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1682, 10, t. 20 (Extraordinaire) (Lyon)
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NCSCdeoaeSulmfliveliglliulose .
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"
EXTRAORDINAIRE
DU MERCURE
GALAN T.
QUARTIER D'OCTOBRE 1682 .
TOME XX.
THEQUE
DE
LA
LYON
1893
Imprimé à Paris, & fe vend
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY, Rue
Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
ON
N donnera toujours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & ok
le vendra , auffi-bien que l'Extraordinaire
, Trente fols relié en Veau,
& Vingt-cinq fols en Parchemin.
A
PARIS ,
Chez G. DE LUYNE, au Palais , dans la
Salle des Merciers, à la Juſtice .
Chez C. BLAGEART , Rue S Jacques,
à l'entrée de la Rue du Plâtre,
Et enfa Boutique Court -Neuve du Palais,
AU DAUPHIN.
Et T. GIRARD , au Palais, dans la Grande
Salle , à l'Envie.
M. DC . LXXXIII.
AVEC PRIVILEGE DV ROI.
ז
EXTRAORDINAIRE
DU MERCURE
GALAN T.
QUARTIER D'OCTOBRE 1682 .
TOME XX.
E crainsfort, Madame,
de nepouvoir employer
dans ce vingtiéme Extraordinaire
, tous les
Ouvrages qui m'ont efté
envoyez fur les diferentes Questions
Q. d'Octobre 1682. A
Extraordinaire
propofées dans les derniers . Ainfi
je commenceray par ceux que je fus
obligé de réserver la derniere fois;
ce qui m'en restera trouvera
place dans l'Extraordinaire du Quartier
de Ianvier , qui paroiftra le 15.
d'Avril prochain. C'est un ordre que
vons fçavez que je garde depuis
longtemps , afin que personne n'ait
lieu de fe plaindre.
du Mercure Galant.
225252525252: 5222
TRAITE SVR L'ORIGINE
& l'antiquité des Couronnes.
L
Es
Couronnes ont efté de
tout temps le caractere de la
Royauté , & la marque d'une
Puiffance abfoluë &
fouveraine,
& cela mefme dans les Animaux ;
car Pline affure 1. 2. c. 16. aveir
remarqué
certaines taches blanches
fur le front du Roy des
Abeilles en forme de Diadéme.
Les Autheurs ne font pas d'accord
de leur origine , mais ils conviennent
tous de leur antiquité.
Athenée 1. 15. en attribuë l'invention
à Janus ,
premier Roy
des Latins ; & Pline 1. 7. c. 56.
A ij
Extraordinaire
foûtient que Bacchus eft l'Inventeur
des Triomphes , des Couronnes
& des Diadémes des
Roys. Quoy qu'il en foit , il eft
certain que l'ufage en eft tresancien
, puis que les Dieux mefme
s'en font fervis. On dépeint
Vénus couronnée de Rofes , &
de Fleurs ; Bacchus , de pampres
de Vigne , de Lierre, & de feuilles
de Figuier. Cupidon portoit une
Couronne de douze Pierres précieuſes
. On mettoit une Couron
ne d'Olivier fur le Cafque doré
de Minerve , Iris faifoit une Couronne
de Pierreries à Junon. E
culape eftoit couronné de Laurier,
& le Génie , de féuïlles de
Plane, L'Hiftoire Sainte en
donne auffi à Dieu , & aux Saints ;
& le Prophete Efdras dit dans
du Mercure Galant.
fon quatriéme Livre , qu'il vit
fur la Montagne de Sion une
troupe inombrable de Bienheus
reux , qui recevoient des Cou .
ronnes de la main d'un jeune
Homme qui eftoit au milieu
d'eux ; & Haimon , Evefque,
d'Halberstar , dans fes Commen
taires fur les Epitres de S. Paul,
écrit que tout de mefme que les
Empereurs donnoient autrefois,
des Couronnes à ceux qui avoient
remporté quelque figna
lée victoire , ainfi Dieu donne
dans le Ciel des Couronnes à
ceux qui ont vaincu leurs Ennemis
fur la Terre . D'ailleurs,
S. Pierre nous promet qu'à l'apparition
du Prince des Paſteurs,
nous recevrons tous une Couronne
de gloire qui ne fe Aétrira
A iij
6 Extraordinairen
point ; & Dieu affure l'Ange de
l'Eglife de Smirne , qu'il luy don..
nera la Couronne de Vie , s'il eft
fidelle jufqu'à la mort. SaintJean
vit dans fa fameufe Revélation
vingt- quatre Vieillards affis fur
des Trônes , qui avoient fur leurs
teftes des Couronnes d'or , qu'ils
jettoient devant le Trône de l'Agneau.
Les Sauterelles de l'Apocalipfe
, femblables à des Chevaux
de bataille , avoient auffi
des Couronnes d'or. La Femme
couverte du Soleil , qui avoit la
Lune fous fes pieds , portoit une
Couronne de douze Etoiles ; &
le Fils de l'Homme affis fur une
Nuée blanche , avoit à la tefte
une Couronne d'or. La Couronne
qu'on met au nombre des
Conſtellations , eft composée de
6
du Mercure Galant.
7
neuf Etoiles rangées en cercle.
Elle fe leve avec le Scorpion aux
Nones d'Octobre , & fe couche
lors que l'Ecreviffe & le Lion
commencent à paroiftre . Les
Poëtes ont dit que c'eftoit la
Couronne qu'Ariadné reçeut de
Théfée , & qui fut enfuite placée
dans le Ciel par le moyen de
Bacchus avec lequel elle ſe maria.
D'autres ont voulu que Bacchus
mefme la donna â Ariadné,
lors qu'il vint voir Minos dans
l'Ile de Crete . Les Couronnes
eftoient fort en ufage dans les
quatre Combats facrez de la
Grece , fur lefquels le Poëte Archias
nous a laiffé une fort belle
Epigramme.
Quatuor argivis certaminafacra
feruntur,
A iiij
8 Extraordinaire
Bina Hominum natis , binaque coelitibus.
Phabo, ipfique Iovi , Archemoro &
parvo Melicerta,
Poma, oleaftra, apium, pramiapinus
erant.
Les Couronnes des Vainqueurs
des Jeux Olympiques , eftoient
d'Olivier fauvage , ou bien felon
Ariftote, d'Olivier appellé Philoftetphanos
. On les faifoit auparavant
de Pommier ; mais Iphitus
, Roy de Péloponéfe , ayant
appris de l'Oracle de Delphes
qu'il ne les falloit plus faire ainſi ,
fit planter un Olivier fauvage
au lieu qui luy avoit eſté déſigné
par l'Oracle , afin que les Victorieux
en fuffent couronnez à l'avenir.
Dans les Jeux Ifthmiques.
elles cftoient de Pin , & quelque
du Mercure Galant.
9
fois d'Ache , comme il paroiii
par l'autorité de Plutarque , qui
rapporte apres Timée , que les
Corinthiens combatant fous Ti
moléon contre les Cartaginois,
trouverent des Gens qui por
toient des faiſceaux d'Ache, ce
que plufieurs auroient pris pour
mauvais augure , fi leur Capi
taine ne les euft raffurez , en di
fant que c'eftoit pour couronner
les Victorieux des Jeux Ifthmiques
. Elles eftoient de la meſme
matiere dans les Jeux.Neméens ;
mais dans les Pythiques , elles
eftoient de Laurier ; car lors
qu'Ovide dans le premier Livre
des Métamorphofes , dit qu'elles
eftoient de Heftre , il ne le fait
que pour infinuer plus facilement
la Fable de Daphné , en ajoûtant,
10 Extraordinaire
Nondum Laurus erat. On eftoit fi
exact dans la diftribution de ces
Prix , qu'un certain Arrichion
eftant mort le jour mefme de fa
Victoire , il ne fut pas pourtant ?
privé de fa récompenſe , & on ne
laiffa pas de le couronner apres
fa mort. Teucer Fils d'Icamander
, fuyant fon Pere , & quittant
la Ville de Salamine qu'il
avoit fait baſtir dans l'Ifle de
Chypre , au rapport de Juſtin
144. portoit neantmoins une
Couronne de Peuplier , témoin
ces Vers d'Horace.
Teucer Salamina patremque
Cumfugeret , tamen uda Lyao,
Tempora populeâ fertur cinxiſſe
Corona.
Philomélus, Tyran des Phociens
, donna une Couronne d'or
du Mercure Galant. II
•
à une Femme nommé Pharfalia ,
de laquelle Plutarque raconte
que comme elle dançoit au Temple
d'Apollon , les jeunes Gens
de la Ville de Métapont fe jetterent
fur elle pour avoir l'or de la
Couronne , avec tant de furie ,
qu'elle en mourut. Zénon , le
Prince des Stoïciens , eftoit en fi
grande réputation pour
fa vertu,
& pour fa doctrine, que les Athéniens
laiffoient les Clefs de leur
Ville chez luy , & qu'ils luy firent
préſent d'une Couronne d'or .
Pline écrit l . 17. c . 2. que
miere Couronne dont fe fervirent
les Romains, fut celle d'Epis
de Bled , attachée avec un Ruban
blanc , qui eftoit fi eftimée
dans le Sacerdoce des douze Freres
inftitué par Acca Laurentia ,
la
pre .
12 Extraordinaire
felon le témoignage de Maffurius
Sabinus 1. 2. Mémorab. Tarquinius-
Prifcus , cinquième Roy
des Romains . porta avec la permiffion
du Sénat la Couronne
d'or , & le Sceptre d'yvoire que
les Peuples d'Etrurie luy avoient
donné , & dont fe fervirent en
fuite tous fes Succeffeurs. C'est
ce que difent Denys d'Halicarnaffe
, Tite- Live, Plutarque, Florus
& Eutropius. Cependant
Denys d'Halicarnaffe 1. 3. affure
que les Romains ayant fecoüé le
joug de la domination des Tarquins
, ne permirent à perfonne,
non pas mefme aux Confuls , de
porter ny la Robe de Pourpre ,
ny la Couronne Royale . Ils
avoient de plufieurs fortes de
Couronnes dont voicy les noms.
>
du Mercure Galant.
13
Triumphalis , Obfidionalis , Civica ,
Muralis , Caftrenfis , Navalis. La
premiere fe fit premierement de
Laurier , & enfuite d'or. On l'envoyoit
aux Empereurs qui entroient
en triomphe dans la Ville.
La feconde eftoit d'Herbes qui
naiffoient dans le lieu où eftoient
les Affiegez , qui la donnoient à
celuy qui les délivroit . Pline
I. 22. c. 3. la préfere à toutes les
autres , parce que , dit- il , les Empereurs
la donnoient aux Soldats
, ou bien les Soldats à leurs
Compagnons, au lieu que cellecy
eftoit donnée aux Empereurs
par les Soldats mefme . Šicinius
Dentatus , Décius , & Q. Fabius
Maximus , reçeurent cette Couronne
. La troifiéme eftoit donnée
par un Citoien à un autre
14
Extraordinaire
Citoyen , qui luy avoit fauvé la
vie dans un Combat . On la faifoit
de feuïlles de Chefne , parce
que le Fruit de cet Arbre a fervylongtemps
de nourriture aux
Hommes . Maffurius Sabinus l . 2.
Mémorab. affure qu'on ne la
donnoit qu'à celuy qui avoit confervé
un Citoyen , tué un des Ennemis,
& gardé fon Pofte. L'Empereur
Tibere neantmoins cftant
confulté là - deffus , dit que la derniere
condition n'eftoit pas abfolument
neceffaire . L. Gellius qui
avoit efté Cenfeur , fut d'avis
dans le Sénat qu'on devoit donner
cette Couronne à Cicéron ,
lors qu'ayant étoufé l'horrible .
conjuration de Catilina , il mérita
le glorieux furnom de Pere
de la Patrie. Sp . Liguftinus dans
du Mercure Galant.
15
la guerre contre les Perfes , reçeut
fix de ces Couronnes. Aulugelle
raconte l. 2 C. II. de Sicinius Dentatus,
qui vivoit un peu avant le
Decemvirat , qu'il en eut quatorze
, & huit d'or. Pline 1. 16.
c. 4. dit qu'on fit premierement
cette Couronne de Chefne verd,
& apres de Heftre , Arbre confacré
à Jupiter , mais enfuite le
Chefne fut fa matiere ordinaire.
Ceux qui avoient efté honorez
d'une femblable Couronne ,joüif.
foient de beaux Privileges . Ils
pouvoient porter la Couronne de
Chefne autant qu'ils vouloient .
Le Sénateurs fe levoient de leurs
places pour leur faire honneur,
lors qu'ils venoient dans les Jeux
publics , Ils ne payoient aucun
impoft. Capitolinus , pour avoir
16 Extraordinaire
confervé le General de l'Armée
Servilius , en reçeut fix ; & Scipion
l'Africain n'en voulut jamais
prendre une pour avoir fauvé
la vie à fon Pere dans la Journée
de Trébia . La quatrième eftoit
donnée par l'Empereur à celuy
qui eftoit monté le premier
fur les Murailles de la Ville affiegée.
Sicinius Dentatus en receut
trois. L'Empereur donnoit la
cinquième à celuy qui avoit fait
irruption dans le Camp des Ennemis
. On donnoit la fixiéme
dans un Combat Naval , à celuy
qui avoit fauté le premier dans un
des Navires de l'Armée ennemie.
Ces deux dernieres Couronnes
eftoient d'or. Les Pontifes des
Hebreuxavoient auffi leurs Couronnes
; & il eft dit dans le Chap.
du Mercure Galant.
17
39. de l'Exode , qu'ils firent leurs
Mitres avec leurs petites Couronnes
de fin Lin , & le Prophete
Zacharie au Chapitre 6. de fa
Prophétie, dit que Dieu luy commanda
de prendre de l'or , de
l'argent , pour en faire des Couronnes
, & d'en mettre une fur la
tefte du grand Preftre Jéfus Fils
de Jofedech . Il vouloit auffi qu'il
en donnaft à Helem , à Tobie , à
Idaias , & à Hem Fils de Sophonias.
Les Nazaréens ne furent
ainfi appellez que parce qu'ils
eftoient couronnez ; car Nézer
en Hebreu fignifie une Couronne.
Ariftobule , Souverain Preftre
des Juifs , fut le premier qui porta
le Diadême, au rapport de Nicéphore
Calixte 1. 2. c . 4. Nous
lifons dans le Chap. 10. du pre-
Q. d'Octobre 1682. B
18 Extraordinaire
mier Livre des Machabées , que
le Roy Alexandre écrivant à Jonathas
qu'il avoit fait Grand Prêtre
de fa Nation , luy envoya la
Pourpre & la Couronne d'or . Les
Preftres de la nouvelle Alliance ,
& les Miniftres de l'Eglife, portet
les Cheveux en forme de Couronne
, pour marquer la dignité
du Sacerdoce , que le Prince des
Apoftres appelle Royale , Regale
Sacerdotium , L'Hiftoire Eccléfiaftique
fait foy de ce qui arriva
à S. Pierre , lors que les Barbares
luy couperent les Cheveux de
cette façon pour ſe moquer
luy , car c'eftoit autrefois une
grande ignominie . Domitien
traita de la forte Apollonius
Thianée , & on rafoit ceux qu'on
condamnoit aux Mines . Depuis
de
du Mercure Galant.
19
ce temps- là , les Preſtres on por .
té avec honneur la Couronne
qui avoit eſté fi ignominieuſe à
leur Chef, ainfi que Pierre d'Antioche
l'écrit à Michel Cérula.
rius , Patriarche de Conftantinople.
Saint Jérôme , dans fon
Epiftre 26. à S. Auguſtin , le falue
par fa Couronne , ce qui
luë
eftoit la maniere d'écrire des
Evefques de ce temps-là , comme
l'affure S. Auguſtin dans fon
Epiftre 147. à Proculien Evef
que Donatifte . L'Empereur des
Abyffinsa fuivy cette coûtume,
& fe fait couper les Cheveux en
forme de Couronne. Tous les
Clercs portent la Couronne,parce
que c'eft le caractere de la
Royauté. Corona regale decus fignificat
, propter hoc coma capitis
Bij
20 Extraordinaire
Clerica in modum corona tondetur,
dit Hugues de S. Victor. Auffi
Saint Bernardin de Sienne affure
qu'il ne faut pas s'étonner fi on
les appelle des Roys , puis qu'ils
fervent un Roy dont les Serviteurs
mefme font des Roys . Cur
dici non merentur Reges , cum illi
ferviantcui fervare regnare eft? On
lit dans Aulugelle , qu'autrefois
ceuxqui avoient efté faits Efclaves,
portoient une Couronne
fur la tefte , lors qu'on les menoit
au Marché pour les vendre , ce
qui s'appelloit fub Coronis venire.
On donnoit aux Poëtes des Cou .
ronnes de Lierre , témoin ces
Vers des deux meilleurs Poëtes
de la Cour d'Auguſte .
Premiafrontium. Horat. l. 1. Oder.
Atque hanc fine tempora circum,
du Mercure Galant. 21
Inter-victrices hederam tibi ferpere
Lanros . Virg.in Pharmac.
Saint Auguftin dans le Cha
pitre premier du Livre 4. de fes
Confeffions, s'accufe d'avoir brû
lé d'un grand defir pour la vaine
gloire , jufque dans ces ambitieux
combats où l'on donnoit
des Couronnes fragiles & périf
fables ; & dans le Chapitre 2.
il ajoûte que voyant un jour réciter
des Vers fur un Théatre, où
celuy qu'on jugeoit avoir mieux
réüffy que les autres remportoit
le Prix , un Devin luy fit demander
ce qu'il luy vouloit donner
pour luy faire gagner ce Prix , à
quoy l'horreur qu'il avoit de ces
facrileges abominables , luy fit
répondre, que quand cette Couronne
feroit d'or , il ne ſoufriroit
22 Extraordinaire
W
pas que pour fe la procurer on fift
mourir une Mouche . Il fut quelquefois
victorieux dans ces occafions
; & le Proconful tres- celebre
en Medecine dont il parle .
dans le mefme Livre , luy mit la
Couronne qui eftoit le Prix de
ce combat de Vers . Les Payens
offroient des Couronnes de
grand prix à leurs Dieux , & ily
en avoit deux d'or dans le Temple
deJupiter, l'une defquelles luy
avoit efté confacrée par les Gaulois
, l'autre par les Carthaginois,
qui l'envoyerent à Rome , pour
féliciter les Romains touchant la
Victoire qu'ils avoient remportée
fur les Peuples du Duché de
Benevent. Les Couronnes de
Laurier ont eſté employées fort
fouvent , & dans les plus belles :
du Mercure Galant. 23
occafions . Suétone raconte que
le Sénat n'auroit pû faire un plus.
grand plaifir à Jules Céfar , que
de luy permettre de porter toûjours
la Couronne de Laurier ,
afin qu'on ne vift pas qu'il eftoit
chauve. L'Empereur Tibere avoit
coûtume d'en porter une,
d'abord qu'il entendoit gronder
le Tonnerre , & Augufte fon Prédeceffeur
, n'entra jamais dans
Rome en triomphe qu'avec une
Couronne de Laurier fur la tefte.
Pline affure que tous fes Succeffears
fuivirent fon exemple , juſqu'à
ce que Papyrius Mafo , ne
pouvant pas obtenir l'honneur
du Triomphe , commença de
triompher fur le Mont Albanus,
où il porta une Couronne de
Myrte , au lieu de celle de Lau24
Extraordinaire
rier, comme le dit Valere le Grand
1. 3. c . 6. On voit dans Pline l . 15.
C. 29. que. Pofthumius Tubertus
Conful , apres avoir vaincu les
Sabins , porta auffi une Couronne
de Myrte , parce que la
Victoire n'avoit pas couté beaucoup
de fang. Auffi cet Arbriffeau
eft dédié à Vénus , qui
eftant née de l'écume de la Mer,
alla cacher la nudité dans les
feuilles d'un Myrte . C'eſt de là
fans doute qu'eft venue la coûtume
qui fait porter aux nouvelles
Mariées une Couronne de
Myrte , de laquelle parle Tertullien,
De Corona Militis , & le Poëte
Catulle dans les Vers qu'il a faits
fur les Nôces de Manius , & de
Julia. M. Craffus refuſa fiérement
la Couronne de Myrte
qu'on
du Mercure Galant.
as
qu'on luy vouloit donner dans le
Triomphe ; & Pline 1. 15. c. 29 .
dit
que le Senat luy accorda celle
de Laurier. La Couronne d'Herbes,
felon le témoignage de Pline
1. 22. c. 4. eftoit dans la Guerre
de toutes les Couronnes la plus
honorable , & la plus recherchée .
Fabius Maximus , apres avoir dé .
fait l'Armée d'Annibal , la reçeut
pour récompenfe , par autorité
du Sénat & du Peuple Romain , &
au nom de toute l'Italie. Pline
ajoúte dans le Chap . 6. du mefine
Livre , que Marcus Calphurnius
Flamma fut couronné d'Herbes
dans la Sicile , auffi - bien que
Cnéius Petréius d'Atino , qui eftoit
Capitaine de l'Avantgarde
dans la Guerre des Cimbres.
Varron rapporte que Manlius
Q. d'Octobre 1682. C
26 Extraordinaire .
eftant Conful , Scipio Emilianus
reçeut la Couronne appellée obfidionalis
, pour avoir fauvé trois
Légions des mains des Barbares,
comme on le voit dans le Tableau
qu'Augufte fit mettre ſur le Piédeftal
de la Statuë de Scipion .
Lors qu'Augufte fut creé Conful
, avec le Fils de l'Orateur Ro .
main , le Sénat luy fit préſent
d'une ſemblable Couronne le
treizième jour du mois de Septembre.
Pline 1.33 . c. 2. dit apres
Lucius Pifo , que le Dictateur
Aulus Pofthumius fut le premier
qui donna une Couronne d'or à
un Soldat , qui eftoit entré par
force dans le Camp des Ennemis .
Lucius Lentulus Conful , donna
une Couronne d'or à Sergius
Cornelius Mérenda , pendant le
du Mercure Galant. 27
Siege de Benevent Capitale des
Samnites . Piton , furuommé Frugi
, donna â fon Fils une Courónne
d'or qui pefoit cinq livres.
L'Empereur revenant de fubju
guer les Anglois , montra dans fon
Triomphe deux Couronnes d'or,
l'une defquelles qui pefoit fept livres
luy avoit efté donnée par les
Efpagnols , & l'autre qui en pefoit
neuf, par les Gaulois. Pline
1. 6. c. 28.a remarqué que Titus
Manlius , fut le premier des Romains
qui eut une Couronne
d'or , pour eftre monté fur les
Murailles d'une Ville affiegée , &
1. 16. c. 4. il dit que Pompée couronna
Marcus Varron qui avoit
défait l'Armée des Pirates , &
que Céfar couronna Marcus
Agrippa qui avoit vaincu les Si-
Cij
28 Extraordinaire
.
ciliens. Romulus donna une Cou
ronne à Hoftus Hoftilius, Aycul
du troifiéme Roy des Romains,
parce qu'il eftoit monté le premier
fur les Murailles de la Ville
des Fidenates. Pendant le Confulat
de Cornelius , l'Armée couronna
de Feuilles Publius Decius
pour récompenſe de ce qu'il
l'avoit délivrée du danger où elle
eftoit exposée. Craffus fi connu
dans l'Hiftoire pour les richeffes,
donna le premier des Couronnes
d'or & d'argent dans ſes jeux;
c'eft ce que dit Pline l . 21. c. 3. Zo.
naras affure que lors que les Em .
pereurs entroient en triomphe,
ils avoient avec eux dans le meſ.
me Char un Miniftre public , qui
portoit derriere eux une riche
Couronne ornée de Pierreries, les
7
du Mercure Galant. 29
e
1.
1..
avertiffant de temps en temps de
faire réfléxion à la condition de la
Nature humaine , de peur que la
grandeur & l'éclat du Triomphe
ne les empéchât d'appercevoir
leur neant . Ily eut à Rome une
Femme nommé Glycéra , qui inventa
la maniere de faire les Couronnes
de Fleurs avec tant d'art,
que cette invention luy fit gagner
fa vie. Pline 1. 35. c. 11. dit que le
PeintrePaufias qui en étoit amou
S reux , la peignit affife avec une
Couronne fur la tefte , & ce Tableau
fut appellé Stephanoplocos
ou Stephanopolis. Il y avoit de cer.
taines Couronnes qui fervoient
d'ornement aux Femmes & aux
Filles , où l'on voyoit de petits
Rubans qui pendoient comme
des Feuilles . Elles s'appelloient
Mitra.
II .
30 Extraordinaire
Aufus es hirfutos Mitrâredimire Ca..
pillos. Ovid Epift . ad Dejan.
Dieu au Chapitre 3. d'Ifaie,.
menace les Filles de Sion de leur
ofter cette parure ; & Horace 1 .
1. Ode 17. avertit Tyndaris de
ne donner aucune liberté à Cyrus
, de peur qu'il ne trouble le
rang de fes cheveux , & ne faffe
tomber la Couronne de fa tefte.
Necmetues protervam
Sufpecta Cyrum, ne manu diſpari,
Incontinentes injiciat manus.
Et fcindat harentem Coronam,
Crinibus.
L'Empereur Conftantin le
Grand donna à l'Eglife de S. Jean
deLatran quatre Couronnes d'or.
Le Pape Horſmiſdas une d'argent
qui pefoit vingt livres ; &
Héraclius une autre d'or , enri-
1
du Mercure Galant.
31
chie des plus belles Pierreries du
monde , à l'Eglife de Sainte So.
phie de Conftantinople ; mais
Î'Empereur Léon III . qui aimoit
fort les Pierreries , la fit enlever,
& la porta mefme un jour en Cerémonie,
& d'abord qu'il fut rentré
dans fon Palais , il fentit à la
tefte une douleur extrémement
aiguë , qui fut auffi - toft faivie
d'une Ceinture de Charbons qui
luy parurent le long des tempes,
& qui luy firent une autre efpece
. de Couronne , d'où la fièvre qui
le prit l'emporta dans tres peu de
jours. Parmy les Ornemens du
Temple des Hebreux , il y avoit
des Couronnes ; & au Chapitre
1. du premier Livre des Machabées
, elles font au rang de l'Autel
doré , du Chandelier de lu-
Cij
32
Extraordinaire
lumiere , de la Table des Pains
de propofition , & de toutes les
chofes Sacrées qui furent enlevées
par le commandement du
Roy Antiochus , & il eft dit au
Chapitre 4. du mefme Livre, que
les Juifs ornerent leur Temple de
Couronnes d'or. Dieu commanda
au 25. de l'Exode , de faire
une Couronne d'or autour de
l'Arche , & une autre fur la Table
des Pains de propofition ; & nous
lifons au Chapitre 37. de ce Livre
, qu'il y en avoit une dorée
fur l'Autel des Parfums . Les Juifs
faifoient hommage à leurs Roys
de quelques Couronnes qu'ils luy
apportoient avec cerémonie ; &
le Roy Demétrius écrit dans le
premier Livre des Machabées à
Laſthenés , qu'il n'exigera plus
du Mercure Galant.
33
d'eux ny aucun Tribut , ny aucune
Couronne . Le mefme écrit
au Grand Preftre Simon , dans
le Chap . 13. de ce Livre , qu'il a
reçeu la Couronne d'or qui luy
avoit efté envoyée de la part de
ceux de fa Nation ; & on voit au
Chapitre 14. du fecond Livre que
Alcimus , qui avoit eſté Grand
Preftre , en porta une au Roy
Demétrius. Au reste la figure
des Couronnes n'a pas efte tou .
jours la mefme , car les Souverains
, ne portoient autrefois que
de fimples Cercles d'or, rehauffez
de fleutons inégaux . Les Tombeaux
de S. Denys , les Sceaux ,
les Monnoyes , & les Monumens
publics en font foy . Mais nos
Roys portent à préfent la Couronne
fermée , que nous appel34
Extraordinaire
lons Impériale Françoife . Moreau
en rapporte le premier ufage
à Charles VIII. & dit qu'on voit
fon Image fur une Porte de Bordeaux
en Habit d'Empereur , tenant
un Monde à la main , couronné
d'une riche Couronne fermée.
Du Chefne en fes Antiquitez
, affure que les Effigies des
Roys inhumez à S. Denys , portoient
la Couronne ouverte. Jufqures
à ce Charles VIII . Louis
XII. & François I. ont des Couronnes
fermées en quelques Médailles
. Philippe II . Roy d'Elpagne
, ferma la Couronne dans
des Ducats batus en Flandres de
fon Regne , à l'exemple de Henry
II. qui fit la mefme chofe dans
les Monnoyes de France .
LA SELVE , de Nifmes.
du Mercure Galant.
35
252-2225252525255
Lequel eft le plus à eftimer de
l'Homme de Converſation ,
ou de celuy de Cabinet.
A Converfation, des plaifirs de la
vie,
(Chacun doit l'avoner) n'eft pas le plus
petit:
Un Homme qui la rendjolie,
Eft l'ame d'une Compagnie .
La Fortune en tous lieux luy rit,
On le recherche, on le chérit,
On croit qu'il peut par ce qu'ildit
Diffiper les chagrins , & la mélancolie.
Au lieuque tous lesfoins que prend
Dansfon Cabinet un Sauvage,
Ne font pasfon bonheur plus grand;
Et perfonne en un mot n'en retire avantage.
Fut-il cent & cent fois plus fage
Qu'autrefois ne fut Salomon,
36 Extraordinaire
Plus fçavant que l'eftoient Ariftote &
Platon;
Avec tant de fageffe & de fçavoir en
tefte,
Ilpaffera pour une Befte,
Un Misantrope, un Loup-garou.
C'est un docte Ignorant, & c'eſt unſage
Fou.
Voila comme chacun parle du Solitaire:
Et loin qu'on l'eftime aujourd'huy,
Par tout on ne blâme que luy ;
Mais on nefait rien moins que ce qu'on
devroit faire.
Si la vangeance produit de plus
dangereux effets dans le coeur
d'une Femme irritée, que dans
celuy d'un Homme offenfé .
Lov
Ors qu'il arrive une querelle
Soit entre l'Amant & la Belle,
Soit entre l'Epouse & l'Epoux;
La Femme
que l'on choque en une bagatelle,
du Mercure Galant.
.
27
37
Sanspouvoirpardonner, pouſſe dans ſon
courroux
Lavangeance jufqu'à l'extréme.
L'Homme offenfe , n'en ufe pas de mêmes
Car enfin, quoy qu'il ait raison,
Quoy qu'ilfoitfaché tout de bon,
Que mefme il fonge à la vangeance,
(F'en parle par expérience,)
Apres tout ,fort fouvent il demande pardon.
S'il eft mieux feant à un Chrêtien
de fe marier , que de fe retirer
dans un Convent ; & fi un
Homme eftant marié peut
auffi bien fervir Dieu qu'un
Homme retiré dans un Monaftere.
1 le Chreftien doit aimer la fou-
S'
france,
Comme on le prefche affezsouvent,
Le party de l'Hymenfur celuy du Convent
38
Extraordinaire
Aura chez luy la préference.
Quels plaifirs a le meilleur des Marys?
Atout moment la plus honnefte Femme,
De chagrinsfur chagrins vous luy bourelle
l'ame.
D'autre part, les Enfans, par des pleurs,
pardes cris,
Sans ceffe luy rompent la tefte.
Luyfeul travaille &foufre, il a toutfur
le dos ;
Il n'eft pour luy paix, ny repos,
Pendant qu'un Moine enfa Cellule clos,
Dut-il vivre mil ans, n'a que des jours
de Fefte,
Et n'est jamaisen embarras ,
Nypour leVin qu'il boit, nypour lePain
qu'il mange.
Enfin, c'est une chofe étrange!
Prefque tous ces Meffieursfont gaillards,
gros & gras,
Et ne s'occupent qu'à rienfaire.
Auffi de là chacun conclut,
Qu'au monde l'onfait fonfalut
Plus difficilement que dans un Monaftere,
du Mercure Galant.
39
Quel eft le lien qui unit le
Corps à l'Ame.
O N demande, belle Sylvie,
Par quel lien l'Ame au Corps eft unie.
Je répons à la Question,
Que tout Homme qui vitfans amoureuſe
flâme,
Eftproprement un Corpsfans Ame.
Que dites-vous de mafolution?
Du RUISSEAU ,
40
Extraordinaire
sesez SS25522-2555
TRAITE
DU SECRET.
A
Riftote au rapport de
Laerce Liv. 1. Chap. 1 .
croyoit que rien n'eftoit plus
difficile , que de taire ce qu'on
ne doit pas dire. Les habiles
Gens ont tant de lumieres pour
découvrir nos penſées , & tant
d'artifice pour nous faire parler,
qu'il eft prefque impoffible de
leur rien cacher. Socrate avoit
raifon de dire qu'il eftoit plus
mal- aiſé de garder un ſecret dans
le coeur, que de tenir un charbon
ardent dans la bouche. Aul.
du Mercure Galant, 4
1
00
Gel. Liv. 1. a dit de mefme que
de toutes les chofes du monde,
la plus difficile c'eftoit de fe taire ,
& d'écoûter. Philipides eftoir
bien convaincu de cette verité,
car Plutarque dans les Dits no.
tables des Roys , rapporte que
de le Roy Lifimachus luy ayant
demandé ce qu'il vouloit qu'il
lay donnaft , il répondit fagement
, Tout ce qu'il vous plaira,
Sire, à condition neantmoins que
vous ne me difiez aucun de vos:
nt fecrets , tant eftoit grande la peur
qu'il avoit de manquer de fidedelité
& de difcretion . C'eftoit un
Poëte Comique qui mourut d'un
$ excés de joye , apres avoir efté
victorieux des Poëtes de fon
temps contre fon eſpérance. Ent
effer , il eft peu de Gens qui ne
Q. d'Octobre 1682. Ꭰ
In-
S
42 Extraordinaire
révelent les fecrets dont ils font
dépofitaires. La plupart des
Hommes reffemblent à ce Valet
de Terence qui ne pouvoit rien
retenir, non plus qu'un tonneau
percé . Il femble qu'ils ayent beu
des eaux de ce Lac d'Ethiopie,
dont Diodore de Sicile Bill . Hift.
Liv. 2. Chap. 5. fait mention ,
qui trouble tellement l'efprit de
ceux qui en boivent , qu'ils ne
peuvent rien cacher de ce qu'ils
fçavent. Pitagore neantmoins
faifoit une religion du fecret, &
Athenée dit qu'il avoit défendu
à fes Difciples de manger du
Poiffon , pour les avertir de gar
der le filence , & de ne parler
pas plus que font les Poiffons.
Le Chancelier Bacon , met le
fecret au rang des Myſteres les
du Mercure Galant.
43
nt
es
et
en
28
S
ܪ܂
plus faints . Les Myſteres estoient
des Feftes qu'on faifoit en l'honneur
de la Déelle Cerés &
comme on y gardoit extrémement
le fecret , on a donné le
nom de Myſtere à ce qui eft caché.
Plutarque ajoûte que dans
ces fortes de Feftes on y difoit
des fecrets qu'on ne communi.
quoit pas à tout le monde. Le
Legiflateur des Lacedémoniens ,
ordonnoit à ſes Peuples d'accoutumer
les Enfans au filence. Enfin
l'obligation que tout le monde
a de ne pas violer le fecret
d'un Amy , eft fi étroite & fi na
turelle, qu'il ne faut qu'eftre un
peu raifonnable
difpenfer jamais . Ifocrate dans
les Avertiffemens qu'il donne à
Demonicus Fils du Roy de Chipour
ne s'en
Dij
44
Extraordinaire
pre , luy recommande d'apporter
plus de foin à ne pas publier
un fecret, qu'à conferver un dépoſt.
Seneque veut qu'on écoûte
plus volontiers qu'on ne parle
, qu'on ne dife à perfonne ce
qu'on veut eftre fecret ; qu'on
fe ferve des oreilles plûtoft que
de la langue ; & qu'on examine
meurement ce qu'on doit dire
avant que de parler. Il vaut
mieux , difoit un Ancien , que le
pied vous faffe faire un mauvais
pas , que fi la langue vous fait
reveler le fecret d'un Amy. Si
pourtant on examine l'Hiftoire
des fiecles paffez , on trouvera
mille exemples fameux de la fidelité
& de la difcretion de
quelques ames fi genereuſes ,
qu'on pourroit les appeller avec
du Mercure Galant.
45
1
raifon les Martyres du fecret.
f Pififtrate revenant de la Conquefte
de Mégare , enflé de fa
victoire , obligea les Athéniens,
Peuples accoûtumez à la liberté,
de s'afſujettir à fa domination,
qui degenera bientoft apres en
tyrannie. Harmodius & Ariftogiton
, deux Citoyens amateurs
de la liberté publique , découvrirent
le deffein qu'ils avoient
de fe défaire du Tyran à une fameufe
Courtifane de la Ville ,
qui endura les gênes & les tortures
avec une fermeté incroya
ble , fans que Pifiſtrate puſt jamais
rien tirer de fa bouche, de
forte que les deux Amis eurent
le temps d'executer leur entreprife
, & de mériter que les Athéniens
leur dreffaffent une
46
Extraordinaire
Statue à chacun , avec ordre
aux Habitans de ne s'appeller
jamais de leur nom . Ces Peuples
firent juftice à la conftance
de cette Femme , & ils luy éleverent
une Statue conforme à
fon nom. C'eftoit une Lyonne
fans langue felon Pline Lib . 34.
Chap. 8. où avec une langue
d'or , felon quelques Autheurs
ils mirent fur la bafe de la Statur
, la vertu a triomphe du Sexe ,
pour marquer que fon filece étoit
au deffus de la nature , & qu'en
devenant muette , elle avoit prefque
ceffé d'eftre Femme. Thefaurus
dans les Vies des Patriar.
ches parlant de la Femme de
Loth changée en une Statuë de
fel , dit qu'il n'auroit pas de la
peine à croire que c'eftoit une
du Mercure Galant.
47
2
e
1
Femme , fi une Femme muerte
& taciturne n'eftoit un prodige
& un miracle ; ce qui a fait dire
à Ariftote que le filence eftoit
un des plus beaux ornemens de
la Femme. Auffi feroit- il à fouhaiter
qu'elles fuffent plus fecretes
que la foibleffe du Sexe
ne leur permet , & qu'elles fuf.
S fent toutes femblables à cette
fameuſe Heroïne, dont il eft fait
mention dans l'Ecriture , qui ne
voulut jamais découvrir le def-
1 fein qu'elle avoit de tuer le
Chef de l'Armée des Affiriens ,
qu'apres l'execution de fon entrepriſe.
Le Philofophe Anaxarchus
que le Roy de Chypre
Nicocreon perfecutoit , pour
fçavoir de luy quelque fecret
d'importance , fouffrit conftam48
Extraordinaire
ment de grands coups de marteaux
de fer ; & bien loin de le
découvrir lâchement , il prononça
ces fameufes paroles contre
fon Ennemy , Tunde , tunde
Anaxarchi follem , Anaxarchum
enim non tundis ; mais comme le
Tyran le menaçoit fierement de
luy faire couper la langue , de
peur qu'elle ne luy joüaft un
mauvais tour , il s'en défit fagement
& la luy cracha au visage.
Chalcondylas Lib . 9. rapporte
que les Tures menerent un Soldat
prifonnier deuant Mahomet
II. qui l'interrogea fur plufieurs
chofes , & en reçeut des réponces
fort fages & fort agreables ;
mais luy voulant demander s'il
fçavoit de quel coſté eftoit le
General de fon Armée , il ne
pût
du Mercure Galant.
49
e
0.
1.
е
pût jamais tirer de luy le fecret,
quelques promeffes qu'il luy fit.
Enfin admirant la fidelité de cette
ame gencreufe , il fe contenta de
dire à fa louange , en le faifant
mourir, que s'il avoit efté le Chef
d'une puiffante Armée , il fe feroit
rendu
recommandable
par-
C my les fiens , & redoutable par
my fes Voifins. On a veu un
Pompée au rapport de Val . Max.
Lib. 3. au Chap . 3. prifonnier
du Roy des Illiriens , mais toutà-
fait maistre de foy- mefme , fe
brûler le doigt à un flambeau
allumé , pour ne pas découvrir
les deffeins de la
Republique
.
Aul. Gel . Lib. 1. Chap . 23. fait
le recit d'une fort plaifante avanrure.
Le jeune Papyrius alloit
tous les jours au Sénat , felon la
Q. d'Octobre1682. E
Extraordinaire
coûtume de fon temps . Sa Mere
l'ayant prié de luy conter ce
qu'on y avoit fait , il luy répondit
, qu'on avoit défendu d'en
parler. Cela ne fit qu'augmenter
la curiofité de fa Mere , qui n'épargna
rien pour fçavoir de luy
ce fecret . Le fage Enfant s'en
eftant défendu autant qu'il put,
luy dit enfin , pour fe délivrer
de follicitations fi preffantes ,
qu'on y avoit mis en déliberation
, s'il eftoit plus à propos
pour le bien public , qu'une Femme
euft deux Maris , ou qu'un
Homme euft deux Femmes , &
qu'on avoit conclu en faveur des
Hommes. Sa Mere eff ayée , alla
avertir fes Amies . Toutes les
Femmes de la Ville le fçeurent
bientoft , & lelendemain s'eftant
du Mercure Galant.
SI
7.
2
5
toutes affemblées , elles vinrent
en foule au Sénat pleurant, &
difant tout haut , qu'on devoit
plutoft donner deux Maris à une
Femine , & qu'on ne devoit
rien conclure fans les oüir. Les
Sénateurs étonnez n'euſſent ja、
mais pû comprendre ce que les
Femmes vouloient , fi le jeune
Papyrius ne leur eùft raconté
toute l'affaire , & pour éviter
un pareil inconvenient , ils ordonnerent
qu'excepté luy feul,
les Enfans ne viendroient plus
au Sénat . Les Espagnoles parlent
peu , & font fi fidelles en
ce qui regarde le fecret , qu'au
rapport de Juſtin , il s'en eſt veu
plufieurs qui ont mieux aimé
fouffrir toute forte de tourmens ,
que de revéler les choſes qui leur
E ij
She
Extraordinaire
"
avoient efté dites en confidence.
En Eſpagne les Perfonnes publiques
, avant que de prendre poffeffion
de leurs Charges , font
un ferment particulier de garder
inviolablement le fecret.
Auffi le Roy Alphonfe , furnomméle
Sage , ne recomman
da rien tant dans fes Loix. C'éft
pour cette raifon peut - eftre
que Charles V. fe vantoit que
le Caftillan eftoit la langue nau
turelle de Dieu , qui dit dans fon
Prophete, que fon fecret eft à luy,
qu'on ne le devinera pas, Secretum
meum miki , Ifaye 24. 16. &
qui gouverne le monde par des
voyes inconnues aux Hommes
, & qui nous fait tous les
jours fentir les effets de fa bonté
& de fa juftice , fans nous
du Mercure Galant. $3
st.
I.
re
1
S
S
}
découvrir les deffeins de fa fageffe.
Ce font les Hommes ,
dit un Ancien , qui nous appren
nent à parler , mais ce font les
Dieux qui nous apprennent à
nous taire , en nous recommandant
de filence dans tous les myfteres
de la Religion . Les Apof
tres qui furent témoins de la
Transfiguration de leur Maiſtre,
en receurent un ordre exprés de
n'en revéler le fecret à perfonne
qu'apres fa Refurrection . Saint
Jerôme nous apprend qu'il avoit
veu luy mefme des Solitaires
dans la Thebaïde qui avoient de .
meuré fept ans fans dire un feul
mor. Nous n'avions , mon Frere
dit S. Ambroiſe , qu'un moy,
mefme efprit , & qu'une mefme
volonté , tout eftoit commun
&
E iij
54
Extraordinaire
entre nous, hors le fecret de nos
Amis. Un Seraphin vint aborder
le Prophete Ifaïe pour luy
toucher les lévres avec un Cachet
qu'il avoit pris fur l'Autel ;
& les Papes à la promotion des
Cardinaux , ufent de la mefme
précaution, pour les avertir qu'ils
font obligez de garder inviolablement
le fecret. Plutarque écrit
dans la Vie d'Alexandre , que
fa Mere Olimpias luy écrivit un
jour , pour l'avertir d'eftre plus
difcret qu'il n'eftoit dans fes li
beralitez. Apres qu'on luy eut
porté la Lettre , Epheftion la lifoit
avec luy. Ce fage Prince
s'en eftant apperceu, prit l'anneau
qui luy fervoit de cachet , & le
mit fur les lévres de fon Favory
pour luy recommander le filendu
MercureGalant. 55
1
0
S
S
C
1
*
ce. Eufebe raconte Lib. 2. de
Prep. Evang. que les Egyptiens
avoient dans les Feftes d'Ifis &
de Serapis la Statuë d'Harpocrate
le Dieu du filence , qui
avec un doigt fur fes lévres fem.
bloit avertir le monde de fe taire.
Il y a eu effectivement un
Philofophe Grec de ce mefme
nom , qui faifoit confifter toute
fa morale dans le fecret & dans
le filence , d'où eft venu le Proverbe
reddidit Harpocratem , pour
dire , il a impofe filence , dont le
Poëte Carcelle s'eft fervy dans
fon Epigramme 75. in Gell.
Gellius audierat patruum objurgare
folere,
Si quis deliciasdiceret alit faceret,
Hocne ipfi accideret patruiperdepfuit
ipfam
E iiij
56
Extraordinaire
Uxorem , & patruum , reddidit
Harpocratem .
Les premiers Maiſtres de l'Art
Militaire , affurent que les meil
leures réfolutions ,font celles qui
ne viennent point à la connoif
fance des Ennemis , & que la
premiere qualité d'un Capitaine
eft d'eftre fecret . Les Romains
auffi portoient dans leurs Drapeaux
la figure du Minotaure ,
& ils vouloient faire entendre
par ce Monftre informé , que
perfonne ne pouvoit découvrir
leurs deffeins ; & Titelive Lib.
26. dit que lors que Scipion alla
affieger la nouvelle Cartage, perfonne
ne sçavoit où alloient les
Troupes, excepté Lælius , & que
Lælius n'en auroit rien fçeu luymefme
, s'il n'euſt dû fçavoir où
du Mercure Galant.
ST
IS
e
il falloit joindre Scipion. C'eſt
pourquoy l'Empereur Othon dit
dans Tacite Hift. Lib . 1. qu'il y
a des chofes que les Soldats doivent
ignorer , & qu'il y en a auffi
qu'ils doivent fçavoir. Demetrius
le Preneur de Villes , Fils
d'Antigone le Grand , Roy de
Macedoine , demandant unjour
à fon Pere quel jour il combattroit
les Ennemis , as- tu peur,
luy dit- il , de n'entendre pas la
Trompete ? pour luy faire voir.
que les Expeditions militaires ne
doivent point eſtre connues à
tout le monde. Célar ne dit ja
mais, nous ferons cela demain ,
& aujourd'huy nous ferons cecy;
mais, plûtoft nous ferons cecy
à préſent , & demain nous ver
rons ce qu'il y aura à faire. Ce$
8 Extraordinaire
cilius Metellus interrogé par un
de fes Capitaines , qui luy demandoit
l'heure du combat, dit
ces belles paroles que Pierre III.
Roy d'Arragon redit dans une
autre rencontre. Sije fçavois que
ma chemiſe fçeuft la moindre de mes
penfées ,je la brûlerois . Si les Atheniens
euffent efté auffi politiques
que tous ces grands Capitaines ,
le Dictateur Silba n'auroit jamais
pris leur Ville , car fes Efpions
luy montrerent l'endroit
le plus foible dés Murailles qui
eftoit le fujet de la converfation
de quelques Vieillards dans la
Boutique d'un Barbier. Samfon
ne fe trouva pas bien d'avoir dit
fon fecret à Dalila , & il en couta
la vie à l'Empereur Maxime ,
pour avoir dit le fien à fa Femme,
du Mercure Galant.
59
?
Le trop parler d'un feul Homme
fut caufe que Rome ne fut pas
délivrée de la tyrannie de Néron.
Il y avoit un Prifonnier
condamné à mort , auquel on
dit qu'il feroit hors de danger,
s'il pouvoit vivre jufqu'au lendemain
; mais croyant obtenir fon
pardon , il alla revéler le fecret
à l'Empereur , qui remedia bientoft
à la confpiration . En effet,
les affaires publiques , comme dit
Caffiodore, fe font en fecret , & le
filence eſt le moyen le plus affuré
pour venir à bout des grandes entreprises.
Plutarque prouva l'uti
lité & la feûreté du filence par un
Exemple fort. familier . Lors que
les Gruës , dit - il , volent de la Selicie
fur le Mont Faurus , elles
prennent de petites pierres dans
60 Extraordinaire
le bec , pour arriver de nuit en
feureté au fommet de cette mon.
tagne remplie d'Aigles. Les Per.
fonnes qui ont de la peine à fe
taire , font parmy les Perfes incapables
d'avoir des Commif.
fions importantes . Auffi ils condamnent
à mort ceux qui reve.
lent les fecrets de l'Etat. Les
Egyptiens leur font couper la
langue , & les Romains les fai-
\\foient brûler tout vifs . C'eft
pourquoy le Roy Numa rendoit
un culte particulier à la
Mufe qu'il appelloit la Secrette
& la Taciturne; & Augufte avoit
fait graver fur fon cacher un
Sphinx, qui eftoit un Animalado.
ré des Egyptiens , & réconnu
pour le Dieu du Secret & des
Enigmes. Les Romains bâtif
du Mercure Galant. 61
faire
ea foient les Temples du Dieu du
Confeil , dans le fond des Bois
les plus folitaires , & les plus fom
bres. Ils luy dreffoient mefme
des Autels fur terre , pour
entendre que les réfolutions du
fecret doivent eftre enfevelies
dans un profond filence ; d'où
vient que les Hébreux donnent
le mefme nom au Secret & aux
Affemblées , & qu'ils appellent
de la mefme maniere le Silence
& le Tombeau. Les Sénateurs
Romains estoient les Gens du
monde les plus fecrets , témoin
l'affaire de Papyrius & celle
d'Eumene Roy de Pergame ,
qui vint à Rome pour par
ler en plein Sénat , de la Ligue
qui devoit eftre conclue cortre
le Roy Perfée , fans qu'une
â
1
62
Extraordinaire
feule perfonne , au rapport de
Val . Max . en euft le moindre
foupçon . Ifocrate dit que lés
Juges de l'Areopage eftoient
les Gens du monde les plus
muets , d'où eft venu le Proverbe,
Areopagitâ taciturnior . Il n'y
a peut- eftre point de Confeil en
Europe , où le fecret fe garde
mieux que dans le Confeil de
Venife , car Philippe de Commines
, Seigneur d'Argenton ,
tout éclairé & tout habile qu'il
eftoit , eut affez de peine à découvrir
le motif qui attiroit de
tous les endroits de l'Europe
tant d'Ambaffadeurs à Véniſe .
où il eftoit Ambaffadeur luymefine
, & il fut frappé comme
d'un coup de foudre , au rapport
du Cardinal Bembo , lors
du Mercure Galant.
63
qu'il apprit du Duc la Ligue
qui avoit efté conclue contre le
Roy Charles VIII. entre la Seigneurie
, le Pape , le Roy des
Romains, le Roy de Caftille, le
Roy de Naples , le Marquis de
Mantouë , & Ludovic mefine
qui avoit appellé les François
en Italie .
Le Vin & le Secret font incompatibles,
dit le Sage , & l'ufage
du Vin eftoit pour cela défendu
anciennement aux Roys
& aux Magiftrats , parce que
les Perfonnes publiques qu'on
employe dans les Commiffions
importantes font appellées Silentiaires
dans le Droit , & doi.
vent par conféquent garder in.
violablement le fecret. Horace
qui l'a bien experimenté, eft de
64 Extraordinaire
cet avis , & dit que le Vin eft
une eſpèce de torture , douce &
agreable , qui fait parler les Perfonnes
les plus ſecretes & les
plus fages.
Tu lenetormentum ingenio admoves,
Plerumque, duro : tufapientium,
Curas & Arcanum locofo,
Confilium retagis Liao . Hor. lib . 3.
Od. 21 .
Tout le monde n'est pas de
l'humeur du Prince des Stofciens
, qui eftant invité dans le
Feftin qu'un Citoyen d'Athenes
avoit fait dreffer pour régaler
les Ambaffadeurs du Roy de
Perfe , confidéroit toutes chofes
fans dire mot , pendant qu'ils
luy demanderent ce qu'il vouloit
envoyer au Roy leur Maiftre.
Vous luy direz , leur répondit- il ,
du Mercure Galant.
65
que vous avez veu un Vieillard à
Athenes , qui fçavoit ſe taire entre les
Verres & les Pots.
Voicy ce que j'ay reçen d'Explications
en Vers fur les deux Enigmes
du Mois de Septembre , dont les Mots
eftoient la Lanterne & le Lit.
CEtte
I.
Ette Enigme a tant de lumiere,
Le Mot en eft fi radieux.
Qu'on n'a qu'à lever la paupiere,
Ilvousfaute d'abord aux yeux.
Si je nelay trouvé, je veux que l'on me
berne,
Et paffer par toutpour un Sot.
Peut-on manquer de voir un Mot
Quibrille dans une Lanterne?
LE P.PELEGRINA
Q. d'Octobre 1682.
66 Extraordinaire
II.
ONfe paſſferoit bien de conſeils ſi
Dont l'intéreft nous importune ,
Si l'on rencontroit fafortune,
A pouvoir de l'Enigme attraper le vray
fens,
Lavoftre feroit toute prefte.
Pareſſeux , qui fuyez les foins les plus
légers .
Sans vous expofer aux dangers,
Sans vous lever matin, fans vous rompre
la tefte,
Enfin fans travailler ny de corps, ny
d'esprit,
Vous la trouveriez dans le Lit.
A
III.
Le meſme.
Rreftez - vous, Galant Mercure,
Pourquoy venir icy me lanterner?
Je ne veux point avec vous badiner,
Allez chercher ailleurs quelque bonne
avanture.
De qui vous voitje ſçay comme on
médit
du Mercure Galant.
67
Vous aimez trop à conter des nouvelles;
Vrayment vous en diriez de belles,
Si je vous fouffrois fur mon Lit.
Q
La Belle à l'Anagramme,Je
n'aime rien hors le mérite,
dela Rue de la Licorne.
IV.
V'est-ce qu'il nous vient lanterner
Avecfon Enigme premiere?"
Nafoy, qu'il s'aille promener.
Qu'est- ce qu'il nous vient lanterner?
On a beau tourner, retourner,
On ne reçoit point de lumiere.
Qu'est- ce qu'il nous vient lanterner
Avecfon Enigme premiere?
JE
DAPHNIS D.L.R.N.S.A.
V.
E ne puis croire ce qu'on dit,
Canaille , arreftez- vous , cet Homme n'eft
pas yure.
Vous avez grand fort de le fuivre,
Il retrouvefort bien fa Maiſon &fon
Lit.
L'ALBANISTE de Roten,
68 Extraordinaire
'V I.
Ice Mois de vous on médit,
Svons lepardonnerez , Mercures
Vousfaites plaifantefigure,
Lors que vous approchez les Chandelles
du Lit.
VII .
Le mefine .
Quelle Enigme!juftes Cieux!
On Linx mesme y perdroit les
yeux.
Je veux parbleu que l'on me berne,
Silony peut voirfans Lanterne.
L'ARPENTEUR du Martigues.
VIII.
1
E cherchois en tous lieux Mercure,
Voulant le confulter fur fon Enigme
obfcure,
Et
Quand un d'entre les Dieux m'a dit:
Amy , tu perds icy ta peine,
pour tefoulager en ta recherche.
vaine,
Vechez luy le trouver, il est encore au
Lit.
RAULT, de Rouen.
du Mercure Galant.
69
3
M
IX.
Ercure agit toûjours obligeamment;
L'autre Mois il offrit fa Chaifes
Et celuy-cy fort plaiſamment .
Il nous offrefon Lit , pour nous mettre à
noftre aife.
X.
1. B. GIRAULT.
MUGIRAULT de Paris ,
à M RAULT de Rouen.
Ous les Mois le Mercure eft orné
de tes Vers Tom
Qui parcourent tout l'Univers;
Et tafacilité pour trouver les Enigmes,
Que tu réfous en Rimes,
Donne bien du plaifir an curieux Le-
Eteur,
Qui te connoift pour un galant Autheur.
Mais pourquoy s'étonner du progrés de
tes veilles,
Ou des délaffemens de quelque heure du
jour?
Onfait en tout Païs, comme dans cette
Cour,
70
Extraordinaire
Que ton heureux Climat eft fréquent en
Corneilles.
Enfin comme ton nomfe trouve dans le
mien,
Je voudrois profiter de la gloire du tien,
Et fans détour ny finonimes,
Trouver ce Mois les vrais Mots dee
Enigmes .
Je vay pour les chercher la Lanterne à
la main,
Et me jetter au Lit , fi je les cherche en
vain.
X I.
Amon renonce à la Peinture,
Drant il trouve l' Enigme obſcure;
Mais fi l'Hyver, autant que moy,
Il avoit dans Paris couru de nuit les
Ruës;
Je gagerois bienfur mafoy1
Qu'il auroit vules Lanternes penduës.
C. HUTUGE , d'Orleans,
demeurant à Metz,
duMercure Galant.
71
XII.
Pledernier bonheur dela France,
Ourpublier dans l'Univers
Mercure, en grande diligence,
Aparcouru mille Climats divers.
$3
Mais ce Dieu n'apû s'expofer
A cette longue & rude courſe,
Qu'apres avoir vuidé fa Bourse,
Il n'ait befoin d'un Lit pour repofer.
Le mefme
O
XIII.
Le prudent Mercure!
Selon les divers temps fes faveurs il
meſure .
Comme lesjours deviennent courts,
C'est là - deffus qu'ilfe gouvernes
Car m'affiftant defonfecours,
Pour me conduire au Lit il m'offre une
Lanterne.
La fpirituelle E. DE LA RIVIERE,
du milieu de la Rue des Carmes,
72
Extraordinaire
XIV.
C'Eft à ce coup que le Galant` Mercure
Du bon Sofie emprunte la figure;
Mais cependant malgré tout ce déguisement,
Fe les reconnois aifèment ;
Car fi comme Sofie il fait parler Lan
ternes,
S'ils'amufe à ces balivernes,
A Fupiter il obeit,
Et luy prépare unfort bon Lit.
Sca
XV.
La mefme.
I mon efprit nefe figure
Ce que l'agreable Mercure
Dans fes deux Enigmes nous dit,
Je veux, Tirfis, que tu me bernes.
Auffi comment cacher un Lit
A la lumiere desLanternes ?
La mefme.
du Mercure Galant. 73
XVI.
Sonvent,Galant Mercure, on vousfait
mat
Des Gens hors du commun paffez en¸
L'autre vie.
Un de vos bons Amis appellé Baricot,
Eft de ce nombre, apres un mois de maladie.
Onfçait que le chagrin devient un poifon
lent,
Dont l'effet manque peufans eftre violent.
Si vous n'en dites rien, au moins donnezmoyplace
En voftre fouvenir : accordez à la Soeur,
Comme au Frere, lamefme grace,
Je vous fais ma Requefte aufort de ma
douleur.
Ne la dédaignez pas, Mercure,
La Soeur,comme le Frere, aime vos beaux
Ecrits;
Quoy que malade au Lit, mesſens enfont
épris,
Q. d'Octobre 1682.
G
74
Extraordinaire
On me nommepar tout LA BELLE NOUR
RITURE du Havre.
XVII.
Ercure a des refforts étrangement
obliques,
Si d'attraper l'Enigme il peut nous empefcher.
Comment en bonne-foy faire longtemps
chercher
Les Lanternes , de plus des Lanternes
publiques?
L'Objet du Bouquet mystérieux
du Palais .
XVIII.
Vi font- elles ces Soeurs d'une égale
Q
grandeur,
Que le mefme éclat environne?
Lanternes qu'on allume en la faifon
d'Automne,
Qu'au Printemps on néglige, & toute
leurfplendeur,
C'est vous affurément que l'on fait de
mefme âge,
Tres-utilespour le Public,
du Mercure Galant.
75
Qui pourfervir àfon trafic,
Vous afait mettre en efclavage,.
Et pendre en l'airvoftre élement,
Qui vous nuit quand il est accompagné
de vent. GYGES, du Havre.
XIX .
IIt, qui donnez Secours meſme aux
plus mécontens,
Vons eftes toûjours preft à fervir tout
le monde.
Le repos des Humains en voftre appuy
Je fonde;
Quife paffe de vous, paffefort mal fon
temps..
3
On vous doit tous les jours un tribut
néceflaire,
Vous plaifez à des Gens de toutes les
couleurs;
Témoin de leurs plaifirs comme de leurs
douleurs ,
Qui vous afait,fouventse plaift à vous
défaire.
Le
mefme.
Gij
76 Extraordinaire
XX.
Oftre Enigme, Seigneur Mer-
Votre cure,
Paroift à monfens trop obfcure,
Elle n'eft bonne que la nuit,
Siquelque gaillarde avanture
Ne m'oblige en plein jour de mefervir
du Lit.
L'aimable Marquis de Marcilly,
Page de la Grande Ecurie.
XXI.
Accabléde chagrin, de foin, d'inquiétude,
Et qui plus eft de laffitude,
Mirtilfe tourmentoit & le corps, &
L'efprit,
Pour trouver à l'Enigme un Mot qui
fuft honnefte;
Lors que nefçachant plus où donner de
la tefte,
Pour trouver du repos , il fe mit fur
un Lit.
L'Ennemy d'Amour, à l'Anagramme
, L'Héroïne m'y
entraîne.
du Mercure Galant. 77
25523-52255 525222
DE
LA CONVERSATION.
A Converfation eft une des
belles chofes de la vie , & la
plus neceffaire dans la focieté ci.
vile. C'eft le charme & le lien
qui affemble les Hommes , & qui
leur fait paffer de fi douces heures
. Sans elle nous perdrions,
pour ainfi dire , la parole qui nous
diftingue d'avec les Beftes . Nous
deviendrions ftupides , & peut..
eftre perdrions -nous encor l'ufage
de la raiſon. Les Animaux
mefme s'affemblent entre eux
auffi-bien que les Hommes , &
nous repréſentent imparfaite-
G iij
78
Extraordinaire
a
j .
ment ce que nous pratiquons
avec tant d'excellence . Qui peut
vivre feul , dit le Philofophe , eft:
Befte , ou plus qu'Homme. La
Solitude à fes charmes , mais
nous fommes faits pour la focieté,
& non pas pour la folitude . Que
trouve l'Homme dans cette folitude
, fi c'eft luy qu'il y cherche
, & qu'il s'y rencontre ? Cette
compagnie eft- elle fi agreable
pour s'y plaire ? Qu'il y en a peu.
qui fe plaifent avec eux- mefmes !
Mais dans la focieté , l'Homme
trouve un autre luy - mefme,
dont l'entretien eft bien plus.
agreable. Il en voit moins les dé.
fauts. Il en connoift moins les
miferes . Enfin la Converfation
eft legrand Livre du monde , où
l'on apprend à eſtre fçavant en
du Mercure Galant.
79
honnefte Homme. Elle met les
Sciences & les belles qualitez en
oeuvre. Elle éclaire noſtre entendement
par la diverfité des
Images qu'elle luy préſente , qui
luy fourniffant dans un moment
une abondance de matieres , luy
fait continuellement produire de
nouvelles chofes . Elle échauffe
noftre volonté par cette mefme
diverfité d'objets , qui contentant
les goufts diférens , excite à
faire mille belles actions . Elle découvre
les vices , & fait paroiftre
les vertus ; elle embellit nos
elle perfectionne nos ames ;
moeurs
, & en un mot
elle feule
peut
faire les honneftes
Gens
.
Un Moderne affure qu'elle
contribue à la modération des
paffions , par trois moyens , par
G iiij
80 Extraordinaire
le divertiffement , par le confeil ,
& par l'exemple , mais elle doit
eftre bien reglée pour faire de fi
merveilleux effets , & il faut bien
choifir les Perſonnes avec lef
quelles on s'entretient . M' de
Balzac dit que pour rendre la
Converſation aufli utile qu'agreable
, il faut trois chofes , une
certaine douceur & facilité.de
moeurs , qui n'eft autre chofe
qu'une complaifance naturelle ,
& bien reglée , une franchife
naïve qui eſt une certaine droi
ture d'ame , qui rend les Hommes
toûjours veritables , & finceres
; & une raillerie fine & dé .
licate , honnefte & modefte , qui
eft un juſte milieu entre la mauvaiſe
humeur , & la boufonnerie;
& il prétend, apres Ariftore , que
du Mercure Galant.
83
ces trois habitudes reglent tout le
commerce des paroles , & s'éten
dent dans tous les entretiens que
les Hommes ont les uns avec les
autres. Il a falu du temps pour
regler ce commerce de paroles.
Les premiers Hommes n'en ont
pas efté capables . Ils eftoient
trop fauvages & trop groffiers,
pour eftre civils , complaifans ,
agreables , & honneftes . Ainfi
les Grecs & les Romains n'ac
quirent pas fi toft leur Atticiſme
& leur Urbanité , qui n'eſt autre
chofe que l'art de la Converfa
tion , & le don de plaire dans les
Compagnies , qui ne regle pas
feulement les paroles , & les opinions
, mais encor la voix , & le
gefte . Ce furent donc les Grecs
& les Romains polis & civilifez,
82 Extraordinaire
qui perfectionnerent la Converfation
, & qui en firent l'éxercice
des honneftes Gens ; mais ils
ne fe contenterent pas de bien
parler , & de bien écrire en leur
temps , ils voulurent en fervir de
modelle aux fiecles à venir , &
que la Poftérité trouvaft dans
leurs Comédies , dans leurs Dialogues
, & dans leurs Lettres , de
parfaits Originaux de la belle
Converfation . C'est donc là
qu'il faut chercher ce caractere ,
& ce génie fineceffaire pour s'entretenir
en honnefte Homme;
car quoy que les manieres foient
diférentes chez les Peuples , l'efprit,
la fageffe, l'honnefteté , font
par tout les mefmes , & excepté
quelques cerémonies qui changent
, ou qui diférent , tout le
个
du Mercure Galant.
83
$
reſte eſt égal. Je ne fçay ſi je le
dois dire , mais il eft certain que
nous avons peu de bons modelles
de la Converſation Françoife. Je
ne dis pas de ces entretiens de
compliment & de galanterie,
dontj'en pourrois citer à la honte
de leurs Autheurs, de fi ridicules
Copies ; mais je parle de ces
Dialogues & de ces Lettres , où les
Sciences , les beaux Arts , & tout
ce qu'on peut traiter dans les
Compagnies , foit réduit dans
l'art de la Converſation . On y
trouve par tout de l'Autheur &
trop d'art , & dans les Livres qui
en font dépouillez , le tour & les
manieres en font fi plates & fi
baffes , qu'on ne peut les lire
fans dégouft & fans mépris. Seroit-
ce nos moeurs qui en feroient
84
Extraordinaire
caufe ? Et dans un temps où en
efprit & en politeffe , nous ne le
cedons point à l'antiquité Greque
& Latine , n'aurions nous
point l'art de la Converfation ?Je
crois que nous le poffedons comme
autrefois Rome & Athénes;
mais il eft auffi difficile de repréfenter
une belle Converfation
qu'un beau vifage. Tout le monde
n'eft pas bon Peintre . Il faut
faire reffembler pour bien réüffir
dans les Portraits , & la Converfation
eft le veritable Portrait de
Pefprit.
Quoy que la raiſon & le bon
fens qui donnent l'ame & la vie
à tous nos entretiens, foient toujours
les mefmes , il arrive neantmoins
que l'art de la Converfa.
tion change, & n'est pas toûjours
du Mercure Galant.
85
2 300
ос
femblable dans les mefmes lieux ,
& avec les mefmes Perfonnes.
Outre la circonftance du temps,
noftre Langue eft la premiere
caufe de ce changement. On ne
parle pas comme on faifoit autre.
fois , & peut-eftre parlera -t - on
autrement dans l'autre fiecle . La
mode eft la feconde ; on eft plus
familier , plus libre & moins con
traint , qu'on n'eftoit au temps
paffé , & enfin pour troifiéme raifon
, les goufts & les humeurs
changent , & de là vient le plus
ou le moins de cerémonies , & de
complimens dans la Converfation
. Les Lettres ont auffi changé
par les mefmes raifons ; ainfi
quelque habile qu'on foit , on
n'eft pas toujours propre pour la
Converfation & pour les Lettres,
86 Extraordinaire
lors que l'âge ou la fortune nous
ont éloignez du grand monde ;
car ce n'eft pas aflez d'avoir bien
du caquet
, de dire de grands
mots , & de faire forces grimaces .
Un mot que nous croyons bien
dit , une penſée bien pouffée , une
narration bien faite , font rire &
importunent fouvent une bonne
Compagnie. Il faut avouer que
la Converfation eft bien fouvent
une charlatannerie . L'air de la
Perfonne , le gefte , le ton de la
voix , impofent. On fe laiffe
ébloüir à ce faux éclat , & la
préoccupation où l'on eft , l'attention
pour ceux qui parlent,
P'application pour y répondre,
enchantent de telle forte , que les
moindres chofes y paroiffent
grandes , & les plus relevées fort
du Mercure Galant.
87
WAP
ر ا ت
baffes. Ceux qui ne font point
du Jeu , & qui écoutent de fang
froid , en jugent bien autrement .
Il n'y a point de Converſation ,
pour belle & jufte qu'elle foit,
qui ne paroiffe fade & ridicule ,
quand on l'entend derriere la tapifferie.
Il n'en eft pas de mefme
des Lettres & des Converfations
par écrit . Elles font régulieres, il
n'y a point de vuide , tout y eft
plein , & dans l'ordre. Elles ont
des beautez réelles & folides ,
mais elles font plus languiffantes
que les entretiens de vive voix ,
parce qu'on n'y voit perfonne
dans l'action , & qu'on eft foymefme
dans lerepos .
L'art de fe taire eft plus difficile
à pratiquer que celuy de parler;
mais l'art de parler eft plus diffi
88 Extraordinaire
taire ;
cile à enfeigner , que celuy de fe
car ileft certain qu'on ne
s'eft jamais repenty de s'eftre teû,
& qu'on s'eft pr.fque toûjours
repenty d'avoir parle . Il ne faut
que dire l'art de fe taire pour en
faire voir toute l'utilité , & toute
la beauté ; mais lors qu'on dit
l'art de parler , un fupofé , un
nombre exceffif de regles , & de
préceptes , qu'il eft difficile d'ex.
pliquer & de faire comprendre.
On peut dire que la Converfation
eft proprement l'art de par
ler. Par tout ailleurs on parle
pour la neceffité feulement ; icy
on parle pour la neceffité & pour
le plaifir mais il ne faut pas s'i
maginer que l'art de la Conver.
fation , foit l'art de parler fur
toutes fortes de ſujets . Tous les
du Mercure Galant. 89
eu
ea
เม
ע ט
Maiſtres de Réthorique , & tout
ce que Raimond Lule a inventé
D fur ce fujet , y eft inutile. L'u
fage du monde eſt ſeul capable de
nous en donner des regles , & de
nous apprendre le fecret de parler
& de fe taire à propos. C'eſt
la grande Réthorique , & le veritable
art de bien dire . Toutes les
autres regles font incertaines,
Elles changent & dépendent abfolument
des circonstances , qu*-
rt . on ne peut jamais ny borner, ny
preferire. Le Langage mefme eft
foumis à cet ufage , & cet ufage
nous impofe tous les jours de nouvelles
loix. Je ne prétens pas
neantmoins qu'on s'affujetiffè à
toutes ces loix . On ne demande
pa's icy cette liaifon , & cette jufreffe
de Grammaire , qui s'ob
Q. d'Octobre 1682. H
2
90
Extraordinaire
ferve exa&ement dans les Lettres
& dans les Harangues . Les pautes,
les interruptions, la voix , le gefte,
les manieres de celuy qui parle,
couvrent comme d'un agreable
Vernis , tout ce qui fe dit dans la
Converfation, ce qui luy fert d'éclat
, & qui en dérobe tous les
défauts , au gouft le plus fin , &
à l'oreille la plus délicate . Mais à
la bonne heure qu'on foit fi jufte ,
& fi régulier , foit à penfer , foit .
à parler , que le Cercle ne démonte
point le Cabinet. C'eft
un talent rare , & qu'on ne peut
trop
eftimer pour la Converfation.
On ne le doit pas négliger,
dit le Maréchal de Clérambaut,
car on paffe les plus doux mo.
mens de la vie à s'entretenir. On
fait mefme peu de chofes fans
du Mercure Galant. 91
"
tre parler , & on voit que c'eft un
grand avantage que d'y réüffir .
La Converfation eft donc ce
qu'on pratique le plus , mais ce
que veritablement on fçait le
moins. C'eſt la pierre d'achopement
dès plus habiles Gens , car
fi pour y réüffir il faut avoir de
l'efprit , du bon gouft , & de la
jufteffe , nous voyons cependant
des Perfonnes d'un caractere fort
médiocre , qui y ont un merveilleux
talent .
151
d'ef-
On ne sçauroit avoir trop
prit dans la Converfation, J'en
demeure d'accord ; mais il faut
bien le ménager , autrement cet
efprit devient à charge à toute la
Compagnie. Eft-il rien de plus
fatiguant qu'un Homme toujours
preft à dire de bons mots, &
W
Hij
92
Extraordinaire
>
de belles chofes , qui attire tout
l'efprit de fon cofté , & qui laiffe
à peine aux autres le plaifir de
l'écouter paisiblement
tant il
entaffe de chofes l'une fur l'autre ,
avec chaleur & avec précipitation
? On pefte dans fon ame
contre le bel Eſprit ; car il n'y a
perfonne qui n'aime mieux dire
des chofes communes , que d'en
entendre d'excellentes . On réferve
pour la Comédie le filence ,
& l'exclamation ; mais dans l'en.
tretien chacun veut faire fon
rôle , & eftre admiré à fon tour.
C'est pourquoy on fuit quelquefois
la Converfation des beaux
Efprits. Il y a du plaifir à les entendre
, mais on fe laffe d'eftre
toûjours Auditeur. Lors qu'un
bel Eſprit eft grand parleur , il
du Mercure Galant,
93
1
ne faut pas s'étonner s'il tient
toûjours le dé. Il netrouve pas
fon compte à ce que les autres difent
, & le plaifir de fè faire admirer
, l'emporte aupres de luy
fur la réputation d'eftre fage &
modefte ; mais comme on évite
la compagnie des Gens yvres ,
ceux qui font enivrez de l'amour
d'eux- mefmes , doivent eftre banis
de la Converſation . On peut
dire que l'efprit eft l'ivreffe de
l'honneur , & que ceux qui en
ont trop , ou qui en veulent trop
avoir , reffemblent parfaitement
aux Ivrongnes. Les Sçavansdes
Sciences vaines & curieufes , de
ces Sciences qui enflent , &
qui enteftent ; ces Sçavans ,
dis-je , font comme ceux qui font
pleins de Vin. Ilne leur faut que
94
Extraordinaire
le lit. Les efprits trop vifs & trop .
brillans , reffemblent encor à
ceux qui fe laiffent prendre facilement
aux fumées du Vin , &
qui s'enivrent de leur Cabaret .
Qu'on examine les uns & les au
tres , leur entretien eft une espece
d'ivreffe , & rien n'eft plus aifé à
déconcerter . Ils croyent toûjours
dire merveilles.; mais qu'ils
font bien payez , quand hors de
la Compagnie , ont dit qu'à la ve
rité ils ont de l'efprit , mais qu'ils
ne fçavent pas vivre ; car il faut
autant de jugement & de conduite
, que d'efprit & de vivacité,
pour réüffir dans la converſation .
Ces Gens -là font bons dans un
Repas , où les Sages préferent le
plaifir de manger à celuy de leur
répondre ; mais on croit que bien
du Mercure Galant.
95
des Gens ont de l'efprit , & on fe
trompe . Ils reffemblent feule-
10 ment à ceux qui en ont. On ne
les a pas plutoft examinez de
Te prés , qu'on reconnoift combien
on s'eft mépris . Ce font de méchantes
copies de bons origiel
naux . Ce n'est pas non plus une
marque d'efprit d'en chercher
par tout ; mais ç'en est une de
fçavoir où il y en a . Un Moderne
dit apres Charon , que le plus
grand fecret eft d'admirer peu,
d'écouter beaucoup , de fe défier
de fa raiſon , & de ne fe piquer
jamais d'avoir de l'efprit , & de
faire paroiftre celuy des autres;
1
mais il faut eſtre honneſte Homme
pour cela , & j'avoue apres
tout , qu'on ne peut avoir trop
d'efprit , ny etre trop habile
96 Extraordinaire
pour réüffir dans la Converfation
. C'est là qu'on penſe fans
réfléxion , qu'on parle fans préméditation
, qu'on juge de toutes
chofes fur le champ , mais auffi on
y apprend bien des chofes en peu
de temps , & on s'y fait bien mieux
l'efprit que dans l'Ecole, & dans
le Cabinet. Dans l'Ecole on juge
fur la parole du Maiftre ; dans le
Cabinet', on juge fur foy- mefme;
dans laConverfation , on s'en tient
fur celuy qui dit le mieux . Il y a
donc une grande diférence entre
un Docteur & un Homme éclairé.
Celuy- cy eft toûjours un honefte
Homme , l'autre eft fouvent un
Pédant. C'eſt ce qui fait qu'on
mépriſe l'étude , & qu'on la ſuit
dans les Compagnies
, parce qu'il
eft rare de trouver un Sçavant
qui
du Mercure Galant.
97
n
ם ו
dar
Ore
13
qui n'ait rien de l'Ecole , & qui
ait l'air & les manieres du monde.
On connoift les Pédans à la mine
auffi bien qu'à la parole. Que la
délicateffe du Chevalier de Meré
eft grande , mais qu'elle eft
jufte & raisonnable ! Je voudrois,
dit-il , qu'on fceuſt tout , &
que
de la maniere qu'on parle , on ne
puft eftre convaincu d'avoir étudié.
Ileft difficile de fçavoir par .
faitement toutes chofes ; mais il
eft aifé de cacher cette étude ,
& on en viendroit à bout , fi on ne
fefervoit pas de tant de mots , qui
fouvent ne veulent rien dire , mais
qui font paffer pour Sçavans
ceux qui s'en fervent ; & comme
c'eft l'ambition des jeunes gens,
c'eft la premiere chofe qu'ils apprennent
, & qu'ils confer-
Q. d'Octobre 1682. I
98
Extraordinaire
vent toute leur vie.
Quand on a l'efprit fait comme
il faut , & qu'on fçait bien ce
qu'on dit , on s'explique fi nettement
, qu'on fe fait entendre à
tout le monde . Il n'eft rien d'ob..
fcur , & de relevé , qu'on ne
rende clair & intelligible . Le
mal n'eft donc pas de parler de
Sciences devant des Eſprits mé .
diocres , mais d'en parler d'un air
de fufifance, & de doctrine, & de
pouffer trop loin les chofes , qui eft
ce qu'on appelle jetter dela pouf
fiere aux yeux , & faire tourner
la tefte aux Gens . Il ne faut donc
pas s'élever de forte , qu'on perde
fa matiere de veuë , & qu'on fe
perde foy-meſme . Il vaut mieux
en dire moins , & prendre diférens
fujets. Cette agreable diver.
fité fait le plus grand' plaifir de la
du Mercure Galant.
99
C
Converfation, lors qu'on s'arreite
trop longtemps fur une matiere,
& qu'on l'épuife , quelque belle
qu'elle foit , cela fatigue & laffe
Pefprit ; car on s'ennuye bien
plus d'écouter que de parler,
IN mais fur tout on ne doit rien
dire qui fente la leçon. Cet ordre
de l'École qu'on prife tant ail
leurs , n'eft pasicy d'ufage. Toute
la méthode de laConverſation eft
de fuivre le bon fens , & la raiſon ,
&& de donner une jufte étenduë
à nos pensées , & à nos fentimens.
La naïveté & la négligence qui
onticy tant d'agrément , font in .
compatibles avec un ordre firégulier,
qui à force de diftinguer,
& de divifer , rend feches & ſtétriles
les matieres les plus bril
lantes & les plus fécondes . Les
THEQUE
DEL⋅ij
LYON
VILLE
100 Extraordinaire
plus grands Docteurs doivent
converfer comme les plus ignorans
, non pas parce que le nombre
de ceux- cy eft le plus grand,
mais parce qu'il prend le party
de la Nature , & du fens com.
mun , qui l'emportent fur Ariftote
, & fur toute la Philofophie.
On trouve un peu à redire à
ceux qui font exceffifs à penfer,
& qui pouffent trop loin la Converfation
. Cela fent la Chaire,
ou les Bans . On n'aime pas cette
maniere , parce que tout le monde
n'eft pas capable d'une fi
grande application . On fe contente
de la fuperficie de chaque
chofe , & de la confiderer du
cofté qu'elle eft agreable , fans fe
donner la peine d'examiner les
objets , & de reconnoistre tout ce
duMercure Galant. 1I0OT1
от
art
A
12
40
qu'ils ont de bon & d'utile. Cette
profondeur d'efprit eft plus propre
dans l'entretient particulier,
où deux Sçavans fe plaifent de
pénétrer la Nature , & de découvrir
la verité de toutes choſes ;
mais il faut s'expliquer avec
beaucoup de netteté , & fur tout
fçavoir les mots propres. Il faut
mefme autant fonger à bien penfer
qu'à bien dire , afin qu'on
n'ait point de peine à nous entendre
, & qu'on devine mefme
noftre penſée. Outre que par ce
moyen on fe rend agreable dans
la Converſation , C'eſt qu'on évite
les équivoques, & les contrefens
qui peuvent donner de mé
chantes idées , à ceux qui nous
écoutent. Ce qui nous excite
encor des fauffes interprétations
I iij
102 Extraordinaire
ン
qu'on peut donner à nos paroles,
qui fouvent attirent tant d'affaires
, & d'éclairciffemens à ceux
qui fe trouvent en Compagnie.
Le fecret d'éviter cet inconvé
nient , eft auffi de bien écouter
ce qu'on dit , & de répondre à
propos. C'est une des plus grandes
perfections de la Converfation
, & j'ajoute que c'eft le
moyen de bien parler , du moins
de parler jufte , qui en eft la qua
lité la plus effentielle . Quand on
fçait bien écouter & bien répondre
, dit l'Autheur de la Recherche
de la vérité , on rend non
feulement les Converfations a
greables , mais encor on les rend
utiles ; mais on cherche à difputer,
& à paroistre fçavant , &
par conféquent à toûjours parler
& étourdir les autres , & à s'édu
Mercure Galant. 103
Wtourdir
foy mefme .
.
De tous les défauts de la Converſation
, je n'en trouve point
de plus infuportable , que celuy
de n'entrer point dans ce que
l'on dit. C'est ce qui fait répondre
mal -à - propos , rire à contre
temps , difputer fans raiſon , &
fe facher fans fujer. J'appelle
cette dureté d'imagination une
furdité d'efprit , beaucoup plus
incommode que celle de l'oüye;
car un Sourd nous fait toûjours
pitié , & ne cauſe tout au plus
qu'une foible rifée ; mais un Stupide
excite noftre indignation, &
noftre mépris. Cependant il y a
peu de Gens qui ayent le don de
penétration , parce que ceux qui
ont l'oreille de l'efprit , fi j'ofe
dire ainfi , fubtile & délicate , font
L
I in
104
Extraordinaire
ſujets à de grandes diſtractions,
& pour vouloir trop entrer dans
ce que l'on dit , ne font pas moins
incommodes que les autres. On
ne doit pas deviner les pensées
d'un Homme contre fon intention
. On en voit qui foüillent
jufqu'aux entrailles , & aufquels
on n'oferoit parler . Il femble
qu'on foit à la queftion devant
eux , on ne peut rien leur cacher,
fi l'on eft fincere , & ſouvent ils
obligent à mentir malgré qu'on
en ait , pour ſe tirer d'affaire. Je
vous entend , diront ils , c'eft.
d'un tel dont vous parlez . Cela
eft arrivé à un tel , vous y eftiez ,
je le fçay bien . Y a -t-il rien de
plus incivil ? un Amy feul , peut
vous parler de la forte . Il n'eft
pas toûjours permis de deviner.
Il faut fe contenter de ce que
·
du Mercure Galant. 105
ext
l'on veut bien nous dire. Quand
la chofe feroit de peu de conféquence
, & qu'on l'auroit devi-
0née , que fçavons nous les inté
e$ refts que cette Perfonne a de la
taire ? Peut-eftre qu'elle nous la
diroit dans le tefte à tefte , ou fi
nous marquions moins d'envie de
DA la fçavoir ; mais de quelque maniere
que ce foit , elle a fes raifons
que nous ne devons pas examiner.
00 Il ne faut donc pas affecter de
connoiftre tout & de fçavoirtoutes
choſes . Il eft quelquefois
à propos de faire femblant d'en
ignorer beaucoup , pour laiffer
parler les autres , & pour les entendre
mieux dire ; mais fur tout
il ne faut jamais renchérir ſur ce
que les autres ont dit . Il n'y a
106 Extraordinaire
rien de plus impertinent que de
reprendre le difcours d'une Perfonne
, & redire tout ce qu'elle
a dit , fous prétexte qu'elle a ou.
blié quelques petites circonftances.
Pour en ufer de la forte , il
faut qu'on foit informé que vous
fçavez mieux la choſe dont il s'agit
que celuy qui a parlé , &
mefme qu'on vous invite à le
faire , encor doit on le faire fort
modeftement , & d'une maniere
plus fimple que fi on avoit commencé
le récit foy - mefme ; parce
que c'est s'élever au deffus d'un
autre, que de vouloir mieux dire
ce qu'il a dit ; mais c'eſt encor un
autre défaut de faire, femblant
d'ignorer toutes chofes, de ne fçavoir
de qui l'on parle , de ne con.
noiftre perfonne , de qui parlezdu
Mercure Galant. 107
02
vous? qui eft cet Homme- là ? demandent
à toute heure ces rufez
Ignorans. Cela vient quelquefois
de peu de préſence d'efprit , ou
d'attention pour ce que l'on dit.
Il y en a qui font fi diftraits , qu'ils
s'ignorent eux -mefmes , & d'autres
qui ne veulent pas fe fouvenir
des chofes , ou des Perfonnes ,
parce qu'elles leur femblent trop
baffes , & trop au deffous de leur
dignité. Les Gens de peu de
naiffance , & que la Fortune a
élevez , ont ce défaut. Ils ont
oublié juſques au nom de leur
Village. La plupart auffi croyent
qu'on connoift tout le monde
comme eux , par des quolibers ,
& ils envelopent tout ce qu'ils
d fent, de forte qu'on ne les entend
point , ou du moins qu'on
108 Extraordinaire
marque
de ne les pas entēdre
. On
ne doit jamais
l'expliquer
ainfi
dans une grande
Converſation
,
où il eft rare qu'on fe connoif
fe tous , & qu'on s'entre - entende
. Il faut nommer
les chofes
par leur nom. C'est donc
un
grand défaut de ne pas entendre
ce que l'on dit , mais c'en eft un
plus grand de n'y pas répondre
,
& de biaifer toûjours
aux queftion
qu'on nous fait. On dit , &
il eft vray , que lès Normans
ne répondent
jamais jufte aux chofes qu'on leur demande
; mais
ils ne font pas feuls , il y a bien
des Perfonnes
qui leur reffemblent
, & qui trouvent
fineffe à
tout ce qu'on leur dit . Ils ne manquent
jamais de quelque
faux
fuyant , pour détourner
la quefdu
Mercure Galant. 109
}
tion , ou pour ſe preparer à y repondre.
Ils croyent toûjours
qu'on leur tend un piege pour
les furprendre. J'avoue qu'il y
a des chofes fur lesquelles on fe
trouve embaraffé , lors qu'on eft
obligé de parler précisément,
mais enfin on le doit faire fans
détour , & le plútoft qu'il eft
poffible , ou fe défendre librement
d'y répondre . Il y a des
Gens qui queſtionnent fans ceffe,
& qui réduifent la Converfation
en Dialogue. Il n'y a que le
Maiftre & le Diſciple qui parlent
, les autres écoutent. Cela
eft infuportable , mefme dans
l'entretien privé & familier , &
c'eft une fort grande incivilité.
D'autres s'étonnent de tout , &
fe récrient fur tout ce qu'on dit.
HO Extraordinaire
Ils ne fçavent pas les chofes les
plus communes , & oublient celles
qu'ils font tous les jours ; mais il
ne faut rien dire dans la Converfation
que l'on n'entende , qui
ne plaife , & où l'on ne foit intéreffé.
C'est une choſe auffi fote
qu'inutile , de parler d'une Perfonne
ou d'une affaire dont nous
n'avons point de connoiffance,
& où l'on n'a aucun intéreft , &
mefme lors qu'on n'en dit que
des chofes baffes & communes
; comme ceux qui ne parlent
que des qualitez , & des
affaires de leurs Amis , ou de leurs
Voifins . On peut parler d'un
Homme inconnu , lors qu'il eft
extraordinaire , ou d'un Païs dont
on rapporte quelque chofe de
rare & de fingulier ; mais il en faut
du Mercure Galant.
III:
TC
dire peu , à moins que la Compagnie
ne fe plaiſe à noùs entendre.
C'eft encor une belle chofe
de ne parler jamais que de foy
ou de fa Famille , comme le petit
Marquis du Milantrope ; d'avoir
toujours quelque Enfant , quelque
Sceur , ou quelque Frère à
faire l'Eloge , & le portrait comme
un autre Ioconde ; & quoy
qu'il foit mefme plus fuportable
de louer les Morts qui nous tou
chent , il faut neantmoins banir
de la Converfation , les Oraifons
Funebres de nos Peres , & de nos
3 Meres . Tout le monde fçait cela ;
cependant tout le monde a ce
foible , comme de faire fans ceffe
le récit de nos averfions , de nos
maladies , de nos dégoufts , &
de mille autre chofes qui cho112
Extraordinaire
quent l'honnefteté , & la bienfeance
. Que dirons nous de ces
Gens , qui apres s'eftre répandus
fur le Prochain,par la pente qu'ils
ont à la fatire , font de fi honteux
retours fur eux. mefmes , qu'ils fe
calomnient & fe def honorent
fans y penfer ? J'ay connu une
Fille de qualité , d'un grand mé.
rite , mais d'une réputation un
peu
fcabreufe , qui parlant un
jour dans une celebre Compagnie
, des vapeurs dont elle avoit
efté incomodée quelque temps ,
dit qu'elle ne trouvoit point de
diférence entre ce mal , & celuy
de la groffeffe. Tout le monde
à ce mot hauffa les épaules , n'ofant
fe récrier par le refpe &
qu'on avoit pour elle. Les Cavaliers
font auffi fouvent des bédu
Mercure Galant.
113
re
veuës femblables , en parlant de
leurs proüeffes . Enfin tous ceux
qui fe loüent , qui s'aplaudiffent ,
& qui ne fçauroient dire quatre
paroles fans parler d'eux , font
fujets à tomber dans de fâcheuſes
contradictions , à découvrir d'étranges.
veritez , & à fe démentir
fouvent eux. meſmes.
Ceux qui font toûjours rouler
la converfation fur la Satire , la
rendent chagrinante & infuporta
. On fuit les Médifans , car on
craint avec raifon qu'ils ne tombent
enfin fur noftre chapitre ,
& que nous ne foyons non plus
épargnez que les autres. De plus,
il eft certain qu'on fort d'une pareille
converfation , avec je- ncfçay
quel remord & quelle trifteffe
, qui eft une fecrete punition
Q. d'Octobre 1682.
K
114
Extraordinaire
de la médifance . On peut railler
dans la converfation , & dire les
défauts des autres , d'une maniere
honnefte & agreable , mais il le
faut faire avec une grande circon.
fpection , & je ne m'étonne pas
fi l'Evefque de Veronne , dont
parle le Seigneur de la Caze, prit
tant de meſures pour avertir le
Comte Richard , qui l'eftoit venu
voir , qu'il mangeoit de mauvai.
fe grace. Mais n'en déplaiſe à la
politeffe du Seigneur de la Caze,
la maniere dont l'Evefque de Veronne
en ufa , eftoit fort choquante
, & je fuis furpris qu'il
applaudiffe à ce procedé. Le
Comte Richard avoit demeuré
quelque temps chez cet Evefque ,
il pouvoit trouver cent moyens
de luy faire remarquer ce dé
du Mercure Galant. is
faut , fans attendre qu'il fut preit
de partir, pour le faire accompa
gner par un Gentilhomme , qui
luy dit en le quittant , que Monfeigneur
l'Evefque , pour le remercier
de l'honneur qu'il luy
avoit fait de le vifiter , l'avoit
chargé de luy faire un préfent ,
qui eftoit de luy dire qu'il avoit
remarqué qu'en mangeant , il
machoit avec une action un peu
diforme , & qu'il faifoit un cer
tain bruit qui blefloit les oreilles.
Le Comte rougit à ce difcours
, dit l'Autheur, je n'en dou
te point, Le compliment le de .
voit furprendre , & je le trouve
bien plus honnefte Homme , de
ne s'eftre pas offence d'une pas
reille correction , que l'Evefque
de la luy avoit fait faire . Il n'avoit
Kij
116 -Extraordinaire
ofé luy en parler, de peur , difoit
, qu'il ne le trouvaſt mauvais ; &
i ne craignoit pas de le luy faire
dire par un de fes Domestiques.
Quelle délicateffe? Cette civilité
eft digne du Secretaire de la
Cour. Mais pour revenir à la raillerie,
il y a des Gens qui ne l'entendent
point du tout. La moin
dre chofe les offenfe , & ce qui
eft furprenant , les plus grands
Railleurs y font les plus fenfibles.
Tout ce que l'on peut obferver
là - deffus , c'eft de n'eftre ny trop
piquant , ny trop délicat , la paffion
& l'acharnement pour
raillerie , rendent un Homme
infupportable , & la délicateffe
& la fenfibilité le font paroiftre
ridicule . C'eft le divertiffement
des Compagnies & Tertu
la
du Mercure Galant.
117
lien tout chagrin & tout auftere
qu'il eft dans fes écrits , dit que
la raillerie eft le propre de la verité
, & qu'on peut rire de ſes
Ennemis, que c'eft mefme un
office qu'on rend à tous ceux qui
le méritent ; mais il donne un excellent
precepte aux Railleurs ,
qui eft de prendre garde que
les
railleries qu'ils font des autres,
ne retombent pas fur eux. Saint
Auguftin dit mefine , qu'il y a de
la charité à ſe rire des Ridicules,
afin qu'ils changent de conduite;
parce que les railleries entrent
fort avant dans le coeur , & font
une grande impreffion fur l'efprit .
Mais toutes nos plaifanteries font
des biaiſemens de raiſon , & des
égaremens de verité . Il eſt rare
d'eftre plaifant, veritable , & rai118
Extraordinaire
fonnable tout enfemble. La raifon
& la verité font férieuſes.
Le mouvement & la badinerie
font ridicules. Les faux Plaifans
reffemblent aux Ardens qu'on
voit fur le bord des eaux , ils font
mille tours qui égarent ceux qui
s'arreftent à les confiderer.
L'Homme te plaiſt naturellement
à peindre & à exprimer le
caractere des autres , il en con.
trefait la voix , les geftes , & les
manieres. Il y en a qui excellent
en cela , & qui font d'admirables
Comédiens ; ce font des Singes
dans les Compagnies , qui font
dangereux & qui font de grandes
malices en riant , parce que cés
Portraits s'impriment vivement
dans l'efprit de ceux qui les é
coutent , & leur donnent quel
du Mercure Galant.
119
ר ט
E
CO
quefois d'étranges opinions de
la perfonne qu'on leur repréfente.
Enfin rien n'est plus capable
de leur en infpirer du dégouft &
du mepris. On aime ces efprits
finges , mais ils ne font bons
qu'apres de grands Seigneurs,
ou plûtoft ils en doivent eftre
banis , lors qu'ils font jeunes &
propres à fe laiffer prévenir par
de i fotes impreſſions ; car une
Perfonne de qualité eft infupor
table , lors qu'elle eft en bou
fonne , ou trop railleufe . Montagne
dit qu'il n'avoit point cette
faculté de repréfenter ingénieufement
les geftes & les paroles
d'un autre, ce qui apporte, dit-il,
quelquefois du plaifir & de l'ad
miration. J'en connois , & fur tout
des Femmes , qui ont l'imagina
120 Extraordinaire
tion fi vive & fi fortement imitratice
de tout ce qu'elles voyent
& qu'elles entendent , qu'elles
font les mefmes geftes , & parlent
de mefme ton que les Perfonnes
avec qui elles converfent . Cependant
il n'y a rien de plus ba- .
din, & mefme de plus choquant,
quand bien ce feroient des Gens
au deffous de nous , parce qu'on
ne contrefait jamais quelqu'un ,
que ce ne foit par mépris où par
injure , à moins que dans un entretien
privé entre deux Amis,
qu'ils badinent l'un avec l'autre .
Je ne fçay mefme s'il eft de la
veritable politeffe , de repréſen.
ter le gefte & la voix de ceux
dont on rapporte les paroles ;
car horfmis l'occafion de faire
un bon conte où cette repré
fentation
du Mercure Galant.
121
•
fentation a bonne grace , & en
fait fouvent toute la beauté , je
ne fçay, dis je , fi on ne doit pas
faire ce recit fimplement , fans
varier la voix ny faire aucune
grimace , car cela fent trop le
Theatre , & tout le monde n'ai
me pas l'air Comédien , fur tout
dans un entretien férieux . Mais
que dirons - nous de ceux qui
dans de grandes Affemblées &
avec des Gens d'efprit & de qua
lité , parlent toûjours dans le
langage de leur Province , &
affectent de tourner tout ce qu'ils
difent fur ce ton là , qui par une
fauffe fimplicité & par de méchans
mots , croyent faire pa.
foiftre beaucoup d'efprit & d'agrément?
Jay oüy dire à un fort
habile Homme , qu'outre que ce
Q.d'Octobre 1682.
L
122 Extraordinaire
•
langage eft incivile & ridicule
dans une Perſonne que l'éducation
ou la qualité doivent faire .
bien parler , on ne doit pas mefme
s'en fervir pour faire rire ,
quand bien on rendroit par là ce
que l'on dit plus intelligible &.
plus agréable ; & la raifon , difoit-
il, que ce langage là que vous
entendez & que vous trouvez
plaifant , n'eft pas entendu des
autres & ne leur plaift pas . La
Muſe Normande ne fait rire que
les Normans ; & les Gafcons
tout jolis & divertiffans qu'ils
font dans leur entretien, fatiguent
& ennuyent quand il dure trop
longtemps . On ne veut rien qui
foit outré dans la converfation ;
on y veut de la délicateffe & de
la circonfpection . Mais cette
du Mercure Galant. 123
prudence toute fcrupuleufe qu'
elle eft, eft abfolument neceffaire
pour converfer agreablement,
car il n'en eft pas icy comme de
l'entretien familier, où l'on parle'
à fon Amy librement & fans con.
trainte. Cet Amy nous connoift,
& nous pouvons nous expoſer
devant luy tout nud , & en Robe
de Chambre. Mais dans les Affemblées
, où il fe trouve toute
forte de monde , & fouvent des
Gens dont on ne connoift ny l'efprit
ny le vifage , il faut fe tenir
fur fes gardés & fur le bon bout,
toûjours concerté , toûjours ajuf
té. Tout le monde a les yeux
fur nous , nous examine & nous
obſerve ; & ce n'eſt pas affez de
paroiftre une fois de la forte , il
faut eſtre toûjours ainfi . fi l'on
Lij
124
Extraordinaire
veut voir le beau monde , & jouïr
de cette agreable ſocieté . Mais
c'eſt une grande contrainte , dirat-
on , il eſt vray , pour ceux qui
n'ont pas l'ufage du monde , &
qui ne s'en font pas fait de bonne
heure une habitude , mais quand
on a un peu étudié le monde , &
qu'on s'eft formé ſur de bons modeles
, ce n'eft plus une peine. Il
n'y a que les Provinciaux & ceux
qui ne voyent perfonne, que cela
fatigue, & qui ne peuvent obferver
longtemps les regles d'une
jufte converfation .
Je connois une Perfonne qui a
beaucoup d'efprit , & un talent
admirable pour la belle converfation
; mais pour foûtenir fon
caractere , il luy faut toûjours des
Gens nouveaux , autrement il redu
Mercure Galant,
125
tombe dans une negligence de
penfer & de dire des chofes , qui
eft fi grande , qu'on ne le reconnoift
pas , & tel qui l'admiroit
une heure auparavant , le trouve
apres ridicule. La raiſon qu'il ap
porte de cette grande inégalité ,
(car fesAmis luy en font la guerre,)
vient de fon tempérament, qui ne
peut fouffrir la moindre contrain
te , & qui a beſoin de divers objets
qui réveillent la mélancolie
qui l'accable ; mais outre cela
c'eft qu'il ne fonge qu'à plaire , &
à fe faire admirer à ceux qui ne le
connoiffent point , & qu'il en demeure
là , & ne s'en met plus en pei.
ne , fi- toít qu'il a connu leur efprit
& leur mérite . Il aime mieux faire
d'autres conqueftes ; car il eft des
efprits coquets , qui veulent tout
1
Liij
126 Extraordinaire
charmer, & qui ne font que chercher
ou eft- ce ? Ils méprifent
prefque auffi- toft ceux aufquels.
ils ont pris tant de peine à plaire,
C'eft neantmoins un défaut qui
vient en partie du peu de com
merce qu'on a avec le grand monde,
où il faut eftre toûjours égal ,
à moins qu'on ne foit une Per.
fonne du premier rang , ou de ces
efprits comme Montagne , qui
font au deffus des Loix , & qui par
leur caractere tranfcendant , ſe
font toûjours écouter de quelque
maniere qu'ils parlent . Ce Mon
tagne qui dit qu'il ne s'entrete,
noit jamais plus fortement , &
plus licentieufement qu'aux lieux,
de refpect & de ceremonies , cependant
il ajoute qu'il eftoit fait
pour les grandes Compagnies ;
du Mercure Galant. 127
mais comme il dit , pourveu que
ce foit par intervales & à mon
point. Voila la diférence qu'il y
a dans la converfation des Gens
du monde , & des beaux efprits ;
les premiers font toujours preſts,
& on ne s'apperçoit jamais dans
leur air & dans leur maniere , de
l'inégalité de leur humeur. Ce
n'eft pas qu'il n'y en ait quelquesuns
quifont les réveurs , pour paroiftre
beaux efprits , ou pour
marquer le peu de cas qu'ils font
de ceux qui les entretiennent.
C'eſt le vice des Gens de Cour
auffi bien que des Provinciaux ;
mais rien n'eft de plus incivil que
de marquer qu'on fe déplaift avec
les Gens , parce que la converfation
eft une occafion de refpect &
de cerémonie , où l'on ne peut
Liiij
128 Extraordinaire
manquer à l'honnefteté que les
Hommes fe doivet dans la focieté
civile , ce qui a fait dire à un Moderne,
que la converfation eft un
commerce de civilité, de complaifance,
& de fignes exterieurs pour
entretenir l'amitié& l'union entre
les Homes . Lors qu'on nous rend
vifite ,ou que nous la recevõs, c'eſt
pour nous faire honneur, ou pour
en faire aux autres. Or nous ne
devons jamais rien faire qui puiffe
marquer ny mépris , ny dégouft
pour les Perfonnes avec qui nous
converfons. La converfation n'eft
pas une difpute , une conférence ,
un entretien d'affaire , il n'y a icy
ny intéreſt à ménager, ny party à
prendre, ny opinion à foûtenir. Ce
n'eft
pas non plus une cohuë, où
chacun fe rencõtrant par hazard,
du Mercure Galant. 129
fe traite avec indiference ; c'eſt un
commerce de civilitez , de ref
pects , & de complimens . L'honnefteté
qui en eft le fondement, y
doit regner depuis le commenment
jufqu'à la fin , & je m'étonne
que ceux qui veulent toûjours
plaire , négligent d'avoir
de la complaifance, puis qu'il faut
fe plaire avec les Gens, fi l'on veut
eur eftre agreable . On peur eftre
icy humble fans baffeffe , & fimple
fans ignorance. Il ne faut pas méprifer
tous ceux qui ne fçavent
pas le langage & les miferes de la
Cour ; qui n'ont jamais oüy parler
de Defcartes, de la Princeffe
de Cleves , ou des opinions de la
Grace . Le bon fens & la raiſon ,
font quelquefois en un plus haut
degré dans les Hommes du com130
Extraordinaire
mun , que chez les Docteurs , &
les Courtifans . Y a-t.il rien dẹ
plus beau que cette raifon & ce
bon fens tous purs , & dépouillez
de mille bagatelles , qui en font
d'ordinaire fort éloignez , ou du
moins qui fe trouvent rarement
cnfumble. Qu'il y a de plaifir
d'entendre un Homme ou une
Femme de bon fens , qui ne va
que terre à terre, mais qui a les
fentimens droits , qui parle jufte ,
& qui ne dit que ce qu'il faut dire
! Les converfations de ces
Gens - là font douces & paisibles.
On s'y délaffe agreablement des
contentions de la difpute , de ce
babil & de cette cririe cõtinuelle
des faifeurs de Contes & d'Hif
toires. Ceux qui s'y ennuyent &
qui les trouvent trop languiffandu
Mercure Galant. 131
tes , peuvent en fortir, fans faire
le perſonnage du Fâcheux bel efprit
, du Miſantrope de Moliere .
Aux converfations mefme il trouve à
réprendre,
Cefontpropas trop baspoury daigner
defcendre,
Et les deux bras croifez, du haut de
fon efprit,
Il regarde en pitié tout ce que
dit.
chacun
Mais qu'il fe fouvienne de cette
refléxion de Mile Duc de la Ro
chefoucault , qu'un . Homme
d'efprit feroit fouvent bien embaraffé
, fans la Compagnie des
Sots ; & qu'il foit perfuadé qu'il
n'eft pas moins pitoyable que les
autres , lors qu'il donne trop dans
legrand air , & dans la bagatelle.
En voicy une peinture dans les
132
Extraordinaire
Vers de Regnier , qui pour eftre
vieille ,ne laiffe pas d'eftre encor à
la mode , & de repréſenter au
naturel la converfation de ces
Chevaliers fpirituels & délicats ,
lors qu'ils font avec les Dames .
En détournant les yeux , Belle , à ceque
j'entens,
Comment gouvernez- vous les beaux
efprits du temps ?
Puis faifant le doucet de parole &
de gefte,
Ilfe metfur un Lit, by dit je vous
proteste,
Queje me meurs d'amour , quand je
fuis pres de vors.
Ic vous aime fi fort quej'en fuis tout
jalouxs
Etrechangeant de note , il montre fa
Rotonde,
Cet ouvrage eft- il beau ?
Semble du monde?
que nous
du Mercure Galant.
133
L'Homme que vous fçavez m'a dit
qu'il n'aime rien .
Madame, à voftre avis , aujourd'huy
Suis-je bien?
Suis-jepas bien chauffé? majambe ‹ſtelle
belle?
Voyez ce tafetas, la mode en eft noure
¨e.
Cet oeuvre de la Chine. Apropos on
m'a dit,
Que contre le Clinquant le Roy fait
un Edit.
Surlecoude ilfe met , trois boutons il
d'élaffe .
Madame , baifez- moy , n'ay -je pas
bonnegrace?
Que vous estes fâcheuse! à la fin on
verra,
Rofette, le premierqui s'en répentira.
Je voudrois que Regnier cuft
voulu faire la Converfation en134
Extraordinaire
tiere , & nous dire ce que la Dame
répondit à toutes ces gentilleffes ;
mais il eft aifé de fe l'imaginer,
par ce que nous entendons dire
tous les jours à de certaines Femmes
, qui ne démentent en rien
le caractere de nos jeunes Chevaliers.
Comme les Femmes font
la fleur & l'ornement de la focieté
civile , elles font auffi le
charme & l'agrément des Compagnies.
Sans elles , point d'honnefteté
, de politeffe , & de galanterie
, qui font les trois fources
des belles & des grandes Conver
fations , & d'où l'on tire des regles
parfaites pour y bien réüffir ; -
mais il faut avouer que les Femmes
ont rendu depuis quelque
temps la Converfation un peu
trop licentieuſe, & qu'elles l'ont
du Mercure Galant.
135
déreglée , fous prétexte d'une
plus grande liberté , & d'un plus
grand enjoüement. Le badinage
du tefte - à-tefte, a caufé la diffo .
lution des entretiens . Les Femmes
fe font accoûtumées aux
mots libres , & à double ſens ; &
la licence qu'elles ont permife
aux Cavaliers , de leur en dire,
fait qu'elles ont aujourd'huy
mauvaiſe grace de s'en offencer .
Elles ont crû qu'il eftoit de leur
devoir, de chanter & de répondre
, & l'on en voit telle qui en
dit plus qu'on ne luy en peut
dire, Les Dames font fçavantes,
fpirituelles , & agreables fur ce
point ; mais qu'elles prennent
garde à la conféquence. Les Prudes
en fouffriront, ou plutoft on
ne reconnoiftra plus deformais
7
136 Extraordinaire
la Prude d'avec la Coquete. La
pudeur doit toûjours eftre le ca.
ractere du beau Sexe ; mais les
Cavaliers perdent le refpect,
quand les Damés ne craignent
pas de perdre la retenuë ; car enfin
le déreglement des pensées &
des paroles , eft le commence.
ment de celuy des moeurs. Une
Converfation licentieuſe , laiffe
de méchans préjugez de la conduite
des Gens . On a beau dire
que c'est pour paroître agreable
& de belle humeur . Le moyen
d'eftre cruelle & férieufe dans le
particulier, quand on aime tant
paroître douce & enjoüée dans
le public ? Celles donc qui s'attirent
des affaires par leur trop
d'indulgence , ne méritent pas
qu'on les plaigne . Je le dis endu
Mercure Galant.
137
cor ; toute Femme qui fouffre
qu'on luy dife des bagatelles , &
qui fe plaiſt d'y répondre, mérite
qu'on la pouffe , & a tort de s'offencer
de tout ce qu'on luy peut
dire . C'eſt un férieux à contretemps
, qui la rend ridicule. Il eſt
à pardonner à une Femme d'une
humeur délicate & fcrupuleufe,
de ne pouvoir fouffrir de paroles
un peu libres ; mais comme la
corruption eft grande , il ne faut
pas s'éfaroucher de tout . On en
voit qui rougiffent du moindre
mot , & qui ne rougiffent point
de nommer les chofes par leur
nom . Parce qu'elles ont un Mary
ou des Enfans , ou parce que ce
font des Filles qui ont paffé un
certain âge qui les met au rang
des Femmes , elles croyent que
Q. d'Octobre 1682. M
138
Extraordinaire
tout leur eft permis , & que cela
ne tire point à conféquence.
Comme les équivoques font fort
ordinaires fur cette matiere ,
croy qu'il fera bon icy de remar
quer celles qui fe peuvent fouf.
frir dans la Converfation, & celles
qu'on en doit rejetter.
On peut réduire toutes les
équivoques à quatre fortes. Il y
en a de malicieufes, de neceffai
res, d'impréveuës , & d'ignoran ,
tes. Les équivoques malicieufes ,
font celles qui fortent de la bou
che des Libertins . Elles proce
dent de la corruption du fiecle,
& compofent tous les difcours
des Imprudens & des Voluptueux.
Elles faliffent toutes l'imagination
, & corrompent la
volonté , car c'eft en vain qu'on
duMercure Galant.
139
•
croit cacher le vice en le déguifant
, & que l'ambiguité des paroles
doit couvrir la faleté des
penfées. Le mefme efprit qui les
fait dire , les fait entendre ; &
comme on s'arrefte davantage
aux chofes qui ont quelque difficulté
, plus le fens en paroift caché
, & plus on s'attache à le vou
loir peuétrer. On voit mefme
des Perfonnes qui font plutoft
choquées par de fales équivoques
, qu'elles ne l'auroient efé
par le fimple recit de la chofe
qu'on leur vouloit faire entendre,
car plus ce qu'on dit eft délicatement
envelope, plus il touche
celuy qui l'écoute , lors qu'il a
l'efprit fubtil & penétrant , c'eft
pourquoy ces façons de parler.
font toûjours dangereufes , lors
Mij
140
Extraordinaire
qu'elles viennent d'un efprit fin ,
& qu'elles tendent à une oreille
délicate. Je fçay bien que les
équivoques peuvent eftre permifes
, lors qu'elles envelopent
une chofe qu'on ne peut pas dire
d'une autre maniere , fans bleffer
la bienséance & l'honnefteté . Il
faut épargner les Gens avec qui
l'on parle ; mais lors qu'il n'y a
point de neceffité , il faut s'abſtenir
de cette petite fineffe , qui
loin de cacher les chofes , les découvrent
le plus fouvent . Montagne
eft du fentiment qu'il n'y a
point de paroles fales , & les Débauchez
juftifient par là leurs
équivoques ; mais il eft certain
que s'il y a des penfées fales ( ce)
qu'on ne peut nier ) il y a des paroles
fales , puis que les paroles
du Mercure Galant. 141
ne font autre chofe en cette occafion
que les images de ce que
penfent les Libertins .
Il y a des équivoques neceffaires
, car on ne peut pas toû
jours exprimer les chofes ouver.
tement, en tous lieux, & devant
toute forte de Perfonnes. Cellescy
fe peuvent appeller des équivoques
d'affaires & d'intrigues,
qui fervent à fe faire entendre
devant ceux de qui on ne veut
pas eftre entendus . Un mot de
diférente fignification , un endroit
hiftorique expliqué à contrefens,
un Proverbe , peuvent
cacher une affaire , & en dérober
la connoiffance . Elles font
honneftes , fubtiles , adroites , &
rarement criminelles. Pour les
équivoques impréveuës ,
elles
142 Extraordinaire
font fort communes dans toutes
les Converfations . Elles viennent
de la rencontre inopinée des
mots, de leur diférente fignification
, de la vivacité de l'efprit , &
du peu de reflexion qu'on fait fur
les choſes . C'est ce qu'on appelle
des mal entendus , des jeux de
mots, des tromperies de paroles .
On en voit à toute heure des
exemples ; mais je n'en puis oublier
une de cette efpece , que
j'entendis il y a peu de temps ..
Des Religieux préfentoient une
Requefte au Confeil , par laquelle
ils demandoient que des Religieufes,
qui pour eftre un peu trop
leurs voisines, & mefme jointes à
leur Maiſon , les interrompoient
en faifant leur Office ; ils demandoient,
dis -je, ( & voicy l'édu
Mercure Galant. 143
quivoque ) qu'il leur fut permis
de n'avoir qu'un Choeur , com ™
me ils ne faifoient qu'un mefme
Corps , eftant d'un mefme Ordre
; qu'ils cédoient toutes leurs
autres prétentions , pourvu qu'ils
n'cuffent qu'un Choeur. Cette
équivoque , qui n'eftoit qu'un jeu
fait fans y penfer, ne laiſſa pas de
gâter la Requefte, & de rendre
les pauvres Religieux ridicules .
Je ne parle point icy d'une autre
forte d'équivoques qui fe fait encor
de la mefme fignification , &
du mefme fon des mots . Autrefois
c'eftoit une figure , mais les
habiles Gens l'évitent avec foin..
Ces fortes de jeux de mots font
un plaifant caractere ; mais , Dieu
mercy ,
l'on commence à fe défaire
des quolibets, & des turlu
144
Extraordinaire
·
pinades . Il y a encor des équivoques
ignorantes & groffieres,
qui font fréquentes parmy le
Peuple, & les Perfonnes qui parlent
mal , parce que la plupart
viennent de la corruption du langage
, & d'une méchante éducation
, mais ceux qui ont de l'efprit,
& qui ont efté bien nourris,
les évitent facilement.
Comme les contes font la plúpart
des entretiens ordinaires,
& qu'il y entre beaucoup de
ces équivoques licentieufes dont
je parle , il feroit à propos de marquer
de quelle nature ils doivent
eftre , mais n'ayant pas entrepris
d'entrer dans le fond de la Con .
verfation , ce qui feroit d'un trop
long détail , & de donner icy des
regles de la Morale Chrêtienne ,
je
du Mercure Galant. 145
je ne m'attache point à examiner
les défauts qui regardent les
moeurs , ny les qualitez qui peuvent
la rendre pure & fainte.
Tant d'habiles Eccléfiaftiques
ont écrit fur cette matiere , que
ce feroit inutilement queje m'en
voudrois mefler , à joindre que
la converſation du monde dont
je parle icy , n'eft point du reffort
des Devots. Ils ne doivent point
s'y trouver , s'ils n'y font appellez
, & ils devroient plútoft en
ignorer les maximes , que de les
cenfurer. Ils voudroient qu'on y
parlaft toûjours de Dieu , & je
voudrois qu'on n'y en parlaft ja.
mais , du moins lors qu'elle eft
remplie de Gens , qui ne fongent
n'y à s'amender,ny à s'inftruire . II
faut laiffer la Religion pour les
Q. d'Octobre 1682.
N
146 Extraordinaire
peu
dientretiens
particuliers, & pour les
Perfonnes éclairées & folitaires,
elle demande un refpect & une
attention qui ne fe rencontre
point dans le bruit, & le tracas
des converfations du monde. Ce
pendant je puis dire qu'une Con
verfation reglée de la maniere
que je la repréfente , eſt
férente de celle des Hommes les
plus aufteres , & les plus criti
ques ; & que pour eftre accomodée
à la politeffe & à la délicateffe
du fiecle , elle n'eft aucunement
éloignée des maximes de la Morale
, & de la Religion ; mais pour
revenir aux Contes , & aux Hif
toires dont j'ay déja parlé , ils ne
doivent rien avoir de trop libre,
ny qui choque la pudeur , &
Phonnefteté. Jeftime infiniment
du Mercure Galant. 147
la maniere de coter du bel efprit ,
qui nous a donné les Fables choi
fies de Phedre, & d'Efope ; maisje
ne puis approuver qu'on déterre
Boccace & l'Arrótin , pour nous
faire rire , & qu'au mépris de da
Religion , on ramaffe fi curieufe
ment tout ce que l'on dit de plus
infâme contre les Miniftres. Les
Cavaliers qui ont remarqué que
les Dames lifoient fans fcrupule
& avec plaifir , ces Contes nouveaux
, ou plûtoft ces vieux Con.
tes habillez à la mode , fe font
érigez en Conteurs , & les ont
mifes en humeur de les écouter
mais ceux qui excellent erils ela,
doivent fonger que quelque efprit
& quelque agrement qu'il y
ait dans les bagatelles , on s'en
laffe à la fin de ceux qui les
Nij
148
Extraordinaire..
débitent ; mais on ne fuit pas
moins les faifeurs de Complimens.
Rien n'eft plus ennuyeux
qu'une Converſation de cette
forte. Les bagatelles font neantmoins
la plupart des entretiens
des Hommes , & des Femmes;
& ce qui eft plaifant , c'eft qu'ils
appellent cela des Converſations
férieufes ; comme fi ce ramas confus
de paroles , qui ne veulent
rien dire , & ces cerémonies affectées
& ridicules , fe devoient
nommer ainfi. C'eſt le tromper,
le Compliment ne doit jamais
faire le fonds de la Converfation
; il y entre quelquefois
comme dans les Lettres , & en
peut faire rentrée , & la fortie ,
que la Converfation ſe paffe
dans une viſite regiée , mais on ne
lors
du Mercure Galant. 149 .
,
fait jamais des Converſations en
Complimens. Il faut laiffer ces
Dialogues- là à l'Autheur de la
Civilité Françoiſe , qui fait dire
de fi jolies choſes à la Dame qui
peint dans fon Cabinet , & au
Cavalier qui luy rend viſite . On
fe fait des vifites de Complimens,
comme fur le mariage , ou la
mort d'un Parent ou d'un Amy;
mais ces vifites ne font pas des
Converſations , elles font courtes
, & on y parle rarement d'autre
chofe que de ce qui nous y
mene. Pour ce qui eft des Complimens
qu'on peut faire dans la
Converſation , outre qu'ils doivent
eftre rares , il faut qu'ils
foient courts , & jamais ne s'en
faire un jeu , cela embaraffe toute
la Compagnie, qui n'aime pas
*
N iij
150
Extraordinaire
d'entendre des fleuretes , où elle
raaucune part. Maisenfin , ceux
qui fe meflent de faire des Contes
& des Complimens , doivent s'en
acquiter de bonne grace , foit du
cofté de la voix , & du gefte ; &
voicy l'endroit où je dois parler
de ces deux chofes .
Tous ceux qui parlent avec
paffion , parlent haut , fi ce n'eft
ces Doucéreux qui débitent des
Acuretes du ton bas ; mais il faut
croire qu'ils ne font pas fort tou
chez , & que ce ne font pas leurs
foupirs qui les fuffoquent , & qui
leur oftent la voix, Tous les au
trés parlent done haut quand ils
ont de la voix , mais tous ceux
qui parlent haut , ne parlent pas
toujours avec paffion . Il y en a
qui ont naturellement la voix
du Mercure Galant.
ISI
Haute & perçante , & qui ne peuvent
fe corriger de ce cofté- là .
Les grands Parleurs , ceux qui
dogmatifent , & qui enfeignent
par tout où ils fe trouvent , ont le
ton haut , & font une cohuë de la
Converfation , car il n'en faut
qu'un pour exciter tous les autres:
C'eſt à qui criera le plus haut
pour le faire entendre , & ce n'eft
que du bruit que tout ce qu'on
écoute. On doit éviter icy le
ten de Prédicateur , & d'Avocat,
tant ce qui a l'air de la Chaire &c.
du Barreau eft infuportable dans
la Converſation ; mais pour revenir
au ton bas & radoucy de la
voix, il n'eft propre que dans le
tefle à tefte , hors de là , il faut
parler pour fe faire entendre , &
lors qu'on prend fon ton felon les
Niiij
152
Extraordinaire
matieres qu'on traite , le nombre
des Perfonnes qui nous écoutent ,
& l'étendue du lieu où l'on eſt,
on ne parle jamais ny trop haut,
ny trop bas. Il faut donc prati.
quer exactement les regles , afin
de fe former un ton de voix qui
foit jufte & naturel pour la Con.
verfation.
"
Lors que l'action eft naturelle,
& bien ménagée , elle doit ac
compagner le difcours de celuy
qui parle. C'est une espece d'expreffion
, dit le Chevalier de Meré
, & tout ce que l'on fait de la
mine & du gefte , eft agreable,
pourvû qu'on le faffe de bonne
grace , & qu'il y paroiffe de l'ef
prit ; mais il ne faut pas eftre Acteur
de rien , comme Difeur de
rien. Le coeur & l'efprit font
du Mercure Galant.
153
toujours de compagnie dans la
Converfation , ce qui ne fe peut
faire fans action , & fans mouve
ment. On ne parle pas feulement
pour faire entendre fes
penfées
, on parle encor pour exprimer
fes fentimens , & ces deux
chofes fe rencontrent toujours
dans la Converfation . Il faut
eftre touché pour toucher les
autres , qui eft le but de tous nos
entretiens , & fans le coeur , tout
l'efprit du monde n'émeut pas ,
mais fi on eft animé fans efprit,
on eſt brouillon , emporté , &
fort incommode dans une Compagnie
, mais lors que l'efprit regle
nos fentimens , c'eft le moyen
d'eftre agreable. Le gefte eft
non feulement l'éloquence du
corps , il fait paroiftre celle de
1
154
Extraordinaire
Pefprit , & ceux qui parlent le
mieux , font d'ordinaire plus gefticulatifs
que les autres. Nous
avons veu une grande Princeffe,
qui n'eftoit pas moins celébre
par fon efprit , & par ſa beauté,
que par fon illuftre naiffance, qui
ne parloit guére que par geftes ,
un figne de la tefte , des yeux, ou
de la main , aucun vous m'entendez
bien , eftoit fouvent le plus
grand entretien qu'on eut avec
elle. Cependant cela vouloit dire
beaucoup de choſes , pour ceux
qui avoient de l'efprit , & qui la
connoiffoient . Cette Princeffe
avoit auffi de grands fentimens;
car les fignes font le langage du
coeur , & plus l'on a l'imagination
vive , & les paffions violentes , &
plus on fait de geftes ; mais on
du Mercure Galant. 155
peut dire auffi que plus on eft intérieur
, & recucilly en foy- mef
me , & moins on parle de la langue
& des lèvres. Cette Princeffe
avoit auffi plus affecté ce
langage müet, depuis qu'elle s'ef
toit mife dans la dévotion , où
elle croyoit qu'il faloit retrancher
ce grand hombre de paroles
aifeufes & inutiles , oules Gens
du monde abondent .
Il n'eft rien de plus fatiguant
dans la Converfation qu'un grand
Parleur , qui dés qu'on commence
un diſcours , nous rompt en
vifiere , & qui fe mefle d'inter
preter juſques aux moindres penfées
de ceux qui parlent ; qui
croit que rien n'eft bien dit , s'il
ne fort de ſa bouche ; & qu'il eſt
feul capable de donner un beau
156
Extraordinaire
1
tour aux chofes que les autres di
fent. Apres qu'il a étourdy une
Compagnie du long récit de fes
avantures, apres qu'il s'eft épuifé
fur les nouvelles & fur les affaires
du temps, fi quelqu'un veut prendre
la parole pour luy répondre,
ou pour détourner fon babil , il
revient tout de nouveau à la char
ge , & recommence avec plus de
chaleur qu'auparavant. Enfin
c'eft le fléau des Compagnies ; &
fi on foufre ce défaut dans les
Femmes , il eft impardonnable
pour les Hommes ; mais je ne
trouve rien auffi de plus ridicule,
que l'admiration qu'ont de certaines
gens pour ceux qui parlent .
peu. Vous diriez que ce font des
Oracles que tout ce qu'ils difent,
& bien fouvent ils ne difent que
du Mercure Galant.
157
des bagatelles , auffi- bien que les
autres. A la vérité on en eft
moins importuné , mais ils rendent
la Converſation ſtérile , ennuyeuſe
, & languiffante . Il faut
donc prendre icy un jufte milieu
entre le grand Parleur , & le taciturne.
Celuy qui parle trop ,
gafte & étoufe toutes les belles
chofes qu'il dit. Celuy qui parle
peu , ne doit rien dire de bon
s'il veut eftre eftimé , & meriter
qu'on l'écoute. Il faut eftre bel
efprit , & reconnu pour tel dans
une Compagnie , pour fe taire
avec efprit. Un Homme eft - il
agreable qui ne dit rien , ou qui
eft longtemps à dire ce qu'il dit?
Et s'il dit de belles chofes , le
temps qu'il prend à les dire n'en
diminuë- t- il point le prix , & la
158 Extraordinaire
beauté Les Fruits tardifs ne font
pas toûjours les meilleurs , &
ceux du Printemps font bien
plus charmans que ceux de l'Au
tomne . Un bel eſprit dans la
Converſation , abhørre le babil,
& n'affecte pas le filence. Ildon
ne du poids , & de la gravité à
fes paroles , mais elles n'ont rien
de lourd , & de ftupide . Il fçait
quand il faut parler , ou quand il
faut fe taire ; qu'il y a des temps
où il faut parler peu , & penfer
davantage ; & d'autres où il faut
fouvent parler , & dire des chofes
agreables ; enfin qu'il faut
fuivre l'inclination , & l'humeur
de ceux avec lesquels on eft obligé
de converfer. Il y a une gran
de diférence entre la Confé
rence , l'Entretien , & la Condu
Mercure Galant. 159
verfation. Dans la Conférence,
on s'échaufe , on difpute , on con
tefte , & tout cela ne ſe fait pas
fans beaucoup parler. Dans l'Entretien
familier, on fe parle librement
, & avec négligence , mais
dans la Converſation , tout doit
eftre régulier , & concerté ; rien
de trop , ny de trop peu ; & ceux
qui s'en tirent le mieux , fe peuvent
vanter avec juftice de poffeder
l'art de bien parler , qui
dépend de l'art de bien penfer ;
mais l'on fupofe l'autre , lors
qu'on ne dit que ce qu'il faut
dire , qu'on fçait démefler les
penfées qui fe préfentent , & s'arrefter
toûjours aux meilleures.
La Converfation eſt un commerce,
où chacun trafique pour
foy & felon fes moyens . Mais il
160
Extraordinaire
faut fçavoir le négoce pour y entrer
; car on en a banny tous les
caracteres qui pouvoient rompre
cet agreable commerce. Tous les
Homesnefont pas fociables, quoy
qu'ils foient nez pour la focieté ;
non feulement les Stupides & les
Brutaux , mais encor les fçavans
& les habiles, les Gens d'affaire , &
de cabinet, n'y font pas toûjours
propres , ils font trop diftraits &
trop fpéculatifs . Il faut avoir une
gayeté & un agrément, que les Livres&
les affaires nous oftent bien
plûtoft que de nous les donner.
L'efpritde la coverſation eſt un ef
prit naturel, ennemy du travail, &
de la contrainte. On dit que c'eft
le métier des Gens oififs , & qui
n'ont rien à faire , mais ce n'eft
pas affez d'eftre à loifir, & n'avoir
du Mercure Galant , 161
rien dans l'efprit qui nous occupe
& nous inquiete . Il faut eftre encor
de belle humeur , & dans les
jours où tout nous rit , & tout
nous plaift , où l'on s'aime avec
foy mefme & avec les autres. L'efprit
de bien des Gens eftjournalier
, comme le vifage, c'est pour
quoy il y en a qui ne veulent pas
toûjours fe trouver en converfa-
5 tion , Semblables à ces Belles
qui ont de certains jours qu'elles
ne font pas vifibles . L'on dit mefme
qu'il y a des jours malheureux
pour la converfation , auffi bien
que pour le jeu , où l'on ne peut
ny bien penfer ny bien dire , une
rencontre, un nuage , une diftraction,
arrefte, obfcurcit , & trompe
les efprits les plus forts , les plus
fins , les plus brillans , de plus , il
Q. d'Octobre 1682. Q
= pe
K
162 Extraordinaire
y a des Perfonnes avec qui on a
de la peine à ouvrir la bouche , qui
n'infpiret ny efprit ny plaifir; d'au
tres qui prennent un certain af
cendant, qui rebute de telle forte
qu'on ne s'entretiết avec eux que
par force. Le monde eft compolé
de deux fortes de Gens ; les uns
penfent à leurs affaires , les autres
fongent à leurs plaifirs . Il n'y a
que les derniers qui foient agreables
dans la converfation ; mais
comme ils s'y trouvent mêlez
tous les jours , la grande habileté
confifte à les bien connoistre &
à fe bien ménager avec eux . Il faut
avoir pour cela le don de fe com.
muniquer , fçavoir plaire & n'avoir
rien de rebutant dans l'efprit
& dans la perfonne . Je croy que
Montagne acu raifon de dire que
du Mercure Galant. 163
"
la Vieilleffe n'eft plus propre pour
les Compagnies
, outre les défauts
qui luy font ordinaires , elle
eft trop férieuſe & trop chagrine,
& l'on veut icy du brillant & de
l'enjoüé . Ce doit eftre l'école de
la Jeuneffe . Les Viellards ont
pour leur partage, la Conférence
& le Cabinet .
On fuit les Gens trop polis , &
trop exacts ; mais on ne peut eftre
ny trop civil , ny trop complai
fant , non pas de cette civilité ce
rémonieufe, & façonniere, quie
à charge à tout le monde , mais
d'une civilité foûmife , & refpe-
&ueufe, fi naturelle aux honneftes
Gens , & qui plaift tant à ceux qui
le font & mefme à ceux qui ne le
font pas . Je n'entens pas auffi une
coplaifance baffe& fervile, qui eft
O ij
164 Extraordinaire
D
ridicule & mép ifable ; mais une
complaifance agreable, aifée, &
fpirituelle, qui flate à propos, &
qui nous attire l'eftime & l'approbation
de nos Ennemis mefmes.
Enfin il faut eftre fage,
honnefte, modefte , doux , & avoir
les manieres infinuantes. La neceffité
nous contraint de traiter
avec toutes fortes de Gens, pour
ce qui regarde les affaires , encor
eft on bien - aife d'agir avec
d'honneftes Gens , de vifage &
d'humeur agreable ; tout en va
mieux, & les chofes fe font plus
aifément. Mais dans la conver
ſation , on y veut des Perſonnes
de choix , autrement elle eft ſeche,
& plus fatigante que les affaires
. Mais voicy en trois mots
les qualitez neceffaires pour la
-
du Mercure Galant . 165
converſation; un grand uſage du
monde; rien dans les penfées ny
de trop bas , ny de trop relevé,
dans l'expreffion , rien d'obfcur
& d'affecté ; dans le gefte , rien
de trop guay, ny de trop trifte.
Mais je ne puis mieux finir ce
Difcours, que par les paroles de
M' de Balzac , que j'ay tirées
d'une Lettre qu'il écrit à M
Coëffeteau. Il femble qu'elles
m'ont fourny de texte , & que
tout ce que j'ay dit n'en eft que
la paraphrafe. Un honnefte Homme
dans la converfation , propofe
l'amour & fes opinions de la mefme
forte que les doutes, & n'éleve
jamais le ton de fa voix pour
prendre avantage fur ceux qui
ne parlent pas fi haut. Il n'y a
rien de fi odieux qu'un Prédica166
Extraordinaire
teur de Chambre , qui annonce
fa propre parole , & dogmatife
fans miffion . Il faut fuir les geftes
qui paroiffent des menaces , &
les termes qui fentent le ſtile des
Edits. Il ne faut ny accompagner
fon difcours de trop d'action, ny
rien dire de trop affirmant . Finalement
la converfation a plus de
raport à l'Etat populaire , qu'au
gouvernement d'un feul , & chacan
y a droit de fuffrage , & y
jouit de la liberté .
DE LA FEVRERIE.
$3
du Mercure Galant. 167
23523-52255-525222
SENTIMENS SUR
toutes les Queftions du XVIII.
Extraordinaire
.
Si une Fille riche , & laide, eft à -
préferer à une autre qui n'a
point de Bien , mais qui eft
belle , & d'une humeur tres.
douce .
Siecle! ômoeurs! toûjours l'ari
gent,
Des devoirslesplus faints ,fera l'unique
Agent,
Et fans lay, l'Homme leplusfage
N'aferoit aujourd buy penfer au Ma
riage ?
De crainte defaire des Gueux,
Un chacunfe rend malheureux,
168 Extraordinaire
9
Et préfere la riche à la Femme jolie ;
Mat malgré cette erreur, fijamais en
ce cas,
De l'Hymen il me prend envie,
Les trésors de Créfus ne me tentereient
pas.
Faime une Femme fage & belle,
Dont la douceur ait mille appas.
Quand elle eft de la forte, on eft riche
avec elle .
Si le fentiment de Phinée dans
l'Opéra de Perfée , eft d'un veritable
Amant , lors qu'il dit.
qu'il aime mieux voir Andromede
devorée par un Monstre,
qu'entre les bras d'un Rival.
Comme le fecret du
Probléme¨-
Confifte bienfouvent dans la diftinction,
On peut fans une peine extréme
Réfondre cette Question.
Si l'Amant eft aimé, fi pendant fa tens
dreffe
du
Mercure
Galant. 169
Iln'a riensoupçonné de l'Objet de fes
feux,
Enfin fi pour le rendre heureux,
Il ne tient pas àfa Maitreſſe,
Ilfaudroit qu'ilfut bien brutal,
Et qu'il eût l'ame bien cruelle ,
De vouloir la mort de la Belle,
Plutoft que de la voir dans les bras d'un
Rival.
Dequoy peut-elle eftre coupable?
Ses Parens ,fon devoir , ont caufé ce
malheur;
Iln'eft pas tout feul miférable,
Elle partage fa douleur.
Mais s'il n'eft point aimé, fi cette impitoyable,
Pour
augmenterfon
tourment,
Luy prefere un autre Amant ,
Et rit du fort qui l'accable,
Il vaudroit mieux pour luy la voir as
monument,
Puisqu'un pareil traitement
Eft toujours
infuportable.
Venons à
l'application.
Q.
d'Octobre 1682. P
170
Extraordinaire
Phinée eft aimé dans la Fable,
Ou du moins Andromede enfon affliction
N'apoint pour luy d'averfion,
C'est le Deftin qui lesfépare.
Phinée eft donc cruel, inhumain, & barbare
:
'Mais en dernier reffort , ma Muſe enjugera,
Lors que j'auray ven l'Opéra.
Si l'amour qu'on a pour une jolie
Femme , doit empefcher qu'on
n'en prenne encor pour toutes
les belles Perfonnes qu'on rencontre.
Stene prendraypoint de party;
Ur cette Queſtion galante
De la Victoire que l'on chante,
On afouvent le démenty.
Mais examinons ce Probléme
Avec un peu de liberté.
L'Amour eft un tribut qu'on doit à la
Beauté.
du Mercure Galant. 171
Donc malgré les appas d'Amaranthe
j'aime,
Je puis fans infidélité
En conter à toutes les Belles?
Cette Thefe à la verité
que
Eft en amourdes plus nouvelles .
Mais voyons de l'autre cofté,
Peut- eftre y trouve- t - on plus de folidité.
Il n'eft rien comparable à celle
dore.
que j'a-
Ergo, tout autre Objet me doit paroître
affreux.
Ce raisonnement eft encore
Abfolument défectueux:
Mais enfin ce que l'on peut dire
Enfaveur de ces deux Amans ;
L'un eft coquet,fe plaiſt à rires
L'autre eft du Païs des Romans.
1
Pij
172
Extraordinaire
Comment doit eftre fait unHom
me , pour vivre parfaitement
heureux .
Omme chacun fouhaite un bonheur.
àfa mode, Com
Et dans fafantaisie en trace le portraim
Voicyfelon cette méthode,
Comme je voudrois eftrefait.
Avoir de l'embonpoint, uneſanté parfaite,
Eftre de bonne mine, & de belle défaite,
Pasplus de quarante ans, toujours de
belle humeur,
De l'efprit comme il faut , mais point
d'esprit d'Autheur;
Sur tout pont deprocés, point d'amour,
point dedebtes,
Point de Charge qui trouble un aimable,
repos,
Point de Gens qui mal-à -propos
Vous demandent ce que vousfaites :
~Famais d'inimitiez avecquefes Voifins,
du Mercure Galant.
173
Affez peu de Valets, encor moins de Con
fins,
Un Amy fidelle & fincere,
Une belle & jeune Bergere,
Dont le courréponde à nos voeux;
Le Mariage d'ordinaire
Ne nous rendpas toujours heureux:
Eftre exempt de blâme & d'envie,
Et dans Paris pafferfa vie;
Cent mille francs par an, payez de quart
en quart,
Plateft d'avance que trop tard.
Defon bienfaire un bon usage,
Avoir dedans le coeur, commefur le vifage,
Ce quifait un Homme content,
( Carce n'eft rien de le paroiftre)
Ilfaut dans le bonheur qu'icy- bas on
attend,
Que l'on nous croye heureux, & que
nous croyions l'eftre.
P iij
$74
Extraordinaire
D
Sur l'Origine du Droit.
U Droit de la Loy, Dieu mefme
eft l'origine:
On en cherche en vain les Autheurs,
C'est dans cette Source divine
Qu'ont puife les plus grands Dolleurs.
Malgré l'aveuglement , l'erreur, & l'impofture,
Ce Droit & cette Loy dans nos ames
gravez
Ont efté toujours conferez,
Etre treffent encor noftrefoible nature.
Mais que l'on ne s'y trompe pas,
La Loy qu'on reffent enfoy - mefme
Eft d'une diférence extréme
De celle qu'enfeignoit Cujas ;
Car enfin, cher Mercure, ilfaut que je
le die,
Le Droit qu'on pratique icy- bas
Vient fans-doute de Normandie.
du Mercure Galant. 175
Quelles font les qualitéz neceffaires
pour la Converfation .
L
A Converfation n'eft pas ce que l'on
pense.
Un ramage confus & defons , & de
VOIX,
Un babil eternel &fans regle, fans
choix,
Une Ecole de médiſance;
Des Hommes corrompus , c'est là tout
l'entresien.
Famais de leur prochain ils ne difent de
bien,so we w
Et dans tous leurs difcours pleins de
baine & d'envie,
Ony voit le portrait de leur méchante
vie, maa
Puis qu'ils débitent en tous lieux
Leurs fentimens pernicieux ;
Mais l'honnefte Homme, & l'Homme
fage,
Tiennent bien un autre langage.
Pi
176 Extraordinaire
.
Ce nefont quepropos defageffe & d'honneur,
Et leurbouche toujoursparlefelon leur
coeur,
Un vifage riant, un air doux & modefte,
L'éloquence du Corps, de la mine , &
du gefte,
Rien de tropférieux , & dans tout le
maintien,
Je nessay quoy qui charme & plaiſt dans
l'entretien.
Avec ces qualitez, pour peu qu'on soit
habile,
On fait plaire à la Cour auffi -bien qu'à
la Ville;
Et tel onvit jadis noftre Hercule Gan- ✨
lou
Tenir mille Auditeursfufpendus à fa
voix.
du Mercure Galant. 177
Quel est l'Autheur des Lunetes.
Sans des recherches plus parfaites,
Je croy que le hazard& la néceſſité
Peuvent bien avoir inventé
L'uſage commun des Lunetes;
Mais celles qui des Curieux
Eclairent l'efprit & lesyeux,
Et leurfont découvrir mille choſes ſecretes,
sche
Etfur la Terre, & dans les Cieux,
De l'Aftronomie en tom lieux,
Sont lesfidelles Interpretes, sh
C'eft de là que nous vient la rare invention
D'examiner le Ciel, les Aftres, les Pla
netes,
De voir leur élevation,
Leur nombre, leur diftinction,
Leur cours, leur grandeur, leurs affietes,
Leurs taches, leurs defauts, leur révoir
bution.
178 Extraordinaire
Mais, illuftres Sçavans , qui par ces
longues veuës
Penetrez au dela des nuës,
Aviez-vous découvert cet Aftre nouveau
né,
Que pour nous gouverner le Ciel a deftiné
?
Déjaſon heureuſe naiſſance
De mille millefeux vient d'éclairer
la France;
Car le Sangde Baviere, & le Sang de
Bourbon,
Comme le témoigne & Hiftoire,
Ne produiront rien que de bon,
Et qu'on ne doive voir couronné par la
Gloire.
Mais pour mieux expliquer à la Pofterité,
Quelle fera la gloire & l'immortalité
Qui doit comblerfes deftinées ,
D'unfi long avenir percez l'obfcurité,
Et la Lunete en main , obſervez fes années.
Du ROSIER
du Mercure Galant . 179
252-2225252-25255
REPONSE
D'UN
Docteur de Paris , au Difcours
de M. le Franc , Docteur de
Montpellier, fur le fujer de la
fréquente Saignée .
E conviens avec vous , Mon.
a feur , qu'il y a des Gens qui
pour fe diftinguer, donnent plus
de liberté qu'ils ne doivent à la
vanité de leurs fentimens , en fe
faifant des Siftémes purement
imaginaires , & en fuivant les
ombres & les images des chofes ,
au lieu de s'attacher à leur corps
& à leur realité , & qu'il eft diffi180
Extraordinaire
cile que le raifonnement le plus
folide , & la doctrine la mieux
établie , ne trouvent de l'oppofition
dans le monde par ceux
qui fe piquent de penétration &
de bel efprit. Mais ce n'eſt pas
de ce déreglement , Monfieur,
que vous devez eſtre ſurpris, puis
que vous ne pouvez pas ignorer
que le nombre des Fous ne foit
infiny, mais bien de ce que vous
condamnez d'aveuglement ceux
qui reçoivent les Nouvelles Découvertes
, comme fi elles devoient
eſtre fauffes, parce qu'elles
font nouvelles , & qu'il y euft
une Loy qui nous impofaft , la
neceffité de n'avoir aucun égard
à nos connoiffances, pour en demeurer
aux feules lumieres de
nos Peres.
du Mercure Galant. 181
S'il faloit s'en rapporter à voftre
fentiment , que deviendroit
cette fecrete inclination qui nous
porte de l'admiration des effets
de la Nature à la recherche de
leurs cauſes ? & de quel ufage
feroit cette lumiere , qui nous
eftant donnée pour diftinguer le
vray d'avec le faux, nous découvre
l'abîme où conduit la fréquente
Saignée , & le moyen de
nous en défendre ? Où trouverezvous
qu'il foit permis d'accufer
d'emportement les juftes refléxions
que l'on fait fur ce defordre,
& de vouloir qu'on fuprime
une verité ſi importante au bien
du monde ?
Si Hypocrate a efté l'autheur
de la Saignée , je fuis feûr qu'il ne
l'a pas efté de l'abus qu'on en
182 Extraordinaire
fait aujourd'huy , & que ce n'eſt
pas par l'effufion de noftre fang
qu'il a merité la qualité de divin,
puis qu'il ordonne , avant que
d'ouvrir la veine , d'avoir égard
à l'âge, aux forces , au climat, &
à la faifon . Les Arabes , les Grecs,
les Latins , & les plus éclairez des
autres Nations , ont toûjours déferé
à fon fentiment, & je ne vois
point de raifon qui nous oblige
de le recevoir , & qui nous dif
penſe en meſme temps de le
fuivre.
•
Elevez vous tant qu'il vous
plaira contre les Inveſtigateurs
des Spécifiques , déchaînez-vous
contre les Purificateurs du fang
corrompu, & contre les Scrutateurs
des mouvemens de la Na.
ture ; que font- ils , que nos Andu
Mercure Galant. 183
ciens n'ayent fait , & que nous
ne devions faire ? Voulez - vous
eftre le dernier à reconnoiftre les
imperfections de noſtre Art , &
fermer les yeux à la lumiere qui
fe préfente pour en diffiper les
erreurs ?
Il y a longtemps , Monfieur,
que la connoiffance des tempéramens,
la divifion, & la définition
de nos maux, enchantent les efprits.
Cette vaine oftentation
n'eft plus de faifon , il faut du folide
pour les fatisfaire ; & fi l'expérience
ne fe hafte de venir au
fecours de la ' raifon , ou pour
mieux dire du galimatias , qui eft
le feul fondement de noftre caractere,
la ruine de noftre réputation
eft inévitable .
Puis que la conduite du Me18.4
Extraordinaire
decin Anglois eftoit des plus ré
gulieres , & que le monde fe
loüoit du fuccés de fon Remede,
il est de noftre prudence & de
noftre intérelt , de ne parler jamais
ny de l'un ny de l'autre. S'il
n'a pas fait tout ce qu'il pouvoit
faire en faveur de fes Malades,
vous fçavez , comme moy , que
la Saignée en a efté la caufe , &
qu'il a toûjours fait des coups de
Maistre, quand il a efté dans une
pleine liberté d'agir.
Paffons , je vous prie , fous
filence , les Sucs de Pervenche,
les Panacées, les Sudorifiques , les
Extraits de Génievre, les Acides,
& les Alkalis , puis que ces Remedes
ont leur bonté ſpécifique,
qu'ils communiquent toûjours
aux fujets capables de la recevoir.
du Mercure Galant.
185
Pour faire de juftes refléxions fur
la fréquente Saignée , c'eſt contre
fes defordres , Monfieur, que
Mous devez faire valoir voſtre
zele, & non pas contre la fageffe
des Aimaphobes de l'Antiquité
que vous confulteż , & c'eſt fur
voftre enteftement que vous devez
yerfer des larmes ; car où eft
la raifon de prétendre qu'il faille
tirer tout le fang des veines pour
en ofter la plénitude , que cette
cruelle effufion foit falutaire à la
Nature, & qu'elle puiffe, en luy
donnant le coup de la mort , la rétablir
dans la liberté de fes fonctions
?
Je n'avance rien de mon chef,
Monfieur , c'eſt voſtre doctrine
toute pure, qui eft, & qui fera à
jamais l'horreur de tous les Sie-
Q. d'Octobre 1682.
186 Extraordinaire
cles , puis qu'elle heurte directement
l'inclination que nous
avons pour la vie . Il ne faut que
lire, pour vous en convaincre, le
Traité de la Tranſpiration des
Humeurs, qui eft en reputation
chez tous ceux qui en conçoivent
le mérite. C'eft ce Traité,
qui par la pureté de fa lumiere a
diffipé mes erreurs , qui font les
voftres, en expofant à mes yeux
les fuites funeftes de cette Saignée,
qui eft le feul Spécifique
de nos jours , & en établiffant
une méthode oppoſée à la noſtre,
& foûtenue des legitimes fentimens
de nos Maiftres , qui n'ont
inventé les Bains, les Eaux miné.
rales , les Etuves, & les Sudorifiques
, que pour purifier le fang
dans les veines , en faifant tranfdu
Mercure Galant.
187
pirer les humeurs qui peuvent
l'altérer , & déregler le jufte
tempérament des vifceres . Mais
ce qu'ils n'ont pû faire par ces
Remedes pour parvenir à la perfection
de leur idée , le Sieur
Cufac , qui eft l'Autheur de ce
Traité , le fait par fon Efprit de
Vin compofé , en attirant par
tranſpiration la corruption , non
feulement des veines , mais meſ.
me de toutes les parties du corps ,
& c'eft par cette voye innocente
& inconnue à la Medecine , qu'il
guérit l'Apoplexie , la Paralyfie,
la Pleuréfie la Fluxion fur la
Poitrine , les Fiévres de toute
efpece , lé Cours de ventre , la
Dyffenterie , & genéralement
toutes les maladies dont les hu
meurs font en mouvement .
Qij
188 Extraordinaire
++
Il n'eft befoin, Monfieur, que
d'un peu de docilité pour fe rendre
à la folidité de ſes raifons, &
à la realité de fes expériences, &
pour tirer de grands avantages
de fa conduite , qui eft la plus
conforme qui fuft jamais aux def
feins de la Nature, puis qu'il eft
vray que la tranfpiration , qu'on
néglige, eft le plus effentiel & le
plus utile moyen qu'on doit employer
pour fon foulagement.
Si ce moyen euft efté connu
de nos Peres, la Medecine feroit
aujourd'huy en quelque maniere
la Science de tous les Hommes
puis qu'il n'eft befoin que d'un
quart d'heure pour s'inftruire de
la nouveauté de ce Remede, &
de fon application aux fujets capables
de guérir par la voye de
7
du Mercure Galant. 189
•
la tranfpiration , laquelle n'eft pas
moins neceffaire à nos Malades,
que la refpiration l'eft à tout le
monde.
Rendons -nous , Monfieur , à
l'importance de cette verité ; renonçons
à la vanité de nos maximes.
Je fçais bien que la fréquente
Saignée fait vivre le Medecin
, mais puis qu'elle donne la
mort aux Malades , il n'eft pas
jufte d'en continuer l'ufage , ny
de regler nos fentimens fur nos
intéreſts , pour faire fortune avec
un Art qu'on ne peut entendre
qu'imparfaitement , parce qu'il
n'eft étably , fuivant Platon &
Gallien , que fur le foible fondement
de la pure conjecture , laquelle
ne peut eftre prife que
pour une connoiffance impar190
Extraordinaire
faite & moyenne entre la Science
& l'Ignorance . Cela eftant , que
peut- on fe promettre de nos ju
gemens ? Pouvons, nous les défendre
que par des affertions
trompeuſes, & par des axiomes ,
qui font & qui feront à jamais
conteftez dans nos propres Ecoles
, parce qu'il eft du bon fens
de donner peu à l'autorité, beau,
coup à la raiſon , & tout à l'expérience?
La Grenade & l'Aune , qui
eftoient les Mots des deux Enigmes
d'octobre , ont donné lieu aux Madrigaux
que je vous envoye.
du Mercure Galant. 191
I.
Our réjouir le coeur de l'aimable
Po
Nannon,
Pour
J'employois tour-à- tour l'Orange & le
Citron,
Sans pouvoirfoulager cette illuftre Ma
lade;
Vous luy rendites le repos,
En furvenant fort à propos,
Galant Mercure, avec une Grenade .
CH
Mad. DUCHE' , du Quartier
de S. Nicolas des Champs.
II.
Hacun fe doit mefurer à fon Aune,
C'est le Proverbe , & toûjours je
m'en fers.
Quoy qu'en tous lieux on m'exhorte , on
me prône,
Chacun fe doit mefurer à fon Aune.
Fe laiffe la Mercure defon Trône
Nous prononcer des Oracles divers;
Chacun fe doit mesurer àfon Aune ,
G'eft le Proverbe, & toujours je m'en .
fers.
Le Beau Seigneur de Pontoife,
192
Extraordinaire
III.
E n'ay point crû jufqu'à préfent
ne Mercure pust i bienfaire
Un énigmatique Préfent,
Que je n'en puffe apprendre aisément
le myftere;
Mais je ne le connoiffois guére.
Son Fruit nouveau ,
Dans mon cerveau,
A fait autant de violence,
Qu'on a ven faire defracas
Par les Grenades de la France,
Dans lesVilles de maints Etats.
DIEREVILLE, du Pontlevefque.
IV.
Vais! qu'est-ce donc que cette
Enigme?
Fay beau refver à chaque Rime,
Je ne puis pas la deviner,
La cervelle à lafin pourroit bien me
tourner.
Ofy du jeu lors qu'il tourmente!
Fetrouve enla lifant mille Mots diférenss
Etlors que quelqu'un me contente,
du
Mercure Galant. 193
Et que je crois avoir attrapé le vrayfens,
Mercure un peu plus loin me fait voir
mon becjaune;
A
m'obstiner je ne
gagneray rien.
Mafoy, jecroy que jeferayfort bien
De ne me plus mesurer àfon Aune.
L
V.
Le mefme.
Orsqu'un Rhume fâcheux me rend
prefque malade,
Et quej en ay la bouchefade,
Fufqu'à n'enpas dormir ny les jours, ny
les nuits,
Toy qu'on tient la mérvelle & le charme
des Fruits,
Viens vifte à mon fecours, prétienfe Gre
nade.
C
RAULT, de Rouen.
V I.
Onnoiffeurs, ou non Connoiſſeurs,
Depuis l'Ocean jufqu'au Rhône,
Mercure àfes Explicateurs
En donne tout le long de l'Aune.
La Future Procureufe
d'aupres Bernay.
R Q. d'Octobre 1682.
194
Extraordinaire
Sanse
VII.
Ans- doute vous tenez, Camille,
Cette Grenade difficile
Que Mercure en ce mois vient de com
muniquer.
Si les Oracles font fidelles,
La Pomme d'or ne peut manquer
A laplus charmante des Belles.
DROWART DE ROCONVAL,
de la Porte S. Antoine.
T
VIII .
Oûjours fouvient à Robin de fes
Flûtes,
Si ne fçauriez de tout point oublier,
Quoy qu'ayez chefcouronné de Laurier,
L'Aune avec quoy dans le bon temps
parutes. L'Habitant L'Habitant en efprit du
Po
Pré S. Gervais.
IX .
Ourfoulager un coeur malade,
Pour entretenir lafanté,
Et pourfortifier un estomach gasté,
Rien n'eft meilleur qu'une Grenade.
Mad. MaNTES , de la Ruë
Jean de l'Epine.
9
du Mercure Galant. 195
X.
Eftime le Fruit précieux
Dontfefert l'aimable Pomonne,
Pour charmer le coeur par les yeuxs
Mais pour celuy que Mars nous donne,
Je n'enfuis guére curieux ;
Quoy quefon nomfoit (périeux,
Ibabat ceux qu'il touche, & n'épargne
perfonne.
Ainfifans faire icy lefin,
Aille en Alger, de la Grenade
Entendre qui voudra la redoutable aubade,
F'en trouveray dans monJardin. "
C. HUTUGE , d'Orléans ,
demeurant à Metz .
XI.
NEvousplaignez pas de Mercure,
Il trafique avec loyauté.
Tout ce qu'il vend doit avoir la bonté,
Puis que fon Aune a la grande mefure.
Rij
196
Extraordinaire
Q
XII.
Velle eft cette Thémis que par tout
on révere,
Douce aux uns quand ilfaut , mais aux
autresfevere,
Qui calme les debats des Petits & des
Grands? NO
T
C'est une Aune qui prefte à tous ce bon
office,
Et quifans intereft leur rend bonne juftice';
Mais qu'il en vient fouvent des effets
diférens!
C'eft la mefme Thiémis qui divife les
Freres,
La Femme & le Mary, les Enfans &
A
les Peres,
Les Pauvres, les Aiſez, lesJeunes & les
Vieux,
La Coquete, la Prude, & les Religieux.
Mais d'où vient ce grand mal ? c'eft de
ce qu'on mefure
Tout le monde àfon Aune, & qu'onluy
fait injure. GYGES , du Havre.
du Mercure Galant.
197
M²
XIII.
Ercure, il eft bien vray que je vous
accufois tr
De m'avoiroubliée, & lors je m'abufois,
Ayant reçen de vous cette belle Grenade.
Vousfçavez mon befoin, & que j'estois
malade.
Fe lafuis encor en effet.
Je vous remerciray Me cure,
Tant que vous ferezfatisfait:
Vous avez obligé LA BELLE NOURRITURE
Du Havre.
XIV .
Ercure, à préfent je meflate
MED'eftre au nombre de vos Amis,
Comme je me l'eftois promis.
Vous n'obligez pas une Ingrate,
Car je me pique defçavoir
Mefurer un bienfait à l'Aune dudevoir.
La mefme.
R iij
198 Extraordinaire
LA
X V.
Es goufts font diferens dans le fiecle
où nous fommes,
L'on en voit prefque autant que l'on ren-
་
contre d'Hommes.
. Pourmoy j'aime pour tout ragouſt
Les empourprez pépins d'une fraîche
Grenade .
Il n'est jamais viande qu'à gouſt
Un Sain Pexpérimente, auffi- bien qu'un
Malade.
C
DE LA TRONCHE , de Rouen.
XVI .
Hafier les Enfans eft l'un de mes
emplois,
On me coupe, on mefend, on me rompt,
on me perce,
Onfait de moy Baftons, Taille, Aune)
Toife, Perche,
Et ne fait pasgrand feu qui n'aguére
de bois.
Le Manan de la Belle Etoile,
Rue S.Antoine .
du Mercure Galant. 199
LYON
Pourb
XVII.
Our bien ragoufter um Malade,
Les Mets les plus exquis me femblent
Superflus.
Pourmoy, je ne veux rien de plus
Que lefeul jus d'une Grenade.
-GIRAULT, de Paris.
XVIII.
Ejour de Sainte Elizabeth
Je reçen de vous un Bouquet,
Galant Mercure,
Et je vous jure
Qu'eftant de malpres de mourir,
On me vitfi vifte quérir,
Qu'à l'odeur de voftre Grenade
Fonefusplus du sont malade.
La Spirituelle E. DELARIVIERE,
de la Rue des Carmes .
XIX.
4
M Ereuros crois-in qu'un Malade
Seprolonge lavie, & brave le trepas,
Par la vertu de la Grenade?
Non, pourmoy je ne le crois pass
R iiij
200 Extraordinaire
Mais ce genéreux Vin de Beaune .
Peutfaire triompher du Sort,
Sacharmante liqueur bannit la couleur
jaune.
Veux-tu forcer la vie à furmonter la
mort?
Prens fouvent de ce réconfort,
En t'en donnant le long de l'Aune.
DESAINTZ, de Rouen.
X X.
Depuis quelque temps aguerrie,
Fentensfans m'effrayer tonner l Artil-
Lerie,
Et d'une Bembe en l'air je crains peu
les éclats .
Comment donc, foit ditfans bravade,
Mercure, ne pourrois-je pas
Reconnoiftre voftre Grenade ?
Sca
M. C. Epoufe du Commiffaire
d'Artillerie d'Ipre.
XXI.
Cachez, Galant Mercure, & noble
Ambaffadeut
Que ma Mufe eftoit fort malade,
du Mercure Galant. 201
Et dansla derniere langueur,
Au momentde voftre ambaſſade;
Maisdans le mefme inftant elle a repris
vigueur
A l'aspect de voftre Grenade .
Lapourpre l'aigre- doux de fes nombreux
pépins,
Sont pourles maux de coeurdes remedes
Q
divins.
XXII,
POLYMINE.
Ve l'on doit eftimer la Grenade,
un Préfent
Qu'en ce mois Mercure vient faire!
Quiconque fans raifon foûtiendroit le
Asscontraire,
Sçauroit peut ce que vaut ce Fruit tont
excellent.
Entre les autres Fruits , c'eſt un petit
Monarque,
Sa tefte enporte inceffamment
Laplus brillante marque,
Sans recevoirjamais le moindre changementar
202 Extraordinaire
Car l'écorce qui l'environne,
Reçoit l'eftre avec la Couronne,
Enfermant dans fon fein mille charman's
Rubis,
Dont les vertus n'ont point deprixes
Maisfurtout on en doit estimer l'origine,
Puis que ce Fruit a le bonheur
De fe voir comparer à l'illuftre Danphine
Pour laquelle LOUIS témoigne tant
d'ardeur.
ALCIDOR, du Havre.
XXIII
D Amon trifte &pensif,faiſant rous
fes efforts
Pour connoiftre le Mot de la feconde
Enigme;
Quoy que de fon efprit on faffe grande
eftime,
Cependant il n'en pût penétrer les reffarts,
Il la trouvoit dansfa penfée
Ingénieufe, embaraffée,
Pleine d'admirables détours;
du Mercure Galant . 203
3
Mais pour trouverfon Mot, ilfalloit du
Secours.
Il en alla chercher chez l'aimable Climene,
Qui mit bientoft fin àfa peine;
Carfans le tenir enfufpens,
Luy Voyant le reint pâle & jaune ,
Elle luy dit ; bé quoy, Damon perd- il le
fens,
Pour ne pas deviner que l'Enigme eft
une Auner
XXIV.
Le mefine.
Ene veux que de la douceur.
Mereure, donne ta Grenade
A quelquelangoureux Malade,
Pour luy ravigoter le coeur.
Mad.Du LORY, à l'Anagramme
Libre d'amour, de la Rue du Bac.
XXV .
S ' jefuis dégoufté, fi je deviens malade,
Quand j'ay trop mangé de Salade,
Le doux jus de Bacchus me releve le
coeur,
204
Extraordinaire
Pomone avec les Fruits, fuffent-ils
Grenade,
Ne me fçauroitfournir cette aimable
Ο
Liqueur.
L'Albaniſte de Rouen.
XXVI.
N vous connoift , Mercure, an Pré-
Sent que vousfaites:
A moins qu'eftre puiſſant tout autant
que vous l'eftes,
On ne fait point de pareils coups;
Car enfin, qui pourroit en Hyverfans
bravade,
Si ce n'eft , ou le Diable, où vous,
Faire trouver fur l'Arbre encore une
Grenade?
Le Demy Flamand d'Ipre .
XX VII.
Nousdevons avoir de l'eftime
Et de l'amourpour le Prochain,
Et mefme luy prefter la main,
Si par quelque malheur il tombe dans
le crime;
Mais loin d'agir ainsi, nous voyons en
tous lieux
du Mercure Galant. 205
Que le Médifant, l'Envieux,
Tout gangrené qu'il eft, répandfa bile
* jaune
Sur l'Innocent, le Vertueux,
En le mefurant à fon Aune.
Le Réclus de Rouen.
XXVIII.
N vient mepréfenter, lors que je
fuis malade, ON
Des Juleps, des Bouillons , & des grains
de Grenade ;
Et moy je n'en prens point, je ris du
Medecin,
Et pour mefoulager, je ne prens que
du Vin.
S /
G. ou l'Indiférent , de la Ruë
de Richelieu.
XXIX.
Ije n'ay le gouft malade.
Je puisjurer millefois
Que jefens une Grenade
Dans les Vers du dernier Mois.
F. LE MAIRE, de Saumur.
206 Extraordinaire
pom
X X X.
Our moy, je ne voy pas quel est voftra
Meftier;
Vous eftes un Marchand, du moins chacun
le prônes
Mais fic eft un Marchand Fruitier,
Qu'avez- vous àfaire d'une Aune?
G. FREDIN, à l'Anagramme,
Unfier Génie defeu, de
Pontoife.
XXXI.
E parcourois le tour d'un ſpacieux
LⓇ
fardin,
Mefaifant un plaifir de lire les Ouvrages
Et les Traductions que le fçavane
Bardin
A faites fur lesfaintes Pages,
Quand tout à coup jefus charmé
De l'aspect innocent des Aftres de la
Terre ,
Qui fefont admirer dans l'éclat d'un
Parterre,
Dont l'odorat refte embaumé.
du
Mercure
Galant.
207
03
Fapperceuprefquefous ma main
La Fleur qui de nos Roys les Armes nous
expofe,
Le Laurier, le Baume , & la Rofe,
La Fleur d'Orange , & le faſmin,
La Tubéreufe, & lafonquille,
Ces Fleurs dont la beauté chez les Mo
narques brille.
*43
F'enfus le Spectateur, & tout à mon
loifir
Fen gouftay l'honnefte plaifir,
Car cespudiques Conquérantes
Firent voir à mes yeux cent beantez
diférentes.
&3
Mais ce qui lors plus m'enchanta,
Et ce qui mon pallais tenta
Dans lefort de la promenade ,
C'est un Fruit noble & couronné,
De mille Rubis boutonné,
Que l'on appelle une Grenade .
L. BoucHET, ancien Curé
de Nogentle Roy.
208 Extraordinaire
25525-52255 525222
Sur ce qu'on demande le Portrait
d'un Hommeparfaitement heurenx.
IL
L fe fait des Portraits achevez
en diférentes manieres , enPeinture,
Gravure, Cire, Sculpture, en
Paſtel & en Mignature. C'eſt en
cette derniere façon que je prétens
contenter le Mercure fur fa
demande. Pour l'accompliffement
de ce deffein , je ne puis me
fervir d'un Pinceau & d'une meil
leure main , que de celle qui a
formé toutes chofes fur le modelle
de fon Idée , & qui a creé
l'Home àfon image&ſemblance.
Cet excellent Ouvrier a prévenu
du Mercure Galant. 209
noftre curiofité fur les Queſtions
que nous aurions à propofer au
fujet de ce Difcours . Il a decidé
des objets, qui pourroient y faire
naiftre un doute raifonnable dans,
le choix & la preférence, en don.
nant l'exclufion à ceux dont les
aparences trompeufes & éblouiffantes
pourroient nous furprendre
, & nous découvrant tout ce
qu'avec raifon & verité on devoit
eftimer propre à l'établiffement
d'un folide & entier bonheur.
Il n'eft donc befoin icy que
de raporter nuëment fes paroles,
qui tracent le plus beau Portrait
d'un Homme parfaitement heureux,
que toutes les Langues, les
Plumes, & les Pinceaux de l'Uni
vers,ne fçauroient décrire ou dépeindre.
Ces paroles font , Les uns
Q. d'Octobre 1682. S
210 Extraordinaire
ont mis la Beatitude dans les richef
fes, d'autres dans les bonneurs , ceuxby
dans les plaifirs ; & tous unanimement,
chez les Anciens prophanes,
ont eftimé pourtres- heureux , les Gens
qui poffedoient enfemble ces avantages
, mais cejugement eft vain. Heureux
uniquement le Peuple , qui faifantun
bon ufage des graces du Ciel,
en mérite la protection , & dont le
Seigneurfoit connu le Dieu.
Les uns ont mis le bonheur de la vie
A nepoint fentir de chagrin,
Ny de tourment , de foucis, ny d'envie,
De defirs élevez pour la Gloire, ou Sylvie,
Maisfeulement à boire de bon Vin.
Pour moy, je ne connois que l' Amour, on
la Gloire,
Que les Héros & les Amans,
Quife difputent la victoire
"Aremporter de plus heureux momens.
du Mercure Galant. 2TT
Beaucoup mettroient dans leur durée
Lefolide & parfait bonheur,
Mais lapoffeffion en eft mal affurée,
Et fait naître fouvent un excés de dou
leur.
Dans cet état d'inconftance & de peine,
Où done chercher ce qu'on ne peut tronver?
Travailler pour le Ciel , tâcher de fe
fauver,
Onfe tire
par là de la mifere humaine.
C'est l'unique félicité
Qu'on peut s'établirfur la Terre.
Le refte n'eft que vanité ,
Auffi fragile que le Ferre.
LE MARQUIS D'ALLY .
S ij
212 Extraordinaire
$2522-5525522-2555
EXPOSITION D'UNE
premiere Ecriture Univerſelle.
May
A derniere Lettre vous
ayant expliqué en abregé,
la diférence des deux méthodes,
dontjejuge qu'on peut dreffer le
Dictionnaire Univerſel , je me
trouve obligé de vous raporter
des modelles , ou au moins des
échantillons de l'une & de l'autre
, contre l'intention que j'a.
vois euë d'abord de ne point en.
trer dans ce détail . Vous ne pourriez
fans cela affez bien connoître
leur diférence , & elle eft d'autant
plus neceſſaire à fçavoir, que
du Mercure Galant.
213
ces deux méthodes produifent
par leur diverfité deux fortes
d'Ecritures, au lieu d'une que j'ay
propofée jufqu'à ce jour , mais
ne vous attendez pas à voir dans
ces échantillons l'extrait d'une
Ouvrage achevé , ce n'eft que
l'abregé d'une ébauche , & autant
court qu'on le peut faire
d'une Matiere fi ample.
Je vous ay dit que la Méthode
fimple & commune de dreffer le Dictionnaire
, attribuoit un Chifre diférend
à chacun de fesmots ; & la mif
térieuſe, un meſme Chifre à plusieurs.
Il s'agit donc préfentement
de
voir comme cela fe peut faire , &
fur tout quel est l'air & le tour ingénieux
qu'on peut donner à la
méthode commune. C'est
C'est par
elle que je dois commencer
l'ex214
Extraordinaire
par
preffion des variations des mots.
Cefera donc elle auffi que je
commenceray l'expreffion des
mots mefmes. Et comme ces
deux expreffions font diférentes
de celles qui forment , & qui accompagnent
l'autre Dictionnaire
, je les mettray`de fuite , afin
que vous ayez du moins en fon
entier une de mes Ecritures Univerfelles
avant la fin de cette
Lettre.
Deux Avertiffemens doivent
préceder mon entrée en matiere.
Le premier , qu'il ne faut pas
prendre à la rigueur la diſtinction
que j'ay établie entre mes deux
méthodes. Quand j'ay dit que
la commune attribuoit un nombre
diférend à chaque mot du
Dictionnaire , j'ay entendu feuledu
Mercure Galant.
215
ment à chaque mot primitif, ou
aprochant du primitif,parce que
les mefmes Chifres qui fervent à
exprimer ces fortes de mots , fervent
encor à marquer les mots
numéraux ,fans queje m'en puiffe
défendre ; ceux des Lieux & des
Perfonnes celébres , dont la gran.
de quantité , & le peu d'uſage,
demandent à faire bande à part;
ceux des parties invariables du
difcours , ceux des Proverbes , &
- beaucoup d'autres encor , pour
les raifons qui s'expliqueront
dans la fuite .
Le fecond Avertiffement, eft
que j'exclus du Dictionnaire les
fubftantifs dérivez des mots primitifs
, leurs adjectifs , & leurs
adverbes. Tels que font à l'égard
de ce nom Pere , les dérivez , pa216
Extraordinaire
ternité, paternelle, paternellement. Et
à l'égard du verbe aimer, amour, les
dérivez aimable, aimablement . Et la
caufe de cette exclufion vient de
ce qu'il n'y a point de nom primitif,
ou de verbe qui n'ait de ces
dépendances , ou qui n'en puiffe
avoir , l'un n'eftant pas plus propre
à les produire que l'autre , ce
qui obligeroit le Dictionnaire
Univerfel qui doit traiter également
les chofes egales à une répetition
continuelle , & par conféquent
importune . J'ajoûte encor
tous ces mots au rang des variations
directes , & j'y donne une
regle generale pour les marquer
une fois pour toutes , comme j'ay
propofé de faire à l'égard des diiminutifs
, & des augmentatifs;
mais afin qu'il n'y ait pas
lieu de
reproche,
du Mercure Galant. 217
reproche , de ne point voir dans
un Dictionnaire Univerfel plu
fieurs fortes de dictions qui fe
trouvent dans les Dictionnaires
particuliers , je mets toûjours à
la fuite de chaque mot primitif
ou abfolu , les mots dérivez avec
les diminutifs , & les augmenta.
tifs , autant que l'ufage de noftre
Langue m'en fournit , ce que les
autres Langues pourront faire à
cette imitation fans
> pourtant
leur attribuer non plus que moy
des expreffions particulieres . Le
retranchement de ces mots , apporte
une abréviation confidérable
à ce Dictionnaire, & il ne faut
pas fe perfuader , comme j'ay dic
ailleurs , & comme on verra, que
pour y employer de grand nom
bres il en foit plus ample , puis
Q. d'Octobre 1682. T
218 Extraordinaire
que cet employ n'aboutit qu'à
une plus claire diftinction entre
fes expreffions , & qu'à un plus
jufte rapport entre celles qui
font de meſme nature . Je viens à
leur divifion .
Echantillon du Dictionnaire
Univerfel, fuivant la
méthode
commune.
PREMIERE PARTIE.
CE
E Dictionnaire eft une extenfion
de celuy dont j'ay
donné le projet par ma Lettre de
voftre Extraordinaire XVII . Je
le divife en trois Parties . La premiere
que voicy , contient les articles
, les pronoms , & les noms
du Mercure Galant.
219
tant principaux que fubalternes
des Eftres , non compris ceux qui
fuivent , & de plus elle contient
les verbes . La feconde exprime
les noms des nombres qui demeurent
en nature , & qui ne fignifient
rien d'étranger . Et la troi.
fiéme enferme les noms propres
des Lieux & des Perfonnes , les
parties invariables du Difcours ,
& les Proverbes . Chaque chofe
avec les
dépendances,
J'ay dit dans ma derniere Let
tre , que le Dictionnaire Univerfel
n'avoit aucune enfeigne qui accompagnaft
fes Chifres , & qu'il n'y
avoit pourtant point de caractere
dans l'Ecriture Universelle , qui n'en
euft une. Ainfi , Monfieur , vous
jugez bien qu'encore que je repréfente
dans le Dictionnaire les
Tij
220 Extraordinaire
expreffions toutes nuës , il ne faut
pas laiffer de les fupofer accompagnées
, au moins d'une enfeigne.
Sa divifion en trois parties ,
dont la premiere & la deuxième
font indifpenfables , comme eftant
formées des mefmes nõbres
par neceffité , ainfi que la troifiéme
par raifon de bienféance
demande qu'il y ait quelque chofe
qui les diftingue , & ce font ces
enfeignes par leur diférente fitua
tion . L'enfeigne de la premiere
partie , eft inferée entre fes chifres
; celle de la feconde , eft inferée
& deffous , ou feulement
deffous ; & celle de la troifiéme,
eft inferée & deffus , ou feule.
ment deffus.
Ces diverfes fituations d'une
mefine enfeigne, font la premiere
didu
221 MercureGalant .
diſtinction de més expreffions ;
& quoy que cette diftinction ne
foit pas marquée dans le Diction
naire , elle doit l'eftre dans l'efprit
pour ne pas confondre une de
fes parties avec l'autre , outre
qu'on ne peut employer aucune
de ces expreffions qu'elle ne foit
revétuë de fes formes , je veux
dire , qu'elle n'ait des marques
qui la diftinguent de fes compagnes
.
Vous jugez bien encor , Mon.
fieur , que par l'enfeigne inferée
entre les chifres , j'entens entre
les chifres primitifs & les chifres
auxiliaires , fuivant le partage
que j'en ay fait dans ma derniere
Lettre , & fuivant la neceffité de
leur affociation à l'égard de tout
ce qui fe décline , & de tout ce
Tiij
222 Extraordinaire
qui fe conjugue.
que
Supofant donc pour marque
de cette premiere partie l'enfeigne
inferée entre ces deux fortes
de chifres , je la fubdivife en expreffions
d'un chifre feul , de
deux , de trois , de quatre & de
cinq. Tous chifres primitifs, puis
le Dictionnaire n'en contient
point d'autres ; & je ne vais
pas plus loin , parce que je me
fuis apperçeu que les nombres de
fix chifres confécutifs , caufoient
un
éblouiffement propre à embaraffer
l'Ecrivain , & l'Interprete,
ce qui s'accordoit mal avec
une Ecriture qui ne doit rien avoir
que d'aifé , & qui doit eftre
éloignée de tout danger de bé.
veuë.
Les nombres ou chifres fimdu
Mercure Galant. 223
ples , fignifient les articles , & les
pronoms perfonnels avec quelques
autres , fuivant le Chapitre
préliminaire du Projet ; & de plus
ils fignifient par privilege , neuf
verbes de l'ufage le plus commun
des Langues , ces verbes ne demandant
pas des expreffions
moins courtes à caufe de leur fréquent
retour , que les pronoms
& que les articles .
Les nombres de deux chifres
expriment les autres pronoms ;
ceux de trois chifres marquent les
noms principaux des Eftres , avec
leurs fubftantifs , ou noms de qua
lité , leurs adjectifs , & leurs adverbes
comme j'ay dit.
Les nombres de quatre chifres ;
fignifient les noms fubalternes
des Eftres , c'est à dire , les qua
Tiiij
224 Extraordinaire
tres
que
litez qui fuivent leur nature aucelles
qui accompagnent
leur nom , telles que font infinité,
éternité, immenfité, à l'égard de
Dieu ; les especes & les individus
en quoy on les divife , les parties
qui les forment , ou qu'on leur
attribuë , & enfin tout ce qui
les regarde dans l'effence , & dans
le propre.
Ces mefmes chifres marquent
encor le gros des verbes , & il ne
faut pas s'imaginer que ce double
employ , ny le triple des chifres
fimples, apporte de la confufion ,
ou de l'équivoque dans cette
Ecriture. Les chifres auxiliaires
qui fe joignent à ces primitifs,
fçavent trop bien y mettre la diférence
qui est neceſſaire , pour
les bien diftinguer.
du Mercure Galant . 225
Enfin les nombres de cinq chifres
expriment les noms verbaux ,
comme Createur, Creatrice , Creature
, avec leurs fubftantifs déri .
vez , & avec les adjectifs du
verbe .
"D
Voila quelle eft la diftribution
de cette premiere Partie ; & voicy
un Echantillon de fon détail ,
& le commencement du Dictionnaire
.
1, Signifie l'article définy au
genre mafeulin , ou le. 2 , le fignifie
au genre féminin , ou la. 3 , au
genre neutre , commun , & libre,
ou le.
4, Signifie l'article indéfiny ,
au mafculin , ou un. 5, le fignific
au féminin, ou une ; & 6, au genre
libre , ou un.
7, Signifie au maſculin l'article
226 Extraordinaire
double ou le pronom , l'un l'autre.
8 , le fignifie au féminin , ou l'une
l'autre ; & 9. au genre libre , ou
l'un l'autre.
De plus 1 , fignifie le premier
pronom perfonel je. 2. le ſecond
tu. 3 , le troifiéme il. 4, le pronom
qui , ou lequel pour la perfonne .
5 , pour la chofe. 6 , pour les deux .
7, le
pronom perfonne . 8 , choſe.
9 , rien.
De plus encor , 1 , fignifie le
verbe eftre. 2, le verbe avoir. 3,
devoir ou falloir. 4, penſer. 5 , dire.
6, faire. 7, fçavoir. 8 , pouvoir. 9,
vouloir.
Il y a icy trois remarques à
faire. L'une , que je diftingue les
trois genres des articles par les
chifres primitifs , ce que je ne fais
à l'égard d'aucun autre adjectif,
-
du Mercure Galant,
227
A
leur fréquent retour m'ayant
obligé à cette abréviation de
leurs caracteres . La feconde re
marque , eft que j'attribue les
trois genres diftincts aux pronoms
perfonnels , auffi - bien qu'à
tous les autres , & quej'en réſerve
l'expreffion aux chifres auxiliaires
; & la troifiéme, que je ne don
ne point de verbes négatifs , ou
oppofez à ceux que je viens de
rapporter , parce que la plupart
n'en ont point ; & que d'ailleurs
ils font exprimez une feconde
fois par d'autres nombres dans¨
le cours de ce Dictionnaire , ne
feïant pas mal à des verbes d'un
fi fréquent ufage , d'avoir deux
expreffions ; la feconde fera accompagnée
de tout ce qui leur
manque icy.
228 Extraordinaire
J'ay dit que les nombres de
deux chifres exprimoient les autres
pronoms. Voicy ceux d'interrogation.
10 , fignifie , qui ? qui eſt - ce ?
qui eft-ce qui ?
zo , qui eſt- là ? qui vas là ? 30,
quel ? lequel ?
40 , qui , ou lequel des deux , de
l'un ou de l'autre?
jo, quì, ou lequel des trois ?
60 , le quantiéme 2 70 , de quel
Pais? 80 , de quel Famille ? 90 , de
quelle Religion ?
11, fignifie, mon , ou , le mien .
12 , noftre, ou , le noftre.
13.14 , de mon Païs. 15 ,
ma Famille .
de
16 , de ma Religion . 17 , de
noftre Païs . 18 , de noftre Famille,
19, de noftre Religion .
1
du Mercure Galant . 229
21 , fignifie , ton , ou , le tien. 22 ,
voftre, ou , le vostre.
23 , -24 , de ton Païs , &c.
27, de voſtre Païs , & c .
31, fignifie, fon , ou , le fien . 32,
leur. 33,34 , de fon Païs , & c .
41 , fignifie, un , l'un. 42, un certain.
43 , quelque , quelqu'un .
44, ce, cet. 45, ledit. 46 , le fufdit.
47 , l'approchant . 48 , le femblable,
le pareil, 49 , mefme , le
mefine.
51 , fignifie, autre , un autre. 52 ,
certain autre. 53 , quelqu'autre.
54, cet autre . 55 , celuy - cy . 56, celuy-
là . 57 , l'éloigné . 58 , le dif.
femblable , le diférend. 59 , l'op.
pofé , le contraire.
61 , fignifie , quiconque , qui
que ce foit qui, & c.
J'acheve de remplir les nom230
Extraordinaire
bres de deux chifres du refte des
pronoms, & j'en forme quelques.
uns à l'imitation des autres, pour
l'abréviation , & pour l'embelliffement
de l'Ectiture & de la
Langue Univerfelle ; & fi j'ay
laiffé en blanc les nombres 13 , 23 ,
& 33 , c'eft que je n'ay fçeu quelle
fignification leur donner , qui
leur convint bien. Surquoy,
Monfieur , vous obferverez , s'il
vous plaiſt , qu'une de mes principales
regles dans la conduite de
tout ce Dictionnaire , c'eft de proceder
par neuf, & par trois ; & de
renfermer entre les parties de
chaque ternaire , quelque forte
de rapport ou d'oppofition , afin
de tranſmettre plus aifément l'i
dée & le fouvenir de mes expreffions
à l'imagination , auffi - bien
du Mercure Galant.
231
je
qu'à la mémoire. De forte que
laiffe fouvent des chifres vui
des , parce qu'il ne fe préfente
rien de propre à les remplir , ou
bien que ce qui fe préfente, peut
eftre mieux placé ailleurs que là.
Les noms fuivent les pronoms,
& j'exprime les principaux des
Eftres par trois chifres , comme
il a efté dit.
101 , fignifie Eftre , avec fes dé
pendances , effence , effentiel , effentiellement.
102, fignifie fubftance,
avec les fiennes , fubftantiel , fubftantiellement
. 103 , fignifie efprit,
Spirituel , Spirituellement . Trois
noms primitifs , communs à Dieu
& à Ange.
104 , fignifie Dieu, Divinité, divin
, divinement. 105, & c.
232
Extraordinaire
III , fignifie Dieu , Faux - Dieux,
avec les dépendances , qui font
auffi divinité, divin , divinement.
112, fignifie Déeffe , avec les fiennes
, qui font les mefines que les
précedentes. Surquoy il eſt à remarquer
que je diftingue par
tout les dépendances des deux
ſexes , comme noftre Langue dif
tingue celles de Pere & de Mere,
exemple qui eft prefque unique
chez elle, tant elle a peu d'éxactitude.
113 , fignifie Divinité , Dieu ou
Déeffe , qui a encor les mefmes dépendances
en noftre Langue , que
les noms précedens ; & comme
Roy & Reyne ont Royauté, Royal, &
Royalement.
114 , fignifie Fils de Divinitez.
115, Fille. 116, Famille .
du Mercure Galant. 233
117, 118, 119 , fejour de Di.
vinitez, l'Olimpe.
201 , fignifie Ciel, Celefte, Celeftement.
102 , premier Mobile, 203 ,
Ciel cristalin . 204 , Ciel des Etoiles
fixes , ou Firmament. 205, Ciel
des Planetės . 206 , Ciel des Elémens.
207, Etoile fixe . 208, Etoile
errante ou Planete , 209 , Etoile
paffagere & figurée, ou Comete.
4.61 , fignifie Animal à quatre
pieds en general. 462 , fa Fémelle .
463.464 , leur Petit . 465 , leur
Petite. 466, leur Troupeau. 476, -
celuy qui en a foin . 468 , celle
qui, & c . 469 , leur gifte , leur retraite
.
Comme j'ay reconnu préce
demment qu'il n'y a aucun nom›
primitif qui ne foit fufceptible .
des mefmes dépendances , j'en
Q. d'Octobre 1682. V
234 .
Extraordinaire
"
attribue également à tous , quoy
que je ne les exprime pas toû
jours , fans avoir égard au caprice
des Langues qui en donnent à
P'un , & n'en donnent point à
l'autre , & je diftingue ces dépendances
d'avec ces noms , par le
moyen des chifres auxiliaires,
ainfi que les autres Langues font
par le fecours de leurs terminaifons.
Il fuffit de quatre exemples.
que j'ay rapportez , pour montrer
l'ordre que je garde dans l'expreffion
des Eftres , tant de ceux
qui n'ont point de Sexe , que de
ceux qui en ont ; & vous voyez
bien , Monfieur , que j'eſſaye de
conferver exactement la régula
rité des Ternaires par les chofes
dont je les remplis , & par les
du Mercure Galant. 235
nombres que j'y laiffe en blanc .
Cette exactitude paroift principalement
dans la diftribution des
Eftres doüez de fexe , où le premier
Ternaire contient les noms
principaux , le fecond leurs rela
tifs directs , & le troifiéme leurs
indirects Ordre que j'entretiens
par tout leurs femblables , autant
que le fujet le permet , ou le mérite
.
Ces mefmes exemples fervent
auffi à faire voir le parfait raport
de ce Dictionnaire avec le Projet,
chaque neuvaine y répondant à
une fection qu'elle étend , 101 , &
fa fuite à la fection 10. 111 , & la
fienne à la fection 11. 201 , à la
fection 20 , & 461 , à la fection
46 .
7
Les nombres de quatre chifres
་ ་ ་
V ij
236 Extraordinaire
expriment les noms fubalternes ,
avec un pareil raport que le pré.
cedent , à leurs fources ou racines.
Ainfi 1011 , fignifie unité , avec
Les dépendances . 1012 , fignifie
verité , avec les fiennes. 1013 , fignifie
de mefme bonté , bon , bonnement
, qualitez de l'Eſtre .
1021, fignifie les qualitez de la
fubftance . 1031 , celles de l'efprit.
1041, 1051 , & c , les qualitez ou attributs
de Dieu . Sçavoir, 1041 indépendance,
indépendant , indépendement.
1042, fimplicité , & c.
1043 , immutabilité, 1644 , infinité.
1045 , infinité à l'égard du
temps , ou éternité. 1046 , infinité
à l'égard du lieu , ou immenfité.
1047
, infinité à l'égard de
la puiffance, & c.
111, & fa fuite , expriment les
du Mercure Galant. 237
AN
bit
"
fauffes Divinitez. 11 , le Ciel,
Pere des Dieux . 1112 , Cibelle,
ou la Terre leur Mere. 1113 , -
1114 , Titan . 115 , Titanide . 1116,
Saturne ou le temps . 1118 , Rhea
fa Femme . 1119.—
1121 , Jupiter. 1122 , Junon.
1123 , 1124 , Neptune . 1125 , Amphitrite.
1126, -1127 , Pluton,
1128 , Proferpine, 1129.-
2011 , & fa fuite, marquent ce
qu'on attribuë au Ciel . 2011,
Equateur. 2012 , Tropique. 2013 ,
Zodiaque. 2014 , Zone . 2015,
Conftellation . 2016, Signe. 2017 ,
le Bellier. 2018 , le Taureau . 2019,
les Jumeaux. 2021 , l'Ecreviffe .
2022, le Lion, & c .
4611, & fa fuite , fignifient les
efpeces des Animaux qui fervent
à tirer , ou à porter. 4611 , fi238
Extraordinaire.
gnifie Eléphant . 4621 , Droma.
daire. 4631 , Chameau. 4641 ,
Cheval . 4651 , Renne . 4661 ,
Taureau. 4671 , Afne . 4681 , Mulet
. 4691 , Bouc.
J'attribuë ainfi une neuvaine
entiere à chaque Animal utile &
familer , pour avoir lieu de marquer
fes fuites , que les Langues
diftinguent par des noms particuliers
; mais je ne donne qu'un
Ternaire aux Animaux farouches
& indomptables , par où j'exprime
leur Mâle , leur Fémelle , &
leur Petit ou leur Petite , me
femblant que c'en eft affez pour
Cux .
2
Voicy des exemples du détail
les neuvaines attribuées aux Ani.
aux de ſervice .
du
Mercure Galant. 239
4641 , fignifie , Cheval .
4642 , Cavale ou Jument.
4643 , Hongre .
4644 , Poulain .
4645, Poulaine.
4646. Haras.
4647 , Ecuyer.
4648 , Ecuyere.
4649 , Ecurie.
4661 , fignifie, Taureau.
4662 , Vache.
4663 , Boeuf.
4664 , Veau.
4665 , Geniffe.
4666, Vacherie , Troupeau.
240
Extraordinaire
4667 , Vacher .
4668 , Vachere.
4669 , Vacherie , Eftable.
Quoy que je n'aye point ajoú.
té de dépendances à ces noms,
chacun ne laiffe pas d'avoir les
fiennes , auffi - bien que ceux de
trois chifres ; & vous voyez bien,
Monfieur , quelle cft l'exactitude
de leur raport avec eux,
fans que
j'en parle. Je vous diray feulement
qu'ayant neuf expreffions
dans les nombres de trois chifres,
quatre- vingt-une dans ceux
de quatre chifres , pour fournir
au détail de chaque fection du
Projer , c'eft plus qu'il n'en faut
pour fatisfaire à la plupart d'elles.
Neantmoins comme ce détail
s'étend en quelques - unes à plus
&
de
du Mercure Galant.
241
}
de quatre- vingt- dix ſujets à exprimer.
Par exemple , dans celle
des Faux- Dieux ; dans celles des
Animaux à quatre pieds , domeftiques
ou fauvages , & fur tout
dans celles des Plantes médecinales.
Voicy la maniere dont j'en ufe,
pour ne pas demeurer court , &
pour ne rien epmrunter des nombres
voifins , de peur de confufion
& d'équivoque , fuffent- ils à
demy- vuides.
Les Grecs ont trois accents,
l'aigu , le grave , & le circonflexe .
Je puis m'en fervir auffi- bien
qu'eux ; & quoy que j'aye dit que
le Dictionnaire Univerfel n'avoit
aucune enfeigne qui accompagnaſt
ſes chifres , ces accents n'en
font que des demies , on m'en
Q. d'Octobre 1682. X
2.42
Extraordinaire
pardonnera plus aisément l'ufa.
ge. Je les place donc fur le der
nier des quatre chifres , dont les
expreffions abondantes font for.
mées pour leur donner des figni
fications diférentes de celles
qu'elles ont , ce qui me fait nom .
mer ces accents dans cette Ecriture
, accents d'augmentation . Ainfi
de quatre- vingt - une expreffion ,
j'en fais huit vingt- deux par l'adition
de l'accent aigu ; & fi cette
augmentation ne fuffit pas , j'en
tire encor une ſemblable de l'appofition
de l'accent grave en la
place de l'aigu ; & fi ce n'eft pas
affez, j'en reçois une nouvelle de
l'accent circonflexe , en l'employant
au lieu des deux autres ;
& s'il en faut davantage , je tranf
porte ces accents fur le pénultiédu
Mercure Galant. 243
me des quatre chifres, pour avoir
encor trois femblables augmentations
; mais je ne vais pas plus
loin , pour ne pas embaraffer les
deux premiers chifres de ces expreffions
, à caufe qu'ils en marquent
les fources ou racines .
De forte que comme 1199 , par
exemple, fignifie la quatre - vingtuniéme
expreffion du détail des
Faux- Dieux marquez par quatre
chifres , dont la fection 1 cft la
racine par fon extenfion à 111.
1199 ' , fignifie la cent foixantedeuxième
expreffion . 1199 , la
deux cent quarante - troiſième .
1199 , la trois cent vingtquatriéme
. 119'9 , la quatre cent cinquiéme.
1199 , la quatre cent
quatre -vingt, fixieme ; & 1199 ,
la cinq cent foixante feptiéme ,
X ij
244
Extraordinaire
& cette quantité est plus que
fuffifante pour fournir au détail
des Divinitez qui font dignes de
remarque. Les Animaux à quatre
pieds ont trois fections ou ra
cines , & les Plantes médecinales
en ont autant ; fi bien que leurs
expreffions de quatre chifres ,
peuvent monter par le fecours de
ces accents d'augmentation , à
1701 chacune , qui eft plus qu'il
n'en faut pour ces Animaux , &
affez pour ces Plantes.
Et voila le fecret dont je me
fers , pour faire que chaque fection
avec fes fuites demeure
dans les bornes , & n'entreprenne
rien fur fes voifines , quelque abondante
qu'elle puiffe efter.
J'employe encor les mefmes
accents d'augmentation par tout
du Mercure Galant. 245
•
où j'en ay beſoin. Par exemple ,
le troifiéme ternaire de la neuvaine
du Cheval, qui en eft la
rélation indirecte , eft double
dans fes deux premiers nombres ,
puis que Palefrenier & Palefreniere
fe rapportent au Cheval , auffibien
qu'Ecuyer & qu'Ecuyere . J'ay
marqué ces deux derniers noms
par les nombres 4647 , & 4648 ,
& j'exprime les deux autres par
les mefmes nombres , avec l'ac.
cent aigu fur le chifre qui a le
double employ . Et ainfi 4647 ,
fignifie Palefrenier ; & 4648' , fignifie
Palefreniere , & par ce
moyen j'acheve de fournir à cette
neuvaine tout ce qui luy convient
directement & indirectement
. Les autres expreffions qui
empruntent le fecours de ces ac-
X iij
246 Extraordinaire
cents , fe verront dans la fuite.
Les nombres de quatre chifres
me fervent encor , comme j'ay
dit , à exprimer le gros des verbes ,
parce que fij'y employois ceux
de cinq comme j'aurois pû le
faire , j'euffe efté obligé de mettre
en ufage ceux de fix , pour
marquer les noms verbaux, nombres
à éviter pour les raifons que
j'ay alléguées , mais il ne faut pas
craindre que ce double employ
confonde ces verbes & ces noms,
les chifres auxiliaires donnent
trop bon ordre à leur diſtinction ,
comme je l'ay déja remontré .
Ces verbes ont leur principal
raport aux noms de trois chifres,
& fe forment par la jonction d'un
quatrième. Ils en ont auffi avec
"
du Mercure Galant. 247
ceux de quatre chifres , fans rien
ajoûter. Je donne aux premiers
le nom de verbes principaux , &
aux autres celuy de verbes fubalternes
; & telle eft la diftinction
que j'ay mife entre les noms, dont
ils réfultent pour la plûpart.
Avant que d'en marquer des
exemples , je dois , Monfieur,
vous faire reffouvenir que par ma
Lettre de voftre Extracrdinaire
XVII. j'ay divifé les verbes en
affirmatifs , & en négatifs , &
en ceux encor qui fignifient le
retour de l'action des uns & des
autres , & vous avertir que n'ayant
que trois nombres à employer à
l'expreffion de ces quatre fortes
de verbes , fi je veux garder l'ordre
des ternaires , je me fers d'un
mefme nombre pour fignifier les
X iiij
2:48 Extraordinaire
deux verbes du retour, avec cette
diférence, que je place le premier
accent d'augmentation fur le chi
fre qui marque le retour du verbe
négatif , afin de le diſtinguer de
fon oppofé.
Mais quoy que chaque verbe
affirmatif foit fufceptible d'un
négatif, & que tous deux lefoient
de leurs retours d'action , l'ufage
des Langues , qui eft auffi bizare
à cet égard qu'à celuy des dépendances
des noms primitifs, en accorde
à l'un,& n'en donne point à
l'autre.Toutesfois l'Ecriture, & la
Langue Univerſelle, dont laprincipale
regle eft de traiter également les
chofes égales , en uſe d'une autre
forte , & attribuë à chaque ver be
comme à chaque nom , tout ce qui
luy peut convenir fuivant la Na.
du Mercure Galant.
249
ture, la Raifon , & la Grammaire.
Ainfi 10 , fignifie eftre , ou
exifter, verbe principal & affirmatif
, 1012 , fignifie fon oppofé,
ou négatif. 1013 , & 1013 , figni
fient leurs retours d'action .
1014,fignifie paroistre. 1015 , fon
négatif eftre invifible . 1016 , &
1016 leurs tetours d'action .
1017, fignifie agir. 1018 , fon né
gatif, eftre fans action . 1019 , &
1019' , leurs retours, verbes qui
appartiennent au nom eftre.
1021 , fignifie fubfifter de foymesme.
1022 , fubfifter par le moyen
d'un autre, comme les accidens.
1024, eftre fimple. 1025 , eſtre
compofé.
1027, eftre immortel , durer.
1028 , eftre périffable , paffer, verbes
qui appartiennent à la fubftance.
250
Extraordinaire
1031. fignifie penetrer. 1034 , connoiftre.
1037,fçavoir. 1038 , ig sorer,
verbes qui appartiennent à l'efprit.
1041 , fignifie créer. 1042 , aneantir.
1044 , conferver. 1045 , délaiffer.
1047 , rendre immortel . 1048 , rendre
fujet à la mort, verbes qui appar
tiennent à Dieu & à fa puiffance.
1051 , commencer. 105 , finir.
1954 continuer. 1955 , ceffer. 1057 ,
achever. 1058 , laiſſer emparfait.
1061 , produire. 1064 ,faire . 1065,
défaire. 1066 , refaire, 1066′ rede.
faire , &c. verbes de travail, dont
Dieu a donné l'exemple à
P'Homme.
11 ,fignifie impofer. 1114 deecvoir.
1117 , tromper , &c. verbes
qui appartiennent aux Faux-
Dieux .
du Mercure Galant . 251 '
2011 , fignifie luire . 2014. briller.
2017 , resplandir, &c. verbes qui
appartiennent au Ciel , & aux
Aftres .
4641 , fignifie hennir. 4644 ,
poulainer. 4647, aller à cheval , &
4647' , penfer. 4661 , fignifie mugr.
4664, veſter, 4667, garder,
verbes fubalternes qui appartien
nent aux neuvaines du Cheval,
& du Taureau, & c.
J'avois eu d'abord en penſée de
joindre une cinquiéme forte de
verbes aux quatre précedens , &
c'eft celle qui marque l'action reciproque
, comme s'entre- aimer,
s'entre- détruire , & autres fembla.
bles ; mais ayant confideré qu'elle
s'étendoit fur tous les verbes tant
affirmatifs , que négatifs , & que
je m'engagerois dans un grand
L
252
Extraordinaire
employ de chifres , pour une façon
de parler , qui dans le fonds
eft fuperfluë , peu en ufage , &
en tout cas fuppleée par l'article
double l'un l'autre ; j'ay quitté ce
deffein , & j'ay mefme exclus abfolument
cette expreffion du
Dictionnaire , & en effet dire ils
s'aiment, ils fe détruifent , n'est- ce
pas autant que fi l'on difoit ils
S'entre- aiment , ils s'entre- détruifent;
neantmoins comme ces mots
font fujets à équivoque , puis
qu'on peut entendre par eux que
des Perfonnes s'aiment elles- mef
mes, fe détruifent elles - mefmes , auffibien
qu'elles s'aiment ou fe détruifent
les unes les autres ; il fera
à propos de les accompagner de
l'article double , & de l'exprimer
adverbialement fi l'on veut , c'eft
du Mercure Galant.
253
à dire , avec une barre deffus, afin
d'en rendre l'expreffion plus
courte .
La maniere de marquer les
noms verbaux , fubftantifs ouadjectifs
, fuit celle de marquer les
verbes , enferme leurs quatre chi.
fres , & y en ajoute un ; de forte
qu'elle en a cinq , comme je l'ay
avancé. Voicy des exemples des
fubftantifs , avec l'ordre que j'ob.
ferve dans la diftribution de leurs
neuvaines.
10411 , fignifie Createur , & la
creation active du Createur.
10412 , fignifie Creatrice , & la
creation active de la Creatrice.
10413 , --- 10414 , fignifie Crea
ture , & la creation paffive de la
Creature , relation directe . 10417 ,
254
Extraordinaire
fignifie la relation indirecte .
46411 , fignifie Henniffeur , &
henniſſement. 46412 , Henniſſeuſe,
& fon action. 46413 --- henniſſement
du Hongre.
Ileft bon d'obferver, premiement
, que ces verbes n'ont point
de noms qui marquent les circonftances
du temps de l'Inftrument
, & du lieu ; & de fçavoir
que s'ils en avoient , je mettrois
le nom du temps, dans la troifiéme
place du premier ternaire ; le
nom de l'Inftrument , dans la
mefme du deuxième ternaire ; &
le nom du lieu , dans la meſme
encor du dernier ternaire . Secon .
dement , que j'attribuë à chaque
nom doué de fexe , une expreffion
particuliere de fon action ,
ce que les autres Langues & les
ز
du Mercure Galant.
255
autres
Ecritures ne font pas, tant
celle - cy les furpaffe en exactitude
, & en délicateffe , auffi - bien
qu'en abondance ; & troifiémement
, qu'il en eft de la paffion
comme de l'action .
Voicy des exemples des adjectifs,
exprimez par les mefmes
chifres que les
fubftantifs verbaux.
J'ay dit dans le Projet que
ces adjectifs eftoient de deux
fortes ; trois du verbe actif, comme
nuifible , comptable ; & trois du
verbe paffif, comme faiſable, redoutable,
& aimable. A quoy il faut
ajoûter ceux du verbe meflé , ou
libre . Ainfi 10441 , fignifie qui peut
conferver, premier adjectif actif.
10442 , qui doit conferver, feconde.
10443 , qui mérite de conferver, troifieme
. 10444 , fignifie qui peut eftre
256
Extraordinaire
confervé , premier adjectif paffif.
10445 , qui doit eftre confervé, feconde.
10446 ,qui mérite d'eftre confervé,
troifiéme. 10447 , fignifie
qui fe peut conferver , premier adjectif
du verbe meflé. 10448, qui
fe doit conferver , feconde ; &
10449 , qui mérite de ſe conſerver,
troifiéme .
Noftre Langue n'exprime pas
beaucoup d'adjectifs de cette na
ture , par des mots fimples , mais
fa ftérilité ne me doit pas fervir
de loy . Je ne raporte que ce peu
d'exemples des noms verbaux ,
parce qu'il fuffit pour regler la
maniere d'exprimer les autres. Je
les ay gardez pour les grands
nombres , à caufe qu'ils font peu
fréquens , & je les ay mis apres
les- verbes , comme les verbes
du Mercure Galant. 257
apres les noms , fuivant l'ordre
de la Nature qui établit premierement
l'Eſtre , & puis le fait
agir , apres quoy on luy donne le
titre de fon action , & je paffe
des nombres de trois chifres , å
ceux de quatre ; & de ceux de
quatre , à ceux de cinq, avec liaifon
entre deux , & avec un égal
raport par tout. Ainfi 111 , fignifie
Faux- Dieux.. III , fignifie le
Pere des Dieux , & impofer , qui en
eft le propre , & , fignifie
Impofteur, & impofture..
461 , Signific Animal domestique,
4641 , Cheval & hennir , qui eft .
auffi fon propre ; & 46411 , henniffeur
& henniffement. Il en eft
de meſme de la fuite de tous les
autres noms , comme de celle de
ces deux - là .
Q. d'Octobre 1682.
Y
258 Extraordinaire
Il merefte , Monfieur , à vous
entretenir des diminutifs , & des
augmentatifs , dont aucun n'a
efté joint aux mots que j'ay raportez
, quoy que de leurs dépendances
, & de leurs variations directes
comme il a efté dit . La
raiſon de ce procedé , eft le défaut
que nous en avons dans
noftre Langue , n'y ayant pref
que dans tous ces mots que Cheval
, à qui elle donne un diminu .
tif, qui eft Bidet. Dientelet , pour
exprimer. Petit. Dieu , n'y eftant
pas trop en ufage. Sçachez neantmoins
, qu'il n'y a pas un feul
nom fubftantif ou adjectif, pas
un de leurs adverbes , ny mefme
un feul verbe , à qui je n'attribuë
ces degrez de diminution &
d'augmentation : parce u'il s'y
du Mercure Galant.
259
a aucun de ces mots que je n'en
trouve également fufceptible.
En quoy je fournis abondamment
à la perfection, & à la déli
careffe de l'Ecriture & de la Langue
Univerſelle ; & la grande étenduë
de ces degrez que je pouf
fe plus loin que je n'avois réfolu
par ma derniere Lettre , puis que
je ne les y attachois qu'aux noms
fubftantifs , eft encor une des
caufes qui m'a fait diférer d'en
parler , jugeant qu'il eftoit de
l'ordre d'exprimer le principal
avant l'acceffoire. Vous verrez
bien- toft , Monfieur , la maniere
dont je les marque tous .
Y ij
260 Extraordinaire
SECONDE & III.
Partie.
McE voicy parvenu à la fe
conde & à la troifiéme
Partie du Dictionnaire Univerfel,
fuivant la Methode commune ,
dont l'une a la barre deffous , &
exprime les nombres qui demeu
rent en nature ; & dont l'autre
l'a deffus , & marquent les noms
des lieux & des perfonnes, les par
ties invariables du difcours , & les
Proverbes. Il feroit de l'ordre
que j'en donnaffe icy le détail ;
mais comme je n'y pourrois fatisfaire,
fans aller au delà des bornes
quej'ay preſcrites à mes Lettres ,
ainfi que vous , Monfieur, à vos
du Mercure Galant. 261
Mercures , j'aime mieux fauter
par deffus, que de m'étendre juf
qu'à l'importunité , fauf à y revenir
par une Lettre de fupplé
ment , dans un autre Extraordinaire
. Perfuadé donc que vous
ne def.approuverez pas cette
conduite , puis qu'elle s'accommode
à la voftre & à vos intentions
, je vais paffer au Traité qui
doit fuivre ces deux Parties , &
auquel la première a le principal
intéreſt.
Maniere d'exprimer les varia
tions des mots de ce Dictionnaire.
CE
E Traité ne regarde que les
expreffions qui ont une enfeigne
, entre leurs chiffres primi262
Extraordinaire
tifs , & leurs auxiliaires , parce
qu'il n'y a qu'elles qui foient fu
jettes à variation ; d'où vous
voyez , Monfieur , qu'il ne s'agit
que de ce qui fe décline, & de ce
qui fe conjugue .
J'ay dit dans ma derniere Lettre
, que cette enfeigne eftoit une
apostrophe, ou une divifion ; Lapremiere
, quand il n'y avoit qu'un
chiffre auxiliaire ; & l'autre lors
qu'il y en avoit davantage; & une
des raifons de cette diférence , eft
que l'apostrophe fuffit pour la féparation
d'un chiffre , & que la
divifion , qui eft plus remarquable,
m'a paru plus propre à la féparation
de plufieurs .
Je vais commencer par l'ex .
preffion de la déclinaifon , en fuivant
l'ordre de Grammaire,
du Mercure Galant. 263
J'ay affez parlé des chiffres primitifs
, il ne s'agit plus que des
auxiliaires ; & voicy le premier
employ queje leur donne.
Les fix premiers de ces chiffres,
eftant mis feuls apres l'apoftrophe,
marquent les cas de tout ce
qui fe décline. 1, eft le figne du
nominatif, ou du vocatif. 2, celuy
du génitif, 3 , du datif. 4, de l'accufatif.
5, du cas libre. & 6, de
l'ablatif.
Ces expreffions marquent les
cas du nombre pluriel , auffi bien
que ceux du fingulier , mais pour
diftinguer les uns des autres , j'a
joûte deux points fur les expreffions
du pluriel. Ainfi 1 , qui fignifie
dans le Dictionnaire l'article
définy & maſculin le , s'exprime
dans tous ces cas , & dans les deux
1
264
Extraordinaire
nombres, de la maniere qui fuit .
I'I Signifie cet article au nominatif
du nombre fingulier, ou les
ou bien au vocatif ou o.
1'2 Le fign. au genitif, ou de,
du, del .
1'3 Le fign. au datif, ou a, an, al' .
1'4 Le fign. à l'accufatif, ou le
I's Le fign. au cas libre, oule,
de, du , del' , a, au, al.
Et 1'6 le fign. à l'ablatif, ou de,
du, del.
'ii Le fign . au nominatif plu
riel, ou les ; ou bien au vocatif,
ou 0.
IT Le fign . ou genitif, ou des.
3 Le fign . au datif, ou aux, &c .
Voila le modelle de la déclinaifon
des autres articles, de tous
les pronoms , & de toutes fortes
de noms , fubftantifs , adjectifs ,
nominaux,
da Mercure Galant. 265
nominaux, verbaux , mafculins ,
feminins, ou de genre libre .
J'ay declaré dans mes Lettres
precedentes , les raifons qui me
faifoient exclure le duel , joindre
le vocatif au nominatif, & établir
un nouveau cas . Il feroit inutile
de les repéter.
Je n'exprime le genre d'aucun
nom fubftantif , par les chiffres
auxiliaires ; parce que fi c'eft un
nom qui fignifie quelque fexe , il
le fait affez connoistre par le dernier
de ſes chiffres primitifs, fuivant
l'ordre que je garde dans le
Dictionnaire , où vous avez pû
obferver que dans le partage ordinaire
des neuvaines en Ternaires
, chaque premiere partie des
Ternaires contient un nom mafculin
; chaque feconde un femi-
Q. d'Octobre 1682. Ꮓ
266 Extraordinaire
pin ; & chaque troifiéme un nom
de genre libre. Il eft vray que cet
ordre ceffe , quand les Ternaires
font remplis d'expreffions , qui
n'ont point de fexe, d'autant que
tout y eft alors de genre libre ,
mais il importe peu , dans le fonds
que l'Interprete fçache de quel
genre eft un nom , quand il n'en
fçait pas la fignification ; & il eſt
affuré que dés qu'il la fçait , il en
connoift auffi le genre, puis qu'il
eft marqué par la nature , comme
je l'ay dit ailleurs.
Si l'employ des fix premiers
chiffres auxiliaires fimples , eft
facile à reconnoiftre & par euxmémes
, & par l'apostrophe , il
n'en eft pas ainfi de celuy des trois
autres chiffres fimples & du zero ,
parce qu'ils ne paroiffent point
du
Mercure Galant. 267
feuls dans cette écriture , mais la
raiſon de ce procedé que cache
un myftere , ne s'expliquera que
dans une autre Lettre.
Quant à la divifion , ou barre ,
& aux nombres de deux chiffres
qui l'accompagnent ; fi le zero
en eft un, & qu'il précede, il fert
à exprimer les fubftantifs de qualité,
qui dérivent des noms abfolus
, & fi ce font deux autres chiffres
, ils en marquent les adjectifs
avec leurs adverbes. Ainfi 104,
& 10411, qui fignifient Dieu &
Createur, dans le Dictionnaire ; &
que la Grammaire exprime au
nominatif par 104' ; & par
10411'1. ont leurs dépendances
marquées de la forte.
赟
194-01 Signifie Divinité, qualité
quiappartient à Dieu .
*
Zij
268 Extraordinaire
104-11 Sign . Divin , fon adjectif.
Et 104-17 Sign. divinement ſon
adverbe.
10411-01 Sign. Creation, qualité
ou action du Createur.
10411-11 L'adjectif verbal qui`
peut créer.x
Et 10411-17 L'adverbe de cet
adjectif.
Il n'en eft pas de mefme des.
genres des adjectifs , comme de
ceux des fubftantifs ; la nature ne
les diftingue pas , c'eſt l'office de
la Grammaire. J'en marque auffi
la diftinction par les chiffres auxiliaires
, & le premier des deux eft
employé à cet ufage , comme le
dernier à exprimer les cas . Ainfi ,
104 11 Signifie l'adjectif fimple
ou pofitif divin au mafc. 104-21 .
le fign . au feminin, ou divinc.
du Mercure Galant. 269
Le fign. au genre libre, 104-31
ou divin.
ì
De plus 104-41 fign . l'adjectif
comparatif plusdivin , au mafcu
lin. 104-51 le fign. au feminin , o■
plus divine.
104-61 Le fign. au genre libre ,
ou plus divin.
Et 104-71 fign. l'adjectif ſuperlatifle
plus divin, au mafculin .
104-81 le fign. au feminin ou la
plus divine. Et 104-91 le fign . au
genre libre, ou le plus divin .
Je diftribue ces adjectifs de
trois en trois, parce que j'obferve
le mefme ordre dans le partage
des chiffres auxiliaires , que dans
celuy des chiffres primitifs, attribuant
le genre mafculin à chaque
premiere partie de leurs Ternaires,
le feminin à chaque feconde,
Z iij
270 Extraordinaire
& le genre libre à chaque troifiéme
, comme on le voit pratiqué
dans cet exemple.
Outre ces adjectifs de compa-.
raifon , que j'appelle d'élevation,
j'en exprime encore d'autres que
j'ay nommez d'égalité & d'abaiffement,
dans ma derniere Lettre ,
afin que rien ne manque à cette
écriture, pour la délicateffe non
plus que pour l'abondance .Je les
diftingue des précedens , par un
renvoy que je mets fous leur enfeigne
. Ainfi 104A11 fignifie l'adjectif
d'égalité autant divin, auffi
divin. 104441 fign. le comparatif
d'abaiffement , moins divin . Et
104471 fign . le ſuperlatifd'abaiſfement,
le moins divin.
Vous jugez bien , Monfieur,
que ces adjectifs ont leurs trois
du Mercure Galant. 271
genres diftincts comme les autres
; qu'ils font tous au nominatif
fingulier , ou au vocatif, auffi
bien que les fubftantifs de qualité
qui les précedent , puis que leur
chiffre auxiliaire eft un 1 , & qu'il
n'y a qu'à changer cet 1 , en 2,
pour les mettre au genitif , ou en
3 , pour les metre au datif , ou en
4, pour les mettre à l'accufatif, &
ainfi des autres cas , fuivant le
modelle de la déclinaiſon .
Vous jugez bien auffi que tous
ces adjectifs forment leurs adverbes
par la fubftitution d'un 7,
en la place de leur 1 , final , comme
104-11 divin , a formé 104-17
divinement , fans qu'il foit befoin
que j'enrapporte d'autres exemples.
La réfolution que j'ay prife de
Z iiij
272
Extraordinaire
traiter en adjectif , les pronoms
perfonnels , à l'imitation des autres
pronoms, m'en fait marquer
à leur maniere , les genres diftincts.
Ainfi 1-11 fignifie je au
mafculin ; 1-21 le fignifie au fe.
minin , & 1-31 le fignifie au genre
hibre. 2-11 fignifie Tu au mafculin.
2-21 le fignifie au feminin . Et 2-31
le fignifie au genre libre , &c .
11-11 fignifie mon ou le mien au
maſculin ; 11-21 , ma oɑ la mienne
au feminin. Et 11-31 , mon ou le
mien , au genre libre 97-11
fignifie nul , & c. 97-01 , nullité ,
97 · 17 nullement.
-
Quant aux articles , il n'en eft
pas de même que des noms & que
des pronoms , parce que j'attribue
leurs genres à leurs chiffres
primitifs , & non pas à leurs audu
Mercure
Galant. 273
xiliaires. 1'1 fignifie le au mafculin
; 2'1 fignifie la au feminin ; &
3'1 fignifie le au genre libre. L'a.
bréviation, comme je l'ay dit, eft
la cauſe de cette ufage , que j'obſerve
auffi par la mefme raiſon , à
l'égard des deux autres articles .
On pourra pourtant fe paffer
d'articles dans cette écriture , fi
on le veut,au moins des deux premiers
, parce qu'on ne les em.
ploye que pour marquer les cas,
dans les langues qui ne varient
point la terminaifon de leurs
nominatifs , qui n'arrive pasicy,
où chaque nom a tous fes cas
diférens, & où l'on peut préfumer
que tous les cas ainfi diverſement
marquez , font les articles mef.
l'on met à la fin du nom ;
mes que
au lieu de les placer devant , à
274
Extraordinaire.
l'imitation de la Langue Hébraïque
, de la noftre , & de fes
voifines , & dont on change, pour
ainfi dire, les chiffres primitifs en
auxiliaires. Il fera pourtant libre
de s'en fervir, & fi on le fait , ce
fera pour plus d'emphaſe.
La conjugaifon fuit la déclinaifon,
& j'employe les nombres de
deux chiffres qui finiffent par un
zero , à marquer le temps préfent
de l'infinitif de chaque forte de
verbe. Ainfi 10. fignifie celuy du
verbe actif au mafculin ; 20, le
fignifie au feminin ; 30 , au genre
libre. 49 , fignifie celuy du verbe
paffif au mafculin ; 50 , au feminin
, 60, au genre libre , & 70 , 80,
& 90 , fignifie celuy du verbe
mcflé , neutre ou libre , aux trois
genres .
du Mercure Galant. 275
Je donne de la forte des genres
aux verbes , à la maniere de
l'Hébreu , pour une plus grande
perfection de l'expreffion , mais
fi je marque le temps préfent de
leurs infinitifs , par ces nombres
de deux chiffres , qui me reftoient
à employer , j'exprime tous les
autres temps , par les nombres de
trois avec une divifion ou barre
courbe, afin qu'y ayant une double
diftinction entre le gros des
verbes , & les noms qui font
compofez, comme eux, de quatre
chiffres primitifs , on les démêle
avec plus de facilité & de
pritude.
prom-
Par la meſme raiſon j'employe
une autre forte de divifion , qui
eſt une barre ou ligne circonflexe , à
l'expreffion des verbes imperfon276
Extraordinaire
nels ; & pour les diftinguer encore
mieux des autres verbes , je
Lur donne quatre chiffres auxiliaires,
ce que je fais en doublant
le chiffre du milieu des verbes ,
d'où ces imperfonnels dérivent,
comme on verra bien - toft.
Voicy la difpofition des trois
chiffres auxiliaires pour le modelle
de la conjugaifon du verbe
actif, au genre maſculin. 10 , ou
bien 110 , eft le figne du temps
préfent de l'infinitif actif. 120,
celuy du temps futur. 130, celuy
du temps paffé. 149 , 150 , & 169 ,
ceux des trois gérondifs, & 170,
180 , & 190 , ceux des trois fupins.
101 Signifie la premiere Perfonne
du temps préſent de l'indicatif.
102 Signifie la feconde. 103 la
du Mercure Galant.
277
troifiéme. Et 1003 l'imperfonnel
de ce verbe , dans ce mode &
dans ce
temps.
104 , 105 & 106, Signifient les
trois Perfonnes du futur ; & 1006
leur imperfonnel
.
107,108 , & 109 , les trois Per--
fonnes du pallé parfait définy ; &
1009 l'imperfonnel . 111 , 112, &
113 , celles du paffé imparfait , &
1113 , l'imperfonnel . 114 , 115, 116,
& 1116 , celles du paffé parfait indefiny,
& l'imperfonnel. Et 117,
118 , 119 , & 1119 , celles du paffé
parfait & plus que parfait, & l'imperfonnel.
་
122 Signifie la feconde Perfon.
ne du temps préfent de l'impératif.
123 la troifiéme. Er l'im
1283
perſonnel. 124 , 125, 126, & 1226,
278
Extraordinaire
les trois Perfonnes du futur , &
l'imperfonnel .
131 , juſqu'à 139 , fignifient les
Perfonnes & les imperfonnelles
des trois temps de l'optatif.
141 , & 151 , & leurs fuites , fignifient
de mefme les perfonnes &
les imperfonnels des fix temps du
fubjunctif.
161 , & fa fuite, demeurent fans
employ , mais 171 , jufqu'à 176 ,
expriment les fix cas du participe
du temps prefent , toûjours au
genre mafculin , 181 fignifie de
même ceux du participe futur; &
191, ceux du participe paffé. De
tous les adjectifs , il n'y a que
ceux - là, dont je ne reduife point
les degrez de comparaison aux
mots fimples , mais il faut bien
qu'il y ait de la diverfité dans
du Mercure Galant.
279
les expreffions, & que les particules
qui marquent ces dégrez,
ne foient pas tout- à - fait inutiles
dans cette écriture.
Quant aux futurs Grecs , dont
j'ay approuvé l'ufage , je les
exprime par le premier accent
d'augmentation ; avec cette diférence
que je le mets ailleurs
fur les chiffres primitifs , & icy
feulement fur les auxiliaires. Ainfi
eftant placé fur le premier auxiliaire
du futur ordinaire , il en
marque le futur prochain ; &
eftant mis fur le ſecond , il en exprime
le futur éloigné . Et je
réunis de la forte , au temps avenir,
les particules, teft & tard, qui
conviennent fi naturellement à
cette partie du verbe .
Pour le pluriel de tous les ver280
Extraordinaire
bes , je l'exprime comme celuy
des noms , par l'addition de deux
points fur leur dernier chiffre auxiliaire.
201, & fes fuivans, fignifient les
variations du verbe actif au genre
feminin , & 301 & les fiens ,
celles du mefme verbe au genre
libre.
401 , 501, & 601 , fignifient auffi
de mefme les variations du verbe
paffif, en fes trois. genres ; & 701,
801, & 901 , celles du verbe libre,
dans les trois fiens .
Il feroit inutile que je marquaffe
ces variations par le détail . Celles
que j'ay exprimées leurs fervent
de regle & de guide . Cette
conjugaifon eft ample & fans
embarras , & contient neuf verbes,
qu'on peut dire n'eftre qu'un
du Mercure Galant. 281
feul , & fi je n'obſerve pas dans
la difpofition de leurs modes &
de leurs temps , ce que j'en ay
propofé dans ma derniere Lettre,
c'est parce qu'il eft refervé pour
l'autre Méthode.
Il me reste à donner l'expreffion
de la variation directe que
j'étens également fur ce qui fe
décline , & fur ce qui fe conjugue
, & mêmes fur les adverbes des
adjectifs , C'eft celle des dégrez
de diminution & d'augmentation.
Un point, ou deux , dont j'accompagne
leurs enfeignes , en font
toute la façon . Un feul , fous ces
enfeignes , marque les premiers
diminutifs , & deux , expriment
les fecondes. Un feul , deffus ,
fignifie les premiers augmenta
Q. d'Octobre 1682. A a
282 Extraordinaire
tifs ; & deux , les deuxièmes . Ainfi
111 , fignifiant Dieu fabuleux , ou
faux Dieu , dans le Dictionnaire ;
& ' , le fignifiant dans la
Grammaire .
1111 Exprime petit Dieu ; &
III I, tret-petit Dieu .
111 ; Marque grand Dieu ; &
111 1 , tres -grand Dieu.
111 11 Signifie peu divin ; &
III II, tres-peu divin .
III 11 Signifie fort divin ; &
II 11 , tres -divin.
III 17 peu divinement
,
'd'une manicre
peu
divine.
ou
111 O1 petite divinité, &c.
1111 10 impoferpeu , & 1111 10
impofer tres-peu.
1111 10 impofer beaucoup
1111 10 impofor extrémement.
111111 petit Impofteur, &c .
&
du Mercure Galant.
283
11111 o petite imposture, &c.
L'ufage de ces dégrez accroift
confidérablement l'abondance
des mots fimples , & contribuë
meſme à la délicateffe de la langue
, par la diftinction quelle apporte
à ces fortes d'expreffions ,
tres- divin, & le plus divin ; trespeu
divin, & le moins divin , que
quelques langues confondent
dans leurs fuperlatifs . Il fera pour
tant libre de s'en fervir, ou de les
laiffer , comme je l'ay remontré
ailleurs. Je rapporte toûjours les
chofes de deux manieres , afin
d'en donner le choix aux Nations.
Leur gouft diférent fait
que les unes aiment les mots fimples
& les expreffions abregées ;
& que les autres fe plaifent aux
phrafes & aux expreffions eten.
A a j
284
Extraordinaire
duës . Elles trouveront icy dequoy
fe contenter toutes.
Voila , Monfieur , l'expofition
de la premiere Ecriture , que je
crois propre à eftre renduë Univerfelle
, les deux parties qui y
manquent, n'empefchent pas que
vous ne puiffiez juger de fon mérite.
Mais afin de vous en faire
connoiſtre la grace , & de tracer
en mefme temps un modelle à
ceux qui voudront s'exercer dans
fa compofition , je vais vous donner
une petite fuite de fes cara-
&tes. La voicy,
19 35 10511-05 , 104′1 1041A116
34 2014, 18 3'4 251'4.
Ces dix caracteres expriment
mot à mot ce début du Texte
facré, dans le commencement Dien
créa le Ciel & la Terre ; & ont
du Mercure Galant. 285
tous les avantages que je leur
attribuë, par ma Lettre de voftre
quatorziéme Extraordinaire ;
mais la longueur que j'ay donnée
à celle- cy malgré fon retranchement
, n'ayant pû eftre plus cour.
te, pour eftre intelligible , ne me
permet pas d'entrer préfentement
dans cette preuve, non plus
que dans le détail de l'explica
tion de ce Théme. Il eft temps
que les chofes utiles faffent place
aux divertiffantes , & que je me
dife à mon ordinaire,
MONSIEUR ,
Voftre tres- humble, & tresaffectionné
Serviteur,
DE VIENNE- PLANCY .
286 Extraordinaire
252-2225252525255
SUPLEMENT
A LA LETTRE PRECEDENTE.
AFan-Cleranton le 12. de Nov. 1682 .
L
A remarque, Monfieur, que
je viens de faire , qu'il y a
dans vos Extraordinaires , des
Lettres une fois plus longues que
celle que je vous ay écrite le huit
de ce mois , m'infpire le deffein
de l'augmenter par la jonction
de celle- cy, afin d'achever fans
remife , ce qui regarde l'entiere
expofition de ma premiere Ecri
ture Univerfelle , & d'empefcher
que la longue attente de voir ce
qui y manque, ne faffe de la peine
du Mercure Galant. 287
aux Curieux . Perfuadé donc que
vous ne defagrérez pas ce procedé
, puis qu'il eft fondé en exemple
& en raiſon ; je vais vous don
ner ce Suplément , avec le plus
d'abréviation qu'il me fera poffible.
SECONDE PARTIE
du Dictionnaire Univerfel,
fuivant la Méthode commune.
AP
Pres avoir expliqué , comme
j'employe les nombres
à l'expreffion des mots principaux
des langues ; il eft bien jufte
de rapporter comme je les exprime
eux- meſmes , lors qu'ils ne
288 Extraordinaire
fignifient rien d'étranger . On a
fouvent befoin d'eux en cet état
pour l'abréviation de l'Ecriture ;
& il n'y auroit pas de raifon de les
exprimer par d'autres figures que
par celles qui leur font propres.
Eftant donc obligé de les laiffer
en cette poffeffion , je me fers
d'un trait que je mets fous eux ,
pour marquer quand ils la gardent
, & l'employ de ce trait eft
affez conforme à noftre ufage ,
comme j'ay dit ailleurs.
que
Ces nombres font de deux fortes.
Les uns qu'on nomme Cardinaux
, tels font un , deux,
trois, quatre, cing , & c . Et les autres
qu'on appelle Ordinaux , tels
que font premier, fecond, troifiéme,
& c.
Les nombres Cardinaux font
prefque
du Mercure Galant. 289
1
prefque tous indéclinables ; &
leur fuffit en ce cas , d'avoir le
trait ou l'enſeigne fous eux ; mais
à l'égard de ceux qui fe déclinent
il leur faut encore ajoûter l'enfeigne
qui s'infere entre les chiffres
primitifs & les auxiliaires. Ainfi
1 , avec le trait fous luy fignific
un. 2 , de mefme fignifie deux . 3,
trois ; & ainfi des autres. Mais
pour exprimer un ou unique, nom
adjectif, fa qualité unité ; & fes
adverbes uniquement & une fois.
Double , duplicité , doublement&
deux fois . Triple , triplicité , triplement
& trois fois, & c. Il faut
ajoûter l'enfeigne qui s'infere au
trait qui fe met deffous , & join.
dre des chiffres auxiliaires à la
fuite de cette enfeigne , pour
marquer les variations directes
Q.d'Octobre 1682. Bb
290
Extraordinaire
& les indirectes , dont ces mots
numeraux font fufceptibles , ce
qui fe fait de la maniere generale
que j'ay rapportée dans ma Lettre
précedente.
Quant aux nombres Ordinaux,
ils ne font jamais indéclinables.
Ils ont les mefmes dépendances
que les Cardinaux. Premier, non
fubftantif ou adjectif, a à ſa ſuite
primauté,premierement, &lapremiere
fois. Second ou deuxième , a de
mefme fecondement, la fecondefois.
Deuxièmement , la deuxième fois.
Il en eft ainfi de la troifiéme & de
tous les autres. Et je marquetou.
tes les dépendances , comme celles
des nombres Cardinaux.
dode
Ce que ces adjectifs numeraux
ont de diférend des autres , c'eſt
chacun a deux adverbes , au que
du Mercure Galant. 291
2
lieu que les autres n'en ont qu'un,
Divin n'a que divinement , mais
deux a doublement & deux fois ;
& deuxième a deuxièmement
& la deuxième fois. Et tous les
autres nombres Cardinaux & Or.
dinaux font doüez de la meſ
me fécondité . J'exprime le premier
de leurs adverbes par un 7,
final , comme celuy des adjectifs
ordinaires , & le deuxième par un
8, auffi final, fans que cet employ
caufe d'équivoque dans cette
Ecriture .
Ces noms numeraux ont auffi
des verbes qui leurs appartiennent,
commeunir, doubler, tripler,
& .primer,feconder, &c. Ces verbes
fe marquent avec l'enſeigne
courbe , qui s'infere comme tous
les autres , mais il n'en eft pas
Bb ij
292
Extraordinaire
le
ainfi de leurs verbes oppofez ou
négatifs , de ceux de leur retour
d'action , & des noms qu ·
dérivent , ou des uns ou des autres,
ou mefme des verbes affirmatifs.
Je n'ay formé précedem
ment les verbes négatifs , & ceux
du retour d'action , que par
changement de leur dernier
chiffre primitif , en un autre
chiffre , & les noms qui leurs
appartiennent à tous , que par
l'addition d'un chiffre auffi primitif
à ceux qui marquent leurs
verbes . Ainfi de 1441 , qui figni.
fie créer, j'ay fait 1442 , qui fignifie
aneantir. 1443 , qui fignific recréer,
c. 14411 , qui fignifie Createur.
14412 qui fignifieCreatrice.14414 ,
qui fignifie Creature , &c. voila
mon ufage. Mais je ne puis icy
du Mercure Galant. 293
rien changer ny ajoûter , fans
détruire la nature des nombres.
1-10, fignifira bien unir. Mais
210, ne peut pás fignifier fon
verbe négatif des- unir, ny 3-10,
fon verbe de retour d'action ,
réunir, &c. parce que l'un fignifie
doubler, & l'autre tripler. Ainfi je
fuis obligé d'avoir recours à une
autre Méthode , pour marquer
les dépendances & les oppofitions
du verbe unir, comme auffi
pour exprimer celles du verbe
doubler, qui font de donbler, redoubler,
rededoubler, &c. & toutes les
fortes d'expreffions qui dérivent
de ces verbes, & de leurs femblables.
Cette méthode eft d'empef
cher qu'elles ne confiftent dans
le changement des chiffres pri-
B b iij
294
Extraordinaire
mitifs , mais feulement dans celuy
des chiffres auxiliaires. C'est à
la verité un retranchement pour
le Dictionnaire Univerfel , tou
tesfois il eft de fi petite conféquence
, qu'il n'y a pas lieu d'en
former une grande plainte. Voicy
donc à quoy cette Méthode
me réduit.
Premierement , c'eft d'employer
tout autant de chiffres
auxiliaires , pour ces expreffions
que j'ay employé de chiffres primitifs
pour celles du gros des
verbes , & pour celles de leurs
noms dérivez , j'entens quatre
auxiliaires pour les verbes , &
cinq pour leurs noms ; ce quiva
bien au delà de mes premieres
intentions. Secondement , c'eſt
de difpofer ces chiffres auxiliai
du Mercure Galant. 295 .
res pour marquer ces noms dérivez
de la meſme maniere que
j'ay difpofé les chiffres primitifs,
pour fignifier les principaux noms
des eftres, leurs fubftantifs de
qua
lité & leurs adjectifs . Et troifiémement
, c'eft de mettre les
mefmes fignes de féparation entre
ces chiffres que dans les au
tres expreffions , quoy que les
auxiliaires y foient en beaucoup
plus grand nombre , afin de ne
pas charger cette Ecriture de
trop d'enfeignes . Les exemples
que voicy acheveront d'éclaircir
cette pratique ; Vous y fuppo
ferez , Monfieur , l'enfeigne quiz
doit eftre fous eux outre l'inferée
; & vous fçaurez qne je l'étens
fous les auxiliaires pour la
rendre plus remarquable
; & que
Bb iiij
296 Extraordinaire
fi je ne l'exprime pas icy , c'eft
pour épargner de la peine à vôtre
Imprimeur.
1'10001 , fignifie Uniffeur.
1'10002 , uniffeufe.
1-10101 union. 1-10н , le pre.
mier adjectif du verbe actif unir.
1-10211 le deuxième adjectif.
1-1031 le troifiéme, &c.
1-2010 fignifie def-unir . 1'20001 ,
fignific def-uniffeur. 1'20002 def
uniffeufe.1-20101 ,def- union.1-20111 ,
le premier adjectif actifdu verbe
def- unir. 1-20411 , le premier adjectif
paffif.
1-20711 le premier adjectif du
verbe meflé, & c .
1-3010 fignifie réünir. 1-3010
redef-unir, &c.
Čes exemples fuffisent pour
apprendre à marquer tous les audu
Mercure Galant. 297
tres verbes , & tous les autres
noms de cette nature .
Vous direz peut- eftre , Monfieur
, que comme ces verbes
numeraux font rares, & par conféquent
les noms qui en dépendent
, il auroit mieux valu les
exprimer avec moins de rapport
à leurs fources ou racines , que
d'en faire une exception ; & je
fuis bien de cet avis. Les exceptions
caufent la peine & l'embarras
des Langues , & ne font
d'ordinaire des effets de caque
price. Ileft vray que celle - là en
eft un de neceffité , & qu'elle
porte fon excuſe avec elle ; mais
on peut encor la retrancher fi
l'on veut. On n'a pour cela qu'à
mettre les verbes unir , dés - unir,
réunir , à la fuite des verbes join-
X
298
Extraordinaire
>
dre, disjoindre, ou divifer rejoindre.
Les verbes doubler, tripler & leurs
ſemblables , à la fuite des verbes
augmenter , ajoûter. Les verbes de
doubler, de tripler, & autres négatifs
, à la fuite des verbes dimi.
nuer , Soustraire. Et traiter de la
mefme maniere tous les noms
qui en dérivent. On laiffera par
ce moyen au Dictionnaire ces
mots qui font de fa jurifdiction ;
& on demeurera dans les bornes
des regles generales , dont l'Ecriture
& la Langue Univerſelle
demande qu'on ne s'écarte point.
Neantmoins j'ay bien voulu rap.
porter la mefme chofe, de deux
façons, pour en donner le choix,
comme j'ay accoûtumé de faire.
Ce qui me refte à ajoûter, c'eft
que pour diftinguer les expreſ
du Mercure Galant. 299
fions des nombres ordinaires de
celles des Cardinaux , dont les
les chiffres primitifs & les auxiliaires
n'ont point de diférences,
je varie l'enfeigne que je mets
fous eux ; je donne une barre ou
ligne droite aux nombres Cardinaux
, & une courbe aux Ordinaux
, & l'empefche par cette
diverfité , qu'on ne les prenne
les uns pour les autres . Et voila
tout ce qui les regarde.
DERNIERE PARTIE
de ce Dictionnaire Univerſel.
CE
Ette Partie qui contient en .
tre -autres mots , les noms
propres des Lieux & des Perfon300
Extraordinaire
nes , féparément d'avec les noms
des Eftres , eft l'effet d'une penfée
nouvelle. On voit par le Projet
que j'enferme les premiers de ces
noms , je veux dire , ceux des Lieux,
dans la vingt-fixiéme fection ; &
ceux des Perfonnes , dans le dixiéme
Chapitres mais ayant reconnu
que leur détail alloit bien au delà
des bornes des autres expreffions,
& qu'il eftoit de l'ordre de les
joindre , veu le rapport qu'ils ont
enfemble , je les ay tirez de leurs.
premieres places pour les répandre
par tous les nombres , avec
un figne qui les diftingue . Et d'ailleurs
, afin de ne pas laiffer vuide
la vingt- fixiémé fection , j'y mets
les noms communs à l'Eau & à la
Terre , comme ceuxde Marets, de
fondriere , de ravine , de bourbier,
du Mercure Galant.
301
&c. Et ceux d'Empire , de Royaume
, de République , de Souveraineté,
de Pais , de Province , de Contrée,
de Ville &c. au lieu de ceux d'Europe
, de France , de Bourgogne , de
Seine , & autres Geographiques
dont je la rempliffois. Et quant
au dixième Chapitre , il eft vray
que j'en laiffe vuide la fection
100 , mais je remplis les autres
des noms d'Eftre , de fubftance,
d'efprit, &c. comme vous avez
veu .
Je ne penfe pas , Monfieur, que
vous def- aprouviez ces petits
changemens. Unir les noms des
Lieux avec ceux des Hommes,
& des Femmes , c'eft fuivre l'ordre
de la Nature , qui lie d'une
fi forte inclination les Perfonnes
à leurs Païs , & les mettre à part.
302
Extraordinaire
C'eft fuivre auffi l'ordre le plus
general des Langues , qui font
prefque toutes un Dictionnaire
particulier de ces mots , princi .
palement des Geografiques, parce
qu'elles laiffent à l'Hiftoire le
foin de faire mention des autres.
Quoy que les noms des Perfonnes
ayent efté avant les noms
propres des Lieux , puis que ce
font les Perfonnes qui les ont
nommez , je commenceray par
les Lieux , à caufe qu'ils contiennent
les Perfonnes , & je placeray
les uns & les autres , avant les parties
invariables du diſcours , d'autant
qu'ils font fujets à variation
comme les mots qui précedent ,
& qu'ils ont comme eux , une
enfeigne inferée entre leurs chifres.
Celle qu'ils ont deffus , oudu
Mercure Galant.
303
tre cette inferée , eft ce qui mec
de la diférence entre leurs expref
fions , & celles de la premiere partie
de ce Dictionnaire , fans qouy
il n'y en auroit point. Je la fupole
donc encor , pour ne pas embaraffer
voftre Imprimeur.
Ainfi 1 , fignifie l'Afie , avec fes
dépendances , Afiatique , Afiati
quement.-- 2 , fignifie l'Europe, avec
les fiennes. 3 , l'Afrique de mefme.
4, l'Amérique . 5 , la Terre Auftrale,
quoy qu'on n'y diftingue rien
encor , l'Hiftoire des Sévarainbes
n'aboutiffant ce me femble,
qu'à donner l'idée d'une Religion
, & d'un Govuernement aſſez
plaufibles.
11 , Signifie la Chine , premier
Royaume de l'Afie , Chinois, Chinoife
, &c. 12 , la Tartarie. 13, leJa.
304
Extraordinaire
pon. 14, l'Inde Orientale, &c.
111 , fignifie Canton , premiere
Province Méridionale de la
Chine. 112, Quamfi, feconde Province.
113. Tunean , troifiéme Province
& c. jufqu'à neuf.
1111 , fignifie Canton , premiere
Ville de la Province de Canton;
l'une s'appelle comme l'autre.
1112 , la feconde Ville de cette
Province. 1113 , la troifiéme Ville,
&c. jufqu'à neuf encor.
11001 , fignifie Fohy , premier
Roy de la Chine. 11002 Xinnung,
deuxième Roy du mefme Etat.
hoo3 , Hoang , troifiéme Roy , &c.
jufqu'à cent dix Roys .
11111 , fignifie une Perfonne celébre
par la valeur , de la Ville
de Canton . 11112 , une autre celébre,
par la fageffe de la mefme
du Mercure Galant.
305
Ville. 11113 , une autre celebre par
les Sciences , & ainfi des autres
qualitez , fuivant le Projet.
11121 , fignifie une Perſonne celébre,
par la valeur , de la feconde
Ville de la Province de Canton .
N131 , une autre de la troifiéme
Ville. 11141 , une autre de la quatriéme
Ville , & ainfi du reſte .
· Comme la Chine a neuf Provinces
Méridionales , la neuvaine
des nombres de trois chifres fuffic
pour les exprimer , mais comme
elle en a encore fix Septentrionales
, il faut avoir recours au premier
accent d'augmentation
pour en former de nouvelles expreffions
, & le placer fur le chifre
qui marque la Province , afin
qu'on voye fur qui doit tomber
fon effet.
Q. d'Octobre 1682. Cc
306
Extraordinairé
Ainfi 1 ,fignifie Honam, premiere
Province Septentrionale
de la Chine. 111'1 , fignifie Caifum.
premiere Ville de cette Province,
& c.
Voicy un autre exemple qui
vous regarde.
2 , fignifie l'Europe. 21 , la France,
fon premier Royaume. 211 , l'Ife
de France , premiere Province de
ce Royaume. 2111 , Paris, premiere
Ville de cette Province. 21001,
Pharamond , premier Roy de
France. 11065, Louis le Grand,
noftre auguſte Monarque. 21113,
Parifien illuftre par les Sciences.
On voit par là que le premier
chifre fignifie la Partie du Mon
de , le fecond , l'Etat , le troikéme
, la Province ; le quatrième,
ne Ville , ou un Roy ; & lecin
du Mercure Galant.
307€
quiéme un Roy encor , ou une
Perfonne celebre par le mérite
ou par la Fortnne .
"
On pourroit ajoûter un chifre
à ces cinq , pour avoir neuf Perfonnes
celebres en chaque Ville,
& en chaque forte de mérite , &
diftinguer entre elles par ce
-
moyen les Perfonnes illuftres
dans les Sciences , dans les Arts,
& c. Mais les nombres de fix chifres
font peu commodes , par la
raifon que j'ay dite.
Il feroit difficile , ce me femble,
de donner aux noms propres une
liaiſon plus étroite , plus claire,
& plus jufte , & une fignification
plus exace. J'en conçoy un autre
moyen ; mais ce fera pour une
autre Lettre. Ces exemples fuffilent
, pour former tous les noms
Ccij
308
Extraordinaire
de pareille nature.
Je ne dois pas oublier que j'exprime
les noms des Perfonnes
que j'attache aux lieux , comme
fi c'eſtoient des adjectifs,afin d'en
pouvoir diftinguer le fexe ; mais
que j'ay recours pour cela à leurs
chifres auxiliaires. Ainfi r - rt , fignifie
Chinois ; & 11-21 , Chinoife.
2111 11, Parifien ; & 2111-21 , P4-
rifienne. Et il en eft de mefme de
tous les autres.
Les parties invariables du diſcours
n'ont pas deux enfeignes,
comme les noms précedens, elles
n'ont que celle de deffus ; & au
lieu que tout ce qui fe décline eft
terminé par 1 , 2, 3 , 4, 5, ou 6, chifres
auxiliaires , elles finiffent par
7, 8, ou 9 ; les adverbes , & les
du Mercure Galant. 309
interjections , par 7 ; les conjon-
&tions, par 8 ; & les propofitions ,
par 9.
Vous jugez bien , Monfieur,
que je n'entend pas par ces adverbes
, ceux des adjectifs, quoy
qu'ils fe terminent de mefme. Il
leurs fiéd trop bien d'eftre à la
fuite des noms, dont ils dérivent ;
mais j'entend tous les autres , &
leur diférence eft que ceux- cy
ont leur enfeigne , trait ou bare
fur eux , & que ceux des adjectifs
ont encor l'inferée , ou n'ont
qu'elle. Je vais commencer par
les plus communs des Langues,
afin de leur donner les expreffions
les plus courtes . Ordre que '
j'ay toujours fuivy.
Adverbes de confentement,
d'affirmation , de négation , de
310
Extraordinaire
comparaiſon , de qualité , & c.
17, fignifie oży , 27, non , 37 , ne,
nepas , adverbe négatif qui fe met
devant les verbes . 47 , plus. 57,
moins. 67 , auffi , autant, uy plus ny
moins. 77 , bien , fort , beaucoup.
87, mal, peu . 97 , entre - deux , paffablement
, ny bien ny mal .
107 , d'accord.. 117 , oüy en verité.
127 , non feûrement. 137 , ne , ne
point , expreffion plus forte que
ne pas. 147 , mieux . 157, plus mals
pis. 167, auffi bien , de mefme,
ny pis ny mieux . 177, tres, tres.
fort , extrémement , infiniment ,
ou le plus, le mieux . 187 , tres- peu,
ou le moins , le plus mal. 197,
affez, &c.
Il peut y avoir en tout , deux
cens adverbes , dont le dernier
s'exprime par 1997. Ce feroit
du Mercure Galant.
ZIK
trop pour un Echantillon , que
de les rapporter tous .
Les interjections que je mets
à leur fuite, comme dans le Grec,
commencent par celles d'affliction
, qui font les plus ordinaires.
2017 , fignifie hélas ! 2027, ab
ab ! ohyme ! 2037 , ahDieux ! oh
Dieux jufte Ciel ! 2047 , quel
malheur ! 2057 , quelle défolation !
2067 , quelle pitié ! 2077 , ç'en eft
fait ! 2087, il faut mourir ! 2097,
laiffez-moy ! &c. Les interjections
fe pouffent auffi loin que l'on
veut.
Voicy les conjonctions des
mots. 18, fignifie &. 28 , ny. 38,
ou, foit. 48 , tant. 58 , de mesme . 68,
auffi -bien . 78 , ainfi. 88 , comme. 98,
guc
312
Extraordinaire
Les conjonctions des phraſes &
du difcours , fe marquent apres
celles des mots, 108 , fignifie car.
118, d'autant que. 128 , parce que, &c.
J'en trouve quarante, en tout.
Voicy les prépofitions. 19 , fignifie
en , dans . 29 , pres , aupres,
proche. 39 , chez. 49 , avec . 59 ,fans.
69, pour. 79 , depuis. 89 ,jufques. 99 ,
par. 109 , entre . 119 , dedans, &c.
L'Italien fe fert de cinquantequatre
prépofitions . On peut fe
borner là , ou les pouffer à un
plus grand nombre , le champ
eftant libre , & fpaticux.
Les Proverbes fuivent les parties
invariables du difcours , & fi.
niffent le Dictionnaire . l'avois
réfolu dans le projet de les mettre entre
les noms , &les verbes , comme tenant
duMercureGalant. 313
nant des uns , & des autres ; mais
j'ay penfé depuis , qu'il feroit
mieux de leur donner la place
que voicy , parce que leur expreffion
ne fouffre point de variation
, non plus que ces parties du
difcours qui les précedent.
Je les ay divifez en neuf chefs ,
Sçavoir , en quolibets , en hyperboles
, en métaphores , en
comparaifons , en fi ou fupofitions
, en fouhaits , en conjectures
ou pronostics , en avis ou confeils,
& en maximes , fentences,
ou axiomes ; & paffant de la di
vifion aux fubdivifions, j'en remplis
par ordre les nombres qui fe
terminent par zéro , à commencer
par ceux de trois chifres .
Ainfi 110, 120 , 130, 1010, 1020,
1030 , 10010 , &c. expriment les
Q. d'Octobre 1682. Dd
314
Extraordinaire
quolibets, comme Medecin de Valence
, longue Robe & peu de
Science. Année d'Antan , belle
montre & peu de raport.
210, 220, 230, & c. fignifient les
hiperboles , comme , c'eft la Mer
à boire. C'est vouloir prendre
la Lune aux dents. C'est un
Amoureux des onze mille Vierges.
310 , 320 , &c . marquent les
métaphores ; comme Montagnes
voyent , & Murailles oyent. II
baftit des Châteaux en Eſpagne .
410 , 420 , &c . font deftinez
aux comparaifons. Et voicy celles
des Efpagnols, à l'égard des Fem .
mes qui ne font pas raisonnables ,
dont je remplis une neuvaine fui .
vant l'ordre de mes fubdivifions,
par où vous jugerez , Monfieur,
du Mercure Galant. 315
de la difpofition de toutes les
autres.
4110, fignifie , Ne dis à la Fem.
me & à la Pie , que ce que tu di.
rois en plein Marché .
4120 , fignifie , Qui fe fic à une
Femme & à un More , veut bien
eftre pris pour dupe.
4130, Qui tient l'Anguille par
la queue , & la Femme par la parole
, peut s'aflurer qu'il ne tient
rien.
4140, La Fortune , la Femme,
& le Vent , changent toûjours en
peu de
temps.
4150,
La Femme & la Toile , ne
fe doivent pas regarder à la chandelle
.
f
4160 , A leur malheur , la Ce.
rife & la Femme fe
parent
de.
rouge , ou fe mettent du rouge.
Dd ij
316
Extraordinaire
4170 ,
La Femme & le Verre,
courrent toûjours grand rifque.
4180 , Des Poires & des Femmes
, celle qui fe taift eft la bonnè ,
ou la meilleure .
Et
4190 ,
Careffe & commande
, ta Femme & ta Mule t'obeï
ront.
A
que
les
C'est ainsi , Monfieur ,
Chinois expriment par un feul
caractere , chaque Principe de
leur Phifique , de leur Morale,
de leur Politique , & de leurs autres
Sciences ; & c'eft en cela
principalement que confifte leur
doctrine , parce que plus ils fçavent
de ces caracteres , plus ils
font Sçavans.
Mais tandis que je réduis , comme
ces Peuples , nos fens parfaits
du Mercure Galant. 317
E
triviaux à une fimple expreffion,
je m'aperçois que les premiers .
élemens de la prononciation , qui
font auffi ceux des Gramaires, &
des Dictionnaires ordinaires , me
reftent encor à marquer. J'entens
les voyelles & les confones ; car enfin
on en forme des idées diftinctes,
elles ont des noms particuliers,
on en parle , on en écrit. Il faut ›
donc fçavoir le moyen de les exprimer
, auffi - bien que les mots
qu'elles compofent , & qui ont
fait jufques icy le fujet de mon
Difcours.
Le zéro qui finit la , fignifica
tion des Proverbes , eft celuy que
j'ay choify pour commencer celle
des lettres ; & ce caractere qui
paffe pour une nulle , lors qu'il
eft feul ou à la premiere place , ne
Dd iij
3187
Extraordinaire
fera pas mal employé à marquer
les lettres , puis qu'elles font auffi
des nulles dans l'Ecriture Univer
felle , je veux dire qu'elles n'y fer .
vent de rien .
4.
Ainfi donc or , fignifie 4 , 02 , fignific
e . 03 , i. 04 , 0. 05, u . 06 , le.
07, re. 08 , mc. 09, ne.
on , fignifie be . 012, ce. 013 , de
014, fe. 015, ge. 016 , ke. 017 , pé.
018, te, &c.
021 , fe. 022, ze. 031 , que . 032 , xc .
041 , he, &c.
On peut exprimer de la meſme
maniere les diftongues , & les filabes
plus communes ; & toutes
ces expreffions peuvent eftre traitées
en indéclinables , comme les
Proverbes & les parties invariablés
du difcours , avec l' enfeigne
que je mets deffus ; ou bien en
du Mercure Galant. 319
parties fujetes à déclinaiſon , com
me les noms principaux des
Eftres , avec l'enfeigne inferée;
ou comme les noms propres des
Lieux & des Perfonnes avec
P'une & l'autre enfeigne , fans
qu'aucune de ces façons caufe
d'équivoque dans cette Ecriture.
>
Et voila , Monfieur , l'Echantillon
du Dictionnaire Univerfel
dans toutes les parties , avec la
maniere d'exprimer les variations
directes, & les indirectes des mots
. qu'il peut contenir , le tout fuivant
la méthode commune. Je
croy n'y avoir rien ômis des cho.
fes dont j'ay dû donner des modeles
, pour en aplanir les diffi
eultez . & pour mettre en bon
chemin ceux qui voudront éten-
Dd iiij
< 1 Extraordinaire
320
dre cet Abregé. Si je me trompe,
yous m'obligerez de me le faire
connoiftre , puis que je prens
tout en bonne part , & que je fuis
veritablement ,
MONSIEUR,
Voftre tres-obeïflant Serviteur,
DE VIENNE-PLANCY.
L'Enigme en Profe du fpirituel
Berger Fleurifte , a esté ainfi expliqué
par le Nouvel Habitant de la:
Cofte des Singes Verts.
I
Lne fe peut rien de plus agrea.
blement imaginé , que l'Enigme
en Profe du XIX . Extraordinaire
. C'eſt le Monofil
labe si , qui dans les premiers
temps , n'eftoit aparament emdu
Mercure Galant. 321
ployé qu'à un feul uſage , c'eft
à dire , dans le difcours ordinaire
, & qui l'a efté depuis difé .
remment par les diférentes fignifications
, que les Nations luy
ont donnée. On l'a fait mefme
fervir à un autre employ , en l'ajoûtant
aux fix tons de la Mufique
, cette Science agreable &
pénible , mais plus facile préſen
tement par l'addition du si.
Ce mot de Sire , que l'on met
en tefte des Harangues que l'on
fait au Roy , fait que le Monofillabe
si, s'y rencontre toûjours . Il
eft amy de la verité , puis qu'on
dit communément que si , empcfche
de mentir . Il fupofe les
chofes les plus éloignées , comme
quand on dit si j'eftous Roy,
mefme les impoffibles , lors qu'on
322
Extraordinaire
dit, par exemple , si j'estois Oiseau.
Son corps qui eft s , eft tortu , &
fon ame qui efti, eft droite. L'embaras
qui empefche qu'il ne préfide
aux Sciences , eft la lettre c
qui fe met apres la lettre , qui
commence ce mot de Siences , car
fans le c, si préfideroit aux
Sciences .
L'élever jufques au Ciel , c'eft
eftre ignorat dans l'Ortographe,
Ciels'écrivant par Ci, & non par
Si. Autre béveuë de croire l'avoir
trouvé en lifant , Cy gift , ce Cy
ayant autre figure , & diférente
explication que si.
On le voit dans le mot de plaifir,
& il ne fe fait point de ga
geûres qu'il n'y ſoit , car
il
toûjours un je gage que fi.
y a
Si, fe rencontre dans les Landu
Mercure Galant.
3239
gues Etrangeres, ainfi que dans la
Françoife. Ileft dans tous les Ma
riages qu'on celebre en Eſpagne
& en Italie ; mais traité avec
plus d'honneur par les Eſpagnols,
qui luy donnent le premier rang,
lors qu'eftant interrogez s'ils fe
veulent refpectivement l'un Pautre
, ils répondent , Si Señor , au
contraire des Italiens , qui difent
Signor fi.
Enfin dans la deftruction de
l'eftre du si , fon corps qui eft sS,,
entre dans le mot de sepulchre,
puis qu'il en fait la premiere lettre
; & fon ame qui eft i, entre
dans le Purgatoire , c'eft la huitiéme
lettre , & puis fon ame i,
devançant fon corps s , ils fe trouvent
unis à la fin dans le mot de
Paradis.
324
Extraordinaire
SUR L'ENIGME EN PROSE.
SONNET.
Our bien cacher le Si , pouvoit-on
pourinventer
Plus de fubtils détours que le Berger
Fleurifte ?
Non, non, tout autre en vain l'auroit
voulu tenter,
A moins qu'iln'euft l'esprit de l'aimable
Califte.
Prenant l'Enigme en main, afin de contenter
Son efprit curieux, à qui rien ne réſiſte,
Elle l'examina ; mais fansfe tourmenter,
Elle en trouva le Mot , qui m'a rendu
fort trifte.
**
Feignant de l'annoncer , ce Mot tant
recherché,
Par unfçavant difcours elle l'a mioux
caché
du Mercure Galant.
325
Que le fubtil Berger dans la premiere
Enigme.
$3
Cependant le voicy , je le tiens décou
vert;
Et quoy qu'à le trouver mon efprit ait
Souffert,
Mon coeur pour les Autheurs n'en apas
moins d'eftime.
ALCIDOR, du Havre.
SUR LE MESME SUJET.
Mercure, en verité, vostre Berger
Fleurifte,
Et fon Interprete Caliſte,
Ont depernicieux talens
Pour embaraffer le bon fens .
Fe nefçay pas leur nom, ny quelle eft leur
Patrie;
Mais je gagerois bien, aupéril de ma
vie,
Quecefont de terribles Gens ,
326 Extraordinaire
*3
J'ay leu centfois l'Enigme en Profe
Que ce Fleuriste nous propofe;
Je mefuis laffe comme un Chien
A lire & relire la Glofe,
Sans jamais y comprendre rien,
Fe demeure d'accord qu'en de telles ma
tieres
Mon petit jugement a de minces lumieres.
A chaque bout de champ je croy tenir
le Mot,
Je dis que fon fecret d'abord faute à la
vene,
Que pour ne pas connoistre une chofe fi
nuë,
Ilfaudroit eftre un Oftrogot.
03
Tout- beau, Monfieur Oedipe, unpeude
patience,
N'en déplaife à voftre ignorance,
Vous raifonnez comme un Butor,
Vous n'avez pas tout leû , lifez, lifez
encor.
du Mercure Galant. 327
*F
C'est biendit , par mafoy je comptois fans
mon Hofte;
L'abord me donnoit tout, & le refte me
Lofte.
Ainfi lifantjufqu'à lafin,
Fay bientoftperdu mon Latin.
Jugez apres celafi je flate Mercure,
Et comme diantre je murmure .
Il n'eft point d'infamefurnom,
De termefcandaleux, ny de bleffante
injure,
Qui neferve auffitoft d'épithete à fon
nom.
03
Si je l'offenfe, il le mérite,
C'est de luyfeul que vient mon peu de
réussite .
S'il s'expliquoit plus clairement,
Je l'entendrois plus aisément.
203
On dit ( je nefçay pas fi cet On nous
abuſe)
Que l'Ouvrier de Syracufe,
328 Extraordinaire
Homme expérimenté , fçavant , & de
grand poids,
Auroit tourné la Terre avec l'un defes
doigts,
Sans un je- ne-fçay quoy, dontfon expérience
Endura toujours l'indigence .
Voila tout justement mon cas;
Les Enigmesfouvent ne m'échaperoient
pas,
Sans un certain Si qui me manque ;
Mais faute de ce Si, je pique toûjours
blanque.
Du MOULIN , Avocat de
Breteuil en Normandie.
EXPLICATION ENIGMATIQUE
de l'Enigme en Profe.
C
Ette Enigme à monfens eft facile
à comprendre,
Il nefaut point donner la gefne à nos
efprits:
du Mercure Galant. 329
Ce qui n'eft en César , non plus qu'en
Alexandre,
Se trouve renversé dans noftre Grand
LOUIS.
POLYMENE.
Meffieurs Bouchet, ancien Curé de
Nogentle Roy ; Pinchon , de Rouen ;
Molina, de la Ruë S. Denys ; & I. B.
de la mefme Ruë, ont auffi expliqué
cette Enigmefur le monofillabe Si.
La derniere Planche que je vous
ay envoyée des Maifons Royales d' Ef
pagne , a efté celle de l'Alhambre de
Grenade, employée dans ma derniere
Lettre de Iuillet. Quoy qu'à l'occafion
des Ambaffadeurs du Roy de
Maroc,
fois , je vous ay parléplufieurs
fois , j'aye paffe jufque - là pour vous
faire voir les Palais que les Roys
Mores ontfait bastirdas cette famenfe
Q. d'Octobre 1682. Ee
330. Extraordinaire
Ville, il me reftoit encore à vous donner
une veuë de l'Efcurial , vous en
ayant déja envoyéplufieurs de cefuperbe
Chasteau. Vous le trouverez repréfenté
dans cette nouvelle Planche,
de la maniere qu'il paroift auxyeux ,
lors qu'on le regarde de deus la Montagne.
Pea de Perfonnes ont expliqué la
premiere Enigme du mois de Novem-¸
bre. Fous en trouverez le Mot dans
les Madrigauxfuivans .
1 .
Ve l'Amour est adroit ! Tantoft il
eft Chaffeur, Que
Et nos coeurs defes traits ont peine àſe
défendre.
Tantoft ilse déguife en habile Peſcheur,
Et ces filets nous fçavent prendre.
Eftantdoux & flateurs, on court à leurs
appas,
AIBLIO
THEEEE
DE
LA
LYON
*1893 *
on,
EU
ni33C
Vi
ner
aja
per
pre
de
Lors
tag
+
pre
bre
DEL
Les
LYON
C
Et
Ta
1
Eft
ILE
du Mercure Galant.
33r
Ses Hameçons nous font envie,
Mais l'avancement du trépas
Eft lefruit des plaiſirs qu'ils caufent dans
la vie.
GYGES, du Havre .
Ovide
enfeigne que
II.
Mercure
A quelquefois parufons l'habit de Pafteurs
Mais il n'a point écrit qu'il ait pris la
figure
D'unfaineant Pefcheur.
Cependant aujourd'huy ce Meffager du
Monde,
Pour faire untour de fafaçon,
Nous croyant auffi fots que les Hoftes
de l'Onde,
Vient pour nous prendre àl'Hameçon ,
III.
CHANTLEU
Epuis cinq ans, Galant Mercure,
Que j'ay commencé la lecture
De tous les Ouvrages divers
Que vous avez femez dans ce vaſte Univers,
332
Extraordinaire
Je vous ay toujours vû d'un oeil fort
agreable,
Fay foutenu vos intérefts,
Fufqu'à venir aux mains, contre des In
difcrets
Qui vous tenoient , à tort, fort peu recommandable,
Et je leur ayfait voir que tous les bons
Efprits
Trouvent de bon gouft vos Ecrits;
Que malgré vos jaloux Critiques,
Et leurs déteftables pratiques,
Vousferezfansfin approuvé ;
Eux-mefmes forcez de fe rendre,
S'ils ne veulent refter dans un fens reprouvé.
Mais je croy,dans ce mois, qu'ils fe laifferent
prendre,
Puis que vous leur tendez d'une aimable
façon
L'inévitable appas d'un ſubtil Hameçon.
ALCIDOR, du Havre,
du Mercure Galant.
333
La mefme Enigme a efté expliquée
fur l'Hameçon par l'Amant difcret
du coin S. Denys. Les autres Mots
qu'on luy a donnez , font , l'Argent
dans une Bource , le Coeur , l'Epée,
le Ver de terre, une Montre,
le Poiſon , le Plomb , l'Air, l'Eau,
& le Violon .
Le Mot de la feconde Enigme eftoit
le Balon . Il a donné lieu à ces Madrigaux.
ME
I.
Ercure eft un adroit Garçon,
Et perfonne ne luy conteftes
Mais pourtant au jeu du Balon
Il n'apu me donner mon refte.
Mad. Du LORY, à l'Anagramme,
Libre d'amour, de la Rue
du Bac.
334
Extraordinaire
II.
Ous me reprochez chaque jour
Quejest proiez chaqueimour:
n'
Je nefaypas comme ilfautfaire.
Helas! mon aimable Manon.
Depuis que je tâche à vous plaire,
J'enfuis auffi plein qu'un Balon.
V°
DIEREVILLE, du Pontleveſque .
III.
Ous n'eftes qu'un Balon,grandeurs,
plaifirs du monde,
Comme luy vous n'avez pour tout que
du dehors.
Qui veut bien vous fonder, n'y trouve
point de corps,
Ny rien pour arrefterfa fonde..
Voftre employ fait du bruit, qui s'en voit
privé, gronde;
Mais il n'eft rien de plus léger,
Un Amant rampe à terre, & le Grand
vole en l'air,
Tous deux plus agitez que l'onde.
Grandeurs, Plaifirs , Balons, fur vous
qu'on nefe fonde,
du Mercure Galant.
335
Unefeule piqueûre a montré bien ſouvent
Que vous n'eftes tous que du vent .
IV.
GYCES, du Havre.
APresavoir en vain refué ſur les
Pour nous délaffer, nous nous mifmes
A jouer cinq ou fix au jeu du Corbillons
Etfi-toft qu'on euft dit, qu'y met - on?
Nousfufmes deux qui répondifmes,
L'une un Oignon,
L'autre un Balon.
La Blondine à l'Anagramme,
Heroine cache d'attraits mortels,
de la Rue Trouffevache.
V.
fuis rond, jefuis creux , je gronde,
Fe rampe à terre, & vole en l'air;
ne voy qu'un Balon au monde,
A qui je puiffe reffembler.
L'aimable à l'Anagramme,
Laguerre eft fur ma vie,
d'Amiens.
336 Extraordinaire
C
0 %
V. I.
Uy, l'Enigme qu'on nous pro
pofe,
Eft un Balon affurément,
Et ne fignifie autre choſe,
Du moins c'est là mon fentiment.
Le Blondin du Quartier des Au◄
guftins d'Amiens, à la Devife,
Aque ex amore & corde.
VII.
Mercure eft, dit-en, en eftime
Chez les Sçavans comme
Apollon;
Moy, je l'ay veufaisant la Grizne
A tout ce qu'il trouvoit préfenter le
Balon .
VIII.
CHANTLEU .
S1 les Dieux autrefois par d'innocens
plaifirs
Sçavoient contenter leurs defirs,
Etfaifoient des jeux à leur mode;
Si, dis-je, le Palet divertit Apollon,
du
Mercure Galant. 337
Par une nouvelle méthode,
Leur galant Meffagerva jouer au Balon.
RAULT, de Roüen.
IX .
Voy, ce quifut jadis mon plus cher
exercice,
De mon efprit refveur fera- t-il le fuplice,
Maintenant que je fuis & caduque, &
Barbon?
Non, non, Mercure, non, dans la Lice
mortelle
F'abandonne le jeu comme la bagatelle,
Unbon Livre a pour moy plus d'attraits
qu'un Balon .
Q
L. BOUCHET, ancien Curé
de Nogentle Roy ."
X.
Vand ilfaut exécuter
Les ordres de Jupiter,
Mercure fe fert d'une aile,
Et fe l'attache an talon;
Mais il n'a pas besoin d'elle
Q.d'Octobre16821 Ff
338-
Extraordinaire
Pour un jeu de bagarelle,
Comme eft celuy du Balon.
L'Albaniſte de Rouen.
X1.
Ous donnerun Balon, quin eft vien
No
E
que
du vent,
Mercure, eft-ce eftre bien galant?
XII.Y
ASTON OGDEN
Car bien fouvent
Je paye en vent.
Tvous n'entendez pas, Camille, ce
langage?
Helas, vous l'entendez trop pour mon
avantage;
nefçay de qui peut avec plus de
raifon
Se dire unpareil mot, de vous, ou d'un
Balon
DROGART DE ROCONVAL ,
de la Porte S.Antoine.
du Mercure Galant.
339
T'
XIN.
Ircis, ilfaut quitter le Volant, la
Timbale,
Pour jouer d'une autrefaços:
"Mercure avec cet air que nul autre n'égale,
Nousfais préfent d'un beau Balon.
La Belle à
l'Anagramme,
Je n'aime rien hors le mérite,
de la Rue de la Licorne.
XIV.
Ppleins
d'esprit,
Arquelques jeux de mots brillans &
Une autre feroit voir ce qui nous eft
décrit
Dans l'Enigme derniere;
Maiscela n'eft pas ma maniere.
Ainfi jaffurefansfaçon
Quefon vray Mot eft un Balon.
La fpirituelle F. DE LA RIVIERE,
de la Rue des Carmes .
Ff ij
340 Extraordinaire
XV .
P Hilis, quel est voſtre deſſein?
Est-ce de me plonger un poignard dans
lefein,
Afin de terminer ma vie?
Si je fuis affez malheureux
De vous avoir rendu ma plus grande
Ennemie ,
Tout mon crime, je croy, n'est que d'eftre
amoureux .
Mais qui pourroit vous voir , fi charmante
& fi belle,
Sans eftre criminel.comme vous me tenez?
Scachez que c'est en vain que vous vous
obftinez
心
De paroître toujours cruelle.
Deuft-on eftre expofe mille fois au trépas,
Eftre plus tourmenté qu'un Balon de
College,
peut de vos yeux éviter le doux
On ne
peut
piege,
Ilfaut bon gré, malgré, fe rendre à vos
Lappas.
ALCIDOR, du Havre.
du Mercure Galant. 341
U
XVI
N jour revenant du Manège,
Fapperçeus de loin , en Larron,
Mercure entrer dans un College,
Exprés pour y prendre un Balon.
Le Rimeur fans deffein.
Ceux qui ont expliqué la mesme
Enigme, font Meffieurs du Pré le
jeune, Régent du College de Beauvais;
Croshat, de Torchefelon en Dauphiné,
Profeffeur en Mathématiques ; Blanchet,
Gentilhomme de la Ruë S. Bon;
L. Louvart , de Roye en Picardie;
Baco,Amant de la Belle D.G. Faillet;
Des Portes ; Teftard, de la Ruë S. Denis
; Buret , de Vitré en Bretagnes
Avice de Caen , Ruë de la Harpe ;
Racquet , de Soifons ; Pinchon , de
Rouens Le Chaffeur aux Oyfeaux, de
la Rue des Brodeurs ; Molina , de la
Rue des Brodeurs ; Le Misantrope,
Ff iij
342
Extraordinaire
7
す
à l'Anagramme ,Je fatiriferay ; Le
Languedocien Brétonnifé , de Vitré
en Bretagne ; Cliton ; A. B. C. D. E.
de Lyon ; Le Lourdaut de Boutique,
de la Ruë S. Antoine ; & le plus paffionné
des dix-huit Amans , de la
Ville de Sainte Menehoud ; Mefdemoifelles
Hainaut , de la Ruë de la
Cerifaye ; Sylvie du Havre ; & la
Blondine de Mefle , à l'Anagramme,
Un vif Génie m'éleve.
F'adjoûte deux Eplications de l'une
& de l'autre Enigme.
Q
I.
Vet plaifir j'ay de voir Mercure
Dans un habit de Pantalon,
Se joindre à des Filoux,faire ensemble
figure,
Et courir apres un Balon!
Mais nous penetrons le myftere,
du Mercure Galant. 343
Ilsfont diférens coups de main,
Noftre Bourse en ce lienferoit bien leur
affaire,
Nous voyons l'Hameçon , ne mordons
pas à l'air.
L'Albanifte de Rotten .
never
II.
Ponne
veut Our
les
Enigmes
du
Mercure
,
On
plus
tant
defaçon
,
Il fuffit de luy dire, apres mainte lecture,
Un Hameçon eft l'une, & l'autre eft
un Balon.
LA BELLE NOURRITURE,
du Havre.
M. de Billy Ingénieur, & Lieute
mant au Régiment Royal des Vaif
feaux ; M. Hariveau ; Tamirifte, de
ta Rüe de la Cerifaye ; & le Gaillard
Boiteux du Havre, ont auſſi expliqué
les deux Enigmes
.
Ef iiij
344
Extraordinaire
25525 · 52255-52SZZZ
LEQUEL EST LE PLUS
à eftimer de l'Homme de Converfation
, ou de celuy de
Cabinet.
J
E croy que pour réfoudre cette
Queftion , il faut diftinguer
les caracteres. Le Mélancolique
cherche les Gens de fon humeur.
Comme il aime à méditer , & à
prévoir de loin , il préferera fansdoute
l'Homme de Gabinet, qui
s'étudie vainement à penétrer les
intérefts des Princes , & à deviner
leurs intentions , qu'ils fe cachent
à eux-mefmes . Au contraire
les Parleurs qui font bruit
du Mercure Galant.
345
dans les rüelles , loüent la converfation
brillante , & fur tout du
beau Sexe porté à l'enjouement.
Mais en general , l'Homme de
Cabinet eft plus utile pour les
affaires férieufes qui ont befoin
de confeil , parce qu'elles font
difficiles. Les Dames qui fe piquent
du bon gouft , ou qui ne
font plus fi jeunes , s'accommodent
mieux des Gens qui difent,
poco è buona.
Si la vangeance praduit de plus dan
gereux effets dans le coeur d'une
Femme irritée, que dans celuy d'un
Homme offencé.
Notumquefurens quidfemina poffit.
Soleroit
que
ce ,
Uivant ce demy Vers , il fembleroit
que dans la vangeanles
Femmes feroient plus à
346
Extraordinaire
craindre que les Hommes ; mais
en verité Didon n'avoit pas tort
de fe vanger d'un Héros de mauvaiſe
foy ; car il ne fert de rien
d'oppofer que les Deftins l'ap
pelloient ailleurs. Si les effets de
la vangeance des Dames font
violens , ils ne font pas de durée.
Ceux des Hommes au contraire,
fe font fentir longtemps . Nos
Hiftoires des Funeftes divifions
entre les plus illuftres Maifons du
Mande , de Bourgogne & d'Or-
Jeans , en France ; d'Yorck & de
Lanclaftre
en Angleterre , &
des Grammonds & Beaumonts,
au Royaume de Navarre , en font
des preuves fenfibles.
du Mercure Galant. 347
Si un Homme eftant marié , peut
auffi - bien fervir Dieu , que celuy
qui eft dans un Convent.
I'me qui donne un bon exemple
' Eftime qu'un honneſte Homdans
le commerce du monde où
fa profeffion l'engage , fait un
meilleur effet en édifiant fon
prochain , que celuy qui s'enfer.
me dans un Cloiftre , duquel les
forties luy font périlleuses , & ont
des motifs inconnus pour nous,
Le Mariage eft auffi ancien que
le monde. Le Seigneur l'a étably
dés fa création , en joignant
Eve à Adam. Rien n'eft plus
noble. La vie folitaire n'a efté
pratiquée depuis que par un petit
nombre d'ames choifies , l'Hom
348 Extraordinaire
me eftant né pour la focieté . Les
folitudes, & les retraites intérieures
, font une vie folitaire au mi
lieu du monde , & les Hermites
ne font guére de l'ufage de ce
fiecle.
Quel eft le lien qui unit le Corps à
l'Ame
Mo
On opinion eft que le lien
qui unit l'ame avec le
corps , eft le cerveau , j'entens la
raifonnable. Et en effet , ne
voyons nous pas qu'il n'eft pas
fi.toft bleffé , que cette ame comme
égaré d'elle- mefme , obfcur
raifon , & fouvent la folie
n'en eft pas loin . La plupart des
Medecins difent que l'amey doit
faire fa principale demeure, comcit
du Mercure Galant. 349
me dans la plus éclatante partie
de l'Homme , ayant en elle les
fens , qui font partagez ailleurs.
La tefte done eft comme cette
Pierre artiſtement placée , que
les Architecte, appellent la Clef
de la Voûte , qui dans fa peti-'
teffe foûtient la vafte étendue de
la Voûte entiere. J'avoue que cet
exemple eft fenfible , & que l'au
tre ne l'eft pas , & ne le fera jamais.
la
Si l'ufage de la Perruque eft plus
commode, plus utile pour
Santé , que les Cheveux naturels .
L
A Perruque cft felon moy,
la chofe la plus commode
pour les Pareffeux. Les longs
Cheveux ont toûjours efté chez
350
Extraordinaire
nos premiers . Fondateurs , une
marque diftincte de la liberté,
comme la privation des mefmes
Cheveux eft la preuve du contraire.
Je ne parle point de ces
Miférables , que la Justice a condamnez
aux Galeres. Nos plus
aufteres Religieux nous le font
affez connoiſtre , eux qui fuyant
l'Esclavage du monde , tiennent
à gloire de fe nommer les Efclaves
du Seigneur. Si la Perruque
contribue à la fanté, je n'en fuis
pas d'accord. Je croy mefme
qu'elle y peut nuire en bou
chant les pores de la tefte
ce qui pourroit cftre la caufe de
nos vertiges & vapeurs , autrefois
peu connus , & qui font à préfent
fi incommodes .
$2
du Mercure Galant.
35%
Contre les fréquentes Saignées.
C
Omment , Monfieur le Franc, à vous
entendre dire,
C'eft donc un Remede puiſſant,
Que de tirerfouvent dufang,
Et non pas un Conte pourrire?
Mais raifonnons fans quereller.
Ilfemble à vous oxir parler,
Qu'ilfaut, Medecin fanguinaire,
Que pour Remedefalutaire,
Toûjours ainfi que des Tonneaux
Nous avons tous nos corps en perce,
Pour eftre guéris de tous maux?
Vous avez beau vanter voſtre Leçon
perverfe,
Je veux bien mourir, fi j'exerce
Tous vos Remedes de Bourreaux;
Bien loin de m'en fervir, fagement je
confeille
352
Extraordinaire
A tous ceux qui voudrontfe voir dans
l'âge vieux ,
De nejamaisprefter l'oreille
Avos confeils pernicieux;
Maispour refterfains & joyeux,
D'aimerfans ceffe la Bouteille.
Enfin patronifez , dangereux Sectateur
De lafréquente Saignée,
Vous n'aurez point Ville gagnée
Sur mon efprit, nyfur mon coeur,
Car je connoisfort bien, felon voftre
pensée,
Qu'au Mercure Galant vous nous avez
tracée,
Que vous n'eftespas Medecin ,
Maisplutoft un Franc affaffin.
duMercure Galant.
355
QUESTIONS
A DECIDER.
I.
I la beauté de l'Esprit eft plus
propri ceme
propre à charmer , que celle
Sp
du Corps.
IL.
Pourquoy les Nouveautez plaifent
d'abord , & dégoûtent dans
la fuite.
III
S'il faut plus d'Eloquence àun
General pour animerfon Armée
au Combat , à un Avocat Gene.
ral , ou autre Orateur , pour perfuader
fesJuges de la bonté de la
Caufe qu'il défend , ou à un AQ.
d'Octobre 1682. Gg
354 Extr. du Merc. Gal.
mant pour faire connoiftre fon
amour à fa Maiftereffe .
IV.
Quelles font les qualitez neceffaires
pour bien écrire les
Lettres , ou du ftile Epiſtolaire.
ལ .
Quelle eft l'origine des Cloches
, & leur antiquité .
Il me reste encor la fuite du Traité
des Lunetes par le fçavant M. Comicrs
; unTraité des Couronnes ; un
autre de la Vie beureufe , & divers
Sentimens en Vers fur les diférentes
Questions , dont je vous feray part
dans l'Extraordinaire du mois d'A
vril.
5525252525222-252
116
AVIS.
N avertit qu'il ne faut donner
aucun argent pour
faire recevoir
les . Mémoires qu'on fouhaitera de
voir employer dans le Mercure Galant
.
On les mettra tous , pourveu qu'ils
ne defobligent point les Particuliers
par quelques traits fatyriques , & que
les Hiftoires qu'on envoyera n'ayent
rien qui bleffe la modeftie des Dapar
mes.
On prie qu'on affranchiffe les ports
de Lettres , & qu'on les adreffe toû
jours chez le Sieur Blageart , Imprimeur-
Libraire , Rue S. Jacques, à l'entrée
de la Rue du Plaftre.
Les Particuliers , ou Libraires des
Provinces , qui fouhaiteront avoir le
Mercure fitoft qu'il fera achevé
d'imprimer , n'ont qu'à donner leur
adreffe audit Sieur Blagcart , qui a fa
Boutique dans la Court-neuve du Palais
, au Dauphin , & il aura foin de
faire leurs paquets fur l'heure , & de
les faire porter à la Pofte, ou aux
Meffagers qu'ils luy indiqueront , fans
qu'il leur en coufte rien pour la peine
qu'il en prendra , parce que lefdits
Particuliers ou Libraires qui les recevront
, en acquiteront le port fur
les lieux .
On a déja prié bien des fois ceux
qui envoyent les Mémoires où il y a
des noms propres , d'écrire ces noms
en caracteres tres- bien formez . C'eft
quoy on manque tous les jours , &
ce qui eft caufe qu'on les met mal. II
y a auffi des Pieces qu'on ne met
point , parce qu'elles font trop difficiles
à lire.
à
Il reste toûjours quantité de Pieces
qui auront leur tour, ou dans le Mercure
, ou dans l'Extraordinaire. Ainfi
les Autheurs ne fe doivent point impatienter.
Les premieres reçeuës font
toûjours mifes les premieres , à moins
que la nouvelle matiere qu'on envoye,
ne foit tellement du temps , qu'on
ne puifle diférer.
On avertit que les Mercures qui
s'impriment en Hollande & en quelques
Villes d'Allemagne, font fort peu
corrects , & tronquez en beaucoup
d'endroits .
La Figure où eft repréſentée la Veuë
de l'Efcurial, doit regarder la page 330.
cnicole afede
Extrait du Privilege du Roy .
Ar Grace & Privilege du Roy, Donné à
S. Germain en Laye le 31.Decembre 1677 .
Signé, Par le Roy en fon Confeil , JUNQUIERES.
Il eft permis à J. D. Ecuyer, Sieur de Vizé,
de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT, prefenté à Monfeigneur
LE DAUPHIN , & tout ce qui concerne
ledit Mercure, pendant le temps & efpace de
fix années, à compter du jour que chacun defd.
Volumes fera achevé d'imprimer pour la premiere
fois: Comme auffi defenfes font faites
à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs & autres
, d'imprimer, graver & debiter ledit Livre
fans le confentement de l'Expofant , ny d'en
extraire aucune Piece , ny Planches fervant à
l'ornement dudit Livre , mefme d'en vendre feparément,
& de donner à lire ledit Livre, le
tout à peine de fix mille livres d'amende , &
confifcation des Exemplaires contrefaits, ainfi
que plus au long il eft porté audit Privilege .
Regiftré fur le Livre de la Communauté le s
Janvier 1678. Signé , E.COUTEROT, Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer, Sieur de Vizé,
a cedé & tranfporté fon droit de Privilege à
C, Blageart , Imprimeur- Libraire , pour en
joifirfuivantl'accord fait entr'eux .
Achevéd'imprimer pour la premierefois
leis . Lanvier 1683.
THEQUE
BIBLIO
LYON
AL,P&rurcgohdriueenxpeinffciospus
NCSCdeoaeSulmfliveliglliulose .
STPJoraciEtineriSttuaamUttiiss
atTtaetbfrutilabiumsietnti 1a. 6n9n3o
"
EXTRAORDINAIRE
DU MERCURE
GALAN T.
QUARTIER D'OCTOBRE 1682 .
TOME XX.
THEQUE
DE
LA
LYON
1893
Imprimé à Paris, & fe vend
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY, Rue
Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
ON
N donnera toujours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & ok
le vendra , auffi-bien que l'Extraordinaire
, Trente fols relié en Veau,
& Vingt-cinq fols en Parchemin.
A
PARIS ,
Chez G. DE LUYNE, au Palais , dans la
Salle des Merciers, à la Juſtice .
Chez C. BLAGEART , Rue S Jacques,
à l'entrée de la Rue du Plâtre,
Et enfa Boutique Court -Neuve du Palais,
AU DAUPHIN.
Et T. GIRARD , au Palais, dans la Grande
Salle , à l'Envie.
M. DC . LXXXIII.
AVEC PRIVILEGE DV ROI.
ז
EXTRAORDINAIRE
DU MERCURE
GALAN T.
QUARTIER D'OCTOBRE 1682 .
TOME XX.
E crainsfort, Madame,
de nepouvoir employer
dans ce vingtiéme Extraordinaire
, tous les
Ouvrages qui m'ont efté
envoyez fur les diferentes Questions
Q. d'Octobre 1682. A
Extraordinaire
propofées dans les derniers . Ainfi
je commenceray par ceux que je fus
obligé de réserver la derniere fois;
ce qui m'en restera trouvera
place dans l'Extraordinaire du Quartier
de Ianvier , qui paroiftra le 15.
d'Avril prochain. C'est un ordre que
vons fçavez que je garde depuis
longtemps , afin que personne n'ait
lieu de fe plaindre.
du Mercure Galant.
225252525252: 5222
TRAITE SVR L'ORIGINE
& l'antiquité des Couronnes.
L
Es
Couronnes ont efté de
tout temps le caractere de la
Royauté , & la marque d'une
Puiffance abfoluë &
fouveraine,
& cela mefme dans les Animaux ;
car Pline affure 1. 2. c. 16. aveir
remarqué
certaines taches blanches
fur le front du Roy des
Abeilles en forme de Diadéme.
Les Autheurs ne font pas d'accord
de leur origine , mais ils conviennent
tous de leur antiquité.
Athenée 1. 15. en attribuë l'invention
à Janus ,
premier Roy
des Latins ; & Pline 1. 7. c. 56.
A ij
Extraordinaire
foûtient que Bacchus eft l'Inventeur
des Triomphes , des Couronnes
& des Diadémes des
Roys. Quoy qu'il en foit , il eft
certain que l'ufage en eft tresancien
, puis que les Dieux mefme
s'en font fervis. On dépeint
Vénus couronnée de Rofes , &
de Fleurs ; Bacchus , de pampres
de Vigne , de Lierre, & de feuilles
de Figuier. Cupidon portoit une
Couronne de douze Pierres précieuſes
. On mettoit une Couron
ne d'Olivier fur le Cafque doré
de Minerve , Iris faifoit une Couronne
de Pierreries à Junon. E
culape eftoit couronné de Laurier,
& le Génie , de féuïlles de
Plane, L'Hiftoire Sainte en
donne auffi à Dieu , & aux Saints ;
& le Prophete Efdras dit dans
du Mercure Galant.
fon quatriéme Livre , qu'il vit
fur la Montagne de Sion une
troupe inombrable de Bienheus
reux , qui recevoient des Cou .
ronnes de la main d'un jeune
Homme qui eftoit au milieu
d'eux ; & Haimon , Evefque,
d'Halberstar , dans fes Commen
taires fur les Epitres de S. Paul,
écrit que tout de mefme que les
Empereurs donnoient autrefois,
des Couronnes à ceux qui avoient
remporté quelque figna
lée victoire , ainfi Dieu donne
dans le Ciel des Couronnes à
ceux qui ont vaincu leurs Ennemis
fur la Terre . D'ailleurs,
S. Pierre nous promet qu'à l'apparition
du Prince des Paſteurs,
nous recevrons tous une Couronne
de gloire qui ne fe Aétrira
A iij
6 Extraordinairen
point ; & Dieu affure l'Ange de
l'Eglife de Smirne , qu'il luy don..
nera la Couronne de Vie , s'il eft
fidelle jufqu'à la mort. SaintJean
vit dans fa fameufe Revélation
vingt- quatre Vieillards affis fur
des Trônes , qui avoient fur leurs
teftes des Couronnes d'or , qu'ils
jettoient devant le Trône de l'Agneau.
Les Sauterelles de l'Apocalipfe
, femblables à des Chevaux
de bataille , avoient auffi
des Couronnes d'or. La Femme
couverte du Soleil , qui avoit la
Lune fous fes pieds , portoit une
Couronne de douze Etoiles ; &
le Fils de l'Homme affis fur une
Nuée blanche , avoit à la tefte
une Couronne d'or. La Couronne
qu'on met au nombre des
Conſtellations , eft composée de
6
du Mercure Galant.
7
neuf Etoiles rangées en cercle.
Elle fe leve avec le Scorpion aux
Nones d'Octobre , & fe couche
lors que l'Ecreviffe & le Lion
commencent à paroiftre . Les
Poëtes ont dit que c'eftoit la
Couronne qu'Ariadné reçeut de
Théfée , & qui fut enfuite placée
dans le Ciel par le moyen de
Bacchus avec lequel elle ſe maria.
D'autres ont voulu que Bacchus
mefme la donna â Ariadné,
lors qu'il vint voir Minos dans
l'Ile de Crete . Les Couronnes
eftoient fort en ufage dans les
quatre Combats facrez de la
Grece , fur lefquels le Poëte Archias
nous a laiffé une fort belle
Epigramme.
Quatuor argivis certaminafacra
feruntur,
A iiij
8 Extraordinaire
Bina Hominum natis , binaque coelitibus.
Phabo, ipfique Iovi , Archemoro &
parvo Melicerta,
Poma, oleaftra, apium, pramiapinus
erant.
Les Couronnes des Vainqueurs
des Jeux Olympiques , eftoient
d'Olivier fauvage , ou bien felon
Ariftote, d'Olivier appellé Philoftetphanos
. On les faifoit auparavant
de Pommier ; mais Iphitus
, Roy de Péloponéfe , ayant
appris de l'Oracle de Delphes
qu'il ne les falloit plus faire ainſi ,
fit planter un Olivier fauvage
au lieu qui luy avoit eſté déſigné
par l'Oracle , afin que les Victorieux
en fuffent couronnez à l'avenir.
Dans les Jeux Ifthmiques.
elles cftoient de Pin , & quelque
du Mercure Galant.
9
fois d'Ache , comme il paroiii
par l'autorité de Plutarque , qui
rapporte apres Timée , que les
Corinthiens combatant fous Ti
moléon contre les Cartaginois,
trouverent des Gens qui por
toient des faiſceaux d'Ache, ce
que plufieurs auroient pris pour
mauvais augure , fi leur Capi
taine ne les euft raffurez , en di
fant que c'eftoit pour couronner
les Victorieux des Jeux Ifthmiques
. Elles eftoient de la meſme
matiere dans les Jeux.Neméens ;
mais dans les Pythiques , elles
eftoient de Laurier ; car lors
qu'Ovide dans le premier Livre
des Métamorphofes , dit qu'elles
eftoient de Heftre , il ne le fait
que pour infinuer plus facilement
la Fable de Daphné , en ajoûtant,
10 Extraordinaire
Nondum Laurus erat. On eftoit fi
exact dans la diftribution de ces
Prix , qu'un certain Arrichion
eftant mort le jour mefme de fa
Victoire , il ne fut pas pourtant ?
privé de fa récompenſe , & on ne
laiffa pas de le couronner apres
fa mort. Teucer Fils d'Icamander
, fuyant fon Pere , & quittant
la Ville de Salamine qu'il
avoit fait baſtir dans l'Ifle de
Chypre , au rapport de Juſtin
144. portoit neantmoins une
Couronne de Peuplier , témoin
ces Vers d'Horace.
Teucer Salamina patremque
Cumfugeret , tamen uda Lyao,
Tempora populeâ fertur cinxiſſe
Corona.
Philomélus, Tyran des Phociens
, donna une Couronne d'or
du Mercure Galant. II
•
à une Femme nommé Pharfalia ,
de laquelle Plutarque raconte
que comme elle dançoit au Temple
d'Apollon , les jeunes Gens
de la Ville de Métapont fe jetterent
fur elle pour avoir l'or de la
Couronne , avec tant de furie ,
qu'elle en mourut. Zénon , le
Prince des Stoïciens , eftoit en fi
grande réputation pour
fa vertu,
& pour fa doctrine, que les Athéniens
laiffoient les Clefs de leur
Ville chez luy , & qu'ils luy firent
préſent d'une Couronne d'or .
Pline écrit l . 17. c . 2. que
miere Couronne dont fe fervirent
les Romains, fut celle d'Epis
de Bled , attachée avec un Ruban
blanc , qui eftoit fi eftimée
dans le Sacerdoce des douze Freres
inftitué par Acca Laurentia ,
la
pre .
12 Extraordinaire
felon le témoignage de Maffurius
Sabinus 1. 2. Mémorab. Tarquinius-
Prifcus , cinquième Roy
des Romains . porta avec la permiffion
du Sénat la Couronne
d'or , & le Sceptre d'yvoire que
les Peuples d'Etrurie luy avoient
donné , & dont fe fervirent en
fuite tous fes Succeffeurs. C'est
ce que difent Denys d'Halicarnaffe
, Tite- Live, Plutarque, Florus
& Eutropius. Cependant
Denys d'Halicarnaffe 1. 3. affure
que les Romains ayant fecoüé le
joug de la domination des Tarquins
, ne permirent à perfonne,
non pas mefme aux Confuls , de
porter ny la Robe de Pourpre ,
ny la Couronne Royale . Ils
avoient de plufieurs fortes de
Couronnes dont voicy les noms.
>
du Mercure Galant.
13
Triumphalis , Obfidionalis , Civica ,
Muralis , Caftrenfis , Navalis. La
premiere fe fit premierement de
Laurier , & enfuite d'or. On l'envoyoit
aux Empereurs qui entroient
en triomphe dans la Ville.
La feconde eftoit d'Herbes qui
naiffoient dans le lieu où eftoient
les Affiegez , qui la donnoient à
celuy qui les délivroit . Pline
I. 22. c. 3. la préfere à toutes les
autres , parce que , dit- il , les Empereurs
la donnoient aux Soldats
, ou bien les Soldats à leurs
Compagnons, au lieu que cellecy
eftoit donnée aux Empereurs
par les Soldats mefme . Šicinius
Dentatus , Décius , & Q. Fabius
Maximus , reçeurent cette Couronne
. La troifiéme eftoit donnée
par un Citoien à un autre
14
Extraordinaire
Citoyen , qui luy avoit fauvé la
vie dans un Combat . On la faifoit
de feuïlles de Chefne , parce
que le Fruit de cet Arbre a fervylongtemps
de nourriture aux
Hommes . Maffurius Sabinus l . 2.
Mémorab. affure qu'on ne la
donnoit qu'à celuy qui avoit confervé
un Citoyen , tué un des Ennemis,
& gardé fon Pofte. L'Empereur
Tibere neantmoins cftant
confulté là - deffus , dit que la derniere
condition n'eftoit pas abfolument
neceffaire . L. Gellius qui
avoit efté Cenfeur , fut d'avis
dans le Sénat qu'on devoit donner
cette Couronne à Cicéron ,
lors qu'ayant étoufé l'horrible .
conjuration de Catilina , il mérita
le glorieux furnom de Pere
de la Patrie. Sp . Liguftinus dans
du Mercure Galant.
15
la guerre contre les Perfes , reçeut
fix de ces Couronnes. Aulugelle
raconte l. 2 C. II. de Sicinius Dentatus,
qui vivoit un peu avant le
Decemvirat , qu'il en eut quatorze
, & huit d'or. Pline 1. 16.
c. 4. dit qu'on fit premierement
cette Couronne de Chefne verd,
& apres de Heftre , Arbre confacré
à Jupiter , mais enfuite le
Chefne fut fa matiere ordinaire.
Ceux qui avoient efté honorez
d'une femblable Couronne ,joüif.
foient de beaux Privileges . Ils
pouvoient porter la Couronne de
Chefne autant qu'ils vouloient .
Le Sénateurs fe levoient de leurs
places pour leur faire honneur,
lors qu'ils venoient dans les Jeux
publics , Ils ne payoient aucun
impoft. Capitolinus , pour avoir
16 Extraordinaire
confervé le General de l'Armée
Servilius , en reçeut fix ; & Scipion
l'Africain n'en voulut jamais
prendre une pour avoir fauvé
la vie à fon Pere dans la Journée
de Trébia . La quatrième eftoit
donnée par l'Empereur à celuy
qui eftoit monté le premier
fur les Murailles de la Ville affiegée.
Sicinius Dentatus en receut
trois. L'Empereur donnoit la
cinquième à celuy qui avoit fait
irruption dans le Camp des Ennemis
. On donnoit la fixiéme
dans un Combat Naval , à celuy
qui avoit fauté le premier dans un
des Navires de l'Armée ennemie.
Ces deux dernieres Couronnes
eftoient d'or. Les Pontifes des
Hebreuxavoient auffi leurs Couronnes
; & il eft dit dans le Chap.
du Mercure Galant.
17
39. de l'Exode , qu'ils firent leurs
Mitres avec leurs petites Couronnes
de fin Lin , & le Prophete
Zacharie au Chapitre 6. de fa
Prophétie, dit que Dieu luy commanda
de prendre de l'or , de
l'argent , pour en faire des Couronnes
, & d'en mettre une fur la
tefte du grand Preftre Jéfus Fils
de Jofedech . Il vouloit auffi qu'il
en donnaft à Helem , à Tobie , à
Idaias , & à Hem Fils de Sophonias.
Les Nazaréens ne furent
ainfi appellez que parce qu'ils
eftoient couronnez ; car Nézer
en Hebreu fignifie une Couronne.
Ariftobule , Souverain Preftre
des Juifs , fut le premier qui porta
le Diadême, au rapport de Nicéphore
Calixte 1. 2. c . 4. Nous
lifons dans le Chap. 10. du pre-
Q. d'Octobre 1682. B
18 Extraordinaire
mier Livre des Machabées , que
le Roy Alexandre écrivant à Jonathas
qu'il avoit fait Grand Prêtre
de fa Nation , luy envoya la
Pourpre & la Couronne d'or . Les
Preftres de la nouvelle Alliance ,
& les Miniftres de l'Eglife, portet
les Cheveux en forme de Couronne
, pour marquer la dignité
du Sacerdoce , que le Prince des
Apoftres appelle Royale , Regale
Sacerdotium , L'Hiftoire Eccléfiaftique
fait foy de ce qui arriva
à S. Pierre , lors que les Barbares
luy couperent les Cheveux de
cette façon pour ſe moquer
luy , car c'eftoit autrefois une
grande ignominie . Domitien
traita de la forte Apollonius
Thianée , & on rafoit ceux qu'on
condamnoit aux Mines . Depuis
de
du Mercure Galant.
19
ce temps- là , les Preſtres on por .
té avec honneur la Couronne
qui avoit eſté fi ignominieuſe à
leur Chef, ainfi que Pierre d'Antioche
l'écrit à Michel Cérula.
rius , Patriarche de Conftantinople.
Saint Jérôme , dans fon
Epiftre 26. à S. Auguſtin , le falue
par fa Couronne , ce qui
luë
eftoit la maniere d'écrire des
Evefques de ce temps-là , comme
l'affure S. Auguſtin dans fon
Epiftre 147. à Proculien Evef
que Donatifte . L'Empereur des
Abyffinsa fuivy cette coûtume,
& fe fait couper les Cheveux en
forme de Couronne. Tous les
Clercs portent la Couronne,parce
que c'eft le caractere de la
Royauté. Corona regale decus fignificat
, propter hoc coma capitis
Bij
20 Extraordinaire
Clerica in modum corona tondetur,
dit Hugues de S. Victor. Auffi
Saint Bernardin de Sienne affure
qu'il ne faut pas s'étonner fi on
les appelle des Roys , puis qu'ils
fervent un Roy dont les Serviteurs
mefme font des Roys . Cur
dici non merentur Reges , cum illi
ferviantcui fervare regnare eft? On
lit dans Aulugelle , qu'autrefois
ceuxqui avoient efté faits Efclaves,
portoient une Couronne
fur la tefte , lors qu'on les menoit
au Marché pour les vendre , ce
qui s'appelloit fub Coronis venire.
On donnoit aux Poëtes des Cou .
ronnes de Lierre , témoin ces
Vers des deux meilleurs Poëtes
de la Cour d'Auguſte .
Premiafrontium. Horat. l. 1. Oder.
Atque hanc fine tempora circum,
du Mercure Galant. 21
Inter-victrices hederam tibi ferpere
Lanros . Virg.in Pharmac.
Saint Auguftin dans le Cha
pitre premier du Livre 4. de fes
Confeffions, s'accufe d'avoir brû
lé d'un grand defir pour la vaine
gloire , jufque dans ces ambitieux
combats où l'on donnoit
des Couronnes fragiles & périf
fables ; & dans le Chapitre 2.
il ajoûte que voyant un jour réciter
des Vers fur un Théatre, où
celuy qu'on jugeoit avoir mieux
réüffy que les autres remportoit
le Prix , un Devin luy fit demander
ce qu'il luy vouloit donner
pour luy faire gagner ce Prix , à
quoy l'horreur qu'il avoit de ces
facrileges abominables , luy fit
répondre, que quand cette Couronne
feroit d'or , il ne ſoufriroit
22 Extraordinaire
W
pas que pour fe la procurer on fift
mourir une Mouche . Il fut quelquefois
victorieux dans ces occafions
; & le Proconful tres- celebre
en Medecine dont il parle .
dans le mefme Livre , luy mit la
Couronne qui eftoit le Prix de
ce combat de Vers . Les Payens
offroient des Couronnes de
grand prix à leurs Dieux , & ily
en avoit deux d'or dans le Temple
deJupiter, l'une defquelles luy
avoit efté confacrée par les Gaulois
, l'autre par les Carthaginois,
qui l'envoyerent à Rome , pour
féliciter les Romains touchant la
Victoire qu'ils avoient remportée
fur les Peuples du Duché de
Benevent. Les Couronnes de
Laurier ont eſté employées fort
fouvent , & dans les plus belles :
du Mercure Galant. 23
occafions . Suétone raconte que
le Sénat n'auroit pû faire un plus.
grand plaifir à Jules Céfar , que
de luy permettre de porter toûjours
la Couronne de Laurier ,
afin qu'on ne vift pas qu'il eftoit
chauve. L'Empereur Tibere avoit
coûtume d'en porter une,
d'abord qu'il entendoit gronder
le Tonnerre , & Augufte fon Prédeceffeur
, n'entra jamais dans
Rome en triomphe qu'avec une
Couronne de Laurier fur la tefte.
Pline affure que tous fes Succeffears
fuivirent fon exemple , juſqu'à
ce que Papyrius Mafo , ne
pouvant pas obtenir l'honneur
du Triomphe , commença de
triompher fur le Mont Albanus,
où il porta une Couronne de
Myrte , au lieu de celle de Lau24
Extraordinaire
rier, comme le dit Valere le Grand
1. 3. c . 6. On voit dans Pline l . 15.
C. 29. que. Pofthumius Tubertus
Conful , apres avoir vaincu les
Sabins , porta auffi une Couronne
de Myrte , parce que la
Victoire n'avoit pas couté beaucoup
de fang. Auffi cet Arbriffeau
eft dédié à Vénus , qui
eftant née de l'écume de la Mer,
alla cacher la nudité dans les
feuilles d'un Myrte . C'eſt de là
fans doute qu'eft venue la coûtume
qui fait porter aux nouvelles
Mariées une Couronne de
Myrte , de laquelle parle Tertullien,
De Corona Militis , & le Poëte
Catulle dans les Vers qu'il a faits
fur les Nôces de Manius , & de
Julia. M. Craffus refuſa fiérement
la Couronne de Myrte
qu'on
du Mercure Galant.
as
qu'on luy vouloit donner dans le
Triomphe ; & Pline 1. 15. c. 29 .
dit
que le Senat luy accorda celle
de Laurier. La Couronne d'Herbes,
felon le témoignage de Pline
1. 22. c. 4. eftoit dans la Guerre
de toutes les Couronnes la plus
honorable , & la plus recherchée .
Fabius Maximus , apres avoir dé .
fait l'Armée d'Annibal , la reçeut
pour récompenfe , par autorité
du Sénat & du Peuple Romain , &
au nom de toute l'Italie. Pline
ajoúte dans le Chap . 6. du mefine
Livre , que Marcus Calphurnius
Flamma fut couronné d'Herbes
dans la Sicile , auffi - bien que
Cnéius Petréius d'Atino , qui eftoit
Capitaine de l'Avantgarde
dans la Guerre des Cimbres.
Varron rapporte que Manlius
Q. d'Octobre 1682. C
26 Extraordinaire .
eftant Conful , Scipio Emilianus
reçeut la Couronne appellée obfidionalis
, pour avoir fauvé trois
Légions des mains des Barbares,
comme on le voit dans le Tableau
qu'Augufte fit mettre ſur le Piédeftal
de la Statuë de Scipion .
Lors qu'Augufte fut creé Conful
, avec le Fils de l'Orateur Ro .
main , le Sénat luy fit préſent
d'une ſemblable Couronne le
treizième jour du mois de Septembre.
Pline 1.33 . c. 2. dit apres
Lucius Pifo , que le Dictateur
Aulus Pofthumius fut le premier
qui donna une Couronne d'or à
un Soldat , qui eftoit entré par
force dans le Camp des Ennemis .
Lucius Lentulus Conful , donna
une Couronne d'or à Sergius
Cornelius Mérenda , pendant le
du Mercure Galant. 27
Siege de Benevent Capitale des
Samnites . Piton , furuommé Frugi
, donna â fon Fils une Courónne
d'or qui pefoit cinq livres.
L'Empereur revenant de fubju
guer les Anglois , montra dans fon
Triomphe deux Couronnes d'or,
l'une defquelles qui pefoit fept livres
luy avoit efté donnée par les
Efpagnols , & l'autre qui en pefoit
neuf, par les Gaulois. Pline
1. 6. c. 28.a remarqué que Titus
Manlius , fut le premier des Romains
qui eut une Couronne
d'or , pour eftre monté fur les
Murailles d'une Ville affiegée , &
1. 16. c. 4. il dit que Pompée couronna
Marcus Varron qui avoit
défait l'Armée des Pirates , &
que Céfar couronna Marcus
Agrippa qui avoit vaincu les Si-
Cij
28 Extraordinaire
.
ciliens. Romulus donna une Cou
ronne à Hoftus Hoftilius, Aycul
du troifiéme Roy des Romains,
parce qu'il eftoit monté le premier
fur les Murailles de la Ville
des Fidenates. Pendant le Confulat
de Cornelius , l'Armée couronna
de Feuilles Publius Decius
pour récompenſe de ce qu'il
l'avoit délivrée du danger où elle
eftoit exposée. Craffus fi connu
dans l'Hiftoire pour les richeffes,
donna le premier des Couronnes
d'or & d'argent dans ſes jeux;
c'eft ce que dit Pline l . 21. c. 3. Zo.
naras affure que lors que les Em .
pereurs entroient en triomphe,
ils avoient avec eux dans le meſ.
me Char un Miniftre public , qui
portoit derriere eux une riche
Couronne ornée de Pierreries, les
7
du Mercure Galant. 29
e
1.
1..
avertiffant de temps en temps de
faire réfléxion à la condition de la
Nature humaine , de peur que la
grandeur & l'éclat du Triomphe
ne les empéchât d'appercevoir
leur neant . Ily eut à Rome une
Femme nommé Glycéra , qui inventa
la maniere de faire les Couronnes
de Fleurs avec tant d'art,
que cette invention luy fit gagner
fa vie. Pline 1. 35. c. 11. dit que le
PeintrePaufias qui en étoit amou
S reux , la peignit affife avec une
Couronne fur la tefte , & ce Tableau
fut appellé Stephanoplocos
ou Stephanopolis. Il y avoit de cer.
taines Couronnes qui fervoient
d'ornement aux Femmes & aux
Filles , où l'on voyoit de petits
Rubans qui pendoient comme
des Feuilles . Elles s'appelloient
Mitra.
II .
30 Extraordinaire
Aufus es hirfutos Mitrâredimire Ca..
pillos. Ovid Epift . ad Dejan.
Dieu au Chapitre 3. d'Ifaie,.
menace les Filles de Sion de leur
ofter cette parure ; & Horace 1 .
1. Ode 17. avertit Tyndaris de
ne donner aucune liberté à Cyrus
, de peur qu'il ne trouble le
rang de fes cheveux , & ne faffe
tomber la Couronne de fa tefte.
Necmetues protervam
Sufpecta Cyrum, ne manu diſpari,
Incontinentes injiciat manus.
Et fcindat harentem Coronam,
Crinibus.
L'Empereur Conftantin le
Grand donna à l'Eglife de S. Jean
deLatran quatre Couronnes d'or.
Le Pape Horſmiſdas une d'argent
qui pefoit vingt livres ; &
Héraclius une autre d'or , enri-
1
du Mercure Galant.
31
chie des plus belles Pierreries du
monde , à l'Eglife de Sainte So.
phie de Conftantinople ; mais
Î'Empereur Léon III . qui aimoit
fort les Pierreries , la fit enlever,
& la porta mefme un jour en Cerémonie,
& d'abord qu'il fut rentré
dans fon Palais , il fentit à la
tefte une douleur extrémement
aiguë , qui fut auffi - toft faivie
d'une Ceinture de Charbons qui
luy parurent le long des tempes,
& qui luy firent une autre efpece
. de Couronne , d'où la fièvre qui
le prit l'emporta dans tres peu de
jours. Parmy les Ornemens du
Temple des Hebreux , il y avoit
des Couronnes ; & au Chapitre
1. du premier Livre des Machabées
, elles font au rang de l'Autel
doré , du Chandelier de lu-
Cij
32
Extraordinaire
lumiere , de la Table des Pains
de propofition , & de toutes les
chofes Sacrées qui furent enlevées
par le commandement du
Roy Antiochus , & il eft dit au
Chapitre 4. du mefme Livre, que
les Juifs ornerent leur Temple de
Couronnes d'or. Dieu commanda
au 25. de l'Exode , de faire
une Couronne d'or autour de
l'Arche , & une autre fur la Table
des Pains de propofition ; & nous
lifons au Chapitre 37. de ce Livre
, qu'il y en avoit une dorée
fur l'Autel des Parfums . Les Juifs
faifoient hommage à leurs Roys
de quelques Couronnes qu'ils luy
apportoient avec cerémonie ; &
le Roy Demétrius écrit dans le
premier Livre des Machabées à
Laſthenés , qu'il n'exigera plus
du Mercure Galant.
33
d'eux ny aucun Tribut , ny aucune
Couronne . Le mefme écrit
au Grand Preftre Simon , dans
le Chap . 13. de ce Livre , qu'il a
reçeu la Couronne d'or qui luy
avoit efté envoyée de la part de
ceux de fa Nation ; & on voit au
Chapitre 14. du fecond Livre que
Alcimus , qui avoit eſté Grand
Preftre , en porta une au Roy
Demétrius. Au reste la figure
des Couronnes n'a pas efte tou .
jours la mefme , car les Souverains
, ne portoient autrefois que
de fimples Cercles d'or, rehauffez
de fleutons inégaux . Les Tombeaux
de S. Denys , les Sceaux ,
les Monnoyes , & les Monumens
publics en font foy . Mais nos
Roys portent à préfent la Couronne
fermée , que nous appel34
Extraordinaire
lons Impériale Françoife . Moreau
en rapporte le premier ufage
à Charles VIII. & dit qu'on voit
fon Image fur une Porte de Bordeaux
en Habit d'Empereur , tenant
un Monde à la main , couronné
d'une riche Couronne fermée.
Du Chefne en fes Antiquitez
, affure que les Effigies des
Roys inhumez à S. Denys , portoient
la Couronne ouverte. Jufqures
à ce Charles VIII . Louis
XII. & François I. ont des Couronnes
fermées en quelques Médailles
. Philippe II . Roy d'Elpagne
, ferma la Couronne dans
des Ducats batus en Flandres de
fon Regne , à l'exemple de Henry
II. qui fit la mefme chofe dans
les Monnoyes de France .
LA SELVE , de Nifmes.
du Mercure Galant.
35
252-2225252525255
Lequel eft le plus à eftimer de
l'Homme de Converſation ,
ou de celuy de Cabinet.
A Converfation, des plaifirs de la
vie,
(Chacun doit l'avoner) n'eft pas le plus
petit:
Un Homme qui la rendjolie,
Eft l'ame d'une Compagnie .
La Fortune en tous lieux luy rit,
On le recherche, on le chérit,
On croit qu'il peut par ce qu'ildit
Diffiper les chagrins , & la mélancolie.
Au lieuque tous lesfoins que prend
Dansfon Cabinet un Sauvage,
Ne font pasfon bonheur plus grand;
Et perfonne en un mot n'en retire avantage.
Fut-il cent & cent fois plus fage
Qu'autrefois ne fut Salomon,
36 Extraordinaire
Plus fçavant que l'eftoient Ariftote &
Platon;
Avec tant de fageffe & de fçavoir en
tefte,
Ilpaffera pour une Befte,
Un Misantrope, un Loup-garou.
C'est un docte Ignorant, & c'eſt unſage
Fou.
Voila comme chacun parle du Solitaire:
Et loin qu'on l'eftime aujourd'huy,
Par tout on ne blâme que luy ;
Mais on nefait rien moins que ce qu'on
devroit faire.
Si la vangeance produit de plus
dangereux effets dans le coeur
d'une Femme irritée, que dans
celuy d'un Homme offenfé .
Lov
Ors qu'il arrive une querelle
Soit entre l'Amant & la Belle,
Soit entre l'Epouse & l'Epoux;
La Femme
que l'on choque en une bagatelle,
du Mercure Galant.
.
27
37
Sanspouvoirpardonner, pouſſe dans ſon
courroux
Lavangeance jufqu'à l'extréme.
L'Homme offenfe , n'en ufe pas de mêmes
Car enfin, quoy qu'il ait raison,
Quoy qu'ilfoitfaché tout de bon,
Que mefme il fonge à la vangeance,
(F'en parle par expérience,)
Apres tout ,fort fouvent il demande pardon.
S'il eft mieux feant à un Chrêtien
de fe marier , que de fe retirer
dans un Convent ; & fi un
Homme eftant marié peut
auffi bien fervir Dieu qu'un
Homme retiré dans un Monaftere.
1 le Chreftien doit aimer la fou-
S'
france,
Comme on le prefche affezsouvent,
Le party de l'Hymenfur celuy du Convent
38
Extraordinaire
Aura chez luy la préference.
Quels plaifirs a le meilleur des Marys?
Atout moment la plus honnefte Femme,
De chagrinsfur chagrins vous luy bourelle
l'ame.
D'autre part, les Enfans, par des pleurs,
pardes cris,
Sans ceffe luy rompent la tefte.
Luyfeul travaille &foufre, il a toutfur
le dos ;
Il n'eft pour luy paix, ny repos,
Pendant qu'un Moine enfa Cellule clos,
Dut-il vivre mil ans, n'a que des jours
de Fefte,
Et n'est jamaisen embarras ,
Nypour leVin qu'il boit, nypour lePain
qu'il mange.
Enfin, c'est une chofe étrange!
Prefque tous ces Meffieursfont gaillards,
gros & gras,
Et ne s'occupent qu'à rienfaire.
Auffi de là chacun conclut,
Qu'au monde l'onfait fonfalut
Plus difficilement que dans un Monaftere,
du Mercure Galant.
39
Quel eft le lien qui unit le
Corps à l'Ame.
O N demande, belle Sylvie,
Par quel lien l'Ame au Corps eft unie.
Je répons à la Question,
Que tout Homme qui vitfans amoureuſe
flâme,
Eftproprement un Corpsfans Ame.
Que dites-vous de mafolution?
Du RUISSEAU ,
40
Extraordinaire
sesez SS25522-2555
TRAITE
DU SECRET.
A
Riftote au rapport de
Laerce Liv. 1. Chap. 1 .
croyoit que rien n'eftoit plus
difficile , que de taire ce qu'on
ne doit pas dire. Les habiles
Gens ont tant de lumieres pour
découvrir nos penſées , & tant
d'artifice pour nous faire parler,
qu'il eft prefque impoffible de
leur rien cacher. Socrate avoit
raifon de dire qu'il eftoit plus
mal- aiſé de garder un ſecret dans
le coeur, que de tenir un charbon
ardent dans la bouche. Aul.
du Mercure Galant, 4
1
00
Gel. Liv. 1. a dit de mefme que
de toutes les chofes du monde,
la plus difficile c'eftoit de fe taire ,
& d'écoûter. Philipides eftoir
bien convaincu de cette verité,
car Plutarque dans les Dits no.
tables des Roys , rapporte que
de le Roy Lifimachus luy ayant
demandé ce qu'il vouloit qu'il
lay donnaft , il répondit fagement
, Tout ce qu'il vous plaira,
Sire, à condition neantmoins que
vous ne me difiez aucun de vos:
nt fecrets , tant eftoit grande la peur
qu'il avoit de manquer de fidedelité
& de difcretion . C'eftoit un
Poëte Comique qui mourut d'un
$ excés de joye , apres avoir efté
victorieux des Poëtes de fon
temps contre fon eſpérance. Ent
effer , il eft peu de Gens qui ne
Q. d'Octobre 1682. Ꭰ
In-
S
42 Extraordinaire
révelent les fecrets dont ils font
dépofitaires. La plupart des
Hommes reffemblent à ce Valet
de Terence qui ne pouvoit rien
retenir, non plus qu'un tonneau
percé . Il femble qu'ils ayent beu
des eaux de ce Lac d'Ethiopie,
dont Diodore de Sicile Bill . Hift.
Liv. 2. Chap. 5. fait mention ,
qui trouble tellement l'efprit de
ceux qui en boivent , qu'ils ne
peuvent rien cacher de ce qu'ils
fçavent. Pitagore neantmoins
faifoit une religion du fecret, &
Athenée dit qu'il avoit défendu
à fes Difciples de manger du
Poiffon , pour les avertir de gar
der le filence , & de ne parler
pas plus que font les Poiffons.
Le Chancelier Bacon , met le
fecret au rang des Myſteres les
du Mercure Galant.
43
nt
es
et
en
28
S
ܪ܂
plus faints . Les Myſteres estoient
des Feftes qu'on faifoit en l'honneur
de la Déelle Cerés &
comme on y gardoit extrémement
le fecret , on a donné le
nom de Myſtere à ce qui eft caché.
Plutarque ajoûte que dans
ces fortes de Feftes on y difoit
des fecrets qu'on ne communi.
quoit pas à tout le monde. Le
Legiflateur des Lacedémoniens ,
ordonnoit à ſes Peuples d'accoutumer
les Enfans au filence. Enfin
l'obligation que tout le monde
a de ne pas violer le fecret
d'un Amy , eft fi étroite & fi na
turelle, qu'il ne faut qu'eftre un
peu raifonnable
difpenfer jamais . Ifocrate dans
les Avertiffemens qu'il donne à
Demonicus Fils du Roy de Chipour
ne s'en
Dij
44
Extraordinaire
pre , luy recommande d'apporter
plus de foin à ne pas publier
un fecret, qu'à conferver un dépoſt.
Seneque veut qu'on écoûte
plus volontiers qu'on ne parle
, qu'on ne dife à perfonne ce
qu'on veut eftre fecret ; qu'on
fe ferve des oreilles plûtoft que
de la langue ; & qu'on examine
meurement ce qu'on doit dire
avant que de parler. Il vaut
mieux , difoit un Ancien , que le
pied vous faffe faire un mauvais
pas , que fi la langue vous fait
reveler le fecret d'un Amy. Si
pourtant on examine l'Hiftoire
des fiecles paffez , on trouvera
mille exemples fameux de la fidelité
& de la difcretion de
quelques ames fi genereuſes ,
qu'on pourroit les appeller avec
du Mercure Galant.
45
1
raifon les Martyres du fecret.
f Pififtrate revenant de la Conquefte
de Mégare , enflé de fa
victoire , obligea les Athéniens,
Peuples accoûtumez à la liberté,
de s'afſujettir à fa domination,
qui degenera bientoft apres en
tyrannie. Harmodius & Ariftogiton
, deux Citoyens amateurs
de la liberté publique , découvrirent
le deffein qu'ils avoient
de fe défaire du Tyran à une fameufe
Courtifane de la Ville ,
qui endura les gênes & les tortures
avec une fermeté incroya
ble , fans que Pifiſtrate puſt jamais
rien tirer de fa bouche, de
forte que les deux Amis eurent
le temps d'executer leur entreprife
, & de mériter que les Athéniens
leur dreffaffent une
46
Extraordinaire
Statue à chacun , avec ordre
aux Habitans de ne s'appeller
jamais de leur nom . Ces Peuples
firent juftice à la conftance
de cette Femme , & ils luy éleverent
une Statue conforme à
fon nom. C'eftoit une Lyonne
fans langue felon Pline Lib . 34.
Chap. 8. où avec une langue
d'or , felon quelques Autheurs
ils mirent fur la bafe de la Statur
, la vertu a triomphe du Sexe ,
pour marquer que fon filece étoit
au deffus de la nature , & qu'en
devenant muette , elle avoit prefque
ceffé d'eftre Femme. Thefaurus
dans les Vies des Patriar.
ches parlant de la Femme de
Loth changée en une Statuë de
fel , dit qu'il n'auroit pas de la
peine à croire que c'eftoit une
du Mercure Galant.
47
2
e
1
Femme , fi une Femme muerte
& taciturne n'eftoit un prodige
& un miracle ; ce qui a fait dire
à Ariftote que le filence eftoit
un des plus beaux ornemens de
la Femme. Auffi feroit- il à fouhaiter
qu'elles fuffent plus fecretes
que la foibleffe du Sexe
ne leur permet , & qu'elles fuf.
S fent toutes femblables à cette
fameuſe Heroïne, dont il eft fait
mention dans l'Ecriture , qui ne
voulut jamais découvrir le def-
1 fein qu'elle avoit de tuer le
Chef de l'Armée des Affiriens ,
qu'apres l'execution de fon entrepriſe.
Le Philofophe Anaxarchus
que le Roy de Chypre
Nicocreon perfecutoit , pour
fçavoir de luy quelque fecret
d'importance , fouffrit conftam48
Extraordinaire
ment de grands coups de marteaux
de fer ; & bien loin de le
découvrir lâchement , il prononça
ces fameufes paroles contre
fon Ennemy , Tunde , tunde
Anaxarchi follem , Anaxarchum
enim non tundis ; mais comme le
Tyran le menaçoit fierement de
luy faire couper la langue , de
peur qu'elle ne luy joüaft un
mauvais tour , il s'en défit fagement
& la luy cracha au visage.
Chalcondylas Lib . 9. rapporte
que les Tures menerent un Soldat
prifonnier deuant Mahomet
II. qui l'interrogea fur plufieurs
chofes , & en reçeut des réponces
fort fages & fort agreables ;
mais luy voulant demander s'il
fçavoit de quel coſté eftoit le
General de fon Armée , il ne
pût
du Mercure Galant.
49
e
0.
1.
е
pût jamais tirer de luy le fecret,
quelques promeffes qu'il luy fit.
Enfin admirant la fidelité de cette
ame gencreufe , il fe contenta de
dire à fa louange , en le faifant
mourir, que s'il avoit efté le Chef
d'une puiffante Armée , il fe feroit
rendu
recommandable
par-
C my les fiens , & redoutable par
my fes Voifins. On a veu un
Pompée au rapport de Val . Max.
Lib. 3. au Chap . 3. prifonnier
du Roy des Illiriens , mais toutà-
fait maistre de foy- mefme , fe
brûler le doigt à un flambeau
allumé , pour ne pas découvrir
les deffeins de la
Republique
.
Aul. Gel . Lib. 1. Chap . 23. fait
le recit d'une fort plaifante avanrure.
Le jeune Papyrius alloit
tous les jours au Sénat , felon la
Q. d'Octobre1682. E
Extraordinaire
coûtume de fon temps . Sa Mere
l'ayant prié de luy conter ce
qu'on y avoit fait , il luy répondit
, qu'on avoit défendu d'en
parler. Cela ne fit qu'augmenter
la curiofité de fa Mere , qui n'épargna
rien pour fçavoir de luy
ce fecret . Le fage Enfant s'en
eftant défendu autant qu'il put,
luy dit enfin , pour fe délivrer
de follicitations fi preffantes ,
qu'on y avoit mis en déliberation
, s'il eftoit plus à propos
pour le bien public , qu'une Femme
euft deux Maris , ou qu'un
Homme euft deux Femmes , &
qu'on avoit conclu en faveur des
Hommes. Sa Mere eff ayée , alla
avertir fes Amies . Toutes les
Femmes de la Ville le fçeurent
bientoft , & lelendemain s'eftant
du Mercure Galant.
SI
7.
2
5
toutes affemblées , elles vinrent
en foule au Sénat pleurant, &
difant tout haut , qu'on devoit
plutoft donner deux Maris à une
Femine , & qu'on ne devoit
rien conclure fans les oüir. Les
Sénateurs étonnez n'euſſent ja、
mais pû comprendre ce que les
Femmes vouloient , fi le jeune
Papyrius ne leur eùft raconté
toute l'affaire , & pour éviter
un pareil inconvenient , ils ordonnerent
qu'excepté luy feul,
les Enfans ne viendroient plus
au Sénat . Les Espagnoles parlent
peu , & font fi fidelles en
ce qui regarde le fecret , qu'au
rapport de Juſtin , il s'en eſt veu
plufieurs qui ont mieux aimé
fouffrir toute forte de tourmens ,
que de revéler les choſes qui leur
E ij
She
Extraordinaire
"
avoient efté dites en confidence.
En Eſpagne les Perfonnes publiques
, avant que de prendre poffeffion
de leurs Charges , font
un ferment particulier de garder
inviolablement le fecret.
Auffi le Roy Alphonfe , furnomméle
Sage , ne recomman
da rien tant dans fes Loix. C'éft
pour cette raifon peut - eftre
que Charles V. fe vantoit que
le Caftillan eftoit la langue nau
turelle de Dieu , qui dit dans fon
Prophete, que fon fecret eft à luy,
qu'on ne le devinera pas, Secretum
meum miki , Ifaye 24. 16. &
qui gouverne le monde par des
voyes inconnues aux Hommes
, & qui nous fait tous les
jours fentir les effets de fa bonté
& de fa juftice , fans nous
du Mercure Galant. $3
st.
I.
re
1
S
S
}
découvrir les deffeins de fa fageffe.
Ce font les Hommes ,
dit un Ancien , qui nous appren
nent à parler , mais ce font les
Dieux qui nous apprennent à
nous taire , en nous recommandant
de filence dans tous les myfteres
de la Religion . Les Apof
tres qui furent témoins de la
Transfiguration de leur Maiſtre,
en receurent un ordre exprés de
n'en revéler le fecret à perfonne
qu'apres fa Refurrection . Saint
Jerôme nous apprend qu'il avoit
veu luy mefme des Solitaires
dans la Thebaïde qui avoient de .
meuré fept ans fans dire un feul
mor. Nous n'avions , mon Frere
dit S. Ambroiſe , qu'un moy,
mefme efprit , & qu'une mefme
volonté , tout eftoit commun
&
E iij
54
Extraordinaire
entre nous, hors le fecret de nos
Amis. Un Seraphin vint aborder
le Prophete Ifaïe pour luy
toucher les lévres avec un Cachet
qu'il avoit pris fur l'Autel ;
& les Papes à la promotion des
Cardinaux , ufent de la mefme
précaution, pour les avertir qu'ils
font obligez de garder inviolablement
le fecret. Plutarque écrit
dans la Vie d'Alexandre , que
fa Mere Olimpias luy écrivit un
jour , pour l'avertir d'eftre plus
difcret qu'il n'eftoit dans fes li
beralitez. Apres qu'on luy eut
porté la Lettre , Epheftion la lifoit
avec luy. Ce fage Prince
s'en eftant apperceu, prit l'anneau
qui luy fervoit de cachet , & le
mit fur les lévres de fon Favory
pour luy recommander le filendu
MercureGalant. 55
1
0
S
S
C
1
*
ce. Eufebe raconte Lib. 2. de
Prep. Evang. que les Egyptiens
avoient dans les Feftes d'Ifis &
de Serapis la Statuë d'Harpocrate
le Dieu du filence , qui
avec un doigt fur fes lévres fem.
bloit avertir le monde de fe taire.
Il y a eu effectivement un
Philofophe Grec de ce mefme
nom , qui faifoit confifter toute
fa morale dans le fecret & dans
le filence , d'où eft venu le Proverbe
reddidit Harpocratem , pour
dire , il a impofe filence , dont le
Poëte Carcelle s'eft fervy dans
fon Epigramme 75. in Gell.
Gellius audierat patruum objurgare
folere,
Si quis deliciasdiceret alit faceret,
Hocne ipfi accideret patruiperdepfuit
ipfam
E iiij
56
Extraordinaire
Uxorem , & patruum , reddidit
Harpocratem .
Les premiers Maiſtres de l'Art
Militaire , affurent que les meil
leures réfolutions ,font celles qui
ne viennent point à la connoif
fance des Ennemis , & que la
premiere qualité d'un Capitaine
eft d'eftre fecret . Les Romains
auffi portoient dans leurs Drapeaux
la figure du Minotaure ,
& ils vouloient faire entendre
par ce Monftre informé , que
perfonne ne pouvoit découvrir
leurs deffeins ; & Titelive Lib.
26. dit que lors que Scipion alla
affieger la nouvelle Cartage, perfonne
ne sçavoit où alloient les
Troupes, excepté Lælius , & que
Lælius n'en auroit rien fçeu luymefme
, s'il n'euſt dû fçavoir où
du Mercure Galant.
ST
IS
e
il falloit joindre Scipion. C'eſt
pourquoy l'Empereur Othon dit
dans Tacite Hift. Lib . 1. qu'il y
a des chofes que les Soldats doivent
ignorer , & qu'il y en a auffi
qu'ils doivent fçavoir. Demetrius
le Preneur de Villes , Fils
d'Antigone le Grand , Roy de
Macedoine , demandant unjour
à fon Pere quel jour il combattroit
les Ennemis , as- tu peur,
luy dit- il , de n'entendre pas la
Trompete ? pour luy faire voir.
que les Expeditions militaires ne
doivent point eſtre connues à
tout le monde. Célar ne dit ja
mais, nous ferons cela demain ,
& aujourd'huy nous ferons cecy;
mais, plûtoft nous ferons cecy
à préſent , & demain nous ver
rons ce qu'il y aura à faire. Ce$
8 Extraordinaire
cilius Metellus interrogé par un
de fes Capitaines , qui luy demandoit
l'heure du combat, dit
ces belles paroles que Pierre III.
Roy d'Arragon redit dans une
autre rencontre. Sije fçavois que
ma chemiſe fçeuft la moindre de mes
penfées ,je la brûlerois . Si les Atheniens
euffent efté auffi politiques
que tous ces grands Capitaines ,
le Dictateur Silba n'auroit jamais
pris leur Ville , car fes Efpions
luy montrerent l'endroit
le plus foible dés Murailles qui
eftoit le fujet de la converfation
de quelques Vieillards dans la
Boutique d'un Barbier. Samfon
ne fe trouva pas bien d'avoir dit
fon fecret à Dalila , & il en couta
la vie à l'Empereur Maxime ,
pour avoir dit le fien à fa Femme,
du Mercure Galant.
59
?
Le trop parler d'un feul Homme
fut caufe que Rome ne fut pas
délivrée de la tyrannie de Néron.
Il y avoit un Prifonnier
condamné à mort , auquel on
dit qu'il feroit hors de danger,
s'il pouvoit vivre jufqu'au lendemain
; mais croyant obtenir fon
pardon , il alla revéler le fecret
à l'Empereur , qui remedia bientoft
à la confpiration . En effet,
les affaires publiques , comme dit
Caffiodore, fe font en fecret , & le
filence eſt le moyen le plus affuré
pour venir à bout des grandes entreprises.
Plutarque prouva l'uti
lité & la feûreté du filence par un
Exemple fort. familier . Lors que
les Gruës , dit - il , volent de la Selicie
fur le Mont Faurus , elles
prennent de petites pierres dans
60 Extraordinaire
le bec , pour arriver de nuit en
feureté au fommet de cette mon.
tagne remplie d'Aigles. Les Per.
fonnes qui ont de la peine à fe
taire , font parmy les Perfes incapables
d'avoir des Commif.
fions importantes . Auffi ils condamnent
à mort ceux qui reve.
lent les fecrets de l'Etat. Les
Egyptiens leur font couper la
langue , & les Romains les fai-
\\foient brûler tout vifs . C'eft
pourquoy le Roy Numa rendoit
un culte particulier à la
Mufe qu'il appelloit la Secrette
& la Taciturne; & Augufte avoit
fait graver fur fon cacher un
Sphinx, qui eftoit un Animalado.
ré des Egyptiens , & réconnu
pour le Dieu du Secret & des
Enigmes. Les Romains bâtif
du Mercure Galant. 61
faire
ea foient les Temples du Dieu du
Confeil , dans le fond des Bois
les plus folitaires , & les plus fom
bres. Ils luy dreffoient mefme
des Autels fur terre , pour
entendre que les réfolutions du
fecret doivent eftre enfevelies
dans un profond filence ; d'où
vient que les Hébreux donnent
le mefme nom au Secret & aux
Affemblées , & qu'ils appellent
de la mefme maniere le Silence
& le Tombeau. Les Sénateurs
Romains estoient les Gens du
monde les plus fecrets , témoin
l'affaire de Papyrius & celle
d'Eumene Roy de Pergame ,
qui vint à Rome pour par
ler en plein Sénat , de la Ligue
qui devoit eftre conclue cortre
le Roy Perfée , fans qu'une
â
1
62
Extraordinaire
feule perfonne , au rapport de
Val . Max . en euft le moindre
foupçon . Ifocrate dit que lés
Juges de l'Areopage eftoient
les Gens du monde les plus
muets , d'où eft venu le Proverbe,
Areopagitâ taciturnior . Il n'y
a peut- eftre point de Confeil en
Europe , où le fecret fe garde
mieux que dans le Confeil de
Venife , car Philippe de Commines
, Seigneur d'Argenton ,
tout éclairé & tout habile qu'il
eftoit , eut affez de peine à découvrir
le motif qui attiroit de
tous les endroits de l'Europe
tant d'Ambaffadeurs à Véniſe .
où il eftoit Ambaffadeur luymefine
, & il fut frappé comme
d'un coup de foudre , au rapport
du Cardinal Bembo , lors
du Mercure Galant.
63
qu'il apprit du Duc la Ligue
qui avoit efté conclue contre le
Roy Charles VIII. entre la Seigneurie
, le Pape , le Roy des
Romains, le Roy de Caftille, le
Roy de Naples , le Marquis de
Mantouë , & Ludovic mefine
qui avoit appellé les François
en Italie .
Le Vin & le Secret font incompatibles,
dit le Sage , & l'ufage
du Vin eftoit pour cela défendu
anciennement aux Roys
& aux Magiftrats , parce que
les Perfonnes publiques qu'on
employe dans les Commiffions
importantes font appellées Silentiaires
dans le Droit , & doi.
vent par conféquent garder in.
violablement le fecret. Horace
qui l'a bien experimenté, eft de
64 Extraordinaire
cet avis , & dit que le Vin eft
une eſpèce de torture , douce &
agreable , qui fait parler les Perfonnes
les plus ſecretes & les
plus fages.
Tu lenetormentum ingenio admoves,
Plerumque, duro : tufapientium,
Curas & Arcanum locofo,
Confilium retagis Liao . Hor. lib . 3.
Od. 21 .
Tout le monde n'est pas de
l'humeur du Prince des Stofciens
, qui eftant invité dans le
Feftin qu'un Citoyen d'Athenes
avoit fait dreffer pour régaler
les Ambaffadeurs du Roy de
Perfe , confidéroit toutes chofes
fans dire mot , pendant qu'ils
luy demanderent ce qu'il vouloit
envoyer au Roy leur Maiftre.
Vous luy direz , leur répondit- il ,
du Mercure Galant.
65
que vous avez veu un Vieillard à
Athenes , qui fçavoit ſe taire entre les
Verres & les Pots.
Voicy ce que j'ay reçen d'Explications
en Vers fur les deux Enigmes
du Mois de Septembre , dont les Mots
eftoient la Lanterne & le Lit.
CEtte
I.
Ette Enigme a tant de lumiere,
Le Mot en eft fi radieux.
Qu'on n'a qu'à lever la paupiere,
Ilvousfaute d'abord aux yeux.
Si je nelay trouvé, je veux que l'on me
berne,
Et paffer par toutpour un Sot.
Peut-on manquer de voir un Mot
Quibrille dans une Lanterne?
LE P.PELEGRINA
Q. d'Octobre 1682.
66 Extraordinaire
II.
ONfe paſſferoit bien de conſeils ſi
Dont l'intéreft nous importune ,
Si l'on rencontroit fafortune,
A pouvoir de l'Enigme attraper le vray
fens,
Lavoftre feroit toute prefte.
Pareſſeux , qui fuyez les foins les plus
légers .
Sans vous expofer aux dangers,
Sans vous lever matin, fans vous rompre
la tefte,
Enfin fans travailler ny de corps, ny
d'esprit,
Vous la trouveriez dans le Lit.
A
III.
Le meſme.
Rreftez - vous, Galant Mercure,
Pourquoy venir icy me lanterner?
Je ne veux point avec vous badiner,
Allez chercher ailleurs quelque bonne
avanture.
De qui vous voitje ſçay comme on
médit
du Mercure Galant.
67
Vous aimez trop à conter des nouvelles;
Vrayment vous en diriez de belles,
Si je vous fouffrois fur mon Lit.
Q
La Belle à l'Anagramme,Je
n'aime rien hors le mérite,
dela Rue de la Licorne.
IV.
V'est-ce qu'il nous vient lanterner
Avecfon Enigme premiere?"
Nafoy, qu'il s'aille promener.
Qu'est- ce qu'il nous vient lanterner?
On a beau tourner, retourner,
On ne reçoit point de lumiere.
Qu'est- ce qu'il nous vient lanterner
Avecfon Enigme premiere?
JE
DAPHNIS D.L.R.N.S.A.
V.
E ne puis croire ce qu'on dit,
Canaille , arreftez- vous , cet Homme n'eft
pas yure.
Vous avez grand fort de le fuivre,
Il retrouvefort bien fa Maiſon &fon
Lit.
L'ALBANISTE de Roten,
68 Extraordinaire
'V I.
Ice Mois de vous on médit,
Svons lepardonnerez , Mercures
Vousfaites plaifantefigure,
Lors que vous approchez les Chandelles
du Lit.
VII .
Le mefine .
Quelle Enigme!juftes Cieux!
On Linx mesme y perdroit les
yeux.
Je veux parbleu que l'on me berne,
Silony peut voirfans Lanterne.
L'ARPENTEUR du Martigues.
VIII.
1
E cherchois en tous lieux Mercure,
Voulant le confulter fur fon Enigme
obfcure,
Et
Quand un d'entre les Dieux m'a dit:
Amy , tu perds icy ta peine,
pour tefoulager en ta recherche.
vaine,
Vechez luy le trouver, il est encore au
Lit.
RAULT, de Rouen.
du Mercure Galant.
69
3
M
IX.
Ercure agit toûjours obligeamment;
L'autre Mois il offrit fa Chaifes
Et celuy-cy fort plaiſamment .
Il nous offrefon Lit , pour nous mettre à
noftre aife.
X.
1. B. GIRAULT.
MUGIRAULT de Paris ,
à M RAULT de Rouen.
Ous les Mois le Mercure eft orné
de tes Vers Tom
Qui parcourent tout l'Univers;
Et tafacilité pour trouver les Enigmes,
Que tu réfous en Rimes,
Donne bien du plaifir an curieux Le-
Eteur,
Qui te connoift pour un galant Autheur.
Mais pourquoy s'étonner du progrés de
tes veilles,
Ou des délaffemens de quelque heure du
jour?
Onfait en tout Païs, comme dans cette
Cour,
70
Extraordinaire
Que ton heureux Climat eft fréquent en
Corneilles.
Enfin comme ton nomfe trouve dans le
mien,
Je voudrois profiter de la gloire du tien,
Et fans détour ny finonimes,
Trouver ce Mois les vrais Mots dee
Enigmes .
Je vay pour les chercher la Lanterne à
la main,
Et me jetter au Lit , fi je les cherche en
vain.
X I.
Amon renonce à la Peinture,
Drant il trouve l' Enigme obſcure;
Mais fi l'Hyver, autant que moy,
Il avoit dans Paris couru de nuit les
Ruës;
Je gagerois bienfur mafoy1
Qu'il auroit vules Lanternes penduës.
C. HUTUGE , d'Orleans,
demeurant à Metz,
duMercure Galant.
71
XII.
Pledernier bonheur dela France,
Ourpublier dans l'Univers
Mercure, en grande diligence,
Aparcouru mille Climats divers.
$3
Mais ce Dieu n'apû s'expofer
A cette longue & rude courſe,
Qu'apres avoir vuidé fa Bourse,
Il n'ait befoin d'un Lit pour repofer.
Le mefme
O
XIII.
Le prudent Mercure!
Selon les divers temps fes faveurs il
meſure .
Comme lesjours deviennent courts,
C'est là - deffus qu'ilfe gouvernes
Car m'affiftant defonfecours,
Pour me conduire au Lit il m'offre une
Lanterne.
La fpirituelle E. DE LA RIVIERE,
du milieu de la Rue des Carmes,
72
Extraordinaire
XIV.
C'Eft à ce coup que le Galant` Mercure
Du bon Sofie emprunte la figure;
Mais cependant malgré tout ce déguisement,
Fe les reconnois aifèment ;
Car fi comme Sofie il fait parler Lan
ternes,
S'ils'amufe à ces balivernes,
A Fupiter il obeit,
Et luy prépare unfort bon Lit.
Sca
XV.
La mefme.
I mon efprit nefe figure
Ce que l'agreable Mercure
Dans fes deux Enigmes nous dit,
Je veux, Tirfis, que tu me bernes.
Auffi comment cacher un Lit
A la lumiere desLanternes ?
La mefme.
du Mercure Galant. 73
XVI.
Sonvent,Galant Mercure, on vousfait
mat
Des Gens hors du commun paffez en¸
L'autre vie.
Un de vos bons Amis appellé Baricot,
Eft de ce nombre, apres un mois de maladie.
Onfçait que le chagrin devient un poifon
lent,
Dont l'effet manque peufans eftre violent.
Si vous n'en dites rien, au moins donnezmoyplace
En voftre fouvenir : accordez à la Soeur,
Comme au Frere, lamefme grace,
Je vous fais ma Requefte aufort de ma
douleur.
Ne la dédaignez pas, Mercure,
La Soeur,comme le Frere, aime vos beaux
Ecrits;
Quoy que malade au Lit, mesſens enfont
épris,
Q. d'Octobre 1682.
G
74
Extraordinaire
On me nommepar tout LA BELLE NOUR
RITURE du Havre.
XVII.
Ercure a des refforts étrangement
obliques,
Si d'attraper l'Enigme il peut nous empefcher.
Comment en bonne-foy faire longtemps
chercher
Les Lanternes , de plus des Lanternes
publiques?
L'Objet du Bouquet mystérieux
du Palais .
XVIII.
Vi font- elles ces Soeurs d'une égale
Q
grandeur,
Que le mefme éclat environne?
Lanternes qu'on allume en la faifon
d'Automne,
Qu'au Printemps on néglige, & toute
leurfplendeur,
C'est vous affurément que l'on fait de
mefme âge,
Tres-utilespour le Public,
du Mercure Galant.
75
Qui pourfervir àfon trafic,
Vous afait mettre en efclavage,.
Et pendre en l'airvoftre élement,
Qui vous nuit quand il est accompagné
de vent. GYGES, du Havre.
XIX .
IIt, qui donnez Secours meſme aux
plus mécontens,
Vons eftes toûjours preft à fervir tout
le monde.
Le repos des Humains en voftre appuy
Je fonde;
Quife paffe de vous, paffefort mal fon
temps..
3
On vous doit tous les jours un tribut
néceflaire,
Vous plaifez à des Gens de toutes les
couleurs;
Témoin de leurs plaifirs comme de leurs
douleurs ,
Qui vous afait,fouventse plaift à vous
défaire.
Le
mefme.
Gij
76 Extraordinaire
XX.
Oftre Enigme, Seigneur Mer-
Votre cure,
Paroift à monfens trop obfcure,
Elle n'eft bonne que la nuit,
Siquelque gaillarde avanture
Ne m'oblige en plein jour de mefervir
du Lit.
L'aimable Marquis de Marcilly,
Page de la Grande Ecurie.
XXI.
Accabléde chagrin, de foin, d'inquiétude,
Et qui plus eft de laffitude,
Mirtilfe tourmentoit & le corps, &
L'efprit,
Pour trouver à l'Enigme un Mot qui
fuft honnefte;
Lors que nefçachant plus où donner de
la tefte,
Pour trouver du repos , il fe mit fur
un Lit.
L'Ennemy d'Amour, à l'Anagramme
, L'Héroïne m'y
entraîne.
du Mercure Galant. 77
25523-52255 525222
DE
LA CONVERSATION.
A Converfation eft une des
belles chofes de la vie , & la
plus neceffaire dans la focieté ci.
vile. C'eft le charme & le lien
qui affemble les Hommes , & qui
leur fait paffer de fi douces heures
. Sans elle nous perdrions,
pour ainfi dire , la parole qui nous
diftingue d'avec les Beftes . Nous
deviendrions ftupides , & peut..
eftre perdrions -nous encor l'ufage
de la raiſon. Les Animaux
mefme s'affemblent entre eux
auffi-bien que les Hommes , &
nous repréſentent imparfaite-
G iij
78
Extraordinaire
a
j .
ment ce que nous pratiquons
avec tant d'excellence . Qui peut
vivre feul , dit le Philofophe , eft:
Befte , ou plus qu'Homme. La
Solitude à fes charmes , mais
nous fommes faits pour la focieté,
& non pas pour la folitude . Que
trouve l'Homme dans cette folitude
, fi c'eft luy qu'il y cherche
, & qu'il s'y rencontre ? Cette
compagnie eft- elle fi agreable
pour s'y plaire ? Qu'il y en a peu.
qui fe plaifent avec eux- mefmes !
Mais dans la focieté , l'Homme
trouve un autre luy - mefme,
dont l'entretien eft bien plus.
agreable. Il en voit moins les dé.
fauts. Il en connoift moins les
miferes . Enfin la Converfation
eft legrand Livre du monde , où
l'on apprend à eſtre fçavant en
du Mercure Galant.
79
honnefte Homme. Elle met les
Sciences & les belles qualitez en
oeuvre. Elle éclaire noſtre entendement
par la diverfité des
Images qu'elle luy préſente , qui
luy fourniffant dans un moment
une abondance de matieres , luy
fait continuellement produire de
nouvelles chofes . Elle échauffe
noftre volonté par cette mefme
diverfité d'objets , qui contentant
les goufts diférens , excite à
faire mille belles actions . Elle découvre
les vices , & fait paroiftre
les vertus ; elle embellit nos
elle perfectionne nos ames ;
moeurs
, & en un mot
elle feule
peut
faire les honneftes
Gens
.
Un Moderne affure qu'elle
contribue à la modération des
paffions , par trois moyens , par
G iiij
80 Extraordinaire
le divertiffement , par le confeil ,
& par l'exemple , mais elle doit
eftre bien reglée pour faire de fi
merveilleux effets , & il faut bien
choifir les Perſonnes avec lef
quelles on s'entretient . M' de
Balzac dit que pour rendre la
Converſation aufli utile qu'agreable
, il faut trois chofes , une
certaine douceur & facilité.de
moeurs , qui n'eft autre chofe
qu'une complaifance naturelle ,
& bien reglée , une franchife
naïve qui eſt une certaine droi
ture d'ame , qui rend les Hommes
toûjours veritables , & finceres
; & une raillerie fine & dé .
licate , honnefte & modefte , qui
eft un juſte milieu entre la mauvaiſe
humeur , & la boufonnerie;
& il prétend, apres Ariftore , que
du Mercure Galant.
83
ces trois habitudes reglent tout le
commerce des paroles , & s'éten
dent dans tous les entretiens que
les Hommes ont les uns avec les
autres. Il a falu du temps pour
regler ce commerce de paroles.
Les premiers Hommes n'en ont
pas efté capables . Ils eftoient
trop fauvages & trop groffiers,
pour eftre civils , complaifans ,
agreables , & honneftes . Ainfi
les Grecs & les Romains n'ac
quirent pas fi toft leur Atticiſme
& leur Urbanité , qui n'eſt autre
chofe que l'art de la Converfa
tion , & le don de plaire dans les
Compagnies , qui ne regle pas
feulement les paroles , & les opinions
, mais encor la voix , & le
gefte . Ce furent donc les Grecs
& les Romains polis & civilifez,
82 Extraordinaire
qui perfectionnerent la Converfation
, & qui en firent l'éxercice
des honneftes Gens ; mais ils
ne fe contenterent pas de bien
parler , & de bien écrire en leur
temps , ils voulurent en fervir de
modelle aux fiecles à venir , &
que la Poftérité trouvaft dans
leurs Comédies , dans leurs Dialogues
, & dans leurs Lettres , de
parfaits Originaux de la belle
Converfation . C'est donc là
qu'il faut chercher ce caractere ,
& ce génie fineceffaire pour s'entretenir
en honnefte Homme;
car quoy que les manieres foient
diférentes chez les Peuples , l'efprit,
la fageffe, l'honnefteté , font
par tout les mefmes , & excepté
quelques cerémonies qui changent
, ou qui diférent , tout le
个
du Mercure Galant.
83
$
reſte eſt égal. Je ne fçay ſi je le
dois dire , mais il eft certain que
nous avons peu de bons modelles
de la Converſation Françoife. Je
ne dis pas de ces entretiens de
compliment & de galanterie,
dontj'en pourrois citer à la honte
de leurs Autheurs, de fi ridicules
Copies ; mais je parle de ces
Dialogues & de ces Lettres , où les
Sciences , les beaux Arts , & tout
ce qu'on peut traiter dans les
Compagnies , foit réduit dans
l'art de la Converſation . On y
trouve par tout de l'Autheur &
trop d'art , & dans les Livres qui
en font dépouillez , le tour & les
manieres en font fi plates & fi
baffes , qu'on ne peut les lire
fans dégouft & fans mépris. Seroit-
ce nos moeurs qui en feroient
84
Extraordinaire
caufe ? Et dans un temps où en
efprit & en politeffe , nous ne le
cedons point à l'antiquité Greque
& Latine , n'aurions nous
point l'art de la Converfation ?Je
crois que nous le poffedons comme
autrefois Rome & Athénes;
mais il eft auffi difficile de repréfenter
une belle Converfation
qu'un beau vifage. Tout le monde
n'eft pas bon Peintre . Il faut
faire reffembler pour bien réüffir
dans les Portraits , & la Converfation
eft le veritable Portrait de
Pefprit.
Quoy que la raiſon & le bon
fens qui donnent l'ame & la vie
à tous nos entretiens, foient toujours
les mefmes , il arrive neantmoins
que l'art de la Converfa.
tion change, & n'est pas toûjours
du Mercure Galant.
85
2 300
ос
femblable dans les mefmes lieux ,
& avec les mefmes Perfonnes.
Outre la circonftance du temps,
noftre Langue eft la premiere
caufe de ce changement. On ne
parle pas comme on faifoit autre.
fois , & peut-eftre parlera -t - on
autrement dans l'autre fiecle . La
mode eft la feconde ; on eft plus
familier , plus libre & moins con
traint , qu'on n'eftoit au temps
paffé , & enfin pour troifiéme raifon
, les goufts & les humeurs
changent , & de là vient le plus
ou le moins de cerémonies , & de
complimens dans la Converfation
. Les Lettres ont auffi changé
par les mefmes raifons ; ainfi
quelque habile qu'on foit , on
n'eft pas toujours propre pour la
Converfation & pour les Lettres,
86 Extraordinaire
lors que l'âge ou la fortune nous
ont éloignez du grand monde ;
car ce n'eft pas aflez d'avoir bien
du caquet
, de dire de grands
mots , & de faire forces grimaces .
Un mot que nous croyons bien
dit , une penſée bien pouffée , une
narration bien faite , font rire &
importunent fouvent une bonne
Compagnie. Il faut avouer que
la Converfation eft bien fouvent
une charlatannerie . L'air de la
Perfonne , le gefte , le ton de la
voix , impofent. On fe laiffe
ébloüir à ce faux éclat , & la
préoccupation où l'on eft , l'attention
pour ceux qui parlent,
P'application pour y répondre,
enchantent de telle forte , que les
moindres chofes y paroiffent
grandes , & les plus relevées fort
du Mercure Galant.
87
WAP
ر ا ت
baffes. Ceux qui ne font point
du Jeu , & qui écoutent de fang
froid , en jugent bien autrement .
Il n'y a point de Converſation ,
pour belle & jufte qu'elle foit,
qui ne paroiffe fade & ridicule ,
quand on l'entend derriere la tapifferie.
Il n'en eft pas de mefme
des Lettres & des Converfations
par écrit . Elles font régulieres, il
n'y a point de vuide , tout y eft
plein , & dans l'ordre. Elles ont
des beautez réelles & folides ,
mais elles font plus languiffantes
que les entretiens de vive voix ,
parce qu'on n'y voit perfonne
dans l'action , & qu'on eft foymefme
dans lerepos .
L'art de fe taire eft plus difficile
à pratiquer que celuy de parler;
mais l'art de parler eft plus diffi
88 Extraordinaire
taire ;
cile à enfeigner , que celuy de fe
car ileft certain qu'on ne
s'eft jamais repenty de s'eftre teû,
& qu'on s'eft pr.fque toûjours
repenty d'avoir parle . Il ne faut
que dire l'art de fe taire pour en
faire voir toute l'utilité , & toute
la beauté ; mais lors qu'on dit
l'art de parler , un fupofé , un
nombre exceffif de regles , & de
préceptes , qu'il eft difficile d'ex.
pliquer & de faire comprendre.
On peut dire que la Converfation
eft proprement l'art de par
ler. Par tout ailleurs on parle
pour la neceffité feulement ; icy
on parle pour la neceffité & pour
le plaifir mais il ne faut pas s'i
maginer que l'art de la Conver.
fation , foit l'art de parler fur
toutes fortes de ſujets . Tous les
du Mercure Galant. 89
eu
ea
เม
ע ט
Maiſtres de Réthorique , & tout
ce que Raimond Lule a inventé
D fur ce fujet , y eft inutile. L'u
fage du monde eſt ſeul capable de
nous en donner des regles , & de
nous apprendre le fecret de parler
& de fe taire à propos. C'eſt
la grande Réthorique , & le veritable
art de bien dire . Toutes les
autres regles font incertaines,
Elles changent & dépendent abfolument
des circonstances , qu*-
rt . on ne peut jamais ny borner, ny
preferire. Le Langage mefme eft
foumis à cet ufage , & cet ufage
nous impofe tous les jours de nouvelles
loix. Je ne prétens pas
neantmoins qu'on s'affujetiffè à
toutes ces loix . On ne demande
pa's icy cette liaifon , & cette jufreffe
de Grammaire , qui s'ob
Q. d'Octobre 1682. H
2
90
Extraordinaire
ferve exa&ement dans les Lettres
& dans les Harangues . Les pautes,
les interruptions, la voix , le gefte,
les manieres de celuy qui parle,
couvrent comme d'un agreable
Vernis , tout ce qui fe dit dans la
Converfation, ce qui luy fert d'éclat
, & qui en dérobe tous les
défauts , au gouft le plus fin , &
à l'oreille la plus délicate . Mais à
la bonne heure qu'on foit fi jufte ,
& fi régulier , foit à penfer , foit .
à parler , que le Cercle ne démonte
point le Cabinet. C'eft
un talent rare , & qu'on ne peut
trop
eftimer pour la Converfation.
On ne le doit pas négliger,
dit le Maréchal de Clérambaut,
car on paffe les plus doux mo.
mens de la vie à s'entretenir. On
fait mefme peu de chofes fans
du Mercure Galant. 91
"
tre parler , & on voit que c'eft un
grand avantage que d'y réüffir .
La Converfation eft donc ce
qu'on pratique le plus , mais ce
que veritablement on fçait le
moins. C'eſt la pierre d'achopement
dès plus habiles Gens , car
fi pour y réüffir il faut avoir de
l'efprit , du bon gouft , & de la
jufteffe , nous voyons cependant
des Perfonnes d'un caractere fort
médiocre , qui y ont un merveilleux
talent .
151
d'ef-
On ne sçauroit avoir trop
prit dans la Converfation, J'en
demeure d'accord ; mais il faut
bien le ménager , autrement cet
efprit devient à charge à toute la
Compagnie. Eft-il rien de plus
fatiguant qu'un Homme toujours
preft à dire de bons mots, &
W
Hij
92
Extraordinaire
>
de belles chofes , qui attire tout
l'efprit de fon cofté , & qui laiffe
à peine aux autres le plaifir de
l'écouter paisiblement
tant il
entaffe de chofes l'une fur l'autre ,
avec chaleur & avec précipitation
? On pefte dans fon ame
contre le bel Eſprit ; car il n'y a
perfonne qui n'aime mieux dire
des chofes communes , que d'en
entendre d'excellentes . On réferve
pour la Comédie le filence ,
& l'exclamation ; mais dans l'en.
tretien chacun veut faire fon
rôle , & eftre admiré à fon tour.
C'est pourquoy on fuit quelquefois
la Converfation des beaux
Efprits. Il y a du plaifir à les entendre
, mais on fe laffe d'eftre
toûjours Auditeur. Lors qu'un
bel Eſprit eft grand parleur , il
du Mercure Galant,
93
1
ne faut pas s'étonner s'il tient
toûjours le dé. Il netrouve pas
fon compte à ce que les autres difent
, & le plaifir de fè faire admirer
, l'emporte aupres de luy
fur la réputation d'eftre fage &
modefte ; mais comme on évite
la compagnie des Gens yvres ,
ceux qui font enivrez de l'amour
d'eux- mefmes , doivent eftre banis
de la Converſation . On peut
dire que l'efprit eft l'ivreffe de
l'honneur , & que ceux qui en
ont trop , ou qui en veulent trop
avoir , reffemblent parfaitement
aux Ivrongnes. Les Sçavansdes
Sciences vaines & curieufes , de
ces Sciences qui enflent , &
qui enteftent ; ces Sçavans ,
dis-je , font comme ceux qui font
pleins de Vin. Ilne leur faut que
94
Extraordinaire
le lit. Les efprits trop vifs & trop .
brillans , reffemblent encor à
ceux qui fe laiffent prendre facilement
aux fumées du Vin , &
qui s'enivrent de leur Cabaret .
Qu'on examine les uns & les au
tres , leur entretien eft une espece
d'ivreffe , & rien n'eft plus aifé à
déconcerter . Ils croyent toûjours
dire merveilles.; mais qu'ils
font bien payez , quand hors de
la Compagnie , ont dit qu'à la ve
rité ils ont de l'efprit , mais qu'ils
ne fçavent pas vivre ; car il faut
autant de jugement & de conduite
, que d'efprit & de vivacité,
pour réüffir dans la converſation .
Ces Gens -là font bons dans un
Repas , où les Sages préferent le
plaifir de manger à celuy de leur
répondre ; mais on croit que bien
du Mercure Galant.
95
des Gens ont de l'efprit , & on fe
trompe . Ils reffemblent feule-
10 ment à ceux qui en ont. On ne
les a pas plutoft examinez de
Te prés , qu'on reconnoift combien
on s'eft mépris . Ce font de méchantes
copies de bons origiel
naux . Ce n'est pas non plus une
marque d'efprit d'en chercher
par tout ; mais ç'en est une de
fçavoir où il y en a . Un Moderne
dit apres Charon , que le plus
grand fecret eft d'admirer peu,
d'écouter beaucoup , de fe défier
de fa raiſon , & de ne fe piquer
jamais d'avoir de l'efprit , & de
faire paroiftre celuy des autres;
1
mais il faut eſtre honneſte Homme
pour cela , & j'avoue apres
tout , qu'on ne peut avoir trop
d'efprit , ny etre trop habile
96 Extraordinaire
pour réüffir dans la Converfation
. C'est là qu'on penſe fans
réfléxion , qu'on parle fans préméditation
, qu'on juge de toutes
chofes fur le champ , mais auffi on
y apprend bien des chofes en peu
de temps , & on s'y fait bien mieux
l'efprit que dans l'Ecole, & dans
le Cabinet. Dans l'Ecole on juge
fur la parole du Maiftre ; dans le
Cabinet', on juge fur foy- mefme;
dans laConverfation , on s'en tient
fur celuy qui dit le mieux . Il y a
donc une grande diférence entre
un Docteur & un Homme éclairé.
Celuy- cy eft toûjours un honefte
Homme , l'autre eft fouvent un
Pédant. C'eſt ce qui fait qu'on
mépriſe l'étude , & qu'on la ſuit
dans les Compagnies
, parce qu'il
eft rare de trouver un Sçavant
qui
du Mercure Galant.
97
n
ם ו
dar
Ore
13
qui n'ait rien de l'Ecole , & qui
ait l'air & les manieres du monde.
On connoift les Pédans à la mine
auffi bien qu'à la parole. Que la
délicateffe du Chevalier de Meré
eft grande , mais qu'elle eft
jufte & raisonnable ! Je voudrois,
dit-il , qu'on fceuſt tout , &
que
de la maniere qu'on parle , on ne
puft eftre convaincu d'avoir étudié.
Ileft difficile de fçavoir par .
faitement toutes chofes ; mais il
eft aifé de cacher cette étude ,
& on en viendroit à bout , fi on ne
fefervoit pas de tant de mots , qui
fouvent ne veulent rien dire , mais
qui font paffer pour Sçavans
ceux qui s'en fervent ; & comme
c'eft l'ambition des jeunes gens,
c'eft la premiere chofe qu'ils apprennent
, & qu'ils confer-
Q. d'Octobre 1682. I
98
Extraordinaire
vent toute leur vie.
Quand on a l'efprit fait comme
il faut , & qu'on fçait bien ce
qu'on dit , on s'explique fi nettement
, qu'on fe fait entendre à
tout le monde . Il n'eft rien d'ob..
fcur , & de relevé , qu'on ne
rende clair & intelligible . Le
mal n'eft donc pas de parler de
Sciences devant des Eſprits mé .
diocres , mais d'en parler d'un air
de fufifance, & de doctrine, & de
pouffer trop loin les chofes , qui eft
ce qu'on appelle jetter dela pouf
fiere aux yeux , & faire tourner
la tefte aux Gens . Il ne faut donc
pas s'élever de forte , qu'on perde
fa matiere de veuë , & qu'on fe
perde foy-meſme . Il vaut mieux
en dire moins , & prendre diférens
fujets. Cette agreable diver.
fité fait le plus grand' plaifir de la
du Mercure Galant.
99
C
Converfation, lors qu'on s'arreite
trop longtemps fur une matiere,
& qu'on l'épuife , quelque belle
qu'elle foit , cela fatigue & laffe
Pefprit ; car on s'ennuye bien
plus d'écouter que de parler,
IN mais fur tout on ne doit rien
dire qui fente la leçon. Cet ordre
de l'École qu'on prife tant ail
leurs , n'eft pasicy d'ufage. Toute
la méthode de laConverſation eft
de fuivre le bon fens , & la raiſon ,
&& de donner une jufte étenduë
à nos pensées , & à nos fentimens.
La naïveté & la négligence qui
onticy tant d'agrément , font in .
compatibles avec un ordre firégulier,
qui à force de diftinguer,
& de divifer , rend feches & ſtétriles
les matieres les plus bril
lantes & les plus fécondes . Les
THEQUE
DEL⋅ij
LYON
VILLE
100 Extraordinaire
plus grands Docteurs doivent
converfer comme les plus ignorans
, non pas parce que le nombre
de ceux- cy eft le plus grand,
mais parce qu'il prend le party
de la Nature , & du fens com.
mun , qui l'emportent fur Ariftote
, & fur toute la Philofophie.
On trouve un peu à redire à
ceux qui font exceffifs à penfer,
& qui pouffent trop loin la Converfation
. Cela fent la Chaire,
ou les Bans . On n'aime pas cette
maniere , parce que tout le monde
n'eft pas capable d'une fi
grande application . On fe contente
de la fuperficie de chaque
chofe , & de la confiderer du
cofté qu'elle eft agreable , fans fe
donner la peine d'examiner les
objets , & de reconnoistre tout ce
duMercure Galant. 1I0OT1
от
art
A
12
40
qu'ils ont de bon & d'utile. Cette
profondeur d'efprit eft plus propre
dans l'entretient particulier,
où deux Sçavans fe plaifent de
pénétrer la Nature , & de découvrir
la verité de toutes choſes ;
mais il faut s'expliquer avec
beaucoup de netteté , & fur tout
fçavoir les mots propres. Il faut
mefme autant fonger à bien penfer
qu'à bien dire , afin qu'on
n'ait point de peine à nous entendre
, & qu'on devine mefme
noftre penſée. Outre que par ce
moyen on fe rend agreable dans
la Converſation , C'eſt qu'on évite
les équivoques, & les contrefens
qui peuvent donner de mé
chantes idées , à ceux qui nous
écoutent. Ce qui nous excite
encor des fauffes interprétations
I iij
102 Extraordinaire
ン
qu'on peut donner à nos paroles,
qui fouvent attirent tant d'affaires
, & d'éclairciffemens à ceux
qui fe trouvent en Compagnie.
Le fecret d'éviter cet inconvé
nient , eft auffi de bien écouter
ce qu'on dit , & de répondre à
propos. C'est une des plus grandes
perfections de la Converfation
, & j'ajoute que c'eft le
moyen de bien parler , du moins
de parler jufte , qui en eft la qua
lité la plus effentielle . Quand on
fçait bien écouter & bien répondre
, dit l'Autheur de la Recherche
de la vérité , on rend non
feulement les Converfations a
greables , mais encor on les rend
utiles ; mais on cherche à difputer,
& à paroistre fçavant , &
par conféquent à toûjours parler
& étourdir les autres , & à s'édu
Mercure Galant. 103
Wtourdir
foy mefme .
.
De tous les défauts de la Converſation
, je n'en trouve point
de plus infuportable , que celuy
de n'entrer point dans ce que
l'on dit. C'est ce qui fait répondre
mal -à - propos , rire à contre
temps , difputer fans raiſon , &
fe facher fans fujer. J'appelle
cette dureté d'imagination une
furdité d'efprit , beaucoup plus
incommode que celle de l'oüye;
car un Sourd nous fait toûjours
pitié , & ne cauſe tout au plus
qu'une foible rifée ; mais un Stupide
excite noftre indignation, &
noftre mépris. Cependant il y a
peu de Gens qui ayent le don de
penétration , parce que ceux qui
ont l'oreille de l'efprit , fi j'ofe
dire ainfi , fubtile & délicate , font
L
I in
104
Extraordinaire
ſujets à de grandes diſtractions,
& pour vouloir trop entrer dans
ce que l'on dit , ne font pas moins
incommodes que les autres. On
ne doit pas deviner les pensées
d'un Homme contre fon intention
. On en voit qui foüillent
jufqu'aux entrailles , & aufquels
on n'oferoit parler . Il femble
qu'on foit à la queftion devant
eux , on ne peut rien leur cacher,
fi l'on eft fincere , & ſouvent ils
obligent à mentir malgré qu'on
en ait , pour ſe tirer d'affaire. Je
vous entend , diront ils , c'eft.
d'un tel dont vous parlez . Cela
eft arrivé à un tel , vous y eftiez ,
je le fçay bien . Y a -t-il rien de
plus incivil ? un Amy feul , peut
vous parler de la forte . Il n'eft
pas toûjours permis de deviner.
Il faut fe contenter de ce que
·
du Mercure Galant. 105
ext
l'on veut bien nous dire. Quand
la chofe feroit de peu de conféquence
, & qu'on l'auroit devi-
0née , que fçavons nous les inté
e$ refts que cette Perfonne a de la
taire ? Peut-eftre qu'elle nous la
diroit dans le tefte à tefte , ou fi
nous marquions moins d'envie de
DA la fçavoir ; mais de quelque maniere
que ce foit , elle a fes raifons
que nous ne devons pas examiner.
00 Il ne faut donc pas affecter de
connoiftre tout & de fçavoirtoutes
choſes . Il eft quelquefois
à propos de faire femblant d'en
ignorer beaucoup , pour laiffer
parler les autres , & pour les entendre
mieux dire ; mais fur tout
il ne faut jamais renchérir ſur ce
que les autres ont dit . Il n'y a
106 Extraordinaire
rien de plus impertinent que de
reprendre le difcours d'une Perfonne
, & redire tout ce qu'elle
a dit , fous prétexte qu'elle a ou.
blié quelques petites circonftances.
Pour en ufer de la forte , il
faut qu'on foit informé que vous
fçavez mieux la choſe dont il s'agit
que celuy qui a parlé , &
mefme qu'on vous invite à le
faire , encor doit on le faire fort
modeftement , & d'une maniere
plus fimple que fi on avoit commencé
le récit foy - mefme ; parce
que c'est s'élever au deffus d'un
autre, que de vouloir mieux dire
ce qu'il a dit ; mais c'eſt encor un
autre défaut de faire, femblant
d'ignorer toutes chofes, de ne fçavoir
de qui l'on parle , de ne con.
noiftre perfonne , de qui parlezdu
Mercure Galant. 107
02
vous? qui eft cet Homme- là ? demandent
à toute heure ces rufez
Ignorans. Cela vient quelquefois
de peu de préſence d'efprit , ou
d'attention pour ce que l'on dit.
Il y en a qui font fi diftraits , qu'ils
s'ignorent eux -mefmes , & d'autres
qui ne veulent pas fe fouvenir
des chofes , ou des Perfonnes ,
parce qu'elles leur femblent trop
baffes , & trop au deffous de leur
dignité. Les Gens de peu de
naiffance , & que la Fortune a
élevez , ont ce défaut. Ils ont
oublié juſques au nom de leur
Village. La plupart auffi croyent
qu'on connoift tout le monde
comme eux , par des quolibers ,
& ils envelopent tout ce qu'ils
d fent, de forte qu'on ne les entend
point , ou du moins qu'on
108 Extraordinaire
marque
de ne les pas entēdre
. On
ne doit jamais
l'expliquer
ainfi
dans une grande
Converſation
,
où il eft rare qu'on fe connoif
fe tous , & qu'on s'entre - entende
. Il faut nommer
les chofes
par leur nom. C'est donc
un
grand défaut de ne pas entendre
ce que l'on dit , mais c'en eft un
plus grand de n'y pas répondre
,
& de biaifer toûjours
aux queftion
qu'on nous fait. On dit , &
il eft vray , que lès Normans
ne répondent
jamais jufte aux chofes qu'on leur demande
; mais
ils ne font pas feuls , il y a bien
des Perfonnes
qui leur reffemblent
, & qui trouvent
fineffe à
tout ce qu'on leur dit . Ils ne manquent
jamais de quelque
faux
fuyant , pour détourner
la quefdu
Mercure Galant. 109
}
tion , ou pour ſe preparer à y repondre.
Ils croyent toûjours
qu'on leur tend un piege pour
les furprendre. J'avoue qu'il y
a des chofes fur lesquelles on fe
trouve embaraffé , lors qu'on eft
obligé de parler précisément,
mais enfin on le doit faire fans
détour , & le plútoft qu'il eft
poffible , ou fe défendre librement
d'y répondre . Il y a des
Gens qui queſtionnent fans ceffe,
& qui réduifent la Converfation
en Dialogue. Il n'y a que le
Maiftre & le Diſciple qui parlent
, les autres écoutent. Cela
eft infuportable , mefme dans
l'entretien privé & familier , &
c'eft une fort grande incivilité.
D'autres s'étonnent de tout , &
fe récrient fur tout ce qu'on dit.
HO Extraordinaire
Ils ne fçavent pas les chofes les
plus communes , & oublient celles
qu'ils font tous les jours ; mais il
ne faut rien dire dans la Converfation
que l'on n'entende , qui
ne plaife , & où l'on ne foit intéreffé.
C'est une choſe auffi fote
qu'inutile , de parler d'une Perfonne
ou d'une affaire dont nous
n'avons point de connoiffance,
& où l'on n'a aucun intéreft , &
mefme lors qu'on n'en dit que
des chofes baffes & communes
; comme ceux qui ne parlent
que des qualitez , & des
affaires de leurs Amis , ou de leurs
Voifins . On peut parler d'un
Homme inconnu , lors qu'il eft
extraordinaire , ou d'un Païs dont
on rapporte quelque chofe de
rare & de fingulier ; mais il en faut
du Mercure Galant.
III:
TC
dire peu , à moins que la Compagnie
ne fe plaiſe à noùs entendre.
C'eft encor une belle chofe
de ne parler jamais que de foy
ou de fa Famille , comme le petit
Marquis du Milantrope ; d'avoir
toujours quelque Enfant , quelque
Sceur , ou quelque Frère à
faire l'Eloge , & le portrait comme
un autre Ioconde ; & quoy
qu'il foit mefme plus fuportable
de louer les Morts qui nous tou
chent , il faut neantmoins banir
de la Converfation , les Oraifons
Funebres de nos Peres , & de nos
3 Meres . Tout le monde fçait cela ;
cependant tout le monde a ce
foible , comme de faire fans ceffe
le récit de nos averfions , de nos
maladies , de nos dégoufts , &
de mille autre chofes qui cho112
Extraordinaire
quent l'honnefteté , & la bienfeance
. Que dirons nous de ces
Gens , qui apres s'eftre répandus
fur le Prochain,par la pente qu'ils
ont à la fatire , font de fi honteux
retours fur eux. mefmes , qu'ils fe
calomnient & fe def honorent
fans y penfer ? J'ay connu une
Fille de qualité , d'un grand mé.
rite , mais d'une réputation un
peu
fcabreufe , qui parlant un
jour dans une celebre Compagnie
, des vapeurs dont elle avoit
efté incomodée quelque temps ,
dit qu'elle ne trouvoit point de
diférence entre ce mal , & celuy
de la groffeffe. Tout le monde
à ce mot hauffa les épaules , n'ofant
fe récrier par le refpe &
qu'on avoit pour elle. Les Cavaliers
font auffi fouvent des bédu
Mercure Galant.
113
re
veuës femblables , en parlant de
leurs proüeffes . Enfin tous ceux
qui fe loüent , qui s'aplaudiffent ,
& qui ne fçauroient dire quatre
paroles fans parler d'eux , font
fujets à tomber dans de fâcheuſes
contradictions , à découvrir d'étranges.
veritez , & à fe démentir
fouvent eux. meſmes.
Ceux qui font toûjours rouler
la converfation fur la Satire , la
rendent chagrinante & infuporta
. On fuit les Médifans , car on
craint avec raifon qu'ils ne tombent
enfin fur noftre chapitre ,
& que nous ne foyons non plus
épargnez que les autres. De plus,
il eft certain qu'on fort d'une pareille
converfation , avec je- ncfçay
quel remord & quelle trifteffe
, qui eft une fecrete punition
Q. d'Octobre 1682.
K
114
Extraordinaire
de la médifance . On peut railler
dans la converfation , & dire les
défauts des autres , d'une maniere
honnefte & agreable , mais il le
faut faire avec une grande circon.
fpection , & je ne m'étonne pas
fi l'Evefque de Veronne , dont
parle le Seigneur de la Caze, prit
tant de meſures pour avertir le
Comte Richard , qui l'eftoit venu
voir , qu'il mangeoit de mauvai.
fe grace. Mais n'en déplaiſe à la
politeffe du Seigneur de la Caze,
la maniere dont l'Evefque de Veronne
en ufa , eftoit fort choquante
, & je fuis furpris qu'il
applaudiffe à ce procedé. Le
Comte Richard avoit demeuré
quelque temps chez cet Evefque ,
il pouvoit trouver cent moyens
de luy faire remarquer ce dé
du Mercure Galant. is
faut , fans attendre qu'il fut preit
de partir, pour le faire accompa
gner par un Gentilhomme , qui
luy dit en le quittant , que Monfeigneur
l'Evefque , pour le remercier
de l'honneur qu'il luy
avoit fait de le vifiter , l'avoit
chargé de luy faire un préfent ,
qui eftoit de luy dire qu'il avoit
remarqué qu'en mangeant , il
machoit avec une action un peu
diforme , & qu'il faifoit un cer
tain bruit qui blefloit les oreilles.
Le Comte rougit à ce difcours
, dit l'Autheur, je n'en dou
te point, Le compliment le de .
voit furprendre , & je le trouve
bien plus honnefte Homme , de
ne s'eftre pas offence d'une pas
reille correction , que l'Evefque
de la luy avoit fait faire . Il n'avoit
Kij
116 -Extraordinaire
ofé luy en parler, de peur , difoit
, qu'il ne le trouvaſt mauvais ; &
i ne craignoit pas de le luy faire
dire par un de fes Domestiques.
Quelle délicateffe? Cette civilité
eft digne du Secretaire de la
Cour. Mais pour revenir à la raillerie,
il y a des Gens qui ne l'entendent
point du tout. La moin
dre chofe les offenfe , & ce qui
eft furprenant , les plus grands
Railleurs y font les plus fenfibles.
Tout ce que l'on peut obferver
là - deffus , c'eft de n'eftre ny trop
piquant , ny trop délicat , la paffion
& l'acharnement pour
raillerie , rendent un Homme
infupportable , & la délicateffe
& la fenfibilité le font paroiftre
ridicule . C'eft le divertiffement
des Compagnies & Tertu
la
du Mercure Galant.
117
lien tout chagrin & tout auftere
qu'il eft dans fes écrits , dit que
la raillerie eft le propre de la verité
, & qu'on peut rire de ſes
Ennemis, que c'eft mefme un
office qu'on rend à tous ceux qui
le méritent ; mais il donne un excellent
precepte aux Railleurs ,
qui eft de prendre garde que
les
railleries qu'ils font des autres,
ne retombent pas fur eux. Saint
Auguftin dit mefine , qu'il y a de
la charité à ſe rire des Ridicules,
afin qu'ils changent de conduite;
parce que les railleries entrent
fort avant dans le coeur , & font
une grande impreffion fur l'efprit .
Mais toutes nos plaifanteries font
des biaiſemens de raiſon , & des
égaremens de verité . Il eſt rare
d'eftre plaifant, veritable , & rai118
Extraordinaire
fonnable tout enfemble. La raifon
& la verité font férieuſes.
Le mouvement & la badinerie
font ridicules. Les faux Plaifans
reffemblent aux Ardens qu'on
voit fur le bord des eaux , ils font
mille tours qui égarent ceux qui
s'arreftent à les confiderer.
L'Homme te plaiſt naturellement
à peindre & à exprimer le
caractere des autres , il en con.
trefait la voix , les geftes , & les
manieres. Il y en a qui excellent
en cela , & qui font d'admirables
Comédiens ; ce font des Singes
dans les Compagnies , qui font
dangereux & qui font de grandes
malices en riant , parce que cés
Portraits s'impriment vivement
dans l'efprit de ceux qui les é
coutent , & leur donnent quel
du Mercure Galant.
119
ר ט
E
CO
quefois d'étranges opinions de
la perfonne qu'on leur repréfente.
Enfin rien n'est plus capable
de leur en infpirer du dégouft &
du mepris. On aime ces efprits
finges , mais ils ne font bons
qu'apres de grands Seigneurs,
ou plûtoft ils en doivent eftre
banis , lors qu'ils font jeunes &
propres à fe laiffer prévenir par
de i fotes impreſſions ; car une
Perfonne de qualité eft infupor
table , lors qu'elle eft en bou
fonne , ou trop railleufe . Montagne
dit qu'il n'avoit point cette
faculté de repréfenter ingénieufement
les geftes & les paroles
d'un autre, ce qui apporte, dit-il,
quelquefois du plaifir & de l'ad
miration. J'en connois , & fur tout
des Femmes , qui ont l'imagina
120 Extraordinaire
tion fi vive & fi fortement imitratice
de tout ce qu'elles voyent
& qu'elles entendent , qu'elles
font les mefmes geftes , & parlent
de mefme ton que les Perfonnes
avec qui elles converfent . Cependant
il n'y a rien de plus ba- .
din, & mefme de plus choquant,
quand bien ce feroient des Gens
au deffous de nous , parce qu'on
ne contrefait jamais quelqu'un ,
que ce ne foit par mépris où par
injure , à moins que dans un entretien
privé entre deux Amis,
qu'ils badinent l'un avec l'autre .
Je ne fçay mefme s'il eft de la
veritable politeffe , de repréſen.
ter le gefte & la voix de ceux
dont on rapporte les paroles ;
car horfmis l'occafion de faire
un bon conte où cette repré
fentation
du Mercure Galant.
121
•
fentation a bonne grace , & en
fait fouvent toute la beauté , je
ne fçay, dis je , fi on ne doit pas
faire ce recit fimplement , fans
varier la voix ny faire aucune
grimace , car cela fent trop le
Theatre , & tout le monde n'ai
me pas l'air Comédien , fur tout
dans un entretien férieux . Mais
que dirons - nous de ceux qui
dans de grandes Affemblées &
avec des Gens d'efprit & de qua
lité , parlent toûjours dans le
langage de leur Province , &
affectent de tourner tout ce qu'ils
difent fur ce ton là , qui par une
fauffe fimplicité & par de méchans
mots , croyent faire pa.
foiftre beaucoup d'efprit & d'agrément?
Jay oüy dire à un fort
habile Homme , qu'outre que ce
Q.d'Octobre 1682.
L
122 Extraordinaire
•
langage eft incivile & ridicule
dans une Perſonne que l'éducation
ou la qualité doivent faire .
bien parler , on ne doit pas mefme
s'en fervir pour faire rire ,
quand bien on rendroit par là ce
que l'on dit plus intelligible &.
plus agréable ; & la raifon , difoit-
il, que ce langage là que vous
entendez & que vous trouvez
plaifant , n'eft pas entendu des
autres & ne leur plaift pas . La
Muſe Normande ne fait rire que
les Normans ; & les Gafcons
tout jolis & divertiffans qu'ils
font dans leur entretien, fatiguent
& ennuyent quand il dure trop
longtemps . On ne veut rien qui
foit outré dans la converfation ;
on y veut de la délicateffe & de
la circonfpection . Mais cette
du Mercure Galant. 123
prudence toute fcrupuleufe qu'
elle eft, eft abfolument neceffaire
pour converfer agreablement,
car il n'en eft pas icy comme de
l'entretien familier, où l'on parle'
à fon Amy librement & fans con.
trainte. Cet Amy nous connoift,
& nous pouvons nous expoſer
devant luy tout nud , & en Robe
de Chambre. Mais dans les Affemblées
, où il fe trouve toute
forte de monde , & fouvent des
Gens dont on ne connoift ny l'efprit
ny le vifage , il faut fe tenir
fur fes gardés & fur le bon bout,
toûjours concerté , toûjours ajuf
té. Tout le monde a les yeux
fur nous , nous examine & nous
obſerve ; & ce n'eſt pas affez de
paroiftre une fois de la forte , il
faut eſtre toûjours ainfi . fi l'on
Lij
124
Extraordinaire
veut voir le beau monde , & jouïr
de cette agreable ſocieté . Mais
c'eſt une grande contrainte , dirat-
on , il eſt vray , pour ceux qui
n'ont pas l'ufage du monde , &
qui ne s'en font pas fait de bonne
heure une habitude , mais quand
on a un peu étudié le monde , &
qu'on s'eft formé ſur de bons modeles
, ce n'eft plus une peine. Il
n'y a que les Provinciaux & ceux
qui ne voyent perfonne, que cela
fatigue, & qui ne peuvent obferver
longtemps les regles d'une
jufte converfation .
Je connois une Perfonne qui a
beaucoup d'efprit , & un talent
admirable pour la belle converfation
; mais pour foûtenir fon
caractere , il luy faut toûjours des
Gens nouveaux , autrement il redu
Mercure Galant,
125
tombe dans une negligence de
penfer & de dire des chofes , qui
eft fi grande , qu'on ne le reconnoift
pas , & tel qui l'admiroit
une heure auparavant , le trouve
apres ridicule. La raiſon qu'il ap
porte de cette grande inégalité ,
(car fesAmis luy en font la guerre,)
vient de fon tempérament, qui ne
peut fouffrir la moindre contrain
te , & qui a beſoin de divers objets
qui réveillent la mélancolie
qui l'accable ; mais outre cela
c'eft qu'il ne fonge qu'à plaire , &
à fe faire admirer à ceux qui ne le
connoiffent point , & qu'il en demeure
là , & ne s'en met plus en pei.
ne , fi- toít qu'il a connu leur efprit
& leur mérite . Il aime mieux faire
d'autres conqueftes ; car il eft des
efprits coquets , qui veulent tout
1
Liij
126 Extraordinaire
charmer, & qui ne font que chercher
ou eft- ce ? Ils méprifent
prefque auffi- toft ceux aufquels.
ils ont pris tant de peine à plaire,
C'eft neantmoins un défaut qui
vient en partie du peu de com
merce qu'on a avec le grand monde,
où il faut eftre toûjours égal ,
à moins qu'on ne foit une Per.
fonne du premier rang , ou de ces
efprits comme Montagne , qui
font au deffus des Loix , & qui par
leur caractere tranfcendant , ſe
font toûjours écouter de quelque
maniere qu'ils parlent . Ce Mon
tagne qui dit qu'il ne s'entrete,
noit jamais plus fortement , &
plus licentieufement qu'aux lieux,
de refpect & de ceremonies , cependant
il ajoute qu'il eftoit fait
pour les grandes Compagnies ;
du Mercure Galant. 127
mais comme il dit , pourveu que
ce foit par intervales & à mon
point. Voila la diférence qu'il y
a dans la converfation des Gens
du monde , & des beaux efprits ;
les premiers font toujours preſts,
& on ne s'apperçoit jamais dans
leur air & dans leur maniere , de
l'inégalité de leur humeur. Ce
n'eft pas qu'il n'y en ait quelquesuns
quifont les réveurs , pour paroiftre
beaux efprits , ou pour
marquer le peu de cas qu'ils font
de ceux qui les entretiennent.
C'eſt le vice des Gens de Cour
auffi bien que des Provinciaux ;
mais rien n'eft de plus incivil que
de marquer qu'on fe déplaift avec
les Gens , parce que la converfation
eft une occafion de refpect &
de cerémonie , où l'on ne peut
Liiij
128 Extraordinaire
manquer à l'honnefteté que les
Hommes fe doivet dans la focieté
civile , ce qui a fait dire à un Moderne,
que la converfation eft un
commerce de civilité, de complaifance,
& de fignes exterieurs pour
entretenir l'amitié& l'union entre
les Homes . Lors qu'on nous rend
vifite ,ou que nous la recevõs, c'eſt
pour nous faire honneur, ou pour
en faire aux autres. Or nous ne
devons jamais rien faire qui puiffe
marquer ny mépris , ny dégouft
pour les Perfonnes avec qui nous
converfons. La converfation n'eft
pas une difpute , une conférence ,
un entretien d'affaire , il n'y a icy
ny intéreſt à ménager, ny party à
prendre, ny opinion à foûtenir. Ce
n'eft
pas non plus une cohuë, où
chacun fe rencõtrant par hazard,
du Mercure Galant. 129
fe traite avec indiference ; c'eſt un
commerce de civilitez , de ref
pects , & de complimens . L'honnefteté
qui en eft le fondement, y
doit regner depuis le commenment
jufqu'à la fin , & je m'étonne
que ceux qui veulent toûjours
plaire , négligent d'avoir
de la complaifance, puis qu'il faut
fe plaire avec les Gens, fi l'on veut
eur eftre agreable . On peur eftre
icy humble fans baffeffe , & fimple
fans ignorance. Il ne faut pas méprifer
tous ceux qui ne fçavent
pas le langage & les miferes de la
Cour ; qui n'ont jamais oüy parler
de Defcartes, de la Princeffe
de Cleves , ou des opinions de la
Grace . Le bon fens & la raiſon ,
font quelquefois en un plus haut
degré dans les Hommes du com130
Extraordinaire
mun , que chez les Docteurs , &
les Courtifans . Y a-t.il rien dẹ
plus beau que cette raifon & ce
bon fens tous purs , & dépouillez
de mille bagatelles , qui en font
d'ordinaire fort éloignez , ou du
moins qui fe trouvent rarement
cnfumble. Qu'il y a de plaifir
d'entendre un Homme ou une
Femme de bon fens , qui ne va
que terre à terre, mais qui a les
fentimens droits , qui parle jufte ,
& qui ne dit que ce qu'il faut dire
! Les converfations de ces
Gens - là font douces & paisibles.
On s'y délaffe agreablement des
contentions de la difpute , de ce
babil & de cette cririe cõtinuelle
des faifeurs de Contes & d'Hif
toires. Ceux qui s'y ennuyent &
qui les trouvent trop languiffandu
Mercure Galant. 131
tes , peuvent en fortir, fans faire
le perſonnage du Fâcheux bel efprit
, du Miſantrope de Moliere .
Aux converfations mefme il trouve à
réprendre,
Cefontpropas trop baspoury daigner
defcendre,
Et les deux bras croifez, du haut de
fon efprit,
Il regarde en pitié tout ce que
dit.
chacun
Mais qu'il fe fouvienne de cette
refléxion de Mile Duc de la Ro
chefoucault , qu'un . Homme
d'efprit feroit fouvent bien embaraffé
, fans la Compagnie des
Sots ; & qu'il foit perfuadé qu'il
n'eft pas moins pitoyable que les
autres , lors qu'il donne trop dans
legrand air , & dans la bagatelle.
En voicy une peinture dans les
132
Extraordinaire
Vers de Regnier , qui pour eftre
vieille ,ne laiffe pas d'eftre encor à
la mode , & de repréſenter au
naturel la converfation de ces
Chevaliers fpirituels & délicats ,
lors qu'ils font avec les Dames .
En détournant les yeux , Belle , à ceque
j'entens,
Comment gouvernez- vous les beaux
efprits du temps ?
Puis faifant le doucet de parole &
de gefte,
Ilfe metfur un Lit, by dit je vous
proteste,
Queje me meurs d'amour , quand je
fuis pres de vors.
Ic vous aime fi fort quej'en fuis tout
jalouxs
Etrechangeant de note , il montre fa
Rotonde,
Cet ouvrage eft- il beau ?
Semble du monde?
que nous
du Mercure Galant.
133
L'Homme que vous fçavez m'a dit
qu'il n'aime rien .
Madame, à voftre avis , aujourd'huy
Suis-je bien?
Suis-jepas bien chauffé? majambe ‹ſtelle
belle?
Voyez ce tafetas, la mode en eft noure
¨e.
Cet oeuvre de la Chine. Apropos on
m'a dit,
Que contre le Clinquant le Roy fait
un Edit.
Surlecoude ilfe met , trois boutons il
d'élaffe .
Madame , baifez- moy , n'ay -je pas
bonnegrace?
Que vous estes fâcheuse! à la fin on
verra,
Rofette, le premierqui s'en répentira.
Je voudrois que Regnier cuft
voulu faire la Converfation en134
Extraordinaire
tiere , & nous dire ce que la Dame
répondit à toutes ces gentilleffes ;
mais il eft aifé de fe l'imaginer,
par ce que nous entendons dire
tous les jours à de certaines Femmes
, qui ne démentent en rien
le caractere de nos jeunes Chevaliers.
Comme les Femmes font
la fleur & l'ornement de la focieté
civile , elles font auffi le
charme & l'agrément des Compagnies.
Sans elles , point d'honnefteté
, de politeffe , & de galanterie
, qui font les trois fources
des belles & des grandes Conver
fations , & d'où l'on tire des regles
parfaites pour y bien réüffir ; -
mais il faut avouer que les Femmes
ont rendu depuis quelque
temps la Converfation un peu
trop licentieuſe, & qu'elles l'ont
du Mercure Galant.
135
déreglée , fous prétexte d'une
plus grande liberté , & d'un plus
grand enjoüement. Le badinage
du tefte - à-tefte, a caufé la diffo .
lution des entretiens . Les Femmes
fe font accoûtumées aux
mots libres , & à double ſens ; &
la licence qu'elles ont permife
aux Cavaliers , de leur en dire,
fait qu'elles ont aujourd'huy
mauvaiſe grace de s'en offencer .
Elles ont crû qu'il eftoit de leur
devoir, de chanter & de répondre
, & l'on en voit telle qui en
dit plus qu'on ne luy en peut
dire, Les Dames font fçavantes,
fpirituelles , & agreables fur ce
point ; mais qu'elles prennent
garde à la conféquence. Les Prudes
en fouffriront, ou plutoft on
ne reconnoiftra plus deformais
7
136 Extraordinaire
la Prude d'avec la Coquete. La
pudeur doit toûjours eftre le ca.
ractere du beau Sexe ; mais les
Cavaliers perdent le refpect,
quand les Damés ne craignent
pas de perdre la retenuë ; car enfin
le déreglement des pensées &
des paroles , eft le commence.
ment de celuy des moeurs. Une
Converfation licentieuſe , laiffe
de méchans préjugez de la conduite
des Gens . On a beau dire
que c'est pour paroître agreable
& de belle humeur . Le moyen
d'eftre cruelle & férieufe dans le
particulier, quand on aime tant
paroître douce & enjoüée dans
le public ? Celles donc qui s'attirent
des affaires par leur trop
d'indulgence , ne méritent pas
qu'on les plaigne . Je le dis endu
Mercure Galant.
137
cor ; toute Femme qui fouffre
qu'on luy dife des bagatelles , &
qui fe plaiſt d'y répondre, mérite
qu'on la pouffe , & a tort de s'offencer
de tout ce qu'on luy peut
dire . C'eſt un férieux à contretemps
, qui la rend ridicule. Il eſt
à pardonner à une Femme d'une
humeur délicate & fcrupuleufe,
de ne pouvoir fouffrir de paroles
un peu libres ; mais comme la
corruption eft grande , il ne faut
pas s'éfaroucher de tout . On en
voit qui rougiffent du moindre
mot , & qui ne rougiffent point
de nommer les chofes par leur
nom . Parce qu'elles ont un Mary
ou des Enfans , ou parce que ce
font des Filles qui ont paffé un
certain âge qui les met au rang
des Femmes , elles croyent que
Q. d'Octobre 1682. M
138
Extraordinaire
tout leur eft permis , & que cela
ne tire point à conféquence.
Comme les équivoques font fort
ordinaires fur cette matiere ,
croy qu'il fera bon icy de remar
quer celles qui fe peuvent fouf.
frir dans la Converfation, & celles
qu'on en doit rejetter.
On peut réduire toutes les
équivoques à quatre fortes. Il y
en a de malicieufes, de neceffai
res, d'impréveuës , & d'ignoran ,
tes. Les équivoques malicieufes ,
font celles qui fortent de la bou
che des Libertins . Elles proce
dent de la corruption du fiecle,
& compofent tous les difcours
des Imprudens & des Voluptueux.
Elles faliffent toutes l'imagination
, & corrompent la
volonté , car c'eft en vain qu'on
duMercure Galant.
139
•
croit cacher le vice en le déguifant
, & que l'ambiguité des paroles
doit couvrir la faleté des
penfées. Le mefme efprit qui les
fait dire , les fait entendre ; &
comme on s'arrefte davantage
aux chofes qui ont quelque difficulté
, plus le fens en paroift caché
, & plus on s'attache à le vou
loir peuétrer. On voit mefme
des Perfonnes qui font plutoft
choquées par de fales équivoques
, qu'elles ne l'auroient efé
par le fimple recit de la chofe
qu'on leur vouloit faire entendre,
car plus ce qu'on dit eft délicatement
envelope, plus il touche
celuy qui l'écoute , lors qu'il a
l'efprit fubtil & penétrant , c'eft
pourquoy ces façons de parler.
font toûjours dangereufes , lors
Mij
140
Extraordinaire
qu'elles viennent d'un efprit fin ,
& qu'elles tendent à une oreille
délicate. Je fçay bien que les
équivoques peuvent eftre permifes
, lors qu'elles envelopent
une chofe qu'on ne peut pas dire
d'une autre maniere , fans bleffer
la bienséance & l'honnefteté . Il
faut épargner les Gens avec qui
l'on parle ; mais lors qu'il n'y a
point de neceffité , il faut s'abſtenir
de cette petite fineffe , qui
loin de cacher les chofes , les découvrent
le plus fouvent . Montagne
eft du fentiment qu'il n'y a
point de paroles fales , & les Débauchez
juftifient par là leurs
équivoques ; mais il eft certain
que s'il y a des penfées fales ( ce)
qu'on ne peut nier ) il y a des paroles
fales , puis que les paroles
du Mercure Galant. 141
ne font autre chofe en cette occafion
que les images de ce que
penfent les Libertins .
Il y a des équivoques neceffaires
, car on ne peut pas toû
jours exprimer les chofes ouver.
tement, en tous lieux, & devant
toute forte de Perfonnes. Cellescy
fe peuvent appeller des équivoques
d'affaires & d'intrigues,
qui fervent à fe faire entendre
devant ceux de qui on ne veut
pas eftre entendus . Un mot de
diférente fignification , un endroit
hiftorique expliqué à contrefens,
un Proverbe , peuvent
cacher une affaire , & en dérober
la connoiffance . Elles font
honneftes , fubtiles , adroites , &
rarement criminelles. Pour les
équivoques impréveuës ,
elles
142 Extraordinaire
font fort communes dans toutes
les Converfations . Elles viennent
de la rencontre inopinée des
mots, de leur diférente fignification
, de la vivacité de l'efprit , &
du peu de reflexion qu'on fait fur
les choſes . C'est ce qu'on appelle
des mal entendus , des jeux de
mots, des tromperies de paroles .
On en voit à toute heure des
exemples ; mais je n'en puis oublier
une de cette efpece , que
j'entendis il y a peu de temps ..
Des Religieux préfentoient une
Requefte au Confeil , par laquelle
ils demandoient que des Religieufes,
qui pour eftre un peu trop
leurs voisines, & mefme jointes à
leur Maiſon , les interrompoient
en faifant leur Office ; ils demandoient,
dis -je, ( & voicy l'édu
Mercure Galant. 143
quivoque ) qu'il leur fut permis
de n'avoir qu'un Choeur , com ™
me ils ne faifoient qu'un mefme
Corps , eftant d'un mefme Ordre
; qu'ils cédoient toutes leurs
autres prétentions , pourvu qu'ils
n'cuffent qu'un Choeur. Cette
équivoque , qui n'eftoit qu'un jeu
fait fans y penfer, ne laiſſa pas de
gâter la Requefte, & de rendre
les pauvres Religieux ridicules .
Je ne parle point icy d'une autre
forte d'équivoques qui fe fait encor
de la mefme fignification , &
du mefme fon des mots . Autrefois
c'eftoit une figure , mais les
habiles Gens l'évitent avec foin..
Ces fortes de jeux de mots font
un plaifant caractere ; mais , Dieu
mercy ,
l'on commence à fe défaire
des quolibets, & des turlu
144
Extraordinaire
·
pinades . Il y a encor des équivoques
ignorantes & groffieres,
qui font fréquentes parmy le
Peuple, & les Perfonnes qui parlent
mal , parce que la plupart
viennent de la corruption du langage
, & d'une méchante éducation
, mais ceux qui ont de l'efprit,
& qui ont efté bien nourris,
les évitent facilement.
Comme les contes font la plúpart
des entretiens ordinaires,
& qu'il y entre beaucoup de
ces équivoques licentieufes dont
je parle , il feroit à propos de marquer
de quelle nature ils doivent
eftre , mais n'ayant pas entrepris
d'entrer dans le fond de la Con .
verfation , ce qui feroit d'un trop
long détail , & de donner icy des
regles de la Morale Chrêtienne ,
je
du Mercure Galant. 145
je ne m'attache point à examiner
les défauts qui regardent les
moeurs , ny les qualitez qui peuvent
la rendre pure & fainte.
Tant d'habiles Eccléfiaftiques
ont écrit fur cette matiere , que
ce feroit inutilement queje m'en
voudrois mefler , à joindre que
la converſation du monde dont
je parle icy , n'eft point du reffort
des Devots. Ils ne doivent point
s'y trouver , s'ils n'y font appellez
, & ils devroient plútoft en
ignorer les maximes , que de les
cenfurer. Ils voudroient qu'on y
parlaft toûjours de Dieu , & je
voudrois qu'on n'y en parlaft ja.
mais , du moins lors qu'elle eft
remplie de Gens , qui ne fongent
n'y à s'amender,ny à s'inftruire . II
faut laiffer la Religion pour les
Q. d'Octobre 1682.
N
146 Extraordinaire
peu
dientretiens
particuliers, & pour les
Perfonnes éclairées & folitaires,
elle demande un refpect & une
attention qui ne fe rencontre
point dans le bruit, & le tracas
des converfations du monde. Ce
pendant je puis dire qu'une Con
verfation reglée de la maniere
que je la repréfente , eſt
férente de celle des Hommes les
plus aufteres , & les plus criti
ques ; & que pour eftre accomodée
à la politeffe & à la délicateffe
du fiecle , elle n'eft aucunement
éloignée des maximes de la Morale
, & de la Religion ; mais pour
revenir aux Contes , & aux Hif
toires dont j'ay déja parlé , ils ne
doivent rien avoir de trop libre,
ny qui choque la pudeur , &
Phonnefteté. Jeftime infiniment
du Mercure Galant. 147
la maniere de coter du bel efprit ,
qui nous a donné les Fables choi
fies de Phedre, & d'Efope ; maisje
ne puis approuver qu'on déterre
Boccace & l'Arrótin , pour nous
faire rire , & qu'au mépris de da
Religion , on ramaffe fi curieufe
ment tout ce que l'on dit de plus
infâme contre les Miniftres. Les
Cavaliers qui ont remarqué que
les Dames lifoient fans fcrupule
& avec plaifir , ces Contes nouveaux
, ou plûtoft ces vieux Con.
tes habillez à la mode , fe font
érigez en Conteurs , & les ont
mifes en humeur de les écouter
mais ceux qui excellent erils ela,
doivent fonger que quelque efprit
& quelque agrement qu'il y
ait dans les bagatelles , on s'en
laffe à la fin de ceux qui les
Nij
148
Extraordinaire..
débitent ; mais on ne fuit pas
moins les faifeurs de Complimens.
Rien n'eft plus ennuyeux
qu'une Converſation de cette
forte. Les bagatelles font neantmoins
la plupart des entretiens
des Hommes , & des Femmes;
& ce qui eft plaifant , c'eft qu'ils
appellent cela des Converſations
férieufes ; comme fi ce ramas confus
de paroles , qui ne veulent
rien dire , & ces cerémonies affectées
& ridicules , fe devoient
nommer ainfi. C'eſt le tromper,
le Compliment ne doit jamais
faire le fonds de la Converfation
; il y entre quelquefois
comme dans les Lettres , & en
peut faire rentrée , & la fortie ,
que la Converfation ſe paffe
dans une viſite regiée , mais on ne
lors
du Mercure Galant. 149 .
,
fait jamais des Converſations en
Complimens. Il faut laiffer ces
Dialogues- là à l'Autheur de la
Civilité Françoiſe , qui fait dire
de fi jolies choſes à la Dame qui
peint dans fon Cabinet , & au
Cavalier qui luy rend viſite . On
fe fait des vifites de Complimens,
comme fur le mariage , ou la
mort d'un Parent ou d'un Amy;
mais ces vifites ne font pas des
Converſations , elles font courtes
, & on y parle rarement d'autre
chofe que de ce qui nous y
mene. Pour ce qui eft des Complimens
qu'on peut faire dans la
Converſation , outre qu'ils doivent
eftre rares , il faut qu'ils
foient courts , & jamais ne s'en
faire un jeu , cela embaraffe toute
la Compagnie, qui n'aime pas
*
N iij
150
Extraordinaire
d'entendre des fleuretes , où elle
raaucune part. Maisenfin , ceux
qui fe meflent de faire des Contes
& des Complimens , doivent s'en
acquiter de bonne grace , foit du
cofté de la voix , & du gefte ; &
voicy l'endroit où je dois parler
de ces deux chofes .
Tous ceux qui parlent avec
paffion , parlent haut , fi ce n'eft
ces Doucéreux qui débitent des
Acuretes du ton bas ; mais il faut
croire qu'ils ne font pas fort tou
chez , & que ce ne font pas leurs
foupirs qui les fuffoquent , & qui
leur oftent la voix, Tous les au
trés parlent done haut quand ils
ont de la voix , mais tous ceux
qui parlent haut , ne parlent pas
toujours avec paffion . Il y en a
qui ont naturellement la voix
du Mercure Galant.
ISI
Haute & perçante , & qui ne peuvent
fe corriger de ce cofté- là .
Les grands Parleurs , ceux qui
dogmatifent , & qui enfeignent
par tout où ils fe trouvent , ont le
ton haut , & font une cohuë de la
Converfation , car il n'en faut
qu'un pour exciter tous les autres:
C'eſt à qui criera le plus haut
pour le faire entendre , & ce n'eft
que du bruit que tout ce qu'on
écoute. On doit éviter icy le
ten de Prédicateur , & d'Avocat,
tant ce qui a l'air de la Chaire &c.
du Barreau eft infuportable dans
la Converſation ; mais pour revenir
au ton bas & radoucy de la
voix, il n'eft propre que dans le
tefle à tefte , hors de là , il faut
parler pour fe faire entendre , &
lors qu'on prend fon ton felon les
Niiij
152
Extraordinaire
matieres qu'on traite , le nombre
des Perfonnes qui nous écoutent ,
& l'étendue du lieu où l'on eſt,
on ne parle jamais ny trop haut,
ny trop bas. Il faut donc prati.
quer exactement les regles , afin
de fe former un ton de voix qui
foit jufte & naturel pour la Con.
verfation.
"
Lors que l'action eft naturelle,
& bien ménagée , elle doit ac
compagner le difcours de celuy
qui parle. C'est une espece d'expreffion
, dit le Chevalier de Meré
, & tout ce que l'on fait de la
mine & du gefte , eft agreable,
pourvû qu'on le faffe de bonne
grace , & qu'il y paroiffe de l'ef
prit ; mais il ne faut pas eftre Acteur
de rien , comme Difeur de
rien. Le coeur & l'efprit font
du Mercure Galant.
153
toujours de compagnie dans la
Converfation , ce qui ne fe peut
faire fans action , & fans mouve
ment. On ne parle pas feulement
pour faire entendre fes
penfées
, on parle encor pour exprimer
fes fentimens , & ces deux
chofes fe rencontrent toujours
dans la Converfation . Il faut
eftre touché pour toucher les
autres , qui eft le but de tous nos
entretiens , & fans le coeur , tout
l'efprit du monde n'émeut pas ,
mais fi on eft animé fans efprit,
on eſt brouillon , emporté , &
fort incommode dans une Compagnie
, mais lors que l'efprit regle
nos fentimens , c'eft le moyen
d'eftre agreable. Le gefte eft
non feulement l'éloquence du
corps , il fait paroiftre celle de
1
154
Extraordinaire
Pefprit , & ceux qui parlent le
mieux , font d'ordinaire plus gefticulatifs
que les autres. Nous
avons veu une grande Princeffe,
qui n'eftoit pas moins celébre
par fon efprit , & par ſa beauté,
que par fon illuftre naiffance, qui
ne parloit guére que par geftes ,
un figne de la tefte , des yeux, ou
de la main , aucun vous m'entendez
bien , eftoit fouvent le plus
grand entretien qu'on eut avec
elle. Cependant cela vouloit dire
beaucoup de choſes , pour ceux
qui avoient de l'efprit , & qui la
connoiffoient . Cette Princeffe
avoit auffi de grands fentimens;
car les fignes font le langage du
coeur , & plus l'on a l'imagination
vive , & les paffions violentes , &
plus on fait de geftes ; mais on
du Mercure Galant. 155
peut dire auffi que plus on eft intérieur
, & recucilly en foy- mef
me , & moins on parle de la langue
& des lèvres. Cette Princeffe
avoit auffi plus affecté ce
langage müet, depuis qu'elle s'ef
toit mife dans la dévotion , où
elle croyoit qu'il faloit retrancher
ce grand hombre de paroles
aifeufes & inutiles , oules Gens
du monde abondent .
Il n'eft rien de plus fatiguant
dans la Converfation qu'un grand
Parleur , qui dés qu'on commence
un diſcours , nous rompt en
vifiere , & qui fe mefle d'inter
preter juſques aux moindres penfées
de ceux qui parlent ; qui
croit que rien n'eft bien dit , s'il
ne fort de ſa bouche ; & qu'il eſt
feul capable de donner un beau
156
Extraordinaire
1
tour aux chofes que les autres di
fent. Apres qu'il a étourdy une
Compagnie du long récit de fes
avantures, apres qu'il s'eft épuifé
fur les nouvelles & fur les affaires
du temps, fi quelqu'un veut prendre
la parole pour luy répondre,
ou pour détourner fon babil , il
revient tout de nouveau à la char
ge , & recommence avec plus de
chaleur qu'auparavant. Enfin
c'eft le fléau des Compagnies ; &
fi on foufre ce défaut dans les
Femmes , il eft impardonnable
pour les Hommes ; mais je ne
trouve rien auffi de plus ridicule,
que l'admiration qu'ont de certaines
gens pour ceux qui parlent .
peu. Vous diriez que ce font des
Oracles que tout ce qu'ils difent,
& bien fouvent ils ne difent que
du Mercure Galant.
157
des bagatelles , auffi- bien que les
autres. A la vérité on en eft
moins importuné , mais ils rendent
la Converſation ſtérile , ennuyeuſe
, & languiffante . Il faut
donc prendre icy un jufte milieu
entre le grand Parleur , & le taciturne.
Celuy qui parle trop ,
gafte & étoufe toutes les belles
chofes qu'il dit. Celuy qui parle
peu , ne doit rien dire de bon
s'il veut eftre eftimé , & meriter
qu'on l'écoute. Il faut eftre bel
efprit , & reconnu pour tel dans
une Compagnie , pour fe taire
avec efprit. Un Homme eft - il
agreable qui ne dit rien , ou qui
eft longtemps à dire ce qu'il dit?
Et s'il dit de belles chofes , le
temps qu'il prend à les dire n'en
diminuë- t- il point le prix , & la
158 Extraordinaire
beauté Les Fruits tardifs ne font
pas toûjours les meilleurs , &
ceux du Printemps font bien
plus charmans que ceux de l'Au
tomne . Un bel eſprit dans la
Converſation , abhørre le babil,
& n'affecte pas le filence. Ildon
ne du poids , & de la gravité à
fes paroles , mais elles n'ont rien
de lourd , & de ftupide . Il fçait
quand il faut parler , ou quand il
faut fe taire ; qu'il y a des temps
où il faut parler peu , & penfer
davantage ; & d'autres où il faut
fouvent parler , & dire des chofes
agreables ; enfin qu'il faut
fuivre l'inclination , & l'humeur
de ceux avec lesquels on eft obligé
de converfer. Il y a une gran
de diférence entre la Confé
rence , l'Entretien , & la Condu
Mercure Galant. 159
verfation. Dans la Conférence,
on s'échaufe , on difpute , on con
tefte , & tout cela ne ſe fait pas
fans beaucoup parler. Dans l'Entretien
familier, on fe parle librement
, & avec négligence , mais
dans la Converſation , tout doit
eftre régulier , & concerté ; rien
de trop , ny de trop peu ; & ceux
qui s'en tirent le mieux , fe peuvent
vanter avec juftice de poffeder
l'art de bien parler , qui
dépend de l'art de bien penfer ;
mais l'on fupofe l'autre , lors
qu'on ne dit que ce qu'il faut
dire , qu'on fçait démefler les
penfées qui fe préfentent , & s'arrefter
toûjours aux meilleures.
La Converfation eſt un commerce,
où chacun trafique pour
foy & felon fes moyens . Mais il
160
Extraordinaire
faut fçavoir le négoce pour y entrer
; car on en a banny tous les
caracteres qui pouvoient rompre
cet agreable commerce. Tous les
Homesnefont pas fociables, quoy
qu'ils foient nez pour la focieté ;
non feulement les Stupides & les
Brutaux , mais encor les fçavans
& les habiles, les Gens d'affaire , &
de cabinet, n'y font pas toûjours
propres , ils font trop diftraits &
trop fpéculatifs . Il faut avoir une
gayeté & un agrément, que les Livres&
les affaires nous oftent bien
plûtoft que de nous les donner.
L'efpritde la coverſation eſt un ef
prit naturel, ennemy du travail, &
de la contrainte. On dit que c'eft
le métier des Gens oififs , & qui
n'ont rien à faire , mais ce n'eft
pas affez d'eftre à loifir, & n'avoir
du Mercure Galant , 161
rien dans l'efprit qui nous occupe
& nous inquiete . Il faut eftre encor
de belle humeur , & dans les
jours où tout nous rit , & tout
nous plaift , où l'on s'aime avec
foy mefme & avec les autres. L'efprit
de bien des Gens eftjournalier
, comme le vifage, c'est pour
quoy il y en a qui ne veulent pas
toûjours fe trouver en converfa-
5 tion , Semblables à ces Belles
qui ont de certains jours qu'elles
ne font pas vifibles . L'on dit mefme
qu'il y a des jours malheureux
pour la converfation , auffi bien
que pour le jeu , où l'on ne peut
ny bien penfer ny bien dire , une
rencontre, un nuage , une diftraction,
arrefte, obfcurcit , & trompe
les efprits les plus forts , les plus
fins , les plus brillans , de plus , il
Q. d'Octobre 1682. Q
= pe
K
162 Extraordinaire
y a des Perfonnes avec qui on a
de la peine à ouvrir la bouche , qui
n'infpiret ny efprit ny plaifir; d'au
tres qui prennent un certain af
cendant, qui rebute de telle forte
qu'on ne s'entretiết avec eux que
par force. Le monde eft compolé
de deux fortes de Gens ; les uns
penfent à leurs affaires , les autres
fongent à leurs plaifirs . Il n'y a
que les derniers qui foient agreables
dans la converfation ; mais
comme ils s'y trouvent mêlez
tous les jours , la grande habileté
confifte à les bien connoistre &
à fe bien ménager avec eux . Il faut
avoir pour cela le don de fe com.
muniquer , fçavoir plaire & n'avoir
rien de rebutant dans l'efprit
& dans la perfonne . Je croy que
Montagne acu raifon de dire que
du Mercure Galant. 163
"
la Vieilleffe n'eft plus propre pour
les Compagnies
, outre les défauts
qui luy font ordinaires , elle
eft trop férieuſe & trop chagrine,
& l'on veut icy du brillant & de
l'enjoüé . Ce doit eftre l'école de
la Jeuneffe . Les Viellards ont
pour leur partage, la Conférence
& le Cabinet .
On fuit les Gens trop polis , &
trop exacts ; mais on ne peut eftre
ny trop civil , ny trop complai
fant , non pas de cette civilité ce
rémonieufe, & façonniere, quie
à charge à tout le monde , mais
d'une civilité foûmife , & refpe-
&ueufe, fi naturelle aux honneftes
Gens , & qui plaift tant à ceux qui
le font & mefme à ceux qui ne le
font pas . Je n'entens pas auffi une
coplaifance baffe& fervile, qui eft
O ij
164 Extraordinaire
D
ridicule & mép ifable ; mais une
complaifance agreable, aifée, &
fpirituelle, qui flate à propos, &
qui nous attire l'eftime & l'approbation
de nos Ennemis mefmes.
Enfin il faut eftre fage,
honnefte, modefte , doux , & avoir
les manieres infinuantes. La neceffité
nous contraint de traiter
avec toutes fortes de Gens, pour
ce qui regarde les affaires , encor
eft on bien - aife d'agir avec
d'honneftes Gens , de vifage &
d'humeur agreable ; tout en va
mieux, & les chofes fe font plus
aifément. Mais dans la conver
ſation , on y veut des Perſonnes
de choix , autrement elle eft ſeche,
& plus fatigante que les affaires
. Mais voicy en trois mots
les qualitez neceffaires pour la
-
du Mercure Galant . 165
converſation; un grand uſage du
monde; rien dans les penfées ny
de trop bas , ny de trop relevé,
dans l'expreffion , rien d'obfcur
& d'affecté ; dans le gefte , rien
de trop guay, ny de trop trifte.
Mais je ne puis mieux finir ce
Difcours, que par les paroles de
M' de Balzac , que j'ay tirées
d'une Lettre qu'il écrit à M
Coëffeteau. Il femble qu'elles
m'ont fourny de texte , & que
tout ce que j'ay dit n'en eft que
la paraphrafe. Un honnefte Homme
dans la converfation , propofe
l'amour & fes opinions de la mefme
forte que les doutes, & n'éleve
jamais le ton de fa voix pour
prendre avantage fur ceux qui
ne parlent pas fi haut. Il n'y a
rien de fi odieux qu'un Prédica166
Extraordinaire
teur de Chambre , qui annonce
fa propre parole , & dogmatife
fans miffion . Il faut fuir les geftes
qui paroiffent des menaces , &
les termes qui fentent le ſtile des
Edits. Il ne faut ny accompagner
fon difcours de trop d'action, ny
rien dire de trop affirmant . Finalement
la converfation a plus de
raport à l'Etat populaire , qu'au
gouvernement d'un feul , & chacan
y a droit de fuffrage , & y
jouit de la liberté .
DE LA FEVRERIE.
$3
du Mercure Galant. 167
23523-52255-525222
SENTIMENS SUR
toutes les Queftions du XVIII.
Extraordinaire
.
Si une Fille riche , & laide, eft à -
préferer à une autre qui n'a
point de Bien , mais qui eft
belle , & d'une humeur tres.
douce .
Siecle! ômoeurs! toûjours l'ari
gent,
Des devoirslesplus faints ,fera l'unique
Agent,
Et fans lay, l'Homme leplusfage
N'aferoit aujourd buy penfer au Ma
riage ?
De crainte defaire des Gueux,
Un chacunfe rend malheureux,
168 Extraordinaire
9
Et préfere la riche à la Femme jolie ;
Mat malgré cette erreur, fijamais en
ce cas,
De l'Hymen il me prend envie,
Les trésors de Créfus ne me tentereient
pas.
Faime une Femme fage & belle,
Dont la douceur ait mille appas.
Quand elle eft de la forte, on eft riche
avec elle .
Si le fentiment de Phinée dans
l'Opéra de Perfée , eft d'un veritable
Amant , lors qu'il dit.
qu'il aime mieux voir Andromede
devorée par un Monstre,
qu'entre les bras d'un Rival.
Comme le fecret du
Probléme¨-
Confifte bienfouvent dans la diftinction,
On peut fans une peine extréme
Réfondre cette Question.
Si l'Amant eft aimé, fi pendant fa tens
dreffe
du
Mercure
Galant. 169
Iln'a riensoupçonné de l'Objet de fes
feux,
Enfin fi pour le rendre heureux,
Il ne tient pas àfa Maitreſſe,
Ilfaudroit qu'ilfut bien brutal,
Et qu'il eût l'ame bien cruelle ,
De vouloir la mort de la Belle,
Plutoft que de la voir dans les bras d'un
Rival.
Dequoy peut-elle eftre coupable?
Ses Parens ,fon devoir , ont caufé ce
malheur;
Iln'eft pas tout feul miférable,
Elle partage fa douleur.
Mais s'il n'eft point aimé, fi cette impitoyable,
Pour
augmenterfon
tourment,
Luy prefere un autre Amant ,
Et rit du fort qui l'accable,
Il vaudroit mieux pour luy la voir as
monument,
Puisqu'un pareil traitement
Eft toujours
infuportable.
Venons à
l'application.
Q.
d'Octobre 1682. P
170
Extraordinaire
Phinée eft aimé dans la Fable,
Ou du moins Andromede enfon affliction
N'apoint pour luy d'averfion,
C'est le Deftin qui lesfépare.
Phinée eft donc cruel, inhumain, & barbare
:
'Mais en dernier reffort , ma Muſe enjugera,
Lors que j'auray ven l'Opéra.
Si l'amour qu'on a pour une jolie
Femme , doit empefcher qu'on
n'en prenne encor pour toutes
les belles Perfonnes qu'on rencontre.
Stene prendraypoint de party;
Ur cette Queſtion galante
De la Victoire que l'on chante,
On afouvent le démenty.
Mais examinons ce Probléme
Avec un peu de liberté.
L'Amour eft un tribut qu'on doit à la
Beauté.
du Mercure Galant. 171
Donc malgré les appas d'Amaranthe
j'aime,
Je puis fans infidélité
En conter à toutes les Belles?
Cette Thefe à la verité
que
Eft en amourdes plus nouvelles .
Mais voyons de l'autre cofté,
Peut- eftre y trouve- t - on plus de folidité.
Il n'eft rien comparable à celle
dore.
que j'a-
Ergo, tout autre Objet me doit paroître
affreux.
Ce raisonnement eft encore
Abfolument défectueux:
Mais enfin ce que l'on peut dire
Enfaveur de ces deux Amans ;
L'un eft coquet,fe plaiſt à rires
L'autre eft du Païs des Romans.
1
Pij
172
Extraordinaire
Comment doit eftre fait unHom
me , pour vivre parfaitement
heureux .
Omme chacun fouhaite un bonheur.
àfa mode, Com
Et dans fafantaisie en trace le portraim
Voicyfelon cette méthode,
Comme je voudrois eftrefait.
Avoir de l'embonpoint, uneſanté parfaite,
Eftre de bonne mine, & de belle défaite,
Pasplus de quarante ans, toujours de
belle humeur,
De l'efprit comme il faut , mais point
d'esprit d'Autheur;
Sur tout pont deprocés, point d'amour,
point dedebtes,
Point de Charge qui trouble un aimable,
repos,
Point de Gens qui mal-à -propos
Vous demandent ce que vousfaites :
~Famais d'inimitiez avecquefes Voifins,
du Mercure Galant.
173
Affez peu de Valets, encor moins de Con
fins,
Un Amy fidelle & fincere,
Une belle & jeune Bergere,
Dont le courréponde à nos voeux;
Le Mariage d'ordinaire
Ne nous rendpas toujours heureux:
Eftre exempt de blâme & d'envie,
Et dans Paris pafferfa vie;
Cent mille francs par an, payez de quart
en quart,
Plateft d'avance que trop tard.
Defon bienfaire un bon usage,
Avoir dedans le coeur, commefur le vifage,
Ce quifait un Homme content,
( Carce n'eft rien de le paroiftre)
Ilfaut dans le bonheur qu'icy- bas on
attend,
Que l'on nous croye heureux, & que
nous croyions l'eftre.
P iij
$74
Extraordinaire
D
Sur l'Origine du Droit.
U Droit de la Loy, Dieu mefme
eft l'origine:
On en cherche en vain les Autheurs,
C'est dans cette Source divine
Qu'ont puife les plus grands Dolleurs.
Malgré l'aveuglement , l'erreur, & l'impofture,
Ce Droit & cette Loy dans nos ames
gravez
Ont efté toujours conferez,
Etre treffent encor noftrefoible nature.
Mais que l'on ne s'y trompe pas,
La Loy qu'on reffent enfoy - mefme
Eft d'une diférence extréme
De celle qu'enfeignoit Cujas ;
Car enfin, cher Mercure, ilfaut que je
le die,
Le Droit qu'on pratique icy- bas
Vient fans-doute de Normandie.
du Mercure Galant. 175
Quelles font les qualitéz neceffaires
pour la Converfation .
L
A Converfation n'eft pas ce que l'on
pense.
Un ramage confus & defons , & de
VOIX,
Un babil eternel &fans regle, fans
choix,
Une Ecole de médiſance;
Des Hommes corrompus , c'est là tout
l'entresien.
Famais de leur prochain ils ne difent de
bien,so we w
Et dans tous leurs difcours pleins de
baine & d'envie,
Ony voit le portrait de leur méchante
vie, maa
Puis qu'ils débitent en tous lieux
Leurs fentimens pernicieux ;
Mais l'honnefte Homme, & l'Homme
fage,
Tiennent bien un autre langage.
Pi
176 Extraordinaire
.
Ce nefont quepropos defageffe & d'honneur,
Et leurbouche toujoursparlefelon leur
coeur,
Un vifage riant, un air doux & modefte,
L'éloquence du Corps, de la mine , &
du gefte,
Rien de tropférieux , & dans tout le
maintien,
Je nessay quoy qui charme & plaiſt dans
l'entretien.
Avec ces qualitez, pour peu qu'on soit
habile,
On fait plaire à la Cour auffi -bien qu'à
la Ville;
Et tel onvit jadis noftre Hercule Gan- ✨
lou
Tenir mille Auditeursfufpendus à fa
voix.
du Mercure Galant. 177
Quel est l'Autheur des Lunetes.
Sans des recherches plus parfaites,
Je croy que le hazard& la néceſſité
Peuvent bien avoir inventé
L'uſage commun des Lunetes;
Mais celles qui des Curieux
Eclairent l'efprit & lesyeux,
Et leurfont découvrir mille choſes ſecretes,
sche
Etfur la Terre, & dans les Cieux,
De l'Aftronomie en tom lieux,
Sont lesfidelles Interpretes, sh
C'eft de là que nous vient la rare invention
D'examiner le Ciel, les Aftres, les Pla
netes,
De voir leur élevation,
Leur nombre, leur diftinction,
Leur cours, leur grandeur, leurs affietes,
Leurs taches, leurs defauts, leur révoir
bution.
178 Extraordinaire
Mais, illuftres Sçavans , qui par ces
longues veuës
Penetrez au dela des nuës,
Aviez-vous découvert cet Aftre nouveau
né,
Que pour nous gouverner le Ciel a deftiné
?
Déjaſon heureuſe naiſſance
De mille millefeux vient d'éclairer
la France;
Car le Sangde Baviere, & le Sang de
Bourbon,
Comme le témoigne & Hiftoire,
Ne produiront rien que de bon,
Et qu'on ne doive voir couronné par la
Gloire.
Mais pour mieux expliquer à la Pofterité,
Quelle fera la gloire & l'immortalité
Qui doit comblerfes deftinées ,
D'unfi long avenir percez l'obfcurité,
Et la Lunete en main , obſervez fes années.
Du ROSIER
du Mercure Galant . 179
252-2225252-25255
REPONSE
D'UN
Docteur de Paris , au Difcours
de M. le Franc , Docteur de
Montpellier, fur le fujer de la
fréquente Saignée .
E conviens avec vous , Mon.
a feur , qu'il y a des Gens qui
pour fe diftinguer, donnent plus
de liberté qu'ils ne doivent à la
vanité de leurs fentimens , en fe
faifant des Siftémes purement
imaginaires , & en fuivant les
ombres & les images des chofes ,
au lieu de s'attacher à leur corps
& à leur realité , & qu'il eft diffi180
Extraordinaire
cile que le raifonnement le plus
folide , & la doctrine la mieux
établie , ne trouvent de l'oppofition
dans le monde par ceux
qui fe piquent de penétration &
de bel efprit. Mais ce n'eſt pas
de ce déreglement , Monfieur,
que vous devez eſtre ſurpris, puis
que vous ne pouvez pas ignorer
que le nombre des Fous ne foit
infiny, mais bien de ce que vous
condamnez d'aveuglement ceux
qui reçoivent les Nouvelles Découvertes
, comme fi elles devoient
eſtre fauffes, parce qu'elles
font nouvelles , & qu'il y euft
une Loy qui nous impofaft , la
neceffité de n'avoir aucun égard
à nos connoiffances, pour en demeurer
aux feules lumieres de
nos Peres.
du Mercure Galant. 181
S'il faloit s'en rapporter à voftre
fentiment , que deviendroit
cette fecrete inclination qui nous
porte de l'admiration des effets
de la Nature à la recherche de
leurs cauſes ? & de quel ufage
feroit cette lumiere , qui nous
eftant donnée pour diftinguer le
vray d'avec le faux, nous découvre
l'abîme où conduit la fréquente
Saignée , & le moyen de
nous en défendre ? Où trouverezvous
qu'il foit permis d'accufer
d'emportement les juftes refléxions
que l'on fait fur ce defordre,
& de vouloir qu'on fuprime
une verité ſi importante au bien
du monde ?
Si Hypocrate a efté l'autheur
de la Saignée , je fuis feûr qu'il ne
l'a pas efté de l'abus qu'on en
182 Extraordinaire
fait aujourd'huy , & que ce n'eſt
pas par l'effufion de noftre fang
qu'il a merité la qualité de divin,
puis qu'il ordonne , avant que
d'ouvrir la veine , d'avoir égard
à l'âge, aux forces , au climat, &
à la faifon . Les Arabes , les Grecs,
les Latins , & les plus éclairez des
autres Nations , ont toûjours déferé
à fon fentiment, & je ne vois
point de raifon qui nous oblige
de le recevoir , & qui nous dif
penſe en meſme temps de le
fuivre.
•
Elevez vous tant qu'il vous
plaira contre les Inveſtigateurs
des Spécifiques , déchaînez-vous
contre les Purificateurs du fang
corrompu, & contre les Scrutateurs
des mouvemens de la Na.
ture ; que font- ils , que nos Andu
Mercure Galant. 183
ciens n'ayent fait , & que nous
ne devions faire ? Voulez - vous
eftre le dernier à reconnoiftre les
imperfections de noſtre Art , &
fermer les yeux à la lumiere qui
fe préfente pour en diffiper les
erreurs ?
Il y a longtemps , Monfieur,
que la connoiffance des tempéramens,
la divifion, & la définition
de nos maux, enchantent les efprits.
Cette vaine oftentation
n'eft plus de faifon , il faut du folide
pour les fatisfaire ; & fi l'expérience
ne fe hafte de venir au
fecours de la ' raifon , ou pour
mieux dire du galimatias , qui eft
le feul fondement de noftre caractere,
la ruine de noftre réputation
eft inévitable .
Puis que la conduite du Me18.4
Extraordinaire
decin Anglois eftoit des plus ré
gulieres , & que le monde fe
loüoit du fuccés de fon Remede,
il est de noftre prudence & de
noftre intérelt , de ne parler jamais
ny de l'un ny de l'autre. S'il
n'a pas fait tout ce qu'il pouvoit
faire en faveur de fes Malades,
vous fçavez , comme moy , que
la Saignée en a efté la caufe , &
qu'il a toûjours fait des coups de
Maistre, quand il a efté dans une
pleine liberté d'agir.
Paffons , je vous prie , fous
filence , les Sucs de Pervenche,
les Panacées, les Sudorifiques , les
Extraits de Génievre, les Acides,
& les Alkalis , puis que ces Remedes
ont leur bonté ſpécifique,
qu'ils communiquent toûjours
aux fujets capables de la recevoir.
du Mercure Galant.
185
Pour faire de juftes refléxions fur
la fréquente Saignée , c'eſt contre
fes defordres , Monfieur, que
Mous devez faire valoir voſtre
zele, & non pas contre la fageffe
des Aimaphobes de l'Antiquité
que vous confulteż , & c'eſt fur
voftre enteftement que vous devez
yerfer des larmes ; car où eft
la raifon de prétendre qu'il faille
tirer tout le fang des veines pour
en ofter la plénitude , que cette
cruelle effufion foit falutaire à la
Nature, & qu'elle puiffe, en luy
donnant le coup de la mort , la rétablir
dans la liberté de fes fonctions
?
Je n'avance rien de mon chef,
Monfieur , c'eſt voſtre doctrine
toute pure, qui eft, & qui fera à
jamais l'horreur de tous les Sie-
Q. d'Octobre 1682.
186 Extraordinaire
cles , puis qu'elle heurte directement
l'inclination que nous
avons pour la vie . Il ne faut que
lire, pour vous en convaincre, le
Traité de la Tranſpiration des
Humeurs, qui eft en reputation
chez tous ceux qui en conçoivent
le mérite. C'eft ce Traité,
qui par la pureté de fa lumiere a
diffipé mes erreurs , qui font les
voftres, en expofant à mes yeux
les fuites funeftes de cette Saignée,
qui eft le feul Spécifique
de nos jours , & en établiffant
une méthode oppoſée à la noſtre,
& foûtenue des legitimes fentimens
de nos Maiftres , qui n'ont
inventé les Bains, les Eaux miné.
rales , les Etuves, & les Sudorifiques
, que pour purifier le fang
dans les veines , en faifant tranfdu
Mercure Galant.
187
pirer les humeurs qui peuvent
l'altérer , & déregler le jufte
tempérament des vifceres . Mais
ce qu'ils n'ont pû faire par ces
Remedes pour parvenir à la perfection
de leur idée , le Sieur
Cufac , qui eft l'Autheur de ce
Traité , le fait par fon Efprit de
Vin compofé , en attirant par
tranſpiration la corruption , non
feulement des veines , mais meſ.
me de toutes les parties du corps ,
& c'eft par cette voye innocente
& inconnue à la Medecine , qu'il
guérit l'Apoplexie , la Paralyfie,
la Pleuréfie la Fluxion fur la
Poitrine , les Fiévres de toute
efpece , lé Cours de ventre , la
Dyffenterie , & genéralement
toutes les maladies dont les hu
meurs font en mouvement .
Qij
188 Extraordinaire
++
Il n'eft befoin, Monfieur, que
d'un peu de docilité pour fe rendre
à la folidité de ſes raifons, &
à la realité de fes expériences, &
pour tirer de grands avantages
de fa conduite , qui eft la plus
conforme qui fuft jamais aux def
feins de la Nature, puis qu'il eft
vray que la tranfpiration , qu'on
néglige, eft le plus effentiel & le
plus utile moyen qu'on doit employer
pour fon foulagement.
Si ce moyen euft efté connu
de nos Peres, la Medecine feroit
aujourd'huy en quelque maniere
la Science de tous les Hommes
puis qu'il n'eft befoin que d'un
quart d'heure pour s'inftruire de
la nouveauté de ce Remede, &
de fon application aux fujets capables
de guérir par la voye de
7
du Mercure Galant. 189
•
la tranfpiration , laquelle n'eft pas
moins neceffaire à nos Malades,
que la refpiration l'eft à tout le
monde.
Rendons -nous , Monfieur , à
l'importance de cette verité ; renonçons
à la vanité de nos maximes.
Je fçais bien que la fréquente
Saignée fait vivre le Medecin
, mais puis qu'elle donne la
mort aux Malades , il n'eft pas
jufte d'en continuer l'ufage , ny
de regler nos fentimens fur nos
intéreſts , pour faire fortune avec
un Art qu'on ne peut entendre
qu'imparfaitement , parce qu'il
n'eft étably , fuivant Platon &
Gallien , que fur le foible fondement
de la pure conjecture , laquelle
ne peut eftre prife que
pour une connoiffance impar190
Extraordinaire
faite & moyenne entre la Science
& l'Ignorance . Cela eftant , que
peut- on fe promettre de nos ju
gemens ? Pouvons, nous les défendre
que par des affertions
trompeuſes, & par des axiomes ,
qui font & qui feront à jamais
conteftez dans nos propres Ecoles
, parce qu'il eft du bon fens
de donner peu à l'autorité, beau,
coup à la raiſon , & tout à l'expérience?
La Grenade & l'Aune , qui
eftoient les Mots des deux Enigmes
d'octobre , ont donné lieu aux Madrigaux
que je vous envoye.
du Mercure Galant. 191
I.
Our réjouir le coeur de l'aimable
Po
Nannon,
Pour
J'employois tour-à- tour l'Orange & le
Citron,
Sans pouvoirfoulager cette illuftre Ma
lade;
Vous luy rendites le repos,
En furvenant fort à propos,
Galant Mercure, avec une Grenade .
CH
Mad. DUCHE' , du Quartier
de S. Nicolas des Champs.
II.
Hacun fe doit mefurer à fon Aune,
C'est le Proverbe , & toûjours je
m'en fers.
Quoy qu'en tous lieux on m'exhorte , on
me prône,
Chacun fe doit mefurer à fon Aune.
Fe laiffe la Mercure defon Trône
Nous prononcer des Oracles divers;
Chacun fe doit mesurer àfon Aune ,
G'eft le Proverbe, & toujours je m'en .
fers.
Le Beau Seigneur de Pontoife,
192
Extraordinaire
III.
E n'ay point crû jufqu'à préfent
ne Mercure pust i bienfaire
Un énigmatique Préfent,
Que je n'en puffe apprendre aisément
le myftere;
Mais je ne le connoiffois guére.
Son Fruit nouveau ,
Dans mon cerveau,
A fait autant de violence,
Qu'on a ven faire defracas
Par les Grenades de la France,
Dans lesVilles de maints Etats.
DIEREVILLE, du Pontlevefque.
IV.
Vais! qu'est-ce donc que cette
Enigme?
Fay beau refver à chaque Rime,
Je ne puis pas la deviner,
La cervelle à lafin pourroit bien me
tourner.
Ofy du jeu lors qu'il tourmente!
Fetrouve enla lifant mille Mots diférenss
Etlors que quelqu'un me contente,
du
Mercure Galant. 193
Et que je crois avoir attrapé le vrayfens,
Mercure un peu plus loin me fait voir
mon becjaune;
A
m'obstiner je ne
gagneray rien.
Mafoy, jecroy que jeferayfort bien
De ne me plus mesurer àfon Aune.
L
V.
Le mefme.
Orsqu'un Rhume fâcheux me rend
prefque malade,
Et quej en ay la bouchefade,
Fufqu'à n'enpas dormir ny les jours, ny
les nuits,
Toy qu'on tient la mérvelle & le charme
des Fruits,
Viens vifte à mon fecours, prétienfe Gre
nade.
C
RAULT, de Rouen.
V I.
Onnoiffeurs, ou non Connoiſſeurs,
Depuis l'Ocean jufqu'au Rhône,
Mercure àfes Explicateurs
En donne tout le long de l'Aune.
La Future Procureufe
d'aupres Bernay.
R Q. d'Octobre 1682.
194
Extraordinaire
Sanse
VII.
Ans- doute vous tenez, Camille,
Cette Grenade difficile
Que Mercure en ce mois vient de com
muniquer.
Si les Oracles font fidelles,
La Pomme d'or ne peut manquer
A laplus charmante des Belles.
DROWART DE ROCONVAL,
de la Porte S. Antoine.
T
VIII .
Oûjours fouvient à Robin de fes
Flûtes,
Si ne fçauriez de tout point oublier,
Quoy qu'ayez chefcouronné de Laurier,
L'Aune avec quoy dans le bon temps
parutes. L'Habitant L'Habitant en efprit du
Po
Pré S. Gervais.
IX .
Ourfoulager un coeur malade,
Pour entretenir lafanté,
Et pourfortifier un estomach gasté,
Rien n'eft meilleur qu'une Grenade.
Mad. MaNTES , de la Ruë
Jean de l'Epine.
9
du Mercure Galant. 195
X.
Eftime le Fruit précieux
Dontfefert l'aimable Pomonne,
Pour charmer le coeur par les yeuxs
Mais pour celuy que Mars nous donne,
Je n'enfuis guére curieux ;
Quoy quefon nomfoit (périeux,
Ibabat ceux qu'il touche, & n'épargne
perfonne.
Ainfifans faire icy lefin,
Aille en Alger, de la Grenade
Entendre qui voudra la redoutable aubade,
F'en trouveray dans monJardin. "
C. HUTUGE , d'Orléans ,
demeurant à Metz .
XI.
NEvousplaignez pas de Mercure,
Il trafique avec loyauté.
Tout ce qu'il vend doit avoir la bonté,
Puis que fon Aune a la grande mefure.
Rij
196
Extraordinaire
Q
XII.
Velle eft cette Thémis que par tout
on révere,
Douce aux uns quand ilfaut , mais aux
autresfevere,
Qui calme les debats des Petits & des
Grands? NO
T
C'est une Aune qui prefte à tous ce bon
office,
Et quifans intereft leur rend bonne juftice';
Mais qu'il en vient fouvent des effets
diférens!
C'eft la mefme Thiémis qui divife les
Freres,
La Femme & le Mary, les Enfans &
A
les Peres,
Les Pauvres, les Aiſez, lesJeunes & les
Vieux,
La Coquete, la Prude, & les Religieux.
Mais d'où vient ce grand mal ? c'eft de
ce qu'on mefure
Tout le monde àfon Aune, & qu'onluy
fait injure. GYGES , du Havre.
du Mercure Galant.
197
M²
XIII.
Ercure, il eft bien vray que je vous
accufois tr
De m'avoiroubliée, & lors je m'abufois,
Ayant reçen de vous cette belle Grenade.
Vousfçavez mon befoin, & que j'estois
malade.
Fe lafuis encor en effet.
Je vous remerciray Me cure,
Tant que vous ferezfatisfait:
Vous avez obligé LA BELLE NOURRITURE
Du Havre.
XIV .
Ercure, à préfent je meflate
MED'eftre au nombre de vos Amis,
Comme je me l'eftois promis.
Vous n'obligez pas une Ingrate,
Car je me pique defçavoir
Mefurer un bienfait à l'Aune dudevoir.
La mefme.
R iij
198 Extraordinaire
LA
X V.
Es goufts font diferens dans le fiecle
où nous fommes,
L'on en voit prefque autant que l'on ren-
་
contre d'Hommes.
. Pourmoy j'aime pour tout ragouſt
Les empourprez pépins d'une fraîche
Grenade .
Il n'est jamais viande qu'à gouſt
Un Sain Pexpérimente, auffi- bien qu'un
Malade.
C
DE LA TRONCHE , de Rouen.
XVI .
Hafier les Enfans eft l'un de mes
emplois,
On me coupe, on mefend, on me rompt,
on me perce,
Onfait de moy Baftons, Taille, Aune)
Toife, Perche,
Et ne fait pasgrand feu qui n'aguére
de bois.
Le Manan de la Belle Etoile,
Rue S.Antoine .
du Mercure Galant. 199
LYON
Pourb
XVII.
Our bien ragoufter um Malade,
Les Mets les plus exquis me femblent
Superflus.
Pourmoy, je ne veux rien de plus
Que lefeul jus d'une Grenade.
-GIRAULT, de Paris.
XVIII.
Ejour de Sainte Elizabeth
Je reçen de vous un Bouquet,
Galant Mercure,
Et je vous jure
Qu'eftant de malpres de mourir,
On me vitfi vifte quérir,
Qu'à l'odeur de voftre Grenade
Fonefusplus du sont malade.
La Spirituelle E. DELARIVIERE,
de la Rue des Carmes .
XIX.
4
M Ereuros crois-in qu'un Malade
Seprolonge lavie, & brave le trepas,
Par la vertu de la Grenade?
Non, pourmoy je ne le crois pass
R iiij
200 Extraordinaire
Mais ce genéreux Vin de Beaune .
Peutfaire triompher du Sort,
Sacharmante liqueur bannit la couleur
jaune.
Veux-tu forcer la vie à furmonter la
mort?
Prens fouvent de ce réconfort,
En t'en donnant le long de l'Aune.
DESAINTZ, de Rouen.
X X.
Depuis quelque temps aguerrie,
Fentensfans m'effrayer tonner l Artil-
Lerie,
Et d'une Bembe en l'air je crains peu
les éclats .
Comment donc, foit ditfans bravade,
Mercure, ne pourrois-je pas
Reconnoiftre voftre Grenade ?
Sca
M. C. Epoufe du Commiffaire
d'Artillerie d'Ipre.
XXI.
Cachez, Galant Mercure, & noble
Ambaffadeut
Que ma Mufe eftoit fort malade,
du Mercure Galant. 201
Et dansla derniere langueur,
Au momentde voftre ambaſſade;
Maisdans le mefme inftant elle a repris
vigueur
A l'aspect de voftre Grenade .
Lapourpre l'aigre- doux de fes nombreux
pépins,
Sont pourles maux de coeurdes remedes
Q
divins.
XXII,
POLYMINE.
Ve l'on doit eftimer la Grenade,
un Préfent
Qu'en ce mois Mercure vient faire!
Quiconque fans raifon foûtiendroit le
Asscontraire,
Sçauroit peut ce que vaut ce Fruit tont
excellent.
Entre les autres Fruits , c'eſt un petit
Monarque,
Sa tefte enporte inceffamment
Laplus brillante marque,
Sans recevoirjamais le moindre changementar
202 Extraordinaire
Car l'écorce qui l'environne,
Reçoit l'eftre avec la Couronne,
Enfermant dans fon fein mille charman's
Rubis,
Dont les vertus n'ont point deprixes
Maisfurtout on en doit estimer l'origine,
Puis que ce Fruit a le bonheur
De fe voir comparer à l'illuftre Danphine
Pour laquelle LOUIS témoigne tant
d'ardeur.
ALCIDOR, du Havre.
XXIII
D Amon trifte &pensif,faiſant rous
fes efforts
Pour connoiftre le Mot de la feconde
Enigme;
Quoy que de fon efprit on faffe grande
eftime,
Cependant il n'en pût penétrer les reffarts,
Il la trouvoit dansfa penfée
Ingénieufe, embaraffée,
Pleine d'admirables détours;
du Mercure Galant . 203
3
Mais pour trouverfon Mot, ilfalloit du
Secours.
Il en alla chercher chez l'aimable Climene,
Qui mit bientoft fin àfa peine;
Carfans le tenir enfufpens,
Luy Voyant le reint pâle & jaune ,
Elle luy dit ; bé quoy, Damon perd- il le
fens,
Pour ne pas deviner que l'Enigme eft
une Auner
XXIV.
Le mefine.
Ene veux que de la douceur.
Mereure, donne ta Grenade
A quelquelangoureux Malade,
Pour luy ravigoter le coeur.
Mad.Du LORY, à l'Anagramme
Libre d'amour, de la Rue du Bac.
XXV .
S ' jefuis dégoufté, fi je deviens malade,
Quand j'ay trop mangé de Salade,
Le doux jus de Bacchus me releve le
coeur,
204
Extraordinaire
Pomone avec les Fruits, fuffent-ils
Grenade,
Ne me fçauroitfournir cette aimable
Ο
Liqueur.
L'Albaniſte de Rouen.
XXVI.
N vous connoift , Mercure, an Pré-
Sent que vousfaites:
A moins qu'eftre puiſſant tout autant
que vous l'eftes,
On ne fait point de pareils coups;
Car enfin, qui pourroit en Hyverfans
bravade,
Si ce n'eft , ou le Diable, où vous,
Faire trouver fur l'Arbre encore une
Grenade?
Le Demy Flamand d'Ipre .
XX VII.
Nousdevons avoir de l'eftime
Et de l'amourpour le Prochain,
Et mefme luy prefter la main,
Si par quelque malheur il tombe dans
le crime;
Mais loin d'agir ainsi, nous voyons en
tous lieux
du Mercure Galant. 205
Que le Médifant, l'Envieux,
Tout gangrené qu'il eft, répandfa bile
* jaune
Sur l'Innocent, le Vertueux,
En le mefurant à fon Aune.
Le Réclus de Rouen.
XXVIII.
N vient mepréfenter, lors que je
fuis malade, ON
Des Juleps, des Bouillons , & des grains
de Grenade ;
Et moy je n'en prens point, je ris du
Medecin,
Et pour mefoulager, je ne prens que
du Vin.
S /
G. ou l'Indiférent , de la Ruë
de Richelieu.
XXIX.
Ije n'ay le gouft malade.
Je puisjurer millefois
Que jefens une Grenade
Dans les Vers du dernier Mois.
F. LE MAIRE, de Saumur.
206 Extraordinaire
pom
X X X.
Our moy, je ne voy pas quel est voftra
Meftier;
Vous eftes un Marchand, du moins chacun
le prônes
Mais fic eft un Marchand Fruitier,
Qu'avez- vous àfaire d'une Aune?
G. FREDIN, à l'Anagramme,
Unfier Génie defeu, de
Pontoife.
XXXI.
E parcourois le tour d'un ſpacieux
LⓇ
fardin,
Mefaifant un plaifir de lire les Ouvrages
Et les Traductions que le fçavane
Bardin
A faites fur lesfaintes Pages,
Quand tout à coup jefus charmé
De l'aspect innocent des Aftres de la
Terre ,
Qui fefont admirer dans l'éclat d'un
Parterre,
Dont l'odorat refte embaumé.
du
Mercure
Galant.
207
03
Fapperceuprefquefous ma main
La Fleur qui de nos Roys les Armes nous
expofe,
Le Laurier, le Baume , & la Rofe,
La Fleur d'Orange , & le faſmin,
La Tubéreufe, & lafonquille,
Ces Fleurs dont la beauté chez les Mo
narques brille.
*43
F'enfus le Spectateur, & tout à mon
loifir
Fen gouftay l'honnefte plaifir,
Car cespudiques Conquérantes
Firent voir à mes yeux cent beantez
diférentes.
&3
Mais ce qui lors plus m'enchanta,
Et ce qui mon pallais tenta
Dans lefort de la promenade ,
C'est un Fruit noble & couronné,
De mille Rubis boutonné,
Que l'on appelle une Grenade .
L. BoucHET, ancien Curé
de Nogentle Roy.
208 Extraordinaire
25525-52255 525222
Sur ce qu'on demande le Portrait
d'un Hommeparfaitement heurenx.
IL
L fe fait des Portraits achevez
en diférentes manieres , enPeinture,
Gravure, Cire, Sculpture, en
Paſtel & en Mignature. C'eſt en
cette derniere façon que je prétens
contenter le Mercure fur fa
demande. Pour l'accompliffement
de ce deffein , je ne puis me
fervir d'un Pinceau & d'une meil
leure main , que de celle qui a
formé toutes chofes fur le modelle
de fon Idée , & qui a creé
l'Home àfon image&ſemblance.
Cet excellent Ouvrier a prévenu
du Mercure Galant. 209
noftre curiofité fur les Queſtions
que nous aurions à propofer au
fujet de ce Difcours . Il a decidé
des objets, qui pourroient y faire
naiftre un doute raifonnable dans,
le choix & la preférence, en don.
nant l'exclufion à ceux dont les
aparences trompeufes & éblouiffantes
pourroient nous furprendre
, & nous découvrant tout ce
qu'avec raifon & verité on devoit
eftimer propre à l'établiffement
d'un folide & entier bonheur.
Il n'eft donc befoin icy que
de raporter nuëment fes paroles,
qui tracent le plus beau Portrait
d'un Homme parfaitement heureux,
que toutes les Langues, les
Plumes, & les Pinceaux de l'Uni
vers,ne fçauroient décrire ou dépeindre.
Ces paroles font , Les uns
Q. d'Octobre 1682. S
210 Extraordinaire
ont mis la Beatitude dans les richef
fes, d'autres dans les bonneurs , ceuxby
dans les plaifirs ; & tous unanimement,
chez les Anciens prophanes,
ont eftimé pourtres- heureux , les Gens
qui poffedoient enfemble ces avantages
, mais cejugement eft vain. Heureux
uniquement le Peuple , qui faifantun
bon ufage des graces du Ciel,
en mérite la protection , & dont le
Seigneurfoit connu le Dieu.
Les uns ont mis le bonheur de la vie
A nepoint fentir de chagrin,
Ny de tourment , de foucis, ny d'envie,
De defirs élevez pour la Gloire, ou Sylvie,
Maisfeulement à boire de bon Vin.
Pour moy, je ne connois que l' Amour, on
la Gloire,
Que les Héros & les Amans,
Quife difputent la victoire
"Aremporter de plus heureux momens.
du Mercure Galant. 2TT
Beaucoup mettroient dans leur durée
Lefolide & parfait bonheur,
Mais lapoffeffion en eft mal affurée,
Et fait naître fouvent un excés de dou
leur.
Dans cet état d'inconftance & de peine,
Où done chercher ce qu'on ne peut tronver?
Travailler pour le Ciel , tâcher de fe
fauver,
Onfe tire
par là de la mifere humaine.
C'est l'unique félicité
Qu'on peut s'établirfur la Terre.
Le refte n'eft que vanité ,
Auffi fragile que le Ferre.
LE MARQUIS D'ALLY .
S ij
212 Extraordinaire
$2522-5525522-2555
EXPOSITION D'UNE
premiere Ecriture Univerſelle.
May
A derniere Lettre vous
ayant expliqué en abregé,
la diférence des deux méthodes,
dontjejuge qu'on peut dreffer le
Dictionnaire Univerſel , je me
trouve obligé de vous raporter
des modelles , ou au moins des
échantillons de l'une & de l'autre
, contre l'intention que j'a.
vois euë d'abord de ne point en.
trer dans ce détail . Vous ne pourriez
fans cela affez bien connoître
leur diférence , & elle eft d'autant
plus neceſſaire à fçavoir, que
du Mercure Galant.
213
ces deux méthodes produifent
par leur diverfité deux fortes
d'Ecritures, au lieu d'une que j'ay
propofée jufqu'à ce jour , mais
ne vous attendez pas à voir dans
ces échantillons l'extrait d'une
Ouvrage achevé , ce n'eft que
l'abregé d'une ébauche , & autant
court qu'on le peut faire
d'une Matiere fi ample.
Je vous ay dit que la Méthode
fimple & commune de dreffer le Dictionnaire
, attribuoit un Chifre diférend
à chacun de fesmots ; & la mif
térieuſe, un meſme Chifre à plusieurs.
Il s'agit donc préfentement
de
voir comme cela fe peut faire , &
fur tout quel est l'air & le tour ingénieux
qu'on peut donner à la
méthode commune. C'est
C'est par
elle que je dois commencer
l'ex214
Extraordinaire
par
preffion des variations des mots.
Cefera donc elle auffi que je
commenceray l'expreffion des
mots mefmes. Et comme ces
deux expreffions font diférentes
de celles qui forment , & qui accompagnent
l'autre Dictionnaire
, je les mettray`de fuite , afin
que vous ayez du moins en fon
entier une de mes Ecritures Univerfelles
avant la fin de cette
Lettre.
Deux Avertiffemens doivent
préceder mon entrée en matiere.
Le premier , qu'il ne faut pas
prendre à la rigueur la diſtinction
que j'ay établie entre mes deux
méthodes. Quand j'ay dit que
la commune attribuoit un nombre
diférend à chaque mot du
Dictionnaire , j'ay entendu feuledu
Mercure Galant.
215
ment à chaque mot primitif, ou
aprochant du primitif,parce que
les mefmes Chifres qui fervent à
exprimer ces fortes de mots , fervent
encor à marquer les mots
numéraux ,fans queje m'en puiffe
défendre ; ceux des Lieux & des
Perfonnes celébres , dont la gran.
de quantité , & le peu d'uſage,
demandent à faire bande à part;
ceux des parties invariables du
difcours , ceux des Proverbes , &
- beaucoup d'autres encor , pour
les raifons qui s'expliqueront
dans la fuite .
Le fecond Avertiffement, eft
que j'exclus du Dictionnaire les
fubftantifs dérivez des mots primitifs
, leurs adjectifs , & leurs
adverbes. Tels que font à l'égard
de ce nom Pere , les dérivez , pa216
Extraordinaire
ternité, paternelle, paternellement. Et
à l'égard du verbe aimer, amour, les
dérivez aimable, aimablement . Et la
caufe de cette exclufion vient de
ce qu'il n'y a point de nom primitif,
ou de verbe qui n'ait de ces
dépendances , ou qui n'en puiffe
avoir , l'un n'eftant pas plus propre
à les produire que l'autre , ce
qui obligeroit le Dictionnaire
Univerfel qui doit traiter également
les chofes egales à une répetition
continuelle , & par conféquent
importune . J'ajoûte encor
tous ces mots au rang des variations
directes , & j'y donne une
regle generale pour les marquer
une fois pour toutes , comme j'ay
propofé de faire à l'égard des diiminutifs
, & des augmentatifs;
mais afin qu'il n'y ait pas
lieu de
reproche,
du Mercure Galant. 217
reproche , de ne point voir dans
un Dictionnaire Univerfel plu
fieurs fortes de dictions qui fe
trouvent dans les Dictionnaires
particuliers , je mets toûjours à
la fuite de chaque mot primitif
ou abfolu , les mots dérivez avec
les diminutifs , & les augmenta.
tifs , autant que l'ufage de noftre
Langue m'en fournit , ce que les
autres Langues pourront faire à
cette imitation fans
> pourtant
leur attribuer non plus que moy
des expreffions particulieres . Le
retranchement de ces mots , apporte
une abréviation confidérable
à ce Dictionnaire, & il ne faut
pas fe perfuader , comme j'ay dic
ailleurs , & comme on verra, que
pour y employer de grand nom
bres il en foit plus ample , puis
Q. d'Octobre 1682. T
218 Extraordinaire
que cet employ n'aboutit qu'à
une plus claire diftinction entre
fes expreffions , & qu'à un plus
jufte rapport entre celles qui
font de meſme nature . Je viens à
leur divifion .
Echantillon du Dictionnaire
Univerfel, fuivant la
méthode
commune.
PREMIERE PARTIE.
CE
E Dictionnaire eft une extenfion
de celuy dont j'ay
donné le projet par ma Lettre de
voftre Extraordinaire XVII . Je
le divife en trois Parties . La premiere
que voicy , contient les articles
, les pronoms , & les noms
du Mercure Galant.
219
tant principaux que fubalternes
des Eftres , non compris ceux qui
fuivent , & de plus elle contient
les verbes . La feconde exprime
les noms des nombres qui demeurent
en nature , & qui ne fignifient
rien d'étranger . Et la troi.
fiéme enferme les noms propres
des Lieux & des Perfonnes , les
parties invariables du Difcours ,
& les Proverbes . Chaque chofe
avec les
dépendances,
J'ay dit dans ma derniere Let
tre , que le Dictionnaire Univerfel
n'avoit aucune enfeigne qui accompagnaft
fes Chifres , & qu'il n'y
avoit pourtant point de caractere
dans l'Ecriture Universelle , qui n'en
euft une. Ainfi , Monfieur , vous
jugez bien qu'encore que je repréfente
dans le Dictionnaire les
Tij
220 Extraordinaire
expreffions toutes nuës , il ne faut
pas laiffer de les fupofer accompagnées
, au moins d'une enfeigne.
Sa divifion en trois parties ,
dont la premiere & la deuxième
font indifpenfables , comme eftant
formées des mefmes nõbres
par neceffité , ainfi que la troifiéme
par raifon de bienféance
demande qu'il y ait quelque chofe
qui les diftingue , & ce font ces
enfeignes par leur diférente fitua
tion . L'enfeigne de la premiere
partie , eft inferée entre fes chifres
; celle de la feconde , eft inferée
& deffous , ou feulement
deffous ; & celle de la troifiéme,
eft inferée & deffus , ou feule.
ment deffus.
Ces diverfes fituations d'une
mefine enfeigne, font la premiere
didu
221 MercureGalant .
diſtinction de més expreffions ;
& quoy que cette diftinction ne
foit pas marquée dans le Diction
naire , elle doit l'eftre dans l'efprit
pour ne pas confondre une de
fes parties avec l'autre , outre
qu'on ne peut employer aucune
de ces expreffions qu'elle ne foit
revétuë de fes formes , je veux
dire , qu'elle n'ait des marques
qui la diftinguent de fes compagnes
.
Vous jugez bien encor , Mon.
fieur , que par l'enfeigne inferée
entre les chifres , j'entens entre
les chifres primitifs & les chifres
auxiliaires , fuivant le partage
que j'en ay fait dans ma derniere
Lettre , & fuivant la neceffité de
leur affociation à l'égard de tout
ce qui fe décline , & de tout ce
Tiij
222 Extraordinaire
qui fe conjugue.
que
Supofant donc pour marque
de cette premiere partie l'enfeigne
inferée entre ces deux fortes
de chifres , je la fubdivife en expreffions
d'un chifre feul , de
deux , de trois , de quatre & de
cinq. Tous chifres primitifs, puis
le Dictionnaire n'en contient
point d'autres ; & je ne vais
pas plus loin , parce que je me
fuis apperçeu que les nombres de
fix chifres confécutifs , caufoient
un
éblouiffement propre à embaraffer
l'Ecrivain , & l'Interprete,
ce qui s'accordoit mal avec
une Ecriture qui ne doit rien avoir
que d'aifé , & qui doit eftre
éloignée de tout danger de bé.
veuë.
Les nombres ou chifres fimdu
Mercure Galant. 223
ples , fignifient les articles , & les
pronoms perfonnels avec quelques
autres , fuivant le Chapitre
préliminaire du Projet ; & de plus
ils fignifient par privilege , neuf
verbes de l'ufage le plus commun
des Langues , ces verbes ne demandant
pas des expreffions
moins courtes à caufe de leur fréquent
retour , que les pronoms
& que les articles .
Les nombres de deux chifres
expriment les autres pronoms ;
ceux de trois chifres marquent les
noms principaux des Eftres , avec
leurs fubftantifs , ou noms de qua
lité , leurs adjectifs , & leurs adverbes
comme j'ay dit.
Les nombres de quatre chifres ;
fignifient les noms fubalternes
des Eftres , c'est à dire , les qua
Tiiij
224 Extraordinaire
tres
que
litez qui fuivent leur nature aucelles
qui accompagnent
leur nom , telles que font infinité,
éternité, immenfité, à l'égard de
Dieu ; les especes & les individus
en quoy on les divife , les parties
qui les forment , ou qu'on leur
attribuë , & enfin tout ce qui
les regarde dans l'effence , & dans
le propre.
Ces mefmes chifres marquent
encor le gros des verbes , & il ne
faut pas s'imaginer que ce double
employ , ny le triple des chifres
fimples, apporte de la confufion ,
ou de l'équivoque dans cette
Ecriture. Les chifres auxiliaires
qui fe joignent à ces primitifs,
fçavent trop bien y mettre la diférence
qui est neceſſaire , pour
les bien diftinguer.
du Mercure Galant . 225
Enfin les nombres de cinq chifres
expriment les noms verbaux ,
comme Createur, Creatrice , Creature
, avec leurs fubftantifs déri .
vez , & avec les adjectifs du
verbe .
"D
Voila quelle eft la diftribution
de cette premiere Partie ; & voicy
un Echantillon de fon détail ,
& le commencement du Dictionnaire
.
1, Signifie l'article définy au
genre mafeulin , ou le. 2 , le fignifie
au genre féminin , ou la. 3 , au
genre neutre , commun , & libre,
ou le.
4, Signifie l'article indéfiny ,
au mafculin , ou un. 5, le fignific
au féminin, ou une ; & 6, au genre
libre , ou un.
7, Signifie au maſculin l'article
226 Extraordinaire
double ou le pronom , l'un l'autre.
8 , le fignifie au féminin , ou l'une
l'autre ; & 9. au genre libre , ou
l'un l'autre.
De plus 1 , fignifie le premier
pronom perfonel je. 2. le ſecond
tu. 3 , le troifiéme il. 4, le pronom
qui , ou lequel pour la perfonne .
5 , pour la chofe. 6 , pour les deux .
7, le
pronom perfonne . 8 , choſe.
9 , rien.
De plus encor , 1 , fignifie le
verbe eftre. 2, le verbe avoir. 3,
devoir ou falloir. 4, penſer. 5 , dire.
6, faire. 7, fçavoir. 8 , pouvoir. 9,
vouloir.
Il y a icy trois remarques à
faire. L'une , que je diftingue les
trois genres des articles par les
chifres primitifs , ce que je ne fais
à l'égard d'aucun autre adjectif,
-
du Mercure Galant,
227
A
leur fréquent retour m'ayant
obligé à cette abréviation de
leurs caracteres . La feconde re
marque , eft que j'attribue les
trois genres diftincts aux pronoms
perfonnels , auffi - bien qu'à
tous les autres , & quej'en réſerve
l'expreffion aux chifres auxiliaires
; & la troifiéme, que je ne don
ne point de verbes négatifs , ou
oppofez à ceux que je viens de
rapporter , parce que la plupart
n'en ont point ; & que d'ailleurs
ils font exprimez une feconde
fois par d'autres nombres dans¨
le cours de ce Dictionnaire , ne
feïant pas mal à des verbes d'un
fi fréquent ufage , d'avoir deux
expreffions ; la feconde fera accompagnée
de tout ce qui leur
manque icy.
228 Extraordinaire
J'ay dit que les nombres de
deux chifres exprimoient les autres
pronoms. Voicy ceux d'interrogation.
10 , fignifie , qui ? qui eſt - ce ?
qui eft-ce qui ?
zo , qui eſt- là ? qui vas là ? 30,
quel ? lequel ?
40 , qui , ou lequel des deux , de
l'un ou de l'autre?
jo, quì, ou lequel des trois ?
60 , le quantiéme 2 70 , de quel
Pais? 80 , de quel Famille ? 90 , de
quelle Religion ?
11, fignifie, mon , ou , le mien .
12 , noftre, ou , le noftre.
13.14 , de mon Païs. 15 ,
ma Famille .
de
16 , de ma Religion . 17 , de
noftre Païs . 18 , de noftre Famille,
19, de noftre Religion .
1
du Mercure Galant . 229
21 , fignifie , ton , ou , le tien. 22 ,
voftre, ou , le vostre.
23 , -24 , de ton Païs , &c.
27, de voſtre Païs , & c .
31, fignifie, fon , ou , le fien . 32,
leur. 33,34 , de fon Païs , & c .
41 , fignifie, un , l'un. 42, un certain.
43 , quelque , quelqu'un .
44, ce, cet. 45, ledit. 46 , le fufdit.
47 , l'approchant . 48 , le femblable,
le pareil, 49 , mefme , le
mefine.
51 , fignifie, autre , un autre. 52 ,
certain autre. 53 , quelqu'autre.
54, cet autre . 55 , celuy - cy . 56, celuy-
là . 57 , l'éloigné . 58 , le dif.
femblable , le diférend. 59 , l'op.
pofé , le contraire.
61 , fignifie , quiconque , qui
que ce foit qui, & c.
J'acheve de remplir les nom230
Extraordinaire
bres de deux chifres du refte des
pronoms, & j'en forme quelques.
uns à l'imitation des autres, pour
l'abréviation , & pour l'embelliffement
de l'Ectiture & de la
Langue Univerfelle ; & fi j'ay
laiffé en blanc les nombres 13 , 23 ,
& 33 , c'eft que je n'ay fçeu quelle
fignification leur donner , qui
leur convint bien. Surquoy,
Monfieur , vous obferverez , s'il
vous plaiſt , qu'une de mes principales
regles dans la conduite de
tout ce Dictionnaire , c'eft de proceder
par neuf, & par trois ; & de
renfermer entre les parties de
chaque ternaire , quelque forte
de rapport ou d'oppofition , afin
de tranſmettre plus aifément l'i
dée & le fouvenir de mes expreffions
à l'imagination , auffi - bien
du Mercure Galant.
231
je
qu'à la mémoire. De forte que
laiffe fouvent des chifres vui
des , parce qu'il ne fe préfente
rien de propre à les remplir , ou
bien que ce qui fe préfente, peut
eftre mieux placé ailleurs que là.
Les noms fuivent les pronoms,
& j'exprime les principaux des
Eftres par trois chifres , comme
il a efté dit.
101 , fignifie Eftre , avec fes dé
pendances , effence , effentiel , effentiellement.
102, fignifie fubftance,
avec les fiennes , fubftantiel , fubftantiellement
. 103 , fignifie efprit,
Spirituel , Spirituellement . Trois
noms primitifs , communs à Dieu
& à Ange.
104 , fignifie Dieu, Divinité, divin
, divinement. 105, & c.
232
Extraordinaire
III , fignifie Dieu , Faux - Dieux,
avec les dépendances , qui font
auffi divinité, divin , divinement.
112, fignifie Déeffe , avec les fiennes
, qui font les mefines que les
précedentes. Surquoy il eſt à remarquer
que je diftingue par
tout les dépendances des deux
ſexes , comme noftre Langue dif
tingue celles de Pere & de Mere,
exemple qui eft prefque unique
chez elle, tant elle a peu d'éxactitude.
113 , fignifie Divinité , Dieu ou
Déeffe , qui a encor les mefmes dépendances
en noftre Langue , que
les noms précedens ; & comme
Roy & Reyne ont Royauté, Royal, &
Royalement.
114 , fignifie Fils de Divinitez.
115, Fille. 116, Famille .
du Mercure Galant. 233
117, 118, 119 , fejour de Di.
vinitez, l'Olimpe.
201 , fignifie Ciel, Celefte, Celeftement.
102 , premier Mobile, 203 ,
Ciel cristalin . 204 , Ciel des Etoiles
fixes , ou Firmament. 205, Ciel
des Planetės . 206 , Ciel des Elémens.
207, Etoile fixe . 208, Etoile
errante ou Planete , 209 , Etoile
paffagere & figurée, ou Comete.
4.61 , fignifie Animal à quatre
pieds en general. 462 , fa Fémelle .
463.464 , leur Petit . 465 , leur
Petite. 466, leur Troupeau. 476, -
celuy qui en a foin . 468 , celle
qui, & c . 469 , leur gifte , leur retraite
.
Comme j'ay reconnu préce
demment qu'il n'y a aucun nom›
primitif qui ne foit fufceptible .
des mefmes dépendances , j'en
Q. d'Octobre 1682. V
234 .
Extraordinaire
"
attribue également à tous , quoy
que je ne les exprime pas toû
jours , fans avoir égard au caprice
des Langues qui en donnent à
P'un , & n'en donnent point à
l'autre , & je diftingue ces dépendances
d'avec ces noms , par le
moyen des chifres auxiliaires,
ainfi que les autres Langues font
par le fecours de leurs terminaifons.
Il fuffit de quatre exemples.
que j'ay rapportez , pour montrer
l'ordre que je garde dans l'expreffion
des Eftres , tant de ceux
qui n'ont point de Sexe , que de
ceux qui en ont ; & vous voyez
bien , Monfieur , que j'eſſaye de
conferver exactement la régula
rité des Ternaires par les chofes
dont je les remplis , & par les
du Mercure Galant. 235
nombres que j'y laiffe en blanc .
Cette exactitude paroift principalement
dans la diftribution des
Eftres doüez de fexe , où le premier
Ternaire contient les noms
principaux , le fecond leurs rela
tifs directs , & le troifiéme leurs
indirects Ordre que j'entretiens
par tout leurs femblables , autant
que le fujet le permet , ou le mérite
.
Ces mefmes exemples fervent
auffi à faire voir le parfait raport
de ce Dictionnaire avec le Projet,
chaque neuvaine y répondant à
une fection qu'elle étend , 101 , &
fa fuite à la fection 10. 111 , & la
fienne à la fection 11. 201 , à la
fection 20 , & 461 , à la fection
46 .
7
Les nombres de quatre chifres
་ ་ ་
V ij
236 Extraordinaire
expriment les noms fubalternes ,
avec un pareil raport que le pré.
cedent , à leurs fources ou racines.
Ainfi 1011 , fignifie unité , avec
Les dépendances . 1012 , fignifie
verité , avec les fiennes. 1013 , fignifie
de mefme bonté , bon , bonnement
, qualitez de l'Eſtre .
1021, fignifie les qualitez de la
fubftance . 1031 , celles de l'efprit.
1041, 1051 , & c , les qualitez ou attributs
de Dieu . Sçavoir, 1041 indépendance,
indépendant , indépendement.
1042, fimplicité , & c.
1043 , immutabilité, 1644 , infinité.
1045 , infinité à l'égard du
temps , ou éternité. 1046 , infinité
à l'égard du lieu , ou immenfité.
1047
, infinité à l'égard de
la puiffance, & c.
111, & fa fuite , expriment les
du Mercure Galant. 237
AN
bit
"
fauffes Divinitez. 11 , le Ciel,
Pere des Dieux . 1112 , Cibelle,
ou la Terre leur Mere. 1113 , -
1114 , Titan . 115 , Titanide . 1116,
Saturne ou le temps . 1118 , Rhea
fa Femme . 1119.—
1121 , Jupiter. 1122 , Junon.
1123 , 1124 , Neptune . 1125 , Amphitrite.
1126, -1127 , Pluton,
1128 , Proferpine, 1129.-
2011 , & fa fuite, marquent ce
qu'on attribuë au Ciel . 2011,
Equateur. 2012 , Tropique. 2013 ,
Zodiaque. 2014 , Zone . 2015,
Conftellation . 2016, Signe. 2017 ,
le Bellier. 2018 , le Taureau . 2019,
les Jumeaux. 2021 , l'Ecreviffe .
2022, le Lion, & c .
4611, & fa fuite , fignifient les
efpeces des Animaux qui fervent
à tirer , ou à porter. 4611 , fi238
Extraordinaire.
gnifie Eléphant . 4621 , Droma.
daire. 4631 , Chameau. 4641 ,
Cheval . 4651 , Renne . 4661 ,
Taureau. 4671 , Afne . 4681 , Mulet
. 4691 , Bouc.
J'attribuë ainfi une neuvaine
entiere à chaque Animal utile &
familer , pour avoir lieu de marquer
fes fuites , que les Langues
diftinguent par des noms particuliers
; mais je ne donne qu'un
Ternaire aux Animaux farouches
& indomptables , par où j'exprime
leur Mâle , leur Fémelle , &
leur Petit ou leur Petite , me
femblant que c'en eft affez pour
Cux .
2
Voicy des exemples du détail
les neuvaines attribuées aux Ani.
aux de ſervice .
du
Mercure Galant. 239
4641 , fignifie , Cheval .
4642 , Cavale ou Jument.
4643 , Hongre .
4644 , Poulain .
4645, Poulaine.
4646. Haras.
4647 , Ecuyer.
4648 , Ecuyere.
4649 , Ecurie.
4661 , fignifie, Taureau.
4662 , Vache.
4663 , Boeuf.
4664 , Veau.
4665 , Geniffe.
4666, Vacherie , Troupeau.
240
Extraordinaire
4667 , Vacher .
4668 , Vachere.
4669 , Vacherie , Eftable.
Quoy que je n'aye point ajoú.
té de dépendances à ces noms,
chacun ne laiffe pas d'avoir les
fiennes , auffi - bien que ceux de
trois chifres ; & vous voyez bien,
Monfieur , quelle cft l'exactitude
de leur raport avec eux,
fans que
j'en parle. Je vous diray feulement
qu'ayant neuf expreffions
dans les nombres de trois chifres,
quatre- vingt-une dans ceux
de quatre chifres , pour fournir
au détail de chaque fection du
Projer , c'eft plus qu'il n'en faut
pour fatisfaire à la plupart d'elles.
Neantmoins comme ce détail
s'étend en quelques - unes à plus
&
de
du Mercure Galant.
241
}
de quatre- vingt- dix ſujets à exprimer.
Par exemple , dans celle
des Faux- Dieux ; dans celles des
Animaux à quatre pieds , domeftiques
ou fauvages , & fur tout
dans celles des Plantes médecinales.
Voicy la maniere dont j'en ufe,
pour ne pas demeurer court , &
pour ne rien epmrunter des nombres
voifins , de peur de confufion
& d'équivoque , fuffent- ils à
demy- vuides.
Les Grecs ont trois accents,
l'aigu , le grave , & le circonflexe .
Je puis m'en fervir auffi- bien
qu'eux ; & quoy que j'aye dit que
le Dictionnaire Univerfel n'avoit
aucune enfeigne qui accompagnaſt
ſes chifres , ces accents n'en
font que des demies , on m'en
Q. d'Octobre 1682. X
2.42
Extraordinaire
pardonnera plus aisément l'ufa.
ge. Je les place donc fur le der
nier des quatre chifres , dont les
expreffions abondantes font for.
mées pour leur donner des figni
fications diférentes de celles
qu'elles ont , ce qui me fait nom .
mer ces accents dans cette Ecriture
, accents d'augmentation . Ainfi
de quatre- vingt - une expreffion ,
j'en fais huit vingt- deux par l'adition
de l'accent aigu ; & fi cette
augmentation ne fuffit pas , j'en
tire encor une ſemblable de l'appofition
de l'accent grave en la
place de l'aigu ; & fi ce n'eft pas
affez, j'en reçois une nouvelle de
l'accent circonflexe , en l'employant
au lieu des deux autres ;
& s'il en faut davantage , je tranf
porte ces accents fur le pénultiédu
Mercure Galant. 243
me des quatre chifres, pour avoir
encor trois femblables augmentations
; mais je ne vais pas plus
loin , pour ne pas embaraffer les
deux premiers chifres de ces expreffions
, à caufe qu'ils en marquent
les fources ou racines .
De forte que comme 1199 , par
exemple, fignifie la quatre - vingtuniéme
expreffion du détail des
Faux- Dieux marquez par quatre
chifres , dont la fection 1 cft la
racine par fon extenfion à 111.
1199 ' , fignifie la cent foixantedeuxième
expreffion . 1199 , la
deux cent quarante - troiſième .
1199 , la trois cent vingtquatriéme
. 119'9 , la quatre cent cinquiéme.
1199 , la quatre cent
quatre -vingt, fixieme ; & 1199 ,
la cinq cent foixante feptiéme ,
X ij
244
Extraordinaire
& cette quantité est plus que
fuffifante pour fournir au détail
des Divinitez qui font dignes de
remarque. Les Animaux à quatre
pieds ont trois fections ou ra
cines , & les Plantes médecinales
en ont autant ; fi bien que leurs
expreffions de quatre chifres ,
peuvent monter par le fecours de
ces accents d'augmentation , à
1701 chacune , qui eft plus qu'il
n'en faut pour ces Animaux , &
affez pour ces Plantes.
Et voila le fecret dont je me
fers , pour faire que chaque fection
avec fes fuites demeure
dans les bornes , & n'entreprenne
rien fur fes voifines , quelque abondante
qu'elle puiffe efter.
J'employe encor les mefmes
accents d'augmentation par tout
du Mercure Galant. 245
•
où j'en ay beſoin. Par exemple ,
le troifiéme ternaire de la neuvaine
du Cheval, qui en eft la
rélation indirecte , eft double
dans fes deux premiers nombres ,
puis que Palefrenier & Palefreniere
fe rapportent au Cheval , auffibien
qu'Ecuyer & qu'Ecuyere . J'ay
marqué ces deux derniers noms
par les nombres 4647 , & 4648 ,
& j'exprime les deux autres par
les mefmes nombres , avec l'ac.
cent aigu fur le chifre qui a le
double employ . Et ainfi 4647 ,
fignifie Palefrenier ; & 4648' , fignifie
Palefreniere , & par ce
moyen j'acheve de fournir à cette
neuvaine tout ce qui luy convient
directement & indirectement
. Les autres expreffions qui
empruntent le fecours de ces ac-
X iij
246 Extraordinaire
cents , fe verront dans la fuite.
Les nombres de quatre chifres
me fervent encor , comme j'ay
dit , à exprimer le gros des verbes ,
parce que fij'y employois ceux
de cinq comme j'aurois pû le
faire , j'euffe efté obligé de mettre
en ufage ceux de fix , pour
marquer les noms verbaux, nombres
à éviter pour les raifons que
j'ay alléguées , mais il ne faut pas
craindre que ce double employ
confonde ces verbes & ces noms,
les chifres auxiliaires donnent
trop bon ordre à leur diſtinction ,
comme je l'ay déja remontré .
Ces verbes ont leur principal
raport aux noms de trois chifres,
& fe forment par la jonction d'un
quatrième. Ils en ont auffi avec
"
du Mercure Galant. 247
ceux de quatre chifres , fans rien
ajoûter. Je donne aux premiers
le nom de verbes principaux , &
aux autres celuy de verbes fubalternes
; & telle eft la diftinction
que j'ay mife entre les noms, dont
ils réfultent pour la plûpart.
Avant que d'en marquer des
exemples , je dois , Monfieur,
vous faire reffouvenir que par ma
Lettre de voftre Extracrdinaire
XVII. j'ay divifé les verbes en
affirmatifs , & en négatifs , &
en ceux encor qui fignifient le
retour de l'action des uns & des
autres , & vous avertir que n'ayant
que trois nombres à employer à
l'expreffion de ces quatre fortes
de verbes , fi je veux garder l'ordre
des ternaires , je me fers d'un
mefme nombre pour fignifier les
X iiij
2:48 Extraordinaire
deux verbes du retour, avec cette
diférence, que je place le premier
accent d'augmentation fur le chi
fre qui marque le retour du verbe
négatif , afin de le diſtinguer de
fon oppofé.
Mais quoy que chaque verbe
affirmatif foit fufceptible d'un
négatif, & que tous deux lefoient
de leurs retours d'action , l'ufage
des Langues , qui eft auffi bizare
à cet égard qu'à celuy des dépendances
des noms primitifs, en accorde
à l'un,& n'en donne point à
l'autre.Toutesfois l'Ecriture, & la
Langue Univerſelle, dont laprincipale
regle eft de traiter également les
chofes égales , en uſe d'une autre
forte , & attribuë à chaque ver be
comme à chaque nom , tout ce qui
luy peut convenir fuivant la Na.
du Mercure Galant.
249
ture, la Raifon , & la Grammaire.
Ainfi 10 , fignifie eftre , ou
exifter, verbe principal & affirmatif
, 1012 , fignifie fon oppofé,
ou négatif. 1013 , & 1013 , figni
fient leurs retours d'action .
1014,fignifie paroistre. 1015 , fon
négatif eftre invifible . 1016 , &
1016 leurs tetours d'action .
1017, fignifie agir. 1018 , fon né
gatif, eftre fans action . 1019 , &
1019' , leurs retours, verbes qui
appartiennent au nom eftre.
1021 , fignifie fubfifter de foymesme.
1022 , fubfifter par le moyen
d'un autre, comme les accidens.
1024, eftre fimple. 1025 , eſtre
compofé.
1027, eftre immortel , durer.
1028 , eftre périffable , paffer, verbes
qui appartiennent à la fubftance.
250
Extraordinaire
1031. fignifie penetrer. 1034 , connoiftre.
1037,fçavoir. 1038 , ig sorer,
verbes qui appartiennent à l'efprit.
1041 , fignifie créer. 1042 , aneantir.
1044 , conferver. 1045 , délaiffer.
1047 , rendre immortel . 1048 , rendre
fujet à la mort, verbes qui appar
tiennent à Dieu & à fa puiffance.
1051 , commencer. 105 , finir.
1954 continuer. 1955 , ceffer. 1057 ,
achever. 1058 , laiſſer emparfait.
1061 , produire. 1064 ,faire . 1065,
défaire. 1066 , refaire, 1066′ rede.
faire , &c. verbes de travail, dont
Dieu a donné l'exemple à
P'Homme.
11 ,fignifie impofer. 1114 deecvoir.
1117 , tromper , &c. verbes
qui appartiennent aux Faux-
Dieux .
du Mercure Galant . 251 '
2011 , fignifie luire . 2014. briller.
2017 , resplandir, &c. verbes qui
appartiennent au Ciel , & aux
Aftres .
4641 , fignifie hennir. 4644 ,
poulainer. 4647, aller à cheval , &
4647' , penfer. 4661 , fignifie mugr.
4664, veſter, 4667, garder,
verbes fubalternes qui appartien
nent aux neuvaines du Cheval,
& du Taureau, & c.
J'avois eu d'abord en penſée de
joindre une cinquiéme forte de
verbes aux quatre précedens , &
c'eft celle qui marque l'action reciproque
, comme s'entre- aimer,
s'entre- détruire , & autres fembla.
bles ; mais ayant confideré qu'elle
s'étendoit fur tous les verbes tant
affirmatifs , que négatifs , & que
je m'engagerois dans un grand
L
252
Extraordinaire
employ de chifres , pour une façon
de parler , qui dans le fonds
eft fuperfluë , peu en ufage , &
en tout cas fuppleée par l'article
double l'un l'autre ; j'ay quitté ce
deffein , & j'ay mefme exclus abfolument
cette expreffion du
Dictionnaire , & en effet dire ils
s'aiment, ils fe détruifent , n'est- ce
pas autant que fi l'on difoit ils
S'entre- aiment , ils s'entre- détruifent;
neantmoins comme ces mots
font fujets à équivoque , puis
qu'on peut entendre par eux que
des Perfonnes s'aiment elles- mef
mes, fe détruifent elles - mefmes , auffibien
qu'elles s'aiment ou fe détruifent
les unes les autres ; il fera
à propos de les accompagner de
l'article double , & de l'exprimer
adverbialement fi l'on veut , c'eft
du Mercure Galant.
253
à dire , avec une barre deffus, afin
d'en rendre l'expreffion plus
courte .
La maniere de marquer les
noms verbaux , fubftantifs ouadjectifs
, fuit celle de marquer les
verbes , enferme leurs quatre chi.
fres , & y en ajoute un ; de forte
qu'elle en a cinq , comme je l'ay
avancé. Voicy des exemples des
fubftantifs , avec l'ordre que j'ob.
ferve dans la diftribution de leurs
neuvaines.
10411 , fignifie Createur , & la
creation active du Createur.
10412 , fignifie Creatrice , & la
creation active de la Creatrice.
10413 , --- 10414 , fignifie Crea
ture , & la creation paffive de la
Creature , relation directe . 10417 ,
254
Extraordinaire
fignifie la relation indirecte .
46411 , fignifie Henniffeur , &
henniſſement. 46412 , Henniſſeuſe,
& fon action. 46413 --- henniſſement
du Hongre.
Ileft bon d'obferver, premiement
, que ces verbes n'ont point
de noms qui marquent les circonftances
du temps de l'Inftrument
, & du lieu ; & de fçavoir
que s'ils en avoient , je mettrois
le nom du temps, dans la troifiéme
place du premier ternaire ; le
nom de l'Inftrument , dans la
mefme du deuxième ternaire ; &
le nom du lieu , dans la meſme
encor du dernier ternaire . Secon .
dement , que j'attribuë à chaque
nom doué de fexe , une expreffion
particuliere de fon action ,
ce que les autres Langues & les
ز
du Mercure Galant.
255
autres
Ecritures ne font pas, tant
celle - cy les furpaffe en exactitude
, & en délicateffe , auffi - bien
qu'en abondance ; & troifiémement
, qu'il en eft de la paffion
comme de l'action .
Voicy des exemples des adjectifs,
exprimez par les mefmes
chifres que les
fubftantifs verbaux.
J'ay dit dans le Projet que
ces adjectifs eftoient de deux
fortes ; trois du verbe actif, comme
nuifible , comptable ; & trois du
verbe paffif, comme faiſable, redoutable,
& aimable. A quoy il faut
ajoûter ceux du verbe meflé , ou
libre . Ainfi 10441 , fignifie qui peut
conferver, premier adjectif actif.
10442 , qui doit conferver, feconde.
10443 , qui mérite de conferver, troifieme
. 10444 , fignifie qui peut eftre
256
Extraordinaire
confervé , premier adjectif paffif.
10445 , qui doit eftre confervé, feconde.
10446 ,qui mérite d'eftre confervé,
troifiéme. 10447 , fignifie
qui fe peut conferver , premier adjectif
du verbe meflé. 10448, qui
fe doit conferver , feconde ; &
10449 , qui mérite de ſe conſerver,
troifiéme .
Noftre Langue n'exprime pas
beaucoup d'adjectifs de cette na
ture , par des mots fimples , mais
fa ftérilité ne me doit pas fervir
de loy . Je ne raporte que ce peu
d'exemples des noms verbaux ,
parce qu'il fuffit pour regler la
maniere d'exprimer les autres. Je
les ay gardez pour les grands
nombres , à caufe qu'ils font peu
fréquens , & je les ay mis apres
les- verbes , comme les verbes
du Mercure Galant. 257
apres les noms , fuivant l'ordre
de la Nature qui établit premierement
l'Eſtre , & puis le fait
agir , apres quoy on luy donne le
titre de fon action , & je paffe
des nombres de trois chifres , å
ceux de quatre ; & de ceux de
quatre , à ceux de cinq, avec liaifon
entre deux , & avec un égal
raport par tout. Ainfi 111 , fignifie
Faux- Dieux.. III , fignifie le
Pere des Dieux , & impofer , qui en
eft le propre , & , fignifie
Impofteur, & impofture..
461 , Signific Animal domestique,
4641 , Cheval & hennir , qui eft .
auffi fon propre ; & 46411 , henniffeur
& henniffement. Il en eft
de meſme de la fuite de tous les
autres noms , comme de celle de
ces deux - là .
Q. d'Octobre 1682.
Y
258 Extraordinaire
Il merefte , Monfieur , à vous
entretenir des diminutifs , & des
augmentatifs , dont aucun n'a
efté joint aux mots que j'ay raportez
, quoy que de leurs dépendances
, & de leurs variations directes
comme il a efté dit . La
raiſon de ce procedé , eft le défaut
que nous en avons dans
noftre Langue , n'y ayant pref
que dans tous ces mots que Cheval
, à qui elle donne un diminu .
tif, qui eft Bidet. Dientelet , pour
exprimer. Petit. Dieu , n'y eftant
pas trop en ufage. Sçachez neantmoins
, qu'il n'y a pas un feul
nom fubftantif ou adjectif, pas
un de leurs adverbes , ny mefme
un feul verbe , à qui je n'attribuë
ces degrez de diminution &
d'augmentation : parce u'il s'y
du Mercure Galant.
259
a aucun de ces mots que je n'en
trouve également fufceptible.
En quoy je fournis abondamment
à la perfection, & à la déli
careffe de l'Ecriture & de la Langue
Univerſelle ; & la grande étenduë
de ces degrez que je pouf
fe plus loin que je n'avois réfolu
par ma derniere Lettre , puis que
je ne les y attachois qu'aux noms
fubftantifs , eft encor une des
caufes qui m'a fait diférer d'en
parler , jugeant qu'il eftoit de
l'ordre d'exprimer le principal
avant l'acceffoire. Vous verrez
bien- toft , Monfieur , la maniere
dont je les marque tous .
Y ij
260 Extraordinaire
SECONDE & III.
Partie.
McE voicy parvenu à la fe
conde & à la troifiéme
Partie du Dictionnaire Univerfel,
fuivant la Methode commune ,
dont l'une a la barre deffous , &
exprime les nombres qui demeu
rent en nature ; & dont l'autre
l'a deffus , & marquent les noms
des lieux & des perfonnes, les par
ties invariables du difcours , & les
Proverbes. Il feroit de l'ordre
que j'en donnaffe icy le détail ;
mais comme je n'y pourrois fatisfaire,
fans aller au delà des bornes
quej'ay preſcrites à mes Lettres ,
ainfi que vous , Monfieur, à vos
du Mercure Galant. 261
Mercures , j'aime mieux fauter
par deffus, que de m'étendre juf
qu'à l'importunité , fauf à y revenir
par une Lettre de fupplé
ment , dans un autre Extraordinaire
. Perfuadé donc que vous
ne def.approuverez pas cette
conduite , puis qu'elle s'accommode
à la voftre & à vos intentions
, je vais paffer au Traité qui
doit fuivre ces deux Parties , &
auquel la première a le principal
intéreſt.
Maniere d'exprimer les varia
tions des mots de ce Dictionnaire.
CE
E Traité ne regarde que les
expreffions qui ont une enfeigne
, entre leurs chiffres primi262
Extraordinaire
tifs , & leurs auxiliaires , parce
qu'il n'y a qu'elles qui foient fu
jettes à variation ; d'où vous
voyez , Monfieur , qu'il ne s'agit
que de ce qui fe décline, & de ce
qui fe conjugue .
J'ay dit dans ma derniere Lettre
, que cette enfeigne eftoit une
apostrophe, ou une divifion ; Lapremiere
, quand il n'y avoit qu'un
chiffre auxiliaire ; & l'autre lors
qu'il y en avoit davantage; & une
des raifons de cette diférence , eft
que l'apostrophe fuffit pour la féparation
d'un chiffre , & que la
divifion , qui eft plus remarquable,
m'a paru plus propre à la féparation
de plufieurs .
Je vais commencer par l'ex .
preffion de la déclinaifon , en fuivant
l'ordre de Grammaire,
du Mercure Galant. 263
J'ay affez parlé des chiffres primitifs
, il ne s'agit plus que des
auxiliaires ; & voicy le premier
employ queje leur donne.
Les fix premiers de ces chiffres,
eftant mis feuls apres l'apoftrophe,
marquent les cas de tout ce
qui fe décline. 1, eft le figne du
nominatif, ou du vocatif. 2, celuy
du génitif, 3 , du datif. 4, de l'accufatif.
5, du cas libre. & 6, de
l'ablatif.
Ces expreffions marquent les
cas du nombre pluriel , auffi bien
que ceux du fingulier , mais pour
diftinguer les uns des autres , j'a
joûte deux points fur les expreffions
du pluriel. Ainfi 1 , qui fignifie
dans le Dictionnaire l'article
définy & maſculin le , s'exprime
dans tous ces cas , & dans les deux
1
264
Extraordinaire
nombres, de la maniere qui fuit .
I'I Signifie cet article au nominatif
du nombre fingulier, ou les
ou bien au vocatif ou o.
1'2 Le fign. au genitif, ou de,
du, del .
1'3 Le fign. au datif, ou a, an, al' .
1'4 Le fign. à l'accufatif, ou le
I's Le fign. au cas libre, oule,
de, du , del' , a, au, al.
Et 1'6 le fign. à l'ablatif, ou de,
du, del.
'ii Le fign . au nominatif plu
riel, ou les ; ou bien au vocatif,
ou 0.
IT Le fign . ou genitif, ou des.
3 Le fign . au datif, ou aux, &c .
Voila le modelle de la déclinaifon
des autres articles, de tous
les pronoms , & de toutes fortes
de noms , fubftantifs , adjectifs ,
nominaux,
da Mercure Galant. 265
nominaux, verbaux , mafculins ,
feminins, ou de genre libre .
J'ay declaré dans mes Lettres
precedentes , les raifons qui me
faifoient exclure le duel , joindre
le vocatif au nominatif, & établir
un nouveau cas . Il feroit inutile
de les repéter.
Je n'exprime le genre d'aucun
nom fubftantif , par les chiffres
auxiliaires ; parce que fi c'eft un
nom qui fignifie quelque fexe , il
le fait affez connoistre par le dernier
de ſes chiffres primitifs, fuivant
l'ordre que je garde dans le
Dictionnaire , où vous avez pû
obferver que dans le partage ordinaire
des neuvaines en Ternaires
, chaque premiere partie des
Ternaires contient un nom mafculin
; chaque feconde un femi-
Q. d'Octobre 1682. Ꮓ
266 Extraordinaire
pin ; & chaque troifiéme un nom
de genre libre. Il eft vray que cet
ordre ceffe , quand les Ternaires
font remplis d'expreffions , qui
n'ont point de fexe, d'autant que
tout y eft alors de genre libre ,
mais il importe peu , dans le fonds
que l'Interprete fçache de quel
genre eft un nom , quand il n'en
fçait pas la fignification ; & il eſt
affuré que dés qu'il la fçait , il en
connoift auffi le genre, puis qu'il
eft marqué par la nature , comme
je l'ay dit ailleurs.
Si l'employ des fix premiers
chiffres auxiliaires fimples , eft
facile à reconnoiftre & par euxmémes
, & par l'apostrophe , il
n'en eft pas ainfi de celuy des trois
autres chiffres fimples & du zero ,
parce qu'ils ne paroiffent point
du
Mercure Galant. 267
feuls dans cette écriture , mais la
raiſon de ce procedé que cache
un myftere , ne s'expliquera que
dans une autre Lettre.
Quant à la divifion , ou barre ,
& aux nombres de deux chiffres
qui l'accompagnent ; fi le zero
en eft un, & qu'il précede, il fert
à exprimer les fubftantifs de qualité,
qui dérivent des noms abfolus
, & fi ce font deux autres chiffres
, ils en marquent les adjectifs
avec leurs adverbes. Ainfi 104,
& 10411, qui fignifient Dieu &
Createur, dans le Dictionnaire ; &
que la Grammaire exprime au
nominatif par 104' ; & par
10411'1. ont leurs dépendances
marquées de la forte.
赟
194-01 Signifie Divinité, qualité
quiappartient à Dieu .
*
Zij
268 Extraordinaire
104-11 Sign . Divin , fon adjectif.
Et 104-17 Sign. divinement ſon
adverbe.
10411-01 Sign. Creation, qualité
ou action du Createur.
10411-11 L'adjectif verbal qui`
peut créer.x
Et 10411-17 L'adverbe de cet
adjectif.
Il n'en eft pas de mefme des.
genres des adjectifs , comme de
ceux des fubftantifs ; la nature ne
les diftingue pas , c'eſt l'office de
la Grammaire. J'en marque auffi
la diftinction par les chiffres auxiliaires
, & le premier des deux eft
employé à cet ufage , comme le
dernier à exprimer les cas . Ainfi ,
104 11 Signifie l'adjectif fimple
ou pofitif divin au mafc. 104-21 .
le fign . au feminin, ou divinc.
du Mercure Galant. 269
Le fign. au genre libre, 104-31
ou divin.
ì
De plus 104-41 fign . l'adjectif
comparatif plusdivin , au mafcu
lin. 104-51 le fign. au feminin , o■
plus divine.
104-61 Le fign. au genre libre ,
ou plus divin.
Et 104-71 fign. l'adjectif ſuperlatifle
plus divin, au mafculin .
104-81 le fign. au feminin ou la
plus divine. Et 104-91 le fign . au
genre libre, ou le plus divin .
Je diftribue ces adjectifs de
trois en trois, parce que j'obferve
le mefme ordre dans le partage
des chiffres auxiliaires , que dans
celuy des chiffres primitifs, attribuant
le genre mafculin à chaque
premiere partie de leurs Ternaires,
le feminin à chaque feconde,
Z iij
270 Extraordinaire
& le genre libre à chaque troifiéme
, comme on le voit pratiqué
dans cet exemple.
Outre ces adjectifs de compa-.
raifon , que j'appelle d'élevation,
j'en exprime encore d'autres que
j'ay nommez d'égalité & d'abaiffement,
dans ma derniere Lettre ,
afin que rien ne manque à cette
écriture, pour la délicateffe non
plus que pour l'abondance .Je les
diftingue des précedens , par un
renvoy que je mets fous leur enfeigne
. Ainfi 104A11 fignifie l'adjectif
d'égalité autant divin, auffi
divin. 104441 fign. le comparatif
d'abaiffement , moins divin . Et
104471 fign . le ſuperlatifd'abaiſfement,
le moins divin.
Vous jugez bien , Monfieur,
que ces adjectifs ont leurs trois
du Mercure Galant. 271
genres diftincts comme les autres
; qu'ils font tous au nominatif
fingulier , ou au vocatif, auffi
bien que les fubftantifs de qualité
qui les précedent , puis que leur
chiffre auxiliaire eft un 1 , & qu'il
n'y a qu'à changer cet 1 , en 2,
pour les mettre au genitif , ou en
3 , pour les metre au datif , ou en
4, pour les mettre à l'accufatif, &
ainfi des autres cas , fuivant le
modelle de la déclinaiſon .
Vous jugez bien auffi que tous
ces adjectifs forment leurs adverbes
par la fubftitution d'un 7,
en la place de leur 1 , final , comme
104-11 divin , a formé 104-17
divinement , fans qu'il foit befoin
que j'enrapporte d'autres exemples.
La réfolution que j'ay prife de
Z iiij
272
Extraordinaire
traiter en adjectif , les pronoms
perfonnels , à l'imitation des autres
pronoms, m'en fait marquer
à leur maniere , les genres diftincts.
Ainfi 1-11 fignifie je au
mafculin ; 1-21 le fignifie au fe.
minin , & 1-31 le fignifie au genre
hibre. 2-11 fignifie Tu au mafculin.
2-21 le fignifie au feminin . Et 2-31
le fignifie au genre libre , &c .
11-11 fignifie mon ou le mien au
maſculin ; 11-21 , ma oɑ la mienne
au feminin. Et 11-31 , mon ou le
mien , au genre libre 97-11
fignifie nul , & c. 97-01 , nullité ,
97 · 17 nullement.
-
Quant aux articles , il n'en eft
pas de même que des noms & que
des pronoms , parce que j'attribue
leurs genres à leurs chiffres
primitifs , & non pas à leurs audu
Mercure
Galant. 273
xiliaires. 1'1 fignifie le au mafculin
; 2'1 fignifie la au feminin ; &
3'1 fignifie le au genre libre. L'a.
bréviation, comme je l'ay dit, eft
la cauſe de cette ufage , que j'obſerve
auffi par la mefme raiſon , à
l'égard des deux autres articles .
On pourra pourtant fe paffer
d'articles dans cette écriture , fi
on le veut,au moins des deux premiers
, parce qu'on ne les em.
ploye que pour marquer les cas,
dans les langues qui ne varient
point la terminaifon de leurs
nominatifs , qui n'arrive pasicy,
où chaque nom a tous fes cas
diférens, & où l'on peut préfumer
que tous les cas ainfi diverſement
marquez , font les articles mef.
l'on met à la fin du nom ;
mes que
au lieu de les placer devant , à
274
Extraordinaire.
l'imitation de la Langue Hébraïque
, de la noftre , & de fes
voifines , & dont on change, pour
ainfi dire, les chiffres primitifs en
auxiliaires. Il fera pourtant libre
de s'en fervir, & fi on le fait , ce
fera pour plus d'emphaſe.
La conjugaifon fuit la déclinaifon,
& j'employe les nombres de
deux chiffres qui finiffent par un
zero , à marquer le temps préfent
de l'infinitif de chaque forte de
verbe. Ainfi 10. fignifie celuy du
verbe actif au mafculin ; 20, le
fignifie au feminin ; 30 , au genre
libre. 49 , fignifie celuy du verbe
paffif au mafculin ; 50 , au feminin
, 60, au genre libre , & 70 , 80,
& 90 , fignifie celuy du verbe
mcflé , neutre ou libre , aux trois
genres .
du Mercure Galant. 275
Je donne de la forte des genres
aux verbes , à la maniere de
l'Hébreu , pour une plus grande
perfection de l'expreffion , mais
fi je marque le temps préfent de
leurs infinitifs , par ces nombres
de deux chiffres , qui me reftoient
à employer , j'exprime tous les
autres temps , par les nombres de
trois avec une divifion ou barre
courbe, afin qu'y ayant une double
diftinction entre le gros des
verbes , & les noms qui font
compofez, comme eux, de quatre
chiffres primitifs , on les démêle
avec plus de facilité & de
pritude.
prom-
Par la meſme raiſon j'employe
une autre forte de divifion , qui
eſt une barre ou ligne circonflexe , à
l'expreffion des verbes imperfon276
Extraordinaire
nels ; & pour les diftinguer encore
mieux des autres verbes , je
Lur donne quatre chiffres auxiliaires,
ce que je fais en doublant
le chiffre du milieu des verbes ,
d'où ces imperfonnels dérivent,
comme on verra bien - toft.
Voicy la difpofition des trois
chiffres auxiliaires pour le modelle
de la conjugaifon du verbe
actif, au genre maſculin. 10 , ou
bien 110 , eft le figne du temps
préfent de l'infinitif actif. 120,
celuy du temps futur. 130, celuy
du temps paffé. 149 , 150 , & 169 ,
ceux des trois gérondifs, & 170,
180 , & 190 , ceux des trois fupins.
101 Signifie la premiere Perfonne
du temps préſent de l'indicatif.
102 Signifie la feconde. 103 la
du Mercure Galant.
277
troifiéme. Et 1003 l'imperfonnel
de ce verbe , dans ce mode &
dans ce
temps.
104 , 105 & 106, Signifient les
trois Perfonnes du futur ; & 1006
leur imperfonnel
.
107,108 , & 109 , les trois Per--
fonnes du pallé parfait définy ; &
1009 l'imperfonnel . 111 , 112, &
113 , celles du paffé imparfait , &
1113 , l'imperfonnel . 114 , 115, 116,
& 1116 , celles du paffé parfait indefiny,
& l'imperfonnel. Et 117,
118 , 119 , & 1119 , celles du paffé
parfait & plus que parfait, & l'imperfonnel.
་
122 Signifie la feconde Perfon.
ne du temps préfent de l'impératif.
123 la troifiéme. Er l'im
1283
perſonnel. 124 , 125, 126, & 1226,
278
Extraordinaire
les trois Perfonnes du futur , &
l'imperfonnel .
131 , juſqu'à 139 , fignifient les
Perfonnes & les imperfonnelles
des trois temps de l'optatif.
141 , & 151 , & leurs fuites , fignifient
de mefme les perfonnes &
les imperfonnels des fix temps du
fubjunctif.
161 , & fa fuite, demeurent fans
employ , mais 171 , jufqu'à 176 ,
expriment les fix cas du participe
du temps prefent , toûjours au
genre mafculin , 181 fignifie de
même ceux du participe futur; &
191, ceux du participe paffé. De
tous les adjectifs , il n'y a que
ceux - là, dont je ne reduife point
les degrez de comparaison aux
mots fimples , mais il faut bien
qu'il y ait de la diverfité dans
du Mercure Galant.
279
les expreffions, & que les particules
qui marquent ces dégrez,
ne foient pas tout- à - fait inutiles
dans cette écriture.
Quant aux futurs Grecs , dont
j'ay approuvé l'ufage , je les
exprime par le premier accent
d'augmentation ; avec cette diférence
que je le mets ailleurs
fur les chiffres primitifs , & icy
feulement fur les auxiliaires. Ainfi
eftant placé fur le premier auxiliaire
du futur ordinaire , il en
marque le futur prochain ; &
eftant mis fur le ſecond , il en exprime
le futur éloigné . Et je
réunis de la forte , au temps avenir,
les particules, teft & tard, qui
conviennent fi naturellement à
cette partie du verbe .
Pour le pluriel de tous les ver280
Extraordinaire
bes , je l'exprime comme celuy
des noms , par l'addition de deux
points fur leur dernier chiffre auxiliaire.
201, & fes fuivans, fignifient les
variations du verbe actif au genre
feminin , & 301 & les fiens ,
celles du mefme verbe au genre
libre.
401 , 501, & 601 , fignifient auffi
de mefme les variations du verbe
paffif, en fes trois. genres ; & 701,
801, & 901 , celles du verbe libre,
dans les trois fiens .
Il feroit inutile que je marquaffe
ces variations par le détail . Celles
que j'ay exprimées leurs fervent
de regle & de guide . Cette
conjugaifon eft ample & fans
embarras , & contient neuf verbes,
qu'on peut dire n'eftre qu'un
du Mercure Galant. 281
feul , & fi je n'obſerve pas dans
la difpofition de leurs modes &
de leurs temps , ce que j'en ay
propofé dans ma derniere Lettre,
c'est parce qu'il eft refervé pour
l'autre Méthode.
Il me reste à donner l'expreffion
de la variation directe que
j'étens également fur ce qui fe
décline , & fur ce qui fe conjugue
, & mêmes fur les adverbes des
adjectifs , C'eft celle des dégrez
de diminution & d'augmentation.
Un point, ou deux , dont j'accompagne
leurs enfeignes , en font
toute la façon . Un feul , fous ces
enfeignes , marque les premiers
diminutifs , & deux , expriment
les fecondes. Un feul , deffus ,
fignifie les premiers augmenta
Q. d'Octobre 1682. A a
282 Extraordinaire
tifs ; & deux , les deuxièmes . Ainfi
111 , fignifiant Dieu fabuleux , ou
faux Dieu , dans le Dictionnaire ;
& ' , le fignifiant dans la
Grammaire .
1111 Exprime petit Dieu ; &
III I, tret-petit Dieu .
111 ; Marque grand Dieu ; &
111 1 , tres -grand Dieu.
111 11 Signifie peu divin ; &
III II, tres-peu divin .
III 11 Signifie fort divin ; &
II 11 , tres -divin.
III 17 peu divinement
,
'd'une manicre
peu
divine.
ou
111 O1 petite divinité, &c.
1111 10 impoferpeu , & 1111 10
impofer tres-peu.
1111 10 impofer beaucoup
1111 10 impofor extrémement.
111111 petit Impofteur, &c .
&
du Mercure Galant.
283
11111 o petite imposture, &c.
L'ufage de ces dégrez accroift
confidérablement l'abondance
des mots fimples , & contribuë
meſme à la délicateffe de la langue
, par la diftinction quelle apporte
à ces fortes d'expreffions ,
tres- divin, & le plus divin ; trespeu
divin, & le moins divin , que
quelques langues confondent
dans leurs fuperlatifs . Il fera pour
tant libre de s'en fervir, ou de les
laiffer , comme je l'ay remontré
ailleurs. Je rapporte toûjours les
chofes de deux manieres , afin
d'en donner le choix aux Nations.
Leur gouft diférent fait
que les unes aiment les mots fimples
& les expreffions abregées ;
& que les autres fe plaifent aux
phrafes & aux expreffions eten.
A a j
284
Extraordinaire
duës . Elles trouveront icy dequoy
fe contenter toutes.
Voila , Monfieur , l'expofition
de la premiere Ecriture , que je
crois propre à eftre renduë Univerfelle
, les deux parties qui y
manquent, n'empefchent pas que
vous ne puiffiez juger de fon mérite.
Mais afin de vous en faire
connoiſtre la grace , & de tracer
en mefme temps un modelle à
ceux qui voudront s'exercer dans
fa compofition , je vais vous donner
une petite fuite de fes cara-
&tes. La voicy,
19 35 10511-05 , 104′1 1041A116
34 2014, 18 3'4 251'4.
Ces dix caracteres expriment
mot à mot ce début du Texte
facré, dans le commencement Dien
créa le Ciel & la Terre ; & ont
du Mercure Galant. 285
tous les avantages que je leur
attribuë, par ma Lettre de voftre
quatorziéme Extraordinaire ;
mais la longueur que j'ay donnée
à celle- cy malgré fon retranchement
, n'ayant pû eftre plus cour.
te, pour eftre intelligible , ne me
permet pas d'entrer préfentement
dans cette preuve, non plus
que dans le détail de l'explica
tion de ce Théme. Il eft temps
que les chofes utiles faffent place
aux divertiffantes , & que je me
dife à mon ordinaire,
MONSIEUR ,
Voftre tres- humble, & tresaffectionné
Serviteur,
DE VIENNE- PLANCY .
286 Extraordinaire
252-2225252525255
SUPLEMENT
A LA LETTRE PRECEDENTE.
AFan-Cleranton le 12. de Nov. 1682 .
L
A remarque, Monfieur, que
je viens de faire , qu'il y a
dans vos Extraordinaires , des
Lettres une fois plus longues que
celle que je vous ay écrite le huit
de ce mois , m'infpire le deffein
de l'augmenter par la jonction
de celle- cy, afin d'achever fans
remife , ce qui regarde l'entiere
expofition de ma premiere Ecri
ture Univerfelle , & d'empefcher
que la longue attente de voir ce
qui y manque, ne faffe de la peine
du Mercure Galant. 287
aux Curieux . Perfuadé donc que
vous ne defagrérez pas ce procedé
, puis qu'il eft fondé en exemple
& en raiſon ; je vais vous don
ner ce Suplément , avec le plus
d'abréviation qu'il me fera poffible.
SECONDE PARTIE
du Dictionnaire Univerfel,
fuivant la Méthode commune.
AP
Pres avoir expliqué , comme
j'employe les nombres
à l'expreffion des mots principaux
des langues ; il eft bien jufte
de rapporter comme je les exprime
eux- meſmes , lors qu'ils ne
288 Extraordinaire
fignifient rien d'étranger . On a
fouvent befoin d'eux en cet état
pour l'abréviation de l'Ecriture ;
& il n'y auroit pas de raifon de les
exprimer par d'autres figures que
par celles qui leur font propres.
Eftant donc obligé de les laiffer
en cette poffeffion , je me fers
d'un trait que je mets fous eux ,
pour marquer quand ils la gardent
, & l'employ de ce trait eft
affez conforme à noftre ufage ,
comme j'ay dit ailleurs.
que
Ces nombres font de deux fortes.
Les uns qu'on nomme Cardinaux
, tels font un , deux,
trois, quatre, cing , & c . Et les autres
qu'on appelle Ordinaux , tels
que font premier, fecond, troifiéme,
& c.
Les nombres Cardinaux font
prefque
du Mercure Galant. 289
1
prefque tous indéclinables ; &
leur fuffit en ce cas , d'avoir le
trait ou l'enſeigne fous eux ; mais
à l'égard de ceux qui fe déclinent
il leur faut encore ajoûter l'enfeigne
qui s'infere entre les chiffres
primitifs & les auxiliaires. Ainfi
1 , avec le trait fous luy fignific
un. 2 , de mefme fignifie deux . 3,
trois ; & ainfi des autres. Mais
pour exprimer un ou unique, nom
adjectif, fa qualité unité ; & fes
adverbes uniquement & une fois.
Double , duplicité , doublement&
deux fois . Triple , triplicité , triplement
& trois fois, & c. Il faut
ajoûter l'enfeigne qui s'infere au
trait qui fe met deffous , & join.
dre des chiffres auxiliaires à la
fuite de cette enfeigne , pour
marquer les variations directes
Q.d'Octobre 1682. Bb
290
Extraordinaire
& les indirectes , dont ces mots
numeraux font fufceptibles , ce
qui fe fait de la maniere generale
que j'ay rapportée dans ma Lettre
précedente.
Quant aux nombres Ordinaux,
ils ne font jamais indéclinables.
Ils ont les mefmes dépendances
que les Cardinaux. Premier, non
fubftantif ou adjectif, a à ſa ſuite
primauté,premierement, &lapremiere
fois. Second ou deuxième , a de
mefme fecondement, la fecondefois.
Deuxièmement , la deuxième fois.
Il en eft ainfi de la troifiéme & de
tous les autres. Et je marquetou.
tes les dépendances , comme celles
des nombres Cardinaux.
dode
Ce que ces adjectifs numeraux
ont de diférend des autres , c'eſt
chacun a deux adverbes , au que
du Mercure Galant. 291
2
lieu que les autres n'en ont qu'un,
Divin n'a que divinement , mais
deux a doublement & deux fois ;
& deuxième a deuxièmement
& la deuxième fois. Et tous les
autres nombres Cardinaux & Or.
dinaux font doüez de la meſ
me fécondité . J'exprime le premier
de leurs adverbes par un 7,
final , comme celuy des adjectifs
ordinaires , & le deuxième par un
8, auffi final, fans que cet employ
caufe d'équivoque dans cette
Ecriture .
Ces noms numeraux ont auffi
des verbes qui leurs appartiennent,
commeunir, doubler, tripler,
& .primer,feconder, &c. Ces verbes
fe marquent avec l'enſeigne
courbe , qui s'infere comme tous
les autres , mais il n'en eft pas
Bb ij
292
Extraordinaire
le
ainfi de leurs verbes oppofez ou
négatifs , de ceux de leur retour
d'action , & des noms qu ·
dérivent , ou des uns ou des autres,
ou mefme des verbes affirmatifs.
Je n'ay formé précedem
ment les verbes négatifs , & ceux
du retour d'action , que par
changement de leur dernier
chiffre primitif , en un autre
chiffre , & les noms qui leurs
appartiennent à tous , que par
l'addition d'un chiffre auffi primitif
à ceux qui marquent leurs
verbes . Ainfi de 1441 , qui figni.
fie créer, j'ay fait 1442 , qui fignifie
aneantir. 1443 , qui fignific recréer,
c. 14411 , qui fignifie Createur.
14412 qui fignifieCreatrice.14414 ,
qui fignifie Creature , &c. voila
mon ufage. Mais je ne puis icy
du Mercure Galant. 293
rien changer ny ajoûter , fans
détruire la nature des nombres.
1-10, fignifira bien unir. Mais
210, ne peut pás fignifier fon
verbe négatif des- unir, ny 3-10,
fon verbe de retour d'action ,
réunir, &c. parce que l'un fignifie
doubler, & l'autre tripler. Ainfi je
fuis obligé d'avoir recours à une
autre Méthode , pour marquer
les dépendances & les oppofitions
du verbe unir, comme auffi
pour exprimer celles du verbe
doubler, qui font de donbler, redoubler,
rededoubler, &c. & toutes les
fortes d'expreffions qui dérivent
de ces verbes, & de leurs femblables.
Cette méthode eft d'empef
cher qu'elles ne confiftent dans
le changement des chiffres pri-
B b iij
294
Extraordinaire
mitifs , mais feulement dans celuy
des chiffres auxiliaires. C'est à
la verité un retranchement pour
le Dictionnaire Univerfel , tou
tesfois il eft de fi petite conféquence
, qu'il n'y a pas lieu d'en
former une grande plainte. Voicy
donc à quoy cette Méthode
me réduit.
Premierement , c'eft d'employer
tout autant de chiffres
auxiliaires , pour ces expreffions
que j'ay employé de chiffres primitifs
pour celles du gros des
verbes , & pour celles de leurs
noms dérivez , j'entens quatre
auxiliaires pour les verbes , &
cinq pour leurs noms ; ce quiva
bien au delà de mes premieres
intentions. Secondement , c'eſt
de difpofer ces chiffres auxiliai
du Mercure Galant. 295 .
res pour marquer ces noms dérivez
de la meſme maniere que
j'ay difpofé les chiffres primitifs,
pour fignifier les principaux noms
des eftres, leurs fubftantifs de
qua
lité & leurs adjectifs . Et troifiémement
, c'eft de mettre les
mefmes fignes de féparation entre
ces chiffres que dans les au
tres expreffions , quoy que les
auxiliaires y foient en beaucoup
plus grand nombre , afin de ne
pas charger cette Ecriture de
trop d'enfeignes . Les exemples
que voicy acheveront d'éclaircir
cette pratique ; Vous y fuppo
ferez , Monfieur , l'enfeigne quiz
doit eftre fous eux outre l'inferée
; & vous fçaurez qne je l'étens
fous les auxiliaires pour la
rendre plus remarquable
; & que
Bb iiij
296 Extraordinaire
fi je ne l'exprime pas icy , c'eft
pour épargner de la peine à vôtre
Imprimeur.
1'10001 , fignifie Uniffeur.
1'10002 , uniffeufe.
1-10101 union. 1-10н , le pre.
mier adjectif du verbe actif unir.
1-10211 le deuxième adjectif.
1-1031 le troifiéme, &c.
1-2010 fignifie def-unir . 1'20001 ,
fignific def-uniffeur. 1'20002 def
uniffeufe.1-20101 ,def- union.1-20111 ,
le premier adjectif actifdu verbe
def- unir. 1-20411 , le premier adjectif
paffif.
1-20711 le premier adjectif du
verbe meflé, & c .
1-3010 fignifie réünir. 1-3010
redef-unir, &c.
Čes exemples fuffisent pour
apprendre à marquer tous les audu
Mercure Galant. 297
tres verbes , & tous les autres
noms de cette nature .
Vous direz peut- eftre , Monfieur
, que comme ces verbes
numeraux font rares, & par conféquent
les noms qui en dépendent
, il auroit mieux valu les
exprimer avec moins de rapport
à leurs fources ou racines , que
d'en faire une exception ; & je
fuis bien de cet avis. Les exceptions
caufent la peine & l'embarras
des Langues , & ne font
d'ordinaire des effets de caque
price. Ileft vray que celle - là en
eft un de neceffité , & qu'elle
porte fon excuſe avec elle ; mais
on peut encor la retrancher fi
l'on veut. On n'a pour cela qu'à
mettre les verbes unir , dés - unir,
réunir , à la fuite des verbes join-
X
298
Extraordinaire
>
dre, disjoindre, ou divifer rejoindre.
Les verbes doubler, tripler & leurs
ſemblables , à la fuite des verbes
augmenter , ajoûter. Les verbes de
doubler, de tripler, & autres négatifs
, à la fuite des verbes dimi.
nuer , Soustraire. Et traiter de la
mefme maniere tous les noms
qui en dérivent. On laiffera par
ce moyen au Dictionnaire ces
mots qui font de fa jurifdiction ;
& on demeurera dans les bornes
des regles generales , dont l'Ecriture
& la Langue Univerſelle
demande qu'on ne s'écarte point.
Neantmoins j'ay bien voulu rap.
porter la mefme chofe, de deux
façons, pour en donner le choix,
comme j'ay accoûtumé de faire.
Ce qui me refte à ajoûter, c'eft
que pour diftinguer les expreſ
du Mercure Galant. 299
fions des nombres ordinaires de
celles des Cardinaux , dont les
les chiffres primitifs & les auxiliaires
n'ont point de diférences,
je varie l'enfeigne que je mets
fous eux ; je donne une barre ou
ligne droite aux nombres Cardinaux
, & une courbe aux Ordinaux
, & l'empefche par cette
diverfité , qu'on ne les prenne
les uns pour les autres . Et voila
tout ce qui les regarde.
DERNIERE PARTIE
de ce Dictionnaire Univerſel.
CE
Ette Partie qui contient en .
tre -autres mots , les noms
propres des Lieux & des Perfon300
Extraordinaire
nes , féparément d'avec les noms
des Eftres , eft l'effet d'une penfée
nouvelle. On voit par le Projet
que j'enferme les premiers de ces
noms , je veux dire , ceux des Lieux,
dans la vingt-fixiéme fection ; &
ceux des Perfonnes , dans le dixiéme
Chapitres mais ayant reconnu
que leur détail alloit bien au delà
des bornes des autres expreffions,
& qu'il eftoit de l'ordre de les
joindre , veu le rapport qu'ils ont
enfemble , je les ay tirez de leurs.
premieres places pour les répandre
par tous les nombres , avec
un figne qui les diftingue . Et d'ailleurs
, afin de ne pas laiffer vuide
la vingt- fixiémé fection , j'y mets
les noms communs à l'Eau & à la
Terre , comme ceuxde Marets, de
fondriere , de ravine , de bourbier,
du Mercure Galant.
301
&c. Et ceux d'Empire , de Royaume
, de République , de Souveraineté,
de Pais , de Province , de Contrée,
de Ville &c. au lieu de ceux d'Europe
, de France , de Bourgogne , de
Seine , & autres Geographiques
dont je la rempliffois. Et quant
au dixième Chapitre , il eft vray
que j'en laiffe vuide la fection
100 , mais je remplis les autres
des noms d'Eftre , de fubftance,
d'efprit, &c. comme vous avez
veu .
Je ne penfe pas , Monfieur, que
vous def- aprouviez ces petits
changemens. Unir les noms des
Lieux avec ceux des Hommes,
& des Femmes , c'eft fuivre l'ordre
de la Nature , qui lie d'une
fi forte inclination les Perfonnes
à leurs Païs , & les mettre à part.
302
Extraordinaire
C'eft fuivre auffi l'ordre le plus
general des Langues , qui font
prefque toutes un Dictionnaire
particulier de ces mots , princi .
palement des Geografiques, parce
qu'elles laiffent à l'Hiftoire le
foin de faire mention des autres.
Quoy que les noms des Perfonnes
ayent efté avant les noms
propres des Lieux , puis que ce
font les Perfonnes qui les ont
nommez , je commenceray par
les Lieux , à caufe qu'ils contiennent
les Perfonnes , & je placeray
les uns & les autres , avant les parties
invariables du diſcours , d'autant
qu'ils font fujets à variation
comme les mots qui précedent ,
& qu'ils ont comme eux , une
enfeigne inferée entre leurs chifres.
Celle qu'ils ont deffus , oudu
Mercure Galant.
303
tre cette inferée , eft ce qui mec
de la diférence entre leurs expref
fions , & celles de la premiere partie
de ce Dictionnaire , fans qouy
il n'y en auroit point. Je la fupole
donc encor , pour ne pas embaraffer
voftre Imprimeur.
Ainfi 1 , fignifie l'Afie , avec fes
dépendances , Afiatique , Afiati
quement.-- 2 , fignifie l'Europe, avec
les fiennes. 3 , l'Afrique de mefme.
4, l'Amérique . 5 , la Terre Auftrale,
quoy qu'on n'y diftingue rien
encor , l'Hiftoire des Sévarainbes
n'aboutiffant ce me femble,
qu'à donner l'idée d'une Religion
, & d'un Govuernement aſſez
plaufibles.
11 , Signifie la Chine , premier
Royaume de l'Afie , Chinois, Chinoife
, &c. 12 , la Tartarie. 13, leJa.
304
Extraordinaire
pon. 14, l'Inde Orientale, &c.
111 , fignifie Canton , premiere
Province Méridionale de la
Chine. 112, Quamfi, feconde Province.
113. Tunean , troifiéme Province
& c. jufqu'à neuf.
1111 , fignifie Canton , premiere
Ville de la Province de Canton;
l'une s'appelle comme l'autre.
1112 , la feconde Ville de cette
Province. 1113 , la troifiéme Ville,
&c. jufqu'à neuf encor.
11001 , fignifie Fohy , premier
Roy de la Chine. 11002 Xinnung,
deuxième Roy du mefme Etat.
hoo3 , Hoang , troifiéme Roy , &c.
jufqu'à cent dix Roys .
11111 , fignifie une Perfonne celébre
par la valeur , de la Ville
de Canton . 11112 , une autre celébre,
par la fageffe de la mefme
du Mercure Galant.
305
Ville. 11113 , une autre celebre par
les Sciences , & ainfi des autres
qualitez , fuivant le Projet.
11121 , fignifie une Perſonne celébre,
par la valeur , de la feconde
Ville de la Province de Canton .
N131 , une autre de la troifiéme
Ville. 11141 , une autre de la quatriéme
Ville , & ainfi du reſte .
· Comme la Chine a neuf Provinces
Méridionales , la neuvaine
des nombres de trois chifres fuffic
pour les exprimer , mais comme
elle en a encore fix Septentrionales
, il faut avoir recours au premier
accent d'augmentation
pour en former de nouvelles expreffions
, & le placer fur le chifre
qui marque la Province , afin
qu'on voye fur qui doit tomber
fon effet.
Q. d'Octobre 1682. Cc
306
Extraordinairé
Ainfi 1 ,fignifie Honam, premiere
Province Septentrionale
de la Chine. 111'1 , fignifie Caifum.
premiere Ville de cette Province,
& c.
Voicy un autre exemple qui
vous regarde.
2 , fignifie l'Europe. 21 , la France,
fon premier Royaume. 211 , l'Ife
de France , premiere Province de
ce Royaume. 2111 , Paris, premiere
Ville de cette Province. 21001,
Pharamond , premier Roy de
France. 11065, Louis le Grand,
noftre auguſte Monarque. 21113,
Parifien illuftre par les Sciences.
On voit par là que le premier
chifre fignifie la Partie du Mon
de , le fecond , l'Etat , le troikéme
, la Province ; le quatrième,
ne Ville , ou un Roy ; & lecin
du Mercure Galant.
307€
quiéme un Roy encor , ou une
Perfonne celebre par le mérite
ou par la Fortnne .
"
On pourroit ajoûter un chifre
à ces cinq , pour avoir neuf Perfonnes
celebres en chaque Ville,
& en chaque forte de mérite , &
diftinguer entre elles par ce
-
moyen les Perfonnes illuftres
dans les Sciences , dans les Arts,
& c. Mais les nombres de fix chifres
font peu commodes , par la
raifon que j'ay dite.
Il feroit difficile , ce me femble,
de donner aux noms propres une
liaiſon plus étroite , plus claire,
& plus jufte , & une fignification
plus exace. J'en conçoy un autre
moyen ; mais ce fera pour une
autre Lettre. Ces exemples fuffilent
, pour former tous les noms
Ccij
308
Extraordinaire
de pareille nature.
Je ne dois pas oublier que j'exprime
les noms des Perfonnes
que j'attache aux lieux , comme
fi c'eſtoient des adjectifs,afin d'en
pouvoir diftinguer le fexe ; mais
que j'ay recours pour cela à leurs
chifres auxiliaires. Ainfi r - rt , fignifie
Chinois ; & 11-21 , Chinoife.
2111 11, Parifien ; & 2111-21 , P4-
rifienne. Et il en eft de mefme de
tous les autres.
Les parties invariables du diſcours
n'ont pas deux enfeignes,
comme les noms précedens, elles
n'ont que celle de deffus ; & au
lieu que tout ce qui fe décline eft
terminé par 1 , 2, 3 , 4, 5, ou 6, chifres
auxiliaires , elles finiffent par
7, 8, ou 9 ; les adverbes , & les
du Mercure Galant. 309
interjections , par 7 ; les conjon-
&tions, par 8 ; & les propofitions ,
par 9.
Vous jugez bien , Monfieur,
que je n'entend pas par ces adverbes
, ceux des adjectifs, quoy
qu'ils fe terminent de mefme. Il
leurs fiéd trop bien d'eftre à la
fuite des noms, dont ils dérivent ;
mais j'entend tous les autres , &
leur diférence eft que ceux- cy
ont leur enfeigne , trait ou bare
fur eux , & que ceux des adjectifs
ont encor l'inferée , ou n'ont
qu'elle. Je vais commencer par
les plus communs des Langues,
afin de leur donner les expreffions
les plus courtes . Ordre que '
j'ay toujours fuivy.
Adverbes de confentement,
d'affirmation , de négation , de
310
Extraordinaire
comparaiſon , de qualité , & c.
17, fignifie oży , 27, non , 37 , ne,
nepas , adverbe négatif qui fe met
devant les verbes . 47 , plus. 57,
moins. 67 , auffi , autant, uy plus ny
moins. 77 , bien , fort , beaucoup.
87, mal, peu . 97 , entre - deux , paffablement
, ny bien ny mal .
107 , d'accord.. 117 , oüy en verité.
127 , non feûrement. 137 , ne , ne
point , expreffion plus forte que
ne pas. 147 , mieux . 157, plus mals
pis. 167, auffi bien , de mefme,
ny pis ny mieux . 177, tres, tres.
fort , extrémement , infiniment ,
ou le plus, le mieux . 187 , tres- peu,
ou le moins , le plus mal. 197,
affez, &c.
Il peut y avoir en tout , deux
cens adverbes , dont le dernier
s'exprime par 1997. Ce feroit
du Mercure Galant.
ZIK
trop pour un Echantillon , que
de les rapporter tous .
Les interjections que je mets
à leur fuite, comme dans le Grec,
commencent par celles d'affliction
, qui font les plus ordinaires.
2017 , fignifie hélas ! 2027, ab
ab ! ohyme ! 2037 , ahDieux ! oh
Dieux jufte Ciel ! 2047 , quel
malheur ! 2057 , quelle défolation !
2067 , quelle pitié ! 2077 , ç'en eft
fait ! 2087, il faut mourir ! 2097,
laiffez-moy ! &c. Les interjections
fe pouffent auffi loin que l'on
veut.
Voicy les conjonctions des
mots. 18, fignifie &. 28 , ny. 38,
ou, foit. 48 , tant. 58 , de mesme . 68,
auffi -bien . 78 , ainfi. 88 , comme. 98,
guc
312
Extraordinaire
Les conjonctions des phraſes &
du difcours , fe marquent apres
celles des mots, 108 , fignifie car.
118, d'autant que. 128 , parce que, &c.
J'en trouve quarante, en tout.
Voicy les prépofitions. 19 , fignifie
en , dans . 29 , pres , aupres,
proche. 39 , chez. 49 , avec . 59 ,fans.
69, pour. 79 , depuis. 89 ,jufques. 99 ,
par. 109 , entre . 119 , dedans, &c.
L'Italien fe fert de cinquantequatre
prépofitions . On peut fe
borner là , ou les pouffer à un
plus grand nombre , le champ
eftant libre , & fpaticux.
Les Proverbes fuivent les parties
invariables du difcours , & fi.
niffent le Dictionnaire . l'avois
réfolu dans le projet de les mettre entre
les noms , &les verbes , comme tenant
duMercureGalant. 313
nant des uns , & des autres ; mais
j'ay penfé depuis , qu'il feroit
mieux de leur donner la place
que voicy , parce que leur expreffion
ne fouffre point de variation
, non plus que ces parties du
difcours qui les précedent.
Je les ay divifez en neuf chefs ,
Sçavoir , en quolibets , en hyperboles
, en métaphores , en
comparaifons , en fi ou fupofitions
, en fouhaits , en conjectures
ou pronostics , en avis ou confeils,
& en maximes , fentences,
ou axiomes ; & paffant de la di
vifion aux fubdivifions, j'en remplis
par ordre les nombres qui fe
terminent par zéro , à commencer
par ceux de trois chifres .
Ainfi 110, 120 , 130, 1010, 1020,
1030 , 10010 , &c. expriment les
Q. d'Octobre 1682. Dd
314
Extraordinaire
quolibets, comme Medecin de Valence
, longue Robe & peu de
Science. Année d'Antan , belle
montre & peu de raport.
210, 220, 230, & c. fignifient les
hiperboles , comme , c'eft la Mer
à boire. C'est vouloir prendre
la Lune aux dents. C'est un
Amoureux des onze mille Vierges.
310 , 320 , &c . marquent les
métaphores ; comme Montagnes
voyent , & Murailles oyent. II
baftit des Châteaux en Eſpagne .
410 , 420 , &c . font deftinez
aux comparaifons. Et voicy celles
des Efpagnols, à l'égard des Fem .
mes qui ne font pas raisonnables ,
dont je remplis une neuvaine fui .
vant l'ordre de mes fubdivifions,
par où vous jugerez , Monfieur,
du Mercure Galant. 315
de la difpofition de toutes les
autres.
4110, fignifie , Ne dis à la Fem.
me & à la Pie , que ce que tu di.
rois en plein Marché .
4120 , fignifie , Qui fe fic à une
Femme & à un More , veut bien
eftre pris pour dupe.
4130, Qui tient l'Anguille par
la queue , & la Femme par la parole
, peut s'aflurer qu'il ne tient
rien.
4140, La Fortune , la Femme,
& le Vent , changent toûjours en
peu de
temps.
4150,
La Femme & la Toile , ne
fe doivent pas regarder à la chandelle
.
f
4160 , A leur malheur , la Ce.
rife & la Femme fe
parent
de.
rouge , ou fe mettent du rouge.
Dd ij
316
Extraordinaire
4170 ,
La Femme & le Verre,
courrent toûjours grand rifque.
4180 , Des Poires & des Femmes
, celle qui fe taift eft la bonnè ,
ou la meilleure .
Et
4190 ,
Careffe & commande
, ta Femme & ta Mule t'obeï
ront.
A
que
les
C'est ainsi , Monfieur ,
Chinois expriment par un feul
caractere , chaque Principe de
leur Phifique , de leur Morale,
de leur Politique , & de leurs autres
Sciences ; & c'eft en cela
principalement que confifte leur
doctrine , parce que plus ils fçavent
de ces caracteres , plus ils
font Sçavans.
Mais tandis que je réduis , comme
ces Peuples , nos fens parfaits
du Mercure Galant. 317
E
triviaux à une fimple expreffion,
je m'aperçois que les premiers .
élemens de la prononciation , qui
font auffi ceux des Gramaires, &
des Dictionnaires ordinaires , me
reftent encor à marquer. J'entens
les voyelles & les confones ; car enfin
on en forme des idées diftinctes,
elles ont des noms particuliers,
on en parle , on en écrit. Il faut ›
donc fçavoir le moyen de les exprimer
, auffi - bien que les mots
qu'elles compofent , & qui ont
fait jufques icy le fujet de mon
Difcours.
Le zéro qui finit la , fignifica
tion des Proverbes , eft celuy que
j'ay choify pour commencer celle
des lettres ; & ce caractere qui
paffe pour une nulle , lors qu'il
eft feul ou à la premiere place , ne
Dd iij
3187
Extraordinaire
fera pas mal employé à marquer
les lettres , puis qu'elles font auffi
des nulles dans l'Ecriture Univer
felle , je veux dire qu'elles n'y fer .
vent de rien .
4.
Ainfi donc or , fignifie 4 , 02 , fignific
e . 03 , i. 04 , 0. 05, u . 06 , le.
07, re. 08 , mc. 09, ne.
on , fignifie be . 012, ce. 013 , de
014, fe. 015, ge. 016 , ke. 017 , pé.
018, te, &c.
021 , fe. 022, ze. 031 , que . 032 , xc .
041 , he, &c.
On peut exprimer de la meſme
maniere les diftongues , & les filabes
plus communes ; & toutes
ces expreffions peuvent eftre traitées
en indéclinables , comme les
Proverbes & les parties invariablés
du difcours , avec l' enfeigne
que je mets deffus ; ou bien en
du Mercure Galant. 319
parties fujetes à déclinaiſon , com
me les noms principaux des
Eftres , avec l'enfeigne inferée;
ou comme les noms propres des
Lieux & des Perfonnes avec
P'une & l'autre enfeigne , fans
qu'aucune de ces façons caufe
d'équivoque dans cette Ecriture.
>
Et voila , Monfieur , l'Echantillon
du Dictionnaire Univerfel
dans toutes les parties , avec la
maniere d'exprimer les variations
directes, & les indirectes des mots
. qu'il peut contenir , le tout fuivant
la méthode commune. Je
croy n'y avoir rien ômis des cho.
fes dont j'ay dû donner des modeles
, pour en aplanir les diffi
eultez . & pour mettre en bon
chemin ceux qui voudront éten-
Dd iiij
< 1 Extraordinaire
320
dre cet Abregé. Si je me trompe,
yous m'obligerez de me le faire
connoiftre , puis que je prens
tout en bonne part , & que je fuis
veritablement ,
MONSIEUR,
Voftre tres-obeïflant Serviteur,
DE VIENNE-PLANCY.
L'Enigme en Profe du fpirituel
Berger Fleurifte , a esté ainfi expliqué
par le Nouvel Habitant de la:
Cofte des Singes Verts.
I
Lne fe peut rien de plus agrea.
blement imaginé , que l'Enigme
en Profe du XIX . Extraordinaire
. C'eſt le Monofil
labe si , qui dans les premiers
temps , n'eftoit aparament emdu
Mercure Galant. 321
ployé qu'à un feul uſage , c'eft
à dire , dans le difcours ordinaire
, & qui l'a efté depuis difé .
remment par les diférentes fignifications
, que les Nations luy
ont donnée. On l'a fait mefme
fervir à un autre employ , en l'ajoûtant
aux fix tons de la Mufique
, cette Science agreable &
pénible , mais plus facile préſen
tement par l'addition du si.
Ce mot de Sire , que l'on met
en tefte des Harangues que l'on
fait au Roy , fait que le Monofillabe
si, s'y rencontre toûjours . Il
eft amy de la verité , puis qu'on
dit communément que si , empcfche
de mentir . Il fupofe les
chofes les plus éloignées , comme
quand on dit si j'eftous Roy,
mefme les impoffibles , lors qu'on
322
Extraordinaire
dit, par exemple , si j'estois Oiseau.
Son corps qui eft s , eft tortu , &
fon ame qui efti, eft droite. L'embaras
qui empefche qu'il ne préfide
aux Sciences , eft la lettre c
qui fe met apres la lettre , qui
commence ce mot de Siences , car
fans le c, si préfideroit aux
Sciences .
L'élever jufques au Ciel , c'eft
eftre ignorat dans l'Ortographe,
Ciels'écrivant par Ci, & non par
Si. Autre béveuë de croire l'avoir
trouvé en lifant , Cy gift , ce Cy
ayant autre figure , & diférente
explication que si.
On le voit dans le mot de plaifir,
& il ne fe fait point de ga
geûres qu'il n'y ſoit , car
il
toûjours un je gage que fi.
y a
Si, fe rencontre dans les Landu
Mercure Galant.
3239
gues Etrangeres, ainfi que dans la
Françoife. Ileft dans tous les Ma
riages qu'on celebre en Eſpagne
& en Italie ; mais traité avec
plus d'honneur par les Eſpagnols,
qui luy donnent le premier rang,
lors qu'eftant interrogez s'ils fe
veulent refpectivement l'un Pautre
, ils répondent , Si Señor , au
contraire des Italiens , qui difent
Signor fi.
Enfin dans la deftruction de
l'eftre du si , fon corps qui eft sS,,
entre dans le mot de sepulchre,
puis qu'il en fait la premiere lettre
; & fon ame qui eft i, entre
dans le Purgatoire , c'eft la huitiéme
lettre , & puis fon ame i,
devançant fon corps s , ils fe trouvent
unis à la fin dans le mot de
Paradis.
324
Extraordinaire
SUR L'ENIGME EN PROSE.
SONNET.
Our bien cacher le Si , pouvoit-on
pourinventer
Plus de fubtils détours que le Berger
Fleurifte ?
Non, non, tout autre en vain l'auroit
voulu tenter,
A moins qu'iln'euft l'esprit de l'aimable
Califte.
Prenant l'Enigme en main, afin de contenter
Son efprit curieux, à qui rien ne réſiſte,
Elle l'examina ; mais fansfe tourmenter,
Elle en trouva le Mot , qui m'a rendu
fort trifte.
**
Feignant de l'annoncer , ce Mot tant
recherché,
Par unfçavant difcours elle l'a mioux
caché
du Mercure Galant.
325
Que le fubtil Berger dans la premiere
Enigme.
$3
Cependant le voicy , je le tiens décou
vert;
Et quoy qu'à le trouver mon efprit ait
Souffert,
Mon coeur pour les Autheurs n'en apas
moins d'eftime.
ALCIDOR, du Havre.
SUR LE MESME SUJET.
Mercure, en verité, vostre Berger
Fleurifte,
Et fon Interprete Caliſte,
Ont depernicieux talens
Pour embaraffer le bon fens .
Fe nefçay pas leur nom, ny quelle eft leur
Patrie;
Mais je gagerois bien, aupéril de ma
vie,
Quecefont de terribles Gens ,
326 Extraordinaire
*3
J'ay leu centfois l'Enigme en Profe
Que ce Fleuriste nous propofe;
Je mefuis laffe comme un Chien
A lire & relire la Glofe,
Sans jamais y comprendre rien,
Fe demeure d'accord qu'en de telles ma
tieres
Mon petit jugement a de minces lumieres.
A chaque bout de champ je croy tenir
le Mot,
Je dis que fon fecret d'abord faute à la
vene,
Que pour ne pas connoistre une chofe fi
nuë,
Ilfaudroit eftre un Oftrogot.
03
Tout- beau, Monfieur Oedipe, unpeude
patience,
N'en déplaife à voftre ignorance,
Vous raifonnez comme un Butor,
Vous n'avez pas tout leû , lifez, lifez
encor.
du Mercure Galant. 327
*F
C'est biendit , par mafoy je comptois fans
mon Hofte;
L'abord me donnoit tout, & le refte me
Lofte.
Ainfi lifantjufqu'à lafin,
Fay bientoftperdu mon Latin.
Jugez apres celafi je flate Mercure,
Et comme diantre je murmure .
Il n'eft point d'infamefurnom,
De termefcandaleux, ny de bleffante
injure,
Qui neferve auffitoft d'épithete à fon
nom.
03
Si je l'offenfe, il le mérite,
C'est de luyfeul que vient mon peu de
réussite .
S'il s'expliquoit plus clairement,
Je l'entendrois plus aisément.
203
On dit ( je nefçay pas fi cet On nous
abuſe)
Que l'Ouvrier de Syracufe,
328 Extraordinaire
Homme expérimenté , fçavant , & de
grand poids,
Auroit tourné la Terre avec l'un defes
doigts,
Sans un je- ne-fçay quoy, dontfon expérience
Endura toujours l'indigence .
Voila tout justement mon cas;
Les Enigmesfouvent ne m'échaperoient
pas,
Sans un certain Si qui me manque ;
Mais faute de ce Si, je pique toûjours
blanque.
Du MOULIN , Avocat de
Breteuil en Normandie.
EXPLICATION ENIGMATIQUE
de l'Enigme en Profe.
C
Ette Enigme à monfens eft facile
à comprendre,
Il nefaut point donner la gefne à nos
efprits:
du Mercure Galant. 329
Ce qui n'eft en César , non plus qu'en
Alexandre,
Se trouve renversé dans noftre Grand
LOUIS.
POLYMENE.
Meffieurs Bouchet, ancien Curé de
Nogentle Roy ; Pinchon , de Rouen ;
Molina, de la Ruë S. Denys ; & I. B.
de la mefme Ruë, ont auffi expliqué
cette Enigmefur le monofillabe Si.
La derniere Planche que je vous
ay envoyée des Maifons Royales d' Ef
pagne , a efté celle de l'Alhambre de
Grenade, employée dans ma derniere
Lettre de Iuillet. Quoy qu'à l'occafion
des Ambaffadeurs du Roy de
Maroc,
fois , je vous ay parléplufieurs
fois , j'aye paffe jufque - là pour vous
faire voir les Palais que les Roys
Mores ontfait bastirdas cette famenfe
Q. d'Octobre 1682. Ee
330. Extraordinaire
Ville, il me reftoit encore à vous donner
une veuë de l'Efcurial , vous en
ayant déja envoyéplufieurs de cefuperbe
Chasteau. Vous le trouverez repréfenté
dans cette nouvelle Planche,
de la maniere qu'il paroift auxyeux ,
lors qu'on le regarde de deus la Montagne.
Pea de Perfonnes ont expliqué la
premiere Enigme du mois de Novem-¸
bre. Fous en trouverez le Mot dans
les Madrigauxfuivans .
1 .
Ve l'Amour est adroit ! Tantoft il
eft Chaffeur, Que
Et nos coeurs defes traits ont peine àſe
défendre.
Tantoft ilse déguife en habile Peſcheur,
Et ces filets nous fçavent prendre.
Eftantdoux & flateurs, on court à leurs
appas,
AIBLIO
THEEEE
DE
LA
LYON
*1893 *
on,
EU
ni33C
Vi
ner
aja
per
pre
de
Lors
tag
+
pre
bre
DEL
Les
LYON
C
Et
Ta
1
Eft
ILE
du Mercure Galant.
33r
Ses Hameçons nous font envie,
Mais l'avancement du trépas
Eft lefruit des plaiſirs qu'ils caufent dans
la vie.
GYGES, du Havre .
Ovide
enfeigne que
II.
Mercure
A quelquefois parufons l'habit de Pafteurs
Mais il n'a point écrit qu'il ait pris la
figure
D'unfaineant Pefcheur.
Cependant aujourd'huy ce Meffager du
Monde,
Pour faire untour de fafaçon,
Nous croyant auffi fots que les Hoftes
de l'Onde,
Vient pour nous prendre àl'Hameçon ,
III.
CHANTLEU
Epuis cinq ans, Galant Mercure,
Que j'ay commencé la lecture
De tous les Ouvrages divers
Que vous avez femez dans ce vaſte Univers,
332
Extraordinaire
Je vous ay toujours vû d'un oeil fort
agreable,
Fay foutenu vos intérefts,
Fufqu'à venir aux mains, contre des In
difcrets
Qui vous tenoient , à tort, fort peu recommandable,
Et je leur ayfait voir que tous les bons
Efprits
Trouvent de bon gouft vos Ecrits;
Que malgré vos jaloux Critiques,
Et leurs déteftables pratiques,
Vousferezfansfin approuvé ;
Eux-mefmes forcez de fe rendre,
S'ils ne veulent refter dans un fens reprouvé.
Mais je croy,dans ce mois, qu'ils fe laifferent
prendre,
Puis que vous leur tendez d'une aimable
façon
L'inévitable appas d'un ſubtil Hameçon.
ALCIDOR, du Havre,
du Mercure Galant.
333
La mefme Enigme a efté expliquée
fur l'Hameçon par l'Amant difcret
du coin S. Denys. Les autres Mots
qu'on luy a donnez , font , l'Argent
dans une Bource , le Coeur , l'Epée,
le Ver de terre, une Montre,
le Poiſon , le Plomb , l'Air, l'Eau,
& le Violon .
Le Mot de la feconde Enigme eftoit
le Balon . Il a donné lieu à ces Madrigaux.
ME
I.
Ercure eft un adroit Garçon,
Et perfonne ne luy conteftes
Mais pourtant au jeu du Balon
Il n'apu me donner mon refte.
Mad. Du LORY, à l'Anagramme,
Libre d'amour, de la Rue
du Bac.
334
Extraordinaire
II.
Ous me reprochez chaque jour
Quejest proiez chaqueimour:
n'
Je nefaypas comme ilfautfaire.
Helas! mon aimable Manon.
Depuis que je tâche à vous plaire,
J'enfuis auffi plein qu'un Balon.
V°
DIEREVILLE, du Pontleveſque .
III.
Ous n'eftes qu'un Balon,grandeurs,
plaifirs du monde,
Comme luy vous n'avez pour tout que
du dehors.
Qui veut bien vous fonder, n'y trouve
point de corps,
Ny rien pour arrefterfa fonde..
Voftre employ fait du bruit, qui s'en voit
privé, gronde;
Mais il n'eft rien de plus léger,
Un Amant rampe à terre, & le Grand
vole en l'air,
Tous deux plus agitez que l'onde.
Grandeurs, Plaifirs , Balons, fur vous
qu'on nefe fonde,
du Mercure Galant.
335
Unefeule piqueûre a montré bien ſouvent
Que vous n'eftes tous que du vent .
IV.
GYCES, du Havre.
APresavoir en vain refué ſur les
Pour nous délaffer, nous nous mifmes
A jouer cinq ou fix au jeu du Corbillons
Etfi-toft qu'on euft dit, qu'y met - on?
Nousfufmes deux qui répondifmes,
L'une un Oignon,
L'autre un Balon.
La Blondine à l'Anagramme,
Heroine cache d'attraits mortels,
de la Rue Trouffevache.
V.
fuis rond, jefuis creux , je gronde,
Fe rampe à terre, & vole en l'air;
ne voy qu'un Balon au monde,
A qui je puiffe reffembler.
L'aimable à l'Anagramme,
Laguerre eft fur ma vie,
d'Amiens.
336 Extraordinaire
C
0 %
V. I.
Uy, l'Enigme qu'on nous pro
pofe,
Eft un Balon affurément,
Et ne fignifie autre choſe,
Du moins c'est là mon fentiment.
Le Blondin du Quartier des Au◄
guftins d'Amiens, à la Devife,
Aque ex amore & corde.
VII.
Mercure eft, dit-en, en eftime
Chez les Sçavans comme
Apollon;
Moy, je l'ay veufaisant la Grizne
A tout ce qu'il trouvoit préfenter le
Balon .
VIII.
CHANTLEU .
S1 les Dieux autrefois par d'innocens
plaifirs
Sçavoient contenter leurs defirs,
Etfaifoient des jeux à leur mode;
Si, dis-je, le Palet divertit Apollon,
du
Mercure Galant. 337
Par une nouvelle méthode,
Leur galant Meffagerva jouer au Balon.
RAULT, de Roüen.
IX .
Voy, ce quifut jadis mon plus cher
exercice,
De mon efprit refveur fera- t-il le fuplice,
Maintenant que je fuis & caduque, &
Barbon?
Non, non, Mercure, non, dans la Lice
mortelle
F'abandonne le jeu comme la bagatelle,
Unbon Livre a pour moy plus d'attraits
qu'un Balon .
Q
L. BOUCHET, ancien Curé
de Nogentle Roy ."
X.
Vand ilfaut exécuter
Les ordres de Jupiter,
Mercure fe fert d'une aile,
Et fe l'attache an talon;
Mais il n'a pas besoin d'elle
Q.d'Octobre16821 Ff
338-
Extraordinaire
Pour un jeu de bagarelle,
Comme eft celuy du Balon.
L'Albaniſte de Rouen.
X1.
Ous donnerun Balon, quin eft vien
No
E
que
du vent,
Mercure, eft-ce eftre bien galant?
XII.Y
ASTON OGDEN
Car bien fouvent
Je paye en vent.
Tvous n'entendez pas, Camille, ce
langage?
Helas, vous l'entendez trop pour mon
avantage;
nefçay de qui peut avec plus de
raifon
Se dire unpareil mot, de vous, ou d'un
Balon
DROGART DE ROCONVAL ,
de la Porte S.Antoine.
du Mercure Galant.
339
T'
XIN.
Ircis, ilfaut quitter le Volant, la
Timbale,
Pour jouer d'une autrefaços:
"Mercure avec cet air que nul autre n'égale,
Nousfais préfent d'un beau Balon.
La Belle à
l'Anagramme,
Je n'aime rien hors le mérite,
de la Rue de la Licorne.
XIV.
Ppleins
d'esprit,
Arquelques jeux de mots brillans &
Une autre feroit voir ce qui nous eft
décrit
Dans l'Enigme derniere;
Maiscela n'eft pas ma maniere.
Ainfi jaffurefansfaçon
Quefon vray Mot eft un Balon.
La fpirituelle F. DE LA RIVIERE,
de la Rue des Carmes .
Ff ij
340 Extraordinaire
XV .
P Hilis, quel est voſtre deſſein?
Est-ce de me plonger un poignard dans
lefein,
Afin de terminer ma vie?
Si je fuis affez malheureux
De vous avoir rendu ma plus grande
Ennemie ,
Tout mon crime, je croy, n'est que d'eftre
amoureux .
Mais qui pourroit vous voir , fi charmante
& fi belle,
Sans eftre criminel.comme vous me tenez?
Scachez que c'est en vain que vous vous
obftinez
心
De paroître toujours cruelle.
Deuft-on eftre expofe mille fois au trépas,
Eftre plus tourmenté qu'un Balon de
College,
peut de vos yeux éviter le doux
On ne
peut
piege,
Ilfaut bon gré, malgré, fe rendre à vos
Lappas.
ALCIDOR, du Havre.
du Mercure Galant. 341
U
XVI
N jour revenant du Manège,
Fapperçeus de loin , en Larron,
Mercure entrer dans un College,
Exprés pour y prendre un Balon.
Le Rimeur fans deffein.
Ceux qui ont expliqué la mesme
Enigme, font Meffieurs du Pré le
jeune, Régent du College de Beauvais;
Croshat, de Torchefelon en Dauphiné,
Profeffeur en Mathématiques ; Blanchet,
Gentilhomme de la Ruë S. Bon;
L. Louvart , de Roye en Picardie;
Baco,Amant de la Belle D.G. Faillet;
Des Portes ; Teftard, de la Ruë S. Denis
; Buret , de Vitré en Bretagnes
Avice de Caen , Ruë de la Harpe ;
Racquet , de Soifons ; Pinchon , de
Rouens Le Chaffeur aux Oyfeaux, de
la Rue des Brodeurs ; Molina , de la
Rue des Brodeurs ; Le Misantrope,
Ff iij
342
Extraordinaire
7
す
à l'Anagramme ,Je fatiriferay ; Le
Languedocien Brétonnifé , de Vitré
en Bretagne ; Cliton ; A. B. C. D. E.
de Lyon ; Le Lourdaut de Boutique,
de la Ruë S. Antoine ; & le plus paffionné
des dix-huit Amans , de la
Ville de Sainte Menehoud ; Mefdemoifelles
Hainaut , de la Ruë de la
Cerifaye ; Sylvie du Havre ; & la
Blondine de Mefle , à l'Anagramme,
Un vif Génie m'éleve.
F'adjoûte deux Eplications de l'une
& de l'autre Enigme.
Q
I.
Vet plaifir j'ay de voir Mercure
Dans un habit de Pantalon,
Se joindre à des Filoux,faire ensemble
figure,
Et courir apres un Balon!
Mais nous penetrons le myftere,
du Mercure Galant. 343
Ilsfont diférens coups de main,
Noftre Bourse en ce lienferoit bien leur
affaire,
Nous voyons l'Hameçon , ne mordons
pas à l'air.
L'Albanifte de Rotten .
never
II.
Ponne
veut Our
les
Enigmes
du
Mercure
,
On
plus
tant
defaçon
,
Il fuffit de luy dire, apres mainte lecture,
Un Hameçon eft l'une, & l'autre eft
un Balon.
LA BELLE NOURRITURE,
du Havre.
M. de Billy Ingénieur, & Lieute
mant au Régiment Royal des Vaif
feaux ; M. Hariveau ; Tamirifte, de
ta Rüe de la Cerifaye ; & le Gaillard
Boiteux du Havre, ont auſſi expliqué
les deux Enigmes
.
Ef iiij
344
Extraordinaire
25525 · 52255-52SZZZ
LEQUEL EST LE PLUS
à eftimer de l'Homme de Converfation
, ou de celuy de
Cabinet.
J
E croy que pour réfoudre cette
Queftion , il faut diftinguer
les caracteres. Le Mélancolique
cherche les Gens de fon humeur.
Comme il aime à méditer , & à
prévoir de loin , il préferera fansdoute
l'Homme de Gabinet, qui
s'étudie vainement à penétrer les
intérefts des Princes , & à deviner
leurs intentions , qu'ils fe cachent
à eux-mefmes . Au contraire
les Parleurs qui font bruit
du Mercure Galant.
345
dans les rüelles , loüent la converfation
brillante , & fur tout du
beau Sexe porté à l'enjouement.
Mais en general , l'Homme de
Cabinet eft plus utile pour les
affaires férieufes qui ont befoin
de confeil , parce qu'elles font
difficiles. Les Dames qui fe piquent
du bon gouft , ou qui ne
font plus fi jeunes , s'accommodent
mieux des Gens qui difent,
poco è buona.
Si la vangeance praduit de plus dan
gereux effets dans le coeur d'une
Femme irritée, que dans celuy d'un
Homme offencé.
Notumquefurens quidfemina poffit.
Soleroit
que
ce ,
Uivant ce demy Vers , il fembleroit
que dans la vangeanles
Femmes feroient plus à
346
Extraordinaire
craindre que les Hommes ; mais
en verité Didon n'avoit pas tort
de fe vanger d'un Héros de mauvaiſe
foy ; car il ne fert de rien
d'oppofer que les Deftins l'ap
pelloient ailleurs. Si les effets de
la vangeance des Dames font
violens , ils ne font pas de durée.
Ceux des Hommes au contraire,
fe font fentir longtemps . Nos
Hiftoires des Funeftes divifions
entre les plus illuftres Maifons du
Mande , de Bourgogne & d'Or-
Jeans , en France ; d'Yorck & de
Lanclaftre
en Angleterre , &
des Grammonds & Beaumonts,
au Royaume de Navarre , en font
des preuves fenfibles.
du Mercure Galant. 347
Si un Homme eftant marié , peut
auffi - bien fervir Dieu , que celuy
qui eft dans un Convent.
I'me qui donne un bon exemple
' Eftime qu'un honneſte Homdans
le commerce du monde où
fa profeffion l'engage , fait un
meilleur effet en édifiant fon
prochain , que celuy qui s'enfer.
me dans un Cloiftre , duquel les
forties luy font périlleuses , & ont
des motifs inconnus pour nous,
Le Mariage eft auffi ancien que
le monde. Le Seigneur l'a étably
dés fa création , en joignant
Eve à Adam. Rien n'eft plus
noble. La vie folitaire n'a efté
pratiquée depuis que par un petit
nombre d'ames choifies , l'Hom
348 Extraordinaire
me eftant né pour la focieté . Les
folitudes, & les retraites intérieures
, font une vie folitaire au mi
lieu du monde , & les Hermites
ne font guére de l'ufage de ce
fiecle.
Quel eft le lien qui unit le Corps à
l'Ame
Mo
On opinion eft que le lien
qui unit l'ame avec le
corps , eft le cerveau , j'entens la
raifonnable. Et en effet , ne
voyons nous pas qu'il n'eft pas
fi.toft bleffé , que cette ame comme
égaré d'elle- mefme , obfcur
raifon , & fouvent la folie
n'en eft pas loin . La plupart des
Medecins difent que l'amey doit
faire fa principale demeure, comcit
du Mercure Galant. 349
me dans la plus éclatante partie
de l'Homme , ayant en elle les
fens , qui font partagez ailleurs.
La tefte done eft comme cette
Pierre artiſtement placée , que
les Architecte, appellent la Clef
de la Voûte , qui dans fa peti-'
teffe foûtient la vafte étendue de
la Voûte entiere. J'avoue que cet
exemple eft fenfible , & que l'au
tre ne l'eft pas , & ne le fera jamais.
la
Si l'ufage de la Perruque eft plus
commode, plus utile pour
Santé , que les Cheveux naturels .
L
A Perruque cft felon moy,
la chofe la plus commode
pour les Pareffeux. Les longs
Cheveux ont toûjours efté chez
350
Extraordinaire
nos premiers . Fondateurs , une
marque diftincte de la liberté,
comme la privation des mefmes
Cheveux eft la preuve du contraire.
Je ne parle point de ces
Miférables , que la Justice a condamnez
aux Galeres. Nos plus
aufteres Religieux nous le font
affez connoiſtre , eux qui fuyant
l'Esclavage du monde , tiennent
à gloire de fe nommer les Efclaves
du Seigneur. Si la Perruque
contribue à la fanté, je n'en fuis
pas d'accord. Je croy mefme
qu'elle y peut nuire en bou
chant les pores de la tefte
ce qui pourroit cftre la caufe de
nos vertiges & vapeurs , autrefois
peu connus , & qui font à préfent
fi incommodes .
$2
du Mercure Galant.
35%
Contre les fréquentes Saignées.
C
Omment , Monfieur le Franc, à vous
entendre dire,
C'eft donc un Remede puiſſant,
Que de tirerfouvent dufang,
Et non pas un Conte pourrire?
Mais raifonnons fans quereller.
Ilfemble à vous oxir parler,
Qu'ilfaut, Medecin fanguinaire,
Que pour Remedefalutaire,
Toûjours ainfi que des Tonneaux
Nous avons tous nos corps en perce,
Pour eftre guéris de tous maux?
Vous avez beau vanter voſtre Leçon
perverfe,
Je veux bien mourir, fi j'exerce
Tous vos Remedes de Bourreaux;
Bien loin de m'en fervir, fagement je
confeille
352
Extraordinaire
A tous ceux qui voudrontfe voir dans
l'âge vieux ,
De nejamaisprefter l'oreille
Avos confeils pernicieux;
Maispour refterfains & joyeux,
D'aimerfans ceffe la Bouteille.
Enfin patronifez , dangereux Sectateur
De lafréquente Saignée,
Vous n'aurez point Ville gagnée
Sur mon efprit, nyfur mon coeur,
Car je connoisfort bien, felon voftre
pensée,
Qu'au Mercure Galant vous nous avez
tracée,
Que vous n'eftespas Medecin ,
Maisplutoft un Franc affaffin.
duMercure Galant.
355
QUESTIONS
A DECIDER.
I.
I la beauté de l'Esprit eft plus
propri ceme
propre à charmer , que celle
Sp
du Corps.
IL.
Pourquoy les Nouveautez plaifent
d'abord , & dégoûtent dans
la fuite.
III
S'il faut plus d'Eloquence àun
General pour animerfon Armée
au Combat , à un Avocat Gene.
ral , ou autre Orateur , pour perfuader
fesJuges de la bonté de la
Caufe qu'il défend , ou à un AQ.
d'Octobre 1682. Gg
354 Extr. du Merc. Gal.
mant pour faire connoiftre fon
amour à fa Maiftereffe .
IV.
Quelles font les qualitez neceffaires
pour bien écrire les
Lettres , ou du ftile Epiſtolaire.
ལ .
Quelle eft l'origine des Cloches
, & leur antiquité .
Il me reste encor la fuite du Traité
des Lunetes par le fçavant M. Comicrs
; unTraité des Couronnes ; un
autre de la Vie beureufe , & divers
Sentimens en Vers fur les diférentes
Questions , dont je vous feray part
dans l'Extraordinaire du mois d'A
vril.
5525252525222-252
116
AVIS.
N avertit qu'il ne faut donner
aucun argent pour
faire recevoir
les . Mémoires qu'on fouhaitera de
voir employer dans le Mercure Galant
.
On les mettra tous , pourveu qu'ils
ne defobligent point les Particuliers
par quelques traits fatyriques , & que
les Hiftoires qu'on envoyera n'ayent
rien qui bleffe la modeftie des Dapar
mes.
On prie qu'on affranchiffe les ports
de Lettres , & qu'on les adreffe toû
jours chez le Sieur Blageart , Imprimeur-
Libraire , Rue S. Jacques, à l'entrée
de la Rue du Plaftre.
Les Particuliers , ou Libraires des
Provinces , qui fouhaiteront avoir le
Mercure fitoft qu'il fera achevé
d'imprimer , n'ont qu'à donner leur
adreffe audit Sieur Blagcart , qui a fa
Boutique dans la Court-neuve du Palais
, au Dauphin , & il aura foin de
faire leurs paquets fur l'heure , & de
les faire porter à la Pofte, ou aux
Meffagers qu'ils luy indiqueront , fans
qu'il leur en coufte rien pour la peine
qu'il en prendra , parce que lefdits
Particuliers ou Libraires qui les recevront
, en acquiteront le port fur
les lieux .
On a déja prié bien des fois ceux
qui envoyent les Mémoires où il y a
des noms propres , d'écrire ces noms
en caracteres tres- bien formez . C'eft
quoy on manque tous les jours , &
ce qui eft caufe qu'on les met mal. II
y a auffi des Pieces qu'on ne met
point , parce qu'elles font trop difficiles
à lire.
à
Il reste toûjours quantité de Pieces
qui auront leur tour, ou dans le Mercure
, ou dans l'Extraordinaire. Ainfi
les Autheurs ne fe doivent point impatienter.
Les premieres reçeuës font
toûjours mifes les premieres , à moins
que la nouvelle matiere qu'on envoye,
ne foit tellement du temps , qu'on
ne puifle diférer.
On avertit que les Mercures qui
s'impriment en Hollande & en quelques
Villes d'Allemagne, font fort peu
corrects , & tronquez en beaucoup
d'endroits .
La Figure où eft repréſentée la Veuë
de l'Efcurial, doit regarder la page 330.
cnicole afede
Extrait du Privilege du Roy .
Ar Grace & Privilege du Roy, Donné à
S. Germain en Laye le 31.Decembre 1677 .
Signé, Par le Roy en fon Confeil , JUNQUIERES.
Il eft permis à J. D. Ecuyer, Sieur de Vizé,
de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT, prefenté à Monfeigneur
LE DAUPHIN , & tout ce qui concerne
ledit Mercure, pendant le temps & efpace de
fix années, à compter du jour que chacun defd.
Volumes fera achevé d'imprimer pour la premiere
fois: Comme auffi defenfes font faites
à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs & autres
, d'imprimer, graver & debiter ledit Livre
fans le confentement de l'Expofant , ny d'en
extraire aucune Piece , ny Planches fervant à
l'ornement dudit Livre , mefme d'en vendre feparément,
& de donner à lire ledit Livre, le
tout à peine de fix mille livres d'amende , &
confifcation des Exemplaires contrefaits, ainfi
que plus au long il eft porté audit Privilege .
Regiftré fur le Livre de la Communauté le s
Janvier 1678. Signé , E.COUTEROT, Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer, Sieur de Vizé,
a cedé & tranfporté fon droit de Privilege à
C, Blageart , Imprimeur- Libraire , pour en
joifirfuivantl'accord fait entr'eux .
Achevéd'imprimer pour la premierefois
leis . Lanvier 1683.
THEQUE
BIBLIO
LYON
Qualité de la reconnaissance optique de caractères