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1683, 07, t. 23 (Extraordinaire) (Lyon)
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EXTRAORDINAIRE
DU MERCURE
GALANT807157
QUARTIER DE JUILLET 168
TOME XXIIL
THÈQUE
BIBLIO
ᎠᎬ.
DEL
LA
LYON
Imprimé à Paris ; &févènd'
A LYON ,
Ruë Chez T. AMAULRY , Rue Merciere
au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY
ILLE
Onouveau du Mercure Galant le
N donnera toûjours un Volume
premier jour de chaque Mois , & on
le vendra , auffi -bien que l'Extraordinaire
, Trente fols relié en Veau,
& Vingt- cinq fols en Parchemin .
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE , au Palais , dans la
Salledes Merciers, à la Juſtice .
Chez C. BLAGEART , Rue S. Jacques
à l'entrée de la Rue du Plâtre ,
Et en fa Boutique Court- Neuve du Palais,
AU DAUPHIN.
Et T. GIRARD , au Palais , dans la Grande
Salle , à l'Envie.
M. DC. LXXXIII .
VEC PRIVILEGE DV ROI.
ང་
EXTRAORDINAIRE
DU
MERCURE
GALAN T.
QUARTIER DE JUILLET 168;.
TOME
XX111.
ovs eftiez furpriſe,
Madame, de n'avoir
V
rien veu de Mr de la
Févrerie dans mes
dernieres Lettres
Extraordinaires.
Heurenfement je fuis en pouvoir de
reparer ce defaut dans celle- cy , &
je la commence par un ouvrage de
A
Q.de Fuillet 1683.
5 Extraordinaire
La façon. Quelques affaires , qui
l'ont occupé entierement depuis quelque
temps, l'ayant empefché d'écrire
Sur les Questions qu'on a propofíes
à l'ordinaire , il n'est pas fort étonnant
que vous vous soyez apperçenë
de fon filence. Tout ce que je vous
ay envoyé de luy cft fi digne d'eftre
leû , qu'il est difficile que vous ne
cherchiez d'abord fon nom parmy
ceux qui entrent dans ce Recueil de
Pieces diverfes que vous recevez de
moy tous les trois mois . Le nouveau
Traité qu'il m'a fait tenir , & dont
je me hafte de vous faire part, eftfur
une matiere d'autant plus utile, qu'il
n'y a perfonne à qui elle ne foit propre.
Tout le monde écrit & reçoit des
Lettres, & l'on trouvera dans ce
Traité les diverfes regles qu'il faut
obferver dans les diverfes manieres
d'écrire.
du Mercure Galant.
52·5552525:5225SSS
DU STILE
EPISTOLAIRE. ⠀
L
' Ecriture eft l'image de la
Parole , comme la Parole
eft l'image de la Penſée . L'uſage
de la Parole eft divin , l'invention
de l'Ecriture merveilleuſe. Enfin
toutes les deux nous rendent do-
& es & raiſonnables. Rien n'eft
plus prompt que la Parole ; ce
n'eft qu'un fon que l'air forme
& diffipe en mefme temps . L'Ecriture
eft plus durable , elle fixe
ce Mercure , elle arrefte cette
Fléche, qui eftant décochée, ne
revient jamais. Elle donne du
A ij
7
Extraordinaire
corps à cette noble expreffion
de l'ame , & la rendant viſible à
nos yeux , pour me fervir des
termes d'un de nos Poëtes , elle
conferve plufieurs fiecles , ce qui
me fembloit mourir en naiffant.
Mais fi l'Ecriture perpétuë la
Parole, elle la fait encore entendre
à ceux qui font les plus éloignez,
& comme un Echo fidelle,
elle répete en mille lieux , & à
mille Gens , ce que l'on n'a dit
quelquefois qu'en fecret , & à
l'oreille. C'est ce qui la rend fi
neceffaire dans la vie , & particulierement
dans l'ufage du Stile
Epiftolaire ; car enfin l'Ecriture
qui a esté inventée pour conferver
les Sciences, & pour eternifer
les actions des Grands Hommes,
ne l'a pas moins efté pour fupléer
du Mercure Galant.
5.
à l'éloignement des lieux , & à
l'abſence des Perfonnes. On n'a
pas toûjours eu befoin de Contracts
& d'Hiftoires , pour infpirer
la vertu , & la bonne-foy.
Nos anciens Gaulois mefme ont
efté braves, vertueux, & fçavans,
fans le fecours de ce bel Art . La
Parole & la Memoire contenoient
toutes leurs fciences , &
toute leur étude ; mais dans le
commerce de la vie , où l'on ne
peut cftre toûjours enſemble,
y a.t. il rien de plus agreable, &
de plus utile, que de fe parler &
de s'entretenir par le moyen
d'une Lettre , comme fi l'on ef
toit dans un mefme lieu ? Bien
plus, fi nous en croyons l'amou
reuſe Portugaife , les Lettres
nous donnent une plus forte idée
A üj
Extraordinaire
de la Perfonne que nous aimons .
Il mefemble, dit - elle à fon Amant,
que je vous parle quandje vous écris,
&
que vous m'eftes un peu plus préfent.
Un Moderne a donc eu raifon
de nommer les Lettres les
Difcours des Abfens. L'Homme fe
répand & fe communique par
elles dans toutes les Parties du
Monde . Il fçait ce qui s'y paffe,
& il y agit mefme pendant qu'il
fe repofe ; un peu d'encre & de
papier , fait tous ces miracles.
Mais que j'ay de dépit contre
ceux , qui pour rendre ce com ..
mercé plus agreable , l'ont rendu
fi difficile, qu'au lieu d'un quartd'heure
qu'il falloit pour faire
fçavoir de fes nouvelles à quelqu'un
, il y faut employer quelquefois
unejournée entiere ! L'adu
Mercure Galant.
rangement
d'une douzaine
de
paroles emporte deux heures de
temps. C'eſt une affaire qu'une
Lettre , & tel qui gagneroit
fon
Procés , s'il prenoit la peine d'écrire
pour le folliciter
, aime
mieux le perdre comme le Mifantrope
de Moliere , que de
s'engager
dans un pareil embarras
.
On a prétendu mettre en Art
ce genre d'écrire , & quelquesuns
( comme de la Serre & fes
Imitateurs ) en ont voulu faire
leçon . Un Moderne mefme , parmy
tant de préceptes qu'il a
donnez pour l'éducation d'une
Perfonne de qualité, a traité de
la maniere d'écrire des Lettres ,
de leur diférence, & du ſtile qui
leur eft propre. Je veux croire
A iiij
8 Extraordinaire
qu'il a tres - bien réuffy en cela ;
mais n'y a-t- il point un peu d'affectation
baffe & inutile , de donner
pour regles, qu'aux Perſonnes
d'un rang au deffus de nous,
aufquelles on écrit, il faut fe fervir
de grand papier, que la feüille
foit double ,qu'on mette un feuillet
blanc, outre l'envelope pour
couvrir cette feuille , fi elle eft
écrite de tous coſtez , qu'il y ait
un grand efpace entre le Monfei
gneur & la premiere ligne , & cent
autres chofes de cette nature ?
Cela , dis-je , ne fent- il point la
bagatelle, & y a- t - il rien de plus
ridicule qu'un Homme qui fe
pique d'écrire , de plier , & de
cacheter des Lettres à la mode ,
comme parlent quelques Prétieux
? Ce font des minuties indi
du Mercure Galant.
9
gnes d'un honnefte Homme , &
d'un bel Efprit. Qui fçait faire
une belle Lettre , la fçait bien plier
fans qu'on luy en donne des préceptes
, & ces petites façons de
quelques Cavaliers & de quelques
Dames pour leurs Poulets,
font des galateries hors d'oeuvre,
& des marques de la petiteffe de
leur efprit,plutoft que de leur po
liteffe , & de leur honnefteté.
Leurs Lettres n'ont rien de galat,
fi vous en oftez le papier doré, la
foye, & la cire d'Espagne. Cet endroit
de la Civilité Françoiſe, me
fait fouvenir de cet autre des
Nouvelles nouvelles , où deux
prétédus beaux Efprits difputent
s'il faut mettre la datte d'une
Lettre au commencement , ou à
la fin. L'un répond, & peut-eftre
ΙΟ Extraordinaire
avec efprit, qu'aux Lettres d'af.
faires & de nouvelles , il faut
écrire la datte au haut , parce
qu'on eft bien - aiſe de fçavoir
d'abord le lieu & le temps qu'el
les font écrites ; mais que dans
les Lettres galantes & de complimens
, où ces chofes font de
nulle importance , il faut écrire
la datte tout au bas . Mais ils font
encore une autre Queſtion , fçavoir
, s'il faut écrire , de Madrid,
ou à Madrid ; & l'un d'eux la réfout
affez plaifamment , en difant
qu'il ne faut mettre ny à , ny de,
mais feulement Madrid ; & que
c'eft de la forte que le pratiquent
les Perfonnes de qualité.
Je fçay qu'il y a mille choſes
qu'il ne faut pas négliger dans
les Lettres, à l'égard du refpect,
du Mercure Galant . II
de l'honnefteté , & de la bien .
féance ; & c'est ce qu'on appelle
le decorum du Stile Epiftolaire,
qui en fait tantoft l'acceffoire,
& tantoft le principal. Toutes
ces formalitez font le principal
des Lettres de compliment, mais
elles ne font que l'acceffoire des
Lettres d'affaires, ou de galanterie.
Quand une Lettre inftru-
Ative, ou galante, eft bien écrite ,
on ne s'attache pas à examiner
s'il y a affez de Monfieur ou de
Madame , & fi le Serviteur treshumble
eft mis dans toutes les
formes ; mais dans une Lettre de
pure civilité , on doit obſerver
cela exactement . Ceux qui fçavent
vivre , & qui font dans le
commerce du grand monde, ne
manquent jamais à cela , me dira12
Extraordinaire
t - on , & ainfi il eft inutile de faire
ces fortes d'obfervations . Il eft
vray ;mais quandje voy que dans
les plus importantes négotiations
, un mot arrefte d'ordinaire
les meilleures teftes , & retarde
les dépefches les plus preffées,
quand je voy que l'Académie
Françoife fe trouve en peine
comment elle foufcrira au bas
d'une Lettre qu'elle veut écrire
à M' de Boifrobert , qu'elle ne
fçait fi elle doit mettre Vos tres
affclionnez Serviteurs, parce qu'
elle ne veut pas foufcrire vos tres
humbles Serviteurs , qu'enfin elle
cherche un tempérament , &
qu'elle foufcrit Vos tres paffionnez
Serviteurs , je croy que ces formalitez
font neceffaires , qu'on
peut entrer dans ces détails , &
81
du Mercure Galant.
13
s'en faire des regles judicieuſes &
certaines. Mais je ne puis approuver
qu'on aille prendre des
modelles de Lettres dans la Traduction
de Jofephe par M'd'Andilly
, car quel raport peut -il y
avoir entre un Gouverneur de
Province qui écrit à Lours LE
GRAND, & Zorobabel qui écrit
au Roy de Perfe ? Je ne m'étonne
donc pPfces Ecrivains
qui femblent eftre faits pour en
tretenir les Colporteurs, & pour
garnir les rebords du Pont. neuf,
n'ont pas réüffy dans les modelles
qu'ils nous ont donnez pour
bien écrire des Lettres. Leurs
Ouvrages font trop froids, ou de
pur caprice , & les Autheurs
n'eftoient pas prévenus des paffions
qu'il faut reffentir , pour
14
Extraordinaire
entrer dans le coeur de ceux qui
en font émûs. Perfonne ne fe
reconnoift dans leurs Lettres ,
parce que ce font des portraits
de fantaiſie , qui ne reſſemblent
pas . On n'a donc fait que fe di .
vertir des regles qu'ils nous ont
voulu preſcrire, & on a toûjours
crû qu'il eftoit impoffible de
fixer les Lettres dans un Royaume,
où l'on ne change pas moins
de mode pour écrire que pour
s'habiller.
La Nature nous eft icy plus
neceffaire que l'Art ; & l'Ecriture ,
qui eft le Miroir dans lequel elle
fe repréſente, ne rend jamais nos
Lettres meilleures , que
lors qu '
elles luy font plus femblables.
Comme rien n'eft plus naturel
à l'Homme que la parole , rien
du Mercure Galant.
IS
ne doit eftre plus naturel que fon
expreffion. L'Ecriture , comme
un Peintre fidelle, doit la repréfenter
à nos yeux de la mefme
maniere qu'elle frape nos oreilles
, & peindre dans une Lettre ,
ainfi que dans un Tableau , non
feulement nos paffions, mais encore
tous les mouvemens qui les
accompagnent. Jeſçay bien que
le Jugement venant au fecours
de l'Ecriture, retouche cette premiere
Ebauche , mais ce doit
eftre d'une maniere fi naturelle,
que l'Art n'y paroiffe aucunement
; car la beauté de cette
peinture confifte dans la naïveté.
Nos Lettres qui font des
Converfations par écrit, doivent
donc avoir une grande facilité,
pour atteindre à la perfection du
16 Extraordinaire
genre Epistolaire , & pour y
réüffir , les principales regies
qu'il faut obferver, font d'écrire
felon les temps , les lieux , & les
perfonnes. De l'obfervation de
ces trois circonstances dépend la
réüffite des belles Lettres, & des
Billets galants ; mais à dire vray,
tout le monde ne connoift pas
veritablement ce que c'est que
cet Art imaginaire , ny quelles
font les Lettres qui doivent eftre
dans les bornes du Stile Epiftolaire.
On les peut réduire toutes à
quatre fortes , les Lettres d'af
faires , les Lettres de compliment,
les Lettres de galanterie ,
les Lettres d'amour. Comme le
mot d'Epiſtre eft finonime à celuy
de Lettre, je ne m'arreſteray
du Mercure Galant. 17
point à expliquer cette petite
diférence. Je diray feulement
que le ftile de la Lettre doit eftre
fimple & coupé , & que le ftile
de l'Epiftre doit avoir plus d'ornement
& plus d'étendue , comme
on peut le remarquer chez
Fes Maiftres de l'Eloquence
Greque & Romaine .
Enfin
chacun fçait que le mot d'Epiftre
eft confacré dans la Langue Latine,
& qu'il n'eft en ufage parmy
nous , que dans les Vers, & àla
tefte des Livres qu'on dédie;
mais ce qui eft affez remarquable
, c'eft d'avoir donné le nom
de Lettres à cette maniere d'écrire
, ce nom comprenant toutes
les Sciences . On
peut neantmoins
le donner veritablement
à ces grandes & fçavantes Let-
Q.de Fuillet 1683.
B
18 Extraordinaire
tres de Balzac, de Coftar , & de
quelques autres celebres Autheurs
. Les Lettres d'affaires
font faciles , il ne faut qu'écrire
avec un peu de netteté , & -bien
prendre les moyens qui peuvent
faire obtenir ce qu'on demande.
Peu de ces Lettres voyent le jour,
& perfonne ne s'avife d'en faire
la Critique. Il n'en eft pas de
meline des Lettres de compli
ment . Comme elles font faites
pour fatisfaire à noftre vanité,
on les expoſe au grand jour , &
on les examine avec beaucoup
de rigueur. Il n'y en a prefque
point d'achevées , & l'on n'en
peut dire la raifon , fi ce n'eft que
de toutes les manieres d'écrire ,
le Panégyrique eft le plus difficile,
C'eft le dernier effort du
du Mercure Galant.
19
genre démonftratif. Ainfi il eſt
rare qu'une Lettre foit une veritable
Piece d'éloquence. De
plus , ces fortes de Lettres s'adreffent
toûjours à des Gens,
qui eftant prévenus de fortes
paffions , comme de la joye & de
la trifteffe , & qui ne manquant
pas de vanité & d'amour propre,
ne croyent jamais qu'on en dife
affez. Ceux- mefme qui n'y ont
point de part , en jugent felon
leur inclination , & ils trouvent
toûjours quelque chofe à redire,
parce que les louanges qu'on
donne aux autres , nous paroiffent
fades, par une fecrete envie
que le bien qu'on en dit nous
caufe. Mais au refte fi on eftoit
bien defabufé que les Lettres
ne font pas toujours des compli
Bij
20 Extraordinaire
mens & des civilitez par écrit,
qu'elles n'ont point de regles
précifes & certaines , peut- eſtre
n'en blâmeroit- on pas comme
l'on fait , de fort bonnes , & de
bien écrites. Si on eftoit encore
perfuadé que les Lettres font de
fidelles Interpretes de nos penfées
& de nos fentimens , que ce
1 font de veritables portraits de
nous.mefmes , où l'on remarque
jufques à nos actions & à nos manieres
, peut- eftre que les plus
négligées & les plus naturelles.
feroient les plus eſtimées . A la
yerité ces peintures , pour eſtre
quelquefois trop reffemblantes,
en font moins agreables, & c'eſt
pourquoy on s'étudie à ſe cacher
dans les Lettres de civilité, & de
compliment. Elles veulent du
du Mercure Galant. 21
fard ; & cette maniere réfervée
& refpectueuse dans laquelle
nous y paroiffons , réüffit bien
mieux qu'un air libre & enjoüé,
qui laiffe voir nos defauts, & qui
ne marque pas affez de foûmiffion
& de dépendance. Nous
voulons eftre veus du bon costé,
& on nous veut voir dans le ref
pect ; mais lors que l'on s'expofe
familierement , fans honte de
noftre part , & fans ceremonie
pour les autres, il eſt rare qu'on
nous aime , & qu'on nous approuve
, fur tout ceux qui ne
nous connoiffent pas , & qui ne
jugent des Gens que par de
beaux déhors. D'ailleurs comme
nos manieres ne plaiſent pas
tout le monde , il eft impoffible
que des Lettres qui en font plei
22
Extraordinaire
nes, ayent une approbation genérale.
Le Portrait plaiſt fouvent
encore moins que la Perfonne,
foit qu'il tienne à la fantaifie
du Peintre , ou à la fituation
dans laquelle on eftoit lors qu'on
s'eft fait peindre. Les Lettres
qu'on écrit quand on eft cha .
grin, font bien diférentes de celles
que l'on écrit dans la joye , &
dans ces heureufes difpofitions
où l'on fe trouve quelquefois ; &
ce font ces favorables momens
qui nous rendent aimables dans
tout ce que nous faifons . Il faudroit
donc n'écrire que lors
qu'on s'y est bien difpofe , car
toutes nos Epiftres chagrines ne
font pas fi agreables que celles
de Scarron. Mais enfin pour
réuffir dans les Lettres de civi-
"
du Mercure Galant.
23
lité , il faut avoir une grande
douceur d'efprit , des manieres
Alateuſes & infinuantes , un ftile
pur & élegant, du bon fens , &
de la jufteffe , car on a banny des
Complimens , le phébus & le
galimathias, qui en faifoient autrefois
toute la grace & toute la
beauté . Mais avant que de finir
cet Article , je croy qu'il eft à
propos de dire quelque chofe
du Compliment, qui fert de fond
& de fujet à ces fortes de Lettres.
Le Compliment , à le prendre
dans toute fon étenduë , eft un
genre de civilité , qui fubfifte
feul , fans le fecours de la Converfation
, des Harangues, & des
Lettres . Ainfi on dit , F'ay envoyé
faire un Compliment , on m'eft
24
Extraordinaire
venu faire un Compliment. Il entre
à la verité dans la Converſation ,
dans les Harangues , & dans les
Lettres , & il en conftitue l'effence
en quelque façon , mais il
en fort quelquefois, & lors qu'il
eft feul , il en difére effentiellement.
Il eft plus court , plus fimple,
plus jufte, & plus exact ; &
c'eſt de cette forte qu'il eft difficile
de le définir dans les termes
de la Rhétorique , parce qu'on
peut dire que les Anciens n'ont
fçeu ce que c'eftoit , au moins
de la maniere que nous le pratiquons
, & qu'ils ne nous en ont
point laiffé d'exemples . Tout
fentoit la Déclamation chez eux ,
& avoit le tour de l'Oraiſon , &
de la Harangue . Cependant je
dis que faire un Compliment à
quelqu'un,
du Mercure Galant.
25
que
paquelqu'un,
n'eft autre choſe
de luy marquer par de belles
roles , l'eftime & le refpect que
nous avons pour luy. Complimenter
quelqu'un , eft encore
s'humilier agreablement devant
luy. Enfin un Compliment eft
un Combat de civilitez réciproques
; ce qui a fait dire à M
Coftar
, que les Lettres eftoient
des Duels , où l'on fe bat fouvent
de raiſons , & où l'on employe
fes forces fans réſerve & fans retenuë
. Il eſt vray qu'il y en a
qui n'y gardent aucunes mefures ,
mais nos Complimens ne font .
ils pas des oppofitions , & des
contradictions perpétuelles ? On
y cherche à vaincre , mais le
Vaincu devient enfin le Victo .
rieux par fon opiniâtreté . Quelle
2. de Juillet 1683.
Queli
26 Extraordinaire
ridicule & bizare civilité , que
celle des Complimens ! Il entre
encore de la rufe & de l'artifice
dans cette forte de Combat , &
je ne m'étonne pas files Homes
fracs & finceres y font fi peu propres,
& regardent nos Compli
mens comme un ouvrage de la
Politique, comme un effet de la
corruption du Siecle, comme la
pefte de la Societé civile . Ils apellent
cela faire la Comédie, & difent
qu'on doit y ajoûter peu de
foy, parce que c'eſt une maxime
du Sage , qu'on n'eſt pas obligé
de garantir la verité des Compli
mens. Ainfi la meilleure maniere
de répondre aux louanges, c'eſt
de les contredire agreablement,
& de marquer de bonne grace
qu'on ne les croit pas , ou plutoft
du Mercure Galant.
27
toute la juſtice qu'on peut rendre
aux méchantes Lettres , & aux
fades Complimens , eft de ne les
pas lire, & de n'y pas répondre.
Les Lettres de galanterie font
difficiles.
Cependant c'eſt le
genre où l'on en trouve de plus
raifonnables. Un peu d'air & des
manieres du monde, une expreffion
aifée & agreable, je- ne -fçay
quelle délicateffe de penfer & de
dire les choſes, avec le fecret de
bien appliquer ce que l'on a de
lecture & d'étude , tout cela en
compofe le veritable caractere,
& en fait tout le prix & tout le
mérite. Cicéron eft le feul des
Anciens qui ait écrit des Lettres
galantes , en prenant icy le mot
de galanterie pour celuy de politeffe
&
d'urbanité , comme par-
C
ij
28 Extraordinaire
loient les Romains , c'est à dire,
du ftile qu'ils appelloient tocofum
&Facetum, Il eft certain auffi que
Voiture a la gloire d'avoir efté le
premier , & peut- eftre l'unique
entre les Autheurs modernes ,
qui ait excellé en ce genre de
Lettres. Mr Sorel dit mefme qu'il
en eſt l'Inventeur , & que nous
luy avons beaucoup d'obligation
de nous avoir garantis de l'importunité
des anciens Complimens
, dont les Lettres eftoient
pleines , & d'auoir introduit une
plus belle & facile méthode d'écrire.
M'de Girac, fon plus grand
Ennemy , demeure d'accord ,
qu'on ne peut rien penfer de plus
agreable que fes Lettres galantes,
qu'elles font remplies de fel
Attique , qu'elles ont toute la
du Mercure Galant. 294
douceur & l'élegance de Terence
, & l'enjoüement de Lucien
. Il faut donc avoir le génie
de Voiture , ou de Balzac , pour
bien faire des Lettres galantes.
Le remercîment d'un Fromage;
ou d'une Paire de Gans, leur en
fourniffoit une ample matiere,
& ç'a efté par là qu'ils ont acquis
une fi grande réputation.
Nous n'avons point de belles
Lettres d'amour, & mefme il s'en
trouve peu chez les Anciens . Ce
n'eft pas affez que de fçavoir bien
écrire , il faut aimer. Ceux qui
réüffiffent ne font pas Autheurs.
Les Autheurs qui aiment, cherchent
trop à plaire ; & comme
les Billets d'amour les plus né .
gligez font les meilleurs , ils croiroient
fe faire tort s'ils paroif.
C iij
30 Extraordinaire
foient de la forte. Chacun fait
encore miftere de fa tendreffe ,
& craint d'eftre veu dans cette
négligence amoureuſe . Mais ce
qui fait auffi noftre délicateffe
fur ce fujet , c'eſt que la paffion
des autres nous femble une ridicule
chimere . Il faut donc aimer.
C'eſt là tout le fecret pour bien
écrire d'amour , & pour en bien
juger.
Pourbien chanter d'amour, ilfaut
eftre amoureux.
Je croy
meſme que
l'Amour a
efté le premier
Inventeur
des
Lettres. Il eft Peintre , il eft
Graveur, il eft encore un fidelle
Courrier
qui porte aux Amans
des nouvelles de ce qu'ils aiment.
La grande affaire a toûjours
eſté
celle du coeur. L'amour qui d'adu
Mercure Galant.
31
bord unit les Hommes, ne leur
donna point de plus grands defirs
que ceux de le voir & de fe
communiquer, lors qu'ils eftoient
féparez par une cruelle abfence.
Leurs foûpirs portoient dans les
airs leurs impatiences amoureufes
; mais ces foûpirs eftoient
trop foibles , quelques violens
qu'ils fuffent , pour ſe pouvoir
rencontrer . Ils demeuroient toû
jours en chemin , ardens , mais
inutiles meffagers des coeurs,
Mille Chifres gravoient fur les
Arbres , & fur les matieres les
plus dures , leurs inquiétudes &
leurs peines ; mais les Zéphirs
qui les baifoient en paffant, n'en
pouvoient conferver l'image, ny
la faire voir aux Amans abfens.
Les Portraits qui confervent fi
C iiij
32
Extraordinaire
vivement l'idée de l'Objet aimé ,
ne pouvoient répondre à leurs
careffes paffionnées . Il fallut
donc d'autres Interpretes , d'au.
tres Simboles , d'autres Images
, pour le faire entendre , fe &
pour s'expliquer , dans une fi
fâcheufe abfence ; & on s'eſt
fervy des Lettres qui , apres les
yeux , ne laiffent rien à defirer à
l'efprit , puis qu'elles font les
plus exacts , & les plus fidelles
Secretaires de nos coeurs . En
effet, ne font-elles pas fufceptibles
de toutes les paffions ? Elles
font triftes , gayes , coleres, amou
reufes , & quelquefois remplies
de haine & de reffentiment , car
les paffions fe peignent fur le
papier comme fur le vifage . On
avoit befoin de l'expreffion de
du Mercure Galant.
33
ces mouvemens, pour bien juger
de nos Amis pendant l'abſence.
C'est à l'Ecriture qu'on en eft
redevable , mais fur tout à l'A- .
mour, qui l'a inventée , Littera
opus amoris.
La gloire de bien écrire des
Lettres d'amour , a donc efté
réſervée avec juſtice au galant
Ovide. Il fçavoit l'art d'aimer,
& le mettoit en pratique. Quoy
qu'il ait pris quelquefois des fu
jets feints pour exprimer cette
paffion , il a fouvent traité de ſes
amours fous des noms empruncar
enfin qu'auroit - il pû
dire de plus pour luy mefme ?
Peut- on rien voir de plus touchant
& de plus tendre que les
Epiftres d'Ariane à Théfée , de
Sapho à Phaon , & de Léandre
tez ;
34
Extraordinaire
à Héro ? Mais ce que j'y admire
fur tout , ce font certains traits
fins & délicats , où le coeur a
bien plus de part que l'efprit.
Au refte on ne doit pas eftre
furpris , fi les Epiftres d'Ovide
l'emportent fur toutes
les Lettres d'amour , qui nous
font restées de l'Antiquité , &
mefme fur les Billets les plus galans
& les plus tendres d'apré.
fent. Elles font en Vers , & l'a
mour est l'entretien des Mufes.
Il eſt plus vif & plus animé dans
la Poëfie , que dans fa propre
effence , dit Montagne . L'avantage
de bien écrire d'amour appartient
aux Poëtes , affure M
de Girac ; & le langage des Hommes
eft trop bas pour exprimer
une paffion fi noble. C'est peutdu
Mercure Galant.
35
eftre la raison pourquoy nos
vieux Courtisans faifoient pref
que toujours leur Déclaration
d'amour en Vers , ou plutoft la
faifoient faire aux meilleurs Poëtes
de leur temps , parce qu'ils
croyoient qu'il n'y avoit rien de
plus excellent que la Poëfie , pour
bien repréſenter cette paffion ,
& pour l'inspirer dans les ames.
Mais tout le monde ne peut
pas eftre Poëte, & il y a encore
une autre raifon , qui fait que
nous avons fi peu de belles Lettres
d'amour ; c'eft qu'elles ne
font pas faites pour eftre veuës.
Ce font des oeuvres de tenebres,
qui fe diffipent au grand jour ; &
ce qui me le fait croire, c'eſt que
dans tous les Romans , où l'amour
eſt peint fi au naturel , où
36
Extraordinaire
les paffions font fi vives & fi ardentes
, où les mouvemens font
fi tendres & fi touchans , où les
fentimens font fi fins & fi délicats
; dans ces Romans , dis je,
dont l'amour profane a dicté toutes
les paroles , on ne trouvera
pas à prendre depuis l'Aſtrée jufqu'à
la Princeffe de Cléves , de
Lettres excellentes, & qui foient
achevées en ce genre. C'eft là
où prefque tous les Autheurs de
ces Fables ingénieuſes ont échoué.
Toutes les intrigues en
font merveilleufes , toutes les
avantures furprenantes , toutes
les converfations admirables ,
mais toutes les Lettres en font
médiocres ; & la raiſon eft, que
ces fortes de Lettres ne font pas
originales . Ce font des fantaifies,
du Mercure Galant. 37
des idées , & des peintures , qui
n'ont aucune reffemblance . Ces
Autheurs n'ont écrit ny pour
Cyrus , ny pour Clélie, ny pour
eux , mais feulement pour le Public
, dont ils ont quelquefois
trop étudié le gouft & les manieres
. Mais outre cela , s'il eft
permis de raconter les conqueftes
& les victoires de l'Amour,
les combats & les foufrances des
Amans , la gloire du Vainqueur,
la honte & les foûpirs des Vaincus
, il est défendu de réveler les
fecrets & les miſteres de ce Dieu,
& c'est ce que renferment les
Billets doux & les Lettres d'amour.
Il est dangereux de les intercepter
, & de les communiquer
à qui que ce ſoit qu'aux Intéreflez,
qui en connoiffent l'im38
Extraordinaire
portance. Le don de penétrer &
de bien goufter ces Lettres , n'apartient
pas aux Efprits fiers &
fuperbes , mais aux Ames fimples ,
pures & finceres , à qui l'amour
communique toutes les delices.
Les grands Génies fe perdent
dans cet abîme . Les fiers , les infenfibles
, les inconftans , enfin
ceux qui raiſonnent de l'amour,
& qui préfument tant de leurs
forces , ne connoiffent rien en
toutes ces chofés .
On ne doit pas chercher un
grand ordre dans les Lettres d'amour
, fur tout lors qu'elles repréfentent
une paffion naiffante,
& qui n'ofe fe déclarer ; mais il
faut un peu plus d'exactitude
dans les Réponses qu'on y fait.
Une Perfonne qui a épanché ſon
du Mercure Galant.
39
coeur fur plufieurs articles, & qui
eft entrée dans le détail de ſa paffion
, veut qu'on n'oublie rien, &
qu'on réponde à tout. Elle ne
feroit pas contente de ce qu'on
luy diroit en gros de tendre &
de paffionné , & le moindre article
négligé , luy paroiftroit d'un
mépris, & d'une indiférence impardonnable.
Le premier qui
écrit, peut répandre fur le papier
toutes les penfées de fon coeur,
fans y garder aucun ordre, & s'abandonner
à tous fes mouvemens
; mais celuy qui répond ,
a toûjours plus de modération .
Il obferve l'autre , le fuit pas
pas, & ne s'emporte qu'aux endroits
, où il juge que la paffion
eft neceffaire , car enfin les af
faires du coeur ont leur ordre &
à
40
Extraordinaire
leur exactitude auffi- bien que les
autres. J'avoue que ces Lettres
ont moins de feu , moins de bril .
lant , & moins d'emportement
que les premieres ; mais pour
eftre plus moderées & plus tranquilles
, elles ne font pas moins
tendres & moins amoureuſes.
Si l'on confidere fur ce pied - là
les Réponses aux Lettres Portugaifes
, on ne les trouvera pas fi
froides & fi languiffantes que
quelques- uns ont dit. C'est un
Homme qui écrit , dont le cara-
&tere eft toûjours plus judicieux
que celuy d'une Femme. Il fe
juftifie, il raffure l'efprit inquiet
de fa Maîtreffe , il luy ofte fes
fcrupules , il la confole enfin , il
répond exactement à tout . Cela
demande plus d'ordre , que les
du Mercure Galant.
41
faillies volontaires de l'amour,
dont les Lettres Portugaiſes font
remplies . Si les Réponses font
plus raisonnables , elles font auffi
tendres & auffi touchantes que
les autres , defquelles pour ne
rien dire de pis , on peut affurer
qu'elles font des images de la
paffion la plus defordonnée qui
fut jamais. L'amour y eft auffi
naturellement écrit , qu'il eftoit
naturellement reffenty . C'eft
une violence & un déreglement
épouvantable . S'il ne faut que
bien des foibleffes pour prouver
la force d'une paffion , fans -doute
que la Dame Portugaife aime
bien mieux que le Cavalier François
, mais s'il faut de la raiſon ,
du jugement, & de la conduite,
pour rendre l'amour folide &
Q. deJuillet 1683.
D
42 Extraordinaire
durable , on avoüera que le Cavalier
aime encore mieux que la
Dame. Les Femmes fe flatent
qu'elles aiment mieux que nous,
parce que l'amour fait un plus
grand ravage dans leurs ames,
& qu'elles s'y abandonnent entierement
; mais elles ne doivent
pas tirer de vanité de leur foibleffe
. L'Amour eft chez elles
un Conquérant, qui ne trouvant
aucune réfiftance dans leurs
cours, paffe comme un torrent,
& n'a pas plutoſt aſſujetty leur
raiſon, qu'il abandonne la place.
Mais chez nous , c'eſt un Ufurpateur
fin & rufé , qui fe retranche
dans nos coeurs , & qui les
conferve avec le mefine foin qu'il
les a pris . Il s'accommode avec
noftre raiſon , & il aime mieux
du Mercure Galant.
43
regner plus feûrement & plus
longtemps avec elle , que de
commander feul , & craindre à
tous momens la revolte de fon
Ennemie . C'eſt donc le bon fens
abufé , & la raiſon féduite , qui
rendent l'amour conftant & in
vincible , & c'eft de cette forte
d'amour dont nous voyons le
portrait dans les Réponses aux
Lettres Portugaifes, & dans prefque
toutes celles qui ont le veritable
caractere de l'Homme.
Ovide ne brille jamais tant dans
les Epiftres de fes Héros , que
dans celles de fes Héroïnes. Il
obſerve dans les premieres plus
de fageffe , plus de retenue , &
bien moins d'emportement
. On
fe trompe donc de croire
que
Lettres amoureufes ne doivent
les
Dij
44
Extraordinaire
Ne pas eftre fi raisonnables .
feroit.ce point plutoft que les
Femmes fentant que nous avons
l'avantage fur elles pour les Lettres
, & que nous regagnons à
bien écrire , ce qu'elles nous of
tent à bien parler , ont introduir
cette maxime, qu'elles l'emportoient
fur nous pour les Lettres
d'amour , qui pour eſtre bien paf
fionnées , ne demandent pas, difent
elles , tant d'ordre , de liaifon,
& de fuite ? Cette erreur a
gagné la plupart des Efprits, qui
font valoir je - ne - fçay quels Billets
déreglez , où l'on voit bien
de la paffion , mais peu d'efprit
& de délicateſſe
, non pas que je
veüille avec Mi de Girac , que
pour réüffir dans les Lettres d'amour
, on ait tant d'efprit , &
du Mercure Galant,
45
qu'on ne puiffe fçavoir trop de
chofes. La paffion manque rarement
d'eftre éloquente , a dit
agreablement un de nos Autheurs
; & en matiere d'amour,
on n'a qu'à fuivre les mouvemens
de fon coeur. Le Bourgeois Gentilhomme
n'eftoit pas fi ridicule
qu'on croiroit bien , de ne vou
loir ny les feux , ny les traits du
Pédant Hortenfius, pour déclarer
fa paffion à fa Maîtreffe, mais
feulement luy écrire , Belle Marquife,
vos beauxyeux me font mourir
d'amour. C'en feroit fouvent affez ,
& plus que toute la fauffe galanterie
de tant de Gens du monde,
qui n'avancent guére leurs affaires
avec tous leurs Billets doux,
qui cherchent fineffe à tout , &
qui fe tuënt à écrire des Riens,
46
Extraordinaire
d'une maniere galante , & qui
foient tournez gentiment , comme
parle encore le Bourgeois Gentilhomme.
Ceux qui ont examiné de pres
les Lettres amoureufes de Voiture
, n'y trouvent point d'autre
defaut que le peu d'amour . Voiture
avoit de l'efprit , il eftoit
galant, il prenoit feu meſme aupres
des Belles ; mais il n'aimoit
guére, & fongeoit plutoft à dire
de jolies chofes , qu'à exprimer
fa paffion. Il eftoit de compléxion
amoureufe, dit M' Pelliffon
dans fa Vie , ou du moins feignoit
de l'eftre, car on l'accuſoit
de n'avoir jamais veritablement
aimé. Tout fon amour eftoit
dans fa tefte , & ne defcendoit
jamais dans fon coeur. Cet amour
du Mercure Galant. · 47
fpirituel & coquet eft encore la
caufe pourquoy fes Lettres font
fi peu touchantes , & prefque
toutes remplies de fauffes pointes,
qui marquent un efprit badin
qui ne fçait que plaifanter . Or il
eft certain qu'en amour la plaifanterie
n'eft pas moins ridicule,
qu'une trop grande fageffe. Les
Lettres amoureufes de Voiture
ne font
pas des Originaux que la
Jeuneffe doive copier , mais que
dis-je , copier? Toutes les Lettres.
d'amour doivent eftre originales.
Dans toutes les autres on peut
prendre de bons modelles ,
les imiter ; mais icy il faut que
le coeur parle fans Truchement.
Qui fe laiffe gagner par des paroles
empruntées , mérite bien
d'en eftre la Dupe. L'amour eft
&
48
Extraordinaire
affez éloquent , laiffez le faire ;
s'il eft réciproque, on fçaura vous
entendre, & vous répondre . Mais
c'eft affez parler des Lettres d'a
mour, tout le monde s'y croit le
plus grand Maiftre.
Je pourrois ajoûter icy les Lettres
de Politique ; mais outre
qu'elles font compriſes dans les
Lettres d'affaires, il en eft comme
de celles d'amour. Le Cabinet
& la Ruelle obfervent des
regles particulieres , qui ne font
connues que des Maiftres . Il n'y
a point d'autres préceptes à pra
tiquer, que ceux que l'Amour &
la Politique infpirent ; mais neanmoins
fi l'on veut des modelles
des Lettres d'affaires, on ne peut
en trouver de meilleures que celles
du Cardinal du Perron , & du
Cardinal
du Mercure Galant.
49
Cardinal d'Offat, puis qu'au fentiment
de M'de la Mote leVayer,
la Politique n'a rien de plus confiderable
que les Lettres de ce
dernier.
Voila à peu prés l'ordre qu'on
peut tenir dans les Lettres . Cependant
il faut avouer qu'elles ne
font plus aujourd'huy das les bor.
nes du StileEpiftolaire . Celles des
Sçavans , font des Differtations ,
& des Préfaces ; celles des Cavaliers
& des Dames , des Entretiens
divers , & des Converſations
galantes. Si un Ecclefiaftique
écrit à quelqu'un fur la naiffance
d'un Enfant , il luy fait un
Sermon fur la fécondité du Ma.
riage , & fur l'éducation de la
Jeuneffe. Si c'eſt un Cavalier qui
traite le mefme fujet , il fe divertit
Q.de Fuillet 1683.
E
So Extraordinaire
fur les Couches de Madame , il
complimente le petit Emmailloté
, & faifant l'Aftrologue avant
que de finir fa Lettre , il
allume déja les feux de joye de
fesVictoires, & compofe l'Epithalame
de fes Nôces. Neantmoins
on appelle tout cela de belles &
de grandes Lettres ; mais on de
vroit plus juſtement les appeller
de grands Difcours , & de petits
Livres , au bas deſquels , comme
dit M' de Girac , on a mis voftre
tres-humble & tres- obeiſſant Serviteur.
Il n'y a plus que les Procureurs
qui demeurent dans le veritable
caractere des Lettres . On
ne craint point d'accabler une
Perfonne par un gros Livre fous
le nom de Lettre ; & je me fouviens
toûjours de la Lettre de
du Mercure Galant.
SI
trente- fix pages que Balfac écrivit
à Coftar , & dont ce dernier
ſe tenoit fi honoré. C'eſt à qui
en fera de plus grandes , & qui
pour un mot d'avis , compoſera
un Avertiffement au Lecteur,
mais quand on envoye de ces
grandes Lettres à quelqu'un , on
peut luy dire ce que Coftar dit
à Voiture , peut - eſtre dans un
autre fens , Habes ponderofiffimam
Epiftolam ,, quanquam non maximi
ponderis. Mais ces Meffieurs veu
lent employer le papier & écrire,
donec charta defecerit. C'est ce qu'a
fait M' de la Motte le Vayer dans
1 fes Lettres , qui ne font que des
compilations de lieux communs,
S & qu'avec raifon il a nommées
petits Traitez en forme de Lettres
, écrites à diverfes Perfonnes
E ij
32 Extraordinaire
ftudieuſes. Cependant il prétend
à la qualité de Seneque François,
& il dit que perfonne n'avoit encore
tenté d'en donner à la France
, à l'imitation de ce Philofophe.
Il éleve extrémement les
Epiftres de Seneque , afin de
donner du luftre aux fiennes . II
a raifon ; car il eft certain que
toute l'Antiquité n'a rien de
comparable en ce genre , non pas
mefme les Epiftres de Cicéron ,
qui toutes élegantes , & toutes
arbaniques qu'elles font , n'ont
rien qui approche, non feulement
du brillant & du folide de celles
de Seneque , mais encore de jene-
fçay- quel air , qui touche , qui
plaift , & qui gagne le coeur &
l'efprit , dés la premiere lecture .
Mais enfin quoy que ces petits
du Mercure Galant.
53
Ouvrages qu'on appelle Lettres,
n'ayent que le nom de Lettres,
c'eſt une façon d'écrire tres - fpirituelle
, tres- agreable , & mefme
tres - utile , comme on le voit par
les Lettres de M' de la Motte le
Vayer , qui font pleines d'érudi
tion , d'une immenfe lecture , &
d'une folide doctrine . Il n'a tenu
qu'à la Fortune , dit M' Ogier,
que les Lettres fçavantes de Balzac,
n'ayet efté des Harangues &
des Difcours d'Etat . Si on en ofte
le Monfeigneur , & voftre tres-humble
Serviteur , elles feront tout ce
• qu'il nous plaira ; & il ajoûte
apres Quintilien , que le Stile
des Lettres qui traitent de Sciences
, va du pair avec celuy de
l'Oraifon . Je voudrois donc qu'on
donnaſt un nouveau nom à ce
E iij
34
Extraordinaire
genre d'écrire , puis que c'eft
une nouvelle choſe. Je voudrois
encore qu'on laiſſaſt aux
Lettres d'affaires & de refpect,
l'ancien Stile Epiſtolaire , & que
tout le refte des chofes qu'on
peut traiter avec fes Amis , ou
avec les Maîtreffes , portaft le
nom dont on feroit convenu .
En effet ne feroit- il pas à propos
qu'une Lettre qu'on écrit à un
Homme fur la mort de fa Femme
, ne fuft pas une Oraifon funebre
; celle de conjoüiffance ,
une Panilodie , celle de recommandation
, un Plaidoyé , & ainſi
des autres , que les diverfes conjonctures
nous obligent d'écrire.
Ce n'eft pas que ces Livres en
forme de Lettres , manquent d'agrément
& d'utilité , on les peut
du Mercure Galant.
55
3.
lire fans ennuy quand elles font
bien écrites , & mefme on y apprend
quelquefois plus de chofes
que dans les autres Ouvrages ,
qui tiennent de l'ordre Romanefque
, ou de l'Ecole ; mais on ne
doit trouver dans chaque chofe
que ce qu'elle doit contenir. On
cherche des Civilitez & des
Complimens dans les Lettres , &
non pas des Hiftoires , des Sermons
, ou des Harangues ; on a
raifon de dire qu'il faut du temps
pour faire une Lettre courte , &
fuccincte. Ce n'eft pas un paradoxe
, non plus que cette autre
maxime , qu'il eft plus aifé de
faire de longues Lettres , que de
courtes ; tout le monde n'a pas
cette brieveté d'Empereur dont
parle Tacite , & tous les demis
E iiij
36
Extraordinaire
beaux Efprits ne croyent jamais
en dire affez , quoy qu'ils en difent
toûjours trop .
Il feroit donc à propos qu'on
remift les chofes au premier état,
on trouveroit encore affez d'autres
fujets , pour faire ce qu'on
appelle de grandes Lettres , &
l'on auroit plus de plaifir à y travailler
fous un autre nom ; car ce
qui fait aimer cette façon d'écrire
, c'est que beaucoup de
Perfonnes qui ont extrémement
de l'efprit , le font paroiftre par là.
Tout le monde ne fe plaift pas à
faire des Livres , & il feroit fâcheux
à bien des Gens , d'étoufer
tant de belles penſées , & de
beaux fentimens , dont ils veulent
faire part à leurs Amis. Les
Femmes fpirituelles font intedu
Mercure Galant.
$7
reffées en ce que je dis , auffibien
que les Hommes galans .
Ces Hommes doctes du Cercle ,
& de la Rüelle , dont les opinions
valent mieux que toute la doctrine
de l'Univerfité , & dont un
jour d'entretien vaut dix ans d'école
; les Balzac , les Coftar, les
Voiture , fe font rendus inimortels
par leurs grandes Lettres , &
cette lecture a plus poly d'Efprits ,
& plus fait d'honneftes Gens , que
tous les autres Livres. En effet
il y a bien de la diférence entre
leur Stile , & le langage figuré
de la Poëfie , l'emphatique des
Romans , & le guindé des Orateurs
, fans parler de cet ar de
politeffe , & de galanterie , qu'on
ne trouve paschez les autres Autheurs.
Si nous en croyons CoЯar
$8
Extraordinaire
dans Epiftre de fes Entretiens
qu'il dédie à Conrard , l'invention
de ces fortes de Lettres luy
eft deuë , & à Voiture . Nous
nous avifames , dit- il , M' de Voiture
& moy de cette forte d'Entretiens
qui nous fembloit une image
affez naturelle de nos Converfations
ordinaires, & qui lioit une fi étroite
communication de pensées entre deux
abfens , que dans noftre éloignement,
nous ne trouvions guéres à dire
qu'une fimple & legere fatisfaction
de nos yeux , & de nos oreilles. Tout
ce qu'on peut ajoûter à cela , eſt
que ces fortes de Lettres font feu
lement l'image de la Converfation
de deux Sçavans ; car d'autres
Lettres auffi longues , feroient
de faides images de la Converfation
des Ignorans , & du
du Mercure Galant.
59
vulgaire , mais enfin je voudrois
que l'Académie euft efté le Parain
de ce que nous appellons de
grandes Lettres.
Difons maintenant quelque
chofe des Billets , qu'on peut
nommer les Baftards des Lettres
& des Epiftres,fi j'ofe parler ainfi.
Ce que j'appellois tantoft des
Lettres d'affaires , fe nomme
quelquefois des Billets . Les Amans
mefme s'en fervent , quand
ils expriment leur paffion en racourcy
. Ce genre d'écrire fuplée
à toutes les Lettres communes,
& ce qui eft commode c'eft
qu'on n'y obferve point les qualitez
. Les noms de Monfieur &
de Madame s'y trouvent peu , toû
jours en parenteſe , & jamais au
commencement. J'ay crû que
60 Extraordinaire
cette invention eftoit venuë de la
lecture des Romans , où l'on s'appelle
Tirfis & Silvandre , & où
il n'y a que les Roys , & les Reynes
, aufquels on donne la qualité
de Seigneurs , & de Dames ; mais
j'ay remarqué qu'autrefois dans
les Lettres les plus férieuſes , on
n'obfervoit pas ces délicateffes
de cerémonies , comme de mettre
toûjours à la tefte , Sire, écrivant
au Roy ; ou Monseigneur , écrivant
à quelque Prince, ou à quelque
Grand, & de laiffer un grand
eſpace entre le commencement
de la Lettre. Toutes les Epiftres
dédicatoires de nos anciens Autheurs
en font foy , & commencent
comme celles des Tragédies
de Garnier. Si nous , originaires
Sujets de Voftre Majesté, Sire , vous
du Mercure Galant. 61
devons naturellement nos Perfonnes,
&c. Voila comme ce Poëte écrit
à Henry III . & à M¹ de Rambouillet
, Quand la Nobleffe Françoife
embraffant la vertu comme vous
faites , Monfeigneur , &c. Cela
femble imiter le Stile Epiſtolaire
des Anciens , dont le cerémonial
eftoit à peu prés de cette forte ,
car j'appelle ainfi ces fcrupuleuſes
regles de civilité , que
quelques uns ont introduites
dans les Lettres. Quoy qu'il en
foit , on dit que Madame la Marquife
de Sablé a inventé cette
maniere d'écrire commode &
galante , qu'on nomme des Billets.
Nous luy fommes bien redeva
bles de nous avoir délivrez par
ce moyen de tant de civilitez fâcheufes
, & de complimens in
-
62 Extraordinaire
fuportables. Ce n'eft pas qu'il n'y
faille apporter quelque modification
, car on en abufe en beaucoup
de rencontres , & l'on rend
un peu trop commun , ce qui n'ef
toit employé autrefois que par les
Perfonnes de la premiere qualité,
envers leurs inférieurs , d'égal à
égal , & dans quelque affaire de
peu d'importance , ou dans une
occafion preffante. Enfin les Bil
lets doivent eftre fuccincts pour
l'ordinaire , & n'eftre pas fans
civilité. Seneque veut que ceux
que nous écrivons à nos Amis ,
foient courts. Quandje vous écris,
dit- il à Lucilius , il me semble que
je ne dois pas faire une Lettre , mais
un Billet , parce que je vous vois , je
vous entens , & je fuis avec vous.
En effet , les Billets n'ayant lieu
du Mercure Galant.
63
que lors qu'on n'eft pas éloigné
les uns des autres , ou lors qu'on
n'a pas le loifir d'écrire plus amplement
, il n'eft pas befoin d'un
grand nombre de paroles , il ne
faut écrire que ce qui eft abfolument
neceffaire , & remettre
le refte à la premiere occafion.
Il femble qu'avec la connoiffance
de toutes ces chofes , il ne
foit pas difficile de réüffir dans le
Stile Epiftolaire. Cependant je
ne craindray point de dire que
les plus habiles Hommes n'y rencontrent
pas toûjours le mieux,
& qu'une Lettre bien faite eft le
chefd'oeuvre d'un bel Efprit . Il
y a mefme des Gens qui en ont
infiniment , qui n'ont aucun talent
pour cela , & qui envient
avec M' Sarazin , la condition de
64
Extraordinaire
leurs Procureurs , qui commencent
toutes leurs Lettres par je
vous diray , & les finiffent par je
fuis. Je ne m'en étonne pas . Il
n'y a point de plaifir à fe com.
mettre , & c'eft ordinairement
par les Lettres qu'on juge de l'ef
prit d'un Homme . Če doit eftre
fon veritable portrait , & s'il a
du bon fens , ou s'il en manque,
il cft impoffible qu'on ne le voye
par là . On voit bien à ta Lettre ,
dit Théophile répondant à un
Fat , que tu n'es pas capable de
beaucoup de choses. Qui ne fait pas
bien écrire , ne fçait pas bien imaginer.
Ton entendement n'eft pas
plus agreable que ton file. Ceux
qui brillent dans la Converfation
, & dans les Ouvrages de
galanterie , ont quelquefois de
du Mercure Galant. 65
la peine à s'affujettir aux regles
aufteres d'une Lettre férieufe. Il
ya encore bien des Gens qui ne
fçauroient écrire que comme ils
parlent , & ce n'eft pas cela .
Rien n'impofe fur le papier , la
voix , le gefte , ne peuvent s'y
peindre avec le difcours , & ces
chofes bien fouvent en veulent
plus dire que ce qu'on écrit . Mais
comme on ne dit pas aux Gens
les chofes de la maniere qu'on les
écrit , on ne doit pas auffi leur
écrire de la maniere qu'on leur
parle , & comme dit M le Chevalier
de Meré , Il y a de cerm
taines Perfonnes quiparlent bien en
apparence , & qui ne parlent pas
bien en effet. Comme ilfaut duſoin,
& de l'application pour bien écrire
& de
tes Perfonnes ne veulent pas fe don-
Q.deJuillet 1683 .
E
66 Extraordinaire
ner tant depeines , & c'est pourquoy
elles font rarement de belles Lettres .
De plus , ajoûte´ce galant Homme
, ces beaux Efprits commencent
toûjours leurs Lettres trop finement,
ils ne fçauroient les foutenir. Cela
les ennuye , les laffe , & les dégoûte.
Cependant ilfaut toûjours rencherir
fur ce qu'on adit en commençant, &
lors qu'une Lettre eft longue , tant de
fubtilité devient laffante. Enfin il ne
faut ny outrer, nyforcer , ny tirer de
loin ce qu'on veut dire , cela réuſſit
toûjours mal.
La pratique de toutes ces regles
, peut rendre un Homme ha
bile en ce genre d'écrire , & rien
n'eſt plus capable de luy donner
de la réputation. Nous l'avons
veu dans quelques Autheurs modernes
, & ce que les Anciens
du Mercure Galant.
67
2
J
1
S
nous ont laiſſé du Stile Epifto .
laire , l'emporte pour l'agrément
& la délicateffe , fur tous les autres
Ecrits. Les Epiftres de Ci
céron , les Epiftres de Seneque,
& celles d'Ovide , font encore
les délices des Sçavans , pour ne
rien dire des Epiftres de S. Jérôme
, de S. Grégoire , de S. Ber
nard , & de plufieurs autres Peres
de l'Eglife , où l'on ne voit pas
moins d'efprit , & d'éloquence,
que de doctrine , & de pieté.
୧୫ : ୨୨
IS
F ij
68 Extraordinaire
$2:55S2S25:52255SS
Si la beauté du Vifage eft plus
propre à plaire , que la beauté
de la Taille.
L
ATaille & la Beauté font des effets
fi rares,
Qu'elles peuvent toucher les Coeurs les
plus barbares,
Quand du mefme fſujet elles font l'ors
nement ;
Mais quand elles font féparées,
Fen arrefte du Ciel les Voûtes azurées,
Il enfant juger autrement .
Labelle Taille folitaire,
Dit jufte le dégagement,
Un air libre & plein d'agrément
Qui peut les Humains fatisfaire,
Et qui femble dire en unmot
Qu'on n'eft ny Geant, ny Ragot.
du Mercure Galant. 69
03
Mais le charme d'un beau Visage
Vaplus outre , & dit davantage,
Une celefte impreffion,
Un Chefd'oeuvre du premier Maistre,
Une aimable proportion
De tout ce qui compofe l'Eftre,
Unje-ne -fçay-quoy radieux
Qui ravit l'ame par lesyeux.
Pour peu qu'une Belle travaille
A déguifer un mal qui bleffe fon or
gueil,
Gardant le Lit, ou le Fauteuil,
Elle cache aisément le défaut de fa
Taille,
Et fe fait un fecret de ne paroiftre
pas
'Dans un état contraint , fatal àſes
appas.
P
Mais celle qui n'a pourpartage
Que laTaille fans agrémens,
Pour ne pas rebuter les Gens»
70 Extraordinaire
Doit d'un Mafque éternelfe couvrir le
Viſage;
Carfi-toft qu'elle faute aux yeux,
On fe dit à foy-meſme , ô le Monftre
odieux!
M
O trifte Phyfionomie!
O des yeux délicats la mortelle En
nemie!
Par l'aide d'un fard emprunté
Elle a beau prendre la Cérufe;
La voyant, ondit d'elle, en Profe comme
en Vers,
Eloignez-moy cette Méduse
Qui fait peur à tout l'Univers.
Ainfi ,felon moy, qui bataille
Pour défendre la verité,
La Taille , la plus riche Taille,
Le doit ceder à la Beauté.
L. BouCHET, ancien Curé
de Nogent-le-Roy.
du Mercure Galant.
71
Pourquoy un Bien dont la conquefte
nous a coûté des fatigues
, quoy qu'il foit de peu de
conféquence , nous eft plus
cher qu'un autre infiniment
plus précieux , que nous avons
acquis fans peine .
L'Amourpropre, cet Infidelle,
Ce Domeftique adulateur,
Enfuivantfon panchant flateur,
Empoisonne noftre cervelle ;
Il corrompt nos raiſonnemens,
Et débauche nos jugemens.
Il trompe la Culote auſſi - bien que
la
Fuppe,
Nous expofe à toute heure à la confufion,
Rien n'eft inacceffible à fon illufions
Souvent noftre efprit eftfadupe,
72.
Extraordinaire
Et comme il eft inceffamment
Dans un mortel aveuglement ,
Qui les chofes nous diſſimule ,
Ilfait d'Encelade un Enfant,
Et d'une Mouche un Eléphant,
Sans que de fon erreur il ait aucunfcrupule.
༩༥ ལ
Comme cet Impofteur de toutes les Sai-
Sons,
Nous donne de l'encens , nous achemine
au crime,
Nous applaudit en tout , & flate noftre
eftime,
Il nous fait trouver grand tout ce que nous
faifons.
Quay que nas voeux foient vains , nos
entreprises vaines,
Nous ne faifons jamais bon marché de
nos peines.
Ainfi le bien le plus petit
Qui nous a coûté des fatigues,
Des foins , des fueurs & des brigues,
Devient plus cher à noftre esprit
Тене
du Mercure Galant. 73
Tout vil qu'il eft & méprisable,
Qu'un autre plus conſidérable,
Maisfur qui nous ne comptons pas,
Et qui nous eft venufans peine &fans
appas.
Le mefine.
Si les Aftres ont du pouvoir fur
les inclinations des Hommes.
LE premierdesAgens de qui rout
participe,
L'angufte Original, le fouverain Principe,
Dieu n'eftant que douceur , qu'amour,
que charité,
Eft-il à préfumer qu'il n'ait forgé des
Aftres
Que pour nous caufer des defaftres,
Et que pour faire outrage à noftre liberté?
BA
Non , non, ayons de Dieu, l'aimable des
aimables,
Q. de Juillet 1683.
G
74 /
Extraordinaire
Des fentimens plusfaints , & moins dêraisonnables;
N'allonspas enfecret accuferfa Bonté ;
Le grand Aftredu jour , & les autres
Planetes,
Sont bien defa Grandeur les müets Interpretes
,
Mais non pas les Tyrans de noftre volonté.
660039
Le mefme.
du Mercure Galant.
75
1
25525-52255-525222
SI UN AMANT
fort paffionné , qui auroit reçeu
un fenfible outrage d'une Perfonne
tres-confiderée de fa Maitreffe
, devroit écouterfon ref.
fentiment , & obeir plutoft à
l'honneur qu'à l'amour.
AM
Pres ce que l'incomparable
M' de Corneille , dans fon
immortelle Tragédie du Cid , a
fait prononcer fur ce fujet par
deux Amans paffionnez , maisintereſſez
au dernier point en cette
queftion , l'un par le def- honneur
de fon Pere , & l'autre par
la mort du fien , je pense qu'il
Gij
76 Extraordinaire
faut s'en tenir à ce qu'ils en ont
decidé . J'entens neantmoins que
ce foit à raiſonner par leurs mef
mes principes , c'eſt à dire , par le
point d'honneur mondain , &
par la confidération la plus forte
que nous puiffions avoir pour
une Perfonne , à qui nous ayons
donné nos plus tendres affections
. Chimene avoit déja dit.
Les affronts à l'honneur nefe reparent.
point.
dit.
Et voicy ce que Rodrigue luy
Car enfin n'attens pas de mon affection
Unlâche repentir d'une bonne action ;
De la main de ton Pere , un coup irréparable,
Def-honoroit du mien la vieilleffe honorable,
&c.
Je l'ay veu . Fay vangé mon bonneur, &
mon Pere.
Je le ferois encor,fi j'avois à lefaire, &c .
du Mercure Galant.
77
Et certainement cet honneur
mondain , tout mal fondé & tout
chimérique qu'il puiffe eftre , eft
pourtant quelque chofe de fi délicat
aux yeux de la nature corrompue
, qu'il faut avoüer de
bonne foy , que toute l'indolence
des Epicuriens , ny toute la vanité
des Stoïques , ne font pas
capables d'une action auffi magnanime
que celle qui cft icy mife
en problème. Que l'amour de
fon coſte ſe vante tant qu'il luy
plaira d'eftre la plus genéreufe
de toutes les paffions , & qu'il
n'appartient qu'à luy de fe dé
poüiller avec joye de tous les
biens imaginables en faveur de
ce qu'il aime ; quand il en faudra
venir à luy abandonner ce
qui nous rend le fujet de l'eftime,
G iij
78 Extraordinaire
ou du mépris de tout le monde,
apres quelques combats douteufement
foûtenus , apres quelques
confidérations vainement balancées
, il fera enfin contraint de
ceder , & de confeffer qu'il ne
peut confentir à un renoncement
, que fes dernieres refléxions
luy auront fait regarder
comme le plus grand des opprobres
; tant il eft vray que quelque
paffionné qu'il paroiffe pour
P'Objet auquel il s'attache , il
n'eft dans le fonds qu'un amour
propre , & un orgueil extréme.
ment rafiné . Il femble tout donner
, il femble fortir à toute heure
hors de foy ; mais en effet il ne
veut rien perdre , & n'agit que
pour ramener tout à luy. Il ſe
dit Efclave , & cependant il n'eft
du Mercure Galant. 79
jamais content qu'il n'ait lieu de
fe croire Vainqueur. Tout ce
qu'il s'efforce de perfuader au
contraire , n'eft qu'illufion . Il fe
trompe fouvent luy mefme à la
connoiffance diftincte de cette
fin ; mais il fe méprend rarement
aux moyens qui peuvent l'y conduire
. Voyez dans cette mefme
Scene du Cid , le détour adroit
& flateur , que Rodrigue prend
pour juftifier fon procedé aux
dépens de la Perfonne qu'il chérit
le plus , & qu'il a auffi le plus
offenfée . Voyez combien il luy
en fait accroire , & comme pour
luy fermer la bouche , ou pour
l'obliger à ne l'en pas blâmer , il
l'intereffe elle- mefme ; il luy infpire
ſes propres fentimens , &
vient enfin à bout de la rendre .
G iiij
80 Extraordinaire
en quelque façon la Complice.
RODRIGUE .
Ce n'eft pas qu'en effet contre mon Pere
&& moy,
Maflame affez longtemps n'ait combatu
pour toy.
Fuge de fon pouvoir; dans une telle offenfe
Fay pû douter encor fi j'en prendrois
vangeance.
Réduit à te déplaire” , ou ſoufrir un affront,
& c.
Et ta beauté fans - doute emportoit la
balanse,
Si je n'euffe oppofe contre tous tes appas,
Qu'un Hommefans honneur ne te méri
toit
pas.
Qu'apres
m'avoir
chéry
quand
je vivons
fans
blâme
,
Qui m'aima genéreux, me haïroit infame;
Qu'écouter ton amour, obeïr àſa voix,
C'eftoit m'en rendre indigne, & difamer
ton choix.
du Mercure Galant. 81
CHIMENE.
Ab Rodrigue , il eft vray , quoy que ton
Ennemie,
Je ne te puis blâmer d'avoirfuy l'infamie,
&c.
Et un peu apres .
Fessay ce que l'honneur apres un tel
outrage
Demandoit à l'ardeur d'un genéreux
courage.
Tu n'asfait le devoir que d'un Homme
de bien;
Mais auffi le faifant, tu m'as appris le
mien, &c.*
Mais comme il ne faut jamais
laiffer paroiftre ces violentes &
dangereufes maximes fans un falutaire
correctif , puis que l'occafion
m'a engagé à les rapporter
icy , pardonnez fi j'ofe vous faire
fouvenir que fi l'amour des Creatures
ne peut mériter ce grand ;
facrifice , il eft un autre amour
82 Extraordinaire
qui feul en eft digne , qui pour
cette raifon nous le demande ; &
qui , lors que nous voulons bien
l'écoûter , ne manque pas de
nous donner les moyens de l'accomplir.
Comme noftre coeur
luy appartient fouverainement,
& que rien n'en marque tant la
parfaite foûmiffion que cette
preuve , tres . penible à la verité,
mais indifpenfable , nous ne pouvons
la luy refuſer , fans nous
mettre en meſme temps dans le
funeſte état d'eftre refuſez par
luy de toutes nos demandes. Je
fçay qu'il eft des outrages dont
les Loix , & nos devoirs , permettent
& ordonnent de pourfuivre
la réparation pour la feûreté de
la focicté civile , mais outre que
ccs pourfuites peuvent & doidu
Mercure Galant.
83
1
t
e
e
vent compatir avec cet amour,
il veut que dans toutes les autres
offenfes , où nous pouvons avec
liberté difpofer de nos reffenti-
2
mens nous remettions tout à
nos Ennemis , fans autre réferve
que celle d'une fage précaution
contre leur malice. Que nous
fommes heureux de vivre fous un
Monarque , qui comme il eft la
plus digne Image de l'Eſtre fou.
verain , le repréſente auffi & l'imite
le plus parfaitement ! C'eſt
par fes juftes Loix que defarmant
la fureur de noftre Nation , au
fujet des injures vrayes ou imaginaires
, il a fauvé & fauve tous
les jours à l'Etat , & pour le Ciel,
des millions de Sujets , dont les
plus enragez de tous les combats
caufoient fi barbarement la per84
Extraordinaire
te. Apres avoir fait triompher fa
valeur par tant de Conqueftes,
& fa bonté par la Paix qu'il a
donnée à toute l'Europe , il
fait éclater aujourd'huy fon amour
, en nous retranchant les
occafions de troubler la paix que
nous devons avoir les uns avec
les autres . Par le chemin de la
prudence & de la juſtice qui reglent
nos reffentimens , il nous
conduit imperceptiblement , &
comme par une pente douce, à la
modération , & à la pieté qui
nous apprennent à les vaincre.
C'eft ainfi qu'il nous enſeigne
luy-mefme à profiter des exemples
qu'il nous nous en a donnez ,
jufques au milieu de fa Cour,
exemples furprenans & qui
le feront toûjours admirer , non
du Mercure Galant.
85
3
feulement comme le plus grand
des Rois , mais encore comme te
plus fage des Hommes. Il n'eft
point de foin qu'à toute heure,
& en toutes manieres il ne prenne
pour affurer nos jours , & pour
nous les rendre tranquiles . Il eft
donc bien jufte que nous ne ceffions
point de faire des voeux au
Ciel pour la confervation , &
pour la profperité des fiens , aux
dépens mefme des noftres , s'il
la eftoit en noftre pouvoir de les
donner , pour prolonger durant
des ficcles entiers une vie fi merveilleufe
, & fi importante,
EC
&
ul
e.
C
1.
-Z,
ËNཟཊ-ཋྛ
Sa
$ 6
Extraordinaire
Lequel de ces mots , prononcez par la
Perfonne aimée, Je vous aime,
ou Efperez,doit estre leplus agréable
à un Amant .
D
Onner un bien qui eft
commun à tout le Genrehumain
& que l'on ne peut
preſque jamais ofter à perfonne,
ce n'eft pas faire un grand préfent
, ny ſe mettre beaucoup en
dépenfe. L'efpérance eftant un
bien de cette nature, qui foûtient
generalement tous les Hommes,
& qui ne les quitte qu'aux dernieres
extrémitez , je ne voy pas
que l'on ait beaucoup d'obligation
à une Dame qui prend la
peine d'ouvrir la bouche, pourne
du Mercure Galant.
87.
CA
dire que ce beau mot , Efperez ,
ny qu'il foit à mettre en comparaifon
avec ces charmantes paroles
, Je vous aime ; fi ce n'eft en
e. tant que chez une Maîtreffe peu
fincere , tout ce qu'elle dit peut
eftre également trompeur. Cette
propofition me fait fouvenir du
méchant Sonnet condamné par
le Miſantrope , dans la Coméel
are
peut
ne
die de ce nom. Dans ce Sonnet
qui eft fur le fujet d'un fem,
pre blable eſpoir , s'il y a quelque
рpеeп chofe qui puiffe n'eftre pas rejetté
du moins pour le fond de
tien la pensée , c'eft ce me femble
t u
mes cet endroit .
der.
liga.
Mais Philis, le trifte avantage
pas Lors que rien ne marche apres luy !
Que dire fur un fujet qui me
paroift auffi peu douteux que
nd la
urne
88 Extraordinaire
celuy- cy ? Nous avons un vieux
Proverbe , qui dit qu'un tien,
vaut mieux que deux tu auras,
fouffrez la baffeffe de l'expreffion
, elle eft prefque generale
dans tous les Proverbes , mais en
quelque façon confacrée , & je
n'eftime pas qu'il foit permis d'y
rien changer. Celuy.cy , à mon
avis , décide fort nettement cette
Queſtion , qui me remet auffi en
mémoire un trait d'efprit d'une
Dame qui en avoit infiniment,
auffi.bien que du mérite , & de
la vertu , & qui eftoit de la premiere
qualité . Dans une des Converfations
familieres & enjoüées,
où fa belle mélancolie qui eftoit
fon tempérament , luy permettoit
quelquefois de fe divertir,
comme on luy eut demandé ce
du Mercure Galant. 89
1101
ett
ent
pre
Cor
ee
fto
qu'elle répondroit à un Soûpirant
qui preffe pour apprendre
le progrés de fes fervices. Je luy
dirois , répondit- elle fans héfiter,
tenez vous gaillard. Je pense qu'il
n'y a guére d'autre diférence entre
cette réponſe , & celle d'ef
perez, que du plus ou du moins
de fillabes, & que ce dernier mot,
pour férieuſement qu'il paroiffe
prononcé & pour eftre feul , ne
renferme pas une moindre raillerie
que les trois autres.
Les Mots des Enigmes du mois de
Fuin , eftoient le Tapis de Tur.
quie , la Saliere . Voicy les Expli.
cations en Vers que j'en ay reçeuës.
Les quatre premieres font de M³ Diéreville
, du Pontlevefque. Comme la
tea Seconde a efté propoſeſous le nom de
2. deJuillet 1683.
met
erti
H
90 Extraordinaire
Gygés ,du Havre , plufieurs luy ont
adreffe les Madrigaux qu'ils ontfaits
furcette Enigme.
I.
To demandes monfentiment Touchant cette
T%%
Touchant cette Enigme nouvelle;
Lifette, je la trouve belle,
LesVers ont beaucoup d'agrément.
Maisquandfur l'herbete fleurie
Aupres de toy je fuis affis,
De nos Prez émaillez j'aime mieux les
Tapis,
Que les plus précieux qui viennent de
Turquie.
I I.
Non,Gygés, cela n'eftpas bean, Devenir troubler le cerveau
D'un Compatriotefidelle.
Quand tu propoferas quelque Enigme
nouvelle,
Tâche de me traiter un peu plus doucement,
Ou bien je tefais le ferment
du Mercure Galant .
91"
De renoncer à la Patrie.
Je ne me fuis veu de ma vie
Courir apres un Mot fi longtemps vaiment;
Je ne comprens rien à ta Rime.
Enfin pour trouver une Enigme,
Je ne me fuisjamaisfifort rogé les doigts.
Moy, que l'on a veu millefois
Affezfçavantfur ces matieres,
Je ne puis découvrir tonſens miſtérieax,
Quoy que j'ouvre mes pauvres yeux
Auff larges que des Salieres.
Je m'en vangeray quelque jour,
Nepense pas que je l'endure ;
Et pour y réuffir,je vaisfaire la Cour
A noftre Amy commun Mercure.
JE
III.
E ne fay pas comment j'ay les yeux
faits pour toys
Mais le bout de Tapiflerie
Que je vois dans tes mains , mon aimable
Sylvie,
A centfois plus d'attraits pour moy ,
Que les plus beaux Tapis qui viennent
de Turquie.
92 Extraordinaire
Sur toute
IV.
toutesfortes de matieres
Tes Vers vont t'acquerir un renem immortel.
Gygés , nous y trouvons toujours un
certain Sel
Qui n'entre point dans les Salieres .
JE
V.
E laiffe Celadon avec Amarillis
Se difputer le prix d'une amour fans
feconde,
LOUIS LE GRAND vaincre la Terre &
l'Onde,
Le Croiffant avec fes Tapis ;
Pourveu qu'en liberté, dans une Paix
profonde,
Je confacre mes veux au Dieu de mon
Salut,
Qui de tous mes defirs doit eftre lefeul
but,
Je difpute monfort au plus grand Roy
du monde.
La jeune Comteffe Sophie
Albertine de Dona, âgée
de fept ans .
du Mercure Galant.
93
Ꭰ
DE
VI.
E quelquefaçon Cavaliere
Qu'on traveftiffe la Saliere,
Son tour fin & fpirituel
En fait bien remarquer le Sel.
L'Anglois à la Deviſe,
Feftina lente.
VII.
Ufracas de Rouen j'eftois tout interdit,
DⓇ
Quand on m'apporta le Mercure,
Qui rafraîchit encor tout ce qu'on m'avoit
dit
D'une fi déplorable, & fatale avanture.
L'Enigme que j'y lus mefit refver un
pen.
Puis je m'écriay tout enfeu,
Nul ne vit icy-bas, qu'il n'ait quelque
traverse;
Tel qu'on voit fous un Daiz, plein de
gloire & d'honneur,
Et fur de beaux Tapis de Turquie, on
de Perfe,
94
Extraordinaire
Nefe peut affurer d'un eternel bonbeur.
VIGNIER , de Richelieu .
VIII.
QuelquesBourgeois s'entretenant
un jour
Des Meubles qu'ils croyoient eftre les
plus utiles,
Tant à la Campagne qu'aux Villes ,
S'en expliquerent tour-à-tour.
Les uns, du Pot de nuit exaltoient le
mérite,
LaTable aux autres l'emportoit ;
Mais la plus grande part eftoit
Pour le Lit, & pour la Marmite.
Cataut les écoutoit, fans dire pas un mot ,
Quand elle s'écria, n'oubliez
guieres
pas
L'EEt
moy, poursuit Robin , je dis vive le
Pot,
Le bon Amy de la Saliere.
Le mefme .
du Mercure Galant. 95
Charm
I X.
Harmant Tapis , dont l'origine
Vient de barbare Nation,
Si tu n'aspas d'ambition,
Cependant à voir à ta mine
L'éclat desplus vives couleurs ,
On le croit aifement ; déments auffi ta
Robe,
Dont le temps chaque jour dérobe
Le plus beau de fon teint, & ſes plus
belles Fleurs .
Ce rouge, ce brillant, eft la preuve immanquable
D'un Esprit vain & fier, bien plutoft
que d'un Saint ;
Dire qu'onfait honneur meſme juſqu'à
la Table,
N'est-ce pas en marquer l'inſatiable
faim ?
Dv
ALCIDOR, du Havre.
X.
Un efpritfort embaraffe
Je cherchois le vray Mot de lafeconde
Enigme,
96
Extraordinaire
Et j'y paroiffois empreſſé,
Quandfon habile Autheur, pour qui
j'ay tant d'eftime,
L'admirable Gygés , m'envoya de fa
part
Une belle Saliere à la nouvelle mode,
Maisfaite avec tant de méthode,
Qu'on la croit aifément un Chefd'oeuvre
de l'Art.
Laprenant dans mes mains pour admirer
l'ouvrage
De cerare préfent, je m'écrie auffitoft,
Voicy la verité quel Enigme préfage,
C'eft la Saliere auffi qu'on m'a mife en
dépoft,
Lors qu'on m'a donné le Mercure,
O lafurprenante avanture,
Qui mefait rencontrer d'un & d'autre
cofté,
Et lafigure, & la realité !
Le mefme.
du Mercure Galant. 97
S
XI.
Cavans Individus , Mortels ingénieux,
Qui cherchez en reſvant, ce qui se cache
aux yeux,
Jufques à confulter Fable , Hiftoire,
Vranie,
Qui vous caffez la tefte en vous embaraffant,
Donnez vous moins depeine, & fachez
en paffant,
Que l'on ne couvre icy qu'un Tapis de
Turquie .
L. BOUCHET, ancien Curé
de Nogent le Roy.
XII.
SL
Simbole de la Sageffe,
le Sel eft comme l'on veut
Le
Mercure, je croy que l'onpeut
Découvrir quelle est tafineffe ;
Mais fans penétrer plus avant
Ton deffein dans cette matiere,
Q. deJuillet 1683.
I
Extraordinaire
Ilfuffit quefin& prudent,
Tu nous laiffes une Saliere.
TA
LI MOYNE, de Dormans?
XIII.
Apis, qui nous venez des Chinois,
ou des Perfes,
Où brille tant d'éclat & de couleurs dis
verfes,
Et dont les yeux font éblouis :
Apres tant de Combats, de Triomphe,
de Gloire,
Et le Calme, & la Paix , qui fuivent la
Victoire,
Venez au pied du Trône , où va monter
LOUIS.
Jupiter,
RAULT, de Roüen
XIV,
Upiter, qui n'a point d'égal,
Vouloit aux autres Dieux, par un fameux
Régal,
Leur marquer une Feſte entiere;
Mercure, ce Croquant, auſfitoft qu'il le
Sans eftre convié¸n'en dit met,&s'en tûƒe
du Mercure Galant. 99
3
Mais par une adroite maniere,
"Sans qu'aucun d'eux s'en apperçut ,
Au moindre tour de main, excroqua leur
Saliere.
X V.
Le mefme.
Anfiqu'un.Marchand étranger,
Mercure vient de voyager
Chez une Nation, d'une humeur fort
barbare,
D'où ce Courrier divin nous apporte un
Tapis
Plus brillant millefois que l'on ne voit
l'Iris,
Digne de contenter l'Esprit le plus
avare .
Il m'en a fait préfent , diſant l'avoir
conquis;
Et pour grace plus finguliere,
Il me préfente encore une riche Saliere
Faite d'un habile Ouvrier;
C'est le docte Gygés ; comme en tout il
excelle,
On luy dois donnerle Laurier,
THEQU
LYON
1893
I ij
100 Extraordinaire
Pour rendre à l'avenir ſa mémoire îmmortelle,
Et fur tout avouer que Mercure Galant
N'eft pas moins genéreux qu'on le voit
opulent.
SYLVIE, du Havres
XVI.
0%
V Mercure eft dans la déroute,
Ou bien fesfensfont aſſoupis.”
Voudroit- ilfaire banqueroute? ·
Pour moy, je n'enfuis point en doute
Puis qu'il vend jufqu'à fon Tapis.
L'ALBANISTE, de Rouen
XVII.
L
A Sageffe eft mon but , il n'en eſt
point de tel,
Je nefus jamais façonniere;
Mercure, reprens ta Saliere,
Je n'ay befoin que de ton Sel.
Q
XVIII.
M. MAGD . P.
V'ilfoit beau le Tapis que vous
donnez, Mercure,
Qu'ilfoitfait en Turquie , on bien aux
Gobelins,
du Mercure Galant.
101
'Mafoy , j'aime encor mieux un Tapis
de verdure,
Tel qu'on voit à préfent dans les Prez
& fardins.
'Mais voulez- vous fçavoir
pourquoy je
le préfere?
C'est quefur celuy- cy, Ï´ay le contentes
ment
De careffer tranquilement
Catin mon aimable Bergere :
Le Cielm'a fait de cette humeur;
Si je fais mal, qu'il me pardonne.
Quand on n'eftJoueur, ny Buveur, E
Onfolâtre avecfa Mignonne.
GYGES, du Havre .
EN
XIX .
Nce temps miferable
Un Tapis de Turquie eft-il bien de
faisons
Mercure, s'il vous plaift , vous n'avez
pas raifon
D'en mettre un fur la Table.
Faimerois mieux centfør y voirdequoy
manger
I uj
102 Extraordinaire
Lors que la Grêle a fçeu nous van▲
danger.
DELA TRONCHE, de Rouen
X X.
E redoutez vous point la Déeffe
NE
Dont l'adroite Arachné s'attira le cou
roux,
Pour avoir , bon Seigneur , entrepris
comme vous,
D'imiterſon bel Art, fans aucune ré-
Serve,
Nous donnant dans ce mois l'Ouvrage
prétieux
D'un Tapis qui charme les yeux,
Et dont la fubtile maniere
A fçeu fi bien tracer par unsçavanta
deffein
Le combat de trois Gueux , pour avoir
la Saliere
Qu'ils s'entr'arrachent de la main?
Ce Préfent l'auroit irritée ,
Silpartoit de chez un Mortel,
Pour trop bien réaffir, ilferoit criminel,
du Mercure Galant. 103
Surpaffant l'humaine portée,
Et feroit puny comme tel,
Plus que nefut autrefois Prométée;
Mais eftant préfenté par le Courrier
Divin,
Elle ne le peut voir qu'avec un oeil
benin.
L'AMANT D'EULALTE,
du Havre de Grace
XXI.
LES
Enigmes que tu
propofes ,
Mercure, nousfont voirque tufais bien
les chofess
Par un fort grand Repas tufçais nous
contenter.
Apres qu'on s'eft remply des bons Mets
de ta Table,
Un Tapis de Turquie aux yeux eft
agreable,
Et tu viens nous le préfenter.
La jeune Mariane des quatre
Coins d'Orleans , à l'Anagramme,
Quefert deſoupirerpour
un caur trop tendres
I iiij
104
Extraordinaire
XXII.
Na grand tort de t'eftimer barbare,
ON
Puis qu'on te voit de nos Palais
Faire l'ornement le plus rare,
Et rehauffer le luftre de nos Daizs
Tous les autres Tapis te porteront envie
Et cederont toujours au Tapis de Turquie.
SA
CONSTANTIN RENNEVILLE,
de Caën.
XXIII.
Ans moy les Mets ont mauvais
gouft,
Et je porte ce bon Ragouſt
Quifait trouver la Viande bonne .
Par monfecours on l'aſſaiſonne ;
On ne peut fe paffer de moy dans un
Feftin.
Celuy pour qui je fuis , s'accorde avec
le Vin:
Et l'onferoitfort maigre chere,
Sans lefecours d'une Šaliere .
Le mefme
du Mercure Galant. xos
XXIV .
I'Ay mis voſtre Tapis devant la Cheminée,
Que, Mercure, en ces jours vous nous
avez donnée.
Il est tres- beau, je vous promets:
De le conferver à jamais,
Et d'avoirtoujours fouvenance
Devoftre libéralité.
Que je vous dois de récompenfe!
F'enfuishonteuse en verité.
F'enen dis autant pour la Saliere,
Qu'ensemble vous nous envoyez .
Vos agreables dons gagnent les amitiez.
Des Grands, ainfi que du vulgaire.
La Belle Nourriture du Havre.
XXV .
CE
En eft qu'avec des cours pleins de
reconnoiffance,
Qu'en ce mois on vous doit dire qu'on a
теден,
Mercure, un beau Tapis de voftre bienveillance;
Il n'a point de pareil, jamais on n'en
aven.
106 Extraordinaire
L'on admire fes gentilleſſes,
On fait un doux accueil à toutesfes
beautez ;
Vous avez mis auffi parmy ces nouveautez,
Une belle Saliere, & c'eft trop de largeffes.
La Petite Affemblée du Havre .
Je vous ay donnéune Relation du
Voyage du Roy , à deux fois , dans
deux de mes Lettres ordinaires. Elle
eft tres- exacte pour tout ce qu'a fait
la Cour. Cependant en voicy une antre
qui m'eft tombée entre les mains , que
vous trouverez toute nouvelle. On y
touche fort legerement la plûpart des
chofes dont je vous ay déjafait part,
mais auffi elle contient une curieuſe
defcription de tous les Lieux par où
la Cour apaffé. Comme les Nouvelles
publiques font tous les jours remplies
du Mercure Galant. 107
E
ds
fait
alre
que
des
art,
elles
lies
·
des noms de ces Lieux- là , vous ne
ferez pas fâchée d'en avoir une entiere
connoiffance , & vous la lirez
fans doute avec autant de plaifir ,
qu'on lit un beau Livre de Voyage.
Je n'en connois point l'Autheur ; mais
vous n'aurez pas de peine à connaiſtre
par cette lecture , que c'eft un Homme
d'esprit, &de fort bonfens .
25555-552255S52: 225
VOYAGE
LE
DU ROY.
E 26. May 1683. le Roy partit
de Verfailles , ayant dans
fon Carroffe, la Reyne à fon côté,
Monfieur & Madame fur le de
vant , Madame la Princeſſe de
108
Extraordinaire
Conty à la droite , & Mademoifelle
de Nantes à la gauche. Le
départ fe fit entre 9 & 10 heures
du matin . Leurs Majeftez dîneret
à Chilly , & apres avoir fait onze
lieuës , Elles fe trouverent à Corbeil
, où le Roy entra dans fon
Cabinet , & la Reyne alla à la
Congregation de Noftre Dame.
C'est ainsi que le Prince & la Princeffe
en ont ufé pendant toute la
Courſe , & c'eft ainfi que fans.
perdre de temps , P'un & l'autre
s'acquitent tres- dignement de
leurs devoirs envers Dieu & envers
les Hommes. Le 27. la
Reyne communia fur les neuf
heures , les fatigues de la Courſe
n'ayant fait aucun obftacle aux
exercices de pieté de cette admirable
Princeffe. Le Roy dine
du Mercure Galant. 10g
S
e
1-
13
Te
X
L
au Fauxbourg de Melun . Nous
laiffames la Ville à droite , &
nous allâmes coucher à Montereau.
Il feroit inutile de vous
faire la defcription de ces petites
Villes , & d'un Païs dont vous
avez une entiere connoiffance.
La proximité de Paris , & le
nombre innombrable de Maifons
de plaifance dont la Con
trée eft remplie , la rendent la
plus belle , la plus connuë , &
la plus riche du Monde , je me
contenteray de vous faire part
de ma joye apres mon arrivée à
Montereau , où j'eus le plaifir
de voir des marques de la magnificence
, & de la grandeur de
noftre Prince , en comptant à fa
fuite pres de trois cens Carroffes ,
huit cens Mulets , plus de dix
για Extraordinaire
mille Chevaux , & environ vingt
mille Perfonnes . Les Entrées des
Empereurs eftoient - elles comparables
au fimple Train de Lours
LE GRAND?
Le 28. le Dîné fut marqué à
Pons , & apres avoir eu le plaifir
d'un agreable afpect le long du
chemin , nous couchâmes à Sens .
Sens eft une des grandes Villes
du Royaume. Elle a efté Capitale
des Senonois. Je croy que
c'est une partie du Gaftinois , &
une autre de la Bourgogne , ce
qui fe remarque dans le partage
de ſes Fauxbourgs . Elle a le Titre
d'Archeveſché , & meſine
encore plus celuy de Primatie,
mais vous en fçavez autant que
jevous en pourrois écrire. Le 29.
nous traverfâmes Villeneuve -ledu
Mercure Galant. in
3
Roy, qui eft une petite Ville murée
fur l'Yonne , dont les Ruës
font tirées au cordeau , & dont
la propreté marque affez fon importance.
Elle a une Collegiale
deffervie par fix Chanoines , &
une Parroiffe , avec une Eglife
grande & belle. Tout eft fort
5. propre dans cette petite Ville,
autant les dehors que les dedans.
Joigny n'en eft qu'à trois lieuës ,
Joigny eft un Chaſteau apartenat
à M'deLefdiguieres ; le principal
manoir de la Comté de ce nom,
valant en Bois feulement quatrevingts
mille livres de rente . Il eſt
fitué fur la cime d'un Rocher
tourné vers le Midy , bafty à l'antique
, fans ordre & fans ornemens
; il eft accompagné d'une
petite Terraffe , qui fert de Jar
e
e
e
e,
ie
9.
112
Extraordinaire
•
din. Il a la Riviere aux pieds
de fes Murailles . Cette Riviere
le fépare d'une Plaine de cinq
quarts de lieue , diverfifiée par
des Prez , des Grains , des Plans,
& terminée imperceptiblement
par des Terres qui y forment la
plus agreable veuë de l'Univers ,
Le Roy en fut charmé , & eſtant
arrivé d'affez bonne heure , il
alla prendre le divertiffement de
la Chaffe . S. Jean eft la Parroiffe
de la Ville. L'Egliſe eſt élevée
aupres du Chafteau , c'eft un des
plus hardis Edifices que j'aye veu
de mes jours. La Voûte eft de la
hauteur de celle de la Sainte Chapelle
de Paris , & les Pilliers qui
la foutiennent , font d'une fineffe
& d'une délicateffe furprenante.
Les Capucins font hors de la
du Mercure Galant. 113
de
-ee
des
eu
a
Quך ש ש
te
la
Ville ; ils m'ont fait voirda Bible
entiere , le Droit Canon , & quelques
Ouvrages des Peres , & des
anciens Scholaftiques , mis fur
de tres-beau Vélin , avec des
Enluminûres admirables . Ce font
de tres -grands Infolio , qui ont
efté donnez à leur Convent par
Meffieurs de Rets. Le 30. nous
paflames par Baffou , c'eſt un
gros Bourg muré, tout en ruine.
Le Roy y dîna . En quittant ce
Bourg , nous vîmes les Baftimens
de Seignelay , & la Maifon de
plaifance de Md'Auxerre, Au
xerre eft fituée fur l'Yonne dans
un Païs extrémement meflé. Le
cofté de Paris eft gras & beau,
celuy de la Bourgogne eft ingrat,
& defagreable ; la Riviere la rend
marchande & riche , elle y ap
2. de Juillet 1683. K
114
Extraordinaire
porte toutes les chofes neceffai
res pour la vie ; ainfi il y fait bon
vivre , fi ce n'eft que la communication
de Paris , en augmentant
le defir du gain , ne faſſe enlever
tous les Vivres deſtinez
pour les Habitans . La Ville eſt
plus grande que Meaux , elle eſt
haute & baffe. Dans celle - cy
Nous ne trouvez que des Marchands
curieux , & grands Chantiers
; dans l'autre vous y voyez
d'affez beau monde. Les Mu
railles ne font ny épaiffes , ny
fortes , elles font d'un cofté bai
gnées par l'Yonne , & de l'autre
elles ne font accompagnées
que
de Foffez à fec , peu confidérables
. La Cathédrale eft tresbelle
, grande , & bien éclairée.
Elle donne à fon Evefque trente-
2
du Mercure Galant. 115
cinq mille livres de rente au
moins; foixante - deux Chanoines
Capitulans la rempliffent. L'on
me contoit que M Amiot,
Grand Aumônier de France ,
ayant voulu faire changer le
bord d'Hermines que les Chanoines
portent de tout temps
autour de leur Camail en Hyver
, & y en mettre un Violet ,
à l'imitation des Chanoines de
Paris , un Dignitaire s'y oppofa ,
& dans la conteftation inten .
fé & foûtenuë de part & d'autre
, il en coufta au Chapitre
plus de quatre - vingts mille
livres. Nous vîmes dans l'Eglife
une choſe finguliere . Les Chanoines
affemblez en Corps pour
recevoir le Roy qui venoit entendre
la Meffe , avoient à leur
K. ij
116 Extraordinaire
teste un Cavalier à Perruque
blonde , tres- propre , habillé
d'un beau Drap de Mufc , portant
à fon Chapeau une Plume
blanche, botté & éperonné, cou
vert d'un Surplis en forme de
Surtout , fur lequel paffoit un
Baudrier d'or foûtenant un Epée
d'or , fes mains couvertes de-
Gands à Frange d'or , fa gauche
tenant en Fauconnier un Öyfeau
de Proye chaperonné , & longé ..
J'appris de luy-mefme qu'il s'appelloit
Chaftelus , que fa Maifon
eftoit une des plus anciennes de
la , Duché , qu'un Maréchal de
Bourgogne,l'un de fes Anceftres ,
fous le Regne de Charles VI .
s'eftant jetté dans Crevant , petite
Ville diftante de trois lieues,
foûtint par fa bravoure contre
du Mercure Galant. 117
les Anglois un Siege fort long,
repouffa ces Ennemis de la France
, les contraignit de lever le
Siege , & pour couronner fage..
nérofité par un autre acte héroïque
, il eut le foin de remettre la
Place, & fes dépendances, dans.
la poffeffion du Chapitre. L'Eglife
en reconnoiffance de ces
grandes actions, accorda à l'Aîné.
de la Famille le privilege d'affifter
à fes auguftes Cerémonies,
dans l'état noble que je viens de
vous décrire , défigna un fond
pour les affiftances , car à cha.
que fois on donne trente fols de
rétribution , & l'on a le plaifir
de voir la pieté exemplaire de
ce grand Homme perpétuée
dans fa Maiſon , en forte que fes
Succeffeurs ne méritent pas.
018 Extraordinaire
leur zele,
moins cet honneur par
qu'il l'avoit attiré fur eux avec
juſtice par fa valeur. Cette Maifon
eft riche de cinquante mille
livres de rente . Les Edifices publics
d'Auxerre font tres- beaux,
l'Eveſché eft contigu à la Ca.
thédrale. Il eft ancien , & n'eſt
beau que par une grande Salle à
l'antique , ouverte comme une
Chapelle . Le jour y eft grand,
& la veuë bornée par Seignelay.
On découvre fur la Riviere une
grande Prairie , & quantité de
Bois & de Villages . S. Germain
n'eft plus rien , on n'y voit plusque
des veftiges d'une prodigieufe
Maiſon . Il y avoit autrefois
cinq ou fix cens Religieux ;
il n'y en a plus que quatorze qui
font aujourd'huy l'Office . Ils
du Mercure Galant.
119
font de la Réforme de S. Benoist,
tres -honneftes Gens , & n'ont
plus de Tréfor , fi vous ne prenez
pour de grandes Richeffes
plus de foixante Corps Saints.
enterrez dans l'enceinte de l'Ab .
baye . L'Eglife eft encore belle,
& la Bibliotheque toute nouvelle.
Elle eft placée dans une
Galerie longue de trente-fix pas,
large de dix , percée des deux
coftez , embellie de Menuiferie,
& remplie de Livres tres- communs
; mais on y en trouve de
chaque genre , hors de Mathé
matiques & de Medecine. L'ordre
Y eft parfaitement bien entendu
& gardé , le Bibliothequaire
eft Autheur de la Critique
contre le Pere leCointre , fur
les Matieres de l'Ordre de S. Be
ΤΣΟ
Extraordinaire
noift. M' de Coutance en eft
Abbé, S. Loup, S.Renobert, &
S. Eufebe , font de grands Edifices
tres -apparens. Nous fejournâmes
deux jours dans la Ville,
ce qui donna occafion à toute la
Cour d'aller voir Seignelay , &
Regeannes. L'on fut charmé de
la veuë & grandeur de la premiere
Maiſon , mais l'on fe récria
fort fur la beauté des Canaux
que forme l'Yonne , dans la derniere
..
Le 2. Juin nous quitâmes avec
Auxerre & l'Yonne , un tresbeau
Païs. Nous ne trouvâmes
plus qu'un méchant Sel produifant
des Ronces , des Epines , &
des Bruyeres. Les Bois meme
n'y font ny grands , ny beaux.
Nous couchâmes à Noyers , où
les
du Mercure Galant. 1211
les Peres de la Doctrine Chrêtienne
reçeurent chez eux plus:
d'Hoftes qu'ils n'eurent de
Chambres. Le 3. nous allâmes:
loger à Monbar , petite Ville fur
le Serein. Le 4. je trouvay le couvert
à Chanceaux . Le matin
m'eftant trouvé proche de Sainte
Reyne , j'allay rendre mes hommages
au Roy des Roys , & faire
les autres foûmiffions d'un Chrê.
tien. Le Bourg eft fur une hau.
teur fort rude à monter , enrichy
d'une petite Chapelle fort
baffe , fale , & mal - proprě , où
Dieu opere fans ceffe des Miracles
en faveur de la Sainte,
dont le nom eft celebre par toute
la Terre. Dix -fept Cordeliers y
font l'Office ; on y demanda plus
de deux cens Meffes en ma pré-
Q. de Juillet 1683.
L
122 Extraordinaire
fence. Ils payent neuf cens livres
de Penfion au Curé , & ont commencé
une belle Eglife. J'entray
dans la Grote où eft l'ouverture
de la Fontaine , j'y puifay de l'eau
moy-mefme , & en bus. Je n'y
trouvay que du gouft de Minéral
peu extraordinaire . Avant que
d'arriver à Dijon , il nous fallut
monter une éminence eſcarpée,
qui n'a de tous coftez que des
abîmes. Quoy que la Province
eut fait travailler au Chemin ,
on ne laiffoit pas de fe plaindre
de fa hauteur . Monfeigneur le
Dauphin cependant eftoit arrivé
à Fromenteau , & avoit pris place
dés la dînée dans le Carroffe de
Leurs Majeftez . Dijon eſt une
tres - grande Ville , tres- belle , &
bien baftic. Ses Murailles font
du Mercure Galant. 123
bonnes , & en état de foûtenir
un Siege. La pierre eft parfaitement
bonne. Le Chafteau ancien
eft fi logeable , qu'outre le
Roy , la Reyne , Monfeigneur,
Monfieur & Madame , ily avoit
beaucoup de Dames logées. Les
Apartemens font grands & magnifiques.
Le Parlement occupe
un Palais confidérable . II y a
quantité d'Hôtels , où les grands
Seigneurs le trouvoient aufi - bien.
que chez eux à Paris . On compte
deux cens Carroffes à Dijon , il
y a outre le Parlement , beaucoup
de Nobleffe . Les Ruës
font fpacieuſes , & embellies de
grands Edifices , les Lieux faints
font tous fort grands , & aus
guftes ; la Sainte Chapelle eft
proche le Chafteau , agreable-
Lij
124
Extraordinaire
ment élevée , & affez bien éclai,
rée. Elle eft honorée d'un Cha
pitre Noble , enrichie d'une
Hoftie miraculeufe , envoyée en
1430. par le Pape Eugene IV . à
Philipes le Bon. Cette Hoftie,
fuivant les Pieces juſtificatives,
eft femblable à celle des Billettes
qui fe conſerve à Saint Jean en
Greve. Elle fut percée par un
Juif incrédule de vingt - deux
coups de Canif. On les compte
encore aifément ; &
quoy que,
Pinjure des temps ſemble s'y oppofer
, on difcerne encore une
couleur vermeille dans les endroits
où le Sauveur du Monde
voulut bien jetter da Sang.
S. Eftienne est une Abbaye qui
difpute la preéminence avec la
Sainte Chapelle. Elle eft fort
du Mercure Galant.
125
propre , par les foins , & la picté
de l'Abbé. S. Marcel paroift
beau , ily a deux Tours qui font
un tres- bel effet dans le Portique
du Baftiment. S. Philbert , S. Jean
& S. Benigne font enſemble.
C'eft icy une Abbaye de M
'Archevefque de Rheims , plus
confiderable par fes Antiquitez,
que par fes revenus. Elle ne produit
que douze mille livres de
rente. Les dehors de Dijon font
auffi beaux que le dedans . La
Chartreuse n'en eft qu'à un quart
de lieuë . Elle eft puiffamment
riche , fondée par les Ducs de
Bourgogne , elle eft baftie fur le
modelle commun , l'Eglife eft
grande & magnifique , la Sacriftle
renferme de fuperbes Ornemens
, ils font la plupart de
ま
·
Liij
126 Extraordinaire
Brocards d'or frifez , anciens,
enrichis de Perles , ou d'Ouvrages
à l'aiguille tres délicats , &
fort finis , il y en a mefme beaucoup.
Le Choeur de l'Eglife eft
orné de deux Tombeaux admi .
rables , tant par la matiere , que
par le travail . C'est un Marbre
de plufieurs couleurs , auffi poly
que les Glaces de Venife . Il ne
paroift pas qu'il y ait quelques.
années qu'il ait efté mis en oeuvre.
Pour les Ouvrages , ils font
l'admiration des Curieux . Le
Duc Jean eft repréfenté avec fon
Epoufe , & le Duc Philipes , tous.
au naturel. Les Figures qui fer.
vent de Bas- reliefs & de Contours
à ces Maufolées , font tou
tes belles & finies ; elles compofent
un Deüil , qu'on ne fe peut
du Mercure Galant. 127
laffer de voir. Le Cours de Dijon
eft une tres belle Promenade,
plus grande que le Cours de la
Reyne ; Monfieur le Duc Y régala
la Reyne , avec beaucoup
de magnificence & de propreté.
Le Roy communia avec une pie .
té exemplaire , par les mains de
M' l'Evefque d'Orleans ; apres
quoy Sa Majesté toucha environ
trois cens Malades ; & parce
qu'Elle avoit fait fes Devotions
a la Sainte Chapelle , Elle voulut
entendre la grande Meffe à
S. Eftienne . Elle fut celebrée par
M'P'Evefque de Langres. C'eft
ainfi que ce grand Prince , avec
une équité judicieuſe , n'a point
voulu préjudicier aux droits de
l'Abbé de S. Eftienné , & que
fans entrer dans la connnoiffance
Liiij
128
Extraordinaire
de la conteftation de la Sainte-
Chapelle , & de S. Eftienne , il a
rendu fes devoirs au Seigneur,
& n'a fait aucun tort aux Hommes.
Le 7. nous partîmes pour
Bellegarde. Je paffay par Cifteaux
, parce que c'eft un Chef
d'Ordre , & que ce Chemin n'ef
toit pas plus long. Je trouvay
Cifteaux environné de grands
Bois , dans une folitude un peu
affreufe , arrofée de plufieurs pe
tits Canaux , & ayant tout au
tour quelques Marais. Je faluay
l'Abbé , qui eft un grand Homme
fec , en odeur de fainteté. Je
remarquay un grand nombre de
Baftimens , en forte que je m'imaginois
eftre dans quelque gros
Bourg ; ce ne font pourtant que
les Logemens & la Baffe - Court
du Mercure Galant. 129
gers , & venus
de l'Abbaye . L'Eglife eft longue
& haute affez bien proportion.
née , quatre- vingts Religieux y
font ordinairement l'Office . J'y
vis encore huit Abbez de l'Or
dre. C'eftoient Abbez Etran-
&venus pour le Chapitre
convoqué en Avril . Il y a trois
Cloiftres diférens dans la Maifon.
Le premier eft pour feize ou
dix.huit Novices , qui font in
ftruits prés de la Chambre de
S. Bernard , dont on a fait une
Chapelle . Je trouvay une grande
Salle antique , & voûtée d'une
élevation confidérable . Je de.
manday ce que c'eftoit ; j'appris
qu'elle avoit fervy d'Infirmierie ,
& je remarquay à fon extrémité
une Croix grande & fermée fur
la terre , ou dans la fevérité de
130
Extraordinaire
l'Ordre , on expofoit les Moribonds
dans le fac , & fous la cendre
, afin qu'ils offriffent à Dieu
un Holocaufte parfait dans le faerifice
de la Pénitence . Nous
n'allâmes point à S. Jean de Laune
,
comme
on l'avoit
d'abord
projetté
, nous nous rendîmes
à
Bellegarde
le 7. au foir. L'impatience
que l'on avoit de voir le
Camp, y fit arriver
d'affez bonneheure.
Bellegarde
eft fur une
hauteur
au Levant
de la Saône ,
dans les limites
du Duché
de
Bourgogne , cette Ville eft plus
connue dans le Païs par le nom.
de Sure , que par celuy que nous
luy confervons. Elle a paffé de
la Maiſon de Bellegarde en celle
de Condé . Monfieur le Duc en
eft Gouverneur, & Proprietaire;
du Mercure Galant. 131
(
les Guerres l'ont ruinée plufieurs
fois. Elle eftoit de défence , fa
fituation eft avantageufe , elle eft
pourtant commandée à fon Levant.
Il y avoit un Chaſteau qui
paroift avoir efte agreable , &
grand , la Ville eft petite , & de
P'Evefché de Châlons.
Au couchant de la Saône , & £
la veuë de Bellegarde , regne une
étenduë de Prairies & de Plaines
tres.confidérables . C'eft le lieu
qu'on a choify pour faire camper
une partie de la Cavalerie du
Royaume , car à mille ou douze
cens pas de la Ville on découvre
la tefte du Camp , occupée par
huit Escadrons de Dragons. Ils
eftoient tous fur une ligne , logez
fous des Canonnieres. Les Offi.
ciersavoient des Tentes , & quel
132
Extraordinaire
ques Manfardes , pour le faire
diftinguer des fimples Cavaliers
ou Fantaffins . A cinq cens pas
de là , toute la Cavalerie ekoit
poftée fur une feule ligne , deplus
de cinq quarts de lieuë en
longueur fur quelque quatrevingts
pas de large , difpofée par
Compagnies , & par Regimens
fous des Canonnières ; les Officiers
fe diftinguoient auffi par
des Tentes , & des Manfardes,
qui ne paroiffoient ny magnifiques
, ny recherchées ; l'on
voyoit d'efpace en espace de
grandes Barraques dreffées par
les Vivandiers. M' de Bouflers
commandoit toutes ces Troupes.
Le Roy les vifita dés le foir,
& propofa Monfeigneur le Dau
phin pour le Generaliffime de
du Mercure Galant.
·133
l'Armée. M'de Vermandois luy
fut donné pour Ayde de Camp
d'honneur . Le lendemain Monfeigneur
le Dauphin vifita fon
Camp , & le Roy en fit auffi plufieurs
fois le tour . Le 9. tout
parut à cheval , il y eut exercice
des Dragons , & de la Cavalerie ,
& enfin une petite Efcarmouche.
Le 1o. le Roy voulut faire une
Reveuë generale . Toutes les
Compagnies pafferent devant Sa
Majefté quatre à quatre , ce qui
dura depuis deux heures , jufqu'à
huit heures du foir . On trouva
trois Regimens de Dragons , en
huit Efcadrons , & vingt-fept
Regimens de Cavalerie , en quatre-
vingts - deux Efcadrons. Jainais
on n'a veu Regimens plus
forts , Compagnies plus com-
+
134
Extraordinaire
•
pletes , Cavaliers mieux montez,
ny
4
Hommes mieux faits. Tout
ce que je vous dis eft au pied de
la lettre ; car il eft mal.aifé de
croire qu'on ait pû trouver des
Hommes fi aguerris , & de fi
bonne mine , tant de beaux &
bons Chevaux. Il y a des Compagnies
auffi- bien montées que
İa Maiſon du Roy. Le Regiment
des Cuiraffiers a tous bons Hommes.
Villeroy , Gens bien faits ,
Royal , eft monté avantageufement
; Coniſmarck , quatre Ef
cadrons admirables , il y en a un
vétu & armé à la Suedoife , qui
plut beaucoup par la diverfité de
fes armes , & de les veftemens,
du Roy Etrangers, tres - bons , &c.
Sa Majesté prit un grand plai
fir à vifiter chaque jour la Cava
du Mercure Galant.
135
lerie , mais l'on peut dire qu'Elle
en a eu encore un plus grand de
voir Monſeigneur le Dauphin
fans ceffe à cheval , & dans l'exercice
, difpofant tout en Geperal
auffi experimenté , que s'il
avoit paffé par tous les degrez
de la Milice. Tous les jours nous
avons veu des mouvemens diférens
, & tous les jours l'exécution
a paru conforme aux deffeins qui
avoient efté pris. Les Officiers
ont fuivy avec empreffement, &
avec activité tous les ordres de
Monfeigneur , & ils ont reçeu
avec joye de la libéralité du Roy
plus de cent mille Ecus de récompenfe
, les uns quinze cens
livres , les autres douze cens li
vres , quelques - uns mil livres,
d'autres neuf cens livres , & huit
136
Extraordinaire
cens livres . Ces largeffes feront
faire encore plus de dépence à
ceux qui en ont esté gratifiez , &
elles feront caufe que ceux qui
en ont efté privez , ſe mettront
en état une autre fois d'en avoir
leur part. Le Roy n'eftant ja.
mais entré dans Bellegarde , a
bien voulu accorder des effets .
de fa clémence , en faveur d'environ
trente Miſérables , qui ne
fe font pas trouvez convaincus
de crimes énormes . Si l'on avoit
eu connoiffance de ces' fortes de
graces , on auroit veu icy beaucoup
plus de Criminels implorer
la miféricorde du Prince .
Camp doit aller à S. Jean de
Laune , de là à Auffone , & enfin.
à Grey.
Le
On a efté icy fort fâché de la
+
du Mercure Galant.
137
mort de M' Bouchu , Intendant
de la Bourgogne. M Chauvelin
eftoit l'Intendant de l'Armée. Le
Marquis de Dogliani , eft venu
complimenter le Roy, de la part
de Monfieur le Duc de Savoye.
Eftant partis de Bellegarde le 15.
nous ne fîmes pas trois lieuës
fans entrer dans la Franche-
Comté , où nous découvrîmes
des Montagnes , & des Bois de
tous coftez , un terroir fertile &
abondant , l'air pur & ferein .
Nous vîmes- là des Gens fiers,
rufez , & adroits. Sur le midy,
nous apperceûmes Salins , dans
une gorge formée par deux fort
hautes Montagnes ; & apres avoir
traversé une fort longue Plaine
toute couverte de Bleds tres.
hauts , & de plufieurs autres for
2. deJuillet 1683.
M
138
Extraordinaire
tes de grains fort beaux , nous ar
rivâmes à Dole. Dole eft fur une
éminence agreable , dont le Valon
eft arrofé par le Doux. Sa
figure eft celle d'un Jambon,
vous jugez qu'elle doit eſtre haute
& baffe. Les Eglifes y font
tres-belles & fort grandes , & les
Maifons fort logeables. L'Eglife:
Cathédrale en eft la feule Pa
roiffe. Cette Ville a une Tour
d'où l'on découvre la propreté
de fes Fortifications , la beauté
de fes Dehors , & la plupart des
hauteurs de la Province. Elle
fervit cette nuit là à éclairer toutle
Païs par une infinite de Lampes
& de Lanternes , que les Ha
bitans y avoient fait mettre pour
témoigner leur joye de l'arrivée
de leur Prince ; mais ce n'eſt pas
du Mercure Galant.
39
là ce qu'il y a de plus confidéa
ble. Une Hoftie miraculeu fe,
confervée dans le feu il y a quatre
-vingts-fix ans , dans un lieu
nommé Favernay aux confins de
la Province , vaut tous les Tré.
fors du Monde. Je la vis longtemps
, & à diférentes fois . Je
la trouvay rouffaftre , & femblable
à quelque chofe qu'on vient
de fauver du feu. Voicy comme
on me compta le fait . UnPreftre
de Favernay ayant laiffé des Cier.
ges allumez fur l'Autel , le feu y
prit & brûla l'Autel , & laVoûte
de l'Eglife. Comme l'on ne put
rien fauver du Tabernacle, Dieu
fe plur à faire voir fa puiffance .
Deux grandes Hofties qui ef.
toient dans un Ciboire , furent:
enlevées au haut de la Voûte fuf.
Mij
140
Extraordinaire
penduës en l'air . Elles demeure .
rent pendant trois jours à la veuë
de tous les Peuples , qui accouroient
de toutes parts pour voir
ce Prodige , & le troifiéme , qui
fut la derniere Fefte de la Pentecofte
, un bon Preftre du Païs,
facrifiant fur un Autel élevé fous
les Saintes Hofties , elles defcen.
dirent d'elles- meſmes , formant
plufieurs lignes obliques , fans
aucun fecours humain , jufque
fur le Corporal , fur lequel le
Preftre avoit mis l'Hoftie nouvellement
confacrée, & auffi - roft
confommée par le Sacrifice .
Alors on vit que le Ciboire où
les Hofties miraculeufes avoient
efté confervées , eftoit confumé
dans le haut & dans le pied , &
qu'il n'eftoit reſté du Métal
du Mercure Galant. 141
qu'autant qu'il en falloit pour
foutenir les Saintes Hofties . Ce
Miracle caufa beaucoup de Converfions
; & à l'occafion des deux
Hofties , de Dijon & de Dole,
l'on fit ce Distique..
Improbe , quid dubitas hominemque
Deumquefateri?
Hic probat effe Hominem Sanguine
& igne Deum.
J'allay voir l'Arc des Jéfuites.
Ce n'est qu'une communication
de leur belle Maifon à leur Col
lege. Il y a des Carmelites tresbien
logées. Les Minimes font
hors de la Porte , & au dela de
la Riviere, tres - bien fituez , auffi.
bien que les Capucins , qui font
à fix cens pas de la Ville au bout
d'une tres-belle Promenade . La
Ville a l'Univerfité , elle ſouhaite
142
Extraordinaire
elle
Y
fort le Parlement. Le monde Y
eft fort poly , doux , honnefte,
témoignant de grandes amitiez
aux François , la Garnifon s'y
trouve parfaitement bien ,
vit à tres- bon compte , & y porte
plus d'argent qu'il n'y en a ; car
c'est tout ce qui manque à une
Ville régulierement fortifiée , &
prefte à foûtenir les efforts d'un
long Siege. C'eſt un Heptagone
fort propre , regulierement
foûtenu de Demy- Lunes de
Ravelins , & de Cavaliers. La
Riviere luy donne par bas des.
Foffez remplis d'eau. En haut,.
les Foffez font accompagnez de-
Chemins couverts , & de Palif
fades. Les Glacis ne font pas.
parfaits ; l'on commence à ne
mettre plus cette Place au nom
›
du Mercure Galant.
143
bre des Limitrophes . La Prairie
éft enchantée , & fait un afpect
admirable pour la Ville. Le 16 .
nous fîmes fept lieues de ce Païslà
, qui en valent bien quatorze
de France. Il y eut beaucoup de
Chevaux outrez. La Reyne y
en perdit deux . Nous arrivâmes .
à Besançon , & y paffàmes deux
jours , ce qui nous donna occafion
de voir les raretez de la Capitale
de la Franche- Comté.
L'on découvre un refte d'Antiquité
fur une Porte du Cloiſtre
de Saint Jean , qu'on dit eſtre un
Arc de Triomphe du temps de
Crifpe , dont la Ville a porté le:
nom. Crifpopolis. C'est peu de
chofe que ces Veftiges d'antiquité.
Il y a eu une corruption :
dans le nom , qui l'a fait appeller
344
Extraordinaire
ร
Crifopolis , à cauſe , difoit- on , de
l'or qu'on a trouvé quelquefois
dans le Doux . Il eft affez diffi
cile d'y en ramaffer , & j'ay fceu
qu'un Seigneur en avoit acquis
dequoy faire une Bague , aux dé.
pens de cinquante Piſtoles. Les
Richeffes de la Ville , confiftent
préſentement dans la fainte Relique
dont elle a le dépoft. C'eſt
le Saint Suaire. Je le vis avec
toute la Cour , & je le touchay
avec ſurpriſe de la veuë & du
toucher , car ces impreffions y
font fi bien marquées , qu'il eft
difficile de douter de la verité du
Miracle ; & pour l'Etofe , elle
paroift auffi entiere & auffi belle,
que fi c'eftoit du Linge confervé
précieufement depuis quinze ans.
Je me fuis fervy du terme d'Etofe
1
du Mercure Galant.
145
tofe , parce que le Linge de Paleftine
eft fi fort , qu'il femble
que ce foit quelque chofe de plus
que du Linge. Il eft vray que la
couleur eft un peu paffée du
Linge & du Sang , c'eſt un grisperle,
gaſté & ſale que le Linge ,
& c'est un rouge éteint que le
Sang, cependant je vous diray
fur le raport des Claviſtes de
S.Jean , que les Playes paroiffent
plus vermeilles de temps en
temps dans la Paffion du Sauveur
, & que ce qu'on met pour
couverture de la Relique , & le
Linge que l'on applique deffus,
fe gaſtent & ſe pourriffent , en
forte qu'on eft obligé d'en changer
fouvent , au lieu que le Saint
Suaire demeure toûjours en fon
entier. On ne le montre ordinai-
N
Q. deFuillet 1683.
146 Extraordinaire
Y
rement que deux fois l'année. Le
jour de la Paffion , & les trois
jours fuivans , & les Festes de la
Pentecofte. La devotion des
Peuples eft fi grande , qu'on ne
peut prefque marcher à Befan
çon dans ces temps-là , tant il
å de monde . Avant que le Roy
euft conquis la Ville , le S. Suaire
eftoit conſervé à Saint Eflienne,
mais l'Eglife ayant efté ensevelie
dans le malheur des dernieres
guerres , à prefent le Chapitre
qui eft à S. Jean , l'y garde avec
de grands foins. Saint Jean eft
un grand Vaiffeau ancien , affez
bien éclairé , ayant Autel contre
Autel à fes deux extrémitez ,
Celuy des Chanoines eft ouvert,
élevé fous un Dome ; le Preftre
eft tourné vers le Peuple pour
du Mercure Galant.
147
facrifier. Le Chapitre eft fort
noble , on n'y admet point de
Gens qui foient fans naiffance,
les Chanoines font vétus de violet
, Officient en Evefques , &
ne dépendent que du Pape.
Toutes les Dignitez ont le nom
de Haut , comme, Haut Doyen,
c'eft le Neveu de l'Evefque , qui
a mille Ecus de rente de fon Be
nefice , & vingt mille livres en
d'autres meilleurs . Les Canoni
cats ne font que de quatre cens
livres , fix cens livres , huit cens
livres , & douze cens livres au
plus. Je ne croy pas que leur revenu
monte mefme fi haut. L'Evefque
eft de la Maiſon de Grammont-
Franche- Comté , c'eft un
bon Homme qui eft devenu aveugle.
Son Neveu gouverne tout, il
Nij
$48
Extraordinaire
va eftre facré Coadjuteur par privilege
, car tout le Chapitre à le
droit de faire des Coadjuteurs,
avec la permiffion du S. Siege.
Ces Coadjuteurs n'ont que l'avantage
d'affifter au Service pendant
la vie de ceux qui les ont
reçeus. Ils n'ont ny revenu , ny
voix au Chapitre. Il n'y a pas
de belles Eglifes dans la Ville ,
elles font toutes fort communes.
Les Benédictins font les plus riches
Religieux. Leur Maiſon eft
parfaitement belle , & fpatieuſe.
La grande Rue eft l'ornement
de la Place. Vous y voyez l'Hôtel
de Ville dont la Façade plaiſt af.
fez. Le Palais Granvelle eſt le
plus confidérable . C'eft l'Ouvrage
d'un Cardinal de ce nom ,
qui doit une partie de fa fortune
du Mercure Galant. 149
à fon génie , & l'autre à ſon Pere,
qui de Fils de Maréchal ferrant
nommé Pernot , entra fort avant
dans les Confeils de la Maiſon
d'Autriche. J'ay paffe par le Lieu
de fa naiffance. Le Palais qui
conſerve ſon nom , & qui éterni .
fera fa mémoire , est fort grand,
& de figure carrée . Sa Court eft
accompagnée d'une Galerie dans
fon contour foûtenuë par des
Pilaftres , qui forment un Portique
fort commode , & qui fert
de Veftibule à tous les Apartemens
du rés de Chauffée. Le Jardin
qui eft derriere n'eft pas
grand. Je regarday un Jupiter, &
une,Junon , qui font aux extrémitezi
de deux Allées , & qui
paffent pour des Antiques trez
de Rome. L'Archevefché estua
Nij
ISD
Extraordinaire
vieux Baſtiment , fort fombre,
& vilain. La fituation de Befançon
déplaiſt d'abord à ceux qui
l'envisagent. Ileft fitué dans un
fond , traversé par le Doux , &
commandé par trois Montagnes .
J'admiray la bizarrerie des Hommes
, quand je vis cette fameufe
Ville dans un lieu fi écarté , enfevelie
dans des Rochers , & ornée
feulement d'eaux & de Foreſts
, car il nous falut faire plus
de quatre lieuës autour des Roches
& des Bois avant que d'y
aborder. Il eft vray qu'en l'examinant
de prés , vous demeurez
d'accord que la raiſon l'emporte
fur les premiers mouvemens , car
il femble que le Doux ait efté
conduit jufque en cet endroit
pour faire fa feûreté . Illuy don
du Mercure Galant.
ISI
ne la figure d'un Fer à Cheval,
mais parce qu'elle s'avance au
dela l'eau vers la Plaine , le Roy
y a fait baftir un Fort à quatre
Bastions tres - réguliers , qui la
garde , & qui la commande. M
Polaftre y aura quelques Bataillons
, en qualité de Gouver
neur. Vers les Montagnes , celle
du milieu fervoit à l'ancienne Citadelle.
Le Roy y a fait faire des
Travaux admirables , qui en font
un lieu imprenable . C'eſt une .
hauteur eſcarpée , éloignée de
quatre- vingts pas de la Ville . La
Contrefcarpe eft ce qu'on appel .
loit S. Eftienne , fortifié felon le
terrain , où il y a des Magazins
& des Cazemates en quantité
Une Eſplanade de deux cens pas
la fépare de la Citadelle . Il ya
Nüij
152
Extraordinaire
grande apparenceque l'on y fera
des Parapets pour faire la communication
de l'une & de l'autre,
parce que cet endroit est découvert
par les deux élevations voi.
fines , d'où l'on pourroit incommøder
les Soldats dans le Paffage
. La Place qui eft à la croupe
de la Montagne , eft entourée de
Foffez creufez dans le Roc ,
qui a fervy de Matériaux pour
faire les Murailles. Ils ont plus
de vingt- cinq pas de profondeur
prés de la Porte , qui eft tres.
bien flanquée , il n'y a au dedans
que des Cazernes , avec une Chapelle
, la Maiſon de M'de Moncault
qui en eft le Gouverneur,
des Magazins , Maiſons d'Offi
ciers , de Vivandiers , autant qu'il
en faut pour loger cinq à fix mille
du Mercure Galant . 153
Hommes. Du cofté des Montagnes
, on y a élevé des épaulemens
fi hauts & fi beaux , qu'il
eft impoffible à l'avenir de fe fervir
avantageufement de ces Hauteurs
pour incommoder la Citadelle.
Sa profondeur fur le
Doux eft affreufe ; enfin tout eft
furprenant. Il y a fujet de croire
qu'on n'arrachera jamais Befançon
des mains des François , &
qui le pourroit ? Le 19. nous
fimes fix lieues par le chaud , &
par la pouffiere , qui coufterent
la vie à plufieurs Chevaux , elles
en valloient onze de France , car
les lieues de la Franche- Comté
font tres -fortes , & ne font pas
moins longues que les milles
d'Allemagne . Nous nous trouvâmes
le foir à Montbozon , d'où
•
154
Extraordinaire
nous fûmes envoyez à Fontenay,
diftant d'une lieuë de France .
Montbozon eft un lieu tout délabré
, ſitué ſur l'Ougnon fur une
Colline tres- agreable. Il n'y a
plus que douze Maifons , encore,
font.elles en tres - méchant ordre.
Le lieu paroift avoir eſté bon ;
mais ce n'eft plus que Mazures .
Le 20. apres la Meffe nous
eûmes une tres - rude journée. Il
n'y eut que peu de Chevaux qui
purent refifter à la fatigue d'une
filongue traite. Les fept lieuës
qu'on compte jufqu'à Leurre feroient
le chemin de Paris à Fontainebleau
. Leurre eft une petite
Ville , murée à fec. Ce font des
Places qui fe rendent aux Maî
tres de la Campagne , & qui ne
fçauroient tenir plus de deux
du Mercure Galant.
155
heures. Elle a une petite Riviere
fans nom qui l'arrofe , & peu de
Maiſons en état de loger. L'Ab ..
baye qui appartient à M¹ le Comte
de Morbarck , Neveu de M
l'Evefque de Strasbourg , eft confidérable
, tant pour fes revenus
de vingt mille livres que pour fa
fituation . Elle eft entourée de
Foffez flanquez par des Tours à
l'antique . Elle ne peut eſtre occupée
que par des Religieux Allemans.
Ils logerent le Roy , le
Bourg renferma prefque toute la
Cour. La fatigue du jour , fit réfoudre
le Roy de n'aller le 20. que
jufqu'à Champigny , où l'on dépefcha
auffi- toft les Maréchaux
des Logis . Je m'y rendis de
bonne heure. Il n'y avoit des
Maifons que pour une partie des
156
Extraordinaire
Princes. Monieigneur campa.
Monfieur de Conty voulut auffi
faire l'effay d'une Tente , dont
le Roy l'accommoda ; nous cam
pâmes tous croyant ne pouvoir
faire autrement . Nous eſtions
poftez entre des Montagnes de
toutes parts . La nuit fut fi froide,
qu'elle nous enrhuma tous. Je
fus un des moins maltraitez . Je
décampay à quatre heures , & je
me trouvay à fix heures hors du
Comté de Montbelliard , & de
la Franche Comté , & enfin hors
des Montagnes , & des Bois d'un
Païs tres- fertile d'ailleurs , mais
en verité tres affreux . L'on y vit
à bon compte malgré l'humeur
de la Nation ; & je ne fuis pas
fâché de l'avoir parcouru avec
le Roy. Je me reconnus en Al
du Mercure Galant. 157
で
face , lors que je vis une marque
de l'humanité des Allemans. Les
chemins Y font marquez
fur la
route, & cécy continue jufques en
Lorraine, car d'espace en efpace
l'on trouve des Piquets platez fur
les Chemins , doubles , ou triples ,
& vous y lifez en Allemand & en
François la route des Villes voifines.
J'arrivay à Befort fur les
neuf heures. Le chemin me fem .
bla fort court , parce que l'on
commençoit à découvrir de loin
que les Montagnes s'éloignoient
de nous , & qu'elles commençoient
à eftre plus agreables , &
la Plaine tres- fertile . Nous traverfâmes
quelques petits Villa
ges, qui font les reftes des paffées
des Troupes des diférentes Nations,
Le Païfan y eft encore
158
Extraordinaire
pauvre , mais enfin moins qu'on
ne penſe. La mémoire de M' de
Turenne , fit le fujet & le regret
de nos entretiens dans ce Voyage.
J'ay remarqué une partie de
fes mouvemens , & j'ay admiré
fouvent la prudence & la genérofité
de cet incomparable General.
Befort n'eft qu'un Trou,
mais admirable pour fervir de
Barriere à nos Ennemis , ce que
je pourrois vous juftifier par mille
endroits de l'Hiftoire. La Ville
n'eſt rien , la Citadelle eft pofée
fur la cime d'une Elevation . Elle
commande à la Ville , & à tout
le Païs. Elle n'a point de figure,
& eft feulement ménagée felon la
grandeur du terrain que l'on a
trouvé. Elle eft conftruite fur un
Roc , dont la taille a ſervy à faire
du Mercure Galant. 159
les Murs extrémement élevez . II
y a une Garniſon tres -forte , la
porte eft percée dans le Roc de
plus de quatre- vingts pas d'épaiffeur
; elle n'eft point commandée
, & elle a pour furcroift de
force une Tour , ou Cavalier, qui
découure de fort loin . Son Puits
eft plus profond que celuy dé la
Citadelle de Befançon. Il a quatre-
vingts- trois toifes de profondeur
; l'autre n'en a que foixantefix,
& quatre pieds . Un Soldat
peut tirer luy feul de l'eau dans
un Mouliner, Il faut un demy
quart- d'heure pour en avoir , j'en
ay tafté , elle eft tres.bonne , &
fort fraiche. Avant que d'avan.
cer en Alface , je vous diray touchant
Besançon , que j'ay veu
dans la Citadelle une Compagnie
160 Extraordinaire
de quatre cens jeunes Gentilshōmes
, la plupart Poitevins , qui y
font entrenus par le Roy , & qui
font une partie de la Garniſon de
douze cens Hommes feulement.
Ces Cadets par leur adreſſe , &
par leur ponctualité
à l'Exercice,
ont fait la joye du Roy , & l'admiration
de toute fa fuite. Les
Moufquetaires
ne l'emportent
point fur eux ; & le Prince , qui
prit plaifir plufieurs fois à leur
voir faire tous les Exercices , parut
tres - content des affurances
qu'ils donnent , d'eftre un jour
meilleures Troupes du
Royaume. Le S. Suaire de Befançon
( car je ne puis que je ne
vous en parle ) eft celuy qui fervit
à couvrir la Face , & le devant
du Corps de Noftre- Seigneur;
des
du Mercure Galant. 161-
A
celuy de Turin , fervit pour le
Dos , le troifiéme qui fe trouve
à Cadouin , eft à proprement
parler , le Surtout qui envelopa
tout le Corps: Revenons à la
Route. Nous n'entendîmes plus.
que baragoüiner des Femmes ,
avec leurs Chapeaux , nous pré.
fentant 'des Cerifes & des Fraifes.
Les Hommes de la Comté de
Befort fçavent le François , &
tout y eft Catholique . Il y a une
perite Collegiale dans la Ville de
fix Ecclefiaftiques , qui fecourent
les Curez du voisinage , qu'on
examine comme dans toute l'Alface
fur le François , & fur l'Allemand.
C'eft à peu près ce que
l'on fait chez nous pour le Latin,
afin que fcachant ces deux . Lanils
fervent aux Garnifons
gues ,
Q. de Juillet 1683.
Ο
162 Extraordinaire !
& aux Naturels. Le 23. nous arri
vâmes à Cerney ; nous y trou
vámes peu d'Hérétiques ; beau
coup de peines , de fatigue , &
de pouffiere en chemin , caufées
par l'ardeur exceffive du Soleil
Cerney eft muré , mais foibles
ment , de la meſme maniere que
toutes les petites Villes d'Alface,
qui font faus nombre . J'eussle
remps d'en aller voir une fituée
dans la gorge de plufieurs Montagnes
, qui n'eft pas des moins.
belles , & afin que vous puiffiez
prendre une jufte idée des petites
Villes d'Alface , je vous en
feray une legere defcription.
C'eft Tannes dont je vous parle.
Les Montagnes qui l'environnent
, d'Occident , de Midy , &
Septentrion , font toutes cou
du Mercure Galant. 163
vertes de Vignes hautes de huit
pieds , produifant de tres bon
Vin. Les Arbres Fruitiers , &
quelques autres pour l'afpect,
couvrent le refte du Soleil . La
Plaine eft arrofée par plufieurs
Ruiffeaux qui forment la Thore,
qui fe dégorge dans l'Ill au deffus
de Colmar, & fi fertile , qu'aucun
Païs en France ne peut l'égaler..
Autour de la Ville , on trouuve
une fort jolie Capucine , au dela
de laquelle eſt une Ifle de plus
de douze cens pas de long , &
de cinquante de large , couverte
d'Arbres. Plus loin on découvre
quantité de petites Maiſons de
plaifance pour la Bourgeoific.
La Ville eft inveftie de doubles
Foffez , & de doubles Murailles .
Le Monde y eft poly , & fort
O ij
164
Extraordinaire
honnefte ; l'Eglife Capitale dédiée
à S. Thibault , eft de la grandeur
de S. André des Arts. La
Voûte eft auffi délicate que celle
de Beauvais. Ses Pilliers mignons
font enrichis de mille petits Ouvrages
, & les Contours de l'Eglife
, ornez d'Ouvrages tresfins
, & forts délicats . Le Portique
eft parfaitement beau , & la
Tour eft du mefme Ouvrier que
celle de Strasbourg , mais en verité
la main qui a travaillé à
Strasbourg , s'eft bien perfection
née pour travailler à Tannes. Il
y a trois ou quatre Fontaines,
qui jouent fans ceffe dans la
Ville ; les Cordeliers font tresbien
logez à la pointe de la
gorge , ou de l'angle , & les Mai
fons font fort bien baſties . Je fus
du Mercure Galant. 165
traité à l'Allemande avec beau
coup de demonſtration de joye..
Je n'avois mangé que du Pain le
matin , à caufe de la Vigile ; je
trouvay une partie des Mets Al.
lemans tres- bons. Le 24. apres
la Meffe , nous partîmes pour
Colmar , & laiffâmes à gauche
cent petites Villes aux pieds des
Montagnes , qui nous paroif
foient auffi fortes que celle dont
je viens de vous parler , Sulz ,
Bolvick , Morback , & c. Nous
découvrions à droite Eifenheim ,,
Brifac , le Rhin , & le Brifgau
avec les Montagnes. Icy nous
eftions dans le Sundgou , dont
Mulhaufen eft la Capitale . Nous
dînâmes à Bufac , où le Roy
dîna. C'eſt une petite Ville un
peu ruinée , fort propre , appar
166 Extraordinaire
tenante à M' de Strasbourg. Il
y a meſme un Chasteau joliment
baſty fur une hauteur , lequel paroift
avoir fervy de Maiſon de
plaifance. La plupart des Villes
dont je vous viens de parler , ont
des Maſures de Chafteaux à l'Al
lemande , qui leur fervoient autrefois
de Citadelles . Le Roy a.
tout fait ruiner , ce qui a fait
plaifir aux Habitans. Nous arrivâmes
enfin à Colmar , où l'on
avoit balancé de nous accorder
un fejour , mais la nuit de Cham .
pigny nous en priva à noftre
grand regret. La Ville eft grande.
comme Meaux , les Maifons y
font affez mal bafties , & pour.
tant affez commodes. Les Luthériens
ont caufé la ruine de cette
Ville , car ils fe font longtemps.
du Mercure Galant. 167
vantez d'eſtre indépendans . Ils
avoient liaiſon avec Strasbourg,
& faifoient trembler tout le Païs
ils font préfentement réduits , &
de l'Evefché de Bafle. L'Eglife
Cathédrale eft aux Catholiques;
c'eſt un Vaiffeau tout nud , &
délabré . Les Dominiquains y
font bien établis ; mais les Luthériens
ont retenu les plusbeaux
Edifices . Il eft aifé d'y
voir leur Temples ; les Choeurs y
fervent à la Confeffion publique,
& auriculaire , & les Nefs aux
Sacrifices & aux Prieres , & auffi
aux Preſches . Turkem n'eft qu'à
une demie lieuë de la Ville. On
s'y fouvient fort de la Victoire de
M'de Turenne . Le 25. apres avoir
paffe dix ou douze petites Villes,,
Guemer, Sainte Hipolite , Char
168
Extraordinaires
tenoy , nous vinfmes à Beinfeld ;
Chartenoy eft le paffage des
Charois pour Sainte Marie aux
Mines , & pour la Lorraine . Elle
eft auffi la Carriere de Stras
bourg , & elle tient la Source du
Canal prodigieux que le Roy a
fait fairejufqu'à Scheleftad, pour
porter les Matériaux neceffaires
à la conſtruction des Citadelles
de Strasbourg , ce qui a coûtés
des fommes immenfes , trois ans .
mefmes avant la foûmiffion de
cette Ville . J'oubliois à vous dire
que Colmar n'eft plus entourée
que d'une Muraille à fec , de
quatre ou cinq pieds d'épaiffeur
feulement , pour la garantir des
Loups , & des Coureurs . Pour
Scheleftad , c'eft une Place polie,
& agreablement fortifiée en quel
"
ques
du Mercure Galant. 169
ques endroits . Elle eft au deffus
du Cordon , & en d'autres il n'y
a que le Terre - plein , & le Gazon
achevé. C'eſt un Heptagone
fort régulier. Il n'y a que trois
Portes , dont les Courtines font
défenduës par des Demy- Lunes,
le tout garny de Foffez de plus
de vingt toifes de large , tres pro
fonds , à fonds de cuve. Le Canal
de Chaftenoy les remplit , &
va deux lieuës au deffus s'emboucher
dans l'Ill. Il y a fept ou
huit Eglifes , & une feule Paroiffe ,
laquelle eft grande . Tous fes Ha
bitans font Catholiques , fans
aucun mélange de Luthériens .
J'eus bien de la peine à trouver
Beinfeld à caufe de la longueur
du chemin. Les Récolets me
donnerent le couvert ; & parce
P
Q. deJuillet 1683.
170
Extraordinaire
que je me voyois à fix lieuës on
heures de Strasbourg
, je partis
à trois heures du matin , &je m'y
rendis fur les fept heures . Scheleftad
eſt du Diocefe. Son étendue
n'eft pas grande . La Ville
de Strasbourg
eft grande comme
Roüen . Elle eft belle pour fes
Edifices , l'Hôtel de Ville , l'Eglife
Cathédrale
, & les autres
lieux publics. Il n'y a que cinq
ou fix Hôtels , le refte eft de
Maiſons de riches Marchands . Je
vis l'Horloge dont on parle tant ,
à cauſe de ſes mouvemens
fi divers
, & fi extraordinaires
, j'y ef
tois à trois heures , La Mort paſſa ,
mais le Coq ne voulut point
chanter. On travaille à rétablir
l'Autel ancien & élevé fous un
Dôme,que les Luthéries avoient
du Mercure Galant. 171
tenverfé. L'Evefché vaut quatre-
vingts
erfille Ecus. Les Cano .
nicats ne font pas encore rétablis
, on y va mettre un Sémi
naire. Les Enfans y apprennent
à parler François , l'Arſenal eft
grand , bien fourny de toutes
fortes de Munitions de guerre,
mais comme l'on va abatre les
Murailles du cofté de la Citadelle
, il ne fervira plus . Strasbourg
eft dans une Plaine arrofée
par l'Ill , peu fortifiée , mais le
Roy fait faire des Travaux du
cofté du Rhin , qui la rendront
la terreur de l'Allemagne. A cinq
cens pas au dela , paffant des Ma
rais , on rencontre la Citadelle,
laquelle eft un Ouvrage à cinq
Baſtions , foûtenus de Ravelins
& de Demy - Lunes , & entourez
•
P jj
$72
Extraordinaire
de tres- bons Foffez tres largosa
& tres.profonds , pleins d'eau
Cette Citadelle eft occupée par
des Cazernes , Maiſons d'Offi
ciers , Magazins , Chapelle , &
autres Edifices neceffaires. Elle .
commande abfolument la Villé,
& afin que rien n'en empefche le
commandement , il y a ordre d'abatre
les Fortifications de la Vil
le qu'elle regarde , & pour communication
, l'on fera un Ouvrage
couronné qui joindra la Ville
au Fort . La Citadelle fait plus.
Elle bat le premier Bras du Rhin,
& une partie du Pont, Ala
droite , l'on voit un Fort qui fe
nomme de l'Etoille à caufe de fafigure
qui défend l'autre cofté.
Au milieu , il y a une Redoute
qui commande par tout , & fera
du Mercure Galant. 173
un obftacle à la Conquefte du
Pont , lors qu'on en aura gagné
la Pointe . Le Fort de l'Ill , eft au
cofluent de cette Riviere au def
fus de la Citadelle . Le Fer- àcheval
eft à droite vers la Pointe,
laquelle eft abfolument défendue
par le Fort de Kiell . C'eſt
un Teftragone parfait , qui bridera
toute l'Allemagne. Il fera
encore appuyé par un Ouvrage
à Couronne d'une prodigieufe
longueur , qui ira affronter tout
l'Empire. Voila en gros les Ouvrages
du Rhin . En verité ,
Xercés en avoit ufé comme
Louis LE GRAND , on ne l'auroitpas
traité de fol & d'infenfé ,
quand il fe vantoit d'avoir mis.
des Fers à la Mer Egee. Noftre
Prince a fait fur le Rhin , ce que
P iij
174 Extraordinaire
ce Perfan devoit faire fur la Propontide.
Le Roy alla voir ces
Ouvrages le mefme jour , & le
foir nous le vîmes à Molsheim.
Molsheim eft une petite Ville
qui appartient aux Evefques de
Strasbourg , fituée ſur la Brufche.
Elle a logé toute la Cour , & l'on
s'y eſt trouvé moins incommodé
qu'ailleurs. Le Roy eftoit au Col
lege. C'eft le plus bel Edifice
que les Jefuites ayent dans le
Monde. Ce Baſtiment eſt quar
ré , & fort régulier. Il fut fait
par un Archiduc, qui'l'accompa
gna d'une Eglife plus longue
une fois que celle que ces Peres
ont à Paris dans la Ruë S. An.
toine . Elle eft tres- bien éclairée
& bien voûtée, enrichie de beaux
Ornemens & de quantité de Re
1
du Mercure Galant. 175
liques. Les Jardins font grands ;
les petits logemens , & les dépen .
dances confidérables . Il y a dans
la Ville une Paroiffe , dont le
Chocura efté bafty par Meffieurs
de Strasbourg. Le Chapitre y a
efté longtemps relegué ; c'eft an
agreable Choeur dont on a enlevé
tout ce qui l'ornoit. Les Capucins
font icy fort confiderez;
La Chartreufe y eft belle & gran.
de , & contre la coûtume , dans
l'enceinte de la Ville . Elle renferme
dix -fept Religieux ; les
Cellules font petites , fort commodes
, l'Eglife tres- propre ; la
Sacriftie & les Cloiftres infpirent
l'amour de la Solitude . Sous
Molsheim il y a un Pré propre
à faire un Camp . Ce fut l'endroit
qu'on choifit pour mettre la pe
Puij
176
Extraordinaire
tite Gendarmerie . Elle fit deux
fois l'Exercice devant le Roy.
L'on y compta 1850. Maiftres ,
tous couftant beaucoup au Roy,
à cauſe que ce font des Compa
gnies d'Ordonnance. Les Anglois
l'emporterent fur tous les
autres. Ils eftoient tous précedez
de fix Compagnies de Dragons,
qui formoient l'Avantgarde de
la Troupe. La Maiſon du Roy
eftoit campée à une lieuë de la
Ville au dela d'Exftein , où le
Roy a fait faire un Canal pour
porter des Pierres tirées par les
Regimens de Feuquieres , & de
la Ferté ; car on n'obmet rien
pour rendre Strasbourg la plus
forte Place du Monde . Nous
quittâmes le repos de Molsheim
le 29. & nous arrivâmes avec la
du Mercure Galant.
177
pluye & le vilain temps affez
tard à Boufvillier. Nous paffames
entre Saverne & Hagueneau ;
celle - cy eftoit à noftre droite,
celle- là à la gauche . Nous découvrîmes
aux pieds de Saverne
la Maifon de Plaifance de Mr de
Strasbourg. Il y a employé beaucoup
de bien , & a toûjours efté.
à la Cour tant qu'on a fejourné
fur fes Terres. Les Luthériens
ont abandonné Molsheim ; mais
pour Boufvillier ils en font les
maiſtres. C'eſt un petit Lieu fort
fain , qui a de tres . bonnes eaux ,
& grande abondance de toutes
chofes. J'entretins un Miniftre
qui me fatisfit extrémement , je
vis leur Temple, propre & grand,
j'allay mefme dans la Chambre
des Juifs , car on ne les foufre pas
178
Extraordinaire
en public. Je vis la Femme du
Rabin, qui avoit beaucoup d'air
des beautez Juifves . Les Murailles
font chargées d'Hebreu ;
& les Lutrins , de Pfeaumes Hébraïques.
J'étois logé chez un
Juif qui me parut bien perfide . Il
ne prit que deux fols fix deniers
pour la nuitée de chaque Cheval
, & il me remercia fort com.
me mes Confreres . Il y avoit
cent cinquante ans qu'il n'avoit
efté dit de Meffes en ce Lieu -là.
Le Roy en fit dire fept ou huit
dans une Chambre tres . propre
au deffus de fon Apartement. Le
Grand Vicaire de M' de Stras
bourg n'a point de Jurifdiction
dans la Ville. Les Catholiques
font au dehors . Il y a environ cinquante
Juifs , le reſte eſt Luthédu
Mercure Galant. 179
rien. Le
fa
30. au matin nous paffàmes
pendant trois heures jufqu'à
la Petite . Pierre , des Bois fombres
& affreux , des Valées &
des Montagnes , des Lieux inacceffibles
, retraites à Voleurs & à
Hiboux , & nous vîmes la Prin.
cipauté qui eft fi fameufe par
petiteffe. C'est un Roc efcarpė ,
entouré d'abîmes de toutes parts
en forme de Foffez . Aux extré
mitez de ce Roc , l'on voit des
Redoutes & des Guerites ; affu .
rément il eft impoffible d'y furprendre
la Garnifon. Il n'y a pas
plus de cent vingt Maifons , l'on
y entre par un petit détroit par
où il ne peut paffer que trois Cavaliers
de front. Le Roy dîna à
la Porte , & nous entrâmes alors
dans la Lorraine Allemande , Païs
180 Extraordinaire
bien diférent de l'Alface , où l'on
ne découvre que des Prez , & des
Bois . Il femble qu'on forte des
Terres d'Eden , pour entrer dans
les Terres d'Adam , & je vous affure
que tout n'eft propre qu'à
porter des Ronces , & des Epines.
A cinq lieuës de la Petite-
Pierre , nous vêmes Bouquenon,
où nous fommes depuis cinq
jours à attendre les ordres du
Roy.
Le 30. Juin nous arrivâmes
donca Bouquénon , gros Bourg
muré fcis fur la Saare dans la
Lorraine Allemandë , ruiné par
les dernieres guerres , & occupé
par les Herétiques Luthériens,
que les Conqueftes du Roy ont
obligez de partager l'Eglife avec
les Catholiques. Ceux - cy eftanc
du Mercure Galant. 187
en plus grand nombre , tiennent
le Choeur & une partie de la Nef,
& les autres n'occupent que le
bas de la Nef. Les Jéfuites y ont
un Convent , & y exercent les
fonctions Curiales , mefme dans
les Villages circonvoilins . Ils difent
tous , deux Meffes chaque
Fefte & Dimanche. Le Bourg
a cfté pris cinq ou fix fois depuis
cent ans , il eft en partie ruiné ,
& n'a pas le tiers des Maifons
qu'il pourroit contenir dans fon
enceinte. C'eft ce Lieu que le
Roy a choify pour le fejour de
toute la Cour pendant cinq jours
entiers ; c'eft auffi le Lieu qu'il a
pris comme remply de Pafturages
, & accompagné de terres
ftériles pour faire camper la plus
belle partie de fon Infanterie , &
182 Extraordinaire
fa Maifon qui le fuit par tout.
A un quart de lieuë hors du
Bourg à l'entrée d'une Prairie,
eft une ligne de Canonnieres, fur
le derriere defquelles font élevées
quelques Manfardes , qui
fervent de logemens à toute la
Maifon du Roy. Cent Grena
diers à cheval , commandez par
M' de Riotot , font poftez à la
tefte. Les quatre Brigades des
Gardes du Corps fe voyent
apres , les Moufquetaires fe dé- >
couvrent enfuite ; les Chevaux-
Legers, & les Gensdarmes, font
à la queuë. M' de Noailles commande
toute la Maifon. A un
quart de lieuë plus loin , au dela
d'une élevation , l'on voit tout le
Camp d'Infanterie fur une feule
ligne , commandé par M' le Duc
- -
du Mercure Galant. 183
de Villeroy. L'on compte en
trois Brigades vingt - huit Bataillons
d'Infanterie, les premiers de
tous les Régimens , c'eſt à dire,
Colonels, compoſez chacun de
feize Compagnies , chacune de
cinquante Hommes , & par conféquent
de huit cens Hommes ,
qui font environ vingt -deux mille
quatre cens Hommes ; Gens
bien faits & choifis , fort aguerris
, & prefts à exccuter tout ce
qu'on fouhaitera . Jamais Infanterie
n'a efté meilleure , jamais
Hommes mieux choifis , & jamais
Compagnies plus fortes, ny
mieux remplies. Le Régiment,
ou le Bataillon du Régiment du
Roy , eft plein d'Hommes guerriers,
faifant peur. Roüergue eft
un des plus beaux ; Languedoc ,
184
Extraordinaire
·
du Maine , de Vermandois , de
Louvignies , ont extrémement
paru ; mais celuy des Fuzeliers a
efté loué plus que tous les autres.
Les Hommes y ont des Bonnets
à la Dragonne à peu pres , tous
Gens bien faits & grands , ayant
à leur tefte M ' le Grand Maiſtre.
Il y a deux Compagnies de cent
Hommes chacune , qui font diférens
Ouvriers , Armuriers, Serruriers
, Tourneurs , propres à
l'Artillerie , qui fe fervent tresbien
du Fuzil . Ils ont un Quartier
féparé du Camp , qui n'eftoit
pas moins propre , & moins char-
'mant que tout le Camp mefme.
Chacun avoit travaillé à embel .
lir fon Pofte . Dans chaque Compagnie
on trouvoit des Jardins ,
des Ouvrages d'ofier , de feuïl
du Mercure Galant. 185
lages , de diférentes figures qui
imitoient des Animaux , des Maifons
, des Puits, des Guerites , & c.
Tout cela rendoit le Camp plus
diverfifié que les Tuilleries , &
que le Parc de Verſailles . Au
Quartier des Fuzeliers , il y a un
Fort fait fur celuy de Kiell , qui
eft joly. Le Roy alla vifiter fes
Troupes en arrivant . Le 2. Juillet,
il les mit en campagne , & leur
vit faire l'Exercice ; le 3. il les fic
paffer en reveue devant luy , &
le 4. il fit attaquer un Fort défendu
par M' de Villeroy . Monfeigneur
le fit prendre . Il y eut
pendant une heure & demie un
feu continuel qui furprit toute la
Cour. Fort loin , il y avoit une
Baterie de dix Pieces , avec des
Bombes , qui firent fort beau feu
e Q. de Juillet 1683.
2
あ
186 Extraordinaire
•
t
à l'écart . Monfeigneur dîna au
Camp , la Reyne fit Collation
chez M' de Noailles. Au retour,
le Camp de la Maifon du Roy,
eftoit éclaire par deux cens feux
qu'on avoit allumez à la tefte
des Brigades. Les Trompetes,
les Tymbales, & les Tambours,
fonnoient des Fanfares & des
Airs de joye . Monfeigneur fera
demain à la teſte de la Maiſon du
Roy , l'on va à Sarbrick ; de là ,
à Vaudevrange , & en deux jours
à Metz , apres avoir vu Sar-
Loüis.
y
Le 6. Juillet , le Roy quitta
Bouquenon , & fuivit le Chemin
de Metz jufqu'à Saralbe , pour
monter le long de la Saarejuſqu'à
Sarbrick . Icy apres une journée
de dix lieuës , nous vîmes un andu
Mercure Galant. 187
cien Chaſteau en ruine , appartenant
à M' le Comte de Naffau.
Le Roy y logea avec une partie
de fa Maifon. Le 7. nous arrivâmes
d'affez bonne heure à Vau.
devrange . Tous ces Païs ne font
occupez que par des Bois , des
Prez , & des Marefcages. Il en
eft de mefme de toute la Lorraine -
Allemande , les Terres y font
fi graffes & fi bonnes , que du
moment qu'il a plû , il eſt impoſ.
fible de pouvoir ſe tirer des
bouës. Les Païfans fe font des
chen ins fut les Bois qu'ils coupent
, & dont ils couvrent les
lieux marécageux d'eſpace en efpace
. Si cette Contrée eftoit cul .
tivée autant qu'elle le mérite , il
n'y auroit pas de Terre plus ferrile
au Monde. Vaudevrange eft
Qij,
188 Extraordinaire
un Bourg affez fréquenté à caufe
du voifinage de Saar - Louis ; car
l'on ne fait pas plus d'un quas
de lieue entre les Montagnes,
fans appercevoir la Place que le
Roy a choific pour éternifer fa
mémoire. J'ay tort de parler.
ainfi d'un fi grand Prince , dont
l'immortalité ne dépendra jamais
des Pierres. Le 8. fut employé à
la vifite des Travaux de fix cens
Hommes , qui ont fait une petite
Ville de communication entre
l'ancienne & la nouvelle. Ce
font des Cabanes & des Baraques
, conftruites de terre , &
couvertes de branches d'arbre
par des Soldats . Elles font toutes
placées à diftance égale , féparées
par des Rues , accompagnées
de Cabarets , de Maifons
du Mercure Galant. 189
•
de Vivandiers , & de Logis de
Pourvoyeurs , ménagées dans de
grandes Places d'eſpace en efpace
, en forte qu'il femble qu'on
ait foin de ce Lieu , comme fi
l'on s'en vouloit fervir éternellement.
L'arrivée de la Cour a esté
caufe qu'on a tenu les Ruës , &
les Places tres- propres , & toutes
ornées de petits Ouvrages de
main , de mille figures diférentes,
& de matieres toutes diverfes;
car les uns avoient fait de petits
Hommes , des Vedetes , des Sentinelles
d'ofier , les autres avoient
élevé de petits Quvrages de For
tifications de gazon , & de terre,
qui imitoient fort le naturel .
Quelques - uns avoient donné
des preuves de leur induſtrie, faifant
paroiftre fur des Feuillages
190
Extraordinaire
& des Arbres mille petites Beftes,.
& enfin les Arts fe trouvoient
par tout honorez par la repréſentation
de leurs Inftrumens. L'on
paffa le long de cette Ruë pour
aller à la nouvelle Enceinte a qui
le Roy a donné ſon nom . Elle
paroift enfermée dans des Montagnes
, & commandée par les
élevations qui l'avoiſinent ; mais
quand on eft dedans , l'on s'en
trouve éloigné de la portée de
deux boulets de Canon , & ainfi
fort en feûreté de toutes les Ba
teries dont les Ennemis pour.
roient fe fervir. La Ville fera
donc exempte des défauts ordi .
naires de toutes les Places de
guerre , c'eſt à dire , qu'elle ne
fera point commandée. Elle eft
fituée dans une Plaine ou gorge
du Mercure Galant.
191
de Montagne , bornée par la
Saare, qui luy fournit autant
d'eau qu'il en faut pour remplir
trois Foffez . Les Dehors font
tres - beaux les Ouvrages n'y
feront pas épargnez . Tout ce
qui fe trouve dans les Mathématiques
y fera employé . Cela fe
fait avec tant de jugement, qu'on
efpere voir icy un jour la Place
du monde la mieux entendue , la
mieux conduite , & la feule im
prenable. Les Murailles font
prodigieufement épaiffes ; la
Pierre, & le Terre- plein , n'y font
point épargnez. Auffi- toft quelle
fera en feûreté , l'Eglife, les Mai
fon d'Officiers , les Cazernes, les
Magazins , & les autres Edifices
achevez , le Roy efpere faire
remplir cet Exagone par tous
192 Extraordinaire
les Habitans de Vaudevrange.
Le 9. le Roy coucha à Varife,
diftant de quatre lieuës de Metz.
Sa Majefté évita Boula , à cauſe
de la petite vérole , dont les Dames
ne s'accommodent point.
Le 10. nous vîmes beaucoup de
changement dans le Païs que
nous traverfâmes , car nous le
trouvâmes fort habité , & tresfécond.
Le Païs Meffin eft tresgras
, & abondant en toutes les
neceffitez de la vie . Il eſt un
peu découvert , & paroift extrémement
fain .
Metz eft une tres - grande Ville,
extrémement habitée , fcize fur
un Tertre envelopé par deux Rivieres
; la Seille remplit fes Foffez
du cofté de l'Allemagne ; &
la Mofelle la coupe , & la baigne
avec
du Mercure Galant. 19
眉
Avec fes Bras du coté de France,
& ces deux Rivieres font un con-
Aluent au deffus du Baftion qui
regarde Thionville , où la Seille
perd fon nom. Il feroit affez dif
ficile de vous marquer la figure
de la Place , parce qu'elle n'approche
que du Cercle . Elle fe
divife en deux. La Haute ou la
principale,renferme le beau mon
de , je veux dire, la Cathédrale ,
l'Hôtel de Ville , le Palais & l'Evefché
, & fe trouve envelopée
de la Seille & de la Mofelle , & la
Baffe Ville qui eft enceinte des
Bras de la Mofelle , n'eft habitée
que par de. pauvres Gens. L'on
y voit pourtant la Maifon de M
le Président de Luynes , &
les Abbayes de S. Vincent &
de S. Clement. Le Roy a beau-
Q.deFuillet 1683.
R
194
Extraordinaire
als
coup fait travailler à la Place. II
y a trois Baftions du cofté dé
F'Allemagne , tous révétus ; un
entre autres qui a la Porte dans
fon épaule , fi je m'en fouviens
bien . On la fortifie vers Thion
ville ; on fait des Ouvrages a
Cornes & à Couronnes , en attendant
qu'on éleve un Baftion
fur le Cimetiere des Juifs . Le
叁
refte de l'Enceinte n'eft' pas tour
à fait à méprifer
, fi ce n'eft que vers l'Orient
, elle eft comman
dée par une hauteur
dont on ne
peut éviter
le voifinage
; car elle eft trop longue
pour
eftre coupée
avantageufement
, & trop
&&
haute
pour
eftre affrontée
par quelque
Cavalier
. Charles
y
füt tres-mal confeillé
, quand
il
afliegea
Metz
du cofté qu'on
ap- C
du Mercure Galant. 1951
pelle des Allemans où eftoi
l'Abbaye de S. Arnoul. La Cita,
delle eft à l'Occident de la Ville,
fort bien poftée pour enviſager
toute la Ville , pour défendre
l'entrée de la Riviere , & pour
commander fur toute la Prairie.
Elle n'a que quatre Baftions , une
Porte vers la Ville , & une autre
pour les forties du cofté des Dehors
, laquelle fera foûtenue .
par deux Demy - Lunes toutes
neuves.
Une Compagnie de pres de
fix cens Cadets , commandée par
M' de Morton , garde la Citadelle
. M' Berault en eft Gou
verneur , & M' le Roy en l'abfence
de M' le Duc de la Ferté,
commande dans la Ville ,
Bourgeois garde. Il y a cinq
que
le
Rij
196
Extraordinaire
Portes ordinairement ; une fi
xiéme eſt extraordinaire pour
les Travaux , l'on compte environ
trente Hommes à chaque
Corps-de- Garde . Examinons un
peu le corps de la Place. C'eft
un Evefché de 75000 livres de
rente. Le Palais Epiſcopal eſt
vafte , & embelly par les foins de
l'Evefque d'aujourd'huy . La Cathédrale
eft parfaitement belle,
il y a quelque défaut dans l'Edifice
; mais il faut convenir que
c'eſt un des plus hardis , des plus
mignons , & des plus éclairez
Vaiffeaux de la France. La Voûte
eft tres.haute , cependant elle eſt
foûtenuë fur des Pilliers comme
par miracle , & par le fecours
d'une main invifible . Il y a une
Etoile au millieu de la Croiſée,
du Mercure Galant. 197
qui fait l'admiration . de tout le
monde. Le Choeur n'a pas toute
fon étendue ; il n'y a point de
Porte , mais elle eft percée ce
femble par la main des Anges.
La Tour eft fort belle, & capable
de faire découvrir tout le Païs
Meffin. Le Chapitre eft compofé
de 36. Chanoines fort riches
, car il n'y en a pas un qui
n'ait 1500 livres au moins . Il eft
indépendant de l'Evefque , ce qui
eft ordinaire dans les trois Evefchez.
Le Palais , le Bailliage , &
l'Hôtel de Ville , font contigus
à l'Evefché , & affez grands. II
y a peu d'Hôtels dans la Ville,
toutes , Maifons de Marchands &
d'Artifans, Trois fortes de Religions
fe trouvent dans Metz , la
Romaine , la Calviniſte , la Ju
Rij
198 Extraordinaire
·
daïque. Les Catholiques font
les deux tiers des Habitans ; les
Calvinistes à peu prés un tiers,
& les Juifs une dixième partie ,.
car on compte 3000. Juifs. Les
Catholiques ont treize Paroiffes,.
quatre Abbayes , & fix ou fept
Convents de Religieux & Religieufes
. Les Calviniftes ont un
Temple dans l'enceinte des Murailles
à deux cens pas des Maifons
de la Ville. Les Juifs ne poffedent
qu'une Rue où ils font
huit ou dix Ménages enſemble,
en forte qu'on les voit entaffez
les uns fur les autres. Ils font fi
fales & fi mal propres, qu'on doit
toûjours craindre la pefte dans
leur quartier. Ils font fort pauwres,
il y a peut eftre dix ou douze
Juifs qui font un grand ne
du Mercure Galant. 199
br
Les
goce du cofté d'Allemagne , &
gagnent beaucoup . Ceux - cy
affiftent plufieurs Familles , ils
marient leurs Enfans de fort
bonne heure , ce qui fait qu'ils
multiplient extrémement.
Hommes Juifs font diftinguez
des Chreftiens par de petits Corgets
qu'ils portent par deffous le
Julte-an.corps , attachez comme
des Corcelets de Soldats, Les Enfans
portent des Chapeaux à la
Indaique en formes de Capots,
&yles Femmes ont nine Coëfure
oorne saved des fraises autour
du col. Les Filles eftoient autre
fois toutes décoëfées , mais préfentement
celles font comme les
Chreftiennes , & Catholiques,
Les Juifs me font point de difficulté
de démeurer dans deurs
Ruij
200 Extraordinaire
4
Rues , & parce qu'on pourroit
les confondre les uns avec les
autres , il y a des Croix fur les
ya
Portes des Catholiques ; quoy
qu'à la verité on reconnoiffe ai
fément cette Nation errante &
maudite par la couleur, & le teint
du vifage , & mefme par quelques
actions qui luy font particulieres.
Ils ont une Sinagogue
élevée en Dôme au milieu de
leur Quartier. Elle n'eft pas plus
fpatieule que le grand Efcalier de
Verfailles. A l'extremité , il y a
une espece de Sanctuaire , autour
duquel on allume des Cierges .
Le Chandelier à fept branches. Y
eft ; & dans une Armoire, ils gar
dent les Tables de Moyfe . Vers
le milieu , il y a un grand Banc
fermé de Grilles de bois , où fe
"
du Mercure Galant. 201
met le Rabin avec les Chantres,
& dans le reste du lieu font des
Chaifes avec des Lutrins , où les
Hommes feuls avec les Garçons
"lifent & chantent en Hebreu , ce
que l'ignorance leur fait prendre
pour la verité . Les Femmes font
à gauche dans une Chambre
percée par fix jaloufies ; les Filles
ne vont point avec elles. Je vis
tout autour à hauteur d'Homme
à l'entrée de la Porte , des Chandelles
& des Lampes allumées ,
dont j'appris que l'ufage eftoit
pour ceux qui eftoient morts
dans l'année. C'eft ainfi que les
Enfans témoignent le regret
qu'ils ont de la mort de leurs
-Parens : Vous fçavez qu'ils n'ont
plus que quelques ceremonies du
Pentateuque. La Circoncifion
202 Extraordinaire
mefme eft diférente en plufieurs
circonftances.
On a compté autrefois à Metz
onzer Convents , de Benedictins ,
préfentement il ne s'en trouve
plus que quatre, confidérables .
S. Vincent , eft dans la Baffe-
Ville, deffervy par 26 Religieux ;
il y a mefme Noviciat , la Biblio
theque eft oraisonnable , on y
trouvé des Livres de toutes les
Sciences , mais en petit nombre.
Il y a 10000 livres pour l'Abbé,
& autant pour les Moines : S. Arnoul
n'a que vingt Religieux , &
a un Autel à la Romaine trespropre
, S. Clement en a moins;
mais S. Simphorien eft aufft
fort que les premiers, Il s'y trou
ve des Carmes , des Récolets,
P
des Capucins , des Minimes, & .
du Mercure Galant.
203
Entre les Religieufes , les Dames
de S. Pierre font riches. Elles
ont la liberté des Chanoineffes .
Celles de Sainte Marie ne font
pas fi - puiffantes , elles ne font
que huit , les autres douze , &
celles de Sainte Glaucine font
refferrées depuis peu par ordre
du Roy. Je ne fçay fr vous ferez
content de cette defcription.
Voila tout ce que ma mémoire
m'a fourny de curiofité de Metz .
Le 11. on campa à Malatour ; let
12. on coucha à Verdun , d'ou
Monfeigneur partit fur les huit
heures pour aller confoler Madame
la Dauphine de la longue
abfence de la Cour. Nous eûmes
le temps de voir l'Eglife Cathé
drale qui eft aſſez fombre , &
baffe. La Maiſon de l'Evefque eft
204
Extraordinaire
belle , & fort logeable ; ſes revenus
font de 45000 livres , le Chapitre
eft de trente - fix Chanoines.
Il n'y a que deux Abbayes dans
la Ville . S. Nicolas vaut 1800 li
vres. La Place eft fur la Meuſe,
c'eft là fon plus bel ornement,
& fa plus grande force , car les
Maiſons y font baffes . On a fait
une Enceinte au deffus de S. Nicolas
qui formera une Ville fort
fpatieufe. La Citadelle eſt tresgrande
, bien fcituée , & plus
qu'à demy fortifiée . Elle eft
neantmoins un peu commandée,
& a une Abbaye de Benedictins,
dont l'Eglife eft tres- belle , &
dont la Maiſon n'a pas de defagrément
; elle a efté dans les
premiers Secles la Cathédrale de
Verdun , elle renferme des Corps
du Mercure Galant. 205
Saints & des Reliques . La Biblio
theque y eft d'une propreté ache.
vée ; je vis dans un Cloiftre Henry
I. aux pieds de S. Richard, demandant
à ce S. Abbé l'entree
dans fa Maiſon. Il eft difficile de
reconnoiftre lequel doit eftre
eftimé le plus grand des deux,
ou d'un Empereur aux pieds d'un
Abbé , ou d'un Abbé commandant
à un Empereur de retourner
gouverner fon Empire , à
caufe du vou d'obeïffance, L'Ab.
bé l'emporta fur l'Empereur , &
le fit retourner en Allemagne.
Le 13. nous couchâmes à Sainte
Menehoud , nous paflâmes deux
grandes lieues de Bois appartenant
à Monfieur le Prince à caufe
de Clermont en Argonne. Sainte
Manehoud eft une Villete murée
206 ·Extraordinairė
fur l'Aifne , elle eft foûtenuë
期
d'une Citadelle baftie fur un
Roc , dont on pourroit fe fervir
avantageufement . Les Gands de
chien y font tres- beaux , comme
les Anis à Verdun y font trouvez
délicats. Nous paffâmes le 14. 2
Châlons, laVille eſt grade &peu
plée. Il n'y a rien de curieux . Le
Jars eft une longue promenade
qui conduit vers Saari , Maiſon
de plaifance de M¹ l'Evefque, où
la Reyne fut régalée par M¹ de
Noailles. La magnificence , & la
fomptuofité de la Famille , vous
doivent faire juger de la beauté
du Régale. Le 16. nous quittâmesla
Marne , & d'un Païs meſlé,
nous paffâmes dans des Plaines,
An dela , & au deça de Châlons,
les Villages font fort rares ; mais
du Mercure Galant. 207
Vertus eft dans une fort bonne
fituation . Le 17. Montmirel nous
parut encor meilleur ; & en verité
de tous les Pais que nous
avons traverfez , la Brie nous a
femblé eftre la plus abondanté
Contrée , & la plus favorisée des
Influences du Ciel. De Mont
mirel nous vinfmes le 18. à la
Ferté fous Jouarre , le 19. à Lagny,
& le 20, nous avons eu la
joye de retrouver ce que nous
defirions avec ardeur depuis plu❤
fieurs jours. C'eft ainfi , Monfieur,
que s'eft terminé l'agreable
Voyage que le Roy a fait
aux mois de May , Juin , & Juil
let 1683.
Je vous ay promis de vous envoyer
Les Venes des plus confidérables Edi
208
Extraordinaire
fices d'Espagne , vous en avez déja
tout ce qui regarde Madrid , & l'Efcurial
; c'est pourquoy je paffe aux
Provinces , & vous envoye l'une
des Veues du Palais Royal de Tolede
, qui n'eft qu'à douze lieues de
Madrid.
SE:SSS25ES :S22SSSS
De Paris, ce 15. Juin 1683 .
A M LE COMTE
DE COMINGE.
EPISTRE .
Ay grand defir defçavoir quand
Vous abandonnerez le Camp.
Dites- le-moy , brave Cominge,
Qui me mettez en defaroy,
E qui vous montrez contre moy
STRÈQUE
BIBLIO
LYON
DE
LA
THEOVE
DE
LA
VILLE
LYON
du Mercure Galant. 209
•
Plus malicieux qu'un vieux Singe,
Quand par des fentimens pervers,
Ou plutoft par efpieglerie,
Vous condamnez mes meilleurs Vers
Pour mecaufer de lafurie.
'D'Aluy ce Marquis plein d'efprit,
Et qu'on eftime avecjuftice,
L'autre jour bonnement m'apprit
Que vous me blamiez par malice:
Mais quoy que vous ne valliez rien,
Cominge, je vous aime bien.
Qui Diable eft- ce qui ne vous aime?
On fçait voftre mérite extréme,
Et vous paffez pour un Seigneur
Eclatant de gloire & d'honneur.
En quelques endroits de remarque,
Sans craindre lafanglante Parque,
Vous avez dignement fervy
Noftre redoutable Monarque:
Maisfur tout je ferois ravy
Comme vous d'avoir en partage
La minehaute, & l'avantage
D'eftre un des mieuxfaits de la Cour,
Et de triompher en amour.
Q.de Juillet 1683.
S
210
Extraordinaire.
Vous avez ce qu'ilfaut pour plaire,
Vous engagez la plus fevere,
Et du plus infenfible coeur
Vous devenez bien- toft lemaistre..
Adieu , jefais vanité d'eftre
Voftre tres-humbleferviteur.
Comme la plupart des Poëtes,
Et les difeurs de Chanfonnettes,
Pour avoir l'efprit mal baſty,
Nolunt cantare rogati;
Comte que j'aime & que j'eftime.
Fay diferé de mettre en rime
Ce que penfe Montemayor,
Livre qui vantfon pefant d'or,
Sur lefujet d'une Bergere
Qui de fon doigtfur la pouffiere
Jure à Sirenefen Berger
De mourir plutoft que changer.
Ecoutez avec quelque joye
Les Stances que je vous envoye..
* Antes muerta quæ mudada :
*
1
du Mercure Galant. 211
IMITATION
D'une Penfée de Montemayor.
Vand vous m'écriviez fur le fable
Que vostre amourferoit durable,
C'eftoit fur unfable mouvant.
De tout ce que vous écrivites,
Et de tout ce que vous promites,
Autant en emporta le Vent.
La Femme eft inconftance mefme,
Et quand elle marque qu'elle aime,
C'eft avec un foible Burin,
Sa conftance ne dure guère, we
Son inconftance eft fur l'airain,
Et fon amourfur la poulieres bon
Cominge , pour leur inconftance
Ilfaut avoir de l'indulgence,
Exenfons - les pour leurs appass
Nousfommes inconftans
comme elles:
Et l'on voit beaucoup de Stelles,
L'on ne trouve pas moins d'Hylas .
Sij
212 Extraordinaire
2555:52522 S522522
DISCOURS
EN VER S.
DE LA MEDISANCE.
L importe à tout l'Univers
D'aprendre en Profe, ou bien en Vers,
Les maux qu'une injufte licence
Fait commettre à la Médifance,
Peché qui regne parmy- nous,
Dont pen de Gens parent les coups.
&
Ce Peché qu'on nomme médire,
Eft lors qu'enfecret l'on déchire
Avec mauvaife intention
La belle réputation
Du Prochain , & qu'on rend palpable
Ce qu'on trouve en luy de coupable,
Faifant paffer le Medifant
du Mercure Galant. 21
La Mouche pour un Eléphant,
Une Paille pour une Poutre,
Unfoible Infecte pour un Loutre.
Voila la criminelle erreur.
D'un Médifant dansfafureur、
&
C
Quand unHomme à langue comique.
Se met par efprit de Critique
Sur un pied de détraction,
Il choquefans diftinction ,
Prudence, comme tristophane,
Lefacré comme le profane.
Il n'épargne plus les Autels,
Aux Immortels comme aux Mòrtels
Ilfait impuément la guerre.
Il noircit le Ciel & la Terre,
Il charbonne tous les Humains,
Etrien n'échape defes mains,
Voila la malise connue
D'une Languefans retenue;
Et comme un Torrent irrité
Parfa fiere rapidité,
Prend, enleve, entraîne, faccage,
Tout ce qu'il trouve enfon paffage,
114 Extraordinaire
Temples , Guerets , Moulins , Maifons
Troupeaux de Boeufs , & de Moutons,
Sans que rien fafureur arreftes
Ainfi la Perfonne indiferete,
Ainfi le Mortel médifant
Unfeu criminelattifant,
Parfa Langue en crimeféconde,
Embrafe brûle tout le monde,
Décriant les Saints & les Bons,
is
I
Les faifant paffer pour Démons , pudoll
、
Quand on eft foumis à ce vice,
On s'abandonne à fon caprice,
Parun brutal emportement
Onfe déchaîne infolemment.
Contre les chofes les plusfaintes, on
Et par de mortelles atteintes,
(1
Et de pernicieux efforts polos tenta
On attaque Vivans & Morts, » pillo
Souverains , Bourgeois , Porte- hottes
Etrangers & Compatriotes.
Onfait outrage à fes Amis,
Auffi-bien qu'à fes Ennemis; Aun
I
On ne garde plus de meſures up 2000 I
au Mercure Galant. 25
Onfait trois ou quatre bleffures
Par un feul mot envenime,
Par qui l'honneur eft opprimé.
Dans cet état l'on ne révere,
Ny majesté , ny caractere,
Ny fexe , ny condition,
Ny grandeur , ny devotion,;
Ny vieilleffe , ny Parentage,
Tout eft le butin de fa rage.
On fe fait un plaifir cruel
De tremper fa Langue enfonfiel,
Et cette Langue empoisonnée
Ne plus ne moins qu'une Araignée,
Change tout enfubtilpoison,
Confcience , vertu , raiſon,
Trouvant de lafaute & du crime
En ceux que le Ciel mefme eſtime,
Et que l'on chérit en tout lien
Comme lesfavoris de Dieu.
**
Le Médifant qui calomnie,
Pourfatisfairefon génie,
N'a qu'une Langue de Serpent
Quifurtoutfon venin répand:
Extraordinaire
Maispour mieux dorer lapillule,
Son artifice il diffimule,
Etfous un éloge affecte
Il voile fa méchanceté.
Ilfait le réfervé , lefage,
Pour mieux jouerfon perfonnage,
Mesme àfes injuftes defirs,
Ilfait fervir pleurs & foûpirs,
Feignant pour couvrir l'impofture,
Que c'eft par bienveillance pure,
Qu'on en parle , & par amitié,
Ou par principe de pitié,
Préludant par une préface
Spécienfe , de belle face,
Et qui femble eftre évidemment
L'effet d'un juftefentiment;
Il eft vray que cette Perſonne
Eft, dit-on , vertueuse & bonne,
Qu'elle a de grandes qualitez ,
Qu'elle fait bien des charitez,
Que les Hôpitaux elle hante,
Que les Autels elle fréquente,
Qu'elle a tres-grand fond d'Oraifon,
Qu'elle regle bienfa Maiſon,
Qu'elle
du Mercure Galant. 217
Qu'elle appaife bien des querelles,
Qu'elle renonce aux bagatelles,
Qu'elle a de merveilleux talens;
Mais elle a deux ou trois Galans.
Hors cela, j'approuve le refte,
Tout en eft fort fage & modefte.
Ainfi ; Mais, ce malheureux Mais
Qu'on n'abandonnera jamais,
Par une ingénieufe adreſſe
De plein-faut emporte la piece,
Et rafle impitoyablement
Par un malin déguiſement ,
D'une Dame la mieuxfamée
La floriffante rénommée.
Or de cette demangeaison
De parlermal & fans raison,
A tort , à travers , & fans caufe,
Ce qui l' Homme àcent maux expoſe,
Une habitude l'onfefait
Dont jamais l'on nefe défait.
De là viennent cent incartades,
Centfatires , cent paſquinades;
De la les indignations,
2. deJuillet 1683 .
T
218 Extraordinaire
Les baines , les averfions ,
Les querelles , les batteries,
Les affaffinats , les tûrigs ;
Car quandon fevoit outrager,
Toft ou tard on veut fe vanger,
Et l'on cherchefon allégeance
Dans lefang & dans lavangeance.
Les plus pieux y font pouffez
Quand ils fe fentent offencez,
Et du bois pour l'Hyver on donne
A ceux qui n'épargnent perfonne.
O dangereux coup de farnac,
Que tu mets d'honneur au biffac!
0 coup delangue peftifere,
Qui defhonore Pere
Supérieurs , Inférieurs,
Mere,
Eganx , Amis, Parens, Prieurs,
Abbez, Prélats, Curez , Chanoines,
Hermites, Gentilshommes
, Moines,
Quefur la Terre, qu'icy-bas,
Tu caufe d'horriblesfracas!
Que de Perfonnes maltraitées !
Que de Scenes enfanglantées
!
Que de meurtres executez,
du Mercure Galant.
219
Par des médifans enteſtez
Du defir defefatisfaire,
Découvrant un fecret myftere,
Que pendant une éternité
Devoit couvrir la Charité!
Charité defeuferaphipue,
Charité à manteau myftique,
Qui couvrant nos iniquitez,
Suporte nos infirmitez.
**
Saint Jacques, Apoftre héroïque,
Dans fon Epiftre Canonique,
la Langue eft unfeu
Fait voir
que
Qui prend naiſſance, & qui dans pen
Produit unétrange incendie,
D'où s'enfuit mainte tragédie;
Car il n'eft point d'Homme icy-bas,
Qu'ilfoit riche, on ne lefoit pas,
Qui veuille qu'on le def-honore.
Le mefme Apoftre dit encore,
( Et c'est un puiffant préjugé )
Que la Langue eft un abregé,
Un petit monde de tout vice,
D'où découle toute malice.
Tÿj ·
220 Extraordinaire
Ce qui fait icy des dégafts,
Dont un Chreftien
doitfaire cas,
Ce qui paroift moins tolérable
,
C'est que ce mal eft incurable
;
Car pour ne rien diſſimuler
,
Quel mogen de vous rapeller,
Fleche imprudemment
décochée,
Parole fotement
lâchée!
Quand on pleureroit
nuit & jour,
Pour vous il n'eft plus de retour:
On a beau dire , on a beau faire,
Dans cette délicate affaire
Famais la rétractation
N'efface
la détraction
. -
Il refte toûjours
une tache,
Que rien n'ofte, que rien n'arrache
.
Toujours
l'imagination
D'unefachenfe impreffion,
Se trouve pleine & poffedées
Toujours unefiniftre idée
De celuy dont on a médit,
Occupe
le coeur & l'efprit.
Ainfi mieux vaudroit
eftrefouche,
du Mercure Galant. Ex
Que d'avoirun tel flux de bouche,
Et tenirfa Langue en repos,
Que de parler mal à propos ;
Car la réthorique des Halles,
Eft la fource de cent fcandales.
Avec des Digues & Ramparts,
Des Dunes & des Boulevarts,
D'une Mer orgueilleuſe & fiere
On peut arrefter la colere ,
Et l'horrible débordement ;
Mais iln'eft point d'empeſchement
Qui puiffe arrefter la tempefte
D'une Langue quifait la beste.
On pent dompter les Animaux,
On peut desplusfougueux Chevaux ,
En mettant des freins à leur bouche,
Appaifer le transport farouche,
Et l'ufage des Caveçons
Leur donne d'utiles leçons,
Anffi - bien que la Chambriere:
Maisd'une Langue meurtriere,
Qui tout gafte par fes difcours,
On ne peut arrefter le cours.
Tiij
222 Extraordinaire
Son humeur indifciplinable
La rend du filence incapable;
Comme elle daube les préfens,
Elle condamne les abfens;
Et les vertus les plus aufteres
Qui regnent dans les Monafteres,
Ont à fon gré mille défauts
Qui méritent les Echafauts .
**
Par préfens & parolesfages,
On apprivoise les Sauvages,
Et l'on déboure leur efprit:
Mais une Langue qui médit,
De tel cofté que l'Arbre tombe,
Médira jufques à la Tombe,
Sans que l'on puiffe reformer
Sacritique oufon zele amer;
Sans que rien fa bile aprivoise,
Ou fes violences accoife.
De ce mot l'on eft averty,
Nefcit vox mifla reverti ;
Cependant la Languefuperbe
Se moque de ce beau Proverbe,
Et pouffant les Humains à bout,
du Mercure Galant. 223
3
S'ingere de parler de tout .
Telle eft la force impérieuſe
D'une habitude injurieufe:
Mais lors que ce mot eft lâché,
Et que l'on voit de fonpeché
La force & la noirceur étrange,
Qu'on afait un Lutin d'un Ange,
Que par un discours fuborneur
D'autruy l'on a terny l'honneur,
A fes cheveux onfait outrage,
On fe mort les pouces de rage,
On voudroitpresque n'eftre plus;
Mais ces chagrins fontfuperflus ,
Car la fatale mediance.
Qui fait infulte à l'innocence,
Par des regrets à contretemps à
Ne guérit point les mécontens .
A pen pres voila la peinture
D'une Langue qui tout cenfure,
Qui trouve toujours à jâper,
Et dont on ne peut s'échaper.
O vous qu'accompagnent la Gloire,
L'Indépendance & la Victoire,
Tij
224
Extraordinaire
Arbitre illuftre des Mortels ,
A qui nous dreffons des Autels ,
Tout-puiffant Monarque du Mon !
Qui régiffez la Terre & l'Orde,
Dont l'Empire délicieux
S'étend jufqu'au dela des Cieuxs
Vous qui reglez nos deftinées,
Et la courfe de nos années,
Incomparable Souverain,
A mes levres mettez unfrein,
Pour empefcher que mes paroles
Soient médifantes ou frivoles .
L. BOUCHET , ancien Curé
de Nogent-le- Roy.
du Mercure Galant. 225
SS2525252 : 5 $25225
Maniere d'exprimer les variations
des mots du fecond Di-
Etionnaire.
JA
་ ས ་
'Ay diftingué les variations
des mots , en directes & en
obliques ; & j'ay exprimé une
partie des directes dans le cours
de ce Dictionnaire
, puis que j'y
ay marqué les fubftantifs de qualité
, & les adjectifs , avec leurs
adverbes , & leurs genres . Voicy
l'autre Partie , qui confifte aux
degrez de comparaiſon de ces ad
jectifs , & aux degrez de diminution
& d'augmentation
d'eux, de
leurs adverbes, & des noms ſub .
ftantifs. Un exemple fervira d'éclairciffement
& de regle.
3
10 ~ 401, 10 ~ 402, & 10 ~ 403,
226 Extraordinaire
fignifient dans ce Dictionnaire
l'adjectif divin dans les trois gen .
res , & pour en exprimer les degrez
de comparaifon , j'employe
les deux ternaires fuivans . Ainfi
10404,10 4ˆ5 , & 10 ~ 406 ,
fignifient fon comparatif plus divin,
auffi en fes trois genres ; &
10 407; 10 408, & 10
fignifient de mefme ſon ſuperlatif
le plus divin.
409 ,
Sur cela il eft bon de fçavoir,
que je donne aux deux derniers f
ternaires de cet adjectif & de fes
femblables , un employ diférent
de celuy que j'attribuë aux deux
derniers ternaires des pronoms,
& des noms numéraux , c'eſt
parce que ces prononis & ces
noms ne font pas fufceptibles des
degrez de comparaiſon , comme
du Mercure Galant. 227
les adjectifs ordinaires ; fans quoy
je ne mettrois point de diférence
dans leurs expreffions, pour éviter
les regles particulieres .
L'adjectif d'égalité autant di.
vin, le comparatif d'abaiffement
moinsdivin,&lefuperlatifle moins
divin , fe marquent par les mef.
mes caracteres que l'adjectif précedent,
avec l'addition d'un renvoy
fous leur enfeigne , comme
dans l'autre Méthode .
Les adverbes de tous ces adjectifs
s'expriment auffi de meſme
que celuy du pofitif divinement,
qui eft marqué dans ce Dictionnaire
par ro 471. c'eft à
dire en mettant un 7 entre les
deux autres chiffres auxiliaires ,
& n'oubliant pas les accompa
gnemens de leurs enfeignes , fi
elles en ont.
228 Extraordinaire
Quant aux diminutifs & aux
augmentatifs de ces mots, & des
noms ſubſtantifs , ils s'expriment
par des points que je marque
deffus & deffous leurs enfeignes,
de mefme encore que dans la
Méthode précedente .
Ilferoit fuperflu d'en rapporter
icy des exemples , on peut en voir
là.
Refte donc à donner l'expref-
Lion des variations obliques. Elles
fe divifent en deux ; en la déclinaiſon
, & en la conjugaison .
L'une & l'autre ont dans cette
Méthode, des difpofitions diférentes
de celles que je leur ay
données dans fa compagne , pour
les raifons qui fe diront dans la
fuite. Voicy un modele de la dêclinaiſon
, dans celle de l'article
définy le.
du Mercure Galant. 229
4'1 fignifie cet article au nominatif
du genre mafculin , & du
nombre fingulier, ou le.
4-11 le fignifie au vocatif, que
je diftingue icy du nominatif,
pour une plus grande perfection
de la déclinaison .
4-21 le fignifie au genitif, ou
de, du, del.
4-31 le fignifie au datif, ou ,
au, al.
4-41 à l'accufatif, ou le..
4-51 au cas libre, ou de, du, del,
a, au, al, le.
4-61 à l'ablatif, ou de , du, del.
4'ï le fignifie au nominatifplu.
riel , ou les.
4-ï au vocatif ou 0 .
4-21 au genitif, ou des.
4-31 au datif, ou aux , &c.
230
Extraordinaire
4'2 fignifie ce meſme article
au nominatif, feminin, & fingulier,
ou la.
4-12 au vocatif, ou e.
4-22 au genitif, ou dela.
4-32 au datif, ou ala.
4-42 à l'accufatif, ou la .
4-52 au cas libre ,ou dela, ala, la.
4-62 à l'ablatif, ou dela.
4'2 le fignifie au nominatif
pluriel, ou les.
4-2 au vocatif, ou .
4-23 au genitif, ou des, &c.
4'3 fignifie ce mefme article
encore , au nominatif de genre
libre, & du fingulier, ou le.
4-13 au vocatif, ou ..
4-23 au genitif, ou de, du, del.
du Mercure Galant. 21
4-33 au datif, ou a, au, al.
4-43 à l'accufatif, ou le.
4-53 au cas libre , ou de, du, del,
a, an, al, le.
4-63 à l'ablatif, ou de, du, del.
4'2 le fignifie au nominatif
pluriel , ou les.
4-ï3 au vocatif, ou o.
4-23 au genitif, ou des, &c.
Voila quelle eft l'expreffion
de l'article définy, dans tous fes
genres, & dans tous les cas, par
où vous voyez , Monfieur , pre
mierement, que l'apostrophe eſt
le figne du nominatif ; & la divifion
, ou barre droite, celuy des
autres cas. Secondement , que
le nominatifn'a point de chiffre
qui le marque ; 1, 2, 3, & les au
232
Extraordinaire
tres chiffres fimples , ne fignifiant
que des genres , & fouvent que
l'ordre des noms dans les neuvaines
; aulieu que tous les autres
cas font encore marquez, & dif
tinguez entr'eux , par les premiers
des deux chifres auxiliaires . Troifiémement,
que le figne du pluriel,
qui confifte en deux points,
fe met fur le premier de ces auxiliaires
, & non pas fur le dernier
; Et enfin que le vocatif s'y
diftingue du nominatif, & occupe
la premiere place apres luy.
Toutes chofes diférentes de l'autre
Méthode .
Vous jugez bien encore que
les expreffions des mots déclinables
qui fe terminent par les autres
chiffres fimples , 4,5,6,7,8,9 ,
gardent ces terminaifons dans
du Mercure Galant.
233
3
tous leurs cas , parce que dans
cette Ecriture la varieté des cas
ne ſe tire pas du dernier chiffre,
mais du pénultiéme , & qu'ainfi
10'4 qui fignifie Dieu , au nominatiffingulier
, fait 10-14 au vocatif,
10-24 au genitif, 10-34 au
datif, 10-44 à l'accufatif, & c.
que 10 495 qui fignifie plus
divine au nominatif fingulier,
fait 10 415 au vocatif, 10 425
au genitif , 10 435 au datif,
10 445 à l'accufatif , &c. &
que 464007 qui fignifie Ecayer
au mefme nominatif, fait
46 4017 au vocatif, 46 ↳ 4027
au genitif, 40 4037 au datif,
&c. & qu'il en eft de mefme ,de
la terminaifon de tous les autres
mots déclinables , de quelque
gente qu'ils foient , comme de
V
2. de Juillet 1683.
234
Extraordinaire
celles-là , & du pluriel comme du
fingulier, à l'exception des deux
points qui fe mettent au pluriel
fur le chiffre qui marque le cas.
Et vous jugez bien enfin , qu’-
encore que j'aye donné l'article
définy pour modele de la déclinaifon
, on ne s'en fervira dans
cette Ecriture , non plus que
dans la précedente , fi l'on ne
veut, comme je l'ay déja dit, puis
que chaque nom , chaque pronom
, & auffi chaque participe,
s'y décline entierement,
dire , à tous fes cas marquez de
diférente façon , & fur cela il
eft bon de fçavoir , que fi l'on
veut mettre l'article en ufage,
on le peut non feulement em
ployer par emphaze , mais encore
par maniere d'abréviation. Ce.
veux
y
du Mercure Galant. 255
fera par emphaze, fi l'on le joint
au nom, genre pour genre, nombre
pour nombre , & cas pour
cas , fuivant la concordance or
dinaire , & ce fera par maniere
d'abréviation , fi l'on met le nom
apres luy , comme on le trouve
dans le Dictionnaire, le traitant
en indéclinable tel qu'il eft dans
noftre Langue , & mefme fans
diftinction de pluriel & de fin-.
gulier , negligeant leur concordance,
comme n'eftant pas d'une
neceffité abfolue , & donnant à
l'article la puiffance d'en faire
connoiftre par fon aſſociation
le cas & le nombre, avec le foin
pourtant de s'accommoder au
genre qu'il tient de la nature.
J'appelle cet ufage , Maniere d'abreviation,
à caufe que je ne vois
2
V ij
236 Extraordinaire
pas qu'on abrege plus à exprimer
ainfi par l'article les variations
du nom , quoy que d'abord
on fe prévienne du contraire,
qu'à les luy faire exprimer à luy- .
mefme par fa terminaiſon , ſans
le fecours de l'article , comme on
le pratique dans la Langue Latine
. Bien loin de cela , il me
femble qu'on abrege moins , &
la raifon en eft bien claire, parce
qu'on employe alors deux cara-
Яeres , ou deux mots , au lieu
d'un qui fuffiroi . Neantmoins
il fera libre d'en ufer comme on
voudra , je mets toûjours , autant
que je le puis , les choſes de deux
façons , afin que les Nations
ayent à choisir , & qu'on n'ait
rien à me reprocher. Mais fi l'on
prend le party de n'attribuer
du Mercure Galant . 237
ny cas , ny nombre , aux noms ,
comme il femble plus facile à
faire, & de laiffer leur genre fans
expreffion , comme il eft dans ce
Dictionnaire, il fuffira de traiter
de la forte les noms fubftantifs ,
& il faudra du moins laiffer aux
adjectifs , aux pronoms , & aux
participes , les genres exprimez
& diftincts que je leur attribuë,
afin qu'on les puiffe accorder,
comme ceux des articles, à celuy
que le fubftantif aura reçeu de
la nature , & qu'ainfi le ftile ne
tombe pas tout- à- fait dans la
barbarie. C'eft , Monfieur , un
fentiment où je panche , & que
je foûmets pourtant au voſtre.
La conjugaifon eft bien plus .
referrée dans cette Méthode
238
Extraordinaire
que dans l'autre. L'exemple du
verbe conferver, que j'exprime
par 104-40 , fervira de modele
pour apprendre à conjuguer
tous les autres verbes.
3
104-40, ou 104 410 , fignifie
le temps préfent de fon infinitif
actif, ou conferver ; 104 420, le
temps futur , ou qui conferveras
104 430 , le temps paffé , ou
avoir confervé.
1944 fignifie la premiere
perfonne du temps préfent de
fon indicatif actif, ou je conferves
104 411 , la feconde perfonne,
ou tu conferves ; 1048411 , la
troifiéme perfonne , ou il con-
Serve; & 104 8411 , le verbe im
perfonnel, on conferve.
104412 , 104 412 , &
104 342, fignifient les trois
du Mercure Galant. 139
perfonnes du futur , je conferveray,
tu conferveras , il confervera;
& 104 3 412 fignifie l'imperfonnel
on confervera.
104413 , 104 413 , &
1044'3 , fignifient les trois
perfonnes du temps paffé parfait
défiay , j'ay confervé , tu as confervé,
il a confervé ; & 104 2 413
fignifie l'imperfonnel on a con-
Servé.
104 414 , 104 415 , &
104416 , fignifient les trois
premieres perfonnes des trois
autres temps paffez ; & il eft aifé
de juger fur le modele préce
dent , comme fe forment les fecondes
& les troifiémes , & les
imperfonnels , fans que je les
rapporte .
104417 fignifie la feconde
240
Extraordinaire
perfonne du préfent de l'impé
ratifdu mefme verbe; 104 2 417,
la troifiéme ; & 104 418 , & c.
celles du futur, & les imperfonnels
.
104 421 , & 104 & 424, avec
leurs fuites , expriment les per.
fonnes des fix temps du fubjon-
&tif, & leurs imperfonnels .
104427, &c . marquent de
mefme les perfonnes des trois
temps de l'optatif, & leurs imperfonnels.
+
20
1048431 , 104 432 , &
1048433 , fignifient les trois
participes ; 104 ≈ 434 , &c. les
trois gérondifs , & 104 & 437, les
trois fupins.
Voila l'expreffion du verbe
actif conferver en toutes fes paries
, fuivant l'ordre que je leur
ay
du Mercure Galant. 241
ay donné dans ma Lettre de
voftre XVIII . Extraordinaire.
L'expreffion de fon verbe paffif
fe forme de méme par 104 440
104 450 & 104 460 , qui
marquent les trois temps de
fon infinitif eftre confervé , qui
fera confervé , avoir efté conſervéz
par 104441 , 104441 , &
4048441 , qui fignifient les
trois perfonnes du préſent de
fon indicatif je fuis confervé , tu
es confervé , il eft confervé; par
404 8 44' , qui exprime fon imperfonnel
on eft confervé , &c.
L'expreffion de fon verbe meflé
fe forme auffi par 104470,
104 ~ 480 , & 104 ~ 490 , qui
marquent les trois temps
infinitif fe conferver, qui fe con-
Servera , s'estre confervé ; par
2. deJuillet 1683. X
de fon
242
Extraordinaire »
140471 , qui fignifie je me
conferve ; par 1048 471 , qui
fignifie on fe conferve, &c.
Vous voyez , Monfieur, comme
les points que je mets fur
l'enfeigne , me fervent à diftinguer
les perfonnes , & comme
la double enfeigne des points
exprime ce qui eft imperfonnel.
Le renvoy me tient lieu de trois
points,à caufe de les troispointes ,
& me femble d'un ufagé plus
agreable qu'eux . J'enferme les
trois conjugaifons, active , paffive,
& meflée ou libre , dans une feule
centaine , parce qu'il n'y en a
qu'une qui appartienne à l'expreffion
d'un verbe . Ce n'eft pas
comme dans la Méthode préce
dente , où il y a neuf centaines
pour chacun . Auffi les verbes
du Mercure Galant . 243
n'ont point de genres en cellecy
; mais j'en ay donné des dif.
tincts aux pronoms perfonnels ,
afin que fi l'on vouloit les mettre
en uſage, on les employaſt toûjours
au genre qui convient à la
perfonne ou à la choſe qui fert
de nominatif au verbe ; & d'ail.
leurs j'attribue des verbes particuliers
à chaque nom , comme
vous avez veu , d'où réſulte des
expreffions plus exactes , que
j'attribuois feulement des genres
aux verbes. Je ne leur donne
point non plus de degrez de diminution
& d'augmentation,
parce qu'ils s'en peuvent paffer;
que les Langues ont peu de verbes
aufquels ces degrez foient
unis , & qu'il faut bien laiffer
quelque employ aux particules
qui les expriment.
fi
Extraordinaire
244
Quant à la maniere
dont je
marque
le nombre
pluriel des
perfonnes
que j'ay rapportées
feulement
au fingulier
, c'eft par
le fecours d'une petite barre, ou
de deux points, que je place fur
leurs deux derniers
chiffres auxiliaires
. Ainfi 104 41 fignifie
nous confervons
; 104 : 411, vous
confervez
; 104 8.417 , ils confervent
, &c. Cette barre & ces
points font au choix de l'Ecri
vain , pour les employer
où ils
auront meilleure
grace.
Les participes
dont il me reffe
à vous entretenir
, n'auroient
ny
genres diſtincts, ny cas, fi on ne
leur donnoit point d'autres expreffions
que celles que je leur
viers d'art ibuer ; mais comme
je juge qu'il eft mieux pour la
du Mercure Galant. 245
concordance de les traiter du
moins en cela à l'égal des autres
adjectifs , je prens ce party , &
j'employe à leur donner des genres
& des cas, tous les chiffres de
la centaine du verbe , avec les
points fous l'enfeigne, pour mettre
de la diftinction entr'eux &
les perfonnes. Ainfi
&
104401 fignifie le participe
préfent de l'actif confervant
au mafculin & au nominatif;
104402 au feminin ;
104 403 au genre libre .
104 401 fignifie le participe.
futur qui confervera au mafcu
lin ; 104 402 au feminin ; &
104 403 au genre libre.
.
309
104 2 401 , 104 8 402 , &
104 403 , fignifient de mefme
le participe paffé qui a conſervé.
1
X iij
246
Extraordinaire
?
104404, 104 405, &
104406 , fignifient les trois
genres du participe préfent du
paffif qui eft confervé. Le futur
& le paffé fe forment comme les
précedens , par l'augmentation
des points fous l'enſeigne.
104 407 , 104408 , & ?
104 409 , fignifient de mefme
les trois genres du participe préfent
du verbe meſlé , & c .
. Leur déclinaiſon ſera ſemblable
à celle de tous les autres adjectifs
, mais ils n'auront point
de degrez de diminution & d'augmentation
, en quoy ils tiendront
du verbe dont ils font une
partie , ny de degrez de compa ..
raifon , en quoy ils feront diférens
des autres adjectifs nominaux
& verbaux. En récomdu
Mercure Galant. 247:
penfe ils marquent le temps que
les autres n'expriment point, &
un peu de diverfité ne fied pass
mal, fur tout quand elle fert de
diſtinction à toute une partie du
Difcours.
C'est là , Monfieur , l'achevement
des Principes de la
feconde Ecriture , que je juge
propre à eftre rendue univer
felle. Si l'on y trouve quelque
choſe de fuperflu , comme fera
peut-eftre d'abord la conju
gaifon du verbe meflé , & la
compofition des adjectifs de
comparaiſon , on peut ne s'en
pas fervir & au lieu des mots
fimples , où je crois les réduire à
propos, les exprimer à la Françoife
, par des phrafes . Je propofe
divers moyens, afin qu'on choi
"
X шij
248
Extraordinaire
fiffe le plus commode.
Je n'ay plus qu'à vous donner
une petite fuite des Caracteres.
de cette Ecriture , afin que vous
voyez l'air qu'elle a ; & je vais
marquer ceux qui expriment le
debut du Texte facré , comme
j'ay fait dans l'autre Méthode.
₫ 4-53 105-51, 10° 4′104 8 115
4-43 20-41, 84-43-25-41.
Ces dix Caracteres fignifient
mot à mot, dans le commencement,
Dieu créa le Ciel & la Terre ; & ont
auffi tous les avantages
, que je
leur attribuë par ma Lettre de
voftre XIV. Extraordinaire . On
peut en retrancher les articles,
fi l'on veut , ou y mettre feule
ment l'article general au lieu des
particuliers ; l'un & l'autre font
libres , pour les raifons que j'ay
dites.
du Mercure Galant. 249
Cette Ecriture eft beaucoup
plus abregée dans les nombres
ou chifres primitifs , que la précedente
, & fil'on prend la peine
de fuputer à quelle quantité ils
peuvent monter , on trouvera
qu'ils ne furpaffent de guére
celle des mots de la Langue Chi
noife , s'ils la furpaffent . Ce qui
me fit dire dans ma Lettre de
voſtre XVI. Extraordinaire, pa-.
ges 228 & 229. que j'imiterois
cette Langue dans la conduite de
cette Ecriture, & que je ne m'y fer.
de рец de mots , on pour
mieux dire, de peu de nombres. A
quoy j'ajoûtay , que j'en rendrois
tous les noms indéclinables , & n'y
les verbes à l'infinitif.
Ce qui eft encore veritable, à ne
conſidérer les noms & les verbes
vireis
que
mettrois
que
250 Extraordinaire
que dans leurs nombres ou chif.
fres primitifs, comme vous avez
veu , ayant dit pour cela au mefme
endroit , que je faifois confifter
toute fa force dans de certains fignes
queje joignois à ces nombres , par où
je leur donnois diverfes fortes de fignifications
, avec celles qui leur
eftoient neceffaires pour une parfaite
conftruction , à proportion
comme les Chinois prononcent
une mefme parole de plufieurs
façons , dont chacune a ſa fignification
diferente ; ce que j'ay
encore exécuté par l'entremife
des enfeignes & des chiffres auxiliaires
, comme il a paru dans
l'une & dans l'autre Ecriture .
Il ne me reste à marquer en
celle- cy , que les premiers fons
du Mercure Galant. 255
de la voix humaine, je veux dire,
les voyelles , les confones , &
quelques diftongues, qu'on prononce
comme de fimples lettres ,
& aufquelles on devroit donner
pour cette raiſon , des caracteres
de cette nature. J'employe l'enfeigne
fur leurs chiffres, comme
fur ceux de l'article general , &
des noms propres de lieux & de
perfonnes ; mais je la rens courte
pour la diftinguer , & je n'en
ajoûte point d'inférée, parce que
je n'attribuë qu'un feu ! chiffre
e à l'expreffion de chaque lettre,
foit fimple , foit double ; & d'ailleurs
comme le nombre de chif
fres eft moindre que celuy des
lettres , je me fers des ponctua-
&tions pour l'accroiftre , en les
divifant de la maniere que voicy.
252
Extraordinaire
J'exp.a. e. i ,y.o. u. c,k. c,b. r. m. -
J
par
* 6 8
7 90 12345
Chiffres fimples , fans
ponctuation
.
.c.
Puis ay. au. ou. I₁s,. l. n. g,gh.
par 1. 2. 3. 4.9.6 . 7. 8. 9. 0 .
Chiffres fimples ,
accompagnez
d'un point.
·
gn. Apres- eu . j . oy. r. qu. z . ll.
par 1 : 2: 3 : 4 : 5 : 6 : 7: 8: 9 : 0:
Chiffres accompagnez de deux
points .
Enfin b. z . - b. d.f, ph. - p. -
+
- -
par I; 2; 3 ; 4 ; 5; 6 ; 7; 8; 9 ; 0;
Chiffres accompagnez
d'un
point & d'une virgule.
)
du Mercure Galant . 253
Je n'obferve pas l'ordre de
noftre Alphabet dans ces expreffions,
non plus que dans celles
de l'autre Méthode , parce
que cet ordre me femble moins
fondé en raiſon qu'en caprice.
S'il eftoit fondé en raiſon , on
l'auroit commencé fuivant la
nature par les lettres qui font faciles
à prononcer, telles que font
celles qui viennent principalement
du gozier , comme les
voyelles , puis on auroit continué
par les confones qui fe forment
au palais ; de là on auroit
paffé à celle où la langue & les
dents ont le plus de part , & on
auroit finy par celles qui demandent
un mouvement particulier
des lévres ; & ainfi on auroit mis
enſemble les voyelles , affocié de
254
Extraordinaire
>
mefme les confones, & diftingué
les unes & les autres par leur origine
, ou du moins par la diférence
de leur fon , foible ou fort,
& doux ou ferme , mais fans rien
obferver de cela , on s'eft contenté
de mefler de trois en trois,
les voyelles avec les confones,
encore n'y a-t - on pas efté bien
exact . On peut donc fe difpenfer
de fuivre l'ordre de noſtre
Alphabet, qui eft le mefme que
celuy de la Langue Latine , de
nos Voifins, & de beaucoup d'au .
tres. Celuy que je viens de marquer
ne fépare feulement pas les
voyelles des confones , il exprime
encore par les mefmes chiffres,
les lettres de meſme ſon , ou de
fon approchant, ce qui m'a femblé
le plus neceffaire à obſerver
du Mercure Galant. 255
dans leurs expreffions.
Je ne donne pas des Caracte
res pourmarquer ey, aé, oé, parce
que ces lettres doubles ne fe
prononcent pas diféremment de
la fimple lettre . Je joins par
cette mefme raifon z, & y. c, & k.
s, & c, ou c. f, ph . f, &
Quant aux autres diftongues
que je n'ay pas exprimées , on
pourra les former par l'union
des chiffres qui marquent les
lettres dont elles font compofées.
Il en fera de mefme des fillabes ,
& encore des mots particuliers,
dont on voudra faire mention .
Par mots particuliers, j'entens les
noms propres des lieux & des
perfonnes qu'on voudra énoncer
de la mefme maniere qu'on les
nomme dans la Langue de leur
256
Extraordinaire
Païs ; & c'eft là le fecret dont
j'ay parlé dans ma Lettre préce
dente , lors que j'y ay dit que je
concevois un moyen de marquer
ces noms propres d'une façon
diférente de celle que j'y don
nois. Et en effet , fi l'on veut
écrire la France , on exprimera
l'article la , fuivant l'une ou l'au
tre de mes Methodes ; & France
de la forte , 7,819.7.2. Si l'on
veut écrire le Roy Louis , on ex
primera le Roy, fuivant ces Mé
thodes ; & Louis ainfi , 8.5.37.
Si l'on veut écrire la Ville de Paris,
on exprimera la Ville , felon les
mefmes Méthodes ; & Paris , de
cette façon , 9; 1837. On pourroit
écrire de mefme la , le Roy,
la Ville, & toute forte de mots
ordinaires , mais ce feroient des
du Mercure Galant. 157
રે
Enigmes pour l'Interprete , a
moins qu'il ne fçeuft la Langue
Françoife , dequoy il ne s'agit
pas icy , puis que je n'y ay pour
but aucune Langue particuliere ,
mais la Langue univerfelle, avec
une Ecriture que j'exprime.
Ma Lettre fuivante achevera
de donner le jour à celle -cy & à
la précedente, & rapportera des
Moyens d'abréviation pour l'une
& pour l'autre Ecriture , apres
quoy je n'auray plus que le fecret
de la Langue à vous découvrir.
Ce fera encore le fujet d'une
autre Lettre , mais l'entiere exécution
des promeffes de voſtre
= & c .
DE VIENNE-PLANCY
Q. de Fuillet 1683.
Y
258
Extraordinaire
On a expliqué par les Madrigaux
fuivans les deux Enigmes du mois
de fuillet , dont les Mots eftoient le
Chéner, & la Giroüete.
I.
Elle Iris, à la Cheminée
Bue vous
Que Mercure vous a donnée,
Il ne manquoit que des Chénets .
Vousfçaurez que ce galant Homme
Vient de vous en donner à pomme,
Desplus riches , & des mieuxfaits.
DIEREVILLE, du Pontlevefque.
pou
II.
Our un foupir qui prend une route
nouvelle,
Vous me marquez bien du dépit.
Helas ! un fujet fipetit
Faut-il tant quereller un Amant fi
fidelle?
Vom dites pour cela que vous ne m'aimez.
plus,
Et que mesfoinsfontfuperflusă,
du
Mercure Galant. 259.
C'est mal récompenfer une amour fi
parfaite.
Si vous prenez un autre Amant,
Je vais dire par tout, Lyfette,
Que vous changez au moindre vent
Commefait une Giroüste .
V
111.
Le mefme
Ous eftes volage, Lyfette,
A l'égal d'une Giroüete,
Et vous voulez pourtant
Qu'un Bergerfoit conftant.
Cette façon d'aimer n'eft point du tout
plaifante;
Imitez mieux cette Inconftante,
Elle permet le changement.
Ellefe voit quitter parfon leger Amant,
Et le reprend toujours fi toft qu'il fe
préfente.
Je vais porter ailleurs mesfoins & mon
amour;
Et fi par malheur je me laſſe
Defaire à quelqu'autrela cour,
Y ij
260 Extraordinaire
Je reviendray prendre ma place,
Et vous me recevrez tout comme aut
premier jour.
IV.
Le mefme.
Uy ,je le tiens, j'en jure,
Il est dans mon Foyer.
Ce que cachoit Mercure,
N'est-ce pas un Landier?
M
L'EPINAY- BURET, de Vitrè
en Bretagne.
V.
Ercure ingénieur, je connois quelques
Gens,
Quipour t'avoir chez eux, eftoientfort
diligens,
Mais dont la paffion s'eft un peu refroidie.
Ton mérite agirafur moy plus conftam
ment,
Je t'aimeray toûjours malgrè la Comédie,
Etfans aucun relâchement.
Sije ne tefuispas fidelle,
du Mercure Galant. 261
Apres en avoirfait des voeux aſſez fer.
vens ,
Je veux quepar tout on m'appelle
Une Girouete à tous vents,
•L'A
VIGNIER, de Richelieu .
VI
*Autre jour j'estoisfort en peine,
En voulant allumer du feu,
Et j'avois beaufoufler, parbleu ,
Fen eftois déja hors d'haleine.
Rien ne pouvoitfaire brûler le Bois
Quifumoit couché fur la cendre.
Je mis deffous, les Chénets qu'en ce
mois
Mercure a deffein de nous vendre,
Et j'eus à peine encorſouflé deux ou trois
fois,
Que lefeu commença d'y prendre.
La Roux, Medecin à Vitré
en Bretagne.
VII.
A Giroüete eft bien utile,
LA
Mercure, dans cettefaifon,
Pourven quefurla Mer tranquille I
262 Extraordinaire
Elle aille au vouloir d'Aquilon.
Ce cher Amant fi favorable,
Servira pour faire enrager
Cette Nation déteftable
Qui maſſacre fon Roy dans la Ville
d Alger.
VIII.
Le mefine!
NLandier afouvent nne bizarre
forme , UN
Il eft tortu, contrefait, & diforme,
Et des trous quelquefois font fa bouche
& fes yeux.
Sa tefte fans cervelle eft presque toujours
ronde,
Ilfert à la plupart du monde,
Qui de l'avoir eft curieux .
Il ne marchejamais ; pourtant dansfes
affaires
Plufieurs pieds luyfont neceflaires;
C'est par eux qu'on le voit de quelque
utilité
Bienplus en Hyver qu'en Eté.
La JOLY BOUQUINETE du Hoc
du Mercure Galant. 263
IX .
' Eft une Giroüete inégale, inconf-
C'Etante,
Qui des bas Lieux n'eft jamais Habitante,
A qui bien des Ventsfont la cour,
Quipour aucun n'a de l'amour.
Elle est pourtant au plus fort allervie,
Et fouvent enfait bruit, quoy qu'elle
foit fans vie,
Mais inutilement, puis que fa liberté
Dépend de fon pouvoir & defa volonté,
Mais comme avec le temps fa force
diminuë,
Son pouvoir auffitoft ceffe , & difcon
tinuë,
Un autre Vent lafait changer dans un
moment,
On la voit obeir aux Loix d'un autre
Amant.
La mefme.
264
Extraordinaire
NE
X.
E pouvant hyer au foir expliquer
ton Enigme,
De dépit , dans le feu je jettay mon
Bonnet;
Maisparbonheurpour moy, regardant
un Chénet,
Je trouvay justement le fens avec la
rime.
DE LA TRONCHE, de Rouen .
XI.
Ton Enigme, quoy que fort nette,
Depuisdeux jours m'a fait refverfou
vent.
Ilfaut avoir l'efprit au vent,
Pour trouver une Giroüete .
XII.
Le meſme
Mercure, dont l'esprit eft expreſſif
net,
Cache admirablement dans ces Vers
un Chénet.
MOREAU , Maiftre Ecrivain
des Cadets Gentilhommes
à Cambray.
du Mercure Galant. 265
Qua
XIII.
Vand d'un efprit invariable
Nous voulons exprimer la noble feri
meté,
Nous comparens farforce à l'immobilité
D'une Montagne inébranlable,
Quiconferve toutfon repos
Au milieu de la Mer, parmy le bruit
des flots.
Mais d'ailleurs lors que l'onveutfaire
Leportrait d'une Ame légere,
Qui n'a point de conftance, &qui change
Souvent,
Que l'on ne peut fixer, qui jamais ne
s'arrefte,
• On dit, c'eft une Giroüete
Quife laiffe aller à tout vent.
L. BouсHET, ancien Curé
de Nogent le Roy.
Q.de Juillet 1683.
Ꮓ
266 Extraordinaire
XIV.
M Ercure, ilfaut icy vous donner
un Chénet ,
Il eft , comme on le voit, d'une bizarre
forme,
Toujours tortu, bofu, contrefait, &
diforme,
Sur lequel quelquefois on grave un
Marmoufet.
*3
C'eft pour lors qu'on luy donne une bouche,
& des yeux,
La Pomme du Chénet eft presque toujours
ronde,
C'est là fa tefte creufe ; il fert à bien du
monde,
D'en avoir à la mode on eft bien curieux.
3
Le Chénet eft aufen de quelque utilité,
Il a beaucoup de pieds qui font tous
néceffaires
Pour foutenir le Bois ; ce font làſes
affaires,
du Mercure Galant. 267
C'est par là qu'ilfert plus en Hyver
qu'enEté.
La Nymphe de la Rue
des Blancsinanteaux
.
X V.
' RESIGNATION D'UNE
illuftre Mourante.
M
On ame, ilfaut quitter cette vie
inconftante,
Cherche plus d'eftre à Dieu, qu'en ces
Lieux Habitante,
C'est une Giroüete à qui l'on fait la
cour.
Que le Cielfoit plutoft l'objet de ton
amour,
Je renonce aux grandeurs, fans leur eftre
affèrvie,
Je n'aypoint de regret aux douceurs de
la vie.
Quand Dieu m'en donneroit encor la
liberté,
Il m'appelle, je veuxfairesa volonté.
Mon efpérance creift , maforce diminüe,
Contre tous les efforts elle difcontinüe,
Z ij
268 Extraordinaire
Pour mefaire trouver ce bienheureux
moment
Quim'uniffe à mon Dieu, mon veritable
Amant.
L'Exilée de la Ville Françoiſe.
XV I.
Veux- tu fans craindre l'impoſture;
Qu'on te traite en tous lieux de généreux
Amy?
Refous-toy, vigilant Mercure,
A nefaire jamais de préfens à demy.
Ta libéralité n'eft pas bien ordonnée,
Et pour moy je le dis tout net,
Que comme on afi bien reçen ta Cheminée,
Il ne nous falloit pas donner pour un
Chénet,
Puis que tu te piquois de la voir bien
ornée.
AVICE, de Caen, dela Rüe
de la Harpe
du Mercure Galant. 269
XVII.
Mercure, que l'on tientfolâtre &
volontaire
Me paroift fage & debonnaire,
Nous voyons aujourd'huy ce Meſſager
des Dieux,
Par un préfent qui nous confole,
Rendre ce qu'ont ravy les Poftillons
d' Eole,
Quand Je pouffant l'un l'autre, ils ont en
divers lieux, .
Par leur force & leurs Pirouetes ,
Brizé beaucoup de Giroüetes.
XVIII.
Le mefme.
J'Ay deviné le Mot en regardante
Elle a, mafoy , le corps bafty comme
un Chénet,
Et l'efprit inconftant comme une Giroüete.
Fugez de mon amour par ce charmant
Portrait.
L'AMANT TRAHY, Clerc du
Vidame de Chartres.
270
Extraordinaire
XIX .
Oufrir beaucoup d'Amans , & n'en
Soufrir aimer aucun,
C'est le
propre de la Coquetes
Maisfefoumettre à tous, & rendre un
bien
commun ,
C'est ce quifait la Giroüete,
Et vous luy reffemblez , Nanete.
L'ALBANISTE, de Roüen.
X X.
Mortels , vostre esprit chancelant,
Qui deça, qui delafans ceffe pirouete.
trouvé par un tourgalant
Qu'il eftoit figuré par une Giroüete.
Les Voyageurs du Havre
XXI.
PLAINT E.
Santé, que ta vigueur eft volage,
inconftante!
Que d'abus à te croire uneferme Habitante!
Traitreffe, tu mefuis quand je tefais
la cour ,
C'est en vain que pour toy l'on montre
tant d'amour.
du Mercure Galant. 27i
Ceux qui penfent t'avoir à leurs Loix
affervie,
Nefont pas davantage aſſurez de la vie;
Tupermets à nos maux d'agir en liberté,
Tu n'y réfiftes plus , tufais leur volonté,
Taforce au moindre mal s'échape, &
diminüe,
Et noftre vie apres ceffe, & difcontinüe.
Girouete inégale, il nefaut qu'un moment
Pour te faire changer , & perdre ton
L
Amant .
HERMOPHILE du Chef
de Caux .
XXII.
Orsque brûlant d'amour, je poufe
la Fleurete,
Et que l'Objet que j'aime, infenfible à
mes feux,
N'écoute pas mes voeux,
Que mon fort feroit doux , fi j'estois
Giroüete!
LE FIDELLE A SA BELLE, de
la Rue du Haut Moulin."
Z iiij
272
Extraordinaire
Ceux qui ont encore trouvé le vray
Mot de la premiere Enigme , font
Meffieurs Fleffel de Vermolet , a'Amiens;
Mademoiselle Manon de
la Rue S. Denys , & l'Aimable
d'Amiens, à l'Anagramme La guerre
eft fur ma vie ; La Nymphe de la
Rue des Blancs - manteaux ; & les
Affociez de la Ruë S.Honoré. Quelques-
uns l'ont expliquéefur le Mafque
, la Tefte à Perruque , & le
Réchaut.
Le vray Mot de la feconde a efté
expliqué par Meffieurs Estienne
Tevenon , de la Rue des Rofiers;
Charles , Valet de Chambre de Mademoiſelle
d'Orleans ; Mefdemoiselles
Magdelon Proüais ; Françoife Men .
neffier; Angéligue Serain, de la Ruë
S.Martin ; Lajeune Veuve à l'Anadu
Mercure Galant. 273
gramme, Dis la bel Ange ; L'Exilée
de la Ville Françoife ; L'Epouse
Arcueil ; Le Favory des Mufes du
Mont Hélicon ; Le Medecin Amant
de la belle Manon de Xaintes; F.Ch.
à l'Anagramme , Fin or caché au .
Soleil , Le Difciple du Menteur;
Le Prédicateur Moral Latin;
B. D. B. L. Réfident d'Alface ; M. I.
D. E. à l'Anagramme , J'aime le
doux Mercure ; Le nommé Giroüete
de Poitiers. En Vers , Meffieurs
Bouchet , ancien Curé de Nogent
le Roy ; C.Hutuge d'Orleans , demeu
rant à Metz ; L'Albanifte de Rouen ;
Le Fidelle de l'ineftimable du Mefnil;
Hermophile du Chef de Caux; &les
Voyageurs du Havre. La Nue &
la Pluye font deux autres fens que
Pon a donnez à cette Enigme.
Voicy les noms de ceux qui ona
274 Extraordinaire
expliqué toutes les deux . Meffieurs
Pinchon, de Rouen ; I. Devifien, de
Châlonsfur Saône ; Le Berger Tircis
à l'Anagramme , Siecle d'amour ,
Mademoiselle Raymond , de la Rüe
Traverfine ; La charmante Brune à
la Devife, Je range tout fous ma
Loy ; Mimie D. D. Les deux Soeurs
inféparables ; La Nymphe à l'Anagramme
, Je vivray d'amour ; La
Marquife à l'Anagramme , Pur
Image de vertu ; La Marquife
Diane de la Forest d'Acléon ; Mademoiselle
de Sommelsdicks de Châtillon
; La petite Comteffe Sophie-
·Albertine de Dona ; LaBandejoyeuſe;
Les Amis conftans ; L'Amant inconnu
de la belle Ianneton à l'Anagramme,
Magis ardet qui tacitus ardet;
Le Cavalier démonté; L'Anagramme
Qui vices en Sage déprifa; L'ondu
Mercure Galant. 275
8
vrierfans pareil. EnVers, Meffieurs
Vignier, de Richelieu ; Carriere ; Le
Roux , Medecin ; L'Epinay- Buret;
& Dom Alphonfo el Cafto , tous ces
quatre de Vitré en Bretagne ; De la
Tronche , de Roüen ; Diéreville, du
Pontlevefque ; Avice, de Caen , Ruë
de la Harpe ; Afton Ogden ; De
Ruyere, de Brie- Comte. Robert ; Moreau
, Maistre Ecrivain des Cadets
Gentilshommes de Cambray ; Le
Fidelle àfa Belle, de la Rue du Haut
Moulin ; L'Amant trahy , Clerc du
Vidame de Chartres ; Le Bon Homme
des Loges qui ne fait mal àperfonne;
Lajolie Bonquinete du Hoc ; La claire
Brune Laurentiere Je n'aime que
la joye, de Vitré ; & la petite Beste
Fourmy, du mefme Lieu.
276 Extraordinaire
SS2S2S2S2 :5525225
SUITE
DU TRAITE:
DES COURONNES.
IN Ancien difoit tres- bien,
Uque les deux plus puiffantes
Divinitez des Républiques,
& comme les deux Pôles fur lef
quels roule tout le bien & le
repos d'un Etat, eftoient la peine
& la récompenſe. La peine,
pour corriger & tenir en bride
les Méchans ; & la récompenfe,
pour reconnoiftre le mérite des
Bons , & animer tout le monde
à la pratique des actions loúa
du Mercure Galant . 279
bles , dans la veuë qu'elles recevront
au moins une partie du
prix & de la gloire qui leur eft
deuë. C'est ce qui fait qu'on n'a
guére veu de Siecles , & mefme
des plus ingrats , où l'on n'ait
toûjours confervé le foin de
donner aux Vertueux des marques
d'honneur qui les ont ren
dus confidérables à leur Païs .
Celle des Couronnes Militaires,
qu'on accordoit autrefois à ceux
qui avoient fait quelque action
glorieuſe dans la guerre , n'eftoit
pas une des moins eftimée, parce
qu'on la confidéroit comme une
choſe infiniment honorable, en
ce qu'elle fervoit de preuve autentique
du courage & de la
vertu de celuy qui avoit l'honneur
de la porter , & faifoit voir
280 Extraordinaire
que de meime que la Couronne
couvre & défend la tefte, qui eft
comme l'ame & la meilleure
partie du Corps humain , ainfi
la valeur avoit glorieuſement
défendu & confervé le Corps
de l'Etat .
Patrice , Siennois , dans fon
Inftitution de la République,
L. 9. T. 6. dit que plufieurs ont
attribué l'invention de ces Couronnes
Militaires à Vulcain; mais
quelques Hiftoriens veulent qu'-
un des premiers Roys d'Egypte
en foit l'Autheur. Ce Roy, p
encourager ſes Soldats , avoit
coûtume , apres avoir loüé les
plus Vaillans à la tefte de fon
Armée, de leur mettre à chacun
fur la tefte une Couronne toure
brillante de Pierreries, qu'il avoit
du Mercure Galant. 28t
"
apportée des Indes , & leur en
donnoit en fuite d'autres moins
précieuſes , pour les porter en
certaines occafions . Quelquesuns
veulent que Vulcain , à la
priere de Vénus fa Femme , fit
préfent de cette Couronne à
Bacchus , pour récompenſe de
ce qu'il avoit délivré Dione des
Enfers ; & d'autres difent que
Vénus l'ayant reçeuë des mains
de fon Mary, la donna au meſme
Bacchus le jour de fes Nôces
avec Ariadné, Fille du Roy Minos
, & que ce nouvel Epoux la
mit fur la tefte de fon Epouſe,
laquelle eftant morte, il plaça la
mefme Couronne dans le Ciel
parmy les Aftres, tant pour fervir
d'une immortelle marque de l'amour
extréme qu'il avoit eu
282 Extraordinaire
pour cette Princeffe , que pour
eftre un illuftre témoignage à
tous les Braves , que la Couronne
eft la plus glorieuſe récompenfe
du courage & de la vertu . Aratus,
Poëte Grec, parle de cette
tranflation dans fes Phénomenes.
Atque Corona nitet , clarum inter
fyderafignum,
Defuncta quam Bacchus ibi dedit
effe Ariadna.
Mais parce que tout cecy ſent
la Fable , tirons plutoft , fi nous
pouvons , du témoignage de
'Hiftoire , la verité de l'origine
des Couronnes Militaires. Elle
nous apprend que les Athéniens
s'en donnent la gloire , & qu'ils
ſe vantent de s'eftre les premiers
aviſez de récompenſer le mérite
du Mercure Galant. 283
des Gens de guerre par des Couronnes
d'Olivier , ayant fait choix
de cet Arbre par préference à
tous les autres, ainfi que dit Xé .
nophon , Liv.4 . des Affaires Gréques
, parce qu'il eftoit confacré
à Pallas , qu'ils reconnoiffoient
pour la Déeffe de la Valeur, auffi
bien que de la Sageffe. Le premier
qu'ils jugerent digne de cet
honneur , fut ( dit- on ) Thrafyhule
, un de leurs plus vaillans
Capitaines , qu'ils couronnerent
d'Olivier à fon retour de la celebre
Victoire qu'il remporta fur
les trente Tyrans que Lyfander,
General des Lacédemoniens ,
avoit établis tout-à - la- fois fur
ceux d'Athénes , & fous la domination
deſquels ils gémiffoient
depuis quatre années , & pour
Q. de Juillet 1683.
A a
284
Extraordinaire
avoir encore chaffé la Garnifon
Lacédemonienne de la meſme
Ville , rendu glorieufement la
liberté à fes Concitoyens, & remis
leur Etat en fa premiere
fplendeur, apres qu'il eut fait
rappeller tous les Fugitifs & les
Exilez , par la publication de
cette mémorable Loy , qu'on
appella Amnistie , fous la faveur
de laquelle on enfevelit dans un
perpétuel oubly la mémoire des
injures paffées , & l'on coupa
tout -à- fait le chemin aux defordres
qui en pouvoient naître .
Pour reconnoiffance de tant de
bienfaits , ce grand Homme fe
contenta d'une fimple Couronne
d'Olivier , refuſant au reſte tous
les préfens , & mefme la Souveraineté
que la République luy
* du Mercure Galant . 285
vouloit déferer avec toute forte
de juftice . Cecy arriva , felon
Diodore , dans la 99. Olym
piade.
12 Les Lacédemoniens difputent
toutefois à ceux d'Athénes l'in
vention des Couronnes Militaires
, prétendant en avoir introduit
l'uſage longtemps avant
tous les autres Peuples de la
Gréce, ayant couronné les premiers
leurs Capitaines & leurs
Soldats dés le temps de l'établiffement
de leur République, d'une
certaine Couronne deftinée à ce
feul employ , qu'ils appelloient
Tincatice , ou Pfiline , laquelle eftoit
compofée de Rameaux de
Palmes , en figne de victoire,
comme le témoigne Séfibius en
fon Livre des Sacrifices .
A à ÿj
286 Extraordinaire
Mais quoy qu'il en foit de la
préeminence de cette invention
parmy les Grecs , il eſt conſtant
que fi les Romains font en quel
que façon obligez de la céder à
ces Peuples , ils ont tout -aumoins
l'avantage d'en avoir
étendu l'ufage avec beaucoup
plus de magnificence & de di
verfité , que ny les Athéniens,
ny les Lacedemoniens , ny mefme
aucune autre Nation de la terre.
Parmy les diférentes efpeces de
Couronnes dont ces Maiſtres de
l'Univers ont récompenſé le mérite
de leurs Gens de guerre , &
qui ne font pas en petit nombre,
les principales & les plus confidérées
eftoient particulierement
huit , fçavoir , la Triomphale,
Ovale , la Cinique , la Murale,
du Mercure Galant. 286
la Vallaire , la Navale , la Caf
trenfe, & l'Obfidionale.
La Couronne Triomphale ne
fe donnoit qu'aux feuls Empereurs
, & aux Genéraux d'Ar
mée , lors qu'apres avoir remporté
quelque fameufe Victoire,
conquis quelque Province , ou
fait quelqu'autre exploit de
guerre confidérable , ils méritoient
que le Sénat leur décernaft
l'honneur du triomphe ; car
c'eftoit alors qu'à leur Entrée
triomphante dans Rome , ils
portoient fur la tefte cette glorieufe
Couronne, qui ne fut d'abord
compofée que de Rameaux
& de Feuilles de Laurier avec
fes graines , que l'on prenoit
mefme indiféremment de toute
efpece de cet Arbre , juſqu'à ce
2go Extraordinaire 290 ·
2
que du temps d'Augufte , une
Aigle ayant un jour déposé dans
le fein de Livie Drufille, Epouſe
de cet Empereur , une Poule
blanche portant en fon bec un
Rameau de Laurier, où Bacques ,
les Augures ayant efté confultez
fur ce Prodige , furent d'avis
qu'il falloit nourrir cette Poule,
& planter ce Rameau pour en
avoir de la race , l'un & l'autre
promettant quelque chofe de
grand & d'avantageux à l'Em
pire Romain. Ce qui ayant efte
fait , le Laurier provigna fi co
pieufement, & en peu de temps,
qu'il s'en fit , dit Pline , non pas
un Arbre feul , mais une espece
de petite Foreſt de Lauriers.
Cette merveille, ajoûte cet Au
theur au 15. Livre de fon Hift.
du Mercure Galant. 29
chap. 30. donna occafion au
mefme Augufte toutes les fois
qu'il entra depuis triomphant
à Rome , de fe faire une Couronne
de ces mefmes Lauriers,
& d'en porter une Branche en
fa main au lieu de Sceptre ; ce
que fes Succeffeurs pratiquerent
auffi toûjours depuis à fon exemple.
Or il arriva dans la fuite des
temps , que cette Couronne
Triomphale , qui dans le commencement
n'eftoit que de Laurier
tout fimple , & fans aucun
ornement étranger, fut embellie
peu à peu , premierement avec
des Rubans , ou petites Bandeletes
de foye de diférentes couleurs
; puis on y ajoûta des Pailletes
& de petites Plaques d'or
292
Extraordinaire
en fuite on dora entierement les
Feüilles du Laurier ; & enfin le
luxe croiffant toûjours, on ſe mit
à les faire toutes d'or maffif , "y
exprimant pourtant toûjours la
forme & l'apparence du Laurier.
Tertullien , apres Pline , décrit
ces fortes d'ajuftemens à l'égard
de cette Couronne , quand il dit
dans fon Livre De Corona Milit.
c.12 . Triumphi Laurea folijsftruitur,
hac adumbratur Lemnifcis , in auratur
Lamulis, & c.
7
beau-
A cette Couronne que le
Triomphant portoit fur fa tefte,
on en ajoûta une feconde toute
d'or, faite à la ' Toſcane ,
coup plus riche & plus grande
que la premiere , qu'un Efclave
placé derriere le Victorieux , &
dans fon mefme Char de triom.
phe,
du Mercure Galant. 293
phe , foûtenoit comme une ef
pece de Daiz au deffus de fa
teſte , comme nous l'apprend le
meſme Pline, L.33 . c.1 . Vulgoqua,
dit-il , fit triumphabant , & cum
Corona ex auro betrufca fuftineretur
atergo , aqua fortuna triumphantis
ac fervi Coronam fuftinentis. Un
Esclave eftoit employé à cet
office , dit Tertullien , non tant
pour foulager & pour fervir le
Triomphateur , que pour repri
mer l'orgueil & la vaine gloire
dont il avoit pû eſtre attaqué au
milieu des honneurs qui luy ef
toient rendus dans cette pompe;
& pour l'avertir de temps en
temps, que tout Empereur, tout
Conquérant, & tout Victorieux
qu'il eftoit , il ne laiffoit pas
d'eftre Homme comme les au-
Bb
2. deJuillet 1683.
294
Extraordinaire
tres qu'il voyoit traîner Captifs
& chargez de chaînes , à la ſuite
de fon Char, & qu'il n'eftoit pas
moins fujet qu'eux au caprice &
aux révolutions de la Fortune ;
Hominem fe effe etiam triumphans
in illo fubliffimo carne admonetur
Juggeritur enim ei à tergo : Refpice,
poft te , Hominem memento te. Apologes.
cap.33. Quelques - uns ont
écrit que ce Miniftre eftoit non
feulement un Eſclave , mais meſ.
mefme un Lecteur ou Exécuteur
des Sentences criminelles , qui
foûtenant la Courone du Triom
phateur , luy crioit de temps en
temps aumilieu des acclamations
publiques, ces paroles déja citées
de Tertullien , Refpice poft re, Hominem
memento te. Regarde , ô
Empereur, regarde derriere toy,
du MercureGalant, 295
& reffouviens toy, en me voyant,
que tu es Homme. C'est ce que
rapporte Zonare dans la defcri.
ption du Triomphe de Camille
aug . Tome de fes Annales, Onu.
phre L.. de fes Feftes , Ifidore
L.28. de fes Etymol, c.2. & avant
eux Juvenal dans le to, de ſes Satyres
, où il parle à peu pres
ainfy.
Surfa Perfonne triomphante
Eclate unepourpre brillante
D'un Drap de Tyr leplus exquiss
Une Couronne degrandprix,
Et d'une affez vafte étenduë,
Pour couronner tout- à- la -fois
Non unfeul Chef, mais deux on
trois,
Deffus fa tefte eftfufpendüe
Par un infame Exécuteur,
Pour apprendre au Triomphatenr
Bb ij
296 Extraordinaire
Quefon éminente fortune
Peut du Maiftre& du Serviteur
Rendre la difgrace commune ,
Et changer lepompeux éclat
De la gloire qui l'environne,
An plus bas &plus vil état
Du moindre Homme qu'elle aban
donne.
Ces deux Couronnes n'eftoient
pas les feules qui paroiffoient
dans la pompe du Triomphe.
Outre que tous les Soldats qui
avoient accompagné le Victorieux
dans fes Expéditions , le
fuivoient auffi dans la gloire de
fon triomphe , portant tous des
Couronnes de Laurier fur leurs
teftes , & des Rameaux en leurs
mains ; outre
que les
Chariots
mefme
qui
portoient
les dépouil
les des
Ennemis
vaincus
, les Che
du Mercure Galant. 297
vaux , & les autres équipages,
eftoient pareillement couronnez
de Laurier, le Triomphateur faifoit
porter encore quantitë de
riches Couronnes d'or , & d'autre
matiere précieuſe , par autant
d'Officiers qui précedoient fon
Char de triomphe , qu'il avoit
gagnées fur les Nations ou les
Villes fubjuguées , ou bien dont
les Roys & les Peuples tributai
res ou alliez du Peuple Romain,
luy avoient fait préfent , & qui
montoient quelquefois à un fi
grand nombre, qu'il s'eft fait des
Triomphes où l'on en a veu juf
ques à cent vingt - quatre toutes
d'or maffif, comme Tite - Live le
raconte de celuy de Lucius Man ..
lius Alcidinus , & de celuy d'Emilius
, où l'on en compta cin
P
Bb iij
298 Extraordinaire
quante de pareil métal , mafs
d'une grandeur extraordinaire .
Pline dit que Pompée le Grand
en fit porter à fon triomphe
Trente- trois , toutes compofées
de groffes Perles Orientales ,
avec un grand nombre d'autres
d'or & d'argent ; & Appian Ale
xandrin écrit, que Scipion en fit
voir une fi grande quantité au
fien, qu'il n'y avoit pas juſqu'aux
Joueurs d'Inftrumens , dont la
troupe eftoit fort nombreufe,
juſqu'aux autres menus Officiers
& aux Chevaux mefme de fon
Chariot , qui ne portaffent des
Couronnes d'or fur leurs teftes ,
toutes grêlées de Perles & de
Pierres précieuſes
.
La Couronne Ovale fe don
noit aux Genéraux d'Armée, &
1
du Mercure Galant.
e Galant. 199
que
Aux autres Chefs , pour lefquels
on ordonnoit le petit Triomphe
l'on accordoit à ceux qui eftoient
demeurez victorieux des
Ennemis de l'Empire fans effufion
de fang , ou à ceux qui
avoient efté envoyez ou contre,
des Efclaves , ou contre des Py
rates indignes d'exercer la vail
lance Romaine , ou enfin pour,
les autres cauſes rapportées par
Alexandre Napolitain en fes
Jours Géniaux. Cette Couronne
eftoit compofée de Branches de
Myrthe, Arbre confacré àVénus,
pour marque qu'il n'avoit pas
efté befoin de grands travaux,
ny de grands efforts de valeur,
pour acquérir l'honneur de ce
Triomphe que l'on appelloit
Ovation, & la Couronne Ovale
Bb iiij
?
300
Extraordinaire
terme que quelques - uns, du noma
bre defquels eft Plutarque, veulent
eſtre dérivé du mot Latin
Ovis , qui fignifie Ouaille , ou
Brébis, à caufe qu'en cette forte
de pompe on avoit coûtume
de facrifier des Troupeaux tous
entiers de Beftes à laine aux
Divinitez bocageres . D'autres,
comme Denys d'Halicarnaffe ,
difent que ce mot eft pris du
bruit & de la clameur que les
Soldats avoient ordinaire de faire
en cette occafion , où ils repétoient
fouvent tous enfemble, &
à diverfes reprifes , 00 , 00,
marchant peffe-mefle , & fans
ordre de Bataille , la Couronne
d'Olivier en tefte, devant celuy
qui jouiffoit de ce Triomphe,
qui s'appelloit petit en compa
du Mercure Galant.
30x
raifon de celuy dont nous venons
de parler , parce que le
Triomphateur n'y paroiffoit pas
porté fur un Chariot d'or comme
en l'autre , mais monté feulement
für un Cheval ; qu'il n'eftoit
point reveſtu de la Robe en broderie
d'or & de perles , mais de
pourpre fimple ; qu'il n'eftoit
point précedé de Trompetes &
d'autres Inftrumens de guerre,
mais de Hautbois & de Flûtes
de Bergers ; & qu'il manquoit
encore beaucoup d'autres chofes
dans fa pompe , qui fe remarquoient
dans l'autre. Pline dic
que Pofthumius Tubertus fut le
premier qui introduifit cette feconde
forte de Triomphe au retour
de fon Expédition contre
les Sabins , qu'il avoit vaincus
302 Extraordinaire
prefque fans coup férir , & que
depuis à fon exemple, ceux à qui
l'on décernoit le petit Triomphe,
furent auffi couronnez de Myr
the, à la réferve de Marcus Craffus,
qui par une Conceffion ex.
traordinaire du Sénat , fe couronna
de Laurier dans fon Ovation
, ce qui luy fut accordé pour
avoir vaincu les Eſclaves fugitifs,
& défait Spartacus.
La Couronne Civique , qui
eftoit tiffuë de Feuilles , ou de
petits Rameaux de Chefne avec
fes glans, fe donnoit à celuy qui
avoit fauvé la vie ou la liberté à
un Citoyen Romain. Je dis Romain,
parce que, felon Pline, on
n'en eftoit pas couronné, quand
bien mefme on auroit rendu cet
office à un Capitaine , à un Ge
du Mercure Galant.
303
neral, voire mefme à un Roy des
Conféderez, ou des Amis de la
République. Et il eſt à remar
quer que l'on ne gagnoit pas
moins cette Couronne , en dé
fendant ou délivrant des mains
de l'Ennemy le plus fimple Soldat
, que fi l'on avoit fauyé le
Chef de l'Armée , ceux qui éta
blirent cette récopenfe, n'ayant
eu égard qu'à la confervation des
Membres naturels de la Répu-'
blique Romaine , fans faire dif
tion du Grand avee le Petit, du
Riche avec le Pauvre , ny de
l'Officier avec le Soldat. Il fal
loit de plus, pour acquérir cette
Couronne , que l'on cuft non
feulement fauvé le Citoyen, mais
que l'on euft encore tué l'Ennemy
quil'emmenoit prifonnier
304
Extraordinaire
ou qui luy vouloit ofter la vie,
Cette Couronne fe pouvoit por.
ter en tout temps & en tout lieu ,
par celuy qui l'avoit conquife ,
& qui joüiffoit par elle de grands
privileges , & recevoit des hon
neurs tres finguliers dans toutes
fortes d'occafions , comme dans
les Ceremonies publiques , dans
les Affemblées , les Cirques , les
Jeux, & les Théatres , où il avoit
droit de prendre féance dans les
premiers Sieges apres les Séna
teurs , ayant de plus cet avantage
, que lors qu'il entroit dans
l'Affemblée, fa Couronne Civique
fur la tefte, tout le Sénat fe
levoit par honneur , & fe tenoit
debout , jufques à ce qu'il euft
pris fa place. Il eftoit outre cela
exempt de tous Impoſts, Char
du Mercure Galant. zag
C'eſt
ges , & Contributions publiques,
non feulement pour luy & pour
fes Enfans , mais encore pour fon
Pere & fon Aycul paternel , s'ils
eftoient encore vivans.
Pline qui nous le dit : Acceptâ,
licet uti perpetuò, ludo in euntifemper
affurgi etiam à Senatu in more
eft , fedendi jus inproximo Senatui,
vacatio munerum omnium, ipfi,patri.
qua, & avopaterno ,& .Cesglorieux
avantages mettoient cette forte
de Couronne en telle eſtime
parmy les Romains, qu'elle eftoit
recherchée avec paflion , non
feulement par les Soldats , les
Capitaines , & les Chefs d'Armées,
mais encore par la plupart
des Empereurs, qui faifoient
gloire de porter cette Couronne
Civique fur leurs teſtes, & de la
$06 Extraordinaire
faire graver dans leurs Mon
noyes . Cela fe voit par les Médailles
d'Augufte , de Caligula,
de Galba , de Vitellius , de Né.
ron , & de pluſieurs autres , fur
de Revers detquelles eft repréfentée
une Couronne de Cheine,
accompagnée de les glans, avec
ces paroles au milieu , ob Cives
Servatos. Ces Princes estoient
fortement perfuadez de ce que
dit Seneque , qu'il n'eft point
d'ornement plus augufte, ny plus
digne de ceindre la tefte d'un
Souverain, que la glorieuſe Couronne
qui porte pour Devile, ob
Civesfervatos. En effet, ce feul
titre a plus de pompe & de majefté
que toutes les autres qualitez
les plus éminentes dont les
Princes flatent leur vanité , &
du Mercure Galans. 307
brille d'un plus noble éclat que
ne font les Trophées d'Arnies,
les Chariots empourprez du
fang , ou chargez des dépouilles
des Ennemis. Nullum ornamentuns
Principisfaftigiodignius, pulchriúfque
eft , quam illa Corona , ob Cives
fervatos. Non hoftilia arma detracta
victis, non currus BarbarorumJanguine
cruenti , non parta bello ſpolia,
&c. L. 1. de Clement. Entre
ceux que l'on trouve les plus renomméz
dans l'Hiftoire , pour
avoir remporté cette troifiéme
efpece de Couronne , on fait
mention particuliere de Sincinnius
Dentatus , qui en a gagné
jufques à quatorze en diverſes
occafions , d'un autre Sicinnius,
furnommé Capitolinus , qui en
eut fix, & de Cicéron meſme,
308 Extraordinaire
qui par une duponi particuliere
en reçeut une er plein Sénat,
pour avoir fauvé Rome de la
Conjuration de Catilina. Cette
Couronne , comme nous avons
dit , eftoit compofée de Feuilles
de Chefne avec les glans , foit
parce que je Chefne eftoit dédié
au Dieu Mars , felon quelquesuns
; foit à caufe que
dans les premiers
temps de la naiffance du
Monde, is Hommes, pour n'avoir
pas encore l'ufage du Bled,
ne fe repaiffoient que de Gland
pour le foûtien de leur vie.
La Couronne Murale eftoit
un Cercle d'or , rchauffé de cré
neaux de Murailles, ou de Tours
crénelées , dé la forme de celle
que les Poëtes donnent à Cybele
da Grand- mere des Dieux. On
du Mercure Galant. 309
dit que le Cercle de cette Cou
ronne portoit des Lions gravez,
ou en relief , parce que ce Roy
des Animaux eft le fymbole du
Courage & de la Valeur. Cette
Couronne faifoit la gloire & la
récompenfe de celuy qui avoit
monté le premier à l'Affaut , ou
qui avoit le premier eſcaladé la
Muraille , monté fur la Bréche,
& entré dans la Place affiegée.
Cette glorieufe récompenfe s'eft
renouvellée dans noftre France
il n'y a pas trois Siecles , par la
royale libéralité de Charles VII.
car nos Hiftoires portent que
ce vaillant Prince, qui reconquit :
par l'effort de fes armes la meil
leure partie de fon Royaume
ufurpée par les Anglois , ayant
attaqué fur eux la Ville de Pon-
2. deJuillet 1683. Cc
310
Extraordinaire
toife en divers endroits l'an 1447:
il y fit donner un Affaut general,
où elle fut emportée de vive
force. Apres fa prife, le Roy fit
venir en la préſence ceux qui
avoient monté les premiers fur
les Bréches , ennoblit ceux qui
n'eftoient pas Gentilshommes,
combla les uns & les autres de
louanges & de bienfaits , & leur
donna à tous des Tours crénelées
de divers Emaux , ou pour leur
fervir d'Armes , ou pour charger
l'Ecu de ceux qui en avoient déja,
afia qu'elles ferviffent à toute leur
Pofterité de marques illuftres ,
& de preuves vifibles de la bra
voure de leurs Anceftres. Et pour
le Sieur Delmas , Gentilhomme
de Rouergue, Ecuyer du Comte
⚫ de la Marche , qui avoit monté
'du Mercure Galant.
311
le premier fur la Bréche du Roy,
Sa Majefté luy permit à luy , &
à tous fes Defcendans , de porter
fur l'Ecu de fes Armes, une Couronne
Murale , pour mémoire
eternelle de ſon action & de fon
courage.
La Couronne Valaire eftoit
pareillement d'or , portant fur
fon Cercle des formes de Baſtions
&Ramparts deCamps de guerre .
Elle fe donnoit à celuy qui avoit
le premier franchy le Foffé , &
fauté dans le Camp ennemy pendant
le Combat.
La Caftrenfe, ou Paliffée , eftoit
de mefme métal , baftie en
forme de Palliffade , c'eſt à dire
relevée de Pals clotez autour de
fon Cercle. L'on en couronnoit
eluy qui avoit percé le premier
Cc iij
312
Extraordinaire
les Retranchemens de l'Ennemy
lors qu'on les attaquoit, ou bien
à celuy qui avoit coupé, ou renverfé
le premier la Paliffade.
La Navale avoit fon Cercle
orné de Proües , de Poupes , ou
de Voiles de Navire, le tout d'or.
On en récompenfoit celuy qui
avoit accroché le premier un
Vaiffeau ennemy , & qui eſtant
fauté courageufement dedans,
l'Epée à la main , s'en eftoit rendu
le maiftre, ou avoir facilité fa
priſe.
L'Obfidionale , nommée alftrement
Graminée, parce qu'elle
eftoit composée de Gramen , c'eſt
à dire, felon quelques. Autheurs ,
de toutes fartes d'Herbes indi
féremment qui fe trouvoient fur
les Ramparts de la Ville délivrée
du Mercure Galant.
313
du Siege , ou plutoft, felon d'au
tres,d'une espece d'Herbe, qu'on
appelle vulguairement Dent de
Chien. Cette Couronne eftoit
accordée à celuy qui avoit bravement
foûtenu, ou fait lever le
Siege d'une Place, dégagé une
Armée preffée & étroitement
refferrée par l'Ennemy dans fes
propres Retranchemens ; la Ville
ou l'Armée ainsi délivrée , eftant
obligée de reconnoiſtre ſon Libérateur
, en luy mettant fur la
teſte une Couronne compofée
des mefmes Herbes qui fe rencontroient
fur le lieu où il leur
avoit prefté fon affiſtance. Pline
dit que cette Couronne eftoit
en grande eſtime chez les Romains,
qui la prifoient beaucoup
plus dans fa fimplicité, que tou
314
Extraordinaire
tes celles qui brilloient d'or & de
pierreries , trouvant plus de gloire
à la porter que toutes les autres
Couronnes Militaires , fuft - ce
mefme la Triomphale. La raiſon
eft, dit cet Hiſtorien , que toutes
les autres Couronnes fe donoient
eu par des Particuliers , ou par
les Capitaines & les autres Chefs
de guerre qui en récompenfoient
la valeur de leurs Soldats , ou
bien ces mefmes Chefs fe les
donnoient les uns aux autres,
auffi ſouvent par Aaterie que par
juftice , & la Triomphale mefme ,
quoy qu'elle s'adjugeaft par le
Sénat au Victorieux , toutefois
ce n'eftoit qu'au temps de la
plus profonde paix , & lors
l'étatjoüiffoit d'un parfait repos;
au lieu que l'Obfidionale s'adju
que
du Mercure Galant.
geoit dans la derniere extrémité
des Affaires, & par la conceffion
non feulement du Sénat , mais
encore par le confentement univerfel
de toute une Armée ou
de tout un Peuple, de toute une
Ville ou une Province, qui confeffoit
hautement qu'elle devoit
fon falut au courage & à la fage
conduite de celuy qui les avoit
fi heureuſement délivrez. Joignez
à cela qu'il n'y avoit que
cette Couronne qui fe donnaft
par le Peuple à fes Bienfaicteurs,
& par les Soldats à leurs Capi
taines , au lieu que toutes les au
tres fe donnoient pour la plupart
par les Magiftrats au Peuple, &
par les Capitaines à leurs Soldats.
Outre que fi l'on faifoit fi grand
cas des Couronnes Civiques,
19
316
Extraordinaires
parce qu'elles faifoient voir que
l'on avoit fauvé des mains de
l'Ennemy un feul Citoyen Romain
, il eftoit beaucoup plus
raiſonnable d'eftimer l'Obfidionale,
puis qu'elle eftoit la preuve
illuftre que l'on avoit procuré le
falut , & empefché par fa prudence
ou par fa valeur , la perte
inévitable d'un Peuple, ou d'une
Armée toute entiere . Ce font les
raifons dont Pline fe fert pour
élever le mérite de cette derniere
Couronne , dans le 22. Livre
de fon Hiftoire, ch.4.
"
Il y avoit encore d'autres Cou
ronnes Militaires parmy les Ro
mains , mais beaucoup moins
confidérables que celles dont
nous venons de parler ; comme,
par exemple, l'Oleagine , qui
eftoit
›
du Mercure Galant. 317
eftoit composée de Rameaux
d'Olivier, & que l'on donnoit à
ceux qui avoient ménagé la paix
entre deux Citoyens ennemis ;
les Exploratoires, qui furent inventées
par Caligula, & que cer
Empereur faifoit porter quand
il s'avifoit , à fes Soldats , ( ces
Couronnes, dit Suétone, eftoient
faites en forme de Soleils , de
Lunes, & d'Etoiles; ' ) & enfin les
Couronnes emplumées, dont les
Soldats Romains ornoient leurs
Cafques. On les appelloit Corollas
Plumeas , parce qu'elles ef
toient compofées de plufieurs
Plumes de diverfes couleurs , ar
rangées autour de la tefte , &
coufuës fur un Cercle de Carton
ou d'Etoffe . Parmy ces Plumes,
il s'en remarquoit trois princi-
2.deJuillet 1683 . Dd
318
Extraordinaire
pales de couleur rouge ou noire,
beaucoup plus hautes que les
autres , qui paroiffoient au devant
de la tefte en forme de Bouquet
ou d'Aigrete . Les Gens de
guerre prenoient, quand le temps
le permettoit, cet ajuſtement de
tefte fur leur Cafque. Il leur
donnoit une merveilleufe grace,
les faifant paroiftre d'une ftature
plus haute d'une coudée qu'ils
n'eftoient en effet, ce qui ne fervoit
pas peu à imprimer de la
terreur à leurs Ennemis. C'eft la
defcription qu'en fait Rofinus
dans fon 10. Livre des Antiquitez
Romaines, chap.10.
Nos anciens François avoient
auffi l'ufage des Couronnes Militaires
, fe couronnant de Feüilles
ou de Fleurs apres quelque exAu
Mercure Galant. 319
ploit de guerre confidérable, &
lors qu'ils avoient remporté quel
que Victoire d'importance . Je
n'en veux point d'autre preuve
que le témoignage du S' Vulfon
de la Colombiere dans fon Traité
de la Science Héroïque, & apres
luy , du S Audigier dans fon
Hiſtoire de l'Origine des François
, Partie Seconde . Ces deux
Autheurs difent que les Soldats
de l'Armée de Clovis , ayant
fous la conduite de ce grand
Prince , défait à plate - couture
Les Allemans à la fameuſe Jour
née de Sulpich, ne furent pas
toft de retour de cette glorieufe
Expédition, qu'ils allerent cueil
lir des Lys fauvages dans un Marais
voifin du Champ de Bataille,
& s'en couronnerent , en ſigne
fi-
D d ij
320 Extraordinaire
de triomphe & de victoire ; ce
que Clovis prenant à bon augure
, il en compoſa ſon Symbole
, & chargeant déslors , &
avant mefme qu'il fuft Chreftien,
l'Ecu de fés Armes de Fleursde-
Lys fans nombre, laiffant celuy
que fes Prédeceffeurs & luy
avoient porté jufques alors ; foit
que ce fuft d'argent, à trois Diadémes
de gueules , comme le
prétendent l'Autheur du Roman
des Preux, Paul Emile, & autres,
foit que ce fuft d'or à trois Cra
paux de fable , comme le veut
Gaguin , Naucler, & Chaſſeneu ;
foit que ce fuft d'argent à trois
Croiffans de gueules , felon Nicole
Gille ; foit que ce fuft d'azur
au Lion d'or , felon Majole &
du Tillet, foit que ce fuft de
du Mercure Galant.
321
gueules au Navire flotant d'argent
, fuivant le fentiment de
du Haillan ; foit enfin que ce
fuft des Abeilles d'or , fuivant
celuy de Chiflet.
GERMAIN, de Caën .
Je réſerve pour le prochain Extraordinaire
lafin de ce Traité , c'eſt
à dire, tout ce qui regarde les Couronnes,
dont on fe fervoit aux feux,
aux Feftins , aux Mariages , & aux
Enterremens .
Dd iij
322
Extraordinaire
sses2s252 :5$25 225
SENTIMENS SUR
toutes les Queſtions du dernier
Extraordinaire .
I.
Depuis le temps, Amour, que jefuis
fous ta Loy,
Je vis plus pour Iris, que je ne vis pour
moy;
Maispuis qu'elle eft toûjours cruelle,
Que mefert de vivre pour elle?
Heureux, fi dans mon trifte fort
Je pouvois quelque jour luy plaire par mæ
mort.
+3
Mourir pour ce qu'on aime eft une belle
chofe!
Mais ilfaut , pour ne point flater,
Al Amant quife le propofe,
Ungrand coeurpour l'exécuter.
du Mercure Galant. 323
JeSeay bien que l'excés de noftre paffion,
Dans la premiere émotion,
Semble nous en donner la force & le
courage;
Mais on connoift bientoft que ce n'eftoit
que rage,
Defeffoir, & préfemption.
03
Ainfijepense qu'on ne peut
Mourir toutes lesfois qu'on veut,
Pour une Perfonne qu'on aime;
Mais je croy bien qu'on le devroit,
Et mefme encor qu'il lefaudroit,
Lors que fon amour eft extréme,
Et qu'on eft affuré qu'elle en feroit de.
mefme.
II.
E voudrois eftrefourd, lors que j'entens
JEIqu'onblame
La belle Aminte qui m'enflame;
Mais en vain cesfaux-bruits empoisonment
leurs traits,
D'd
iîij
324
Extraordinaire
On parlez mieux d' Aminte, ou n'en
parlezjamais
C'eftanfi qu'un Amant contre la në-
"Armefunjugement,fon zele, &fa conftance,
Lors que de bonne foy , pour l'objet de
Jesfeux
Ila desfentimens nobles & genéreux.
03
Mais quand un Amant penfincere,
Etfourb s'il en fut jamais ,
?
Prendplaifir d'écouter, & neſçait pas ¸
fe taire,
Pour luy la médiſance a de charmansattraits.
$3
Lors qu'il eft prévenu de quelque jaloufie,
Aux moindresfoupçons il fe rend,
Et toujoursfesfoupçons vont à la calomnies
Mais voicy comme il s'en défend.
du Mercure Galant. 325
**
Fe voy bien qu'en tous lieux Lesbie
Feut, dit-il, s'acharner à déchirer ma
vie,
Et qu'elle dit de moy tout le mal qu'elle
Seait;
Mais belas! dans fon coeur je fuis feûrqu'elle
m'aime,
Et voicy la raifon du fait,
C'est que je l'aime bien, & que j'enfais
de mefme.
**
C'est ainsi que la médifance
Coule chez les Amans doucement fon
venin,
Et met dans un efprit malin
L'effronterie, & l'impudence :
Mais on couvre cette licence
D'enjoûment, & de belle humeurs
Et tout Galant un peu railleur,
Prétend en bonne confcience,
Ravir à ce qu'il aime, & l'eftime, &
L'honneur.
326
Extraordinaire
*3
Mais fi l'amitié mefme attaque l'innocence,
Et fi l'amour n'empeſche pas
Les effets de la médiſance ,
Elle fait bien d'autres fracas
Dans un coeur prévenu de haine & de
vengeance.
Comme un Sanglier furieux
Qui defole toute la Plaine,
La rage paroift dansfes yeux,
Et le venindans fon haleine.
Mais d'un plusdangereux poiſon
Elle infecte noftre raison,
Quand d'unfubtil Serpent empruntant
La figure,
Ellefait dans noftre ame une vive piqûre.
De la premiere forte on peut s'en garantir,
Safureur quelquefois nepeut pas nous
atteindre;
da Mercure Galant. 327
Mais de l'autre maniere elle eſt bienplus.
à craindre,
Elle bleffefans le fentir.
Voila comme la médifance
A toûjours corrompu nos moeurs,
Troublé lesplaifirs, les bonneurs,
Les richeffes , & l'abondance.
e
Mais pourſe preſerver deſes funeftes
coups,
Voicy le fecret que je donne;
Ne parlerjamais de perfonne,
Et fe mettre au deffus de ce qu'on dit
de nous.
Do
III.
cofté de l'amour, il eftplus glos
rieu.x
D'aimer, que d'eftre aimé d'une belle
Perfonne.
L'Amant, fur ce qu'il aime, a toûjours
eu tous lieux
328
Extraordinaire
Mérité juftement le prix, & la Côn--
ronne.
*3
De quelque Amant capricieux
Ce n'eft point icy le langage;
Rien n'eft de plus clair à nos yeux,
La caufe fur l'effet a toûjours l'avantage.
03
Mais fi du cofté de l'objet
On veut examiner la chofe,
Je prétens, & je mets enfait,
Que l'effet vaut mieux que la cauſe.
W
C'est à dire qu'il est bien plus avantageux
A l'incomparable Sylvie,
De fe voir tous lesjoursfuivie
D'une Troupe d' Amans tranfis & langoureux,
Que d'en aimer unfeul qu'elle rendrois
beureux.
du Mercure Galant. 32
1V.
Vant les Grecs, avant Solon,
Avant Rome,& la
Républiques
C'a toûjours efté la pratique
Defaire aux Morts une Oraiſon,
Qu'on appelle Panégyrique.
3
Ce n'eft point à Brutus que l'on a com
mencé,
Comme quelques Autheurs l'ont jadữ
avance .
Chez les Peuples lesplus barbares,
Chez les Scytes , chez les Tartares,
Et tous ceux qu'on a découverts,
•Depuis qu'on traverse les Mers,
La vertu des Défunts , exempte de
"l'envie,
A toûjours à leur mortfait éclater leur
vie.
ཀ
Il s'est toujours trouvé quelque Amy
genéreux ,
330
Extraordinaire
Qui defonAmy mort a celebré la gloire;
Et pour un qu'il loüoit, a bien fouvens
de deux
Aux Siecles à venir confervé la mémoire.
RO
Le Peuplemefme, des Héros,
D'un Elogefunebre honore le repos,
Et porte apres leur mort bien loin leur
renommée;
Tel que defon vivant il a defavoüé,
"Auffitoft qu'il n'est plus que cendre &
quefumée,
Par ce Peuple changeant eft hautement
Ložé.
PA
Enfin dans noftre Siecle, où par tout la મે
Satire
Laiffe au Panégique affez peu de crédit,
Où chacun avec art, defon Prochain
médit,
Etfans refpect des Morts, les raille, &
les déchire;
Ils'en rencontre aujourd'huy du vieux
temps,
du Mercure Galant.
33
Qui deſſus les Tombeaux apportent de
l'Encens.
Mais quandpar une baſſe & lâche fla÷
terie,
D'un Fat que l'on détefte, en chante la
grandeur,
Etfans craindre d'eftre menteur,
Que de mille vertus on couronne fa vie,
Un pareil prosedé m'a toûjours fait hor
reur.
De telles Oraifons me mettent enfurie,
Et je ne fçay lequel je bais plus dans
mon coeur,
Ou du Mort, on de l'Orateur.
Maisſi jamais avec juſtice
La Pertu triomphante & du Siecle, &
du Vice,
De tet Art excellent mérita les efforts,
C'eftoit pour noftre auguste Reyne,
THEREZE, qui parmy les Morts 2
Eft encor noftre Souveraine,
332 Extraordinaire
Que jamais de nos coeurs rien ne peut
effacer,
Et qu'un longfouvenir
tirera des tene
nebres;
Qu'on luyfaffe un Tombeau, des Oraiſon
Funebres,
Par elle on devroit cammencer.
Q
V.
Ve la blancheur des Lys, & l'ins
carnat des Rofes
Fontfur un teint de belles chofes,
Quandla Nature a meflè ces couleurs."
Et mefmefoit que l'Art en prenne le
modelle,
Souvent de laplus Laide ilſçaitfaire
une Belle,
Qui nous ravit d'abordparſes charmeş
trompeurs.
RA
Fe fçay que la beauté des traits
A toujoursde puiffans attraits,
Quand de pres on les confidere;
du Mercure Galant. 33
'Mais de loin ils ne touchent guère .
Le vifage le mieux formé,
Ne laiffe pas de nous déplaire,
Si de l'éclat du teint il n'eft pas animé.
Cependant ce beau teint paffe comme une
Fleur,
Avec nos jeunes ans nous perdons sa
fraîcheur;
Encor dans la jeuneſfe on la conferve à
peine.
Un quart-d'heure de fièvre, une nuit
fans dormir,
Unpeu de chagrain, la migraine,
Nous rendjaune, & nousfait blémir.
en
Contre l'Air, le Feu , le Soleil,
Ilfanffre un déchet nompareil,
Et pour l'engarantir, noftre induſtrie
eft vaine;
Le Mafque, ny l'Ecran , ne fauvent
point leurs coups ;`
Et le Zephir, ce vent fi doux,
Peut le gafter parfon hal eine.
Q.deFuillet 1683 .
Ee
.
334
Extraordinaire
Mais
de
traits
bien
formez
Le
parfait
assemblage,
Du
changement
des
les
ans
ne
craint
point
.
la
rigueurs
Ona
toûjours
un
beau
visage
,
agr
DE
LA
FEYRERI
donc
en
leur
faveur-
Sur
la
beauté
du
teint
,
les
traits
ont
l
.
Delagrément
,
de
la
douceur
.
vantage.
Je
conclus
QUESTIONS
A
DECIDER
ST
I.
Il
eft
permis
à
un
Hom
qui
aime
avec
paffion
,
ne
luy
furvive
que
fouhaiter
que
la
Perfonn
Laquelle
eft
à
aime
,
ne
moment.
II.
à
préferer
,
du Mercure Galant.
335
beauté de la Bouche, ou de celle
des Yeux ; de la beauté des Che
veux , ou de celle du Teint.
III.
On demande à eſtre éclaicy
du bon & du mauvais ufage de
la Lecture .
IV.
De quelle maniere les Images
des Objets fenfibles font reçeuës
dans les Facultez corporelles .
V.
S'il eft plus feûr & plus avantageux,
quand on eft malade , de
fe fervir de la Méthode de Galien
oppofant contraria contrarijs, que
de celle de Paracelfe oppofant
fimilia fimilibus , pour le recouvrement
de fa fanté.
Ee ij
2555:52522: SS22S22
TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
3
D'si la beauté du Visage eftplus pro- Stile Epiftolaire,
pre àplaire, que la beauté de la Taille,
68
Pourquoy un Bien dontla conqueste nous
a coufté desfatigues, quoy qu'ilfoit de
peu de conféquence, nous eft plus cher
qu'un autre infiniment plus prétieux
que nous avons acquis fans peine, 7k
Si les Aftres ont du pouvoir fur les inclinations
des Hommes ,
Si un Amant paffionné qui auroit reçen
un outrage d'une Perfonne tres- confi
dérée defa Maitreffe, devroit écouter
fon reffentiment , & obeir plutoft à
Honneur qu'à l'Amour,
73
75.
Lequelde ces mots prononcez par la Per
fonneaimée, Je vous aime, ou Efpérez,
dait eftre le plus agreable à un Amant
86
TABLE.
Madrigaux fur les Enigmes du Tapis
de Turquie & de la Saliere,
Relation du grand Voyage que le Roy a
fait l'Eté dernier,
Vene du Palais Royal de Tølede,
107
208
Epiftre en Vers à M. le Comte de Cominge,
Difcours fur la Médifance,
208,
212
Maniere d'exprimer les variations des
Mots da fecond Dictionnaire, 225
Madrigaux furles Enigmes du Chénet,
de la Girouete,
258
Noms de ceux qui en ont trouvé les vrais
Mots,
Suite du Traité des Couronnes,
272
276
222
Réponse à la Question , Si quand on eft
affuré d'eftre aimé , & qu'on aime
avec excés, on peut mourir pour la
Perfonne qu'on aime,
Un Difcoursfur la Médifance , & les
maux qu'elle peut cauſer,
Une Réponse à la Queftion, S'il eft plus
noble d'aimer, que d'eftre aimé, 32.7
Origine des Harangues Funebres,
appellées à préfent Oraifons, leurpro
323
TABLE.
grès, & les Cerémonies qui y ont efte
premierement obfervées, 329
Une Réponse à la Queſtion, Laquelle eft
à préferer de la beauté du Teint , ou de
celle des Traits ,
Questions à décider,
L
Avis pour placer la Figure.
332
334
A Veuë du Palais Royal deToledo
doit regarder la page 208.
S&
A la page 176. du dernier Extraor
dinaire , ces mots , pour épargner de la
peine à ceux qui s'enfervirent, doivent
eftre rayez
TIBLIO THE
LYON
DU MERCURE
GALANT807157
QUARTIER DE JUILLET 168
TOME XXIIL
THÈQUE
BIBLIO
ᎠᎬ.
DEL
LA
LYON
Imprimé à Paris ; &févènd'
A LYON ,
Ruë Chez T. AMAULRY , Rue Merciere
au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY
ILLE
Onouveau du Mercure Galant le
N donnera toûjours un Volume
premier jour de chaque Mois , & on
le vendra , auffi -bien que l'Extraordinaire
, Trente fols relié en Veau,
& Vingt- cinq fols en Parchemin .
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE , au Palais , dans la
Salledes Merciers, à la Juſtice .
Chez C. BLAGEART , Rue S. Jacques
à l'entrée de la Rue du Plâtre ,
Et en fa Boutique Court- Neuve du Palais,
AU DAUPHIN.
Et T. GIRARD , au Palais , dans la Grande
Salle , à l'Envie.
M. DC. LXXXIII .
VEC PRIVILEGE DV ROI.
ང་
EXTRAORDINAIRE
DU
MERCURE
GALAN T.
QUARTIER DE JUILLET 168;.
TOME
XX111.
ovs eftiez furpriſe,
Madame, de n'avoir
V
rien veu de Mr de la
Févrerie dans mes
dernieres Lettres
Extraordinaires.
Heurenfement je fuis en pouvoir de
reparer ce defaut dans celle- cy , &
je la commence par un ouvrage de
A
Q.de Fuillet 1683.
5 Extraordinaire
La façon. Quelques affaires , qui
l'ont occupé entierement depuis quelque
temps, l'ayant empefché d'écrire
Sur les Questions qu'on a propofíes
à l'ordinaire , il n'est pas fort étonnant
que vous vous soyez apperçenë
de fon filence. Tout ce que je vous
ay envoyé de luy cft fi digne d'eftre
leû , qu'il est difficile que vous ne
cherchiez d'abord fon nom parmy
ceux qui entrent dans ce Recueil de
Pieces diverfes que vous recevez de
moy tous les trois mois . Le nouveau
Traité qu'il m'a fait tenir , & dont
je me hafte de vous faire part, eftfur
une matiere d'autant plus utile, qu'il
n'y a perfonne à qui elle ne foit propre.
Tout le monde écrit & reçoit des
Lettres, & l'on trouvera dans ce
Traité les diverfes regles qu'il faut
obferver dans les diverfes manieres
d'écrire.
du Mercure Galant.
52·5552525:5225SSS
DU STILE
EPISTOLAIRE. ⠀
L
' Ecriture eft l'image de la
Parole , comme la Parole
eft l'image de la Penſée . L'uſage
de la Parole eft divin , l'invention
de l'Ecriture merveilleuſe. Enfin
toutes les deux nous rendent do-
& es & raiſonnables. Rien n'eft
plus prompt que la Parole ; ce
n'eft qu'un fon que l'air forme
& diffipe en mefme temps . L'Ecriture
eft plus durable , elle fixe
ce Mercure , elle arrefte cette
Fléche, qui eftant décochée, ne
revient jamais. Elle donne du
A ij
7
Extraordinaire
corps à cette noble expreffion
de l'ame , & la rendant viſible à
nos yeux , pour me fervir des
termes d'un de nos Poëtes , elle
conferve plufieurs fiecles , ce qui
me fembloit mourir en naiffant.
Mais fi l'Ecriture perpétuë la
Parole, elle la fait encore entendre
à ceux qui font les plus éloignez,
& comme un Echo fidelle,
elle répete en mille lieux , & à
mille Gens , ce que l'on n'a dit
quelquefois qu'en fecret , & à
l'oreille. C'est ce qui la rend fi
neceffaire dans la vie , & particulierement
dans l'ufage du Stile
Epiftolaire ; car enfin l'Ecriture
qui a esté inventée pour conferver
les Sciences, & pour eternifer
les actions des Grands Hommes,
ne l'a pas moins efté pour fupléer
du Mercure Galant.
5.
à l'éloignement des lieux , & à
l'abſence des Perfonnes. On n'a
pas toûjours eu befoin de Contracts
& d'Hiftoires , pour infpirer
la vertu , & la bonne-foy.
Nos anciens Gaulois mefme ont
efté braves, vertueux, & fçavans,
fans le fecours de ce bel Art . La
Parole & la Memoire contenoient
toutes leurs fciences , &
toute leur étude ; mais dans le
commerce de la vie , où l'on ne
peut cftre toûjours enſemble,
y a.t. il rien de plus agreable, &
de plus utile, que de fe parler &
de s'entretenir par le moyen
d'une Lettre , comme fi l'on ef
toit dans un mefme lieu ? Bien
plus, fi nous en croyons l'amou
reuſe Portugaife , les Lettres
nous donnent une plus forte idée
A üj
Extraordinaire
de la Perfonne que nous aimons .
Il mefemble, dit - elle à fon Amant,
que je vous parle quandje vous écris,
&
que vous m'eftes un peu plus préfent.
Un Moderne a donc eu raifon
de nommer les Lettres les
Difcours des Abfens. L'Homme fe
répand & fe communique par
elles dans toutes les Parties du
Monde . Il fçait ce qui s'y paffe,
& il y agit mefme pendant qu'il
fe repofe ; un peu d'encre & de
papier , fait tous ces miracles.
Mais que j'ay de dépit contre
ceux , qui pour rendre ce com ..
mercé plus agreable , l'ont rendu
fi difficile, qu'au lieu d'un quartd'heure
qu'il falloit pour faire
fçavoir de fes nouvelles à quelqu'un
, il y faut employer quelquefois
unejournée entiere ! L'adu
Mercure Galant.
rangement
d'une douzaine
de
paroles emporte deux heures de
temps. C'eſt une affaire qu'une
Lettre , & tel qui gagneroit
fon
Procés , s'il prenoit la peine d'écrire
pour le folliciter
, aime
mieux le perdre comme le Mifantrope
de Moliere , que de
s'engager
dans un pareil embarras
.
On a prétendu mettre en Art
ce genre d'écrire , & quelquesuns
( comme de la Serre & fes
Imitateurs ) en ont voulu faire
leçon . Un Moderne mefme , parmy
tant de préceptes qu'il a
donnez pour l'éducation d'une
Perfonne de qualité, a traité de
la maniere d'écrire des Lettres ,
de leur diférence, & du ſtile qui
leur eft propre. Je veux croire
A iiij
8 Extraordinaire
qu'il a tres - bien réuffy en cela ;
mais n'y a-t- il point un peu d'affectation
baffe & inutile , de donner
pour regles, qu'aux Perſonnes
d'un rang au deffus de nous,
aufquelles on écrit, il faut fe fervir
de grand papier, que la feüille
foit double ,qu'on mette un feuillet
blanc, outre l'envelope pour
couvrir cette feuille , fi elle eft
écrite de tous coſtez , qu'il y ait
un grand efpace entre le Monfei
gneur & la premiere ligne , & cent
autres chofes de cette nature ?
Cela , dis-je , ne fent- il point la
bagatelle, & y a- t - il rien de plus
ridicule qu'un Homme qui fe
pique d'écrire , de plier , & de
cacheter des Lettres à la mode ,
comme parlent quelques Prétieux
? Ce font des minuties indi
du Mercure Galant.
9
gnes d'un honnefte Homme , &
d'un bel Efprit. Qui fçait faire
une belle Lettre , la fçait bien plier
fans qu'on luy en donne des préceptes
, & ces petites façons de
quelques Cavaliers & de quelques
Dames pour leurs Poulets,
font des galateries hors d'oeuvre,
& des marques de la petiteffe de
leur efprit,plutoft que de leur po
liteffe , & de leur honnefteté.
Leurs Lettres n'ont rien de galat,
fi vous en oftez le papier doré, la
foye, & la cire d'Espagne. Cet endroit
de la Civilité Françoiſe, me
fait fouvenir de cet autre des
Nouvelles nouvelles , où deux
prétédus beaux Efprits difputent
s'il faut mettre la datte d'une
Lettre au commencement , ou à
la fin. L'un répond, & peut-eftre
ΙΟ Extraordinaire
avec efprit, qu'aux Lettres d'af.
faires & de nouvelles , il faut
écrire la datte au haut , parce
qu'on eft bien - aiſe de fçavoir
d'abord le lieu & le temps qu'el
les font écrites ; mais que dans
les Lettres galantes & de complimens
, où ces chofes font de
nulle importance , il faut écrire
la datte tout au bas . Mais ils font
encore une autre Queſtion , fçavoir
, s'il faut écrire , de Madrid,
ou à Madrid ; & l'un d'eux la réfout
affez plaifamment , en difant
qu'il ne faut mettre ny à , ny de,
mais feulement Madrid ; & que
c'eft de la forte que le pratiquent
les Perfonnes de qualité.
Je fçay qu'il y a mille choſes
qu'il ne faut pas négliger dans
les Lettres, à l'égard du refpect,
du Mercure Galant . II
de l'honnefteté , & de la bien .
féance ; & c'est ce qu'on appelle
le decorum du Stile Epiftolaire,
qui en fait tantoft l'acceffoire,
& tantoft le principal. Toutes
ces formalitez font le principal
des Lettres de compliment, mais
elles ne font que l'acceffoire des
Lettres d'affaires, ou de galanterie.
Quand une Lettre inftru-
Ative, ou galante, eft bien écrite ,
on ne s'attache pas à examiner
s'il y a affez de Monfieur ou de
Madame , & fi le Serviteur treshumble
eft mis dans toutes les
formes ; mais dans une Lettre de
pure civilité , on doit obſerver
cela exactement . Ceux qui fçavent
vivre , & qui font dans le
commerce du grand monde, ne
manquent jamais à cela , me dira12
Extraordinaire
t - on , & ainfi il eft inutile de faire
ces fortes d'obfervations . Il eft
vray ;mais quandje voy que dans
les plus importantes négotiations
, un mot arrefte d'ordinaire
les meilleures teftes , & retarde
les dépefches les plus preffées,
quand je voy que l'Académie
Françoife fe trouve en peine
comment elle foufcrira au bas
d'une Lettre qu'elle veut écrire
à M' de Boifrobert , qu'elle ne
fçait fi elle doit mettre Vos tres
affclionnez Serviteurs, parce qu'
elle ne veut pas foufcrire vos tres
humbles Serviteurs , qu'enfin elle
cherche un tempérament , &
qu'elle foufcrit Vos tres paffionnez
Serviteurs , je croy que ces formalitez
font neceffaires , qu'on
peut entrer dans ces détails , &
81
du Mercure Galant.
13
s'en faire des regles judicieuſes &
certaines. Mais je ne puis approuver
qu'on aille prendre des
modelles de Lettres dans la Traduction
de Jofephe par M'd'Andilly
, car quel raport peut -il y
avoir entre un Gouverneur de
Province qui écrit à Lours LE
GRAND, & Zorobabel qui écrit
au Roy de Perfe ? Je ne m'étonne
donc pPfces Ecrivains
qui femblent eftre faits pour en
tretenir les Colporteurs, & pour
garnir les rebords du Pont. neuf,
n'ont pas réüffy dans les modelles
qu'ils nous ont donnez pour
bien écrire des Lettres. Leurs
Ouvrages font trop froids, ou de
pur caprice , & les Autheurs
n'eftoient pas prévenus des paffions
qu'il faut reffentir , pour
14
Extraordinaire
entrer dans le coeur de ceux qui
en font émûs. Perfonne ne fe
reconnoift dans leurs Lettres ,
parce que ce font des portraits
de fantaiſie , qui ne reſſemblent
pas . On n'a donc fait que fe di .
vertir des regles qu'ils nous ont
voulu preſcrire, & on a toûjours
crû qu'il eftoit impoffible de
fixer les Lettres dans un Royaume,
où l'on ne change pas moins
de mode pour écrire que pour
s'habiller.
La Nature nous eft icy plus
neceffaire que l'Art ; & l'Ecriture ,
qui eft le Miroir dans lequel elle
fe repréſente, ne rend jamais nos
Lettres meilleures , que
lors qu '
elles luy font plus femblables.
Comme rien n'eft plus naturel
à l'Homme que la parole , rien
du Mercure Galant.
IS
ne doit eftre plus naturel que fon
expreffion. L'Ecriture , comme
un Peintre fidelle, doit la repréfenter
à nos yeux de la mefme
maniere qu'elle frape nos oreilles
, & peindre dans une Lettre ,
ainfi que dans un Tableau , non
feulement nos paffions, mais encore
tous les mouvemens qui les
accompagnent. Jeſçay bien que
le Jugement venant au fecours
de l'Ecriture, retouche cette premiere
Ebauche , mais ce doit
eftre d'une maniere fi naturelle,
que l'Art n'y paroiffe aucunement
; car la beauté de cette
peinture confifte dans la naïveté.
Nos Lettres qui font des
Converfations par écrit, doivent
donc avoir une grande facilité,
pour atteindre à la perfection du
16 Extraordinaire
genre Epistolaire , & pour y
réüffir , les principales regies
qu'il faut obferver, font d'écrire
felon les temps , les lieux , & les
perfonnes. De l'obfervation de
ces trois circonstances dépend la
réüffite des belles Lettres, & des
Billets galants ; mais à dire vray,
tout le monde ne connoift pas
veritablement ce que c'est que
cet Art imaginaire , ny quelles
font les Lettres qui doivent eftre
dans les bornes du Stile Epiftolaire.
On les peut réduire toutes à
quatre fortes , les Lettres d'af
faires , les Lettres de compliment,
les Lettres de galanterie ,
les Lettres d'amour. Comme le
mot d'Epiſtre eft finonime à celuy
de Lettre, je ne m'arreſteray
du Mercure Galant. 17
point à expliquer cette petite
diférence. Je diray feulement
que le ftile de la Lettre doit eftre
fimple & coupé , & que le ftile
de l'Epiftre doit avoir plus d'ornement
& plus d'étendue , comme
on peut le remarquer chez
Fes Maiftres de l'Eloquence
Greque & Romaine .
Enfin
chacun fçait que le mot d'Epiftre
eft confacré dans la Langue Latine,
& qu'il n'eft en ufage parmy
nous , que dans les Vers, & àla
tefte des Livres qu'on dédie;
mais ce qui eft affez remarquable
, c'eft d'avoir donné le nom
de Lettres à cette maniere d'écrire
, ce nom comprenant toutes
les Sciences . On
peut neantmoins
le donner veritablement
à ces grandes & fçavantes Let-
Q.de Fuillet 1683.
B
18 Extraordinaire
tres de Balzac, de Coftar , & de
quelques autres celebres Autheurs
. Les Lettres d'affaires
font faciles , il ne faut qu'écrire
avec un peu de netteté , & -bien
prendre les moyens qui peuvent
faire obtenir ce qu'on demande.
Peu de ces Lettres voyent le jour,
& perfonne ne s'avife d'en faire
la Critique. Il n'en eft pas de
meline des Lettres de compli
ment . Comme elles font faites
pour fatisfaire à noftre vanité,
on les expoſe au grand jour , &
on les examine avec beaucoup
de rigueur. Il n'y en a prefque
point d'achevées , & l'on n'en
peut dire la raifon , fi ce n'eft que
de toutes les manieres d'écrire ,
le Panégyrique eft le plus difficile,
C'eft le dernier effort du
du Mercure Galant.
19
genre démonftratif. Ainfi il eſt
rare qu'une Lettre foit une veritable
Piece d'éloquence. De
plus , ces fortes de Lettres s'adreffent
toûjours à des Gens,
qui eftant prévenus de fortes
paffions , comme de la joye & de
la trifteffe , & qui ne manquant
pas de vanité & d'amour propre,
ne croyent jamais qu'on en dife
affez. Ceux- mefme qui n'y ont
point de part , en jugent felon
leur inclination , & ils trouvent
toûjours quelque chofe à redire,
parce que les louanges qu'on
donne aux autres , nous paroiffent
fades, par une fecrete envie
que le bien qu'on en dit nous
caufe. Mais au refte fi on eftoit
bien defabufé que les Lettres
ne font pas toujours des compli
Bij
20 Extraordinaire
mens & des civilitez par écrit,
qu'elles n'ont point de regles
précifes & certaines , peut- eſtre
n'en blâmeroit- on pas comme
l'on fait , de fort bonnes , & de
bien écrites. Si on eftoit encore
perfuadé que les Lettres font de
fidelles Interpretes de nos penfées
& de nos fentimens , que ce
1 font de veritables portraits de
nous.mefmes , où l'on remarque
jufques à nos actions & à nos manieres
, peut- eftre que les plus
négligées & les plus naturelles.
feroient les plus eſtimées . A la
yerité ces peintures , pour eſtre
quelquefois trop reffemblantes,
en font moins agreables, & c'eſt
pourquoy on s'étudie à ſe cacher
dans les Lettres de civilité, & de
compliment. Elles veulent du
du Mercure Galant. 21
fard ; & cette maniere réfervée
& refpectueuse dans laquelle
nous y paroiffons , réüffit bien
mieux qu'un air libre & enjoüé,
qui laiffe voir nos defauts, & qui
ne marque pas affez de foûmiffion
& de dépendance. Nous
voulons eftre veus du bon costé,
& on nous veut voir dans le ref
pect ; mais lors que l'on s'expofe
familierement , fans honte de
noftre part , & fans ceremonie
pour les autres, il eſt rare qu'on
nous aime , & qu'on nous approuve
, fur tout ceux qui ne
nous connoiffent pas , & qui ne
jugent des Gens que par de
beaux déhors. D'ailleurs comme
nos manieres ne plaiſent pas
tout le monde , il eft impoffible
que des Lettres qui en font plei
22
Extraordinaire
nes, ayent une approbation genérale.
Le Portrait plaiſt fouvent
encore moins que la Perfonne,
foit qu'il tienne à la fantaifie
du Peintre , ou à la fituation
dans laquelle on eftoit lors qu'on
s'eft fait peindre. Les Lettres
qu'on écrit quand on eft cha .
grin, font bien diférentes de celles
que l'on écrit dans la joye , &
dans ces heureufes difpofitions
où l'on fe trouve quelquefois ; &
ce font ces favorables momens
qui nous rendent aimables dans
tout ce que nous faifons . Il faudroit
donc n'écrire que lors
qu'on s'y est bien difpofe , car
toutes nos Epiftres chagrines ne
font pas fi agreables que celles
de Scarron. Mais enfin pour
réuffir dans les Lettres de civi-
"
du Mercure Galant.
23
lité , il faut avoir une grande
douceur d'efprit , des manieres
Alateuſes & infinuantes , un ftile
pur & élegant, du bon fens , &
de la jufteffe , car on a banny des
Complimens , le phébus & le
galimathias, qui en faifoient autrefois
toute la grace & toute la
beauté . Mais avant que de finir
cet Article , je croy qu'il eft à
propos de dire quelque chofe
du Compliment, qui fert de fond
& de fujet à ces fortes de Lettres.
Le Compliment , à le prendre
dans toute fon étenduë , eft un
genre de civilité , qui fubfifte
feul , fans le fecours de la Converfation
, des Harangues, & des
Lettres . Ainfi on dit , F'ay envoyé
faire un Compliment , on m'eft
24
Extraordinaire
venu faire un Compliment. Il entre
à la verité dans la Converſation ,
dans les Harangues , & dans les
Lettres , & il en conftitue l'effence
en quelque façon , mais il
en fort quelquefois, & lors qu'il
eft feul , il en difére effentiellement.
Il eft plus court , plus fimple,
plus jufte, & plus exact ; &
c'eſt de cette forte qu'il eft difficile
de le définir dans les termes
de la Rhétorique , parce qu'on
peut dire que les Anciens n'ont
fçeu ce que c'eftoit , au moins
de la maniere que nous le pratiquons
, & qu'ils ne nous en ont
point laiffé d'exemples . Tout
fentoit la Déclamation chez eux ,
& avoit le tour de l'Oraiſon , &
de la Harangue . Cependant je
dis que faire un Compliment à
quelqu'un,
du Mercure Galant.
25
que
paquelqu'un,
n'eft autre choſe
de luy marquer par de belles
roles , l'eftime & le refpect que
nous avons pour luy. Complimenter
quelqu'un , eft encore
s'humilier agreablement devant
luy. Enfin un Compliment eft
un Combat de civilitez réciproques
; ce qui a fait dire à M
Coftar
, que les Lettres eftoient
des Duels , où l'on fe bat fouvent
de raiſons , & où l'on employe
fes forces fans réſerve & fans retenuë
. Il eſt vray qu'il y en a
qui n'y gardent aucunes mefures ,
mais nos Complimens ne font .
ils pas des oppofitions , & des
contradictions perpétuelles ? On
y cherche à vaincre , mais le
Vaincu devient enfin le Victo .
rieux par fon opiniâtreté . Quelle
2. de Juillet 1683.
Queli
26 Extraordinaire
ridicule & bizare civilité , que
celle des Complimens ! Il entre
encore de la rufe & de l'artifice
dans cette forte de Combat , &
je ne m'étonne pas files Homes
fracs & finceres y font fi peu propres,
& regardent nos Compli
mens comme un ouvrage de la
Politique, comme un effet de la
corruption du Siecle, comme la
pefte de la Societé civile . Ils apellent
cela faire la Comédie, & difent
qu'on doit y ajoûter peu de
foy, parce que c'eſt une maxime
du Sage , qu'on n'eſt pas obligé
de garantir la verité des Compli
mens. Ainfi la meilleure maniere
de répondre aux louanges, c'eſt
de les contredire agreablement,
& de marquer de bonne grace
qu'on ne les croit pas , ou plutoft
du Mercure Galant.
27
toute la juſtice qu'on peut rendre
aux méchantes Lettres , & aux
fades Complimens , eft de ne les
pas lire, & de n'y pas répondre.
Les Lettres de galanterie font
difficiles.
Cependant c'eſt le
genre où l'on en trouve de plus
raifonnables. Un peu d'air & des
manieres du monde, une expreffion
aifée & agreable, je- ne -fçay
quelle délicateffe de penfer & de
dire les choſes, avec le fecret de
bien appliquer ce que l'on a de
lecture & d'étude , tout cela en
compofe le veritable caractere,
& en fait tout le prix & tout le
mérite. Cicéron eft le feul des
Anciens qui ait écrit des Lettres
galantes , en prenant icy le mot
de galanterie pour celuy de politeffe
&
d'urbanité , comme par-
C
ij
28 Extraordinaire
loient les Romains , c'est à dire,
du ftile qu'ils appelloient tocofum
&Facetum, Il eft certain auffi que
Voiture a la gloire d'avoir efté le
premier , & peut- eftre l'unique
entre les Autheurs modernes ,
qui ait excellé en ce genre de
Lettres. Mr Sorel dit mefme qu'il
en eſt l'Inventeur , & que nous
luy avons beaucoup d'obligation
de nous avoir garantis de l'importunité
des anciens Complimens
, dont les Lettres eftoient
pleines , & d'auoir introduit une
plus belle & facile méthode d'écrire.
M'de Girac, fon plus grand
Ennemy , demeure d'accord ,
qu'on ne peut rien penfer de plus
agreable que fes Lettres galantes,
qu'elles font remplies de fel
Attique , qu'elles ont toute la
du Mercure Galant. 294
douceur & l'élegance de Terence
, & l'enjoüement de Lucien
. Il faut donc avoir le génie
de Voiture , ou de Balzac , pour
bien faire des Lettres galantes.
Le remercîment d'un Fromage;
ou d'une Paire de Gans, leur en
fourniffoit une ample matiere,
& ç'a efté par là qu'ils ont acquis
une fi grande réputation.
Nous n'avons point de belles
Lettres d'amour, & mefme il s'en
trouve peu chez les Anciens . Ce
n'eft pas affez que de fçavoir bien
écrire , il faut aimer. Ceux qui
réüffiffent ne font pas Autheurs.
Les Autheurs qui aiment, cherchent
trop à plaire ; & comme
les Billets d'amour les plus né .
gligez font les meilleurs , ils croiroient
fe faire tort s'ils paroif.
C iij
30 Extraordinaire
foient de la forte. Chacun fait
encore miftere de fa tendreffe ,
& craint d'eftre veu dans cette
négligence amoureuſe . Mais ce
qui fait auffi noftre délicateffe
fur ce fujet , c'eſt que la paffion
des autres nous femble une ridicule
chimere . Il faut donc aimer.
C'eſt là tout le fecret pour bien
écrire d'amour , & pour en bien
juger.
Pourbien chanter d'amour, ilfaut
eftre amoureux.
Je croy
meſme que
l'Amour a
efté le premier
Inventeur
des
Lettres. Il eft Peintre , il eft
Graveur, il eft encore un fidelle
Courrier
qui porte aux Amans
des nouvelles de ce qu'ils aiment.
La grande affaire a toûjours
eſté
celle du coeur. L'amour qui d'adu
Mercure Galant.
31
bord unit les Hommes, ne leur
donna point de plus grands defirs
que ceux de le voir & de fe
communiquer, lors qu'ils eftoient
féparez par une cruelle abfence.
Leurs foûpirs portoient dans les
airs leurs impatiences amoureufes
; mais ces foûpirs eftoient
trop foibles , quelques violens
qu'ils fuffent , pour ſe pouvoir
rencontrer . Ils demeuroient toû
jours en chemin , ardens , mais
inutiles meffagers des coeurs,
Mille Chifres gravoient fur les
Arbres , & fur les matieres les
plus dures , leurs inquiétudes &
leurs peines ; mais les Zéphirs
qui les baifoient en paffant, n'en
pouvoient conferver l'image, ny
la faire voir aux Amans abfens.
Les Portraits qui confervent fi
C iiij
32
Extraordinaire
vivement l'idée de l'Objet aimé ,
ne pouvoient répondre à leurs
careffes paffionnées . Il fallut
donc d'autres Interpretes , d'au.
tres Simboles , d'autres Images
, pour le faire entendre , fe &
pour s'expliquer , dans une fi
fâcheufe abfence ; & on s'eſt
fervy des Lettres qui , apres les
yeux , ne laiffent rien à defirer à
l'efprit , puis qu'elles font les
plus exacts , & les plus fidelles
Secretaires de nos coeurs . En
effet, ne font-elles pas fufceptibles
de toutes les paffions ? Elles
font triftes , gayes , coleres, amou
reufes , & quelquefois remplies
de haine & de reffentiment , car
les paffions fe peignent fur le
papier comme fur le vifage . On
avoit befoin de l'expreffion de
du Mercure Galant.
33
ces mouvemens, pour bien juger
de nos Amis pendant l'abſence.
C'est à l'Ecriture qu'on en eft
redevable , mais fur tout à l'A- .
mour, qui l'a inventée , Littera
opus amoris.
La gloire de bien écrire des
Lettres d'amour , a donc efté
réſervée avec juſtice au galant
Ovide. Il fçavoit l'art d'aimer,
& le mettoit en pratique. Quoy
qu'il ait pris quelquefois des fu
jets feints pour exprimer cette
paffion , il a fouvent traité de ſes
amours fous des noms empruncar
enfin qu'auroit - il pû
dire de plus pour luy mefme ?
Peut- on rien voir de plus touchant
& de plus tendre que les
Epiftres d'Ariane à Théfée , de
Sapho à Phaon , & de Léandre
tez ;
34
Extraordinaire
à Héro ? Mais ce que j'y admire
fur tout , ce font certains traits
fins & délicats , où le coeur a
bien plus de part que l'efprit.
Au refte on ne doit pas eftre
furpris , fi les Epiftres d'Ovide
l'emportent fur toutes
les Lettres d'amour , qui nous
font restées de l'Antiquité , &
mefme fur les Billets les plus galans
& les plus tendres d'apré.
fent. Elles font en Vers , & l'a
mour est l'entretien des Mufes.
Il eſt plus vif & plus animé dans
la Poëfie , que dans fa propre
effence , dit Montagne . L'avantage
de bien écrire d'amour appartient
aux Poëtes , affure M
de Girac ; & le langage des Hommes
eft trop bas pour exprimer
une paffion fi noble. C'est peutdu
Mercure Galant.
35
eftre la raison pourquoy nos
vieux Courtisans faifoient pref
que toujours leur Déclaration
d'amour en Vers , ou plutoft la
faifoient faire aux meilleurs Poëtes
de leur temps , parce qu'ils
croyoient qu'il n'y avoit rien de
plus excellent que la Poëfie , pour
bien repréſenter cette paffion ,
& pour l'inspirer dans les ames.
Mais tout le monde ne peut
pas eftre Poëte, & il y a encore
une autre raifon , qui fait que
nous avons fi peu de belles Lettres
d'amour ; c'eft qu'elles ne
font pas faites pour eftre veuës.
Ce font des oeuvres de tenebres,
qui fe diffipent au grand jour ; &
ce qui me le fait croire, c'eſt que
dans tous les Romans , où l'amour
eſt peint fi au naturel , où
36
Extraordinaire
les paffions font fi vives & fi ardentes
, où les mouvemens font
fi tendres & fi touchans , où les
fentimens font fi fins & fi délicats
; dans ces Romans , dis je,
dont l'amour profane a dicté toutes
les paroles , on ne trouvera
pas à prendre depuis l'Aſtrée jufqu'à
la Princeffe de Cléves , de
Lettres excellentes, & qui foient
achevées en ce genre. C'eft là
où prefque tous les Autheurs de
ces Fables ingénieuſes ont échoué.
Toutes les intrigues en
font merveilleufes , toutes les
avantures furprenantes , toutes
les converfations admirables ,
mais toutes les Lettres en font
médiocres ; & la raiſon eft, que
ces fortes de Lettres ne font pas
originales . Ce font des fantaifies,
du Mercure Galant. 37
des idées , & des peintures , qui
n'ont aucune reffemblance . Ces
Autheurs n'ont écrit ny pour
Cyrus , ny pour Clélie, ny pour
eux , mais feulement pour le Public
, dont ils ont quelquefois
trop étudié le gouft & les manieres
. Mais outre cela , s'il eft
permis de raconter les conqueftes
& les victoires de l'Amour,
les combats & les foufrances des
Amans , la gloire du Vainqueur,
la honte & les foûpirs des Vaincus
, il est défendu de réveler les
fecrets & les miſteres de ce Dieu,
& c'est ce que renferment les
Billets doux & les Lettres d'amour.
Il est dangereux de les intercepter
, & de les communiquer
à qui que ce ſoit qu'aux Intéreflez,
qui en connoiffent l'im38
Extraordinaire
portance. Le don de penétrer &
de bien goufter ces Lettres , n'apartient
pas aux Efprits fiers &
fuperbes , mais aux Ames fimples ,
pures & finceres , à qui l'amour
communique toutes les delices.
Les grands Génies fe perdent
dans cet abîme . Les fiers , les infenfibles
, les inconftans , enfin
ceux qui raiſonnent de l'amour,
& qui préfument tant de leurs
forces , ne connoiffent rien en
toutes ces chofés .
On ne doit pas chercher un
grand ordre dans les Lettres d'amour
, fur tout lors qu'elles repréfentent
une paffion naiffante,
& qui n'ofe fe déclarer ; mais il
faut un peu plus d'exactitude
dans les Réponses qu'on y fait.
Une Perfonne qui a épanché ſon
du Mercure Galant.
39
coeur fur plufieurs articles, & qui
eft entrée dans le détail de ſa paffion
, veut qu'on n'oublie rien, &
qu'on réponde à tout. Elle ne
feroit pas contente de ce qu'on
luy diroit en gros de tendre &
de paffionné , & le moindre article
négligé , luy paroiftroit d'un
mépris, & d'une indiférence impardonnable.
Le premier qui
écrit, peut répandre fur le papier
toutes les penfées de fon coeur,
fans y garder aucun ordre, & s'abandonner
à tous fes mouvemens
; mais celuy qui répond ,
a toûjours plus de modération .
Il obferve l'autre , le fuit pas
pas, & ne s'emporte qu'aux endroits
, où il juge que la paffion
eft neceffaire , car enfin les af
faires du coeur ont leur ordre &
à
40
Extraordinaire
leur exactitude auffi- bien que les
autres. J'avoue que ces Lettres
ont moins de feu , moins de bril .
lant , & moins d'emportement
que les premieres ; mais pour
eftre plus moderées & plus tranquilles
, elles ne font pas moins
tendres & moins amoureuſes.
Si l'on confidere fur ce pied - là
les Réponses aux Lettres Portugaifes
, on ne les trouvera pas fi
froides & fi languiffantes que
quelques- uns ont dit. C'est un
Homme qui écrit , dont le cara-
&tere eft toûjours plus judicieux
que celuy d'une Femme. Il fe
juftifie, il raffure l'efprit inquiet
de fa Maîtreffe , il luy ofte fes
fcrupules , il la confole enfin , il
répond exactement à tout . Cela
demande plus d'ordre , que les
du Mercure Galant.
41
faillies volontaires de l'amour,
dont les Lettres Portugaiſes font
remplies . Si les Réponses font
plus raisonnables , elles font auffi
tendres & auffi touchantes que
les autres , defquelles pour ne
rien dire de pis , on peut affurer
qu'elles font des images de la
paffion la plus defordonnée qui
fut jamais. L'amour y eft auffi
naturellement écrit , qu'il eftoit
naturellement reffenty . C'eft
une violence & un déreglement
épouvantable . S'il ne faut que
bien des foibleffes pour prouver
la force d'une paffion , fans -doute
que la Dame Portugaife aime
bien mieux que le Cavalier François
, mais s'il faut de la raiſon ,
du jugement, & de la conduite,
pour rendre l'amour folide &
Q. deJuillet 1683.
D
42 Extraordinaire
durable , on avoüera que le Cavalier
aime encore mieux que la
Dame. Les Femmes fe flatent
qu'elles aiment mieux que nous,
parce que l'amour fait un plus
grand ravage dans leurs ames,
& qu'elles s'y abandonnent entierement
; mais elles ne doivent
pas tirer de vanité de leur foibleffe
. L'Amour eft chez elles
un Conquérant, qui ne trouvant
aucune réfiftance dans leurs
cours, paffe comme un torrent,
& n'a pas plutoſt aſſujetty leur
raiſon, qu'il abandonne la place.
Mais chez nous , c'eſt un Ufurpateur
fin & rufé , qui fe retranche
dans nos coeurs , & qui les
conferve avec le mefine foin qu'il
les a pris . Il s'accommode avec
noftre raiſon , & il aime mieux
du Mercure Galant.
43
regner plus feûrement & plus
longtemps avec elle , que de
commander feul , & craindre à
tous momens la revolte de fon
Ennemie . C'eſt donc le bon fens
abufé , & la raiſon féduite , qui
rendent l'amour conftant & in
vincible , & c'eft de cette forte
d'amour dont nous voyons le
portrait dans les Réponses aux
Lettres Portugaifes, & dans prefque
toutes celles qui ont le veritable
caractere de l'Homme.
Ovide ne brille jamais tant dans
les Epiftres de fes Héros , que
dans celles de fes Héroïnes. Il
obſerve dans les premieres plus
de fageffe , plus de retenue , &
bien moins d'emportement
. On
fe trompe donc de croire
que
Lettres amoureufes ne doivent
les
Dij
44
Extraordinaire
Ne pas eftre fi raisonnables .
feroit.ce point plutoft que les
Femmes fentant que nous avons
l'avantage fur elles pour les Lettres
, & que nous regagnons à
bien écrire , ce qu'elles nous of
tent à bien parler , ont introduir
cette maxime, qu'elles l'emportoient
fur nous pour les Lettres
d'amour , qui pour eſtre bien paf
fionnées , ne demandent pas, difent
elles , tant d'ordre , de liaifon,
& de fuite ? Cette erreur a
gagné la plupart des Efprits, qui
font valoir je - ne - fçay quels Billets
déreglez , où l'on voit bien
de la paffion , mais peu d'efprit
& de délicateſſe
, non pas que je
veüille avec Mi de Girac , que
pour réüffir dans les Lettres d'amour
, on ait tant d'efprit , &
du Mercure Galant,
45
qu'on ne puiffe fçavoir trop de
chofes. La paffion manque rarement
d'eftre éloquente , a dit
agreablement un de nos Autheurs
; & en matiere d'amour,
on n'a qu'à fuivre les mouvemens
de fon coeur. Le Bourgeois Gentilhomme
n'eftoit pas fi ridicule
qu'on croiroit bien , de ne vou
loir ny les feux , ny les traits du
Pédant Hortenfius, pour déclarer
fa paffion à fa Maîtreffe, mais
feulement luy écrire , Belle Marquife,
vos beauxyeux me font mourir
d'amour. C'en feroit fouvent affez ,
& plus que toute la fauffe galanterie
de tant de Gens du monde,
qui n'avancent guére leurs affaires
avec tous leurs Billets doux,
qui cherchent fineffe à tout , &
qui fe tuënt à écrire des Riens,
46
Extraordinaire
d'une maniere galante , & qui
foient tournez gentiment , comme
parle encore le Bourgeois Gentilhomme.
Ceux qui ont examiné de pres
les Lettres amoureufes de Voiture
, n'y trouvent point d'autre
defaut que le peu d'amour . Voiture
avoit de l'efprit , il eftoit
galant, il prenoit feu meſme aupres
des Belles ; mais il n'aimoit
guére, & fongeoit plutoft à dire
de jolies chofes , qu'à exprimer
fa paffion. Il eftoit de compléxion
amoureufe, dit M' Pelliffon
dans fa Vie , ou du moins feignoit
de l'eftre, car on l'accuſoit
de n'avoir jamais veritablement
aimé. Tout fon amour eftoit
dans fa tefte , & ne defcendoit
jamais dans fon coeur. Cet amour
du Mercure Galant. · 47
fpirituel & coquet eft encore la
caufe pourquoy fes Lettres font
fi peu touchantes , & prefque
toutes remplies de fauffes pointes,
qui marquent un efprit badin
qui ne fçait que plaifanter . Or il
eft certain qu'en amour la plaifanterie
n'eft pas moins ridicule,
qu'une trop grande fageffe. Les
Lettres amoureufes de Voiture
ne font
pas des Originaux que la
Jeuneffe doive copier , mais que
dis-je , copier? Toutes les Lettres.
d'amour doivent eftre originales.
Dans toutes les autres on peut
prendre de bons modelles ,
les imiter ; mais icy il faut que
le coeur parle fans Truchement.
Qui fe laiffe gagner par des paroles
empruntées , mérite bien
d'en eftre la Dupe. L'amour eft
&
48
Extraordinaire
affez éloquent , laiffez le faire ;
s'il eft réciproque, on fçaura vous
entendre, & vous répondre . Mais
c'eft affez parler des Lettres d'a
mour, tout le monde s'y croit le
plus grand Maiftre.
Je pourrois ajoûter icy les Lettres
de Politique ; mais outre
qu'elles font compriſes dans les
Lettres d'affaires, il en eft comme
de celles d'amour. Le Cabinet
& la Ruelle obfervent des
regles particulieres , qui ne font
connues que des Maiftres . Il n'y
a point d'autres préceptes à pra
tiquer, que ceux que l'Amour &
la Politique infpirent ; mais neanmoins
fi l'on veut des modelles
des Lettres d'affaires, on ne peut
en trouver de meilleures que celles
du Cardinal du Perron , & du
Cardinal
du Mercure Galant.
49
Cardinal d'Offat, puis qu'au fentiment
de M'de la Mote leVayer,
la Politique n'a rien de plus confiderable
que les Lettres de ce
dernier.
Voila à peu prés l'ordre qu'on
peut tenir dans les Lettres . Cependant
il faut avouer qu'elles ne
font plus aujourd'huy das les bor.
nes du StileEpiftolaire . Celles des
Sçavans , font des Differtations ,
& des Préfaces ; celles des Cavaliers
& des Dames , des Entretiens
divers , & des Converſations
galantes. Si un Ecclefiaftique
écrit à quelqu'un fur la naiffance
d'un Enfant , il luy fait un
Sermon fur la fécondité du Ma.
riage , & fur l'éducation de la
Jeuneffe. Si c'eſt un Cavalier qui
traite le mefme fujet , il fe divertit
Q.de Fuillet 1683.
E
So Extraordinaire
fur les Couches de Madame , il
complimente le petit Emmailloté
, & faifant l'Aftrologue avant
que de finir fa Lettre , il
allume déja les feux de joye de
fesVictoires, & compofe l'Epithalame
de fes Nôces. Neantmoins
on appelle tout cela de belles &
de grandes Lettres ; mais on de
vroit plus juſtement les appeller
de grands Difcours , & de petits
Livres , au bas deſquels , comme
dit M' de Girac , on a mis voftre
tres-humble & tres- obeiſſant Serviteur.
Il n'y a plus que les Procureurs
qui demeurent dans le veritable
caractere des Lettres . On
ne craint point d'accabler une
Perfonne par un gros Livre fous
le nom de Lettre ; & je me fouviens
toûjours de la Lettre de
du Mercure Galant.
SI
trente- fix pages que Balfac écrivit
à Coftar , & dont ce dernier
ſe tenoit fi honoré. C'eſt à qui
en fera de plus grandes , & qui
pour un mot d'avis , compoſera
un Avertiffement au Lecteur,
mais quand on envoye de ces
grandes Lettres à quelqu'un , on
peut luy dire ce que Coftar dit
à Voiture , peut - eſtre dans un
autre fens , Habes ponderofiffimam
Epiftolam ,, quanquam non maximi
ponderis. Mais ces Meffieurs veu
lent employer le papier & écrire,
donec charta defecerit. C'est ce qu'a
fait M' de la Motte le Vayer dans
1 fes Lettres , qui ne font que des
compilations de lieux communs,
S & qu'avec raifon il a nommées
petits Traitez en forme de Lettres
, écrites à diverfes Perfonnes
E ij
32 Extraordinaire
ftudieuſes. Cependant il prétend
à la qualité de Seneque François,
& il dit que perfonne n'avoit encore
tenté d'en donner à la France
, à l'imitation de ce Philofophe.
Il éleve extrémement les
Epiftres de Seneque , afin de
donner du luftre aux fiennes . II
a raifon ; car il eft certain que
toute l'Antiquité n'a rien de
comparable en ce genre , non pas
mefme les Epiftres de Cicéron ,
qui toutes élegantes , & toutes
arbaniques qu'elles font , n'ont
rien qui approche, non feulement
du brillant & du folide de celles
de Seneque , mais encore de jene-
fçay- quel air , qui touche , qui
plaift , & qui gagne le coeur &
l'efprit , dés la premiere lecture .
Mais enfin quoy que ces petits
du Mercure Galant.
53
Ouvrages qu'on appelle Lettres,
n'ayent que le nom de Lettres,
c'eſt une façon d'écrire tres - fpirituelle
, tres- agreable , & mefme
tres - utile , comme on le voit par
les Lettres de M' de la Motte le
Vayer , qui font pleines d'érudi
tion , d'une immenfe lecture , &
d'une folide doctrine . Il n'a tenu
qu'à la Fortune , dit M' Ogier,
que les Lettres fçavantes de Balzac,
n'ayet efté des Harangues &
des Difcours d'Etat . Si on en ofte
le Monfeigneur , & voftre tres-humble
Serviteur , elles feront tout ce
• qu'il nous plaira ; & il ajoûte
apres Quintilien , que le Stile
des Lettres qui traitent de Sciences
, va du pair avec celuy de
l'Oraifon . Je voudrois donc qu'on
donnaſt un nouveau nom à ce
E iij
34
Extraordinaire
genre d'écrire , puis que c'eft
une nouvelle choſe. Je voudrois
encore qu'on laiſſaſt aux
Lettres d'affaires & de refpect,
l'ancien Stile Epiſtolaire , & que
tout le refte des chofes qu'on
peut traiter avec fes Amis , ou
avec les Maîtreffes , portaft le
nom dont on feroit convenu .
En effet ne feroit- il pas à propos
qu'une Lettre qu'on écrit à un
Homme fur la mort de fa Femme
, ne fuft pas une Oraifon funebre
; celle de conjoüiffance ,
une Panilodie , celle de recommandation
, un Plaidoyé , & ainſi
des autres , que les diverfes conjonctures
nous obligent d'écrire.
Ce n'eft pas que ces Livres en
forme de Lettres , manquent d'agrément
& d'utilité , on les peut
du Mercure Galant.
55
3.
lire fans ennuy quand elles font
bien écrites , & mefme on y apprend
quelquefois plus de chofes
que dans les autres Ouvrages ,
qui tiennent de l'ordre Romanefque
, ou de l'Ecole ; mais on ne
doit trouver dans chaque chofe
que ce qu'elle doit contenir. On
cherche des Civilitez & des
Complimens dans les Lettres , &
non pas des Hiftoires , des Sermons
, ou des Harangues ; on a
raifon de dire qu'il faut du temps
pour faire une Lettre courte , &
fuccincte. Ce n'eft pas un paradoxe
, non plus que cette autre
maxime , qu'il eft plus aifé de
faire de longues Lettres , que de
courtes ; tout le monde n'a pas
cette brieveté d'Empereur dont
parle Tacite , & tous les demis
E iiij
36
Extraordinaire
beaux Efprits ne croyent jamais
en dire affez , quoy qu'ils en difent
toûjours trop .
Il feroit donc à propos qu'on
remift les chofes au premier état,
on trouveroit encore affez d'autres
fujets , pour faire ce qu'on
appelle de grandes Lettres , &
l'on auroit plus de plaifir à y travailler
fous un autre nom ; car ce
qui fait aimer cette façon d'écrire
, c'est que beaucoup de
Perfonnes qui ont extrémement
de l'efprit , le font paroiftre par là.
Tout le monde ne fe plaift pas à
faire des Livres , & il feroit fâcheux
à bien des Gens , d'étoufer
tant de belles penſées , & de
beaux fentimens , dont ils veulent
faire part à leurs Amis. Les
Femmes fpirituelles font intedu
Mercure Galant.
$7
reffées en ce que je dis , auffibien
que les Hommes galans .
Ces Hommes doctes du Cercle ,
& de la Rüelle , dont les opinions
valent mieux que toute la doctrine
de l'Univerfité , & dont un
jour d'entretien vaut dix ans d'école
; les Balzac , les Coftar, les
Voiture , fe font rendus inimortels
par leurs grandes Lettres , &
cette lecture a plus poly d'Efprits ,
& plus fait d'honneftes Gens , que
tous les autres Livres. En effet
il y a bien de la diférence entre
leur Stile , & le langage figuré
de la Poëfie , l'emphatique des
Romans , & le guindé des Orateurs
, fans parler de cet ar de
politeffe , & de galanterie , qu'on
ne trouve paschez les autres Autheurs.
Si nous en croyons CoЯar
$8
Extraordinaire
dans Epiftre de fes Entretiens
qu'il dédie à Conrard , l'invention
de ces fortes de Lettres luy
eft deuë , & à Voiture . Nous
nous avifames , dit- il , M' de Voiture
& moy de cette forte d'Entretiens
qui nous fembloit une image
affez naturelle de nos Converfations
ordinaires, & qui lioit une fi étroite
communication de pensées entre deux
abfens , que dans noftre éloignement,
nous ne trouvions guéres à dire
qu'une fimple & legere fatisfaction
de nos yeux , & de nos oreilles. Tout
ce qu'on peut ajoûter à cela , eſt
que ces fortes de Lettres font feu
lement l'image de la Converfation
de deux Sçavans ; car d'autres
Lettres auffi longues , feroient
de faides images de la Converfation
des Ignorans , & du
du Mercure Galant.
59
vulgaire , mais enfin je voudrois
que l'Académie euft efté le Parain
de ce que nous appellons de
grandes Lettres.
Difons maintenant quelque
chofe des Billets , qu'on peut
nommer les Baftards des Lettres
& des Epiftres,fi j'ofe parler ainfi.
Ce que j'appellois tantoft des
Lettres d'affaires , fe nomme
quelquefois des Billets . Les Amans
mefme s'en fervent , quand
ils expriment leur paffion en racourcy
. Ce genre d'écrire fuplée
à toutes les Lettres communes,
& ce qui eft commode c'eft
qu'on n'y obferve point les qualitez
. Les noms de Monfieur &
de Madame s'y trouvent peu , toû
jours en parenteſe , & jamais au
commencement. J'ay crû que
60 Extraordinaire
cette invention eftoit venuë de la
lecture des Romans , où l'on s'appelle
Tirfis & Silvandre , & où
il n'y a que les Roys , & les Reynes
, aufquels on donne la qualité
de Seigneurs , & de Dames ; mais
j'ay remarqué qu'autrefois dans
les Lettres les plus férieuſes , on
n'obfervoit pas ces délicateffes
de cerémonies , comme de mettre
toûjours à la tefte , Sire, écrivant
au Roy ; ou Monseigneur , écrivant
à quelque Prince, ou à quelque
Grand, & de laiffer un grand
eſpace entre le commencement
de la Lettre. Toutes les Epiftres
dédicatoires de nos anciens Autheurs
en font foy , & commencent
comme celles des Tragédies
de Garnier. Si nous , originaires
Sujets de Voftre Majesté, Sire , vous
du Mercure Galant. 61
devons naturellement nos Perfonnes,
&c. Voila comme ce Poëte écrit
à Henry III . & à M¹ de Rambouillet
, Quand la Nobleffe Françoife
embraffant la vertu comme vous
faites , Monfeigneur , &c. Cela
femble imiter le Stile Epiſtolaire
des Anciens , dont le cerémonial
eftoit à peu prés de cette forte ,
car j'appelle ainfi ces fcrupuleuſes
regles de civilité , que
quelques uns ont introduites
dans les Lettres. Quoy qu'il en
foit , on dit que Madame la Marquife
de Sablé a inventé cette
maniere d'écrire commode &
galante , qu'on nomme des Billets.
Nous luy fommes bien redeva
bles de nous avoir délivrez par
ce moyen de tant de civilitez fâcheufes
, & de complimens in
-
62 Extraordinaire
fuportables. Ce n'eft pas qu'il n'y
faille apporter quelque modification
, car on en abufe en beaucoup
de rencontres , & l'on rend
un peu trop commun , ce qui n'ef
toit employé autrefois que par les
Perfonnes de la premiere qualité,
envers leurs inférieurs , d'égal à
égal , & dans quelque affaire de
peu d'importance , ou dans une
occafion preffante. Enfin les Bil
lets doivent eftre fuccincts pour
l'ordinaire , & n'eftre pas fans
civilité. Seneque veut que ceux
que nous écrivons à nos Amis ,
foient courts. Quandje vous écris,
dit- il à Lucilius , il me semble que
je ne dois pas faire une Lettre , mais
un Billet , parce que je vous vois , je
vous entens , & je fuis avec vous.
En effet , les Billets n'ayant lieu
du Mercure Galant.
63
que lors qu'on n'eft pas éloigné
les uns des autres , ou lors qu'on
n'a pas le loifir d'écrire plus amplement
, il n'eft pas befoin d'un
grand nombre de paroles , il ne
faut écrire que ce qui eft abfolument
neceffaire , & remettre
le refte à la premiere occafion.
Il femble qu'avec la connoiffance
de toutes ces chofes , il ne
foit pas difficile de réüffir dans le
Stile Epiftolaire. Cependant je
ne craindray point de dire que
les plus habiles Hommes n'y rencontrent
pas toûjours le mieux,
& qu'une Lettre bien faite eft le
chefd'oeuvre d'un bel Efprit . Il
y a mefme des Gens qui en ont
infiniment , qui n'ont aucun talent
pour cela , & qui envient
avec M' Sarazin , la condition de
64
Extraordinaire
leurs Procureurs , qui commencent
toutes leurs Lettres par je
vous diray , & les finiffent par je
fuis. Je ne m'en étonne pas . Il
n'y a point de plaifir à fe com.
mettre , & c'eft ordinairement
par les Lettres qu'on juge de l'ef
prit d'un Homme . Če doit eftre
fon veritable portrait , & s'il a
du bon fens , ou s'il en manque,
il cft impoffible qu'on ne le voye
par là . On voit bien à ta Lettre ,
dit Théophile répondant à un
Fat , que tu n'es pas capable de
beaucoup de choses. Qui ne fait pas
bien écrire , ne fçait pas bien imaginer.
Ton entendement n'eft pas
plus agreable que ton file. Ceux
qui brillent dans la Converfation
, & dans les Ouvrages de
galanterie , ont quelquefois de
du Mercure Galant. 65
la peine à s'affujettir aux regles
aufteres d'une Lettre férieufe. Il
ya encore bien des Gens qui ne
fçauroient écrire que comme ils
parlent , & ce n'eft pas cela .
Rien n'impofe fur le papier , la
voix , le gefte , ne peuvent s'y
peindre avec le difcours , & ces
chofes bien fouvent en veulent
plus dire que ce qu'on écrit . Mais
comme on ne dit pas aux Gens
les chofes de la maniere qu'on les
écrit , on ne doit pas auffi leur
écrire de la maniere qu'on leur
parle , & comme dit M le Chevalier
de Meré , Il y a de cerm
taines Perfonnes quiparlent bien en
apparence , & qui ne parlent pas
bien en effet. Comme ilfaut duſoin,
& de l'application pour bien écrire
& de
tes Perfonnes ne veulent pas fe don-
Q.deJuillet 1683 .
E
66 Extraordinaire
ner tant depeines , & c'est pourquoy
elles font rarement de belles Lettres .
De plus , ajoûte´ce galant Homme
, ces beaux Efprits commencent
toûjours leurs Lettres trop finement,
ils ne fçauroient les foutenir. Cela
les ennuye , les laffe , & les dégoûte.
Cependant ilfaut toûjours rencherir
fur ce qu'on adit en commençant, &
lors qu'une Lettre eft longue , tant de
fubtilité devient laffante. Enfin il ne
faut ny outrer, nyforcer , ny tirer de
loin ce qu'on veut dire , cela réuſſit
toûjours mal.
La pratique de toutes ces regles
, peut rendre un Homme ha
bile en ce genre d'écrire , & rien
n'eſt plus capable de luy donner
de la réputation. Nous l'avons
veu dans quelques Autheurs modernes
, & ce que les Anciens
du Mercure Galant.
67
2
J
1
S
nous ont laiſſé du Stile Epifto .
laire , l'emporte pour l'agrément
& la délicateffe , fur tous les autres
Ecrits. Les Epiftres de Ci
céron , les Epiftres de Seneque,
& celles d'Ovide , font encore
les délices des Sçavans , pour ne
rien dire des Epiftres de S. Jérôme
, de S. Grégoire , de S. Ber
nard , & de plufieurs autres Peres
de l'Eglife , où l'on ne voit pas
moins d'efprit , & d'éloquence,
que de doctrine , & de pieté.
୧୫ : ୨୨
IS
F ij
68 Extraordinaire
$2:55S2S25:52255SS
Si la beauté du Vifage eft plus
propre à plaire , que la beauté
de la Taille.
L
ATaille & la Beauté font des effets
fi rares,
Qu'elles peuvent toucher les Coeurs les
plus barbares,
Quand du mefme fſujet elles font l'ors
nement ;
Mais quand elles font féparées,
Fen arrefte du Ciel les Voûtes azurées,
Il enfant juger autrement .
Labelle Taille folitaire,
Dit jufte le dégagement,
Un air libre & plein d'agrément
Qui peut les Humains fatisfaire,
Et qui femble dire en unmot
Qu'on n'eft ny Geant, ny Ragot.
du Mercure Galant. 69
03
Mais le charme d'un beau Visage
Vaplus outre , & dit davantage,
Une celefte impreffion,
Un Chefd'oeuvre du premier Maistre,
Une aimable proportion
De tout ce qui compofe l'Eftre,
Unje-ne -fçay-quoy radieux
Qui ravit l'ame par lesyeux.
Pour peu qu'une Belle travaille
A déguifer un mal qui bleffe fon or
gueil,
Gardant le Lit, ou le Fauteuil,
Elle cache aisément le défaut de fa
Taille,
Et fe fait un fecret de ne paroiftre
pas
'Dans un état contraint , fatal àſes
appas.
P
Mais celle qui n'a pourpartage
Que laTaille fans agrémens,
Pour ne pas rebuter les Gens»
70 Extraordinaire
Doit d'un Mafque éternelfe couvrir le
Viſage;
Carfi-toft qu'elle faute aux yeux,
On fe dit à foy-meſme , ô le Monftre
odieux!
M
O trifte Phyfionomie!
O des yeux délicats la mortelle En
nemie!
Par l'aide d'un fard emprunté
Elle a beau prendre la Cérufe;
La voyant, ondit d'elle, en Profe comme
en Vers,
Eloignez-moy cette Méduse
Qui fait peur à tout l'Univers.
Ainfi ,felon moy, qui bataille
Pour défendre la verité,
La Taille , la plus riche Taille,
Le doit ceder à la Beauté.
L. BouCHET, ancien Curé
de Nogent-le-Roy.
du Mercure Galant.
71
Pourquoy un Bien dont la conquefte
nous a coûté des fatigues
, quoy qu'il foit de peu de
conféquence , nous eft plus
cher qu'un autre infiniment
plus précieux , que nous avons
acquis fans peine .
L'Amourpropre, cet Infidelle,
Ce Domeftique adulateur,
Enfuivantfon panchant flateur,
Empoisonne noftre cervelle ;
Il corrompt nos raiſonnemens,
Et débauche nos jugemens.
Il trompe la Culote auſſi - bien que
la
Fuppe,
Nous expofe à toute heure à la confufion,
Rien n'eft inacceffible à fon illufions
Souvent noftre efprit eftfadupe,
72.
Extraordinaire
Et comme il eft inceffamment
Dans un mortel aveuglement ,
Qui les chofes nous diſſimule ,
Ilfait d'Encelade un Enfant,
Et d'une Mouche un Eléphant,
Sans que de fon erreur il ait aucunfcrupule.
༩༥ ལ
Comme cet Impofteur de toutes les Sai-
Sons,
Nous donne de l'encens , nous achemine
au crime,
Nous applaudit en tout , & flate noftre
eftime,
Il nous fait trouver grand tout ce que nous
faifons.
Quay que nas voeux foient vains , nos
entreprises vaines,
Nous ne faifons jamais bon marché de
nos peines.
Ainfi le bien le plus petit
Qui nous a coûté des fatigues,
Des foins , des fueurs & des brigues,
Devient plus cher à noftre esprit
Тене
du Mercure Galant. 73
Tout vil qu'il eft & méprisable,
Qu'un autre plus conſidérable,
Maisfur qui nous ne comptons pas,
Et qui nous eft venufans peine &fans
appas.
Le mefine.
Si les Aftres ont du pouvoir fur
les inclinations des Hommes.
LE premierdesAgens de qui rout
participe,
L'angufte Original, le fouverain Principe,
Dieu n'eftant que douceur , qu'amour,
que charité,
Eft-il à préfumer qu'il n'ait forgé des
Aftres
Que pour nous caufer des defaftres,
Et que pour faire outrage à noftre liberté?
BA
Non , non, ayons de Dieu, l'aimable des
aimables,
Q. de Juillet 1683.
G
74 /
Extraordinaire
Des fentimens plusfaints , & moins dêraisonnables;
N'allonspas enfecret accuferfa Bonté ;
Le grand Aftredu jour , & les autres
Planetes,
Sont bien defa Grandeur les müets Interpretes
,
Mais non pas les Tyrans de noftre volonté.
660039
Le mefme.
du Mercure Galant.
75
1
25525-52255-525222
SI UN AMANT
fort paffionné , qui auroit reçeu
un fenfible outrage d'une Perfonne
tres-confiderée de fa Maitreffe
, devroit écouterfon ref.
fentiment , & obeir plutoft à
l'honneur qu'à l'amour.
AM
Pres ce que l'incomparable
M' de Corneille , dans fon
immortelle Tragédie du Cid , a
fait prononcer fur ce fujet par
deux Amans paffionnez , maisintereſſez
au dernier point en cette
queftion , l'un par le def- honneur
de fon Pere , & l'autre par
la mort du fien , je pense qu'il
Gij
76 Extraordinaire
faut s'en tenir à ce qu'ils en ont
decidé . J'entens neantmoins que
ce foit à raiſonner par leurs mef
mes principes , c'eſt à dire , par le
point d'honneur mondain , &
par la confidération la plus forte
que nous puiffions avoir pour
une Perfonne , à qui nous ayons
donné nos plus tendres affections
. Chimene avoit déja dit.
Les affronts à l'honneur nefe reparent.
point.
dit.
Et voicy ce que Rodrigue luy
Car enfin n'attens pas de mon affection
Unlâche repentir d'une bonne action ;
De la main de ton Pere , un coup irréparable,
Def-honoroit du mien la vieilleffe honorable,
&c.
Je l'ay veu . Fay vangé mon bonneur, &
mon Pere.
Je le ferois encor,fi j'avois à lefaire, &c .
du Mercure Galant.
77
Et certainement cet honneur
mondain , tout mal fondé & tout
chimérique qu'il puiffe eftre , eft
pourtant quelque chofe de fi délicat
aux yeux de la nature corrompue
, qu'il faut avoüer de
bonne foy , que toute l'indolence
des Epicuriens , ny toute la vanité
des Stoïques , ne font pas
capables d'une action auffi magnanime
que celle qui cft icy mife
en problème. Que l'amour de
fon coſte ſe vante tant qu'il luy
plaira d'eftre la plus genéreufe
de toutes les paffions , & qu'il
n'appartient qu'à luy de fe dé
poüiller avec joye de tous les
biens imaginables en faveur de
ce qu'il aime ; quand il en faudra
venir à luy abandonner ce
qui nous rend le fujet de l'eftime,
G iij
78 Extraordinaire
ou du mépris de tout le monde,
apres quelques combats douteufement
foûtenus , apres quelques
confidérations vainement balancées
, il fera enfin contraint de
ceder , & de confeffer qu'il ne
peut confentir à un renoncement
, que fes dernieres refléxions
luy auront fait regarder
comme le plus grand des opprobres
; tant il eft vray que quelque
paffionné qu'il paroiffe pour
P'Objet auquel il s'attache , il
n'eft dans le fonds qu'un amour
propre , & un orgueil extréme.
ment rafiné . Il femble tout donner
, il femble fortir à toute heure
hors de foy ; mais en effet il ne
veut rien perdre , & n'agit que
pour ramener tout à luy. Il ſe
dit Efclave , & cependant il n'eft
du Mercure Galant. 79
jamais content qu'il n'ait lieu de
fe croire Vainqueur. Tout ce
qu'il s'efforce de perfuader au
contraire , n'eft qu'illufion . Il fe
trompe fouvent luy mefme à la
connoiffance diftincte de cette
fin ; mais il fe méprend rarement
aux moyens qui peuvent l'y conduire
. Voyez dans cette mefme
Scene du Cid , le détour adroit
& flateur , que Rodrigue prend
pour juftifier fon procedé aux
dépens de la Perfonne qu'il chérit
le plus , & qu'il a auffi le plus
offenfée . Voyez combien il luy
en fait accroire , & comme pour
luy fermer la bouche , ou pour
l'obliger à ne l'en pas blâmer , il
l'intereffe elle- mefme ; il luy infpire
ſes propres fentimens , &
vient enfin à bout de la rendre .
G iiij
80 Extraordinaire
en quelque façon la Complice.
RODRIGUE .
Ce n'eft pas qu'en effet contre mon Pere
&& moy,
Maflame affez longtemps n'ait combatu
pour toy.
Fuge de fon pouvoir; dans une telle offenfe
Fay pû douter encor fi j'en prendrois
vangeance.
Réduit à te déplaire” , ou ſoufrir un affront,
& c.
Et ta beauté fans - doute emportoit la
balanse,
Si je n'euffe oppofe contre tous tes appas,
Qu'un Hommefans honneur ne te méri
toit
pas.
Qu'apres
m'avoir
chéry
quand
je vivons
fans
blâme
,
Qui m'aima genéreux, me haïroit infame;
Qu'écouter ton amour, obeïr àſa voix,
C'eftoit m'en rendre indigne, & difamer
ton choix.
du Mercure Galant. 81
CHIMENE.
Ab Rodrigue , il eft vray , quoy que ton
Ennemie,
Je ne te puis blâmer d'avoirfuy l'infamie,
&c.
Et un peu apres .
Fessay ce que l'honneur apres un tel
outrage
Demandoit à l'ardeur d'un genéreux
courage.
Tu n'asfait le devoir que d'un Homme
de bien;
Mais auffi le faifant, tu m'as appris le
mien, &c.*
Mais comme il ne faut jamais
laiffer paroiftre ces violentes &
dangereufes maximes fans un falutaire
correctif , puis que l'occafion
m'a engagé à les rapporter
icy , pardonnez fi j'ofe vous faire
fouvenir que fi l'amour des Creatures
ne peut mériter ce grand ;
facrifice , il eft un autre amour
82 Extraordinaire
qui feul en eft digne , qui pour
cette raifon nous le demande ; &
qui , lors que nous voulons bien
l'écoûter , ne manque pas de
nous donner les moyens de l'accomplir.
Comme noftre coeur
luy appartient fouverainement,
& que rien n'en marque tant la
parfaite foûmiffion que cette
preuve , tres . penible à la verité,
mais indifpenfable , nous ne pouvons
la luy refuſer , fans nous
mettre en meſme temps dans le
funeſte état d'eftre refuſez par
luy de toutes nos demandes. Je
fçay qu'il eft des outrages dont
les Loix , & nos devoirs , permettent
& ordonnent de pourfuivre
la réparation pour la feûreté de
la focicté civile , mais outre que
ccs pourfuites peuvent & doidu
Mercure Galant.
83
1
t
e
e
vent compatir avec cet amour,
il veut que dans toutes les autres
offenfes , où nous pouvons avec
liberté difpofer de nos reffenti-
2
mens nous remettions tout à
nos Ennemis , fans autre réferve
que celle d'une fage précaution
contre leur malice. Que nous
fommes heureux de vivre fous un
Monarque , qui comme il eft la
plus digne Image de l'Eſtre fou.
verain , le repréſente auffi & l'imite
le plus parfaitement ! C'eſt
par fes juftes Loix que defarmant
la fureur de noftre Nation , au
fujet des injures vrayes ou imaginaires
, il a fauvé & fauve tous
les jours à l'Etat , & pour le Ciel,
des millions de Sujets , dont les
plus enragez de tous les combats
caufoient fi barbarement la per84
Extraordinaire
te. Apres avoir fait triompher fa
valeur par tant de Conqueftes,
& fa bonté par la Paix qu'il a
donnée à toute l'Europe , il
fait éclater aujourd'huy fon amour
, en nous retranchant les
occafions de troubler la paix que
nous devons avoir les uns avec
les autres . Par le chemin de la
prudence & de la juſtice qui reglent
nos reffentimens , il nous
conduit imperceptiblement , &
comme par une pente douce, à la
modération , & à la pieté qui
nous apprennent à les vaincre.
C'eft ainfi qu'il nous enſeigne
luy-mefme à profiter des exemples
qu'il nous nous en a donnez ,
jufques au milieu de fa Cour,
exemples furprenans & qui
le feront toûjours admirer , non
du Mercure Galant.
85
3
feulement comme le plus grand
des Rois , mais encore comme te
plus fage des Hommes. Il n'eft
point de foin qu'à toute heure,
& en toutes manieres il ne prenne
pour affurer nos jours , & pour
nous les rendre tranquiles . Il eft
donc bien jufte que nous ne ceffions
point de faire des voeux au
Ciel pour la confervation , &
pour la profperité des fiens , aux
dépens mefme des noftres , s'il
la eftoit en noftre pouvoir de les
donner , pour prolonger durant
des ficcles entiers une vie fi merveilleufe
, & fi importante,
EC
&
ul
e.
C
1.
-Z,
ËNཟཊ-ཋྛ
Sa
$ 6
Extraordinaire
Lequel de ces mots , prononcez par la
Perfonne aimée, Je vous aime,
ou Efperez,doit estre leplus agréable
à un Amant .
D
Onner un bien qui eft
commun à tout le Genrehumain
& que l'on ne peut
preſque jamais ofter à perfonne,
ce n'eft pas faire un grand préfent
, ny ſe mettre beaucoup en
dépenfe. L'efpérance eftant un
bien de cette nature, qui foûtient
generalement tous les Hommes,
& qui ne les quitte qu'aux dernieres
extrémitez , je ne voy pas
que l'on ait beaucoup d'obligation
à une Dame qui prend la
peine d'ouvrir la bouche, pourne
du Mercure Galant.
87.
CA
dire que ce beau mot , Efperez ,
ny qu'il foit à mettre en comparaifon
avec ces charmantes paroles
, Je vous aime ; fi ce n'eft en
e. tant que chez une Maîtreffe peu
fincere , tout ce qu'elle dit peut
eftre également trompeur. Cette
propofition me fait fouvenir du
méchant Sonnet condamné par
le Miſantrope , dans la Coméel
are
peut
ne
die de ce nom. Dans ce Sonnet
qui eft fur le fujet d'un fem,
pre blable eſpoir , s'il y a quelque
рpеeп chofe qui puiffe n'eftre pas rejetté
du moins pour le fond de
tien la pensée , c'eft ce me femble
t u
mes cet endroit .
der.
liga.
Mais Philis, le trifte avantage
pas Lors que rien ne marche apres luy !
Que dire fur un fujet qui me
paroift auffi peu douteux que
nd la
urne
88 Extraordinaire
celuy- cy ? Nous avons un vieux
Proverbe , qui dit qu'un tien,
vaut mieux que deux tu auras,
fouffrez la baffeffe de l'expreffion
, elle eft prefque generale
dans tous les Proverbes , mais en
quelque façon confacrée , & je
n'eftime pas qu'il foit permis d'y
rien changer. Celuy.cy , à mon
avis , décide fort nettement cette
Queſtion , qui me remet auffi en
mémoire un trait d'efprit d'une
Dame qui en avoit infiniment,
auffi.bien que du mérite , & de
la vertu , & qui eftoit de la premiere
qualité . Dans une des Converfations
familieres & enjoüées,
où fa belle mélancolie qui eftoit
fon tempérament , luy permettoit
quelquefois de fe divertir,
comme on luy eut demandé ce
du Mercure Galant. 89
1101
ett
ent
pre
Cor
ee
fto
qu'elle répondroit à un Soûpirant
qui preffe pour apprendre
le progrés de fes fervices. Je luy
dirois , répondit- elle fans héfiter,
tenez vous gaillard. Je pense qu'il
n'y a guére d'autre diférence entre
cette réponſe , & celle d'ef
perez, que du plus ou du moins
de fillabes, & que ce dernier mot,
pour férieuſement qu'il paroiffe
prononcé & pour eftre feul , ne
renferme pas une moindre raillerie
que les trois autres.
Les Mots des Enigmes du mois de
Fuin , eftoient le Tapis de Tur.
quie , la Saliere . Voicy les Expli.
cations en Vers que j'en ay reçeuës.
Les quatre premieres font de M³ Diéreville
, du Pontlevefque. Comme la
tea Seconde a efté propoſeſous le nom de
2. deJuillet 1683.
met
erti
H
90 Extraordinaire
Gygés ,du Havre , plufieurs luy ont
adreffe les Madrigaux qu'ils ontfaits
furcette Enigme.
I.
To demandes monfentiment Touchant cette
T%%
Touchant cette Enigme nouvelle;
Lifette, je la trouve belle,
LesVers ont beaucoup d'agrément.
Maisquandfur l'herbete fleurie
Aupres de toy je fuis affis,
De nos Prez émaillez j'aime mieux les
Tapis,
Que les plus précieux qui viennent de
Turquie.
I I.
Non,Gygés, cela n'eftpas bean, Devenir troubler le cerveau
D'un Compatriotefidelle.
Quand tu propoferas quelque Enigme
nouvelle,
Tâche de me traiter un peu plus doucement,
Ou bien je tefais le ferment
du Mercure Galant .
91"
De renoncer à la Patrie.
Je ne me fuis veu de ma vie
Courir apres un Mot fi longtemps vaiment;
Je ne comprens rien à ta Rime.
Enfin pour trouver une Enigme,
Je ne me fuisjamaisfifort rogé les doigts.
Moy, que l'on a veu millefois
Affezfçavantfur ces matieres,
Je ne puis découvrir tonſens miſtérieax,
Quoy que j'ouvre mes pauvres yeux
Auff larges que des Salieres.
Je m'en vangeray quelque jour,
Nepense pas que je l'endure ;
Et pour y réuffir,je vaisfaire la Cour
A noftre Amy commun Mercure.
JE
III.
E ne fay pas comment j'ay les yeux
faits pour toys
Mais le bout de Tapiflerie
Que je vois dans tes mains , mon aimable
Sylvie,
A centfois plus d'attraits pour moy ,
Que les plus beaux Tapis qui viennent
de Turquie.
92 Extraordinaire
Sur toute
IV.
toutesfortes de matieres
Tes Vers vont t'acquerir un renem immortel.
Gygés , nous y trouvons toujours un
certain Sel
Qui n'entre point dans les Salieres .
JE
V.
E laiffe Celadon avec Amarillis
Se difputer le prix d'une amour fans
feconde,
LOUIS LE GRAND vaincre la Terre &
l'Onde,
Le Croiffant avec fes Tapis ;
Pourveu qu'en liberté, dans une Paix
profonde,
Je confacre mes veux au Dieu de mon
Salut,
Qui de tous mes defirs doit eftre lefeul
but,
Je difpute monfort au plus grand Roy
du monde.
La jeune Comteffe Sophie
Albertine de Dona, âgée
de fept ans .
du Mercure Galant.
93
Ꭰ
DE
VI.
E quelquefaçon Cavaliere
Qu'on traveftiffe la Saliere,
Son tour fin & fpirituel
En fait bien remarquer le Sel.
L'Anglois à la Deviſe,
Feftina lente.
VII.
Ufracas de Rouen j'eftois tout interdit,
DⓇ
Quand on m'apporta le Mercure,
Qui rafraîchit encor tout ce qu'on m'avoit
dit
D'une fi déplorable, & fatale avanture.
L'Enigme que j'y lus mefit refver un
pen.
Puis je m'écriay tout enfeu,
Nul ne vit icy-bas, qu'il n'ait quelque
traverse;
Tel qu'on voit fous un Daiz, plein de
gloire & d'honneur,
Et fur de beaux Tapis de Turquie, on
de Perfe,
94
Extraordinaire
Nefe peut affurer d'un eternel bonbeur.
VIGNIER , de Richelieu .
VIII.
QuelquesBourgeois s'entretenant
un jour
Des Meubles qu'ils croyoient eftre les
plus utiles,
Tant à la Campagne qu'aux Villes ,
S'en expliquerent tour-à-tour.
Les uns, du Pot de nuit exaltoient le
mérite,
LaTable aux autres l'emportoit ;
Mais la plus grande part eftoit
Pour le Lit, & pour la Marmite.
Cataut les écoutoit, fans dire pas un mot ,
Quand elle s'écria, n'oubliez
guieres
pas
L'EEt
moy, poursuit Robin , je dis vive le
Pot,
Le bon Amy de la Saliere.
Le mefme .
du Mercure Galant. 95
Charm
I X.
Harmant Tapis , dont l'origine
Vient de barbare Nation,
Si tu n'aspas d'ambition,
Cependant à voir à ta mine
L'éclat desplus vives couleurs ,
On le croit aifement ; déments auffi ta
Robe,
Dont le temps chaque jour dérobe
Le plus beau de fon teint, & ſes plus
belles Fleurs .
Ce rouge, ce brillant, eft la preuve immanquable
D'un Esprit vain & fier, bien plutoft
que d'un Saint ;
Dire qu'onfait honneur meſme juſqu'à
la Table,
N'est-ce pas en marquer l'inſatiable
faim ?
Dv
ALCIDOR, du Havre.
X.
Un efpritfort embaraffe
Je cherchois le vray Mot de lafeconde
Enigme,
96
Extraordinaire
Et j'y paroiffois empreſſé,
Quandfon habile Autheur, pour qui
j'ay tant d'eftime,
L'admirable Gygés , m'envoya de fa
part
Une belle Saliere à la nouvelle mode,
Maisfaite avec tant de méthode,
Qu'on la croit aifément un Chefd'oeuvre
de l'Art.
Laprenant dans mes mains pour admirer
l'ouvrage
De cerare préfent, je m'écrie auffitoft,
Voicy la verité quel Enigme préfage,
C'eft la Saliere auffi qu'on m'a mife en
dépoft,
Lors qu'on m'a donné le Mercure,
O lafurprenante avanture,
Qui mefait rencontrer d'un & d'autre
cofté,
Et lafigure, & la realité !
Le mefme.
du Mercure Galant. 97
S
XI.
Cavans Individus , Mortels ingénieux,
Qui cherchez en reſvant, ce qui se cache
aux yeux,
Jufques à confulter Fable , Hiftoire,
Vranie,
Qui vous caffez la tefte en vous embaraffant,
Donnez vous moins depeine, & fachez
en paffant,
Que l'on ne couvre icy qu'un Tapis de
Turquie .
L. BOUCHET, ancien Curé
de Nogent le Roy.
XII.
SL
Simbole de la Sageffe,
le Sel eft comme l'on veut
Le
Mercure, je croy que l'onpeut
Découvrir quelle est tafineffe ;
Mais fans penétrer plus avant
Ton deffein dans cette matiere,
Q. deJuillet 1683.
I
Extraordinaire
Ilfuffit quefin& prudent,
Tu nous laiffes une Saliere.
TA
LI MOYNE, de Dormans?
XIII.
Apis, qui nous venez des Chinois,
ou des Perfes,
Où brille tant d'éclat & de couleurs dis
verfes,
Et dont les yeux font éblouis :
Apres tant de Combats, de Triomphe,
de Gloire,
Et le Calme, & la Paix , qui fuivent la
Victoire,
Venez au pied du Trône , où va monter
LOUIS.
Jupiter,
RAULT, de Roüen
XIV,
Upiter, qui n'a point d'égal,
Vouloit aux autres Dieux, par un fameux
Régal,
Leur marquer une Feſte entiere;
Mercure, ce Croquant, auſfitoft qu'il le
Sans eftre convié¸n'en dit met,&s'en tûƒe
du Mercure Galant. 99
3
Mais par une adroite maniere,
"Sans qu'aucun d'eux s'en apperçut ,
Au moindre tour de main, excroqua leur
Saliere.
X V.
Le mefme.
Anfiqu'un.Marchand étranger,
Mercure vient de voyager
Chez une Nation, d'une humeur fort
barbare,
D'où ce Courrier divin nous apporte un
Tapis
Plus brillant millefois que l'on ne voit
l'Iris,
Digne de contenter l'Esprit le plus
avare .
Il m'en a fait préfent , diſant l'avoir
conquis;
Et pour grace plus finguliere,
Il me préfente encore une riche Saliere
Faite d'un habile Ouvrier;
C'est le docte Gygés ; comme en tout il
excelle,
On luy dois donnerle Laurier,
THEQU
LYON
1893
I ij
100 Extraordinaire
Pour rendre à l'avenir ſa mémoire îmmortelle,
Et fur tout avouer que Mercure Galant
N'eft pas moins genéreux qu'on le voit
opulent.
SYLVIE, du Havres
XVI.
0%
V Mercure eft dans la déroute,
Ou bien fesfensfont aſſoupis.”
Voudroit- ilfaire banqueroute? ·
Pour moy, je n'enfuis point en doute
Puis qu'il vend jufqu'à fon Tapis.
L'ALBANISTE, de Rouen
XVII.
L
A Sageffe eft mon but , il n'en eſt
point de tel,
Je nefus jamais façonniere;
Mercure, reprens ta Saliere,
Je n'ay befoin que de ton Sel.
Q
XVIII.
M. MAGD . P.
V'ilfoit beau le Tapis que vous
donnez, Mercure,
Qu'ilfoitfait en Turquie , on bien aux
Gobelins,
du Mercure Galant.
101
'Mafoy , j'aime encor mieux un Tapis
de verdure,
Tel qu'on voit à préfent dans les Prez
& fardins.
'Mais voulez- vous fçavoir
pourquoy je
le préfere?
C'est quefur celuy- cy, Ï´ay le contentes
ment
De careffer tranquilement
Catin mon aimable Bergere :
Le Cielm'a fait de cette humeur;
Si je fais mal, qu'il me pardonne.
Quand on n'eftJoueur, ny Buveur, E
Onfolâtre avecfa Mignonne.
GYGES, du Havre .
EN
XIX .
Nce temps miferable
Un Tapis de Turquie eft-il bien de
faisons
Mercure, s'il vous plaift , vous n'avez
pas raifon
D'en mettre un fur la Table.
Faimerois mieux centfør y voirdequoy
manger
I uj
102 Extraordinaire
Lors que la Grêle a fçeu nous van▲
danger.
DELA TRONCHE, de Rouen
X X.
E redoutez vous point la Déeffe
NE
Dont l'adroite Arachné s'attira le cou
roux,
Pour avoir , bon Seigneur , entrepris
comme vous,
D'imiterſon bel Art, fans aucune ré-
Serve,
Nous donnant dans ce mois l'Ouvrage
prétieux
D'un Tapis qui charme les yeux,
Et dont la fubtile maniere
A fçeu fi bien tracer par unsçavanta
deffein
Le combat de trois Gueux , pour avoir
la Saliere
Qu'ils s'entr'arrachent de la main?
Ce Préfent l'auroit irritée ,
Silpartoit de chez un Mortel,
Pour trop bien réaffir, ilferoit criminel,
du Mercure Galant. 103
Surpaffant l'humaine portée,
Et feroit puny comme tel,
Plus que nefut autrefois Prométée;
Mais eftant préfenté par le Courrier
Divin,
Elle ne le peut voir qu'avec un oeil
benin.
L'AMANT D'EULALTE,
du Havre de Grace
XXI.
LES
Enigmes que tu
propofes ,
Mercure, nousfont voirque tufais bien
les chofess
Par un fort grand Repas tufçais nous
contenter.
Apres qu'on s'eft remply des bons Mets
de ta Table,
Un Tapis de Turquie aux yeux eft
agreable,
Et tu viens nous le préfenter.
La jeune Mariane des quatre
Coins d'Orleans , à l'Anagramme,
Quefert deſoupirerpour
un caur trop tendres
I iiij
104
Extraordinaire
XXII.
Na grand tort de t'eftimer barbare,
ON
Puis qu'on te voit de nos Palais
Faire l'ornement le plus rare,
Et rehauffer le luftre de nos Daizs
Tous les autres Tapis te porteront envie
Et cederont toujours au Tapis de Turquie.
SA
CONSTANTIN RENNEVILLE,
de Caën.
XXIII.
Ans moy les Mets ont mauvais
gouft,
Et je porte ce bon Ragouſt
Quifait trouver la Viande bonne .
Par monfecours on l'aſſaiſonne ;
On ne peut fe paffer de moy dans un
Feftin.
Celuy pour qui je fuis , s'accorde avec
le Vin:
Et l'onferoitfort maigre chere,
Sans lefecours d'une Šaliere .
Le mefme
du Mercure Galant. xos
XXIV .
I'Ay mis voſtre Tapis devant la Cheminée,
Que, Mercure, en ces jours vous nous
avez donnée.
Il est tres- beau, je vous promets:
De le conferver à jamais,
Et d'avoirtoujours fouvenance
Devoftre libéralité.
Que je vous dois de récompenfe!
F'enfuishonteuse en verité.
F'enen dis autant pour la Saliere,
Qu'ensemble vous nous envoyez .
Vos agreables dons gagnent les amitiez.
Des Grands, ainfi que du vulgaire.
La Belle Nourriture du Havre.
XXV .
CE
En eft qu'avec des cours pleins de
reconnoiffance,
Qu'en ce mois on vous doit dire qu'on a
теден,
Mercure, un beau Tapis de voftre bienveillance;
Il n'a point de pareil, jamais on n'en
aven.
106 Extraordinaire
L'on admire fes gentilleſſes,
On fait un doux accueil à toutesfes
beautez ;
Vous avez mis auffi parmy ces nouveautez,
Une belle Saliere, & c'eft trop de largeffes.
La Petite Affemblée du Havre .
Je vous ay donnéune Relation du
Voyage du Roy , à deux fois , dans
deux de mes Lettres ordinaires. Elle
eft tres- exacte pour tout ce qu'a fait
la Cour. Cependant en voicy une antre
qui m'eft tombée entre les mains , que
vous trouverez toute nouvelle. On y
touche fort legerement la plûpart des
chofes dont je vous ay déjafait part,
mais auffi elle contient une curieuſe
defcription de tous les Lieux par où
la Cour apaffé. Comme les Nouvelles
publiques font tous les jours remplies
du Mercure Galant. 107
E
ds
fait
alre
que
des
art,
elles
lies
·
des noms de ces Lieux- là , vous ne
ferez pas fâchée d'en avoir une entiere
connoiffance , & vous la lirez
fans doute avec autant de plaifir ,
qu'on lit un beau Livre de Voyage.
Je n'en connois point l'Autheur ; mais
vous n'aurez pas de peine à connaiſtre
par cette lecture , que c'eft un Homme
d'esprit, &de fort bonfens .
25555-552255S52: 225
VOYAGE
LE
DU ROY.
E 26. May 1683. le Roy partit
de Verfailles , ayant dans
fon Carroffe, la Reyne à fon côté,
Monfieur & Madame fur le de
vant , Madame la Princeſſe de
108
Extraordinaire
Conty à la droite , & Mademoifelle
de Nantes à la gauche. Le
départ fe fit entre 9 & 10 heures
du matin . Leurs Majeftez dîneret
à Chilly , & apres avoir fait onze
lieuës , Elles fe trouverent à Corbeil
, où le Roy entra dans fon
Cabinet , & la Reyne alla à la
Congregation de Noftre Dame.
C'est ainsi que le Prince & la Princeffe
en ont ufé pendant toute la
Courſe , & c'eft ainfi que fans.
perdre de temps , P'un & l'autre
s'acquitent tres- dignement de
leurs devoirs envers Dieu & envers
les Hommes. Le 27. la
Reyne communia fur les neuf
heures , les fatigues de la Courſe
n'ayant fait aucun obftacle aux
exercices de pieté de cette admirable
Princeffe. Le Roy dine
du Mercure Galant. 10g
S
e
1-
13
Te
X
L
au Fauxbourg de Melun . Nous
laiffames la Ville à droite , &
nous allâmes coucher à Montereau.
Il feroit inutile de vous
faire la defcription de ces petites
Villes , & d'un Païs dont vous
avez une entiere connoiffance.
La proximité de Paris , & le
nombre innombrable de Maifons
de plaifance dont la Con
trée eft remplie , la rendent la
plus belle , la plus connuë , &
la plus riche du Monde , je me
contenteray de vous faire part
de ma joye apres mon arrivée à
Montereau , où j'eus le plaifir
de voir des marques de la magnificence
, & de la grandeur de
noftre Prince , en comptant à fa
fuite pres de trois cens Carroffes ,
huit cens Mulets , plus de dix
για Extraordinaire
mille Chevaux , & environ vingt
mille Perfonnes . Les Entrées des
Empereurs eftoient - elles comparables
au fimple Train de Lours
LE GRAND?
Le 28. le Dîné fut marqué à
Pons , & apres avoir eu le plaifir
d'un agreable afpect le long du
chemin , nous couchâmes à Sens .
Sens eft une des grandes Villes
du Royaume. Elle a efté Capitale
des Senonois. Je croy que
c'est une partie du Gaftinois , &
une autre de la Bourgogne , ce
qui fe remarque dans le partage
de ſes Fauxbourgs . Elle a le Titre
d'Archeveſché , & meſine
encore plus celuy de Primatie,
mais vous en fçavez autant que
jevous en pourrois écrire. Le 29.
nous traverfâmes Villeneuve -ledu
Mercure Galant. in
3
Roy, qui eft une petite Ville murée
fur l'Yonne , dont les Ruës
font tirées au cordeau , & dont
la propreté marque affez fon importance.
Elle a une Collegiale
deffervie par fix Chanoines , &
une Parroiffe , avec une Eglife
grande & belle. Tout eft fort
5. propre dans cette petite Ville,
autant les dehors que les dedans.
Joigny n'en eft qu'à trois lieuës ,
Joigny eft un Chaſteau apartenat
à M'deLefdiguieres ; le principal
manoir de la Comté de ce nom,
valant en Bois feulement quatrevingts
mille livres de rente . Il eſt
fitué fur la cime d'un Rocher
tourné vers le Midy , bafty à l'antique
, fans ordre & fans ornemens
; il eft accompagné d'une
petite Terraffe , qui fert de Jar
e
e
e
e,
ie
9.
112
Extraordinaire
•
din. Il a la Riviere aux pieds
de fes Murailles . Cette Riviere
le fépare d'une Plaine de cinq
quarts de lieue , diverfifiée par
des Prez , des Grains , des Plans,
& terminée imperceptiblement
par des Terres qui y forment la
plus agreable veuë de l'Univers ,
Le Roy en fut charmé , & eſtant
arrivé d'affez bonne heure , il
alla prendre le divertiffement de
la Chaffe . S. Jean eft la Parroiffe
de la Ville. L'Egliſe eſt élevée
aupres du Chafteau , c'eft un des
plus hardis Edifices que j'aye veu
de mes jours. La Voûte eft de la
hauteur de celle de la Sainte Chapelle
de Paris , & les Pilliers qui
la foutiennent , font d'une fineffe
& d'une délicateffe furprenante.
Les Capucins font hors de la
du Mercure Galant. 113
de
-ee
des
eu
a
Quך ש ש
te
la
Ville ; ils m'ont fait voirda Bible
entiere , le Droit Canon , & quelques
Ouvrages des Peres , & des
anciens Scholaftiques , mis fur
de tres-beau Vélin , avec des
Enluminûres admirables . Ce font
de tres -grands Infolio , qui ont
efté donnez à leur Convent par
Meffieurs de Rets. Le 30. nous
paflames par Baffou , c'eſt un
gros Bourg muré, tout en ruine.
Le Roy y dîna . En quittant ce
Bourg , nous vîmes les Baftimens
de Seignelay , & la Maifon de
plaifance de Md'Auxerre, Au
xerre eft fituée fur l'Yonne dans
un Païs extrémement meflé. Le
cofté de Paris eft gras & beau,
celuy de la Bourgogne eft ingrat,
& defagreable ; la Riviere la rend
marchande & riche , elle y ap
2. de Juillet 1683. K
114
Extraordinaire
porte toutes les chofes neceffai
res pour la vie ; ainfi il y fait bon
vivre , fi ce n'eft que la communication
de Paris , en augmentant
le defir du gain , ne faſſe enlever
tous les Vivres deſtinez
pour les Habitans . La Ville eſt
plus grande que Meaux , elle eſt
haute & baffe. Dans celle - cy
Nous ne trouvez que des Marchands
curieux , & grands Chantiers
; dans l'autre vous y voyez
d'affez beau monde. Les Mu
railles ne font ny épaiffes , ny
fortes , elles font d'un cofté bai
gnées par l'Yonne , & de l'autre
elles ne font accompagnées
que
de Foffez à fec , peu confidérables
. La Cathédrale eft tresbelle
, grande , & bien éclairée.
Elle donne à fon Evefque trente-
2
du Mercure Galant. 115
cinq mille livres de rente au
moins; foixante - deux Chanoines
Capitulans la rempliffent. L'on
me contoit que M Amiot,
Grand Aumônier de France ,
ayant voulu faire changer le
bord d'Hermines que les Chanoines
portent de tout temps
autour de leur Camail en Hyver
, & y en mettre un Violet ,
à l'imitation des Chanoines de
Paris , un Dignitaire s'y oppofa ,
& dans la conteftation inten .
fé & foûtenuë de part & d'autre
, il en coufta au Chapitre
plus de quatre - vingts mille
livres. Nous vîmes dans l'Eglife
une choſe finguliere . Les Chanoines
affemblez en Corps pour
recevoir le Roy qui venoit entendre
la Meffe , avoient à leur
K. ij
116 Extraordinaire
teste un Cavalier à Perruque
blonde , tres- propre , habillé
d'un beau Drap de Mufc , portant
à fon Chapeau une Plume
blanche, botté & éperonné, cou
vert d'un Surplis en forme de
Surtout , fur lequel paffoit un
Baudrier d'or foûtenant un Epée
d'or , fes mains couvertes de-
Gands à Frange d'or , fa gauche
tenant en Fauconnier un Öyfeau
de Proye chaperonné , & longé ..
J'appris de luy-mefme qu'il s'appelloit
Chaftelus , que fa Maifon
eftoit une des plus anciennes de
la , Duché , qu'un Maréchal de
Bourgogne,l'un de fes Anceftres ,
fous le Regne de Charles VI .
s'eftant jetté dans Crevant , petite
Ville diftante de trois lieues,
foûtint par fa bravoure contre
du Mercure Galant. 117
les Anglois un Siege fort long,
repouffa ces Ennemis de la France
, les contraignit de lever le
Siege , & pour couronner fage..
nérofité par un autre acte héroïque
, il eut le foin de remettre la
Place, & fes dépendances, dans.
la poffeffion du Chapitre. L'Eglife
en reconnoiffance de ces
grandes actions, accorda à l'Aîné.
de la Famille le privilege d'affifter
à fes auguftes Cerémonies,
dans l'état noble que je viens de
vous décrire , défigna un fond
pour les affiftances , car à cha.
que fois on donne trente fols de
rétribution , & l'on a le plaifir
de voir la pieté exemplaire de
ce grand Homme perpétuée
dans fa Maiſon , en forte que fes
Succeffeurs ne méritent pas.
018 Extraordinaire
leur zele,
moins cet honneur par
qu'il l'avoit attiré fur eux avec
juſtice par fa valeur. Cette Maifon
eft riche de cinquante mille
livres de rente . Les Edifices publics
d'Auxerre font tres- beaux,
l'Eveſché eft contigu à la Ca.
thédrale. Il eft ancien , & n'eſt
beau que par une grande Salle à
l'antique , ouverte comme une
Chapelle . Le jour y eft grand,
& la veuë bornée par Seignelay.
On découvre fur la Riviere une
grande Prairie , & quantité de
Bois & de Villages . S. Germain
n'eft plus rien , on n'y voit plusque
des veftiges d'une prodigieufe
Maiſon . Il y avoit autrefois
cinq ou fix cens Religieux ;
il n'y en a plus que quatorze qui
font aujourd'huy l'Office . Ils
du Mercure Galant.
119
font de la Réforme de S. Benoist,
tres -honneftes Gens , & n'ont
plus de Tréfor , fi vous ne prenez
pour de grandes Richeffes
plus de foixante Corps Saints.
enterrez dans l'enceinte de l'Ab .
baye . L'Eglife eft encore belle,
& la Bibliotheque toute nouvelle.
Elle eft placée dans une
Galerie longue de trente-fix pas,
large de dix , percée des deux
coftez , embellie de Menuiferie,
& remplie de Livres tres- communs
; mais on y en trouve de
chaque genre , hors de Mathé
matiques & de Medecine. L'ordre
Y eft parfaitement bien entendu
& gardé , le Bibliothequaire
eft Autheur de la Critique
contre le Pere leCointre , fur
les Matieres de l'Ordre de S. Be
ΤΣΟ
Extraordinaire
noift. M' de Coutance en eft
Abbé, S. Loup, S.Renobert, &
S. Eufebe , font de grands Edifices
tres -apparens. Nous fejournâmes
deux jours dans la Ville,
ce qui donna occafion à toute la
Cour d'aller voir Seignelay , &
Regeannes. L'on fut charmé de
la veuë & grandeur de la premiere
Maiſon , mais l'on fe récria
fort fur la beauté des Canaux
que forme l'Yonne , dans la derniere
..
Le 2. Juin nous quitâmes avec
Auxerre & l'Yonne , un tresbeau
Païs. Nous ne trouvâmes
plus qu'un méchant Sel produifant
des Ronces , des Epines , &
des Bruyeres. Les Bois meme
n'y font ny grands , ny beaux.
Nous couchâmes à Noyers , où
les
du Mercure Galant. 1211
les Peres de la Doctrine Chrêtienne
reçeurent chez eux plus:
d'Hoftes qu'ils n'eurent de
Chambres. Le 3. nous allâmes:
loger à Monbar , petite Ville fur
le Serein. Le 4. je trouvay le couvert
à Chanceaux . Le matin
m'eftant trouvé proche de Sainte
Reyne , j'allay rendre mes hommages
au Roy des Roys , & faire
les autres foûmiffions d'un Chrê.
tien. Le Bourg eft fur une hau.
teur fort rude à monter , enrichy
d'une petite Chapelle fort
baffe , fale , & mal - proprě , où
Dieu opere fans ceffe des Miracles
en faveur de la Sainte,
dont le nom eft celebre par toute
la Terre. Dix -fept Cordeliers y
font l'Office ; on y demanda plus
de deux cens Meffes en ma pré-
Q. de Juillet 1683.
L
122 Extraordinaire
fence. Ils payent neuf cens livres
de Penfion au Curé , & ont commencé
une belle Eglife. J'entray
dans la Grote où eft l'ouverture
de la Fontaine , j'y puifay de l'eau
moy-mefme , & en bus. Je n'y
trouvay que du gouft de Minéral
peu extraordinaire . Avant que
d'arriver à Dijon , il nous fallut
monter une éminence eſcarpée,
qui n'a de tous coftez que des
abîmes. Quoy que la Province
eut fait travailler au Chemin ,
on ne laiffoit pas de fe plaindre
de fa hauteur . Monfeigneur le
Dauphin cependant eftoit arrivé
à Fromenteau , & avoit pris place
dés la dînée dans le Carroffe de
Leurs Majeftez . Dijon eſt une
tres - grande Ville , tres- belle , &
bien baftic. Ses Murailles font
du Mercure Galant. 123
bonnes , & en état de foûtenir
un Siege. La pierre eft parfaitement
bonne. Le Chafteau ancien
eft fi logeable , qu'outre le
Roy , la Reyne , Monfeigneur,
Monfieur & Madame , ily avoit
beaucoup de Dames logées. Les
Apartemens font grands & magnifiques.
Le Parlement occupe
un Palais confidérable . II y a
quantité d'Hôtels , où les grands
Seigneurs le trouvoient aufi - bien.
que chez eux à Paris . On compte
deux cens Carroffes à Dijon , il
y a outre le Parlement , beaucoup
de Nobleffe . Les Ruës
font fpacieuſes , & embellies de
grands Edifices , les Lieux faints
font tous fort grands , & aus
guftes ; la Sainte Chapelle eft
proche le Chafteau , agreable-
Lij
124
Extraordinaire
ment élevée , & affez bien éclai,
rée. Elle eft honorée d'un Cha
pitre Noble , enrichie d'une
Hoftie miraculeufe , envoyée en
1430. par le Pape Eugene IV . à
Philipes le Bon. Cette Hoftie,
fuivant les Pieces juſtificatives,
eft femblable à celle des Billettes
qui fe conſerve à Saint Jean en
Greve. Elle fut percée par un
Juif incrédule de vingt - deux
coups de Canif. On les compte
encore aifément ; &
quoy que,
Pinjure des temps ſemble s'y oppofer
, on difcerne encore une
couleur vermeille dans les endroits
où le Sauveur du Monde
voulut bien jetter da Sang.
S. Eftienne est une Abbaye qui
difpute la preéminence avec la
Sainte Chapelle. Elle eft fort
du Mercure Galant.
125
propre , par les foins , & la picté
de l'Abbé. S. Marcel paroift
beau , ily a deux Tours qui font
un tres- bel effet dans le Portique
du Baftiment. S. Philbert , S. Jean
& S. Benigne font enſemble.
C'eft icy une Abbaye de M
'Archevefque de Rheims , plus
confiderable par fes Antiquitez,
que par fes revenus. Elle ne produit
que douze mille livres de
rente. Les dehors de Dijon font
auffi beaux que le dedans . La
Chartreuse n'en eft qu'à un quart
de lieuë . Elle eft puiffamment
riche , fondée par les Ducs de
Bourgogne , elle eft baftie fur le
modelle commun , l'Eglife eft
grande & magnifique , la Sacriftle
renferme de fuperbes Ornemens
, ils font la plupart de
ま
·
Liij
126 Extraordinaire
Brocards d'or frifez , anciens,
enrichis de Perles , ou d'Ouvrages
à l'aiguille tres délicats , &
fort finis , il y en a mefme beaucoup.
Le Choeur de l'Eglife eft
orné de deux Tombeaux admi .
rables , tant par la matiere , que
par le travail . C'est un Marbre
de plufieurs couleurs , auffi poly
que les Glaces de Venife . Il ne
paroift pas qu'il y ait quelques.
années qu'il ait efté mis en oeuvre.
Pour les Ouvrages , ils font
l'admiration des Curieux . Le
Duc Jean eft repréfenté avec fon
Epoufe , & le Duc Philipes , tous.
au naturel. Les Figures qui fer.
vent de Bas- reliefs & de Contours
à ces Maufolées , font tou
tes belles & finies ; elles compofent
un Deüil , qu'on ne fe peut
du Mercure Galant. 127
laffer de voir. Le Cours de Dijon
eft une tres belle Promenade,
plus grande que le Cours de la
Reyne ; Monfieur le Duc Y régala
la Reyne , avec beaucoup
de magnificence & de propreté.
Le Roy communia avec une pie .
té exemplaire , par les mains de
M' l'Evefque d'Orleans ; apres
quoy Sa Majesté toucha environ
trois cens Malades ; & parce
qu'Elle avoit fait fes Devotions
a la Sainte Chapelle , Elle voulut
entendre la grande Meffe à
S. Eftienne . Elle fut celebrée par
M'P'Evefque de Langres. C'eft
ainfi que ce grand Prince , avec
une équité judicieuſe , n'a point
voulu préjudicier aux droits de
l'Abbé de S. Eftienné , & que
fans entrer dans la connnoiffance
Liiij
128
Extraordinaire
de la conteftation de la Sainte-
Chapelle , & de S. Eftienne , il a
rendu fes devoirs au Seigneur,
& n'a fait aucun tort aux Hommes.
Le 7. nous partîmes pour
Bellegarde. Je paffay par Cifteaux
, parce que c'eft un Chef
d'Ordre , & que ce Chemin n'ef
toit pas plus long. Je trouvay
Cifteaux environné de grands
Bois , dans une folitude un peu
affreufe , arrofée de plufieurs pe
tits Canaux , & ayant tout au
tour quelques Marais. Je faluay
l'Abbé , qui eft un grand Homme
fec , en odeur de fainteté. Je
remarquay un grand nombre de
Baftimens , en forte que je m'imaginois
eftre dans quelque gros
Bourg ; ce ne font pourtant que
les Logemens & la Baffe - Court
du Mercure Galant. 129
gers , & venus
de l'Abbaye . L'Eglife eft longue
& haute affez bien proportion.
née , quatre- vingts Religieux y
font ordinairement l'Office . J'y
vis encore huit Abbez de l'Or
dre. C'eftoient Abbez Etran-
&venus pour le Chapitre
convoqué en Avril . Il y a trois
Cloiftres diférens dans la Maifon.
Le premier eft pour feize ou
dix.huit Novices , qui font in
ftruits prés de la Chambre de
S. Bernard , dont on a fait une
Chapelle . Je trouvay une grande
Salle antique , & voûtée d'une
élevation confidérable . Je de.
manday ce que c'eftoit ; j'appris
qu'elle avoit fervy d'Infirmierie ,
& je remarquay à fon extrémité
une Croix grande & fermée fur
la terre , ou dans la fevérité de
130
Extraordinaire
l'Ordre , on expofoit les Moribonds
dans le fac , & fous la cendre
, afin qu'ils offriffent à Dieu
un Holocaufte parfait dans le faerifice
de la Pénitence . Nous
n'allâmes point à S. Jean de Laune
,
comme
on l'avoit
d'abord
projetté
, nous nous rendîmes
à
Bellegarde
le 7. au foir. L'impatience
que l'on avoit de voir le
Camp, y fit arriver
d'affez bonneheure.
Bellegarde
eft fur une
hauteur
au Levant
de la Saône ,
dans les limites
du Duché
de
Bourgogne , cette Ville eft plus
connue dans le Païs par le nom.
de Sure , que par celuy que nous
luy confervons. Elle a paffé de
la Maiſon de Bellegarde en celle
de Condé . Monfieur le Duc en
eft Gouverneur, & Proprietaire;
du Mercure Galant. 131
(
les Guerres l'ont ruinée plufieurs
fois. Elle eftoit de défence , fa
fituation eft avantageufe , elle eft
pourtant commandée à fon Levant.
Il y avoit un Chaſteau qui
paroift avoir efte agreable , &
grand , la Ville eft petite , & de
P'Evefché de Châlons.
Au couchant de la Saône , & £
la veuë de Bellegarde , regne une
étenduë de Prairies & de Plaines
tres.confidérables . C'eft le lieu
qu'on a choify pour faire camper
une partie de la Cavalerie du
Royaume , car à mille ou douze
cens pas de la Ville on découvre
la tefte du Camp , occupée par
huit Escadrons de Dragons. Ils
eftoient tous fur une ligne , logez
fous des Canonnieres. Les Offi.
ciersavoient des Tentes , & quel
132
Extraordinaire
ques Manfardes , pour le faire
diftinguer des fimples Cavaliers
ou Fantaffins . A cinq cens pas
de là , toute la Cavalerie ekoit
poftée fur une feule ligne , deplus
de cinq quarts de lieuë en
longueur fur quelque quatrevingts
pas de large , difpofée par
Compagnies , & par Regimens
fous des Canonnières ; les Officiers
fe diftinguoient auffi par
des Tentes , & des Manfardes,
qui ne paroiffoient ny magnifiques
, ny recherchées ; l'on
voyoit d'efpace en espace de
grandes Barraques dreffées par
les Vivandiers. M' de Bouflers
commandoit toutes ces Troupes.
Le Roy les vifita dés le foir,
& propofa Monfeigneur le Dau
phin pour le Generaliffime de
du Mercure Galant.
·133
l'Armée. M'de Vermandois luy
fut donné pour Ayde de Camp
d'honneur . Le lendemain Monfeigneur
le Dauphin vifita fon
Camp , & le Roy en fit auffi plufieurs
fois le tour . Le 9. tout
parut à cheval , il y eut exercice
des Dragons , & de la Cavalerie ,
& enfin une petite Efcarmouche.
Le 1o. le Roy voulut faire une
Reveuë generale . Toutes les
Compagnies pafferent devant Sa
Majefté quatre à quatre , ce qui
dura depuis deux heures , jufqu'à
huit heures du foir . On trouva
trois Regimens de Dragons , en
huit Efcadrons , & vingt-fept
Regimens de Cavalerie , en quatre-
vingts - deux Efcadrons. Jainais
on n'a veu Regimens plus
forts , Compagnies plus com-
+
134
Extraordinaire
•
pletes , Cavaliers mieux montez,
ny
4
Hommes mieux faits. Tout
ce que je vous dis eft au pied de
la lettre ; car il eft mal.aifé de
croire qu'on ait pû trouver des
Hommes fi aguerris , & de fi
bonne mine , tant de beaux &
bons Chevaux. Il y a des Compagnies
auffi- bien montées que
İa Maiſon du Roy. Le Regiment
des Cuiraffiers a tous bons Hommes.
Villeroy , Gens bien faits ,
Royal , eft monté avantageufement
; Coniſmarck , quatre Ef
cadrons admirables , il y en a un
vétu & armé à la Suedoife , qui
plut beaucoup par la diverfité de
fes armes , & de les veftemens,
du Roy Etrangers, tres - bons , &c.
Sa Majesté prit un grand plai
fir à vifiter chaque jour la Cava
du Mercure Galant.
135
lerie , mais l'on peut dire qu'Elle
en a eu encore un plus grand de
voir Monſeigneur le Dauphin
fans ceffe à cheval , & dans l'exercice
, difpofant tout en Geperal
auffi experimenté , que s'il
avoit paffé par tous les degrez
de la Milice. Tous les jours nous
avons veu des mouvemens diférens
, & tous les jours l'exécution
a paru conforme aux deffeins qui
avoient efté pris. Les Officiers
ont fuivy avec empreffement, &
avec activité tous les ordres de
Monfeigneur , & ils ont reçeu
avec joye de la libéralité du Roy
plus de cent mille Ecus de récompenfe
, les uns quinze cens
livres , les autres douze cens li
vres , quelques - uns mil livres,
d'autres neuf cens livres , & huit
136
Extraordinaire
cens livres . Ces largeffes feront
faire encore plus de dépence à
ceux qui en ont esté gratifiez , &
elles feront caufe que ceux qui
en ont efté privez , ſe mettront
en état une autre fois d'en avoir
leur part. Le Roy n'eftant ja.
mais entré dans Bellegarde , a
bien voulu accorder des effets .
de fa clémence , en faveur d'environ
trente Miſérables , qui ne
fe font pas trouvez convaincus
de crimes énormes . Si l'on avoit
eu connoiffance de ces' fortes de
graces , on auroit veu icy beaucoup
plus de Criminels implorer
la miféricorde du Prince .
Camp doit aller à S. Jean de
Laune , de là à Auffone , & enfin.
à Grey.
Le
On a efté icy fort fâché de la
+
du Mercure Galant.
137
mort de M' Bouchu , Intendant
de la Bourgogne. M Chauvelin
eftoit l'Intendant de l'Armée. Le
Marquis de Dogliani , eft venu
complimenter le Roy, de la part
de Monfieur le Duc de Savoye.
Eftant partis de Bellegarde le 15.
nous ne fîmes pas trois lieuës
fans entrer dans la Franche-
Comté , où nous découvrîmes
des Montagnes , & des Bois de
tous coftez , un terroir fertile &
abondant , l'air pur & ferein .
Nous vîmes- là des Gens fiers,
rufez , & adroits. Sur le midy,
nous apperceûmes Salins , dans
une gorge formée par deux fort
hautes Montagnes ; & apres avoir
traversé une fort longue Plaine
toute couverte de Bleds tres.
hauts , & de plufieurs autres for
2. deJuillet 1683.
M
138
Extraordinaire
tes de grains fort beaux , nous ar
rivâmes à Dole. Dole eft fur une
éminence agreable , dont le Valon
eft arrofé par le Doux. Sa
figure eft celle d'un Jambon,
vous jugez qu'elle doit eſtre haute
& baffe. Les Eglifes y font
tres-belles & fort grandes , & les
Maifons fort logeables. L'Eglife:
Cathédrale en eft la feule Pa
roiffe. Cette Ville a une Tour
d'où l'on découvre la propreté
de fes Fortifications , la beauté
de fes Dehors , & la plupart des
hauteurs de la Province. Elle
fervit cette nuit là à éclairer toutle
Païs par une infinite de Lampes
& de Lanternes , que les Ha
bitans y avoient fait mettre pour
témoigner leur joye de l'arrivée
de leur Prince ; mais ce n'eſt pas
du Mercure Galant.
39
là ce qu'il y a de plus confidéa
ble. Une Hoftie miraculeu fe,
confervée dans le feu il y a quatre
-vingts-fix ans , dans un lieu
nommé Favernay aux confins de
la Province , vaut tous les Tré.
fors du Monde. Je la vis longtemps
, & à diférentes fois . Je
la trouvay rouffaftre , & femblable
à quelque chofe qu'on vient
de fauver du feu. Voicy comme
on me compta le fait . UnPreftre
de Favernay ayant laiffé des Cier.
ges allumez fur l'Autel , le feu y
prit & brûla l'Autel , & laVoûte
de l'Eglife. Comme l'on ne put
rien fauver du Tabernacle, Dieu
fe plur à faire voir fa puiffance .
Deux grandes Hofties qui ef.
toient dans un Ciboire , furent:
enlevées au haut de la Voûte fuf.
Mij
140
Extraordinaire
penduës en l'air . Elles demeure .
rent pendant trois jours à la veuë
de tous les Peuples , qui accouroient
de toutes parts pour voir
ce Prodige , & le troifiéme , qui
fut la derniere Fefte de la Pentecofte
, un bon Preftre du Païs,
facrifiant fur un Autel élevé fous
les Saintes Hofties , elles defcen.
dirent d'elles- meſmes , formant
plufieurs lignes obliques , fans
aucun fecours humain , jufque
fur le Corporal , fur lequel le
Preftre avoit mis l'Hoftie nouvellement
confacrée, & auffi - roft
confommée par le Sacrifice .
Alors on vit que le Ciboire où
les Hofties miraculeufes avoient
efté confervées , eftoit confumé
dans le haut & dans le pied , &
qu'il n'eftoit reſté du Métal
du Mercure Galant. 141
qu'autant qu'il en falloit pour
foutenir les Saintes Hofties . Ce
Miracle caufa beaucoup de Converfions
; & à l'occafion des deux
Hofties , de Dijon & de Dole,
l'on fit ce Distique..
Improbe , quid dubitas hominemque
Deumquefateri?
Hic probat effe Hominem Sanguine
& igne Deum.
J'allay voir l'Arc des Jéfuites.
Ce n'est qu'une communication
de leur belle Maifon à leur Col
lege. Il y a des Carmelites tresbien
logées. Les Minimes font
hors de la Porte , & au dela de
la Riviere, tres - bien fituez , auffi.
bien que les Capucins , qui font
à fix cens pas de la Ville au bout
d'une tres-belle Promenade . La
Ville a l'Univerfité , elle ſouhaite
142
Extraordinaire
elle
Y
fort le Parlement. Le monde Y
eft fort poly , doux , honnefte,
témoignant de grandes amitiez
aux François , la Garnifon s'y
trouve parfaitement bien ,
vit à tres- bon compte , & y porte
plus d'argent qu'il n'y en a ; car
c'est tout ce qui manque à une
Ville régulierement fortifiée , &
prefte à foûtenir les efforts d'un
long Siege. C'eſt un Heptagone
fort propre , regulierement
foûtenu de Demy- Lunes de
Ravelins , & de Cavaliers. La
Riviere luy donne par bas des.
Foffez remplis d'eau. En haut,.
les Foffez font accompagnez de-
Chemins couverts , & de Palif
fades. Les Glacis ne font pas.
parfaits ; l'on commence à ne
mettre plus cette Place au nom
›
du Mercure Galant.
143
bre des Limitrophes . La Prairie
éft enchantée , & fait un afpect
admirable pour la Ville. Le 16 .
nous fîmes fept lieues de ce Païslà
, qui en valent bien quatorze
de France. Il y eut beaucoup de
Chevaux outrez. La Reyne y
en perdit deux . Nous arrivâmes .
à Besançon , & y paffàmes deux
jours , ce qui nous donna occafion
de voir les raretez de la Capitale
de la Franche- Comté.
L'on découvre un refte d'Antiquité
fur une Porte du Cloiſtre
de Saint Jean , qu'on dit eſtre un
Arc de Triomphe du temps de
Crifpe , dont la Ville a porté le:
nom. Crifpopolis. C'est peu de
chofe que ces Veftiges d'antiquité.
Il y a eu une corruption :
dans le nom , qui l'a fait appeller
344
Extraordinaire
ร
Crifopolis , à cauſe , difoit- on , de
l'or qu'on a trouvé quelquefois
dans le Doux . Il eft affez diffi
cile d'y en ramaffer , & j'ay fceu
qu'un Seigneur en avoit acquis
dequoy faire une Bague , aux dé.
pens de cinquante Piſtoles. Les
Richeffes de la Ville , confiftent
préſentement dans la fainte Relique
dont elle a le dépoft. C'eſt
le Saint Suaire. Je le vis avec
toute la Cour , & je le touchay
avec ſurpriſe de la veuë & du
toucher , car ces impreffions y
font fi bien marquées , qu'il eft
difficile de douter de la verité du
Miracle ; & pour l'Etofe , elle
paroift auffi entiere & auffi belle,
que fi c'eftoit du Linge confervé
précieufement depuis quinze ans.
Je me fuis fervy du terme d'Etofe
1
du Mercure Galant.
145
tofe , parce que le Linge de Paleftine
eft fi fort , qu'il femble
que ce foit quelque chofe de plus
que du Linge. Il eft vray que la
couleur eft un peu paffée du
Linge & du Sang , c'eſt un grisperle,
gaſté & ſale que le Linge ,
& c'est un rouge éteint que le
Sang, cependant je vous diray
fur le raport des Claviſtes de
S.Jean , que les Playes paroiffent
plus vermeilles de temps en
temps dans la Paffion du Sauveur
, & que ce qu'on met pour
couverture de la Relique , & le
Linge que l'on applique deffus,
fe gaſtent & ſe pourriffent , en
forte qu'on eft obligé d'en changer
fouvent , au lieu que le Saint
Suaire demeure toûjours en fon
entier. On ne le montre ordinai-
N
Q. deFuillet 1683.
146 Extraordinaire
Y
rement que deux fois l'année. Le
jour de la Paffion , & les trois
jours fuivans , & les Festes de la
Pentecofte. La devotion des
Peuples eft fi grande , qu'on ne
peut prefque marcher à Befan
çon dans ces temps-là , tant il
å de monde . Avant que le Roy
euft conquis la Ville , le S. Suaire
eftoit conſervé à Saint Eflienne,
mais l'Eglife ayant efté ensevelie
dans le malheur des dernieres
guerres , à prefent le Chapitre
qui eft à S. Jean , l'y garde avec
de grands foins. Saint Jean eft
un grand Vaiffeau ancien , affez
bien éclairé , ayant Autel contre
Autel à fes deux extrémitez ,
Celuy des Chanoines eft ouvert,
élevé fous un Dome ; le Preftre
eft tourné vers le Peuple pour
du Mercure Galant.
147
facrifier. Le Chapitre eft fort
noble , on n'y admet point de
Gens qui foient fans naiffance,
les Chanoines font vétus de violet
, Officient en Evefques , &
ne dépendent que du Pape.
Toutes les Dignitez ont le nom
de Haut , comme, Haut Doyen,
c'eft le Neveu de l'Evefque , qui
a mille Ecus de rente de fon Be
nefice , & vingt mille livres en
d'autres meilleurs . Les Canoni
cats ne font que de quatre cens
livres , fix cens livres , huit cens
livres , & douze cens livres au
plus. Je ne croy pas que leur revenu
monte mefme fi haut. L'Evefque
eft de la Maiſon de Grammont-
Franche- Comté , c'eft un
bon Homme qui eft devenu aveugle.
Son Neveu gouverne tout, il
Nij
$48
Extraordinaire
va eftre facré Coadjuteur par privilege
, car tout le Chapitre à le
droit de faire des Coadjuteurs,
avec la permiffion du S. Siege.
Ces Coadjuteurs n'ont que l'avantage
d'affifter au Service pendant
la vie de ceux qui les ont
reçeus. Ils n'ont ny revenu , ny
voix au Chapitre. Il n'y a pas
de belles Eglifes dans la Ville ,
elles font toutes fort communes.
Les Benédictins font les plus riches
Religieux. Leur Maiſon eft
parfaitement belle , & fpatieuſe.
La grande Rue eft l'ornement
de la Place. Vous y voyez l'Hôtel
de Ville dont la Façade plaiſt af.
fez. Le Palais Granvelle eſt le
plus confidérable . C'eft l'Ouvrage
d'un Cardinal de ce nom ,
qui doit une partie de fa fortune
du Mercure Galant. 149
à fon génie , & l'autre à ſon Pere,
qui de Fils de Maréchal ferrant
nommé Pernot , entra fort avant
dans les Confeils de la Maiſon
d'Autriche. J'ay paffe par le Lieu
de fa naiffance. Le Palais qui
conſerve ſon nom , & qui éterni .
fera fa mémoire , est fort grand,
& de figure carrée . Sa Court eft
accompagnée d'une Galerie dans
fon contour foûtenuë par des
Pilaftres , qui forment un Portique
fort commode , & qui fert
de Veftibule à tous les Apartemens
du rés de Chauffée. Le Jardin
qui eft derriere n'eft pas
grand. Je regarday un Jupiter, &
une,Junon , qui font aux extrémitezi
de deux Allées , & qui
paffent pour des Antiques trez
de Rome. L'Archevefché estua
Nij
ISD
Extraordinaire
vieux Baſtiment , fort fombre,
& vilain. La fituation de Befançon
déplaiſt d'abord à ceux qui
l'envisagent. Ileft fitué dans un
fond , traversé par le Doux , &
commandé par trois Montagnes .
J'admiray la bizarrerie des Hommes
, quand je vis cette fameufe
Ville dans un lieu fi écarté , enfevelie
dans des Rochers , & ornée
feulement d'eaux & de Foreſts
, car il nous falut faire plus
de quatre lieuës autour des Roches
& des Bois avant que d'y
aborder. Il eft vray qu'en l'examinant
de prés , vous demeurez
d'accord que la raiſon l'emporte
fur les premiers mouvemens , car
il femble que le Doux ait efté
conduit jufque en cet endroit
pour faire fa feûreté . Illuy don
du Mercure Galant.
ISI
ne la figure d'un Fer à Cheval,
mais parce qu'elle s'avance au
dela l'eau vers la Plaine , le Roy
y a fait baftir un Fort à quatre
Bastions tres - réguliers , qui la
garde , & qui la commande. M
Polaftre y aura quelques Bataillons
, en qualité de Gouver
neur. Vers les Montagnes , celle
du milieu fervoit à l'ancienne Citadelle.
Le Roy y a fait faire des
Travaux admirables , qui en font
un lieu imprenable . C'eſt une .
hauteur eſcarpée , éloignée de
quatre- vingts pas de la Ville . La
Contrefcarpe eft ce qu'on appel .
loit S. Eftienne , fortifié felon le
terrain , où il y a des Magazins
& des Cazemates en quantité
Une Eſplanade de deux cens pas
la fépare de la Citadelle . Il ya
Nüij
152
Extraordinaire
grande apparenceque l'on y fera
des Parapets pour faire la communication
de l'une & de l'autre,
parce que cet endroit est découvert
par les deux élevations voi.
fines , d'où l'on pourroit incommøder
les Soldats dans le Paffage
. La Place qui eft à la croupe
de la Montagne , eft entourée de
Foffez creufez dans le Roc ,
qui a fervy de Matériaux pour
faire les Murailles. Ils ont plus
de vingt- cinq pas de profondeur
prés de la Porte , qui eft tres.
bien flanquée , il n'y a au dedans
que des Cazernes , avec une Chapelle
, la Maiſon de M'de Moncault
qui en eft le Gouverneur,
des Magazins , Maiſons d'Offi
ciers , de Vivandiers , autant qu'il
en faut pour loger cinq à fix mille
du Mercure Galant . 153
Hommes. Du cofté des Montagnes
, on y a élevé des épaulemens
fi hauts & fi beaux , qu'il
eft impoffible à l'avenir de fe fervir
avantageufement de ces Hauteurs
pour incommoder la Citadelle.
Sa profondeur fur le
Doux eft affreufe ; enfin tout eft
furprenant. Il y a fujet de croire
qu'on n'arrachera jamais Befançon
des mains des François , &
qui le pourroit ? Le 19. nous
fimes fix lieues par le chaud , &
par la pouffiere , qui coufterent
la vie à plufieurs Chevaux , elles
en valloient onze de France , car
les lieues de la Franche- Comté
font tres -fortes , & ne font pas
moins longues que les milles
d'Allemagne . Nous nous trouvâmes
le foir à Montbozon , d'où
•
154
Extraordinaire
nous fûmes envoyez à Fontenay,
diftant d'une lieuë de France .
Montbozon eft un lieu tout délabré
, ſitué ſur l'Ougnon fur une
Colline tres- agreable. Il n'y a
plus que douze Maifons , encore,
font.elles en tres - méchant ordre.
Le lieu paroift avoir eſté bon ;
mais ce n'eft plus que Mazures .
Le 20. apres la Meffe nous
eûmes une tres - rude journée. Il
n'y eut que peu de Chevaux qui
purent refifter à la fatigue d'une
filongue traite. Les fept lieuës
qu'on compte jufqu'à Leurre feroient
le chemin de Paris à Fontainebleau
. Leurre eft une petite
Ville , murée à fec. Ce font des
Places qui fe rendent aux Maî
tres de la Campagne , & qui ne
fçauroient tenir plus de deux
du Mercure Galant.
155
heures. Elle a une petite Riviere
fans nom qui l'arrofe , & peu de
Maiſons en état de loger. L'Ab ..
baye qui appartient à M¹ le Comte
de Morbarck , Neveu de M
l'Evefque de Strasbourg , eft confidérable
, tant pour fes revenus
de vingt mille livres que pour fa
fituation . Elle eft entourée de
Foffez flanquez par des Tours à
l'antique . Elle ne peut eſtre occupée
que par des Religieux Allemans.
Ils logerent le Roy , le
Bourg renferma prefque toute la
Cour. La fatigue du jour , fit réfoudre
le Roy de n'aller le 20. que
jufqu'à Champigny , où l'on dépefcha
auffi- toft les Maréchaux
des Logis . Je m'y rendis de
bonne heure. Il n'y avoit des
Maifons que pour une partie des
156
Extraordinaire
Princes. Monieigneur campa.
Monfieur de Conty voulut auffi
faire l'effay d'une Tente , dont
le Roy l'accommoda ; nous cam
pâmes tous croyant ne pouvoir
faire autrement . Nous eſtions
poftez entre des Montagnes de
toutes parts . La nuit fut fi froide,
qu'elle nous enrhuma tous. Je
fus un des moins maltraitez . Je
décampay à quatre heures , & je
me trouvay à fix heures hors du
Comté de Montbelliard , & de
la Franche Comté , & enfin hors
des Montagnes , & des Bois d'un
Païs tres- fertile d'ailleurs , mais
en verité tres affreux . L'on y vit
à bon compte malgré l'humeur
de la Nation ; & je ne fuis pas
fâché de l'avoir parcouru avec
le Roy. Je me reconnus en Al
du Mercure Galant. 157
で
face , lors que je vis une marque
de l'humanité des Allemans. Les
chemins Y font marquez
fur la
route, & cécy continue jufques en
Lorraine, car d'espace en efpace
l'on trouve des Piquets platez fur
les Chemins , doubles , ou triples ,
& vous y lifez en Allemand & en
François la route des Villes voifines.
J'arrivay à Befort fur les
neuf heures. Le chemin me fem .
bla fort court , parce que l'on
commençoit à découvrir de loin
que les Montagnes s'éloignoient
de nous , & qu'elles commençoient
à eftre plus agreables , &
la Plaine tres- fertile . Nous traverfâmes
quelques petits Villa
ges, qui font les reftes des paffées
des Troupes des diférentes Nations,
Le Païfan y eft encore
158
Extraordinaire
pauvre , mais enfin moins qu'on
ne penſe. La mémoire de M' de
Turenne , fit le fujet & le regret
de nos entretiens dans ce Voyage.
J'ay remarqué une partie de
fes mouvemens , & j'ay admiré
fouvent la prudence & la genérofité
de cet incomparable General.
Befort n'eft qu'un Trou,
mais admirable pour fervir de
Barriere à nos Ennemis , ce que
je pourrois vous juftifier par mille
endroits de l'Hiftoire. La Ville
n'eſt rien , la Citadelle eft pofée
fur la cime d'une Elevation . Elle
commande à la Ville , & à tout
le Païs. Elle n'a point de figure,
& eft feulement ménagée felon la
grandeur du terrain que l'on a
trouvé. Elle eft conftruite fur un
Roc , dont la taille a ſervy à faire
du Mercure Galant. 159
les Murs extrémement élevez . II
y a une Garniſon tres -forte , la
porte eft percée dans le Roc de
plus de quatre- vingts pas d'épaiffeur
; elle n'eft point commandée
, & elle a pour furcroift de
force une Tour , ou Cavalier, qui
découure de fort loin . Son Puits
eft plus profond que celuy dé la
Citadelle de Befançon. Il a quatre-
vingts- trois toifes de profondeur
; l'autre n'en a que foixantefix,
& quatre pieds . Un Soldat
peut tirer luy feul de l'eau dans
un Mouliner, Il faut un demy
quart- d'heure pour en avoir , j'en
ay tafté , elle eft tres.bonne , &
fort fraiche. Avant que d'avan.
cer en Alface , je vous diray touchant
Besançon , que j'ay veu
dans la Citadelle une Compagnie
160 Extraordinaire
de quatre cens jeunes Gentilshōmes
, la plupart Poitevins , qui y
font entrenus par le Roy , & qui
font une partie de la Garniſon de
douze cens Hommes feulement.
Ces Cadets par leur adreſſe , &
par leur ponctualité
à l'Exercice,
ont fait la joye du Roy , & l'admiration
de toute fa fuite. Les
Moufquetaires
ne l'emportent
point fur eux ; & le Prince , qui
prit plaifir plufieurs fois à leur
voir faire tous les Exercices , parut
tres - content des affurances
qu'ils donnent , d'eftre un jour
meilleures Troupes du
Royaume. Le S. Suaire de Befançon
( car je ne puis que je ne
vous en parle ) eft celuy qui fervit
à couvrir la Face , & le devant
du Corps de Noftre- Seigneur;
des
du Mercure Galant. 161-
A
celuy de Turin , fervit pour le
Dos , le troifiéme qui fe trouve
à Cadouin , eft à proprement
parler , le Surtout qui envelopa
tout le Corps: Revenons à la
Route. Nous n'entendîmes plus.
que baragoüiner des Femmes ,
avec leurs Chapeaux , nous pré.
fentant 'des Cerifes & des Fraifes.
Les Hommes de la Comté de
Befort fçavent le François , &
tout y eft Catholique . Il y a une
perite Collegiale dans la Ville de
fix Ecclefiaftiques , qui fecourent
les Curez du voisinage , qu'on
examine comme dans toute l'Alface
fur le François , & fur l'Allemand.
C'eft à peu près ce que
l'on fait chez nous pour le Latin,
afin que fcachant ces deux . Lanils
fervent aux Garnifons
gues ,
Q. de Juillet 1683.
Ο
162 Extraordinaire !
& aux Naturels. Le 23. nous arri
vâmes à Cerney ; nous y trou
vámes peu d'Hérétiques ; beau
coup de peines , de fatigue , &
de pouffiere en chemin , caufées
par l'ardeur exceffive du Soleil
Cerney eft muré , mais foibles
ment , de la meſme maniere que
toutes les petites Villes d'Alface,
qui font faus nombre . J'eussle
remps d'en aller voir une fituée
dans la gorge de plufieurs Montagnes
, qui n'eft pas des moins.
belles , & afin que vous puiffiez
prendre une jufte idée des petites
Villes d'Alface , je vous en
feray une legere defcription.
C'eft Tannes dont je vous parle.
Les Montagnes qui l'environnent
, d'Occident , de Midy , &
Septentrion , font toutes cou
du Mercure Galant. 163
vertes de Vignes hautes de huit
pieds , produifant de tres bon
Vin. Les Arbres Fruitiers , &
quelques autres pour l'afpect,
couvrent le refte du Soleil . La
Plaine eft arrofée par plufieurs
Ruiffeaux qui forment la Thore,
qui fe dégorge dans l'Ill au deffus
de Colmar, & fi fertile , qu'aucun
Païs en France ne peut l'égaler..
Autour de la Ville , on trouuve
une fort jolie Capucine , au dela
de laquelle eſt une Ifle de plus
de douze cens pas de long , &
de cinquante de large , couverte
d'Arbres. Plus loin on découvre
quantité de petites Maiſons de
plaifance pour la Bourgeoific.
La Ville eft inveftie de doubles
Foffez , & de doubles Murailles .
Le Monde y eft poly , & fort
O ij
164
Extraordinaire
honnefte ; l'Eglife Capitale dédiée
à S. Thibault , eft de la grandeur
de S. André des Arts. La
Voûte eft auffi délicate que celle
de Beauvais. Ses Pilliers mignons
font enrichis de mille petits Ouvrages
, & les Contours de l'Eglife
, ornez d'Ouvrages tresfins
, & forts délicats . Le Portique
eft parfaitement beau , & la
Tour eft du mefme Ouvrier que
celle de Strasbourg , mais en verité
la main qui a travaillé à
Strasbourg , s'eft bien perfection
née pour travailler à Tannes. Il
y a trois ou quatre Fontaines,
qui jouent fans ceffe dans la
Ville ; les Cordeliers font tresbien
logez à la pointe de la
gorge , ou de l'angle , & les Mai
fons font fort bien baſties . Je fus
du Mercure Galant. 165
traité à l'Allemande avec beau
coup de demonſtration de joye..
Je n'avois mangé que du Pain le
matin , à caufe de la Vigile ; je
trouvay une partie des Mets Al.
lemans tres- bons. Le 24. apres
la Meffe , nous partîmes pour
Colmar , & laiffâmes à gauche
cent petites Villes aux pieds des
Montagnes , qui nous paroif
foient auffi fortes que celle dont
je viens de vous parler , Sulz ,
Bolvick , Morback , & c. Nous
découvrions à droite Eifenheim ,,
Brifac , le Rhin , & le Brifgau
avec les Montagnes. Icy nous
eftions dans le Sundgou , dont
Mulhaufen eft la Capitale . Nous
dînâmes à Bufac , où le Roy
dîna. C'eſt une petite Ville un
peu ruinée , fort propre , appar
166 Extraordinaire
tenante à M' de Strasbourg. Il
y a meſme un Chasteau joliment
baſty fur une hauteur , lequel paroift
avoir fervy de Maiſon de
plaifance. La plupart des Villes
dont je vous viens de parler , ont
des Maſures de Chafteaux à l'Al
lemande , qui leur fervoient autrefois
de Citadelles . Le Roy a.
tout fait ruiner , ce qui a fait
plaifir aux Habitans. Nous arrivâmes
enfin à Colmar , où l'on
avoit balancé de nous accorder
un fejour , mais la nuit de Cham .
pigny nous en priva à noftre
grand regret. La Ville eft grande.
comme Meaux , les Maifons y
font affez mal bafties , & pour.
tant affez commodes. Les Luthériens
ont caufé la ruine de cette
Ville , car ils fe font longtemps.
du Mercure Galant. 167
vantez d'eſtre indépendans . Ils
avoient liaiſon avec Strasbourg,
& faifoient trembler tout le Païs
ils font préfentement réduits , &
de l'Evefché de Bafle. L'Eglife
Cathédrale eft aux Catholiques;
c'eſt un Vaiffeau tout nud , &
délabré . Les Dominiquains y
font bien établis ; mais les Luthériens
ont retenu les plusbeaux
Edifices . Il eft aifé d'y
voir leur Temples ; les Choeurs y
fervent à la Confeffion publique,
& auriculaire , & les Nefs aux
Sacrifices & aux Prieres , & auffi
aux Preſches . Turkem n'eft qu'à
une demie lieuë de la Ville. On
s'y fouvient fort de la Victoire de
M'de Turenne . Le 25. apres avoir
paffe dix ou douze petites Villes,,
Guemer, Sainte Hipolite , Char
168
Extraordinaires
tenoy , nous vinfmes à Beinfeld ;
Chartenoy eft le paffage des
Charois pour Sainte Marie aux
Mines , & pour la Lorraine . Elle
eft auffi la Carriere de Stras
bourg , & elle tient la Source du
Canal prodigieux que le Roy a
fait fairejufqu'à Scheleftad, pour
porter les Matériaux neceffaires
à la conſtruction des Citadelles
de Strasbourg , ce qui a coûtés
des fommes immenfes , trois ans .
mefmes avant la foûmiffion de
cette Ville . J'oubliois à vous dire
que Colmar n'eft plus entourée
que d'une Muraille à fec , de
quatre ou cinq pieds d'épaiffeur
feulement , pour la garantir des
Loups , & des Coureurs . Pour
Scheleftad , c'eft une Place polie,
& agreablement fortifiée en quel
"
ques
du Mercure Galant. 169
ques endroits . Elle eft au deffus
du Cordon , & en d'autres il n'y
a que le Terre - plein , & le Gazon
achevé. C'eſt un Heptagone
fort régulier. Il n'y a que trois
Portes , dont les Courtines font
défenduës par des Demy- Lunes,
le tout garny de Foffez de plus
de vingt toifes de large , tres pro
fonds , à fonds de cuve. Le Canal
de Chaftenoy les remplit , &
va deux lieuës au deffus s'emboucher
dans l'Ill. Il y a fept ou
huit Eglifes , & une feule Paroiffe ,
laquelle eft grande . Tous fes Ha
bitans font Catholiques , fans
aucun mélange de Luthériens .
J'eus bien de la peine à trouver
Beinfeld à caufe de la longueur
du chemin. Les Récolets me
donnerent le couvert ; & parce
P
Q. deJuillet 1683.
170
Extraordinaire
que je me voyois à fix lieuës on
heures de Strasbourg
, je partis
à trois heures du matin , &je m'y
rendis fur les fept heures . Scheleftad
eſt du Diocefe. Son étendue
n'eft pas grande . La Ville
de Strasbourg
eft grande comme
Roüen . Elle eft belle pour fes
Edifices , l'Hôtel de Ville , l'Eglife
Cathédrale
, & les autres
lieux publics. Il n'y a que cinq
ou fix Hôtels , le refte eft de
Maiſons de riches Marchands . Je
vis l'Horloge dont on parle tant ,
à cauſe de ſes mouvemens
fi divers
, & fi extraordinaires
, j'y ef
tois à trois heures , La Mort paſſa ,
mais le Coq ne voulut point
chanter. On travaille à rétablir
l'Autel ancien & élevé fous un
Dôme,que les Luthéries avoient
du Mercure Galant. 171
tenverfé. L'Evefché vaut quatre-
vingts
erfille Ecus. Les Cano .
nicats ne font pas encore rétablis
, on y va mettre un Sémi
naire. Les Enfans y apprennent
à parler François , l'Arſenal eft
grand , bien fourny de toutes
fortes de Munitions de guerre,
mais comme l'on va abatre les
Murailles du cofté de la Citadelle
, il ne fervira plus . Strasbourg
eft dans une Plaine arrofée
par l'Ill , peu fortifiée , mais le
Roy fait faire des Travaux du
cofté du Rhin , qui la rendront
la terreur de l'Allemagne. A cinq
cens pas au dela , paffant des Ma
rais , on rencontre la Citadelle,
laquelle eft un Ouvrage à cinq
Baſtions , foûtenus de Ravelins
& de Demy - Lunes , & entourez
•
P jj
$72
Extraordinaire
de tres- bons Foffez tres largosa
& tres.profonds , pleins d'eau
Cette Citadelle eft occupée par
des Cazernes , Maiſons d'Offi
ciers , Magazins , Chapelle , &
autres Edifices neceffaires. Elle .
commande abfolument la Villé,
& afin que rien n'en empefche le
commandement , il y a ordre d'abatre
les Fortifications de la Vil
le qu'elle regarde , & pour communication
, l'on fera un Ouvrage
couronné qui joindra la Ville
au Fort . La Citadelle fait plus.
Elle bat le premier Bras du Rhin,
& une partie du Pont, Ala
droite , l'on voit un Fort qui fe
nomme de l'Etoille à caufe de fafigure
qui défend l'autre cofté.
Au milieu , il y a une Redoute
qui commande par tout , & fera
du Mercure Galant. 173
un obftacle à la Conquefte du
Pont , lors qu'on en aura gagné
la Pointe . Le Fort de l'Ill , eft au
cofluent de cette Riviere au def
fus de la Citadelle . Le Fer- àcheval
eft à droite vers la Pointe,
laquelle eft abfolument défendue
par le Fort de Kiell . C'eſt
un Teftragone parfait , qui bridera
toute l'Allemagne. Il fera
encore appuyé par un Ouvrage
à Couronne d'une prodigieufe
longueur , qui ira affronter tout
l'Empire. Voila en gros les Ouvrages
du Rhin . En verité ,
Xercés en avoit ufé comme
Louis LE GRAND , on ne l'auroitpas
traité de fol & d'infenfé ,
quand il fe vantoit d'avoir mis.
des Fers à la Mer Egee. Noftre
Prince a fait fur le Rhin , ce que
P iij
174 Extraordinaire
ce Perfan devoit faire fur la Propontide.
Le Roy alla voir ces
Ouvrages le mefme jour , & le
foir nous le vîmes à Molsheim.
Molsheim eft une petite Ville
qui appartient aux Evefques de
Strasbourg , fituée ſur la Brufche.
Elle a logé toute la Cour , & l'on
s'y eſt trouvé moins incommodé
qu'ailleurs. Le Roy eftoit au Col
lege. C'eft le plus bel Edifice
que les Jefuites ayent dans le
Monde. Ce Baſtiment eſt quar
ré , & fort régulier. Il fut fait
par un Archiduc, qui'l'accompa
gna d'une Eglife plus longue
une fois que celle que ces Peres
ont à Paris dans la Ruë S. An.
toine . Elle eft tres- bien éclairée
& bien voûtée, enrichie de beaux
Ornemens & de quantité de Re
1
du Mercure Galant. 175
liques. Les Jardins font grands ;
les petits logemens , & les dépen .
dances confidérables . Il y a dans
la Ville une Paroiffe , dont le
Chocura efté bafty par Meffieurs
de Strasbourg. Le Chapitre y a
efté longtemps relegué ; c'eft an
agreable Choeur dont on a enlevé
tout ce qui l'ornoit. Les Capucins
font icy fort confiderez;
La Chartreufe y eft belle & gran.
de , & contre la coûtume , dans
l'enceinte de la Ville . Elle renferme
dix -fept Religieux ; les
Cellules font petites , fort commodes
, l'Eglife tres- propre ; la
Sacriftie & les Cloiftres infpirent
l'amour de la Solitude . Sous
Molsheim il y a un Pré propre
à faire un Camp . Ce fut l'endroit
qu'on choifit pour mettre la pe
Puij
176
Extraordinaire
tite Gendarmerie . Elle fit deux
fois l'Exercice devant le Roy.
L'on y compta 1850. Maiftres ,
tous couftant beaucoup au Roy,
à cauſe que ce font des Compa
gnies d'Ordonnance. Les Anglois
l'emporterent fur tous les
autres. Ils eftoient tous précedez
de fix Compagnies de Dragons,
qui formoient l'Avantgarde de
la Troupe. La Maiſon du Roy
eftoit campée à une lieuë de la
Ville au dela d'Exftein , où le
Roy a fait faire un Canal pour
porter des Pierres tirées par les
Regimens de Feuquieres , & de
la Ferté ; car on n'obmet rien
pour rendre Strasbourg la plus
forte Place du Monde . Nous
quittâmes le repos de Molsheim
le 29. & nous arrivâmes avec la
du Mercure Galant.
177
pluye & le vilain temps affez
tard à Boufvillier. Nous paffames
entre Saverne & Hagueneau ;
celle - cy eftoit à noftre droite,
celle- là à la gauche . Nous découvrîmes
aux pieds de Saverne
la Maifon de Plaifance de Mr de
Strasbourg. Il y a employé beaucoup
de bien , & a toûjours efté.
à la Cour tant qu'on a fejourné
fur fes Terres. Les Luthériens
ont abandonné Molsheim ; mais
pour Boufvillier ils en font les
maiſtres. C'eſt un petit Lieu fort
fain , qui a de tres . bonnes eaux ,
& grande abondance de toutes
chofes. J'entretins un Miniftre
qui me fatisfit extrémement , je
vis leur Temple, propre & grand,
j'allay mefme dans la Chambre
des Juifs , car on ne les foufre pas
178
Extraordinaire
en public. Je vis la Femme du
Rabin, qui avoit beaucoup d'air
des beautez Juifves . Les Murailles
font chargées d'Hebreu ;
& les Lutrins , de Pfeaumes Hébraïques.
J'étois logé chez un
Juif qui me parut bien perfide . Il
ne prit que deux fols fix deniers
pour la nuitée de chaque Cheval
, & il me remercia fort com.
me mes Confreres . Il y avoit
cent cinquante ans qu'il n'avoit
efté dit de Meffes en ce Lieu -là.
Le Roy en fit dire fept ou huit
dans une Chambre tres . propre
au deffus de fon Apartement. Le
Grand Vicaire de M' de Stras
bourg n'a point de Jurifdiction
dans la Ville. Les Catholiques
font au dehors . Il y a environ cinquante
Juifs , le reſte eſt Luthédu
Mercure Galant. 179
rien. Le
fa
30. au matin nous paffàmes
pendant trois heures jufqu'à
la Petite . Pierre , des Bois fombres
& affreux , des Valées &
des Montagnes , des Lieux inacceffibles
, retraites à Voleurs & à
Hiboux , & nous vîmes la Prin.
cipauté qui eft fi fameufe par
petiteffe. C'est un Roc efcarpė ,
entouré d'abîmes de toutes parts
en forme de Foffez . Aux extré
mitez de ce Roc , l'on voit des
Redoutes & des Guerites ; affu .
rément il eft impoffible d'y furprendre
la Garnifon. Il n'y a pas
plus de cent vingt Maifons , l'on
y entre par un petit détroit par
où il ne peut paffer que trois Cavaliers
de front. Le Roy dîna à
la Porte , & nous entrâmes alors
dans la Lorraine Allemande , Païs
180 Extraordinaire
bien diférent de l'Alface , où l'on
ne découvre que des Prez , & des
Bois . Il femble qu'on forte des
Terres d'Eden , pour entrer dans
les Terres d'Adam , & je vous affure
que tout n'eft propre qu'à
porter des Ronces , & des Epines.
A cinq lieuës de la Petite-
Pierre , nous vêmes Bouquenon,
où nous fommes depuis cinq
jours à attendre les ordres du
Roy.
Le 30. Juin nous arrivâmes
donca Bouquénon , gros Bourg
muré fcis fur la Saare dans la
Lorraine Allemandë , ruiné par
les dernieres guerres , & occupé
par les Herétiques Luthériens,
que les Conqueftes du Roy ont
obligez de partager l'Eglife avec
les Catholiques. Ceux - cy eftanc
du Mercure Galant. 187
en plus grand nombre , tiennent
le Choeur & une partie de la Nef,
& les autres n'occupent que le
bas de la Nef. Les Jéfuites y ont
un Convent , & y exercent les
fonctions Curiales , mefme dans
les Villages circonvoilins . Ils difent
tous , deux Meffes chaque
Fefte & Dimanche. Le Bourg
a cfté pris cinq ou fix fois depuis
cent ans , il eft en partie ruiné ,
& n'a pas le tiers des Maifons
qu'il pourroit contenir dans fon
enceinte. C'eft ce Lieu que le
Roy a choify pour le fejour de
toute la Cour pendant cinq jours
entiers ; c'eft auffi le Lieu qu'il a
pris comme remply de Pafturages
, & accompagné de terres
ftériles pour faire camper la plus
belle partie de fon Infanterie , &
182 Extraordinaire
fa Maifon qui le fuit par tout.
A un quart de lieuë hors du
Bourg à l'entrée d'une Prairie,
eft une ligne de Canonnieres, fur
le derriere defquelles font élevées
quelques Manfardes , qui
fervent de logemens à toute la
Maifon du Roy. Cent Grena
diers à cheval , commandez par
M' de Riotot , font poftez à la
tefte. Les quatre Brigades des
Gardes du Corps fe voyent
apres , les Moufquetaires fe dé- >
couvrent enfuite ; les Chevaux-
Legers, & les Gensdarmes, font
à la queuë. M' de Noailles commande
toute la Maifon. A un
quart de lieuë plus loin , au dela
d'une élevation , l'on voit tout le
Camp d'Infanterie fur une feule
ligne , commandé par M' le Duc
- -
du Mercure Galant. 183
de Villeroy. L'on compte en
trois Brigades vingt - huit Bataillons
d'Infanterie, les premiers de
tous les Régimens , c'eſt à dire,
Colonels, compoſez chacun de
feize Compagnies , chacune de
cinquante Hommes , & par conféquent
de huit cens Hommes ,
qui font environ vingt -deux mille
quatre cens Hommes ; Gens
bien faits & choifis , fort aguerris
, & prefts à exccuter tout ce
qu'on fouhaitera . Jamais Infanterie
n'a efté meilleure , jamais
Hommes mieux choifis , & jamais
Compagnies plus fortes, ny
mieux remplies. Le Régiment,
ou le Bataillon du Régiment du
Roy , eft plein d'Hommes guerriers,
faifant peur. Roüergue eft
un des plus beaux ; Languedoc ,
184
Extraordinaire
·
du Maine , de Vermandois , de
Louvignies , ont extrémement
paru ; mais celuy des Fuzeliers a
efté loué plus que tous les autres.
Les Hommes y ont des Bonnets
à la Dragonne à peu pres , tous
Gens bien faits & grands , ayant
à leur tefte M ' le Grand Maiſtre.
Il y a deux Compagnies de cent
Hommes chacune , qui font diférens
Ouvriers , Armuriers, Serruriers
, Tourneurs , propres à
l'Artillerie , qui fe fervent tresbien
du Fuzil . Ils ont un Quartier
féparé du Camp , qui n'eftoit
pas moins propre , & moins char-
'mant que tout le Camp mefme.
Chacun avoit travaillé à embel .
lir fon Pofte . Dans chaque Compagnie
on trouvoit des Jardins ,
des Ouvrages d'ofier , de feuïl
du Mercure Galant. 185
lages , de diférentes figures qui
imitoient des Animaux , des Maifons
, des Puits, des Guerites , & c.
Tout cela rendoit le Camp plus
diverfifié que les Tuilleries , &
que le Parc de Verſailles . Au
Quartier des Fuzeliers , il y a un
Fort fait fur celuy de Kiell , qui
eft joly. Le Roy alla vifiter fes
Troupes en arrivant . Le 2. Juillet,
il les mit en campagne , & leur
vit faire l'Exercice ; le 3. il les fic
paffer en reveue devant luy , &
le 4. il fit attaquer un Fort défendu
par M' de Villeroy . Monfeigneur
le fit prendre . Il y eut
pendant une heure & demie un
feu continuel qui furprit toute la
Cour. Fort loin , il y avoit une
Baterie de dix Pieces , avec des
Bombes , qui firent fort beau feu
e Q. de Juillet 1683.
2
あ
186 Extraordinaire
•
t
à l'écart . Monfeigneur dîna au
Camp , la Reyne fit Collation
chez M' de Noailles. Au retour,
le Camp de la Maifon du Roy,
eftoit éclaire par deux cens feux
qu'on avoit allumez à la tefte
des Brigades. Les Trompetes,
les Tymbales, & les Tambours,
fonnoient des Fanfares & des
Airs de joye . Monfeigneur fera
demain à la teſte de la Maiſon du
Roy , l'on va à Sarbrick ; de là ,
à Vaudevrange , & en deux jours
à Metz , apres avoir vu Sar-
Loüis.
y
Le 6. Juillet , le Roy quitta
Bouquenon , & fuivit le Chemin
de Metz jufqu'à Saralbe , pour
monter le long de la Saarejuſqu'à
Sarbrick . Icy apres une journée
de dix lieuës , nous vîmes un andu
Mercure Galant. 187
cien Chaſteau en ruine , appartenant
à M' le Comte de Naffau.
Le Roy y logea avec une partie
de fa Maifon. Le 7. nous arrivâmes
d'affez bonne heure à Vau.
devrange . Tous ces Païs ne font
occupez que par des Bois , des
Prez , & des Marefcages. Il en
eft de mefme de toute la Lorraine -
Allemande , les Terres y font
fi graffes & fi bonnes , que du
moment qu'il a plû , il eſt impoſ.
fible de pouvoir ſe tirer des
bouës. Les Païfans fe font des
chen ins fut les Bois qu'ils coupent
, & dont ils couvrent les
lieux marécageux d'eſpace en efpace
. Si cette Contrée eftoit cul .
tivée autant qu'elle le mérite , il
n'y auroit pas de Terre plus ferrile
au Monde. Vaudevrange eft
Qij,
188 Extraordinaire
un Bourg affez fréquenté à caufe
du voifinage de Saar - Louis ; car
l'on ne fait pas plus d'un quas
de lieue entre les Montagnes,
fans appercevoir la Place que le
Roy a choific pour éternifer fa
mémoire. J'ay tort de parler.
ainfi d'un fi grand Prince , dont
l'immortalité ne dépendra jamais
des Pierres. Le 8. fut employé à
la vifite des Travaux de fix cens
Hommes , qui ont fait une petite
Ville de communication entre
l'ancienne & la nouvelle. Ce
font des Cabanes & des Baraques
, conftruites de terre , &
couvertes de branches d'arbre
par des Soldats . Elles font toutes
placées à diftance égale , féparées
par des Rues , accompagnées
de Cabarets , de Maifons
du Mercure Galant. 189
•
de Vivandiers , & de Logis de
Pourvoyeurs , ménagées dans de
grandes Places d'eſpace en efpace
, en forte qu'il femble qu'on
ait foin de ce Lieu , comme fi
l'on s'en vouloit fervir éternellement.
L'arrivée de la Cour a esté
caufe qu'on a tenu les Ruës , &
les Places tres- propres , & toutes
ornées de petits Ouvrages de
main , de mille figures diférentes,
& de matieres toutes diverfes;
car les uns avoient fait de petits
Hommes , des Vedetes , des Sentinelles
d'ofier , les autres avoient
élevé de petits Quvrages de For
tifications de gazon , & de terre,
qui imitoient fort le naturel .
Quelques - uns avoient donné
des preuves de leur induſtrie, faifant
paroiftre fur des Feuillages
190
Extraordinaire
& des Arbres mille petites Beftes,.
& enfin les Arts fe trouvoient
par tout honorez par la repréſentation
de leurs Inftrumens. L'on
paffa le long de cette Ruë pour
aller à la nouvelle Enceinte a qui
le Roy a donné ſon nom . Elle
paroift enfermée dans des Montagnes
, & commandée par les
élevations qui l'avoiſinent ; mais
quand on eft dedans , l'on s'en
trouve éloigné de la portée de
deux boulets de Canon , & ainfi
fort en feûreté de toutes les Ba
teries dont les Ennemis pour.
roient fe fervir. La Ville fera
donc exempte des défauts ordi .
naires de toutes les Places de
guerre , c'eſt à dire , qu'elle ne
fera point commandée. Elle eft
fituée dans une Plaine ou gorge
du Mercure Galant.
191
de Montagne , bornée par la
Saare, qui luy fournit autant
d'eau qu'il en faut pour remplir
trois Foffez . Les Dehors font
tres - beaux les Ouvrages n'y
feront pas épargnez . Tout ce
qui fe trouve dans les Mathématiques
y fera employé . Cela fe
fait avec tant de jugement, qu'on
efpere voir icy un jour la Place
du monde la mieux entendue , la
mieux conduite , & la feule im
prenable. Les Murailles font
prodigieufement épaiffes ; la
Pierre, & le Terre- plein , n'y font
point épargnez. Auffi- toft quelle
fera en feûreté , l'Eglife, les Mai
fon d'Officiers , les Cazernes, les
Magazins , & les autres Edifices
achevez , le Roy efpere faire
remplir cet Exagone par tous
192 Extraordinaire
les Habitans de Vaudevrange.
Le 9. le Roy coucha à Varife,
diftant de quatre lieuës de Metz.
Sa Majefté évita Boula , à cauſe
de la petite vérole , dont les Dames
ne s'accommodent point.
Le 10. nous vîmes beaucoup de
changement dans le Païs que
nous traverfâmes , car nous le
trouvâmes fort habité , & tresfécond.
Le Païs Meffin eft tresgras
, & abondant en toutes les
neceffitez de la vie . Il eſt un
peu découvert , & paroift extrémement
fain .
Metz eft une tres - grande Ville,
extrémement habitée , fcize fur
un Tertre envelopé par deux Rivieres
; la Seille remplit fes Foffez
du cofté de l'Allemagne ; &
la Mofelle la coupe , & la baigne
avec
du Mercure Galant. 19
眉
Avec fes Bras du coté de France,
& ces deux Rivieres font un con-
Aluent au deffus du Baftion qui
regarde Thionville , où la Seille
perd fon nom. Il feroit affez dif
ficile de vous marquer la figure
de la Place , parce qu'elle n'approche
que du Cercle . Elle fe
divife en deux. La Haute ou la
principale,renferme le beau mon
de , je veux dire, la Cathédrale ,
l'Hôtel de Ville , le Palais & l'Evefché
, & fe trouve envelopée
de la Seille & de la Mofelle , & la
Baffe Ville qui eft enceinte des
Bras de la Mofelle , n'eft habitée
que par de. pauvres Gens. L'on
y voit pourtant la Maifon de M
le Président de Luynes , &
les Abbayes de S. Vincent &
de S. Clement. Le Roy a beau-
Q.deFuillet 1683.
R
194
Extraordinaire
als
coup fait travailler à la Place. II
y a trois Baftions du cofté dé
F'Allemagne , tous révétus ; un
entre autres qui a la Porte dans
fon épaule , fi je m'en fouviens
bien . On la fortifie vers Thion
ville ; on fait des Ouvrages a
Cornes & à Couronnes , en attendant
qu'on éleve un Baftion
fur le Cimetiere des Juifs . Le
叁
refte de l'Enceinte n'eft' pas tour
à fait à méprifer
, fi ce n'eft que vers l'Orient
, elle eft comman
dée par une hauteur
dont on ne
peut éviter
le voifinage
; car elle eft trop longue
pour
eftre coupée
avantageufement
, & trop
&&
haute
pour
eftre affrontée
par quelque
Cavalier
. Charles
y
füt tres-mal confeillé
, quand
il
afliegea
Metz
du cofté qu'on
ap- C
du Mercure Galant. 1951
pelle des Allemans où eftoi
l'Abbaye de S. Arnoul. La Cita,
delle eft à l'Occident de la Ville,
fort bien poftée pour enviſager
toute la Ville , pour défendre
l'entrée de la Riviere , & pour
commander fur toute la Prairie.
Elle n'a que quatre Baftions , une
Porte vers la Ville , & une autre
pour les forties du cofté des Dehors
, laquelle fera foûtenue .
par deux Demy - Lunes toutes
neuves.
Une Compagnie de pres de
fix cens Cadets , commandée par
M' de Morton , garde la Citadelle
. M' Berault en eft Gou
verneur , & M' le Roy en l'abfence
de M' le Duc de la Ferté,
commande dans la Ville ,
Bourgeois garde. Il y a cinq
que
le
Rij
196
Extraordinaire
Portes ordinairement ; une fi
xiéme eſt extraordinaire pour
les Travaux , l'on compte environ
trente Hommes à chaque
Corps-de- Garde . Examinons un
peu le corps de la Place. C'eft
un Evefché de 75000 livres de
rente. Le Palais Epiſcopal eſt
vafte , & embelly par les foins de
l'Evefque d'aujourd'huy . La Cathédrale
eft parfaitement belle,
il y a quelque défaut dans l'Edifice
; mais il faut convenir que
c'eſt un des plus hardis , des plus
mignons , & des plus éclairez
Vaiffeaux de la France. La Voûte
eft tres.haute , cependant elle eſt
foûtenuë fur des Pilliers comme
par miracle , & par le fecours
d'une main invifible . Il y a une
Etoile au millieu de la Croiſée,
du Mercure Galant. 197
qui fait l'admiration . de tout le
monde. Le Choeur n'a pas toute
fon étendue ; il n'y a point de
Porte , mais elle eft percée ce
femble par la main des Anges.
La Tour eft fort belle, & capable
de faire découvrir tout le Païs
Meffin. Le Chapitre eft compofé
de 36. Chanoines fort riches
, car il n'y en a pas un qui
n'ait 1500 livres au moins . Il eft
indépendant de l'Evefque , ce qui
eft ordinaire dans les trois Evefchez.
Le Palais , le Bailliage , &
l'Hôtel de Ville , font contigus
à l'Evefché , & affez grands. II
y a peu d'Hôtels dans la Ville,
toutes , Maifons de Marchands &
d'Artifans, Trois fortes de Religions
fe trouvent dans Metz , la
Romaine , la Calviniſte , la Ju
Rij
198 Extraordinaire
·
daïque. Les Catholiques font
les deux tiers des Habitans ; les
Calvinistes à peu prés un tiers,
& les Juifs une dixième partie ,.
car on compte 3000. Juifs. Les
Catholiques ont treize Paroiffes,.
quatre Abbayes , & fix ou fept
Convents de Religieux & Religieufes
. Les Calviniftes ont un
Temple dans l'enceinte des Murailles
à deux cens pas des Maifons
de la Ville. Les Juifs ne poffedent
qu'une Rue où ils font
huit ou dix Ménages enſemble,
en forte qu'on les voit entaffez
les uns fur les autres. Ils font fi
fales & fi mal propres, qu'on doit
toûjours craindre la pefte dans
leur quartier. Ils font fort pauwres,
il y a peut eftre dix ou douze
Juifs qui font un grand ne
du Mercure Galant. 199
br
Les
goce du cofté d'Allemagne , &
gagnent beaucoup . Ceux - cy
affiftent plufieurs Familles , ils
marient leurs Enfans de fort
bonne heure , ce qui fait qu'ils
multiplient extrémement.
Hommes Juifs font diftinguez
des Chreftiens par de petits Corgets
qu'ils portent par deffous le
Julte-an.corps , attachez comme
des Corcelets de Soldats, Les Enfans
portent des Chapeaux à la
Indaique en formes de Capots,
&yles Femmes ont nine Coëfure
oorne saved des fraises autour
du col. Les Filles eftoient autre
fois toutes décoëfées , mais préfentement
celles font comme les
Chreftiennes , & Catholiques,
Les Juifs me font point de difficulté
de démeurer dans deurs
Ruij
200 Extraordinaire
4
Rues , & parce qu'on pourroit
les confondre les uns avec les
autres , il y a des Croix fur les
ya
Portes des Catholiques ; quoy
qu'à la verité on reconnoiffe ai
fément cette Nation errante &
maudite par la couleur, & le teint
du vifage , & mefme par quelques
actions qui luy font particulieres.
Ils ont une Sinagogue
élevée en Dôme au milieu de
leur Quartier. Elle n'eft pas plus
fpatieule que le grand Efcalier de
Verfailles. A l'extremité , il y a
une espece de Sanctuaire , autour
duquel on allume des Cierges .
Le Chandelier à fept branches. Y
eft ; & dans une Armoire, ils gar
dent les Tables de Moyfe . Vers
le milieu , il y a un grand Banc
fermé de Grilles de bois , où fe
"
du Mercure Galant. 201
met le Rabin avec les Chantres,
& dans le reste du lieu font des
Chaifes avec des Lutrins , où les
Hommes feuls avec les Garçons
"lifent & chantent en Hebreu , ce
que l'ignorance leur fait prendre
pour la verité . Les Femmes font
à gauche dans une Chambre
percée par fix jaloufies ; les Filles
ne vont point avec elles. Je vis
tout autour à hauteur d'Homme
à l'entrée de la Porte , des Chandelles
& des Lampes allumées ,
dont j'appris que l'ufage eftoit
pour ceux qui eftoient morts
dans l'année. C'eft ainfi que les
Enfans témoignent le regret
qu'ils ont de la mort de leurs
-Parens : Vous fçavez qu'ils n'ont
plus que quelques ceremonies du
Pentateuque. La Circoncifion
202 Extraordinaire
mefme eft diférente en plufieurs
circonftances.
On a compté autrefois à Metz
onzer Convents , de Benedictins ,
préfentement il ne s'en trouve
plus que quatre, confidérables .
S. Vincent , eft dans la Baffe-
Ville, deffervy par 26 Religieux ;
il y a mefme Noviciat , la Biblio
theque eft oraisonnable , on y
trouvé des Livres de toutes les
Sciences , mais en petit nombre.
Il y a 10000 livres pour l'Abbé,
& autant pour les Moines : S. Arnoul
n'a que vingt Religieux , &
a un Autel à la Romaine trespropre
, S. Clement en a moins;
mais S. Simphorien eft aufft
fort que les premiers, Il s'y trou
ve des Carmes , des Récolets,
P
des Capucins , des Minimes, & .
du Mercure Galant.
203
Entre les Religieufes , les Dames
de S. Pierre font riches. Elles
ont la liberté des Chanoineffes .
Celles de Sainte Marie ne font
pas fi - puiffantes , elles ne font
que huit , les autres douze , &
celles de Sainte Glaucine font
refferrées depuis peu par ordre
du Roy. Je ne fçay fr vous ferez
content de cette defcription.
Voila tout ce que ma mémoire
m'a fourny de curiofité de Metz .
Le 11. on campa à Malatour ; let
12. on coucha à Verdun , d'ou
Monfeigneur partit fur les huit
heures pour aller confoler Madame
la Dauphine de la longue
abfence de la Cour. Nous eûmes
le temps de voir l'Eglife Cathé
drale qui eft aſſez fombre , &
baffe. La Maiſon de l'Evefque eft
204
Extraordinaire
belle , & fort logeable ; ſes revenus
font de 45000 livres , le Chapitre
eft de trente - fix Chanoines.
Il n'y a que deux Abbayes dans
la Ville . S. Nicolas vaut 1800 li
vres. La Place eft fur la Meuſe,
c'eft là fon plus bel ornement,
& fa plus grande force , car les
Maiſons y font baffes . On a fait
une Enceinte au deffus de S. Nicolas
qui formera une Ville fort
fpatieufe. La Citadelle eſt tresgrande
, bien fcituée , & plus
qu'à demy fortifiée . Elle eft
neantmoins un peu commandée,
& a une Abbaye de Benedictins,
dont l'Eglife eft tres- belle , &
dont la Maiſon n'a pas de defagrément
; elle a efté dans les
premiers Secles la Cathédrale de
Verdun , elle renferme des Corps
du Mercure Galant. 205
Saints & des Reliques . La Biblio
theque y eft d'une propreté ache.
vée ; je vis dans un Cloiftre Henry
I. aux pieds de S. Richard, demandant
à ce S. Abbé l'entree
dans fa Maiſon. Il eft difficile de
reconnoiftre lequel doit eftre
eftimé le plus grand des deux,
ou d'un Empereur aux pieds d'un
Abbé , ou d'un Abbé commandant
à un Empereur de retourner
gouverner fon Empire , à
caufe du vou d'obeïffance, L'Ab.
bé l'emporta fur l'Empereur , &
le fit retourner en Allemagne.
Le 13. nous couchâmes à Sainte
Menehoud , nous paflâmes deux
grandes lieues de Bois appartenant
à Monfieur le Prince à caufe
de Clermont en Argonne. Sainte
Manehoud eft une Villete murée
206 ·Extraordinairė
fur l'Aifne , elle eft foûtenuë
期
d'une Citadelle baftie fur un
Roc , dont on pourroit fe fervir
avantageufement . Les Gands de
chien y font tres- beaux , comme
les Anis à Verdun y font trouvez
délicats. Nous paffâmes le 14. 2
Châlons, laVille eſt grade &peu
plée. Il n'y a rien de curieux . Le
Jars eft une longue promenade
qui conduit vers Saari , Maiſon
de plaifance de M¹ l'Evefque, où
la Reyne fut régalée par M¹ de
Noailles. La magnificence , & la
fomptuofité de la Famille , vous
doivent faire juger de la beauté
du Régale. Le 16. nous quittâmesla
Marne , & d'un Païs meſlé,
nous paffâmes dans des Plaines,
An dela , & au deça de Châlons,
les Villages font fort rares ; mais
du Mercure Galant. 207
Vertus eft dans une fort bonne
fituation . Le 17. Montmirel nous
parut encor meilleur ; & en verité
de tous les Pais que nous
avons traverfez , la Brie nous a
femblé eftre la plus abondanté
Contrée , & la plus favorisée des
Influences du Ciel. De Mont
mirel nous vinfmes le 18. à la
Ferté fous Jouarre , le 19. à Lagny,
& le 20, nous avons eu la
joye de retrouver ce que nous
defirions avec ardeur depuis plu❤
fieurs jours. C'eft ainfi , Monfieur,
que s'eft terminé l'agreable
Voyage que le Roy a fait
aux mois de May , Juin , & Juil
let 1683.
Je vous ay promis de vous envoyer
Les Venes des plus confidérables Edi
208
Extraordinaire
fices d'Espagne , vous en avez déja
tout ce qui regarde Madrid , & l'Efcurial
; c'est pourquoy je paffe aux
Provinces , & vous envoye l'une
des Veues du Palais Royal de Tolede
, qui n'eft qu'à douze lieues de
Madrid.
SE:SSS25ES :S22SSSS
De Paris, ce 15. Juin 1683 .
A M LE COMTE
DE COMINGE.
EPISTRE .
Ay grand defir defçavoir quand
Vous abandonnerez le Camp.
Dites- le-moy , brave Cominge,
Qui me mettez en defaroy,
E qui vous montrez contre moy
STRÈQUE
BIBLIO
LYON
DE
LA
THEOVE
DE
LA
VILLE
LYON
du Mercure Galant. 209
•
Plus malicieux qu'un vieux Singe,
Quand par des fentimens pervers,
Ou plutoft par efpieglerie,
Vous condamnez mes meilleurs Vers
Pour mecaufer de lafurie.
'D'Aluy ce Marquis plein d'efprit,
Et qu'on eftime avecjuftice,
L'autre jour bonnement m'apprit
Que vous me blamiez par malice:
Mais quoy que vous ne valliez rien,
Cominge, je vous aime bien.
Qui Diable eft- ce qui ne vous aime?
On fçait voftre mérite extréme,
Et vous paffez pour un Seigneur
Eclatant de gloire & d'honneur.
En quelques endroits de remarque,
Sans craindre lafanglante Parque,
Vous avez dignement fervy
Noftre redoutable Monarque:
Maisfur tout je ferois ravy
Comme vous d'avoir en partage
La minehaute, & l'avantage
D'eftre un des mieuxfaits de la Cour,
Et de triompher en amour.
Q.de Juillet 1683.
S
210
Extraordinaire.
Vous avez ce qu'ilfaut pour plaire,
Vous engagez la plus fevere,
Et du plus infenfible coeur
Vous devenez bien- toft lemaistre..
Adieu , jefais vanité d'eftre
Voftre tres-humbleferviteur.
Comme la plupart des Poëtes,
Et les difeurs de Chanfonnettes,
Pour avoir l'efprit mal baſty,
Nolunt cantare rogati;
Comte que j'aime & que j'eftime.
Fay diferé de mettre en rime
Ce que penfe Montemayor,
Livre qui vantfon pefant d'or,
Sur lefujet d'une Bergere
Qui de fon doigtfur la pouffiere
Jure à Sirenefen Berger
De mourir plutoft que changer.
Ecoutez avec quelque joye
Les Stances que je vous envoye..
* Antes muerta quæ mudada :
*
1
du Mercure Galant. 211
IMITATION
D'une Penfée de Montemayor.
Vand vous m'écriviez fur le fable
Que vostre amourferoit durable,
C'eftoit fur unfable mouvant.
De tout ce que vous écrivites,
Et de tout ce que vous promites,
Autant en emporta le Vent.
La Femme eft inconftance mefme,
Et quand elle marque qu'elle aime,
C'eft avec un foible Burin,
Sa conftance ne dure guère, we
Son inconftance eft fur l'airain,
Et fon amourfur la poulieres bon
Cominge , pour leur inconftance
Ilfaut avoir de l'indulgence,
Exenfons - les pour leurs appass
Nousfommes inconftans
comme elles:
Et l'on voit beaucoup de Stelles,
L'on ne trouve pas moins d'Hylas .
Sij
212 Extraordinaire
2555:52522 S522522
DISCOURS
EN VER S.
DE LA MEDISANCE.
L importe à tout l'Univers
D'aprendre en Profe, ou bien en Vers,
Les maux qu'une injufte licence
Fait commettre à la Médifance,
Peché qui regne parmy- nous,
Dont pen de Gens parent les coups.
&
Ce Peché qu'on nomme médire,
Eft lors qu'enfecret l'on déchire
Avec mauvaife intention
La belle réputation
Du Prochain , & qu'on rend palpable
Ce qu'on trouve en luy de coupable,
Faifant paffer le Medifant
du Mercure Galant. 21
La Mouche pour un Eléphant,
Une Paille pour une Poutre,
Unfoible Infecte pour un Loutre.
Voila la criminelle erreur.
D'un Médifant dansfafureur、
&
C
Quand unHomme à langue comique.
Se met par efprit de Critique
Sur un pied de détraction,
Il choquefans diftinction ,
Prudence, comme tristophane,
Lefacré comme le profane.
Il n'épargne plus les Autels,
Aux Immortels comme aux Mòrtels
Ilfait impuément la guerre.
Il noircit le Ciel & la Terre,
Il charbonne tous les Humains,
Etrien n'échape defes mains,
Voila la malise connue
D'une Languefans retenue;
Et comme un Torrent irrité
Parfa fiere rapidité,
Prend, enleve, entraîne, faccage,
Tout ce qu'il trouve enfon paffage,
114 Extraordinaire
Temples , Guerets , Moulins , Maifons
Troupeaux de Boeufs , & de Moutons,
Sans que rien fafureur arreftes
Ainfi la Perfonne indiferete,
Ainfi le Mortel médifant
Unfeu criminelattifant,
Parfa Langue en crimeféconde,
Embrafe brûle tout le monde,
Décriant les Saints & les Bons,
is
I
Les faifant paffer pour Démons , pudoll
、
Quand on eft foumis à ce vice,
On s'abandonne à fon caprice,
Parun brutal emportement
Onfe déchaîne infolemment.
Contre les chofes les plusfaintes, on
Et par de mortelles atteintes,
(1
Et de pernicieux efforts polos tenta
On attaque Vivans & Morts, » pillo
Souverains , Bourgeois , Porte- hottes
Etrangers & Compatriotes.
Onfait outrage à fes Amis,
Auffi-bien qu'à fes Ennemis; Aun
I
On ne garde plus de meſures up 2000 I
au Mercure Galant. 25
Onfait trois ou quatre bleffures
Par un feul mot envenime,
Par qui l'honneur eft opprimé.
Dans cet état l'on ne révere,
Ny majesté , ny caractere,
Ny fexe , ny condition,
Ny grandeur , ny devotion,;
Ny vieilleffe , ny Parentage,
Tout eft le butin de fa rage.
On fe fait un plaifir cruel
De tremper fa Langue enfonfiel,
Et cette Langue empoisonnée
Ne plus ne moins qu'une Araignée,
Change tout enfubtilpoison,
Confcience , vertu , raiſon,
Trouvant de lafaute & du crime
En ceux que le Ciel mefme eſtime,
Et que l'on chérit en tout lien
Comme lesfavoris de Dieu.
**
Le Médifant qui calomnie,
Pourfatisfairefon génie,
N'a qu'une Langue de Serpent
Quifurtoutfon venin répand:
Extraordinaire
Maispour mieux dorer lapillule,
Son artifice il diffimule,
Etfous un éloge affecte
Il voile fa méchanceté.
Ilfait le réfervé , lefage,
Pour mieux jouerfon perfonnage,
Mesme àfes injuftes defirs,
Ilfait fervir pleurs & foûpirs,
Feignant pour couvrir l'impofture,
Que c'eft par bienveillance pure,
Qu'on en parle , & par amitié,
Ou par principe de pitié,
Préludant par une préface
Spécienfe , de belle face,
Et qui femble eftre évidemment
L'effet d'un juftefentiment;
Il eft vray que cette Perſonne
Eft, dit-on , vertueuse & bonne,
Qu'elle a de grandes qualitez ,
Qu'elle fait bien des charitez,
Que les Hôpitaux elle hante,
Que les Autels elle fréquente,
Qu'elle a tres-grand fond d'Oraifon,
Qu'elle regle bienfa Maiſon,
Qu'elle
du Mercure Galant. 217
Qu'elle appaife bien des querelles,
Qu'elle renonce aux bagatelles,
Qu'elle a de merveilleux talens;
Mais elle a deux ou trois Galans.
Hors cela, j'approuve le refte,
Tout en eft fort fage & modefte.
Ainfi ; Mais, ce malheureux Mais
Qu'on n'abandonnera jamais,
Par une ingénieufe adreſſe
De plein-faut emporte la piece,
Et rafle impitoyablement
Par un malin déguiſement ,
D'une Dame la mieuxfamée
La floriffante rénommée.
Or de cette demangeaison
De parlermal & fans raison,
A tort , à travers , & fans caufe,
Ce qui l' Homme àcent maux expoſe,
Une habitude l'onfefait
Dont jamais l'on nefe défait.
De là viennent cent incartades,
Centfatires , cent paſquinades;
De la les indignations,
2. deJuillet 1683 .
T
218 Extraordinaire
Les baines , les averfions ,
Les querelles , les batteries,
Les affaffinats , les tûrigs ;
Car quandon fevoit outrager,
Toft ou tard on veut fe vanger,
Et l'on cherchefon allégeance
Dans lefang & dans lavangeance.
Les plus pieux y font pouffez
Quand ils fe fentent offencez,
Et du bois pour l'Hyver on donne
A ceux qui n'épargnent perfonne.
O dangereux coup de farnac,
Que tu mets d'honneur au biffac!
0 coup delangue peftifere,
Qui defhonore Pere
Supérieurs , Inférieurs,
Mere,
Eganx , Amis, Parens, Prieurs,
Abbez, Prélats, Curez , Chanoines,
Hermites, Gentilshommes
, Moines,
Quefur la Terre, qu'icy-bas,
Tu caufe d'horriblesfracas!
Que de Perfonnes maltraitées !
Que de Scenes enfanglantées
!
Que de meurtres executez,
du Mercure Galant.
219
Par des médifans enteſtez
Du defir defefatisfaire,
Découvrant un fecret myftere,
Que pendant une éternité
Devoit couvrir la Charité!
Charité defeuferaphipue,
Charité à manteau myftique,
Qui couvrant nos iniquitez,
Suporte nos infirmitez.
**
Saint Jacques, Apoftre héroïque,
Dans fon Epiftre Canonique,
la Langue eft unfeu
Fait voir
que
Qui prend naiſſance, & qui dans pen
Produit unétrange incendie,
D'où s'enfuit mainte tragédie;
Car il n'eft point d'Homme icy-bas,
Qu'ilfoit riche, on ne lefoit pas,
Qui veuille qu'on le def-honore.
Le mefme Apoftre dit encore,
( Et c'est un puiffant préjugé )
Que la Langue eft un abregé,
Un petit monde de tout vice,
D'où découle toute malice.
Tÿj ·
220 Extraordinaire
Ce qui fait icy des dégafts,
Dont un Chreftien
doitfaire cas,
Ce qui paroift moins tolérable
,
C'est que ce mal eft incurable
;
Car pour ne rien diſſimuler
,
Quel mogen de vous rapeller,
Fleche imprudemment
décochée,
Parole fotement
lâchée!
Quand on pleureroit
nuit & jour,
Pour vous il n'eft plus de retour:
On a beau dire , on a beau faire,
Dans cette délicate affaire
Famais la rétractation
N'efface
la détraction
. -
Il refte toûjours
une tache,
Que rien n'ofte, que rien n'arrache
.
Toujours
l'imagination
D'unefachenfe impreffion,
Se trouve pleine & poffedées
Toujours unefiniftre idée
De celuy dont on a médit,
Occupe
le coeur & l'efprit.
Ainfi mieux vaudroit
eftrefouche,
du Mercure Galant. Ex
Que d'avoirun tel flux de bouche,
Et tenirfa Langue en repos,
Que de parler mal à propos ;
Car la réthorique des Halles,
Eft la fource de cent fcandales.
Avec des Digues & Ramparts,
Des Dunes & des Boulevarts,
D'une Mer orgueilleuſe & fiere
On peut arrefter la colere ,
Et l'horrible débordement ;
Mais iln'eft point d'empeſchement
Qui puiffe arrefter la tempefte
D'une Langue quifait la beste.
On pent dompter les Animaux,
On peut desplusfougueux Chevaux ,
En mettant des freins à leur bouche,
Appaifer le transport farouche,
Et l'ufage des Caveçons
Leur donne d'utiles leçons,
Anffi - bien que la Chambriere:
Maisd'une Langue meurtriere,
Qui tout gafte par fes difcours,
On ne peut arrefter le cours.
Tiij
222 Extraordinaire
Son humeur indifciplinable
La rend du filence incapable;
Comme elle daube les préfens,
Elle condamne les abfens;
Et les vertus les plus aufteres
Qui regnent dans les Monafteres,
Ont à fon gré mille défauts
Qui méritent les Echafauts .
**
Par préfens & parolesfages,
On apprivoise les Sauvages,
Et l'on déboure leur efprit:
Mais une Langue qui médit,
De tel cofté que l'Arbre tombe,
Médira jufques à la Tombe,
Sans que l'on puiffe reformer
Sacritique oufon zele amer;
Sans que rien fa bile aprivoise,
Ou fes violences accoife.
De ce mot l'on eft averty,
Nefcit vox mifla reverti ;
Cependant la Languefuperbe
Se moque de ce beau Proverbe,
Et pouffant les Humains à bout,
du Mercure Galant. 223
3
S'ingere de parler de tout .
Telle eft la force impérieuſe
D'une habitude injurieufe:
Mais lors que ce mot eft lâché,
Et que l'on voit de fonpeché
La force & la noirceur étrange,
Qu'on afait un Lutin d'un Ange,
Que par un discours fuborneur
D'autruy l'on a terny l'honneur,
A fes cheveux onfait outrage,
On fe mort les pouces de rage,
On voudroitpresque n'eftre plus;
Mais ces chagrins fontfuperflus ,
Car la fatale mediance.
Qui fait infulte à l'innocence,
Par des regrets à contretemps à
Ne guérit point les mécontens .
A pen pres voila la peinture
D'une Langue qui tout cenfure,
Qui trouve toujours à jâper,
Et dont on ne peut s'échaper.
O vous qu'accompagnent la Gloire,
L'Indépendance & la Victoire,
Tij
224
Extraordinaire
Arbitre illuftre des Mortels ,
A qui nous dreffons des Autels ,
Tout-puiffant Monarque du Mon !
Qui régiffez la Terre & l'Orde,
Dont l'Empire délicieux
S'étend jufqu'au dela des Cieuxs
Vous qui reglez nos deftinées,
Et la courfe de nos années,
Incomparable Souverain,
A mes levres mettez unfrein,
Pour empefcher que mes paroles
Soient médifantes ou frivoles .
L. BOUCHET , ancien Curé
de Nogent-le- Roy.
du Mercure Galant. 225
SS2525252 : 5 $25225
Maniere d'exprimer les variations
des mots du fecond Di-
Etionnaire.
JA
་ ས ་
'Ay diftingué les variations
des mots , en directes & en
obliques ; & j'ay exprimé une
partie des directes dans le cours
de ce Dictionnaire
, puis que j'y
ay marqué les fubftantifs de qualité
, & les adjectifs , avec leurs
adverbes , & leurs genres . Voicy
l'autre Partie , qui confifte aux
degrez de comparaiſon de ces ad
jectifs , & aux degrez de diminution
& d'augmentation
d'eux, de
leurs adverbes, & des noms ſub .
ftantifs. Un exemple fervira d'éclairciffement
& de regle.
3
10 ~ 401, 10 ~ 402, & 10 ~ 403,
226 Extraordinaire
fignifient dans ce Dictionnaire
l'adjectif divin dans les trois gen .
res , & pour en exprimer les degrez
de comparaifon , j'employe
les deux ternaires fuivans . Ainfi
10404,10 4ˆ5 , & 10 ~ 406 ,
fignifient fon comparatif plus divin,
auffi en fes trois genres ; &
10 407; 10 408, & 10
fignifient de mefme ſon ſuperlatif
le plus divin.
409 ,
Sur cela il eft bon de fçavoir,
que je donne aux deux derniers f
ternaires de cet adjectif & de fes
femblables , un employ diférent
de celuy que j'attribuë aux deux
derniers ternaires des pronoms,
& des noms numéraux , c'eſt
parce que ces prononis & ces
noms ne font pas fufceptibles des
degrez de comparaiſon , comme
du Mercure Galant. 227
les adjectifs ordinaires ; fans quoy
je ne mettrois point de diférence
dans leurs expreffions, pour éviter
les regles particulieres .
L'adjectif d'égalité autant di.
vin, le comparatif d'abaiffement
moinsdivin,&lefuperlatifle moins
divin , fe marquent par les mef.
mes caracteres que l'adjectif précedent,
avec l'addition d'un renvoy
fous leur enfeigne , comme
dans l'autre Méthode .
Les adverbes de tous ces adjectifs
s'expriment auffi de meſme
que celuy du pofitif divinement,
qui eft marqué dans ce Dictionnaire
par ro 471. c'eft à
dire en mettant un 7 entre les
deux autres chiffres auxiliaires ,
& n'oubliant pas les accompa
gnemens de leurs enfeignes , fi
elles en ont.
228 Extraordinaire
Quant aux diminutifs & aux
augmentatifs de ces mots, & des
noms ſubſtantifs , ils s'expriment
par des points que je marque
deffus & deffous leurs enfeignes,
de mefme encore que dans la
Méthode précedente .
Ilferoit fuperflu d'en rapporter
icy des exemples , on peut en voir
là.
Refte donc à donner l'expref-
Lion des variations obliques. Elles
fe divifent en deux ; en la déclinaiſon
, & en la conjugaison .
L'une & l'autre ont dans cette
Méthode, des difpofitions diférentes
de celles que je leur ay
données dans fa compagne , pour
les raifons qui fe diront dans la
fuite. Voicy un modele de la dêclinaiſon
, dans celle de l'article
définy le.
du Mercure Galant. 229
4'1 fignifie cet article au nominatif
du genre mafculin , & du
nombre fingulier, ou le.
4-11 le fignifie au vocatif, que
je diftingue icy du nominatif,
pour une plus grande perfection
de la déclinaison .
4-21 le fignifie au genitif, ou
de, du, del.
4-31 le fignifie au datif, ou ,
au, al.
4-41 à l'accufatif, ou le..
4-51 au cas libre, ou de, du, del,
a, au, al, le.
4-61 à l'ablatif, ou de , du, del.
4'ï le fignifie au nominatifplu.
riel , ou les.
4-ï au vocatif ou 0 .
4-21 au genitif, ou des.
4-31 au datif, ou aux , &c.
230
Extraordinaire
4'2 fignifie ce meſme article
au nominatif, feminin, & fingulier,
ou la.
4-12 au vocatif, ou e.
4-22 au genitif, ou dela.
4-32 au datif, ou ala.
4-42 à l'accufatif, ou la .
4-52 au cas libre ,ou dela, ala, la.
4-62 à l'ablatif, ou dela.
4'2 le fignifie au nominatif
pluriel, ou les.
4-2 au vocatif, ou .
4-23 au genitif, ou des, &c.
4'3 fignifie ce mefme article
encore , au nominatif de genre
libre, & du fingulier, ou le.
4-13 au vocatif, ou ..
4-23 au genitif, ou de, du, del.
du Mercure Galant. 21
4-33 au datif, ou a, au, al.
4-43 à l'accufatif, ou le.
4-53 au cas libre , ou de, du, del,
a, an, al, le.
4-63 à l'ablatif, ou de, du, del.
4'2 le fignifie au nominatif
pluriel , ou les.
4-ï3 au vocatif, ou o.
4-23 au genitif, ou des, &c.
Voila quelle eft l'expreffion
de l'article définy, dans tous fes
genres, & dans tous les cas, par
où vous voyez , Monfieur , pre
mierement, que l'apostrophe eſt
le figne du nominatif ; & la divifion
, ou barre droite, celuy des
autres cas. Secondement , que
le nominatifn'a point de chiffre
qui le marque ; 1, 2, 3, & les au
232
Extraordinaire
tres chiffres fimples , ne fignifiant
que des genres , & fouvent que
l'ordre des noms dans les neuvaines
; aulieu que tous les autres
cas font encore marquez, & dif
tinguez entr'eux , par les premiers
des deux chifres auxiliaires . Troifiémement,
que le figne du pluriel,
qui confifte en deux points,
fe met fur le premier de ces auxiliaires
, & non pas fur le dernier
; Et enfin que le vocatif s'y
diftingue du nominatif, & occupe
la premiere place apres luy.
Toutes chofes diférentes de l'autre
Méthode .
Vous jugez bien encore que
les expreffions des mots déclinables
qui fe terminent par les autres
chiffres fimples , 4,5,6,7,8,9 ,
gardent ces terminaifons dans
du Mercure Galant.
233
3
tous leurs cas , parce que dans
cette Ecriture la varieté des cas
ne ſe tire pas du dernier chiffre,
mais du pénultiéme , & qu'ainfi
10'4 qui fignifie Dieu , au nominatiffingulier
, fait 10-14 au vocatif,
10-24 au genitif, 10-34 au
datif, 10-44 à l'accufatif, & c.
que 10 495 qui fignifie plus
divine au nominatif fingulier,
fait 10 415 au vocatif, 10 425
au genitif , 10 435 au datif,
10 445 à l'accufatif , &c. &
que 464007 qui fignifie Ecayer
au mefme nominatif, fait
46 4017 au vocatif, 46 ↳ 4027
au genitif, 40 4037 au datif,
&c. & qu'il en eft de mefme ,de
la terminaifon de tous les autres
mots déclinables , de quelque
gente qu'ils foient , comme de
V
2. de Juillet 1683.
234
Extraordinaire
celles-là , & du pluriel comme du
fingulier, à l'exception des deux
points qui fe mettent au pluriel
fur le chiffre qui marque le cas.
Et vous jugez bien enfin , qu’-
encore que j'aye donné l'article
définy pour modele de la déclinaifon
, on ne s'en fervira dans
cette Ecriture , non plus que
dans la précedente , fi l'on ne
veut, comme je l'ay déja dit, puis
que chaque nom , chaque pronom
, & auffi chaque participe,
s'y décline entierement,
dire , à tous fes cas marquez de
diférente façon , & fur cela il
eft bon de fçavoir , que fi l'on
veut mettre l'article en ufage,
on le peut non feulement em
ployer par emphaze , mais encore
par maniere d'abréviation. Ce.
veux
y
du Mercure Galant. 255
fera par emphaze, fi l'on le joint
au nom, genre pour genre, nombre
pour nombre , & cas pour
cas , fuivant la concordance or
dinaire , & ce fera par maniere
d'abréviation , fi l'on met le nom
apres luy , comme on le trouve
dans le Dictionnaire, le traitant
en indéclinable tel qu'il eft dans
noftre Langue , & mefme fans
diftinction de pluriel & de fin-.
gulier , negligeant leur concordance,
comme n'eftant pas d'une
neceffité abfolue , & donnant à
l'article la puiffance d'en faire
connoiftre par fon aſſociation
le cas & le nombre, avec le foin
pourtant de s'accommoder au
genre qu'il tient de la nature.
J'appelle cet ufage , Maniere d'abreviation,
à caufe que je ne vois
2
V ij
236 Extraordinaire
pas qu'on abrege plus à exprimer
ainfi par l'article les variations
du nom , quoy que d'abord
on fe prévienne du contraire,
qu'à les luy faire exprimer à luy- .
mefme par fa terminaiſon , ſans
le fecours de l'article , comme on
le pratique dans la Langue Latine
. Bien loin de cela , il me
femble qu'on abrege moins , &
la raifon en eft bien claire, parce
qu'on employe alors deux cara-
Яeres , ou deux mots , au lieu
d'un qui fuffiroi . Neantmoins
il fera libre d'en ufer comme on
voudra , je mets toûjours , autant
que je le puis , les choſes de deux
façons , afin que les Nations
ayent à choisir , & qu'on n'ait
rien à me reprocher. Mais fi l'on
prend le party de n'attribuer
du Mercure Galant . 237
ny cas , ny nombre , aux noms ,
comme il femble plus facile à
faire, & de laiffer leur genre fans
expreffion , comme il eft dans ce
Dictionnaire, il fuffira de traiter
de la forte les noms fubftantifs ,
& il faudra du moins laiffer aux
adjectifs , aux pronoms , & aux
participes , les genres exprimez
& diftincts que je leur attribuë,
afin qu'on les puiffe accorder,
comme ceux des articles, à celuy
que le fubftantif aura reçeu de
la nature , & qu'ainfi le ftile ne
tombe pas tout- à- fait dans la
barbarie. C'eft , Monfieur , un
fentiment où je panche , & que
je foûmets pourtant au voſtre.
La conjugaifon eft bien plus .
referrée dans cette Méthode
238
Extraordinaire
que dans l'autre. L'exemple du
verbe conferver, que j'exprime
par 104-40 , fervira de modele
pour apprendre à conjuguer
tous les autres verbes.
3
104-40, ou 104 410 , fignifie
le temps préfent de fon infinitif
actif, ou conferver ; 104 420, le
temps futur , ou qui conferveras
104 430 , le temps paffé , ou
avoir confervé.
1944 fignifie la premiere
perfonne du temps préfent de
fon indicatif actif, ou je conferves
104 411 , la feconde perfonne,
ou tu conferves ; 1048411 , la
troifiéme perfonne , ou il con-
Serve; & 104 8411 , le verbe im
perfonnel, on conferve.
104412 , 104 412 , &
104 342, fignifient les trois
du Mercure Galant. 139
perfonnes du futur , je conferveray,
tu conferveras , il confervera;
& 104 3 412 fignifie l'imperfonnel
on confervera.
104413 , 104 413 , &
1044'3 , fignifient les trois
perfonnes du temps paffé parfait
défiay , j'ay confervé , tu as confervé,
il a confervé ; & 104 2 413
fignifie l'imperfonnel on a con-
Servé.
104 414 , 104 415 , &
104416 , fignifient les trois
premieres perfonnes des trois
autres temps paffez ; & il eft aifé
de juger fur le modele préce
dent , comme fe forment les fecondes
& les troifiémes , & les
imperfonnels , fans que je les
rapporte .
104417 fignifie la feconde
240
Extraordinaire
perfonne du préfent de l'impé
ratifdu mefme verbe; 104 2 417,
la troifiéme ; & 104 418 , & c.
celles du futur, & les imperfonnels
.
104 421 , & 104 & 424, avec
leurs fuites , expriment les per.
fonnes des fix temps du fubjon-
&tif, & leurs imperfonnels .
104427, &c . marquent de
mefme les perfonnes des trois
temps de l'optatif, & leurs imperfonnels.
+
20
1048431 , 104 432 , &
1048433 , fignifient les trois
participes ; 104 ≈ 434 , &c. les
trois gérondifs , & 104 & 437, les
trois fupins.
Voila l'expreffion du verbe
actif conferver en toutes fes paries
, fuivant l'ordre que je leur
ay
du Mercure Galant. 241
ay donné dans ma Lettre de
voftre XVIII . Extraordinaire.
L'expreffion de fon verbe paffif
fe forme de méme par 104 440
104 450 & 104 460 , qui
marquent les trois temps de
fon infinitif eftre confervé , qui
fera confervé , avoir efté conſervéz
par 104441 , 104441 , &
4048441 , qui fignifient les
trois perfonnes du préſent de
fon indicatif je fuis confervé , tu
es confervé , il eft confervé; par
404 8 44' , qui exprime fon imperfonnel
on eft confervé , &c.
L'expreffion de fon verbe meflé
fe forme auffi par 104470,
104 ~ 480 , & 104 ~ 490 , qui
marquent les trois temps
infinitif fe conferver, qui fe con-
Servera , s'estre confervé ; par
2. deJuillet 1683. X
de fon
242
Extraordinaire »
140471 , qui fignifie je me
conferve ; par 1048 471 , qui
fignifie on fe conferve, &c.
Vous voyez , Monfieur, comme
les points que je mets fur
l'enfeigne , me fervent à diftinguer
les perfonnes , & comme
la double enfeigne des points
exprime ce qui eft imperfonnel.
Le renvoy me tient lieu de trois
points,à caufe de les troispointes ,
& me femble d'un ufagé plus
agreable qu'eux . J'enferme les
trois conjugaifons, active , paffive,
& meflée ou libre , dans une feule
centaine , parce qu'il n'y en a
qu'une qui appartienne à l'expreffion
d'un verbe . Ce n'eft pas
comme dans la Méthode préce
dente , où il y a neuf centaines
pour chacun . Auffi les verbes
du Mercure Galant . 243
n'ont point de genres en cellecy
; mais j'en ay donné des dif.
tincts aux pronoms perfonnels ,
afin que fi l'on vouloit les mettre
en uſage, on les employaſt toûjours
au genre qui convient à la
perfonne ou à la choſe qui fert
de nominatif au verbe ; & d'ail.
leurs j'attribue des verbes particuliers
à chaque nom , comme
vous avez veu , d'où réſulte des
expreffions plus exactes , que
j'attribuois feulement des genres
aux verbes. Je ne leur donne
point non plus de degrez de diminution
& d'augmentation,
parce qu'ils s'en peuvent paffer;
que les Langues ont peu de verbes
aufquels ces degrez foient
unis , & qu'il faut bien laiffer
quelque employ aux particules
qui les expriment.
fi
Extraordinaire
244
Quant à la maniere
dont je
marque
le nombre
pluriel des
perfonnes
que j'ay rapportées
feulement
au fingulier
, c'eft par
le fecours d'une petite barre, ou
de deux points, que je place fur
leurs deux derniers
chiffres auxiliaires
. Ainfi 104 41 fignifie
nous confervons
; 104 : 411, vous
confervez
; 104 8.417 , ils confervent
, &c. Cette barre & ces
points font au choix de l'Ecri
vain , pour les employer
où ils
auront meilleure
grace.
Les participes
dont il me reffe
à vous entretenir
, n'auroient
ny
genres diſtincts, ny cas, fi on ne
leur donnoit point d'autres expreffions
que celles que je leur
viers d'art ibuer ; mais comme
je juge qu'il eft mieux pour la
du Mercure Galant. 245
concordance de les traiter du
moins en cela à l'égal des autres
adjectifs , je prens ce party , &
j'employe à leur donner des genres
& des cas, tous les chiffres de
la centaine du verbe , avec les
points fous l'enfeigne, pour mettre
de la diftinction entr'eux &
les perfonnes. Ainfi
&
104401 fignifie le participe
préfent de l'actif confervant
au mafculin & au nominatif;
104402 au feminin ;
104 403 au genre libre .
104 401 fignifie le participe.
futur qui confervera au mafcu
lin ; 104 402 au feminin ; &
104 403 au genre libre.
.
309
104 2 401 , 104 8 402 , &
104 403 , fignifient de mefme
le participe paffé qui a conſervé.
1
X iij
246
Extraordinaire
?
104404, 104 405, &
104406 , fignifient les trois
genres du participe préfent du
paffif qui eft confervé. Le futur
& le paffé fe forment comme les
précedens , par l'augmentation
des points fous l'enſeigne.
104 407 , 104408 , & ?
104 409 , fignifient de mefme
les trois genres du participe préfent
du verbe meſlé , & c .
. Leur déclinaiſon ſera ſemblable
à celle de tous les autres adjectifs
, mais ils n'auront point
de degrez de diminution & d'augmentation
, en quoy ils tiendront
du verbe dont ils font une
partie , ny de degrez de compa ..
raifon , en quoy ils feront diférens
des autres adjectifs nominaux
& verbaux. En récomdu
Mercure Galant. 247:
penfe ils marquent le temps que
les autres n'expriment point, &
un peu de diverfité ne fied pass
mal, fur tout quand elle fert de
diſtinction à toute une partie du
Difcours.
C'est là , Monfieur , l'achevement
des Principes de la
feconde Ecriture , que je juge
propre à eftre rendue univer
felle. Si l'on y trouve quelque
choſe de fuperflu , comme fera
peut-eftre d'abord la conju
gaifon du verbe meflé , & la
compofition des adjectifs de
comparaiſon , on peut ne s'en
pas fervir & au lieu des mots
fimples , où je crois les réduire à
propos, les exprimer à la Françoife
, par des phrafes . Je propofe
divers moyens, afin qu'on choi
"
X шij
248
Extraordinaire
fiffe le plus commode.
Je n'ay plus qu'à vous donner
une petite fuite des Caracteres.
de cette Ecriture , afin que vous
voyez l'air qu'elle a ; & je vais
marquer ceux qui expriment le
debut du Texte facré , comme
j'ay fait dans l'autre Méthode.
₫ 4-53 105-51, 10° 4′104 8 115
4-43 20-41, 84-43-25-41.
Ces dix Caracteres fignifient
mot à mot, dans le commencement,
Dieu créa le Ciel & la Terre ; & ont
auffi tous les avantages
, que je
leur attribuë par ma Lettre de
voftre XIV. Extraordinaire . On
peut en retrancher les articles,
fi l'on veut , ou y mettre feule
ment l'article general au lieu des
particuliers ; l'un & l'autre font
libres , pour les raifons que j'ay
dites.
du Mercure Galant. 249
Cette Ecriture eft beaucoup
plus abregée dans les nombres
ou chifres primitifs , que la précedente
, & fil'on prend la peine
de fuputer à quelle quantité ils
peuvent monter , on trouvera
qu'ils ne furpaffent de guére
celle des mots de la Langue Chi
noife , s'ils la furpaffent . Ce qui
me fit dire dans ma Lettre de
voſtre XVI. Extraordinaire, pa-.
ges 228 & 229. que j'imiterois
cette Langue dans la conduite de
cette Ecriture, & que je ne m'y fer.
de рец de mots , on pour
mieux dire, de peu de nombres. A
quoy j'ajoûtay , que j'en rendrois
tous les noms indéclinables , & n'y
les verbes à l'infinitif.
Ce qui eft encore veritable, à ne
conſidérer les noms & les verbes
vireis
que
mettrois
que
250 Extraordinaire
que dans leurs nombres ou chif.
fres primitifs, comme vous avez
veu , ayant dit pour cela au mefme
endroit , que je faifois confifter
toute fa force dans de certains fignes
queje joignois à ces nombres , par où
je leur donnois diverfes fortes de fignifications
, avec celles qui leur
eftoient neceffaires pour une parfaite
conftruction , à proportion
comme les Chinois prononcent
une mefme parole de plufieurs
façons , dont chacune a ſa fignification
diferente ; ce que j'ay
encore exécuté par l'entremife
des enfeignes & des chiffres auxiliaires
, comme il a paru dans
l'une & dans l'autre Ecriture .
Il ne me reste à marquer en
celle- cy , que les premiers fons
du Mercure Galant. 255
de la voix humaine, je veux dire,
les voyelles , les confones , &
quelques diftongues, qu'on prononce
comme de fimples lettres ,
& aufquelles on devroit donner
pour cette raiſon , des caracteres
de cette nature. J'employe l'enfeigne
fur leurs chiffres, comme
fur ceux de l'article general , &
des noms propres de lieux & de
perfonnes ; mais je la rens courte
pour la diftinguer , & je n'en
ajoûte point d'inférée, parce que
je n'attribuë qu'un feu ! chiffre
e à l'expreffion de chaque lettre,
foit fimple , foit double ; & d'ailleurs
comme le nombre de chif
fres eft moindre que celuy des
lettres , je me fers des ponctua-
&tions pour l'accroiftre , en les
divifant de la maniere que voicy.
252
Extraordinaire
J'exp.a. e. i ,y.o. u. c,k. c,b. r. m. -
J
par
* 6 8
7 90 12345
Chiffres fimples , fans
ponctuation
.
.c.
Puis ay. au. ou. I₁s,. l. n. g,gh.
par 1. 2. 3. 4.9.6 . 7. 8. 9. 0 .
Chiffres fimples ,
accompagnez
d'un point.
·
gn. Apres- eu . j . oy. r. qu. z . ll.
par 1 : 2: 3 : 4 : 5 : 6 : 7: 8: 9 : 0:
Chiffres accompagnez de deux
points .
Enfin b. z . - b. d.f, ph. - p. -
+
- -
par I; 2; 3 ; 4 ; 5; 6 ; 7; 8; 9 ; 0;
Chiffres accompagnez
d'un
point & d'une virgule.
)
du Mercure Galant . 253
Je n'obferve pas l'ordre de
noftre Alphabet dans ces expreffions,
non plus que dans celles
de l'autre Méthode , parce
que cet ordre me femble moins
fondé en raiſon qu'en caprice.
S'il eftoit fondé en raiſon , on
l'auroit commencé fuivant la
nature par les lettres qui font faciles
à prononcer, telles que font
celles qui viennent principalement
du gozier , comme les
voyelles , puis on auroit continué
par les confones qui fe forment
au palais ; de là on auroit
paffé à celle où la langue & les
dents ont le plus de part , & on
auroit finy par celles qui demandent
un mouvement particulier
des lévres ; & ainfi on auroit mis
enſemble les voyelles , affocié de
254
Extraordinaire
>
mefme les confones, & diftingué
les unes & les autres par leur origine
, ou du moins par la diférence
de leur fon , foible ou fort,
& doux ou ferme , mais fans rien
obferver de cela , on s'eft contenté
de mefler de trois en trois,
les voyelles avec les confones,
encore n'y a-t - on pas efté bien
exact . On peut donc fe difpenfer
de fuivre l'ordre de noſtre
Alphabet, qui eft le mefme que
celuy de la Langue Latine , de
nos Voifins, & de beaucoup d'au .
tres. Celuy que je viens de marquer
ne fépare feulement pas les
voyelles des confones , il exprime
encore par les mefmes chiffres,
les lettres de meſme ſon , ou de
fon approchant, ce qui m'a femblé
le plus neceffaire à obſerver
du Mercure Galant. 255
dans leurs expreffions.
Je ne donne pas des Caracte
res pourmarquer ey, aé, oé, parce
que ces lettres doubles ne fe
prononcent pas diféremment de
la fimple lettre . Je joins par
cette mefme raifon z, & y. c, & k.
s, & c, ou c. f, ph . f, &
Quant aux autres diftongues
que je n'ay pas exprimées , on
pourra les former par l'union
des chiffres qui marquent les
lettres dont elles font compofées.
Il en fera de mefme des fillabes ,
& encore des mots particuliers,
dont on voudra faire mention .
Par mots particuliers, j'entens les
noms propres des lieux & des
perfonnes qu'on voudra énoncer
de la mefme maniere qu'on les
nomme dans la Langue de leur
256
Extraordinaire
Païs ; & c'eft là le fecret dont
j'ay parlé dans ma Lettre préce
dente , lors que j'y ay dit que je
concevois un moyen de marquer
ces noms propres d'une façon
diférente de celle que j'y don
nois. Et en effet , fi l'on veut
écrire la France , on exprimera
l'article la , fuivant l'une ou l'au
tre de mes Methodes ; & France
de la forte , 7,819.7.2. Si l'on
veut écrire le Roy Louis , on ex
primera le Roy, fuivant ces Mé
thodes ; & Louis ainfi , 8.5.37.
Si l'on veut écrire la Ville de Paris,
on exprimera la Ville , felon les
mefmes Méthodes ; & Paris , de
cette façon , 9; 1837. On pourroit
écrire de mefme la , le Roy,
la Ville, & toute forte de mots
ordinaires , mais ce feroient des
du Mercure Galant. 157
રે
Enigmes pour l'Interprete , a
moins qu'il ne fçeuft la Langue
Françoife , dequoy il ne s'agit
pas icy , puis que je n'y ay pour
but aucune Langue particuliere ,
mais la Langue univerfelle, avec
une Ecriture que j'exprime.
Ma Lettre fuivante achevera
de donner le jour à celle -cy & à
la précedente, & rapportera des
Moyens d'abréviation pour l'une
& pour l'autre Ecriture , apres
quoy je n'auray plus que le fecret
de la Langue à vous découvrir.
Ce fera encore le fujet d'une
autre Lettre , mais l'entiere exécution
des promeffes de voſtre
= & c .
DE VIENNE-PLANCY
Q. de Fuillet 1683.
Y
258
Extraordinaire
On a expliqué par les Madrigaux
fuivans les deux Enigmes du mois
de fuillet , dont les Mots eftoient le
Chéner, & la Giroüete.
I.
Elle Iris, à la Cheminée
Bue vous
Que Mercure vous a donnée,
Il ne manquoit que des Chénets .
Vousfçaurez que ce galant Homme
Vient de vous en donner à pomme,
Desplus riches , & des mieuxfaits.
DIEREVILLE, du Pontlevefque.
pou
II.
Our un foupir qui prend une route
nouvelle,
Vous me marquez bien du dépit.
Helas ! un fujet fipetit
Faut-il tant quereller un Amant fi
fidelle?
Vom dites pour cela que vous ne m'aimez.
plus,
Et que mesfoinsfontfuperflusă,
du
Mercure Galant. 259.
C'est mal récompenfer une amour fi
parfaite.
Si vous prenez un autre Amant,
Je vais dire par tout, Lyfette,
Que vous changez au moindre vent
Commefait une Giroüste .
V
111.
Le mefme
Ous eftes volage, Lyfette,
A l'égal d'une Giroüete,
Et vous voulez pourtant
Qu'un Bergerfoit conftant.
Cette façon d'aimer n'eft point du tout
plaifante;
Imitez mieux cette Inconftante,
Elle permet le changement.
Ellefe voit quitter parfon leger Amant,
Et le reprend toujours fi toft qu'il fe
préfente.
Je vais porter ailleurs mesfoins & mon
amour;
Et fi par malheur je me laſſe
Defaire à quelqu'autrela cour,
Y ij
260 Extraordinaire
Je reviendray prendre ma place,
Et vous me recevrez tout comme aut
premier jour.
IV.
Le mefme.
Uy ,je le tiens, j'en jure,
Il est dans mon Foyer.
Ce que cachoit Mercure,
N'est-ce pas un Landier?
M
L'EPINAY- BURET, de Vitrè
en Bretagne.
V.
Ercure ingénieur, je connois quelques
Gens,
Quipour t'avoir chez eux, eftoientfort
diligens,
Mais dont la paffion s'eft un peu refroidie.
Ton mérite agirafur moy plus conftam
ment,
Je t'aimeray toûjours malgrè la Comédie,
Etfans aucun relâchement.
Sije ne tefuispas fidelle,
du Mercure Galant. 261
Apres en avoirfait des voeux aſſez fer.
vens ,
Je veux quepar tout on m'appelle
Une Girouete à tous vents,
•L'A
VIGNIER, de Richelieu .
VI
*Autre jour j'estoisfort en peine,
En voulant allumer du feu,
Et j'avois beaufoufler, parbleu ,
Fen eftois déja hors d'haleine.
Rien ne pouvoitfaire brûler le Bois
Quifumoit couché fur la cendre.
Je mis deffous, les Chénets qu'en ce
mois
Mercure a deffein de nous vendre,
Et j'eus à peine encorſouflé deux ou trois
fois,
Que lefeu commença d'y prendre.
La Roux, Medecin à Vitré
en Bretagne.
VII.
A Giroüete eft bien utile,
LA
Mercure, dans cettefaifon,
Pourven quefurla Mer tranquille I
262 Extraordinaire
Elle aille au vouloir d'Aquilon.
Ce cher Amant fi favorable,
Servira pour faire enrager
Cette Nation déteftable
Qui maſſacre fon Roy dans la Ville
d Alger.
VIII.
Le mefine!
NLandier afouvent nne bizarre
forme , UN
Il eft tortu, contrefait, & diforme,
Et des trous quelquefois font fa bouche
& fes yeux.
Sa tefte fans cervelle eft presque toujours
ronde,
Ilfert à la plupart du monde,
Qui de l'avoir eft curieux .
Il ne marchejamais ; pourtant dansfes
affaires
Plufieurs pieds luyfont neceflaires;
C'est par eux qu'on le voit de quelque
utilité
Bienplus en Hyver qu'en Eté.
La JOLY BOUQUINETE du Hoc
du Mercure Galant. 263
IX .
' Eft une Giroüete inégale, inconf-
C'Etante,
Qui des bas Lieux n'eft jamais Habitante,
A qui bien des Ventsfont la cour,
Quipour aucun n'a de l'amour.
Elle est pourtant au plus fort allervie,
Et fouvent enfait bruit, quoy qu'elle
foit fans vie,
Mais inutilement, puis que fa liberté
Dépend de fon pouvoir & defa volonté,
Mais comme avec le temps fa force
diminuë,
Son pouvoir auffitoft ceffe , & difcon
tinuë,
Un autre Vent lafait changer dans un
moment,
On la voit obeir aux Loix d'un autre
Amant.
La mefme.
264
Extraordinaire
NE
X.
E pouvant hyer au foir expliquer
ton Enigme,
De dépit , dans le feu je jettay mon
Bonnet;
Maisparbonheurpour moy, regardant
un Chénet,
Je trouvay justement le fens avec la
rime.
DE LA TRONCHE, de Rouen .
XI.
Ton Enigme, quoy que fort nette,
Depuisdeux jours m'a fait refverfou
vent.
Ilfaut avoir l'efprit au vent,
Pour trouver une Giroüete .
XII.
Le meſme
Mercure, dont l'esprit eft expreſſif
net,
Cache admirablement dans ces Vers
un Chénet.
MOREAU , Maiftre Ecrivain
des Cadets Gentilhommes
à Cambray.
du Mercure Galant. 265
Qua
XIII.
Vand d'un efprit invariable
Nous voulons exprimer la noble feri
meté,
Nous comparens farforce à l'immobilité
D'une Montagne inébranlable,
Quiconferve toutfon repos
Au milieu de la Mer, parmy le bruit
des flots.
Mais d'ailleurs lors que l'onveutfaire
Leportrait d'une Ame légere,
Qui n'a point de conftance, &qui change
Souvent,
Que l'on ne peut fixer, qui jamais ne
s'arrefte,
• On dit, c'eft une Giroüete
Quife laiffe aller à tout vent.
L. BouсHET, ancien Curé
de Nogent le Roy.
Q.de Juillet 1683.
Ꮓ
266 Extraordinaire
XIV.
M Ercure, ilfaut icy vous donner
un Chénet ,
Il eft , comme on le voit, d'une bizarre
forme,
Toujours tortu, bofu, contrefait, &
diforme,
Sur lequel quelquefois on grave un
Marmoufet.
*3
C'eft pour lors qu'on luy donne une bouche,
& des yeux,
La Pomme du Chénet eft presque toujours
ronde,
C'est là fa tefte creufe ; il fert à bien du
monde,
D'en avoir à la mode on eft bien curieux.
3
Le Chénet eft aufen de quelque utilité,
Il a beaucoup de pieds qui font tous
néceffaires
Pour foutenir le Bois ; ce font làſes
affaires,
du Mercure Galant. 267
C'est par là qu'ilfert plus en Hyver
qu'enEté.
La Nymphe de la Rue
des Blancsinanteaux
.
X V.
' RESIGNATION D'UNE
illuftre Mourante.
M
On ame, ilfaut quitter cette vie
inconftante,
Cherche plus d'eftre à Dieu, qu'en ces
Lieux Habitante,
C'est une Giroüete à qui l'on fait la
cour.
Que le Cielfoit plutoft l'objet de ton
amour,
Je renonce aux grandeurs, fans leur eftre
affèrvie,
Je n'aypoint de regret aux douceurs de
la vie.
Quand Dieu m'en donneroit encor la
liberté,
Il m'appelle, je veuxfairesa volonté.
Mon efpérance creift , maforce diminüe,
Contre tous les efforts elle difcontinüe,
Z ij
268 Extraordinaire
Pour mefaire trouver ce bienheureux
moment
Quim'uniffe à mon Dieu, mon veritable
Amant.
L'Exilée de la Ville Françoiſe.
XV I.
Veux- tu fans craindre l'impoſture;
Qu'on te traite en tous lieux de généreux
Amy?
Refous-toy, vigilant Mercure,
A nefaire jamais de préfens à demy.
Ta libéralité n'eft pas bien ordonnée,
Et pour moy je le dis tout net,
Que comme on afi bien reçen ta Cheminée,
Il ne nous falloit pas donner pour un
Chénet,
Puis que tu te piquois de la voir bien
ornée.
AVICE, de Caen, dela Rüe
de la Harpe
du Mercure Galant. 269
XVII.
Mercure, que l'on tientfolâtre &
volontaire
Me paroift fage & debonnaire,
Nous voyons aujourd'huy ce Meſſager
des Dieux,
Par un préfent qui nous confole,
Rendre ce qu'ont ravy les Poftillons
d' Eole,
Quand Je pouffant l'un l'autre, ils ont en
divers lieux, .
Par leur force & leurs Pirouetes ,
Brizé beaucoup de Giroüetes.
XVIII.
Le mefme.
J'Ay deviné le Mot en regardante
Elle a, mafoy , le corps bafty comme
un Chénet,
Et l'efprit inconftant comme une Giroüete.
Fugez de mon amour par ce charmant
Portrait.
L'AMANT TRAHY, Clerc du
Vidame de Chartres.
270
Extraordinaire
XIX .
Oufrir beaucoup d'Amans , & n'en
Soufrir aimer aucun,
C'est le
propre de la Coquetes
Maisfefoumettre à tous, & rendre un
bien
commun ,
C'est ce quifait la Giroüete,
Et vous luy reffemblez , Nanete.
L'ALBANISTE, de Roüen.
X X.
Mortels , vostre esprit chancelant,
Qui deça, qui delafans ceffe pirouete.
trouvé par un tourgalant
Qu'il eftoit figuré par une Giroüete.
Les Voyageurs du Havre
XXI.
PLAINT E.
Santé, que ta vigueur eft volage,
inconftante!
Que d'abus à te croire uneferme Habitante!
Traitreffe, tu mefuis quand je tefais
la cour ,
C'est en vain que pour toy l'on montre
tant d'amour.
du Mercure Galant. 27i
Ceux qui penfent t'avoir à leurs Loix
affervie,
Nefont pas davantage aſſurez de la vie;
Tupermets à nos maux d'agir en liberté,
Tu n'y réfiftes plus , tufais leur volonté,
Taforce au moindre mal s'échape, &
diminüe,
Et noftre vie apres ceffe, & difcontinüe.
Girouete inégale, il nefaut qu'un moment
Pour te faire changer , & perdre ton
L
Amant .
HERMOPHILE du Chef
de Caux .
XXII.
Orsque brûlant d'amour, je poufe
la Fleurete,
Et que l'Objet que j'aime, infenfible à
mes feux,
N'écoute pas mes voeux,
Que mon fort feroit doux , fi j'estois
Giroüete!
LE FIDELLE A SA BELLE, de
la Rue du Haut Moulin."
Z iiij
272
Extraordinaire
Ceux qui ont encore trouvé le vray
Mot de la premiere Enigme , font
Meffieurs Fleffel de Vermolet , a'Amiens;
Mademoiselle Manon de
la Rue S. Denys , & l'Aimable
d'Amiens, à l'Anagramme La guerre
eft fur ma vie ; La Nymphe de la
Rue des Blancs - manteaux ; & les
Affociez de la Ruë S.Honoré. Quelques-
uns l'ont expliquéefur le Mafque
, la Tefte à Perruque , & le
Réchaut.
Le vray Mot de la feconde a efté
expliqué par Meffieurs Estienne
Tevenon , de la Rue des Rofiers;
Charles , Valet de Chambre de Mademoiſelle
d'Orleans ; Mefdemoiselles
Magdelon Proüais ; Françoife Men .
neffier; Angéligue Serain, de la Ruë
S.Martin ; Lajeune Veuve à l'Anadu
Mercure Galant. 273
gramme, Dis la bel Ange ; L'Exilée
de la Ville Françoife ; L'Epouse
Arcueil ; Le Favory des Mufes du
Mont Hélicon ; Le Medecin Amant
de la belle Manon de Xaintes; F.Ch.
à l'Anagramme , Fin or caché au .
Soleil , Le Difciple du Menteur;
Le Prédicateur Moral Latin;
B. D. B. L. Réfident d'Alface ; M. I.
D. E. à l'Anagramme , J'aime le
doux Mercure ; Le nommé Giroüete
de Poitiers. En Vers , Meffieurs
Bouchet , ancien Curé de Nogent
le Roy ; C.Hutuge d'Orleans , demeu
rant à Metz ; L'Albanifte de Rouen ;
Le Fidelle de l'ineftimable du Mefnil;
Hermophile du Chef de Caux; &les
Voyageurs du Havre. La Nue &
la Pluye font deux autres fens que
Pon a donnez à cette Enigme.
Voicy les noms de ceux qui ona
274 Extraordinaire
expliqué toutes les deux . Meffieurs
Pinchon, de Rouen ; I. Devifien, de
Châlonsfur Saône ; Le Berger Tircis
à l'Anagramme , Siecle d'amour ,
Mademoiselle Raymond , de la Rüe
Traverfine ; La charmante Brune à
la Devife, Je range tout fous ma
Loy ; Mimie D. D. Les deux Soeurs
inféparables ; La Nymphe à l'Anagramme
, Je vivray d'amour ; La
Marquife à l'Anagramme , Pur
Image de vertu ; La Marquife
Diane de la Forest d'Acléon ; Mademoiselle
de Sommelsdicks de Châtillon
; La petite Comteffe Sophie-
·Albertine de Dona ; LaBandejoyeuſe;
Les Amis conftans ; L'Amant inconnu
de la belle Ianneton à l'Anagramme,
Magis ardet qui tacitus ardet;
Le Cavalier démonté; L'Anagramme
Qui vices en Sage déprifa; L'ondu
Mercure Galant. 275
8
vrierfans pareil. EnVers, Meffieurs
Vignier, de Richelieu ; Carriere ; Le
Roux , Medecin ; L'Epinay- Buret;
& Dom Alphonfo el Cafto , tous ces
quatre de Vitré en Bretagne ; De la
Tronche , de Roüen ; Diéreville, du
Pontlevefque ; Avice, de Caen , Ruë
de la Harpe ; Afton Ogden ; De
Ruyere, de Brie- Comte. Robert ; Moreau
, Maistre Ecrivain des Cadets
Gentilshommes de Cambray ; Le
Fidelle àfa Belle, de la Rue du Haut
Moulin ; L'Amant trahy , Clerc du
Vidame de Chartres ; Le Bon Homme
des Loges qui ne fait mal àperfonne;
Lajolie Bonquinete du Hoc ; La claire
Brune Laurentiere Je n'aime que
la joye, de Vitré ; & la petite Beste
Fourmy, du mefme Lieu.
276 Extraordinaire
SS2S2S2S2 :5525225
SUITE
DU TRAITE:
DES COURONNES.
IN Ancien difoit tres- bien,
Uque les deux plus puiffantes
Divinitez des Républiques,
& comme les deux Pôles fur lef
quels roule tout le bien & le
repos d'un Etat, eftoient la peine
& la récompenſe. La peine,
pour corriger & tenir en bride
les Méchans ; & la récompenfe,
pour reconnoiftre le mérite des
Bons , & animer tout le monde
à la pratique des actions loúa
du Mercure Galant . 279
bles , dans la veuë qu'elles recevront
au moins une partie du
prix & de la gloire qui leur eft
deuë. C'est ce qui fait qu'on n'a
guére veu de Siecles , & mefme
des plus ingrats , où l'on n'ait
toûjours confervé le foin de
donner aux Vertueux des marques
d'honneur qui les ont ren
dus confidérables à leur Païs .
Celle des Couronnes Militaires,
qu'on accordoit autrefois à ceux
qui avoient fait quelque action
glorieuſe dans la guerre , n'eftoit
pas une des moins eftimée, parce
qu'on la confidéroit comme une
choſe infiniment honorable, en
ce qu'elle fervoit de preuve autentique
du courage & de la
vertu de celuy qui avoit l'honneur
de la porter , & faifoit voir
280 Extraordinaire
que de meime que la Couronne
couvre & défend la tefte, qui eft
comme l'ame & la meilleure
partie du Corps humain , ainfi
la valeur avoit glorieuſement
défendu & confervé le Corps
de l'Etat .
Patrice , Siennois , dans fon
Inftitution de la République,
L. 9. T. 6. dit que plufieurs ont
attribué l'invention de ces Couronnes
Militaires à Vulcain; mais
quelques Hiftoriens veulent qu'-
un des premiers Roys d'Egypte
en foit l'Autheur. Ce Roy, p
encourager ſes Soldats , avoit
coûtume , apres avoir loüé les
plus Vaillans à la tefte de fon
Armée, de leur mettre à chacun
fur la tefte une Couronne toure
brillante de Pierreries, qu'il avoit
du Mercure Galant. 28t
"
apportée des Indes , & leur en
donnoit en fuite d'autres moins
précieuſes , pour les porter en
certaines occafions . Quelquesuns
veulent que Vulcain , à la
priere de Vénus fa Femme , fit
préfent de cette Couronne à
Bacchus , pour récompenſe de
ce qu'il avoit délivré Dione des
Enfers ; & d'autres difent que
Vénus l'ayant reçeuë des mains
de fon Mary, la donna au meſme
Bacchus le jour de fes Nôces
avec Ariadné, Fille du Roy Minos
, & que ce nouvel Epoux la
mit fur la tefte de fon Epouſe,
laquelle eftant morte, il plaça la
mefme Couronne dans le Ciel
parmy les Aftres, tant pour fervir
d'une immortelle marque de l'amour
extréme qu'il avoit eu
282 Extraordinaire
pour cette Princeffe , que pour
eftre un illuftre témoignage à
tous les Braves , que la Couronne
eft la plus glorieuſe récompenfe
du courage & de la vertu . Aratus,
Poëte Grec, parle de cette
tranflation dans fes Phénomenes.
Atque Corona nitet , clarum inter
fyderafignum,
Defuncta quam Bacchus ibi dedit
effe Ariadna.
Mais parce que tout cecy ſent
la Fable , tirons plutoft , fi nous
pouvons , du témoignage de
'Hiftoire , la verité de l'origine
des Couronnes Militaires. Elle
nous apprend que les Athéniens
s'en donnent la gloire , & qu'ils
ſe vantent de s'eftre les premiers
aviſez de récompenſer le mérite
du Mercure Galant. 283
des Gens de guerre par des Couronnes
d'Olivier , ayant fait choix
de cet Arbre par préference à
tous les autres, ainfi que dit Xé .
nophon , Liv.4 . des Affaires Gréques
, parce qu'il eftoit confacré
à Pallas , qu'ils reconnoiffoient
pour la Déeffe de la Valeur, auffi
bien que de la Sageffe. Le premier
qu'ils jugerent digne de cet
honneur , fut ( dit- on ) Thrafyhule
, un de leurs plus vaillans
Capitaines , qu'ils couronnerent
d'Olivier à fon retour de la celebre
Victoire qu'il remporta fur
les trente Tyrans que Lyfander,
General des Lacédemoniens ,
avoit établis tout-à - la- fois fur
ceux d'Athénes , & fous la domination
deſquels ils gémiffoient
depuis quatre années , & pour
Q. de Juillet 1683.
A a
284
Extraordinaire
avoir encore chaffé la Garnifon
Lacédemonienne de la meſme
Ville , rendu glorieufement la
liberté à fes Concitoyens, & remis
leur Etat en fa premiere
fplendeur, apres qu'il eut fait
rappeller tous les Fugitifs & les
Exilez , par la publication de
cette mémorable Loy , qu'on
appella Amnistie , fous la faveur
de laquelle on enfevelit dans un
perpétuel oubly la mémoire des
injures paffées , & l'on coupa
tout -à- fait le chemin aux defordres
qui en pouvoient naître .
Pour reconnoiffance de tant de
bienfaits , ce grand Homme fe
contenta d'une fimple Couronne
d'Olivier , refuſant au reſte tous
les préfens , & mefme la Souveraineté
que la République luy
* du Mercure Galant . 285
vouloit déferer avec toute forte
de juftice . Cecy arriva , felon
Diodore , dans la 99. Olym
piade.
12 Les Lacédemoniens difputent
toutefois à ceux d'Athénes l'in
vention des Couronnes Militaires
, prétendant en avoir introduit
l'uſage longtemps avant
tous les autres Peuples de la
Gréce, ayant couronné les premiers
leurs Capitaines & leurs
Soldats dés le temps de l'établiffement
de leur République, d'une
certaine Couronne deftinée à ce
feul employ , qu'ils appelloient
Tincatice , ou Pfiline , laquelle eftoit
compofée de Rameaux de
Palmes , en figne de victoire,
comme le témoigne Séfibius en
fon Livre des Sacrifices .
A à ÿj
286 Extraordinaire
Mais quoy qu'il en foit de la
préeminence de cette invention
parmy les Grecs , il eſt conſtant
que fi les Romains font en quel
que façon obligez de la céder à
ces Peuples , ils ont tout -aumoins
l'avantage d'en avoir
étendu l'ufage avec beaucoup
plus de magnificence & de di
verfité , que ny les Athéniens,
ny les Lacedemoniens , ny mefme
aucune autre Nation de la terre.
Parmy les diférentes efpeces de
Couronnes dont ces Maiſtres de
l'Univers ont récompenſé le mérite
de leurs Gens de guerre , &
qui ne font pas en petit nombre,
les principales & les plus confidérées
eftoient particulierement
huit , fçavoir , la Triomphale,
Ovale , la Cinique , la Murale,
du Mercure Galant. 286
la Vallaire , la Navale , la Caf
trenfe, & l'Obfidionale.
La Couronne Triomphale ne
fe donnoit qu'aux feuls Empereurs
, & aux Genéraux d'Ar
mée , lors qu'apres avoir remporté
quelque fameufe Victoire,
conquis quelque Province , ou
fait quelqu'autre exploit de
guerre confidérable , ils méritoient
que le Sénat leur décernaft
l'honneur du triomphe ; car
c'eftoit alors qu'à leur Entrée
triomphante dans Rome , ils
portoient fur la tefte cette glorieufe
Couronne, qui ne fut d'abord
compofée que de Rameaux
& de Feuilles de Laurier avec
fes graines , que l'on prenoit
mefme indiféremment de toute
efpece de cet Arbre , juſqu'à ce
2go Extraordinaire 290 ·
2
que du temps d'Augufte , une
Aigle ayant un jour déposé dans
le fein de Livie Drufille, Epouſe
de cet Empereur , une Poule
blanche portant en fon bec un
Rameau de Laurier, où Bacques ,
les Augures ayant efté confultez
fur ce Prodige , furent d'avis
qu'il falloit nourrir cette Poule,
& planter ce Rameau pour en
avoir de la race , l'un & l'autre
promettant quelque chofe de
grand & d'avantageux à l'Em
pire Romain. Ce qui ayant efte
fait , le Laurier provigna fi co
pieufement, & en peu de temps,
qu'il s'en fit , dit Pline , non pas
un Arbre feul , mais une espece
de petite Foreſt de Lauriers.
Cette merveille, ajoûte cet Au
theur au 15. Livre de fon Hift.
du Mercure Galant. 29
chap. 30. donna occafion au
mefme Augufte toutes les fois
qu'il entra depuis triomphant
à Rome , de fe faire une Couronne
de ces mefmes Lauriers,
& d'en porter une Branche en
fa main au lieu de Sceptre ; ce
que fes Succeffeurs pratiquerent
auffi toûjours depuis à fon exemple.
Or il arriva dans la fuite des
temps , que cette Couronne
Triomphale , qui dans le commencement
n'eftoit que de Laurier
tout fimple , & fans aucun
ornement étranger, fut embellie
peu à peu , premierement avec
des Rubans , ou petites Bandeletes
de foye de diférentes couleurs
; puis on y ajoûta des Pailletes
& de petites Plaques d'or
292
Extraordinaire
en fuite on dora entierement les
Feüilles du Laurier ; & enfin le
luxe croiffant toûjours, on ſe mit
à les faire toutes d'or maffif , "y
exprimant pourtant toûjours la
forme & l'apparence du Laurier.
Tertullien , apres Pline , décrit
ces fortes d'ajuftemens à l'égard
de cette Couronne , quand il dit
dans fon Livre De Corona Milit.
c.12 . Triumphi Laurea folijsftruitur,
hac adumbratur Lemnifcis , in auratur
Lamulis, & c.
7
beau-
A cette Couronne que le
Triomphant portoit fur fa tefte,
on en ajoûta une feconde toute
d'or, faite à la ' Toſcane ,
coup plus riche & plus grande
que la premiere , qu'un Efclave
placé derriere le Victorieux , &
dans fon mefme Char de triom.
phe,
du Mercure Galant. 293
phe , foûtenoit comme une ef
pece de Daiz au deffus de fa
teſte , comme nous l'apprend le
meſme Pline, L.33 . c.1 . Vulgoqua,
dit-il , fit triumphabant , & cum
Corona ex auro betrufca fuftineretur
atergo , aqua fortuna triumphantis
ac fervi Coronam fuftinentis. Un
Esclave eftoit employé à cet
office , dit Tertullien , non tant
pour foulager & pour fervir le
Triomphateur , que pour repri
mer l'orgueil & la vaine gloire
dont il avoit pû eſtre attaqué au
milieu des honneurs qui luy ef
toient rendus dans cette pompe;
& pour l'avertir de temps en
temps, que tout Empereur, tout
Conquérant, & tout Victorieux
qu'il eftoit , il ne laiffoit pas
d'eftre Homme comme les au-
Bb
2. deJuillet 1683.
294
Extraordinaire
tres qu'il voyoit traîner Captifs
& chargez de chaînes , à la ſuite
de fon Char, & qu'il n'eftoit pas
moins fujet qu'eux au caprice &
aux révolutions de la Fortune ;
Hominem fe effe etiam triumphans
in illo fubliffimo carne admonetur
Juggeritur enim ei à tergo : Refpice,
poft te , Hominem memento te. Apologes.
cap.33. Quelques - uns ont
écrit que ce Miniftre eftoit non
feulement un Eſclave , mais meſ.
mefme un Lecteur ou Exécuteur
des Sentences criminelles , qui
foûtenant la Courone du Triom
phateur , luy crioit de temps en
temps aumilieu des acclamations
publiques, ces paroles déja citées
de Tertullien , Refpice poft re, Hominem
memento te. Regarde , ô
Empereur, regarde derriere toy,
du MercureGalant, 295
& reffouviens toy, en me voyant,
que tu es Homme. C'est ce que
rapporte Zonare dans la defcri.
ption du Triomphe de Camille
aug . Tome de fes Annales, Onu.
phre L.. de fes Feftes , Ifidore
L.28. de fes Etymol, c.2. & avant
eux Juvenal dans le to, de ſes Satyres
, où il parle à peu pres
ainfy.
Surfa Perfonne triomphante
Eclate unepourpre brillante
D'un Drap de Tyr leplus exquiss
Une Couronne degrandprix,
Et d'une affez vafte étenduë,
Pour couronner tout- à- la -fois
Non unfeul Chef, mais deux on
trois,
Deffus fa tefte eftfufpendüe
Par un infame Exécuteur,
Pour apprendre au Triomphatenr
Bb ij
296 Extraordinaire
Quefon éminente fortune
Peut du Maiftre& du Serviteur
Rendre la difgrace commune ,
Et changer lepompeux éclat
De la gloire qui l'environne,
An plus bas &plus vil état
Du moindre Homme qu'elle aban
donne.
Ces deux Couronnes n'eftoient
pas les feules qui paroiffoient
dans la pompe du Triomphe.
Outre que tous les Soldats qui
avoient accompagné le Victorieux
dans fes Expéditions , le
fuivoient auffi dans la gloire de
fon triomphe , portant tous des
Couronnes de Laurier fur leurs
teftes , & des Rameaux en leurs
mains ; outre
que les
Chariots
mefme
qui
portoient
les dépouil
les des
Ennemis
vaincus
, les Che
du Mercure Galant. 297
vaux , & les autres équipages,
eftoient pareillement couronnez
de Laurier, le Triomphateur faifoit
porter encore quantitë de
riches Couronnes d'or , & d'autre
matiere précieuſe , par autant
d'Officiers qui précedoient fon
Char de triomphe , qu'il avoit
gagnées fur les Nations ou les
Villes fubjuguées , ou bien dont
les Roys & les Peuples tributai
res ou alliez du Peuple Romain,
luy avoient fait préfent , & qui
montoient quelquefois à un fi
grand nombre, qu'il s'eft fait des
Triomphes où l'on en a veu juf
ques à cent vingt - quatre toutes
d'or maffif, comme Tite - Live le
raconte de celuy de Lucius Man ..
lius Alcidinus , & de celuy d'Emilius
, où l'on en compta cin
P
Bb iij
298 Extraordinaire
quante de pareil métal , mafs
d'une grandeur extraordinaire .
Pline dit que Pompée le Grand
en fit porter à fon triomphe
Trente- trois , toutes compofées
de groffes Perles Orientales ,
avec un grand nombre d'autres
d'or & d'argent ; & Appian Ale
xandrin écrit, que Scipion en fit
voir une fi grande quantité au
fien, qu'il n'y avoit pas juſqu'aux
Joueurs d'Inftrumens , dont la
troupe eftoit fort nombreufe,
juſqu'aux autres menus Officiers
& aux Chevaux mefme de fon
Chariot , qui ne portaffent des
Couronnes d'or fur leurs teftes ,
toutes grêlées de Perles & de
Pierres précieuſes
.
La Couronne Ovale fe don
noit aux Genéraux d'Armée, &
1
du Mercure Galant.
e Galant. 199
que
Aux autres Chefs , pour lefquels
on ordonnoit le petit Triomphe
l'on accordoit à ceux qui eftoient
demeurez victorieux des
Ennemis de l'Empire fans effufion
de fang , ou à ceux qui
avoient efté envoyez ou contre,
des Efclaves , ou contre des Py
rates indignes d'exercer la vail
lance Romaine , ou enfin pour,
les autres cauſes rapportées par
Alexandre Napolitain en fes
Jours Géniaux. Cette Couronne
eftoit compofée de Branches de
Myrthe, Arbre confacré àVénus,
pour marque qu'il n'avoit pas
efté befoin de grands travaux,
ny de grands efforts de valeur,
pour acquérir l'honneur de ce
Triomphe que l'on appelloit
Ovation, & la Couronne Ovale
Bb iiij
?
300
Extraordinaire
terme que quelques - uns, du noma
bre defquels eft Plutarque, veulent
eſtre dérivé du mot Latin
Ovis , qui fignifie Ouaille , ou
Brébis, à caufe qu'en cette forte
de pompe on avoit coûtume
de facrifier des Troupeaux tous
entiers de Beftes à laine aux
Divinitez bocageres . D'autres,
comme Denys d'Halicarnaffe ,
difent que ce mot eft pris du
bruit & de la clameur que les
Soldats avoient ordinaire de faire
en cette occafion , où ils repétoient
fouvent tous enfemble, &
à diverfes reprifes , 00 , 00,
marchant peffe-mefle , & fans
ordre de Bataille , la Couronne
d'Olivier en tefte, devant celuy
qui jouiffoit de ce Triomphe,
qui s'appelloit petit en compa
du Mercure Galant.
30x
raifon de celuy dont nous venons
de parler , parce que le
Triomphateur n'y paroiffoit pas
porté fur un Chariot d'or comme
en l'autre , mais monté feulement
für un Cheval ; qu'il n'eftoit
point reveſtu de la Robe en broderie
d'or & de perles , mais de
pourpre fimple ; qu'il n'eftoit
point précedé de Trompetes &
d'autres Inftrumens de guerre,
mais de Hautbois & de Flûtes
de Bergers ; & qu'il manquoit
encore beaucoup d'autres chofes
dans fa pompe , qui fe remarquoient
dans l'autre. Pline dic
que Pofthumius Tubertus fut le
premier qui introduifit cette feconde
forte de Triomphe au retour
de fon Expédition contre
les Sabins , qu'il avoit vaincus
302 Extraordinaire
prefque fans coup férir , & que
depuis à fon exemple, ceux à qui
l'on décernoit le petit Triomphe,
furent auffi couronnez de Myr
the, à la réferve de Marcus Craffus,
qui par une Conceffion ex.
traordinaire du Sénat , fe couronna
de Laurier dans fon Ovation
, ce qui luy fut accordé pour
avoir vaincu les Eſclaves fugitifs,
& défait Spartacus.
La Couronne Civique , qui
eftoit tiffuë de Feuilles , ou de
petits Rameaux de Chefne avec
fes glans, fe donnoit à celuy qui
avoit fauvé la vie ou la liberté à
un Citoyen Romain. Je dis Romain,
parce que, felon Pline, on
n'en eftoit pas couronné, quand
bien mefme on auroit rendu cet
office à un Capitaine , à un Ge
du Mercure Galant.
303
neral, voire mefme à un Roy des
Conféderez, ou des Amis de la
République. Et il eſt à remar
quer que l'on ne gagnoit pas
moins cette Couronne , en dé
fendant ou délivrant des mains
de l'Ennemy le plus fimple Soldat
, que fi l'on avoit fauyé le
Chef de l'Armée , ceux qui éta
blirent cette récopenfe, n'ayant
eu égard qu'à la confervation des
Membres naturels de la Répu-'
blique Romaine , fans faire dif
tion du Grand avee le Petit, du
Riche avec le Pauvre , ny de
l'Officier avec le Soldat. Il fal
loit de plus, pour acquérir cette
Couronne , que l'on cuft non
feulement fauvé le Citoyen, mais
que l'on euft encore tué l'Ennemy
quil'emmenoit prifonnier
304
Extraordinaire
ou qui luy vouloit ofter la vie,
Cette Couronne fe pouvoit por.
ter en tout temps & en tout lieu ,
par celuy qui l'avoit conquife ,
& qui joüiffoit par elle de grands
privileges , & recevoit des hon
neurs tres finguliers dans toutes
fortes d'occafions , comme dans
les Ceremonies publiques , dans
les Affemblées , les Cirques , les
Jeux, & les Théatres , où il avoit
droit de prendre féance dans les
premiers Sieges apres les Séna
teurs , ayant de plus cet avantage
, que lors qu'il entroit dans
l'Affemblée, fa Couronne Civique
fur la tefte, tout le Sénat fe
levoit par honneur , & fe tenoit
debout , jufques à ce qu'il euft
pris fa place. Il eftoit outre cela
exempt de tous Impoſts, Char
du Mercure Galant. zag
C'eſt
ges , & Contributions publiques,
non feulement pour luy & pour
fes Enfans , mais encore pour fon
Pere & fon Aycul paternel , s'ils
eftoient encore vivans.
Pline qui nous le dit : Acceptâ,
licet uti perpetuò, ludo in euntifemper
affurgi etiam à Senatu in more
eft , fedendi jus inproximo Senatui,
vacatio munerum omnium, ipfi,patri.
qua, & avopaterno ,& .Cesglorieux
avantages mettoient cette forte
de Couronne en telle eſtime
parmy les Romains, qu'elle eftoit
recherchée avec paflion , non
feulement par les Soldats , les
Capitaines , & les Chefs d'Armées,
mais encore par la plupart
des Empereurs, qui faifoient
gloire de porter cette Couronne
Civique fur leurs teſtes, & de la
$06 Extraordinaire
faire graver dans leurs Mon
noyes . Cela fe voit par les Médailles
d'Augufte , de Caligula,
de Galba , de Vitellius , de Né.
ron , & de pluſieurs autres , fur
de Revers detquelles eft repréfentée
une Couronne de Cheine,
accompagnée de les glans, avec
ces paroles au milieu , ob Cives
Servatos. Ces Princes estoient
fortement perfuadez de ce que
dit Seneque , qu'il n'eft point
d'ornement plus augufte, ny plus
digne de ceindre la tefte d'un
Souverain, que la glorieuſe Couronne
qui porte pour Devile, ob
Civesfervatos. En effet, ce feul
titre a plus de pompe & de majefté
que toutes les autres qualitez
les plus éminentes dont les
Princes flatent leur vanité , &
du Mercure Galans. 307
brille d'un plus noble éclat que
ne font les Trophées d'Arnies,
les Chariots empourprez du
fang , ou chargez des dépouilles
des Ennemis. Nullum ornamentuns
Principisfaftigiodignius, pulchriúfque
eft , quam illa Corona , ob Cives
fervatos. Non hoftilia arma detracta
victis, non currus BarbarorumJanguine
cruenti , non parta bello ſpolia,
&c. L. 1. de Clement. Entre
ceux que l'on trouve les plus renomméz
dans l'Hiftoire , pour
avoir remporté cette troifiéme
efpece de Couronne , on fait
mention particuliere de Sincinnius
Dentatus , qui en a gagné
jufques à quatorze en diverſes
occafions , d'un autre Sicinnius,
furnommé Capitolinus , qui en
eut fix, & de Cicéron meſme,
308 Extraordinaire
qui par une duponi particuliere
en reçeut une er plein Sénat,
pour avoir fauvé Rome de la
Conjuration de Catilina. Cette
Couronne , comme nous avons
dit , eftoit compofée de Feuilles
de Chefne avec les glans , foit
parce que je Chefne eftoit dédié
au Dieu Mars , felon quelquesuns
; foit à caufe que
dans les premiers
temps de la naiffance du
Monde, is Hommes, pour n'avoir
pas encore l'ufage du Bled,
ne fe repaiffoient que de Gland
pour le foûtien de leur vie.
La Couronne Murale eftoit
un Cercle d'or , rchauffé de cré
neaux de Murailles, ou de Tours
crénelées , dé la forme de celle
que les Poëtes donnent à Cybele
da Grand- mere des Dieux. On
du Mercure Galant. 309
dit que le Cercle de cette Cou
ronne portoit des Lions gravez,
ou en relief , parce que ce Roy
des Animaux eft le fymbole du
Courage & de la Valeur. Cette
Couronne faifoit la gloire & la
récompenfe de celuy qui avoit
monté le premier à l'Affaut , ou
qui avoit le premier eſcaladé la
Muraille , monté fur la Bréche,
& entré dans la Place affiegée.
Cette glorieufe récompenfe s'eft
renouvellée dans noftre France
il n'y a pas trois Siecles , par la
royale libéralité de Charles VII.
car nos Hiftoires portent que
ce vaillant Prince, qui reconquit :
par l'effort de fes armes la meil
leure partie de fon Royaume
ufurpée par les Anglois , ayant
attaqué fur eux la Ville de Pon-
2. deJuillet 1683. Cc
310
Extraordinaire
toife en divers endroits l'an 1447:
il y fit donner un Affaut general,
où elle fut emportée de vive
force. Apres fa prife, le Roy fit
venir en la préſence ceux qui
avoient monté les premiers fur
les Bréches , ennoblit ceux qui
n'eftoient pas Gentilshommes,
combla les uns & les autres de
louanges & de bienfaits , & leur
donna à tous des Tours crénelées
de divers Emaux , ou pour leur
fervir d'Armes , ou pour charger
l'Ecu de ceux qui en avoient déja,
afia qu'elles ferviffent à toute leur
Pofterité de marques illuftres ,
& de preuves vifibles de la bra
voure de leurs Anceftres. Et pour
le Sieur Delmas , Gentilhomme
de Rouergue, Ecuyer du Comte
⚫ de la Marche , qui avoit monté
'du Mercure Galant.
311
le premier fur la Bréche du Roy,
Sa Majefté luy permit à luy , &
à tous fes Defcendans , de porter
fur l'Ecu de fes Armes, une Couronne
Murale , pour mémoire
eternelle de ſon action & de fon
courage.
La Couronne Valaire eftoit
pareillement d'or , portant fur
fon Cercle des formes de Baſtions
&Ramparts deCamps de guerre .
Elle fe donnoit à celuy qui avoit
le premier franchy le Foffé , &
fauté dans le Camp ennemy pendant
le Combat.
La Caftrenfe, ou Paliffée , eftoit
de mefme métal , baftie en
forme de Palliffade , c'eſt à dire
relevée de Pals clotez autour de
fon Cercle. L'on en couronnoit
eluy qui avoit percé le premier
Cc iij
312
Extraordinaire
les Retranchemens de l'Ennemy
lors qu'on les attaquoit, ou bien
à celuy qui avoit coupé, ou renverfé
le premier la Paliffade.
La Navale avoit fon Cercle
orné de Proües , de Poupes , ou
de Voiles de Navire, le tout d'or.
On en récompenfoit celuy qui
avoit accroché le premier un
Vaiffeau ennemy , & qui eſtant
fauté courageufement dedans,
l'Epée à la main , s'en eftoit rendu
le maiftre, ou avoir facilité fa
priſe.
L'Obfidionale , nommée alftrement
Graminée, parce qu'elle
eftoit composée de Gramen , c'eſt
à dire, felon quelques. Autheurs ,
de toutes fartes d'Herbes indi
féremment qui fe trouvoient fur
les Ramparts de la Ville délivrée
du Mercure Galant.
313
du Siege , ou plutoft, felon d'au
tres,d'une espece d'Herbe, qu'on
appelle vulguairement Dent de
Chien. Cette Couronne eftoit
accordée à celuy qui avoit bravement
foûtenu, ou fait lever le
Siege d'une Place, dégagé une
Armée preffée & étroitement
refferrée par l'Ennemy dans fes
propres Retranchemens ; la Ville
ou l'Armée ainsi délivrée , eftant
obligée de reconnoiſtre ſon Libérateur
, en luy mettant fur la
teſte une Couronne compofée
des mefmes Herbes qui fe rencontroient
fur le lieu où il leur
avoit prefté fon affiſtance. Pline
dit que cette Couronne eftoit
en grande eſtime chez les Romains,
qui la prifoient beaucoup
plus dans fa fimplicité, que tou
314
Extraordinaire
tes celles qui brilloient d'or & de
pierreries , trouvant plus de gloire
à la porter que toutes les autres
Couronnes Militaires , fuft - ce
mefme la Triomphale. La raiſon
eft, dit cet Hiſtorien , que toutes
les autres Couronnes fe donoient
eu par des Particuliers , ou par
les Capitaines & les autres Chefs
de guerre qui en récompenfoient
la valeur de leurs Soldats , ou
bien ces mefmes Chefs fe les
donnoient les uns aux autres,
auffi ſouvent par Aaterie que par
juftice , & la Triomphale mefme ,
quoy qu'elle s'adjugeaft par le
Sénat au Victorieux , toutefois
ce n'eftoit qu'au temps de la
plus profonde paix , & lors
l'étatjoüiffoit d'un parfait repos;
au lieu que l'Obfidionale s'adju
que
du Mercure Galant.
geoit dans la derniere extrémité
des Affaires, & par la conceffion
non feulement du Sénat , mais
encore par le confentement univerfel
de toute une Armée ou
de tout un Peuple, de toute une
Ville ou une Province, qui confeffoit
hautement qu'elle devoit
fon falut au courage & à la fage
conduite de celuy qui les avoit
fi heureuſement délivrez. Joignez
à cela qu'il n'y avoit que
cette Couronne qui fe donnaft
par le Peuple à fes Bienfaicteurs,
& par les Soldats à leurs Capi
taines , au lieu que toutes les au
tres fe donnoient pour la plupart
par les Magiftrats au Peuple, &
par les Capitaines à leurs Soldats.
Outre que fi l'on faifoit fi grand
cas des Couronnes Civiques,
19
316
Extraordinaires
parce qu'elles faifoient voir que
l'on avoit fauvé des mains de
l'Ennemy un feul Citoyen Romain
, il eftoit beaucoup plus
raiſonnable d'eftimer l'Obfidionale,
puis qu'elle eftoit la preuve
illuftre que l'on avoit procuré le
falut , & empefché par fa prudence
ou par fa valeur , la perte
inévitable d'un Peuple, ou d'une
Armée toute entiere . Ce font les
raifons dont Pline fe fert pour
élever le mérite de cette derniere
Couronne , dans le 22. Livre
de fon Hiftoire, ch.4.
"
Il y avoit encore d'autres Cou
ronnes Militaires parmy les Ro
mains , mais beaucoup moins
confidérables que celles dont
nous venons de parler ; comme,
par exemple, l'Oleagine , qui
eftoit
›
du Mercure Galant. 317
eftoit composée de Rameaux
d'Olivier, & que l'on donnoit à
ceux qui avoient ménagé la paix
entre deux Citoyens ennemis ;
les Exploratoires, qui furent inventées
par Caligula, & que cer
Empereur faifoit porter quand
il s'avifoit , à fes Soldats , ( ces
Couronnes, dit Suétone, eftoient
faites en forme de Soleils , de
Lunes, & d'Etoiles; ' ) & enfin les
Couronnes emplumées, dont les
Soldats Romains ornoient leurs
Cafques. On les appelloit Corollas
Plumeas , parce qu'elles ef
toient compofées de plufieurs
Plumes de diverfes couleurs , ar
rangées autour de la tefte , &
coufuës fur un Cercle de Carton
ou d'Etoffe . Parmy ces Plumes,
il s'en remarquoit trois princi-
2.deJuillet 1683 . Dd
318
Extraordinaire
pales de couleur rouge ou noire,
beaucoup plus hautes que les
autres , qui paroiffoient au devant
de la tefte en forme de Bouquet
ou d'Aigrete . Les Gens de
guerre prenoient, quand le temps
le permettoit, cet ajuſtement de
tefte fur leur Cafque. Il leur
donnoit une merveilleufe grace,
les faifant paroiftre d'une ftature
plus haute d'une coudée qu'ils
n'eftoient en effet, ce qui ne fervoit
pas peu à imprimer de la
terreur à leurs Ennemis. C'eft la
defcription qu'en fait Rofinus
dans fon 10. Livre des Antiquitez
Romaines, chap.10.
Nos anciens François avoient
auffi l'ufage des Couronnes Militaires
, fe couronnant de Feüilles
ou de Fleurs apres quelque exAu
Mercure Galant. 319
ploit de guerre confidérable, &
lors qu'ils avoient remporté quel
que Victoire d'importance . Je
n'en veux point d'autre preuve
que le témoignage du S' Vulfon
de la Colombiere dans fon Traité
de la Science Héroïque, & apres
luy , du S Audigier dans fon
Hiſtoire de l'Origine des François
, Partie Seconde . Ces deux
Autheurs difent que les Soldats
de l'Armée de Clovis , ayant
fous la conduite de ce grand
Prince , défait à plate - couture
Les Allemans à la fameuſe Jour
née de Sulpich, ne furent pas
toft de retour de cette glorieufe
Expédition, qu'ils allerent cueil
lir des Lys fauvages dans un Marais
voifin du Champ de Bataille,
& s'en couronnerent , en ſigne
fi-
D d ij
320 Extraordinaire
de triomphe & de victoire ; ce
que Clovis prenant à bon augure
, il en compoſa ſon Symbole
, & chargeant déslors , &
avant mefme qu'il fuft Chreftien,
l'Ecu de fés Armes de Fleursde-
Lys fans nombre, laiffant celuy
que fes Prédeceffeurs & luy
avoient porté jufques alors ; foit
que ce fuft d'argent, à trois Diadémes
de gueules , comme le
prétendent l'Autheur du Roman
des Preux, Paul Emile, & autres,
foit que ce fuft d'or à trois Cra
paux de fable , comme le veut
Gaguin , Naucler, & Chaſſeneu ;
foit que ce fuft d'argent à trois
Croiffans de gueules , felon Nicole
Gille ; foit que ce fuft d'azur
au Lion d'or , felon Majole &
du Tillet, foit que ce fuft de
du Mercure Galant.
321
gueules au Navire flotant d'argent
, fuivant le fentiment de
du Haillan ; foit enfin que ce
fuft des Abeilles d'or , fuivant
celuy de Chiflet.
GERMAIN, de Caën .
Je réſerve pour le prochain Extraordinaire
lafin de ce Traité , c'eſt
à dire, tout ce qui regarde les Couronnes,
dont on fe fervoit aux feux,
aux Feftins , aux Mariages , & aux
Enterremens .
Dd iij
322
Extraordinaire
sses2s252 :5$25 225
SENTIMENS SUR
toutes les Queſtions du dernier
Extraordinaire .
I.
Depuis le temps, Amour, que jefuis
fous ta Loy,
Je vis plus pour Iris, que je ne vis pour
moy;
Maispuis qu'elle eft toûjours cruelle,
Que mefert de vivre pour elle?
Heureux, fi dans mon trifte fort
Je pouvois quelque jour luy plaire par mæ
mort.
+3
Mourir pour ce qu'on aime eft une belle
chofe!
Mais ilfaut , pour ne point flater,
Al Amant quife le propofe,
Ungrand coeurpour l'exécuter.
du Mercure Galant. 323
JeSeay bien que l'excés de noftre paffion,
Dans la premiere émotion,
Semble nous en donner la force & le
courage;
Mais on connoift bientoft que ce n'eftoit
que rage,
Defeffoir, & préfemption.
03
Ainfijepense qu'on ne peut
Mourir toutes lesfois qu'on veut,
Pour une Perfonne qu'on aime;
Mais je croy bien qu'on le devroit,
Et mefme encor qu'il lefaudroit,
Lors que fon amour eft extréme,
Et qu'on eft affuré qu'elle en feroit de.
mefme.
II.
E voudrois eftrefourd, lors que j'entens
JEIqu'onblame
La belle Aminte qui m'enflame;
Mais en vain cesfaux-bruits empoisonment
leurs traits,
D'd
iîij
324
Extraordinaire
On parlez mieux d' Aminte, ou n'en
parlezjamais
C'eftanfi qu'un Amant contre la në-
"Armefunjugement,fon zele, &fa conftance,
Lors que de bonne foy , pour l'objet de
Jesfeux
Ila desfentimens nobles & genéreux.
03
Mais quand un Amant penfincere,
Etfourb s'il en fut jamais ,
?
Prendplaifir d'écouter, & neſçait pas ¸
fe taire,
Pour luy la médiſance a de charmansattraits.
$3
Lors qu'il eft prévenu de quelque jaloufie,
Aux moindresfoupçons il fe rend,
Et toujoursfesfoupçons vont à la calomnies
Mais voicy comme il s'en défend.
du Mercure Galant. 325
**
Fe voy bien qu'en tous lieux Lesbie
Feut, dit-il, s'acharner à déchirer ma
vie,
Et qu'elle dit de moy tout le mal qu'elle
Seait;
Mais belas! dans fon coeur je fuis feûrqu'elle
m'aime,
Et voicy la raifon du fait,
C'est que je l'aime bien, & que j'enfais
de mefme.
**
C'est ainsi que la médifance
Coule chez les Amans doucement fon
venin,
Et met dans un efprit malin
L'effronterie, & l'impudence :
Mais on couvre cette licence
D'enjoûment, & de belle humeurs
Et tout Galant un peu railleur,
Prétend en bonne confcience,
Ravir à ce qu'il aime, & l'eftime, &
L'honneur.
326
Extraordinaire
*3
Mais fi l'amitié mefme attaque l'innocence,
Et fi l'amour n'empeſche pas
Les effets de la médiſance ,
Elle fait bien d'autres fracas
Dans un coeur prévenu de haine & de
vengeance.
Comme un Sanglier furieux
Qui defole toute la Plaine,
La rage paroift dansfes yeux,
Et le venindans fon haleine.
Mais d'un plusdangereux poiſon
Elle infecte noftre raison,
Quand d'unfubtil Serpent empruntant
La figure,
Ellefait dans noftre ame une vive piqûre.
De la premiere forte on peut s'en garantir,
Safureur quelquefois nepeut pas nous
atteindre;
da Mercure Galant. 327
Mais de l'autre maniere elle eſt bienplus.
à craindre,
Elle bleffefans le fentir.
Voila comme la médifance
A toûjours corrompu nos moeurs,
Troublé lesplaifirs, les bonneurs,
Les richeffes , & l'abondance.
e
Mais pourſe preſerver deſes funeftes
coups,
Voicy le fecret que je donne;
Ne parlerjamais de perfonne,
Et fe mettre au deffus de ce qu'on dit
de nous.
Do
III.
cofté de l'amour, il eftplus glos
rieu.x
D'aimer, que d'eftre aimé d'une belle
Perfonne.
L'Amant, fur ce qu'il aime, a toûjours
eu tous lieux
328
Extraordinaire
Mérité juftement le prix, & la Côn--
ronne.
*3
De quelque Amant capricieux
Ce n'eft point icy le langage;
Rien n'eft de plus clair à nos yeux,
La caufe fur l'effet a toûjours l'avantage.
03
Mais fi du cofté de l'objet
On veut examiner la chofe,
Je prétens, & je mets enfait,
Que l'effet vaut mieux que la cauſe.
W
C'est à dire qu'il est bien plus avantageux
A l'incomparable Sylvie,
De fe voir tous lesjoursfuivie
D'une Troupe d' Amans tranfis & langoureux,
Que d'en aimer unfeul qu'elle rendrois
beureux.
du Mercure Galant. 32
1V.
Vant les Grecs, avant Solon,
Avant Rome,& la
Républiques
C'a toûjours efté la pratique
Defaire aux Morts une Oraiſon,
Qu'on appelle Panégyrique.
3
Ce n'eft point à Brutus que l'on a com
mencé,
Comme quelques Autheurs l'ont jadữ
avance .
Chez les Peuples lesplus barbares,
Chez les Scytes , chez les Tartares,
Et tous ceux qu'on a découverts,
•Depuis qu'on traverse les Mers,
La vertu des Défunts , exempte de
"l'envie,
A toûjours à leur mortfait éclater leur
vie.
ཀ
Il s'est toujours trouvé quelque Amy
genéreux ,
330
Extraordinaire
Qui defonAmy mort a celebré la gloire;
Et pour un qu'il loüoit, a bien fouvens
de deux
Aux Siecles à venir confervé la mémoire.
RO
Le Peuplemefme, des Héros,
D'un Elogefunebre honore le repos,
Et porte apres leur mort bien loin leur
renommée;
Tel que defon vivant il a defavoüé,
"Auffitoft qu'il n'est plus que cendre &
quefumée,
Par ce Peuple changeant eft hautement
Ložé.
PA
Enfin dans noftre Siecle, où par tout la મે
Satire
Laiffe au Panégique affez peu de crédit,
Où chacun avec art, defon Prochain
médit,
Etfans refpect des Morts, les raille, &
les déchire;
Ils'en rencontre aujourd'huy du vieux
temps,
du Mercure Galant.
33
Qui deſſus les Tombeaux apportent de
l'Encens.
Mais quandpar une baſſe & lâche fla÷
terie,
D'un Fat que l'on détefte, en chante la
grandeur,
Etfans craindre d'eftre menteur,
Que de mille vertus on couronne fa vie,
Un pareil prosedé m'a toûjours fait hor
reur.
De telles Oraifons me mettent enfurie,
Et je ne fçay lequel je bais plus dans
mon coeur,
Ou du Mort, on de l'Orateur.
Maisſi jamais avec juſtice
La Pertu triomphante & du Siecle, &
du Vice,
De tet Art excellent mérita les efforts,
C'eftoit pour noftre auguste Reyne,
THEREZE, qui parmy les Morts 2
Eft encor noftre Souveraine,
332 Extraordinaire
Que jamais de nos coeurs rien ne peut
effacer,
Et qu'un longfouvenir
tirera des tene
nebres;
Qu'on luyfaffe un Tombeau, des Oraiſon
Funebres,
Par elle on devroit cammencer.
Q
V.
Ve la blancheur des Lys, & l'ins
carnat des Rofes
Fontfur un teint de belles chofes,
Quandla Nature a meflè ces couleurs."
Et mefmefoit que l'Art en prenne le
modelle,
Souvent de laplus Laide ilſçaitfaire
une Belle,
Qui nous ravit d'abordparſes charmeş
trompeurs.
RA
Fe fçay que la beauté des traits
A toujoursde puiffans attraits,
Quand de pres on les confidere;
du Mercure Galant. 33
'Mais de loin ils ne touchent guère .
Le vifage le mieux formé,
Ne laiffe pas de nous déplaire,
Si de l'éclat du teint il n'eft pas animé.
Cependant ce beau teint paffe comme une
Fleur,
Avec nos jeunes ans nous perdons sa
fraîcheur;
Encor dans la jeuneſfe on la conferve à
peine.
Un quart-d'heure de fièvre, une nuit
fans dormir,
Unpeu de chagrain, la migraine,
Nous rendjaune, & nousfait blémir.
en
Contre l'Air, le Feu , le Soleil,
Ilfanffre un déchet nompareil,
Et pour l'engarantir, noftre induſtrie
eft vaine;
Le Mafque, ny l'Ecran , ne fauvent
point leurs coups ;`
Et le Zephir, ce vent fi doux,
Peut le gafter parfon hal eine.
Q.deFuillet 1683 .
Ee
.
334
Extraordinaire
Mais
de
traits
bien
formez
Le
parfait
assemblage,
Du
changement
des
les
ans
ne
craint
point
.
la
rigueurs
Ona
toûjours
un
beau
visage
,
agr
DE
LA
FEYRERI
donc
en
leur
faveur-
Sur
la
beauté
du
teint
,
les
traits
ont
l
.
Delagrément
,
de
la
douceur
.
vantage.
Je
conclus
QUESTIONS
A
DECIDER
ST
I.
Il
eft
permis
à
un
Hom
qui
aime
avec
paffion
,
ne
luy
furvive
que
fouhaiter
que
la
Perfonn
Laquelle
eft
à
aime
,
ne
moment.
II.
à
préferer
,
du Mercure Galant.
335
beauté de la Bouche, ou de celle
des Yeux ; de la beauté des Che
veux , ou de celle du Teint.
III.
On demande à eſtre éclaicy
du bon & du mauvais ufage de
la Lecture .
IV.
De quelle maniere les Images
des Objets fenfibles font reçeuës
dans les Facultez corporelles .
V.
S'il eft plus feûr & plus avantageux,
quand on eft malade , de
fe fervir de la Méthode de Galien
oppofant contraria contrarijs, que
de celle de Paracelfe oppofant
fimilia fimilibus , pour le recouvrement
de fa fanté.
Ee ij
2555:52522: SS22S22
TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
3
D'si la beauté du Visage eftplus pro- Stile Epiftolaire,
pre àplaire, que la beauté de la Taille,
68
Pourquoy un Bien dontla conqueste nous
a coufté desfatigues, quoy qu'ilfoit de
peu de conféquence, nous eft plus cher
qu'un autre infiniment plus prétieux
que nous avons acquis fans peine, 7k
Si les Aftres ont du pouvoir fur les inclinations
des Hommes ,
Si un Amant paffionné qui auroit reçen
un outrage d'une Perfonne tres- confi
dérée defa Maitreffe, devroit écouter
fon reffentiment , & obeir plutoft à
Honneur qu'à l'Amour,
73
75.
Lequelde ces mots prononcez par la Per
fonneaimée, Je vous aime, ou Efpérez,
dait eftre le plus agreable à un Amant
86
TABLE.
Madrigaux fur les Enigmes du Tapis
de Turquie & de la Saliere,
Relation du grand Voyage que le Roy a
fait l'Eté dernier,
Vene du Palais Royal de Tølede,
107
208
Epiftre en Vers à M. le Comte de Cominge,
Difcours fur la Médifance,
208,
212
Maniere d'exprimer les variations des
Mots da fecond Dictionnaire, 225
Madrigaux furles Enigmes du Chénet,
de la Girouete,
258
Noms de ceux qui en ont trouvé les vrais
Mots,
Suite du Traité des Couronnes,
272
276
222
Réponse à la Question , Si quand on eft
affuré d'eftre aimé , & qu'on aime
avec excés, on peut mourir pour la
Perfonne qu'on aime,
Un Difcoursfur la Médifance , & les
maux qu'elle peut cauſer,
Une Réponse à la Queftion, S'il eft plus
noble d'aimer, que d'eftre aimé, 32.7
Origine des Harangues Funebres,
appellées à préfent Oraifons, leurpro
323
TABLE.
grès, & les Cerémonies qui y ont efte
premierement obfervées, 329
Une Réponse à la Queſtion, Laquelle eft
à préferer de la beauté du Teint , ou de
celle des Traits ,
Questions à décider,
L
Avis pour placer la Figure.
332
334
A Veuë du Palais Royal deToledo
doit regarder la page 208.
S&
A la page 176. du dernier Extraor
dinaire , ces mots , pour épargner de la
peine à ceux qui s'enfervirent, doivent
eftre rayez
TIBLIO THE
LYON
Qualité de la reconnaissance optique de caractères