La nuit du
18. au 29. eftant venuëravec)
le calme , les quatre autres
Galiotes releverent à l'ordia
naire celles du jour, remor
GALANT 333
quées par les autres Galeres.
Les Chaloupes carcaffieres
ayant auffi efté détachées ,
furent fort incommodées
par
le Canon chargé à mitrailles.
Mi Defcures, Garde de Ma
rine , y fut bleffé à mort. M²
de Courtagnon , qui com
mandoit une Chaloupe
, eut
un élat dans le bras. La mef
me nuit, M le Chevalier de
S. Geniez , qui commandoir
une des Chaloupes de garde!
fauva un Efclave Maltors qui
eftoit dans la Baterie des End
nemis . C'eftoit l'unique qui
fe fuft fauvé depuis la rupture
334 MERCURE
de la Négociation. Il apprit
que les Bombes avoient
ruiné tout un Quartier
de la Ville , & coulé à
fonds leur bonne Galere,
deux Vaiffeaux de guerre,
un Navire Marchand , & fix
Barques ; que plus de trois
cens Perfonnes y avoient
efté tuées , parce qu'on ne
s'eftoit pas attendu que l'on
tireroit de jour , que les Canons
de la Porte Pesquaire
avoient efté démontez que
Mézomorto avoit découvert
une confpiration faite contre
luy, & qu'il avoir fait couper
GALANT. 334
quer
le col à huic Turcs qui en
eftoient. Il ajoûta , que les
Turcs commençoient à man
de poudre , & fur tout
de boulets ; que Mézomorto
s'eftant plaint dans les Bate
ries de ce qu'ils ne tiroient
pas bien , ils luy avoient dit
de faire mieux , qu'ils avoient
crû que fi l'on approchoit
pendant le jour , ils coule
roient bas nos Galiotes , &
que voyat que de cinquante
coups de Canon , à peine y
en avoit-il un qui les attra
paft , ils l'attribuoient à ma
gie, & difoient que c'eſtoient
:
336 MERCURE
des Bâtimens du Diable ; que
la Taiffe , ou Milice , dans fa
rage , s'eftoit faifie du Pere
le Vacher , ( c'eft le mefme
dot je vous ay parlé plufieurs
fois, il n'avoit pas voulu s'em
barquer, & fuivre en cela le
cofeil de M'duQuefne , ) qu'ils
l'accufoient d'avoir dónéquel
que fignal aux Françoispour
les engager à tirer de jours
qu'ils l'avoient mis dás un de
leurs gros Canons, & tiré en
fuite . Le mefme Eſclave ajoû
ta , que leCanon dás lequel on
l'avoit mis, créva du coup qui
fujavoit done lamort, & qu'ils
cftoient
GALANT. 337
eftoient dans le dernier de
ſeſpoir , & ne fçavoient quel
party prendre , n'en voyant
aucun qui leur fuft avantageux.
On fçeut encore du
mefme , que les Eſclaves ne
s'occupoient plus dans la
Ville qu'à lever les pierres
pour faire des chemins , les
Ruës eftant comblées des
ruines des Maifons ; & que
depuis que les Boulets leur
avoient manqué , ils ramaffoient
les éclats des Bombes,
& s'en fervoient pour tirer.
Le 29. deux Chaloupes armées
fortirent d'Alger pour
Aoust 1683. Ff

338 MERCURE
draguer ou lever les Anchres
de nos Galiotes . On ne leur
en donna pas le temps, & on
les contraignit de fe retirer
dans leur Réduit. Nos Galiotes
effuyerent
en les pourfuivant
, plufieurs coups de
Canon chargé de mitrailles ;
dont elles ne furent point
endommagées
. Sur les cinq
heures du foir , les trois Galiotes
fe hallerent à l'ordinaire,
& bombarderent
pendant
deux heures . La Chambre
à poudre , d'un Mortier
éclata dans l'une de ces Galiores
, & bleffa dangereuse"
GALANT. 339
4
ment trois de ces Bombar
diers. Quant au Canon de la
Ville, il ne les endommagea
pas. On ne jetta point de
Bombes la nuit , & tous les
Bâtimens furent contreman
dez , par la crainte que l'on
eut du mauvais temps . Il fe
fauva un Efclave Eſpagnol
cette nuit-là , qui confirma
ce que le Maltois avoit dit.
Il ajoûta , que le grand Camp
des Turcs ne vouloit point
revenir dans Alger , & formoit
un party contre Mézomorto
, qu'il refufoit de reconnoiftre
, qu'il yavoit deux
2
Ff ij
340 MERCURE
Partis dans la Ville , que ce
luy dont les Maiſons avoient
efté détruites, vouloit la guerre
, & que l'autre vouloit la
paix. Le 31. un Vaiffeau de
Salé craignant qu'il ne luy
arrivaft quelque accident
par nos Bombes dans le Port
d'Alger , s'en retira , & alla
moüiller vers le Fort de Babaffon.
Trois Chaloupes le
gardent à veue toutes les
nuits , juſques à ce que l'on
trouve à propos de s'en faifir.
Il ne le foupçonne
pas , ne
croyant point que M' du '
Quefne foache que les Salé
GALANT. 341
tins nous ayent pris des Navires
. La meíme nuit , la
Chaloupe de M le Moteux,
qui venoit de Toulon , fur
commandée pour aller joindre
les Chaloupes
qui gardoient
le Salétain . Elle tomcelles
d'Alger
, qui
ba
parmy
la prirent
, fans
qu'elle
ſe miſt
en
défenfe
, parce
qu'elle
crût
que c'eftoient
nos
Cha-
:
loupes
. M' de Choiseuil
qui
la commandoit
, eft Parent
de
celuy
dont
je vous
ay'
mandé
la mort. Le
premier
jour
d'Aouft
, le vent
eftoit
au Nord
eft, & la Mer
groſſej
Ff iij
342
MERCURE
8
le vent
& l'on ne jetta ny Bombes,
ny Carcaffes . Le 2. fut de
meſme , mais le 3.xe
eftoit àl'Eft-Nord- Eft,fi frais,
que les Galeres furent contraintes
de s'aller mettre à
l'abry du Cap de Matifou
Les quatre Galeres qui ef
toient allées au Baftion de
France , revinrent avec le
Vaiffeau le Bizarre. Ils en
avoient tiré 426. François,
dont ils avoient mis la plus
grande partie dans Tabarque,
fort pres du Baftion apparte-.
nant à M Lomellini Génois,
fuivant l'offre que le ComGALANT.
343
mandant de cette Fortereffe
avoit faite à M le Chevalier
de Breteuil de les y recevoir.
On rapporta du Bastion de
France foixante-quatre Caiffes
de Corail appartenant à
la Compagnie. Le 4. il fe
fauva un Efclave de terre,
Canarien de Nation, qui confirma
tout ce qu'avoient dit
les autres, & affura qu'il n'y
avoit pas un Bâtiment dans
le Port d'Alger , qui ne fuft
incommodé des Bombes ; &
que Boulouk- Bachi , ou Capitaine,
accompagné de qua
tre cens Hommes,avoit com
Ffüj
344 MERCURE
de
batu contre le party, de Mé
zómorto ; qu'il y avoit eu
beaucoup de perfonnes tuées
part & d'autre , & que le
dernier l'avoit emporté , ce
qui n'empefchoir pourtant
pas Mézomorto de fe tenir
enfermé dans la Tour du Fa
nal. Il ajoûta , qu'on avoit
mis M' de Choifeüil aux fers,
avec tout fon Equipage ;
qu'on le menaçoit de le mettre
à la bouche d'un Canon
la premiere fois qu'on tireroit
des Bombes ; que la Milice
eftoit au defefpoir , &
que les Turcs avoient offert
GALANT. 345
la vie au Pere le Vacher , s'il
vouloit ſe faire Mahometan;
ce que n'entendant qu'avec
horreur , il avoit répondu
qu'il vouloit mourir en bon
Chreftien. Le 5. le vent fut
frais. Un Lieutenant d'un
Vaiffeau Anglois, qui portoit
un nouveau Conful à Alger,
& qui defcendit à terre, confirma
àM' du Quefne qu'il y
avoit une grande quantité de
Maifons ruinées depuis le
Mole jufqu'au Palais du Roy,
ainfi que quantité de Bâtimens
dans le Port. Il dit encore
plufieurs choſes à M

}
346 MERCURE
·
du Quefne de la part de Mézomorto
, qui ne tendoient
qu'à l'épouvanter, afin qu'on
ne jettaft plus de Bombes,
en quoy il ne rétiffit pas .
Le 6. le Conful, que les Anglois
avoient tiré d'Alger,
vint à bord de l'Amiral,
pour luy parler de la part
de Mézomorto , qui ajoûtoit
de nouvelles menaces à
celles qu'il avoit déja fait
faire. Cela n'empefcha pas
les fept Galiotes de fe pofter
dés le matin pres du Mole,
dans lequel elles jetterent
175. Bombes. On tira de la
GALANT. 347
Ville environ mille coups
de Canon . La Galiote la
Menaçante en reçeut un à
fleur d'eau , ce qui l'obligea
de fe retirer. L'apreſdînée on
retourna bombarder la Ville
avec beaucoup de vigueur &
de fuccés , car on fit de tresbeaux
coups , on coula bas
un Vaiffeau , & l'on rompit le
Mats à un autre , dont on vit ,
tomber les Hunes. On jetta
199. Bombes . Sur le foir une
Chaloupe Angloiſe venant
de terre , apporta des Lettres
de M' de Choifeüil à M ' du
Quefne , & à M le Chevalier
348 MERCURE
de Lhery , par lesquelles
on apprit que le Reys de
la Frégate prife par ce Chevalier
luy avoit fauvé la vie;
mais qu'il n'eftoit pas feûr
qu'il puft avoir encore longtemps
ce mefme pouvoir, fi
l'on continuoit à jetter des
Bombes dans la Ville . La
cruauté & les menaces de
ces Barbares , font connoiftre
leur defefpoir. Jamais cette
orgueilleuſe Ville ne s'eftoit
veuë traitée de la forte. Toutes
les fois qu'elle avoit fait
la Paix avec quelque Puif
fance, loin de rendre aucun
GALANT 349
Efclave fans argent, elle avoit
eu fouvent de la peine à rendre
ceux dont on luy payoit
la rançon , & ne l'avoit fait
que lors qu'elle l'avoit voulu,
& au prix qu'elle avoit fouhaité.
Cependant elle nous
en a rendu pour plus de deux
cens mille Ecus , prefque
auffi toft qu'elle a veu paroiftre
nos Vaiffeaux , & ſi
elle n'a pas continué d'accorder
à M' du Quefne tout ce
qu'il a demandé , un Particulier
en a feul efté la caufe . II
vouloit fe faire Roy , & pour
y parvenir , il falloit flater le
350 MERCURE
Peuple du cofté de l'intéreſt,
& luy faire croire qu'on pourroit
obliger les François à
faire la Paix , fans leur rien
donner davantage , mais
quand on voudroit s'en con-
"
tenter , ce ne feroit qu'apres
leur avoir fait perdre beaucoup
plus qu'ils n'auroient
donné , en reftituant la valeur
des Prifes , puis que le dommage
qu'ils ont fouffert de.
puis leur refus ne fe peut efti
mer. Ils ont perdu quantité
de monde ; toute leur Ville
eft ruinée , ils ont vû périr
beaucoup de leurs Vaiffeaux,
GALANT 351
& d'autres Baftimens ; une
Galere toute neuve briſée en
mille pieces , & une autre
prefte à fortir , équipée de
500. Hommes ; leurs Bateries
font en defordre ; on a fort
endommagé leur Mole ; leur
Gouvernement eſt changé,
les diverfes factions , font
qu'ils fe déchirent eux - mefmes
; ce qu'ils ont ufé de
munitions de guerre eft inconcevable
, & ce nombre
infiny de coups de Canon
qu'ils nous ont tirez , ne nous
ont tué au plus que trente
Hommes. Joignez à tout
352 MERCURE
cela, qu'ils auront paſſé tout
l'Eté fans pyrater , tous leurs
Baftimens eftant renfermez
dans leur Mole , ce qui eft
une tres -grande perte pour
eux. Pour tant de maux que
leur nouveau Roy leur a attirez
, ils fe font donnez la barbare
fatisfaction de facrifier
quelques François ; mais ce
fang leur eft cherement vendu
, & plus ils marquent de
cruauté, & de defefpoir , plus
ils font voir l'état où ils font
réduits auffi avoüent - ils
hautement qu'on ne leur peut
faire plus de mal qu'on leur
;
GALANT. 353
en fait. Les Carthaginois mirent
autrefois des Romains
dans des Tonneaux remplis
de Clouds , & les firent rou
ler du haut des Montagnes ,
ils en furent punis ; les Algé
riens le font de mefme , & le
feront encore davantage pour
les François qu'il ont immolez
contre le droit des Gens ,
mais qui pourroit empefcher!
un Barbare de l'eftre , feroit
ce qu'on n'a point veu dans
la vie d'aucun Conquérant, o
Quoy que ce qui regarde
la mort de la Reyne ait remply
la moitié de cette Lettrep
Aoust 1683. Gg
354 MERCURE
je ne croirois pas avoir encore
affez fait , fi je ne vous envoyois
fon Portrait gravé..
Vous l'avez veuë , & vous.
fçavez que fi l'on adoroit ſes
Vertus, on admiroit les char
mes de fa Perfonne . Cette
mort n'a pas moins touché
qu'elle a furpris , les triftes.
Habits dont prefque tous les
François font couverts , font
de foibles marques de l'affliation
qu'elle a caufée, Si l'on
pouvoit lire dans les coeurs,
on y verroit un deüil bien
plus grand que celuy que
ces Habits font paroiſtre. Ja,
GALANT. 355
mais Officiers n'ont fenty
avec une plus vive douleur la
perte de leur Maîtreffe . M
Taunier, qui eftoit Control
leur General de fa Maiſon ,
en fournit une preuve auffs
trifte que nouvelle . Lors
qu'on luy apprit que cette
Princeffe venoit d'expirer, ce
coup le faifit de telle manie
re, qu'on peut dire que dés
cet inftant il fut frapéà mort.
Il voulut neantmoins , quoy
que mourant , accompagner
fon Corps jufqu'à S. Denis. Il
fe mit au Lit à fon retour , 82
na vécu que fort
a
peu
da
Gg ij
356 MERCURE
jours apres . De tels Officiers
font rares ; mais les Princeffes
comme la Reyne , le font en
core davantage
.
M. Begon, ancien Secretaire du Roy,
eft mort à Blois le 17. de ce mois , âgé
de 79. ans. Il eftoit Oncle de Madame
Colbert , Frere aîné de Madame ſa Mere,
qui avoit époufé Meffire Jacques
Charron , Comte de Ménars , & de
Nozieux, Grand Bailly d'Epée , &:
Gouverneur de Blois , dont la pofterité
& les alliances font auffi confidérables,
& auffi illuftres , que le mérite & la pieté
de M. Begon eftoient diftinguez . Ce
dernier avoit eu des Emplois de confrance
fort importans , fous le Miniftere
de M. le Cardinal de Richelieu , & par
ticulierement au Siege de la Rochelle ,
aux Expéditions de Čafal , Pignerol, &
autres Affaires d'Etat .Il alaiffé des Fils ,
qui s'acquitent avec beaucoup degloire
de ceux qu'ils exercent.
GALANT. 357
*

Je finis par les dernieres nouvelles de
Vienne. Un Homme de qualité , écrit
de Paflau du 15. de ce mois , à un de fes
Amis , que l'Empereur avoit eu avis le
13. par des Lettres du Comte de Staremberg
, que les Turcs s'eftant emparez de
la Contrefcarpe apres un effort tres-violent
, s'y eftoient maintenus pendant la
muit ; mais que les Affiegez les en avoient
encore chaffez le lendemain avec grande
perte du cofté des Ennemis . Ces Lettres
ajoûtent , que la Ville pouvoit foûtenir .
le Siege encore un mois ; que les Mines
des Infidelles n'avoient eu aucun effet, &
qu'au contraire beaucoup de leurs Gens y
avoient péry ; que les Prifonniers qu'on
avoit faits effoient demeurez d'accord ,
que le Siege & les Rencontres de la Cam
pagne , leur avoient déja coûté plus de
trente mille Hommes , & que par
manque de Fourage , les Chevaux n'en
pouvoient plus que le Grand Vizir avoit
envoyé demander à Sa Hauteffe par un`
Exprés , s'il continueroit le Siege ; que le
bruit couroit que l'Empereur fe vouloit
rendre à l'Armée du Prince Charles le
le
358 MER.GAL
25. de ce mois , en mesme temps que le
Roy de Pologne , les Electeurs de Saxe,
& de Baviere , & plufieurs autres Prinees
de l'Empire s'y rendoient ; que dans
un rencontre le Colonel Heufeler avoit
défait un Party Turc , qui eftoit allé cbar→→
ger des feuilles de Vigne fur des Cha
meaux, &fur des Chevaux, pour les faire
porter à l'Armée ; que la plupart eftoient
demeurez fur la place ; que les autres
avoientfuy , & qu'on avoit pris fur eux
quatre censtantChameaux queChevaux:-
Dans le moment que je vous écris ,
onme fait voir une Lettre de Scarlin
gen , prés de Paffau , où réfide le Confeil
de Sa Majefté Impériale. Elle porte,
qu'on avoit reçen avis de Vienne le onze,
que les Tures ayant fait une rude attaque
fur la Ville , depuis deux heures du mating
jufqu'à cing beures du foir, le Comte de
Staremberg en avoitfait fauter deux mille
par une Mine, &chaffe les autres qui s'efa
toient poftez dans la Contrefcarpe. Jes
fuis, Madame, voftre, &c..
AParis,ce 31. don't1689
AV IS ET CATALOG VE
des Livres qui fe vendent chez
le Sieur Blageart.
Echerches curieufes d'Antiquité,
contenues en plufieurs Differtations
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antiques, enrichies d'un grand nombre
de Figures en taille-douce. Inquarto.
Sentimens fur les Lettres & fur l'Hif
toire , avec des Scrupules fur le Stile.
Indouze..
301..
Lettres
diverfes
de M..le
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d'Her
. Indouze
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Nouveaux
Dialogues
des Morts
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La
Ducheffe
d'Eftramene
. Deux
olumes indouze.
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4.0
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L'Académie Galante, Indouze.
La Devinereffe, Comedie.
30
IS
L'Artaxerce, avec fa Critique. ¹f::
Converfions de M.Gilly & Courdil.20
Cent cing Volumes du Mercure, aveg
les Relations & les Extraordinaires . II
ya fept Relations , qui contiennent
Ce qui s'eft pallé à la Cerémonie du
Mariage de Mademoiſelle avec le
Roy d'Espagne .
Le Mariage de Monfieur le Prince de
Conty avec Mademoiſelle de Blois .
Le Mariage de Monfeigneur le Dauphin
avec la Princeffe Anne - Chref
tienne-Victoire de Baviere .
Le Voyage du Roy en Flandre en
1680.
LaNégotiation du Mariage de M. le
Duc deSavoye avec l'Inf. de Portugal .
Deux Relations des Réjoüiffances
qui fe font faites pour la Naiffance de
Monfeigneur le Duc de Bourgogne .
Il y a vingt-un Extraordinaires , qui
outre les Queftions galantes , & d'érudition
, & les Quvrages de Vers , contiennent
plufieurs Difcours , Traitez ,
& Origines, fçavoir.
Des Indices qu'on peut tirer fur la
maniere dont chacun forme fon Ecri
turé. Des Devifes, Emblemes & R@ _
vers de Médailles . De la Peinture; &
de la Sculpture. Du Parchemin , & du
Papier. Du Verre . Des Veritez qui font
contenues dans les Fables , & de l'excellence
de la Peinture . De la Conteſ
tation . Des Armes, Armoiries , & de leur
progrés. De l'Imprimerie. Des Rangs
& Ceremonies . Des Talifmans . De la
Poudre à Canon . De la Pierre Philofophale.
Des Feux dont les Anciens fe
fervoient dans leurs Guerres , & de leur
compofition. De la fimpathie , & de
Fanthipatie des Corps . De la Dance,
de ceux qui l'ont inventée , & de fest
diférentes efpeces . De ce qui contribuë
le- plus des cinq fens de Nature à lafatisfaction
de l'Homme. De l'ufage de
la Glace. De la nature des Efprits folets
, s'ils font de tous Pais , & ce qu'ils
ont fait. De l'Harmonie, de ceux qui
l'ont inventée , & de fes effets . Du fréquent
ufage de la Saignée . De la Nobleffe.
Du bien & du mal que la fréquente
Saignée peut faire. Des effets
de l'Eau minérale. De la Superftition,
& des Erreurs populaires . Dela Chaffe
Des Metéores, & de la Comnete appa-
Aouft 1683:
Hh
ruë en 1680. Des Armes de quelques
Familles de France: Du Secret d'une
Ecriture d'une nouvelle invention , tres
à eftre rendne univerſelle, avec propre
celuy d'une Langue qui en réſulte , l'un
& l'autre d'un ufage facilepour la communication
des Nations . De l'air du
Monde, de la veritable Politeſſe, & en
quoy il confifte. De la Medecine: Des
progrés & de l'état préfent de la Medecine.
Des Peintres anciens , & de leurs
manieres . De l'Eloquence ancienne &
moderne. Du Vin . De l'Honnefteté , & ,
de la veritable Sagelle . De la Pourpre
& de l'Ecarlate , de lear diférence , &
de leur ufage. Dela marque la plus effentielle
de la veritable amitié. L'A
bregé du Dictionnaire Univerfel . Du
inépris de la Mort. De l'origine des
Couronnes , & de leurs efpeces . Des
Machines anciennes & modernes pour
élever les Eaux . Des Lunetes . Du Secret.
De la Converfation . De la Vie
heureuſe. Des Cloches , & de leur antiquitélom
:
On fera une bonne compofition à
Ceux qui prendront les cent cinq Volu
mes, ou la plus grande partie. Quant
aux nouveaux qui fe debitent chaque
mois , le prix fera toujours de trente
fols en veau, & de vingt- cinq en parchemin.
Outre les Livres contenus auffi dans
ce Catalogue , on vend auffi chez le
Sieur Blageart toutes fortes de Livres
nouveaux, & autres . On nemarque icy
que ceux qu'il a imprimez, à la referve
des Recherches d'antiquité , dont on
trouve chez tres-peu d'autres Libraires .
Il ajoûtera à ce Catalogue les Livres
nouveaux qu'il donnera de temps en
temps au Public.
On ne prend aucun argent pour les
Memoires qu'on employe dans le Mer
cure.
On mettra tous ceux qui ne defobligeront
perfonne, & ne blefferont point
la modeftie des Daines.
Il faut affranchir les Lettres qu'on
adreffera chez le S Blageart , Impri
meur- Libraire , Rue S. Jacques, à l'en
trée de la Rue du Plaftre.
Il fera toujours les Paquets gratis
pour les Particuliers & pour les Libraires
de Provinces . Ils n'auront le
foin que d'en acquiter le port fur les
Lieux.
Ceux qui envoyent des Memoires,
doivent écrire les noms propres en caracteres
bien formez.
On ne met point les Pieces trop difficiles
à lire.
On met tous les bons Ouvrages à
leur tour , & les Autheurs ne fe doivent
point impatienter.
Il eft inutile d'envoyer des Enigmes
fur des Mots qui ont déja fervy de fujet
à d'autres.
On prie ceux qui auront plufieurs
Memoires,ou plufieurs Ouvrages à envoyer
en mefine temps ,.
fur des papiers feparez.
de les écrire
On avertit que les Mercures qui s'impriment
en Hollande, & en quelques
Villes d'Allemagne
, font fort peu corrects
& tronquez en beaucoup d'en
droits .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le