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1682, 07, t. 19 (Extraordinaire) (Lyon)
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Illuftriffimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teftamenti tabulis attribuit anno 1693 .
EXTRAORDINAIRE
DU MERCURE
GALANT.
QUARTIER DE JUILLET 1682.
TOME XIX.
THEQUE
VIBLIO
THE
DE
LA
LYON
Imprimé à Paris, &fe vend
A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY, Ruë
Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY,
EXTRAORDINAIRE.
DV MERCURE
LIO
GALAN T.S
LYON
QUARTIER DE JUILLET 168
ΤΟ ΜΕ ΧΙΧ.
Voy que vous ayez déja
vúplufieurs Traitezfur
l'origine, & l'usage de
la Pourpre,je croy, Madame,
que vous ne ferez pas fâchée,
que je vous faſſe encor part de celuy
Q. deJuillet 1682.
A
Extraordinaire
que j'ayreceu de M. la Selve, de Nifmes.
Il feroit injufte de le priver
de la gloire qu'il doit efperer de fon
travail; & d'ailleurs , fi divers Autheurs
traitent la meſme matiere , c'eft
toûjours d'une maniere fi diférente,
qu'on pourroit dire que tous leurs Ouvrages
ramaſſez n'en forment qu'un
fcul. L'un rapporte ce que l'autre a
oublié , & pour eftre inftruit à fond
d'une chofe , il faut lire tout ce qui en ‹
a efté écrit. Ceux qui veulent bien
fe donner la peine de travailler fur
les Sujets propofez dans mes Lettres
Extraordinaires , peuvent s'aſſurer
que je tiendray ce que j'ay promis,
lors que j'ay dit chacun auroit
fon tour. Il y a déja plus de quatre
mois que l'Ouvrage que vous allez
voir m'a efté rendu. Fen avois d'autres
qui m'ayant efté donnez auparaque
4
-
du Mercure Galant .
3
vant, devoient paffer les premiers,
& je rends aujourd'huy la mesme
justice à celuy que je viens de vous
nommer , en commençant ce dixneufiéme
Extraordinaire par le Traité
que je réferve de luy depuis fi longtemps.
SS2525 :2525222: 252
DE L'ORIGINE DE LA
Pourpre , de l'ufage qu'en ont
fait les Anciens , & de fa diférence
avec l'Ecarlate.
L
Es Phéniciens , au raport de
Julius Pollux , attribuent
l'invention de faire la Pourpre
à Hercule , qui vint chez eux accompagné
d'une Fille nommée
Tyro , laquelle fe promenant fur
A ij
4
Extraordinaire
le bord de la Mer , vit un Chien
qui dévoroit un Pourpre avec fr
reur. Le fang de ce Poiffon donna
une couleur fi vive , & fi écla
tante aux lévres du Chien , que
cette Fille réſolut d'abord de demander
à fon Amant une Robe
de cette mefme teinture . Her
cule en ayant efté prié, ne man.
qua pas de faire pefcher dans
tous les lieux voifins un grand
nombre de ces Poiffons , pour
faire préfent à fa Maistreffe d'une
belle Robe teinte du fang de ces
pauvres Animaux , qui commencerent
alors de perdre la vie pour
fatisfaire à la vanité des Hommes.
On fe fervoit autrefois de
trois fortes de Poiffons pour faire
cette teinture fi riche & fi eftimée
, des Murex , des Conchidu
Mercure Galant.
S
lions , & des Pourpres. Les Poif
fons que les Latins appellent Marex,
fervoient non feulement pour
faire la Pourpre, mais auffi on les
fervoit à Table dans les Feftins
les plus magnifiques , & les plus
fomptueux ; & le Prince des Faifeurs
d'Epigrammes I. 13. les fait
parler en ces termes.
Sanguine de noftro tinctas ingrate
tacernas
Induis , & non eft hocfatis , efca
fumus.
Les Conchilions eftoient des
petits Poiffons à écailles , qui
avoient le bec long , & fort difé.
rent de celuy des Pourpres , qui
eftoit de figure ronde.
Harum ego nonfugiam Conchylia..
Fuver ,fat. 3.
Ariftote Hift. Anim. l. s.c.15.
A iij
6 Extraordinaire
>
dit que les Pourpres vivoient
d'ordinaire fix ou fept ans , &
qu'ils demeuroient cachez durant
trente jours au temps de la
Canicule . Nous lifons dans Pline
1. 9. c.36 . qu'ils s'affembloient au
commencement du Printemps ,
& que fe frotant les uns contreles
autres , ils rendoient une certaine
humeur viqueufe , & gluante
comme de la cire. Ils avoient
au milieu du col une petite veine
blache, d'où fortoit cette liqueur
fi eftimée pour la teinture des
Draps ; mais il falloit les prendre
en vie , car ils perdoient en mourant
cette admirable vertu . Les
Habitans de Tyr , fort habiles
en ce meftier , tiroient les plus.
gros Pourpres , pour les faigner
hors de leurs écailles , mais ils
du Mercure Galant.
7.
preffoient les plus petits avec des.
meules à huile pour leur faire rendre
cette préticufe humeur. Leur
langue qui eftoit de la longueur
d'un doigt, eftoit fi dure, qu'ils en
perçoient les écailles des autres
Poiffons , qui leur fervoient de
nourriture. Ariftote Hift. Anim.
1. 8. c. 19. affure que de fon temps
•
on les faifoit mourir en eau
douce, ou dans quelque Riviere ,
parce qu'ils auroient bien vé
cu encor cinquante jours de leur
feule falive . Il eftoit de deux for .
tes de Pourpres . Les uns qui avoient
le bec rond & un peu ouvert
à cofté , eftoient prefque
femblables à un Cornet , d'où
vient qu'on les appelloit Cornets
de Mer. Ceux là eftoient toûjours
attachez aux Rochers ; ou
A j
8
Extraordinaire
ils eftoient pris pas les Pefcheurs.
Les autres qui avoient le bec
comme un tuyau creuſé , eftoient
entourez de fept petites
pointes que les Cornets de Mer
n'avoient pas . Au refte la Pefche
de ces Poiffons ſe faifoit durant
les jours Caniculaires , mais
Pony réüffiffoit mieux lors qu'on
la diféroit jufqu'au commencement
du Printemps . Les deux
plus grands Génies de la Nature,
Ariftote & Pline , nous apprennent
comment on s'y prenoit .
On fe fervoit de petits Filets tresclairs
, où l'on mettoit des Poiffons
appellez Moules , qui eftant
à demy morts ouvroient leurs
écailles dans la Mer , où les Pourpres
les alloient infulter par leurs
piqûres importunes . Ceux - là fe
du Mercure Galant.
9
fentant attaquez , fermoient leurs
écailles, & oftoient par ce moyen
à leurs Ennemis la liberté de s'é.
chaper. Apres qu'on avoit pefché
de cette maniere un affez
grand nombre de ces Poiffons,
on travailloit à la teinture de la
Pourpre de la façon que Pline
1, 9. c. 38. l'a écrit . On piloit les
écailles des petits Pourpres , car
on ne prenoit la chair que des
gros. On lavoit bien cela avec
une eau tres claire . On faifoit
enfuite tremper le tout avec du
Sel durant trois jours , mettant
fur chaque quintal de Teinture
une livre huit onces de
Sel. On avoit de grandes Chaudieres
de Plomb , dans chacune
defquelles on mettoit un quintal
& demy de Teinture préparée,
10 Extraordinaire
qu'on faifoit cuire lentement par
le moyen d'un petit Tuyau , qui
répondoit à la Chaudiere , laquellé
eftoit fort éloignée du feu ,
de peur que la Teinture ne couruft
rifque de fe brûler. Il falloit
cependant écumer & nettoyer la
chair , qui reftoit aux veines des
Pourpres. Enfin apres avoir laiffé.
pendant dix jours la Chaudiere
en cet état , on y mettoit la Laines
bien préparée juſques à ce qu'elle
euft la couleur qu'on deman
doit , d'où l'ayant tirée encor,
on la cardoit , puis on la remettoit
pour luy faire boire entiere.
rement la Teinture. Les Cornets
de Mer feuls ne tenoient pas affez
leur couleur , mais les Pourpres
de haute Mer appellé Pelagia ef
tant de couleur noiré, dōnoient le
ノII du Mercure Galant.
luftre à la teinture, & ette couleur
trifte qui eftoit neceffaire pour
faire une tres- belle Pourpre, Les
Tyriens ne fe fervoient que de ces
Pourpres, & avant que leur Tein.
ture tiraft fur le vert , ils jettoient
la laine dedans , pour la mettre
enfuite dans une Chaudiere où
eftoit la Teinture des Cornets de
Mer. Certe Pourpre neantmoins
a remporté le prix , & a efté de
tout temps plus eftimée qu'aucune
des autres , d'où vient que
Tyr fut autrefois appellé Sarra,
comme le dit Aulugelle 1. 14.c.
16. du nom du Poiffon que les
Latins appellent Murex ou Sar,
& la Pourpre mefme eftoit appellée
Sarranum Oftrum.
Ut gemmâ bibat & Sarrano dormiat
Oftro. Virg. a. Georg..
12 Extraordinaire
Sive erit in Tyriis , Tyrios laudabis
amictus. Ovid. 2. de Arte.
C'eftoit autrefois un Employ
fi confidérable à Tyr , d'avoir
foin de faire faire la Pourpre , que .
l'Empereur voulant récompenfer
d'une maniere particuliere un
Preftre d'un tres -grand mérite
nommé Dorothée , il luy donna
cette Commiffion , au raport de
Nicéphore Callixte au Chapitre
35. du Livre 6. de fon Hiftoire
Ecclefiaftique. Il y avoit de la
Pourpre qui gardoit fa couleur
jufques à deux cens ans. Plutar
que mefme dit dans la Vie d'Aléxandre
le Grand , que ce Conquérant
ayant pris la Ville de
Jules , trouva dans la Maifon
des Roys pour cinq mille Talens
de Pourpre Hermionique,
du Mercure Galant.
13
dont la couleur eftoit auffi vive,
& auffi éclatante que le dernier
jour de fa teinture , ce qui eftoit
ordinaire lors que la rouge eftoit
teinte du miel , & la blanche avec
de l'huile de cette couleur. Vic
truve l. 7. c. 13. dit que les Pourpres
étoient de couleur diférente ,
felon la diverſe fituation des Païs
où ils eftoient pris. Ceux qu'on
pefchoit dans la Mer de Phénicie,
eftoient rouges , au lieu que
ceux qu'on trouvoit fur les Coftes
d'Afrique , fervoient à teindre la
Pourpre violete , que Cornelius,
Népos qui mourut du temps de
l'Empereur Augufte , dit avoir
efté en vogue durant fa jeuneſſe.
La Pourpre deTyrappellée Dibapha,
à cause defa double teinture,
fevendoit deux eens cinquante
14
Extraordinaire
Ecus la livre , & fept cens ans
apres la Fondation de Rome, Pu
blius Lentulus Spinter fut blâme
de ce qu'il en portoit une longue
Robelors qu'il eftoit jeune . Pline
1.9 . c . 39. nous affure que la Pourpre
a efté de tout temps en ufage
parmy les Romains. En effet, il
eft vray que leur premier Roy
s'en fervit d'abord dans fon Manteau
Royal .
Pulcher és humano major habeâque.
decorus.
Romulus. Ovid. 2. Faft.
Tullus Hoftilius fut le premier
qui en porta une longe Robe
broché d'écarlate , apres avoir
remporté une fignalée Victoire
fur les Peuples d'Etrurie . Florus
au Chapitre 5. du Livre premier
de l'Hiftoire Romaine , dit que
du Mercure Galant.
IS
Tarquinius Prifcus ordonna que
les Enfans des plus illuftres Familles
portaffent une longue Robe
bordée de Pourpre , qui eftoit
auffi l'Habit ordinaire des Perfonnes
de grande qualité, car tout .
le monde fçait que le Philofophe
Porphyre fut ainſi appellé , à
caufe de la Robe de Pourpre qu'il
portoit , comme eftant forty
d'une noble & puiffante Famille.
Malchus eftoit fon premier nom.
Il étudia fous Photinus à Rome,
avec Origéne & Amélius fes
Condifciples , du temps de l'Em
pereur Auréliep . Socrate 1. 7. c.
2. dit de luy qu'ayant efté battu à
Céfarée par quelques Chrêtiens,
il compofa par dépit quinze Livres
contre noftre Religion , aufquels
Méthodius , Eufebe , &
16 Extraordinaire
Apollinaire , répondirent par
trente Livres Apologetiques. Le
Mauvais- riche eftoit habillé de
Pourpre & de fin Lin , Erat home
dives qui induebatur Purpura
& byffo. Lac. c. 16. Je fçay bien
que Nicéphore Callixte Hiftoi
re Ecclefiaftique l . 1. c. 26. met
cette Hiftoire au rang des Paraboles
de Noftre Seigneur , & que
Saint Grégoire le Grand Hom.
in Evang. croit que l'abondance
du Mauvais- riche nous doit faire
entendre le bonheur du Peuple
Juif, & que la pauvreté du Lazare
nous marque la mifere des
Gentils , mais je fçay bien auffi
qu'on peut inférer de là , qu'alors
les Gens riches & de haute
naiſſance avoient coûtume de
porter des Habits de cette coudu
Mercure Galant.
17
leur. La Robe de Pourpre eftoit
autrefois la marque des Sénateurs
Romains , témoin ce Vers
de Martial.
Divifit noftras Purpura veftra togas.
Ils s'en fervoient dans les Sacrifices
publics & folemnels, parce
qu'ils s'imaginoient qu'elle ne
contribuoit pas peu à appaiſer la
colere des Dieux . On chantoit
des Vers à Rome , dont le fens
eftoit , Jules Céfar mene les Gaulois,
en triomphe. Ils ont quitté leurs
Sayes pour prendre les Robes de Pour.
predes Sénateurs. Suétone raporte
que l'Empereur Augufte prenant
la Robe virile , celle qu'il avoit
s'ouvrit de deux coftez , & luy
tomba à fes pieds , & alors les
Devins prirent cela pour augure
que l'Ordre des Sénateurs , dent
B
2.deJuillet 1682.
18 Extraordinaire.
la Robe de Pourpre eftoit la
marque , luy feroit un jour fou
mis. Tibere voulant dégrader un
Sénateur , luy ofta la Robe de
Pourpre , parce qu'il eftoit allé
demeurer en des Jardins aux Calendes
deJuillet , afin que ce jour
de terme eftant.paffé il loüaſt
une Maifon à meilleur marché.
L'Empereur Domitien préfidoit
fouvent aux Jeux en Robe de
Pourpre. Il ajoûta meſme au raport
de Suétone ' , deux bandes
aux quatre anciennes des Jeux
du Cirque , dont l'une avoit pour
Livrée le Drap doré , & l'autre
celuy de Pourpre. Le Roy Ptolomée
eftant venu au Theatre
pour y voir représenter les Jeux
que Caligula donnoit au Peuple,
ilattira d'abord les yeux de tout
du Mercure Galant. 19
,
>
le monde , à caufe de fon Man,
teau Royal , dont la Pourpre
jettoit un fi grand éclat , que ce
cruel Empereur le fit mourie
auffi - toft pour cette feule raifon.
Les Empereurs, & les Capitaines
qui devoient avoir l'honneur du
Triomphe entre-laçoient la
Pourpre parmy l'or dans leurs
Habits , & Plutarque écrit dans
la Vie de Marcus - Craffus , que
ce Capitaine ayant pris un Manteau
noir pour haranguer fes
Soldats , au lieu de prendre la
Robe de Pourpre felon la coûtume
des Romains , ille quita d'abord
à la perfuafion defes Amis.
Sext. Pompée Fils du grand
Pompée , ayant remporté une
glorieuſe Victoire fur Mer , prit
dans un Triomphe un Manteau
Bij
20 Extraordinaire
bleu , parce qu'il eftoit de la couleur
de la Mer, au lieu d'en pren-.
dre un de Pourpre à la maniere
des Romains. Comme dit Fulgofius
1. 3. c. 6. les Robes de
Pourpre couftoient fi cher , que
les Empereurs par politique ou
par avarice, en défendoient quelquefois
l'ufage ; & Jules- Céfar '
ne le permit qu'aux Perfonnes de
certain âge , de certaine qualité ,
& mefme encor à certains jours;
& Néron , quoy qu'il euft des
filets dorez dont les cordes ef
toient teintes en Ecarlate , défendit
pourtant l'ufage de la
Pourpre , & mefme il reprit avec
aigreur un Homme qui en vendit
quelques onces en un jour de
Foire , & fit mettre en prifon
tous les Marchands qui en adu
Mercure Galant. 21
voient acheté. Il alla encor plus
avant , car un jour ayant remarqué
au Spectacle une Dame vétuë
de Pourpre , auffi - toft il la fit
prendre , & ne la dépoüilla pas
feulement de fa Robe, mais encor
de tous les Biens .
Au reste les Romains feuls ne
fe fervirent pas des Robes de
Pourpre , mais elles furent auffi
en uſage chez les autres Nations.
Les Athéniens mefme en portoient
, comme l'affure Elian/. 4.
de Var. Hift. & Sabinus 1. 8. c. 7.
dit que les Toſcans en ufoient
auffi . Les Empereurs de la nouvelle
Rome , faifoient un fi grand
cas de la Pourpre , qu'ils ne fe
contentoient pas d'avoir les Ha
bits Impériaux de cette couleur,
mais ils s'en fervoient auffi pour
22
Extraordinaire
écrire , & les Impératrices faifoient
leurs couches dans l'Apartement
de Porphire , qui fe rencontroit
le premier en entrant
par la Porte de la Marine du
grand Palais du cofté de la Propontide
, d'où leurs Enfans eftoient
appellez Porphirogenites
qu Porphirogennetes . Les Cardinaux
commencerent de porter
la Pourpre du temps du Pape Innocent
IV . qui la leur fit prendre
dans le Concile de Lion l'an 1205.
pour marque de leur dignité , &
de l'obligation qu'ils avoient de
perdre meſme la vie pour la cauſe
de Dieu & de fon Eglife , principalement
dans la perfécution de
l'Empereur Frideric , qui fut excommunié
dans ce Concile pour
quatrième fois.
du Mercure Galant.
23
Les Grecs appellent Coccos la
graine d'Ecarlate , d'où vient que
Ardenti Cocco radiare , le dit d'un
Homme qui eft magnifique , &
propre dans fes Habits.
Et contra ardenti radiabat Scipio
Соссо. Silius l.s.
Pline 1. 16. c . 8. dit qu'elle s'appelle
auffi Cufculium , & qu'elle
vient au bout des queues où fe,
tiennent les feuilles du Chefne
vert. On l'apelle Vermillon en
Languedoc. Il y en a meſme
beaucoup dans plufieurs endroits
de cette Province, où les pauvres.
Gens la cueïllent avec grand
foin. Elle fe dit en Arabe Kermes,
d'où eft venu le mot de Cramoify.
Elle naift en Galatie , en
Afrique , en Pifidie , en Cilicie ,
& fur tout en Eſpagne dans l'E24
Extraordinaire
Itramadure aupres de Mérida.
Celle qu'on trouve dans l'Ile de
Sardaigne n'eſt pas fort estimée .
Au refte on ne la doit cueillir ny
trop toft , ny trop tard ; car fi elle
n'eft que d'une année , la couleur
en eft trop foible ; fi elle a paffé
quatre ans , elle a perdu fa force
& fa vertu . Son écorce s'appelle
proprement graine d'Ecarlate , &
fa moüelle eft le fin Paſtel d'Ecarlate.
L'écorce fournit plus de
teinture , mais la moüelle fait la
véritable Ecarlate. Quand on
veut fe fervir de cette graine , on
lave premierement les Draps
dans l'eau feûre faite d'eau de
Riviere bien nette , d'Agaric &
de Son ; puis on y jette l'Arfenic
avec l'Allun pour les dégraiffer
afin qu'ils boivent bien la Teinture
du Mercure Galant.
25
1
On
ture qu'on leur donne apres cela
avec le pur Paſtel. Ôn vuide
enfuite la Chaudiere de cette premiere
eau , & on la remplit d'eau
claire, y mettant du Paſtel & de
l'Agaric. La Gomme d'Arabie
la rend plus rouge . La Couperofe
& le Brefil font un faux
Cramoify. Les Cramoifys rouges
qu'on fait fur les Laines eny
meflant de la Cochenille qui
vient des Indes , fe font à peu
prés de la mefme façon . Au refte
il eft certain qu'il y a des Eaux
les unes meilleures que les autres .
Il y en a qui enyvrent tellement
les Laines , qu'elles reçoivent fort
bien les Teintures , & les retiennent
tres - longtemps. fans le décharger.
Les autres dégraiffent
les Draps d'une maniere toute
Q. deJuillet 1682.
C
126
Extraordinaire
particuliere , & d'ordinaire les
Teintures font eftimées à proportion
des Eaux qu'on employe à les
faire. La Riviere des Gobelins,
outre qu'elle donne la comodité
de faire de grands Réſervoirs &
les plus beaux Canaux du monde ,
remplis d'une eau vive & tres.
claire ,a cette admirable vertu de
teindre en Ecarlate, ce qui donne
à la France dequoy dédommager
toute la Terre de la perte qu'on
a faite de l'invention de faire la
Pourpre. Cette Riviere eft au
Fauxbourg de Paris aupres de
Gentilly , où l'on tint autrefois
un Concile fous le Regne de Pepin
, avec le confentement du
Pape Paul . I. pour y examiner le
diférent qu'il y avoit alors entre
les deux Eglifes , fur le fujet des
du Mercure Galant.
27
Images , & de la Proceffion du
Saint Efprit. Enfin il n'eft pas
fort difficile de voir la diférence
qu'il y a entre la Pourpre & l'Ecarlate
, puis qu'on fe fervoit pour
faire celle- là de Poiffons qu'on
ne trouve plus , & qu'on employe
pour celle - cy des Graines
qu'on trouve dans plufieurs endroits
du Monde ; mais voicy ce
qui leur eft commun. On fe fert
aujourd'huy de l'Ecarlate prefque
de la mefme maniere qu'on
fe fervoit autrefois de la Pourpre ,
car, comme le Grand Pontife, les
Preftres , & tous ceux qui facrifioient
aux faux Dieux, portoient
des Robes de Pourpre , ainfi les
Princes de l'Eglife & les Chanoines
de plufieurs Chapitres de
France en portent d'Ecarlate ,
Cij
28 Extraordinaire
lors qu'ils fervent à l'Autel du
vray Dieu. Comme les Empereurs
eftoient autrefois veftus de
Pourpre , de mefme aujourd'huy
les Roys & les Souverains ont
des Habits de cette couleur, pour
briller avec plus d'éclat aux yeux
de leurs Sujets ; & comme les Sé.
nateurs portoient autrefois la
Robe de Pourpre , tout de meſ
me à prefent les Préfidens , &
les Confeillers des Cours Souveraines,
portent une Robe d'Ecarlate
qui les diftingue des Officiers
des Cours fubalternes , juf
ques -là mefme que la Meffe qui
fe dit la Fefte de Saint Martin à
l'ouverture du premier Parlement
du Royaume , s'appelle la
Meffe rouge , parce que les principaux
Membres de cet augufte
du Mercure Galant.
29
Corps font habillez de cette couleur
; & cela eft fi honorable,
que plufieurs Cours ne pouvant
eftre Souveraines, font tous leurs
efforts pour avoir le Privilege de
porter la Robe rouge , qui en eft
la marque , & le caractere.
S2s22-ss2s522-2555
TRADUCTION
DE BUCANAN..
Ay déja ven fix fois dans ces triftes
Climats ,
L'Hyververferfur moy fa neige & fes
frimats.
Fay ven fix fois l'Etéfaire fleurir nos
Plaines,
Donner aux Laboureurs le doux fruit
de leurs peines;
Mais , helas , ny l'Hyver par toutes fes
froideurs,
Ciij
30 Extraordinaire
1
Ny la belle Saifonparfes grandes chaleurs,
N'ont pas eu le pouvoir de chaffer de
mon ame
L'aimable Amarillis , feul objet de ma
flâme.
Si-toft que je m'éveille , ou bien qu'au
bord de l'eau
Fonant du Flageolet je conduis mon
Troupeau,
Jefonge à fes attraits , je rappelle fes
charmes,
De nouveau je reffens naître en moy des
allarmes.
Si mesfens affoupis vont chercher dn
repos,
Il femble que la nuit n'a d'humides
Pavots,
Que pour me préfenter d'unefaçon plus
vive
La charmante Beauté dont mon malheur
meprives
Car n'eftant diffipé par aucun autre
Objet,
du Mercure Galant.
4 31
Plein de l'Amarillis que le Sommeil a
fait,
Je me jette à genoux, je languis, je foupire,
Je luy jure centfois d'eftre fousfon empire,
Sans craindrefon couroux, je luy donne
un baifer,
Enfin je n'ômets rien qui puiffe l'appaifer.
Quand la nuit difparoift , & retire fes
voiles,
Que Phébus à fon torr vient chaffer les
Etoiles ,
Je meplains aux Rochers, f'interroge les
Bois,
Mais les Bois, les Rochers, tout eft fourd
à ma voix.
Lafeule Nymphe Echo , la Nymphe
malheureuſe,
Qui du Berger Narciffe eft encore amonreuſe,
Accufe comme moy la rigueur de mon
fort,
C iiij
32
Extraordinaire
Demande comme moy dufecours à la
Mort.
Elle parle , & fe taift comme un autre
moy-mefme,
Appelle Amarillis, & luy dit, je vous
aime.
Combien defois auffi dans l'excés de mes
maux ,
Regardant les Zéphirs badinerfur les
flots,
Et repouffer la Mer aufejour de ma
Belle,
Hé quoy, leur ay-je dit, un Amant fi
fidelle
Ne peut- il mériter quelque grace de
vous?
Venez, Zéphirs, venez rendre mon fort
plus doux ;
Venez n'apprendre enfin fi celle que
j'adore
Sçait que je fuis le mefine, & que je
l'aime encore,
Si demeurant conftante elle me garde
un coeur
du Mercure Galant.
Dont j'eftois autrefois demeuré le
vainqueur ;
Ou plutoft contentez ma jufte impatience,
Je fuis las de fouffrir une fi longue
abſence,
Vous feuls, Zéphirs , vous feuls
en un moment
33
pouvez
Me transporter d'icy, me rendre heureux
Amant ;
Uniffez- vous donc tous, uniffez tous
vos aîles ,
Et j'iray dans ces lieux porter de mes
nouvelles .
Mais loin de les toucher par mes triftes
Soupirs,
Ils ne veulent pas mefme écouter mes
defirs.
Fe les vois auffitoft qui grondent de
colere,
Et traitent mon amour d'un amour teméraire.
Alors unfroid mortel s'empare de mes.
Sens,
$4
Extraordinaire
Mon coeur eft fans chaleur, mes yeux
font languiffans,
J'arrose de mes pleurs les fables du
Rivage,
Mon defeffoir paroift dépeint fur mon
visage.
En vain autour de moy le Dieu Pan,
fes Bergers,
De leurs aimables voixfont retentir les
airs;
En vain lajeune Iris, Amarante, &
Climene,
Lycoris , Lycifca, les Nymphes de la
Seine,
Me croyant un Amant changeant &
mal traité,
Viennent m'offrir un coeur plein de fide-
Lité,
Fontparoistre à mon ame au deüil abandonnée,
Lesplaifirs , les douceurs , les ris de
Hymenée;
Leurs beautez, leurs appas, ne peuvent
me guérir,
du Mercure Galant.
38
Ny m'ofter le deffein que j'ay pris de
mourir.
25525-52255-525ZZZ
S'il eft plus honteux à une Femme
, d'accorder des faveurs à
un Homme qu'elle a aimé, mais
qu'elle n'aime plus , & dont
elle n'eft plus aimée , qu'à un
autre qu'elle n'a jamais aimé,
& qui l'aime fortement.
Voy qu'il femble prefque im
poffible
Qu'une ame à l'amour infenfible
Entre dans le deffein d'accorder desfa
veurs,
De deux Galans pourtant que le Sort
mepréfente,
Lors que je dois à l'un deftiner mes donceurs,
Le dernier, à monfens, eft plus digne
d'attente.
36 Extraordinaire
93
Faimay lepremierfans retour,
Je ne l'aime plus à mon tour,
Nous nous payons tous deux de mefme
indiférence;
Mais que pourroit enfin cet Ingrat efpérer,
Que les juftes effets d'une prompte vengeance,
Dans la confufion qu'il voudroit m'attirer?
3
Lefecond n'enfait pas de mefme,
L'amour qu'il me porte eft extréme,
Il trouve des appas jufques dans mas
defauts ,
Mes froideurs n'ont jamais ébranléfa
conftance;
Si l'amour nepeut pas m'attendrir àſes
maux,
La pitié le doitfaite, & la reconnoiffance.
du Mercure Galant.
37
$52525:2525222:252
Si l'on peut dire , je vous cftime,
à une Perfonne d'un rang plus
élevé
O¹
que
l'on n'eft.
Nme le fait fentir que j'ayfait un
grand crime,
D'avoir dit bonnement, Monfieur, je
vous eftime.
C'eft un Homme plus grand que moy,
Et qui peut me donner la loy.
Vous demandez , Galant Mercure,
S'ilfe peut dire, eft-ce une injure?
Ah! qu'il s'en eft choqué! je m'enfuis
repenty.
Helas! j'en ayfait penitence,
Que j'aurois prife en patience,
Si j'avois peu d'eſtime , ou fi j'avois
menty.
Quoy! veut-ilfeulement du refpect, de
la crainte,
Et de l'obeisance? On les doit à fon
rang;
Extraordinaire
Je dis fouvent mefmefansfeinte,
Quepour luy j'épandrois monfang:
Mais pour l'Eftime, il la mépriſe,
Aufortir de ma bouche, il laprendpour
beftife;
C'eft la marquepourtant d'un veritable
Amour.
Pourquoy donc s'offenfer , quand je la
mets au jour?
Peut-on l'avoir, fans lafaire paroiftre,
Etfans l'oferdire àfon Maiftre?
Quand on l'afans raiſon, l'on peut-eftre
battu,
Lors qu'on eftime trop ce qui n'eft efti
mable:
Car qui donne au Vice eft coupable,
Ce qui n'eft deub qu'à la Vertu.
Mercure, il vaut donc mieuxfe taire,
Pour éviter ce méchant pas.
Craignons, obeiffons, & respectonspour
plaire,
Puis que de noftre eftime onfaitfi peu
decas.
GYGES, du Havres
du, Mercure Galant.
39
2252 5552 22 552 525
Quelle est la marque la plus
effentielle d'une veritable Amitié.
Ο
N peut dire qu'il en eft de
l'amitié chez les Philofo .
phes , comme de l'amour chez les
Poëtes, Ce font d'agreab les chi
meres , qui n'ont de realicé que
dans l'imagination échaufée des
jeunes Gens . Si quelques Vieillards
, & quelques Sages , en ont
laiffé de belles idées dans leurs
Livres , c'eft qu'ils ont voulu
tromper les autres , comme ils
avoient efté trompez eux- mefmcs.
A joindre que ceux qui
fe
piquent d'amour & d'amitié , ref
40 Extraordinaire
femblent aux Chimiſtes qui fou-
Alent toute leur vie , fans trouver
la Pierre Philofophale. Rien ne
les peut détromper , & ils efperent
toûjours qu'il viendra quelque
heureux moment , qui les récompenfera
de leurs peines , & de
leurs dépenfes. La facilité qu'on
a de faire l'amour , & cette fauffe
fincerité dont on fe fert pour s'attirer
l'amitié de tout le monde,
font qu'on fe trompe tous les
jours , dans l'un & dans l'autre .
J'entens dire à mille Gens , Une
telle m'aime éperdûment , elle eft
fole de moy. Un tel eft de mes Amis,
il fait ce que je veux . Enfin on
donne à tout le monde la qualité
d'Amy , parce que ce nom plaift,
& qu'il eft devenu à la mode;
mais que l'on connoift peu ce
du Mercure Galant.
4I
que c'est que l'amour & l'amitié!
Nous fommes les Dupes de cette
Coquette, & de ce Fourbe , dans le
moment que nous les croyons les
plus fideles . Avons-nous le don de
penetrer les coeurs , & de fixer les
volontez , pour nous affurer ainfi
de l'amitié des Hommes ? La
Sageffe incarnée qui s'est réservé
ce fecret à elle feule , femble
avoir douté de l'excellence de fes
lumieres fur ce fujet , lors qu'elle
demanda par trois fois au plus
ardent , & au plus zelé de fes
Difciples , Pierre , m'aime - tu ? Le
Sauveur du Monde pouvoit - il l'i
gnorer , apres ce que cet Apôtre
avoit fait au Cénacle , & dans le
Jardin ? Mais il connoiffoit la foibleffe
des Hommes , & il fe fouvenoit
de ce qui s'eftoit paffé
Q.de Fuillet 1682.
D
42 Extraordinaire
dans le Prétoire. Dieu qui connoift
nos coeurs ne les fixe pas,
parce qu'il veut qu'ils foient li
bres . Il nous les demande , &
par là noftre amour , comme le
fruit le plus précieux de cette
liberté . N'allons donc pas fi vifte ,
foyons moins préoccupez , & que
les mouvemens de noftre coeur,
ne préviennent jamais les fentimens
de noſtre efprit . Ce n'eft
pas choquer l'amour , de douter
fi l'on eft aimé , ce doute le rend
plus fort, plus folide & plus raiſonble.
On ne peut jamais s'affurer
d'eftre aimé, fi la Perfonne aimée
ne fait pour nous , ce que l'amour
feul l'oblige de faire . Tout
le refte n'eft que le dehors de l'amaur
où l'on peut eftre trompé .
L'intereft , la Aaterie , & la comdu
Mercure Galant.
43
1
plaifance , font faire aux Gens
du monde , dans le commerce de
la vie , mille chofes que nous attribuons
à l'amour , & à la tendreffe.
C'eft folie de dire, aimez ,
& vous ferez aimé. La maxime
n'eft pas infaillible , comme l'a
crû Seneque . Celle- cy pourroit
eftre plus veritable , Plaifez , &
vous ferez aimé; & elle eſt d'au
tant meilleure , qu'on n'a pas
la peine d'aimer , ce qui n'eſt
pas un médiocre tourment. C'eft
auffi le fecret des Belles. Elles
fongent à plaire feulement , & on
les aime toutes infenfibles , &
cruelles qu'elles font.
Auffi- toft qu'un Objet commence
de nous plaire , auffi - toft
noftre coeur commence de l'ai
mer. La diférence de l'amour &
Dij
44
Extraordinaire
de l'amitié , vient de la diférence
des deux Sexes où ils fe rencontrent
. L'inclination mutuelle entre
deux Sexes , s'appelle amour,
& l'inclination reciproque dans
un mefme Sexe , s'appelle amitié ,
mais tout cela doit juftement
s'appeller amour , puis que la
paffion qui luy eft oppofée , en
quelque Sexe qu'elle fe trouve,
n'a point d'autre nom que celuy
de haine. Quand l'amitié eft
agiffante & empreffée pour fon
Objet , c'eft amour ; quand Famour
aupres de luy eft tranquille,
conftant , & attaché à le confiderer
, c'eſt amitié. Malgré toutes
les disjonctions de la Philofophie
, c'est un Frere , c'eſt une
Soeur , mais un Frere & une Sour
qui ne peuvent vivre fans eftre
du Mercure Galant.
45
enfemble , & qui font fouvent
pris l'un pour l'autre. Ce qui a
fait dire à un galant Homme,
qu'ils mafquent fouvent enfemble.
Comme un Enfantfortgay l'amitiéſe
fait voir,
Et l'Amour y paroift une Fille medefte.
Il ne faut pas s'en étonner,
puis qu'au fentiment des Peres,
une forte inclination pour la
vertu , a mefme quelque chofe
du déreglement de l'amour. Une
veritable amitié n'eſt donc qu'un
amour raisonnable , & où la Nature
a peu de part, qu'on exprime
diverſement chez les Grands , &
chez le Peuple. La fimpathie
n'eſt pas moins forte dans l'amitié
que dans l'amour , & c'eſt
146
Extraordinaire
auffifurquoy eft fondé cet amour
héroïque , que nous voyons dans
les Livres. Un bel Eſprit nous a
dit en faifant fon Portrait , que
dans toutes ces amitiez , il y entroit
un peu d'amour. En effet,
luy feul lie les ames , & unit les
coeurs. C'eft le ciment des belles,
& des grandes amitiez . Celles
d'inclination, fe prennent comme
l'amour. Comme elles font le
plus excellent , & le plus folide
effet de la fimpathie , elles font
violentes & durables. Un je- nefçay-
quoy les fait naiftre , & ce
charme naturel dure autant que
la vie,dans celuy qui en eft préve
nu. Si -toft que
David parut
de.
vant Satil , il gagna le coeur de
Jonathas , & d'une maniere fi
forte , que l'Ecriture Sainte dit
du Mercure Galant. 47
que l'ame de ce Prince fut collée
à celle de David , pour ainfi dire,
& qu'il aima comme luy-mefine.
Ces paroles font extrémement
touchantes , & expriment bien
cette tendre amitié. Et factum
eft cum cumpleffet loqui ; ad Saül
anima Fonatha conglutinata eft anime
David , & dilexit eum Jonathas
quafi animam fuam . Ce que
Virgile a dit à peu prés de Nifus,
& de Euriale, his amoremus erat. Ils
s'aimoient uniquement , & comme
a traduit un de nos vieux Poë
tes, ce n'eftoit qu'un coeur d'eux.
Cette inclination de Jonathas
pour David fut conftante , & ce
Prince l'aima toujours beaucoup .
Lors queSaül voulut le faire mourir,
il l'en avertit, & il n'y a point
de bons fervices qu'il ne luy ren48
Extraordinaire
dift aupres de ce Roy furieux . II
luy fait mille fermens de fidelité ,
dans toutes les rencontres où
David avoit lieu de craindre fa
colere , & il affure qu'il n'y auroit
qu'un moment entre fa mort &
la fienne , & qu'il fera tout ce
qu'il luy dira. Il fait enfuite alliance
avec luy , & il luy renouvelle
fes fermens , parce qu'il l'aimoit
, ajoûte encor l'Ecriture ,
& qu'il l'aimoit comme fa vie;
car c'eft icy proprement comme
il faut entendre le mot d'ame, &
non pas de l'ame fpirituelle , &
divine , mais apres tout , je confidere
David , comme le Favory
d'un Prince qui n'a d'attachement
pour Jonatahas qu'autant
que fa Fortune l'y oblige. Quand
il devient fon Beau- Frere, & Gen.
dre
du Mercure Galant.
49
dre de fon Roy , c'eſt un Amy d'alliance
& d'intereft, que l'honneur ,
& la
reconnoiffance engage ; car
à toutes les chofes obligeantes
que luy dit ce Prince , il ne répond
rien. Il fe contente d'eftre
aimé , comme fi c'eftoit affez , &
qu'il fuft prefque impoffible d'aimer
& d'eftre aimé en mefme
temps. Ilfe fait honneur de cette
amitié , & en profite dans toutes
les occafions , tant- il eft vray que
les Princes n'aiment leurs Favoris
qu'à leur confufion , comme reproche
Saül à Jonathas , & à la
confufion de leur Mere , ajoûtet-
il , ce qu'on peut expliquer de
leur Royaume , & de leurs Sujets .
Les Roys qui s'y font abandonnez
nous en fourniffent de funeftes
exemples. Ces Amis d'in-
Q. defuillet 1682.
E
50 Extraordinaire
clination , ces Favoris qui fai
foient leurs délices , ont épuifé
leurs tréfors , on terny leur réputation
, & les ont fouvent trahis
dans leur difgrace . Enfin l'amour
du Prince pour le Favory,
a toûjours fait l'horreur & la
haine des Sujets , pour le Prince.
Jamais Roy a- t- il efté plus
malheureux en Favoris qu'Henry
III . Il n'en peut aimer un feul,
fans s'attirer auffi - toſt l'indigna.
tion de toute la Cour & du Peuple
, & fans en eftre la dupe & la
victime car l'Hiftoire remarque
qu'il ne fuft aimé de perſon.
ne , que de ceux dont il acheta
l'affection par fes bien-faits immodérez
. Si on en excepte quelques
- uns , qui furent dignes de
fes faveurs , tous les autres l'a-
;
du Mercure Galant.
51
bandonnerent lâchement , & il
= eft furprenant , qu'apres la mort
quifut fi tragique , aucun ne fift
pour luy , ce qu'entrepriſt un
fimple Serviteur qui avoit encor
plus de part dans les affaires , que
dans fes bonnes graces. Je ne
confidere pas icy Benoiſe , comme
un fidelle Sujet qui rend les
derniers devoirs à fon Prince,
mais plûtoft comme un veritable
Amy , qui ramaffe ſes cendres , &
qui conferve fa mémoire , car à
mon avis , le fouvenir des Morts
eft la marque la plus effentielle
d'une veritable amitié. Qui aime
encor apres la mort , eftoit digne
d'eftre aimé pendant la vie . Je
trouve qu'Augufte feul fut heureux
en Amis , foit dans le choix
e qu'il en fift , foit dans les fervices
E ij
52 Extraordinaire
qu'il en reçeut , mais s'il faut eftre
un Augufte pour trouver des
Virgiles , il faut encor eſtre un
Augufte pour trouver des Meffenes
; de ces Favoris qui déferent
toute la gloire au Prince , &
qui femblent n'agir que pour luy
feul. Alexandre ne fut pas moins
heureux en Amis qu'Augufte ;
mais tous deux eurent le déplaifir
d'en eftre privez pendant leur
vie . Alexandre eut le malheur
de tuer Clitus , & de furvivre à
Epheſtion. Augufte perdit Agrip.
pa , & Meffénas prefque de fuite,
& dans un temps où il en avoit le
plus de befoin . On luy peut mefme
reprocher quelque chofe
d'auffi honteux qu'à Alexandre ,
car fi la colere de ce Prince envers
Clitus eft blâmable , les adu
Mercure Galant.
53
mours d'Augufte pour la Femme
de Meffénas , ne luy font pas
trop d'honneur. De plus fon amitié
fut intereffée , & s'il fut plus
fage en cela qu'Alexandre , il
fut bien moins fenfible . Auffi
n'eut- il que des Amis , & non
pas des Mignons. Les Roys ont
befoin de Favoris qui les délaffent
, qui participent à leurs plaifirs
, & à leurs fecrets , & qui
foient les Collegues du Roy auffibien
que de la Royauté ; mais il
font rarement heureux dans le
choix qu'ils en font. Le Maré
chal de Biron eftoit aupres
d'Henry le Grand , ce que Clitus
eftoit aupres d'Alexandre .
C'eftoient deux vaillans Capitaines
, mais présomptueux &
infolens , qui dans leurs bravou
"
E iij
54
Extraordinaire
res , ne croyoient pas qu'il y eut
rien de comparable à leurs belles
actions , & qui fut digne de les
récompenfer. Le Duc de Joyeufe
eftoit encor aupres d'Henry III .
ce qu'Epheftion eftoit aupres
d'Alexandre . Tous deux Beaux-
Freres de leur Roys , & veritablement
Amis plutoft que Favoris.
Si les Nôces d'Epheftion fu
rent fi magnifiques , qu'il s'y trou
va jufqu'à neuf milles Conviez,
aufquels Alexandre donna à chacun
une Coupe d'or , pour offrir
leurs Sacrifices aux Dieux ; Henry
III . dépenfa douze cens mille
Ecus à celles du Duc de Joyeuſe,
fans parler des Préfens qu'il fit
aux Mariez . Comme Alexandre
s'eftoit reglé fur Achille en fait
d'amitié , comme en fait d'armes ;
du Mercure Galant .
55
Henry III . fe regloit fur Aléxandre
, dont il portoit le nom avant
fon avenement à la Couronne.
Ainfi, fi Achille fift des chofes indignes
apres la mort de fon Amy
Patrocle , ils n'en firent pas moins
apres celle d'Epheftion , de Quélus,
& de Maugiron . Achille fond
en larmes , s'arrache les cheveux ,
pouffe des cris effroyables fur le
Corps de Patrocle. Il touche fon
coeur & fes playes , manus homicidas
imponens pectoribus foci crebro
admodum fufpirans. Il fe vange
cruellement fur Hector de la
mort de fon Amy. On ne peutarracher
Alexandre d'aupres de fon
cher Epheftion , il fait pendre le
Medecin qui l'avoit traité pendant
fa maladie . Et Henry III .
n'en fait pas moins pour Quélus
E iiij
56
Extraordinaire
& Maugiron , dont il arrofe le
vifage & les playes de fes larmes ,
& qui ne promet pas moins de
cent mille francs au Medecin qui
penfoit leurs bleffures . Que de
foibleffe dont l'amitié eft coupable
! Et jamais l'amour a - t - il
fait faire de plus grandes folies
Mais que David me paroift ſage
apres la mort de Jonathas ! Son
deüil fuft grand , & c'eft- là qu'on
voit tout ce qu'une tendre amitié
eft capable d'infpirer, lors qu'elle
a pour Objet une aimable Perfonne
. L'amour des Femmes ,
l'amour des Meres , n'a rien qui
luy foit comparable . _Doleo fuper
te, s'écrie ce Prince affligé , Frater
mi Jonatha decore nimis & amabilis
fuper amorem mulierum , ficut mater
unicum amat filiumfuum , ita egote
diligebant.
du Mercure Galant.
5.7
Roy, fi tu veux aimer, abaiſſe ta Couronne,
L'amitié veritable égale les Amis,
Le pouvoir le plus grand fe plaiſt
d'eftrefoumis,
Lors qu'on donne fon coeur à celuy
qui le donne.
Mais hélas , que ces tendres
amitiez font ruineufes & frivoles ,
& qu'on cherche en vain cette
moitié d'Etoile dont l'union
nous ſemble fi neceffaire pour
paffer agreablement la vie , &
fans laquelle nous ne croyons pas
vivre On ne la trouve prefque
jamais ; on fe trompe à la reffemblance
& comme a dit un bel
;
Elprit ,
De là viennent les inconftances ,
Les ruptures & les mépris ;
On voit évanouir toutes fes eſpérances
,
58
Extraordinaire
Et chacun fur des apparences
Enrage de s'eftre mépris.
La malice des Hommes rompt
bien-toft des noeuds fi doux , & il
faut avouer que fi les Amis d'in
clination font les plus agreables,
ils font auffi les plus inutiles. On
craint de les importuner , & de
leur eftre à charge , on les prévient
en toutes chofes , & bien
loin d'attendre des preuves effentielles
de leur amitié , on leur cache
le befoin qu'on en peut avoir.
On fe flate qu'ils n'y manque.
roient pas , & on fait conſcience
de les foupçonner de la moindre
infidelité. Cependant ce font
des Compagnons de plaifir plûtoft
que de fortune. Ils nousfuivent
autant que leJeu leur plaiſt,
& nous quitent auffi- toft que
du Mercure Galant.
59
·
l'âge ou les affaires nous rendent
plus chagrins , ou plus fages . Les
jeunes Gens qui aiment le plaifir,
& qui le cherchent parmy leurs
femblables , fuivent aveuglement
leur paffion en cette rencontre,
parce que rien ne leur coufte , &
qu'ils fe mettent peu en peine de
Favenir. Saint Auguſtin meſme
fe laiffa aller à cette douce pante
de la Nature. Rien , dit -il , ne
charmoit mon ame , comme l'amitié
, toute ma joye eftoit d'aimer
& d'eftre aimé. Quoy que la
vraye amitié ne s'attache qu'aux
efprits , les beaux corps , dit ce
Pere , ont comme l'or & l'argent,
je- ne - fçay - quoy qui nous attire ;
& il fe trouve dans l'action des
fens un raport fi conforme à leurs
organes , que l'union de l'Objet
60 Extraordinaire
avec eux , ne fe fait pas fans un
extréme plaifir. Mais hélas , continue-
t-il, que c'eſt une grande
folie de ne pas aimer les Hommes
en Hommes ! O cruelle amitié,
fubtile & délicate , tromperie de
l'efprit , s'écrie encor ce grand
Docteur , que c'eſt un profond
abîme que l'Homme ! Il eft plus
aifé de tenir compte de fes cheveux
, que de fes affections & des
divers mouvemens de fon coeur .
Ecoûtons donc attentivement
cette Voix celefte , qui nous crie
tous les jours auffi - bien qu'à
Saint Auguſtin
, que l'amitié
de ce monde est une fornication
. Helas que faifons- nous de
nous attacher tant à des Creatures
qui ne vveeuulleenntt pas de
nous, & de nous éloigner de Dieu,
du Mercure Galant. 61
qui nous demande fans ceffe un
coeur qui luy appartient par tant
de titres , & avec tant de juftice !
Cette réfléxion ne convient pas
moins à l'amitié qu'à l'amour.
Elle a fes liaiſons , fes
engagemens
, fes embarras , auffi - bien que
luy . Ce font des amuſemens laborieux
, & éclatans , qui laiffent
peu de fruit , & qui font beaucoup
de peines , & qui fous prétexte
de rendre ce qu'on doit au
Prochain , nous font oublier ce
qu'on doit à Dieu , charité , &
amitié, qui pour eftre prefque toû
jours mal reglée , n'eft proprement
que fornication .
Il eft certain que l'Homme
eft né pour aimer , il eft certain
qu'il eft capable d'aimer , mais il
n'eft pas certain pour cela qu'il
62 Extraordinaire
aime fidelement , conftamment,
& veritablement. La Nature &
la Grace luy avoient donnez des
qualitez neceffaires , & conformes
à fes inclinations . Eftant fait
pour la focieté , & cette focieté
n'eftant autre chofe , que la figure
de l'amitié qui doit eftre
entre les Hommes , il ne faut pas
s'étonner s'il tend à l'union , &
fi fon coeur ne refpire autre chofe
que l'amour & l'amitié . C'eft
pourquoy les proteftations , & les
offres de fervices luy font fi ordinaires
; mais fon coeur dément fes
paroles , ou plûtoft il ſe dément
luy-mefme , parce que le peché
l'a corrompu , & qu'il ne luy eſt
refté que l'amour propre qui l'at
tache en luy-mefme , & qui le
rend incapable d'une veritable &
du Mercure Galant.
63
fincere amitié . Quelqu'un a dit
qu'il y avoit de trois fortes d'ames
, des ames pures , des ames
à demy corrompuës , & des ames
entierement perduës ; & l'Ecriture
Sainte appelle ces dernieres,
des ames vaftes & gigantefques,
par des termes qui luy font propres.
Nous pouvons dire auffi
qu'il y a des coeurs purs , qui
n'ont encor rien aimé , ou qui ne
font pas propres à aimer , & on
peut les appeller des ames vierges
. Il y a des cours qui aiment,
& qui ont aimé , mais qui ne
s'en acquitent pas comme il faut,
quoy qu'elles fuffent nées pour
l'amitié. Il y a enfin des coeurs
qui font des goufres , & des abîmes
d'amour. Ils aiment tout le
monde , & courent à pas de
64
Extraordinaire
ز
Geant d'Objet en Objet. Rien
n'eft capable de les arrefter , &
de les remplir ; car il y a une co.
queterie d'amitié parmy les
Hommes , comme parmy les
Femmes . L'Amy nouveau a toûjours
plus de charmes pour eux
que l'ancien contre l'avis de
l'Ecclefiaftique , qui dit que ce
dernier n'eft pas ſemblable à l'autre
. Il plaift davantage , mais
comme le Vin nouveau , qui en
Alatant le gouft , fait perdre plus
aiſement la raiſon . Les nouveaux
Amis font encor comme les jeunes
Chevaux , qui donnent du
plaifir pour la courfe , & qui ne
font pas propres pour le fervice.
Qu'on ne fe fcandalife pas de
cette comparaifon . J'en ay pour
garant le Sage , qui s'en fert für le
du Mercure Galant.
65
mefme fujet. Equis emiffarius fic
& amicus fubfannator , fub omni
Supra fedente hinnit. Qu'il y a
encor de ces Amis railleurs,
qu'on aime parce qu'ils plai
fent , mais qui fe moquent de
ceux qui leur font du bien , &
qui en plaifantant des autres ,fe di.
vertiffent d'eux -mefmes en leur
préfence ! Ce font de jeunes Che
vaux qu'on nourrit à l'Ecurie
pour le plaifir , & qui jettent
fouvent leur Maiſtre par terre .
L'envie de faire des Amis , eft
une paffion comme les autres,
& je ne mets guére de diférence
entre ceux qui font foux de tous
les Hommes qu'ils voyent , &
ceux qui font enteftez de Chevaux
, de Chiens , de Fleurs, d'Oifeaux
, & de Peintures. C'eft à
2. de Fuillet 1682.
F
66 Extraordinaire
qui en aura un plus grand nombre
, & à qui s'applaudira de fon
choix , mais tout cela ne dure
qu'un temps , on change , on s'en
repent à la fin de fes jours , &
on reconnoift que ce n'eft que
chagrin , que folie , & que vanité.
Faut-il que l'Homme fe trompes
en Homme comme en autre
chofe , & qu'il n'en connoiſſe jamais
bien la jufte valeur ? La raifon
qu'en donne Monfieur de la
Rochefoucaut eft belle . C'eſt,
dit- il , qu'il eft aiſé de connoiſtre
les qualitez de l'efprit , & difficile
de connoiftre celles de l'ame .
Mais bien plus, nous ſommes toujours
trompez de ceux que nous
croyons connoiftre à fonds , puisque
c'eft de nos Amis mefmes.
Heureux donc qui a des Amis,
du Mercure Galant.
67
·
mais encor plus heureux qui s'en
peut paffer. Cela n'eft pas fi difficile
qu'on s'imagine , puis qu'il
nous fervet d'ordinaire moins que
les autres. Jefçay qu'on ne peut
vivre fans le fecours des Hommes
, & que chacun a beſoin de
fon femblable ; mais il n'eft pas
neceffaire d'en faire un Amy
pour cela. Ne def - obligeons
perfonne , reconnoiffons le bien
qu'on nous fait ; mais ne faifons
pas par nos bien- faits déreglez,
des monftres d'ingratitude . N'acablons-
pas de nos largeffes , des
Gens qui n'ont ny le pouvoir, ny
la volonté de nous fervir , qui ne
nous aiment qu'autant que nous
leurs faifons du bien , qui nous
méprifent quand nous ne pouyons
plus leur en faire , & qui
E ij
68 Extraordinaire
nous haïffent quand ils font convaincus
de l'obligation qu'ils
nous doivent. Voicy ce qui perd
tous ceux qui ont l'inclination
genéreuſe & libérale , & qui ont
du panchant à l'amitié. Ils donnent
à leurs Amis fans relâche &
fans meſure , & jugent de leur reconnoiffance
par leur honefteté
Ils penfent cultiver un champ
fertile, qui leur rendra leurs bienfaits
au centuple , mais helas , ils
fement dans une terre ingrate &
ftérile , qui ne produit pour eux
que des ronces , & des chardons.
Mais ils reconnoiffent trop tard
qu'ils ont perdu leur bien , leur
temps , & leurs peines . Qu'ils
pratiquent donc cette maxime,
que fi pour avoir des Amis il faut
toûjours donner , qu'ils doivent
du Mercure Galant.
69
donner peu , rarement , & avec
difcrétion , afin de donner plus
longtemps , & d'eftre toûjours
en état d'entretenir ces Sanfuës ,
qui les abandonnent lors qu'elles
font pleines , & qu'elles ne trouvent
plus de fang.
Mais à quelles facheuſes épreuves
faut - il connoiftre un
Amy , puis qu'il faut eſtre malheureux
pour en eſtre affuré ?
Non agnofcetur in bonis Amicus ; &
tout au contraire , c'eſt dans l'adverfité
que l'Ennemy fe fait connoiftre
, Non abfcondetur in malis
Inimicus. Prefque aucun n'obſerve
le confeil du Sage , d'eftre fidelle
à fon Amy dans fa mifere,
afin de fe réjouir dans fa profpérité
, & de participer à fon malheur,
pour participer à ſon he70
Extraordinairc
ritage ; car il y en a peu qui aiment
, ou du moins qui paroiffent
aimer leurs Amis , lors qu'ils font
malheureux .
Tantum infelicem nimium dilexit
amicum,
S'écrioit autrefois Nifus chez le
Poëte. Tous font des Amis à la
journée, eft enim amicus fecundum
tempusfuum , ou plûtoft des Amis
du temps , comme on les appelle
aujourd'huy , parce que c'eſt le
temps de changer , & d'eftre in .
fidelle , mais voicy un confeil qui
m'a autrefois effrayé , & qui eft
un argument invincible pour détourner
de l'amitié , les efprits
foibles & crédules qui fe perdent
par trop de confiance , &
d'indifcrétion. Ab inimicis fepara
te, & ab amicis attende. Un de nos
du Mercure Galant.
71
Poëtes qui reçeut un châtiment
auffi rude que fa vie avoit efté déreglée
, ne trouva rien de plus
infuportable dans fa . difgrace,
que l'ingratitude de fon cher Tircis
; mais que l'Homme eft foible
! il s'en plaint moins pour
l'oublier & pour condamner
cette honteufe amitié , que pour
obliger cet Ingrat à l'aimer & à
le fervir , contre fon gré. Il veut
qu'il s'excufe d'un crime dont il
ne fe croyoit pas coupable , ou
du moins qu'il méprifoit , & dont
peut-eftre il faifoit gloire.
Pourle moins fait femblant d'avoir
un peu de peine,
Voyant le précipice où le deſtin m'entraine.
Afin qu'un bruit fâcheux ne me
vienne àblâmer,
Extraordinaire
72
D'avoirfi mal connu qui je devois
aimer.
Il avoit un autre Amy , qui en
ufoit auffi genéreusement que celuy-
cy avec lâcheté . Il tâche de
l'émouvoir par cet exemple.
Damon qui nuit &jour , pour éviter
ce blâme,
S'obftine à travailler & du corps &
de l'ame,
M'affure pour le moins , en fon petit
fecours,
Que fa fidelité me durera toújours.
Il ſe juſtifie luy - meſme à l'égard
de cet Infidelle , & l'affure
qu'il eft non feulement innocent
envers les autres des crime
dont on l'accufe , mais encor
qu'il eft plus digne que jamais de
fon amitié , & de fon affiſtance .
Depuis
du Mercure Galant.
73
3
Depuis je n'ay rien fait, & j'en jure
les Dieux,
Que d'aimer mon Tircis , tous le jours
un peu mieux,
Mais ce Poëte devoit eſtre
perfuadé , que c'eft affez d'eftre
foupçonné d'un crime , & d'eftreen
peine, quoy qu'innocent, pour
eftre abandonné de ces fortes
d'Amis. Il devoit donc luy dire
avec autant de verité, que de paffion
,
Depuis mon accident tu m'as trouvé
funefte,
Tucroy que mon abord te doit donner
La pefte.
Enfin ce Poëte conclut cette
tendre & longue Elégie , avec la
ridicule proteftation d'aimer toujours
ce perfide Amy.
Q. de fuillet 1682 .
G
74
Extraordinaire
Parmy tous mes travaux , fçache que
malgré toy,
Je garderay toujours & mon coeur, &
mafoy,
Mais telle éft noftre foibleffe ,
que rien ne nous confole de la
perte de ce que nous aimons , &
qu'il n'y a que le fervice de ceuxlà
, qui nous foit agreable . Damon
eft fidelle.
Il ne tient pas à luy que l'injufte
licence,
ཞ རྩ་
De mes Perfécuteurs ne cede à l'ignorance;
Ilfait tout ce qu'il peut pour écarter
de moy,
Les périls qui me font examiner ta
foy.
Tircis eft ingrat & traître,
mais on aime Tircis , c'eft de luy
feulement dont on veut eſtre aidu
Mercure Galant.
75
mé , & recevoir du fecours. Ce
qui me fait dire que les Poëtes ne
font pas moins foux en amitié
qu'en amour , & qu'ils font auffi
malheureux en Amis, qu'en Maîtreffes.
Mais je ne m'en étonne
pas ; car il faut demeurer d'ac
cord avec M' Godeau , qu'il y a
une étrange antipathie entre eux.
Et comme ils ne feroit pas honnefte
de fuppofer qu'ils puffent
contracter amitié avec des Gens
d'un autre caractere , puis que la
reffemblance doit faire le principal
noeud de cette agreable focieté;
il eſt veritable de dire qu'il
eft preſque impoffible de trouver
entre eux , une amitié folide &
durable. Je fçay que Socrate a
eu fon Alcibiade , mais le peu de
conformité qu'il y avoit pour
Gij
76
Extraordinaire
l'âge, la condition , & les moeurs ,
a fait douter avec raison , que leur
amitié fût pure & nette. Senéque
a cu fon Lucilius , mais il le traite
plus en Difciple qu'en Amy ; &
Je ne voudrois pas d'autre preuve
que celle- cy , pour montrer que
les grands Autheurs font peu
propres à l'amitié , & qu'ils en.
feignent une chofe qu'ils ne fçauroient
pratiquer . Cicéron a eu
fon Aticus , mais c'eftoit un
Homme dont il avoit befoin, &
qu'il ménageoit autant par intéreft
, que par inclination . Il ne
faudroit pas connoiſtre cet Ati.
cus pour le prendre pour un veritable
Amy.. On ne pouvoit deviner
avec lequeld Hortentius ,
ou de Cicéron , il eftoit le mieux ,
dit fon Hiftoire. Cependant ces
du Mercure Galant. 77
Orateurs eftoient extrémement
jaloux l'un de l'autre , & Rivaux
pour l'Eloquence. Il fuivoit le
party de Célar, & favorifoit celuy
de Pompée. Il confeilloit Brutus
, & protegeoit Antoine , lors
mefme qu'il marioit fa Soeur avec
le Frere de Cicéron , & qu'il entretenoit
commerce de Lettres,
avec Augufte. Apres cela , qu'on
dife ce qu'on voudra de fa genérofité
, de fa libéralité , & de fa
conftance . Aticus eftoit un Amy
commun, & plus digne de noftre
Siecle , que du temps de la République
Romaine. Ce qui me
le confirme , c'eft que Valere-
Maxime, qui a ramaffé fur le fujet
de l'amitié, tous les exemples que
Rome luy a pû fournir , n'en
fait aucune mention. C'eftoit
G iij
78 Extraordinaire
donc un de fes Amis utiles , qui
font leurs affaires en faifant celles
des autres ; mais du moins on le
doit louer de n'avoir pas efté de
ces Amis faineans & pareffeux,
ou plûtoft fidélicats , qu'ils croiroient
qu'il iroit de leur honneur
s'ils prenoient le foin des affaires
de leurs Amis. Celuy- cy fervoit
à la fois , les deux Cicérons
Caton , Hortentius , Torquatus,
& plufieurs Chevaliers Romains,
dans leurs affaires. On trouveroit
aujourd'huy peu de ces Amis
procureurs , ou fi on en trouvoit
quelques- uns, ils ne s'en acqui
teroient peut -eftre pas avec la
mefme intégrité que le bon
Homme Aticus. Je me fuis un
peu étendu fur cet endroit , parce
que dans le portrait de cet Atidu
Mercure Galant.
79.
cus , j'ay prétendu faire voir un
Amy du Siecle , tel qu'on le peut
fouhaiter dans la focieté civile,
& fur lequel il feroit à propos
que tous ceux qui aiment , & qui
ont des Amis , fe reglaffent pour
s'acquiter heureufement des devoirs
de l'amitié. Montagne dit
que, qui les fçait & les exerce,
a atteint le fommet de la fageffe
humaine , & de noftre bonheur
en cette vie. Cependant la difficulté
de remplir ces devoirs , n'eſt
pas felon moy , ce qui fait la rareté
des Amis. Cette regle du
Chriftianifme , de ne faire à autruy
que ce qu'on voudroit qu'on
fift à nous mefmes ,' pouvoit feule
y fuffire ; & comme il eft facile
de faire fon devoir , lors qu'on le
fait par inclination , il n'y a rien
G fiij
80 Extraordinaire
de plus aifé que de fervir un Amy
qu'on aime par raifon , & par reconnoiffance
; mais on fe conmotente
de ne point faire de mal à
fon prochain , & l'on fe diſpenſe
de faire du bien à fon Amy . Mais
s'il eft rare de trouver de veritables
Amis d'inclination , il eft .
encor auffirare d'en trouver dans
› l'amitié intereffée & politique .
to Qu'on ne s'étonne pas fi j'appelle
Amis intereffez , ces Amis
que la Raifon , la Fortune , & les
Affaires, nous font choiſir dans la
vie. L'amitié la plus defintéreffée
, dit l'Autheur des Réfléxions
n'eft qu'un trafic , où
noftre amour propre fe propofe
toûjours quelque chofe à gagner.
L'amitié veut eftre réciproque ,
& elle ne le peut eftre , fans quel-
Seto
8
P
du Mercure Galant. 81
.
que forte d'intereft. C'eſt luy
qui joint , & qui unit les Hommes.
Sans luy , point de focieté.
L'Homme , felon de Proverbe
Italien , vit de l'Homme. C'eſt
pourquoy il cherche fon femblable
, & s'attache à luy pourjoüir
du bien qui luy eft propre , ou de
celuy qui eft commun à tous les
deux. Il n'y a que les Sauvages
qui vivent feuls , & fans commerce.
Auffi ne fçavent - ils ce
que c'eft que l'amitié . Un jufte &
raiſonnable intereft, en peut donc
eftre le fondement , autant que
les Hommes en font capables
dans la corruption du temps , &
des moecurs
; mais comme il eft facile
de s'égarer dans cette route,
& que par cet intereft , qui eft
naturel à toutes les Creatures,
82 Extraordinaire
´nous nous aimons plus que les
autres , il arrive que nous n'aimons
que par raport à nous mefmes
, & que nous ne nous attachons
qu'autant que nous y trouvons
noftre compte. De là vient
cette amitié intereffée , qu'on appelle
amitié du fiecle , que tout
le monde décrie , & pourtant
que tout le monde cherche. Si
un Amy nous oblige , & qu'il ne
foit pas récompenfé fur le champ,
on ne luy reprend pas un autrefois
il en demeure là s'il ne fait pis,
& s'il ne fe plaint pas qu'il a tout
fait , & qu'il a tout perdu. C'eſt
dans cette amitié qu'il faut toû.
jours dire des chofes plaifantes,
& en faire d'utiles , fi l'on veut
eſtre aimé & fuivy ; mais le fecret
qu'il y a , eft de faire beaudu
Mercure Galant.
83
: coup d'Amis , afin que l'un nous
récompenſe de l'autre ; ar on
cherche icy le profit , & non pas.
la verité. Ces Amis doivent aller
en troupe , & non pas de compagnie
, comme parle Montagne.
Senéque a dit , que le Sage, fe
confole aifément de la perte d'un
Amy, parce qu'il en peut faire
un autre auffi- toft ; mais aujourd'huy
il n'y a perfonne qui n'ait
cet avantage . Jamais il n'a efté
plus facile de fe faire aimer. Si
Epicure eftoit encor de ce fiecle,
il ne diroit pas que c'estune vie de
Lion ou de Loup , que de manger
fans un Amy. Chacun a fon Amy
de table , & à moins que d'eftre
une Befte féroce qu'on ne puiffe
hanter , on ne mange point autrement
; mais, comme dit encor
84
Extraordinaire
Senéque qui eft un grand Maître
fur cette matiere , les plaifirs ne
fõt pas feuls les amitiez, & ce n'eſt
pas à la table qu'on doit éprouver
fes Amis . Mais faut - il que la
pauvreté & la mifere nous en détrompe
, & qu'une fâcheufe expérience
nous rende fage ? Fautil
que nos Amis foient les premiers
, qui nous faffent repentir
de nos bien - faits , & que ceux
que nous croyons qui nous faifoient
honneur , foient les premiers
qui nous faffent honte ? Il
vaudroit bien mieux n'avoir ja-
`mais fait d'Amy , que d'éprouver
qu'on n'en a jamais eu , mais c'eft
un erreur , l'amour & l'amitié
font toûjours du mal , & rarement
du bien . Pauvre étude que
celle d'apprendre à aimer , puis
du Mercure Galant.
85
que les plus fçavans en cet Art,
deviennent les plus miférables!
Si ce n'eft , dit le Philofophe, que
je fuis toujours à la trace , que
pour aimer on n'eft pas Amis ;
comme fi toute l'obligation de
l'amitié tomboit fur celuy qui eft
aimé. Du moins je croirois que
tout le bien- fait doit eftre du
cofté de l'Amant , & toute la reconnoiffancedu
cofté de l'Objet
aime , & c'eft ainfi que je comprens
le miftere , ou plutoft le
commerce de l'amour & de l'amitié.
Ce trafic doit eftre des
chofes honneftes & vertueufes ,
mais encor des chofes agreables
& utiles ; & pour entrer dans ce
commerce, il faut eftre riche &
fage , & la feule volonté ne fuffit
pas ; on veut des effets , & de la
86 Extraordinaire
réalité. Senéque avoue mefme,
que la préfence & la converfation
, l'emportent de beaucoup
fur l'idée & le fouvenir de la Perfonne
aimée , & donnent un plaifir
bien plus fenfible . Difons pareillement
que les Préfens & les
Bien faits , plaifent & attachent
bien davantage , que les careffes,
& les belles paroles.
+
Cette amitié , dira- t- on , eft
commune , mais n'importe , elle
eft profitable , & l'on n'en veut
pointd'autre aujourd'huy .Quand
je vois Charon qui fait tant de
diftinctions fur l'amitié , il me
femble voir faire l'anatomie &
la diffection d'une Chimere. Eſtil
poffible qu'un Moderne ait eu
la foibleffe des Anciens , & que
pour paroiftre plus docte , il ait
du Mercure Galant. 87
efté moins fage , lors mefme qu'il
avoit à traiter de la fageffe ? Mais
un autre est bien plus badin , il
dédie à cet Idole un Temple , des
Autels , & des Sacrifices ; mais à
la fin il reconnoift fon erreur , &
voyant que le peu d'exemples de
l'Antiquité , n'eft pas fuffifant
de perfuader fes Devots , il avouë
ingénuëmnnt qu'une amitié parfaite
vient de la grace de Dieu .
Il devoit encor ajouter qu'elle
ne fe rencontre , & ne fe peut
contracter qu'avec les Bienheu .
reux , qui font exempts des dé.
fauts de la Nature humaine ; mais
il a encor meilleurę raiſon quand
il dit , que les amitiez malheureufes
& criminelles , font des effets
de la Juſtice de Dieu . Le Sage,
qui releve infiniment le mérite
88
Extraordinaire
& l'excellence de l'amitié , dit
que rien n'eft comparable à un
Ay fidene .
C'est l'efprit qui te mcut, c'eſt un autre
toy- mefme,
C'est l'ame de toname, & le coeur de
ton coeur. &c.
En trouvant cet Amy vertueux &
fidelle,
Croit de la main de Dieu recevoir
un Tréfor.
Mais ce Tréfor eft femblable à
ceux qui font en la poffeffion
des mauvais Démons. On les découvre
, on les voit , on les touche
; mais quand ce vient pour les
lever , tout fe diffipe , & s'évanoüit.
Il y a des Gens qui recherchent
, comme nous avons
dit , l'amitié de tout le monde . Ils
ont cent Amis à leur fuite , & à
du Mercure Galant. 89
leur table , mais ont- ils une affai
re , ou fe préfente - t- il quelque
occafion de les employer , fugierunt
& receffi funt. Cependant
cette amitié devroit eftre puif
fante dans l'Homme , puis que fi
l'amour eft plus forte que la
mort , elle eft plus forte que le
fang , & la Nature. On manque
tous les jours à fes Parens , fans
crainte , & fans honte ; mais on
ne manque jamais à fes Amis,
fans lâcheté & fans infamie. Il
ya de l'injuftice d'abandonner
un Parent , mais le droit défend
d'abandonner un Amy . Qui aime
une fois , doit toûjours aimer,
& rien ne le doit feparer
de ce qu'il aime , ce ne peut eftre
ny fon humeur , ny les qualitez
de fa Perfonne , parce qu'on a
Q.de Juillet 1682.
H
90 Extraordinairc
dû les connoiſtre avant que de
s'engager à l'aimer ; ce ne peut
eftre fes malheurs & les traverfes
de la Fortune , parce que c'eft
pour cela meſme que l'amitié eſt
établie , & que nous jurons à
nos Amis de les fervir , & de ne
les abandonner jamais. Cela eft
fivray , que nous cachons toújours
l'efpérance que nous pou
vons avoir fur leur profpérité.
On eft inutile aux Amis heureux,
& toute la tendreſſe ne va qu'à
les affurer , que fi cette profperité
change , rien n'eſt capable de
nous faire changer.
Quoy que l'amitié foit donc
auffi rare que le Phénix , on peut
dire neantmoins qu'il n'y a point
de Siecle qui n'en ait fourny
quelques exemples , pour la condu
Mercure Galant.
91
damnation des Fourbes & des
Infidelles , & pour la confolation
des Sages & des Vertueux. Il n'y
a pas longtemps qu'un Gentilhomme
de Normandie , Province
un peu décriée pour ce fujer,
avoit fait amitié dans fa jeuneffe
avec un Provençal , & tous deux
s'eftoient jurez une fidelité inviolable
; mais la Fortune les
ayant féparez , l'éloignement des
lieux rompit leur commerce , &
ils furent prés de vingt ans fans
avoir nouvelle l'un de l'autre .
Pendant ce temps. là le Provençal
eut une affaire , pour laquelle
il fut arrefté prifonnier , & où il
y alloit de la vie . Il fe fouvint dans
fa difgrace de fon AmyNormand,
& trouva moyen de luy faire
fçavoir l'état où il eſtoit réduir,
Hÿj
2
92
Extraordinaire
& le befoin qu'il avoit de luy. Le
Normand , furpris & touché du
malheur de fon Amy, ne balança
point fur ce qu'il avoit à faire,
&fans s'arrefter à confiderer qu'il
pouvoit honneftement fe défendre
de fecourir un Homme éloigné
de deux cens lieuës , & pref
que effacé de fa mémoire , qu'il
eftoit avancé en âge , & chargé
d'une grande Famille qu'il ne
pouvoir abandonner fans injuftice
, enfin
qu'il s'expofoit à la
colere du Prince & à la rigueur
des Loix , fans s'arrefter, dis-je, à
toutes ces confidérations qui ef
toiết capables de refroidir le zele
de tout autre que d'un Normand,
il part fans en rien dire à perfonne,
& arrive en pofte , au lieu où fon
Amy eftoit arrefté. Il apprit qu'il
Su
du Mercure Galant.
93
eftoit condamné , & qu'on le gar
doit fi exactement , qu'on ne pouvoit
ny luy parler , ny luy écrire,
cependant apres avoir reconnu
la Place , & examiné curieuſement
tous les dehors de fa Pri
fon , il fe rendift la nuit prochaine
fous la Feneftre de la
Chambre de fon Amy du coſté
qui regardoit la Mer , qu'il avoit
paffé à la nage . On ne peut dire
quel fut l'étonnement , & l'admiration
du Provençal , lors qu'à
quelque petit fignal qu'il luy
donna , il vit le cher Amy qui
Cvenoit le délivrer, ou mourir avec
luy , s'il ne pouvoit y réüffir. Helas
, luy dit- il , vous expofez bien
genéreufement voſtre vie pour
moy, mais inutilement , mon cher
Amy ; car vous fçavez que je ne
94
Extraordinaire
nage point , & il n'y a point d'autre
moyen de me tirer d'icy que
par ce Trajet , qui eft fi large &
fi rapide , que je crains bien que
vous n'ayez pas affez de forces
pour le pouvoir repaſſer ſans péril.
Ne craignez rien , luy répondit
le fidelle Normand , defcendez-
vous par cette feneftre qui
eft facile , & ne vous mettez pas
en peine. Je vous pafferay fur
mon dos , & j'efpere que nous en
viendrons à bout. Le Provençal
charmé de fon courage , fe defcendit
, & comme une autre Arion
paffa la Mer fur le dos de cet officieux
Dauphin , qui luy ayant
fait tenir un Cheval & des Habits
de l'autre coſté du Rivage,
le fift paffer en Angleterre , d'où
enfuite il ménagea fa grace , &
du Mercure Galant,
95
fon retour en France.
Je fuis donc obligé de conclure
apres cet exemple , qu'il eft des
Amis en tous temps , & en tout
Païs , mais encor que la marque
la plus effentielle pour les reconnoiftre,
eft lors qu'ils s'intéreffent
plus dans nos affaires que nouss
mefmes , & que dans l'occafion
ils expofent leur vie pour nous.
Ce n'eft donc pas icy une invective
contre l'amitié , j'ay
prétendu faire voir feulement
dans ce Difcours , que les veritables
Amis font rares , qu'il faut
de grandes précautions pour les
faire , & de grands ménagemens
pour les conferver ; enfin qu'on
y doit faire peu de fonds , & qu'il
ne faut pas trop s'y attacher ; &
de la forte , ce Difcours pourra
a
96 Extraordinaire
fervir à confoler ceux qui n'ont
jamais trouvé d'Amis , qui les négligent
, ou qui les perdent.
DE LA FEVRERIE .
Voicy ce qui m'a efté envoyé fur
- les deux Enigmes du Mois de fuin ,
dont les Mots eftoient le Vent &
la Glace.
I.
E doute, aimable Iris , que ton coeur
Jefoit
Constants
Pour toy j'ay beau fouffrir un éternel
martire,
Te le dire le jour, & la nuit te l'écrire,
Je voy que mes foupirs ne font rien que
du Vent.
Il ne tiendroit qu'à toy , Beauté charmante
& fiere,
De mefaire parler tout d'une autre maniere.
LEM . 6 .
du Mercure Galant. 97
II.
E ne m'étonnepas, adorable Camille,
Que vous ayez trouvé íEnigme fi
facile,
Et qu'aucune jamais ne l'ait paru fi peu.
Le raport aux Objets eft de grande
efficace .
Fugez donc là-deffus : moy jeſuis tout
defen,
Et vous eftes toute de Glace .
DROUART DE ROCONVAL ,
de la Porte S.Antoine.
Qi
III.
Velques maux que la Pefte faffe,
Ils peuvent s'en aller au Vent.
Qui veut les éviter, n'a qu'à changer de
places
Mais aimer un Objet dont le coeur aft
de Glace,
Ilfaut là demeurer, & mourir bienſouvent.
2. deJuillet 1682.
DAUBAINE.
I
98
Extraordinaire
IE
IV .
E ne fay ce que je dois dire
Sur ce que dans ce mois met Mercure en
avant.
N'importe, dans l'ardeur d'écrire
On s'éleve, & l'on va souvent
Contrefon efpérance auffi loin qu'on
defire .
donc en tout cas mettre laplume
Fe
vay
au Vent
.
Α
L'Infante à l'Anagramme,
Ange de coeur haut,
de Roüen .
ས .
AMercure, rien ne te paſſe,
Vec ton efprit profond,
Dans un temps où tout se fond,
D'enterrer fi bien ta Glace .
Mad . JAMART, & ſon aimable
Frere , du Pré S. Gervais .
V I.
I fette s'appliquant aux Enigmes du
Mois,
Refvoit, &fe mordoit les doigts.
du Mercure Galant.
99
Je n'en viendray jamais à bout, quoy que
jefaffe,
Me dit-elle. Tyrfis, expliquez les de
grace .
Helas ! luy dis-je alors, par mesfoûpirs
Souvent
La premiere eft marquée, ils nefont que
duVent
;
Voftre coeur eft remply de l'autre , & c'est
la Glace.
I. B. GIRAULT.
DE
LA
LYON
EVII..
V
1883
Ous craignez,Vignerons , & vous
avez raison,
Que la Vigne aujourd'huy ne change
cetteface,
Quifemble vous promettre une belle
moiffon,
Puis qu'en cette faifon il eft un Vent
de Glace .
R. DE S. MARTIAL .
I ij
100 Extraordinaire
Q
VIII.
Vel peut donc eftre , Mercure,
La caufe de voftre chagrin ,
Qu'enun temps où rit la Nature,
Vous venez nous donner un Vent fi peu
ferein?
A
La Blonde à l'Anagramme,
L'Offencée àfervir, de
Magny.
IX .
Mis, ça, bûvons à longs traits
De ce Vin délicat , & petillant, &frais,
C'eft le doux plaifir de la vie.
Quoy, n'est- ce pas avec raison
Que dans cette ardenteſaiſon
Mercure à boire nous convie?
Il a déja rincé, par unfoinfans égal,
Flacons, Hanaps , & Brocs, Pots , Verres,
Coupe, & Taffe,
Puis qu'il a le deffein dans ce charmant
Régal
De nousfaire boire à la Glace.
RAULT, de Rouen ,
du Mercure Galant. ΙΟΙ
P
X.
Our chaffer mes foupçons , Iris me
dit fouvent,
Quefur tous mes Rivaux j'ay la premiere
place;
Mercure, quelle foy prendray-jefur du
Vent,
Et fur un coeurpour moy toûjours remply
de Glace?
1
ROQUILLE ,Chanoine de l'Eglife
Cathédrale de S. Gervais
de Soiffons .
XI
Lfemble, cher Damon , dans cette conjoncture,
Que tout change dans la Nature.
De ce dernier Hyver, plaisant pour fa
douceur,
Le Printemps a tenu la place;
On en areffenty la nuisible rigueur,
Et toute la Terre eftoit lafe
D'y voir au lieu de la chaleur,
I
iij
102 Extraordinaire-
Regner avec lapluye unVentfroid comme
Glace.
AVICE, de Caën, Ruë de
la Harpe.
XII.
Mercure un Dieu d'une grande
JE
prudence,
Et chez qui le fecret eft caché bien avant ;
De tout ce qu'il dit, & qu'il penſe,
On n'en apas le moindre Vent.
La Nymphe à l'Anagramme,
Fe touche dans l'ame , de
Tilliers pres
L
XIII.
pres Verneuil
.
A Glace, il est bien vray, ne reçoit
jamais l'eftre
Qu'au milieu de l'Hyver qui la fait toujours
naître;
Mais que luyferviroit d'eftre produite
au jour
Par ce trifte Vieillard, dont la froide
puiffance
Luy donne en tremblant la naiſſance,
Si l'Eté ne venoit lafervir à fon tour?
du Mercure Galant .
103
C'est parfonfeul moyen qu'elle plaiſt à
la Cour,
Que d'un lieufort obfcur on laporte à
la Ville;
Et quoy que cet honneur luyfoit vendu
fort cher,
Elle ne peutlay reprocher,
Seachant quefans chaleur elle n'eft pas
utile.
C'est donc peu que l'Hyver la produife
au Berceau,
Puis qu'en rien il ne peut la rendre neceffaire.
L'Etéfait beaucoup plus , quoy qu'il soit
fon contraire,
En luy donnant le Vin, pour glorieux
Tombeau.
ALCIDOR, du Havre.
XIV.
Fatigué des dongurs que certeine
Marquife,
Dont j'ay fans y penſer catibé lafranchife,
I iiij
104
Extraordinaire
Me contet l'autre jour, je feinis d'eftre
mal,
Et la leffe fulette à l'Arſenal.
De la je bins à la pointe de l'Ifle;
Certain Norman, fe piquant d'eſtre
bavile,
A debiner les Enimes du Mois,
M'avorde, & defa niéfe boix
Lifer-bons , me dit-il , quelquefois le
Mercure?
( Le Fat me fefet une injure. )
Velledemande! Ony , je le lis ,
Et debine toûjours ,luy dis-je, les Enimes.
Et moy, répondit-il, je les efplique en
rimes.
Plût à Diû qu'on donna de Prix,
Je les gagnerez tous . Quelle rodomontade
!
Sans-doute qu'au cerbâù cet Homme
étet malade.
De Prix ? Ab cadedis ! que j'en aurez
Soubent!
Je trouve tous les Mots plus bite que
le Bent,
du Mercure Galant. 10s
Et je créberoisfur la place,
Plutôt
L
que
n'aboir pas toujours fendu
la Glace.
LE VARON D'AUVAINE.
XV.
A gloire d'Agrippa vient defon
Pantéon ,
Alcide afait du bruit comme vainqueur
d'Anthée;
Bacchus fe fit honneur d'avoir puny
Panthée,
Les Mufes ont rendu celebre Anacréon.
La Chaffe fait encor Souvenir d'A-
&téon ,
LOUIS brille enpouffant l' Herétique
&l'Athée .
S'eftre pû transformer , fert d'éloge à
Prothée,
Le Martyre eft un luftre à Saint Pantaleon.
$3
Alexandre eft fameux d'avoir conquis
l'Afie,
106
Extraordinaire
Plante doit fon renom au Comique
Sofie,
Homere au bel Oblet qu'il chante écles
d'un Oeuf.
93
La gloire de Daphnis, cepourquoy Son
coeur boufe,
C'est d'eftre en fait d'Enigme un peu
moinsfot qu'un Boeuf,
•
Que s'il manquoit de Vent , de rage il
feroit pouf.
DAPHNIS , D.L.R.N.S.A.
XVI.
E brûle pour une Belle ,
Et ne comprens pas pourquoy;
Plus j'ay de chaleur pour elle,
Plus elle eft froide pour moy.
Amour, toy qui fais maflâme,
Pouffe jufque dans fon ame
Les rayons de ton Flambeau.
Si tu veux les y conduire,
Bientoft ilsfçauront réduire
Ce qu'elle a de Glace en eau.
VARLET.
.
du Mercure Galant. 107
XVII.
I Ris, que j'aime tenirement,
Ne veut point écouter mes foupirs &
mesplaintes,
Autant en emporte le Vent;
Plus je luy conte mon tourment,
Plus l'Ingratefe rit de mes vives atteintes.
Mais elle a beau me maltraiter ,
Rien ne fçauroit me rebuter,
Ses mépris, fon in liférence,
Ne peuvent rienfur ma conftance;
Je m'accoutume à es rigueurs,
Et quelque mal qu'elle mefaffe,
Quand je devrois enfin mourir dans mes
malheurs ,
Je ne puis pas pour elle avoir un coeur
de Glace
LE BERGER ALCIDON , du
Fauxbourg S. Victor .
XVIII.
M'Enquérant
l'autre jour d'un certain
grand Sçavant,
Si l'Enigme du Mois fe pouvoit bien.
comprendre,
108 Extraordinaire
Il me répondit en refvant,
Avez- vous donc perdu la faculté d'entendre
Que vous n'entendez pas le Vent?
La Blonde à l'Anagramme,
L'
D'un aimable Génie.
XIX .
' Autre jour un Vieillard reprochoit
à Philis,
Qu'elle n'avoit pour luy quefroideurs,
que mépris.
Helas , que voulez- vous , dit- elle, que j'y
faffe?
L'Hyver ne peut cauſer quefrimas , &
que Glace.
E
L'ABBE' DE CAPDEVILLE , de
la Rue des Bons Enfans.
X X.
promets tout, maisfortfouvent
MOSspromeffes s'en vont au Vent ;
Etfi , pourpeu qu'un Bergerfaffe,
Jay pour luy le coeur tout enfeu,
Ilfaut pourtant qu'il faſſe peu
Pour me le rendre tout de Glace,
du Mercure Galant. 109
Ouy, Mercure, voila comment
L'onfait naître & mourir la flame
De la Bergere à l' Anagramme,
Aime à changer d'Amant.
XXI.
V Os préfens font de conféquence,
Maisfort à contre - temps, & tels qu'anparavant;
On vousfait en vain remontrance,
Autant en emporte le Vent.
1
F. FOUR MY , de Baugé en Anjou.
XXII.
Me voir un Berger comme vous s
Irtil, on eft icy jaloux
De
Vous vous tenez caché, mais voftre Enigme
obfcure
Ne laiffe pas d'orner beaucoup noftre
Mercure.
A Paris on enfait grand cas,
Entre les Oedipus chacun veut prendre
place.
Mais qui n'arien plus chaud, ne fe brûlera
pas,
Car à mon avis c'eft la Glace.
LABBE' , Medecin de la Fleche!
ΣΙΟ Extraordinaire
B
XXIII.
Ergere, eb quoy, mefme en Eté
Lefroid paroift fur ton visage?
Dis-moy de quel mauvais préfage
Me menace ta cruauté?
Dis-moy quel Vent éteint la flâme
Quipour moy detout temps échauffoit ta
belle ame.
Eft- ce que tu veux me chaffer?
Non, non, ne pense pas qu'aucun prenne
ma place,
Je tiendray bon toûjours, dûſſes-tu m'offencer;
Jeboiray tes rigueurs, comme on boit à
la Glace.
Pour
LE BERGER D. L.
XXIV.
Our l'Enigme, aimable Artenice,
Vous avez l'efprit tropfçavant ;
Dans ce qui dépend du caprice,
Il n'est qu'une tefte à l'évent.
La Poitevine à l'Anagramme,
A traits de Nymphe , de
Fontenay le Comte.
du Mercure Galant. III
XXV.
Faut-il vous mener par la main
Fufqu'au terme, Cloris , vers où voftre
efprit chaffe?
Seule nesçauriez- vous faire quelque
chemin,
Quand on vous a rompu la Glace?
La Mignonne à l'Anagramme,
Génie nay du Ciel, de Troyes .
XXVI.
A
Mour, voudrois- tu bien m'apprendre,
Toy qui connois Iris, quel chemin ilfaut
prendre,
Afin d'aller droit à ſon coeur?
Fe lay cherché toute ma vie,
Et par la gloire, & par l'honneur;
Enfeigne le moy je te prie,
Le Vent de mes foupirs m'y conduit tous
les jours,
Ces fidelles Courriers des plus tendres
amours,
Lefen defes beaux yeux m'éclaire dans
la trace,
112 Extraordinaire
Mais, helas! tout my nuut, juſqu'à l'eau
de mespleurs;
Au lieu de l'amollir , elle en fait de la
Glace ,
Tant ce qui vient de moy luy cause des
froideurs;
Ce coeur n'a point d'entrée, il eft inacceffible;
Ah! fi le mien eft pris pour avoir eu des
yeux,
Ou réchauffe lefien , Cupidon, tu le peux,
Ou qu'elle ait ton Bandeau pour eftre
moins visible.
Jefuis au defefpoir, implorant ton fecours,
Et je crains bien qu'enfin il mefoit inutile,
Car celuy qui veut fuivre, en chemin
difficile,
Un Aveugle, un Enfant, s'égarera toujours.
GYGES, du Havre.
du Mercure Galant.
113
Vous
XXVII.
Qus m'accablez de Questions
frivoles
Deffus Enigme, & me dites fouvent
c
Que je réponde à toutes vos paroles;
Ah! Souffrez donc que je prenne mon
Vent.
L'Amant à l'Anagramme,
Sous lafuftice eft ma Baniere.
XXVIII.
Ous me demandez, fifouvent
VPourquoyfaire choix d'un Convent,
Quand on peut demeurer au monde
avecquegrace?
C'est que je ne veux point d'un état
décevant,
Auffi peu ftable que le Vent,
Auffifragile que la Glace.
LaPoftulante à l'Anagramme,
Tend ferme, à l'Habit élû
de Houdan .
Q.de Juillet 1682.
K
14
Extraordinaire
XXIX .
Ette Enigme reffemble aux difcours
d'un Amant, CE
Qui vient vous prefcherfa conftance ;
Donnez- vous feulement un peu de
tience,
Autant en emporte le Vent.
ра-
La Belle Infenfible de la
Rue de l'Arbre-fec.
XXX.
N'eue je me donne la torture
Efpere plus, Galant Mercure,
A deviner tes Enigmes du Mois.
Fen enfuis trop las dés la premierefois.
Croyant trouver quelque Piece nouvelle,
Ce que tu donnes fort fouvent,
Fay bien voulu me rompre la cervelle,
Et je n'ay trouvé que du Vent.
Encor fi c'eftoit la tout, paſſe.
Mais ce que je nepuisfouffrir,
Tu nous as donné de la Glace,
Et le grandfroid mefait mourir.
Le Pere des quatre Filles du
Fauxbourg S.Victor .
du Mercure Galant.
IIS
XXXI.
Vous craignez d'eſtre terraſſée
Par la difficulté de l'Enigme paffee.
Vousfentez-vous l'efprit fifoible & fi
mouvant?
Allez, belle Philis, quittez cette penſée,
Mettez-vous au deffus du Vent.
L'Habitant en eſprit,
du Pré S.Gervais.
S&
Kij
116 Extraordinaire
ses22-ssesS22-2555
TRAITE
DES LUNETES.
DEDIE , A MONSIEUR ,
DUC DE BOURGOGNE,
Par M Comiers d'Ambrun, Prevoft
de Ternant , Profeffeur
des Mathématiques à Paris .
Contenant la Science de la Venë, l' Ancienneté
des Lunetes , leurs diférences
, leur conftruction , leurs effets;
Les découvertes qu'on a fait dans le
Ciel par le Télescope, &fur la Terre
par les Microfcopes ,& enfin les noms
de leurs veritables Inventeurs.
O
N ne fçauroit parler des
Lunetes fans faire leur éloge
, fi on juge du merite des chodu
Mercure Galant . 117
fes par les innocens plaifirs , & par
les grandes utilitez qu'on en reçoit.
Cet Inftrument diafane,
eſt un nouveau miracle de la Nature
& de l'Art , par lequel les
Mathématiciens ménagent fi
adroitement fuivant les loix de
réfraction , les rayons qui d'un
chacun des points d'un corps lumineux
ou illuminé , tombent divergens
fur un Verre , qui a du
moins une de ces deux fuperficies
fphérique , qu'ils réfufcitent la
veuë aux Vieillards par le moyen
des Bezicles à Verres convexes;
groffiffent & rendent viſibles les
plus petits atomes , par le moyen
du Microſcope , & approchent
par les Télescopes les objets que
leur trop grand éloignement
dans le vaſte abîme de la profon
118 Extraordinaire
deur des Cieux , avoit dérobé à
noſtre veuë depuis la naiſſance du
Monde.
L'oeil de l'ame , qui au dire des
Platoniciens , s'aveugle & s'enfevelit
dans l'étude des Sciences
ordinaires , reverdit & rajeunit
par l'étude des divines Mathématiques
, ocutus anime qui ab aliis
fcientiis obcacatur defoditurque , à
folis mathematicis recreatur ac revirefcit,
& principalement dans la
Dioptrique , qui démontre ſi vifiblement
dans les tenebres d'une
Chambre noire, tous les miſteres
de la veuë, & des rayons de la
lumiere , qui fe rompent en entrant
& en fortant des Verres
fpheriques. C'eft la Dioptrique
qui enfeigne de quelle fphericité
doivent eftre taillez les Verres,
du Mercure Galant . 119
fuivant les veuës diférentes , &
fuivant les diférentes efpeces de
Lunetes ; & comment , & en
quel nombre , & à quelle diftance
ils doivent eftre affemblez
dans les Microſcopes , & dans
les Télescopes , afin que les
rayons émanez divergens de chaque
point de l'objet , rendus convergens
ou parallels , ou moins
divergens , l'objet paroiffe fous
un plus grand angle , c'eft à dire ,
forment leurs efpeces ou images
plus grandes fur la Retine , d'où
viennent les admirables effets
des Lunetes , qui font les plus
agreables plaifirs des fens.
Comme pour acquerir une
parfaite connoiffance de la Nature,
on doit commencer par l'opération
des fens , puis que l'ame
120 Extraordinaire
ont
ne connoift rien de Phifique que
par l'entremise des organes du
corps , les Mathématiciens
qui
ont toûjours efté les veritables
Sçavans , auffi -bien que dans ce
docte ficcle , que l'Autheur du
Livre de la Coxtiquité des Corps de
l'année 1679. dans la 2. p . accuſe
d'avoir tres-peu de vray difcernemet,
perfectionné fi avantageufe .
ment l'opération de l'organe de
la veuë , qui eft le plus noble des
Sens , & ont découvert en fort
peu d'années , plus de chofes , &
fait plus de progrés dans la Scien.
ce naturelle , que toutes les Ecoles
d'Ariftote avec tous leurs raifonnemens
Métaphifiques n'avoient
pu faire pendant le cours
de plufieurs fiecles. C'est ce qui
a obligé le R. P. Defchalles jefuite,
du Mercure Galant . I2I
fuite , de s'écrier dans le fecond
Volume de fon Mundus Mathema
ticus en la page 609. Nefcio quo
facto jam ab aliquibus faculis peripateticorumSchola
, Metaphificis commentationibus
animum intendit , ut
res Phyficas omnino negligere videatur.
Les Ouvrages du Createur qui
font les plus admirables , dans,
leur grandeur , dans leur élevation
, & dans leurs mouvemens,
comme l'Anneau & les deux Lunes
qui roulent autour de Satur
ne , les quatre Lunes ou Satellites
de Jupiter , & c. eftoient du temps
de David , par le manque de
grandes Lunetes , du nombre de
ceux que l'Ecclefiaftique Chapitre
11. & 43. difoit eftre cachez
aux yeux des Hommes , Mirabi-
Q.de Fuillet 1682.
L
122 Extraordinaire
lia funt opera Altiſſimi , &gloriofa,
&abfcondita , & invifa opera illius.
Il euft raifon d'affurer que Dieu
avoit creé dans les Cieux tant
d'Aftres, qu'on n'en voyoit qu'un
petit nombre. Multa abfcondita
effe majora his & pauca eos vidiffe
operum ejus.
Les Lunetes de longue veuë
font par conféquent de grands &
perfuafifs prédicateurs muets,
qui en faifant voir dans les vaſtes
étendues du Ciel la grandeur, la
beauté, l'arrangement , & les révolutions
de ces Planetes autrefois
invifibles , font connoiftre
viſiblement leur Createur , puis
que dans le Chap . 13. de la Sageſſe,
il est dit , à magnitudine fpeciei , &
creatura , cognofcibiliter poteft eorum
creator videri.
du Mercure Galant. 123.
En effet , l'Aftronomie dans
fon enfance mefme , & lors qu'-
elle avoit encor la veuë trescourte
, fuffit , fi on croit Jofephe
dans le premier Livre Chap. 8 .
des Antiquitez Judaïques , à porter
Abraham de reconnoiftre & prefcher
, qu'il n'y avoit qu'un Createur
& Recteur de l'Univers , &
qu'à luy feul tous les Hommes
doivent rendre leurs hommages.
Et au fujet de la Comete , qu'on
a obſervé depuis le 23. de ce mois
d'Aouft au deffus de la tefte des
Gémeaux , la fienne cftant ronde,
& bien terminée , & de la cou
leur de Jupiter , & du diametre
des Etoiles de la premiere grandeur,
laquelle pourfuit avec vitef
fe & fuivant l'ordre des Signes , fa
route particuliere entre la grande
Lij
124
Extraordinaire
Ourſe & le Lion , pour paffer
dans les parties méridionales du
Ciel , j'adjoûte avec le Prophete
Ifaye Chapitre 7. Ne craignez
point , & que ton coeur ne s'épouvante
par les Queues de ces Tifons ardens .
Puis que les Cieux par la grandeur
de ces Aftres , par leur fituation
& mouvemens réguliers ,
prefchent , comme dit David , la
gloire de Dieu , mais à preſent
d'une nouvelle maniere , fi fen.
fible aux efprits mefme les plus
groffiers ; il fuffit de prefenter
une grande Lunete aux Infidelles
, & leur dire avec le Prophete
Ifaye Chapitre 20. Levate in excelfum
oculos veftros , & videte quis
creavit hac ? Regardez les grands
& merveilleux Ouvrages qui
roulent fi librement , & avec
>
du Mercure Galant.
125
tant de régularité dans la vafte
étendue des Cieux, & jugez par là
de la grandeur & de la puiflance
de celuy qui les a créez , & qui les
meut par un feul acte de fa volonté
. Ces Infidelles voyant tant
de merveilles inconnues à leurs
Peres , ne manqueront pas de s'écrier,
comme fit autrefois le Prophete
Baruch au Chapitre 3. 0 Ifraël
quam magna eft Domus Dei, &
ingens locus poffeffionis ejus , magnus
eft & non habet finem ? O Chrêtiens
, que la Maifon de voſtre
Dieu eft grande ! Luy feul eft le
Dieu des Dieux , tres.infiniment
puiffant .
Voir, n'eft que fentir le pouffement
que les rayons de la lumiere
pure ou modifiée , qu'on appelle
couleur , font fur la Retine
Liij
126 Extraordinairc
au fond de l'oeil , c'eft pourquoy
nous connoiffons mieux la
lumiere , & les couleurs par le
fentiment de la veuë qui en eft le
feul juge , que par aucune définition
. Il n'y a de mefme rien fi
difficile que la definition de la
veuë ; & d'autant que nous n'avons
point de penſées plus vives,
& plus exprelles que celles- là ,
toute définition fera toûjours
beaucoup moins claire . Je laiffe
donc au Péripatéticiens toutes
ces difputes inutiles , me fervant '
des beaux termes de M' l'Evef
que de Glandeve , dans le 4. Livre
N. 17. de Delphini feu prima
Principis inftitutione.
Talia Clamofi veftiget turba Licai,
Splendidaque infanas pafcant deliria
mentes .
du Mercure Galant.
127
Id quod inexaufta teftantur jurgia
litis.
Et parce que ce docte Prélat
ajoûte,
Indecoris foret , at Princeps quem
nulla ,
Mathefis imbuit, &c.
& que je revere le dire de Var.
ron Lib. 8. de Lingua Latina . Omnis ·
oratio cum debeat dirigi ad utilitatem,
fit aperta , & brevis ; aperta ut intelligatur
, brevis ut cito intelligatur,
Je veux déduire Mathématiquement
, & à mon accoûtumée d'un
ftile Laconique , tout ce qui concerne
la Veuë & les Lunetes .
Par ce mot , Lunete , nous entendons
un Tuyau droit & Cylindrique
, dont chaque bouche
ou ouverture paroift garnie d'un
Verre , qui a du moins l'une de
Liiij
128 Extraordinaire
fes deux fuperficies fphériquement
convexée. Le Verre qui
eft au bout de la Lunete qu'on
préfente à l'objet , eft appellé
Verre Objectif , & par femblable
raifon , celuy qui eft à l'autre
bout eft nommé Verre Oculaire,
parce qu'on l'aproche de l'oeil
pour regarder les objets.
Pour comprendre l'effet des
Lunetes , il faut premierement
connoiftre l'uſage particulier de
chacune des parties de l'oeil , qui
eft l'organe de la veuë que Galien
appelle un Membre divin.
Voyez -en le Profil ou Section
faite du long de l'Axe , dans la
premiere Figure de la feconde
Planche.
TY
A
PUN 2.922E
fie
+
C
C'est une verité démontrée
mefme par l'expérience , que la P
du Mercure Galant.
129
·
que
la
vifion qui eft l'opération de l'ame
, fe fait enfuite des efpeces .
ou images des objets peintes en
mignature fur la Retine au fonds
de l'oeil , par les radiations de lumiere
pure ou modifiée , qu'on appelle
couleur , car les efpeces des
objets ne font autre chofe
terminaifon de la lumiere modifiée
, par le diférent arrangement
des parties de l'objet , lefquelles
refléchiffent les rayons
de lumiere apres les avoir diverfement
rompu , difperfé , & affoi.
bly par le mélange des points ombrageux
, qui caufent les diférentes
impreffions fur la Retine ;
c'eft pourquoy Albert le Grand a
eu raiſon de dire, que les couleurs
de la Queue du Paon , & duCol du
Pigeon , mille averfo radiante fole
130
·Extraordinaire '
colores , n'ont point d'autre caufes
que la lumiere ; qu'elles n'en diferent
point , & qu'enfin la couleur
& la lumiere eft la mefme
chofe , toutes les couleurs eftant
réelles , & provenant de diférentes
refractions & reflexions , qui
caufent fur la Retine de diférens
affemblages , teintes , ou conjugaifons
de points d'ombre , & de
lumiere, dans la peinture de l'objet
.
ces
Comme chaque point de l'objet
rayonne fphériquement de
toutes parts Figure I. tous
rayons de lumiere partent divergens
, & s'écartent toûjours davantage
; c'est pourquoy à mefure
que l'oeil s'éloigne , il reçoit
moindre quantité de rayons de
chaque point de l'objet , & s'il
du Mercure Galant.
131
eft trop éloigné , il en reçoit fi
peu , que leur impreffion fur la
Retine , n'eft pas affez forte pour
en eftre formé la vifion.
Ces rayons divergens d'un chacun
des points de l'objet , fe refferrent
en penétrant la tunique
cornée , & eftant entrez dans
l'oeil par la prurelle , tombent
comme paralleles ou peu divergens
fur l'humeur cristalin , qui
fert de baſe à autant de cones de
radiations , qu'il y a de points
fur la furface vifible de l'objer,
qui font les pointes ou fommets
de ces radiations ; c'est pourquoy
toute la furface de l'humeur crif
talin , Figure IV. eft par tout couverte
des rayons de la radiation
de tous les points de l'objet, d'où
il s'enfuit que les rayons y eftant
132
Extraordinaire
dans un parfait meflange & confufion
, l'humeur cristalin ne peut
eftre l'organe formel de la Veuë.
Tous ces cones de radiations,
Figure IV. fe renverfent dans
l'oeil par la réfraction que chacun
des rayons fouffrent en penétrant
P'humeur cristalin , qui eft convexe
des deux coftez ; & les
rayons divergens de chaque cone
deviennent convergens , & forment
en fe refferrant un cone oppofé
au premier , dont la baſe eft
la mefme fur l'humeur criſtalin ,
mais le fommet ou la pointe aboutit
à la rétine , fur laquelle ils
impriment l'image renversée de
l'objet. Le R. P. Zucchius Jéfuite
, l'a expérimenté dans l'oeil
d'un Homme , Figure IV. Planche
I. qu'on venoit de tuer. Le
du Mercure Galant.
133
Chevalier Pompilio Tagliafer,
tres- expert Anatomifte, en ayant
adroitement ofté au derriere de
l'oeil les mufcles , & les tuniques
opaques , jufqu'à la retine qui eſt
l'organe formel de la Veuë , bien
que M' Mariote , fi connu parmy
les Sçavans , ait donné cette
qualité à la choroïde , comme
on peut voir dans le docte Journal
des Sçavans de M' l'Abbé
Galloys du 17. Septembre 1668 .
& dans celuy du S de la Rocque
du 31. du mois d'Aouſt 1682 .
Comme toute la Dioptrique
dépend de la réfraction , que les
rayons fouffrent en entrant de
l'air dans le Verre , qui le fait
rompre en le ferrant contre la
perpendiculaire d'un tiers de l'an.
gle d'inclinaifon , qu'ils faifoient
134
-Extraordinaire
avec la mefme perpendiculaire,
& enfortant du verre dans l'air,
fe brifent en s'éloignant de la
perpendiculaire de la moitié de
leur angle d'inclinaiſon ; il faut
d'abordfçavoir que fi les angles
d'inclinaifon font moindres que
de 15. degrez , leurs angles de réfaction
garderont la mefme raifon
que leurs arcs , car jufques à
15. degrez le Sinus font prefque
entre eux comme leurs arcs , ce
qui fait que fi l'objet vifible n'ef
toit qu'un point auffi éloigné que
le Soleil , les rayons de ce point
tobant Phyfiquement paralleles
für un Verre convexe , découvert
de 30. degrez , & oppofé
directement à l'objet , fe réüniroient
Phyfiquement à un meſme
point ; car les rayons plus latedu
Mercure Galant.
135
raux n'auroient que 15. degrez
d'inclinaiſon ; mais il n'en feroit
pas de mefme des rayons des
points latéraux de l'objet , qui
auroient une plus grãde inclinaifon
avec la perpendiculaire tirée
fur la furface du Verre , foit plane
ou convexe .
Il eſt eft à propos de remarquer
icy la regle generale , pour
avoir tous les angles de réfraction
des angles d'inclinaiſon au deſſus
de 15. degrez . En voicy l'Analogie.
Comme le finus d'un angle d'inclinaifon
, au deffous de 15 degrez,
comme par exemple 6,
Eft au finus de fon angle de réfraction,
de 4 degrex.
Ainfi le finus de tout angle d'incli136
Extraordinaire
1
naifon , au deffus de 15 degrez,
Eft au finus de fon angle de réfraction.
Revenons à ces cones de radiations
, lefquels ayant penetré
l'humeur criftalin , forment par
les loix de la refraction ces cones
renverfez , qui font comme autant
de pinceaux , formez par les
rayons de lumiere , qui par leur
pointe impriment & peignent fur
la retine chacune fon point de
l'objet.
• Plus l'ouverture de la prunelle
eft grande , plus il entre dans
l'oeil des rayons de chaque point
de l'objet qui forment ce pinceau
optique , & par conféquent la
peinture de l'objet eſt plus forte ;
c'eft pourquoy nous voyons
du Mercure Galant.
137
gnez ,
beaucoup mieux les objets éloi
lors que
l'oeil eft à l'ombre
, ou que nous regardons à
travers le poing à demy fermé ,
car à l'ombre la prunelle s'ouvre
davantage , & de plus les rayons
des objets , que nous ne voulons
pas confiderer attentivemet, n'entrant
point dans l'oeil , la fenfátion
d'un feul objet , eft beaucoup
plus forte.
La prunelle eftant trop ouver
te , la vifion de l'objet eft confufe
, parce que fa peinture n'eft
pas diftincte fur la retine , d'autant
que l'humeur criftalin ne
peut réunir à un mefme point , les
rayons qui tombent fur luy trop
obliquement , les efpeces fe confondent
avec les autres fur la retine.
De plus les objets proches
2. deJuillet 1682. M
138
Extraordinaire
•
& fortement éclairez , comme
auffi les couleurs vives & écla
tantes , bleffent la retine par leur
trop de chaleur , car la lumiere
n'elt jamais fans chaleur , comme
fçavent les Philofophes, c'eſt
pourquoy on perd la veuë en regardant
fixement le Soleil , car fes
rayons fe réüniſſant , forment
leur foyer fur la retine , & brûlent
cét organe formel de la veuë,
Ceux qui voyagent l'Hyver, foufrent
beaucoup par la blancheur
de la neige , qui eft la lumiere
qu'elle refléchit dans l'oeil .
Le P. Zucchius Jéfuite de Parme
, en la page 37. du 2. Tome
d'Optica Philofophica , que j'eus
foin de faire torrectement imprimer
à Lyon en l'anné 1665. dit
qu'à un Pere de leur Compadu
Mercure Galant. 139
gnie , la prunelle s'ouvrit fi étrangement
dans fa vieilleffe , qu'il .
ne voyoit aucun objet , à quoy il
remédia , le faifant regarder par
un trou d'un quart de ligne de
diametre , fait für une Lame de
Métal , Figure III. On fait ces
pinnules mobiles , pour ajuſter
plus facilement leurs ouvertures
vis-à- vis les centres de la prunelle
des yeux. Lors que les platines
de ces pinnules mouvantes ,
portent une petite boiſte de cui
vre d'environ trois lignes de profondeur
, fon fond qu'on met du
cofté de l'oeil , aura un trou d'un
tiers de ligne ou environ , & la
platine aura un trou d'une ligne
& demie de diametre, ou un peu
plus , pour recevoir fuffifante
quantité de rayons de l'objet, au-
M ij
140
Extraordinaire
quel ce trou eft directement op
pofé . D'où je conclus que ces
Bezicles fimples , & faciles qui
confervent la Veuë & groffiffent
les objets , font de Microscopes,
de l'invention du P. Zucchius .
Voyez la page 304. du Livre De
Homine du R. P. Fabry de la mefme
Compagnie, & le 34.Journal
des Sçavans du Lundy 23. Aouft
1666. de M ' l'Abbé Galloys.
A mesure que l'objet eft plus
éclairé la tunique ragoïde qui eft .
retrouffée en dedans eftant rarefiée
par la chaleur , s'étend &
retreffit fon ouverture que nous
appellons prunelle , dont le diamettre
de celle des Hommes,
n'eſt ordinairement au plus que
de trois lignes , & la diftance de
leurs centres d'environ deux pou
du Mercure Galant. 141
ces & demy. Les Animaux nocturnes
, ont l'organe de la veuë
fort délicate , & leur faut par
conféquent tres- peu de lumiere
pour ébranler fuffifamment les
parties de la retine , & y faire une
impreffion fenfible . C'eſt pourquoy
les Hiboux ne peuvent fouf.
frir lejour , & voyant de nuit fuf.
fifamment les objets , parce qu'ils
ont l'ouverture de la prunelle
tres-grande , ce qui fait qu'ils reçoivent
de chaque point de l'ob
jet un grand cone de rayons ; car
il n'y a point de nuit fans lumiere .
d'où il arrive que l'impreffion fur
la retine eft fenfible , cet organe
de la Viſion eſtant plus délicate
aux Hiboux , aux Chats , & aux
Souris , qu'au refte des Animaux .
On peut en tout temps obferver
A
142
Extraordinaire
que l'ouverture de la prunelle
des Chats , eft une longue fente ,
qu'à une lumiere un peu forte ils
retreffiffent l'ouverture de leur
prunelle , qu'ils ferment enfin totalement
.
Les Curieux obfervent avec
plaifir , que la prunelle des yeux
des Hommes s'agrandit lors
qu'on a paffé dans un lieu moins
éclairé , & au contraire qu'elle
diminue tres - fenfiblement lors
que d'un lieu fombre on a paffé
au grand jour. C'eſt de là qu'on
explique , pourquoy d'un lieu éclairé,
entrant dans un lieu fombre,
on n'y voit rien d'abord dif
tinctement ; car il faut attendre
que les fortes impreffions que les
objets fortement éclairez avoient
fait fur la retine ayent ceffé , &
du Mercure Galant.
143
que la tunique ragoïde ceffant
d'eftre rarefiée, en fe retirant agrandiffe
par ce moyen le diamettre
de l'ouverture de la prunelle
, afin que de chacun point
de l'objet peu éclairë , il entre
dans l'oeil une fuffifante quantité
de rayons , lefquels quoy que
foibles de lumiere , puiffent par
leur grande quantité faire une
impreffion fenfible fur la retine .
Nous expérimentons la mefme
choſe pendant la nuit dans les
Ruës , car tout à coup la lumiere
d'un Flambeau venant à manquer
, de mefme qu'il arrive en
entrant du grand jour dans un
lieu fombre , nous ne voyons plus
rien , lors que ceux qui n'avoient
pas efté éclairez du Flambeau y
voyent fuffifamment. Cela arrive,
144
Extraordinaire
parce que l'impreffion forte de la
lumiere du flambeau dure fur la
retine , & qu'il faut attendre que
la prunelle foit élargie , pour recevoir
plus grande quantité de
rayons de chaque point des objets
peu éclairez , & que l'humeur
criftalin foit dégonflé , afin que
fon foyer qui eftoit moins éloigné
que pour aucun objet, quoy
que tres-proche , fe faffe mainte
nant plûtoft , au contraire , en
fortant d'un lieu fombre dans un
grand jour , on n'y peut rien voir
diftinctement , & nous fentons
que la retine fouffre par le trop
de lumiere qui entre par la grande
ouverture de la prunelle , ce
qui dure jufqu'à tant que la chafeur
des rayons de lumiere ayant
rarefie la tunique ragoïde , elle
aye
du Mercure Galant. 145
aye en s'étendant diminué l'ouverture
de la prunelle , afin qu'il
n'entre pas fi grande quantité de
rayons dans l'oeil , & qu'il fe faffe
par conféquent une impreffion
moderée fur la retine . On expérimente
de nuit la meſme chofe
, lors que dans les Ruës la lumiere
d'un Flambeau vient tout à
coup donner dans la veuë .
C'eſt uné agreable & curieuſe
expérience , de voir en mefme
temps, enun mefme Homme , la
diférence de l'ouverture de la
prunelle de l'un de ses yeux à
celle de l'autre , ce qui arrive en
le fituant en forte que d'un acil
il voye la lumiere , ou un objet
fort éclairé , pendant que l'autre
oeil eft comme à l'ombre par l'interpofition
de fon nez. Paulus ve
Q. deJuillet1682. N
#46
Extraordinaire
netus , eft le premier qui a pris
garde que la prunelle des Hommes
avoit un mouvement involontaire
, par lequel elle s'ouvre
ou fe retreffit davantage ; ce que
Galien n'avoit point connu , finon
lors qu'en faifant fermer un
oeil , il confidéroit que la prunelle
de l'autre s'agrandiffoit , mefme
dans le grand jour , comme il
l'affure dans fon 10. Livre De Offic.
Part. Cap. s. ce qui eft confirmé
par l'expérience de tous les Sçavans.
Voicy les termes du R. P.
Zucchius Jefuite , en la page 99.
du 2. Tome de fa Philofophie
Optique. Ex majori dilatatione foraminis
pupilla in uno oculo apparente
, dum alter clauditur. Il n'y a que
l'Autheur de la Viſion parfaite
de l'année 1677. qui faiſant la
du Mercure Galant. ´ 147
I
guerre au bonfens , pour ne convenir
en rien avec les Sçavans de
ce temps , ny des Siecles paffez ,
a dit dans la page 46. ligne 2 .
que lors que l'objet n'eft vû que
d'un feul ail , l'autre eftant fermé,
Wil eft vû par une moindre ouverture
ой
de pupile. Il avoit dit la meſme
chofe en la page précédente ligne
30. affurant , qu'en fermantun
ail, onfait un effort qui étrecitfenfiblement
la pupile de celuy duquelon
regarde. Mais , ajoûte - t - il , cet
étreciffement de la pupile fait la vifion
plus forte. A quoy pourtant
la raifon & l'expérience font contraires
, car quand mefme par impoffible
, ce rétreciffement arri. ·
veroit , la vifion feroit moins forte
, mais plus diftin&te.
La jufte ouverture de la pru
1
Nij
148 Extraordinaire
pas
nelle , eft donc une des chofes abfolument
neceffaires pour bien
voir
; car fi cette ouverture eft.
trop petite , lors qu'on regarde
les objets éloignez ou peu éclai
rez, les pinceaux optiques de cha
que point de l'objet n'eftant
compofez d'une quantité fuffifante
de rayons , ne peuvent faire
une impreffion , pouffement , ou
raréfaction fenfible fur la retine,
ce qui fe rencontre auffi veritable
dans les Lunetes d'aproche ,
dont la conftruction a dans toutes
fes parties un parfait raport à
celles de l'oeil , d'autant que la
partie du Verre objectif que l'on
tient découvert , & qui y tient
lieu de prunelle , doit cftre d'une
jufte ouverture , pour faire voir
diftinctement les objets éloidu
Mercure Galant. 149
gnez ; car fi elle eft trop petite,
la peinture de l'objet fur la retine
n'eft pas affez claire , ny forte
; & fi elle eft trop grande , la
peinture en eft bien plus claire ,
& plus forte , mais en échange
elle en eft tres- confufe. Mais
comme le diamettre de la partie
qu'on laiffe à découvert fur le
milieu de l'objectif, eſt ſans préjudice
à la diftinction de la Veuë
d'autant plus grand que le Verre
cft d'un foyer de plus grande
longueur , ainfi l'humeur criſtalin
eftant moins convexe , la prunelle
peut eftre plus ouverte , &
par conféquent la Veuë en fera
tres- forte , & tres - diſtincte.
De tout ce que nous avons dit,
on conclud ,
1° Que la Veuë fe fait par des
N iij
150
Extraordinaire
rayons qui tombent de chaque
point de l'objet , toûjours divergens
fur l'humeur cristalin , Figure
IV.
2° Que les rayons de chacune
des radiations s'eftant rompus
& renverfez , apres avoir pé.
netré l'humeur cristalin , vont
s'unir précisément fur la retine ,
pour y faire , par une impreffion
de la lumiere , la peinture & les
couleurs de l'objet, Figure IV.
3° Que ces rayons font plus
divergens , à mesure que l'objet
eft plus proche de l'oeil , Fig.IV.
4 Que l'oeil eftant éloigné
de quelques pas géométriques, les
rayons du mefme point de l'ob.
jet , qui entrent par la prunelle
fur le criftalin eftant déja rompus
en penétrant la tunique cor-
O
IBLIO
DE
LA
LYON
151
• qu'ils
aement
ce
que
e de
la
le
fomradias
deux
lent
fur
ze tresle
dont
point
ne infila
ra
e l'obrayons
it pable
, il
ft l'axe
i tomfur
la
150
rayons qu
point
de 1 1682 .
gens
fur
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IV.
2° Qu
cune des
pus & re
netré PR R
RP
s'unir p
PL 25
15
pour y
Fig. VI.
P
de la lu
couleur
3° C
diverg
eft plu
4
H
de
qua
Layo
jet ,
fur!
pus
or
du Mercure Galant. ISI
née , font fi peu divergens , qu'ils
font cenfez eftre phyfiquement
paralleles , notament parce que
le diametre de l'ouverture de la
pranelle eſtant ſi petit , & le fommet
ou pointe du cone de radiation
eſtant fi éloigné , les deux
rayons plus latéraux forment fur
la prunelle , qui eft une baze trespetite
, un triangle ifofcele dont
l'angle foûtenu qui eft à un point
de l'objet éloigné eft comme infiniment
petir.
On conclud que de la ra.
diation de chacun point de l'ob
jet , quand mefme les rayons
feroient geometriquement paralleles
, ce qui eft impoffible , it
n'y a qu'un feul rayon qui eft l'axe
du cone de la radiation, qui tomperpendiculairement
fur la be
N iiij
152
Extraordinaire
furface fphérique d'un Verre,
qui le penetre fans fe brifer . C'eſt
pourquoy l'Autheur de la Dioptrique
Oculaire , imprimée en 1671 .
n'avoit jamais vû la Figure de la
Propofition 8. du 3. Livre des
Elémens d'Euclide , puis que dans
la
57. page , il a fait une Propofition
qui contient dans fon Texte
deux fauffetez , difant
rayons paralleles d'un point d'un objet
visible , tombent perpendiculairementfur
la furface d'un Verre convexe.
que
les
Pour bien comprendre par expérience
ces deux cones de radiation
renverfez , que forment les
rayons d'un point de l'objet, dont
la baze commune eft en l'humeur
criſtalin , & leurs deux pointes
oppofées font l'une au point de
du Mercure Galant. 153
l'objet , & l'autre , fur la Retine
; préfentez directement au
Soleil un Verre, Omphaloptre ou
Loupe , Figure VII. c'eft à dire,
centiculaire fphériquement convexe
des deux coftez , comme
font les Bezicles des Vieillards,
mais qui n'ait au plus qu'une portion
de 30. degrez découverte ,
ou bien préfentez au Soleil un
Verre , plan d'un coſté , & convexe
de l'autre , Figures V. & VI.
mais qu'il n'ait tout au plus
qu'un fegment , ou portion de 30.
degrez de découvert . Mettez
auffi directement au derriere de
ce Verre un papier ou carton , qui
pour le mieux doit estre noircy,
éloignez -le directement & peu à
peu du Verre , vous remarque.
rez d'abord que les rayons du So154
Extraordinaire
In eftant devenus convergens,
par la fraction qu'ils ont fouffert
en entrant & en fortant du Verre ,
ſe ferrent peu à peu , & la radia a
tion de chaque point du Soleil
faifantfon cone renversé , ou pinceau
optique, formeront tous enfemble
fur le papier un petit rond
éclatant d'une lumiere fort vive,
laquelle brûlera le papier s'il eft
noir , parce qu'il imbibe & conçoit
les rayons , & ne les rejette
pas , en les refléchiffant comme
fait le papier blanc .
Ce petit rond de brillante clar
té , eft appellé par analogie ,
Foyer Solaire. Il eſt la vive Image
du Soleil , c'est pourquoy il eft
d'une grandeur déterminée , qui
aura toûjours pour diametre , du
moins la corde d'un demy degré
du Mercure
Galant
.
Iss
de la Sphère
ou Globe , dont le
Verre plan convexe
eſt ſegment
,
parce que le diametre
apparent
du Soleil , eft de demy degré,
mefme
le 28. de Juin dans le 7.
degré 6. 21. minute
de l'Ecreviffe
, qu'il eft dans fon Apogée
,
ou plus grand
éloignement
du
centre de la Terre.
La grandeur
du diametre
du
Foyer
ou Image
Solaire
, fa diſtance
au Verre , & le diametre
de fon ouverture
, font les trois
fondemens
par lefquels
on démontre
tout ce qui concerne
la Veue , & le moyen
de remedier
à ces défauts
par des Bezicles
ou
fimples
Lunetes
à verre convexes
, pour les Vieillards
, & à Verres
concaves
pour les miopes
, ou veuës
courtes
; & enfin tout ce
156
Extraordinaire
qui appartient à la conftruction ,
& fituation des Verres , pour faire
toute forte de Lunetes tant Microſcopes
que Télescopes . Ce font
auffi les fondemens de la Dioptrique
que l'Autheur du Livre
de la Dioptrique Oculaire imprimé
en l'année 1671. a ignoré , puis
qu'au commencement de la 173 .
page , il dit contre la démonftra .
tion & contre l'expérience , que
fi un Verre eft bon aux Lunetes de
longue veuë , on en doit recueillir fur
un plan directement opposé , les
rayons du Soleil, mefme dans unpoints
car , ajoûte t-il , fi cela arrivoit
heureusement , ceferoit le vray indice
de l'excellence de ce verre objectif,
& qu'il feroit dans fa veritable &
précife largeur, fans qu'il fut befoin
de rien couvrir de la circonférence;
du Mercure Galant. 157
P
finon , ajoûte- t- il , l'on couvrira
peu à peu les bords de la circonférence
de ce Verre , avec des cercles de
carton , de diverſes grandeurs , d'ouverture
, tant que les rayons du Soleil
ſe réüniſſent en un point. Ce
que mefme les Ecoliers en Dioptrique
démontrent eſtre impoffible,
quand mefme le Verre feroit
travaille de la main d'un Ange,
& que l'ouverture du Verre ne
feroit que d'une ligne , parce que
le Soleil eft un corps , & ce Foyer
eft fon Image. Ce Foyer ne diminë
pas en grandeur en diminuant
l'ouverture du Verre , comme
auffi les objets vûs par les Lunetes
d'aproche ne diminuënt
pas en leur grandeur aparente,
mais bien en leur clarté , lors
mefme qu'on couvrira la moitié
158
Extraordinaire
du Verre objectif, ou que l'on la
couvrira en croix.
Si vous éloignez votre papier
au dela du Foyer Solaire , les
rayons pourſuivant leur route en
ligne droite s'eftant entrecroiſez
au Foyer , formeront un autre
cone tronqué & renversé , dont
la baze d'illumination fera toujours
plus grande , mais moins
claire , ou moins forte en lumiere
, à meſure que vous éloignerez
davantage le papier , parce
que la mefme quantité de lumiere
eft employée pour peindre
le Soleil dans un plus grand
cercle .
La diſtance du Foyer Solaire
au Verre convexe d'un cofté , &
plan de l'autre , quel cofté que
vous préfentiez directement au
du Mercure Galant. 159
Soleil , Figure V. & VI. eft toûjours
égale à la longueur de l'axe
de la Sphère ou Globe , dont le
Verre eft un fegment.
Si le Verre eft lenticulaire,
c'eſt à dire , également convexe
des deux coſtez , Figure VII. la
longueur de fon Foyer ne fera
que la moitié de la longueur de
Faxe de la Sphère , dont les fuperficies
font fegmens , pourvû
que l'on n'ait pas égard à l'épaiffeur
du Verre, ce qu'on doit fuppofer
toûjours à l'avenir.
-
Que file Verre a fes convexitez
inégales , comme la fome des
diametres des deux convexitez , eft
à l'un des diametres .
Ainfi l'autre diametre , eft à la difrance
du Foyer Solaire.
160 Extraordinaire
Si le Verre eft convexe d'un
cofté , & concave de l'autre , Fi.
gure XII. en forte que trois femidiametres
de la convexité , ayent
toûjours plus de longueur que le
demy- diametre de la concavité,
mais que ces trois femi . diametres
n'excedent jamais trois ſemi - diametres
de la concavité, ces Verres
font appellez Ménifques ou taillez
en Croiffant de Lune , & la
diſtance de leur Foyer Solaire , fe
trouve par cette regle , comme la
diférence des diametres des deuxfphéricites
du mefme Verre , eft au diametre
de la convexité qu'on préfente
au Soleil. Ainfi le diametre de
la concavité , eft à la distance du
Foyer Solaire. Ainfi mon Verre
Ménifque dont la convexité
avoit 13. pouces 4. lignes de dia-
,
du Mercure Galant. 161
mettre , & la concavité 3. pieds ;
fon Foyer Solaire eftoit à trois
pieds 10. pouces 9. lignes &
demy.
Cette distance de Foyer So.
laire eft appellée la portée ou la
puiffance du Verre . Entre plufieurs
Verres de mefme portée
& également découverts , lem.illeur
aura le diametre du Foyer
Solaire plus petit .
Comme la diftance du Soleil
eft toujours fenfiblement la mefme
que les rayons de chaque
point du Soleil, à caufe du grand
éloignement au Verre ,font auffi
toujours Phyfiquement paralleles
, la diſtance du Verre à fon
Foyer Solaire est toujours la
mefme , quoy qu'en ait écrit le
R. P. Zucchius. Il n'en eft pas
Q.deJuillet 1682.
162 Extraordinaire
ainfi des autres objets moins éloignez
, parce que leurs rayons
font Phyfiquement plus divergens
à mesure que l'objet eft
moins éloigné du Verre , c'eſt
pourquoy les rayons de ces objets
font des plus grands angles d'inclinaifon
avec leur perpendiculaire
, d'où il s'enfuit que leur
concours eft retardé , & qu'il fe
fait plus loin , & le Foyer ou
image de l'objet s'éloigne davantage
au derriere du Verre ; ce
qu'on voit par expérience dans
une Chambre cloſe, car à meſure
que l'objet s'aprochera du devant
du Verre convexe, ce Foyer
s'éloignera toûjours jufqu'à tant
que l'objet foit arrivé au devant
du Verre à la diftance de fon
Foyer Solaire ; car pour lors les
du Mercure Galant. 163
rayons de l'objet ne font plus de
Foyer , parce que fortant paral
leles du Verre ne peuvent fe réü.
nir, & fil'objet éftoit encor plus
proche duVerre, les rayons en for
tiroient divergens. Je donneray
en fon lieu la regle , pour connoiftre
à quelle diftance fe fait
le Foyer des objets , fuivant leur
éloignement , qui doit toûjours
eſtre plus grand que n'eft la lon.
gueur du Foyer Solaire du mefme
Verre .
Parce que les Verres Plansconcaves
Fig.VIII. IX.& X. rendent
divergens ou paralleles les
rayons qui tombent fur eux paralleles
ou convergens, & les faifant
tomber fur le criftalin , tels
que fi l'objet eftoit moins éloigné
, forment les Bezicles ou
O ij
164
Extraordinaire
fimples Lunetes , de ceux qui ont
la veuë courte , & qu'ils fervent
de Verre oculaire dans les anciennes
Lunetes d'aproche . Nous
dirons icy quelque chofe de leur
Foyer ; qu'on appelle virtuel, ou
Imaginaire , parce que les rayons
qui de chaque point du Soleil
tombent phyfiquement paralleles
, en fortent divergens , &
comme fi fans fe rompre dans le
Verre ils venoient d'un point
qui fut au devant duVerre précifément
éloigné de la longueur de
l'axe du Globe fur lequel on a
formé la concavité du Verre ;
ainfi parce que
fi ces rayons divergens
eftoient produits en ligne
droite du cofté du Soleil , ils fe
réuniroient à la longueur de l'axe
de la concavité du Verre . Ce
du Mercure Galant. 165
>
point imaginaire eft appelle Foyer
Virtuel Solaire , d'où il eft évident
que plus les objets font proches
du Verre plan - concave, plus
les rayons de chaque point de
l'objet tombent plus divergens ,
& plus le Foyer objectif virtuel
fera proche au devant du Verre .
Pour vous convaincre de tout
ce que j'ay dit , de la maniere
que les rayons de lumiere directe
ou refléchie , pure , ou modifiée
, peignent les objets fur la
retine , faites - en l'expérience
dans un oeil artificiel repréſenté
dans la feconde Planche Fig. II.
Cette Machine a environ un
pied de diametre , ces parties &
leurs fonctions , font les mefmes
que celles de leur naturel.
Les radiations de chaque point
166 Extraordinaire
de l'objet , comme icy d'une fleche,
eftant entrez par la prunelle
PPP , tombent fur le Verre lenticulaire
CCCC , qui tient lieu de
l'humeur, cristalin , & par les loix
de la réfraction chaque radiation
réüniffant les rayons de fon cone,
ou pinceau optique renverfé , en
un point fur la retine artificielle
RRRR , qui eft faite d'une Glace
mince de Miroir , dépollie d'un
cofté , ou d'un papier huilé , &
qu'on met à la juſte diſtance du
Foyer des objets , en enfonçant
ou retirant peu à peu le Tuyau
RN, RN , qui repréſente le Nerf
optique , & porte la Retine arti .
ficielle RRRR , y forment la baze
de diftinction , Foyer ou vive
Image de l'objet qu'on admire,
peinte de ces vives couleurs , &
du Mercure Galant. 167
animée des mefmes mouvemens
des objets ; mais cette peinture
eft renversée. Vous pourrez auffi
remarquer que le diametre ou
grandeur de cette peinture , a
prefque la mefme raiſon au diametre
ou grandeur des objets,
que la diftance des efpeces au
Verre à la diſtance des objets au
Verre .
Il fe paffe la meſme choſe
dans nos yeux , & bien que la
peinture des objets foit renverfée
fur noftre Retine, Fig. 11. & IV.
nous les appercevons dans leur
fituation naturelle , parce que
l'ame ou la puiffance vifible dans
l'appréhenſion de fon fujet , fuit
le progrés du rayon qui arrive
fur la Retine , apres l'infléxion
qu'il a foufert par la réfraction,
168 Extraordinaire
& raporte l'objet au lieu où l'axe
de chaque radiation iroit aboûtir
, s'il eftoit directement produit
hors de l'oeil vers l'objet.
•
On peut tres facilement faire
cette expérience en grand , fuivant
la troifiéme Figure , qui repréfente
une Chambre noire , en
laquelle on a foignenſement bouché
toutes les avenues au jour, à
la réſerve d'un trou rond évasé
en dehors en entonoir , qu'on a
fait dans un Volet ou Panneau de
Feneftre . Ce trou doit avoir en
fa moindre ouverture
, environ
un pouce de diametre , fur laquelle
en dedans la Chambre
on appliquera un Verre objectif
de Lunete d'aproche de fept ou
huit pieds de longueur , ou
du moins un des Verres d'un Be
zicle
du Mercure Galant. 169
zicle de Vieillard , car déslors
que le Soleil , fans donner fur la
Feneſtre, éclairera les objets d'une
Place publique , d'un Jardin,
d'une Rue, ou d'une Campagne
oppoſée à voſtre Feneftre , vous
en verrez les vivantes peintures
fur un papier , ou fur un linge fin
tendu perpendiculairement , que
Vous approcherez ou éloignerez
directement peu à peu du
Verre jufqu'à ce que ce linge foit
à la diftance du Foyer , ou baze
de diſtinction des radiations de
chaque point des objets que
vous voudrez voir tres - diftinctement
, & qui vous paroiftront
peints renverſez , mais avec toute
leurs couleurs naturelles. Pour
rendre ces peintures permanentes
, vous n'avez qu'à y appliquer
Q.de Fuillet 1682.
P
170 Extraordinaire
les couleurs ; & ainfi fans eftre
Peintre , & fans avoir fait aucune
étude de Perſpective , vous
aurez les plus beaux Tableaux,
& les plus agreables Païfages.
Vous obferverez qu'on ne peut
avoir tres diftinctement , & à
mefme temps , les Images des
objets beaucoup éloignez , & de
ceux qui ne font éloignez que de
peu de toifes de voftre Feneftre ;
car pour les objets qui font tresproches
, il faut éloigner davantage
le linge qui fert de Retine ,
parce que les rayons des obts
qui font plus proches , tombant
fort divergens fur le Verre qui
icy tient lieu d'humeur criftalin ,
leur concours réunion , ou foyer,
eft retardé , & le foyer de ces ob .
jets fe forme plus loin au derriere
du Mercure Galant: 171
du Verre. On peut auffi avoir
une petite Chambre roulante ,
pour porter à la Campagne;
voyez -en la conſtruction dans la
Figure IV. Elle aura & pieds de
longueur , 7. pieds de hauteur, &
6. de largeur. Un Homme eftant
au Soleil à 15. pas du Verre , vous
en verrez fon Image dans la
Chambre noire juſqu'au moindre
cheveu.
Nous devons cette admirable
découverte , auffi -bien que le vitruve
rendu intelligible , à Daniel
Barbaro , Noble Vénitien , Patriarche
d'Aquillée , qui la publia
dans fa Scenographie , ou Optique
Pratique , Partie 9. Chapitre 5.
Voicy ces termes.
Con mirabile diletto la Natura ne
infegna la proportionata digradatio-
1
Pij
172
Extraordinaire
ne delle cofe, &fi aiuta in ogni àformare
i precepti dell'arte , Perilche dovemo
effere diligenti obfervatori di
quella in ogni occafione. Maper hora
io tocchero una belliffima experienza
intorna alla perfpettiva . Se voui videre
come la natura pone le cefe digradate
, ne folamente quanto ài contorni
del tutto & delle parti , ma
quanto à i colori , & le ombre , & le
fifimiglianze , farai un Buco nello
fcuro dellafinestra della Stanza di dove
voui vedere , tanto grande quanto
è il vetro d'un Occhiale. Et piglia
un Occhiale da vecchio , cioe che babbia
alquanto di corpo nel mezo , &
non concavo comegli Occhiali da Giovani
, che anno la vista curta , &incafa
quefto vetro nel buco , ferra poi
tutte le finestre , & le porte dellaftanza
, fi che non vifia luce alcuna , fe
du Mercure Galant.
173
non quella che vienne dal vetro , Piglia
poi un foglio di carta , & ponile
in contra il vetro tanto difcefto , che ta
veda minutamente fopra il foglio
quello che è fuori di cafa , il che fifa
in una determinata distanza più dif
tintamente , il che troverai accoftando
, over difcoftando il foglio dal
vetro , fin che ritrovi il fito conveniente.
Quivi vederai leforme nella carta
comefono, & le digradationi , & i
colori , & le ombre , & i movimenti,
iltremola dell'aque,ilvelar de gli ucelli
, & tuto quello che fi puo vedere.
A quefta efpericnfa chiede che fi fiail
fole chiaro & belle , la luce delfole hà
grandeforza in cavar le specie vifibili
; come con tuo piacere ne farai
la ifperienza , nella quale faraifciel
ta di quelli vetri chefanno meglio , &
Piij
174
Extraordinaire
fe vorrai cuoprire il vetro tanto ,
che
fi lafci un poco di circonferenza nel
mezzo , che fia chiara è scoperta , ne
vederai ancora piu effetto .
Vedendo adunque , nella carta i
lineamenti delle cofe , tu puoi cen
unpenello fegnar fopra la carta tutta
la perfpettiva, che apparira in quella,
& ombregiarla , & colorirla teneramente,
fecondo che la natura ti moftrera.
C'est ce que nous appellons
donner la diminution des teintes
convenables . Tenendo fermala carta
fin che haverai fornito il disegno .
Cardan en parla en l'année
1553. dans le 4. Livre De Subtilitate.
Voicy fes termes. Quodfi
labeatfpectare , ea que in via fiunt,
fole fplendente. In feneftra orbem è
vitro collocabis , videbis imagines
perforamen tranflatas in oppofitopladu
Mercure Galant. 175 .
no , fed cum obfcuris coloribus ; fubjicies
igitur candidiffimam cartam co
loco quo imagines vides, & intentam
rem mira ratione affequeris.
Baptifte Porta enſeigna enſuite
la mefme chofe , comme fi elle
fut encor inconnue , dans le 8.
Livre Magia Naturalis Chapitre
7. & dans le Chapitre 6. il donne
cet avis tres - important. Lumen
feneftraforamen neferiat quia impedit
operationem , lux enim fecunda
eft, que objectorum fimulachrafert.
J'ajoûte que fi vous faites plufieurs
trous , mais un peu éloignez
l'un de l'autre , & que chacun
foit garny d'un Verre de
mefme puiffance, ou longueur de
Foyer , les objets ſe peindront
autant de fois multipliez . Il en
arrive de mefme fur la Retine de
Piiij
376
Extraordinaire
l'oeil , lors qu'ayant fait plufieurs
trous dans une Lame deliée de
Cuivre , nous regardons à travers
ces trous , pourvû que tous enfemble
foient dans un moindre
efpace que l'ouverture de la prunelle.
On verra mefme de nuit
jufqu'à neuf chandelles , fi ayant
appliqué une Toile d'Hollande
fur l'oeil , on regarde la flâme
d'une chandelle un peu éloignée,
parce que ces efpeces paffent par
neuf petits trous de la Toile, qui
pris enſemble n'excedent
l'ouverture de la prunelle de
l'oeil. Vous verrez auffi facilement
cette multiplication d'efpeces
, la nuit dans voftre Cham.
bre, dépeintes fur un linge blanc ,
fi vous mettez une chandelle allumée
au devant d'un grand .
pas
du Mercure Galant.
177
Verre convexe , que vous aurez
couvert d'un carton percé de
plufieurs trous ronds . Je ne dis
rien icy duVerre Poliedre, ou taillé
à facetes , par lequel on voit en
tout temps les objets plufieurs
fois multiplicz .
*
Ces efpeces des objets ou
Images renversées , paroiftront
encor plus grandes & plus diftin-
&tement Figure XIII. fi à travers
une Boule de bois engagée dans
le trou de la Feneftre , qui roule
& fe contourne de tous coſtez
comme l'oeil dans la concavité de
la tefte , vous paffez le bout de
la Lunete garny d'un Verre objectif
plan - convexe , dont l'autre
bout foit muny d'un Verre oculaire
concave des deux coſtez,
mais d'une plus petite Sphere
178
Extraordinaire
que celuy qu'on y mettoit pour
fervir de Lunete d'aproche' ; ce
Verre fe place auffi plus pres du
Verre objectif , & racourcit par
conféquent notablement plus la
Lunete. C'est pourquoy, comme
nous avons déja dit , il rendra
les rayons, divergens , & par ce
moyen retardant leur concours,
éloignera la baze de diftinction
des efpeces plus loin que fi le
Verre objectif eftoit feul , & par
conféquent fes efpeces feront
plus grandes & plus diftinctes,
mais moins claires . C'eft le cv.
Probleme de la Dioptrique de
Keppler,imprimée l'an 1611. C'eſt
avec cette unete que nous recevons
, confidérons & obfervons
les Eclipfes du Soleil , & festaches
ou macules , dans fon Foyer
du Mercure Galant.
179
ou Image. Cette Machine eft de
l'invention de M' Hevélius de
Dantzic , fi celebre par tant
d'Ouvrages & d'Obfervations
Aftronomiques ; elle eft dans fa
Selénographie de 1637. & dans les
pages 372 & 374. de fon premier
Tome intitulé , Machina Caleftis.
J'ay dit ailleurs bien au long,
& tres fuffifament , toutes les ma
nieres de redreffer ces efpeces ou
Images des objets , c'est pourquoy
je me contente de dire icy
qu'il fuffit d'avoir deux bons
Verres objectifs de trois ou quatre
pieds de Foyer , mais celuy qui
fera au bout de la Lunete dans la
Chambre , doit eftre d'une por
tion deux ou trois fois plus large ,
& éloigné du Verre objectif qui
$80 Extraordinaire
.
eft à l'autre bout de la Lunete
dans le trou de la Feneftre , de
deux fois la longueur de fon
Foyer Solaire ; & le drap blane,
papier ou carton , qui comme
une table d'attente doit recevoir
les efpeces des objets , ſera éloigné
de la Feneftre de deux fois
la longueur de la Lunete ; mais
à mon avis le meilleur eft de regarder
ces efpeces renversées
d'une autre Chambre , avec une
Lunete ordinaire à deux Verres
convexes , placée dans un trou
fait à travers le mur de réfent;
car par ce moyen , ces efpeces
ou peintures des objers paroîtront
plus grandes, & redreffées .
On peut fur le mefme principe
, faire paroiftre au milieu d'une
Chambre , Figure V. dans les
du Mercure Galant. 181
tenébres d'une nuit la plus obfcure
, les Images & repréſenta.
tions de tout ce qu'on voudra fur
une Toile blanche RRRR , qu'on
y aura tendu à la diſtance requife
du Foyer du Verre objectif de
quelques pieds de diametre , qui
garnit le trou PP fait dans la Porte
, & évafé en Entonnoir du
cofté de la Chambre . Au devant
de ce Verre & à quelque
diſtance de la Porte de la Chambre
, eft une blinde ou chande.
lier portant un Chaffis , garny en
haut de même qu'une Portiere de
Carroffe d'une grande Glace, ou
Papier fin & huilé, fur lequel avec
des couleurs diafanes & tranſparentes
, comme aux illuminations,
on aura peint à la renverfe, les Figures
qu'on voudra faire pa
182 Extraordinaire
roiftre droites dans les tenébres
de la Chambre. Ces Peintures
doivent eftre fortement éclairées
, en forte que le Chaffis foit
toûjours entre le Flambeau &
la Porte de la Chambre , comme
on le void dans la Figure V. car
fi les Flambeaux éclairoient la
Porte de la Chambre , on y dé .
truiroit toute forte de repréfentation
, & on n'y verroit que de la
lumiere pure fur la toile y tenduë.
C'eft d'icy qu'on a trouvé l'invention
de porter de nuit , à plus
de quatre mille pas , dans une
Chambre obfcure , les écritures
& telles repréſentations qu'on
aura peintes avec encre commune
ou couleurs vives & tranfparentes
, fur un Verre convexe qui
ait demy pied de diametre en fa
du Mercure Galant. 183
furface , & de tres -long Foyer ;
car mettant au derriere du Verre
une flâme tres- vive & tres- grande
, fi le milieu de la flâme , le
centre du Verre , & fon axe , font
dirigez en mefme ligne droite au
milieu de la Feneftre obfcure ,
ces figures y paroiftront reveſtuës
de mille couleurs , fur un papier
oufur un drap blanc , & ceux qui
feront dans cette Chambre obfcure
, verront comme un brillant
Soleil en ce Verre , qui doit
eftre enchaffé dans l'ouverture
d'une Planche.
Vous apprendrez par expérience
que la jufte diftance de la
Alâme au Verre , eft lors que les
figures feront plus diftinctement
repréſentées avec toute forte de
couleurs .
184
Extraordinaire
On fait la mefme chofe de jour
& de nuit , ayant avec encre ou
autres couleurs tranfparentes ,
peint à la renverfe & en profil,
les figures fur un Miroir concave
de fonte , car fi on fait entrer la
refléxion du Miroir par une petite
Feneftre dans une Chambre
obfcure , les figures paroistront
fur un drap blanc peintes de couleurs
admirables , & d'autant plus
grande que le Miroir fera éloigné
de la Feneftre de la Chambre
obſcure .
On peut encor faire la meſme
choſe avec un Miroir plan de
fonte , fur lequel on aura écrit
ou peint les figures avec encre
ou couleurs tranſparentes
, car
ce Miroir eftant exposé au Soleil,
& la lumiere dirigée dans l'oudu
Mercure Galant. 185
verture d'un Volet de la Feneftre
oppofée d'une Chambre noire,
& éloignée d'environ 200. pas,
fi vous recevez parallelement à
quelque diſtance du Miroir la réÁéxion
par un grand Verre convexe
de 4. ou 5. pouces de diametre
en fa furface , toutes les
figures paroistront diverſement
colorées fur un drap blanc dans
la Chambre noire . Que fi vous
travaillez la nuit , mettez au derriere
du grand Verre convexe B,
encaffé dans le trou rond d'une
Planche , un grand Flambeau ou
Lampe allumé Figure VI. dirigez
la projection pour la faire entrer
par une petite Feneftre dans la
Chambre noire oppofée. Si la
flâme de la Lampe eft au Foyer
du Verre , fon illumination forti-
Q. deJuillet 1682.
186 Extraordinaire
ra en Cilindre , fi elle en eft plus
éloignée , fes rayons fe réuniront
& feront leur Foyer , enfin éloignez-
les , jufques à tant que fon
Foyer fe faffe en deça de la Feneftre
de la Chambre obſcure
, car les rayons y entrant apres
leur décuffation , ils y peindront
les Images renversées . On peut
adjoûter un autre Verre marqué
V. & afin d'augmenter la lumiere
& fa force , mettez au derriere
de la flâme de la Lampe,
un Miroir de Métal concave ſegment
de 18. degrez , car le furplus
feroit intile. Il faut qu'il foit
placé parallelement au Verre
peint , & que la flâme ſoit à fon
Foyer , & les axes & les centres
du Miroir , celuy de flâme , &
du Verre convexe peint , foient
du Mercure Galant.
187
2
en mefme ligne droite , Figure VI.
quoy a manqué Keſtlerus dans
fa Figure page 25. de fon Phyfiologia
Kircheriana , imprimée à Amfterdam
en l'année 1680.
Enfin vous ferez encor la meſ
me choſe de nuit plus facilement,
fi vous peignez avec encre ou
couleurs tranfparentes , fur 60 .
degrez au plus de furface d'une
grande Bouteille de Verre fin ,
fouflée mince & bien fphérique
ment , remplie d'eau , & enchaf
fée dans le trou d'une Planche.
Allumez une Lampe au derriere
de cette Bouteille , au devant de
laquelle mettez le grand Verre
B convexe de deux coftez , éloigné
de la diſtance de fon Foyer,
ou à telle autre diftance que l'expérience
vous fera connoiftre la
Qij
188 Extraordinaire
plus propre , pour porter diftin-
&tement par une petite Feneftre
fur le drap blanc tendu dans la
Chambre noire , oppofée les figures
& ombres reveftuës de
toute forte de couleur.
Que fi ayant enchaffé cette
Bouteille dans un trou , fait à la
Porte ou à un Volet de Feneftre
de la Chambre noire , vous l'eclairiez
fortement de nuit par un
Flambeau, & de jour y refléchif
fant deffus les rayons du Soleil
par quatre ou cinq Miroirs plans ,
les rayons de lumiere penetreront
la Bouteille, avec les ombres
& images y peintes . Si vous les
recevez en dedans la Chambre
fur plufieurs grands Verres taillez
à facettes , ces Images paroîtront
prodigieufement multidu
Mercure Galant. 189
pliées fur le drap blanc tendu à
l'oppofite.
Mettez une Bouteille de Ver.
re fphériquement fouflée , &
puis remplie d'eau claire , un peu
au dehors de voſtre Feneftre lors
que les rayons du Soleil ne don.
nent pas deffus , reculez quatre
ou cinq pieds dans la chambre,
& vous verrez fur la furface de la
Bouteille les efpeces renversées
des objets de la Ruë, avec leurs
vives couleurs. Elles changeront
de place fur la furface de la Bouteille
à mesure que vous irez un
peu à droite , ou à gauche . Elles
paroiftront d'autant mieux , que
le Soleil éclairera fortement les
objets, & paroiftront plus grands
à proportion que les objets feront
plus proches , & que la Bou
190 Extraordinaire
teille fera plus grande .
Que fi vous engagez à moitié
cette Bouteille , Figure XIV.
dans un trou fait à un coſté d'une
Caffete cubique bien fermée
de toutes parts , dont la largeur
foit double du diametre de la
Fiole ou Bouteille , mettez un
objet renversé contre le fonds de
la Caffette opposé à la Bouteille
, expofez - là enfuite au
grand jour , elle donnera paffage ,
à la lumierejufques fur cet objet,
dont la radiation fe refléchiffant
renversée avant qu'entrer dans
la Bouteille, peindront fur la furface
extérieure les efepeces redreffées
de l'objet , qu'on verra
avec plaifir eftant un peu éloigné,
& l'objet femblera fe mouvoir fi
voftre oeil fe meut plus à droite,
du Mercure Galant. 191
ou plus à gauche.
Voicy qui eft encor plus fa.
cile & plus agreable ; vous verrez
les efpeces des objets en mefme
temps multipliées , renversées, &
redreffées dans un coffre , Figure
X V.d'environ trois ou quatre
pieds de longueur , d'un pied
& demy de hauteur , & d'autant
de largeur , faites un trou à un
fonds vertical de ce coffre, dans
lequelvous emboiterez une Boule
de bois percée à jour , & garnie
d'un bon Verre convexe de deux
coftez, qui foit d'un pied & demy
de Foyer , ou plus fuivant la longueur
de la Caiffe . Cette Boule
doit contourner facilement dans
ce trou comme l'oeil dans la tefte ;
ayez un Chaffis de papier huilé ,
ou fait d'une lame de Miroir dé192
Extraordinaire
polie d'un cofté , coulez ce Chaf
fis dans ce Coffre ou Quaiffe juf
ques à tant que vous y voyez
tres- diftinctement les efpeces des
objets ; garniffez enfuite avec
trois Miroirs le fond horizontal ,
& les deux coftez du Coffre qui
reſtent au deça de ce Chaffis ou
Retine artificielle , puis fermez
cette Quaiffe , & regardez par
un trou fait au milieu du fonds
oppofé au chaffis , & à celuy qui
eft garny du Verre objectif, vous
verrez les Images des objets renverfées
fur le Chaffis , & multipliées
dans les deux Miroirs qui
font aux deux coftez , & en mefme
temps vous les verrez redref
fées dans le Miroir horizontal.
Vous pourrez garnir d'un Verre
oculaire convexe ce trou , par lequel
du Mercure Galant.
193
lequel on regarde les efpeces, car
elles paroiftront plus grandes &
redreffées fur le Chaffis , & c.
Que fi vous regardez par un Verre
Polyedre , ou à facettes , ces
multiplications vous paroiſtront
prodigieufes, & c.
La Catotrigue a fes manieres de
multiplier par refléxions les efpeces
où images des objets , qui
font entre deux Miroirs - plans
parallement oppofez , & perpendiculairement
élevez , car le plan
& fa marqueterie , paroiftra
d'une longueur indéfinie , & les
objets paroiftront auffi multipliez
fans fin , lors qu'ayant l'oeil .
à une fente horizontale faite à
quelques lignes par deffus le
bord Supérieur de l'un des Miroirs
l'on regarde dans l'au
Q.deJuillet 1682, R
194
Extraordinaire
tre Miroir oppofé .
On voit auffi par réfléxions l'Image
d'un mefme objet mille
fois multipliée , renversée , & redreffée
dans un Cabinet cubique
, dont les cinq coftez intérieurs
font garnis d'un Miroirplan.
On peut encor conſtruire une
Machine admirable pour les efpeces.
Elle eft compofée de huit
Miroirs , fix defquels feront fort
grands. Voyez - en la fituation
dans la Figure XIV . ABCD , eſt le
plan d'une Quaiffe rectangle
oblonque. EF, FG, GH, HI , font
quatre grands Miroirs plans, leurs
angles rentrans F, & H, font chacun
d'environ 164. degrez. KL,
MM,font deux Miroirs égaux aux
autres , & à la diſtance d'un pied
du Mercure Galant. 195
& demy. Les deux coftez des
deux fonds verticaux , feront garnis
des Miroirs EK, IN , parallelement
oppofez. On met les objets
fur ce fonds , ABCD , & on
regarde dans ce Coffre par une
fente horizontale de quatre pouces
de longueur , & d'un demy
pouce de hauteur , faite au deffus
du bord ſupérieur du Miroir EK.
Il n'y a rien de plus agreable,
ny de plus furprenant que les répréfentations
que font voir deux
Miroirs- plans , lefquels fe mouvant
perpendiculairement fur une
table, font diférens angles au centre
d'un cercle gradué. 1° On
admirera que quelque angle que
faffent enfemble les deux faces
des Miroirs , le cercle paroiftra
toûjours entier , d'où je conclus
Rij
196
Extraordinaire
que leurs refléxions repréſentent
les objets , lautant de fois , moins
une , que l'angle de leur ouver
ture eft contenu de fois dans les
360. C'est pourquoy lors que la
corde de leur ouverture ou angle
, eft le cofté d'un Poligone
régulier infcrit dans le cercle,
dont les largeurs des deux Miroirs
font les femy- diametres , on
verra par réfléxion dans les Miroirs
tous les autres coftez du Po..
ligone régulier . Ainfi les Poli
gones paroiffent toûjours entiers,
c'est pourquoy l'ouverture des
deux Miroirs faifant au centre
du cercle l'angle de 120 degrez
qui eft le tiers de tout le cercle ,
un Ruban façoné tendu d'un Miroir
à l'autre , paroistra un triangle
équilateral , chacun des Midu
Mercure Galant. 197
roirs en réfléchiffant un cofté . Si
les Miroirs font ouverts à angle
droit , le Ruban enceindra un
terrain quarré dont il fera la bordure
, car chaque Miroir en ré.
fléchira un des coftez , & la moitié
du fond ou coſté plus éloigné,
qui eft veu comme enfoncé dans
les Miroirs. Si l'ouverture des Miroirs
comprend 72. degrez , qui
eft la cinquième partie du cercle,
ce Ruban formera une bordure
en Pentagone , duquel chaque
Miroir en refléchira deux coftez
à l'oeil , & le fera paroiftre enfoncé
& au derriere de la glace.
Enfin fi l'angle de leur ouverture
eft de 60. degrez, qui eft la fixié
me partie du cercle , ce Ruban
repréſentera le contour d'un
Exagone régulier , car chaque
R iij
198 Extraordinaire
Miroir réfléchira deux fois & de.
my le Ruban , qui eft le réel coſté
du poligone , & c. Voicy encor de
tous leurs effets'à mon avis , le plus
admirable . Une Courtine , deux
Flancs , & les deux Faces oppofées
des deux Baftions , le tout
peint , ou en relief , avec leurs
Foffez , & leurs Dehors , paroî-
Tront une Citadelle à quatre, puis
à cinq Baftions , puis une Ville à
fix Baftions , & c. avec tous leurs.
Ouvrages & Dehors , fuivant
que vous ouvrirez les Miroirs aux
angles de 120. de 90. de 720 de
60. de 45. degrez , &c . Je ne dis
rien de l'admirable multiplication
qu'ils font des objets qui
leur font au devant , & dans le
cercle , principalement de la lu
miere des Bougies qu'ils multi
THEODE
ON
du Mercure Galant,
plient & réfléchiffent , & c .
Les Sçavans mefme feront für
pris de ce qu'un Miroir de poche,
plan & quarré , ayant ces quatre.
bords taillez en bizeau , réflé.
chit fur le plancher fupérieur
d'une Chambre l'Image du Soleil
en un rond , du centre duquel
fortent quatre Echarpes rayon .
nantes , qui forment à angles.
droits une grande croix de lumiere.
4
Enfin la Dioptrique n'a rien de
plus furprenant , que les effets
d'une Lanterne Catoptro - Dioptrique
, Figure VII . de la feconde
Planche. Sturmius a raifon de
la nommer Mégale-graphique . C'cft
une espece de Lunete Mic rofcope
, par laquelle dans la nuit la
plus noire , nous faifons pa roiſtre
BELA
R. inj
200 , Extraordinaire
fucceffivement fur un linge tendu
dans une Chambre, ou fur une
muraille de l'autre cofté de la
Ruë , mille fortes de repréſentations
& figures gigantefques , avec
les couleurs éclatantes des originaux
ou prototipes , peints d'encre
ou avec couleurs tranfparentes ,
qui n'ont qu'environ deux pouces
de diametre . C'eſt pour cela que
le P. Keftlerus Jéfuite luy a donné
le nom de Lanterne Magique , dans
la 125. page de fon Phyfiologia Kir
keriana imprimée à Amfterdam
l'an 1680 .
Cette invention a bien fait du
bruit depuis quelques années ,
mais elle n'eft pas nouvelle , puis.
qu'on peut croire que le Roy Salomon
, ou du moins Roger Bacon
Moine Anglois , en eft l'Indu
Mercure Galant . 201
venteur ; puis que fi nous en
croyons les Rabins , le premier
fe repréfentoit auffi où il vouloit.
Le fçavant & curieux B. Svventérus
, eft le premier qui a enfeigné
la conſtruction de cette Lanterne
dans fon Livre Delic. Mathemat.
Parte 6. Prop.31.
Le Coffre de cette Lanterne
doit avoir 15. pouces en longueur,
& un pied en fa hauteur , & autant
en largeur , car elle s'échaufe
trop , & fume eſtant trop petite
. Sa cheminée au deffus fera
de demypied de diametre , & de
la manière du comble des Lanternes
fourdes ; fon fond aura
par deffous des trous ou foúpiraux
marquez SS , afin que l'air
froid externe entrant de bas en
haut , pouffe dans la cheminée la
202 Extraordinaire
fumée du feu de la Lampe garnie
d'huile d'olive , dont la flame
doit avoir du moins deux pouces
de diametre , afin d'égaler le diametre
de l'Image prototipe , &
celuy du Verre A , qui eft encor
d'une ligne ou deux plus grand,
& qui eftant feul aura trois pouces
de foyer , & deux pouces de dia.
metre en ſa ſurface.
Le Miroir M , eft formé d'un
cercle de cinq pouces de diametre
, celuy de fa furface eft de
deux pouces & demy , fa profon
deur eft d'environ quatre lignes,
& fon foyer eft précisément à
quinze lignes au devant du Miroir.
On peut employer un Mi
roir formé d'un cercle de ſept
pouces de diametre , dont le Foyer
fera par conféquent à vingtdu
Mercure Galant.
203
une ligne au devant du fonds du
Miroir. Le Foyer ne doit jamais
exceder la longueur de 3. pouces,
parce que la réfléxion en feroit
moins forte , & quand elle eft
trop petite, la fumée du feu de
la Lampe qui doit toûjours eftre
à fon Foyer , ou tant foit peu plus
proche du fond du Miroir, eftant
fi proche, le ternit d'abord .
Si la flâme de la Lampe eft precifément
au Foyer du Miroir concave
, les rayons feront réfléchis
paralleles , & ayant dans leur parallelifme
penetré le prototype, &
puis fe ferrant dans le Verre A , ils
en forment l'efpece ou Image aëriene
à la diſtance de fon Foyer
Sol tire, qui eft entre le Verre ▲, &
le Verre B, Que fi la flâme eft entre
le Foyer & le centre du Mi204
Extraordinaire
roir , les rayons de lumiere en feront
refléchis convergens fur le
Verre A , & leur concours eftant
accelerer fe fera plûtoft & plus
prés du Verre 4. C'est pourquoy
les angles des rayons eftant plus
obtus , ils deviendront plus divergens
qu'auparavant apres leur
décuffation au Foyer du Verre A,
où ils ont formé l'Image aëriene
du prototipe P , && par conféquent
file Verre A eft feul , la
repréſentation de l'objet P, fera
plus grande fur la toile tendue à
mefme diſtance qu'auparavant;
c'est pourquoy la flâme doit eftre
entre le Foyer, & le centre du
Miroir , mais toûjours plus prés
du foyer que du centre , & jamais
au centre. Que fi la flâme
eft entre le Miroir & fon Foyer,
} du Mercure Galant. 205
les
rayons de lumiere feront réfléchis
divergens , & il faut faire
tomber toute la réfléxion fur le
Verre A. Ce que la pratique enfeignera
.
La fleche Peft une de ces Images
, peintes avec encre commune
, ou engrifaille , ou avec de
vives couleurs tranfparentes &
peu chargées , fur des ronds de
Talc ou de Verre blanc , & fort
mince. Ces Figures feront toûjours
un peu moindres que la
furface du Verre objectif ;
elles feront enchaffées dans les
trous ronds de la Planche zz,
on la fera couler fucceffivement
dans la fente faite au devant de la
Lanterne.
Le Verre A convexe de deux
coftez , fera plus éloigné de la
flâme que n'eft la longueur de
206 Extraordinaire
fon Foyer. Le prototipe P, fera
entre la flâme & le Verre A, mais
un peu plus proche de la flâme,
& toûjours entre le Verre & le
Foyer Solaire,
Si à un trou de trois pouces
fait à la porte antérieure de la
Lanterne , eft foudé un Tuyau
de trois ou quatre pouces de longueur
, & d'autant de diametre,
faites- y entrer un bout de la Lunete
AB, compofée de deux
Tuyaux , qui peuvent s'allonger
pour faire une Lunete d'environ
un pied de longueur, elle fera garnie
de deuxVerres lenticulaires A
& B , dont l'objectif 4 foit de
cinq pouces de Foyer , & celuy
du Verre B, foit de dix pouces,
& enfoncé de deux pouces dans
le Tuyau , l'effet en fera beaudu
Mercure Galant. 207
coup meilleur , car le Verre ob
jectif A eftant d'un plus grand
Foyer que celuy qu'on y mettoit
feul , fa furface fera auffi plus
grande , & pouvant eftre placé
plus prés du prototipe P, il en
recevra une plus grande radiation
, & les rayons de chaque
point de cet objet tombant moins
obliquement que fur un Verre
plus convexe , fe réuniffent plus
précisément en un mefme point,
c'eſt pourquoy la peinture aëriene
en fera plus diftincte par
cette raison , & plus claire par
la premiere. De plus le fecond
Verre B, qui ne fera jamais éloigné
de la longueur de fon Foyer
du devant du Verre objectif A,
rend les rayons de la radiation de
cette Image aëriene plus conver208
Extraordinaire
gens , & les faifant plûtoft concourir
,ils formeront un angle plus
obtus , c'eft pourquoy apres leur
décuffation eftant devenus plus
divergens , iront peindre fur la
Toile blanche dans un plus grand
cercle lumineux , les efpeces redreffées
du prototipe P , qu'on
aura renversé dans la fente de la
Lanterne , entre la flâme & le
Verre objectif A. Il faut pour
bien réüffir , que l'axe du Miroir
concave , & des deux Verres , ne
faffent qu'une mefme ligne droite
avec le centre du milieu de la
Alâme de la Lampe. C'eft à quoy
le R. P. Keftlerus Jéfuite
manque dans fa Figure de la 125.
page de fon Phyfiologia Kirkeriana.
J'ay dit que cette Lunete eft
une efpece de Microſcope. En
a
du Mercure Galant. 109
effet , fi ayant mis fur le Verre
objectif Д , une Mouche ou quelque
autre petit objet , vous en .
gagez le bout objectif de cette
Lunette dans un trou fait au milieu
d'un Carton d'un pied de
diametre , ou fi vous l'avez paffé
à travers le Globe mobile de
la Figure XII. de la premiere ,
Planche , tournez cette Lunete
directement au Soleil , vous verrez
une gigantefque image ou
ombre de ce petit objet , dans
un grand cercle lumineux fur un
papier oppofé directement au
derriere de la Lunete ; car les
rayons du Soleil feront la mefme
chofe , que la lumiere de la Lampe
fait pendant la nuit , & dans
une Chambre tres.obfcure .
On peut faire une Lanterne
2. de Juillet 1682.
S
210 Extraordinaire
avec un feul Verre 4, convexe
de deux coſtez , de trois pouces
de Foyer Solaire , enchaffé à la
porte antérieure de la Lanterne ,,
la figure du prototipe fera à quatre
pouces au derriere du Verre,
plus ou moins , mais toûjours
entre fon Foyer , qui eft le rayon
du cercle d'une des convexitez;
& l'extrémité du diametre du
mefme cercle , la flâme de la
Lampe fera un peu plus éloi.
gnée , & c. en approchant peu à
peu le prototipe du Verre lenti
culaire A, vous trouverez par expérience
fa fituation propre , lors.
que fon Image fe peindra fort
grande & diftincte fur une Toile
blanche directement oppofée.
Faiſons icy une brieve énumé
ration des autres effets des Verdu
Mercure Galant. 211
res fphériquement convexes, que
nous appellons Lenticulaires . Omphaloptres,
Loupes , &c .
Une Louppe de Verre comme
font les Bezicles convexes des
Vieillards, eftant oppofée directement
au Soleil , en réunit les
rayons au Foyer où ils brûlent
promptement toutes les matieres
noires & combuftibles car
les blanches réfléchiffent les
rayons, & c.
•
On peut lire la nuit , faifant
tomber fucceffivement fur chaque
mot le Foyer de la radiation
de quelqu'une des plus brillantes
Etoiles de la premiere grandeur,
ou d'unfeu fort éloigné.
La flâme d'une Bougie eſtant
miſe an derriere de l'ompha leptre
à la diſtance de fon Foyer Soc
Sip
212
Extraordinaire
laire , les rayons en fortiront paralleles
, iront en colomne de lumiere
éclairer bien loin .
Un petit objet mis pres de la
diſtance du Foyer du Verre , eftant
vû à travers paroiftra tresgrand
.
L'oeil eftant entre le Verre &
fon foyer des objets , qui eft tant
plus éloigné, que l'objet eft plus
plus proche au devant du Verre ,
I'objet paroift en fa fituation na..
turelle , & lors que l'oeil eft au
deça de ce Foyer objectif ou baze
de diftinction de l'Image aëriene
de l'objet , il paroift renverfé
apres la décuffation que
les rayons fouffrent au Foyer.
Les Presbites , & les Vieillards
qui ne voyent que confufément
les objets proches , parce que le
du Mercure Galant.
213
Foyer de leur cristalin trop plat
fe fait au delà de la Retine,
voyent diftinctement à travers
des Louppes les mefmes objets
plus proches.
Les Myopes & Courtes- veuës,.
ont l'humeur criftalin trop rond ,
c'eft pourquoy fon Foyer eftant
plus court, fe fait plus prés dans.
l'humeur vitré au devant de la
Retine , voyent diftinctement ,
mais à la renverfe , à travers une
Loupe ou Verre convexe de deux
coftez , les objets proches , &
auffi les éloignez , lors que le
Foyer du Verre eft entre le Verre
& l'oeil , qui par conféquent
reçoit les rayons de l'objet renverfez
apres leur décuffation au
Foyer.
Ceux dont la Retine eft au214
Extraordinaire
lant , ou mefme plus proche de
'humeur criſtalin , que fon Foyer
Sclaire , ils ne verront jamais dif,
tinctement à la renverſe un objet
au travers d'un Verre convexe,
parce qu'il faudroit que le Verre
fut autant éloigné de l'oeil que
les objets, afin que les rayons des
objets tombant paralleles fur
l'humeur cristalin , il les peut
rétinir fur la Retine.
Pour connoiftre comment les
Bezicles ou Lunetes Binoclesfimples,
qu'on porte fur le nez remédient
aux défauts de la Veuë , & font
voir diftinctement aux Presbites
& aux Vieillards les objets qui
font proches ; & ceux qui font
éloignez aux Miopes , qui ont la
Veue courte & baffe , gente àcui
fifa nnoottiteinanzi fera; il faut faire
du Mercure Galant. 215
les dix remarques fuivantes de ce
qui fe paffe dans l'oeil artificiel,
Figure II. Planche feconde dans.
lequel le Verre Omphaloptre CCCC,
c'est à dire , convexe de deux
coftez y fait l'office de l'humeur
criftalin dans noftre ceil . Eftant
à remarquer que fi ce Verre eftoit
un Globe ou boule de Verre , le
Foyer Solaire n'en feroit éloigné
que de la longueur de la quatriéme
partie de l'axe , de mefme
qu'aux Miroirs concaves. Que fi
c'eftoit une Bouteille pleine
d'eau , le Foyer en fera éloigné
de la longueur du ſemi - diametre,
à caufe de la diférente réfraction
de l'eau à celle du Verre .
1° Lors que l'objet eft au devant
de cet oeil artificiel , entre
le Verre & fon Foyer Solaire an..
216 Extraordinaire
térieur , les les
rayons de
chaque
point de l'objet tombant divergens
fur le Verre , en fortiront
auffi divergens dans l'oeil , &
d'autant qu'il ne fe peuvent réünir
, concourir ou faire Foyer , ils
n'en formeront jamais une Image
diftincte fur la Retine artifi
cielle RRRR , à quelle diftance .
que vous la mettiez . On peut
agreablement en faire l'expérience
de nuit , oa dans une
Chambre noire , avec une Bougie
allumée. Ce que vous connoiſtrez
en regardant cette Retine
par l'ouverture NN , qui repréfente
le Nerf optic .
2. Si vous éloignez davantage
& peu à peu la flame de la Bougie,
du devant du Verre , lors qu'-
elle en fera éloignée à la diſtance
de
du Mercure Galant. 217
de fon Foyer Solaire , les rayons
l'ayant penétré en fortiront pa
ralleles dans l'oeil , & ne formeront
par conféquent aucune Image
de la flâme fur la Retine artificielle
, mais feulement un Cer
cle de lumiere égal à la furface
du Verre omphaloptre.
3. Si vous éloignez davantage
la flâme de la Bougie , les rayons
de lumiere tombant divergens
fur la furface duVerre omphaloptre
fe réuniront & porteront bien
loin fur la Retine leur Foyer ou
image renversée de la flâme &
de la Bougie.
4. Vous remarquerez qu'à mefure
que vous éloignerez davantage
la flâme de la Bougie , fes
rayons tombant moins div ergens
fur le Verre ſe réuniront
Q.de Juillet 1682.
T
218 Extraordinaire
la
plûtoft, & par leur concours for.
meront leur Foyer ou Imagė
renversée de la flâme de la Bougie
plus prés du derriere du Verre
CC. ce qui vous obligera d'en
approcher plus qu'auparavant la
Retine artificielle RR. pour en
recevoir l'image bien diftin &e.
S. Vous remarquerez que
Bougie allumée eſtant éloignée
de plus de vingt -cinq pieds, les
rayons tombant tres - peu divergens
fur le Verre Omphaloptre
CCCC. fixeront leur Foyer ou
Image de la flâme , tres- peu plus.
loin que le Foyer Solaire; & qu'enfin
la Bougie eftant encore plus
éloignée , la diférence entre le
Foyer Solaire & le Foyer objectif
nefera pas fenfible , bien que le
Foyer des objets foit toûjours
du Mercure Galant. 219
plus éloigné du Verre que le
Foyer Solaire , ce qu'on éxpérimente
dans les grandes Lunetes,
qu'il faut allonger pour voir dif
tinctement la furface de la Lune,
parce qu'elle eft plus proche
que le Soleil, & qu'il la faut racourir
pour voir les Zones &
taches du Difque de Jupiter ,
parce qu'il eft plus éloigné que
le Soleil.
6. Vous remarquerez principalement,
que les objets eftant
fort proches du Verre, s'il en faut
beaucoup éloigner la Retine
pour en recevoir l'Image diftin-
Ae ; & qu'eftant notablement
plus éloignez , il en faut approcher
fenfiblement la Retine
pour en recevoir leur Foyer ou
Image diftincte.
Tij
220 Extraordinaire
7. Il faut enfin tres - foigneufement
remarquer que tant plus
le Verre omphaloptre , qui fert
d'humeur criftalin dans l'oeil ar
tificiel fera convexé , c'eſt à dire,
plus rond , ayant fes convexitez
fegmens d'une moindre Sphere,
le Foyer ou Image diftincte des
objets fe fera plus prés au der
riere du Verre ; c'est pourquoy
il faudra y avancer la Retine ar
tificielle RR, pour recevoir comme
fur une table d'attente cette
petite peinture des objets , laquelle
fera d'autant plus claire
qu'elle eft petite . Que fi les objets
demeurant dans leur meſme
éloignement , vous oftez cette
Omphaloptre de petit Foyer , &
mettez en fa place une autre
Omphaloptre de plus long Foyer,
du Mercure Galant. 221
laquelle par conféquent aura fes
fuperficies moins convexées ,
eftant fegmens d'une plus grande
Sphere , le Foyer ou Image
diftincte des objets fe fera beaucoup
plus loin au derriere du
Verre, c'eft pourquoy il en fau
dra éloigner d'autant la Retine
artificielle pour en recevoir la
peinture, laquelle fera plus grande
& plus diftincte , parce que
les rayons d'un chacun point de
l'objet tombent moins inclinez
fur la convexité d'un Verre de
plus grand Diametre, & fe réüniffent
par conféquent tous, plus
precifément en un mefme point ,
pour former fur la Retine la
pointe du pinceau optique de
leur radiation.
8. Vous connoiſtrez par ex-
T iij
222 Extraordinaire
perience , qu'en mettant quelque
autre Omphaloptre fort prés ou
pardeffus la prunelle PP, de l'oeil
artificiel, comme pour luy fervir
de Bezicle , il arrivera que cette
Omphaloptre referrant les rayons.
du Soleil ou de tout autre objet
éclairé, & de nuit ceux de la fâme
d'une Bougie , les fera' tomber
convergens fur l'Omphaloptre
CCCC, qui y tient lieu de
l'humeur criftalin , lequel le réunira
bien plûtoft , parce qu'ils
tendent déja au Foyer du Bezicle
: c'est pourquoy le Foyer ou
Image du Soleil de la flâme de
la Bougie , & de tous les autres
objets à caufe de ce Bezicle, fe
fera bien plus prés au derriere de
l'humeur criſtalin CCCC. ce qui
vous obligera d'enfoncer dadu
Mercure Galant.
223
vantage le tuyeau R. N. qui repréfente
le nerf optic , afin de
porter à ce Foyer la Retine , qui
en ce feul endroit recevra tresdiftinctement
l'Image des objets
.
9. Vous remarquerez que tant
plus l'Omphaloptre que vous met
trez au devant de la prunelle
PP fera de petit Foyer , tant
plus elle rendra les rayons convergens
, & le criftalin CCCC.
en fera tant plûtoft le Foyer ;
c'est pourquoy eftant plus racourcy
il vous faudra enfoncer
davantage la Retine pour le recevoir
, afin que les Images des
objets y paroiffent peintes diftin-
&tement , en l'y regardant par
l'ouverture NN du nerf optic.
10. Vous remarquerez qu'en
T iiij
224
Extraordinaire
mettant deffus ou fort prés de
la prunelle PP de l'oeil artificiel ,
quelque Verre concave , comme
pour luy fervir de Bezicle ,
parce qu'il fera tomber plus divergens
les
les rayons des objets ou
de la flâme de la Bougie fur l'humeur
criftalin CCCC, il en retardera
le concours c'est pourquoy
le Foyer en fera d'autant
plus éloigné que la concavité du
Verre fera d'un cercle de plus
petit Diametre , ce qu'il faut
bien noter , Ainfi il faudra éloigner
beaucoup plus la Retine
artificielle PPjufques à ce Foyer
ou Image diftincte des objets .
;
Appliquons maintenant à
noftre veuë , tout ce que nous
avons obfervé arriver diféremment
à l'oeil artificiel , à raifon
du Mercure Galant.
225
des diférentes diftances des objets
, des diférentes convexitez
des Omphaloptres CCCC. & de la
diférence des Verres convexes
ou concaves des Bezicles , qu'on
a mis au devant de la prunelle
PP. & dautant que le Verre
Omphaloptre CCCC y a operé de
mefme que l'humeur cristalin
dans nos yeux , Figure IV. planche
premiere , & Figure 1. planche
feconde ; Je dis,
1. Que du trop ou du manque
de gonflement de l'humeur crif
talin des animaux , procede le trop
grand éloignement de la Retine,
ou fa trop grande proximité à
l'humeur cristalin , qui font les
caufes des deux diférens défauts
qui fe rencontrent dans la veuë
de diférentes perfonnes , les uns
226 Extraordinaire
tes ,
eſtant Miopes & les autres Presbi-
& fouvent dans les yeux d'un
mefme Homme. Je connois plu
fieurs perfonnes de qualité comme
M de Comps , M' d'Eſtimanuile
, & c. qui ont les yeux
ainfi diféremment conformez .
Le R. P. Defchales Jefuite , dans
la 382 page du fecond Tome de
fon Mundus Mathematicus l'a affuré
de foy-mefme & d'un Frere
Portier du College de Lion , qui
ne pouvoit lire que d'un oeil , &
voir les objets éloignez qu'avec
Pautre. Je crois que Daniel Chorez
, que tous les veritables Sçavans
reconnoiffent eftre le premier
Inventeur des Binocles qu'il
préſenta au Roy en l'année
1625. Le R. P. Rheita Capucin
Alleman , qui l'a encore depuis
DE
LA
VILLE
LYON
*1893
& par conféquent
eftant fort court , la !
'er
ว
TELAVILLER
DE
LYON
#
1813
Capucin
han , qui l'a encore depuis
Le བཟ 、
du Mercure Galant. 227
enfeigné en fon Livre Oculus
Enoch & Elia, imprimé en 1645.
& qui en fit voir de tres - longs icy
à Paris en l'année 1654. & par
toutes les bonnes Villes de l'Europe,
& depuis l'Autheur de trois
Tomes de vifions, imprimées és
années 1677. 1678. & 1681. auquel
le Sieur Querreau Maiſtre
Lunetier aux deux Croiffans , a
fait les premiers Binocles & Lunetes
pour diffigner de loin ,
pour Mile Nonce Bargellini en
Ï'année 1675. feroient tous quatre
bien embaraffez de leur faire
avoir une veuë diftincte par le
moyen des Binocles.
20. Les Miopes ont l'humeur
criftalin trop enflé & trop rond,
& par conféquent fon Foyer
eftant fort court , la Retine s'en
228 Extraordinaire
trouve trop éloignée, & ne reçoit
les radiations des objets éloignez
qu'apres leur décuffation & confufion
au derriere du Foyer, c'est
pourquoy ils ne les voyent que
fort confufement , & voyent
diftinctement les objets qui font
fort proches , parce que les
rayons tombant fenfiblement divergens
fur l'humeur cristalin ,
leur Foyer eft retardé, allongé
& porté jufques fur la Retine.
3°. Les Presbites ont l'humeur
cristalin trop plat, & par conféquent,
fon Foyer eftant fort long
la Retine fe trouve trop proche
du cristalin , & coupe les pinceaux
optiques des radiations
des objets proches avant leur
Foyer , c'eft pourquoy ils ne
voyent que tres- confufément
du Mercure Galant. 229
les objets fort proches & diftin-
&tement les objets éloignez ,
parce que les rayons des objets
éloignez tombant prefque paralleles
fur l'humeur criftalin
leur Foyer n'eft pas fi long, & fe
termine & aboutit fur la Retine.
Pour remedier à la veuë des
Miopes, & leur faire voir diſtincte
ment les objets éloignez , i faut
mettre au devant des prúnelles,
des Bezicles ou fimples Lunetes
Binocles à Verres concaves , car
les rayons des objets éloignez
qui tomberont phyfiquement
paralleles fur lesVerres concaves,
en fortiront plus divergens , &
tomberont par ce moyen autant
fenfiblement divergens fur l'humeur
criſtalin , comme fi l'objet
eftoit au Foyer Virtuel de ce Verre
230 Extraordinaire
leur
concave , c'eſt pourquoy
Foyer ou Image de l'objet fera
retardé & porté plus loin , &
jufques fur la Retine auffi diftintement
que fi l'objet eftoit fort
proche, car les Bezicles à Verres
concaves corrigent par leur degré
de concavité le degré de
trop de convexité de l'humeur
criſtalin , mais ces Verres concaves
font fur la Retine par les
rayons divergens une plus petite
Image, & l'objet eftant veu fous
un plus petit angle , paroiſt toûjours
plus petit lors qu'on fe
fert d'un Verre concave.
Pour voir par expérience
qu'un Verre concave , allonge
le Foyer d'un Verre omphaloptre,
c'eft à dire convexe de deux
coftez , comme eft l'humeur
di Mercure Galant. 231
criſtalin, préfentez un Verre Omphaloptre
directement au Soleil ,
& recevez au derriere de luy fur
un Papier ou Carton fon Image
ou Foyer de ces rayons , & marquez
la distance de l'Omphaloptre
au Foyer Solaire , mettez
au devant de ce Verre Omphaloptre
un Verre concave , vous
verrez que le Foyer Solaire en
fera bien allongé & porté beaucoup
plus loin.
Lors que les Miopes veulent
lire , écrire , ou bien confiderer
un petit objet , ils l'approchent
de l'oeil jufques à tant que fes
rayons tombent fi divergens , que
leur concours ou Foyer foit prolongé
jufques fur la Retine . Par
la mefme raiſon pour voir dif
tinctement les objets éloignez
232
Extraordinaire
avec une Lunete d'approche , ils
la racourciffent , en approchant
du Verre objectif le Verre concave
, pour faire tomber les
rayons des objets fort divergens
fur le criſtalin , afin qu'en retardant
leur concours leur Foyer ou
Image fe faffe plus loin jufques
fur la Retine qui eft l'organe for
mel de la veuë , & non pas la tunique
Choroide , comme le prétend
l'illuftre M Mariote de l'Académie
Royale des Sciences ,
Je la confidere comme la feuille
d'Eftain, ou le morceau de Veloux
noir , que l'on met au derriere
des Miroirs , & au deffous
des Criftaux taillez pour arrefter
la lumiere & les efpeces des objets
, en effet à cauſe de fa noirceur
elle n'eft point propre à être
du Mercure Galant.
233
la table d'attente pour les couleurs
qui n'ont rien de réel hors
de l'oeil , de plus comme les chofes
noires s'échaufent & brûlent
facilement au Foyer d'un Verre
convexe , elle feroit bientoft alterée
& renduë inutile ; c'eſt
pourquoy l'oeil eftant au grand
jour, elle fe reffent de la chaleur
de la Retine, fe rarefie, & en s'étendant
s'éloigne davantage de
l'humeur cristalin , & allonge la
configuration de l'oeil , quoy que
les Phificiens ordinaires attri
buent aux Avances ciliaires cette
diférente configuration de
l'e il, qui procede auffi de cè que
la prunelle fe refferrant au grand
jour , & lors que nous regardons
attentivement les objets proches
& petits , elle comprime l'hu-
Q. deFuillet 16820 V
234
Extraordinaire
meur criftalin , enfle & convexe
davantage fa partie antericure ,
& pouffe mefme un peu la partie
pofterieure au fonds de l'oeil.
J'ajoûte que s'il ne fe fait aucune
vifion des efpeces qui tombent
fur la Retine à l'endroit où le
nerf optique commence à s'épanouir,
ce n'eft pas par le manque
de Choroide , mais parceque
les fibres de la Retine qui ailleurs
font couchez le long de la
concavité de l'oeil , font en cet
endroit là dreffées contre les ob .
jets , & c.
Les Miopes & ceux qui ont la
veuë rendre,fe fervant de Lunettes
fans verre, à un trou d'environ
un quart de ligne de diametre
, conferveront leur veuë, ne
la fatigueront pas, liront de plus
du Mercure Galant.
235
loin , & verront les caracteres
plus gros & plus diftincts ; les
anciens les appelloient Dioptres.
Les Miopes apprendront icy
un fecret fort confidérable ; c'eft
que pour bien voir les objets éloi.
gnez avec une grande Lunette
d'approche , ils en doivent ofter
tous les verres oculaires , car en
mettant l'oeil aprés le Foyer du
verre objectif , ils découvriront
beaucoup plus de champ ou éten
duë de Païs, & verront tout à la
fois plus grand nombre d'objets
qui leur paroiftront plus grands
& mieux terminez .
Quelques Mioptes deviennent
Presbites, & voyent diftinctement
les objets éloignez , parce qu'avec
l'âge l'humeur criftalin en fe
defeichant fe déconvexe & ap-
Vij
236 Extraordinaire
platit peu à peu , c'eſt pourquoy
les Miopes vieillards lifent fans
Beficles , & voyent diftinctement
les objets éloignez avec un
Verre concave.
Les Miopes avec un Verre lenticulaire
, voyent les objets éloignez
diftinctement peu agrandis,
mais renverfez.
Les Miopes lifent plus commodement
à un jour médiocre
qu'au grand jour , & mefme à la
brune , lors que ceux qui fe piquent
d'avoir la veuë excellente
ne peuvent difcerner fi le papier
eft écrit. En voicy deux raifons.
1º. Comme ils ont befoin des
rayons fenfiblement divergens ,
ils approchent l'écriture fort
prés de l'oeil. 2 °. Leur prunelle
eft ordinairement plus grande;
du Mercure Galant.
237
c'eft
l'une & par
pourquoy par
l'autre de ces deux raiſons , leur
oeil reçoit bien plus grande
quantité de rayons. Figure 1. de
chaque point de l'objet, que l'oeil
des Presbites, lefquels pour voir
diftinctement ont befoin de
rayons paralleles , ou du moins
tres - peu divergens , & pour cela
éloignent davantage l'écriture,
& d'ailleurs leur prunelle eftant
plus petite ne reçoivent pas une
fuffifante quantité de rayons qui
font tres-foibles pendant la bru.
ne , pour faire une fenfible im
preffion fur la Retine .
Les Presbites, vieillards , & tous
autres qui voyent diftinctement
les objets éloignez , & confufé.
ment les objets qui font fort pro
ches, ont l'humeur cristalin trop
238
Extraordinaire
peu convexé , fa fuperficie anterieure
du cofté de la prunelle,
eftant fegment d'une grande
Sphere ou Globe , & par conféquent
de longue portée ou
Foyer.
Les Presbites voyent diftin &tement
les objets éloignez , par
ce que les rayons de chaque
point de l'objet tombant phyfiquement
paralleles fur l'humeur
criftalin, leur concours , Foyer ou
peinture, eft portéejufques fur la
Retine , qui en eft plus éloignée
que l'humeur criftalin l'eftoit
plus gonfle quarondie.
Les Presbites ne peuvent voir
diftinctement les objets qui font
fort proches , parce que les
rayons de chaque point de l'ob.
jet tombent fort diuergens fur
du Mercure Galant. 239
pel'humeur
cristalin , les refractions
qu'ils fouffrent en le
netrant, en retardent le concours,
réunion ou foyer , & le portent
plus loin que n'eft la concavité
du fonds de la Retine , laquelle
nefe trouvant pas affez éloignée
de l'humeur cristalin , tronque
les radiations ou pinceaux optiques
de chaque point de l'objet,
qui font encore dans la confu
fion & tous péle- mêles ; c'eft
pourquoy ils ne peignent fur la
Retine aucune peinture diftin&te
de l'objet fi proche de l'oeil .
Voila en mefme temps la raifon
pour laquelle ils éloignent l'écri
ture qu'ils veulent lire , fin d'en
recevoir les rayons paralleles ,
dans le mefme temps qu'un
Miope l'approche fort de l'acil
240
Extraordinaire.
"
pour en recevoir les rayons divergens.
Pour remedier à ce défaut de
la veuë des Presbites , & leur
faire voir diftinctement les ob
jets qui font fort proches , il faut
mettre au devant de leurs prunelles
des yeux , des Bezicles ou
fimples Lunettes Binocles à Verres
plan- convexes , ou convexes
de deux coftez , qu'on appelle
Omphaloptres ; car les rayons
des objets qui font peu éloignez
de l'oeil tombant fenfiblement
divergens fur ce Verre convexe,
en fortiront peu divergens &
auffi phifiquement paralleles que.
fi l'objet eftoit bien éloigné ;
c'est pourquoy des rayons de
l'objet fort proche qui tombent
fenfiblement divergens fur l'hu
meur
du Mercure Galant. 241
y
meur cristalin , eftant rendus paralleles
par la refraction qu'ils
fouffrent en penétrant ce verre
convexe , leur foyer eft racourcy
jufques fur le devant de la Retine,
& y forment la peinture de
l'objet proche auffi diftincte, que
l'humeur criſtalin eftant feul
forme celles des objets éloignez ,
car le degré de convexité du
verre de Bezicle , corrige lè degré
de convexité qui manque
à l'humeur criftalin , & arrefte
diftinctement fur la Retine.´le
foyer ou l'image des objets qui
font fort proches de l'oeil , &
dont les rayons de chaque point
font fort divergens & de long
foyer. Pour voir par expérience
qu'un Verre convexe ra courcit.
le foyer d'une Omphaloptre ou
Q. deJuillet 1682.
X
242
Extraordinaire
verre convexe des deux coftez
comme eft le criſtatin , préfentez
Pomphaloptre au Soleil, & recevez
au derrière de luy fur un papier
ou carton fon image ou foyer
de ces rayons. Mettez au devant
de cette omphaloptre un autre
verre convexe. Vous verrez
que le foyer folaire en fera beaucoup
racourcy.
Bien fouvent les Presbites deviennent
Miopes dans une complexion
plus humide , l'humeur
criftalin fe renflant & arrondif.
fant ; de mefme qu'avec les fucs
de Chelidoine & d'Eufraife, on rétablit
promptement les humeurs
épanchez des yeux crevez.
Dautant qu'il y a des perfonnes
qui voyent également bien
les objets proches, & puis les ob
du Mercure Galant.
243
jets éloignez , il faut neceffaire
ment qu'ils ayent l'humeur crif.
talin médiocrement convexe , &
toute la machine de l'ecil fortfouple
, pour eftre facilement
comprimé , afin que la partie
antericure de l'humeur criſtalin
devienne plus convexe , ou que
l'oeil en s'allongeant en éloigne
davantage la Retine juſques à la
longueur du foyer des rayons
fenfiblement divergens de l'objet
qui eft fort proche ; & au
contraire pour voir diftincts.
ment les objets éloignez , il faut
que la partie anterieure de l'oeil,
s'applatiffe par le relâchement
de compreffion , ou que la Reti
ne s'approche davantage de l'humeur
criftalin , car pour voir diftinctement
les objets proches &
X ij
244
Extraordinaire
les objets éloignez , comme la
longueur du foyer de leurs
rayons eft diférente , il faut neceffairement
que ce foyer ou
peinture de l'objet aboutiffe toû
jours precifément fur la Retine.
Je remarque en paſſant que
fouvent ceux qui ont la veuë excellente
& longue, deviennent
Miopes , changeant avec la Barbe
en mefme temps de degré de
veuë & de ton de voix.
$
Si quelqu'un fe plaint quej'aye
mêlé de Theoremes Mathematiques
, je luy répondray avec
Galien , Lib. 10. cap. 12. de off.
part: Non lubens, fed folum ut Dei.
juffu fatifacere, Mathematicis Theorematibus
fum usus.
Je finis cette premiere Partie
de mon Traité des Lunetes, par
du Mercure Galant.
245
les Remarques fuivantes fur le
nom de leur Inventeur , & fur
leur ancienneté .
>
L'Inventeur des Bezicles ou
fimples Binocles n'a pas eu la
Aatisfaction d'immortalifer fon
nom , il n'a
il n'a pas auffi eu le déplaifir,
comme Daniel Chorez , de
voir un Docte de l'autre fiecle,
qui pour avoir , à ce qu'il dit,
dans fa Dioptrique Oculaire pag.
296. veu dans la Lune, par un
moyen tout particulier , jufques icy
inconnu , s'eft transformé en efprit
de lumiere, dans les Vignetes
de fes Vifions , pour prendre
le titre de premier Pere des Binocles.
Quant à l'ancienneté des Bezicles
, qui font les Lunetes les
plus utiles & les plus neceffaires ,
き
X iii
246
Extraordinaire
comme auffi le principe de tou.
tes les autres , il eſt tres- certain
que ny les anciens Hébreux, ny
les Arabes , ny les Grecs , ny les
Romains, n'ont eu aucune connoiffance
de ce fimple & admi
rable Inftrument. C'eft pourquoy
je rapporte leur Invention
en l'année 1285. En voicy les
preuves. Frere Giordan da Ri.
valto , Maiſtre General de l'Ordre
des R. F. Prefcheurs , qui
mourut à Pife en l'année 1311. &
duquel le Dictionnaire Della
Crufca , fait mention au motor
chiale , parla de l'invention des
Lunetes à mettre fur le nez, dans
une Prédication qu'il compofa
en l'année 1305. Voicy fes ternies.
Non è ancora, venti anni, che
fitrovo l'arte di fare li Occhiali, che
1
du Mercure Galant. 247
fanno vedere bene , che è una delle
migliori arti , e delle più neceffarie,
che il mondo habbia.
Voicy l'Hiftoire du fait tirée
de la Chronique Latine du Convent
des R. F. Prefcheurs de
Sainte Catherine à Pife , écrite
en Parchemin par Frere Barthel.
Da fan Concordio , qui y mourut
fort âgé en l'année 1347. Cet
Ecrivain parlant dans la 16.
feuille de F. Alexandro Spina, qui
y mourut en l'année 1313. dit que
ce vir bonus & Modeftus, quacunque
vidit, andivit facta , fcivit &
facere ; Ocularia ab aliquo primo
facta , & communicare nolenti , ipfe
fecit , & communicavit corde hilari
, & volente. Ingeniofus in corporalibus
, in domo Regis aternifecit
fuo ingenio manfionem,
X iiij
248
Extraordinaire
Bernard de Gordon Dauphinois
, qui par fa grande connoiffance
& experience en Medeci
ne , fut appellé Fleur- de - Lys
compofa en l'année 1305. un Livre
intitulé , Lilium Medecine ,
dans lequel en la page 147. d'une
impreffion faite à Paris en
l'année 1542. il parle d'un Collyre
en ces termes ; Eft tanta virtutis
, quod decrepitum faceret legere
litteras minutas abfque ocularibus.
Quide de Chauliac auffi Profeffeur
de Medecine à Montpellier
, compofa en l'année 1363 .
La Grande Chirurgie, dans laquelle
apres avoir donné plufieurs reme
des, contre la foibleffe de laVeuë ,
ajoûte: Si ces remedes & autresfemblables
ne profitent de rien, il eft neceffaire
d'avoir recours à l'usage des
Bezicles.
du Mercure Galant. 249
Enfin M Ménage dans fon
Livre intitulé , Amanitates Furis
Civilis , rapporte un Acte du
Parlement de Paris du 12. Novembre
1416. qui porte que Nicolas
de Baye, Seigneur de Gie,
préſenta au Parlement une Requefte
, en laquelle on trouvé les
mots fuivans. Car auffi eftois -je aucunement
débilité de ma veuë , & ne
pouvois-je pas bien enregistrerfans
avoir Lunetes , &c.
On trouvera dans les autres Mercures
Extraordinaires la fuite de ce
docte Traité , dans lequel M Comiers
, fi connu dans l'Empire des
Lettres , fatisfera pleinement les
Seavans & les Curieux.
250
Extraordinaire
25525-52255 $25222
SENTIMENS SUR LES
Questions propofées dans le
dernierExtraordinaire .
Quel choix doit faire un Homme,
qui ayant le coeur fenfible
à l'efprit & à la beauté , n'eſt
point affez riche pour vivre
fans chagrins avec une Perfonne
qui ne luy apporteroit
aucun bien. On luy propofe
trois Partys pour le Mariage ;
une Fille tres - riche, mais treslaide,
& fans efprit , une autre ,
belle , douce , tres fage , mais
fans bien ; enfin une troifié.
me , qui par fon efprit fe fait
admirer de tout le mode, mais
qui n'a ny bien , ny beauté.
du Mercure Galant. 251
T
" Oute Fille d'efprit a pour moy de
grands charmes.
A la Belle, je rendsfort volontiers les
armes.
Maisfur peine d'avoir quelquefois du
chagrin,
Je ne dois épouser perfonne,
Qui des Ecus afoifon ne me donne ;
Ainfi le veut mon malheureux deftin.
$3
Supofons cependant qu'Iris , Philis,
Silvie,
Attendent aujourd'huy mon choix.
SilHymen touche mon envie,
Je puis me marier avec l'une des trois.
*3
Iris a de grands Biens, mais elle eft befte
& laide,
A ces defauts point de remede .
Philis eft belle, douce, & tres -fagefur
tout,
Maisfans argent. Ah, quel ragouft!
252
Extraordinaire
Silvie ade l'efprit , de l'efprit comme un
Ange,
Maisguenfe, & laide en contr'échange.
**
A laquelle des trois donneray-je mon
coeur ?
De quelque Avare, Iris peutfaire le
bonheur.
Un riche Partifan paffera bien fa vie
Avec Philis. Refte Silvie ,
Ilfaut auffi l'expédier,
L'envoyer à l'Académie, * galante,
vivre content, ne me point ma
Et
pour
rier.
On a demandé , fi le fentiment
de Phinée dans l'Opéra de
Perfée , eft d'un veritable
Amant , lors qu'il dit , qu'il
aime mieux voir Andromede
devorée par un Monſtre , qu'-
entre les bras de fon Rival.
du Mercure Galant .
253
'Amour meurt dans mon coeur, la
L' Rage luyfuccede;
J'aime mieux voir unMonftre affreux
Devorer l'ingrate Andromede ,
Que la voir dans les bras de mon Rival
heureux ,
**
Voila ce que Phinée a dit dans fa colere,
Et ce quetout autre auroit dit .
Qu'on ne s'y trompe pas ; un Amant
qu'on trahit,
Eft en droit de tout dire, eft en droit de
toutfaire,
Et fans craindre d'en ufer mal,
Peut voir avec plaisir périr une Infidelle,
Ce n'eft pas que celafe doive à cauſe
d'elle,
Maisfeulement pourfaire enrager un
Rival.
Un Cavalier foûtient , que l'amour
eſtant un tribut qui
eft deú à la Beauté , celuy
254
Extraordinaire.
qu'on a pour unejolie Femme
ne doit point empefcher qu'on
n'en prenne encor pour toutes
les Belles que l'on rencontre.
Un autre prétend que quand
on aime une Femme, l'amour
que l'on a pour elle doit enlaidir
tout le reste du beau
Sexe à l'égard de celuy qui
aime. On demande quelle
opinion eft à préferer .
L
事
'Amour est un tribut qu'on doit à
la Beauté,
Il n'eft riende plus veritable ;
Mais du moment que l'on eft entefté
D'une Dame qu'on trouve aimable,
Ou qui l'eft effectivement,
'Doit-on s'en tenir là , voir indiféremment,
Et jamais ne rendre les armes
A celles qui n'ont pas moins d'attraits,
moinsde charmes?
du Mercure Galant.
255
Eft-iljufte en un mot de vouloir enlaidir,
Enfaveurd'un Objet, tout le refte du
Sexe?
A de tels fentimens je ne puis aplaudir.
S'ilfaut les condamner, je demeure perplexe.
Enfin d'un & d'autre cofté,
Je trouve du pour & du contre,
Qui tour-à-tour me tiennent arrefté.
Quefaire donc en ce rencontre?
Je répons par un diftinguo .
Se cet Objet que vous aimez vous aime,
Aimez-le uniquement , j'en uferois de
mefme,
Si l'on ne m'aimoit par nego .
On a demandé le Portrait d'un
Homme qui vit parfaitement
heureux .
Unmet toutfon bonheur àconduire
L'autrefait tout le fien de fleurir au
Barreau,
256
Extraordinaire
Et de ces deux endroits la grande Re-
$ nommée
Debite (j'en conviens ) ce qu'elle a de
plus beau.
Cependant quand je fuis couché fur la
Fougere
Entre les bras de ma belle Bergere,
Cefar, & Cicéron, quoy qu'on dife des
deux,
N'ont jamais efté plus heureux.
On a demandé quelle eſt l'Origine
du Droit.
Si la force , comme on le croit,
Eft chez beaucoup de Gens ce qui regle
le Droit,
Le Droit a pris fon origine
Dés le jour que Cain , d'humeur un peu
mutine,
Et s'eftant trouvé le plusfort,
Mit l'innocent Abel à mort.
du Mercure Galant.
257
On a demandé quelles font les
qualitez neceffaires pour la
Converfation.
TEfte
Efte- à - tefte avec vous, mon aimable
Silvie,
Les affaires d'Etat, & de l'Académie,
Nous entretiennent peu ; mafeule paffion
Fait, lors que j'enfuis crû, la converfation.
Ainsi, pour nous tirer avec plaifir d'affaire,
Ce qui nous eft le plus à tous deux neceffaire,
Eft, à monfens, un grand & réciproque
amour.
Quand d'une & d'autrepart la tendreffe
eft extréme,
Sans s'ennuyer on paffe tout lejour
Afe redire tour-à- tour,
Aimez-moy, je vous aime; aimez - moy,
je vous aime.
DAUBAINE.
Q. deJuillet 1682
Y
258
Extraordinaire
Des Dames ayant fait une Partie
de Campagne pour aller à Beaulieu,
2 furent menées par un Cocher maladroit
, qui les verfa . C'eft ce qui a
donné lieu à ces Vers.
RONDEAU.
N beau Lieu, l'aimablefejour,
Vrayment vous tenez voftre Cour,
Ainfi que des Reynes Gilletes.
Vousfaites Vers & Chanfonnetes,
Et peut- eftre parlez d'amour.
3
Mais eft-il vray qu'en un détour
Foftre Cocherprit malſon tour,
Qu'il verfa Femmes & Filletes
En beau Lien ?
03
Que n'eftois-je à ce Carrefour!
F'aurois veu genoux enpleinjour,
Et....tant- beau, Rimeur defornetes,
du Mercure Galant.
259
Point deparoles indifcretes .
Refpect, tu m'arreftes tout court
En beau Lien.
LE BLOY, S'des Granges, Avocat
au Préfidial de la Fleche.
$52525-2525222-252
LE ROSSIGNOL,
ET L'HIRONDELLE.
FABLE.
'N jour, cheminfaifant, uue jeune
Hirondelle UN
S'arrefta pour ouir les accens langoureux
D'un jeune Roffignol , mais des plus
amoureux,
Quife plaignoit ainfi des froideurs de
fa Belle.
Philomele, pourquoy dédaignez- vous
mes voeux?
Pour vous feule mon coeur foûpire;
Y ij
260 Extraordinaire
$
Cruelle , voulez- vous que je fois malheureux
Au dela de ce qu'on peut dire?
Ah, vous ne fçavez pas à quel point
.
un Amant,
Lors qu'il aime parfaitement,
Souffre d'un dédaigneux filence.
Ayez d'autres rigueurs , infultez ma
langueur,
Vous ne fçauriez autant me déchirer
le, coeur,
Que le fait voftre indiference.
03
L'Hirondelle pour lors apprit comme
aux abois.
Le tendre Roffignolfous un fombrefenillage,
Afes cruelsfoucis ajuftoitfon langage,
Rien n'eftoit, horsfa Belle , infenfible à
Savoix.
Les feuilles, l'air, & l'eau, n'eftoient que
dans la crainte
De troubler par leur bruit fon amoureuſe
plainte.
7
du Mercure Galant. 261
Enfin, pour luy livrer les plus rudes combats,
Philomele s'envole, & ne luy répond pas;
Ny mefme ne prend pas la peine
De voir d'un regard de pitié
Sa tropfincere , & trop tendre amitié.
Barbare, cruelle, inhumaine,
S'écrioit-il, de momens en momens;
Mais comme elle eftoit fourde à fes gé
miffemens,
Il la laiſſe , & s'abat aupres de l'Hirondelle,
(Maisfans s'appercevoir qu'il eft à cofté
d'elle )
Sur les aimables bords
D'une Onde claire&pure,
Pour mieux s'abandonner à fes cruels
transports,
Et déplorerfon avanture.
Afes gémiffemens l'Hirondellefent bien
Qu'elleferoit d'humeur àfaire ·
Avec un tel Amant un voyage à Cythere.
Le plumage , la voix , la taille, & le
maintien,
262 Extraordinaire
Tout dans ce Malheureux luy paroift
admirable .
Ah! difait- elle, il n'eſt pas raisonnable
Que cette Belle vainement
Falle foûpirer cet Amant
Ah! fans -doute elle eft infenfible,
Puis qu'il n'eft pas poffible
De réfifter aux merveilleux amas
De fes charmans appas.
Pour moy, qui me rens attentive
Jufques à la moindre action
Que fait le Roffignol icy fur cette
Rive,
Je fens beaucoup d'émotion,
Et par là je vois que je l'aime .
Dis-moy de grace, Amour, l'aurois -tu
réſolu,
Que je luy parlerois en faveur de moymefine,
Quandpour un autre Objet fon ardeur
eft extréme?
Fais -luy connoiftre au moins qu'ainfi
ta l'as voulu .
du Mercure Galant. 263
**
Dans ce doux entretien que fefait l'Hirondelle,
Ellefe voit dans l'Onde, &ſe trouve
affez belle
Pour plaire au Roffignol. Elle avance
fespas,
Etalant
defon
mieux
le peu
qu'elle
a
d'appas,
Et luy dit J'écoutois cette plainte
amoureuſe
Que d'une voix mélodieuſe,
Oyfeau trop malheureux , vous expofez
icy.
Je fçay quel eft voftre foucy;
Amour par tout dans fon Empire,
Depuis que l'on y vit , & quel'on y
foûpire,
N'a jamaisveud'Amans plus à plaindre
que vous .
Philomele, il eft vray, chante bien, eft
bien faite,
Et pourroit vous caufer le deftin le
plus doux;
264
Extraordinaire
Mefme elle eft digne qu'on la traite
Dela Vénus des Oyleaux.
J'en puis parler ainfi ; depuis peu je l'ay
veuë
Qui fe defaltéroit au courant de ces
eaux .
Un fi charmant Objet me donnant
dans la veuë,
Je faifois mon plaifir de la bien contempler.
A nevous rien celer ,
J'en fus toute furpriſe;
Si mon Sexe changeoit , j'en aurois
l'ame éprife .
Mais, quedis -je! elle auroit mille fois
plus d'appas,
Je ne pourrois l'aimer, elle ne m'aimant
pas.
Ah! gentil Roffignol , ce feroit grand
dommage
De confumer le printemps de voſtre
âge
Parmy les fanglots & les pleurs,
Lors
du Mercure Galant. 265
Lors qu'ailleurs voftre amour peut
trouver des douceurs .
Il vaut mieux les goufter , l'âge vous
γ
convie.
Voyez-vous, on n'a dans la vie
Qu'autant de plaifir qu'on s'en fait.
Cherchez donc quelque bel Objet
Qui foit d'une humeur moins fevere
Que la Beauté qui fçait en vain vous
plaire .
Portez ailleurs vos foûpirs & vos
voeux,
Brifez vos fers, & fortez de ces lieux ;
En amour on tient que l'abſence
Eft de fes maux le feul foulagement .
On dit qu'elle amoindrit l'exceffive
fouffrance
Que caufe une Beauté qu'on aime tendrement
.
La raifon eft qu'Amour dans les yeux
d'une Belle
Place les traits dont il perce le coeur;
Ce Dieu ne fera plus voftre cruel vainqueur,
Q. de Fuillet 1682.
Z
266 Extraordinaire
Quand vous ne verrez plus les yeux de
Philomele .
Ne balancez donc point à fuivre mon
avis .
Je fuis jeune, il eft vray, mais j'ay veu
du Païs,
Et je ferois encore au fein de l'Ignorance
,
Si je n'avois rien veu , fi je n'avois ,
jamais
Quitté le lieu de ma naiffance.
Nous voicy dans l'Automne , en ce
temps où je fais
Ordinairement un voyage,
Venez avecque moy; je gage
Que vous ne fçauriez choifir
Une Compagne plus joyeuſe,
Et qui pût mieux que moy bannir le
déplaifir.
Amour, Amour, que je ferois heureuſe,
Si je pouvois divertir quelquefois
L'Oyfeau le plus parfait qui vive fo is
Vos Loix!
du Mercure Galant. 267
*
Ah ! dit le Roffignol , n'accablez point
une ame
Qui ne fouffre que trop du poids de
fes douleurs .
Vouloir mettre fin à mes pleurs,
C'eft faire une injure à ma flâme.
Parlez-moy d'aimer conftamment,
De courir à la mort plutoft qu'au changement,
C'eft là le moyen de me plaire ,
Et l'obligeant difcours que vous me
deviez faire.
Selon vous, ce n'eft point un crime de
changer ;
Mais, qui voudroit jamais avec vous
s'engager ?
Non, non, je ne veux pas qu'un dépit
teméraire
Me vienne fecourir au milieu de mes
maux;
Bien loin de fuir l'Objet qui trouble
mon repos ,
Je me fens un defir extréme
Z ij
268 Extraordinaire
Et de l'aimer, & de le voir,
Jufqu'au temps que le Nocher blême .
Me paffe fur le Fleuve noir.
Si ma chere Maîtrelle
Ceffoit de méprifer mes feux,
Quelle feroit mon allégreſſe !
Les Dieux dedans les Čieux
Avec leur doux Nectar, & leur chere
Ambrofie,
Ont un moindre bonheur que celuy
que j'aurois.
Ah, dans la grande ardeur dont mon
ame eft faifie,
J'ainerois à fouffris , & joyeux je dirois
;
Je brûle pour l'objet le plus parfait du
monde.
Tu le peux affurer, Aftre Pere du jour.
Lors que tu fais le tour
De la terre & de l'onde,
Vois-tu dans quelque endroit de ce
vafte Univers
Rien qui foit comparable
A Philomele que je fers ?
du Mercure Galant. 269
Tu fçais qu'elle a la voix beaucoup
plus admirable
Que celle qu'on remarque au Cygne (
agonifant,
Et que le charme ravillant
Des plus redoutables Syrenes;
Qu'elle a l'efprit délicat & fleury,
s'il eftoit des trois Graces
Autant que
nourry
..
Tu vois tous les jours que fans peines
Elle fçait varier fon chant,
Mêler le doux au grave, & l'agreable
au grand ;
(
Qu'elle eft adroite , & fçait tout tresbien
faire ;
Qu'elle poflede mille appas
Qui n'ont rien de vulgaire,
Et qu'elle a le fecret de pouvoir toujours
plaire.
Mais enfin fon defaut, c'eft de ne m'aimer
pas .
03
Ainfi le Roffignol , pour plaire à Philemele,
Z iij
270
Extraordinaite
Déplairoit, s'ilpouvoir, à la jeune Hirondelle,
Et paroîtroit un laid Oyfeau,
Qui ne fait pas fon monde, & n'est pas
Damoifeau,
Par la raison, que c'eft chofe fâcheufe
Pour une Femelle amoureufe,
De voir qu'on rebute fon coeur,
Sur tout quand la premiere elle afait
quelque avance.
Sur ce fait l'Hirondelle en ſoy meûrement
penfe,
Que fe defefperer, &fe mettre enfureur,
N'eft pas un bon moyen de le rendre
volage.
Ainfi fans fe décourager,
Elle luy parle encor de voyager,
Et luy dit ; Mais enfin , Roffignol, c'eſt
dommage,
Que vous ,qui chantez fi bien,
Sçachiez fi peu que rien.
Voyagez avec moy; vous fçaurez quelque
chofe ,
Ce quifans doute ſera cauſe
Que vous pourrez toûjours
du Mercure Galant.
271
Atout propos embellir vos difcours,
Et pour votre fçavoir , voftre aimable
Maîtrefle
Aura fans - doute égard à l'ardeur qui
vous preſſe.
**
Le Roffignol en ce moment
Luy répondfiérement,
Jeune Hirondelle , Mamie ,
Qui faites tai la jolie,
En vain vous vous flatez de m'avoir
pour Amant;
S'il n'eft d'autre que moy qui jamais
vous adore,
Vous pourrez , je vous jure , eſtre éternellement
Veftale en tout Pais, fi vous l'eftes
encore .
Rengaînez vos foupirs, vos regards ,
vos ardeurs ,
Ou plutoft coquetez ailleurs .
Cherchez-vous un Amant qui foit
mieux voftre affaire ,
Z iiij
272
Extraordinaire
Qui veuille en tout Païs voyager avec
vous,
Qui réponde à vos feux, quifoit traitable
& doux.
A l'Objet que je fers eft-ce un moyen
de plaire,
Que de courir le Monde à deffein de
tout voir,
Puis qu'avec tout voftre fçavoir
Vous déplaifez fi fort, qu'on ne peut
vous entendre?
Vous eftes trop ruftique, & vous faites
pitié.
Il vaut bien mieux moins entreprendre,
Ou fçavoir moins de la moitié,
Et le peu que l'on fçait le faire bien.
paroître.
Que fert de tant fçavoir, fans un heureux
debit ?
On n'eft connu qu'autant que l'on fe
fait connoître. Cela dit,
Le Roffignollaiffe-là l' Hirondelle,
Et va chercher (a chere Philomele
DE LA SALLE, S ' de l'Eftang.
du Mercure Galant. 273
Fe vous envoye la suite de la
Langue Univerfelle que vous espériez
trouver dans le dernier Extraordinaire.
Elle en cuſt fait un des
principaux Articles , fi le Paquet de
M de Vienne - Plancy m'euft efte
rendu affez toft pour ly employer.
Je l'ay reçen feulement depuis fix
femaines, & ne vous puis dire par .
quel accident il eft demeurédeux mois
en chemin.
CB439
274
Extraordinaire
$2522-5525522-2555
CONTINUATION DE
l'ouverture de l'Ecriture, &
de la Langue Univerſelle.
J
A Fau-Cleranton.
E ne fçay pas , Monfieur, fi je
me trompe , mais je fuis per
quadé que dans l'Ecriture des premiers
Hommes , les caracteres ne
dépendoient point des paroles,
& exprimoient immédiatement
les penfées . La fource de cette
opinion , vient de ce qu'il eft plus
aifé de figniffier par une feule figure
, ce qu'on penſe , que par
les lettres & les fillabes qui compofent
les mots. La premiere expreffion
ne demande que l'indu
Mercure Galant.
275
au lieu
vention d'un caractere tel quel ,
que pour parvenir à la feconde
, il a fallu de l'étude , de
l'obfervation , & de la difcuffion ,
& enfuite de l'aplication de plufieurs
pieces.
On voit des restes de cette premiere
Ecriture dans les Obélif
ques des Egyptiens , & dans les
anciens Livres de la Chine . Un
Dragon , un Lion , un Coq , s'y
expriment par les figures qui repréfentent
ces Animaux au naturel
; une Montagne , par une
grande boffe entre deux moindres
, à cauſe que les
Montagnes
ont d'ordinaire plufieurs étages ;
un Roy , par un oeil ouvert au
bout d'un Sceptre , parce qu'nn
Roy doit veiller au bien de fon
Etat , le Soleil , par un Cercle
276
Extraordinaire
avec un point au milieu , à la façon
de nos Aftrologues ; la Lune,
d'une maniere approchante ; un
Coeur , felon fa figure naturelle ;
une Porte , felon fon artificielle
, & c .
On ne fçait pas qui fut l'Inventeur
de ces Caracteres en
Egypte , mais on convient que
Fohi , Roy de la Chine , en don.
na l'ufage à fes Peuples , un peu
plus de deux mille ans avant la
Naiffance de noftre Sauveur , au
raport du Pere Semédo , & pres
de trois mille ans , fuivant le Pere
MartiniusJéfuites , qui ont longtemps
demeuré à la Chine , &
peu accordans fur le régne de ce
Roy.
Ces Caracteres naturels eftoient
beaux , & aifez à entendre,
du Mercure Galant.
277
mais ils eftoient difficiles à figurer
; & cetce difficulté a fansdoute
caufé leur changement.
Les Chinois ne s'en fervent plus.
Ils employent préfentement un
quarré pour figurer le Soleil , au
lieu du rond , une espece de trident
fans queuë , pour marquer
une Montagne ; une croix avec
deux ligne droites , l'une au deffus,
l'autre au deffous , pour fignifier
un Roy; & d'autres figures bi-
` zares & inconnues pour repréfenter
les Animaux . Ils ont à la
verité , gardé le caractere du
Coeur , celuy de la Porte , &
quelques autres encor , mais en
bien petit nombre ; & on peut
dire qu'ils ont perdu l'avantage
qu'ils tiroient de la reffemblance
des chofes , pour la facile inter278
Extraordinaire
pretation de leur Ecriture . Neantmoins
ils ont toûjours retenu l'u-
-fage des Pinceaux pour la marquer
, & comme nous compofons
toutes fortes de nombre avec
neuf chifres & le zéro , ils forment
tous leurs caracteres avec
neuf fortes de traits , & quelques
points ou petites figures , au ra
port de Semédo. Ainfi ils expriment
un par une ligne droite couchée
, dix, par deux lignes droites
en croix , Terre , par une croix
avec une ligne au deffous ; Roy,
par l'addition d'une ligne au
deffus de la figure qui fignifie
Terre ; & les Perles , les Pierreries,
& les Diamans , par de diférentes
pofitions de points au deffus , au
deffous , ou à cofté . Des lignes
qui forment le caractere de Roy,
du Mercure Galant.
279
& les raifons qu'on peut donner
de la liaifon de ces chofes , font à
mon avis que la Pierre prétieufe
eft entre les autres Pierres, comme
un Roy entre les autres Hom.
mes ; que le Roy commande à la
Terre , ou le forme de Terre ;
que la Terre eft dans le point de
perfection , comme le nombre
dix , que ce nombre vient de l'unité
, comme de fon principe , &
que comme il n'y a qu'une feule
ligne droite, & cent mille mil.
lions de courbes , il n'y a auſſi
qu'une unité & cent mille millions
de nombres.
Semédo ajoûte que les Chinois
raportent chaque chofe particuliere
à de certains chefs , &
parce qu'ils en ont cinq principaux
, qu'ils nomment Elemens,
280 Extraordinaire
fçavoir , le Métal , le Bois , l' Fan , la
Terre & le Feu , felon Martinius,
je juge que les Minéraux font
contenus fous le nom de Métal;
les Vegétaux , fous celuy de Bou ;
les Animaux , & les noms Geo.
graphiques & Hydrographiques
, fous ceux d'Eau & de Terres
& les Cieux , les Aftres , & les
Efprits , fous celuy de Feu ; &
qu'ainfi ils reduifent fous cinq
Chefs , ce que j'ay diſtribué en
dix dans le projet du Dictionnaire
Univerſel ; & que de là
vient l'ordre qui eft gardė par
leurs Caracteres dans leur grand
Dictionnaire appellé Haipien,
dont Martinius ny Semedo , ny
aucun autre que je fçache , ne
touche point le détail.
Ces Peuples n'ont pas feule.
du Mercure Galant. 281
ment des Caracteres fimples , ils
en ont auffi de compofez ; & ils
joignent par exemple le caractere
qui fignifie le Soleil , à celuy qui
fignifie la Lune , pour exprimer
la Clarté , parce qu'elle est le veritable
effet de ces deux grandes
Lumieres. Ils enferment de mefme
le Caractère qui fignifie le
Coeur , dans celuy qui fignifie la
Porte , pour exprimer la trifteffe
& l'affliction , comme fi le coeur
affligé fe trouvoit preffé à l'entrée
d'une porte ; & d'autant que
la trifteffe agit fortement fur le
coeur & femble y avoir fon fiege,
le caractere du coeur fe trouve
meflé à tout ce qui marque de
l'affliction . Sur quoy je croyrois
volontiers que la compofition
des Caracteres Chinois , fait la
2. deFuiller 1682. Aa
I
>
282 Extraordinaire
diférence qu'il y a entre Semédo
& Grueber , fur leur nombre ; le
premier n'en marquant que foi .
xante mille , parce qu'il ne
compte que le Caracteres fim.
plés , au lieu que l'autre en marque
foixantequatorze mille , parce
qu'il compte auffi les compofez
.
Quelque difficulté qu'il y ait à
tracer ces caracteres , à les démefler
, à les reconnoiſtre & à les
retenir ; ils ne font pas feulement
en ufage à la Chine , ils
ont encor cours au Japon , au
Tunquim , à la Cochinchine,
chez les Techiens , à Sumatre , &
aux autres Païs voifins , & tous
ces Peuples communiquent par
écrit avec les Chinois par le
de leurs Caracteres , fans
moyen
du Mercure Galant.
283
entendre la Langue les uns des
autres , au raport de Gonçales, de
Mendore , & des autres que j'ay
citez ; & je croy que la raifon de
cet ufage naîft du plaifir qu'il y
a de fe fervir d'une Ecriture , qui
peut eftre entenduë de toutes les
Nations , puis qu'il feroit bien
plus aifé à ces Peuples d'apprendre
trois ou quatre cens mots,
en quoy confifte originairement
la Langue de la Chine , que huit
ou dix mille Caracteres diférens,
qu'il faut fçavoir au moins , pour
écrire paffablement en Chinois.
Mais fi la peine de s'inftruire de
ces Caracteres embaraffans , ne
rebute ny les quinze Royaumes
de la Chine , ny les Royaumes .
voifins , quel progrés n'auroit
point fait une Ecriture qui au-
A a ij
284
Extraordinaire
que
fi
roit efté facile à former , & à retenir
, comme celles des Chifres
Arabiques ? Il eſt à croire
elle cuft entré dans l'efprit des
premiers Hommes , elle auroit
paffé de leur fiecle au noftre ; ou
que files Chinois l'avoient inventée
, au lieu de la pénible dont
ils fervent , l'ufage ne s'en feroit
pas borné à leurs Voifins ; mais fe
feroit étendu par toute la Terre,
principalement elle avoit efté
accompagnée dans fes expref.
fions , d'un enchaînement auffi
naturel , & auffi propre à faire
impreffion fur l'efprit , que celuy
dont j'ay donné l'idée dans ma
derniere Lettre . C'eft de cette
Ecriture qu'on peut dire fans flaterie
, ce que Brebeuf difoit de
Ecriture en general,
du Mercure Galant. 285
Quelle eft cet Art ingénieux
Quifçaitparler aux yeux,
Et par des traits divers , desfigures
tracées,
Donner de la couleur , & du corps aux
penfees?
Ces grandes facilitez paroîtront
dans les exemples que j'en
rapporteray , lors que je me fe
ray expliqué fur les variations
des mots, dont ma derniere Lettre
a remis l'éclairciffement à celle.
cy ; & elles paroiftront par
avance dans ma maniere d'exprimer
les quatre Parties du difcours
, qui ne fe déclinent ny
ne fe conjuguent , & qui par
conféquent ne font pas fujettes à
variation.
Vous avez veu, Monfieur , que
le moyen que j'employe à con286
Extraordinaire
ſerver aux chiffres leur fignification
naturelle , c'eft de mettre
fous eux la barre , où le trait
que nous avons accoûtumé d'y
placer dans nos écrits ordinaires ;
& vous fçaurez que celuy dont je ,
me fers pour marquer les parties
invariables du difcours , c'eft de
mertre cette barre fur les chiffres
qui les expriment. Ainfi
comme 7, 8, & 9, fignifient les
nombres de fept, de huit & de
neuf ; ces mefmes chiffres ainfi
accompagnez 7, 8, 9, fignifient
un adverbe , ou une interjection ,
une conjonction , ou une prépo .
fition , fuivant les départemens
diférens
que
que je donne à ces parties
invariables dans le Dictionnaire
Univerſel , defquels il fera
1
du Mercure Galant. 287
fort ailé de faire la diſtinction ,
pour peu que l'on prenne garde
à l'ordre quej'y obferve .
Les parties du Difcours qui fe
déclinent ou qui fe conjuguent,
font marquées d'une autre fa-.
çon . Elles ont leur enfeigne apres
elles , au lieu de l'avoir deffus ou
deffous ; & cette diférence les
fait reconnoiftre par l'Interprete
dés la premiere inſpection ;
mais la raiſon veut, Monfieur,
que j'explique leurs variations ,
avant que de m'ouvrir davantage
fur les moyens de les exprimer,
& vous agrérez cette conduite.
288 Extraordinaire
TRAITE DES
Variations des Mots.
PREMIERE PARTIE.
Je
5 .
Ay diftingué ces variations
en directes & en indirectes.
Le directes regardent les degrez
de diminution & d'augmen.
tation qui s'attribuent aux noms
ſubſtantifs , ceux de comparaifon
qu'on attache aux nonis adjetifs
, les genres diférens dont
on diverfifie ces derniers ; & les
verbes paffifs qu'on joint aux
actifs avec les verbes mêlez que
j'y ajoûte. Et les variations indirectes
ou obliques, comprennent
les déclinaiſons de tous ces
noms , & celles des pronoms &
des
du Mercure Galant. 289
des articles , avec les conjugaifons
de toutes fortes de verbes .
Voila en general quelles font
les variations des mots. Elles
font la feconde richeffe des Langues
, & prefque aucune ne fe
met dans les Dictionnaires ordinaires
, à cauſe qu'elles ne font
que des circonstances des expreffions
qui les rempliffent. J'ay dit
prefque aucune , parce qu'on
voit en tous quelques diminutifs
& quelques augmentatifs , &
principalement grand nombre
de ces premiers dans le Dictionnaire
Italien, qui en tire une partie
de la fécondité de fa langue,
les pouffant jufqu'à fix & à ſept,
pour un feul primitif, comme il
fait à l'égard d'Huomo & de Caſa ,
noftre Langue borne à HomdeJuillet
1682. Bb
que
*
T
290 Extraordinaire
melet & à maisonnette. Mais comme
cette fécondité Italienne ne
fe répandique fur quelques mots ,
& que celle de la Langue Univerfelle
fe doit étendre fur tous, &
auffi bien en augmentant qu'en
diminuant, j'ay crû devoir exclu .
re du Dictionnaire Univerfel une
repetition qui feroit importune ,
& en devoir regler l'expreffion
par une methode generale , afin
de pourvoir à cet inconvient , &
aux autres de mefme nature, une
fois pour toutes.
Ces diminutifs & ces augmentatifs
font fort rares en noftre
langue. Elle exprime , par exemple
, un gros Chien par le mot de
Dogue , & un petit Cheval par
celuy de Bidet, & elle n'a point
de mots fimples pour fignifier un
du Mercure Galant. 291
-+
gros Cheval , & un petit Chien.
Il eft vray que pour exprimer un
petit Homme & un grand Hom.
me , un tres- petit Homme & un
tres-grand Homme, elle a quatre
paroles fimples qui font Nain &
Geant, Pigmée & Coloffe . Mais ces
fortes d'expreffions ne s'y rencontrent
gueres, & celles - là peuvent
mefme paffer pour des
noms primitifs fuivant la nature,
& recevoir d'elles.mefmes les
degrez de diminution & d'augmentation
. Neanmoins fur cet
exemple & fur celuy des autres
Langues riches & délicates , je
donne aux noms fubftantifs dequoy
marquer les diférences de
Petit & de Grand ou Gros ; de trespetit
& de tres-grand oa tres-gros,
en s'incorporant ces expreffions ,
B bij
292
Extraordinaire
én forte qu'il n'en reſulte que des
mors fimples.
Quant aux adjectifs , unis
aux degrez de comparaifon , nô.
tre Langue y eft encore plus fterile
qu'en diminutifs & qu'en
augmentatifs. Elle n'en a veritablement
que deux qui font meil
leur & pire, dont elle employe le
premier à exprimerplus bon , com
paratif, ou le plus bon, fuperlatif.
Expreffions qui ne font pas de
fon ufage ; & l'autre , à fignifier
plus mauvais ou le plus mauvais,
plus méchant ou le plus méchant ,
dont elle fe fert. La Langue Italienne
& l'Eſpagnole, ont peu
de comparatifs , & ne manquent
pourtant pas de fuperlatifs , mais
la Langue Hébraïque n'a aucun
des uns ny des autres , & employe
du Mercure Galant. 293
à leur défaut , des particules
qu'elle affocie avec ſes adjectifs.
Nous fuivons en cela l'Hébreu ;
& pour m'accommoder à noftre
maniere , auffi bien qu'à celle
des Grecs, des Latins , des Allemans
, & c. qui ne fe fervent que
de la fimplicité des paroles adjectives
pour ces fortes d'expreffions
, je fais trouver dans la fecondité
de la Langue Univer.
felle le moyen de s'expliquer de
l'une & de l'autre façon , comme
je l'ay promis dans la Gram.
maire. Ces adjectifs de compa
raifon ine font penfer à une nouvelle
inégalité qui s'étend , comme
je croy , par toutes les Langues,
qui reduifent les comparatifs
& les fuperlatifs aux mots
fimples . C'eft qu'aucune , que
Bb iiij
294
Extraordinaire
.
je fçache' , ne reduit de mefme
les comparaifons d'égalité , mais
les exprime , comme nous par
les particules auffi , autant, nyplus
ny moins, & c . Ces Langues ne
font pourtant pas raisonnables
de laiffer ce degré de comparaifon
dans l'étendue des phrafes ,
& d'abréger les autres , il falloit
pour la regularité qu'elles les
traitaffent tous de la mefme maniere.
D'ailleurs je m'apperçois
qu'elles ne réüniffent pas les particules
moins & le moins , comme
elles font celles de plus & le plus,
quoy que d'une pareille utilité ,
pour la formatio des comparatifs
& des fuperlatifs, car de prétédre
que plus& le plus tiennent parmy
elles , la place de moins & le
moins , par le moyen des adjectifs,
du Mercure Galant. 295
aufquels on les joint , c'est ce que
j'ay de la peine à recevoir , & il
me femble que pour exprimer le
moins brave des Hommes , le moins
Sage, le moins righe, on diroir mal,
leplus lâche , le plus fol , le plus pauvre.
Et quand cela feroit veritable
à l'égard des fuperlatifs , il
n'en feroit pas de mefme à l'égard
des comparatifs ; & moins
brave qu'Alexandre , moins fage que
Salomon, moins riche que Créfus, ne
veulent pas dire, plus lâche qu'Aléxandre,
plus fol que Salomon , ny
plus pauvre que Créfus. Ce feroit
paffer d'une extrémité à l'autre
que de parler de la forte ; & il y
a trop loin de Brave à Lâche, de
Sage à Fol , & de Riche à Pauvre
, pour exprimer l'an par l'autre
, quelque particule qu'on y
B b iiij
296 Extraordinaire
ajoûte. Ainfi les Langues qui reduifent
aux mots fimples les
comparatifs & les fuperlatifs,.
n'en ont point qui foient propres
à ces expreffions ; & il faut
qu'elles recourent aux phraſes ,
en employant, comme nous, les
particules moins & le moins , fi
elles veulent expliquer exa& ement
ces fortes de comparaifons .
Elles devroient donc avoir encoré
pour la regularité , un comparatif
& un fuperlatif d'abbaif
fement pour ainfi dire , par l'union
de moins & le moins;; comme
elles en ont d'élevation , par
celle de plus & le plus . Ces confidérations
me portet à en établir
de ces deux manieres , pour l'abreviation
& pour la perfection
de la Langue Univerfelle , outre
du Mercure Galant.
297
le degré d'égalité , à moins que
le trop grand nombre de variations
ne s'y oppofe , ce qui fede
cidera dans la fuite.
Les Genres forment la troifiéme
forte de variations dire-
&tes. La nature a marqué ceux
des noms fubftantifs, par la diftinction
qu'elle a faite des deux
Sexes, & de ce qui n'en a point';
& il femble inutile d'en attribuer
aux noms adjectifs , puis que ne
pouvant eftre employez qu'en
la compagnie des fubftantifs , &
fe devant accorder avec eux , ils
font toûjours du genre maſcu
lin avec les mâles , du feminin
avec les femelles , & du neutre
avec le refte . Sage , brave , riche,
babile , honnefte , & c . font dans
noſtre Langue , des adjectifs de
298 Extraordinaire
cette façon. Ils n'ont point de
genres marquez ou diftincts ; &
leur feule affociation avec les
fubftantifs , fait connoiftre le
genre où ils font mis . Neanmoins
jejuge qu'il eft plus à propos
pour la fecondité de la Langue
Univerfelle , & pour la perfection
de fa concordance , de
donner des genres féparez à fes
adjectifs , que de les laiffer dans
la confufion , & fi nous confultons
les autres Langues , & mef.
me la noftre , nous reconnoif
trions que pour un adjectif de
cette maniere , elles en ont cent
dont les terminaifons font difé.
rentes , & qui contribuent par
cette varieté à la bauté de leurs
ftiles . Trouvant donc à propos .
de les imiter , je diftingue les
THE
QUE
VILLE
du Mercure Galant.
trois genres dans les adjectifs,
& j'étens mefme cette diverfite
jufqu'aux trois pronoms perfon
nels, afin que chaque Sexe employe
celuy qui luy eft propre,
en parlant de foy , auffi bien
qu'en parlant aux autres , ou des
autres ; ne voyant pas-de raifon
pourquoy la Langue Hébraïque
n'a pas diftingué les genres du
pronom de la premiere perfonne,
comme elle a diftingué ceux de
la feconde & de la troifiéme , ny
pourquoy la Langue Greque, la
Latine, la noftre & fes voisines
de toutes parts , n'ont diſtingué
que ceux de la troifiéme.
La maniere dont je traite ces
pronoms perfonels , m'a prefque
ofté la penfée que j'avois eu d'abord
de donner auffi des genres
300
Extraordinaire
1
aux verbes à l'exemple de l'Hébreu,
me femblant qu'il fuffifoit
de faire pour eux cette attribu .
tion à ces pronoms , parce qu'en
les affociant enſemble felon l'ufage
de noftre Langue & de fes ,
Voifines , les actions & les paffions
des deux Sexes paroiffent
affez bien diftinguées, pour n'a.
voir pas befoin d'une plus forte
expreffion . Neantmoins confidérant
enfuite que cette affociation
des pronoms aux perfonnes
du verbe en faifoit des phraſes,
dont on ſe pouvoit paffer , à l'imitation
des Latins qui expriment
ces perſonnes par des mots
fimples , j'ay perfevéré dans ma
premiere penſée , & je donnedes
genres aux verbes , qui ne font
qu'une feule expreffion avec eux,
du Mercure Galant. 301
& avec leurs pronoms. Du
moins c'eſt la maniere dont j'en
ufe dans la premiere & fimple
methode de l'Ecriture & de la
Langue Univerfelle ; parce que
dans la feconde , cette regularité
feroit commefuperfluë ,n'yayant
aucun nom primitif , maſculin ,
feminin ou neutre , qui n'ait un
verbe derivé de luy , à qui on
peut imputer le genre de ce
nom, & attribuer telle fignification
qu'on voudra, pourveu qu'-
elle foit naturelle , tant j'y fournis
à l'abondance .
Le verbe paffif eſt la variation
directe du verbe actif; noftre La
gue , l'Italienne , l'Espagnole, &
mefme l'Allemande , ne l'expriment
que par des phrafes , qu'elles
compofent , fçavoir les trois
302
Extraordinaire
premieres , par l'union du participe
du temps paffé de leur verbe
actif, avec leur verbe eftre ; & la
derniere , avec fon verbe devenir.
Ce qui a fait penfer à quelquesuns
qu'un ufage fi condérable , ſi
étendu & fi diférent de celuy des
Romains ou Latins , & de celuy
des Grecs ,nous eft venu des Peu
ples du Nort , lors qu'ils défolerent
& dominerent Rome & fes
Provinces ; & ce qui pourroit, ce
me femble , faire penfer à d'au
tres , que c'eft un refte d'ufage
de noftre Langue & de ſes Voifines
, plus ancien que Rome &
fa domination. Quoy qu'il que
en foit j'imite encore les Langues
qui reduifent aux mots fimples,
les phraſes du verbe paffif, & je
traite de mefme le verbe mêlé ou
du Mercure Galant.
303
fans
exemverbe
libre, quoy que
ple , afin de fournir
plus abondamment
que toute autre Langue
, à la fimple, expreffion
des
penſées
. J'ay dit dans la Grammaire
Udiverfelle
, que ce verbe
mêlé eftoit celuy à qui on joignoit
librement
le pronom
perfonnel
, comme fe regarde , s'eftimer,
s'élever. Neanmoins
on peut
étendre fa nature jufqu'à ceux à
qui noftre Langue
& les Voifines
joignent
ce pronom
par force ,
comme fe mirer,fe promener, s'égarer
, &c. verbes
que les autres
Langues
expriment
fans pronom
, & nomment verbes neutres
.
Je ne fais point de mention
particuliere du verbe ſubſtantif
eftre , parce quej'ay chargé d'in304
Extraordinaire
tention fur l'ufage où je le voulois
mettre. C'eftoit d'en compo.
fer tous les verbes actifs , avec le
participe du teps préfent de l'aatif,
de la mefme maniere que
nous en compofons , tous les verbes
paffifs avec le participe du
temps paffé de ce mefme verbe
actif, ou pour mieux dire , avec
celuy du temps préfent du verbe
paffif, Participes que noftre Langue
confond mal à propos , à l'exemple
de la Latine . Mais comme
cet ufage auroit reduit le ver
be actif en phraſes , de meſme
qu'il y reduit le verbe paffif, &
que la richeffe des Langues confifte
dans l'abondance des mots
fimples, j'ay quitté ma premiere
penſée , & je range meſmes le
verbe fubftantif au nombre des
du
Mercure
Galant. 305
autres paffifs, dont il eft la fource
parmy nous.
Quant aux verbes imperfonnels,
& aux autres fortes de verbes
irreguliers , je n'en fais point
non plus de mention particuliere,
parce qu'ils ne font que des
effets du caprice des Langues , &
qu'ils fe peuvent tous reduire à
l'actif ou au paffif. Ainfi le verbe
impersõnel falloir, s'exprime fort
bien par le verbe paffifperfonnel
eftre obligé ; les verbes neutres
avoir & jouir , s'expriment de
mefme par le verbe actifpoffeder,
& ces façons de parler imperfonnels
, on dit, on fait, & autres femblables
, que les origines de nôtre
Langue font venir d'Homme
dit, Homme fait, s'expriment auffi
tres-bien par les actifs ils difent,
Q. de Juillet 1682. Cc
306
Extraordinaire
ils font ; ou par les paffifs , il eft
dit, il eftfait, ou il s'eftfait.Toute
fois je fournis des caracteres &
des termes à l'expreffion de ces
derniers ; & fi l'on ne veut reduire
les autres , aux actifs , ou aux
paffifs , on les peut mettre dans le
rang des verbes mêlez , que je
nomme encore pour cette raifon
verbes libres.
Voila les éclairciffemens que
j'avois à donner fur les variations
directes des mots. Ce qui me
reſte à y ajoûter, c'eft qu'el les ne
font pas abfolument neceffaires
pour s'exprimer, mais feulement
pour s'exprimer avec plus d'abreviation
& plus de perfection ,
puis qu'on le peut fervir des phra
fes. Neanmoins mon avis eft
qu'on fuive la maniere la plus
du Mercure Galant . 307
parfaite plûtoft que l'autre , le
tout pourtant à la volonté des
Nations à qui j'en donne le
choix , puis que j'exprime toutes
chofes , des deux façons dans l'Ecriture
& dans la Langue.
I
SECONDE PARTI E.
Ln'en eft pas de mefme des variations
indirectes ou obliques,
comme des directes . Elles font
d'une neceffité indiſpenſable , à
caufe de la construction , à moins
d'imiter la langue Franque , cer
taine Langue imparfaite , qui a
cours fur la Mer Mediterrannée
& dans fes Ports , principalement
dans ceux du Levant , entre les
Marchands de diverſes Nations,
les Armateurs , les Corfaires &
autres Gens de Mer , dont les
Cc ij
308
Extraordinaire
noms n'ont point de cas, faute de
terminaifons diférentes & d'arti
cles ; dont tous les modes , & tous
les temps de toutes fortes de verbes
fe reduifent au feul préfent
de l'infinitif, & dont on peut ve
ritablement dire , comme de celle
de la Chine, que l'accent y
fait
tout. Mais ne penfant pas qu'on
fe veüille conformer à un fi mau
vais ufage,, où l'on n'a qu'à retrancher
du bon ftile tout ce qu'il
ya de congru , je vais rapporter
en peu de mots, ce qui forme cet
te congruité , puis que c'eft le
fujet de cette feconde Partie.
Elle confifte dans le jufte employ
des cas , auffi bien que des
genres, à l'égard des noms; dans
celuy des modes , des temps , &
des perfonnes à l'égard des verdu
Mercure Galant. 309
bes , & dans celuy des nombres
fingulier ou pluriel , à l'égard
des uns & des autres. J'appelle
jufte l'employ qui a le plus de
rapport à la conftruction naturelle
, la nature eftant ma regle
dans l'Ecriture & dans la Lan.
gue. Je n'ay que faire de venir au
détail de ces choſes , elles font
affez connues à qui a la moindre
teinture des Lettres , & ce que
j'en ay dit dans la Grammaire
Univerfelle, éclaircit ce que je
leur attribuë de particulier , à
l'exception de ce qui fuit . C'eſt
qu'en executant le projet que j'y
ay fait , de joindre le vocatif au
nominatif, & d'ajouter un nou
veau cas à la déclinaiſon , & luy
en donner la derniere place, com
me au dernier venu ; il m'a fem
310 Extraordinaire
blé que je devois plûtoft laiffer
cette place à l'ablatif , puis que
c'eftoit la fienne ; & ranger ce
nouveau cas dans celle du vocatif,
puis que fa dépoffeffion la rendoit
vuide . Raifons qui m'ont fait
prendre ce party. Vous fçavez ,
Monfieur,que ce nouveau cas que
je nomme autrement , le cas libre ,
a efté nouvellement inventé ,
pour fervir de regime univerfel à
toutes les propofitions , ce qui eft
d'une grande commodité pour
l'Ecrivain , & pour l'Interprete.
De plus, je place dans la conjugaifon
le temps futur , immédiatement
apres le temps préfent,
ce que fait auffi l'Hébreu , mais
par une autre raifon que la mien
ne. Celle que j'ay , eft que le futur
eft unique , comme le préjo
du Mercure Galant. 311
fent ; au lieu que le temps pallé
eft de trois ou quatre façons ,
d'où refulte une trop longue in.
terruption entre ces deux temps
femblables. Ce n'eſt pas qu'il
n'y ait des Langues, qui ont auffi
trois ou quatre futurs , & qui dif
tinguent le futur prochain du futur
éloigné, comme la Grecque;
ou qui les partagent en futur incertain
, en futur libre , en futur
de devoir , & en futur de neceffité
, comme l'Allemande , mais
parce que les expreffions ne regardent
que
les variations obliques
des mots où la fécondité
ne me femble pas fi requife que
dans les directes , j'en laiffe l'ufage,
pour fuivre celuy de la Langue
Hébraïque , de la Latine , de la
noftre & de fes Voifines de delà
312
Extraordinaire
les monts, qui n'ont toutes qu'un
feul futur , & qui expriment les
autres par le fecours de leurs particules
ou petits adverbes. D'ail
leurs les quatre futurs Allemans
ne paroiffent pas d'une invention
affez jufte, pour avoir place
parmy lesvariations de l'Ecriture
& de la Langue Univerfelle. Ce
n'eſt pas affez à un mot d'eftre
une expreffion fimple pour contribuer
à leur richeffe , il faut encore
eftre faite à propos '; & celles-
là mãquent de cet avantage,
puis qu'elles n'ont aucun raport
à la qualité du temps , mais à des
circonftances qui luy font étrangeres.
A la verité , il n'en eft pas
de mefme des futurs du Grec,
to ? ou tard , dont il compofe ceux
qu'il a plus que nous , font des
termes
du Mercure Galant.
313
termes qui
appartiennent naturellement
au temps , & principalement
à celuy à qui il les attri
buë ; & la réfléxion , Monfieur,
que j'y fais en vous écrivant , me
perfuade en leur faveur ; & je les
reçois au nombre des variations
du verbe contre ma premiere intention
, du moins en l'une de mes
deux Méthodes .
Le
fecond
changement que
j'apporte à la conjugaison
, c'eſt
de la
commencer
par les trois
temps de l'infinitif, mais
comme
j'en mets le refte en fa place ordinaire
, ce début ne
déplaira pas,
puis qu'il eft fondé fur la coûtume
qu'on a d'exprimer
dans le
Dictionnaire le verbe par ce mo .
de. Je range auffi les participes,avant
les
gérōdifs & les fupins , par.
Q. deJuillet
1682.
Dd
314
Extraordinaire
ce que les participes continuent
à marquer diſtinctement les
temps , comme font les autres
variations du verbe , ce que les
gérondifs & les fupins ne font
pas. Enfin je place le fubjonctif
avant l'optatif , pour deux raifons
; l'une , que l'optatif n'eft
qu'une maniere de fubjonctif ou
conjonctif, ce mode tirant fon
origine de la particule qu'on luy
joint ou conjoint , lors qu'on le
veut employer dans le difcours,
ce qu'on fait auffi quand on y
veut mettre l'optatif , & l'autre
raifon eft , que j'établis par ce
moyen un raport de chifres ,
entre les temps du fubjonctif &
de l'indicatif , dont le nombre
eſt égal, & entre ceux de l'opta- ·
tif, & de l'impératif , ce qui aide
du Mercure Galant. 315
au démeflement de ces modes,
& à la confervation de leur fouvenir
, toutes chofes qui me font
d'autant plus permifes , que l'ordre
ordinaire qui s'obferve dans
les déclinaiſons , & dans les conjugaifons,
femble moins fondé en
raiſon qu'en fantaiſie .
Je n'ay rien à dire davantage
des variations obliques . Ce qui
me refte à faire , c'eft de donner
les moyens de les exprimer , afin
de pouvoir écrire avec une jufte
& parfaite conftruction . Ce fera
auffi le fujet de la fin de cette
Lettre, & de toute la fuivante.
DERNIERE PARTIE.
To
Outes les variations des
mots, directes ou indirectes,
n'ayant point de place dans le
Ddij
316
Extraordinaire
Dictionnaire Univerfel , le demandent
parmy les expreffions
particulieres , & voicy la maniere
que j'employe pour les marquer.
J'ay dit précedemment que je
mertois une enfeigne apres les
chifres qui fervent à exprimer
ce qui fe décline , & ce qui fe
conjugue , pour les diftinguer de
ceux qui fignifient les autres parties
du difcours , & les nombres
nombrans ou en nature , aufquels
je donne des enfeignes diférentes ,
aux uns deffus , & aux autres def
fous ; mais comme cette enfeigne
que je place apres les chifres
ne forme qu'une diſtinction generale
, je joins immédiatement
apres elle dequoy former les diftinctions
particulieres , & c'eft
en quoy confifte l'un des grands
du Mercure Galant.
317
fecrets de mon Ecriture .
Pour vous le découvrir , fçachez
, Monfieur , que j'employe
à cet ufage , les mefmes chifres
Arabiques dont je me fers à marquer
les mots du Dictionnaire.
Leur diverfité accompagnée de
leur bel ordre , fournit aifément
à toutes les expreffions qu'on leur
veut donner , & l'enfeigne que
je mets entre deux , empefche
leur mélange & leur confufion.
Et parce que je dois vous parler
plufieurs fois des uns & des
autres , vous ferez averty que je
nomme ceux qui précedent l'enfeigne
, Chifres primitifs , à cauſe
qu'ils exprimet les mots dans leur
nature; & que j'apelle ceux qui la
fuivent Chifres auxiliaires , d'autant
qu'ils aident à exprimer les
Dd iij
318 Extraordinaire
mots dans leurs circonftances,
veux dire , dans leurs variations
directes ou obliques.
Le Dictionnaire Univerſel n'a
aucune enfeigne qui accompagne
fes chifres. On n'y voit que
les primitifs , & point d'auxiliai
res. 9. par exemple y fignifira en
ou dans. Prépofition .
11. y fignifira Dieu , nom fub .
ftantif mafculin .
12. Déeffe , fubftantif feminin .
13. Divinité , Dieu ou Déeffe,
fubftantif de genre libre .
Et 100. y fignifira aimer , verbe
actif.
Je donne ces exemples fans tirer
à conféquence pour la difpofition
des mots dans le Dictionnaire
, & pour montrer feulement
de quelle forte ils
font mar
y
du Mercure Galant. 319
quez. C'est donc de cette fimple
maniere qu'ils le font tous ; mais
dés le moment qu'on en veut
employer quelqu'un dans le difcours
, il le faut reveftir de fes
formes. Si c'eſt une partie inva
riable , il luy faut metre fur le dos
le trait ou la barre qui eft fon enfeigne
, pour empefcher que les
chiffres qui l'expriment , ne fe
mêlent avec ceux qui la précedent
ou qui la fuivent ; & pour
en faciliter en mefme temps la
connoiffance à l'Interprete . Si
c'eſt un nombre qui doive demeurer
en nature, il faut pour les
mefines raiſons luy mettre la barre
deffous, qui eft auffi fon enfeigne
; & fi c'est un nom ou un
verbe , il faut luy donner la conf
truction qui luy eft deuë , & par
Dd iiij
320
Extraordinaire
conféquent l'acccompagner des
chiffres auxiliaires , qui aident
à exprimer cette conftruction ,
& inférer fon enfeigne entre ces
chiffres & les primitifs , de
de mélange.
peur
Cette enfeigne eft diverſe, ſelon
la quantité de chiffres auxiliaires
qui la fuivent . Si elle n'en
a qu'un apres elle , c'eft une fimple
apoftrophe , & fi elle en a
plufieurs , c'eft une divifion , ou
une barre.
J'ay befoin d'employer par
exemple , Divinité , Dieu , ou
Déeffe , au nominatif, ou au génitif,
j'écris fon chiffre primitif,
qui eft 13 , puis je mets l'apoftrophe
apres ce chiffre, & j'adjoûte
en fuite le chiffre auxiliaire 1 , qui
eft la marque du nominatif, ou
du Mercure Galant. 321
le chiffre auxiliaire 2 , qui eft
celle du génitif , & il en résulte
un caractere fait de la forte, 13'1,
qui fignifie ce nom au nominatif,
ou la Divinité ; ou bien un autre
fait ainsi , 13'2 , qui fignifie le mefme
nom au génitif, ou de la Divinité.
Je veux employer aimer au
temps préfent de l'infinitif actif,
ou de l'indicatif. J'écris le chif
fre primitif de ce verbe, qui eft
100. puis je mets la divifion apres
ce chiffre , & j'adjoûte en fuite
le chiffre auxiliaire 10, qui eft la
marque de l'infinitif du verbe
actif au temps préfent ; ou le
chiffre auxilaire 11 , qui eft celle
de l'indicatif au mefme temps;
& il en résulte un caractere fait
de la forte 100-10 , qui fignifie
322
Extraordinaire
aimer au préfent de l'infinitif
actif, ou bien un autre fait ainſi
100-11 , qui fignifie le mefme
verbe au préfent de l'indicatif,
ou j'aime.
Ávoüez , Monfieur , que la
ftructure de ces caracteres n'eft
pas defagreable, & qu'il n'eft pas
aifé d'en inventer de plus nets,
de plus clairs, & de plus propres
à une Ecriture Univerfelle. Je
n'en rapporteray pas icy davantage.
Ces exemples fuffisent pour
donner à connoiſtre que quelque
chiffre qu'on employe à l'expreffion
des dictions dans le Dictionnaire
Univerfel , il ne fignifie qu'
imparfaitement celle qui eft placéè
à coſté de luy , & qu'il a be
foin de quelque enfeigne pour
du Mercure Galant.
323
remplir fon devoir , & achever
fa fignification , ne pouvant eſtre
mis à aucun uſage fans ce fecours.
Je ne puis mieux comparer ces
enfeignes, & leur fuite , à l'égard
de ce qui fe decline, & de ce qui
fe conjugue , qu'à l'Homme mef
me. Le chiffre primitif en eft le
corps , l'auxiliaire en eft l'ame;
& l'apostrophe, ou la barre, en
eft l'union ; Et comme fans le
corps , fans l'ame , & fans l'union ,
il n'y a point d'Homme , fans le
chiffre primitif , fans l'auxiliaire ,
& fans l'apostrophe ou la barre,
il n'y a point de caractere d'Ecriture
Univerfelle qui fignifie
entierement ce qui fe décline , ou
ce qui fe conjugue.
Toutes ces chofes font pref
que communes aux deux Mé324
Extraordinaire
thodes , dont je vous ay marqué
fur la fin de ma derniere Lettre
qu'on pouvoit exprimer les mots
du Dictionnaire Üniverfel , mais
comme cette communauté va
ceffer , il eft à propos que je vous
éclairciffe de leur diférence avant
que de paffer outre . Je vous
ay appris que l'une eftoit fimple,
commune , & propre à entrer
dans l'efprit de tout le monde,
& l'autre , finguliere , ingénieuſe ,
& beaucoup plus commode que
fa compagne , & c'est tout ce que
je vous en ay découvert . Je dois
préfentement vous en donner
une explication plus ample. La
voicy.
La fimple ou commune Méthode
eft d'attribuer un chiffre
diférent à chaque mot du Didu
Mercure Galant. 325
&tionnaire , en forte
que s'il y
avoit un million de mots, on employaft
un million de chiffres à
leur expreffion . L'autre méthode
qui eft plus fine , & beaucoup plus
propre à faire impreffion fur l'ef
prit , confifte dans le fecret de
renfermer fans confufion & fans
équivoque plufieurs paroles fous
un mefme chiffre, ainfi que j'ay
fait par leur divifion en Chapitres
& en Sections , dans le Projet
du Dictionnaire Univerfel ; abbréviation
qui borne preſque
toutes leurs expreffions à un , à
deux, ou à trois chiffres . Je n'entens
parler icy que des chiffres
primitifs , parce qu'il ne s'agit
que des mots qui ont place dans
le Dictionnaire , & j'entens que
de quelque maniere qu'on dreffe
326
Extraordinaire
ce Dictionnaire , foit en l'étendant
, foit en l'abrégeant , on
garde toûjours l'ordre & l'enchaînement
dont j'ay donné le
Projet , à moins qu'on n'en invente
un meilleur .
Je n'avois penfé qu'à la Méthode
abregée, lors que je vous
écrivis de la Grammaire Univerfelle
; ce qui me fit vous mander,
que j'imiterois la Langue de la Chine
dans la conduite de mon Ecriture , où
je ne mefervirois que de peu de nombres
; & la Méthode étenduë ne
m'eft venue dans l'efprit que depuis
ce temps- là , mais quelque
quantité qu'elle ait de chiffres,
il ne faut pas s'imaginer qu'il en
réfulte de l'embarras dans fes expreffions,
ny de la langueur dans
leur recherche. L'ordre reglé
du Mercure Galant. 327
y com .
que ces caracteres gardent entre
eux , empeſche bien que ces effets
n'arrivent ; & puis , je ne
penfe pas qu'elle donne de l'employ
a plus de vingt mille chif
fres , comme je le juge par mon
ébauche , & par les autres Di-
&tionnaires . J'entens fans
prendre les noms géographiques,
& les noms propres d'Hommes
& de Femmes , noms qu'on peut
faire aller auffi loin qu'on veut.
Ce n'eft pas qu'elle ne fe ferve
de toutes fortes de nombres,
mais c'eſt ſeulement pour la conſervation
de l'ordre que je m'y
prefcris , & je laiffe des vuides en
tant d'endroits, qu'il ne faut pas
prendre pied fur les nombres,
pour juger de la quantité des
mots. J'avoue bien que la Mé.
328 Extraordinaire
thode abregée eft moins fujette
à béveuë, & plus prompte dans
l'exécution ; & c'eft fans.doute
ce qui porta d'abord mon efprit
vers elle. Toutefois fa compagne
peut eftre d'un bon ufage ; & fi
elle a grande quantité de chiffres
primitifs , elle en a moins d'auxiliaires
, tout au contraire de ma
premiere idée, qui eſt plus abondante
en ces derniers qu'aux autres
, d'où réfulte leur principale
diférence. Je commenceray mefme
par le détail de cette fimple
Méthode , à caufe de fa fimplicité
; mais comme je me trouve
icy à la fin de ma carriere , je veux
dire de la longueur qu'il m'eſt
permis de donner à une Lettre
qui doit avoir place dans vos
Mercures, à qui tant d'autres en
du Mercure Galant.
1 329
demandent , je remets cette explication,
& celle qui la doit fuivre
, à voftre Extraordinaire du
15. Janvier 1683. Apres quoy je
viendray à l'expreffion de la Langue
Univerfelle. Je ne puis pourtant
m'empefcher d'adjoûter par
avance , aux avantages de cette
Langue dont je vous entretins
l'année derniere, qu'on luy verra
exprimer par des feules paroles
d'une médiocre étenduë, jufqu'à
dix & à quinze mots de la noftre,
& mefme au dela, non pas obfcurement,
comme un mot Grec ou
Latin peut fignifier une phraſe
Françoife , mais en les renfer
mant tous diftinctement , comme
une fillabe enferme les lettres
qui la compofent . Vous aurez
peut-eftre de la peine à le croire ,
Q. deJuillet 1682. Ee
330
Extraordinaire
vous aurez neantmoins le plaifir
de le voir. Cette merveille eftoit
refervée à la Langue Univerfelle,
& n'occuperoit pas indignement
le loifir des fubtiles Explications
d'Enigmes. Vous pouvez , Monfieur,
les inviter à la penétration
de ce Myftere , & me croire
voftre & c.
DE VIENNE- PLANCY.
Le Tableau & la Bouteille de
Savon, qui eftoient les Mots des deux
Enigmes du Mois de Fuillet , ont
donné lieu aux Madrigaux que je
vous envoye.
#
du Mercure Galant . 331
I.
Cependant
que
toute la France
Savoureles douceurs qu'apporte la Naiffance
D'un Grand Prince iffu de cent Roys,
Qui doit un jour porter Couronne,
Mon efprit en chagrin foifonne,
En voulant expliquer l'Enigme de ce
Mois.
*3
Mais ce qui doit calmer ma peinefans
feconde,
Eft que de cet Enfant que Dieu nous a
donné,
Dont le front de Lauriers feverra couronne
,
Le Portrait doit bientoft paroître dans
le Monde.
L. BoucнET, ancien Curé
de Nogent le Roy.
Ecij
332
Extraordinaire
NE
II.
E pouvant deviner l'Enigme trop
obfcure,
Fe pestois fortement contre Monfieur
Mercure;
Mais voyant un petit Garçon
De Savon fouffler des Bouteilles ,
Je luy dis, mon Mignon , vous faites des
merveilles ,
Et vous m'apprenez ma leçon.
CANITS DE TAUS.
III.
Mercure par plaifir nous embarraſſe
icy,
C'est un Dieufourré de malice:
Et pour lierle fens de ces Enigmes - cy,
Il nous faut un efprit qui fe démonte à
wife .
A ce Portrait obfcur dont il nous fait
un don,
Il joint une aimable Bouteille .
Qui la croiroit d'un Vin de Rheims, ou
de Mafcon,
du Mercure Galant.
333
Son erreurferoit fans pareille,
La Bouteille eft d'eau de Savon.
AVICE de Caen, Ruë
de la Harpe.
IV .
E vous ay toûjours crû le Chef des
Orateurs,
JE
Mercure l'intriguant , l'Enfeigne des
Flateurs,
Le Prince des Marchands, l'Inventeur
des Fleuretes,
L'expert Entremetteur des affaires ſecretes,
AdroitJoueur de Harpe, affez Muficien,
Intendant des Filoux, & d'autres Gens
de bien,
Grand Voyer, Grand Courrier, Ambaf
fadeur Celefte,
Puiffant Médiateur & d'enhaut, &
d'enbas,
Arbitre du Sommeil, de la Lutte, &
le refte;
Extraordinaite
334
Mais pour Peintre en un mot , je ne le
Sçavois pas.
F. H. DE VALLAUNAY, Sous-
Brigadier dans les Chevaux
Legers.
V.
L'Enigmeque Mercure à lapremiere
annexe ,
Me rend en verité plus muet qu'un
Turbot;
Tantoft je m'imagine une chofe convexe,
Tantoft une autre faite en forme de
Sabot.
$3
Je donne à cette chofe , & je refuse un
Sexe;
J'écris, &fur l'écrit je paffe le Rabot,
Maudiffant mille fois l'Enigme qui me
vexe ,
Moy qui ne paffois pas là -deſſus pour
Nabot.
3
Mais je croy qu'à la fin le Mot fans
paralaxe,
du Mercure Galant.
335
Vient luire à mon efprit , & que fans
qu'on m'en taxe,
Je diray que j'y vois auffi clair que
Verjus .
*3
C'est donc affurément la Bouteille poftiche
Qu'avec eau de Savon fait un Efprit
en friche,
Et qu'il croit envoyer de Paris à
Fréjus
L'Ennemy d'amour , àl'Anagramme,
L'Heroine my
entraîne.
VI.
Admire, Galant Mereure,
Ton Portrait en migniature,
Je fais charmé de ce don;
Mais las , je pers ma ſcience,
Car tes Globes de Savon
Mefont rentrer en enfance.
L'ALBANISTE de Rouen.
336 Extraordinaire
J
VII.
TEftfait avec tant d'art,
Out ce que fait Mercure,
Qu'en cette conjoncture,
C'eft un bien grand hazard,
S'il peint d'apres Nature .
TURBOT, Preftre du Ponteaude-
mer.
VIII.
E penfe, Monfieur le Mercure,
Que vous voulez toûjours rire de ma
Je
figure,
ne le trouve pas trop bon.
Moy quidois àpréfent, ou jamais, eftre
Sage,
Je n'aurois guére de raison,
Si l'on me voyoit à mon âge
Mefaire encor un badinage
D'une Bouteille de Savon .
Je n'aime plus que la Bouteille,
Où je trouve d'excellent Vin;
Et fi jefuis encor badin,
C'eft quandla liqueur me réveille.
Le Pere des quatre Filles du
Fauxbourg S. Victor.
du Mercure Galant. 337
IX .
Autheur de lapremiere Enigme,
cache fi bien dans la rime,
Lia
Qu'en vain pour la trouver je me romps
་
le cerveau ;
Et je veux t'avouer, Mercure,
Si le Mot n'est pas un Tableau,
Que je renonce à la Peinture.
Mais pour le Berger Alcidon,
Son Enigme eft fi naturelle,
Qu'on voit trop qu'il enferme en elle
Une Bouteille de Savon.
Mademoiſelle Rozon,
de la Ruë au Maire.
X.
A Bfentde vos beaux
yeux , mon
coeur plein de douleur,
Souffre, charmante Iris, un rigoureux
martire;
Achaque moment il foûpire
Au fouvenir de ce malheur.
Dureneceffité du devoir qui m'engage
A m'éloigner de ces beaux lieux!
Q. deFuillet 1682.
Ff
338 Extraordinaire
Que n'avoit-onplutoft résolu dans les
Cieux
Ma mort au lieu de ce voyage!"
Pour changer ce Decret, mes voeux font
Superflus ,
Fupiter ne les entend plus,
Il a toujoursparu pour eux inexorable .
C'eft de vous , belle Iris, que j'attens du
fecours;
Que vostre coeur pour moy devienne favorable
,
Si vous prenez encor intereft à mes jours,
En voisy le moyen qui vousferafacile.
Voftre charmant Portrait, cet excellent
Tableau ,
Donné de vostre main , mefervira d'azilo
Pour me garantir du tombeau.
ALCIDOR, du Havre.
XI.
AQuelleépreuve , Iris, mettez-vous mon amour?
Ilfaut tomber d'accord que voftre fantaifie
Tient unpeu de lafrénefie,
du Mercure Galant.
339
Pour mefaire paffer pres des deux tiers
Afaire un exercice (du jour
mon empor-
Qui ne plaift qu'à votre caprice.
Pardonnez ces mots durs ,
tement,
Mais vous mettez à bout toute ma patience.
Pour moy, jeferois confcience
De parler moins ouvertement.
Ordonnez-moy d'aller combatre
DixHommes l'Epée à la main,
Alors, pour obeir, j'y courray tout fondain,
Düffent-ilsfous leurs coups m'abatre,
Plutoft que de fouffler fuivant vostre
leçon,
Avec un Chalumeau dans de l'ean de
Savon.
Pour moy, je fgay trop peu ce plaisant
badinage,
C'est un jeu qui m'est bien nouveau,
Que deformer l'Ampoule d'eau
Pour rare & merveilleux ouvrage.
Le mefme.
Ff ij
340
Extraordinaire
S'
XII.
tu n'as point, l'Amy , d'autre Bou
teille,
Autant vaudroit une Chere enTableau.
Que ton Régalpour d'autres s'apareille,
Si tu n'aspoint, l'Amy, d'autreBouteille.
Quoy ,pour le fus qu'on tire de la Treille,
Ne nous donner du vent & de l'ean?
Si tu n'as point, l' Amy, d'autre Bouteille,
Autant vaudroit une Chere en Tableau.
DAPHNIS D.L.R.N.S.A.
XIII.
que
' Eft un Original que ce Galant
CEAMercure
Avec fon Enigme obfcure,
Me dit l'autre jour un Brutal.
Mieux que vous ne pensez, vous parlez,
répondis-jes
Carpourfaire un Portrait (ou bien c'eft
unprodige)
Il faut bien un Original.
DE S. Martin l'aîné , du
Quartier de l'Univerfité .
du Mercure Galant. 341
XIV .
D'Mercure, je n'aypoint affaire.
Mon Epoux eft bien fait & bean,
C'est tout ce qui m'est néceſſaire.
L'Amante
paffionnée.
E Portraits, de Bouteilles d'eau ,
X V.
L n'eft rien deplus beau, de plus fin,
de mieuxfait,
Rien quibrille, Mercure, & plaife davantage,
Que du précedent Mois l'Enigmatique
Ouvrage,
En un mot c'est voftre Portrait .
LBBELLE TER BOCHER , à l'Anagramme,
Bel Aftre, cher Objet,
de la Rue S. Victor.
Q
XVI.
Ve l'éclat eft trompeur de tout ce
qui reluit!
Inconftante Faveur, malheureux qui te
fuit,
Et met en toy fa confiance!
Tu méconnois tes vrais Amis,
Ff
iij
342
Extraordinaire
Et les traitefouvent comme tes Ennemis.
Infidelle, on a troppour toy de complaifance.
Que tu m'asfait verſer de pleurs,
Dés queje fus ta Creature!
L'on a fait ton Portrait , il eft dans le
Mercure,
Il renouvelle mes douleurs.
Ah!, qu'on a bien décrit ta nature légere!
1
Et qu'on admire ce Tableau
Auffi touchant qu'il eft nouveau ,
Peint ( en termes de l'Art) d'une grande
maniere !
CetteBouteille faite avec l'eau de Savon,
Qui fuit en vain tout ce qui luy peut
nuire,
Qu'un moindre fouffle au neant peut
réduire,
N'est- ce pas de ton fort la vraye expreffion?
Car ne t'es-tu pas exhalée
Au moindre effort d'un méchant vent? ·
Qu'on abien éprouvé, quand tu t'en es
allée,
du Mercure Galant.
343
Qu'un Efprit eft léger, qui te vapourfuivant!
BARICOT, du Havre,
XVII.
E puis bien me vanter de ne dire pas
JE
mal
Le Mot de l'Enigme premiere.
Qui pourroit aller au contraire,
Si je lefçay d'Original?
Mademoiſelle BONGARS,
d'Ypres.
XVIII.
A , des Couleurs , vifte un Pin-
C4ceau,
Détrempez
ce Savon, cherchez un Chalumeau
,
Et vous allez voir des merveilles,
Car je veux vous ofrir un excellent
Tableau,
Et vousfaire cinq cens Bouteilles.
BRABANT, de S.Quentin.
Ff iiij
344
Extraordinaire
IE
XIX.
E vous reconnois à ce trait,
Incomparable Dieu de l'Art & du
Miftere.
Quel autre que Mercure iroit fonger à
faire
Le Portrait mefme du Portrait?
La Bergere à l'Anagramme,
Un vif Génie m'éleve,
ST
du Pré S. Gervais,
XX.
c'eft quelque chofe de beau,
Defçavoir bienfaire un Tableau,
Mercure, ce n'eft pas merveille,
Qu'avec dufavon, & de l'eau,
Vous fçachiez faire une Bouteille ,
On m'en amufoit au Berceau.
M. DuLORY, à l'Anagramme,
Libre d'amour, de la Ruë
du Bac.
XXI.
Mercure, dites -vous , vous plaiſt,
belle Camille,
Defaire fi bien un Portrait.
du
Mercure Galant. 345
Helas! fi c'est pour vous un fi puiſſant
attrait,
Mon coeur eft en cela mille fois plus
habile.
DROUART DE ROCONVAL ,
de la Porte S.Antoine.
XXII.
Mondaines voluptez, dont le gouſt
réjouit;
Fugitives grandeurs, dont l'éclat éblouit;
Richeffes, qui conftez tant defoins inutiles,
Si nous en voulons croire un Docteur
Efclavon,
Vous eftes encorplus fragiles
Qu'une Bouteille de Savon.
M
L. BOUCHET , ancien Curé
de Nogent le Roy.
XXIII.
Ercure eft un Galant bien fait,
Qui voulant plaire à tout le
monde,
Et nous combler de gracefans feconde,
Nousfaitpréfent defon Portrait.
Mademoiſelle SERAIN.
346 Extraordinaire
XXIV.
IRis, l'objet de mes foûpirs ,
Le centre de mes foins , l'ame de mes
defirs,
Que ton coeur inconftant a mon ame
abbatuë!
Je crois qu'il eft de Cire , & de Cire
fondue,
Tant un nouvel Objet y fait d'impreffion.
Vien voir ces petites Bouteilles
Que l'onfait avec du Savon.
Celuy quicourt apres , croit faire des mer-.
veilles,
C'est le parfait Tableau de ton coeur
inconftant.
Un petitfouffle les efface,
On ne voit plus rien en leur place,
Et ce qui reluifoit , a trompé cet Enfant,
•Amour, jefuis laffe de ton cruel empires
Depuis le temps que jefoûpire ,
Me voicy réduit au tombeau .
Pour ne voir point mon mal, j'avois pris
ton Bandeau:
du Mercure Galant.
347
Reprens- le, jete prie, & donne- moy tes
aîles,
Afin d'abandonner pour jamais ces
Cruelles.
Lear coeur eft un Logis qui reçoit trop
d'Amans,
Et l'on n'y goufte point de veritable
joye;
Comme une facile monnoye,
Ilfe donne au moins digne, & change à
tous momens.
GYGIS, du Havre.
XXV.
En'eft pas un Peintre ordinaire,
Que noftre galant Secretaire .
On ne peint que pourfaire voir
Lefujet où l'on veut atteindre;
Et luy, quand ilfe met àpeindre,
Fait fi bien, qu'on ne peut y rien apper
cevoir.
L'aimable Fiere à l'Anagramme,
Ta rigueur mignarde , de la
Rue de la Pelleterie.
348 Extraordinaire
.
XXVI.
DEquoy leVent eft-il le Pere,
Et qu'est -ce que le Vent détruit?
Quelle eft cette choſe qui luit,
Qui brille autant que la lumiere?
Il nefaut pas tant de façon
Pour découvrir cette merveille.
Trempez un Chalumeau dans de l'eau
de Savon,
Soufflez tout doucement, vous verrez
la Bouteille,
Avecque les proprietez,
Mercure, que vous raportez.
U
Le Malheureux volontaire.
XXVII.
N Berger afait mon Portrait,
J'ysuis une Pallas , une Pallasfçavante.
Pour moy, j'ay grande peur que je ne
L'en démente,
Elle devinoit tout , je ne l'ay jamaisfait.
La Brunete à l'Anagramme,
H. M. eft à la Cour, de la
Ruë S. Denys .
du Mercure Galant. 349
XXVIII.
APrens, Mercure, qu'un Tableau,
Ou de fimples Bouteilles d'eau,
Nefont pas le fait d'une Belle,
Qui comme moy n'eftpoint cruelle.
L'Amante paffionnée.
XXIX .
Mercure, ton Portrait est beau,
Ce Préfentfeul pouvoitfuffire.
A quoy bon des Bouteilles d'eau?
C'est à l'enfance nous réduire.
C
XXX.
La mefme ,
Her Mercure, nous sommes
quatre
Suri Enigme à nous offencer;
Mais toutes preftes à nous batre,
A quifçait mieux la deviner.
L'une de nous dit, c'est un Arbre ;
L'autre dit, que c'est un Miroir:
L'autre, une Figure de marbre,
Et chacune croit le fçavoir.
Moy, qui croy mieux deviner qu'elles,
Quoy qu'elle nefoit pas faire avec un
Pinceau,
350 Extraordinaire
Je pense que c'est un Tableau.
Mercure, au premier mois, pour finir nos
querelles ,
Tu nous en diras des nouvelles .
Les quatre Filles du Fauxbourg
Saint Victor.
XXXI.
QVandde woftre conftance on deun
Tableau,
Fe lefais en deux mots, cela n'eſt-il pas
beau?
Ala prendre parfa durée,
Convenez- en, belle Manon,
Elle est toujours juftement comparée
Ala Bouteille de Savon .
XXXII.
DAUBAINE.
Mercurefçait tromper aufſiſubtilement,
Que ce Peintre autrefois fi vanté dans
l'Hiftoire,
Qui voyant fon Emule enflé de ſa vi-
Etoire,
Le fit dans lepanneau donnerpubliquement;
du Mercure Galant. 351
Car au moment qu'on lit l'Enigme qu'il
propofe,
On s'imagine à chaque trait
Voir le Portrait de quelque chofe,
Et c'eft fimplement le Portrait.
L'Habitant en efprit, du
Pré S. Gervais .
XXXIII.
Hilis qui tient à peine aujourd'huy
Phille Pinceau,
Faifant un Marmouzet, croit faire un
bon Tableau.
Iris, qui tout lejour habille une Poupée,
Afon gré fait encore un Ouvrage tresbeau.
Climene bien moins occupée,
Fait des Bouteilles de Savon ,
Et prétend triompher de la belle façon.
Pour moy quifuis un peu moins jeune
qu'elles,
Je paffefur ces bagatelles,
Et je confeffefranchement,
Que ce qui peut le plus toucher mon ame,
352
Extraordinaire
C'est d'engager quelque Berger charmãt :
Mais fimon coeurfacilement s'enflâme,
Ilfe refroidit aifément .
Enfin jefuis la Belle à l'Anagramme,
J'aime à changer d'Amant.
XXXIV .
E Portrait en amour n'eft pas ce que
Let'on
penſe;
Le plaifir de le voir dans une dure abfence,
Loin de finir la peine, augmente la douleur;
Ony trouve des traits, mais il n'a point
de coeur.
Le Reffufcité de la Ruë
neuve S.Mederic .
XXXV .
Ors qu'aufens d'une Enigme on ne
Sauroit atteindre,
On s'écrie auffitoft , c'est qu'elle ne vaut
rien.
De celle-cy , Philis, ne dites que du bien,
C'est une Enigmefaite à peindre.
La Solitaire à l'Anagramme
,
Belle retirée, amour du Ciel.
du Mercure Galant.
353
XXXVI.
Eintre & Capricieux volontiers vons
enfemble,
Pin
Dit certain Proverbe aſſez beau ;
De bonne-foy, Mercure, allons, que vous
enfemble,
Eft-ce pour le cacher que l'on fait un
Tableau?
THERESE BEINSSE , de la Ruë
des Poftes .
XXX VII.
E Portrait que Mercure donne,
LEft
admirable
affurément;
Unpoint y manquefeulement,
C'eft qu'il ne reffemble à perfonne.
LA BELLE GORET , de
S Germain en Laye.
XXXVIII.
'Ouvrage qu'en ce mois vous mettez
en lumiere, L'en
A beaucoup , Dieu Galant, de voftre caractere,
Il vous reffemble trait pour pour trait,
Q.de Juillet 1682.
Gg
354
Extraordinaire
Ilfe fait admirer, & ne peut fe com
prendre,
Du Ciel mefme ilfembledefcendre,
En un mot c'est voftre Portrait,
L'aimable Veuve à l'Anagramme,
Ravy on m'admire, de la Ruë
de la Monnoye.
X X XIX.
Mercure eftoit mon Amant,
Euft-il une ardeurfansfeconde,
Il me demanderoit mon Portrait vainement,
J'aurois peur de courir le Monde.
L'Amazone à l'Anagramme,
A la mine de l'Amourfage,
de la Rue groffe Horloge
de Rouen .
X L.
Ε
【E cherchoispar quelle vaiſon Une Savon
Peut voler fi longtemps , &fans que
l'arrefte.
rien
Où (difois-je , étonné ) prend-elle tant
de vent ?
du Mercure Galant .
355
Mais cela part, dit -on, Seigneur, de
vostre tefte,
Je ne cherche pas plus avant,
L'Amant à
l'Anagramme,
L...Je m'abas court à tes pieds .
X LI .
Omme du Chalumeau fort enfigure
ronde Com
Le fragile brillant dont l'Enfant eft
charmé ;
Ainfi paffe à nos yeux la gloire de ce
monde,
C'est un trompeur éclat dont il eft animé.
Le Reffufcité de la Rue neuve
pour
S. Mederic .
XLII.
Our un Dieu de voftre importance,
L'admirable occupation !
De faire courir par la France
Une Bouteille de Savon.
La Belle Guenon, du Quartier
de l'Univerfité.
Gg ij
356 Extraordinaire
XLIII.
L n'appartient qu'à vous , Dieu des
I
Galanteries,
Vous qui des champs de l'airfaites vos
.Galeries ,
Et devant qui les Vents pleins de foûmiffion,
Retiennent quand il faut leur haleine
bruyante,
Defaire pour durer, toûjours belle &
brillante,
Une Bouteille de Savon.
FOLICHON , de la Ruë
de la Barillerie...
XLIV.
Ne Bouteille eft, dis- tu, cher Da-
UN!mon,
Ce dont Mircure en ce mois nousfait don,
Eft-il poffible? Ah, crions donc victoire,
Vive celuy qui nous vafaire boire
A lafanté du Royal Nouriffon.
3
Ca, dépefchons, décoëffons fans façon,
Voyons quelJus fi divin & fi bon,
du Mercure Galant. 357
Offre, venant de ce Dieu plein de gloire,
Une Bouteille.
3
Ah, jefuis mort! l'infame trahison!
Le Scelerat! Amy, c'est du poison,
Ouy , c'eft de l'eau , celafepeut- il croire?
Fut- il jamais méchanceté plus noire?
Ades Buveurs préſenter de Savon
Une Bouteille.
Q
XLV .
I. B. LESCUYER .
V'il n'ofe nous parler qu'avec
confufion
D'une Bouteille de Sayon,
Cepoly, ce galant Mercure;
Je trouve comme vous cela d'un Dien
difcret,
Mais je ne luy fçaurois pardonner, je
vous jure;
Qu'il en afe de mefme à l'égard du
Portrait.
La bien Mariée de devant
S. Severin .
358 Extraordinaire
XLVI.
Mercure
, je vous remercie
Du Préfent que vous m'avez
fait;
J'eftimefort voftre Portrait,
Je trouve l'Ampoule jolies
Et pour tous deux également,
Recevez mon remercîment .
LE MEDECIN BLAYOIS, B.D.
szsza- ssessEĆ ESSS
ENIGME EN PROSE
du Berger Fleurifte.
D
Ans les premiers temps , je
n'eftois apparemment employée
qu'à un feul ufage ; mais
depuis le partage des Nations ,
chacun s'eft fervy de moy comme
il a plû à Dieu . Il faudroit
eftre plus éclairé que je ne fuis
du Mercure Galant.
359
pour vous en inftruire . Ce n'eſt
pas que depuis quelques années
on m'a jointe à d'autres de mes
Soeurs , pour enfeigner , & pour
abréger une certaine Science
agreable , mais penible , dont le
cours peut s'étendre par toute la
Terre ; & fi cela eftoit arrivé,
j'aurois alors un employ general
comme auparavant , outre mes
emplois particuliers .
J'ay l'honneur d'eftre à toutes
les Harangues qu'on fait au Roy,
aufi fuis-je Amie de la Verité,
j'empefche qu'on ne mente.
Neantmoins je ſuppoſe ſouvent
les chofes les plus éloignées , &
quelquesfois mefme les impoffibles
, mais ce que j'en fais ce
n'eſt pas par malice. Bien que
j'aye le corps tortu , j'ay l'ame
droite.
360
Extraordinaire
Je préfiderois aux 'Sciences, fans
un petit embarras que je laiffe à
deviner. Quelques Ignorans
me mettent en réputation , &
m'elevent jufqu'au Ciel , il ne
faut pas les imiter . D'autres s'imaginent
, d'abord qu'on lit un
cy gift , qu'ils ont trouvé monEpitaphe
, autre beveuë . On me
voit où il y a du plaifir , quoy
qu'ils ne le penfent pas ; & il ne
fe fait point mefmes de gageûres
que je n'en fois.
J'ay commerce dans les Païs
Etrangers, auffi - bien qu'en France
, & j'affifte fans manquer à tous
les Mariages qu'on celebre en Ef
pagne , & en Italie . Il eft vray
que les Efpagnols me traittent
plus honneftement que les Ita.
liens ; ceux- là me font toûjours
préceder
du Mercure Galant.
361
préceder leurs Seigneurs , & leurs
Dames ; & ceux - cy ne me ran .
gent jamais qu'à leur ſuite.
Enfin
pour
achever de vous
éclaircir , fçachez que dans la
deftruction de mon eſtre , mon
corps entre au Sepulchre , &
mon ame en Purgatoire ; & que
mon ame devançant mon corps,
nous nous trouvons à la fin unis
en Paradis.
Q. deJuillet 168 20
Hh
362
Extraordinaire
552525 ·2525222 :252
LETTRE DE LA BERgere
Califte , au Berger Fleurifte
du Païs des Ambarriens,
furfon Enigme en Profe. "
I
'Ajoûte voftre Païs à voftre
nom , Amy Berger , pour vous
diftinguer du Berger Fleuriste du
Pais de Cotentin , qui a deviné
voftre Enigme du Lys & de la
Roze , & qui en devine beaucoup
d'autres , & fouvent avec
des Explications en petits Vers
bien tournez . Il me femble
pourtant que je ne devrois
vous donner de marque de diftinction
, & que ce ſeroit à luy à en
pas
du Mercure Galant. 363
prendre une par tout , puis que
vous eftes le premier qui a paru
dans les Mercures fous le nom de
Berger Fleurifte, & qu'il n'eft pour
ainfi dire que voſtre Cadet. Jene
fçay mefmes comine vous fouf.
frez qu'il fe nommé de la forte;
& fi j'estois en voftre place , j'aurois
un Düel ou un Procés pour
cela . Ileft vray qu'il feroit dan
gereux de plaider contre luy , veu
le Païs dont il eft , & plus dange
reux encore de fe batre , veu les
rigoureuſes défenſes du Roy . Je
le prîrois donc civilement de vouloir
bien prendre un autre nom,
ou au moins de reprendre celuy
de Berger Florifte , qui luy eft donné
dans le Mercure de May de
l'année derniere , & je ne dirois
pas , comme vous , qu'il me fais
Hhij
364
Extraordinaire
bonneur de porter mon nom , puis que
c'est une marqueque ce nom eft bien
choify , eft agreable , eft galant , &
que ce Berger fe plaist , comme may ,
femer des Fleurettes , & à cultiver
des Fleurs. Si vous confultiez làdeffus
la belle Cloris , la Nimphe
des Bruyeres , & la Fleur d'Orange
, je fuis feûre qu'elles feroient
de mon fentiment plûtoft que du
voftre. Vous y penferez donc;
c'eſt un avis d'Amie. Je viens au
fujet qui m'oblige de vous écrire.
Voftre Enigme m'a efté renduë ,
& je l'ay fait voir aux Perſonnes
qui vous font cheres dans noftre
Contrée . O Dieux , quelle malice
, d'avoir aſſemblé pour
compofer , tout ce qu'on le peut
imaginer de plus propre à embaraffer
l'efprit des Gens Mais
!
la
du Mercure Galant. 365
quel crevecoeur auffi à la nouvelle
, que tous vos efforts ont
efté inutiles , & que vous avez
vainement caché la lumiere fous
le boiffeau / Sphinx mourut d'un
pareil dépit , apres un trait de
cette nature , & vous mériteriez
d'en eftre un peu malade , pour
la punition de la peine que vous
nous avez faite. Je ne vous en
conteray pas le détail , vous feriez
encor affez malicieux pour en
rire. Sçachez feulement à voſtre
confufion , que nous avons delié
voftre Noeud gordien , malgré
tout fon embarras ; & pour vous
le faire connoiſtre , fans que le
Porteur de ma Lettre en profite ,
s'il a la curiofité de l'ouvrir , je
vais vous expliquer Enigme par
Enigme.
Hh iij
366 Extraordinaire
Vacefmonde qui brave vos dif
ficultez , vous mande qu'on n'a qu'à
regarder Ifis dans un Miroir , pour
y voir au double la petite Doucete que
vous déguifez avec tant d'artifice ;
Califton la reconnoift ,pour eftre de
taille dégagée , & de taille raifonnable,
quoy que petite ; & dit , que
l'ingénieux Benoist , avec toute son
adreffe , ne lafçauroit mettre en cire,
qu'il ne luy ofte prés de la moitié de
fa reffemblance. Tircis qui fait le
Compteur Pitagoricien , ajoûte
que fon Corps eft le quart defept ; &
fon ame, lamefmepartie de buit ; que
fon Ame & fon Corps , font un peu
la moitié de trois ; &fon
Corps & fon Ame ,justement les deux
tiers de fix. Et moy je foûtiens ,
que jamais Mufique ne s'eft passée de
voftre Doucete , quoy que vous affumoins
que
du Mercure Galant. 367. -
riez
que
t
ce n'est que depuis quelque
temps qu'on l'a jointe à fes Soeurs ,
pour enfeigner & abreger cette agreable
& penible Science.
Oferiez - vous dire apres cela,
que nous n'y entendons rien? "
Vous n'eftes pas affez hardy , il
nous feroit trop aifé de vous convaincre.
Rougiffez donc que
trois Bergeres de médiocre efprit,
& un Berger qui ne fe pique que
d'eftre bon Amy , ayent découvert
un mot , ou plûtoft un demy
mot , que vous croyez avoir rendu
impenetrable aux Oedippes
mefme . Mais à propos d'Oedippe
, fçavez -vous qui eft celuy des
Hommes, qui a le plus gagné par
l'explication d'une Enigme ? C'eft
celuy - là , puis qu'il en eut un
Royaume pour récompenfe . Ja ,
Hh iiij
368 Extraordinaire
mais perfonne que je fcache,
Ne futfi bien payé d'avoir eu de
L'esprit,
comme dit Corneille . Quel prix
nous donnerez -vous , pour avoir
'deviné la voftre ? Ce feroit fansdoute
auffi des Couronnes fivous
eftiez aupres de nous , & que vous
ne fuffiez pas fâché de vostre défaite.
J'entens des Couronnes de
Fleurs, parce que nous n'avos pas
des teftespropres à en porter d'autres
; ny un Berger & unFleuriſte ,
d'autres à donner. Il ne faut donc
pas que voſtre abſence & voſtre
dépit , nous privent d'un ornement
qui nous eft fi bien deub .
Nous irons chez vous l'un de ces
jours , cueillir dequoy le faire,
& nous ajoûterons à noftre triom .
phe les plus belles dépouilles de
du Mercure Galant. 369
voftre Jardin . Voila comme on
en uſe , quand on connoiſt fes
Amis à fonds , on les raille , on
les pille , & quoy qu'on dife &
qu'on faffe , on est toujours feûr
qu'ils prendront tout en bonne.
part. C'eft l'opinion qu'on a icy.
de vous ; & qu'en veut avoir,
quand vous ne le voudriez pas,
voftre bonne Amie,
LA BERGERE CALISTE.
****
370
Extraordinaire
SSSESS 522255 5522
SENTIMENS SUR LES
Questions du dernier Extraordinaire.
Quel choix doit faire un Homme,
& c.
S
j'avois àprendre party,
Mercure, foyez averty
Qu'une tres-vertuenfe & belle,
Avecquefon charme vainqueur,
Sans Biens, auroit gagné mon coeur,
Ne rencontrant en moy qu'une flâme
fidelle.
**
Le principalpoint de l'Hymen,
Ou tant de Gens vont dire Amen,
Où le grand Ouy résonne,
Si l'on ne veut point trop rifquer,
Eft de ne pas manquer
Au choix dela Perfonne,
du Mercure Galant. 371
3
Mais, graces à Dieu, cette affaire
Ne me regarde point , eftant Célibataire ;
L'Eftre des Eftres fait mapart,
Le Ciel m'eft plus cher que la Terre,
Et tous les foirs jeprens un Verre
De bon Syrop de Litapart.
Sur la Queſtion de l'Opéra
de Perfée.
DE quel aveuglement voſtre ame eſt
doncfaifie?
A quel affreux transport vous laiſſezvous
gagner?
Ah, c'eft porter trop loin l'efprit de ja-
Lonfie,
Je ne puis vous le pardonner.
ི ས་
Quoy, vous aimez mieux voirl'innocente
Andromede
Sans efpérance de remede,
Entre les dents d'un Monftre affreux,
Qui devorantfa chair, nourira voftre
envie,
372
Extraordinaire
Qu'entre les bras chéris d'un Rival bienheureux
Qui luy confervera la vie?
Phinée, avouez en ce jour
Qu'une autrepaffion regne en vous que
l'amour.
Si l'amour qu'on a pour une jolie
Perfonne, doit empefcher qu'-
on n'en prenne encor pour
toutes les Belles que l'on rencontre
.
Partout où brille la Beauté,
Cedoux charme desfens, auffi-bien que
des ames,
On voit unviféclat de la Divinité,
Ou les rayons facrez defes plus belles
flames.
Là, regardant dans cet aspect,
Qui n'a rien qui ne foit favorable &
·propice,
du Mercure Galant.
373
On ne fçauroitfans injuſtice
Luy refuser l'amour, non plus que le
respect....
3
Ce tribut eft indifpenfable,
Envers quiconque porte enfoy
Du Monarque Eternel, & du Souverain
Roy,
Le Caractere ineffaçable :
C'est toujours de ce beau cofte
Qu'ilfautregarder la Beauté.
**
Ainfi cette inclination ,
Qui pour une Perfonne engage le coeur
noftre,
Nedoit pas empefcher la veneration
Que l'on peut avoirpour une autre .
Efprits, qui tirez tout à vous,
F'improuve vos chagrins jaloux.
374
Extraordinaire
On demande le Portrait d'un
Homme qui vit parfaitement
content.
157
Ene dis pas qu'ilfoit poffible
D'eftre de tout point infenfible
Aux accidens fâcheux qui traversent
nos jours,
Et quifont le tiffu de noftre deftinée ;
Mais qui vitfans Procés , fans debtes ,
fans amours,
Eft de condition heureuſe &fortunée .
De l'Origine du Droit .
LE
E Droit qu'on révere en tout lieu,
Eft fondé fur la Loy de Dieu.
C'eft de cet aimable Principe,
De qui tout Eftre participe,
Et de fesfaints Commandemens,
Que viennent tant de Reglemens,
Les Edits & les Ordonnances
De tant de mortelles Puiffances,
du Mercure Galant. 379
Car Dieu, la mefme Sainteté,
Eft lafource de l'Equité,
Et quand ilfit le premier Homme
(Qui nous perdit par une Pomme
Dont tant de malˇil arriva)
Surfon vifage il fe grava,
Luy faifant connoiftre en bon Pere
Ce qu'ilfautfuir, ce qu'ilfautfaire,
Le partageant de la raison,
Pour lafuivre en toutefaifon;
Heureux, fi dans toutefa vie
Il l'euf fidellement fuivie,
Et qu'il euft borné fon fçavoir
Par les regles defon devoir.
Le peché de nos premiers Peres,
Ces Parricides refractaires,
Ayant par malheur tout gafté,
Il pluft à Dieu parfa bonté
Deffus deux Tables bien liffées
Retracerfes Loix effacées,
Afin que la Pofterité
Sceuft l'ordre defa volonté,
Et ne puft dans fa résistance
Prétendre caufe d'ignorance.
376
Extraordinaire
Moife, ce facré Dockenr,
Enfutfait le Legislateur;
C'eft ainfi que le Décalogue
Eft du Droit le grand Pedagogue.
*3
Le Peuple Romain autrefois
Vivoit fans Regles & fans Loix,
Se laiffant aller fans police
Aux mouvemens defon caprice.
L'Hiftoire nous dit toutefois
Qu'ilobeiffoit àfes Roys.
Romule, le jaloux Romule,
Qui voulut régner fans Emule,
Pour mieuxfes Citoyens dreffer,
Des Ordonnances fit paffer,
Eftimant dans fa Politique
Qu'une naiffante République
Ne peutfans cepuiffantfecours
Durer & fubfifter toûjours.
Il avoit raifon, le bon Sire,
Car la Loy, dupeché retire,
Et veut voir le Vice abbatu
Sous l'Empire de la Vertu.
du Mercure Galant. 377
•
Les autres Roys qui lefuivirent,
De nouvelles Loix établirent,
Chacun tâchant defon cofté
Defaire régner l'Equité.
Papyrius, un galant Homme,
Ralliant les Arrefts de Rome,
Et ramaffant toutes les Loix
Faites par l'ordre defept Roys ,
Compilla tout, & fit un Livre.
Pourtant on ceffa de le fuivre,
Et cet Ouvrage fi riant
Fut nommé Droit Papyrian;
Mais toutes les Loix précedentes,
Quoy quefages, quoy queprudentes,
Apres l'expulfion des Roys,
Furent fans vigueur &fans voix;
Et les Romains, Gens à balluftres,
Dans l'espace de quatre Luftres,
Par un je-ne fçay quel deftin,
Nefuivoient qu'un Droit incertain,
Et qu'une Coustume groffiere,
Qui tenoit plus de la matiere,
Que de laforme & du bonfens.
Nous fommes de bons innocens,
Q. de Juillet 1682.
Ii
378 Extraordinaire
Nos imprudences font extrémes,
Dirent-ils unjour en eux- mefmes ;
Apres tous nos exploits divers,
Nous voulons regler l'Univers,
Primer, & paffer pour des Aigles,
Et nous n'avons ny Loix , ny Regles,
Nous laiffant mener par le nez,
Comme des Ours infortunez.
Agiffons mieux, puis que la Grece
Efti Oracle de la Sageffe,
La Mere des Inventions ,
Et l'Ecole des Nations ; "
Dans le temps &fiecle où nousfommes,
Envoyons-y de braves Hommes,
Des Hommes d'élite & de choix,
Qui nous en rapportent les Loix,
Puisfur les Greques Tablatures
Nouspourons prendre nos mesures.
Auffitoft dit, auffitoft fait,
On met ce projet en effet,
On lépute, non point des Ruftres,
Mais dix Hommes des plus illuftres,
Qui chargez d'un beau Compliment,
Font voile, & partent promptement.
du Mercure Galant.
379
On les reçoit, on les harangue,
Chacunfait merveille enfa Langue,
Et les Ambaffadeurs Romains
Font fibien, qu'on met en leurs mains ,
Comme en des mains confidérables ,
LesLoix qu'on nomme des dix Tables,
Loix pour la Guerre & pour la Paix,
Dont on doit parler à jamais.
Voila le beau préfent qu'Athenes ,
La Ville du grand Demofthenes,
Fit à la Ville des Céfars,
Avant que ces Enfans de Mars,
Dont la valeurfutfansfeconde,
Fiffentfigure dans le monde.
Apres unfort legerfejour,
Les Ambaffadeurs de retour,
Firent voir, tous brillans degloire ,
Les Loix écrites fur l'Ivoire ,
Ce quife fit publiquement ,
In Roftris, & pompeufement.
Un des dix , cefut Hermodore ,
Eftimant qu'il manquoit encore
(Car chacun a fa vifion
De refte & de provifion)
Ii ij
380 Extraordinaire
Certaines chofes fort notables
A la perfection des Tables ,
A ces dix on adjouta deux.
Leprojet eftoit hazardeux,
Car ilfalloit bien de l'adreffe
Afin d'enchérirfur la Grece,
Dont chaque Loy , dont chaque Edit
Paffoit pour miracle d'efprit :
Mais comme il eftoit habile Homme,
Il eut les fuffrages de Rome,
Et cet Ephefien banny,
De tous les Romains fut beny.
Difons, ce qu'on ne peut combatre,
Qu'un Esprit brillant en vaut quatre,
Et que luyfeul parfon éclat,
Peut entraîner tout un Sénat.
Le Lecteurpourra voir le reſte
Dans ce qu'on nomme vieil Digefte,
Ou Pandectes du Droit Civil,
Ouvrage qui n'a rien de vil,
Et dont les chofes mémorables
Viennent des Loix des douze Tables.
du Mercure Galant.
381
*
Que fi l'on veut en cet endroit,
Pour l'intelligence du Droit,
Avoir la connoiffance fine
Du Digefte, & de l'origine
Des Pandectes, voicy les noms
Conjointement, & lesfurnoms
Des Autheurs de ce digne Ouvrage,
Où rien ne paroift que defage;
Le grand SalviusJullian,
Emilius Papinian,
Qu'on appelloit par excellence
Tréfor de la Jurifprudence;
Item, Mutius Scavola ,
Souverain Pontife ; eft- ce-là
Une baffe Magiftrature?
Sabinus, furnommé Mazure ,
Qui le premier publiquement
Soûtint du Droit pertinemment,
Preftant le collet & la nuque
A qui s'en prit à fa perruque.
Alfenus Varrus Crémonnois,
Fut fi bien inftruit dans les Loix,
382 Extraordinaire
Qu'eftantforty d'une Boutique,
Où d'Escarpins il fitfabrique,
De l'état d'un Homme privé,
Il devint Conful achevé,
Et capable de grandes chofes.
O Dieu, quelles métamorphofes!
Nommons encor Antifthius,
Nerat, Sextus Pomponius,
Qui compofa plusde Volumes
Que n'en écriroient mille plumes ;
Celfe, Voluze Matian,
Et Domitius Ulpian,
Ce Tyrien mort en tumultes,
Le Prince des Jurifconfultes;
Comme ileut l'esprit délicat,
Ilfut Secretaire d'Etat ,
Heureux s'il n'euft pointfait la guerre
Au Roy du Ciel & de la Terre,
En perfecutant les Chreftiens
Du cofté des corps & des biens ;
Heureux dans fa gloire mortelle,
S'il n'euft point brûlé d'un faux zele.
Adjoutons le grand Zozius,
Et le docte Oldendorpius .
du Mercure Galant. 383
•
Qui cherche de cette matiere
Une notion plus entiere,
Life Accurfe, Hermagenian,
Et le Code Juftinian .
Icy nous perdrons la parole,
Nommant Cujas , Balde, & Bartole,
Dont le nom fit bruit autrefois,
Et fait encore quelquefois .
Quelles font les qualitez necef
faires pour la Converſation .
PArmy les Turcs &les
Chreftiens,
UnCritique qui veut toutfoumettre àfa
mode,
Des Converfations eft le grand Antipode,
Et le Tyran public des plus beaux Entre
tiens.
A des Gensfaits de cette forte ,
On doitfermer la bouche auſſi- bien que
laporte.
Les Ennemis jurez de la Conclufion
384
Extraordinaire
Aux plus honneftes Gens quifont confufion,
Ces Parleurs eternels qui ne fepeuvent
taire,
Quiperdent le refpect & la discretion,
Dans une Converſation,
Ont encor le don de déplaire .
D'ailleurs , ces Gens bornez , ftupides,
taciturnes,
Dont le difcours plus froid que la cendre
des Urnes
Eftfansfel &fans onction ;
L'esprit eftant à l'agonie,
Par leur peu de parole, & leur peu
génie,
de
Font d'abord expirer la Converfation .
**
Ces Gens extravagans, ces Hommes à
lubie,
Plutoft que de venir au monde fe montrer,
Feroient mille fois mieux de s'aller retirer
du Mercure Galant. 385
Dans les brûlans Deferts de l'affreufe
Lybie,
Que de mal foutenir la Converſation
Par leur héteroclite & mauffade action.
Mais, dira-t-on, quefaudroit- il donc
faire,
Afindefe tirer heureuſement d'affaire,
Et nefe pas méprendre en cette occafion?
Quelles vertus paffent pourfociables?
De quelles qualitez loüables
Faut-ilfaire proviſion?
Pour rendre un Entretien utile & déle-
Etable,
Ilfaut qu'onfaffe entrer dansfonſujet
Qui n'ait rien de bas & d'abjet,
Une matiere profitable;
Qu'on y porte la bonne odeur,
Poury conferver l'innocence;
Qu'on évite ces mots qu'introduit la licence,
Et quifont rougir la pudeur.
Ily faut beaucoup de prudence,
Un efprit de docilité,
Q. deJuillet 1682.
KK
386
Extraordinaire
Une honnefte affabilité ,
Une douce condescendance;
Famais de termes offen cans, \
Famais d'infulte, ou raillerie ,
Jamais rien contre le bonfens,
Jamais traits de Pédanterie,
Banniffant ceflux & reflux
De paroles mal concertées,
Ces Epifodes fuperflus
D'Hiftorietes inventées, pa
Qui font faire millefauxpas
Al'heure qu'on n'y penfe pas.
De plus, la charité qui noftre bien ménage,
Vent qu'on épargne le Prochain,
Et l'honneur defon Souverain,
Quifut toujours de Dieu la plus parfaite
Image.
Certe une Converfation,
De cette Sauce affaifonnée,
Doit avoir l'approbation
De toute Perfonne bien née.
du Mercure Galant. 387
On voudroit fçavoir quel eft
l'Autheur des Lunetes.
THeureux & le Miférable,
" ignorent pas en ces bas lieux,
N'i
Que pour la foibleffe desyeux,
La Lunete nous preste unfecours favovorable;
Mais on nefçait pas justement,
Quandpourfavorifer la venë,
Cette Machine fufpenduë
Fit fonpremier effet dans le commencement.
*
X
Ce quefur ce fujet faut que ma Muſe
en die,
Car autre chofe n'enfçais pas,
Eft que le Poëte auxpieds plats,
Quiprit naiffance à Sarfinnas,
En afait mention dans une Comédie.
On tient mefme que Diogenes,
Kk ij
388
Extraordinaire
1
En cherchant enplein jour un Homme
dans Athenes,
Dans un empressement des plus mysté
rieux,
Pendant qu'il le cherchoit avec impatience,
Pour s'avancer dans la Science,
Eut la Lanterne en main, & la Beficie
aux yeux.
Si la chofe eft ainfy , dés le temps
Prophetes
des
On avoit mis au jour l'ufage des Lunetes;
Mais ufons de raisonnement,
Et prenons la chefe autrement.
Si-toft que dans le monde on voit des
yeux malades,
Tendres, ou affoiblispar la caducité,
De ce Plastron brillant fut l'ufage in
venté,
Avant que l'on comptaft par les Olympiades,
Et cefecours officieux
du Mercure Galant . 389
N'avoit lien qu'à l'égard des Vieux.
Mais que dis-je aujourd'huy
dans cette
Ville on Mars
A veu naître & mourir tant defameux
Céfars ,
Où l'on vous voit encor, Temple de la
Minerve?
Les Gens à poilfolet , comme les vieux
Barbons,
Quoy que leurs yeuxfoient beaux &
bons
,
Se fervent de Lunete , & l'appellent
Conferve.
-
Mais comme tout change icy-bas,
De ces Lunetes dont l'optique
Se fait unjeu fcientifique,
On en fait un fujet d'ébats,
Et telpenfe voir unmiracle,
Qui ne voit qu'un fimple fpectacle .
Lune,d'un Nainfait un Géant ,
Et d'une Mouche un Eléphant:
L'autre fait paroître un Anguille
Auffi petite qu'une Aiguille,
Kk iij
390 Extraordinaire
Une Citrouille comme un Poix,
Une Aloze comme un Anchois.
L'une approché l'Objet , & l'autre le
recule;
L'autre, en multipliant l'Objet, trompe
les fensi
Tous ces plaifirs font innocens,
Et tous ces pafletemps fe prennent fans
L
Scrupule.
L. BOUCHET, ancien Curé
de Nogent le Roy..
Sur la question de l'Opéra
de Perfée.
A cruautéfans-doute avec moy n'eft
point née,
Cependant en amour. je fuis tel que
Phinée.
Fe verrois ma Maîtreſſe expirer à mes
yeux,
Apres tous les tourmens que lafureur
infpire:
du Mercure Galant.
391
Fe la verrois fouffrir le plus rude martyre,
Pluteft que de luy voir rendre un Rival
heureux.
I. B. GIRAULT .
Sur ce qu'on demande le Portrait
d'un Homme qui vit parfaitement
heureux .
MADRIGA L.
Voussouhaitez, Galant Mercure,
Que nousfaffions d'un Homme la peinture,
Qui vitparfaitement heureux.
Pourmoy , je m'en excuſe, & dis que je
ne peux.
Qui voudra préfumer trop de fafuffifance,
Pourra bien l'entreprendre , & lefera
tres-mal;
On a trop peu d'expérience,
bien réuffir, faute d'Original.
Poury
Kk iij
392 Extraordinaire
AUTRE. " -
pourqui nous prenez- vous , Mer-
Ma foy, contre vous l'on murmure.
Vous nous demandez des Portraits
De ce que l'on n'aveu jamais;
Il faut aller en l'autre Monde,
Ce Bienheureux n'eftpoint fur la terre,
&fur l'onde,
Avant la mort, difoit Solon.
Créfus l'éprouva bien dans fon affli-
Яion.
GYGES, du Havre.
Les Cartes eftoient le vray Mot
de la premiere Enigme du Mois
d'Aouft. Elles ont donné lieu aux
Explications que vous allez voir.
I.
Cric
fuyons
pas co
Here Muſe, refvons un peu,
Ne fuyons pas comme les Parthes
,
Battons le Fufil, faiſons feu;
›
du Mercure Galant.
393
Faute debien mefler les Cartes,
Le plus fouvent on perd le jeu
II.
POLYMENE.
Comme l'Enfant Royal que le Ciel
nous envoye,
Nous doit filer des jours defoye,
Dont l'aimable douceur fe fera reffentir
Depuis ce beau climat jufqu'au Païs
des Parthes ;
Mercure , pour nous divertir,
Nous fait offre d'un Jeu de Cartes.
L. BOUCHIT, ancien Curé
de Nogent le Roy.
III. .
MLes Enigmes fort à mon aiſe;
Oy qui devine tous les Mois
Sans pouvoir les trouver, j'endure cette
fois
Plus de mal qu'un Porteur de Chaife,
Qui langait deffous fon harnois .
En un mot je fuis à la gefne;
Tu n'en croiras peut- eftre rien,
394
Extraordinaire
. No
Mercure, & tu diras que jeles fçaurois
bien,
Si j'en voulois prendre la peine;
Mais je fais tout mon entretien
Du foin de les trouver, & ma recherche
eft vaine.
Non, je ne comprens pas ce que l'Autheur
entend ;
Et s'il arrive d'avanture,
Que de ce que je fais tu ne fois pas
content,
| Prens des Cartes ,Monfieur Mercure.
DIEREVILLE, du Pont-Levesque.
cy - devant le Berger Alcidon,
du FauxbourgS.Victor.
La mefme Enigme a esté expliquée
dans fon vray fens par Meffieurs
Corpel , de Champagne ; Pinchon ,
de Ronen ; L'Albanifte, de la mefine
Ville ; Mefdemoiselles Hordeau , de
Courbeville, & de la Perriere, d'Orleans.
du Mercure Galant. 395
On a encor expliqué cette Enigme
fur le Peigne , l'Arme à feu , la
Balle , le Claveffin , le Chocola,
& des
es Dez.
2
Le Mot de la feconde eftoit la
Chaife. En voicy quelques Explications
en Vers .
I.
E cherchois par tout dans les
Cieux JE
Le Galant Mellager des Dieux,
Ou jele croyois à ſon aiſe;
Mais jettant les yeux icy -bas,
Je le vis, en n'y penfant pas,
Au milieu d'un beau Cercle, affis dans
C
3
une Chaife.
RAULT, de Rouen.
II.
Omme depuis fix mois à Mets je
fais fejour,
Ville que vous fçavez eſtre Ville frontiere
,
Où l'on fait fentinelle & la nuit , & le
1
jour,
396 Extraordinaire
Ma Mufe a deviné voftre Enigme premiere,
En dançant au fon du Tambour .
Pour l'autre, ne vous en déplaife,
Laffe enfin de dancer, quittant le Carrefour,
colo
Pour la deviner plus à l'aiſe,
Dans un lieu moins obfcur qu'un
Four,
Elle s'eft mife dans fa Chaife.
111.
POLYMENE.
L'Enigme me tourne le dos ,
Me difoit un Devin d'énigmatiques
Mots,
Quej'avois voulu mettre exprés fur
cette Thefe.
Point du tout, répondis-je, & ne vous
plaignez pas,
Voyez plutoft, Mirtil, ( luy m
24
montrant
une Chaife)
Comment elle vous tend les bras.
La Blondine à l'Anagramme,
Sert à attacher leMonde choily,
de la Rue Trouſſevache.
du
Mercure Galant. 397
་
IV .
E fuis une jeune Bergere,
Qui raifonne tout doucement,
Et ne mefais point une affaire
De pouffer le raiſonnement.
$0
Mille Gens fe font des querelles,
Et s'échauffent mal- à-propos,
Pour montrer que leurs Mots fidelles
Valent mieux que les autres Mots .
$3
Pour moy quand je dis une Chaife,
Me contredife qui voudra,
Je croiray, fans que je biaife,
Monfieur,tout ce qu'il vous plaira.
A... ROLIN, du Pré S. Gervais.
Ceux qui ont expliqué la mefme
Enigme fur la Chaife , font Meffieurs
Leger de la Verbienne ; F. Raguenet,
de Rouen ; Bourquelot ; De Corbgny,
de la Rue de la Harpe ; De la
Ville aux Butes ; Hambly, de Caëns
Horde, de Senlis ; I. Burét, de Vitré
398 Extraordinaire
en Bretagne ; Dronart de Reconval;
Le Chevalier Turpaut , de Niort en
Poitou ; L'Inconnu , fur les Foffez
de l'Hoftel de Condé ; Childebrand,
Gentilhomme defon Païs ; Le fpirituel
Moret l'aîné, de la Rue Pierre-
Sarrafin ; Daphnis D.L.R. N.S.A.
La belle Haymer.... du Petit Cloiftre
Sainte Oportune ; & M. R. la Lyon.
noife , qui aime fans l'ofer dire , du
mefme Cloiftre; L'aimable Acidalie
de Troyes ; La Brunete à l'Anagram-
H. M. eft à fa Cour ; La Parifienne
à l'Anagramme
de Mine à
luire, de Bordeaux ; & la Beauté à
l'Anagramme
, Ravit les Cocurs .
On a encor expliqué cette Enigme
fur une Couche, de la Toille, &
un Bois de Lit.
те ,
;
Les Sonnets & les Madrigaux
que j'adjoûte , renferment les Mots
des deux Enigmes.
du Mercure Galant.
399
I.
JE viens d'apprendre que Mercure
Vient de jouer aux Cartes dans ces
Lieux,
Et qu'il a tout perdu , juſques à ſa voiture
.
De cela quediront les Dieux?
S'il eft contraint de retourner en
Chaife,
Je croy que Jupiter n'en fera pas ført
aife.
Mad. Du LORY, à l' Anagramme,
Libre d'amour , de la Ruë
du Bac.
,
II.
Soyez le bien venu , Mercure ,
Pourjouer un Piquet vous venez , j'en
fuis feûre.
Qu'on apporte des Cartes, toft;
Mercure, prenez une Chaife,
Point de cerémonie, & ne vous en
déplaife,
Que je vous capote bientoft.
Mad.Rozon, de la Ruë auMaire,
400
Extraordinaire
III.
Non,pour medivertir, il n'eft
neceffaire
pas
De Cartes, ny de Dez. Mon plaifir le
plus doux,
(Je veux bien de dire entre nous,
Mercure) eft l'amoureuſe affaire.
Lors que tu voudras que chez toy
Je palle mon temps à mon aiſe,
En me préfentant une Chaife,
Il faudra faire affoir Climene aupres
de
moy.
FA
IV.
DAUBAINI .
Pres avoir longtemps reſvė,
Affife en une grande Chaife,
Joüant allez mal à mon aife,
Le Motdes Cartes j'ay trouvé .
**
L'invention n'eft pas commune,
Iris , l'honneur vous en eſt dû;
Je croy qu'une telle fortune
Vaut bien l'argent que j'ay perdu.
Mad.DE LANDELLE la Cadete.
du Mercure Galant. 401
V.
DEft pleine de
réjouiffance,
Ans cetemps où toute la France
Que mille divertiflemens
Tres-agreablement nous font paffer
le temps
,
Un Jeu de Cartes n'eft que tres-peu
neceffaire,
Et vous avez, cher Mercure Galant,
De meilleurs préfens à nous faire .
De cetheureux Accouchement
La defcription tant charmante
Eft choſe bien plus obligeante.
Pour moy j'en fuis fi transporté
De joye, de plaifir, & d'aiſe,
Que fans Fauteuil, ny Chaife ,
Je la lirois cent fois fans en eftre laffé.
DE MERVAL, de Morlaix.
VI.
Mon Iris me dit l'autre jour
Apres avoir un peu parlé de noftre
amour,
Tircis , devinez les Enigmes.
La Folete les fçavoit bien .
Q. deJuillet 1682.
LI
402 Extraordinaire
Pour luy plaire auffitoft j'en parcourus
les rimes,
Où je ne compris jamais rien .
Cela m'arrive peu de mefme;
Mais je luy fis voir aisément
Qu'on ne penfe qu'à fon tourment ,
Lors qu'on eft avec ce qu'on aime.
Elle connut mon embarras ,
Et me voyant enfin dans une peine
extréme,
Pour ne point t'empefcher, dit - elle, je
m'en vas;
Et tandis que tu reſveras ,
Pour jouer un Piquet, je chercheray
des Cartes.
Fort-bien, dis-je toutbas ;
Ma foy, fi tu t'écartes ,
Je ne refveray pas beaucoup.
Elle partit, je pris fa Chaife,
Où me trouvant fort à mon aife,
Je les devinay tout d'un coup.
DIEREVILLE, du Pont- Levesque,
cy-devant le Berger Alcidon,
du Fauxbourg S. Victor.
du Mercure Galant.
403
Ceux dont les noms fuivent, ont
expliqué les deux Enigmes dans leur
vray fens. Meffieurs Petit , de la
Rue Quinquempoix Dartigues,
Chap. de S. Eloy à Bordeaux ; Chref
tien de la Maifon, Maitre des Courriers
d'Auxerre ; Boifte Chevalier,
Rue aux Ours ; Avice, de Caën , Ruë
de la Harpe ; De Romainville ; Mefdemoiselles
Magdelon Prouais ; Jeanneton
de Cligny, Fille de l'Intendant
des Poftes de Troyes ; Ruau , de la
Paroiffe de S. Sauveur ; Suzon Tabouret
; & Elizabeth Rabé ; Molina,
de la Ruë S. Denis ; Le Prophete Balaam
, de la Ville de Rennes ; Afton
Ogden ; Les deux Perfonnes de bien
unies de devant la Ruë de Jérusalem
d'Arras; Le Berger du Cotentin ; Le
conftant Solitaire, de Vitré en Bretagne
; Le Languedocien Brétonniſé,
Llij
404
Extraordinaire
du mefme lieu; Le Pere des quatre
Filles du Fauxbourg S. Victor ; Le
gaillard Boiteux ; De Sotteville, de
Châlons en Champagne ; Nonon le.
Baif, Rue groffe Horloge ; L'aimable
Louifon , proche la groffe Horloge de
Rouen ; & la Blondine trop fidelle
Amante.
QUESTIONS A DECIDER.
I.
Equel eft le plus à eftimer , de
l'Homme de Converfation, ou de
celuy de Cabinet.
11.
Si la Vengeance produit de plus
dangereux effets dans le coeur d'une
Femme irritée , que dans celuy d'un
Homme offencé .
III.
S'il eft mieux féant à un Chreftien
du Mercure Galant . 405
Convent ;
4
de fe marier, que de fe retirer dans un
& fi un Homme eftant
marié , peut auffi bien fervir Dieu,
qu'un Homme qui eft retiré dans un
Monaftere.
IV.
B
222
Quel eft le lieu qui unit le Corps.
à l'Ame.
ง .
Si l'ufage de la Perruque eft plus
commode, & plus utile pour la fanté,
que les Cheveux naturels.
Il me reste plufieurs Réponses aux
Questions propofées dans le dernier Extraordinaire.
Ceux qui fe donnent la
peine d'écrire , envoyent fouvent leurs
Ouvrages trop tard , & c'est ce qui
oblige à les referver pour un autre temps.
Fe fuis voftre &c.
A Paris ce 15. Octobre 1682.
THÈQUE
DEL
LYON
*
1893*
1
Avis pour placer les Figures.
LA premiere Planche doit regarder
la page 151.
La feconde Planche doit regarder
la page 226 .
THEQUE
BIBLIO
LYON
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teftamenti tabulis attribuit anno 1693 .
EXTRAORDINAIRE
DU MERCURE
GALANT.
QUARTIER DE JUILLET 1682.
TOME XIX.
THEQUE
VIBLIO
THE
DE
LA
LYON
Imprimé à Paris, &fe vend
A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY, Ruë
Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY,
EXTRAORDINAIRE.
DV MERCURE
LIO
GALAN T.S
LYON
QUARTIER DE JUILLET 168
ΤΟ ΜΕ ΧΙΧ.
Voy que vous ayez déja
vúplufieurs Traitezfur
l'origine, & l'usage de
la Pourpre,je croy, Madame,
que vous ne ferez pas fâchée,
que je vous faſſe encor part de celuy
Q. deJuillet 1682.
A
Extraordinaire
que j'ayreceu de M. la Selve, de Nifmes.
Il feroit injufte de le priver
de la gloire qu'il doit efperer de fon
travail; & d'ailleurs , fi divers Autheurs
traitent la meſme matiere , c'eft
toûjours d'une maniere fi diférente,
qu'on pourroit dire que tous leurs Ouvrages
ramaſſez n'en forment qu'un
fcul. L'un rapporte ce que l'autre a
oublié , & pour eftre inftruit à fond
d'une chofe , il faut lire tout ce qui en ‹
a efté écrit. Ceux qui veulent bien
fe donner la peine de travailler fur
les Sujets propofez dans mes Lettres
Extraordinaires , peuvent s'aſſurer
que je tiendray ce que j'ay promis,
lors que j'ay dit chacun auroit
fon tour. Il y a déja plus de quatre
mois que l'Ouvrage que vous allez
voir m'a efté rendu. Fen avois d'autres
qui m'ayant efté donnez auparaque
4
-
du Mercure Galant .
3
vant, devoient paffer les premiers,
& je rends aujourd'huy la mesme
justice à celuy que je viens de vous
nommer , en commençant ce dixneufiéme
Extraordinaire par le Traité
que je réferve de luy depuis fi longtemps.
SS2525 :2525222: 252
DE L'ORIGINE DE LA
Pourpre , de l'ufage qu'en ont
fait les Anciens , & de fa diférence
avec l'Ecarlate.
L
Es Phéniciens , au raport de
Julius Pollux , attribuent
l'invention de faire la Pourpre
à Hercule , qui vint chez eux accompagné
d'une Fille nommée
Tyro , laquelle fe promenant fur
A ij
4
Extraordinaire
le bord de la Mer , vit un Chien
qui dévoroit un Pourpre avec fr
reur. Le fang de ce Poiffon donna
une couleur fi vive , & fi écla
tante aux lévres du Chien , que
cette Fille réſolut d'abord de demander
à fon Amant une Robe
de cette mefme teinture . Her
cule en ayant efté prié, ne man.
qua pas de faire pefcher dans
tous les lieux voifins un grand
nombre de ces Poiffons , pour
faire préfent à fa Maistreffe d'une
belle Robe teinte du fang de ces
pauvres Animaux , qui commencerent
alors de perdre la vie pour
fatisfaire à la vanité des Hommes.
On fe fervoit autrefois de
trois fortes de Poiffons pour faire
cette teinture fi riche & fi eftimée
, des Murex , des Conchidu
Mercure Galant.
S
lions , & des Pourpres. Les Poif
fons que les Latins appellent Marex,
fervoient non feulement pour
faire la Pourpre, mais auffi on les
fervoit à Table dans les Feftins
les plus magnifiques , & les plus
fomptueux ; & le Prince des Faifeurs
d'Epigrammes I. 13. les fait
parler en ces termes.
Sanguine de noftro tinctas ingrate
tacernas
Induis , & non eft hocfatis , efca
fumus.
Les Conchilions eftoient des
petits Poiffons à écailles , qui
avoient le bec long , & fort difé.
rent de celuy des Pourpres , qui
eftoit de figure ronde.
Harum ego nonfugiam Conchylia..
Fuver ,fat. 3.
Ariftote Hift. Anim. l. s.c.15.
A iij
6 Extraordinaire
>
dit que les Pourpres vivoient
d'ordinaire fix ou fept ans , &
qu'ils demeuroient cachez durant
trente jours au temps de la
Canicule . Nous lifons dans Pline
1. 9. c.36 . qu'ils s'affembloient au
commencement du Printemps ,
& que fe frotant les uns contreles
autres , ils rendoient une certaine
humeur viqueufe , & gluante
comme de la cire. Ils avoient
au milieu du col une petite veine
blache, d'où fortoit cette liqueur
fi eftimée pour la teinture des
Draps ; mais il falloit les prendre
en vie , car ils perdoient en mourant
cette admirable vertu . Les
Habitans de Tyr , fort habiles
en ce meftier , tiroient les plus.
gros Pourpres , pour les faigner
hors de leurs écailles , mais ils
du Mercure Galant.
7.
preffoient les plus petits avec des.
meules à huile pour leur faire rendre
cette préticufe humeur. Leur
langue qui eftoit de la longueur
d'un doigt, eftoit fi dure, qu'ils en
perçoient les écailles des autres
Poiffons , qui leur fervoient de
nourriture. Ariftote Hift. Anim.
1. 8. c. 19. affure que de fon temps
•
on les faifoit mourir en eau
douce, ou dans quelque Riviere ,
parce qu'ils auroient bien vé
cu encor cinquante jours de leur
feule falive . Il eftoit de deux for .
tes de Pourpres . Les uns qui avoient
le bec rond & un peu ouvert
à cofté , eftoient prefque
femblables à un Cornet , d'où
vient qu'on les appelloit Cornets
de Mer. Ceux là eftoient toûjours
attachez aux Rochers ; ou
A j
8
Extraordinaire
ils eftoient pris pas les Pefcheurs.
Les autres qui avoient le bec
comme un tuyau creuſé , eftoient
entourez de fept petites
pointes que les Cornets de Mer
n'avoient pas . Au refte la Pefche
de ces Poiffons ſe faifoit durant
les jours Caniculaires , mais
Pony réüffiffoit mieux lors qu'on
la diféroit jufqu'au commencement
du Printemps . Les deux
plus grands Génies de la Nature,
Ariftote & Pline , nous apprennent
comment on s'y prenoit .
On fe fervoit de petits Filets tresclairs
, où l'on mettoit des Poiffons
appellez Moules , qui eftant
à demy morts ouvroient leurs
écailles dans la Mer , où les Pourpres
les alloient infulter par leurs
piqûres importunes . Ceux - là fe
du Mercure Galant.
9
fentant attaquez , fermoient leurs
écailles, & oftoient par ce moyen
à leurs Ennemis la liberté de s'é.
chaper. Apres qu'on avoit pefché
de cette maniere un affez
grand nombre de ces Poiffons,
on travailloit à la teinture de la
Pourpre de la façon que Pline
1, 9. c. 38. l'a écrit . On piloit les
écailles des petits Pourpres , car
on ne prenoit la chair que des
gros. On lavoit bien cela avec
une eau tres claire . On faifoit
enfuite tremper le tout avec du
Sel durant trois jours , mettant
fur chaque quintal de Teinture
une livre huit onces de
Sel. On avoit de grandes Chaudieres
de Plomb , dans chacune
defquelles on mettoit un quintal
& demy de Teinture préparée,
10 Extraordinaire
qu'on faifoit cuire lentement par
le moyen d'un petit Tuyau , qui
répondoit à la Chaudiere , laquellé
eftoit fort éloignée du feu ,
de peur que la Teinture ne couruft
rifque de fe brûler. Il falloit
cependant écumer & nettoyer la
chair , qui reftoit aux veines des
Pourpres. Enfin apres avoir laiffé.
pendant dix jours la Chaudiere
en cet état , on y mettoit la Laines
bien préparée juſques à ce qu'elle
euft la couleur qu'on deman
doit , d'où l'ayant tirée encor,
on la cardoit , puis on la remettoit
pour luy faire boire entiere.
rement la Teinture. Les Cornets
de Mer feuls ne tenoient pas affez
leur couleur , mais les Pourpres
de haute Mer appellé Pelagia ef
tant de couleur noiré, dōnoient le
ノII du Mercure Galant.
luftre à la teinture, & ette couleur
trifte qui eftoit neceffaire pour
faire une tres- belle Pourpre, Les
Tyriens ne fe fervoient que de ces
Pourpres, & avant que leur Tein.
ture tiraft fur le vert , ils jettoient
la laine dedans , pour la mettre
enfuite dans une Chaudiere où
eftoit la Teinture des Cornets de
Mer. Certe Pourpre neantmoins
a remporté le prix , & a efté de
tout temps plus eftimée qu'aucune
des autres , d'où vient que
Tyr fut autrefois appellé Sarra,
comme le dit Aulugelle 1. 14.c.
16. du nom du Poiffon que les
Latins appellent Murex ou Sar,
& la Pourpre mefme eftoit appellée
Sarranum Oftrum.
Ut gemmâ bibat & Sarrano dormiat
Oftro. Virg. a. Georg..
12 Extraordinaire
Sive erit in Tyriis , Tyrios laudabis
amictus. Ovid. 2. de Arte.
C'eftoit autrefois un Employ
fi confidérable à Tyr , d'avoir
foin de faire faire la Pourpre , que .
l'Empereur voulant récompenfer
d'une maniere particuliere un
Preftre d'un tres -grand mérite
nommé Dorothée , il luy donna
cette Commiffion , au raport de
Nicéphore Callixte au Chapitre
35. du Livre 6. de fon Hiftoire
Ecclefiaftique. Il y avoit de la
Pourpre qui gardoit fa couleur
jufques à deux cens ans. Plutar
que mefme dit dans la Vie d'Aléxandre
le Grand , que ce Conquérant
ayant pris la Ville de
Jules , trouva dans la Maifon
des Roys pour cinq mille Talens
de Pourpre Hermionique,
du Mercure Galant.
13
dont la couleur eftoit auffi vive,
& auffi éclatante que le dernier
jour de fa teinture , ce qui eftoit
ordinaire lors que la rouge eftoit
teinte du miel , & la blanche avec
de l'huile de cette couleur. Vic
truve l. 7. c. 13. dit que les Pourpres
étoient de couleur diférente ,
felon la diverſe fituation des Païs
où ils eftoient pris. Ceux qu'on
pefchoit dans la Mer de Phénicie,
eftoient rouges , au lieu que
ceux qu'on trouvoit fur les Coftes
d'Afrique , fervoient à teindre la
Pourpre violete , que Cornelius,
Népos qui mourut du temps de
l'Empereur Augufte , dit avoir
efté en vogue durant fa jeuneſſe.
La Pourpre deTyrappellée Dibapha,
à cause defa double teinture,
fevendoit deux eens cinquante
14
Extraordinaire
Ecus la livre , & fept cens ans
apres la Fondation de Rome, Pu
blius Lentulus Spinter fut blâme
de ce qu'il en portoit une longue
Robelors qu'il eftoit jeune . Pline
1.9 . c . 39. nous affure que la Pourpre
a efté de tout temps en ufage
parmy les Romains. En effet, il
eft vray que leur premier Roy
s'en fervit d'abord dans fon Manteau
Royal .
Pulcher és humano major habeâque.
decorus.
Romulus. Ovid. 2. Faft.
Tullus Hoftilius fut le premier
qui en porta une longe Robe
broché d'écarlate , apres avoir
remporté une fignalée Victoire
fur les Peuples d'Etrurie . Florus
au Chapitre 5. du Livre premier
de l'Hiftoire Romaine , dit que
du Mercure Galant.
IS
Tarquinius Prifcus ordonna que
les Enfans des plus illuftres Familles
portaffent une longue Robe
bordée de Pourpre , qui eftoit
auffi l'Habit ordinaire des Perfonnes
de grande qualité, car tout .
le monde fçait que le Philofophe
Porphyre fut ainſi appellé , à
caufe de la Robe de Pourpre qu'il
portoit , comme eftant forty
d'une noble & puiffante Famille.
Malchus eftoit fon premier nom.
Il étudia fous Photinus à Rome,
avec Origéne & Amélius fes
Condifciples , du temps de l'Em
pereur Auréliep . Socrate 1. 7. c.
2. dit de luy qu'ayant efté battu à
Céfarée par quelques Chrêtiens,
il compofa par dépit quinze Livres
contre noftre Religion , aufquels
Méthodius , Eufebe , &
16 Extraordinaire
Apollinaire , répondirent par
trente Livres Apologetiques. Le
Mauvais- riche eftoit habillé de
Pourpre & de fin Lin , Erat home
dives qui induebatur Purpura
& byffo. Lac. c. 16. Je fçay bien
que Nicéphore Callixte Hiftoi
re Ecclefiaftique l . 1. c. 26. met
cette Hiftoire au rang des Paraboles
de Noftre Seigneur , & que
Saint Grégoire le Grand Hom.
in Evang. croit que l'abondance
du Mauvais- riche nous doit faire
entendre le bonheur du Peuple
Juif, & que la pauvreté du Lazare
nous marque la mifere des
Gentils , mais je fçay bien auffi
qu'on peut inférer de là , qu'alors
les Gens riches & de haute
naiſſance avoient coûtume de
porter des Habits de cette coudu
Mercure Galant.
17
leur. La Robe de Pourpre eftoit
autrefois la marque des Sénateurs
Romains , témoin ce Vers
de Martial.
Divifit noftras Purpura veftra togas.
Ils s'en fervoient dans les Sacrifices
publics & folemnels, parce
qu'ils s'imaginoient qu'elle ne
contribuoit pas peu à appaiſer la
colere des Dieux . On chantoit
des Vers à Rome , dont le fens
eftoit , Jules Céfar mene les Gaulois,
en triomphe. Ils ont quitté leurs
Sayes pour prendre les Robes de Pour.
predes Sénateurs. Suétone raporte
que l'Empereur Augufte prenant
la Robe virile , celle qu'il avoit
s'ouvrit de deux coftez , & luy
tomba à fes pieds , & alors les
Devins prirent cela pour augure
que l'Ordre des Sénateurs , dent
B
2.deJuillet 1682.
18 Extraordinaire.
la Robe de Pourpre eftoit la
marque , luy feroit un jour fou
mis. Tibere voulant dégrader un
Sénateur , luy ofta la Robe de
Pourpre , parce qu'il eftoit allé
demeurer en des Jardins aux Calendes
deJuillet , afin que ce jour
de terme eftant.paffé il loüaſt
une Maifon à meilleur marché.
L'Empereur Domitien préfidoit
fouvent aux Jeux en Robe de
Pourpre. Il ajoûta meſme au raport
de Suétone ' , deux bandes
aux quatre anciennes des Jeux
du Cirque , dont l'une avoit pour
Livrée le Drap doré , & l'autre
celuy de Pourpre. Le Roy Ptolomée
eftant venu au Theatre
pour y voir représenter les Jeux
que Caligula donnoit au Peuple,
ilattira d'abord les yeux de tout
du Mercure Galant. 19
,
>
le monde , à caufe de fon Man,
teau Royal , dont la Pourpre
jettoit un fi grand éclat , que ce
cruel Empereur le fit mourie
auffi - toft pour cette feule raifon.
Les Empereurs, & les Capitaines
qui devoient avoir l'honneur du
Triomphe entre-laçoient la
Pourpre parmy l'or dans leurs
Habits , & Plutarque écrit dans
la Vie de Marcus - Craffus , que
ce Capitaine ayant pris un Manteau
noir pour haranguer fes
Soldats , au lieu de prendre la
Robe de Pourpre felon la coûtume
des Romains , ille quita d'abord
à la perfuafion defes Amis.
Sext. Pompée Fils du grand
Pompée , ayant remporté une
glorieuſe Victoire fur Mer , prit
dans un Triomphe un Manteau
Bij
20 Extraordinaire
bleu , parce qu'il eftoit de la couleur
de la Mer, au lieu d'en pren-.
dre un de Pourpre à la maniere
des Romains. Comme dit Fulgofius
1. 3. c. 6. les Robes de
Pourpre couftoient fi cher , que
les Empereurs par politique ou
par avarice, en défendoient quelquefois
l'ufage ; & Jules- Céfar '
ne le permit qu'aux Perfonnes de
certain âge , de certaine qualité ,
& mefme encor à certains jours;
& Néron , quoy qu'il euft des
filets dorez dont les cordes ef
toient teintes en Ecarlate , défendit
pourtant l'ufage de la
Pourpre , & mefme il reprit avec
aigreur un Homme qui en vendit
quelques onces en un jour de
Foire , & fit mettre en prifon
tous les Marchands qui en adu
Mercure Galant. 21
voient acheté. Il alla encor plus
avant , car un jour ayant remarqué
au Spectacle une Dame vétuë
de Pourpre , auffi - toft il la fit
prendre , & ne la dépoüilla pas
feulement de fa Robe, mais encor
de tous les Biens .
Au reste les Romains feuls ne
fe fervirent pas des Robes de
Pourpre , mais elles furent auffi
en uſage chez les autres Nations.
Les Athéniens mefme en portoient
, comme l'affure Elian/. 4.
de Var. Hift. & Sabinus 1. 8. c. 7.
dit que les Toſcans en ufoient
auffi . Les Empereurs de la nouvelle
Rome , faifoient un fi grand
cas de la Pourpre , qu'ils ne fe
contentoient pas d'avoir les Ha
bits Impériaux de cette couleur,
mais ils s'en fervoient auffi pour
22
Extraordinaire
écrire , & les Impératrices faifoient
leurs couches dans l'Apartement
de Porphire , qui fe rencontroit
le premier en entrant
par la Porte de la Marine du
grand Palais du cofté de la Propontide
, d'où leurs Enfans eftoient
appellez Porphirogenites
qu Porphirogennetes . Les Cardinaux
commencerent de porter
la Pourpre du temps du Pape Innocent
IV . qui la leur fit prendre
dans le Concile de Lion l'an 1205.
pour marque de leur dignité , &
de l'obligation qu'ils avoient de
perdre meſme la vie pour la cauſe
de Dieu & de fon Eglife , principalement
dans la perfécution de
l'Empereur Frideric , qui fut excommunié
dans ce Concile pour
quatrième fois.
du Mercure Galant.
23
Les Grecs appellent Coccos la
graine d'Ecarlate , d'où vient que
Ardenti Cocco radiare , le dit d'un
Homme qui eft magnifique , &
propre dans fes Habits.
Et contra ardenti radiabat Scipio
Соссо. Silius l.s.
Pline 1. 16. c . 8. dit qu'elle s'appelle
auffi Cufculium , & qu'elle
vient au bout des queues où fe,
tiennent les feuilles du Chefne
vert. On l'apelle Vermillon en
Languedoc. Il y en a meſme
beaucoup dans plufieurs endroits
de cette Province, où les pauvres.
Gens la cueïllent avec grand
foin. Elle fe dit en Arabe Kermes,
d'où eft venu le mot de Cramoify.
Elle naift en Galatie , en
Afrique , en Pifidie , en Cilicie ,
& fur tout en Eſpagne dans l'E24
Extraordinaire
Itramadure aupres de Mérida.
Celle qu'on trouve dans l'Ile de
Sardaigne n'eſt pas fort estimée .
Au refte on ne la doit cueillir ny
trop toft , ny trop tard ; car fi elle
n'eft que d'une année , la couleur
en eft trop foible ; fi elle a paffé
quatre ans , elle a perdu fa force
& fa vertu . Son écorce s'appelle
proprement graine d'Ecarlate , &
fa moüelle eft le fin Paſtel d'Ecarlate.
L'écorce fournit plus de
teinture , mais la moüelle fait la
véritable Ecarlate. Quand on
veut fe fervir de cette graine , on
lave premierement les Draps
dans l'eau feûre faite d'eau de
Riviere bien nette , d'Agaric &
de Son ; puis on y jette l'Arfenic
avec l'Allun pour les dégraiffer
afin qu'ils boivent bien la Teinture
du Mercure Galant.
25
1
On
ture qu'on leur donne apres cela
avec le pur Paſtel. Ôn vuide
enfuite la Chaudiere de cette premiere
eau , & on la remplit d'eau
claire, y mettant du Paſtel & de
l'Agaric. La Gomme d'Arabie
la rend plus rouge . La Couperofe
& le Brefil font un faux
Cramoify. Les Cramoifys rouges
qu'on fait fur les Laines eny
meflant de la Cochenille qui
vient des Indes , fe font à peu
prés de la mefme façon . Au refte
il eft certain qu'il y a des Eaux
les unes meilleures que les autres .
Il y en a qui enyvrent tellement
les Laines , qu'elles reçoivent fort
bien les Teintures , & les retiennent
tres - longtemps. fans le décharger.
Les autres dégraiffent
les Draps d'une maniere toute
Q. deJuillet 1682.
C
126
Extraordinaire
particuliere , & d'ordinaire les
Teintures font eftimées à proportion
des Eaux qu'on employe à les
faire. La Riviere des Gobelins,
outre qu'elle donne la comodité
de faire de grands Réſervoirs &
les plus beaux Canaux du monde ,
remplis d'une eau vive & tres.
claire ,a cette admirable vertu de
teindre en Ecarlate, ce qui donne
à la France dequoy dédommager
toute la Terre de la perte qu'on
a faite de l'invention de faire la
Pourpre. Cette Riviere eft au
Fauxbourg de Paris aupres de
Gentilly , où l'on tint autrefois
un Concile fous le Regne de Pepin
, avec le confentement du
Pape Paul . I. pour y examiner le
diférent qu'il y avoit alors entre
les deux Eglifes , fur le fujet des
du Mercure Galant.
27
Images , & de la Proceffion du
Saint Efprit. Enfin il n'eft pas
fort difficile de voir la diférence
qu'il y a entre la Pourpre & l'Ecarlate
, puis qu'on fe fervoit pour
faire celle- là de Poiffons qu'on
ne trouve plus , & qu'on employe
pour celle - cy des Graines
qu'on trouve dans plufieurs endroits
du Monde ; mais voicy ce
qui leur eft commun. On fe fert
aujourd'huy de l'Ecarlate prefque
de la mefme maniere qu'on
fe fervoit autrefois de la Pourpre ,
car, comme le Grand Pontife, les
Preftres , & tous ceux qui facrifioient
aux faux Dieux, portoient
des Robes de Pourpre , ainfi les
Princes de l'Eglife & les Chanoines
de plufieurs Chapitres de
France en portent d'Ecarlate ,
Cij
28 Extraordinaire
lors qu'ils fervent à l'Autel du
vray Dieu. Comme les Empereurs
eftoient autrefois veftus de
Pourpre , de mefme aujourd'huy
les Roys & les Souverains ont
des Habits de cette couleur, pour
briller avec plus d'éclat aux yeux
de leurs Sujets ; & comme les Sé.
nateurs portoient autrefois la
Robe de Pourpre , tout de meſ
me à prefent les Préfidens , &
les Confeillers des Cours Souveraines,
portent une Robe d'Ecarlate
qui les diftingue des Officiers
des Cours fubalternes , juf
ques -là mefme que la Meffe qui
fe dit la Fefte de Saint Martin à
l'ouverture du premier Parlement
du Royaume , s'appelle la
Meffe rouge , parce que les principaux
Membres de cet augufte
du Mercure Galant.
29
Corps font habillez de cette couleur
; & cela eft fi honorable,
que plufieurs Cours ne pouvant
eftre Souveraines, font tous leurs
efforts pour avoir le Privilege de
porter la Robe rouge , qui en eft
la marque , & le caractere.
S2s22-ss2s522-2555
TRADUCTION
DE BUCANAN..
Ay déja ven fix fois dans ces triftes
Climats ,
L'Hyververferfur moy fa neige & fes
frimats.
Fay ven fix fois l'Etéfaire fleurir nos
Plaines,
Donner aux Laboureurs le doux fruit
de leurs peines;
Mais , helas , ny l'Hyver par toutes fes
froideurs,
Ciij
30 Extraordinaire
1
Ny la belle Saifonparfes grandes chaleurs,
N'ont pas eu le pouvoir de chaffer de
mon ame
L'aimable Amarillis , feul objet de ma
flâme.
Si-toft que je m'éveille , ou bien qu'au
bord de l'eau
Fonant du Flageolet je conduis mon
Troupeau,
Jefonge à fes attraits , je rappelle fes
charmes,
De nouveau je reffens naître en moy des
allarmes.
Si mesfens affoupis vont chercher dn
repos,
Il femble que la nuit n'a d'humides
Pavots,
Que pour me préfenter d'unefaçon plus
vive
La charmante Beauté dont mon malheur
meprives
Car n'eftant diffipé par aucun autre
Objet,
du Mercure Galant.
4 31
Plein de l'Amarillis que le Sommeil a
fait,
Je me jette à genoux, je languis, je foupire,
Je luy jure centfois d'eftre fousfon empire,
Sans craindrefon couroux, je luy donne
un baifer,
Enfin je n'ômets rien qui puiffe l'appaifer.
Quand la nuit difparoift , & retire fes
voiles,
Que Phébus à fon torr vient chaffer les
Etoiles ,
Je meplains aux Rochers, f'interroge les
Bois,
Mais les Bois, les Rochers, tout eft fourd
à ma voix.
Lafeule Nymphe Echo , la Nymphe
malheureuſe,
Qui du Berger Narciffe eft encore amonreuſe,
Accufe comme moy la rigueur de mon
fort,
C iiij
32
Extraordinaire
Demande comme moy dufecours à la
Mort.
Elle parle , & fe taift comme un autre
moy-mefme,
Appelle Amarillis, & luy dit, je vous
aime.
Combien defois auffi dans l'excés de mes
maux ,
Regardant les Zéphirs badinerfur les
flots,
Et repouffer la Mer aufejour de ma
Belle,
Hé quoy, leur ay-je dit, un Amant fi
fidelle
Ne peut- il mériter quelque grace de
vous?
Venez, Zéphirs, venez rendre mon fort
plus doux ;
Venez n'apprendre enfin fi celle que
j'adore
Sçait que je fuis le mefine, & que je
l'aime encore,
Si demeurant conftante elle me garde
un coeur
du Mercure Galant.
Dont j'eftois autrefois demeuré le
vainqueur ;
Ou plutoft contentez ma jufte impatience,
Je fuis las de fouffrir une fi longue
abſence,
Vous feuls, Zéphirs , vous feuls
en un moment
33
pouvez
Me transporter d'icy, me rendre heureux
Amant ;
Uniffez- vous donc tous, uniffez tous
vos aîles ,
Et j'iray dans ces lieux porter de mes
nouvelles .
Mais loin de les toucher par mes triftes
Soupirs,
Ils ne veulent pas mefme écouter mes
defirs.
Fe les vois auffitoft qui grondent de
colere,
Et traitent mon amour d'un amour teméraire.
Alors unfroid mortel s'empare de mes.
Sens,
$4
Extraordinaire
Mon coeur eft fans chaleur, mes yeux
font languiffans,
J'arrose de mes pleurs les fables du
Rivage,
Mon defeffoir paroift dépeint fur mon
visage.
En vain autour de moy le Dieu Pan,
fes Bergers,
De leurs aimables voixfont retentir les
airs;
En vain lajeune Iris, Amarante, &
Climene,
Lycoris , Lycifca, les Nymphes de la
Seine,
Me croyant un Amant changeant &
mal traité,
Viennent m'offrir un coeur plein de fide-
Lité,
Fontparoistre à mon ame au deüil abandonnée,
Lesplaifirs , les douceurs , les ris de
Hymenée;
Leurs beautez, leurs appas, ne peuvent
me guérir,
du Mercure Galant.
38
Ny m'ofter le deffein que j'ay pris de
mourir.
25525-52255-525ZZZ
S'il eft plus honteux à une Femme
, d'accorder des faveurs à
un Homme qu'elle a aimé, mais
qu'elle n'aime plus , & dont
elle n'eft plus aimée , qu'à un
autre qu'elle n'a jamais aimé,
& qui l'aime fortement.
Voy qu'il femble prefque im
poffible
Qu'une ame à l'amour infenfible
Entre dans le deffein d'accorder desfa
veurs,
De deux Galans pourtant que le Sort
mepréfente,
Lors que je dois à l'un deftiner mes donceurs,
Le dernier, à monfens, eft plus digne
d'attente.
36 Extraordinaire
93
Faimay lepremierfans retour,
Je ne l'aime plus à mon tour,
Nous nous payons tous deux de mefme
indiférence;
Mais que pourroit enfin cet Ingrat efpérer,
Que les juftes effets d'une prompte vengeance,
Dans la confufion qu'il voudroit m'attirer?
3
Lefecond n'enfait pas de mefme,
L'amour qu'il me porte eft extréme,
Il trouve des appas jufques dans mas
defauts ,
Mes froideurs n'ont jamais ébranléfa
conftance;
Si l'amour nepeut pas m'attendrir àſes
maux,
La pitié le doitfaite, & la reconnoiffance.
du Mercure Galant.
37
$52525:2525222:252
Si l'on peut dire , je vous cftime,
à une Perfonne d'un rang plus
élevé
O¹
que
l'on n'eft.
Nme le fait fentir que j'ayfait un
grand crime,
D'avoir dit bonnement, Monfieur, je
vous eftime.
C'eft un Homme plus grand que moy,
Et qui peut me donner la loy.
Vous demandez , Galant Mercure,
S'ilfe peut dire, eft-ce une injure?
Ah! qu'il s'en eft choqué! je m'enfuis
repenty.
Helas! j'en ayfait penitence,
Que j'aurois prife en patience,
Si j'avois peu d'eſtime , ou fi j'avois
menty.
Quoy! veut-ilfeulement du refpect, de
la crainte,
Et de l'obeisance? On les doit à fon
rang;
Extraordinaire
Je dis fouvent mefmefansfeinte,
Quepour luy j'épandrois monfang:
Mais pour l'Eftime, il la mépriſe,
Aufortir de ma bouche, il laprendpour
beftife;
C'eft la marquepourtant d'un veritable
Amour.
Pourquoy donc s'offenfer , quand je la
mets au jour?
Peut-on l'avoir, fans lafaire paroiftre,
Etfans l'oferdire àfon Maiftre?
Quand on l'afans raiſon, l'on peut-eftre
battu,
Lors qu'on eftime trop ce qui n'eft efti
mable:
Car qui donne au Vice eft coupable,
Ce qui n'eft deub qu'à la Vertu.
Mercure, il vaut donc mieuxfe taire,
Pour éviter ce méchant pas.
Craignons, obeiffons, & respectonspour
plaire,
Puis que de noftre eftime onfaitfi peu
decas.
GYGES, du Havres
du, Mercure Galant.
39
2252 5552 22 552 525
Quelle est la marque la plus
effentielle d'une veritable Amitié.
Ο
N peut dire qu'il en eft de
l'amitié chez les Philofo .
phes , comme de l'amour chez les
Poëtes, Ce font d'agreab les chi
meres , qui n'ont de realicé que
dans l'imagination échaufée des
jeunes Gens . Si quelques Vieillards
, & quelques Sages , en ont
laiffé de belles idées dans leurs
Livres , c'eft qu'ils ont voulu
tromper les autres , comme ils
avoient efté trompez eux- mefmcs.
A joindre que ceux qui
fe
piquent d'amour & d'amitié , ref
40 Extraordinaire
femblent aux Chimiſtes qui fou-
Alent toute leur vie , fans trouver
la Pierre Philofophale. Rien ne
les peut détromper , & ils efperent
toûjours qu'il viendra quelque
heureux moment , qui les récompenfera
de leurs peines , & de
leurs dépenfes. La facilité qu'on
a de faire l'amour , & cette fauffe
fincerité dont on fe fert pour s'attirer
l'amitié de tout le monde,
font qu'on fe trompe tous les
jours , dans l'un & dans l'autre .
J'entens dire à mille Gens , Une
telle m'aime éperdûment , elle eft
fole de moy. Un tel eft de mes Amis,
il fait ce que je veux . Enfin on
donne à tout le monde la qualité
d'Amy , parce que ce nom plaift,
& qu'il eft devenu à la mode;
mais que l'on connoift peu ce
du Mercure Galant.
4I
que c'est que l'amour & l'amitié!
Nous fommes les Dupes de cette
Coquette, & de ce Fourbe , dans le
moment que nous les croyons les
plus fideles . Avons-nous le don de
penetrer les coeurs , & de fixer les
volontez , pour nous affurer ainfi
de l'amitié des Hommes ? La
Sageffe incarnée qui s'est réservé
ce fecret à elle feule , femble
avoir douté de l'excellence de fes
lumieres fur ce fujet , lors qu'elle
demanda par trois fois au plus
ardent , & au plus zelé de fes
Difciples , Pierre , m'aime - tu ? Le
Sauveur du Monde pouvoit - il l'i
gnorer , apres ce que cet Apôtre
avoit fait au Cénacle , & dans le
Jardin ? Mais il connoiffoit la foibleffe
des Hommes , & il fe fouvenoit
de ce qui s'eftoit paffé
Q.de Fuillet 1682.
D
42 Extraordinaire
dans le Prétoire. Dieu qui connoift
nos coeurs ne les fixe pas,
parce qu'il veut qu'ils foient li
bres . Il nous les demande , &
par là noftre amour , comme le
fruit le plus précieux de cette
liberté . N'allons donc pas fi vifte ,
foyons moins préoccupez , & que
les mouvemens de noftre coeur,
ne préviennent jamais les fentimens
de noſtre efprit . Ce n'eft
pas choquer l'amour , de douter
fi l'on eft aimé , ce doute le rend
plus fort, plus folide & plus raiſonble.
On ne peut jamais s'affurer
d'eftre aimé, fi la Perfonne aimée
ne fait pour nous , ce que l'amour
feul l'oblige de faire . Tout
le refte n'eft que le dehors de l'amaur
où l'on peut eftre trompé .
L'intereft , la Aaterie , & la comdu
Mercure Galant.
43
1
plaifance , font faire aux Gens
du monde , dans le commerce de
la vie , mille chofes que nous attribuons
à l'amour , & à la tendreffe.
C'eft folie de dire, aimez ,
& vous ferez aimé. La maxime
n'eft pas infaillible , comme l'a
crû Seneque . Celle- cy pourroit
eftre plus veritable , Plaifez , &
vous ferez aimé; & elle eſt d'au
tant meilleure , qu'on n'a pas
la peine d'aimer , ce qui n'eſt
pas un médiocre tourment. C'eft
auffi le fecret des Belles. Elles
fongent à plaire feulement , & on
les aime toutes infenfibles , &
cruelles qu'elles font.
Auffi- toft qu'un Objet commence
de nous plaire , auffi - toft
noftre coeur commence de l'ai
mer. La diférence de l'amour &
Dij
44
Extraordinaire
de l'amitié , vient de la diférence
des deux Sexes où ils fe rencontrent
. L'inclination mutuelle entre
deux Sexes , s'appelle amour,
& l'inclination reciproque dans
un mefme Sexe , s'appelle amitié ,
mais tout cela doit juftement
s'appeller amour , puis que la
paffion qui luy eft oppofée , en
quelque Sexe qu'elle fe trouve,
n'a point d'autre nom que celuy
de haine. Quand l'amitié eft
agiffante & empreffée pour fon
Objet , c'eft amour ; quand Famour
aupres de luy eft tranquille,
conftant , & attaché à le confiderer
, c'eſt amitié. Malgré toutes
les disjonctions de la Philofophie
, c'est un Frere , c'eſt une
Soeur , mais un Frere & une Sour
qui ne peuvent vivre fans eftre
du Mercure Galant.
45
enfemble , & qui font fouvent
pris l'un pour l'autre. Ce qui a
fait dire à un galant Homme,
qu'ils mafquent fouvent enfemble.
Comme un Enfantfortgay l'amitiéſe
fait voir,
Et l'Amour y paroift une Fille medefte.
Il ne faut pas s'en étonner,
puis qu'au fentiment des Peres,
une forte inclination pour la
vertu , a mefme quelque chofe
du déreglement de l'amour. Une
veritable amitié n'eſt donc qu'un
amour raisonnable , & où la Nature
a peu de part, qu'on exprime
diverſement chez les Grands , &
chez le Peuple. La fimpathie
n'eſt pas moins forte dans l'amitié
que dans l'amour , & c'eſt
146
Extraordinaire
auffifurquoy eft fondé cet amour
héroïque , que nous voyons dans
les Livres. Un bel Eſprit nous a
dit en faifant fon Portrait , que
dans toutes ces amitiez , il y entroit
un peu d'amour. En effet,
luy feul lie les ames , & unit les
coeurs. C'eft le ciment des belles,
& des grandes amitiez . Celles
d'inclination, fe prennent comme
l'amour. Comme elles font le
plus excellent , & le plus folide
effet de la fimpathie , elles font
violentes & durables. Un je- nefçay-
quoy les fait naiftre , & ce
charme naturel dure autant que
la vie,dans celuy qui en eft préve
nu. Si -toft que
David parut
de.
vant Satil , il gagna le coeur de
Jonathas , & d'une maniere fi
forte , que l'Ecriture Sainte dit
du Mercure Galant. 47
que l'ame de ce Prince fut collée
à celle de David , pour ainfi dire,
& qu'il aima comme luy-mefine.
Ces paroles font extrémement
touchantes , & expriment bien
cette tendre amitié. Et factum
eft cum cumpleffet loqui ; ad Saül
anima Fonatha conglutinata eft anime
David , & dilexit eum Jonathas
quafi animam fuam . Ce que
Virgile a dit à peu prés de Nifus,
& de Euriale, his amoremus erat. Ils
s'aimoient uniquement , & comme
a traduit un de nos vieux Poë
tes, ce n'eftoit qu'un coeur d'eux.
Cette inclination de Jonathas
pour David fut conftante , & ce
Prince l'aima toujours beaucoup .
Lors queSaül voulut le faire mourir,
il l'en avertit, & il n'y a point
de bons fervices qu'il ne luy ren48
Extraordinaire
dift aupres de ce Roy furieux . II
luy fait mille fermens de fidelité ,
dans toutes les rencontres où
David avoit lieu de craindre fa
colere , & il affure qu'il n'y auroit
qu'un moment entre fa mort &
la fienne , & qu'il fera tout ce
qu'il luy dira. Il fait enfuite alliance
avec luy , & il luy renouvelle
fes fermens , parce qu'il l'aimoit
, ajoûte encor l'Ecriture ,
& qu'il l'aimoit comme fa vie;
car c'eft icy proprement comme
il faut entendre le mot d'ame, &
non pas de l'ame fpirituelle , &
divine , mais apres tout , je confidere
David , comme le Favory
d'un Prince qui n'a d'attachement
pour Jonatahas qu'autant
que fa Fortune l'y oblige. Quand
il devient fon Beau- Frere, & Gen.
dre
du Mercure Galant.
49
dre de fon Roy , c'eſt un Amy d'alliance
& d'intereft, que l'honneur ,
& la
reconnoiffance engage ; car
à toutes les chofes obligeantes
que luy dit ce Prince , il ne répond
rien. Il fe contente d'eftre
aimé , comme fi c'eftoit affez , &
qu'il fuft prefque impoffible d'aimer
& d'eftre aimé en mefme
temps. Ilfe fait honneur de cette
amitié , & en profite dans toutes
les occafions , tant- il eft vray que
les Princes n'aiment leurs Favoris
qu'à leur confufion , comme reproche
Saül à Jonathas , & à la
confufion de leur Mere , ajoûtet-
il , ce qu'on peut expliquer de
leur Royaume , & de leurs Sujets .
Les Roys qui s'y font abandonnez
nous en fourniffent de funeftes
exemples. Ces Amis d'in-
Q. defuillet 1682.
E
50 Extraordinaire
clination , ces Favoris qui fai
foient leurs délices , ont épuifé
leurs tréfors , on terny leur réputation
, & les ont fouvent trahis
dans leur difgrace . Enfin l'amour
du Prince pour le Favory,
a toûjours fait l'horreur & la
haine des Sujets , pour le Prince.
Jamais Roy a- t- il efté plus
malheureux en Favoris qu'Henry
III . Il n'en peut aimer un feul,
fans s'attirer auffi - toſt l'indigna.
tion de toute la Cour & du Peuple
, & fans en eftre la dupe & la
victime car l'Hiftoire remarque
qu'il ne fuft aimé de perſon.
ne , que de ceux dont il acheta
l'affection par fes bien-faits immodérez
. Si on en excepte quelques
- uns , qui furent dignes de
fes faveurs , tous les autres l'a-
;
du Mercure Galant.
51
bandonnerent lâchement , & il
= eft furprenant , qu'apres la mort
quifut fi tragique , aucun ne fift
pour luy , ce qu'entrepriſt un
fimple Serviteur qui avoit encor
plus de part dans les affaires , que
dans fes bonnes graces. Je ne
confidere pas icy Benoiſe , comme
un fidelle Sujet qui rend les
derniers devoirs à fon Prince,
mais plûtoft comme un veritable
Amy , qui ramaffe ſes cendres , &
qui conferve fa mémoire , car à
mon avis , le fouvenir des Morts
eft la marque la plus effentielle
d'une veritable amitié. Qui aime
encor apres la mort , eftoit digne
d'eftre aimé pendant la vie . Je
trouve qu'Augufte feul fut heureux
en Amis , foit dans le choix
e qu'il en fift , foit dans les fervices
E ij
52 Extraordinaire
qu'il en reçeut , mais s'il faut eftre
un Augufte pour trouver des
Virgiles , il faut encor eſtre un
Augufte pour trouver des Meffenes
; de ces Favoris qui déferent
toute la gloire au Prince , &
qui femblent n'agir que pour luy
feul. Alexandre ne fut pas moins
heureux en Amis qu'Augufte ;
mais tous deux eurent le déplaifir
d'en eftre privez pendant leur
vie . Alexandre eut le malheur
de tuer Clitus , & de furvivre à
Epheſtion. Augufte perdit Agrip.
pa , & Meffénas prefque de fuite,
& dans un temps où il en avoit le
plus de befoin . On luy peut mefme
reprocher quelque chofe
d'auffi honteux qu'à Alexandre ,
car fi la colere de ce Prince envers
Clitus eft blâmable , les adu
Mercure Galant.
53
mours d'Augufte pour la Femme
de Meffénas , ne luy font pas
trop d'honneur. De plus fon amitié
fut intereffée , & s'il fut plus
fage en cela qu'Alexandre , il
fut bien moins fenfible . Auffi
n'eut- il que des Amis , & non
pas des Mignons. Les Roys ont
befoin de Favoris qui les délaffent
, qui participent à leurs plaifirs
, & à leurs fecrets , & qui
foient les Collegues du Roy auffibien
que de la Royauté ; mais il
font rarement heureux dans le
choix qu'ils en font. Le Maré
chal de Biron eftoit aupres
d'Henry le Grand , ce que Clitus
eftoit aupres d'Alexandre .
C'eftoient deux vaillans Capitaines
, mais présomptueux &
infolens , qui dans leurs bravou
"
E iij
54
Extraordinaire
res , ne croyoient pas qu'il y eut
rien de comparable à leurs belles
actions , & qui fut digne de les
récompenfer. Le Duc de Joyeufe
eftoit encor aupres d'Henry III .
ce qu'Epheftion eftoit aupres
d'Alexandre . Tous deux Beaux-
Freres de leur Roys , & veritablement
Amis plutoft que Favoris.
Si les Nôces d'Epheftion fu
rent fi magnifiques , qu'il s'y trou
va jufqu'à neuf milles Conviez,
aufquels Alexandre donna à chacun
une Coupe d'or , pour offrir
leurs Sacrifices aux Dieux ; Henry
III . dépenfa douze cens mille
Ecus à celles du Duc de Joyeuſe,
fans parler des Préfens qu'il fit
aux Mariez . Comme Alexandre
s'eftoit reglé fur Achille en fait
d'amitié , comme en fait d'armes ;
du Mercure Galant .
55
Henry III . fe regloit fur Aléxandre
, dont il portoit le nom avant
fon avenement à la Couronne.
Ainfi, fi Achille fift des chofes indignes
apres la mort de fon Amy
Patrocle , ils n'en firent pas moins
apres celle d'Epheftion , de Quélus,
& de Maugiron . Achille fond
en larmes , s'arrache les cheveux ,
pouffe des cris effroyables fur le
Corps de Patrocle. Il touche fon
coeur & fes playes , manus homicidas
imponens pectoribus foci crebro
admodum fufpirans. Il fe vange
cruellement fur Hector de la
mort de fon Amy. On ne peutarracher
Alexandre d'aupres de fon
cher Epheftion , il fait pendre le
Medecin qui l'avoit traité pendant
fa maladie . Et Henry III .
n'en fait pas moins pour Quélus
E iiij
56
Extraordinaire
& Maugiron , dont il arrofe le
vifage & les playes de fes larmes ,
& qui ne promet pas moins de
cent mille francs au Medecin qui
penfoit leurs bleffures . Que de
foibleffe dont l'amitié eft coupable
! Et jamais l'amour a - t - il
fait faire de plus grandes folies
Mais que David me paroift ſage
apres la mort de Jonathas ! Son
deüil fuft grand , & c'eft- là qu'on
voit tout ce qu'une tendre amitié
eft capable d'infpirer, lors qu'elle
a pour Objet une aimable Perfonne
. L'amour des Femmes ,
l'amour des Meres , n'a rien qui
luy foit comparable . _Doleo fuper
te, s'écrie ce Prince affligé , Frater
mi Jonatha decore nimis & amabilis
fuper amorem mulierum , ficut mater
unicum amat filiumfuum , ita egote
diligebant.
du Mercure Galant.
5.7
Roy, fi tu veux aimer, abaiſſe ta Couronne,
L'amitié veritable égale les Amis,
Le pouvoir le plus grand fe plaiſt
d'eftrefoumis,
Lors qu'on donne fon coeur à celuy
qui le donne.
Mais hélas , que ces tendres
amitiez font ruineufes & frivoles ,
& qu'on cherche en vain cette
moitié d'Etoile dont l'union
nous ſemble fi neceffaire pour
paffer agreablement la vie , &
fans laquelle nous ne croyons pas
vivre On ne la trouve prefque
jamais ; on fe trompe à la reffemblance
& comme a dit un bel
;
Elprit ,
De là viennent les inconftances ,
Les ruptures & les mépris ;
On voit évanouir toutes fes eſpérances
,
58
Extraordinaire
Et chacun fur des apparences
Enrage de s'eftre mépris.
La malice des Hommes rompt
bien-toft des noeuds fi doux , & il
faut avouer que fi les Amis d'in
clination font les plus agreables,
ils font auffi les plus inutiles. On
craint de les importuner , & de
leur eftre à charge , on les prévient
en toutes chofes , & bien
loin d'attendre des preuves effentielles
de leur amitié , on leur cache
le befoin qu'on en peut avoir.
On fe flate qu'ils n'y manque.
roient pas , & on fait conſcience
de les foupçonner de la moindre
infidelité. Cependant ce font
des Compagnons de plaifir plûtoft
que de fortune. Ils nousfuivent
autant que leJeu leur plaiſt,
& nous quitent auffi- toft que
du Mercure Galant.
59
·
l'âge ou les affaires nous rendent
plus chagrins , ou plus fages . Les
jeunes Gens qui aiment le plaifir,
& qui le cherchent parmy leurs
femblables , fuivent aveuglement
leur paffion en cette rencontre,
parce que rien ne leur coufte , &
qu'ils fe mettent peu en peine de
Favenir. Saint Auguſtin meſme
fe laiffa aller à cette douce pante
de la Nature. Rien , dit -il , ne
charmoit mon ame , comme l'amitié
, toute ma joye eftoit d'aimer
& d'eftre aimé. Quoy que la
vraye amitié ne s'attache qu'aux
efprits , les beaux corps , dit ce
Pere , ont comme l'or & l'argent,
je- ne - fçay - quoy qui nous attire ;
& il fe trouve dans l'action des
fens un raport fi conforme à leurs
organes , que l'union de l'Objet
60 Extraordinaire
avec eux , ne fe fait pas fans un
extréme plaifir. Mais hélas , continue-
t-il, que c'eſt une grande
folie de ne pas aimer les Hommes
en Hommes ! O cruelle amitié,
fubtile & délicate , tromperie de
l'efprit , s'écrie encor ce grand
Docteur , que c'eſt un profond
abîme que l'Homme ! Il eft plus
aifé de tenir compte de fes cheveux
, que de fes affections & des
divers mouvemens de fon coeur .
Ecoûtons donc attentivement
cette Voix celefte , qui nous crie
tous les jours auffi - bien qu'à
Saint Auguſtin
, que l'amitié
de ce monde est une fornication
. Helas que faifons- nous de
nous attacher tant à des Creatures
qui ne vveeuulleenntt pas de
nous, & de nous éloigner de Dieu,
du Mercure Galant. 61
qui nous demande fans ceffe un
coeur qui luy appartient par tant
de titres , & avec tant de juftice !
Cette réfléxion ne convient pas
moins à l'amitié qu'à l'amour.
Elle a fes liaiſons , fes
engagemens
, fes embarras , auffi - bien que
luy . Ce font des amuſemens laborieux
, & éclatans , qui laiffent
peu de fruit , & qui font beaucoup
de peines , & qui fous prétexte
de rendre ce qu'on doit au
Prochain , nous font oublier ce
qu'on doit à Dieu , charité , &
amitié, qui pour eftre prefque toû
jours mal reglée , n'eft proprement
que fornication .
Il eft certain que l'Homme
eft né pour aimer , il eft certain
qu'il eft capable d'aimer , mais il
n'eft pas certain pour cela qu'il
62 Extraordinaire
aime fidelement , conftamment,
& veritablement. La Nature &
la Grace luy avoient donnez des
qualitez neceffaires , & conformes
à fes inclinations . Eftant fait
pour la focieté , & cette focieté
n'eftant autre chofe , que la figure
de l'amitié qui doit eftre
entre les Hommes , il ne faut pas
s'étonner s'il tend à l'union , &
fi fon coeur ne refpire autre chofe
que l'amour & l'amitié . C'eft
pourquoy les proteftations , & les
offres de fervices luy font fi ordinaires
; mais fon coeur dément fes
paroles , ou plûtoft il ſe dément
luy-mefme , parce que le peché
l'a corrompu , & qu'il ne luy eſt
refté que l'amour propre qui l'at
tache en luy-mefme , & qui le
rend incapable d'une veritable &
du Mercure Galant.
63
fincere amitié . Quelqu'un a dit
qu'il y avoit de trois fortes d'ames
, des ames pures , des ames
à demy corrompuës , & des ames
entierement perduës ; & l'Ecriture
Sainte appelle ces dernieres,
des ames vaftes & gigantefques,
par des termes qui luy font propres.
Nous pouvons dire auffi
qu'il y a des coeurs purs , qui
n'ont encor rien aimé , ou qui ne
font pas propres à aimer , & on
peut les appeller des ames vierges
. Il y a des cours qui aiment,
& qui ont aimé , mais qui ne
s'en acquitent pas comme il faut,
quoy qu'elles fuffent nées pour
l'amitié. Il y a enfin des coeurs
qui font des goufres , & des abîmes
d'amour. Ils aiment tout le
monde , & courent à pas de
64
Extraordinaire
ز
Geant d'Objet en Objet. Rien
n'eft capable de les arrefter , &
de les remplir ; car il y a une co.
queterie d'amitié parmy les
Hommes , comme parmy les
Femmes . L'Amy nouveau a toûjours
plus de charmes pour eux
que l'ancien contre l'avis de
l'Ecclefiaftique , qui dit que ce
dernier n'eft pas ſemblable à l'autre
. Il plaift davantage , mais
comme le Vin nouveau , qui en
Alatant le gouft , fait perdre plus
aiſement la raiſon . Les nouveaux
Amis font encor comme les jeunes
Chevaux , qui donnent du
plaifir pour la courfe , & qui ne
font pas propres pour le fervice.
Qu'on ne fe fcandalife pas de
cette comparaifon . J'en ay pour
garant le Sage , qui s'en fert für le
du Mercure Galant.
65
mefme fujet. Equis emiffarius fic
& amicus fubfannator , fub omni
Supra fedente hinnit. Qu'il y a
encor de ces Amis railleurs,
qu'on aime parce qu'ils plai
fent , mais qui fe moquent de
ceux qui leur font du bien , &
qui en plaifantant des autres ,fe di.
vertiffent d'eux -mefmes en leur
préfence ! Ce font de jeunes Che
vaux qu'on nourrit à l'Ecurie
pour le plaifir , & qui jettent
fouvent leur Maiſtre par terre .
L'envie de faire des Amis , eft
une paffion comme les autres,
& je ne mets guére de diférence
entre ceux qui font foux de tous
les Hommes qu'ils voyent , &
ceux qui font enteftez de Chevaux
, de Chiens , de Fleurs, d'Oifeaux
, & de Peintures. C'eft à
2. de Fuillet 1682.
F
66 Extraordinaire
qui en aura un plus grand nombre
, & à qui s'applaudira de fon
choix , mais tout cela ne dure
qu'un temps , on change , on s'en
repent à la fin de fes jours , &
on reconnoift que ce n'eft que
chagrin , que folie , & que vanité.
Faut-il que l'Homme fe trompes
en Homme comme en autre
chofe , & qu'il n'en connoiſſe jamais
bien la jufte valeur ? La raifon
qu'en donne Monfieur de la
Rochefoucaut eft belle . C'eſt,
dit- il , qu'il eft aiſé de connoiſtre
les qualitez de l'efprit , & difficile
de connoiftre celles de l'ame .
Mais bien plus, nous ſommes toujours
trompez de ceux que nous
croyons connoiftre à fonds , puisque
c'eft de nos Amis mefmes.
Heureux donc qui a des Amis,
du Mercure Galant.
67
·
mais encor plus heureux qui s'en
peut paffer. Cela n'eft pas fi difficile
qu'on s'imagine , puis qu'il
nous fervet d'ordinaire moins que
les autres. Jefçay qu'on ne peut
vivre fans le fecours des Hommes
, & que chacun a beſoin de
fon femblable ; mais il n'eft pas
neceffaire d'en faire un Amy
pour cela. Ne def - obligeons
perfonne , reconnoiffons le bien
qu'on nous fait ; mais ne faifons
pas par nos bien- faits déreglez,
des monftres d'ingratitude . N'acablons-
pas de nos largeffes , des
Gens qui n'ont ny le pouvoir, ny
la volonté de nous fervir , qui ne
nous aiment qu'autant que nous
leurs faifons du bien , qui nous
méprifent quand nous ne pouyons
plus leur en faire , & qui
E ij
68 Extraordinaire
nous haïffent quand ils font convaincus
de l'obligation qu'ils
nous doivent. Voicy ce qui perd
tous ceux qui ont l'inclination
genéreuſe & libérale , & qui ont
du panchant à l'amitié. Ils donnent
à leurs Amis fans relâche &
fans meſure , & jugent de leur reconnoiffance
par leur honefteté
Ils penfent cultiver un champ
fertile, qui leur rendra leurs bienfaits
au centuple , mais helas , ils
fement dans une terre ingrate &
ftérile , qui ne produit pour eux
que des ronces , & des chardons.
Mais ils reconnoiffent trop tard
qu'ils ont perdu leur bien , leur
temps , & leurs peines . Qu'ils
pratiquent donc cette maxime,
que fi pour avoir des Amis il faut
toûjours donner , qu'ils doivent
du Mercure Galant.
69
donner peu , rarement , & avec
difcrétion , afin de donner plus
longtemps , & d'eftre toûjours
en état d'entretenir ces Sanfuës ,
qui les abandonnent lors qu'elles
font pleines , & qu'elles ne trouvent
plus de fang.
Mais à quelles facheuſes épreuves
faut - il connoiftre un
Amy , puis qu'il faut eſtre malheureux
pour en eſtre affuré ?
Non agnofcetur in bonis Amicus ; &
tout au contraire , c'eſt dans l'adverfité
que l'Ennemy fe fait connoiftre
, Non abfcondetur in malis
Inimicus. Prefque aucun n'obſerve
le confeil du Sage , d'eftre fidelle
à fon Amy dans fa mifere,
afin de fe réjouir dans fa profpérité
, & de participer à fon malheur,
pour participer à ſon he70
Extraordinairc
ritage ; car il y en a peu qui aiment
, ou du moins qui paroiffent
aimer leurs Amis , lors qu'ils font
malheureux .
Tantum infelicem nimium dilexit
amicum,
S'écrioit autrefois Nifus chez le
Poëte. Tous font des Amis à la
journée, eft enim amicus fecundum
tempusfuum , ou plûtoft des Amis
du temps , comme on les appelle
aujourd'huy , parce que c'eſt le
temps de changer , & d'eftre in .
fidelle , mais voicy un confeil qui
m'a autrefois effrayé , & qui eft
un argument invincible pour détourner
de l'amitié , les efprits
foibles & crédules qui fe perdent
par trop de confiance , &
d'indifcrétion. Ab inimicis fepara
te, & ab amicis attende. Un de nos
du Mercure Galant.
71
Poëtes qui reçeut un châtiment
auffi rude que fa vie avoit efté déreglée
, ne trouva rien de plus
infuportable dans fa . difgrace,
que l'ingratitude de fon cher Tircis
; mais que l'Homme eft foible
! il s'en plaint moins pour
l'oublier & pour condamner
cette honteufe amitié , que pour
obliger cet Ingrat à l'aimer & à
le fervir , contre fon gré. Il veut
qu'il s'excufe d'un crime dont il
ne fe croyoit pas coupable , ou
du moins qu'il méprifoit , & dont
peut-eftre il faifoit gloire.
Pourle moins fait femblant d'avoir
un peu de peine,
Voyant le précipice où le deſtin m'entraine.
Afin qu'un bruit fâcheux ne me
vienne àblâmer,
Extraordinaire
72
D'avoirfi mal connu qui je devois
aimer.
Il avoit un autre Amy , qui en
ufoit auffi genéreusement que celuy-
cy avec lâcheté . Il tâche de
l'émouvoir par cet exemple.
Damon qui nuit &jour , pour éviter
ce blâme,
S'obftine à travailler & du corps &
de l'ame,
M'affure pour le moins , en fon petit
fecours,
Que fa fidelité me durera toújours.
Il ſe juſtifie luy - meſme à l'égard
de cet Infidelle , & l'affure
qu'il eft non feulement innocent
envers les autres des crime
dont on l'accufe , mais encor
qu'il eft plus digne que jamais de
fon amitié , & de fon affiſtance .
Depuis
du Mercure Galant.
73
3
Depuis je n'ay rien fait, & j'en jure
les Dieux,
Que d'aimer mon Tircis , tous le jours
un peu mieux,
Mais ce Poëte devoit eſtre
perfuadé , que c'eft affez d'eftre
foupçonné d'un crime , & d'eftreen
peine, quoy qu'innocent, pour
eftre abandonné de ces fortes
d'Amis. Il devoit donc luy dire
avec autant de verité, que de paffion
,
Depuis mon accident tu m'as trouvé
funefte,
Tucroy que mon abord te doit donner
La pefte.
Enfin ce Poëte conclut cette
tendre & longue Elégie , avec la
ridicule proteftation d'aimer toujours
ce perfide Amy.
Q. de fuillet 1682 .
G
74
Extraordinaire
Parmy tous mes travaux , fçache que
malgré toy,
Je garderay toujours & mon coeur, &
mafoy,
Mais telle éft noftre foibleffe ,
que rien ne nous confole de la
perte de ce que nous aimons , &
qu'il n'y a que le fervice de ceuxlà
, qui nous foit agreable . Damon
eft fidelle.
Il ne tient pas à luy que l'injufte
licence,
ཞ རྩ་
De mes Perfécuteurs ne cede à l'ignorance;
Ilfait tout ce qu'il peut pour écarter
de moy,
Les périls qui me font examiner ta
foy.
Tircis eft ingrat & traître,
mais on aime Tircis , c'eft de luy
feulement dont on veut eſtre aidu
Mercure Galant.
75
mé , & recevoir du fecours. Ce
qui me fait dire que les Poëtes ne
font pas moins foux en amitié
qu'en amour , & qu'ils font auffi
malheureux en Amis, qu'en Maîtreffes.
Mais je ne m'en étonne
pas ; car il faut demeurer d'ac
cord avec M' Godeau , qu'il y a
une étrange antipathie entre eux.
Et comme ils ne feroit pas honnefte
de fuppofer qu'ils puffent
contracter amitié avec des Gens
d'un autre caractere , puis que la
reffemblance doit faire le principal
noeud de cette agreable focieté;
il eſt veritable de dire qu'il
eft preſque impoffible de trouver
entre eux , une amitié folide &
durable. Je fçay que Socrate a
eu fon Alcibiade , mais le peu de
conformité qu'il y avoit pour
Gij
76
Extraordinaire
l'âge, la condition , & les moeurs ,
a fait douter avec raison , que leur
amitié fût pure & nette. Senéque
a cu fon Lucilius , mais il le traite
plus en Difciple qu'en Amy ; &
Je ne voudrois pas d'autre preuve
que celle- cy , pour montrer que
les grands Autheurs font peu
propres à l'amitié , & qu'ils en.
feignent une chofe qu'ils ne fçauroient
pratiquer . Cicéron a eu
fon Aticus , mais c'eftoit un
Homme dont il avoit befoin, &
qu'il ménageoit autant par intéreft
, que par inclination . Il ne
faudroit pas connoiſtre cet Ati.
cus pour le prendre pour un veritable
Amy.. On ne pouvoit deviner
avec lequeld Hortentius ,
ou de Cicéron , il eftoit le mieux ,
dit fon Hiftoire. Cependant ces
du Mercure Galant. 77
Orateurs eftoient extrémement
jaloux l'un de l'autre , & Rivaux
pour l'Eloquence. Il fuivoit le
party de Célar, & favorifoit celuy
de Pompée. Il confeilloit Brutus
, & protegeoit Antoine , lors
mefme qu'il marioit fa Soeur avec
le Frere de Cicéron , & qu'il entretenoit
commerce de Lettres,
avec Augufte. Apres cela , qu'on
dife ce qu'on voudra de fa genérofité
, de fa libéralité , & de fa
conftance . Aticus eftoit un Amy
commun, & plus digne de noftre
Siecle , que du temps de la République
Romaine. Ce qui me
le confirme , c'eft que Valere-
Maxime, qui a ramaffé fur le fujet
de l'amitié, tous les exemples que
Rome luy a pû fournir , n'en
fait aucune mention. C'eftoit
G iij
78 Extraordinaire
donc un de fes Amis utiles , qui
font leurs affaires en faifant celles
des autres ; mais du moins on le
doit louer de n'avoir pas efté de
ces Amis faineans & pareffeux,
ou plûtoft fidélicats , qu'ils croiroient
qu'il iroit de leur honneur
s'ils prenoient le foin des affaires
de leurs Amis. Celuy- cy fervoit
à la fois , les deux Cicérons
Caton , Hortentius , Torquatus,
& plufieurs Chevaliers Romains,
dans leurs affaires. On trouveroit
aujourd'huy peu de ces Amis
procureurs , ou fi on en trouvoit
quelques- uns, ils ne s'en acqui
teroient peut -eftre pas avec la
mefme intégrité que le bon
Homme Aticus. Je me fuis un
peu étendu fur cet endroit , parce
que dans le portrait de cet Atidu
Mercure Galant.
79.
cus , j'ay prétendu faire voir un
Amy du Siecle , tel qu'on le peut
fouhaiter dans la focieté civile,
& fur lequel il feroit à propos
que tous ceux qui aiment , & qui
ont des Amis , fe reglaffent pour
s'acquiter heureufement des devoirs
de l'amitié. Montagne dit
que, qui les fçait & les exerce,
a atteint le fommet de la fageffe
humaine , & de noftre bonheur
en cette vie. Cependant la difficulté
de remplir ces devoirs , n'eſt
pas felon moy , ce qui fait la rareté
des Amis. Cette regle du
Chriftianifme , de ne faire à autruy
que ce qu'on voudroit qu'on
fift à nous mefmes ,' pouvoit feule
y fuffire ; & comme il eft facile
de faire fon devoir , lors qu'on le
fait par inclination , il n'y a rien
G fiij
80 Extraordinaire
de plus aifé que de fervir un Amy
qu'on aime par raifon , & par reconnoiffance
; mais on fe conmotente
de ne point faire de mal à
fon prochain , & l'on fe diſpenſe
de faire du bien à fon Amy . Mais
s'il eft rare de trouver de veritables
Amis d'inclination , il eft .
encor auffirare d'en trouver dans
› l'amitié intereffée & politique .
to Qu'on ne s'étonne pas fi j'appelle
Amis intereffez , ces Amis
que la Raifon , la Fortune , & les
Affaires, nous font choiſir dans la
vie. L'amitié la plus defintéreffée
, dit l'Autheur des Réfléxions
n'eft qu'un trafic , où
noftre amour propre fe propofe
toûjours quelque chofe à gagner.
L'amitié veut eftre réciproque ,
& elle ne le peut eftre , fans quel-
Seto
8
P
du Mercure Galant. 81
.
que forte d'intereft. C'eſt luy
qui joint , & qui unit les Hommes.
Sans luy , point de focieté.
L'Homme , felon de Proverbe
Italien , vit de l'Homme. C'eſt
pourquoy il cherche fon femblable
, & s'attache à luy pourjoüir
du bien qui luy eft propre , ou de
celuy qui eft commun à tous les
deux. Il n'y a que les Sauvages
qui vivent feuls , & fans commerce.
Auffi ne fçavent - ils ce
que c'eft que l'amitié . Un jufte &
raiſonnable intereft, en peut donc
eftre le fondement , autant que
les Hommes en font capables
dans la corruption du temps , &
des moecurs
; mais comme il eft facile
de s'égarer dans cette route,
& que par cet intereft , qui eft
naturel à toutes les Creatures,
82 Extraordinaire
´nous nous aimons plus que les
autres , il arrive que nous n'aimons
que par raport à nous mefmes
, & que nous ne nous attachons
qu'autant que nous y trouvons
noftre compte. De là vient
cette amitié intereffée , qu'on appelle
amitié du fiecle , que tout
le monde décrie , & pourtant
que tout le monde cherche. Si
un Amy nous oblige , & qu'il ne
foit pas récompenfé fur le champ,
on ne luy reprend pas un autrefois
il en demeure là s'il ne fait pis,
& s'il ne fe plaint pas qu'il a tout
fait , & qu'il a tout perdu. C'eſt
dans cette amitié qu'il faut toû.
jours dire des chofes plaifantes,
& en faire d'utiles , fi l'on veut
eſtre aimé & fuivy ; mais le fecret
qu'il y a , eft de faire beaudu
Mercure Galant.
83
: coup d'Amis , afin que l'un nous
récompenſe de l'autre ; ar on
cherche icy le profit , & non pas.
la verité. Ces Amis doivent aller
en troupe , & non pas de compagnie
, comme parle Montagne.
Senéque a dit , que le Sage, fe
confole aifément de la perte d'un
Amy, parce qu'il en peut faire
un autre auffi- toft ; mais aujourd'huy
il n'y a perfonne qui n'ait
cet avantage . Jamais il n'a efté
plus facile de fe faire aimer. Si
Epicure eftoit encor de ce fiecle,
il ne diroit pas que c'estune vie de
Lion ou de Loup , que de manger
fans un Amy. Chacun a fon Amy
de table , & à moins que d'eftre
une Befte féroce qu'on ne puiffe
hanter , on ne mange point autrement
; mais, comme dit encor
84
Extraordinaire
Senéque qui eft un grand Maître
fur cette matiere , les plaifirs ne
fõt pas feuls les amitiez, & ce n'eſt
pas à la table qu'on doit éprouver
fes Amis . Mais faut - il que la
pauvreté & la mifere nous en détrompe
, & qu'une fâcheufe expérience
nous rende fage ? Fautil
que nos Amis foient les premiers
, qui nous faffent repentir
de nos bien - faits , & que ceux
que nous croyons qui nous faifoient
honneur , foient les premiers
qui nous faffent honte ? Il
vaudroit bien mieux n'avoir ja-
`mais fait d'Amy , que d'éprouver
qu'on n'en a jamais eu , mais c'eft
un erreur , l'amour & l'amitié
font toûjours du mal , & rarement
du bien . Pauvre étude que
celle d'apprendre à aimer , puis
du Mercure Galant.
85
que les plus fçavans en cet Art,
deviennent les plus miférables!
Si ce n'eft , dit le Philofophe, que
je fuis toujours à la trace , que
pour aimer on n'eft pas Amis ;
comme fi toute l'obligation de
l'amitié tomboit fur celuy qui eft
aimé. Du moins je croirois que
tout le bien- fait doit eftre du
cofté de l'Amant , & toute la reconnoiffancedu
cofté de l'Objet
aime , & c'eft ainfi que je comprens
le miftere , ou plutoft le
commerce de l'amour & de l'amitié.
Ce trafic doit eftre des
chofes honneftes & vertueufes ,
mais encor des chofes agreables
& utiles ; & pour entrer dans ce
commerce, il faut eftre riche &
fage , & la feule volonté ne fuffit
pas ; on veut des effets , & de la
86 Extraordinaire
réalité. Senéque avoue mefme,
que la préfence & la converfation
, l'emportent de beaucoup
fur l'idée & le fouvenir de la Perfonne
aimée , & donnent un plaifir
bien plus fenfible . Difons pareillement
que les Préfens & les
Bien faits , plaifent & attachent
bien davantage , que les careffes,
& les belles paroles.
+
Cette amitié , dira- t- on , eft
commune , mais n'importe , elle
eft profitable , & l'on n'en veut
pointd'autre aujourd'huy .Quand
je vois Charon qui fait tant de
diftinctions fur l'amitié , il me
femble voir faire l'anatomie &
la diffection d'une Chimere. Eſtil
poffible qu'un Moderne ait eu
la foibleffe des Anciens , & que
pour paroiftre plus docte , il ait
du Mercure Galant. 87
efté moins fage , lors mefme qu'il
avoit à traiter de la fageffe ? Mais
un autre est bien plus badin , il
dédie à cet Idole un Temple , des
Autels , & des Sacrifices ; mais à
la fin il reconnoift fon erreur , &
voyant que le peu d'exemples de
l'Antiquité , n'eft pas fuffifant
de perfuader fes Devots , il avouë
ingénuëmnnt qu'une amitié parfaite
vient de la grace de Dieu .
Il devoit encor ajouter qu'elle
ne fe rencontre , & ne fe peut
contracter qu'avec les Bienheu .
reux , qui font exempts des dé.
fauts de la Nature humaine ; mais
il a encor meilleurę raiſon quand
il dit , que les amitiez malheureufes
& criminelles , font des effets
de la Juſtice de Dieu . Le Sage,
qui releve infiniment le mérite
88
Extraordinaire
& l'excellence de l'amitié , dit
que rien n'eft comparable à un
Ay fidene .
C'est l'efprit qui te mcut, c'eſt un autre
toy- mefme,
C'est l'ame de toname, & le coeur de
ton coeur. &c.
En trouvant cet Amy vertueux &
fidelle,
Croit de la main de Dieu recevoir
un Tréfor.
Mais ce Tréfor eft femblable à
ceux qui font en la poffeffion
des mauvais Démons. On les découvre
, on les voit , on les touche
; mais quand ce vient pour les
lever , tout fe diffipe , & s'évanoüit.
Il y a des Gens qui recherchent
, comme nous avons
dit , l'amitié de tout le monde . Ils
ont cent Amis à leur fuite , & à
du Mercure Galant. 89
leur table , mais ont- ils une affai
re , ou fe préfente - t- il quelque
occafion de les employer , fugierunt
& receffi funt. Cependant
cette amitié devroit eftre puif
fante dans l'Homme , puis que fi
l'amour eft plus forte que la
mort , elle eft plus forte que le
fang , & la Nature. On manque
tous les jours à fes Parens , fans
crainte , & fans honte ; mais on
ne manque jamais à fes Amis,
fans lâcheté & fans infamie. Il
ya de l'injuftice d'abandonner
un Parent , mais le droit défend
d'abandonner un Amy . Qui aime
une fois , doit toûjours aimer,
& rien ne le doit feparer
de ce qu'il aime , ce ne peut eftre
ny fon humeur , ny les qualitez
de fa Perfonne , parce qu'on a
Q.de Juillet 1682.
H
90 Extraordinairc
dû les connoiſtre avant que de
s'engager à l'aimer ; ce ne peut
eftre fes malheurs & les traverfes
de la Fortune , parce que c'eft
pour cela meſme que l'amitié eſt
établie , & que nous jurons à
nos Amis de les fervir , & de ne
les abandonner jamais. Cela eft
fivray , que nous cachons toújours
l'efpérance que nous pou
vons avoir fur leur profpérité.
On eft inutile aux Amis heureux,
& toute la tendreſſe ne va qu'à
les affurer , que fi cette profperité
change , rien n'eſt capable de
nous faire changer.
Quoy que l'amitié foit donc
auffi rare que le Phénix , on peut
dire neantmoins qu'il n'y a point
de Siecle qui n'en ait fourny
quelques exemples , pour la condu
Mercure Galant.
91
damnation des Fourbes & des
Infidelles , & pour la confolation
des Sages & des Vertueux. Il n'y
a pas longtemps qu'un Gentilhomme
de Normandie , Province
un peu décriée pour ce fujer,
avoit fait amitié dans fa jeuneffe
avec un Provençal , & tous deux
s'eftoient jurez une fidelité inviolable
; mais la Fortune les
ayant féparez , l'éloignement des
lieux rompit leur commerce , &
ils furent prés de vingt ans fans
avoir nouvelle l'un de l'autre .
Pendant ce temps. là le Provençal
eut une affaire , pour laquelle
il fut arrefté prifonnier , & où il
y alloit de la vie . Il fe fouvint dans
fa difgrace de fon AmyNormand,
& trouva moyen de luy faire
fçavoir l'état où il eſtoit réduir,
Hÿj
2
92
Extraordinaire
& le befoin qu'il avoit de luy. Le
Normand , furpris & touché du
malheur de fon Amy, ne balança
point fur ce qu'il avoit à faire,
&fans s'arrefter à confiderer qu'il
pouvoit honneftement fe défendre
de fecourir un Homme éloigné
de deux cens lieuës , & pref
que effacé de fa mémoire , qu'il
eftoit avancé en âge , & chargé
d'une grande Famille qu'il ne
pouvoir abandonner fans injuftice
, enfin
qu'il s'expofoit à la
colere du Prince & à la rigueur
des Loix , fans s'arrefter, dis-je, à
toutes ces confidérations qui ef
toiết capables de refroidir le zele
de tout autre que d'un Normand,
il part fans en rien dire à perfonne,
& arrive en pofte , au lieu où fon
Amy eftoit arrefté. Il apprit qu'il
Su
du Mercure Galant.
93
eftoit condamné , & qu'on le gar
doit fi exactement , qu'on ne pouvoit
ny luy parler , ny luy écrire,
cependant apres avoir reconnu
la Place , & examiné curieuſement
tous les dehors de fa Pri
fon , il fe rendift la nuit prochaine
fous la Feneftre de la
Chambre de fon Amy du coſté
qui regardoit la Mer , qu'il avoit
paffé à la nage . On ne peut dire
quel fut l'étonnement , & l'admiration
du Provençal , lors qu'à
quelque petit fignal qu'il luy
donna , il vit le cher Amy qui
Cvenoit le délivrer, ou mourir avec
luy , s'il ne pouvoit y réüffir. Helas
, luy dit- il , vous expofez bien
genéreufement voſtre vie pour
moy, mais inutilement , mon cher
Amy ; car vous fçavez que je ne
94
Extraordinaire
nage point , & il n'y a point d'autre
moyen de me tirer d'icy que
par ce Trajet , qui eft fi large &
fi rapide , que je crains bien que
vous n'ayez pas affez de forces
pour le pouvoir repaſſer ſans péril.
Ne craignez rien , luy répondit
le fidelle Normand , defcendez-
vous par cette feneftre qui
eft facile , & ne vous mettez pas
en peine. Je vous pafferay fur
mon dos , & j'efpere que nous en
viendrons à bout. Le Provençal
charmé de fon courage , fe defcendit
, & comme une autre Arion
paffa la Mer fur le dos de cet officieux
Dauphin , qui luy ayant
fait tenir un Cheval & des Habits
de l'autre coſté du Rivage,
le fift paffer en Angleterre , d'où
enfuite il ménagea fa grace , &
du Mercure Galant,
95
fon retour en France.
Je fuis donc obligé de conclure
apres cet exemple , qu'il eft des
Amis en tous temps , & en tout
Païs , mais encor que la marque
la plus effentielle pour les reconnoiftre,
eft lors qu'ils s'intéreffent
plus dans nos affaires que nouss
mefmes , & que dans l'occafion
ils expofent leur vie pour nous.
Ce n'eft donc pas icy une invective
contre l'amitié , j'ay
prétendu faire voir feulement
dans ce Difcours , que les veritables
Amis font rares , qu'il faut
de grandes précautions pour les
faire , & de grands ménagemens
pour les conferver ; enfin qu'on
y doit faire peu de fonds , & qu'il
ne faut pas trop s'y attacher ; &
de la forte , ce Difcours pourra
a
96 Extraordinaire
fervir à confoler ceux qui n'ont
jamais trouvé d'Amis , qui les négligent
, ou qui les perdent.
DE LA FEVRERIE .
Voicy ce qui m'a efté envoyé fur
- les deux Enigmes du Mois de fuin ,
dont les Mots eftoient le Vent &
la Glace.
I.
E doute, aimable Iris , que ton coeur
Jefoit
Constants
Pour toy j'ay beau fouffrir un éternel
martire,
Te le dire le jour, & la nuit te l'écrire,
Je voy que mes foupirs ne font rien que
du Vent.
Il ne tiendroit qu'à toy , Beauté charmante
& fiere,
De mefaire parler tout d'une autre maniere.
LEM . 6 .
du Mercure Galant. 97
II.
E ne m'étonnepas, adorable Camille,
Que vous ayez trouvé íEnigme fi
facile,
Et qu'aucune jamais ne l'ait paru fi peu.
Le raport aux Objets eft de grande
efficace .
Fugez donc là-deffus : moy jeſuis tout
defen,
Et vous eftes toute de Glace .
DROUART DE ROCONVAL ,
de la Porte S.Antoine.
Qi
III.
Velques maux que la Pefte faffe,
Ils peuvent s'en aller au Vent.
Qui veut les éviter, n'a qu'à changer de
places
Mais aimer un Objet dont le coeur aft
de Glace,
Ilfaut là demeurer, & mourir bienſouvent.
2. deJuillet 1682.
DAUBAINE.
I
98
Extraordinaire
IE
IV .
E ne fay ce que je dois dire
Sur ce que dans ce mois met Mercure en
avant.
N'importe, dans l'ardeur d'écrire
On s'éleve, & l'on va souvent
Contrefon efpérance auffi loin qu'on
defire .
donc en tout cas mettre laplume
Fe
vay
au Vent
.
Α
L'Infante à l'Anagramme,
Ange de coeur haut,
de Roüen .
ས .
AMercure, rien ne te paſſe,
Vec ton efprit profond,
Dans un temps où tout se fond,
D'enterrer fi bien ta Glace .
Mad . JAMART, & ſon aimable
Frere , du Pré S. Gervais .
V I.
I fette s'appliquant aux Enigmes du
Mois,
Refvoit, &fe mordoit les doigts.
du Mercure Galant.
99
Je n'en viendray jamais à bout, quoy que
jefaffe,
Me dit-elle. Tyrfis, expliquez les de
grace .
Helas ! luy dis-je alors, par mesfoûpirs
Souvent
La premiere eft marquée, ils nefont que
duVent
;
Voftre coeur eft remply de l'autre , & c'est
la Glace.
I. B. GIRAULT.
DE
LA
LYON
EVII..
V
1883
Ous craignez,Vignerons , & vous
avez raison,
Que la Vigne aujourd'huy ne change
cetteface,
Quifemble vous promettre une belle
moiffon,
Puis qu'en cette faifon il eft un Vent
de Glace .
R. DE S. MARTIAL .
I ij
100 Extraordinaire
Q
VIII.
Vel peut donc eftre , Mercure,
La caufe de voftre chagrin ,
Qu'enun temps où rit la Nature,
Vous venez nous donner un Vent fi peu
ferein?
A
La Blonde à l'Anagramme,
L'Offencée àfervir, de
Magny.
IX .
Mis, ça, bûvons à longs traits
De ce Vin délicat , & petillant, &frais,
C'eft le doux plaifir de la vie.
Quoy, n'est- ce pas avec raison
Que dans cette ardenteſaiſon
Mercure à boire nous convie?
Il a déja rincé, par unfoinfans égal,
Flacons, Hanaps , & Brocs, Pots , Verres,
Coupe, & Taffe,
Puis qu'il a le deffein dans ce charmant
Régal
De nousfaire boire à la Glace.
RAULT, de Rouen ,
du Mercure Galant. ΙΟΙ
P
X.
Our chaffer mes foupçons , Iris me
dit fouvent,
Quefur tous mes Rivaux j'ay la premiere
place;
Mercure, quelle foy prendray-jefur du
Vent,
Et fur un coeurpour moy toûjours remply
de Glace?
1
ROQUILLE ,Chanoine de l'Eglife
Cathédrale de S. Gervais
de Soiffons .
XI
Lfemble, cher Damon , dans cette conjoncture,
Que tout change dans la Nature.
De ce dernier Hyver, plaisant pour fa
douceur,
Le Printemps a tenu la place;
On en areffenty la nuisible rigueur,
Et toute la Terre eftoit lafe
D'y voir au lieu de la chaleur,
I
iij
102 Extraordinaire-
Regner avec lapluye unVentfroid comme
Glace.
AVICE, de Caën, Ruë de
la Harpe.
XII.
Mercure un Dieu d'une grande
JE
prudence,
Et chez qui le fecret eft caché bien avant ;
De tout ce qu'il dit, & qu'il penſe,
On n'en apas le moindre Vent.
La Nymphe à l'Anagramme,
Fe touche dans l'ame , de
Tilliers pres
L
XIII.
pres Verneuil
.
A Glace, il est bien vray, ne reçoit
jamais l'eftre
Qu'au milieu de l'Hyver qui la fait toujours
naître;
Mais que luyferviroit d'eftre produite
au jour
Par ce trifte Vieillard, dont la froide
puiffance
Luy donne en tremblant la naiſſance,
Si l'Eté ne venoit lafervir à fon tour?
du Mercure Galant .
103
C'est parfonfeul moyen qu'elle plaiſt à
la Cour,
Que d'un lieufort obfcur on laporte à
la Ville;
Et quoy que cet honneur luyfoit vendu
fort cher,
Elle ne peutlay reprocher,
Seachant quefans chaleur elle n'eft pas
utile.
C'est donc peu que l'Hyver la produife
au Berceau,
Puis qu'en rien il ne peut la rendre neceffaire.
L'Etéfait beaucoup plus , quoy qu'il soit
fon contraire,
En luy donnant le Vin, pour glorieux
Tombeau.
ALCIDOR, du Havre.
XIV.
Fatigué des dongurs que certeine
Marquife,
Dont j'ay fans y penſer catibé lafranchife,
I iiij
104
Extraordinaire
Me contet l'autre jour, je feinis d'eftre
mal,
Et la leffe fulette à l'Arſenal.
De la je bins à la pointe de l'Ifle;
Certain Norman, fe piquant d'eſtre
bavile,
A debiner les Enimes du Mois,
M'avorde, & defa niéfe boix
Lifer-bons , me dit-il , quelquefois le
Mercure?
( Le Fat me fefet une injure. )
Velledemande! Ony , je le lis ,
Et debine toûjours ,luy dis-je, les Enimes.
Et moy, répondit-il, je les efplique en
rimes.
Plût à Diû qu'on donna de Prix,
Je les gagnerez tous . Quelle rodomontade
!
Sans-doute qu'au cerbâù cet Homme
étet malade.
De Prix ? Ab cadedis ! que j'en aurez
Soubent!
Je trouve tous les Mots plus bite que
le Bent,
du Mercure Galant. 10s
Et je créberoisfur la place,
Plutôt
L
que
n'aboir pas toujours fendu
la Glace.
LE VARON D'AUVAINE.
XV.
A gloire d'Agrippa vient defon
Pantéon ,
Alcide afait du bruit comme vainqueur
d'Anthée;
Bacchus fe fit honneur d'avoir puny
Panthée,
Les Mufes ont rendu celebre Anacréon.
La Chaffe fait encor Souvenir d'A-
&téon ,
LOUIS brille enpouffant l' Herétique
&l'Athée .
S'eftre pû transformer , fert d'éloge à
Prothée,
Le Martyre eft un luftre à Saint Pantaleon.
$3
Alexandre eft fameux d'avoir conquis
l'Afie,
106
Extraordinaire
Plante doit fon renom au Comique
Sofie,
Homere au bel Oblet qu'il chante écles
d'un Oeuf.
93
La gloire de Daphnis, cepourquoy Son
coeur boufe,
C'est d'eftre en fait d'Enigme un peu
moinsfot qu'un Boeuf,
•
Que s'il manquoit de Vent , de rage il
feroit pouf.
DAPHNIS , D.L.R.N.S.A.
XVI.
E brûle pour une Belle ,
Et ne comprens pas pourquoy;
Plus j'ay de chaleur pour elle,
Plus elle eft froide pour moy.
Amour, toy qui fais maflâme,
Pouffe jufque dans fon ame
Les rayons de ton Flambeau.
Si tu veux les y conduire,
Bientoft ilsfçauront réduire
Ce qu'elle a de Glace en eau.
VARLET.
.
du Mercure Galant. 107
XVII.
I Ris, que j'aime tenirement,
Ne veut point écouter mes foupirs &
mesplaintes,
Autant en emporte le Vent;
Plus je luy conte mon tourment,
Plus l'Ingratefe rit de mes vives atteintes.
Mais elle a beau me maltraiter ,
Rien ne fçauroit me rebuter,
Ses mépris, fon in liférence,
Ne peuvent rienfur ma conftance;
Je m'accoutume à es rigueurs,
Et quelque mal qu'elle mefaffe,
Quand je devrois enfin mourir dans mes
malheurs ,
Je ne puis pas pour elle avoir un coeur
de Glace
LE BERGER ALCIDON , du
Fauxbourg S. Victor .
XVIII.
M'Enquérant
l'autre jour d'un certain
grand Sçavant,
Si l'Enigme du Mois fe pouvoit bien.
comprendre,
108 Extraordinaire
Il me répondit en refvant,
Avez- vous donc perdu la faculté d'entendre
Que vous n'entendez pas le Vent?
La Blonde à l'Anagramme,
L'
D'un aimable Génie.
XIX .
' Autre jour un Vieillard reprochoit
à Philis,
Qu'elle n'avoit pour luy quefroideurs,
que mépris.
Helas , que voulez- vous , dit- elle, que j'y
faffe?
L'Hyver ne peut cauſer quefrimas , &
que Glace.
E
L'ABBE' DE CAPDEVILLE , de
la Rue des Bons Enfans.
X X.
promets tout, maisfortfouvent
MOSspromeffes s'en vont au Vent ;
Etfi , pourpeu qu'un Bergerfaffe,
Jay pour luy le coeur tout enfeu,
Ilfaut pourtant qu'il faſſe peu
Pour me le rendre tout de Glace,
du Mercure Galant. 109
Ouy, Mercure, voila comment
L'onfait naître & mourir la flame
De la Bergere à l' Anagramme,
Aime à changer d'Amant.
XXI.
V Os préfens font de conféquence,
Maisfort à contre - temps, & tels qu'anparavant;
On vousfait en vain remontrance,
Autant en emporte le Vent.
1
F. FOUR MY , de Baugé en Anjou.
XXII.
Me voir un Berger comme vous s
Irtil, on eft icy jaloux
De
Vous vous tenez caché, mais voftre Enigme
obfcure
Ne laiffe pas d'orner beaucoup noftre
Mercure.
A Paris on enfait grand cas,
Entre les Oedipus chacun veut prendre
place.
Mais qui n'arien plus chaud, ne fe brûlera
pas,
Car à mon avis c'eft la Glace.
LABBE' , Medecin de la Fleche!
ΣΙΟ Extraordinaire
B
XXIII.
Ergere, eb quoy, mefme en Eté
Lefroid paroift fur ton visage?
Dis-moy de quel mauvais préfage
Me menace ta cruauté?
Dis-moy quel Vent éteint la flâme
Quipour moy detout temps échauffoit ta
belle ame.
Eft- ce que tu veux me chaffer?
Non, non, ne pense pas qu'aucun prenne
ma place,
Je tiendray bon toûjours, dûſſes-tu m'offencer;
Jeboiray tes rigueurs, comme on boit à
la Glace.
Pour
LE BERGER D. L.
XXIV.
Our l'Enigme, aimable Artenice,
Vous avez l'efprit tropfçavant ;
Dans ce qui dépend du caprice,
Il n'est qu'une tefte à l'évent.
La Poitevine à l'Anagramme,
A traits de Nymphe , de
Fontenay le Comte.
du Mercure Galant. III
XXV.
Faut-il vous mener par la main
Fufqu'au terme, Cloris , vers où voftre
efprit chaffe?
Seule nesçauriez- vous faire quelque
chemin,
Quand on vous a rompu la Glace?
La Mignonne à l'Anagramme,
Génie nay du Ciel, de Troyes .
XXVI.
A
Mour, voudrois- tu bien m'apprendre,
Toy qui connois Iris, quel chemin ilfaut
prendre,
Afin d'aller droit à ſon coeur?
Fe lay cherché toute ma vie,
Et par la gloire, & par l'honneur;
Enfeigne le moy je te prie,
Le Vent de mes foupirs m'y conduit tous
les jours,
Ces fidelles Courriers des plus tendres
amours,
Lefen defes beaux yeux m'éclaire dans
la trace,
112 Extraordinaire
Mais, helas! tout my nuut, juſqu'à l'eau
de mespleurs;
Au lieu de l'amollir , elle en fait de la
Glace ,
Tant ce qui vient de moy luy cause des
froideurs;
Ce coeur n'a point d'entrée, il eft inacceffible;
Ah! fi le mien eft pris pour avoir eu des
yeux,
Ou réchauffe lefien , Cupidon, tu le peux,
Ou qu'elle ait ton Bandeau pour eftre
moins visible.
Jefuis au defefpoir, implorant ton fecours,
Et je crains bien qu'enfin il mefoit inutile,
Car celuy qui veut fuivre, en chemin
difficile,
Un Aveugle, un Enfant, s'égarera toujours.
GYGES, du Havre.
du Mercure Galant.
113
Vous
XXVII.
Qus m'accablez de Questions
frivoles
Deffus Enigme, & me dites fouvent
c
Que je réponde à toutes vos paroles;
Ah! Souffrez donc que je prenne mon
Vent.
L'Amant à l'Anagramme,
Sous lafuftice eft ma Baniere.
XXVIII.
Ous me demandez, fifouvent
VPourquoyfaire choix d'un Convent,
Quand on peut demeurer au monde
avecquegrace?
C'est que je ne veux point d'un état
décevant,
Auffi peu ftable que le Vent,
Auffifragile que la Glace.
LaPoftulante à l'Anagramme,
Tend ferme, à l'Habit élû
de Houdan .
Q.de Juillet 1682.
K
14
Extraordinaire
XXIX .
Ette Enigme reffemble aux difcours
d'un Amant, CE
Qui vient vous prefcherfa conftance ;
Donnez- vous feulement un peu de
tience,
Autant en emporte le Vent.
ра-
La Belle Infenfible de la
Rue de l'Arbre-fec.
XXX.
N'eue je me donne la torture
Efpere plus, Galant Mercure,
A deviner tes Enigmes du Mois.
Fen enfuis trop las dés la premierefois.
Croyant trouver quelque Piece nouvelle,
Ce que tu donnes fort fouvent,
Fay bien voulu me rompre la cervelle,
Et je n'ay trouvé que du Vent.
Encor fi c'eftoit la tout, paſſe.
Mais ce que je nepuisfouffrir,
Tu nous as donné de la Glace,
Et le grandfroid mefait mourir.
Le Pere des quatre Filles du
Fauxbourg S.Victor .
du Mercure Galant.
IIS
XXXI.
Vous craignez d'eſtre terraſſée
Par la difficulté de l'Enigme paffee.
Vousfentez-vous l'efprit fifoible & fi
mouvant?
Allez, belle Philis, quittez cette penſée,
Mettez-vous au deffus du Vent.
L'Habitant en eſprit,
du Pré S.Gervais.
S&
Kij
116 Extraordinaire
ses22-ssesS22-2555
TRAITE
DES LUNETES.
DEDIE , A MONSIEUR ,
DUC DE BOURGOGNE,
Par M Comiers d'Ambrun, Prevoft
de Ternant , Profeffeur
des Mathématiques à Paris .
Contenant la Science de la Venë, l' Ancienneté
des Lunetes , leurs diférences
, leur conftruction , leurs effets;
Les découvertes qu'on a fait dans le
Ciel par le Télescope, &fur la Terre
par les Microfcopes ,& enfin les noms
de leurs veritables Inventeurs.
O
N ne fçauroit parler des
Lunetes fans faire leur éloge
, fi on juge du merite des chodu
Mercure Galant . 117
fes par les innocens plaifirs , & par
les grandes utilitez qu'on en reçoit.
Cet Inftrument diafane,
eſt un nouveau miracle de la Nature
& de l'Art , par lequel les
Mathématiciens ménagent fi
adroitement fuivant les loix de
réfraction , les rayons qui d'un
chacun des points d'un corps lumineux
ou illuminé , tombent divergens
fur un Verre , qui a du
moins une de ces deux fuperficies
fphérique , qu'ils réfufcitent la
veuë aux Vieillards par le moyen
des Bezicles à Verres convexes;
groffiffent & rendent viſibles les
plus petits atomes , par le moyen
du Microſcope , & approchent
par les Télescopes les objets que
leur trop grand éloignement
dans le vaſte abîme de la profon
118 Extraordinaire
deur des Cieux , avoit dérobé à
noſtre veuë depuis la naiſſance du
Monde.
L'oeil de l'ame , qui au dire des
Platoniciens , s'aveugle & s'enfevelit
dans l'étude des Sciences
ordinaires , reverdit & rajeunit
par l'étude des divines Mathématiques
, ocutus anime qui ab aliis
fcientiis obcacatur defoditurque , à
folis mathematicis recreatur ac revirefcit,
& principalement dans la
Dioptrique , qui démontre ſi vifiblement
dans les tenebres d'une
Chambre noire, tous les miſteres
de la veuë, & des rayons de la
lumiere , qui fe rompent en entrant
& en fortant des Verres
fpheriques. C'eft la Dioptrique
qui enfeigne de quelle fphericité
doivent eftre taillez les Verres,
du Mercure Galant . 119
fuivant les veuës diférentes , &
fuivant les diférentes efpeces de
Lunetes ; & comment , & en
quel nombre , & à quelle diftance
ils doivent eftre affemblez
dans les Microſcopes , & dans
les Télescopes , afin que les
rayons émanez divergens de chaque
point de l'objet , rendus convergens
ou parallels , ou moins
divergens , l'objet paroiffe fous
un plus grand angle , c'eft à dire ,
forment leurs efpeces ou images
plus grandes fur la Retine , d'où
viennent les admirables effets
des Lunetes , qui font les plus
agreables plaifirs des fens.
Comme pour acquerir une
parfaite connoiffance de la Nature,
on doit commencer par l'opération
des fens , puis que l'ame
120 Extraordinaire
ont
ne connoift rien de Phifique que
par l'entremise des organes du
corps , les Mathématiciens
qui
ont toûjours efté les veritables
Sçavans , auffi -bien que dans ce
docte ficcle , que l'Autheur du
Livre de la Coxtiquité des Corps de
l'année 1679. dans la 2. p . accuſe
d'avoir tres-peu de vray difcernemet,
perfectionné fi avantageufe .
ment l'opération de l'organe de
la veuë , qui eft le plus noble des
Sens , & ont découvert en fort
peu d'années , plus de chofes , &
fait plus de progrés dans la Scien.
ce naturelle , que toutes les Ecoles
d'Ariftote avec tous leurs raifonnemens
Métaphifiques n'avoient
pu faire pendant le cours
de plufieurs fiecles. C'est ce qui
a obligé le R. P. Defchalles jefuite,
du Mercure Galant . I2I
fuite , de s'écrier dans le fecond
Volume de fon Mundus Mathema
ticus en la page 609. Nefcio quo
facto jam ab aliquibus faculis peripateticorumSchola
, Metaphificis commentationibus
animum intendit , ut
res Phyficas omnino negligere videatur.
Les Ouvrages du Createur qui
font les plus admirables , dans,
leur grandeur , dans leur élevation
, & dans leurs mouvemens,
comme l'Anneau & les deux Lunes
qui roulent autour de Satur
ne , les quatre Lunes ou Satellites
de Jupiter , & c. eftoient du temps
de David , par le manque de
grandes Lunetes , du nombre de
ceux que l'Ecclefiaftique Chapitre
11. & 43. difoit eftre cachez
aux yeux des Hommes , Mirabi-
Q.de Fuillet 1682.
L
122 Extraordinaire
lia funt opera Altiſſimi , &gloriofa,
&abfcondita , & invifa opera illius.
Il euft raifon d'affurer que Dieu
avoit creé dans les Cieux tant
d'Aftres, qu'on n'en voyoit qu'un
petit nombre. Multa abfcondita
effe majora his & pauca eos vidiffe
operum ejus.
Les Lunetes de longue veuë
font par conféquent de grands &
perfuafifs prédicateurs muets,
qui en faifant voir dans les vaſtes
étendues du Ciel la grandeur, la
beauté, l'arrangement , & les révolutions
de ces Planetes autrefois
invifibles , font connoiftre
viſiblement leur Createur , puis
que dans le Chap . 13. de la Sageſſe,
il est dit , à magnitudine fpeciei , &
creatura , cognofcibiliter poteft eorum
creator videri.
du Mercure Galant. 123.
En effet , l'Aftronomie dans
fon enfance mefme , & lors qu'-
elle avoit encor la veuë trescourte
, fuffit , fi on croit Jofephe
dans le premier Livre Chap. 8 .
des Antiquitez Judaïques , à porter
Abraham de reconnoiftre & prefcher
, qu'il n'y avoit qu'un Createur
& Recteur de l'Univers , &
qu'à luy feul tous les Hommes
doivent rendre leurs hommages.
Et au fujet de la Comete , qu'on
a obſervé depuis le 23. de ce mois
d'Aouft au deffus de la tefte des
Gémeaux , la fienne cftant ronde,
& bien terminée , & de la cou
leur de Jupiter , & du diametre
des Etoiles de la premiere grandeur,
laquelle pourfuit avec vitef
fe & fuivant l'ordre des Signes , fa
route particuliere entre la grande
Lij
124
Extraordinaire
Ourſe & le Lion , pour paffer
dans les parties méridionales du
Ciel , j'adjoûte avec le Prophete
Ifaye Chapitre 7. Ne craignez
point , & que ton coeur ne s'épouvante
par les Queues de ces Tifons ardens .
Puis que les Cieux par la grandeur
de ces Aftres , par leur fituation
& mouvemens réguliers ,
prefchent , comme dit David , la
gloire de Dieu , mais à preſent
d'une nouvelle maniere , fi fen.
fible aux efprits mefme les plus
groffiers ; il fuffit de prefenter
une grande Lunete aux Infidelles
, & leur dire avec le Prophete
Ifaye Chapitre 20. Levate in excelfum
oculos veftros , & videte quis
creavit hac ? Regardez les grands
& merveilleux Ouvrages qui
roulent fi librement , & avec
>
du Mercure Galant.
125
tant de régularité dans la vafte
étendue des Cieux, & jugez par là
de la grandeur & de la puiflance
de celuy qui les a créez , & qui les
meut par un feul acte de fa volonté
. Ces Infidelles voyant tant
de merveilles inconnues à leurs
Peres , ne manqueront pas de s'écrier,
comme fit autrefois le Prophete
Baruch au Chapitre 3. 0 Ifraël
quam magna eft Domus Dei, &
ingens locus poffeffionis ejus , magnus
eft & non habet finem ? O Chrêtiens
, que la Maifon de voſtre
Dieu eft grande ! Luy feul eft le
Dieu des Dieux , tres.infiniment
puiffant .
Voir, n'eft que fentir le pouffement
que les rayons de la lumiere
pure ou modifiée , qu'on appelle
couleur , font fur la Retine
Liij
126 Extraordinairc
au fond de l'oeil , c'eft pourquoy
nous connoiffons mieux la
lumiere , & les couleurs par le
fentiment de la veuë qui en eft le
feul juge , que par aucune définition
. Il n'y a de mefme rien fi
difficile que la definition de la
veuë ; & d'autant que nous n'avons
point de penſées plus vives,
& plus exprelles que celles- là ,
toute définition fera toûjours
beaucoup moins claire . Je laiffe
donc au Péripatéticiens toutes
ces difputes inutiles , me fervant '
des beaux termes de M' l'Evef
que de Glandeve , dans le 4. Livre
N. 17. de Delphini feu prima
Principis inftitutione.
Talia Clamofi veftiget turba Licai,
Splendidaque infanas pafcant deliria
mentes .
du Mercure Galant.
127
Id quod inexaufta teftantur jurgia
litis.
Et parce que ce docte Prélat
ajoûte,
Indecoris foret , at Princeps quem
nulla ,
Mathefis imbuit, &c.
& que je revere le dire de Var.
ron Lib. 8. de Lingua Latina . Omnis ·
oratio cum debeat dirigi ad utilitatem,
fit aperta , & brevis ; aperta ut intelligatur
, brevis ut cito intelligatur,
Je veux déduire Mathématiquement
, & à mon accoûtumée d'un
ftile Laconique , tout ce qui concerne
la Veuë & les Lunetes .
Par ce mot , Lunete , nous entendons
un Tuyau droit & Cylindrique
, dont chaque bouche
ou ouverture paroift garnie d'un
Verre , qui a du moins l'une de
Liiij
128 Extraordinaire
fes deux fuperficies fphériquement
convexée. Le Verre qui
eft au bout de la Lunete qu'on
préfente à l'objet , eft appellé
Verre Objectif , & par femblable
raifon , celuy qui eft à l'autre
bout eft nommé Verre Oculaire,
parce qu'on l'aproche de l'oeil
pour regarder les objets.
Pour comprendre l'effet des
Lunetes , il faut premierement
connoiftre l'uſage particulier de
chacune des parties de l'oeil , qui
eft l'organe de la veuë que Galien
appelle un Membre divin.
Voyez -en le Profil ou Section
faite du long de l'Axe , dans la
premiere Figure de la feconde
Planche.
TY
A
PUN 2.922E
fie
+
C
C'est une verité démontrée
mefme par l'expérience , que la P
du Mercure Galant.
129
·
que
la
vifion qui eft l'opération de l'ame
, fe fait enfuite des efpeces .
ou images des objets peintes en
mignature fur la Retine au fonds
de l'oeil , par les radiations de lumiere
pure ou modifiée , qu'on appelle
couleur , car les efpeces des
objets ne font autre chofe
terminaifon de la lumiere modifiée
, par le diférent arrangement
des parties de l'objet , lefquelles
refléchiffent les rayons
de lumiere apres les avoir diverfement
rompu , difperfé , & affoi.
bly par le mélange des points ombrageux
, qui caufent les diférentes
impreffions fur la Retine ;
c'eft pourquoy Albert le Grand a
eu raiſon de dire, que les couleurs
de la Queue du Paon , & duCol du
Pigeon , mille averfo radiante fole
130
·Extraordinaire '
colores , n'ont point d'autre caufes
que la lumiere ; qu'elles n'en diferent
point , & qu'enfin la couleur
& la lumiere eft la mefme
chofe , toutes les couleurs eftant
réelles , & provenant de diférentes
refractions & reflexions , qui
caufent fur la Retine de diférens
affemblages , teintes , ou conjugaifons
de points d'ombre , & de
lumiere, dans la peinture de l'objet
.
ces
Comme chaque point de l'objet
rayonne fphériquement de
toutes parts Figure I. tous
rayons de lumiere partent divergens
, & s'écartent toûjours davantage
; c'est pourquoy à mefure
que l'oeil s'éloigne , il reçoit
moindre quantité de rayons de
chaque point de l'objet , & s'il
du Mercure Galant.
131
eft trop éloigné , il en reçoit fi
peu , que leur impreffion fur la
Retine , n'eft pas affez forte pour
en eftre formé la vifion.
Ces rayons divergens d'un chacun
des points de l'objet , fe refferrent
en penétrant la tunique
cornée , & eftant entrez dans
l'oeil par la prurelle , tombent
comme paralleles ou peu divergens
fur l'humeur cristalin , qui
fert de baſe à autant de cones de
radiations , qu'il y a de points
fur la furface vifible de l'objer,
qui font les pointes ou fommets
de ces radiations ; c'est pourquoy
toute la furface de l'humeur crif
talin , Figure IV. eft par tout couverte
des rayons de la radiation
de tous les points de l'objet, d'où
il s'enfuit que les rayons y eftant
132
Extraordinaire
dans un parfait meflange & confufion
, l'humeur cristalin ne peut
eftre l'organe formel de la Veuë.
Tous ces cones de radiations,
Figure IV. fe renverfent dans
l'oeil par la réfraction que chacun
des rayons fouffrent en penétrant
P'humeur cristalin , qui eft convexe
des deux coftez ; & les
rayons divergens de chaque cone
deviennent convergens , & forment
en fe refferrant un cone oppofé
au premier , dont la baſe eft
la mefme fur l'humeur criſtalin ,
mais le fommet ou la pointe aboutit
à la rétine , fur laquelle ils
impriment l'image renversée de
l'objet. Le R. P. Zucchius Jéfuite
, l'a expérimenté dans l'oeil
d'un Homme , Figure IV. Planche
I. qu'on venoit de tuer. Le
du Mercure Galant.
133
Chevalier Pompilio Tagliafer,
tres- expert Anatomifte, en ayant
adroitement ofté au derriere de
l'oeil les mufcles , & les tuniques
opaques , jufqu'à la retine qui eſt
l'organe formel de la Veuë , bien
que M' Mariote , fi connu parmy
les Sçavans , ait donné cette
qualité à la choroïde , comme
on peut voir dans le docte Journal
des Sçavans de M' l'Abbé
Galloys du 17. Septembre 1668 .
& dans celuy du S de la Rocque
du 31. du mois d'Aouſt 1682 .
Comme toute la Dioptrique
dépend de la réfraction , que les
rayons fouffrent en entrant de
l'air dans le Verre , qui le fait
rompre en le ferrant contre la
perpendiculaire d'un tiers de l'an.
gle d'inclinaifon , qu'ils faifoient
134
-Extraordinaire
avec la mefme perpendiculaire,
& enfortant du verre dans l'air,
fe brifent en s'éloignant de la
perpendiculaire de la moitié de
leur angle d'inclinaiſon ; il faut
d'abordfçavoir que fi les angles
d'inclinaifon font moindres que
de 15. degrez , leurs angles de réfaction
garderont la mefme raifon
que leurs arcs , car jufques à
15. degrez le Sinus font prefque
entre eux comme leurs arcs , ce
qui fait que fi l'objet vifible n'ef
toit qu'un point auffi éloigné que
le Soleil , les rayons de ce point
tobant Phyfiquement paralleles
für un Verre convexe , découvert
de 30. degrez , & oppofé
directement à l'objet , fe réüniroient
Phyfiquement à un meſme
point ; car les rayons plus latedu
Mercure Galant.
135
raux n'auroient que 15. degrez
d'inclinaiſon ; mais il n'en feroit
pas de mefme des rayons des
points latéraux de l'objet , qui
auroient une plus grãde inclinaifon
avec la perpendiculaire tirée
fur la furface du Verre , foit plane
ou convexe .
Il eſt eft à propos de remarquer
icy la regle generale , pour
avoir tous les angles de réfraction
des angles d'inclinaiſon au deſſus
de 15. degrez . En voicy l'Analogie.
Comme le finus d'un angle d'inclinaifon
, au deffous de 15 degrez,
comme par exemple 6,
Eft au finus de fon angle de réfraction,
de 4 degrex.
Ainfi le finus de tout angle d'incli136
Extraordinaire
1
naifon , au deffus de 15 degrez,
Eft au finus de fon angle de réfraction.
Revenons à ces cones de radiations
, lefquels ayant penetré
l'humeur criftalin , forment par
les loix de la refraction ces cones
renverfez , qui font comme autant
de pinceaux , formez par les
rayons de lumiere , qui par leur
pointe impriment & peignent fur
la retine chacune fon point de
l'objet.
• Plus l'ouverture de la prunelle
eft grande , plus il entre dans
l'oeil des rayons de chaque point
de l'objet qui forment ce pinceau
optique , & par conféquent la
peinture de l'objet eſt plus forte ;
c'eft pourquoy nous voyons
du Mercure Galant.
137
gnez ,
beaucoup mieux les objets éloi
lors que
l'oeil eft à l'ombre
, ou que nous regardons à
travers le poing à demy fermé ,
car à l'ombre la prunelle s'ouvre
davantage , & de plus les rayons
des objets , que nous ne voulons
pas confiderer attentivemet, n'entrant
point dans l'oeil , la fenfátion
d'un feul objet , eft beaucoup
plus forte.
La prunelle eftant trop ouver
te , la vifion de l'objet eft confufe
, parce que fa peinture n'eft
pas diftincte fur la retine , d'autant
que l'humeur criftalin ne
peut réunir à un mefme point , les
rayons qui tombent fur luy trop
obliquement , les efpeces fe confondent
avec les autres fur la retine.
De plus les objets proches
2. deJuillet 1682. M
138
Extraordinaire
•
& fortement éclairez , comme
auffi les couleurs vives & écla
tantes , bleffent la retine par leur
trop de chaleur , car la lumiere
n'elt jamais fans chaleur , comme
fçavent les Philofophes, c'eſt
pourquoy on perd la veuë en regardant
fixement le Soleil , car fes
rayons fe réüniſſant , forment
leur foyer fur la retine , & brûlent
cét organe formel de la veuë,
Ceux qui voyagent l'Hyver, foufrent
beaucoup par la blancheur
de la neige , qui eft la lumiere
qu'elle refléchit dans l'oeil .
Le P. Zucchius Jéfuite de Parme
, en la page 37. du 2. Tome
d'Optica Philofophica , que j'eus
foin de faire torrectement imprimer
à Lyon en l'anné 1665. dit
qu'à un Pere de leur Compadu
Mercure Galant. 139
gnie , la prunelle s'ouvrit fi étrangement
dans fa vieilleffe , qu'il .
ne voyoit aucun objet , à quoy il
remédia , le faifant regarder par
un trou d'un quart de ligne de
diametre , fait für une Lame de
Métal , Figure III. On fait ces
pinnules mobiles , pour ajuſter
plus facilement leurs ouvertures
vis-à- vis les centres de la prunelle
des yeux. Lors que les platines
de ces pinnules mouvantes ,
portent une petite boiſte de cui
vre d'environ trois lignes de profondeur
, fon fond qu'on met du
cofté de l'oeil , aura un trou d'un
tiers de ligne ou environ , & la
platine aura un trou d'une ligne
& demie de diametre, ou un peu
plus , pour recevoir fuffifante
quantité de rayons de l'objet, au-
M ij
140
Extraordinaire
quel ce trou eft directement op
pofé . D'où je conclus que ces
Bezicles fimples , & faciles qui
confervent la Veuë & groffiffent
les objets , font de Microscopes,
de l'invention du P. Zucchius .
Voyez la page 304. du Livre De
Homine du R. P. Fabry de la mefme
Compagnie, & le 34.Journal
des Sçavans du Lundy 23. Aouft
1666. de M ' l'Abbé Galloys.
A mesure que l'objet eft plus
éclairé la tunique ragoïde qui eft .
retrouffée en dedans eftant rarefiée
par la chaleur , s'étend &
retreffit fon ouverture que nous
appellons prunelle , dont le diamettre
de celle des Hommes,
n'eſt ordinairement au plus que
de trois lignes , & la diftance de
leurs centres d'environ deux pou
du Mercure Galant. 141
ces & demy. Les Animaux nocturnes
, ont l'organe de la veuë
fort délicate , & leur faut par
conféquent tres- peu de lumiere
pour ébranler fuffifamment les
parties de la retine , & y faire une
impreffion fenfible . C'eſt pourquoy
les Hiboux ne peuvent fouf.
frir lejour , & voyant de nuit fuf.
fifamment les objets , parce qu'ils
ont l'ouverture de la prunelle
tres-grande , ce qui fait qu'ils reçoivent
de chaque point de l'ob
jet un grand cone de rayons ; car
il n'y a point de nuit fans lumiere .
d'où il arrive que l'impreffion fur
la retine eft fenfible , cet organe
de la Viſion eſtant plus délicate
aux Hiboux , aux Chats , & aux
Souris , qu'au refte des Animaux .
On peut en tout temps obferver
A
142
Extraordinaire
que l'ouverture de la prunelle
des Chats , eft une longue fente ,
qu'à une lumiere un peu forte ils
retreffiffent l'ouverture de leur
prunelle , qu'ils ferment enfin totalement
.
Les Curieux obfervent avec
plaifir , que la prunelle des yeux
des Hommes s'agrandit lors
qu'on a paffé dans un lieu moins
éclairé , & au contraire qu'elle
diminue tres - fenfiblement lors
que d'un lieu fombre on a paffé
au grand jour. C'eſt de là qu'on
explique , pourquoy d'un lieu éclairé,
entrant dans un lieu fombre,
on n'y voit rien d'abord dif
tinctement ; car il faut attendre
que les fortes impreffions que les
objets fortement éclairez avoient
fait fur la retine ayent ceffé , &
du Mercure Galant.
143
que la tunique ragoïde ceffant
d'eftre rarefiée, en fe retirant agrandiffe
par ce moyen le diamettre
de l'ouverture de la prunelle
, afin que de chacun point
de l'objet peu éclairë , il entre
dans l'oeil une fuffifante quantité
de rayons , lefquels quoy que
foibles de lumiere , puiffent par
leur grande quantité faire une
impreffion fenfible fur la retine .
Nous expérimentons la mefme
choſe pendant la nuit dans les
Ruës , car tout à coup la lumiere
d'un Flambeau venant à manquer
, de mefme qu'il arrive en
entrant du grand jour dans un
lieu fombre , nous ne voyons plus
rien , lors que ceux qui n'avoient
pas efté éclairez du Flambeau y
voyent fuffifamment. Cela arrive,
144
Extraordinaire
parce que l'impreffion forte de la
lumiere du flambeau dure fur la
retine , & qu'il faut attendre que
la prunelle foit élargie , pour recevoir
plus grande quantité de
rayons de chaque point des objets
peu éclairez , & que l'humeur
criftalin foit dégonflé , afin que
fon foyer qui eftoit moins éloigné
que pour aucun objet, quoy
que tres-proche , fe faffe mainte
nant plûtoft , au contraire , en
fortant d'un lieu fombre dans un
grand jour , on n'y peut rien voir
diftinctement , & nous fentons
que la retine fouffre par le trop
de lumiere qui entre par la grande
ouverture de la prunelle , ce
qui dure jufqu'à tant que la chafeur
des rayons de lumiere ayant
rarefie la tunique ragoïde , elle
aye
du Mercure Galant. 145
aye en s'étendant diminué l'ouverture
de la prunelle , afin qu'il
n'entre pas fi grande quantité de
rayons dans l'oeil , & qu'il fe faffe
par conféquent une impreffion
moderée fur la retine . On expérimente
de nuit la meſme chofe
, lors que dans les Ruës la lumiere
d'un Flambeau vient tout à
coup donner dans la veuë .
C'eſt uné agreable & curieuſe
expérience , de voir en mefme
temps, enun mefme Homme , la
diférence de l'ouverture de la
prunelle de l'un de ses yeux à
celle de l'autre , ce qui arrive en
le fituant en forte que d'un acil
il voye la lumiere , ou un objet
fort éclairé , pendant que l'autre
oeil eft comme à l'ombre par l'interpofition
de fon nez. Paulus ve
Q. deJuillet1682. N
#46
Extraordinaire
netus , eft le premier qui a pris
garde que la prunelle des Hommes
avoit un mouvement involontaire
, par lequel elle s'ouvre
ou fe retreffit davantage ; ce que
Galien n'avoit point connu , finon
lors qu'en faifant fermer un
oeil , il confidéroit que la prunelle
de l'autre s'agrandiffoit , mefme
dans le grand jour , comme il
l'affure dans fon 10. Livre De Offic.
Part. Cap. s. ce qui eft confirmé
par l'expérience de tous les Sçavans.
Voicy les termes du R. P.
Zucchius Jefuite , en la page 99.
du 2. Tome de fa Philofophie
Optique. Ex majori dilatatione foraminis
pupilla in uno oculo apparente
, dum alter clauditur. Il n'y a que
l'Autheur de la Viſion parfaite
de l'année 1677. qui faiſant la
du Mercure Galant. ´ 147
I
guerre au bonfens , pour ne convenir
en rien avec les Sçavans de
ce temps , ny des Siecles paffez ,
a dit dans la page 46. ligne 2 .
que lors que l'objet n'eft vû que
d'un feul ail , l'autre eftant fermé,
Wil eft vû par une moindre ouverture
ой
de pupile. Il avoit dit la meſme
chofe en la page précédente ligne
30. affurant , qu'en fermantun
ail, onfait un effort qui étrecitfenfiblement
la pupile de celuy duquelon
regarde. Mais , ajoûte - t - il , cet
étreciffement de la pupile fait la vifion
plus forte. A quoy pourtant
la raifon & l'expérience font contraires
, car quand mefme par impoffible
, ce rétreciffement arri. ·
veroit , la vifion feroit moins forte
, mais plus diftin&te.
La jufte ouverture de la pru
1
Nij
148 Extraordinaire
pas
nelle , eft donc une des chofes abfolument
neceffaires pour bien
voir
; car fi cette ouverture eft.
trop petite , lors qu'on regarde
les objets éloignez ou peu éclai
rez, les pinceaux optiques de cha
que point de l'objet n'eftant
compofez d'une quantité fuffifante
de rayons , ne peuvent faire
une impreffion , pouffement , ou
raréfaction fenfible fur la retine,
ce qui fe rencontre auffi veritable
dans les Lunetes d'aproche ,
dont la conftruction a dans toutes
fes parties un parfait raport à
celles de l'oeil , d'autant que la
partie du Verre objectif que l'on
tient découvert , & qui y tient
lieu de prunelle , doit cftre d'une
jufte ouverture , pour faire voir
diftinctement les objets éloidu
Mercure Galant. 149
gnez ; car fi elle eft trop petite,
la peinture de l'objet fur la retine
n'eft pas affez claire , ny forte
; & fi elle eft trop grande , la
peinture en eft bien plus claire ,
& plus forte , mais en échange
elle en eft tres- confufe. Mais
comme le diamettre de la partie
qu'on laiffe à découvert fur le
milieu de l'objectif, eſt ſans préjudice
à la diftinction de la Veuë
d'autant plus grand que le Verre
cft d'un foyer de plus grande
longueur , ainfi l'humeur criſtalin
eftant moins convexe , la prunelle
peut eftre plus ouverte , &
par conféquent la Veuë en fera
tres- forte , & tres - diſtincte.
De tout ce que nous avons dit,
on conclud ,
1° Que la Veuë fe fait par des
N iij
150
Extraordinaire
rayons qui tombent de chaque
point de l'objet , toûjours divergens
fur l'humeur cristalin , Figure
IV.
2° Que les rayons de chacune
des radiations s'eftant rompus
& renverfez , apres avoir pé.
netré l'humeur cristalin , vont
s'unir précisément fur la retine ,
pour y faire , par une impreffion
de la lumiere , la peinture & les
couleurs de l'objet, Figure IV.
3° Que ces rayons font plus
divergens , à mesure que l'objet
eft plus proche de l'oeil , Fig.IV.
4 Que l'oeil eftant éloigné
de quelques pas géométriques, les
rayons du mefme point de l'ob.
jet , qui entrent par la prunelle
fur le criftalin eftant déja rompus
en penétrant la tunique cor-
O
IBLIO
DE
LA
LYON
151
• qu'ils
aement
ce
que
e de
la
le
fomradias
deux
lent
fur
ze tresle
dont
point
ne infila
ra
e l'obrayons
it pable
, il
ft l'axe
i tomfur
la
150
rayons qu
point
de 1 1682 .
gens
fur
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IV.
2° Qu
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pus & re
netré PR R
RP
s'unir p
PL 25
15
pour y
Fig. VI.
P
de la lu
couleur
3° C
diverg
eft plu
4
H
de
qua
Layo
jet ,
fur!
pus
or
du Mercure Galant. ISI
née , font fi peu divergens , qu'ils
font cenfez eftre phyfiquement
paralleles , notament parce que
le diametre de l'ouverture de la
pranelle eſtant ſi petit , & le fommet
ou pointe du cone de radiation
eſtant fi éloigné , les deux
rayons plus latéraux forment fur
la prunelle , qui eft une baze trespetite
, un triangle ifofcele dont
l'angle foûtenu qui eft à un point
de l'objet éloigné eft comme infiniment
petir.
On conclud que de la ra.
diation de chacun point de l'ob
jet , quand mefme les rayons
feroient geometriquement paralleles
, ce qui eft impoffible , it
n'y a qu'un feul rayon qui eft l'axe
du cone de la radiation, qui tomperpendiculairement
fur la be
N iiij
152
Extraordinaire
furface fphérique d'un Verre,
qui le penetre fans fe brifer . C'eſt
pourquoy l'Autheur de la Dioptrique
Oculaire , imprimée en 1671 .
n'avoit jamais vû la Figure de la
Propofition 8. du 3. Livre des
Elémens d'Euclide , puis que dans
la
57. page , il a fait une Propofition
qui contient dans fon Texte
deux fauffetez , difant
rayons paralleles d'un point d'un objet
visible , tombent perpendiculairementfur
la furface d'un Verre convexe.
que
les
Pour bien comprendre par expérience
ces deux cones de radiation
renverfez , que forment les
rayons d'un point de l'objet, dont
la baze commune eft en l'humeur
criſtalin , & leurs deux pointes
oppofées font l'une au point de
du Mercure Galant. 153
l'objet , & l'autre , fur la Retine
; préfentez directement au
Soleil un Verre, Omphaloptre ou
Loupe , Figure VII. c'eft à dire,
centiculaire fphériquement convexe
des deux coftez , comme
font les Bezicles des Vieillards,
mais qui n'ait au plus qu'une portion
de 30. degrez découverte ,
ou bien préfentez au Soleil un
Verre , plan d'un coſté , & convexe
de l'autre , Figures V. & VI.
mais qu'il n'ait tout au plus
qu'un fegment , ou portion de 30.
degrez de découvert . Mettez
auffi directement au derriere de
ce Verre un papier ou carton , qui
pour le mieux doit estre noircy,
éloignez -le directement & peu à
peu du Verre , vous remarque.
rez d'abord que les rayons du So154
Extraordinaire
In eftant devenus convergens,
par la fraction qu'ils ont fouffert
en entrant & en fortant du Verre ,
ſe ferrent peu à peu , & la radia a
tion de chaque point du Soleil
faifantfon cone renversé , ou pinceau
optique, formeront tous enfemble
fur le papier un petit rond
éclatant d'une lumiere fort vive,
laquelle brûlera le papier s'il eft
noir , parce qu'il imbibe & conçoit
les rayons , & ne les rejette
pas , en les refléchiffant comme
fait le papier blanc .
Ce petit rond de brillante clar
té , eft appellé par analogie ,
Foyer Solaire. Il eſt la vive Image
du Soleil , c'est pourquoy il eft
d'une grandeur déterminée , qui
aura toûjours pour diametre , du
moins la corde d'un demy degré
du Mercure
Galant
.
Iss
de la Sphère
ou Globe , dont le
Verre plan convexe
eſt ſegment
,
parce que le diametre
apparent
du Soleil , eft de demy degré,
mefme
le 28. de Juin dans le 7.
degré 6. 21. minute
de l'Ecreviffe
, qu'il eft dans fon Apogée
,
ou plus grand
éloignement
du
centre de la Terre.
La grandeur
du diametre
du
Foyer
ou Image
Solaire
, fa diſtance
au Verre , & le diametre
de fon ouverture
, font les trois
fondemens
par lefquels
on démontre
tout ce qui concerne
la Veue , & le moyen
de remedier
à ces défauts
par des Bezicles
ou
fimples
Lunetes
à verre convexes
, pour les Vieillards
, & à Verres
concaves
pour les miopes
, ou veuës
courtes
; & enfin tout ce
156
Extraordinaire
qui appartient à la conftruction ,
& fituation des Verres , pour faire
toute forte de Lunetes tant Microſcopes
que Télescopes . Ce font
auffi les fondemens de la Dioptrique
que l'Autheur du Livre
de la Dioptrique Oculaire imprimé
en l'année 1671. a ignoré , puis
qu'au commencement de la 173 .
page , il dit contre la démonftra .
tion & contre l'expérience , que
fi un Verre eft bon aux Lunetes de
longue veuë , on en doit recueillir fur
un plan directement opposé , les
rayons du Soleil, mefme dans unpoints
car , ajoûte t-il , fi cela arrivoit
heureusement , ceferoit le vray indice
de l'excellence de ce verre objectif,
& qu'il feroit dans fa veritable &
précife largeur, fans qu'il fut befoin
de rien couvrir de la circonférence;
du Mercure Galant. 157
P
finon , ajoûte- t- il , l'on couvrira
peu à peu les bords de la circonférence
de ce Verre , avec des cercles de
carton , de diverſes grandeurs , d'ouverture
, tant que les rayons du Soleil
ſe réüniſſent en un point. Ce
que mefme les Ecoliers en Dioptrique
démontrent eſtre impoffible,
quand mefme le Verre feroit
travaille de la main d'un Ange,
& que l'ouverture du Verre ne
feroit que d'une ligne , parce que
le Soleil eft un corps , & ce Foyer
eft fon Image. Ce Foyer ne diminë
pas en grandeur en diminuant
l'ouverture du Verre , comme
auffi les objets vûs par les Lunetes
d'aproche ne diminuënt
pas en leur grandeur aparente,
mais bien en leur clarté , lors
mefme qu'on couvrira la moitié
158
Extraordinaire
du Verre objectif, ou que l'on la
couvrira en croix.
Si vous éloignez votre papier
au dela du Foyer Solaire , les
rayons pourſuivant leur route en
ligne droite s'eftant entrecroiſez
au Foyer , formeront un autre
cone tronqué & renversé , dont
la baze d'illumination fera toujours
plus grande , mais moins
claire , ou moins forte en lumiere
, à meſure que vous éloignerez
davantage le papier , parce
que la mefme quantité de lumiere
eft employée pour peindre
le Soleil dans un plus grand
cercle .
La diſtance du Foyer Solaire
au Verre convexe d'un cofté , &
plan de l'autre , quel cofté que
vous préfentiez directement au
du Mercure Galant. 159
Soleil , Figure V. & VI. eft toûjours
égale à la longueur de l'axe
de la Sphère ou Globe , dont le
Verre eft un fegment.
Si le Verre eft lenticulaire,
c'eſt à dire , également convexe
des deux coſtez , Figure VII. la
longueur de fon Foyer ne fera
que la moitié de la longueur de
Faxe de la Sphère , dont les fuperficies
font fegmens , pourvû
que l'on n'ait pas égard à l'épaiffeur
du Verre, ce qu'on doit fuppofer
toûjours à l'avenir.
-
Que file Verre a fes convexitez
inégales , comme la fome des
diametres des deux convexitez , eft
à l'un des diametres .
Ainfi l'autre diametre , eft à la difrance
du Foyer Solaire.
160 Extraordinaire
Si le Verre eft convexe d'un
cofté , & concave de l'autre , Fi.
gure XII. en forte que trois femidiametres
de la convexité , ayent
toûjours plus de longueur que le
demy- diametre de la concavité,
mais que ces trois femi . diametres
n'excedent jamais trois ſemi - diametres
de la concavité, ces Verres
font appellez Ménifques ou taillez
en Croiffant de Lune , & la
diſtance de leur Foyer Solaire , fe
trouve par cette regle , comme la
diférence des diametres des deuxfphéricites
du mefme Verre , eft au diametre
de la convexité qu'on préfente
au Soleil. Ainfi le diametre de
la concavité , eft à la distance du
Foyer Solaire. Ainfi mon Verre
Ménifque dont la convexité
avoit 13. pouces 4. lignes de dia-
,
du Mercure Galant. 161
mettre , & la concavité 3. pieds ;
fon Foyer Solaire eftoit à trois
pieds 10. pouces 9. lignes &
demy.
Cette distance de Foyer So.
laire eft appellée la portée ou la
puiffance du Verre . Entre plufieurs
Verres de mefme portée
& également découverts , lem.illeur
aura le diametre du Foyer
Solaire plus petit .
Comme la diftance du Soleil
eft toujours fenfiblement la mefme
que les rayons de chaque
point du Soleil, à caufe du grand
éloignement au Verre ,font auffi
toujours Phyfiquement paralleles
, la diſtance du Verre à fon
Foyer Solaire est toujours la
mefme , quoy qu'en ait écrit le
R. P. Zucchius. Il n'en eft pas
Q.deJuillet 1682.
162 Extraordinaire
ainfi des autres objets moins éloignez
, parce que leurs rayons
font Phyfiquement plus divergens
à mesure que l'objet eft
moins éloigné du Verre , c'eſt
pourquoy les rayons de ces objets
font des plus grands angles d'inclinaifon
avec leur perpendiculaire
, d'où il s'enfuit que leur
concours eft retardé , & qu'il fe
fait plus loin , & le Foyer ou
image de l'objet s'éloigne davantage
au derriere du Verre ; ce
qu'on voit par expérience dans
une Chambre cloſe, car à meſure
que l'objet s'aprochera du devant
du Verre convexe, ce Foyer
s'éloignera toûjours jufqu'à tant
que l'objet foit arrivé au devant
du Verre à la diftance de fon
Foyer Solaire ; car pour lors les
du Mercure Galant. 163
rayons de l'objet ne font plus de
Foyer , parce que fortant paral
leles du Verre ne peuvent fe réü.
nir, & fil'objet éftoit encor plus
proche duVerre, les rayons en for
tiroient divergens. Je donneray
en fon lieu la regle , pour connoiftre
à quelle diftance fe fait
le Foyer des objets , fuivant leur
éloignement , qui doit toûjours
eſtre plus grand que n'eft la lon.
gueur du Foyer Solaire du mefme
Verre .
Parce que les Verres Plansconcaves
Fig.VIII. IX.& X. rendent
divergens ou paralleles les
rayons qui tombent fur eux paralleles
ou convergens, & les faifant
tomber fur le criftalin , tels
que fi l'objet eftoit moins éloigné
, forment les Bezicles ou
O ij
164
Extraordinaire
fimples Lunetes , de ceux qui ont
la veuë courte , & qu'ils fervent
de Verre oculaire dans les anciennes
Lunetes d'aproche . Nous
dirons icy quelque chofe de leur
Foyer ; qu'on appelle virtuel, ou
Imaginaire , parce que les rayons
qui de chaque point du Soleil
tombent phyfiquement paralleles
, en fortent divergens , &
comme fi fans fe rompre dans le
Verre ils venoient d'un point
qui fut au devant duVerre précifément
éloigné de la longueur de
l'axe du Globe fur lequel on a
formé la concavité du Verre ;
ainfi parce que
fi ces rayons divergens
eftoient produits en ligne
droite du cofté du Soleil , ils fe
réuniroient à la longueur de l'axe
de la concavité du Verre . Ce
du Mercure Galant. 165
>
point imaginaire eft appelle Foyer
Virtuel Solaire , d'où il eft évident
que plus les objets font proches
du Verre plan - concave, plus
les rayons de chaque point de
l'objet tombent plus divergens ,
& plus le Foyer objectif virtuel
fera proche au devant du Verre .
Pour vous convaincre de tout
ce que j'ay dit , de la maniere
que les rayons de lumiere directe
ou refléchie , pure , ou modifiée
, peignent les objets fur la
retine , faites - en l'expérience
dans un oeil artificiel repréſenté
dans la feconde Planche Fig. II.
Cette Machine a environ un
pied de diametre , ces parties &
leurs fonctions , font les mefmes
que celles de leur naturel.
Les radiations de chaque point
166 Extraordinaire
de l'objet , comme icy d'une fleche,
eftant entrez par la prunelle
PPP , tombent fur le Verre lenticulaire
CCCC , qui tient lieu de
l'humeur, cristalin , & par les loix
de la réfraction chaque radiation
réüniffant les rayons de fon cone,
ou pinceau optique renverfé , en
un point fur la retine artificielle
RRRR , qui eft faite d'une Glace
mince de Miroir , dépollie d'un
cofté , ou d'un papier huilé , &
qu'on met à la juſte diſtance du
Foyer des objets , en enfonçant
ou retirant peu à peu le Tuyau
RN, RN , qui repréſente le Nerf
optique , & porte la Retine arti .
ficielle RRRR , y forment la baze
de diftinction , Foyer ou vive
Image de l'objet qu'on admire,
peinte de ces vives couleurs , &
du Mercure Galant. 167
animée des mefmes mouvemens
des objets ; mais cette peinture
eft renversée. Vous pourrez auffi
remarquer que le diametre ou
grandeur de cette peinture , a
prefque la mefme raiſon au diametre
ou grandeur des objets,
que la diftance des efpeces au
Verre à la diſtance des objets au
Verre .
Il fe paffe la meſme choſe
dans nos yeux , & bien que la
peinture des objets foit renverfée
fur noftre Retine, Fig. 11. & IV.
nous les appercevons dans leur
fituation naturelle , parce que
l'ame ou la puiffance vifible dans
l'appréhenſion de fon fujet , fuit
le progrés du rayon qui arrive
fur la Retine , apres l'infléxion
qu'il a foufert par la réfraction,
168 Extraordinaire
& raporte l'objet au lieu où l'axe
de chaque radiation iroit aboûtir
, s'il eftoit directement produit
hors de l'oeil vers l'objet.
•
On peut tres facilement faire
cette expérience en grand , fuivant
la troifiéme Figure , qui repréfente
une Chambre noire , en
laquelle on a foignenſement bouché
toutes les avenues au jour, à
la réſerve d'un trou rond évasé
en dehors en entonoir , qu'on a
fait dans un Volet ou Panneau de
Feneftre . Ce trou doit avoir en
fa moindre ouverture
, environ
un pouce de diametre , fur laquelle
en dedans la Chambre
on appliquera un Verre objectif
de Lunete d'aproche de fept ou
huit pieds de longueur , ou
du moins un des Verres d'un Be
zicle
du Mercure Galant. 169
zicle de Vieillard , car déslors
que le Soleil , fans donner fur la
Feneſtre, éclairera les objets d'une
Place publique , d'un Jardin,
d'une Rue, ou d'une Campagne
oppoſée à voſtre Feneftre , vous
en verrez les vivantes peintures
fur un papier , ou fur un linge fin
tendu perpendiculairement , que
Vous approcherez ou éloignerez
directement peu à peu du
Verre jufqu'à ce que ce linge foit
à la diftance du Foyer , ou baze
de diſtinction des radiations de
chaque point des objets que
vous voudrez voir tres - diftinctement
, & qui vous paroiftront
peints renverſez , mais avec toute
leurs couleurs naturelles. Pour
rendre ces peintures permanentes
, vous n'avez qu'à y appliquer
Q.de Fuillet 1682.
P
170 Extraordinaire
les couleurs ; & ainfi fans eftre
Peintre , & fans avoir fait aucune
étude de Perſpective , vous
aurez les plus beaux Tableaux,
& les plus agreables Païfages.
Vous obferverez qu'on ne peut
avoir tres diftinctement , & à
mefme temps , les Images des
objets beaucoup éloignez , & de
ceux qui ne font éloignez que de
peu de toifes de voftre Feneftre ;
car pour les objets qui font tresproches
, il faut éloigner davantage
le linge qui fert de Retine ,
parce que les rayons des obts
qui font plus proches , tombant
fort divergens fur le Verre qui
icy tient lieu d'humeur criftalin ,
leur concours réunion , ou foyer,
eft retardé , & le foyer de ces ob .
jets fe forme plus loin au derriere
du Mercure Galant: 171
du Verre. On peut auffi avoir
une petite Chambre roulante ,
pour porter à la Campagne;
voyez -en la conſtruction dans la
Figure IV. Elle aura & pieds de
longueur , 7. pieds de hauteur, &
6. de largeur. Un Homme eftant
au Soleil à 15. pas du Verre , vous
en verrez fon Image dans la
Chambre noire juſqu'au moindre
cheveu.
Nous devons cette admirable
découverte , auffi -bien que le vitruve
rendu intelligible , à Daniel
Barbaro , Noble Vénitien , Patriarche
d'Aquillée , qui la publia
dans fa Scenographie , ou Optique
Pratique , Partie 9. Chapitre 5.
Voicy ces termes.
Con mirabile diletto la Natura ne
infegna la proportionata digradatio-
1
Pij
172
Extraordinaire
ne delle cofe, &fi aiuta in ogni àformare
i precepti dell'arte , Perilche dovemo
effere diligenti obfervatori di
quella in ogni occafione. Maper hora
io tocchero una belliffima experienza
intorna alla perfpettiva . Se voui videre
come la natura pone le cefe digradate
, ne folamente quanto ài contorni
del tutto & delle parti , ma
quanto à i colori , & le ombre , & le
fifimiglianze , farai un Buco nello
fcuro dellafinestra della Stanza di dove
voui vedere , tanto grande quanto
è il vetro d'un Occhiale. Et piglia
un Occhiale da vecchio , cioe che babbia
alquanto di corpo nel mezo , &
non concavo comegli Occhiali da Giovani
, che anno la vista curta , &incafa
quefto vetro nel buco , ferra poi
tutte le finestre , & le porte dellaftanza
, fi che non vifia luce alcuna , fe
du Mercure Galant.
173
non quella che vienne dal vetro , Piglia
poi un foglio di carta , & ponile
in contra il vetro tanto difcefto , che ta
veda minutamente fopra il foglio
quello che è fuori di cafa , il che fifa
in una determinata distanza più dif
tintamente , il che troverai accoftando
, over difcoftando il foglio dal
vetro , fin che ritrovi il fito conveniente.
Quivi vederai leforme nella carta
comefono, & le digradationi , & i
colori , & le ombre , & i movimenti,
iltremola dell'aque,ilvelar de gli ucelli
, & tuto quello che fi puo vedere.
A quefta efpericnfa chiede che fi fiail
fole chiaro & belle , la luce delfole hà
grandeforza in cavar le specie vifibili
; come con tuo piacere ne farai
la ifperienza , nella quale faraifciel
ta di quelli vetri chefanno meglio , &
Piij
174
Extraordinaire
fe vorrai cuoprire il vetro tanto ,
che
fi lafci un poco di circonferenza nel
mezzo , che fia chiara è scoperta , ne
vederai ancora piu effetto .
Vedendo adunque , nella carta i
lineamenti delle cofe , tu puoi cen
unpenello fegnar fopra la carta tutta
la perfpettiva, che apparira in quella,
& ombregiarla , & colorirla teneramente,
fecondo che la natura ti moftrera.
C'est ce que nous appellons
donner la diminution des teintes
convenables . Tenendo fermala carta
fin che haverai fornito il disegno .
Cardan en parla en l'année
1553. dans le 4. Livre De Subtilitate.
Voicy fes termes. Quodfi
labeatfpectare , ea que in via fiunt,
fole fplendente. In feneftra orbem è
vitro collocabis , videbis imagines
perforamen tranflatas in oppofitopladu
Mercure Galant. 175 .
no , fed cum obfcuris coloribus ; fubjicies
igitur candidiffimam cartam co
loco quo imagines vides, & intentam
rem mira ratione affequeris.
Baptifte Porta enſeigna enſuite
la mefme chofe , comme fi elle
fut encor inconnue , dans le 8.
Livre Magia Naturalis Chapitre
7. & dans le Chapitre 6. il donne
cet avis tres - important. Lumen
feneftraforamen neferiat quia impedit
operationem , lux enim fecunda
eft, que objectorum fimulachrafert.
J'ajoûte que fi vous faites plufieurs
trous , mais un peu éloignez
l'un de l'autre , & que chacun
foit garny d'un Verre de
mefme puiffance, ou longueur de
Foyer , les objets ſe peindront
autant de fois multipliez . Il en
arrive de mefme fur la Retine de
Piiij
376
Extraordinaire
l'oeil , lors qu'ayant fait plufieurs
trous dans une Lame deliée de
Cuivre , nous regardons à travers
ces trous , pourvû que tous enfemble
foient dans un moindre
efpace que l'ouverture de la prunelle.
On verra mefme de nuit
jufqu'à neuf chandelles , fi ayant
appliqué une Toile d'Hollande
fur l'oeil , on regarde la flâme
d'une chandelle un peu éloignée,
parce que ces efpeces paffent par
neuf petits trous de la Toile, qui
pris enſemble n'excedent
l'ouverture de la prunelle de
l'oeil. Vous verrez auffi facilement
cette multiplication d'efpeces
, la nuit dans voftre Cham.
bre, dépeintes fur un linge blanc ,
fi vous mettez une chandelle allumée
au devant d'un grand .
pas
du Mercure Galant.
177
Verre convexe , que vous aurez
couvert d'un carton percé de
plufieurs trous ronds . Je ne dis
rien icy duVerre Poliedre, ou taillé
à facetes , par lequel on voit en
tout temps les objets plufieurs
fois multiplicz .
*
Ces efpeces des objets ou
Images renversées , paroiftront
encor plus grandes & plus diftin-
&tement Figure XIII. fi à travers
une Boule de bois engagée dans
le trou de la Feneftre , qui roule
& fe contourne de tous coſtez
comme l'oeil dans la concavité de
la tefte , vous paffez le bout de
la Lunete garny d'un Verre objectif
plan - convexe , dont l'autre
bout foit muny d'un Verre oculaire
concave des deux coſtez,
mais d'une plus petite Sphere
178
Extraordinaire
que celuy qu'on y mettoit pour
fervir de Lunete d'aproche' ; ce
Verre fe place auffi plus pres du
Verre objectif , & racourcit par
conféquent notablement plus la
Lunete. C'est pourquoy, comme
nous avons déja dit , il rendra
les rayons, divergens , & par ce
moyen retardant leur concours,
éloignera la baze de diftinction
des efpeces plus loin que fi le
Verre objectif eftoit feul , & par
conféquent fes efpeces feront
plus grandes & plus diftinctes,
mais moins claires . C'eft le cv.
Probleme de la Dioptrique de
Keppler,imprimée l'an 1611. C'eſt
avec cette unete que nous recevons
, confidérons & obfervons
les Eclipfes du Soleil , & festaches
ou macules , dans fon Foyer
du Mercure Galant.
179
ou Image. Cette Machine eft de
l'invention de M' Hevélius de
Dantzic , fi celebre par tant
d'Ouvrages & d'Obfervations
Aftronomiques ; elle eft dans fa
Selénographie de 1637. & dans les
pages 372 & 374. de fon premier
Tome intitulé , Machina Caleftis.
J'ay dit ailleurs bien au long,
& tres fuffifament , toutes les ma
nieres de redreffer ces efpeces ou
Images des objets , c'est pourquoy
je me contente de dire icy
qu'il fuffit d'avoir deux bons
Verres objectifs de trois ou quatre
pieds de Foyer , mais celuy qui
fera au bout de la Lunete dans la
Chambre , doit eftre d'une por
tion deux ou trois fois plus large ,
& éloigné du Verre objectif qui
$80 Extraordinaire
.
eft à l'autre bout de la Lunete
dans le trou de la Feneftre , de
deux fois la longueur de fon
Foyer Solaire ; & le drap blane,
papier ou carton , qui comme
une table d'attente doit recevoir
les efpeces des objets , ſera éloigné
de la Feneftre de deux fois
la longueur de la Lunete ; mais
à mon avis le meilleur eft de regarder
ces efpeces renversées
d'une autre Chambre , avec une
Lunete ordinaire à deux Verres
convexes , placée dans un trou
fait à travers le mur de réfent;
car par ce moyen , ces efpeces
ou peintures des objers paroîtront
plus grandes, & redreffées .
On peut fur le mefme principe
, faire paroiftre au milieu d'une
Chambre , Figure V. dans les
du Mercure Galant. 181
tenébres d'une nuit la plus obfcure
, les Images & repréſenta.
tions de tout ce qu'on voudra fur
une Toile blanche RRRR , qu'on
y aura tendu à la diſtance requife
du Foyer du Verre objectif de
quelques pieds de diametre , qui
garnit le trou PP fait dans la Porte
, & évafé en Entonnoir du
cofté de la Chambre . Au devant
de ce Verre & à quelque
diſtance de la Porte de la Chambre
, eft une blinde ou chande.
lier portant un Chaffis , garny en
haut de même qu'une Portiere de
Carroffe d'une grande Glace, ou
Papier fin & huilé, fur lequel avec
des couleurs diafanes & tranſparentes
, comme aux illuminations,
on aura peint à la renverfe, les Figures
qu'on voudra faire pa
182 Extraordinaire
roiftre droites dans les tenébres
de la Chambre. Ces Peintures
doivent eftre fortement éclairées
, en forte que le Chaffis foit
toûjours entre le Flambeau &
la Porte de la Chambre , comme
on le void dans la Figure V. car
fi les Flambeaux éclairoient la
Porte de la Chambre , on y dé .
truiroit toute forte de repréfentation
, & on n'y verroit que de la
lumiere pure fur la toile y tenduë.
C'eft d'icy qu'on a trouvé l'invention
de porter de nuit , à plus
de quatre mille pas , dans une
Chambre obfcure , les écritures
& telles repréſentations qu'on
aura peintes avec encre commune
ou couleurs vives & tranfparentes
, fur un Verre convexe qui
ait demy pied de diametre en fa
du Mercure Galant. 183
furface , & de tres -long Foyer ;
car mettant au derriere du Verre
une flâme tres- vive & tres- grande
, fi le milieu de la flâme , le
centre du Verre , & fon axe , font
dirigez en mefme ligne droite au
milieu de la Feneftre obfcure ,
ces figures y paroiftront reveſtuës
de mille couleurs , fur un papier
oufur un drap blanc , & ceux qui
feront dans cette Chambre obfcure
, verront comme un brillant
Soleil en ce Verre , qui doit
eftre enchaffé dans l'ouverture
d'une Planche.
Vous apprendrez par expérience
que la jufte diftance de la
Alâme au Verre , eft lors que les
figures feront plus diftinctement
repréſentées avec toute forte de
couleurs .
184
Extraordinaire
On fait la mefme chofe de jour
& de nuit , ayant avec encre ou
autres couleurs tranfparentes ,
peint à la renverfe & en profil,
les figures fur un Miroir concave
de fonte , car fi on fait entrer la
refléxion du Miroir par une petite
Feneftre dans une Chambre
obfcure , les figures paroistront
fur un drap blanc peintes de couleurs
admirables , & d'autant plus
grande que le Miroir fera éloigné
de la Feneftre de la Chambre
obſcure .
On peut encor faire la meſme
choſe avec un Miroir plan de
fonte , fur lequel on aura écrit
ou peint les figures avec encre
ou couleurs tranſparentes
, car
ce Miroir eftant exposé au Soleil,
& la lumiere dirigée dans l'oudu
Mercure Galant. 185
verture d'un Volet de la Feneftre
oppofée d'une Chambre noire,
& éloignée d'environ 200. pas,
fi vous recevez parallelement à
quelque diſtance du Miroir la réÁéxion
par un grand Verre convexe
de 4. ou 5. pouces de diametre
en fa furface , toutes les
figures paroistront diverſement
colorées fur un drap blanc dans
la Chambre noire . Que fi vous
travaillez la nuit , mettez au derriere
du grand Verre convexe B,
encaffé dans le trou rond d'une
Planche , un grand Flambeau ou
Lampe allumé Figure VI. dirigez
la projection pour la faire entrer
par une petite Feneftre dans la
Chambre noire oppofée. Si la
flâme de la Lampe eft au Foyer
du Verre , fon illumination forti-
Q. deJuillet 1682.
186 Extraordinaire
ra en Cilindre , fi elle en eft plus
éloignée , fes rayons fe réuniront
& feront leur Foyer , enfin éloignez-
les , jufques à tant que fon
Foyer fe faffe en deça de la Feneftre
de la Chambre obſcure
, car les rayons y entrant apres
leur décuffation , ils y peindront
les Images renversées . On peut
adjoûter un autre Verre marqué
V. & afin d'augmenter la lumiere
& fa force , mettez au derriere
de la flâme de la Lampe,
un Miroir de Métal concave ſegment
de 18. degrez , car le furplus
feroit intile. Il faut qu'il foit
placé parallelement au Verre
peint , & que la flâme ſoit à fon
Foyer , & les axes & les centres
du Miroir , celuy de flâme , &
du Verre convexe peint , foient
du Mercure Galant.
187
2
en mefme ligne droite , Figure VI.
quoy a manqué Keſtlerus dans
fa Figure page 25. de fon Phyfiologia
Kircheriana , imprimée à Amfterdam
en l'année 1680.
Enfin vous ferez encor la meſ
me choſe de nuit plus facilement,
fi vous peignez avec encre ou
couleurs tranfparentes , fur 60 .
degrez au plus de furface d'une
grande Bouteille de Verre fin ,
fouflée mince & bien fphérique
ment , remplie d'eau , & enchaf
fée dans le trou d'une Planche.
Allumez une Lampe au derriere
de cette Bouteille , au devant de
laquelle mettez le grand Verre
B convexe de deux coftez , éloigné
de la diſtance de fon Foyer,
ou à telle autre diftance que l'expérience
vous fera connoiftre la
Qij
188 Extraordinaire
plus propre , pour porter diftin-
&tement par une petite Feneftre
fur le drap blanc tendu dans la
Chambre noire , oppofée les figures
& ombres reveftuës de
toute forte de couleur.
Que fi ayant enchaffé cette
Bouteille dans un trou , fait à la
Porte ou à un Volet de Feneftre
de la Chambre noire , vous l'eclairiez
fortement de nuit par un
Flambeau, & de jour y refléchif
fant deffus les rayons du Soleil
par quatre ou cinq Miroirs plans ,
les rayons de lumiere penetreront
la Bouteille, avec les ombres
& images y peintes . Si vous les
recevez en dedans la Chambre
fur plufieurs grands Verres taillez
à facettes , ces Images paroîtront
prodigieufement multidu
Mercure Galant. 189
pliées fur le drap blanc tendu à
l'oppofite.
Mettez une Bouteille de Ver.
re fphériquement fouflée , &
puis remplie d'eau claire , un peu
au dehors de voſtre Feneftre lors
que les rayons du Soleil ne don.
nent pas deffus , reculez quatre
ou cinq pieds dans la chambre,
& vous verrez fur la furface de la
Bouteille les efpeces renversées
des objets de la Ruë, avec leurs
vives couleurs. Elles changeront
de place fur la furface de la Bouteille
à mesure que vous irez un
peu à droite , ou à gauche . Elles
paroiftront d'autant mieux , que
le Soleil éclairera fortement les
objets, & paroiftront plus grands
à proportion que les objets feront
plus proches , & que la Bou
190 Extraordinaire
teille fera plus grande .
Que fi vous engagez à moitié
cette Bouteille , Figure XIV.
dans un trou fait à un coſté d'une
Caffete cubique bien fermée
de toutes parts , dont la largeur
foit double du diametre de la
Fiole ou Bouteille , mettez un
objet renversé contre le fonds de
la Caffette opposé à la Bouteille
, expofez - là enfuite au
grand jour , elle donnera paffage ,
à la lumierejufques fur cet objet,
dont la radiation fe refléchiffant
renversée avant qu'entrer dans
la Bouteille, peindront fur la furface
extérieure les efepeces redreffées
de l'objet , qu'on verra
avec plaifir eftant un peu éloigné,
& l'objet femblera fe mouvoir fi
voftre oeil fe meut plus à droite,
du Mercure Galant. 191
ou plus à gauche.
Voicy qui eft encor plus fa.
cile & plus agreable ; vous verrez
les efpeces des objets en mefme
temps multipliées , renversées, &
redreffées dans un coffre , Figure
X V.d'environ trois ou quatre
pieds de longueur , d'un pied
& demy de hauteur , & d'autant
de largeur , faites un trou à un
fonds vertical de ce coffre, dans
lequelvous emboiterez une Boule
de bois percée à jour , & garnie
d'un bon Verre convexe de deux
coftez, qui foit d'un pied & demy
de Foyer , ou plus fuivant la longueur
de la Caiffe . Cette Boule
doit contourner facilement dans
ce trou comme l'oeil dans la tefte ;
ayez un Chaffis de papier huilé ,
ou fait d'une lame de Miroir dé192
Extraordinaire
polie d'un cofté , coulez ce Chaf
fis dans ce Coffre ou Quaiffe juf
ques à tant que vous y voyez
tres- diftinctement les efpeces des
objets ; garniffez enfuite avec
trois Miroirs le fond horizontal ,
& les deux coftez du Coffre qui
reſtent au deça de ce Chaffis ou
Retine artificielle , puis fermez
cette Quaiffe , & regardez par
un trou fait au milieu du fonds
oppofé au chaffis , & à celuy qui
eft garny du Verre objectif, vous
verrez les Images des objets renverfées
fur le Chaffis , & multipliées
dans les deux Miroirs qui
font aux deux coftez , & en mefme
temps vous les verrez redref
fées dans le Miroir horizontal.
Vous pourrez garnir d'un Verre
oculaire convexe ce trou , par lequel
du Mercure Galant.
193
lequel on regarde les efpeces, car
elles paroiftront plus grandes &
redreffées fur le Chaffis , & c.
Que fi vous regardez par un Verre
Polyedre , ou à facettes , ces
multiplications vous paroiſtront
prodigieufes, & c.
La Catotrigue a fes manieres de
multiplier par refléxions les efpeces
où images des objets , qui
font entre deux Miroirs - plans
parallement oppofez , & perpendiculairement
élevez , car le plan
& fa marqueterie , paroiftra
d'une longueur indéfinie , & les
objets paroiftront auffi multipliez
fans fin , lors qu'ayant l'oeil .
à une fente horizontale faite à
quelques lignes par deffus le
bord Supérieur de l'un des Miroirs
l'on regarde dans l'au
Q.deJuillet 1682, R
194
Extraordinaire
tre Miroir oppofé .
On voit auffi par réfléxions l'Image
d'un mefme objet mille
fois multipliée , renversée , & redreffée
dans un Cabinet cubique
, dont les cinq coftez intérieurs
font garnis d'un Miroirplan.
On peut encor conſtruire une
Machine admirable pour les efpeces.
Elle eft compofée de huit
Miroirs , fix defquels feront fort
grands. Voyez - en la fituation
dans la Figure XIV . ABCD , eſt le
plan d'une Quaiffe rectangle
oblonque. EF, FG, GH, HI , font
quatre grands Miroirs plans, leurs
angles rentrans F, & H, font chacun
d'environ 164. degrez. KL,
MM,font deux Miroirs égaux aux
autres , & à la diſtance d'un pied
du Mercure Galant. 195
& demy. Les deux coftez des
deux fonds verticaux , feront garnis
des Miroirs EK, IN , parallelement
oppofez. On met les objets
fur ce fonds , ABCD , & on
regarde dans ce Coffre par une
fente horizontale de quatre pouces
de longueur , & d'un demy
pouce de hauteur , faite au deffus
du bord ſupérieur du Miroir EK.
Il n'y a rien de plus agreable,
ny de plus furprenant que les répréfentations
que font voir deux
Miroirs- plans , lefquels fe mouvant
perpendiculairement fur une
table, font diférens angles au centre
d'un cercle gradué. 1° On
admirera que quelque angle que
faffent enfemble les deux faces
des Miroirs , le cercle paroiftra
toûjours entier , d'où je conclus
Rij
196
Extraordinaire
que leurs refléxions repréſentent
les objets , lautant de fois , moins
une , que l'angle de leur ouver
ture eft contenu de fois dans les
360. C'est pourquoy lors que la
corde de leur ouverture ou angle
, eft le cofté d'un Poligone
régulier infcrit dans le cercle,
dont les largeurs des deux Miroirs
font les femy- diametres , on
verra par réfléxion dans les Miroirs
tous les autres coftez du Po..
ligone régulier . Ainfi les Poli
gones paroiffent toûjours entiers,
c'est pourquoy l'ouverture des
deux Miroirs faifant au centre
du cercle l'angle de 120 degrez
qui eft le tiers de tout le cercle ,
un Ruban façoné tendu d'un Miroir
à l'autre , paroistra un triangle
équilateral , chacun des Midu
Mercure Galant. 197
roirs en réfléchiffant un cofté . Si
les Miroirs font ouverts à angle
droit , le Ruban enceindra un
terrain quarré dont il fera la bordure
, car chaque Miroir en ré.
fléchira un des coftez , & la moitié
du fond ou coſté plus éloigné,
qui eft veu comme enfoncé dans
les Miroirs. Si l'ouverture des Miroirs
comprend 72. degrez , qui
eft la cinquième partie du cercle,
ce Ruban formera une bordure
en Pentagone , duquel chaque
Miroir en refléchira deux coftez
à l'oeil , & le fera paroiftre enfoncé
& au derriere de la glace.
Enfin fi l'angle de leur ouverture
eft de 60. degrez, qui eft la fixié
me partie du cercle , ce Ruban
repréſentera le contour d'un
Exagone régulier , car chaque
R iij
198 Extraordinaire
Miroir réfléchira deux fois & de.
my le Ruban , qui eft le réel coſté
du poligone , & c. Voicy encor de
tous leurs effets'à mon avis , le plus
admirable . Une Courtine , deux
Flancs , & les deux Faces oppofées
des deux Baftions , le tout
peint , ou en relief , avec leurs
Foffez , & leurs Dehors , paroî-
Tront une Citadelle à quatre, puis
à cinq Baftions , puis une Ville à
fix Baftions , & c. avec tous leurs.
Ouvrages & Dehors , fuivant
que vous ouvrirez les Miroirs aux
angles de 120. de 90. de 720 de
60. de 45. degrez , &c . Je ne dis
rien de l'admirable multiplication
qu'ils font des objets qui
leur font au devant , & dans le
cercle , principalement de la lu
miere des Bougies qu'ils multi
THEODE
ON
du Mercure Galant,
plient & réfléchiffent , & c .
Les Sçavans mefme feront für
pris de ce qu'un Miroir de poche,
plan & quarré , ayant ces quatre.
bords taillez en bizeau , réflé.
chit fur le plancher fupérieur
d'une Chambre l'Image du Soleil
en un rond , du centre duquel
fortent quatre Echarpes rayon .
nantes , qui forment à angles.
droits une grande croix de lumiere.
4
Enfin la Dioptrique n'a rien de
plus furprenant , que les effets
d'une Lanterne Catoptro - Dioptrique
, Figure VII . de la feconde
Planche. Sturmius a raifon de
la nommer Mégale-graphique . C'cft
une espece de Lunete Mic rofcope
, par laquelle dans la nuit la
plus noire , nous faifons pa roiſtre
BELA
R. inj
200 , Extraordinaire
fucceffivement fur un linge tendu
dans une Chambre, ou fur une
muraille de l'autre cofté de la
Ruë , mille fortes de repréſentations
& figures gigantefques , avec
les couleurs éclatantes des originaux
ou prototipes , peints d'encre
ou avec couleurs tranfparentes ,
qui n'ont qu'environ deux pouces
de diametre . C'eſt pour cela que
le P. Keftlerus Jéfuite luy a donné
le nom de Lanterne Magique , dans
la 125. page de fon Phyfiologia Kir
keriana imprimée à Amfterdam
l'an 1680 .
Cette invention a bien fait du
bruit depuis quelques années ,
mais elle n'eft pas nouvelle , puis.
qu'on peut croire que le Roy Salomon
, ou du moins Roger Bacon
Moine Anglois , en eft l'Indu
Mercure Galant . 201
venteur ; puis que fi nous en
croyons les Rabins , le premier
fe repréfentoit auffi où il vouloit.
Le fçavant & curieux B. Svventérus
, eft le premier qui a enfeigné
la conſtruction de cette Lanterne
dans fon Livre Delic. Mathemat.
Parte 6. Prop.31.
Le Coffre de cette Lanterne
doit avoir 15. pouces en longueur,
& un pied en fa hauteur , & autant
en largeur , car elle s'échaufe
trop , & fume eſtant trop petite
. Sa cheminée au deffus fera
de demypied de diametre , & de
la manière du comble des Lanternes
fourdes ; fon fond aura
par deffous des trous ou foúpiraux
marquez SS , afin que l'air
froid externe entrant de bas en
haut , pouffe dans la cheminée la
202 Extraordinaire
fumée du feu de la Lampe garnie
d'huile d'olive , dont la flame
doit avoir du moins deux pouces
de diametre , afin d'égaler le diametre
de l'Image prototipe , &
celuy du Verre A , qui eft encor
d'une ligne ou deux plus grand,
& qui eftant feul aura trois pouces
de foyer , & deux pouces de dia.
metre en ſa ſurface.
Le Miroir M , eft formé d'un
cercle de cinq pouces de diametre
, celuy de fa furface eft de
deux pouces & demy , fa profon
deur eft d'environ quatre lignes,
& fon foyer eft précisément à
quinze lignes au devant du Miroir.
On peut employer un Mi
roir formé d'un cercle de ſept
pouces de diametre , dont le Foyer
fera par conféquent à vingtdu
Mercure Galant.
203
une ligne au devant du fonds du
Miroir. Le Foyer ne doit jamais
exceder la longueur de 3. pouces,
parce que la réfléxion en feroit
moins forte , & quand elle eft
trop petite, la fumée du feu de
la Lampe qui doit toûjours eftre
à fon Foyer , ou tant foit peu plus
proche du fond du Miroir, eftant
fi proche, le ternit d'abord .
Si la flâme de la Lampe eft precifément
au Foyer du Miroir concave
, les rayons feront réfléchis
paralleles , & ayant dans leur parallelifme
penetré le prototype, &
puis fe ferrant dans le Verre A , ils
en forment l'efpece ou Image aëriene
à la diſtance de fon Foyer
Sol tire, qui eft entre le Verre ▲, &
le Verre B, Que fi la flâme eft entre
le Foyer & le centre du Mi204
Extraordinaire
roir , les rayons de lumiere en feront
refléchis convergens fur le
Verre A , & leur concours eftant
accelerer fe fera plûtoft & plus
prés du Verre 4. C'est pourquoy
les angles des rayons eftant plus
obtus , ils deviendront plus divergens
qu'auparavant apres leur
décuffation au Foyer du Verre A,
où ils ont formé l'Image aëriene
du prototipe P , && par conféquent
file Verre A eft feul , la
repréſentation de l'objet P, fera
plus grande fur la toile tendue à
mefme diſtance qu'auparavant;
c'est pourquoy la flâme doit eftre
entre le Foyer, & le centre du
Miroir , mais toûjours plus prés
du foyer que du centre , & jamais
au centre. Que fi la flâme
eft entre le Miroir & fon Foyer,
} du Mercure Galant. 205
les
rayons de lumiere feront réfléchis
divergens , & il faut faire
tomber toute la réfléxion fur le
Verre A. Ce que la pratique enfeignera
.
La fleche Peft une de ces Images
, peintes avec encre commune
, ou engrifaille , ou avec de
vives couleurs tranfparentes &
peu chargées , fur des ronds de
Talc ou de Verre blanc , & fort
mince. Ces Figures feront toûjours
un peu moindres que la
furface du Verre objectif ;
elles feront enchaffées dans les
trous ronds de la Planche zz,
on la fera couler fucceffivement
dans la fente faite au devant de la
Lanterne.
Le Verre A convexe de deux
coftez , fera plus éloigné de la
flâme que n'eft la longueur de
206 Extraordinaire
fon Foyer. Le prototipe P, fera
entre la flâme & le Verre A, mais
un peu plus proche de la flâme,
& toûjours entre le Verre & le
Foyer Solaire,
Si à un trou de trois pouces
fait à la porte antérieure de la
Lanterne , eft foudé un Tuyau
de trois ou quatre pouces de longueur
, & d'autant de diametre,
faites- y entrer un bout de la Lunete
AB, compofée de deux
Tuyaux , qui peuvent s'allonger
pour faire une Lunete d'environ
un pied de longueur, elle fera garnie
de deuxVerres lenticulaires A
& B , dont l'objectif 4 foit de
cinq pouces de Foyer , & celuy
du Verre B, foit de dix pouces,
& enfoncé de deux pouces dans
le Tuyau , l'effet en fera beaudu
Mercure Galant. 207
coup meilleur , car le Verre ob
jectif A eftant d'un plus grand
Foyer que celuy qu'on y mettoit
feul , fa furface fera auffi plus
grande , & pouvant eftre placé
plus prés du prototipe P, il en
recevra une plus grande radiation
, & les rayons de chaque
point de cet objet tombant moins
obliquement que fur un Verre
plus convexe , fe réuniffent plus
précisément en un mefme point,
c'eſt pourquoy la peinture aëriene
en fera plus diftincte par
cette raison , & plus claire par
la premiere. De plus le fecond
Verre B, qui ne fera jamais éloigné
de la longueur de fon Foyer
du devant du Verre objectif A,
rend les rayons de la radiation de
cette Image aëriene plus conver208
Extraordinaire
gens , & les faifant plûtoft concourir
,ils formeront un angle plus
obtus , c'eft pourquoy apres leur
décuffation eftant devenus plus
divergens , iront peindre fur la
Toile blanche dans un plus grand
cercle lumineux , les efpeces redreffées
du prototipe P , qu'on
aura renversé dans la fente de la
Lanterne , entre la flâme & le
Verre objectif A. Il faut pour
bien réüffir , que l'axe du Miroir
concave , & des deux Verres , ne
faffent qu'une mefme ligne droite
avec le centre du milieu de la
Alâme de la Lampe. C'eft à quoy
le R. P. Keftlerus Jéfuite
manque dans fa Figure de la 125.
page de fon Phyfiologia Kirkeriana.
J'ay dit que cette Lunete eft
une efpece de Microſcope. En
a
du Mercure Galant. 109
effet , fi ayant mis fur le Verre
objectif Д , une Mouche ou quelque
autre petit objet , vous en .
gagez le bout objectif de cette
Lunette dans un trou fait au milieu
d'un Carton d'un pied de
diametre , ou fi vous l'avez paffé
à travers le Globe mobile de
la Figure XII. de la premiere ,
Planche , tournez cette Lunete
directement au Soleil , vous verrez
une gigantefque image ou
ombre de ce petit objet , dans
un grand cercle lumineux fur un
papier oppofé directement au
derriere de la Lunete ; car les
rayons du Soleil feront la mefme
chofe , que la lumiere de la Lampe
fait pendant la nuit , & dans
une Chambre tres.obfcure .
On peut faire une Lanterne
2. de Juillet 1682.
S
210 Extraordinaire
avec un feul Verre 4, convexe
de deux coſtez , de trois pouces
de Foyer Solaire , enchaffé à la
porte antérieure de la Lanterne ,,
la figure du prototipe fera à quatre
pouces au derriere du Verre,
plus ou moins , mais toûjours
entre fon Foyer , qui eft le rayon
du cercle d'une des convexitez;
& l'extrémité du diametre du
mefme cercle , la flâme de la
Lampe fera un peu plus éloi.
gnée , & c. en approchant peu à
peu le prototipe du Verre lenti
culaire A, vous trouverez par expérience
fa fituation propre , lors.
que fon Image fe peindra fort
grande & diftincte fur une Toile
blanche directement oppofée.
Faiſons icy une brieve énumé
ration des autres effets des Verdu
Mercure Galant. 211
res fphériquement convexes, que
nous appellons Lenticulaires . Omphaloptres,
Loupes , &c .
Une Louppe de Verre comme
font les Bezicles convexes des
Vieillards, eftant oppofée directement
au Soleil , en réunit les
rayons au Foyer où ils brûlent
promptement toutes les matieres
noires & combuftibles car
les blanches réfléchiffent les
rayons, & c.
•
On peut lire la nuit , faifant
tomber fucceffivement fur chaque
mot le Foyer de la radiation
de quelqu'une des plus brillantes
Etoiles de la premiere grandeur,
ou d'unfeu fort éloigné.
La flâme d'une Bougie eſtant
miſe an derriere de l'ompha leptre
à la diſtance de fon Foyer Soc
Sip
212
Extraordinaire
laire , les rayons en fortiront paralleles
, iront en colomne de lumiere
éclairer bien loin .
Un petit objet mis pres de la
diſtance du Foyer du Verre , eftant
vû à travers paroiftra tresgrand
.
L'oeil eftant entre le Verre &
fon foyer des objets , qui eft tant
plus éloigné, que l'objet eft plus
plus proche au devant du Verre ,
I'objet paroift en fa fituation na..
turelle , & lors que l'oeil eft au
deça de ce Foyer objectif ou baze
de diftinction de l'Image aëriene
de l'objet , il paroift renverfé
apres la décuffation que
les rayons fouffrent au Foyer.
Les Presbites , & les Vieillards
qui ne voyent que confufément
les objets proches , parce que le
du Mercure Galant.
213
Foyer de leur cristalin trop plat
fe fait au delà de la Retine,
voyent diftinctement à travers
des Louppes les mefmes objets
plus proches.
Les Myopes & Courtes- veuës,.
ont l'humeur criftalin trop rond ,
c'eft pourquoy fon Foyer eftant
plus court, fe fait plus prés dans.
l'humeur vitré au devant de la
Retine , voyent diftinctement ,
mais à la renverfe , à travers une
Loupe ou Verre convexe de deux
coftez , les objets proches , &
auffi les éloignez , lors que le
Foyer du Verre eft entre le Verre
& l'oeil , qui par conféquent
reçoit les rayons de l'objet renverfez
apres leur décuffation au
Foyer.
Ceux dont la Retine eft au214
Extraordinaire
lant , ou mefme plus proche de
'humeur criſtalin , que fon Foyer
Sclaire , ils ne verront jamais dif,
tinctement à la renverſe un objet
au travers d'un Verre convexe,
parce qu'il faudroit que le Verre
fut autant éloigné de l'oeil que
les objets, afin que les rayons des
objets tombant paralleles fur
l'humeur cristalin , il les peut
rétinir fur la Retine.
Pour connoiftre comment les
Bezicles ou Lunetes Binoclesfimples,
qu'on porte fur le nez remédient
aux défauts de la Veuë , & font
voir diftinctement aux Presbites
& aux Vieillards les objets qui
font proches ; & ceux qui font
éloignez aux Miopes , qui ont la
Veue courte & baffe , gente àcui
fifa nnoottiteinanzi fera; il faut faire
du Mercure Galant. 215
les dix remarques fuivantes de ce
qui fe paffe dans l'oeil artificiel,
Figure II. Planche feconde dans.
lequel le Verre Omphaloptre CCCC,
c'est à dire , convexe de deux
coftez y fait l'office de l'humeur
criftalin dans noftre ceil . Eftant
à remarquer que fi ce Verre eftoit
un Globe ou boule de Verre , le
Foyer Solaire n'en feroit éloigné
que de la longueur de la quatriéme
partie de l'axe , de mefme
qu'aux Miroirs concaves. Que fi
c'eftoit une Bouteille pleine
d'eau , le Foyer en fera éloigné
de la longueur du ſemi - diametre,
à caufe de la diférente réfraction
de l'eau à celle du Verre .
1° Lors que l'objet eft au devant
de cet oeil artificiel , entre
le Verre & fon Foyer Solaire an..
216 Extraordinaire
térieur , les les
rayons de
chaque
point de l'objet tombant divergens
fur le Verre , en fortiront
auffi divergens dans l'oeil , &
d'autant qu'il ne fe peuvent réünir
, concourir ou faire Foyer , ils
n'en formeront jamais une Image
diftincte fur la Retine artifi
cielle RRRR , à quelle diftance .
que vous la mettiez . On peut
agreablement en faire l'expérience
de nuit , oa dans une
Chambre noire , avec une Bougie
allumée. Ce que vous connoiſtrez
en regardant cette Retine
par l'ouverture NN , qui repréfente
le Nerf optic .
2. Si vous éloignez davantage
& peu à peu la flame de la Bougie,
du devant du Verre , lors qu'-
elle en fera éloignée à la diſtance
de
du Mercure Galant. 217
de fon Foyer Solaire , les rayons
l'ayant penétré en fortiront pa
ralleles dans l'oeil , & ne formeront
par conféquent aucune Image
de la flâme fur la Retine artificielle
, mais feulement un Cer
cle de lumiere égal à la furface
du Verre omphaloptre.
3. Si vous éloignez davantage
la flâme de la Bougie , les rayons
de lumiere tombant divergens
fur la furface duVerre omphaloptre
fe réuniront & porteront bien
loin fur la Retine leur Foyer ou
image renversée de la flâme &
de la Bougie.
4. Vous remarquerez qu'à mefure
que vous éloignerez davantage
la flâme de la Bougie , fes
rayons tombant moins div ergens
fur le Verre ſe réuniront
Q.de Juillet 1682.
T
218 Extraordinaire
la
plûtoft, & par leur concours for.
meront leur Foyer ou Imagė
renversée de la flâme de la Bougie
plus prés du derriere du Verre
CC. ce qui vous obligera d'en
approcher plus qu'auparavant la
Retine artificielle RR. pour en
recevoir l'image bien diftin &e.
S. Vous remarquerez que
Bougie allumée eſtant éloignée
de plus de vingt -cinq pieds, les
rayons tombant tres - peu divergens
fur le Verre Omphaloptre
CCCC. fixeront leur Foyer ou
Image de la flâme , tres- peu plus.
loin que le Foyer Solaire; & qu'enfin
la Bougie eftant encore plus
éloignée , la diférence entre le
Foyer Solaire & le Foyer objectif
nefera pas fenfible , bien que le
Foyer des objets foit toûjours
du Mercure Galant. 219
plus éloigné du Verre que le
Foyer Solaire , ce qu'on éxpérimente
dans les grandes Lunetes,
qu'il faut allonger pour voir dif
tinctement la furface de la Lune,
parce qu'elle eft plus proche
que le Soleil, & qu'il la faut racourir
pour voir les Zones &
taches du Difque de Jupiter ,
parce qu'il eft plus éloigné que
le Soleil.
6. Vous remarquerez principalement,
que les objets eftant
fort proches du Verre, s'il en faut
beaucoup éloigner la Retine
pour en recevoir l'Image diftin-
Ae ; & qu'eftant notablement
plus éloignez , il en faut approcher
fenfiblement la Retine
pour en recevoir leur Foyer ou
Image diftincte.
Tij
220 Extraordinaire
7. Il faut enfin tres - foigneufement
remarquer que tant plus
le Verre omphaloptre , qui fert
d'humeur criftalin dans l'oeil ar
tificiel fera convexé , c'eſt à dire,
plus rond , ayant fes convexitez
fegmens d'une moindre Sphere,
le Foyer ou Image diftincte des
objets fe fera plus prés au der
riere du Verre ; c'est pourquoy
il faudra y avancer la Retine ar
tificielle RR, pour recevoir comme
fur une table d'attente cette
petite peinture des objets , laquelle
fera d'autant plus claire
qu'elle eft petite . Que fi les objets
demeurant dans leur meſme
éloignement , vous oftez cette
Omphaloptre de petit Foyer , &
mettez en fa place une autre
Omphaloptre de plus long Foyer,
du Mercure Galant. 221
laquelle par conféquent aura fes
fuperficies moins convexées ,
eftant fegmens d'une plus grande
Sphere , le Foyer ou Image
diftincte des objets fe fera beaucoup
plus loin au derriere du
Verre, c'eft pourquoy il en fau
dra éloigner d'autant la Retine
artificielle pour en recevoir la
peinture, laquelle fera plus grande
& plus diftincte , parce que
les rayons d'un chacun point de
l'objet tombent moins inclinez
fur la convexité d'un Verre de
plus grand Diametre, & fe réüniffent
par conféquent tous, plus
precifément en un mefme point ,
pour former fur la Retine la
pointe du pinceau optique de
leur radiation.
8. Vous connoiſtrez par ex-
T iij
222 Extraordinaire
perience , qu'en mettant quelque
autre Omphaloptre fort prés ou
pardeffus la prunelle PP, de l'oeil
artificiel, comme pour luy fervir
de Bezicle , il arrivera que cette
Omphaloptre referrant les rayons.
du Soleil ou de tout autre objet
éclairé, & de nuit ceux de la fâme
d'une Bougie , les fera' tomber
convergens fur l'Omphaloptre
CCCC, qui y tient lieu de
l'humeur criftalin , lequel le réunira
bien plûtoft , parce qu'ils
tendent déja au Foyer du Bezicle
: c'est pourquoy le Foyer ou
Image du Soleil de la flâme de
la Bougie , & de tous les autres
objets à caufe de ce Bezicle, fe
fera bien plus prés au derriere de
l'humeur criſtalin CCCC. ce qui
vous obligera d'enfoncer dadu
Mercure Galant.
223
vantage le tuyeau R. N. qui repréfente
le nerf optic , afin de
porter à ce Foyer la Retine , qui
en ce feul endroit recevra tresdiftinctement
l'Image des objets
.
9. Vous remarquerez que tant
plus l'Omphaloptre que vous met
trez au devant de la prunelle
PP fera de petit Foyer , tant
plus elle rendra les rayons convergens
, & le criftalin CCCC.
en fera tant plûtoft le Foyer ;
c'est pourquoy eftant plus racourcy
il vous faudra enfoncer
davantage la Retine pour le recevoir
, afin que les Images des
objets y paroiffent peintes diftin-
&tement , en l'y regardant par
l'ouverture NN du nerf optic.
10. Vous remarquerez qu'en
T iiij
224
Extraordinaire
mettant deffus ou fort prés de
la prunelle PP de l'oeil artificiel ,
quelque Verre concave , comme
pour luy fervir de Bezicle ,
parce qu'il fera tomber plus divergens
les
les rayons des objets ou
de la flâme de la Bougie fur l'humeur
criftalin CCCC, il en retardera
le concours c'est pourquoy
le Foyer en fera d'autant
plus éloigné que la concavité du
Verre fera d'un cercle de plus
petit Diametre , ce qu'il faut
bien noter , Ainfi il faudra éloigner
beaucoup plus la Retine
artificielle PPjufques à ce Foyer
ou Image diftincte des objets .
;
Appliquons maintenant à
noftre veuë , tout ce que nous
avons obfervé arriver diféremment
à l'oeil artificiel , à raifon
du Mercure Galant.
225
des diférentes diftances des objets
, des diférentes convexitez
des Omphaloptres CCCC. & de la
diférence des Verres convexes
ou concaves des Bezicles , qu'on
a mis au devant de la prunelle
PP. & dautant que le Verre
Omphaloptre CCCC y a operé de
mefme que l'humeur cristalin
dans nos yeux , Figure IV. planche
premiere , & Figure 1. planche
feconde ; Je dis,
1. Que du trop ou du manque
de gonflement de l'humeur crif
talin des animaux , procede le trop
grand éloignement de la Retine,
ou fa trop grande proximité à
l'humeur cristalin , qui font les
caufes des deux diférens défauts
qui fe rencontrent dans la veuë
de diférentes perfonnes , les uns
226 Extraordinaire
tes ,
eſtant Miopes & les autres Presbi-
& fouvent dans les yeux d'un
mefme Homme. Je connois plu
fieurs perfonnes de qualité comme
M de Comps , M' d'Eſtimanuile
, & c. qui ont les yeux
ainfi diféremment conformez .
Le R. P. Defchales Jefuite , dans
la 382 page du fecond Tome de
fon Mundus Mathematicus l'a affuré
de foy-mefme & d'un Frere
Portier du College de Lion , qui
ne pouvoit lire que d'un oeil , &
voir les objets éloignez qu'avec
Pautre. Je crois que Daniel Chorez
, que tous les veritables Sçavans
reconnoiffent eftre le premier
Inventeur des Binocles qu'il
préſenta au Roy en l'année
1625. Le R. P. Rheita Capucin
Alleman , qui l'a encore depuis
DE
LA
VILLE
LYON
*1893
& par conféquent
eftant fort court , la !
'er
ว
TELAVILLER
DE
LYON
#
1813
Capucin
han , qui l'a encore depuis
Le བཟ 、
du Mercure Galant. 227
enfeigné en fon Livre Oculus
Enoch & Elia, imprimé en 1645.
& qui en fit voir de tres - longs icy
à Paris en l'année 1654. & par
toutes les bonnes Villes de l'Europe,
& depuis l'Autheur de trois
Tomes de vifions, imprimées és
années 1677. 1678. & 1681. auquel
le Sieur Querreau Maiſtre
Lunetier aux deux Croiffans , a
fait les premiers Binocles & Lunetes
pour diffigner de loin ,
pour Mile Nonce Bargellini en
Ï'année 1675. feroient tous quatre
bien embaraffez de leur faire
avoir une veuë diftincte par le
moyen des Binocles.
20. Les Miopes ont l'humeur
criftalin trop enflé & trop rond,
& par conféquent fon Foyer
eftant fort court , la Retine s'en
228 Extraordinaire
trouve trop éloignée, & ne reçoit
les radiations des objets éloignez
qu'apres leur décuffation & confufion
au derriere du Foyer, c'est
pourquoy ils ne les voyent que
fort confufement , & voyent
diftinctement les objets qui font
fort proches , parce que les
rayons tombant fenfiblement divergens
fur l'humeur cristalin ,
leur Foyer eft retardé, allongé
& porté jufques fur la Retine.
3°. Les Presbites ont l'humeur
cristalin trop plat, & par conféquent,
fon Foyer eftant fort long
la Retine fe trouve trop proche
du cristalin , & coupe les pinceaux
optiques des radiations
des objets proches avant leur
Foyer , c'eft pourquoy ils ne
voyent que tres- confufément
du Mercure Galant. 229
les objets fort proches & diftin-
&tement les objets éloignez ,
parce que les rayons des objets
éloignez tombant prefque paralleles
fur l'humeur criftalin
leur Foyer n'eft pas fi long, & fe
termine & aboutit fur la Retine.
Pour remedier à la veuë des
Miopes, & leur faire voir diſtincte
ment les objets éloignez , i faut
mettre au devant des prúnelles,
des Bezicles ou fimples Lunetes
Binocles à Verres concaves , car
les rayons des objets éloignez
qui tomberont phyfiquement
paralleles fur lesVerres concaves,
en fortiront plus divergens , &
tomberont par ce moyen autant
fenfiblement divergens fur l'humeur
criſtalin , comme fi l'objet
eftoit au Foyer Virtuel de ce Verre
230 Extraordinaire
leur
concave , c'eſt pourquoy
Foyer ou Image de l'objet fera
retardé & porté plus loin , &
jufques fur la Retine auffi diftintement
que fi l'objet eftoit fort
proche, car les Bezicles à Verres
concaves corrigent par leur degré
de concavité le degré de
trop de convexité de l'humeur
criſtalin , mais ces Verres concaves
font fur la Retine par les
rayons divergens une plus petite
Image, & l'objet eftant veu fous
un plus petit angle , paroiſt toûjours
plus petit lors qu'on fe
fert d'un Verre concave.
Pour voir par expérience
qu'un Verre concave , allonge
le Foyer d'un Verre omphaloptre,
c'eft à dire convexe de deux
coftez , comme eft l'humeur
di Mercure Galant. 231
criſtalin, préfentez un Verre Omphaloptre
directement au Soleil ,
& recevez au derriere de luy fur
un Papier ou Carton fon Image
ou Foyer de ces rayons , & marquez
la distance de l'Omphaloptre
au Foyer Solaire , mettez
au devant de ce Verre Omphaloptre
un Verre concave , vous
verrez que le Foyer Solaire en
fera bien allongé & porté beaucoup
plus loin.
Lors que les Miopes veulent
lire , écrire , ou bien confiderer
un petit objet , ils l'approchent
de l'oeil jufques à tant que fes
rayons tombent fi divergens , que
leur concours ou Foyer foit prolongé
jufques fur la Retine . Par
la mefme raiſon pour voir dif
tinctement les objets éloignez
232
Extraordinaire
avec une Lunete d'approche , ils
la racourciffent , en approchant
du Verre objectif le Verre concave
, pour faire tomber les
rayons des objets fort divergens
fur le criſtalin , afin qu'en retardant
leur concours leur Foyer ou
Image fe faffe plus loin jufques
fur la Retine qui eft l'organe for
mel de la veuë , & non pas la tunique
Choroide , comme le prétend
l'illuftre M Mariote de l'Académie
Royale des Sciences ,
Je la confidere comme la feuille
d'Eftain, ou le morceau de Veloux
noir , que l'on met au derriere
des Miroirs , & au deffous
des Criftaux taillez pour arrefter
la lumiere & les efpeces des objets
, en effet à cauſe de fa noirceur
elle n'eft point propre à être
du Mercure Galant.
233
la table d'attente pour les couleurs
qui n'ont rien de réel hors
de l'oeil , de plus comme les chofes
noires s'échaufent & brûlent
facilement au Foyer d'un Verre
convexe , elle feroit bientoft alterée
& renduë inutile ; c'eſt
pourquoy l'oeil eftant au grand
jour, elle fe reffent de la chaleur
de la Retine, fe rarefie, & en s'étendant
s'éloigne davantage de
l'humeur cristalin , & allonge la
configuration de l'oeil , quoy que
les Phificiens ordinaires attri
buent aux Avances ciliaires cette
diférente configuration de
l'e il, qui procede auffi de cè que
la prunelle fe refferrant au grand
jour , & lors que nous regardons
attentivement les objets proches
& petits , elle comprime l'hu-
Q. deFuillet 16820 V
234
Extraordinaire
meur criftalin , enfle & convexe
davantage fa partie antericure ,
& pouffe mefme un peu la partie
pofterieure au fonds de l'oeil.
J'ajoûte que s'il ne fe fait aucune
vifion des efpeces qui tombent
fur la Retine à l'endroit où le
nerf optique commence à s'épanouir,
ce n'eft pas par le manque
de Choroide , mais parceque
les fibres de la Retine qui ailleurs
font couchez le long de la
concavité de l'oeil , font en cet
endroit là dreffées contre les ob .
jets , & c.
Les Miopes & ceux qui ont la
veuë rendre,fe fervant de Lunettes
fans verre, à un trou d'environ
un quart de ligne de diametre
, conferveront leur veuë, ne
la fatigueront pas, liront de plus
du Mercure Galant.
235
loin , & verront les caracteres
plus gros & plus diftincts ; les
anciens les appelloient Dioptres.
Les Miopes apprendront icy
un fecret fort confidérable ; c'eft
que pour bien voir les objets éloi.
gnez avec une grande Lunette
d'approche , ils en doivent ofter
tous les verres oculaires , car en
mettant l'oeil aprés le Foyer du
verre objectif , ils découvriront
beaucoup plus de champ ou éten
duë de Païs, & verront tout à la
fois plus grand nombre d'objets
qui leur paroiftront plus grands
& mieux terminez .
Quelques Mioptes deviennent
Presbites, & voyent diftinctement
les objets éloignez , parce qu'avec
l'âge l'humeur criftalin en fe
defeichant fe déconvexe & ap-
Vij
236 Extraordinaire
platit peu à peu , c'eſt pourquoy
les Miopes vieillards lifent fans
Beficles , & voyent diftinctement
les objets éloignez avec un
Verre concave.
Les Miopes avec un Verre lenticulaire
, voyent les objets éloignez
diftinctement peu agrandis,
mais renverfez.
Les Miopes lifent plus commodement
à un jour médiocre
qu'au grand jour , & mefme à la
brune , lors que ceux qui fe piquent
d'avoir la veuë excellente
ne peuvent difcerner fi le papier
eft écrit. En voicy deux raifons.
1º. Comme ils ont befoin des
rayons fenfiblement divergens ,
ils approchent l'écriture fort
prés de l'oeil. 2 °. Leur prunelle
eft ordinairement plus grande;
du Mercure Galant.
237
c'eft
l'une & par
pourquoy par
l'autre de ces deux raiſons , leur
oeil reçoit bien plus grande
quantité de rayons. Figure 1. de
chaque point de l'objet, que l'oeil
des Presbites, lefquels pour voir
diftinctement ont befoin de
rayons paralleles , ou du moins
tres - peu divergens , & pour cela
éloignent davantage l'écriture,
& d'ailleurs leur prunelle eftant
plus petite ne reçoivent pas une
fuffifante quantité de rayons qui
font tres-foibles pendant la bru.
ne , pour faire une fenfible im
preffion fur la Retine .
Les Presbites, vieillards , & tous
autres qui voyent diftinctement
les objets éloignez , & confufé.
ment les objets qui font fort pro
ches, ont l'humeur cristalin trop
238
Extraordinaire
peu convexé , fa fuperficie anterieure
du cofté de la prunelle,
eftant fegment d'une grande
Sphere ou Globe , & par conféquent
de longue portée ou
Foyer.
Les Presbites voyent diftin &tement
les objets éloignez , par
ce que les rayons de chaque
point de l'objet tombant phyfiquement
paralleles fur l'humeur
criftalin, leur concours , Foyer ou
peinture, eft portéejufques fur la
Retine , qui en eft plus éloignée
que l'humeur criftalin l'eftoit
plus gonfle quarondie.
Les Presbites ne peuvent voir
diftinctement les objets qui font
fort proches , parce que les
rayons de chaque point de l'ob.
jet tombent fort diuergens fur
du Mercure Galant. 239
pel'humeur
cristalin , les refractions
qu'ils fouffrent en le
netrant, en retardent le concours,
réunion ou foyer , & le portent
plus loin que n'eft la concavité
du fonds de la Retine , laquelle
nefe trouvant pas affez éloignée
de l'humeur cristalin , tronque
les radiations ou pinceaux optiques
de chaque point de l'objet,
qui font encore dans la confu
fion & tous péle- mêles ; c'eft
pourquoy ils ne peignent fur la
Retine aucune peinture diftin&te
de l'objet fi proche de l'oeil .
Voila en mefme temps la raifon
pour laquelle ils éloignent l'écri
ture qu'ils veulent lire , fin d'en
recevoir les rayons paralleles ,
dans le mefme temps qu'un
Miope l'approche fort de l'acil
240
Extraordinaire.
"
pour en recevoir les rayons divergens.
Pour remedier à ce défaut de
la veuë des Presbites , & leur
faire voir diftinctement les ob
jets qui font fort proches , il faut
mettre au devant de leurs prunelles
des yeux , des Bezicles ou
fimples Lunettes Binocles à Verres
plan- convexes , ou convexes
de deux coftez , qu'on appelle
Omphaloptres ; car les rayons
des objets qui font peu éloignez
de l'oeil tombant fenfiblement
divergens fur ce Verre convexe,
en fortiront peu divergens &
auffi phifiquement paralleles que.
fi l'objet eftoit bien éloigné ;
c'est pourquoy des rayons de
l'objet fort proche qui tombent
fenfiblement divergens fur l'hu
meur
du Mercure Galant. 241
y
meur cristalin , eftant rendus paralleles
par la refraction qu'ils
fouffrent en penétrant ce verre
convexe , leur foyer eft racourcy
jufques fur le devant de la Retine,
& y forment la peinture de
l'objet proche auffi diftincte, que
l'humeur criſtalin eftant feul
forme celles des objets éloignez ,
car le degré de convexité du
verre de Bezicle , corrige lè degré
de convexité qui manque
à l'humeur criftalin , & arrefte
diftinctement fur la Retine.´le
foyer ou l'image des objets qui
font fort proches de l'oeil , &
dont les rayons de chaque point
font fort divergens & de long
foyer. Pour voir par expérience
qu'un Verre convexe ra courcit.
le foyer d'une Omphaloptre ou
Q. deJuillet 1682.
X
242
Extraordinaire
verre convexe des deux coftez
comme eft le criſtatin , préfentez
Pomphaloptre au Soleil, & recevez
au derrière de luy fur un papier
ou carton fon image ou foyer
de ces rayons. Mettez au devant
de cette omphaloptre un autre
verre convexe. Vous verrez
que le foyer folaire en fera beaucoup
racourcy.
Bien fouvent les Presbites deviennent
Miopes dans une complexion
plus humide , l'humeur
criftalin fe renflant & arrondif.
fant ; de mefme qu'avec les fucs
de Chelidoine & d'Eufraife, on rétablit
promptement les humeurs
épanchez des yeux crevez.
Dautant qu'il y a des perfonnes
qui voyent également bien
les objets proches, & puis les ob
du Mercure Galant.
243
jets éloignez , il faut neceffaire
ment qu'ils ayent l'humeur crif.
talin médiocrement convexe , &
toute la machine de l'ecil fortfouple
, pour eftre facilement
comprimé , afin que la partie
antericure de l'humeur criſtalin
devienne plus convexe , ou que
l'oeil en s'allongeant en éloigne
davantage la Retine juſques à la
longueur du foyer des rayons
fenfiblement divergens de l'objet
qui eft fort proche ; & au
contraire pour voir diftincts.
ment les objets éloignez , il faut
que la partie anterieure de l'oeil,
s'applatiffe par le relâchement
de compreffion , ou que la Reti
ne s'approche davantage de l'humeur
criftalin , car pour voir diftinctement
les objets proches &
X ij
244
Extraordinaire
les objets éloignez , comme la
longueur du foyer de leurs
rayons eft diférente , il faut neceffairement
que ce foyer ou
peinture de l'objet aboutiffe toû
jours precifément fur la Retine.
Je remarque en paſſant que
fouvent ceux qui ont la veuë excellente
& longue, deviennent
Miopes , changeant avec la Barbe
en mefme temps de degré de
veuë & de ton de voix.
$
Si quelqu'un fe plaint quej'aye
mêlé de Theoremes Mathematiques
, je luy répondray avec
Galien , Lib. 10. cap. 12. de off.
part: Non lubens, fed folum ut Dei.
juffu fatifacere, Mathematicis Theorematibus
fum usus.
Je finis cette premiere Partie
de mon Traité des Lunetes, par
du Mercure Galant.
245
les Remarques fuivantes fur le
nom de leur Inventeur , & fur
leur ancienneté .
>
L'Inventeur des Bezicles ou
fimples Binocles n'a pas eu la
Aatisfaction d'immortalifer fon
nom , il n'a
il n'a pas auffi eu le déplaifir,
comme Daniel Chorez , de
voir un Docte de l'autre fiecle,
qui pour avoir , à ce qu'il dit,
dans fa Dioptrique Oculaire pag.
296. veu dans la Lune, par un
moyen tout particulier , jufques icy
inconnu , s'eft transformé en efprit
de lumiere, dans les Vignetes
de fes Vifions , pour prendre
le titre de premier Pere des Binocles.
Quant à l'ancienneté des Bezicles
, qui font les Lunetes les
plus utiles & les plus neceffaires ,
き
X iii
246
Extraordinaire
comme auffi le principe de tou.
tes les autres , il eſt tres- certain
que ny les anciens Hébreux, ny
les Arabes , ny les Grecs , ny les
Romains, n'ont eu aucune connoiffance
de ce fimple & admi
rable Inftrument. C'eft pourquoy
je rapporte leur Invention
en l'année 1285. En voicy les
preuves. Frere Giordan da Ri.
valto , Maiſtre General de l'Ordre
des R. F. Prefcheurs , qui
mourut à Pife en l'année 1311. &
duquel le Dictionnaire Della
Crufca , fait mention au motor
chiale , parla de l'invention des
Lunetes à mettre fur le nez, dans
une Prédication qu'il compofa
en l'année 1305. Voicy fes ternies.
Non è ancora, venti anni, che
fitrovo l'arte di fare li Occhiali, che
1
du Mercure Galant. 247
fanno vedere bene , che è una delle
migliori arti , e delle più neceffarie,
che il mondo habbia.
Voicy l'Hiftoire du fait tirée
de la Chronique Latine du Convent
des R. F. Prefcheurs de
Sainte Catherine à Pife , écrite
en Parchemin par Frere Barthel.
Da fan Concordio , qui y mourut
fort âgé en l'année 1347. Cet
Ecrivain parlant dans la 16.
feuille de F. Alexandro Spina, qui
y mourut en l'année 1313. dit que
ce vir bonus & Modeftus, quacunque
vidit, andivit facta , fcivit &
facere ; Ocularia ab aliquo primo
facta , & communicare nolenti , ipfe
fecit , & communicavit corde hilari
, & volente. Ingeniofus in corporalibus
, in domo Regis aternifecit
fuo ingenio manfionem,
X iiij
248
Extraordinaire
Bernard de Gordon Dauphinois
, qui par fa grande connoiffance
& experience en Medeci
ne , fut appellé Fleur- de - Lys
compofa en l'année 1305. un Livre
intitulé , Lilium Medecine ,
dans lequel en la page 147. d'une
impreffion faite à Paris en
l'année 1542. il parle d'un Collyre
en ces termes ; Eft tanta virtutis
, quod decrepitum faceret legere
litteras minutas abfque ocularibus.
Quide de Chauliac auffi Profeffeur
de Medecine à Montpellier
, compofa en l'année 1363 .
La Grande Chirurgie, dans laquelle
apres avoir donné plufieurs reme
des, contre la foibleffe de laVeuë ,
ajoûte: Si ces remedes & autresfemblables
ne profitent de rien, il eft neceffaire
d'avoir recours à l'usage des
Bezicles.
du Mercure Galant. 249
Enfin M Ménage dans fon
Livre intitulé , Amanitates Furis
Civilis , rapporte un Acte du
Parlement de Paris du 12. Novembre
1416. qui porte que Nicolas
de Baye, Seigneur de Gie,
préſenta au Parlement une Requefte
, en laquelle on trouvé les
mots fuivans. Car auffi eftois -je aucunement
débilité de ma veuë , & ne
pouvois-je pas bien enregistrerfans
avoir Lunetes , &c.
On trouvera dans les autres Mercures
Extraordinaires la fuite de ce
docte Traité , dans lequel M Comiers
, fi connu dans l'Empire des
Lettres , fatisfera pleinement les
Seavans & les Curieux.
250
Extraordinaire
25525-52255 $25222
SENTIMENS SUR LES
Questions propofées dans le
dernierExtraordinaire .
Quel choix doit faire un Homme,
qui ayant le coeur fenfible
à l'efprit & à la beauté , n'eſt
point affez riche pour vivre
fans chagrins avec une Perfonne
qui ne luy apporteroit
aucun bien. On luy propofe
trois Partys pour le Mariage ;
une Fille tres - riche, mais treslaide,
& fans efprit , une autre ,
belle , douce , tres fage , mais
fans bien ; enfin une troifié.
me , qui par fon efprit fe fait
admirer de tout le mode, mais
qui n'a ny bien , ny beauté.
du Mercure Galant. 251
T
" Oute Fille d'efprit a pour moy de
grands charmes.
A la Belle, je rendsfort volontiers les
armes.
Maisfur peine d'avoir quelquefois du
chagrin,
Je ne dois épouser perfonne,
Qui des Ecus afoifon ne me donne ;
Ainfi le veut mon malheureux deftin.
$3
Supofons cependant qu'Iris , Philis,
Silvie,
Attendent aujourd'huy mon choix.
SilHymen touche mon envie,
Je puis me marier avec l'une des trois.
*3
Iris a de grands Biens, mais elle eft befte
& laide,
A ces defauts point de remede .
Philis eft belle, douce, & tres -fagefur
tout,
Maisfans argent. Ah, quel ragouft!
252
Extraordinaire
Silvie ade l'efprit , de l'efprit comme un
Ange,
Maisguenfe, & laide en contr'échange.
**
A laquelle des trois donneray-je mon
coeur ?
De quelque Avare, Iris peutfaire le
bonheur.
Un riche Partifan paffera bien fa vie
Avec Philis. Refte Silvie ,
Ilfaut auffi l'expédier,
L'envoyer à l'Académie, * galante,
vivre content, ne me point ma
Et
pour
rier.
On a demandé , fi le fentiment
de Phinée dans l'Opéra de
Perfée , eft d'un veritable
Amant , lors qu'il dit , qu'il
aime mieux voir Andromede
devorée par un Monſtre , qu'-
entre les bras de fon Rival.
du Mercure Galant .
253
'Amour meurt dans mon coeur, la
L' Rage luyfuccede;
J'aime mieux voir unMonftre affreux
Devorer l'ingrate Andromede ,
Que la voir dans les bras de mon Rival
heureux ,
**
Voila ce que Phinée a dit dans fa colere,
Et ce quetout autre auroit dit .
Qu'on ne s'y trompe pas ; un Amant
qu'on trahit,
Eft en droit de tout dire, eft en droit de
toutfaire,
Et fans craindre d'en ufer mal,
Peut voir avec plaisir périr une Infidelle,
Ce n'eft pas que celafe doive à cauſe
d'elle,
Maisfeulement pourfaire enrager un
Rival.
Un Cavalier foûtient , que l'amour
eſtant un tribut qui
eft deú à la Beauté , celuy
254
Extraordinaire.
qu'on a pour unejolie Femme
ne doit point empefcher qu'on
n'en prenne encor pour toutes
les Belles que l'on rencontre.
Un autre prétend que quand
on aime une Femme, l'amour
que l'on a pour elle doit enlaidir
tout le reste du beau
Sexe à l'égard de celuy qui
aime. On demande quelle
opinion eft à préferer .
L
事
'Amour est un tribut qu'on doit à
la Beauté,
Il n'eft riende plus veritable ;
Mais du moment que l'on eft entefté
D'une Dame qu'on trouve aimable,
Ou qui l'eft effectivement,
'Doit-on s'en tenir là , voir indiféremment,
Et jamais ne rendre les armes
A celles qui n'ont pas moins d'attraits,
moinsde charmes?
du Mercure Galant.
255
Eft-iljufte en un mot de vouloir enlaidir,
Enfaveurd'un Objet, tout le refte du
Sexe?
A de tels fentimens je ne puis aplaudir.
S'ilfaut les condamner, je demeure perplexe.
Enfin d'un & d'autre cofté,
Je trouve du pour & du contre,
Qui tour-à-tour me tiennent arrefté.
Quefaire donc en ce rencontre?
Je répons par un diftinguo .
Se cet Objet que vous aimez vous aime,
Aimez-le uniquement , j'en uferois de
mefme,
Si l'on ne m'aimoit par nego .
On a demandé le Portrait d'un
Homme qui vit parfaitement
heureux .
Unmet toutfon bonheur àconduire
L'autrefait tout le fien de fleurir au
Barreau,
256
Extraordinaire
Et de ces deux endroits la grande Re-
$ nommée
Debite (j'en conviens ) ce qu'elle a de
plus beau.
Cependant quand je fuis couché fur la
Fougere
Entre les bras de ma belle Bergere,
Cefar, & Cicéron, quoy qu'on dife des
deux,
N'ont jamais efté plus heureux.
On a demandé quelle eſt l'Origine
du Droit.
Si la force , comme on le croit,
Eft chez beaucoup de Gens ce qui regle
le Droit,
Le Droit a pris fon origine
Dés le jour que Cain , d'humeur un peu
mutine,
Et s'eftant trouvé le plusfort,
Mit l'innocent Abel à mort.
du Mercure Galant.
257
On a demandé quelles font les
qualitez neceffaires pour la
Converfation.
TEfte
Efte- à - tefte avec vous, mon aimable
Silvie,
Les affaires d'Etat, & de l'Académie,
Nous entretiennent peu ; mafeule paffion
Fait, lors que j'enfuis crû, la converfation.
Ainsi, pour nous tirer avec plaifir d'affaire,
Ce qui nous eft le plus à tous deux neceffaire,
Eft, à monfens, un grand & réciproque
amour.
Quand d'une & d'autrepart la tendreffe
eft extréme,
Sans s'ennuyer on paffe tout lejour
Afe redire tour-à- tour,
Aimez-moy, je vous aime; aimez - moy,
je vous aime.
DAUBAINE.
Q. deJuillet 1682
Y
258
Extraordinaire
Des Dames ayant fait une Partie
de Campagne pour aller à Beaulieu,
2 furent menées par un Cocher maladroit
, qui les verfa . C'eft ce qui a
donné lieu à ces Vers.
RONDEAU.
N beau Lieu, l'aimablefejour,
Vrayment vous tenez voftre Cour,
Ainfi que des Reynes Gilletes.
Vousfaites Vers & Chanfonnetes,
Et peut- eftre parlez d'amour.
3
Mais eft-il vray qu'en un détour
Foftre Cocherprit malſon tour,
Qu'il verfa Femmes & Filletes
En beau Lien ?
03
Que n'eftois-je à ce Carrefour!
F'aurois veu genoux enpleinjour,
Et....tant- beau, Rimeur defornetes,
du Mercure Galant.
259
Point deparoles indifcretes .
Refpect, tu m'arreftes tout court
En beau Lien.
LE BLOY, S'des Granges, Avocat
au Préfidial de la Fleche.
$52525-2525222-252
LE ROSSIGNOL,
ET L'HIRONDELLE.
FABLE.
'N jour, cheminfaifant, uue jeune
Hirondelle UN
S'arrefta pour ouir les accens langoureux
D'un jeune Roffignol , mais des plus
amoureux,
Quife plaignoit ainfi des froideurs de
fa Belle.
Philomele, pourquoy dédaignez- vous
mes voeux?
Pour vous feule mon coeur foûpire;
Y ij
260 Extraordinaire
$
Cruelle , voulez- vous que je fois malheureux
Au dela de ce qu'on peut dire?
Ah, vous ne fçavez pas à quel point
.
un Amant,
Lors qu'il aime parfaitement,
Souffre d'un dédaigneux filence.
Ayez d'autres rigueurs , infultez ma
langueur,
Vous ne fçauriez autant me déchirer
le, coeur,
Que le fait voftre indiference.
03
L'Hirondelle pour lors apprit comme
aux abois.
Le tendre Roffignolfous un fombrefenillage,
Afes cruelsfoucis ajuftoitfon langage,
Rien n'eftoit, horsfa Belle , infenfible à
Savoix.
Les feuilles, l'air, & l'eau, n'eftoient que
dans la crainte
De troubler par leur bruit fon amoureuſe
plainte.
7
du Mercure Galant. 261
Enfin, pour luy livrer les plus rudes combats,
Philomele s'envole, & ne luy répond pas;
Ny mefme ne prend pas la peine
De voir d'un regard de pitié
Sa tropfincere , & trop tendre amitié.
Barbare, cruelle, inhumaine,
S'écrioit-il, de momens en momens;
Mais comme elle eftoit fourde à fes gé
miffemens,
Il la laiſſe , & s'abat aupres de l'Hirondelle,
(Maisfans s'appercevoir qu'il eft à cofté
d'elle )
Sur les aimables bords
D'une Onde claire&pure,
Pour mieux s'abandonner à fes cruels
transports,
Et déplorerfon avanture.
Afes gémiffemens l'Hirondellefent bien
Qu'elleferoit d'humeur àfaire ·
Avec un tel Amant un voyage à Cythere.
Le plumage , la voix , la taille, & le
maintien,
262 Extraordinaire
Tout dans ce Malheureux luy paroift
admirable .
Ah! difait- elle, il n'eſt pas raisonnable
Que cette Belle vainement
Falle foûpirer cet Amant
Ah! fans -doute elle eft infenfible,
Puis qu'il n'eft pas poffible
De réfifter aux merveilleux amas
De fes charmans appas.
Pour moy, qui me rens attentive
Jufques à la moindre action
Que fait le Roffignol icy fur cette
Rive,
Je fens beaucoup d'émotion,
Et par là je vois que je l'aime .
Dis-moy de grace, Amour, l'aurois -tu
réſolu,
Que je luy parlerois en faveur de moymefine,
Quandpour un autre Objet fon ardeur
eft extréme?
Fais -luy connoiftre au moins qu'ainfi
ta l'as voulu .
du Mercure Galant. 263
**
Dans ce doux entretien que fefait l'Hirondelle,
Ellefe voit dans l'Onde, &ſe trouve
affez belle
Pour plaire au Roffignol. Elle avance
fespas,
Etalant
defon
mieux
le peu
qu'elle
a
d'appas,
Et luy dit J'écoutois cette plainte
amoureuſe
Que d'une voix mélodieuſe,
Oyfeau trop malheureux , vous expofez
icy.
Je fçay quel eft voftre foucy;
Amour par tout dans fon Empire,
Depuis que l'on y vit , & quel'on y
foûpire,
N'a jamaisveud'Amans plus à plaindre
que vous .
Philomele, il eft vray, chante bien, eft
bien faite,
Et pourroit vous caufer le deftin le
plus doux;
264
Extraordinaire
Mefme elle eft digne qu'on la traite
Dela Vénus des Oyleaux.
J'en puis parler ainfi ; depuis peu je l'ay
veuë
Qui fe defaltéroit au courant de ces
eaux .
Un fi charmant Objet me donnant
dans la veuë,
Je faifois mon plaifir de la bien contempler.
A nevous rien celer ,
J'en fus toute furpriſe;
Si mon Sexe changeoit , j'en aurois
l'ame éprife .
Mais, quedis -je! elle auroit mille fois
plus d'appas,
Je ne pourrois l'aimer, elle ne m'aimant
pas.
Ah! gentil Roffignol , ce feroit grand
dommage
De confumer le printemps de voſtre
âge
Parmy les fanglots & les pleurs,
Lors
du Mercure Galant. 265
Lors qu'ailleurs voftre amour peut
trouver des douceurs .
Il vaut mieux les goufter , l'âge vous
γ
convie.
Voyez-vous, on n'a dans la vie
Qu'autant de plaifir qu'on s'en fait.
Cherchez donc quelque bel Objet
Qui foit d'une humeur moins fevere
Que la Beauté qui fçait en vain vous
plaire .
Portez ailleurs vos foûpirs & vos
voeux,
Brifez vos fers, & fortez de ces lieux ;
En amour on tient que l'abſence
Eft de fes maux le feul foulagement .
On dit qu'elle amoindrit l'exceffive
fouffrance
Que caufe une Beauté qu'on aime tendrement
.
La raifon eft qu'Amour dans les yeux
d'une Belle
Place les traits dont il perce le coeur;
Ce Dieu ne fera plus voftre cruel vainqueur,
Q. de Fuillet 1682.
Z
266 Extraordinaire
Quand vous ne verrez plus les yeux de
Philomele .
Ne balancez donc point à fuivre mon
avis .
Je fuis jeune, il eft vray, mais j'ay veu
du Païs,
Et je ferois encore au fein de l'Ignorance
,
Si je n'avois rien veu , fi je n'avois ,
jamais
Quitté le lieu de ma naiffance.
Nous voicy dans l'Automne , en ce
temps où je fais
Ordinairement un voyage,
Venez avecque moy; je gage
Que vous ne fçauriez choifir
Une Compagne plus joyeuſe,
Et qui pût mieux que moy bannir le
déplaifir.
Amour, Amour, que je ferois heureuſe,
Si je pouvois divertir quelquefois
L'Oyfeau le plus parfait qui vive fo is
Vos Loix!
du Mercure Galant. 267
*
Ah ! dit le Roffignol , n'accablez point
une ame
Qui ne fouffre que trop du poids de
fes douleurs .
Vouloir mettre fin à mes pleurs,
C'eft faire une injure à ma flâme.
Parlez-moy d'aimer conftamment,
De courir à la mort plutoft qu'au changement,
C'eft là le moyen de me plaire ,
Et l'obligeant difcours que vous me
deviez faire.
Selon vous, ce n'eft point un crime de
changer ;
Mais, qui voudroit jamais avec vous
s'engager ?
Non, non, je ne veux pas qu'un dépit
teméraire
Me vienne fecourir au milieu de mes
maux;
Bien loin de fuir l'Objet qui trouble
mon repos ,
Je me fens un defir extréme
Z ij
268 Extraordinaire
Et de l'aimer, & de le voir,
Jufqu'au temps que le Nocher blême .
Me paffe fur le Fleuve noir.
Si ma chere Maîtrelle
Ceffoit de méprifer mes feux,
Quelle feroit mon allégreſſe !
Les Dieux dedans les Čieux
Avec leur doux Nectar, & leur chere
Ambrofie,
Ont un moindre bonheur que celuy
que j'aurois.
Ah, dans la grande ardeur dont mon
ame eft faifie,
J'ainerois à fouffris , & joyeux je dirois
;
Je brûle pour l'objet le plus parfait du
monde.
Tu le peux affurer, Aftre Pere du jour.
Lors que tu fais le tour
De la terre & de l'onde,
Vois-tu dans quelque endroit de ce
vafte Univers
Rien qui foit comparable
A Philomele que je fers ?
du Mercure Galant. 269
Tu fçais qu'elle a la voix beaucoup
plus admirable
Que celle qu'on remarque au Cygne (
agonifant,
Et que le charme ravillant
Des plus redoutables Syrenes;
Qu'elle a l'efprit délicat & fleury,
s'il eftoit des trois Graces
Autant que
nourry
..
Tu vois tous les jours que fans peines
Elle fçait varier fon chant,
Mêler le doux au grave, & l'agreable
au grand ;
(
Qu'elle eft adroite , & fçait tout tresbien
faire ;
Qu'elle poflede mille appas
Qui n'ont rien de vulgaire,
Et qu'elle a le fecret de pouvoir toujours
plaire.
Mais enfin fon defaut, c'eft de ne m'aimer
pas .
03
Ainfi le Roffignol , pour plaire à Philemele,
Z iij
270
Extraordinaite
Déplairoit, s'ilpouvoir, à la jeune Hirondelle,
Et paroîtroit un laid Oyfeau,
Qui ne fait pas fon monde, & n'est pas
Damoifeau,
Par la raison, que c'eft chofe fâcheufe
Pour une Femelle amoureufe,
De voir qu'on rebute fon coeur,
Sur tout quand la premiere elle afait
quelque avance.
Sur ce fait l'Hirondelle en ſoy meûrement
penfe,
Que fe defefperer, &fe mettre enfureur,
N'eft pas un bon moyen de le rendre
volage.
Ainfi fans fe décourager,
Elle luy parle encor de voyager,
Et luy dit ; Mais enfin , Roffignol, c'eſt
dommage,
Que vous ,qui chantez fi bien,
Sçachiez fi peu que rien.
Voyagez avec moy; vous fçaurez quelque
chofe ,
Ce quifans doute ſera cauſe
Que vous pourrez toûjours
du Mercure Galant.
271
Atout propos embellir vos difcours,
Et pour votre fçavoir , voftre aimable
Maîtrefle
Aura fans - doute égard à l'ardeur qui
vous preſſe.
**
Le Roffignol en ce moment
Luy répondfiérement,
Jeune Hirondelle , Mamie ,
Qui faites tai la jolie,
En vain vous vous flatez de m'avoir
pour Amant;
S'il n'eft d'autre que moy qui jamais
vous adore,
Vous pourrez , je vous jure , eſtre éternellement
Veftale en tout Pais, fi vous l'eftes
encore .
Rengaînez vos foupirs, vos regards ,
vos ardeurs ,
Ou plutoft coquetez ailleurs .
Cherchez-vous un Amant qui foit
mieux voftre affaire ,
Z iiij
272
Extraordinaire
Qui veuille en tout Païs voyager avec
vous,
Qui réponde à vos feux, quifoit traitable
& doux.
A l'Objet que je fers eft-ce un moyen
de plaire,
Que de courir le Monde à deffein de
tout voir,
Puis qu'avec tout voftre fçavoir
Vous déplaifez fi fort, qu'on ne peut
vous entendre?
Vous eftes trop ruftique, & vous faites
pitié.
Il vaut bien mieux moins entreprendre,
Ou fçavoir moins de la moitié,
Et le peu que l'on fçait le faire bien.
paroître.
Que fert de tant fçavoir, fans un heureux
debit ?
On n'eft connu qu'autant que l'on fe
fait connoître. Cela dit,
Le Roffignollaiffe-là l' Hirondelle,
Et va chercher (a chere Philomele
DE LA SALLE, S ' de l'Eftang.
du Mercure Galant. 273
Fe vous envoye la suite de la
Langue Univerfelle que vous espériez
trouver dans le dernier Extraordinaire.
Elle en cuſt fait un des
principaux Articles , fi le Paquet de
M de Vienne - Plancy m'euft efte
rendu affez toft pour ly employer.
Je l'ay reçen feulement depuis fix
femaines, & ne vous puis dire par .
quel accident il eft demeurédeux mois
en chemin.
CB439
274
Extraordinaire
$2522-5525522-2555
CONTINUATION DE
l'ouverture de l'Ecriture, &
de la Langue Univerſelle.
J
A Fau-Cleranton.
E ne fçay pas , Monfieur, fi je
me trompe , mais je fuis per
quadé que dans l'Ecriture des premiers
Hommes , les caracteres ne
dépendoient point des paroles,
& exprimoient immédiatement
les penfées . La fource de cette
opinion , vient de ce qu'il eft plus
aifé de figniffier par une feule figure
, ce qu'on penſe , que par
les lettres & les fillabes qui compofent
les mots. La premiere expreffion
ne demande que l'indu
Mercure Galant.
275
au lieu
vention d'un caractere tel quel ,
que pour parvenir à la feconde
, il a fallu de l'étude , de
l'obfervation , & de la difcuffion ,
& enfuite de l'aplication de plufieurs
pieces.
On voit des restes de cette premiere
Ecriture dans les Obélif
ques des Egyptiens , & dans les
anciens Livres de la Chine . Un
Dragon , un Lion , un Coq , s'y
expriment par les figures qui repréfentent
ces Animaux au naturel
; une Montagne , par une
grande boffe entre deux moindres
, à cauſe que les
Montagnes
ont d'ordinaire plufieurs étages ;
un Roy , par un oeil ouvert au
bout d'un Sceptre , parce qu'nn
Roy doit veiller au bien de fon
Etat , le Soleil , par un Cercle
276
Extraordinaire
avec un point au milieu , à la façon
de nos Aftrologues ; la Lune,
d'une maniere approchante ; un
Coeur , felon fa figure naturelle ;
une Porte , felon fon artificielle
, & c .
On ne fçait pas qui fut l'Inventeur
de ces Caracteres en
Egypte , mais on convient que
Fohi , Roy de la Chine , en don.
na l'ufage à fes Peuples , un peu
plus de deux mille ans avant la
Naiffance de noftre Sauveur , au
raport du Pere Semédo , & pres
de trois mille ans , fuivant le Pere
MartiniusJéfuites , qui ont longtemps
demeuré à la Chine , &
peu accordans fur le régne de ce
Roy.
Ces Caracteres naturels eftoient
beaux , & aifez à entendre,
du Mercure Galant.
277
mais ils eftoient difficiles à figurer
; & cetce difficulté a fansdoute
caufé leur changement.
Les Chinois ne s'en fervent plus.
Ils employent préfentement un
quarré pour figurer le Soleil , au
lieu du rond , une espece de trident
fans queuë , pour marquer
une Montagne ; une croix avec
deux ligne droites , l'une au deffus,
l'autre au deffous , pour fignifier
un Roy; & d'autres figures bi-
` zares & inconnues pour repréfenter
les Animaux . Ils ont à la
verité , gardé le caractere du
Coeur , celuy de la Porte , &
quelques autres encor , mais en
bien petit nombre ; & on peut
dire qu'ils ont perdu l'avantage
qu'ils tiroient de la reffemblance
des chofes , pour la facile inter278
Extraordinaire
pretation de leur Ecriture . Neantmoins
ils ont toûjours retenu l'u-
-fage des Pinceaux pour la marquer
, & comme nous compofons
toutes fortes de nombre avec
neuf chifres & le zéro , ils forment
tous leurs caracteres avec
neuf fortes de traits , & quelques
points ou petites figures , au ra
port de Semédo. Ainfi ils expriment
un par une ligne droite couchée
, dix, par deux lignes droites
en croix , Terre , par une croix
avec une ligne au deffous ; Roy,
par l'addition d'une ligne au
deffus de la figure qui fignifie
Terre ; & les Perles , les Pierreries,
& les Diamans , par de diférentes
pofitions de points au deffus , au
deffous , ou à cofté . Des lignes
qui forment le caractere de Roy,
du Mercure Galant.
279
& les raifons qu'on peut donner
de la liaifon de ces chofes , font à
mon avis que la Pierre prétieufe
eft entre les autres Pierres, comme
un Roy entre les autres Hom.
mes ; que le Roy commande à la
Terre , ou le forme de Terre ;
que la Terre eft dans le point de
perfection , comme le nombre
dix , que ce nombre vient de l'unité
, comme de fon principe , &
que comme il n'y a qu'une feule
ligne droite, & cent mille mil.
lions de courbes , il n'y a auſſi
qu'une unité & cent mille millions
de nombres.
Semédo ajoûte que les Chinois
raportent chaque chofe particuliere
à de certains chefs , &
parce qu'ils en ont cinq principaux
, qu'ils nomment Elemens,
280 Extraordinaire
fçavoir , le Métal , le Bois , l' Fan , la
Terre & le Feu , felon Martinius,
je juge que les Minéraux font
contenus fous le nom de Métal;
les Vegétaux , fous celuy de Bou ;
les Animaux , & les noms Geo.
graphiques & Hydrographiques
, fous ceux d'Eau & de Terres
& les Cieux , les Aftres , & les
Efprits , fous celuy de Feu ; &
qu'ainfi ils reduifent fous cinq
Chefs , ce que j'ay diſtribué en
dix dans le projet du Dictionnaire
Univerſel ; & que de là
vient l'ordre qui eft gardė par
leurs Caracteres dans leur grand
Dictionnaire appellé Haipien,
dont Martinius ny Semedo , ny
aucun autre que je fçache , ne
touche point le détail.
Ces Peuples n'ont pas feule.
du Mercure Galant. 281
ment des Caracteres fimples , ils
en ont auffi de compofez ; & ils
joignent par exemple le caractere
qui fignifie le Soleil , à celuy qui
fignifie la Lune , pour exprimer
la Clarté , parce qu'elle est le veritable
effet de ces deux grandes
Lumieres. Ils enferment de mefme
le Caractère qui fignifie le
Coeur , dans celuy qui fignifie la
Porte , pour exprimer la trifteffe
& l'affliction , comme fi le coeur
affligé fe trouvoit preffé à l'entrée
d'une porte ; & d'autant que
la trifteffe agit fortement fur le
coeur & femble y avoir fon fiege,
le caractere du coeur fe trouve
meflé à tout ce qui marque de
l'affliction . Sur quoy je croyrois
volontiers que la compofition
des Caracteres Chinois , fait la
2. deFuiller 1682. Aa
I
>
282 Extraordinaire
diférence qu'il y a entre Semédo
& Grueber , fur leur nombre ; le
premier n'en marquant que foi .
xante mille , parce qu'il ne
compte que le Caracteres fim.
plés , au lieu que l'autre en marque
foixantequatorze mille , parce
qu'il compte auffi les compofez
.
Quelque difficulté qu'il y ait à
tracer ces caracteres , à les démefler
, à les reconnoiſtre & à les
retenir ; ils ne font pas feulement
en ufage à la Chine , ils
ont encor cours au Japon , au
Tunquim , à la Cochinchine,
chez les Techiens , à Sumatre , &
aux autres Païs voifins , & tous
ces Peuples communiquent par
écrit avec les Chinois par le
de leurs Caracteres , fans
moyen
du Mercure Galant.
283
entendre la Langue les uns des
autres , au raport de Gonçales, de
Mendore , & des autres que j'ay
citez ; & je croy que la raifon de
cet ufage naîft du plaifir qu'il y
a de fe fervir d'une Ecriture , qui
peut eftre entenduë de toutes les
Nations , puis qu'il feroit bien
plus aifé à ces Peuples d'apprendre
trois ou quatre cens mots,
en quoy confifte originairement
la Langue de la Chine , que huit
ou dix mille Caracteres diférens,
qu'il faut fçavoir au moins , pour
écrire paffablement en Chinois.
Mais fi la peine de s'inftruire de
ces Caracteres embaraffans , ne
rebute ny les quinze Royaumes
de la Chine , ny les Royaumes .
voifins , quel progrés n'auroit
point fait une Ecriture qui au-
A a ij
284
Extraordinaire
que
fi
roit efté facile à former , & à retenir
, comme celles des Chifres
Arabiques ? Il eſt à croire
elle cuft entré dans l'efprit des
premiers Hommes , elle auroit
paffé de leur fiecle au noftre ; ou
que files Chinois l'avoient inventée
, au lieu de la pénible dont
ils fervent , l'ufage ne s'en feroit
pas borné à leurs Voifins ; mais fe
feroit étendu par toute la Terre,
principalement elle avoit efté
accompagnée dans fes expref.
fions , d'un enchaînement auffi
naturel , & auffi propre à faire
impreffion fur l'efprit , que celuy
dont j'ay donné l'idée dans ma
derniere Lettre . C'eft de cette
Ecriture qu'on peut dire fans flaterie
, ce que Brebeuf difoit de
Ecriture en general,
du Mercure Galant. 285
Quelle eft cet Art ingénieux
Quifçaitparler aux yeux,
Et par des traits divers , desfigures
tracées,
Donner de la couleur , & du corps aux
penfees?
Ces grandes facilitez paroîtront
dans les exemples que j'en
rapporteray , lors que je me fe
ray expliqué fur les variations
des mots, dont ma derniere Lettre
a remis l'éclairciffement à celle.
cy ; & elles paroiftront par
avance dans ma maniere d'exprimer
les quatre Parties du difcours
, qui ne fe déclinent ny
ne fe conjuguent , & qui par
conféquent ne font pas fujettes à
variation.
Vous avez veu, Monfieur , que
le moyen que j'employe à con286
Extraordinaire
ſerver aux chiffres leur fignification
naturelle , c'eft de mettre
fous eux la barre , où le trait
que nous avons accoûtumé d'y
placer dans nos écrits ordinaires ;
& vous fçaurez que celuy dont je ,
me fers pour marquer les parties
invariables du difcours , c'eft de
mertre cette barre fur les chiffres
qui les expriment. Ainfi
comme 7, 8, & 9, fignifient les
nombres de fept, de huit & de
neuf ; ces mefmes chiffres ainfi
accompagnez 7, 8, 9, fignifient
un adverbe , ou une interjection ,
une conjonction , ou une prépo .
fition , fuivant les départemens
diférens
que
que je donne à ces parties
invariables dans le Dictionnaire
Univerſel , defquels il fera
1
du Mercure Galant. 287
fort ailé de faire la diſtinction ,
pour peu que l'on prenne garde
à l'ordre quej'y obferve .
Les parties du Difcours qui fe
déclinent ou qui fe conjuguent,
font marquées d'une autre fa-.
çon . Elles ont leur enfeigne apres
elles , au lieu de l'avoir deffus ou
deffous ; & cette diférence les
fait reconnoiftre par l'Interprete
dés la premiere inſpection ;
mais la raiſon veut, Monfieur,
que j'explique leurs variations ,
avant que de m'ouvrir davantage
fur les moyens de les exprimer,
& vous agrérez cette conduite.
288 Extraordinaire
TRAITE DES
Variations des Mots.
PREMIERE PARTIE.
Je
5 .
Ay diftingué ces variations
en directes & en indirectes.
Le directes regardent les degrez
de diminution & d'augmen.
tation qui s'attribuent aux noms
ſubſtantifs , ceux de comparaifon
qu'on attache aux nonis adjetifs
, les genres diférens dont
on diverfifie ces derniers ; & les
verbes paffifs qu'on joint aux
actifs avec les verbes mêlez que
j'y ajoûte. Et les variations indirectes
ou obliques, comprennent
les déclinaiſons de tous ces
noms , & celles des pronoms &
des
du Mercure Galant. 289
des articles , avec les conjugaifons
de toutes fortes de verbes .
Voila en general quelles font
les variations des mots. Elles
font la feconde richeffe des Langues
, & prefque aucune ne fe
met dans les Dictionnaires ordinaires
, à cauſe qu'elles ne font
que des circonstances des expreffions
qui les rempliffent. J'ay dit
prefque aucune , parce qu'on
voit en tous quelques diminutifs
& quelques augmentatifs , &
principalement grand nombre
de ces premiers dans le Dictionnaire
Italien, qui en tire une partie
de la fécondité de fa langue,
les pouffant jufqu'à fix & à ſept,
pour un feul primitif, comme il
fait à l'égard d'Huomo & de Caſa ,
noftre Langue borne à HomdeJuillet
1682. Bb
que
*
T
290 Extraordinaire
melet & à maisonnette. Mais comme
cette fécondité Italienne ne
fe répandique fur quelques mots ,
& que celle de la Langue Univerfelle
fe doit étendre fur tous, &
auffi bien en augmentant qu'en
diminuant, j'ay crû devoir exclu .
re du Dictionnaire Univerfel une
repetition qui feroit importune ,
& en devoir regler l'expreffion
par une methode generale , afin
de pourvoir à cet inconvient , &
aux autres de mefme nature, une
fois pour toutes.
Ces diminutifs & ces augmentatifs
font fort rares en noftre
langue. Elle exprime , par exemple
, un gros Chien par le mot de
Dogue , & un petit Cheval par
celuy de Bidet, & elle n'a point
de mots fimples pour fignifier un
du Mercure Galant. 291
-+
gros Cheval , & un petit Chien.
Il eft vray que pour exprimer un
petit Homme & un grand Hom.
me , un tres- petit Homme & un
tres-grand Homme, elle a quatre
paroles fimples qui font Nain &
Geant, Pigmée & Coloffe . Mais ces
fortes d'expreffions ne s'y rencontrent
gueres, & celles - là peuvent
mefme paffer pour des
noms primitifs fuivant la nature,
& recevoir d'elles.mefmes les
degrez de diminution & d'augmentation
. Neanmoins fur cet
exemple & fur celuy des autres
Langues riches & délicates , je
donne aux noms fubftantifs dequoy
marquer les diférences de
Petit & de Grand ou Gros ; de trespetit
& de tres-grand oa tres-gros,
en s'incorporant ces expreffions ,
B bij
292
Extraordinaire
én forte qu'il n'en reſulte que des
mors fimples.
Quant aux adjectifs , unis
aux degrez de comparaifon , nô.
tre Langue y eft encore plus fterile
qu'en diminutifs & qu'en
augmentatifs. Elle n'en a veritablement
que deux qui font meil
leur & pire, dont elle employe le
premier à exprimerplus bon , com
paratif, ou le plus bon, fuperlatif.
Expreffions qui ne font pas de
fon ufage ; & l'autre , à fignifier
plus mauvais ou le plus mauvais,
plus méchant ou le plus méchant ,
dont elle fe fert. La Langue Italienne
& l'Eſpagnole, ont peu
de comparatifs , & ne manquent
pourtant pas de fuperlatifs , mais
la Langue Hébraïque n'a aucun
des uns ny des autres , & employe
du Mercure Galant. 293
à leur défaut , des particules
qu'elle affocie avec ſes adjectifs.
Nous fuivons en cela l'Hébreu ;
& pour m'accommoder à noftre
maniere , auffi bien qu'à celle
des Grecs, des Latins , des Allemans
, & c. qui ne fe fervent que
de la fimplicité des paroles adjectives
pour ces fortes d'expreffions
, je fais trouver dans la fecondité
de la Langue Univer.
felle le moyen de s'expliquer de
l'une & de l'autre façon , comme
je l'ay promis dans la Gram.
maire. Ces adjectifs de compa
raifon ine font penfer à une nouvelle
inégalité qui s'étend , comme
je croy , par toutes les Langues,
qui reduifent les comparatifs
& les fuperlatifs aux mots
fimples . C'eft qu'aucune , que
Bb iiij
294
Extraordinaire
.
je fçache' , ne reduit de mefme
les comparaifons d'égalité , mais
les exprime , comme nous par
les particules auffi , autant, nyplus
ny moins, & c . Ces Langues ne
font pourtant pas raisonnables
de laiffer ce degré de comparaifon
dans l'étendue des phrafes ,
& d'abréger les autres , il falloit
pour la regularité qu'elles les
traitaffent tous de la mefme maniere.
D'ailleurs je m'apperçois
qu'elles ne réüniffent pas les particules
moins & le moins , comme
elles font celles de plus & le plus,
quoy que d'une pareille utilité ,
pour la formatio des comparatifs
& des fuperlatifs, car de prétédre
que plus& le plus tiennent parmy
elles , la place de moins & le
moins , par le moyen des adjectifs,
du Mercure Galant. 295
aufquels on les joint , c'est ce que
j'ay de la peine à recevoir , & il
me femble que pour exprimer le
moins brave des Hommes , le moins
Sage, le moins righe, on diroir mal,
leplus lâche , le plus fol , le plus pauvre.
Et quand cela feroit veritable
à l'égard des fuperlatifs , il
n'en feroit pas de mefme à l'égard
des comparatifs ; & moins
brave qu'Alexandre , moins fage que
Salomon, moins riche que Créfus, ne
veulent pas dire, plus lâche qu'Aléxandre,
plus fol que Salomon , ny
plus pauvre que Créfus. Ce feroit
paffer d'une extrémité à l'autre
que de parler de la forte ; & il y
a trop loin de Brave à Lâche, de
Sage à Fol , & de Riche à Pauvre
, pour exprimer l'an par l'autre
, quelque particule qu'on y
B b iiij
296 Extraordinaire
ajoûte. Ainfi les Langues qui reduifent
aux mots fimples les
comparatifs & les fuperlatifs,.
n'en ont point qui foient propres
à ces expreffions ; & il faut
qu'elles recourent aux phraſes ,
en employant, comme nous, les
particules moins & le moins , fi
elles veulent expliquer exa& ement
ces fortes de comparaifons .
Elles devroient donc avoir encoré
pour la regularité , un comparatif
& un fuperlatif d'abbaif
fement pour ainfi dire , par l'union
de moins & le moins;; comme
elles en ont d'élevation , par
celle de plus & le plus . Ces confidérations
me portet à en établir
de ces deux manieres , pour l'abreviation
& pour la perfection
de la Langue Univerfelle , outre
du Mercure Galant.
297
le degré d'égalité , à moins que
le trop grand nombre de variations
ne s'y oppofe , ce qui fede
cidera dans la fuite.
Les Genres forment la troifiéme
forte de variations dire-
&tes. La nature a marqué ceux
des noms fubftantifs, par la diftinction
qu'elle a faite des deux
Sexes, & de ce qui n'en a point';
& il femble inutile d'en attribuer
aux noms adjectifs , puis que ne
pouvant eftre employez qu'en
la compagnie des fubftantifs , &
fe devant accorder avec eux , ils
font toûjours du genre maſcu
lin avec les mâles , du feminin
avec les femelles , & du neutre
avec le refte . Sage , brave , riche,
babile , honnefte , & c . font dans
noſtre Langue , des adjectifs de
298 Extraordinaire
cette façon. Ils n'ont point de
genres marquez ou diftincts ; &
leur feule affociation avec les
fubftantifs , fait connoiftre le
genre où ils font mis . Neanmoins
jejuge qu'il eft plus à propos
pour la fecondité de la Langue
Univerfelle , & pour la perfection
de fa concordance , de
donner des genres féparez à fes
adjectifs , que de les laiffer dans
la confufion , & fi nous confultons
les autres Langues , & mef.
me la noftre , nous reconnoif
trions que pour un adjectif de
cette maniere , elles en ont cent
dont les terminaifons font difé.
rentes , & qui contribuent par
cette varieté à la bauté de leurs
ftiles . Trouvant donc à propos .
de les imiter , je diftingue les
THE
QUE
VILLE
du Mercure Galant.
trois genres dans les adjectifs,
& j'étens mefme cette diverfite
jufqu'aux trois pronoms perfon
nels, afin que chaque Sexe employe
celuy qui luy eft propre,
en parlant de foy , auffi bien
qu'en parlant aux autres , ou des
autres ; ne voyant pas-de raifon
pourquoy la Langue Hébraïque
n'a pas diftingué les genres du
pronom de la premiere perfonne,
comme elle a diftingué ceux de
la feconde & de la troifiéme , ny
pourquoy la Langue Greque, la
Latine, la noftre & fes voisines
de toutes parts , n'ont diſtingué
que ceux de la troifiéme.
La maniere dont je traite ces
pronoms perfonels , m'a prefque
ofté la penfée que j'avois eu d'abord
de donner auffi des genres
300
Extraordinaire
1
aux verbes à l'exemple de l'Hébreu,
me femblant qu'il fuffifoit
de faire pour eux cette attribu .
tion à ces pronoms , parce qu'en
les affociant enſemble felon l'ufage
de noftre Langue & de fes ,
Voifines , les actions & les paffions
des deux Sexes paroiffent
affez bien diftinguées, pour n'a.
voir pas befoin d'une plus forte
expreffion . Neantmoins confidérant
enfuite que cette affociation
des pronoms aux perfonnes
du verbe en faifoit des phraſes,
dont on ſe pouvoit paffer , à l'imitation
des Latins qui expriment
ces perſonnes par des mots
fimples , j'ay perfevéré dans ma
premiere penſée , & je donnedes
genres aux verbes , qui ne font
qu'une feule expreffion avec eux,
du Mercure Galant. 301
& avec leurs pronoms. Du
moins c'eſt la maniere dont j'en
ufe dans la premiere & fimple
methode de l'Ecriture & de la
Langue Univerfelle ; parce que
dans la feconde , cette regularité
feroit commefuperfluë ,n'yayant
aucun nom primitif , maſculin ,
feminin ou neutre , qui n'ait un
verbe derivé de luy , à qui on
peut imputer le genre de ce
nom, & attribuer telle fignification
qu'on voudra, pourveu qu'-
elle foit naturelle , tant j'y fournis
à l'abondance .
Le verbe paffif eſt la variation
directe du verbe actif; noftre La
gue , l'Italienne , l'Espagnole, &
mefme l'Allemande , ne l'expriment
que par des phrafes , qu'elles
compofent , fçavoir les trois
302
Extraordinaire
premieres , par l'union du participe
du temps paffé de leur verbe
actif, avec leur verbe eftre ; & la
derniere , avec fon verbe devenir.
Ce qui a fait penfer à quelquesuns
qu'un ufage fi condérable , ſi
étendu & fi diférent de celuy des
Romains ou Latins , & de celuy
des Grecs ,nous eft venu des Peu
ples du Nort , lors qu'ils défolerent
& dominerent Rome & fes
Provinces ; & ce qui pourroit, ce
me femble , faire penfer à d'au
tres , que c'eft un refte d'ufage
de noftre Langue & de ſes Voifines
, plus ancien que Rome &
fa domination. Quoy qu'il que
en foit j'imite encore les Langues
qui reduifent aux mots fimples,
les phraſes du verbe paffif, & je
traite de mefme le verbe mêlé ou
du Mercure Galant.
303
fans
exemverbe
libre, quoy que
ple , afin de fournir
plus abondamment
que toute autre Langue
, à la fimple, expreffion
des
penſées
. J'ay dit dans la Grammaire
Udiverfelle
, que ce verbe
mêlé eftoit celuy à qui on joignoit
librement
le pronom
perfonnel
, comme fe regarde , s'eftimer,
s'élever. Neanmoins
on peut
étendre fa nature jufqu'à ceux à
qui noftre Langue
& les Voifines
joignent
ce pronom
par force ,
comme fe mirer,fe promener, s'égarer
, &c. verbes
que les autres
Langues
expriment
fans pronom
, & nomment verbes neutres
.
Je ne fais point de mention
particuliere du verbe ſubſtantif
eftre , parce quej'ay chargé d'in304
Extraordinaire
tention fur l'ufage où je le voulois
mettre. C'eftoit d'en compo.
fer tous les verbes actifs , avec le
participe du teps préfent de l'aatif,
de la mefme maniere que
nous en compofons , tous les verbes
paffifs avec le participe du
temps paffé de ce mefme verbe
actif, ou pour mieux dire , avec
celuy du temps préfent du verbe
paffif, Participes que noftre Langue
confond mal à propos , à l'exemple
de la Latine . Mais comme
cet ufage auroit reduit le ver
be actif en phraſes , de meſme
qu'il y reduit le verbe paffif, &
que la richeffe des Langues confifte
dans l'abondance des mots
fimples, j'ay quitté ma premiere
penſée , & je range meſmes le
verbe fubftantif au nombre des
du
Mercure
Galant. 305
autres paffifs, dont il eft la fource
parmy nous.
Quant aux verbes imperfonnels,
& aux autres fortes de verbes
irreguliers , je n'en fais point
non plus de mention particuliere,
parce qu'ils ne font que des
effets du caprice des Langues , &
qu'ils fe peuvent tous reduire à
l'actif ou au paffif. Ainfi le verbe
impersõnel falloir, s'exprime fort
bien par le verbe paffifperfonnel
eftre obligé ; les verbes neutres
avoir & jouir , s'expriment de
mefme par le verbe actifpoffeder,
& ces façons de parler imperfonnels
, on dit, on fait, & autres femblables
, que les origines de nôtre
Langue font venir d'Homme
dit, Homme fait, s'expriment auffi
tres-bien par les actifs ils difent,
Q. de Juillet 1682. Cc
306
Extraordinaire
ils font ; ou par les paffifs , il eft
dit, il eftfait, ou il s'eftfait.Toute
fois je fournis des caracteres &
des termes à l'expreffion de ces
derniers ; & fi l'on ne veut reduire
les autres , aux actifs , ou aux
paffifs , on les peut mettre dans le
rang des verbes mêlez , que je
nomme encore pour cette raifon
verbes libres.
Voila les éclairciffemens que
j'avois à donner fur les variations
directes des mots. Ce qui me
reſte à y ajoûter, c'eft qu'el les ne
font pas abfolument neceffaires
pour s'exprimer, mais feulement
pour s'exprimer avec plus d'abreviation
& plus de perfection ,
puis qu'on le peut fervir des phra
fes. Neanmoins mon avis eft
qu'on fuive la maniere la plus
du Mercure Galant . 307
parfaite plûtoft que l'autre , le
tout pourtant à la volonté des
Nations à qui j'en donne le
choix , puis que j'exprime toutes
chofes , des deux façons dans l'Ecriture
& dans la Langue.
I
SECONDE PARTI E.
Ln'en eft pas de mefme des variations
indirectes ou obliques,
comme des directes . Elles font
d'une neceffité indiſpenſable , à
caufe de la construction , à moins
d'imiter la langue Franque , cer
taine Langue imparfaite , qui a
cours fur la Mer Mediterrannée
& dans fes Ports , principalement
dans ceux du Levant , entre les
Marchands de diverſes Nations,
les Armateurs , les Corfaires &
autres Gens de Mer , dont les
Cc ij
308
Extraordinaire
noms n'ont point de cas, faute de
terminaifons diférentes & d'arti
cles ; dont tous les modes , & tous
les temps de toutes fortes de verbes
fe reduifent au feul préfent
de l'infinitif, & dont on peut ve
ritablement dire , comme de celle
de la Chine, que l'accent y
fait
tout. Mais ne penfant pas qu'on
fe veüille conformer à un fi mau
vais ufage,, où l'on n'a qu'à retrancher
du bon ftile tout ce qu'il
ya de congru , je vais rapporter
en peu de mots, ce qui forme cet
te congruité , puis que c'eft le
fujet de cette feconde Partie.
Elle confifte dans le jufte employ
des cas , auffi bien que des
genres, à l'égard des noms; dans
celuy des modes , des temps , &
des perfonnes à l'égard des verdu
Mercure Galant. 309
bes , & dans celuy des nombres
fingulier ou pluriel , à l'égard
des uns & des autres. J'appelle
jufte l'employ qui a le plus de
rapport à la conftruction naturelle
, la nature eftant ma regle
dans l'Ecriture & dans la Lan.
gue. Je n'ay que faire de venir au
détail de ces choſes , elles font
affez connues à qui a la moindre
teinture des Lettres , & ce que
j'en ay dit dans la Grammaire
Univerfelle, éclaircit ce que je
leur attribuë de particulier , à
l'exception de ce qui fuit . C'eſt
qu'en executant le projet que j'y
ay fait , de joindre le vocatif au
nominatif, & d'ajouter un nou
veau cas à la déclinaiſon , & luy
en donner la derniere place, com
me au dernier venu ; il m'a fem
310 Extraordinaire
blé que je devois plûtoft laiffer
cette place à l'ablatif , puis que
c'eftoit la fienne ; & ranger ce
nouveau cas dans celle du vocatif,
puis que fa dépoffeffion la rendoit
vuide . Raifons qui m'ont fait
prendre ce party. Vous fçavez ,
Monfieur,que ce nouveau cas que
je nomme autrement , le cas libre ,
a efté nouvellement inventé ,
pour fervir de regime univerfel à
toutes les propofitions , ce qui eft
d'une grande commodité pour
l'Ecrivain , & pour l'Interprete.
De plus, je place dans la conjugaifon
le temps futur , immédiatement
apres le temps préfent,
ce que fait auffi l'Hébreu , mais
par une autre raifon que la mien
ne. Celle que j'ay , eft que le futur
eft unique , comme le préjo
du Mercure Galant. 311
fent ; au lieu que le temps pallé
eft de trois ou quatre façons ,
d'où refulte une trop longue in.
terruption entre ces deux temps
femblables. Ce n'eſt pas qu'il
n'y ait des Langues, qui ont auffi
trois ou quatre futurs , & qui dif
tinguent le futur prochain du futur
éloigné, comme la Grecque;
ou qui les partagent en futur incertain
, en futur libre , en futur
de devoir , & en futur de neceffité
, comme l'Allemande , mais
parce que les expreffions ne regardent
que
les variations obliques
des mots où la fécondité
ne me femble pas fi requife que
dans les directes , j'en laiffe l'ufage,
pour fuivre celuy de la Langue
Hébraïque , de la Latine , de la
noftre & de fes Voifines de delà
312
Extraordinaire
les monts, qui n'ont toutes qu'un
feul futur , & qui expriment les
autres par le fecours de leurs particules
ou petits adverbes. D'ail
leurs les quatre futurs Allemans
ne paroiffent pas d'une invention
affez jufte, pour avoir place
parmy lesvariations de l'Ecriture
& de la Langue Univerfelle. Ce
n'eſt pas affez à un mot d'eftre
une expreffion fimple pour contribuer
à leur richeffe , il faut encore
eftre faite à propos '; & celles-
là mãquent de cet avantage,
puis qu'elles n'ont aucun raport
à la qualité du temps , mais à des
circonftances qui luy font étrangeres.
A la verité , il n'en eft pas
de mefme des futurs du Grec,
to ? ou tard , dont il compofe ceux
qu'il a plus que nous , font des
termes
du Mercure Galant.
313
termes qui
appartiennent naturellement
au temps , & principalement
à celuy à qui il les attri
buë ; & la réfléxion , Monfieur,
que j'y fais en vous écrivant , me
perfuade en leur faveur ; & je les
reçois au nombre des variations
du verbe contre ma premiere intention
, du moins en l'une de mes
deux Méthodes .
Le
fecond
changement que
j'apporte à la conjugaison
, c'eſt
de la
commencer
par les trois
temps de l'infinitif, mais
comme
j'en mets le refte en fa place ordinaire
, ce début ne
déplaira pas,
puis qu'il eft fondé fur la coûtume
qu'on a d'exprimer
dans le
Dictionnaire le verbe par ce mo .
de. Je range auffi les participes,avant
les
gérōdifs & les fupins , par.
Q. deJuillet
1682.
Dd
314
Extraordinaire
ce que les participes continuent
à marquer diſtinctement les
temps , comme font les autres
variations du verbe , ce que les
gérondifs & les fupins ne font
pas. Enfin je place le fubjonctif
avant l'optatif , pour deux raifons
; l'une , que l'optatif n'eft
qu'une maniere de fubjonctif ou
conjonctif, ce mode tirant fon
origine de la particule qu'on luy
joint ou conjoint , lors qu'on le
veut employer dans le difcours,
ce qu'on fait auffi quand on y
veut mettre l'optatif , & l'autre
raifon eft , que j'établis par ce
moyen un raport de chifres ,
entre les temps du fubjonctif &
de l'indicatif , dont le nombre
eſt égal, & entre ceux de l'opta- ·
tif, & de l'impératif , ce qui aide
du Mercure Galant. 315
au démeflement de ces modes,
& à la confervation de leur fouvenir
, toutes chofes qui me font
d'autant plus permifes , que l'ordre
ordinaire qui s'obferve dans
les déclinaiſons , & dans les conjugaifons,
femble moins fondé en
raiſon qu'en fantaiſie .
Je n'ay rien à dire davantage
des variations obliques . Ce qui
me refte à faire , c'eft de donner
les moyens de les exprimer , afin
de pouvoir écrire avec une jufte
& parfaite conftruction . Ce fera
auffi le fujet de la fin de cette
Lettre, & de toute la fuivante.
DERNIERE PARTIE.
To
Outes les variations des
mots, directes ou indirectes,
n'ayant point de place dans le
Ddij
316
Extraordinaire
Dictionnaire Univerfel , le demandent
parmy les expreffions
particulieres , & voicy la maniere
que j'employe pour les marquer.
J'ay dit précedemment que je
mertois une enfeigne apres les
chifres qui fervent à exprimer
ce qui fe décline , & ce qui fe
conjugue , pour les diftinguer de
ceux qui fignifient les autres parties
du difcours , & les nombres
nombrans ou en nature , aufquels
je donne des enfeignes diférentes ,
aux uns deffus , & aux autres def
fous ; mais comme cette enfeigne
que je place apres les chifres
ne forme qu'une diſtinction generale
, je joins immédiatement
apres elle dequoy former les diftinctions
particulieres , & c'eft
en quoy confifte l'un des grands
du Mercure Galant.
317
fecrets de mon Ecriture .
Pour vous le découvrir , fçachez
, Monfieur , que j'employe
à cet ufage , les mefmes chifres
Arabiques dont je me fers à marquer
les mots du Dictionnaire.
Leur diverfité accompagnée de
leur bel ordre , fournit aifément
à toutes les expreffions qu'on leur
veut donner , & l'enfeigne que
je mets entre deux , empefche
leur mélange & leur confufion.
Et parce que je dois vous parler
plufieurs fois des uns & des
autres , vous ferez averty que je
nomme ceux qui précedent l'enfeigne
, Chifres primitifs , à cauſe
qu'ils exprimet les mots dans leur
nature; & que j'apelle ceux qui la
fuivent Chifres auxiliaires , d'autant
qu'ils aident à exprimer les
Dd iij
318 Extraordinaire
mots dans leurs circonftances,
veux dire , dans leurs variations
directes ou obliques.
Le Dictionnaire Univerſel n'a
aucune enfeigne qui accompagne
fes chifres. On n'y voit que
les primitifs , & point d'auxiliai
res. 9. par exemple y fignifira en
ou dans. Prépofition .
11. y fignifira Dieu , nom fub .
ftantif mafculin .
12. Déeffe , fubftantif feminin .
13. Divinité , Dieu ou Déeffe,
fubftantif de genre libre .
Et 100. y fignifira aimer , verbe
actif.
Je donne ces exemples fans tirer
à conféquence pour la difpofition
des mots dans le Dictionnaire
, & pour montrer feulement
de quelle forte ils
font mar
y
du Mercure Galant. 319
quez. C'est donc de cette fimple
maniere qu'ils le font tous ; mais
dés le moment qu'on en veut
employer quelqu'un dans le difcours
, il le faut reveftir de fes
formes. Si c'eſt une partie inva
riable , il luy faut metre fur le dos
le trait ou la barre qui eft fon enfeigne
, pour empefcher que les
chiffres qui l'expriment , ne fe
mêlent avec ceux qui la précedent
ou qui la fuivent ; & pour
en faciliter en mefme temps la
connoiffance à l'Interprete . Si
c'eſt un nombre qui doive demeurer
en nature, il faut pour les
mefines raiſons luy mettre la barre
deffous, qui eft auffi fon enfeigne
; & fi c'est un nom ou un
verbe , il faut luy donner la conf
truction qui luy eft deuë , & par
Dd iiij
320
Extraordinaire
conféquent l'acccompagner des
chiffres auxiliaires , qui aident
à exprimer cette conftruction ,
& inférer fon enfeigne entre ces
chiffres & les primitifs , de
de mélange.
peur
Cette enfeigne eft diverſe, ſelon
la quantité de chiffres auxiliaires
qui la fuivent . Si elle n'en
a qu'un apres elle , c'eft une fimple
apoftrophe , & fi elle en a
plufieurs , c'eft une divifion , ou
une barre.
J'ay befoin d'employer par
exemple , Divinité , Dieu , ou
Déeffe , au nominatif, ou au génitif,
j'écris fon chiffre primitif,
qui eft 13 , puis je mets l'apoftrophe
apres ce chiffre, & j'adjoûte
en fuite le chiffre auxiliaire 1 , qui
eft la marque du nominatif, ou
du Mercure Galant. 321
le chiffre auxiliaire 2 , qui eft
celle du génitif , & il en résulte
un caractere fait de la forte, 13'1,
qui fignifie ce nom au nominatif,
ou la Divinité ; ou bien un autre
fait ainsi , 13'2 , qui fignifie le mefme
nom au génitif, ou de la Divinité.
Je veux employer aimer au
temps préfent de l'infinitif actif,
ou de l'indicatif. J'écris le chif
fre primitif de ce verbe, qui eft
100. puis je mets la divifion apres
ce chiffre , & j'adjoûte en fuite
le chiffre auxiliaire 10, qui eft la
marque de l'infinitif du verbe
actif au temps préfent ; ou le
chiffre auxilaire 11 , qui eft celle
de l'indicatif au mefme temps;
& il en résulte un caractere fait
de la forte 100-10 , qui fignifie
322
Extraordinaire
aimer au préfent de l'infinitif
actif, ou bien un autre fait ainſi
100-11 , qui fignifie le mefme
verbe au préfent de l'indicatif,
ou j'aime.
Ávoüez , Monfieur , que la
ftructure de ces caracteres n'eft
pas defagreable, & qu'il n'eft pas
aifé d'en inventer de plus nets,
de plus clairs, & de plus propres
à une Ecriture Univerfelle. Je
n'en rapporteray pas icy davantage.
Ces exemples fuffisent pour
donner à connoiſtre que quelque
chiffre qu'on employe à l'expreffion
des dictions dans le Dictionnaire
Univerfel , il ne fignifie qu'
imparfaitement celle qui eft placéè
à coſté de luy , & qu'il a be
foin de quelque enfeigne pour
du Mercure Galant.
323
remplir fon devoir , & achever
fa fignification , ne pouvant eſtre
mis à aucun uſage fans ce fecours.
Je ne puis mieux comparer ces
enfeignes, & leur fuite , à l'égard
de ce qui fe decline, & de ce qui
fe conjugue , qu'à l'Homme mef
me. Le chiffre primitif en eft le
corps , l'auxiliaire en eft l'ame;
& l'apostrophe, ou la barre, en
eft l'union ; Et comme fans le
corps , fans l'ame , & fans l'union ,
il n'y a point d'Homme , fans le
chiffre primitif , fans l'auxiliaire ,
& fans l'apostrophe ou la barre,
il n'y a point de caractere d'Ecriture
Univerfelle qui fignifie
entierement ce qui fe décline , ou
ce qui fe conjugue.
Toutes ces chofes font pref
que communes aux deux Mé324
Extraordinaire
thodes , dont je vous ay marqué
fur la fin de ma derniere Lettre
qu'on pouvoit exprimer les mots
du Dictionnaire Üniverfel , mais
comme cette communauté va
ceffer , il eft à propos que je vous
éclairciffe de leur diférence avant
que de paffer outre . Je vous
ay appris que l'une eftoit fimple,
commune , & propre à entrer
dans l'efprit de tout le monde,
& l'autre , finguliere , ingénieuſe ,
& beaucoup plus commode que
fa compagne , & c'est tout ce que
je vous en ay découvert . Je dois
préfentement vous en donner
une explication plus ample. La
voicy.
La fimple ou commune Méthode
eft d'attribuer un chiffre
diférent à chaque mot du Didu
Mercure Galant. 325
&tionnaire , en forte
que s'il y
avoit un million de mots, on employaft
un million de chiffres à
leur expreffion . L'autre méthode
qui eft plus fine , & beaucoup plus
propre à faire impreffion fur l'ef
prit , confifte dans le fecret de
renfermer fans confufion & fans
équivoque plufieurs paroles fous
un mefme chiffre, ainfi que j'ay
fait par leur divifion en Chapitres
& en Sections , dans le Projet
du Dictionnaire Univerfel ; abbréviation
qui borne preſque
toutes leurs expreffions à un , à
deux, ou à trois chiffres . Je n'entens
parler icy que des chiffres
primitifs , parce qu'il ne s'agit
que des mots qui ont place dans
le Dictionnaire , & j'entens que
de quelque maniere qu'on dreffe
326
Extraordinaire
ce Dictionnaire , foit en l'étendant
, foit en l'abrégeant , on
garde toûjours l'ordre & l'enchaînement
dont j'ay donné le
Projet , à moins qu'on n'en invente
un meilleur .
Je n'avois penfé qu'à la Méthode
abregée, lors que je vous
écrivis de la Grammaire Univerfelle
; ce qui me fit vous mander,
que j'imiterois la Langue de la Chine
dans la conduite de mon Ecriture , où
je ne mefervirois que de peu de nombres
; & la Méthode étenduë ne
m'eft venue dans l'efprit que depuis
ce temps- là , mais quelque
quantité qu'elle ait de chiffres,
il ne faut pas s'imaginer qu'il en
réfulte de l'embarras dans fes expreffions,
ny de la langueur dans
leur recherche. L'ordre reglé
du Mercure Galant. 327
y com .
que ces caracteres gardent entre
eux , empeſche bien que ces effets
n'arrivent ; & puis , je ne
penfe pas qu'elle donne de l'employ
a plus de vingt mille chif
fres , comme je le juge par mon
ébauche , & par les autres Di-
&tionnaires . J'entens fans
prendre les noms géographiques,
& les noms propres d'Hommes
& de Femmes , noms qu'on peut
faire aller auffi loin qu'on veut.
Ce n'eft pas qu'elle ne fe ferve
de toutes fortes de nombres,
mais c'eſt ſeulement pour la conſervation
de l'ordre que je m'y
prefcris , & je laiffe des vuides en
tant d'endroits, qu'il ne faut pas
prendre pied fur les nombres,
pour juger de la quantité des
mots. J'avoue bien que la Mé.
328 Extraordinaire
thode abregée eft moins fujette
à béveuë, & plus prompte dans
l'exécution ; & c'eft fans.doute
ce qui porta d'abord mon efprit
vers elle. Toutefois fa compagne
peut eftre d'un bon ufage ; & fi
elle a grande quantité de chiffres
primitifs , elle en a moins d'auxiliaires
, tout au contraire de ma
premiere idée, qui eſt plus abondante
en ces derniers qu'aux autres
, d'où réfulte leur principale
diférence. Je commenceray mefme
par le détail de cette fimple
Méthode , à caufe de fa fimplicité
; mais comme je me trouve
icy à la fin de ma carriere , je veux
dire de la longueur qu'il m'eſt
permis de donner à une Lettre
qui doit avoir place dans vos
Mercures, à qui tant d'autres en
du Mercure Galant.
1 329
demandent , je remets cette explication,
& celle qui la doit fuivre
, à voftre Extraordinaire du
15. Janvier 1683. Apres quoy je
viendray à l'expreffion de la Langue
Univerfelle. Je ne puis pourtant
m'empefcher d'adjoûter par
avance , aux avantages de cette
Langue dont je vous entretins
l'année derniere, qu'on luy verra
exprimer par des feules paroles
d'une médiocre étenduë, jufqu'à
dix & à quinze mots de la noftre,
& mefme au dela, non pas obfcurement,
comme un mot Grec ou
Latin peut fignifier une phraſe
Françoife , mais en les renfer
mant tous diftinctement , comme
une fillabe enferme les lettres
qui la compofent . Vous aurez
peut-eftre de la peine à le croire ,
Q. deJuillet 1682. Ee
330
Extraordinaire
vous aurez neantmoins le plaifir
de le voir. Cette merveille eftoit
refervée à la Langue Univerfelle,
& n'occuperoit pas indignement
le loifir des fubtiles Explications
d'Enigmes. Vous pouvez , Monfieur,
les inviter à la penétration
de ce Myftere , & me croire
voftre & c.
DE VIENNE- PLANCY.
Le Tableau & la Bouteille de
Savon, qui eftoient les Mots des deux
Enigmes du Mois de Fuillet , ont
donné lieu aux Madrigaux que je
vous envoye.
#
du Mercure Galant . 331
I.
Cependant
que
toute la France
Savoureles douceurs qu'apporte la Naiffance
D'un Grand Prince iffu de cent Roys,
Qui doit un jour porter Couronne,
Mon efprit en chagrin foifonne,
En voulant expliquer l'Enigme de ce
Mois.
*3
Mais ce qui doit calmer ma peinefans
feconde,
Eft que de cet Enfant que Dieu nous a
donné,
Dont le front de Lauriers feverra couronne
,
Le Portrait doit bientoft paroître dans
le Monde.
L. BoucнET, ancien Curé
de Nogent le Roy.
Ecij
332
Extraordinaire
NE
II.
E pouvant deviner l'Enigme trop
obfcure,
Fe pestois fortement contre Monfieur
Mercure;
Mais voyant un petit Garçon
De Savon fouffler des Bouteilles ,
Je luy dis, mon Mignon , vous faites des
merveilles ,
Et vous m'apprenez ma leçon.
CANITS DE TAUS.
III.
Mercure par plaifir nous embarraſſe
icy,
C'est un Dieufourré de malice:
Et pour lierle fens de ces Enigmes - cy,
Il nous faut un efprit qui fe démonte à
wife .
A ce Portrait obfcur dont il nous fait
un don,
Il joint une aimable Bouteille .
Qui la croiroit d'un Vin de Rheims, ou
de Mafcon,
du Mercure Galant.
333
Son erreurferoit fans pareille,
La Bouteille eft d'eau de Savon.
AVICE de Caen, Ruë
de la Harpe.
IV .
E vous ay toûjours crû le Chef des
Orateurs,
JE
Mercure l'intriguant , l'Enfeigne des
Flateurs,
Le Prince des Marchands, l'Inventeur
des Fleuretes,
L'expert Entremetteur des affaires ſecretes,
AdroitJoueur de Harpe, affez Muficien,
Intendant des Filoux, & d'autres Gens
de bien,
Grand Voyer, Grand Courrier, Ambaf
fadeur Celefte,
Puiffant Médiateur & d'enhaut, &
d'enbas,
Arbitre du Sommeil, de la Lutte, &
le refte;
Extraordinaite
334
Mais pour Peintre en un mot , je ne le
Sçavois pas.
F. H. DE VALLAUNAY, Sous-
Brigadier dans les Chevaux
Legers.
V.
L'Enigmeque Mercure à lapremiere
annexe ,
Me rend en verité plus muet qu'un
Turbot;
Tantoft je m'imagine une chofe convexe,
Tantoft une autre faite en forme de
Sabot.
$3
Je donne à cette chofe , & je refuse un
Sexe;
J'écris, &fur l'écrit je paffe le Rabot,
Maudiffant mille fois l'Enigme qui me
vexe ,
Moy qui ne paffois pas là -deſſus pour
Nabot.
3
Mais je croy qu'à la fin le Mot fans
paralaxe,
du Mercure Galant.
335
Vient luire à mon efprit , & que fans
qu'on m'en taxe,
Je diray que j'y vois auffi clair que
Verjus .
*3
C'est donc affurément la Bouteille poftiche
Qu'avec eau de Savon fait un Efprit
en friche,
Et qu'il croit envoyer de Paris à
Fréjus
L'Ennemy d'amour , àl'Anagramme,
L'Heroine my
entraîne.
VI.
Admire, Galant Mereure,
Ton Portrait en migniature,
Je fais charmé de ce don;
Mais las , je pers ma ſcience,
Car tes Globes de Savon
Mefont rentrer en enfance.
L'ALBANISTE de Rouen.
336 Extraordinaire
J
VII.
TEftfait avec tant d'art,
Out ce que fait Mercure,
Qu'en cette conjoncture,
C'eft un bien grand hazard,
S'il peint d'apres Nature .
TURBOT, Preftre du Ponteaude-
mer.
VIII.
E penfe, Monfieur le Mercure,
Que vous voulez toûjours rire de ma
Je
figure,
ne le trouve pas trop bon.
Moy quidois àpréfent, ou jamais, eftre
Sage,
Je n'aurois guére de raison,
Si l'on me voyoit à mon âge
Mefaire encor un badinage
D'une Bouteille de Savon .
Je n'aime plus que la Bouteille,
Où je trouve d'excellent Vin;
Et fi jefuis encor badin,
C'eft quandla liqueur me réveille.
Le Pere des quatre Filles du
Fauxbourg S. Victor.
du Mercure Galant. 337
IX .
Autheur de lapremiere Enigme,
cache fi bien dans la rime,
Lia
Qu'en vain pour la trouver je me romps
་
le cerveau ;
Et je veux t'avouer, Mercure,
Si le Mot n'est pas un Tableau,
Que je renonce à la Peinture.
Mais pour le Berger Alcidon,
Son Enigme eft fi naturelle,
Qu'on voit trop qu'il enferme en elle
Une Bouteille de Savon.
Mademoiſelle Rozon,
de la Ruë au Maire.
X.
A Bfentde vos beaux
yeux , mon
coeur plein de douleur,
Souffre, charmante Iris, un rigoureux
martire;
Achaque moment il foûpire
Au fouvenir de ce malheur.
Dureneceffité du devoir qui m'engage
A m'éloigner de ces beaux lieux!
Q. deFuillet 1682.
Ff
338 Extraordinaire
Que n'avoit-onplutoft résolu dans les
Cieux
Ma mort au lieu de ce voyage!"
Pour changer ce Decret, mes voeux font
Superflus ,
Fupiter ne les entend plus,
Il a toujoursparu pour eux inexorable .
C'eft de vous , belle Iris, que j'attens du
fecours;
Que vostre coeur pour moy devienne favorable
,
Si vous prenez encor intereft à mes jours,
En voisy le moyen qui vousferafacile.
Voftre charmant Portrait, cet excellent
Tableau ,
Donné de vostre main , mefervira d'azilo
Pour me garantir du tombeau.
ALCIDOR, du Havre.
XI.
AQuelleépreuve , Iris, mettez-vous mon amour?
Ilfaut tomber d'accord que voftre fantaifie
Tient unpeu de lafrénefie,
du Mercure Galant.
339
Pour mefaire paffer pres des deux tiers
Afaire un exercice (du jour
mon empor-
Qui ne plaift qu'à votre caprice.
Pardonnez ces mots durs ,
tement,
Mais vous mettez à bout toute ma patience.
Pour moy, jeferois confcience
De parler moins ouvertement.
Ordonnez-moy d'aller combatre
DixHommes l'Epée à la main,
Alors, pour obeir, j'y courray tout fondain,
Düffent-ilsfous leurs coups m'abatre,
Plutoft que de fouffler fuivant vostre
leçon,
Avec un Chalumeau dans de l'ean de
Savon.
Pour moy, je fgay trop peu ce plaisant
badinage,
C'est un jeu qui m'est bien nouveau,
Que deformer l'Ampoule d'eau
Pour rare & merveilleux ouvrage.
Le mefme.
Ff ij
340
Extraordinaire
S'
XII.
tu n'as point, l'Amy , d'autre Bou
teille,
Autant vaudroit une Chere enTableau.
Que ton Régalpour d'autres s'apareille,
Si tu n'aspoint, l'Amy, d'autreBouteille.
Quoy ,pour le fus qu'on tire de la Treille,
Ne nous donner du vent & de l'ean?
Si tu n'as point, l' Amy, d'autre Bouteille,
Autant vaudroit une Chere en Tableau.
DAPHNIS D.L.R.N.S.A.
XIII.
que
' Eft un Original que ce Galant
CEAMercure
Avec fon Enigme obfcure,
Me dit l'autre jour un Brutal.
Mieux que vous ne pensez, vous parlez,
répondis-jes
Carpourfaire un Portrait (ou bien c'eft
unprodige)
Il faut bien un Original.
DE S. Martin l'aîné , du
Quartier de l'Univerfité .
du Mercure Galant. 341
XIV .
D'Mercure, je n'aypoint affaire.
Mon Epoux eft bien fait & bean,
C'est tout ce qui m'est néceſſaire.
L'Amante
paffionnée.
E Portraits, de Bouteilles d'eau ,
X V.
L n'eft rien deplus beau, de plus fin,
de mieuxfait,
Rien quibrille, Mercure, & plaife davantage,
Que du précedent Mois l'Enigmatique
Ouvrage,
En un mot c'est voftre Portrait .
LBBELLE TER BOCHER , à l'Anagramme,
Bel Aftre, cher Objet,
de la Rue S. Victor.
Q
XVI.
Ve l'éclat eft trompeur de tout ce
qui reluit!
Inconftante Faveur, malheureux qui te
fuit,
Et met en toy fa confiance!
Tu méconnois tes vrais Amis,
Ff
iij
342
Extraordinaire
Et les traitefouvent comme tes Ennemis.
Infidelle, on a troppour toy de complaifance.
Que tu m'asfait verſer de pleurs,
Dés queje fus ta Creature!
L'on a fait ton Portrait , il eft dans le
Mercure,
Il renouvelle mes douleurs.
Ah!, qu'on a bien décrit ta nature légere!
1
Et qu'on admire ce Tableau
Auffi touchant qu'il eft nouveau ,
Peint ( en termes de l'Art) d'une grande
maniere !
CetteBouteille faite avec l'eau de Savon,
Qui fuit en vain tout ce qui luy peut
nuire,
Qu'un moindre fouffle au neant peut
réduire,
N'est- ce pas de ton fort la vraye expreffion?
Car ne t'es-tu pas exhalée
Au moindre effort d'un méchant vent? ·
Qu'on abien éprouvé, quand tu t'en es
allée,
du Mercure Galant.
343
Qu'un Efprit eft léger, qui te vapourfuivant!
BARICOT, du Havre,
XVII.
E puis bien me vanter de ne dire pas
JE
mal
Le Mot de l'Enigme premiere.
Qui pourroit aller au contraire,
Si je lefçay d'Original?
Mademoiſelle BONGARS,
d'Ypres.
XVIII.
A , des Couleurs , vifte un Pin-
C4ceau,
Détrempez
ce Savon, cherchez un Chalumeau
,
Et vous allez voir des merveilles,
Car je veux vous ofrir un excellent
Tableau,
Et vousfaire cinq cens Bouteilles.
BRABANT, de S.Quentin.
Ff iiij
344
Extraordinaire
IE
XIX.
E vous reconnois à ce trait,
Incomparable Dieu de l'Art & du
Miftere.
Quel autre que Mercure iroit fonger à
faire
Le Portrait mefme du Portrait?
La Bergere à l'Anagramme,
Un vif Génie m'éleve,
ST
du Pré S. Gervais,
XX.
c'eft quelque chofe de beau,
Defçavoir bienfaire un Tableau,
Mercure, ce n'eft pas merveille,
Qu'avec dufavon, & de l'eau,
Vous fçachiez faire une Bouteille ,
On m'en amufoit au Berceau.
M. DuLORY, à l'Anagramme,
Libre d'amour, de la Ruë
du Bac.
XXI.
Mercure, dites -vous , vous plaiſt,
belle Camille,
Defaire fi bien un Portrait.
du
Mercure Galant. 345
Helas! fi c'est pour vous un fi puiſſant
attrait,
Mon coeur eft en cela mille fois plus
habile.
DROUART DE ROCONVAL ,
de la Porte S.Antoine.
XXII.
Mondaines voluptez, dont le gouſt
réjouit;
Fugitives grandeurs, dont l'éclat éblouit;
Richeffes, qui conftez tant defoins inutiles,
Si nous en voulons croire un Docteur
Efclavon,
Vous eftes encorplus fragiles
Qu'une Bouteille de Savon.
M
L. BOUCHET , ancien Curé
de Nogent le Roy.
XXIII.
Ercure eft un Galant bien fait,
Qui voulant plaire à tout le
monde,
Et nous combler de gracefans feconde,
Nousfaitpréfent defon Portrait.
Mademoiſelle SERAIN.
346 Extraordinaire
XXIV.
IRis, l'objet de mes foûpirs ,
Le centre de mes foins , l'ame de mes
defirs,
Que ton coeur inconftant a mon ame
abbatuë!
Je crois qu'il eft de Cire , & de Cire
fondue,
Tant un nouvel Objet y fait d'impreffion.
Vien voir ces petites Bouteilles
Que l'onfait avec du Savon.
Celuy quicourt apres , croit faire des mer-.
veilles,
C'est le parfait Tableau de ton coeur
inconftant.
Un petitfouffle les efface,
On ne voit plus rien en leur place,
Et ce qui reluifoit , a trompé cet Enfant,
•Amour, jefuis laffe de ton cruel empires
Depuis le temps que jefoûpire ,
Me voicy réduit au tombeau .
Pour ne voir point mon mal, j'avois pris
ton Bandeau:
du Mercure Galant.
347
Reprens- le, jete prie, & donne- moy tes
aîles,
Afin d'abandonner pour jamais ces
Cruelles.
Lear coeur eft un Logis qui reçoit trop
d'Amans,
Et l'on n'y goufte point de veritable
joye;
Comme une facile monnoye,
Ilfe donne au moins digne, & change à
tous momens.
GYGIS, du Havre.
XXV.
En'eft pas un Peintre ordinaire,
Que noftre galant Secretaire .
On ne peint que pourfaire voir
Lefujet où l'on veut atteindre;
Et luy, quand ilfe met àpeindre,
Fait fi bien, qu'on ne peut y rien apper
cevoir.
L'aimable Fiere à l'Anagramme,
Ta rigueur mignarde , de la
Rue de la Pelleterie.
348 Extraordinaire
.
XXVI.
DEquoy leVent eft-il le Pere,
Et qu'est -ce que le Vent détruit?
Quelle eft cette choſe qui luit,
Qui brille autant que la lumiere?
Il nefaut pas tant de façon
Pour découvrir cette merveille.
Trempez un Chalumeau dans de l'eau
de Savon,
Soufflez tout doucement, vous verrez
la Bouteille,
Avecque les proprietez,
Mercure, que vous raportez.
U
Le Malheureux volontaire.
XXVII.
N Berger afait mon Portrait,
J'ysuis une Pallas , une Pallasfçavante.
Pour moy, j'ay grande peur que je ne
L'en démente,
Elle devinoit tout , je ne l'ay jamaisfait.
La Brunete à l'Anagramme,
H. M. eft à la Cour, de la
Ruë S. Denys .
du Mercure Galant. 349
XXVIII.
APrens, Mercure, qu'un Tableau,
Ou de fimples Bouteilles d'eau,
Nefont pas le fait d'une Belle,
Qui comme moy n'eftpoint cruelle.
L'Amante paffionnée.
XXIX .
Mercure, ton Portrait est beau,
Ce Préfentfeul pouvoitfuffire.
A quoy bon des Bouteilles d'eau?
C'est à l'enfance nous réduire.
C
XXX.
La mefme ,
Her Mercure, nous sommes
quatre
Suri Enigme à nous offencer;
Mais toutes preftes à nous batre,
A quifçait mieux la deviner.
L'une de nous dit, c'est un Arbre ;
L'autre dit, que c'est un Miroir:
L'autre, une Figure de marbre,
Et chacune croit le fçavoir.
Moy, qui croy mieux deviner qu'elles,
Quoy qu'elle nefoit pas faire avec un
Pinceau,
350 Extraordinaire
Je pense que c'est un Tableau.
Mercure, au premier mois, pour finir nos
querelles ,
Tu nous en diras des nouvelles .
Les quatre Filles du Fauxbourg
Saint Victor.
XXXI.
QVandde woftre conftance on deun
Tableau,
Fe lefais en deux mots, cela n'eſt-il pas
beau?
Ala prendre parfa durée,
Convenez- en, belle Manon,
Elle est toujours juftement comparée
Ala Bouteille de Savon .
XXXII.
DAUBAINE.
Mercurefçait tromper aufſiſubtilement,
Que ce Peintre autrefois fi vanté dans
l'Hiftoire,
Qui voyant fon Emule enflé de ſa vi-
Etoire,
Le fit dans lepanneau donnerpubliquement;
du Mercure Galant. 351
Car au moment qu'on lit l'Enigme qu'il
propofe,
On s'imagine à chaque trait
Voir le Portrait de quelque chofe,
Et c'eft fimplement le Portrait.
L'Habitant en efprit, du
Pré S. Gervais .
XXXIII.
Hilis qui tient à peine aujourd'huy
Phille Pinceau,
Faifant un Marmouzet, croit faire un
bon Tableau.
Iris, qui tout lejour habille une Poupée,
Afon gré fait encore un Ouvrage tresbeau.
Climene bien moins occupée,
Fait des Bouteilles de Savon ,
Et prétend triompher de la belle façon.
Pour moy quifuis un peu moins jeune
qu'elles,
Je paffefur ces bagatelles,
Et je confeffefranchement,
Que ce qui peut le plus toucher mon ame,
352
Extraordinaire
C'est d'engager quelque Berger charmãt :
Mais fimon coeurfacilement s'enflâme,
Ilfe refroidit aifément .
Enfin jefuis la Belle à l'Anagramme,
J'aime à changer d'Amant.
XXXIV .
E Portrait en amour n'eft pas ce que
Let'on
penſe;
Le plaifir de le voir dans une dure abfence,
Loin de finir la peine, augmente la douleur;
Ony trouve des traits, mais il n'a point
de coeur.
Le Reffufcité de la Ruë
neuve S.Mederic .
XXXV .
Ors qu'aufens d'une Enigme on ne
Sauroit atteindre,
On s'écrie auffitoft , c'est qu'elle ne vaut
rien.
De celle-cy , Philis, ne dites que du bien,
C'est une Enigmefaite à peindre.
La Solitaire à l'Anagramme
,
Belle retirée, amour du Ciel.
du Mercure Galant.
353
XXXVI.
Eintre & Capricieux volontiers vons
enfemble,
Pin
Dit certain Proverbe aſſez beau ;
De bonne-foy, Mercure, allons, que vous
enfemble,
Eft-ce pour le cacher que l'on fait un
Tableau?
THERESE BEINSSE , de la Ruë
des Poftes .
XXX VII.
E Portrait que Mercure donne,
LEft
admirable
affurément;
Unpoint y manquefeulement,
C'eft qu'il ne reffemble à perfonne.
LA BELLE GORET , de
S Germain en Laye.
XXXVIII.
'Ouvrage qu'en ce mois vous mettez
en lumiere, L'en
A beaucoup , Dieu Galant, de voftre caractere,
Il vous reffemble trait pour pour trait,
Q.de Juillet 1682.
Gg
354
Extraordinaire
Ilfe fait admirer, & ne peut fe com
prendre,
Du Ciel mefme ilfembledefcendre,
En un mot c'est voftre Portrait,
L'aimable Veuve à l'Anagramme,
Ravy on m'admire, de la Ruë
de la Monnoye.
X X XIX.
Mercure eftoit mon Amant,
Euft-il une ardeurfansfeconde,
Il me demanderoit mon Portrait vainement,
J'aurois peur de courir le Monde.
L'Amazone à l'Anagramme,
A la mine de l'Amourfage,
de la Rue groffe Horloge
de Rouen .
X L.
Ε
【E cherchoispar quelle vaiſon Une Savon
Peut voler fi longtemps , &fans que
l'arrefte.
rien
Où (difois-je , étonné ) prend-elle tant
de vent ?
du Mercure Galant .
355
Mais cela part, dit -on, Seigneur, de
vostre tefte,
Je ne cherche pas plus avant,
L'Amant à
l'Anagramme,
L...Je m'abas court à tes pieds .
X LI .
Omme du Chalumeau fort enfigure
ronde Com
Le fragile brillant dont l'Enfant eft
charmé ;
Ainfi paffe à nos yeux la gloire de ce
monde,
C'est un trompeur éclat dont il eft animé.
Le Reffufcité de la Rue neuve
pour
S. Mederic .
XLII.
Our un Dieu de voftre importance,
L'admirable occupation !
De faire courir par la France
Une Bouteille de Savon.
La Belle Guenon, du Quartier
de l'Univerfité.
Gg ij
356 Extraordinaire
XLIII.
L n'appartient qu'à vous , Dieu des
I
Galanteries,
Vous qui des champs de l'airfaites vos
.Galeries ,
Et devant qui les Vents pleins de foûmiffion,
Retiennent quand il faut leur haleine
bruyante,
Defaire pour durer, toûjours belle &
brillante,
Une Bouteille de Savon.
FOLICHON , de la Ruë
de la Barillerie...
XLIV.
Ne Bouteille eft, dis- tu, cher Da-
UN!mon,
Ce dont Mircure en ce mois nousfait don,
Eft-il poffible? Ah, crions donc victoire,
Vive celuy qui nous vafaire boire
A lafanté du Royal Nouriffon.
3
Ca, dépefchons, décoëffons fans façon,
Voyons quelJus fi divin & fi bon,
du Mercure Galant. 357
Offre, venant de ce Dieu plein de gloire,
Une Bouteille.
3
Ah, jefuis mort! l'infame trahison!
Le Scelerat! Amy, c'est du poison,
Ouy , c'eft de l'eau , celafepeut- il croire?
Fut- il jamais méchanceté plus noire?
Ades Buveurs préſenter de Savon
Une Bouteille.
Q
XLV .
I. B. LESCUYER .
V'il n'ofe nous parler qu'avec
confufion
D'une Bouteille de Sayon,
Cepoly, ce galant Mercure;
Je trouve comme vous cela d'un Dien
difcret,
Mais je ne luy fçaurois pardonner, je
vous jure;
Qu'il en afe de mefme à l'égard du
Portrait.
La bien Mariée de devant
S. Severin .
358 Extraordinaire
XLVI.
Mercure
, je vous remercie
Du Préfent que vous m'avez
fait;
J'eftimefort voftre Portrait,
Je trouve l'Ampoule jolies
Et pour tous deux également,
Recevez mon remercîment .
LE MEDECIN BLAYOIS, B.D.
szsza- ssessEĆ ESSS
ENIGME EN PROSE
du Berger Fleurifte.
D
Ans les premiers temps , je
n'eftois apparemment employée
qu'à un feul ufage ; mais
depuis le partage des Nations ,
chacun s'eft fervy de moy comme
il a plû à Dieu . Il faudroit
eftre plus éclairé que je ne fuis
du Mercure Galant.
359
pour vous en inftruire . Ce n'eſt
pas que depuis quelques années
on m'a jointe à d'autres de mes
Soeurs , pour enfeigner , & pour
abréger une certaine Science
agreable , mais penible , dont le
cours peut s'étendre par toute la
Terre ; & fi cela eftoit arrivé,
j'aurois alors un employ general
comme auparavant , outre mes
emplois particuliers .
J'ay l'honneur d'eftre à toutes
les Harangues qu'on fait au Roy,
aufi fuis-je Amie de la Verité,
j'empefche qu'on ne mente.
Neantmoins je ſuppoſe ſouvent
les chofes les plus éloignées , &
quelquesfois mefme les impoffibles
, mais ce que j'en fais ce
n'eſt pas par malice. Bien que
j'aye le corps tortu , j'ay l'ame
droite.
360
Extraordinaire
Je préfiderois aux 'Sciences, fans
un petit embarras que je laiffe à
deviner. Quelques Ignorans
me mettent en réputation , &
m'elevent jufqu'au Ciel , il ne
faut pas les imiter . D'autres s'imaginent
, d'abord qu'on lit un
cy gift , qu'ils ont trouvé monEpitaphe
, autre beveuë . On me
voit où il y a du plaifir , quoy
qu'ils ne le penfent pas ; & il ne
fe fait point mefmes de gageûres
que je n'en fois.
J'ay commerce dans les Païs
Etrangers, auffi - bien qu'en France
, & j'affifte fans manquer à tous
les Mariages qu'on celebre en Ef
pagne , & en Italie . Il eft vray
que les Efpagnols me traittent
plus honneftement que les Ita.
liens ; ceux- là me font toûjours
préceder
du Mercure Galant.
361
préceder leurs Seigneurs , & leurs
Dames ; & ceux - cy ne me ran .
gent jamais qu'à leur ſuite.
Enfin
pour
achever de vous
éclaircir , fçachez que dans la
deftruction de mon eſtre , mon
corps entre au Sepulchre , &
mon ame en Purgatoire ; & que
mon ame devançant mon corps,
nous nous trouvons à la fin unis
en Paradis.
Q. deJuillet 168 20
Hh
362
Extraordinaire
552525 ·2525222 :252
LETTRE DE LA BERgere
Califte , au Berger Fleurifte
du Païs des Ambarriens,
furfon Enigme en Profe. "
I
'Ajoûte voftre Païs à voftre
nom , Amy Berger , pour vous
diftinguer du Berger Fleuriste du
Pais de Cotentin , qui a deviné
voftre Enigme du Lys & de la
Roze , & qui en devine beaucoup
d'autres , & fouvent avec
des Explications en petits Vers
bien tournez . Il me femble
pourtant que je ne devrois
vous donner de marque de diftinction
, & que ce ſeroit à luy à en
pas
du Mercure Galant. 363
prendre une par tout , puis que
vous eftes le premier qui a paru
dans les Mercures fous le nom de
Berger Fleurifte, & qu'il n'eft pour
ainfi dire que voſtre Cadet. Jene
fçay mefmes comine vous fouf.
frez qu'il fe nommé de la forte;
& fi j'estois en voftre place , j'aurois
un Düel ou un Procés pour
cela . Ileft vray qu'il feroit dan
gereux de plaider contre luy , veu
le Païs dont il eft , & plus dange
reux encore de fe batre , veu les
rigoureuſes défenſes du Roy . Je
le prîrois donc civilement de vouloir
bien prendre un autre nom,
ou au moins de reprendre celuy
de Berger Florifte , qui luy eft donné
dans le Mercure de May de
l'année derniere , & je ne dirois
pas , comme vous , qu'il me fais
Hhij
364
Extraordinaire
bonneur de porter mon nom , puis que
c'est une marqueque ce nom eft bien
choify , eft agreable , eft galant , &
que ce Berger fe plaist , comme may ,
femer des Fleurettes , & à cultiver
des Fleurs. Si vous confultiez làdeffus
la belle Cloris , la Nimphe
des Bruyeres , & la Fleur d'Orange
, je fuis feûre qu'elles feroient
de mon fentiment plûtoft que du
voftre. Vous y penferez donc;
c'eſt un avis d'Amie. Je viens au
fujet qui m'oblige de vous écrire.
Voftre Enigme m'a efté renduë ,
& je l'ay fait voir aux Perſonnes
qui vous font cheres dans noftre
Contrée . O Dieux , quelle malice
, d'avoir aſſemblé pour
compofer , tout ce qu'on le peut
imaginer de plus propre à embaraffer
l'efprit des Gens Mais
!
la
du Mercure Galant. 365
quel crevecoeur auffi à la nouvelle
, que tous vos efforts ont
efté inutiles , & que vous avez
vainement caché la lumiere fous
le boiffeau / Sphinx mourut d'un
pareil dépit , apres un trait de
cette nature , & vous mériteriez
d'en eftre un peu malade , pour
la punition de la peine que vous
nous avez faite. Je ne vous en
conteray pas le détail , vous feriez
encor affez malicieux pour en
rire. Sçachez feulement à voſtre
confufion , que nous avons delié
voftre Noeud gordien , malgré
tout fon embarras ; & pour vous
le faire connoiſtre , fans que le
Porteur de ma Lettre en profite ,
s'il a la curiofité de l'ouvrir , je
vais vous expliquer Enigme par
Enigme.
Hh iij
366 Extraordinaire
Vacefmonde qui brave vos dif
ficultez , vous mande qu'on n'a qu'à
regarder Ifis dans un Miroir , pour
y voir au double la petite Doucete que
vous déguifez avec tant d'artifice ;
Califton la reconnoift ,pour eftre de
taille dégagée , & de taille raifonnable,
quoy que petite ; & dit , que
l'ingénieux Benoist , avec toute son
adreffe , ne lafçauroit mettre en cire,
qu'il ne luy ofte prés de la moitié de
fa reffemblance. Tircis qui fait le
Compteur Pitagoricien , ajoûte
que fon Corps eft le quart defept ; &
fon ame, lamefmepartie de buit ; que
fon Ame & fon Corps , font un peu
la moitié de trois ; &fon
Corps & fon Ame ,justement les deux
tiers de fix. Et moy je foûtiens ,
que jamais Mufique ne s'eft passée de
voftre Doucete , quoy que vous affumoins
que
du Mercure Galant. 367. -
riez
que
t
ce n'est que depuis quelque
temps qu'on l'a jointe à fes Soeurs ,
pour enfeigner & abreger cette agreable
& penible Science.
Oferiez - vous dire apres cela,
que nous n'y entendons rien? "
Vous n'eftes pas affez hardy , il
nous feroit trop aifé de vous convaincre.
Rougiffez donc que
trois Bergeres de médiocre efprit,
& un Berger qui ne fe pique que
d'eftre bon Amy , ayent découvert
un mot , ou plûtoft un demy
mot , que vous croyez avoir rendu
impenetrable aux Oedippes
mefme . Mais à propos d'Oedippe
, fçavez -vous qui eft celuy des
Hommes, qui a le plus gagné par
l'explication d'une Enigme ? C'eft
celuy - là , puis qu'il en eut un
Royaume pour récompenfe . Ja ,
Hh iiij
368 Extraordinaire
mais perfonne que je fcache,
Ne futfi bien payé d'avoir eu de
L'esprit,
comme dit Corneille . Quel prix
nous donnerez -vous , pour avoir
'deviné la voftre ? Ce feroit fansdoute
auffi des Couronnes fivous
eftiez aupres de nous , & que vous
ne fuffiez pas fâché de vostre défaite.
J'entens des Couronnes de
Fleurs, parce que nous n'avos pas
des teftespropres à en porter d'autres
; ny un Berger & unFleuriſte ,
d'autres à donner. Il ne faut donc
pas que voſtre abſence & voſtre
dépit , nous privent d'un ornement
qui nous eft fi bien deub .
Nous irons chez vous l'un de ces
jours , cueillir dequoy le faire,
& nous ajoûterons à noftre triom .
phe les plus belles dépouilles de
du Mercure Galant. 369
voftre Jardin . Voila comme on
en uſe , quand on connoiſt fes
Amis à fonds , on les raille , on
les pille , & quoy qu'on dife &
qu'on faffe , on est toujours feûr
qu'ils prendront tout en bonne.
part. C'eft l'opinion qu'on a icy.
de vous ; & qu'en veut avoir,
quand vous ne le voudriez pas,
voftre bonne Amie,
LA BERGERE CALISTE.
****
370
Extraordinaire
SSSESS 522255 5522
SENTIMENS SUR LES
Questions du dernier Extraordinaire.
Quel choix doit faire un Homme,
& c.
S
j'avois àprendre party,
Mercure, foyez averty
Qu'une tres-vertuenfe & belle,
Avecquefon charme vainqueur,
Sans Biens, auroit gagné mon coeur,
Ne rencontrant en moy qu'une flâme
fidelle.
**
Le principalpoint de l'Hymen,
Ou tant de Gens vont dire Amen,
Où le grand Ouy résonne,
Si l'on ne veut point trop rifquer,
Eft de ne pas manquer
Au choix dela Perfonne,
du Mercure Galant. 371
3
Mais, graces à Dieu, cette affaire
Ne me regarde point , eftant Célibataire ;
L'Eftre des Eftres fait mapart,
Le Ciel m'eft plus cher que la Terre,
Et tous les foirs jeprens un Verre
De bon Syrop de Litapart.
Sur la Queſtion de l'Opéra
de Perfée.
DE quel aveuglement voſtre ame eſt
doncfaifie?
A quel affreux transport vous laiſſezvous
gagner?
Ah, c'eft porter trop loin l'efprit de ja-
Lonfie,
Je ne puis vous le pardonner.
ི ས་
Quoy, vous aimez mieux voirl'innocente
Andromede
Sans efpérance de remede,
Entre les dents d'un Monftre affreux,
Qui devorantfa chair, nourira voftre
envie,
372
Extraordinaire
Qu'entre les bras chéris d'un Rival bienheureux
Qui luy confervera la vie?
Phinée, avouez en ce jour
Qu'une autrepaffion regne en vous que
l'amour.
Si l'amour qu'on a pour une jolie
Perfonne, doit empefcher qu'-
on n'en prenne encor pour
toutes les Belles que l'on rencontre
.
Partout où brille la Beauté,
Cedoux charme desfens, auffi-bien que
des ames,
On voit unviféclat de la Divinité,
Ou les rayons facrez defes plus belles
flames.
Là, regardant dans cet aspect,
Qui n'a rien qui ne foit favorable &
·propice,
du Mercure Galant.
373
On ne fçauroitfans injuſtice
Luy refuser l'amour, non plus que le
respect....
3
Ce tribut eft indifpenfable,
Envers quiconque porte enfoy
Du Monarque Eternel, & du Souverain
Roy,
Le Caractere ineffaçable :
C'est toujours de ce beau cofte
Qu'ilfautregarder la Beauté.
**
Ainfi cette inclination ,
Qui pour une Perfonne engage le coeur
noftre,
Nedoit pas empefcher la veneration
Que l'on peut avoirpour une autre .
Efprits, qui tirez tout à vous,
F'improuve vos chagrins jaloux.
374
Extraordinaire
On demande le Portrait d'un
Homme qui vit parfaitement
content.
157
Ene dis pas qu'ilfoit poffible
D'eftre de tout point infenfible
Aux accidens fâcheux qui traversent
nos jours,
Et quifont le tiffu de noftre deftinée ;
Mais qui vitfans Procés , fans debtes ,
fans amours,
Eft de condition heureuſe &fortunée .
De l'Origine du Droit .
LE
E Droit qu'on révere en tout lieu,
Eft fondé fur la Loy de Dieu.
C'eft de cet aimable Principe,
De qui tout Eftre participe,
Et de fesfaints Commandemens,
Que viennent tant de Reglemens,
Les Edits & les Ordonnances
De tant de mortelles Puiffances,
du Mercure Galant. 379
Car Dieu, la mefme Sainteté,
Eft lafource de l'Equité,
Et quand ilfit le premier Homme
(Qui nous perdit par une Pomme
Dont tant de malˇil arriva)
Surfon vifage il fe grava,
Luy faifant connoiftre en bon Pere
Ce qu'ilfautfuir, ce qu'ilfautfaire,
Le partageant de la raison,
Pour lafuivre en toutefaifon;
Heureux, fi dans toutefa vie
Il l'euf fidellement fuivie,
Et qu'il euft borné fon fçavoir
Par les regles defon devoir.
Le peché de nos premiers Peres,
Ces Parricides refractaires,
Ayant par malheur tout gafté,
Il pluft à Dieu parfa bonté
Deffus deux Tables bien liffées
Retracerfes Loix effacées,
Afin que la Pofterité
Sceuft l'ordre defa volonté,
Et ne puft dans fa résistance
Prétendre caufe d'ignorance.
376
Extraordinaire
Moife, ce facré Dockenr,
Enfutfait le Legislateur;
C'eft ainfi que le Décalogue
Eft du Droit le grand Pedagogue.
*3
Le Peuple Romain autrefois
Vivoit fans Regles & fans Loix,
Se laiffant aller fans police
Aux mouvemens defon caprice.
L'Hiftoire nous dit toutefois
Qu'ilobeiffoit àfes Roys.
Romule, le jaloux Romule,
Qui voulut régner fans Emule,
Pour mieuxfes Citoyens dreffer,
Des Ordonnances fit paffer,
Eftimant dans fa Politique
Qu'une naiffante République
Ne peutfans cepuiffantfecours
Durer & fubfifter toûjours.
Il avoit raifon, le bon Sire,
Car la Loy, dupeché retire,
Et veut voir le Vice abbatu
Sous l'Empire de la Vertu.
du Mercure Galant. 377
•
Les autres Roys qui lefuivirent,
De nouvelles Loix établirent,
Chacun tâchant defon cofté
Defaire régner l'Equité.
Papyrius, un galant Homme,
Ralliant les Arrefts de Rome,
Et ramaffant toutes les Loix
Faites par l'ordre defept Roys ,
Compilla tout, & fit un Livre.
Pourtant on ceffa de le fuivre,
Et cet Ouvrage fi riant
Fut nommé Droit Papyrian;
Mais toutes les Loix précedentes,
Quoy quefages, quoy queprudentes,
Apres l'expulfion des Roys,
Furent fans vigueur &fans voix;
Et les Romains, Gens à balluftres,
Dans l'espace de quatre Luftres,
Par un je-ne fçay quel deftin,
Nefuivoient qu'un Droit incertain,
Et qu'une Coustume groffiere,
Qui tenoit plus de la matiere,
Que de laforme & du bonfens.
Nous fommes de bons innocens,
Q. de Juillet 1682.
Ii
378 Extraordinaire
Nos imprudences font extrémes,
Dirent-ils unjour en eux- mefmes ;
Apres tous nos exploits divers,
Nous voulons regler l'Univers,
Primer, & paffer pour des Aigles,
Et nous n'avons ny Loix , ny Regles,
Nous laiffant mener par le nez,
Comme des Ours infortunez.
Agiffons mieux, puis que la Grece
Efti Oracle de la Sageffe,
La Mere des Inventions ,
Et l'Ecole des Nations ; "
Dans le temps &fiecle où nousfommes,
Envoyons-y de braves Hommes,
Des Hommes d'élite & de choix,
Qui nous en rapportent les Loix,
Puisfur les Greques Tablatures
Nouspourons prendre nos mesures.
Auffitoft dit, auffitoft fait,
On met ce projet en effet,
On lépute, non point des Ruftres,
Mais dix Hommes des plus illuftres,
Qui chargez d'un beau Compliment,
Font voile, & partent promptement.
du Mercure Galant.
379
On les reçoit, on les harangue,
Chacunfait merveille enfa Langue,
Et les Ambaffadeurs Romains
Font fibien, qu'on met en leurs mains ,
Comme en des mains confidérables ,
LesLoix qu'on nomme des dix Tables,
Loix pour la Guerre & pour la Paix,
Dont on doit parler à jamais.
Voila le beau préfent qu'Athenes ,
La Ville du grand Demofthenes,
Fit à la Ville des Céfars,
Avant que ces Enfans de Mars,
Dont la valeurfutfansfeconde,
Fiffentfigure dans le monde.
Apres unfort legerfejour,
Les Ambaffadeurs de retour,
Firent voir, tous brillans degloire ,
Les Loix écrites fur l'Ivoire ,
Ce quife fit publiquement ,
In Roftris, & pompeufement.
Un des dix , cefut Hermodore ,
Eftimant qu'il manquoit encore
(Car chacun a fa vifion
De refte & de provifion)
Ii ij
380 Extraordinaire
Certaines chofes fort notables
A la perfection des Tables ,
A ces dix on adjouta deux.
Leprojet eftoit hazardeux,
Car ilfalloit bien de l'adreffe
Afin d'enchérirfur la Grece,
Dont chaque Loy , dont chaque Edit
Paffoit pour miracle d'efprit :
Mais comme il eftoit habile Homme,
Il eut les fuffrages de Rome,
Et cet Ephefien banny,
De tous les Romains fut beny.
Difons, ce qu'on ne peut combatre,
Qu'un Esprit brillant en vaut quatre,
Et que luyfeul parfon éclat,
Peut entraîner tout un Sénat.
Le Lecteurpourra voir le reſte
Dans ce qu'on nomme vieil Digefte,
Ou Pandectes du Droit Civil,
Ouvrage qui n'a rien de vil,
Et dont les chofes mémorables
Viennent des Loix des douze Tables.
du Mercure Galant.
381
*
Que fi l'on veut en cet endroit,
Pour l'intelligence du Droit,
Avoir la connoiffance fine
Du Digefte, & de l'origine
Des Pandectes, voicy les noms
Conjointement, & lesfurnoms
Des Autheurs de ce digne Ouvrage,
Où rien ne paroift que defage;
Le grand SalviusJullian,
Emilius Papinian,
Qu'on appelloit par excellence
Tréfor de la Jurifprudence;
Item, Mutius Scavola ,
Souverain Pontife ; eft- ce-là
Une baffe Magiftrature?
Sabinus, furnommé Mazure ,
Qui le premier publiquement
Soûtint du Droit pertinemment,
Preftant le collet & la nuque
A qui s'en prit à fa perruque.
Alfenus Varrus Crémonnois,
Fut fi bien inftruit dans les Loix,
382 Extraordinaire
Qu'eftantforty d'une Boutique,
Où d'Escarpins il fitfabrique,
De l'état d'un Homme privé,
Il devint Conful achevé,
Et capable de grandes chofes.
O Dieu, quelles métamorphofes!
Nommons encor Antifthius,
Nerat, Sextus Pomponius,
Qui compofa plusde Volumes
Que n'en écriroient mille plumes ;
Celfe, Voluze Matian,
Et Domitius Ulpian,
Ce Tyrien mort en tumultes,
Le Prince des Jurifconfultes;
Comme ileut l'esprit délicat,
Ilfut Secretaire d'Etat ,
Heureux s'il n'euft pointfait la guerre
Au Roy du Ciel & de la Terre,
En perfecutant les Chreftiens
Du cofté des corps & des biens ;
Heureux dans fa gloire mortelle,
S'il n'euft point brûlé d'un faux zele.
Adjoutons le grand Zozius,
Et le docte Oldendorpius .
du Mercure Galant. 383
•
Qui cherche de cette matiere
Une notion plus entiere,
Life Accurfe, Hermagenian,
Et le Code Juftinian .
Icy nous perdrons la parole,
Nommant Cujas , Balde, & Bartole,
Dont le nom fit bruit autrefois,
Et fait encore quelquefois .
Quelles font les qualitez necef
faires pour la Converſation .
PArmy les Turcs &les
Chreftiens,
UnCritique qui veut toutfoumettre àfa
mode,
Des Converfations eft le grand Antipode,
Et le Tyran public des plus beaux Entre
tiens.
A des Gensfaits de cette forte ,
On doitfermer la bouche auſſi- bien que
laporte.
Les Ennemis jurez de la Conclufion
384
Extraordinaire
Aux plus honneftes Gens quifont confufion,
Ces Parleurs eternels qui ne fepeuvent
taire,
Quiperdent le refpect & la discretion,
Dans une Converſation,
Ont encor le don de déplaire .
D'ailleurs , ces Gens bornez , ftupides,
taciturnes,
Dont le difcours plus froid que la cendre
des Urnes
Eftfansfel &fans onction ;
L'esprit eftant à l'agonie,
Par leur peu de parole, & leur peu
génie,
de
Font d'abord expirer la Converfation .
**
Ces Gens extravagans, ces Hommes à
lubie,
Plutoft que de venir au monde fe montrer,
Feroient mille fois mieux de s'aller retirer
du Mercure Galant. 385
Dans les brûlans Deferts de l'affreufe
Lybie,
Que de mal foutenir la Converſation
Par leur héteroclite & mauffade action.
Mais, dira-t-on, quefaudroit- il donc
faire,
Afindefe tirer heureuſement d'affaire,
Et nefe pas méprendre en cette occafion?
Quelles vertus paffent pourfociables?
De quelles qualitez loüables
Faut-ilfaire proviſion?
Pour rendre un Entretien utile & déle-
Etable,
Ilfaut qu'onfaffe entrer dansfonſujet
Qui n'ait rien de bas & d'abjet,
Une matiere profitable;
Qu'on y porte la bonne odeur,
Poury conferver l'innocence;
Qu'on évite ces mots qu'introduit la licence,
Et quifont rougir la pudeur.
Ily faut beaucoup de prudence,
Un efprit de docilité,
Q. deJuillet 1682.
KK
386
Extraordinaire
Une honnefte affabilité ,
Une douce condescendance;
Famais de termes offen cans, \
Famais d'infulte, ou raillerie ,
Jamais rien contre le bonfens,
Jamais traits de Pédanterie,
Banniffant ceflux & reflux
De paroles mal concertées,
Ces Epifodes fuperflus
D'Hiftorietes inventées, pa
Qui font faire millefauxpas
Al'heure qu'on n'y penfe pas.
De plus, la charité qui noftre bien ménage,
Vent qu'on épargne le Prochain,
Et l'honneur defon Souverain,
Quifut toujours de Dieu la plus parfaite
Image.
Certe une Converfation,
De cette Sauce affaifonnée,
Doit avoir l'approbation
De toute Perfonne bien née.
du Mercure Galant. 387
On voudroit fçavoir quel eft
l'Autheur des Lunetes.
THeureux & le Miférable,
" ignorent pas en ces bas lieux,
N'i
Que pour la foibleffe desyeux,
La Lunete nous preste unfecours favovorable;
Mais on nefçait pas justement,
Quandpourfavorifer la venë,
Cette Machine fufpenduë
Fit fonpremier effet dans le commencement.
*
X
Ce quefur ce fujet faut que ma Muſe
en die,
Car autre chofe n'enfçais pas,
Eft que le Poëte auxpieds plats,
Quiprit naiffance à Sarfinnas,
En afait mention dans une Comédie.
On tient mefme que Diogenes,
Kk ij
388
Extraordinaire
1
En cherchant enplein jour un Homme
dans Athenes,
Dans un empressement des plus mysté
rieux,
Pendant qu'il le cherchoit avec impatience,
Pour s'avancer dans la Science,
Eut la Lanterne en main, & la Beficie
aux yeux.
Si la chofe eft ainfy , dés le temps
Prophetes
des
On avoit mis au jour l'ufage des Lunetes;
Mais ufons de raisonnement,
Et prenons la chefe autrement.
Si-toft que dans le monde on voit des
yeux malades,
Tendres, ou affoiblispar la caducité,
De ce Plastron brillant fut l'ufage in
venté,
Avant que l'on comptaft par les Olympiades,
Et cefecours officieux
du Mercure Galant . 389
N'avoit lien qu'à l'égard des Vieux.
Mais que dis-je aujourd'huy
dans cette
Ville on Mars
A veu naître & mourir tant defameux
Céfars ,
Où l'on vous voit encor, Temple de la
Minerve?
Les Gens à poilfolet , comme les vieux
Barbons,
Quoy que leurs yeuxfoient beaux &
bons
,
Se fervent de Lunete , & l'appellent
Conferve.
-
Mais comme tout change icy-bas,
De ces Lunetes dont l'optique
Se fait unjeu fcientifique,
On en fait un fujet d'ébats,
Et telpenfe voir unmiracle,
Qui ne voit qu'un fimple fpectacle .
Lune,d'un Nainfait un Géant ,
Et d'une Mouche un Eléphant:
L'autre fait paroître un Anguille
Auffi petite qu'une Aiguille,
Kk iij
390 Extraordinaire
Une Citrouille comme un Poix,
Une Aloze comme un Anchois.
L'une approché l'Objet , & l'autre le
recule;
L'autre, en multipliant l'Objet, trompe
les fensi
Tous ces plaifirs font innocens,
Et tous ces pafletemps fe prennent fans
L
Scrupule.
L. BOUCHET, ancien Curé
de Nogent le Roy..
Sur la question de l'Opéra
de Perfée.
A cruautéfans-doute avec moy n'eft
point née,
Cependant en amour. je fuis tel que
Phinée.
Fe verrois ma Maîtreſſe expirer à mes
yeux,
Apres tous les tourmens que lafureur
infpire:
du Mercure Galant.
391
Fe la verrois fouffrir le plus rude martyre,
Pluteft que de luy voir rendre un Rival
heureux.
I. B. GIRAULT .
Sur ce qu'on demande le Portrait
d'un Homme qui vit parfaitement
heureux .
MADRIGA L.
Voussouhaitez, Galant Mercure,
Que nousfaffions d'un Homme la peinture,
Qui vitparfaitement heureux.
Pourmoy , je m'en excuſe, & dis que je
ne peux.
Qui voudra préfumer trop de fafuffifance,
Pourra bien l'entreprendre , & lefera
tres-mal;
On a trop peu d'expérience,
bien réuffir, faute d'Original.
Poury
Kk iij
392 Extraordinaire
AUTRE. " -
pourqui nous prenez- vous , Mer-
Ma foy, contre vous l'on murmure.
Vous nous demandez des Portraits
De ce que l'on n'aveu jamais;
Il faut aller en l'autre Monde,
Ce Bienheureux n'eftpoint fur la terre,
&fur l'onde,
Avant la mort, difoit Solon.
Créfus l'éprouva bien dans fon affli-
Яion.
GYGES, du Havre.
Les Cartes eftoient le vray Mot
de la premiere Enigme du Mois
d'Aouft. Elles ont donné lieu aux
Explications que vous allez voir.
I.
Cric
fuyons
pas co
Here Muſe, refvons un peu,
Ne fuyons pas comme les Parthes
,
Battons le Fufil, faiſons feu;
›
du Mercure Galant.
393
Faute debien mefler les Cartes,
Le plus fouvent on perd le jeu
II.
POLYMENE.
Comme l'Enfant Royal que le Ciel
nous envoye,
Nous doit filer des jours defoye,
Dont l'aimable douceur fe fera reffentir
Depuis ce beau climat jufqu'au Païs
des Parthes ;
Mercure , pour nous divertir,
Nous fait offre d'un Jeu de Cartes.
L. BOUCHIT, ancien Curé
de Nogent le Roy.
III. .
MLes Enigmes fort à mon aiſe;
Oy qui devine tous les Mois
Sans pouvoir les trouver, j'endure cette
fois
Plus de mal qu'un Porteur de Chaife,
Qui langait deffous fon harnois .
En un mot je fuis à la gefne;
Tu n'en croiras peut- eftre rien,
394
Extraordinaire
. No
Mercure, & tu diras que jeles fçaurois
bien,
Si j'en voulois prendre la peine;
Mais je fais tout mon entretien
Du foin de les trouver, & ma recherche
eft vaine.
Non, je ne comprens pas ce que l'Autheur
entend ;
Et s'il arrive d'avanture,
Que de ce que je fais tu ne fois pas
content,
| Prens des Cartes ,Monfieur Mercure.
DIEREVILLE, du Pont-Levesque.
cy - devant le Berger Alcidon,
du FauxbourgS.Victor.
La mefme Enigme a esté expliquée
dans fon vray fens par Meffieurs
Corpel , de Champagne ; Pinchon ,
de Ronen ; L'Albanifte, de la mefine
Ville ; Mefdemoiselles Hordeau , de
Courbeville, & de la Perriere, d'Orleans.
du Mercure Galant. 395
On a encor expliqué cette Enigme
fur le Peigne , l'Arme à feu , la
Balle , le Claveffin , le Chocola,
& des
es Dez.
2
Le Mot de la feconde eftoit la
Chaife. En voicy quelques Explications
en Vers .
I.
E cherchois par tout dans les
Cieux JE
Le Galant Mellager des Dieux,
Ou jele croyois à ſon aiſe;
Mais jettant les yeux icy -bas,
Je le vis, en n'y penfant pas,
Au milieu d'un beau Cercle, affis dans
C
3
une Chaife.
RAULT, de Rouen.
II.
Omme depuis fix mois à Mets je
fais fejour,
Ville que vous fçavez eſtre Ville frontiere
,
Où l'on fait fentinelle & la nuit , & le
1
jour,
396 Extraordinaire
Ma Mufe a deviné voftre Enigme premiere,
En dançant au fon du Tambour .
Pour l'autre, ne vous en déplaife,
Laffe enfin de dancer, quittant le Carrefour,
colo
Pour la deviner plus à l'aiſe,
Dans un lieu moins obfcur qu'un
Four,
Elle s'eft mife dans fa Chaife.
111.
POLYMENE.
L'Enigme me tourne le dos ,
Me difoit un Devin d'énigmatiques
Mots,
Quej'avois voulu mettre exprés fur
cette Thefe.
Point du tout, répondis-je, & ne vous
plaignez pas,
Voyez plutoft, Mirtil, ( luy m
24
montrant
une Chaife)
Comment elle vous tend les bras.
La Blondine à l'Anagramme,
Sert à attacher leMonde choily,
de la Rue Trouſſevache.
du
Mercure Galant. 397
་
IV .
E fuis une jeune Bergere,
Qui raifonne tout doucement,
Et ne mefais point une affaire
De pouffer le raiſonnement.
$0
Mille Gens fe font des querelles,
Et s'échauffent mal- à-propos,
Pour montrer que leurs Mots fidelles
Valent mieux que les autres Mots .
$3
Pour moy quand je dis une Chaife,
Me contredife qui voudra,
Je croiray, fans que je biaife,
Monfieur,tout ce qu'il vous plaira.
A... ROLIN, du Pré S. Gervais.
Ceux qui ont expliqué la mefme
Enigme fur la Chaife , font Meffieurs
Leger de la Verbienne ; F. Raguenet,
de Rouen ; Bourquelot ; De Corbgny,
de la Rue de la Harpe ; De la
Ville aux Butes ; Hambly, de Caëns
Horde, de Senlis ; I. Burét, de Vitré
398 Extraordinaire
en Bretagne ; Dronart de Reconval;
Le Chevalier Turpaut , de Niort en
Poitou ; L'Inconnu , fur les Foffez
de l'Hoftel de Condé ; Childebrand,
Gentilhomme defon Païs ; Le fpirituel
Moret l'aîné, de la Rue Pierre-
Sarrafin ; Daphnis D.L.R. N.S.A.
La belle Haymer.... du Petit Cloiftre
Sainte Oportune ; & M. R. la Lyon.
noife , qui aime fans l'ofer dire , du
mefme Cloiftre; L'aimable Acidalie
de Troyes ; La Brunete à l'Anagram-
H. M. eft à fa Cour ; La Parifienne
à l'Anagramme
de Mine à
luire, de Bordeaux ; & la Beauté à
l'Anagramme
, Ravit les Cocurs .
On a encor expliqué cette Enigme
fur une Couche, de la Toille, &
un Bois de Lit.
те ,
;
Les Sonnets & les Madrigaux
que j'adjoûte , renferment les Mots
des deux Enigmes.
du Mercure Galant.
399
I.
JE viens d'apprendre que Mercure
Vient de jouer aux Cartes dans ces
Lieux,
Et qu'il a tout perdu , juſques à ſa voiture
.
De cela quediront les Dieux?
S'il eft contraint de retourner en
Chaife,
Je croy que Jupiter n'en fera pas ført
aife.
Mad. Du LORY, à l' Anagramme,
Libre d'amour , de la Ruë
du Bac.
,
II.
Soyez le bien venu , Mercure ,
Pourjouer un Piquet vous venez , j'en
fuis feûre.
Qu'on apporte des Cartes, toft;
Mercure, prenez une Chaife,
Point de cerémonie, & ne vous en
déplaife,
Que je vous capote bientoft.
Mad.Rozon, de la Ruë auMaire,
400
Extraordinaire
III.
Non,pour medivertir, il n'eft
neceffaire
pas
De Cartes, ny de Dez. Mon plaifir le
plus doux,
(Je veux bien de dire entre nous,
Mercure) eft l'amoureuſe affaire.
Lors que tu voudras que chez toy
Je palle mon temps à mon aiſe,
En me préfentant une Chaife,
Il faudra faire affoir Climene aupres
de
moy.
FA
IV.
DAUBAINI .
Pres avoir longtemps reſvė,
Affife en une grande Chaife,
Joüant allez mal à mon aife,
Le Motdes Cartes j'ay trouvé .
**
L'invention n'eft pas commune,
Iris , l'honneur vous en eſt dû;
Je croy qu'une telle fortune
Vaut bien l'argent que j'ay perdu.
Mad.DE LANDELLE la Cadete.
du Mercure Galant. 401
V.
DEft pleine de
réjouiffance,
Ans cetemps où toute la France
Que mille divertiflemens
Tres-agreablement nous font paffer
le temps
,
Un Jeu de Cartes n'eft que tres-peu
neceffaire,
Et vous avez, cher Mercure Galant,
De meilleurs préfens à nous faire .
De cetheureux Accouchement
La defcription tant charmante
Eft choſe bien plus obligeante.
Pour moy j'en fuis fi transporté
De joye, de plaifir, & d'aiſe,
Que fans Fauteuil, ny Chaife ,
Je la lirois cent fois fans en eftre laffé.
DE MERVAL, de Morlaix.
VI.
Mon Iris me dit l'autre jour
Apres avoir un peu parlé de noftre
amour,
Tircis , devinez les Enigmes.
La Folete les fçavoit bien .
Q. deJuillet 1682.
LI
402 Extraordinaire
Pour luy plaire auffitoft j'en parcourus
les rimes,
Où je ne compris jamais rien .
Cela m'arrive peu de mefme;
Mais je luy fis voir aisément
Qu'on ne penfe qu'à fon tourment ,
Lors qu'on eft avec ce qu'on aime.
Elle connut mon embarras ,
Et me voyant enfin dans une peine
extréme,
Pour ne point t'empefcher, dit - elle, je
m'en vas;
Et tandis que tu reſveras ,
Pour jouer un Piquet, je chercheray
des Cartes.
Fort-bien, dis-je toutbas ;
Ma foy, fi tu t'écartes ,
Je ne refveray pas beaucoup.
Elle partit, je pris fa Chaife,
Où me trouvant fort à mon aife,
Je les devinay tout d'un coup.
DIEREVILLE, du Pont- Levesque,
cy-devant le Berger Alcidon,
du Fauxbourg S. Victor.
du Mercure Galant.
403
Ceux dont les noms fuivent, ont
expliqué les deux Enigmes dans leur
vray fens. Meffieurs Petit , de la
Rue Quinquempoix Dartigues,
Chap. de S. Eloy à Bordeaux ; Chref
tien de la Maifon, Maitre des Courriers
d'Auxerre ; Boifte Chevalier,
Rue aux Ours ; Avice, de Caën , Ruë
de la Harpe ; De Romainville ; Mefdemoiselles
Magdelon Prouais ; Jeanneton
de Cligny, Fille de l'Intendant
des Poftes de Troyes ; Ruau , de la
Paroiffe de S. Sauveur ; Suzon Tabouret
; & Elizabeth Rabé ; Molina,
de la Ruë S. Denis ; Le Prophete Balaam
, de la Ville de Rennes ; Afton
Ogden ; Les deux Perfonnes de bien
unies de devant la Ruë de Jérusalem
d'Arras; Le Berger du Cotentin ; Le
conftant Solitaire, de Vitré en Bretagne
; Le Languedocien Brétonniſé,
Llij
404
Extraordinaire
du mefme lieu; Le Pere des quatre
Filles du Fauxbourg S. Victor ; Le
gaillard Boiteux ; De Sotteville, de
Châlons en Champagne ; Nonon le.
Baif, Rue groffe Horloge ; L'aimable
Louifon , proche la groffe Horloge de
Rouen ; & la Blondine trop fidelle
Amante.
QUESTIONS A DECIDER.
I.
Equel eft le plus à eftimer , de
l'Homme de Converfation, ou de
celuy de Cabinet.
11.
Si la Vengeance produit de plus
dangereux effets dans le coeur d'une
Femme irritée , que dans celuy d'un
Homme offencé .
III.
S'il eft mieux féant à un Chreftien
du Mercure Galant . 405
Convent ;
4
de fe marier, que de fe retirer dans un
& fi un Homme eftant
marié , peut auffi bien fervir Dieu,
qu'un Homme qui eft retiré dans un
Monaftere.
IV.
B
222
Quel eft le lieu qui unit le Corps.
à l'Ame.
ง .
Si l'ufage de la Perruque eft plus
commode, & plus utile pour la fanté,
que les Cheveux naturels.
Il me reste plufieurs Réponses aux
Questions propofées dans le dernier Extraordinaire.
Ceux qui fe donnent la
peine d'écrire , envoyent fouvent leurs
Ouvrages trop tard , & c'est ce qui
oblige à les referver pour un autre temps.
Fe fuis voftre &c.
A Paris ce 15. Octobre 1682.
THÈQUE
DEL
LYON
*
1893*
1
Avis pour placer les Figures.
LA premiere Planche doit regarder
la page 151.
La feconde Planche doit regarder
la page 226 .
THEQUE
BIBLIO
LYON
Qualité de la reconnaissance optique de caractères