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1683, 02
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Eur.
511
m
1683.2
т
Eur.
511-1683, 2
Mercure
11st
<36607597710011
<36607597710011
Bayer. Staatsbibliothek

|
MERCURE
CALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE
DAUPHIN.
FEVRIER 1683.
A PARIS ,
AT PALAIS.
3.
O
N donnera toujours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on
le vendra , auffi -bien que P'Extraor
dinaire , Trente fols relié en Vean,
Vingt-cinq fols en Parchemin .
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE, au Palais , dans la
Salle des Merciers , à la Juſtice .
Chez C. BLAGEART , Rue S Jacques ,
à l'entrée de la Rue du Plâtre,
Et en la Boutique Court - Neuve du Palais,
AU DAUPHIN.
ET. GIRARD , au Palais , dans la Grande
Salle, à l'Envie.
M. DC. LXXXIII.
AVEC PRIVILEGE DV ROL.
MERCVRE
GALANT
FEVRIER 1683.05
D
velles
E quelque maniere
qu'on parle des admirables
Etabliffemens
que fait le

Roy , fur les premieres noues
qui s'en répandent , &
quoy qu'on fe puiſſe imagi-
Fevrier 1683. Α
2 MERCURE
A
ner des ordres qu'il donne
pour les conduire à une fin
glorieuſe , & qui foit en mef
me temps avantageuſe à l'Etat
, & utile à fes Sujets , on
trouve toûjours apres quel
que temps , que ce qu'on a
dit n'eft rien en comparaifon
de ce qu'on voit , & que les
effets furpaffent de beaucoup
ce qu'on avoit attendu, quoy
qu'on euft attendu de grandes
chofes. Pour reconnoître
cette verité, on n'a qu'à jetter
les yeux fur les Académies
de Guerre , que Sa Majeſté
a établies dans les Citadelles
GALANT.1 3
des Places Frontieres de fon
Royaume pour la jeune Nobleffe
de France , qui n'auroit
pû s'entretenir dans fes Armées
felon la qualité , parce
que le bien ne fuit pas tou
jours le fang , & que d'im
préveus revers de fortune en
font fouvent perdre à ceuxqui
en ont le plus . Rien n'eſt
plus floriffant que ces nou
velles Académies , que l'on
peut nommer Academies de
LOUIS LE GRAND. On
y apprend tous les Exercices
de la Guerre , & l'on y diftri
bue de temps en temps des
A ij
4 MERCURE
Prix confidérables à ceux qui
les ont méritez par leur a
dreffe . On les affemble tous,
& on leur fait faire l'Exercice
en préſence des Officiers . Le
dernier Prix qu'on donna
dans la Citadelle de Tournay
, fut remporté par le jeune
Chevalier de Neubourg,
Breton. On le nomme le
jeune , à caufe d'un autre Frere
auffi Chevalier qui porte le
mefme nom , & qui eft Capitaine
dans le Régiment du
Roy. Il fut jugé le plus adroit
de la Compagnie à faire l'Exercice
, & à tirer le coup
GALANT. 5.
de Moufquet. Il reçeut une
Epée de prix pour récompenfe
, & fut conduit à la
tefte de tous les autres juf
ques à fon Logement. On
peut voir par là , par là , que le Roy
n'épargne rien , pour animer
de plus en plus cette jeune
Nobleffe à foutenir la répu
tation de la France , & à fe
rendre digne de l'honneur de
combatre un jour fous luy.
C'eft le plus grand avantage
qu'elle puiffe recevoir. Elle
n'a point perdu de temps , &
vous ferez fans - doute furpriſe
quand je vous diray , que
A iij
6 MERCURE
dans la feule Ville de Straf
bourg , il y a déja plus de fept
cens de ces jeunes Gentilshommes
qui montent la
Garde , & qui par conféquent
font en état de fervir Sa Majefté
, & de contribuer aux
avantages de leur Patrie . Le
nombre de fept cens dans
une feule Ville , vous doit
étonner ; mais ce qui eft bien
plus furprenant , & qui don .
neroit un nouvel éclat à la
gloire de noftre augufte Monarque
, fi elle en pouvoit
encorrecevoir, c'eft que tous
ceux qui font dans les autres
GALANT 7
Villes , auffi - bien que dans
Strasbourg , auroient mené
une vie oifive dans leurs Provinces,
fans ſes libéralitez . Cependant
il eft feûr que le fang
noble dont ils font fortis,
leur donnant à tous une louable
émulation , ils fe rendront
dignes des premiers Commandemens,
Quel fecours
l'Etat n'en peut-il point ef
perer , & que ne doit - on
point dire de la prudence , de
la bonté , & de la dépenfe
toute genéreuse du Roy ? Il
donne tous les jours par là de
nouveaux fujets de chagrin
A
iiij
8 MERCURE
2
aux envieux de fa gloire, puis
qu'il tire de la jeune Nobleffe
de fon Royaume, qui auroit
efté inutile fous un autre
Regne , dequoy faire trembler
toute l'Europe , & qu'il
en fait une Pepiniere éternelle
de Soldats , dont le
moindre fera digne de commander
, & fçaura tout ce
qu'il faut fçavoir pour cela .
Avoüez -le , Madame . Vous
en eftes perfuadée auffi - bien
que moy , la Poftérité ne
croira jamais ce que nous
voyons . Il eft vray que fi les
Merveilles d'un Regne fi glo
से
GALANT: 9
rieux luy doivent paroiftre
au deffus de toute foy , elle
en aura d'illuftres Témoins,
qu'il luy fera difficile de recufer.
C'est ce qu'a dit dans le
Sonnet que je vous envoye,
un fpirituel Inconnu , de Taráfcon
en Provence.
SONNET
A LA GLOIRE DU ROY.
S
I le Regne d'un Roy que d'un Roy que l'Univers
admire,
Des plusfameux Héros détruit le
Souvenirs
Sifa gloire éclatante aujourd'huy
{ doit ternir
Celle du plus angufte & du p'us grand
Empire;
-
10 MERCURE
Sa
Si l'Europe en obtient la Paix qu'elle
defire,
Lors que preft à tout vaincre, il va
tout obtenir;
Si cent Peuples liguez ne peuvent
foutenir
Les efforts étonnans que fa valeur
infpires
Se
Il falloit des Témoins à la Poſtérité,
Faloufe de l'éclat d'un Regne tant
vanié,
Quifuffentplus preffans que les Vers
& lHiftoire.
$2
Elle enft douté toûjours des Exploits
de LOVIS;
Mais voyantfurfes pas marcherfon
Petit- Fils,
GALANT.
11-
Elle ne pourra pas refufer de les
croire.
Tout ce qui part de l'illuftre
Madame des Houlieres
eft fi achevé, qu'il ne fe
peut que vous n'ayez efté fortement
frapée de l'Eglogue,
où elle fait parler Célimene,
fur les rigueurs de l'éloignement.
Cette Eglogue eft dans
la feconde Partie de ma Lettre
de Septembre. Rien n'eſt
plus touchant , ny plus finement
tourné , que tout ce
qu'elle dit des inquiétudes de
cette aimable Bergere . Il faut
qu'àfon tourle Berger qu'elle
12 MERCURE
aime , vous faffe paroiſtre le
peu de fujet qu'elle a de craindre
fon inconftance . C'eſt un
des plus beaux Efprits de
Bourgogne , qui fert d'interprete
à fes fentimens.
25525-522SS SES222
REPONSE
A LEGLOGUE
DE MADAME
DES HOULIERES.
Tireis,leplusSolitaire
De nos Bergers amoureux,
Tircis dont l'unique affaire
N'eft que d'aimer , & de plaire
GALANT. 13
Au cher Objet de fes voeux ,
Eloigné de Célimene ,
Viterrant de Plaine en Plaine,
Heureux, fi quelques Zephirs,
Pourfeconder fes defirs,
Vontporter à cette Belle,
Defes plus tendres foupirs
L'haleine pure & fidelle;
Heureux , heureux millefor,
Quanddans ces triftesabois,
Couché fur l'herbe fleurie,
Nulbruit fâcheux , nulle voix,
N'interrompt fa refvérie .
Le fidelle fouvenir
Defa Bergere charmante,
Suffitpour l'entretenir;
Afon ame qu'il enchante
Quelque autre quiſe préſente,
Il est preft à le bannir.
Ny Dorife , ny Lifette,
La Perfide , la Coquette,
14 MERCURE
Qu'il aimafi tendrement,
Son Troupeau , nyfa Houlette,
Ny fon Chien, nyfa Mufette,
Ne peuvent unfeul moment
Luy fervir d'amuſement.
Que toutdance, que tout chante,
Que tout rie autour de luy,
Toûjours la Bergere abfente
Ferafon mortel ennuy.
La fidelle inquiétude
Dont il chérit l'habitude ,
Des Lieux les plus fréquentez) .
Luy faitunefolitude.
Nuls attraits, nulles beautez,
Ne troublent la chere idée
Dontfon ame eft poffedée,
Célimene occupe tout.
La douloureuſe fouffrance
D'une longue & dure abfence,
( Quelle épreuve à ſa conſtance?)
Rien n'en peut venir àbont.
GALANT. 15
Sa tendreffe ingénieufe,
Sçait par d'invifiblesfoins
Tromper de mille Témoins
L'attention curieuſe.
s
Toutce qui rend vers les lieux ·
Où Célimene refpire,
Le Berger lefuit desyeux.
Que ne voudroit- ilpoint dire!
Quand les oifeaux de nos Bois,
Des doux accens de leur voix,
Font entendre le ramage.
Ne chantez pas davantage,
Leur dit-il , petits Oifeaux,
Allez tous vers ma Maîtreffe,
Inventez des Airs nouveaux.
Allez tous chanter fans ceffe
Parlez - luy de ma trifteffe,
Allez tous de la tendreffe
Ranimer les fentimens,
Peut- eftre bien languiffans.
Belles Eaux de nos Fontaines,
"
16 MERCURE
Coulez dans ces vaſtes Plaines ;
Allez dans ce beau fejour,
Aucher Objet de mes peines
Allez faire voftre cour.
Allez par l'ordre de Flore ,
Allez naître fous les pas
De la Belle que j'adore .
Fleurs riantes , vos appas
Ne fuffiront pas encore.
C'est ainsi que du Berger
L'ame vivement bleffée,
Laiffant errerfa pensée,
Tâche de fe foulager.
Ileftfidelle il eft tendre;
Mais eft.il fage d'attendre,
Que Célimene aujourd'huy
Soit fenfible comme lay ?
Non , non , l'amour qui l'enflâme
Le devrois moins occuper,
Puis que Célimene eft Femme,
C'est affez pourle womper..
GALANT. 17
Il s'eft fait une Miffion
celebre à Vitré en Bretagne,
par des Preftres que M l'Evefque
de Rennes avoit choifis
pour cela. Ce zelé Prélat,
qui a voulu s'y trouver luy
mefme la plupart du temps
qu'elle a duré , y a fait des
biens extraordinaires , en remédiant
aux défordres de
plufieurs Particuliers . Elle
commença le premier Dimanche
de l'Avent, & finit
17. du dernier Mois. Les- le
Miffionnaires eftoient au
nombre de trente. Tous confeffoient
, cinq ou fix pré-
Fevrier 1683.
B
18 MERCURE
choicnt , & quatre des plus
jeunes catéchifoient les Enfans
dans les Halles , qui font
aupres de l'Eglife . Il y avoit
quatre Sermons chaque jour,
à l'exception du Mercredy,
qu'ils appelloient le jour du
repos , quoy que le nombre
incroyable de Gens qui vouloient
fe confeffer , leur en
laiffaft peu. On y accouroit
de toutes parts , & les Perfonnes
de la Campagne ont
quelquefois attendu jufques
à deux & trois jours , pour
trouver un temps où ces Mif-
Gionnaires les pûffent ent enGALANT.
19
dre. Le fruit qu'ils ont fait
a répondu à leurs foins. Le
Prédicateur du foir apprenoit
à tout le monde à bien faire
l'Oraifon mentale , & quand
il avoit finy , il donnoit un
fujet de méditation , & la faifoit
faire d'une maniere toute
édifiante . Son peu de fanté ne
luy ayant pû permettre cette
forte de fatigue que pendant
un temps, on mit en fa place
unhabileControverfifte
,quila
fait faire plufieurs Abjuratios.
Cette Miffion qui a duré ſept
femaines, & qui a fait venir à
Vitréplus de monde quel'on
Bij
20 MERCURE
n'en a veu dans le temps
qu'on y a tenu les Etats de la
Province , fe termina le Dimanche
17. Janvier par une
Proceffion generale , à la
quelle les Juges & le Sindic
de Vitré affifterent, ainſi que
tous les Corps des Meftiers.
Les Ruës eftoient tapiffées ,
& apres que l'on eut fait le
tour de la Ville , on arriva
dans la grande Place , où l'on
avoit élevé un Repofoir magnifique.
Plufieurs Motets y
furent chantez , & un des
Miffionnaires s'eftant enfuite
avancé fur le bord du plus
GALANT. 21
haut degré du Repofoir , lût
unCatalogue desReftitutions
qui avoient efté faites entre
leurs mains. Il y en avoit de
toutesfortes , depetites , de mé
diocres,& de grandes.Ilnomma
les fommes , & ceux àqui
elles eftoient deuës , afin que
chacun les vinft recevoir le
lendemain. Ces Reftitutions
fe trouverent au nombre de
plus de trois cens. Il ajoûta
qu'on leur en avoit fait
plufieurs tres confidérables,
qu'ils nejugeoient pas à propos
de déclarer à d'autres ,
qu'à ceux entre les mains de
22 MERCURE
qui ils devoient remettre les
fommes. Cette réſerve eftoit
un effet de leur prudence,
puis que par la valeur de la
chofe , on euft pû connoiſtre
d'où elle venoit. Apres cela
il fit unexEhortation tres-touchante,
entonna le Te Deum,
& la Proceffion eſtant rentrée
dans l'Egliſe au fon de
toutes les Cloches , il y donna
la Benédiction. Le lendemain
, les mefmes Miffionnaires
célébrerent un Service
pour les Morts , apres lequel
celuy qui avoit fait l'Exhorta
tion du jour précedent , fit
GALANT. 23
un excellent Sermon fur ce
Texte. Miferemini mei , faltem
vos Amici mei quia manus Domini
tetigitme. Ilmontra dans les
trois parties de fon Diſcours
l'obligation que nous avons
de prier pour les Morts ,
bien que nous leur faifons en
priant pour eux , & celuy que
nous nous faifons à nous mefmes
, quand nous travaillons
le
pour leur repos.
Meffire Efprit - Juvenal
d'Harville des Urfins , Marquis
de Traifnel , Seigneur
deBouleaume , Boubiers, Boisguillaume
, & Lierville , Fils
24 MERCURE
de Meffire François d'Harville
des Urfins , Marquis de
Paloiſeau , Gouverneur des
Villes & Citadelle de Charleville,
& de Mont- Olimpe, &
de feu Dame Anne de Joigny
, a eu l'agrément du Roy
pour la Charge de Capitaine-
Enfeigne des Gendarmes de
la Garde de Sa Majefté , fur
la démiffion de Meffire Jofeph
d'Argennes , Marquis
de Pougny , Seigneur de
Mouffy, & autres lieux . Je
ne vous dis rien de la naif
fance , ny du mérite de ces
illuftres Perfonnes . Leur nom
fuffit
GALANT. 25
fuffit pour vous les faire connoiſtre.
M' le Marquis de
Pougny eft un parfaitement
honneſte Homme , tres -bon
Amy, & qui foûtient dignement
ce qu'il eſt né. Il y a
déja quelques années qu'il
eft Veuf. Il avoit épouse Mademoiſelle
de Loménie de
Brienne,Soeur de MileComte
de Brienne , de laquelle il a
un Fils.
que
Je ne fçay , Madame, fi je
n'ay point oublié à vous dire
des le mois d'Aouft, Mr
Voifin de la Noiray , Beaufrere
de M' de Vaubourg
,
Fevrier 1683. C
>
a
26 MERCURE
eu la Diſpenſe pour la Charge
de Maiftre des Requeftes.
Vous vous fouvenez de ce
que je vous ay dit de cette
Famille , dans ma Lettre de
Janvier de l'année derniere.
Je vous ay déja envoyé
plufieurs Ouvrages du Spirituel
Berger qui a écrit la Lettre
fuivante. Vous avez trouvé
en tous beaucoup de galanterie
, & je croy que vous
n'en trouverez pas moins
dans ce dernier.
**
GALANT 27
52252 $525522-2555
LETTRE
DU BERGER FLEURISTE
A LA NYMPHE DES BRUYERES,
En luy envoyant une petite Epa.
gneule appellée Mademoifelle
Amarante.
IL
L me femble , Madame , que
·vous avez trouvé Mademoi
felle Amarante affez gentille,
pour n'eftre pas indigne de vous
eftre offerte ; & jay reconnu à la
maniere dont elle a reçeu vos careffes
, qu'elle ne fouhaitoit rien
tant que d'avoir une auffiaimable
C ij
28 MERCURE
Maitreffe que vous. Ayez donc
la bonte de l'agréer, je vous l'envoye.
Belle Nymphe, vous fçavez
bien
Que pour eftre un préfent de
Chien,
Ce n'eft pas une conféquence
Que ce foit un Chien de préfent.
Joly Chien qui faute & qui
dance,
Et qui fait bien la reverence,
N'eft pas un objet déplaifant,
Sur tout, s'il eft d'un poil qui vers
l'ébene panche,
Il divertit, il fait honneur,
Paffant la main deffùs , elle en
paroît plus blanche.
Telle eft l'adreffe & la couleur
A
GALANT. 29
De Mademoiſelle Amarante,
Faites - luy donc une faveur,
Prenez - la pourvoftre Suivāte,
Elle ne manquera pas de s'offrir
elle-mefme à vous de la meil
leure grace qu'il luy fera poffible.
Elle est d'affez bonne Maifon
pour avoir appris la civilité. Elle
vient de chez Madame la D.
de V. mais comme vous aurez
peut- eftre un peu de peine à entendre
d'abordfa Langue, qui eft
Chinoife, trouvez bon que je luy
Serve de Truchement.
Cegrand Homme de Capa--
doce
Qui vifita les fages Indiens,
Ciij
30 MERCURE
Non pas par
pas par raifon
de négoce
,
Mais pour
tirer
profit
de leurs
bons
entretiens,
Entendoit, dit- on , le langage
Des Beftes à plumage ;
Et moy, qui fuis Chaffeur, j'entens
celuy des Chiens.
Mademoiselle Amarante vous
dira donc qu'elle vient vous prier
de la recevoir à voftre fervice,
vous jurer par Cerbere , comme
les Dieux ont accoûtumé de
jurerpar Stix, qu'elle vousfuivra
en tous lieux avec autant d'em
preffement que de plaifir; qu'elle
ne vous perdra jamais de veuë
Jans inquietude & fans plaintes;
qu'ellefera nuit & jour une garde
GALANT. 31
exacte
aupres de vous , fans s'amufer,
comme fes Camarades, à
aboyer à la Lune , ou à courir
l'Alouetes qu'elle ne souffrira
jamais qu'aucun. Etranger approche
mefme de voftre Chambre
fans vous en donner avis ; qu'elle
fe rangera de voftre cofté contre
toute la Terres qu'elle vous fera
fidelle jufqu'à la mort ; & qu'-
enfin,
Si fon Etoile tutelaire
Veut qu'elle ait le bien de vous
plaire ,
Mera, le Chien , ou la Chienne
des Cieux,
A fon gré n'aura pas un fort fi
glorieux.
C
iiij
32 MERCURE
gouverne
Voila, Madame, ce qu'elle fe
prépare à vous dire , & je m'o
frirois pour Caution de fes inten
tions , fi je croyois qu'il en fuſt
befoin ; mais fa mine justifie affez
la fincérité defon ame . Au
refte , l'intéreft ne la
point, elle ne demande ny gages,
ny habits. Elle ſe paſſe à pens
les mietes qui tombentfous voftre
Table , fuffiront pour la nourir.
Il eft vray qu'elle ne veut pas
eftre traitée rudement , mais elle
trouvera bien fon compte aupres
de vous , puis que vous estès la
douceur mefme .. Ses Compagnes.
ont beau eftre à leur aife , je ne
GALANT. 33
fcachepoint de meilleure condition
au monde que celle où elle aspire .
Car enfin quel bonheur peut eftre
plus grand, que de voir vos charmes
à toute heure en toute
forte d'eats ; que de vous ouir
parler, chanter, & rire , avec
l'esprit & la grace dont vous
accompagnez tout ce que vous
dites, & tout ce que vous faites;
de recevoir des douceurs de
voftre belle main, & quelquefois
de voftre aimable bouche?
que
Les Dieux changerent autrefois
Une Reyne de Troye , en
Chienne;
34 MERCURE
Mais je jurerois que la mienne ,
Pour vivre fous vos Loix,
Refuferoit d'eftre changée en
Reyne.
Je vous affure auffs, belle Nym
phe, que fi nous estions encore au
temps des Métamorphofes , je
prirois le grand Jupiter de me
mettre aupres de vous fous la
forme de quelque gentil Epagneul,
pour avoir la gloire & le
plaifir bien moins d'eftre aimé de
tout le monde, fuivant l'ancienne
verité, que qui aime le Maiſtre
ou la Maiftreffe , aime le *
Chien , que pour paffer ma vie
à vospieds, y eftre quelquefois
GALANT : 35
favorifé de ces charmantes careffes
que vous allez faire à la
trop heureufe Amarante ; mais
puis que ce merveilleux temps
"n'eft plus, foyezde grace perfuadée
, que,fous la forme que j'ay
reçenë des Dieux, je ne laiffe pas
d'avoirpour vous les mefmesfentimens
que ma Chienne, & que
je croy que toute ma raiſon ne
m'en peut inspirer de plus juftes
de plus raisonnables.
Apres vous avoir fait part
de cette galante Lettre du
Berger Fleurifte, il faut vous
faire entendre un autre Ber-
<
36 MERCURE
ger, que vous avez déja plufieurs
fois écouté avec plaifir .
Voyez avec combien d'agrément
il fe fert de la Langue
du Parnaffe , quand il fe trouve
engagé à parler de fon
amour.
22522522222255252
ENTRETIENDU
BERGER DE FLORE
AVEC SA RAISON.
T
" Ais- toy , Raiſon, c'eftfe rendre
importune,
De recommencer tant defois.
Je feay trop bien ce queje dois
GALANT. 37
Ace gentil Brunet, auſſi- bien qu'à
fa Brune.
C'est le Berger de nos Hameaux
Qui me chérit Dim leplus, quej'aime da
vantage;
Cent actions en rendroient témoignage.
Je ne veuxpas auffi rompre des noeuds
fi beaux,
Le Cielplutoft m'ouvre milleTømbeaux.
Sa
Je te l'ay dit,je fuis fincere;
L'engageante Beauté de fa jeune
Bergere,
Fusqu'à mon coeur afçenpoufferfes
coups;
Et fes traits amoureux & doux,
Par un effet à mes defirs contraire,
En ylogeantl' Epouse, en ont chaſſé
l'Epoux.
38 MERCURE
"
Ils l'auroientfçeu, je te lejure,
Tout de mefme effacer de l'ame laplus
dure.
$2
Je ne m'attendois pas à cet étrange
tour.
Un Bandeaufur lesyeux m'euft efte
neceffaire
En ce dangereuxjour .
) །
Mais où l'aurois -je pris ? La Fortune
& l'Amour,
Quipouvoientleprefter, mefaifoient
cette affaire.
Se
Le nepouvois pas réfifter.
I'en voyois trois contre un d'uneforce
immortelle,
Deux Divinitez , &la Belle,
Et deplus le Deftin, qu'on nepeut
éviter.
Me défendre eftoit bagatelle.
GALANT. 39
SS
Ceffe donc de me tant preſcher,
Le trait eft dans le coeur, on ne peut
l'arracher.
l'enfouffre; maisj'ay patience; 3
Le mal, avec le temps, pourra ſe ree
lâcher.
Unpeu de complaisance
Pourroit, en attendant, adoucir ma
fouffrance.
$2.
Ieveux chez euxporter mespas."
Une civilité n'estjamais condamnable.
Te te montreray bien par mon peu
d'embarras,
Que pour trouver la Femme an
mable,
Le Mary ne me déplaistpas .
$2
Accompagne- moy donc vers l'Epoux,
je t'enprie.
40 MERCURE
Nous y raifonnerons des Aftres, du
Printemps,
Des Prez, des Bleds, de noftre Bergerie.
Ilfe plaift en ta compagnie,
Mais
n'y
demeurons pas logtemps,
Une longue vifite ennuye,
On a tort d'abufer de la bonté des
Gens.
se
Vers l'Epouse ,je t'en difpenfe.
Tupeux t'aller divertir autrepart.
Sipourtanttu craignois que durant
ton abfence
Le ne te fiffe quelqu'offence,
Ab viens-y,j'y confens , mais demeure
à l'écart.
Les Belles n'aiment pas ton humeur
Sérieuses
Et tu n'es pas affez flatenſe,
Pour te mettre avec nous, ou de tiers,
ou de quart.
GALANT. 41
Sa
Les Ieux, les Ris, les Douceurs, les
Fleuretes,
Sonten meilleure odeur chez lesDames
que toy.
Dans ce bas monde ainfi chacun a
Son employ.
Ils contentplaifamment d'agréables
fornettes,
Ils donnent la naissance aux douces
amourettes;
Ils
viendront avec moy .
$2
I'y veux auffi mener le charmant badinage,
Non pas ce Lourdant de Village
Qui d'abord gafte tout, qui fraille,
& quifaccage,
Maisce doux, ce flateur, qui fçait fe
prévaloir
Fevrier 1683.
D
42 MERCURE
Adroitement defon moindre avantage.
Ila , pour divertir les Beautez de
jeune âge,
Unmerveilleuxpouvoirs.
Elles out, comme luy, l'enjoûment en
partage.
Sa licence d'abord ne le fait qu'en
trevoir;
Puis infenfiblement il attire, il engage,
Et met enfin Rofe & Lis au pillage.
S'ilvient tantofffifort à s'émouvoir,
Prens garde à luy, crains le rauage,
Ilpourroit bien aller plus loin que
le devoirs
L'Epoux en fouffriroit, je n'ay pac
l'esprit noirs
Je veux, fije le puis, eftre amoureux
&fage.
GALANT. 43
Peut-eftre , Madame , n'avez
vous jamais entendu parler
d'une Fefte qu'on appelle
Guignannée. Elle fe fait à Morlaix
le dernier jour de l'an, &
confifte en des Préfens de
Viande que les Bourgeois
font aux Pauvres. L'ouver
ture en eft toûjours faite
ceux de l'Hôtel-Dieu , aufquels
on donne des Habits
grotefques , & qui commencent
à demáder les Guignannées
dés le 27. ou 28. de Decembre.
Ils ont un Capitaine,
deux Tambours , avec Officiers
& Soldats, tous ajuftez
par
Dij
44 MERCURE
de maniere diférente , & à
chaque Porte qu'on leur donne
, ils font des cris qui font
entendus dans toute la Ville.
Le dernier foir de l'année , la
Bourgeoifie fe rend à la Maifon
de Ville , qui eſt la plus
bellé de la Province. Les Sindyc,
Juges Confuls, & Jurats ,
s'y trouvent , & on délibere
avec eux de la route qu'on
tiendra. La délibération finie,
on fort dans l'ordre qui fuit.
Quatre Trompetes précedez
de quantité de Flambeaux,
marchent à la tefte , pour
avertir les Habitans d'ouvrir
A
GALANT. 45
$
leurs Portes , &
d'apprefter
leurs Préfens . Enfuite vont
les Tambours & Fifres , &
derriere eux , dix ou douze
Crocheteurs
que
l'on
charge
des Préfens reçeus. Ces Cro
cheteurs font couronnez de
Laurier , & de Fleurs attachées
avec des Rubans de
toutes couleurs. Les Sindyc
& Jurats les fuivent , ayant
devant eux les quatre Hérauts
de la Ville , & quelques
jeunes Bourgeois
députez
pour recevoir les Préfens.
Chacun en fait felon fon pouvoir
,& il n'y a perfonne qui
46 MERCURE
s'en puiffe difpenfer. Ainſi ce
ne font qu'acclamations continuelles
, puis qu'on en fait
à chaque Préfent , qui eft
élevé fort haut par celuy qui
le reçoit. Ces Meffieurs font
fuivis de Violons , de Hautbois
, & de toute la Jeuneffe,
à laquelle la plupart de la
Nobleffe ne dédaigne pas de
fe joindre, ce qui fait un Cortege
tres -nombreux . Tous
ceux qui en font , prennent
des Habits fort propres , &
s'arment de grands Bâtons
pour rompre les Portes , s'il
s'en trouvoit de fermées . On
GALANT. 47
va d'abord chez M' le Gou
verneur qui fait toûjours des
Préfens confidérables , comme
un Mouton gras dans un
grand Baffin , des Chapons ,
Perdrix , Beccaffes , & autre
Gibier, dans deux autres. Les
Belles font aux Fenestres ,
avec leurs Préfens qu'elles
defcendent dans des Panniers
, ou des Corbeilles fort
propres. Ce font de toutes
fortes de petits Animaux en
vie ornez de Rubans , comme
Perdrix rouges , Pigeons
des plus beaux , Tourterelles ,
Lapins blancs & noirs , &
48 MERCURE
enfin ce qu'il y a de plus rare,
des Martres , des Ecureuils,
des Cochons d'Inde , des Furets
, & c. Ces Préfens ne
font pas comme les autres.
Celles qui les font en peuvent
favorifer qui elles veu ,
lent , & c'eſt à l'envy à qui
aura quelque chofe de plus
beau. La plupart de ceux qui
les reçoivent, prennent cette
occafion de donner les
Etrennes à celles qu'ils ai
ment , en mettant d'autres
Préfens dans leurs Corbeilles,
avant qu'elles les retirent. Il
n'y a point de moment plus
commode
GALANT. 49
pnmode pour cela , & telle
qui dans un autre temps
fe
trouveroit offencée du moindre
Billet , reçoit ce jour-là
de fon Amant toutes chofes
avec plaifir. La Marche ayant
commencé cette année par
les Quays , M Fonblanche,
qui a fa Maiſon à l'entrée,
fut un des premiers qui fit
fon Préfent. Il l'accompagna
de quantité de groffes Fulées
volantes , qui formerent di
verfes figures , & toutes tres ,
agreables. On alla dans toutes
les Rues avec fix Chevaux
de charge , qu'on vint
-Fevrier 1681, E
50 MERCURE
re
décharger de temps en tem
à l'Hôtel de Ville , où apres
qu'on fut rentré à quatre ou
cinq heures du matin, le Sindic
donna la Collation à tout
le Cortege. On fe raſſembla
fur le midy dans le meſme
Hôtel de Ville , pour y partager
cette incroyable quantité
de Viandes, entre l'Hôtel-
Dieu, l'Hôpital General,
les Capucins , les Récolets ,
& autres Religieux Mandians
. Le foir , le mefme Sindic
donna au Dames le plaifir
du Bal. Elles y vinrent magnifiquement
parées,&apres
GALANT. 51
qu'elles eurent dancé une
partie de la nuit , on leur fervit
des Oranges de la Chine,
& des Confitures feches
avec une profufion extraordi
naire.
La galanterie eft univer
felle en France , & ce qui s'eft
paffé à S. Bonnet , à l'occa
fion du Mariage de M' de lá
Tourrete, en eftune marque.
Il a épousé depuis deux mois
Mademofelle de Bonneville,
Fille unique , & d'une ancienne
Maifon de Vélay. On ne
pouvoit faire un aſſortiment
plus jufte, l'un & l'autre ayant
E ij
52 MERCURE
beaucoup de mérite , & beaucoup
de Bien. M' de la Tourrette
a eu un Frere tué au fervice.
Madame fa Soeur avoit
époufé M le Comte de Manron,
Petit-Fils du fameux Maréchal
de S.
André.LeMariage
fe fit chez les Parens de Mademoiſelle
de Bonneville ; &
le jour que les Mariez arriverent
à S. Bonnet , ils y furent
reçeus par les Habitans
rangez fous les armes . Une
partie s'eftoit poftée hors la
Ville , & ces Troupes avancées
firent leur décharge ſitoft
qu'on les vit paroître . M
GALANT. 53
de la Tourrette qui n'eftoit .
point averty de cette Réception,
en fut agreablement
furpris , mais il le fut encor
davantage , lors qu'il trouva
à l'entrée de la Ville une ma
niere d'Arc de Triomphe à
deux faces . A l'un des côtez
de la premiere , eftoient fes
Armes , qui font un Sep de
Vigne , & à l'autre , une Porte
de Ville flanquée de deux
Tours , pour faire alluſion à
fon nom, & aux Armes de la
Mariée , qui font une Tour.
La feconde face de l'Arc de
Triomphe , repréſentoit la
E iij
54 MERCURE
Tour de Danné , mais au lieu
de la pluye d'or, il y en tomboit
une de feu , pour faire
connoiftre que l'amour feul
avoit pûy faire trouver accés.
Le Cortege entra dans la
Ville, au travers d'une double
haye formée par un fecond
Corps des Hahitans fous les
armes , & le foir il y eut un
magnifique Soupé , apres lequel
on donna aux Mariez
le divertiffement d'un Balet .
Le Prélude en fut fingulier.
M' Verchere , Adminiftrateur
de l'Hôpital , & qui s'acquite
de cette Charge avec
GALANT 55
un zele admirable , parut accompagné
de douze Pauvres
, dont les uns eftoient
boiteux , les autres aveugles,
& les autres languiffans . Il
s'avança , & portant la parole
aux Mariez , il leur dit que
leur Mariage caufoit une joye
fi generale , qu'elle avoit pénetré
jufque dans un Lieu
quiſembloit inacceſſible aux
plaiſirs, & qu'il n'avoit pû retenir
l'emportement de ces
Malheureux , qui dans cette
Réjouiffance publique oublioient
leur mifere particuliere.
Les douze Pauvres
E iiij
56 MERCURE
commencerent en mefme
temps à dancer ; mais de la
maniere qu'ils dancerent , il
fut aifé de connoiſtre que ce
n'eftoit pas à l'Hôpital qu'ils
avoient appris ce qu'ils fçavoient.
Madame de la Tourrette
qui penetra aisément les
pieux defirs de ce digne Adminiftrateur,
luy donna trente
Louis pour fes Pauvres. Apres
ce Prélude , on commença le
Balet. Le Sujet eftoit la Félicité
du Mariage . On l'avoit partagé
en trois Entrées. La pre
miere repréfentoit tout ce
qui précede un Mariage heuGALANT.
57
reux , l'Amour , la Galanterie,
les Graces , & les Plaiſirs . M
Dodon Dubeffec , eftoit l'Amour
, & Madame de Clairville
, la Galanterie. La feconde
Entrée repréfentoit ce
qui fait d'agreables Nôces,
l'Hymenée, l'Amour , la Profufion
, la Joyè , & les Divertiffemens.
L'Hymenée , &
l'Amour, dancerent toûjours
enfemble , & promirent de
ne fe quiter jamais . Pendant
qu'ils dançoient , on chanta
ces paroles de Madame de
Villedieu.
Ileft des Marys fi charmans,
&
MERCURE
Qu'ils peuvent eftrc Epoux , fans
ceffer d'eftre Amans.
Madame de Fernier , faifoit
la Profufion ; & Madame
la Lieutenante du Chaufour
la Mere , faifoit la Joye . Ce
qui établit la Félicité du Mariage,
fervoit de Sujerà la derniere
de ces trois Entrées . La
Douceur y eftoit repréſentée
par Madame la Lieutenante
du Chaufour la jeune,
la Fidélité conjugale, par Madame
Fabrice ; la bonne Intelligence
, par Madame de
Clairville ; & la Fécondité,
par Madame Chauffe . Ce BaGALANT
2
59
let fut fuivy d'une Collation
magnifique , apres laquelle
on dança jufques au jour.
: Mi du Ruiffeau va vous
dire des nouvelles d'un autre
Mariage , dont il doit fçavoir
les circonftances , puis qu'il
eft de la façon . Diverſes Fables
que vous avez déja veuës
de luy , vous ont fait aimer
fon ftile , & je croy qu'il ne
vous déplaira pas en cellecy.
60 MERCURE
SSSS252-25ESS $225
LE MARIAGE
DU MANCHON ,
ET DE LA PALATINE .
C
FABLE.
Ertain Manchon de petitgris
,
Manchonjeune &bienfait,Manchon
de bonne mine,
Des charmes d'une Palatine
Se fentitfortement épris.
Pour elle il brûloit dans fon ame,
Iamais Manchon n'avoit efté plus
amoureux .
Auffi trouvoit- il dans la Dame
Tout ce qui pouvoit rendre un Manchon
bien heureux.
GALANT. 61
ſon
Quoy que brune , à fon fens , elle
avoit lapeau belles
·
Quoy que grande, affez d'embonpoint,
Enfin il la croyoit pucelle.
Etpour plaire aux Manchons, c'est là
leplus grandpoint.
S&
Le noftre donc, un jour accablé du
martire
Que font foufrir les fecrètes
amours,
Abordefa Maîtreffe , & luy tient ce
difcours,
( Non fans qu'à chaque motfon tëdre
coeurfoûpire.)
Charmé de vos divins appas,
Pour vous mon amour eſt extréme
;
Et fi de mefme
Quelque jour vous ne m'aimez
pas,
62 MERCURE
C'eft un coup feur, il faudra que
j'en meure.
Vos propos amoureux, luy répodit
Surl'heure
La Palatine, feront vains .
Peut-on fur vous prendre aucune
affurance?
Je connois trop voftre inconftance,
En un moment vous paffez par
cent mains .
22
S'il n'eft befoin que de perféverance
,
Repartit le Manchon , pour toucher
voftre coeur,
Je ne fuis pas fans eſpérance
De parvenir à ce bonheur.
Vous me verrez Amant tendre
& fidelle
Par tout fuivre vos pas,
GALANT. 63
Et s'il fe peut encor, au dela du
trépas ,
Brûler à vos genoux d'une flâme
eternelle .
Ce qu'il dit, il lefit. Il l'aima conf
tamment.
Au Logis , en public , enfin à tout
4
moment
On le rencontroit aupres d'elle.
Bref, ilfit tant , qu'il fléchit la
Cruelle.
Sa
Cefut fur la fin del'Hyver,
Lors qu' Amour entre cuir& chair
Sefait fentirde la bonne maniere,
Qu'Oyfeaux en l'air,
Poiffons dans la Riviere,
Et fur terre tous Animaux,
Ne peuventfansgrouiller demeurer
dans leurs peaux .
Graces au temps , remede à tous
les
maux,
64 MERCURE
La Palatine eut peur de devenir
pelée,
Sans que l'Hymen l'euft régalée.
Ellefcavoit que les beauxjours,
Les jours plaifans, font les plus
courts,
Et qu'en ce monde laplusfage
Eft celle quifait mieux profiter du
bel'âge
.
Cela fit qu'elle fe rendit
Al'amour du Manchon, & termina
l'affaire.
Ils appellerent le Notaire,
Et par le Contract ilfut dit,
Que vivans deformais en Gen's
qu'Hymen affemble,
Ils boiroient, mangeroient, & coucheroient
enfemble,
N'ayantplus pour les deux qu'une
Table & qu'un Lit,
Ou pourparler leur langage ordinaire,
GALANT. 65°
Deformais pour elle & pour luy
Ils n'auroient plus qu'un meſme
Etuy,
Sur lequel, pour marquer leur amoureux
miftere,
Et combien chacun d'eux de l'autre
eftoit chéry,
on écriroit du plus gros caractere,
Nube pari, nube pari.
L'Air nouveau que je vous
envoye , eft d'un fort habile
Maiftre. Vous le connoîtrez
en le chantant.
.AIR NOUVEAU.
L
' Inhumaine , l'Ingrate , a pû
m'abandonner,
Et mon coeur brûle encorpourelles
Fevrier 1683. F
• 66 MERCURE
il refific à l'amour nouvelle
Que ma raison luy veut donner..
T'ay beau defaprouver son indigne
tendreffe,
Le Lâche ne veut pas faire une autre
Maîtreffe.
Dame Marie Garnier, Veuve
de M' le Coigneux , Seigneur
de Bezonville , eft
morte depuis peu de jours.
Elle a laiffé fix Enfans, quatre
Garçons , & deux Filles .
L'aîné eft M le Coigneux,
Confeiller à l'Ancien Chârelet
, qui a épousé une Fille
de la Maifon de Courtenay.
Deux de fes autres Fils font
GALANT. 67
-
Chevaliers de Malte,& le dernier
s'appelle M' de Barberonville.
L'une des deux
Filles a époufé M de Vyon
de Teffancourt , & Parent de
l'illuftre M de Vyon d'Herouval
; & l'autre n'eft point
encore mariée . Feu M' le Coigneux
leur Pere eftoit Fils
d'un Confeiller au Parlement
de Paris, & Petit-Fils de Meffire
Jacques le Coigneux,
Seigneur de Sandricourt ,
Confeiller en la Grand'Chambre
, & de Geneviefve de
Monthelon, Fille de Fran
çois de Monthelon , Garde
Fij
68 MERCURE
des Sceaux de France , & de
Geneviefve Chartier d'Alinville.
Cette Genevieve Chartier
defcendoit des Anciens
Fondateurs de la Maiſon &
College de Boiffy de Paris .
Jacques le Coigneux , Seigneur
de Sandricourt , Confeiller
en la Grand'Chambre,
eftoit Oncle de feu Meffire
Jacques le Coigneux Chancelier
de feu Monfieur le
Duc d'Orleans , Préfident à
Mortier , & Grand -Oncle de
Meffire Jacques le Coigneux,
qui exerce préſentementavec
tant de gloire cette mefme
GALANT. 69
Charge de Préſident à Mortier
au Parlement de Paris .
M Maneffier d'Hemimont
, Cadet de l'ancienne
Fainille de ce nom , originaire
de la Frontiere de Picardie,
ayant obtenu l'agrément du
Roy , pour la Charge de Tréforier
General des Bâtimens
de Sa Majefté , Arts , & Manufactures
de France, en prê
ta le Serment en la Chambre
des Comptes le du der
nier mois , en la place de M
de la Planche, qui tenoit cette
Charge de feu M de la Planche
fon Pere.
29.
70 MERCURE
J'efpere , Madame , queje
pourray vous entretenir dans .
peu , de la magnificence des
Opéra qu'on a repréſentez
à Venife pendát tout le cours
du Carnaval. Les Italiens les
font paroiftre avec de grands
Ornemens; & cóme ils occupent
diférens Théatres, chacun
de ceux qui en prennent
foin , tâche àl'emporter , ou
par la beauté des Voix , ou
par la fomptuofité du Spéctacle.
Si vous avez envie de
fçavoir ce qu'on doit penſer
de ces Opéra à l'égard des
noftres , vous en trouverez
GALANT. 71
.
la diférence dans un excellent
Difcours qui vient de
tomber entre mes mains , &
dont voicy la Copie . Il eſt
de l'Homme du monde qui
a le gouft le plus fin fur toutes
chofes , & qui fçait rendre le
plus de juftice au mérite dif
tingué . Vous le connoiſtrez
par l'eftime particuliere qu'il
fait de l'admirable génie de
Mr Lully.
72 MERCURE
52:55SES2255225: 25
DISCOURS
DE MONSIEUR
DE S. EVREMONT,
Sur les Opéra François
& Italiens.
A M DE BOUKINKAN.
[Ly a longtemps , Milord,,
que j'avois envie de vous dire
monfentimentfur les Opéra , &
de vous parler de la diférence que
je trouve entre la maniere de chanter
des Italiens, celle des François.
L'occafion que j'ay euë d'en
parler
A
GALANT. 73
a
parler chez Madame Mazarin,
plutoft augmenté que fatisfait
cette envie . Je la contente donc
aujourd'huy , Milord , dans le
Difcours que je vous envoye. Je
commenceray par une grande
franchife , en vous ddiiffaanntt que je
n'admire pas fort les Comédies en
Mufique , telles que nous les
voyons préfentement.
quel.
Favoue que leur magnificence
me plaift affez , & queles Ma
chines ont quelque chofe de furprenant
; que la Mufique en
ques endroits eft touchante ; que
le tout ensemble paroift merveilleux
; mais ilfaut auffi m'avouer
Fevrier 1683.
G
74 MERCURE
les
que ces merveillesfont bien ennuyeufes
; car où l'efprit a fipeu
àfaire , c'est une neceſſité que
fens viennent à languir , apres
le premier plaifir que nous donne
lafurprife. Les yeux s'occupent,
fe laffent enfuite de continuer
L'attachement
aux Objets. Au
commencement
des Concerts , la
jufteffe des accords eft remarquée,
il n'échape rien de toutes les
diverfitez qui s'uniffent pourformer
la douceur de l'harmonie.
Quelques temps apres les Instrumens
vous étourdiffent
, & la
Mufique n'est plus aux oreilles.
qu'un bruit confus , qui ne laiffe
GALANT. 75
rien à diftinguer. Mais qui peut
réfifter à l'ennuy du Récitatifdans
une Modulation , qui n'a ny le
charme du chant , ny la force
agreable de la parole ? L'ame fatiguée
d'une longue attention où
elle ne trouve rien àfentir, cherehe
en elle-mefme quelque fecret mouvement
qui la touche . L'efprit
qui s'eft prefté vainement aux
impreffions du dehors, fe laiffe
aller a la refverie , ou fe déplaift
dans fon inutilité. Enfin la laffitude
eftfi grande, qu''oonn nneefonge
qu'à fortir le feulplaifir qui
refte à des Spectateurs languif
fans , eft l'espérance de voir bien-
.
Gij
76 MERCURE
toft finir le Spectacle qu'on leur
donne . La langueur ordinaire
où je tombe aux Opéra , vient de
ce que je n'en ay jamais veu , où
je n'aye trouvé beaucoup de cho-
Jes à condamner dans la difpofition
du Sujet , & dans les Vers.
Or c'est vainement
que
l'oreille
eftflatée , & que les yeux font
charmez , fi l'efprit ne fe trouve
pas fatisfait.
Mon ame d'intelligence avec
mon efprit, plus qu'avec messens,
forme une réfiftance fur elle aux
impreffions qu'elle peut recevoir,
ou pour le moins , elle manque d'y
prefter un confentement agreable,
GALANT. 77
que,
fans lequel les Objets les plus voluptueux
mefme, ne sçauroient
me donner un grand plaifir.
Une fotife chargée de Mufi
de Dances , de Décorations,
de Machines, eft une fotife magnifique
, mais toujours forife.
C'eft un vilainfondfous de beaux
dehors , où je penetre avec beaucoup
de defagrément.
Il y a une autre chofe dans les
Opéra tellement contre la Nature,
que mon imagination en eft blef
fée. C'est de faire chanter toute
la Piece depuis le commencement
juſqu'à lafin , comme fi les Perfonnes
qu'on repréfente s'estoient
G iij
78 MERCURE
ridiculement ajustées à traiter en
Mufique , & les plus communes,
lesplus importantes affaires de
la vie.
Peut - on s'imaginer qu'un.
Maistre appelle fon Valet , ou
qu'il luy donne une commiffion
en chantant ; qu'un Amy faſſe
en chantant une confidence à fon
Amy ; qu'on délibere en chan
tant dans un Confeil ; qu'on exprime
avec du chant les ordres
qu'on donne , & que
fementon tueles Hommes à coups
d'Epée , ou de Javelot dans un
combat ? C'eft perdre l'efprit de la
Représentation , qui fans doute
mélodieuGALANT.
79
eft préferable à celuy de l'harmo
nie, car l'harmonie ne doit eftre
qu'unfimple accompagnement
, &
les grands Maiftres de l'Art l'ont
afatée comme agreable , non pas
comme neceffaire , apres avoir reglé
le Sujet, & le Difcours.
Cependant l'idée du Muficien
va devantcelle duHéros dans l'Opéra.
C'est Luigi , c'eft Cavalli,
c'eft Cesti qui fe préfentent à l'imagination.
L'efprit nepouvant
concevoir un Héros qui chante,
s'attache à celuy qui fait chanters
on ne sçauroit nier qu'aux
Reprefentations du Palais Royal,
on ne fonge cent fois plus à Bap-
1
G
iiij
80
MERCURE
tiste , qu'à Cadmus ny à Théfée.
Je ne prétens pas pourtant
donner l'exclufion à toute forte
de chant fur le Theatre . Ily
a des chofes qui doivent estre
chantées. Il y en a qui peuvent
l'eftrefans choquer la bienfeance,
ny la raison. Les Voeux , les Prieres
les Louanges , les Sacrifices
, & generalement tout ce
qui regarde lefervice des Dieux,
' est chanté dans toutes les Nations
, & dans tous les temps. Les
paffions tendres & douloureufes
s'expriment agreablement par une
efpece de chant. L'expreffion d'un
GALANT. 81
amour que i on l'onfent naistre , l'ir
réfolution d'un ame combatuëpar
divers mouvemens , font des matieres
pour les Stances , & les
Stances . le font affez pour le
chant.
Perfonne n'ignore qu'on avoit
introduit des Choeurs fur le Théatre
des Grecs ; & il faut avouer
qu'ils pourroient estre introduits
avec autant de raifon fur les nôtres
. Voila quel est le partage du
chant à mon avis .
Toutce qui est de la Converfation
, & de la Conférence , tout
ce qui regarde les Intrigues , &
les Affaires , ce qui appartient au
82 MERCURE
3
Confeil & à l'action , est propre
aux Comédiens qui récitent , &
ridicule dans la bouche des Mufi
ciens qui le chantent.
Les Grecs faifoient de belles
Comédies , où ils chantorent quelque
chofe. Les Italiens & les
François enfont de vilaines , où
ils chantent tout.
Si vous voulezfçavoir ce que
c'est qu'un Opéra , je vous diray
que c'est un un Travail bigearre.
de Poëfie , & de Mufique , où
le Poëte & le Muficien également
gefnez l'un par l'autre ,fe
donnnent bien de la peine àfaire
un méchant Ouvrage. Ce n'est
GALANT. 83
pas que vous n'y puiffiez trouver
des paroles agreables , & defort
beaux Airs ; mais vous trouverez
plusfeûrement à lafin le dégouft
des Vers où le génie du Poëte a
efté contraint , & l'ennuy du
chant où le Muficien s'est épuisé
par une trop longue Mufique. Si
je me fentois capable de donner
confeil aux honneftes Gens quife
plaifent au Théatre , je leur confeillerois
de reprendre le gouft de
nos belles Comédies, où l'on pourroit
introduire des Dances & de
la Mufique , qui ne nuiroient en
rien à la Repréfentation . On y
chanteroit un Prologue, avec des
84 MERCURE
accompagnemens
agreables. Dans
les Intermedes , le chant animeroit
des paroles , qui feroient comme
l'efprit de ce qu'on auroit repréfenté;
& ta Repréfentation
・finie , on viendroit à chanter un
Epilogue , ou quelque Reflexion
fur les plus grandes beautez de
T'Ouvrage. Onfortifieroit l'idée.
On feroit conferver plus cherement
l'impreffion qu'elle auroit
faitefur les Spéctateurs. C'eft
ainfi que vous trouveriez dequoy
fatisfaire les fens, & l'esprit,
n'ayant plus à defirer le charme
du chant dans une pure Repréfentation
, ny la force de la Re-
.
GALANT. 85
les
préfentation dans la langueur
d'une continuelle Mufique . Ilme
refte encor à vous donner un avis,
pour toutes les Comédies où l'on
met duchant. C'eft de laiffer l'autorité
principale au Poëte , pour
toute la direction de la Piece. Il
faut que la Musique foit faite
pour les Vers , bien plus que
Vers pour la Mufique . C'est au
Muficien à fuivre l'ordre du
Poëte , dont Baptiſte ſeul , àmon
avis , peut eftre exempt, pour con- .
noiftre mieux les paffions , &
aller plus avant dans le coeur de
l'Homme que les Anciens .
Lambert a fans doute un fort
86 MERCURE
·
beau génie , propre à cent Mufiques
diferentes , & toutes bien
ménagées avec une juſte oeconomiedes
Voix des Inftrumens.
Il n'y a point de Récitatifmieux
le
entendu , ny mieux varié que
fien ; mais pourla nature des paffions
, & la qualité des fentimens
qu'il faut exprimer, il doit recevoir
des Autheurs les lumieres
que Baptifte leurfait donner , &
s'affujetir à la direction ; car
Baptiſte , par l'étenduë deſa connoiffance
, peut estre juſtement le
Directeur. Je ne veux pas finir
mon Difcours ,fans vous entretenirdu
peu d'eftime qu'ont les ItaGALANT.
87
•lienspour nos Opéra, & dugrand
dégouft que nous donnent ceux
d'Italie.
Les Italiens , qui s'attachent
tout- à -fait à la Repréſentation,
aufoin particulier d'exprimer
les chofes , ge fçauroient foufrir
que nous appellions Opéra , un
enchaînement de Dances & de
Mufique qui n'ont pas un raport
bien juſte , & une liaison affez
naturelle avec les Sujets. Les
François accoutumez a la beauté
de leurs Ouvertures , à l'agrément
de leurs Airs , au charme de leur
Simphonie , foufrent avec peine
l'ignorance , ou le méchant usage
88 MERCURE
des Inftrumens aux Opéra de-
Venife , & refusent leur attention
à un long Recitatif, qui devient
ennuyeux par le peu de varieté
qui s'y rencontre .
a
Je ne fçaurois vous dire proprement
ce que c'eft que leur Récitatif;
mais je fçay lien que ce
n'eft n'y chanter, ny ré.iter. C'eft
quelque chofe d'inconnu gux Anciens
, qu'on pourroit définir un
méchant ufage du chant
parole . Favoue que j'ay trouvé
des chofes inimitables dans l'Opéra
de Luigi ,
de l'a
par l'exprefle
fion des Sentimens , & par
charme de la Mufique ; mais le
GALANT. 89
Récitatifordinaire ennuyoit beaucoup,
enforce que les Italiens mefme
,
attendoient avec
impatience
les beaux endroits , qui venoient
à leur opinion trop rarement.
Je comprendray les plus grands
défauts de nos Opéra en peu de
paroles . On penfe aller à une Repréfentation,
où l'on ne repréfente
rien . On y veut voir une Comédie
, & on n'y trouve aucun
efprit de la Comédie . Voila ce
que j'ay crú pouvoir dire de la
diferente conftitution des Opéra.
Pour la maniere de chanter que
nous appellons en France l'exécu
tion , je croyfanspartialité, qu'an
Fevrier 1683.
H
92 MERCURE
cune Nation ne peut raisonnablement
la disputer à la noftre.
Les Espagnols ont une difpo
fition de gorge admirable ; mais
avec leursfredons , & leurs roulemens
continuels , ils femblent
nefonger à autre chose dans leur
chant , qu'à disputer la facilité
du gofier aux Roffignols . Les Italiens
ont l'expreffion fauffe, ou du
moins outrée, pour ne connoiftre
pas avec jufteffe la nature , ou le
degré des paffions.
C'eft eclater de rire, plûtôt
que chanter, lors qu'ils expriment
quelque fentiment de joye. S'ils
veulent foupirer, on entend des
GALANT. 91 .
fanglots quife forment dans la
gorgé avec violence , non pas des
Soupirs qui échapent fecretement
à la paffion d'un coeur amoureux.
D'une reflexion douloureuſe ils
font les plus fortes exclamations.
Les larmes de l'abfence font des
pleurs de funerailles . Le trifte
devient fi lugubre dans leur bou
che , qu'ils font des cris au lieu de
plaintes dans la douleur , & quel
quefois ils expriment la langueur
de la paffion , comme une défail
lance de la Nature. Peut- eftre
qu'il y a du changement aujour
d'buy dans leur maniere de chanter,
& qu'ils ont profité de noftre
.3
Hij
92 MERCURE
commerce, pour la propreté d'une
exécution polie , comme nous avons
tiré avantage du leur , pour
les beautez d'une plus grande &
plus hardie compofition.
Fay veu des Comédies en Angleterre
, où il y avoit beaucoup
de Mufique ; mais pour en parler
difcretement , je n'ay pú m'accoûtumer
au chant des Anglois.
Je fuis venu trop tard dans leur
Pais pour pouvoir prendre un
gouft fi diferent de tout autre . Il
n'y a point de Nation qui faſſe
voir plus de courage dans les
Hommes , plus de beauté dans les
Femmes, & plus d'esprit dans
GALANT. 93
l'un dans l'autre Sexe. On
ne peut pas avoir toutes chofes,
où tant de bonnes qualitez font
communnes. Ce n'est pas un fi
grand mal que lebon gouft y foit
rare. Il eft certain qu'il s'y rencontre
affez rarement ; mais les
Perfonnes en qui on le trouve,
l'ont auffi délicat que Gens du
monde , pour échaper à celuy de
leur Nation par an art exquis,
ou par un tres- heureux naturel.
Solus Gallus cantat. Il n'y
que le François qui chante .Je
ne veuxpas eftre injurieux à tontes
les autres Nations , en foutenant
ce qu'un Autheur a bien
a
94 MERCURE
voulu avancer. Hifpanus flet,
dolet Italus , Germanus boat,
Flander vlulat , folus Gallus
cantat. Je luy laiffe toutes ces
belles diftinctions , & me con.
tente d'appuyer monfentiment
de l'autorité de Luigi , qui ne
les Italiens
pouvoit foufrir que
chantaffent les Airs , apres les
avoir oùychater à M'de Nyere,
à Mademoiselle
Hilaire , & à
la petite Varenne. Afon retour
en Italie , il fe rendit tous les
Muficiens de la Nation ennemis,
difant hautement à Rome comme
ilavoit dit à Paris , que pourrendre
une Mufique agreable , il
GALANT. 95
و
falloit des Airs Italiens dans la
bouche des François. Il faifoit
peu de cas de nos Chanfons , exceptéde
celles de Boiffet, qui attirerent
fon admiration . Il admira
le Concert de nos Violons . Il admira
nos Luts , nos Claveffins
&nos Orgues; & quel charme.
n'euft- il pas trouvé à nos Flutes,
fi elles avoient efté én usage ence
temps là ? Ce qui demeure certain
, c'eft qu'ilfut fort rebuté de
la rudeffe , & de la dureté des
plus grands Maistres d'Italie,
quand il eut goufté la tendreffe
du toucher , & la propreté de la
maniere de nos François .
96 MERCURE
Je ferois trop partial , fi je ne
de nos avantages
. Il
la
parlois que
n'y a guért de Gens qui ayent
comprehenfion
plus lente , &pour
le fens des paroles , & pour entrer
dans lefens du Compofiteur
,
que les François. Il y en a peu
qui entendent
moins la quantité
,
& qui trouvent
avec tant de
peine
la prononciation
; mais
apres qu'une
longue
étude leur a
fait furmonter
toutes
ces difficultez
; & qu'ils viennent
à poffeder
bien ce qu'ils
chantent, rien
n'approche
de leur agrément
.
"Il nous arrive la mefme
chofe
fur les Inftrumens
, & particu
lierement
GALANT. 97
lierement dans les Concerts , où
rien n'eft bien feûr , ny bien jufte
qu'apres une infinité de Repetitions
; mais rien de fi propre &
de fipoly , quand les Repetitions
font achevées. Les Italiens profonds
en Mufique , nous portent
leurfcience aux oreilles fans douceur
aucune.
"
Les François ne fe contentent
pas d'ofter à lafcience lapremiere
rudeffe qui fent le travail de
la compofition. Ils trouvent dans
lefecret de l'execution, comme un
charme pour noftre ame , & jene-
fçay- quoy de touchant qu'ils
fçavent porter jufqu'an coeur.
Fevrier 1683. I
98 MERCURE
F'oubliois à vous parler des Ma
chines , tant il eft facile d'oublier
les chofes qu'on voudroit quifuf
fent retranchées. Les Machines
pourrontfatisfaire la curiofité des
Gens ingénieux , pour les Inventions
de Mathématique ; mais
elles ne plairent guère au Théatre
aux Perfonnes de bon gouft . Plus
elles furprennent, plus elles divertiffent
l'esprit defon attention au
Difcours ; & plus elles font admirables
, moins l'impreffion
de ce merveilleux laiffe à l'ame
de tendreffe
quis dont elle a befoin , pour eftre
touchée ou charmée de la Mufique.
defentiment exGALANT
99
Les Anciens ne fe fervoient des
Machines que dans la neceffité de
faire venir quelque Dieu . Encor
les Poëtes eftoient- ils trouvez riz
dicules prefque toûjours , de s'eftre
laiſſez réduire à cette neceffité. Si
on veutfaire de la dépense, qu'on
la faffe pour la beautédu Theatre,
qu'on la faffe pour les belles Dé-
Corations dont l'ufage eft plus naturel
, & plus agreable que n'eft
celuy des Machines.
L'Antiquité qui expofoit des
Dieux à fes Portes , & jufque
dans les Foyers ; cette Antiquité,
dis-je , toute vaine & crédule
qu'elle eftoit , n'en expofe neant-
I ij
100 MERCURE
moins que fort rarement fur le
Théatre , apres que la créance en
efté perdue. Les Italiens ont rétably
en leurs Opéra les Dieux
Payens dans le monde , & n'ont
pas craint d'occuper les Hommes
de ces vanitez ridicules , pourvû
qu'ils donnaffent à leurs Pieces
un plus grand éclat , par l'introduction
de cet éblouiffant&faux
merveilleux.
Ces Divinitez de Théatre,
ont abuſe affez longtemps l'Ita
lie. Détrompée heureusement à
lafin , on la voit renoncer à ces
mefmes Dieux qu'elle avoit rap.
pellez, & revenir à des chofes
GALANT. IOI
le bon
qui n'ont pas veritablement la
mefme jufteffe , mais qui font
moins fâcheuses
, & que
fens avec un peu d'indulgence ne
rejettepas. Ilnous est arrivé au
fujet des Dieux des Machines,
ce qui arrive prefque toujours
aux Allemands fur nos modes.
Nous venons de prendre ce que
les Italiens abandonnent , &
commefi nous voulions reparer la
faute d'avoir efté prévenus dans
Invention , nous pouffons jufqu'à
l'excés un ufage qu'ils a
voient introduit mal- a -propos;
mais qu'ils ont ménagé avec retenue.
En effet nous couvrons la
I iij.
102 MERCURE
Terre de Divinitez , & les faifons
dancer par Troupes , au lieu
qu'ils les faifoient defcendre avec
quelque forte de ménagen ent,
aux occafions les plus importantes.
Comme l'Ariofte avoit outré
le merveilleux des Poëmes , par
le fabuleux incroyable , nous
outrons le fabuleux par un aſſemblage
confus de Dieux , de Bergers
, de Héros, d'Enchantemens , '
de Fantômes , de Furies , & de
Démons.
I 12
Fadmire Baptifte auffi- bien
pour la direction des Dances,
qu'en ce qui touche les Voix &
GALANT. 103
les Inftrumens ; mais la conftitution
de nos Opera doit paroiftre
bien extravagante à ceux qui
ont le bon gouft du vray fembla.
ble, & du merveilleux . Cependant
on court hazard de fe décrier
par le bon gouft, fi on ofe lefaire
paroiftre, je confeille aux autres
, quand on parle devant eux
de l'Opéra , de fe faire un fecret
de leurs lumieres. Pour moy, qui
ay paffé l'âge & le temps de me
fignaler dans le monde par l'efprit
des modes , & par le mérite
des fintaifies , je me réfous de
prendre le party du bon fens , tout
abandonnéqu'il eft, & defuivre
I iiij
194 MERCURE
la raifon dans fa diſgrace avec
autant de détachement , que ftelle
avoit encorfa premiere confidération.
Ce qui me fâche le plus de l'enteftement
où l'on eft pour l'Opéra,
c'eft qu'il va ruiner laplus belle
chofe que nous ayons , la plus propre
à élever l'ame, & la plus
capable de former l'efprit. Concluons
apres un fi long Difcours,
que la conftitution de nos Opéra
ne fçauroit guere eftre plus dé
fectueufe ; mais il faut avouer en
mefmetemps que perfonne ne travaillera
jamais fi bien que Baptiftefur
un Sujet mal conceu , &
GALANT. 105
qu'il n'eft pas aife defaire mieux
que Quinaut , en ce qu'on exige
de
luy.
M'desDeffens , dont la naiffance
répodà l'eſprit &au mérite,
a renoncé à l'heréfie de
Calvin. La cérémonie de fon
Abjuration fe fit à Poitiers il
ya quelques femaines . Elle a
donné grande joye à tous les
honneftes Gens de ce Païs- là,
& fait d'autant plus d'impref
fion fur beaucoup d'efprits ,
que ce Gentilhomme avoit
épousé une Femme , dans la
Famille de laquelle il y a eu
fept ou huit Miniftres , fon
106 MERCURE
Grand-Pere , fon Pere , fes
Freres, & fes Neveux. M' de
Fontmort, Préfidét de Niort,
dont il eft Parent, a fort contribué
par fes foins à cette
Converfion. Vous fçavez,
Madame, par ce que je vous
ay dit dans plufieurs Lettres,
quel eft le mérite de ce Préfident,
& celuy de Madame
de Fontmortla Femme. C'eſt
une Dame tres - fpirituelle,
que je reffufcitay avec grand
plaifir , apres qu'on l'eut fait
mourir d'apoplé xie vers le
Port de Pile , lors qu'elle revenoit
de la Cour. J'attens
GALANT. 107
toûjours fon Voyage de l'au
tre Monde , que j'ay pris la
liberté de luy demander.
Comme elle eft infiniment
éclairée , & que ſon ſtile eft
fort naturel, ce feroit pour le
Public une Relation des plus
agreables . Elle a pris beaucoup
de part au changement
de créance de M' des Def
fens, qui eftant de retour à
Niort, y fit abjurer la mefine
Herélie à fes Enfans. Sa
Converſion a efté enfin fuivie
de celle de M ' de Montaillon
fon Frere aîné , qui
demeure dans une Maifon
108 MERCURE
de Campagne aux environs
de Niort. Il fit profeffion à
Poitiers des Véritez Catholiques
le 27. du dernier mois
entre les mains de M' l'Evefque
, en préſence de M
de Baville, & d'un fort grand
nombre de Perſonnes de qualité.
Perfonne
n'ignore que la
Sculpture
n'ait toûjours
tenu
un rang confidérable
parmy
les beaux Arts , & que fi les
Ouvrages
de Phidias
&, de
Praxitele ne fubfiftent
plus
apres avoir efté admirez pendant
plufieurs
Siecles , les
GALANT. fog
a
noms de ces Hommes fi excellens
dans leur Art , font
demeurez immortels ; mais
s'ils ont acquis beaucoup de
gloire en travaillant fur le
Marbre , le premier a cet
avantage qu'il n'a pas moins
réüffy à bien fondre des Métaux,
qu'à tailler des Pierres .
Il eft vray qu'à peine voit- on
aujourd'huy une Figure antique
de Bronze . Cependant
cette Profeffion a toûjours
efté , & eft encor plus que
jamais en ufage ; mais fans
parler des pertes que l'on
peut faire dans ce travail, il a
110 MERCURE
"
dire
de fi grandes difficultez , &
renferme tant de connoif
fances, que peu de Gens s'en
ofent meДler. Parmy ceux
qui l'ont ofé faire dans ces
derniers temps , on peut
à l'avantage de la France,
que M ' du Val ne le doit cé
der à perfonne , & qu'il a
connu parfaitement tous les
fecrets de cet Art. La mort
nous l'a enlevé, lors qu'il alloit
entreprendre des Ouvra
ges de la plus haute réputation
; mais on peut dire que
cette perte eft reparée , puis
que cet Homme merveilleux
GALANT. III
·
a communiqué fes plus belles
lumieres à la Femme , qui a
fait fon apprentiffage
pendant
vingt ans aupres d'un fi
grand Maiftre. Cette illuftre
Femme, avec le fecours de fa
Fille , qui a tout le génie de
feu fon Pere , vient de jetter
en Bronze un Crucifix qui a
ſept pieds de hauteur. Il eſt
pour l'Eglife des Jefuites de
la Rue S. Antoine . Cet Ouvrage
eft forty de la Fonte fi
beau & fi net, qu'on n'a pû
y trouver le moindre defaut
à reparer. Tous les Connoif
feurs en font furpris , & ont
a
112 MERCURE
peine à concevoir qu'une
Femme ait ofé faire fon coup
d'effay fur un morceau de
cette grandeur. J'ay crû
qu'un nom qui fera bientoſt
gravé fur le Marbre & fur le
Bronze , méritoit bien une
place parmy les Nouvelles
que je vous apprens. Feu M¹
du Val a fait prefque tous les
Ouvrages de Bronze qui font
à Versailles.
Je vous envoye l'Extrait
d'une Lettre qu'on m'a fait
voir de Dourlans , dattée du
huitiéme de ce mois . Elle
eft d'une Perfonne de tresGALANT.
113
grande probité. En voicy les
termes. Je vis icy un des derniers
jours du mois paffé, fur les
neufheures dufoir , un Dragon
d'une prodigieufe grandeur , qui
paffa fur un coin de cette Ville,
par deffus les Citadelles . Il a
efté veu de quantité de Perfonnes,
qui toutes conviennent que c'en
eftoit un. Leffroy qu'on en eut, fit
fonner la Cloche au feu , & comme
on craignit qu'il n'euft pris
dans quelqu'un des Magazins
à Poudre des Citadelles , celuy
qui en a la garde les fit auffi toft
ouvrir , pour fe mettre hors de
doute. On vit encor un pareil
Fevrier 1683. K
114 MERCURE
Dragon pafferfur le mefme lieu
un jour de Dimanche pendant
Vefpres , il y a environ trentecinq
ans , à ce que rapportent plufieurs
Témoins tres dignes de
foy.
On s'étonne de voir un Prodige
en l'air , & l'on ne s'étonne
point de voir la corruption
des Moeurs s'augmenter
de jour en jour. Ce
déreglement mérite que l'on
s'en plaigne, & c'est ce qu'un
Inconnu a fait vivement dans
les Vers qui fuivent.
GALANT. 115
22522522222255252
SUR LE SIECLE
CORROMPU.
C
Rains tout de ton Amy, crains
tout de ta Maîtreffe,
Il n'eft plus de fincérité,
Le Siecle eft corrompu, l'on n'y voit
que baffiffe,
L'on n'y voit qu'infidélité.
S2
La bonne foy n'est plus quefoibleffe,
oùfotife,
L'intéreſt a rendu la trahison permife;
L'honnefte Homme, l'Homme de
bien,
Se fait une vertufacile,
Il nefepare plus l'hannefte de l'utile,
Et quand l'intéreſtparle, iln'écoute¦
plus rien.
116 MERCURE
S&
Si fon vice produit une heureuſe
abondance,
Il n'y voit plus rien d'odieux ;
Ou s'il eft vray qu'il voit l'horreur de
lon offence,
La douceur qu'il en tire eft ce qu'il·
voit le mieux;
Et pour ſe dérober au remords qui le
gefne,
Il charge le Deftin du panchant qui
l'entraîne.
$2
Au lieu de l'avoir combatu,
Il contraint la Raifon d'entrer dans
ce qu'il aime;
Et ne pouvant monter jusques à la
vertu,
Illafait defcendre elle- mefme.
$5
Un Scélerat qui voit que tout cede à
Ses veux,
GALANT. 117
Croit que les Loix ne font que pour
les Miférables,
Que le malheurfait les Coupables,
Et qu'on n'est innocent que lors qu'on
eft heureux.
$2
Selon le rangqu'on tient, le crimefe
mefure,
Il change chez les Grands de nom &
de nature,
La Justice chez eux n'est que raison
d'Etat,
Les crimes font permis en bonne politique,
Et toute leur noirceur difparoift à
l'écla
Que la Fortune communique.
Sa
Ilfautpouvoirfaillir, pour penvoir
s'élever;
Le bonheur nefuit plus la timide
innocence;
118 MERCURE
Quiforme un grand diffein , nesçau,
roit l'achever,
Que la vertu nefouffre un peu
violence .
S&
de
Pour monter aux grandeurs , ilfaut
avoir recours
A des ménagemens , à de lâches détours;
Qui ne relâche rien de ja délicateſſe ,
Dans tout ce qu'il projette avance
forblement;
On n'acquiertpointles biens àforce
defagefes
Qui veut les mériter , les obtient
rarcment.
SZ
Chacun n'a pour objet qu'une fale.
avarice;
Sivoftre Amyvousſert, il vous vend
SomServices
GALANT. 119
Ce n'est plus la vertu qui regne dans
les
coeurs,
L'uſage en eftperdu, le Siecle l'a
bannie;
Ce qui devroit venir de la bonté des
moeurs,
Vient de l'adreſſe, & du génie.
Sa
On croit de fon devoir s'eftre bien
Macquité,
En montrant feulement un air de
probité;
Le refte eft inatile, & n'entre plus
en
compte.
Tout roule fous un beau dehors;
Etpour mettre le coeur à couvertdes
remords,
On ne met que lefront à couvert de
la bonte.
Pour remédier aux defor
120 MERCURE
dres dont vous venez de voir
la peinture , rien ne pouvoit
eftre plus utile qu'une Académie
nouvelle , qui commence
à s'établir dans une
des celebres Villes du Royaume.
Elle eft digne de la probité
des premiers Siecles , &
l'honnefteté qui s'y rencon
tre , mériteroit que les Autheurs
en reçeuffent des remercîmens
du Public . On
luy a donné le titre d'Acadé
mie aifée , & elle le prend ,
parce qu'elle ne fuppofe pas ,
comme font toutes les autres
de France , d'Italie , &
d'AnGALANT
121
d'Angleterre , qu'il faille neceffairement
pour s'y faire recevoir,
eftre confommé dans
les belles Lettres , ou dans
les belles Sciences , comme
la Phyſique, la Medecine, les
Mathématiques ; il faut fculement
avoir du bon fens, &
affez de loifir, pour ſe pouvoir
affembler toutes les femaines
une fois pendant deux heures.
Cette Académie eft encor
aifée , en ce que ceux
mefme qui ne font pas
du Corps, & qui fe trouvent
dans la Ville , y peuvent
affifter une fois le mois , &
Fevrier 1681. L
122 MERCURE
ceux qui n'y peuvent point
du tout affifter , comme les
Perſonnes éloignées , & les
Dames , à qui la bienséance
ne permet pas de fe trouver
dans ces fortes d'Affemblées ,
peuvent prendre part aux
Exercices de l'Académie , par
la communication qu'on leur
fait de ce qui s'y eft traité, &
par celle qu'ils peuvent faire
de leurs fentimens à l'Acadé
mie , s'ils veulent fe donner
la peine de les écrire , & les
envoyer par quelqu'un qui
foit du Corps.
La fin generale de l'Aca
:
GALANT. 123
démie , eft de travailler foli
dement à l'éducation de la
Jeuneſſe , & fur tout de ceux
qui eftant de retour de l'Ar-,
mée ou des Colleges , paffent.
leur vie chez eux dans l'oifiveté
, & fans aucune occupa
tion. C'eft pour cela que l'Académie
eft composée de Pe-,
res deFamille, d'autres Homes
faits , & de quelques jeunes
Gens affez fages , pour bien
entrer dans l'efprit de ceux
qui ont fongé les premiers à
fon Etabliffement
. Le principal
moyen qu'elle fe prefcrit
pour arriver à cette fin , eſt
Lij
124 MERCURE
de faire le caractere de
l'Homme accomply. Cette
matiere eft fi vafte , que
quand on s'affembleroit tous
les jours , on ne l'épuiferoit
pas en pluſieurs années . Si
toutefois quelqu'un de la
Compagnie a quelque Piece
curieufe en Profe ou en Vers,
ilen il en peutfaire part aux autres,
pourveu que cela n'occupe
que peu de temps. Toutes
fortes de Perfonnes , mefme
fans étude , peuvent eftre du
Corps de l'Académie , à l'exception
de ceux qui font atachez
à quelque Commu
GALANT. 125
¡
nauté Réguliere.Quand ceux
du Corps y veulent faire re
cevoir quelqu'un , ils le pro.
pofent à l'Académie , qu
opine à la pluralité des voix
& fi le plus grand nombre
conclut à le recevoir , on or
donne à celuy qui en a fait
la propofition , de l'amener à
la prochaine Affemblée , & il
eft reçeu , fans faire à l'entrée
ny compliment , ny haran ,
gue, & fans autre cerémonie,
finon que le Préfident & les
autres Officiers l'embraffent,
& luy font promettre d'obſerver
les Reglemens de l'Aca-
Liij
126 MERCURE
1
démie. Elle eſt gouvernée par
un Préſident , un Affeffeur,
deux ou trois Confeillers , &
un Secretaire qu'on élit tous
les fix mois , & qui peuvent
eftre continuez chacun dans
fa Charge fix autres mois feulement.
Je dis , chacun dans
fa Charge , c'eſt à dire , le
Préfident dans celle de Préfident
; mais celuy qui a efté
dans une Charge , peut en la
quitant eftre éleu pour une
autre. Il n'y a que ces Offi
ciers qui ayent des places déterminées
, le Préfident , la
premiere , l'Affeffeur à fa
GALANT. 127
gauche , les Confeillers aupres
d'eux , & le Secretaire à
cofté, avec une Table devant
foy pour écrire. Tous les autres
renoncent aux préten.
tions de prefféance, & fe pla
cent comme ils fe trouvent.
Pour éviter le trop grand
éclat qui pourroit caufer quelque
défordre , on ne s'affemble
pas toûjoursdás le mefme
Lieu , mais feulement trois
ou quatre fois de fuite. Ces
Affemblées ne fe font que
chez ceux qui font du Corps,.
& il eft défendu aux Maiſtres
des Maifons d'y préfenter la
Liiij
128 MERCURE
Collation , & aux autres d'y
máger ou boire . Les fonctios
du Préfident confiftent à recueillir
les voix dans les déliberations
, & dans les autres
propofitions qui fe feront
faites , à propofer les fujets
que l'on doit étudier pendant
la femaine , à changer le Licu
de l'Affemblée , & enfin à
prendre foin que les Regle
mens foiét obfervez. Il opine
le dernier , & il eft neceffaire
qu'il ait de l'étude. C'eftà luy
que les Académiciens donnent
chacun par écrit ce qu'ils
ont étudié fur les matieres
GALANT 129
propofées . Il doit lire ces
Ecrits , & s'il en eft fatisfait,
il les met entre les mains du
Secretaire . L'Affeffeur opine
le premier , & tient la place
du Préfident en fon abfence,
comme le plus ancien des
Confeillers en ordre de reception
, fuplée à l'abſence de
l'un & de l'autre. Les Confeillers
opinent apres l'Affef
feur, & tiennent la main avec
les autres Officiers , à ce que
l'Académie ne change point
fon premier efprit. Tous ces
Officiers s'affemblent à part
pour cela de temps en temps.
130 MERCURE
Le Secretaire qui doit eftre
un Homme de Lettres , tient
un Regiſtre où eft marqué
d'un cofté le temps de l'Inftitution
de l'Académie , & celuy
de la Permiffion de s'affembler,
les noms des Sujets
du Corps de l'Académie , le
jour de la reception de chacun
, avec une Copie des Reglemens
, & de l'autre cofté
du mefme Regiftre, à toutes
les Affemblées il écrit tous
les Sujets qui ont eſté donnez
pour l'exercice de chacune.
Par exemple, un tel jour on a
donné à faire le caractere d'un
GALANT. 131
Homme acceffible . Il tient auffi
un autre Registre plus gros,
dans lequel il écrit pendant
la femaine à fon loifir , ou
tout au long , ou en abregé à
fon choix , ce qu'il a trouvé
de bon dans les Billets que le
Préfident luy a confignez,
fans toutefois s'attacher aux
termes avec fcrupule , ny écrire
deux fois la mefme
chofe , fi elle fe rencontroit
en deux Billets diférens. Par
exemple , un tel jour on a
trouvé pour définir l'Acceffible,
que c'est celuy qui employe
la bonté generale qu'il a pour
132 MERCURE
tout le monde à donner à chacun
la liberté de l'aborder, fans
crainte d'eftre mal reçeu. On a
trouvé auffi pour actes particuliers
de cette vertu , Qu'il
ne rebute jamais perſonne ; qu'il
évite foigneufement de paroistre
morne, & chagrin à ceux qui l'abordent
, & c. C'eft auffi au Secretaire
à faire l'ouverture de
chaque Affemblée par la lec
ture de ce Recueil , apres
quoy le Préſident demande
à la Compagnie , fi quel
qu'un a quelque chofe à dire
fur cette mefme matiere.
Cela eftant fait, il met entre
a
GALANT 133
les mains du Secretaire les
Billets des Particuliers s'il les
a lûs, & enfuite donne le fujet
de la prochaine Affemblée,
& en affigne le Lieu .
L'étude que chacun fait
pendant la femaine fur ce fujet,
confifte à trouver le caratere
de la bonne ou mauvaife
qualité propofée , & cela ,
la défition exacte , & par
les actes particuliers , ou à
trouver divers moyens pour
arriver à la fin que
l'on aura
donnée pour fujet . Par exemple,
pour multiplier les
Tées à l'infiny für quelque fupar
pen134
MERCURE
jet que ce foit , pour trouver
la fource de la beauté des
quoy
chacun
penſées, &c. à
peut ajoûter des plus beaux
traits de l'Hiftoire
, tant Profane
que Sacrée, des Emblé
mes, des Devifes , des Defcri
ptions en Vers , chacun felon
fon talent , le tout fans autres
ornemens , & fans s'engager
en un difcours continu. Er
pour les traits de l'Hiftoire
chaque Académicien choifit
une Hiftoire une fois pour
toutes , l'un l'Hiftoire Sainte,
l'autre l'Hiftoire Romaine
un autre les Vies des Homes
GALANT. 135
Illuftres de Plutarque; un au
tre l'Hiftoire de France , &c.
Chacun ayant fait fes remar
ques, en fait fon raport à la
Compagnie , & dit fon fentimét
fans réfuter ceux des autres
. Les Aſſemblées , où ceux
qui ne font pas du Corps de
l'Académie fe peuvent trou
ver, s'appellent demy-publique,
parce que chaque Aca
démicien y peut mener fes
Amis . Elles fe font une fois le
mois, & l'on y fait une récapitulation
des Refultats
des
trois dernieres
Affemblées
.
On fe borne fort exactemét
136 MERCURE
aux qualitez de l'Homme accomply
par plufieurs raiſons.
1. Parce qu'elles font affez
vaftes. 2. Parce qu'elles font
en priſe à toute forte de Perfonnes
qui ont un peu de bon
fens , fans mefme en exclure
ceux qui font fans étude .
Parce qu'elles font les plus
utiles. 4. Parce que fi on y
traitoit d'autres matieres , come
du Droit , de la Medecine,
& c. les Gens du Palais
ne voudroient parler que des
belles Queſtions du Droit, à
caufe qu'ils s'y feroient plus
d'honneur. Les Phyficiens
.
GALANT. 137
en voudroient ufer de mefme
fur les curiofitez de Phyfique.
Ainfi chacun tireroit de
fon côté. Il n'y auroit que de
la divifion dans l'Affemblée .
ny le
Ceux qui n'entendent
Droit ny laPhyfique, n'y viendroient
plus, & de cette forte
on perdroit plus de Sujets de
l'Académie qu'on n'en gagneroit
, ou plûtoft ce ne feroit
plus la mefine Académie.
Pour vous faire mieux connoiftre
les
utilitez qu'on peut
tirer de celle dont je vous
parle, & quia pris le titre d'Ai-
Fevrier 1683. M
138 MERCURE
fee, il faut vous donner le Plan
du Traité de l'Homme accomply
, qu'elle a deſtiné
pour la matiere de ſes entretiens
. Pour eftre un Homme
accomply , il faut avoir cinq
qualitez principales , eſtre
Homme de bien & d'honneur,
habile Homme , ou fçavoir
le monde , Homme de
bon fens, Homme de bel efprit,
& Homme d'étude . Ces
cinq qualitez font traitées
méthodiquement en cinq
Tomes , dont on m'a envoyé
le dérail.
Le premier, qui eft L'HomGALANT.
139
me de bien es d'honneur, on la
Morale des honneftes Gens, est
divifé en deux Parties . La
premiere eft des bonnes qualitez
qui entrent dans le caractere
d'un Homme de bien,
& qui fe reduiſent à quatre
principales , mais celles - là fe
divifent & fe fubdivifent , en
forte que l'on en trouve foixante,
chacune defquelles eft
expliquée en fept ou huit petits
articles , dont le premier
eft fa définition exacte , & les
autres font fes actes particuliers
. Le tout eft expliqué par
un petit Commentaire , qui
Mij
140 MERCURE
vient en fuite de chaque bonne
qualité, dont on fait l'application
au Sauveur du Monde
, pour faire voir par une
induction entiere, qu'il eft le
plus parfait Modele que puiffent
prendre tous ceux qui
afpirent à vivre en honneftes
Gens , & que travailler à devenir
honnefte Homme , c'eſt
travailler à vivre en Chref
tien . La feconde Partie de ce
premier Tome, contient foixante
mauvaifes qualitez oppofées
aux bonnes , les unes
par defaut , les autres par
fauffe imitation , & expliGALANT.
141

quées comme les bonnes par
leurs definitions, & par leurs
actes particuliers. On y ajoúte
une Liſte de 168. qualitez
tant bonnes que mauvaiſes,
dont on ne donne que les
définitions , & toutes ces qualitez
font traitées de forte,
qu'elles ne font pas plus propres
aux Perfonnes d'un fexe
qu'à celles de l'autre.
Le fecond Tome , qui eft .
L'habile Homme, ou la Science
du Monde , eft divifé en
2 trois, Parties. La premiere,
qui traite des devoirs de la vie
civile mis en Méthode , fup142
MERCURE
pofe que la civilité eft une
vertu par laquelle nous témoignons
aux autres que
nous les honorons autant que
nous y fommes obligez , &
plus encore ; & comme cela
le fait en trois façons principales
, en faifant connoître aux
Gens que nous avons pour
eux du refpect, de l'eftime , &
une honncfte affection, cette
premiere Partie eft divifée en
trois autres, qui font des marques
d'eftime , de respect , &
d'une honnefte affection ; où il
eft traité au long du compli
ment fincere, non feulement
GALANT. 143
en general , mais en détail,
comme du compliment de
hoüange , d'approbation ,
plaudiffement , des titres
d'honneur & de parenté, des
d'acirconlocutions
de refpect ,
t
des manieres refpectueufes
de fe plaindre, de répondre à
une plainte , de contredire,
de faire les corrections, de les
recevoir , de recevoir les avertiffemens
, les mépris , les
injures, les rebufades, de demander
une grace , ou une
chofes deue, de refufer , d'offrir
fon fervice,vn préfent,un
repas, d'accepter ou de refu144
MERCURE
44
y
fer de femblables offres. Il
eft auffi traité des preffeances
, du pas, de la belle place,
du falut, des refpects que les
Enfans doiventà leurs Peres,
Meres , &c. des refpects ef
fentiels &
indifpenfables qui
fe doivent pratiquer avec
tous , mefme avec les Amis
les plus familiers, des refpects
que les Serviteurs doivent à
leurs Maiftres , les Hommes
aux Dames , & les Dámes
aux Hommes ; des refpects
accidentels , & dont on fe
peut difpenfer. Ces deux premiers
Traitez font conclus
par
GALANT.
145
&
par deux Chapitres , l'un de
plufieurs façons de parler, qui
font contre le refpect , & qui
toutefois font en ufage parmyles
Gens du
commun ;
l'autre,du filéce refpectueux .
Il y a dans cette premiere
Partie un
troifiéme Traité ,
qui eft des marques d'affection
ou du
compliment cordial,
en general & en détail,
comme du
compliment de
complaifance, de bienveillance,
de
congratulation, de condoleance,
de confolation , de
remerciement, & de gratitude
; des vifites
d'honneur,
Fevrier 1683. N
146 MERCURE
tant actives que paffives ; des
marques d'affection qui ſe
peuvent mêler dans les corrections,
avertiffemens,plaintes
, reproches , éclairciſſe_
mens , reprimandes ; de la
bonne & de la mauvaiſe gra
ce en general & en particu
liers, felon les diverfes occa
fions , comme à table , affis,
debout avec les Superieurs,
Egaux, ou Inferieurs, des cerémonies
aux vifites qu'on
rend , ou que l'on reçoit , &
particulierement
de celles
que les Hommes doivent
pratiquer à l'égard des Da
GALANT. 147
a
mes, & de celles des Dames
l'égard des Hommes ; ce
que l'on doit obferver de particulier
dans les Lettres qu'on
écrit. Voicy ce qui eft contenu
dans la feconde Partie
du fecond Tome, qui eft de
la Politique legitime, ou art de
s'accommoder
à toute forte d'efprits,
pourtraiter d'affaires utile
ment & avec honneur. 1. Regles
generales de prudence.
2. Dénombrement des incli
nations generales des Hom
mes,fur lefquelles il faut prendre
fes mefures. 3. Inclinations
& moeurs particulieres
Nij
148 MERCURE
des Hommes, felon la diver
fité des conditions , avec des
regles & des conduites particulieres
pour tous ces égards.
4. Conduites diverfes felon
la diverfité des temperamés
.
5. L'Art de connoiftre les genies,
& les humeurs, ou conduites
à l'égard des Inconnus.
6. Conduites particulieres à
l'égard des Enfans , où l'art
d'élever la jeuneffe, en qualilité
de Gouverneur, Gouver
nante , Pere, Mere, Regent,
Regente, Precepteur, 7. Conduites
particulieres pour le
gouvernement fpirituel , en
GALANT. 149
qualité d'Evefque , Curé, Con
feffeur, ou Superieur de Communauté.
8. Conduites pour
faire des Amis, pour les conferver
, pour les regagner,
pour reconnoiftre les Enne.
mis cachez , & pour penetrer
leurs mauvais deffeins.
9. Conduites pour empécher
que les Envieux ne décou
vrent nos fentimens , ou l'art
de la diffiimulation legitime .
10. Conduites particulieres
des hommes avec les Dames ,
& des Dames avec les Hommes.
La troifiéme Partie du
mefme Tome, qui eft L'art de
N iij
150 MERCURE
Q
converfer, ou les agrémens de la
converfation contient.i.Regles
generales. 2. Ce qui plaift ou
déplaift pour l'ordinaire dans
là converfation , & les fources
cachées de ces chofes . 3. Pratique
de la complaifance , de
la condefcendance
, du fupport.
4. Le choix des matieres
dans la converfation .
5. Regles particulieres pour
les diverfes efpeces de converfation
, comme férieuſe ,
morale, politique, devote, enjouée,
brillante, délicate, &c.
6. Conduites pour la converfation
contentieufe , qui eft la
difpute.
GALANT.•
151
Le troifiéme Tome, qui eft
l'Homme de bon fens , ou la forte'
Rhetorique , eft en partie un
abregé de la Logique de l'Ecole,
& de l'Art de penfer;
mais ce qui en fait les plus
longs Chapitres , eſt un ramas
de refléxions , & de méthodes
pour la conduite du
jugement , quine fe trouvent
point dans les autres Livres ,
comme une onzième Caté
gorie ( qui eft celle du non
Eftre ) laquelle eft de tresgrand
ufage. Une regle unique
pour faire toutes fortes
d'argumens en bonne forme,
Niiij
152 MERCURE
& pour reconnoiftre ceux
qui n'y font pas , & ceux qui
font fallacieux . Cette regle
eft toute diférente de celle
qui eft dans l'Art de penfer.
D'autres regles particuliers,
pour éviter les faux jugemens
qui fe font par l'illufion des
belles , mais fauffes apparences
, par les préjugez trompeurs
, par la confufion des
objets genéraux , foit entre
eux , foit avec les idées particulieres
, ou des fauffes idées
avec les veritables , ou de
l'acceffoire avec le principal,
ou de la fubftance d'un fair
GALANT. 153
avec fes circonftances, ou des
fauffes conféquences avec les
antecedens. Diverſes regles
pour la jufteffe dans les raifonnemens
, pour éviter les
fautes de jugement dans les
demandes , & dans les réponfes
, dans le choix des
opinions probables , dans nos
croyances , dans nos eſpérances
, dans nos craintes,
dans nos deffcins , à l'égard
des évenemens futurs incer- @
tains , dans la prétendue oppofition
que le vulgaire trouve
entre la fpéculation , & la
pratique. Une Lifté des
pre154
MERCURE
miers principes du bon fens,
des fauffes perfuafions , des
fentimens forcez , des enpeſchemens
à la perfuafion ,
& de leurs remedes . Plufieurs
autres Regles pour
convaincre entierement.
Comme la beauté de l'ef
prit confifte à eftre fécond
en penfées fur toute forte de
fujets , fans en excepter les
plus fteriles ; à les avoir belles
, & à donner un beau
tour à ce qu'on dit , le qua
triéme Tome eft divifé en
trois Parties, dont la premiere
eft compofée de treize MéGALANT.
155
thodes generales, & de cinq
cou fix particulieres , pour
avoir un nombre innombrable
de penfées fur toute forte
de fujets , & principalement
fur les matieres Prédicables,
fur les Morales, & fur les Politiques.
Elle a pour titre
l'Art de la fecondité de l'EL
prit . La feconde eft l'Art des
belles & folides pensées, qui
confifteen diverfes reflcxions
fur les diverfes fources
de la beauté des penfées,
d'où l'on a tiré des regles
pour en faire quantité fur
quelque fujet que ce puiffe
V
156 MERCURE
eftre, tant par imitation que
de foy-mefme , ce qui corrige
le vice qui fe pourroir
trouver dans la premiere Partie.
La troifiéme eft l'Art du
beau tour, où le ftile délicat
& galant eft mis en méthode,
& où l'on donne à l'efprit di
verſes ouvertures qui le rendent
fécond en beaux tours.
Le cinquiéme Tome eft
L'Homme derude , ou l'Art de
cultiver fon esprit en étudiant,
celuy des autres en enfeignant,
pour pouvoir faire aisément, &
faire faire aux autres avec la
mefme facilité de grands progrés
GALANT. 157
dans l'étude , tant des Langues
que des Sciences . Il eft divifé
en douze Parties. La premiere
eft l'Art de lire les
bons Autheurs , & contient
les reflections qu'il faut faire
fur les termes , fur les propo
fitions , fur les preuves ou argumens,
fur tout le tiffu d'un
Difcours pour en mieux penetrer
le fens , pour en découvrir
les beautez cachées,
qui ne paroiffent pas aux
yeux du vulgaire, & par conféquent
pour y trouver plus
de plaifir . La feconde , eft
l'Art d'ouvrir les efprits felon
158 MERCURE
>
la diverfité du génie. On y
trouve une methode pour enfeigner
quelque Langue , ou
quelque Science que ce foit,
en jouant ,foit à des Jeux ou
l'on eft affis , comme les Cartes
, les Dames , foit à des
Jeux de converſation , ou à
des Jeux de mouvement moderé
, comme les Quilles , la
Boule , le Billard , le Palet,
& c. La 3. eft l'Art de la netteté
ou clarté du ftile. La 4.
contient les
remarques du
peu de progrés qu'on fait ordinairement
dans l'étude des
Sciences & des Langues , &
GALANT. 159
les
remedes à ce qui peut
empeſcher
qu'on n'en faſſe
davantage
. La 5. renferme
d'autres remarques
des vices
d'efprit, tant naturels, qu'ac
quis dans les études , avec
leurs remedes. La 6. eft une
Lifte des principales
chofes
qui corrompent
le jugement.
' La 7. contient
diverfes loix
de la difpute. La 8. eft une
méthode
particuliere pour
conferer avec les Herétiques.
La 9. expofe les contremines
politiques
de la chicane. La
10. eft une méthode pour
faire des recueils, La 1. en
160 MERCURE
eft une pour compoſer une
Prédication ; & la 12. eft un
Dictionnaire par ordre alphabetique
, qui fert auffi de Table
à tout l'Ouvrage . Il eft
compofé de tous les principaux
termes qui s'y trou
vent , & de plufieurs autres
qui s'employent ordinairement
dans les Difcours moraux,
fpirituels , & politiques .
Chacun de ces termes y eft.
expliqué par fa définition
exacte , par fon étimologie
quand elle fe trouve , par fes
finonimes , par fes épithetes,
ou attributs propres. Plus,
GALANT. 161
chaque terme generique y
eft divifé en fes efpeces , &
en fes diférences fpécifiques,
& mefine accidentelles ; par
exemple , Foy vive ou morte,
humaine ou divine . A cha
que caufe , on ajoûte les effets
qu'elle peut produire à chaque
effet , les caufes d'où il
peut proceder ; aux accidens,
leurs objets , leurs fujets ,leurs
manieres de regarder leurs
objets, leurs principes, leurs
fins ,aux qualitez bonnes ou
mauvaiſes , leurs marques ,
leurs apparences vrayes ou
fauffes , leurs oppoſez ; aux
Fevrier 1683.
B
162 MERCURE
1
fignes , fimboles ou figures,
on ajoûte les chofes qu'elles
fignifient, comme à la Mer,
l'inconftance
; aux choſes figurées
, leurs figures ; & à la
fin , il y a un Traité des divers
ufages que l'on peut faire
de ce Dictionnaire , comme
le moyen de trouver les
raifons folides d'un nombre
innombrable
de chofes dans
toutes les Sciences ; tous les
degrez d'eſtre d'un fujet,
toutes les convenances
, &
les diférences qu'a ce fujet,
avec quantité d'autres , &c.
Jugez, Madame, par la beau-
1

Улсд беранте
PROLE
1683
GALANT. 163
té de ce Plan , quelle utilité
le Public doit recevoir des
Conférences que
feront ces
nouveaux Académiciens , fur
tant de chofes qui peuvent
fervir à former l'efprit de
l'Homme , & à le rendre
fait.
par
Le Jeton de la Maiſon de
de Madame la Dauphine
m'ayant eſté donné trop tard
le mois paffé , je ne pûs le
mettre dans fon rang parmy
les autres. C'est ce qui m'a
obligé à le faire graver feul.
Le Portrait de cette Princeffe
eft à la face droite . On voit
O ij
164 MERCURE
au Revers une Aigle fur fon
aire avec fon Aiglon , & ces
paroles.
PROLEM DAT JOVE DIGNAM .
Comme on peut dire que
l'Aigle fait des Petits dignes
de Jupiter , qui eft le plus
grand des Dieux , puis que
nous apprenons de la Fable,
que cet Oifeau a efté choify
pour le fervir, l'accompagner
& porter la foudre ; de mefme
Madame la Dauphine, en
donnant la naiffance à Monfeigneur
le Duc de Bourgogne
, donne au plus grand
Roy du Monde , un Fils qui
GALANT. 165
fera un jour digne de l'ac
compagner dans toutes fes
entrepriſes , & digne enfin
de porter par tout la terreur
de les Armes . On a trouvé
cette Devife tres- belle . Elle
eft de M' l'Abbé Tallemand
le jeune.
La Ville de Roüen ayant
changé fes Armes, & pris un
Navire au lieu du Mouton
qu'elle portoit , a fait auffi
batre des Jetons. Ils ont efté
gravez par M' Loire.
T
Il me reste à vous parler
des Jetons que les Agens de
Change & Banque de Paris
166 MERCURE
ont fait graver cette année
pour leur Communauté. On
y voit d'un cofté la Bonne-
Foy , ayant à fes coftez la
Renommée & l'Abondance .
Ces paroles font autour,
Utrumque tuetur in und, pour
faire connoiftre
que par le
moyen de la bonne- foy qui
regne dans le commerce,
on conferve l'abondance &
la réputation . La Prudence:
eft fur le Revers , avec des
Perles , Pierreries , & autres
richeffes aupres d'elle , & ces
paroles , Et fervat, & auget.
L'application en eft aisée.
4

GALANT. 167
Cette Compagnie dont la
France tire de grandes utilitez,
fut établie fous le Regne
de Charles IX. Sa principale
fonction eft de ménager avec
prudence le crédit de tous
les Gens d'affaires & de commerce,
de faire triompher par
tout la bonne-foy , d'empef
cher les manquemens de
role , les fauffetez, & tous les
deffeins de ceux qui pour
réüffir voudroient employer
la fraude. Il n'y a peut- eftre
point de Profeffion au monde
, dans laquelle il foit neccffaire
d'avoir plus d'efprit
pa168
MERCURE
& de pénétration . Ceux qui
font de ce Corps ont affaire
tous les jours à toute forte de
Géns , & de diférens cara-
&teres pour le génie, & pour
la maniere de traiter. Il faut
qu'un Agent, pour eſtre habile,
foit naturellement honnefte
Homme, s'il veut s'at
tirer la confiance & la confi- §
dence de tout le monde . Sans
cela , il eſt impoſſible qu'il
faffe rien, tant il y a de délicateffe
dans cet Art.
Je vous ay dit la derniere
fois , en vous parlant des Jetons
du Tréfor Royal , qu'il
Sen
en
GALANT. 169
en falloit deux mille fix cens
d'argent , j'ay dû vous dire,
vingt-fix mille.
On a fouvent demandé
pourquoy Mercure prenoit
le nom de Galant , luy qui
n'eftoit en
réputation parmy
les Dieux , que de fçavoir
s'acquiter d'un meſſage avec
adreffe, M Perry de Com-
3
piegne , qui eft fans-doute
Amy de ce Dieu, en a donné
la
raifon dans les Vers qui
fuivent.
Fevrier 1683. P
170 MERCURE
MERCURE
NOMME' GALANT
par les Dieux.
U
lable,
N jour les Dieux eftant à
Se mirent tous de belle humour,
Chacun rioit du meilleur de fon
CoeHT,
Et prenoit foin d'y paroiſtre agrea»
ble.
Momus , comme on fait , grand
parleur,
Pendant toute cette ripaille
Parla beaucoup, mais ne dit rien
qui vaille,
Et ce luyfutun grand malheur .
Mercure qui pour lors tout chargé de
nouvelles
GALANT. 171
Venoit de courir les Ruelles,
En fit un conte à la celefte Cour,
Et l'entretint fi bien des fecrets de
l'amour, MMOD
Que jufques au recit de la moindre
avanture
Chacun admira fon talent.
Auffi depuis ce temps Mercure)
Fut nomme Mercure Galant.
Une fort aimable Perfonne,
à qui mille belles qualice z
attirent une eſtime generale,
voulant donner des marques
de fon fouvenir à une Amie
pleine de mérite, dont la Fef
te s'approchoit , pria le plus
excellent Homme que nous
ayons pour l'Angelique , &
Pij
172 MERCURE
à qui les plus beaux Ouvrages
ne coûtét que la peine de les
écrire, de préparer un Cocert
exprés , pour aller ce jour- là
donner une Serenade à cette
Amie, qui demeuroit dans
fon Voifinage. Ce Concert
fut compofe de deux Angeliques
, d'un Deffus , & d'une
Baffe de Viole . Celuy qui fit
les Pieces n'eut befoin que
de la Belle , & de luy pour
les executer fur l'Angelique.
Le Deffus & la Baffe de Viole
, furent touchez admirablement
par deux Perfonnes
choifies pour cela. La Belle,
GALANT 173
pour pouffer plus loin la galanterie,
joignit un Bouquet
à la Serenade . Ce Bouquet
efté fort approuvé. Jamais on
n'en vit aucun d'une invention
plus finguliere. C'eftoit
unMont-Parnaffe, fur le haut
duquel on voyoit Apol
lon, qui invitoit fes Soeurs à
chanter les louanges d'une
nouvelle Mufe , dont il vou
loit qu'on celebraft ce jour
là la Fefte. Les Mufes pour
pour
fatisfaire leur Souverain , &
pour fe contenter elles-mef
mes , defcendoient de la
Montagne , afin de venir
Piij
174 MERCURE
27
complimenter cette illuftre
Soeur , & luy préfenter chacune
uns Bouquet. Quelques-
unes des plus empref
fées paroiffoient au bas de
la Montagne , en état de la
prier de vouloir accepter de
Cheval Pégafe. L'enjouée.
Erato eftoit de ce nombre.
Il fembloit qu'elle plaifantaft
l'amour du perfonnage
de
Palfrenier
de Pégafe , qui
joüoit dans cette occafion ,
& que l'amour luy faifoit connoiftre
qu'apres avoir tenté
toutes chofes inutilement
pour devenir des Amis de la
GALANT 175
charmante Perfonne qu'on
regaloit du Bouquet, il avoit
voulu voir s'il ne pourroit
point avoir une entrée libre
chez elle , en conduifant le
Bagage du Parnaffe, & por
tant fur fon dos dans fon Carquois
l'Eponge, l'Etrille , fe
Peigne , & les autres uftanciles
de la Toilete du Cheval
aîlé. Il tenoit en main Pégafe
, qui avoit par deffous fes
aîles deux Paniers d'Armée,
dot l'un eftoit plein de Fleurs
d'Orange, & l'autre de Chanfons
& de Billets doux des
neuf Soeurs . Le Parnaffe ef
2
P
176 MERCURE
toit orné d'un nombre infiny
de Fleurs naturelles , les plus
rares de la faifon . Apollon
joignit à tout ce que je viens
de vous dire, un magnifique
Bouquet de Fleurs artificiel
les, enrichy de Perles , de Diamans
, d'Emeraudes , & de
Rubis . Un Roffignol eftoit
placé fur le haut des Fleurs.
Toutes chofes eftant preftes,.
& la veille de la Fefte venue,
on fe rédit fur les 11. heures du
foir chez la Demoiſelle, pour
qui le Concert avoit efté préparé.
Une de fes Soeurs avoit
pris le foin de tout ce qui
GALANT. 177

eftoit neceffaire , pour empefcher
qu'elle ne sapperceuft
du deffein que l'on
avoit. On la laiffa s'endormir,
apres quoy Apollon, les Mufes,
la Déeffe Flore, l'Amour
& Pégaſe, furent placez dans
fon Antichambre , avec les
Perfonnes qui eftoient de
cette Fefte. On fit entendre
autli-toft une Symphonie
tres douce . Elle fut fuivie de
plufieursPieces que l'on joua,
lefquelles finies, la Belle qui
donnoit la Serenade, & qui a
la voix admirable , chanta
quelques Vers à la loüange
178 MERCURE
de fon Amie. Les Mufes ne
demeurerent pas muetes. I
fe fit entre elles un Dialogue
affez long , auffi bien qu'en
tre Erato & l'Amour. L'ai
mable Endormie s'éveilla au
bruit de cette Mufique , &
en mefme temps ayant pris
une Indienne , elle ouvrit fa
Chambre, & paffa au lieu où
la Serenade fe donnoit. On
recommença les Pieces qu'on
avoit déja joüées , & le Concert
achevé , les honneſtetez
reçcues & rendus , le Parnaffe
& le Bouquet veus , les Paniers
vuidez, les Billets doux
GALANT: 179
leûs , & ceux des Mufes
chantez , on fe fépara avec
toutes les marques poffibles
d'une reciproque fatifaction.
La Belle qu'on avoit fi galamment
regalée, pria tous ceux
de la Compagnie de venir le
lendemain en recevoir fes remercîmens
. On fe rendit
chez elle le foir , & l'on y
trouva deux Illuftres du Sie
cle , l'un pour le Claveffin ,
l'autre pour le Lut. Apres
qu'ils fe furent fait admirer
longtemps par la beauté, &
par la délicateffe de leur jeu ,
on vint avertir que l'on avoit
180 MERCURE
fervy le Soupé. On entra
auffi-toft dans une autre
Chambre , que l'on trouva
toute parfemée de Tubéreufes,
& de Fleurs d'Orange. Le
Lieu fembloit enchanté, tant
l'odeur qu'elles jettoient eftoit
agreable. A main gauche
en entrant dans cette Cham
bre , on voit un Alcove , au
fond duquel eftoit une Ta
ble, où l'on avoit placé le Par
naffe , & le riche Bouquet.
d'Apollon. Aux deux coſtez,
& au devant , eſtoient plufieurs
Pots de
Tubéreufes ,
dont les fleurs fe
joignant
1
GALANT. 181
par le haut , formoient une
elpece de Couronne. Le
cintre de l'Alcove, & tout le
tour de la Chambre, eftoient,
garnis de Feftons de Fleurs,
& il n'y avoit point de Miroirs,
de Lufires,de Cabinets,
de Porcelaines , de Girandoles
, de Verres , & de Flambeaux,
qui n'en fuffent ornez
ou remplis. Ces Fleurs au
devant de l'Alcove , eftoient,
mêlées de Flâmes d'or, & aux
deux coftez on avoit mis des
Deviles pour chacun des
Conviez. Apres que l'on fut
un peu emis de l'étonne182
MERCURE
ment où tant de galanterie
avoit jetté l'Aſſemblée, on ſe
mit à table , & en mefme
temps on vit entrer deux
Déeffes, qu'on pouvoit croire
Amies du Printemps, qu'elles
reprefentoient fort bien . El-
' les eftoient fuivies de deux
jolies Filles, portant des Baffins
chargez de Couronnes
de fleurs , dont les Conviez
curent tous la tefte ornée.
Ces Couronnes eftoient diférentes
, & faites avec tant
d'art, que tout le monde cria
que Flore elle - mefme s'en
eftoit mêlée. Cet ornement
GALANT 183
રે donne une nouvelle grace
la Compagnie. Le Repas fut
propre, délicat, & abondant;
& comme chacun fe trouva
de belle humeur , on chanta
plufieurs Chanfons qu'on fit
inpromptu , & qui le firent
durer jufques à minuit. Au
fortir de table, tous ces Illuf
tres tinrent leur partie dans
un Concert general , qu'ils
executerent avec autant de
jufteffe que s'ils l'avoient
longtemps concerté. Le jour
eftoit preft de commencer
quand on fe quitta , & on ne
peut eftre plus content que
184 MERCURE
les deux Amies le furent l'une
de l'autre.
a
204
Je vous ay promis la def
cription du nouveau Jeu des
Conqueftes du Roy , que M
Jaugeon fait voir cette année
à la Foire de S. Germain . Il
fert de Bordure au Jeu du
Monde , & comprend les
prifes des Villes , & les Ba
tailles données depuis celle
de Rocroy , jufqu'à l'entrée
de nos Troupes dans Cafal
le tout dans un ordre Chro
nologique , avec les noms
de ceux qui ont fait ces fa
meufes Actions. Les petits
GALANT. 185.
Tableaux où toutes ces chofes
fe trouvent, font entrecoupez
fur la premiere Platebande
, de petites Statues de
toutes les héroïques Vertus
du Roy, par raport à toutes
les Nations de l'Europe , qui
ont au deffus d'elles les Ar
mes de leur Souverain , & au
deffous leur Devife , & les
Ordres de Chevalerie les plus
confidérables de leurs Etats.
Sur la feconde Platebande ,
Ics Actions du Roy font continuées
au deffous des Figures
qui marquent chaque Nation
Etrangère , avec le nom du
Fevrier 16
Q
186 MERCURE
Prince qui la gouverne , &
le temps qu'il a commencé
de regner. La troifiéme Pla
tebande eft d'une ordonnan
ce pareille à la premiere, c'eſt
à dire , que les Actions du
Roy y font placées de mef
me, entrecoupées de Figures,
qui repréfentent au lieu des
Vertus , les Plaifirs dominans
des diférentes Nations de
l'Europe , leurs inclinations,
les découvertes qu'elles ont
faites , & les Inftrumens de
Mufique qu'elles touchent
le mieux. Cette troifiéme
Platebande qui finit par la
GALANT. 187
Paix de 1668. tient ainfi que
la premiere à celle où eſt le
Jeu , qui contient quatre Cadres
, où font les grandes
Conqueftes que Sa Majefté
a faites depuis 1672. fur la
Hollande , Allemagne, l'E
pagne , & l'Italie , avec les Combats de Terre & des
Mer
qui fe font donnez . Outre les
quatre Cadres qui renfer
ment toutes ces chofes , il y
a ncuf Tableaux qui entrecoupent
les Platebandes repréfentant
le Paffage du
Rhin , & les Batailles de
Mont-Caffel , de Senef, de
Qij
188 MERCURE
Zintzin , de Stromboli , d'Agofta
, de Palerme , & de la
Tamife .
Toutes ces choſes qui forment
le Jeu des Conqueftes
du Roy , s'apprennent par le
moyen d'une Bille , qu'une
reffort chaffe dans un Mail
couvert d'un Berceau, afin de
n'empêcher pas l'exercice du
Jeu du Monde. La Bille fait
tout le tour de la Table ou
font ces deux Jeux , & en
paffint ouvre quatre Portes
pofées à l'extrémité des qua
tre Cadres , où font les der- s
nieres Conquestes de Sa MaGALANT.
189
jefté. Quand cès Portes s'ou
vrét, elles font tournoyer une
autre Bille dans chacun des
Cadres, & cette Bille s'arrefte
au hazard. Ainfi par un Jeu
aile , innocent , & agreable,
on a le plaifir de connoiftre
les plus grandes Actions
qu'on ait jamais faites dans
l'Europe , avec ce qui s'y
trouve de plus grand , & de
plus confidérable
, par raport
toutes les Nations.
Ceux qui font le plus bruit
pendant leur vie , ne font pas
toûjours ceux qui meurent
avec le plus grand éclat. M
*
190 MERCURE
le Comte de Shaffſbury eft
de ce nombre , puis qu'apres
avoir efté tant qu'il a vécu à
la tefte de divers Partys , &
joué quantité de perfonnages
fur le Théatre du Monde, il
eft mort à Amfterdam où il
s'eftoit retiré, parce que l'Angleterre
jouit aujourd'huy
d'un heureufe tranquillité, &
qu'un état fi paiſible, eft fou
vent funefte à ceux qui n'aiment
pas le repos. Ce Comte
en eftoit ennemy. Il avoit
efté Secretaire de feu Cromvel.
C'eft affez pour faire connoiftre
qu'il devoit avoir de
4
GALANT 191
entre.
l'efprit ; mais que cet efprit
eftoit à craindre. Il fut creé
Lord , ou Pair du Royaume
d'Angleterre en 1660. &
Comte en 1672. On le fit en
fuite Chancelier & Préfident
du Confeil Privé. Ses
priſes cótinuelles luy avoient
fait perdre ces deux grandes
Charges . Il a efté mis fou
vent dans la Tour de Londres
;mais quand on s'eft fait
un grand nombre de Creatures
, & qu'avec beaucoup
d'efprit on a de la hardieffe
& de l'intrépidité , on trouve
prefque toujours les moyens.
#
192. MERCURE
de fe tirer des plus méchantes
affaires. Une maladie l'a emporté
en fort peu de jours.
Nous avons perdu Madame
la Chanceliere Seguier,
morte icy dans fon Hôtel le
fixiéme de ce mois. Sa vertu
& fa pietén'ont pas paru avec
moins d'éclat das fes derniers
jours , qu'elles en ont eu pendant
tout le cours d'une vie
auffi illuftre qu'on l'a veuë
heurcufe & longue. Elle ef
toit âgée de quatre-vingts
huit ans , & l'on peut dire
qu'elle les atous paffez dans
un exercice continuel de devotion
GALANT. 193
de
votion & de charité. Les larmes
de tous les Pauvres en
font des marques d'autant
plus glorieufes , qu'elles font
finceres. Elle leur faifoit donner
tous les ans un quart
fon revenu. Les derniers foins
qu'elle eur en mourant , &
les dernieres paroles qu'elle
prononça , furent pour eux;
car quoy qu'elle mouruft
dans le fein de fa Famille, environnée
de tous les Enfans
qu'elle aimoit tres-tendre.
ment, & qui ne pouvoient
luy déguiler leur douleur,
elle ne fe fouvint, & ne parla
Fevrier 1683. R
194 MERCURE
que des Pauvres.
Vous fçavez qu'elle eftoit
Veuve de Meffire Pierre Seguier
, Duc de Villemor,
Comte de Gien , Comman
deur des Ordres du Roy,
Chancelier & Garde des
Sceaux de France , qui mourut
il y a onze ans . Vous le
nommer , c'est vous faire fon
éloge. Vous n'avez pas oublié
que la France l'a regreté
comme un des plus grands
Hommes de fon fiecle , élevé
fon feul mérite à la plus
haute dignité du Royaume,
apres avoir paffé par tous les
par
GALANT. 195
Ca
grands Emplois de la Robe ,
Il a efté quarante ans Chancelier
, honoré de l'amitié de
deux Roys , au fervice def
quels il a eu un attachement
inviolable , chery des Peuples
, & admiré de tout le
monde. Je ne vous dis point
qu'il avoit un gouft merveil
leux pour les Lettres , &
une eftime particuliere pour
tous ceux qui en font profef
fion. Il fuffit de vous faire
fouvenir qu'il eftoit Protecteur
de l'Académie Françoife,
qualité fi glorieufe, que
le plus grand Roy du Monde
Rij
196 MERCURE
a bien voulu la prendre apres
luy.
Ileftoit d'une des plus no .
bles & des plus anciennes
Maifons du Païs de Quercy,
où le nom de Seguier a efté
illuftre dans l'Epée , longtemps
avant qu'il l'ait efté icy
dans la Robe , où par le mérite
de ceux qui l'ont porté, il
a efté élevé au comble des
honneurs & des dignitez .
On n'a rien veu depuis
fort longtemps d'auffi magnifique
, ny d'auffi augufte,
que le Spectacle de la Pompe
funcbre qui fe fit pour MadaGALANT.
197
me la Chanceliere Seguier,
dans l'Eglife de S. Euftache
le Vendredy 12. de ce mois.
Toutes le? Perfonnes de la
premiere qualité y eftoient,
Madame la Chanceliere ayat
efté alliée parfes Enfans preftout
ce qu'il y a de
que
plus grand , & de plus illuf.
tre dans le Royaume . Elle
avoit deux Filles , Marie &
Charlote Seguier. Marie é
poufa en premieres nôces Céfar
du Cambout , Marquis de
Coilin, Lieutenant General
des Armées du Roy , Colonel
General des Suiffes &
Rij
198 MERCURE
Grifons , tué au Siege d'Aire
à l'âge de 28. ans , lors qu'il
alloit eftre honore du Bâton
de Maréchal de France . Je
vous ay tant parlé de cette
illuftre Maiſon , où toutes les
Vertus femblent eftre natu
relles & heréditaires , que je
ne croy pas devoir repeter icy
ce que perfonne n'ignore.De
ce premier Mariage font venus
Armand du Cambout,
Duc de Coiflin , Pair de France
, en qui la bravoure , la
grandeur d'ame , la fermeté
de courage , la fincerité , la
bonne foy , & toutes les Ver
GALANT. 199
t
tus qui peuvent rendre illuftre
un Homme de fa qualité
, fe trouvent avec un fort
grand éclat , Pierre du Cam
bout de Coiflin , Evefque
d'Orleans , Abbé de S. Victor,
& Premier Aumônier du
Roy , regardé de tout le Clergé
de France comme un des
plus fages, des plus vertueux,
& des plus éclairez Prélats
qui le compofent , & Charles
du Cambout , Chevalier de
Coiflin, digne de deux Freres
fi
illuftres
. me
M le Duc de Coiflin a
époufé Magdelaine du Hal-
R iiij
200 MERCURE
gret de Cargrais , Heritiere
d'une grande & ancienne
Maifon de Bretagne
. La pieté
, la vertu , l'efprit & la conduite
de cette Dame , font
encor plus recommandables
,
que les grands avantages
qu'elle a du cofté de la Na
ture , & de la Fortune. Elle a
pour Enfans Pierre de Coif
lin , Colonel
d'un Régiment
de Cavalerie. ( Son mérite eft
connu de tout le monde . Il
s'eft fignalé en plufieurs
occafions
, & jamais Fils ne fui
vit mieux les glorieux
exem
ples d'un Pere auffi generaleGALANT.
201
ment eftimé que l'eft M' le
Duc de Coiffin . ) Henry-
Charles du Cambout , Abbé
de Coiflin , reçeu en ſurvivance
de la Charge de Premier
Aumônier du Roy, &
dont l'érudition & la fageffe
éclatent déja , quoy qu'il foit
encor fort jeune , & Magdelaine
du Cambout de Coiflin
leur Soeur , qui eft une jeune
& fort aimable Perſonne ,
qui les foins de Madame la
Chanceliere fa Bifaycule , ont
donné unc éducation tres>
digne de fa naiffance.
La mefme Marie Séguier
202 MERCURE
A
époufa en fecondes nôces
Guy de Boifdauphin , Marquis
de Laval , Lieutenant
General des Armées du Roy,
tué devant Dunquerque
. Elle
en a eu Magdelaine de Laval,
Veuve de Louis d'Alloigny,
Marquis de Rochefort , Maréchal
de France General des
Armées du Roy , Capitaine
de fes Gardes, & Gouverneur
pour Sa Majesté en Lorraine.
Madame la Maréchale de
Rochefort eft Dame d'A-.
tour de Madame la Dauphi
ne , & l'eftime generale qu'-
elle s'eſt acquiſe par fon méGALANT.
203
- rite , dit plus à fon avantage
que tout ce que je pourrois
vous en dire. Elle a deux
Enfans , Louis d'Alloigny,
Marquis de Rochefort , &
Marguerite -Henriete d'Alloigny
, mariée à …………… . de
Brichanteau , Marquis de
Nangy, Colonel d'un Regiment
d'Infanterie. De ce
Mariage il y a un Fils encore
au Berceau.
Charlote Seguier s'eſt mariée
deux fois , ainſi que Marie
fa Soeur. Elle époufa en premieres
nôces Maximilian de
Bethune, Duc de Sully, Pair
204 MERCURE
de France , dont elle a eu
Pierre -Maximilian de Bethune,
Duc de Sully ; Magdelaine
de Bethune , Reli
gieufe Carmelite à Pontoiſe;
& Catherine de Bethune, mariée
auffi deux fois , la premiere
à Armand de Gramont
, Comte de Guiche,
Lieutenant General des Armées
du Roy, Colonel des
Gardes Françoiſes ; & la feconde
à Henry de Daillon ,
Duc du Lude, Pair & Grand-
Maistre de l'Artillerie de
France, Chevalier des Or
dres , & Lieutenant General
GALANT. 205
des Armées du Roy. M'le
Duc de Sully a épousé Antoinete
Servien, Fille de M
Servien, Sur - Intendant des
Finances. Il en a deux Fils &
deux Filles.
Charlote Seguier a épouſé
en fecondes nôces . Henry
legitimé de France , Duc de
Verneuil , Fils de Henry le
Grand, Gouverneur de Languedoc
, mort depuis huit
mois . Le merite de ce Prince
vous eft fi connu , & je vous
en ay parlé fi au long dans
d'autres Lettres , que je ne
vous en diray rien dans
celle- cy.
206 MERCURE
Je ne finirois jamais cet
Article, fi je voulois y ajoûter
un détail exact de toutes les
autres Alliances de Madame
la Chanceliere Seguier. M
les Ducs de Luynes & de
Chevreufe , Mle Prince de
Fuftemberg, M les Marquis
de Pompadour, de Lavardin ,
de Nantouillet, de S.Luc, de
Tavannes , de Monrevel , &
Aubeterre , font fes Neveux.
Voyez , Madame , fi je n'ay
pas eu raifon de vous dire
que par Mefdames fes Filles
qui font entrées dans les premieres
Maifons de France,
GALANT. 207
.
elle eftoit alliée à tout ce qu'il
y a de grand & d'illuftre
dans le Royaume.
3
Son Corps fut porté le 17.
de ce mois aux Carmelites
de Pontoife , où elle a efté.
enterrée aupres de M le
Chancelier Seguier fonMary,
Fondateur du Convent de
ces Religieufes.
Le jour précedét 16.du mois,
fix Députez de l'Académie
Fraçoife,fçavoir M'Mezeray,
M Charpentier, M. l'Abbé de
la Chambre , M Benferade ,
MRofe Secretaire du Cabi
net, & M' l'Abbé de Lavau
I
208 MERCURE
Garde de la Bibliotheque du
Roy,vinrent faire les Compli
més de leur Compagnie à M
le Duc deCoiflin. Vous fçavez
qu'il eft un de ceux qui la
compofent, & qu'il n'y eft pas
moins confideré par fon merite
particulier , que par les
grandes obligatios que l'Académie
reconoît avoir à toute
fon illuftre Maiſon , dans laquelle
ce grand Corps a ,pour
ainfi dire,pris fa naiſſance, & a
êté élevé. M'leDuc de Coiflin
eft Petit- Neveu de M❜le Cardinal
Duc de Richelieu , &
Petit-Fils de M ' le Chancelier
GALANT 209
Seguier, dont l'un a efté Fondateur,
& l'autre Protecteur
de l'Académie
. M Rofe portoit
la parole. Je tâcheray
d'avoir la Harangue , & la
Réponse de M le Duc de
Coiflin. Ces Pieces font dignes
de l'un & de l'autre , &
meritent voftre curiofité.
Il femble qu'il n'y ait perfonne
qui ne fe puiffe tirer
d'un Procés , en offrant de
fatisfaire aux prétentions de
fa Partie. C'eft cependant ce
que la bigearre humeur d'un
Mary fantafque rend impoffible
à un Cavalier qui luy
Fevrier 1683. S
210 MERCURE
accorde volontairement tout
ce qu'il demande . Ce Cavalier
eft un de ces Gens, qui
ayant l'efprit aifé , fe font recevoir
par tout d'une maniere
agreable. Il a beaucoup de
délicateffe, de difcernement,
& de bon gouft , raiſonne admirablement
fur toutes chofes,
& peu de Perfonnes pourroient
fournir à la converfastion,
avec autant d'agrément
qu'il fait. Auffi voit -il tout ce
qu'il y a de Gens de diftinction
& de mérite dans une
-petite Ville , où il paffe ordimairement
une partie de l'an-
"
GALANT. 211
née. Il y voit entr'autres une
Dame fort bien faite, & qui
s'eftant appliquée dés fon
plus jeune âge à fe cultiver
l'efprit par les belles connɔiſfances
, eft regardée comme
la Merveille de la Province.
Ils ont l'un
pour
l'autre une
mutuelle eftime qui les rend
Amis ; mais quoy que le Cavalier
n'aime rien tant que
l'entretien de la Dame, il la
voit plus rarement qu'aucune
autre de la Ville , par la méchante
humeur du Mary.
C'eſt un Homme pour qui
les Procés font d'un ragouft
Sij
212 MERCURE
merveilleux . Il en fait à tout
le monde dés la moindre occafion
qu'il en peut trouver,
& il y a fort longtemps qu'il
en auroit fait au Cavalier, fi
la contrarieté de fentimens
dans la converfation, eftoit
un fujet qui puft obliger les
Gens à venir devant le Juge.
S'ils ne plaident pas, on
les
voit du moins dans une eternelle
conteftation . Si - toft
que le Cavalier a pris un party,
le Mary en prend un au
tre, & c'eft fouvent avec unë
aigreur qui fait connoiftre
qu'il ne feroit pas fâché d'en
GALANT. 213
venir à la querelle . Le Ca- valierqui confidere Cala
Dame,
ne fe fait aucune honte de fé
confeffer vaincu , quand la
difpute s'échauffe ; & fi la
Dame reproche en fecret à
fon Mary que fes manieres
pour le Cavalier font brufques
& inciviles, il luy répond fiérement
qu'elle fe laiffe gâter
l'efprit par les nouvelles opinions
qu'il luy debite, & que
ceux de fon efpece qui veulent
paffer pour beauxEfprits,
ne peuvent fervir qu'à caufer
du trouble dans les Mariages.
Comme elle a beaucoup de
214 MERCURE
fagefle & de vertu, & qu'elle
regarde l'obligation de contenter
fon Mary , comme le
premier de tous fes devoirs ,
elle a voulu plufieurs fois renoncer
à voir le Cavalier ;
mais le Mary s'y est toujours
oppofé , & il fe fait une joye
de le rencontrer quelquefois
chez luy par le plaifir de le
contredire. Les choſes ont
enfin efté pouffées plus loin
depuis peu de temps. Voicy
ce qui s'eft paffé. Le Cavalier,
ayant efté averty un jour
d'affez bon matin que le
Mary eftoit party le foir préGALANT.
215
cedent pour ſe trouver à une
Cerémonie qui fe devoit faire
à trois lieues de là , voulut
profiter de l'occafion , & fe
difpofa fur les neuf heures.
à rendre vifite à la Dame,
ſçachant qu'elle ne feroit aucune
façon de le recevoir à
fa Toilete. Il faifoit grand
froid , & un broüillard épais
répandu dans l'air rendoit
le trajet affez incommode.
Le Cavalier ayant fort peu de
cheveux, & eftant fujet à s'enrumer,
laiffa fon Bonnet de
nuit fur fa tefte , mit fon Cha
peau par deffus, s'envelopa le
216 MERCURE
nez d'un Manteau, & fe rendit
ainfi chez la Dame. Le
hazard luy fit trouver fa Femme
de Chambre fur le haut
de l'Efcalier. Il fe défit là de
fon Bonnet , & la pria de le
mettre en lieu, où il puft le
reprendre quand il fortiroit.
Cela eftant fait, il entra dans?
la Chambre de la Dame ,
avec laquelle eftoit une Amie
auffi enjouée que fpirituelle.
Ils commencerent tous trois
auprés d'un grand feu une
converfation
des plus agreables
, & elle ennuya fi peu le
Cavalier , que s'il n'eut pas
entendu
GALANT. 2178
·
entendu fonner midy , il au
roit eu peine à croire qu'elle
cuft efté de trois heures.Il prit
congé de la Dame. Comme
il avoit chaud, que le brouil
lard eftoit diffipé, & que la
Femme de Chambre ne fe
montra point , il oublia qu'il
euft apporté fon Bonnet de
nuit , & ne s'en fouvint que
fur le foir , qu'citant de retour
chez luy , il voulut le
mettre pour lire, ou écrire plus
commodement. Il l'envoya
demander fur l'heure par un
de fes Gens , qui
apprenant
que la Femme de Chambre
Fevrier 1683 . T
218 MERCURE
eftoit occupée , chargea un
petit Laquais de la Maifon
d'aller luy dire tout bas ce
qui l'amenoit. La Femme
de Chambre def- habilloit alors
fa Maiftreffe , & le Laquais
luy ayant fait plufieurs
fignes , le Mary qui cftoit
préfent , s'en apperçeut , &
luy demanda ce qu'il luy vouloit
. Le Laquais , qui eftoit
fimple, fut embaraffé de la
demande , & le Mary l'ayant
preffé de parler d'un ton qui
l'intimida , il luy dit naïvement
que le Cavalier envoyoit
chercher fon Bonnet
GALANT. 219
de nuit , qu'il n'avoit pas fongé
à reprendre lors qu'il eftoit
forty le matin. Ce mot
de Bonnet ayant frapé le
Mary, il dit affez froidement,
qu'il ne croyoit pas qu'en
fon abfence le Cavalier euft
droit de coucher chez luy,
& regardant la Femme de
Chambre , il luy demanda
l'explication de ce myſtere.
Comme elle ne fçavoit pas
fi fa Maistreffe voudroit avouer
la vifite du Cavalier,
elle crût devoir faire l'ignorante
du Bonnet , & fans ré
pondre au Mary , ell
que-
Tij
220 MERCURE
rella le petit Laquais d'eftre
venu dire ce qu'aſſurément
il n'avoit pas entendu. La
Dame de fon côté ne comprenant
rien à ce meſſage ,
ne fçavoit que croire d'un fi
fâcheux incident. Le Mary
fut bientoft déterminé. Dans
l'envie qu'il eut d'éclaircir
cette avanture , il commanda
que l'on fift monter dans
l'Antichambre l'Envoyé du
Cavalier , & y faifant paffer
la Femme de Chambre , il
fe cacha derriere la Tapifferie
, pour entendre le meffage.
Comme il s'eftoit mis en
GALANT. 221
lieu d'où il avoit l'oeil fur elle,
elle n'ofa faire aucun figne à
l'Envoyé , qui ne manqua
point à luy parler du Bonnet.
Le Mary fe montra en meſme
temps . La Femme de
Chambre fort déconcertée ,
traita l'Envoyé d'extravagant;
& l'Envoyé qui craignit d'ef
tre batu, voyant le Maryforty
de fa niche, gagna la porte
le plus promptement qu'il
pût.La Dame ne voulut point
faire un fecret de la vifite
que le Cavalier luy avoft rendue.
Elle apprit à fon Mary
qu'il eftoit venu la voir fur les
T iij
222 MERCURE
¥
neuf heures, luy dit fur quel
les matieres avoir roulé l'entretien
, & le pria de fçavoir
de fon Amie qui avoit toûjours
efté préfente, files chofes
s'eftoient paffées autretrement
qu'elle ne les luy
difoit. Quoy qu'il n'euft au
cun foupçon de la vertu de
fa Femme, il alla chez cette
Amie, & ce qu'il fçeut d'elle
ayant un entier rapport à ce
qu'on venoit de luy dire , il
fe mit en tefte que le Cava
lier , dont il fe croyoit hay,
n'avoit hazardé fon imperti- -
nent meffage que dans le
2
GALANT. 223
deffein de luy faire piece. Il
réfolut auffi- toft de s'en vanger.
Ainfi dés le lendemain,
il l'envoya affigner en répa
ration d'honneur , & dreffa
une Requeſte , dans laquelle
apres avoir énoncé le fait au
Juge , il demandoit que le .
Cavalier fut condamné à declarer
en pleine Audience ,
que témerairement & malicieufement
il auroit envoyé
chercherfon Bonnet de nuit
pour faire infulte à la Femme ,
laquelle il reconnoîtroit pour
Femme de bien , ſe ſoûmettant
à toutes les peines por
Tiiij
224 MERCURE
tées dans les Ordonnances,
contre tous ceux qui font
convaincus d'avoir fait des
fauffetez. Le Juge, à qui on
préfenta la Requeſte, en crût
devoir arrefter,l'effet. Il vint
trouver le Mary , & luy fit
connoiftre combien un pareil
éclat donneroit fujet de
rire; mais il n'obtint rien de
cet efprit obftiné. Le Cavalier
qui ne pût difconvenir
d'eftre l'Autheur du meffage,
déclara la verité touchant le
Bonnet. On interrogea la
Femme de Chambre . Elle
confirma ce qu'il avoit dit ,
GALANT 225
& s'excufa d'avoir feint d'a
bord de n'en rien fçavoir fur
ce qu'elle avoit appréhendé
de s'expoſer à la raillerie.
Voila l'état où eftoient les
part chofes,quand on m'a fait
de l'Avanture. Le Mary ne
fe rendoit point à la raiſon , &
le Cavalier offroit inutilement
de faire telle declaration qu'il
fouhaiteroit devant des Amis
3 communs. Il s'obftinoit à
vouloir qu'il la fift à l'Audience
; & le Juge refufant
de répondre fa Requefte , il
le menaçoit de l'entreprendre
enfon propre nom, com226
MERCURE
me eftant d'intelligence avec
fa Partie.
Je vous marquay la derniere
fois que M Comiers
m'avoit promis une ample
Relation de l'Enfant double
, dont je vous parlay. Ce
fçavant Homme m'a tenu
parole , & je vous fais part
de ce qu'il m'a écrit fur cette
matiere .
GALANT. 227
S2252 Ssessee asss
LETTRE
DE M COMIERS
d'Ambrun , Profeffeur des
Mathématiques à Paris ,
V
Oicy , Monſieur , ce que
je vous avois promis ; la
Relation particuliere de l'Enfant
à deux teftes , né le 7. Janvier
dernier, & les trois Figures tirées
au vif par M Compardel, un
des plus excellents Peintres de
Paris , & qui réuffit auſſi aux
Portraits en Mignature. Vous
228 MERCURE
de
pouvez en faire part au Public,
comme vous l'avez fait efperer
par voftredernier Mercure.
Marie- Anne Cachelen , agée
30. ans , Femme de Maifire
Pliecq, auſſi âgéde 30. ans , Marchand
Chapelier
, à l'Enfeigne
du Bon Laboureur
, Rue Jean-
Robert, Paroille S. Nicolas des
Champs à Paris , ayant fait cinq
beureufes Couches d'un feul Enfant
à la fois , fe trouva pour
fixième fois en travail d'Enfant
le 7.Janvier 1683.
la
La Sage- Femme , Madame
Marcel , appella à fon fecours
M Bonamy , Maitre Chirur
GALANT. 229
gien . Parleur expérience, accompagnée
de leurs foins , la Ma-
Lade accoucha le mefme jour à
huit heures du foir de cet Enfant
à deux teftes , quatre bras ,
deux jambes, & à unefeule marque
du Sexe mafculin , comme
on voit dans les Figures 2. & 3.
n'empefche pas que l'on ne
les puiffe appeller deux Enfans
accolez , empruntant ce terme du
Blazon.
Cela
L'Enfant B , qui eftoit à droite,
& qui reffembloit au Pere , préfenta
un de fes bras , c'est pourquoy
on le baptifa. Ilfut nommé
Claude. Ilfalut faire effort pour
230 MERCURE
le tirer hors de fa premiereprifons
& bien qu'il euft beaucoup fouffertavant
que d'eftre au jour , il
donna encor des marques de vie.
Pourl'autre Enfant A, oufi vous
voulez l'autre moitié de cet Enfant
à deux teftes , ilfortit facilement
du ventre de la Mere ,
je ne croy pas qu'il foit poffible de
voir en cire un plus bel Enfant. Il
mourut en mefme temps que fon
Frere aîné collateral.
Plufieurs Dames m'ont demadé
file Sacrement de Baptefme , qui
n'avoit efté donné qu'intentionnellement
à un feul de ces Enfans,
pouvoit extenfivement fervir à
GALANT. 231
l'autre, à cause de leur connexion,
veu mesme qu'ils n'avoient pour
tous deux que les mefmes jambes,
& une feule marque d'Homme;
& ce qu'ilferoit àpropos defaire,
lors qu'une Sage-Femme a lieude
douter qu'il y ait deux Enfans
accolez comme ceux- cy , & qu'il
n'y en a qu'un quipréſente quelque
partie de fon corps . Comme
mon fentiment ne pourroit tout
au plusfonder qu'une opinion probable
, j'ay répondu qu'il enfaloit
attendre une jufte decifion d'une
Affemblée de Docteurs.
Ce fâcheux accouchement de
ces deux Enfans accolez , fut
232 MERCURE
·
bientoftſuivy de la naissance d'un
autre Garçon , quife porte tresbien
la Mere auffi. Ce troifiéme
Enfant n'eut pas à fouff.ir
pour entrer au monde , puis que
ces deux Freres qui l'avoient de
vancé , avoient (comme on voit
dans la Figure 1.) dix -sept pouces
de longueur CE, & fept pouces
de l'épaule ○ à l'épaule M.
Les Anatomiftes, les Curieux
neferontpasfâchez de trou
ver icy que pour déboiter les os,
comme auffs pour les bien & faci
lement décharner , il lesfautfaire
bouillir dans de l'huile.
Depuis que M¹ Theodore
GALANT. 233
Kerckering , a montré évidem
mentdansfon Anthropogeniæ
Icnographia , ce qu'on peut voir
dans les Mémoires concer
nans les Arts & les Sciences,
préfentez à Monseigneur le
Dauphin en 1672. par M² Denis
, Medecin ordinaire du Roy,
Que les Femmes font des
oeufs , comme tous les Oifeaux
, qu'elles les couvent
elles - mefmes ; & les font
éclore au bout de neuf mois,
& qu'enfin c'eſt à ces oeufs
que les Hommes doivent
leur origine , j'attribuë cet Enfant
double you ces deux Enfans
Fevrier 1683. V
234 MERCURE
accolez , à la collifion des deux
oeufs , faite par quelque matiere
glaireufe , puis mefme que nous
trouvons affez fouvent deux jaunes
, & deux germes dans une
mefme coquille d'oeuf; car bien
que la force de l'imaginationpuiſſe
beaucoupfurlaformation del Enfant
, elle nefauroit neantmoins
luy procurer deux teftes , deux
coeurs, &c.
A
La Relation que je fis de cet
Enfant double , dans une des plus
belles Maifons de Paris , porta
Madame de B. tres- illuftre par
fa naifance , par fon mérite,
parfa vertu toujours folide
GALANT. 235
& exemplaire , à dire que feu
fon premier Fils avoit efte
agreablement marqué , depuis le
deffous de l'oreille le long du col
d'une fonquille tres-bien formée,
dont les cingfeuilles & la tigeparoiffoient
tres diftinctement, pour
s'eftre touchée en cette mefmepartie
avec deux Jonquilles . Elle
affura encor que Mademoiselle
A. avoit apporté fur la cuiffe
droite la marque tres - bienformée
d'une Couronne , & des Chifres,
tels qu'on les voit en plufieurs
Meubles fuperbes de cette Maifon
, celafeulementpour avoir
mis furfa cuiffe droite , le modelle
Thes
Vij
236 MERCURE
en terre que le Sculpteur luy en
avoit apporté. Enfin je conclus que
s'il nefaut que de l'efprit pourfeconderune
belle vive imagina
tion à produire des effets camefurnaturels,
cette illuftre Dame auroit.
pú enfanter des Corps tous fpirituels
, des Enfans tous bril
lans de lumiere , lefquels s'il
estoitpoffible, d'avoir icy bas plus
d'efprit qu'ils en ont, feroient au
tarpleins de feu & de rayons que
le Soleil fimbole de leurs Armesto
Pour éviter que l'imagination,
ou l'appetit dépravé du commun
des efprits foibles des Femmes enceintes
, ne produife des marques
GALANT. 237
fachenfesfur le corps de leurs Enfans
, il eft bon de les avertir
qu'elles doivent cracher auffi tost
qu'elles fe fentent avoir quelque
appetit violent ou defordonné,
qu'elles ont, comme on dir , la falive
à la bouche de ce qu'elles defirent
ardemment, & qu'elles doi
vent dans ce moment- là éviter de
fe regarder dans un Miroir, &
de paffer la mainfur le visage,
fur la gorge ,fur les bras , nyfur
autrepartie découverte.
Revenons à nos deux Enfans
gemeaux accolez. Ils n'avoient
comme on voit dans les Figures,
qu'unfeul corps , deux teftes , &
238 MERCURE
deux cols ou gorges bien dégagez,
quatre bras bien faits,
aufibien dégagez , une poitrine,
un bas ventre, & une feule mardu
Sexe, deux cuiffes , avec
leurs jambes & pieds RS à l'ordinaire
, le tout bien formé &
proportionné.
que
De l'extremité de l'os facrum
marqué I dans la troifiéme Figure
, fortoit une appendice membraneufe
& glanduleufe de la
groffeur du petit doigt de la main,
un peu aiguë au bout , & retreffi
fur le milieu. Sa racine eftoit
mince, elle prenoit fon origine
de la vraye peau, la Meres´ef.
GALANT. 239
tantgratée au mefme endroit dans
le temps qu'elle avoit envie de
manger des Sauciffes .
Voila ce que le 9. Janvier au
matin nous examinâmes à loifir
ches M Houffu , Marchand
• Boucher , en la Salle duquel le
Sujet avoit eftéporté , avec M³
le Prince Borghezzy , Mª Lucas
Antoine Guoftaldy , Medecin
de Son Excellence , Mr Hubin
, M Auzout , & autres
Sçavans.
Madame Marcel Sage- Fem
me, & autres Dames, eftant arrivées
, M Bonamy Maiftre
Chirurgien , qui avoit affifté à
240 MERCURE
l'accouchement , fit l'ouverture du
dedans de ce Sujet.
L'on commença à feparer les
integumens & les muscles de la
poitrine , pour voir de la maniere
que les coftes, lefquelles provenoient
des deux épines , eftoient
formées . Elles parurent bienfaites,
jufques à la troifiéme de vraye
des deux coffez , où l'on trouva
une gibbofité & union de fix côtes
cartilagineufes , entre le milieu
des deux clavicules arrivant à la
partie postérieure, jusques aux
vertebres lumbaires interfequez
les unes avec les autres , faifant
en la partie postérieure prefque la
figure
GALANT. 241
figure d'un fternon , n'eftant
neantmoins que l'embraffement
des coftes des deux coftez lesquelles
toutes enfemble ne fermoiens
qu'une feule cavité de la poitrine.
Les vertebres du col , du dos,
& les lumbaires, eftoient des deux
coftezfemblables; en arrivant
aux lumbaires , elles estoient
ployées comme en demylune , laiffant
vers la partie latérale une
espace à mettre le pouce , au bout
defquelles eftoit l'os facrum , où
terminoient les dernieres vertebres
lumbaires.
Apres avoir remarqué les parties
externes , on fit l'ouverture
Fevrier 1683. X
242 MERCURE
du bas ventre ; on n'y trouva
qu'une veine umbilicale , mais le
doubleplus groffe qu'elle n'eft or
dinairement Les autres vaiffeaux
umbilicaux eftoient auffi deux fois
plus gros qu'à l'ordinaire.
Le ventricule ou eftomach, eftoit
double, l'un vers la partie
gauche , l'autre vers l'a partie
droite , avec les deux cefophages.
A chacun defdits ventricules fui .
voient les inteftins on boyaux
grelles ; fçavoir le duodenum,
le jejunum , & l'ileon , à la
fin defquels ily avoitdeux boyaux
que l'on appelle cæcum , éloignez
l'un de l'autre d'environ
GALANT.
243
quatre pouces , lefquels enfuite fe
réüniffant formoiet unfeul boyau,
Colon , qu'on trouva remply des
excremens, qu'on appelle mecho ·
nium , lequel ne fortoit pas de la
région épigastrique, comme naturellementfe
rencontre dans tous
les
es fujets ; mais apres avoirformé
deux fois la figure d'un S romain;
dans le mefme endroit fuivoit le
boyau rectum , lequel à caufe de
la grande compreffion que toutes
les parties du bas ventrefouffri
rent enfortant de la matrice, for
toit de l'Anus , comme une production
de la groffeur du pouce.
Sous chaque ventricule eftoit
X ij
244 MERCURE
un pancreas , & chaque duit
verffungien entroit dans chaque
boyau duodenum .
Lefoye eftoit un peuplusgrand
• qu'à l'ordinaire, avec deux veffies
du fiel , à quatre doigts l'une de
Lautre, & chaque duit ou pore
biliaire , entroit pareillementdans
un defdits boyaux duodenum ,
à l'endroit des duits verffunsada
, B giens à l'ordinaire.
La rate s'y trouva feule, &
auffi le rein un de chaque cofté. Les
feaux fpermatiques & les
tefticules n'estoient qu'un de chaque
cofté; on les trouva dans
laine , n'eftant pas en or defcen
GALANT. 245
ح ي ر ش
dus dans la bource ou ſcrotum.
La veffie eftoitfeule , & le diafragme
pareillement.
Al'ouverture de la poitrine, on
trouva un feul mediaftin ,
wn péricarde , lequel occupoit
prefque toute la poitrine , quoy
qu'elle fuft affez grande.
Ce péricarde eftoitdivifédans
fon milieu , formoit deux bour
fes , chacune defquelles contenoit
un coeur. Le coeur gauche eftoit
affez bienformé; mais non pas
dans le milieu du Thorax,
tournoit fa pointe au cofté droit.
L'autre coeur n'eftoit pas fi bien
formé , puis qu'il reffembloir par
X ïij
246 MERCURE
le dehors à unrein . Ilavoit neant_
moins toutes fes parties ; fçavoir,
les deux
ventricules , les
quatre
vaiſſeaux principaux, &fes valvules.
Les
poulmons de la partie gauche
n'eftoient que de la
groffeur
du pouce ; ceux de la partie droite,
estoient tantfoit peu moindres.
Enfin toutes les parties du cofté
gauche , eftoient mieux formées.
Les teftes ne furent point ouvertes
, parce que nous eftions bien
affurez qu'il y avoit deux cerveaux,
puis qu'il y avoit deux
médulles
spinales par les quatre
ordres des nerfs quifortoient des
vertebres.
GALANT. 247
Si cet Homme double ent vécu,
il n'auroitpú eftre marié , à moins
que fa Femme eut obtenu permiffion
d'époufer les deux Freres à la
fois , outre que les Enfans qui ſeroient
provenus de ce Mariage,
auroient neceffairement eu deux
Peres .
Mr Hubin a eulefoin de faire
foufler un grand waiffeau de verre
de criftal, pour conferver dans de
l'efprit de vinces deux Enfans accouplez.
M Bliecq le Pere, doit
Les faire voir aux Curieux.
Je ne puis finir cette Lettre,
fans vous dire qu'ayantfufpendu
au milieu de mon Lit mon Phof-
Xiiij
248 MERCURE
phore liquide , duquel vous avez
fait mention dans votre dernier
Mercure jayreconnu qu'il n'a
pas besoin d'eftre ouvert pour de
venir lumineux : il mefuffit de
l'empoigner tirant la main chaude
hors du Lit ; cette phiole pleine
d'une agreable lumiere ,fuffit die
moins pour connoiftre quelle heure
il est à une Montre de poche. Fe
fuis vostre, &c.
En vous parlant, il y aun
mois, des Plaifirs que Sa Majefté
prend d'ordinaire aux
diverfes fortes de Chaffes , &
des Officiers qui comman
dent cet Equipage , jay mis
GALANT. 249
le nom de Fourcy, au lieu de
Sourcy. Je devois vous mar
• quer dans le mefine Article,
que le Roy ne fe divertiffant
pas tous les jours à ces grandes
Chaffes, à caufe des continuelles
occupations que luy
donnent les Affaires de fon
Etat, M' le Duc de la Rochefoucaut
qui ne s'attache qu'
aux chofes qui peuvent di
vertir un ſi grand Prince, luy
a fait élever une Meute de
petits Chiens qui courent le
Licyre vers la fin de l'apref
dînée, quand Sa Majeſte fort
du Confeil . Cette Meure eft
ཐད
250 MERCURE
dirigée par M' de la Rochete
Second Lieutenant
de la Vénerie
en exercice. Ces Chiens ·
ne font pas un plus grand
chemin que les environs du
Louvre, c'eft à dire des Maifons
Royales où le Roy demeure.
Cela eft caufe que
l'on voit à cette Chaffe toutes
les Dames de la Cour qui
peuvent monter à cheval,
Le Roy prend ce divertiffement
en Bas de foye , & en
Souliers , & toute la Cour de
mefme. Plufieurs Perfonnes
le prennent quelquefois
à
pied , & Madame la DauGALANT
251
phine en fait fouvent fon
plaifir. Le feul M' de la Rochete
eft en équipage de
Chaffe. Toutes les Dames
fe trouvent à celle -là en Capelines
, & vêtues en Amazones.
Cet ajuſtement leur
eſt ſi avantageux , qu'elles
n'en changent point pour
aller le foir au Bal.
P
On a eu avis de Rheims,
que depuis deux mois plus
de quarante Soldats Allemands
, de ceux qui y font
en quartier d'Hyver, ont abjuré
l'Hérefie de Luther &
de Calvin , entre les mains
252 MERCURE
d'un Jacobin de leur Nation,
qui fait de grands fruits en
ce Païs-là.
Le Pere Alexis du Buc ,
Théatin , continue toûjours
à en faire icy de confidérables
, & c'est à fes Controverfes
qu'on doit la converfion
du S Malachie Vedel,
Petit - Nevcu de M Vedel,
l'un des celebres Miniftres
de Geneve . Ceux de Cha
renton, avec lesquels il eſtoit
entré plufieurs fois en conference,
n'ayant pû luy donner
d'éclairciffement qui le
fatisfit fur les doutes que ce
GALANT. 253
Pere luy avoit fait naître , if
fit abjuration entre fes mains
le feptiéme de ce mois .
Je vous envoye un fort
joly Madrigal de M'Quinaut.
Il a fait icy beaucoup de bruit,
& vous eftes de trop bon
gouft pour ne le pas lire avec
plaifir. Le fujet s'explique
affez de luy-mefine. Ceft ce
qui m'empeſche de vous en
rien dire . *>
L'OPERA DIFFICILE.
E n'eft pas l'Opéra quejefais
pour le Roy,
C&
pour
Qui m'empefche d'eftre tranquille;
254 MERCURE
Tout ce qu'on fait pour luy, paroift
toûjours facile.
La grandepeine oùje me voy,
C'est d'avoir cing Filles chez moy,
Dont la moins âgée eft nubile.
Je dois les établir, & voudrois le
pouvoir;
Mais àfuivre Apollon on ne s'enrichit
guére;
C'est avec peu de bien un terrible
devoir,
De fefentir preſſe deſtre cing fois
Beaupere.
Quey? cinq Actes devant Notaire,
Pourcing Fillesqu'ilfaitpourvoir!
o Ciel, peut - onjamais avoir
Opéraplus fàcheux àfaire?
On a fort parlé icy d'un
Mort , prétendu reffufcité .
GALANT. 255
Voicy ce qui a donné occafon
à ce bruit. Le Dimanche
14. de ce mois , pendant qu'on
difoit la Meffe dans une Cha-
*pelle du Cimetierè de S. Nicolas
des Champs, une Femme
s'imagina entendre quel
qu'un qui fe plaignoit dans
une Foffe qu'on avoit laiffée
à demy ouverte, parce qu'on
avoit commencé d'y enterrer
les Pauvres de la Paroiffe .
Ces fortes de Foffes n'ont accoûtumé
de fe fermer que
par le nombre des Corps que
l'on y met, & on fe contente
de jetter un peu de terre fur
256 MERCURE

chacun pour le couvrir. Cette
Femme ayant crié qu'elle
entendoit les `plaintes d'un
Mort , ceux qui eftoient aupres
d'elle s'imaginerent auffi
les entendre , & comme le
Peuple eft facile à s'émou
voir , on cria d'abord miracle,
& on fit venir promptement
le Foffoyeur pour retirer de
la Foffe un jeune Homme
âgé environ de dix -huit ans,
que l'on avoit enterré le Vendredy
précedent. La Meffe
interrompue, & vous pou
vez ailément juger quel bruit
il fe fit dans le Cimetiere, &
fut
GALANT 257.
avec quelle vîteffe il fut répandu
dans toute la Ville.
Le Foffoyeur retira le Corps
du jeune Garçon enterré depuis
deux jours , & comme
on avoit voulu fe perfuader
qu'il n'eftoit pas mort , on
propofa tout ce qu'on crût
propre à luy redonner de la
chaleur. On a fait cent contes
fur cette Avanture . Les
uns ont dit qu'il avoit rejetté
de l'Eau de vie qu'on luy faifoit
avaler , les autres ont af
furé qu'il avoit tourné là tefte
cinq ou fix fois ; & je ne fçay
fquelques autres n'ont point
Fevrier 1683. Y
258 MERCURE
prétendu l'avoir vû marcher.
Ce qu'il y a de certain,
c'eft qu'il eftoit tres- bien
mort, & qu'il n'eut aucun
autre mouvement que celuy
qu'on luy donna en le foutenant
. On luy jetta du Vin
dans la bouche , en luy renverfant
la tefte, & le Vin paſſa
comme il fait dans un Vaif
feau , qui eft capable de le
contenir. Apres avoir effayé
diverfes chofes, on fut entierement
convaincu , que les
plaintes que l'on difoit avoir
entenduës, eftoient une imagination
de Femme , lors
GALANT 259
qu'on luy fit fur le bras diverfes
incifions avec un Rafoir
, fans qu'il en fortift au
cune goute de fang, ny qu'il
fift paroître qu'il les cuft fenties.
C'eft ainfi que quelquefois
il faut de chofe pour
рец
donner cours à de certainés
Nouvelles , qui n'ont pour
tout fondement que l'emportement
du Peuple à les
debiter comme veritables .
Vous trouverez bon qua
je me difpenfe de vous pår
ler de tous les Bals d'éclat
qui fe font donnez icy de
puis fix femaines. Comme il
Y ij
260 MERCURE
y en a eu quantité dans cha
que Quartier , ma Lettre n'a
pas affez d'étendue , pour con
tenir tout ce que j'aurois à
vous dire là- deſſus. Figurez
vous la grandeur, & la richel
fe de la premiere Ville du
Monde, mettez - vous devant
les yeux l'heureufe tranquillité
dont Sa Majesté fait joüir
fes Peuples , & vous vous repréſenterez
aisément tout ce
qui s'eft pû paffer pendant ce
temps de réjoüiffance , dans
un Lieu où rien ne manque
,
& d'où toutes les Cours de
l'Europe tirent ce qu'elles ont
GALANT. 261
de brillant. Je vous diray feu
lement que M le Marquis
de Pomereu , & M de Menevillete,
ont efté des premiers
à ouvrir le Carnaval par les
Bals qu'ils ont donez. Je parle
de ces deux Perfonnes, parce
que Meur galanterie paroiſt
tous les ans avec beaucoup
de magnificence . Mile Marquis
de Pomercu eft Capitaine
aux Gardes , & Gouver
neur de la Ville & Citadelle
de Douay. Madame fa Nié
ce, qui eft nouvellement ma
riée , & d'une taille admirable,
eftoit la Reyne du Bal. Il y
A
262 MERCURE
avoit trois grandes Chambres
parées , & une fi grande
quantité de Mafques , qu'à
peine put-on trouver de la
place pour dancer.
On n'en vit pas moins chez
M' de Menevillete. Comme
il eft Secretaire des Commandemens
de Monfieur , ce
Prince luy fit l'honneur de
dancer chez luy. On entroit
dans fix grandes Chambres
extraordinairement parées, &
l'on y trouvoit tout ce qu'on
peut defirer pour la veuë,
L'oüie, & le goût.
*
M' le Duc d'Aumont a auffi
GALANT. 263
donné le Bal apres un Soupé
tres-magnifique
, où il y avoit
deux Tables chacune de 20
Couverts, l'une pour les Dames
, l'autre pour les Hommes
. Elles furent fervics en
mefine temps. Tous ceux qui
fe font trouvez à ce divertiffement,
affurent qu'il n'y avoit
rien de plus beau que le grand
Apartement
de cet Hoſtel,
qui contient quinze ou feize
Pieces de plein pied. Elles
eftoient enrichies de tresbeaux
Tableaux & de Meubles
précieux. L'on voyoit
dans l'une un Lit en Broderie
264 MERCURE
or & argent rehauffé de Perles.
La Tapifferie & le Daiz
eftoient de mefme , & une
fortgrande quantité d'argen
terie faifoit l'ornement de
toutes les Chambres.
Comme ce mois - cy finit
plûtoft que le Carnaval, je ne
pourrois vous parler dans cette
Lettre , que d'une partie
de ce qui s'eft paffé à la Cour,
& je ne le pourrois mefme
qu'imparfaitement
, à
caufe du peu de temps que
j'aurois pour ramaffer les diverfes
circonflances
de plufieurs
Feſtes auffi magnifi
faire
ques

GALANT. 265
ر ا ب
ques que galantes, & de quel
ques Mafcarades tres-ingénieufes
qui fe font faites.
Ainfi , Madame , j'ay crû à
propos de referver pour le
mois prochain tous les Mémoires
que j'en pourray recouvrer
, afin d'en faire un
corps plus confidérable. Ce
brillant Article fera connoîla
France eft verita
tre
que
blement
le fejour
de la galanterie
, de la joye
, & de la
magnificence
, & que
tout
y
répond
à la grandeur
du
Prince
qui la
gouverne
.
Il n'y a rien
de
plus
violent
Fevrier 1683 . Ꮓ
266 MERCURE
que la paffion du jeu. Elle
aveugle ceux qu'elle poffede,
& peu de Perfonnes fe trouvent
capables d'y renoncer,
quand l'habitude en eſt un
peu forte. Un des principaux
Bourgeois d'un celebre
Bourg nous en peût fervir
d'exemple. Il joue trois jours
& trois nuits fans déplacer, &
quoy que les pertes continuelles
qu'il fait deuffent l'avoir
rendu fage , il hazarderoit
encor le peu de bien qui
luy refte ,fi la Femme & fes
Parens n'y avoient mis ordre.
Il y a cinq ou fix mois que
GALANT. 267

fur les plaintes qu'ils firent, le
Bailly du Bourg luy interdit
les Dez & les Cartes , avec
défences à toutes Perfonnes
de plus jouer contre luy, à
peine d'amende. Ce fut un
coup de tonnerre, dont il demeura
tout accablé. Privé du
plaifir du jeu, il ne mena plus
qu'une vie traînante , & ne
fçachant à quoy s'occuper, il
tomba dans une morne lan
gueur , qui fit connoïſtre l'é
tat violent où il eftoit. Enfin
un Préfident à Mortier eſtant
venu dans le Bourg pour y
paffer quelques jours , le
Z. ij.
268 MERCURE
Joueur l'alla trouver, & par un
difcours des plus pitoyables,
il luy peignit l'injuftice qu'on
luy faifoit de luy défendre le
jeu, fur tout dans un temps où
une Foire dont l'ouverture
venoit de fe faire dans le
Bourg , autorifoit les Opérateurs
, Joueurs de Marionetes,
Montreurs de Teftes deLoup,
& autres , à faire valoir leurs
avantages chacun felon fon
talent. Le Préfident qui connut
le caractere de l'Homme,
flata fa folie, en luy disát qu'on
avoit eu tort de luy retrancher
ce qu'on permettoit à
GALANT. 269
tout le monde. Il ajoûta, que
pour ſe vanger de fes Parens , fev
qui avoient fans - doute des
veuës indirectes fur fon bien,
il devoit préſenter Requeſte
au Juge du lieu , qu'il luy promettoit
de l'appuyer, & qu'il
la feroit répondre d'une manicre
qui luy feroit agreable.
Le Joueur charmé, luy fit fes
remerciemens , & peu s'en
falut qu'il ne fe jettaft à ſes
genoux pour luy marquer
mieux fa reconnoiffance. Le
Secretaire du Préfident , qui
avoit beaucoup d'efprit , &
un eſprit enjoüé , le felicita
Z iij
270 MERCURE
fur l'heureux fuccés de fa vifite
, & moyennant un tresbon
Repas que le Joueur luy
donna , il confentit à luy dref
fer fa Requefte. Voicy comment
elle fut tournée . Vous
y trouverez des termes qui
vous feront peut- eftre inconaus
,mais ils font reçeus dans
le Pais , & ce feroit en ofter
Teffentiel, que d'y rien changer.
A M' LE BAILLY DE I.
Supplie
humblement
G. M.
Bourgeois dudit I. & vous
remontre qu'ayant reçeu du Ciel
GALANT. 271
3
des talens exquis & finguliers
•pourtoutesfortes de Jeux , depuis
les grandes Quilles & le Cochonnet,
Lanfquenet, Baffete, Brelan,
c. jufqu'à la Merelle , & aux
pluspetits Dez; Ses Envieux luy
auroientfufcité diverfes occafions,
lug imputant que parfa tropgrande
habileté , il ruine fes Compatriotes
, appauvrit les Sujets de
Sa Majesté, & empefche lepaye
ment des Tailles , & autres Impofts,
ce qui eft tres -faux (fous
correction) eftant à la notorieté
de tout le Bourg, que le Suppliant
eft revenu plus de trente fois,
tant de jour que de nuit, en plein
Z
iiij
272 MERCURE
Hyver, pendant la pluye , pendant
la gelée , tout nud par les
Ruës , dépouillé de fes Chauffes,
Souliers, Iufte -au- corps, perdus
(par malheurs'entend) au feu,&
par luy livrez de bonne foy aux
Victorieux ; & auroient fefdits
a
Envieux porté leur haine fi loin,
qu'ils auroient obtenu diverfes
Sentences prohibitives de jouer,
# mefme une défence à tous
Habitans de I. à peine d'un écu
d'amende , de jouer contre le Suppliant
; ce qui eft tres préjudicia
ble audit M. qui pourroit enrishirfa
Famille d'un coup de Dez,
& qui au lieu de cet avantage, eft
GALANT. 273
• forcé d'aller deux ou trois lieues
loin , defortir des limites de fafu
rifdiction , pour éviter l'amende,
& de fe reduire àgrimeliner avec
des Pouffeurs d'Afne & Valets
de Meunier, en plein chemin,
au coin d'une haye avec beaucoup
d'incommodité & d'indé
cence , pour un Bourgeois vétu
de Drap, & Marguillier de Pa
roiſſe.
Ce confideré, MONDIT
SIEUR , & qu'il eft de l'hon
neur de laFoire, pour en marquer
l'abondance , & de la beauté du
Bourg, d'y établir la Brelanderie,
à laquelle le Suppliant peutfour274
MERCURE
nir la Triolaine les Cartes à la
main. IL VOUS PLAISE
permettre audit Suppliant de joier
pendant ladite Foire- contre les
Paffans, Faifeurs de Pelerinages,
autres Etrangers non taillables
du Boug de I. Et vousferez
justice.
Le Juge, à qui la Requeſte
fut préfentée quelques jours
apres , avoit fçeu du Préfi
dent qu'elle eftoit du ftile de
fon Secretaire ; & pour continuer
la plaifanterie que le
temps du Carnaval fembloit
permettre, il mit au bas, fuivant
l'uſage ordinaire , Soir
GALANT 275
275
• communiqué au Procureur du
Roy. Le Procureur du Roy
averty de ce qui s'eftoit paffé
touchant la Requeſte , donna
fes Conclufions , qui fu
rent ,Je n'empefche point le Suppliant
de jouer, ny deftre joué. Le
terme d'estre joué déplut au
Joücur. Cependant la permiffion
qu'on luy donnoit de
jouer, le fatisfit tellement ,
que ce fut la feule chofe qu'il
crût devoir regarder. Ainfi
il courut chez le Bailly , qui
mit au deffous des Conclu
fions , Permis au Suppliant de
joüerpendantla Foirefur le Thea
276 MERCURE
tre de l'Opérateurfeulement , &
non ailleurs. Le Joueur vint
remercier le
Préfident, commeluy
devant la vie , & luy
demanda pour grace nouvel
le, qu'il fit ofter la modification
du Theatre ; mais on luy
dit
que fa
Requeſte
ayant
eſté réponduë, s'il y trouvoit
des griefs , il falloit qu'il fe
pourvuft par appel .
Les Vers fuivans vous feront
connoiftre le vray Mot
de la premiere Enigme du
dernier mois . Ils m'ont efté
envoyez fous le nom du Phé
nix des Amans, de Caën.
GALANT. 277
·
L
'Autrejour allant au Village,
Fe vis un Cocher de loüage
Terriblement embarraſſe.
Iljuroit Dieu, faifoit la mouë,
Voyantfon Coche renverfé
Dans le beau milieu de la bouë.
$3
Mort, tefte, venire! mon Effieu
S'eft rompu, difoit-il, & dans ce
maudit Lieu,
D'en trouver un , c'est l'impoffible.
Pas- tant que tu le croirois bien ,
Luy dis -je d'un tonfortpaisible;
Tupeux en trouver un, & meſme en
moins de rien.
Sa
Préfente Requefte à Mercure;
Ce Dieu, des Dieux le Poftillon,
Quiſemble en tafaveur s'eftre fait
Forgeron,
278 MERCURE
A dequoy t'affifter en cette conjon-
&ture.
$2
Ly cette Enigme, & tu verras
Sije ne tedis pas
Vne verité toute pure.
Là- deffus mon Ruftaut tempefte , pefte,
&jure,
Et moyje m'éloignedu Lien,
Luy laiſſant à ſongré chercher un
autre Efficu.
M' Rault de Roüen, Mademcifelle
de Sery de la Ruë
Grenier Saint Lazare , & la
belle Nourriture du Havre,
font les feuls qui ayent expliqué
cette mefme Enigme
für l'Effien, fans avoir trouvé
GALANT. 279
le Mot de la feconde . Les autres
fens qu'on luy a donnez ,
font la Balance , un Fourgon,
une Charette , une Caleche , les
petites Chaifes roulantes appellées
Soufflers, & un Soulier.
La Femme du Phénix des
Marys , de Caën , a expliqué
a feconde Enigme par ces
Vers.
E voudrois bien fçavoir, Mercure,
JEU
Par quelle bizarre avanture
Vous eftes devenu Potiers
Car comme plus qu'aucun pour vous
je m'intéreffe,
I`aypeur qu'un fi chérifMeflier
Ne déroge à votre bleſſe.
280 MERCURE
S&
Encor fi vous efticz un Potier d'im-

portance,
De Porcelaine, ou de Fayence,
Ou bien fi vous effiez Gentilhomme
Verrier,
Ie vous fouffrirois tel fans vousfaire
la guerre;
Maisje nepuis vous voirformer un
Pot de terre,
Sans vous traiter de Roturier.
rs
Ceux qui ont trouvé ce
mefme Mot du Pot de terre,
font M's Revers , St de la
Tour ; Angevin , Allard ; P.
Carriere
, de Rouen Pinchon
, de la mefme Ville ;
Avice , de Caën ; Le Parifien
folitaire Cabinet obfcur,
;
GALANT. 281
de Tours , Rahaut , Avocat;
Hariveau ; N. Dallée , Curé
de Fierville prés Caën ; Le
Borgne de la Chopiniere , de
Vitré , Philerme , de Baviere ;
Le Satirique de Tours , à la
Devife , Malgré luy ; L'Abbé
de la Faye ; L'Avocat du
Maft , Le Cadet Geoffroy;
Giraudiani ; Gallicani , Mefdemoiſelles
de Sómelsdieres;
De la Villarmoy ; De Chauvigny
; De Biffiou , Marie de
Vaux , Magdelon Provais ;
La Nymphe de S. Paul , & fa
Suite ; Le Medecin Amant de
la belle Manon , de Xaintes,
Fevrier 1683. A a
282 MERCURE
Les Confidens fans jaloufie,
de la Ville de Roye en Picardie
, Natalis Touloufis, du Lion
d'or du Fauxbourg S. Germain
; Le Berger à l'Anagramme
, Siecle d'amour ; Le
Favory du galant François, de
la Cour de Stutgard ; Le Perfide
, du Quartier de la Ruë
du petit Lion , L'Agent Lé
giflateur ; Le Solon actif; Les
Faux- Plaifans raillez par un
feul , L'Intimidé par feinte,
Les Baladins réformez de L..
R. D. L. C. La Marquiſe à
l'Anagramme , Pure image de
vertu; Diane de la Foreft d'Al
GALANT 283.
cleor ; La Bergere de la Ruë
Simon le franc , La Bergere
à l'Anagramme , Ylero ; L'Amáte
préfomptive de l'illuftre
Major , La Victime triomphante
de la malicieuſe Sacrificatrice
, Les trois Belles
à l'Anagramme Italienne,
Ben mio , anima mia , cuor mio.
En Vers M Vignier , de Richelieu
, Gigés , du Havre ; F.
Fourmy , de Baugé en Anjou
, De la Giraudiere , de la
Rue Maubué , De la Tronche,
de Rouen , Carriere, de
Vitré en Bretagne , Buret, du
mefine Lieu L'Amoureux
A a ij
284 MERCURE
d'Aigreville , du Quartier des
Cordeliers ; Le Voyageur
Africain ; & le nouveau Jardinier
d'Anthony
.
On a expliqué la meſme
Enigme fur l'Or , & fur le
Charbon.
Voicy les noms de ceux
qui ont trouvé le vray fens de
l'une & de l'autre. Mrs Angely
de la Martiniere , d'Epoiffe
en Auxois , De la Ville .
aux Butes ; De Corbigny , de
la Rue de la Harpe ; Tamirifte,
de la Rue de la Cérifaye,
Mefdemoiselles deCourbeville
, & M Vignard, de la
GALANT 285.
grande Salle du Palais ; La
belle Prifonniere ; La jeune
- Commere radoucie par curiofité
; La jeune & aimable
Veuve à l'Anagramme , Ma
Coufine en rira ; Les trois Manetes
, de la Ruë de la Vieille
Monnaye , L'Infidelle de l'Amant
defefperé , d'Amiens , à
l'Anagrame , la guerre eft fur
ma vie ; La Spirituelle du
Marché aux Hantes , de Lile
en Flandre ; La Belle de la
Rue S. Maurice du mefme
lieu , La belle Acidalie de la
Ruë neuve S. Mederic ; L'ai- .
mable Commere , & le ve286
MERCURE
ritable Amant de la belle
Loüifon , de Dreux ; L'Amante
réclufe à S. Hilaire
hors le Pont à Rouen ; L'Amant
defefperé d'Amiens ;
Le Medecin des Demoiselles
de Lile en Flandre ; Le Berger
amoureux ; L'intriguant Solitaire
; & l'heureux Phaeton.
EnVers, Ms de Fleffel deVermolet
, d'Amiens ; Girault,
de Paris , C. Hutuge d'Or
leans , demeurant à Metz,
L'Albanifte de Rouen ; Sylvie
du Havre , Alcidor de la
mefme Ville , Verrier , de la
Rue Saint Antoine , ou le
GALANT. 287
Manan de la Belle Etoile .
M' Rault de Rouen eft
l'Autheur de la premiere des
deux Enigmes nouvelles que
je vous envoye , & la feconde
eft de M' de Granville..
I
ENIGME
E nefuis que d'emprunt,&de moy
je n'ay rien;
Et toutefois jefuis fi bien,
Qu'on me baife fouvent; mais dans
cet avantage
Le fuis réduit à l'esclavage ,
Car jeporte plus d'un lien.
$3
Fourfervir les Amans, ainfi que les
Amantes,
288 MERCURE
I'en marque lesfaveur, les tendreffes,
ou l'amour;
Et le choix qu'ilsfont d'un grand
jour,
Fait éclater en moy cent raretez galantes.
$2
Plus jefuis nouveau ,plus je plais,
On trouve en moy les plus rians
attraits.
l'occupe auffi le Trône, où les Ris &
les Graces ,
-
Avec les leux trouvent leurs places;
Ou du moins je cherche le coeur.
Mais, ce qu'on aura peine à croire ,
Avec un fi charmant bonheur ,
Dansunjourfeulperit magloire.
AUTRE
GALANT. 289
AUTRE ENIGME .
Ο
Vand des Lys j'aurois la
blancheur,
Et de l'Eau l'aimable fraîcheur;
Quandpolie ainfi qu'une Glace
Leferois parfaite en cepoint;
Quand je poffederois de Climene la
grace,
Que j'aurois d'Iris
l'embonpoint,
Et que mapeaufine & vermeille
Enfermeté n'auroitpoint de pareille.
Quand la plus belle enfin qu'on nous
vantajamais,
Moins que moyparoîtroit mignone,
Scachez que fije ne me tais,
Vous ne me
trouverezpas bonne,
Toutes lesfois que vostre main,
Plusdélicate que
friponne,
Enleve mes habits, & découvre mon
fein.
Fevrier 1683. Bb
290 MERCURE
Comme il eft fort difficile
que dans une longue maladie
, la violence du mal ne
ceffe par intervales , & qu'on
tire des conféquences qui
font efperer le recouvrement
de la fanté des Malades , je
vous écrivis le Mois paffé que
Madame la Ducheffe de la
Feuillade fe portoit mieux.
Cependant la nouvelle de fa
mort que j'ay aujourd'huy à
vous donner , vous fera connoiftre
qu'il n'y a rien de certain
au monde. Vous fçavez
qu'elle eftoit de la Maifon de
Gouffier , l'une des plus ilGALANT.
291
luftres de France , par l'ancienneté
de fa nobleffe , &
par les plus grandes Charges,
& les premiers Emplois de
l'Etat qu'elle a poffedez . Il
en eft forty un Chambellan
de Charles VII . des Abbez de
Cluny , & de S. Denis , un
Gouverneur de Charles VIII.
& de François I. des Grand-
Maiftres de laMaiſon duRoy,
des Gouverneurs de Province
, des
Grands Ecuyers
de France , des Ambaffadeurs
Extraordinaires , & un Amiral
connu fous le nom de l'Amiral
Bonnivet, Le Cardinal
Bb ij
292
MERCURE
de Boify , Evefque d'Alby,
& Grand Aumônier de France,
eftoit de cetteMaiſon . Elle
a pris alliance dans celles de
Montmorency , de Chabot,
de Lorraine , d'Aubuffon , &
prefque dan toutes les plus
confidérables du Royaume.
Henry Gouffier , Marquis de
Boify, né en 1605. & tué au
Combat de S. Iberquerque
le 24.Aouft de l'an 16 39. eftoit
Pere deMadame de la Fueillade.
Ses autres Enfans ef
toient Artus
de
Goumer II.
du nom, qui s'eſt fait Ecclé
fiaftique ; Marguerite , AbGALANT.
293
M
beffe de la Trinité de Caën,
& enfuite de Reaulieu ; &
Marie- Marguerite, Religieu
fe à Malnouë. Je vous parlay
il y a un mois du mérite de
la Défunte, dont la modeftie
& le bon fens ont toûjours
fort éclaté.
M Beraut , Grand Au
diencier de France , eft mort
icy dans le mefme temps ,
après avoir exercé cette Char
ge pendant quarante ans avec
une eftime generale. Il eftoit
Pere de Madame Colbert de
Croiffy, Femme du Secretaire
d'Etat de ce nom , & avoit
Bb iij
294 MERCURE
quatre - vingts ans .
Quoy que les Gens de
cet âge paffent pour eftre
dans une grande vieilleffe, on
peut encor les traiter de jeunes
, fi on le compare à celuy
'd'un Bourgeois de cette Ville,
appellé Mile Maiftte , qui eft
mort ces jours paffez âgé de
cent dix-huit ans. Il fe pouvoit
dire le Doyen du Genrehumain,
tant il eft rare d'aller
fi avant dans un fecondfiecle.
Il nâquit en 1565. & s'eftoit
marié deux fois . La premiere
Femme ayant peu vécu , il en
époufa une feconde qui vit
GALANT 295
encor. Leur mariage fe fit en
1605. & cette feconde Femme
eft préfentement âgée de
centfix ans. Je pourray vous
en dire davantage la premiere
fois.
On vient préſentement de
me dire que je me trompay
le dernier Mois , au nom de
celuy qui a fait la Deviſe du
Jeton de la Reyne. C'eſt M
Viel , & non Vielle . On afort
eftimé cette Devife , en ce
qu'elle a raport à Monſeigneur
le Duc de Bourgogne,
auffibien qu'à Monseigneur
le Dauphin. On le connoift
Bb iiij
296 MERCURE
par le Lys
à deux
branches
,
qu'on
y voit repréſenté
.L'une
de ces Branches
n'eft
qu'un
Bouton
, arrofé
par quelques
goutes
de Lait
qui tombent
d'un
nüage
qui eft au deffus
.
Ces paroles
, Lacfuperum
genus
arguit
, conviennent
tresbien
à cette
Devife
. Le Lait
prouve
l'origine
celeſte
du
Lys
, felon
ce que
je vous
ay
déja
dit qu'en
marque
la Fable
, & on ne pouvoit
faire mieux
entendre
que
la Reyne
a donné
la naiffance
à
Monſeigneur
le Dauphin
, &
à Monfeigneur
le Duc
de
GALANT. 297
Bourgogne
, que par la dou
ble Branche qui les repréfente.
Un galant Homme accufé
d'eftre Inconftant , parce
qu'il a conté des diſcours à un
grand nombre de Belles , a
rendu raifon de fa conduite
par le Sonnet que je vous envoye.
L'INCONSTANCE
T
JUSTIFIE'E
.
SONNET .
rcis paffe fa vie , crrant de
Belle en Belle,
Mille Autels ont reçeufon encens,
&fes voeux,
298 MERCURE
Il va femant par tout ſes defirs
amoureux,
Une flame allumée en forme une
nouvelle.
22
Célimene , Cloris , Berénice , Ifabelle,
Et cent autres ont veu , naître &
mourirfes feux.
Prefque toujours aimé , fans pouvoir
eftre heureux,
Ilfuit fans murmurer le deftin qui
l'appelle.
se
De tant d'engagemens , tout le monde
eftfurpris,
Etblâme ( mais à tort ) le malheureux
Tircis;
Guerir de fes erreurs n'eſt pas une
inconftance.
GALANT. 299
S&
S'il va de coeurs en coeurs , & d'appas
en appas,
Ab ! que le fien n'est pas volage
comme onpenfe !
Il en ch rche un fidelle , & ne le
trouve pas.
વે
J'ay à vous apprendre le
Mariage de M' le Marquis de
Créquy , avec Mademoiſelle
d'Aumont , & je ne puis
mieux fatisfaire voftre curiofité
fur cet Article , qu'en
vous faifant part de cette
Lettre.
300 MERCURE
2252252222225S25E
A MADEMOISELLE
DE ***
V
Ous avez parlé, Mademoifelle
. Je dois répondre.
en obeiffant. Voicy ce qui eft
venu à ma connoiffance touchant
le Mariage de M² le Marquis
de Créquy, dont vous m'ordonnez
de vous mander les circonftances
les plus remarquables. M ' le
Maréchal
de Créquy fon Pere,
& M de Beringhen Beaupere
de la Fille aînée de M le Duc
d'Aumont, ayant conferé de cette
Affaire , ce Maréchal communiGALANT.
301
qua fon deffein quelques jours
apres à Mr le Marquis fon Fils
aîné , qui ne balança point à luy
répondre , que quoy que fon age
ne luy euft point encor permis de
faire des reflexions fur le Mariage,
il trouvoit tant d'avantages en.
celuy- là, qu'il en fouhaitoit paffionnément
la conclufion. Cette
réponse obligea M le Maréchal
de Créquy de partir à l'heure
mefme pourVersailles , où eftoient
les Parens de Mademoiselle
d'Aumont. Il alla trouver M
le Duc d ' Aumont fon Pere, auquel
il la demanda pour M'fon
Fils ; à quoy ce Duc répondit
302 MERCURE
avec tous les témoignages de fa
tisfaction qu'il pouvoit attendre,
De là il rendit vifite à M¹ le
Chancelier , Ayeul maternel de
Mademoiselle d'Aumont, & à
Madame la Chanceliere , chez
qui elle a toûjours efté élevée.
On nesçauroit exprimer les mar-
・ques de joye qu'on donna de part
d'autre dans cette premiere
Entreveue , où fe trouverent
M' de Louvois , & M² l'Archevefque
de Rheims . Le Mardy
26. Fanvier, Mr le Chancelier
alla demander au Roy la permif
fion de faire ce Mariage, & Sa
Majefté en recent la propofition
GALANT. 303
tres - obligeamment pour les trois
Familles. Le lendemain, Mle
Maréchal de Créquy, & M le
• Marquis de Louvois , travaillerent
aux Conventions, quifurent
bientoft reglées ; & enfuite ce
Maréchal mena M le Marquis
fon Fils chez Mle Chancelier,
chez Madame la Chanceliere
, où eftoir Mademoiselle
d'Aumont. Il vous eft aifé de
vous figurer comment ſe paſſa
cette premiere Vifite. Madame
la Chanceliere , quoy que fort
inftruite du mérite de M² le
Marquis de Créquy , témoigna
avec plaisir qu'elle trouvoit dans
304 MERCURE
fa perfonne & dansfes manieres
quelque chofe qui alloit encor
plus loin que ce qu'elle avoit attendu.
Tout le monde fçait en
combien d'occafions ce Marquis
s'eft diftingué, qu'il a faitbruis
depuis l'âge de quinze ans, par
quantité d'Actions d'une vraye
bravoure. Apres que MTs de
Créquy eurent rendu ces premiers
devoirs à l'illuftre Parenté de
Mademoiſelle d'Aumont¸ M²
le Chancelier, M le Duc d'Aumont,
Mª de Louvois, & M²
l'Archevefque de Rheims , wifiterent
M³ le Maréchal & M²
le Marquis de Créquy, qui re.
GALANT. 305
a
geurent les Complimens de toute
Cour. Le Roy , la Rogne, Mon
feigneur, Madame la Dauphine,
Monfieur , & Madame , les envoyerent
féliciter. Le Mardy,
fur les onze heures du foir, qui
fut lejour que l'on parla de l'Affaire
à Sa Majefte , M l'Arche
vefque de Rheims vint voir
Madame la Maréchale de Cré
quy à Paris, & luy dit à l'oreille
que l' Affaire eftoit concluë , quoy
qu'elle ne fuft pas encor divulguée .
à Versailles. La joye qu'elle en
fit paroître fut fiforte , qu'on s'appercent
dans fon domestique qu'il
eftoit arrivé quelque chofe d'im-
Fevrier 1683.
4
Cc
306 MERCURE
"portant , ou à M' le Maréchal
fon Mary ou à M le Marquis
fon Fils qu'elle a toûjours aimé
tendrement
. Le Mercredy
au
matin, l' Affaire futfçenë à Paris,
comme elle l'estoit déja à Verfailles,
& l'onpeut dire que toute
la France en vint faire compliment
à Madame la Maréchale
de Créquy. Mademoiſelle d'Orleans
, Madame la Grand' Ducheffe
de Tofcane , Madame de
Guife , & les autres Princeffes
du Sang, luy firent l'honneur de
la vifiter. M Colbert , & M
le Marquis de Seignelay , qui
avoient déja veu M' le MaréGALANT.
307
7
chal de Créquy à Versailles, luy
vinrent auffi marquer la part
qu'ils prenoient à fa joye . M le
Chancelier fit la meſme chofe,
rendit une vifite particuliere
·à Madame la Marquise du Plessis
Belliere , Mere de Madame la
Maréchale de Créquy ; ce que
firent auffi la plupart des Princes
Princeffes , auffi- bien que
Madame la Chanceliere
Mademoiselle d'Aumont ,
furent bien-aifes de voir d'en
tretenir cette illuftre Dame , retirée
du monde depuis un affez
long temps à cause de fes indifpofitions
. Le refte de la femaine
qui
Ccij
308 MERCURE
fe paffa à remplir les devoirs de
part & d'autre, & à faire devenir
M' le Marquis fort amou
reux. Cependant Madame la
Chanceliere , Madame la Marquife
de Louvois , & Madame
la Maréchale de Créquy , donnerent
ordre aux préparatifs de
la Noce , qui fut réfoluë pour la
nuit du feudy au Vendredy 4-
de Fevrier
. Pendant ce temps,
Mts de Créquy retournerent à
Versailles , ainfi que Mile Chan
celier , & fuplierent Leurs Majeftez
de vouloir figner le Con
tract de Mariage ; ce quifutfait
te Mercredy 3. de ce mois au res
GALANT. 309
tour de la Meffe, par le Roy, la
Reyne , Monfeigneur , Madame
ala Dauphine , Monfieur , &
2 Madame. Lors que le Roy eut
figné , il dit à M le Marquis de
Créquy les chofes du monde les
plus obligeantes ; apres quoy tous
ces Meffieursfe rendirent à Paris,
le mefme jour il fut arrefte
que toute la Parenté de ces Familles
s'affembleroit le lendemain
Feudy fur les cinq heures dufoir
chez M le Chancelier. Avant"
l'arrivée de la Compagnie , on
fut occupé à recevoir les Habits
& les magnifiques Ajuftemens
que Madame la Chanceliere
310 MERCURE
avoit fait faire àfa Petite- Fille,
par les foins de Madame de Louvois
. Il ne fe peut rien de plus
beau que tout ce que l'on porta
dans la Chambre de Mademoifelle
d'Aumont. Pendant ce
temps , on vit entrer dans la
Court un tres - beau Carroffe attelé
de huit Chevaux gris- deperle,
qui témoignoient leur fierté
par
leur mouvement continuel.·
Ce Carroffe, dont on ne pouvoit
affez admirer la ſculpture & la
peinture, eftoit envoyé à Mademoifelle
d'Aumont par Mr le
Marquis de Créquy. Il enfortit
un Gentilhomme d'une mine &
GALANT. 311
F d'une propreté extraordinaire.
C'eftoit l'Ecuyer que ce Marquis
avoit deftiné à fa Maitreſſe. Il
eftoit furry de deux Pages & de
quatre Laquais reveftus de fes
Livrées ; lors qu'un Gentilhomme
de Madame la Chanceliere
vint dire à cet Ecuyer qu'il
pouvoit voir Mademoiſelle d'Au
mont, il prit dans le Carroffe une
Corbeille de filigrane , dans laquelle
il y avoit un Bouquet des
plus belles Fleurs qu'on cuft pú
trouverdans la faifon laplus pro…
pre à les produire. Les Pages pri
rent un Carreau & un Sac de
Velours cramoifyen broderie d'or,
312 MERCURE
en cet état l'Ecuyer monta à
la Chambre de Mademoiselle
d' Aumont, qu'il trouva àfaToilete.
Apres qu'elle eut entendu
fon Compliment, elle prit le Bouquet;
& enfuite les Pages les
Laquais luy furent préfentez.
Elle témoigna en eftre fort fatisfaite,
& dit que tout ce qui eftoit
choify parMadame la Maréchale
luy feroit fort convenable. On
admirafon esprit & fa modeftie
dans la Réponse qu'elle fit an
Compliment de l'Ecuyer, qu'elle
reçeut debout, ayant fes cheveux
qui traînoient à terre. Ils font
d'un blond cendré des plus beaux.
2
Elle
GALANT. 313.
Elle a les yeux noirs & plein
de fet , le teint fort brillant , &
une grande jeuneffe, n'eftant âgée
que de dix fept ans. Voila ce qui
fe paffa lefeudy matin. Le refte
du jour fur employé à s'habiller,
jufqu'à cinq heures du foir que la
Compagnie fe rendit chez M le
Chancelier. Il y avoit du cofté
de M le Marquis de Créquy,
Mr le Maréchal& Madame la
Maréchale , M' le Marquis de
Blanchefort, Mr & Madame de
Canaples , M le Maréchal de
Villeroy, M l'Archevefquè de
Lyon , M le Duc & Madame
t.
la Ducheffe de Villeroy,
Fevrier 1683. Dd
Ma314
MERCURE
dame la Comteffe d'Armagnac.
Du cofté de Mademoiselle d'Aumont
, M' le Duc & Madame
la Ducheffe d'Aumont , Mª le
Chancelier Madame la Chanceliere,
M Madame de Louvois
, M l'Archevesque de
Rheims ; M le Marquis de Vil
lequier, & M de Chape, Freres;
Me Madame de Beringhen,
Me Madame de Broglio,
M' le Duc & Madame la Ducheffe
de la Rocheguyon , M &
Madame la Marquife de Mouy,
M & Madame du Gué , M le
Marquis & M le Chevalier 剿
de Tillader; M de Villacerf,
GALANT. 315
Mr de S. Poüanges , & M le
Marquis de Courtenvaux. Cette
illuftre Compagnie eftant affemblée,
Mile Chancelierfit un Dif
Cours fur les avantages des Alliances
, on leût en faite le
Contract de Mariage , qui fut
figné de tous ceux que je viens de
vous nommer. Sur les huit heures,
on fervit le Soupé avec beau
coup de magnificence , & à minuit
on vint avertir qu'il eftoit
temps d'aller à l'Eglife . La Ce
rémonie des Epoufailles futfaite
à S. Gervais par le Curé de cette
Paroiffe, qui eftoit celle de Mademoiselle
d'Aumont . Comme
Dd ij
316 MERCURE
apres la Meffe qu'il celebra, il y
y eut une affez longue Exhortation,
plufieurs Perfonnes de cette
Affemblée prirent les devans, 1
&fe rendirent à l'Hôtel de M²
le Maréchal de Créquy , où tout
avoit efté preparé poury recevoir
les Mariez.Al'entrée de la Court
eftoient deux gros Flambeaux de
godron , qui éclairoient toutes les
avenues de cet Hôtel. On avoit
environné toutes les Courts de
Flambeaux de mefme compofition.
Le Veftibule où l'on entre
apres la Court, eftoit tout remply
de Bras dorez, avec des Bougies,
qui faifoient un tres - agreable
GALANT. 317
de
effet . La Salle baffe , qui eft à
gauche du Veftibule, eftoit éclai
1rée par des Bras & par des Luf
• tres , qui rendoient ce Lien tour
éclatant. Le grand Escalier eftoit
auffi éclairé par plufieurs rangs
Bras dorez, garnis de Bougies . Ils
conduifoient à une fort grande.
Salle, ornée au lieu de Tapifferie,
des plus beaux Tableaux que M
Le Brun aitfaits des Actions d'A
lexandre. Cette Salle eftoit éclai
rée par trois grands Luftres d'argent,
& par quantité de Guéridons
remplis tout autour de Gi
randoles , fans compter un fort
grand nombre de Chandeliers qui
Dd iij
318 MERCURE
eftoient furplufieurs Tables . Un
fort grand feu à la Cheminée, &
trois grands Brafiers d'argent,
échauffoient la mefme Salle . On
entroit de là dans la Chambre
que l'on avoit preparée pour les
Mariez Elle eftoit meublée d'une
Tapiflerie de pieces rapportées,
fort agreable, & d'un prix confidérable.
Le Lit & les Chaifes
eftoient de Velours cramoify en
broderie or argent, & le Mi
roir d'une façon fi particuliere,
qu'on le regarda avec admiration.
Un nombre infiny de Plaques &
de Girandoles d'argent & de
vermeil, éclairoit la Chambre,
GALANT. 319.
qui eftoit échaufée par un Bra-·
fier d'une ftructure, tres - eftimée.
Cette Chambre ouvroit dans
une autre auffi magnifiquement
meublée. Comme toutes chofes
eftoient dans un ordre régulier,
Madame la Maréchale de Créquy
avoit prié Madame la Préfidente
Robert, Madame la Com
teffe de Gifquar , & Madame
Dorneton , de rester à l'Hôtel
de Créquy pour enfaire les honneurs.
Ces Dames s'en acquiterent
avec beaucoup de conduite.
Madame la Marquise de Louvois
, & Madame la Ducheffe de
la Rocheguyonfa Fille , arrive-
D
dij
320 MERCURE
ع و س
rent demy heure avant les Ma
riez , & pendant ce temps elles
firent mettre la Toilete , dont on
admira la magnificencë, Madame
la Chanceliere vint un peu apres,
les Mariez enfuite . On les
laiffa dans leur Chambre apres
les cerémonies accoûtumées, le
lendemain la mefme Compagnie
revint à onze heures du matin.
Il y eut un grand Diné , apres
Lequel M le Chancelier partit
Verfailles ,
fon party. Il n'y eut que Madame
la Ducheffe de la Rocheguyon,
Madame la Marquise de Beringhen,
& Madame de Mouy,
pour
.
chacun prit
GALANT. 321
qui referent pour faire les hon.
neurs des Vifites , qui furent rendues
à la Mariée. Le nombre en
fut tel , que la grande Place du
Louvre, & les Courts de l'Hôtel
de Créquy,fuffifoient àpeine pour
contenir les Carroffes . Monfieur
fir l'honneur à Madame la Mar
quife de Créquy de la venir voir,
ainfi que les mefmes Perfonnes de
qualité qui eftoient dėja venuës.
La grande foule dura quatre
jours , & cette Marquise regent
toujours les Vifites fur fon Lit,
où elle eftoit magnifiquement
parée.
Monfieur, & quelques Prin
ceffes du Sang, prierent Madame
322 MERCURE
la Maréchale de Créquy de leur
faire voir les beaux Ouvrages
de Tapiflerie qu'elle fait faire
avec une fi extraordinaire application,
& l'on demeura d'accord
qu'on ne peut rien voir ny de plus
riche, ny de mieux imaginé . Ce
font douze Pieces de Tapiflerie
qui repréfentent les quatre Eléles
quatre Saifons , & tout
mens,
ce qui appartient aux douze mois
de l'année. Tout cela fe fait au
petit Point, &fur les Deffens
de M' le Brun.
Apres que Madame la Marquife
de Créquy eut reçen toutes
ces Vifites, & rendu celles de la
GALANT. 323
Parenté, elle alla avec Madame
la Maréchale de Créquy à Verfailles
rendre fes premiers devoirs
à Leurs Majeftez, qui la reçeurent
avec des honneftetez tresobligeantes
, ainfi que toutes les
Princeffes du Sang. Madame la
Ducheffe d'AumontfaBellemere,
luy envoya le jour defes Noces
Pendans - d'oreilles en poire,
eftimez mille Louis . Le lende
main elle reçeut pour préfent de
Mr le Marquis de Louvois des
Boucles d'oreille de quinze mille
francs . Madame la Chanceliere,
MArchevefquede Rheims,
luy envoyerent une Bague &
des
324 MERCURE
vingt- quatre Boutons de Dia.
mans , de huit mille écus. Le
Mardy d'apres les Nôces, M³ le
Duc d'Aumont donna un Repas
tres-magnifique à toute la Paren.
té. Ilfutfuivy d'un Bal dont je
vous ay déjaparlédans cette Lettre.
M le Comte de Blanchefort,
fecond Fils de Mile Maréchal
de Créquy, a fait paroiftre
dans cette rencontre de l'esprit &
des agrémens en toutes manieres,
qui ont charmé tous ceux qui l'ont
veu. Il n'estâgé que de quatorze
ans , & tout ce qu'il dit eft d'une
Perfonne qui en a roit déja vingt.
On ne peut eftreplusfatisfait que
GALANT 325
L'est toute la Famille de M le
Maréchal de Créquy, du merite
des belles qualitez deMadame
la Marquife fa Bellefille. Jefuis
woftre &c.
Je me fuis informé , Madame
, comme vous l'avez
voulu, du Manufcrit intitulé,
Sentimensfur les Lettres , & les
Hiftoires galantes, Ce font des
Préceptes juftes pour écrire
les unes & les autres. On dit
qu'ils font tournez d'une ma
niere qui fait croire que leur
Autheurn'eft pas un Homme
feulement
de Cabinet . Il y a
grande apparence qu'ils fe
326. MERCURE
ront bien reçeus du Public ,
puis qu'ils font une regle, ou
pour écrire ces fortes d'Ou
vrages, ou pour aider les Perfonnes
qui les liront, à connoiftre
quel en fera le mérite .
On m'a parlé d'un troifiéme
Article de ce Manufcrit. Il
traite de la conftruction des
Mots, & ne contient que dix
ou douze Obfervations qui
expliquent les fcrupules de
l'Autheur fur quelques manieres
d'écrire. Si ces Obfervations
paffoient pour Loy,
elles pourroient faire quelque
beauté dans le ftile , mais je
GALANT 327.
doute que la pratique en fuft
fort aifée. Voila tout ce que
j'ay pû en apprendre. Quand
l'Ouvrage paroîtra , je vous
en avertiray.
Pour les Dialogues des Morts,
chacun m'accufe de vous les
avoir trop peu vantez ; &
vous ne me furprenez point,
en me difant qu'ils ont efté
leûs dans voftre Province
avec l'admiration de tout ce.
que vous y connoiffez de
Gens d'efprit. Ils font icy
dans une eftime extraordi
naire. La Cour, qui a le dif
cernement tres - délicat , ne
Fevrier 1683.
Ec
328 MERCURE
peut
fe défendre de les ap
plaudir. Ils plaiſent aux Sçavans
ainfi qu'au beau Sexe;
& les plus difficiles à contenter
demeurent d'accord, qu'-
on n'a rien donné au Public
depuis fort longtemps
, où
l'utile foit mêlé fi finement
avec l'agreable. Cependant
l'Autheur me prie de vous
témoigner , qu'il auroit efté
plus fatisfait de voſtre Critique
, que de vos loüanges .
Je vous ay envoyé dans plufieurs
Lettres divers Ouvrages
galans de fa façon , en
Profe & en Vers, dont vous
GALANT. 329
m'avez fait des remercie
mens. C'est tout ce que je
yous diray, pour vous le faire
connoiftre.
Je vous envoye l'Artaxerce,
que le S' Blageart commence
à debiter. C'eft le dernier
Ouvrage de Théatre de M
Boyer. Vous fçavez qu'il eſt
de l'Académic Françoife , c
qu'il entend parfaitement
bien noftre Langue. Aufli
cette Piece cft- elle remplie
de beaux Vers. Les fent ,
mens en font grands , & ele
mérite d'eftre leue avec attention
, pour des raifons qui
Ee ij
330 MERCURE
ne font pas
inconnuës au Public.
Sur tout, la Préface doit
exciter
beaucoup de curioſité.
Je ne dis rien
davantage .
Elle vous éclaircira de bien
des chofes. Je
joindray le
mois prochain à la Relation
du
Carnaval de la Cour , ce
qui s'eſt paſſé à la Courſe de
Chevaux, que le Roy a bien
voulu
honorer de fa
préſence ,
& pour laquelle Sa Majefté
a donné un Prix fort confidérable.
Je fuis, &c.
A Paris, ce 28. Fevrier 1683.
25523 $225S S2S222
MATIERES
esa
TABLE DES
contenues dans ce Volume.
Prélude,
Sonnet,
Eglogue,
Miffion,
9
12
17
Agrément donné par le Roy à M. lẻ
Marquis de Traifnel pour la Charge
de Guidon des Gendarmes, 23
M. Voifin de la Noiray eft receu Maiftre
des Requeftes,
Lettre en Profe & en Vers,
25
27
Entretien du Berger de Flore avec sa
Raifon,
Fefte de Morlaix , appellée Guignannée,
Galanteries,
Balet,
36
43
52
54
бо
66
Fable,
Mort de Madame le Coigneux,
69
M. Maneffier eft reçen Tréforier general
des Baftimens de Sa Majefté,
Difcours de M. de S. Evremont,fur les
TABLE.
Opéra Franço & Italiens,
Converfions,
Sculpture en Bronze,
Nouveau Méteore,
Vers fur la corruption du Siecle,
+372
105
108
1135
115
Académie nouvelle, avec plusi us particular
tez touchant cette Académie, 119
Nouveaux Fetons,
Fable,
Bouquet & Serenade,
Feu des Conqueftes du Roy,
163
170
171
184
Mort de Madame la Chanceliere Sequier,
192
Hiftoire,
209
Lettre touchant l'Enfant double, 227
Mente de petits Chiens courans, 249
Autres Converfions, 251
Madrigal de M. Quinaut, 253
Eaux -bruits, $254
Divertiffemens du Carnaval,
Le Joueur, Hiftoire,
:
Explication en Vers de la premiere Enigme
du mois de Fanvier , dont le
Mot eftoit l'Effieu , 277
Noms de ceux qui l'ont expliquée, 278
Autre Explication en Vers de lafeconde
259
265
TABLE
Enigme , dont le Mot eftoit le Pot
de terre,
279
Noms de ceux qui l'ont expliquée, 280
Noms de ceux qui ont expliqué l'une &
l'autre,
Enigme,
Autre Enigme,
284
287
289
Mort de Madame la Ducheffe de la
Feuillade,
Mort de M. Betaut, Grand Audiencier
de France,
290
$293
Mort d'un Bourgeois de Paris , âgé de
cent dix-huit ans,
L'Inconftance juftifiée,
294
297
Mariage de M. le Marquis de Créquy
avec Mademoiselle d'Aumont, 300
Sentimens fur les Lettres & les Hif-
Atoires galantes, 325
Artaxerce, Tragédie, 329
Fin de la Table.
Avis
L'A
pour placer les Figures .
' Air qui commence par L'Inbu
maine , l'Ingrate , a pû m'abandonmer,
doit regarder la page 65.
Le Portrait de Madame la Dauphine
doit regarder la page 163.
La Figure des Enfans doit regarder
la page 227.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le