Nom du fichier
1681, 10, t. 16 (Extraordinaire) (Lyon)
Taille
8.15 Mo
Format
Nombre de pages
265
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
Illuftriffimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teftamenti tabulis attribuit anno 1693 .
1
EXTRAORDINAIRE
DU
807157
MERCURE
GALAN T.
DE
QUARTIER D'OCTOBRE
LYON
ΤΟ ΜΕ
02
XVI
ALTON ,
Chez THOMAS
AMAULRY,
TO43
rue Merciere.
M. DC. LXXXII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du
Roy.
PAr Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en fon Confeil , Jun-
QUIERES. Il eft permis à J. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , prefenté à
Monfeigneur L & DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs , Grayeurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confifcation des Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege
Regiftré fur le Livre de la Communauté le
J. Janvier 1678.
Signé E. CoUTEROT , Syndic
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranfporté fon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir fuivant l'accord fait entr'eux .
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
24. Janvier 1682.
TABLE DES MATIERES
contenuës dans ce Volume,
Eponfes de M. de Simprou aux Questions
propofees aans le XIV. Extraordinaire, 3
moderne , du mefme De l'Eloquence ancienne
Monfieur de Simprou, 18
Fable de l'Origine des Bagues,par M. Richebourg,
Avocat au Parlement de Toulouse,
32
Si la Santé peut- eftre alterée par les Paffions,
Question traitée par Monfieur Panthot , Medecin
de Lyon, 54
Sentimens en vers de M. du Rofier , fur toutes les
Questions du XIV. Extraordinaire ,
Origine de la Migraine d'Iris,
Billets galans ,
68
75
81
86
Sonnet de M. Bardou de Poitiers, fur la Queftion,
Si le Mary doit eftre plus grand Maistre que
la Femme ,
Réponse à quatre Queſtions du dernier Extraornaire,
Madrigaux fur les Enigmes de Septembre , qui
eftoient toutes deux fur la Beauté,
Traité de Monfieur de la Selve de Nifmes , fur les
Vendanges, l'origine du Vin,
87
१४
94
Sentimens en Vers de M. Bouchet , ancien Curé
de Nogent le Roy , fur les Questions du XV.
Extraordinaire,
De la Medecine, par M. Germain de Caen, 110
Madrigaux fur les Enigmes du mois d'Octobre,
dont les Mots eftoient les Yeux & le Pain de
Sucre ,
C 182
ǎ ij
TABL E.
(
Ouverture du Secret de l'Ecriture & de la Lan`
gue Univerfelle , inventée par Monfieur de
Vienne-Plancy,
190
Réponse de M. Bardou de Poitiers, à la Question,
Si on peut aimer fans le fçavoir , 225
Réponse de la Belle Guillot du Quartier de S. Hilaire
de Poitiers, à la Question , Si une Belle
qui aime fortement , peut exécuter les deffeins
de vangeance qu'elle médite contre un
Amant abfent qui l'a oubliée , quand à fon
retour , il des raifons
apporre , quo y que
méchantes, pour excufer fa conduite, 226
Réponse de M. Girardot de Moulins , à la Questio,
En quoy confifte la veritable Sageffe, 227
Explication du Billet Enigmatique,
ibid.
Madrigaux fur les Enigmes de Novembre , dont
le Mot eftoit la Palatine,
Noms de ceux qui les ont expliquées,
229
240
Réponse aux Larmes de Daphnis , par M. l'Abbé
de S. Marc, d'Aix en Provence,
Questions à décider ,
247
248
Fin de la Table.
Avis pour placer les Figures.
A Figure où eft écrit un des fept
Cloitres de l'Efcurial, doit regarder
la page 709.
La Figure d'un des grands Cloiftres de
Efcurial , doit regarder la page 227.
EX
I
EXTRAORDINAIRE
DU
MERCURE
GALAN T.
QUARTIER D'OCTOBRE 1681 .
ΤΟ ΜΕ XV I.
ous vousfouvenez,
Madame , qu'en finiffant
ma quinziéme
Lettre Extraordinaire,
je vous marquay
qu'il me reftoit plufieurs Pieces
que je refervois , faute de place,
pour les employer dans celle - cy.C'eft
Q. d'Octobre 1681 .
A
2 Extraordinaire
par
là
que je la vay commencer , ne
voulant pas priver leurs Autheurs
de la gloire qu'ils peuvent attendre
de leur travail. Quoy que ces Matieres
femblent n'eftre plus nouvelles
,parce qu'elles ont efté déja traitées
, elles ne laifferont pas de faire
un agreable mélange avec celles
qu'on a propofées la derniere fois
D'ailleurs ,les mefmesfujets donnant
lieu d'écrire à diferentes Perfonnes
qui prennent le foin de m'adreffer
leurs Ouvrages , ce n'est point par
choix que je vous envoye les uns
avant les autres ; mais feulement
felon le temps qu'ils me font rendus .
Ainfi il eft juste que tout le monde
foitfatisfait. Voicy de quelle maniere
Monfieur de Sinprou s'eft expliquéfur
les Questions du XIV. Extraordinaire.
Si
du Mercure Galant .
3
2003•£063, 8003.8103 € 2003. C003.2003,
,
Si un Amant aimé qui a peu de
bien une extréme ambition
beaucoup de délicateffe , & un
violent amour ; doit épouser une
Maistreffe , peu favorisée de la
Fortune , & qui a comme luy de
l'ambition & de la délicat effe.
A
Imer avec paffion une Belle, & en
eftre tendrement aimé , eft le fort
le plus heureux de deux veritables &
parfaits Amans ; mais fi cet amour, auffi
violent, & auffi délicat qu'on le fupofe,
doit unir ces deux Amans qui ne font
pas moins ambitieux , que paffionnez,
& à qui la Nature femble n'avoir donné
un cour que pour former des de firs,
fans avoir foûtenu les nobles fentimens
de leur ame par les biens de la Fortune;
c'eft ce que le Mercure demande , & ce
que je croy qui ne ſe doit pas faire.
La Queftion , fçavoir fi l'amour tout
puiffant qu'il eft , lors qu'il partage in
coeur avec l'ambition , cn doit demeurer
A ij
4
Extraordinaire
le maître , n'a pas encor efté abfolument
déterminée. Ceux qui tiennent le
party de l'amour, difent que s'il eft vray
que les Hommes les plus ambitieux refpectent
fes Loix , & que tout ce qu'il y
a de plus élevé & de plus orgueilleux
foit obligé de luy rendre hommage , il
eft hors de doute que l'ambition doit
ceder à l'amour , & qu'on ne peut meriter
la qualité de parfait Amant fi l'on
balance à facrifier l'intereft de fon
ambition à l'ardeur de fa flâme ; que
plus il y a de peine à fe vaincre, plus la
victoire eft glorieufe au Vainqueur , les
plaifirs de l'amour n'eftant jamais plus
dox que quand ils corftent beaucoup.
Quand on obtient ce qu'on aime,
qu'importe à quel prix , dit la Chanfon ?
C'eft ce que diront les Soûpirans au
Galant de noftre Mercure ; mais fi
l'Amour eft aveugle , je ne croy pas
qu'il doive eftre fourd aux bon avis
d'un Amy , lors qu'il eft queftion de
changer le nom d'Amant en celuy de
Mary. Je pardonne facilement à un
Amant qui donne à l'amour la preference
fur l'ambition , tant qu'il eft aux
pieds de fa Maiftreffe; mais quand il faut
fe
du Mercure Galant .
S
fe lever de fes pieds pour luy donner la
main , je ne peux confentir à cette démarche
, s'il eft ambitieux , à moins
que fa Maiftreffe ne luy apporte les
moyens de foûtenir fon ambition , &
fes grands deffeins un Amant qui
conno.ft que la . poffeffion de fa Belle
ruine fes eſpérances , & fa fortune , devant
fe retirer honneftement de l'engagement
qu'il a avec elle. Quelque violence
qu'ait l'amour d'un Amant paffonné
, & quelque merite qu'ait la
charmante Perfonne pour qui il foû pire,
la poffeffion diminue beaucoup de l'amour
du Mary & de la confideration du
mérite , & des charmes de fa Femme.
Six mois de mariage fatisfont pleinement
les defirs, les empreffemens , & les
tranfports de l'amour du plus paffionné
des Amans. Il n'y en a point de fi conftant
à qui la plus belle & la plus vertueufe
Femme ne foit en de certains
momens indiférente
à charge.
, pour ne pas
dire
Que fi ceux qui font fatisfaits de leur
choix, & qui n'ont autre fujet de tiedeur
que la paisible jouiffance de ce qu'ils
ont recherché avec tant d'inquiétu-
A iij
6 Extraordinaire
des , & de crainte , ne laiffent pas d'avoir
du dégouft & du déplaifirs à quels
chagrins ne s'expofe point un Amant,
à qui trois mois de mariage , ouvrant
les yeux , font voir que c'eft luy feul
qui ayant eu entre fes mains le moyen
de pouffer plus loin les nobles fentimens
de fon ambition , s'eft mis hors d'é- -
tat de faire fa fortune , en facrifiant fa
gloire à fon plaifir , & fon intéreſt à
fon amour N'y auroit - il pas lieu de
craindre l'ambition l'emportant
alors fur l'amour , il n'euft pour fa
que
Femme autant de haine & d'averfion
qu'il avoit eu d'inclination pour
fa Maistreffe ? Quelque beauté qu'ait
le Rivage où un Pilote a échoué , il
n'a plus rien de charmant pour luy. Il y
a cette diférence entre l'amour &
l'ambition , que le premier borne fes
defirs dans la poffeffion de la chofe
qu'il defire , au lieu que l'ambition ne
borne jamais fes fouhaits ; la joüiſſance
d'une Charge ou d'un Employ ne
faifant qu'augmenter fes defirs , bien
loin de les fatisfaire . Ainfi nous devons ,
autant qu'il nous eft poffible , flater
une paffion qui ne nous donne aucun
relâche ,
du Mercure Galant.
7
relâche , fans l'irriter par des obftacles
invincibles. Un Mariage d'amourette
n'a jamais avancé les affaires d'un Ambitieux
; mais affez fouvent le fuccés
avantageux des deffeins d'un Ambitieux
a terminé avantageufement la fortune
amoureuſe de deux Amans. Un Hom
me fage ne doit jamais rien faire dont
il puiffe fe repentir. Le regret d'une
chofe faite , eft une marque d'impru
dence, & enfin je conclus que fi la Belle
a pareillement de l'ambition , elle ne
doit point fouhaiter la conclufion d'un
mariage dont les douceurs fe changeroient
bientoft en amertumes , & dont
les plaifirs feroient fuivis de prés , d'inquiétudes
mortelles & de chagrins
éternels.
Si cet Amant ne devant point
époufer cette Maiftreffe , peut
aimer une autre Perfonne fans
estre Inconftant.
Co
Omme je ne conclus pas au Mariage
, je m'explique fur la maniere
dont noftre Amant doit vivre avec fa
Maiftreffe , & s'il peut en aimer une au
A iiij.
8 Extraordinaire
tre fans paffer pour Inconftant. Je dis
premierement , que la bonne foy eftant
l'ame du commerce des coeurs, ainfi que
de beaucoup d'autres , cette bonne foy
doit regner parmy les Amans , auffibien
que parmy les Négotians , & que
noftre Amant doit faire connoiftre les
veritables fentimens de fon coeur à fa
Belle , & luy faire voir que l'ambition
ne pouvant fe foûtenir fur les aifles de
l'Amour , elle a befoin d'un plus ferme
appuy ; qu'il n'est pas à propos de confommer
un mariage qui ruineroit la fortune
de l'un & de l'autre ; que c'eſt
un reproche éternel qu'une Femme
peut faire avec juftice à fon Mary , de
l'avoir épousée pour la rendre malheureufe
, fçachant qu'il n'avoit pas dequoy
la mettre à fon aife. Que fi l'Amant
& la Belle s'a moient autant qu'on
le dit , il pourroit luy propofer de vivre
dans le mefine engagement , & d'attendre
du fuccés de leur ambition un changement
avantageux de leur fortune ;
mais fi cet état eftoit contraire à l'élevation
de noftre Amant , je croy que
fans paffer pour Inconftant , il pourroit
s'attacher à une autre Perfonne,
pourveu
du Mercure Galant.
9
pourveu qu'elle fuft capable de faire ,
ou d'aider à faire fa fortune. Quoy
que l'inconftance en amour foit le plus
fouvent blâmable , parce qu'elle fuppofe
une legereté d'efprit dans un Amant,
& un défaut de mérite ou de beauté
dans la Perfonne aimée , il eft neantmoins
des occafions , où cette inconftance
eft une marque de fageffe.
Nous confultons rarement la raifon
quand nous nous engageons ; & quand
nous fommes coëffez d'une Maiftreffe ,
nous ne voulons pas qu'on nous en parfi
ce n'eſt pour nous en dire du biens
ou pour nous flater fur noftre choix ;
mais quand on eft affez heureux pour
faire une férieuſe refléxion , & qu'on
connoift que fon engagement n'eft
avantageux , ny à la Perfonne que l'on'
aime , ny à foy- mefme , il eft de la prudence
de rompre un commerce amoureux
; & comme ceux qui s'engagent
dans un chemin qui paroift fort beau
au commencement, & qui conduit dans
un précipice , agiffent de fort bon ſens ,
fors qu'ils quittent une fi dangereuſe
route, de mefme, un Amant qui s'eft engagé
à aimer une Belle , dont l'Alliance
le
,
A v
1ο
Extraordinaire
les rendroit l'un & l'autre malheureux ,
paffe pour un Homme d'efprit & de
jugement en rompant un mariage
qui ruine fes efpérances & fa fortune ; &
bien loin d'eftre tenu pour Inconftant,
l'on dira toûjours qu'il a aimé veritablement
, puis qu'il n'a pas voulu fatisfaire
fon amour aux dépens de la fortune
, & du repos de fa Belle.
Si les Plaifirs du Corps font plus
fenfibles que ceux de l'Esprit.
Co
Omme ce que je vous écris n'eft
qu'une premiere réflexion fur les
Queſtions du Mercure que je ne touche
qu'en paffant , je viens à celle
de fçavoir fi les Plaifirs du corps
font plus fenfibles que ceux de l'efprit.
Je croy que pour bien décider ce Problême
, il faudroit connoiftre
parfaitement
le tempérament
du corps , & le
caractere de l'efprit des Hommes.
Nous en voyons quelques -uns qui goûtent
avec tant de fenfibilité les Plaifirs
du corps , que pour y eftre trop fenfibles
ils paroiffent ne l'eftre point ;
& pour qui les Plaifirs de l'efprit
"
ont
du Mercure Galant. Fr
ont fi peu de charmes , qu'ils n'ont
pas feulement de l'indiférence pour eux,
mais mefme du dégouft. Les autres
au contraire s'abandonnent fi abfolu
ment aux Plaiſirs de l'efprit , qu'il paroiffent
enyvrez de joye , lors que leur
efprit goufte quelque fatisfaction , les
Plaifirs du corps n'ayant pour eux que
peu , ou point d'attraits. D'où peut
venir cette diférence , fi ce n'eft de la
conftitution du corps , & de la difpofition
de l'efprit des Hommes ? Je laiffe
cette Queſtion à traiter aux Phificiens,
& aux Cartéfiens , pour vous dire que
c'eft par les feuls effets que l'on peut
connoiftre fi les Plaifirs de l'efprit font
plus fenfibles que ceux du corps.
N'eft-il pas vray que quelque Plaique
la beauté & la varieté des
objets puiffent cauſer à la veuë , qui eft
le fens le plus délicat , & le plus capable
de Plaifir ; quelque joye dont la Mufique
puiffe flater l'ouye , par la douceur
de fes Concerts ; quelque fuave
fir
que foit l'odeur dont on puiffe recréer
le Cerveau ; quelque delicateffe dont
on puiffe fatisfaire le Gouft ; & enfin
quelque plaifir que nous puiffe donner
l'Attou
I 2 Extraordinaire
que
?
l'Attouchement des chofes les plus
ardemment fouhaitées n'eft-il pas
vray, dis-je , que l'effet de tous ces Plaifirs
, eft de fatisfaire nos fens pour quelques
momens Mais ne faut-il pas
avoüer fi ces Plaiſirs du corps paroiffent
eftre fenfibles , ce n'eſt que par
le moyen de l'efprit qui leur communique
cette fenfibilité, & que ce n'eft
par les mouvemens que ce mefme efprit
imprime aux fens qu'ils agiffent fi puilfamment
.
,
que
Si l'efprit n'animoit nos fens pour
connoiftre la beauté des Objets , difcerner
les accords des Concerts , refpirer
la douceur des Odeurs ,
› gouter
la delicateffe des mets toucher &
embraffer ce qu'on aime ; tous ces
Plaiſirs feroient bien fades. Un Homme
à qui l'un a troublé l'efprit, quelque
ufage qu'il ait des Sens , n'eft gueres
fenfible aux Plaifirs de la Veuë & de
l'Oüye , quelque Objet qui fe préfente
à luy , & quelque Symphonie qu'il
entende ; mais au contraire les Plaifirs
de l'efprit font toûjours, tres-fenfibles,
parce que les Plaifirs n'eftant plus
Qu moins fenfibles , que par rapport à la
fen
du Mercure Galant .
13
fenfibilité du fujet fur lequel ils agiffent
, l'efprit ettant une fubftance
tres-pure , tres- fubtile , & tres- fenfiblė ,
il s'enfuit que les Plaifirs de l'efprit
font toûjours tres-purs , tres délicats, &
tres-fenfibles. Cette verité fe reconnoift
en faiſant réflexion fur la diférence
de la Joye qu'on reçoit d'un Plaifir
de l'efprit , ou des fens. Quelque
Plaifir qu'un Débauche puiffe goûter
parmy la bonne chere , n'eft - il pas vray
que fi on luy apportoit la nouvelle de
Fétabliffement de fa fortune , du retour
de fon Amy qu'il auroit crû mort,
d'un Mariage avantageux , il reffentiroit
plus fenfiblement la joye de ces.
nouvelle que le Plaifir du Repas ? L'Hiſtoire
nous a decidé la Queſtion , lors
qu'elle nous a appris ( c'eſt Valere- Maxime
qui le rapporte ) que deux Meres
Romaines moururent de joye en apprenant
le retour de leurs Enfants , qu'ils
avoient crû morts. Cette fenfibilité de
l'efprit pour les Plaifirs de l'efprit n'a pas
agy feulement fur les Femmes ,mais mefme
fur l'efprit des plus genéreux , &
des plus moderez Capitaines , s'il eft
vray ( comme dit le mefine Autheur )
que
14
Extraordinaire
,
que Juventius Thalma , ayant foûmis
l'Ile de Corfe mourut de joye
au pied de l'Autel où il facrifioit , en
lifant les Lettres du Senat , qui luy
avoit décerné les honneurs du Triomphe
, & fes Prieres publiques. Pline
nous affure que Sophocles , & Dionifius
, moururent de la mefme forte , en
recevant les nouvelles qu'on leur
avoit accordé le Prix des Poëmes tragiques.
Les Plaifirs du corps n'ayant
jamais efté affez fenfibles pour produire
des effets fi furprenans , je croy
qu'on peut dire avec verité , qu'ils
font bien moins fenfibles que ceux
de l'efprit.
Si le Mary doit eftre plus grand
Maiftre que la Femme.
Jou
E ne fçay point de raifon qui puiffe,
ou qui doive empécher l'Homme
d'eftre plus grand Maiftre que la Femme
, puis que Dieu dans le Paradis Terreftre
, ordonna que la Femme fut foûmiſe
au pouvoir de l'Homme. Toute
la Sainte Ecriture confiderant avec
douleur la grandeur & l'éternité des
›
maux
du Mercure Galant.
15
maux que
و
la Femme avoit cauſez dans
ùn feul moment où elle avoit efté plus
grande Maiftreffe que l'Homme , dans
la crainte qu'elle ne perdift abfolument
toute la Nature , fi elle faifoit encor
la Maiftreffe , luy recommande par
tout l'obeïffance & la foûmiffion
aux ordres & aux volontez de fon
Mary. Saint Pierre qui fçavoit la difficulté
que les Femmes ont à fe foûmet
tre à leurs Marys , leur repete inceffamment
ce devoir. Plutarque dans ces
Preceptes de Mariage ' , parle bien de la
deférence qu'une Femme doit avoir
pour fon Mary , mais il ne dit pas un
mot en faveur du prétendu droit de
Maîtriſe des Femmes. Jale - Céfar
dans le fixiéme Livre de fes Commentaires
, dit que par l'ancienne Coûtume
des Gaulois , les Femmes eftoient en la
puiffances des Marys ; toutes les Loix
mettent les Femmes , in tutela Mariti,
& la plupart de nos Couftumes , veulent
qu'elles forent fous la puiffance des
Marys , avec cette diférence , que ce
n'eft point à caule de l'imbecillité du
Sexe , comme les Romains l'avoient
declaré , mais bien pour l'intéreft , &
pour
16 Extraordinaire
>
pour l'autorité du Mary. J'aurois bien
lieu de conclure pour la puiffance maritale
apres tant de raifons , mais comme
le Mariage rend l'Homme & la Femme
communs je veux auffi partager
l'autorité , & la maîtriſe. Je dis donc
que dans les affaires d honneur & de
conféquence , qui demandent de la prudence
& du jugement , l'Homme doit
eftre le Maiſtre abfolu' , & que dans les
bagatelles , qui regardent le ménage,
& qui ne meritent pas les foins d'un
Mary , c'eft à la Femme à en difpofer,
l'Homme n'y devant avoir l'oeil que
lors que la Femme ufe mal de la liberté
qu'il luy a donnée.
De l'Origine de la Medecine.
L'Origine de la Medecine eft fi incer-
و
taine , que peu d'Autheurs s'accordent
fur cet article. Pline donne
l'invention de la Medecine à Chiron
Fils de Saturne & de Philira. Aule-
Gelle la donne à un Fils d'Oceanus ;
Ovide , à Apollon ; Alchylus , à Promethée
; & Homere , à Paon ; mais il eſt
certain (fi nous en croyons le même Homere)
de Mercure Galan.
17
mere que les Egyptiens furent les
premiers Medecins , qui s'adonnant à
la connoiffance des Simples , travaillerent
à connoître les maladies. Pour
moy je croy dans cette incertitude , que
l'Origine de la Medecine eft fi ancienne,
que perfonne ne la fçait affurément;
& comme la Medecine donne les richeffs,
& la fanté , & que de tout temps
l'on a recherché l'une & l'autre, je tiens
l'Origine de la Medecine auffi ancienne
que le Monde.
Sur la Politeffe.
L feroit de mauvaiſe grace à un Provincial
de vouloir faire des Leçons
fur la Politeffe , & fur l'Air du monde.
C'eft aux Gens de la Cour à qui ce
droit appartient, & c'eft d'eux que j'attens
les regles du bel Air du monde.
Sur les Billets galans.
Our des Billets courts , & galans,
Pontenant des declaration d'amour,ce
n'eft point le fait d'un Homme de mon
âge. Pour bien réüffir , il faudroit
y
eftre
18 Extraordinaire
eftre échaufé du feu de l'amour dont je
ne reffens plus les ardeurs. Mille
Amans qui ont intéreft de déclarer leur
paffion aax Belles pour qui ils foûpirent
, en fourniront affez aux Curieux .
Pour moy qui ne fuis plus bon que
pour le confeil, je diray feulement qu'un
Amant doit connoiftre l'efprit , & l'humeur
de fa Maiftreffe , pour fçavoir
bien prendre l'heureux moment de faire
une declaration . Un contretemps dans
ces fortes d'affaires , eft capable de gâter
tout le myftere amoureux , & l'on
s'abufe fi l'on cherche l'heure du
Berger , il faut chercher l'heure de
la Bergere
.
Sur l'Eloquence ancienne ,
& moderne.
E fuis fort furpris que Mercure qui eft
Jie Dieu de l'Eloquence , demande aujourd'huy
quelque difcours fur l'Eloquence
ancienne , & moderne. Eft- ce
qu'il ne fe fouvient plus de la maniere
dont on parloit aux Siecles paffez , &
de celle dont on parle à prefent ? Non,
non , je vois bien que fa curiofité naiſt
du
du Mercure Galant . 19
,
du defir qu'il a de fçavoir les avantages
que l'on a tirez , du don de bien dire
qu'il nous a fait. Sçachez donc , Mercure
, que fi les Siecles paffez ont travaillé
apres vous à l'embelliffement de
l'Eloquence
noftre Siecle à l'honneur
de luy avoir donné fa perfection.
Pour en eftre perfuadé , lifez les doctes
Ouvrages de la plus illuftre , & de la
plus floriffante Académie du Monde ;
ou jettez les yeux fur les éloquens Dif
cours , qui apres avoir efté prononcez
devant de nombreufes Affemblées , font
fort fouvent donnez au Public.
,
L'Eloquence eft quelque chofe de fi
admirable , que le Titre de Reyne des
autres Difciplines n'ayant pas paru affez
pompeux à ceux qui en ont connu
l'excellence , ils l'ont nommeé une femence
du Ciel , un rayon de la Lumiere
éternelle & n'ont pas mefme craint
d'avancer, qu'elle avoit de grands rapports
avec Dieu , puis qu'elle eftoit
dans la vie civile ce que Dieu eft dans le
monde , & l'ame dans le corps. Je ne fçay
fi le fentiment des Grecs , qui croyoient
que Mercure avoit apporté l'Eloquence
du Ciel en Terre ; ou l'opinion
des
20 Extraordinaire
›
des Gaulois , touchant leur Hercule ,
n'avoit donné lieu de croire que l'Eloquence
fuft une Invention & un
Préfent des Dieux ; mais laiffant ce
fentiment , je viens à celuy du Maître
de l'Eloquence Latine , qui convient
dans fon premier Livre des Rhétoriques
, avec tous les autres Orateurs,
que l'Eloquence ne commença à eſtre
connue dans le monde » que lors que
des Gens fages & prudens , s'avife
rent de ramaffer dans les Bourgs , &
dans les Villes , les Hommes qui vivoient
épars & vagabons dans les
champs comme les Beftes , & de les réduire
à une maniere de vie plus honneſte
, en leur perfuadant les choſes que
la raifon demandoit d'eux.
Ces Efprits qui tenoient encor de leur
humeur brutale , ayant peine à fe rendre
à la raifon , il falut chercher un
moyen de leur infinuer doucement les
fentimens que la juftice ; & cette raifon
avoient découverts. L'Eloquence
en parut un infaillible. En effet à la
faveur de fes graces , & de fa force ,
l'on établit parmy les Hommes la
Juftice , & la Religion . Tout alloit
bien
du Mercure Galant. 21
bien jufques-là , parce que la Prudence
& l'Eloquence eftoient infeparables;
mais comme dit Ciceron , Sapientiam
fine eloquentia parum prodeffe civitatibus
, el quentiam vero fine fapientia
nimium obeffe pleramque , prodeffe nunquam
; ces deux Amies s'eftant boüillées
, leur féparation produifit autant
de maux qu'il eftoit arrivé de biens de
leur union. Car ceux que la Nature
avoit favorifez de quelque avantage
de l'efprit, ayant connu l'utilité de l'Eloquence
, ne fongerent plus qu'à leur
intereft particulier , & à monter aux
Charges , & aux Dignitez par fon
moyen, & ne négligerent pas feulement
le bien public , mais tâcherent à s'en
rendre les maiftres, & à fe l'approprier.
L'Eloquence n'eftoit alors que dans
le berccau , pour ne pas dire dans
la craffe , quoy qu'Homcre , & quelques
autres , eufft déja merité le titre
d'Orateurs & de Poëtes ; & elle ne
commença à paroiftre à Athenes avec
éclat , fuivant le témoignage de Ciceron
, qu'au temps de Periclés , à qui le
Philofophe Anaxagoras l'enfeigna . Ce
fut l'exemple de ce Prince , qui fit
naiftre
22 Extraordinaire
và
parmy
naiftre l'amour de l'Eloquence dans
l'Esprit des Grands , & qui porta les
Maiftres à donner des regles de ce bel
Art, parce qu'il eftoit pour lors la porte
des Dignitez , & le chemin à la Souveraine
Magiftrature. Cet Art fut enfeigné
quelque temps dans fa pureté ; mais
comme parmy
les Abeilles il fe mefle
des Frélons qui gaftent la difpofition
des Ruches, & mangent le miel, il s'eleles
Profeffeurs d'Eloquence
de certains Sophiftes , qui s'aviferent
de corrompre fa beauté naturelle par des
termes affectez , & des figures étudiées;
& comme la nouveauté plaift en toutes
chofes , ils trouverent des Gens d'affez
peu de difcernement pour donner dans
leurs fentimens, & fe plaire à leur doctrine
. Ce faftueux genre d'écrire par lequel
ils avoient prétendu élever leur nom
jufques au Ciel , les fit non feulement
méprifer, mais mefme fit que le nom de
Rhetoricien qui eftoit en venération
chez les Grecs, divint un nom vil , &
mépriſable ; mais comme la corruption
des moeurs donne lieu à la promulgation
des Loix les plus faintes , & les plus
équitables , la corruption de la pureté
de
du Mercure Galant
23
aude
l'Eloquence anima le zele d'Ariftote
, & de Démoftene , ces deux grands
Maiſtres qui donnerent des regles
certaines de la pure & de la veritable
Eloquence que Ciceron a fuivies ,
& que nous obfervons encor
jourd'huy. Ce fut par leur moyen
que les Hommes ayant fçeu que non
feulement la Nature devoit eftre
d'accord avec l'Art pour former un
Orateur mais qu'il falloit encor
de l'exercice ; ceux qui fe fentirent
avoir quelque difpofition naturelle
pour cette Science , s'exercerent fuivant
les preceptes de ces parfaits Rhetoriciens
.
La difficulté de fuivre exactement
toutes ces Regles altera un peu la pureté
de l'Eloquence, & chacun fe croyant
eftre dans le bon chemin , parce qu'il
fuivoit en quelques endroits , quoy
que de loin la route de ces grands
Maiftres ; chacun , dis - je , fe donna
la liberté d'adjoûter ce qui luy
parut propre à la beauté de cette Science
, & s'écarta infenfiblement du veritable
chemin. Ce n'eft pas que ces
nou
24.
Extraordinaire'
nouvelles obfervations n'acquiffent
beaucoup de graces à l'Eloquence , &
ne contribuaffent à la rendre plus parfaite
, puis que ce fut
pour lors que la
Grece eut l'avantage de voir chez elle
un nombre infiny de grands Orateurs,
dont les doctes Ecrits ont porté la
gloire & le rom jufques à nous ; mais
comme les Grecs avoient plus de vivacité
d'efprit , que de folidité , ils retomberent
bien-toft de cette pureté de l'Eloquence
dans les dangereufes maximes
des Sophiftes , quittant les naturelles
expreffions pour s'attacher à des
termes métaphoriques , & à force de
vouloir parer l'Eloquence des graces
étrangeres , ils la dépoù llerent de fa
beauté naturelle.
Ce fut le chagrin de voir placer cette
fauffe Idole au Temple de Minerve,
qui obligea les Mufes de quitter Athenes
pour paffer à Rome. Elles n'y trou
verent pas d'abord cette délicateffe
des Grecs , mais elles y rencontrerent
plus de folidité , & plus d'amour pour
la purete de l'Eloquence . Auffi peuton
dire que tant que les Orateurs Romains
du Mercure Galant.
25
mains fuivirent leurs maximes ordinaires,
& les regles d'Ariftote , & de Demofthenes,
l'Eloquence Latine conferva
toûjours la pureté, & qu'elle ne commença
à fe corrempre qu'au moment
qu'ils s'attacherent aux erreurs des Sophiftes
Grecs. Il n'y eut que Cicéron ,
dont l'Eloquence a mérité les loüanges
de tous les Sicles, qui conferva la beauté
de l'Eloquence. Ce fut luy feul
qui fceut joindre la grace du difcours
à la pureté du ftile , qui trouva le fecret
d'exprimer les grandes chofes dans des
termes majeftueux fans fafte, les petites
dans des termes fimples , mais fans baſfeffe
, & qui fceut enfin fi bien imiter
la majefté du ftile de Platon , ' la douceur
de celuy d'Ifocrate ,la force du difcours
de Démofthene , la fubtilité de
Lyfias , & de l'élegance de Theophrafte,
que la beauté & l'eloquence de fes
Ouvrages luy acquirent le nom de
Prince des Orateurs.
Quoy que l'Eloquence Latine fuft
alors dansle plus haut point de fa perfection,
Rome neantmoins ne put parmy
le grand nombre de fes Sçavans,
trouver un fecond Cicéron , & elle eut
Qd'Octobre 1681 .
B
26
Extraordinaire
le regret de voir tous fes Orateurs , &
tous les Hftoriens , alterer la pureté de
l'Eloquence , & tomber dans les erreurs
des Grecs, fans pouvoir les en corriger.
Les Siecles fuivans ne furent
pas plus heureux dans la production
des Orateurs, chacun de ces Siecles
pouvant fe vanter à peine d'en avoir
formé un parfait parmy le grand nombre
de ceux qui fe piquoient de cette
qualité.
Ce fut dans ce temps que Rome
manquant de courage & d'efprit , perdit
avec l'Empire du Monde , la gloire
d'eftre l'Ecole des beaux Arts , & que
cette fuperbe Ville vit flétrir les Lauriers
du Capitole , & les Palmes des
Roftres. La France qui avoit toûjours
difputé aux Orateurs Romains le prix
de l'Eloquence , & l'avantage da la Victoire,
& qui avoit efté la derniere à reconnoiftre
la puiffance de Rome , fut
la premiere qui rentra dans fes droits ,
& comme il n'y avoit eu que Rome
qui euft efté capable de luy enlever
ces deux avantages, elle ne trouva dans
la décadance de cet Empire , aucune
Nation qui luy ofaft difputer l'honneur
du Mercure Galant.
27
, &
neur d'eftre la premiere en courage, &
en ſcience.
Les glorieufes Conqueftes des François
firent bien- toft connoiftre , &
craindre leur courage à leurs Ennemis,
& les doctes Ouvrages des illuftres &
fçavantes Academies que l'on inſtitua
pour y enfeigner les Sciences , porterent
en peu de temps le nom des
Orateurs François par toute la Terre.
Ce fut alors que les plus habiles Gens
fe firent un plaifir & un honneur de
cultiver les beaux Arts, & de s'adonner
à l'Eloquence ; mais dans ce temps,
comme dans ceux qui avoient precedé ,
peu de Perfonnes fuivirent les veritables
regles, & beaucoup donnerent
dans les fauffes maximes des Sophiftes
, dont les faftueufes expreffions , &
les difcours figurez , plaifoient infiniment
plus que la pureté d'une mafle &
vigoureufe Eloquence .
•
Cette erreur trouva toûjours des Partifans
dans les Siecles qui fuivirent, &
elle en a mefine encor aujourd'huy
de fi aveuglez , qu'ils ne veulent pas
ouvrir les yeux de peur de reconnoître
leur faute , & d'eftre obligez de
Bij
28 Extraordinaire
pas
changer leur ftile ; mais comme il y en
a d'autres qui ne font dans l'erreur,
que parce qu'ils ne connoiffent la
verité , c'eft pour ceux - là que l'illuftre
& fçavante Académie Françoiſe a
entrepris d'eftablir la pureté de l'Eloquence
, qu'il eft auffi facile de remarquer
dans leurs Ecrits,que difficile
d'imiter. Et voila à mon fens la diférence
de l'Eloquence ancienne d'avec
la moderne .
S'il eft vray que les paroles ne font
que pour exprimer la nature des chofes
, ne faut- il pas demeurer d'accord,
que plus les paroles font connoiſtre
particulierement la fubftance , & les
proprietez des chofes , plus elles font
propres & fignificatives ? Que fert - il
donc pour exprimer une chofe , ďaller
chercher des circonlocutions ennuyeufes,
& des termes eftrangers quand
on en a de naturels ? Ce n'eft pas une
excufe à un Sçavant qui ufe de termes
particuliers, de dire que les Doctes doivent
parler autrement que les autres , &
qu'il eft honteux de s'exprimer en termes
communs & ufitez. L'on ne parle
que pour le faire entendre , & celuy
qui
du •
Mercure Galant. 29
des termes ,
qui eft le plus intelligibe, eft celuy qui
parle le mieux. Je fçay bien qu'il y a
& des mots , qui peuvent
eftre pris dans un fens figuré, auffibien
que dans un fens naturel , & que
quand ils font bien placez , ils ont autant
& mefme plus d'agrément que dans
leur propre fignification ;mais il faut le
faire avec efprit & jugement , & c'eſt
en quoy confifte la délicateffe de la
Langue , & la beauté de l'Eloquence .
C'eſt un des grands défauts de la pluſpart
des anciens Orateurs , qui s'eftant
exprimez en termes particuliers , &
trop métaphoriques , fe font rendus fi
peu intelligibles , qu'on eft encor aujourd'huy
à fçavoir ce qu'ils ont voulu
dire. C'eft ce vice que l'Eloquence
moderne évite avec foin . Elle ne veut
fe fervir que de termes propres , & expreffifs
, elle n'employe les métaphores
, & les circonlocutions que tres rarement
; ou bien quand la neceffité du
difcours l'oblige à le faire, c'elt toûjours
avec grace.
L'Eloquence ancienne ne pêche
pas feulement dans le choix des termes
, mais elle pêche encor dans la ne
B iij
30 Extraordinaire
teté du ftile , & la dipofition des periodes.
La lecture des anciens Orateurs
tant Grecs que Latins , fait affez connoiftre
cette verité , puis qu'il n'y a
pas un de leurs Ouvrages , quoy que
tres-doctes & tres- élegans , qui n'embaraffe
l'efprit du Lecteur , & qui ne
l'oblige à relire trois ou quatre fois de
certaines periodes pour en comprendre
le fens. Il eft certain que fi ces
grands Hommes avoient confulté leur
jugement , & non pas leur oreille , ils
auroient connu que le bon fens devant
eftre le maistre par tout, les mots & les
phrafes ne font que les ferviteurs. C'eſt
ce qu'a fort judicieuſement remarqué
Quintilien , dans le Chapitre , De Perfpicuitate
, où il veut que l'expreffion
foit fi claire qu'elle frappe d'abord l'efprit
du Lecteur , & que quand on parle
ou qu'on écrit, ce foit avec tant de neteté
que non feulement l'on le rende
intelligible , mais mefme qu'on ne
puiffe pas n'eftre point entendu . C'eſt
icy où l'on peut dire que l'Eloquence
moderne a non feulement affez de
circonfpection , mais mefme trop de
fcrupule , puis qu'elle ne peut fouffrir
dans
du Mercure Galant.
31
dans une periode un terme impropre,
ny une conftruction un peu louche , qui
puiffe arreſter un moment . l'efprit du
Lecteur.
Il feroit facile de faire voir la diférence
des expreffions de l'Eloquence
ancienne & moderne , fi l'on examinoit
auffi les Ouvrages des deux âges ; mais
il fuffit de dire que la plufpart des anciens
Orateurs,le font peu fouciez d'accommoder
leurs difcours à la qualité
de la matiere qu'ils traitoient. C'eſt ce
vice qu'on leur reprochoit, en les comparant
aux Tailleurs ignorans , qui faifoient
de longs habits à un Nain , &
des habits courts à un Geant ; qui habilloient
un Roy en Bourgeois , & un
Bourgeois en Roy . C'eft ce défaut que
l'Eloquence moderne évite avec foin.
Elle traite les matieres graves d'un ftile
élegant, & nerveux ; les chofes baffes,
& d'un ftile coulant & naturel . Elle
proportionne fon difcours à fon fujet.
Elle fait parler un Roy majestueufement,
un Philofophe fçavamment.Chaque
chofe y eft marquée par fon propre
caractere , & comme la fin de l'Eloquence
eft de perfuader, elle inGnuë fi
Bij
32
Extraordinaire
bien dans l'efprit des Auditeurs la verité
qu'elle a entrepris de prouver, qu'elle
eft toûjours victorieufe.
Ie finis en difant que l'ancienne Eloquence
eft une belle Femme , qui a de
beaux jours , mais qui s'eft tellement
fardée , qu'elle en a perdu fa beauté naturelle;
& que l'Eloquence modérne eſt
une belle jeune Fille , dont la beauté
naturelle a mille charmes qui furpaffent
le faux brillant des attraits, que le fard
peut prefter.
2*3 2063 2003 2003 2003 2003. 2003. 2003.2003. 2003. 200
DE L'ORIGINE
DES BAGUES.
FABLE .
Depuis
longtemps
Théandre
eftoit,
épris
A Paphos , des beautez de la jeune
Ericie.
Leur voisinage avec la fympathie-
Avoit uny fifort leurs coeurs , & leurs
esprits,
Qu'on euft die qu'ils n'avoient qu'une
ame,& qu'une vie.
Iamais
du Mercure Galant.
33
Iamais Amour nefit de fi beaux noeuds;
Mais jamais il ne vit des traverses
égales ,
Leurs Peres ennemis s'oppofoient à leurs
feux,
Leurs Meres autrefois avoient efté Rivales
,
Théandre en biens n'eftoit pas fort heureux,
Et pour furcroift de maux un Tiran
plein de rage,
Enfes amours fier, & hautain,
Dans leurs Pais s'eftant fait fouverain,
Vouloit avoir la Belle en mariage.
Ils ne fe parloient plus ,reduits auxfeuls
defirs
Et n'ayant pas la liberté d'écrire,
S'ilsfonspiroient , ils cachoient leurs
Soupirs,
Leurs yeux n'ofoient pas mefme expri
mer leur martyre';
Mais leur amour ingenieux
De tous leurs Surveillans détruifant les
pratiques,
Des Signes hiérogliphiques
Faifoient ce qu'auroit fait la parole , on
leursyeux.
B. V
34
Extraordinaire
1/
Lors que fe promenant à l'ombre d'un
Bocage,
La Belle appercevoit quelques Chifres
nouveaux
Deffus l'écorce des Ormeaux,
Elle paffoit de peur
brage ;
de donner de l'om
Mais pour répondre à fon Amant,
Qu'elle l'aimeroit conftamment ,
Et qu'elle porteroit des chaînes éternelles,
Elle mettoit adroitement
Sur fa feneftre un Bouquet d'immortelles.
R60029
Que s'il publioit fes Chansons,
Il leur donnoit un tour fi tendre ,
Qu'elley reconnoiffoit leftile de Théandre;
Et quelquefois leurs plus grands Efpions,
Les premiers, les luy venoientrendre.
S'il avoit dépeint dans fes Vers
Le desespoir du malheureux Pirame,
Comme elle crayonnoit pour exprimerfa
flame,
Elle
du Mercure Galant.
35
Elle faifoit courir par des moyens divers
Dans toute cette Ville agreable & ga-
Lante
Le Portrait languiffant d'une Thisbe
mourante.
S'il déploroit dans fes écrits
L'amour d'Orphée , &fon cruel fuplice,
Elle peignoit une Euridice
Qu'obfedoient cent malins Esprits.
Enfin quoy que l'on fift , fans confidens,
fans aide,
Aleurs maux trouvant du remede,
Ces deux Amans fe donnoient chaque
jour
Quelque marque de leur amour.
Mais pour avoir commerce en co rude
esclavage,
Ericie à la fin trouvo un moyen aisé.
Théandre avoit apprivoisé
Vn Pigeon d'un fort beau plumage,
Qui voletoit par tout le voisinage :
Il venoit fortfouventfur lesplus proche
Toit,
Comme aux Amans tout eft fenfible,
Théandre,
36 Extraordinaire
Théandre aux pieds chaque jour luy
mettoit
Deux noeuds de ce Ruban, qu'on appelle
invifible,
De la couleur que fa Belle portoit.
Elle fit un appaft d'unfecret infaillible,
Pour attirer l'Oiseau dedans fon Cabinet.
Le Pigeon d'abord s'y vint rendre,
Il en mange & fe laiffe prendre.
Lors elle le chauffa proprement d'un
Billet,
Qu'il eut bientoft porté chezfon Maître
Théandre.
Auffitoft cet Amant le prit,
Houvrit le Billet tout trafporté de joye ,
Et fe fervant de cette heureuſe voye
Pour faire mille jeux d'esprit,
Vingt fois lejour ce Meffager fidelle
Portoit de leurs amours une marque nouvelle.
(63)
Mais , helas , le Tiran vain , fuperbe,
amoureux,
Tenant efclavefa Patrie
Qbtint bientoft l'aven des Parens d'Ericie,
Et voulut qu'on lefift heureux.
La
du Mercure Galant.
37
La Belle l'ignorant, eftoit toute eftonnée,
De voir faire l'apreft d'un pompeux
Hymenée,
Quand ce Tyran vint d'un air peu
foumis.
Luy dire qu'elle eftoit Reyne de fon
Pais.
Alors cette belle Perfonne ,
Qui vouloit aimer conftamment ,
Se moqua defa flame & luy dit fierement
Qu'elle préfereroit la mort àfa Couronne.
L'imperieux Tyran de ce refus furpris,
Devinant le fujet d'un fi honteux mêpris,
Ne manqua pas de luy faire comprendre,
Qu'il avoit refolu laperte de Théandre.
Va , luy dit-elle
durcy ,
3. va cruer , coeur en-
Simon Théandre meurt,je veux mourir
auffy.
Le Tyran enflamé d'une colere extrême,
Enferma cet Amant dans une forte
Tour..
Apeiney voyoit- il le jour .
On
38
Extraordinaire
On traita l'Amante de mefme.
Ses parens indignez l'enfermerent chez
eux,
Sa Chambre avoit de fer la Feneftre
garnie ;
Fufques dans les tourmens le Tyran fomptueux,
Sur ces Barreaux mit une Faloufie,
De filets d'or & d'un bois précieux,
Soit qu'il cruft faire une galanterie,
Soit qu'il vouluft marquer le pouvoir de
'la main,
Qu'elle avoit méprisée avec tant de
dédain.
Ericie à la fin demeurant obstinée,
De fon Amant hafta la destinée ,
Au malheureux Théandre on annonça
la mort.
Il ne s'en eftonna pasfort ;
Heureux s'il avoit pu , parlant à cette
Belle,
Luy dire qu'il mouroit pour elle !
Cependant le Pigeon, apres plus de buit
jours,
Trouva,volant de Fenestre en Fenestre,
Sa Maiftreffe en prison, mais il cherchoit
fon Maistre,
Quand
du Mercure Galant. 39
Quand furetant les trous des Maifons
des Tours,
El le fentit an fonds de fa Prifon ob
fcure,
Venans, pour ainsi dire, exprez,
Pour eftre le Porteur defes derniers fecrets.
Théandre ne pouvoit employer l'écriture;
Mais trouvant par hazard du Mirthe,
& du Cyprezi,
Au pied de ce Pigeon l'un dans l'autre
il les lie,
Et plein defa chere Ericie,
Amour qui fceuftes m'engager,
Conduifez cet Oyleau,dit-il , vers cette
Belle,
Et luy faites fçavoir que je meurs fans
changer,
Toûjours amoureux & fidelle .
Ce Pigeon apafté, qui fçavoit en ce cas
·Les foins de cette illuftre Fille,
Crut à fon ordinaire y faire un bon
Repas.
Il vole, & s'attache à la grille.
Loyeuse de luy voir un Pacquet cettefois,
Elle larompt avec fes doigts,
Son amour luy donnant une force admirable
;
Mais
40 Extraordinaire
Mais voyant ce Préfent , elle comprit
d'abord
Que le Cyprez, marquoit la mort,
Le Myrthe vert l'amour durable,
Et qu'enles uniffant dans fon fort deplorable,
Son Amant l'affuroit que l'horreur du
Tombeau
Ne pourroit defaflâme éteindre leflam
beau.
Pares cruels ,je ne fuis plus à plaindre,
Dit- elle ; & toy Tyran , tu perds enfin
tes foins.
Si nous ne sçaurions eſtre joints
Par ce fidelle amour que tu penſes
contraindre,
La mort nous unira du moins .
Nos maux devoient durer , elle nous
en délivre.
Cher Théandre , ô la douce Loy,
Que mon ame trouve à te fuivre !
Qu'il eft doux de ceffer de vivre,
A qui ne peut vire fans toy !
Si tu meurs fans que je te voye,
Helas, mon fort eft toûjours beau ;
De mourir avecque la joye
De fçavoir que ton coeur m'aime jufqu'au
Tombeau1;.
Mais,
du Mercure Galant.
43
Mais , ô malheur ! je n'ay rien pou
t'écrire .
Qui fçait fi ce Tyran , pour punir mon
Amant,
N'a point trouvé le plus cruel tourment,
Qui feroit de te faire dire
Qu'enfin je répons à fes feux,
Et que tu meurs pendant qu'il eft
heureux !
Helas ! qui fait , fi voyant ta mort
proche,
Ce Myrthe n'eft point un reproche?
Quel dur chagrin ! quel defeſpoir !
Et quel excez de tyranie !
Qu'on m'ofte tout moyen de te faire
fçavoi ,
Que mon amour , Théandre, eft infinie.
Ce foupçon luy caufant fes plus grandes
douleurs,
Luy fit répandre mille pleurs,
Lors qu'à la fin tournant la veuë
Sur un Filet de la Grille rompuë,
Apres l'avoir uny contre un Barreau,
L'entrelaffant elle enfit un Anneau;
Elle
Extraordinaire
e en cacha les bouts avecque tant d'adreffe,
Que l'envoyant ,cet Amant d'ungouſt
fin,
Çonçeut ce que vouloit luy dire fa Maitreffe,
Que comme cet Anneau n'avoit ny bout
nyfin,
L'on ne verroit jamais la fin de fa tendreſſe.
Ah , bienheureux Cercle d'Amour,
S'écria- t- il, fymbole de conſtance,
Dont on ne fait jamais le tour,
Qui ne finit jamais , & qui toûjours
commence !
O, qu'elle eft ma felicité !
Ah, Tyran, quel doux avantage
D'emporter en mourant ce gage
D'amour & de fidelité !
Je les mets à mon doigt ; quand ma
mort fera prefte,
Amour, daigne adoucir ce Rival inhumain,
Qu'il me faffe trancher la tefte,
Avant du moins qu'on me coupe la
main !
Divinité, qu'on adore en cette Ifle ,
Tu fçais que de tous les Mortels
J'ay
du Mercure Galant.
43
J'ay le plus fuivy tes Autels .
Grand Protecteur de cette Ville,
Daigne proteger deux Amans.
Je ne demande pas la vie ,
Je la demande, Amour, pour l'aimable
Ericie ;
Tu fis tous nos engagemens,
Conferve dans fon coeur de fi beaux
mouvemens.
L'amour écouta fa priere,
Es s'en alla dire à fa Mere,
oy ? ne regnons - nous pas de tout
temps en ces Lieux ?
Vous y faites voſtre demeure
Auffi fouvent que dans les Cieux ;
Nous avons le pouvoir de foûmettre
les Dieux,
Souffrirons- nous qu'un fi beau Couple
meure ?
Non , dit Vénus, cet Anneau me plaiſt
tant,
Puis qu'il eft inventé par un Coeur fi
conftant,
Que je veux couronner leur conftance
invincible.
Oüy,je veux qu'il rende invifible
Qui le portera deformais ,
Et
44
Extraordinaire
Et que cette figure ronde
Devienne le figne à jamais
De l'union par tout le Monde .
Ce Decret de Venus les fauva du trépas.
Come aux Dieux rien n'eft impoffible,
Théandre devint invifible,
Luy mesme ne fe voyant pas ,
Il eftoit eftonné connoiffant ce miracle ;
Quandfes Gardes vinrent ouvrir,
Dans le deffein de lefaire mourir,
Il marcha doucement & fortit fans obftacle,
Laiffant- là ces Soldats à ſa mort preparez,
Tout confus & defesperez.
欢迎老
Ilfalloit concerter fa fuite;
Quatre de fes Amis en prirent la conduite,
Et cependant cet inviſible Amant;
S'alla gliffer chez Ericie,
Pour luy donner nouvelle de fa vie.
Il eftoit dans un coin de fon Appartement
.
Quand la Mere vint voir fa Fille.
· Elle entre,il entre auffi; Lors cette Femme
en pleurs,
Dit
du Mercure Galant.
45
Dit à fa Fille les malheurs
Dont on menaçoit leur Famille ;
Qu'il falloit ceder aux Tyrans,
Et fe facrifier pour fauver les Parens
.
Mais cette pauvre Amante en de telles
alarmes.
N'eut de réponse que fes larmes,
Cette Mere ne les pût voir,
Ellefortit toute attendrie.
Helas, c'eft alors qu'Ericie
S'abandonne àfon desespoir.
Heureux Théandre , un lâche ordonne
que tu meures,
Dit-elle , fans que rien empefche ton
trépas ;
L'on m'ofte ce pouvoir, mais feignant
quelques heures,
Le fer ou le poifon ne me
manqueront
pas.
Théandre alors s'approchant d'elle,
Se découvrit , & luy dit à genoux,
Je fuis vivant, je fuis fidelle ,
Vivez , le Ciel rend noftre fort plus
doux.
Elle avoit peur, & nepouvoit le croire,
Mais pour la raffurer il conta fon hiftoire.
Quels
46
Extraordinaire
Quels furent les transports de ces
Amansparfaits,
De pouvoir éviter les fers & le fuplice
!
O,Venus , dirent- ils , qui nous eſtes
propice ,
Venez nous unir pour jamais.
Vénus leur apparut charmante , & lumineufe
;
$
Et par le pouvoir qu'ont les Dieux,
Avecque cet Anneau faint. & mysterieux,
Maria ces Amans de fa main bien- heureufe,
Et leur dit, Quittez ce Païs,
T'auray foin de vostre Patrie ;
Etabliffez -vous en Lydie.
Gigez qui fera voſtre Fils,
Avecque cet Anneau , du Roy prendra
la place ,
Il regnera longtemps avec profperité,
Et tranfmettant le Sceptre à fa Pofterité
,
Le plus riche des Roys finira voftre
Race,
Elle disparut à leurs yeux,
En
du Mercure Galant.
47
En les laiffant das une extreme joye ;
Enfuite ils chercherent la voje
Defortir defes triftes lieux.
Théandre prend l'Anneau ; lors qu'on
ouvre la Porte.
Ilfort & court au rendez- vous.
Le Pigeon à fa Belle auffitoft le rapporte,
Elle le prend , & fort , ainsi que fon
Ероих,
Et fe rend dans un Bois, d'où leur fidelle
Escorte,
Ainfi qu'ils l'avoient arrefté,
Les mene enlieu de feureté.
Apres quoy ces Amans s'eftant mis à
la voile,
Venus pour les guider leur donna fon
Etoile.
Cependant le Tyran de leurfuite confus,
Et ne fçachant à qui s'enprendre,
Iurala mort des Parens de Théandre.
Ceux d'Ericie alors craignoient encor
plus.
Sa fureur rempliffoit la Ville de trif
teffe,
Lors que les Preftres de Vénus ,
Lalon
48
Extraordinaire
Ialoux de publier l'honneur de leur
Deeffe,
Alloient prêchant ce prodige nouveau,
De la Conftance, & de l'Anneau.
Le Peuple fut émeu de l'exil d'Ericie.
De la Religion,& de la Tyrannie;
Et ces motifs l'ayant justement revolté,
Ilrentra dans fa liberté.
On fit cent Hymnes à la gloire
De Vénus Protectrice , adorée à Paphos
;
Et pour éternifer des Anneaux la memoire,
On fit toûjours depuis la Fefte des Anneaux.
L'on enpublia les merveilles.
Chacun s'en mit au doigt , l'on s'en mit
aux oreilles ;
Les Femmes enportant , en flatoient
leurs Maris;
Chaque Fille en prenoit , les montrant
comme un prix
D'amour & de perseverance ;
Et mefme pour lors les Amans
Les ornerent de Diamans,
Pourfaire briller leur conftance.
L'onfe perfuada qu'un coeur d'amour
furpris
En
du Mercure Galant.
49
En reffentoit d'abord la vertufalutaire,
Lors qu'un Amant maltraité l'avoit mis
Au doigt , que de fon nom l'on appelle
annullaires ,
Et ce fut un Statut nouveau,
Den'épouferplusfans Anneau.
Il fut le prix des Jeux du Cefte & de la
Luite.
La Courfe de la Bague , alors fut intro-
... duite;
Mais le Vainqueur ne fut pas tant vanté,
Dans cette Ville de délices,
Defon adreffe en de tels exercices,
Que d'avoir remporté le Prix de
Loyauté.
୧୫: ୫୬
I
L'Amour regnant par tout , fur la Terrè, 2
&furl'Onde,
L'ufage des Anneaux en tous lieux fut
receu,
Et cette figure a tant plû,
Que l'on en a couvert tout le Globe du I
Monde.
-Les Afriquains enfont fort curieux,
Et l'Indien , dont l'adreffe extravague
A donner la place à la Bague,
rjoint tout ce qu'il a de Bijoux précieux.
Q. d'Octobbre 1681 . C
50 Extraordinaire
L'on diroit que le Grec fe flate,
Lors qu'il s'en fert , du fort de Polycrate.
Les Sénateurs , les Chevaliers Romains ,
Pour témoigner à leur Patrie,
Que leur fidelité devoit eftre infinie,
Ne loftantjamais de leurs mains,
Ne la perdoient qu'avec la vie.
L'on enft dit que leters Avocats,
Plaidant fans Bague auroient trahy leur
Caufe ,
Ils en allaient louer lors qu'ils n'en avoient
pas; 3
Et leurs Témoins atteftans quelque chofe,
Auroient en vain figné l'Acte qu'ils atteftoient,
S'ils në l'avoientfcellé de l'Anneau qu'ils
portoient,
Celuy qui né dans l'esclavage,
Avoit , apres fa liberté,
Ne pouvant prendre aucune dignité,
L'Anneau d'or luy donnoit un fi grand
avantage.
Des Papes & des Rôys , là grande autorité
N'auroit aucun effet parmy les Politiques
du Mercure Galant.
St
Si l'Anneau ne rendoit leurs Decrets authentiques.
(643)
O, ma Patrie, il eft temps que mes Vers
Faffent voir qu'un Anneau fut l'heureux
artifice ,
Qui tefauva du précipice,
On te jettoient quelques Efprits pervers
Quand Childeric chaffe par fon Peuple
rebelle,
Rompit en deux l'Anneau d'un Sujet, ſeul ·
fidelle ;
Et qu'auxyeux de tout l'Univers,
Cette Bague fatale à la fin réünie,
Réunit cette grande & belle Monarchie!
O , Ciel , qui de la France eus unfoin fans
égal,
O, Providence fortunée !
Qui daignas attacher à ce peu de Métal
Une fi grande Deftinée,
Elle est remplie enfin , & tu vois qu'aujourd'huy
Fameux en paix, fameux en guerre,
Le Royaume des Lys eft la crainte ou
l'appuy
Des plus grands Etats de la Terre.
Cette France qui tint longtemps entrefes
mains C ij
52.
Extraordinaire
Le vafte Empire des Romains,
Brillant d'une gloire immortelle
Sous nostre grand LOVIS le voit au
deffous d'elle !
7
Le Nort , & le Midy , qui fe croyoient
trop forts ,
Avec leur appareil terrible,
Ont en le déplaifir , apres tous leurs
efforts ,
Defaire voir qu'il eftoit invincible ;
Ce Monarque enfeignant, parſon prudent
confeil,
Et par ces armes debonnaires
A ces Conjuréz teméraires,
Qu'on nesçauroit arrefter le Soleil.
Les pouvant accabler , il aima mieux la
gloire ,
De préferer la Paix à la Victoire.
Ofile Ciel vouloit , que ne feroit-il pas.
Pour vanger des Titans les preffans attentats
?
Son ame brille en tout dans le degré fu-
·préme;
Et pour comble de fes bienfaits,
Il doit un jour laiffer àfes Sujets
Un Succeffeur auffi grand que Luymefine.
Loions
du Mercure Galant.
53
୧୯୬୭
Lonons donc l'Anneau mille fois,
De nous avoir donné cette fuite de Roys;
Mais j'implore , Amour ,
, ta vangeance
; J
Tufis l 'Anneau le Signe de Conftance,
D'ardeur , & de fidelité ;
Il est de ton autorité
De n'en donner qu'aux Conftans l'avantage.
Il eft de ton honneur d'en défendre l'ufage
Aux Coeurs que tu vois Partagez ;
Et tu fouffres qu' Iris , Iris cette Volage
,
En ofe avoir les doigts charge ?
RICHE BOURG , Avocat au
Parlement de Toulouſe.
Les Sentimens qui fuivent font de
Monfieur Panthot Docteur Medecin ,
& Profeffeur aggregé au College de
Lyon.
Ciij
54
Extraordinaire
£ 32pt: ** •.•Ɛs Bole3 2003 £303 : 2003 :
SI LA SANTE PEUT
estre alterée par les Paſſions.
A Lyon ,
A MADAME A. D.
Ous fçavez , Madame , qu'il
n'eſt point de qualité plus glorieufe
, & qui diftingue mieux l'Homme
de l'Homme mefme , que celle de
l'efprit & de la raiſon , dont les rares talens
élevent les plus éclairez tellement
au deffus du commun , qu'il n'eft rien
icy bas que l'on doive fouhaiter avec
plus de paffion & plus d'empreffèment.
Vous ne doutez pas auffi que les lumieres
& l'intelligence , que cette noble
perfection donne à ceux qui en font
avantageufement partagez , n'ayent
leurs défauts , & ne les rendent extremement
fenfibles aux paffions qui peuvent
troubler le repos , que les moins
fpirituels & les plus ftupides ont la fatisfaction
de goûter. C'eft pourquoy par
my tous les avantages de l'efprit , les
plus
du Mercure Galant :
455
plus clairvoyans éprouvent fouvent le
malheur d'ettre plus ingenieux à fe don
ner fans ceffe de nouveaux fujets de chagrin
, & de reffentir des paffions plus
violentes , qui troublent fi fort l'aco
nomie naturelle , qu'il ne faut pas douter
qu'elles n'altérent la fanté , & ne détruilent
la vie.
2
Il y a trop de liaiſon entre l'ame & le
corps, pour ne pas juger que cette noble
partie ne peut eftre agitée des tempeftes
& des orages qui s'élevent contre
nous mefmes, par de vains raifonnemens,
& des appetits déreglez , fans troubler
le mouvement des efprits , le cours des
humeurs, la force des facultez, & letemperament
des organes. Ces troubles &
ces deréglemens font les dangereux effets
des grandes paffions , qui excitent
dás l'ame une volonté continuelle, & un
empreffement inconcevable de s'approcher
du bien qu'elle defire , & de fuir le
mal qu'elle apprehende. On ne peut exprimer
les maux & les difgraces que ces
égaremens ont produit, pour avoir voulu
s'unir à l'un trop ardemment , & s'éloigner
trop promptement de l'autre.
C iiij
56
Extraordinaire
•
Vous jugez bien , Madame , 'que je
ne pretens pas icy m'arrefter à la racherche
des maladies, & des dangers aufquels
chaque paffion nous peut expofer ; lors
principalement qu'elles trouvent quelque
oppofition à leur violence. Ce feroit
l'entreprife d'un grand Volume , plûtoft
que d'une Lettre , qui ne me permet pas
de fortir des reflexions les plus generales,
ny d'approcher du détail particulier que
vous auriez fouhaité.
Pour vous donner une claire idée , &
une parfaite intelligence des maux que
produifent les paffions ; il fuffit de vous
dire que dans la fanté le fang & les ef
prits ont un mouvement regulier propre
aux facultez & aux fonctions. C'est par
fon aide que lecoeur répand fans ceffe la
nourriture , & l'efprit vivifiant aux parties
, pour reparer la déperdition continuelle
de la chaleur innée , & de l'humide
radical . Le trouble de ce mouve,
ment naturel eft le premier defordre
caufent les paffions , quand l'ame prévenuë
de la pensée de quelque objet
agreable ou fâcheux , produit des agitations
differentes dans les efprits, & dans
Ο
que
les
du Mercure Galant.
57
les humeurs. Les changemens qui en
proviennent fe font bien- toft remarquer
par ces alterations , & ces caracteres divers
qui ne démentent jamais le coeur
& la pensée.
"
و
Toutes ces revolutions partent des
mouvemens de la partie irafcible , & de
la concupifcible dans les paffions fimples
de l'amour & de la haine , du defir
& de l'averfion , du plaifir & de la
douleur de l'efperance & du defefpoir
, de la hardieffe , de la colere , de la
crainte & des autres qui pouffent le
fang, & les efprits du centre à la circonference
au dedans , & les concentrent
pour agir felon les cauſes qui les émeuvent.
Ces changemens ne proviennent
pas moins des paffions mixtes de l'étonnement,
de la honte , du repentir , de la
jaloufie , de l'émulation , de l'envie , de
l'indignation , de la pitié , & de l'impudence
, qui agitent dangereufement les
humeurs , quand l'une les porte au cen
tre, & l'autre au dehors, avec tant de tumulte,
que ces mouvemens fi contraires
à la fois caufent d'étranges defordres .
Quoy que je me fois proposé de par
C v
18 Extraordinaire
ler des paffions en general , pour montrer
ce que leurs differens mouvemens
peuvent produire , je donneray neanmoins
la joye pour l'exemple de celles
qui tranfportent les humeurs du centre
à la circonference. Il n'en eft point qui
agite le fang & les efprits plus agreablement,
& qui les pouffe avec plus de
promptitude aux parties exterieures , où
les principaux caracteres fe font mieux
remarquer , parce qu'elle éleve tout d'un
coup le reffentiment & le plaifir au plus
haut point où elle eft capable d'arriver,
Ces grands excés de joye , & ces furprifes
charmantes , ne font pas toûjours,
heureufes & fortunées. Le coeur qui
en reçoit les premieres atteintes , ne
les peut foûtenir long- temps , quand les
raviffemens que caufent les tranfports,
pouffent le fang & les efprits avec une
trop violente impetuofité à la circonference.
C'eft pourquoy les humeurs
s'éloignent tellement du coeur & de
leur fource , que les facultez deftituées
de leur principal mobile font extrémement
affoiblies. La parole manque , les
autres fens font abolis ; & par un malkeur
du Mercure Galant.
59
heur qui ne fe peut exprimer , ce noble
vifcere trouve dans la caufe d'une
grande joye , celle d'une funefte deftinée
, & une mort auffi furprenante
qu'elle eft impréveuë.
Les Hiftoires anciennes & modernes
font remplies de tant d'exemples , qui
nous apprennent les facheux accidens,
& enfuite la mort de plufieurs Perfonnes
tranfportées de joye , au recit de
quelque heureufe nouvelle qu'on n'at
tendoit pas , qu'il eft aisé , fi l'on veut
les parcourir , d'y trouver un tres-grand
nombre de pareilles infortunes.
Chilo le Lacedémonien embraffant
fon Fils, qui venoit de remporter le prix
dans les jeux Olympiques, éprouva cette
fatale destinée, & mourut au moment
qu'il reffentit les plus tendres douceurs
de la joye.
Cette Femme Romaine , qui croyoit
fon Fils mort à la défaite de Cannes,
reffentit une joye fi exceffive , lors
qu'elle vit retourner ce cher Enfant ,
heureufement échapé du danger , que
le plus haut point de la joye , fut le
plus proche de la mort , qu'elle cherchoit
60 Extraordinaire
cherchoit dans l'affliction & dans les
regrets feulement.
que
La déplorable avanture , qui eft arrivée
de noftre temps à une Demoiſelle
de Montpellier , eft trop confiderable,
pour eftre oubliée dans une occafion où
elle femble convenir parfaitement . Cette
Belle fut paffionnément aimée d'un
Cavalier tres -bien fait , & de grand merite.
Elle euft auffi pour luy les mefmes
fentimens, tous deux enfin extremément
empreffez , & fort contans de voir
toutes les oppofitions, les alarmes , &
les craintes qui les avoient troublez fi
fouvent alloient finir , par un heureuſe
hymenée , la Belle fut tellement tranfportée
de joye, qu'au moment qu'elle
fignoit fon contract de Mariage à peine
eut-elle écrit la moitié de fon nom , que
la plume luy tomba des mains , &' mottrut
en préfence d'une affemblée tresnombreuſe
de Parens, tous gens de qualité
, qui eurent la douleur de voir ce
trifte fpectacle , & de répandre des larmes
dans l'occafion d'une joye parfaite.
Le fameux Monfieur Riviere décrit
cette hiftoire dans fa Pratique, & j'en ay
appris
.
du Mercure Galant. 61
les particularitez par les Parens de cette
Amante infortunée , dans toutes les circonftances
que j'ay marquées ; qui ne
pouvoient apres plufieurs années fe confoler
de ce malheur.
Je ne doute point, quoy qu'on ait vou
lu rapporter ce tragique accident à un
fincope cardiaque, procedant d'un fubit
retour du fang dans le coeur , fuffoqué
par la quantité d'humeurs , & d'efprits
concentrez, que cette mort n'ait efté l'ef
fet d'un mouvement contraire, causé par
la joye & l'efpoir qu'eut cette Belle de
poffeder bien-toft fon Amant. Hy a
plus d'apparence que le fang & les efprits
portez fubitement à la circonference,
abandonnerent entierement le coeur,
qui ne put en cét état foûtenir la vie,
que la joye exceffive luy fit perdre. Ce
fut une déplorable occafion à fon malheureux
Amant, de mourir peu de temps
aprés par un effet contraire , dont nous
verrons bien-toft la deftinée.
Les paffions qui concentrent les humeur
par un mouvement , & par des
caufes bien opposées aux premieres,
n'alterent pas moins la fanté , & n'ex-
TUR
citent
62
Extraordinaire t
citent pas des moindres tempeftes , par
la prefence des objets fâcheux , triftes
& formidables. Ces objets n'ont pas
plûtoft émeu l'appetit , que l'idée & la
reprefentation du mal agite les humeurs,
trouble les facultez , met le coeur dans
la neceffité de concentrer le fang , de
réunir les efprits , & de rappeller toutes
fes forces. La crainte , la trifteffe , le
defefpoir , la douleur, la haine , & d'autres
lemblables paffions , caufent ce
mouvement aux humeurs qui abandonnent
d'abord la fuperficie & les extremitez,
pour fe retirer dans le centre &
dans le coeur. Cette prompte retraite
laiffe auffi une pâleur , & un trouble fi
confidérable fur le vifage & dans les
yeux qu'elle change prefque le caratere
naturel , & rend les Hommes affreux
& méconnoiffables. C'eft alors,
fuivant l'excés & la grandeur des caufes
, , que ce pernicieux retour des humeurs
concentrées , échauffe tellement
le coeur & les poulmons , déregle fi
fort les facultez , & rend les efprits G
peu capables de leurs fonctions , que la
Nature ne peur fouffrir , ny foûtenir la
34140
durée
du Mercure Galant.
63
7
durée , ny la violence de ce defordre
fans courir le rifque d'une alteration
dangereufe , ou d'une entiere fuffocation
du coeur & de la chaleur naturelle .
Pour diftinguer les maux qui naiffent
de ces paffions , il faut obferver
l'excés , & les differens efforts , où leur
violence peut arriver ; car les mediocres
ne peuvent alterer confiderablement la
fanté , parce qu'elles ne s'éloignent pas
extrémement de l'état naturel ; mais
quand elles augmentent , elles font fentir
des effets proportionnez à la caufe , &
à l'orage qui les éleve. On ne peut expliquer
ceux qui fuivent ordinairement
la celerité, la violence, & le progrez des
paffions qui nous agitent , quand le
coeur eft dangereufement frappé de
quelque fenfible douleur , que le temps
& la raifon ne peuvent foulager, ny
vaincre .
Il n'eft rien de fi étrange que l'acci
dent qui arriva à ce Criminel , dont les
cheveux devinrent blancs dans une feule
nuit , par la terrible crainte de la
mort , qu'il devoit fubir le jour fuivant.
Il eft auffi étonnant que l'on puiffe contradter
64
Extraordinaire
&ter certaines infirmitez , & principale
ment le mal caduc , par la frayeur que
peut caufer l'état funefte où les convulfions
de cette maladie réduifent ceux
qui en font attaquez. La mort qui eſt
toûjours le plus grand de tous les maux,
puis qu'elle nous prive de l'eftre , &
du plus cher de tous les biens , fuccede
fouvent aux paffions , qui ne peuvent
recevoir d'autres remedes , apres avoir
tenté vainement des fecours & des guérifons
inutiles .
Parmy tant de Malheureux qui ont
éprouvé cette difgrace , l'Amant infortuné
de cette Belle , qui mourut de joye
au moment qu'elle crut s'unir plus fortement
à luy , en eft un exemple bien
particulier. Il fuivit bien-toft la deftinée
de fon Amante , par les effets lugubres
de la plus noire mélancolie , & les
fenfibles regrets d'une douleur invinci
ble , qui ne devoit ceder , apres un fi
grand malheur, qu'à la mort mefme, qui
eft toûjours l'unique remede des maux
rebelles & incurables .
Quels defordres ne produïfent pas les
paffions mixtes ; qui excitent à la fois
des
du Mercure Galant. 6.5
des mouvemens bien differens aux efprits
& aux humeurs dans la jaloufie,
dans l'indignation , dans l'envie , dans ,
la honte , & en toutes celles où le fang.
elt agité d'une contrarieté fi confufe, &
fi opposée, que le premier inftant pouffe
les humeurs au dehors , le fecond - les
retient dans le centre , & le troiſième
les trouble avec tant d'impetuofité , &
de confufion , qu'elles laiffent le Malheureux
, qui fouffre ces violens combats
entre la mort & la vie.
Les effets furprenans qui arrivent aux
Femmes groffes , dans leurs appetits déreglez
, ne font pas moins convaincans,
pour établir la force des paffions contre
nous-mefmes, & pour prouver ce qu'el- '
les peuvent fur les fujets capables de recevoir
les marques vifibles de leurs impreffions.
Il n'eft rien de fi merveilleux
que de confiderer comment l'effroy , le
defir , & tous les appetits qui font fouhaiter
extrémement les chofes agreables
, ou craindre les terribles , peuvent
frapper l'imagination avec tant de force,
que cette capricieufe faculté repande
fes idées extravagantes fur les premiers
66 Extraordinaire
miers fondemens de la conception , &
qu'au lieu de produire un Homme, cette
noble matiere fe corrompe & dégénere
en Brutes , fans qu'il luy refte aucun
caractere de l'état parfait au quel elle
étoit deftinée. Si le fujet eft moins
fufceptible de ces changemens effroyables
, aprés la conception , il n'eft pas
exempt pour cela de recevoir l'impref
fion de quelque appetit violent , & abfurde
; car l'experience nous apprend
qu'il n'eft point de partie au corps oùr
la Mere n'imprime la marque de l'objet
paffionnement fouhaité , fi elle la frotte
dans fon plus fort defir.
par la
Les efprits reçoivent fi parfaitement
l'idée des objets , dont l'imagination eft
prévenue , lors que le defir eft preffant,
qu'ils font toujours prefts à porter cette
impreffion au lieu déterminé
main . C'éft à caufe du rapport inconteftable
des parties de la Mere à celle de
l'Enfant , qui communiquent fans ceffe
de tefte à tefte, de main à main , de pied
à pied , & de toutes les autres , jufques
aux moindres , lifposées àr cevoir le bien
& le mal par le concours des efprits qui.
s'y arreſtent. Aprés
du Mercure Galant.
67
Aprés tous ces exemples & ces raifonnemens
, ne doutez point , Madame,
que les paffions ne produisent d'étranges
effets , & qu'elles n'alterent la fanté la
mieux établie , par leurs excés & leur
violence. Je fouhaiterois que les termes
d'une Lettre me permiffent de vous faire
une peinture plus exacte des biens dont
les paffions flattent noftre amour propre,
& de parcourir les defordres qu'elles fulcitent
, par l'inclination naturelle que
nous avons à les fuivre ; vous connoîtriez
fans doute que la plus grande partie
de nos maux naiffent de ces excés, &
que nous jouïrions d'une plus heureufe
& plus longue vie, fi nous étions moins
ſenſibles au bien & au mal qui nous environne
; & qu'enfin les paffions qui
nous font defirer le premier , & füir le
fecond , font autant nuifibles à la fanté,
qu'elles s'éloignent de la modération . Je
n'en auray jamais , Madame , quand il
s'agira de vous témoigner combien je
fuis ,
Voftre tres, & c.
PANTHOT, Do &t . Medecine
68 Extraordinaire
SENTIMENS SUR
toutes les Questions du quator-
Kiéme Extraordinaire.
Si un Homme ambitieux , delicat
en fentimens , ayant peu
de bien, & beaucoup d'amour,
doit époufer une Maîtreffe peu
favorifée de la Fortune , & qui
a comme luy de l'ambition &
de la délicateffe .
V
!
Ous avez peu de bien , beaucoup
d'ambition ,
Une grande délicateſſe ,
Et du cofté de la tendreffe
Tourne voftre inclination.
N'époufe pas une Maiftreffe
Sajette comme vous à la mefme foibleffe ;
Et de voftre condition ;
Ou bien à vos defirs l'amour trop favoiable
,
En
du Mercure Galant . 69%
En vous rendant heureux , vous rendra
miferable.
Si l'Amant que fon peu de bien
empêche d'époufer cette Maîtreffe
, peut aimer une autre
Perfonne fans eftre inconftant.
Voy que de l'époufer vous devie
vous défendre,
Ne trahiffe jamais vos feux.
Confervez pour la Belle un coeur fidelle
& tendre ,
Et vous vivrez toujours heureux.
Qui vous oblige à l'inconftance,
Si l'on vous aime autant que vous ai¬
mex?
Est-ce qu'on peut en conscience
Rompre des noeuds que l'Amour a forinez
?
Il n'eft rien de plus beau qu'une éternelle
flâme,
Et ce n'eft pas le Sacrement
Qui la conferve dans une ame,
Mais la conftance d'un Amart.
Si
70
Extraordinaire
Si les plaifirs du Corps font plus
fenfibles que ceux de l'Eſprit .
Pour moy , dontl'ame un peu groſſiere
S'attache trop à la matiere ,
Des plaifirs de l'Esprit je me fens peu
touché ,
Mais fuivant le panchant où m'entraîne
mon âge,
On doit pardonner mon peché ,
Si les plaifirs du Corps me touchent davantage.
Si le Mary doit eftre plus grand
Maiſtre que la Eemme.
Q
Von vante , fi l'on veut , le mérite
des Femmes,
La beauté de leurs corps , la beauté de
leurs àmés;
Et que l'on chante en Profe & Vers,
Que le beau Sexe doit gouverner l'Vni
vers ;
Tant que l'on eft Amant , j'approuve ce
langage ;
Mais quand on eft Epoux , on doit estre
plusfage,
Puis
du Mercure Galant
71
Puis que tout Homme par raifon ·
Doit eftre maistre enfa Maiſon.
Sur l'Origine de la Medecinc .
Ο
Apollon Efculape , ou quelque
autre Affaffin,
Aitinventé la Medecine,
Il m'importefort peu d'enfçavoir l'origine,
Me difoit un jour mon Voifin.
Tout-beau , luy dis-je , eft- ce à deffein,
On parlez vous à l'avanture ?
Vous ne fçavez-pas que Mercure
Estoit autrefois Medecin.
Medecin , reprit-ilfoudain !
Ah , vous luy faites une injure.
Je fçay qu'en cent Climats divers
Il trafique de Profe & Vers;
Mais jamais dans aucun Royaume
Mercure n'a vendn de Baume.
Sur l'Air du monde , & la veritable
Politeffe.
E
Stre galant , eftre bien -fait,
Avoir de la delicateffe
Ne feroit-ce point en effet
L'Air
7.2.
Extraordinaires
L'Air du monde , & la Politeffe,
Dont on fouhaite le Portrait ?
Mais pour n'en pas icy juger à l'avantura
: 7
Il faut s'en remettre au Mercure.
in remettre
D
Declaration d'Amour.
Epuis longtemps je jouois avec
vous
Je badinois comme on fait dans l'enfance,
Et tout cela fans vous mettre en couroux
;
*
Mais aujourd'huy je vois bien entre nous,
Qu'on va fouvent plus loin que l'on ne
penfe.
L'auriez- vous crû ?Je vous aimois , Iris,
Sans en avoir aucune connoiffance .
L'Amour eftoit caché dans l'innocence,
Je ne goûrois que les feux & les Ris,
Je ne craignois ny rigueurs. , ny mépris,
Et maintenant, Iris, je vous offence,
Si je vous aime, &fi je vous le dis.
Mais à quoy bon ce rigoureux filence ?
De mon amour on fait la violence ,
Et mes foupirs vous l'ont affez appris.
;Z {}
Sur
du Mercure Galant.
73
Sur l'Eloquence , ancienne , &
moderne.
J'Aypour les Anciens beaucoup de déference,
Et je fçay que leur éloquence
Charme encor plus d'un vieux Do-
&teur ;
Mais pour juger en leurfaveur,
Et leur donner la préference,
le fuis des Ancient tres - humbles ferviteur.
Nous ne sommes pas moins éloquens que
nos Peres,
Sans nous affujetir à leur regles feveres
.
C'eft affez imiter les Grecs & les Latins
;
Si nous voulons eftrefemblables ,
Sopons comme eux inimitables,
Et bravons comme eux les Deftins,
Ne leur empruntons point ces foibles
avantages,
Pour nous rendre fameux à la Pofterité;
Tirons de nos propres Ouvrages
La gloire & l'immortalité.
Q. d'Octobre 1681 . D
74
Extraordinaire
Réponse à la Queſtion de la
Solitaria del Monte Pinceno ,
proposée dans le XIV . Extraordinaire
; fçavoir . Lequel eft
le plus avantageux pour une
Veuv de 25.à 26. ans , ou de
fe remarier , ou de demeurer
dans le Veuvage , ou d'abandonner
entierement le monde
, en fe retirant dans un
Convent .
D
Emeurez avec nous , jeune & galante
Veuve.
Sans vous mettre dans un Convent
De la Vertu, le plus fouvent,
Le Cloiftre n'eft pas une preuve . ¦
Examinez- vous fur ce point ;
Auriez- vous affez de courage
Pour quitter le monde à cet âge,
Et ne vous en repentirpoint ?
Je vous le dis encor, aimable Solitaire,
Et j'ay lieu de le préſumer ;
Un Convent n'eft pas voftre affaire,
N'allezpas vous y renfermer.
De
du Mercure Galant.
75
De vous remarier, la chofe m'embaraffe,
Vous fçavez ce que c'eft , & pour moy
nullement.
Ainfi j'aurois mauvaiſegrace
De vous parler du Sacrement.
Cepedant à quoy bon unfecod Mariage?
Eftiez- vous bien ? contentez - vous ;
Eftiez- vous mal devenezSage,
Demeurez dans vostre Venvage,
Rien n'est au monde de plus doux.
Toûjours nouveaux Galans , liberté toute
entiere,
Sans redouter ny Parens , ny jaloux;
Mais apres tout , vous feriez la premiere,
Qui jeune veuve,& belle ,ait vefcu fans
Ероих.
Du ROSIER.
ORIGINE
DE LA MIGRAINE
D'IRIS.
Uand Jupiter accoucha de Pallas,
il fut extrémeinent, malade . Cette
D ij
76 Extraordinaire
pretieufe production travailloit fi fort
fon cerveau , que fon immortalité eut
bien de la peine à l'empefcher de mourir.
Junon fervoit de fage Femme ; mais
fa fageffe ne pouvoit trouver de remede
aux douleurs de fon Mary , qu'elle
voyoit en travail d'enfant. Toutes les
drogues que le Ciel & la Terre pûrent
fournir, n'adouciffoient point fon mal ;
& jamais l'on n'a mieux crû fa Divinité
vacante, que lors qu'on le vit perdre
la parole.Il ne fut pas longtemps
dans cet eftat, que fa tefte fe fendit par
la moitié, pour laiffer fortir cette Deeffe
, qui fut l'admiration de toute la
Cour Celeſte , affemblez pour un accouchement
fi extraordinaire. Iupiter
mefme revenu de fon évanouiffement,
fut le premier Idolâtre de fa Fille , &
fçachant qu'elle devoit eftre la Déeffe
des Arts & des Sciences, & que toutes
les delicates productions de l'efprit
feroient de fa dépendance , il n'eut pas
de peine à fe confoler des tranchées
qu'il avoit reffenties en la metrant au
monde ; & afin de les oublier plus
facilement , il voulut que le Ciel fift
des
du Mercure Galant. 77 D
des réjouiffances publiques pour la naiffance
d'une Déeffe fi parfaite. Mais
le Deftin qui fait toûjours les projets de
loin , & qui ramaffe tout ce qu'il croit
pouvoir reüffir pour l'execution de
fes deffeins dans la fuite des temps , recueillit
toutes les douleurs que Iupiter
avoit reffenties dans une boëte d'or,
qu'il laiffa tomber par mégarde dans
la maifon des Carites , le foir d'une
grande fefte qu'il ne fçavoit ce qu'il
faifoit, à caufe qu'il eftoit yvre d'amour.
Les Carites font trois foeurs, qui à caufe
de leurs perfections fe font acquis
le nom de Graces , dont le Deftin eftoit
paffionnément amoureux. Son coeur
eftoit partagé pour toutes trois
chacune des trois n'avoit de coeur que
pour luy. Elles n'eftoient point jaloufes
les unes des autres , quoy qu'elles,
fuffent égalemet aimables & également
aimées, parce qu'elles fçavoient que le
Deftin , qui eft le maiftre de tous les
évenemens , avoit reglé les chofes de
cette maniere. Elles executoient tous
fes ordres avec une joye incroyable,
& vivoient dans une merveilleufe fatif-
&
Diij
78 Extraordinaire
faction d'efprit , lors que Mercure qui
porte toûjours toute forte de nouvelles,
& qui fe fait un plaifir de raconter
celles qu'il croit les plus fâcheufes remontant
un jour de la Terre au Ciel,
paffa devant la porte des Graces . Thalie
( c'eft ainfi que. s'appelle la cadete )
eftoit pour lors fur une terraffe qui regne
autour de la maifon où elle fe promenoit.
Elle n'eut pas plûtoft veu Mercure
; qu'elle luy demanda des nouvelles
du bas monde. Cettuy cy tout
échauffé demanda un coup à boire, pour
fe rafraîchir avant que de rien dire ;
& enfuite il luy parla de la forte. Ma
foy, dit- il , Madame, le Deftin fe mocque
de vous & de vos Soeurs. Il vous
avoit juré à toutes trois une fidelité
éternelle, & cependant il vous trahit . Il
eft fi favorable à une Bergere que je
viens de voir fur la terre, que le moindre
trait de fon vifage efface toutes vos
beautez. Elle gagne tous les coeurs , &
l'on ne doute point qu'elle ne foit la
maiftreffe du fien . C'eftoit en dire aſfez
pour mettre tout ce triolet en allatme.
Celle- cy porte cette nouvelle à fes
Soeurs.
du Mercure Galant. 79
Soeurs. Toutes trois fans delay s'en vont
trouver le Soleil , pour fçavoir de luy
qui pouvoit eftre cette Bergere dont
parloit Mercure . Le Soleil leur avoüa
de bonne foy qu'il n'avoit rien veu
dans fa courfe qui fuft comparable à la
Bergere Iris , & que toutes les Beautez
du Ciel luy devoient rendre hommage.
A ce coup les trois Graces devinrent
trois Furies. Leur rage s'alluma
contre Iris, contre le Deftin , & contre
elles-mefmes , & fi elles en avoient eu
le pouvoir , elles auroient fait dans ce
moment de toute la terre un cimetiere ,
afin de perdre l'aimable Rivale , qui
leur enlevoit le coeur du Deftin . Elles
mirent tout leur efprit à chercher des
moyens pour la punir , & apres mille
agitations differentes, voyant bien que
par elles mefines elles ne luy pouvoient
nuire , puis que les Graces ne
fçauroient faire de mal à perfonne,
Thalie par hazard vifitant fa caffette , y
rencontra la boëte que le Deftin leur
avoit laiffée fans y penfer, & fe fouvenant
qu'il en avoit regretté la perte,
par le feul motif qu'il y perdoit les
*
·
D iiij
80 Extraordinaire
moyens de fe vanger de ſes ennemis , elle
crut qu'on y trouveroit tout ce qu'elles
pouvoient fouhaiter , pour tourmenter
leur Rivale. En effet, le Deftin en
avoit affez dit pour faire connoiftre ce
qu'il avoit enfermé dans cette boëte ,
& ces trois Soeurs refolurent de s'en
fervir pour leur vengeance. Aglaïa l'aînée
en fit l'ouverture , & remplit fa bouche
des mauvaiſes qualitez qu'elle y
trouva. Thalie en prit dans fa main autant
qu'il en falloit pour en infecter un
bouquet de fleurs qu'elle avoit fur ſa
table, & Euphrofine la troifiéme mit le
refte dans un cornet de papier. La premiere
vint boire à la taffe d'Iris , & y
répandit ce qu'elle avoit dans fa bouche :
La feconde luy donna fon bouquet à
fentir ; & la derniere vint fouffler dans
la glace de fon miroir , ce qu'elle avoit
dans fon cornet. Ainfi l'aimable Iris
fut prife par la bouche, par le nez, &
par les yeux , & elle avala à long traits
ce poifon,qui luy fait à preſent tant de
mal. O belle Iris ! les productions d'efprit
ne fe donnent point pour rien. Ces
fentimens fi delicats que vous avez fur
toutes
du Mercure Galant. 81
,
toutes choſes ; ' ce tour fi agreable que
vous donnez à tout ce que vous dites;
cés expreffions fi juftes qui paroiffent
en tout ce qui vient de vous ne doivent
pas plus vous épargner que Jupiter,
puis qu'il n'avoit pas plus d'efprit
que vous dans la tefte , quand il l'avoit
chargée de Pallas , quoy qu'elle foit la
Déelle des Sciences & de la Sageffe.
L. C. D. S.
BILLETS GALANS.
Ith
I.
L n'appartient qu'à vous de faire
chez moy tous les effets que je ref
fens. Dans le plaifir de vous voir , la
crainte qu'il ne finiffe trop toft me done
de l'inquietude , & quand je fuis privé
d'un fi grand bien,tous les maux de l'abfence
m'accablent. Que n'ay- je le pouvoir
de vous ouvrir mó coeur, pour vous
faire voir toutes ces veritez dans leur
fource ! Peut- eftre ne refuferiez - vous
pas àla pitié, ce que vous devez à la ten-
D V
82 Extraordinaire
dreffe ; mais vous eftes fincere , fuis - je
auffi malheureux comine je le crois , &
ne puis - je me flater de la douceur d'avoir
quelque part à vos bontez ? Cette
affurance feroit d'un charmant fecours
dans une ame bien fenfible . Il en eft
une que je n'ofe vous demander. Elle
doit pourtant vous coufter peu ,
fi vous
eftes pour moy dans de favorables difpofitions.
L'empreffement d'eftre inftruite
de la chofe me répondra du fuccez.
Mais de quelle indifference ne
pourray je point vous accufer , fi vous
ne marquez nulle envie d'en fçavoir
davantage ? C'eſt ainfi qu'un coeur bien
amoureux en éprouve un autre, dont il
connoift mal les fentimens. Noftre premiere
entreveuëdecidera tout . Mais ne
me feroit- il pas plus avantageux de demeurer
dans l'incertitude, que de vouloir
en fortir ? Quelque party que vous
me faffiez , bon ou méchant, foyez feure
de mon attachement jufqu'à la mort.
I I.
"Envie à ce Billet le bonheur qu'il a
d'eftre entre vos mains , & de vous
parler
Javie à ce Biller qu'oli
du Mercure Galant. 83
parler avec plus de liberté que moy. Il
eft vray que ce font mes propres fentimens
qu'il vous exprime ; mais qu'elle
douceur n'eft - ce point de s'expliquer
foy-mefme avec ce qu'on aime,
dans une agreable tefte à tefte ? Ah !
Combien en avons - nous eu , dont le
fouvenir m'eft cher & douloureux , &
quelle difference d'un temps à un autre
! lejouïffois fans contrainte du plaifir
de vous entretenir de la plus ardente
paffion du monde ; aujourd'huy il me
refte l'unique bien de vous voir devant
cết témoins , & de vous dire toute autre
chofe que ce que j'ay das le coeur . Cette
pensée maffaffine , & fi la gefne peut
eftré chez vous de quelque merite,
croyez que je fouffre par là tout ce que
l'on peut fouffrir. Plût au Ciel que
vous en jugeaffiez par vous- mefme, &
que nous puiffions nous reffembler làdeffus
, je ne defefpererois pas d'une
grace que je voudrois bien obtenir de
vous. M'eft-il perinis de vous l'expliquer?
l'en fais toutes mes delices , &
puis qu'elle ne vous doit coûter ....ne
vous deffendez pas de m'obliger à fi
peu
84
Extraordinaire
peu de frais. C'eft pour moy une faveur
ineftimable , & qui peut beaucoup
, pour adoucir les chagrins dont
je me plains . Ie vous la demande au
nom de ce que vous aimé le plus. Mais
pourrois-je me croire heureux, fi quelque
autre confidération que la mienne
vous obligeoit à me l'accorder; Cependant
j'ofe l'attendre , en vous priant de
fonger que je vous aime de toute la
tendreffe de mon coeur.
JE
IIL
E vis agreablement dans l'efperance
du bien que vous m'avez promis :
Quelle joye n'en dois- je point attendre,
fi avant que de le poffeder mon
coeur y eft fi fenfible ? J'y pense à tous
les momens , & de ma vie je ne fus Gi
impatient. Doit- on avoir moins d'ar-´
deur pour tout ce qui vient de vous !
Je m'en fçay le meilleur gré du monde,
& fi j'avois la moindre tiedeur làdeffus
, je ne voudrois jamais me le pardonner.
Haftez donc l'effet d'un defir
fi paffionné , & foûtenez une parole
qui
du Mercure Galant.
85
qui fait une partie de mon bonheur.
Vous me l'avez donnée . Pourriez- vous
bien ne me la tenir pas ? Je vous en demande
l'xecution . En attendant confolez
mon impatience par un mot de
voftre belle main . C'eſt une autre grace
que vous ne devez pas me refufer,
fi vous eftes auffi bonne pour moy, que
je fuis tendre pour vous. Ufez en ma
faveur du feul fecours qui nous refte ,
contre le peu d'entretien particulier
qui fe rencontre de vous àmoy. Tout
eft facile ; je ne dis pas quand on aime,
mais quand on cherche à faire plai
fir. Je vous conjure d'y fonger. Deux
momens vous fuffiront pour cela. Ils
ne vous déplairont point, fi je ne vous
fuis pas tout-à- fait indifferent. En tenant
un Billet preft pour la premiere
occafion favorable, vous m'apprendrez
quels font les fentimens que vous avez
pour la Perfonne du monde qui vous
aime le plus ardemment.
Si
86 Extraordinaire
Si le Mary doit eſtre plus grand
Maître que la Femme.
Q
SONNET.
Vand apres un doux Mariage
On neceffe point d'eftre Amant,
Quand on aime bien tendrement ,
Quand on apoint l'esþrít volage ;
Quand avec plaifir on s'engage
Dans les liens du Sacrement ;
Quand on met fes foinsfeulement
A vouloir faire bon ménage ;
Enfin quand deux coeurs bien unis,
Trouvent des plaifirs infinis
A brûler d'une mefme flâme ?
Eh quoy, faut-il le demander ?
Ce n'eft ny l'Homme , ny la Femme,
C'est l'Amour qui doit commander.
BARDOU, de Poitiers .
Response
du Mercure Galant. 87
Refponce à quatre Queftions du
dernier Extraordinaire.
Ur les trois, quatre ,fix & feptiéme
Queſtions, s. Des plaiſirs du corps &
de l'efprit, 2. Si le Mary doit eftre plus
grand maiftre que la Femme , 3. En
quoy confifte l'air & la politeffe , 4.
Quelques Billets galans , avec declarations,
je vay vous dire deux mots, Currente
Calamo , & pingui minerva. Par
la nobleffe de l'ame , je conclus que
fes plaifirs font plus parfaits que ceux
du corps, qui nous font communs avec
les Beftes.
Ce mot de Maiftre me bleffe dans
le mariage,où l'égalité doit eftre . Pour
le dire fincerement, le Mary doit avoir,
& plus de prudence, & plus d'efprit que
fa Femme.
Je fais confifter la Politeffe du monde
dans la complaifance envers les Dames
, dans la propreté fur fa perfonne,
& dans celle de fon équipage. A la
Cour
88 Extraordinaire
Cour parler peu ; à la Ville , ny flateur
ny opiniaſtre, mais fincere.
Des Billets Galans , il y en a de plufieurs
fortes. Si voftre Maiftreffe eft
avare , Monfieur de Buffy en a donné
un original inimitable . Si vous agiffez
par amour , il faut à peu prés parler
ainfi . le n'ay , Madame , ny joye ny plaifir
qu'auprés de vous.Si c'est belle amitié,
dontil fe faut défier un peu . Madame,
luy dirois-je , mafortune, mes biens,
tout est à vous ; neanmoins uS QUE
AD ARAS , fondant la veritable
amitié fur la vertu qui a fes loix & ſes
bornes.
Les Enigmes du Mercure de Septembre
, eftoient toutes deux fur la
Beauté. Ce mot a donné lieu à ces Madrigaux.
I.
&
Voy que je dife e que je faffe,
Philis eft froide comme glace ;
Auffi Mercure tout de feu
Ne luy reffembloit que fort pen.
7
du Mercure Galant.
89
A quoy donc à Philis peut- on trouver
Semblable
Ce Dieu des Dieux le plus aimable ?
Aujourd'huy je le vois par tout plein de
Beauté,
Sans doute c'est de ce cofté.
CE
II.
DAUBAINE.
Es Enigmes, Philis , mefont demeurer
court,
En vain fur elles je rafine.
Au diable fi jamais mon esprit les devine,
Il est ensefté de l'amour,
Et fes bonnes raifons entr'autres,
Sont qu'il ne connoift point de Beautez
que les vostres.
E
1 II.
Le mefme.
St- ce un preftige illuftre ? eft - ce une
illufion
Qui jette tous mes fens dans la confufion
?
Mesyeux font éblouis de ce que j'envi-
Lage.
Parlons
୨୦
Extraordinaire
Parlons avec fincerité.
Il n'eft bravoure, ny courage,
Qui ne le cede à la Beauté.
L. BOUCHET , ancien Curé
de Nogent le Roy.
I V.
Cue le monde appelle Beauté,
Ette orgueilleufe qualité
Qui feule regente fans armes,
Et qui foûmet tout à fes charmes,
Tantoft eft une Aurore , & tantoft une
Nuit.
Selon l'Objet que l'on adore,
Et felon l'erreur qui feduir,
La Brune eft une Nuit,& la Blonde une
Aurore.
Le meſme.
V.
L
'Heureux Berger Pâris laiſſant là
fon Troupeau,
Se promenoit un jour autour de fon Ha-
теан,
Lors que trois fuperbes Déeffes
Parurent à fes yeux, luyfirent cent careſſes,
Seule
du Mercure Galant. 91
J
Seulement par la vanité
De s'attirer le prix de la Beauté.
Le jeune Agent flaté d'eſpoir.
V I.
Aime beaucoup l'esprit , j'aime affez
la jeunesse ,
Qui dans le temps fçait faire ufage de
tendreffe.
Le bien me plaift auffi , n'eftant point
limité,
Maisfur tout je fais cas d'une rare
Beauté.
FA
Le bon Amy de l'Architecte
reffufcité.
VIL
Fort peu j'estime en verité
Les grands biens & l'esprit de la vieille
Nérife.
Ces avantages je méprife .
Ils nefçauroient tenter ma vanité,
Sans la feuneffe & la Beauté.
Da
Le Favory fans ombrage de
L'Epoule triomphante.
VIII.
Ans les Enigmes du Mercure,
Où l'on a tracé la peinture
D'une
92 Extraordinaire
D'une raviffante Beauté ,
De fon pouvoir, de fa fierté,
Fay bientoft reconnu la charmante Califte
Qui me tient enchaîné, me brûle àpetit
fen,
Serit de mes douleurs , fçait les tourner
en jeu,
Etferoit un Martyr de fon Berger fleurifte,
Si deux beaux yeux eftant maitres
d'un coeur,
Des plus cruels tourmens n'appaifoient
la rigueur.
GYGES , du Havre.
IX .
M
Ercure, vous eftes (uspect.
Je n'ay plus pour vous de refpect.
Vous avez décrié la Bauté de Califte,
Enfuite du Tabac , l'exposant en
public.
Ne voit - on pas que c'est pour en faire
trafic ?
Deviez - vous y mefler l'Amante du
Fleurifte,
Qui
du Mercure Galant . 93
Qui de vos bons Amis n'eftoit pas le
dernier ?
Sans fa Bergere au moins , faites voſtre
meftier.
X.
Avonë, adorable Sylvie,
Le mefme.
Jacecoupjefuis prisfans vere.
Quandje lirois toute ma vie,
Je la verrois pluroft finie,
Que de trouver un mot , qui paroift trop
couvert.
Ouy, les Enigmes du Mercure
Ont pour moy tant d'obſcurité,
Que j'impute à temerité
D'en avoir tant de fois fait & refait
Lecture.
Mais peut- eftre qu'en vous je trouveray
le fens
Que pour toutes les deux je voudrois
croire unique.
Voulez- vous donc que je m'explique,
Sur leurs détours embaraſſans ?
Je vois voftre Beauté dans les vers de
Califte,
Et
94 Extraordinaire
Et je la trouve auffi che le Berger
Fleurifte.
ALCIDOR, du Havre.
TRAITE'
SUR LES VENDANGES,
& fur l'Origine du Vin.
Es Anciens faifoient des réjouïf
Lances publiques durant les Vandanges.
Ils inventoient des Jeux & des
Divertiffemens . Ils faifoient faire des
Comedies & des Tragedies fur ce Sujet
, pour divertir le Peuple. On croit
mefme que le nom de Tragedie eft venu
du Verbe Grec , qui fignifie Vendanger.
L'Empereur Heliogabale qui vivoit
avec tant de molleffe & menoit
une vie fi débordée , fut l'Autheur de
ces réjouiffances , qui furent enfuite la
matiere des divertiffemens de ces Succeffeurs
( qui comme Paul Diacre nous
affure ) alloient ordinairement à la
Campagne › pour affilter à ces Jeux
&
du Mercure Galant .
95
& à ces Feftes publiques qui ne finilfoient
qu'apres un mois. On ne vendangeoit
jamais au rapport de Pline
lib . 18. c.31 . qu'apres l'Equinoxe , &
on fe gouvernoit alors fuivant les Loix
qui avoient efté faites fur ce fujet . Elles
defendoient de cueillir les Raifins
fecs , c'est-à- dire avant la pluye. Elles
vouloient auffi qu'on ne les cueillift,
qu'apres que le Soleil auroit diffipé la
Rosée qui eftoit tombée pendant la
nuit. Pline a veu differer les Vendanges
jufques aux Calendes de Ianvier
faute de Tonneaux. Les Grecs avoient
des endroits pour mettre leur Vin qu'ils
appelloient Laccos, d'où vient que Plutarque
a donné le nom de Laccoplutos
aux Deſcendans d'un Citoyen d'Athenes
nommé Callias , qui trouva des
Trefors immenfes dans une Pareille
Cave , fituée dans la Plaine de Marathon
, ce qui l'enrichit extraordinairement.
Auffi les Vendanges font la principale
caufe de la richeffe des Peuples,
& elles portent l'abondance dans tous
les Royaumes qui ont dequoy les faire
; c'est pourquoy les Hebreux leur
donnent
96 Extraordinaire
donnent prefque le mefme nom qu'ils
donnent à l'or . Proclus dit que les
Grecs à l'ouverture des Tonneaux faifoient
de grandes réjouiffances &
qu'ils y invitoient leurs Serviteurs
& leurs Efclaves , aufquels ils donnoient
eux - mefmes à boire. Plutarque
ajoûte qu'ils avoient de couftume
en beuvant de prier les Dieux de leur
rendre la Medecine falutaire , tout de
mefme que les Latins difoient ordinairement
la premiere fois qu'ils beuvoient
du Vin nouveau , Vetus novum
vinum bibo , veteri novo medeor. En Allemagne
celuy qui boit dit auparavant ,
falut à moy , falut à vous , falut à ma
Maiftreffe ,falut à toute la Compagnie ,
falut à celuy qui ne me porte point envie
qui fe rejouit comme nous , &c.
C'est ce qu'on appelle boire à l'Allemande.
Les Payens dans leurs Sacrifices
offroient à Jupiter du Vin nouveau
le 24 du mois d'Avril , & le 20.du mois
de Juillet . Pline 1. 18. c. 29. & Ovide
1.4.Faft. en parlent . Arnobe 1.7.dit que
les Anciens faifoient des Sacrifices au
Dieu de la Medecine , le premier jour
qu'ils
du Mercure Galant.
97
qu'ils goûtoient leur Vin nouveau . Noé
planta la Vigne , comme tout le Monde
Içait , & but le premier de cette liqueur
délicieufe qui luy fit donner le nom de
Janus au rapport de Genebrard du mot
Hebreu fan qui fignifie du Vin. Ce
Patriarche conformement à fon nom,
donna le repos à tout le genre humain.
Le Neveu d'Abraham que les moeurs
des Pentapolites n'avoient jamais pû
corrompre , tomba dans le piege , que
fes Filles luy drefferent , en luy faifant
boire du Vin. S. Auguftin neantmoins
1.22 . cont. Fauft . c.44 . tom.6.excuſe ſon
incefte , parce qu'il eftoit yvre. Holoferne
ne but jamais tant de Vin que la
nuit que Judith le tua dans fon lit. Hellanius
dit que les Egyptiens inventerent
la maniere de planter les Vignes dans la
Ville de Plinthine,d'où vient que Dion
les appelle amateurs du Vin. Quelques
Autheurs en attribuent l'invention aux
Peuples d'Etolie qui appellerent leur
premiere Vigne oina. C'eft pour cela ,
que les Grecs appellent le Vin oinon.
Theopompe natif de l'Ifle de Chio,
affure que le Vin noir tire fon origine
Q. d'Octobre 1681 , E
98
Extraordinaire
1
de fa Patrie , & que les principaux de
cette İfle ont appris à cultiver les Vignes
d'un certain Oenopion. Staphylus
Fils de Bacchus, eut une Fille nommée
Rhoeo dont Apollon devint amoureux,
Son Pere s'en eftant apperçeu , la mit
dans un coffre , & la jetta dans la Mer,
mais elle fut toûjours dans ce Voyage
fous la protection de la Divinité qui
avoit eflé la caufe de fon fupplice , &
elle vint heureuſement furgir au Port
de l'Ifle de Negrepont, où elle accoucha
d'un Fils qu'elle nomma Oenius , que
fon Pere Appollon maria avec Dorippe
dans l'Ifle de Delos , où il eut trois enfans
, Oeno , Spermo , & Elaida , qui
furent fi favorilez de Bacchus , qu'il
leur donna la permiffion de changer tout
ce qu'ils toucheroient en Vin , Bled &
Huile. Apollodorus in Theolog. écrit que
les Atheniens ont efté les premiers Inventeurs
du Vin, de l'Huile & de la maniere
de cultiver la Terre .Auffi leur Roy
Amphiction, felon le fentiment de Prochorus,
apprit de Bacchus mefme à mefler
l'Eau avec le Vin, Quelques Autheurs
neanmoins pretendent que c'eft Melampus,
de Mercure Galant .
HDET
> pus ce fameux Medecin des Filles de
Proetus , duquel Homere parle
>
1. 15. Pline dit que ce fut Staphyl
de Silenus. Le Vin commença d'avon
cours en Italie fix cens ans apres la
Fondation de la Ville , car les Sacrifices
qui fe faifoient du temps de Pline , gardoient
l'ancienne Coûtume de ceux qui
fe faifoient du temps de Romulus avec
du Lait & non point avec du Vin. La
Loy de Numa qui défendoit de jetter du
Vin fur le Bucher , nous fait encor connoiftre
qu'il eftoit fort rare alors. Varron
écrit que le Roy des Hetruriens, nommé
Mezence, fecourut les Latins contre les
Rutulois en efperance de boire du Vin,
qu'on luy avoit promis pour recompenfe.
Halicar. I. 1. foûtient que Romulus
défendit aux Femmes Romaines de boire
du Vin , parce que l'yvrognerie eftoit à
fon avis la fource de tous les vices & de
toutes les libertez criminelles , qui pouvoient
caufer du defordre dans la Monarchie
qu'il vouloit établir , A. Gellius.
affure 1. ro . c. 23. que cette Loy fut
tres étroitement obfervée longtemps
apres que les Rois furent chaffez de la
E ij
THEQUE
DE
LA
LYON
# 1883
100
Extraordinaire •
Ville.Les Decemvirs enfuite l'infererent
dans la Loy des douze Tables , qui de-
* clare expreffement que fi un Homme
foupçonne fa Femme de boire du Vin,
il en connoiftra avec fes Parens pour
ordonner une peine conforme à l'infraction
de la Loy. Mais tous les Maris ne
furent pas fi feveres fur ce Chapitre que
le fut Metellus , qui ayant furpris fa
Femme fur le fait , la tua fur le champ,
& fut abfous de ce crime par le premier
Roy des Romains. Fabius dans les Annales
raconte qu'une Femme Romaine,
pour avoir laille par fon Teftament une
Caffette où eftoient les clefs d'une Cave
, mourut de faim par ordre de fes Pa-
-rens , d'où eft venue la loüable coutume
, felon le fentiment de Caton , qui
permet aux Parens & aux Amis de baifer
les Femmes pour voir fi elles fentent
le Vin. Les Femmes de Marſeille & de
Milet fuivirent l'exemple des Romaines,
comme dit Char. Pafchal. de virt. &
vit.Philadelphe Roy des Egyptiens donna
fa Fille en mariage au Roy de Syrie
Antiochus, & luy fit envoyer de l'Eau
du Nil, afin qu'elle s'en ferviſt toute ſa
vie,
du Mercure Galant. 101
vie, & ne buft point de Vin. Zeleucus,
le Legiflateur des Locriens , leur avoit
defendu de boire du Vin fans la permif- .
fion du Medecin . Les Romains mefme
n'en beuvoient point qu'apres avoir paffé
l'âge de trente ans. Dieu dans l'Ancien
Teftament. Levit. c. 10. c . 119. défendit
à Aaron & à tous ceux qui entroient
dans le Tab.rnacle , de boire
du Vin , ny de toute liqueur qui puſt
enyvter. Il fit la mefme défenfe à tous
ceux qui devoient fe confacrer à fon fervice.
Nous lifóns au chap. 13. du Livre
des Juges, que la Femme de Manuë
eftant fterile, receut du Ciel un moyen
tres-efficace pour devenir feconde , car
un Ange luy eftant apparu , luy ordonna
de ne boire point de Vin , parce qu'elle
enfanteroit un Fils qui délivreroit les
Ifraëlites de la Captivité des Philift ins.
Enfin elle accoucha de Samfon qui' ne
devoit point boire de Vin , fuivant le
confeil que l'Ange avoit donné à fon
Pere. Saint Jean Baptifte préchoit dans
de Defert où il vécut long-temps faus
'boire du Vin . Il eftoit anciennement défendu
aux Preftrés & à tous ceux qui
E iij
102
Extraordinaire
•
fervent à l'Autel, de boire du Vin ny
d'aucune boiffon qui fuft capable de les
enyvrer. On le peut voir in canon. decret.
dift. 35. Un Concile tenu en Allemagne
ordonnoit aux Preftres de ne boire
que deux fois à leur repas , parce qu'ils
fe fervoient dans ce païs - là de grands
Hanaps qui dans deux coups mettoient
leur homme par terre .
Lors que les Vins commencerent d'ef.
tre en vogue à Rome fous le Confulat de
L. Opimius qui leur donna fon nom ,
Pline 1. 14. c. 4. dit qu'on en mit quantité
dans des Caves pour les conferver.
On en beuvoit mefme de fon temps qui
duroient depuis deux cens ans.
Ipfe Capillato diffufum Confule potat.
Juven.
Quiproperant, nova mufta bibant, mihi
fundat avitum.
Confulibus prifcis condita tefta merum :
Ovid. 2. de art.
Homere eftimoit fort le Vin Maronéen
qui naiffoit dans la Partie Maritime
de la Thrace. Cefar eftant Dictateur,
fit diftribuer dans fon Triomphe du Vin
de Falerne & de Chio , auffi bien qu'apres
du Mercure Galant.
103
la
pres la Conquefte des Efpagnes ; mais
dans le Repas qu'il fit durant fon troifieme
Confulat, il y fit apporter pour
premiere fois du Vin Mamertin , de
Chio, de Lesbos, & de Falerne ; car pour
les autres , ils ne furent connus qu'en
viron l'an fept cens ans apres la Fondation
de la Ville. Julie Fille d'Augufte
ne fe fervit durant quatre-vingts deux
ans que du Vin Pucin , qui naiſt pres du
Golfe Adriatique . Elle en avoit fait faire
une Feüillée, comme dit Pline l . 4. C. 1 .
dans la Baffe court de fon Palais , qui
portoit tous les ans un Muid & demy
de Vin fi violent , qu'il fit dire à l'Ambaffadeur
des Africains Cineas , que fa
Mere meritoit avec juftice d'eftre penduë
en une fi haute Potence. L'Empereur
Augufte préferoit à tous les Vin celuy
qui naiffoit au deffus de la Place
d'Appius , ou bien dans Sezza qui eft
une Ville pres de Tarracine , & qui s'ap-`
pelloit alors Setia , & le Vin Setinum .
Le Vin Cocube qui naiffoit dans les
Marais qui font autour de la Ville d'Amycles
, eftoir auffi fort renommé. Le
Vin Falerne eftoit ainfi appellé d'un
E iiij
104
Extraordinaire
Champ de mefme nom qui eftoit remply
de Collines tres-abondantes qui produifoient
ce Vin. On appelloit Vinum calenum
, celuy qui naiffoit dans la Campagne
de Varinola pres de Capouë. Le
Vin Formian eftoit ainfi appellé de la
Ville de Formies qui n'étoit pas fort
éloignée de Caïette. Quelques Auteurs
ne la diftinguent pas de Nole où l'on mit
premierement en ufage la Sonnerie des
Cloches. Plutarque rapporte que Damafippus
invita un jour Ciceron à manger
chez luy avec fes Amis qu'il régala de
tres- peu de Vin, mais il leur fit boire du
Vin de Falerne qu'il gardoit depuis quarante
ans. Il y a un grand Tonneau à
Heidelberg, Capitale du Palatinat, qu'on
appelle Foudre en Allemagne , où l'on
garde du Vin depuis trois cens ans , fi on
en croit les Habitans de cette Ville.
LA SELV E , de Nifines .
Monfieur Bouchet,ancien Curé de Nogent
le Roy , a fait les Réponfes que vous
allez voir aux Questions propofees dans le
dernier Extraordinaire .
SI
du Mercure Galant..
IOS
2003.2003 2003 2003 2003.
SI ON PEUT AIMER
fans le fçavoir.
L
Amour est une paffion
IJ
Qui dans fa brufque impreffion
Nous attache à l'Objet qui nous charme
& nousflate;
Et fa façon d'agir eft fi fort delicate,
Qu'elle prévient fouvent noftre refléxion,
Sans qu'ungrain de bonfens ou de mémoire
éclate.
Dans cette abfence de raifon
Qui déconcerte noftre idée,
De ce qui faitfon doux poifon,
Nostre amerefte poffedée ;
)
Et comme en ce rencontre où l'Amourfeu!
agit ,
Où l'Amant tout furpris à foy-mefme ſe
cache ,
Le coeur n'eft pas toujours d'accord avec
l'esprit ,
On peut aimerfans qu'on le fçache.
E v
106 Extraordinaire
Si une Belle qui aime fortement,
peut éxécuter les deffeins de
vangeance qu'elle médite contre
un Amant abfent qui l'a
oubliée , quand à fon retour il
apporte des raifons pour excufer
fa conduite.
A rigueur en amour est une Poli-
La
rique
Dont il eft dangereux d'ufer mal - àpropos
;
Qui dans un contre-temps veut la mettre
pratique ,
En perdant fon Amant , perd auffi fon
repos.
Vous doc qui medite une haute vangeance,
Belle , qui vous choquez de l'oubly d'un
Amant,
S'il excufefon inconftance,
Ufez plutoft vers luy d'une douce indulgence,
Que de pouffer à bout voftre reffentiment .
Songez , fongez , Belle affligée
Quefes fecrets remords vous ont déja vangée.
Si
du Mercure
Galant
.
107
d'eftime
Si fans marquer peu
pour une Perfonne qui nous
a fait un Preſent par amitié ,
on peut
donner à une autre ce
qu'elle
nous
a donné
.
Ors que d'abord onfe défait
LD'un Presentque l'on nous a fait,
C'est un mépris fanglant
qui le Donneur
irrite ,
Et qui témoigne à mon avis
Certaine
espece de mépris
Qu'attire
fon peu de mérite .
De vray, ce prompt transport
de don
Qui fe fait à la chaude , & qui la bile
anime ,
Paroift indigne de pardon,
Et porte un préjugé de fort petite eftime;
Car qui n'eftimeroit
un préfent odieux,
Qu'on oftefi-toft de ses yeux?
Mais apres que la Deftinée
A veu rouler le cours de mainte & mainte
année,
San&
708 ·Extraordinaire
Sans que de changement on fe foit apperçeu
,
Dans la fuite du temps qui nos heures
mefure ,
La chofe changeant de nature,
Sans crainte on peut donner ce que l'on a
recen.
Si un Amant ayant reçeu d'une
Belle les plus fortes marques
d'eftime & d'amitié qu'elle
pouvoit luy donner , peut fans
attirer fa colere , luy témoigner
qu'il doute de fa tendreffe
, pour en recevoir de nouvelles
affurances .
AMan
Mant, voulez-vous estre fage?
Si vous eftes certain que Climene a pour
vous
Eftime , complaifance , amitié , panchant
doux ,
Pour augmenter fes feux en dépit des
Faloux ,
D'un doute injurieux ne rifque point
L'ufage,
Ce
66
;
9
t
-
BIBLIO
HELVE
LYON
du Mercure Galant. 109
Ce procedéparoift violent & contraint ;
Qui trop embraffe, mal étraint ,
En
L
quoy confifte la veritable
Sageffe .
A crainte du Seigneur qui lance le
Tonnerre ,
Le genéreux mépris des chofes de la
Terre ,
L'empirefouverain de fes affections,
L'égalité d'efprit dans les afflictions,
L'ufage moderé des chofes périffables,
L'ardeur & le defir des Biens interminables
,
Ioints au difcernement d'un Efprit éclairé,
De toute illufion fortement épuré;
Toutes ces qualitez enfemble,
Font la Sageffe, ce me ſemble.
F'ay commencé à vous faire connoiftre
Efcurial par quelques Planches que je
vous en ay déja envoyées. En voicy une
nouvelle qui vous offrira la Veue d'un des
Cloiftres de cettefuperbe Maiſon.
DE
110 Extraordinaire
DE LA MEDECINE .
,
A Medecine eft une espece de Phi-
Llofophie que les Sages , apres Ariftote
, appellent avec quelque forte de
raifon , la Soeur puifnée de la Phyfique
, parce que , comme dit ce Prince
des Philofophes : ubi definit Phyficus, ibi
incipit Nedicus. Ces deux Sciences ont
un mefme objet , qui eft le Corps natu-
" rel mais elles le regardent diverfement
; car la Phyfique le confidere feulement
, comme naturel ; c'eft - à - dire ,
entant qu'il eft capable de mot vement
& de repos , à raifon de fes Principes
conftitutifs , qui font la matiere
& la forme , & elle en demeure - là ;
au lieu que la Medecine confidere le
mefine Corps , non feulement comme
naturel , pour en connoiftre l'exiſtence ,
Peffence , & les proprietez ; mais encor
en tant qu'il eft capable de recevoir
la fanté , ou de la caufer de la caufer , l'examinant
dans les principes qui la confer-
,
vent
du Mercure Galant IE
>
›
& qui ne vent , ou qui la détruiſent
font autres que les quatre premieres
qualitez ; fçavoir , le froid le chaud,
le fec , & l'humide , qui en conftituënt
le temperament , d'où refulte la fanté,
ou la maladie , D'ailleurs de mefme
que la Jurifprudence tire fes principes
& fes conclufions de la Morale , &
que la Theologie ( hors ce qui regarde
la Foy ) les prend de la Metaphyfique,
ainfi la Madecine tire particulierement
les fiens de la Phyfique . Et c'eft de là
que les Profeffeurs de cette Science,
luy donnent le milieu entre la Theologie
& la Jurifprudence , difant que
des trois fortes de biens qui regardent
l'Homme , & qui font les biens de
l'Ame , les biens du Corps , & les biens
de la Fortune ; la Theologie luy procure
les premiers , la Medecine luy conferve
les feconds , & la Jurifprudence luy
fait acquerir les derniers.
La Medecine , generalement parlant,
peut - eftre diftinguée en deux efpeces
differentes, l'une , qui s'appelle divine,
miraculeuſe , & furnaturelle , & l'autre
qui eft purement humaine & naturelle ...
La
II 2 Extraordinaire
La premiere , ainfi appellée parce
qu'elle procede d'un principe extraordinaire
, & qu'elle vient immediatement
d'une puiflance divine fans aucune aide
de la Nature , fe divife en trois manieres
; car il y en a une que l'on peut appeller
Locale , l'autre Perfonnelle , & la
troifiéme Hereditaire .
La Medecine Locale eft celle qui
paroift comme attachée à quelques
fieux particuliers par preference aux
autres comme l'experience nous le
montre affez fouvent au regard de certaines
Eglifes , Chapelles , & autres lieux
de Devotion , que Dieu femble avoir
fpecialement choifis pour y répandre
d'une maniere extraordinaire les guerifons
miraculeufes qu'il y opere tous les
jours en faveur de ceux qui vont y reclamer
fon affiftance. De ce nombre
eftoit autrefois cette fameufe Pifcine
probatique dont l'Evangelifte Saint
Jean fait mention , & dans laquelle ,
dit cet Apoftre, par une admirable proprieté
que Dieu avoit communiquée à
fes eaux , le premier des Malades qui
pouvoit y defcendre & s'y laver , apres
que
du Mercure Galant. 113
que l'Ange du Seigneur les avoit remuées
, fe trouvoit heureufement guery
de toutes fes infirmitez.
:
La Medecine Perfonnelle , eft celle
qui refide dans quelques Perfonnes particulieres
Comme par exemple , la
vertu qui fortoit imperceptiblement du
Sauveur du Monde , par laquelle
tous les Malades qui avoient le bonheur
ou de le voir , ou de le toucher,
fe fentoient incontinent délivrez de tous
leurs maux. Virtus de illo exibat , &
fanabat omnes. Luc. 6. v. 19 .
V. 19. Vertu
que ce charitable Sauveur communiqua
pareillement à fes Apoftres pour
la mefme fin , & qu'il a communiquée
en fuite & communique encor , comme
il luy plaift , aux autres Saints de
fon Eglife. Dedit illis virtutem ut languores
curarent , Luc. 9. v. 1. En un mot,
c'eft la vertu & la puiffance dont parle
Saint Paul dans la i . Ep. aux Corinth .
& qu'il appelle la grace de guerir les maladies,
Gratiamfanitatum. Grace laquelle
eftant une finguliere faveur du Ciel ,
eft tout d'un autre caractere que celle , ou
que la fabuleufe Antiquité attribuë par
flatterie
114
Extraordinaire
flatterie ou autrement à certaines Perfonnes
, qu'elles nous vante avoir eſté
favorisées du Ciel en ce point , & avoir
receu des Dieux la vertu de guerir , ou
par leur fouffle , ou par leur attouchement,
quelques maladies, fans y employer
les remedes humains ; ou que la
trop credule Populace s'imagine réfider
dans quelques particuliers , fans aucun
témoignage autentique de l'Eglife,
ny fans aucun merite particulier de leur
part ; puis que , felon le fentiment du
Cardinal Caïetan in Summa. V. in cant.
& du Docteur Navarre in Manual.
cap. 11. toutes leurs pretendues guerifons
s'il eft vray qu'ils en operent
quelques- unes ) font pour la plufpart ,
finon pleines de fourberies & d'impoſtures
,du moins fort fujettes à l'erreur &
à la fuperftition,n'eftant à vray dire autre
chofe que les effets trompeurs de la fimplicité
, & de l'ignorance des Hommes ,
ou les inventions damnables de la malice
des Demons.
Du nombre de ces prétendus Medecins
que la Gentilité a voulu faire paffer pour
miraculeux , on compte entr'autres
les
du Mercare Galant.
115
les Pfylles de Lybie , les Marfes d'Italie
, & les Ophiogenes de l'Hellefpont,
lefquels au raport de Plutarque , avoient
la vertu naturelle de guerir les morſures
& le venin des Serpens , les premiers
par lleeuurr hhaalleeiinnee , les feconds
par leur falive , & les derniers par
leur toucher ; comme auffi les Tentyrites
d'Egypte , qui guériffoient en quelqu'une
de ces manieres , felon Strabon
1. 17. les Bleffures des Crocodiles. L'on
y met encore Pyrrhus Roy des Epirotes,
qui guériffoit le mal de Rate par l'attouchement
de fon pied droit , comme
le veut le mefme Plutarque ; l'Empereur
Vefpafien , lequel au témoignage
de Suetone , & de Tacite , rendoit
P'ufage des membres aux Manchots ,
& la veuë aux Aveugles , en touchant
ceux-là du pied , & frottant ceux- cy
de fa falive ; Adrien , qui comme le
rapporte Dion Caffius , faifoit fortir
l'eau du ventre des Hydropiques , en
difant feulement deux paroles ; & enfin
Aurelien qui , fi l'on en croit Vopifcus,
reffufcitoit les Morts , en fe couchant
fur eux.
Parmy
116 Extraordinaire
,
Parmy ceux que la populace s'ima
gine avoir receu du Ciel le don de gue.
rir , il faut mettre premierement ceux
qu'en Efpagne on nomme Sauveurs,
ou Enchanteurs , Saludadores , Enfolmadores
, Santignadores , dont quelquesuns
gueriffent les Malades par le moyen
de certaines Oraifons qu'ils recitent
pour eux & fur eux ; & les autres
avec leur falive , ou en fouflant fur eux ,
comme le rapportent le P. Delrio Jefaite,
1. difquifit. magic. c. 3. Et Monfieur du
Laurent 1. 1. deftrumis. c. 4. Secondement
, ceux qui font nez le Vendredy
Saint,& que l'on s'imagine en Flandre
avoir la puiffance de guerir naturellement
les fièvres tierces, cartes & autres maux.
Troiſièmement
, les feptiémes Garçons
nez de legitime mariage ,fans que la fuite
de fept ait efté interrompue par la naiffance
d'aucune Fille , que plufieurs
croyent en France avoir auffi le pouvoir
de guerir les fièvres & mefmes les
Ecroüelles , apres avoir jeûné trois , ou
neuf jours , avant que de toucher les
Malades, comme l'affure Bungus en fon
Livre des Nombres. Quatrièmement
,
,
le
du Mercure Galant . 117
d'autres s'imales
feptiémes Filles , que
ginent avoir le privilege de guerir les
mules aux talons, & de faciliter l'enfantement.
Et enfin les Enfans pofthumes,
aufquels on attribue la vertu de guerir
les Loupes
.
La Medecine héreditaire eft certain
privilege fpecial & particulier de guerir
quelques maladies , dont on croit
que font favorifées certaines Races
& Familles , commé font premierement
ceux qui prétendent en Italie eftre
de la Race de Sainte Catherine Martyre,
& porter à caufe de cela empreinte
fur quelque partie de leur corps la
figure d'une Route , qu'ils difent avoir
apportée du ventre de leur Mere , &
dont ils croyent recevoir une vertu fi
puiffante contre le feu , qu'ils le peuvent
manier fans en recevoir aucune offence,
Ils croyent auffi que cette figure leur
communique encore le pouvoir de guerir
les autres de toute forte de Brulure
par leur feul attouchement. Theophil.
Raynald.Tract.de Stygmatifmo facro.fect.
2. c. 4. Secondement , ceux qui fe difent
Parens de faint Paul , & porte naturellement
118 Extraordinaire
rellement empreinte fur leur chair la Figure
d'une Vipere, d'où ils veulent faire
croire que non feulement ils ne ſçauroient
eſtre endommagez par ces fortes
de Serpens , mais mefme qu'ils peuvent
guerir tous ceux qui en ont receuquelque
atteinte. Troifiémement , ceux
qui fe qualifient de la race de faint
Martin , & pretendent pour cela guerir
du Mal Caduc. Quatrièmement ,
ceux qui fe vantent d'eftre de celle
de faint Hubert, & pretendent auffi guerir
le mal pour lequel ce Saint eft reclamé.
Cinquièmement , ceux qui fe
croyent eftre de celle de faint Roch, &
pouvoir , à raison de cette parenté , demeurer
aupres des Peftiferez ,les gouverner,
& mefme les guerir, fans que le mal
contagieux faffe la moindre impreffion
fur leurs perfonnes. Sixièmement , ceux
qui font de la Maiſon de Coutance
dans le Vendomois , & qui prétendent
guerir les Enfans de la maladie appellée
le Carreau , en les touchant. Septiémement
, les aînez de la Famille du
Baron d'Aumont Comte de Chafteaux-
Roux , qu'on s'imagine guerir
1
و
des
du Mercure Galant. 119
,
des Ecroüelles . Enfin il faut adjouter à
tous ces pretendus Medecins de race,
les Rois de Hongrie , aufquels on attribue
la vertu de guerir la Jauniffe ; ceux
d'Angleterre iffus en droite-ligne
des Anciens Comtes d'Anjou , du Mal-
Caduc ; & ceux d'Efpagne , de chaffer
le Diable & délivrer les Poffedez .
fi l'on en croit Charles Tapis , & apres
luy Chaffanée dans fon Livre de la
gloire du Monde. Mais à parler fainement
de tous ces rares privilege , on peut
dire que les fondemens n'en fent pas
moins imaginaires , & les preuves incertaines
; que les effets en font douteux ,
pour ne pas dire fabuleux & fort fufpects
de faufleté.
Mais on n'en fçauroit dire autant de
celuy dont nos Auguftes Monarques
font en poffeffion depuis douze Siecles ;
& qui eft cette divine & admirable
puiffance qu'ils ont de guerir les
Ecrouelles, fans y apporter autre artifice
que l'attouchement de leurs mains
facrées , avec ces paroles qu'ils difent
à chaque Malade en le touchant : Le
Roy te touche , & Dien te guerit. Car c'eſt
une
J 20 Extraordinaire
une glorieufe prerogative qui leur eft
particuliere , & que le Ciel a attachée
à leurs Royales Perfonnes , par preference
à tous les autres Rois de la terre,
quoy qu'en difent Polydore , Virgile,
Guillaume Tokel , & Eduard Chamberlayne,
Autheurs Anglois , en faveur
des Rois de leur Nation. Voicy comment
le dernier en parle dans fon
Etat prefent de l'Angleterre chap. 4.
L'on peut mettre, dit-il , au nombre des
prérogatives du Roy d'Angleterre ,
comme Roy , une que l'on peut appeller
grande par excellence , ou plutoft
miraculeule , premierement octroyée
à ce bon & pieux Roy Edouard
le Confeffeur ; c'eft de guerir les
Ecroüelles , ce mal obftiné , que l'on
appelle , The Kings Evil , c'eſt- à- dire
le mal du Roy, & c . Car il eft conftant
que ces trois Autheurs, quoy que peuteftre
veritables par tout ailleurs , n'ont
pas laiffé cependant de fe tromper
en ce point ; puis que s'il eft vray
que faint Edouard ait eu ce privile
ge, il ne s'en eft fervy qu'une feule fois,
& à l'égard d'une feule Femme, comme
l'Hif
du Mercure Galant . 121
l'Hiftoire de fa vie en fait foy ; fans
qu'il paroiffe en aucune forte qu'il ait
paffé en la perfonne de ces Succeffeurs
; ce que le fçavant Matthieu Paris
, qui a traité fi au long de la vie &
des actions des Succeffeurs immediats
de ce Saint Roy, n'auroit pas fans doute
laiſsé en arriere , fi c'euft efté une prerogative
auffi conftante que des Ecrivains
pretendent nous la faire croire.
Et il eft encor conftant que l'un d'eux,
qui eft Тoxel , ne peut pas eftre excusé
de menfonge ou du moins d'ignorance,
lors qu'il a avancé dans fon Livre
intitulé ; le Don de guerir, que les Roys
de France ont reçeu de ceux d'Angleterre
par une espece de provignement
cette faculté de guerir les Ecroüelles,
parce que ,dit - il, le Royaume de France
a efté autrefois prefque tout fubjugué.
par eux , puis qu'il eft indubitable que
nos Roys guerifloient de ce mal longtemps
avant que les Anglois euffent
gagné un pied de terre dans ce Royaume
, comme il feroit aisé de le juftifier,
fi la chofe n'eftoit pas auffi conftante
qu'elle l'eft .
Q. d'Octobre 1681 .
F
122 Extraordinaire
Cette grace donnée gratuitement à
nos Roys, attachée à leurs perfonnes facrées
, & qui fait pour ainfi dire le caractere
furéminent de leur Majesté
tres Chrêtienne ayant(comme le maintiene
Forcader 1.1 . de l'Empire & Philofophie
des Gaulois , & apres luy le
fieur du Laurent premier Medecin de
Henry IV. dans fon Traité des Ecroüelles)
commencé en la perfonne du Grand
Clovis , le premier de nos Roys qui
ait embraffé le Chriftianifme , qui en
fit reffentir les premiers effets à Lancinet
, ſon Grand Eſcuyer, a paſſé enſuite
comme un heritage celefte par un ordre
non interrompu aux autres Roys
fes Succeffeurs , qui en ont donné des
preuves autentiques dans toutes fortes
d'occafions, & en ont fait,& font encor
l'application & l'ufage quand il leur
plaift . C'est une verité univerfellement
reconnue par l'experience journaliere ,
non feulement des François , mais encor
des Etrangers , & des plus envieux
mefme de la gloire de cette fleuriffante
Monarchie qui font forcez de la publier
malgré eux par les heureux avantages
du Mercure Galant.
123
tages qu'en retirent un nombre infiny
de gens de leur Nation qui fe viennent
prefenter à nos Roys,pour avoir l'honneur
d'en eftre touchez . Mais qui voudra
voir des preuves encore plus convaincantes
de cet admirable pouvoir,
Lira Leonard Vair .1 . cap. 11. 1.3.
c.5 . Caldefius l.de dignit. Reg. Hispan.
Delrio 1.1 . difquif. magic. & plufieurs
autres Autheurs eftrangers ; & parmy
ceux de noftre France , Monfieur du
Laurent dans le beau Traité qu'il en a
fait intitulé, De mirabili ftrumas fanandi
vi folis Gallia Regibus Chriftianiffimis
concefsa , & le fçavant Livre qu'en
a fait Monfieur de Priezac , Confeiller
d'Etat ordinaire , qui a pour titre , Vindicia
Gallica adverfus Alex. Patric . Archamanum
Theologum.
Pour la Medecine naturelle , avant
que d'en venir à ſa diviſion & à ſes efpeces,
il eft bon de dire quelque chofe
de fon origine fur la foy des plus anciens
Autheurs qui en ont parlé, aucun
defquels ne la fait monter plus haut
que Clement Alexandrin, qui veut que
cette fcience ait efté apportée au mon-
Fij
124
Extraordinaire
de peu de temps apres le Deluge par un
certain Milnas , ou Mefraim fils de
Cham,& petit neveu de Noë, qu'il veut
avoir efté le premier qui ait trouvé le
moyen de remedier aux playes & aux
bleffures par les operations de la Chirurgie,
qui eft fans doute, comme l'a judicieuſement
remarqué S. Ambroiſe , la
premiere forte de Medicine qui ait efté
en ufage parmy les Hommes : car comme
le principal exercice , & le premier
effet de leur malice, dit excellemment
ce grand Docteur , fut de ſe faire
la guerre les uns aux autres , leur premier
foin fut auffi de chercher les remedes
propres à guerir les bleffeures
qu'ils y recevoient ; ce que l'un apprenant
à l'autre, l'experience en fit naiſtre
l'ufage , & l'ufage en eftablit un Art,
qui devenant en fuite particulier à certaines
perfonnes , celles cy fe mirent
à s'en fervir comme Maiftres à l'égard
des autres . Diodore Sicilien en attribue
l'invention à Mercure , qui l'a enfeignée
aux Egyptiens , ce que d'au
tres difent en faveur d'Apis , ou Ofiris
, fils de Jupiter & de Niobé & le
premier
du Mercure Galant.
125
premier Roy d'Egypte ; ou à l'avantage
d'Aracus , fils d'Apollon ; ou à l'honneur
d'Apollon mefme , appellé autrement
Phebus , au rapport de Callimaque
Cyréen , Autheur tres- ancien qui
vivoit dés le temps du Roy Ptolomée
furnommé le Philofophe, & qui dit que
les Medecins ont appris de ce Dieu,
le Secret admirable de prolonger la vie
aux hommes : Ex Phobo Medici didicerunt
dilationes mortis. C'eft auffi le
fentiment d'Ovide , qui fait parler ainfi
le mefme Apollon dans le premier de
fes Metamorphofe .
Inventum Medicina meum eft , opiferque
per orbem
Dicon &c.
Ce qui eft encor confirmé par
Suidas, qui ajoûte que le mefme Apollon
, ou Phebus , en inftruifit Apis,
qui porta cette fcience de Grece en
Egypte , d'où vint qu'apres fa mort, il
fut adoré fous le nom de Phebus
Egyptien.
У
Quelques autres veulent que l'invention
de la Medecine foit deuë au Cen- 1
taure Chiron , fils de Saturne & de
Fij
26 Extraordinaire
•
Phillyre, particulierement celle qui regarde
la connoiffance des Simples.
C'est la pensée de Jules Hygin dans fes
Fables, c.274. Chiron . dit cet Autheur,
Centaurus, Saturni filius Artem Medi
cinam Chirurgicam ex herbis primus
inftituit. Lactance dit qu'Efculape fils
d'Apollon & de Coronis , fut donné en
fon jeune âge par fon Pere à ce Chiron
pour en apprendre la Medecine, qui
ne s'eftendoit pas alors plus loin qu'à
purger le ventre avec quelques Simples
, à panfer les playes , & à arracher
Les dents. Cela fait connoiftre que cet
Efculape n'eft pas proprement l'inventeur
de cet Art, comme l'ont pensé Virgile
dans le 7. de fon Eneïde , Tertul-
Tien dans fon Apologetique c. 23. dont
voicy les paroles : Ifte eft Efculapius
Medicinarum demonftrator ; & Arnobe,
quien parle ainfi dans ſon premier
Livre contre les Gentils : fculapium
Medicaminum repertorem , poft poenas
&fupplicia fulminis , cuftodem nuncupaviftis,
& prafidem fanitatis , valetudinis,&
falutis ; mais bien ce Chiron , au
moins parmy les Grecs , comme l'affeure
Pindare
du Mercure Galant. 127
Pindare contre Homere , qui dit
c'eſt Peon :
que
Eft medicus prudens cunctis praftantior
unus
Ille viris , cui Paonia fit gentis origo-
Odyff. 1.4 .
Contre Eschyle ,, qui croit que c'eft
Promethée,& contre Paufanias 1. 1. qui
veut que ce foit Celanipus, fils d'Amithaon
Argien.
Quoy qu'il en foit , il faut demeurer
d'accord que fi cet Efculape n'a pas efté
le premier Inventeur de la Medecine,
il en a du moins efté le plus excellent
& le plus habile Maiftre ; puis qu'il
rendoit non feulement la fanté aux Ma
lades le plus defefperez , mais meſme la
vie à ceux qui l'avoient perduë. Ce qu'il
fit entr'autres à l'égard d'Hyppolite, fils
de Thesée.
Mais une guerifon fi merveilleuſe
coufta bien cher au pauvre Efculape ,
Car on affeure que Iupiter , jaloux de
voir operer à un Homme mortel des
effets qui ne devoient dépendre que de
la toute- puiffance des Dieux ; & follicité
E iiij
128 Extraordinaire
>
d'ailleurs par les plaintes de fon Frere
Pluton qui le preffoit fans ceffe d'ofter
du nombre des vivans un Homme fi extraordinaire
qui eftoit capable de
dépeupler un jour fon Empire tenebreux
, par les Sujets que luy enlevoit
tous les jours l'induftrie de fon
Art,en leur confervant & rendant ainfi
la vie ; on affeure , dif- je , que Jupiter
le frapa d'un coup de foudre , &
le reduifit en cendres . C'eft ce que Virgile
raconte dans le feptiéme de fon
Eneïde.
Ciceron au 1.3 . de la Nature des
Dieux , reconnoift plufieurs Efculapes ,
qu'il fait tous inventeurs de quelque
partie de la Medecine ; le premier
qu'il dit eftre fils d'Apollon , adoré
comme Dieu par les Arcadiens , & qu'il
fait inventeur de l'Eprouvette , qui eſt
un inftrument de Chirurgie , du Bandage
, & de la guerifon des playes ; Le
fecond fils de Mercure qui eft celuy
qu'il veut avoir efté foudroyé par
Jupiter & enterré à Cynofures ; & le
dernier , fils d'Arfippe , & d'Arfinoë
, qu'il dit avoir trouvé la manie-
>
re
du Mercure Galant. 129
re de purger le ventre , & d'arracher
les dents. Mais tous ces trois Efculapes
fe doivent reduire à un feul , qui
eft celuy dont nous avons parlé , lequel
à l'inftance d'Apollon fon Pere,
fi nous en croyons les Poëtes , fut
placé apres fa mort au nombre des
Etoiles les plus remarquables du Pole
Septentrional , fous le nom d'Anguitenens;&
reconnu enfuite comme Dieu
par les Hommes , & adoré fous le titre
du Prince de la Medecine. Le pre
mier Temple qui fut bafty à fon honneur
fut, dit- on, celuy d'Epidaure Ville
du Peloponeze , où les Malades fe faifoient
porter,afin d'y apprendre un fon
ge les remedes propres au recouvre,
ment de leur fanté.
Quelque gloire cependant que l'on
attribue à cet Efculape foit pour avoit
donné aux Hommes la connoiffance de
la Medecine , foit pour avoir fi merveilleulement
reüffi dans les Cures.
qu'il y a entrepriſes , il eft pourtant vray
que fes remedes , ny ceux des autres
qui vinrent long-temps apres luy , ne
s'étendoient pas à grande chofe ,foit que
F Y
130
Extraordinaire
le bon regime , & la vie reglée des
Hommes de ce temps-là , ne leur caufaffent
que tres- peu de maladie , foit,
comme il eft peu vray femblable , que
la Medecine n'eftant encore qu'au Berceau,
n'eut pas encor atteint de grands
fecrets: car il paroît que jufqu'au teps de
la guerre de Troye les Medecins n'auroiet
pas grande experiece en leur Art,
en ce que les deux fils , ou petits fils
d'Efculape , Machaon , & Podalyrie, qui
ferviret les Grecs en cette qualité pendant
le Siege , ne trouvoient point à
redire , qu'une Femme , qui avoit foin
d'Eurypile, Capitaine Grec, dangereufement
blefsé, luy donnaft à manger de
la Farine & du Fromage meflez enfemble,&
du Vin Pramnien à boire, comme
le remarque Platon au troifiéme
Dialogue de fa Republique , quoy que
cette forte de nourriture ne fervift qu'à
enflamer fes playes, & n'en puft aucunement
appaifer la douleur. Cela fe
confirme encor par le raport de Seneque
, qui dit que toute la Science de
ces premiers Medecins , ne confiftoit
qu'en la connoiffance de quelque Simples,
du Mercure Galant.
131
ples , de la vertu defquels ils fe fervoient
tant pour arrefter le fang des
playes, que pour les fermer. Medicina
quondam fuit fcientia herbarum , quibus
fifteretur fluens fanguis , vulnera
coërent paulatim, &c. Ep.c.95 . ne fçachant
encor, continue cet Autheur , ce
que c'eftoit que donner des Potions ou
des Lavemens, ouvrir la Veine , ordonner
le Bain, procurer les Sueurs , ny faire
prendre aux Malades tous les autres
remedes qu'on a depuis inventez ; &
l'on fut longtemps , particulierement
dans l'Egypte, & dans la Grece , que
chacun eftoit obligé de porter dans
Memphis , aux Temples de Vulcain &
d'Ifis , & dans l'Ile de Cô à celuy d'E
culape , le remede qui l'avoit guery de
quelque maladie , dequoy les Preftres
tenoient Regiftre pour l'enfeigner enfuite
aux Malades, qui fe faifoient por
ter aux Places publiques ; afin que cha.
cun leur dift ce qu'il avoit experimen
té ; fans qu'on fift prefque pour lors
autre profeffion de la Medecine ; ce
qui dura jufqu'au temps d'Hypocrate ,
fils d'Heraclide , felon quelques- uns,
ou
132 Extraordinaire
ou d'Afclepius , felon d'autres , le plus
fameux Medecin de l'Antiquité. On
le fait iffu d'Hercule du cofté maternel,
& du paternel, d'Efculape. Il nâquit
en l'Ile de Cô , & commença d'eltre
en vogue dés le temps d'Artaxerxe
Longue-main Roy de Perfe, vers l'an du
monde 3500.
·
Cet Hypocrate fut le premier qui
reduifit en preceptes la fcience de la
Medecine : car comme la coûtume avoit
efté jufqu'alors d'écrire , comme nous
venons de dire , dans les Regiftres
des Temples d'Apollon , & d'Efculape
les Medecines qui avoient eu quelque
bon fuccez, afin d'y avoir recours,
& de s'en fervir en cas pareil , ce fage
Perfonnage prit le foin de recüillir
toutes ces differentes receptes , dont
il compofa plufieurs excellens Livres;
entre lefquels on fait mention particulierement
de ceux - cy , fçavoir,
d'un intitulé Iusjurandum , ou le Jure
ment ; de fes Pronoftics , ou prefages
pris de la difpofition des Malades ; de
fes Aphorifmes ; & d'un admirable
Traité où l'on tient qu'il a renferme
du Mercure Galant .
133
mé en foixante Livres , tout ce qui fe
peut dire de plus curieux & de plus fçavant
fur la Medecine ; ce qui fait qu'avec
raiſon on luy donne la gloire d'a
voir mis au jour cete falutaire Science ,
qui avoit efté prefque toute enfevelie
dans les tenebres prés de fix cens ans
apres Efculape. Et l'on croit que c'eſt
pour cela que le Roy Artaxerxe luy faifant
l'honneur de luy écrire, luy donnoit
dans fes Lettres la qualité de neveu
d'Apollon , & de fils d'Efculape . On
dit qu'il eftoit fi habile dans la prevoyance
des maladies à venir , qu'il predit
la pefte de l'Esclavonie long -temps
avant qu'elle y arrivaft , & qu'y ayant
envoyé quelques-uns de fes Difciples,
tant pour en arrefter le cours, que pour
affifter ceux qui en feroient frappez ,
ils y firent des guerifons furprenan
tes ; en reconnoiffance dequoy toute
la Grece ordonna qu'on luy rendift
des honneurs comme à un Dieu qui
avoit fauvé la Patrie. L'on ajoûte,
qu'ayant efté appellé par ceux d'Athenes
, pour les délivrer du meſme
fleau,il fit allumer un grand nombre de
feux
134
Extraordinaire
feux par toutes les rues de cette grans
de Ville , & brûler des parfums dans
toutes les Maiſons . par lequel remede
il arrefta d'abord la violence du mal, &
le challa tout à fait enfuite. Les Atheniens
ne furent pas ingrats d'un tel
bien- fait,car pour luy en marquer plus
magnifiquement leur gratitude, ils eſta →
blirent des jeux & des réjouillances
publiques en fon honneur , luy, firent
prefent , entr'autres dons precieux, d'u,
ne Couronne d'or tres - riche , & luy
drefferent une fort belle Statuë devant
la place du Senat , pour fervir de monument
éternel à fa gloire,& de fouve,
nir perpetuel à la pofterité de l'obligation
qu'ils avoient à ce grand Homme
, qu'ils appelloient leur Dieu tutelaire
, & leur Liberateur. Et l'on dit
mefme qu'apres fa mort , ils chafferent
tous les Medecins de leur Etat , eftimant
que la vray ſcience de la Medene
eftoit morte avec luy ; Ce qui n'ar
riva pourtant pas, parce que les Medecins
inftruits par ces preceptes , & par
les Livres qu'il leur avoit laiffez , fe
perfectionnerent toûjours de plus en
plus
du Mercure Galant.
135
plus dans la connoiffance , & dans la
pratique de cette Science, & fe mirent
en vogue dans le monde , particulierement
certain Prodicus , Thracien de
Nation , & Difciple du mefme Hypocrate,
lequel, au rapport de Pline , mit
en avant cette pratique de Medecines
que les Grecs appelloient Iatraleptice,
qui confiftoit a donner les Bains & les
Etuves aux Malades .
Chryfippe vint en fuite , qui renverfa
toute la Theorie d'Hypocrate , & de
Prodicus ; & apres celuy cy , Erafiftra
te , petit-fils d'Ariftote du cofté de fa
fille , qui changea auffi beaucoup de
chofes que Chryfippe avoit establies,
quoy qu'il euft etté fon Difciple. On
dit qu'il recent cent Talens d'or , qui
valent foixante mille écus du Roy Prolomée,
pour avoir rendu la fanté au Roy
Antiochus fon pere.
Quelque temps apres Acron d'Agringente
dreffa en Sicile la Secte des
Empiriques , ou Receptaires , ainfi appellez
parce qu'ils s'arreftoient feulement
à la vertu de leurs receptes ,fans fe
mettre beaucoup en peine de regarder
aux
136
Extraordinaire
auxcauſes occultes , ny aux fignes apparens
des maladies, ny mefme au temperament
de ceux qui en eftoient attaquez,
non plus qu'à la qualité des Medicamens
qu'ils leur ordonnoient. C'eſt
ce que dit Pline lib.29.cap . 1.En quoy
il n'eft pas fuivy de Suidas , qui fait
cet Acron bien plus ancien , difant
qu'il fleuriffoit à Athenes dés le temps
d'Empedocle, l'an 3500. qui fut beaucoup
avant Hypocrate , & qu'il êcrivit
un Livre de la Medecine en Langue
Dorique.
De cette Secte eftoit Melampus , qui
s'y rendit fort celebre . Il eftoit natif
d'Argos, & grand Aftrologue . Ce qui
le mit le plus en credit , ce fut d'avoir
guery les quatre filles de Proethus
Roy d'Argos , appellées , Iphianaſſe ,
Pifippe , Mera , & Euriale, qui entrerent
en telle frenefie , qu'elle couroient
toutes nuës par le Peloponeze ,
s'imaginant eftre Vaches : Ce qu'on
croyoit leur eftre arrivé , pour s'eſtre
préferées à Junon en beauté. Perfonne
n'ayant pû trouver de remede à
leur mal , Melampus fe prefenta au
Roy
du Mercure Galant.
137
Roy , & luy promit de les en delivrer ,
moyennant la recompenfe qu'il luy
demanda. Ce Prince la luy promit
beaucoup plus grande qu'il n'euft osé
l'efperer , car il s'engagea , en cas qu'il
en vinft à bout , de luy donner pour
Femme celle qu'il voudroit choifir des
quatre , & pour dot la troifiéme partie
de fon Royaume. Melampus fit fi
bien qu'il les reſtablit en leur bon ſens,
appaifant d'un cofté la Déeffe à force
de Prieres & de Sacrifices , & leur
purgeant d'ailleurs le cerveau , felon
Galien , avec de l'Hellebore noir , que
l'on a depuis appellé de fon nom ,
Melampodion. Elian dit , qu'il les guerit
, en leur donnant du lait de Chevre;
& Ovide , en les faifant baigner dans
la Fontaine Clytoire , à laquelle on
donnoit entr'autres proprietez la vertu
de rendre chafte , & de faire haïr le Vin.
Proethus s'aquita de fa promeffe envers
Melampus , & luy fift épouſer la
premiere de fes filles. C'eft affez parlé
de l'origine & du progrez de la Medecine
ceux qui en voudront fçavoir
davantage , n'ont qu'à lire Pline en plafieurs
138 Extraordinaire
,
endroits de fon Hiftoire Naturelle . ´i
Quant à la divifion, la plus generale
que les Anciens en ayent faite , a eſté
de la diftinguer en trois efpeces ; l'une
qui regarde le regime de vivre , l'autre
qui s'attache aux Medicamens , & la
troifiéme qui confifte dans les operations
de la main. Archytas , Prince de
Tarente & Philofophe Pythagoricien,
eneſtabliffoit de cinq fortes; Scivoir,
la Pharmaceutique, qui fubvient
aux maladies par le moyen des potions
& des receptes ; la Chirurgique , qui
' medicamente les playes par la Section ,
ou par l'Uition ; la Dietetique, qui previent
, ou qui chaffe le mal par la feul
diete , & l'ufage reglé du boire & du
manger ; la Nozɔpnomique , qui porte
da foulagement aux Malades , par la
prompte & veritable connoiffance des
caufes de leurs maladies ; & enfin l'Adjutrice,
qui fçait l'Art d'appaiſer la violence
& les pointes de la douleur . Mais
la plus ordinaire divifion que l'on
faffe maintenant de la Medecine , eft
de la diftinguer en deux efpeces principales
, qui fe divifent encor en plu
fieurs
du Mercure Galant
139
fieurs autres. Ces deux efpeces generiques
de la Medecins , font la Speculative
& la Pratique.
La Medecine Speculative ou rai
fonnable , comme on l'appelle , eft
proprement celle qui s'arrefte à la ſeule
Theorie,fans mettre la main à l'oeu
.vre. On dit qu'elle s'appuye principalement
fur la Doctrine,fur l'Authorité,
le Raiſonnemeut , & l'ufage qui font
comme les quatre fondemens , & les
quatre colomnes qui la foutiennent.
La Doctrine fur laquelle on veut que
s'eftende cette Science , comprend la
Phyfiologie , la Pathologie, la Simeïotique
,& la Crife.
La Phyfiologie , ou recherche des
chofes naturelles , eft une espece de
Science univerfelle qui renferme la
connoiffance des Corps Celeftes , Elementaires
, & Mixtes : Des premiers,
pour en fçavoir les Influences ; des feconds
, pour connoiftre en eux tout ce
qui entre dans la conftitution des Eftres
fublunaires ; & des derniers , pour diftinguer
le Mineral , le Vegetable , &
l'Animal. Elle s'applique de plus à
la
J40 Extraordinaire
la
connoiffance des divers temperamens
du Corps humain , de la diverfité
des fexes, & de la differente conſtitution
des âges. Elle examine encor les
changemens des Saifons , des Vents,
des Païs,des Climats , & c. Et enfin elle
comprend la connoiffance
de la Morale
, afin
d'apprendre par le moyen de
cette fcience de la Nature , la difference
, & les effets des Paffions , qui font
les mouvemens de l'Ame , & qui contribuent
beaucoup à la fanté , ou à la
maladie .
La Pathologie s'eftudie à connoître
les noms, la nature , & la diverfité
des maladies , fi elles font fimples, compliquée
, organiques , communes , ou
attachées à quelque partie ; ou bien
fi elles
furviennent par compaffion ,
& c. Elle examine les caufes; qui les devancent,
celle qui les produifent, ou qui
les accompagnent , avec leurs effets ,
qui font leurs fymptomes & autres accidens
.
La
Simeïotique , ou
Simiotique, s'attache
les fignes , d'où elle tire ſes conjectures
, & forme fes jugemens. Ces
fignes
du Mercure Galant. 141
fignes font de trois fortes ; car il y en a
de memoratifs , qui font reffouvenir du
paffé ; de prognoftics, qui regardent l'avenir,&
qui font juger fi la maladie ſera
longue,fâcheufe , perilleufe ; & enfin
de diagnoſtics, qui s'arreftent aux affetions
prefentes.
La Crife marque le prompt changement
d'une maladie à la fanté , ou à la
mort. Elle fe fait pour l'ordinaire le 7.
le 11.ou le 14.jour , defquels le feptiéme
eft le plus confiderable , comme
eftant , dit Hypocrate , le difpenfateur
de la maladie. C'eft pourquoy il eft ap- .
pellé par les Medecins le Roy des jours
Critiques , parce qu'il eft le plus certain
prognoftic de la vie, ou de la mort
des fiévreux ,
Cette Medecine Speculatique , raifonnable
, ou dogmatique , ( car elle
porte tous ces trois noms , ) reconnoiſt
pour Princes
& pour Inventeurs
Apol-
> lon , Efculape & les autres dont
nous avons parlé ; & pour Maiſtro
principaux ( outre Hypocrate , le plus
habile de tous , ) Menecrate Medecin
de Syracufe , tres- fameux & des
plus
›
142 Extraordinaire
plus experts dans fa profeffion , mais
au refte infupportable pour fon arro
gance , & pour la ridicule preoccupation
où il eftoit de fa capacité:car Athenée
dans le 7. Liv. de fes Dipnofoph,
dit qu'il avoit la vanité de fe faire appeller
Jupiter , Sauveur & Reftaura
teur des Hommes , s'imaginant que par
l'habileté de fon Art, il eftoit feul le
Confervateur de leur vie. Il ne vouloit
point d'autre recompenfe de ceux
qu'il gueriffoit , qu'une promeffe par
écrit , par laquelle ils s'obligeoient de
luy obeïr comme fes Efclaves , & de
l'accompagner par tout , ce que la pluſpart
d'eux eftoit affez fimple de faire ;
le fuivant, les uns , veftus en Apollons,
les autres en Hercules , ou en Efculapes
; luy marchant à leur tefte veſtu
d'une Robe d'Ecarlate , la Couronne
d'or en tefte, le Sceptre à la main , & des
Brodequins de Pourpre en Broderie
aux pieds. Cet Autheurajoûte , qu'il
eut la hardieffe d'écrire un jour au Roy
Philippe de Macedoine en ces termes :
Tu regnes fur le Royaume de Macedoine
, & moy fur celuy de la Medecine;
tu
du Mercure Galant. 143
tu peux perdre ceux quife portent bien,
& moy jefauve ceux quife portent mal ;
in as pour Satellites & pour Sujets ceux
qui t'ont porté fur le Trône ; & moyjay
pour Efclaves & pour Gardes , ceux
qui me doivent la fanté & la vie. A
quoy ce fage Prince , qui fe mocquoit
de la fotte vanité de cet infolent , ne répondit
autre chofe , finon ces quatre paroles
: Philippe defire à Menecrate une
parfaite fanté.
Outre ce Menecrate on fait encor
mention de plufieurs autres celebres
Medecins Dogmatiques , comme de Pythagore
Samien , de Democrite Adderitain
, de Diocles Cariftien , de Praxagore
, de Cryfippe , Philofophes Stoïciens
, d'Heraclide de Pont , d'Apollonius
de Chipre , & d'une infinité d'autres
,, parmy lefquels il ne faut pas oublier
un celebre & ancien Medecin
de noftre France , c'eſt Crinas de Marfeille
, à la liberalité duquel cette antique
& fameule Ville doit la premiere
enceinte de fes murailles , cet officieux
Citoyen luy ayant legué à cet effet
par fon Teftament la fomme de dix
mille
144 Extraordinaire
mille Sefterces,& encor pareille fomme
pour rédifier les murs de quelques autres
Villes. Pline dit , qu'il eftoit tresbien
versé dans la connoiffance des
maladies aufquelles il remedioit par
l'obfervation du Cours des Aftres , &
des Ephemerides Celeftes . Il fut en vogue
premierement à Rome fous l'Empire
de Neron,& enfuite dans les Gaules,
où il introduifit le premier l'Etude
& la Profeffion publique de Medecine
dans les Ecoles de Marſeille , felon
la remarque du P. Gaefnay dans fon
Livre intitulé , Annales Maffilienfes
lib.1.c.27
.
Mais de tous ceux qui ont le plus excellé
dans cette forte de fcience depuis
Hypocrate , les Siecles paffez n'en reconnoiffent
point de plus illuftres que
Galien , fils de Nicon fameux Architecte
de Pergame en Affe. Il commença
d'eftre en vogue dés le temps de
l'Empereur Trajan , & vefcut felon Rhodigin.
lib.6. Antiq. Leg. cap.4o . jufqu'à
l'âge de cent quarante ans. Son
Pere comme il l'arrefte luy mefme,
l'avoit averty en fonge apres fa mort
·
d'étudier
du Mercure Galant . 145
4
d'étudier en Medecine , l'affurant , qu'il
s'y rendroit des plus habiles , comme
il fit , car outre les admirables guerifons
qu'il opera , il écrivit encor en
Grec un tres-grand nombre de Livres
fur cette Science , que quelques- uns
font monter jufqu'à 150. & les autres
jufqu'à 200. Volumes , fur lefquels il
compofa encor d'excellens Commentaires
, mais il eut le déplaifir d'en voir
dés font vivant perir la meilleure partie
qui fut brûlée à Rome avec le Temple
de la Paix , par un accident du feu du
Ciel , le foudre eftant tombé fur ce fuperbe
Edifice l'an de falut 193.
ne fe
La Medecine Pratique eft celle qui
contente pas de confiderer les caufes
, les fignes, & les effets des maladies,
& de diftinguer foigneuſement les remedes
fpecifiques de chacunes , mais
qui met encor la main à l'oeuvre, & qui
travaille à la compofition des Medicamens.
Les Maiftres en conftituënt deux
efpeces , qui font l'Empirique , & la
Methodique.
L'Empirique , ainfi appellée , parce
qu'elle ne s'appuye que fur la feule expe-
Q. d'Octobre 1681 . G
146 Extraordinaire
› rience reconnoift deux principaux
fondemens : fçavoir l'Hiftoire , & l'Antopfie.
La premiere luy fournit un amas
de Secrets recueillis par tradition ; &
venus , comme on dit de main en
main: Et la derniere s'arreſte aux cures,
& aux experiences qui tombent fous
les yeux.
S
>
La Methodique , n'a pour but que
de remedier au mal qui preffe fans faire
grand choix des Remedes , ny une
diftinction fort exacte des maladies . On
en fait Inventeur Themifon , celebre
Medecin de Grece , & Diſciple d'Afclepiade
, duquel Herodote & Corneille
Celfe , auffi bien que Pline , font une
honorable mention , comme d'un des
plus habiles de fon temps. Ce qui nʼa
pourtant point empefché Juvenal de l'appeller
dans fes Satyres le Meurtrier de
fes Malades. Les Vers qui fuivent renferment
le fens de ceux de ce Poëte .
Les Malades , que ThemiZon
Parfa fcience meurtriere
A dans l'Automnale faifon
Envoyez dans le Cimetiere,
Sont
du Mercure Galant.
147
› Sont en tel nombre , ce dit- on,
Quefifa fureur n'eft bornée ,
Il peuplera dans une année
Tout le Royaume de Pluton.
Cette forte de Medecine pratique
methodique fe partage en deux efpeces,
dont l'une s'appelle Heigenie ; & l'autre
Therapeutique. La premiere s'occupe
à prevenir les maladies , à conferver
& fortifier la fanté , & à prefcrire
le regime de vie ; & c'eft proprement
ce qu'on appelle la Diete , dont on reconnoift
pour un des principaux Maiftres
Afclepiade , Medecin de Pruffe en
Bythinie , qui fleuriffoit dans la Grece
vers l'an du monde 3920. felon Strabon
; car on dit de luy , que banniffant
préfque toute autre pratique de Medecine
, il ne reconnoiffoit que quatre
chofes principales & univerfelle , pour
guerir , ou pour prevenir toutes fortes
de maladies. La premiere de garder
l'abſtinence , & la fobrieté dans le
boire & dans le manger. La feconde de ſe
faire frotter le corps avec du linge blanc
& chaud. La troifiéme de prendre
Gij
148 Extraordinaire
.
fouvent de l'exercice , & avec moderation
; & la quatrième de marcher quelque
peu tous les jours & faire quelque
promenade à pied , ou à cheval. Au
refte on dit qu'il n'apportoit point d'autre
remede pour chaffer les fiévres les
plus ardentes , que de l'eau fraifche ;
d'où vient qu'il en fut appellé depuis
le Medecin d'eau froide. Pline ajoûte,
qu'il s'acquit grande reputation , tant
pour avoir trouvé le fecret de faire fervir
le Vin à la fanté , que pour avoir
remis en fa premiere convalefcence un
Homme que l'on portoit en terre comme
mort ; & pour avoir mefme gagé contre
les Dieux , & contre la Fortune , qu'il
ne fervoit jamais malade , à caufe de l'exacte
diete qu'il obfervoit ; & de fait
il mourut fubitement dans un âge fort
avancé d'une chûte du haut d'un efcalier
en bas.
Charmidas, ou Charmis de Marseille ,
Medecin tres- renommé , eftoit de mefme
opinion qu'Afclepiade. Pline rapporte
qu'il défendoit les Bars !!
& les Étuves à fes Malades , & vouloit
qu'ils fe baignaffent dans de l'eau
froide.
du Mercure Galant. 149
froide. Nous avons veu fort fouvent ,
dit cet Autheur , de vieux Senateurs &
autres Perfonnages Confulaires , imbus
de cette opinion , fe baigner dans les
Fleuves & les Eftangs au milieu de
l'Hyver , tous tranfis de froid, & cependant
dire qu'ils fe trouvoient bien foulagez
par un remede fi extraordinaire,
& fi contraire ce femble au bon fens ,
& à la raison.
par une
La Therapeutique s'applique à la
guerifon des maladies foit
›
Methode generale , foit par une autre
fpecifique , qui defcend aux Remedes
qui font propres à chaque maladie.
Čette Medecine Therapeutique fe divife
en deux parties , qui ont chacune leur
office particulier, & dont l'une s'appelle
Pharmacie , & l'autre Chirurgie.
La Pharmacie appartient proprement
aux Apoticaires, dont l'office eft de connoiftre
clairement , de choisir à temps
& à propos , de preparer avec foin ,
& de compofer avec fidelité & beaucoup
d'exactitude les medicamens .
Cette pratique de Medecine eft fort
ancienne foit qu'elle foit venuë
›
Giij
150 Extraordinaire
d'Hercule Celtique , comme le veut
Gilb.cogn.l.3 . Narrat. qui dit que, Hercules
Celticus Pharmaca adinveniffefertur,
quibus venena , & ferpentum morfus mederentur
, & hinc Alexicacos dutus ; foit
qu'elle ait efté premierement miſe en
vogue par le Centaure Chiron fuivant
l'opinion d'Hygin ; l'on peut dire qu'el
le doit fa perfection au fçavant & renommé
Diofcoride , natif d'Anazarbe
Ville de Cilicię , & Medecin de Marc-
Antoine & de Cleopatre , par l'excellent
Livre qu'il a mis au jour ; où ce
docte Perfonnage traite à fond de la nature
& des proprietez des Plantes ,
des Metaux , & de tout ce qui fe peut
tirer des Animaux , & où l'on dit qu'il
a remporté la palme fur tous ceux qui
en avoient écrit avant luy. Mathiole un
des habiles Medecins de fon Siecles , a
compofé des Commentaires fur ce Livre
avec autant de doctrine que d'élo-
2.
quence.
Ceux d'entre les Anciens, qui fe font
rendus les plus recommandables apres
Diofcoride dans la Pharmacie , ont efté
particulierement Antoine Muza , &
Andro
du Mercure Galant . 151
Andromaque , aufquels on donne la
gloire d'avoir inventé le Theriaque . Le
premier eftoit Medecin d'Augutte , &
fe mit en credit à Rome , & dans toute
l'Italie , pour avoir heureuſement rendu
la fanté à cet Empereur , qu'une
perilleuſe maladie avoit mis hors de toute
efperance de guerifon ; ce qui porta
le Senat & le peuple Romain , qui prenoit
grand intereft à la confervation de
ce Prince , d'élever une Statue à celuy
qui l'avoit guery , & de l'affranchir
luy, & tous ceux de fa profeffion , de
toutes impofitions & charges publiques.
Cet avantage par fucceffion de
temps multiplia de telle forte les Medecins
à Rome , que l'Empereur Antonin
fut obligé par un Edit expres de limiter
à certain nombre ceux d'entr'eux
qui jouiroient de ces Privileges. On les
leur continua jufqu'à l'Empereur Commode
, qui les amplifia encor , ajoûtant
en faveur de Galien fon premier Medecin
, qu'ils feroient gagez aux dépens
du Public. Ce qui leur fut depuis confirmé
, tant par Alexandre Severe ,
que par le Grand Conftantin . Andro-
و
Güij
152
Extraordinaire
maque fut premier Medecin de Neron,
Candiot de nation , & tres-habile dans fa
profeffion. Galien. l. 1. de la Theriaque,
luy attribue l'invention , ou plutoft
la parfaite confection de cet Antidote ,
qui a pour baze la chair de Viperes , &
qui reçoit en fa compofition plus de
cent autres mixtes. C'eft auffi le fentiment
de Rhodigin , & d'Opmer , qui en
parle ainfi en fes oeuvres Cronographiques
: Andromachus doctiffimus Neronis
medicus Theriaces compofitionem invenit ,
que Galeni teftimonio fervavit plurimos
Romanos Imperatores , aliofque complures
principes viros , qui eam oportunè fumpferant.
D'autres cependant en attribuënt
l'invention à Muza ; l'un & l'autre y ont
pû adjouter chacun quelque choſe du
leur, à ce que le Roy Mithridate leur en
avoit appris : car c'eft à luy que l'on doit
la premiere invention de la Theriaque,
qui s'appelle autrement , Mithridat , du
nom de Grand Prince , qui en a fait la
premiere compofition.
La Chirurgie , ainſi nommée , ou à
caufe de l'operation de la main , ou
en memoire de Chiron qui y a beaucoup
1
du Mercure Galant.
>
153
coup excellé , eft la derniere efpece de
la Medecine pratique , quoy que la
premiere , & la plus ancienne d'origine
, comme nous avons dit : On luy
donne quatre fortes d'operations generales.
La premiere confifte à réunir les
parties diffoutes par le moyen des
Ligatures , des Bandes des Comprelles
, &c. La feconde à divifer celles
qui fon unies , les couper & feparer
par la diffection , la Taille , & la
Saignée. La troifiéme à enlever, ofter, &
arracher les corps étrangers , ou qui
font feparez de leurs autresparties. Et la
quatrième , enfin à reprimer & guerir
par les remedes Topiques , les Tumeurs
contre nature .
Entre ceux qui ont eu jadis quelque
vogue dans cette profeffion , on fait
mention d'un certain Archagathe , fils
de Lyfanias du Peloponeze , que l'on
dit eftre le premier qui foit venu
exercer la Chirurgie à Rome , l'an de
fa fondation 533. où l'on luy donna le
droit de Bourgeoifie , avec une maifon
qu'on luy acheta aux dépens du
public. Pline dit , que les Romains qui
Gy
154
Extraordinaire
n'avoient point encore veu de cette for
te de gens dans leur Ville , furent bien:
aifes de l'y recevoir , & que d'abord .
ils luy donnerent le nom de Vulnerarius
, ou gueriffeur de playes ; mais
qu'enfuite voyant qu'il ne failoit autre
choſe que d'incifer & de cauterifer , &.
qu'il employoit prefque toûjours le fer
& le feu dans fes operations , ils luy
donnerent celuy de Carnifex , & ne
l'appelloient point autrement que le
Bourreau de Rome : qualité odieufe, qui
paffa enfuite à tous ceux de fa profeffion .
Quelques-uns ajoûtent que le peuple
Romain , le prit en tel excez de haine,.
qu'ils l'affommerent à coups de pierres.
dans le champ de Mars..
Parmy les operations de la Chirur
gie , il n'en faut pas oublier une , qui
n'eft pas des moindres. C'eft l'Anatomie
, operation vraiment fcientifique
& induftrieufe , qui confifte principalement
dans la diffection artificielle
du corps humain , & dans le curieux.
examen de toutes les pieces qui le compoſent.
Cette innocente boucherie n'a
pas toûjours efté autant exempte de
cruauté,
du Mercure Galant. 155
cruauté
> qu'elle l'eft prefentement ;
puifque s'il en faut croire Corneille
Agrippa , elle s'exerçoit autrefois auffi
bien fur les corps vivans , que fur les
morts ; au lieu qu'elle ne fe pratique
plus , au moins pour le regard des Hommes
, que fur les ccoorrppss qui
font tout-àfait
privez de vie. On fait Autheurs de
cette operation plus que barbare fur les
corps vivans , Herophile , que Tertu
lien a raifon d'appeller un Bourreau
inhumain , plutoft qu'un falutaire Me
decin ; puis qu'il eut la cruauté de fai
re la diffection de fix cens Hommes
tous vivans , pour connoiftre mieux la
Nature , & la difpofition des parties du
corps humain , & eftre enfuite plus utile
à ceux qui l'appelleroient en leurs ma
ladies : Berophilus ille Medicus , aut Lanius
, quifexcentos exfecuit , ut naturam
unius fcrutaretur , qui hominem fodit , ut
noffet. Tertull. lib. de Anima. cap . 10..
On attribue cette mefme cruauté à Era--
fiftrate, & depuis eux à Carpus, & Vefalus,
& à quelques autres. On en fait auffi .
le reproche à certains Medecins de Paris,
lefquels, au raport de Monftrelet , furent
par
156 Extraordinaire
Par la permiffion de Charles V I I. prendre
dans les prifons du Chaftelet un
Franc Archer de Meudon , condamné
pour les Larcins à eftre pendu , & luy
fendirent le ventre de fon confentement
, eftant encor tout vivant , afin
d'examiner fes entrailles , & remarquer
en quel lieu & de quelle maniere fe
formoit la pierre , dont il eftoit fort
travaillé , prétendant par ce moyen trouver
celuy de foulager un Seigneur de la
Cour qui eftoit affligé du mefme mal .
Ce qu'ayant fait , & vifité en fon ventre
ce qu'ils defiroient , il luy remirent
les entrailles , & refermerent fi heureufement
fa playe, qu'il en guerit, auffi
bien que de la pierre , & obtint fa grace
du Roy,avec une bonne fomme d'argent.
Voila le peu que nous avions à dire
tant fur l'origine que fur les differentes
efpeces de la Science de la Medecine
, laquelle pour eftre auffi neceffaire
& utile , que l'experience montre
qu'elle l'eft au Public , ne laiffe pas
trouver encore quantité de Gens qui la
méprifent, & qui non contens de fe paffer
de fes avis , & ne fe point fervir de ſes
receptes ,
de
du Mercure Galant. 157
receptes , de l'ufage defquelles tant d'autres
tirent de fi grands fecours pour la
confervation & pour le recouvrement
de leur fanté , ont encor la temerité de la
décrier comme pernicieuſe , ou du moins
inutile , & veulent comme telle la bannir
& l'exclure tout- à-fait du commerce
des Hommes.
Ces Ennemis de la Medecine , pour
juftifier en quelque façon , l'averfion
peu raifonnable dont ils font préoccupez
contre cette falutaire Science , s'appuyent
fur deux fondemens, qu'il eft aifé
de détruire. Le premier fe prend du
cofté de l'autorité & du témoignage de
quelques Anciens , & le fecond de quelques
raifonnemens affez foibles , comme
il paroîtra en expofant les uns & les
autres.
Pour l'autorité , ils font parade entr'autres
de celle du divin Platon , qui difoit
, que c'eftoit une tres- méchante
provifion pour un païs que les Jurifconfultes,
& les Medecins, parce que les premiers
dépouillent des biens de fortune,
& les feconds font perdre ceux du
corps. 2°. De Nicoclés , qu'ils veulent
avoir
158
Extraordinaire
avoir eu fi mauvaiſe opinion de ceux
de cette profeffion , qu'il avoit coûtume
de dire d'eux avec une raillerie offenfante
, Que le pouvoir des Medecins
eftoit grand fur la terre , puis qu'ils y
tuoient tant de monde impunément,
& que quelqu'un luy difant qu'ils n'eftoient
point neceffaires parmy les Hommes
, il luy foûtint le contraire , alleguant
pour raifon que fans eux les
Hommes multiplieroient trop , & que le
monde ne feroit pas capable de les
contenir. 3°. De Socrate, qui difoit que
les Medecins eftoient à fon avis les
plus heureuſes gens du monde , en ce
que
le Soleil fait connoiftre leurs bons .
fuccez , & que la terre couvre leurs
fautes.
Pour les raifons qu'ils apportent pour
condamner la Medecine ; ils difent 1.
Que les Medecins fous la fpecieuſe
apparence de guerir les Hommes' , avancent
affez fouvant le terme de leurs
jours , fe fervant , comme dit Sidonius ,
dautant plus hardiment du pernicieux
moyen qu'ils ont de les envoyer promp
tement en l'autres monde, qu'ils n'en craignent
du Mercure Galant. 159
>
gnent point le chaftiment ; & que par
une prérogative funefte au refte des
mortels , ils ont feuls ;le privilege de les
tuer non feulement avec impunité ;
mais, ce qui eft horrible , & qui leur eft
cependant commun avec des gens qu'on
n'ofe nommer , d'exiger mefme de la
recompence du mal qu'ils leur auront
fait , & fe faire payer bien cher de la.
mort qu'ils leur auront peut-eftre donnée
, tirant eux feuls , malgré l'équité
des Loix, du profit de l'homicide , lorfque
tous les autres n'en peuvent attendre
que des peines. Vnus illis utque communis
cum carnifice bonos eft , homines fcilicet
accept a mercede occidere:utque ex b--
micidio,undefupplicium cunctis lexftatuct,
nullique conceffa impunitas y foli capiunt
pramia. Cornel. Agrip.l.de vanit . fcient.c,
83. Ce qui a donné , dit-on , occaſion à
un de leurs anciens Confreres de dire
que la Medecine fe jouë ainfi de la vie
des Hommes parce qu'elle a pour
conftellation dominante l'Etoile de
Mars, qui eft un Planete malin , & qui
ne refpirant que le meurtre & le carnage
, l'infpire auffi à ceux qui participent
le
160 Extraordinaire
le plus à fes influences , comme fait la
Medecine & fes Sectateurs. Artem Medicina
Marti adfcriptam effe non negamus,
qui Planetarum omnium odiofiffimus eft ,
&c. Petr. Apponius Bononienfis Medic.
conciliator dictus. Et c'eft fans doute ce
qui a porté un Satyrique moderne à dire ,
avec un peu trop d'emportement, que,
Lors qu'il rencontre un Medecin
Courir chez un Malade en houffe,
Ilfe figure un affaffin,
Qui luyporte la mort en trouffe.
, ou des
2. L'on voit par experience , difentils
, qu'il n'y a point de gens plutoft
malades , ny plus tard gueris , que
ceux qui s'abandonnent à la conduite
des Medecins. Ce qui a fait dire à l'Autheur
du Livre de la Prudence
bonnes regles de la Vie, que la plufpart
des Hommes ruïnent leur fanté, & abbregent
leurs jours , en s'attachant trop
fort aux regles de la Medecine;parce que
les remedes continuels dont ils fe fervent,
ne les fauvent point d'un mal , qu'ils ne
les livrent enfuite à un autre , les Ingre
du Mercure Galant. 161
grediens de la Medecine , eftant comme
des leffives, qui emportent les taches du
linge , mais qui ne le peuvent nettoyer
fans l'ufer.
3. Qu'il est un nombre infiny de Nations
fur la terre, qui fe portent bien, &
qui vivent tres -long- temps fans le ſecours
de la Medecine . Et que Pline dit
qu'en effet jamais Rome n'avoit jouy
d'une plus heureuſe ſanté , que durant
les fix cens premieres années qu'elle
avoit efté fans Medecins, au lieu que depuis
que quelques Grecs de cette profeffion
fe furent introduits dans cette
Maiftreffe du monde , de faine qu'elle
eftoit , elle devint comme le receptacle
de toutes fortes de maladies. En forte
que les Romains abhorrant ces Medecins,
comme les plus dangereux ennemis
de leur vie,fupplierent Caton le Cenfeur
de les en délivrer, & de les banir de toute
l'Italie. Ce que ce fage & judicieux Magiftrat
fit fort volontiers , difant qu'ils
chaffoient les maux par de plus grands
maux , & qu'il n'y avoit profeffion au
monde fi vuide de folidité, ny plus remplie
d'incertitude que la leur ajoûtant
qu'êtant
162 Extraordinaire
qu'étant inftruits
>
,
> comme ils font
dans la connoiffance des venins , auffi
bien que des remedes il leur eftoit
aifé par differens motifs de haine
d'ambition ou d'avarice , de prefenter
à qui leur plairoit du poifon au lieu
de Medecine & donner confequemment
la mort à ceux à qui ils devoient
conferver la vie . Témoin entre une
infinité d'autres le Medecin de Pyrrhus
, lequel , au rapport de Plutarque
s'eftant addreffé à Fabrice
Lieutenant general des Armées Romaines
, & penfant eftre le bien venu
de luy propofer par la plus noire
de toutes les trahifons , que s'il vouloit
favorifer fon deffein, il avoit en main
moyen infaillible de delivrer Rome
defon plus redoutable ennemy , en dondant
le Boucon au Roy fon Maiſtre,
fous ombre de Medecine ; ce grand-
Capitaine deteftant un acte fi laſche,
& ayant horreur d'une propofition ſĩ
fi
éloignée de la generofité d'un coeur Romain,
fift arrefter ce Perfide , & le renvoya
à ce Prince pour en ordonner le chaftiment
.
le
4. Que
du Mercure Galant. 163
4. Que la Medecine , au dire mefme
de Galien,n'eft qu'un Art de conjecture,
cafuel & arbitraire , qui fe contrarie à
toute heure dans la diverfité des opinions
de fes Suppofts , qui ne s'accordent
prefque jamais enſemble , l'un reprouvant
fouvent ce que l'autre aura
fait ; ou bien y adjoûtant, ou diminuant
toûjours quelque chofe felon fon
caprice: Ce qui fait, dit- on, que la pluſ
part des gens d'efprit font peu de cas
de leurs Ordonnances ; & que les plus
Sages des Empereurs , comme Tibere,
Aurelien , Vefpafien , Charlemagne
Maximilien , & autres ; en ont efté fi
defabulez , qu'ils n'ont jamais voulu fe
fervir d'eux, ny de leurs receptes.
5. Que les conftitutions des Souve
rains Pontifes , en interdiſent tout- à-fait
l'ufage aux Ecclefiaftiques ; " comme
eftant un Art non feulement trompeur,
pernicieux, & fanguinaire , mais encore
un exercice abject , fervile , & tout- àfait
indigne de la grandeur & de la
nobleffe de leur Miniftere ; eftant vray
que la Profeffion de Medecin , quelque
rang qu'elle tienne à prefent
dans
164
Extraordinaire
dans le monde, n'eftoit autrefois exercée
que par des Efclaves , & par des gens
de fervile condition . Ce qui fe juftifie
par le témoignage des faintes Lettres,
qui nous apprennent dans le cinquantiéme
chapitre de la Genefe, que le Patriarche
Jacob eftant mort , fon fils Joſeph
fit embaumer fon Corps par fes Eſclaves,
qui luy fervoient de Medecins , precepit
fervis fuis Medicis , ut aromatibus
condirent Patrem, fuiuant la couftume de
ce temps-là :Et par le raport de Pline, qui
dit en fon Hiftoire, que les Romains euffent
crû fe ravaler, s'ils fe fuffent addonnez
à la Medecine, la jugeant indigne de
la Nobleffe d'un Citoyen Romain; voilà
pourquoy , ils vouloient qu'elle ne fuft
exercée chez eux que par des Efclaves
Grecs ; & non point par des Gens de libres
condition . Ce qui eft encor confirmé
par plufieurs autres témoignages ,tant
de Ciceron. in orat . pro Rege Dejotaro,
que de Seneque , 1.3 . de Benef. capite
24. Suetone in Caligul. capite 8. &
autres.
6°. Qu'enfin une bonne partie de ceux
qui
du Mercure Galant.
165
qui fe meflent de cette profeffion , font
fi peu verfez dans l'intelligence de ce
qui regarde leur Art , qu'ils ne connoiffent
que fuperficiellement les choſes .
qu'ils devroient fçavoir le plus à fond ,,
comme la nature & la qualité des Simples
& des Drogues qu'ils ordonnent
à leurs Malades dans leurs Récipez , de
la compofition defquels ils fe rapportent
à la fuffifance des Apoticaires , qui n'en
eftant pas mieux inftruits qu'eux donnent
fort fouvent du qui pro que ,
qui augmente le mal au lieu de le diminuer.
Outre que les uns ny les autres
ne font guere plus fçavans , tant
dans la connoiffance des caufes & de
la malignité des maladies , fur lefquel
les on les confulte , que dans le juftë
choix des remedes qu'ils doivent y apporter;
ce qui fait qu'ils les médicamétent
prefque toutes de la mefme forte , les mefurant
à une mefme aune , & n'ayant
pour chacune autre fauffe que cette pratique
triviale , çavoir , le Clyftere , la
Saignée , & enfin la Purgation , comme
dit le Comique Moliere ; Clyfterium
donare, pofteà feignare , en fuite purgare.
Lequel
166 Extraordinaire
Lequel Autheur peut perfuader au monde
, qu'il eft bon nombre de ces Medecins
qui ne le font que de nom , & que
tout ce qui les diftingue du commun,
& leur donne la qualité de Maiftres en
la tres-falubre Faculté, ce font les feules
marques extérieures qu'ils en portent,
fait une odieuſe comparaifon d'eux
avec certaines Gens d'une profeffion
infiniment au deffus de la leur , difant
que tout de mefme que,
Pour devenier Cabaretier,
Il ne faut ny fçavoir , ny Lettres de
Maiftrife,
Et qu'on eft Maistre du Meftier,
D'abord qu'on a Maiſon , & que l'Enfeigne
eft mife;
Ainfi pour s'ériger en Medecin tout
fait,
Il nefaut qu'une Mule , une Barbe , un
Bonnet.
Mais pour renverfer toutes ces objetions
plus injurieufes que raifonnables,
& pour répondre à toutes les autres
que pourroient encor apporter les
Adver
du Mercure Galant. 167
-
Adverfaires de cette noble & falutaire
Profeffion , il eft fort aifé de faire voir
le tort qu'ils ont de la décrier , en difant.
1° Que la Medecine eſt un Art ſacré,
ou pour mieux dire , une Science tout
te celèfte , que le Grand Maiſtre de la
Nature a par fa bonté infinie enfeigné
aux Hommes, afin de s'en fervir pour la
guerifon de leurs maux , & la confervation
de leur fanté,comme le dit un excel
lent Poëte:
Artem alium Deus , & rerum natura
repertrix,
Inftituêrefacram que languida corpora
morbo
Eriperet quovis,propria rediturafaluti.
Perifaulus. Fauft.
C'eft auffi le langage de l'Ecriture ,
qui nous enfeigne que Dieu a créé
les Médicamens , que l'Homme fage
ne doit jamais méprifer : à Deo eft enim
omnis Medela. Elle fait de plus l'éloge
des Medecins ; elle exalte leur Science;
elle leur donne crédit aupres des Roys ;
elle
168 9 Extraordinaire
elle nous oblige de nous en fervir , &
de les honorer pour le befoin que nous
avons de leur affiftance , honora Medicum
propter neceffitatem ; & mefme elle nous
affure que les Malades trouveront non
feulement du fecours dans la vertu
de leur remedes , mais qu'ils feront encor
foulagez par les prieres qu'ils feront pour
eux à Dieu , qui ne manquera pas de
benir & leurs foins & leur converfation .
Tout cela eft formellement couché , &
plus au long, dans le 33. chap. de l'Ecclefiaftique.
2 ° La mefme . Ecriture veut encor
nous apprendre le refpect que nous devons
porter à la Medecine , comme à
une Science tout- à- fait augufte & vrayement
royale , lors quelle fait dire à ce
Particulier, qu'on vouloit élire Roy &
Prince du Peuple, pour luy faire refuſer
cette éminente Dignité : Non fum Medicus,
nolite me conftituere Principem populi,
If.3 . Je ne fuis point Medecin , ne me faites
point le Prince du Peuple, voulant dire
qu'il n'avoit point de meilleure ny de
plus forte raifon pour autorifer le refus
qu'il faifoit du fupréme rang d'honneur
du Mercure Galant. 169
neur qui luy eftoit prefenté , que le defaut
où il eftoit de la connoiffance de la
Medecine, & qu'il ne fe fentoit ny affez
fort , ny allez capable de commander
aux autres , & de les gouverner en qualité
de Chef & de Souverain , que parce
qu'il n'eftoit pas Medecin , & que pour
monter dignement fur le Trône, il falloit
y monter par l'exercice de l'augufte
& de la noble Science de la Medecine.
En effet , dit le fçavant Secretaire du
Roy Theodoric , y a-t-il dans tous les
Arts où l'efprit humain fe peut appliquer
, rien de plus grand & de plus relevé,
rien de plus utile & de plus précieux
que ce que fait la Medecine ? Inter utiliffimas
Artes , quas ad fuftentandam bumana
fragilitatis indigentiam Divina tribuerunt
confilia , nulla praftare videtur
aliquid fimile , quàm quod poteft auxiliatrix
Medicina. Caffiodor. var. 1.6 . §.19 .
Qu'y a- t-il de plus admirable & de plus
étonnant que les merveilleux effets
qu'elle produit ? C'eft elle , dit ce grand
-Homme , qui fçait feule le fecret de
remettre dans une bonne conftitution
ce que le mal a defordonné dans
1. Q. d'Octobre 1681 . H
170 Extraordinaire
nos corps. C'est elle qui rétablit nos
forces quand nous les avons perdues.
C'est elle qui nous conferve , ou qui
nous rend la fanté , qui nous doit eftre
plus précieufe que tous les biens. C'eft
elle qui a le pouvoir de rappeller une
ame des portes de la Mort, & de la faire
rentrer dans un corps qu'elle eftoit preſte
d'abandonner. C'eft elle, qui d'un corps
languiffant, exténué, & à demy pourry,
en fait un corps fain , plein d'embonpoint
, & rétably dans la premiere vigueur.
C'eft elle enfin qui fçait former
& reproduire de nouveau un Homme
d'un non-Homme , & remettre au nombre
des vivans ceux qu'on ne comptoit
plus que parmy les morts. Toutes ces
merveilles que la Medecine opere tous
les jours à nos yeux , peuvent elles eftre
operées, demande Clément Alexandrin,
par une autre main que celle d'un Dieu,
ou du moins par celle d'un Agent à qui
cet Eftre fouverain a voulu communiquer
une partie de fa toute- puiffance ? Et
n'eft- ce pas avec juftice que nous devons
honorer ceux qui font profeffion
d'une Science qui apporte tant de biens
au
du Mercure Galant. 171
au monde , & ne meritent-ils pas pas bien
que nous les regardions comme des petits
Dieux fur la terre , & que nous difions
avec Empedocle :
Et Mediei infeclis, qui hominum terreftribus
infunt :
Hinc exiftunt Dei ; funt quorum maximi
honores.
Clem . Alex.4. Strom .
Nous devons rendre aux Medecins ,
Comme à des Hommes tout divins,
Un honneur , un refpect au deffus du vilgaires
Reconnoiffant qu'en leurfecours
Nous trouvons la fanté , ce tréfor falutaire
,
Qui fait la beauté de nos jours.
C'est auffi le jufte devoir que leur
rendent beaucoup de Nations de la
terre , & nommément tous les Peuples
des Indes , qui les ont en telle venération
, dit Strabon , qu'ils les regardent
comme des Anges defcendus du
Ciel ; de forte que non feulement ils
Hij
172
Extraordinaire
C
ne leur refuſent rien de tout ce qu'ils
leur demandent , mais ils s'empreffent
encor à l'envy de leur faire le plus de
bien , & de leur rendre le plus d'honneur
qu'ils peuvent , chacun d'eux tenant
pour une finguliere faveur & benediction
de les loger & regaler en fa
maifon. Nemo rogatus illis non irrogat,
nemo hofpitio non libenter fufcipit . Strabo.
lib.15 .
>
3º De plus , tant- s'en-faut que la
profeffion de Medecin ſoit vìle abjecte
& méprifable, comme fes Ennemis
le veulent perfuader , il faut dire qu'elle
eft tout au contraire infiniment relevée
, non feulement par toutes les raifons
que nous venons d'apporter ; mais
encor , ce qui paffe toute eftime , par
l'honneur qu'elle a reçeu du Sauveur
du monde , qui pour nous apprendre
- l'état que nous en devons faire à fon
exemple , l'a prifée jufqu'au point que
de prendre luy-mefme & fe donner le
- nom & la qualité de Medecin , quand
il a dit , parlant de fa propre perfonne :
Non eft opus valentibus Medicus , fed
malèhabentibus. Matth.9.v.12 . Qualité
qui
du Mercure Galant . 173
paroqui
a efté auffi reconnue en luy par les
Peres de l'Eglife , &
particulierement par
le grand Auguftin , fous ces belles
les fi fouvent repetées par la langue des
Prédicateurs : Magnus è coelo defcendit .
Medicus , quia magnus in terra jacebat
agrotus. Mais ce divin Sauveur ne s'eft
pas contenté de faire cet honneur à la
Medecine en prenant le titre de Medecin
,il en a bien voulu encor exercer luy- ,
mefme l'office , tant dans la guerifon de
l'Aveugle de Siloë , luy appliquant un
Collyre , compofé de fa falive & d'un
peu de bouë fur les yeux , que dans celle
de tous les autres Malades qu'il a guéris.
Les Anges ont exercé auffi quelquefois
le mefme office , comme l'Ange
Raphaël à l'égard de Tobie ; Les Apoftres
pareillement, comme S.Paul envers
fon Diſciple Timothée ; S. Luc , qui
eft reconnu en cette qualité de toute
l'Eglife, & que les Medecins mefines reconnoiffent
pour leur Patron , & quantité
d'autres Saints à leur exemple.
4° Quant à ce qu'on dit qu'il y a eu
quantité de Princes & de Sages du monde
, qui ont méprifé la Medecine , &
H iij
174
Extraordinaire
fait
peu de cas de ceux qui la profeffent;
on répond qu'il s'en efttrouvé une infinité
d'autres qui en ont fait une eftime
toute particuliere. Car pour ne parler
que des Perfonnes du premier rang,
ne compte-t- on pas un grand nombre
de Monarques , qui n'ont point
dédaigné de la couronner de leurs Diadémes
? & ne fçait- on pas entr'autres,
que Hylus , fils de Mamertus , & Roy
des Thefprotes, exerçoit la Pharmacie ?
& que ce fut luy , comme dit Homere,
qui refufa à Uliffe les drogues mortelles
qu'il luy demandoit pour empoisonner
fes fleches : & qu'Achiabis Roy des
Taphiens , fuivoit la mefme profeffion,
& qu'il ne fit point de difficulté de donner
à ce fage Capitaine ce que
l'autre
luy avoit refusé , fe confiant en la
probité de fes moeurs ? Ne lifons- nous
pas que Gygés & Sapor ont pratiqué
la Medecine , l'un en fon Royaume de
Lydie , & l'autre en celuy des Medes ?
Et les Empereurs Adrien , & Conftantin
IV. furnommé Pogonate , ou le
Barbu , dans leurs Empires ? Que Sabith
la maria à ſon Sceptre d'Arabie,
Denis
de Mercure Galant.
175
.
Denis à celuy de Sicile , & Hermés à
celuy d'Egypte ? Et enfin peut - on
ignorer que le vaillant Mithridate en
faifoit une bonne partie de fes occupa
tions Royales , & qu'il ne s'eftimoît
pas moins pour eftre Medecin, que pour
eftre Roy de plufieurs Provinces.
5. Si l'on dit que les Romains
furent fi long-temps fans introduire
l'ufage de la Medecine dans leur Ville
; qui doute que ce ne fuft , ou par
ignorance , parce qu'ils n'en connoiffoient
pas l'utilité ; ou bien parce que
vivant fort fobrement , & ne s'eftant
point encor plongez dans les débauches
où leur trop grande profperité
les fit s'abandonner peu à pen ,
n'ayant à caufe de la vie reglée qu'ils
menoient , prefque point , ou tres- peu
-de maladies , ils n'avoient par confequent
aucun befoin des fecours de la
Medecine pour la confervation ou pour
la reparation de leur fanté , comme its
eurent depuis qu'ils fe furent relâchez
de leur premier train de vie ; &
fi
&
par un emportement de haine contre
quelques Particuliers de cette Pre-
Hiij
176
Extraordinaire
feffion , qui en abufoient peut- eftre à
leur égard , ils chafferent les Medecins
hors de leurs Etats ? Il eft conftant,
comme l'Hiftoire nous l'apprend, qu'ils
ne furent pas long-temps fans les y rappeller
, voyant bien qu'il ne leur eftoit
pas avantageux , ny mefine poffible,
de fe paffer de leur affiftance ; de laquelle
auffi fe trouverent-ils bien
dans la fuite , que pour les attirer de
toutes parts à Rome , ils leur donnerent
tous les privileges dont nous avons
parlé.
A
6. Quant à l'ignorance qu'on leur
impute , en difant qu'il y a bien des
maladies qui leur font inconnues , &
aufquelles tous les remedes qu'ils peuvent
inventer n'apportent aucun foulagement
, & qu'il meurt une infinité de
Perfonnes entre leurs mains, & que cependant
ils ne laiffent pas de fe faire
payer , tous morts ou incurables qu'ils
les laiffent, auffi - bien que s'ils les avoient
effectivement guéris , il faut répondre
pour ce dernier point qui regarde le fálaire
qu'on prétend qu'ils exigent injuftement
; que lors qu'un Medecin a
pris
du Mercure Galant.
177
.
4
pris tout le foin qu'il devoit d'un Mala
de , apres toute la connoiffance qu'il a
pû avoir de la nature de fon mal , fuivant
la méthode & les regles de fon
Art , fi ce Malade vient à mourir , ce
n'eft point par la faute du Medecin , &
fa mort ne doit eftre imputée en aucune
forte , ny au defaut de la connoiffance,
ny
à l'inefficacité de ſes remedes , mais à
la volonté du Seigneur , qui n'a point
voulu que fa vie ait duré plus log -temps;
ou à la malignité du mal, qui ne fe pouvoit
humainement guérir. Et il n'eft
point déraisonnable que luy, apres avoir
choify une Vacation , apres avoir beau
coup dépensé aux Etudes , afin de s'y
rendre capable , & s'eftre enfin acqui
té de fon devoir envers le Malade autant
la neceffité , la raiſon , & la confcience.
l'y obligeoient ; il n'eft point,
-dis- je, injufte , ny mal- honnefte , qu'il
demande à eftre récompenfé de fon travail
, puis que felon la Loy divine &
humaine, toute peine requiert falaire, &
que le Proverbe dit ,
que
Merces omnigeno debetur certa
Labori.
Hy
178
Extraordinaire
D'ailleurs , on ne fçait que trop
qu'il eft de certaines maladies où tous
les remedes humains ne fervent de rien,
parce qu'il s'y trouve quelquefois des
touches de la main de Dieu , qui rendent
inutiles les foins des plus habiles
Medecins ; comme celles dont parle
Hypocrate , & dans lesquelles ce Prince
de la Medecine reconnoift je- nefçay
quoy de divin , comme par exemple
la Lepre , que les anciens Allemans :
mettoient en ce rang difant que ceux
qui eftoient entachez de cette vilaine
maladie avoient peché contre le Soleil ;
le mal d'Hercule , ou le haut mal , dont
Zenolote parle ainfi Herculis morbus ,
quem &facrum, & comitialem appellant,
ex eorum eft morborum numero , quibus
nulla Medicorum ope fuccurri poteft ;
& ces autres dont parle fi excellemment
Ovide.
Non eft in Medico femper relevetur ut
ager
Interdum doctâ plus valet arte malum.
Cernis , ut è molli, &c.
7 Enfin pour répondre à ce qu'on
allegue , que les Conftitutions des Papes
du Mercure Galant. 179
C
roge
pes défendent l'étude , & encor plus
étroitement l'ufage de la Medecine aux
Ecclefiaftiques ; il faut dire que la dé
fenfe qu'on leur en fait , n'eft point
fondée fur ce qu'on prétend qu'elle déà
leur miniftere , mais fur ce que
l'on a craint que s'y adonnant avec
trop d'attache , ils ne s'appliquaffent
moins à leurs autres fonctions. D'ail
leurs , comme il n'eft point de défenfe
fi generale qui ne fouffre quelquefois
fon exception , il eft certain qu'en plufieurs
rencontres, & pour de bonnes raifons
, l'interdiction de la Medecine a
efté ou fufpendue ou levée tout- à -fait
en faveur de quelques Ecclefiaftiques,
comme il paroift entr'autres par un
Arreft du Grand Confeil donné en
1603. en faveur d'un certain Preftre
d'Auxerre , contre les Medecins & Chirurgiens
de la mefine Ville , par lequel
il fut autorifé & maintenu à faire &
continuer la fonction de plufieurs opérations
de Medecine , ( la faignée , la
diffection , & l'uftion exceptées , que
ceux de cette Faculté luy vouloient faire
entièrement interdire. C'eft ce que
rapporte
›
180 Extraordinaire
rapporte le Sieur Botterey Avocat au
Grand Confeil , dans les Conimentaires
Latins qu'il a faits fur l'Hiftoire de fon
temps, L. 10. au Titre qui porte : Senatufconfultum
Pratorianum quo Sacerdoti
Medicinam incruentè profiteri permiffum.
Il paroift encor que les Souverains
Pontifes n'ont pas entendu rendre cette
interdiction fi rigoureufe & fi abfolue ,
puis qu'ils n'ont pas fait de difficulté
d'y déroger eux-mefmes , comme il fe
juftifie tant par l'exemple de Jean XXI .
189 Pape , lequel , au raport du Sieur
du Chefne dans fon Hiftoire de la Vie
des Papes , s'eft non feulement appliqué
à l'étude de la Medecine , & en a fait
profeffion , mais qui en a de plus compofé
plufieurs doctes Livres , entr'antres
des Commentaires fur les Oeuvres
d'Haac Medecin, un Tréfor de Remedes
pour guérir les maladies du Corps humain
, des Ganons de Medecine , & un
Traité de la Goute , que par celuy de
Clement V. qui ne reconnoiffoit point
tant de difproportion entre le Sacerdoce
& la Medecine , puis qu'il don-
I
na
1
du Mercure Galant. 181
na à fon Medecin l'Archeveſché de
Mayence , pour reconnoiffance de ce
qu'il l'avoit tiré d'une perilleufe maladie
; luy difant, au témoignage de Monfieur
de Sponde , in continuat. Annal.
Baron. An.308 . lors qu'il le reveftit de
cette éminente Dignité ; qu'il eftoit
bien jufte que celuy qui eftoit fi bon
Medecin des corps , ne le fuft auffi des
ames ; & qu'il efperoit de fa vigilance,
que s'il avoit fi heureufement réüffy
dans la guérifon des uns , il réüffiroit
encor mieux dans la conduite des
autres.
Enfin fi l'Antiquité prophane eftoit
capable de fervir de preuve & d'autorité
fur cette matiere , on pourroit adjoû~
ter , qu'autrefois tous les Preftres d'Egypte
eftoient Medecins , s'il en faut
croire Homere & Platon , qui dit meſme
que les eftant allé voir , il en fut
guéry d'une fâcheufe maladie , s'eftant
apres quelques remedes qu'ils luy fi
rent prendre , lavé dans la Mer par
leurs avis ; à quoy Herodote adjoufte,
qu'ils ne guériffoient chacun que d'un
feul genre de Maladie ,
de Maladie , ne croyant
pas
182 Extraordinaire
pas poffible qu'un feul Medecin pust
fuffire à tous univerfellement, ny fçavoir
toutes fortes de remedes.
GERMAIN , de Caën.
Voicy ce que j'ay reçen de Madrigaux
fur les deux Enigmes du mois d'Octobre,
dont les Mots eftoient les Yeux , & le
Pain de Sucre.
A
I.
Imables affaffins doux & cruels
Vainqueurs,
Que la Nature a faits pour captiver les
coeurs
Qui donnez la mort & la vie ;
Vous dont les éclats prétieux
Font tous les charines de Sylvie,
Chers Jumeaux , qu'eftes - vous , fi voye
n'eftes fes Yeux ?
RAULT de Rouen
I I.
ADien leChocolat , adion la Marmelade
$
Si le gouft enfemble trop fade ,
Mercure qui peut tout , a bien d'autres
douceurs.
du Mercure Galant. 183
Il en a de toutes nouvelles
Pour les Galans & pour les Belles,
Dont il peut confire les coeurs...
Ce Dieu qui fut fujet au lucre,
Eft devenu fi liberal,
Qu'en quelque lieu que l'on faffe Regal
Ily veut prodiguer le Sucre.
III.
Le mefine.
Mercure , il faut estre fans Yeux ,
Pour ignorer le fens de l'Enigme premiere.
Si le Pain de Sucre eft le mot dela derniere
,
Fay deviné toutes les deux.
n4
DE LA CHAUSSE'E le jeune,
d'Abbeville.
JOV .
N fecret je brûlois pour l'aimable
Climene,
Ma bouche avoit bien fçen diffimuler ma
peine,
Et cacher de mon coeur les foupirs amoureux
;
Mille petits momens adouciffoient ma
chaîne,
Et me rendoient aßße heureux.
Pour
184
Extraordinaire
Pourquoy l'avez- vous dit , mes Yeux,
Qu'en fecret je brûlois pour l'aimable
८ Climene ?
DE CLELBAN , de Normandie,
V.
Our expliquer en Vers les Enigmes du
Mois , Pour
En vain en me rongeant les doigts,
Ie me renverfela cervelle .
Ty refue d'une étrangeforte,
T'en ay la tefte toute enfeu;
Peut-on rien voir qui s'accorde fi peu,
Qu'un Pain de Sucre , & les Yeux d'une
Belle ?
F. FOUR MY, de Baugé en Normandie .
FPrétend
V I.
Anchon en nous cachant fes feux,
Prétend paffer pour une Prude.
Elle fait tout avec étude >
Mais l'Amourparle par les Yeux..
L'Albaniſte de Rouen .
VII.
Our rendre à deviner une Enigme
impoffible,
Pour
En vain tu confultes les Dieux;
Galant Mercure , avec tes Yeux
Ton Sucre n'eſt pas inviſible ·
DE BAQ
du Mercure Galant.
185
M
VIII.
Ercure en cette Enigme eft bien
ingénieux,
Il en cache le fensfous une fine toile.
On le voit toutefois au travers de ce
voile ,
Qui de l'y découvrir n'empefche pas nos
Yeux .
Fr. I. Auguftin de Cambray.
I X.
Our deviner le Mot de l'Enigme
premiere,
Pour
Entendez- vous , Philis , le langage des
Yeux ?
Vous pourriez réüffir mieux
Dans lefens de la derniere ,
Car le Sucre eft pour vous un mets déli-
.....
C
cieux. 1
L'Amant de l'aimable Manon
de la Rue des Teinturiers
d'Abbeville .
X.
Ette Enigme me plaiſt , je la trouve
admirable,
Jamais on ne vit rien de mieux ;
Et ce qui dans le Mot eftre plus agreable,
C'est que d'abord ilfaute aux Yeux.
DAUBAINE .
186 Extraordinaire
X I.
V trafic du Tabac Mercure peu
Αν content
De n'avoir faitfur nous qu'un tres- modique
lucre,
On m'a dit que ce Dieuprétend,
Pour fe récuperer , vendre aux Dames
du Sucre.
६
Qu
ΧΙΙ .
Le mefme.
Ve Mercure eft délicieux !
Il eft doux comme Sucre , & nous prend
par les Yeux.
V
XIII.
" Ostre Enigme eft belle , Mercure,
Mais un défaut de la Nature
M'empefche de nommer les Yeux;
Car s'ils eftoient toujours femblables,
Je dirois qu'il eft veritable-
Que vous entendez parler d'eux .
1
LE JAY , Avocat à Poitiers.
XIV.
Si tanto en cherchant le fens myſté- rieux
De l'Enigme du Mois j'ay fenty quelque
peine ;
·Pour l'adoucir , belle Climene,
Vn
du Mercure Galant 187
Vn Pain de Sucre entier vant moins que
vos beaux Yeux .
X V.
1
K. R. de Morlaix.
Ourquoy chercher dans cette Enigme
obfcure Po
Le Secret du Galant Mercure,
Où vousperdez des momens prétieux ?
Ah ! découvrez plutoft un important
myftere ;
Il eft facile de le faire ,
Iris , il eft peint dans vos Yeux.
Le Berger infortuné d'Abbeville,
X V I.
Pour eftre heureux en amourettes,
Tirçis , ne fais pas fond fur de belles fleurettes
,
C'est troppeu pour de jeunes coeurs .
Ce Sexe délicat aime les friandifes,
Et tes difcours font des fottifes,
Si le Sucre n'eft point de toutes tes douceurs
Le mefme.
X VII.
M
Ercure eft dans tous fes myfteres
Sçavans , fecret , induſtrieux,
Mais
188 Extraordinaire
Maispour connoiftre ces deux Freres,
Je n'ay qu'à bien ouvrir les Yeux.
M
L. BOUCHET , ancien Curé
de Nogent le Roy.
XVIII.
Ercure , je connois l'Enigme trait
pour trait,
Les Yeux d'Iris m'ont dit que c'eftoit
M
leur Portrait.
Le Silence mefme , de la
Croix au Lin .
XIX.
Ercure va fouvent chez vous,
On me l'a dit , belle Sylvie ;
Mais fur ma foy je n'en fuis pas ja
loux ,
Non ,fon bonheur ne me fait point d'envie
;
Il aura comme moy peu de contentement,
S'il vous fait les Yeux doux en Sucre feulement.
DAUBAIN E.
X
X.
CHer
Mercure , foyez fincere ș
Quelqu'un
peut -il expliquer
mieux
De
du Mercure Galant.
189
De vos Enigmes la premiere ,
Que moy qui dis , ce font les Yeux.
La charmante Iris de Tournay .
X X I.-
S'
mes Yeux m'ont trahy , charmante
Célimene ,
S'ils vous ont découvert le fecret de mon
coeur,
C'est qu'ils trouvoient trop de rigueur
Dans cet ordre cruel qui me tient à la
gefne ,
Car , dites-moy , comment adorer vos
appas,
Sans ofer découvrir l'excés de mon martyre
?
Si ma bouche n'en parle pas,
Cependant mon coeur enfoûpire,
Et vous voyezmes yeux peu fages , pen
difcrets ,
Qui vous ont malgré moy declaré ces fecrets
,
Que je n'ofe plus contredire.
ALCIDOR , du Havre.
XXII.
Eux Freres , ayant fans fe voir
D'Melme Logis , mefme pouvoir,
Traîtres de leur Hofte , & fans Langues,
Faifant
190
Extraordinaire
Faifant de tres vives Harangues,
Si ce nefont pas les deux Yeux,
Mercure, inftruiſez-nous en mieux.
L'ancien Curé & Doyen
DE
d'Encre à Amiens.
XXIII.
Epuis longtemps je te connoy,
Mercure , à d'autres je te prie.
Quandon ades Yeux comme moy,
Deffous le Sucre on voit ta tromperie.
Le Poëte nouveau-né.
Jefçay , Madame , que vous attendez
avec grande impatience l'ouverture du
Secret de l'Ecriture & de la Langue univerfelle
que Monfieur de Vienne - Plancy
a inventées voicy ce qu'il ma fait la grace
de m'en écrire.
A FAV- CLER ANTON
Le 15. Decembre 1681 .
Voüez, Monfieur , que c'eft un
Ades grands fleaux de l'Empire des
Lettres, que le nombre effroyable d'Autheurs
qui ne font que copier ce
que d'autres ont écrit , & que fi l'on
retran
du Mercure Galant. 191
retranchoit des Livres les repetitions
qu'on y trouve , il n'y a point de fi
grandes Bibliotheques qui ne fuffent
reduites à l'étendue d'un mediocre Cabinet.
Quel bon heur , & quelle épargne
de temps ce temps ce feroit pour les Studieux
! Mais quoy , un homme conçoit
une idée nouvelle , ou qu'il croit l'eftre;
il l'expliqueroit aisément dans une page ,
dans une feuille , ou dans un cahier de
papier ; & au lieu de cela , il en fait un
gros Volume,parce que cherchant auffitoft
dans les Autheurs Anciens & dans
les Modernes tout ce qui regarde fa
penſée , & tout ce qui en approche , il
l'extrait & le veut rapporter avec elle,
ou pour la groffir , ou pour luy donner
du luftre. Quelle neceffité ! quelle
manie ! quelle vanité ! Cet abus neanmoins
a efté excufable en quelque façon
par le passé, d'autant que les feuilles
volantes font fujettes à eftre bien.toft
perdues , que les Livres durent, davantage,
& qu'il ne s'y en imprimoit point
où il fuft libre à toutes fortes de perfonnes
de mettre ce qui leur entroit
de remarquable dans l'efprit , chacun
tra
192 Extraordinaire
travaillant pour foy ; mais préfentement,
Monfieur , que vous avez conçeu le
noble deffein d'eftre utile à tout le monde
, & de publier par vos Mercures,
toutes les découvertes qu'on voudra
vous confier , foit qu'elles regardent
les Arts , foit les Sciences , foit la Galanterie,
il n'y a plus d'excuſe pour l'abus
dont j'ay parlé, & tous ceux qui s'aviferont
deformais de compofer de
grands Volumes , où il ne leur appartiendra
qu'un petit nombre de pages,
meriteront d'eftre cenfurez par les Cri
tiques, traitez comme la Corneille d'Efope
, & exclus pour jamais des Bibliotheques.
Prévenu de ce raifonnement
qui me paroift affez jufte , j'ay mis en
lumiere par voftre entremife le Secret
de Triteme & de Veutura , fur le dés
guiſement du Sens parfait, dont un autre
n'auroit pas manqué de faire un grand
Livre , en rapportant toutes les manieres
d'écrire en Chiffres qui fe trouvent
chez tous les Autheurs , comme moins fines
, moins ingenieufes , & moins diver
tiffantes que celle-là ; & je vais encore
divulguer par voftre moyen le Secret
de
du Mercure Galant. 193
"
de l'Ecriture Univerfelle, & de la Langue
qui en refulte , dont j'ay proposé
les avantages dans voftre quatorziéme
Extraordinaire, fans entreprendre comme
un autre auroit encore fait , d'en
compoſer deux ou trois Tomes , en y
mélant ce qu'on a déja dit des Ecritures
& des Langues particulieres,ou imaginé
d'approchant de ces generales ; &
en y repetant dans toute leur eftenduë
mille inftructions , qui n'ont que trop
-fouvent etté expliquées & rebatuës.
!
Pour commencer donc l'ouverture
de mon Secret , fur lequel ce vois que
nos beaux Efprits font demeurez muets,
-puis qu'il ne s'y en trouve rien dans
voftre quinziéme Extraordinaire ; vous
fçaurez , Monfieur que les Cara-
- &teres de l'Ecriture que je juge tres-
-propre à eftre rendue univerfelle , Ca-
Fracteres que j'ay dit n'eftre difficiles à
figurer, à reconnoiftre , ny à retenir ,font
ces caracteres dont le nombre fe peut
pouffer fans confufion & fans peine , fi
loin que l'on veut ; dont l'ufage eftjfi
commun parmy nous , que nous les employons
dans nos comptes, à la datte de
Q.d'Octobre 1681 . I
194
Extraordinaire
toutes nos Lettres , & dans toutes les
pages de nos Livres , & qui ont cours
parmy tant de Nations , qu'on peut dire
que leur connoiffance eft déja univerfelle
. Lors que j'en conçeus la premiere
idée, & que j'en fis confidence à mon
Amy , il s'eftonna auffi bien que moy,
que perfonne n'euft encore pensé à un
moyen fi familier d'exprimer toutes
fortes d'Ecritures ; & nous jugeames
l'un & l'autre , qu'il en eftoit de ce Secret
, comme de certaines choſes qu'on
cherche, qu'on ne voit pas, & qui ne
laiffent pas , pour ainfi dire , de crever
les yeux . Vous connoiffez bien , Monfieur
, que j'entends parler des Chiffres
Arabiques . Et en effet ne fontils
pas aifez à figurer , veu la fimplicité
de leurs traits & veu leur petit
nombre qui ne va originairement
que jufqu'à dix Ne font- ils pas aiſez
à reconnoiftre , par la diverfité de ces
mefmes traits , & par la mediocrité de
ce mefme nombre ? & le rang exact &
reglé qu'elles gardent dans leurs mélanges
ou combinaiſons ne les rend-il
pas fi faciles à démeler & à retenir,
›
›
qu'on
du Mercure Galant.
195
trouve toûjours en un moment celuy
qu'on cherche ; & qu'on ne peut , fans
eftre eftourdy , prendre l'un pour l'autre
? Je viens de dire que la connoiffance
en eftoit déja comme univerfelle
, & il n'y a pas lieu d'en douter .
Les Arabes à qui nous en devons l'invention
, ont efté les Maiftres du Monde
, pendant cinq cens ans qu'ils ont
dominé depuis les Indes jufqu'en Eſpagne
; leur langue fe parle encore aujourd'huy
dans la plus grande partie
de la Terre ; & toutes les Nations ont
eu commerce avec eux pour la Medecine,
pour l'Aftrologie, & pour les autres
Sciences ; & l'y ont encore pour le
l'Encens , pour le Baume & pour d'autres
précieuſes marchandifes . Ainfi leurs
Chiffres ont efté réçeus par tous les
Peuples qui ont reconnu leur domination
, ou qui ont fçeu leur langue , ou
qui ont frequenté leurs Ports , ou chez
qui ils ont frequenté eux- mefmes ; &
tout le monde a pris plaifir à les mettre
en ufage & en vogue , pour les facilitez
qu'ony a trouvées , & que j'ay
déduites. Rien donc n'eft plus general
I ij
196 Extraordinaire
que cette forte de Chiffres , & c'eſt
une grande avance pour l'Ecriture univerfelle.
On compte foixante mille
Caracteres dans celle de la Chine ; au
raport des Peres Gonzales de Mandore
, & Alvarez Semedo, & foixante &
quatorze mille fuivant le Pere Grueber;&
toutes les Relations que nous
avons de ce païs - là , conviennent que
la formation de ces Caracteres , leur
démeflement , leur connoiffance , &
leur fouvenir , font fi penibles , que la
vie ordinaire eft prefque trop courte
pour un Art fi long. Si cette Nation
n'eftoit pas la plus fiere de la terre , elle
quitteroit fans doute ces caracteres
embaraffans , pour fe fervir des Chiffres
Arabiques ; comme elle a veritablement
beaucoup d'efprit & d'adreffe
naturelle , quelques heures luy fuffiroient
pour s'en inftruire & pour apprendre
à les former, & elle s'épargneroit
par là de grandes pertes de temps
& de longues peines. Mais elle ne donne
qu'un oeil aux Occidentaux , & s'en
attribue deux. Il y a peu d'apparence
qu'elle fe foûmette jamais à cette innovation,
du Mercure Galant. 197
novation , quelque utilité qu'elle en
puft retirer. Les Efprits vains ne veu-.
lent rien devoir à perfonne ; & tout ce
qui eft eftranger trouve peu d'accez à
la Chine , fi ce n'elt par force, comme
lés Tartares. L'humeur dont je fuis eft
eft opposée à la Chinoife ; & je veux
bien avouer que comme les caracteres
de ces Peuples ont donné occafion à la
recherche que j'ay faite , d'autres cara-
Ceres plus propres que les leurs à exprimer
toutes chofes avec facilité , avec
or ire,avec diftinction ,leur langue auffi
m'a guidé dans l'employ de ces ca
racteres , pour en former mon Ecriture.
Nos Relations marquent de cette
langue a peu de paroles. Semedo dit
3 26. & Gruber 400. que les noms en
font indeclinables ; que les verbes ne ſe
mettent qu'à l'infinitif , & que toute fa
force confifte dans la diverfité des tons
de la voix , de fes inflections , de fes
afpirations , de les accens, & de fes autres
changemens , par le moyen dequoy
elle prononce une mefme parole de
plufieurs façons, dont chacune a une fignification
differente . Ainfiya fignifie
j iij
198 Extraordinaire
Dieu ; étonnement , Oyfon , excellent ou
muet , fuivant la maniere dont il eſt
Ponce. Cin'fignifie de mefme Monfur,
pied d'efcabelle,pourceau , ou cuifine;
& ne fignifie rien s'il eft prononcé
fimplement , comme nous le prononcerions.
J'ay donc imité cette Langue
dans la conduite de mon Ecriture.Je ne
me fers que de peu de mots , ou pour
mieux dire , de peu de nombre , bien
que j'aye le champ libre pour en em-*
ployer fans confufion tant qu'il me
plaift. J'en rends tous les noms indeclinables
; je n'y mets les verbes qu'à
l'infinitif, & je fais .confifter toute la
force dans de certains fignes , que je
joints à ces nombres , par où je leur
donne auffi diverfes fortes de fignifica
tions avec celles qui leur font neceffaires
pour une parfaite conſtruction . La
fuite expliquera clairement ce que je
dis icy en abregé; & vous ne defaprouverez
pas, Monfieur s'il vous plaift , qu'a
vant que d'en venir là , je donne quelques
principes de Grammaire , mais de
Grammaire Univerfelle , tels que juge
devoir eftre ceux d'une Ecriture & d'une
du Mercure Galant.199
ne Langue qui feroient propres commerce
de toutes les Nations .
ABREGE
D'UNE GRAMMAIRE
UNIVERSELLE
.
PREMIERE
PARTIE.
Es lettres qui font les fondemens
Lde toutes fortes de Grammaires, &
les fons les plus fimples de la voix humaine
, s'expriment par la Parole , ou
par l'Ecriture , & forment les fillabes;
les fillabes compofent les mots , & les
mots font les difcours ; & comme les
mots peuvent eftre differens en leur
prononciation , & en leurfignification,
& eftre figurez par des caracteres divers
en leur ftructure & en leur fituation , de
là naift la diverfité des Langues & celle
des Ecritures.
On divife les lettres en voyelles
iiij
200 Extraordinaire
& en confones ; & la plufpart des Nations
expriment differemment les unes
& les autres. On ne peut mieux appeller
les voyelles que nous les appellons;
à l'exemple des Latins , lors que nous
les nommons fimplement a, e, i , o, u.
Ce qui eft beaucoup mieux que de les
appeller Alpha, Epsilon, Iota, & c.comme
font les Grecs , puis que nous imitons
en cela la Nature qui rejette le fuperflu
, & qu'une impreffion fans mélange
eft toûjours plus forte , plus jufte,
plus claire , & enfin plus propre à
retenir.
2
Si les voyelles fe peuvent pronon
cer toutes feules, il n'en eft pas de même
des confones ; elles demandent
compagnie ; mais il feroit à fouhaiter
pour les raifons que je viens de dire , que
noftre Langue leur en donnaft moins
qu'elle ne fait, & fur tout aux confones
f, l, m, n, r , s, b, z , aufquelles noftre
prononciation joint quatre ou cinq au
tres lettres , comme les Hebreux & les
Grecs , d'une maniere tout- à- fait furabondante
. Je fçay bien qu'on peutrépondre
que nous apprenons par là à
pronon
du Mercure Galant. 201 .
prononcer doublement les fix premieres
de ces confones 9 & comme fi elles
eftoient à la fin d'une fillabe, & au commencement
d'une autre ; en difant par
exemple ef; fe, el, le, em , me , & c., mais
il fuffiroit qu'elles fe prononçaffent.
de la feconde maniere, & qu'on dift feulement
fe,he, le, me, ne, & c.avec l'e, feminin
ou François que les Hebreux nomment
fceva , oufcheva , finon avec l'é
mafle ou Latin, comme nous diſons bé,
cé, dé, &c. fupposé qu'on trouve trop
foible l'union de l'e feminin . Et c'eſt
auffi de l'une ou de l'autre maniere,
dont je juge qu'il faut appeller & écrire
l'Alphabet de la Grammaire Univer
felle ,pour les raifons que j'ay dites dans
l'article precedent.
La fimplicité de la prononciation
des lettres , nous eft encore fuggerée
par la fimplicité des caracteres dont
on les figure. Chaque lettre a le fien ,
foit voyelle , foit confone, excepté parmy
lês Hebreux , ou l'on donne l'exclufion
aux voyelles, en ne les marquant
que par des points, mais le nombre des
caracteres n'eft pas égal parmy les Na-
I V
202 Extraordinaire
"
tions , elles l'augmentent autant qu'if
- leur plaift,& cela arrive par des unions
de lettres que chacun fait à fa fantaiſie:
ainfi la noftre affociec , & f. dans fon
caractere x; , & t,dans fon caractere &
Les Grecs joignant auffip, & f,dans un
mefme,les Hebreux t, & ff& c, & l'une
& l'autre langue c & h, p & h ; derniere
union que nous pouvons expri
mer par noftre f; ces unions font utiles,
& il feroit à fouhaiter que Meffieurs de
l'Academie augmentalfent les noftres
pour marquer diverfement les prononciations
differentes des mefmes lettres ,
telles que font celles des deux 4, dans
ces mots fille, famille,grille, &c . & dans
ceux-cy mille,ville, tranquille , & c. & autres
femblables. Il eft donc permis à la
Grammaire Univerfelle d'alonger fon
Alphabet par des affociations de lettres,
puis que cette augmentation peut ofter
les équivoques de la prononciation , &
abrege d'ailleurs l'écriture.
L'abus de prononcer d'une façons
& d'écrire d'une autre , eft fi grand,
qu'on juge bien qu'il doit eltre extré
mement retranche de cette Grammaire;
du Mercure Galant.
203
re;& Meffieurs de l'Academie ne manqueront
pas de reformer noftre ortographe
qui nous fait écrire, faim, parfum,
affection, dixiéme , raifon , fentiment, fer;
affigner,fol, Paon , & c. tandis que noftre
Langue nous fait prononeer fain , parfun
affecfion, diéme , raizon , [antimant
,fair, affiner, fou, Pan, & c. L'Ecriture
& la prononciation fe devant accorder
comme deux cordes à l'uniffon ,
puis qu'elles n'aboutiffent qu'à une même
fin , qui eft l'harmonieufe intelligence
, & il y a longtemps que les Etrangers,
qui font curieux, d'apprendre no
tre Langue , attendent de nos Maiftres
cette grace , ou pour mieux dire , cette
justice, 1
Ce feroit, renfermer la Grammaire
Univerfelle dans des bornes tres- étroites
, que d'en reduire tous les mots à
ceux d'une feule fillabe , & de ne leur
doner que deux terminaisons differétes
de confones , outre celles des voyelles;
deux fingularitez remarquables de 'la
Langue de la Chine. La Nature fe
plaift dans la yarieté , & cette Grammaire
doit imiter la Nature . Ainfi elle
doit
21711
25
204 Extraordinaire
C
doit avoir des mots de diverſes mefu
res, & de toutes fortes de terminaiſons,
& éviter pourtant toutes les prononciations
rudes & épineufes , afin que
fa facilité & fa douceur fervent d'attraits
pour s'en inſtruire.
21
Je ne ferois pas d'avis qu'on prononçaft
ces mots à la façon de nos Voifins
du cofté du Rhin , qui changent prefque
de ton à chaque fillabe. Il faut
laiffer à l'Opera la Mufique & tout ce
qui en approche. Si c'eft un ordre naturel
d'écrire comme on parle , on doit
auffi parler comine on écrit ; & ne voiton
pas qu'on écrit droit , uniment , fur
une mefme ligne : Il faut done parler
fur un mefme ton , fauf à le changer
pour la grace , deux ou trois fois dans
un long difcours , à l'exemple de nos
Predicateurs.
La plupart des Ecritures font composées
de lignes droites , de courbes , &
de circulaires , que forment au moins
vingt - quatre characteres differens ,
qu'on lie l'un à l'autre par de petit traits .
Sur quoy je dis que ces traits ne font en
aucune façon neceffaires , puis que nos
J
Livres
du Mercure Galant. 205
⚫
•
Livres imprimez s'en paſſent bien , &
n'en font pas moins lifibles ; qu'en vain
l'on employe vingt- quatre caracteres,
fi neuf peuvent fuffire; & que les lignes
droites eftant beaucoup plus aisées à
tracer que les autres , il feroit à ſouhaiter
que pour avoir plutoft appris à
écrire , on ne fe fervift que de ces lignes
pour former fans traits de liaiſon
ce petit nombre de caracteres. Je m'étonne
que les Arabes qui ont toûjours
eſté fi fins & fi fubtils en toutes cho-
-fes , n'ayent pas employé ces fimples
& faciles figures pour marquer leurs
-Chiffres , au lieu de celles qu'ils nous
-ont données , dont la forme n'eft
-aisée à imiter. Le trait deoit 1.qu'ils ont
choif pour leur premier Chiffie , devoit
bien, ce me femble , les conduire
à cette idée. Ce trait avoit gardé fon
-rang, comme la fource des autres , & le
quarré auroit demeuré pour la derniere
, comme leur fin ou leur but. Mais
quelmoyen de reformer ce qui a cours
par toute la Terre ? On y travailleroit
en vain. H faut donc qu'à cet
égard la Grammaire Univerfelle fe
•
14
pas
t
fi
tienne
206 Extraordinaire
tienne à ce qui eft fait , & le foumettre
à la peine de former pour fon Ecriture
les Caracteres Arabiques
qu'ils font , & que les voicy , 1.2.3.4.
5.6.7.8.9.0 .
SECONDE PARTIE .
tels
Lqu'àl'infiny's neantmoins il n'y en
Es mots vont, pour ainfi dire , jufa
que de neuf fortes , qu'on nomme
vulgairement les parties de l'Oraifon
on du Difcours. Quatre ne changent jamais
de terminaifon ; on fçait que ce
font,la conjonction , la prépofition , l'interjection,
& l'adverbe ; & les cinq aytres
en changent , qu'on appelle l'article,
le nom, le pronom , le participe, & le
verbe . Quoy que la Langue Hebraique
& la Latine ne mettent pas l'article
parmy les parties du Difcours , la Latine
ne laiffent pas de s'en fervir pour
marquer le genre des noms ; & l'Hebraique,
pour exprimer la variation de leurs
cas. Mais la Langue Françoife , & les
voifines l'Italienne & l'Espagnole , qui
l'employent à l'un & à l'autre ufage,
le
du Mercure Galant. 207
le placent entre les parties que j'ay
nommées ; & la Langue Grecque ofte
mefme l'interjection de leur nombre,
pour l'y mettre , & n'en compter que
huit , comme l'Hébraïque. La Grammaire
Univerſelle qui fe doit accommoder
à toutes les Langues, s'attribuera
toutes ces parties , & mettra l'article en
ulage avec celles qui s'en fervent, fans
en embaraffer pourtant celles qui ne
s'en fervent pas.
Le nom , le pronom, & le participe,
varient, ou changent leurs terminaiſons
par trois fortes de moyen, qu'on appelle
nombre, genre , & cas ; & déduire ces
changemens par ordre , c'est ce qu'on
nomme décliner. Le verbe varie auffi
par l'un de ces moyens, c'eſt par le nombre,&
encore par d'autres qui fe diront
-bientoft.
Le nom eft ainfi commun au nom &
au verbe , & eft fingulier , ou pluriel.
Toutefois les Grecs qui font delicats,
ne veulent pas que deux paffent pour
plufieurs ; & comptent trois nombres,
tant dans leurs verbes que dans leurs
nós.Le fingulier qui ne parle que d'un ,
Le
208 Extraordinaire
8
le duel qui parle de deux , & le pluriel
qui parle de trois & au delà . On trouve
auffi un duel dans la Langue Hebraïque
, mais ce n'eft que pour les noms
des parties que la Nature a faites doubles
, comme pour les yeux , pour les
oreilles ,pour les bras, & c. La Grammaire
Univerfelle n'entrera point en conteſtation
fur la Queſtion fi deux font
un tiers ' party entre un & plufieurs,
mais elle confondra en un le duel & le
pluriel, & en fera un nomb.e commun ,
afin d'abreger , puis que leur diſtintion
eft peu confiderable ; & fui-.
vant l'ufage de toutes les Langues , elle
terminera le pluriel differemment du
fingulier.
Le genre eft naturellement mafculin,
feminin, ou neutre , puis que toutes
chofes font male , comme Homme,
Lion,&c. ou femelle , comme Femme,
Lionne,&c. ou ne font ny male ny
femelle, comme Ciel, Terre,Trone, Couronne
, Ville, Village, &c. Neantmoins
quelques Langues comme la noftre &
fes voisines , n'ont que deux gentes ; le
mafculin , qui fe marque par l'article
definy
du Mercure Galant. 209
definy le, ou par l'article indefiny un ;
& le feminin , qui s'exprime par les
article la , ou une. Ainfi nous difons
le Royaume & la Royauté , un Trône &
une Couronne , de mefme que nous difons
le Lion & une Lionne , bien que
Royaume & Trône ne foient non plus'
maſles , que Royauté & Couronne femelles.
La Grammaire Univerfelle qui
doit toûjours fuivre l'ordre le plus naturel
, puis que la Nature eft fa regle , employra
les trois genres , & affignera le
mafculin à tout ce qui eft mafle, & à
tous les noms qui le repreſentent , comme
à ceux de Roy, de Seigneur , de Peré,
c. & mefme aux Efprits , comme à
Dieu , aux Anges , aux Chérubins , aux
Dominations, aux Puiffances, & c. Elle
attribuera le feminin à tout ce qui eft
femelle, & à tous les noms qui luy conviennent
, comme à ceux de Reyne , de
Dame, de Mere,& c, & mettra au neutre
tout ce qui n'eft maſle , femelle , ný
efprit , par nature, ny par raport ; mais
le genre neutre fera encor genre commun,
ou pour le mieux nommer , genre
libre,c'eſt à dire, mafculin ou feminin ,
au
210 Extraordinaire
au choix du Parleur & de l'Ecrivain , &
à celuy de l'Interprete, afin que chaque
Nation puiffe garder fon propre ufage ,
& trouve que tout y quadre , fans contrevenir
aux regles de cette Grammaire.
Par cette raison , tous les noms équivoques
qui repréfentent tout ce qui eft
mafle, femelle, eſprit , & tout ce qui ne
l'eft pas , comme les eftres, les creatures,
& autres noms femblables, feront de ce
genre libre.
Le cas eft ce qui fait la principale
variation des noms dans les Langues
qui n'employent point l'article à le
marquer. Il eft de fix fortes, & l'on tire
le nombre des differentes manieres
dont le verbe peut influer fur le nom.
On fçait qu'ils font appellez nominatif,
genitif, datif , accufatif , vocatif,
& ablatif. Neanmoins la plufpart des
Langues ne les expriment pas tous diverfement
; l'Hebraïque & la Françoiſe
n'ont que quatre articles pour les diftinguer
, & la Langue Latine mefme
qui varie pour cela , la terminaifon de
fes noms finit fouvent le datif.comme le
genitif,l'ablatif comme le datif, & pref-
.que
du Mercure Galant. 211
que toûjours le vocatif comme le nominatif.
La Langue Grecque retranche
abfolument l'ablatif , & en uſe
prefque dans tout le refte de meſme
que de la Latine . Mais la Grammaire
Univerſelle doit exprimer diverfement
tous ces cas , puis que leur employ eſt
different ; & pour fatisfaire les Grecs,
l'ablatif fera un fecond genitif pour
luy. Neantmoins pour abreger , elle
pourroit rendre commun le vocatifavec
le nominatif, comme le cas le plus facile
à connoiftre à la feule prononcia.
tion , & dans l'Ecriture à l'imperatif qui
l'accompagne prefque toûjours , & par
confequent le moins neceffaire à diftinguer.
Le nom eft de deux fortes. Le fubftantif,
qui rend un fens intelligible,
eftant employé avec un verbe;& l'adjeatif,
qui a befoin d'eftre joint ou adjoint
au fubftantif, ou fous - entendu avec luy;
pour produire un femblable effet .
Le fubftantif eft abfolu ou relatif.
L'abfolu qu'on nomme auffi primitif,
eft ou efprit , comme Dieu , Ange, &c.
ou mafle ou femelle , comme Homme,
Femme,
212 Extraordinaire
Femme, Lion, Lionne , &c.ou matiere naturelle,
comme Ciel, Terre,pierre ,& c.oll
matiere artificielle ,comme Thrêne, Couronne
, Ville, Village, &c . ou forme accidentelle
, comme grandeur , generofié,
fageffe , &c. Le fubftantif relatif
dérive du verbe , ou n'en dérive pas, &
eft toûjours antécedent o u fubfequent.
L'antecedent qui dérive du verbe , eft
comme Createur, & le fubfequent , comme
Creature , L'entecedent qui n'en dé
rive pas , eft comme Reyne, Pere, Mere.
&c.& le fubfequent, comme Sujet, Sujette,
Fils, Fille, & c. L'antecedent qui derive
du verbe, a fon fubfequequent direct
ou indirect . Le direct eft comme
Creatureà l'égard du Createur ; & l'indirect
eft comme Donataire à l'égard
de Donateur.
Je croy qu'on difpenfera volontiers
la Grammaire Univerfelle de rapporter
tous les noms particuliers des Hommes
, & ceux de leurs Villes , de leurs
Villages , & de leurs autres habitations
; outre que ce détail eft inuti
le,il ne fe trouve en aucun Dictionnaire,
& il en faudroit plus de cent comme
celuy
du Mercure Galant. 213
celuy de la Chine pour y fournir . Il fuffra
donc qu'elle rapporte les principaux
dechaque Nation.Quant aux noms des
nombres , elle les exprimera aifément ,
quoy qu'ils aillent prefque à l'infiny ,
parce qu'ils font tous compofez les uns
des autres, les dix premiers exceptez .
L'adjectif fe divife diverſement
comme le fubftantif. Il y a l'adjectif
du nom, & celuy du verbe . Le premier
vient de la perfonne ou de la choſe.
Celuy qui vient de la perfonne eft comme
Royal,paternel, maternel, &c. Celuy
qui vient de la chofe eft comme celefte,
terceftre, leger, & c. L'adjectif qui vient
du verbe eft comme adorable , faiſable ,
redoutable , qui fignifient ce qui eft digne
d'eftre adoré ; ce qui eft poffible à
faire, & ce qu'on doit redouter. Trois
degrez de comparaifon fuivent encore
la nature de l'adjectif, comme quand on
dit par exemple , en parlant de noftre
augufte Monarque , il eft auffi grand,
qu'Alexandre,il eft plus grand qu' Ale
xandre,c'eft le plus grand des Roys.Ces
trois degrez de comparaifon font donner
à l'adjectif les nom de pofitifs , de
compara
214 Extraordinaire
comparatif, & de fuperlatif. Le premier
marque l'égalité , en bien ou en mal;
le fecond éleve ou abaiffe ; & le troifiéme
porte la comparaifon au plus
haut point de louange ou de blâme.
Dans noftre Langue & dans fes voifines
, la difference de ces degrez ne
change point les adjectif , on ne fait
que leur joindre quelques adverbes;
mais il n'en eft pas de mefme de la Latine,
les expreffions du comparatif & du
fuperlatif , font plus courts que les nôtres
, & fon exemple eft à suivre à cet
égard ; neantmoins pour fournir à l'abondance
& à la facilité, la Grammaire
Universelle doit auffi donner le moyen
d'exprimer ces deux degrez de comparaifon
à noftre maniere . Au refte ,les divifions
que je viens de rapporter , tant
des fubftantifs que des adjectif , font
trop juftes & trop claires pour n'eftre
pas agréées d'elle.
Les pronoms font des efpeces d'adjectifs
qui le mettent en la place des
noms devant les verbés, & qui en marquent
les perfonnes , & comme il y a
trois fortes de perfonnes , qu'on appelle
du Mercure Galant.
215
pelle fimplement la premiere perfonne,
la feconde , & la troifiéme , il y a trois
fortes de pronoms , je ou moy , tu ou
toy, & il, elle , ou luy, celuy cy , celuy - là,
c. La Grammaire Univerſelle doit
mettre les pronoms au genre libre , afin
qu'on les puifle accorder en genre avec
tous les eftres aufquels on les joindra;
ce privilege ne pouvant aboutir qu'à la
perfection des expreffions, & à une plus
parfaite intelligence.
Les participes font des adjectifs qui
derivent des verbes , comme ceux que
j'ay déja rapportez , mais ceux - là
ne défignent point de temps , & ceuxcy
en marquent , comme on le connoift
par les exemples aymant , aymé
, qui aymera , où l'on trouve le
temps prefent , le passé & l'avenir . A
la verité ils ne tiennent pas tant de la
nature & de la fimplicité des adjectifs
dans noftre langue que dans les autres
; mais quand l'ufage general ne
prévaudroit pas , la brieveté & la commodité
de leurs expreffions le devroit
emporter fur nous, Les adjectifs
font de tout genre en toutes fortes de
langues;
216 Extraordinaire
langues ; il en fera donc de meſme des
participes.
J'ay dit que le verbe eftoit fufceptible
de changement , par le nombre.
Il est encore par les perfonnes , dont
il exprime les actions ou les paffions ;
par les temps , aufquels ces actions &
ces paffions fe font , ont éfté faites ou
fe feront ; & par les moeuds , modes ou
moyens , qui font les manieres dont elles
arrivent. Déduire ces changemens
par ordre , c'est ce qu'on appelle conjuguer.
La langue Hebraïque a dans fes verbes
, deux nombres , trois perfonnes &
trois temps,de même que toutes les autres
langues ; mais elle commence à
conjuguer par la troifiéme perfonne ,
& par le temps pafé , au lieu que les
autres commencent par la premiere per .
fonne & par le temps prefent. De plus
elle n'a que trois modes , l'indicatif,
l'imperatif & l'infinitif, an lieu que les
autres ont encore l'optatif & lefubjontif.
Neantmoins elle enferme dans
les trois ce que les autres eftendent
dans les cinq ; & ce qui luy eft encore
bien
du Mercure Galant . 217
bien particulier , c'eft que fes verbes
font fufceptible de genres , comme fes
noms.De forte que l'on apprend fouvent
de quel genre eft le nom , par fa jonction
& par fon accord avec le verbe
La Grammaire Univerfelle devant fuivre
l'ufage le plus general , pour avoir
moins de peine à fe faire recevoir des
Nations , commencera à conjuguer comme
la langue Greque, la Latine, la Francoife
& fes voifines, par la premiere perfonne
& par le temps prefent ; & employera
les cinq modes avec toutes les
differences de temps, qui font marquées
plus amplement par la langue Greque
& par la nôtre , que par la Latine.
Mais comme elle doit fuivre auffi la
conftruction la plus exacte & la plus pat.
faite,elle donnera des genres aux verbes ,
comme la langue Hebraïque.
Le verbe eft de plufieurs fortes auffi
bien que le nom ;il cft fubftantif, comme
eftre ou exifter ; actif comme aymer , &
paffif comme eftre aymé. Les langues
en ont d'autres encore, mais ce font plutoft
des effets de leur caprice , que de
la neceffité ; ils fe peuvent tous reduire
Q.d'Octobre. 1681 . K
218 Extraordinaire :
fous ces trois chefs. La Grammaire Uni
verfelle pourroit pourtant leur en ajoûter
une quatriéme forte affez à propos ,
c'eft ceux aufquels on joint volontai
rement un pronom perfonnel pour la
conftruction , commefe regarder , s'estim
mer , s'élever , &c. qui ont aprés cela de
certains temps communs avec le verbe
actif, & d'autres communs avecle paffif.
Et la raifon eft qu'elle abbregeroit par
ce moyen les repétitions importunes
dés pronoms, comme je me regarde, tu te
regarde, nous nous regardons , je me fuis
regardé , vous eftes regardez, &c . Ces repétitions
ne pouvant ettre que defagreables
dans une Ecriture Univerfelle , où
tout fe doit exprimer par les voyes les
plus courtes , pourveu qu'elles foient
les plus claires. Et ce verbe ſe pourroit
appeller verbe mellé , à caufe des deux
conjuguaifons actif & paffif , dont il
tiendroit.
Voila en gros ce que je penfe de la nature
de tout ce qui fe décline & de tout ce
qui fe conjugue.Je l'ay rapporté à cauſe
des deux moyens d'écriture & de langue
univerfelles que j'ay conceus. Tout cela
peut
du Mercure Galant. 219
peut eftre utile à l'und'eux,mais à l'égrad
de l'autre qui eft le plus court il n'y aura à
décliner que l'article, & à conjuguer que
le verbe fubftantif pour toutes les variations
des verbes & des noms ; ce qui eſt
d'une merveilleufe abréviation .
Cha
DERNIERE PARTIE.
Haque langue arrange differemment
les parties du difcours , & fait
fon élegance de cette diverfité qu'elle
appelle fon ftile ; mais l'élegance
de la langue univerfelle ne doit confifter
que dans fa netteté & dans fa clarté;
& pour y venir,elle doit fuivre ce qui
eft le plus naturel . La langue Hebraïque
, la noftre, & nos volfines, approchent
le plus de cette perfection. Elles
mettent le nominatif devant le verbe ;
& ce qui régit avant ce qui eft regy.
Au commencement Dien créa le Ciel &
la Terre, dit l'Hebreu dans fon Stile, qui
eft le noſtre , & celuy de la Nature , puis que la caufe
y eft placée
devant
l'ef fet. La langue
Latine
renverfe
cette conftruction
de diverfes
façons
& facrifie
d'ordinaire
l'ordre
du bon fens àla
Kij
220 Extraordinaire
cadence des paroles. Ce n'eft pas que la
Françoiſe ne mette quelquefois le nominatif
aprés le verbe , & toûjours le
pronom devant , quoy qu'il en foit régy
, puis que nous difons , les Braves
qu'eftime le Roy , Dieu nous ayme , &'c.
Mais ces conftructions ne font pas à ímiter
dans la langue univerfelle , il faut
dire que le Roy estime , & Dieu ayme
nous ; bien que cette derniere conftruction
foit Allemande dans noftre ufage,
il fuffit qu'elle foit plus naturelle que la
précedente.
C'est encore une regle à garder , que
l'adjectifne foit pas éloigné du fubftantif
auquel il fe rapporte , puis que fa nature
eft d'eftre adjoint , comme fon nom
le marque . On laiffera neantmoins la liberté
de le placer devant ou aprés , fuivāt
l'ufage de chaque langue, veû le
peu de
confequence de fa fituation, à moins qu'il
n'y ait un verbe entre-d'eux ; parce qu'alors
il doit eftre aprés , comme en ces
mots, le Roy eft grand , la Reyne eft vertueufe
, &c.
Les adverbes feront auffi toûjours mis
proches des verbes , & les propofitions
20
avant
du Mercure Galant . 221
avant eux & avant les noms , puis que
c'eft la nature des uns & des autres.
Enfin il faudra éviter tous les renverfemens
de conftructions & toutes les
tranfpofitions , comme autant de defordres,
& ne chercher que la fimplicité .
Quant au regime de cette Grammaiil
doit comme l'arrangement , eftre
conforme aux regles naturelles , & n'en
avoir que de generales , afin que fon
ftile foit égal par tout , & que la diverfité
n'empefche pas l'intelligence. Ainfi
le regime du nom adjectif avec le fubftantif
fera tel que dans les autres langues
, où ils s'accordent en tout ; & il
en fera de mefme du regime du nominatif
avec le verbe , fans avoir égard au
30a Troki des Grecs , ny à cette façon
de parler de noftre langue , une infinité
d'animaux courrent. Les deux fubftantifs
qui fignifient une mefme chofe , & qui
font mis fans conjonction ou avec conjonction
, s'accorderont encore de la
mefme forte , & l'on dira le Roy Louis ,
la Reyne Therefe , & le Roy & la Reyne
c. Mais s'ils fignifient des choles
diverfes , & qu'ils fe rencontrent fans
K iij
222 Extraordinaire
conjonction , le ſecond dans l'ordre de
la conftruction naturelle fera mis au
genitif , & l'on dira le Royaume de France,
la Ville de Paris, &c. fans avoir égard
à l'urbs Roma des Latins. Sils font mis
au nominatif fingulier & avec conjon-
&tion , & qu'ils regiffent un verbe aprés
eux, il faut faire prendre le pluriel au
verbe , & à l'adjectif qui les fuivra ; &
l'on dira le Roy & la Reynefe promenent,
font admirable, &c. Et parce qu'entre
les perfonnes , la prémiere paffe pour
la plus noble, & la feconde aprés elle,
le verbe s'accordera toûjours au pluri
avec la plus noble , & l'on dira , may
toy jouons, toy & luyjouez, &c.
Les marques des degrez de comparaifon
dont on ufe dans noftre langue ,
& dans fes voifines, s'exprimeront par
des conjonctions qui fe mettront entre
l'adjectif & le fubftantif , & qui
les accorderont du moins en cas ; mais
lors qu'on fe fervira des adjectif variez
à la maniere des Latins , on employera
lefubftantif à l'ablatif ou au datif aprés
le comparatif , & au genitif aprés le
fuperlatif,
Les
du Mercure Gatant. 223
Les prépofitions qui fe mettent devant
les noms ou devant les pronoms,
en excluront toûjours l'article & le
porteront avec elles ; & l'on reputera
par ce moyen ces noms & ces pronoms
en quel cas on voudra, chacun felon
l'ufage de fa langue, ce qui fera éviter
la contrainte du regime . Pour les prepofiotions
qui fe placent devat les verbes,
elles fuivront la nature des modes; celles
de fouhait fe mettront avec l'optatif, &
celles de fuppofition avec le fubjonctif.
3 Le verbe fubftantif régira le nom au
genitif , l'actif le régira à l'accufatif, &
le paffif le régira avec une prépofition,
ce que feront auffi les verbes mêdez,
& ceux qui marquent le mouvement
local, le repos & la meſure des lieux
ou des temps. Les verbes qui auront
deux régimes, l'un direct, & l'autre indirect
, comme montrer le chemin aux Soldats,
eftré condamné par le Iuge à la mort,
c. régiront le direct qui doit eftre toutjours
le premier dans l'ordre de la conftruction
naturelle, de la maniere que je
viens de dire , & mettront le fecond ou
l'indirect au datif,
Kiiij
$224
Extraordinaire
"
Lors que deux verbes feront enfemble
fans conjonction, le dernier fera mis
à l'infinitiffuivant le grand ufage ; &
quand la particule que fe trouvera entre-
d'eux , comme il arrive fouvent dans
noftre langue & dans fes voifines , la
Grammaire univerfelle qui doit pourvoir
à tout , donnera le moyen de l'exprimer,
fans rien changer à la phraſe.
Enfin , on fuivra en toutes chofes la
conftruction la plus naturelle & la plus
fimple , dans l'expreffion & dans l'explication
; & la pratique fuppléra avec
le principe , au défaut des autres regles
qu'il feroit trop long de rapporter icy
toutes. Voilà les principales , & les
fondemens les plus exacts & les plus
plaufibles , ce me femble , de la Grammaire
univerfelle.
Je dois aprés cela venir au détail de
l'Ecriture & de la langue qui en reſulte ;
& expliquer en premier lieu , l'employ
des Chifres Arabiques pour l'expreffion
de toutes chofes , avec une parfaite
conſtruction ; mais comme vos Livres,
Monfieur , font des Parterres embellis
de toutes fortes de Fleurs , il ne feroit
du Mercure Galant.
225
roit pas jufte de n'accorder qu'à une
feule , la place qui eft destinée à plufieurs
. Agréez donc que je remette à
voftre Extraordinaire du 15. d'Avril
prochain, la fuite de mes éclairciffemens,
& continuez-moy la grace de me croire
voftre tres, & c.
DE VIENNE - PLANCY .
3.2003.2003.·80163.
SI ON PEUT AIMER
fans le fçavoir.
S'n eftvray que l'Amour par de funeftes
charmes
حیرف
Caufe tant de langueurs , de foûpirs , &
de larmes ,
Exerce fur les coeurs un abfolu pouvoir,
Peut-on aimer fans le fçavoir ?
Ony , mais me direz- vous , combien voiton
de Belles ,
Dont les tendres regards & les douceurs
mortelles
Bleffent fi délicatement ,
Qu'on croit n'eftre qu' Amy , lors qu'on
devient Amant ?"
Non, l'amour dans un coeur fait toujours
du ravage ,
K V
226 Extraordinaire
On a beau réfifter, il met tout aupillage,
Il nous ravit la liberté ,
Le ropos, la tranquillité ,
Et d'un Indiférent les biens , doux &
paifibles ,
Pour nous flater d'un foible espoir ;
Et ces pertes font trop fenfibles,
Pour ne pas s'en appercevoir.
BARDOU, de Poitiers.
Si une Belle qui aime fortement,
peut exécuter les deffeins de
vangeance qu'elle médite contre
un Amant abfent qui l'a
oubliée , quand à fon retour il
apporte des raisons,
quoy que
méchantes , pour exécuter fa
conduite .
UN
coeur tendre n'eft point capable
De fe vanger d'une infidelité;
C'est en vain qu'on voudroit paroiftre
redoutable ,
Quand on a de l'amour , on n'a plus de
fierté.
Une
THEQUE
DE
LA
LYON
27
iter
IrDE
LA
THÈQUE
LYON
1893
du Mercure Galant. 227
Une funefte expérience
M'apprend qu'on ne sçauroit maltraiter
un Berger ,
Quand une fois il peut nous engager ;
Faimois Tircis dans fa conftance,
Je l'aime encor, quoy que leger.
LA BELLE GUILLOT , du Quartier
de S.Hilaire de Poitiers .
En
quoy
C
confifte la veritable
Sageffe .
Eluy-là qui croit dans le monde
Trouver la Sageffe profonde,
Se trompe fort affurément.
C'est bien plus haut qu'elle réfide,
Et je tiens qu'elle ne préfide
Que dans le Ciel uniquement :
Mais quant à l'humaine Sageſſe
Dontfouvent fait grande largeffe
Celuy qui la poffede moins ,
Je croy que fon degré fupréme
Confifte à mettre tous nos foins
A nous bien connoistre nous- mefme.
GIRARDOT
, de Moulins.
Je vous envoye la veuë dugrand Cloiftre
du Monaftere de l'Efcurial , & viens à
l'Explication du Billet Enigmatique einployé
228
Extraordinaire
'
ployé dans le dernier Extraordinaire. Je
vous marquay fur la fin de ma Lettre du
mois d'Octobre , qu'au lieu de ces mots,
Depuis fort long-temps on n'a point vû
ce qu'on voit aujourd'huy, il falloit lire,
ce qu'on doit voir aujourd'huy. C'eftoit
en quelque façon vous en dire lefecret ,puis
que je vousfaifois remarquer qu'unefillabe
oubliée eftoit importante. Cependant il n'a
efté trouvé de perfonne. En voicy la Clef.
Prenez la fixiéme fillabe qui eft On , &
continuez de cette forte à prendre jusqu'à
la fin toutes les fixiémes fillabes , vous
trouverez que toutes ces fillabes jointes.enfemble
,font le fens quifuit. On doit vous
enlever ce foir , fi vous fortez. Prenez
vos mefures pour éviter ce mal-heur. Il
feroit aifé avec unpeu d'application , d'écrire
une Lettre dont le fens feroit parfait
& qui en formeroit un autre caché par les
fillabe que la Perfonne à qui on l'adreſſeroit,
feroit avertie de retenir. Il me reste
encor plufieurs manieres de Chifres dont
je n'employe au ourd'huy ancan , par la
crainte qu'onn'y prenne pas toujours plaifir.
Les Enigmes de Novembre étoient toutes
deux fur la Palatine . Je vous fais part
des
du Mercure Galant. 229
des diferentes Explications que j'en ay
reçenës.
DE
I.
El'An paffe la piquante froidure
Exigeoit bien une double fourrure ;
Mais cet Hyver eftant moins rigoureux,
Vne devroit fuffire au lieu de deux.
3
.
M
C. HUTUGE , d'Orleans , demeurant
à Mets .
I I.
Ercure a beau fe déguifer ,
Et faire' nouvelle figure ;
Il a beau fi fouvent fe métamorphofer
Mercure en eft-il moins Mercure ?
୧୫: ୨୭
Non, non, quoy qu'il feferve & du temps
& du lieu ,
> Pour changer de forme & de mine
On reconnoift toûjours ce Dieu ,
Fuft-il mefme caché fous ure Palatine.
"
RAULT , de Rouen.
I I I.. S
Cuifont également belles ,
Es deux Enigmes jumelles ,
Оці
Vont avoir un grand renom ;
Elles font juftes & fines ,
Et les nommer Palatines ,
C'est les nommerpar leur n'in.
IV. Mercu
230
Extraordinaire
4
I V.
Ercure, ton Enigme obfcure autant
que fine ,
ME
Ne m'échapera pas, je l'ofe parier ;
La raifon eft , que je fuis l'Ecuyer
D'une Princeffe Palatine .
DE SAINT VICTOR.
V.
Vi pour les Enigmes fines
Que vous nous donnez à toud,
Vous rendroit des Palatines ,
Mercure , qu'en diriez vous ?
C
Mademoiſelle SEIGNEUR
de Pontoiſe,
V I.
Amille me difoit, je ne fçay par quel
fort ,
Moy , qui fans vanité , quelque Enigme
qu'on faffe ,
Me trouve affez de feu pour l'expliquer
d'abord ,
Je me trouve icy courte , & fuis toute de
glace.
C'est la faifon , luy dis-je , on ne fent que
trop bien
Que jusqu'à noftre efprit fouvent elle dovanines,
Mais
du Mercure Galant . 231
Mais voyez fi le coeur ne vous dictera
rien ,
Quand vous aurez deſſus mis une Pala-
V
tine ?
DROUART DE ROCONVAL,
de la Porte S. Antoine.
VII.
Ous moquez- vous , Galant Mercure,
De nous donner tout- à-la fois
Deux Palatines dans un mois ,
Pendant un Hyver fans froidure ?
V
LE MAUVILEU DE CHAUVEN .
VIII.
Ous voulez donc que je devine
Les Enigmes du Mois ? Ie n'enfais
pas refus :
Mais ilfaut fouffrir , ma Voifine
Que pour mettre le doigt deffus,
Ie touche à voftre Palatine.
DAUBAINE.
IX.
LFnt à
Strasbourg,
Ors que la Cour
Mercure y fut auffy ; chercha ce que
Ville
Pouvoit avoir de curieux
,
la
Et neprit pas une peine inutile ;
2
Mais
232 Extraordinaire
3
Mais comme en peu de temps il court
divers lieux ,
(fines,
Il fut auffi , dit-on , dans les Villes voi
D'où le Drôle apporta de belles Palatines.
Parbleu
,
X.
Le mefme.
Arbleu, mon cher Galant Mercure,
Affez plaisante est l'avanture;
Lors que pour ta Maîtreffe en cet An
tout nouveau
, Ie t'envoye une Palatine
Comme quelque chofe de beau
Tu m'en rends une bien plus fine.
GIRAULT le jeune, Parifien.
X I.
E ne fçay pas fi je fuis fine
Dans les fecrets de deviner;
Mais je croy que la Palatine
Eft ce qu'avez voulu donner
Ce Mois dernier, Galant Mercure;
Au moins on ne peut mieux en faire la
peinture ,
Pour nous lefaire foupçonner.
M. DE BART - BRIOU .
X I I.
VPalatine fuperbe & vaines
Ous me dérobez mille appas,
Mais
du Mercure Galant.
233
Mais vous ne m'empefcherez pas
De voir la bouche de Climene.
DE CLELBA N , de Normandie.
XIII.
vain Mercure fait le fin
ENos Bergeresfont auffi fines ;
>
Il vient de chez le Palatin,
Et veut cacher deux Palatines .
L'un des tendres Bergers de Cotentin.
R
XIV .
RONDE A U.
Enard eft pris, ou Marthe Zebeline,
Peau de Lapin, de Caftor, ou d' Hermine
,
Pour ranimer la chaleur d'un beau fein,
Et conferver la blancheur de fon tein ;
Ainfi leur nom fe change en Palatine.
Blondain croiroit avecfa bonne mine
Porter plus loin fa prunelle mutine ;
Maispar cet art on voit que le plus fin
Renard eft pris.
Dans l'une & l'autre Enigme où l'on
raffine ,
Pour découvrir au vray leur origine ;
Si quelqu'un dit les Etuves du Rhin,
Tout
234
Extraordinaire
Tout autre Mot que Palatine enfin.
En cet endroit pour Marthe , ou pour
Foine ,
Renard eft pris.
L'Amant favorisé fans efperance.
ME
X V.
Ercure , ta Mufe fertile
Auroit pû fuprimer quelque Eni
gme ce Mois";
Deux Palatines à la fois,
Dans un Hyver fi doux , font un meuble
inutile.
F.FOUR MY , de Baugé en Anjou.
XV I.
Eft donc tout de bon que Mercure,
CalaintenantMarchand deFourure,
De retour des Pais où regnent les frimats,
A rapporté de ces Climats
Bonne provifion de Marthes Zibelines.
Il en expofe en vente icy deux par ces
Vers ,
Afin qu'en la faifon des plus rudes Hyvers
Le Sexefoit fourny de riches Palatines."
DE SOMBRES LARMES ,à Châlons
en Champagne,
XVII.
du Mercure Galant 235
Q
" XVII.
Vi l'ofera d'orefnavant
Se dire plus que moy de mode ?
Il me manquoit un agrément ,
Celuy de tous le plus commode.
Mercure toujours bon, toûjours officieux,
Ce Mois le préfente à mes yeux.
C'est un couple de Paleſtines
Des plus belles & des plus fines.
Vo
LA FAUVETE, de Morlaix.
XVIII.
Os deux Enignes , à mon fens,
Cachent le mefme Mot qu'aifément
on divine ;
1
Et pour peu qu'on les examine,
On voit que vous donne chaque choſe en
fon temps ,
› Et qu'on trouve chez vous comme chez
les Marchands,
De deux fortes de Palatines.
L'INCONNU, de Compiegne.
X I X.
Ercure en vain ne veut pas qu'on de
vine
Qu'il cherche à s'opposer à la rigueur du
froidi
Car
236 Extraordinaire
Car qui ne le reconnoiſtroit
Avec fa double Palatine ?
›
Les Chevaliers de l'Ordre
de Lieffe, de Lifle.
X X.
'Ous aimez trop , charmante
VO
Brune' ,
A mettre obftacle à ma fortune.
Vous favorifez mon mal- heur ;
Mais quoy que vous faffiez lafine ,
Croyez-vous que vos yeux ayant percé
mon coeur ,
Les miens ne puiffent pas percer la
Palatine ?
L'Amant malheureux de l'aimable
Yvernel de S. Leu Taverny.
X X I.
C
E que vous cache dans vos Vers ,
Puisiez- vous le cacher pendant tous
les Hyvers
Aux Belles , & fur tout à ma jeune
Voifine ,
Qui de peur qu'un oeil amoureux
Finement ne fe rende heureux,
Nefe montre jamais fans une Palatine.
F. BRAC , ds Laigle en
Normandie.
XXII .
du Mercure Galant. 237
XXII.
vient, charmante Leonor ,
D'Que vous paroiffez fi chagrine ?
Eft-ce faute de Louis d'or
Pour avoir une Palatine ?
Si c'eft là le fu et de voftre déplaifir,
Il ne tiendra qu'à vous de vous voir
fatisfaite ,
Puis que majoye eft entiere & parfaite,
Quand j'accomplis voftre defir.
deux d'un Préfent que m'a fait le
Mercure ,
J'en ay
Qui fera plus propre pour vous.
Voyez aufentiment de tous ,
Si l'on en peut trouver de plus belle
fourure ?
E
FLORIDOR , de la petite Paroiffe
du Havre.
XXIII.
Ay dupla fir de voir Fanchon
Qui fe défole & qui s'obſtine
Afe faire une Palatine
D'une vieille Peau de Couchon .
SANS- SOUCY , d'Abbeville .
XXIV .
Ncor que vous ayez un air tout plein
d'appas,
Qui
238 Extraordinaire
Quifait que chacun vous admire ,
Dans cet a uftement qu'il vous plaift nous
décrire ,
Nous ne vous imiterons pas .
Mercure en confcience , aurions-nous >
bonne mine ,
Pendant un Hyver fi doux,
De nous charger comme vous.
D'une double Palatine ?
M
LA JEUNE IRIS , de Tonnerre,
X X V.
Ercure tous les Mois apporte pour
les Belles
Quelques marchandiſes nouvelles ;
Pour elles le Galant fe met de tout mêtier.
Tantoft il eft Charron , tantoft il eft
Fleurifte ;
L'autre jour il eftoit Droguifte ,
Il est aujourd buy Pelletier.
Mais admire cobien fa politique eftfine ;
L'Eté Jon Evantail moderoit la chaleur,
Maintenant que l'Hyver fait fentir fa
rigueur ,
Il expofe la Palatine .
X XV I.
Ercure , l'on connoift aisément à ta
ME mine ,
Que
du Mercure Galant. 239
Que tu caches deux fens deffous la Palatine.
2
La plus belle Réclufe des
Plaines S.Severe.
XXVII.
Elles , que l'Evantail tout le long
de l'Eté BElles
Entretient dans l'oifiveté ,
Cefferez-vous l'Hyver de paroistre ba
-dines ?
Non , lifez le Mercure , il vous apprend
ce Mois
A remuër avec vos doigts
Les queues de vos Palatines .
M
L'Albaniſte de Rouen.
XXVIII.
Ercure eft tout fpirituel,
Son génie est univerfel ;
Mais fa prévoyance divine
Me paroift plaifante en ce point,
Que l'on peutfous la Palatine.
Cacher fouvent ce qu'on n'a point.
Le Chevalier de la Cour
du Bois S. Pere.
XXIX .
'Amour vous cauſe du tourment ,
L'eleconnois Mercure,à voſtre mine.
Vous
240 Extraordinaire
Vous peftez contre l'ornement
Qui dérobe à vos yeux une gorge divine ;
Attendez le beau temps,
Et vos defirs feront contens.
Jamais on n'a ven Palatine
Regner encor dans le Printemps.
A
Le Mary charmant.
X X X.
Nnette l'autre jour me vint entretenir
Sur les Enigmes du Mercure,
Difant que la premiere eftoit la plus
obfcure.
Du fens qu'elley donna je ne pus
convenir,
Et luy dis , ce n'eft pas ce que tu t'imagines
;
L'une & l'autre eft la mesme, & font deux
Palatines ;
Tu t'en fers tous les jours pendant cette
faifon.
Alors elle s'écrie, ah vous avez raison.
GYGES , du Havre.
Ceux qui n'ont expliqué que la premiere
des Enigmes du mois de Novembre fur
la Palatine ,font Mefdemoiselles le Vignon,
de
du Mercure Galant. 241
de Troyes ; Sauvage , Mere & Fille , rnë
Saint Denis ; Gilbert , ruë Saint Honoré ;
Benard dite la Charmante Iris de Tournay;
Meffieurs Canival , Prieur de la Bucaille,
d'Andely ; l'Abbé Trevet ; Peigné,
Confeiller au Bailliage d'Orleans ; Sitoft,
de la mefme Ville ; Guittaut , de la Porte
de Paris ; Daquinet , Advocat de
la Porte de Paris , au Grand Louis ; Baudot,
rue Saint Honoré ; le Nouveau Soleil
de la rue des cinq Diamans ; le Relegué à
Pont-à- Mouffon ; le Iuvenal Naiffant, de
la ruë de la Harpe ; le Petit Notaire ; le
Controlleur de la Marée d'Orleans ; l'Amant
Conftant de la belle Blonde de Salins;
la Pucelle à regret , d'Orleans ; la belle
Accordée , de la rue du Colombier de la
mefme Ville; la belle Nanon , & la Brune
au gros nez, de la ruë Simon le Franc. On
a expliqué cette même Enigme fur le Mafque
ou Loup, le Vermillon, l'Agrafe de
Pierreries ; l'Ecran , le Parafol, la Perruque,
le Bufc, & le Manchon.
.. Ceux dont les noms fuivent n'ont trouvé
le Mot de la Palatine , que fur la feconde.
Ce font Meffieurs le Comte de Montaigu,
Q. d'Octobbre 1681 . L
242 Extraordinaire
de la ruefainte Croix de la Bretonnerie ; le
Chevalier de Louriac , de la ruë de la
Harpe;Baugran, rue Saint Denis ; Henry
Varlet , de Rheims , Phificien à Troyes ;
Caudron , d'Abbeville ; des Hayes , Prieur
de l'Hoftel - Dieu du Ponteau-de- Mer ;
Briffaut l'aifué Greffier au Prefidial de
Tours ; de la Croix R..... le Seigneur Rhuma;
Laurence, Procureur à Tours ; Douin,
Avocat en la même Ville ; L.Bouchet , ancien
Curé de Nogent le Roy ; I.I. Coudert,
de Pezenas; Mefdemoiselles de Begny, &
Thouronx,de la rue Saint Denis, les Freres
du Rocher de l'Evefque en Baffe Bretagne,
le Silence mefme, dumême Licusle Danois,
de Rouen ; l'Avocat Oyfeau, du Mans ; le
Capitaine Reformé de la rue Trouffe-Vache;
Le Bean Receveur du Grenier à Sel de
Joinville;le Financier errant de Châlons en
Champagne;Dom Pedro, du Petit Cloitre
de Leon ; La belle Marion de la Croix an
Lin ; la leune Chalonnoife ; la Beauté du
Pais Latin; & la Demoiselle de Grande
Taille , du Mans.
Ceux qui ont expliqué toutes les deux,
font Meffieurs le Chevalier Pafquier de la
rue de la Harpe; de la Ville- Aux- Butes,
de
du Mercure Galant. 243
;
de la mefine rue; l'aimable Marquis de
M...... Page de la Grande Ecurie ; de
Lattre , d'Amiens ; L. Serrant , Curé de
Nogent le Koy ; Roquelet , Vicaire Ancien
de la Metropolitaine de Tours ; Baubut,
Avocat à Tours; Iarres, du Quartier du
Louvre;Ioubert, de la Ferté- Bernard ; de
Valtigny le Hot avocat à Caen, Poirier,
de Mer , Hector , Avocat a Dunkerques
Hariveau ; L. Perrier , de Rouen ; Leger
de la Verbiffonne ; Regnaut Fils , du Petit-
Pont; Pinchon de Rouen ; Clacy , de Caën,
Avocat au Parlement de Paris ; le Chevalier
Fredin Deformiaux , de Pouteau - demer
; L. Doré, de Pontorfon en baffe Nermandie
; l'Ecuyer ; le Cordier , de Caën,
Ré de S. Martial : Allard , du Vexin ; le
Chevalier de la Tour d'Angoulefme; Mefdames
& Damoifelles Collart , de Silléle
Guillaume: Cleche- pied , de Valenciennes
, Lambert , du Quartier des Halles,
on Pillon de Mouy en Beauvoifis : Molina
, de la rue Saint Denis : Fauconnier :
Bernard , de la rue Barre-du- Bec : De
Bigny-Beuvron : Madelon de Mouchy,de
Chaumont en Véxin; Manon de Bonoda,
de la rue de Poitou : le Chevalier Merla-
Lij
244
Extraordinaire
tieres, de Poitiers : le Chevalier de Mer:
Palerne , de la rue Iuifverie de Lyon :
l'Admirateur des appas de belle Lallemand
, rue Saint Denis : les Travaux de
Mars : le Solitaire du Parnaffe, de Rheims:
les Quatre Etourneaux de Tours : le Ieune
Avocat, de la Ville d'Ax : l'Amant fidelle
de la belle Madelon de Dreux : le Veritable
Amy de l'Infortunée Parifienne , de
Picardie : le Voluptueux Amifodar : l'Avanturier
de la rue de Sainte Catherine :
le Fillage forcé : le Partifan de la Fortune :
l'Explicateur Enigmatique, Autheur : le
Favory fans ombrage difgracié : le Financier
en apparence : l'Homme d'Etude en
effet:le bon Amy des Maris commodes : le
Timide en public : l'Entreprenant dans le
particulier :le Favory fans ombrage, rentré
en grace : le Prince de Guinée , François:
les Déguisemens concertez : les Heureux
Artificesfans affectation: le Financier fans
Finance : le Marquis fans Marquifat :
l'Autheur fans autorité : l'Abbé fans
Abbaye : le Noble Roturier : les Partiſans
du Mercure:le Mécéne & Virgile François :
l'Epoux pacifique: le Saturnien naturel :
l'Enjoué par artifice : le Mary Novice :
•
les
de Mercure Galant. 245
les Illuftres Commis du Quartier des petits
Carreaux: le Blondain Excroc de Fanchon
de Saint Quentin : Simon le Lepreux,
Chef de la Societé médifante de ladite
Ville ; le Pere Valentin : le Veritable Converty,
encor de la mefme Ville : le Berger
Fleurifte , du Cotentin:Tamirifte de la ruë
de la Cerifaye : le Facteur du Mercure
Galant , de Troyes : les Affociez de la
Place aux Chats de la ruë S. Honoré:l'Amant
conftant de l'Ecu Dauphin de la ruë
Bour-l'Abbé;le Gardien du Cabinet Lambertique,
d'Abbeville : les Nobles Poulains
de la ruë Senecaux à Roüen: l Amant emporté
: l'Amant abandonné de la belle
Epine de Rheims : Alcidor du Havre :
l'Amantfavorife fans esperance: l'Amy de
l'Epoufe Triomphante le Ieune Agent
Financier l' Amant du Tefte à Teftc, d³ A•
miens : le Petit Chevalier de S. Fufien , de
la rue des Saints Peres : l'Aimable Frere
de la Charmante Soeur, d Ypres : Silvie du
Havre: la Tourterelle verte , de la rue du
Cigne : de Lautonniere , de la mefme ruë:
la Paifanne d'Auteuil : la Ieune Milanoife,
du Quartier S. Mederic : les Quatre
Etournelles de Tours : l'Aimable Prati-
Lij
245 Extraordinaire
cienne de la rue faint Bon : les Avances
méprifées : les Galanteries Clericales, de
la mefineruë : la Curiofité trompée: l'Antipatie
des Dames : la Feinte Rupture : les
Impatientes Sterilitez : I Amitié languif-
Sante: la Perfeverence aux abois : la Chafteté
agoniffante : l'Ingenuité myfterienfe:
les Tranquilitez actives : la Fille bien née,
de la rue des Menestriers : l'Aimable Davilers
, du quartier du Palais : la jeune
Eponſe radoucie : lajeune Agnés : la Turbulente
Architecture : l'Ignorance affectée:
la Femme fçavante : l'Aimable Famille
Cochonnoife : les deux Infeparables , blonde
brune , de Saint Quentin : l'aimable
Reclufe par amour , de la mefme Ville : la
Charmante Huguenote, du mefme lieu : la
fidelle Fanchon, de ladite Ville : la Solitai
re de Chambon en Blaifois : & la Societé
médifante , du mefine lieu : l'Illuftre Sophie
Fine Epice , de Paris : l'Infenfible
Brune du Fauxbourgfaint Germain : Bonbecq
, de la rue Beaubourg : la Bergere
Iris , d' Abbeville : Amarillis & fes
Compagnes , de Hombourg : &la Reine
des Coeurs, de Rouen.
>
REPONSE
du Mercure Galant.
147
10g Colog ·2063. food. Colo]. Fobs Co3 23 2013 S
REPONSE AUX LARMES
de Daphnis, fur la mort de fa Femme,
qui ont paru dans le dernier Extraordinaire.
Pourquoy répandre tant de larmés ?
Pourquoy tant de foins fuperflus ,
te
Etpourquoy toflater a'un bonheur qui n'eſt plus?
Les Manes des Mortels reprennent - ils leurs
charmes ?
Quand on eft unefois dans la nuit du Tombeau,
Quand la Loy du Deftin dispofe de nos vies,
Et que les Parques ennemies
Dérobent à nosyeux ce qu'on voit de plus beau,
Qu'elles le livrent aux Furies,
Tyrfis , on fe plaint vainement
De la rigueur des Destinées ;
Elles qui peuvent tout fur nos courtes années ,
En jugent fouverainement.
.
Anos plus juftes voeux elles font infenfibles,
Elles laiffent couler nos pleurs ,
Et nos plus cruelles douleurs
Nepeuvent les rendreflexibles.
Bannis donc un chagrin qui pourroit t'accabler,
Tes douceurs par le temps doivent eftre appaifées..
Maintenant ta Sylvie eft aux Champs Elifées,
Elley gouste un repos qu'on ne doit point troubler .
Songe qu'un jour tu la dois fuivre.
Si les Deftins jaloux ont avancé sa mort,
Que te fert deformer des voeux contre ton fort ?
Cher Tyrcis , meurt on pour revivre ?
L'ABBE DE S. MARC d'Aix en Provence ,
248 Extraord, du Merc, Galant .
QUESTIONS A DECIDER.
I.
Qveritable amit.é.
u'elle eft la marque la plus effentielle d'une
II.
Un galant Homme à qui une belle Perfonne
plaift fort , eft employé aupres d'elle pour les interefts
defon Amy qui en eft l'Amant . La Belle
luy dit qu'il peut parler pour luy-mefme. On
demande ce qu'il doit faire , la feule confideration
de fon Amy l'ayant toujours empeſché de fe
découvrir. III.
S'il eft facile de diftinguer dans une meline
Perfonne , les mouvemens de politique , d'avec
ceux d'inclination ; & quels moyens on peut employer
pour n'y eftre pas trompé , puis que bien
fouvent les apparences & les effets de l'une & de
l'autre font femblables. I V.
On demande la peinture d'un parfait Amant,
& à quelles marques on peut le connoiftre.
V.
On demande l'origine de la Pourpre & de l'Ecarlate,
& quelle en eftoit la diférence dans l'ufage
des Anciens . V I.
D'où peuvent venir les vapeurs dont prefque
tous les Hommes font attaquez auflibien que les
Femmes, & dont on ne parloit point il y a 15.ans.
Il mereste un tres -beau Difcours de M. de la Fevrerie
,qui fait voir en quoy confifte l'Honnefteté&
la veritable Sagele. fe vous le réſerve pour l'Extraordinaire
du 15. d' Avril , ainsi que d'autres
Ouvrages fur les Queſtions déja propofées , qui n'ont
pu avoirplace enceluy- cy. Il y en a quelques- unes
fur lesquelles perfonnes n'a encor écrit On les peut
toujours regarder comme nouvelles , & les Decifions
qu'on en recevra feront em loyées , comme mațieres
quiportent leur privilege . Je fuis, Madame, &c.
Paris ce 15. Janvier 1682.
BLIOT
LYON
893
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teftamenti tabulis attribuit anno 1693 .
1
EXTRAORDINAIRE
DU
807157
MERCURE
GALAN T.
DE
QUARTIER D'OCTOBRE
LYON
ΤΟ ΜΕ
02
XVI
ALTON ,
Chez THOMAS
AMAULRY,
TO43
rue Merciere.
M. DC. LXXXII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du
Roy.
PAr Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en fon Confeil , Jun-
QUIERES. Il eft permis à J. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , prefenté à
Monfeigneur L & DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs , Grayeurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confifcation des Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege
Regiftré fur le Livre de la Communauté le
J. Janvier 1678.
Signé E. CoUTEROT , Syndic
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranfporté fon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir fuivant l'accord fait entr'eux .
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
24. Janvier 1682.
TABLE DES MATIERES
contenuës dans ce Volume,
Eponfes de M. de Simprou aux Questions
propofees aans le XIV. Extraordinaire, 3
moderne , du mefme De l'Eloquence ancienne
Monfieur de Simprou, 18
Fable de l'Origine des Bagues,par M. Richebourg,
Avocat au Parlement de Toulouse,
32
Si la Santé peut- eftre alterée par les Paffions,
Question traitée par Monfieur Panthot , Medecin
de Lyon, 54
Sentimens en vers de M. du Rofier , fur toutes les
Questions du XIV. Extraordinaire ,
Origine de la Migraine d'Iris,
Billets galans ,
68
75
81
86
Sonnet de M. Bardou de Poitiers, fur la Queftion,
Si le Mary doit eftre plus grand Maistre que
la Femme ,
Réponse à quatre Queſtions du dernier Extraornaire,
Madrigaux fur les Enigmes de Septembre , qui
eftoient toutes deux fur la Beauté,
Traité de Monfieur de la Selve de Nifmes , fur les
Vendanges, l'origine du Vin,
87
१४
94
Sentimens en Vers de M. Bouchet , ancien Curé
de Nogent le Roy , fur les Questions du XV.
Extraordinaire,
De la Medecine, par M. Germain de Caen, 110
Madrigaux fur les Enigmes du mois d'Octobre,
dont les Mots eftoient les Yeux & le Pain de
Sucre ,
C 182
ǎ ij
TABL E.
(
Ouverture du Secret de l'Ecriture & de la Lan`
gue Univerfelle , inventée par Monfieur de
Vienne-Plancy,
190
Réponse de M. Bardou de Poitiers, à la Question,
Si on peut aimer fans le fçavoir , 225
Réponse de la Belle Guillot du Quartier de S. Hilaire
de Poitiers, à la Question , Si une Belle
qui aime fortement , peut exécuter les deffeins
de vangeance qu'elle médite contre un
Amant abfent qui l'a oubliée , quand à fon
retour , il des raifons
apporre , quo y que
méchantes, pour excufer fa conduite, 226
Réponse de M. Girardot de Moulins , à la Questio,
En quoy confifte la veritable Sageffe, 227
Explication du Billet Enigmatique,
ibid.
Madrigaux fur les Enigmes de Novembre , dont
le Mot eftoit la Palatine,
Noms de ceux qui les ont expliquées,
229
240
Réponse aux Larmes de Daphnis , par M. l'Abbé
de S. Marc, d'Aix en Provence,
Questions à décider ,
247
248
Fin de la Table.
Avis pour placer les Figures.
A Figure où eft écrit un des fept
Cloitres de l'Efcurial, doit regarder
la page 709.
La Figure d'un des grands Cloiftres de
Efcurial , doit regarder la page 227.
EX
I
EXTRAORDINAIRE
DU
MERCURE
GALAN T.
QUARTIER D'OCTOBRE 1681 .
ΤΟ ΜΕ XV I.
ous vousfouvenez,
Madame , qu'en finiffant
ma quinziéme
Lettre Extraordinaire,
je vous marquay
qu'il me reftoit plufieurs Pieces
que je refervois , faute de place,
pour les employer dans celle - cy.C'eft
Q. d'Octobre 1681 .
A
2 Extraordinaire
par
là
que je la vay commencer , ne
voulant pas priver leurs Autheurs
de la gloire qu'ils peuvent attendre
de leur travail. Quoy que ces Matieres
femblent n'eftre plus nouvelles
,parce qu'elles ont efté déja traitées
, elles ne laifferont pas de faire
un agreable mélange avec celles
qu'on a propofées la derniere fois
D'ailleurs ,les mefmesfujets donnant
lieu d'écrire à diferentes Perfonnes
qui prennent le foin de m'adreffer
leurs Ouvrages , ce n'est point par
choix que je vous envoye les uns
avant les autres ; mais feulement
felon le temps qu'ils me font rendus .
Ainfi il eft juste que tout le monde
foitfatisfait. Voicy de quelle maniere
Monfieur de Sinprou s'eft expliquéfur
les Questions du XIV. Extraordinaire.
Si
du Mercure Galant .
3
2003•£063, 8003.8103 € 2003. C003.2003,
,
Si un Amant aimé qui a peu de
bien une extréme ambition
beaucoup de délicateffe , & un
violent amour ; doit épouser une
Maistreffe , peu favorisée de la
Fortune , & qui a comme luy de
l'ambition & de la délicat effe.
A
Imer avec paffion une Belle, & en
eftre tendrement aimé , eft le fort
le plus heureux de deux veritables &
parfaits Amans ; mais fi cet amour, auffi
violent, & auffi délicat qu'on le fupofe,
doit unir ces deux Amans qui ne font
pas moins ambitieux , que paffionnez,
& à qui la Nature femble n'avoir donné
un cour que pour former des de firs,
fans avoir foûtenu les nobles fentimens
de leur ame par les biens de la Fortune;
c'eft ce que le Mercure demande , & ce
que je croy qui ne ſe doit pas faire.
La Queftion , fçavoir fi l'amour tout
puiffant qu'il eft , lors qu'il partage in
coeur avec l'ambition , cn doit demeurer
A ij
4
Extraordinaire
le maître , n'a pas encor efté abfolument
déterminée. Ceux qui tiennent le
party de l'amour, difent que s'il eft vray
que les Hommes les plus ambitieux refpectent
fes Loix , & que tout ce qu'il y
a de plus élevé & de plus orgueilleux
foit obligé de luy rendre hommage , il
eft hors de doute que l'ambition doit
ceder à l'amour , & qu'on ne peut meriter
la qualité de parfait Amant fi l'on
balance à facrifier l'intereft de fon
ambition à l'ardeur de fa flâme ; que
plus il y a de peine à fe vaincre, plus la
victoire eft glorieufe au Vainqueur , les
plaifirs de l'amour n'eftant jamais plus
dox que quand ils corftent beaucoup.
Quand on obtient ce qu'on aime,
qu'importe à quel prix , dit la Chanfon ?
C'eft ce que diront les Soûpirans au
Galant de noftre Mercure ; mais fi
l'Amour eft aveugle , je ne croy pas
qu'il doive eftre fourd aux bon avis
d'un Amy , lors qu'il eft queftion de
changer le nom d'Amant en celuy de
Mary. Je pardonne facilement à un
Amant qui donne à l'amour la preference
fur l'ambition , tant qu'il eft aux
pieds de fa Maiftreffe; mais quand il faut
fe
du Mercure Galant .
S
fe lever de fes pieds pour luy donner la
main , je ne peux confentir à cette démarche
, s'il eft ambitieux , à moins
que fa Maiftreffe ne luy apporte les
moyens de foûtenir fon ambition , &
fes grands deffeins un Amant qui
conno.ft que la . poffeffion de fa Belle
ruine fes eſpérances , & fa fortune , devant
fe retirer honneftement de l'engagement
qu'il a avec elle. Quelque violence
qu'ait l'amour d'un Amant paffonné
, & quelque merite qu'ait la
charmante Perfonne pour qui il foû pire,
la poffeffion diminue beaucoup de l'amour
du Mary & de la confideration du
mérite , & des charmes de fa Femme.
Six mois de mariage fatisfont pleinement
les defirs, les empreffemens , & les
tranfports de l'amour du plus paffionné
des Amans. Il n'y en a point de fi conftant
à qui la plus belle & la plus vertueufe
Femme ne foit en de certains
momens indiférente
à charge.
, pour ne pas
dire
Que fi ceux qui font fatisfaits de leur
choix, & qui n'ont autre fujet de tiedeur
que la paisible jouiffance de ce qu'ils
ont recherché avec tant d'inquiétu-
A iij
6 Extraordinaire
des , & de crainte , ne laiffent pas d'avoir
du dégouft & du déplaifirs à quels
chagrins ne s'expofe point un Amant,
à qui trois mois de mariage , ouvrant
les yeux , font voir que c'eft luy feul
qui ayant eu entre fes mains le moyen
de pouffer plus loin les nobles fentimens
de fon ambition , s'eft mis hors d'é- -
tat de faire fa fortune , en facrifiant fa
gloire à fon plaifir , & fon intéreſt à
fon amour N'y auroit - il pas lieu de
craindre l'ambition l'emportant
alors fur l'amour , il n'euft pour fa
que
Femme autant de haine & d'averfion
qu'il avoit eu d'inclination pour
fa Maistreffe ? Quelque beauté qu'ait
le Rivage où un Pilote a échoué , il
n'a plus rien de charmant pour luy. Il y
a cette diférence entre l'amour &
l'ambition , que le premier borne fes
defirs dans la poffeffion de la chofe
qu'il defire , au lieu que l'ambition ne
borne jamais fes fouhaits ; la joüiſſance
d'une Charge ou d'un Employ ne
faifant qu'augmenter fes defirs , bien
loin de les fatisfaire . Ainfi nous devons ,
autant qu'il nous eft poffible , flater
une paffion qui ne nous donne aucun
relâche ,
du Mercure Galant.
7
relâche , fans l'irriter par des obftacles
invincibles. Un Mariage d'amourette
n'a jamais avancé les affaires d'un Ambitieux
; mais affez fouvent le fuccés
avantageux des deffeins d'un Ambitieux
a terminé avantageufement la fortune
amoureuſe de deux Amans. Un Hom
me fage ne doit jamais rien faire dont
il puiffe fe repentir. Le regret d'une
chofe faite , eft une marque d'impru
dence, & enfin je conclus que fi la Belle
a pareillement de l'ambition , elle ne
doit point fouhaiter la conclufion d'un
mariage dont les douceurs fe changeroient
bientoft en amertumes , & dont
les plaifirs feroient fuivis de prés , d'inquiétudes
mortelles & de chagrins
éternels.
Si cet Amant ne devant point
époufer cette Maiftreffe , peut
aimer une autre Perfonne fans
estre Inconftant.
Co
Omme je ne conclus pas au Mariage
, je m'explique fur la maniere
dont noftre Amant doit vivre avec fa
Maiftreffe , & s'il peut en aimer une au
A iiij.
8 Extraordinaire
tre fans paffer pour Inconftant. Je dis
premierement , que la bonne foy eftant
l'ame du commerce des coeurs, ainfi que
de beaucoup d'autres , cette bonne foy
doit regner parmy les Amans , auffibien
que parmy les Négotians , & que
noftre Amant doit faire connoiftre les
veritables fentimens de fon coeur à fa
Belle , & luy faire voir que l'ambition
ne pouvant fe foûtenir fur les aifles de
l'Amour , elle a befoin d'un plus ferme
appuy ; qu'il n'est pas à propos de confommer
un mariage qui ruineroit la fortune
de l'un & de l'autre ; que c'eſt
un reproche éternel qu'une Femme
peut faire avec juftice à fon Mary , de
l'avoir épousée pour la rendre malheureufe
, fçachant qu'il n'avoit pas dequoy
la mettre à fon aife. Que fi l'Amant
& la Belle s'a moient autant qu'on
le dit , il pourroit luy propofer de vivre
dans le mefine engagement , & d'attendre
du fuccés de leur ambition un changement
avantageux de leur fortune ;
mais fi cet état eftoit contraire à l'élevation
de noftre Amant , je croy que
fans paffer pour Inconftant , il pourroit
s'attacher à une autre Perfonne,
pourveu
du Mercure Galant.
9
pourveu qu'elle fuft capable de faire ,
ou d'aider à faire fa fortune. Quoy
que l'inconftance en amour foit le plus
fouvent blâmable , parce qu'elle fuppofe
une legereté d'efprit dans un Amant,
& un défaut de mérite ou de beauté
dans la Perfonne aimée , il eft neantmoins
des occafions , où cette inconftance
eft une marque de fageffe.
Nous confultons rarement la raifon
quand nous nous engageons ; & quand
nous fommes coëffez d'une Maiftreffe ,
nous ne voulons pas qu'on nous en parfi
ce n'eſt pour nous en dire du biens
ou pour nous flater fur noftre choix ;
mais quand on eft affez heureux pour
faire une férieuſe refléxion , & qu'on
connoift que fon engagement n'eft
avantageux , ny à la Perfonne que l'on'
aime , ny à foy- mefme , il eft de la prudence
de rompre un commerce amoureux
; & comme ceux qui s'engagent
dans un chemin qui paroift fort beau
au commencement, & qui conduit dans
un précipice , agiffent de fort bon ſens ,
fors qu'ils quittent une fi dangereuſe
route, de mefme, un Amant qui s'eft engagé
à aimer une Belle , dont l'Alliance
le
,
A v
1ο
Extraordinaire
les rendroit l'un & l'autre malheureux ,
paffe pour un Homme d'efprit & de
jugement en rompant un mariage
qui ruine fes efpérances & fa fortune ; &
bien loin d'eftre tenu pour Inconftant,
l'on dira toûjours qu'il a aimé veritablement
, puis qu'il n'a pas voulu fatisfaire
fon amour aux dépens de la fortune
, & du repos de fa Belle.
Si les Plaifirs du Corps font plus
fenfibles que ceux de l'Esprit.
Co
Omme ce que je vous écris n'eft
qu'une premiere réflexion fur les
Queſtions du Mercure que je ne touche
qu'en paffant , je viens à celle
de fçavoir fi les Plaifirs du corps
font plus fenfibles que ceux de l'efprit.
Je croy que pour bien décider ce Problême
, il faudroit connoiftre
parfaitement
le tempérament
du corps , & le
caractere de l'efprit des Hommes.
Nous en voyons quelques -uns qui goûtent
avec tant de fenfibilité les Plaifirs
du corps , que pour y eftre trop fenfibles
ils paroiffent ne l'eftre point ;
& pour qui les Plaifirs de l'efprit
"
ont
du Mercure Galant. Fr
ont fi peu de charmes , qu'ils n'ont
pas feulement de l'indiférence pour eux,
mais mefme du dégouft. Les autres
au contraire s'abandonnent fi abfolu
ment aux Plaiſirs de l'efprit , qu'il paroiffent
enyvrez de joye , lors que leur
efprit goufte quelque fatisfaction , les
Plaifirs du corps n'ayant pour eux que
peu , ou point d'attraits. D'où peut
venir cette diférence , fi ce n'eft de la
conftitution du corps , & de la difpofition
de l'efprit des Hommes ? Je laiffe
cette Queſtion à traiter aux Phificiens,
& aux Cartéfiens , pour vous dire que
c'eft par les feuls effets que l'on peut
connoiftre fi les Plaifirs de l'efprit font
plus fenfibles que ceux du corps.
N'eft-il pas vray que quelque Plaique
la beauté & la varieté des
objets puiffent cauſer à la veuë , qui eft
le fens le plus délicat , & le plus capable
de Plaifir ; quelque joye dont la Mufique
puiffe flater l'ouye , par la douceur
de fes Concerts ; quelque fuave
fir
que foit l'odeur dont on puiffe recréer
le Cerveau ; quelque delicateffe dont
on puiffe fatisfaire le Gouft ; & enfin
quelque plaifir que nous puiffe donner
l'Attou
I 2 Extraordinaire
que
?
l'Attouchement des chofes les plus
ardemment fouhaitées n'eft-il pas
vray, dis-je , que l'effet de tous ces Plaifirs
, eft de fatisfaire nos fens pour quelques
momens Mais ne faut-il pas
avoüer fi ces Plaiſirs du corps paroiffent
eftre fenfibles , ce n'eſt que par
le moyen de l'efprit qui leur communique
cette fenfibilité, & que ce n'eft
par les mouvemens que ce mefme efprit
imprime aux fens qu'ils agiffent fi puilfamment
.
,
que
Si l'efprit n'animoit nos fens pour
connoiftre la beauté des Objets , difcerner
les accords des Concerts , refpirer
la douceur des Odeurs ,
› gouter
la delicateffe des mets toucher &
embraffer ce qu'on aime ; tous ces
Plaiſirs feroient bien fades. Un Homme
à qui l'un a troublé l'efprit, quelque
ufage qu'il ait des Sens , n'eft gueres
fenfible aux Plaifirs de la Veuë & de
l'Oüye , quelque Objet qui fe préfente
à luy , & quelque Symphonie qu'il
entende ; mais au contraire les Plaifirs
de l'efprit font toûjours, tres-fenfibles,
parce que les Plaifirs n'eftant plus
Qu moins fenfibles , que par rapport à la
fen
du Mercure Galant .
13
fenfibilité du fujet fur lequel ils agiffent
, l'efprit ettant une fubftance
tres-pure , tres- fubtile , & tres- fenfiblė ,
il s'enfuit que les Plaifirs de l'efprit
font toûjours tres-purs , tres délicats, &
tres-fenfibles. Cette verité fe reconnoift
en faiſant réflexion fur la diférence
de la Joye qu'on reçoit d'un Plaifir
de l'efprit , ou des fens. Quelque
Plaifir qu'un Débauche puiffe goûter
parmy la bonne chere , n'eft - il pas vray
que fi on luy apportoit la nouvelle de
Fétabliffement de fa fortune , du retour
de fon Amy qu'il auroit crû mort,
d'un Mariage avantageux , il reffentiroit
plus fenfiblement la joye de ces.
nouvelle que le Plaifir du Repas ? L'Hiſtoire
nous a decidé la Queſtion , lors
qu'elle nous a appris ( c'eſt Valere- Maxime
qui le rapporte ) que deux Meres
Romaines moururent de joye en apprenant
le retour de leurs Enfants , qu'ils
avoient crû morts. Cette fenfibilité de
l'efprit pour les Plaifirs de l'efprit n'a pas
agy feulement fur les Femmes ,mais mefme
fur l'efprit des plus genéreux , &
des plus moderez Capitaines , s'il eft
vray ( comme dit le mefine Autheur )
que
14
Extraordinaire
,
que Juventius Thalma , ayant foûmis
l'Ile de Corfe mourut de joye
au pied de l'Autel où il facrifioit , en
lifant les Lettres du Senat , qui luy
avoit décerné les honneurs du Triomphe
, & fes Prieres publiques. Pline
nous affure que Sophocles , & Dionifius
, moururent de la mefme forte , en
recevant les nouvelles qu'on leur
avoit accordé le Prix des Poëmes tragiques.
Les Plaifirs du corps n'ayant
jamais efté affez fenfibles pour produire
des effets fi furprenans , je croy
qu'on peut dire avec verité , qu'ils
font bien moins fenfibles que ceux
de l'efprit.
Si le Mary doit eftre plus grand
Maiftre que la Femme.
Jou
E ne fçay point de raifon qui puiffe,
ou qui doive empécher l'Homme
d'eftre plus grand Maiftre que la Femme
, puis que Dieu dans le Paradis Terreftre
, ordonna que la Femme fut foûmiſe
au pouvoir de l'Homme. Toute
la Sainte Ecriture confiderant avec
douleur la grandeur & l'éternité des
›
maux
du Mercure Galant.
15
maux que
و
la Femme avoit cauſez dans
ùn feul moment où elle avoit efté plus
grande Maiftreffe que l'Homme , dans
la crainte qu'elle ne perdift abfolument
toute la Nature , fi elle faifoit encor
la Maiftreffe , luy recommande par
tout l'obeïffance & la foûmiffion
aux ordres & aux volontez de fon
Mary. Saint Pierre qui fçavoit la difficulté
que les Femmes ont à fe foûmet
tre à leurs Marys , leur repete inceffamment
ce devoir. Plutarque dans ces
Preceptes de Mariage ' , parle bien de la
deférence qu'une Femme doit avoir
pour fon Mary , mais il ne dit pas un
mot en faveur du prétendu droit de
Maîtriſe des Femmes. Jale - Céfar
dans le fixiéme Livre de fes Commentaires
, dit que par l'ancienne Coûtume
des Gaulois , les Femmes eftoient en la
puiffances des Marys ; toutes les Loix
mettent les Femmes , in tutela Mariti,
& la plupart de nos Couftumes , veulent
qu'elles forent fous la puiffance des
Marys , avec cette diférence , que ce
n'eft point à caule de l'imbecillité du
Sexe , comme les Romains l'avoient
declaré , mais bien pour l'intéreft , &
pour
16 Extraordinaire
>
pour l'autorité du Mary. J'aurois bien
lieu de conclure pour la puiffance maritale
apres tant de raifons , mais comme
le Mariage rend l'Homme & la Femme
communs je veux auffi partager
l'autorité , & la maîtriſe. Je dis donc
que dans les affaires d honneur & de
conféquence , qui demandent de la prudence
& du jugement , l'Homme doit
eftre le Maiſtre abfolu' , & que dans les
bagatelles , qui regardent le ménage,
& qui ne meritent pas les foins d'un
Mary , c'eft à la Femme à en difpofer,
l'Homme n'y devant avoir l'oeil que
lors que la Femme ufe mal de la liberté
qu'il luy a donnée.
De l'Origine de la Medecine.
L'Origine de la Medecine eft fi incer-
و
taine , que peu d'Autheurs s'accordent
fur cet article. Pline donne
l'invention de la Medecine à Chiron
Fils de Saturne & de Philira. Aule-
Gelle la donne à un Fils d'Oceanus ;
Ovide , à Apollon ; Alchylus , à Promethée
; & Homere , à Paon ; mais il eſt
certain (fi nous en croyons le même Homere)
de Mercure Galan.
17
mere que les Egyptiens furent les
premiers Medecins , qui s'adonnant à
la connoiffance des Simples , travaillerent
à connoître les maladies. Pour
moy je croy dans cette incertitude , que
l'Origine de la Medecine eft fi ancienne,
que perfonne ne la fçait affurément;
& comme la Medecine donne les richeffs,
& la fanté , & que de tout temps
l'on a recherché l'une & l'autre, je tiens
l'Origine de la Medecine auffi ancienne
que le Monde.
Sur la Politeffe.
L feroit de mauvaiſe grace à un Provincial
de vouloir faire des Leçons
fur la Politeffe , & fur l'Air du monde.
C'eft aux Gens de la Cour à qui ce
droit appartient, & c'eft d'eux que j'attens
les regles du bel Air du monde.
Sur les Billets galans.
Our des Billets courts , & galans,
Pontenant des declaration d'amour,ce
n'eft point le fait d'un Homme de mon
âge. Pour bien réüffir , il faudroit
y
eftre
18 Extraordinaire
eftre échaufé du feu de l'amour dont je
ne reffens plus les ardeurs. Mille
Amans qui ont intéreft de déclarer leur
paffion aax Belles pour qui ils foûpirent
, en fourniront affez aux Curieux .
Pour moy qui ne fuis plus bon que
pour le confeil, je diray feulement qu'un
Amant doit connoiftre l'efprit , & l'humeur
de fa Maiftreffe , pour fçavoir
bien prendre l'heureux moment de faire
une declaration . Un contretemps dans
ces fortes d'affaires , eft capable de gâter
tout le myftere amoureux , & l'on
s'abufe fi l'on cherche l'heure du
Berger , il faut chercher l'heure de
la Bergere
.
Sur l'Eloquence ancienne ,
& moderne.
E fuis fort furpris que Mercure qui eft
Jie Dieu de l'Eloquence , demande aujourd'huy
quelque difcours fur l'Eloquence
ancienne , & moderne. Eft- ce
qu'il ne fe fouvient plus de la maniere
dont on parloit aux Siecles paffez , &
de celle dont on parle à prefent ? Non,
non , je vois bien que fa curiofité naiſt
du
du Mercure Galant . 19
,
du defir qu'il a de fçavoir les avantages
que l'on a tirez , du don de bien dire
qu'il nous a fait. Sçachez donc , Mercure
, que fi les Siecles paffez ont travaillé
apres vous à l'embelliffement de
l'Eloquence
noftre Siecle à l'honneur
de luy avoir donné fa perfection.
Pour en eftre perfuadé , lifez les doctes
Ouvrages de la plus illuftre , & de la
plus floriffante Académie du Monde ;
ou jettez les yeux fur les éloquens Dif
cours , qui apres avoir efté prononcez
devant de nombreufes Affemblées , font
fort fouvent donnez au Public.
,
L'Eloquence eft quelque chofe de fi
admirable , que le Titre de Reyne des
autres Difciplines n'ayant pas paru affez
pompeux à ceux qui en ont connu
l'excellence , ils l'ont nommeé une femence
du Ciel , un rayon de la Lumiere
éternelle & n'ont pas mefme craint
d'avancer, qu'elle avoit de grands rapports
avec Dieu , puis qu'elle eftoit
dans la vie civile ce que Dieu eft dans le
monde , & l'ame dans le corps. Je ne fçay
fi le fentiment des Grecs , qui croyoient
que Mercure avoit apporté l'Eloquence
du Ciel en Terre ; ou l'opinion
des
20 Extraordinaire
›
des Gaulois , touchant leur Hercule ,
n'avoit donné lieu de croire que l'Eloquence
fuft une Invention & un
Préfent des Dieux ; mais laiffant ce
fentiment , je viens à celuy du Maître
de l'Eloquence Latine , qui convient
dans fon premier Livre des Rhétoriques
, avec tous les autres Orateurs,
que l'Eloquence ne commença à eſtre
connue dans le monde » que lors que
des Gens fages & prudens , s'avife
rent de ramaffer dans les Bourgs , &
dans les Villes , les Hommes qui vivoient
épars & vagabons dans les
champs comme les Beftes , & de les réduire
à une maniere de vie plus honneſte
, en leur perfuadant les choſes que
la raifon demandoit d'eux.
Ces Efprits qui tenoient encor de leur
humeur brutale , ayant peine à fe rendre
à la raifon , il falut chercher un
moyen de leur infinuer doucement les
fentimens que la juftice ; & cette raifon
avoient découverts. L'Eloquence
en parut un infaillible. En effet à la
faveur de fes graces , & de fa force ,
l'on établit parmy les Hommes la
Juftice , & la Religion . Tout alloit
bien
du Mercure Galant. 21
bien jufques-là , parce que la Prudence
& l'Eloquence eftoient infeparables;
mais comme dit Ciceron , Sapientiam
fine eloquentia parum prodeffe civitatibus
, el quentiam vero fine fapientia
nimium obeffe pleramque , prodeffe nunquam
; ces deux Amies s'eftant boüillées
, leur féparation produifit autant
de maux qu'il eftoit arrivé de biens de
leur union. Car ceux que la Nature
avoit favorifez de quelque avantage
de l'efprit, ayant connu l'utilité de l'Eloquence
, ne fongerent plus qu'à leur
intereft particulier , & à monter aux
Charges , & aux Dignitez par fon
moyen, & ne négligerent pas feulement
le bien public , mais tâcherent à s'en
rendre les maiftres, & à fe l'approprier.
L'Eloquence n'eftoit alors que dans
le berccau , pour ne pas dire dans
la craffe , quoy qu'Homcre , & quelques
autres , eufft déja merité le titre
d'Orateurs & de Poëtes ; & elle ne
commença à paroiftre à Athenes avec
éclat , fuivant le témoignage de Ciceron
, qu'au temps de Periclés , à qui le
Philofophe Anaxagoras l'enfeigna . Ce
fut l'exemple de ce Prince , qui fit
naiftre
22 Extraordinaire
và
parmy
naiftre l'amour de l'Eloquence dans
l'Esprit des Grands , & qui porta les
Maiftres à donner des regles de ce bel
Art, parce qu'il eftoit pour lors la porte
des Dignitez , & le chemin à la Souveraine
Magiftrature. Cet Art fut enfeigné
quelque temps dans fa pureté ; mais
comme parmy
les Abeilles il fe mefle
des Frélons qui gaftent la difpofition
des Ruches, & mangent le miel, il s'eleles
Profeffeurs d'Eloquence
de certains Sophiftes , qui s'aviferent
de corrompre fa beauté naturelle par des
termes affectez , & des figures étudiées;
& comme la nouveauté plaift en toutes
chofes , ils trouverent des Gens d'affez
peu de difcernement pour donner dans
leurs fentimens, & fe plaire à leur doctrine
. Ce faftueux genre d'écrire par lequel
ils avoient prétendu élever leur nom
jufques au Ciel , les fit non feulement
méprifer, mais mefme fit que le nom de
Rhetoricien qui eftoit en venération
chez les Grecs, divint un nom vil , &
mépriſable ; mais comme la corruption
des moeurs donne lieu à la promulgation
des Loix les plus faintes , & les plus
équitables , la corruption de la pureté
de
du Mercure Galant
23
aude
l'Eloquence anima le zele d'Ariftote
, & de Démoftene , ces deux grands
Maiſtres qui donnerent des regles
certaines de la pure & de la veritable
Eloquence que Ciceron a fuivies ,
& que nous obfervons encor
jourd'huy. Ce fut par leur moyen
que les Hommes ayant fçeu que non
feulement la Nature devoit eftre
d'accord avec l'Art pour former un
Orateur mais qu'il falloit encor
de l'exercice ; ceux qui fe fentirent
avoir quelque difpofition naturelle
pour cette Science , s'exercerent fuivant
les preceptes de ces parfaits Rhetoriciens
.
La difficulté de fuivre exactement
toutes ces Regles altera un peu la pureté
de l'Eloquence, & chacun fe croyant
eftre dans le bon chemin , parce qu'il
fuivoit en quelques endroits , quoy
que de loin la route de ces grands
Maiftres ; chacun , dis - je , fe donna
la liberté d'adjoûter ce qui luy
parut propre à la beauté de cette Science
, & s'écarta infenfiblement du veritable
chemin. Ce n'eft pas que ces
nou
24.
Extraordinaire'
nouvelles obfervations n'acquiffent
beaucoup de graces à l'Eloquence , &
ne contribuaffent à la rendre plus parfaite
, puis que ce fut
pour lors que la
Grece eut l'avantage de voir chez elle
un nombre infiny de grands Orateurs,
dont les doctes Ecrits ont porté la
gloire & le rom jufques à nous ; mais
comme les Grecs avoient plus de vivacité
d'efprit , que de folidité , ils retomberent
bien-toft de cette pureté de l'Eloquence
dans les dangereufes maximes
des Sophiftes , quittant les naturelles
expreffions pour s'attacher à des
termes métaphoriques , & à force de
vouloir parer l'Eloquence des graces
étrangeres , ils la dépoù llerent de fa
beauté naturelle.
Ce fut le chagrin de voir placer cette
fauffe Idole au Temple de Minerve,
qui obligea les Mufes de quitter Athenes
pour paffer à Rome. Elles n'y trou
verent pas d'abord cette délicateffe
des Grecs , mais elles y rencontrerent
plus de folidité , & plus d'amour pour
la purete de l'Eloquence . Auffi peuton
dire que tant que les Orateurs Romains
du Mercure Galant.
25
mains fuivirent leurs maximes ordinaires,
& les regles d'Ariftote , & de Demofthenes,
l'Eloquence Latine conferva
toûjours la pureté, & qu'elle ne commença
à fe corrempre qu'au moment
qu'ils s'attacherent aux erreurs des Sophiftes
Grecs. Il n'y eut que Cicéron ,
dont l'Eloquence a mérité les loüanges
de tous les Sicles, qui conferva la beauté
de l'Eloquence. Ce fut luy feul
qui fceut joindre la grace du difcours
à la pureté du ftile , qui trouva le fecret
d'exprimer les grandes chofes dans des
termes majeftueux fans fafte, les petites
dans des termes fimples , mais fans baſfeffe
, & qui fceut enfin fi bien imiter
la majefté du ftile de Platon , ' la douceur
de celuy d'Ifocrate ,la force du difcours
de Démofthene , la fubtilité de
Lyfias , & de l'élegance de Theophrafte,
que la beauté & l'eloquence de fes
Ouvrages luy acquirent le nom de
Prince des Orateurs.
Quoy que l'Eloquence Latine fuft
alors dansle plus haut point de fa perfection,
Rome neantmoins ne put parmy
le grand nombre de fes Sçavans,
trouver un fecond Cicéron , & elle eut
Qd'Octobre 1681 .
B
26
Extraordinaire
le regret de voir tous fes Orateurs , &
tous les Hftoriens , alterer la pureté de
l'Eloquence , & tomber dans les erreurs
des Grecs, fans pouvoir les en corriger.
Les Siecles fuivans ne furent
pas plus heureux dans la production
des Orateurs, chacun de ces Siecles
pouvant fe vanter à peine d'en avoir
formé un parfait parmy le grand nombre
de ceux qui fe piquoient de cette
qualité.
Ce fut dans ce temps que Rome
manquant de courage & d'efprit , perdit
avec l'Empire du Monde , la gloire
d'eftre l'Ecole des beaux Arts , & que
cette fuperbe Ville vit flétrir les Lauriers
du Capitole , & les Palmes des
Roftres. La France qui avoit toûjours
difputé aux Orateurs Romains le prix
de l'Eloquence , & l'avantage da la Victoire,
& qui avoit efté la derniere à reconnoiftre
la puiffance de Rome , fut
la premiere qui rentra dans fes droits ,
& comme il n'y avoit eu que Rome
qui euft efté capable de luy enlever
ces deux avantages, elle ne trouva dans
la décadance de cet Empire , aucune
Nation qui luy ofaft difputer l'honneur
du Mercure Galant.
27
, &
neur d'eftre la premiere en courage, &
en ſcience.
Les glorieufes Conqueftes des François
firent bien- toft connoiftre , &
craindre leur courage à leurs Ennemis,
& les doctes Ouvrages des illuftres &
fçavantes Academies que l'on inſtitua
pour y enfeigner les Sciences , porterent
en peu de temps le nom des
Orateurs François par toute la Terre.
Ce fut alors que les plus habiles Gens
fe firent un plaifir & un honneur de
cultiver les beaux Arts, & de s'adonner
à l'Eloquence ; mais dans ce temps,
comme dans ceux qui avoient precedé ,
peu de Perfonnes fuivirent les veritables
regles, & beaucoup donnerent
dans les fauffes maximes des Sophiftes
, dont les faftueufes expreffions , &
les difcours figurez , plaifoient infiniment
plus que la pureté d'une mafle &
vigoureufe Eloquence .
•
Cette erreur trouva toûjours des Partifans
dans les Siecles qui fuivirent, &
elle en a mefine encor aujourd'huy
de fi aveuglez , qu'ils ne veulent pas
ouvrir les yeux de peur de reconnoître
leur faute , & d'eftre obligez de
Bij
28 Extraordinaire
pas
changer leur ftile ; mais comme il y en
a d'autres qui ne font dans l'erreur,
que parce qu'ils ne connoiffent la
verité , c'eft pour ceux - là que l'illuftre
& fçavante Académie Françoiſe a
entrepris d'eftablir la pureté de l'Eloquence
, qu'il eft auffi facile de remarquer
dans leurs Ecrits,que difficile
d'imiter. Et voila à mon fens la diférence
de l'Eloquence ancienne d'avec
la moderne .
S'il eft vray que les paroles ne font
que pour exprimer la nature des chofes
, ne faut- il pas demeurer d'accord,
que plus les paroles font connoiſtre
particulierement la fubftance , & les
proprietez des chofes , plus elles font
propres & fignificatives ? Que fert - il
donc pour exprimer une chofe , ďaller
chercher des circonlocutions ennuyeufes,
& des termes eftrangers quand
on en a de naturels ? Ce n'eft pas une
excufe à un Sçavant qui ufe de termes
particuliers, de dire que les Doctes doivent
parler autrement que les autres , &
qu'il eft honteux de s'exprimer en termes
communs & ufitez. L'on ne parle
que pour le faire entendre , & celuy
qui
du •
Mercure Galant. 29
des termes ,
qui eft le plus intelligibe, eft celuy qui
parle le mieux. Je fçay bien qu'il y a
& des mots , qui peuvent
eftre pris dans un fens figuré, auffibien
que dans un fens naturel , & que
quand ils font bien placez , ils ont autant
& mefme plus d'agrément que dans
leur propre fignification ;mais il faut le
faire avec efprit & jugement , & c'eſt
en quoy confifte la délicateffe de la
Langue , & la beauté de l'Eloquence .
C'eſt un des grands défauts de la pluſpart
des anciens Orateurs , qui s'eftant
exprimez en termes particuliers , &
trop métaphoriques , fe font rendus fi
peu intelligibles , qu'on eft encor aujourd'huy
à fçavoir ce qu'ils ont voulu
dire. C'eft ce vice que l'Eloquence
moderne évite avec foin . Elle ne veut
fe fervir que de termes propres , & expreffifs
, elle n'employe les métaphores
, & les circonlocutions que tres rarement
; ou bien quand la neceffité du
difcours l'oblige à le faire, c'elt toûjours
avec grace.
L'Eloquence ancienne ne pêche
pas feulement dans le choix des termes
, mais elle pêche encor dans la ne
B iij
30 Extraordinaire
teté du ftile , & la dipofition des periodes.
La lecture des anciens Orateurs
tant Grecs que Latins , fait affez connoiftre
cette verité , puis qu'il n'y a
pas un de leurs Ouvrages , quoy que
tres-doctes & tres- élegans , qui n'embaraffe
l'efprit du Lecteur , & qui ne
l'oblige à relire trois ou quatre fois de
certaines periodes pour en comprendre
le fens. Il eft certain que fi ces
grands Hommes avoient confulté leur
jugement , & non pas leur oreille , ils
auroient connu que le bon fens devant
eftre le maistre par tout, les mots & les
phrafes ne font que les ferviteurs. C'eſt
ce qu'a fort judicieuſement remarqué
Quintilien , dans le Chapitre , De Perfpicuitate
, où il veut que l'expreffion
foit fi claire qu'elle frappe d'abord l'efprit
du Lecteur , & que quand on parle
ou qu'on écrit, ce foit avec tant de neteté
que non feulement l'on le rende
intelligible , mais mefme qu'on ne
puiffe pas n'eftre point entendu . C'eſt
icy où l'on peut dire que l'Eloquence
moderne a non feulement affez de
circonfpection , mais mefme trop de
fcrupule , puis qu'elle ne peut fouffrir
dans
du Mercure Galant.
31
dans une periode un terme impropre,
ny une conftruction un peu louche , qui
puiffe arreſter un moment . l'efprit du
Lecteur.
Il feroit facile de faire voir la diférence
des expreffions de l'Eloquence
ancienne & moderne , fi l'on examinoit
auffi les Ouvrages des deux âges ; mais
il fuffit de dire que la plufpart des anciens
Orateurs,le font peu fouciez d'accommoder
leurs difcours à la qualité
de la matiere qu'ils traitoient. C'eſt ce
vice qu'on leur reprochoit, en les comparant
aux Tailleurs ignorans , qui faifoient
de longs habits à un Nain , &
des habits courts à un Geant ; qui habilloient
un Roy en Bourgeois , & un
Bourgeois en Roy . C'eft ce défaut que
l'Eloquence moderne évite avec foin.
Elle traite les matieres graves d'un ftile
élegant, & nerveux ; les chofes baffes,
& d'un ftile coulant & naturel . Elle
proportionne fon difcours à fon fujet.
Elle fait parler un Roy majestueufement,
un Philofophe fçavamment.Chaque
chofe y eft marquée par fon propre
caractere , & comme la fin de l'Eloquence
eft de perfuader, elle inGnuë fi
Bij
32
Extraordinaire
bien dans l'efprit des Auditeurs la verité
qu'elle a entrepris de prouver, qu'elle
eft toûjours victorieufe.
Ie finis en difant que l'ancienne Eloquence
eft une belle Femme , qui a de
beaux jours , mais qui s'eft tellement
fardée , qu'elle en a perdu fa beauté naturelle;
& que l'Eloquence modérne eſt
une belle jeune Fille , dont la beauté
naturelle a mille charmes qui furpaffent
le faux brillant des attraits, que le fard
peut prefter.
2*3 2063 2003 2003 2003 2003. 2003. 2003.2003. 2003. 200
DE L'ORIGINE
DES BAGUES.
FABLE .
Depuis
longtemps
Théandre
eftoit,
épris
A Paphos , des beautez de la jeune
Ericie.
Leur voisinage avec la fympathie-
Avoit uny fifort leurs coeurs , & leurs
esprits,
Qu'on euft die qu'ils n'avoient qu'une
ame,& qu'une vie.
Iamais
du Mercure Galant.
33
Iamais Amour nefit de fi beaux noeuds;
Mais jamais il ne vit des traverses
égales ,
Leurs Peres ennemis s'oppofoient à leurs
feux,
Leurs Meres autrefois avoient efté Rivales
,
Théandre en biens n'eftoit pas fort heureux,
Et pour furcroift de maux un Tiran
plein de rage,
Enfes amours fier, & hautain,
Dans leurs Pais s'eftant fait fouverain,
Vouloit avoir la Belle en mariage.
Ils ne fe parloient plus ,reduits auxfeuls
defirs
Et n'ayant pas la liberté d'écrire,
S'ilsfonspiroient , ils cachoient leurs
Soupirs,
Leurs yeux n'ofoient pas mefme expri
mer leur martyre';
Mais leur amour ingenieux
De tous leurs Surveillans détruifant les
pratiques,
Des Signes hiérogliphiques
Faifoient ce qu'auroit fait la parole , on
leursyeux.
B. V
34
Extraordinaire
1/
Lors que fe promenant à l'ombre d'un
Bocage,
La Belle appercevoit quelques Chifres
nouveaux
Deffus l'écorce des Ormeaux,
Elle paffoit de peur
brage ;
de donner de l'om
Mais pour répondre à fon Amant,
Qu'elle l'aimeroit conftamment ,
Et qu'elle porteroit des chaînes éternelles,
Elle mettoit adroitement
Sur fa feneftre un Bouquet d'immortelles.
R60029
Que s'il publioit fes Chansons,
Il leur donnoit un tour fi tendre ,
Qu'elley reconnoiffoit leftile de Théandre;
Et quelquefois leurs plus grands Efpions,
Les premiers, les luy venoientrendre.
S'il avoit dépeint dans fes Vers
Le desespoir du malheureux Pirame,
Comme elle crayonnoit pour exprimerfa
flame,
Elle
du Mercure Galant.
35
Elle faifoit courir par des moyens divers
Dans toute cette Ville agreable & ga-
Lante
Le Portrait languiffant d'une Thisbe
mourante.
S'il déploroit dans fes écrits
L'amour d'Orphée , &fon cruel fuplice,
Elle peignoit une Euridice
Qu'obfedoient cent malins Esprits.
Enfin quoy que l'on fift , fans confidens,
fans aide,
Aleurs maux trouvant du remede,
Ces deux Amans fe donnoient chaque
jour
Quelque marque de leur amour.
Mais pour avoir commerce en co rude
esclavage,
Ericie à la fin trouvo un moyen aisé.
Théandre avoit apprivoisé
Vn Pigeon d'un fort beau plumage,
Qui voletoit par tout le voisinage :
Il venoit fortfouventfur lesplus proche
Toit,
Comme aux Amans tout eft fenfible,
Théandre,
36 Extraordinaire
Théandre aux pieds chaque jour luy
mettoit
Deux noeuds de ce Ruban, qu'on appelle
invifible,
De la couleur que fa Belle portoit.
Elle fit un appaft d'unfecret infaillible,
Pour attirer l'Oiseau dedans fon Cabinet.
Le Pigeon d'abord s'y vint rendre,
Il en mange & fe laiffe prendre.
Lors elle le chauffa proprement d'un
Billet,
Qu'il eut bientoft porté chezfon Maître
Théandre.
Auffitoft cet Amant le prit,
Houvrit le Billet tout trafporté de joye ,
Et fe fervant de cette heureuſe voye
Pour faire mille jeux d'esprit,
Vingt fois lejour ce Meffager fidelle
Portoit de leurs amours une marque nouvelle.
(63)
Mais , helas , le Tiran vain , fuperbe,
amoureux,
Tenant efclavefa Patrie
Qbtint bientoft l'aven des Parens d'Ericie,
Et voulut qu'on lefift heureux.
La
du Mercure Galant.
37
La Belle l'ignorant, eftoit toute eftonnée,
De voir faire l'apreft d'un pompeux
Hymenée,
Quand ce Tyran vint d'un air peu
foumis.
Luy dire qu'elle eftoit Reyne de fon
Pais.
Alors cette belle Perfonne ,
Qui vouloit aimer conftamment ,
Se moqua defa flame & luy dit fierement
Qu'elle préfereroit la mort àfa Couronne.
L'imperieux Tyran de ce refus furpris,
Devinant le fujet d'un fi honteux mêpris,
Ne manqua pas de luy faire comprendre,
Qu'il avoit refolu laperte de Théandre.
Va , luy dit-elle
durcy ,
3. va cruer , coeur en-
Simon Théandre meurt,je veux mourir
auffy.
Le Tyran enflamé d'une colere extrême,
Enferma cet Amant dans une forte
Tour..
Apeiney voyoit- il le jour .
On
38
Extraordinaire
On traita l'Amante de mefme.
Ses parens indignez l'enfermerent chez
eux,
Sa Chambre avoit de fer la Feneftre
garnie ;
Fufques dans les tourmens le Tyran fomptueux,
Sur ces Barreaux mit une Faloufie,
De filets d'or & d'un bois précieux,
Soit qu'il cruft faire une galanterie,
Soit qu'il vouluft marquer le pouvoir de
'la main,
Qu'elle avoit méprisée avec tant de
dédain.
Ericie à la fin demeurant obstinée,
De fon Amant hafta la destinée ,
Au malheureux Théandre on annonça
la mort.
Il ne s'en eftonna pasfort ;
Heureux s'il avoit pu , parlant à cette
Belle,
Luy dire qu'il mouroit pour elle !
Cependant le Pigeon, apres plus de buit
jours,
Trouva,volant de Fenestre en Fenestre,
Sa Maiftreffe en prison, mais il cherchoit
fon Maistre,
Quand
du Mercure Galant. 39
Quand furetant les trous des Maifons
des Tours,
El le fentit an fonds de fa Prifon ob
fcure,
Venans, pour ainsi dire, exprez,
Pour eftre le Porteur defes derniers fecrets.
Théandre ne pouvoit employer l'écriture;
Mais trouvant par hazard du Mirthe,
& du Cyprezi,
Au pied de ce Pigeon l'un dans l'autre
il les lie,
Et plein defa chere Ericie,
Amour qui fceuftes m'engager,
Conduifez cet Oyleau,dit-il , vers cette
Belle,
Et luy faites fçavoir que je meurs fans
changer,
Toûjours amoureux & fidelle .
Ce Pigeon apafté, qui fçavoit en ce cas
·Les foins de cette illuftre Fille,
Crut à fon ordinaire y faire un bon
Repas.
Il vole, & s'attache à la grille.
Loyeuse de luy voir un Pacquet cettefois,
Elle larompt avec fes doigts,
Son amour luy donnant une force admirable
;
Mais
40 Extraordinaire
Mais voyant ce Préfent , elle comprit
d'abord
Que le Cyprez, marquoit la mort,
Le Myrthe vert l'amour durable,
Et qu'enles uniffant dans fon fort deplorable,
Son Amant l'affuroit que l'horreur du
Tombeau
Ne pourroit defaflâme éteindre leflam
beau.
Pares cruels ,je ne fuis plus à plaindre,
Dit- elle ; & toy Tyran , tu perds enfin
tes foins.
Si nous ne sçaurions eſtre joints
Par ce fidelle amour que tu penſes
contraindre,
La mort nous unira du moins .
Nos maux devoient durer , elle nous
en délivre.
Cher Théandre , ô la douce Loy,
Que mon ame trouve à te fuivre !
Qu'il eft doux de ceffer de vivre,
A qui ne peut vire fans toy !
Si tu meurs fans que je te voye,
Helas, mon fort eft toûjours beau ;
De mourir avecque la joye
De fçavoir que ton coeur m'aime jufqu'au
Tombeau1;.
Mais,
du Mercure Galant.
43
Mais , ô malheur ! je n'ay rien pou
t'écrire .
Qui fçait fi ce Tyran , pour punir mon
Amant,
N'a point trouvé le plus cruel tourment,
Qui feroit de te faire dire
Qu'enfin je répons à fes feux,
Et que tu meurs pendant qu'il eft
heureux !
Helas ! qui fait , fi voyant ta mort
proche,
Ce Myrthe n'eft point un reproche?
Quel dur chagrin ! quel defeſpoir !
Et quel excez de tyranie !
Qu'on m'ofte tout moyen de te faire
fçavoi ,
Que mon amour , Théandre, eft infinie.
Ce foupçon luy caufant fes plus grandes
douleurs,
Luy fit répandre mille pleurs,
Lors qu'à la fin tournant la veuë
Sur un Filet de la Grille rompuë,
Apres l'avoir uny contre un Barreau,
L'entrelaffant elle enfit un Anneau;
Elle
Extraordinaire
e en cacha les bouts avecque tant d'adreffe,
Que l'envoyant ,cet Amant d'ungouſt
fin,
Çonçeut ce que vouloit luy dire fa Maitreffe,
Que comme cet Anneau n'avoit ny bout
nyfin,
L'on ne verroit jamais la fin de fa tendreſſe.
Ah , bienheureux Cercle d'Amour,
S'écria- t- il, fymbole de conſtance,
Dont on ne fait jamais le tour,
Qui ne finit jamais , & qui toûjours
commence !
O, qu'elle eft ma felicité !
Ah, Tyran, quel doux avantage
D'emporter en mourant ce gage
D'amour & de fidelité !
Je les mets à mon doigt ; quand ma
mort fera prefte,
Amour, daigne adoucir ce Rival inhumain,
Qu'il me faffe trancher la tefte,
Avant du moins qu'on me coupe la
main !
Divinité, qu'on adore en cette Ifle ,
Tu fçais que de tous les Mortels
J'ay
du Mercure Galant.
43
J'ay le plus fuivy tes Autels .
Grand Protecteur de cette Ville,
Daigne proteger deux Amans.
Je ne demande pas la vie ,
Je la demande, Amour, pour l'aimable
Ericie ;
Tu fis tous nos engagemens,
Conferve dans fon coeur de fi beaux
mouvemens.
L'amour écouta fa priere,
Es s'en alla dire à fa Mere,
oy ? ne regnons - nous pas de tout
temps en ces Lieux ?
Vous y faites voſtre demeure
Auffi fouvent que dans les Cieux ;
Nous avons le pouvoir de foûmettre
les Dieux,
Souffrirons- nous qu'un fi beau Couple
meure ?
Non , dit Vénus, cet Anneau me plaiſt
tant,
Puis qu'il eft inventé par un Coeur fi
conftant,
Que je veux couronner leur conftance
invincible.
Oüy,je veux qu'il rende invifible
Qui le portera deformais ,
Et
44
Extraordinaire
Et que cette figure ronde
Devienne le figne à jamais
De l'union par tout le Monde .
Ce Decret de Venus les fauva du trépas.
Come aux Dieux rien n'eft impoffible,
Théandre devint invifible,
Luy mesme ne fe voyant pas ,
Il eftoit eftonné connoiffant ce miracle ;
Quandfes Gardes vinrent ouvrir,
Dans le deffein de lefaire mourir,
Il marcha doucement & fortit fans obftacle,
Laiffant- là ces Soldats à ſa mort preparez,
Tout confus & defesperez.
欢迎老
Ilfalloit concerter fa fuite;
Quatre de fes Amis en prirent la conduite,
Et cependant cet inviſible Amant;
S'alla gliffer chez Ericie,
Pour luy donner nouvelle de fa vie.
Il eftoit dans un coin de fon Appartement
.
Quand la Mere vint voir fa Fille.
· Elle entre,il entre auffi; Lors cette Femme
en pleurs,
Dit
du Mercure Galant.
45
Dit à fa Fille les malheurs
Dont on menaçoit leur Famille ;
Qu'il falloit ceder aux Tyrans,
Et fe facrifier pour fauver les Parens
.
Mais cette pauvre Amante en de telles
alarmes.
N'eut de réponse que fes larmes,
Cette Mere ne les pût voir,
Ellefortit toute attendrie.
Helas, c'eft alors qu'Ericie
S'abandonne àfon desespoir.
Heureux Théandre , un lâche ordonne
que tu meures,
Dit-elle , fans que rien empefche ton
trépas ;
L'on m'ofte ce pouvoir, mais feignant
quelques heures,
Le fer ou le poifon ne me
manqueront
pas.
Théandre alors s'approchant d'elle,
Se découvrit , & luy dit à genoux,
Je fuis vivant, je fuis fidelle ,
Vivez , le Ciel rend noftre fort plus
doux.
Elle avoit peur, & nepouvoit le croire,
Mais pour la raffurer il conta fon hiftoire.
Quels
46
Extraordinaire
Quels furent les transports de ces
Amansparfaits,
De pouvoir éviter les fers & le fuplice
!
O,Venus , dirent- ils , qui nous eſtes
propice ,
Venez nous unir pour jamais.
Vénus leur apparut charmante , & lumineufe
;
$
Et par le pouvoir qu'ont les Dieux,
Avecque cet Anneau faint. & mysterieux,
Maria ces Amans de fa main bien- heureufe,
Et leur dit, Quittez ce Païs,
T'auray foin de vostre Patrie ;
Etabliffez -vous en Lydie.
Gigez qui fera voſtre Fils,
Avecque cet Anneau , du Roy prendra
la place ,
Il regnera longtemps avec profperité,
Et tranfmettant le Sceptre à fa Pofterité
,
Le plus riche des Roys finira voftre
Race,
Elle disparut à leurs yeux,
En
du Mercure Galant.
47
En les laiffant das une extreme joye ;
Enfuite ils chercherent la voje
Defortir defes triftes lieux.
Théandre prend l'Anneau ; lors qu'on
ouvre la Porte.
Ilfort & court au rendez- vous.
Le Pigeon à fa Belle auffitoft le rapporte,
Elle le prend , & fort , ainsi que fon
Ероих,
Et fe rend dans un Bois, d'où leur fidelle
Escorte,
Ainfi qu'ils l'avoient arrefté,
Les mene enlieu de feureté.
Apres quoy ces Amans s'eftant mis à
la voile,
Venus pour les guider leur donna fon
Etoile.
Cependant le Tyran de leurfuite confus,
Et ne fçachant à qui s'enprendre,
Iurala mort des Parens de Théandre.
Ceux d'Ericie alors craignoient encor
plus.
Sa fureur rempliffoit la Ville de trif
teffe,
Lors que les Preftres de Vénus ,
Lalon
48
Extraordinaire
Ialoux de publier l'honneur de leur
Deeffe,
Alloient prêchant ce prodige nouveau,
De la Conftance, & de l'Anneau.
Le Peuple fut émeu de l'exil d'Ericie.
De la Religion,& de la Tyrannie;
Et ces motifs l'ayant justement revolté,
Ilrentra dans fa liberté.
On fit cent Hymnes à la gloire
De Vénus Protectrice , adorée à Paphos
;
Et pour éternifer des Anneaux la memoire,
On fit toûjours depuis la Fefte des Anneaux.
L'on enpublia les merveilles.
Chacun s'en mit au doigt , l'on s'en mit
aux oreilles ;
Les Femmes enportant , en flatoient
leurs Maris;
Chaque Fille en prenoit , les montrant
comme un prix
D'amour & de perseverance ;
Et mefme pour lors les Amans
Les ornerent de Diamans,
Pourfaire briller leur conftance.
L'onfe perfuada qu'un coeur d'amour
furpris
En
du Mercure Galant.
49
En reffentoit d'abord la vertufalutaire,
Lors qu'un Amant maltraité l'avoit mis
Au doigt , que de fon nom l'on appelle
annullaires ,
Et ce fut un Statut nouveau,
Den'épouferplusfans Anneau.
Il fut le prix des Jeux du Cefte & de la
Luite.
La Courfe de la Bague , alors fut intro-
... duite;
Mais le Vainqueur ne fut pas tant vanté,
Dans cette Ville de délices,
Defon adreffe en de tels exercices,
Que d'avoir remporté le Prix de
Loyauté.
୧୫: ୫୬
I
L'Amour regnant par tout , fur la Terrè, 2
&furl'Onde,
L'ufage des Anneaux en tous lieux fut
receu,
Et cette figure a tant plû,
Que l'on en a couvert tout le Globe du I
Monde.
-Les Afriquains enfont fort curieux,
Et l'Indien , dont l'adreffe extravague
A donner la place à la Bague,
rjoint tout ce qu'il a de Bijoux précieux.
Q. d'Octobbre 1681 . C
50 Extraordinaire
L'on diroit que le Grec fe flate,
Lors qu'il s'en fert , du fort de Polycrate.
Les Sénateurs , les Chevaliers Romains ,
Pour témoigner à leur Patrie,
Que leur fidelité devoit eftre infinie,
Ne loftantjamais de leurs mains,
Ne la perdoient qu'avec la vie.
L'on enft dit que leters Avocats,
Plaidant fans Bague auroient trahy leur
Caufe ,
Ils en allaient louer lors qu'ils n'en avoient
pas; 3
Et leurs Témoins atteftans quelque chofe,
Auroient en vain figné l'Acte qu'ils atteftoient,
S'ils në l'avoientfcellé de l'Anneau qu'ils
portoient,
Celuy qui né dans l'esclavage,
Avoit , apres fa liberté,
Ne pouvant prendre aucune dignité,
L'Anneau d'or luy donnoit un fi grand
avantage.
Des Papes & des Rôys , là grande autorité
N'auroit aucun effet parmy les Politiques
du Mercure Galant.
St
Si l'Anneau ne rendoit leurs Decrets authentiques.
(643)
O, ma Patrie, il eft temps que mes Vers
Faffent voir qu'un Anneau fut l'heureux
artifice ,
Qui tefauva du précipice,
On te jettoient quelques Efprits pervers
Quand Childeric chaffe par fon Peuple
rebelle,
Rompit en deux l'Anneau d'un Sujet, ſeul ·
fidelle ;
Et qu'auxyeux de tout l'Univers,
Cette Bague fatale à la fin réünie,
Réunit cette grande & belle Monarchie!
O , Ciel , qui de la France eus unfoin fans
égal,
O, Providence fortunée !
Qui daignas attacher à ce peu de Métal
Une fi grande Deftinée,
Elle est remplie enfin , & tu vois qu'aujourd'huy
Fameux en paix, fameux en guerre,
Le Royaume des Lys eft la crainte ou
l'appuy
Des plus grands Etats de la Terre.
Cette France qui tint longtemps entrefes
mains C ij
52.
Extraordinaire
Le vafte Empire des Romains,
Brillant d'une gloire immortelle
Sous nostre grand LOVIS le voit au
deffous d'elle !
7
Le Nort , & le Midy , qui fe croyoient
trop forts ,
Avec leur appareil terrible,
Ont en le déplaifir , apres tous leurs
efforts ,
Defaire voir qu'il eftoit invincible ;
Ce Monarque enfeignant, parſon prudent
confeil,
Et par ces armes debonnaires
A ces Conjuréz teméraires,
Qu'on nesçauroit arrefter le Soleil.
Les pouvant accabler , il aima mieux la
gloire ,
De préferer la Paix à la Victoire.
Ofile Ciel vouloit , que ne feroit-il pas.
Pour vanger des Titans les preffans attentats
?
Son ame brille en tout dans le degré fu-
·préme;
Et pour comble de fes bienfaits,
Il doit un jour laiffer àfes Sujets
Un Succeffeur auffi grand que Luymefine.
Loions
du Mercure Galant.
53
୧୯୬୭
Lonons donc l'Anneau mille fois,
De nous avoir donné cette fuite de Roys;
Mais j'implore , Amour ,
, ta vangeance
; J
Tufis l 'Anneau le Signe de Conftance,
D'ardeur , & de fidelité ;
Il est de ton autorité
De n'en donner qu'aux Conftans l'avantage.
Il eft de ton honneur d'en défendre l'ufage
Aux Coeurs que tu vois Partagez ;
Et tu fouffres qu' Iris , Iris cette Volage
,
En ofe avoir les doigts charge ?
RICHE BOURG , Avocat au
Parlement de Toulouſe.
Les Sentimens qui fuivent font de
Monfieur Panthot Docteur Medecin ,
& Profeffeur aggregé au College de
Lyon.
Ciij
54
Extraordinaire
£ 32pt: ** •.•Ɛs Bole3 2003 £303 : 2003 :
SI LA SANTE PEUT
estre alterée par les Paſſions.
A Lyon ,
A MADAME A. D.
Ous fçavez , Madame , qu'il
n'eſt point de qualité plus glorieufe
, & qui diftingue mieux l'Homme
de l'Homme mefme , que celle de
l'efprit & de la raiſon , dont les rares talens
élevent les plus éclairez tellement
au deffus du commun , qu'il n'eft rien
icy bas que l'on doive fouhaiter avec
plus de paffion & plus d'empreffèment.
Vous ne doutez pas auffi que les lumieres
& l'intelligence , que cette noble
perfection donne à ceux qui en font
avantageufement partagez , n'ayent
leurs défauts , & ne les rendent extremement
fenfibles aux paffions qui peuvent
troubler le repos , que les moins
fpirituels & les plus ftupides ont la fatisfaction
de goûter. C'eft pourquoy par
my tous les avantages de l'efprit , les
plus
du Mercure Galant :
455
plus clairvoyans éprouvent fouvent le
malheur d'ettre plus ingenieux à fe don
ner fans ceffe de nouveaux fujets de chagrin
, & de reffentir des paffions plus
violentes , qui troublent fi fort l'aco
nomie naturelle , qu'il ne faut pas douter
qu'elles n'altérent la fanté , & ne détruilent
la vie.
2
Il y a trop de liaiſon entre l'ame & le
corps, pour ne pas juger que cette noble
partie ne peut eftre agitée des tempeftes
& des orages qui s'élevent contre
nous mefmes, par de vains raifonnemens,
& des appetits déreglez , fans troubler
le mouvement des efprits , le cours des
humeurs, la force des facultez, & letemperament
des organes. Ces troubles &
ces deréglemens font les dangereux effets
des grandes paffions , qui excitent
dás l'ame une volonté continuelle, & un
empreffement inconcevable de s'approcher
du bien qu'elle defire , & de fuir le
mal qu'elle apprehende. On ne peut exprimer
les maux & les difgraces que ces
égaremens ont produit, pour avoir voulu
s'unir à l'un trop ardemment , & s'éloigner
trop promptement de l'autre.
C iiij
56
Extraordinaire
•
Vous jugez bien , Madame , 'que je
ne pretens pas icy m'arrefter à la racherche
des maladies, & des dangers aufquels
chaque paffion nous peut expofer ; lors
principalement qu'elles trouvent quelque
oppofition à leur violence. Ce feroit
l'entreprife d'un grand Volume , plûtoft
que d'une Lettre , qui ne me permet pas
de fortir des reflexions les plus generales,
ny d'approcher du détail particulier que
vous auriez fouhaité.
Pour vous donner une claire idée , &
une parfaite intelligence des maux que
produifent les paffions ; il fuffit de vous
dire que dans la fanté le fang & les ef
prits ont un mouvement regulier propre
aux facultez & aux fonctions. C'est par
fon aide que lecoeur répand fans ceffe la
nourriture , & l'efprit vivifiant aux parties
, pour reparer la déperdition continuelle
de la chaleur innée , & de l'humide
radical . Le trouble de ce mouve,
ment naturel eft le premier defordre
caufent les paffions , quand l'ame prévenuë
de la pensée de quelque objet
agreable ou fâcheux , produit des agitations
differentes dans les efprits, & dans
Ο
que
les
du Mercure Galant.
57
les humeurs. Les changemens qui en
proviennent fe font bien- toft remarquer
par ces alterations , & ces caracteres divers
qui ne démentent jamais le coeur
& la pensée.
"
و
Toutes ces revolutions partent des
mouvemens de la partie irafcible , & de
la concupifcible dans les paffions fimples
de l'amour & de la haine , du defir
& de l'averfion , du plaifir & de la
douleur de l'efperance & du defefpoir
, de la hardieffe , de la colere , de la
crainte & des autres qui pouffent le
fang, & les efprits du centre à la circonference
au dedans , & les concentrent
pour agir felon les cauſes qui les émeuvent.
Ces changemens ne proviennent
pas moins des paffions mixtes de l'étonnement,
de la honte , du repentir , de la
jaloufie , de l'émulation , de l'envie , de
l'indignation , de la pitié , & de l'impudence
, qui agitent dangereufement les
humeurs , quand l'une les porte au cen
tre, & l'autre au dehors, avec tant de tumulte,
que ces mouvemens fi contraires
à la fois caufent d'étranges defordres .
Quoy que je me fois proposé de par
C v
18 Extraordinaire
ler des paffions en general , pour montrer
ce que leurs differens mouvemens
peuvent produire , je donneray neanmoins
la joye pour l'exemple de celles
qui tranfportent les humeurs du centre
à la circonference. Il n'en eft point qui
agite le fang & les efprits plus agreablement,
& qui les pouffe avec plus de
promptitude aux parties exterieures , où
les principaux caracteres fe font mieux
remarquer , parce qu'elle éleve tout d'un
coup le reffentiment & le plaifir au plus
haut point où elle eft capable d'arriver,
Ces grands excés de joye , & ces furprifes
charmantes , ne font pas toûjours,
heureufes & fortunées. Le coeur qui
en reçoit les premieres atteintes , ne
les peut foûtenir long- temps , quand les
raviffemens que caufent les tranfports,
pouffent le fang & les efprits avec une
trop violente impetuofité à la circonference.
C'eft pourquoy les humeurs
s'éloignent tellement du coeur & de
leur fource , que les facultez deftituées
de leur principal mobile font extrémement
affoiblies. La parole manque , les
autres fens font abolis ; & par un malkeur
du Mercure Galant.
59
heur qui ne fe peut exprimer , ce noble
vifcere trouve dans la caufe d'une
grande joye , celle d'une funefte deftinée
, & une mort auffi furprenante
qu'elle eft impréveuë.
Les Hiftoires anciennes & modernes
font remplies de tant d'exemples , qui
nous apprennent les facheux accidens,
& enfuite la mort de plufieurs Perfonnes
tranfportées de joye , au recit de
quelque heureufe nouvelle qu'on n'at
tendoit pas , qu'il eft aisé , fi l'on veut
les parcourir , d'y trouver un tres-grand
nombre de pareilles infortunes.
Chilo le Lacedémonien embraffant
fon Fils, qui venoit de remporter le prix
dans les jeux Olympiques, éprouva cette
fatale destinée, & mourut au moment
qu'il reffentit les plus tendres douceurs
de la joye.
Cette Femme Romaine , qui croyoit
fon Fils mort à la défaite de Cannes,
reffentit une joye fi exceffive , lors
qu'elle vit retourner ce cher Enfant ,
heureufement échapé du danger , que
le plus haut point de la joye , fut le
plus proche de la mort , qu'elle cherchoit
60 Extraordinaire
cherchoit dans l'affliction & dans les
regrets feulement.
que
La déplorable avanture , qui eft arrivée
de noftre temps à une Demoiſelle
de Montpellier , eft trop confiderable,
pour eftre oubliée dans une occafion où
elle femble convenir parfaitement . Cette
Belle fut paffionnément aimée d'un
Cavalier tres -bien fait , & de grand merite.
Elle euft auffi pour luy les mefmes
fentimens, tous deux enfin extremément
empreffez , & fort contans de voir
toutes les oppofitions, les alarmes , &
les craintes qui les avoient troublez fi
fouvent alloient finir , par un heureuſe
hymenée , la Belle fut tellement tranfportée
de joye, qu'au moment qu'elle
fignoit fon contract de Mariage à peine
eut-elle écrit la moitié de fon nom , que
la plume luy tomba des mains , &' mottrut
en préfence d'une affemblée tresnombreuſe
de Parens, tous gens de qualité
, qui eurent la douleur de voir ce
trifte fpectacle , & de répandre des larmes
dans l'occafion d'une joye parfaite.
Le fameux Monfieur Riviere décrit
cette hiftoire dans fa Pratique, & j'en ay
appris
.
du Mercure Galant. 61
les particularitez par les Parens de cette
Amante infortunée , dans toutes les circonftances
que j'ay marquées ; qui ne
pouvoient apres plufieurs années fe confoler
de ce malheur.
Je ne doute point, quoy qu'on ait vou
lu rapporter ce tragique accident à un
fincope cardiaque, procedant d'un fubit
retour du fang dans le coeur , fuffoqué
par la quantité d'humeurs , & d'efprits
concentrez, que cette mort n'ait efté l'ef
fet d'un mouvement contraire, causé par
la joye & l'efpoir qu'eut cette Belle de
poffeder bien-toft fon Amant. Hy a
plus d'apparence que le fang & les efprits
portez fubitement à la circonference,
abandonnerent entierement le coeur,
qui ne put en cét état foûtenir la vie,
que la joye exceffive luy fit perdre. Ce
fut une déplorable occafion à fon malheureux
Amant, de mourir peu de temps
aprés par un effet contraire , dont nous
verrons bien-toft la deftinée.
Les paffions qui concentrent les humeur
par un mouvement , & par des
caufes bien opposées aux premieres,
n'alterent pas moins la fanté , & n'ex-
TUR
citent
62
Extraordinaire t
citent pas des moindres tempeftes , par
la prefence des objets fâcheux , triftes
& formidables. Ces objets n'ont pas
plûtoft émeu l'appetit , que l'idée & la
reprefentation du mal agite les humeurs,
trouble les facultez , met le coeur dans
la neceffité de concentrer le fang , de
réunir les efprits , & de rappeller toutes
fes forces. La crainte , la trifteffe , le
defefpoir , la douleur, la haine , & d'autres
lemblables paffions , caufent ce
mouvement aux humeurs qui abandonnent
d'abord la fuperficie & les extremitez,
pour fe retirer dans le centre &
dans le coeur. Cette prompte retraite
laiffe auffi une pâleur , & un trouble fi
confidérable fur le vifage & dans les
yeux qu'elle change prefque le caratere
naturel , & rend les Hommes affreux
& méconnoiffables. C'eft alors,
fuivant l'excés & la grandeur des caufes
, , que ce pernicieux retour des humeurs
concentrées , échauffe tellement
le coeur & les poulmons , déregle fi
fort les facultez , & rend les efprits G
peu capables de leurs fonctions , que la
Nature ne peur fouffrir , ny foûtenir la
34140
durée
du Mercure Galant.
63
7
durée , ny la violence de ce defordre
fans courir le rifque d'une alteration
dangereufe , ou d'une entiere fuffocation
du coeur & de la chaleur naturelle .
Pour diftinguer les maux qui naiffent
de ces paffions , il faut obferver
l'excés , & les differens efforts , où leur
violence peut arriver ; car les mediocres
ne peuvent alterer confiderablement la
fanté , parce qu'elles ne s'éloignent pas
extrémement de l'état naturel ; mais
quand elles augmentent , elles font fentir
des effets proportionnez à la caufe , &
à l'orage qui les éleve. On ne peut expliquer
ceux qui fuivent ordinairement
la celerité, la violence, & le progrez des
paffions qui nous agitent , quand le
coeur eft dangereufement frappé de
quelque fenfible douleur , que le temps
& la raifon ne peuvent foulager, ny
vaincre .
Il n'eft rien de fi étrange que l'acci
dent qui arriva à ce Criminel , dont les
cheveux devinrent blancs dans une feule
nuit , par la terrible crainte de la
mort , qu'il devoit fubir le jour fuivant.
Il eft auffi étonnant que l'on puiffe contradter
64
Extraordinaire
&ter certaines infirmitez , & principale
ment le mal caduc , par la frayeur que
peut caufer l'état funefte où les convulfions
de cette maladie réduifent ceux
qui en font attaquez. La mort qui eſt
toûjours le plus grand de tous les maux,
puis qu'elle nous prive de l'eftre , &
du plus cher de tous les biens , fuccede
fouvent aux paffions , qui ne peuvent
recevoir d'autres remedes , apres avoir
tenté vainement des fecours & des guérifons
inutiles .
Parmy tant de Malheureux qui ont
éprouvé cette difgrace , l'Amant infortuné
de cette Belle , qui mourut de joye
au moment qu'elle crut s'unir plus fortement
à luy , en eft un exemple bien
particulier. Il fuivit bien-toft la deftinée
de fon Amante , par les effets lugubres
de la plus noire mélancolie , & les
fenfibles regrets d'une douleur invinci
ble , qui ne devoit ceder , apres un fi
grand malheur, qu'à la mort mefme, qui
eft toûjours l'unique remede des maux
rebelles & incurables .
Quels defordres ne produïfent pas les
paffions mixtes ; qui excitent à la fois
des
du Mercure Galant. 6.5
des mouvemens bien differens aux efprits
& aux humeurs dans la jaloufie,
dans l'indignation , dans l'envie , dans ,
la honte , & en toutes celles où le fang.
elt agité d'une contrarieté fi confufe, &
fi opposée, que le premier inftant pouffe
les humeurs au dehors , le fecond - les
retient dans le centre , & le troiſième
les trouble avec tant d'impetuofité , &
de confufion , qu'elles laiffent le Malheureux
, qui fouffre ces violens combats
entre la mort & la vie.
Les effets furprenans qui arrivent aux
Femmes groffes , dans leurs appetits déreglez
, ne font pas moins convaincans,
pour établir la force des paffions contre
nous-mefmes, & pour prouver ce qu'el- '
les peuvent fur les fujets capables de recevoir
les marques vifibles de leurs impreffions.
Il n'eft rien de fi merveilleux
que de confiderer comment l'effroy , le
defir , & tous les appetits qui font fouhaiter
extrémement les chofes agreables
, ou craindre les terribles , peuvent
frapper l'imagination avec tant de force,
que cette capricieufe faculté repande
fes idées extravagantes fur les premiers
66 Extraordinaire
miers fondemens de la conception , &
qu'au lieu de produire un Homme, cette
noble matiere fe corrompe & dégénere
en Brutes , fans qu'il luy refte aucun
caractere de l'état parfait au quel elle
étoit deftinée. Si le fujet eft moins
fufceptible de ces changemens effroyables
, aprés la conception , il n'eft pas
exempt pour cela de recevoir l'impref
fion de quelque appetit violent , & abfurde
; car l'experience nous apprend
qu'il n'eft point de partie au corps oùr
la Mere n'imprime la marque de l'objet
paffionnement fouhaité , fi elle la frotte
dans fon plus fort defir.
par la
Les efprits reçoivent fi parfaitement
l'idée des objets , dont l'imagination eft
prévenue , lors que le defir eft preffant,
qu'ils font toujours prefts à porter cette
impreffion au lieu déterminé
main . C'éft à caufe du rapport inconteftable
des parties de la Mere à celle de
l'Enfant , qui communiquent fans ceffe
de tefte à tefte, de main à main , de pied
à pied , & de toutes les autres , jufques
aux moindres , lifposées àr cevoir le bien
& le mal par le concours des efprits qui.
s'y arreſtent. Aprés
du Mercure Galant.
67
Aprés tous ces exemples & ces raifonnemens
, ne doutez point , Madame,
que les paffions ne produisent d'étranges
effets , & qu'elles n'alterent la fanté la
mieux établie , par leurs excés & leur
violence. Je fouhaiterois que les termes
d'une Lettre me permiffent de vous faire
une peinture plus exacte des biens dont
les paffions flattent noftre amour propre,
& de parcourir les defordres qu'elles fulcitent
, par l'inclination naturelle que
nous avons à les fuivre ; vous connoîtriez
fans doute que la plus grande partie
de nos maux naiffent de ces excés, &
que nous jouïrions d'une plus heureufe
& plus longue vie, fi nous étions moins
ſenſibles au bien & au mal qui nous environne
; & qu'enfin les paffions qui
nous font defirer le premier , & füir le
fecond , font autant nuifibles à la fanté,
qu'elles s'éloignent de la modération . Je
n'en auray jamais , Madame , quand il
s'agira de vous témoigner combien je
fuis ,
Voftre tres, & c.
PANTHOT, Do &t . Medecine
68 Extraordinaire
SENTIMENS SUR
toutes les Questions du quator-
Kiéme Extraordinaire.
Si un Homme ambitieux , delicat
en fentimens , ayant peu
de bien, & beaucoup d'amour,
doit époufer une Maîtreffe peu
favorifée de la Fortune , & qui
a comme luy de l'ambition &
de la délicateffe .
V
!
Ous avez peu de bien , beaucoup
d'ambition ,
Une grande délicateſſe ,
Et du cofté de la tendreffe
Tourne voftre inclination.
N'époufe pas une Maiftreffe
Sajette comme vous à la mefme foibleffe ;
Et de voftre condition ;
Ou bien à vos defirs l'amour trop favoiable
,
En
du Mercure Galant . 69%
En vous rendant heureux , vous rendra
miferable.
Si l'Amant que fon peu de bien
empêche d'époufer cette Maîtreffe
, peut aimer une autre
Perfonne fans eftre inconftant.
Voy que de l'époufer vous devie
vous défendre,
Ne trahiffe jamais vos feux.
Confervez pour la Belle un coeur fidelle
& tendre ,
Et vous vivrez toujours heureux.
Qui vous oblige à l'inconftance,
Si l'on vous aime autant que vous ai¬
mex?
Est-ce qu'on peut en conscience
Rompre des noeuds que l'Amour a forinez
?
Il n'eft rien de plus beau qu'une éternelle
flâme,
Et ce n'eft pas le Sacrement
Qui la conferve dans une ame,
Mais la conftance d'un Amart.
Si
70
Extraordinaire
Si les plaifirs du Corps font plus
fenfibles que ceux de l'Eſprit .
Pour moy , dontl'ame un peu groſſiere
S'attache trop à la matiere ,
Des plaifirs de l'Esprit je me fens peu
touché ,
Mais fuivant le panchant où m'entraîne
mon âge,
On doit pardonner mon peché ,
Si les plaifirs du Corps me touchent davantage.
Si le Mary doit eftre plus grand
Maiſtre que la Eemme.
Q
Von vante , fi l'on veut , le mérite
des Femmes,
La beauté de leurs corps , la beauté de
leurs àmés;
Et que l'on chante en Profe & Vers,
Que le beau Sexe doit gouverner l'Vni
vers ;
Tant que l'on eft Amant , j'approuve ce
langage ;
Mais quand on eft Epoux , on doit estre
plusfage,
Puis
du Mercure Galant
71
Puis que tout Homme par raifon ·
Doit eftre maistre enfa Maiſon.
Sur l'Origine de la Medecinc .
Ο
Apollon Efculape , ou quelque
autre Affaffin,
Aitinventé la Medecine,
Il m'importefort peu d'enfçavoir l'origine,
Me difoit un jour mon Voifin.
Tout-beau , luy dis-je , eft- ce à deffein,
On parlez vous à l'avanture ?
Vous ne fçavez-pas que Mercure
Estoit autrefois Medecin.
Medecin , reprit-ilfoudain !
Ah , vous luy faites une injure.
Je fçay qu'en cent Climats divers
Il trafique de Profe & Vers;
Mais jamais dans aucun Royaume
Mercure n'a vendn de Baume.
Sur l'Air du monde , & la veritable
Politeffe.
E
Stre galant , eftre bien -fait,
Avoir de la delicateffe
Ne feroit-ce point en effet
L'Air
7.2.
Extraordinaires
L'Air du monde , & la Politeffe,
Dont on fouhaite le Portrait ?
Mais pour n'en pas icy juger à l'avantura
: 7
Il faut s'en remettre au Mercure.
in remettre
D
Declaration d'Amour.
Epuis longtemps je jouois avec
vous
Je badinois comme on fait dans l'enfance,
Et tout cela fans vous mettre en couroux
;
*
Mais aujourd'huy je vois bien entre nous,
Qu'on va fouvent plus loin que l'on ne
penfe.
L'auriez- vous crû ?Je vous aimois , Iris,
Sans en avoir aucune connoiffance .
L'Amour eftoit caché dans l'innocence,
Je ne goûrois que les feux & les Ris,
Je ne craignois ny rigueurs. , ny mépris,
Et maintenant, Iris, je vous offence,
Si je vous aime, &fi je vous le dis.
Mais à quoy bon ce rigoureux filence ?
De mon amour on fait la violence ,
Et mes foupirs vous l'ont affez appris.
;Z {}
Sur
du Mercure Galant.
73
Sur l'Eloquence , ancienne , &
moderne.
J'Aypour les Anciens beaucoup de déference,
Et je fçay que leur éloquence
Charme encor plus d'un vieux Do-
&teur ;
Mais pour juger en leurfaveur,
Et leur donner la préference,
le fuis des Ancient tres - humbles ferviteur.
Nous ne sommes pas moins éloquens que
nos Peres,
Sans nous affujetir à leur regles feveres
.
C'eft affez imiter les Grecs & les Latins
;
Si nous voulons eftrefemblables ,
Sopons comme eux inimitables,
Et bravons comme eux les Deftins,
Ne leur empruntons point ces foibles
avantages,
Pour nous rendre fameux à la Pofterité;
Tirons de nos propres Ouvrages
La gloire & l'immortalité.
Q. d'Octobre 1681 . D
74
Extraordinaire
Réponse à la Queſtion de la
Solitaria del Monte Pinceno ,
proposée dans le XIV . Extraordinaire
; fçavoir . Lequel eft
le plus avantageux pour une
Veuv de 25.à 26. ans , ou de
fe remarier , ou de demeurer
dans le Veuvage , ou d'abandonner
entierement le monde
, en fe retirant dans un
Convent .
D
Emeurez avec nous , jeune & galante
Veuve.
Sans vous mettre dans un Convent
De la Vertu, le plus fouvent,
Le Cloiftre n'eft pas une preuve . ¦
Examinez- vous fur ce point ;
Auriez- vous affez de courage
Pour quitter le monde à cet âge,
Et ne vous en repentirpoint ?
Je vous le dis encor, aimable Solitaire,
Et j'ay lieu de le préſumer ;
Un Convent n'eft pas voftre affaire,
N'allezpas vous y renfermer.
De
du Mercure Galant.
75
De vous remarier, la chofe m'embaraffe,
Vous fçavez ce que c'eft , & pour moy
nullement.
Ainfi j'aurois mauvaiſegrace
De vous parler du Sacrement.
Cepedant à quoy bon unfecod Mariage?
Eftiez- vous bien ? contentez - vous ;
Eftiez- vous mal devenezSage,
Demeurez dans vostre Venvage,
Rien n'est au monde de plus doux.
Toûjours nouveaux Galans , liberté toute
entiere,
Sans redouter ny Parens , ny jaloux;
Mais apres tout , vous feriez la premiere,
Qui jeune veuve,& belle ,ait vefcu fans
Ероих.
Du ROSIER.
ORIGINE
DE LA MIGRAINE
D'IRIS.
Uand Jupiter accoucha de Pallas,
il fut extrémeinent, malade . Cette
D ij
76 Extraordinaire
pretieufe production travailloit fi fort
fon cerveau , que fon immortalité eut
bien de la peine à l'empefcher de mourir.
Junon fervoit de fage Femme ; mais
fa fageffe ne pouvoit trouver de remede
aux douleurs de fon Mary , qu'elle
voyoit en travail d'enfant. Toutes les
drogues que le Ciel & la Terre pûrent
fournir, n'adouciffoient point fon mal ;
& jamais l'on n'a mieux crû fa Divinité
vacante, que lors qu'on le vit perdre
la parole.Il ne fut pas longtemps
dans cet eftat, que fa tefte fe fendit par
la moitié, pour laiffer fortir cette Deeffe
, qui fut l'admiration de toute la
Cour Celeſte , affemblez pour un accouchement
fi extraordinaire. Iupiter
mefme revenu de fon évanouiffement,
fut le premier Idolâtre de fa Fille , &
fçachant qu'elle devoit eftre la Déeffe
des Arts & des Sciences, & que toutes
les delicates productions de l'efprit
feroient de fa dépendance , il n'eut pas
de peine à fe confoler des tranchées
qu'il avoit reffenties en la metrant au
monde ; & afin de les oublier plus
facilement , il voulut que le Ciel fift
des
du Mercure Galant. 77 D
des réjouiffances publiques pour la naiffance
d'une Déeffe fi parfaite. Mais
le Deftin qui fait toûjours les projets de
loin , & qui ramaffe tout ce qu'il croit
pouvoir reüffir pour l'execution de
fes deffeins dans la fuite des temps , recueillit
toutes les douleurs que Iupiter
avoit reffenties dans une boëte d'or,
qu'il laiffa tomber par mégarde dans
la maifon des Carites , le foir d'une
grande fefte qu'il ne fçavoit ce qu'il
faifoit, à caufe qu'il eftoit yvre d'amour.
Les Carites font trois foeurs, qui à caufe
de leurs perfections fe font acquis
le nom de Graces , dont le Deftin eftoit
paffionnément amoureux. Son coeur
eftoit partagé pour toutes trois
chacune des trois n'avoit de coeur que
pour luy. Elles n'eftoient point jaloufes
les unes des autres , quoy qu'elles,
fuffent égalemet aimables & également
aimées, parce qu'elles fçavoient que le
Deftin , qui eft le maiftre de tous les
évenemens , avoit reglé les chofes de
cette maniere. Elles executoient tous
fes ordres avec une joye incroyable,
& vivoient dans une merveilleufe fatif-
&
Diij
78 Extraordinaire
faction d'efprit , lors que Mercure qui
porte toûjours toute forte de nouvelles,
& qui fe fait un plaifir de raconter
celles qu'il croit les plus fâcheufes remontant
un jour de la Terre au Ciel,
paffa devant la porte des Graces . Thalie
( c'eft ainfi que. s'appelle la cadete )
eftoit pour lors fur une terraffe qui regne
autour de la maifon où elle fe promenoit.
Elle n'eut pas plûtoft veu Mercure
; qu'elle luy demanda des nouvelles
du bas monde. Cettuy cy tout
échauffé demanda un coup à boire, pour
fe rafraîchir avant que de rien dire ;
& enfuite il luy parla de la forte. Ma
foy, dit- il , Madame, le Deftin fe mocque
de vous & de vos Soeurs. Il vous
avoit juré à toutes trois une fidelité
éternelle, & cependant il vous trahit . Il
eft fi favorable à une Bergere que je
viens de voir fur la terre, que le moindre
trait de fon vifage efface toutes vos
beautez. Elle gagne tous les coeurs , &
l'on ne doute point qu'elle ne foit la
maiftreffe du fien . C'eftoit en dire aſfez
pour mettre tout ce triolet en allatme.
Celle- cy porte cette nouvelle à fes
Soeurs.
du Mercure Galant. 79
Soeurs. Toutes trois fans delay s'en vont
trouver le Soleil , pour fçavoir de luy
qui pouvoit eftre cette Bergere dont
parloit Mercure . Le Soleil leur avoüa
de bonne foy qu'il n'avoit rien veu
dans fa courfe qui fuft comparable à la
Bergere Iris , & que toutes les Beautez
du Ciel luy devoient rendre hommage.
A ce coup les trois Graces devinrent
trois Furies. Leur rage s'alluma
contre Iris, contre le Deftin , & contre
elles-mefmes , & fi elles en avoient eu
le pouvoir , elles auroient fait dans ce
moment de toute la terre un cimetiere ,
afin de perdre l'aimable Rivale , qui
leur enlevoit le coeur du Deftin . Elles
mirent tout leur efprit à chercher des
moyens pour la punir , & apres mille
agitations differentes, voyant bien que
par elles mefines elles ne luy pouvoient
nuire , puis que les Graces ne
fçauroient faire de mal à perfonne,
Thalie par hazard vifitant fa caffette , y
rencontra la boëte que le Deftin leur
avoit laiffée fans y penfer, & fe fouvenant
qu'il en avoit regretté la perte,
par le feul motif qu'il y perdoit les
*
·
D iiij
80 Extraordinaire
moyens de fe vanger de ſes ennemis , elle
crut qu'on y trouveroit tout ce qu'elles
pouvoient fouhaiter , pour tourmenter
leur Rivale. En effet, le Deftin en
avoit affez dit pour faire connoiftre ce
qu'il avoit enfermé dans cette boëte ,
& ces trois Soeurs refolurent de s'en
fervir pour leur vengeance. Aglaïa l'aînée
en fit l'ouverture , & remplit fa bouche
des mauvaiſes qualitez qu'elle y
trouva. Thalie en prit dans fa main autant
qu'il en falloit pour en infecter un
bouquet de fleurs qu'elle avoit fur ſa
table, & Euphrofine la troifiéme mit le
refte dans un cornet de papier. La premiere
vint boire à la taffe d'Iris , & y
répandit ce qu'elle avoit dans fa bouche :
La feconde luy donna fon bouquet à
fentir ; & la derniere vint fouffler dans
la glace de fon miroir , ce qu'elle avoit
dans fon cornet. Ainfi l'aimable Iris
fut prife par la bouche, par le nez, &
par les yeux , & elle avala à long traits
ce poifon,qui luy fait à preſent tant de
mal. O belle Iris ! les productions d'efprit
ne fe donnent point pour rien. Ces
fentimens fi delicats que vous avez fur
toutes
du Mercure Galant. 81
,
toutes choſes ; ' ce tour fi agreable que
vous donnez à tout ce que vous dites;
cés expreffions fi juftes qui paroiffent
en tout ce qui vient de vous ne doivent
pas plus vous épargner que Jupiter,
puis qu'il n'avoit pas plus d'efprit
que vous dans la tefte , quand il l'avoit
chargée de Pallas , quoy qu'elle foit la
Déelle des Sciences & de la Sageffe.
L. C. D. S.
BILLETS GALANS.
Ith
I.
L n'appartient qu'à vous de faire
chez moy tous les effets que je ref
fens. Dans le plaifir de vous voir , la
crainte qu'il ne finiffe trop toft me done
de l'inquietude , & quand je fuis privé
d'un fi grand bien,tous les maux de l'abfence
m'accablent. Que n'ay- je le pouvoir
de vous ouvrir mó coeur, pour vous
faire voir toutes ces veritez dans leur
fource ! Peut- eftre ne refuferiez - vous
pas àla pitié, ce que vous devez à la ten-
D V
82 Extraordinaire
dreffe ; mais vous eftes fincere , fuis - je
auffi malheureux comine je le crois , &
ne puis - je me flater de la douceur d'avoir
quelque part à vos bontez ? Cette
affurance feroit d'un charmant fecours
dans une ame bien fenfible . Il en eft
une que je n'ofe vous demander. Elle
doit pourtant vous coufter peu ,
fi vous
eftes pour moy dans de favorables difpofitions.
L'empreffement d'eftre inftruite
de la chofe me répondra du fuccez.
Mais de quelle indifference ne
pourray je point vous accufer , fi vous
ne marquez nulle envie d'en fçavoir
davantage ? C'eſt ainfi qu'un coeur bien
amoureux en éprouve un autre, dont il
connoift mal les fentimens. Noftre premiere
entreveuëdecidera tout . Mais ne
me feroit- il pas plus avantageux de demeurer
dans l'incertitude, que de vouloir
en fortir ? Quelque party que vous
me faffiez , bon ou méchant, foyez feure
de mon attachement jufqu'à la mort.
I I.
"Envie à ce Billet le bonheur qu'il a
d'eftre entre vos mains , & de vous
parler
Javie à ce Biller qu'oli
du Mercure Galant. 83
parler avec plus de liberté que moy. Il
eft vray que ce font mes propres fentimens
qu'il vous exprime ; mais qu'elle
douceur n'eft - ce point de s'expliquer
foy-mefme avec ce qu'on aime,
dans une agreable tefte à tefte ? Ah !
Combien en avons - nous eu , dont le
fouvenir m'eft cher & douloureux , &
quelle difference d'un temps à un autre
! lejouïffois fans contrainte du plaifir
de vous entretenir de la plus ardente
paffion du monde ; aujourd'huy il me
refte l'unique bien de vous voir devant
cết témoins , & de vous dire toute autre
chofe que ce que j'ay das le coeur . Cette
pensée maffaffine , & fi la gefne peut
eftré chez vous de quelque merite,
croyez que je fouffre par là tout ce que
l'on peut fouffrir. Plût au Ciel que
vous en jugeaffiez par vous- mefme, &
que nous puiffions nous reffembler làdeffus
, je ne defefpererois pas d'une
grace que je voudrois bien obtenir de
vous. M'eft-il perinis de vous l'expliquer?
l'en fais toutes mes delices , &
puis qu'elle ne vous doit coûter ....ne
vous deffendez pas de m'obliger à fi
peu
84
Extraordinaire
peu de frais. C'eft pour moy une faveur
ineftimable , & qui peut beaucoup
, pour adoucir les chagrins dont
je me plains . Ie vous la demande au
nom de ce que vous aimé le plus. Mais
pourrois-je me croire heureux, fi quelque
autre confidération que la mienne
vous obligeoit à me l'accorder; Cependant
j'ofe l'attendre , en vous priant de
fonger que je vous aime de toute la
tendreffe de mon coeur.
JE
IIL
E vis agreablement dans l'efperance
du bien que vous m'avez promis :
Quelle joye n'en dois- je point attendre,
fi avant que de le poffeder mon
coeur y eft fi fenfible ? J'y pense à tous
les momens , & de ma vie je ne fus Gi
impatient. Doit- on avoir moins d'ar-´
deur pour tout ce qui vient de vous !
Je m'en fçay le meilleur gré du monde,
& fi j'avois la moindre tiedeur làdeffus
, je ne voudrois jamais me le pardonner.
Haftez donc l'effet d'un defir
fi paffionné , & foûtenez une parole
qui
du Mercure Galant.
85
qui fait une partie de mon bonheur.
Vous me l'avez donnée . Pourriez- vous
bien ne me la tenir pas ? Je vous en demande
l'xecution . En attendant confolez
mon impatience par un mot de
voftre belle main . C'eſt une autre grace
que vous ne devez pas me refufer,
fi vous eftes auffi bonne pour moy, que
je fuis tendre pour vous. Ufez en ma
faveur du feul fecours qui nous refte ,
contre le peu d'entretien particulier
qui fe rencontre de vous àmoy. Tout
eft facile ; je ne dis pas quand on aime,
mais quand on cherche à faire plai
fir. Je vous conjure d'y fonger. Deux
momens vous fuffiront pour cela. Ils
ne vous déplairont point, fi je ne vous
fuis pas tout-à- fait indifferent. En tenant
un Billet preft pour la premiere
occafion favorable, vous m'apprendrez
quels font les fentimens que vous avez
pour la Perfonne du monde qui vous
aime le plus ardemment.
Si
86 Extraordinaire
Si le Mary doit eſtre plus grand
Maître que la Femme.
Q
SONNET.
Vand apres un doux Mariage
On neceffe point d'eftre Amant,
Quand on aime bien tendrement ,
Quand on apoint l'esþrít volage ;
Quand avec plaifir on s'engage
Dans les liens du Sacrement ;
Quand on met fes foinsfeulement
A vouloir faire bon ménage ;
Enfin quand deux coeurs bien unis,
Trouvent des plaifirs infinis
A brûler d'une mefme flâme ?
Eh quoy, faut-il le demander ?
Ce n'eft ny l'Homme , ny la Femme,
C'est l'Amour qui doit commander.
BARDOU, de Poitiers .
Response
du Mercure Galant. 87
Refponce à quatre Queftions du
dernier Extraordinaire.
Ur les trois, quatre ,fix & feptiéme
Queſtions, s. Des plaiſirs du corps &
de l'efprit, 2. Si le Mary doit eftre plus
grand maiftre que la Femme , 3. En
quoy confifte l'air & la politeffe , 4.
Quelques Billets galans , avec declarations,
je vay vous dire deux mots, Currente
Calamo , & pingui minerva. Par
la nobleffe de l'ame , je conclus que
fes plaifirs font plus parfaits que ceux
du corps, qui nous font communs avec
les Beftes.
Ce mot de Maiftre me bleffe dans
le mariage,où l'égalité doit eftre . Pour
le dire fincerement, le Mary doit avoir,
& plus de prudence, & plus d'efprit que
fa Femme.
Je fais confifter la Politeffe du monde
dans la complaifance envers les Dames
, dans la propreté fur fa perfonne,
& dans celle de fon équipage. A la
Cour
88 Extraordinaire
Cour parler peu ; à la Ville , ny flateur
ny opiniaſtre, mais fincere.
Des Billets Galans , il y en a de plufieurs
fortes. Si voftre Maiftreffe eft
avare , Monfieur de Buffy en a donné
un original inimitable . Si vous agiffez
par amour , il faut à peu prés parler
ainfi . le n'ay , Madame , ny joye ny plaifir
qu'auprés de vous.Si c'est belle amitié,
dontil fe faut défier un peu . Madame,
luy dirois-je , mafortune, mes biens,
tout est à vous ; neanmoins uS QUE
AD ARAS , fondant la veritable
amitié fur la vertu qui a fes loix & ſes
bornes.
Les Enigmes du Mercure de Septembre
, eftoient toutes deux fur la
Beauté. Ce mot a donné lieu à ces Madrigaux.
I.
&
Voy que je dife e que je faffe,
Philis eft froide comme glace ;
Auffi Mercure tout de feu
Ne luy reffembloit que fort pen.
7
du Mercure Galant.
89
A quoy donc à Philis peut- on trouver
Semblable
Ce Dieu des Dieux le plus aimable ?
Aujourd'huy je le vois par tout plein de
Beauté,
Sans doute c'est de ce cofté.
CE
II.
DAUBAINE.
Es Enigmes, Philis , mefont demeurer
court,
En vain fur elles je rafine.
Au diable fi jamais mon esprit les devine,
Il est ensefté de l'amour,
Et fes bonnes raifons entr'autres,
Sont qu'il ne connoift point de Beautez
que les vostres.
E
1 II.
Le mefme.
St- ce un preftige illuftre ? eft - ce une
illufion
Qui jette tous mes fens dans la confufion
?
Mesyeux font éblouis de ce que j'envi-
Lage.
Parlons
୨୦
Extraordinaire
Parlons avec fincerité.
Il n'eft bravoure, ny courage,
Qui ne le cede à la Beauté.
L. BOUCHET , ancien Curé
de Nogent le Roy.
I V.
Cue le monde appelle Beauté,
Ette orgueilleufe qualité
Qui feule regente fans armes,
Et qui foûmet tout à fes charmes,
Tantoft eft une Aurore , & tantoft une
Nuit.
Selon l'Objet que l'on adore,
Et felon l'erreur qui feduir,
La Brune eft une Nuit,& la Blonde une
Aurore.
Le meſme.
V.
L
'Heureux Berger Pâris laiſſant là
fon Troupeau,
Se promenoit un jour autour de fon Ha-
теан,
Lors que trois fuperbes Déeffes
Parurent à fes yeux, luyfirent cent careſſes,
Seule
du Mercure Galant. 91
J
Seulement par la vanité
De s'attirer le prix de la Beauté.
Le jeune Agent flaté d'eſpoir.
V I.
Aime beaucoup l'esprit , j'aime affez
la jeunesse ,
Qui dans le temps fçait faire ufage de
tendreffe.
Le bien me plaift auffi , n'eftant point
limité,
Maisfur tout je fais cas d'une rare
Beauté.
FA
Le bon Amy de l'Architecte
reffufcité.
VIL
Fort peu j'estime en verité
Les grands biens & l'esprit de la vieille
Nérife.
Ces avantages je méprife .
Ils nefçauroient tenter ma vanité,
Sans la feuneffe & la Beauté.
Da
Le Favory fans ombrage de
L'Epoule triomphante.
VIII.
Ans les Enigmes du Mercure,
Où l'on a tracé la peinture
D'une
92 Extraordinaire
D'une raviffante Beauté ,
De fon pouvoir, de fa fierté,
Fay bientoft reconnu la charmante Califte
Qui me tient enchaîné, me brûle àpetit
fen,
Serit de mes douleurs , fçait les tourner
en jeu,
Etferoit un Martyr de fon Berger fleurifte,
Si deux beaux yeux eftant maitres
d'un coeur,
Des plus cruels tourmens n'appaifoient
la rigueur.
GYGES , du Havre.
IX .
M
Ercure, vous eftes (uspect.
Je n'ay plus pour vous de refpect.
Vous avez décrié la Bauté de Califte,
Enfuite du Tabac , l'exposant en
public.
Ne voit - on pas que c'est pour en faire
trafic ?
Deviez - vous y mefler l'Amante du
Fleurifte,
Qui
du Mercure Galant . 93
Qui de vos bons Amis n'eftoit pas le
dernier ?
Sans fa Bergere au moins , faites voſtre
meftier.
X.
Avonë, adorable Sylvie,
Le mefme.
Jacecoupjefuis prisfans vere.
Quandje lirois toute ma vie,
Je la verrois pluroft finie,
Que de trouver un mot , qui paroift trop
couvert.
Ouy, les Enigmes du Mercure
Ont pour moy tant d'obſcurité,
Que j'impute à temerité
D'en avoir tant de fois fait & refait
Lecture.
Mais peut- eftre qu'en vous je trouveray
le fens
Que pour toutes les deux je voudrois
croire unique.
Voulez- vous donc que je m'explique,
Sur leurs détours embaraſſans ?
Je vois voftre Beauté dans les vers de
Califte,
Et
94 Extraordinaire
Et je la trouve auffi che le Berger
Fleurifte.
ALCIDOR, du Havre.
TRAITE'
SUR LES VENDANGES,
& fur l'Origine du Vin.
Es Anciens faifoient des réjouïf
Lances publiques durant les Vandanges.
Ils inventoient des Jeux & des
Divertiffemens . Ils faifoient faire des
Comedies & des Tragedies fur ce Sujet
, pour divertir le Peuple. On croit
mefme que le nom de Tragedie eft venu
du Verbe Grec , qui fignifie Vendanger.
L'Empereur Heliogabale qui vivoit
avec tant de molleffe & menoit
une vie fi débordée , fut l'Autheur de
ces réjouiffances , qui furent enfuite la
matiere des divertiffemens de ces Succeffeurs
( qui comme Paul Diacre nous
affure ) alloient ordinairement à la
Campagne › pour affilter à ces Jeux
&
du Mercure Galant .
95
& à ces Feftes publiques qui ne finilfoient
qu'apres un mois. On ne vendangeoit
jamais au rapport de Pline
lib . 18. c.31 . qu'apres l'Equinoxe , &
on fe gouvernoit alors fuivant les Loix
qui avoient efté faites fur ce fujet . Elles
defendoient de cueillir les Raifins
fecs , c'est-à- dire avant la pluye. Elles
vouloient auffi qu'on ne les cueillift,
qu'apres que le Soleil auroit diffipé la
Rosée qui eftoit tombée pendant la
nuit. Pline a veu differer les Vendanges
jufques aux Calendes de Ianvier
faute de Tonneaux. Les Grecs avoient
des endroits pour mettre leur Vin qu'ils
appelloient Laccos, d'où vient que Plutarque
a donné le nom de Laccoplutos
aux Deſcendans d'un Citoyen d'Athenes
nommé Callias , qui trouva des
Trefors immenfes dans une Pareille
Cave , fituée dans la Plaine de Marathon
, ce qui l'enrichit extraordinairement.
Auffi les Vendanges font la principale
caufe de la richeffe des Peuples,
& elles portent l'abondance dans tous
les Royaumes qui ont dequoy les faire
; c'est pourquoy les Hebreux leur
donnent
96 Extraordinaire
donnent prefque le mefme nom qu'ils
donnent à l'or . Proclus dit que les
Grecs à l'ouverture des Tonneaux faifoient
de grandes réjouiffances &
qu'ils y invitoient leurs Serviteurs
& leurs Efclaves , aufquels ils donnoient
eux - mefmes à boire. Plutarque
ajoûte qu'ils avoient de couftume
en beuvant de prier les Dieux de leur
rendre la Medecine falutaire , tout de
mefme que les Latins difoient ordinairement
la premiere fois qu'ils beuvoient
du Vin nouveau , Vetus novum
vinum bibo , veteri novo medeor. En Allemagne
celuy qui boit dit auparavant ,
falut à moy , falut à vous , falut à ma
Maiftreffe ,falut à toute la Compagnie ,
falut à celuy qui ne me porte point envie
qui fe rejouit comme nous , &c.
C'est ce qu'on appelle boire à l'Allemande.
Les Payens dans leurs Sacrifices
offroient à Jupiter du Vin nouveau
le 24 du mois d'Avril , & le 20.du mois
de Juillet . Pline 1. 18. c. 29. & Ovide
1.4.Faft. en parlent . Arnobe 1.7.dit que
les Anciens faifoient des Sacrifices au
Dieu de la Medecine , le premier jour
qu'ils
du Mercure Galant.
97
qu'ils goûtoient leur Vin nouveau . Noé
planta la Vigne , comme tout le Monde
Içait , & but le premier de cette liqueur
délicieufe qui luy fit donner le nom de
Janus au rapport de Genebrard du mot
Hebreu fan qui fignifie du Vin. Ce
Patriarche conformement à fon nom,
donna le repos à tout le genre humain.
Le Neveu d'Abraham que les moeurs
des Pentapolites n'avoient jamais pû
corrompre , tomba dans le piege , que
fes Filles luy drefferent , en luy faifant
boire du Vin. S. Auguftin neantmoins
1.22 . cont. Fauft . c.44 . tom.6.excuſe ſon
incefte , parce qu'il eftoit yvre. Holoferne
ne but jamais tant de Vin que la
nuit que Judith le tua dans fon lit. Hellanius
dit que les Egyptiens inventerent
la maniere de planter les Vignes dans la
Ville de Plinthine,d'où vient que Dion
les appelle amateurs du Vin. Quelques
Autheurs en attribuent l'invention aux
Peuples d'Etolie qui appellerent leur
premiere Vigne oina. C'eft pour cela ,
que les Grecs appellent le Vin oinon.
Theopompe natif de l'Ifle de Chio,
affure que le Vin noir tire fon origine
Q. d'Octobre 1681 , E
98
Extraordinaire
1
de fa Patrie , & que les principaux de
cette İfle ont appris à cultiver les Vignes
d'un certain Oenopion. Staphylus
Fils de Bacchus, eut une Fille nommée
Rhoeo dont Apollon devint amoureux,
Son Pere s'en eftant apperçeu , la mit
dans un coffre , & la jetta dans la Mer,
mais elle fut toûjours dans ce Voyage
fous la protection de la Divinité qui
avoit eflé la caufe de fon fupplice , &
elle vint heureuſement furgir au Port
de l'Ifle de Negrepont, où elle accoucha
d'un Fils qu'elle nomma Oenius , que
fon Pere Appollon maria avec Dorippe
dans l'Ifle de Delos , où il eut trois enfans
, Oeno , Spermo , & Elaida , qui
furent fi favorilez de Bacchus , qu'il
leur donna la permiffion de changer tout
ce qu'ils toucheroient en Vin , Bled &
Huile. Apollodorus in Theolog. écrit que
les Atheniens ont efté les premiers Inventeurs
du Vin, de l'Huile & de la maniere
de cultiver la Terre .Auffi leur Roy
Amphiction, felon le fentiment de Prochorus,
apprit de Bacchus mefme à mefler
l'Eau avec le Vin, Quelques Autheurs
neanmoins pretendent que c'eft Melampus,
de Mercure Galant .
HDET
> pus ce fameux Medecin des Filles de
Proetus , duquel Homere parle
>
1. 15. Pline dit que ce fut Staphyl
de Silenus. Le Vin commença d'avon
cours en Italie fix cens ans apres la
Fondation de la Ville , car les Sacrifices
qui fe faifoient du temps de Pline , gardoient
l'ancienne Coûtume de ceux qui
fe faifoient du temps de Romulus avec
du Lait & non point avec du Vin. La
Loy de Numa qui défendoit de jetter du
Vin fur le Bucher , nous fait encor connoiftre
qu'il eftoit fort rare alors. Varron
écrit que le Roy des Hetruriens, nommé
Mezence, fecourut les Latins contre les
Rutulois en efperance de boire du Vin,
qu'on luy avoit promis pour recompenfe.
Halicar. I. 1. foûtient que Romulus
défendit aux Femmes Romaines de boire
du Vin , parce que l'yvrognerie eftoit à
fon avis la fource de tous les vices & de
toutes les libertez criminelles , qui pouvoient
caufer du defordre dans la Monarchie
qu'il vouloit établir , A. Gellius.
affure 1. ro . c. 23. que cette Loy fut
tres étroitement obfervée longtemps
apres que les Rois furent chaffez de la
E ij
THEQUE
DE
LA
LYON
# 1883
100
Extraordinaire •
Ville.Les Decemvirs enfuite l'infererent
dans la Loy des douze Tables , qui de-
* clare expreffement que fi un Homme
foupçonne fa Femme de boire du Vin,
il en connoiftra avec fes Parens pour
ordonner une peine conforme à l'infraction
de la Loy. Mais tous les Maris ne
furent pas fi feveres fur ce Chapitre que
le fut Metellus , qui ayant furpris fa
Femme fur le fait , la tua fur le champ,
& fut abfous de ce crime par le premier
Roy des Romains. Fabius dans les Annales
raconte qu'une Femme Romaine,
pour avoir laille par fon Teftament une
Caffette où eftoient les clefs d'une Cave
, mourut de faim par ordre de fes Pa-
-rens , d'où eft venue la loüable coutume
, felon le fentiment de Caton , qui
permet aux Parens & aux Amis de baifer
les Femmes pour voir fi elles fentent
le Vin. Les Femmes de Marſeille & de
Milet fuivirent l'exemple des Romaines,
comme dit Char. Pafchal. de virt. &
vit.Philadelphe Roy des Egyptiens donna
fa Fille en mariage au Roy de Syrie
Antiochus, & luy fit envoyer de l'Eau
du Nil, afin qu'elle s'en ferviſt toute ſa
vie,
du Mercure Galant. 101
vie, & ne buft point de Vin. Zeleucus,
le Legiflateur des Locriens , leur avoit
defendu de boire du Vin fans la permif- .
fion du Medecin . Les Romains mefme
n'en beuvoient point qu'apres avoir paffé
l'âge de trente ans. Dieu dans l'Ancien
Teftament. Levit. c. 10. c . 119. défendit
à Aaron & à tous ceux qui entroient
dans le Tab.rnacle , de boire
du Vin , ny de toute liqueur qui puſt
enyvter. Il fit la mefme défenfe à tous
ceux qui devoient fe confacrer à fon fervice.
Nous lifóns au chap. 13. du Livre
des Juges, que la Femme de Manuë
eftant fterile, receut du Ciel un moyen
tres-efficace pour devenir feconde , car
un Ange luy eftant apparu , luy ordonna
de ne boire point de Vin , parce qu'elle
enfanteroit un Fils qui délivreroit les
Ifraëlites de la Captivité des Philift ins.
Enfin elle accoucha de Samfon qui' ne
devoit point boire de Vin , fuivant le
confeil que l'Ange avoit donné à fon
Pere. Saint Jean Baptifte préchoit dans
de Defert où il vécut long-temps faus
'boire du Vin . Il eftoit anciennement défendu
aux Preftrés & à tous ceux qui
E iij
102
Extraordinaire
•
fervent à l'Autel, de boire du Vin ny
d'aucune boiffon qui fuft capable de les
enyvrer. On le peut voir in canon. decret.
dift. 35. Un Concile tenu en Allemagne
ordonnoit aux Preftres de ne boire
que deux fois à leur repas , parce qu'ils
fe fervoient dans ce païs - là de grands
Hanaps qui dans deux coups mettoient
leur homme par terre .
Lors que les Vins commencerent d'ef.
tre en vogue à Rome fous le Confulat de
L. Opimius qui leur donna fon nom ,
Pline 1. 14. c. 4. dit qu'on en mit quantité
dans des Caves pour les conferver.
On en beuvoit mefme de fon temps qui
duroient depuis deux cens ans.
Ipfe Capillato diffufum Confule potat.
Juven.
Quiproperant, nova mufta bibant, mihi
fundat avitum.
Confulibus prifcis condita tefta merum :
Ovid. 2. de art.
Homere eftimoit fort le Vin Maronéen
qui naiffoit dans la Partie Maritime
de la Thrace. Cefar eftant Dictateur,
fit diftribuer dans fon Triomphe du Vin
de Falerne & de Chio , auffi bien qu'apres
du Mercure Galant.
103
la
pres la Conquefte des Efpagnes ; mais
dans le Repas qu'il fit durant fon troifieme
Confulat, il y fit apporter pour
premiere fois du Vin Mamertin , de
Chio, de Lesbos, & de Falerne ; car pour
les autres , ils ne furent connus qu'en
viron l'an fept cens ans apres la Fondation
de la Ville. Julie Fille d'Augufte
ne fe fervit durant quatre-vingts deux
ans que du Vin Pucin , qui naiſt pres du
Golfe Adriatique . Elle en avoit fait faire
une Feüillée, comme dit Pline l . 4. C. 1 .
dans la Baffe court de fon Palais , qui
portoit tous les ans un Muid & demy
de Vin fi violent , qu'il fit dire à l'Ambaffadeur
des Africains Cineas , que fa
Mere meritoit avec juftice d'eftre penduë
en une fi haute Potence. L'Empereur
Augufte préferoit à tous les Vin celuy
qui naiffoit au deffus de la Place
d'Appius , ou bien dans Sezza qui eft
une Ville pres de Tarracine , & qui s'ap-`
pelloit alors Setia , & le Vin Setinum .
Le Vin Cocube qui naiffoit dans les
Marais qui font autour de la Ville d'Amycles
, eftoir auffi fort renommé. Le
Vin Falerne eftoit ainfi appellé d'un
E iiij
104
Extraordinaire
Champ de mefme nom qui eftoit remply
de Collines tres-abondantes qui produifoient
ce Vin. On appelloit Vinum calenum
, celuy qui naiffoit dans la Campagne
de Varinola pres de Capouë. Le
Vin Formian eftoit ainfi appellé de la
Ville de Formies qui n'étoit pas fort
éloignée de Caïette. Quelques Auteurs
ne la diftinguent pas de Nole où l'on mit
premierement en ufage la Sonnerie des
Cloches. Plutarque rapporte que Damafippus
invita un jour Ciceron à manger
chez luy avec fes Amis qu'il régala de
tres- peu de Vin, mais il leur fit boire du
Vin de Falerne qu'il gardoit depuis quarante
ans. Il y a un grand Tonneau à
Heidelberg, Capitale du Palatinat, qu'on
appelle Foudre en Allemagne , où l'on
garde du Vin depuis trois cens ans , fi on
en croit les Habitans de cette Ville.
LA SELV E , de Nifines .
Monfieur Bouchet,ancien Curé de Nogent
le Roy , a fait les Réponfes que vous
allez voir aux Questions propofees dans le
dernier Extraordinaire .
SI
du Mercure Galant..
IOS
2003.2003 2003 2003 2003.
SI ON PEUT AIMER
fans le fçavoir.
L
Amour est une paffion
IJ
Qui dans fa brufque impreffion
Nous attache à l'Objet qui nous charme
& nousflate;
Et fa façon d'agir eft fi fort delicate,
Qu'elle prévient fouvent noftre refléxion,
Sans qu'ungrain de bonfens ou de mémoire
éclate.
Dans cette abfence de raifon
Qui déconcerte noftre idée,
De ce qui faitfon doux poifon,
Nostre amerefte poffedée ;
)
Et comme en ce rencontre où l'Amourfeu!
agit ,
Où l'Amant tout furpris à foy-mefme ſe
cache ,
Le coeur n'eft pas toujours d'accord avec
l'esprit ,
On peut aimerfans qu'on le fçache.
E v
106 Extraordinaire
Si une Belle qui aime fortement,
peut éxécuter les deffeins de
vangeance qu'elle médite contre
un Amant abfent qui l'a
oubliée , quand à fon retour il
apporte des raifons pour excufer
fa conduite.
A rigueur en amour est une Poli-
La
rique
Dont il eft dangereux d'ufer mal - àpropos
;
Qui dans un contre-temps veut la mettre
pratique ,
En perdant fon Amant , perd auffi fon
repos.
Vous doc qui medite une haute vangeance,
Belle , qui vous choquez de l'oubly d'un
Amant,
S'il excufefon inconftance,
Ufez plutoft vers luy d'une douce indulgence,
Que de pouffer à bout voftre reffentiment .
Songez , fongez , Belle affligée
Quefes fecrets remords vous ont déja vangée.
Si
du Mercure
Galant
.
107
d'eftime
Si fans marquer peu
pour une Perfonne qui nous
a fait un Preſent par amitié ,
on peut
donner à une autre ce
qu'elle
nous
a donné
.
Ors que d'abord onfe défait
LD'un Presentque l'on nous a fait,
C'est un mépris fanglant
qui le Donneur
irrite ,
Et qui témoigne à mon avis
Certaine
espece de mépris
Qu'attire
fon peu de mérite .
De vray, ce prompt transport
de don
Qui fe fait à la chaude , & qui la bile
anime ,
Paroift indigne de pardon,
Et porte un préjugé de fort petite eftime;
Car qui n'eftimeroit
un préfent odieux,
Qu'on oftefi-toft de ses yeux?
Mais apres que la Deftinée
A veu rouler le cours de mainte & mainte
année,
San&
708 ·Extraordinaire
Sans que de changement on fe foit apperçeu
,
Dans la fuite du temps qui nos heures
mefure ,
La chofe changeant de nature,
Sans crainte on peut donner ce que l'on a
recen.
Si un Amant ayant reçeu d'une
Belle les plus fortes marques
d'eftime & d'amitié qu'elle
pouvoit luy donner , peut fans
attirer fa colere , luy témoigner
qu'il doute de fa tendreffe
, pour en recevoir de nouvelles
affurances .
AMan
Mant, voulez-vous estre fage?
Si vous eftes certain que Climene a pour
vous
Eftime , complaifance , amitié , panchant
doux ,
Pour augmenter fes feux en dépit des
Faloux ,
D'un doute injurieux ne rifque point
L'ufage,
Ce
66
;
9
t
-
BIBLIO
HELVE
LYON
du Mercure Galant. 109
Ce procedéparoift violent & contraint ;
Qui trop embraffe, mal étraint ,
En
L
quoy confifte la veritable
Sageffe .
A crainte du Seigneur qui lance le
Tonnerre ,
Le genéreux mépris des chofes de la
Terre ,
L'empirefouverain de fes affections,
L'égalité d'efprit dans les afflictions,
L'ufage moderé des chofes périffables,
L'ardeur & le defir des Biens interminables
,
Ioints au difcernement d'un Efprit éclairé,
De toute illufion fortement épuré;
Toutes ces qualitez enfemble,
Font la Sageffe, ce me ſemble.
F'ay commencé à vous faire connoiftre
Efcurial par quelques Planches que je
vous en ay déja envoyées. En voicy une
nouvelle qui vous offrira la Veue d'un des
Cloiftres de cettefuperbe Maiſon.
DE
110 Extraordinaire
DE LA MEDECINE .
,
A Medecine eft une espece de Phi-
Llofophie que les Sages , apres Ariftote
, appellent avec quelque forte de
raifon , la Soeur puifnée de la Phyfique
, parce que , comme dit ce Prince
des Philofophes : ubi definit Phyficus, ibi
incipit Nedicus. Ces deux Sciences ont
un mefme objet , qui eft le Corps natu-
" rel mais elles le regardent diverfement
; car la Phyfique le confidere feulement
, comme naturel ; c'eft - à - dire ,
entant qu'il eft capable de mot vement
& de repos , à raifon de fes Principes
conftitutifs , qui font la matiere
& la forme , & elle en demeure - là ;
au lieu que la Medecine confidere le
mefine Corps , non feulement comme
naturel , pour en connoiftre l'exiſtence ,
Peffence , & les proprietez ; mais encor
en tant qu'il eft capable de recevoir
la fanté , ou de la caufer de la caufer , l'examinant
dans les principes qui la confer-
,
vent
du Mercure Galant IE
>
›
& qui ne vent , ou qui la détruiſent
font autres que les quatre premieres
qualitez ; fçavoir , le froid le chaud,
le fec , & l'humide , qui en conftituënt
le temperament , d'où refulte la fanté,
ou la maladie , D'ailleurs de mefme
que la Jurifprudence tire fes principes
& fes conclufions de la Morale , &
que la Theologie ( hors ce qui regarde
la Foy ) les prend de la Metaphyfique,
ainfi la Madecine tire particulierement
les fiens de la Phyfique . Et c'eft de là
que les Profeffeurs de cette Science,
luy donnent le milieu entre la Theologie
& la Jurifprudence , difant que
des trois fortes de biens qui regardent
l'Homme , & qui font les biens de
l'Ame , les biens du Corps , & les biens
de la Fortune ; la Theologie luy procure
les premiers , la Medecine luy conferve
les feconds , & la Jurifprudence luy
fait acquerir les derniers.
La Medecine , generalement parlant,
peut - eftre diftinguée en deux efpeces
differentes, l'une , qui s'appelle divine,
miraculeuſe , & furnaturelle , & l'autre
qui eft purement humaine & naturelle ...
La
II 2 Extraordinaire
La premiere , ainfi appellée parce
qu'elle procede d'un principe extraordinaire
, & qu'elle vient immediatement
d'une puiflance divine fans aucune aide
de la Nature , fe divife en trois manieres
; car il y en a une que l'on peut appeller
Locale , l'autre Perfonnelle , & la
troifiéme Hereditaire .
La Medecine Locale eft celle qui
paroift comme attachée à quelques
fieux particuliers par preference aux
autres comme l'experience nous le
montre affez fouvent au regard de certaines
Eglifes , Chapelles , & autres lieux
de Devotion , que Dieu femble avoir
fpecialement choifis pour y répandre
d'une maniere extraordinaire les guerifons
miraculeufes qu'il y opere tous les
jours en faveur de ceux qui vont y reclamer
fon affiftance. De ce nombre
eftoit autrefois cette fameufe Pifcine
probatique dont l'Evangelifte Saint
Jean fait mention , & dans laquelle ,
dit cet Apoftre, par une admirable proprieté
que Dieu avoit communiquée à
fes eaux , le premier des Malades qui
pouvoit y defcendre & s'y laver , apres
que
du Mercure Galant. 113
que l'Ange du Seigneur les avoit remuées
, fe trouvoit heureufement guery
de toutes fes infirmitez.
:
La Medecine Perfonnelle , eft celle
qui refide dans quelques Perfonnes particulieres
Comme par exemple , la
vertu qui fortoit imperceptiblement du
Sauveur du Monde , par laquelle
tous les Malades qui avoient le bonheur
ou de le voir , ou de le toucher,
fe fentoient incontinent délivrez de tous
leurs maux. Virtus de illo exibat , &
fanabat omnes. Luc. 6. v. 19 .
V. 19. Vertu
que ce charitable Sauveur communiqua
pareillement à fes Apoftres pour
la mefme fin , & qu'il a communiquée
en fuite & communique encor , comme
il luy plaift , aux autres Saints de
fon Eglife. Dedit illis virtutem ut languores
curarent , Luc. 9. v. 1. En un mot,
c'eft la vertu & la puiffance dont parle
Saint Paul dans la i . Ep. aux Corinth .
& qu'il appelle la grace de guerir les maladies,
Gratiamfanitatum. Grace laquelle
eftant une finguliere faveur du Ciel ,
eft tout d'un autre caractere que celle , ou
que la fabuleufe Antiquité attribuë par
flatterie
114
Extraordinaire
flatterie ou autrement à certaines Perfonnes
, qu'elles nous vante avoir eſté
favorisées du Ciel en ce point , & avoir
receu des Dieux la vertu de guerir , ou
par leur fouffle , ou par leur attouchement,
quelques maladies, fans y employer
les remedes humains ; ou que la
trop credule Populace s'imagine réfider
dans quelques particuliers , fans aucun
témoignage autentique de l'Eglife,
ny fans aucun merite particulier de leur
part ; puis que , felon le fentiment du
Cardinal Caïetan in Summa. V. in cant.
& du Docteur Navarre in Manual.
cap. 11. toutes leurs pretendues guerifons
s'il eft vray qu'ils en operent
quelques- unes ) font pour la plufpart ,
finon pleines de fourberies & d'impoſtures
,du moins fort fujettes à l'erreur &
à la fuperftition,n'eftant à vray dire autre
chofe que les effets trompeurs de la fimplicité
, & de l'ignorance des Hommes ,
ou les inventions damnables de la malice
des Demons.
Du nombre de ces prétendus Medecins
que la Gentilité a voulu faire paffer pour
miraculeux , on compte entr'autres
les
du Mercare Galant.
115
les Pfylles de Lybie , les Marfes d'Italie
, & les Ophiogenes de l'Hellefpont,
lefquels au raport de Plutarque , avoient
la vertu naturelle de guerir les morſures
& le venin des Serpens , les premiers
par lleeuurr hhaalleeiinnee , les feconds
par leur falive , & les derniers par
leur toucher ; comme auffi les Tentyrites
d'Egypte , qui guériffoient en quelqu'une
de ces manieres , felon Strabon
1. 17. les Bleffures des Crocodiles. L'on
y met encore Pyrrhus Roy des Epirotes,
qui guériffoit le mal de Rate par l'attouchement
de fon pied droit , comme
le veut le mefme Plutarque ; l'Empereur
Vefpafien , lequel au témoignage
de Suetone , & de Tacite , rendoit
P'ufage des membres aux Manchots ,
& la veuë aux Aveugles , en touchant
ceux-là du pied , & frottant ceux- cy
de fa falive ; Adrien , qui comme le
rapporte Dion Caffius , faifoit fortir
l'eau du ventre des Hydropiques , en
difant feulement deux paroles ; & enfin
Aurelien qui , fi l'on en croit Vopifcus,
reffufcitoit les Morts , en fe couchant
fur eux.
Parmy
116 Extraordinaire
,
Parmy ceux que la populace s'ima
gine avoir receu du Ciel le don de gue.
rir , il faut mettre premierement ceux
qu'en Efpagne on nomme Sauveurs,
ou Enchanteurs , Saludadores , Enfolmadores
, Santignadores , dont quelquesuns
gueriffent les Malades par le moyen
de certaines Oraifons qu'ils recitent
pour eux & fur eux ; & les autres
avec leur falive , ou en fouflant fur eux ,
comme le rapportent le P. Delrio Jefaite,
1. difquifit. magic. c. 3. Et Monfieur du
Laurent 1. 1. deftrumis. c. 4. Secondement
, ceux qui font nez le Vendredy
Saint,& que l'on s'imagine en Flandre
avoir la puiffance de guerir naturellement
les fièvres tierces, cartes & autres maux.
Troiſièmement
, les feptiémes Garçons
nez de legitime mariage ,fans que la fuite
de fept ait efté interrompue par la naiffance
d'aucune Fille , que plufieurs
croyent en France avoir auffi le pouvoir
de guerir les fièvres & mefmes les
Ecroüelles , apres avoir jeûné trois , ou
neuf jours , avant que de toucher les
Malades, comme l'affure Bungus en fon
Livre des Nombres. Quatrièmement
,
,
le
du Mercure Galant . 117
d'autres s'imales
feptiémes Filles , que
ginent avoir le privilege de guerir les
mules aux talons, & de faciliter l'enfantement.
Et enfin les Enfans pofthumes,
aufquels on attribue la vertu de guerir
les Loupes
.
La Medecine héreditaire eft certain
privilege fpecial & particulier de guerir
quelques maladies , dont on croit
que font favorifées certaines Races
& Familles , commé font premierement
ceux qui prétendent en Italie eftre
de la Race de Sainte Catherine Martyre,
& porter à caufe de cela empreinte
fur quelque partie de leur corps la
figure d'une Route , qu'ils difent avoir
apportée du ventre de leur Mere , &
dont ils croyent recevoir une vertu fi
puiffante contre le feu , qu'ils le peuvent
manier fans en recevoir aucune offence,
Ils croyent auffi que cette figure leur
communique encore le pouvoir de guerir
les autres de toute forte de Brulure
par leur feul attouchement. Theophil.
Raynald.Tract.de Stygmatifmo facro.fect.
2. c. 4. Secondement , ceux qui fe difent
Parens de faint Paul , & porte naturellement
118 Extraordinaire
rellement empreinte fur leur chair la Figure
d'une Vipere, d'où ils veulent faire
croire que non feulement ils ne ſçauroient
eſtre endommagez par ces fortes
de Serpens , mais mefme qu'ils peuvent
guerir tous ceux qui en ont receuquelque
atteinte. Troifiémement , ceux
qui fe qualifient de la race de faint
Martin , & pretendent pour cela guerir
du Mal Caduc. Quatrièmement ,
ceux qui fe vantent d'eftre de celle
de faint Hubert, & pretendent auffi guerir
le mal pour lequel ce Saint eft reclamé.
Cinquièmement , ceux qui fe
croyent eftre de celle de faint Roch, &
pouvoir , à raison de cette parenté , demeurer
aupres des Peftiferez ,les gouverner,
& mefme les guerir, fans que le mal
contagieux faffe la moindre impreffion
fur leurs perfonnes. Sixièmement , ceux
qui font de la Maiſon de Coutance
dans le Vendomois , & qui prétendent
guerir les Enfans de la maladie appellée
le Carreau , en les touchant. Septiémement
, les aînez de la Famille du
Baron d'Aumont Comte de Chafteaux-
Roux , qu'on s'imagine guerir
1
و
des
du Mercure Galant. 119
,
des Ecroüelles . Enfin il faut adjouter à
tous ces pretendus Medecins de race,
les Rois de Hongrie , aufquels on attribue
la vertu de guerir la Jauniffe ; ceux
d'Angleterre iffus en droite-ligne
des Anciens Comtes d'Anjou , du Mal-
Caduc ; & ceux d'Efpagne , de chaffer
le Diable & délivrer les Poffedez .
fi l'on en croit Charles Tapis , & apres
luy Chaffanée dans fon Livre de la
gloire du Monde. Mais à parler fainement
de tous ces rares privilege , on peut
dire que les fondemens n'en fent pas
moins imaginaires , & les preuves incertaines
; que les effets en font douteux ,
pour ne pas dire fabuleux & fort fufpects
de faufleté.
Mais on n'en fçauroit dire autant de
celuy dont nos Auguftes Monarques
font en poffeffion depuis douze Siecles ;
& qui eft cette divine & admirable
puiffance qu'ils ont de guerir les
Ecrouelles, fans y apporter autre artifice
que l'attouchement de leurs mains
facrées , avec ces paroles qu'ils difent
à chaque Malade en le touchant : Le
Roy te touche , & Dien te guerit. Car c'eſt
une
J 20 Extraordinaire
une glorieufe prerogative qui leur eft
particuliere , & que le Ciel a attachée
à leurs Royales Perfonnes , par preference
à tous les autres Rois de la terre,
quoy qu'en difent Polydore , Virgile,
Guillaume Tokel , & Eduard Chamberlayne,
Autheurs Anglois , en faveur
des Rois de leur Nation. Voicy comment
le dernier en parle dans fon
Etat prefent de l'Angleterre chap. 4.
L'on peut mettre, dit-il , au nombre des
prérogatives du Roy d'Angleterre ,
comme Roy , une que l'on peut appeller
grande par excellence , ou plutoft
miraculeule , premierement octroyée
à ce bon & pieux Roy Edouard
le Confeffeur ; c'eft de guerir les
Ecroüelles , ce mal obftiné , que l'on
appelle , The Kings Evil , c'eſt- à- dire
le mal du Roy, & c . Car il eft conftant
que ces trois Autheurs, quoy que peuteftre
veritables par tout ailleurs , n'ont
pas laiffé cependant de fe tromper
en ce point ; puis que s'il eft vray
que faint Edouard ait eu ce privile
ge, il ne s'en eft fervy qu'une feule fois,
& à l'égard d'une feule Femme, comme
l'Hif
du Mercure Galant . 121
l'Hiftoire de fa vie en fait foy ; fans
qu'il paroiffe en aucune forte qu'il ait
paffé en la perfonne de ces Succeffeurs
; ce que le fçavant Matthieu Paris
, qui a traité fi au long de la vie &
des actions des Succeffeurs immediats
de ce Saint Roy, n'auroit pas fans doute
laiſsé en arriere , fi c'euft efté une prerogative
auffi conftante que des Ecrivains
pretendent nous la faire croire.
Et il eft encor conftant que l'un d'eux,
qui eft Тoxel , ne peut pas eftre excusé
de menfonge ou du moins d'ignorance,
lors qu'il a avancé dans fon Livre
intitulé ; le Don de guerir, que les Roys
de France ont reçeu de ceux d'Angleterre
par une espece de provignement
cette faculté de guerir les Ecroüelles,
parce que ,dit - il, le Royaume de France
a efté autrefois prefque tout fubjugué.
par eux , puis qu'il eft indubitable que
nos Roys guerifloient de ce mal longtemps
avant que les Anglois euffent
gagné un pied de terre dans ce Royaume
, comme il feroit aisé de le juftifier,
fi la chofe n'eftoit pas auffi conftante
qu'elle l'eft .
Q. d'Octobre 1681 .
F
122 Extraordinaire
Cette grace donnée gratuitement à
nos Roys, attachée à leurs perfonnes facrées
, & qui fait pour ainfi dire le caractere
furéminent de leur Majesté
tres Chrêtienne ayant(comme le maintiene
Forcader 1.1 . de l'Empire & Philofophie
des Gaulois , & apres luy le
fieur du Laurent premier Medecin de
Henry IV. dans fon Traité des Ecroüelles)
commencé en la perfonne du Grand
Clovis , le premier de nos Roys qui
ait embraffé le Chriftianifme , qui en
fit reffentir les premiers effets à Lancinet
, ſon Grand Eſcuyer, a paſſé enſuite
comme un heritage celefte par un ordre
non interrompu aux autres Roys
fes Succeffeurs , qui en ont donné des
preuves autentiques dans toutes fortes
d'occafions, & en ont fait,& font encor
l'application & l'ufage quand il leur
plaift . C'est une verité univerfellement
reconnue par l'experience journaliere ,
non feulement des François , mais encor
des Etrangers , & des plus envieux
mefme de la gloire de cette fleuriffante
Monarchie qui font forcez de la publier
malgré eux par les heureux avantages
du Mercure Galant.
123
tages qu'en retirent un nombre infiny
de gens de leur Nation qui fe viennent
prefenter à nos Roys,pour avoir l'honneur
d'en eftre touchez . Mais qui voudra
voir des preuves encore plus convaincantes
de cet admirable pouvoir,
Lira Leonard Vair .1 . cap. 11. 1.3.
c.5 . Caldefius l.de dignit. Reg. Hispan.
Delrio 1.1 . difquif. magic. & plufieurs
autres Autheurs eftrangers ; & parmy
ceux de noftre France , Monfieur du
Laurent dans le beau Traité qu'il en a
fait intitulé, De mirabili ftrumas fanandi
vi folis Gallia Regibus Chriftianiffimis
concefsa , & le fçavant Livre qu'en
a fait Monfieur de Priezac , Confeiller
d'Etat ordinaire , qui a pour titre , Vindicia
Gallica adverfus Alex. Patric . Archamanum
Theologum.
Pour la Medecine naturelle , avant
que d'en venir à ſa diviſion & à ſes efpeces,
il eft bon de dire quelque chofe
de fon origine fur la foy des plus anciens
Autheurs qui en ont parlé, aucun
defquels ne la fait monter plus haut
que Clement Alexandrin, qui veut que
cette fcience ait efté apportée au mon-
Fij
124
Extraordinaire
de peu de temps apres le Deluge par un
certain Milnas , ou Mefraim fils de
Cham,& petit neveu de Noë, qu'il veut
avoir efté le premier qui ait trouvé le
moyen de remedier aux playes & aux
bleffures par les operations de la Chirurgie,
qui eft fans doute, comme l'a judicieuſement
remarqué S. Ambroiſe , la
premiere forte de Medicine qui ait efté
en ufage parmy les Hommes : car comme
le principal exercice , & le premier
effet de leur malice, dit excellemment
ce grand Docteur , fut de ſe faire
la guerre les uns aux autres , leur premier
foin fut auffi de chercher les remedes
propres à guerir les bleffeures
qu'ils y recevoient ; ce que l'un apprenant
à l'autre, l'experience en fit naiſtre
l'ufage , & l'ufage en eftablit un Art,
qui devenant en fuite particulier à certaines
perfonnes , celles cy fe mirent
à s'en fervir comme Maiftres à l'égard
des autres . Diodore Sicilien en attribue
l'invention à Mercure , qui l'a enfeignée
aux Egyptiens , ce que d'au
tres difent en faveur d'Apis , ou Ofiris
, fils de Jupiter & de Niobé & le
premier
du Mercure Galant.
125
premier Roy d'Egypte ; ou à l'avantage
d'Aracus , fils d'Apollon ; ou à l'honneur
d'Apollon mefme , appellé autrement
Phebus , au rapport de Callimaque
Cyréen , Autheur tres- ancien qui
vivoit dés le temps du Roy Ptolomée
furnommé le Philofophe, & qui dit que
les Medecins ont appris de ce Dieu,
le Secret admirable de prolonger la vie
aux hommes : Ex Phobo Medici didicerunt
dilationes mortis. C'eft auffi le
fentiment d'Ovide , qui fait parler ainfi
le mefme Apollon dans le premier de
fes Metamorphofe .
Inventum Medicina meum eft , opiferque
per orbem
Dicon &c.
Ce qui eft encor confirmé par
Suidas, qui ajoûte que le mefme Apollon
, ou Phebus , en inftruifit Apis,
qui porta cette fcience de Grece en
Egypte , d'où vint qu'apres fa mort, il
fut adoré fous le nom de Phebus
Egyptien.
У
Quelques autres veulent que l'invention
de la Medecine foit deuë au Cen- 1
taure Chiron , fils de Saturne & de
Fij
26 Extraordinaire
•
Phillyre, particulierement celle qui regarde
la connoiffance des Simples.
C'est la pensée de Jules Hygin dans fes
Fables, c.274. Chiron . dit cet Autheur,
Centaurus, Saturni filius Artem Medi
cinam Chirurgicam ex herbis primus
inftituit. Lactance dit qu'Efculape fils
d'Apollon & de Coronis , fut donné en
fon jeune âge par fon Pere à ce Chiron
pour en apprendre la Medecine, qui
ne s'eftendoit pas alors plus loin qu'à
purger le ventre avec quelques Simples
, à panfer les playes , & à arracher
Les dents. Cela fait connoiftre que cet
Efculape n'eft pas proprement l'inventeur
de cet Art, comme l'ont pensé Virgile
dans le 7. de fon Eneïde , Tertul-
Tien dans fon Apologetique c. 23. dont
voicy les paroles : Ifte eft Efculapius
Medicinarum demonftrator ; & Arnobe,
quien parle ainfi dans ſon premier
Livre contre les Gentils : fculapium
Medicaminum repertorem , poft poenas
&fupplicia fulminis , cuftodem nuncupaviftis,
& prafidem fanitatis , valetudinis,&
falutis ; mais bien ce Chiron , au
moins parmy les Grecs , comme l'affeure
Pindare
du Mercure Galant. 127
Pindare contre Homere , qui dit
c'eſt Peon :
que
Eft medicus prudens cunctis praftantior
unus
Ille viris , cui Paonia fit gentis origo-
Odyff. 1.4 .
Contre Eschyle ,, qui croit que c'eft
Promethée,& contre Paufanias 1. 1. qui
veut que ce foit Celanipus, fils d'Amithaon
Argien.
Quoy qu'il en foit , il faut demeurer
d'accord que fi cet Efculape n'a pas efté
le premier Inventeur de la Medecine,
il en a du moins efté le plus excellent
& le plus habile Maiftre ; puis qu'il
rendoit non feulement la fanté aux Ma
lades le plus defefperez , mais meſme la
vie à ceux qui l'avoient perduë. Ce qu'il
fit entr'autres à l'égard d'Hyppolite, fils
de Thesée.
Mais une guerifon fi merveilleuſe
coufta bien cher au pauvre Efculape ,
Car on affeure que Iupiter , jaloux de
voir operer à un Homme mortel des
effets qui ne devoient dépendre que de
la toute- puiffance des Dieux ; & follicité
E iiij
128 Extraordinaire
>
d'ailleurs par les plaintes de fon Frere
Pluton qui le preffoit fans ceffe d'ofter
du nombre des vivans un Homme fi extraordinaire
qui eftoit capable de
dépeupler un jour fon Empire tenebreux
, par les Sujets que luy enlevoit
tous les jours l'induftrie de fon
Art,en leur confervant & rendant ainfi
la vie ; on affeure , dif- je , que Jupiter
le frapa d'un coup de foudre , &
le reduifit en cendres . C'eft ce que Virgile
raconte dans le feptiéme de fon
Eneïde.
Ciceron au 1.3 . de la Nature des
Dieux , reconnoift plufieurs Efculapes ,
qu'il fait tous inventeurs de quelque
partie de la Medecine ; le premier
qu'il dit eftre fils d'Apollon , adoré
comme Dieu par les Arcadiens , & qu'il
fait inventeur de l'Eprouvette , qui eſt
un inftrument de Chirurgie , du Bandage
, & de la guerifon des playes ; Le
fecond fils de Mercure qui eft celuy
qu'il veut avoir efté foudroyé par
Jupiter & enterré à Cynofures ; & le
dernier , fils d'Arfippe , & d'Arfinoë
, qu'il dit avoir trouvé la manie-
>
re
du Mercure Galant. 129
re de purger le ventre , & d'arracher
les dents. Mais tous ces trois Efculapes
fe doivent reduire à un feul , qui
eft celuy dont nous avons parlé , lequel
à l'inftance d'Apollon fon Pere,
fi nous en croyons les Poëtes , fut
placé apres fa mort au nombre des
Etoiles les plus remarquables du Pole
Septentrional , fous le nom d'Anguitenens;&
reconnu enfuite comme Dieu
par les Hommes , & adoré fous le titre
du Prince de la Medecine. Le pre
mier Temple qui fut bafty à fon honneur
fut, dit- on, celuy d'Epidaure Ville
du Peloponeze , où les Malades fe faifoient
porter,afin d'y apprendre un fon
ge les remedes propres au recouvre,
ment de leur fanté.
Quelque gloire cependant que l'on
attribue à cet Efculape foit pour avoit
donné aux Hommes la connoiffance de
la Medecine , foit pour avoir fi merveilleulement
reüffi dans les Cures.
qu'il y a entrepriſes , il eft pourtant vray
que fes remedes , ny ceux des autres
qui vinrent long-temps apres luy , ne
s'étendoient pas à grande chofe ,foit que
F Y
130
Extraordinaire
le bon regime , & la vie reglée des
Hommes de ce temps-là , ne leur caufaffent
que tres- peu de maladie , foit,
comme il eft peu vray femblable , que
la Medecine n'eftant encore qu'au Berceau,
n'eut pas encor atteint de grands
fecrets: car il paroît que jufqu'au teps de
la guerre de Troye les Medecins n'auroiet
pas grande experiece en leur Art,
en ce que les deux fils , ou petits fils
d'Efculape , Machaon , & Podalyrie, qui
ferviret les Grecs en cette qualité pendant
le Siege , ne trouvoient point à
redire , qu'une Femme , qui avoit foin
d'Eurypile, Capitaine Grec, dangereufement
blefsé, luy donnaft à manger de
la Farine & du Fromage meflez enfemble,&
du Vin Pramnien à boire, comme
le remarque Platon au troifiéme
Dialogue de fa Republique , quoy que
cette forte de nourriture ne fervift qu'à
enflamer fes playes, & n'en puft aucunement
appaifer la douleur. Cela fe
confirme encor par le raport de Seneque
, qui dit que toute la Science de
ces premiers Medecins , ne confiftoit
qu'en la connoiffance de quelque Simples,
du Mercure Galant.
131
ples , de la vertu defquels ils fe fervoient
tant pour arrefter le fang des
playes, que pour les fermer. Medicina
quondam fuit fcientia herbarum , quibus
fifteretur fluens fanguis , vulnera
coërent paulatim, &c. Ep.c.95 . ne fçachant
encor, continue cet Autheur , ce
que c'eftoit que donner des Potions ou
des Lavemens, ouvrir la Veine , ordonner
le Bain, procurer les Sueurs , ny faire
prendre aux Malades tous les autres
remedes qu'on a depuis inventez ; &
l'on fut longtemps , particulierement
dans l'Egypte, & dans la Grece , que
chacun eftoit obligé de porter dans
Memphis , aux Temples de Vulcain &
d'Ifis , & dans l'Ile de Cô à celuy d'E
culape , le remede qui l'avoit guery de
quelque maladie , dequoy les Preftres
tenoient Regiftre pour l'enfeigner enfuite
aux Malades, qui fe faifoient por
ter aux Places publiques ; afin que cha.
cun leur dift ce qu'il avoit experimen
té ; fans qu'on fift prefque pour lors
autre profeffion de la Medecine ; ce
qui dura jufqu'au temps d'Hypocrate ,
fils d'Heraclide , felon quelques- uns,
ou
132 Extraordinaire
ou d'Afclepius , felon d'autres , le plus
fameux Medecin de l'Antiquité. On
le fait iffu d'Hercule du cofté maternel,
& du paternel, d'Efculape. Il nâquit
en l'Ile de Cô , & commença d'eltre
en vogue dés le temps d'Artaxerxe
Longue-main Roy de Perfe, vers l'an du
monde 3500.
·
Cet Hypocrate fut le premier qui
reduifit en preceptes la fcience de la
Medecine : car comme la coûtume avoit
efté jufqu'alors d'écrire , comme nous
venons de dire , dans les Regiftres
des Temples d'Apollon , & d'Efculape
les Medecines qui avoient eu quelque
bon fuccez, afin d'y avoir recours,
& de s'en fervir en cas pareil , ce fage
Perfonnage prit le foin de recüillir
toutes ces differentes receptes , dont
il compofa plufieurs excellens Livres;
entre lefquels on fait mention particulierement
de ceux - cy , fçavoir,
d'un intitulé Iusjurandum , ou le Jure
ment ; de fes Pronoftics , ou prefages
pris de la difpofition des Malades ; de
fes Aphorifmes ; & d'un admirable
Traité où l'on tient qu'il a renferme
du Mercure Galant .
133
mé en foixante Livres , tout ce qui fe
peut dire de plus curieux & de plus fçavant
fur la Medecine ; ce qui fait qu'avec
raiſon on luy donne la gloire d'a
voir mis au jour cete falutaire Science ,
qui avoit efté prefque toute enfevelie
dans les tenebres prés de fix cens ans
apres Efculape. Et l'on croit que c'eſt
pour cela que le Roy Artaxerxe luy faifant
l'honneur de luy écrire, luy donnoit
dans fes Lettres la qualité de neveu
d'Apollon , & de fils d'Efculape . On
dit qu'il eftoit fi habile dans la prevoyance
des maladies à venir , qu'il predit
la pefte de l'Esclavonie long -temps
avant qu'elle y arrivaft , & qu'y ayant
envoyé quelques-uns de fes Difciples,
tant pour en arrefter le cours, que pour
affifter ceux qui en feroient frappez ,
ils y firent des guerifons furprenan
tes ; en reconnoiffance dequoy toute
la Grece ordonna qu'on luy rendift
des honneurs comme à un Dieu qui
avoit fauvé la Patrie. L'on ajoûte,
qu'ayant efté appellé par ceux d'Athenes
, pour les délivrer du meſme
fleau,il fit allumer un grand nombre de
feux
134
Extraordinaire
feux par toutes les rues de cette grans
de Ville , & brûler des parfums dans
toutes les Maiſons . par lequel remede
il arrefta d'abord la violence du mal, &
le challa tout à fait enfuite. Les Atheniens
ne furent pas ingrats d'un tel
bien- fait,car pour luy en marquer plus
magnifiquement leur gratitude, ils eſta →
blirent des jeux & des réjouillances
publiques en fon honneur , luy, firent
prefent , entr'autres dons precieux, d'u,
ne Couronne d'or tres - riche , & luy
drefferent une fort belle Statuë devant
la place du Senat , pour fervir de monument
éternel à fa gloire,& de fouve,
nir perpetuel à la pofterité de l'obligation
qu'ils avoient à ce grand Homme
, qu'ils appelloient leur Dieu tutelaire
, & leur Liberateur. Et l'on dit
mefme qu'apres fa mort , ils chafferent
tous les Medecins de leur Etat , eftimant
que la vray ſcience de la Medene
eftoit morte avec luy ; Ce qui n'ar
riva pourtant pas, parce que les Medecins
inftruits par ces preceptes , & par
les Livres qu'il leur avoit laiffez , fe
perfectionnerent toûjours de plus en
plus
du Mercure Galant.
135
plus dans la connoiffance , & dans la
pratique de cette Science, & fe mirent
en vogue dans le monde , particulierement
certain Prodicus , Thracien de
Nation , & Difciple du mefme Hypocrate,
lequel, au rapport de Pline , mit
en avant cette pratique de Medecines
que les Grecs appelloient Iatraleptice,
qui confiftoit a donner les Bains & les
Etuves aux Malades .
Chryfippe vint en fuite , qui renverfa
toute la Theorie d'Hypocrate , & de
Prodicus ; & apres celuy cy , Erafiftra
te , petit-fils d'Ariftote du cofté de fa
fille , qui changea auffi beaucoup de
chofes que Chryfippe avoit establies,
quoy qu'il euft etté fon Difciple. On
dit qu'il recent cent Talens d'or , qui
valent foixante mille écus du Roy Prolomée,
pour avoir rendu la fanté au Roy
Antiochus fon pere.
Quelque temps apres Acron d'Agringente
dreffa en Sicile la Secte des
Empiriques , ou Receptaires , ainfi appellez
parce qu'ils s'arreftoient feulement
à la vertu de leurs receptes ,fans fe
mettre beaucoup en peine de regarder
aux
136
Extraordinaire
auxcauſes occultes , ny aux fignes apparens
des maladies, ny mefme au temperament
de ceux qui en eftoient attaquez,
non plus qu'à la qualité des Medicamens
qu'ils leur ordonnoient. C'eſt
ce que dit Pline lib.29.cap . 1.En quoy
il n'eft pas fuivy de Suidas , qui fait
cet Acron bien plus ancien , difant
qu'il fleuriffoit à Athenes dés le temps
d'Empedocle, l'an 3500. qui fut beaucoup
avant Hypocrate , & qu'il êcrivit
un Livre de la Medecine en Langue
Dorique.
De cette Secte eftoit Melampus , qui
s'y rendit fort celebre . Il eftoit natif
d'Argos, & grand Aftrologue . Ce qui
le mit le plus en credit , ce fut d'avoir
guery les quatre filles de Proethus
Roy d'Argos , appellées , Iphianaſſe ,
Pifippe , Mera , & Euriale, qui entrerent
en telle frenefie , qu'elle couroient
toutes nuës par le Peloponeze ,
s'imaginant eftre Vaches : Ce qu'on
croyoit leur eftre arrivé , pour s'eſtre
préferées à Junon en beauté. Perfonne
n'ayant pû trouver de remede à
leur mal , Melampus fe prefenta au
Roy
du Mercure Galant.
137
Roy , & luy promit de les en delivrer ,
moyennant la recompenfe qu'il luy
demanda. Ce Prince la luy promit
beaucoup plus grande qu'il n'euft osé
l'efperer , car il s'engagea , en cas qu'il
en vinft à bout , de luy donner pour
Femme celle qu'il voudroit choifir des
quatre , & pour dot la troifiéme partie
de fon Royaume. Melampus fit fi
bien qu'il les reſtablit en leur bon ſens,
appaifant d'un cofté la Déeffe à force
de Prieres & de Sacrifices , & leur
purgeant d'ailleurs le cerveau , felon
Galien , avec de l'Hellebore noir , que
l'on a depuis appellé de fon nom ,
Melampodion. Elian dit , qu'il les guerit
, en leur donnant du lait de Chevre;
& Ovide , en les faifant baigner dans
la Fontaine Clytoire , à laquelle on
donnoit entr'autres proprietez la vertu
de rendre chafte , & de faire haïr le Vin.
Proethus s'aquita de fa promeffe envers
Melampus , & luy fift épouſer la
premiere de fes filles. C'eft affez parlé
de l'origine & du progrez de la Medecine
ceux qui en voudront fçavoir
davantage , n'ont qu'à lire Pline en plafieurs
138 Extraordinaire
,
endroits de fon Hiftoire Naturelle . ´i
Quant à la divifion, la plus generale
que les Anciens en ayent faite , a eſté
de la diftinguer en trois efpeces ; l'une
qui regarde le regime de vivre , l'autre
qui s'attache aux Medicamens , & la
troifiéme qui confifte dans les operations
de la main. Archytas , Prince de
Tarente & Philofophe Pythagoricien,
eneſtabliffoit de cinq fortes; Scivoir,
la Pharmaceutique, qui fubvient
aux maladies par le moyen des potions
& des receptes ; la Chirurgique , qui
' medicamente les playes par la Section ,
ou par l'Uition ; la Dietetique, qui previent
, ou qui chaffe le mal par la feul
diete , & l'ufage reglé du boire & du
manger ; la Nozɔpnomique , qui porte
da foulagement aux Malades , par la
prompte & veritable connoiffance des
caufes de leurs maladies ; & enfin l'Adjutrice,
qui fçait l'Art d'appaiſer la violence
& les pointes de la douleur . Mais
la plus ordinaire divifion que l'on
faffe maintenant de la Medecine , eft
de la diftinguer en deux efpeces principales
, qui fe divifent encor en plu
fieurs
du Mercure Galant
139
fieurs autres. Ces deux efpeces generiques
de la Medecins , font la Speculative
& la Pratique.
La Medecine Speculative ou rai
fonnable , comme on l'appelle , eft
proprement celle qui s'arrefte à la ſeule
Theorie,fans mettre la main à l'oeu
.vre. On dit qu'elle s'appuye principalement
fur la Doctrine,fur l'Authorité,
le Raiſonnemeut , & l'ufage qui font
comme les quatre fondemens , & les
quatre colomnes qui la foutiennent.
La Doctrine fur laquelle on veut que
s'eftende cette Science , comprend la
Phyfiologie , la Pathologie, la Simeïotique
,& la Crife.
La Phyfiologie , ou recherche des
chofes naturelles , eft une espece de
Science univerfelle qui renferme la
connoiffance des Corps Celeftes , Elementaires
, & Mixtes : Des premiers,
pour en fçavoir les Influences ; des feconds
, pour connoiftre en eux tout ce
qui entre dans la conftitution des Eftres
fublunaires ; & des derniers , pour diftinguer
le Mineral , le Vegetable , &
l'Animal. Elle s'applique de plus à
la
J40 Extraordinaire
la
connoiffance des divers temperamens
du Corps humain , de la diverfité
des fexes, & de la differente conſtitution
des âges. Elle examine encor les
changemens des Saifons , des Vents,
des Païs,des Climats , & c. Et enfin elle
comprend la connoiffance
de la Morale
, afin
d'apprendre par le moyen de
cette fcience de la Nature , la difference
, & les effets des Paffions , qui font
les mouvemens de l'Ame , & qui contribuent
beaucoup à la fanté , ou à la
maladie .
La Pathologie s'eftudie à connoître
les noms, la nature , & la diverfité
des maladies , fi elles font fimples, compliquée
, organiques , communes , ou
attachées à quelque partie ; ou bien
fi elles
furviennent par compaffion ,
& c. Elle examine les caufes; qui les devancent,
celle qui les produifent, ou qui
les accompagnent , avec leurs effets ,
qui font leurs fymptomes & autres accidens
.
La
Simeïotique , ou
Simiotique, s'attache
les fignes , d'où elle tire ſes conjectures
, & forme fes jugemens. Ces
fignes
du Mercure Galant. 141
fignes font de trois fortes ; car il y en a
de memoratifs , qui font reffouvenir du
paffé ; de prognoftics, qui regardent l'avenir,&
qui font juger fi la maladie ſera
longue,fâcheufe , perilleufe ; & enfin
de diagnoſtics, qui s'arreftent aux affetions
prefentes.
La Crife marque le prompt changement
d'une maladie à la fanté , ou à la
mort. Elle fe fait pour l'ordinaire le 7.
le 11.ou le 14.jour , defquels le feptiéme
eft le plus confiderable , comme
eftant , dit Hypocrate , le difpenfateur
de la maladie. C'eft pourquoy il eft ap- .
pellé par les Medecins le Roy des jours
Critiques , parce qu'il eft le plus certain
prognoftic de la vie, ou de la mort
des fiévreux ,
Cette Medecine Speculatique , raifonnable
, ou dogmatique , ( car elle
porte tous ces trois noms , ) reconnoiſt
pour Princes
& pour Inventeurs
Apol-
> lon , Efculape & les autres dont
nous avons parlé ; & pour Maiſtro
principaux ( outre Hypocrate , le plus
habile de tous , ) Menecrate Medecin
de Syracufe , tres- fameux & des
plus
›
142 Extraordinaire
plus experts dans fa profeffion , mais
au refte infupportable pour fon arro
gance , & pour la ridicule preoccupation
où il eftoit de fa capacité:car Athenée
dans le 7. Liv. de fes Dipnofoph,
dit qu'il avoit la vanité de fe faire appeller
Jupiter , Sauveur & Reftaura
teur des Hommes , s'imaginant que par
l'habileté de fon Art, il eftoit feul le
Confervateur de leur vie. Il ne vouloit
point d'autre recompenfe de ceux
qu'il gueriffoit , qu'une promeffe par
écrit , par laquelle ils s'obligeoient de
luy obeïr comme fes Efclaves , & de
l'accompagner par tout , ce que la pluſpart
d'eux eftoit affez fimple de faire ;
le fuivant, les uns , veftus en Apollons,
les autres en Hercules , ou en Efculapes
; luy marchant à leur tefte veſtu
d'une Robe d'Ecarlate , la Couronne
d'or en tefte, le Sceptre à la main , & des
Brodequins de Pourpre en Broderie
aux pieds. Cet Autheurajoûte , qu'il
eut la hardieffe d'écrire un jour au Roy
Philippe de Macedoine en ces termes :
Tu regnes fur le Royaume de Macedoine
, & moy fur celuy de la Medecine;
tu
du Mercure Galant. 143
tu peux perdre ceux quife portent bien,
& moy jefauve ceux quife portent mal ;
in as pour Satellites & pour Sujets ceux
qui t'ont porté fur le Trône ; & moyjay
pour Efclaves & pour Gardes , ceux
qui me doivent la fanté & la vie. A
quoy ce fage Prince , qui fe mocquoit
de la fotte vanité de cet infolent , ne répondit
autre chofe , finon ces quatre paroles
: Philippe defire à Menecrate une
parfaite fanté.
Outre ce Menecrate on fait encor
mention de plufieurs autres celebres
Medecins Dogmatiques , comme de Pythagore
Samien , de Democrite Adderitain
, de Diocles Cariftien , de Praxagore
, de Cryfippe , Philofophes Stoïciens
, d'Heraclide de Pont , d'Apollonius
de Chipre , & d'une infinité d'autres
,, parmy lefquels il ne faut pas oublier
un celebre & ancien Medecin
de noftre France , c'eſt Crinas de Marfeille
, à la liberalité duquel cette antique
& fameule Ville doit la premiere
enceinte de fes murailles , cet officieux
Citoyen luy ayant legué à cet effet
par fon Teftament la fomme de dix
mille
144 Extraordinaire
mille Sefterces,& encor pareille fomme
pour rédifier les murs de quelques autres
Villes. Pline dit , qu'il eftoit tresbien
versé dans la connoiffance des
maladies aufquelles il remedioit par
l'obfervation du Cours des Aftres , &
des Ephemerides Celeftes . Il fut en vogue
premierement à Rome fous l'Empire
de Neron,& enfuite dans les Gaules,
où il introduifit le premier l'Etude
& la Profeffion publique de Medecine
dans les Ecoles de Marſeille , felon
la remarque du P. Gaefnay dans fon
Livre intitulé , Annales Maffilienfes
lib.1.c.27
.
Mais de tous ceux qui ont le plus excellé
dans cette forte de fcience depuis
Hypocrate , les Siecles paffez n'en reconnoiffent
point de plus illuftres que
Galien , fils de Nicon fameux Architecte
de Pergame en Affe. Il commença
d'eftre en vogue dés le temps de
l'Empereur Trajan , & vefcut felon Rhodigin.
lib.6. Antiq. Leg. cap.4o . jufqu'à
l'âge de cent quarante ans. Son
Pere comme il l'arrefte luy mefme,
l'avoit averty en fonge apres fa mort
·
d'étudier
du Mercure Galant . 145
4
d'étudier en Medecine , l'affurant , qu'il
s'y rendroit des plus habiles , comme
il fit , car outre les admirables guerifons
qu'il opera , il écrivit encor en
Grec un tres-grand nombre de Livres
fur cette Science , que quelques- uns
font monter jufqu'à 150. & les autres
jufqu'à 200. Volumes , fur lefquels il
compofa encor d'excellens Commentaires
, mais il eut le déplaifir d'en voir
dés font vivant perir la meilleure partie
qui fut brûlée à Rome avec le Temple
de la Paix , par un accident du feu du
Ciel , le foudre eftant tombé fur ce fuperbe
Edifice l'an de falut 193.
ne fe
La Medecine Pratique eft celle qui
contente pas de confiderer les caufes
, les fignes, & les effets des maladies,
& de diftinguer foigneuſement les remedes
fpecifiques de chacunes , mais
qui met encor la main à l'oeuvre, & qui
travaille à la compofition des Medicamens.
Les Maiftres en conftituënt deux
efpeces , qui font l'Empirique , & la
Methodique.
L'Empirique , ainfi appellée , parce
qu'elle ne s'appuye que fur la feule expe-
Q. d'Octobre 1681 . G
146 Extraordinaire
› rience reconnoift deux principaux
fondemens : fçavoir l'Hiftoire , & l'Antopfie.
La premiere luy fournit un amas
de Secrets recueillis par tradition ; &
venus , comme on dit de main en
main: Et la derniere s'arreſte aux cures,
& aux experiences qui tombent fous
les yeux.
S
>
La Methodique , n'a pour but que
de remedier au mal qui preffe fans faire
grand choix des Remedes , ny une
diftinction fort exacte des maladies . On
en fait Inventeur Themifon , celebre
Medecin de Grece , & Diſciple d'Afclepiade
, duquel Herodote & Corneille
Celfe , auffi bien que Pline , font une
honorable mention , comme d'un des
plus habiles de fon temps. Ce qui nʼa
pourtant point empefché Juvenal de l'appeller
dans fes Satyres le Meurtrier de
fes Malades. Les Vers qui fuivent renferment
le fens de ceux de ce Poëte .
Les Malades , que ThemiZon
Parfa fcience meurtriere
A dans l'Automnale faifon
Envoyez dans le Cimetiere,
Sont
du Mercure Galant.
147
› Sont en tel nombre , ce dit- on,
Quefifa fureur n'eft bornée ,
Il peuplera dans une année
Tout le Royaume de Pluton.
Cette forte de Medecine pratique
methodique fe partage en deux efpeces,
dont l'une s'appelle Heigenie ; & l'autre
Therapeutique. La premiere s'occupe
à prevenir les maladies , à conferver
& fortifier la fanté , & à prefcrire
le regime de vie ; & c'eft proprement
ce qu'on appelle la Diete , dont on reconnoift
pour un des principaux Maiftres
Afclepiade , Medecin de Pruffe en
Bythinie , qui fleuriffoit dans la Grece
vers l'an du monde 3920. felon Strabon
; car on dit de luy , que banniffant
préfque toute autre pratique de Medecine
, il ne reconnoiffoit que quatre
chofes principales & univerfelle , pour
guerir , ou pour prevenir toutes fortes
de maladies. La premiere de garder
l'abſtinence , & la fobrieté dans le
boire & dans le manger. La feconde de ſe
faire frotter le corps avec du linge blanc
& chaud. La troifiéme de prendre
Gij
148 Extraordinaire
.
fouvent de l'exercice , & avec moderation
; & la quatrième de marcher quelque
peu tous les jours & faire quelque
promenade à pied , ou à cheval. Au
refte on dit qu'il n'apportoit point d'autre
remede pour chaffer les fiévres les
plus ardentes , que de l'eau fraifche ;
d'où vient qu'il en fut appellé depuis
le Medecin d'eau froide. Pline ajoûte,
qu'il s'acquit grande reputation , tant
pour avoir trouvé le fecret de faire fervir
le Vin à la fanté , que pour avoir
remis en fa premiere convalefcence un
Homme que l'on portoit en terre comme
mort ; & pour avoir mefme gagé contre
les Dieux , & contre la Fortune , qu'il
ne fervoit jamais malade , à caufe de l'exacte
diete qu'il obfervoit ; & de fait
il mourut fubitement dans un âge fort
avancé d'une chûte du haut d'un efcalier
en bas.
Charmidas, ou Charmis de Marseille ,
Medecin tres- renommé , eftoit de mefme
opinion qu'Afclepiade. Pline rapporte
qu'il défendoit les Bars !!
& les Étuves à fes Malades , & vouloit
qu'ils fe baignaffent dans de l'eau
froide.
du Mercure Galant. 149
froide. Nous avons veu fort fouvent ,
dit cet Autheur , de vieux Senateurs &
autres Perfonnages Confulaires , imbus
de cette opinion , fe baigner dans les
Fleuves & les Eftangs au milieu de
l'Hyver , tous tranfis de froid, & cependant
dire qu'ils fe trouvoient bien foulagez
par un remede fi extraordinaire,
& fi contraire ce femble au bon fens ,
& à la raison.
par une
La Therapeutique s'applique à la
guerifon des maladies foit
›
Methode generale , foit par une autre
fpecifique , qui defcend aux Remedes
qui font propres à chaque maladie.
Čette Medecine Therapeutique fe divife
en deux parties , qui ont chacune leur
office particulier, & dont l'une s'appelle
Pharmacie , & l'autre Chirurgie.
La Pharmacie appartient proprement
aux Apoticaires, dont l'office eft de connoiftre
clairement , de choisir à temps
& à propos , de preparer avec foin ,
& de compofer avec fidelité & beaucoup
d'exactitude les medicamens .
Cette pratique de Medecine eft fort
ancienne foit qu'elle foit venuë
›
Giij
150 Extraordinaire
d'Hercule Celtique , comme le veut
Gilb.cogn.l.3 . Narrat. qui dit que, Hercules
Celticus Pharmaca adinveniffefertur,
quibus venena , & ferpentum morfus mederentur
, & hinc Alexicacos dutus ; foit
qu'elle ait efté premierement miſe en
vogue par le Centaure Chiron fuivant
l'opinion d'Hygin ; l'on peut dire qu'el
le doit fa perfection au fçavant & renommé
Diofcoride , natif d'Anazarbe
Ville de Cilicię , & Medecin de Marc-
Antoine & de Cleopatre , par l'excellent
Livre qu'il a mis au jour ; où ce
docte Perfonnage traite à fond de la nature
& des proprietez des Plantes ,
des Metaux , & de tout ce qui fe peut
tirer des Animaux , & où l'on dit qu'il
a remporté la palme fur tous ceux qui
en avoient écrit avant luy. Mathiole un
des habiles Medecins de fon Siecles , a
compofé des Commentaires fur ce Livre
avec autant de doctrine que d'élo-
2.
quence.
Ceux d'entre les Anciens, qui fe font
rendus les plus recommandables apres
Diofcoride dans la Pharmacie , ont efté
particulierement Antoine Muza , &
Andro
du Mercure Galant . 151
Andromaque , aufquels on donne la
gloire d'avoir inventé le Theriaque . Le
premier eftoit Medecin d'Augutte , &
fe mit en credit à Rome , & dans toute
l'Italie , pour avoir heureuſement rendu
la fanté à cet Empereur , qu'une
perilleuſe maladie avoit mis hors de toute
efperance de guerifon ; ce qui porta
le Senat & le peuple Romain , qui prenoit
grand intereft à la confervation de
ce Prince , d'élever une Statue à celuy
qui l'avoit guery , & de l'affranchir
luy, & tous ceux de fa profeffion , de
toutes impofitions & charges publiques.
Cet avantage par fucceffion de
temps multiplia de telle forte les Medecins
à Rome , que l'Empereur Antonin
fut obligé par un Edit expres de limiter
à certain nombre ceux d'entr'eux
qui jouiroient de ces Privileges. On les
leur continua jufqu'à l'Empereur Commode
, qui les amplifia encor , ajoûtant
en faveur de Galien fon premier Medecin
, qu'ils feroient gagez aux dépens
du Public. Ce qui leur fut depuis confirmé
, tant par Alexandre Severe ,
que par le Grand Conftantin . Andro-
و
Güij
152
Extraordinaire
maque fut premier Medecin de Neron,
Candiot de nation , & tres-habile dans fa
profeffion. Galien. l. 1. de la Theriaque,
luy attribue l'invention , ou plutoft
la parfaite confection de cet Antidote ,
qui a pour baze la chair de Viperes , &
qui reçoit en fa compofition plus de
cent autres mixtes. C'eft auffi le fentiment
de Rhodigin , & d'Opmer , qui en
parle ainfi en fes oeuvres Cronographiques
: Andromachus doctiffimus Neronis
medicus Theriaces compofitionem invenit ,
que Galeni teftimonio fervavit plurimos
Romanos Imperatores , aliofque complures
principes viros , qui eam oportunè fumpferant.
D'autres cependant en attribuënt
l'invention à Muza ; l'un & l'autre y ont
pû adjouter chacun quelque choſe du
leur, à ce que le Roy Mithridate leur en
avoit appris : car c'eft à luy que l'on doit
la premiere invention de la Theriaque,
qui s'appelle autrement , Mithridat , du
nom de Grand Prince , qui en a fait la
premiere compofition.
La Chirurgie , ainſi nommée , ou à
caufe de l'operation de la main , ou
en memoire de Chiron qui y a beaucoup
1
du Mercure Galant.
>
153
coup excellé , eft la derniere efpece de
la Medecine pratique , quoy que la
premiere , & la plus ancienne d'origine
, comme nous avons dit : On luy
donne quatre fortes d'operations generales.
La premiere confifte à réunir les
parties diffoutes par le moyen des
Ligatures , des Bandes des Comprelles
, &c. La feconde à divifer celles
qui fon unies , les couper & feparer
par la diffection , la Taille , & la
Saignée. La troifiéme à enlever, ofter, &
arracher les corps étrangers , ou qui
font feparez de leurs autresparties. Et la
quatrième , enfin à reprimer & guerir
par les remedes Topiques , les Tumeurs
contre nature .
Entre ceux qui ont eu jadis quelque
vogue dans cette profeffion , on fait
mention d'un certain Archagathe , fils
de Lyfanias du Peloponeze , que l'on
dit eftre le premier qui foit venu
exercer la Chirurgie à Rome , l'an de
fa fondation 533. où l'on luy donna le
droit de Bourgeoifie , avec une maifon
qu'on luy acheta aux dépens du
public. Pline dit , que les Romains qui
Gy
154
Extraordinaire
n'avoient point encore veu de cette for
te de gens dans leur Ville , furent bien:
aifes de l'y recevoir , & que d'abord .
ils luy donnerent le nom de Vulnerarius
, ou gueriffeur de playes ; mais
qu'enfuite voyant qu'il ne failoit autre
choſe que d'incifer & de cauterifer , &.
qu'il employoit prefque toûjours le fer
& le feu dans fes operations , ils luy
donnerent celuy de Carnifex , & ne
l'appelloient point autrement que le
Bourreau de Rome : qualité odieufe, qui
paffa enfuite à tous ceux de fa profeffion .
Quelques-uns ajoûtent que le peuple
Romain , le prit en tel excez de haine,.
qu'ils l'affommerent à coups de pierres.
dans le champ de Mars..
Parmy les operations de la Chirur
gie , il n'en faut pas oublier une , qui
n'eft pas des moindres. C'eft l'Anatomie
, operation vraiment fcientifique
& induftrieufe , qui confifte principalement
dans la diffection artificielle
du corps humain , & dans le curieux.
examen de toutes les pieces qui le compoſent.
Cette innocente boucherie n'a
pas toûjours efté autant exempte de
cruauté,
du Mercure Galant. 155
cruauté
> qu'elle l'eft prefentement ;
puifque s'il en faut croire Corneille
Agrippa , elle s'exerçoit autrefois auffi
bien fur les corps vivans , que fur les
morts ; au lieu qu'elle ne fe pratique
plus , au moins pour le regard des Hommes
, que fur les ccoorrppss qui
font tout-àfait
privez de vie. On fait Autheurs de
cette operation plus que barbare fur les
corps vivans , Herophile , que Tertu
lien a raifon d'appeller un Bourreau
inhumain , plutoft qu'un falutaire Me
decin ; puis qu'il eut la cruauté de fai
re la diffection de fix cens Hommes
tous vivans , pour connoiftre mieux la
Nature , & la difpofition des parties du
corps humain , & eftre enfuite plus utile
à ceux qui l'appelleroient en leurs ma
ladies : Berophilus ille Medicus , aut Lanius
, quifexcentos exfecuit , ut naturam
unius fcrutaretur , qui hominem fodit , ut
noffet. Tertull. lib. de Anima. cap . 10..
On attribue cette mefme cruauté à Era--
fiftrate, & depuis eux à Carpus, & Vefalus,
& à quelques autres. On en fait auffi .
le reproche à certains Medecins de Paris,
lefquels, au raport de Monftrelet , furent
par
156 Extraordinaire
Par la permiffion de Charles V I I. prendre
dans les prifons du Chaftelet un
Franc Archer de Meudon , condamné
pour les Larcins à eftre pendu , & luy
fendirent le ventre de fon confentement
, eftant encor tout vivant , afin
d'examiner fes entrailles , & remarquer
en quel lieu & de quelle maniere fe
formoit la pierre , dont il eftoit fort
travaillé , prétendant par ce moyen trouver
celuy de foulager un Seigneur de la
Cour qui eftoit affligé du mefme mal .
Ce qu'ayant fait , & vifité en fon ventre
ce qu'ils defiroient , il luy remirent
les entrailles , & refermerent fi heureufement
fa playe, qu'il en guerit, auffi
bien que de la pierre , & obtint fa grace
du Roy,avec une bonne fomme d'argent.
Voila le peu que nous avions à dire
tant fur l'origine que fur les differentes
efpeces de la Science de la Medecine
, laquelle pour eftre auffi neceffaire
& utile , que l'experience montre
qu'elle l'eft au Public , ne laiffe pas
trouver encore quantité de Gens qui la
méprifent, & qui non contens de fe paffer
de fes avis , & ne fe point fervir de ſes
receptes ,
de
du Mercure Galant. 157
receptes , de l'ufage defquelles tant d'autres
tirent de fi grands fecours pour la
confervation & pour le recouvrement
de leur fanté , ont encor la temerité de la
décrier comme pernicieuſe , ou du moins
inutile , & veulent comme telle la bannir
& l'exclure tout- à-fait du commerce
des Hommes.
Ces Ennemis de la Medecine , pour
juftifier en quelque façon , l'averfion
peu raifonnable dont ils font préoccupez
contre cette falutaire Science , s'appuyent
fur deux fondemens, qu'il eft aifé
de détruire. Le premier fe prend du
cofté de l'autorité & du témoignage de
quelques Anciens , & le fecond de quelques
raifonnemens affez foibles , comme
il paroîtra en expofant les uns & les
autres.
Pour l'autorité , ils font parade entr'autres
de celle du divin Platon , qui difoit
, que c'eftoit une tres- méchante
provifion pour un païs que les Jurifconfultes,
& les Medecins, parce que les premiers
dépouillent des biens de fortune,
& les feconds font perdre ceux du
corps. 2°. De Nicoclés , qu'ils veulent
avoir
158
Extraordinaire
avoir eu fi mauvaiſe opinion de ceux
de cette profeffion , qu'il avoit coûtume
de dire d'eux avec une raillerie offenfante
, Que le pouvoir des Medecins
eftoit grand fur la terre , puis qu'ils y
tuoient tant de monde impunément,
& que quelqu'un luy difant qu'ils n'eftoient
point neceffaires parmy les Hommes
, il luy foûtint le contraire , alleguant
pour raifon que fans eux les
Hommes multiplieroient trop , & que le
monde ne feroit pas capable de les
contenir. 3°. De Socrate, qui difoit que
les Medecins eftoient à fon avis les
plus heureuſes gens du monde , en ce
que
le Soleil fait connoiftre leurs bons .
fuccez , & que la terre couvre leurs
fautes.
Pour les raifons qu'ils apportent pour
condamner la Medecine ; ils difent 1.
Que les Medecins fous la fpecieuſe
apparence de guerir les Hommes' , avancent
affez fouvant le terme de leurs
jours , fe fervant , comme dit Sidonius ,
dautant plus hardiment du pernicieux
moyen qu'ils ont de les envoyer promp
tement en l'autres monde, qu'ils n'en craignent
du Mercure Galant. 159
>
gnent point le chaftiment ; & que par
une prérogative funefte au refte des
mortels , ils ont feuls ;le privilege de les
tuer non feulement avec impunité ;
mais, ce qui eft horrible , & qui leur eft
cependant commun avec des gens qu'on
n'ofe nommer , d'exiger mefme de la
recompence du mal qu'ils leur auront
fait , & fe faire payer bien cher de la.
mort qu'ils leur auront peut-eftre donnée
, tirant eux feuls , malgré l'équité
des Loix, du profit de l'homicide , lorfque
tous les autres n'en peuvent attendre
que des peines. Vnus illis utque communis
cum carnifice bonos eft , homines fcilicet
accept a mercede occidere:utque ex b--
micidio,undefupplicium cunctis lexftatuct,
nullique conceffa impunitas y foli capiunt
pramia. Cornel. Agrip.l.de vanit . fcient.c,
83. Ce qui a donné , dit-on , occaſion à
un de leurs anciens Confreres de dire
que la Medecine fe jouë ainfi de la vie
des Hommes parce qu'elle a pour
conftellation dominante l'Etoile de
Mars, qui eft un Planete malin , & qui
ne refpirant que le meurtre & le carnage
, l'infpire auffi à ceux qui participent
le
160 Extraordinaire
le plus à fes influences , comme fait la
Medecine & fes Sectateurs. Artem Medicina
Marti adfcriptam effe non negamus,
qui Planetarum omnium odiofiffimus eft ,
&c. Petr. Apponius Bononienfis Medic.
conciliator dictus. Et c'eft fans doute ce
qui a porté un Satyrique moderne à dire ,
avec un peu trop d'emportement, que,
Lors qu'il rencontre un Medecin
Courir chez un Malade en houffe,
Ilfe figure un affaffin,
Qui luyporte la mort en trouffe.
, ou des
2. L'on voit par experience , difentils
, qu'il n'y a point de gens plutoft
malades , ny plus tard gueris , que
ceux qui s'abandonnent à la conduite
des Medecins. Ce qui a fait dire à l'Autheur
du Livre de la Prudence
bonnes regles de la Vie, que la plufpart
des Hommes ruïnent leur fanté, & abbregent
leurs jours , en s'attachant trop
fort aux regles de la Medecine;parce que
les remedes continuels dont ils fe fervent,
ne les fauvent point d'un mal , qu'ils ne
les livrent enfuite à un autre , les Ingre
du Mercure Galant. 161
grediens de la Medecine , eftant comme
des leffives, qui emportent les taches du
linge , mais qui ne le peuvent nettoyer
fans l'ufer.
3. Qu'il est un nombre infiny de Nations
fur la terre, qui fe portent bien, &
qui vivent tres -long- temps fans le ſecours
de la Medecine . Et que Pline dit
qu'en effet jamais Rome n'avoit jouy
d'une plus heureuſe ſanté , que durant
les fix cens premieres années qu'elle
avoit efté fans Medecins, au lieu que depuis
que quelques Grecs de cette profeffion
fe furent introduits dans cette
Maiftreffe du monde , de faine qu'elle
eftoit , elle devint comme le receptacle
de toutes fortes de maladies. En forte
que les Romains abhorrant ces Medecins,
comme les plus dangereux ennemis
de leur vie,fupplierent Caton le Cenfeur
de les en délivrer, & de les banir de toute
l'Italie. Ce que ce fage & judicieux Magiftrat
fit fort volontiers , difant qu'ils
chaffoient les maux par de plus grands
maux , & qu'il n'y avoit profeffion au
monde fi vuide de folidité, ny plus remplie
d'incertitude que la leur ajoûtant
qu'êtant
162 Extraordinaire
qu'étant inftruits
>
,
> comme ils font
dans la connoiffance des venins , auffi
bien que des remedes il leur eftoit
aifé par differens motifs de haine
d'ambition ou d'avarice , de prefenter
à qui leur plairoit du poifon au lieu
de Medecine & donner confequemment
la mort à ceux à qui ils devoient
conferver la vie . Témoin entre une
infinité d'autres le Medecin de Pyrrhus
, lequel , au rapport de Plutarque
s'eftant addreffé à Fabrice
Lieutenant general des Armées Romaines
, & penfant eftre le bien venu
de luy propofer par la plus noire
de toutes les trahifons , que s'il vouloit
favorifer fon deffein, il avoit en main
moyen infaillible de delivrer Rome
defon plus redoutable ennemy , en dondant
le Boucon au Roy fon Maiſtre,
fous ombre de Medecine ; ce grand-
Capitaine deteftant un acte fi laſche,
& ayant horreur d'une propofition ſĩ
fi
éloignée de la generofité d'un coeur Romain,
fift arrefter ce Perfide , & le renvoya
à ce Prince pour en ordonner le chaftiment
.
le
4. Que
du Mercure Galant. 163
4. Que la Medecine , au dire mefme
de Galien,n'eft qu'un Art de conjecture,
cafuel & arbitraire , qui fe contrarie à
toute heure dans la diverfité des opinions
de fes Suppofts , qui ne s'accordent
prefque jamais enſemble , l'un reprouvant
fouvent ce que l'autre aura
fait ; ou bien y adjoûtant, ou diminuant
toûjours quelque chofe felon fon
caprice: Ce qui fait, dit- on, que la pluſ
part des gens d'efprit font peu de cas
de leurs Ordonnances ; & que les plus
Sages des Empereurs , comme Tibere,
Aurelien , Vefpafien , Charlemagne
Maximilien , & autres ; en ont efté fi
defabulez , qu'ils n'ont jamais voulu fe
fervir d'eux, ny de leurs receptes.
5. Que les conftitutions des Souve
rains Pontifes , en interdiſent tout- à-fait
l'ufage aux Ecclefiaftiques ; " comme
eftant un Art non feulement trompeur,
pernicieux, & fanguinaire , mais encore
un exercice abject , fervile , & tout- àfait
indigne de la grandeur & de la
nobleffe de leur Miniftere ; eftant vray
que la Profeffion de Medecin , quelque
rang qu'elle tienne à prefent
dans
164
Extraordinaire
dans le monde, n'eftoit autrefois exercée
que par des Efclaves , & par des gens
de fervile condition . Ce qui fe juftifie
par le témoignage des faintes Lettres,
qui nous apprennent dans le cinquantiéme
chapitre de la Genefe, que le Patriarche
Jacob eftant mort , fon fils Joſeph
fit embaumer fon Corps par fes Eſclaves,
qui luy fervoient de Medecins , precepit
fervis fuis Medicis , ut aromatibus
condirent Patrem, fuiuant la couftume de
ce temps-là :Et par le raport de Pline, qui
dit en fon Hiftoire, que les Romains euffent
crû fe ravaler, s'ils fe fuffent addonnez
à la Medecine, la jugeant indigne de
la Nobleffe d'un Citoyen Romain; voilà
pourquoy , ils vouloient qu'elle ne fuft
exercée chez eux que par des Efclaves
Grecs ; & non point par des Gens de libres
condition . Ce qui eft encor confirmé
par plufieurs autres témoignages ,tant
de Ciceron. in orat . pro Rege Dejotaro,
que de Seneque , 1.3 . de Benef. capite
24. Suetone in Caligul. capite 8. &
autres.
6°. Qu'enfin une bonne partie de ceux
qui
du Mercure Galant.
165
qui fe meflent de cette profeffion , font
fi peu verfez dans l'intelligence de ce
qui regarde leur Art , qu'ils ne connoiffent
que fuperficiellement les choſes .
qu'ils devroient fçavoir le plus à fond ,,
comme la nature & la qualité des Simples
& des Drogues qu'ils ordonnent
à leurs Malades dans leurs Récipez , de
la compofition defquels ils fe rapportent
à la fuffifance des Apoticaires , qui n'en
eftant pas mieux inftruits qu'eux donnent
fort fouvent du qui pro que ,
qui augmente le mal au lieu de le diminuer.
Outre que les uns ny les autres
ne font guere plus fçavans , tant
dans la connoiffance des caufes & de
la malignité des maladies , fur lefquel
les on les confulte , que dans le juftë
choix des remedes qu'ils doivent y apporter;
ce qui fait qu'ils les médicamétent
prefque toutes de la mefme forte , les mefurant
à une mefme aune , & n'ayant
pour chacune autre fauffe que cette pratique
triviale , çavoir , le Clyftere , la
Saignée , & enfin la Purgation , comme
dit le Comique Moliere ; Clyfterium
donare, pofteà feignare , en fuite purgare.
Lequel
166 Extraordinaire
Lequel Autheur peut perfuader au monde
, qu'il eft bon nombre de ces Medecins
qui ne le font que de nom , & que
tout ce qui les diftingue du commun,
& leur donne la qualité de Maiftres en
la tres-falubre Faculté, ce font les feules
marques extérieures qu'ils en portent,
fait une odieuſe comparaifon d'eux
avec certaines Gens d'une profeffion
infiniment au deffus de la leur , difant
que tout de mefme que,
Pour devenier Cabaretier,
Il ne faut ny fçavoir , ny Lettres de
Maiftrife,
Et qu'on eft Maistre du Meftier,
D'abord qu'on a Maiſon , & que l'Enfeigne
eft mife;
Ainfi pour s'ériger en Medecin tout
fait,
Il nefaut qu'une Mule , une Barbe , un
Bonnet.
Mais pour renverfer toutes ces objetions
plus injurieufes que raifonnables,
& pour répondre à toutes les autres
que pourroient encor apporter les
Adver
du Mercure Galant. 167
-
Adverfaires de cette noble & falutaire
Profeffion , il eft fort aifé de faire voir
le tort qu'ils ont de la décrier , en difant.
1° Que la Medecine eſt un Art ſacré,
ou pour mieux dire , une Science tout
te celèfte , que le Grand Maiſtre de la
Nature a par fa bonté infinie enfeigné
aux Hommes, afin de s'en fervir pour la
guerifon de leurs maux , & la confervation
de leur fanté,comme le dit un excel
lent Poëte:
Artem alium Deus , & rerum natura
repertrix,
Inftituêrefacram que languida corpora
morbo
Eriperet quovis,propria rediturafaluti.
Perifaulus. Fauft.
C'eft auffi le langage de l'Ecriture ,
qui nous enfeigne que Dieu a créé
les Médicamens , que l'Homme fage
ne doit jamais méprifer : à Deo eft enim
omnis Medela. Elle fait de plus l'éloge
des Medecins ; elle exalte leur Science;
elle leur donne crédit aupres des Roys ;
elle
168 9 Extraordinaire
elle nous oblige de nous en fervir , &
de les honorer pour le befoin que nous
avons de leur affiftance , honora Medicum
propter neceffitatem ; & mefme elle nous
affure que les Malades trouveront non
feulement du fecours dans la vertu
de leur remedes , mais qu'ils feront encor
foulagez par les prieres qu'ils feront pour
eux à Dieu , qui ne manquera pas de
benir & leurs foins & leur converfation .
Tout cela eft formellement couché , &
plus au long, dans le 33. chap. de l'Ecclefiaftique.
2 ° La mefme . Ecriture veut encor
nous apprendre le refpect que nous devons
porter à la Medecine , comme à
une Science tout- à- fait augufte & vrayement
royale , lors quelle fait dire à ce
Particulier, qu'on vouloit élire Roy &
Prince du Peuple, pour luy faire refuſer
cette éminente Dignité : Non fum Medicus,
nolite me conftituere Principem populi,
If.3 . Je ne fuis point Medecin , ne me faites
point le Prince du Peuple, voulant dire
qu'il n'avoit point de meilleure ny de
plus forte raifon pour autorifer le refus
qu'il faifoit du fupréme rang d'honneur
du Mercure Galant. 169
neur qui luy eftoit prefenté , que le defaut
où il eftoit de la connoiffance de la
Medecine, & qu'il ne fe fentoit ny affez
fort , ny allez capable de commander
aux autres , & de les gouverner en qualité
de Chef & de Souverain , que parce
qu'il n'eftoit pas Medecin , & que pour
monter dignement fur le Trône, il falloit
y monter par l'exercice de l'augufte
& de la noble Science de la Medecine.
En effet , dit le fçavant Secretaire du
Roy Theodoric , y a-t-il dans tous les
Arts où l'efprit humain fe peut appliquer
, rien de plus grand & de plus relevé,
rien de plus utile & de plus précieux
que ce que fait la Medecine ? Inter utiliffimas
Artes , quas ad fuftentandam bumana
fragilitatis indigentiam Divina tribuerunt
confilia , nulla praftare videtur
aliquid fimile , quàm quod poteft auxiliatrix
Medicina. Caffiodor. var. 1.6 . §.19 .
Qu'y a- t-il de plus admirable & de plus
étonnant que les merveilleux effets
qu'elle produit ? C'eft elle , dit ce grand
-Homme , qui fçait feule le fecret de
remettre dans une bonne conftitution
ce que le mal a defordonné dans
1. Q. d'Octobre 1681 . H
170 Extraordinaire
nos corps. C'est elle qui rétablit nos
forces quand nous les avons perdues.
C'est elle qui nous conferve , ou qui
nous rend la fanté , qui nous doit eftre
plus précieufe que tous les biens. C'eft
elle qui a le pouvoir de rappeller une
ame des portes de la Mort, & de la faire
rentrer dans un corps qu'elle eftoit preſte
d'abandonner. C'eft elle, qui d'un corps
languiffant, exténué, & à demy pourry,
en fait un corps fain , plein d'embonpoint
, & rétably dans la premiere vigueur.
C'eft elle enfin qui fçait former
& reproduire de nouveau un Homme
d'un non-Homme , & remettre au nombre
des vivans ceux qu'on ne comptoit
plus que parmy les morts. Toutes ces
merveilles que la Medecine opere tous
les jours à nos yeux , peuvent elles eftre
operées, demande Clément Alexandrin,
par une autre main que celle d'un Dieu,
ou du moins par celle d'un Agent à qui
cet Eftre fouverain a voulu communiquer
une partie de fa toute- puiffance ? Et
n'eft- ce pas avec juftice que nous devons
honorer ceux qui font profeffion
d'une Science qui apporte tant de biens
au
du Mercure Galant. 171
au monde , & ne meritent-ils pas pas bien
que nous les regardions comme des petits
Dieux fur la terre , & que nous difions
avec Empedocle :
Et Mediei infeclis, qui hominum terreftribus
infunt :
Hinc exiftunt Dei ; funt quorum maximi
honores.
Clem . Alex.4. Strom .
Nous devons rendre aux Medecins ,
Comme à des Hommes tout divins,
Un honneur , un refpect au deffus du vilgaires
Reconnoiffant qu'en leurfecours
Nous trouvons la fanté , ce tréfor falutaire
,
Qui fait la beauté de nos jours.
C'est auffi le jufte devoir que leur
rendent beaucoup de Nations de la
terre , & nommément tous les Peuples
des Indes , qui les ont en telle venération
, dit Strabon , qu'ils les regardent
comme des Anges defcendus du
Ciel ; de forte que non feulement ils
Hij
172
Extraordinaire
C
ne leur refuſent rien de tout ce qu'ils
leur demandent , mais ils s'empreffent
encor à l'envy de leur faire le plus de
bien , & de leur rendre le plus d'honneur
qu'ils peuvent , chacun d'eux tenant
pour une finguliere faveur & benediction
de les loger & regaler en fa
maifon. Nemo rogatus illis non irrogat,
nemo hofpitio non libenter fufcipit . Strabo.
lib.15 .
>
3º De plus , tant- s'en-faut que la
profeffion de Medecin ſoit vìle abjecte
& méprifable, comme fes Ennemis
le veulent perfuader , il faut dire qu'elle
eft tout au contraire infiniment relevée
, non feulement par toutes les raifons
que nous venons d'apporter ; mais
encor , ce qui paffe toute eftime , par
l'honneur qu'elle a reçeu du Sauveur
du monde , qui pour nous apprendre
- l'état que nous en devons faire à fon
exemple , l'a prifée jufqu'au point que
de prendre luy-mefme & fe donner le
- nom & la qualité de Medecin , quand
il a dit , parlant de fa propre perfonne :
Non eft opus valentibus Medicus , fed
malèhabentibus. Matth.9.v.12 . Qualité
qui
du Mercure Galant . 173
paroqui
a efté auffi reconnue en luy par les
Peres de l'Eglife , &
particulierement par
le grand Auguftin , fous ces belles
les fi fouvent repetées par la langue des
Prédicateurs : Magnus è coelo defcendit .
Medicus , quia magnus in terra jacebat
agrotus. Mais ce divin Sauveur ne s'eft
pas contenté de faire cet honneur à la
Medecine en prenant le titre de Medecin
,il en a bien voulu encor exercer luy- ,
mefme l'office , tant dans la guerifon de
l'Aveugle de Siloë , luy appliquant un
Collyre , compofé de fa falive & d'un
peu de bouë fur les yeux , que dans celle
de tous les autres Malades qu'il a guéris.
Les Anges ont exercé auffi quelquefois
le mefme office , comme l'Ange
Raphaël à l'égard de Tobie ; Les Apoftres
pareillement, comme S.Paul envers
fon Diſciple Timothée ; S. Luc , qui
eft reconnu en cette qualité de toute
l'Eglife, & que les Medecins mefines reconnoiffent
pour leur Patron , & quantité
d'autres Saints à leur exemple.
4° Quant à ce qu'on dit qu'il y a eu
quantité de Princes & de Sages du monde
, qui ont méprifé la Medecine , &
H iij
174
Extraordinaire
fait
peu de cas de ceux qui la profeffent;
on répond qu'il s'en efttrouvé une infinité
d'autres qui en ont fait une eftime
toute particuliere. Car pour ne parler
que des Perfonnes du premier rang,
ne compte-t- on pas un grand nombre
de Monarques , qui n'ont point
dédaigné de la couronner de leurs Diadémes
? & ne fçait- on pas entr'autres,
que Hylus , fils de Mamertus , & Roy
des Thefprotes, exerçoit la Pharmacie ?
& que ce fut luy , comme dit Homere,
qui refufa à Uliffe les drogues mortelles
qu'il luy demandoit pour empoisonner
fes fleches : & qu'Achiabis Roy des
Taphiens , fuivoit la mefme profeffion,
& qu'il ne fit point de difficulté de donner
à ce fage Capitaine ce que
l'autre
luy avoit refusé , fe confiant en la
probité de fes moeurs ? Ne lifons- nous
pas que Gygés & Sapor ont pratiqué
la Medecine , l'un en fon Royaume de
Lydie , & l'autre en celuy des Medes ?
Et les Empereurs Adrien , & Conftantin
IV. furnommé Pogonate , ou le
Barbu , dans leurs Empires ? Que Sabith
la maria à ſon Sceptre d'Arabie,
Denis
de Mercure Galant.
175
.
Denis à celuy de Sicile , & Hermés à
celuy d'Egypte ? Et enfin peut - on
ignorer que le vaillant Mithridate en
faifoit une bonne partie de fes occupa
tions Royales , & qu'il ne s'eftimoît
pas moins pour eftre Medecin, que pour
eftre Roy de plufieurs Provinces.
5. Si l'on dit que les Romains
furent fi long-temps fans introduire
l'ufage de la Medecine dans leur Ville
; qui doute que ce ne fuft , ou par
ignorance , parce qu'ils n'en connoiffoient
pas l'utilité ; ou bien parce que
vivant fort fobrement , & ne s'eftant
point encor plongez dans les débauches
où leur trop grande profperité
les fit s'abandonner peu à pen ,
n'ayant à caufe de la vie reglée qu'ils
menoient , prefque point , ou tres- peu
-de maladies , ils n'avoient par confequent
aucun befoin des fecours de la
Medecine pour la confervation ou pour
la reparation de leur fanté , comme its
eurent depuis qu'ils fe furent relâchez
de leur premier train de vie ; &
fi
&
par un emportement de haine contre
quelques Particuliers de cette Pre-
Hiij
176
Extraordinaire
feffion , qui en abufoient peut- eftre à
leur égard , ils chafferent les Medecins
hors de leurs Etats ? Il eft conftant,
comme l'Hiftoire nous l'apprend, qu'ils
ne furent pas long-temps fans les y rappeller
, voyant bien qu'il ne leur eftoit
pas avantageux , ny mefine poffible,
de fe paffer de leur affiftance ; de laquelle
auffi fe trouverent-ils bien
dans la fuite , que pour les attirer de
toutes parts à Rome , ils leur donnerent
tous les privileges dont nous avons
parlé.
A
6. Quant à l'ignorance qu'on leur
impute , en difant qu'il y a bien des
maladies qui leur font inconnues , &
aufquelles tous les remedes qu'ils peuvent
inventer n'apportent aucun foulagement
, & qu'il meurt une infinité de
Perfonnes entre leurs mains, & que cependant
ils ne laiffent pas de fe faire
payer , tous morts ou incurables qu'ils
les laiffent, auffi - bien que s'ils les avoient
effectivement guéris , il faut répondre
pour ce dernier point qui regarde le fálaire
qu'on prétend qu'ils exigent injuftement
; que lors qu'un Medecin a
pris
du Mercure Galant.
177
.
4
pris tout le foin qu'il devoit d'un Mala
de , apres toute la connoiffance qu'il a
pû avoir de la nature de fon mal , fuivant
la méthode & les regles de fon
Art , fi ce Malade vient à mourir , ce
n'eft point par la faute du Medecin , &
fa mort ne doit eftre imputée en aucune
forte , ny au defaut de la connoiffance,
ny
à l'inefficacité de ſes remedes , mais à
la volonté du Seigneur , qui n'a point
voulu que fa vie ait duré plus log -temps;
ou à la malignité du mal, qui ne fe pouvoit
humainement guérir. Et il n'eft
point déraisonnable que luy, apres avoir
choify une Vacation , apres avoir beau
coup dépensé aux Etudes , afin de s'y
rendre capable , & s'eftre enfin acqui
té de fon devoir envers le Malade autant
la neceffité , la raiſon , & la confcience.
l'y obligeoient ; il n'eft point,
-dis- je, injufte , ny mal- honnefte , qu'il
demande à eftre récompenfé de fon travail
, puis que felon la Loy divine &
humaine, toute peine requiert falaire, &
que le Proverbe dit ,
que
Merces omnigeno debetur certa
Labori.
Hy
178
Extraordinaire
D'ailleurs , on ne fçait que trop
qu'il eft de certaines maladies où tous
les remedes humains ne fervent de rien,
parce qu'il s'y trouve quelquefois des
touches de la main de Dieu , qui rendent
inutiles les foins des plus habiles
Medecins ; comme celles dont parle
Hypocrate , & dans lesquelles ce Prince
de la Medecine reconnoift je- nefçay
quoy de divin , comme par exemple
la Lepre , que les anciens Allemans :
mettoient en ce rang difant que ceux
qui eftoient entachez de cette vilaine
maladie avoient peché contre le Soleil ;
le mal d'Hercule , ou le haut mal , dont
Zenolote parle ainfi Herculis morbus ,
quem &facrum, & comitialem appellant,
ex eorum eft morborum numero , quibus
nulla Medicorum ope fuccurri poteft ;
& ces autres dont parle fi excellemment
Ovide.
Non eft in Medico femper relevetur ut
ager
Interdum doctâ plus valet arte malum.
Cernis , ut è molli, &c.
7 Enfin pour répondre à ce qu'on
allegue , que les Conftitutions des Papes
du Mercure Galant. 179
C
roge
pes défendent l'étude , & encor plus
étroitement l'ufage de la Medecine aux
Ecclefiaftiques ; il faut dire que la dé
fenfe qu'on leur en fait , n'eft point
fondée fur ce qu'on prétend qu'elle déà
leur miniftere , mais fur ce que
l'on a craint que s'y adonnant avec
trop d'attache , ils ne s'appliquaffent
moins à leurs autres fonctions. D'ail
leurs , comme il n'eft point de défenfe
fi generale qui ne fouffre quelquefois
fon exception , il eft certain qu'en plufieurs
rencontres, & pour de bonnes raifons
, l'interdiction de la Medecine a
efté ou fufpendue ou levée tout- à -fait
en faveur de quelques Ecclefiaftiques,
comme il paroift entr'autres par un
Arreft du Grand Confeil donné en
1603. en faveur d'un certain Preftre
d'Auxerre , contre les Medecins & Chirurgiens
de la mefine Ville , par lequel
il fut autorifé & maintenu à faire &
continuer la fonction de plufieurs opérations
de Medecine , ( la faignée , la
diffection , & l'uftion exceptées , que
ceux de cette Faculté luy vouloient faire
entièrement interdire. C'eft ce que
rapporte
›
180 Extraordinaire
rapporte le Sieur Botterey Avocat au
Grand Confeil , dans les Conimentaires
Latins qu'il a faits fur l'Hiftoire de fon
temps, L. 10. au Titre qui porte : Senatufconfultum
Pratorianum quo Sacerdoti
Medicinam incruentè profiteri permiffum.
Il paroift encor que les Souverains
Pontifes n'ont pas entendu rendre cette
interdiction fi rigoureufe & fi abfolue ,
puis qu'ils n'ont pas fait de difficulté
d'y déroger eux-mefmes , comme il fe
juftifie tant par l'exemple de Jean XXI .
189 Pape , lequel , au raport du Sieur
du Chefne dans fon Hiftoire de la Vie
des Papes , s'eft non feulement appliqué
à l'étude de la Medecine , & en a fait
profeffion , mais qui en a de plus compofé
plufieurs doctes Livres , entr'antres
des Commentaires fur les Oeuvres
d'Haac Medecin, un Tréfor de Remedes
pour guérir les maladies du Corps humain
, des Ganons de Medecine , & un
Traité de la Goute , que par celuy de
Clement V. qui ne reconnoiffoit point
tant de difproportion entre le Sacerdoce
& la Medecine , puis qu'il don-
I
na
1
du Mercure Galant. 181
na à fon Medecin l'Archeveſché de
Mayence , pour reconnoiffance de ce
qu'il l'avoit tiré d'une perilleufe maladie
; luy difant, au témoignage de Monfieur
de Sponde , in continuat. Annal.
Baron. An.308 . lors qu'il le reveftit de
cette éminente Dignité ; qu'il eftoit
bien jufte que celuy qui eftoit fi bon
Medecin des corps , ne le fuft auffi des
ames ; & qu'il efperoit de fa vigilance,
que s'il avoit fi heureufement réüffy
dans la guérifon des uns , il réüffiroit
encor mieux dans la conduite des
autres.
Enfin fi l'Antiquité prophane eftoit
capable de fervir de preuve & d'autorité
fur cette matiere , on pourroit adjoû~
ter , qu'autrefois tous les Preftres d'Egypte
eftoient Medecins , s'il en faut
croire Homere & Platon , qui dit meſme
que les eftant allé voir , il en fut
guéry d'une fâcheufe maladie , s'eftant
apres quelques remedes qu'ils luy fi
rent prendre , lavé dans la Mer par
leurs avis ; à quoy Herodote adjoufte,
qu'ils ne guériffoient chacun que d'un
feul genre de Maladie ,
de Maladie , ne croyant
pas
182 Extraordinaire
pas poffible qu'un feul Medecin pust
fuffire à tous univerfellement, ny fçavoir
toutes fortes de remedes.
GERMAIN , de Caën.
Voicy ce que j'ay reçen de Madrigaux
fur les deux Enigmes du mois d'Octobre,
dont les Mots eftoient les Yeux , & le
Pain de Sucre.
A
I.
Imables affaffins doux & cruels
Vainqueurs,
Que la Nature a faits pour captiver les
coeurs
Qui donnez la mort & la vie ;
Vous dont les éclats prétieux
Font tous les charines de Sylvie,
Chers Jumeaux , qu'eftes - vous , fi voye
n'eftes fes Yeux ?
RAULT de Rouen
I I.
ADien leChocolat , adion la Marmelade
$
Si le gouft enfemble trop fade ,
Mercure qui peut tout , a bien d'autres
douceurs.
du Mercure Galant. 183
Il en a de toutes nouvelles
Pour les Galans & pour les Belles,
Dont il peut confire les coeurs...
Ce Dieu qui fut fujet au lucre,
Eft devenu fi liberal,
Qu'en quelque lieu que l'on faffe Regal
Ily veut prodiguer le Sucre.
III.
Le mefine.
Mercure , il faut estre fans Yeux ,
Pour ignorer le fens de l'Enigme premiere.
Si le Pain de Sucre eft le mot dela derniere
,
Fay deviné toutes les deux.
n4
DE LA CHAUSSE'E le jeune,
d'Abbeville.
JOV .
N fecret je brûlois pour l'aimable
Climene,
Ma bouche avoit bien fçen diffimuler ma
peine,
Et cacher de mon coeur les foupirs amoureux
;
Mille petits momens adouciffoient ma
chaîne,
Et me rendoient aßße heureux.
Pour
184
Extraordinaire
Pourquoy l'avez- vous dit , mes Yeux,
Qu'en fecret je brûlois pour l'aimable
८ Climene ?
DE CLELBAN , de Normandie,
V.
Our expliquer en Vers les Enigmes du
Mois , Pour
En vain en me rongeant les doigts,
Ie me renverfela cervelle .
Ty refue d'une étrangeforte,
T'en ay la tefte toute enfeu;
Peut-on rien voir qui s'accorde fi peu,
Qu'un Pain de Sucre , & les Yeux d'une
Belle ?
F. FOUR MY, de Baugé en Normandie .
FPrétend
V I.
Anchon en nous cachant fes feux,
Prétend paffer pour une Prude.
Elle fait tout avec étude >
Mais l'Amourparle par les Yeux..
L'Albaniſte de Rouen .
VII.
Our rendre à deviner une Enigme
impoffible,
Pour
En vain tu confultes les Dieux;
Galant Mercure , avec tes Yeux
Ton Sucre n'eſt pas inviſible ·
DE BAQ
du Mercure Galant.
185
M
VIII.
Ercure en cette Enigme eft bien
ingénieux,
Il en cache le fensfous une fine toile.
On le voit toutefois au travers de ce
voile ,
Qui de l'y découvrir n'empefche pas nos
Yeux .
Fr. I. Auguftin de Cambray.
I X.
Our deviner le Mot de l'Enigme
premiere,
Pour
Entendez- vous , Philis , le langage des
Yeux ?
Vous pourriez réüffir mieux
Dans lefens de la derniere ,
Car le Sucre eft pour vous un mets déli-
.....
C
cieux. 1
L'Amant de l'aimable Manon
de la Rue des Teinturiers
d'Abbeville .
X.
Ette Enigme me plaiſt , je la trouve
admirable,
Jamais on ne vit rien de mieux ;
Et ce qui dans le Mot eftre plus agreable,
C'est que d'abord ilfaute aux Yeux.
DAUBAINE .
186 Extraordinaire
X I.
V trafic du Tabac Mercure peu
Αν content
De n'avoir faitfur nous qu'un tres- modique
lucre,
On m'a dit que ce Dieuprétend,
Pour fe récuperer , vendre aux Dames
du Sucre.
६
Qu
ΧΙΙ .
Le mefme.
Ve Mercure eft délicieux !
Il eft doux comme Sucre , & nous prend
par les Yeux.
V
XIII.
" Ostre Enigme eft belle , Mercure,
Mais un défaut de la Nature
M'empefche de nommer les Yeux;
Car s'ils eftoient toujours femblables,
Je dirois qu'il eft veritable-
Que vous entendez parler d'eux .
1
LE JAY , Avocat à Poitiers.
XIV.
Si tanto en cherchant le fens myſté- rieux
De l'Enigme du Mois j'ay fenty quelque
peine ;
·Pour l'adoucir , belle Climene,
Vn
du Mercure Galant 187
Vn Pain de Sucre entier vant moins que
vos beaux Yeux .
X V.
1
K. R. de Morlaix.
Ourquoy chercher dans cette Enigme
obfcure Po
Le Secret du Galant Mercure,
Où vousperdez des momens prétieux ?
Ah ! découvrez plutoft un important
myftere ;
Il eft facile de le faire ,
Iris , il eft peint dans vos Yeux.
Le Berger infortuné d'Abbeville,
X V I.
Pour eftre heureux en amourettes,
Tirçis , ne fais pas fond fur de belles fleurettes
,
C'est troppeu pour de jeunes coeurs .
Ce Sexe délicat aime les friandifes,
Et tes difcours font des fottifes,
Si le Sucre n'eft point de toutes tes douceurs
Le mefme.
X VII.
M
Ercure eft dans tous fes myfteres
Sçavans , fecret , induſtrieux,
Mais
188 Extraordinaire
Maispour connoiftre ces deux Freres,
Je n'ay qu'à bien ouvrir les Yeux.
M
L. BOUCHET , ancien Curé
de Nogent le Roy.
XVIII.
Ercure , je connois l'Enigme trait
pour trait,
Les Yeux d'Iris m'ont dit que c'eftoit
M
leur Portrait.
Le Silence mefme , de la
Croix au Lin .
XIX.
Ercure va fouvent chez vous,
On me l'a dit , belle Sylvie ;
Mais fur ma foy je n'en fuis pas ja
loux ,
Non ,fon bonheur ne me fait point d'envie
;
Il aura comme moy peu de contentement,
S'il vous fait les Yeux doux en Sucre feulement.
DAUBAIN E.
X
X.
CHer
Mercure , foyez fincere ș
Quelqu'un
peut -il expliquer
mieux
De
du Mercure Galant.
189
De vos Enigmes la premiere ,
Que moy qui dis , ce font les Yeux.
La charmante Iris de Tournay .
X X I.-
S'
mes Yeux m'ont trahy , charmante
Célimene ,
S'ils vous ont découvert le fecret de mon
coeur,
C'est qu'ils trouvoient trop de rigueur
Dans cet ordre cruel qui me tient à la
gefne ,
Car , dites-moy , comment adorer vos
appas,
Sans ofer découvrir l'excés de mon martyre
?
Si ma bouche n'en parle pas,
Cependant mon coeur enfoûpire,
Et vous voyezmes yeux peu fages , pen
difcrets ,
Qui vous ont malgré moy declaré ces fecrets
,
Que je n'ofe plus contredire.
ALCIDOR , du Havre.
XXII.
Eux Freres , ayant fans fe voir
D'Melme Logis , mefme pouvoir,
Traîtres de leur Hofte , & fans Langues,
Faifant
190
Extraordinaire
Faifant de tres vives Harangues,
Si ce nefont pas les deux Yeux,
Mercure, inftruiſez-nous en mieux.
L'ancien Curé & Doyen
DE
d'Encre à Amiens.
XXIII.
Epuis longtemps je te connoy,
Mercure , à d'autres je te prie.
Quandon ades Yeux comme moy,
Deffous le Sucre on voit ta tromperie.
Le Poëte nouveau-né.
Jefçay , Madame , que vous attendez
avec grande impatience l'ouverture du
Secret de l'Ecriture & de la Langue univerfelle
que Monfieur de Vienne - Plancy
a inventées voicy ce qu'il ma fait la grace
de m'en écrire.
A FAV- CLER ANTON
Le 15. Decembre 1681 .
Voüez, Monfieur , que c'eft un
Ades grands fleaux de l'Empire des
Lettres, que le nombre effroyable d'Autheurs
qui ne font que copier ce
que d'autres ont écrit , & que fi l'on
retran
du Mercure Galant. 191
retranchoit des Livres les repetitions
qu'on y trouve , il n'y a point de fi
grandes Bibliotheques qui ne fuffent
reduites à l'étendue d'un mediocre Cabinet.
Quel bon heur , & quelle épargne
de temps ce temps ce feroit pour les Studieux
! Mais quoy , un homme conçoit
une idée nouvelle , ou qu'il croit l'eftre;
il l'expliqueroit aisément dans une page ,
dans une feuille , ou dans un cahier de
papier ; & au lieu de cela , il en fait un
gros Volume,parce que cherchant auffitoft
dans les Autheurs Anciens & dans
les Modernes tout ce qui regarde fa
penſée , & tout ce qui en approche , il
l'extrait & le veut rapporter avec elle,
ou pour la groffir , ou pour luy donner
du luftre. Quelle neceffité ! quelle
manie ! quelle vanité ! Cet abus neanmoins
a efté excufable en quelque façon
par le passé, d'autant que les feuilles
volantes font fujettes à eftre bien.toft
perdues , que les Livres durent, davantage,
& qu'il ne s'y en imprimoit point
où il fuft libre à toutes fortes de perfonnes
de mettre ce qui leur entroit
de remarquable dans l'efprit , chacun
tra
192 Extraordinaire
travaillant pour foy ; mais préfentement,
Monfieur , que vous avez conçeu le
noble deffein d'eftre utile à tout le monde
, & de publier par vos Mercures,
toutes les découvertes qu'on voudra
vous confier , foit qu'elles regardent
les Arts , foit les Sciences , foit la Galanterie,
il n'y a plus d'excuſe pour l'abus
dont j'ay parlé, & tous ceux qui s'aviferont
deformais de compofer de
grands Volumes , où il ne leur appartiendra
qu'un petit nombre de pages,
meriteront d'eftre cenfurez par les Cri
tiques, traitez comme la Corneille d'Efope
, & exclus pour jamais des Bibliotheques.
Prévenu de ce raifonnement
qui me paroift affez jufte , j'ay mis en
lumiere par voftre entremife le Secret
de Triteme & de Veutura , fur le dés
guiſement du Sens parfait, dont un autre
n'auroit pas manqué de faire un grand
Livre , en rapportant toutes les manieres
d'écrire en Chiffres qui fe trouvent
chez tous les Autheurs , comme moins fines
, moins ingenieufes , & moins diver
tiffantes que celle-là ; & je vais encore
divulguer par voftre moyen le Secret
de
du Mercure Galant. 193
"
de l'Ecriture Univerfelle, & de la Langue
qui en refulte , dont j'ay proposé
les avantages dans voftre quatorziéme
Extraordinaire, fans entreprendre comme
un autre auroit encore fait , d'en
compoſer deux ou trois Tomes , en y
mélant ce qu'on a déja dit des Ecritures
& des Langues particulieres,ou imaginé
d'approchant de ces generales ; &
en y repetant dans toute leur eftenduë
mille inftructions , qui n'ont que trop
-fouvent etté expliquées & rebatuës.
!
Pour commencer donc l'ouverture
de mon Secret , fur lequel ce vois que
nos beaux Efprits font demeurez muets,
-puis qu'il ne s'y en trouve rien dans
voftre quinziéme Extraordinaire ; vous
fçaurez , Monfieur que les Cara-
- &teres de l'Ecriture que je juge tres-
-propre à eftre rendue univerfelle , Ca-
Fracteres que j'ay dit n'eftre difficiles à
figurer, à reconnoiftre , ny à retenir ,font
ces caracteres dont le nombre fe peut
pouffer fans confufion & fans peine , fi
loin que l'on veut ; dont l'ufage eftjfi
commun parmy nous , que nous les employons
dans nos comptes, à la datte de
Q.d'Octobre 1681 . I
194
Extraordinaire
toutes nos Lettres , & dans toutes les
pages de nos Livres , & qui ont cours
parmy tant de Nations , qu'on peut dire
que leur connoiffance eft déja univerfelle
. Lors que j'en conçeus la premiere
idée, & que j'en fis confidence à mon
Amy , il s'eftonna auffi bien que moy,
que perfonne n'euft encore pensé à un
moyen fi familier d'exprimer toutes
fortes d'Ecritures ; & nous jugeames
l'un & l'autre , qu'il en eftoit de ce Secret
, comme de certaines choſes qu'on
cherche, qu'on ne voit pas, & qui ne
laiffent pas , pour ainfi dire , de crever
les yeux . Vous connoiffez bien , Monfieur
, que j'entends parler des Chiffres
Arabiques . Et en effet ne fontils
pas aifez à figurer , veu la fimplicité
de leurs traits & veu leur petit
nombre qui ne va originairement
que jufqu'à dix Ne font- ils pas aiſez
à reconnoiftre , par la diverfité de ces
mefmes traits , & par la mediocrité de
ce mefme nombre ? & le rang exact &
reglé qu'elles gardent dans leurs mélanges
ou combinaiſons ne les rend-il
pas fi faciles à démeler & à retenir,
›
›
qu'on
du Mercure Galant.
195
trouve toûjours en un moment celuy
qu'on cherche ; & qu'on ne peut , fans
eftre eftourdy , prendre l'un pour l'autre
? Je viens de dire que la connoiffance
en eftoit déja comme univerfelle
, & il n'y a pas lieu d'en douter .
Les Arabes à qui nous en devons l'invention
, ont efté les Maiftres du Monde
, pendant cinq cens ans qu'ils ont
dominé depuis les Indes jufqu'en Eſpagne
; leur langue fe parle encore aujourd'huy
dans la plus grande partie
de la Terre ; & toutes les Nations ont
eu commerce avec eux pour la Medecine,
pour l'Aftrologie, & pour les autres
Sciences ; & l'y ont encore pour le
l'Encens , pour le Baume & pour d'autres
précieuſes marchandifes . Ainfi leurs
Chiffres ont efté réçeus par tous les
Peuples qui ont reconnu leur domination
, ou qui ont fçeu leur langue , ou
qui ont frequenté leurs Ports , ou chez
qui ils ont frequenté eux- mefmes ; &
tout le monde a pris plaifir à les mettre
en ufage & en vogue , pour les facilitez
qu'ony a trouvées , & que j'ay
déduites. Rien donc n'eft plus general
I ij
196 Extraordinaire
que cette forte de Chiffres , & c'eſt
une grande avance pour l'Ecriture univerfelle.
On compte foixante mille
Caracteres dans celle de la Chine ; au
raport des Peres Gonzales de Mandore
, & Alvarez Semedo, & foixante &
quatorze mille fuivant le Pere Grueber;&
toutes les Relations que nous
avons de ce païs - là , conviennent que
la formation de ces Caracteres , leur
démeflement , leur connoiffance , &
leur fouvenir , font fi penibles , que la
vie ordinaire eft prefque trop courte
pour un Art fi long. Si cette Nation
n'eftoit pas la plus fiere de la terre , elle
quitteroit fans doute ces caracteres
embaraffans , pour fe fervir des Chiffres
Arabiques ; comme elle a veritablement
beaucoup d'efprit & d'adreffe
naturelle , quelques heures luy fuffiroient
pour s'en inftruire & pour apprendre
à les former, & elle s'épargneroit
par là de grandes pertes de temps
& de longues peines. Mais elle ne donne
qu'un oeil aux Occidentaux , & s'en
attribue deux. Il y a peu d'apparence
qu'elle fe foûmette jamais à cette innovation,
du Mercure Galant. 197
novation , quelque utilité qu'elle en
puft retirer. Les Efprits vains ne veu-.
lent rien devoir à perfonne ; & tout ce
qui eft eftranger trouve peu d'accez à
la Chine , fi ce n'elt par force, comme
lés Tartares. L'humeur dont je fuis eft
eft opposée à la Chinoife ; & je veux
bien avouer que comme les caracteres
de ces Peuples ont donné occafion à la
recherche que j'ay faite , d'autres cara-
Ceres plus propres que les leurs à exprimer
toutes chofes avec facilité , avec
or ire,avec diftinction ,leur langue auffi
m'a guidé dans l'employ de ces ca
racteres , pour en former mon Ecriture.
Nos Relations marquent de cette
langue a peu de paroles. Semedo dit
3 26. & Gruber 400. que les noms en
font indeclinables ; que les verbes ne ſe
mettent qu'à l'infinitif , & que toute fa
force confifte dans la diverfité des tons
de la voix , de fes inflections , de fes
afpirations , de les accens, & de fes autres
changemens , par le moyen dequoy
elle prononce une mefme parole de
plufieurs façons, dont chacune a une fignification
differente . Ainfiya fignifie
j iij
198 Extraordinaire
Dieu ; étonnement , Oyfon , excellent ou
muet , fuivant la maniere dont il eſt
Ponce. Cin'fignifie de mefme Monfur,
pied d'efcabelle,pourceau , ou cuifine;
& ne fignifie rien s'il eft prononcé
fimplement , comme nous le prononcerions.
J'ay donc imité cette Langue
dans la conduite de mon Ecriture.Je ne
me fers que de peu de mots , ou pour
mieux dire , de peu de nombre , bien
que j'aye le champ libre pour en em-*
ployer fans confufion tant qu'il me
plaift. J'en rends tous les noms indeclinables
; je n'y mets les verbes qu'à
l'infinitif, & je fais .confifter toute la
force dans de certains fignes , que je
joints à ces nombres , par où je leur
donne auffi diverfes fortes de fignifica
tions avec celles qui leur font neceffaires
pour une parfaite conſtruction . La
fuite expliquera clairement ce que je
dis icy en abregé; & vous ne defaprouverez
pas, Monfieur s'il vous plaift , qu'a
vant que d'en venir là , je donne quelques
principes de Grammaire , mais de
Grammaire Univerfelle , tels que juge
devoir eftre ceux d'une Ecriture & d'une
du Mercure Galant.199
ne Langue qui feroient propres commerce
de toutes les Nations .
ABREGE
D'UNE GRAMMAIRE
UNIVERSELLE
.
PREMIERE
PARTIE.
Es lettres qui font les fondemens
Lde toutes fortes de Grammaires, &
les fons les plus fimples de la voix humaine
, s'expriment par la Parole , ou
par l'Ecriture , & forment les fillabes;
les fillabes compofent les mots , & les
mots font les difcours ; & comme les
mots peuvent eftre differens en leur
prononciation , & en leurfignification,
& eftre figurez par des caracteres divers
en leur ftructure & en leur fituation , de
là naift la diverfité des Langues & celle
des Ecritures.
On divife les lettres en voyelles
iiij
200 Extraordinaire
& en confones ; & la plufpart des Nations
expriment differemment les unes
& les autres. On ne peut mieux appeller
les voyelles que nous les appellons;
à l'exemple des Latins , lors que nous
les nommons fimplement a, e, i , o, u.
Ce qui eft beaucoup mieux que de les
appeller Alpha, Epsilon, Iota, & c.comme
font les Grecs , puis que nous imitons
en cela la Nature qui rejette le fuperflu
, & qu'une impreffion fans mélange
eft toûjours plus forte , plus jufte,
plus claire , & enfin plus propre à
retenir.
2
Si les voyelles fe peuvent pronon
cer toutes feules, il n'en eft pas de même
des confones ; elles demandent
compagnie ; mais il feroit à fouhaiter
pour les raifons que je viens de dire , que
noftre Langue leur en donnaft moins
qu'elle ne fait, & fur tout aux confones
f, l, m, n, r , s, b, z , aufquelles noftre
prononciation joint quatre ou cinq au
tres lettres , comme les Hebreux & les
Grecs , d'une maniere tout- à- fait furabondante
. Je fçay bien qu'on peutrépondre
que nous apprenons par là à
pronon
du Mercure Galant. 201 .
prononcer doublement les fix premieres
de ces confones 9 & comme fi elles
eftoient à la fin d'une fillabe, & au commencement
d'une autre ; en difant par
exemple ef; fe, el, le, em , me , & c., mais
il fuffiroit qu'elles fe prononçaffent.
de la feconde maniere, & qu'on dift feulement
fe,he, le, me, ne, & c.avec l'e, feminin
ou François que les Hebreux nomment
fceva , oufcheva , finon avec l'é
mafle ou Latin, comme nous diſons bé,
cé, dé, &c. fupposé qu'on trouve trop
foible l'union de l'e feminin . Et c'eſt
auffi de l'une ou de l'autre maniere,
dont je juge qu'il faut appeller & écrire
l'Alphabet de la Grammaire Univer
felle ,pour les raifons que j'ay dites dans
l'article precedent.
La fimplicité de la prononciation
des lettres , nous eft encore fuggerée
par la fimplicité des caracteres dont
on les figure. Chaque lettre a le fien ,
foit voyelle , foit confone, excepté parmy
lês Hebreux , ou l'on donne l'exclufion
aux voyelles, en ne les marquant
que par des points, mais le nombre des
caracteres n'eft pas égal parmy les Na-
I V
202 Extraordinaire
"
tions , elles l'augmentent autant qu'if
- leur plaift,& cela arrive par des unions
de lettres que chacun fait à fa fantaiſie:
ainfi la noftre affociec , & f. dans fon
caractere x; , & t,dans fon caractere &
Les Grecs joignant auffip, & f,dans un
mefme,les Hebreux t, & ff& c, & l'une
& l'autre langue c & h, p & h ; derniere
union que nous pouvons expri
mer par noftre f; ces unions font utiles,
& il feroit à fouhaiter que Meffieurs de
l'Academie augmentalfent les noftres
pour marquer diverfement les prononciations
differentes des mefmes lettres ,
telles que font celles des deux 4, dans
ces mots fille, famille,grille, &c . & dans
ceux-cy mille,ville, tranquille , & c. & autres
femblables. Il eft donc permis à la
Grammaire Univerfelle d'alonger fon
Alphabet par des affociations de lettres,
puis que cette augmentation peut ofter
les équivoques de la prononciation , &
abrege d'ailleurs l'écriture.
L'abus de prononcer d'une façons
& d'écrire d'une autre , eft fi grand,
qu'on juge bien qu'il doit eltre extré
mement retranche de cette Grammaire;
du Mercure Galant.
203
re;& Meffieurs de l'Academie ne manqueront
pas de reformer noftre ortographe
qui nous fait écrire, faim, parfum,
affection, dixiéme , raifon , fentiment, fer;
affigner,fol, Paon , & c. tandis que noftre
Langue nous fait prononeer fain , parfun
affecfion, diéme , raizon , [antimant
,fair, affiner, fou, Pan, & c. L'Ecriture
& la prononciation fe devant accorder
comme deux cordes à l'uniffon ,
puis qu'elles n'aboutiffent qu'à une même
fin , qui eft l'harmonieufe intelligence
, & il y a longtemps que les Etrangers,
qui font curieux, d'apprendre no
tre Langue , attendent de nos Maiftres
cette grace , ou pour mieux dire , cette
justice, 1
Ce feroit, renfermer la Grammaire
Univerfelle dans des bornes tres- étroites
, que d'en reduire tous les mots à
ceux d'une feule fillabe , & de ne leur
doner que deux terminaisons differétes
de confones , outre celles des voyelles;
deux fingularitez remarquables de 'la
Langue de la Chine. La Nature fe
plaift dans la yarieté , & cette Grammaire
doit imiter la Nature . Ainfi elle
doit
21711
25
204 Extraordinaire
C
doit avoir des mots de diverſes mefu
res, & de toutes fortes de terminaiſons,
& éviter pourtant toutes les prononciations
rudes & épineufes , afin que
fa facilité & fa douceur fervent d'attraits
pour s'en inſtruire.
21
Je ne ferois pas d'avis qu'on prononçaft
ces mots à la façon de nos Voifins
du cofté du Rhin , qui changent prefque
de ton à chaque fillabe. Il faut
laiffer à l'Opera la Mufique & tout ce
qui en approche. Si c'eft un ordre naturel
d'écrire comme on parle , on doit
auffi parler comine on écrit ; & ne voiton
pas qu'on écrit droit , uniment , fur
une mefme ligne : Il faut done parler
fur un mefme ton , fauf à le changer
pour la grace , deux ou trois fois dans
un long difcours , à l'exemple de nos
Predicateurs.
La plupart des Ecritures font composées
de lignes droites , de courbes , &
de circulaires , que forment au moins
vingt - quatre characteres differens ,
qu'on lie l'un à l'autre par de petit traits .
Sur quoy je dis que ces traits ne font en
aucune façon neceffaires , puis que nos
J
Livres
du Mercure Galant. 205
⚫
•
Livres imprimez s'en paſſent bien , &
n'en font pas moins lifibles ; qu'en vain
l'on employe vingt- quatre caracteres,
fi neuf peuvent fuffire; & que les lignes
droites eftant beaucoup plus aisées à
tracer que les autres , il feroit à ſouhaiter
que pour avoir plutoft appris à
écrire , on ne fe fervift que de ces lignes
pour former fans traits de liaiſon
ce petit nombre de caracteres. Je m'étonne
que les Arabes qui ont toûjours
eſté fi fins & fi fubtils en toutes cho-
-fes , n'ayent pas employé ces fimples
& faciles figures pour marquer leurs
-Chiffres , au lieu de celles qu'ils nous
-ont données , dont la forme n'eft
-aisée à imiter. Le trait deoit 1.qu'ils ont
choif pour leur premier Chiffie , devoit
bien, ce me femble , les conduire
à cette idée. Ce trait avoit gardé fon
-rang, comme la fource des autres , & le
quarré auroit demeuré pour la derniere
, comme leur fin ou leur but. Mais
quelmoyen de reformer ce qui a cours
par toute la Terre ? On y travailleroit
en vain. H faut donc qu'à cet
égard la Grammaire Univerfelle fe
•
14
pas
t
fi
tienne
206 Extraordinaire
tienne à ce qui eft fait , & le foumettre
à la peine de former pour fon Ecriture
les Caracteres Arabiques
qu'ils font , & que les voicy , 1.2.3.4.
5.6.7.8.9.0 .
SECONDE PARTIE .
tels
Lqu'àl'infiny's neantmoins il n'y en
Es mots vont, pour ainfi dire , jufa
que de neuf fortes , qu'on nomme
vulgairement les parties de l'Oraifon
on du Difcours. Quatre ne changent jamais
de terminaifon ; on fçait que ce
font,la conjonction , la prépofition , l'interjection,
& l'adverbe ; & les cinq aytres
en changent , qu'on appelle l'article,
le nom, le pronom , le participe, & le
verbe . Quoy que la Langue Hebraique
& la Latine ne mettent pas l'article
parmy les parties du Difcours , la Latine
ne laiffent pas de s'en fervir pour
marquer le genre des noms ; & l'Hebraique,
pour exprimer la variation de leurs
cas. Mais la Langue Françoife , & les
voifines l'Italienne & l'Espagnole , qui
l'employent à l'un & à l'autre ufage,
le
du Mercure Galant. 207
le placent entre les parties que j'ay
nommées ; & la Langue Grecque ofte
mefme l'interjection de leur nombre,
pour l'y mettre , & n'en compter que
huit , comme l'Hébraïque. La Grammaire
Univerſelle qui fe doit accommoder
à toutes les Langues, s'attribuera
toutes ces parties , & mettra l'article en
ulage avec celles qui s'en fervent, fans
en embaraffer pourtant celles qui ne
s'en fervent pas.
Le nom , le pronom, & le participe,
varient, ou changent leurs terminaiſons
par trois fortes de moyen, qu'on appelle
nombre, genre , & cas ; & déduire ces
changemens par ordre , c'est ce qu'on
nomme décliner. Le verbe varie auffi
par l'un de ces moyens, c'eſt par le nombre,&
encore par d'autres qui fe diront
-bientoft.
Le nom eft ainfi commun au nom &
au verbe , & eft fingulier , ou pluriel.
Toutefois les Grecs qui font delicats,
ne veulent pas que deux paffent pour
plufieurs ; & comptent trois nombres,
tant dans leurs verbes que dans leurs
nós.Le fingulier qui ne parle que d'un ,
Le
208 Extraordinaire
8
le duel qui parle de deux , & le pluriel
qui parle de trois & au delà . On trouve
auffi un duel dans la Langue Hebraïque
, mais ce n'eft que pour les noms
des parties que la Nature a faites doubles
, comme pour les yeux , pour les
oreilles ,pour les bras, & c. La Grammaire
Univerfelle n'entrera point en conteſtation
fur la Queſtion fi deux font
un tiers ' party entre un & plufieurs,
mais elle confondra en un le duel & le
pluriel, & en fera un nomb.e commun ,
afin d'abreger , puis que leur diſtintion
eft peu confiderable ; & fui-.
vant l'ufage de toutes les Langues , elle
terminera le pluriel differemment du
fingulier.
Le genre eft naturellement mafculin,
feminin, ou neutre , puis que toutes
chofes font male , comme Homme,
Lion,&c. ou femelle , comme Femme,
Lionne,&c. ou ne font ny male ny
femelle, comme Ciel, Terre,Trone, Couronne
, Ville, Village, &c. Neantmoins
quelques Langues comme la noftre &
fes voisines , n'ont que deux gentes ; le
mafculin , qui fe marque par l'article
definy
du Mercure Galant. 209
definy le, ou par l'article indefiny un ;
& le feminin , qui s'exprime par les
article la , ou une. Ainfi nous difons
le Royaume & la Royauté , un Trône &
une Couronne , de mefme que nous difons
le Lion & une Lionne , bien que
Royaume & Trône ne foient non plus'
maſles , que Royauté & Couronne femelles.
La Grammaire Univerfelle qui
doit toûjours fuivre l'ordre le plus naturel
, puis que la Nature eft fa regle , employra
les trois genres , & affignera le
mafculin à tout ce qui eft mafle, & à
tous les noms qui le repreſentent , comme
à ceux de Roy, de Seigneur , de Peré,
c. & mefme aux Efprits , comme à
Dieu , aux Anges , aux Chérubins , aux
Dominations, aux Puiffances, & c. Elle
attribuera le feminin à tout ce qui eft
femelle, & à tous les noms qui luy conviennent
, comme à ceux de Reyne , de
Dame, de Mere,& c, & mettra au neutre
tout ce qui n'eft maſle , femelle , ný
efprit , par nature, ny par raport ; mais
le genre neutre fera encor genre commun,
ou pour le mieux nommer , genre
libre,c'eſt à dire, mafculin ou feminin ,
au
210 Extraordinaire
au choix du Parleur & de l'Ecrivain , &
à celuy de l'Interprete, afin que chaque
Nation puiffe garder fon propre ufage ,
& trouve que tout y quadre , fans contrevenir
aux regles de cette Grammaire.
Par cette raison , tous les noms équivoques
qui repréfentent tout ce qui eft
mafle, femelle, eſprit , & tout ce qui ne
l'eft pas , comme les eftres, les creatures,
& autres noms femblables, feront de ce
genre libre.
Le cas eft ce qui fait la principale
variation des noms dans les Langues
qui n'employent point l'article à le
marquer. Il eft de fix fortes, & l'on tire
le nombre des differentes manieres
dont le verbe peut influer fur le nom.
On fçait qu'ils font appellez nominatif,
genitif, datif , accufatif , vocatif,
& ablatif. Neanmoins la plufpart des
Langues ne les expriment pas tous diverfement
; l'Hebraïque & la Françoiſe
n'ont que quatre articles pour les diftinguer
, & la Langue Latine mefme
qui varie pour cela , la terminaifon de
fes noms finit fouvent le datif.comme le
genitif,l'ablatif comme le datif, & pref-
.que
du Mercure Galant. 211
que toûjours le vocatif comme le nominatif.
La Langue Grecque retranche
abfolument l'ablatif , & en uſe
prefque dans tout le refte de meſme
que de la Latine . Mais la Grammaire
Univerſelle doit exprimer diverfement
tous ces cas , puis que leur employ eſt
different ; & pour fatisfaire les Grecs,
l'ablatif fera un fecond genitif pour
luy. Neantmoins pour abreger , elle
pourroit rendre commun le vocatifavec
le nominatif, comme le cas le plus facile
à connoiftre à la feule prononcia.
tion , & dans l'Ecriture à l'imperatif qui
l'accompagne prefque toûjours , & par
confequent le moins neceffaire à diftinguer.
Le nom eft de deux fortes. Le fubftantif,
qui rend un fens intelligible,
eftant employé avec un verbe;& l'adjeatif,
qui a befoin d'eftre joint ou adjoint
au fubftantif, ou fous - entendu avec luy;
pour produire un femblable effet .
Le fubftantif eft abfolu ou relatif.
L'abfolu qu'on nomme auffi primitif,
eft ou efprit , comme Dieu , Ange, &c.
ou mafle ou femelle , comme Homme,
Femme,
212 Extraordinaire
Femme, Lion, Lionne , &c.ou matiere naturelle,
comme Ciel, Terre,pierre ,& c.oll
matiere artificielle ,comme Thrêne, Couronne
, Ville, Village, &c . ou forme accidentelle
, comme grandeur , generofié,
fageffe , &c. Le fubftantif relatif
dérive du verbe , ou n'en dérive pas, &
eft toûjours antécedent o u fubfequent.
L'antecedent qui dérive du verbe , eft
comme Createur, & le fubfequent , comme
Creature , L'entecedent qui n'en dé
rive pas , eft comme Reyne, Pere, Mere.
&c.& le fubfequent, comme Sujet, Sujette,
Fils, Fille, & c. L'antecedent qui derive
du verbe, a fon fubfequequent direct
ou indirect . Le direct eft comme
Creatureà l'égard du Createur ; & l'indirect
eft comme Donataire à l'égard
de Donateur.
Je croy qu'on difpenfera volontiers
la Grammaire Univerfelle de rapporter
tous les noms particuliers des Hommes
, & ceux de leurs Villes , de leurs
Villages , & de leurs autres habitations
; outre que ce détail eft inuti
le,il ne fe trouve en aucun Dictionnaire,
& il en faudroit plus de cent comme
celuy
du Mercure Galant. 213
celuy de la Chine pour y fournir . Il fuffra
donc qu'elle rapporte les principaux
dechaque Nation.Quant aux noms des
nombres , elle les exprimera aifément ,
quoy qu'ils aillent prefque à l'infiny ,
parce qu'ils font tous compofez les uns
des autres, les dix premiers exceptez .
L'adjectif fe divife diverſement
comme le fubftantif. Il y a l'adjectif
du nom, & celuy du verbe . Le premier
vient de la perfonne ou de la choſe.
Celuy qui vient de la perfonne eft comme
Royal,paternel, maternel, &c. Celuy
qui vient de la chofe eft comme celefte,
terceftre, leger, & c. L'adjectif qui vient
du verbe eft comme adorable , faiſable ,
redoutable , qui fignifient ce qui eft digne
d'eftre adoré ; ce qui eft poffible à
faire, & ce qu'on doit redouter. Trois
degrez de comparaifon fuivent encore
la nature de l'adjectif, comme quand on
dit par exemple , en parlant de noftre
augufte Monarque , il eft auffi grand,
qu'Alexandre,il eft plus grand qu' Ale
xandre,c'eft le plus grand des Roys.Ces
trois degrez de comparaifon font donner
à l'adjectif les nom de pofitifs , de
compara
214 Extraordinaire
comparatif, & de fuperlatif. Le premier
marque l'égalité , en bien ou en mal;
le fecond éleve ou abaiffe ; & le troifiéme
porte la comparaifon au plus
haut point de louange ou de blâme.
Dans noftre Langue & dans fes voifines
, la difference de ces degrez ne
change point les adjectif , on ne fait
que leur joindre quelques adverbes;
mais il n'en eft pas de mefme de la Latine,
les expreffions du comparatif & du
fuperlatif , font plus courts que les nôtres
, & fon exemple eft à suivre à cet
égard ; neantmoins pour fournir à l'abondance
& à la facilité, la Grammaire
Universelle doit auffi donner le moyen
d'exprimer ces deux degrez de comparaifon
à noftre maniere . Au refte ,les divifions
que je viens de rapporter , tant
des fubftantifs que des adjectif , font
trop juftes & trop claires pour n'eftre
pas agréées d'elle.
Les pronoms font des efpeces d'adjectifs
qui le mettent en la place des
noms devant les verbés, & qui en marquent
les perfonnes , & comme il y a
trois fortes de perfonnes , qu'on appelle
du Mercure Galant.
215
pelle fimplement la premiere perfonne,
la feconde , & la troifiéme , il y a trois
fortes de pronoms , je ou moy , tu ou
toy, & il, elle , ou luy, celuy cy , celuy - là,
c. La Grammaire Univerſelle doit
mettre les pronoms au genre libre , afin
qu'on les puifle accorder en genre avec
tous les eftres aufquels on les joindra;
ce privilege ne pouvant aboutir qu'à la
perfection des expreffions, & à une plus
parfaite intelligence.
Les participes font des adjectifs qui
derivent des verbes , comme ceux que
j'ay déja rapportez , mais ceux - là
ne défignent point de temps , & ceuxcy
en marquent , comme on le connoift
par les exemples aymant , aymé
, qui aymera , où l'on trouve le
temps prefent , le passé & l'avenir . A
la verité ils ne tiennent pas tant de la
nature & de la fimplicité des adjectifs
dans noftre langue que dans les autres
; mais quand l'ufage general ne
prévaudroit pas , la brieveté & la commodité
de leurs expreffions le devroit
emporter fur nous, Les adjectifs
font de tout genre en toutes fortes de
langues;
216 Extraordinaire
langues ; il en fera donc de meſme des
participes.
J'ay dit que le verbe eftoit fufceptible
de changement , par le nombre.
Il est encore par les perfonnes , dont
il exprime les actions ou les paffions ;
par les temps , aufquels ces actions &
ces paffions fe font , ont éfté faites ou
fe feront ; & par les moeuds , modes ou
moyens , qui font les manieres dont elles
arrivent. Déduire ces changemens
par ordre , c'est ce qu'on appelle conjuguer.
La langue Hebraïque a dans fes verbes
, deux nombres , trois perfonnes &
trois temps,de même que toutes les autres
langues ; mais elle commence à
conjuguer par la troifiéme perfonne ,
& par le temps pafé , au lieu que les
autres commencent par la premiere per .
fonne & par le temps prefent. De plus
elle n'a que trois modes , l'indicatif,
l'imperatif & l'infinitif, an lieu que les
autres ont encore l'optatif & lefubjontif.
Neantmoins elle enferme dans
les trois ce que les autres eftendent
dans les cinq ; & ce qui luy eft encore
bien
du Mercure Galant . 217
bien particulier , c'eft que fes verbes
font fufceptible de genres , comme fes
noms.De forte que l'on apprend fouvent
de quel genre eft le nom , par fa jonction
& par fon accord avec le verbe
La Grammaire Univerfelle devant fuivre
l'ufage le plus general , pour avoir
moins de peine à fe faire recevoir des
Nations , commencera à conjuguer comme
la langue Greque, la Latine, la Francoife
& fes voifines, par la premiere perfonne
& par le temps prefent ; & employera
les cinq modes avec toutes les
differences de temps, qui font marquées
plus amplement par la langue Greque
& par la nôtre , que par la Latine.
Mais comme elle doit fuivre auffi la
conftruction la plus exacte & la plus pat.
faite,elle donnera des genres aux verbes ,
comme la langue Hebraïque.
Le verbe eft de plufieurs fortes auffi
bien que le nom ;il cft fubftantif, comme
eftre ou exifter ; actif comme aymer , &
paffif comme eftre aymé. Les langues
en ont d'autres encore, mais ce font plutoft
des effets de leur caprice , que de
la neceffité ; ils fe peuvent tous reduire
Q.d'Octobre. 1681 . K
218 Extraordinaire :
fous ces trois chefs. La Grammaire Uni
verfelle pourroit pourtant leur en ajoûter
une quatriéme forte affez à propos ,
c'eft ceux aufquels on joint volontai
rement un pronom perfonnel pour la
conftruction , commefe regarder , s'estim
mer , s'élever , &c. qui ont aprés cela de
certains temps communs avec le verbe
actif, & d'autres communs avecle paffif.
Et la raifon eft qu'elle abbregeroit par
ce moyen les repétitions importunes
dés pronoms, comme je me regarde, tu te
regarde, nous nous regardons , je me fuis
regardé , vous eftes regardez, &c . Ces repétitions
ne pouvant ettre que defagreables
dans une Ecriture Univerfelle , où
tout fe doit exprimer par les voyes les
plus courtes , pourveu qu'elles foient
les plus claires. Et ce verbe ſe pourroit
appeller verbe mellé , à caufe des deux
conjuguaifons actif & paffif , dont il
tiendroit.
Voila en gros ce que je penfe de la nature
de tout ce qui fe décline & de tout ce
qui fe conjugue.Je l'ay rapporté à cauſe
des deux moyens d'écriture & de langue
univerfelles que j'ay conceus. Tout cela
peut
du Mercure Galant. 219
peut eftre utile à l'und'eux,mais à l'égrad
de l'autre qui eft le plus court il n'y aura à
décliner que l'article, & à conjuguer que
le verbe fubftantif pour toutes les variations
des verbes & des noms ; ce qui eſt
d'une merveilleufe abréviation .
Cha
DERNIERE PARTIE.
Haque langue arrange differemment
les parties du difcours , & fait
fon élegance de cette diverfité qu'elle
appelle fon ftile ; mais l'élegance
de la langue univerfelle ne doit confifter
que dans fa netteté & dans fa clarté;
& pour y venir,elle doit fuivre ce qui
eft le plus naturel . La langue Hebraïque
, la noftre, & nos volfines, approchent
le plus de cette perfection. Elles
mettent le nominatif devant le verbe ;
& ce qui régit avant ce qui eft regy.
Au commencement Dien créa le Ciel &
la Terre, dit l'Hebreu dans fon Stile, qui
eft le noſtre , & celuy de la Nature , puis que la caufe
y eft placée
devant
l'ef fet. La langue
Latine
renverfe
cette conftruction
de diverfes
façons
& facrifie
d'ordinaire
l'ordre
du bon fens àla
Kij
220 Extraordinaire
cadence des paroles. Ce n'eft pas que la
Françoiſe ne mette quelquefois le nominatif
aprés le verbe , & toûjours le
pronom devant , quoy qu'il en foit régy
, puis que nous difons , les Braves
qu'eftime le Roy , Dieu nous ayme , &'c.
Mais ces conftructions ne font pas à ímiter
dans la langue univerfelle , il faut
dire que le Roy estime , & Dieu ayme
nous ; bien que cette derniere conftruction
foit Allemande dans noftre ufage,
il fuffit qu'elle foit plus naturelle que la
précedente.
C'est encore une regle à garder , que
l'adjectifne foit pas éloigné du fubftantif
auquel il fe rapporte , puis que fa nature
eft d'eftre adjoint , comme fon nom
le marque . On laiffera neantmoins la liberté
de le placer devant ou aprés , fuivāt
l'ufage de chaque langue, veû le
peu de
confequence de fa fituation, à moins qu'il
n'y ait un verbe entre-d'eux ; parce qu'alors
il doit eftre aprés , comme en ces
mots, le Roy eft grand , la Reyne eft vertueufe
, &c.
Les adverbes feront auffi toûjours mis
proches des verbes , & les propofitions
20
avant
du Mercure Galant . 221
avant eux & avant les noms , puis que
c'eft la nature des uns & des autres.
Enfin il faudra éviter tous les renverfemens
de conftructions & toutes les
tranfpofitions , comme autant de defordres,
& ne chercher que la fimplicité .
Quant au regime de cette Grammaiil
doit comme l'arrangement , eftre
conforme aux regles naturelles , & n'en
avoir que de generales , afin que fon
ftile foit égal par tout , & que la diverfité
n'empefche pas l'intelligence. Ainfi
le regime du nom adjectif avec le fubftantif
fera tel que dans les autres langues
, où ils s'accordent en tout ; & il
en fera de mefme du regime du nominatif
avec le verbe , fans avoir égard au
30a Troki des Grecs , ny à cette façon
de parler de noftre langue , une infinité
d'animaux courrent. Les deux fubftantifs
qui fignifient une mefme chofe , & qui
font mis fans conjonction ou avec conjonction
, s'accorderont encore de la
mefme forte , & l'on dira le Roy Louis ,
la Reyne Therefe , & le Roy & la Reyne
c. Mais s'ils fignifient des choles
diverfes , & qu'ils fe rencontrent fans
K iij
222 Extraordinaire
conjonction , le ſecond dans l'ordre de
la conftruction naturelle fera mis au
genitif , & l'on dira le Royaume de France,
la Ville de Paris, &c. fans avoir égard
à l'urbs Roma des Latins. Sils font mis
au nominatif fingulier & avec conjon-
&tion , & qu'ils regiffent un verbe aprés
eux, il faut faire prendre le pluriel au
verbe , & à l'adjectif qui les fuivra ; &
l'on dira le Roy & la Reynefe promenent,
font admirable, &c. Et parce qu'entre
les perfonnes , la prémiere paffe pour
la plus noble, & la feconde aprés elle,
le verbe s'accordera toûjours au pluri
avec la plus noble , & l'on dira , may
toy jouons, toy & luyjouez, &c.
Les marques des degrez de comparaifon
dont on ufe dans noftre langue ,
& dans fes voifines, s'exprimeront par
des conjonctions qui fe mettront entre
l'adjectif & le fubftantif , & qui
les accorderont du moins en cas ; mais
lors qu'on fe fervira des adjectif variez
à la maniere des Latins , on employera
lefubftantif à l'ablatif ou au datif aprés
le comparatif , & au genitif aprés le
fuperlatif,
Les
du Mercure Gatant. 223
Les prépofitions qui fe mettent devant
les noms ou devant les pronoms,
en excluront toûjours l'article & le
porteront avec elles ; & l'on reputera
par ce moyen ces noms & ces pronoms
en quel cas on voudra, chacun felon
l'ufage de fa langue, ce qui fera éviter
la contrainte du regime . Pour les prepofiotions
qui fe placent devat les verbes,
elles fuivront la nature des modes; celles
de fouhait fe mettront avec l'optatif, &
celles de fuppofition avec le fubjonctif.
3 Le verbe fubftantif régira le nom au
genitif , l'actif le régira à l'accufatif, &
le paffif le régira avec une prépofition,
ce que feront auffi les verbes mêdez,
& ceux qui marquent le mouvement
local, le repos & la meſure des lieux
ou des temps. Les verbes qui auront
deux régimes, l'un direct, & l'autre indirect
, comme montrer le chemin aux Soldats,
eftré condamné par le Iuge à la mort,
c. régiront le direct qui doit eftre toutjours
le premier dans l'ordre de la conftruction
naturelle, de la maniere que je
viens de dire , & mettront le fecond ou
l'indirect au datif,
Kiiij
$224
Extraordinaire
"
Lors que deux verbes feront enfemble
fans conjonction, le dernier fera mis
à l'infinitiffuivant le grand ufage ; &
quand la particule que fe trouvera entre-
d'eux , comme il arrive fouvent dans
noftre langue & dans fes voifines , la
Grammaire univerfelle qui doit pourvoir
à tout , donnera le moyen de l'exprimer,
fans rien changer à la phraſe.
Enfin , on fuivra en toutes chofes la
conftruction la plus naturelle & la plus
fimple , dans l'expreffion & dans l'explication
; & la pratique fuppléra avec
le principe , au défaut des autres regles
qu'il feroit trop long de rapporter icy
toutes. Voilà les principales , & les
fondemens les plus exacts & les plus
plaufibles , ce me femble , de la Grammaire
univerfelle.
Je dois aprés cela venir au détail de
l'Ecriture & de la langue qui en reſulte ;
& expliquer en premier lieu , l'employ
des Chifres Arabiques pour l'expreffion
de toutes chofes , avec une parfaite
conſtruction ; mais comme vos Livres,
Monfieur , font des Parterres embellis
de toutes fortes de Fleurs , il ne feroit
du Mercure Galant.
225
roit pas jufte de n'accorder qu'à une
feule , la place qui eft destinée à plufieurs
. Agréez donc que je remette à
voftre Extraordinaire du 15. d'Avril
prochain, la fuite de mes éclairciffemens,
& continuez-moy la grace de me croire
voftre tres, & c.
DE VIENNE - PLANCY .
3.2003.2003.·80163.
SI ON PEUT AIMER
fans le fçavoir.
S'n eftvray que l'Amour par de funeftes
charmes
حیرف
Caufe tant de langueurs , de foûpirs , &
de larmes ,
Exerce fur les coeurs un abfolu pouvoir,
Peut-on aimer fans le fçavoir ?
Ony , mais me direz- vous , combien voiton
de Belles ,
Dont les tendres regards & les douceurs
mortelles
Bleffent fi délicatement ,
Qu'on croit n'eftre qu' Amy , lors qu'on
devient Amant ?"
Non, l'amour dans un coeur fait toujours
du ravage ,
K V
226 Extraordinaire
On a beau réfifter, il met tout aupillage,
Il nous ravit la liberté ,
Le ropos, la tranquillité ,
Et d'un Indiférent les biens , doux &
paifibles ,
Pour nous flater d'un foible espoir ;
Et ces pertes font trop fenfibles,
Pour ne pas s'en appercevoir.
BARDOU, de Poitiers.
Si une Belle qui aime fortement,
peut exécuter les deffeins de
vangeance qu'elle médite contre
un Amant abfent qui l'a
oubliée , quand à fon retour il
apporte des raisons,
quoy que
méchantes , pour exécuter fa
conduite .
UN
coeur tendre n'eft point capable
De fe vanger d'une infidelité;
C'est en vain qu'on voudroit paroiftre
redoutable ,
Quand on a de l'amour , on n'a plus de
fierté.
Une
THEQUE
DE
LA
LYON
27
iter
IrDE
LA
THÈQUE
LYON
1893
du Mercure Galant. 227
Une funefte expérience
M'apprend qu'on ne sçauroit maltraiter
un Berger ,
Quand une fois il peut nous engager ;
Faimois Tircis dans fa conftance,
Je l'aime encor, quoy que leger.
LA BELLE GUILLOT , du Quartier
de S.Hilaire de Poitiers .
En
quoy
C
confifte la veritable
Sageffe .
Eluy-là qui croit dans le monde
Trouver la Sageffe profonde,
Se trompe fort affurément.
C'est bien plus haut qu'elle réfide,
Et je tiens qu'elle ne préfide
Que dans le Ciel uniquement :
Mais quant à l'humaine Sageſſe
Dontfouvent fait grande largeffe
Celuy qui la poffede moins ,
Je croy que fon degré fupréme
Confifte à mettre tous nos foins
A nous bien connoistre nous- mefme.
GIRARDOT
, de Moulins.
Je vous envoye la veuë dugrand Cloiftre
du Monaftere de l'Efcurial , & viens à
l'Explication du Billet Enigmatique einployé
228
Extraordinaire
'
ployé dans le dernier Extraordinaire. Je
vous marquay fur la fin de ma Lettre du
mois d'Octobre , qu'au lieu de ces mots,
Depuis fort long-temps on n'a point vû
ce qu'on voit aujourd'huy, il falloit lire,
ce qu'on doit voir aujourd'huy. C'eftoit
en quelque façon vous en dire lefecret ,puis
que je vousfaifois remarquer qu'unefillabe
oubliée eftoit importante. Cependant il n'a
efté trouvé de perfonne. En voicy la Clef.
Prenez la fixiéme fillabe qui eft On , &
continuez de cette forte à prendre jusqu'à
la fin toutes les fixiémes fillabes , vous
trouverez que toutes ces fillabes jointes.enfemble
,font le fens quifuit. On doit vous
enlever ce foir , fi vous fortez. Prenez
vos mefures pour éviter ce mal-heur. Il
feroit aifé avec unpeu d'application , d'écrire
une Lettre dont le fens feroit parfait
& qui en formeroit un autre caché par les
fillabe que la Perfonne à qui on l'adreſſeroit,
feroit avertie de retenir. Il me reste
encor plufieurs manieres de Chifres dont
je n'employe au ourd'huy ancan , par la
crainte qu'onn'y prenne pas toujours plaifir.
Les Enigmes de Novembre étoient toutes
deux fur la Palatine . Je vous fais part
des
du Mercure Galant. 229
des diferentes Explications que j'en ay
reçenës.
DE
I.
El'An paffe la piquante froidure
Exigeoit bien une double fourrure ;
Mais cet Hyver eftant moins rigoureux,
Vne devroit fuffire au lieu de deux.
3
.
M
C. HUTUGE , d'Orleans , demeurant
à Mets .
I I.
Ercure a beau fe déguifer ,
Et faire' nouvelle figure ;
Il a beau fi fouvent fe métamorphofer
Mercure en eft-il moins Mercure ?
୧୫: ୨୭
Non, non, quoy qu'il feferve & du temps
& du lieu ,
> Pour changer de forme & de mine
On reconnoift toûjours ce Dieu ,
Fuft-il mefme caché fous ure Palatine.
"
RAULT , de Rouen.
I I I.. S
Cuifont également belles ,
Es deux Enigmes jumelles ,
Оці
Vont avoir un grand renom ;
Elles font juftes & fines ,
Et les nommer Palatines ,
C'est les nommerpar leur n'in.
IV. Mercu
230
Extraordinaire
4
I V.
Ercure, ton Enigme obfcure autant
que fine ,
ME
Ne m'échapera pas, je l'ofe parier ;
La raifon eft , que je fuis l'Ecuyer
D'une Princeffe Palatine .
DE SAINT VICTOR.
V.
Vi pour les Enigmes fines
Que vous nous donnez à toud,
Vous rendroit des Palatines ,
Mercure , qu'en diriez vous ?
C
Mademoiſelle SEIGNEUR
de Pontoiſe,
V I.
Amille me difoit, je ne fçay par quel
fort ,
Moy , qui fans vanité , quelque Enigme
qu'on faffe ,
Me trouve affez de feu pour l'expliquer
d'abord ,
Je me trouve icy courte , & fuis toute de
glace.
C'est la faifon , luy dis-je , on ne fent que
trop bien
Que jusqu'à noftre efprit fouvent elle dovanines,
Mais
du Mercure Galant . 231
Mais voyez fi le coeur ne vous dictera
rien ,
Quand vous aurez deſſus mis une Pala-
V
tine ?
DROUART DE ROCONVAL,
de la Porte S. Antoine.
VII.
Ous moquez- vous , Galant Mercure,
De nous donner tout- à-la fois
Deux Palatines dans un mois ,
Pendant un Hyver fans froidure ?
V
LE MAUVILEU DE CHAUVEN .
VIII.
Ous voulez donc que je devine
Les Enigmes du Mois ? Ie n'enfais
pas refus :
Mais ilfaut fouffrir , ma Voifine
Que pour mettre le doigt deffus,
Ie touche à voftre Palatine.
DAUBAINE.
IX.
LFnt à
Strasbourg,
Ors que la Cour
Mercure y fut auffy ; chercha ce que
Ville
Pouvoit avoir de curieux
,
la
Et neprit pas une peine inutile ;
2
Mais
232 Extraordinaire
3
Mais comme en peu de temps il court
divers lieux ,
(fines,
Il fut auffi , dit-on , dans les Villes voi
D'où le Drôle apporta de belles Palatines.
Parbleu
,
X.
Le mefme.
Arbleu, mon cher Galant Mercure,
Affez plaisante est l'avanture;
Lors que pour ta Maîtreffe en cet An
tout nouveau
, Ie t'envoye une Palatine
Comme quelque chofe de beau
Tu m'en rends une bien plus fine.
GIRAULT le jeune, Parifien.
X I.
E ne fçay pas fi je fuis fine
Dans les fecrets de deviner;
Mais je croy que la Palatine
Eft ce qu'avez voulu donner
Ce Mois dernier, Galant Mercure;
Au moins on ne peut mieux en faire la
peinture ,
Pour nous lefaire foupçonner.
M. DE BART - BRIOU .
X I I.
VPalatine fuperbe & vaines
Ous me dérobez mille appas,
Mais
du Mercure Galant.
233
Mais vous ne m'empefcherez pas
De voir la bouche de Climene.
DE CLELBA N , de Normandie.
XIII.
vain Mercure fait le fin
ENos Bergeresfont auffi fines ;
>
Il vient de chez le Palatin,
Et veut cacher deux Palatines .
L'un des tendres Bergers de Cotentin.
R
XIV .
RONDE A U.
Enard eft pris, ou Marthe Zebeline,
Peau de Lapin, de Caftor, ou d' Hermine
,
Pour ranimer la chaleur d'un beau fein,
Et conferver la blancheur de fon tein ;
Ainfi leur nom fe change en Palatine.
Blondain croiroit avecfa bonne mine
Porter plus loin fa prunelle mutine ;
Maispar cet art on voit que le plus fin
Renard eft pris.
Dans l'une & l'autre Enigme où l'on
raffine ,
Pour découvrir au vray leur origine ;
Si quelqu'un dit les Etuves du Rhin,
Tout
234
Extraordinaire
Tout autre Mot que Palatine enfin.
En cet endroit pour Marthe , ou pour
Foine ,
Renard eft pris.
L'Amant favorisé fans efperance.
ME
X V.
Ercure , ta Mufe fertile
Auroit pû fuprimer quelque Eni
gme ce Mois";
Deux Palatines à la fois,
Dans un Hyver fi doux , font un meuble
inutile.
F.FOUR MY , de Baugé en Anjou.
XV I.
Eft donc tout de bon que Mercure,
CalaintenantMarchand deFourure,
De retour des Pais où regnent les frimats,
A rapporté de ces Climats
Bonne provifion de Marthes Zibelines.
Il en expofe en vente icy deux par ces
Vers ,
Afin qu'en la faifon des plus rudes Hyvers
Le Sexefoit fourny de riches Palatines."
DE SOMBRES LARMES ,à Châlons
en Champagne,
XVII.
du Mercure Galant 235
Q
" XVII.
Vi l'ofera d'orefnavant
Se dire plus que moy de mode ?
Il me manquoit un agrément ,
Celuy de tous le plus commode.
Mercure toujours bon, toûjours officieux,
Ce Mois le préfente à mes yeux.
C'est un couple de Paleſtines
Des plus belles & des plus fines.
Vo
LA FAUVETE, de Morlaix.
XVIII.
Os deux Enignes , à mon fens,
Cachent le mefme Mot qu'aifément
on divine ;
1
Et pour peu qu'on les examine,
On voit que vous donne chaque choſe en
fon temps ,
› Et qu'on trouve chez vous comme chez
les Marchands,
De deux fortes de Palatines.
L'INCONNU, de Compiegne.
X I X.
Ercure en vain ne veut pas qu'on de
vine
Qu'il cherche à s'opposer à la rigueur du
froidi
Car
236 Extraordinaire
Car qui ne le reconnoiſtroit
Avec fa double Palatine ?
›
Les Chevaliers de l'Ordre
de Lieffe, de Lifle.
X X.
'Ous aimez trop , charmante
VO
Brune' ,
A mettre obftacle à ma fortune.
Vous favorifez mon mal- heur ;
Mais quoy que vous faffiez lafine ,
Croyez-vous que vos yeux ayant percé
mon coeur ,
Les miens ne puiffent pas percer la
Palatine ?
L'Amant malheureux de l'aimable
Yvernel de S. Leu Taverny.
X X I.
C
E que vous cache dans vos Vers ,
Puisiez- vous le cacher pendant tous
les Hyvers
Aux Belles , & fur tout à ma jeune
Voifine ,
Qui de peur qu'un oeil amoureux
Finement ne fe rende heureux,
Nefe montre jamais fans une Palatine.
F. BRAC , ds Laigle en
Normandie.
XXII .
du Mercure Galant. 237
XXII.
vient, charmante Leonor ,
D'Que vous paroiffez fi chagrine ?
Eft-ce faute de Louis d'or
Pour avoir une Palatine ?
Si c'eft là le fu et de voftre déplaifir,
Il ne tiendra qu'à vous de vous voir
fatisfaite ,
Puis que majoye eft entiere & parfaite,
Quand j'accomplis voftre defir.
deux d'un Préfent que m'a fait le
Mercure ,
J'en ay
Qui fera plus propre pour vous.
Voyez aufentiment de tous ,
Si l'on en peut trouver de plus belle
fourure ?
E
FLORIDOR , de la petite Paroiffe
du Havre.
XXIII.
Ay dupla fir de voir Fanchon
Qui fe défole & qui s'obſtine
Afe faire une Palatine
D'une vieille Peau de Couchon .
SANS- SOUCY , d'Abbeville .
XXIV .
Ncor que vous ayez un air tout plein
d'appas,
Qui
238 Extraordinaire
Quifait que chacun vous admire ,
Dans cet a uftement qu'il vous plaift nous
décrire ,
Nous ne vous imiterons pas .
Mercure en confcience , aurions-nous >
bonne mine ,
Pendant un Hyver fi doux,
De nous charger comme vous.
D'une double Palatine ?
M
LA JEUNE IRIS , de Tonnerre,
X X V.
Ercure tous les Mois apporte pour
les Belles
Quelques marchandiſes nouvelles ;
Pour elles le Galant fe met de tout mêtier.
Tantoft il eft Charron , tantoft il eft
Fleurifte ;
L'autre jour il eftoit Droguifte ,
Il est aujourd buy Pelletier.
Mais admire cobien fa politique eftfine ;
L'Eté Jon Evantail moderoit la chaleur,
Maintenant que l'Hyver fait fentir fa
rigueur ,
Il expofe la Palatine .
X XV I.
Ercure , l'on connoift aisément à ta
ME mine ,
Que
du Mercure Galant. 239
Que tu caches deux fens deffous la Palatine.
2
La plus belle Réclufe des
Plaines S.Severe.
XXVII.
Elles , que l'Evantail tout le long
de l'Eté BElles
Entretient dans l'oifiveté ,
Cefferez-vous l'Hyver de paroistre ba
-dines ?
Non , lifez le Mercure , il vous apprend
ce Mois
A remuër avec vos doigts
Les queues de vos Palatines .
M
L'Albaniſte de Rouen.
XXVIII.
Ercure eft tout fpirituel,
Son génie est univerfel ;
Mais fa prévoyance divine
Me paroift plaifante en ce point,
Que l'on peutfous la Palatine.
Cacher fouvent ce qu'on n'a point.
Le Chevalier de la Cour
du Bois S. Pere.
XXIX .
'Amour vous cauſe du tourment ,
L'eleconnois Mercure,à voſtre mine.
Vous
240 Extraordinaire
Vous peftez contre l'ornement
Qui dérobe à vos yeux une gorge divine ;
Attendez le beau temps,
Et vos defirs feront contens.
Jamais on n'a ven Palatine
Regner encor dans le Printemps.
A
Le Mary charmant.
X X X.
Nnette l'autre jour me vint entretenir
Sur les Enigmes du Mercure,
Difant que la premiere eftoit la plus
obfcure.
Du fens qu'elley donna je ne pus
convenir,
Et luy dis , ce n'eft pas ce que tu t'imagines
;
L'une & l'autre eft la mesme, & font deux
Palatines ;
Tu t'en fers tous les jours pendant cette
faifon.
Alors elle s'écrie, ah vous avez raison.
GYGES , du Havre.
Ceux qui n'ont expliqué que la premiere
des Enigmes du mois de Novembre fur
la Palatine ,font Mefdemoiselles le Vignon,
de
du Mercure Galant. 241
de Troyes ; Sauvage , Mere & Fille , rnë
Saint Denis ; Gilbert , ruë Saint Honoré ;
Benard dite la Charmante Iris de Tournay;
Meffieurs Canival , Prieur de la Bucaille,
d'Andely ; l'Abbé Trevet ; Peigné,
Confeiller au Bailliage d'Orleans ; Sitoft,
de la mefme Ville ; Guittaut , de la Porte
de Paris ; Daquinet , Advocat de
la Porte de Paris , au Grand Louis ; Baudot,
rue Saint Honoré ; le Nouveau Soleil
de la rue des cinq Diamans ; le Relegué à
Pont-à- Mouffon ; le Iuvenal Naiffant, de
la ruë de la Harpe ; le Petit Notaire ; le
Controlleur de la Marée d'Orleans ; l'Amant
Conftant de la belle Blonde de Salins;
la Pucelle à regret , d'Orleans ; la belle
Accordée , de la rue du Colombier de la
mefme Ville; la belle Nanon , & la Brune
au gros nez, de la ruë Simon le Franc. On
a expliqué cette même Enigme fur le Mafque
ou Loup, le Vermillon, l'Agrafe de
Pierreries ; l'Ecran , le Parafol, la Perruque,
le Bufc, & le Manchon.
.. Ceux dont les noms fuivent n'ont trouvé
le Mot de la Palatine , que fur la feconde.
Ce font Meffieurs le Comte de Montaigu,
Q. d'Octobbre 1681 . L
242 Extraordinaire
de la ruefainte Croix de la Bretonnerie ; le
Chevalier de Louriac , de la ruë de la
Harpe;Baugran, rue Saint Denis ; Henry
Varlet , de Rheims , Phificien à Troyes ;
Caudron , d'Abbeville ; des Hayes , Prieur
de l'Hoftel - Dieu du Ponteau-de- Mer ;
Briffaut l'aifué Greffier au Prefidial de
Tours ; de la Croix R..... le Seigneur Rhuma;
Laurence, Procureur à Tours ; Douin,
Avocat en la même Ville ; L.Bouchet , ancien
Curé de Nogent le Roy ; I.I. Coudert,
de Pezenas; Mefdemoiselles de Begny, &
Thouronx,de la rue Saint Denis, les Freres
du Rocher de l'Evefque en Baffe Bretagne,
le Silence mefme, dumême Licusle Danois,
de Rouen ; l'Avocat Oyfeau, du Mans ; le
Capitaine Reformé de la rue Trouffe-Vache;
Le Bean Receveur du Grenier à Sel de
Joinville;le Financier errant de Châlons en
Champagne;Dom Pedro, du Petit Cloitre
de Leon ; La belle Marion de la Croix an
Lin ; la leune Chalonnoife ; la Beauté du
Pais Latin; & la Demoiselle de Grande
Taille , du Mans.
Ceux qui ont expliqué toutes les deux,
font Meffieurs le Chevalier Pafquier de la
rue de la Harpe; de la Ville- Aux- Butes,
de
du Mercure Galant. 243
;
de la mefine rue; l'aimable Marquis de
M...... Page de la Grande Ecurie ; de
Lattre , d'Amiens ; L. Serrant , Curé de
Nogent le Koy ; Roquelet , Vicaire Ancien
de la Metropolitaine de Tours ; Baubut,
Avocat à Tours; Iarres, du Quartier du
Louvre;Ioubert, de la Ferté- Bernard ; de
Valtigny le Hot avocat à Caen, Poirier,
de Mer , Hector , Avocat a Dunkerques
Hariveau ; L. Perrier , de Rouen ; Leger
de la Verbiffonne ; Regnaut Fils , du Petit-
Pont; Pinchon de Rouen ; Clacy , de Caën,
Avocat au Parlement de Paris ; le Chevalier
Fredin Deformiaux , de Pouteau - demer
; L. Doré, de Pontorfon en baffe Nermandie
; l'Ecuyer ; le Cordier , de Caën,
Ré de S. Martial : Allard , du Vexin ; le
Chevalier de la Tour d'Angoulefme; Mefdames
& Damoifelles Collart , de Silléle
Guillaume: Cleche- pied , de Valenciennes
, Lambert , du Quartier des Halles,
on Pillon de Mouy en Beauvoifis : Molina
, de la rue Saint Denis : Fauconnier :
Bernard , de la rue Barre-du- Bec : De
Bigny-Beuvron : Madelon de Mouchy,de
Chaumont en Véxin; Manon de Bonoda,
de la rue de Poitou : le Chevalier Merla-
Lij
244
Extraordinaire
tieres, de Poitiers : le Chevalier de Mer:
Palerne , de la rue Iuifverie de Lyon :
l'Admirateur des appas de belle Lallemand
, rue Saint Denis : les Travaux de
Mars : le Solitaire du Parnaffe, de Rheims:
les Quatre Etourneaux de Tours : le Ieune
Avocat, de la Ville d'Ax : l'Amant fidelle
de la belle Madelon de Dreux : le Veritable
Amy de l'Infortunée Parifienne , de
Picardie : le Voluptueux Amifodar : l'Avanturier
de la rue de Sainte Catherine :
le Fillage forcé : le Partifan de la Fortune :
l'Explicateur Enigmatique, Autheur : le
Favory fans ombrage difgracié : le Financier
en apparence : l'Homme d'Etude en
effet:le bon Amy des Maris commodes : le
Timide en public : l'Entreprenant dans le
particulier :le Favory fans ombrage, rentré
en grace : le Prince de Guinée , François:
les Déguisemens concertez : les Heureux
Artificesfans affectation: le Financier fans
Finance : le Marquis fans Marquifat :
l'Autheur fans autorité : l'Abbé fans
Abbaye : le Noble Roturier : les Partiſans
du Mercure:le Mécéne & Virgile François :
l'Epoux pacifique: le Saturnien naturel :
l'Enjoué par artifice : le Mary Novice :
•
les
de Mercure Galant. 245
les Illuftres Commis du Quartier des petits
Carreaux: le Blondain Excroc de Fanchon
de Saint Quentin : Simon le Lepreux,
Chef de la Societé médifante de ladite
Ville ; le Pere Valentin : le Veritable Converty,
encor de la mefme Ville : le Berger
Fleurifte , du Cotentin:Tamirifte de la ruë
de la Cerifaye : le Facteur du Mercure
Galant , de Troyes : les Affociez de la
Place aux Chats de la ruë S. Honoré:l'Amant
conftant de l'Ecu Dauphin de la ruë
Bour-l'Abbé;le Gardien du Cabinet Lambertique,
d'Abbeville : les Nobles Poulains
de la ruë Senecaux à Roüen: l Amant emporté
: l'Amant abandonné de la belle
Epine de Rheims : Alcidor du Havre :
l'Amantfavorife fans esperance: l'Amy de
l'Epoufe Triomphante le Ieune Agent
Financier l' Amant du Tefte à Teftc, d³ A•
miens : le Petit Chevalier de S. Fufien , de
la rue des Saints Peres : l'Aimable Frere
de la Charmante Soeur, d Ypres : Silvie du
Havre: la Tourterelle verte , de la rue du
Cigne : de Lautonniere , de la mefme ruë:
la Paifanne d'Auteuil : la Ieune Milanoife,
du Quartier S. Mederic : les Quatre
Etournelles de Tours : l'Aimable Prati-
Lij
245 Extraordinaire
cienne de la rue faint Bon : les Avances
méprifées : les Galanteries Clericales, de
la mefineruë : la Curiofité trompée: l'Antipatie
des Dames : la Feinte Rupture : les
Impatientes Sterilitez : I Amitié languif-
Sante: la Perfeverence aux abois : la Chafteté
agoniffante : l'Ingenuité myfterienfe:
les Tranquilitez actives : la Fille bien née,
de la rue des Menestriers : l'Aimable Davilers
, du quartier du Palais : la jeune
Eponſe radoucie : lajeune Agnés : la Turbulente
Architecture : l'Ignorance affectée:
la Femme fçavante : l'Aimable Famille
Cochonnoife : les deux Infeparables , blonde
brune , de Saint Quentin : l'aimable
Reclufe par amour , de la mefme Ville : la
Charmante Huguenote, du mefme lieu : la
fidelle Fanchon, de ladite Ville : la Solitai
re de Chambon en Blaifois : & la Societé
médifante , du mefine lieu : l'Illuftre Sophie
Fine Epice , de Paris : l'Infenfible
Brune du Fauxbourgfaint Germain : Bonbecq
, de la rue Beaubourg : la Bergere
Iris , d' Abbeville : Amarillis & fes
Compagnes , de Hombourg : &la Reine
des Coeurs, de Rouen.
>
REPONSE
du Mercure Galant.
147
10g Colog ·2063. food. Colo]. Fobs Co3 23 2013 S
REPONSE AUX LARMES
de Daphnis, fur la mort de fa Femme,
qui ont paru dans le dernier Extraordinaire.
Pourquoy répandre tant de larmés ?
Pourquoy tant de foins fuperflus ,
te
Etpourquoy toflater a'un bonheur qui n'eſt plus?
Les Manes des Mortels reprennent - ils leurs
charmes ?
Quand on eft unefois dans la nuit du Tombeau,
Quand la Loy du Deftin dispofe de nos vies,
Et que les Parques ennemies
Dérobent à nosyeux ce qu'on voit de plus beau,
Qu'elles le livrent aux Furies,
Tyrfis , on fe plaint vainement
De la rigueur des Destinées ;
Elles qui peuvent tout fur nos courtes années ,
En jugent fouverainement.
.
Anos plus juftes voeux elles font infenfibles,
Elles laiffent couler nos pleurs ,
Et nos plus cruelles douleurs
Nepeuvent les rendreflexibles.
Bannis donc un chagrin qui pourroit t'accabler,
Tes douceurs par le temps doivent eftre appaifées..
Maintenant ta Sylvie eft aux Champs Elifées,
Elley gouste un repos qu'on ne doit point troubler .
Songe qu'un jour tu la dois fuivre.
Si les Deftins jaloux ont avancé sa mort,
Que te fert deformer des voeux contre ton fort ?
Cher Tyrcis , meurt on pour revivre ?
L'ABBE DE S. MARC d'Aix en Provence ,
248 Extraord, du Merc, Galant .
QUESTIONS A DECIDER.
I.
Qveritable amit.é.
u'elle eft la marque la plus effentielle d'une
II.
Un galant Homme à qui une belle Perfonne
plaift fort , eft employé aupres d'elle pour les interefts
defon Amy qui en eft l'Amant . La Belle
luy dit qu'il peut parler pour luy-mefme. On
demande ce qu'il doit faire , la feule confideration
de fon Amy l'ayant toujours empeſché de fe
découvrir. III.
S'il eft facile de diftinguer dans une meline
Perfonne , les mouvemens de politique , d'avec
ceux d'inclination ; & quels moyens on peut employer
pour n'y eftre pas trompé , puis que bien
fouvent les apparences & les effets de l'une & de
l'autre font femblables. I V.
On demande la peinture d'un parfait Amant,
& à quelles marques on peut le connoiftre.
V.
On demande l'origine de la Pourpre & de l'Ecarlate,
& quelle en eftoit la diférence dans l'ufage
des Anciens . V I.
D'où peuvent venir les vapeurs dont prefque
tous les Hommes font attaquez auflibien que les
Femmes, & dont on ne parloit point il y a 15.ans.
Il mereste un tres -beau Difcours de M. de la Fevrerie
,qui fait voir en quoy confifte l'Honnefteté&
la veritable Sagele. fe vous le réſerve pour l'Extraordinaire
du 15. d' Avril , ainsi que d'autres
Ouvrages fur les Queſtions déja propofées , qui n'ont
pu avoirplace enceluy- cy. Il y en a quelques- unes
fur lesquelles perfonnes n'a encor écrit On les peut
toujours regarder comme nouvelles , & les Decifions
qu'on en recevra feront em loyées , comme mațieres
quiportent leur privilege . Je fuis, Madame, &c.
Paris ce 15. Janvier 1682.
BLIOT
LYON
893
Qualité de la reconnaissance optique de caractères