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Eur. 511m
-16827
Mercure
<36623710690018
<36623710690018
S
Bayer . Staatsbibliothek
23
MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
JUILLET 1682.
A PARIS,
PALAIS. AY
1
N donnera toûjours un Volume
Nouveau du
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois, & on
le vendra , auffi -bien que l'Extraordinaire
, Trente fols relié en Veau ,
& Vingt-cinq fols en Parchemin.
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE, au Palais , dans la
Salle des Merciers, à la Juftice.
Chez C. BLAGEART , Rue S. Jacques,
à l'entrée de la Rue du Plâtre,
Et en fa Boutique Court-Neuve du Palais,
AU DAUPHIN.
Et T. GIRARD , au Palais, dans la Grande
Salle, à l'Envie .
M. DC . LXXXII.
AVEC PRIVILEGE DV ROL
Bayerische
Staatsbibliothek
München
MERCVRE
GALANT
JUILLET 1682.
E que vous m'avez
mandé , Madame,
n'eft point particu .
lier à voftre Province. La
nouvelle des deux Compagnies
de Gentilshommes que
Sa Majefte fait mettre fur
Fuillet 1682.
A
1
2 MERCURE
pied, a efté reçeuë dans toutes
les autres avec le mefme
aplaudiffement, & l'on n'entend
par tout qu'acclamations
fur une action fi glorieufe.
Elle eft une fuite de
cette admirable vigilance
qui fait
que le Roy s'applique
fans ceffe à chercher
par où procurer du bien à ſes
Sujets. L'établiſſement des
Invalides délivre d'inquiétude
ceux qui s'expofent à
eftre bleffez en le fervant.
Ce n'eft point affez pour ce
grand Monarque. Quantité
de Gentilshommes n'ont
GALANT.
3
point affez de fortune pour
élever leurs Enfans d'une
•
maniere convenable à leur
naiffance. Il daigne entrer
dans leurs intéreſts
; & pour
reparer ce defavantage , il
prend foin luy- mefme de les
faire inftruire dans ce qu'ils
doivent fçavoir pour eftre en
état de le fervir. C'est une
obligation indifpéſable pour
tous les Sujets à l'égard du
Souverain , mais fur tout pour
la Nobleffe , qui a toûjours
efté regardée comme le plus
ferme apuy de tous les Etats .
Sa Majefté fe fait un plaifir
A ij
4 MERCURE
de la maintenir dans fon é.
clat ; & par l'établiſſement
qu'Elle vient de faire , tous
les jeunes Gentilshommes
du Royaume feront également
élevez dans les Exercices
qu'ils doivent apprendre
. Si les uns le font par les
foins de leurs Parens, les autres
auront le mefme avantage
par ce merveilleux effet
des bontez du Roy ; & ce qui
doit caufer le plus de furpriſe,
quand on y fera refléxion ,
c'eft que dans un Etat auffi
étendu , & auffi peuplé que
celuy dont Dieu luy a donné
GALANT.
5
L
le gouvernement , ce Prince
n'a point fixé le nombre des
Gentilshommes
que les Intendans
doivent recevoir.
Leur naiſſance les a rendus
tous, dignes de fes graces, &
il veut les faire tomber fur
tous. On peut connoiftre par
là que Sa Majesté n'a eu en
veuë que la grandeur feule,
& le bien de fon Royaume
,
en établiſſant
ces Compa
gnies. Jugez , Madame , combien
dans quelques années
on en tirera d'Officiers expérimentez
dans le Meſtier de
la Guerre , & combien la
A. iij
6 MERCURE
France fera redoutable, puis
que toute la Nobleffe de ce
floriffant Etat commencera
de s'inftruire dés l'âge de
quatorze ans dans ce qui eft
néceffaire pour embraffer dignement
la Profeffion
des
Armes. Remarquez d'ailleurs
jufques où s'étend l'équité
du Roy. Voulant favorifer
la Nobleffe, il va la chercher
jufque dans fa fource;
& parce qu'il fçait qu'elle
vient de la vertu , je veux dire
de cette vertu toute martiale,
qui fait donner fon fang avec
joye , quand on le repand
GALANT.
7
pour la gloire de fon Prince,
il fait part de ſes bienfaits à
ceux qui par leurs fervices
ont merité de porter l'Epée .
Il les regarde comme de vrais
Nobles, & ne doutant point
qu'ils n'ayent infpiré à leurs
Enfans des fentimens affez
genéreux pour les élever au
deffus de leur naiffance , il
eft bien-aiſe de leur donner
moyen comme aux autres,
de s'employer pour le foûtien
de l'Etat. Ses nouveaux
Sujets n'ont pas eſté oubliez
, & M' de la Grange,
Intendant en Alface, a reçeu
A iiij
8 MERCURE
ordre de Sa Majefté de s'informer
de ce qu'il y a de jeunes
Gentilshommes à Straf
bourg, & dans toute la Province,
que leur mauvaiſe fortune
a mis hors d'état d'apprendre
les Langues & les Exercices,
afin de leur faire reffentir, de
mefme qu'à fes Sujets les plus
anciens , les mefmes effets
d'une libéralité dont aucune
Hiftoire ne done d'exemple.
Leur étonnement eſt égal à la
joye qu'ils ont d'eftre paffez
fous ladominatió d'un Prince,
qui fait pour eux, fi toft qu'ils
l'ont recónu pour Maiſtre, ce
GALANT.
9
qu'ils n'auroient ofé eſpérer
de leurs premiers Souverains
apres les plus longs fervices.
Mais ce n'eft pas d'aujourd'huy
que pour arriver au
plus haut point de la gloire,
le Roy s'ouvre des chemins
que perfonne n'a connus . Il
ne croit digne de luy que ce
qui le rend inimitable ; &
la plus noble occupation
d'un grand Monarque , eftant
de diftribuer fans ceffe
des graces, il n'eft point content
de celles qu'il fait, fi les
manieres qu'il en imagine,
n'ont quelque chofe qu'on
10 MERCURE
n'ait jamais pratiqué. C'eſt
par cet endroit, comme par
mille autres qui luy attirent
l'admiration de toute la terre,
que fe mettant au deffus des
plus grands Hommes dont
la mémoire fe foit confervée
jufques à nous , il ne laiſſe à
faire aucune comparaiſon de
fon Regne aux plus heureux
des Siecles paffez. On a
veu des Conquérans ; mais
Louis XIV.eft le feul Prince,
qui apres avoir montré que
paroître & vaincre eſtoient
pour luy une mefme choſe,
ait fait fa gloire du repos du
GALANT. II
Monde, & qui n'ait cherché
pendant ce repos qu'à faire
éclater cette grandeur d'ame,
qui ne peut trouver de bonheur
fenfible que dans le
plaiſir de faire du bien.
Voulez- vous voir le Portrait
de cet incomparable
Monarque? Vous l'allez trouver
dans le Sonnet que m'a
envoyé depuis peu de jours
la Lorraine Efpagnolete
.
L'eftime que vous avez pour
cette fpirituelle Perſonne,
vous a fouvent obligée à
m'en demander des nouvelles
; & je croirois ne vous en
1
12 MERCURE
donner qu'imparfaitement,
fi je négligeois de vous faire
voir fa Lettre . Je vous l'envoye,
accompagnée des Sonnets
dont elle parle. Ils font
fur des Bouts- rimez, les plus
bizarres de tous ceux qui ont
couru . Vous verrez dans
cette Lettre les fentimens
qu'elle a pour le Roy ; &
comme ils vous font communs
, ce fera
pour vous une
agréable lecture.
$2
GALANT
. 13
552525-2525-252222
LETTRE
DE LA LORRAINE
ESPAGNOLETE.
A Belançon le 1682.
UN.Abbé de mes Amis,
mefit voir l'autre jour des
mots affez bizarres , difpofez
en façon de Bouts- rimez de
Sonnet , qu'il me dit qui luy
avoient efté envoyez de Paris ;
& il me lût un Billet où l'on
luy marquoit que l'Autheur s'ef
toit engagé à donner une Mé14
MERCURE
daille d'or à celuy qui rempliroit
le plus heureusement ces Rimes,
fur le Jugement de. Paris . Le
lendemain il m'apporta le Sonnet
, que je vous envoye de fa
façon fur cefujet-là. Il me pria
fort de ne le communiquer à perfonne
; mais j'ay crú que ce feroit
aller cotre lesdroits que vous vous
eftes acquis fur tous les Ouvrages
du temps , fi je vous dérobois la
connoiffance de celuy cy . Le premier
des deux autres Sonnets qui
l'accompagnent fur les mefmes.
Rimes , eft à la gloire du Roy.
Ce grand Prince mérite bien que
fon Eloge fe rencontre dans toutes
GALANT. 15
les Pieces d'efprit qui ont l'honneur
de paroiftre fous fon Regne,
L'on a tant de chofes à dire à l'avantage
du Roy , qu'il n'y a
point de Rimes , pour extraordinaires
qu'elles foient , ny de termes
, pour éloignez qu'ils paroif .
fent de pouvoir former aucun
Difcours, qui ne puiffent concou
rir heureusement à faire l'Eloge
du premier Monarque du monde.
Fay mieux aimé travailler fur
ce grand Sujet , que de m'appli
quer à celuy que l'on avoit propofe
pour
la Médaille. La fatisfaction
que l'on ade réüffir dans
l'un, a je- ne-fçay-quoy qui flate
16 MERCURE
beaucoup plus que la récompenfe
que l'onprometpour l'autre . Une
Fille doit ignorer la fignification
du mot de Paralaxe. Je me le
fuis fait expliquer. L'on m'a dit
qu'il marquoit la diférence qu'il
ya entre les Aftres , pour leur élévation
; & que celuy qui faifoit
le moins de paralaxe , eftoit le
plus élevé. C'est ce qui m'a donné
d'appliquer ce mot au Soleil,
qui fait le corps de la Devife du
Roy. Pour ce qui eft du Sonner
fatirique qui accompagne les deux
autres , quoy qu'il paroiffe affez
naturel à ceux qui en fçavent·
l'hiſtoire , l'Autheur n'a point
lieu
GALANT. 17
ne
voulu fe faire connoistre . Je
fçay fi apres le temps qui s'eft
paffe depuis mon retour de Madrid,
vous connoistrez encor le
caractere de
LA LORRAINE ESPAGNOLETE.
SONNET
EN BOUT S - RI MEZ ,
A la gloire du Roy.
Avoirjoint àla France Annexe fur Annexe,
Ouvrir entre deux Mers un paffage
au Turbot,
Porterfon nom plus haut que l'étoillé
Convexe,
Rendre heureux fes Sujets jufqu'aux
Portes- Sabot,
Juillet 1682.
B
18 MERCURE
S&
Eftre adorépar tout de l'un & l'autre
Sexe,
Mieux manier un Dard, que
Он-
1
vrierfon Rabot;
Exercer un pouvoir, qui jamais ne
nous vexe,
Bannir de fes Etats le deftin de
Nabot;
25
C'eft eftre ce Soleil qui luit fans
paralaxe,
Ce Roy qu'on loweë en tout, quejamais
on ne taxe,
Qui fait cueillir en paix l'Olive &
le Verjus.
Sa
Héros, qui n'aimes point une gloire
poftiche ,
Pendant que tes Voifinsfont presque
tous en friche,
GALANT. 19
L'Abondance eft chez Tog, d'Ypres
jufqu'à Fréjus .
SUR LE JUGEMENT
de Pâris.
D
Un beau Corps la Raifon n'eft
pas toujours l'Annexe ,
Les Belles ont fouvent moins defens
qu'un Turbot;
Trois Déeffes fortant de leur Palais
convexe,
S'empreffent à baifer d'un Berger
le Sabót.
Deux étalent d'abord tous les charm
du Sexe,
La fçavante Pallas fon Compas,
fon Rabot ,
Et toutes trois enfoin du Procés qui
le's vexe,
Bi
20 MERCURE
Pour fugefouverain choififfent ce
-Nabot.
se
De ces Aftres brillans il prend la
paralaxe ,
Leurs plus fecrets attraits il voit,
il louë, il taxe ;
Les trois n'eftoientpourtant queJusvert
& Verjus .
$ 2
A lafin enchanté d'une Blonde poltiche,
Il mitparfon Arreft ungrad Royaume
en friche,
Et chaffa fes Troyens de Phrygie à
Fréjus.
L'ABBE ' B.
* Fréjus a efté bâty par ordre de
l'un des plus fameux Defcendans
de Jules Fils d'Enée.
GALANT. 21
SUR LE MARIAGE
d'un Vieillard avec une
jeune Coquette.
C
Oqnette avec Vieillard, ô la
plaifante Annexe!
L'uneparle toujours , l'autre eft comme .
un Turbot.
La Coquetteparoift unpeu trop toft
convexe;
Mafoy, le pauvre Duppe en tient
loin du Sabot.
$2
Un Homme à cheveux gris fe fier
à ce Sexe ?
Cela mérite bien quelques coups de
Rabot,
Etque ma Mufe enfin fe fatigue &
Se vexe, ⚫
Pour faire entrer icy la rime de
Nabot.
22 MERCURE
#
"
Sa
La Lunefurfon front fait, dit-on,
paralaxe,
Et dufort d'Acteon le bruit commun
le
taxe ;
Le Satirique y mer fon Sel , &fon
Verjus.
25
Le pis eft, qu'il faudra Garnitures,
Poftiche,
Coëffes, Jupes, Manteaux, voila
men Homme en friche ;
Il valloit mieux s'allerfaire Hermite
à Fréjus .
Tout ce qu'écrit la Lorraine
Eſpagnolete a un tour
fi fin & fi aifé, que vous n'eftes
pas la feule qui fouhaitiez
voir de fes Ouvrages . Si
•
GALANT. 23
cette Lettre tombe entre fes
mains, elle y aprendra les fentimens
du Public .
Voicy deux autres Sonnets
fur les mefmes Bouts-rimez
d'Annexe. On a changé dans
l'un & dans l'autre la rime de
Taxe en celle de Saxe,
VENUS PARLE A PARIS
fur le Mont Ida.
D
E ce riche dépoft me refuſer
l'Annexe,
C'eft foumettre au Harang la Solle
& le Turbot,
C'eft eftre plus épais que n'eft l'Home
Sabot,
Qui confond aisément le Droit &
le Convexe .
24 MERCURE
SS
Ouy, Paris, s'il s'agit de la beauté
du Sexe,
Si ton choix à nos traits doitfervir
de Rabot ,
Je l'emporte à coupsûr, & n'ay rien
qui me vexe,
Que de te voir aimer, & n'aimer
qu'en Nabot.
$2
Prens donc un plus grand vol, viens
voirfans paralaxe,
Ce qui brûle les Grecs, confumeroit
la Saxe,
Ee des cours dégoûtez feroit lefeul
Verjus.
22
Fais tant, qu' Helene enfinfoit ton
amour poſtiche,
Et qu'àfon moindre attrait Oenone
mise en friche
Laiffe
GALANT: 25
Laiffe allerfes foupirs, d'Idajuſqu'à
Fréjus.
SUR LA
PREFERENCE
que donna Paris à Vénus.
A
Ulieu du
Principal, n'eſtimer
quel'Annexe
,
Faire choix de la Seche, & laiffer
le Turbot,
Hors de l'Artfefervir du terme de
Convexe,
Ades Souliers bienfaitspréferer le
Sabot;
$2
Fuir les honneftes Gens de tout âge
& tout fexe,
Etn'avoir de plaifir qu'à pouſſer un
Rabot;
S'habiller comme au temps qu'on difoit
moult& vexe,
Juillet 1682
C
26 MERCVRE
Hair la belle taille , admirer le
Nabot;
$2
Affecter les grands mots , Zenit &
Paralaxe,
Trouver de la douceur au langage
de Saxe,
Prifermoins le bon Vin, que l'Aigre,
ou le Verjus;
Sa
Ainfijugea Paris de la Beauté pol
tiche ;
Mais on brûle Ilion, fa Campagne
eft en friche,
Etfon Port moins connu que celuy
de Fréjus.
M' Eguifier , Docteur en
Theologic , a fait de nouveau
paroître le mefme Prodige,
GALANT. 27
dont je vous ay déja parlé
une fois. J'appelle ainfi cette
furprenante facilité qu'il a
de prefcher fans aucune préparation
, fur diférens Textes
qu'il ſe fait donner lors qu'il
eſt monté en Chaire . La derniere
épreuve de cette nature,
à laquelle il a bien voulu
s'expofer, s'eft faite dans l'Eglife
des Peres Récolets de
Verſailles , en préſence de la
Reyne. Apres qu'il eut fait
le Signe de la Croix , le R. P.
Confeffeur de cette Princeffe
luy marqua pour l'un des
Textes dont il devoit faire
C ij
28 MERCURE
les trois Points de fon Dif
cours , ce Verfet du Pleaume
143. Filia eorum compofita,
circum ornata ut fimilitudo Templi.
M' le Curé de Verſailles
luy donna cet autre du Pleaume
89. Anni noftrificut Aranea
meditabuntur. Ces Paroles du
premier Livre des Roys luy
furent choifies par le P. Provincial
des Recollets , Arcus
fortiumfuperatus eft, & infirmi
accinctifunt robore; & la Reyne
luy ordonna d'appliquer ces
Textes à la Pieté , comme
don du S. Efprit. Il s'acquita.
de cette action avec un fucGALANT.
29
cés extraordinaire , & eut la
gloire de voir les applaudiſſemens
de Sa Majefté, fuivis de
ceux d'un fort grand nombre
d'Auditeurs illuftres qui l'avoient
accompagnée.
peu la L'Amour confulte
Raiſon , & on aime tous les
jours par un aveugle panchant
, fans examiner l'inégalité
des conditions. Ceux
qui fe fentent capables de
prendre des engagemens fi
dangereux , trouveront dans
la Fable du Moineau une
image des malheurs qu'ils en
doivent craindre. M' Phili-
(
C iij
30 MERCURE
bert d'Antibe en eft l'Autheur.
52522 SS25522-2555
LE MOINEAU,
ET L'HIRONDELLE.
A
FABLE.
Ux douces ardeurs du Printemps,
Que tout inspire la tendreffe,
Un Moineau des premiers s'accommoda
du temps,
Etfe pourveut d'une Maîtreſſe.
Ses tranfports furent violens ;
Caroutre que l'Amour naift avec cette
efpece,
Celuy- cypour le Sexe eftoit des plus
boüillans,
Et dans lafleur defajeuneſſe.
GALANT. 31
Qu'un Moineau, dira -t- on , par effence
amoureux,
Cherche à fatisfaire fes feux,
La chofe n'eftpas bien nouvelle.
D'accord; mais qu'un Moineau, pour
objet defes voeux,
Aille choisir une Hirondelle,
Le fait eft rare, & curieux.
SS
Prenons lefil de leur Hiftoire.
Cet Amantfur le toit d'une vieille
Maiſon,
Examinant un Lieu propre à manger
& boire,
Entendit les accens d'une douce
Chanson,
Faitefur l'illuftre Victoire,
Qui tous les ans donne au Printemps
lagloire
Defairefuir l' Hyver & l'Aquilon .
Ilfe tourne, regarde, & fi la voix
l'enchante,
32 MERCURE
Il découvre un objet dontles puiſſans
attraits
Fontparleur force dominante,
Ce qu'Amourferoitparfes traits.
N'attendez
pas que comme font les
Hommes,
Cet Oifeaufe contraigne à cacher ce
qu'ilfent;
Les Beftes autrement faites que nous
ne ſommes,
Dans leurs amours n'ont rien que
d'innocent.
Auffi jamais elles n'enfont miftere,
Et dés qu'un bel objet leur plaift,
Sans craindre enparlant de déplaire,
Elles vont découvrir la chofe comme
elle eft.
Le Moineau s'apperçoit qu'il aime,
Il lefent, il le dit de mefme.
L'Hirondelle auffi fimple &fincere
que luys
GALANT. 33
Ah, dit elle, étoufez cette Alâme
naiffante,
Elle ne peut devenir plus puiſ
fante,
Sans qu'elle vous expoſe au plus
cruel ennuy;
Car enfin noftre espece eft un
peu diférente .
Et que croiroit-on aujourd'huy?
Moineau brûle
delle ,
pour
Hiron-
Diroient tous les Oifeaux, mefme
jufques aux miens;
Encor éft- ce un bonheur pour
elle,
On n'a pû luy trouver d'Amant
parmy les fiens.
Hé quoy? je fouffrirois que par
mon indulgence
Mon honneur fuft en bute aux
traits envenimez
34 MERCURE
Qui partent de la médifance?
Ah plutoft... mais enfin, quand
nos coeurs enflâmez
D'une ardeur tendre & mutuelle
,
Seroient l'un
mez,
pour l'autre for-
Et qu'à vos voeux on me viſt
moins rebelle ,
Voſtre deftin en feroit- il plus
doux ?
Mon cher Moineau, détrom .
pez.vous.
Tant que le Ciel
influence
par fa douce
En ces beaux lieux m'offriroit
des
appas,
Vous y pourriez joüir de ma
préſence ;
Mais fi-toft que l'Hyver par fes
rudes frimats
GALANT. 35
En troubleroit la tempérance,
Il faudroit nous réfoudre au chagrin
de l'abſence.
J'irois chercher d'autres climats,
Et quoy que fur vos fens l'amour
euft de puiffance
,
Vous voudriez me fuivre , & ne le
pourriez pas.
Vn vent impétueux bien ſouvent
nous emporte
Au milieu mefme de la Mer.
En ces occafions , pour ne point
s'allarmer,
Voftre aîle n'eft pas affez forte.
$2
vois, dit le Moineau , voſtre raifonnement,
Il part d'un noble ſentiment
Que la Nature à vos ſemblables
donne;
36 MERCURE
Il eft
pour voftre honneur, il eſt
pour ma perfonne ;
Pour vous conferver l'un , je dois
aimer la mort ;
Si l'autre vous déplaiſt, je dois
haïr la vie,
Voyez quel est mon trifte fort,
Si vous n'eftes point attendrie.
Mais foufrez qu'aprofōdiffant
Ce qui peut caufer vos alarmes,
Je détruife l'obftacle à vos yeux
fi puiffant,
Qui condamne un amour pour
moy fi plein de charmes .
Vous Hirondelle , & moy Moineau
,
Nous fommes, dites - vous , de diférente
espece,
Et vous craignez que quelque
Oifeau
Ne nous accuſe de foibleffe.
GALANT. 37
ES
Ce feroit donc quelque Animal
nouveau
Qui critiqueroit ma tendreffe?
Grive a brûlé pour Sanfonnet,
Linote pour Chardonneret,
Roffignol auffi pour Fauvete.
Et qui s'en eft formaliſé ?
On euft traité d'ame mal faite,
Celuy qui d'entre nous s'en fuft
fcandalifé.
$2
Pour le péril de la tempefte,
Ne croyez point qu'il ait rien
qui m'arrefte.
J'iray hardiment m'engager
Au grand trajet qu'il faut faire }
fur l'onde
Pour découvrir un nouveau
monde.
Peut-on vous fuivre, & craindre
le danger?
38 MERCURE
A
Mais quand je trouverois ces peines
trop cruelles ,
On m'a dépeint l'Amour aîlé.
Si j'eftois las
pour
avoir trop
volé,
Le mien me prêteroit ſes aîles .
Soufrez donc les amoureux
foins
D'un coeur qui ne peut fe défendre;
Il vous importuneroit moins,
S'il vous trouvoit moins belle , ou
s'il eftoit moins tendre.
sa
L'Hirondelle eft muette au difcours
de l'Amant,
Qui flaté defon efpérance,
Prend auffi -toft cet aimablefilence
Pour unfecret confentement.
Jugez alors quelfutfon zele.
Les empreffemens amoureux
GALANT. 39
Peuvent beaucoupfur une Belle,
Et le titre d'Amantfidelle
Eft unfecours avantageux
Pourfe rendre bientoft heureux.
Celuy- cy, pour l'avoir, ofe tout entreprendres
Mefmes lors que l'Hyver commence
de répandre
Par quelquefoible froid l'horreur de
Son retour,
L'Hirondelle eftant prefte à changer
defejour,
En dépit d'elle il s'engage au
voyage.
Ils partent donc un beau matin tous
deux.
Si- toft qu'ilsfont en Mer, il s'éleve
un
orage,
Lepaffage eftoit dangereux
Au milieu d'un air tenébreux;
Maisparlaforce du plumage,
40 MERCURE
L'une fe tire du naufrage,
Et l'autre eft le feul malheureux.
Ilperd d'abordla connoiſſance,
Nebat plus que d'une aîle à la mercy
du
vent,
Etpuis tombant en défaillance,
Il est précipité dans l'humide Elément,
Tandis que l'Hirondelle avec pleine
affurance
Acheve le trajet oùpéritfon Amant,
Sa
Tuprétens, cher Damon, que la noble
Vranie
Se laiſſe enfin toucher à tes empreſſe-
) mens;
D'un vol audacieux , ton aile trop
bardie,
Teporte en teméraire à ces grands
fentimens.
Entens le Moineau qui te crie,
GALANT. 41
"
Du fort qui m'a perdu crains
les évenemens.
Je vous ay promis l'Eloge
de la Beauté. Je vous l'envoye.
On m'écrit qu'il eſt
d'une Dame de Dijon. Ily a
grande apparence que les
agrémens de fa Perfonne
foûtiennent avec beaucoup
d'avantage le brillant de ſon
efprit, & qu'elle connoift par
elle- mefme les privileges de
ce qu'elle a peint avec des
couleurs fi vives.
S&
Juillet 1682.
D
42 MERCURE
SSSE SS2252 522552
ELOGE
DE LA BEAUTE' .
Le don
fingulier de la Na-
A Beauté , ce privilege &
ture , ce rayon vifible & charmant
de la Divinité , eft fansdou
e admirable . Elle s'attire
l'amour & les respects de tout le
morde. C'est une Souveraine qui
Se fait obeir fans qu'elle ufe de
contrainte. Les Roys mefmesfont
gloire de luy rendre hommage ,
de mettre leurs Sceptres entre fes
GALANT. 43
mains, & leurs Couronnes à fes
pieds. Elle nous feduit & nous
trompe agréablement ; elle exerce
fur nous une innocente tyrannie,
& en nous ostant la raison, elle
nous enchante.
On a quelquefois prisfes effets
pour des fortileges , mais on a
toujours reconnu quefes enchan
temens font naturels , que parfa
propre nature elle eſt du gouft de
tout ce qui a un coeur & desyeux,
que pour plaire elle n'a befoin que
que toutfon. d'eftre regardée,
charme eft dans fes agrémens.
Comme la veritable Beauté eft
une jufte proportion de toutes les
Dij
44 MERCURE
parties du corps , accompagnée
d'une couleur vive agréable,
& qu'elle compofe par ce moyen
un Tout complet & achevé , elle
ne peut manquer de plaire. La
Beauté est une marque prefque
infaillible , & pour ainsi dire,
Etendard de la Bonté ; & c'eft
une espece de prodige, lors que ce
qui est beau n'est pas bon en
mefme temps , lors que la beauté
de l'ame & de l'efprit n'eftpas
jointe à celle du corps.
Auffi les premiers Roys n'ont
efté tirez de la foule du Peuple
pour estre les Arbitres & les
Maistres de la Terre , que par ·
GALANT. 45
un effet de leur beauté, & de leur
bonne mine . On croyoit qu'ef
tant les plus beaux , ils eftoient
auffi les meilleurs , & par confequent
les plus dignes de commander.
La Beauté eft une recommandation
muette, dont le filence eft
éloquent ; & ce que cette fameufe
Phryné ne pût obtenir de
fes Fuges par l'éloquence de fon
Avocat, elle l'obtint par celle de
fa beauté.
Fay ouy dire qu'un des plus
grands Philofophes de l'Antiquité
, eftant interrogé d'où venoit
qu'on fe plaifoit à voir une
46 MERCURE
belle Perfonne, répondit que c'eftoit
la demande d'un Aveugle .
En effet, difons-le à la gloire
de noftre Sexe. Les Hommes
avoüent qu'ils fe fentent troublez,
& comme hors d'eux- mefmes
, par un excés de plaifir, à la
veuë de ces Divinitez mortelles.
Difons plus. Qui eft celuy qui
peut tenir contre la priere , on
plutoft le commandement d'une
belle Femme ? Qui eft celuy qui
peut luy refufer. quelque chofe ?
"Combien de mauvaises Caufes
gagnées , combien de Graces injuftes
obtenues , combien de bons
Procésperduspar lesfollicitations
GALANT. 47
des Femmes qui ont de l'agrément
! Une belle Femme fçait
dompter&aſſujettirles coeurs les
plus farouches. Tout ce qui refpire
eft charmé en la voyant, &
chaque Homme en particulier fe
fait honneur d'eftrefon Efclave.
Si noftre Sexe ne reffent pas.
ordinairement les mesmes tranfports
à la veuë d'un Homme de
"bonne mine , nous ne pouvons du
moins nous empefcher d'avoir
pour luy de l'eftime, & de l'ad_
mirer, tant le pouvoir de la
beauté & de la bonne mine eft
grand.
De quelque maniere , & en
48 MERCURE
quelque fens qu'on envifage la
Beauté , elle eft fans - doute un
avantage fort confidérable ; car
fi on eftime tout ce qui eft rare,
& fi on méprife en quelqueforte
les plus belles chofes quand elles
font
communes, on ne peut
manquer de faire beaucoup d'état
de la Beauté, estant auſſi
rare qu'elle eft, puis que pour une
belle Perfonne il s'en trouve une
infinité de laides . Le grand
bre de chofes qui font néceſſaires
l'achevement de la Beauté,
pour
nomla
rend extrémement rare ; car
pro- non feulement il faut de la
portion & de la régularité dans
les
GALANT. 49
les traits & dans toutes les parties,
mais encore ce certain je-nefçay
quoy , cet air doux & en-
•gageant , ces graces fines & cachées
qui fe fontfentir fans qu'on
puiffe les bien exprimer ; en un
mot cet agrément univerfel qui
fe répand , quife fait remarquer
dans toutes les actions & dans
toutes les paroles , & qui est
l'ame de la Beauté, de maniere
que fans ce charme fecret les plus
grandes Beautez font fades &
infipides. Elle a encore cela de
rare & de prétieux , que mesme
dans l'arriere -faifon elle con-
Serve quelque refte d'agrément,
Juillet 1682.
E
50 MERCURE
& on a beau dire
que
la
durée
eft
courte
, &
qu'elle
caufe
fouvent
des chagrins
&
de lapeine
.
Quoy
que
la Rofe
dure
рец
de
jours , & qu'elle foit environnée
d'épines, elle ne laiffe pas d'eftre
par fa beauté la Reyne des
Fleurs.
Mais quelques charmes qu'ait
la Beauté, il n'est pourtant pas
fouhaiterque toutfoit également
beau , carla beauté de la Nature
confifte dans la varieté. Telle eft
la difpofition de tout ce qui eft
icy-bas. Chaque chofe reçoit du
jour de l'éclat defon contraire.
La laideur & la médiocrité reGALANT.
51
hauffent la Beauté,. & la rendent
admirable . La préfence continuelle
d'une belle Perfonne , diminuë
le plaifir qu'on a de la
voir. Voyez quelque chofe de
laid & de diforme , les belles
chofes apres cela vous paroiffent
encore plus belles qu'auparavant.
Un Printemps perpétuel n'accommoderoit
pas toujours . Celuy
qui eft précedé d'un Hyverfåcheux
rude , nous réjouit extrémement
, & le beau temps
n'est jamais plus agréable qu'apres
un orage. Enfin l'Autheur
de la Nature eft un grand Artifan,
quifçair admirablement le
E ij
52 MERCURE
fecret de donner à fes Ouvrages
tout l'agrément néceffaire.
De tout temps la Beauté a
efté l'objet des defirs de tout le
monde raisonnable. Athénais,
Fille d'un fimple Philofophe, devint
parfa beauté Reyne de l'O
rient , en devenant l'Epouſe de
l'Empereur Theodofe . Alexan
dre, dont la feule paffion domi .
nante eftoit d'acquérir de la gloire
, ne laiffa pas d'eftre fenfible
aux charmes de Roxane , & de
partagerfon coeur entre la gloire
లో elle. Caton , dont l'austere
fageffe eft fi fort vantée , ne fir
pas fcrupule d'époufer la Fille
GALANT. 53
t
d'un defes Fermiers, parce qu'elle
eftoit belle ; fans aller chercher
fi loin des exemples , nous en
avons tous les jours devant les
yeux qui marquent que les effets
de la Beauté de la bonne mine
font admirables.
dans
Nous apprenons par les Relations
des Voyageurs
, que
plufieurs Pais ily a des Perfonnes
qui obfervent les corps des Enfans,
s'ilsy remarquent quelque
diformité notable, ils les font
mourir. En fait de mariage, ils
ne font état que de la Beauté,
parce que c'eft feulement par là
qu'ils eftiment leurs Enfans.
E iij
54 MERCURE
Dans le Canada, celuy qui veur
épouser une Fille , doit faire néceffairement
des préfens au Pere
proportionnez
à la beauté de la
Fille. Au Tunquim , fouvent les
Roys époufent de fimples Paifannes,
quand elles font avanta
geufement partagées des dons de
la Nature,fansfe mettre enpeine
de ceux de la Fortune.
Si nous en croyons les Poëtes,
Pélops , Ganimede , & plufieurs
autres , furent admis à la Table
des Dieux, à cause de leur beauté;
& mefme le grand Jupiter s'abaiffoit
jusques à defcendre en
terre pour y voir ce qui eftoit
GALANT. 55
beau, ne dédaignantpas les Beau
tez mortelles , & ne faisant pas
difficultéde prendre la forme qu'il
croyoit la plus propre pour leur
eftre agréable.
Theſée , quoy que comblé de
gloire par fes actions héroïques,
crût qu'il manquoitquelque chofe
àfon bonheur, tandis qu'il ne pof..
feda pas la belle Helene , des
charmes de laquelle fon coeur eftoit
épris. Ce fut par cette raison
qu'il s'affura fa poffeffion avant
mefme qu'ellefust en age d'estre
mariée , fans eftre rebuté par les
divers périls aufquels il s'expofoit
; & il fçeutfi bon gré àſon
E iiij
56 MERCURE
Amy Pirithous de l'avoir fervy.
dans cet amour , qu'il luy rendit
la pareille , en l'aidant à enlever
Proferpine jufque dans les Enfers
, fans craindre la difficulté
d'une fi périlleuse entreprife ; &
à propos de la belle Helene , on
raconte qu'un Poëte perdit la
veuë, pour avoir eu l'audace d'en
médire , & qu'il la recouvra dés
le moment qu'il fe fut retracté;
tant il eft vray que la Beauté eft
une espece de Divinité qu'on
n'offenfe pas impunément , &
pour laquelle on ne peut avoir
trop de venération . Et certainement
la Beauté est une fource
GALANT. 57
les
les
d'agrémens qui ne tarit point,
& qui communique une certaine
grace à ce qui defoy n'en est pas
fufceptible ; de maniere que
chofes les plus inutiles
moinsfpirituelles ne laiffentpas de
plaire dans une belle bouche , eftant
aifé de perfuader l'esprit quand
Lesfensfont fatisfaits.
Il le faut pourtant avoüer,
quand la beauté du corps eftfoùtenue
par celle de l'esprit, elle eft
infiniment plus eftimable, & elle
brille beaucoup mieux , car ces
deux beautez jointes enſemble fe
font honneur mutuellement , &
forment un compofe parfait ; an
58 MERCURE
lieu qu'on peut dire qu'un beau
Corps avec peu d'efprit, eft comme
un beau Vaiffeau gouverné
par un méchant Pilote.
La Beauté ne fçait pas feulement
fe faire aimer & eftimer,
elle fçait encore fe faire craindre.
On craint la haine & la colere
d'une Belle , plus qu'on n'apprébende
un Fuge irrité; & telqui
méprifoit autrefois Jupiter & fon
Foudre, trembloit à la veuë d'une
Femme qui n'avoit pour toutes
armes que de beaux traits .
Les Hommes, mefmes les moins
polis, ont naturellement de la confidération
pour la Beauté. On
GALANT. 59.
à une
pardonne volontiers à une Belle,
ce qu'on ne pardonne pas
Laide ; & l'Amant le moins
capable de revenir, a de grands
retours pour une belle & aimable
Maîtreffe.
On admire la Beauté par tout
où elle eft, & on n'en est pas
moins touché quand elle habite
fous le Chaume, que quand elle
fait fa demeure fous des Lambris
dorez. Les Anges mefmes ,
cès bienheureux Efprits détachez
de la matiere , n'y furent pas infenfibles
dans la naiſſance du.
monde ; car ayant veu que les
Filles des Hommes eftoient belles,
60 MERCURE
ils ne pûrent s'empefcher de les
admirer; & à dire le vray , on
ne doit pas douter que Dieu n'ait
fait les belles chofes pour faire
éclater fa magnificence, & pour
infpirer de l'admiration aux
Hommes.
Enfin la Beauté a ce rare &
fingulier avantage de ne laffer
jamais fes Spéctateurs , d'avoir
toujours les graces de la nouveauté,
quand mefme on la voit
prefque à chaque moment , &
destre comme le Soleil, qui paroiffant
tous les jours apres tant
de Siecles, fe fait toujours regarder
avec plaifir, & avec admi-
~ration .
GALANT. 61
Sur la fin de l'autre mois ,
M ' l'Abbé de Lorraine , Fils
de M' d'Armagnac , Grand
Ecuyer de France , foûtint
avec grand fuccés une Theſe
fort celebre au College du
Pleffis- Sorbonne . M ' du Hamel
, Profeffeur de Philofophie,
y préfida. L'Aſſemblée
fut tres-illuftre . Monfieur
le Duc de Bourbon , & tous
les Princes de la Maiſon de
Lorraine, s'y trouverent, ainſi
que M les Archeveſques de
Rheims & d'Auch , & un
fort grand nombre d'autres
Prélats & d'Abbez. Il y eut
A
62 MERCURE
auffi plufieurs Ducs & Pairs,
& tout le monde fortit également
fatisfait des fortes
Réponses de ce jeune Prince.
Il reçeut le Bonnet deMaiſtre
és Arts de la main de M
Cocquelin , Chanoine , &
Chancelier de l'Eglife de
Paris , qui fit un tres - beau
Difcours à fa loüange . On
diftribua dans l'Affemblée
des Vers héroïques à l'avantage
des Princes de la Maifon
de Lorraine , compofez
par M' Herfant , Profeffeur
de Rhétorique ; & une Ode
faite par M Cordier , Préce1
2
ว
e
1
1
SS
cours quel'attends je tendshe
S
plustempshelas he =
mps
S
GALANT. 63
pteur d'un des Fils de M' le .
Comte d'Armagnac
.
Un fort habile Homme a
fait l'Air nouveau que je vous
envoye. Vous en jugerez
mieux que perfonne , quand
vous en aurez parcouru les.
Notes .
1
AIR
NOUVEAU.
J
E meurs des maux que vous me
faites,
Hafez lefecours quej'attens.
Helas, Cruelle que vous eftes,
Bientoft ilne feraplus temps .
La galante Piece qui fuit
les Paroles de cet Air , m'a
あ
64 MERCURE
efté envoyée d'Etampes fous
le nom de M'Cordets . L'invention
en eft agréable , &
vous vous connoiffez trop en
Vers naturels, pour n'en eſtre
pas contente.
$$ases:2525222: 522
SUR L'HEUREUX
ACCOUCHEMENT
DE MADAME DE T.
JaUnon,jaloufe de Vénus,
Voyant qu'on ne brûloit de l'Encens
que pour elle,
Enpréfence des Dicax un jour luyfit
querelle,
Sur ce qu'àfes Autels on ne recouroit
plus.
GALANT: 65
Aux Femmes en travail elle eftoit
favorable,
Onfe louoitfort de fesfoins;
Mais trouvant cet employ bien moins
confidérable
Que celuy de Vénus ( auffi l'eftoit- il
moins)
Elle vouloit changer d'Office;
Mais Vénus à bon droitfiere d'un
exercice
Dont elle s'acquitoitfort bien,
Répondit hautementqu'elle n'enferoit
rien;
Qu'onfçavoit affez leur partage,
Qu'on avoit toûjours veu reglerjufqu'à
cejour,
Venus, les plaifirs de l'Amour,
Junon, lespeines du Ménage.
S&
C'eftoit en préſence des Dieux,
Dans un Apartement des Cieux,
Juillet 1682.
F
66 MERCURE
Que toutes deux plaidoient leur
Caufe,
Quand Momus bientoft las d'avoir
la bouche clofe,
Pourfinir leur debat, propofa ce
moyen;
Que Mercure là -basfur l'échange
defcende,
Et qu'en France fur tout il confulte
& demande
Si les Dames le voudront bien.
Jupiter d'unfigne de tefte
A ce deffein témoignant confentir,
Mercure qui n'eftoit pas beste,
Fut plutoft de retour qu'on ne l'eut
venpartir.
Sire , dit-il au Dieu qui lance le
Tonnerre,
J'ay parcouru toute la terre,
Etfur tout dansParis il n'eft point
de Maiſon
GALANT. 67
Où je n'aye en ſecret confulté
chaque Femme ,
Etje n'ay trouvé qu'une Dame
Qui fur ce grand échange aft
entendu raiſon ,
Et quandj'ay dit ailleurs que la
fageJunon
Veut régler à fon tour les plaifirs
de la vie ,
Toutes à la fois ont dit, non,
Qu'elle nous foit plutoft ravie.
Quoy, toûjours accoucher ! Elles
n'entendoient pas,
Et pour les tirer d'embarras,
Vous ne voulez donc pas m'en.
tendre,
Difois -je?Junon fera tendre,
Et lors Vénus fera Junon ;
Mais j'avois beau parler, toutes
difoient, non, non.
Quelques-unes des plus hardies
1
.
F
68 MERCURE
M'ont mefme protefté qu'en faveur
de Vénus
Elles facrifieroient leurs vies,
Si ce n'eftoit affez de tous leurs
revenus ;
Et pour toutes raiſons
m'ait alléguées ,
que l'on
Vénus nous a toûjours fait vivre
doucement,
EtJunon nous le fait acheter cherement.
Ainfi , vous les voyez, Sire, toutes
liguées,
Elles ne peuvent renoncer
A Vénus leur meilleure Amie,
C'eft àvous, Sire, à prononcer.
N'en foyez pas plus ennemie,
Dit fupin à Funon , d'un Sexe fi
conftant,
Qui fidelle àVénus, vous invoque
pourtant.
GALANT. 69
Vénus fert à former des chaînes,
D'où naiffent en fuite des peines
Qui vous rendent utile aux Belles
tous les ans,
Et vous attire leur encens .
Vous voyez que Vénus concourt
à voftregloire ;
Elle fert à voftre bonheur ,
Vous emportez par là fur elle la
victoire ,
Elle vous caufe de l'honneur
En leur faifant perdre le leur .
Se
Quandil eut ditces mots , les Dieux
Se retirerent,
·Mais Mercure & Tunon referent..
Ce fut de celle- cy la curiofité .
Par qui l'autre fut arrefté.
Demeurez icy, tuy dit-elle,
70 MERCURE
Dites-moy qui fut cette Belle
Qui feule confentit à me voir
gouverner.
Une Dame qu'on voit à Junon
fi fidelle ,
Surtout fon Sexe eft digne de
régner.
C'eft Madame de Turm....
Répondit Mercure auſſi - teſt ,
Femme dot les vertus ne fe trouvent
ternies
D'aucun vice , d'aucun defaut.
Bien , repliqua funon , elle ſera féconde
Autant qu'autre Femme du
monde,
Et je feray fi bien , quand elle
accouchera,
Que la crainte fera
Tout le mal qu'elle aura .
GALANT. -71
Ceux qui ont paru longtemps
infenfibles , prennent
fouvent les plus violentes paffions
, quand ils viennent
une fois à eftre touchez. Ce
que je vay vous conter , en
pourra fervir de preuve. Un
Marquis , encor plus confidérable
par fon mérite & fes
belles qualitez , que par fon
Bien & par fa naiffance, quoy
qu'il fuſt fort riche & de tresbonne
Maiſon , avoit vécu
juſqu'à trente- cinq ans , ſans
aucun engagement qui euft
coufté à fon coeur la moindre
des peines que cauſe l'a
72 MERCURE
mour. Ileft vray que fon panchant
avoit toûjours cfté
pour la guerre , qu'on pouvoit
nommer ſa paffion dominante.
Il y avoit pris party
dés fes premieres années, &
la qualité de Brave qu'il s'eftoit
acquife par des actions
affez éclatantes,jointe à celle
de parfaitement honnefte
Homme que la voix publique
luy donnoit , l'avoit mis
dans une réputation qui le
diftinguoit de beaucoup
d'autres . Il voyoit ce qu'il y
avoit de plus beau monde
dans tous les lieux où il fe
trouvoit .
GALANT. 73
S
trouvoit. On le mettoit de
toutes les Parties agreables, &
fes manieres honneftes ne
contribuoient pas peu à l'y
faire fouhaiter. Il eftoit galant
, difoit des douceurs aux
Belles ; & de la maniere dont
il leur parloit , les plus crédules
avoient quelques lieu de
fe flater de l'efpoir de fa conquefte
; mais ce jeu de fon
efprit n'engageoit fon coeur
dans aucune affaire . Il en de
meuroit toûjours le maiſtre,
& les defauts qu'il remar
quoit aux plus accomplies,
eftant pour luy un préſerva-
Juillet 1682
G
•
74 MERCURE
tifcontre l'amour , quelques
complaifances qu'il leur fift
paroiftre , il fe fentoit auffi
libre en les quitant , que ſi
jamais il ne les cuft veuës.
me
Apres tant d'expériences qui
luy faifoient braver le beau
Sexe , il vint à Paris pour
quelques affaires , & s'eftant
un jour trouvé chez une Datres-
fpirituelle , il vit entrer
une fort aimable Brune,
dont la beauté parut le furprendre.
Il prit plaiſir à la regarder
, & à la maniere dont
la Dame la reçeut , il luy fut
aifé de voir qu'elle en eftoit
GALANT. 75
fort aimée. Il jugea de là
qu'elle devoit avoir du mérite
, & ne ceffa point de l'examiner.
C'eftoit une grande
Fille tres - bien faite , d'une
taille fine & dégagée , &
J dont tous les traits avoient
je- ne fçay-quoy de mignon,
qui luy donnoit un fort grand
éclat. Ces avantages eftoient
cependat les moindres dont
elle euft pû tirer vanité . La
beauté de fon viſage n'approchoit
point du brillant de
fon efprit. Elle l'avoit fin &
délicat , l'humeur agreable,
& fur toutes chofes, une droi-
G ij
76 MERCURE
,
ture d'ame & de raiſon , qui
luy attiroit une eſtime genérale.
Jamais perfonne n'avoit
pris de figrands foins de veiller
fur elle - meſme . Dés fon
plus bas âge , elle s'eftoit fait
une habitude de s'obſerver
dans les autres & tous les
défauts qu'elle entendoit
condamner , eftoient autant
de leçons qu'elle s'appliquoit
utilement. Il s'eftoit offert
pour elle plufieurs Partis-tresavantageux
, mais le Mariage
luy faifoit peur, & lors qu'elle
envifageoit de quelle importance
eftoit cet engagement,
GALANT. 77
il n'y avoit aucun avantage
qui puft l'obliger à s'y réfou
dre. Elle
concevoit que pour
vivre heureuſe , il falloit aimer
parfaitement un Mary,
& l'eftime feule eftant le fondement
de l'amour , la plûpart
des Soûpirans
qu'elle
s'attiroit luy paroiffoient fi
peu dignes de la fiéne , qu'elle
croyoit impoffible que l'on
puft forcer fon coeur à fe don.
ner par devoir. Les Amans
qu'elle n'avoit point voulu
écouter , faifoient craindre
aux autres un pareil refus ; &
parce qu'elle aimoit mieux
G iij
78 MERCURE
vivre en folitude , que de
fouffrir un nombre de Sots,
dont les Coquetes groffif
fent leur Cour , on l'accufoit
d'eftre fiere ; mais cette
fierté tournoit à fa gloire
parmy les Efprits bien faits,
& le mérite du peu de Perfonnes
qu'elle aimoit à voir,
juftifioit fon difcernement .
Comme l'efprit eftoit pour
elle un grand charme , elle
avoit pris une liaiſon particuliere
avec un Provincial qui
demeuroit dans le voisinage
d'une Maiſon de Campagne ,
où elle alloit paffer tous les
GALANT. 79
ans une partie de l'Eté. Il
eftoit connu pour l'Homme
du monde le plus éclairé , &
en mefme temps pour un ennemy
déclaré du Mariage . Il
le regardoit comme le plus
grand de tous les maux ; &
les peintures qu'il avoit faites
plus d'une fois à la Belle , des
fuites fâcheufes qu'il en prétendoit
inféparables
, n'avoient
peut - eftre pas peu
contribué à fortifier le dégouft
qu'elle en marquoit.
Sur ce pied là, quelque plaifir
qu'il prift à la voir , elle
n'appréhendoit point que
G iiij.
80 MERCURE
fes galantes déclarations puf
fent jamais devenir une affaire
férieuſe . Il les faifoit d'une
maniere agreable qui l'engageoit
à luy répondre avec enjouëment
; & comme leurs
entreveuës eftoient fans aucun
miftere , il ne cherchoit
point le tefte à tefte pour luy
dire qu'il l'aimoit. Il s'en expliquoit
devant tout le monde,
& ne voyoit perfonne aupres
d'elle, qu'il ne traitaſt, de
Rival. Si fa converſation ef
toit charmante , fa façon d'écrire
ne l'eftoit pas moins.
La Belle avoit beaucoup de
GALANT. 81
talent pour les jolies Lettres,
& lors
un
que l'Hyver la ramenoit
à Paris , elle n'eftoit pas
fachée d'entretenir avec luy
commerce d'écriture .
Voila , Madame , quel eftoit
le caractere de l'aimable
Brune , qui par fa beauté furprit
le Marquis , dont j'ay
commencé de vous parler.
Ils fe connoiffoient fans
s'eftre veus , parce qu'ils ef
toient voiſins à la Campagne;
& quand la Dame, qui eftoit
Amie de tous les deux , les
eut nommez l'un à l'autre, ils
fe regarderent avec une éga82
MERCURE
le curiofité. On avoit peint
la Belle au Marquis , comme
une Perfonne qui ne
manquoit pas d'efprit , mais
qui par une orgueilleuſe préfomption
, eftoit ridicule juf
qu'à fe perfuader qu'aucun
mérite n'approchoit du fien .
Il parla peu pour ettre en état
de mieux l'obferver , & tout
ce qu'il luy entendit dire luy
parut ſi raiſonnable , qu'il
cut peine à croire que ce fuft
d'elle qu'on luy euft fait le
Portrait. Infenfiblement la
Compagnie fe trouva fort
grande , & comme la plûpart
GALANT. 83
des Cavaliers s'adreſſerent à
la Belle , il eut le plaifir de
voir avec quelle grace elle ſe
tira d'affaires . Sielle prenoit
un air férieux avec certains
Galans de profeſſion qui ne
debitent que des douceurs
fades , elle entendoit raillerie
avec tous ceux qui luy en
contoient avec efprit ; & par
la maniere dont elle traittoit
les uns & les autres , on connoiffoit
aisément qu'elle fçavoit
faire la diférence des
Gens. Le Marquis , d'autant
plus content de cette premiere
veuë , qu'on l'avoit
4
3
84 MERCURE
mal prévenu , alla chez elle
quelques jours apres . On luy
fit paroiftre toute l'eftime qui
luy eftoit deuë ; & la Belle,
fenfible
au mérite plus que
perfonne du monde , fe fit
une joye d'en recevoir quelques
foins. Il fortit tresfatisfait
des honneftetez
qu'-
elle luy marqua , & fans trop
s'exminer fur ce qu'il fentoit
pour elle , il luy rendit dés
l'abord de fort fréquentes vifites
. Il la vit toûjours la meſ
me , c'eſt à dire , toûjours
d'une humeur égale, toûjours
civile , toujours dans des fenGALANT.
85
timens d'une belle ame ; &
s'il luy trouva de la fierté , ce
fut feulement de celle qui
luy paroiſſoit à ſouhaiter dans
toutes les Femmes , & qui
l'auroit obligé d'aimer , s'il
l'euft trouvée dans quelqu'une.
Apres un mois d'aſſiduitez
, la Belle luy dit enfin
en riant , que fon trop d'exactitude
à la venir voir rendoit
fa conduite irréguliere , quelle
en devoit compte à un
fort grand nombre de fotes
Gens , qui obfervoient fes
moindres démarches , & que
s'il eftoit véritablement de
86 MERCURE
ſes Amis , il tâcheroit de luy
en donner des marques en
prenant foin de fa réputation.
Le Marquis , éperduëment
amoureux , ne balança point
à luy répondre , que le plaifir
de la voir faifant fon plus
grand bonheur, ce feroit vouloir
fa mort que luy demander
qu'il y renonçaft ; qu'il
luy avoüoit que n'ayant jamais
aimé perfonne , il avoit
crû pouvoir luy rendre des
foins fans que fon coeur y
prift part ; mais qu'elle avoit
triomphé du plus infenfible
de tous les Hommes ; que
GALANT. 87
cependant , quoy qu'il cuft
fujet de croire que fa recherche
feroit agreable à fes Parens
, c'eftoit d'elle feule qu'il
la vouloit obtenir , & qu'il
ne leur parleroit qu'apres
avoir eu fon confentement.
Cette déclaration fit rougir la
Belle. Bien que le Marquis
luy euft témoigné beaucoup
d'eftime , il eftoit fier , fort
ambitieux , & comme il avoit
affez de Bien , pour pouvoir
prétendre aux plus hauts Partis
, elle n'avoit pû ſe figurer
qu'il duft avoir des pensées
pour elle. Toute autre eût efté
88 MERCURE
1
4
ravie de le trouver dans ces
fencimens , elle en fut embaraffée.
L'averfion qu'elle
avoit pour le Mariage, luy en
fit voir auffi- toft les defagré
mens dans toute leur étenduë
; & ce grand mérite qui
luy avoit fait fouffrir avec
joye les vifites du Marquis,
ne luy parut plus fi éclatant,
quand elle fongea que fouhaiter
eftre fon Mary, c'eftoit
vouloir devenir fon Maiftre.
Ce qui luy caufoit le plus de
peine , c'eft que ſes Parens
n'ayant reçeu le Marquis
que dans l'efperance qu'il
GALANT. 89
s'engageroit, elle voyoit bien
qu'ils luy feroient favorables,
fi - toft qu'ils découvriroient
qu'il fe feroit déclaré. Cependant
elle ne pouvoit fe difpenfer
de répondre. Comme
il l'avoit affurée qu'il ne la
vouloit devoir qu'à elle - mefme
, elle luy dit que la maniere
obligeante dont il agiffoit
, l'engageant à s'expliquer
avec luy de bonne foy,
elle croyoit ne luy devoir
point cacher qu'aucune veuë
de fortune ne la porteroit
jamais à fe marier , que l'on
n'euft auparavant trouvé
Juillet 1682.
H
90 MERCURE
moyen de toucher fon coeur;
que la conquefte n'en eftant
pas fort aifée , c'eftoit à luy à
réfoudre s'il la vouloit entreprendre
; mais qu'elle l'avertiffoit
que cette conqueſte
ne fuffiroit pas , qu'il trouveroit
enfuite à combatre une
Ennemie redoutable ; que fa
raifon luy repréſentoit fans
ceffe qu'il n'y avoit point
d'engagement éternel , qui
ne fuft fuivy de beaucoup de
peines , & que les peines l'afarmoient
affez pour luy faire
préferer à toutes chofes l'heureufe
douceur d'une vie tran
GALANT. 91
•
quille. Le Marquis ne s'étonna
point de cette réponſe.
Il la regarda comme faite
avec efprit , & s'affûrant , &
fur la grandeur de fon amour,
& fur l'avantage qu'on devoit
trouver dans fon alliance,
il s'abandonna tout entier à
fon panchant . Jamais paffion
ne fut fi forte. C'eftoient des
manieres fi refpectueuſes
, des
foûmiffions
fi engageantes
,
que la Belle en fut veritable.
ment touchée. Auffi le Marquis
l'ayant priée un jour de
luy dire , s'il eftoit affez heureux
pour avoir fait quelque
•
Hij
92 MERCURE
progrés dans fon coeur , elle
répondit que ce n'eftoit pas
fon coeur qu'il devoit le plus
apprehender; que fon mérite ,
& l'amour qu'il luy marquoit
, avoient trop dequoy
la rendre fenfible , mais
que
fa raifon ne cédoit pas fi facilement
; que plus fon reſpect,
fes foins , & fes complaiſances,
avoient de charmes pour
elle, plus cette raiſon luy mettoit
devant les yeux la diférence
qu'elle trouveroit d'un
Mary à un Amant ; que ce
changement qu'elle voyoit
infaillible, la jettoit déja dans
GALANT. 93
mille chagrins , & qu'elle
trembloit à prendre un engagement
qui diminuëroit
enluy cette vive paffion , dont
il demandoit qu'elle luy
tinſt compte. Le Marquis au
defefpoir de ne la pouvoir
perfuader , fe plaignoit à tous
momens de l'injufte crainte
qu'elle luy faifoit paroiftre, &
la voyant diférer toûjours à
luy permettre de fe déclarer
à fes Parens , il s'imagina
qu'un attachement ſecret en
eftoit la caufe. Sans cela , il
ne pouvoit fe perfuader qu'
elle euft balancé à le rendre
94 MERCURE
heureux. Il luy donnoit les
plus fortes marques d'un
amour fincere , & fi fon coeur
n'euft point efté prévenu de
quelque autre paffion , il
n'eftoit pas vray -femblable
que fes fcrupules euffent duré
fi longtemps. Il eut pourtant
beau chercher l'éclairciffement
de fes foupçons. Il ne
vit perfonne qui cuft entendu
parler d'aucune intrigue.
Il avoit fceu d'elle - mefme
qu'elle écrivoit quelquefois
au Cavalier qu'elle voyoit en
Province, mais le caractere de
ce Cavalier luy eftant connu,
GALANT. 95
il ne luy faifoit aucune peine,
& les obftacles qu'ils euffent
d'ailleurs trouvez dans le def
fein de leur union , fi l'amour
l'eut voulu faire , faifoient
fon repos de ce cofté là . Quelque
affuré qu'il fe tinft que
leur liaiſon n'avoit rien de fé.
rieux,il ne laiffa pas de vouloir
fçavoir furquoy rouloit leur
commerce . Comme fes Préfens
luy avoient gagné la Sui
vante de la Mere , il la pria
de luy faire voir une Lettre
de la Belle, & la Suivante
, qui
ne fouhaitoit rien tant que
Leur mariage , apres l'avoir
96 MERCURE
affuré qu'il ne trouveroit
que de l'efprit dans la Lettre
fans aucune marque d'attachement
, voulut l'en convaincre
en luy promettant de
le fatisfaire. L'occafion s'en
offrit peu de jours apres. Il y
avoit plus d'un mois que le Cavalier
avoit mandé à la Belle,
que le dégouft qu'il avoit du
monde luy donnoit l'envie de
fe faire Hermite , & que pour
mener une vie heureuſe , elle
devoit venir partager les douceurs
de la retraite , mais
qu'il craignoit qu'un Rival
tres-dangereux , dont on luy
avoit
GALANT 97
1
1
1
avoit parlé ne la dégoûtaſt
de l'Hermitage . La Belle fit
réponſe à cette Lettre , &
l'ayant donnée à la Suivante
pour l'envoyer à la Poſte , la
Suivante la mit auffi- toft entre
les mains du Marquis . Il y
trouva ces paroles.
Fanchement , je ne fongeois
pointà paffer ma vie avec vous,
mais depuis que vous me propoſez
de la paffer l'un & l'autre dans
un Hermitage, me voila forttentée
de vous y fuivre . Je con
çois qu'il ya des Solitudes faites
d'une certaine maniere , dont je
me pourrois accommoder; & com-
Fuillet 1682.
I
98 MERCURE
me vous dites , quand j'aurois
unefois pris ce party- là , je me
mettrois au deffus de toutes les bagatelles
, qui à l'heure qu'il eft
peuventme faire de lapeine. Ne
craignez point que, voftre Rival
mette obftacle à nos projets. Je
commence à ne comprendre plus
rien à toutes les plaintes qu'il me
fait. Mon Dieu , que tous les
Hommesfontfous , & qu'ilfaut
qu'ils le foient bien , pour nous le
paroiftre mefme quand ils difent
qu'ils nous aiment ! Fuyons dans
noftre Hermitage. Venez -y avec
voftre Philofophie naturelle ; j'y
viendray avec celle que j'ay acGALANT.
99
quife , & jefuis feûre que cefera
un Hermitage accomply. Adieu;
àce bien heureux temps .
Quoy que cette Lettre luy
paruit du ftile dont il avoit
crû qu'elle feroit , il crut du
miftere dans ces termes
d'Hermitage, qu'ils devoient
rendre accomply , en y venant
l'un & l'autre . Plein
d'inquiétude , il mit luy mef
me la Lettre à la Pofte fans
en avoir rompu le cachet , &
eut une impatience extraor¬
dinaire d'en voir la réponſe,
que la Suivante luy avoit encor
promis de luy apporter,
I ij
100 MERCURE
Il fe paffa plus de quinze
jours fans qu'on la reçeuft.
Ce longtemps faifoit connoiſtre
que le commerce eftoit
fans empreffement , ce
qui n'arrive jamais quand Fa-¸
mour s'en mefle . Enfin le Cavalier
écrivit , & il fut aiſé à la
Suivante d'avoir cette Lettre,
parce que la Belle , qui n'en
avoit jamais fait fecret , la
laiffa fur la Table de fa Cham- *
bre, comme elle y laiffoit ordinairement
les autres. Voicy
ce que le Marquis y lût.
Vous acceptez bien volontiers
le party que je vous ay propofé,
GALANT. IOI
Le croiriez vous ? J'en ay quelque
inquiétude. Il mefemble que
ce qui vous détermine à vous jetter
dans mon Hermitage , c'eft
plus l'Hermitage que
l'Hermite.
Vous eftes plus dégouftée du monde
que vous n'avez de gouft pour
moy. Voiladesfentimens bien délicats
, direz- vous. Il eft vray,
j'enfuis fort fâché ; car fi je
porte tout cela dans ma Solitude,
elle ne fera guére tranquille. A
vous dire vray, je crains beau
coup qu'une petite Solitaire comme
vous ne me gaste ma retraite, &
que les Oifeaux , les Ruiffeaux,
les Arbres, & autrespareils agré-
I iij
102 MERCURE
des
que
mens d'Hermitage,n'ayent moins
de pouvoir pour calmer mon efprit
, que vos yeux pour le troubler
; & ceferoit bien pis, vrayement,
quefi j'eftois dans le monde.
Ony trouve des diftractions ,
amusemen s; mais dans une Solitude
, c'est une chofe mortelle
d'aimer. On eft là environné
d'objets , qui entretiennent les
douces & pernicienfes réveries .
On a, tant qu'on veut, des Echos
à qui on peut adreffer laparole, &
qui font envie de fe plaindre . Ah!
je regagnerois bien bien viste le
monde,pour reprendre la tranquilité.
Ilferoit plaifant de voir un
,
GALANT. 103
Homme quiter fon Hermitage,
pour vivre plus en repos . Cependantfi
vous voulez , je ne laiſſeray
pas de m'expofer à tous ces
perils.Je n'aime point le monde,
je ne fçaurois luyfaire un tour
qui luy doive eftre plus fenfible,
que de vous enlever à luy.
Ces mots eftoient ajoûtez
par apoſtille. A propos, on me
fait icy la guerre d'une jolie Provençale.
Declarez- vous , car fi
vous ne prenez party avec moy
pour l'Hermitage, je ne répons pas
de n'enpoint prendre avec elle.
Le Marquis trouva cette
Réponſe galante , & fi les
I iiij.
104 MERCURE
termes de Solitude & d'Hermite,
luy furent fufpects, ilfe
raffura par l'apoftille . Il écrivit
fur les lieux, & on luy manda
qu'une jeune Provençale
Y eftant venue chez une Parente
, le Cavalier la voyoit
affidûment. On écrivit la
mefme choſe à la Belle , & le
diſcours eftant un jour tombé
là- deffus , le Marquis luy
dit en plaifantant , qu'il fçavoit
bien que le Cavalier n'ef
toit pas fi Philofophe qu'on
le vouloit croire ; qu'il aimoit
la Provençale ; qu'il y avoit
parole donnée entre eux ;
GALANT. ICS
qu'il la devoit fuivre à fon
retour en Provence , & qu'avant
qu'il fuft deux mois on
le verroit marié . La Belle fe
mit à rire , & foûtenant contre
le Marquis , qu'il difoit des
chofes qui n'arriveroient jamais
, elle ajoûta dans la mef
me veuë de plaifanter, qu'elle
s'engageoit à prononcer le
grand mot , fi - toft que le Cavalier
luy auroit donné l'exemple.
Le Marquis prit fa
parole , comme voulant faire
ufage de tout , & continua
l'affiduité qu'il avoit pour
elle. La Provençale quitta ſa
106 MERCURE
·
Parente , & on fceut huit
jours apres , que le Cavalier
eftoit party
fans que fes Gens
pûffent dire ce qu'il eftoit devenu
. Tous fes Amis en témoignoient
de l'inquiétude,
& comme on en parloit quelquefois
dans la Maiſon de la
Belle , le Marquis difoit toû
jours qu'il eftoit fort feûr que
la Provençale l'avoit attiré. Il
demandoit là- deffus de nou-.
velles affurances
de la pro-
*meffe qu'on luy avoit faite, &
la Belle, tres - perfuadée de ne
rien rifquer, s'engageoit toû
jours plus fortement. Enfin ,
GALANT. 107
apres avoir paffé fix femaines
fans entendre parler du Cavalier
, elle en reçeut une
Lettre par la Pofte . Elle eftoit
conçeuë en ces termes , & datée
d'une Ville de Provence.
Les chofes ont bien changé.
Tout inmariable que vous m'a-
■ vez crú , je me fuis mis dans le
Sacrement , & je vous affure
qu'ily faitbeaucoup meilleur que
vous & moy ne l'avions penfe.
Nous avons efté de grands herétiques.
Ce n'est pas que je vou
luffe entierement condamner d'erreur
les maximes que j'ay longtemps
foutenues. A prendre la
108 MERCURE
choſe en general, le Mariage
peut avoirfes peines , mais vivent
les Gens d'efprit Il n'y
point de fi fade mets qui ne devienne
unfriand ragoust, quand
on fçait l'affaifonner. Ne m'en
croyez pasfurma parole Venez
à l'expérience , & n'allez pas
vousfaire unefauffe honte, d'eftre
contraire à vous-mefme en changeant
defentimens . Quand il s'agit
de fe détromper à fon avantage
, on nesçauroit le faire trop
toft . Perfonne n'a tant que vous
les qualitez neceffaires pour donner
de l'agrément à ce qui ſemble
en manquer, & à tout cela , il
GALANT . 109
و
ex
n'y a qu'un mot quiferve. Haftezvous
de le dire dans lesformes,&
vous me remercirez de vous l'avoir
confeillé.
La furpriſe de la Belle, alla
sau dela de tout ce qu'on
pourroit dire . Rien n'euſt pû
luy faire croire que
le Cavalier
fe fuft marié , s'il ne luy
en euft luy- mefme donné la
nouvelle , encor examina - telle
fort longtemps cette
Lettre, dans la penfée que le
caractere eftoit contrefait.
Elle n'en voulut rien dire à
perfonne ; mais le Cavalier
ayant fait fçavoir la meſme
10 MERCURE
chofe à plufieurs de fes Amis,
le bruit de fon mariage ſe répandit
auffi - toft parmy tous
ceux qui le connoiffoient , &
le Marquis fut en droit de demander
à la Belle le confentement
qu'elle luy avoit toûjours
refufé. Cette demande
luy caufa de l'embarras ; mais
enfin , quelque averfion qu'-
elle cuft pour l'engagement,
fon coeur fe trouva fi favorable
au Marquis , qu'il luy fit
tenir parole , & peut- eftre
fut-elle bien aife de l'avoir
donnée , pour avoir prétexte
de n'écouter plus les confeils
GALANT. III
de fa raiſon. Le Marquis alla
fur l'heure s'expliquer au
Pere , qui eftant ravy de la
propofition , fatisfit bien - toſt
fon impatience. Le Mariage
fe fit en huit jours , & on peut
dire qu'il a produit dans la
Belle , ce qui ne manque jamais
d'arriver aux Perfonnes
raifonnables , qui ont beaucoup
de fageffe & de vertu ,
Cette haute eſtime qu'elle
avoit pour le Marquis , eft
devenue toute amour , & on
n'en vit jamais un plus tendre.
Auffi le Marquis, pour
eftre Mary, ne ceffe-t-il point
112 MERCURE
de vivre en Amant . Il a pour
fa Femme une complaifance
aveugle , & il s'étudie fans
ceffe à prevenir fes fouhaits
dans toutes les choſes qu'il
peut deviner. Un mois apres
que le mariage eut eſté fait,
la Belle reçeut une autre Lettre
du Cavalier , qui ne la furprit
pas nfoins qu'avoit fait ·
celle qui luy eftoit venuë de
Provence. Je n'y change rien;
en voicy les termes.
A men retour d'un Voyage
que j'ay fait je ne fçay où , j'apprens,
Madame, que vous n'eftes
plus Mademoiselle. Si ce chanGALANT.
113
gement s'eft fait en bien, je m'en
réjouis ; fi c'eſt en mal , prenez
patience. Pourmoy, Dieu mercy,
j'en ay efté quitepour la peur. Il
faut vous dire comment. Le jour
que je difparus (car c'eft difpa
roiftre qu'ignorer foy- mefme
que l'on devient
) je me promenois
feul vers un petit Bois , au
bord duquel j'allois ordinairement
refver le foir. F'y eus à peine
paffé un quart d'heure , que j'en
vis fortir quatre Hommes mafquezqui
vinrent à moy . Naturellement
je fuis poltron, & fur
tout avec des Mafques. Je crús
qu'ils en vouloient à ma Bource.
Juillet 1682 K
114 MERCURE
qu'ils
Je la tiray. Elle eftoit un peu legere;
& pourfupléer en quelque
forte à la petiteffe du préfent , je
tachay de le faire au moins de
bonne grace. Ce n'eftoit pas ce
demandoient. Ils meprirent
par la main, & il falut entrer
dans le Bois ; ce que jefis en tremblant,
d'une maniere admirable .
Là ily avoit un Carroffe à fix
Chevaux, qui m'attendoit dans
la grande Route. Deux y prirent
place aupres de moy , apres que
l'on m'eut bandé les yeux; & les
deux autres nousfuivirent à cheval.
Je demandois à chaque moment
à mes deux Gardes où ils me
GALANT. 115
menoient , en quoy mon fervice
Leur eftoit utile, & fi le Voyage
devoit eftre long. A tout cela
-point d'autre réponse , finon que
je ne craigniffe rien . Cette affu
rance donnée par
des Gens mafquez
, ne m'empeſchoit pas de
craindre. On me promena toute
la nuit, & au point- du- jour, on
me mit entre les mains d'un grand
Concierge à larges épaules , qui
m'enferma dans une maniere de
Pavillon affez bien meublé.
L'Apartement bas qu'il m'ydonna,
n'avoit aucune autre veuëque
celle d'un petit Jardin fort propre,
où de temps en temps il me laiffa
Kij
116 MERCURE
prendre l'air. Comme le tout eftoit
affezfait en Hermitage, j'y euffe
tres - volontiers mené une vie d'A
nachorete , fi je vous euſſe enë
aupres de moypour vous confulter
fur la méditation ; mais franchement,
il m'ennuyoit fort de n'avoir
que quelques Livres, & mon
grand Concierge à qui parler. A
cela pres, je n'avois pas fujet de
me plaindre. On me traitoit bien,
& quand je montrois de l'impatience,
on m'affuroit que j'aurois
bientoft ma liberté. Apres fix
femaines paffées en retraite , le
grandConcierge me vint apporter
une Lifte de buit Perfonnes , à qui
7
GALANT. 117
l'on vouloit que j'écriviffe . Vous
eftiez en tefte. Ilfalloit dater mes
Lettres d'une Ville de Provence,
vous aprendre aux uns & aux
autres que je m'eftois marié. A
ce mot de mariage, lafrayeur me
prit. Je demanday s'il y avoit
feûreté pour moy, & fi, quand
j'aurois fourny les Lettres, on ne
m'obligeroit point à me marier
effectivement, parce que s'il falloit
donner ma tefte , ou prendre
une Femme enpropre, on pouvoit
fur l'heure me conduire à l'Echa
faut. On mepromit qu'on nefongeroit
jamais à me faire vio
lence, & cette promeffe me rendit
118 MERCURE
la vie. Je vous écrivis , & vous
donnay des confeils bien éloignez
de mes veritables fentimens; mais
que voulez - vous ? C'eſtoitfur "
tout ce que l'on m'avoit preferit ..
F'écrivis auffi à mes Amis de lå
maniere qu'on le fouhaitoit. On
prit mes Lettres , & il ſe paſſa
encore un mois , fans qu'on me
parlaft de me tirer de mon Hermitage.
Ie n'enfuisforty que depuis
trois jours. On se fervit
pour cela des mefmes cerémonies
que l'on avoitpratiquées pour m'y
amener. Mefme Carroffe , mefmes
Gens masquez, mefme promenade
toute la nuit ; & enfin
GALANT. 119
lors que le jour eut commencé à
paroiftre , on me laiffa feul les
yeux bandez , dans une Campagne.
L'oftay mon Bandeau , &
me reconnus à une lieuë de chez
moy. Tous mes Amis, informez
de mon retour, font venus en hafte
meféliciterfur mon mariage, &
en mefme temps j'ay appris le
voftre. Si j'y ay contribué en
vous écrivant ce qui n'estoit pas,
quoy que le crime foit involon
taire, réfolvez lapeine , je laſubiray.
I'aurois craint qu'on n'euft
voulu me marier tout de bon ,fi
je n'euffe feint ce qu'on m'obli.
geoit de feindre. Le pas estoit
120 MERCVRE
dangereux, & dans un naufrage,
fefauve quipeut. Mon avanture
eft affez énigmatique . Don
nez- m'en la cleffi vouspouvez,
fouvenez- vousfur toutes chofes
, que vous eftant attachée au
monde par
de
nouvelles
racines
,
vous
avez
besoin
de tout voftre
efprit
poury vivre
heureux
.
La Belle fit voir cette Lettre
à fon Mary, & ne douta
point que l'enlevement du
Cavalier ne fe fuft fait par
fon ordre, mais elle eut beau
l'affurer que ce moyen employé
pour l'acquérir , redoubloit
en elle l'obligation
de
GALANT. 121
de l'aimer uniquement ; il
nia toûjours qu'il cuft
part à l'Avanture , & quoy
qu'elle faffe pour arracher
fon fecret, il le nie encor toutes
les fois qu'elle luy en
parle.
Vous avez trouvé dans ma
Lettre du dernier Mois , le
Sonnet victorieux , fur les
que
Bouts- rimez de Jupiter & de
Pharmacopole. Le Prix avoit
efté proposé par M' le Duc
de S. Aignan ; & fi toft
l'Autheur de ce Sonnet s'eft
préſenté , on luy a remis la
Médaille d'or entre les mains .
Juillet 1682.
L
122 MERCURE
Elle eftoit tres- belle & tres?
bien frapée , & repréſentoit
le Roy d'un cofté, & laReyne
de l'autre. Rien n'eft plus
digne d'un grand Seigneur,
ny ne donne tant d'émulation
qu'un Prix propofé de
cette forte . On eft affuré de
l'obtenir fans retardement,
quand on eft affez heureux
pour le mériter, & l'on y acquiert
d'autant plus de gloire,
qu'on le remporte fur un
tres- grand nombre de Perfonnes.
Celuy qui a gagné la
Médaille donnée par ce Duc,
s'appelle M' de Baraton. Il
GALANT. 123
eft de Paris , & originaire du
Berry. Sa Famille eft une des
plus
conſidérables de cette
Province, & a pris autrefois
alliance avec les Maifons de
Surgeres , de Mornay , de
Hennequin, & c. C'eſt tour
ce que je vous en diray, ne
parlant jamais de Genéalogies
, qu'aux occafions de
mort, ou de mariage. Quoy
que M' Baraton ne ſe pique
point de faire des Vers , les
Mufes l'infpirent quand il
veut fe divertir , & il n'y a
point de ftile plus naturel que
le fien. Jugez -en, Madame,
Lij
124 MERCURE
par ces trois Sonnets , qui font
de fa façon,auffi fur desBouts '
rimez.
SUR LA MATRONE
d'Ephefe .
DEfez-vous toujours de Femme & de Guenuche,
Sur tout de fauffe Prude ; Un Valet
de Tambour,
Un Ridicule, un Fat, un gros
pinambour,
To-
Toutfe trouve à fon gouft, c'eſt eſtomac
d'Autruche .
Sa
De fespleurs une Veuve cuft remply
mainte Cruche ,
Tout Epheſe enparloit à chaque Carrefour;
GALANT. 125
Mefme dans un Tombeau prefqu'auſſi
noir qu'un Four,
Elle alla s'enfermer, plus feche que
Merluche .
Sa
Là furvient par hazard un Drille,
un Oftrogot ;
D'abord elle s'en coiffe , &pres de ce
Magot,
Plusfoible eft fa vertu, que Toile
d'Araignée.
Se
Le Ruftre enfait d'amour merveilleux
Artifan ,
Sapefon defefpoir, y porte la Coignée
,
22.
Et l'Epoux déterreſauve le Paï- -
fan.
•
Liij
126 MERCURE
V
A DAMON.
"Ous voila, noftre Amy , réduit
au Lait de Vache .
' eft devenu ce teint plusfleury
qu'un Oeillet?
Aurez- vous pour l'Amour encor la
mefme attache ,
Et pour vous convertirfaut- il Monfieur
Feuillet ?.
Sa
Fadis de maint Epoux j'ay groffy le
Panache;
Faimois autant que vous un Corps
jeune & douillet,
Un Vifage mignon peu chargé de
ganache ,
Et beuvois à la glace en Mars comme
en Juillet.
GALANT. 127
S&
Qu'en est-il arrivé?j'ayfouffert le
Martire,
Etfage àmes defpens , fans craindre
la Satire,
Je préfere à l'Amour, Bacchus & le
Jambon.
Sa
Iris eft unefolle, Aminte une fri
ponne ;
Et telle qui paroift douce, aimable,
& pouponne,
Al'amefort fouvent plus noire qu'un
charbon.
LA VIE AGREABLE .
V
Oir dancer des Bergers auſon
du Flageolet ,
Regler fes actions felon le Décalogue,
Liiij
128 MERCURE
Entendre dans un Bow chanter l'é
Roytelet,
Et pour fa chere Iris composer une
Eglogue;
$2
Ne fréquenter jamais Palais, ny
Chaſtelet,
De lafeule Vertufaire fon Peda.
gogue,
N'aller plusfe morfondre, en gardant
le Mulet,
Chez un Grandplein d'orgueil, &
plus befte qu'un Dogue;
S&
Avoir l'intérieur de vices écuré ,
Suivre, fans s'écarter, lafoy de fon
Curé,
Soûmettre à la Raiſon les paſſions
re - belles ;
S&
Laiffer aux Curieux voir l'Inde &
"Hellefpont,
GALANT. 129
Hanter ceux dont l'humeur à la noftre
répond,
C'eft dequoy vivre heureux; j'en fçay
quelques nouvelles.
J'adjoûte un quatrième
Sonnet dont M ' le Préfident
de Silvecane de Lyon eft
l'Autheur.
SUR LES DIFERENTES
occupations de la Vie.
T
Out eft Fable icy - bas jufques
Jupiter;
La drogue & les grands mots de ce
Pharmacopole,
Nefont pas moins trompeurs que l'air
de ce Frater,
Ou de cette Lais qui fait Dame Ni
cole.
130 MERCURE
29
Le fimple Frere Lay veut faire le
Pater,
Chacun dans fon Meftier piroüete &
caracole;
Et le plus ignorant ofe bien dif
puter
Au Pilote fameux le droit de la
Bouffole .
S &
Un pitoyable Autheur croitfe rendre
immortel,
Il donne au plus habile un infolent
Cartel,
Un Plaideur entefté fe trompe en
fon affaire.
S2
Tout le mode fe flate en Profe , comme
en Vers,
La fourbe, ou la grimace , occupent
l'Univers,
GALANT. 121
Lefeul LOVIS LE GRAND a fçen
l'art de bien faire .
Je paffe à un Article qui devroit
furprendre fous un autre
Regne que celuy du Roy ;
mais nous voyons tous les
jours tant de choſes étonnantes
, qu'infenfiblement on ſe
fait une habitude , de ce qui
auroit eu le nom de miracle
dans un autre fiecle. Tout
le monde fçait quelles exceffives
dépenses ce Prince
s'eft veu obligé de faire, pour
foûtenir une longue guerre
contre toute l'Europe . Ces
dépenfes n'ont prefque point
132 MERCURE
diminué depuis la Paix ,
par le grand nombre de
Places qu'il a jugé à propos
de faire fortifier , pour
la feûreté de fon Etat. Cependant
tout ce qui a regar.
dé la gloire & l'avancement
des beaux Arts , n'a point
laiffé de marcher toûjours
d'un pas égal . Je vous ay
fouvent parlé de ce que ce
Monarque a fait en France
pour les y faire fleurir , par.
les foins de M' Colbert ; &
je vous ay marqué en plufieurs
rencontres , ce qu'il
fait auffi en Italie dans la
GALANT. 133
mefme veuë. Ce Prince Y
entretient une Académie
Royale de Peinture & de
Sculpture,avec unDirecteur,
qui nourrit plufieurs Etudians,
quifont appellez Penfionnaires
du Roy. Les
Peintres ont copié tout ce
qu'il y a de plus beau à Rome
dans leur Art. J'entens
par là ce qu'on ne peut tranf
porter ; Sa Majeſté ayant acheté
tout ce qu'on luy a
voulu vendre de cette nature.
Les Sculpteurs ont fait
la mefme choſe ; & c'est pour
cela qu'au commencement
134 MERCURE
de ce mois , nous avons veu
débarquer devant le Louvre
un nombre infiny de Caifles.
Il devoit cftre bien grand,
puis que deux Vaiffeaux que
le Roy avoit envoyez exprés
à Civitavechia , en font revenus
remplis. Ils contenoient
non feulement pluſieurs Antiques
pour le Roy , mais
encor plufieurs Ouvrages de
Sculpture , faits par les Penfionnaires
de Sa Majesté. Il
y avoit quantité de Figures
de Divinitez , & de Bachantes,
des Buftes d'Empereurs,
de Philofpphes , & de GlaGALANT
135
diateurs ; des Bas- reliefs admirables,
des Colomnes , des
Tombeaux. En me fervant
de ce dernier mot , je ne
prétens pas vous faire entendre
ces Figures qui ſe mettent
au deffus des Tombeaux
, ny les Bas- reliefs qui
les environnent ; mais de
vrays Tombeaux antiques ,
qui ont enfermé anciennement
des Corps . Il
auffi des Colomnes de diverſes
manieres , & entreautres
de torfes , avec des
piéces de raport dorées à l'Egiptienne
, des Baffins enavoit
136 MERCURE
tiers , des morceaux de marbre
travaillez à la Mofaïque ,
de ces belles Tables de marbre
de toutes fortes de grandeurs
, plufieurs Vafes copiez
fur des Antiques , des
Pieds - d'Eftaux , des Chapiteaux
, des Scabelons , tout
cela en fi grande quantité ,
& tant d'autres chofes antiques
& modernes , que
l'on fe pert dans le nombre.
On admire parmy ces Ouvrages
un Gladiateur mourant
, un Hermafrodite , &
une Bacchante , le tout fait
par les Penfionnaires du
GALANT. 137
Roy. La Bacchante fur tout
paffe pour une merveille. Le
François à qui cet Ouvrage
eft deû , a employé deux ans
à le faire. On voit parmy
tant de Raretez quelques Figures
faites par des Italiens.
La récompenfe qu'ils ont ef
perée de Sa Majeſté , & qui
a paffé le mérite de leur Ou
vrage , parce qu'ils font Etrangers,
a eſté fort grande.
Cependant tous les Connoiffeurs
qui font icy , & les Italiens
mefme,demeurent d'accord
, que ce que les Penfionnaires
du Roy ont fait,
Juillet1682.
M
138 MERCURE
eft infiniment plus beau.
C'eſt une choſe bien glorieufe
à la France ; mais il n'eft
aucun endroit aujourd'huy
par où elle ne reçoive de la
gloire.Quand fon Prince furpaffe
tous ceux de la Terre ,
parfes merveilleufes qualitez ,
il femble que fes Sujets doi-*
vent auffi l'imiter, chacun en
ce qui regarde fa Profeffion .
Mais pour revenir à tous les
Tableaux , Buftes, & Figures
antiques, dont le Roy a reply
les Maifons Royales , depuis
qu'il a pris le foin de gouverner
fon Etat luy- mefme , on
GALANT. 139
peut
dire
que
l'Italie eft en
France, & que Paris eft une
nouvelle Rome , non feulement
pour tout ce que SaMajefté
y a faitvenir de curieux,
& qui eftoit confacré par l'antiquité
dans toutes les Parties
du Monde , mais encor
par le grand nombre de
François qui reviennent tous
les jours des Païs étrangers,
apres s'eftre rendus fçavans
dans ce que chaque Nation
a de particulier pour les Arts .
M' Alvarés, affez connu par
fon brillant & riche commerce
, a eu permiffion de
M ij
140. MERCURE
faire venir par les mefmes
Vaiffeaux quantité de Buftes,
& de Statues, qu'il a achetées
à Rome , apres le choix
qui a etté fait pour le Roy ,
de ce qu'il y avoit de plus
n beau. M le autre, qui fe
connoift en ces fortes de
chofes, a fait copier auffi à
Rome quantité de Buftes
antiques, qui font venus par
la mefme voye .M' Alvarés ſe
défait de ce qui luy appartient
, en faveur des Curieux
.
Il n'y a rien d'inventé
dans l'Avanture qui fuit. Elle
GALANT. 141
eft écrite par une Perſonne
de qualité , à qui elle eſt
arrivée , dans toutes les circonftances
que l'on y marque.
Peut- eftre le Bois , les
Oifeaux de
mauvais augure ,
& les Animaux farouches, ne
font pas des mots qu'il faille
prendre à la lettre. Il eft des
lieux où l'on court de plus
grands périls que dans les
Forefts les plus obfcures, &
toutes les Beftes qui nous déchirent
, ne font pas armées
de
griffes.
142 MERCURE
$52525-2525222-522
AVANTURE
GALANTE.
Ur les bords de la Seine eſt
SUFF
un Bois écarté,
Où l'horreur regne ſeule avec
l'obscurité.
Ses Chefnes & fes Pins, dont les
cimes chenuës
Paroiffent s'éleverjufqu'au def
fus des nuës ,
Sónt chargez de Corbeaux & de
Hibous affreux ,
Et de pareils Oifeaux d'augure
malheureux ,
Dont les funeftes cris , comme
autant de menaces ,
GALANT. 143
Ne préſagent jamais que maux
& que difgraces .
Tout ce Bois a deffous ces Arbres
élevez ,
Grand nombre d'Animaux qui
paroiffent privez ,
Et qui, bien loin de fuir ,femblent
faire la preffe
A s'approcher de vous , & vous
faire careffe;
Mais encor qu'à l'abord ils fe
montrent fi doux ,
Ils font pires cent fois que les
Ours & les Loups ,
Et leur cruelle faim qui fans ceffe
s'irrite,.
Flate, pour devorer plus aisément
en fuite .
Mon chagrin dans ce Bois
m'ayant unjour mené,
J'entendis mille cris dont je fus
étonné,
144 MERCVRE
Et je vis auffitoft deux Nymphes
éplorées,
Qui de ces Animaux triſtement
entourées ,
Ne pouvoient s'exempter du
funefte deftin
De leur fervir bientoft de proye
& de butin.
L'une qui paroiffoit eftre la plus
âgée,
Eftoit d'un Voile noir preſque
toute ombragée ;
La plus jeune fans Voile, & les
cheveux treffez ,
Des Déeffes auroit les appas
effacez .
Meû de compaffion , je cours
avec vîtelle,
Afin de les tirer du péril qui les
preffe ,
Et fus affez heureux , quel que '
fuft le danger,
GALANT. 145
Pour détourner leur perte, &
pour les dégager.
Quelle fut leurjoye, defe voir
fi promptement retirées desgriffes
de ces devorantes Beftes ! Que
ne me dirent point la Mere &
la Fille ( car je fçeus d'elles
que l'une eftoit Veuve , &.
Mere de l'autre) pour me remercier
de l'affiftance que je leur avois
donnée ! Mais fur tout la Fille
accompagna de tant de charmes
les remercimens qu'elle mefit, que
ne pouvant tenir un moment
contr'eux , je me laiffay tout d'un
coup engagerdans fes liens.
Juillet 1682. N
146 MERCURE
Ainfi par un revers qu'on auroit
peine à croire ,
Vainqueur de Monftres fu
rieux ,
Je me vis terraffé de l'éclat de
Les yeux ,
Et trouvay ma défaite en ma
propre victoire.
Depuis ce temps , l'image de
cette Belle ne s'effaça point de
mon esprit, & je fongeois à cher
cher l'occafion d'aller chez elle
pour luy declarer ma paſſion, lors
qu'un jour je fus furpris de la
voir entrer dans ma Chambre
en compagnie de fa Mere
d'une de fes Soeurs. La Mere,
GALANT: 147
qui ne croyoit pas pouvoir me
témoigner affezfa reconnoiffance
du peu que j'avois fait pour elle
pourfa Fille , l'avoit encore
amenée pour m'en rendre graces,
avoit voulu quefon Ainée les
accompagnaft , afin de joindre fes
remercimens aux leurs. O Dieu,
la charmante Perfonne que cette
Aînée ! J'avois crû juſque- là
que rien ne pouvoit égaler la premiere
; mais d'abord que je vis
l'autre, elle me fit balancer entre
fa Soeur elle , & partagea
tellement mon coeur , que je fus
plufieurs mois fans pouvoir décider
celle que j'en devois rendre
Nij
148 MERCURE
l'unique Maitreffe. Puis -je exprimer
la peine que me caufe
cette incertitudependant ce temps?
On ne peut éprouver de plus
cruel martire
Que celuy que reffent un cocur
Que balancent dans fon ardeur
Deux égales Beautez dont le
charme l'attire.
Il ne fçait qui des deux choiſir
pour fon Vainqueur,
Et ce doute qui le déchire,
Luy fait fouffrir plus de douleur,
Que s'il languiffoit fous l'empire,
Et dans les fers d'une feule
Beauté ,
GALANT. 149
Dont fon feu feroit rebuté.
Tantoft j'eftois d'avis de chérir
la Cadete,
Tantoft l'Aînée eftoit mon ,
choix;
Je changeois de penſée en un
inftant cent fois,
Chacune tour-à-tour me fembloit
plus parfaite.
Rien n'égaloit mon embarras,
Et ces deux Securs pleines d'a
pas,
Sembloient, pour difputer l'honneur
de ma défaite,
Avoir fait de mon coeur le champ
de leurs combats.
Enfin eftant un jour avec elles
à une Maifon de Campagne, où
elles m'avoient permis d'aller
N iij
150 MERCURE
prendre l'air, nous filmes une
Partie de Chaffe , & l'ayans
exécutée , nous ne fufmes pas
longtemps fans faire partir un
Lievre; mais comme nous le
courions, mon malheur, ou plutoft
mon bonheur voulut , que mon
Cheval tomba d'unfauxpas qu'il
fit. Sa chutefut cauſe que je me
bleffay à la jambe, enforte que
je fus obligé de meme faire remener
à cette Maifon. La Cadete, qui
eftoit plus avancée , fuivit la
Chaffe ; mais l'autre plus chari
table , revint avec moy , ne
voulut point m'abandonner.
GALANT. 151 .
Tant de bonté dans cette Belle .
Détermina mon ame en fa faveur,
Et fans plus partager mo coeur,
Je réfolus déslors de n'aimer jamais
qu'elle.
La Cadete revint de la Chaffe
le foir,
Fiere d'un Liévre pris qu'elle
nous faifoit voir.
Le travail avoit mis un rouge
fon viſage ,
Qui de tous les attraits relevoit
l'avantage
,
Et jamais à mes yeux fa beauté
jufqu'alors
N'avoitfait élater de fi brillans
tréfors;
Mais mon ame en fon choix trop
bien déterminée ,
N iiij
152 MERCURE
Demeura toûjours ferme au
party de l'Aînée ,
Et des deux Soeurs enfin , l'une
depuis ce jour
A toute mon eftime, & l'autre
mon amour.
Un des plus illuftres de
ceux qui compofent l'Académie
Royale d'Arles , m'a
fait la grace de m'avertir que
la nouvelle que je vous ay
donnée dans ma Lettre du
mois de May , de la Converfion
de M' Defmarais d'Hervart
n'eft pas veritable . Celuy
qui a pris plaiſir à m'impoſer
, en eft venu d'autant
GALANT. 153
plus facilement a bout, qu'en
m'écrivant il a pris le nom
d'un autre. Illuftre de la mef
me Académie , dont le cara-
&tere m'eft moins connu que
fa réputation & fa naiſſance.
Pour donner une autorité entiere
au nom dont il s'eft fervy,
il ajoûtoit ces paroles à la
nouvelle deM'd'Arval deMareft
converty ( il le nomme
ainfi & non d'Hervart Def
marais. ) Noftre Académie d'Arles,
fait faire une Salle pour s'y
affembler. Ony doit mettre tout
l'entour des murailles , des Inf
criptions à la loüange de noftrè
V
154 MERCURE
augufte Monarque Ily a grande
apparence que ce faux,
avis m'a efté donné par quelqu'un
de la Religion Prétendue
Reformée , qui a crû
par là pouvoir donner lieu
de décrier comme fauffes , les
autres Converfions que j'ay
publiées en ſi grand nombre
depuis cinq ou fix années.
Cependant il ne m'eft
point encore arrivé de me
dédire d'aucune , & dés que
j'apprens que l'on m'a furpris,
à l'égard de celle - cy, je
ne trouve aucune honte à
retracter ce que j'en ay dit.
GALANT. 155
J'aurois fait la mefme en
d'autres occafions , fi l'on
m'avoit fait connoiftre que
j'euffe parlé fur de faux Mémoires.
La furpriſe qu'on m'a
faite produira peut- eſtre un
bien pour celuy qu'elle regarde.
Il a lieu de croire que
c'eft un avis que Dieu luy
donne. Cette penſée luy
peut faire examiner fa Reli
gion , d'une maniere plus férieuſe
qu'il n'a encor fait ;
Et que fçait- on fi en voulant
s'éclaircir
de quelques
points , il ne fera point convaincu
de fes erreurs ? Le
156 MERCURE
Pere Rochete Jeſuite , dont
je vous manday il y a deux
mois que les lumieres l'avoient
converty , eft bien
capable d'opérer ce bon effet
, par l'exemple de ſa vie
&par fon profond fçavoir.
Si j'ay manqué une fois à
dire la verité fur un Article
de cette naturé , vous devez
eftre affurée que je vous donne
aujourd'huy une
velle certaine , en vous apprenant
que Mademoiſelle
Charlote de Leviſton a abjuré
depuis peu de temps la
Religion de Calvin. La ceGALANT.
157
rémonie de cette Abjuration
fe fit à Angers, dans l'Eglife
des Peres Capucins , entre
les mains de M' l'Evefque.
Les Affaires de Bearn , &
particulierement les diférens
furvenus en ce Païs là , entre
les Catholiques & les Proteftans
, ayant obligé le Roy
à choifir quelqu'un pour les
regler ; Sa Majefté a jetté les
yeux fur M ' du Bois - de- Baillet
, Maiſtre des Requeſtes,
qu'elle y envoye en qualité
d'Intendant . Il n'y en a point
encor eu dans cette Province
; & comme un pareil em158
MERCURE
ploy demande un Homme
qui ait autant de prudence
que d'habileté , on peut juger
par ce choix dans quelle
eftime eft ce nouvel Intendant.
Il eft Fils de M' du Bois
du Menillet, Conſeiller en
la Grand' Chambre , & a efté
Avocat General à la Cour des
Aydes de Paris.
Vous voyez par là , Madame
, que le Roy s'attache
toûjours avec un extréme
foin , à ce qui regarde la Religion.
Elle caufe quelques
diférens dans le Bearn , &
auffi- toft ce zelé Monarque
"
GALANT. 159
donne fes ordres pour les terminer.
Si les Calviniftes ne
trouvent pas que fes Or
donnances leur foient favorables,
il ne fait rien contre la
foy des Traitez. Il veut feulement
les voir rentrer en
eux- mefmes , & les obliger,
s'il peut, à connoiftre leurs erreurs
. Le grand nombre
d'Abjurations dont on entend
tous les jours parler ,
fait affez voir que Dieu benit
fes deffeins. Il luy refervoit
la gloire de détruire
l'Herefie ; & c'est là- deffus
qu'a efté fait le Sonnet qui
160 MERCURE
fuit. Le Tonnerre tombé à
Chauny fur la Maiſon d'un
Miniftre, en a fourny la penfée.
L
SONNET.
E Cielfoufcritaux Loix duplus
grand des Monarques,
Et s'accorde avec luy pour détruire
Calvin;
Le confeil en eftpris , c'est un Arreft
divin,
Dont le Foudre à nos yeux vient de
donner des marques .
Sa
Tout meurt, tout eftfujet à l'Empire
des Parques;
Herétique, il est temps, tu vas trouver
tafin;
Mais n'en murmure pas, cette fatale
Main
GALANT. 161
Renverfe également les Trônes &
les Barques
.
Sa
LOVIS a commencé de te jetter à
bas ;
Le Ciel, pour t'achever, favoriſeſon
Bras,
Ce Bras victorieuxfur la terre &
fur l'onde.
Se
Dy-moy, qu'attendois tu que des coups
inoüis,
Quand mon Prince entreprend ce que
le Cielfeconde,
le Cicl combat fecondé de
Ou
que
LOVIS
?
L'Hermite de Sinceny
fur Chauny.
Je vous ay déja donné
deux Médailles de M le
Fuillet 1682.
O
162 MERCURE
Chancelier , & je vous en envoye
une troifiéme , que je
fuis perfuadé que vous recevrez
avec plaifir , parce qu'-
elle eft diférente des deux
autres , & qu'on ne fçauroit
avoir trop de Portraits d'un
auffi grand , & auffi fage Miniftre
Les paroles du Revers
vous marquent la fermeté de
fon ame , que le haut rang
où fon mérite l'a élevé , laiffe
toûjours dans la mefme af
fiete.
On ne doit pas s'étonner fi
ceux qui fortent d'un fang fi
illuftre ont des qualitez ex3
16
IX
le
é
le
&
+--
le
le
le
rs
It
rs
16
C
fi
a
GALANT. 163
B
traordinaires , qui les faifant
parvenir aux plus glorieux
emplois, leur donnent lieu de
s'en acquirer avec tant d'éclat.
L'avantage de fervir le
Roy toûjours à ſon gré , &
toûjours avec une promptitude,
qui luy laiffe à peine le
temps de fouhaiter quelque
chofe , remplit M' de Louvois
d'une ardeur fi vive ,
que tout ce qu'il fait, femble
tenir de l'enchantement. Il
a efté onze ou douze jours .
en campagne ; & pendant
ce temps il a vifité plufieurs
Places de Flandre , & a fait
o ij
164 MERCURE
f
fouvent plus de cinquante
lieuës en un feul jour. Jugez
fi quand le corps agiffoit
ainfi, l'efprit ne travailloit pas
également. On fçait que rien
n'égale la penétration & l'activité
de ce Miniftre , &
qu'il raiſonne fi jufte fur tout
ce qu'il entreprend, qu'iln'a
jamais pris de fauffes mefures.
/
L'Eglife a fait une grande
perte en la perfonne de M'
l'Abbé de S. Martin , Curé
de la Baffe Sainte Chapelle.
Il mourut le Samedy onziéme
de ce mois , à l'Hoftel de
GALANT. 165
Sens de cette Ville , où M
l'Archevefque luy avoit don
néun Apartement . C'eſtoit
un Homme d'un mérite extrémement
diftingué. Il en
a donné des marques dans
tout ce qu'il y a de Chaires
confidérables, à commencer
par celle de Noftre- Dame ,
où il précha un Carefme
avec un fi grand fuccés &
une fi grande afluence d'Auditeurs,
qu'à moins d'uſer de
précaution , il eftoit mal- aiſé
d'y trouver place. Il n'y
aucune Paroiffe qui n'ait
brigué l'avantage de l'avois
166 MERCURE
pour Prédicateur
. Celle de
S. Germain l'Auxerrois
futfi
fatisfaite du premier Carefme
qu'il y précha , qu'elle
le voulut encore avoir le Carefrie
paffé , & les applay diffemens
qu'il y reçeut , juſtifient
affez qu'on ne peut fi
nir plus glorieufement
fa
carriere. Cependant
, Madame,
quoy que je vous aye
dit deluy jufqu'à prefent , je
luy déroberois
la partie la
plus effétielles de ſon Eloge, ſi
je nevous aprenois pas qu'il
a eu l'honneur
de précher un
Avent à S. Germain devant
GALANT. 167
Leurs Majeftez, avec encore
plus d'approbation que dans
la Ville ; car comme il préchoit
fort délicatement , &
que c'eft a la Cour que regne
la délicateffe , il avoit là des
Juges à qui rien n'échapoit
de toutes les beautez qu'il
mettoit dans fes Sermons.
Mais ce qui luy doit avoir
acquis une gloire plus grande
& plus folide que toute
celle dont je viens de vous
parler , c'eſt l'uſage qu'il a
fait des derniers momens de
fa vie. Il avoit coûtume de
prier Dieu, de luy faire fentir
168 MERCURE
la mort à loifir, afin qu'il puft
"faire une plus digne pénitence
, & laiffer moins de matiere
à fa juftice , & Dieu a
exaucé fa priere. Une maladie
de fix femaines luy donna
le temps de fe familiariſer
avec la Mort , & de la voir
venir fans la redouter. Quelques
jours avant qu'il expiraft,
il fe préchoit luy- mefme,
mais avec tant de ferveur,
que tous ceux qui estoient
préfens n'ont pas beſoin d'au
tre Prédication pour apprendre
à bien mourir. Enfin il
eft mort , ce qu'on appelle
de
1
GALANT. 169
de la mort du Jufte ; & je
l'apprens avec plaiſir à tous
ceux qui l'ont entendu pendant
fa vie, afin que s'ils ont
profité de fes confeils , ils
puiffent encore profiter de
fon exemple.
Les Religieux de l'Abbaye
de S. Germain des Prez, dont
Mi le Duc de Verneüil avoit
efté Abbé pendant plus de
quarante ans , luy ont fait
faire un Service folemnel,
avec leplus de magnificence.
qu'il leur a efté poffible.
Madame la Ducheffe de Verneüil
ſa Veuve, les ayant fait
Juillet 1682.
Р
170 MERCURE
avertir que ce Prince leur
avoit laiffé fon Coeur, deux
d'entr'eux , accompagnez de
l'un de fes Aumôniers & de
fon Premier Valet de Chambre
, fe rendirent à Pontoiſe
le Samedy 4. de ce mois,
pour y recevoir ce Coeur. Il
eftoit en dépoft dans le Convent
des Religieufes Carmelites
, où fon Corps eft enterré.
Lors qu'on eut ouvert
la grande Porte du Monaftere
, toute la Communauté
de ces faintes Filles y parut,
ayant chacune fon Voile
baiffe, & un Cierge blanc à
GALANT. 171
la main. La Mere Supérieure
portoit ce Coeur fur un Car.
reau de Velours noir. Il eftoit
dans un Sepulchre d'argent
en forme de Coeur, haut
de quatre pouces ,fur un pied
de largeur , avec une Couronne
Ducale , & au deffus
un grand Crêpe . On avoit
gravé cette Infcription fur
ce Sepulchre.
C'est le Coeur de Tres - Haut
Tres-Puiffant Prince , Monfeigneur
Henry de Bourbon,
Ducde Verneuil, Pair de France,
Commandeur des Ordres du Roy,
Gouverneur& Lieutenant Ge-
Pij
172 MERCURE
neral de Sa Majesté en Languedoc
, que Son Alteffe a fouhaité
d'eftre inhumé, & déposé dans
l'Eglife de l' Abaye de S.Germain
des Prez, pour marque de la
de la confidérationque
cePrince a toûjours
cue pour tout l'Ordre , & particulierement
pour cette Maifon.
Il eft decedé l'an 1682. le 28. May,
âgé de so . ans , & fept mois.
Ce Coeur fut gardé dans la
Sacriftie de S. Germain des
Prez jufques au Jeudy ſuivấť,
jour deftiné pour la cerémonie
du Service . On avoit tendu
toute l'Eglife depuis le bas
jufqu'aux plus hautes feneſGALANT.
173
tres . La Tenture eftoit chargée
de deux Lez de Velours à
fix pieds de diftance. Ces Lez ,
qui occupoient tout leChoeur
& toute la Nef, eftoient remplis
de Cartouches & d'Ecufſons,
repréſentant les Armes
& les Chifres du Défunt. Il y
avoit encore un grand nombre
de
Cartouches
, de quatre
pieds de hauteur, fur trois de
large , chargez des meſmes
Armes, & des mefmes Chifres
du Défunt . Afin que le Lieu
fut plus fpatieux & plus commode,
on avoit tranſporté la
grande Balustrade de fer, qui
1
P iij
174 MERCURE
ferme le Prefbytere , jufques
au bas de la Nef. Les Places
eftoient préparées pour les
Prélats , dans une partie des
Chaifes du Choeur les plus
proches de l'Autel . Celles
des Princes, Ducs , & autres
Perfonnes
du premier rang,
eftoient aux deux coftez du
grand Autel ; & les Confeillers
d'Etat, Maiftres des Requeftes,
Préfidens , & Confeillers
des Cours Souveraines
devoient occuper le refte du
Prefbytere . Les Ducheffes &
les autres Dames furent placées
dans la Chapelle de
GALANT. 175
Sainte Marguerite , tendue &
ornée ainsi que le refte de
l'Eglife . La Chapelle ardente
eftoit des plus magnifiques.
Elle avoit plus de vingt- cinq
pieds d'élevation au deffus
de la baze . Ses deux premiers
Degrez eftoient garnis de
plus de cent Chandeliers
d'argent. Les deux plus hauts
en avoient du moins foixante
de vermeil doré, & au deffus,
il y avoit un grand Daiz de
Velours noir , enrichy de
Crêpine d'argent, & de tresriches
Ecuffons , & porté par
quatre Colomnes de mefine
P iiij
176 MERCURE
1
parure . Ce Daiz couvroit une
Repréſentation
revêtuë d'un
Drap mortuaire , croifé de
Moëre d'argent, chargé d'Ecuffons
en broderie, & doublé
d'Hermine
. Sur cette
Repréſentation
, deux grands.
Anges d'argent s'élevoient,
portant le Coeur du Prince ,
avec deux Couronnes
à fes
coftez, & le Cordon des Armes
du Roy, le tout couvert
d'un grand Crêpe . Les Fi
gures de la Juftice , de la
Force, de la Tempérance
, &
de la Religion , placées aux
quatre coins de ce Maufolée,
GALANT. 177
eftoient bien plus grandes
que le naturel. Elles portoient
leurs Emblêmes, & leurs ornemens
ordinaires, & avoient
pour apuy , des Bazes chargées
de deux Infcriptions Latines.
La premiere a efté ainſi
renduë en noſtre Langue.
On voit icy dans la meilleure
partie de luy -mefme , Henry de
Bourbon, Duc de Verneuil, Gouverneur
de Languedoc , digne
Fils de Henry le Grand, qui né
dans la Pourpre , en
augmenta
l'éclat & la dignité, & qui dans
laferénité & la douceur de fon
viſage , fit voir une vive Image
178 MERCURE
de fon Pere. Il cultiva par ſes
vertus fes inclinations Royales;
s'appliquant au fervice de
Dieu , aux exercices de la
Religion, il rétablit l'obſervance
dans fes Abbayes , donnant aux
Religieux l'exemple d'une pieté
fincére ; & afin de ne leur laiffer
rien à fouhaiter, il donna fon
Coeur à la Congrégation de Saint
Maur, pour marque de fon affe-
Etion . Cette Congrégation luy
eftant fi obligée , a dreffé cette
Epitaphe pour honorer fa mémoire,
fouhaitant qu'il furvive
à luy- mefme dans l'Eternité.
L'autre Infcription a eſté
GALANT. 179
traduite de cette forte .
Celuy dont on voit icy le
Coeur en dépoft , eft Henry de
Bourbon. Lapieté, la fidelité, &
le courage qu'il fit paroistre dés
fes premieres années , font des
vertus qu'il conferva depuis pures
& entieres envers Dieu, le Roy,
l'Etat, dans les temps lesplus
fâcheux. Eftant Ambaſſadeur
en Angleterre,il réunit les Efprits
auparavant divifez , leur inspirant
la foúmiffion au Souverain,
అ leur perfuadant de préferer le
bien public à leurs intéreſts particuliers.
Ayant eftéfait Gouver
neur de Languedoc , ilgagna le
180 MERCURE
coeur de tout le monde , retenant
chacun dans fon de voir , portant
les Sujets à une exacte fidelité
envers le Prince, s'entremet.
tant aupres du Prince , pour en
obtenir des graces pourfes Sujets .
Se fignalant ainsi par fes belles
actions & par fes vertus , il a
vefcu pour l'Eglife, pour l'Etat,
pour la Province ; & enfin
aspirant à la gloire du Ciel , il
eft mort âgé de 80. ans
May 1682.
le 28.
Quoy que noftre Langue
la force ny la
n'ait
ny grace
du Latin dans ces Epitaphes,
j'ay crû devoir vous les enGALANT.
181
voyer pour vos Amies, parce
qu'elles expriment affez bien
les principaux emplois de feu
M le Duc de Verneuil.
Quatre Pieces d'architecture
rempliffoient l'efpace qui féparoit
les quatre Figures.
Chacune avoit deux Enfans
panchez fur le coſté , la tefte
pofée fur une main , & tenant
un Brandon de l'autre. Une
efpece de Fronton les appuyoit
, furmonté par une
Tefte de Mort , qui portoit
une Urne d'argent chargée
d'une Lampe à cinq lumieres.
Les Enfans, & cetteTefte
182 MERCURE
de Mort , eftoient à demy
couverts d'un Crêpe doré.
Le grand Autel furprenoit
par la beauté & par ſa richeſfe
. Outre la Table qui luy
fert de devant , & qui eſt
toute de vermeil doré, d'une
tres - rare & tres - ancienne
Orfévrerie , & enrichie de
plufieurs Figures en relief, &
d'un grand nombre de Pierreries
, les Gradins eftoient
garnis de dix-huit Chandeliers
d'argent , & au milieu ,
une Croix auffi d'argent, d'une
hauteur & d'une groffeur
extraordinaire .
GALANT. 183
Apres que les Archevel
ques, Evefques, Ducs &Pairs,
Chevaliers des Ordres du
Roy , Confeillers d'Etat , &
autres Perfonnes de qualité,
eurent pris leurs places , l'Office
fut commencé avec tout
l'ordre que l'on pouvoit fouhaiter.
Le Pere Dom Benoift
Brachet General, officia , affifté
de deux Diacres , de
quatre Chantres , & de tous
ceux qui ont accoûtumé de
fervir aux plus grandes Solemnitez
. La Meffe eftant
finie , la Communauté fortit
du Choeur, & paffant par les
184 MERCURE
-
deux coftez du grand Autel,
elle fe rangea autour de la
Chapelle ardente , où les
quatre Chantres ayant en
tonné le Libera , elle le continua
jufqu'à la fin ; & le
Pere General, accompagné
de tous fes Officiers , fit les
Afperfions & les Encenfemens
ordinaires . Ce fut par
là que fe termina la Cerémonie.
Voicy une nouvelle Fable
de M' Daubaine
. Celles que
vous avez déja veuës de luy,
vous répondent du plaifir
que vous aurez à lire cette
derniere
.
GALANT. 185
$2522-55235522-2555
LE LOUP,
ET LES DEUX CHIENS .
T
FABLE.
Trcis couché deffus l'herbete,
Sans prendre foin defon
Troupeau,
S'occupoit duplaifir de cajoller Lyfete.
Il neparloit que de Mufete,
De Flageolet, de Chalumeau,
Et de nouvelle Chanfonnete.
Defa part la Bergere écoutoit lafleu
rete,
Ce petitjeu luyfembloit beau;
Brefils avoient tous deux de l'amour
dans la tefte,
Fuillet 1682. e
186 MERCURE
Et voulant l'un de l'autre achever la.
conquefte,
Ne fongeoient à rien moins qu'à
garder leurs Moutons.
Un Loup , mais Loup des plus
gloutons ,
Rodoit autour de la Fougere.
Brifaut pour le Berger, Miraut pour
la
Bergere,
Y commandoient alors, &pendant .
quelque temps
Firent tous deux gardefidelle ;
Mais comme entre deux Concurrens
Souvent il arrive querelle,
Au grand plaifir de noftre Loup,
Ceux - cy, nous dit Efope , à lafinfe
battirent.
Tandis qu'à belles dents tous deux ils
fe déchirent,
Le Loup qui croyoit eftre affuré de
Sontcoup,
GALANT. 187
Donnefur les Brébis , enleve la plus.
belle.
A cet Objet nos Chiens font vifte
entr'eux la paix,
Et l'un de l'autrefatisfaits,
Vont où leur devoir les appelle .
Ilsfondent fur le Raviſſeur,
Et l'attaquent tous deux avec tant ››
de vigueur,
Qu'ils luyfont dés l'abord abandonnerfaproye;
Mais ce qui doit icy le plus cauferde
joye,
C'est que ce Loup croyant avoirbien
operé,
Fut luy-mefme à la fin étranglé,
devoré.
Sa
Un Prince ambitieux d'agrandir
fon Empire,
Voit la guerre entre les Voifins.
Qij
188 MERCURE
Donnons deffus , dit - il, étendons
nos confins ,
Ily fait bon . Cela peut bienſe dire,
L'exécuter, c'est autre cas .
Cependant il vient àgrand pas.
Que trouve-t-il ? tout en intelligence;
Ses Voifins Ennemis ontfait entre
eux lapaix,
Et par le Traité d'alliance,
De leurs guerres, luyfeul doit payer
tous lesfrais.
Les Nouvelles publiques
vous ont appris la mort du
Grand Duc de Mofcovie, arrivée
le 27. Avril . Il s'appelloit
Théodore
Alevovvits,
c'est à dire , Fils d'Aléxis , &
avoit fuccedé en 1676. à Alé̟-
GALANT. 189
xis Michelovvits fon Pere.
L'Hiftoire ancienne de ce
Païs -là eft fi peu connuë ,
que ce qu'on trouve de plus
certain dans les Autheurs qui
en ont écrit, c'eft que Wolodimire
Fils de Stellaüs , fut
converty à la Foy Catholique
fur la fin du dixième fiecle.:
Ce Wolodimire paffe pour le
premier Grand Duc Mofcovite.
Il prit le nom de Ba →
file au Baptefme , & eut Jo
reflas pour Succeffeur. Comme
les Grecs avoient travaillé
à le convertir , l'Eglife de
Mofcovie fuivit toutes leurs
1
190 MERCURE
cerémonies , & elle eſt demeurée
Schifmatique . Je
vous ay parlé dans ma Lettre
de May de l'année derniere,
du Patriarche de Mofcovv,
dont l'Election ſe fait par les
Archevefques , Evefques ,
Abbez , & tout le Clergé, &
doit eftre confirmée par le
Grand Duc . Ils communient
fous les deux efpeces à la
Meffe , & donnent la communion
aux Enfans dés qu'ils
ont atteint fept ans , difant
qu'ils commencent dans cet
âge à eftre fujets au peché.
Ils fe confeffent, & ont diGALANT.
191
les
vers Jeûnes & Carefmes tres
feveres. Les Prieres pour
Morts , le Signe de la Croix,
les Proceffions, & plufieurs
autres actes de Religion , leur
font communs avec nous.
Leur Epoque eft celle du
Monde , qu'ils diſent avoir
efté creé en Automne. Ainfy
le premier jour de Septembre
eft toûjours le commencement
de leur année. La
Succeffion des Grands Ducs
ne ſe trouve point interrompuë
jufqu'à Théodore , ou
Fodor, qui fucceda à Jean
Bafilide II . fon Pere, mort le
192 MERCURE
28. Mars 1584. On rapporte
de ce Théodore , qu'il eftoit
fi fimple , qu'il ne trouvoit
point de plus grand divertiffement
que d'aller fonner les
Cloches aux heures du Servi
ce. Comme il eftoit incapable
de gouverner , on donna
la Régence de l'Etat à Boris-
Gudenou fon Beaufrere,
Grand Ecuyer de Mofcovie.
Boris fe voyant aimé du Peuple
, prit le deſſein de monter
au Trône ; & apres s'être
défait de Demétrius, jeune
Prince de neuf ans , Frere
du Grand Duc, il fit empoi
fonner
GALANT. 193
infonner
Théodore, qui eſtanc
tombé tout d'un coup malade
, mourut fans Enfans
en 1597. On éleût auffi toſt
Boris. Il eftoit parvenu à la
Couronne par des voyes
juftes , auffi la poffeffion luy
en fut bien- toft difputée par
un Moine Mofcovite nom ,
mé Griska Utropoïa, de Maifon
noble, qui avoit efté mis
dans le Convent pour fes
débauches. Il prit le nom
de Demétrius , & s'eftant
refugié en Pologne chez
le Weivode de Sandomirie,
il fçeut fi bien luy perfua
Juillet 1682.
R
194 MERCURE
der qu'il eftoit Fils legiti
me du Grand Duc Jean
Bafilide II. que le Weivode
luy promit un fecours
fuffifant pour le mettre fur le
Trône , à la charge qu'il foufriroit
en Mofcovie l'exercice
de la Religion Catholique
Romaine. Il le promit, ſe fit
inftruire en fecret , changea
de Religion , & affura le
Weivode qu'il épouferoit fa
Fille dés qu'il feroit rétably.
Il difoit que Boris l'ayant
voulu faire affaffiner,fesAmis
pour favorifer fon évasion,
avoient fait mettre en fa place
GALANT. 195
le Fils d'un Preftre de fon
mefme âge , & ayant fes mef
mes traits , fur qui le malheur
eftoit tombé. Une Croix d'or
garnie de Pierres prétieules,
qu'il faifoit voir, & qu'il prétendoit
luy avoir efté penduë
au col dans le temps de fon
Baptefme , ſervoit de preuve
à fon impoſture. Le Weivode
, flaté de l'efpoir de faire
régner fa Fille, luy fit avoir
une Armée, avec laquelle il
entra en Mofcovie , & prit
plufieurs Villes. Boris furpris
de ces avantages , enfut
Gfenfiblement touché, qu'il
Rij
196 MERCURE
en mourut de chagrin le 13.
Avril 1605. Les Knez & les
Boiares qui fe trouverent alors
à Moscou ( ce font les
grands Seigneurs du Païs )
firent couronner apres fa
mort fon Fils Fodor Borif
foüits qui eftoit fort jeune ,
mais ils changerent bien- toft
de fentimens , & l'ayant fait
arrefter , ils le livrerent au
faux Demétrius , par l'ordre
duquel il fut étranglé le 10.
Juin, au ſecond mois de fon
Regne. En mefme temps
Demétrius, que la continuation
de ſes Victoires avoit fait
GALANT. 197
reconnoiſtre pour Fils de
Jean Bafilide , arriva avec
fon Armée à Moscou , & y
fut couronné le 21. Juillet
avec beaucoup de cerémonies.
Afin d'empefcher qu'on
ne doutaft de la verité de fa
naiſſance, il fit venir la Mere
du veritable Demétrius ,
que
Boris avoit reléguée
dans un Convent éloigné. Il
alla au devant d'elle avec un
fort grand cortege , la logea
dans le Chafteau, & l'y fit traiter
magnifiquement . Cette
Dame éblouie de tant d'honneurs
, le reconnut volon-
Riij
198 MERCURE
tiers pour Fils , quoy qu'elle
fçeuft que c'eftoit un Impofteur.
Sa façon de vivre ,
toute diférente de celle des
autres Grands Ducs, ne plut
point aux Mofcovites. Ils
murmurerent de fon mariage
avec la Fille du Weivode
de Saudomirie, qui eftoit Catholique
Romaine ; & quand
ils la virent arrivée avec un
grand nombre de Polonois
armez & en état de fe rendre
maiftres de la Ville , ils commencerent
à ouvrir les yeux.
Un des principaux Knez
nommé Vaſili - Zuſki , aſGALANT.
199
5
&
fembla chez luy plufieurs
autres Knez & Boïares ,
leur remontra fi bien la ruine
inévitable de l'Etat & de
la Religion , s'ils fouffroient
le gouvernement de Demétrius,
que l'ayant choify pour
Chef, ils forcerent le Palais
la nuit du 17. jour de May ,
qui eftoit le 9. de fon Mariage
, défirent les Gardes Polonoifes
, & entrerent dans
la Chambre du Grand Duc ,
qui crût pouvoir éviter la
mort en fe jettant dans la
la feneftre . Il fut
court par
pris , & alors Zuſki s'adreſ
R iiij
200 MERCURE
fant à la prétenduë Mere de
Demétrius , l'obligea de jurer
fur la Croix , s'il eftoit fon
Fils. Elle dit que non, & on
luy donna auffi- toft un coup
de Pistolet dans la tefte. Sa
Veuve fut miſe en priſon
avec fon Pere & fon Frere ,
& il y eut plus de dix-fept
cens Hommes tuez. Zuski,
Chef de l'entrepriſe , fut mis
en la place de cet Impofteur,
& couronné le 1. Juin 1606.
Deux autres faux Demétrius
le traverferent. L'un s'appelloit
Knez Gregori Schacopski.
Ayant trouvé les
GALANT. 201
•
Sceaux du
Royaume pendant
le défordre du pillage
du Chafteau , il s'affocia de
deux Polonois , & fe fauva en
Pologne. L'autre parut
Moscou . C'eftoit un Com
mis d'un Secretaire
d'Etat ,
dont l'impoſture
trouva de
la fuite. Il s'empara de plufieurs
Villes
confidérables,
& tous ces defordres ayant
donné lieu de fe dégoûter de
Zuski , dont on croyoit que
la domination
devoit eftre
injufte , puis qu'elle eftoit
malheureuſe
, les Mofcovites
le dépouillerent
de la dignité
202 MERCURE
Impériale , & l'enfermerent
dans unCóvent où il fut razé.
Cependant,voulant fatisfaire
les Polonois, qui n'oublioient
rien pour fe vanger de l'outrage
qu'ils avoient receu à
Mofcou au Mariage de Demétrius
, ils firent prier Sigif
mond Roy de Pologne , de
confentir que fon Fils aîné
Uladiflas acceptaft la Couronne
de Mofcovie. Le Traité
fut fait , & Staniſlas Sol·
kouski General de Pologne,
qui s'eftoit avancé avec fon
Armée juſqu'aux Portes de
Mofcou , eut ordre de metGALANT.
203
tre les armes bas , & de recevoir
le ferment de fidelité,
jufqu'à ce que le Prince s'y
fuft rendu en perfonne. Il ne
vint point. Les Polonois s'étant
gliffez dans Moſcou juſ
qu'au nombre de fix mille ,
y firent des violences qui ne
peuvent s'exprimer, & voyant
enfin que les Moscovites
prenoient les armes contreeux,
ils mirent le feu en trois
ou quatre endroits de la Ville.
Toutes les Maiſons furent
confumées , à la referve
du Chafteau , des Eglifes , &
de quelques autres Bâtimens
204 MERCURE
de pierre , & pendant deux
jours que le carnage dura ,
plus de deux cens mille Perfonnes
périrent. Le Tréfor
du Grand Duc fut pillé, auffi
bien que les Eglifes & les
Convens. Les Polonois en tirerent
une quantité preſque
incroyable d'or, d'argent, &
de Pierres précieuſes , & furent
enfin contraints de venir
à un accord, & de fortir
du Royaume. Les Mofcovites
, apres ces défordres ,
fongerent à élire un nouveau
Grand Duc , & nommerent
en 1613. Michel Federoüits ,
GALANT. 205
Parent éloigné de Jean Baſilide.
Son Regne fut fort
paifible , quoy qu'un peu
avant la mort , qui arriva en
1645. il parut un Impoſteur
qui fe dit Fils du Grand Duc
Zuski , comme on avoit veu
trois faux Demétrius fous
les Regnes précedens. Ce
dernier eftoit Fils d'un Mar.
chand Linger, & s'appelloit
Timoska. Apres avoir évité
pendant huit ou dix années , la
punition qu'il méritoit , il fut
enfin menéà Moscou , & executé
dans le grand Marché.
On luy coupa d'une hache,
206 MERCURE
premierement
le bras droit au
deffous du coude, puis la jambe
gauche au deffous du genouil,
& enfuite le bras gauche,
& la jambe droite, & enfin
la tefte. Dés le lendemain
de la mort de Michel Fede
roüits , on fit les cerémonies
du Couronnement
de fon Fils
Alexis Micheloüits
, Pere du
Grand Duc, qui eft mort depuis
deux mois . J'ay crû,Ma
dame, que vous ne feriez pas
fâchée que je vous fiffe ce
court détail du Regne des
derniers Princes, qui ont pof
fedé la Couronne de MofcoGALANT.
207
vie. Je ne vous puis dire
quelle eft la cerémonie particuliere
de leurs Funérail
les. Je vous diray feulement.
qu'on en obſerve beaucoup ,
lors qu'on enterre quelque
Mofcovite . Si- toft que
l'un d'eux
eft
mort
, l'on
fait
ve- nir
fes
Parens
& fes
Amis
, qui
s'eftant
rangez
autour du
corps
, s'excitent
à pleurer
,
& luy demandent
pourquoy
il s'eft
laiffé
mourir
; fi fes affaires
n'eftoient
pas
en bon état
, s'il manquoit
de quel- que
chofe
, fi fa Femme
n'é- toit
pas
affez
belle
& affez
208 MERCURE
jeune , fi elle luy a manqué
de fidelité , & d'autres chofes
femblables. L'on envoye
en mefme temps un préſent
de Biere , d'Eau- de -Vie , &
d'Hidromel , au Preſtre, afin
qu'il prie pour le repos de
fon Ame. On lave le corps,
& apres l'avoir reveftu d'une
Chemiſe blanche , on luy
chauffe des Souliers faits d'un
cuir de Ruffie fort délié , &
on le met dans le Cercüeil ,
les bras poſez fur l'eftomac
en forme de Croix . Ce Cercueil
eft enfuite porté à l'Eglife
, couvert d'un Drap ou
GALANT. 209
de la Cafaque du Défunt. Si
la faifon le permet , & que ce
foit une Perfonne . qui ait du
bien , on l'y laiffe huit ou dix
jours fans l'enterrer ; & pendant
ce temps , le Preftre l'encenfe
, & luy donne tous les
jours de l'Eau- Benifte.Voicy,
dans quel ordre fe fait le
Convoy. Un Preftre marche
à la tefte, portant l'Image
du Saint, dont le nom a
efté donné au Défunt à fon
Baptefme. I eft fuivy de
quelques Filles de fes plus
proches Parentes qui fervent
de Pleureufes , & qui rem-
Juillet 1682.
S
210 MERCURE
pliffent l'air de cris effroyables
, mais d'un ton fi jufte
& fi concerté, qu'elles ceffent
toutes à la fois pour recommencer
auffi toutes à la fois
par intervales . Enfuite fix
Hommes portent le Corps
fur leurs épaules. Les Prêtres
l'encenſent tout autour
pour en éloigner les mauvais
Efprits , & les Parens & Amis
marchent derriere en confufion,
ayant chacun un Cierge
à la main. Lors que l'on eft
auprés de la Foffe , on découvre
le Cercüeil , & on
tient l'Image du Saint fur le
GALANT. 211
Mort , tandis que le Preftre
fait quelques prieres , où il
mefle fouvent ces Paroles ,
Seigneur, regardez cette Ame en
justice. Les Pleureuſes continuent
leurs hurlemens , &
les Parens & Amis font au
Défunt les meſmes demandes
qui luy ont déja eſté fai
tes ; apres quoy ils prennent
congé de luy en le baiſant ,
ou en baifant feulement le
Cercueil. Le Preftre approche
apres ces cerémonies ,
& luy met entre les doigts
un Billet figné du Patriarche,
ou du Métropolitain du lieu ,
Sij
212 MERCURE
& du Confeffeur , qui le rendent
felon le rang qu'a tenu
le Mort. Ce Billet, qui luy
doit fervir de paffeport pour
le Voyage de l'autre monde,
eft conçeu en ces termes.
Nous fouffignez Patriarche ou
Métropolitain , & Preftre de
cette Ville de N. réconnoiſſons
certifions par ces Préfentess
porteur de nos Lettres ,
que
N.
a toujours vécu parmy nous en
bon Chreftien , faifant profef
fion de la Religion Grecque ; &
bien qu'il ait quelquefois peché ,
qu'il s'en eft confeffe , & qu'enfuite
il areçen l'Abfolution &
GALANT. 213
la
Communion en remiffion de
fespechez
; Qu'il a revereDieu
fes Saints ; Qu'il a fait fes
prieres , & qu'il a jeûné aux
heures & aux jours ordonnez
par l'Eglife , & qu'il s'eft gou-
Derné fi bien avec moy, quifuis
fon Confeffeur , que je n'ay.
point defujet de me plaindre de
luy, ny de luy refuser l'Abfolution
defes pechez. En témoin
dequoy nous luy avons fait expédier
le préfent Certificat , afin
que S Pierre en le voyant luy
ouvre la Porte à la joye éternelle.
D'és qu'on luy a donné ce
Paffeport, onferme la Biere,
214 MERCURE
& on le met dans la Foffe,
le vifage tourné vers l'Orient.
Ceux qui l'ont accompagné
, font leurs devotions
aux Images , & retournent
au Logis du Défunt , où ils
trouvent un grand Repas.
Leur Deüil dure quarante
jours , pendant lefquels ils
font trois Feftins aux Parens
& aux Amis , fçàvoir le troifiéme
, le neufviéme , & le
vingtiéme jour apres qu'on
a enterré le Mort. Ils imi.
tent en cela les Grecs modernes
, qui prennent pourtant
le quarantiéme jour au
GALANT. 215
lieu du
vingtiéme , parce que
vers ce temps- là le coeur fe
corrompt
, comme le corps
commence à pourrir vers le
neufviéme , & le vifage à
eftre defiguré dés le troifié
mc.
Le Grand Duc Théodore
Aléxovvits eftant mort le
27. Avril , comme je vous
l'ay déja marqué , on mit en
fa place le Prince Pierre Alexovvits
fon Frere Puifné du
fecond Lit , à l'exclufion du
Prince Fodor Alevovvits
fon Frere du premier Lit, que
fes incommoditez rendent
216 MERCURE
incapable du Gouvernement.
Il n'a que dix ans ; &
quelques Seigneurs ayant
defapprouvé cette Election ,
elle a fervy de prétexte au
foulevement qui eft arrivé.
Il a caufé un tres - grand defordre.
Les Strelits , ou Gardes
de la perfonne du Prince,
fe plaignant que les plus
confidérables Miniftres s'ef
toient enrichis , en retenant
les arrerages qu'on devoit
aux Troupes , & les foupçonnant
d'ailleurs d'avoir fait
mourir le Tzar, qui n'avoit
encor que vingt - cinq ans,
fe
GALANT. 217.
ſe font liguez au nombre de
trente mille , & huit mille
Soldats de la Garnifon s'eftant
joints à eux , ils le font
fait raison par eux - meſmes ,
de ceux de la Cour qu'ils accufoient
de ces injuftices.
Trois jours avant le foulevement,
ils firent fçavoir aux
Marchands & aux Bourgeois
, qu'il y alloit de leur
vie , s'ils ne fe tenoient pas
dans leurs Maifons
,
quoy
qu'ils viffent arriver. Le 15.
de May ils
marcherent en
bataille vers le Palais avec
quelques Pieces de Canon,
Juillet 1682. T
218 MERCURE
& ayant fait dire inutile.
ment au Grand Duc , qu'il
leur livraft ceux dont ils fe
plaignoient , ils fe faifirent
de tous les Officiers
, en arracherent
mefme quelquesuns
d'entre fes bras , & les
jetterent par les feneftres.
Les Troupes qu'ils avoient
pofées deffous, les recevoient
avec leurs Piques & autres
Armes. L'Appartement
des
Femmes & Filles de la Grand'
Ducheffe Veuve fut forcé ,
& l'on tua tous ceux que l'on
y trouva cachez . Le Frere
aîné de cette Princeffe fut
GALANT. 219
de ce nombre. On mit fon
Pere dans un Convent , &
il en couta la vie au Colonel
Staponas, à Romadanouski ,
qui a efté Genéraliffime des
Armes du Tzar , & à un
grand nombre des principaux
Officiers de la Couronne,
& de la Maifon Impériale.
Le maffacre dura jufqu'au
17. & les Maifons de tous
ceux que l'on y envelopa furent
pillées , fans qu'on fiſt
le moindre tort, ny aux Marchands,
ny au commun Peuple.
On traîna au grandMarché
les Corps de tous ces
Tij
220 MERCURE
Infortunez , & ils y demeu
rerent expofez pendant trois
jours à la veuë de tout le
monde. Les dernieres Lettres
qu'on a reçeuës de ce
Païs- là portent que le 26. du
mefme mois , les Revoltez
avoient dépofé le nouveau
Tzar , & mis à la place fon
Frere Fodor Aléxovvits ,
quoy qu'il foit aveugle , &peu
propre a gouverner un Etat.
Les Mofcovites, de quelque
condition qu'ils foient , tiennent
à gloire de fe dire Efclaves
du Grand Duc ; mais
cela n'empefche pas qu'ils ne
GALANT. 221
foient fujets à de fort grandes
Revoltes . Celle qui arriva
en 1648. fous le Regne.
d'Alexis Micheloüits , en eft
un exemple. Moroſou , Favory
& Beaufrere de ce Prince,
ufoit avec violence de l'autorité
qu'on luy avoit accordée.
Plefkeou , premier Juge
de la Ville de Mofcou , faifoit
toute forte de concuffions
, & Trachoniſtou qui
avoit la direction fur les Armuriers,
Cannoniers , & autres
Ouvriers de l'Arſenal ,
les tirannifoit en les obligeant
de compofer des fom-
T iij
222 MERCVRE
mes qui leur eftoient deuës.
Les Habitans préfenterent
Requefte contr'eux pour les
faire dépofer ; & ces trois
Seigneurs s'eftant retirez
dans le Palais fur quelque
tumulte qui s'éleva , le Tzar
fit évader Morofou , dont il
demanda la grace au Peuple
quelque temps apres, &
fut contraint de livrer les
deux autres aux Mutins , qui
les affommerent à coups de
bafton . Le pouvoir du Tzar
fe foûtient fur trois maximes;
l'une , qu'il eft défendu aux
Mofcovites fur peine de la
GALANT. 223
vie , de fortir hors du Royaume
fans permiffion du Prince,
l'autre, que pour empefcher
que les alliances avec
les Etrangeres ne cauſent
quelque changement dans
l'Etat , les Tzars ne peuvent
époufer que leurs Sujetes ; &
la derniere, qu'on éleve les
Enfans dans l'ignorance , en
forte que pour eftre Docteur
il ne faut que fçavoir lire &
écrire . Auffi leurs Preftres
ne préchent jamais . Ils font
feulement des lectures dans
l'Eglife . Leur Alphabet a
quarante lettres, empruntées
Tiiij
224 MERCURE
des Grecs , mais alterées . Ils
écrivent fur des rouleaux de
papier coupez en bandes , &
collez enfemble , de la longueur
devingt cinq ou trente
aunes.
Je vous fais part de toutes
les chofes extraordinaires, &
cela m'engage à vous parler
aujourd'huy de ce qui eft
arrivé à Dreux depuis peu de
temps. C'eft une petite Ville
éloignée de Chartres de fix
ou fept lieuës. Une Femme
âgée de quarante - fix ans,
d'une affez bonne conftitutien
, y accoucha le 29. du
GALANT. 225
dernier mois , d'un nombre
prefque incroyable de petits
oeufs , ou plutoft de petites
vefcies, pleines d'une férofité
qui les rendoit tranſparentes.
Les membranes en eftoient
folides, & réfiftoient au toucher.
On voyoit autour de
ces petits oeufs quantité d'une
certaine pituite vifqueufe ,
femblable en couleur & en
confiftence à des blancs
d'oeufs . Leur groffeur ne paffoit
pas celle des oeufs d'Hirondelle,
je veux dire les plus
gros, qui eftoient meflez parmy
d'autres plus petits. On
226 MERCURE
tient qu'il y en avoit plus de
deux mille, qui joints à cette
matiere vifqueufe , auroient
fuffy pour remplir tout un
Boiffeau . Quoy que pendant
fes grandes douleurs,
qui durerent pres de trois
heures , il ſe détachaft quelques
morceaux de ces oeufs ,
il eft certain qu'ils avoient
une étroite liaiſon les uns aux
autres. On croit qu'elle fe
faifoic par le moyen d'un
corps rouge, tiffu de filets ou
vaiffeaux, qui tenoit lieu , pour
l'entretien & l'augmentation
de ces petites boules, de ce
GALANT. 227
que la Nature à étably pour
la nourriture des Enfans dans
le ventre de la Mere . Cette
Femme perdit avant ſon accouchement
une quantité
de fang beaucoup plus confidérable
que les autres n'ont
accoûtumé d'en perdre ; &
deux ou trois jours auparavant
, elle avoit fenty un écou
lement d'eaux. Cet écoule
ment s'eftoit fait pendant
prefque tout le temps de fa
groffeffe, & on l'avoit imputé
à diverfes cauſes . Elle
avoit eu d'abord quelque
peine à s'imaginer qu'elle
228 MERCURE
fuft groffe , parce qu'il s'eftoit
paffé huit ans depuis fon
dernier Enfant , mais enfin
une tenfion vers la région
du bas ventre , & d'autres
marques , luy en ayant donné
le foupçon , elle n'ofa employer
aucun Remede contre
une fiévre qui la tourmentoit.
Elle fe fit feulement
ſaigner du bras dans le cinquiéme
mois de cette grof
feffe , qu'elle tenoit toûjours
incertaine ; & fur ce doute,
elle confulta un Medecin,
qui la fit faigner du pied.
L'enflure du ventre augmen
GALANT: 229
tant
toûjours , & fe
répandant
jufqu'aux
jambes & aux
pieds, on la purgea plufieurs
fois ; mais toutes ces chofes
ne l'ayant point foulagée,
elle eut recours à une Femme
, qui luy fit prendre un
Remede violent , dont les
effets furent
extraordinaires.
Ce Remede , qu'on foupçonne
avoir efté quelque
préparation
d'Antimoine,
luy faifoit faire des efforts
affez grands pour en mourir.
Cependant malgré les fai
gnées du bras & du pied, &
plus de
vingtMedecines auffi
230 MERCURE
violentes que celles que je
viens de vous marquer, cette
Femme n'a pas laiſſé de venir
jufqu'au terme des neuf
mois. Elle vit encor , ( du
moins elle eftoit vivante dans
le temps qu'on m'a écrit, )
mais fi enflée , qu'elle ne fçauroit
porter fon ventre , tant
eſt gros, plein , & tendu . Ses
jambes font enflées à propor
tion , & les parties fupérieu
res , comme les bras & la
tefte , ne le font point. A
contraire , on les voit toû
jours diminuer. Les douleur
ont continué plufieurs jours
zus
Π
15
X
ccages &que
laver=
6
rant sous lafeuille now
A
S
4
cet infi-del=le mal.
GALANT. 231
tres- violentes apres fon accouchement.
On prie les
Sçavans de vouloir bien fe
donner la peine d'écrire ce
qu'ils en penfent.
Les Paroles de la feconde
Chanfon que je vous envoye,
font de M' de Meſſange. Elles
ont efté mises en Air par
M'Deleval.
AIR NOUVEAU.
J'Avois réfolu de changer,
Et de n'aimer dans ces Boccages
Que la verdure & les ombrages,
Au lieu d'un volage Berger;
Maisle voyantfous la feüille nonvelle,
232 MERCURE
Fefentis l'autrejour lefoible de mon
coeur,
Etj'aime encor cet infidelle,
Malgré tous mesfermens , & malgré
Ja rigueur.
Les Vers qui fuivent, femblent
avoir efté faits pour
eftre notez . Ils font de Ma
demoiſelle de Caſtille , dont
l'heureux génie vous eft
connu . Cette fpirituelle Perfonne
mérite bien qu'on travaille
fur ce qu'elle fait.
VERS A METTRE EN AIR .
S
Ans l'Amour & le Vin,
Quelsplaifirs dans la vie !
Le chagrin,
Ou l'envie,
GALANT. 233
De leur mortel venin ,
Nous l'ont bientoft ravie.
Sans l'Amour & le Vin,
Quelplaifir dans la vie!
O
AUTRES.
Ve Bacchus a d'apas!
Que l'Amour a de charmes!
Non,fans leurs douces armes,
L'Homme ne refifteroit pas
A tant de mortelles alarmes,
Qui le menacent du trépas.
$3
Allez, braves Soldats,
Aux Affauts, aux Combats,
Vous couronner de gloire;
Allez , celebres Avocats,
Nuit &jour, defatras
Charger voftre mémoire.
Que de tracas!
Que d'embaras,
Juillet 1682. V
234 MERCURE
Quifous laTombe noire
Vous menent à grandspas !
Sa
Allez, vous n'eftes que desfats,
Et toute veftre belle Hiftoire,
Šurma parole, ne vautpas
Cloris chantant dans un Repas.
Les plaifirs d'icy-bas
Sont d'aimer & de boire;
Aimons donc, & buvens,
Tandis que nous vivons.
Cesvers font tournez d'une
maniere agreable , qui les
rend fort propres à eſtre
chantez dans un Repas. Ce .
ne font pas les feuls que Mademoiſelle
de Caſtille ait faits
pour les plaiſirs de la Table.
GALANT 235
Voicy un Inpromptu de fa
façon , qui fit admirer la
beauté de ſon eſprit à une
fort grande Compagnie, avec
laquelle elle eftoit allée paffer
quelques jours à Harnouville
, chez M' de Machaut
Confeiller en la Seconde des
Requeſtes , & Frere de feu
M' le Commandeur de Machaut.
Harnouville eft un
Village qui luy appartient,
entre S. Denys & Goneffe .
INPROMPTU.
O
QuedaslesChamps d'Harnouville
La vie eft charmante&tranquille !
V ij
236 MERCURE
Souvent le Seigneur du Chateau
Y donne le Cadeau .
"
Heureux l'Amy qu'il y régale!
Le Lait, l'Oeuffrais, le Pain& l'Eau ,
"Sont d'un gouft qu'ailleurs rien
n'égale.
Parmyle Gibier qu'à Monceau
Champagnefur la Table étale,
Que diray-je du Pigeonneau?
Le meilleur Perdreau,
An prix de luy, vaut moins qu'un
Etourneau.
Un Marquis au gouftfin , un vray
Sardanapale,
Dés qu'il le voit, s'écrie, ô lefriand
morceau !
Alafeule odeurqu'il exhale ,
Un Mort de quatre jours fortiroit
du Tombeau .
Je vous entretins il y a
GALANT. 237
quatre ou cinq mois d'une
Dame Romaine , nommée
Donna Anna Caroufi , qui
avoit chanté devant le Roy
chez Madame
la Dauphine
.
Sa réputation
s’eſt bien augmentée
depuis ce temps- là.
On a remarqué
en elle tout
ce qui fait eftimer celles de
fon Sexe, & plus on l'a veuë,
plus on luy à trouvé de mérite
. Auffi cette admirable
Perfonne, dont la Maiſon eſt
des plus anciennes
& des plus
nobles de Sicile , & de celles
qui occupent encore aujourd'huy
les principales
Char238
MERCURE
ges par droit heréditaire , at-
elle efté élevée par une
Mere qui fut le charme de
fon temps, & qu'avoit nourrie
une Princeffe , qui eftoit
auffi la merveille de fon fiecle.
C'eftoit Donna Margarita
d'Auftria , Princeffe de
Boutere. Le Roy, qui fe fait
un grand plaifir de ne laiffer
échaper aucune occafion de
reconnoiftre
le vray mérite,
a voulu donner des marques
de la connoiffance
qu'il a de
celuy de Donna Anna Caroufi
, en luy envoyant
ces
jours paflez un Préfent conGALANT.
239
fidérable. Il les mit entre les
mains de M ' le Maréchal de
Bellefond, à qui on doit l'avantage
d'avoir en France
une Perfonne fi rare . Ce
Préfent eft un Bracelet de
gros Diamans . On n'admire
pas en Donna Anna Carouſi
une belle & grande Voix feulement,
avec un art merveil
leux pour la conduire , une
fcience profonde dans la
Mufique , & une maniere
particuliere de l'accompagner
du Claveffin , & de
cette Lyre fi harmonieuſe,
dont je vous parlay la pres
240 MERCURE
miere fois, mais mille autres
qualitez encor qui rédroient
un Home confidérable. Elle
fçait les Langues , & beau
coup de belles chofes dont
elles facilitent la connoiffance,
& qui font ordinairement
négligées par le beau Sexe .
On vient de me donner
une Lettre qui vous apprendra
que l'Académie Galante ,
dont vous me mandez que
la lecture vous a fi bien divertie
, a donné lieu à une
Académie de Province , qui
s'eft établie fur fon modelle.
Si la chofe n'eft pas vraye,
elle
GALANT. 241
elle eft du moins plaifamment
contée. On a tiré de
ce Livre une des Queſtions
dont on a demandé la décifion
dans le dernier Extraordinaire
, & c'eſt pour ſe difpenfer
d'y répondre , qu'on
a écrit cette Lettre.
5525e5:25Z5222 SEG
A MADAME
LA MARQUISE DE M.
AQuoySongezm-evous,Mamon
fentimentfur la Queſtion de
l'Académie Galante ? Je ſuis à
Juillet 1682.
X
242 MERCURE
vous det
de
temps
immémorial. “H
n'y a perfonne qui fe fouvienne
de m'avoir veu ,fans m'avoir veu
voftre Amant. Ie ne fçay que
fur le raport d'autruy, qu'ily ait
au monde d'autres Femmes que
vous qui puiffent donner de l'a.
mour; vous voulez que
je
• vous dife fi je crois qu'on
puiffe aimer en plufieurs lieux
dans le mefme temps ! Toute ma
vie vous répond fur cela. Ie ne
vous en diray rien. Fe vous remerciefeulement
de m'avoir envoyé
l'Académie Galante . C'eft
un joly Livre , & fort réjouiffant;
mais je vous prie de m'en
GALANT 243
il a
envoyer encore du moins une
demy-douzaine, car il faut que
vous fçachiez le fuccés qu'a eu
cet Ouvrage dans la petite Ville
où mes affaires m'arrestent préfentement.
Ie l'ayprefté,
couru par tout; mais le croiriezvous
? Il a pris à mes Provin
ciaux une étrange démangeaison
de faire auffi une Académie Galante
fur le modelle de celle- là .
Je croy qu'ils en deviendront
Ie
fous. On a choify des Hommes
Les plus polis ,
plus prétienfes de la Ville , pour
reprefenter les Perfonnages de
Académie, je vous affure
des Filles les
X ij
244 MERCURE
que
les Gens d'icy ne
manquent
point d'esprit, & qu'ils ont mefme
quelquefois
des airs du monde
affez paffables
. Celuy à qui on
a donné le perfonnage
du Chevalier
de Pontignan
, eft le Plaifant
de la Ville ; car , comme dit
fort bien Scarron , chaque petite
Ville afon Plaifant
. Le Lieu
tenant
General eft le Marquis
d'Ormilly , parce que c'est un
Homme
affez ferieux. Pour
l'Albagna
& le Tréval , ils ont
efté difficiles
à trouver. Il n'y a
point d'Italien
dans la Ville,
mefme d'Homme
qui ait esté en
Italie , horfmis un qui entreprit
ny
GALANT 245
trouvé
le voyage l'année paffée , & qui
revint des Alpes , de peur d'eftre
dévalife par les Bandits . On luy
a pourtant donné le rôle d'Albagna,
à condition qu'il continuëra
fon voyage . Il ne s'eft pas tr
un feul Sçavant pour faire Tréval
, er on a penfe aller offrir ce
rôle à un Curede la Valle , qui eft
Docteur de Sorbonne ; mais enfin
on s'eft refolu de le donner à un
jeune Homme qui a de l'efprit,
& qui a promis qu'il étudiëroit,
qu'il apprendroit à faire des
Vers . Les perfonnages de Mademoiselle
d Ormilly, & de Mademoiselle
de Mirac, ont esté ai-
X iij
246 MERCURE
me
cette
fez à diftribuer ; mais celuy de
Mademoiselle de Turé leur a
donné bien de la peine . Où trouver
une Fille qui ne parle guére?
Ils font venus bien ferieuſement
prier d'écrire à Paris , pour
m'informer s'il eftoit vray que
Mademoiselle de Turé par
laft fi peu. A la fin on a pris l'a
plus petite Caufeufe quifoit dans
la Ville, quoy qu'elle lefoit pourtant
encore bien raisonnablement;
& une des plus grandes peines.
qu'ait l'Académie , c'eft de faire
taire Mademoiselle de Ture , qui
à chaque moment dément fon caractere.
La premiere fois qu'ils
GALANT 247
1
s'affemblerent , ce fut un chari.
varyfort plaifant. Je leur confeillay
d'apprendre par coeur les
Converfations de l'Académie
Galante, de les reciter comme
s'ils euſſent joué une Comédie;
car en effet , elles fontfines , fpirituelles
, aifées , & représentent
bien celles du monde poly; mais
ils me répondirent qu'ily en avoit
pour trop peu de temps , & que
leur Académie finiroit trop toft.
Ils ont pris les Statuts de la vraye
Académie , & leur gouſt a esté
fort bon en cela. Rien n'eft plus
joliment imaginé que ces Statuts,
& c'est un des plus agreables
X
iiij
248 MERCURE
morceaux que j'aye veus dans
aucun Livre de cette nature ;
mais où les Académiciens ont
efté fort embaraffez, ç'a efté à
conter leurs Histoires. Ils n'ont
pas eu des fentimens fifins, nyfe
délicats que ceux qu'avoit Ormilly
aupres de fon Agnés, & il
ne leur eft pas arrivé des avantures
auffi plaifantes que d'avoir
T
trois amours comme ceux de Pontignan
, & d'estre tantoft métamorphofez,
tantost emmaillotez
comme luy , ou de voir des évanouiſſemens
comme celuy que vit
Albagna , & de donner comme
luy des rendez- vous à leurs RiGALANT.
249
vaux. Tout cela ne fe fair point
en verité je doute fort
qu'ilſe foit fait mefme à Paris.
Des chofes ft plaifantes ne font
pas du dernier vray - femblable,
& ilfemble auffi que l' Antheur
dans fa Préface ne fe foucie pas"
qu'on y adjoute beaucoup de foy.
Quoy qu'il enfoit, il eft feûr que
mes Académiciens , avec toute la
liberté de mentir qu'on leur ac••
corda par neceffité , n'imaginerent
rien de fibon. Ce qui me paroist
de plus réjouiffant, c'est qu'il y a
des Meres qui commencent
trouver mauvais
que
leurs Filles
ayent hors de leur préſence des
250 MERCURE
converfations avec tant d'Hommes.
Le foir , quand ces pauvres
Demoiselles rentrent chez elles,
ces Meres leur difent d'un ton
aigre , Vous revenez donc de
l'Académie ? Voila une belle
folie que vous avez inventée .
De noftre temps on ne parloit
point de ces Académieslà.
Te leur ay dit qu'elles n'avoient
qu'à répondre à leurs
Meres qu'elles les mariaffent,
& que felon les Reglemens mefmes
de l'Académie , elles feroient
obligées à enfortir. Pardonnez
moy, Madame, tout ce petit de
tail , & toutes ces bagatelles que
GALANT. 251
que
je vous écris. Vous me mandez
la veritable Académie vous
a tant plû , que je croy qu'enfa
faveur vous ne trouverez pas
mauvais que je vous aye entretenuëde
l'Académie de Province.
M'le Marquis de Bonneval
, de Limofin , mourut à
la Réole le 19. du mois paffé,
avec de grands fentimens de
Religion. Il
que cinquante - deux ans , &
il eft mort d'une fluxion fur
la poitrine , caufée par une
faignée du pied qu'on luy
ordonna pour un Rhume de
*
avoit
encor
252 MERCURE
deux jours, qui l'emporta en
deux autres. Son Coeur a efté
porté à Bonneval . Il laiffe à
Madame de . Bonneval fa
Veuve , Fille unique de feu
M ' de feconde Monceaux , de la
feconde Branche d'Auny ,
Grand Audiencier de France,
& de Madame de Monceaux
de la Maifon de Moucy , trois
petits Garçons qu'elle a grád
foin d'élever. L'antiquité de
celle de Bonneval eft fi reculée,
qu'on n'en peut trouver
le commencement. Elle
n'eft jamais tombée en quenoüille,
& on peut dire qu'on
7
GALANT 253
t
ne l'a veuë fe mef- allier en
aucun temps , ny par les Aînez
, ny par les Cadets , ny
par les Filles , qu'elle a données
aux plus illuftres Maifons
du Royaume , comme
S. Germain , Montvert , Roehedragon
, Linars , Biron ,
5. Hautefort , Fenelon , Mont-
3 bas , Durefort , Leftrange,
Deolx - S. Georges , Nantiat ,
Chazelle, Fontanges, &c. Il
en eft forty deux Senéchaux ,
& deux Gouverneurs de Province
au Limofin ; des Gouverneurs
de Perpignan , & de
plufieurs Places frontieres,
254 MERCURE
*
confidérables
; des Lieute
nans de Roy à Arles , des
Lieutenans
Genéraux des Armées
en Flandre, en Provence,
& en Italie, & quantité de
grands Capitaines , plufieurs
Favoris , Confeillers
, Chambellans
, & Miniftres de nos
Roys, comme on le peutvoir
dans les Hiftoires ; des Juges
pour le Roy des Combats en
champ clos, Arbitres des Diférens
des Perfonnes du premier
rang, & des Tenans illuftres
, choifis par nos Souverains
, pour foûtenir leur
gloire dans ces fameux Tour
GALANT 255
1.
nois à outrance des Siecles
paſſez , où combatoit à fer
émoulu en préſence de Leurs
Majeftez , l'élite des plus braves
& des plus grands Seigneurs
du Royaume. Il en
eft auffi forty plufieurs grads
Prélats , Abbez , Commandeurs
de Rhodes , & c. C'eft
ce qui a donné lieu au Di-
&tum cité par le Maréchal de
Monluc dans fes Commentaires.
Chatillon, Bourdillon, Galliot,
& Bonneval,
The Gouvernent le Sang Royal.
Germain de Bonneval , Se
(
256 MERCURE
néchal & Gouverneur du Limofin
, fut tué devant Pavie
au fervice de François I. On
a remarqué de luy , qu'il
avoit imité l'Habit de ce
Prince, afin que fa Perfonne
Royale fuft plus difficile à
reconnoiftre par les Ennemis
. Jean de Bonneval, Lieutenant
Genéral des Armées
de ce grand Roy , eut la gloire
de l'accompagner dans fa
Prifon .
Pour les Alliances , la Maifon
de Bonneval ne cede
rien à perfonne , puis qu'en
divers temps fes Seigneurs
GALANT 257
T
ont époufé des Filles de Montmorency,
d'Axia , de Coborn ,
des Vicomtes de Limoges, de
Tranchelyon, de la Marche,
d'Aubuffon, de Montvert, de
Pierrebuffiere, des Vicomtes
de Chasteauneuf,desComtes
de Cominges , de Foix Princes
du Sang Royal de Navarre,
de Leftrange , de Beaumont
venus par Femmes de l'Admiral
de Graville , de Varie
allié des Brachets de Peruffe,
de Neuville Seigneurs
de Magnac , de la Marche,
de Bourlemont , des Princes
d'Amblife, des Sire de Pons ,
Juillet 1682. Y
258 MERCURE
de Laftours , des Vigiers Vicomtes
de S. Mathieu des
Chabots de la Branche de
l'Admiral Fils de Magdelaine
de Luxembourg , des
Comtes d'Efcars , &c . Tant
d'illuftres Alliances font affez
connoiftre que cette Maifon
a la gloire d'eftre defcendue
par les Femmes , comme
par autant de Canaux, de tout
ce qu'il y a eu autrefois de
plus grand dans toute l'Europe
, & allice aujourd'huy
de fang & de parenté à tout
ce qu'on y voit de plus auguſte.
GALANT 259
M de Pilles, Gouverneur
de la Ville de Marſeille, y eft
mort depuis un mois, âgé de
plus de quatre - vingts ans.
C'eftoit un Homme d'un
fort grand mérite. Tous les
Gentilshommes de ce Pais - là
avoient tant d'eftime pour fa
vertu , qu'ils le prenoient pour
Arbitre de leurs plus grands
diférens. Il a eu la gloire de
contribuer plus qu'aucun autre
à pacifier les troubles de
la Province. La douceur ef
toit fon caractere particulier.
Lors qu'il fut mort , on luy fir
une Chapelle ardente dans
1
Y ij
260 MERCURE
l'Eglife de la Major , ou un
Pere de l'Oratoire prononça
l'Oraifon funebre. En fuire
on porta le Corps par toute
la Ville . Le Convoy eftoit
compofé de toute la Nobleſſe
de Marſeille, & des environs .
Tous les Ordres Séculiers &
Réguliers les précedoient, "
avec quelques Troupes reglées,
& d'autres faites d'Habitans
armez. Ces Troupes
firent trois décharges , de
mefme que toutes les Galeres
& tous les Vaiffeaux qui fe
trouverent au Port , lors qu'on
repoſa le Corps dans la GaGALANT.
261
lere de M' de Piles , Fils du
Défunt , qui eſt à préſent
Gouverneur de la Ville . Cela
eftant fait , tout le monde fe
retira , à l'exception de fes
plus Proches, qui accompagnerent
le Corps au Chaſteau
d'If, une lieue dans la Mer ,
où il fut inhumé avec beaucoup
de cerémonie , comme
il l'avoit ordonné par fonTef
tament. C'eſt ce qui a donné
occafion à ces Vers.
262 MERCURE
EPITAPHE
DE M'DE PILLE,
Gouverneur de Marſeille.
N
°
Ockers, qui fillonnez les
Mers,
Ne craignez plus aucun orages
Sur l'Empire des Eaux, il n'eſtplus
de naufrage,
A
Parcourez hardiment tout ce vafte
Univers .
Cy gift au milieu de cette fle ,
Le Corps de l'illuftre de Pille,
Qui par unfort desplus heureux,
Apres avoirpendant la guerre.
Diffipé longtemps de la terre
Les brouillards les plus tenébreux,
Va par un doux regard, comme un
Aftrepaisible,
a
GALANT. 263
Calmer le couroux dangereux
D'un Elément bien plus terrible.
On a cu avis que M le
Bailly Colbert , General des
Galeres de Malte, avoit rencontré
trois Vaiffeaux Corfaires
de Tunis , aufquels il
avoit donné la chaffe , qu'un
de ces Vaiffeaux ayant efté
contraint d'échouer à terre ,
les Turcs s'en fauverét apres
qu'ils y eurent mis le feu ; &
! que les deux autres furent
pouffez dans le Port de la
Goulete, & fe tirerent à terre
à la faveur de la Fortereffe.
Le 25. du dernier mois ,
264 MERCURE
M' le Prince Guillaume de
Furftemberg , Evefque de
Strasbourg, fut éleu tout d'une
voix pour Grand Doyen
de l'Eglife de Cologne . Le
Chapitre luy en fit donner
auffi - toft avis par un Courrier
qu'il luy dépefcha à Saverne
, où il eftoit indifpofé
de la fiévre . Les Elections de
cette nature , quand elles font
faites fans fuffrages partagez
,
marquent un mérite extraordinaire
. Auffi doit- on demeurer
d'accord qu'on ne
peut avoir plus de grandes
qualitez que ce Prince en a.
Sa
GALANT. 265
Sa fanté s'eft rétablie , & il eft
revenu le de ce mois à
Strafbourg , où il s'applique
avec tout le foin imaginable,
à regler les affaires de fon
Dioceſe.
La Fefte de Noftre- Dame
du Mont Carmel fut celebrée
folemnellement le
Jeudy feiziéme de ce mois ,
dans l'Eglife des Peres Carmes
de Lile , par les foins de
Meffire
François de
Breucq,
Seigneur de la Rabliere ,
Maréchal de Camp és Armées
du Roy , Mestre de
Camp d'un Régiment de Ca-
Juillet 1682.
Ꮓ
266 MERCURE
valerie , Commandant
pour
Sa Majefté
dans
Lile , &
Grand
Prieur
des Ordres
Militaires
de Noftre
- Dame
du Mont- Carinel
& de Saint
Lazare
. Il n'a épargné
aucune
depenfe
pour rendre
la
Fefte
plus magnifique
. Les
premieres
Velpres
furent
chantées
avec grande
pompe
dés le Mercredy
15. du
mois. Le lendemain
il y eut
grande
Meffe
& Sermon
;
apres
quoy
M le Grand
Prieur
fuivy des Chevaliers
,
qui compofoient
unCortege
de douze
à treize
Carroffes
,
GALANT. 267
alla prier M le Maréchal
de Humieres de venir dîner
chez luy avec les Chevaliers.
Hy vint accompagné des
Gouverneurs de Valenciennes
& de Bouchain, & de pluhieurs
autres Officiers de
marque. Le Feftin fut fomptueux.
Apres le Dîner, toute
la Compagnie alla entendre
les fecondes Vefpres ,
qui furent chantées avec la
mefme folemnité , tant pour
la Mufique, que pour la décharge
des Boëtes qui le fit
toûjours à la fin de chaque
Office. Le foir on jetta fur
Z ij
268 MERCURE
l'Eſplanade, où eft la Maiſon
des Carmes , une infinité de
Fufées volantes , de Serpenreaux
, & d'autres Feux d'artifice.
Les Commandeurs
qui accompagnoient
M ' le
Grand Prieur , eftoient M
du Metz,Maréchal de Camp,
Lieutenant General de l'Artillerie
Gouverneur de la
Citadelle de Lile , M' de
Rofamel, Capitaine- Lieutenant
des Gendarmes de
Flandres , Meftre de Camp,
M' de la Mothe, Major de la
Citadelle de Lile , & M de
Genfac , Capitaine dans le
GALANT
. 269
Régiment de Picardie. Les
Chevaliers , M de Petit Pas,
Seigneur de Wanoing , la
Monfferie , & Mayeur de la
Ville de Lile , ancien Chevalier;
M ' de Montalet , Capitaine
- Lieutenant de la
Compagnie des Fufeliers à
Cheval de Flandre ; M' de la
Tramerie ; M' des Rochers
de la Chambre
, Capitaine
dans le Régiment de Picardie,
M' du Ferrand, Capitaine
dans le meſme Régiment
,
& M Thierry, Ingénieur du
Roy. Officiers de l'Ordre ,
M Buiffy , Grand Bailly du
Z iij
270 MERCURE
Grand Prieuré, & M' le Confeiller
Turpin , Premier Procureur
General de l'Ordre en
Flandre. Ce dernier faifoit
FOffice de Maiftre des Ceré
monies , & les plaça tous fur
deux Eftrades ..
De tous les enteftemens ,
celuy de la Mode eft le plus
commun aux Femmes. Elles
la fuivent avec un foin extraordinaire
; & quand il en a
paru quelqu'une, l'empreffement
de s'y conformer eft la
feule chofe qui les occupe.
Ce qu'a fait une Bourgeoife
depuis que l'Eté a commenGALANT.
271
6
cé, peut juftifier ce que je
dis . Si- toft qu'elle eut remarqué
queles Dames s'habilloient
de Tafetas cramoify
, elle crût qu'il y alloit de
fa gloire d'en eftre auffi habillée
, & fit pendant plu
fieurs jours de grandes carreffes
à fon Mary, pour en
obtenir dequoy ſe mettre à
la mode . Le Mary , qui ne
connoiffoit pour mode que
le plaifir d'épargner, fe moqua
du crámoily. Il dit à fa
Femme que la couleur ne
faifoit rien aux Habits , que
l'année d'auparavant il luy
Z iiij
272 MERCURE
en avoit donné un d'Eté qui
étoit encor tout neuf, & qu'il
prétendoit qu'elle l'ufaft, avant
qu'elle en euſt un autre.
La Bourgeoife cut beau prier.
Le Mary fut infléxible , &
quelque amour qu'elle luy
marquaft , il aima mieux re
noncer à fes carreffes , que les *
acheter par le préfent qu'elle
vouloit qu'il luy fift. Cepen
dant l'envie de fa Femme ne
fe paffa point. Elle eut toûjours
le Cramoify à la tefte ,
& plus la tentation eftoit violente
, moins elle pouvoit s'imaginer
par où fe mettre en
GALANT.
fatisfaire
273-
état de Soit
vertu , foit par manque de
beauté , elle n'avoit point
d'Amant , ce qui dans les
Modes eft d'une grande ref
fon
fource. La voye d'emprunt
luy eftoit d'ailleurs fermée,
parce qu'on fçavoit que
Mary ne la laiffoit pas en
pouvoir de rendre. Ainfy elle
commençoit à defefperer de
venir à bout de fon deffein.
Enfinapres avoir inutilement
rêvé à mille moyens , elle en
trouva un qu'elle réfolut de
mettre en pratique. Eſtant
fortic un matin fur les huir
´274 MERCURE
heures , elle demeura en Ville
jufques à midy , & dit auretour
à fon Mary, quele hazard
avoit fait pour elle ce qu'il
luy avoit toûjours refufé,
qu'elle venoit d'achèter l'Habit
qu'elle fouhaitoit, qu'elle
avoit déja porté le Tafetas au
Tailleur , & qu'une Bourfe
trouvée à l'Eglife fous fes
pieds , luy avoit fourny dequoy
le payer Le Mary gronda
de ce qu'elle employoit fi
mal à propos cet argent trou
vé. L'Habit à la mode ne luy
plaifoit pas ; mais comme il
ne luy en couftoit rien , du
a
GALANT. 275
moins à ce qu'il croyoit , illa
laiffa faire à fa fantaifie. On
apporta l'Habit à la Femme,
& jamais elle n'avoit efté fi
contente d'elle, que quand
elle fe vit en gros Rouge!
Trois ou quatre jours apres,
le Mary fut averty qu'un de
fes meilleurs Amis, à qui il
eftoit obligé de fa fortune,
venoit à Paris pour quelque
temps. La réconnoiffance
l'engageoit à le loger . Il luy
deftina fa plus belle Chambre
, qu'il voulut faire meu .
bler un peu proprement. En
tr'autres Meubles qu'il refer
276 MERCURE
voit pour l'occafion , il avoit
donné en garde à fa Femme
une Houffe de Tafetas cramoify
( car de tout temps on
s'eft fervy de cette couleur
pour faire des Lits ) il voulut
la faire tendre. Comme cette
Houffe voyoit le jour rarement,
fa Femme luy dit que
ce feroit grand dommage de
l'expofer à eftre gaftée , quelle
devoit feulement fervir
de parade dans une Chambre
où l'on ne coucheroit
point , & que fon Amy n'eftoit
pas Homme à fe foucier
des Meubles , pourveu que
GALANT 277
སྣུམ་
d'ailleurs on le régalaſt comme
on devoit. Ses remontrances
furent inutiles auprés
du Mary. Il voulut eftre
le Maiftre , & luy fit ouvrir
le Coffre , où repofoit cette
chere Houffe . Apres qu'on
l'en eut tirée , il envoya chez
un Tapiffier voifin , qui
vint pour la tendre. Il dit
d'abord en la
déployant, que
l'un des Rideaux manquoit.
Le Mary le demanda à fa
Femme , & l'embarras où il
la mit en le demandant, luy
fit ailément connoiftre qu'-
elle l'avoit
métamorphoféen
278 MERCURE
Habit. Il querella , s'empor
ta , & fut enfin obligé d'en
faire acheter un autre. La
Bourſe trouvée fi à propos,
luy frapant alors l'efprit plus
fortement qu'elle n'avoit fait
d'abord , il admira fa crédu
dulité , & plein du chagrin
d'avoir en dépit de luy donné
à la Femme les airs de la
Mode , il alla chez le Tailleur
, qu'il accufa d'eftre
complice du Vol. Cela ne
fervit qu'à faire éclater la
choſe. Elle fut fçeuë , auffitoft
dans tout le quartier, &
l'on en fit de fort plaifans
GALANT. 279
contes. Ce qu'il y a préſentement
de particulier, c'eft que
la Femme n'ofant plus porter
l'Habit, par les railleries
que l'on en fait , le Mary la
perfecute pour l'obliger à le
mettre. Il la veut punir par
là ; & les conteftations qui
naiffent entr'eux de ce difé
rent , ajoûtent de jour en
jour de nouvelles Scenes à la
Comedie.
Les Ambaffadeurs du Roy
de Maroc , que nous avons
1 veus icy, ont rapporté à leur
Maiftre de fi grandes chofes
de Sa Majesté, que ce Prince
280 MERCURE
luy a voulu marquer par
fes Lettres , l'admiration où
il eft de la Grandeur . J'en ay
récouvré une Copie que je
Vous envoye. La Traduction
en eft littérale .
LETTRE
DU ROY DE MAROC,
A SA MAJESTÉ.
AME
U NOM DE DIEU CLEMENT
ET MISERICORDIEUX
, ET LA PAIX SOIT SUR
CELUY QUI EST VENU LE
DERNIER DE TOUS LES PROPHETES
.
Cette Lettre eft de la part du
Serviteur de Dieu tout-puiſſant,
GALANT 281
le Seigneur Prélat , & Roy de
toure Affrique Occidentale , &
de toutes les Provinces Mufulmanes
, Miralmoumenin , ou
Prince des Fidelles , le Prince
Alhhofni. Que Dieu puiffant
conferve, fortifie, & maintienne
à jamais fes tres excellentes &
tres-magnifiques Races . Ainfifoit-
il.
Au Grand Prince des Romains,
l'Empereur du Royaume de France
, LOUIS XIV. de ce nom .
La paixfoitfur celuy qui afuivy
le vray chemin . Apres tous les
complimens ,feachez, Grand Em
pereur, que mes Gens & Amis
Fuillet 1682.
Аа
282 MERCURE
m'ont
m'ont appris la maniere obli.
geante de vos Lettres,
raconté les bontez & generofitez
que vous exerçaftes envers eux.
Ils louent fort vos actions héroïques.
Lefuis admiréfort de vostre
pieté que vous euftes pour eux,
de plus, comment vous enftes
auffi la bonté de leur faire voir
toutes les raretez réjouiffances
qui fe voyent, & fe font dans
voftre Palais. C'est pourquoy
avec mérite & avec tres - grande
raison que l'on vous donne &
attribuele Titre de Grand Prince,
Empereur des Romains , lequel
Titre vous avoit efté écrit par
-GALANT. 283
noftre Seigneur & Ayeul; &
pour cela il nous plaift fort de
négocier & parler avec Vous,
& non pas avec d'autres Perfonnes
, parce que vous eftes le
maiftre abfolu de voftre vouloir
✔ volonté , & tout dépend de
voftre tefte; & la volonté des
Roys des autres Nations dépend
du Confeilgeneral , & de leurs
Confeillers. Auffi ils ne fçavent
pas de combien nous faifions cas
& eftime de vostre magnanimité
&genérofité, parce que nous fçavons
vostre grande affiduité en
toutes les Affaires qui concernent
voftre Royaume. C'eft pourquoy
22. "
A a ij
284 MERCURE
vous méritez estre Empereurfur
toutes les Nations de l'Europe ,
& perſonne ne mérite tant que
Vous de porter la Couronne parmy
tous les Peuples. › Ie fouhaiteray
de tout mon coeur que vous
foyez le Maiftre de tout , & fur
toutes ces Nations ; & le jour
viendra chez nous voftre
Ambaſſadeur, nousfouhaiterions
qu'il ne retournaft point vers
Vous, s'il plaift à Dieu, qu'avec
joye & contententement pour
Vous. Enfintout ce que vous de
firez de nous eft à voftre option,
volonté & fervice ,
Paixfoit avec Vous. Cette Let
que
1
la
GALANT 285
du mois de
tre a efté écrite le 15.
Raboottani , l'an de l'Ægire 1093.
& de L. C.le 15.Avril 1682.
Le Roy a donné l'Evefché
de Caftres à M l'Abbé
de Maupeou , Avocat General
au Grand Confeil ; & ce
qui eft tres- digne de ce Prince
, qui dans ces fortes de
nominations
n'a jamais en
veuë que le vray mérite &
l'intéreſt de l'Eglife, c'est que
plus de trente Perſonnes faifant
agir leur crédit pour
avoir cet Evefché , que plufieurs
Prélats euffent échan-
•
286 MERCURE
gé avec plaifir , parce qu'il
eftoit à leur bienséance , Sa
Majefté le donna à M de
Maupeou , qui ne fongcoit
à rien moins qu'à le demander.
Cet Abbé eftoit allé à
Verfailles, pour luy, faire fes
remercîmens de la Survivance
de la Charge de Préfident
qu'Elle luy avoit donnée
, & la fupplier en mefme
temps d'en difpofer , ainfy
que de la Charge d'Avocat
General au Grand Confeil ,
parce qu'eftant d'Eglife ,il s'y
vouloit donner tout entier.
Le Roy apres l'avoir écouté,
GALANT. 287.
& luy avoir tout remis pour
en uſer comme il le croiroit
le mieux , le pria d'accepter
l'Evefché de Caftres , ce qu'il
ne put refufer. Admirez la
juftice & la prudence de ce
Monarque , qui le luy avoit
déja deftiné, fçachant que fa
haute capacité accompa
gnée d'une fort grande ſageffe
, pouvoit eftre tres- utile
dans un Païs où il y a quantité
de Religionnaires. Les
Prélats qui en font les plus
7 proches , en ont témoigné
beaucoup de joye , ne dou
tant point que fon zele joint
288 MERCURE
au leur , ne faffe des fruits
tres.confidérables . Il ne faut
pas s'étonner fi ce choix a
efté fuivy d'une approbation
generale , puis que M. l'Abbé
de Maupeou à toutes les
qualitez neceffaires à un
Prélat , pour gouverner dignement
l'Eglife . Ila commencé
à étudier dés fa jeuneffe
, & régenté la Philofophie,
pour eftre de la Maifon
& Societé de Sorbonne ,
Enfuite il y fut reçeu avec
beaucoup d'aplaudiffement.
Il fit fa Licence à Paris , &
prit le Bonnet de Docteur.
Le
GALANT 289
Le Doyenné de S. Quentin ,
eftant demeuré vacant par
la mort de M' de
Maupeou ,
Evefque & Comte de Châ
lons fon Oncle , le Roy l'en
gratifia , & luy donna peu
de temps apres fon agré
ment pour la Charge d'Avocat
General au Grand Confeil
, que feu M de Maupeou
fon Frere avoit exercée
pendant deux ans. Il en a
temply les fonctions d'une
maniere , qui luy a fait mé
riter que Sa Majefté luy ait
donné difpenfe d'âge , de
fervice, & de parenté, pour la
Juillet 1682
Bb
290 MERCURE
Survivance de la Charge de
Préfident au Parlement de
Paris, qu'exerce depuis longtemps
M' de Maupeou fon
Pere. Cette Famille qui eft
fort ancienne , a eu l'avantage
de fe faire diftinguer
dans tous les Emplois , fur
tout par un grand attachement
au fervice de fon Prince.
M' le Préſident de Maupeou
a eu cinq Freres, dont
quatre ont efté Capitaines
au Régiment des Gardes
Françoifes. L'un d'eux a efté
Capitaine & Major dans ce
mefme Régiment , & eft
GALANT 291
mort Gouverneur de la Ville
d'Ath en Flandre. Le cinquiéme
eftoit Evefque &
Comte de Châlons-fur- Sao
ne , & a gouverné cette Eglife
pendanr dix - huit ans, avec
beaucoup de zele & de pieté.
Le mefme Préfident a eu
quatre Fils. L'aîné eft mort
Avocat General au Grand
Confeil, âgé de trente ans. Le
quatriéme a efté tué tres jeu .
ne à la Bataille de S. Denys.
Il eftoit Sous-Lieutenant aux
Gardes. Le troiſième eftoit
Chevalier de Malte. Le Roy
luy a donné une Enfeigne,
Bb ij
292 MERCURE
& luy a depuis accordé des
difpenfes pour eftre Confeiller
au Parlement de Paris.
Le fecond eft M' l'Abbé de
Maupeou, que Sa Majesté a
fait Evefque de Caftres . Cette
Ville, feparée en deux par
la Riviere d'Agout , eft dans
le haut Languedoc, & a titre
de Comté. Elle a eu le Siege
d'un Senéchal Comtal pour
le Roy ; un Juge d'Appeaux
,
qui vont au Senéchal de Car.
caffonne , & la Chambre de
l'Edit my partie pour ceux
de la Religion Prétendue
Reformée. Les Princes de
GALANT. 293
Montfort, de Bourbon , &
d'Armagnac , ont efté Comtes
de Caftres jufqu'à Jacques
d'Armagnac , qui eut
la tefte coupée en 1477. fous
le Regne de Louis XI. Ce
Prince donna ce Pais à Boufil
de Juges , Lieutenant de
Roy en Rouffillon , qui épouſa
Marie , Soeur d'Alain
d'Albret ; mais le Comté de
Caftres revint à la Couronne
fous François I. Le Pape Jean
XXIL fonda l'Eveſché l'an
1317. Il eft Suffragant de
Bourges. Dieudonné Severat,
Abbé de Lagnyau Dio.
Bb iij
294 MERCURE
e precefe
de Paris , en fut le
mier Evefque. Il a eu d'illuftres
Succeffeurs , Jean des
Prez, Aimeric Natalis, Raimond,
Majorofi Cardinal ,
Gerard Machet , Confeffeur
du Roy Charles VII . Jean
d'Armagnac , Antoine de
Vefc, &c. L'Eglife Cathédrale
eft fous le titre de S. Benoift.
C'eftoit une Abbaye
que le Pape Jean XXII , érigea
en Evefché. Caftres eft
dans l'Albigeois, entre Saint
Papoul, Alby, Lodeve,& Lavaur.
Il y a une Chartreufe
aupres de la Ville . Ceux de la
GALANT 295
Religion s'en eftant rendus
les Maiftres en 1567. pendant
les Guerres Civiles , la pillerent
, & y ruinerent les
Lieux Saints qu'on a depuis
reparez.
Le Dimanche 12. de ce
mois , M' l'Evefque de Vence
fut facré dans l'Eglife des
Peres Recolets du Fauxbourg
S. Martin. Vous fçavez,
Madame, que ce Prélat
eft de l'Ordre de ces Peres.
La cerémonie fut faite parM
l'Archevefque de Cambray,
affifté de M les Evefques
de Lavaur & de S. Brieu.
Bb iiij
296 MERCURE
Plufieurs Prélats, Abbez , &
autres Perfonnes de qualité,
y affifterent. M Bontemps,
dont M ' l'Evefque de Vence
a toûjours efté Amy , fit la
dépense de cette ceremonie,
& donna à manger à cent
cinquante Religieux dans le
Réfectoire. On fervit un
magnifique Dîné à M * les
Evefques dans une Cham
bre particuliere . Plus de
trente Ecclefiaftiques , &
beaucoup d'autres Perfonnes
de toute forte de condi- 1
tions , mangerent à une au
tre Table. Apres le Dîné les
GALANT. 297
Prélats entrerent dans la Biblioteque
, fuivis de cette
grande Compagnie de Preftres
& d'Ecclefiaftiques ; &
en leur préſence le Pere
Eloy Sinet fit l'adieu au nom
de la Province à M' l'Evef
que de Vence , dont il loua
fort le Gouvernement dans
l'Ordre depuis vingt- cinq
ans. Il s'étendit avec beau
coup d'éloquence fur les motifs
qui avoient obligé le
Roy de l'élever à la dignité
Epifcopale , fit connoiftre
les avantages que l'Eglife &
l'Etat en recevroient; & apres
298 MERCURE
avoir exagere combien la
perte que l'Ordre, & la Province
de Paris en particulier,
alloit faire de fa Perfonne,
leur eftoit fenfible, il finit
par la proteftation de ne ſe
féparer jamais de luy, quoy
qu'éloigné. Ce Difcours,dont
la Compagnie parut trescontente,
tira des larmes de
beaucoup de Religieux. Le
lendemain M l'Evefque de
Vence s'eftant rendu à Ver.
failles, falüa Sa Majeſté, qui
luy témoigna qu'il y avoit
déja longtemps qu'Elle fou
haitoit le voir dans cet Habit.
GALANT 299
Le Mardy il prefta le ferment
de fidelité , & alla le
foir recevoir la Reyne aux
Recolets , où l'on celebroit
la Fefte de Saint Bonaventure
.
Le Sonnet qui fuit a eu
tant d'Aprobateurs , que j'ay
crû devoir vous en faire part.
L'Autheur n'a voulu fe faire
connoiftre que par ces Letfon
nom ,
tres, qui marquent fon
F. F. D. L. I.
300 MERCURE
SUR LES DIFERENTES
occupations des Hommes .
U
Jupiter,
N Homme de neant s'égale
Un mauvais Maréchalferend Phar
macopoles
Telfait le Medecin, qui n'eft pas bon
Frater,
Souvent une Coquete a l'air de Saur
Nicole.
S &
Ce grand Prédicateur n'entend pas
Jon Pater,
Ce bardy Fanfaron au Combat caracole
,cov
Cet ignorant Scavant n'aime qu'à
difputer,
Ce Matelot d'un jour prétend à la
Bouffole.
GALANT.
301
Sa
Un Faiſeur de Rébus croitſe rendre
immortel ,
Un Poltron reconnu donne à tous
le Cartel,
Onfait mal ce qu'onfait, on ne fait
qu'une affaire;
Sa
Mais LOVIS partagédans cent Emplois
di - vers,
Se donnant tout à tout, fait voir à
l'Univers,
Et qu'ilfait ce qu'ilfaut, & qu'ilfait
bien le faire.
Voicy d'autres Bouts timez
que vous trouverez fort heureuſement
remplis.
302 MERCURE
SUR LA FIERTE' DE
Madem. de V. dont l'Amant
eft Capitaine d'Infanterie .
E connois, belle Iris, un Brave
Codebec, LEà
Qui vous chérit autant qu'un Enfant
Sa Poupée ,
Et qui
dit que vos yeux & veftre
divin bec
Font plus mourir de Gens que nefait
Son Epée.
Se
Ses propos amoureux eftant pour vous
du Grec,
Ilfait inceffamment quelque Profopopée
Sur vos airs de fierté, qui le rendent
fifec,
Qu'on le prendroit souvent pour
L'ombre de Pompée .
GALANT. 303
25
Ayez compaffion de ce Fils de Pall - as,
Dont les endresfoûpirs & les fréquenshelas
Amolliroient le coeur du plus cruel
Py-rate.
Sa
Vous pouvez lefauver des griffes
de Cloton,
Sans luy faire avaler Julep ny Mithri-
date,
En devenant pour luy plus douce
qu'un Mouton .
Quoy que la mode autorife
les Bouts- rimez , il eft
des Gens fort fpirituels qui
s'en dégoûtent. Ils difent
que l'esprit eft trop geſné, &
qu'apres beaucoup de peine,
304
MERCURE
on voit toûjours qu'il n'au
roit point eu de telles penfées
, s'il n'y avoit point eu
de telles rimes. Ils ajoûtent
que s'il fautfe faire quelque
jeu pour fe divertir , il vaudroit
encore mieux choifir
des matieres difficiles & extraordinaires
, que des rimes
bizarres, & hors de la belle
Poëfie . Ainfy ils voudroient,
pour donner lieu à quelque
chofe de beau & d'élevé ,
qu'on propofast des fujets ,
où l'efprit n'euft jamais rien
fait , qu'il n'euft jamais repréfentez
; & ils prétendent
8
GALANT. 305
qu'il y auroit beaucoup de
plaifir à voir ce que les veritables
Poëtes pourroient dire
là - deffus , en fuivant leur
adreffe & leur pente, & choififfant
les plus belles rimes.
Je me fers des termes employez
dans le Billet qui me
donne cet avis . On y propo
fe une haye d'épines , entreautres
fujets pour un Sonnet,
avec liberté entiere de remplir
par de beaux Vers , l'idée
qu'elle offre, ou qu'on peut
luye appliquer. Si ceux qui
ont travaillé avec tant d'ardeur
fur les Bouts - rimezveu-
Juillet 1682.
Cc
306 MERCURE
lent s'attacher à cette ma
tiere , ce ne fera pas une
petite fatisfaction , de voir les
diférentes pensées qu'elle
produira . Plus elle femble
fterile , plus l'effort d'efprit
s'y fera paroiftre.
Le Dimanche 19. de ce
mois , on vit fur le Théatre
Royal de l'Opéra , une chofe
qui furprit agréablement
toute l'Affemblée. Le jeune
Prince de Dietrichftein, Fils
aîné du Prince de ce nom ,
Grand Mailtre de Sa Majesté
l'Impératrice regnantes, y
danfa feul une Entrée de BaGALANT.
307
let , avec une grace merveilleufe.
Il parut fur ce Théatre
magnifiquement maſquéſelon
la coûtume , & remplit
la place d'un des principaux
Maiſtres qu'employe M' de
Lully. Monfieur y vint pour
le voir , avec un concours
de monde incroyable . 15
Ce
jeune Seigneur qui n'a pris
leçon que depuis un an, danfa
cette Entrée d'une maniere
fi jufte , qu'il fut admiré
de tout le monde. Il eft fort
bien fait, extrémement beau,
& réüffit parfaitement dans
fes exercices. Il a beaucoup
Cc ij
308 MERCURE
de feu dans l'efprit , & fon
mérite ne contribuë pas
moins que fa qualité, à le faire
fouhaiter par tout. Si l'on
a veu quelques Etrangers
faire en d'autres temps la mê
me entrepriſe, il eft du moins
le premier de la Cour de
l'Empereur qui fe foit affez
répondu de foy pour ofer paroiſtre
devant une fi grande
Affemblée .
Aparemment il
le fera encor d'autres fois.
Ceux qui voudront l'imiter
ne le feront pas fans peine.
M' Tichirnaus , Gentilhomme
Sujet de M' l'EleGALANT.
309
cteur de Saxe , fut reçeù le
Mercredy 22. de ce mois , à
l'Académico Royale ndes
Sciences. Il eft grand Phyficien
, & les ordres que M
Colbert donna pour cette
reception , font pour luy la
preuve d'un mérite incontef
table. L'amour que ce grand
Miniftre as pour les beaux
Arts , luy fait chercher avec
foin ceux qui font les plus ca
pables de leur donner de l'é
clat ; & quand on s'eft rendu
digne de fon choix , on peut
saffurer de l'eftime gené,
rale .
310 MERCVRE
-
་
*
M de Motteville , Con
feiller au Parlement de Paris
, & reçeu à la Charge de
Premier Préſident de la
Chambre des Comptes de
Rouen, a épousé depuis peu
de jours Mademoiſelle Lambert
de Thorigny , Fille de
M' de Thorigny , Préfident
de la Chambre des Comptes
de Paris , & de feuë Dame
Marie de Laubefpine . Elle
eft genéreufe, libérale, a l'efprit
fort enjoüé, fçait la Mufique
, & joue parfaitement
3
du Claveffin. La cerémonie
du Mariage ſe fit à S. Ger
thy
GALANT. 311
A
Γ
vais, par le Curé de cette Paroiffe.
Il y eut enfuite un
grand Régale , où se trouverent
M' l'Evefque d'Avranche,
M & Madame la Marquife
de Monteclair , M' &
Madame la Marquise de
Verderonne , & M. Bontemps.
de
M' de Motteville eft Fils
Mde Motteville , Premier
Préfident en la Chambre
des Comptes de Rouen,
mort depuis quinze ou feize
mois , & de Dame.... de
Monteclair , Fille de M' le
Marquis de Monteclair, Ori
312 MERCURE
ginaire du Païs du Maine.
Il a efté Subſtitut de M
le Procureur General , enfuite
Confeiller en la Seconde
Chambre des Enquestes
du Parlement de Paris ; &
pour fe rendre plus confommé
dans les affaires, il a acheté
une Commiffion aux Requeftes
du Palais, qu'il exerce
encore , en attendant qu'il
ait l'âge neceffaire pour remplir
la place de Premier Préfident
de la Chambre des
Comptes de Rouen , dont il
a la Survivance. La Terre de
Motteville eft tres- belle ; &
8
CC
GALANT. 313
*
ce qui la rend fort confidé
rable , c'eft qu'il y a une Eglife
Collégiale avec un
Doyen & fix Chanoines ,
dont M" de Motteville font
Fondateurs & Patrons. Ils
nomment aux Benefices.
Cette Maiſon eft une des
plus anciennes de Norman.
die.
J'apprens la mort de M
le Vicomte de Nantiat. Il
eftoit Ecuyer ordinaire de la
Reyne , & fervoit cette Princeffe
depuis fon Mariage. Il
avoit de l'efprit & de la qualité.
Il y a quelques années
Juillet 1682.
Dd
314 MERCURE
qu'on l'envoya en Espagne ,
pour faire des Complimens
au Roy Catholique , & à la
Reyne fa Mere.
Le Roy a fait Lieutenans
Generaux de fes Armées , M
le Duc de Noailles, Capitaine
de la Premiere Compagnie
de fes Gardes du Corps;
M' le Chevalier de Sourdis;
& M' le Marquis de Lambert.
La naiffance fe trouve
jointe en eux à toutes les
qualitez neceffaires
pour
remplir ce glorieux Pofte . Il
me faudroit un Volume , fi
je voulois vous parler un peu
GALANT.
315
à fonds de la Maifon de
Noailles , où l'on a veu tant
de Prélats d'un eminent fçavoir,
d'Ambaffadeurs en Angleterre
, à Rome , à Veniſe ,
à Conftantinople, en Ecoffe,
& en Pologne ; de Gouverneurs
de Province , de Commandans
d'Armées , & de
Chevaliers de l'Ordre des
Roys , fous lefquels ils ont
fervy. Je ne vous diray rien
de leurs alliances avec tout
ce qu'il y a de plus illuftre,
I dans le
Royaume ; je me
contenteray feulement de
vous nommer quelques - uns
Dd ij
316 MERCURE
de ces Grands Hommes ,
& de vous marquer leurs
Charges , leurs Emplois , &
leurs Services. Cette Maifon
eftoit en fplendeur dés
le douzième siecle , qu'Elie
Sieur de Noailles luy donna
beaucoup d'éclat, quoy qu'
élle euft efté illuftre longtemps
avant luy . Antoine
Sieur de Noailles, de Noaillac
, & de Merle , & c . Chevalier
de l'Ordre du Roy,
Capitaine de Cent Hommes
d'Armes , fut Lieutenant de
Roy en Guyenne , Gouverneur
de Bordeaux , du ChâGALANT.
317
teau de Ha, &c. Il accompagna
le Vicomte de Turenne
en Eſpagne , où il alloit époufer
au nom de François I.
Eleonor d'Autriche , Reyne
Douairiere de Portugal ,
Soeur de l'Empereur Charles-
Quint. Il figna le Contract
de Mariage de cette Princeffe
, & fut envoyé depuis
Ambaffadeur en Angleterre
& en Ecoffe. Il commanda
les Armées Navales du
Roy , avec Commiffion d'Amiral
, & eut l'honneur d'être
choify par le Roy Henry
II. pour Gouverneur de Mef-
Dd iij
318 MERCURE
feurs fes Fils . Sa Femme fut
Gouvernante des Filles de
France , & Dame d'honneur
de la Reyne Catherine de
Médicis , & de la Reyne de
Navarre . Henry Sicur de
Noailles , de Noaillac , de
Merle , de Mcleffe , Comte
d'Ayen , Baron de Chambres
, & c. fut Gouverneur ,
Lieutenant General & Bailly
du haut Pais d'Auvergne.
François III . du nom , Sieur
de Noailles , Comte d'Ayen,
Baron de Chambres , &c.
Chevalier des Ordres du
Roy , Gouverneur & LieuGALANT.
319
tenant General du haut Païs
d'Auvergne
, de Rouergue
& de Perpignan
, ſc diſtingua
avec beaucoup d'avantage
, par fon courage & par
fon mérité. Il fut fait Maréchal
de Camp des Armées
du Roy, & fervit pendant
les Guerres contre les Pré- ,
tendus Reformez
au Siege
de Montauban
. Il y défit
cinq cens Hommes qui fe
vouloient jetter dans la Place
; & s'oppoſa aux courſes
de ceux de Millau , & de
S. Antonin . Le Roy le fit
Chevalier de fes Ordres , &
Dd iiij
320 MERCURE
fon Ambaffadeur à Rome...
Henry Comte d'Ayen fervit
aux Guerres contre les
mefmes Prétendus Refor
mez, puis en Italie , en Al- A
lemagne & en Flandre. Il
fut tué à la Bataille de Rocroy.
Anne, Fils de François
III. & Pere de M' de Noailles
d'aujourd'huy , fut Duc
de Noailles , Pair de France,
Comte d'Ayen , Marquis
de Montclar , de Chambres ,
de Mouchy , Baron de Malmore
, & de Charbonieres ,
&c. Capitaine de la Premiere
Compagnie des Gardes
GALANT: 321
du Corps du Roy, Cheva
lier des Ordres de Sa Majefté
, Lieutenant General de .
fes Armées , Gouverneur du
Rouffillon , & de la Ville
Chafteau & Citadelle de
Perpignan . Il avoit com ,
mencé à fervir dans les Armées
du Roy dés l'âge de
douze ans , & a paffé par
toutes les Charges Militaires,
Je vous ay parlé plufieurs fois
de M' l'Euefque & Comte
de Châlons , & de M ' de
Noailles , Chevalier de Malte
, Lieutenant General des
Galeres. Ils font Cadets de
322 MERCURE
*
M' le Duc de Noailles , qui
avant l'âge de trente - deux
ans , fe voit Lieutenant General.
Je fçay que ce rang
glorieux n'eft dû qu'aux fervices
perfonnels ; mais vous
devez avouer qu'entre les
Perfonnes qui ont les fervices
neceffaires pour prétendre
à ce grand Pofte , ceux
dont les Ayeux ont poffedé
les premieres Charges
de l'Etat , & ont répandu
leur fang en mille occafions,
doivent eftre préferez ; &
c'eft une forte de juftice que
le Roy rend tous les jours.
GALANT. 223
Ce Prince qui connoift à
fond toutes les grandes Maifons
de fon Royaume , fçavoit
tout ce que je viens de
dire de celle de Noailles , &
n'ignoroit pas que pariny tous
ceux qui en font fortis , il n'y
en a jamais eu aucun qui ait
manqué , ny à la Religion
Catholique , ny à la fidelité
qu'il devoit à fes Maiftres ;
ce qui eft affez furprenant ,
fi l'on confidere l'antiquité
de cette illuftre Maifon. Voila
les avantages que M' le
Duc de Noailles tire du côté
de fes Ayeux. Ce qu'il a mé324
MERCURE
rité par luy-mefme n'eft pas
moins confidérable ; puis
qu'on peut dire que dés fa
plus rendre enfance il s'eſt
attaché au métier de la Guer
re. Quoy que la faiſon fuft
tres rigoureufe, il prit employ
dans l'Armée que le Roy
envoya aux Hollandois contre
le feu Evefque de Munfter
, & il y fervit avec une
fi grande application, qu'on
jugea déslors qu'il feroit un
jour capable de commander.
Depuis ce temps-là , les trois
autres Capitaines des Gardes
du Corps de Sa Majesté ayant
GALANT. 325
efté obligez de commander
des Armées en chef, il a ,
pendant toutes les Campagnes
, jouy du glorieux avantage
de garder le Roy. On
peut connoiftre par là s'il a
eu befoin de vigilance , & à
combien de périls il a eſté
expofé , puis que le Roy les
a fouvent affrontez , & que
plufieurs Perfonnes ont efté
bleffées , & d'autres tuées aupres
de ce Monarque , qui
va reconnoiftre luy- mefme
les Places qu'il veut attaquer,
qui fe fait un plaifir d'aller à
la Tranchée , & qui eft toû326
MERCURE
jours fur le bord du péril ,
pour encourager ceux qui
doivent monter aux AL
fauts . Quand un Souverain
s'expoſe ainfy , le Capitaine.
de fes Gardes , qui doit avoir
foin de fa Perfonne , doit être
toûjours entre le péril &
fon Prince , afin de tâcher à
l'en garantir. Jugez par là ſi
l'employ de M' le Duc de
Noailles , tant que la Guerre
a duré, n'a pas efté auffi périlleux
, & auffi utile à l'Etat,
que celuy de tant de Braves,
qui ont fervy à la teſte de
leurs Corps. Ce Duc s'eft
GALANT. 327
toûjours uniquement attaché
à obſerver les ordres du
Roy, executant ceux qu'il en
recevoit avec une exactitude
qui luy en attiroit ſouvent
de nouveaux , fans qu'il ceffaft
pour cela de donner tous
fes foins pour la garde de fon
augufte Perfonne. Ainfy il a
pû s'inftruire parfaitement
dans le métier de la Guerre
envoyant feulement donner
des ordres à ce Monarque,
qui n'a pas moins réüfly
faire de grands Capitaines,
qu'à former de grands Miniftres
. Si pendant la Guerre
328 MERCURE
les avantages de fervir aupres
d'un fi grand Monarque
font glorieux , les inquiétudes
ne font pas moins
grandes. En effet on fouffre
cruellement lors qu'on
voit fon Prince s'expofer à
des périls , où l'on ne peut
l'empefcher de courir ; &
c'eft par cette raison que le
Roy , qui ne ſe laffe jamais
de récompenfer les Perſonnes
qui le fervent, & de donner
des marques d'honneur
à ceux qui les ont méritées ,
& qu'il fçait eſtre ſenſibles à
la veritable gloire , n'a pas
GALANT. 329
borné fos faveurs pour M' le
Duc de Noailles à la Lieurenance
Generale de Languedoc
. Il l'a fait auffi Licurenant
General de les Armées,
en difant , Qu'il l'avoir toujours
fervy aupres de fa Perfon.
ne, & qu'il vouloit que cela luy
tinft lieu d'autres fervices . Ces
paroles nous font voir que Sa
Majefté a reronnu dans ce
jeune Duc , toutes les qualitez
neceffaires pour bien
commander.
La Maifon de Sourdis eft
fort noble, & fort ancienne,
& eftoit illuftre avant le qua
Juillet 1682
E e
330 MERCURE
torziéme Siecle. Jean d'Ef
coubleau , Sieur de la Cha-
Felle- Belloüin , de Joüy ", &
du Coudray- Montpenfier,
eftoit Chevalier de l'Ordre
du Roy , & Maitre de la
Garderobe fous François I.
Hleut quatre Garçons, & trois
Filles, qui firent dans le móde
une figure digne de leur naiffance.
Je ne parleray que de
François Sicur de Joüy , de
Launay, & de Mótdoubleau
,
Marquis d'Alluye , Gouver
neur de Chartres , Premier
Ecuyer de la Grande Ecurie ,
& Chevalier des Ordres du
GALANT. 331
Roy, qui fut l'aîné. Il épousa
Habelle Babou , Dame d'Alluye
, & eut de ce mariage
François Cardinal de Sourdis ,
Henry Archevefque de Bordeaux
, Charles d'Eſcoubleau ,
& plufieurs autres Enfans,
qui firent de grandes alliances.
Charles d'Efcoubleau,
Marquis de Sourdis & d'Alluye
, & Chevalier des Ordres
du Roy, fut Meftre de Camp
de la Cavalerie Legere , Maréchal
des Camps & Armées
du Roy, & Gouverneur de
l'Orleanois , du Païs Chartrain
, & du Bléfois. Il eſt
Ee ij
332 MERCURE
mort en 1666. âgé de 78 ans.
Il avoit épousé Jeanne de
Monluc & de Foix, Comteffe
de Carmain , Princeffe de
Chabanois , & Dame de Montefquiou
& de S. Félix . De ce
mariage font fortis François
Marquis d'Alluye , tué au
Siege de Renty en 1637. Paul
Marquis de Sourdis , marié
en 1667. avec Benigne
de Meaux - du . Fouilloux ,
Henry, Comte de Monluc,.
marié à Marguerite le Liévre
, Fille de M' le Marquis
de la Grange , Premier Préfident
au Grand Confeil ; FranGALANT.
333
çois , Chevalier de Sourdis,
nommé Lieutenant Genéral;
& trois Filles. On voit par
l'honneur que Sa Majeſté
vient de répandre fur ce Chevalier
, qu'il a remply dignement
ce qu'on attendoit de
fa naiffance. Quelque illuftre
qu'elle foit, on peut dire qu'il
ne doit ce qu'il eft préfentement,
qu'à fon feul mérite &
à fa valeur. Je ne vous parleray
point de toutes les belles
actions . On fçait qu'il en faur
de bien éclatantes pour parvenir
à une Dignité qui ne
voit rien entr'elle & celle de
334 MERCURE
Maréchal de France . Il a
commencé de bonne heure
à faire paroître la valeur d'un
Soldat déterminé, mais pourtát
foûtenuë d'une fort grande
fageffe. Il a une parfaite
connoiffance de la guerre, &
paffa un des premiers, leRuiffeau
qui féparoit les deux Armées,
à la Bataille de Caffel.
Son ardeur fut grande pendant
le Combat, & il reçeut
fouvent des ordres, que le feu
continuel des Ennemis , au
travers duquel il paſſa plufeurs
fois , ne l'empeſcha
point d'exécuter.
GALANT. 335
On ne m'a pas encor toutà
fait inftruit de la naiſſance
de M le Marquis de Lambert.
On m'a feulement af- *
furé qu'il eftoit d'une tresbonne
Maiſon de Champagne
, & Fils d'un Pere qui
avoit efté Maréchal des Caps
& Armées du Roy ; & qui
avoit commandé celle de
France en Italie. C'eft un
Homme entierement attaché
au Meftier de la guerre,
& qui a merité par une lon-
Igue fuite de fervices l'hon
neur que le Roy luy vient de
faire, en le nommant Lieutenant
Général.
336 MERCURE
M de Novion , Evefque
d'Evreux , donne de continuelles
marques de zele , de
vigilance , & de charité , qui
le mettent dans une eftime
extraordinaire parmy tous
ceux de fon Dioceſe . Un
jeune Garçon d'un Village
appellé le Tuyfignol , fut
furpris ces jours paffez tenant
dans fa main la Sainte
Hoftie que le Preftre venoit
de luy mettre fur la langue.
Il fut fur l'heure envoyé pri
fonnier à Beaumont , avec
deux Bergers qui l'avoient
follicité de la leur donner.
Ce
GALANT. 337
Ce digne Prélat ayant elté
informé de ce facrilege , fe
rendit au Tuyfignol , où il
en fit réparation publique en
préſence de plus de fix mille
Perfonnes accourues de tous
coftez. Si- toft qu'il fut de
retour, il alla à Louyiers pour
la clôture d'une Miffion faite
par fon ordre. Jugez combien
toute la Ville fut édifiée
de luy en voir faire la cerémonie.
Le Dimanche 12. de
ce mois , il fit celle de la
Tranſlation d'une Relique
de S. Gaude fecond Evefque
d'Evreux. La Solemnité en
Juillet 1682 .
Ff
338 MERCURE
fut tres- grande. Cette Re
lique ayant efté portée le
jour précedent par un Chanoine
de la Cathédrale à la
Paroiffe de S. Léger , la Pro
ceffion s'y rendit le lende
main fur les huit heures. M
l'Evefque d'Évreux marchoit
en Habits Pontificaux , précedé
du Chapitre en Chapes,
des Chapelains, Curez de la
Ville, de tous les Religieux,
Cordeliers, Jacobins, & Capucins,
auffi en Chapes, des
Enfans bleus de la Charité,
& de tous les Corps des Meſ
tiers, portant chacun un
GALANT. 339
Flambeau . Tous les Officiers
da Préfidial & du Bailliage
fivoient en Corps, & apres
eux , un nombre infiny de
Gens de toutes conditions.
I a Proceffion eftant arrivée
chanta une
à S. Léger, on y
Antienne en l'honneur du
Saint. En fuite on prit le
grand tour de la Ville , pour
aller à Noftre Dame, où l'on
retourna dans le mefme ordre
qu'on eftoit party, deux
Chanoines portant la Châſſe
qui enfermoit la Relique.
M'I'Evefque oficia pontificalement
, & la Meffe fut
W
Ff ij
34° MERCURE
chantée par la Mufique. L'a
prefdînée , M Vaillant, Do
cteur de Sorbonne, Theolo
gal du Chapitre , & l'un des
Grands Vicaires de M ' d'E
vreux , fit le Panégyrique du
Saint, avec l'applaudiffement
de tous ceux qui l'entendirent.
Le Mardy 14 il y cur
Fefte folemnelle pour laConférence
, où ce Prélat fit encor
toute la cerémonie . Il
l'eut à peine achevée, qu'on
vint l'avertir qu'une jeune
Demoifelle de la Religion
Prétendue Reformée eftoit
à l'extrémité. Quoy qu'elle
GALANT 341
n'euft point fouhaité le voir,
il monta incontinent en Carroffe,
& alla chez elle à une
lieuë d'Evreux . Cette charité
d'un veritable Paſteur , la
toucha fenfiblement ; & les
moyens dont il fe fervit en
fuite pour luy faire voir dans
quelles erreurs elle avoit vefcu
, furent fi bien fecondez
des graces du Ciel, qu'elle fe
rendit à fes fçavantes inftructions
. Ce qu'ily eut qui tint
du miracle, c'eſt que la ſanté
de l'ame produifit celle du
corps. Une forte fievre continue
faifoit defefpérer de fa
Ffij
342 MERCURE
vie, & cette fievre cella dés
le lendemain . Voila , Madame,
de ces coups d'Enhaut,
qu'attire un vray zele quand
il est bien ménagé. 27. ma
De telles Converfions faites
tout d'un coup, ne prouvent
pas
pas moins la force des
Véritez Catholiques
, que
de Blair la prouve en expliquant
les motifs qui l'ont fait
changer de Religion . Je vous
fis fçavoir il y a un mois qu'il
les devoit donner au Public .
Il les a depuis préfentez au
Roy, qui les a tres - bien reçeus.
Sa Majefté luy fit pa-
M'
GALANT: 343
C
toiftre beaucoup de bonte,
& l'affura de fa protection
pour luy & pour la Famille.
Elle eft d'une des plus an-,
ciennes Nobleffes d'Ecoffe,
d'où elle tire fon origine.
Elle y eft encor tres - confi
dérable par les fes Alliances,
puis que le Baron de Blair ,
l'un des deux Chefs de cette
Maifon , a époufé depuis
quelques années la Fille de
Guillaume, Duc d'Hamilton.
Quand on marque les rai
fons que l'on a cuës de renoncer
à Calvin , on fait bien
voir que l'on n'a pas pris
Ffij
344
MERCURE
party fans connoiffance
de
caufe, saista pobegin HO
Je viens aux Enigmes.
Mademoiſelle Rofon , de la
Ruë au Maire , a enfermé les
vrais Mots de l'une & de l'aunot
, 219 V
tre, dans ce Madrigal. SURMAND
Ercure , ton préfent de "
Glace w
M
19300
Mérite qu'on s'en rende grace,
Je t'en fais mon remercîment,
Carj'aime à boire fraichement;
Mais toy qui nous dis des nouvelles
Que nous nesçavons pas fouvent,
* Apprens à ton tour que les Belles
Nefe repaiffentplus deVent, A
Le mot de la premiere Enigme,
qui eftoit le Vent , a eſté trouvé Ł
GALANT 345
par Meffieurs Silon , d'Orleans ,
& C. Hutuge , de la meſme Ville,
demeurant à Mets ; tant
en efprit du Pre S. Gervais པད
l'Amant à l'Anagramme , Sous la
Faftice eft ma Baniere . Ceux qui
m'en ont envoyé l'Explication en v
Vers , font , L'Infante à l'Anagramme
, Ange de coeur haut , de
Rouen , La Poitevine à l'Anagramme
, Atraits de Nimphe , de
Fontenay le Comte , La Blonde
à l'Anagramme , D'un aimable
Génie , dela Rue du Mûrier , D,
L.R. N. S. A. Daphnis , L'Ennemy
d'amour à l'Anagramme,
L'Heroine m'y entraine; Le jeune
Agent, Amant difcret , Le M.G.
La Nimphe à l'Anagramme ,
Je
touche dans l'ame , de Tilliers pres
de Verneuil ,; & la Blonde à l'A346
MERCURE
睦
nagramme L'offencée àfervir. i
Autres fens donnez . La Clocke,
le Son des Cloches , le Son a laver,
l'Eau , le Ver à foye¿ l'Eclaire-
Herbes le Coutelas , le Fen , le Ca
non , l'Eclair , le Tonnerre , & la
Mort. b
La feconde Enigme a cfté expliquée
fur la Glace, par.Meldemoifelles
de Baruille , M. Provais
; I. de Cligny , Fille du Lieutenant
des Poftes de Champa
gne , à Troyes ; Molina , de la
Rue S. Denis , Meffieurs Pia.
chon, de Rouen , Le Rouleux,
d ? Orleans Le Controlleur
de la Marée , du mefme lieu ,
Les Belles de Dreux , aux
Anagrammes , De Het. J'en feray
le Centre; L. a cela digne d'eftre aimée;
Elle daigne aimer la Dantes
GALANT 347
1
Le Fidelle Amy de l'une de ces
Belles , Le Mary galant. En Vers.
Meffieurs L'Abbé de Capdeville
, de la Rue des bons Enfans ;
Drouart de Roconval ; Le Vazeur
, Sieur D. L. S. Rault , de
Roüen ; Le Cordier , de Caën ;
Varlet Le nouveau Converty;
Le Romain François, de Rheims;
L'Amant de Mademoiſe de Cof.
me , de Crevecoeur , Mademoifelle
la Mart , & fon aimable
Frere , du Pré S. Gervais ; L'ELpritée
à l'Anagramme , Sibille a
l'oeil vif, de la Rue groffe Horloge
de Rouen , & la Mignonne
à l'Anagramme, Génie nay du Ciel,
de Troyes.
Ceux qui ont trouvé le fens
des deux Enigmes , font Meffieurs
de Billy , Ingenieur , Lieu348
MERCURE
tenant au Regiment Royal des
Vaiffeaux , à Strasbourg ; Poirier,
de Mers , Leger de la Verbiſſon .
ne ; Petit, de la Rue Quinquempoix
, Hariveau , Clement , dela
Chancellerie de Bretagne , Ma
demoiſelle A. Cheron , Fille de
feu M le Prevoft de Neuilly
S. Front , La belle Brignard , de
Bretagne , La Dame au Rebus
de Char , de Paon , & de Tiers ;
La Dame paffionnée pour l'A.,
PA
ftrologie , Les belles Veuves in.
féparables , du Quartier S. Paul,
La Belle à l'Anagramme , Faime
Raugi... L'Aimable à l'Anagramme
, Pour le jeune Agent je foupire;
Le Berger Cotentin ; Les Affo.
ciez de la Place aux Chats , de la
Rue S. Honoré ; G. ou l'Indifé .
rent , de la Rue de Richelieu ;
GALANT 349
L'Amantconftant d'une Belle de
trois ans ; Le feint Aftrologue favorifé
des Dames ; L'Inconnu,
fur les Foffez de l'Hôtel de
Condé , L'Avanturier du Tem
ple aux Rubans gris- de- lin ; Le
Tendre à l'Anagramme , Loin de
Gir... Je langui... Le Financier
Amphibie , L'Amant Pharmacopole
; Les fréquens Ambulai
res Boulonnois ; & le Pere des
quatre Filles du Fauxbourg Saint
Victor. En Vcrs . Meffieurs Roquille
, Chanoine de S. Gervais
de Soiffons ; Le Baron d'Auvaine
; Brideville , de Châlons en
Champagne , F. Fourmy , de
Maugé en Anjou ,, Avice , de
Caen , Rue de la Harpe ; Daubaine
, R. de S. Martial , P.Vver.
Bonneval, de la rue de Clery ; I
35° MERCURE
Guemige , I. B. Girault ; Gygés,
& Alcidor du Havre ; Le BergerDL'Amie
fincere
L. de la
jeune Mufe ; La Belle Irfenfible,
de la Rue de l'Arbalefte ; La
Bergere à l'Anagramme , j'aime
à changer d'Amant ; Baricot , du
Havre Labbé, Medecin de la
Fleche , ou le Precepteur de M
Amelot de Chaillou , M. du
Lory à l'Anagramme , Libre d'amour,
de la Rue du Bac ; La Poftulante
à l'Anagramme , Tend
ferme à l'habit élu , de Houdan,
La Blondine à l'Anagramme,
Chez toy l'airtendre charme toft , de
la Rue Trouffevache; & le Ber
ger Alcidon, du Fauxbourg S.Victor.
Ce dernier eft l'Autheur
de la feconde des deux nouvelles
Enigmes que je vous envoye.
4
GALANT. 351
J
ENIGME.
Efuis enfantéfans douleur;
3
De me voir enlever, mon Pere a lea
rl courage,
A
Et n'eftimepoint un malheur,
Quand on me pend à lafteur de mon
Ma âge. Molimo ob
Fevispourtat desficclesfans vieillir;
Sijefuis chagrin, c'eftfans peine,
Etfijeparois gay, c'eft toûjoursfans
plaifir.
L'attens fans mouvement, & faus
aucune gefne,
Tousceux qui de me voir ontle moinadre
defir.
En mon Habitj'ay cela de comellemode,
Qu'estant riche, oufans ornement,
?
352 MERCURE
Ilne crainspains le changement,
Ny le caprice de la Mode.
Le touche quelquefois des coeurs,
Quelquefois auffi l'on me baife,
Mais fort infenfible aux douceurs,
Ie n'enparois nullement aife.
Que jefois bon, méchant, mon Pere
également
En a le blâme, ou la loüange.
On me logefuperbement,
Oubien au Grenier on me range.
AUTRE ENIGME.
UN foufle medonne lejours
Etfi-toft queje nais, je commence à
reluires 50
Mais belas! mon régne eft bien
court,
Lemoindre chocpeut me détruire.
GALANT. 353 .
Pour l'éviter, je m'abandonne au
Vent,
Afin que dans les airs il puiffe me
conduires
Mais en vain je veuxfuir tout ce qui
peut me nuire,
CeTraiftre luy- mefme fouvent
Ala mort s'en vient me réduire,
Luy qui m'afaite auparavant.
Comme luyjefuisfort légere,
Etje n'occupe auffi que les Efprits
légers.
Ie les voyfe donner carriere,
A mepréferver des dangers,
Mais ilsnefçauroient yrien faire.
Lecteur, je ne veux point icy diffimuler,
Iefuis ronde comme une Boule,
Etpourtant je nepuis rouler.
Sans ailes j'ay l'art de voler,
Et l'on mefaitfor.ra'r Moule,
Juillet 1682.
Gg
354 MERCURE
Aqui l'on ne sçauroit mefaire ref
femblers fosys Just
Jurors' wo fly
291 L'Opéra de Perfée a esté repréfenté
à Verfailles, enpréfence
de Leurs Majeftez . Ce qui s'eft
paffé en cette occafion tient du
prodige , & fait voir que de plaifir
qu'on prend à fervir le Roy ,
va jufqu'à venir à bout de l'im
poffible. Ce Prince avoit dit que
quand il voudroit voir cet Opéra,
il en feroit avertir quelques jours
auparavant , afin qu'on eut le
temps de s'y préparer , & de dref
fer un Théatre dans le fond de
la Court du Chaſteau , qui eftoit
le lieu destiné pour ce Spectacle.
Cependant le temps s'eftant mis
tout d'un coup au beau , & Sa Majefté
voulant que Madame ola
GALANT $355
4
Dauphine cuft part à ce Diver.
tiffement avant qu'elle accou
chaft , on n'avertit de fe tenir
preft que vingt - quatre heures
avant la Repréfentation . Ainfi
on ne pût travailler au Théatre
que le jour mefme. Il ſe trouva
fort avancé fur le midy s5 mais le
Vent ayant changé , la pluye qui ·
tomba tout le matin fit affez connoiſtre
qu'il en tomberoit le reſte
du jour. Le Roy eftoit preft de
remettre l'Opéra à un autre
temps , lors qu'on luy promic
qu'il y auroit pour le foir mefine
un autre Théatre dreffé dans le
Manége ; & en effet à huit heures
& demie du foir , le lieu où
l'on travailloit encor des Chevaux
à midy fonné , parut avec
in brillant inconcevable. Théa-
4
Ggij
356 MERCURE
tre, Orqueftre , Haut- dais , rien
n'y manquoit. Un tres grand
nombre d'Orangers d'une grof
feur extraordinaire , tres-difficiles
à remuer , & encor plus à faire
monter fur le Théatre , s'y trou's
verent placez. Tout le fond eftoit
une Feuillée compofée de
veritables, branches de verdure
coupées dans la Foreſt Hy avoit
dans ce fonds , & parmy, ces
Orangers , quantité de Figures,
de Faunes , & de Divinitez , &
& un fort grand nombre de Gi
randoles. Je n'entreprens point
de vous en faire la defcription.
Elle me feroit plus difficile que
l'exécution mefme ne l'a efté.
Beaucop de Perfonnes qui fcab
voient de quelle maniere ce lieu
eftoit quelques heures aupara
GALANT. 357
vant , eurent peine à croire ce
qu'elles voyoient. Si le Roy eft fi
bien fervy pour les chofes qui ne
regardent que fes divertiffemens ,
avec quelle ardeur ne cherche
t'on point à remplir fes volontez ,
lors qu'il s'agit de quelque affaire
importante C'est ce qui fair
qu'on voit des Villes fortifiées ,
fortir de terre en fort peu de
jours . Tous ceux qui ont de l'em.
ploy dans l'Opéra de Perfée, s'en
acquiterent fi bien , qu'on en remarqua
toutes les beautez ." Le
Sieur Pecour dança d'une maniere
qui lay attira beaucoup de
louanges. Le lieu ſe trouva pro
pre pour les Voix , & l'étendue
de celle de Mademoif: lle de Rochois
, charma les plus difficiles
de la Cour La Simphonie pa
358 MERCURE
rut admirable , & le Roy dit à M
de Lully , qu'il n'avoit point vê
de Piece dont la Mufique fukt
plus également belle par tout,
que celle de cet Opéra, Somo
Les Comédiens François ont
commencé depuis quelques jours
les Reprefentations d'Androme
de , Tragédie en Machines , de
M' de Corneille l'aîné. Elle fut
faite pour le divertiffement du
Roy , dans les premieres années
de fa Minorité. La Reyne Mere
qui n'entreprenoit rien que de
grand , y fit travailler dans la
grande Salle du Petit- Bourbon,
où le repréſentoient les Balets du
Roy , lors qu'ils eſtoient accom
pagnez de Machines . Le Théatre
eftoit beau , élevé & profond
, & l'on y a vû pluſieurs
GALANT. 359
grands Balets , où Sa Majelté
dançoit , dignes de l'éclat & de
la grandeur de la Cour de France.
Le Sieur Torelly , pour lors Machinifte
du Roy , trauvailla aux
Machines d'Andromede. Elles
parurent fi belles, auffi bien que
les Décorations , qu'elles furent
gravées en Tailles douces, Les
grands applaudiffemens que reçeut
cette belle Tragédie , porterent
les Comédiens du Marais à
la remettre fur pied , apres qu'on
eut abatu le Petit- Bourbon. Ils
réüffirent dans cettedépenfe, qu'
ils ont faite trois ou quatre fois,
& elle vient d'eftre renouvellée
par la grande Troupe avec beau
coup de fuccés, Comme on renchérit
toûjours fur ce qui a efté
fait , on a repréſenté le Cheval
360 MERCURE
Pégale , par un véritable Cheval,
ce qui n'avoit jamais efté veu en
France. Il joue admirablement
fon rôle , & fait en l'air tous les
mouvemens qu'il pourroit faire
fur terre. Je fçay que l'on voit
fouvent des Chevaux vivans dans
les Opéra d'Italie ; mais ſi nous
voulons croire ceux qui les ont
veus , ils y paroiffent liez d'une
maniere,qui ne leur laiffant aucu .
ne action , produit un effet peu
agreable à la vuë. Le Sujet de cette
Piece eftat le mefme que celuy
de l'Opéra de Perfée, on voit la
diverfité des génies dans les diférentes
manieres de le traiter. -
Le bruit qu'à fait Zélonide lors
qu'elle a paru fur le Théatre,
vous a obligée plufieurs fois à me
demander li elle eftoit imprimée.
Elle
4
?
onne. Je vous en diray da.
vantage la premiere fois .
Comme on doit voir le zz.
Hh
TheJuillet 1682.
àme
Yousa
demander fielle
née.
Elle
GALANT. 361
Elle l'eft enfin depuis quelques
jours , & je vous l'envoye . Vous
y trouverez une maniere d'E
piftre dédicatoire auffi nouvelle
que pleine d'efprit , puis que
c'eft
Zélonide qui parle elle - mefine à
Madame la Ducheffe de Nevers,
à qui cette Piece eft dediée .
La nouvelle Planche que j'ay
fait graver , vous offre la Veue
des deux Chaſteaux de Grenade.
C'eſt une fuite de ce qu'il
y a de grand dans cette fameufe
-Ville . Vous avez vû les Palais
que les Roys d'Afrique y ont
fait baftir. Il faut achever en
vous faifant voir ceux des Roys
d'Espagne. L'Alhambre eft fort
renommé. Je vous en diray da .
vantage la premiere fois . !
"
Conime on doit voir le zz.
Fuillet 1682.
Hh
362 MERCURE
Septembre prochain la conjon
ction extraordinaire des trois Pla
netes fupérieures , Saturne , Jupiter
, & Mars , ce qu'on n'a
point vu depuis plufieurs fiecles,
Mr Crochat avertit qu'il met
fous la preffe un Traité tres- curieux
, dans lequel il donnera les
opinions des plus celebres Autheurs
, qui ayent écrit fur cette
conjonction , fans oublier la fienne
, avec les fupputations fur ce
fujet. Son Livre paroiftra le mois
prochain. Ceux qui le voudront
avoir le trouveront chez le
Sieur Thomas Amaury , Libraire
à Lyon.
On acheve d'imprimer un
autre Livre , intitulé Le Napolitain
. C'est une Hiftoire qui
renferme plufieurs Lettres auffi
GALANT: 363
les Lettres Porpaffionnées
que
rugaiſes. On aura peine à de
croire , puis qu'on eft perfuadé
que tout ce qui marque la plus
violente paffion , eft dans ces
dernieres . Cependant j'oferois
vous affurer que celles qui font
dans l'Hiftoire du Napolitain , ne
luy cedent point . Toute la difé .
srence qu'il y a , c'eft que Mademoiſelle
d'Offanove qui les a
écrites , a pûles écrire , & les en .
voyer, fans que les Perfonnes les
plus fcrupuleufes puiffent blâmer
fa conduite. Toutes fortes de raï
fons , l'honneur , le devoir , la
volonté de fon Pere , fecondoient
en elle une puiffante inclination
. Auffi jamais les fentimens
du cocur n'ont- ils efté fi
bien exprimez. Ces Lettres font
Hh ij
364 MERCURE
ل د
raportées pour juftifier cette
fpirituelle Perfonne , qu'ona
attaquée apres fa mort . Sile Sieur
Blageart , qui doit debiter ce Livre
, continue à nous en donner
de pareils , & à celuy-là , & à
ceux qu'il a imprimez depuis peu,
on peut s'affurer que tout ce qu'il
donnera fera digne d'eftre lû. On
voit bien qu'il choifit fes Manufcrits
fur le jugement de Perfonnes
éclairées , & qui ont le
gouft des bonnes chofes,
Il y a grande joye à la Cour
de Suéde pour la naiffance d'un
Prince , dont la Reyne a accouché
le 27. du dernier Mois . Il a
efté Baptifé , & nommé Charles,
On est toujours icy dans l'attente
de l'accouchement de Madame
la Dauphine. Toute la France
GALANT 365
fait des Voeux fur fa groffeffe , &
la bouche de M Richedit
par
bourg
de Crufy
,
Qu'il vienne ce Royal Enfant,
A qui nous deftinons des Temples.
S'il veut du Monde entier eftre un
jour triomphant,
Il ne manquera pas d'exemples.
Je fuis, Madame , voſtre , & c ,
5130
aubs
A Paris ce 31.Juillet 1682.
ENSAT
5552 $52252 522552
MATIERES
contenues dans ce Volume. ?
TABLE DES
A
Vant- propos,
lete,
Lettre de la Lorraine Espagne-
13
37 Cing Sonnets fur diversfujets,
Nouveau Sermon prefché devant la
Reyne , fur plufieurs Textes donnez
fur le champ,
27
Le Moineau & Hirondelle, Fable, 30
Eloge de la Beauté, 42
These foutenue par M. l'Abbé de Lorraine,
Galanterie,
Hiftoire,
61
***
64
71
Nom & divers Ouvrages de celuy qura
gagné le Prix propofe par M. le Duc
de S. Aignan,
121
Divers Ouvrages de Sculpture antiques
modernes, arrivez à Paris,
Avanture Galante,
121
142
Fauffe nouvelle employée le mois préceTABLE.
dent,
Converfions,
152
156
M. du Bois- de Baillet , Maiftre des Requeftes,
envoyé en Bearn pour les Affaires
de la Religion,
Sonnet,
157
161
Voyage de M. de Louvoys en Flandre,
XI
162
164
Mort de M. l'Abbé de S. Martin, Curé
de la Baffe Sainte Chapelle,
Service folemnel fait par Meffieurs de
S.Germain des Prez, pour M. le Duc
de Verneuil, 169
Le Loup & les deux Chiens, Fable, 185
Mort du Grand Duc de Mofcovie : ce
qui s'eft paffe depuis fa mort, avec plufieurs
chofes curieufes de cet Empire,
188
Accouchement extraordinaire d'une Femme
de Dreux,
Paroles à mettre en Air,
224
232
Préfent du Roy fait à une Dame Romaine,
236
Académie de Province, fur le modelle de
Academie Galante, 241
TABLE
Mort de M. le Marquis de Bonneval, 251
Mort de M. de Pilles , Gouverneur de
Marfeille,
259
Belle Action de M. le Bailly Colbert, 263
M. le Prince Guillaume de Furftemberg
Flu Grand Doyen de Cologne,
Fefte de Noftre- Dame du Mont- Carmel
celebrée à Lile,
Hiftoi
du Cramoify ,
Lettre du Roy de Maroc, au Roy,
263
265
270
279
285
295
Evefché de Caftres donné à M. I Abbe
2de
Maupeon,
C
Sacre de M.PEvefque de Vence,
Sonnet,
Autre Sonnet,
Sujetpropofepour des Sonnets,
300
302
303
Entrée de Ballet danfee par M. le Prince
Dietrichstein, 306
M. Tfchirnaus , Gentilhomme Saxon,
reçen à l'Académie Royale des Scien
ces,
308
Mariage de M. de Motteville avec Ma
demoiſelle Lambert de Thorigny, 310
Mort de M. le Vicomte de Nantiat , Eeyer
ordinaire de la Reyne, 313
TABLE.
୮
M.le
M. le Duc de Noailles , M. le Chevalier
de Sourdis, & M. le Marquis de Lambert,
nommez LieutenansGeneraux, 314,
Actions de pieté de M.de Novion, Eveſqua
d'Evreux,
336
Motifs de la Converfion de M. de Blair
342
Noms de ceux qui ont expliqué les deux
Enigmes
Enigme,
Autre Enigme,
devant le Roy,
344
35x
352
354
Opéra de Perfee repreſenté à Versailles
Andromede, Tragédie en Machines, 358
Zélonide, Tragédie, 360
Opinions de plufieurs Autheurs fur la
conjonction de Saturne , Jupiter , &
"Mars qu'on doit voir le22.Septembre
prochain,
Le Napolitain,
361
362
Fin de la Table.
307
Avis pour placer les Figures.
Air qui commence par Je meurs des
L'airquicommence
der la page 63 .
regar-
La Médaille de Mr le Chancelier
doit regarder la page 162 .
L'Air qui commence par J'avois refolu
de changer, doit regarder la page
231.
La Planche des deux Chafteaux de
Grenade, doit regarder la page 361.
-16827
Mercure
<36623710690018
<36623710690018
S
Bayer . Staatsbibliothek
23
MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
JUILLET 1682.
A PARIS,
PALAIS. AY
1
N donnera toûjours un Volume
Nouveau du
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois, & on
le vendra , auffi -bien que l'Extraordinaire
, Trente fols relié en Veau ,
& Vingt-cinq fols en Parchemin.
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE, au Palais , dans la
Salle des Merciers, à la Juftice.
Chez C. BLAGEART , Rue S. Jacques,
à l'entrée de la Rue du Plâtre,
Et en fa Boutique Court-Neuve du Palais,
AU DAUPHIN.
Et T. GIRARD , au Palais, dans la Grande
Salle, à l'Envie .
M. DC . LXXXII.
AVEC PRIVILEGE DV ROL
Bayerische
Staatsbibliothek
München
MERCVRE
GALANT
JUILLET 1682.
E que vous m'avez
mandé , Madame,
n'eft point particu .
lier à voftre Province. La
nouvelle des deux Compagnies
de Gentilshommes que
Sa Majefte fait mettre fur
Fuillet 1682.
A
1
2 MERCURE
pied, a efté reçeuë dans toutes
les autres avec le mefme
aplaudiffement, & l'on n'entend
par tout qu'acclamations
fur une action fi glorieufe.
Elle eft une fuite de
cette admirable vigilance
qui fait
que le Roy s'applique
fans ceffe à chercher
par où procurer du bien à ſes
Sujets. L'établiſſement des
Invalides délivre d'inquiétude
ceux qui s'expofent à
eftre bleffez en le fervant.
Ce n'eft point affez pour ce
grand Monarque. Quantité
de Gentilshommes n'ont
GALANT.
3
point affez de fortune pour
élever leurs Enfans d'une
•
maniere convenable à leur
naiffance. Il daigne entrer
dans leurs intéreſts
; & pour
reparer ce defavantage , il
prend foin luy- mefme de les
faire inftruire dans ce qu'ils
doivent fçavoir pour eftre en
état de le fervir. C'est une
obligation indifpéſable pour
tous les Sujets à l'égard du
Souverain , mais fur tout pour
la Nobleffe , qui a toûjours
efté regardée comme le plus
ferme apuy de tous les Etats .
Sa Majefté fe fait un plaifir
A ij
4 MERCURE
de la maintenir dans fon é.
clat ; & par l'établiſſement
qu'Elle vient de faire , tous
les jeunes Gentilshommes
du Royaume feront également
élevez dans les Exercices
qu'ils doivent apprendre
. Si les uns le font par les
foins de leurs Parens, les autres
auront le mefme avantage
par ce merveilleux effet
des bontez du Roy ; & ce qui
doit caufer le plus de furpriſe,
quand on y fera refléxion ,
c'eft que dans un Etat auffi
étendu , & auffi peuplé que
celuy dont Dieu luy a donné
GALANT.
5
L
le gouvernement , ce Prince
n'a point fixé le nombre des
Gentilshommes
que les Intendans
doivent recevoir.
Leur naiſſance les a rendus
tous, dignes de fes graces, &
il veut les faire tomber fur
tous. On peut connoiftre par
là que Sa Majesté n'a eu en
veuë que la grandeur feule,
& le bien de fon Royaume
,
en établiſſant
ces Compa
gnies. Jugez , Madame , combien
dans quelques années
on en tirera d'Officiers expérimentez
dans le Meſtier de
la Guerre , & combien la
A. iij
6 MERCURE
France fera redoutable, puis
que toute la Nobleffe de ce
floriffant Etat commencera
de s'inftruire dés l'âge de
quatorze ans dans ce qui eft
néceffaire pour embraffer dignement
la Profeffion
des
Armes. Remarquez d'ailleurs
jufques où s'étend l'équité
du Roy. Voulant favorifer
la Nobleffe, il va la chercher
jufque dans fa fource;
& parce qu'il fçait qu'elle
vient de la vertu , je veux dire
de cette vertu toute martiale,
qui fait donner fon fang avec
joye , quand on le repand
GALANT.
7
pour la gloire de fon Prince,
il fait part de ſes bienfaits à
ceux qui par leurs fervices
ont merité de porter l'Epée .
Il les regarde comme de vrais
Nobles, & ne doutant point
qu'ils n'ayent infpiré à leurs
Enfans des fentimens affez
genéreux pour les élever au
deffus de leur naiffance , il
eft bien-aiſe de leur donner
moyen comme aux autres,
de s'employer pour le foûtien
de l'Etat. Ses nouveaux
Sujets n'ont pas eſté oubliez
, & M' de la Grange,
Intendant en Alface, a reçeu
A iiij
8 MERCURE
ordre de Sa Majefté de s'informer
de ce qu'il y a de jeunes
Gentilshommes à Straf
bourg, & dans toute la Province,
que leur mauvaiſe fortune
a mis hors d'état d'apprendre
les Langues & les Exercices,
afin de leur faire reffentir, de
mefme qu'à fes Sujets les plus
anciens , les mefmes effets
d'une libéralité dont aucune
Hiftoire ne done d'exemple.
Leur étonnement eſt égal à la
joye qu'ils ont d'eftre paffez
fous ladominatió d'un Prince,
qui fait pour eux, fi toft qu'ils
l'ont recónu pour Maiſtre, ce
GALANT.
9
qu'ils n'auroient ofé eſpérer
de leurs premiers Souverains
apres les plus longs fervices.
Mais ce n'eft pas d'aujourd'huy
que pour arriver au
plus haut point de la gloire,
le Roy s'ouvre des chemins
que perfonne n'a connus . Il
ne croit digne de luy que ce
qui le rend inimitable ; &
la plus noble occupation
d'un grand Monarque , eftant
de diftribuer fans ceffe
des graces, il n'eft point content
de celles qu'il fait, fi les
manieres qu'il en imagine,
n'ont quelque chofe qu'on
10 MERCURE
n'ait jamais pratiqué. C'eſt
par cet endroit, comme par
mille autres qui luy attirent
l'admiration de toute la terre,
que fe mettant au deffus des
plus grands Hommes dont
la mémoire fe foit confervée
jufques à nous , il ne laiſſe à
faire aucune comparaiſon de
fon Regne aux plus heureux
des Siecles paffez. On a
veu des Conquérans ; mais
Louis XIV.eft le feul Prince,
qui apres avoir montré que
paroître & vaincre eſtoient
pour luy une mefme choſe,
ait fait fa gloire du repos du
GALANT. II
Monde, & qui n'ait cherché
pendant ce repos qu'à faire
éclater cette grandeur d'ame,
qui ne peut trouver de bonheur
fenfible que dans le
plaiſir de faire du bien.
Voulez- vous voir le Portrait
de cet incomparable
Monarque? Vous l'allez trouver
dans le Sonnet que m'a
envoyé depuis peu de jours
la Lorraine Efpagnolete
.
L'eftime que vous avez pour
cette fpirituelle Perſonne,
vous a fouvent obligée à
m'en demander des nouvelles
; & je croirois ne vous en
1
12 MERCURE
donner qu'imparfaitement,
fi je négligeois de vous faire
voir fa Lettre . Je vous l'envoye,
accompagnée des Sonnets
dont elle parle. Ils font
fur des Bouts- rimez, les plus
bizarres de tous ceux qui ont
couru . Vous verrez dans
cette Lettre les fentimens
qu'elle a pour le Roy ; &
comme ils vous font communs
, ce fera
pour vous une
agréable lecture.
$2
GALANT
. 13
552525-2525-252222
LETTRE
DE LA LORRAINE
ESPAGNOLETE.
A Belançon le 1682.
UN.Abbé de mes Amis,
mefit voir l'autre jour des
mots affez bizarres , difpofez
en façon de Bouts- rimez de
Sonnet , qu'il me dit qui luy
avoient efté envoyez de Paris ;
& il me lût un Billet où l'on
luy marquoit que l'Autheur s'ef
toit engagé à donner une Mé14
MERCURE
daille d'or à celuy qui rempliroit
le plus heureusement ces Rimes,
fur le Jugement de. Paris . Le
lendemain il m'apporta le Sonnet
, que je vous envoye de fa
façon fur cefujet-là. Il me pria
fort de ne le communiquer à perfonne
; mais j'ay crú que ce feroit
aller cotre lesdroits que vous vous
eftes acquis fur tous les Ouvrages
du temps , fi je vous dérobois la
connoiffance de celuy cy . Le premier
des deux autres Sonnets qui
l'accompagnent fur les mefmes.
Rimes , eft à la gloire du Roy.
Ce grand Prince mérite bien que
fon Eloge fe rencontre dans toutes
GALANT. 15
les Pieces d'efprit qui ont l'honneur
de paroiftre fous fon Regne,
L'on a tant de chofes à dire à l'avantage
du Roy , qu'il n'y a
point de Rimes , pour extraordinaires
qu'elles foient , ny de termes
, pour éloignez qu'ils paroif .
fent de pouvoir former aucun
Difcours, qui ne puiffent concou
rir heureusement à faire l'Eloge
du premier Monarque du monde.
Fay mieux aimé travailler fur
ce grand Sujet , que de m'appli
quer à celuy que l'on avoit propofe
pour
la Médaille. La fatisfaction
que l'on ade réüffir dans
l'un, a je- ne-fçay-quoy qui flate
16 MERCURE
beaucoup plus que la récompenfe
que l'onprometpour l'autre . Une
Fille doit ignorer la fignification
du mot de Paralaxe. Je me le
fuis fait expliquer. L'on m'a dit
qu'il marquoit la diférence qu'il
ya entre les Aftres , pour leur élévation
; & que celuy qui faifoit
le moins de paralaxe , eftoit le
plus élevé. C'est ce qui m'a donné
d'appliquer ce mot au Soleil,
qui fait le corps de la Devife du
Roy. Pour ce qui eft du Sonner
fatirique qui accompagne les deux
autres , quoy qu'il paroiffe affez
naturel à ceux qui en fçavent·
l'hiſtoire , l'Autheur n'a point
lieu
GALANT. 17
ne
voulu fe faire connoistre . Je
fçay fi apres le temps qui s'eft
paffe depuis mon retour de Madrid,
vous connoistrez encor le
caractere de
LA LORRAINE ESPAGNOLETE.
SONNET
EN BOUT S - RI MEZ ,
A la gloire du Roy.
Avoirjoint àla France Annexe fur Annexe,
Ouvrir entre deux Mers un paffage
au Turbot,
Porterfon nom plus haut que l'étoillé
Convexe,
Rendre heureux fes Sujets jufqu'aux
Portes- Sabot,
Juillet 1682.
B
18 MERCURE
S&
Eftre adorépar tout de l'un & l'autre
Sexe,
Mieux manier un Dard, que
Он-
1
vrierfon Rabot;
Exercer un pouvoir, qui jamais ne
nous vexe,
Bannir de fes Etats le deftin de
Nabot;
25
C'eft eftre ce Soleil qui luit fans
paralaxe,
Ce Roy qu'on loweë en tout, quejamais
on ne taxe,
Qui fait cueillir en paix l'Olive &
le Verjus.
Sa
Héros, qui n'aimes point une gloire
poftiche ,
Pendant que tes Voifinsfont presque
tous en friche,
GALANT. 19
L'Abondance eft chez Tog, d'Ypres
jufqu'à Fréjus .
SUR LE JUGEMENT
de Pâris.
D
Un beau Corps la Raifon n'eft
pas toujours l'Annexe ,
Les Belles ont fouvent moins defens
qu'un Turbot;
Trois Déeffes fortant de leur Palais
convexe,
S'empreffent à baifer d'un Berger
le Sabót.
Deux étalent d'abord tous les charm
du Sexe,
La fçavante Pallas fon Compas,
fon Rabot ,
Et toutes trois enfoin du Procés qui
le's vexe,
Bi
20 MERCURE
Pour fugefouverain choififfent ce
-Nabot.
se
De ces Aftres brillans il prend la
paralaxe ,
Leurs plus fecrets attraits il voit,
il louë, il taxe ;
Les trois n'eftoientpourtant queJusvert
& Verjus .
$ 2
A lafin enchanté d'une Blonde poltiche,
Il mitparfon Arreft ungrad Royaume
en friche,
Et chaffa fes Troyens de Phrygie à
Fréjus.
L'ABBE ' B.
* Fréjus a efté bâty par ordre de
l'un des plus fameux Defcendans
de Jules Fils d'Enée.
GALANT. 21
SUR LE MARIAGE
d'un Vieillard avec une
jeune Coquette.
C
Oqnette avec Vieillard, ô la
plaifante Annexe!
L'uneparle toujours , l'autre eft comme .
un Turbot.
La Coquetteparoift unpeu trop toft
convexe;
Mafoy, le pauvre Duppe en tient
loin du Sabot.
$2
Un Homme à cheveux gris fe fier
à ce Sexe ?
Cela mérite bien quelques coups de
Rabot,
Etque ma Mufe enfin fe fatigue &
Se vexe, ⚫
Pour faire entrer icy la rime de
Nabot.
22 MERCURE
#
"
Sa
La Lunefurfon front fait, dit-on,
paralaxe,
Et dufort d'Acteon le bruit commun
le
taxe ;
Le Satirique y mer fon Sel , &fon
Verjus.
25
Le pis eft, qu'il faudra Garnitures,
Poftiche,
Coëffes, Jupes, Manteaux, voila
men Homme en friche ;
Il valloit mieux s'allerfaire Hermite
à Fréjus .
Tout ce qu'écrit la Lorraine
Eſpagnolete a un tour
fi fin & fi aifé, que vous n'eftes
pas la feule qui fouhaitiez
voir de fes Ouvrages . Si
•
GALANT. 23
cette Lettre tombe entre fes
mains, elle y aprendra les fentimens
du Public .
Voicy deux autres Sonnets
fur les mefmes Bouts-rimez
d'Annexe. On a changé dans
l'un & dans l'autre la rime de
Taxe en celle de Saxe,
VENUS PARLE A PARIS
fur le Mont Ida.
D
E ce riche dépoft me refuſer
l'Annexe,
C'eft foumettre au Harang la Solle
& le Turbot,
C'eft eftre plus épais que n'eft l'Home
Sabot,
Qui confond aisément le Droit &
le Convexe .
24 MERCURE
SS
Ouy, Paris, s'il s'agit de la beauté
du Sexe,
Si ton choix à nos traits doitfervir
de Rabot ,
Je l'emporte à coupsûr, & n'ay rien
qui me vexe,
Que de te voir aimer, & n'aimer
qu'en Nabot.
$2
Prens donc un plus grand vol, viens
voirfans paralaxe,
Ce qui brûle les Grecs, confumeroit
la Saxe,
Ee des cours dégoûtez feroit lefeul
Verjus.
22
Fais tant, qu' Helene enfinfoit ton
amour poſtiche,
Et qu'àfon moindre attrait Oenone
mise en friche
Laiffe
GALANT: 25
Laiffe allerfes foupirs, d'Idajuſqu'à
Fréjus.
SUR LA
PREFERENCE
que donna Paris à Vénus.
A
Ulieu du
Principal, n'eſtimer
quel'Annexe
,
Faire choix de la Seche, & laiffer
le Turbot,
Hors de l'Artfefervir du terme de
Convexe,
Ades Souliers bienfaitspréferer le
Sabot;
$2
Fuir les honneftes Gens de tout âge
& tout fexe,
Etn'avoir de plaifir qu'à pouſſer un
Rabot;
S'habiller comme au temps qu'on difoit
moult& vexe,
Juillet 1682
C
26 MERCVRE
Hair la belle taille , admirer le
Nabot;
$2
Affecter les grands mots , Zenit &
Paralaxe,
Trouver de la douceur au langage
de Saxe,
Prifermoins le bon Vin, que l'Aigre,
ou le Verjus;
Sa
Ainfijugea Paris de la Beauté pol
tiche ;
Mais on brûle Ilion, fa Campagne
eft en friche,
Etfon Port moins connu que celuy
de Fréjus.
M' Eguifier , Docteur en
Theologic , a fait de nouveau
paroître le mefme Prodige,
GALANT. 27
dont je vous ay déja parlé
une fois. J'appelle ainfi cette
furprenante facilité qu'il a
de prefcher fans aucune préparation
, fur diférens Textes
qu'il ſe fait donner lors qu'il
eſt monté en Chaire . La derniere
épreuve de cette nature,
à laquelle il a bien voulu
s'expofer, s'eft faite dans l'Eglife
des Peres Récolets de
Verſailles , en préſence de la
Reyne. Apres qu'il eut fait
le Signe de la Croix , le R. P.
Confeffeur de cette Princeffe
luy marqua pour l'un des
Textes dont il devoit faire
C ij
28 MERCURE
les trois Points de fon Dif
cours , ce Verfet du Pleaume
143. Filia eorum compofita,
circum ornata ut fimilitudo Templi.
M' le Curé de Verſailles
luy donna cet autre du Pleaume
89. Anni noftrificut Aranea
meditabuntur. Ces Paroles du
premier Livre des Roys luy
furent choifies par le P. Provincial
des Recollets , Arcus
fortiumfuperatus eft, & infirmi
accinctifunt robore; & la Reyne
luy ordonna d'appliquer ces
Textes à la Pieté , comme
don du S. Efprit. Il s'acquita.
de cette action avec un fucGALANT.
29
cés extraordinaire , & eut la
gloire de voir les applaudiſſemens
de Sa Majefté, fuivis de
ceux d'un fort grand nombre
d'Auditeurs illuftres qui l'avoient
accompagnée.
peu la L'Amour confulte
Raiſon , & on aime tous les
jours par un aveugle panchant
, fans examiner l'inégalité
des conditions. Ceux
qui fe fentent capables de
prendre des engagemens fi
dangereux , trouveront dans
la Fable du Moineau une
image des malheurs qu'ils en
doivent craindre. M' Phili-
(
C iij
30 MERCURE
bert d'Antibe en eft l'Autheur.
52522 SS25522-2555
LE MOINEAU,
ET L'HIRONDELLE.
A
FABLE.
Ux douces ardeurs du Printemps,
Que tout inspire la tendreffe,
Un Moineau des premiers s'accommoda
du temps,
Etfe pourveut d'une Maîtreſſe.
Ses tranfports furent violens ;
Caroutre que l'Amour naift avec cette
efpece,
Celuy- cypour le Sexe eftoit des plus
boüillans,
Et dans lafleur defajeuneſſe.
GALANT. 31
Qu'un Moineau, dira -t- on , par effence
amoureux,
Cherche à fatisfaire fes feux,
La chofe n'eftpas bien nouvelle.
D'accord; mais qu'un Moineau, pour
objet defes voeux,
Aille choisir une Hirondelle,
Le fait eft rare, & curieux.
SS
Prenons lefil de leur Hiftoire.
Cet Amantfur le toit d'une vieille
Maiſon,
Examinant un Lieu propre à manger
& boire,
Entendit les accens d'une douce
Chanson,
Faitefur l'illuftre Victoire,
Qui tous les ans donne au Printemps
lagloire
Defairefuir l' Hyver & l'Aquilon .
Ilfe tourne, regarde, & fi la voix
l'enchante,
32 MERCURE
Il découvre un objet dontles puiſſans
attraits
Fontparleur force dominante,
Ce qu'Amourferoitparfes traits.
N'attendez
pas que comme font les
Hommes,
Cet Oifeaufe contraigne à cacher ce
qu'ilfent;
Les Beftes autrement faites que nous
ne ſommes,
Dans leurs amours n'ont rien que
d'innocent.
Auffi jamais elles n'enfont miftere,
Et dés qu'un bel objet leur plaift,
Sans craindre enparlant de déplaire,
Elles vont découvrir la chofe comme
elle eft.
Le Moineau s'apperçoit qu'il aime,
Il lefent, il le dit de mefme.
L'Hirondelle auffi fimple &fincere
que luys
GALANT. 33
Ah, dit elle, étoufez cette Alâme
naiffante,
Elle ne peut devenir plus puiſ
fante,
Sans qu'elle vous expoſe au plus
cruel ennuy;
Car enfin noftre espece eft un
peu diférente .
Et que croiroit-on aujourd'huy?
Moineau brûle
delle ,
pour
Hiron-
Diroient tous les Oifeaux, mefme
jufques aux miens;
Encor éft- ce un bonheur pour
elle,
On n'a pû luy trouver d'Amant
parmy les fiens.
Hé quoy? je fouffrirois que par
mon indulgence
Mon honneur fuft en bute aux
traits envenimez
34 MERCURE
Qui partent de la médifance?
Ah plutoft... mais enfin, quand
nos coeurs enflâmez
D'une ardeur tendre & mutuelle
,
Seroient l'un
mez,
pour l'autre for-
Et qu'à vos voeux on me viſt
moins rebelle ,
Voſtre deftin en feroit- il plus
doux ?
Mon cher Moineau, détrom .
pez.vous.
Tant que le Ciel
influence
par fa douce
En ces beaux lieux m'offriroit
des
appas,
Vous y pourriez joüir de ma
préſence ;
Mais fi-toft que l'Hyver par fes
rudes frimats
GALANT. 35
En troubleroit la tempérance,
Il faudroit nous réfoudre au chagrin
de l'abſence.
J'irois chercher d'autres climats,
Et quoy que fur vos fens l'amour
euft de puiffance
,
Vous voudriez me fuivre , & ne le
pourriez pas.
Vn vent impétueux bien ſouvent
nous emporte
Au milieu mefme de la Mer.
En ces occafions , pour ne point
s'allarmer,
Voftre aîle n'eft pas affez forte.
$2
vois, dit le Moineau , voſtre raifonnement,
Il part d'un noble ſentiment
Que la Nature à vos ſemblables
donne;
36 MERCURE
Il eft
pour voftre honneur, il eſt
pour ma perfonne ;
Pour vous conferver l'un , je dois
aimer la mort ;
Si l'autre vous déplaiſt, je dois
haïr la vie,
Voyez quel est mon trifte fort,
Si vous n'eftes point attendrie.
Mais foufrez qu'aprofōdiffant
Ce qui peut caufer vos alarmes,
Je détruife l'obftacle à vos yeux
fi puiffant,
Qui condamne un amour pour
moy fi plein de charmes .
Vous Hirondelle , & moy Moineau
,
Nous fommes, dites - vous , de diférente
espece,
Et vous craignez que quelque
Oifeau
Ne nous accuſe de foibleffe.
GALANT. 37
ES
Ce feroit donc quelque Animal
nouveau
Qui critiqueroit ma tendreffe?
Grive a brûlé pour Sanfonnet,
Linote pour Chardonneret,
Roffignol auffi pour Fauvete.
Et qui s'en eft formaliſé ?
On euft traité d'ame mal faite,
Celuy qui d'entre nous s'en fuft
fcandalifé.
$2
Pour le péril de la tempefte,
Ne croyez point qu'il ait rien
qui m'arrefte.
J'iray hardiment m'engager
Au grand trajet qu'il faut faire }
fur l'onde
Pour découvrir un nouveau
monde.
Peut-on vous fuivre, & craindre
le danger?
38 MERCURE
A
Mais quand je trouverois ces peines
trop cruelles ,
On m'a dépeint l'Amour aîlé.
Si j'eftois las
pour
avoir trop
volé,
Le mien me prêteroit ſes aîles .
Soufrez donc les amoureux
foins
D'un coeur qui ne peut fe défendre;
Il vous importuneroit moins,
S'il vous trouvoit moins belle , ou
s'il eftoit moins tendre.
sa
L'Hirondelle eft muette au difcours
de l'Amant,
Qui flaté defon efpérance,
Prend auffi -toft cet aimablefilence
Pour unfecret confentement.
Jugez alors quelfutfon zele.
Les empreffemens amoureux
GALANT. 39
Peuvent beaucoupfur une Belle,
Et le titre d'Amantfidelle
Eft unfecours avantageux
Pourfe rendre bientoft heureux.
Celuy- cy, pour l'avoir, ofe tout entreprendres
Mefmes lors que l'Hyver commence
de répandre
Par quelquefoible froid l'horreur de
Son retour,
L'Hirondelle eftant prefte à changer
defejour,
En dépit d'elle il s'engage au
voyage.
Ils partent donc un beau matin tous
deux.
Si- toft qu'ilsfont en Mer, il s'éleve
un
orage,
Lepaffage eftoit dangereux
Au milieu d'un air tenébreux;
Maisparlaforce du plumage,
40 MERCURE
L'une fe tire du naufrage,
Et l'autre eft le feul malheureux.
Ilperd d'abordla connoiſſance,
Nebat plus que d'une aîle à la mercy
du
vent,
Etpuis tombant en défaillance,
Il est précipité dans l'humide Elément,
Tandis que l'Hirondelle avec pleine
affurance
Acheve le trajet oùpéritfon Amant,
Sa
Tuprétens, cher Damon, que la noble
Vranie
Se laiſſe enfin toucher à tes empreſſe-
) mens;
D'un vol audacieux , ton aile trop
bardie,
Teporte en teméraire à ces grands
fentimens.
Entens le Moineau qui te crie,
GALANT. 41
"
Du fort qui m'a perdu crains
les évenemens.
Je vous ay promis l'Eloge
de la Beauté. Je vous l'envoye.
On m'écrit qu'il eſt
d'une Dame de Dijon. Ily a
grande apparence que les
agrémens de fa Perfonne
foûtiennent avec beaucoup
d'avantage le brillant de ſon
efprit, & qu'elle connoift par
elle- mefme les privileges de
ce qu'elle a peint avec des
couleurs fi vives.
S&
Juillet 1682.
D
42 MERCURE
SSSE SS2252 522552
ELOGE
DE LA BEAUTE' .
Le don
fingulier de la Na-
A Beauté , ce privilege &
ture , ce rayon vifible & charmant
de la Divinité , eft fansdou
e admirable . Elle s'attire
l'amour & les respects de tout le
morde. C'est une Souveraine qui
Se fait obeir fans qu'elle ufe de
contrainte. Les Roys mefmesfont
gloire de luy rendre hommage ,
de mettre leurs Sceptres entre fes
GALANT. 43
mains, & leurs Couronnes à fes
pieds. Elle nous feduit & nous
trompe agréablement ; elle exerce
fur nous une innocente tyrannie,
& en nous ostant la raison, elle
nous enchante.
On a quelquefois prisfes effets
pour des fortileges , mais on a
toujours reconnu quefes enchan
temens font naturels , que parfa
propre nature elle eſt du gouft de
tout ce qui a un coeur & desyeux,
que pour plaire elle n'a befoin que
que toutfon. d'eftre regardée,
charme eft dans fes agrémens.
Comme la veritable Beauté eft
une jufte proportion de toutes les
Dij
44 MERCURE
parties du corps , accompagnée
d'une couleur vive agréable,
& qu'elle compofe par ce moyen
un Tout complet & achevé , elle
ne peut manquer de plaire. La
Beauté est une marque prefque
infaillible , & pour ainsi dire,
Etendard de la Bonté ; & c'eft
une espece de prodige, lors que ce
qui est beau n'est pas bon en
mefme temps , lors que la beauté
de l'ame & de l'efprit n'eftpas
jointe à celle du corps.
Auffi les premiers Roys n'ont
efté tirez de la foule du Peuple
pour estre les Arbitres & les
Maistres de la Terre , que par ·
GALANT. 45
un effet de leur beauté, & de leur
bonne mine . On croyoit qu'ef
tant les plus beaux , ils eftoient
auffi les meilleurs , & par confequent
les plus dignes de commander.
La Beauté eft une recommandation
muette, dont le filence eft
éloquent ; & ce que cette fameufe
Phryné ne pût obtenir de
fes Fuges par l'éloquence de fon
Avocat, elle l'obtint par celle de
fa beauté.
Fay ouy dire qu'un des plus
grands Philofophes de l'Antiquité
, eftant interrogé d'où venoit
qu'on fe plaifoit à voir une
46 MERCURE
belle Perfonne, répondit que c'eftoit
la demande d'un Aveugle .
En effet, difons-le à la gloire
de noftre Sexe. Les Hommes
avoüent qu'ils fe fentent troublez,
& comme hors d'eux- mefmes
, par un excés de plaifir, à la
veuë de ces Divinitez mortelles.
Difons plus. Qui eft celuy qui
peut tenir contre la priere , on
plutoft le commandement d'une
belle Femme ? Qui eft celuy qui
peut luy refufer. quelque chofe ?
"Combien de mauvaises Caufes
gagnées , combien de Graces injuftes
obtenues , combien de bons
Procésperduspar lesfollicitations
GALANT. 47
des Femmes qui ont de l'agrément
! Une belle Femme fçait
dompter&aſſujettirles coeurs les
plus farouches. Tout ce qui refpire
eft charmé en la voyant, &
chaque Homme en particulier fe
fait honneur d'eftrefon Efclave.
Si noftre Sexe ne reffent pas.
ordinairement les mesmes tranfports
à la veuë d'un Homme de
"bonne mine , nous ne pouvons du
moins nous empefcher d'avoir
pour luy de l'eftime, & de l'ad_
mirer, tant le pouvoir de la
beauté & de la bonne mine eft
grand.
De quelque maniere , & en
48 MERCURE
quelque fens qu'on envifage la
Beauté , elle eft fans - doute un
avantage fort confidérable ; car
fi on eftime tout ce qui eft rare,
& fi on méprife en quelqueforte
les plus belles chofes quand elles
font
communes, on ne peut
manquer de faire beaucoup d'état
de la Beauté, estant auſſi
rare qu'elle eft, puis que pour une
belle Perfonne il s'en trouve une
infinité de laides . Le grand
bre de chofes qui font néceſſaires
l'achevement de la Beauté,
pour
nomla
rend extrémement rare ; car
pro- non feulement il faut de la
portion & de la régularité dans
les
GALANT. 49
les traits & dans toutes les parties,
mais encore ce certain je-nefçay
quoy , cet air doux & en-
•gageant , ces graces fines & cachées
qui fe fontfentir fans qu'on
puiffe les bien exprimer ; en un
mot cet agrément univerfel qui
fe répand , quife fait remarquer
dans toutes les actions & dans
toutes les paroles , & qui est
l'ame de la Beauté, de maniere
que fans ce charme fecret les plus
grandes Beautez font fades &
infipides. Elle a encore cela de
rare & de prétieux , que mesme
dans l'arriere -faifon elle con-
Serve quelque refte d'agrément,
Juillet 1682.
E
50 MERCURE
& on a beau dire
que
la
durée
eft
courte
, &
qu'elle
caufe
fouvent
des chagrins
&
de lapeine
.
Quoy
que
la Rofe
dure
рец
de
jours , & qu'elle foit environnée
d'épines, elle ne laiffe pas d'eftre
par fa beauté la Reyne des
Fleurs.
Mais quelques charmes qu'ait
la Beauté, il n'est pourtant pas
fouhaiterque toutfoit également
beau , carla beauté de la Nature
confifte dans la varieté. Telle eft
la difpofition de tout ce qui eft
icy-bas. Chaque chofe reçoit du
jour de l'éclat defon contraire.
La laideur & la médiocrité reGALANT.
51
hauffent la Beauté,. & la rendent
admirable . La préfence continuelle
d'une belle Perfonne , diminuë
le plaifir qu'on a de la
voir. Voyez quelque chofe de
laid & de diforme , les belles
chofes apres cela vous paroiffent
encore plus belles qu'auparavant.
Un Printemps perpétuel n'accommoderoit
pas toujours . Celuy
qui eft précedé d'un Hyverfåcheux
rude , nous réjouit extrémement
, & le beau temps
n'est jamais plus agréable qu'apres
un orage. Enfin l'Autheur
de la Nature eft un grand Artifan,
quifçair admirablement le
E ij
52 MERCURE
fecret de donner à fes Ouvrages
tout l'agrément néceffaire.
De tout temps la Beauté a
efté l'objet des defirs de tout le
monde raisonnable. Athénais,
Fille d'un fimple Philofophe, devint
parfa beauté Reyne de l'O
rient , en devenant l'Epouſe de
l'Empereur Theodofe . Alexan
dre, dont la feule paffion domi .
nante eftoit d'acquérir de la gloire
, ne laiffa pas d'eftre fenfible
aux charmes de Roxane , & de
partagerfon coeur entre la gloire
లో elle. Caton , dont l'austere
fageffe eft fi fort vantée , ne fir
pas fcrupule d'époufer la Fille
GALANT. 53
t
d'un defes Fermiers, parce qu'elle
eftoit belle ; fans aller chercher
fi loin des exemples , nous en
avons tous les jours devant les
yeux qui marquent que les effets
de la Beauté de la bonne mine
font admirables.
dans
Nous apprenons par les Relations
des Voyageurs
, que
plufieurs Pais ily a des Perfonnes
qui obfervent les corps des Enfans,
s'ilsy remarquent quelque
diformité notable, ils les font
mourir. En fait de mariage, ils
ne font état que de la Beauté,
parce que c'eft feulement par là
qu'ils eftiment leurs Enfans.
E iij
54 MERCURE
Dans le Canada, celuy qui veur
épouser une Fille , doit faire néceffairement
des préfens au Pere
proportionnez
à la beauté de la
Fille. Au Tunquim , fouvent les
Roys époufent de fimples Paifannes,
quand elles font avanta
geufement partagées des dons de
la Nature,fansfe mettre enpeine
de ceux de la Fortune.
Si nous en croyons les Poëtes,
Pélops , Ganimede , & plufieurs
autres , furent admis à la Table
des Dieux, à cause de leur beauté;
& mefme le grand Jupiter s'abaiffoit
jusques à defcendre en
terre pour y voir ce qui eftoit
GALANT. 55
beau, ne dédaignantpas les Beau
tez mortelles , & ne faisant pas
difficultéde prendre la forme qu'il
croyoit la plus propre pour leur
eftre agréable.
Theſée , quoy que comblé de
gloire par fes actions héroïques,
crût qu'il manquoitquelque chofe
àfon bonheur, tandis qu'il ne pof..
feda pas la belle Helene , des
charmes de laquelle fon coeur eftoit
épris. Ce fut par cette raison
qu'il s'affura fa poffeffion avant
mefme qu'ellefust en age d'estre
mariée , fans eftre rebuté par les
divers périls aufquels il s'expofoit
; & il fçeutfi bon gré àſon
E iiij
56 MERCURE
Amy Pirithous de l'avoir fervy.
dans cet amour , qu'il luy rendit
la pareille , en l'aidant à enlever
Proferpine jufque dans les Enfers
, fans craindre la difficulté
d'une fi périlleuse entreprife ; &
à propos de la belle Helene , on
raconte qu'un Poëte perdit la
veuë, pour avoir eu l'audace d'en
médire , & qu'il la recouvra dés
le moment qu'il fe fut retracté;
tant il eft vray que la Beauté eft
une espece de Divinité qu'on
n'offenfe pas impunément , &
pour laquelle on ne peut avoir
trop de venération . Et certainement
la Beauté est une fource
GALANT. 57
les
les
d'agrémens qui ne tarit point,
& qui communique une certaine
grace à ce qui defoy n'en est pas
fufceptible ; de maniere que
chofes les plus inutiles
moinsfpirituelles ne laiffentpas de
plaire dans une belle bouche , eftant
aifé de perfuader l'esprit quand
Lesfensfont fatisfaits.
Il le faut pourtant avoüer,
quand la beauté du corps eftfoùtenue
par celle de l'esprit, elle eft
infiniment plus eftimable, & elle
brille beaucoup mieux , car ces
deux beautez jointes enſemble fe
font honneur mutuellement , &
forment un compofe parfait ; an
58 MERCURE
lieu qu'on peut dire qu'un beau
Corps avec peu d'efprit, eft comme
un beau Vaiffeau gouverné
par un méchant Pilote.
La Beauté ne fçait pas feulement
fe faire aimer & eftimer,
elle fçait encore fe faire craindre.
On craint la haine & la colere
d'une Belle , plus qu'on n'apprébende
un Fuge irrité; & telqui
méprifoit autrefois Jupiter & fon
Foudre, trembloit à la veuë d'une
Femme qui n'avoit pour toutes
armes que de beaux traits .
Les Hommes, mefmes les moins
polis, ont naturellement de la confidération
pour la Beauté. On
GALANT. 59.
à une
pardonne volontiers à une Belle,
ce qu'on ne pardonne pas
Laide ; & l'Amant le moins
capable de revenir, a de grands
retours pour une belle & aimable
Maîtreffe.
On admire la Beauté par tout
où elle eft, & on n'en est pas
moins touché quand elle habite
fous le Chaume, que quand elle
fait fa demeure fous des Lambris
dorez. Les Anges mefmes ,
cès bienheureux Efprits détachez
de la matiere , n'y furent pas infenfibles
dans la naiſſance du.
monde ; car ayant veu que les
Filles des Hommes eftoient belles,
60 MERCURE
ils ne pûrent s'empefcher de les
admirer; & à dire le vray , on
ne doit pas douter que Dieu n'ait
fait les belles chofes pour faire
éclater fa magnificence, & pour
infpirer de l'admiration aux
Hommes.
Enfin la Beauté a ce rare &
fingulier avantage de ne laffer
jamais fes Spéctateurs , d'avoir
toujours les graces de la nouveauté,
quand mefme on la voit
prefque à chaque moment , &
destre comme le Soleil, qui paroiffant
tous les jours apres tant
de Siecles, fe fait toujours regarder
avec plaifir, & avec admi-
~ration .
GALANT. 61
Sur la fin de l'autre mois ,
M ' l'Abbé de Lorraine , Fils
de M' d'Armagnac , Grand
Ecuyer de France , foûtint
avec grand fuccés une Theſe
fort celebre au College du
Pleffis- Sorbonne . M ' du Hamel
, Profeffeur de Philofophie,
y préfida. L'Aſſemblée
fut tres-illuftre . Monfieur
le Duc de Bourbon , & tous
les Princes de la Maiſon de
Lorraine, s'y trouverent, ainſi
que M les Archeveſques de
Rheims & d'Auch , & un
fort grand nombre d'autres
Prélats & d'Abbez. Il y eut
A
62 MERCURE
auffi plufieurs Ducs & Pairs,
& tout le monde fortit également
fatisfait des fortes
Réponses de ce jeune Prince.
Il reçeut le Bonnet deMaiſtre
és Arts de la main de M
Cocquelin , Chanoine , &
Chancelier de l'Eglife de
Paris , qui fit un tres - beau
Difcours à fa loüange . On
diftribua dans l'Affemblée
des Vers héroïques à l'avantage
des Princes de la Maifon
de Lorraine , compofez
par M' Herfant , Profeffeur
de Rhétorique ; & une Ode
faite par M Cordier , Préce1
2
ว
e
1
1
SS
cours quel'attends je tendshe
S
plustempshelas he =
mps
S
GALANT. 63
pteur d'un des Fils de M' le .
Comte d'Armagnac
.
Un fort habile Homme a
fait l'Air nouveau que je vous
envoye. Vous en jugerez
mieux que perfonne , quand
vous en aurez parcouru les.
Notes .
1
AIR
NOUVEAU.
J
E meurs des maux que vous me
faites,
Hafez lefecours quej'attens.
Helas, Cruelle que vous eftes,
Bientoft ilne feraplus temps .
La galante Piece qui fuit
les Paroles de cet Air , m'a
あ
64 MERCURE
efté envoyée d'Etampes fous
le nom de M'Cordets . L'invention
en eft agréable , &
vous vous connoiffez trop en
Vers naturels, pour n'en eſtre
pas contente.
$$ases:2525222: 522
SUR L'HEUREUX
ACCOUCHEMENT
DE MADAME DE T.
JaUnon,jaloufe de Vénus,
Voyant qu'on ne brûloit de l'Encens
que pour elle,
Enpréfence des Dicax un jour luyfit
querelle,
Sur ce qu'àfes Autels on ne recouroit
plus.
GALANT: 65
Aux Femmes en travail elle eftoit
favorable,
Onfe louoitfort de fesfoins;
Mais trouvant cet employ bien moins
confidérable
Que celuy de Vénus ( auffi l'eftoit- il
moins)
Elle vouloit changer d'Office;
Mais Vénus à bon droitfiere d'un
exercice
Dont elle s'acquitoitfort bien,
Répondit hautementqu'elle n'enferoit
rien;
Qu'onfçavoit affez leur partage,
Qu'on avoit toûjours veu reglerjufqu'à
cejour,
Venus, les plaifirs de l'Amour,
Junon, lespeines du Ménage.
S&
C'eftoit en préſence des Dieux,
Dans un Apartement des Cieux,
Juillet 1682.
F
66 MERCURE
Que toutes deux plaidoient leur
Caufe,
Quand Momus bientoft las d'avoir
la bouche clofe,
Pourfinir leur debat, propofa ce
moyen;
Que Mercure là -basfur l'échange
defcende,
Et qu'en France fur tout il confulte
& demande
Si les Dames le voudront bien.
Jupiter d'unfigne de tefte
A ce deffein témoignant confentir,
Mercure qui n'eftoit pas beste,
Fut plutoft de retour qu'on ne l'eut
venpartir.
Sire , dit-il au Dieu qui lance le
Tonnerre,
J'ay parcouru toute la terre,
Etfur tout dansParis il n'eft point
de Maiſon
GALANT. 67
Où je n'aye en ſecret confulté
chaque Femme ,
Etje n'ay trouvé qu'une Dame
Qui fur ce grand échange aft
entendu raiſon ,
Et quandj'ay dit ailleurs que la
fageJunon
Veut régler à fon tour les plaifirs
de la vie ,
Toutes à la fois ont dit, non,
Qu'elle nous foit plutoft ravie.
Quoy, toûjours accoucher ! Elles
n'entendoient pas,
Et pour les tirer d'embarras,
Vous ne voulez donc pas m'en.
tendre,
Difois -je?Junon fera tendre,
Et lors Vénus fera Junon ;
Mais j'avois beau parler, toutes
difoient, non, non.
Quelques-unes des plus hardies
1
.
F
68 MERCURE
M'ont mefme protefté qu'en faveur
de Vénus
Elles facrifieroient leurs vies,
Si ce n'eftoit affez de tous leurs
revenus ;
Et pour toutes raiſons
m'ait alléguées ,
que l'on
Vénus nous a toûjours fait vivre
doucement,
EtJunon nous le fait acheter cherement.
Ainfi , vous les voyez, Sire, toutes
liguées,
Elles ne peuvent renoncer
A Vénus leur meilleure Amie,
C'eft àvous, Sire, à prononcer.
N'en foyez pas plus ennemie,
Dit fupin à Funon , d'un Sexe fi
conftant,
Qui fidelle àVénus, vous invoque
pourtant.
GALANT. 69
Vénus fert à former des chaînes,
D'où naiffent en fuite des peines
Qui vous rendent utile aux Belles
tous les ans,
Et vous attire leur encens .
Vous voyez que Vénus concourt
à voftregloire ;
Elle fert à voftre bonheur ,
Vous emportez par là fur elle la
victoire ,
Elle vous caufe de l'honneur
En leur faifant perdre le leur .
Se
Quandil eut ditces mots , les Dieux
Se retirerent,
·Mais Mercure & Tunon referent..
Ce fut de celle- cy la curiofité .
Par qui l'autre fut arrefté.
Demeurez icy, tuy dit-elle,
70 MERCURE
Dites-moy qui fut cette Belle
Qui feule confentit à me voir
gouverner.
Une Dame qu'on voit à Junon
fi fidelle ,
Surtout fon Sexe eft digne de
régner.
C'eft Madame de Turm....
Répondit Mercure auſſi - teſt ,
Femme dot les vertus ne fe trouvent
ternies
D'aucun vice , d'aucun defaut.
Bien , repliqua funon , elle ſera féconde
Autant qu'autre Femme du
monde,
Et je feray fi bien , quand elle
accouchera,
Que la crainte fera
Tout le mal qu'elle aura .
GALANT. -71
Ceux qui ont paru longtemps
infenfibles , prennent
fouvent les plus violentes paffions
, quand ils viennent
une fois à eftre touchez. Ce
que je vay vous conter , en
pourra fervir de preuve. Un
Marquis , encor plus confidérable
par fon mérite & fes
belles qualitez , que par fon
Bien & par fa naiffance, quoy
qu'il fuſt fort riche & de tresbonne
Maiſon , avoit vécu
juſqu'à trente- cinq ans , ſans
aucun engagement qui euft
coufté à fon coeur la moindre
des peines que cauſe l'a
72 MERCURE
mour. Ileft vray que fon panchant
avoit toûjours cfté
pour la guerre , qu'on pouvoit
nommer ſa paffion dominante.
Il y avoit pris party
dés fes premieres années, &
la qualité de Brave qu'il s'eftoit
acquife par des actions
affez éclatantes,jointe à celle
de parfaitement honnefte
Homme que la voix publique
luy donnoit , l'avoit mis
dans une réputation qui le
diftinguoit de beaucoup
d'autres . Il voyoit ce qu'il y
avoit de plus beau monde
dans tous les lieux où il fe
trouvoit .
GALANT. 73
S
trouvoit. On le mettoit de
toutes les Parties agreables, &
fes manieres honneftes ne
contribuoient pas peu à l'y
faire fouhaiter. Il eftoit galant
, difoit des douceurs aux
Belles ; & de la maniere dont
il leur parloit , les plus crédules
avoient quelques lieu de
fe flater de l'efpoir de fa conquefte
; mais ce jeu de fon
efprit n'engageoit fon coeur
dans aucune affaire . Il en de
meuroit toûjours le maiſtre,
& les defauts qu'il remar
quoit aux plus accomplies,
eftant pour luy un préſerva-
Juillet 1682
G
•
74 MERCURE
tifcontre l'amour , quelques
complaifances qu'il leur fift
paroiftre , il fe fentoit auffi
libre en les quitant , que ſi
jamais il ne les cuft veuës.
me
Apres tant d'expériences qui
luy faifoient braver le beau
Sexe , il vint à Paris pour
quelques affaires , & s'eftant
un jour trouvé chez une Datres-
fpirituelle , il vit entrer
une fort aimable Brune,
dont la beauté parut le furprendre.
Il prit plaiſir à la regarder
, & à la maniere dont
la Dame la reçeut , il luy fut
aifé de voir qu'elle en eftoit
GALANT. 75
fort aimée. Il jugea de là
qu'elle devoit avoir du mérite
, & ne ceffa point de l'examiner.
C'eftoit une grande
Fille tres - bien faite , d'une
taille fine & dégagée , &
J dont tous les traits avoient
je- ne fçay-quoy de mignon,
qui luy donnoit un fort grand
éclat. Ces avantages eftoient
cependat les moindres dont
elle euft pû tirer vanité . La
beauté de fon viſage n'approchoit
point du brillant de
fon efprit. Elle l'avoit fin &
délicat , l'humeur agreable,
& fur toutes chofes, une droi-
G ij
76 MERCURE
,
ture d'ame & de raiſon , qui
luy attiroit une eſtime genérale.
Jamais perfonne n'avoit
pris de figrands foins de veiller
fur elle - meſme . Dés fon
plus bas âge , elle s'eftoit fait
une habitude de s'obſerver
dans les autres & tous les
défauts qu'elle entendoit
condamner , eftoient autant
de leçons qu'elle s'appliquoit
utilement. Il s'eftoit offert
pour elle plufieurs Partis-tresavantageux
, mais le Mariage
luy faifoit peur, & lors qu'elle
envifageoit de quelle importance
eftoit cet engagement,
GALANT. 77
il n'y avoit aucun avantage
qui puft l'obliger à s'y réfou
dre. Elle
concevoit que pour
vivre heureuſe , il falloit aimer
parfaitement un Mary,
& l'eftime feule eftant le fondement
de l'amour , la plûpart
des Soûpirans
qu'elle
s'attiroit luy paroiffoient fi
peu dignes de la fiéne , qu'elle
croyoit impoffible que l'on
puft forcer fon coeur à fe don.
ner par devoir. Les Amans
qu'elle n'avoit point voulu
écouter , faifoient craindre
aux autres un pareil refus ; &
parce qu'elle aimoit mieux
G iij
78 MERCURE
vivre en folitude , que de
fouffrir un nombre de Sots,
dont les Coquetes groffif
fent leur Cour , on l'accufoit
d'eftre fiere ; mais cette
fierté tournoit à fa gloire
parmy les Efprits bien faits,
& le mérite du peu de Perfonnes
qu'elle aimoit à voir,
juftifioit fon difcernement .
Comme l'efprit eftoit pour
elle un grand charme , elle
avoit pris une liaiſon particuliere
avec un Provincial qui
demeuroit dans le voisinage
d'une Maiſon de Campagne ,
où elle alloit paffer tous les
GALANT. 79
ans une partie de l'Eté. Il
eftoit connu pour l'Homme
du monde le plus éclairé , &
en mefme temps pour un ennemy
déclaré du Mariage . Il
le regardoit comme le plus
grand de tous les maux ; &
les peintures qu'il avoit faites
plus d'une fois à la Belle , des
fuites fâcheufes qu'il en prétendoit
inféparables
, n'avoient
peut - eftre pas peu
contribué à fortifier le dégouft
qu'elle en marquoit.
Sur ce pied là, quelque plaifir
qu'il prift à la voir , elle
n'appréhendoit point que
G iiij.
80 MERCURE
fes galantes déclarations puf
fent jamais devenir une affaire
férieuſe . Il les faifoit d'une
maniere agreable qui l'engageoit
à luy répondre avec enjouëment
; & comme leurs
entreveuës eftoient fans aucun
miftere , il ne cherchoit
point le tefte à tefte pour luy
dire qu'il l'aimoit. Il s'en expliquoit
devant tout le monde,
& ne voyoit perfonne aupres
d'elle, qu'il ne traitaſt, de
Rival. Si fa converſation ef
toit charmante , fa façon d'écrire
ne l'eftoit pas moins.
La Belle avoit beaucoup de
GALANT. 81
talent pour les jolies Lettres,
& lors
un
que l'Hyver la ramenoit
à Paris , elle n'eftoit pas
fachée d'entretenir avec luy
commerce d'écriture .
Voila , Madame , quel eftoit
le caractere de l'aimable
Brune , qui par fa beauté furprit
le Marquis , dont j'ay
commencé de vous parler.
Ils fe connoiffoient fans
s'eftre veus , parce qu'ils ef
toient voiſins à la Campagne;
& quand la Dame, qui eftoit
Amie de tous les deux , les
eut nommez l'un à l'autre, ils
fe regarderent avec une éga82
MERCURE
le curiofité. On avoit peint
la Belle au Marquis , comme
une Perfonne qui ne
manquoit pas d'efprit , mais
qui par une orgueilleuſe préfomption
, eftoit ridicule juf
qu'à fe perfuader qu'aucun
mérite n'approchoit du fien .
Il parla peu pour ettre en état
de mieux l'obferver , & tout
ce qu'il luy entendit dire luy
parut ſi raiſonnable , qu'il
cut peine à croire que ce fuft
d'elle qu'on luy euft fait le
Portrait. Infenfiblement la
Compagnie fe trouva fort
grande , & comme la plûpart
GALANT. 83
des Cavaliers s'adreſſerent à
la Belle , il eut le plaifir de
voir avec quelle grace elle ſe
tira d'affaires . Sielle prenoit
un air férieux avec certains
Galans de profeſſion qui ne
debitent que des douceurs
fades , elle entendoit raillerie
avec tous ceux qui luy en
contoient avec efprit ; & par
la maniere dont elle traittoit
les uns & les autres , on connoiffoit
aisément qu'elle fçavoit
faire la diférence des
Gens. Le Marquis , d'autant
plus content de cette premiere
veuë , qu'on l'avoit
4
3
84 MERCURE
mal prévenu , alla chez elle
quelques jours apres . On luy
fit paroiftre toute l'eftime qui
luy eftoit deuë ; & la Belle,
fenfible
au mérite plus que
perfonne du monde , fe fit
une joye d'en recevoir quelques
foins. Il fortit tresfatisfait
des honneftetez
qu'-
elle luy marqua , & fans trop
s'exminer fur ce qu'il fentoit
pour elle , il luy rendit dés
l'abord de fort fréquentes vifites
. Il la vit toûjours la meſ
me , c'eſt à dire , toûjours
d'une humeur égale, toûjours
civile , toujours dans des fenGALANT.
85
timens d'une belle ame ; &
s'il luy trouva de la fierté , ce
fut feulement de celle qui
luy paroiſſoit à ſouhaiter dans
toutes les Femmes , & qui
l'auroit obligé d'aimer , s'il
l'euft trouvée dans quelqu'une.
Apres un mois d'aſſiduitez
, la Belle luy dit enfin
en riant , que fon trop d'exactitude
à la venir voir rendoit
fa conduite irréguliere , quelle
en devoit compte à un
fort grand nombre de fotes
Gens , qui obfervoient fes
moindres démarches , & que
s'il eftoit véritablement de
86 MERCURE
ſes Amis , il tâcheroit de luy
en donner des marques en
prenant foin de fa réputation.
Le Marquis , éperduëment
amoureux , ne balança point
à luy répondre , que le plaifir
de la voir faifant fon plus
grand bonheur, ce feroit vouloir
fa mort que luy demander
qu'il y renonçaft ; qu'il
luy avoüoit que n'ayant jamais
aimé perfonne , il avoit
crû pouvoir luy rendre des
foins fans que fon coeur y
prift part ; mais qu'elle avoit
triomphé du plus infenfible
de tous les Hommes ; que
GALANT. 87
cependant , quoy qu'il cuft
fujet de croire que fa recherche
feroit agreable à fes Parens
, c'eftoit d'elle feule qu'il
la vouloit obtenir , & qu'il
ne leur parleroit qu'apres
avoir eu fon confentement.
Cette déclaration fit rougir la
Belle. Bien que le Marquis
luy euft témoigné beaucoup
d'eftime , il eftoit fier , fort
ambitieux , & comme il avoit
affez de Bien , pour pouvoir
prétendre aux plus hauts Partis
, elle n'avoit pû ſe figurer
qu'il duft avoir des pensées
pour elle. Toute autre eût efté
88 MERCURE
1
4
ravie de le trouver dans ces
fencimens , elle en fut embaraffée.
L'averfion qu'elle
avoit pour le Mariage, luy en
fit voir auffi- toft les defagré
mens dans toute leur étenduë
; & ce grand mérite qui
luy avoit fait fouffrir avec
joye les vifites du Marquis,
ne luy parut plus fi éclatant,
quand elle fongea que fouhaiter
eftre fon Mary, c'eftoit
vouloir devenir fon Maiftre.
Ce qui luy caufoit le plus de
peine , c'eft que ſes Parens
n'ayant reçeu le Marquis
que dans l'efperance qu'il
GALANT. 89
s'engageroit, elle voyoit bien
qu'ils luy feroient favorables,
fi - toft qu'ils découvriroient
qu'il fe feroit déclaré. Cependant
elle ne pouvoit fe difpenfer
de répondre. Comme
il l'avoit affurée qu'il ne la
vouloit devoir qu'à elle - mefme
, elle luy dit que la maniere
obligeante dont il agiffoit
, l'engageant à s'expliquer
avec luy de bonne foy,
elle croyoit ne luy devoir
point cacher qu'aucune veuë
de fortune ne la porteroit
jamais à fe marier , que l'on
n'euft auparavant trouvé
Juillet 1682.
H
90 MERCURE
moyen de toucher fon coeur;
que la conquefte n'en eftant
pas fort aifée , c'eftoit à luy à
réfoudre s'il la vouloit entreprendre
; mais qu'elle l'avertiffoit
que cette conqueſte
ne fuffiroit pas , qu'il trouveroit
enfuite à combatre une
Ennemie redoutable ; que fa
raifon luy repréſentoit fans
ceffe qu'il n'y avoit point
d'engagement éternel , qui
ne fuft fuivy de beaucoup de
peines , & que les peines l'afarmoient
affez pour luy faire
préferer à toutes chofes l'heureufe
douceur d'une vie tran
GALANT. 91
•
quille. Le Marquis ne s'étonna
point de cette réponſe.
Il la regarda comme faite
avec efprit , & s'affûrant , &
fur la grandeur de fon amour,
& fur l'avantage qu'on devoit
trouver dans fon alliance,
il s'abandonna tout entier à
fon panchant . Jamais paffion
ne fut fi forte. C'eftoient des
manieres fi refpectueuſes
, des
foûmiffions
fi engageantes
,
que la Belle en fut veritable.
ment touchée. Auffi le Marquis
l'ayant priée un jour de
luy dire , s'il eftoit affez heureux
pour avoir fait quelque
•
Hij
92 MERCURE
progrés dans fon coeur , elle
répondit que ce n'eftoit pas
fon coeur qu'il devoit le plus
apprehender; que fon mérite ,
& l'amour qu'il luy marquoit
, avoient trop dequoy
la rendre fenfible , mais
que
fa raifon ne cédoit pas fi facilement
; que plus fon reſpect,
fes foins , & fes complaiſances,
avoient de charmes pour
elle, plus cette raiſon luy mettoit
devant les yeux la diférence
qu'elle trouveroit d'un
Mary à un Amant ; que ce
changement qu'elle voyoit
infaillible, la jettoit déja dans
GALANT. 93
mille chagrins , & qu'elle
trembloit à prendre un engagement
qui diminuëroit
enluy cette vive paffion , dont
il demandoit qu'elle luy
tinſt compte. Le Marquis au
defefpoir de ne la pouvoir
perfuader , fe plaignoit à tous
momens de l'injufte crainte
qu'elle luy faifoit paroiftre, &
la voyant diférer toûjours à
luy permettre de fe déclarer
à fes Parens , il s'imagina
qu'un attachement ſecret en
eftoit la caufe. Sans cela , il
ne pouvoit fe perfuader qu'
elle euft balancé à le rendre
94 MERCURE
heureux. Il luy donnoit les
plus fortes marques d'un
amour fincere , & fi fon coeur
n'euft point efté prévenu de
quelque autre paffion , il
n'eftoit pas vray -femblable
que fes fcrupules euffent duré
fi longtemps. Il eut pourtant
beau chercher l'éclairciffement
de fes foupçons. Il ne
vit perfonne qui cuft entendu
parler d'aucune intrigue.
Il avoit fceu d'elle - mefme
qu'elle écrivoit quelquefois
au Cavalier qu'elle voyoit en
Province, mais le caractere de
ce Cavalier luy eftant connu,
GALANT. 95
il ne luy faifoit aucune peine,
& les obftacles qu'ils euffent
d'ailleurs trouvez dans le def
fein de leur union , fi l'amour
l'eut voulu faire , faifoient
fon repos de ce cofté là . Quelque
affuré qu'il fe tinft que
leur liaiſon n'avoit rien de fé.
rieux,il ne laiffa pas de vouloir
fçavoir furquoy rouloit leur
commerce . Comme fes Préfens
luy avoient gagné la Sui
vante de la Mere , il la pria
de luy faire voir une Lettre
de la Belle, & la Suivante
, qui
ne fouhaitoit rien tant que
Leur mariage , apres l'avoir
96 MERCURE
affuré qu'il ne trouveroit
que de l'efprit dans la Lettre
fans aucune marque d'attachement
, voulut l'en convaincre
en luy promettant de
le fatisfaire. L'occafion s'en
offrit peu de jours apres. Il y
avoit plus d'un mois que le Cavalier
avoit mandé à la Belle,
que le dégouft qu'il avoit du
monde luy donnoit l'envie de
fe faire Hermite , & que pour
mener une vie heureuſe , elle
devoit venir partager les douceurs
de la retraite , mais
qu'il craignoit qu'un Rival
tres-dangereux , dont on luy
avoit
GALANT 97
1
1
1
avoit parlé ne la dégoûtaſt
de l'Hermitage . La Belle fit
réponſe à cette Lettre , &
l'ayant donnée à la Suivante
pour l'envoyer à la Poſte , la
Suivante la mit auffi- toft entre
les mains du Marquis . Il y
trouva ces paroles.
Fanchement , je ne fongeois
pointà paffer ma vie avec vous,
mais depuis que vous me propoſez
de la paffer l'un & l'autre dans
un Hermitage, me voila forttentée
de vous y fuivre . Je con
çois qu'il ya des Solitudes faites
d'une certaine maniere , dont je
me pourrois accommoder; & com-
Fuillet 1682.
I
98 MERCURE
me vous dites , quand j'aurois
unefois pris ce party- là , je me
mettrois au deffus de toutes les bagatelles
, qui à l'heure qu'il eft
peuventme faire de lapeine. Ne
craignez point que, voftre Rival
mette obftacle à nos projets. Je
commence à ne comprendre plus
rien à toutes les plaintes qu'il me
fait. Mon Dieu , que tous les
Hommesfontfous , & qu'ilfaut
qu'ils le foient bien , pour nous le
paroiftre mefme quand ils difent
qu'ils nous aiment ! Fuyons dans
noftre Hermitage. Venez -y avec
voftre Philofophie naturelle ; j'y
viendray avec celle que j'ay acGALANT.
99
quife , & jefuis feûre que cefera
un Hermitage accomply. Adieu;
àce bien heureux temps .
Quoy que cette Lettre luy
paruit du ftile dont il avoit
crû qu'elle feroit , il crut du
miftere dans ces termes
d'Hermitage, qu'ils devoient
rendre accomply , en y venant
l'un & l'autre . Plein
d'inquiétude , il mit luy mef
me la Lettre à la Pofte fans
en avoir rompu le cachet , &
eut une impatience extraor¬
dinaire d'en voir la réponſe,
que la Suivante luy avoit encor
promis de luy apporter,
I ij
100 MERCURE
Il fe paffa plus de quinze
jours fans qu'on la reçeuft.
Ce longtemps faifoit connoiſtre
que le commerce eftoit
fans empreffement , ce
qui n'arrive jamais quand Fa-¸
mour s'en mefle . Enfin le Cavalier
écrivit , & il fut aiſé à la
Suivante d'avoir cette Lettre,
parce que la Belle , qui n'en
avoit jamais fait fecret , la
laiffa fur la Table de fa Cham- *
bre, comme elle y laiffoit ordinairement
les autres. Voicy
ce que le Marquis y lût.
Vous acceptez bien volontiers
le party que je vous ay propofé,
GALANT. IOI
Le croiriez vous ? J'en ay quelque
inquiétude. Il mefemble que
ce qui vous détermine à vous jetter
dans mon Hermitage , c'eft
plus l'Hermitage que
l'Hermite.
Vous eftes plus dégouftée du monde
que vous n'avez de gouft pour
moy. Voiladesfentimens bien délicats
, direz- vous. Il eft vray,
j'enfuis fort fâché ; car fi je
porte tout cela dans ma Solitude,
elle ne fera guére tranquille. A
vous dire vray, je crains beau
coup qu'une petite Solitaire comme
vous ne me gaste ma retraite, &
que les Oifeaux , les Ruiffeaux,
les Arbres, & autrespareils agré-
I iij
102 MERCURE
des
que
mens d'Hermitage,n'ayent moins
de pouvoir pour calmer mon efprit
, que vos yeux pour le troubler
; & ceferoit bien pis, vrayement,
quefi j'eftois dans le monde.
Ony trouve des diftractions ,
amusemen s; mais dans une Solitude
, c'est une chofe mortelle
d'aimer. On eft là environné
d'objets , qui entretiennent les
douces & pernicienfes réveries .
On a, tant qu'on veut, des Echos
à qui on peut adreffer laparole, &
qui font envie de fe plaindre . Ah!
je regagnerois bien bien viste le
monde,pour reprendre la tranquilité.
Ilferoit plaifant de voir un
,
GALANT. 103
Homme quiter fon Hermitage,
pour vivre plus en repos . Cependantfi
vous voulez , je ne laiſſeray
pas de m'expofer à tous ces
perils.Je n'aime point le monde,
je ne fçaurois luyfaire un tour
qui luy doive eftre plus fenfible,
que de vous enlever à luy.
Ces mots eftoient ajoûtez
par apoſtille. A propos, on me
fait icy la guerre d'une jolie Provençale.
Declarez- vous , car fi
vous ne prenez party avec moy
pour l'Hermitage, je ne répons pas
de n'enpoint prendre avec elle.
Le Marquis trouva cette
Réponſe galante , & fi les
I iiij.
104 MERCURE
termes de Solitude & d'Hermite,
luy furent fufpects, ilfe
raffura par l'apoftille . Il écrivit
fur les lieux, & on luy manda
qu'une jeune Provençale
Y eftant venue chez une Parente
, le Cavalier la voyoit
affidûment. On écrivit la
mefme choſe à la Belle , & le
diſcours eftant un jour tombé
là- deffus , le Marquis luy
dit en plaifantant , qu'il fçavoit
bien que le Cavalier n'ef
toit pas fi Philofophe qu'on
le vouloit croire ; qu'il aimoit
la Provençale ; qu'il y avoit
parole donnée entre eux ;
GALANT. ICS
qu'il la devoit fuivre à fon
retour en Provence , & qu'avant
qu'il fuft deux mois on
le verroit marié . La Belle fe
mit à rire , & foûtenant contre
le Marquis , qu'il difoit des
chofes qui n'arriveroient jamais
, elle ajoûta dans la mef
me veuë de plaifanter, qu'elle
s'engageoit à prononcer le
grand mot , fi - toft que le Cavalier
luy auroit donné l'exemple.
Le Marquis prit fa
parole , comme voulant faire
ufage de tout , & continua
l'affiduité qu'il avoit pour
elle. La Provençale quitta ſa
106 MERCURE
·
Parente , & on fceut huit
jours apres , que le Cavalier
eftoit party
fans que fes Gens
pûffent dire ce qu'il eftoit devenu
. Tous fes Amis en témoignoient
de l'inquiétude,
& comme on en parloit quelquefois
dans la Maiſon de la
Belle , le Marquis difoit toû
jours qu'il eftoit fort feûr que
la Provençale l'avoit attiré. Il
demandoit là- deffus de nou-.
velles affurances
de la pro-
*meffe qu'on luy avoit faite, &
la Belle, tres - perfuadée de ne
rien rifquer, s'engageoit toû
jours plus fortement. Enfin ,
GALANT. 107
apres avoir paffé fix femaines
fans entendre parler du Cavalier
, elle en reçeut une
Lettre par la Pofte . Elle eftoit
conçeuë en ces termes , & datée
d'une Ville de Provence.
Les chofes ont bien changé.
Tout inmariable que vous m'a-
■ vez crú , je me fuis mis dans le
Sacrement , & je vous affure
qu'ily faitbeaucoup meilleur que
vous & moy ne l'avions penfe.
Nous avons efté de grands herétiques.
Ce n'est pas que je vou
luffe entierement condamner d'erreur
les maximes que j'ay longtemps
foutenues. A prendre la
108 MERCURE
choſe en general, le Mariage
peut avoirfes peines , mais vivent
les Gens d'efprit Il n'y
point de fi fade mets qui ne devienne
unfriand ragoust, quand
on fçait l'affaifonner. Ne m'en
croyez pasfurma parole Venez
à l'expérience , & n'allez pas
vousfaire unefauffe honte, d'eftre
contraire à vous-mefme en changeant
defentimens . Quand il s'agit
de fe détromper à fon avantage
, on nesçauroit le faire trop
toft . Perfonne n'a tant que vous
les qualitez neceffaires pour donner
de l'agrément à ce qui ſemble
en manquer, & à tout cela , il
GALANT . 109
و
ex
n'y a qu'un mot quiferve. Haftezvous
de le dire dans lesformes,&
vous me remercirez de vous l'avoir
confeillé.
La furpriſe de la Belle, alla
sau dela de tout ce qu'on
pourroit dire . Rien n'euſt pû
luy faire croire que
le Cavalier
fe fuft marié , s'il ne luy
en euft luy- mefme donné la
nouvelle , encor examina - telle
fort longtemps cette
Lettre, dans la penfée que le
caractere eftoit contrefait.
Elle n'en voulut rien dire à
perfonne ; mais le Cavalier
ayant fait fçavoir la meſme
10 MERCURE
chofe à plufieurs de fes Amis,
le bruit de fon mariage ſe répandit
auffi - toft parmy tous
ceux qui le connoiffoient , &
le Marquis fut en droit de demander
à la Belle le confentement
qu'elle luy avoit toûjours
refufé. Cette demande
luy caufa de l'embarras ; mais
enfin , quelque averfion qu'-
elle cuft pour l'engagement,
fon coeur fe trouva fi favorable
au Marquis , qu'il luy fit
tenir parole , & peut- eftre
fut-elle bien aife de l'avoir
donnée , pour avoir prétexte
de n'écouter plus les confeils
GALANT. III
de fa raiſon. Le Marquis alla
fur l'heure s'expliquer au
Pere , qui eftant ravy de la
propofition , fatisfit bien - toſt
fon impatience. Le Mariage
fe fit en huit jours , & on peut
dire qu'il a produit dans la
Belle , ce qui ne manque jamais
d'arriver aux Perfonnes
raifonnables , qui ont beaucoup
de fageffe & de vertu ,
Cette haute eſtime qu'elle
avoit pour le Marquis , eft
devenue toute amour , & on
n'en vit jamais un plus tendre.
Auffi le Marquis, pour
eftre Mary, ne ceffe-t-il point
112 MERCURE
de vivre en Amant . Il a pour
fa Femme une complaifance
aveugle , & il s'étudie fans
ceffe à prevenir fes fouhaits
dans toutes les choſes qu'il
peut deviner. Un mois apres
que le mariage eut eſté fait,
la Belle reçeut une autre Lettre
du Cavalier , qui ne la furprit
pas nfoins qu'avoit fait ·
celle qui luy eftoit venuë de
Provence. Je n'y change rien;
en voicy les termes.
A men retour d'un Voyage
que j'ay fait je ne fçay où , j'apprens,
Madame, que vous n'eftes
plus Mademoiselle. Si ce chanGALANT.
113
gement s'eft fait en bien, je m'en
réjouis ; fi c'eſt en mal , prenez
patience. Pourmoy, Dieu mercy,
j'en ay efté quitepour la peur. Il
faut vous dire comment. Le jour
que je difparus (car c'eft difpa
roiftre qu'ignorer foy- mefme
que l'on devient
) je me promenois
feul vers un petit Bois , au
bord duquel j'allois ordinairement
refver le foir. F'y eus à peine
paffé un quart d'heure , que j'en
vis fortir quatre Hommes mafquezqui
vinrent à moy . Naturellement
je fuis poltron, & fur
tout avec des Mafques. Je crús
qu'ils en vouloient à ma Bource.
Juillet 1682 K
114 MERCURE
qu'ils
Je la tiray. Elle eftoit un peu legere;
& pourfupléer en quelque
forte à la petiteffe du préfent , je
tachay de le faire au moins de
bonne grace. Ce n'eftoit pas ce
demandoient. Ils meprirent
par la main, & il falut entrer
dans le Bois ; ce que jefis en tremblant,
d'une maniere admirable .
Là ily avoit un Carroffe à fix
Chevaux, qui m'attendoit dans
la grande Route. Deux y prirent
place aupres de moy , apres que
l'on m'eut bandé les yeux; & les
deux autres nousfuivirent à cheval.
Je demandois à chaque moment
à mes deux Gardes où ils me
GALANT. 115
menoient , en quoy mon fervice
Leur eftoit utile, & fi le Voyage
devoit eftre long. A tout cela
-point d'autre réponse , finon que
je ne craigniffe rien . Cette affu
rance donnée par
des Gens mafquez
, ne m'empeſchoit pas de
craindre. On me promena toute
la nuit, & au point- du- jour, on
me mit entre les mains d'un grand
Concierge à larges épaules , qui
m'enferma dans une maniere de
Pavillon affez bien meublé.
L'Apartement bas qu'il m'ydonna,
n'avoit aucune autre veuëque
celle d'un petit Jardin fort propre,
où de temps en temps il me laiffa
Kij
116 MERCURE
prendre l'air. Comme le tout eftoit
affezfait en Hermitage, j'y euffe
tres - volontiers mené une vie d'A
nachorete , fi je vous euſſe enë
aupres de moypour vous confulter
fur la méditation ; mais franchement,
il m'ennuyoit fort de n'avoir
que quelques Livres, & mon
grand Concierge à qui parler. A
cela pres, je n'avois pas fujet de
me plaindre. On me traitoit bien,
& quand je montrois de l'impatience,
on m'affuroit que j'aurois
bientoft ma liberté. Apres fix
femaines paffées en retraite , le
grandConcierge me vint apporter
une Lifte de buit Perfonnes , à qui
7
GALANT. 117
l'on vouloit que j'écriviffe . Vous
eftiez en tefte. Ilfalloit dater mes
Lettres d'une Ville de Provence,
vous aprendre aux uns & aux
autres que je m'eftois marié. A
ce mot de mariage, lafrayeur me
prit. Je demanday s'il y avoit
feûreté pour moy, & fi, quand
j'aurois fourny les Lettres, on ne
m'obligeroit point à me marier
effectivement, parce que s'il falloit
donner ma tefte , ou prendre
une Femme enpropre, on pouvoit
fur l'heure me conduire à l'Echa
faut. On mepromit qu'on nefongeroit
jamais à me faire vio
lence, & cette promeffe me rendit
118 MERCURE
la vie. Je vous écrivis , & vous
donnay des confeils bien éloignez
de mes veritables fentimens; mais
que voulez - vous ? C'eſtoitfur "
tout ce que l'on m'avoit preferit ..
F'écrivis auffi à mes Amis de lå
maniere qu'on le fouhaitoit. On
prit mes Lettres , & il ſe paſſa
encore un mois , fans qu'on me
parlaft de me tirer de mon Hermitage.
Ie n'enfuisforty que depuis
trois jours. On se fervit
pour cela des mefmes cerémonies
que l'on avoitpratiquées pour m'y
amener. Mefme Carroffe , mefmes
Gens masquez, mefme promenade
toute la nuit ; & enfin
GALANT. 119
lors que le jour eut commencé à
paroiftre , on me laiffa feul les
yeux bandez , dans une Campagne.
L'oftay mon Bandeau , &
me reconnus à une lieuë de chez
moy. Tous mes Amis, informez
de mon retour, font venus en hafte
meféliciterfur mon mariage, &
en mefme temps j'ay appris le
voftre. Si j'y ay contribué en
vous écrivant ce qui n'estoit pas,
quoy que le crime foit involon
taire, réfolvez lapeine , je laſubiray.
I'aurois craint qu'on n'euft
voulu me marier tout de bon ,fi
je n'euffe feint ce qu'on m'obli.
geoit de feindre. Le pas estoit
120 MERCVRE
dangereux, & dans un naufrage,
fefauve quipeut. Mon avanture
eft affez énigmatique . Don
nez- m'en la cleffi vouspouvez,
fouvenez- vousfur toutes chofes
, que vous eftant attachée au
monde par
de
nouvelles
racines
,
vous
avez
besoin
de tout voftre
efprit
poury vivre
heureux
.
La Belle fit voir cette Lettre
à fon Mary, & ne douta
point que l'enlevement du
Cavalier ne fe fuft fait par
fon ordre, mais elle eut beau
l'affurer que ce moyen employé
pour l'acquérir , redoubloit
en elle l'obligation
de
GALANT. 121
de l'aimer uniquement ; il
nia toûjours qu'il cuft
part à l'Avanture , & quoy
qu'elle faffe pour arracher
fon fecret, il le nie encor toutes
les fois qu'elle luy en
parle.
Vous avez trouvé dans ma
Lettre du dernier Mois , le
Sonnet victorieux , fur les
que
Bouts- rimez de Jupiter & de
Pharmacopole. Le Prix avoit
efté proposé par M' le Duc
de S. Aignan ; & fi toft
l'Autheur de ce Sonnet s'eft
préſenté , on luy a remis la
Médaille d'or entre les mains .
Juillet 1682.
L
122 MERCURE
Elle eftoit tres- belle & tres?
bien frapée , & repréſentoit
le Roy d'un cofté, & laReyne
de l'autre. Rien n'eft plus
digne d'un grand Seigneur,
ny ne donne tant d'émulation
qu'un Prix propofé de
cette forte . On eft affuré de
l'obtenir fans retardement,
quand on eft affez heureux
pour le mériter, & l'on y acquiert
d'autant plus de gloire,
qu'on le remporte fur un
tres- grand nombre de Perfonnes.
Celuy qui a gagné la
Médaille donnée par ce Duc,
s'appelle M' de Baraton. Il
GALANT. 123
eft de Paris , & originaire du
Berry. Sa Famille eft une des
plus
conſidérables de cette
Province, & a pris autrefois
alliance avec les Maifons de
Surgeres , de Mornay , de
Hennequin, & c. C'eſt tour
ce que je vous en diray, ne
parlant jamais de Genéalogies
, qu'aux occafions de
mort, ou de mariage. Quoy
que M' Baraton ne ſe pique
point de faire des Vers , les
Mufes l'infpirent quand il
veut fe divertir , & il n'y a
point de ftile plus naturel que
le fien. Jugez -en, Madame,
Lij
124 MERCURE
par ces trois Sonnets , qui font
de fa façon,auffi fur desBouts '
rimez.
SUR LA MATRONE
d'Ephefe .
DEfez-vous toujours de Femme & de Guenuche,
Sur tout de fauffe Prude ; Un Valet
de Tambour,
Un Ridicule, un Fat, un gros
pinambour,
To-
Toutfe trouve à fon gouft, c'eſt eſtomac
d'Autruche .
Sa
De fespleurs une Veuve cuft remply
mainte Cruche ,
Tout Epheſe enparloit à chaque Carrefour;
GALANT. 125
Mefme dans un Tombeau prefqu'auſſi
noir qu'un Four,
Elle alla s'enfermer, plus feche que
Merluche .
Sa
Là furvient par hazard un Drille,
un Oftrogot ;
D'abord elle s'en coiffe , &pres de ce
Magot,
Plusfoible eft fa vertu, que Toile
d'Araignée.
Se
Le Ruftre enfait d'amour merveilleux
Artifan ,
Sapefon defefpoir, y porte la Coignée
,
22.
Et l'Epoux déterreſauve le Paï- -
fan.
•
Liij
126 MERCURE
V
A DAMON.
"Ous voila, noftre Amy , réduit
au Lait de Vache .
' eft devenu ce teint plusfleury
qu'un Oeillet?
Aurez- vous pour l'Amour encor la
mefme attache ,
Et pour vous convertirfaut- il Monfieur
Feuillet ?.
Sa
Fadis de maint Epoux j'ay groffy le
Panache;
Faimois autant que vous un Corps
jeune & douillet,
Un Vifage mignon peu chargé de
ganache ,
Et beuvois à la glace en Mars comme
en Juillet.
GALANT. 127
S&
Qu'en est-il arrivé?j'ayfouffert le
Martire,
Etfage àmes defpens , fans craindre
la Satire,
Je préfere à l'Amour, Bacchus & le
Jambon.
Sa
Iris eft unefolle, Aminte une fri
ponne ;
Et telle qui paroift douce, aimable,
& pouponne,
Al'amefort fouvent plus noire qu'un
charbon.
LA VIE AGREABLE .
V
Oir dancer des Bergers auſon
du Flageolet ,
Regler fes actions felon le Décalogue,
Liiij
128 MERCURE
Entendre dans un Bow chanter l'é
Roytelet,
Et pour fa chere Iris composer une
Eglogue;
$2
Ne fréquenter jamais Palais, ny
Chaſtelet,
De lafeule Vertufaire fon Peda.
gogue,
N'aller plusfe morfondre, en gardant
le Mulet,
Chez un Grandplein d'orgueil, &
plus befte qu'un Dogue;
S&
Avoir l'intérieur de vices écuré ,
Suivre, fans s'écarter, lafoy de fon
Curé,
Soûmettre à la Raiſon les paſſions
re - belles ;
S&
Laiffer aux Curieux voir l'Inde &
"Hellefpont,
GALANT. 129
Hanter ceux dont l'humeur à la noftre
répond,
C'eft dequoy vivre heureux; j'en fçay
quelques nouvelles.
J'adjoûte un quatrième
Sonnet dont M ' le Préfident
de Silvecane de Lyon eft
l'Autheur.
SUR LES DIFERENTES
occupations de la Vie.
T
Out eft Fable icy - bas jufques
Jupiter;
La drogue & les grands mots de ce
Pharmacopole,
Nefont pas moins trompeurs que l'air
de ce Frater,
Ou de cette Lais qui fait Dame Ni
cole.
130 MERCURE
29
Le fimple Frere Lay veut faire le
Pater,
Chacun dans fon Meftier piroüete &
caracole;
Et le plus ignorant ofe bien dif
puter
Au Pilote fameux le droit de la
Bouffole .
S &
Un pitoyable Autheur croitfe rendre
immortel,
Il donne au plus habile un infolent
Cartel,
Un Plaideur entefté fe trompe en
fon affaire.
S2
Tout le mode fe flate en Profe , comme
en Vers,
La fourbe, ou la grimace , occupent
l'Univers,
GALANT. 121
Lefeul LOVIS LE GRAND a fçen
l'art de bien faire .
Je paffe à un Article qui devroit
furprendre fous un autre
Regne que celuy du Roy ;
mais nous voyons tous les
jours tant de choſes étonnantes
, qu'infenfiblement on ſe
fait une habitude , de ce qui
auroit eu le nom de miracle
dans un autre fiecle. Tout
le monde fçait quelles exceffives
dépenses ce Prince
s'eft veu obligé de faire, pour
foûtenir une longue guerre
contre toute l'Europe . Ces
dépenfes n'ont prefque point
132 MERCURE
diminué depuis la Paix ,
par le grand nombre de
Places qu'il a jugé à propos
de faire fortifier , pour
la feûreté de fon Etat. Cependant
tout ce qui a regar.
dé la gloire & l'avancement
des beaux Arts , n'a point
laiffé de marcher toûjours
d'un pas égal . Je vous ay
fouvent parlé de ce que ce
Monarque a fait en France
pour les y faire fleurir , par.
les foins de M' Colbert ; &
je vous ay marqué en plufieurs
rencontres , ce qu'il
fait auffi en Italie dans la
GALANT. 133
mefme veuë. Ce Prince Y
entretient une Académie
Royale de Peinture & de
Sculpture,avec unDirecteur,
qui nourrit plufieurs Etudians,
quifont appellez Penfionnaires
du Roy. Les
Peintres ont copié tout ce
qu'il y a de plus beau à Rome
dans leur Art. J'entens
par là ce qu'on ne peut tranf
porter ; Sa Majeſté ayant acheté
tout ce qu'on luy a
voulu vendre de cette nature.
Les Sculpteurs ont fait
la mefme choſe ; & c'est pour
cela qu'au commencement
134 MERCURE
de ce mois , nous avons veu
débarquer devant le Louvre
un nombre infiny de Caifles.
Il devoit cftre bien grand,
puis que deux Vaiffeaux que
le Roy avoit envoyez exprés
à Civitavechia , en font revenus
remplis. Ils contenoient
non feulement pluſieurs Antiques
pour le Roy , mais
encor plufieurs Ouvrages de
Sculpture , faits par les Penfionnaires
de Sa Majesté. Il
y avoit quantité de Figures
de Divinitez , & de Bachantes,
des Buftes d'Empereurs,
de Philofpphes , & de GlaGALANT
135
diateurs ; des Bas- reliefs admirables,
des Colomnes , des
Tombeaux. En me fervant
de ce dernier mot , je ne
prétens pas vous faire entendre
ces Figures qui ſe mettent
au deffus des Tombeaux
, ny les Bas- reliefs qui
les environnent ; mais de
vrays Tombeaux antiques ,
qui ont enfermé anciennement
des Corps . Il
auffi des Colomnes de diverſes
manieres , & entreautres
de torfes , avec des
piéces de raport dorées à l'Egiptienne
, des Baffins enavoit
136 MERCURE
tiers , des morceaux de marbre
travaillez à la Mofaïque ,
de ces belles Tables de marbre
de toutes fortes de grandeurs
, plufieurs Vafes copiez
fur des Antiques , des
Pieds - d'Eftaux , des Chapiteaux
, des Scabelons , tout
cela en fi grande quantité ,
& tant d'autres chofes antiques
& modernes , que
l'on fe pert dans le nombre.
On admire parmy ces Ouvrages
un Gladiateur mourant
, un Hermafrodite , &
une Bacchante , le tout fait
par les Penfionnaires du
GALANT. 137
Roy. La Bacchante fur tout
paffe pour une merveille. Le
François à qui cet Ouvrage
eft deû , a employé deux ans
à le faire. On voit parmy
tant de Raretez quelques Figures
faites par des Italiens.
La récompenfe qu'ils ont ef
perée de Sa Majeſté , & qui
a paffé le mérite de leur Ou
vrage , parce qu'ils font Etrangers,
a eſté fort grande.
Cependant tous les Connoiffeurs
qui font icy , & les Italiens
mefme,demeurent d'accord
, que ce que les Penfionnaires
du Roy ont fait,
Juillet1682.
M
138 MERCURE
eft infiniment plus beau.
C'eſt une choſe bien glorieufe
à la France ; mais il n'eft
aucun endroit aujourd'huy
par où elle ne reçoive de la
gloire.Quand fon Prince furpaffe
tous ceux de la Terre ,
parfes merveilleufes qualitez ,
il femble que fes Sujets doi-*
vent auffi l'imiter, chacun en
ce qui regarde fa Profeffion .
Mais pour revenir à tous les
Tableaux , Buftes, & Figures
antiques, dont le Roy a reply
les Maifons Royales , depuis
qu'il a pris le foin de gouverner
fon Etat luy- mefme , on
GALANT. 139
peut
dire
que
l'Italie eft en
France, & que Paris eft une
nouvelle Rome , non feulement
pour tout ce que SaMajefté
y a faitvenir de curieux,
& qui eftoit confacré par l'antiquité
dans toutes les Parties
du Monde , mais encor
par le grand nombre de
François qui reviennent tous
les jours des Païs étrangers,
apres s'eftre rendus fçavans
dans ce que chaque Nation
a de particulier pour les Arts .
M' Alvarés, affez connu par
fon brillant & riche commerce
, a eu permiffion de
M ij
140. MERCURE
faire venir par les mefmes
Vaiffeaux quantité de Buftes,
& de Statues, qu'il a achetées
à Rome , apres le choix
qui a etté fait pour le Roy ,
de ce qu'il y avoit de plus
n beau. M le autre, qui fe
connoift en ces fortes de
chofes, a fait copier auffi à
Rome quantité de Buftes
antiques, qui font venus par
la mefme voye .M' Alvarés ſe
défait de ce qui luy appartient
, en faveur des Curieux
.
Il n'y a rien d'inventé
dans l'Avanture qui fuit. Elle
GALANT. 141
eft écrite par une Perſonne
de qualité , à qui elle eſt
arrivée , dans toutes les circonftances
que l'on y marque.
Peut- eftre le Bois , les
Oifeaux de
mauvais augure ,
& les Animaux farouches, ne
font pas des mots qu'il faille
prendre à la lettre. Il eft des
lieux où l'on court de plus
grands périls que dans les
Forefts les plus obfcures, &
toutes les Beftes qui nous déchirent
, ne font pas armées
de
griffes.
142 MERCURE
$52525-2525222-522
AVANTURE
GALANTE.
Ur les bords de la Seine eſt
SUFF
un Bois écarté,
Où l'horreur regne ſeule avec
l'obscurité.
Ses Chefnes & fes Pins, dont les
cimes chenuës
Paroiffent s'éleverjufqu'au def
fus des nuës ,
Sónt chargez de Corbeaux & de
Hibous affreux ,
Et de pareils Oifeaux d'augure
malheureux ,
Dont les funeftes cris , comme
autant de menaces ,
GALANT. 143
Ne préſagent jamais que maux
& que difgraces .
Tout ce Bois a deffous ces Arbres
élevez ,
Grand nombre d'Animaux qui
paroiffent privez ,
Et qui, bien loin de fuir ,femblent
faire la preffe
A s'approcher de vous , & vous
faire careffe;
Mais encor qu'à l'abord ils fe
montrent fi doux ,
Ils font pires cent fois que les
Ours & les Loups ,
Et leur cruelle faim qui fans ceffe
s'irrite,.
Flate, pour devorer plus aisément
en fuite .
Mon chagrin dans ce Bois
m'ayant unjour mené,
J'entendis mille cris dont je fus
étonné,
144 MERCVRE
Et je vis auffitoft deux Nymphes
éplorées,
Qui de ces Animaux triſtement
entourées ,
Ne pouvoient s'exempter du
funefte deftin
De leur fervir bientoft de proye
& de butin.
L'une qui paroiffoit eftre la plus
âgée,
Eftoit d'un Voile noir preſque
toute ombragée ;
La plus jeune fans Voile, & les
cheveux treffez ,
Des Déeffes auroit les appas
effacez .
Meû de compaffion , je cours
avec vîtelle,
Afin de les tirer du péril qui les
preffe ,
Et fus affez heureux , quel que '
fuft le danger,
GALANT. 145
Pour détourner leur perte, &
pour les dégager.
Quelle fut leurjoye, defe voir
fi promptement retirées desgriffes
de ces devorantes Beftes ! Que
ne me dirent point la Mere &
la Fille ( car je fçeus d'elles
que l'une eftoit Veuve , &.
Mere de l'autre) pour me remercier
de l'affiftance que je leur avois
donnée ! Mais fur tout la Fille
accompagna de tant de charmes
les remercimens qu'elle mefit, que
ne pouvant tenir un moment
contr'eux , je me laiffay tout d'un
coup engagerdans fes liens.
Juillet 1682. N
146 MERCURE
Ainfi par un revers qu'on auroit
peine à croire ,
Vainqueur de Monftres fu
rieux ,
Je me vis terraffé de l'éclat de
Les yeux ,
Et trouvay ma défaite en ma
propre victoire.
Depuis ce temps , l'image de
cette Belle ne s'effaça point de
mon esprit, & je fongeois à cher
cher l'occafion d'aller chez elle
pour luy declarer ma paſſion, lors
qu'un jour je fus furpris de la
voir entrer dans ma Chambre
en compagnie de fa Mere
d'une de fes Soeurs. La Mere,
GALANT: 147
qui ne croyoit pas pouvoir me
témoigner affezfa reconnoiffance
du peu que j'avois fait pour elle
pourfa Fille , l'avoit encore
amenée pour m'en rendre graces,
avoit voulu quefon Ainée les
accompagnaft , afin de joindre fes
remercimens aux leurs. O Dieu,
la charmante Perfonne que cette
Aînée ! J'avois crû juſque- là
que rien ne pouvoit égaler la premiere
; mais d'abord que je vis
l'autre, elle me fit balancer entre
fa Soeur elle , & partagea
tellement mon coeur , que je fus
plufieurs mois fans pouvoir décider
celle que j'en devois rendre
Nij
148 MERCURE
l'unique Maitreffe. Puis -je exprimer
la peine que me caufe
cette incertitudependant ce temps?
On ne peut éprouver de plus
cruel martire
Que celuy que reffent un cocur
Que balancent dans fon ardeur
Deux égales Beautez dont le
charme l'attire.
Il ne fçait qui des deux choiſir
pour fon Vainqueur,
Et ce doute qui le déchire,
Luy fait fouffrir plus de douleur,
Que s'il languiffoit fous l'empire,
Et dans les fers d'une feule
Beauté ,
GALANT. 149
Dont fon feu feroit rebuté.
Tantoft j'eftois d'avis de chérir
la Cadete,
Tantoft l'Aînée eftoit mon ,
choix;
Je changeois de penſée en un
inftant cent fois,
Chacune tour-à-tour me fembloit
plus parfaite.
Rien n'égaloit mon embarras,
Et ces deux Securs pleines d'a
pas,
Sembloient, pour difputer l'honneur
de ma défaite,
Avoir fait de mon coeur le champ
de leurs combats.
Enfin eftant un jour avec elles
à une Maifon de Campagne, où
elles m'avoient permis d'aller
N iij
150 MERCURE
prendre l'air, nous filmes une
Partie de Chaffe , & l'ayans
exécutée , nous ne fufmes pas
longtemps fans faire partir un
Lievre; mais comme nous le
courions, mon malheur, ou plutoft
mon bonheur voulut , que mon
Cheval tomba d'unfauxpas qu'il
fit. Sa chutefut cauſe que je me
bleffay à la jambe, enforte que
je fus obligé de meme faire remener
à cette Maifon. La Cadete, qui
eftoit plus avancée , fuivit la
Chaffe ; mais l'autre plus chari
table , revint avec moy , ne
voulut point m'abandonner.
GALANT. 151 .
Tant de bonté dans cette Belle .
Détermina mon ame en fa faveur,
Et fans plus partager mo coeur,
Je réfolus déslors de n'aimer jamais
qu'elle.
La Cadete revint de la Chaffe
le foir,
Fiere d'un Liévre pris qu'elle
nous faifoit voir.
Le travail avoit mis un rouge
fon viſage ,
Qui de tous les attraits relevoit
l'avantage
,
Et jamais à mes yeux fa beauté
jufqu'alors
N'avoitfait élater de fi brillans
tréfors;
Mais mon ame en fon choix trop
bien déterminée ,
N iiij
152 MERCURE
Demeura toûjours ferme au
party de l'Aînée ,
Et des deux Soeurs enfin , l'une
depuis ce jour
A toute mon eftime, & l'autre
mon amour.
Un des plus illuftres de
ceux qui compofent l'Académie
Royale d'Arles , m'a
fait la grace de m'avertir que
la nouvelle que je vous ay
donnée dans ma Lettre du
mois de May , de la Converfion
de M' Defmarais d'Hervart
n'eft pas veritable . Celuy
qui a pris plaiſir à m'impoſer
, en eft venu d'autant
GALANT. 153
plus facilement a bout, qu'en
m'écrivant il a pris le nom
d'un autre. Illuftre de la mef
me Académie , dont le cara-
&tere m'eft moins connu que
fa réputation & fa naiſſance.
Pour donner une autorité entiere
au nom dont il s'eft fervy,
il ajoûtoit ces paroles à la
nouvelle deM'd'Arval deMareft
converty ( il le nomme
ainfi & non d'Hervart Def
marais. ) Noftre Académie d'Arles,
fait faire une Salle pour s'y
affembler. Ony doit mettre tout
l'entour des murailles , des Inf
criptions à la loüange de noftrè
V
154 MERCURE
augufte Monarque Ily a grande
apparence que ce faux,
avis m'a efté donné par quelqu'un
de la Religion Prétendue
Reformée , qui a crû
par là pouvoir donner lieu
de décrier comme fauffes , les
autres Converfions que j'ay
publiées en ſi grand nombre
depuis cinq ou fix années.
Cependant il ne m'eft
point encore arrivé de me
dédire d'aucune , & dés que
j'apprens que l'on m'a furpris,
à l'égard de celle - cy, je
ne trouve aucune honte à
retracter ce que j'en ay dit.
GALANT. 155
J'aurois fait la mefme en
d'autres occafions , fi l'on
m'avoit fait connoiftre que
j'euffe parlé fur de faux Mémoires.
La furpriſe qu'on m'a
faite produira peut- eſtre un
bien pour celuy qu'elle regarde.
Il a lieu de croire que
c'eft un avis que Dieu luy
donne. Cette penſée luy
peut faire examiner fa Reli
gion , d'une maniere plus férieuſe
qu'il n'a encor fait ;
Et que fçait- on fi en voulant
s'éclaircir
de quelques
points , il ne fera point convaincu
de fes erreurs ? Le
156 MERCURE
Pere Rochete Jeſuite , dont
je vous manday il y a deux
mois que les lumieres l'avoient
converty , eft bien
capable d'opérer ce bon effet
, par l'exemple de ſa vie
&par fon profond fçavoir.
Si j'ay manqué une fois à
dire la verité fur un Article
de cette naturé , vous devez
eftre affurée que je vous donne
aujourd'huy une
velle certaine , en vous apprenant
que Mademoiſelle
Charlote de Leviſton a abjuré
depuis peu de temps la
Religion de Calvin. La ceGALANT.
157
rémonie de cette Abjuration
fe fit à Angers, dans l'Eglife
des Peres Capucins , entre
les mains de M' l'Evefque.
Les Affaires de Bearn , &
particulierement les diférens
furvenus en ce Païs là , entre
les Catholiques & les Proteftans
, ayant obligé le Roy
à choifir quelqu'un pour les
regler ; Sa Majefté a jetté les
yeux fur M ' du Bois - de- Baillet
, Maiſtre des Requeſtes,
qu'elle y envoye en qualité
d'Intendant . Il n'y en a point
encor eu dans cette Province
; & comme un pareil em158
MERCURE
ploy demande un Homme
qui ait autant de prudence
que d'habileté , on peut juger
par ce choix dans quelle
eftime eft ce nouvel Intendant.
Il eft Fils de M' du Bois
du Menillet, Conſeiller en
la Grand' Chambre , & a efté
Avocat General à la Cour des
Aydes de Paris.
Vous voyez par là , Madame
, que le Roy s'attache
toûjours avec un extréme
foin , à ce qui regarde la Religion.
Elle caufe quelques
diférens dans le Bearn , &
auffi- toft ce zelé Monarque
"
GALANT. 159
donne fes ordres pour les terminer.
Si les Calviniftes ne
trouvent pas que fes Or
donnances leur foient favorables,
il ne fait rien contre la
foy des Traitez. Il veut feulement
les voir rentrer en
eux- mefmes , & les obliger,
s'il peut, à connoiftre leurs erreurs
. Le grand nombre
d'Abjurations dont on entend
tous les jours parler ,
fait affez voir que Dieu benit
fes deffeins. Il luy refervoit
la gloire de détruire
l'Herefie ; & c'est là- deffus
qu'a efté fait le Sonnet qui
160 MERCURE
fuit. Le Tonnerre tombé à
Chauny fur la Maiſon d'un
Miniftre, en a fourny la penfée.
L
SONNET.
E Cielfoufcritaux Loix duplus
grand des Monarques,
Et s'accorde avec luy pour détruire
Calvin;
Le confeil en eftpris , c'est un Arreft
divin,
Dont le Foudre à nos yeux vient de
donner des marques .
Sa
Tout meurt, tout eftfujet à l'Empire
des Parques;
Herétique, il est temps, tu vas trouver
tafin;
Mais n'en murmure pas, cette fatale
Main
GALANT. 161
Renverfe également les Trônes &
les Barques
.
Sa
LOVIS a commencé de te jetter à
bas ;
Le Ciel, pour t'achever, favoriſeſon
Bras,
Ce Bras victorieuxfur la terre &
fur l'onde.
Se
Dy-moy, qu'attendois tu que des coups
inoüis,
Quand mon Prince entreprend ce que
le Cielfeconde,
le Cicl combat fecondé de
Ou
que
LOVIS
?
L'Hermite de Sinceny
fur Chauny.
Je vous ay déja donné
deux Médailles de M le
Fuillet 1682.
O
162 MERCURE
Chancelier , & je vous en envoye
une troifiéme , que je
fuis perfuadé que vous recevrez
avec plaifir , parce qu'-
elle eft diférente des deux
autres , & qu'on ne fçauroit
avoir trop de Portraits d'un
auffi grand , & auffi fage Miniftre
Les paroles du Revers
vous marquent la fermeté de
fon ame , que le haut rang
où fon mérite l'a élevé , laiffe
toûjours dans la mefme af
fiete.
On ne doit pas s'étonner fi
ceux qui fortent d'un fang fi
illuftre ont des qualitez ex3
16
IX
le
é
le
&
+--
le
le
le
rs
It
rs
16
C
fi
a
GALANT. 163
B
traordinaires , qui les faifant
parvenir aux plus glorieux
emplois, leur donnent lieu de
s'en acquirer avec tant d'éclat.
L'avantage de fervir le
Roy toûjours à ſon gré , &
toûjours avec une promptitude,
qui luy laiffe à peine le
temps de fouhaiter quelque
chofe , remplit M' de Louvois
d'une ardeur fi vive ,
que tout ce qu'il fait, femble
tenir de l'enchantement. Il
a efté onze ou douze jours .
en campagne ; & pendant
ce temps il a vifité plufieurs
Places de Flandre , & a fait
o ij
164 MERCURE
f
fouvent plus de cinquante
lieuës en un feul jour. Jugez
fi quand le corps agiffoit
ainfi, l'efprit ne travailloit pas
également. On fçait que rien
n'égale la penétration & l'activité
de ce Miniftre , &
qu'il raiſonne fi jufte fur tout
ce qu'il entreprend, qu'iln'a
jamais pris de fauffes mefures.
/
L'Eglife a fait une grande
perte en la perfonne de M'
l'Abbé de S. Martin , Curé
de la Baffe Sainte Chapelle.
Il mourut le Samedy onziéme
de ce mois , à l'Hoftel de
GALANT. 165
Sens de cette Ville , où M
l'Archevefque luy avoit don
néun Apartement . C'eſtoit
un Homme d'un mérite extrémement
diftingué. Il en
a donné des marques dans
tout ce qu'il y a de Chaires
confidérables, à commencer
par celle de Noftre- Dame ,
où il précha un Carefme
avec un fi grand fuccés &
une fi grande afluence d'Auditeurs,
qu'à moins d'uſer de
précaution , il eftoit mal- aiſé
d'y trouver place. Il n'y
aucune Paroiffe qui n'ait
brigué l'avantage de l'avois
166 MERCURE
pour Prédicateur
. Celle de
S. Germain l'Auxerrois
futfi
fatisfaite du premier Carefme
qu'il y précha , qu'elle
le voulut encore avoir le Carefrie
paffé , & les applay diffemens
qu'il y reçeut , juſtifient
affez qu'on ne peut fi
nir plus glorieufement
fa
carriere. Cependant
, Madame,
quoy que je vous aye
dit deluy jufqu'à prefent , je
luy déroberois
la partie la
plus effétielles de ſon Eloge, ſi
je nevous aprenois pas qu'il
a eu l'honneur
de précher un
Avent à S. Germain devant
GALANT. 167
Leurs Majeftez, avec encore
plus d'approbation que dans
la Ville ; car comme il préchoit
fort délicatement , &
que c'eft a la Cour que regne
la délicateffe , il avoit là des
Juges à qui rien n'échapoit
de toutes les beautez qu'il
mettoit dans fes Sermons.
Mais ce qui luy doit avoir
acquis une gloire plus grande
& plus folide que toute
celle dont je viens de vous
parler , c'eſt l'uſage qu'il a
fait des derniers momens de
fa vie. Il avoit coûtume de
prier Dieu, de luy faire fentir
168 MERCURE
la mort à loifir, afin qu'il puft
"faire une plus digne pénitence
, & laiffer moins de matiere
à fa juftice , & Dieu a
exaucé fa priere. Une maladie
de fix femaines luy donna
le temps de fe familiariſer
avec la Mort , & de la voir
venir fans la redouter. Quelques
jours avant qu'il expiraft,
il fe préchoit luy- mefme,
mais avec tant de ferveur,
que tous ceux qui estoient
préfens n'ont pas beſoin d'au
tre Prédication pour apprendre
à bien mourir. Enfin il
eft mort , ce qu'on appelle
de
1
GALANT. 169
de la mort du Jufte ; & je
l'apprens avec plaiſir à tous
ceux qui l'ont entendu pendant
fa vie, afin que s'ils ont
profité de fes confeils , ils
puiffent encore profiter de
fon exemple.
Les Religieux de l'Abbaye
de S. Germain des Prez, dont
Mi le Duc de Verneüil avoit
efté Abbé pendant plus de
quarante ans , luy ont fait
faire un Service folemnel,
avec leplus de magnificence.
qu'il leur a efté poffible.
Madame la Ducheffe de Verneüil
ſa Veuve, les ayant fait
Juillet 1682.
Р
170 MERCURE
avertir que ce Prince leur
avoit laiffé fon Coeur, deux
d'entr'eux , accompagnez de
l'un de fes Aumôniers & de
fon Premier Valet de Chambre
, fe rendirent à Pontoiſe
le Samedy 4. de ce mois,
pour y recevoir ce Coeur. Il
eftoit en dépoft dans le Convent
des Religieufes Carmelites
, où fon Corps eft enterré.
Lors qu'on eut ouvert
la grande Porte du Monaftere
, toute la Communauté
de ces faintes Filles y parut,
ayant chacune fon Voile
baiffe, & un Cierge blanc à
GALANT. 171
la main. La Mere Supérieure
portoit ce Coeur fur un Car.
reau de Velours noir. Il eftoit
dans un Sepulchre d'argent
en forme de Coeur, haut
de quatre pouces ,fur un pied
de largeur , avec une Couronne
Ducale , & au deffus
un grand Crêpe . On avoit
gravé cette Infcription fur
ce Sepulchre.
C'est le Coeur de Tres - Haut
Tres-Puiffant Prince , Monfeigneur
Henry de Bourbon,
Ducde Verneuil, Pair de France,
Commandeur des Ordres du Roy,
Gouverneur& Lieutenant Ge-
Pij
172 MERCURE
neral de Sa Majesté en Languedoc
, que Son Alteffe a fouhaité
d'eftre inhumé, & déposé dans
l'Eglife de l' Abaye de S.Germain
des Prez, pour marque de la
de la confidérationque
cePrince a toûjours
cue pour tout l'Ordre , & particulierement
pour cette Maifon.
Il eft decedé l'an 1682. le 28. May,
âgé de so . ans , & fept mois.
Ce Coeur fut gardé dans la
Sacriftie de S. Germain des
Prez jufques au Jeudy ſuivấť,
jour deftiné pour la cerémonie
du Service . On avoit tendu
toute l'Eglife depuis le bas
jufqu'aux plus hautes feneſGALANT.
173
tres . La Tenture eftoit chargée
de deux Lez de Velours à
fix pieds de diftance. Ces Lez ,
qui occupoient tout leChoeur
& toute la Nef, eftoient remplis
de Cartouches & d'Ecufſons,
repréſentant les Armes
& les Chifres du Défunt. Il y
avoit encore un grand nombre
de
Cartouches
, de quatre
pieds de hauteur, fur trois de
large , chargez des meſmes
Armes, & des mefmes Chifres
du Défunt . Afin que le Lieu
fut plus fpatieux & plus commode,
on avoit tranſporté la
grande Balustrade de fer, qui
1
P iij
174 MERCURE
ferme le Prefbytere , jufques
au bas de la Nef. Les Places
eftoient préparées pour les
Prélats , dans une partie des
Chaifes du Choeur les plus
proches de l'Autel . Celles
des Princes, Ducs , & autres
Perfonnes
du premier rang,
eftoient aux deux coftez du
grand Autel ; & les Confeillers
d'Etat, Maiftres des Requeftes,
Préfidens , & Confeillers
des Cours Souveraines
devoient occuper le refte du
Prefbytere . Les Ducheffes &
les autres Dames furent placées
dans la Chapelle de
GALANT. 175
Sainte Marguerite , tendue &
ornée ainsi que le refte de
l'Eglife . La Chapelle ardente
eftoit des plus magnifiques.
Elle avoit plus de vingt- cinq
pieds d'élevation au deffus
de la baze . Ses deux premiers
Degrez eftoient garnis de
plus de cent Chandeliers
d'argent. Les deux plus hauts
en avoient du moins foixante
de vermeil doré, & au deffus,
il y avoit un grand Daiz de
Velours noir , enrichy de
Crêpine d'argent, & de tresriches
Ecuffons , & porté par
quatre Colomnes de mefine
P iiij
176 MERCURE
1
parure . Ce Daiz couvroit une
Repréſentation
revêtuë d'un
Drap mortuaire , croifé de
Moëre d'argent, chargé d'Ecuffons
en broderie, & doublé
d'Hermine
. Sur cette
Repréſentation
, deux grands.
Anges d'argent s'élevoient,
portant le Coeur du Prince ,
avec deux Couronnes
à fes
coftez, & le Cordon des Armes
du Roy, le tout couvert
d'un grand Crêpe . Les Fi
gures de la Juftice , de la
Force, de la Tempérance
, &
de la Religion , placées aux
quatre coins de ce Maufolée,
GALANT. 177
eftoient bien plus grandes
que le naturel. Elles portoient
leurs Emblêmes, & leurs ornemens
ordinaires, & avoient
pour apuy , des Bazes chargées
de deux Infcriptions Latines.
La premiere a efté ainſi
renduë en noſtre Langue.
On voit icy dans la meilleure
partie de luy -mefme , Henry de
Bourbon, Duc de Verneuil, Gouverneur
de Languedoc , digne
Fils de Henry le Grand, qui né
dans la Pourpre , en
augmenta
l'éclat & la dignité, & qui dans
laferénité & la douceur de fon
viſage , fit voir une vive Image
178 MERCURE
de fon Pere. Il cultiva par ſes
vertus fes inclinations Royales;
s'appliquant au fervice de
Dieu , aux exercices de la
Religion, il rétablit l'obſervance
dans fes Abbayes , donnant aux
Religieux l'exemple d'une pieté
fincére ; & afin de ne leur laiffer
rien à fouhaiter, il donna fon
Coeur à la Congrégation de Saint
Maur, pour marque de fon affe-
Etion . Cette Congrégation luy
eftant fi obligée , a dreffé cette
Epitaphe pour honorer fa mémoire,
fouhaitant qu'il furvive
à luy- mefme dans l'Eternité.
L'autre Infcription a eſté
GALANT. 179
traduite de cette forte .
Celuy dont on voit icy le
Coeur en dépoft , eft Henry de
Bourbon. Lapieté, la fidelité, &
le courage qu'il fit paroistre dés
fes premieres années , font des
vertus qu'il conferva depuis pures
& entieres envers Dieu, le Roy,
l'Etat, dans les temps lesplus
fâcheux. Eftant Ambaſſadeur
en Angleterre,il réunit les Efprits
auparavant divifez , leur inspirant
la foúmiffion au Souverain,
అ leur perfuadant de préferer le
bien public à leurs intéreſts particuliers.
Ayant eftéfait Gouver
neur de Languedoc , ilgagna le
180 MERCURE
coeur de tout le monde , retenant
chacun dans fon de voir , portant
les Sujets à une exacte fidelité
envers le Prince, s'entremet.
tant aupres du Prince , pour en
obtenir des graces pourfes Sujets .
Se fignalant ainsi par fes belles
actions & par fes vertus , il a
vefcu pour l'Eglife, pour l'Etat,
pour la Province ; & enfin
aspirant à la gloire du Ciel , il
eft mort âgé de 80. ans
May 1682.
le 28.
Quoy que noftre Langue
la force ny la
n'ait
ny grace
du Latin dans ces Epitaphes,
j'ay crû devoir vous les enGALANT.
181
voyer pour vos Amies, parce
qu'elles expriment affez bien
les principaux emplois de feu
M le Duc de Verneuil.
Quatre Pieces d'architecture
rempliffoient l'efpace qui féparoit
les quatre Figures.
Chacune avoit deux Enfans
panchez fur le coſté , la tefte
pofée fur une main , & tenant
un Brandon de l'autre. Une
efpece de Fronton les appuyoit
, furmonté par une
Tefte de Mort , qui portoit
une Urne d'argent chargée
d'une Lampe à cinq lumieres.
Les Enfans, & cetteTefte
182 MERCURE
de Mort , eftoient à demy
couverts d'un Crêpe doré.
Le grand Autel furprenoit
par la beauté & par ſa richeſfe
. Outre la Table qui luy
fert de devant , & qui eſt
toute de vermeil doré, d'une
tres - rare & tres - ancienne
Orfévrerie , & enrichie de
plufieurs Figures en relief, &
d'un grand nombre de Pierreries
, les Gradins eftoient
garnis de dix-huit Chandeliers
d'argent , & au milieu ,
une Croix auffi d'argent, d'une
hauteur & d'une groffeur
extraordinaire .
GALANT. 183
Apres que les Archevel
ques, Evefques, Ducs &Pairs,
Chevaliers des Ordres du
Roy , Confeillers d'Etat , &
autres Perfonnes de qualité,
eurent pris leurs places , l'Office
fut commencé avec tout
l'ordre que l'on pouvoit fouhaiter.
Le Pere Dom Benoift
Brachet General, officia , affifté
de deux Diacres , de
quatre Chantres , & de tous
ceux qui ont accoûtumé de
fervir aux plus grandes Solemnitez
. La Meffe eftant
finie , la Communauté fortit
du Choeur, & paffant par les
184 MERCURE
-
deux coftez du grand Autel,
elle fe rangea autour de la
Chapelle ardente , où les
quatre Chantres ayant en
tonné le Libera , elle le continua
jufqu'à la fin ; & le
Pere General, accompagné
de tous fes Officiers , fit les
Afperfions & les Encenfemens
ordinaires . Ce fut par
là que fe termina la Cerémonie.
Voicy une nouvelle Fable
de M' Daubaine
. Celles que
vous avez déja veuës de luy,
vous répondent du plaifir
que vous aurez à lire cette
derniere
.
GALANT. 185
$2522-55235522-2555
LE LOUP,
ET LES DEUX CHIENS .
T
FABLE.
Trcis couché deffus l'herbete,
Sans prendre foin defon
Troupeau,
S'occupoit duplaifir de cajoller Lyfete.
Il neparloit que de Mufete,
De Flageolet, de Chalumeau,
Et de nouvelle Chanfonnete.
Defa part la Bergere écoutoit lafleu
rete,
Ce petitjeu luyfembloit beau;
Brefils avoient tous deux de l'amour
dans la tefte,
Fuillet 1682. e
186 MERCURE
Et voulant l'un de l'autre achever la.
conquefte,
Ne fongeoient à rien moins qu'à
garder leurs Moutons.
Un Loup , mais Loup des plus
gloutons ,
Rodoit autour de la Fougere.
Brifaut pour le Berger, Miraut pour
la
Bergere,
Y commandoient alors, &pendant .
quelque temps
Firent tous deux gardefidelle ;
Mais comme entre deux Concurrens
Souvent il arrive querelle,
Au grand plaifir de noftre Loup,
Ceux - cy, nous dit Efope , à lafinfe
battirent.
Tandis qu'à belles dents tous deux ils
fe déchirent,
Le Loup qui croyoit eftre affuré de
Sontcoup,
GALANT. 187
Donnefur les Brébis , enleve la plus.
belle.
A cet Objet nos Chiens font vifte
entr'eux la paix,
Et l'un de l'autrefatisfaits,
Vont où leur devoir les appelle .
Ilsfondent fur le Raviſſeur,
Et l'attaquent tous deux avec tant ››
de vigueur,
Qu'ils luyfont dés l'abord abandonnerfaproye;
Mais ce qui doit icy le plus cauferde
joye,
C'est que ce Loup croyant avoirbien
operé,
Fut luy-mefme à la fin étranglé,
devoré.
Sa
Un Prince ambitieux d'agrandir
fon Empire,
Voit la guerre entre les Voifins.
Qij
188 MERCURE
Donnons deffus , dit - il, étendons
nos confins ,
Ily fait bon . Cela peut bienſe dire,
L'exécuter, c'est autre cas .
Cependant il vient àgrand pas.
Que trouve-t-il ? tout en intelligence;
Ses Voifins Ennemis ontfait entre
eux lapaix,
Et par le Traité d'alliance,
De leurs guerres, luyfeul doit payer
tous lesfrais.
Les Nouvelles publiques
vous ont appris la mort du
Grand Duc de Mofcovie, arrivée
le 27. Avril . Il s'appelloit
Théodore
Alevovvits,
c'est à dire , Fils d'Aléxis , &
avoit fuccedé en 1676. à Alé̟-
GALANT. 189
xis Michelovvits fon Pere.
L'Hiftoire ancienne de ce
Païs -là eft fi peu connuë ,
que ce qu'on trouve de plus
certain dans les Autheurs qui
en ont écrit, c'eft que Wolodimire
Fils de Stellaüs , fut
converty à la Foy Catholique
fur la fin du dixième fiecle.:
Ce Wolodimire paffe pour le
premier Grand Duc Mofcovite.
Il prit le nom de Ba →
file au Baptefme , & eut Jo
reflas pour Succeffeur. Comme
les Grecs avoient travaillé
à le convertir , l'Eglife de
Mofcovie fuivit toutes leurs
1
190 MERCURE
cerémonies , & elle eſt demeurée
Schifmatique . Je
vous ay parlé dans ma Lettre
de May de l'année derniere,
du Patriarche de Mofcovv,
dont l'Election ſe fait par les
Archevefques , Evefques ,
Abbez , & tout le Clergé, &
doit eftre confirmée par le
Grand Duc . Ils communient
fous les deux efpeces à la
Meffe , & donnent la communion
aux Enfans dés qu'ils
ont atteint fept ans , difant
qu'ils commencent dans cet
âge à eftre fujets au peché.
Ils fe confeffent, & ont diGALANT.
191
les
vers Jeûnes & Carefmes tres
feveres. Les Prieres pour
Morts , le Signe de la Croix,
les Proceffions, & plufieurs
autres actes de Religion , leur
font communs avec nous.
Leur Epoque eft celle du
Monde , qu'ils diſent avoir
efté creé en Automne. Ainfy
le premier jour de Septembre
eft toûjours le commencement
de leur année. La
Succeffion des Grands Ducs
ne ſe trouve point interrompuë
jufqu'à Théodore , ou
Fodor, qui fucceda à Jean
Bafilide II . fon Pere, mort le
192 MERCURE
28. Mars 1584. On rapporte
de ce Théodore , qu'il eftoit
fi fimple , qu'il ne trouvoit
point de plus grand divertiffement
que d'aller fonner les
Cloches aux heures du Servi
ce. Comme il eftoit incapable
de gouverner , on donna
la Régence de l'Etat à Boris-
Gudenou fon Beaufrere,
Grand Ecuyer de Mofcovie.
Boris fe voyant aimé du Peuple
, prit le deſſein de monter
au Trône ; & apres s'être
défait de Demétrius, jeune
Prince de neuf ans , Frere
du Grand Duc, il fit empoi
fonner
GALANT. 193
infonner
Théodore, qui eſtanc
tombé tout d'un coup malade
, mourut fans Enfans
en 1597. On éleût auffi toſt
Boris. Il eftoit parvenu à la
Couronne par des voyes
juftes , auffi la poffeffion luy
en fut bien- toft difputée par
un Moine Mofcovite nom ,
mé Griska Utropoïa, de Maifon
noble, qui avoit efté mis
dans le Convent pour fes
débauches. Il prit le nom
de Demétrius , & s'eftant
refugié en Pologne chez
le Weivode de Sandomirie,
il fçeut fi bien luy perfua
Juillet 1682.
R
194 MERCURE
der qu'il eftoit Fils legiti
me du Grand Duc Jean
Bafilide II. que le Weivode
luy promit un fecours
fuffifant pour le mettre fur le
Trône , à la charge qu'il foufriroit
en Mofcovie l'exercice
de la Religion Catholique
Romaine. Il le promit, ſe fit
inftruire en fecret , changea
de Religion , & affura le
Weivode qu'il épouferoit fa
Fille dés qu'il feroit rétably.
Il difoit que Boris l'ayant
voulu faire affaffiner,fesAmis
pour favorifer fon évasion,
avoient fait mettre en fa place
GALANT. 195
le Fils d'un Preftre de fon
mefme âge , & ayant fes mef
mes traits , fur qui le malheur
eftoit tombé. Une Croix d'or
garnie de Pierres prétieules,
qu'il faifoit voir, & qu'il prétendoit
luy avoir efté penduë
au col dans le temps de fon
Baptefme , ſervoit de preuve
à fon impoſture. Le Weivode
, flaté de l'efpoir de faire
régner fa Fille, luy fit avoir
une Armée, avec laquelle il
entra en Mofcovie , & prit
plufieurs Villes. Boris furpris
de ces avantages , enfut
Gfenfiblement touché, qu'il
Rij
196 MERCURE
en mourut de chagrin le 13.
Avril 1605. Les Knez & les
Boiares qui fe trouverent alors
à Moscou ( ce font les
grands Seigneurs du Païs )
firent couronner apres fa
mort fon Fils Fodor Borif
foüits qui eftoit fort jeune ,
mais ils changerent bien- toft
de fentimens , & l'ayant fait
arrefter , ils le livrerent au
faux Demétrius , par l'ordre
duquel il fut étranglé le 10.
Juin, au ſecond mois de fon
Regne. En mefme temps
Demétrius, que la continuation
de ſes Victoires avoit fait
GALANT. 197
reconnoiſtre pour Fils de
Jean Bafilide , arriva avec
fon Armée à Moscou , & y
fut couronné le 21. Juillet
avec beaucoup de cerémonies.
Afin d'empefcher qu'on
ne doutaft de la verité de fa
naiſſance, il fit venir la Mere
du veritable Demétrius ,
que
Boris avoit reléguée
dans un Convent éloigné. Il
alla au devant d'elle avec un
fort grand cortege , la logea
dans le Chafteau, & l'y fit traiter
magnifiquement . Cette
Dame éblouie de tant d'honneurs
, le reconnut volon-
Riij
198 MERCURE
tiers pour Fils , quoy qu'elle
fçeuft que c'eftoit un Impofteur.
Sa façon de vivre ,
toute diférente de celle des
autres Grands Ducs, ne plut
point aux Mofcovites. Ils
murmurerent de fon mariage
avec la Fille du Weivode
de Saudomirie, qui eftoit Catholique
Romaine ; & quand
ils la virent arrivée avec un
grand nombre de Polonois
armez & en état de fe rendre
maiftres de la Ville , ils commencerent
à ouvrir les yeux.
Un des principaux Knez
nommé Vaſili - Zuſki , aſGALANT.
199
5
&
fembla chez luy plufieurs
autres Knez & Boïares ,
leur remontra fi bien la ruine
inévitable de l'Etat & de
la Religion , s'ils fouffroient
le gouvernement de Demétrius,
que l'ayant choify pour
Chef, ils forcerent le Palais
la nuit du 17. jour de May ,
qui eftoit le 9. de fon Mariage
, défirent les Gardes Polonoifes
, & entrerent dans
la Chambre du Grand Duc ,
qui crût pouvoir éviter la
mort en fe jettant dans la
la feneftre . Il fut
court par
pris , & alors Zuſki s'adreſ
R iiij
200 MERCURE
fant à la prétenduë Mere de
Demétrius , l'obligea de jurer
fur la Croix , s'il eftoit fon
Fils. Elle dit que non, & on
luy donna auffi- toft un coup
de Pistolet dans la tefte. Sa
Veuve fut miſe en priſon
avec fon Pere & fon Frere ,
& il y eut plus de dix-fept
cens Hommes tuez. Zuski,
Chef de l'entrepriſe , fut mis
en la place de cet Impofteur,
& couronné le 1. Juin 1606.
Deux autres faux Demétrius
le traverferent. L'un s'appelloit
Knez Gregori Schacopski.
Ayant trouvé les
GALANT. 201
•
Sceaux du
Royaume pendant
le défordre du pillage
du Chafteau , il s'affocia de
deux Polonois , & fe fauva en
Pologne. L'autre parut
Moscou . C'eftoit un Com
mis d'un Secretaire
d'Etat ,
dont l'impoſture
trouva de
la fuite. Il s'empara de plufieurs
Villes
confidérables,
& tous ces defordres ayant
donné lieu de fe dégoûter de
Zuski , dont on croyoit que
la domination
devoit eftre
injufte , puis qu'elle eftoit
malheureuſe
, les Mofcovites
le dépouillerent
de la dignité
202 MERCURE
Impériale , & l'enfermerent
dans unCóvent où il fut razé.
Cependant,voulant fatisfaire
les Polonois, qui n'oublioient
rien pour fe vanger de l'outrage
qu'ils avoient receu à
Mofcou au Mariage de Demétrius
, ils firent prier Sigif
mond Roy de Pologne , de
confentir que fon Fils aîné
Uladiflas acceptaft la Couronne
de Mofcovie. Le Traité
fut fait , & Staniſlas Sol·
kouski General de Pologne,
qui s'eftoit avancé avec fon
Armée juſqu'aux Portes de
Mofcou , eut ordre de metGALANT.
203
tre les armes bas , & de recevoir
le ferment de fidelité,
jufqu'à ce que le Prince s'y
fuft rendu en perfonne. Il ne
vint point. Les Polonois s'étant
gliffez dans Moſcou juſ
qu'au nombre de fix mille ,
y firent des violences qui ne
peuvent s'exprimer, & voyant
enfin que les Moscovites
prenoient les armes contreeux,
ils mirent le feu en trois
ou quatre endroits de la Ville.
Toutes les Maiſons furent
confumées , à la referve
du Chafteau , des Eglifes , &
de quelques autres Bâtimens
204 MERCURE
de pierre , & pendant deux
jours que le carnage dura ,
plus de deux cens mille Perfonnes
périrent. Le Tréfor
du Grand Duc fut pillé, auffi
bien que les Eglifes & les
Convens. Les Polonois en tirerent
une quantité preſque
incroyable d'or, d'argent, &
de Pierres précieuſes , & furent
enfin contraints de venir
à un accord, & de fortir
du Royaume. Les Mofcovites
, apres ces défordres ,
fongerent à élire un nouveau
Grand Duc , & nommerent
en 1613. Michel Federoüits ,
GALANT. 205
Parent éloigné de Jean Baſilide.
Son Regne fut fort
paifible , quoy qu'un peu
avant la mort , qui arriva en
1645. il parut un Impoſteur
qui fe dit Fils du Grand Duc
Zuski , comme on avoit veu
trois faux Demétrius fous
les Regnes précedens. Ce
dernier eftoit Fils d'un Mar.
chand Linger, & s'appelloit
Timoska. Apres avoir évité
pendant huit ou dix années , la
punition qu'il méritoit , il fut
enfin menéà Moscou , & executé
dans le grand Marché.
On luy coupa d'une hache,
206 MERCURE
premierement
le bras droit au
deffous du coude, puis la jambe
gauche au deffous du genouil,
& enfuite le bras gauche,
& la jambe droite, & enfin
la tefte. Dés le lendemain
de la mort de Michel Fede
roüits , on fit les cerémonies
du Couronnement
de fon Fils
Alexis Micheloüits
, Pere du
Grand Duc, qui eft mort depuis
deux mois . J'ay crû,Ma
dame, que vous ne feriez pas
fâchée que je vous fiffe ce
court détail du Regne des
derniers Princes, qui ont pof
fedé la Couronne de MofcoGALANT.
207
vie. Je ne vous puis dire
quelle eft la cerémonie particuliere
de leurs Funérail
les. Je vous diray feulement.
qu'on en obſerve beaucoup ,
lors qu'on enterre quelque
Mofcovite . Si- toft que
l'un d'eux
eft
mort
, l'on
fait
ve- nir
fes
Parens
& fes
Amis
, qui
s'eftant
rangez
autour du
corps
, s'excitent
à pleurer
,
& luy demandent
pourquoy
il s'eft
laiffé
mourir
; fi fes affaires
n'eftoient
pas
en bon état
, s'il manquoit
de quel- que
chofe
, fi fa Femme
n'é- toit
pas
affez
belle
& affez
208 MERCURE
jeune , fi elle luy a manqué
de fidelité , & d'autres chofes
femblables. L'on envoye
en mefme temps un préſent
de Biere , d'Eau- de -Vie , &
d'Hidromel , au Preſtre, afin
qu'il prie pour le repos de
fon Ame. On lave le corps,
& apres l'avoir reveftu d'une
Chemiſe blanche , on luy
chauffe des Souliers faits d'un
cuir de Ruffie fort délié , &
on le met dans le Cercüeil ,
les bras poſez fur l'eftomac
en forme de Croix . Ce Cercueil
eft enfuite porté à l'Eglife
, couvert d'un Drap ou
GALANT. 209
de la Cafaque du Défunt. Si
la faifon le permet , & que ce
foit une Perfonne . qui ait du
bien , on l'y laiffe huit ou dix
jours fans l'enterrer ; & pendant
ce temps , le Preftre l'encenfe
, & luy donne tous les
jours de l'Eau- Benifte.Voicy,
dans quel ordre fe fait le
Convoy. Un Preftre marche
à la tefte, portant l'Image
du Saint, dont le nom a
efté donné au Défunt à fon
Baptefme. I eft fuivy de
quelques Filles de fes plus
proches Parentes qui fervent
de Pleureufes , & qui rem-
Juillet 1682.
S
210 MERCURE
pliffent l'air de cris effroyables
, mais d'un ton fi jufte
& fi concerté, qu'elles ceffent
toutes à la fois pour recommencer
auffi toutes à la fois
par intervales . Enfuite fix
Hommes portent le Corps
fur leurs épaules. Les Prêtres
l'encenſent tout autour
pour en éloigner les mauvais
Efprits , & les Parens & Amis
marchent derriere en confufion,
ayant chacun un Cierge
à la main. Lors que l'on eft
auprés de la Foffe , on découvre
le Cercüeil , & on
tient l'Image du Saint fur le
GALANT. 211
Mort , tandis que le Preftre
fait quelques prieres , où il
mefle fouvent ces Paroles ,
Seigneur, regardez cette Ame en
justice. Les Pleureuſes continuent
leurs hurlemens , &
les Parens & Amis font au
Défunt les meſmes demandes
qui luy ont déja eſté fai
tes ; apres quoy ils prennent
congé de luy en le baiſant ,
ou en baifant feulement le
Cercueil. Le Preftre approche
apres ces cerémonies ,
& luy met entre les doigts
un Billet figné du Patriarche,
ou du Métropolitain du lieu ,
Sij
212 MERCURE
& du Confeffeur , qui le rendent
felon le rang qu'a tenu
le Mort. Ce Billet, qui luy
doit fervir de paffeport pour
le Voyage de l'autre monde,
eft conçeu en ces termes.
Nous fouffignez Patriarche ou
Métropolitain , & Preftre de
cette Ville de N. réconnoiſſons
certifions par ces Préfentess
porteur de nos Lettres ,
que
N.
a toujours vécu parmy nous en
bon Chreftien , faifant profef
fion de la Religion Grecque ; &
bien qu'il ait quelquefois peché ,
qu'il s'en eft confeffe , & qu'enfuite
il areçen l'Abfolution &
GALANT. 213
la
Communion en remiffion de
fespechez
; Qu'il a revereDieu
fes Saints ; Qu'il a fait fes
prieres , & qu'il a jeûné aux
heures & aux jours ordonnez
par l'Eglife , & qu'il s'eft gou-
Derné fi bien avec moy, quifuis
fon Confeffeur , que je n'ay.
point defujet de me plaindre de
luy, ny de luy refuser l'Abfolution
defes pechez. En témoin
dequoy nous luy avons fait expédier
le préfent Certificat , afin
que S Pierre en le voyant luy
ouvre la Porte à la joye éternelle.
D'és qu'on luy a donné ce
Paffeport, onferme la Biere,
214 MERCURE
& on le met dans la Foffe,
le vifage tourné vers l'Orient.
Ceux qui l'ont accompagné
, font leurs devotions
aux Images , & retournent
au Logis du Défunt , où ils
trouvent un grand Repas.
Leur Deüil dure quarante
jours , pendant lefquels ils
font trois Feftins aux Parens
& aux Amis , fçàvoir le troifiéme
, le neufviéme , & le
vingtiéme jour apres qu'on
a enterré le Mort. Ils imi.
tent en cela les Grecs modernes
, qui prennent pourtant
le quarantiéme jour au
GALANT. 215
lieu du
vingtiéme , parce que
vers ce temps- là le coeur fe
corrompt
, comme le corps
commence à pourrir vers le
neufviéme , & le vifage à
eftre defiguré dés le troifié
mc.
Le Grand Duc Théodore
Aléxovvits eftant mort le
27. Avril , comme je vous
l'ay déja marqué , on mit en
fa place le Prince Pierre Alexovvits
fon Frere Puifné du
fecond Lit , à l'exclufion du
Prince Fodor Alevovvits
fon Frere du premier Lit, que
fes incommoditez rendent
216 MERCURE
incapable du Gouvernement.
Il n'a que dix ans ; &
quelques Seigneurs ayant
defapprouvé cette Election ,
elle a fervy de prétexte au
foulevement qui eft arrivé.
Il a caufé un tres - grand defordre.
Les Strelits , ou Gardes
de la perfonne du Prince,
fe plaignant que les plus
confidérables Miniftres s'ef
toient enrichis , en retenant
les arrerages qu'on devoit
aux Troupes , & les foupçonnant
d'ailleurs d'avoir fait
mourir le Tzar, qui n'avoit
encor que vingt - cinq ans,
fe
GALANT. 217.
ſe font liguez au nombre de
trente mille , & huit mille
Soldats de la Garnifon s'eftant
joints à eux , ils le font
fait raison par eux - meſmes ,
de ceux de la Cour qu'ils accufoient
de ces injuftices.
Trois jours avant le foulevement,
ils firent fçavoir aux
Marchands & aux Bourgeois
, qu'il y alloit de leur
vie , s'ils ne fe tenoient pas
dans leurs Maifons
,
quoy
qu'ils viffent arriver. Le 15.
de May ils
marcherent en
bataille vers le Palais avec
quelques Pieces de Canon,
Juillet 1682. T
218 MERCURE
& ayant fait dire inutile.
ment au Grand Duc , qu'il
leur livraft ceux dont ils fe
plaignoient , ils fe faifirent
de tous les Officiers
, en arracherent
mefme quelquesuns
d'entre fes bras , & les
jetterent par les feneftres.
Les Troupes qu'ils avoient
pofées deffous, les recevoient
avec leurs Piques & autres
Armes. L'Appartement
des
Femmes & Filles de la Grand'
Ducheffe Veuve fut forcé ,
& l'on tua tous ceux que l'on
y trouva cachez . Le Frere
aîné de cette Princeffe fut
GALANT. 219
de ce nombre. On mit fon
Pere dans un Convent , &
il en couta la vie au Colonel
Staponas, à Romadanouski ,
qui a efté Genéraliffime des
Armes du Tzar , & à un
grand nombre des principaux
Officiers de la Couronne,
& de la Maifon Impériale.
Le maffacre dura jufqu'au
17. & les Maifons de tous
ceux que l'on y envelopa furent
pillées , fans qu'on fiſt
le moindre tort, ny aux Marchands,
ny au commun Peuple.
On traîna au grandMarché
les Corps de tous ces
Tij
220 MERCURE
Infortunez , & ils y demeu
rerent expofez pendant trois
jours à la veuë de tout le
monde. Les dernieres Lettres
qu'on a reçeuës de ce
Païs- là portent que le 26. du
mefme mois , les Revoltez
avoient dépofé le nouveau
Tzar , & mis à la place fon
Frere Fodor Aléxovvits ,
quoy qu'il foit aveugle , &peu
propre a gouverner un Etat.
Les Mofcovites, de quelque
condition qu'ils foient , tiennent
à gloire de fe dire Efclaves
du Grand Duc ; mais
cela n'empefche pas qu'ils ne
GALANT. 221
foient fujets à de fort grandes
Revoltes . Celle qui arriva
en 1648. fous le Regne.
d'Alexis Micheloüits , en eft
un exemple. Moroſou , Favory
& Beaufrere de ce Prince,
ufoit avec violence de l'autorité
qu'on luy avoit accordée.
Plefkeou , premier Juge
de la Ville de Mofcou , faifoit
toute forte de concuffions
, & Trachoniſtou qui
avoit la direction fur les Armuriers,
Cannoniers , & autres
Ouvriers de l'Arſenal ,
les tirannifoit en les obligeant
de compofer des fom-
T iij
222 MERCVRE
mes qui leur eftoient deuës.
Les Habitans préfenterent
Requefte contr'eux pour les
faire dépofer ; & ces trois
Seigneurs s'eftant retirez
dans le Palais fur quelque
tumulte qui s'éleva , le Tzar
fit évader Morofou , dont il
demanda la grace au Peuple
quelque temps apres, &
fut contraint de livrer les
deux autres aux Mutins , qui
les affommerent à coups de
bafton . Le pouvoir du Tzar
fe foûtient fur trois maximes;
l'une , qu'il eft défendu aux
Mofcovites fur peine de la
GALANT. 223
vie , de fortir hors du Royaume
fans permiffion du Prince,
l'autre, que pour empefcher
que les alliances avec
les Etrangeres ne cauſent
quelque changement dans
l'Etat , les Tzars ne peuvent
époufer que leurs Sujetes ; &
la derniere, qu'on éleve les
Enfans dans l'ignorance , en
forte que pour eftre Docteur
il ne faut que fçavoir lire &
écrire . Auffi leurs Preftres
ne préchent jamais . Ils font
feulement des lectures dans
l'Eglife . Leur Alphabet a
quarante lettres, empruntées
Tiiij
224 MERCURE
des Grecs , mais alterées . Ils
écrivent fur des rouleaux de
papier coupez en bandes , &
collez enfemble , de la longueur
devingt cinq ou trente
aunes.
Je vous fais part de toutes
les chofes extraordinaires, &
cela m'engage à vous parler
aujourd'huy de ce qui eft
arrivé à Dreux depuis peu de
temps. C'eft une petite Ville
éloignée de Chartres de fix
ou fept lieuës. Une Femme
âgée de quarante - fix ans,
d'une affez bonne conftitutien
, y accoucha le 29. du
GALANT. 225
dernier mois , d'un nombre
prefque incroyable de petits
oeufs , ou plutoft de petites
vefcies, pleines d'une férofité
qui les rendoit tranſparentes.
Les membranes en eftoient
folides, & réfiftoient au toucher.
On voyoit autour de
ces petits oeufs quantité d'une
certaine pituite vifqueufe ,
femblable en couleur & en
confiftence à des blancs
d'oeufs . Leur groffeur ne paffoit
pas celle des oeufs d'Hirondelle,
je veux dire les plus
gros, qui eftoient meflez parmy
d'autres plus petits. On
226 MERCURE
tient qu'il y en avoit plus de
deux mille, qui joints à cette
matiere vifqueufe , auroient
fuffy pour remplir tout un
Boiffeau . Quoy que pendant
fes grandes douleurs,
qui durerent pres de trois
heures , il ſe détachaft quelques
morceaux de ces oeufs ,
il eft certain qu'ils avoient
une étroite liaiſon les uns aux
autres. On croit qu'elle fe
faifoic par le moyen d'un
corps rouge, tiffu de filets ou
vaiffeaux, qui tenoit lieu , pour
l'entretien & l'augmentation
de ces petites boules, de ce
GALANT. 227
que la Nature à étably pour
la nourriture des Enfans dans
le ventre de la Mere . Cette
Femme perdit avant ſon accouchement
une quantité
de fang beaucoup plus confidérable
que les autres n'ont
accoûtumé d'en perdre ; &
deux ou trois jours auparavant
, elle avoit fenty un écou
lement d'eaux. Cet écoule
ment s'eftoit fait pendant
prefque tout le temps de fa
groffeffe, & on l'avoit imputé
à diverfes cauſes . Elle
avoit eu d'abord quelque
peine à s'imaginer qu'elle
228 MERCURE
fuft groffe , parce qu'il s'eftoit
paffé huit ans depuis fon
dernier Enfant , mais enfin
une tenfion vers la région
du bas ventre , & d'autres
marques , luy en ayant donné
le foupçon , elle n'ofa employer
aucun Remede contre
une fiévre qui la tourmentoit.
Elle fe fit feulement
ſaigner du bras dans le cinquiéme
mois de cette grof
feffe , qu'elle tenoit toûjours
incertaine ; & fur ce doute,
elle confulta un Medecin,
qui la fit faigner du pied.
L'enflure du ventre augmen
GALANT: 229
tant
toûjours , & fe
répandant
jufqu'aux
jambes & aux
pieds, on la purgea plufieurs
fois ; mais toutes ces chofes
ne l'ayant point foulagée,
elle eut recours à une Femme
, qui luy fit prendre un
Remede violent , dont les
effets furent
extraordinaires.
Ce Remede , qu'on foupçonne
avoir efté quelque
préparation
d'Antimoine,
luy faifoit faire des efforts
affez grands pour en mourir.
Cependant malgré les fai
gnées du bras & du pied, &
plus de
vingtMedecines auffi
230 MERCURE
violentes que celles que je
viens de vous marquer, cette
Femme n'a pas laiſſé de venir
jufqu'au terme des neuf
mois. Elle vit encor , ( du
moins elle eftoit vivante dans
le temps qu'on m'a écrit, )
mais fi enflée , qu'elle ne fçauroit
porter fon ventre , tant
eſt gros, plein , & tendu . Ses
jambes font enflées à propor
tion , & les parties fupérieu
res , comme les bras & la
tefte , ne le font point. A
contraire , on les voit toû
jours diminuer. Les douleur
ont continué plufieurs jours
zus
Π
15
X
ccages &que
laver=
6
rant sous lafeuille now
A
S
4
cet infi-del=le mal.
GALANT. 231
tres- violentes apres fon accouchement.
On prie les
Sçavans de vouloir bien fe
donner la peine d'écrire ce
qu'ils en penfent.
Les Paroles de la feconde
Chanfon que je vous envoye,
font de M' de Meſſange. Elles
ont efté mises en Air par
M'Deleval.
AIR NOUVEAU.
J'Avois réfolu de changer,
Et de n'aimer dans ces Boccages
Que la verdure & les ombrages,
Au lieu d'un volage Berger;
Maisle voyantfous la feüille nonvelle,
232 MERCURE
Fefentis l'autrejour lefoible de mon
coeur,
Etj'aime encor cet infidelle,
Malgré tous mesfermens , & malgré
Ja rigueur.
Les Vers qui fuivent, femblent
avoir efté faits pour
eftre notez . Ils font de Ma
demoiſelle de Caſtille , dont
l'heureux génie vous eft
connu . Cette fpirituelle Perfonne
mérite bien qu'on travaille
fur ce qu'elle fait.
VERS A METTRE EN AIR .
S
Ans l'Amour & le Vin,
Quelsplaifirs dans la vie !
Le chagrin,
Ou l'envie,
GALANT. 233
De leur mortel venin ,
Nous l'ont bientoft ravie.
Sans l'Amour & le Vin,
Quelplaifir dans la vie!
O
AUTRES.
Ve Bacchus a d'apas!
Que l'Amour a de charmes!
Non,fans leurs douces armes,
L'Homme ne refifteroit pas
A tant de mortelles alarmes,
Qui le menacent du trépas.
$3
Allez, braves Soldats,
Aux Affauts, aux Combats,
Vous couronner de gloire;
Allez , celebres Avocats,
Nuit &jour, defatras
Charger voftre mémoire.
Que de tracas!
Que d'embaras,
Juillet 1682. V
234 MERCURE
Quifous laTombe noire
Vous menent à grandspas !
Sa
Allez, vous n'eftes que desfats,
Et toute veftre belle Hiftoire,
Šurma parole, ne vautpas
Cloris chantant dans un Repas.
Les plaifirs d'icy-bas
Sont d'aimer & de boire;
Aimons donc, & buvens,
Tandis que nous vivons.
Cesvers font tournez d'une
maniere agreable , qui les
rend fort propres à eſtre
chantez dans un Repas. Ce .
ne font pas les feuls que Mademoiſelle
de Caſtille ait faits
pour les plaiſirs de la Table.
GALANT 235
Voicy un Inpromptu de fa
façon , qui fit admirer la
beauté de ſon eſprit à une
fort grande Compagnie, avec
laquelle elle eftoit allée paffer
quelques jours à Harnouville
, chez M' de Machaut
Confeiller en la Seconde des
Requeſtes , & Frere de feu
M' le Commandeur de Machaut.
Harnouville eft un
Village qui luy appartient,
entre S. Denys & Goneffe .
INPROMPTU.
O
QuedaslesChamps d'Harnouville
La vie eft charmante&tranquille !
V ij
236 MERCURE
Souvent le Seigneur du Chateau
Y donne le Cadeau .
"
Heureux l'Amy qu'il y régale!
Le Lait, l'Oeuffrais, le Pain& l'Eau ,
"Sont d'un gouft qu'ailleurs rien
n'égale.
Parmyle Gibier qu'à Monceau
Champagnefur la Table étale,
Que diray-je du Pigeonneau?
Le meilleur Perdreau,
An prix de luy, vaut moins qu'un
Etourneau.
Un Marquis au gouftfin , un vray
Sardanapale,
Dés qu'il le voit, s'écrie, ô lefriand
morceau !
Alafeule odeurqu'il exhale ,
Un Mort de quatre jours fortiroit
du Tombeau .
Je vous entretins il y a
GALANT. 237
quatre ou cinq mois d'une
Dame Romaine , nommée
Donna Anna Caroufi , qui
avoit chanté devant le Roy
chez Madame
la Dauphine
.
Sa réputation
s’eſt bien augmentée
depuis ce temps- là.
On a remarqué
en elle tout
ce qui fait eftimer celles de
fon Sexe, & plus on l'a veuë,
plus on luy à trouvé de mérite
. Auffi cette admirable
Perfonne, dont la Maiſon eſt
des plus anciennes
& des plus
nobles de Sicile , & de celles
qui occupent encore aujourd'huy
les principales
Char238
MERCURE
ges par droit heréditaire , at-
elle efté élevée par une
Mere qui fut le charme de
fon temps, & qu'avoit nourrie
une Princeffe , qui eftoit
auffi la merveille de fon fiecle.
C'eftoit Donna Margarita
d'Auftria , Princeffe de
Boutere. Le Roy, qui fe fait
un grand plaifir de ne laiffer
échaper aucune occafion de
reconnoiftre
le vray mérite,
a voulu donner des marques
de la connoiffance
qu'il a de
celuy de Donna Anna Caroufi
, en luy envoyant
ces
jours paflez un Préfent conGALANT.
239
fidérable. Il les mit entre les
mains de M ' le Maréchal de
Bellefond, à qui on doit l'avantage
d'avoir en France
une Perfonne fi rare . Ce
Préfent eft un Bracelet de
gros Diamans . On n'admire
pas en Donna Anna Carouſi
une belle & grande Voix feulement,
avec un art merveil
leux pour la conduire , une
fcience profonde dans la
Mufique , & une maniere
particuliere de l'accompagner
du Claveffin , & de
cette Lyre fi harmonieuſe,
dont je vous parlay la pres
240 MERCURE
miere fois, mais mille autres
qualitez encor qui rédroient
un Home confidérable. Elle
fçait les Langues , & beau
coup de belles chofes dont
elles facilitent la connoiffance,
& qui font ordinairement
négligées par le beau Sexe .
On vient de me donner
une Lettre qui vous apprendra
que l'Académie Galante ,
dont vous me mandez que
la lecture vous a fi bien divertie
, a donné lieu à une
Académie de Province , qui
s'eft établie fur fon modelle.
Si la chofe n'eft pas vraye,
elle
GALANT. 241
elle eft du moins plaifamment
contée. On a tiré de
ce Livre une des Queſtions
dont on a demandé la décifion
dans le dernier Extraordinaire
, & c'eſt pour ſe difpenfer
d'y répondre , qu'on
a écrit cette Lettre.
5525e5:25Z5222 SEG
A MADAME
LA MARQUISE DE M.
AQuoySongezm-evous,Mamon
fentimentfur la Queſtion de
l'Académie Galante ? Je ſuis à
Juillet 1682.
X
242 MERCURE
vous det
de
temps
immémorial. “H
n'y a perfonne qui fe fouvienne
de m'avoir veu ,fans m'avoir veu
voftre Amant. Ie ne fçay que
fur le raport d'autruy, qu'ily ait
au monde d'autres Femmes que
vous qui puiffent donner de l'a.
mour; vous voulez que
je
• vous dife fi je crois qu'on
puiffe aimer en plufieurs lieux
dans le mefme temps ! Toute ma
vie vous répond fur cela. Ie ne
vous en diray rien. Fe vous remerciefeulement
de m'avoir envoyé
l'Académie Galante . C'eft
un joly Livre , & fort réjouiffant;
mais je vous prie de m'en
GALANT 243
il a
envoyer encore du moins une
demy-douzaine, car il faut que
vous fçachiez le fuccés qu'a eu
cet Ouvrage dans la petite Ville
où mes affaires m'arrestent préfentement.
Ie l'ayprefté,
couru par tout; mais le croiriezvous
? Il a pris à mes Provin
ciaux une étrange démangeaison
de faire auffi une Académie Galante
fur le modelle de celle- là .
Je croy qu'ils en deviendront
Ie
fous. On a choify des Hommes
Les plus polis ,
plus prétienfes de la Ville , pour
reprefenter les Perfonnages de
Académie, je vous affure
des Filles les
X ij
244 MERCURE
que
les Gens d'icy ne
manquent
point d'esprit, & qu'ils ont mefme
quelquefois
des airs du monde
affez paffables
. Celuy à qui on
a donné le perfonnage
du Chevalier
de Pontignan
, eft le Plaifant
de la Ville ; car , comme dit
fort bien Scarron , chaque petite
Ville afon Plaifant
. Le Lieu
tenant
General eft le Marquis
d'Ormilly , parce que c'est un
Homme
affez ferieux. Pour
l'Albagna
& le Tréval , ils ont
efté difficiles
à trouver. Il n'y a
point d'Italien
dans la Ville,
mefme d'Homme
qui ait esté en
Italie , horfmis un qui entreprit
ny
GALANT 245
trouvé
le voyage l'année paffée , & qui
revint des Alpes , de peur d'eftre
dévalife par les Bandits . On luy
a pourtant donné le rôle d'Albagna,
à condition qu'il continuëra
fon voyage . Il ne s'eft pas tr
un feul Sçavant pour faire Tréval
, er on a penfe aller offrir ce
rôle à un Curede la Valle , qui eft
Docteur de Sorbonne ; mais enfin
on s'eft refolu de le donner à un
jeune Homme qui a de l'efprit,
& qui a promis qu'il étudiëroit,
qu'il apprendroit à faire des
Vers . Les perfonnages de Mademoiselle
d Ormilly, & de Mademoiselle
de Mirac, ont esté ai-
X iij
246 MERCURE
me
cette
fez à diftribuer ; mais celuy de
Mademoiselle de Turé leur a
donné bien de la peine . Où trouver
une Fille qui ne parle guére?
Ils font venus bien ferieuſement
prier d'écrire à Paris , pour
m'informer s'il eftoit vray que
Mademoiselle de Turé par
laft fi peu. A la fin on a pris l'a
plus petite Caufeufe quifoit dans
la Ville, quoy qu'elle lefoit pourtant
encore bien raisonnablement;
& une des plus grandes peines.
qu'ait l'Académie , c'eft de faire
taire Mademoiselle de Ture , qui
à chaque moment dément fon caractere.
La premiere fois qu'ils
GALANT 247
1
s'affemblerent , ce fut un chari.
varyfort plaifant. Je leur confeillay
d'apprendre par coeur les
Converfations de l'Académie
Galante, de les reciter comme
s'ils euſſent joué une Comédie;
car en effet , elles fontfines , fpirituelles
, aifées , & représentent
bien celles du monde poly; mais
ils me répondirent qu'ily en avoit
pour trop peu de temps , & que
leur Académie finiroit trop toft.
Ils ont pris les Statuts de la vraye
Académie , & leur gouſt a esté
fort bon en cela. Rien n'eft plus
joliment imaginé que ces Statuts,
& c'est un des plus agreables
X
iiij
248 MERCURE
morceaux que j'aye veus dans
aucun Livre de cette nature ;
mais où les Académiciens ont
efté fort embaraffez, ç'a efté à
conter leurs Histoires. Ils n'ont
pas eu des fentimens fifins, nyfe
délicats que ceux qu'avoit Ormilly
aupres de fon Agnés, & il
ne leur eft pas arrivé des avantures
auffi plaifantes que d'avoir
T
trois amours comme ceux de Pontignan
, & d'estre tantoft métamorphofez,
tantost emmaillotez
comme luy , ou de voir des évanouiſſemens
comme celuy que vit
Albagna , & de donner comme
luy des rendez- vous à leurs RiGALANT.
249
vaux. Tout cela ne fe fair point
en verité je doute fort
qu'ilſe foit fait mefme à Paris.
Des chofes ft plaifantes ne font
pas du dernier vray - femblable,
& ilfemble auffi que l' Antheur
dans fa Préface ne fe foucie pas"
qu'on y adjoute beaucoup de foy.
Quoy qu'il enfoit, il eft feûr que
mes Académiciens , avec toute la
liberté de mentir qu'on leur ac••
corda par neceffité , n'imaginerent
rien de fibon. Ce qui me paroist
de plus réjouiffant, c'est qu'il y a
des Meres qui commencent
trouver mauvais
que
leurs Filles
ayent hors de leur préſence des
250 MERCURE
converfations avec tant d'Hommes.
Le foir , quand ces pauvres
Demoiselles rentrent chez elles,
ces Meres leur difent d'un ton
aigre , Vous revenez donc de
l'Académie ? Voila une belle
folie que vous avez inventée .
De noftre temps on ne parloit
point de ces Académieslà.
Te leur ay dit qu'elles n'avoient
qu'à répondre à leurs
Meres qu'elles les mariaffent,
& que felon les Reglemens mefmes
de l'Académie , elles feroient
obligées à enfortir. Pardonnez
moy, Madame, tout ce petit de
tail , & toutes ces bagatelles que
GALANT. 251
que
je vous écris. Vous me mandez
la veritable Académie vous
a tant plû , que je croy qu'enfa
faveur vous ne trouverez pas
mauvais que je vous aye entretenuëde
l'Académie de Province.
M'le Marquis de Bonneval
, de Limofin , mourut à
la Réole le 19. du mois paffé,
avec de grands fentimens de
Religion. Il
que cinquante - deux ans , &
il eft mort d'une fluxion fur
la poitrine , caufée par une
faignée du pied qu'on luy
ordonna pour un Rhume de
*
avoit
encor
252 MERCURE
deux jours, qui l'emporta en
deux autres. Son Coeur a efté
porté à Bonneval . Il laiffe à
Madame de . Bonneval fa
Veuve , Fille unique de feu
M ' de feconde Monceaux , de la
feconde Branche d'Auny ,
Grand Audiencier de France,
& de Madame de Monceaux
de la Maifon de Moucy , trois
petits Garçons qu'elle a grád
foin d'élever. L'antiquité de
celle de Bonneval eft fi reculée,
qu'on n'en peut trouver
le commencement. Elle
n'eft jamais tombée en quenoüille,
& on peut dire qu'on
7
GALANT 253
t
ne l'a veuë fe mef- allier en
aucun temps , ny par les Aînez
, ny par les Cadets , ny
par les Filles , qu'elle a données
aux plus illuftres Maifons
du Royaume , comme
S. Germain , Montvert , Roehedragon
, Linars , Biron ,
5. Hautefort , Fenelon , Mont-
3 bas , Durefort , Leftrange,
Deolx - S. Georges , Nantiat ,
Chazelle, Fontanges, &c. Il
en eft forty deux Senéchaux ,
& deux Gouverneurs de Province
au Limofin ; des Gouverneurs
de Perpignan , & de
plufieurs Places frontieres,
254 MERCURE
*
confidérables
; des Lieute
nans de Roy à Arles , des
Lieutenans
Genéraux des Armées
en Flandre, en Provence,
& en Italie, & quantité de
grands Capitaines , plufieurs
Favoris , Confeillers
, Chambellans
, & Miniftres de nos
Roys, comme on le peutvoir
dans les Hiftoires ; des Juges
pour le Roy des Combats en
champ clos, Arbitres des Diférens
des Perfonnes du premier
rang, & des Tenans illuftres
, choifis par nos Souverains
, pour foûtenir leur
gloire dans ces fameux Tour
GALANT 255
1.
nois à outrance des Siecles
paſſez , où combatoit à fer
émoulu en préſence de Leurs
Majeftez , l'élite des plus braves
& des plus grands Seigneurs
du Royaume. Il en
eft auffi forty plufieurs grads
Prélats , Abbez , Commandeurs
de Rhodes , & c. C'eft
ce qui a donné lieu au Di-
&tum cité par le Maréchal de
Monluc dans fes Commentaires.
Chatillon, Bourdillon, Galliot,
& Bonneval,
The Gouvernent le Sang Royal.
Germain de Bonneval , Se
(
256 MERCURE
néchal & Gouverneur du Limofin
, fut tué devant Pavie
au fervice de François I. On
a remarqué de luy , qu'il
avoit imité l'Habit de ce
Prince, afin que fa Perfonne
Royale fuft plus difficile à
reconnoiftre par les Ennemis
. Jean de Bonneval, Lieutenant
Genéral des Armées
de ce grand Roy , eut la gloire
de l'accompagner dans fa
Prifon .
Pour les Alliances , la Maifon
de Bonneval ne cede
rien à perfonne , puis qu'en
divers temps fes Seigneurs
GALANT 257
T
ont époufé des Filles de Montmorency,
d'Axia , de Coborn ,
des Vicomtes de Limoges, de
Tranchelyon, de la Marche,
d'Aubuffon, de Montvert, de
Pierrebuffiere, des Vicomtes
de Chasteauneuf,desComtes
de Cominges , de Foix Princes
du Sang Royal de Navarre,
de Leftrange , de Beaumont
venus par Femmes de l'Admiral
de Graville , de Varie
allié des Brachets de Peruffe,
de Neuville Seigneurs
de Magnac , de la Marche,
de Bourlemont , des Princes
d'Amblife, des Sire de Pons ,
Juillet 1682. Y
258 MERCURE
de Laftours , des Vigiers Vicomtes
de S. Mathieu des
Chabots de la Branche de
l'Admiral Fils de Magdelaine
de Luxembourg , des
Comtes d'Efcars , &c . Tant
d'illuftres Alliances font affez
connoiftre que cette Maifon
a la gloire d'eftre defcendue
par les Femmes , comme
par autant de Canaux, de tout
ce qu'il y a eu autrefois de
plus grand dans toute l'Europe
, & allice aujourd'huy
de fang & de parenté à tout
ce qu'on y voit de plus auguſte.
GALANT 259
M de Pilles, Gouverneur
de la Ville de Marſeille, y eft
mort depuis un mois, âgé de
plus de quatre - vingts ans.
C'eftoit un Homme d'un
fort grand mérite. Tous les
Gentilshommes de ce Pais - là
avoient tant d'eftime pour fa
vertu , qu'ils le prenoient pour
Arbitre de leurs plus grands
diférens. Il a eu la gloire de
contribuer plus qu'aucun autre
à pacifier les troubles de
la Province. La douceur ef
toit fon caractere particulier.
Lors qu'il fut mort , on luy fir
une Chapelle ardente dans
1
Y ij
260 MERCURE
l'Eglife de la Major , ou un
Pere de l'Oratoire prononça
l'Oraifon funebre. En fuire
on porta le Corps par toute
la Ville . Le Convoy eftoit
compofé de toute la Nobleſſe
de Marſeille, & des environs .
Tous les Ordres Séculiers &
Réguliers les précedoient, "
avec quelques Troupes reglées,
& d'autres faites d'Habitans
armez. Ces Troupes
firent trois décharges , de
mefme que toutes les Galeres
& tous les Vaiffeaux qui fe
trouverent au Port , lors qu'on
repoſa le Corps dans la GaGALANT.
261
lere de M' de Piles , Fils du
Défunt , qui eſt à préſent
Gouverneur de la Ville . Cela
eftant fait , tout le monde fe
retira , à l'exception de fes
plus Proches, qui accompagnerent
le Corps au Chaſteau
d'If, une lieue dans la Mer ,
où il fut inhumé avec beaucoup
de cerémonie , comme
il l'avoit ordonné par fonTef
tament. C'eſt ce qui a donné
occafion à ces Vers.
262 MERCURE
EPITAPHE
DE M'DE PILLE,
Gouverneur de Marſeille.
N
°
Ockers, qui fillonnez les
Mers,
Ne craignez plus aucun orages
Sur l'Empire des Eaux, il n'eſtplus
de naufrage,
A
Parcourez hardiment tout ce vafte
Univers .
Cy gift au milieu de cette fle ,
Le Corps de l'illuftre de Pille,
Qui par unfort desplus heureux,
Apres avoirpendant la guerre.
Diffipé longtemps de la terre
Les brouillards les plus tenébreux,
Va par un doux regard, comme un
Aftrepaisible,
a
GALANT. 263
Calmer le couroux dangereux
D'un Elément bien plus terrible.
On a cu avis que M le
Bailly Colbert , General des
Galeres de Malte, avoit rencontré
trois Vaiffeaux Corfaires
de Tunis , aufquels il
avoit donné la chaffe , qu'un
de ces Vaiffeaux ayant efté
contraint d'échouer à terre ,
les Turcs s'en fauverét apres
qu'ils y eurent mis le feu ; &
! que les deux autres furent
pouffez dans le Port de la
Goulete, & fe tirerent à terre
à la faveur de la Fortereffe.
Le 25. du dernier mois ,
264 MERCURE
M' le Prince Guillaume de
Furftemberg , Evefque de
Strasbourg, fut éleu tout d'une
voix pour Grand Doyen
de l'Eglife de Cologne . Le
Chapitre luy en fit donner
auffi - toft avis par un Courrier
qu'il luy dépefcha à Saverne
, où il eftoit indifpofé
de la fiévre . Les Elections de
cette nature , quand elles font
faites fans fuffrages partagez
,
marquent un mérite extraordinaire
. Auffi doit- on demeurer
d'accord qu'on ne
peut avoir plus de grandes
qualitez que ce Prince en a.
Sa
GALANT. 265
Sa fanté s'eft rétablie , & il eft
revenu le de ce mois à
Strafbourg , où il s'applique
avec tout le foin imaginable,
à regler les affaires de fon
Dioceſe.
La Fefte de Noftre- Dame
du Mont Carmel fut celebrée
folemnellement le
Jeudy feiziéme de ce mois ,
dans l'Eglife des Peres Carmes
de Lile , par les foins de
Meffire
François de
Breucq,
Seigneur de la Rabliere ,
Maréchal de Camp és Armées
du Roy , Mestre de
Camp d'un Régiment de Ca-
Juillet 1682.
Ꮓ
266 MERCURE
valerie , Commandant
pour
Sa Majefté
dans
Lile , &
Grand
Prieur
des Ordres
Militaires
de Noftre
- Dame
du Mont- Carinel
& de Saint
Lazare
. Il n'a épargné
aucune
depenfe
pour rendre
la
Fefte
plus magnifique
. Les
premieres
Velpres
furent
chantées
avec grande
pompe
dés le Mercredy
15. du
mois. Le lendemain
il y eut
grande
Meffe
& Sermon
;
apres
quoy
M le Grand
Prieur
fuivy des Chevaliers
,
qui compofoient
unCortege
de douze
à treize
Carroffes
,
GALANT. 267
alla prier M le Maréchal
de Humieres de venir dîner
chez luy avec les Chevaliers.
Hy vint accompagné des
Gouverneurs de Valenciennes
& de Bouchain, & de pluhieurs
autres Officiers de
marque. Le Feftin fut fomptueux.
Apres le Dîner, toute
la Compagnie alla entendre
les fecondes Vefpres ,
qui furent chantées avec la
mefme folemnité , tant pour
la Mufique, que pour la décharge
des Boëtes qui le fit
toûjours à la fin de chaque
Office. Le foir on jetta fur
Z ij
268 MERCURE
l'Eſplanade, où eft la Maiſon
des Carmes , une infinité de
Fufées volantes , de Serpenreaux
, & d'autres Feux d'artifice.
Les Commandeurs
qui accompagnoient
M ' le
Grand Prieur , eftoient M
du Metz,Maréchal de Camp,
Lieutenant General de l'Artillerie
Gouverneur de la
Citadelle de Lile , M' de
Rofamel, Capitaine- Lieutenant
des Gendarmes de
Flandres , Meftre de Camp,
M' de la Mothe, Major de la
Citadelle de Lile , & M de
Genfac , Capitaine dans le
GALANT
. 269
Régiment de Picardie. Les
Chevaliers , M de Petit Pas,
Seigneur de Wanoing , la
Monfferie , & Mayeur de la
Ville de Lile , ancien Chevalier;
M ' de Montalet , Capitaine
- Lieutenant de la
Compagnie des Fufeliers à
Cheval de Flandre ; M' de la
Tramerie ; M' des Rochers
de la Chambre
, Capitaine
dans le Régiment de Picardie,
M' du Ferrand, Capitaine
dans le meſme Régiment
,
& M Thierry, Ingénieur du
Roy. Officiers de l'Ordre ,
M Buiffy , Grand Bailly du
Z iij
270 MERCURE
Grand Prieuré, & M' le Confeiller
Turpin , Premier Procureur
General de l'Ordre en
Flandre. Ce dernier faifoit
FOffice de Maiftre des Ceré
monies , & les plaça tous fur
deux Eftrades ..
De tous les enteftemens ,
celuy de la Mode eft le plus
commun aux Femmes. Elles
la fuivent avec un foin extraordinaire
; & quand il en a
paru quelqu'une, l'empreffement
de s'y conformer eft la
feule chofe qui les occupe.
Ce qu'a fait une Bourgeoife
depuis que l'Eté a commenGALANT.
271
6
cé, peut juftifier ce que je
dis . Si- toft qu'elle eut remarqué
queles Dames s'habilloient
de Tafetas cramoify
, elle crût qu'il y alloit de
fa gloire d'en eftre auffi habillée
, & fit pendant plu
fieurs jours de grandes carreffes
à fon Mary, pour en
obtenir dequoy ſe mettre à
la mode . Le Mary , qui ne
connoiffoit pour mode que
le plaifir d'épargner, fe moqua
du crámoily. Il dit à fa
Femme que la couleur ne
faifoit rien aux Habits , que
l'année d'auparavant il luy
Z iiij
272 MERCURE
en avoit donné un d'Eté qui
étoit encor tout neuf, & qu'il
prétendoit qu'elle l'ufaft, avant
qu'elle en euſt un autre.
La Bourgeoife cut beau prier.
Le Mary fut infléxible , &
quelque amour qu'elle luy
marquaft , il aima mieux re
noncer à fes carreffes , que les *
acheter par le préfent qu'elle
vouloit qu'il luy fift. Cepen
dant l'envie de fa Femme ne
fe paffa point. Elle eut toûjours
le Cramoify à la tefte ,
& plus la tentation eftoit violente
, moins elle pouvoit s'imaginer
par où fe mettre en
GALANT.
fatisfaire
273-
état de Soit
vertu , foit par manque de
beauté , elle n'avoit point
d'Amant , ce qui dans les
Modes eft d'une grande ref
fon
fource. La voye d'emprunt
luy eftoit d'ailleurs fermée,
parce qu'on fçavoit que
Mary ne la laiffoit pas en
pouvoir de rendre. Ainfy elle
commençoit à defefperer de
venir à bout de fon deffein.
Enfinapres avoir inutilement
rêvé à mille moyens , elle en
trouva un qu'elle réfolut de
mettre en pratique. Eſtant
fortic un matin fur les huir
´274 MERCURE
heures , elle demeura en Ville
jufques à midy , & dit auretour
à fon Mary, quele hazard
avoit fait pour elle ce qu'il
luy avoit toûjours refufé,
qu'elle venoit d'achèter l'Habit
qu'elle fouhaitoit, qu'elle
avoit déja porté le Tafetas au
Tailleur , & qu'une Bourfe
trouvée à l'Eglife fous fes
pieds , luy avoit fourny dequoy
le payer Le Mary gronda
de ce qu'elle employoit fi
mal à propos cet argent trou
vé. L'Habit à la mode ne luy
plaifoit pas ; mais comme il
ne luy en couftoit rien , du
a
GALANT. 275
moins à ce qu'il croyoit , illa
laiffa faire à fa fantaifie. On
apporta l'Habit à la Femme,
& jamais elle n'avoit efté fi
contente d'elle, que quand
elle fe vit en gros Rouge!
Trois ou quatre jours apres,
le Mary fut averty qu'un de
fes meilleurs Amis, à qui il
eftoit obligé de fa fortune,
venoit à Paris pour quelque
temps. La réconnoiffance
l'engageoit à le loger . Il luy
deftina fa plus belle Chambre
, qu'il voulut faire meu .
bler un peu proprement. En
tr'autres Meubles qu'il refer
276 MERCURE
voit pour l'occafion , il avoit
donné en garde à fa Femme
une Houffe de Tafetas cramoify
( car de tout temps on
s'eft fervy de cette couleur
pour faire des Lits ) il voulut
la faire tendre. Comme cette
Houffe voyoit le jour rarement,
fa Femme luy dit que
ce feroit grand dommage de
l'expofer à eftre gaftée , quelle
devoit feulement fervir
de parade dans une Chambre
où l'on ne coucheroit
point , & que fon Amy n'eftoit
pas Homme à fe foucier
des Meubles , pourveu que
GALANT 277
སྣུམ་
d'ailleurs on le régalaſt comme
on devoit. Ses remontrances
furent inutiles auprés
du Mary. Il voulut eftre
le Maiftre , & luy fit ouvrir
le Coffre , où repofoit cette
chere Houffe . Apres qu'on
l'en eut tirée , il envoya chez
un Tapiffier voifin , qui
vint pour la tendre. Il dit
d'abord en la
déployant, que
l'un des Rideaux manquoit.
Le Mary le demanda à fa
Femme , & l'embarras où il
la mit en le demandant, luy
fit ailément connoiftre qu'-
elle l'avoit
métamorphoféen
278 MERCURE
Habit. Il querella , s'empor
ta , & fut enfin obligé d'en
faire acheter un autre. La
Bourſe trouvée fi à propos,
luy frapant alors l'efprit plus
fortement qu'elle n'avoit fait
d'abord , il admira fa crédu
dulité , & plein du chagrin
d'avoir en dépit de luy donné
à la Femme les airs de la
Mode , il alla chez le Tailleur
, qu'il accufa d'eftre
complice du Vol. Cela ne
fervit qu'à faire éclater la
choſe. Elle fut fçeuë , auffitoft
dans tout le quartier, &
l'on en fit de fort plaifans
GALANT. 279
contes. Ce qu'il y a préſentement
de particulier, c'eft que
la Femme n'ofant plus porter
l'Habit, par les railleries
que l'on en fait , le Mary la
perfecute pour l'obliger à le
mettre. Il la veut punir par
là ; & les conteftations qui
naiffent entr'eux de ce difé
rent , ajoûtent de jour en
jour de nouvelles Scenes à la
Comedie.
Les Ambaffadeurs du Roy
de Maroc , que nous avons
1 veus icy, ont rapporté à leur
Maiftre de fi grandes chofes
de Sa Majesté, que ce Prince
280 MERCURE
luy a voulu marquer par
fes Lettres , l'admiration où
il eft de la Grandeur . J'en ay
récouvré une Copie que je
Vous envoye. La Traduction
en eft littérale .
LETTRE
DU ROY DE MAROC,
A SA MAJESTÉ.
AME
U NOM DE DIEU CLEMENT
ET MISERICORDIEUX
, ET LA PAIX SOIT SUR
CELUY QUI EST VENU LE
DERNIER DE TOUS LES PROPHETES
.
Cette Lettre eft de la part du
Serviteur de Dieu tout-puiſſant,
GALANT 281
le Seigneur Prélat , & Roy de
toure Affrique Occidentale , &
de toutes les Provinces Mufulmanes
, Miralmoumenin , ou
Prince des Fidelles , le Prince
Alhhofni. Que Dieu puiffant
conferve, fortifie, & maintienne
à jamais fes tres excellentes &
tres-magnifiques Races . Ainfifoit-
il.
Au Grand Prince des Romains,
l'Empereur du Royaume de France
, LOUIS XIV. de ce nom .
La paixfoitfur celuy qui afuivy
le vray chemin . Apres tous les
complimens ,feachez, Grand Em
pereur, que mes Gens & Amis
Fuillet 1682.
Аа
282 MERCURE
m'ont
m'ont appris la maniere obli.
geante de vos Lettres,
raconté les bontez & generofitez
que vous exerçaftes envers eux.
Ils louent fort vos actions héroïques.
Lefuis admiréfort de vostre
pieté que vous euftes pour eux,
de plus, comment vous enftes
auffi la bonté de leur faire voir
toutes les raretez réjouiffances
qui fe voyent, & fe font dans
voftre Palais. C'est pourquoy
avec mérite & avec tres - grande
raison que l'on vous donne &
attribuele Titre de Grand Prince,
Empereur des Romains , lequel
Titre vous avoit efté écrit par
-GALANT. 283
noftre Seigneur & Ayeul; &
pour cela il nous plaift fort de
négocier & parler avec Vous,
& non pas avec d'autres Perfonnes
, parce que vous eftes le
maiftre abfolu de voftre vouloir
✔ volonté , & tout dépend de
voftre tefte; & la volonté des
Roys des autres Nations dépend
du Confeilgeneral , & de leurs
Confeillers. Auffi ils ne fçavent
pas de combien nous faifions cas
& eftime de vostre magnanimité
&genérofité, parce que nous fçavons
vostre grande affiduité en
toutes les Affaires qui concernent
voftre Royaume. C'eft pourquoy
22. "
A a ij
284 MERCURE
vous méritez estre Empereurfur
toutes les Nations de l'Europe ,
& perſonne ne mérite tant que
Vous de porter la Couronne parmy
tous les Peuples. › Ie fouhaiteray
de tout mon coeur que vous
foyez le Maiftre de tout , & fur
toutes ces Nations ; & le jour
viendra chez nous voftre
Ambaſſadeur, nousfouhaiterions
qu'il ne retournaft point vers
Vous, s'il plaift à Dieu, qu'avec
joye & contententement pour
Vous. Enfintout ce que vous de
firez de nous eft à voftre option,
volonté & fervice ,
Paixfoit avec Vous. Cette Let
que
1
la
GALANT 285
du mois de
tre a efté écrite le 15.
Raboottani , l'an de l'Ægire 1093.
& de L. C.le 15.Avril 1682.
Le Roy a donné l'Evefché
de Caftres à M l'Abbé
de Maupeou , Avocat General
au Grand Confeil ; & ce
qui eft tres- digne de ce Prince
, qui dans ces fortes de
nominations
n'a jamais en
veuë que le vray mérite &
l'intéreſt de l'Eglife, c'est que
plus de trente Perſonnes faifant
agir leur crédit pour
avoir cet Evefché , que plufieurs
Prélats euffent échan-
•
286 MERCURE
gé avec plaifir , parce qu'il
eftoit à leur bienséance , Sa
Majefté le donna à M de
Maupeou , qui ne fongcoit
à rien moins qu'à le demander.
Cet Abbé eftoit allé à
Verfailles, pour luy, faire fes
remercîmens de la Survivance
de la Charge de Préfident
qu'Elle luy avoit donnée
, & la fupplier en mefme
temps d'en difpofer , ainfy
que de la Charge d'Avocat
General au Grand Confeil ,
parce qu'eftant d'Eglife ,il s'y
vouloit donner tout entier.
Le Roy apres l'avoir écouté,
GALANT. 287.
& luy avoir tout remis pour
en uſer comme il le croiroit
le mieux , le pria d'accepter
l'Evefché de Caftres , ce qu'il
ne put refufer. Admirez la
juftice & la prudence de ce
Monarque , qui le luy avoit
déja deftiné, fçachant que fa
haute capacité accompa
gnée d'une fort grande ſageffe
, pouvoit eftre tres- utile
dans un Païs où il y a quantité
de Religionnaires. Les
Prélats qui en font les plus
7 proches , en ont témoigné
beaucoup de joye , ne dou
tant point que fon zele joint
288 MERCURE
au leur , ne faffe des fruits
tres.confidérables . Il ne faut
pas s'étonner fi ce choix a
efté fuivy d'une approbation
generale , puis que M. l'Abbé
de Maupeou à toutes les
qualitez neceffaires à un
Prélat , pour gouverner dignement
l'Eglife . Ila commencé
à étudier dés fa jeuneffe
, & régenté la Philofophie,
pour eftre de la Maifon
& Societé de Sorbonne ,
Enfuite il y fut reçeu avec
beaucoup d'aplaudiffement.
Il fit fa Licence à Paris , &
prit le Bonnet de Docteur.
Le
GALANT 289
Le Doyenné de S. Quentin ,
eftant demeuré vacant par
la mort de M' de
Maupeou ,
Evefque & Comte de Châ
lons fon Oncle , le Roy l'en
gratifia , & luy donna peu
de temps apres fon agré
ment pour la Charge d'Avocat
General au Grand Confeil
, que feu M de Maupeou
fon Frere avoit exercée
pendant deux ans. Il en a
temply les fonctions d'une
maniere , qui luy a fait mé
riter que Sa Majefté luy ait
donné difpenfe d'âge , de
fervice, & de parenté, pour la
Juillet 1682
Bb
290 MERCURE
Survivance de la Charge de
Préfident au Parlement de
Paris, qu'exerce depuis longtemps
M' de Maupeou fon
Pere. Cette Famille qui eft
fort ancienne , a eu l'avantage
de fe faire diftinguer
dans tous les Emplois , fur
tout par un grand attachement
au fervice de fon Prince.
M' le Préſident de Maupeou
a eu cinq Freres, dont
quatre ont efté Capitaines
au Régiment des Gardes
Françoifes. L'un d'eux a efté
Capitaine & Major dans ce
mefme Régiment , & eft
GALANT 291
mort Gouverneur de la Ville
d'Ath en Flandre. Le cinquiéme
eftoit Evefque &
Comte de Châlons-fur- Sao
ne , & a gouverné cette Eglife
pendanr dix - huit ans, avec
beaucoup de zele & de pieté.
Le mefme Préfident a eu
quatre Fils. L'aîné eft mort
Avocat General au Grand
Confeil, âgé de trente ans. Le
quatriéme a efté tué tres jeu .
ne à la Bataille de S. Denys.
Il eftoit Sous-Lieutenant aux
Gardes. Le troiſième eftoit
Chevalier de Malte. Le Roy
luy a donné une Enfeigne,
Bb ij
292 MERCURE
& luy a depuis accordé des
difpenfes pour eftre Confeiller
au Parlement de Paris.
Le fecond eft M' l'Abbé de
Maupeou, que Sa Majesté a
fait Evefque de Caftres . Cette
Ville, feparée en deux par
la Riviere d'Agout , eft dans
le haut Languedoc, & a titre
de Comté. Elle a eu le Siege
d'un Senéchal Comtal pour
le Roy ; un Juge d'Appeaux
,
qui vont au Senéchal de Car.
caffonne , & la Chambre de
l'Edit my partie pour ceux
de la Religion Prétendue
Reformée. Les Princes de
GALANT. 293
Montfort, de Bourbon , &
d'Armagnac , ont efté Comtes
de Caftres jufqu'à Jacques
d'Armagnac , qui eut
la tefte coupée en 1477. fous
le Regne de Louis XI. Ce
Prince donna ce Pais à Boufil
de Juges , Lieutenant de
Roy en Rouffillon , qui épouſa
Marie , Soeur d'Alain
d'Albret ; mais le Comté de
Caftres revint à la Couronne
fous François I. Le Pape Jean
XXIL fonda l'Eveſché l'an
1317. Il eft Suffragant de
Bourges. Dieudonné Severat,
Abbé de Lagnyau Dio.
Bb iij
294 MERCURE
e precefe
de Paris , en fut le
mier Evefque. Il a eu d'illuftres
Succeffeurs , Jean des
Prez, Aimeric Natalis, Raimond,
Majorofi Cardinal ,
Gerard Machet , Confeffeur
du Roy Charles VII . Jean
d'Armagnac , Antoine de
Vefc, &c. L'Eglife Cathédrale
eft fous le titre de S. Benoift.
C'eftoit une Abbaye
que le Pape Jean XXII , érigea
en Evefché. Caftres eft
dans l'Albigeois, entre Saint
Papoul, Alby, Lodeve,& Lavaur.
Il y a une Chartreufe
aupres de la Ville . Ceux de la
GALANT 295
Religion s'en eftant rendus
les Maiftres en 1567. pendant
les Guerres Civiles , la pillerent
, & y ruinerent les
Lieux Saints qu'on a depuis
reparez.
Le Dimanche 12. de ce
mois , M' l'Evefque de Vence
fut facré dans l'Eglife des
Peres Recolets du Fauxbourg
S. Martin. Vous fçavez,
Madame, que ce Prélat
eft de l'Ordre de ces Peres.
La cerémonie fut faite parM
l'Archevefque de Cambray,
affifté de M les Evefques
de Lavaur & de S. Brieu.
Bb iiij
296 MERCURE
Plufieurs Prélats, Abbez , &
autres Perfonnes de qualité,
y affifterent. M Bontemps,
dont M ' l'Evefque de Vence
a toûjours efté Amy , fit la
dépense de cette ceremonie,
& donna à manger à cent
cinquante Religieux dans le
Réfectoire. On fervit un
magnifique Dîné à M * les
Evefques dans une Cham
bre particuliere . Plus de
trente Ecclefiaftiques , &
beaucoup d'autres Perfonnes
de toute forte de condi- 1
tions , mangerent à une au
tre Table. Apres le Dîné les
GALANT. 297
Prélats entrerent dans la Biblioteque
, fuivis de cette
grande Compagnie de Preftres
& d'Ecclefiaftiques ; &
en leur préſence le Pere
Eloy Sinet fit l'adieu au nom
de la Province à M' l'Evef
que de Vence , dont il loua
fort le Gouvernement dans
l'Ordre depuis vingt- cinq
ans. Il s'étendit avec beau
coup d'éloquence fur les motifs
qui avoient obligé le
Roy de l'élever à la dignité
Epifcopale , fit connoiftre
les avantages que l'Eglife &
l'Etat en recevroient; & apres
298 MERCURE
avoir exagere combien la
perte que l'Ordre, & la Province
de Paris en particulier,
alloit faire de fa Perfonne,
leur eftoit fenfible, il finit
par la proteftation de ne ſe
féparer jamais de luy, quoy
qu'éloigné. Ce Difcours,dont
la Compagnie parut trescontente,
tira des larmes de
beaucoup de Religieux. Le
lendemain M l'Evefque de
Vence s'eftant rendu à Ver.
failles, falüa Sa Majeſté, qui
luy témoigna qu'il y avoit
déja longtemps qu'Elle fou
haitoit le voir dans cet Habit.
GALANT 299
Le Mardy il prefta le ferment
de fidelité , & alla le
foir recevoir la Reyne aux
Recolets , où l'on celebroit
la Fefte de Saint Bonaventure
.
Le Sonnet qui fuit a eu
tant d'Aprobateurs , que j'ay
crû devoir vous en faire part.
L'Autheur n'a voulu fe faire
connoiftre que par ces Letfon
nom ,
tres, qui marquent fon
F. F. D. L. I.
300 MERCURE
SUR LES DIFERENTES
occupations des Hommes .
U
Jupiter,
N Homme de neant s'égale
Un mauvais Maréchalferend Phar
macopoles
Telfait le Medecin, qui n'eft pas bon
Frater,
Souvent une Coquete a l'air de Saur
Nicole.
S &
Ce grand Prédicateur n'entend pas
Jon Pater,
Ce bardy Fanfaron au Combat caracole
,cov
Cet ignorant Scavant n'aime qu'à
difputer,
Ce Matelot d'un jour prétend à la
Bouffole.
GALANT.
301
Sa
Un Faiſeur de Rébus croitſe rendre
immortel ,
Un Poltron reconnu donne à tous
le Cartel,
Onfait mal ce qu'onfait, on ne fait
qu'une affaire;
Sa
Mais LOVIS partagédans cent Emplois
di - vers,
Se donnant tout à tout, fait voir à
l'Univers,
Et qu'ilfait ce qu'ilfaut, & qu'ilfait
bien le faire.
Voicy d'autres Bouts timez
que vous trouverez fort heureuſement
remplis.
302 MERCURE
SUR LA FIERTE' DE
Madem. de V. dont l'Amant
eft Capitaine d'Infanterie .
E connois, belle Iris, un Brave
Codebec, LEà
Qui vous chérit autant qu'un Enfant
Sa Poupée ,
Et qui
dit que vos yeux & veftre
divin bec
Font plus mourir de Gens que nefait
Son Epée.
Se
Ses propos amoureux eftant pour vous
du Grec,
Ilfait inceffamment quelque Profopopée
Sur vos airs de fierté, qui le rendent
fifec,
Qu'on le prendroit souvent pour
L'ombre de Pompée .
GALANT. 303
25
Ayez compaffion de ce Fils de Pall - as,
Dont les endresfoûpirs & les fréquenshelas
Amolliroient le coeur du plus cruel
Py-rate.
Sa
Vous pouvez lefauver des griffes
de Cloton,
Sans luy faire avaler Julep ny Mithri-
date,
En devenant pour luy plus douce
qu'un Mouton .
Quoy que la mode autorife
les Bouts- rimez , il eft
des Gens fort fpirituels qui
s'en dégoûtent. Ils difent
que l'esprit eft trop geſné, &
qu'apres beaucoup de peine,
304
MERCURE
on voit toûjours qu'il n'au
roit point eu de telles penfées
, s'il n'y avoit point eu
de telles rimes. Ils ajoûtent
que s'il fautfe faire quelque
jeu pour fe divertir , il vaudroit
encore mieux choifir
des matieres difficiles & extraordinaires
, que des rimes
bizarres, & hors de la belle
Poëfie . Ainfy ils voudroient,
pour donner lieu à quelque
chofe de beau & d'élevé ,
qu'on propofast des fujets ,
où l'efprit n'euft jamais rien
fait , qu'il n'euft jamais repréfentez
; & ils prétendent
8
GALANT. 305
qu'il y auroit beaucoup de
plaifir à voir ce que les veritables
Poëtes pourroient dire
là - deffus , en fuivant leur
adreffe & leur pente, & choififfant
les plus belles rimes.
Je me fers des termes employez
dans le Billet qui me
donne cet avis . On y propo
fe une haye d'épines , entreautres
fujets pour un Sonnet,
avec liberté entiere de remplir
par de beaux Vers , l'idée
qu'elle offre, ou qu'on peut
luye appliquer. Si ceux qui
ont travaillé avec tant d'ardeur
fur les Bouts - rimezveu-
Juillet 1682.
Cc
306 MERCURE
lent s'attacher à cette ma
tiere , ce ne fera pas une
petite fatisfaction , de voir les
diférentes pensées qu'elle
produira . Plus elle femble
fterile , plus l'effort d'efprit
s'y fera paroiftre.
Le Dimanche 19. de ce
mois , on vit fur le Théatre
Royal de l'Opéra , une chofe
qui furprit agréablement
toute l'Affemblée. Le jeune
Prince de Dietrichftein, Fils
aîné du Prince de ce nom ,
Grand Mailtre de Sa Majesté
l'Impératrice regnantes, y
danfa feul une Entrée de BaGALANT.
307
let , avec une grace merveilleufe.
Il parut fur ce Théatre
magnifiquement maſquéſelon
la coûtume , & remplit
la place d'un des principaux
Maiſtres qu'employe M' de
Lully. Monfieur y vint pour
le voir , avec un concours
de monde incroyable . 15
Ce
jeune Seigneur qui n'a pris
leçon que depuis un an, danfa
cette Entrée d'une maniere
fi jufte , qu'il fut admiré
de tout le monde. Il eft fort
bien fait, extrémement beau,
& réüffit parfaitement dans
fes exercices. Il a beaucoup
Cc ij
308 MERCURE
de feu dans l'efprit , & fon
mérite ne contribuë pas
moins que fa qualité, à le faire
fouhaiter par tout. Si l'on
a veu quelques Etrangers
faire en d'autres temps la mê
me entrepriſe, il eft du moins
le premier de la Cour de
l'Empereur qui fe foit affez
répondu de foy pour ofer paroiſtre
devant une fi grande
Affemblée .
Aparemment il
le fera encor d'autres fois.
Ceux qui voudront l'imiter
ne le feront pas fans peine.
M' Tichirnaus , Gentilhomme
Sujet de M' l'EleGALANT.
309
cteur de Saxe , fut reçeù le
Mercredy 22. de ce mois , à
l'Académico Royale ndes
Sciences. Il eft grand Phyficien
, & les ordres que M
Colbert donna pour cette
reception , font pour luy la
preuve d'un mérite incontef
table. L'amour que ce grand
Miniftre as pour les beaux
Arts , luy fait chercher avec
foin ceux qui font les plus ca
pables de leur donner de l'é
clat ; & quand on s'eft rendu
digne de fon choix , on peut
saffurer de l'eftime gené,
rale .
310 MERCVRE
-
་
*
M de Motteville , Con
feiller au Parlement de Paris
, & reçeu à la Charge de
Premier Préſident de la
Chambre des Comptes de
Rouen, a épousé depuis peu
de jours Mademoiſelle Lambert
de Thorigny , Fille de
M' de Thorigny , Préfident
de la Chambre des Comptes
de Paris , & de feuë Dame
Marie de Laubefpine . Elle
eft genéreufe, libérale, a l'efprit
fort enjoüé, fçait la Mufique
, & joue parfaitement
3
du Claveffin. La cerémonie
du Mariage ſe fit à S. Ger
thy
GALANT. 311
A
Γ
vais, par le Curé de cette Paroiffe.
Il y eut enfuite un
grand Régale , où se trouverent
M' l'Evefque d'Avranche,
M & Madame la Marquife
de Monteclair , M' &
Madame la Marquise de
Verderonne , & M. Bontemps.
de
M' de Motteville eft Fils
Mde Motteville , Premier
Préfident en la Chambre
des Comptes de Rouen,
mort depuis quinze ou feize
mois , & de Dame.... de
Monteclair , Fille de M' le
Marquis de Monteclair, Ori
312 MERCURE
ginaire du Païs du Maine.
Il a efté Subſtitut de M
le Procureur General , enfuite
Confeiller en la Seconde
Chambre des Enquestes
du Parlement de Paris ; &
pour fe rendre plus confommé
dans les affaires, il a acheté
une Commiffion aux Requeftes
du Palais, qu'il exerce
encore , en attendant qu'il
ait l'âge neceffaire pour remplir
la place de Premier Préfident
de la Chambre des
Comptes de Rouen , dont il
a la Survivance. La Terre de
Motteville eft tres- belle ; &
8
CC
GALANT. 313
*
ce qui la rend fort confidé
rable , c'eft qu'il y a une Eglife
Collégiale avec un
Doyen & fix Chanoines ,
dont M" de Motteville font
Fondateurs & Patrons. Ils
nomment aux Benefices.
Cette Maiſon eft une des
plus anciennes de Norman.
die.
J'apprens la mort de M
le Vicomte de Nantiat. Il
eftoit Ecuyer ordinaire de la
Reyne , & fervoit cette Princeffe
depuis fon Mariage. Il
avoit de l'efprit & de la qualité.
Il y a quelques années
Juillet 1682.
Dd
314 MERCURE
qu'on l'envoya en Espagne ,
pour faire des Complimens
au Roy Catholique , & à la
Reyne fa Mere.
Le Roy a fait Lieutenans
Generaux de fes Armées , M
le Duc de Noailles, Capitaine
de la Premiere Compagnie
de fes Gardes du Corps;
M' le Chevalier de Sourdis;
& M' le Marquis de Lambert.
La naiffance fe trouve
jointe en eux à toutes les
qualitez neceffaires
pour
remplir ce glorieux Pofte . Il
me faudroit un Volume , fi
je voulois vous parler un peu
GALANT.
315
à fonds de la Maifon de
Noailles , où l'on a veu tant
de Prélats d'un eminent fçavoir,
d'Ambaffadeurs en Angleterre
, à Rome , à Veniſe ,
à Conftantinople, en Ecoffe,
& en Pologne ; de Gouverneurs
de Province , de Commandans
d'Armées , & de
Chevaliers de l'Ordre des
Roys , fous lefquels ils ont
fervy. Je ne vous diray rien
de leurs alliances avec tout
ce qu'il y a de plus illuftre,
I dans le
Royaume ; je me
contenteray feulement de
vous nommer quelques - uns
Dd ij
316 MERCURE
de ces Grands Hommes ,
& de vous marquer leurs
Charges , leurs Emplois , &
leurs Services. Cette Maifon
eftoit en fplendeur dés
le douzième siecle , qu'Elie
Sieur de Noailles luy donna
beaucoup d'éclat, quoy qu'
élle euft efté illuftre longtemps
avant luy . Antoine
Sieur de Noailles, de Noaillac
, & de Merle , & c . Chevalier
de l'Ordre du Roy,
Capitaine de Cent Hommes
d'Armes , fut Lieutenant de
Roy en Guyenne , Gouverneur
de Bordeaux , du ChâGALANT.
317
teau de Ha, &c. Il accompagna
le Vicomte de Turenne
en Eſpagne , où il alloit époufer
au nom de François I.
Eleonor d'Autriche , Reyne
Douairiere de Portugal ,
Soeur de l'Empereur Charles-
Quint. Il figna le Contract
de Mariage de cette Princeffe
, & fut envoyé depuis
Ambaffadeur en Angleterre
& en Ecoffe. Il commanda
les Armées Navales du
Roy , avec Commiffion d'Amiral
, & eut l'honneur d'être
choify par le Roy Henry
II. pour Gouverneur de Mef-
Dd iij
318 MERCURE
feurs fes Fils . Sa Femme fut
Gouvernante des Filles de
France , & Dame d'honneur
de la Reyne Catherine de
Médicis , & de la Reyne de
Navarre . Henry Sicur de
Noailles , de Noaillac , de
Merle , de Mcleffe , Comte
d'Ayen , Baron de Chambres
, & c. fut Gouverneur ,
Lieutenant General & Bailly
du haut Pais d'Auvergne.
François III . du nom , Sieur
de Noailles , Comte d'Ayen,
Baron de Chambres , &c.
Chevalier des Ordres du
Roy , Gouverneur & LieuGALANT.
319
tenant General du haut Païs
d'Auvergne
, de Rouergue
& de Perpignan
, ſc diſtingua
avec beaucoup d'avantage
, par fon courage & par
fon mérité. Il fut fait Maréchal
de Camp des Armées
du Roy, & fervit pendant
les Guerres contre les Pré- ,
tendus Reformez
au Siege
de Montauban
. Il y défit
cinq cens Hommes qui fe
vouloient jetter dans la Place
; & s'oppoſa aux courſes
de ceux de Millau , & de
S. Antonin . Le Roy le fit
Chevalier de fes Ordres , &
Dd iiij
320 MERCURE
fon Ambaffadeur à Rome...
Henry Comte d'Ayen fervit
aux Guerres contre les
mefmes Prétendus Refor
mez, puis en Italie , en Al- A
lemagne & en Flandre. Il
fut tué à la Bataille de Rocroy.
Anne, Fils de François
III. & Pere de M' de Noailles
d'aujourd'huy , fut Duc
de Noailles , Pair de France,
Comte d'Ayen , Marquis
de Montclar , de Chambres ,
de Mouchy , Baron de Malmore
, & de Charbonieres ,
&c. Capitaine de la Premiere
Compagnie des Gardes
GALANT: 321
du Corps du Roy, Cheva
lier des Ordres de Sa Majefté
, Lieutenant General de .
fes Armées , Gouverneur du
Rouffillon , & de la Ville
Chafteau & Citadelle de
Perpignan . Il avoit com ,
mencé à fervir dans les Armées
du Roy dés l'âge de
douze ans , & a paffé par
toutes les Charges Militaires,
Je vous ay parlé plufieurs fois
de M' l'Euefque & Comte
de Châlons , & de M ' de
Noailles , Chevalier de Malte
, Lieutenant General des
Galeres. Ils font Cadets de
322 MERCURE
*
M' le Duc de Noailles , qui
avant l'âge de trente - deux
ans , fe voit Lieutenant General.
Je fçay que ce rang
glorieux n'eft dû qu'aux fervices
perfonnels ; mais vous
devez avouer qu'entre les
Perfonnes qui ont les fervices
neceffaires pour prétendre
à ce grand Pofte , ceux
dont les Ayeux ont poffedé
les premieres Charges
de l'Etat , & ont répandu
leur fang en mille occafions,
doivent eftre préferez ; &
c'eft une forte de juftice que
le Roy rend tous les jours.
GALANT. 223
Ce Prince qui connoift à
fond toutes les grandes Maifons
de fon Royaume , fçavoit
tout ce que je viens de
dire de celle de Noailles , &
n'ignoroit pas que pariny tous
ceux qui en font fortis , il n'y
en a jamais eu aucun qui ait
manqué , ny à la Religion
Catholique , ny à la fidelité
qu'il devoit à fes Maiftres ;
ce qui eft affez furprenant ,
fi l'on confidere l'antiquité
de cette illuftre Maifon. Voila
les avantages que M' le
Duc de Noailles tire du côté
de fes Ayeux. Ce qu'il a mé324
MERCURE
rité par luy-mefme n'eft pas
moins confidérable ; puis
qu'on peut dire que dés fa
plus rendre enfance il s'eſt
attaché au métier de la Guer
re. Quoy que la faiſon fuft
tres rigoureufe, il prit employ
dans l'Armée que le Roy
envoya aux Hollandois contre
le feu Evefque de Munfter
, & il y fervit avec une
fi grande application, qu'on
jugea déslors qu'il feroit un
jour capable de commander.
Depuis ce temps-là , les trois
autres Capitaines des Gardes
du Corps de Sa Majesté ayant
GALANT. 325
efté obligez de commander
des Armées en chef, il a ,
pendant toutes les Campagnes
, jouy du glorieux avantage
de garder le Roy. On
peut connoiftre par là s'il a
eu befoin de vigilance , & à
combien de périls il a eſté
expofé , puis que le Roy les
a fouvent affrontez , & que
plufieurs Perfonnes ont efté
bleffées , & d'autres tuées aupres
de ce Monarque , qui
va reconnoiftre luy- mefme
les Places qu'il veut attaquer,
qui fe fait un plaifir d'aller à
la Tranchée , & qui eft toû326
MERCURE
jours fur le bord du péril ,
pour encourager ceux qui
doivent monter aux AL
fauts . Quand un Souverain
s'expoſe ainfy , le Capitaine.
de fes Gardes , qui doit avoir
foin de fa Perfonne , doit être
toûjours entre le péril &
fon Prince , afin de tâcher à
l'en garantir. Jugez par là ſi
l'employ de M' le Duc de
Noailles , tant que la Guerre
a duré, n'a pas efté auffi périlleux
, & auffi utile à l'Etat,
que celuy de tant de Braves,
qui ont fervy à la teſte de
leurs Corps. Ce Duc s'eft
GALANT. 327
toûjours uniquement attaché
à obſerver les ordres du
Roy, executant ceux qu'il en
recevoit avec une exactitude
qui luy en attiroit ſouvent
de nouveaux , fans qu'il ceffaft
pour cela de donner tous
fes foins pour la garde de fon
augufte Perfonne. Ainfy il a
pû s'inftruire parfaitement
dans le métier de la Guerre
envoyant feulement donner
des ordres à ce Monarque,
qui n'a pas moins réüfly
faire de grands Capitaines,
qu'à former de grands Miniftres
. Si pendant la Guerre
328 MERCURE
les avantages de fervir aupres
d'un fi grand Monarque
font glorieux , les inquiétudes
ne font pas moins
grandes. En effet on fouffre
cruellement lors qu'on
voit fon Prince s'expofer à
des périls , où l'on ne peut
l'empefcher de courir ; &
c'eft par cette raison que le
Roy , qui ne ſe laffe jamais
de récompenfer les Perſonnes
qui le fervent, & de donner
des marques d'honneur
à ceux qui les ont méritées ,
& qu'il fçait eſtre ſenſibles à
la veritable gloire , n'a pas
GALANT. 329
borné fos faveurs pour M' le
Duc de Noailles à la Lieurenance
Generale de Languedoc
. Il l'a fait auffi Licurenant
General de les Armées,
en difant , Qu'il l'avoir toujours
fervy aupres de fa Perfon.
ne, & qu'il vouloit que cela luy
tinft lieu d'autres fervices . Ces
paroles nous font voir que Sa
Majefté a reronnu dans ce
jeune Duc , toutes les qualitez
neceffaires pour bien
commander.
La Maifon de Sourdis eft
fort noble, & fort ancienne,
& eftoit illuftre avant le qua
Juillet 1682
E e
330 MERCURE
torziéme Siecle. Jean d'Ef
coubleau , Sieur de la Cha-
Felle- Belloüin , de Joüy ", &
du Coudray- Montpenfier,
eftoit Chevalier de l'Ordre
du Roy , & Maitre de la
Garderobe fous François I.
Hleut quatre Garçons, & trois
Filles, qui firent dans le móde
une figure digne de leur naiffance.
Je ne parleray que de
François Sicur de Joüy , de
Launay, & de Mótdoubleau
,
Marquis d'Alluye , Gouver
neur de Chartres , Premier
Ecuyer de la Grande Ecurie ,
& Chevalier des Ordres du
GALANT. 331
Roy, qui fut l'aîné. Il épousa
Habelle Babou , Dame d'Alluye
, & eut de ce mariage
François Cardinal de Sourdis ,
Henry Archevefque de Bordeaux
, Charles d'Eſcoubleau ,
& plufieurs autres Enfans,
qui firent de grandes alliances.
Charles d'Efcoubleau,
Marquis de Sourdis & d'Alluye
, & Chevalier des Ordres
du Roy, fut Meftre de Camp
de la Cavalerie Legere , Maréchal
des Camps & Armées
du Roy, & Gouverneur de
l'Orleanois , du Païs Chartrain
, & du Bléfois. Il eſt
Ee ij
332 MERCURE
mort en 1666. âgé de 78 ans.
Il avoit épousé Jeanne de
Monluc & de Foix, Comteffe
de Carmain , Princeffe de
Chabanois , & Dame de Montefquiou
& de S. Félix . De ce
mariage font fortis François
Marquis d'Alluye , tué au
Siege de Renty en 1637. Paul
Marquis de Sourdis , marié
en 1667. avec Benigne
de Meaux - du . Fouilloux ,
Henry, Comte de Monluc,.
marié à Marguerite le Liévre
, Fille de M' le Marquis
de la Grange , Premier Préfident
au Grand Confeil ; FranGALANT.
333
çois , Chevalier de Sourdis,
nommé Lieutenant Genéral;
& trois Filles. On voit par
l'honneur que Sa Majeſté
vient de répandre fur ce Chevalier
, qu'il a remply dignement
ce qu'on attendoit de
fa naiffance. Quelque illuftre
qu'elle foit, on peut dire qu'il
ne doit ce qu'il eft préfentement,
qu'à fon feul mérite &
à fa valeur. Je ne vous parleray
point de toutes les belles
actions . On fçait qu'il en faur
de bien éclatantes pour parvenir
à une Dignité qui ne
voit rien entr'elle & celle de
334 MERCURE
Maréchal de France . Il a
commencé de bonne heure
à faire paroître la valeur d'un
Soldat déterminé, mais pourtát
foûtenuë d'une fort grande
fageffe. Il a une parfaite
connoiffance de la guerre, &
paffa un des premiers, leRuiffeau
qui féparoit les deux Armées,
à la Bataille de Caffel.
Son ardeur fut grande pendant
le Combat, & il reçeut
fouvent des ordres, que le feu
continuel des Ennemis , au
travers duquel il paſſa plufeurs
fois , ne l'empeſcha
point d'exécuter.
GALANT. 335
On ne m'a pas encor toutà
fait inftruit de la naiſſance
de M le Marquis de Lambert.
On m'a feulement af- *
furé qu'il eftoit d'une tresbonne
Maiſon de Champagne
, & Fils d'un Pere qui
avoit efté Maréchal des Caps
& Armées du Roy ; & qui
avoit commandé celle de
France en Italie. C'eft un
Homme entierement attaché
au Meftier de la guerre,
& qui a merité par une lon-
Igue fuite de fervices l'hon
neur que le Roy luy vient de
faire, en le nommant Lieutenant
Général.
336 MERCURE
M de Novion , Evefque
d'Evreux , donne de continuelles
marques de zele , de
vigilance , & de charité , qui
le mettent dans une eftime
extraordinaire parmy tous
ceux de fon Dioceſe . Un
jeune Garçon d'un Village
appellé le Tuyfignol , fut
furpris ces jours paffez tenant
dans fa main la Sainte
Hoftie que le Preftre venoit
de luy mettre fur la langue.
Il fut fur l'heure envoyé pri
fonnier à Beaumont , avec
deux Bergers qui l'avoient
follicité de la leur donner.
Ce
GALANT. 337
Ce digne Prélat ayant elté
informé de ce facrilege , fe
rendit au Tuyfignol , où il
en fit réparation publique en
préſence de plus de fix mille
Perfonnes accourues de tous
coftez. Si- toft qu'il fut de
retour, il alla à Louyiers pour
la clôture d'une Miffion faite
par fon ordre. Jugez combien
toute la Ville fut édifiée
de luy en voir faire la cerémonie.
Le Dimanche 12. de
ce mois , il fit celle de la
Tranſlation d'une Relique
de S. Gaude fecond Evefque
d'Evreux. La Solemnité en
Juillet 1682 .
Ff
338 MERCURE
fut tres- grande. Cette Re
lique ayant efté portée le
jour précedent par un Chanoine
de la Cathédrale à la
Paroiffe de S. Léger , la Pro
ceffion s'y rendit le lende
main fur les huit heures. M
l'Evefque d'Évreux marchoit
en Habits Pontificaux , précedé
du Chapitre en Chapes,
des Chapelains, Curez de la
Ville, de tous les Religieux,
Cordeliers, Jacobins, & Capucins,
auffi en Chapes, des
Enfans bleus de la Charité,
& de tous les Corps des Meſ
tiers, portant chacun un
GALANT. 339
Flambeau . Tous les Officiers
da Préfidial & du Bailliage
fivoient en Corps, & apres
eux , un nombre infiny de
Gens de toutes conditions.
I a Proceffion eftant arrivée
chanta une
à S. Léger, on y
Antienne en l'honneur du
Saint. En fuite on prit le
grand tour de la Ville , pour
aller à Noftre Dame, où l'on
retourna dans le mefme ordre
qu'on eftoit party, deux
Chanoines portant la Châſſe
qui enfermoit la Relique.
M'I'Evefque oficia pontificalement
, & la Meffe fut
W
Ff ij
34° MERCURE
chantée par la Mufique. L'a
prefdînée , M Vaillant, Do
cteur de Sorbonne, Theolo
gal du Chapitre , & l'un des
Grands Vicaires de M ' d'E
vreux , fit le Panégyrique du
Saint, avec l'applaudiffement
de tous ceux qui l'entendirent.
Le Mardy 14 il y cur
Fefte folemnelle pour laConférence
, où ce Prélat fit encor
toute la cerémonie . Il
l'eut à peine achevée, qu'on
vint l'avertir qu'une jeune
Demoifelle de la Religion
Prétendue Reformée eftoit
à l'extrémité. Quoy qu'elle
GALANT 341
n'euft point fouhaité le voir,
il monta incontinent en Carroffe,
& alla chez elle à une
lieuë d'Evreux . Cette charité
d'un veritable Paſteur , la
toucha fenfiblement ; & les
moyens dont il fe fervit en
fuite pour luy faire voir dans
quelles erreurs elle avoit vefcu
, furent fi bien fecondez
des graces du Ciel, qu'elle fe
rendit à fes fçavantes inftructions
. Ce qu'ily eut qui tint
du miracle, c'eſt que la ſanté
de l'ame produifit celle du
corps. Une forte fievre continue
faifoit defefpérer de fa
Ffij
342 MERCURE
vie, & cette fievre cella dés
le lendemain . Voila , Madame,
de ces coups d'Enhaut,
qu'attire un vray zele quand
il est bien ménagé. 27. ma
De telles Converfions faites
tout d'un coup, ne prouvent
pas
pas moins la force des
Véritez Catholiques
, que
de Blair la prouve en expliquant
les motifs qui l'ont fait
changer de Religion . Je vous
fis fçavoir il y a un mois qu'il
les devoit donner au Public .
Il les a depuis préfentez au
Roy, qui les a tres - bien reçeus.
Sa Majefté luy fit pa-
M'
GALANT: 343
C
toiftre beaucoup de bonte,
& l'affura de fa protection
pour luy & pour la Famille.
Elle eft d'une des plus an-,
ciennes Nobleffes d'Ecoffe,
d'où elle tire fon origine.
Elle y eft encor tres - confi
dérable par les fes Alliances,
puis que le Baron de Blair ,
l'un des deux Chefs de cette
Maifon , a époufé depuis
quelques années la Fille de
Guillaume, Duc d'Hamilton.
Quand on marque les rai
fons que l'on a cuës de renoncer
à Calvin , on fait bien
voir que l'on n'a pas pris
Ffij
344
MERCURE
party fans connoiffance
de
caufe, saista pobegin HO
Je viens aux Enigmes.
Mademoiſelle Rofon , de la
Ruë au Maire , a enfermé les
vrais Mots de l'une & de l'aunot
, 219 V
tre, dans ce Madrigal. SURMAND
Ercure , ton préfent de "
Glace w
M
19300
Mérite qu'on s'en rende grace,
Je t'en fais mon remercîment,
Carj'aime à boire fraichement;
Mais toy qui nous dis des nouvelles
Que nous nesçavons pas fouvent,
* Apprens à ton tour que les Belles
Nefe repaiffentplus deVent, A
Le mot de la premiere Enigme,
qui eftoit le Vent , a eſté trouvé Ł
GALANT 345
par Meffieurs Silon , d'Orleans ,
& C. Hutuge , de la meſme Ville,
demeurant à Mets ; tant
en efprit du Pre S. Gervais པད
l'Amant à l'Anagramme , Sous la
Faftice eft ma Baniere . Ceux qui
m'en ont envoyé l'Explication en v
Vers , font , L'Infante à l'Anagramme
, Ange de coeur haut , de
Rouen , La Poitevine à l'Anagramme
, Atraits de Nimphe , de
Fontenay le Comte , La Blonde
à l'Anagramme , D'un aimable
Génie , dela Rue du Mûrier , D,
L.R. N. S. A. Daphnis , L'Ennemy
d'amour à l'Anagramme,
L'Heroine m'y entraine; Le jeune
Agent, Amant difcret , Le M.G.
La Nimphe à l'Anagramme ,
Je
touche dans l'ame , de Tilliers pres
de Verneuil ,; & la Blonde à l'A346
MERCURE
睦
nagramme L'offencée àfervir. i
Autres fens donnez . La Clocke,
le Son des Cloches , le Son a laver,
l'Eau , le Ver à foye¿ l'Eclaire-
Herbes le Coutelas , le Fen , le Ca
non , l'Eclair , le Tonnerre , & la
Mort. b
La feconde Enigme a cfté expliquée
fur la Glace, par.Meldemoifelles
de Baruille , M. Provais
; I. de Cligny , Fille du Lieutenant
des Poftes de Champa
gne , à Troyes ; Molina , de la
Rue S. Denis , Meffieurs Pia.
chon, de Rouen , Le Rouleux,
d ? Orleans Le Controlleur
de la Marée , du mefme lieu ,
Les Belles de Dreux , aux
Anagrammes , De Het. J'en feray
le Centre; L. a cela digne d'eftre aimée;
Elle daigne aimer la Dantes
GALANT 347
1
Le Fidelle Amy de l'une de ces
Belles , Le Mary galant. En Vers.
Meffieurs L'Abbé de Capdeville
, de la Rue des bons Enfans ;
Drouart de Roconval ; Le Vazeur
, Sieur D. L. S. Rault , de
Roüen ; Le Cordier , de Caën ;
Varlet Le nouveau Converty;
Le Romain François, de Rheims;
L'Amant de Mademoiſe de Cof.
me , de Crevecoeur , Mademoifelle
la Mart , & fon aimable
Frere , du Pré S. Gervais ; L'ELpritée
à l'Anagramme , Sibille a
l'oeil vif, de la Rue groffe Horloge
de Rouen , & la Mignonne
à l'Anagramme, Génie nay du Ciel,
de Troyes.
Ceux qui ont trouvé le fens
des deux Enigmes , font Meffieurs
de Billy , Ingenieur , Lieu348
MERCURE
tenant au Regiment Royal des
Vaiffeaux , à Strasbourg ; Poirier,
de Mers , Leger de la Verbiſſon .
ne ; Petit, de la Rue Quinquempoix
, Hariveau , Clement , dela
Chancellerie de Bretagne , Ma
demoiſelle A. Cheron , Fille de
feu M le Prevoft de Neuilly
S. Front , La belle Brignard , de
Bretagne , La Dame au Rebus
de Char , de Paon , & de Tiers ;
La Dame paffionnée pour l'A.,
PA
ftrologie , Les belles Veuves in.
féparables , du Quartier S. Paul,
La Belle à l'Anagramme , Faime
Raugi... L'Aimable à l'Anagramme
, Pour le jeune Agent je foupire;
Le Berger Cotentin ; Les Affo.
ciez de la Place aux Chats , de la
Rue S. Honoré ; G. ou l'Indifé .
rent , de la Rue de Richelieu ;
GALANT 349
L'Amantconftant d'une Belle de
trois ans ; Le feint Aftrologue favorifé
des Dames ; L'Inconnu,
fur les Foffez de l'Hôtel de
Condé , L'Avanturier du Tem
ple aux Rubans gris- de- lin ; Le
Tendre à l'Anagramme , Loin de
Gir... Je langui... Le Financier
Amphibie , L'Amant Pharmacopole
; Les fréquens Ambulai
res Boulonnois ; & le Pere des
quatre Filles du Fauxbourg Saint
Victor. En Vcrs . Meffieurs Roquille
, Chanoine de S. Gervais
de Soiffons ; Le Baron d'Auvaine
; Brideville , de Châlons en
Champagne , F. Fourmy , de
Maugé en Anjou ,, Avice , de
Caen , Rue de la Harpe ; Daubaine
, R. de S. Martial , P.Vver.
Bonneval, de la rue de Clery ; I
35° MERCURE
Guemige , I. B. Girault ; Gygés,
& Alcidor du Havre ; Le BergerDL'Amie
fincere
L. de la
jeune Mufe ; La Belle Irfenfible,
de la Rue de l'Arbalefte ; La
Bergere à l'Anagramme , j'aime
à changer d'Amant ; Baricot , du
Havre Labbé, Medecin de la
Fleche , ou le Precepteur de M
Amelot de Chaillou , M. du
Lory à l'Anagramme , Libre d'amour,
de la Rue du Bac ; La Poftulante
à l'Anagramme , Tend
ferme à l'habit élu , de Houdan,
La Blondine à l'Anagramme,
Chez toy l'airtendre charme toft , de
la Rue Trouffevache; & le Ber
ger Alcidon, du Fauxbourg S.Victor.
Ce dernier eft l'Autheur
de la feconde des deux nouvelles
Enigmes que je vous envoye.
4
GALANT. 351
J
ENIGME.
Efuis enfantéfans douleur;
3
De me voir enlever, mon Pere a lea
rl courage,
A
Et n'eftimepoint un malheur,
Quand on me pend à lafteur de mon
Ma âge. Molimo ob
Fevispourtat desficclesfans vieillir;
Sijefuis chagrin, c'eftfans peine,
Etfijeparois gay, c'eft toûjoursfans
plaifir.
L'attens fans mouvement, & faus
aucune gefne,
Tousceux qui de me voir ontle moinadre
defir.
En mon Habitj'ay cela de comellemode,
Qu'estant riche, oufans ornement,
?
352 MERCURE
Ilne crainspains le changement,
Ny le caprice de la Mode.
Le touche quelquefois des coeurs,
Quelquefois auffi l'on me baife,
Mais fort infenfible aux douceurs,
Ie n'enparois nullement aife.
Que jefois bon, méchant, mon Pere
également
En a le blâme, ou la loüange.
On me logefuperbement,
Oubien au Grenier on me range.
AUTRE ENIGME.
UN foufle medonne lejours
Etfi-toft queje nais, je commence à
reluires 50
Mais belas! mon régne eft bien
court,
Lemoindre chocpeut me détruire.
GALANT. 353 .
Pour l'éviter, je m'abandonne au
Vent,
Afin que dans les airs il puiffe me
conduires
Mais en vain je veuxfuir tout ce qui
peut me nuire,
CeTraiftre luy- mefme fouvent
Ala mort s'en vient me réduire,
Luy qui m'afaite auparavant.
Comme luyjefuisfort légere,
Etje n'occupe auffi que les Efprits
légers.
Ie les voyfe donner carriere,
A mepréferver des dangers,
Mais ilsnefçauroient yrien faire.
Lecteur, je ne veux point icy diffimuler,
Iefuis ronde comme une Boule,
Etpourtant je nepuis rouler.
Sans ailes j'ay l'art de voler,
Et l'on mefaitfor.ra'r Moule,
Juillet 1682.
Gg
354 MERCURE
Aqui l'on ne sçauroit mefaire ref
femblers fosys Just
Jurors' wo fly
291 L'Opéra de Perfée a esté repréfenté
à Verfailles, enpréfence
de Leurs Majeftez . Ce qui s'eft
paffé en cette occafion tient du
prodige , & fait voir que de plaifir
qu'on prend à fervir le Roy ,
va jufqu'à venir à bout de l'im
poffible. Ce Prince avoit dit que
quand il voudroit voir cet Opéra,
il en feroit avertir quelques jours
auparavant , afin qu'on eut le
temps de s'y préparer , & de dref
fer un Théatre dans le fond de
la Court du Chaſteau , qui eftoit
le lieu destiné pour ce Spectacle.
Cependant le temps s'eftant mis
tout d'un coup au beau , & Sa Majefté
voulant que Madame ola
GALANT $355
4
Dauphine cuft part à ce Diver.
tiffement avant qu'elle accou
chaft , on n'avertit de fe tenir
preft que vingt - quatre heures
avant la Repréfentation . Ainfi
on ne pût travailler au Théatre
que le jour mefme. Il ſe trouva
fort avancé fur le midy s5 mais le
Vent ayant changé , la pluye qui ·
tomba tout le matin fit affez connoiſtre
qu'il en tomberoit le reſte
du jour. Le Roy eftoit preft de
remettre l'Opéra à un autre
temps , lors qu'on luy promic
qu'il y auroit pour le foir mefine
un autre Théatre dreffé dans le
Manége ; & en effet à huit heures
& demie du foir , le lieu où
l'on travailloit encor des Chevaux
à midy fonné , parut avec
in brillant inconcevable. Théa-
4
Ggij
356 MERCURE
tre, Orqueftre , Haut- dais , rien
n'y manquoit. Un tres grand
nombre d'Orangers d'une grof
feur extraordinaire , tres-difficiles
à remuer , & encor plus à faire
monter fur le Théatre , s'y trou's
verent placez. Tout le fond eftoit
une Feuillée compofée de
veritables, branches de verdure
coupées dans la Foreſt Hy avoit
dans ce fonds , & parmy, ces
Orangers , quantité de Figures,
de Faunes , & de Divinitez , &
& un fort grand nombre de Gi
randoles. Je n'entreprens point
de vous en faire la defcription.
Elle me feroit plus difficile que
l'exécution mefme ne l'a efté.
Beaucop de Perfonnes qui fcab
voient de quelle maniere ce lieu
eftoit quelques heures aupara
GALANT. 357
vant , eurent peine à croire ce
qu'elles voyoient. Si le Roy eft fi
bien fervy pour les chofes qui ne
regardent que fes divertiffemens ,
avec quelle ardeur ne cherche
t'on point à remplir fes volontez ,
lors qu'il s'agit de quelque affaire
importante C'est ce qui fair
qu'on voit des Villes fortifiées ,
fortir de terre en fort peu de
jours . Tous ceux qui ont de l'em.
ploy dans l'Opéra de Perfée, s'en
acquiterent fi bien , qu'on en remarqua
toutes les beautez ." Le
Sieur Pecour dança d'une maniere
qui lay attira beaucoup de
louanges. Le lieu ſe trouva pro
pre pour les Voix , & l'étendue
de celle de Mademoif: lle de Rochois
, charma les plus difficiles
de la Cour La Simphonie pa
358 MERCURE
rut admirable , & le Roy dit à M
de Lully , qu'il n'avoit point vê
de Piece dont la Mufique fukt
plus également belle par tout,
que celle de cet Opéra, Somo
Les Comédiens François ont
commencé depuis quelques jours
les Reprefentations d'Androme
de , Tragédie en Machines , de
M' de Corneille l'aîné. Elle fut
faite pour le divertiffement du
Roy , dans les premieres années
de fa Minorité. La Reyne Mere
qui n'entreprenoit rien que de
grand , y fit travailler dans la
grande Salle du Petit- Bourbon,
où le repréſentoient les Balets du
Roy , lors qu'ils eſtoient accom
pagnez de Machines . Le Théatre
eftoit beau , élevé & profond
, & l'on y a vû pluſieurs
GALANT. 359
grands Balets , où Sa Majelté
dançoit , dignes de l'éclat & de
la grandeur de la Cour de France.
Le Sieur Torelly , pour lors Machinifte
du Roy , trauvailla aux
Machines d'Andromede. Elles
parurent fi belles, auffi bien que
les Décorations , qu'elles furent
gravées en Tailles douces, Les
grands applaudiffemens que reçeut
cette belle Tragédie , porterent
les Comédiens du Marais à
la remettre fur pied , apres qu'on
eut abatu le Petit- Bourbon. Ils
réüffirent dans cettedépenfe, qu'
ils ont faite trois ou quatre fois,
& elle vient d'eftre renouvellée
par la grande Troupe avec beau
coup de fuccés, Comme on renchérit
toûjours fur ce qui a efté
fait , on a repréſenté le Cheval
360 MERCURE
Pégale , par un véritable Cheval,
ce qui n'avoit jamais efté veu en
France. Il joue admirablement
fon rôle , & fait en l'air tous les
mouvemens qu'il pourroit faire
fur terre. Je fçay que l'on voit
fouvent des Chevaux vivans dans
les Opéra d'Italie ; mais ſi nous
voulons croire ceux qui les ont
veus , ils y paroiffent liez d'une
maniere,qui ne leur laiffant aucu .
ne action , produit un effet peu
agreable à la vuë. Le Sujet de cette
Piece eftat le mefme que celuy
de l'Opéra de Perfée, on voit la
diverfité des génies dans les diférentes
manieres de le traiter. -
Le bruit qu'à fait Zélonide lors
qu'elle a paru fur le Théatre,
vous a obligée plufieurs fois à me
demander li elle eftoit imprimée.
Elle
4
?
onne. Je vous en diray da.
vantage la premiere fois .
Comme on doit voir le zz.
Hh
TheJuillet 1682.
àme
Yousa
demander fielle
née.
Elle
GALANT. 361
Elle l'eft enfin depuis quelques
jours , & je vous l'envoye . Vous
y trouverez une maniere d'E
piftre dédicatoire auffi nouvelle
que pleine d'efprit , puis que
c'eft
Zélonide qui parle elle - mefine à
Madame la Ducheffe de Nevers,
à qui cette Piece eft dediée .
La nouvelle Planche que j'ay
fait graver , vous offre la Veue
des deux Chaſteaux de Grenade.
C'eſt une fuite de ce qu'il
y a de grand dans cette fameufe
-Ville . Vous avez vû les Palais
que les Roys d'Afrique y ont
fait baftir. Il faut achever en
vous faifant voir ceux des Roys
d'Espagne. L'Alhambre eft fort
renommé. Je vous en diray da .
vantage la premiere fois . !
"
Conime on doit voir le zz.
Fuillet 1682.
Hh
362 MERCURE
Septembre prochain la conjon
ction extraordinaire des trois Pla
netes fupérieures , Saturne , Jupiter
, & Mars , ce qu'on n'a
point vu depuis plufieurs fiecles,
Mr Crochat avertit qu'il met
fous la preffe un Traité tres- curieux
, dans lequel il donnera les
opinions des plus celebres Autheurs
, qui ayent écrit fur cette
conjonction , fans oublier la fienne
, avec les fupputations fur ce
fujet. Son Livre paroiftra le mois
prochain. Ceux qui le voudront
avoir le trouveront chez le
Sieur Thomas Amaury , Libraire
à Lyon.
On acheve d'imprimer un
autre Livre , intitulé Le Napolitain
. C'est une Hiftoire qui
renferme plufieurs Lettres auffi
GALANT: 363
les Lettres Porpaffionnées
que
rugaiſes. On aura peine à de
croire , puis qu'on eft perfuadé
que tout ce qui marque la plus
violente paffion , eft dans ces
dernieres . Cependant j'oferois
vous affurer que celles qui font
dans l'Hiftoire du Napolitain , ne
luy cedent point . Toute la difé .
srence qu'il y a , c'eft que Mademoiſelle
d'Offanove qui les a
écrites , a pûles écrire , & les en .
voyer, fans que les Perfonnes les
plus fcrupuleufes puiffent blâmer
fa conduite. Toutes fortes de raï
fons , l'honneur , le devoir , la
volonté de fon Pere , fecondoient
en elle une puiffante inclination
. Auffi jamais les fentimens
du cocur n'ont- ils efté fi
bien exprimez. Ces Lettres font
Hh ij
364 MERCURE
ل د
raportées pour juftifier cette
fpirituelle Perfonne , qu'ona
attaquée apres fa mort . Sile Sieur
Blageart , qui doit debiter ce Livre
, continue à nous en donner
de pareils , & à celuy-là , & à
ceux qu'il a imprimez depuis peu,
on peut s'affurer que tout ce qu'il
donnera fera digne d'eftre lû. On
voit bien qu'il choifit fes Manufcrits
fur le jugement de Perfonnes
éclairées , & qui ont le
gouft des bonnes chofes,
Il y a grande joye à la Cour
de Suéde pour la naiffance d'un
Prince , dont la Reyne a accouché
le 27. du dernier Mois . Il a
efté Baptifé , & nommé Charles,
On est toujours icy dans l'attente
de l'accouchement de Madame
la Dauphine. Toute la France
GALANT 365
fait des Voeux fur fa groffeffe , &
la bouche de M Richedit
par
bourg
de Crufy
,
Qu'il vienne ce Royal Enfant,
A qui nous deftinons des Temples.
S'il veut du Monde entier eftre un
jour triomphant,
Il ne manquera pas d'exemples.
Je fuis, Madame , voſtre , & c ,
5130
aubs
A Paris ce 31.Juillet 1682.
ENSAT
5552 $52252 522552
MATIERES
contenues dans ce Volume. ?
TABLE DES
A
Vant- propos,
lete,
Lettre de la Lorraine Espagne-
13
37 Cing Sonnets fur diversfujets,
Nouveau Sermon prefché devant la
Reyne , fur plufieurs Textes donnez
fur le champ,
27
Le Moineau & Hirondelle, Fable, 30
Eloge de la Beauté, 42
These foutenue par M. l'Abbé de Lorraine,
Galanterie,
Hiftoire,
61
***
64
71
Nom & divers Ouvrages de celuy qura
gagné le Prix propofe par M. le Duc
de S. Aignan,
121
Divers Ouvrages de Sculpture antiques
modernes, arrivez à Paris,
Avanture Galante,
121
142
Fauffe nouvelle employée le mois préceTABLE.
dent,
Converfions,
152
156
M. du Bois- de Baillet , Maiftre des Requeftes,
envoyé en Bearn pour les Affaires
de la Religion,
Sonnet,
157
161
Voyage de M. de Louvoys en Flandre,
XI
162
164
Mort de M. l'Abbé de S. Martin, Curé
de la Baffe Sainte Chapelle,
Service folemnel fait par Meffieurs de
S.Germain des Prez, pour M. le Duc
de Verneuil, 169
Le Loup & les deux Chiens, Fable, 185
Mort du Grand Duc de Mofcovie : ce
qui s'eft paffe depuis fa mort, avec plufieurs
chofes curieufes de cet Empire,
188
Accouchement extraordinaire d'une Femme
de Dreux,
Paroles à mettre en Air,
224
232
Préfent du Roy fait à une Dame Romaine,
236
Académie de Province, fur le modelle de
Academie Galante, 241
TABLE
Mort de M. le Marquis de Bonneval, 251
Mort de M. de Pilles , Gouverneur de
Marfeille,
259
Belle Action de M. le Bailly Colbert, 263
M. le Prince Guillaume de Furftemberg
Flu Grand Doyen de Cologne,
Fefte de Noftre- Dame du Mont- Carmel
celebrée à Lile,
Hiftoi
du Cramoify ,
Lettre du Roy de Maroc, au Roy,
263
265
270
279
285
295
Evefché de Caftres donné à M. I Abbe
2de
Maupeon,
C
Sacre de M.PEvefque de Vence,
Sonnet,
Autre Sonnet,
Sujetpropofepour des Sonnets,
300
302
303
Entrée de Ballet danfee par M. le Prince
Dietrichstein, 306
M. Tfchirnaus , Gentilhomme Saxon,
reçen à l'Académie Royale des Scien
ces,
308
Mariage de M. de Motteville avec Ma
demoiſelle Lambert de Thorigny, 310
Mort de M. le Vicomte de Nantiat , Eeyer
ordinaire de la Reyne, 313
TABLE.
୮
M.le
M. le Duc de Noailles , M. le Chevalier
de Sourdis, & M. le Marquis de Lambert,
nommez LieutenansGeneraux, 314,
Actions de pieté de M.de Novion, Eveſqua
d'Evreux,
336
Motifs de la Converfion de M. de Blair
342
Noms de ceux qui ont expliqué les deux
Enigmes
Enigme,
Autre Enigme,
devant le Roy,
344
35x
352
354
Opéra de Perfee repreſenté à Versailles
Andromede, Tragédie en Machines, 358
Zélonide, Tragédie, 360
Opinions de plufieurs Autheurs fur la
conjonction de Saturne , Jupiter , &
"Mars qu'on doit voir le22.Septembre
prochain,
Le Napolitain,
361
362
Fin de la Table.
307
Avis pour placer les Figures.
Air qui commence par Je meurs des
L'airquicommence
der la page 63 .
regar-
La Médaille de Mr le Chancelier
doit regarder la page 162 .
L'Air qui commence par J'avois refolu
de changer, doit regarder la page
231.
La Planche des deux Chafteaux de
Grenade, doit regarder la page 361.
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