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1681, 07, t. 15 (Extraordinaire) (Lyon)
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Illuftriffimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teftamenti tabulis attribuit anno 1693 .
2
EXTRAORDINAIRE
DU
807157
MERCURE
GALAN T. BE
WARCIER DE JUILLET 168
LYON
OME X V.
DE
LA
A LTON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ru Merciere .
M. DC. L X X X I.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
LE LIBRA RE
AU LECTEUR.
OVS recevrez , :
cher Lecteur le
,
quinziéme
Extraordinaire
, qui fe
vendront toûjours trente - fols
chaque Volumes & les Mercures
vingt-foltant vieux que
nouveaux.
ã bij
LIVRES NOVVE AVX
du Mois de fuillet 1681 .
Plaidoyer de Monfieur Patru , augmenté
de ces Oeuvres divers,
inoct, . vol. 5 ,livres 10. fols. 2 .
Les Artifices des Heretiques , indouze ,
40. fols.
Les Comparaifons für Thucidide , du
Pere Rapin, indouze, 30. f.
..
Memoires du Chevalier de Terlon , indouze
, 3. livres .
Le Mariage du Duc de Savoye avec
PInfante de Portugal 12. 30. f.
Par l'Autheur du Mercure Galand.
LIVRES NOVVE AVX
du Mois d'Aouft.
Les Entretiens Galands , indouze , deux
vol. Le Journal des Sçavans en a
parlé c'eft un Livre d'un grand merite.
Il y a plufieurs Traité tres- fçavament
écrits ; ils traitent des Entretiens
de la Solitude ; du Tête- à - Tête;
du bon Goût ; de la Coqueterie ; de
la
la Mufique ; de la Mode , du Jeu , &
des Louanges. Je ne doute pas que
vous n'en faffiez achepter un nombre
, puifque vous l'aurez à un prix
tres-modique.
Des Repreſentations en Mufique Anciennes
& Modernes, par le R.P.Me
neftrier , indouze, 30. fols.
Traité de la Clôture des Religieufes par
Monfieur Thierry, 40. f.
Le troifiéme tome de la Devotion envers
N. Seigneur Jeſus- Chrift, du R.
P. Noet, inquarto, 5.1.
Ecclefiæ Græcæ Monumenta tomus fecundus
ftudio atque opera Joannis Baptifte
Coteleri , inquarto, 6.1.
La Circé de Jean-Baptiste Gelli , traduit
en François , 12. 30. fols .
La Methode Latine de ces Meffieurs ,
nouvelle Edition augmentée, in-octavo
, 4. livres. ”
L'on continue toûjours à diftribuer l'Hiftoire
de D. Quichot de la Manche,
Traduction Nouvelle , indouze , 4 .
vol. s . livres.
Les Amours de Catulle de l'Abbé de la
Chapelle, indouze, 4.vol . 50.fols.
ā iij
Les Converfations de Mademoiſelle
Scudery, indouze 2, vol. 5o . f.
LIVRES NOVVEAVX
du Mois de Septembre.
Les Satyres de Juvenal , Traduction
nouvelle , par Monfieur l'Abbé de la
Valtrie, indouze, 2.voli soil .
Les Entretiens Galands, indouze, 2.val .
30. fols.
T
Le Voyage de Tézeira , où l'Histoire
des Roys de Perles , 12. 2.vol . 3. 1 .
Les Prix de l'Académie de 1681. in- 1
douze, 30 , fols .
Le fecond Tome des Ordonnances des
Aydes & Gabelle, indouze, 25.f.
e
>
by:
TABLE
ਸੰਦ
TABLE DES MATIERES
contenues en ce Volume.
Ettre de la Solitaria del
Monte Pinceno , fur quatre
des Questions du treiziéme Ex2
traordinaire. 3
Madrigal de la mesme , fur la
Liberalité du Roy , 7
Vers de Monfieur Bouchet , ancien
Curé de Nogent le Roy , à une
Veuve irrefolue ,
8
Si les plaifirs de l'Esprit font plus
fenfibles que ceux du fens , par.
M:Allardu Véxin
24
Declaration d'Amour , en Profe &
en Vers , du mefme Monfieur
Allard ,
Sentimens en Vers de Monfieur
Gardien Secretaire du Roy , fur
toutes les Questions du dernier
a iiij
TABL E.
Extraordinaire , 16.
En quoy confifte l'air du Monde ,
& la veritable Politeffe par
Monfieur de la Fevrerie , 34
Madrigauxfur les deux Enigmes
du Moisde fuin , dont les Mots
eftoient le Feu 70 .
Si le Mary doit estre auffi grand
Maître que la Femme, par Monfieur
Perrin d'Aix en Provence ,
Fils du Secretaire du Roy de ce
%
nom .. 73
Traité de l'origine de la Medecine,
par Monfieur de la Selve do
81
Nifmes.
Les Larmes de Daphnis , par Mon.
fieur de Templery , Gentilhomme
d'Aix en Provence ,
96
Des Peintres anciens , & de leurs
manieres , par Monfieur Germain
de Caën ,
Sentimens en Vers fur trois Que-
110
Ations du dernier Extraord. 148
Billet
TABLE.
Billet pour la charmante Calife,
152
153 Autre Billet pour Iris ,
Le Singe & le Renard d'Elope par
Monfieur Allard du Vexin,,
154
Si la Santé peut eftre alterée par
les Passions , par M. Gaultier de
fi 159 Niort ,
Madrigauxfur les deux Enigmes
du Mois de Juillet ; dont les
Mots eftoient le Lys & la Rofe ,
& l'Eventail.
De l'origine, du progrez, & de l'état
prefent de la Medecine , par
le Bhilofophe inconnu de Coutances
? 189
204
244
Explication de la Lettre en Chifres
du dernier Extraordinaire , 242
Billet Enigmatique ,
Madrigauxfur la premiere Enigme
du Mois d'Aouft , dont le
Mot estoit la Piece de trois
fols
TABLE.
fols & demy ,
1
245
Madrigauxfur la feconde Enigme
du Mois d'Aouft , dont le Mot
eftoit le Tabac ,
Madrigaux fur les deux Enigmes
du mefme Mois.
Questions à decider ,
Fin de la Table.
248
255
260
EX
EXTRAIT D V PRIVILEGE
du
Roy.
Paint Germain en Laye le 31 . Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Decembre
1677. Signé Par le Roy en fon Confeil , Jun-
QUIERES. Il eft permis à J. D, Ecuyer , Sieur de
Vizé , de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , prefenté à
Monfeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
efpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confifcation des Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege.
Regiftré fur le Livre de la Communauté le
5. Janvier 1678.
Signé E. CouTEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
edé & tranfporté fon droit de Privilege
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en jouir fuivant l'accord fait entr'eux .
Achevé d'imprimer pour is premiere fois le
25. Octobre 1681.
TE
L
Avis pour placer les Figures.
A Figure des Fontaines de Bacchus
& de Neptune , doit regarder la page
147 .
La Figure de l'Entrée de l'Efcurial ,
doit regarder la page 245101.
19 :
D
215 ¢ ECOLEFC
G A
CALI TAS
1
DIGD25
MER
EXTRAORDINAIRE
DU MERCURE
GALAN T.
QUARTIER DE JUILLET 1681 .
TOME XV.
OICT, Madame, un
Nouveau Recueil de
Pieces,dont la plupart
des Autheurs vous font
connus.Vous avez déja
veu leurs noms en d'autres Ouvrages
qui vous ont plû , & j'espere que
vous neferez pas moins fatisfaite
de ceux- cy que vous l'avez esté des
premiers. Diverfes matieres enfont
Q. de Juillet 168.1 . A
Extraordinaire
le fujet , & cette diverfité nesçauroit
eftre que fort agréable pour les
Curieux Vous allez trouver d'abord
ce qui m'a efte envoyé de Rome par
une des plus fpirituelles Perfonnes
de votre sexe. Ce qu'elle écrit fur
une partie des Questions proposées
dans le treiziéme Extraordinaire,
auroit paru dans celuy du Quartier
d'Avril, fi l'éloignement des Lieux
ne me l'avoit fait recevoir trop
tard, pour l'y employer.
A
du Mercure Galant. 3
A Rome ce 11. Juin 1681.
S'il eft plus avantageux à une Fem--
me, d'estre aimée dés lapremiere
fois qu'on la voit , ou de nę
l'estre qu'apres qu'on a eu le,
temps d'examinerfon merite.
Left certain que la Beauté peut faire
en un moment de fortes impreffions.
fur un coeur. Tout Homme eft fenfible
à l'amour, & rien n'eft capable de le faire;
fuccomber plus facilement à cette
paffion , que deux beaux yeux , une
belle bouche & de certains agrémens
qui fe rencontrent fur un beau vifage .
Une oeillade jettée bien à propos , defarme
le courage le plus fier ; un foûrire
agreable, penétre le coeur le moins fenfible
, & ce je - ne- fçay- quoy qu'on ne
peut décrire , & que les plus grandes,
Beautez n'ont pas toûjours , enleve fans
peine la plus pretieufe liberté . Mais
quoy qu'un beau vifage produife des
effets furprenans , & qui femblent con- *
Bij
4
Extraordinaire
tribuer d'autant plus à la gloire du beau
Sexe , qu'on voit peu de Perfonnes y
refifter , il n'eft pas toutefois avantageux
à une Femme , que fon Amant fe
laff : bleffer aux premiers traits qui
partent de fes yeux. Elle ne doit point
trop s'applaudir de cette conquefte. Un
Homme qui fe laiffe enflàmer à la premiere
veuë , pourra mal- aisément défendre
fon coeur , lors qu'il rencontrera
les mefmes charmes dans une autre
Perfonne . Cette inclination naturelle
qui nous porte à defirer la poffeffion
des belles chofes , luy faifant concevoir
de l'amour generalement pour tous les
Objets qui ley paroîtront aimables, fon
coeur fenfible à tous les traits dont les
Belles le voudront bleffer , fe rendra
plutoft aux faveurs qu'an merite , &
croira ne faire aucun tort à celles dont
la vertu luy paroîtra fevere , en cherchant
par fon inconftance à fe vanger
d'une défaite trop facile , pour fouffrir
qu'elles en puiffent long temps triompher.
Mais quand un Homme prévenu
des belles qualitez d'une Femme fe laiffe
vaincre à ce qu'elles ont de touchant,
la
du Mercure Galant.
la connoiffance qu'il a de la vertu, rend
fa paffion ferme & inébranlable ; &
comme il ne s'eft pas laissé prendre aux
feules beautez extérieures , & que fon
amour eft fondé fur un mérite dont il
connoift parfaitement tout le prix , il
s'étudie à le rendre immortel & pour
fon propre intereft , & par un motif
d'ambition , qui luy fait croire que les
Perfonnes d'efpuit jugeront du fien par
celuy de la Perfonne qu'il aime , & dont
il est reciproquement aimé.
Si une Femme qui aime toûjours un
Amant dont elle a efté trahe,
doit écouterfa paßion , ou fa gloi
re, quand cet Amant tâche à obtenir
le pardon defon infidelité.
Unccorder få pathon avec fat gloire.
Ne Femme d'efprit peut facilement
Lors qu'elle a efté trahie par un Amant,
qu'elle aime toûjours malgté fon infidelité
, elle n'a qu'à confulter fon coeur
pour les mettre bien enfemble. S'il eft
glorieux d'oublier les injures qu'on
A j
6 Extraordinaire
»nous a faites , il eft bien doux de pardonner
à ce qu'on aime.
Comment l'Ame estant purement
Spirituelle , eft touchée par la
Mufique , qui eft une choſe fenfible.
Ette Queftion feroit facile à déci-
Cdet, vatie lesfentimens de ces
Anciens , qui vouloient que l'Ame.ne
fuft autre chofe qu'une harmonie , &
que la vie ne durât qu'autant que les
accords en estoient juftes ; mais pour
moy qui ne fuis point Philofophe , &
qui ne poffede que ce peu de lumiere
que la Nature donne en naiffant , jet
tiens que la Mufique eftant une chofe
fpirituelle , quoy qu'elle nous paroiffe
purement fenfible , puifque Dieu mefmes'y
plaift , comme on peut voir par
les Saintes Ecritures , qui nous ordonnent
de le louer par des Chants & par
des Inftrumens harmonieux , à l'exemple
des Anges , qui font continuellement
occupez à faire retentir fes loüanges
dans le Ciel , noftre ame s'y laiffe
facile
du,Mercure Galant. 7
facilement tranfporter , & s'accoûtume
par avance icy bas à ces doux raviſemens
que luy caufe la Mufique, & dont
elle doit jouir un jour avec ces Efprits
bienheureux. •
T
Si la Santé peut estre alteree par
les
Paßions.
S'on doit juger des caufes
par les
effets , la coleresle defefpoir , les maladies
, & la mort mefime, provenantes
affez fouvent des paffions , on ne peut
difconvenir
qu'elles ne foient capables
d'altérer la Santé , quand elles font trop
violentes.
SUR LA LIBERALITE'
du Roy , qui donne au Public
les cent mille Francs qu'il a
gagnez à la Loterie.
pourne te rien devoir , inconstante Fortune ,
LOUIS refufe tes bienfaits.
A iiij
8 Extraordinaire h
Comme ta faveur eft commune, ›
Il deftine au Public les biens que tu lay
fais:
LA SOLITARIA DEL MONTE
PINCENO .
Cette fpirituelle Solitaire avoit demandé
dans une Letre que vous avez
venë , Lequel est le plus avantager x
pour une Veuve de 25 à 26 ans , ou de
fe remarier , ou de demeurer dans le
Veuvage ou d'abandonner entiere- ,
ment le monde en fe retirant dans un
Convent. Voicy des Vers de Monfieur
Boucher, ancien Curé de Nogent le Roy,
pour fervir de réponse à cette Demande.
A UNE VEUVE
IR RESOLUE.
V°
Ous dont l'esprit flotant ,&remply
de foibleffes ,
Par tout cherche confeil , de grace , écoutez-
nous.
N'alle
du Mercare Galant.
9
N'alle pas foûpirer pour un second
Ероих ,
Le premier doit avoir épuisé vos tendreffes
.
26429
Quefaire, dites- vous ? Je suis jeune , &
bien-faite ,
Foule d'Adorateurs m'affiege tous les '
jours.
Navez- vous point d'Enfans ? mettezvous
en retraite ,
Et faites du Grand Dieu l'objet de vos
amours.
༢༠༡
Luj feul peut vous remplir de joye &
d'abondance ;
Luy feul a plus d'appas que tous les Sonverains
;
Luy feulpeut adoucir vos plus cuifans
chagrins ,
Et jamais le dégouft ne fuit la joüiffance.
༩༡༡
Si vous avez Lignée , en Mere borne
&fage ;
Voulez-vous conferver voftre Famille en
Paix ?
A v
10 Extraordinaire
Gardez le Celibat , restez dans le Venvage
,
Des Enfans de deux Lits ne s'accordent
jamais.
Mais quoy ? l'esprit eft prompt , & la
chair eft fragile ;
L'Hymen eft un état dont les charnes
font doux.
-Bien donc , marieZ vous , &felon l'Evangile
,
Mais ne vous jettez pas dans les bras
d'un jaloux.
Ce Genre d'Animaux toute liberté
brave.
l'on nefoit
-De cette paffion fi l'Epoux n'eft guéry.
L'Hymen n'empefche pas que
Efclave ,
Et l'on trouve un Tyran fous le nom
d'un Mary.
୧୫: ୨୭
Mais un Mary pourra me vanger des
outrages
Qu'onfait impunément àla Viduité.
Ab c'est trop cherement briguer des
Avantages,
Quand
du Mercure Galant. IT
Quand l'ombre d'un Chapeau coûte la
Liberté...
Ainfi delle qu'anime une prudence` exquifaschanla
sa
Er qui d'un nouveau joug craint le poids
Arenaiffant LC
Doitus felon mon avis , conſerver fa
Alfranchifesi 91109 coum tikai si
¿On po s'affujerir qu'aux Loix du Fontpuiffantesol
25 dro out
231 tes plaiſirs de l'Eſprit font plus
Jenfibles que ceux des Sens
Hommet et un composé d'ame &
de corps), '&a ce que les fenis font au
corps , l'esprit l'eft à l'ames Ces pari
ties font fi bien unies qu'elles ne
font qu'un tout , dont il est fort malaisé
de déparer les actions, toutés actions
de l'Homme eftant des actions humai
nes à la production defquelles l'amé
& le corps contribuent également;
comme ne pouvant eftre feparez pendant
I 2 Extraordinaire
dant que l'Homme agit & qu'il eft vivant
; & parce que les plaifirs de
l'Homme font partie de fes actions , ou
qu'ils en font les effets , il femble qu'il
n'y a point de plaifirs dans l'Homme
qui ne doivent eftre également & de
l'efprit & des fens tout enfemble , ou
du moins eft- il fort difficile de trouver
de la diference entre les plaifirs de l'efprit
& ceux des fens. Il n'en faut point
d'autre preuve que le terme de fanfibles
employé dans la prefente Question ,
dans laquelle il eft auffi bien appliqué
aux plaifirs de l'efprit , qu'à ceux des
Fens ; car dire que les plaifirs de l'efprit
font fenfibles , n'eft - ce pas en quelque
façon demeurer d'accord dans la propofition
mefine que l'on fait , qu'il n'y
a point de plaifirs dans l'efprit aufquels
les fens ne participent , & que les fens
n'en peuvent jouir d'aucun, fi l'efprit ne
contribue à les leur faire goûter Di
..
Ce n'eft pas pour cenfurer la Propofition
qui eft faite , que l'on parle de la
forte , puifqu'affeurément elle eft des
plus belles , des plus curieufes & dés
plus vaftes qui fe puiffent faire. Elle
ouvre
du Mercure Galant.
13
ouvre un fi beau champ pour difcourir,
que fi l'on vouloit expliquer toutes les
pensées qu'elle fait naiftre, on en feroit
un gros Livre , & non pas un petit Dif
cours , auquel on ne peut fe renfermer
fans beaucoup de peine.
I
Contre la difficulté qui eft faite cy
deffus on fera voir la diference des
-plaifirs des fens d'avec ceux de l'efprit.
L'on difcutera ceux des fens , & puis on
parlera de ceux de l'efprit , & l'on finis
ra par le fentiment qui paroiftra le plus
jufte fur l'alternative de la Propofttioner
in &
Il ne faut point douter que les plaifirs
de l'Homme ne faffent partie de fes
actions, ou qu'ils n'en foient des effets.
Il faut donc demeurer d'accord qu'ils
font de meline qualité , & que la mef
me diférence qui fe rencontre entre
fes actions fe trouve entre les plaifirs.
Monfieur Delcartes dans fon Livre des
Paffions , a parfaitement bien étably la
diférence des actions de l'Homme , en
difant que les unes font purement fpirituelles
, comme penfer, fe reffouvenir de
quelque chofe , qui font des actions.
produites
14
Extraordinaire b
•
produites par l'efprit feul fans la participation
du corps , les autres purement
corporelles, comme le mouvement & fa
chaleur qui fe rencontrent dans les corps
qui font privez d'ame & d'efprit, Ainfi
le feu produit ce mouvement & cette
chaleur , & les autres mixtes qui font
aproduites & par l'efprit & par le corps
conjointement , comme écrire 3ichayter
fe promenertub xues stɔinoli noi
ei
Il faut raifonner de inefme des plaifirs
de l'Homme. Tous les plaifirs qu'il
poffede quishy font communs avec
tous les autres Animaux pourveus des
fens auffi bien que luy see font des plai
firs des fens comme entendre les voix,
manger. Les plaifirs dont il jouit qui ne
peuvent eftre poffedez par les Brutes,
ce font les plaisirs de l'esprit , comme la
farisfaction de poffeder l'honneur La
gloire , dont lame d'aucun Animal autge
que cellende l'Homme , ne peut eftre
chatouillée. Il ya de plus une troifiéme
forte de oplaifirs qui fe peut appeller
mixtes dont la jouiffance en mege
temps eft partagée par l'efprit & par les
fens , comme les plaifirs de peindre
de
AY
du Mercure Galant.
15
de fçavoir peindre , & de dancer , parce
qu'on fçait fort bien dancer ; & c'eft de
ce Genre de plaifirs dont le nombre eft
le plus grand.
Cette mefme divifion, fuivant l'Apotre
des Gentils , ne fe trouve -t- elle pas
dans les defirs de l'Homme ? Il dit,
que tout ce qui le fait agir en ce monde,
eft , Aut concupifcentia carnis , voila
les plaifirs des fens ; Aut concupifcentia
oculorum, voila pour les plaifirs mixtes,
aufquels l'efprit & les fens participent
enſemble ; Aut fuperbia vita , qui le
rapporte aux plaifirs de l'efprit feul. Il
eft donc tres conftant que l'efprit a fes
plaifits particuliers ; que les fens en ont
tout de mefme qui leur font propres ; &
qu'ainfi tous les plaifirs de l'Homme ne
font pas goûtez par les fens puifqu'il
ya des plaifits de l'efprit où les fens ne
prennent aucune part.
Les plaifirs des fens font plus anciens
dans l'Homme que ceux de l'efprit , &
l'on peut dire auffi qu'ils en font la
meilleure & la plus grande partię.
L'Homme auffitoft qu'il eft né, a l'ufage
de fes fens, Il voit , il entend, il goûte,
16 Extraordinaire
•
te , longtemps avant que de raifonner,
& l'on peut mefme ajoûter avec certitude
qu'il raifonne longtemps avant que
de jouir des plaifirs de fon raifonnement.
L'Homme , dans l'âge mefme
qu'il eft capable de goûter les plaiſirs
de fon efprit , en trouve rarement les
occafions ; mais les douceurs des fens
tout au contraire le flatent dés qu'il voit
le jour, & ne l'abandonnent point qu'il
ne foit mort. Si l'un de fes fens ceffe de
luy donner du plaifir , l'autre prend la
place , & fouvent il arrive que plufieurs
d'entr'eux , & quelquefois tous
enſemble , luy font reffentir mille charmes
inexprimables ; de forte qu'il femble
que les plaisirs des fens par leur ancienneté
, par leur nombre, & par la facilité
qu'il y a de les poffeder, l'emportent
beaucoup fur ceux de l'efprit , &
qu'ainfi les plaifirs des fens font plus
fenfibles que ceux de l'efprit .
C'est pourquoy l'on voit fouvent des
Hommes qui parmy les accens mélo- ·
dieux des Concerts & de la Symphonie,
où parmy les delices de l'Amour & de
la Table , perdent entierement le fouvenir
Du Mercure Galant.
17
venir des plaifirs de l'efprit dont ils
eftoient auparavant remplis , la joye de
l'efprit fe trouvant abîmée & confondre
parmy ces doux tranfports des fens,
ainfi que
les petits Ruiffeaux ſe perdent
dans les grandes Rivieres , & que la lumiere
des Etoiles eft effacée par la préfence
du Soleil.
S'il eftoit neceffaire de quelque autorité
pour prouver ce fait , dont noftre
propre expérience nous rend convaincus,
on ne peut en rapporter une qui ait
plus de force & plus de poids que le témoignage
de Salomon ; qui non feulement
mérite d'étre cû pour fa fageffe
& fa fcience admirable , mais meſme à
caule de fa propre expérience . Il affure
dans le fecond Chapitre de l'Ecclefiafte
, apres avoir dit qu'il a goûté tous
les plaifirs dont l'Homme eft capable,
que les plaifirs des fens font les plus
doux , Nonne melius eft comedere & bibere
oftendere anima fua bona de laboribus
fuis,par lefquels termes il avorë
franchement que la bonne chere & les
autres voluptez des fens font les plis
fenfibles & les plus doux de tous les plai-
Cepen fus.
18 . Extraordinaire
Cependant fi l'on confidere l'origine
, la qualité , la durée des plaifirs de
l'efprit , & la faculté dans laquelle ils
réfident , on fera contraint de confeffer
que les delices des fens ne font ny plus
grandes , ny plus capables de, faire inpreffion
dans l'Homme , que les plaifirs
de l'efprit . Un Ragouft, & le bon Vin ,
qui chatouillent la langue & le gozier,
& qui fouvent offenfent la tefte & l'eftomach;
les tons roulans d'une charmante
Voix , qui flatant l'oreille , finiffent
en naiffant ; les vapeurs fuaves des
odeurs dont l'odorat eft charmé , & qui
fouvent en s'exhalant offenfent le cerveau,
& autres chofes femblables font
les fources où le puifent les plaifirs des
fens , qui ne durent qu'un moment pour
marquer leur foibleffe & leur legereté ;
mais ceux de l'efprit tirent leur origine
de la Science & de la Sageffe , de l'invention
& de la fubtilité des Arts , de
l'Honneur, de la Gloire , & de la pratique
des Vertus. Toutes ces choles &
d'autres de pareille efpece , font d'une
nature fi pure & fi éloignée de la corruption
, que cette matiere des plaifirs
du Mercure Galant 19
firs de l'efprit fubfifte toûjours. C'eſt
pour cette raifon que les plaifirs de l'efprit
durent auffi longtemps que l'Homme,
& mefme au delà de l'Homme.
Homere & Virgile , & tant d'autres celebres
Autheurs , ne font plus il y a plufieurs
Siecles , mais leurs Ouvrages qui
ont fait la matiere de leur efprit, fubfiftent
encore apres eux , & donnent du
plaifir aux Efprits qui les lifent & qui
les entendent .Heliodore qui aima mieux
perdre fon Eveſché, que defavoüer fon
Hiftoire de Theagene& Cariclée , cuftil
jugé en faveur des plaifirs des fens ,
ou de ceux de l'efprit ?
Les facultez où refident les plaifirs
des fens font d'une matiere groffiere,
fujette au changement , & à la corruption
; mais la faculté qui reçoit les
plaifirs de l'efprit eft d'une matiere incorruptible
& permanente , & dont la
durée doit égaler celle de l'Eternité.
Ainfi de quelque cofté que l'on envifage
les plaifirs des fens , ils n'ont rien
en foy qui puiffe charmer davantage &
plus fortement que ceux de l'efprit ,
Les delices des fens font à la verité
fort
20 Extraordinaire
fort communs & fort faciles àpoffeder;
mais ils n'en font pas plus eftimables. La
rareté & la difficulté de jouir des plaifirs
de l'efprit les font defirer plus fortement
, & poffeder avec plus de douceur.
Si les charmes, dont les fens font
quelquefois comblez , font oublier , &
laiffent l'Homme comme dans une letargie
bienheureufe , & dans un abînre
de volupté , les delices de l'efprit n'en
font ils pas de mefme , & d'une maniere
plus noble & plus furprenante , ainfi
que l'on voit quelquefois dans les raviffemens
& les ex afes de certaines Perfonnes
, pendant lefquels elles ne perdent
pas feulement le fouvenir des plaifirs
des lens , mais l'ufage mefine des
fens ? Cet illuftre , Mathématicien de , a
Syracufe n' ftoit- il pas , pour ainfi dire,
perdu & abîmé dans les plaifirs , que
fon efprit g ûtoit en fes Recherches
curieufes , puis que les Ennemis entrerent
plutoft dans fon Cabinet , qu'il ne
fe fut apperceu du bruit, des cris, & des
defordres horribles qui fe font à l'affaɛ t
& à la prife d'une Ville ? Combien
voit on de Gens ( ce font les plus fages
4
des
du Mercure Galant . 21
pour
fe redes
Hommes ) quitter le bruit & la
confufion qui naiffent parmy la volulupté
& les plaifits des ſens ,
tirer dans la folitude, afin d'y jouir plus
paifiblement des charmes de la fageffe
& de l'étude , qui font les delices de
leur efprit ?
Il ne fert de rien de dire que Salomon
, le plus fage des Roys qui furent
jamais , a voulu en quelques endroits
donner le prix aux plaifirs des fens , car
il ne faut que lire ce qui précede , &
ce qui fuit les paroles qui compofent le
Paffage que l'on rapporte de luy , pour
connoiftre clairement que preferant la
fageffe & la tranquillité de la vie à toutes
chofes, il prefere les plaifirs de l'ef
prit à ceux des fens .
Apres tout, il est aisé de voir que deux
diférentes fortes de Perfonnes , dont le
monde eft composé , décideront diféremment
la Queftion proposée. Les Voluptueux
, les Débaachez, les Groffiers,
& ceux dont l'ame eft tellement enfevelie
dans la matiere , qu'à peine y
peut-on appercevoir quelque étincelle
de raifon , tiendront affurément que les
delices
22 Extraordinaire
delices des fens font préferables à ceux
de l'efprit . Les Sages , les Vertueux , &
les Gens éclairez , qui aiment la gloire
& l'honneur , tiendront au contraire,
que les plaifirs de l'efprit touchent
beaucoup plus que toutes les douceurs
des fens , & ne croiront point que les
Sardanapales , les Heliogabales , & les
Nerons , pour avoir efté les plus voluptueux
Hommes du monde , en ayent
efté les plus heureux.
Mais enfin fi les deux opinions que
je viens de rapporter trouvent leurs Defenfeurs
, qui ne manqueront point de
part & d'autre de raifons pour appuyer
leurs fentimens , il eſt conſtant que l'on
peut encor prendre un troifiéme party
qui femble le plus raiſonnable. C'eft I
celuy des plaifirs mixtes , dont la joüiffance
fe partage également entre l'ef
prit & les fens , qui font les plus fenfibles
plaifirs que l'Homme puiffe goûter
pendant qu'il vit. Cette raifon feule,
entre mille qu'il y a , fuffit pour prouver
que ces fortes de plaifirs où les fens
contribuent d'un commun accord , font
les plaifirs de l'Homme entier , & que
les
du Mercure Galant. 23
les deux autres efpeces ne font que les
plaifirs particuliers d'une partie de
l'Homme ; & c'eft en effet de ces fortes
de plaifirs dont le Sage veut parler ,
quand il dit ces paroles qui finiront ce
Difcours : Et deprehendi nihil effe melius
quam latari Hominem in opere fuo,
& hanc effe partem illius .
Monfieur Allard du Vexin , qui eft
l'Autheur de ce Difcours , a fait les
Vers que vous allez voir fur cette mefme
matiere.
Hacumfuit les plaiſirs où fon bu
meur l'encline.
Un Buveur aime le bon Vin ,
Le Soldat cherche le Butin ,
Et l'Homme fçavant la Doctrine .
Soit par les fens , ou par l'esprit,
Que l'Objet meuve l'appetit,
N'est- ce pas toujours tout de méme ?
Pour moy, j'ay toûjours estimé
Que le plaifir le plus extréme ,
C'est d'eftre tendrement aimé
Par l'aimable Philis que j'adore & que
j'aime.
DE
24 Extraordinaire
DECLARATION
A
D'AMOUR.
Imer & craindre de le découvrir,
c'eſt une erreur du temps paffé ,
comme c'eftoit un abus dans la conduite
d'une belle Perfonne , de s'offenfer
quand on luy parloit d'amour. Nous vi .
vons dans un Siecle mieux inftruit , &
je ne pense pas qu'eftant auffi fpirituelle
que vous eftes jeune & belle , vous
vouliez faire revivre cette vieille mode
, & qu'en vous difant que je vous
adore , & que je brûle pour vous de l'amour
le plus refpectueux & le plus ardent
qui fut jamais, je doive craindre de
vous donner le moindre chagrin. Mən
deffein en eft fort éloigné. Vous voyez
bien où j'en fuis . C'eſt à vous, fans vous
en allarmer, à difpofer de mon fort . Me
voudriez-vous rendre malheureux , pour
avoir pris la liberté de vous décou
vrir mes fentimens ? J'attèns que vous
me faffiez fçavoir , puifque je fuis
M
%
du Mercure Galant. 25
à vous , ce que vous voulez faire de
moy.
AUTRE DECLARATION
D'AMOUR.
Depuis
affer longtemps j'ay caché
De peur de vous déplaire.
Deformaispour me taire ,
Je fais d'inutiles efforts .
L'amour quej'aypour vous , belle Iris, me
defole ,
Je ne puis plus vous le celer.
Les excés de trifteffe empefchent la parole
,
Mais les excés d'amour nous font plaindre
& parler.
Ces deux Declarations font du mefme
Monfieur Allard ; & Monfieur Gardien,
Secretaire du Roy , a fait tous les
Vers qui fuivent fur fix des Questions
proposées dans le dernier Extraordi
naire.
Q.de Juillet 1681 . B
26 Extraordinaire
Si un Amant aimé , qui a peu de
Bien , une extréme ambition,
beaucoup de délicateffe , &
un violent amour, doit épouſer
une Maîtreffe peu favorisée
de la Fortune , & qui a comme
luy de l'ambition & de la
delicateffe . -
A
Mans , faites ceder à la belle- tendreſſe
Toutefrivole ambition.
Un coeur entefté de richeſſe ,
De vains honneurs , & d'élevation,
Dansfa fauffe délicateffe ,
N'a qu'une fauffe paſſion.
Si quelque chofe peut tenir l'Amour en
bride ,
Je m'en vay vous le dire icy.
Ce doit eftre lefeulfoucy
D'un établiffement folide.
S'il vous manque , gardez-vous bien,
Pauvres Amans, d'aller à l'étourdie
Renouveller la Comedie
Du
du Mercure Galant. 27
Du Mariage de Rien .
L'Amour avec l' Hymen, mefme dans l'opulence
,
Eft rarement d'intelligence.
C'est le malheureux fort de ce facheux
Lien,
Quel defordre dans l'indigence!
Ilsfe détruifent tour- à- tour;
L'Amour trahit l'Hymen ; l'Hymen
chaffe l'Amour.
Si cet Amant , ne devant point
époufer cette Maîtreffe , peut
aimer une autre Perfonne fans
eftre inconftant.
E vous diray bien plus ; Si le feul
J²
Hymenée
Peut, en vous appellant ailleurs,
Vous y donner 5.y desjours meilleurs,
Et fic eft un Arreft de vostre deſtinée;
Cedez à ce fatal pouvoir, 1
Sans fcrupule paffez entre les bras d'un
autre.
La Fortune n'a fait qu'à demy Son
devoir ,
Bij
28
Extraordinaire
Vangez-vous , fites tout le vostre.
Aimez- vous toujours conftamment ;
Al'Epouse , à l'Epoux , gardez une fuy
pure;
Vous pourrez fans leur faire injure,
Conferver la tendreffe à l'Amante
l'Amant.
Cet état n'eft pointfi funefte ;
à
Par luy , de fon deftin un Héros eft vainqueur,
Et quand on poffede le coeur,
On doit fe confoler du refte.
Si les plaifirs du Corps font plus
fenfibles que ceux de l'Efprit.
Uy, les plaifirs du Corps font les
moindres plaifirs >
L'Esprit en peut donner de beaucoup plus
fenfibles ;
Mais ce n'eft qu'aux nobles defirs
A connoiftre , à goufter ces douceurs indicibles.
Vous le fçavez Guerriers, & vous tendres
Amans ;
Vous le fçavez auſſi , Vertueux ,
ن م
Sçavans.
L'éclat
du Mercure Galant.
39
L'éclat d'une belle victoire,
La conquefte d'un coeur chaftement amoureux
,
Un acte de vertu , quelque fecret beureux
,
Font vos plus chers plaifirs , & toute voſtre
gloire.
Loin de leur préferer les delices des
fens,
Vous les iriez chercher au milieu des tour
mens.
Coeurs mal placez ames vulgaires,
De qui les fentimens contraires
Sont pour les baffes volüptez,
Et qui mefmes nous infultez ;
Reconnoiffe voftre injuftice,
On voftre aveuglement fera voftre fupplice.
Si le Mary doit eſtre plus grand
Maître que la Femme.
, U tu feras Tullus je feray
Tulia ; O °
Où tu feras Marcus, je feray Marcia.
Dans noftre Coûtume Romaine,
C'est une Formule ancienne
B iij
30 Extraordinaire
Du Difcours que tenoit la Romaine au
Romain,
Le jour qu'ilsfe donnoient la main.
C'eftoit pour faire voir leur égale puiffance,
Et que la primauté n'n'eft que
de bien-
Seance.
Epoux voulez- vous faire une bonne Mai-
Son?
Sur le commandement point de delica
teffe,
Point
de Maître
, ny de Maîtreffe
,
Que
le bonfens
&la raison
.
IBLIO
THER
ORIGINE
DEFAMEDECINE.
SA
Ans aller chercher l'origine.
De ta fçavante Medecine
Chezun Payen comme estoit Pline,
Il eft conftant qu'elle eſt divine.
Certain Autheur de grand renom
( L'Ecclefiaftique eftfon nom )
En fait un Chapitre , on Canon ;
Apres quoy dirons- nous que non ?
A
1
du Mercure Galant.
31
A fon dam le pauvre Moliere
De Medecine n'ufa guére,
La joua d'étrange maniere ,
Chût du Theatre dans la Biere.
S'ils font du Ciel ,les Medecins,
Reverons les comme des Saints,
Et tenons pour Esprits mal -fainss
Ceux qui les traitent d'Affains.
Apeine je retiens ma verve,
Car je fuis pour eux fans' referve ;
Ah , que le Tres- Haut les conferve,
Et que longtemps il m'en preferve.
DE L'ELOQUENCE
Laire , perfuader , & de plus émou
Plainoirو
De l'habille Orateur c'est le triple devoir
Maispour y réuffir , il doit de la Science
Avec la Politeffe avoir fait l'alliance;
Sans cet heureux accord , fans ce double
ornement,
L'Esprit le plus fublime entreprend vainement.
Bij
32
Extraordinaire
Pour donner au difcours une belle ftru-
εture ,
Propofer , confirmer , réfuter ,
clure ,
réfuter , & con-
Tfont prefque toujours d'indifpenfables
Loix ;
L'Exorde & le narré s'épargnent quelquefois
;
Il faut d'un choix prudent disposer ces
Parties,
Qui forment un beau Tout eftant bien
afforties;
Partager fagement , ufer de termes
purs
>
Les choifir élegans , naturels , point
objours,
Avoir pour le befoin unfonds de finonimes
,
Bannir les duretez , les mauvais fons , les
rimes ,
Todd
Dulangage Phébus eftre fort épuré,
Avare du fleury , difcret au figures
Estre fans bigarrure, excellemment fertile,
Ne point trop refferrer . ny trop enfler le
ftile ,
Faire de temps en temps briller des traits
d'esprit
Obfer
du Mercure Galant.
33
t
Obferver chaque genre , & les Loix qu'il
preferit,
Se fervir doctement & des mots , & des
chofes ,
Ne prouver pas toujours les effets par
leurs cauſes.
Joindre aux belles couleurs les plus fortes
raifons .
Eftre fort refervé fur les comparaifons,
De diverfes longueursfaire lesperiodes,
Et les tranfitions de liaifons commodes,
Attirer l'Auditeur par l'endroit ・qui luy
plaift ,
Leprendre , s'il fe peut par fon propre
intérest ;
Par tout de l'équité garder le carattere,
Mais fur le gouft du Siecle eftre plus doux
qu'auftere .
Confiderer le lieu, la nation, les moeurs,
L'age, la qualité, le fexe, &les humeurs
Eluder finement ce qu'on ne peut de
truire,
Et peindre au naturel tout ce qu'on veut
décrire
Sçavoir des paffions remuer les refforts,
Pour , avec le commun, entraîner les les plus
forts
B
34 Extraordinaire
N'employer rien de bas , ne laiffer rien de
vuide,
S'attacher au bonfens , par tout l'avoir
pour guide,
S'écarter rarement du fujet du difcours,
S'agiter quelquefois , fe posseder toujours
;
Enfin mettre avec foin chaque chofe en fa
place ,
Et d'un air affuré s'énoncer avec grace,
Voila felon que je l'entens,
L'Eloquence de tous les temps.
En quoy confifte l'Air du Monde.
& la veritable Politeffe.
C
Ette Queftion n'eft pas facile à
réfoudre , puis que ceux-memes
qui fe font polis par l'étude & par la
converfation, & qui ont paffé toute leur
vie à la Cour , ne conviennent pas precifément
en quoy confifte l'air du monde,
& la veritable politeffe. Il en eft
comme du je-ne-fçay- quoy. On le voit,
on le remarque, & on ne peut dire ce
que c'eft. Mais il y a cette diférence ,
que
du Mercure Galant.
35
que l'air du monde fe communique & fe
peut imiter , & le je-ne fçay- quoy eft
inimitable , & ne fe peut prendre. L'un
& l'autre font finguliers , & ne fe rencontrent
pas en toutes fortes de fujets .
Toutes les Nations en jugent diférement
felon leur goût & leur inclination . Cependant
chacune dans fes manieres eft
touchée du je-ne-fçay- quoy , & fe forme
une idée d'honnefteté & de galanterie ,
qu'elle appelle air du monde & verita
ble politeffe . Il n'y a que du plus ou du
moins, felon le Climat qu'elle habite ,
fon humeur & les coûtumes , qui pour
eftre groffieres à l'égard des autres, ne le
font pas chez elle. On eft poly jufque
dans les Terres Auftrales, fi nous en croyons
l'Hiſtoire admirable , pour ne pas
dire fabuleufe, qu'on a faite des Sevarambes,
ce qui fait voir que rien n'eſt
plus naturel à l'Homme,Mais plus on
de commerce dans la focieté civile , &
plus on a cet air & cette politeffe D'où
vient qu'on dit , il fçait vivre, il aveule
monde , pour dire , c'eft un habile Home
msun galant Homme. Ainfi par tout
où il y a quelque police ou quelque sfpec's
36
Extraordinaire
pece de Gouvernement, il y a de l'air du
monde & de la veritable politeffe. Où
il y a des Roys & des Souverains , on
y trouve des Courtiſans & des Miniftres,
qui ne manquent ny d'adreffe ny de
galanterie. Mais je doute fi dans les Républiques,
cet air & cette politeffe fe
rencótrent au mefmedegré, & fi Rome&
Athénes ont eſté auffi polies & auffi ga
lantes fous les Confuls & les Aréopages,
que fous les Roys & les Empereurs ; lous
Solon & Brutus , que fous Celar & Aléxandre,
up smi ) si noblema
10Les Grecs ont efté extrémement polis.
Cependant finous en croyons Monfieur
de Balzac, les Romainsles furpaffe-
-rent en politelle, & laifferent leur Atti
cifme bien lain derriere leur Urbanité .
C'est ainsi que parle cer Autheur; & cette
politeffe palla du Sénat aux Ordres int
ferieurs , & mefme jufqu'au Peuple.
Mais pour ne point faire d'injuftice aix
Grecs, il dit dans un autre endroit, qu'ils
furent plus polis & plus adroits à la
-Courfe & à la Lute;& les Romains plus
propres at Commandement , & plus
entendus dans dal Guerre. Le grand
air
du Mercure Galant. 37
T
2
air a plus efté de leur caractere , foit
que l'on examine leur efprit & leurs perfonnes.
Comme ils eftoient grands en
tout , leur civilité n'avoit pas moins
de grandeur que de politelle . Toutes
leurs actions avoient de la majesté.
Tous leurs fentimens eftoient nobles
& relevez. Ils eftoient accoutumez à
la veuë des grandes choles . Cen'eftoient
que triomphes dans Rome , que Peuples
foumis , que Roys vaincus &
traînez en Efclaves. Tout cela les rendoit
fiers mais d'une fierté modefte &
polie,qui faifoit voir leur fageffe auffi
grade que leur courage. Qui doute que
nos François avec cette politeffe qui leur
eft fi naturelle, ne fe faffent pas un cara
&tere de grandeur & d'élevation ,fous un
Roy fi grand , & qui fait de fi grandes
chofes fous un Regne auffi floriflant, &
auffi glorieux que le fien?
On confond mal -à - propos , ce me
femble, ce grand air avec l'air de qualité.
Il y a de grands Seigneurs qui font bien
tes honneurs de leur naiffance & de
leur perfonne , & qui ne peuvent attraper
cet air & cette politeffe dont nous
parlons.
38
Extraordinaire
parlons. On en juge mal à la Ville &
dans la Province, mais à la Cour on en
fçait faire le difcernement ; & l'on n'y
pourroit fouffrir cette Comteffe , qui
dans un Bal , voyant dancer fa Fille
de méchante grace , luy crioit fans
ceffe : Prenez donc , ma Fille , cet air de
qualité. Cette affectation eft ridicule,
Il faut que cet air foit tout dans la Per
fonne, c'eſt à dire qu'il foit naturel.Un
Berger bien fait , peut avoir ce grand
air , & un grand Prince l'aura fouvent
fort bas & fort médiocre. On fçait l'Hif
toire de Philopémen fur ce fujet , &
combien fon peu de mine luy attira
de mépris malgré fes belles qualitez ; &
quelque foin qu'il prift , au raport de
Plutarque , d'eftre armé & monté à l'avantage.
Alexandre, pour qui j'ay prefque au
tant de paffion que cette Femme de la
Comédie des Viſionnaires ; cet Aléxandre,
dis-je,tout grand qu'il eftoit du coſté
de fon efprit,de fon courage , & de fa fortune,
n'avoit point ce grand air ; & lors
que je le regarde aupres de Céfar, il faut
quej'avoue que ce n'eftoit qu'un petit
Cavalier.
du Mercure Galant. 39
Cavalier. Je fçay que Quinte- Curfe dit,
qu'on ne pouvoit l'envilager fans refpect
& fans crainte ; mais ce n'eft pas là
ce que j'appelle le grand air. Cette qualité
, ou plutoft ce je- ne-fçay- quoy, cau
fe feulement de l'admiration & de l'eſtime.
Il n'a rien de terrible , fon éclat eft
doux & moderé, & bien plus propre
fe faire aimer, qu'à fe faire craindre. Ce
grand air qui accompagne par tout la
Perfonne qui en eft reveftue , paroiſt
avec plus d'éclat en de certaines occa→
fions, à la Guerre , dans les Affemblées.
C'eſt là où il brille avec majefté. C'eft
là qu'il eft neceffaire , & qu'il rehauffe
avantageufement la perfonne du Prince.
Pour eftre un Homme du grand air , il
faut eftre un grand Homme , un grand
Génie. Un petit Homme,un Efprit doux,
eft incapable de ce caractere. Quand je
dis un Eſprit doux, j'entens un Autheur,
un Blondin de Ruelle. Mais quand je
dis un grand Homme, je n'entens pas un
Capitan, un Matamore. Tous les Héros
ne font pas de belle taille. Si cela eftoit,
les Allemans l'emporteroient en cette
rencontre fur tous les autres Peuples.Le
grand
40 Extraordinaire
grand air eft donc , felon moy , à l'égard
du Corps, une belle & jufte difpo-
Lition de toutes les parties , qui confifte
dans le port & le gefte de la Perfonne;
& à l'égard de l'Elprit , c'eft une maniere
noble & relevée de penfer & de
dire les chofes, qui paroift dans les fentimens
& dans les difcours ; & pour ce
qui eft de la politeffe qu'on joint fi à
propos dans cette Queſtion, c'eft l'adouciffement
& la perfection de tous les
deux ; je veux dire d'un Corps & d'un
Efprit bien fait, car fans elle il en refulte
un éclat difficile à fupporter , & qui
bleffe la veue. On fçait combien font
incommodes & , fatigans ces Gens du
grand air qui n'ont point de politeffe, &
qui cherchent plutoft à éblouir qu'à
plaire .
Les Provinciaux font confifter ce
grand air dans la pompe & la richeffe
des Habits , dans la majefté & le grand
tour du ftile , & par là ils fe rendent ridicules
dans leurs habillemens & dans
leurs converfations. Il eft vray que l'art
de fe bien mettre & de bien dire les chofes
, donne & infpire ce grand air ; mais
c'eft
dn Mercure Galant.
41
c'eft ce grand air qui fait paroître les
Habits & les paroles. Il donne du relief
aux plus petites chofes, & fans luy avec
les plus beaux Habits & les plus grands
mots , on fait une fort petité figuré , ou
tout au plus un perfonnage outré & ridicule
; mais peu de gens s'y connorffent .
On fe laiffe éblouir à l'éclat & au brillant
des objets, fans en examiner la jufte
valeur ; mais on juge encor plus mal de
la politeffe , car ce n'eft pas non plus ce
grand ajuſtement dans la Perfonne, cette
grande exactitude dans le difcours, qui
en font le veritable caractere.De là vient
cette fauffe délicateffe de Province , qui
penfe fi mal de tout, qui fe tient toûjours
fur fes gardes, & qui croit qu'il n'y a de
veritable politeffe que das la propreté des
Habits, dans le ftile fleury, d'eftre bien
mis , & de fçavoir bien dire, d'avoir toujours
le Peigne & la Tabatiere à la main.
Il y a des negligences qui font extrémement
polies, & on peut dire que le fecret
d'eftre negligé bien à propos, foit dans fa
perfonne, foit dans fes paroles, eft la veritable
polite ffe.Et en effet , les Italiens appellet
ces negligences de grands artifices;
mais
42
Extraordinai
mais c'eft à la Cour, & non pas dans la
Province, qu'il faut chercher ce fecret.
S'il y a icy quelque politeffe , & quelque
peu de cet air du monde, c'eft là qu'on en
a le veritable ufage.
Ce qu'on nomme aujourd'huy air du
monde & politeffe , s'appelloit autrefois
avoir bon air, faire les chofes du bel air,
Mais Monfieur de la Rochefoucaut en
donne une définition plus étendue.Il dir
que c'eft une fymétrie dont on ne fçait
point les regles; un raport fecret des traits
enfemble,& des traits avec les couleurs,
& avec l'air de la Perfonne, & ce raport
bon ou mauvais , eft ce qui fait que les
Perfonnes plaifent ou déplaifent. Mademoifelle
de Scudery dit que c'eft un Ef
prit naturel qui fait que l'on eft habile
& agreable. Mais n'eft ce pas tomber
dans une autre Queftion ? car qu'est-ce
que cet Efprit naturel ? Eft- ce cette heureufe
naiffance dont on parle tant ? ce
gandeant bene nati des Anciens ?
Eft-ce eftre né coëffé ? Ce feroit tout cela,
fi avec l'art de plaire , on avoit celuy
d'eftre heureux . Mais trop de Gens heureux
déplaifent, & trop de Gens plaiſent
qui
du Mercure Galant.
43
و
qui font miférables. Qu'on en die ce
qu'on voudra, ces chofes ne rendent pas
plus heureux ; au contraire je tiens que
plus on eft poly & qu'on a de cet air du
monde , plus la mifere eft dure & infupportable
, en ce qu'on paroift moins à
plaindre. Quelques-autres ont dit que
c'eft la fcience de la converfation , & le
don de plaire dans les Compagnies ;
mais je dirois encor de plaire en quelque
lieu qu'on le rencontre car un Hom.
mebien fait doit plaire par tout , & les
grandes Affemblées & les occafions
d'y paroître , font rares. L'Autheur des
Converfations que je citeray fouvent,
(car je ne puis prendre un meilleur Guide
fur cette matiere ; ) cet illuftre Chevalier
dit que le bon air eft une agreable expreffion
de l'action , qui confifte à bien
dire & à bien faire ce que l'on dit & ce
que l'on fait . Il difere de l'agrément. Celuy-
cy eft plus flateur & plus infinuant.
Il va droit au coeur , mais par une route
fecrete. Celuy là eft plus de montre
, il eft plus concerté & plus dans
l'ordre . Enfin l'un charme, l'autre fe fait
aimer. Mais ne feroit-ce point encor
une
44
Extraordinaire
une certaine douceur & facilité de
moeurs qui s'accommode à tout fans efclavage
? qui n'aprouve rien fans choix,
& qui ne defaprouve rien par dégoût ?
Ne feroit-ce point enfin une maniere
agreable de fe communiquer , qui fe
prend de ceux qui l'ont, & qui la pratiquent?
Car cet air & cette politeffe font
moins les autres , nous que pour pour
& l'on ne s'en mettroit guére en peine,
s'il n'y avoit ny grand monde , ny
Gens polis .Mais Monfieur de Balzac en
donne une définition trop belle pour
l'oublier icy. Il dit que c'eft un certain
éclat , & une certaine lumiere qu'une
heureufe naiffance répand fur le vifage
des Hommes , & qui corrige les defauts
de la Nature avec avantage.
Elle rend beaux les plus laids ; & fi elle
n'attire pas dans tous le refpect & la ve
nération,elle leur acquiert du moins la
bienveillance & l'eftime de ceux qui les
voyent. Ce caractere , adjoûte- t-il , ne
fe
peut cacher, & il fait toûjours reconnoiftre
ceux qui le portent , parce que
rien n'eft capable de l'effacer ny de l'obf
parut Enée lors qu'il aborda
curcir. Tel
Didon. Enée
du Mercure Galant .
45
Enée eftoit brillant d'une vive clarté,
D'un Dieu plus que d'un homme il avoit
4
la beauté.
Et cette Reyne voulant exprimer fa
bonne mine , dit à ſa Soeur.
Oma Soeur, qu'Enée a des charmes ,
Lors qu'il paroift deffous les armes !
Pour moy , je le voy dans ses yeux,
Sima foy ne me trompe , il eft forty des
Dieux.
Virgile parle encor de la forte en faveur
du beau Sexe ,lors qu'il fait le Portrait
d'Iris fous la figure de Beroe.
L'Epoufe de Doricle eft modefte & charmante
,
Mais remarque bien fa beauté.
Quefesyeuxfont brillans ! quils ont de
pureté!
Quefon baleine eft douce , & fa voix raviffante
!
Et que lors qu'elle marche , elle a de majesté!
Quand Didon entre dans le Temple
, le Poëte ne fe contente pas
de
la
46 Extraordinaire
la comparer à Diane , il adjoûte qu'elle
furpafle toutes les Déeffes .
Voyez-vous Didon qui s'avance,
Telle Diane avec fes Nymphes dance,
Mais cette Reyne a bien plus de
beautez.
Elle efface en marchant toutes les Déitez.
Et lors que Vénus quitte Enée, à qui
elle s'eftoit apparue fous une autre figure
, il dit que fon air & fa démarche luy
firent connoiftre la Déeffe.
Quoy qu'à le fuir Vénus s'enpreſſe,
Au marcher feulement il connut la
Déeffe.
J'ay emprunté tous ces Portraits de
Virgile , parce qu'on ne peut tirer que
de bonnes Copies d'un fi excellent
Original .
Il y a des Gens à qui cet air & cette
politeffe font fi naturels , qu'ils femblent
eftre nez pour la Cour & le
grand monde. Ce font de ces belles
Ames à qui la Nature donne de beaux
corps
du Mercure Galant .
47
corps & de nobles inclinations ; & lors
que la fortune leur eft favorable , elles
font capables de toutes chofes. Cela fe
remarque chez de certains Peuples &
dans quelques-unes de nos Provinces,
où le vulgaire mefme eft naturellement
civil & poly. Les Femmes font plus
fufceptibles de cet air du monde
que les
Hommes. Elles fe connoiffent mieux
en politeffe & en galanterie , elles rafinent
fur ce fujet , & elles nous en font
leçon. La Nature leur adonné cetavantage.
Elles s'attachent à plaire dés leur
enfance , comme à la feule chofe qui
peut les rendre recommandables , &
leur donne quelque merite au deffus des
Hommes, Quoy qu'il en foit, on ne peut
eftre ny poly , ny galant , fans le commerce
des Femmes . On peut eftre jufte,
fage & docte fans elles , avoir du courage,
de l'honneur & de la probité ; mais
ce font elles qui infpirent la douceur , la
civilité , la complaifance , la délicateffe,
le bon goût , & enfin tout ce qui peut
faire un honnefte Homme. Et la raifon
de cela, c'eſt qu'on agit plus rondement
avec les Hommes . On a moins d'égard
les
48
Extraordinaire
les uns pour les autres ; mais ce refpect
que la coûtume
a introduit
pour le beau
Sexe , fait qu'on obferve
bien plus de
formalitez
avec les Femmes
. Les Hommes
font toûjours
aupres d'elles dans une
certaine
bienfeance
, qui eft le veritable
caractere
de la politeffe
& de la
galanterie
. Je fçay bon gré à Monfieur
pas
Coftard d'avoir fait une Déelle de cette
derniere. Puis que les Femmes nous rendent
galands , ne craignons pas de facrifier
à cette Divinité pour nous la
rendre favorable. Le culte n'en eft
dangereux , & on peut la fervir fans
idolatrie. L'Amour que l'on apprehende
tant , en eft plus éloigné q t'on ne penfe.
Ce qui fe trouve le moins dans la galanterie
, c'eft de l'amour , dit l'Autheur
des Refléxions. Mais à tout hazard un
peu d'amour eft neceffaire pour faire un
galant Homme, & il n'y a perfonne qui
ne le veuille bien eftre à ce prix.
Vous appellez à tort le beau Sexe trompeur,
On ne perd jamais rien pour aimer une
Belle ;
Qu'elle
du Mercure Galant. 49
Qu'elle foit rigoureufe , inconſtante , infidelle
,
Confolez-vous dece malheurs
Si vous avez appris à plaire ,
Ce nepas une grande affaire ,
Que pour eftre bien fait , il en coûte fon
coeur.
Ce que dans le monde on appelle un
honnefte Homme , dit Madame de Vildieu,
fait gloire d'eftre galant , & favorisé
des Dames . Elles fçavent l'art de
plaire & de fe faire aimer , mais elles
veulent qu'on plaife , & qu'on fe rende
aimable . Tout le fecret eft de bien
choifir , & de tomber en bonne main.
Je plains un jeune Homme qui s'attache
aupres d'une Femme fans efprit &
fans mérite ; il eft toûjours mal recor
pensé de fon temps & de fa peine. M
d'autre côté les Femmes fpirituelles
fçavantes font rarement propres à la
le galanterie. Leur caractere eft
romanefque ; ce qui me fait croire
celles qui n'ont qu'un efprit na
avec un grand ufage du monde , &
font également éloignées de la coo
Q. de Iuillet 1681 . C
50 Extraordinaire
terie & de l'air pretieux, font plus capables
de faire un galant Homme.
"
Quoy que les belles Perfonnes ayent
plus de difpofition que les autres pour
l'air du monde & la veritable politeffe,
il y en a qui n'ont aucun air, & fouvent
de mediocres Beautez ont en cela de
grands avantages. C'eft que l'efprit y
contribue, & je ne fçay quel agrément
naturel qui ne refulte pas de la beauté,
mais de la fymetrie du corps , & du
temperament de la perfonne. J'ay connu
une Femme qui eftoit en tout d'un
mérite fort mediocre ; neanmoins par
habitude ou autrement , elle avoit un
certain air qui la fit regarder dans le
monde , & infenfiblement elle s'acquit
la reputation d'eftre une Femme bien
faite ; & tout cela confiftoit à placer
fes bras , & à avancer fa gorge d'une
certaine maniere , & à dire les chofes
d'un ton mignon & radoucy. Elle
fçavoit cinq ou fix Complimens avec
autant de petites raifons , qu'elle appliquoit
à tout, & qu'elle ne craignoit point
d'ufer à force de s'en fervir. Ceux qui
ne la voyoient qu'en paffant, en eftoient
charmez;
d "
du Mercure Galant,
51
charmez , mais ceux qui la voyoient
fouvent , ne pouvoient comprendre où
eftoit le charme , car cet air du monde
n'eft fouvent qu'une certaine routine
où l'on ne trouve aucun fond d'ef
prit & de merite. Il y a mefme tant de
foibleffe & de badinerie, que je ne m'étonne
pas fi les Gens bien fenfez ſe récrient
fi fortement là- deffus . Une fauffe
politeffe & un air contraint , dégoûtent
plus qu'un air fimple & des façons
groffieres. Icy on pardonne à la Nature
fans art , & là on ne peut pardonner
à l'art fans la Nature , car il choque
du moment qu'il eft vifible. Cet
air affecté eft le mefme que l'air pretieux
, dont il y a de fi bonnes Copies
dans les Prétieufes Ridicules , & dans le
Mifantrope de Moliere. Ce font des
Marquis dont tout le merite eft dans
leurs Perruques & dans leurs Canons .
Ils fçavent le bel air des chofes, & comme
Gens de qualité ils fçavent tout fans
avoir rien appris, dit Mafcarille.
Cette affectation gâfte fort les jeunes
Gens qui font peu de temps à la Cour.
Ils y prennent de faux airs , & des
Ci
52
Extraordinaire
façons de parler par où on les connoift
toute leur vie. Il n'y a rien qu'on doive
plus éviter que les mots nouveaux , &
méme quelques-uns qui font en ufage,
mais qui ont quelque chofe de trop fingulier.
Cela fent l'Enfeigne , & fait reconnoiftre
les Gens . Mais il y en a qui
croyent qu'on ne paroift dans la converfation
que par ce moyen . Combien ce
mot, à l'heure qu'il eft, a-t-il fait de bruit
dans la Province : On le fouroit par tout,
& on en revenoit toûjours à l'heure qu'il
eft. Il vint il y a quelque temps en Normandie
, une Dame que fon merite &
toute la vie qu'elle paffe à la Cour, rendent
fort recommandable. Un jour on
luy propofa une Partie d'Hombre, & elle
répondit pour s'en défendre , qu'elle
n'aimoit point ce Jeu ,parce qu'elle étoit
déja trop Colet monté, voulant dire qu'elle
eftoit trop vieille. Ce mot fut recueilly
foigneufement du petit nombre
choify qui avoit l'honneur de l'approcher
; & depuis ce temps-là , on n'entendit
plus que Colet monté. On l'appliquoit
à tout fans raiſon , & fans fçavoir
ce qu'il vouloit dire. Enfin lors qu'il
vient
du Mercure Galant.
53
vient quelque grand Seigneur en Province
, c'eft à qui prendra fes manieres;
mais ceux qui ont du bon fens , & l'efprit
folide , fe prennent garde de pareilles
affectations , & ne s'enteftent pas
d'un air qui eft dangereux pour les Provinciaux.
On peut eftre un honneſte
Homme,un Homme bien fait, fans eftre
un Homme de Cour ; & ce feroit grand
pitié, fi tous les Provinciaux devenoient
Courtifans. Qu'ils lifent l'Honnefte
Hommede Faret , ou le Parfait Courtifan
du Coulet Caftiliogue , pour y apprendre
a eftre civils & honneftes, mais
non pas je-ne-fçay- quelle maniere , &
quelle fauffe galanterie , qui n'eft bonne
qu'à les rendre ridicules. Parce
qu'on leur a dit que les Gens de Cour
& du grand monde ne font point façonniers,
ils font libres & familiers jufques
à l'impertinence & à la malhonnefteté.
Les honneftes Gens du Siecle paffé
eftoient eſclaves de leurs cerémonies;
mais ceux d'aujourd'huy le pourroient
bien devenir , par la familiarité de ceux
qui les imitent. La contrainte d'autrefois
eftoit infupportable , mais on com-
4
↓
C iij
54
Extraordinaire
mence à éprouver que la liberté d'apréfent
eft bien incommode ; car pour
deux ou ou trois qui en uſent bien , il
s'en trouve vingt qui en ufent mal. De
plus , cette liberté que nous cheriffons
toûjours, n'eft-elle point captive lors que
nous nous foûmettons fi volontiers au
caprice de ces Efprits familiers. J'appelle
ainfi ces jeunes Étourdis, qui pretextent
leur emportement d'une honnefte familiarité.
N'en fommes- nous point efclaves,
lors que nous fouffrons avec tant de påtience
, qu'il nous déclarent leurs fentimens
& leurs inclinations ; & ne
vaudroit - il pas mieux effuyer cinquante
Complimens de Nervefe , que
l'Inpromptu de quelque fou de Marquis
? Mais revenons de cette petite
digreffion qui n'eft peut-eftre pas hors
du fujet.
Cet air du monde & cette politeffe
change comme toutes les autres chofes.
On l'étudie plufieurs années , & on n'a
pas le temps d'en profiter. Les Polis
du Siécle paffe feroient groffiers & à
la vieille mode dans celuy- cy. Chaque
Regne, chaque Cour , a fon air , ſa
politeffe,
du Mercure Galant.
$5
politeffe,fa galanterie . Les vieux Courtilans
ne font pas moins diftinguez par
leurs façons, que par leurs habits ; & les
jeunes en changent tous les jours. Combien
de modes nouvelles,de figures & de
poftures dans le gefte , dans les habillemens
, dans la demarche , & dans toute
la Perfonne de ceux qui fe piquent d'avoir
ces qualitez , & qui prennent de
grands airs,comme ils parlent:Un galant
Homme difoit un jour fur ce fujet , que
les Suivantes de fa Femme prenoient
tous les ans fes vieilles graces. Il appelloit
ainfi ces agrémens nouveaux qui
changent fans ceffe à la Cour , & qui
font la plus grande occupation des Cavaliers
& des Dames.Mais ce qui eft admirable
, cet air eft fi delicat & fi fubtil,
qu'il fe diffipe & fe corrompt dans la
Province ; pour peu qu'on y féjourne.
Bien plus,il y en a qui le perdet en changeant
d'Habit. Il n'en eft pas tout- àfait
ainfi de la politeffe. Comme elle
eft plus fondée fur les moeurs , & qu'elle
refide principalement dans l'efprit , elle
demeure toûjours en ceux qui l'ont
naturellement , ou qui en ont fait une
Cij
56
Extraordinaire
habitude. Ce n'eft pas qu'il n'y arrive
du changement ; car enfin , les Peuples
les plus polis , deviennent dans la fuite
des temps , rudes & barbares. Il s'en faut
bien que les Grecs d'aujourd'huy & les
Italiens ne poffedent l'ancienne politeffe
d'Athenes , & l'Urbanité de Rome.
Ainfi un vieux Courtifan devroit
fe confoler de n'eftre plus poly. La qualité
de galant Homme , dit le Maréchal
de Clérambaut, paffe comme une Fleur,
ou comme un Songe. On eft quinze
ou vingt ans à le devenir , & tout d'un
coup ce galant Homme eft le rebut &
le mépris de ceux - mefme qui l'admi
roient auparavant. Mais c'eſt un des enteftemens
de la Cour d'eftre toûjours
galant ; & c'est pourquoy l'on y veut
paroiftre toûjours jeune.
Les Gens de Cour confervent l'air du
monde juſqu'au Tombeau, ou du moins
l'efprit du monde ; car il ne leur en demeure
que l'inclination apres que l'âge
& les affaires les en ont éloignez. Je
connois une Marquife, à qui une vieilleffe
de quatre-vingts ans , & un long
fejour à la Campagne , n'ont pû faire.
perdre
du Mercure Galant.
57
perdre la curiofité de la Mode & des
Nouvelles, Elle s'habille encore comme
une Fille de quinze ans , & fe fait
lire la Gazette regulierement toutes les
femaines. C'eſt un Original dans fa
Province , & on la regarde comme un
Trefor de la vieille Cour. Cependant il
faut avouer qu'on peut conferver l'air
du monde
& la veritable politeffe malgré
le cours des années , & le fejour de
la Province , quand on a une heureuſe
naiffance, l'efprit droit & jufte , qu'on a
commencé de jeune âge à paroître dans
le monde , qu'on s'eft formé fur de bons
modelles , & que le bon fens & le jugement
reglent nôtre conduite. Lors
qu'un Homme & une Femme de Cour
font faits de la forte, c'eft un grand charme
que leur perfonne & leur converfation.
C'est là qu'on trouve cette jufteffe
de pensées & d'expreffions , cette nobleffe
de fentimens , cette penétration
d'efprit , ce jufte difcernement , ce
tour fin & délicat, cette maniere aisée de
dire les chofes , cette plaifanterie fpirituelle
, cette fine raillerie ; enfin dans
toute la perfonne un air , & un je - ne
C Y
< 8 Extraordinaire
fçay- quoy qui ravit & qui gagne tous
les coeurs. Mais il faut pour cela que la
Nature forme un Homme avec foin , &
que les belles Lettres & le grand monde
le poliffent; car ce n'eft pas affez de plaire
lors qu'on nous voit, il faut encor que
nous laiffions le defir de nous revoir , &
le regret de ne nous voir plus , & tout
cela ne fe peut fans un grand fond
d'efprit & de mérite. Les vrays agrémens,
dit Mr le Chevalier de Meré ne
viennent pas d'une fimple fuperficie , ou
d'une legere apparence. L'efprit fans
doute eft ce qui touche le plus , & quelque
avantage que l'on ait de la Nature,
on a point cette liberté , ce brillant &
cet enjouement qui plaifent tant dans
le grand monde ; car eftre libre &
enjoué fans efprit , c'eft eftra brutal &
ridicule. Si tant de belles Perſonnes ne
touchent point & n'ont point d'air,
c'eft qu'elles n'ont point d'efprit ; mais
ceux qui en ont , ne manquent jamais
de plaire, quelques laids qu'ils puiffent
eftre. La Nature donne de la beauté;
l'efprit , de l'agrément. C'est le premier
mobile de toutes chofes , & le principal
reffort
du Mercure Galant.
59
reffort de toute la machine ; car dans
une Perfonne bien faite , ce n'eft ny la
taille , ny l'éclat du teint , ny le brillant
des yeux qui nous enchante; c'eft l'efprit
qui fe fert de tout cela comme il faut,
& qui luy donne le prix qui nous le fait
eftimer. Sans luy , dit un ancien Poëte,
les yeux font aveugles, les oreilles fourdes
, les bras paralytiques ; mais lors
qu'un Homme a de l'efprit, les moindres
mouvemens de fon corps ont quelque
vertu qui le fait aimer ; tout ce qu'il fait
charme, il y a plaifir à le voir & à l'entendre.
Le Maréchal de Clérambaut eft
fi perfuadé que l'air du monde ne dépend
pas tout-à- fait des avantages du corps,
qu'il affure qu'un Homme contrefait
a fouvent meilleure grace, qu'un Hom
me fait à peindre ; & il conclud que ce
n'eft pas affez que ces beaux dehors
pour eftre agreables , mais que le plus
important confifte à donner l'ordre dans
fa tefte & dans fon coeur, & qu'on n'eft
jamais un galant Homme fans avoir un
bon coeur, ou bien de l'efprit.
ד
T
Il femble donc que ceux qui en ont
beaucoup , doivent avoir cette politeſſe
&
бо
Extraordinaire
& cet air du monde plutoft que les autres.
Je ne dis pas les Sçavans , car l'air
d'un Docteur eft bien diférent de celuy
d'un Homme de Cour , mais je parle icy
de ce qu'on appelle bel efprit ; & en
effet , ceux qui en ont , font toûjours
fort agreables , & les plus beaux Hommes
font fades & dégoûtans quand ils
en manquent. Neantmoins l'efprit feul
ne fait pas cela , & il eft aifé de le remarquer
en des Perfonnes qui en ont
peu , & qui ne laiffent pas d'avoir bon
air , & d'eftre fort polis. Les agrémens
du vifage & de la taille, l'emportent fouvent
fur l'efprit ; & comme on en eft
prévenu, on ne donne qu'à la fuperficie
& à l'apparence , & c'eft ce que veut
dire Monfieur le Duc de la Rochefoucaut
, que la bonne grace eft au corps,
ce que le bon fens eft à l'efprit. Mais il
faut avouer que fi ces Gens-là n'ont pas
foncierement de l'efprit , ils ont je ne
fçay quelle teinture des belle Lettres, &
un grand ufage du monde, en quoy confiftent
prefque toutes ces chofes. Mais
de plus , il y a des Gens qui n'ont de
l'efprit & da merite que pour déplaire ;
du Mercure Galant. 61
7
car bien fouvent ce n'eft pas la chofe qui
déplaift, mais l'air dont on la fait , & on
eft d'autant plus chagrin que la chofe
eft belle, & qu'on la gafte en la faifant
mal. La trop grande confiance qu'on a
en fon mérite,rabaiffe les plus nobles actions
.On est bien aiſe de voir un Homme
ou une Femme qui charme ; mais on
eft choqué déslors qu'ils affectent de
nous plaire,& qu'ils nous forcent à les
admirer. On pourroit leur demander avec
Monfieur le Chevalier de Meré , quel
avantage ils tirent d'avoir de l'efprit, puis
qu'ils ne s'en fervent pas pour le faire aimer;
car enfin cet air du monde & cette
politeffe ne fervent qu'à cela , & ce n'eft
que pour cette fin qu'on les étudie , &
qu'on s'y rend habile. Ce qui me fait
parler de la forte , c'eft que ce n'eft
affez d'avoir de l'efprit , il faut eftre encor
extrémement honnefte Homme , &
pourfuivre toûjours l'idée que cet illuftre
Chevalier m'a fait concevoir. Quoy
qu'on fçache parfaitement toutes ces
chofes , & que l'on y foit occupé toute
fa vie, on ne le doit jamais faire remar
quer ny dans fon entretien , ny dans fes
manieres.
pas
62 Extraordinaire
manieres. La politeffe à l'égard de l'efprit
confifte , dit Autheur des Reflexions
à penſer des choſes honneftes & delica.
tes ; & il y a une éloquence, ajoûte-t'il,
dans les yeux & dans l'air de la Perfonne,
qui ne perfuade pas moins que la
parole. Les beaux Elprits y devroient
eftre grands Maîtres , neanmoins ils en
connoiffent peu. Ces fortes de chofes
font du grand Monde & de la Ruelle
, & non de l'Ecole & du Cabinet.
Qui peut avoir cette étendue d'efprit qui
dépaife les Gens , & qui leur découvre
en toutes rencontres ce qui leur eft neceffaire
de faire & de dire ?
Je le dis avec peine ; mais il eft certain
que la politeffe du Cabinet n'eſt
point la veritable politeffe, & qu'on n'a
pas l'air du monde pour avoir bien de
l'efprit. A la verité , les Sçavans & les
beaux Efprits , ont en cela de grands
avantages,mais ils ne fuffifent pas feuls.
Ces Gens -là s'attachent trop aux fentimens
& aux paroles, à penfer jufte, à bien
raiſonner , à bien écrire ; & il faut aller
aux moeurs, aux geftes, aux manieres qui
dépendent de l'uſage du monde, & qui
en
du Mercure Galant. 63
*
en font le caractere le plus effentiel .
Lors qu'on veut appliquer dans le grand
Monde ce que l'on a écrit , il s'en faut
bien qu'on ne foit ce que l'on croyoit
eftre. Je parle mefme des Autheurs les
plus polis & les plus galans. Un bon
Ecrivain peut bien faire des Portraits au
naturel de cette politeffe , & attraper
dans fes Livres cet air du monde dont
nous parlons. Il peut mefme aller au
delà par la force de fon imagination , &
par la beauté de fon genie , mais lors
qu'il veutmettre ces chofes en pratique,
il demeure court , & fes Copies valent
bien mieux que l'Original. Ces manieres
aisées & naturelles , cette douceur &
cet agrément qui procedent de la bonté
des moeurs, & des traits du vifage, ne
s'apprennent guéres par l'étude & par la
meditation.Il faut que la Nature les donne,
ou du moins il fautun longtemps pour
les acquerir, eftre un bon Comédien , &
jouer fon Rôle devant les Connoiffeurs,
& non pas derriere la Toille, où l'on n'a
que foy pour Maiftre & pour Spectateur.
Les beaux Efprits ne font pas Gens
àfe donner tant de peines ; & en effet,
64
Extraordinaire
fi vous en oftez un petit nombre , qui
par leur nailfance ou par leur éducation
on joint l'ufage du monde, aux belles
Lettres, il y a peu d'Autheurs qui ayeng
eu , je ne dis pas feulement dans leurs
perfonnes , mais encor dans leurs écrits,
le grand air & la veritable politef
fe. Avant Monfieur d'Urfé , nous n'avons
aucun Autheur François qui ait
excelé en ce genre, mais c'eftoit un homme
qui eftoit auffi poly & auffi galant
dans fa perfonne , que dans fa divine
Aftrée. Les Autheurs de Poléxandre, de
Cleopatre,de Clélie ,de Cyrus, & de tant
de beaux Romans qui ont paru de nos
jours, nous en ont donné de parfaits mo
delles ; mais comme leurs idées eftoient,
un peu trop relevées, & au deffus de l'ufage
ordinaire , ils ne
ils ne firent pas d'auffi
bons Ecoliers , qu'ils avoient donné de
bonnes Leçons. On blâma ceux qui s'y
attacherent , & les grands Lecteurs de
Romans furent traitez de Pretieux ridicules.
On vouloit un air & de manieres
plus accommodées à la portée des Hommes,
qui fiffent voir les Gens comme ils
font,& non pas comme il feroit à fouhaiter
du Mercure Galant.
65
ter qu'ils fuffent ; ce qui fit douter que
ces Autheurs euffent le veritable aír du
monde, puis qu'ils donnoient des Copies
dont on n'avoit jamais vu d'Originaux.
Voiture & Sarazin nous ont confirmez
dans cette opinion ; & furent fi bons
Maiftres en cela, qu'on fe trouvé encor
fort bien de les imiter aujourd'huy. Cependant
ce Voiture , tout poly & tout
galant qu'il eftoit , du confentement
mefme de fon plus grand ennemy
Monfieur de Girac , pour ne rien dire
de Madame de Saintot , qui le promettoit
à deux belles Dames tout-à-la- fois;
ce Voiture, dis-je,n'avoit pas bon air, &
avoit quelque chofe de niais dans le vifage,
comme il le dit luy-mefine. Il eft
donc vray qu'il faut avoir une forte d'efprit
que les Livres & les Sçavans ne
donnent guere, & qu'on ne peut apprendre
dans le Cabinet. Il faut avoir le goût
fin & délicat,pour remarquer les vrais &
les faux agrémens. Il y en a toûjours
quelques- uns qui font à la mode , & dont
le monde eft prévenu.Ils dépendent fouvent
du caprice de ceux qui en jugent
mais dans cette bizarrerie il y a toûjours
L
une
66 Extraordinaire
8
-
taine proportion à laquelle on revient ,
parce que fans elle on ne peut plaire , &
pour plaire & pour eftre agreable, il faut
avoir un efprit plus doux & plus pliable
, fi j'ole me fervir de ce mot , que
n'ont les Autheurs & les beaux Efprits.
Adjoutez à cela un abord galant , une
converfation brillante , une complaifance
agreable & un peu fateufe , un
procedé hardy & modefte tout enfemble;
ce qui eft rare dans un bel Efprit. Il
peut avoir la connoiffance de ces
choſes ; mais ,un galant Homme qui les
poffede, s'en fert tout autrement. Un
bel Esprit a trop de fuffifance, un galant
Homme a trop de vanité. Un galant
Homme cherche trop à plaire , un bel
Efprit croit qu'il plaift toûjours ; l'un
eft incapable du monde , parce qu'il en
neglige trop l'ufage ; l'autre en devient
l'efclave, & s'égare fouvent du bon fens
& de la raifon , parce qu'il s'attache trop
à fes maximes. Il n'y a rien de plus
ridicule qu'un bel Efprit hors de fes Livres.
Il n'y a rien de plus décontenancé
qu'un galant Homme hors de la Cour
& du grand Monde , quand il n'a pas
beau
du Mercure Galant.
67
Дня
beaucoup d'efprit & d'habilité ; car
alors il ne s'étonne de rien , il s'accommode
à tout , il profite de tout , & il eft
par tout ce qu'eftoit Alcibiade. Mais
fans nous arrelter à faire icy un plus long
détail de leurs défauts , difons pour leur
fairejuftice, qu'un bel Efprit qui eft ga
lant Homme, eft un compofé du Monde
& des belles Lettres , de l'Ecole & du
Cercle , du Cabinet & de la Ruelle.
C'eft la penfée de Monfieur de Vaugelas,
quand il a dit que dans la Galanterie il y
entre du je-ne-fçay- quoy , de la bonne
grace, de l'air de la Cour, de l'efprit, du
jugement , de la civilité , de l'honnefteté
, de l'enjouement , & le tout fans
contrainte , fans affectation & fans
défaut. Apres cela demeurons d'accord
qu'un bel Efprit qui a ces qualitez , l'emporte
facilemét fur tous nos Blondins, du
moins il gagne la plus faine & la meilleure
partie du beau Sexe, s'il n'a pas la
plus jeune & la plus belle ; mais enfin fi
on aime mieux un bel Efprit, un galant
Homme plaift davantage. On fe gafte
pour vouloir eftre un peu de l'un & de
l'autre.On devroit fe tenir das les bornes
que
68 Extraordinaire
que la Nature & le Génie nous prefcrivent.
Si un bel Efprit n'a point de difpofition
pour le monde, qu'il demeure dans
fon Cabinet, qu'il voye peu de Perfonnes,
que des Sçavans comme luy , &
qu'il ne fe rende point ridicule avec fon
bel efprit. Mais d'ailleurs qu'un galant
Homme qui eft formé pour le monde ,
ne s'érige point en Autheur , & qu'il
n'envie jamais à un bel Elprit la gloire
d'un Sonnet ou d'une belle Lettre. Il
n'y a rien de plus ridicule que cette manie.
Je voudrois mefme qu'il fe paffaft
d'en juger,fans fe mêler de vouloir mieux
faire ; qu'il renchérift fur l'honnefteté
& fur la courtoifie , par l'agrément de fa
perfonne, & par la délicateffe de fon efprit.
C'eft dela forte qu'un galat Homme
fera de tous les temps, & toûjours à la mo
de ; qu'il plaira par tout , & que tout le
monde fe plairra avec luy.
A
pres cela
je puis
conclure
que
chacun
en fa maniere
peut
avoir
l'air
du monde
& la
veritable
politeffe
, &
qu'il
n'y
a
point
aujourd'huy
de
caractere
qui
n'en
foit
capable
. Il ne faut
donc
pas
s'étonner
fi la France
eft la plus
polies
de toutes
les
du Mercure Galant. 69
les Nations , & fi cet air du monde &
cette politeffe fe répandent jufques dans
les Provinces. Avant le Regne de
François I. on ne fçavoit ce que c'eftoit.
Les Hommes eftoient fiers & courageux,
mais rudes & groffiers. Les Femmes
eftoient fages & prudes, mais farouches
&feveres. Sous Henry II . & Henry III.
on commença à eftre poly. Les Hommes
dèvinrent galans , & les Femmes
galantes. Depuis nous avons veu des
Précieux & des Prétieufes. Mais la politelle
de l'ancienne Cour cftoit trop contrainte
& trop affectée. Le corps
eftoit à la gefne par les Habillemens &
par les grimaces , & l'efprit par les
complimens & les converfations. Toutes
les manieres eftoient étudiées,tous les
ajuftemens eftoient artificiels. On n'agiffoit
que par refforts, & par machines,
mais à prefent on eft propre fans peine,
& l'on eft negligé fans eftre mal - propre.
On dit peu de chofes , mais juftes , on
eft civil fans embarras ; enfin on eft plus
François que jamais on ait efté , fans
pourtant avoir aucun des défauts qu'on
reproche à noftre Nation. Mais dequoy
n'eft70
Extraordinaire
n'eft-on pas capable quand on eft Sujet
de Louis LE GRAND ? C'eft à luy
qu'on eft redevable de toutes ces choſes .
Il poffede dans un parfait degré la veritable
politeffe , & ce grand air qui accompagne
toutes les actions, & qui releve
fi avantageufement fa Perfonne au
deffus de tous les Roys du monde , luy
donne à luy feul cette grandeur & cette
majefté , que tous les autres Princes
n'emportent que de l'éclat de leur Sceptre
& de leur Couronne.
DE LA FEVRERIE .
Je vous envoye quelques Madrigaux
que j'ay reçeusfur les Enigmes proposées
dans ma Lettre du mois de fun. Le Feu
eftoit le Mot de l'une & de l'autre.
V
I.
?
Ous raillez- vous , SeigneurMercure?
Vit -on jamais telle avanture
Et qui la prendroit pour unjeu ?
Au plus fort de l'Eté nous voyons tout le
monde
Chercher de la fraîcheur dans l'Onde ,
Et vous nous apportez du Feu .
L'AIMABLE HUBERT , de
la Rue de la Harpe.
Voulez
du Mercure Galant. 71
II.
Oulez- vous expliquer l'Enigme du
VouleMercure
1
Difoit Cloris à fon Amant ?
Elle me paroift trop obfcure
Et je l'avoue ingenument ,
"
Je n'en viendrois à bout que difficilement.
Le Drôle , fans refver , découvrit le miftere,
Et luy répondit ; franchement
Vn peu de Feu feroit bien vôtre affaire,
L'on vous en aimeroit , ma foy , plus tendrement.
DE
LE COMTE DE MONTAIGU,
de la Rue Montmartre.
III.
E grace , dites-nous un peu ,
Beau Meffager, galant Mercure,
Si c'est par caprice , ou par jeu,
Ou par quelque triste avanture ,
Qu'on vous entend fouvent dans vostre
Enigme obfcure ,
Crier à haute voix , au Feu , Meffieurs,
au Feu.
RAULT , de Rouen.
Lors
72 Extraordinaire
Lors
I V.
Ors que je m'approche de vous,
Mon coeur charmé de vos traits les plus
doux ,
Vous fait recit de mon martire,
Mais belas ! qu'inutilement
Mille & mille foupirs me font paroître
Amant,
Puis que vous vous raillez de ce qu'Amour
m'inspire,
Et que le Feu cruel qui confume ce coeur
N'eft chez vous qu'unefoible ardeur.
DE L'ISLE D'ORIGNY ,
D
de Troyes.
V.
Ans voftre Enigme on voit , Mercure
,
Un Feu qui n'eft que la figure
De celuy dont les beaux Efprits,
Sous voftre nom , par voftre adresse,
Eclairent les plus fombres nuits,
Soit d'ignorance , ou de trifteffe.
LE CHEVALIER DE LA SANTE ',
Doct. M. de M. de Châlons
en Champagne.
VI.
du Mercure Galant.
73
V I.
JE Seay me garantir des ardeurs du
Soleil ,
Mercure avec fon Feu veut en vain me
furprendre.
Par le fecours d'un fecretfans pareil,
Du Foudre de fupin je pourrois me defendre.
Je pourrois infulter au Ciel , à tous les
Dieux ,
En un mot je ne crains que le feu de vos
yeux ;
Mais le moyen, Philis , tout doit s'y rendre
;
Pourpeu qu'en fente un coeur , il est ré
duit en cendre.
DAUBAINE
VII.
'Ous voulez que j'explique, adorable
Camile , Vo
L'Enigme qu'en ce Mois vous voyez
avoir cours ;
Et pour rendre la chofe affurée & facile,
Q. de Juillet 1681 , D
74
Extraordinaire
Refuel-y , dites-vous , plutoft cinq ou fix
jours.
86437
Le long-temps ne fait rien ; qui là-deſſus
fe fonde ,
Loin d'aider fon efprit , ne l'affoiblit pas ,
peu.
Je refverois en vain jufqu'à la fin du
monde,
Si comme aupres
prens Feu.
de vous d'abord je ne
DROUART DE ROCONVAL ,
de la Porte S. Antoine.
VIII.
L'Enigme que Mercure a mife la pre-
Donnefans-doute plus de lieu
D'imaginer un Mor , que ne fait la derniere;
Tout le monde y court comme au Feu.
BOURET , Préfident en l'Election
de Mante & Meulan.
I X.
E fuis au comble de mes voeux ,
Ie triomphe à prefent d'une jalouſe
envie ;
Et
du Mercure Galant .
75
Et tandis
que
ma vie
Par un cruel deftin ne fera point ravie ,
Pour mon fidelle Epoux j'animeray mes
Feux.
V
La jeune Epoufe triomphante,
de la Rue S. Denys.
X.
Ous croyezdonc, Seigneur Mercure,
Sous ombre qu'on vous nomme une
Divinité ,
Par tout à voftre volonté
Rompre les Loix de la Nature ?
Mais malgré tout voftre pouvoir,
Et quoy que vous tentiez afin de nous
furprendre,
Le Feu fe laiffe toûjours voir ,
Le Tonnerre toûjours entendre.
O' ,
F. HA.... Du MESNIL , de
Chambrais en Normandie.
X I.
c'est trop foûpirer pour vous,
belle Inhumaine,
Puifque vous mépriſez mon Feu ;
le me retire enfin, & pourfinir mapeine,
Adieu, Philis , adieu.
LE BLANC DE ROQUEMONT.
Dij
76 Extraordinaire
HE
XII.
quoy , belle Philis , toûjours inéxorable
Aux cris d'un Amant miferable
Quife profterne à vos genoux ?
C'est trop, divin Objet, l'expofer au martire.
Moderez la rigueur d'un fi rude cour- .
roux
Si vous ne voulez qu'il expire
Par un fupplice affreux , le plus cruel de
tous .
Il veut implorer voftre grace ,
Ne luyrefufez pas un regard de vosyeux.
Mercure vient en Feu pour fondre vôtre
glace ,
Pourrez- vous refister à la force des
Dieux ?
XIII.
' Autre jour pres d'Iris, & languiſſant
L
&
bléme,
le me plaignois de fa rigueur ;
Mais bien loin de toucherfon coeur ,
Sa froideur ajoutoit à mon malheur extréme
Mille & millefujets d'une juſte douleur.
La
du Mercure Galant. 77
La Belle lifoit le Mercure ,
Et vouloit expliquer les Enigmes du
Mois ,
Lors que que d'une tremblante voix
Ie devinay par avanture.
La premiere , luy dis-je , eft fans-doute le
Feu ,
Moncoeur en reffent les atteintes.
Pourquoy, quand il vousfait fes plaintes
,
Ne l'écoutez-vous pas un peu ?
Q
LE JUVENAL NAISSANT ,
de la Rue de la Harpe .
XIV. I
Voy que nous foyons tous dans la
Saifon ardente ,
Je ne m'en reffens que fort peu,
Et mon amefans toy ne feroit point contente
;
Mercure , jay befoin pour vivre , de ton
Q
Feu.
L'ARCHITECTE reffufcité.
XV.
Vi voudra trouver cette fois
Les Enigmes du dernier mois.
Dij
78
Extraordinaire
Ne doit pas manquer de lumieres
Car l'autre jour, fans aucun fruit ,
Tachant de découvrir le fens de lapremniere
,
Nous reframes deffus jufqu'à ce qu'il
fit nuit.
Mais loin de l'attraper , quoy que nous
puffions faire ,
Nous en approchames fipeu
Que nousferions encor à fçavoir le miftere
,
Si l'on n'euft apporté du Feu.
A
LE JEUNE SOLITAIRE ,
de la Rue des trois Cheminées
de Poitiers.
XV I.
I
Llez loin d'icy, Scrupuleux ,
Qui voulez condamner les Songess
Fay connu par un Refve heureux ,
Qu'ils n'eftoient pas toujours mensonges.
Aux Enigmes du Mois refvant tranquillement
,
Lefommeil m'afurpris, & par une avanture
Qui m'a laissé remply d'étonnement
,
M'a
du Mercure Galant.
79
M'a découvert le fecret de Mercure ,
En me faifant voir en dormant
Deux Feux qui n'eftoient qu'en peinture.
LEPINE DE PLOERMEL .
La Piece quifuit eft de Monfieur Perrin,
d'Aix en Provence , Fils du Secretaire du
Roy de ce nom . Quoy qu'il n'ait encor que
dix-huit ans, voyez fi l'on peut mieux raifonner
fur la matiere qu'il traite.
Si le Mary doit estre außi grand
Maître que la Femme.
→
I l'on veut fe dépouiller de tous les
Préjugez on reconnoiftra aisé
ment que le pouvoir fe doit étendre
auffi loin dans la Femme , que dans le
Mary. Qu'eft- ce que le Mariage , diton
? C'eft une Societé foûtenue par une
mefme puiffance en deux Perfonnes
égales. Je dis égales ; car fi avant qu'on
les euft unies il y avoit diverfité de condition
, le Sacrement qui confond &
leur naiffance, & leur bien, bannit toute
D iiij
80 Extraordinaire
diférence, & introduit l'égalité , Le Mary
ne trouve point dans la Perfonne de
fon Epoufeune inferieure, ny une eſclave
qu'il doive tenir dans la fervitude , il y
rencontre une compagne, une autre ſoymefine
, qui a autant de droit que luy au
commandement. Ce droit eft étably fur
ce que l'amour; ou pour mieux dire l'amitié
conjugale, les oblige à ne s'appliquer
qu'à mettre un ordre dans les engagemens
de la Societé , où ils puiffent
trouver ce qu'on appelle les douceurs de
la vie ; & ils ne peuvent goûter ces douceurs
que dans une paix qui foit entretenue
par l'union des volontez . Quand
l'égalité de pouvoir eft gardée dans le
Mariage, l'on n'y remarque que ce qui
peut contribuer davantage à l'accroiffement
de la fatisfaction commune. Camme
on y ' vit de concert dans une communication
mutuelle d'autorité , les diferences
de fentimens y font reciproques
, chacune des parties confent à ce
que l'autre refout ; ce qui eft au gré de
l'Epoufe , eft approuvé de l'Epoux ; &
il n'y a en eux qu'une volonté , parce
qu'il n'y a qu'un coeur. On n'y voit
point
1
du Mercure Galant. 81
point les fâcheux effets de la difcorde,
les contrarietez chagrines, les haines fecretes,
ces malheurs qui furviennent par
tout où l'inferiorité eft reconnuë. Ĉar
en effet ,
Quand un Maryferoit fidelle
Quand il auroit un tendre amour ,
Et qu'il donneroit chaque jour
De l'ardeur de fes feux quelque marque
nouvelle ;
S'il faut qu'on le revere, & fifapaffion
Exige injuftement de la foûmiffion ,
Sa Femme fera bien docile ,
Si pour luy plaire abandonnant fes
droits ,
Elle fuit fans trouble fes Loix ,
Et le laiffe tranquille.
TRAITE SUR L'ORIGINE
DE LA MEDECINE.
L
&
A Medecine a efté de tout temps,
par tout , felon le ſentiment de
Cornelius Celfus , Lib. 1. de Medic. Et
les Peuples les moins civilifez , & les Na
D v
82 Extraordinaire
tions les plus barbares, fecourus des feules
lumieres de la raiſon, on fçeu fe fervir
des Remedes & des Plantes que la
Nature leur fourniffoit , pour conferver
leurs corps fans maladies & en parfaite
fanté. La Medecine eft un don de Dieu,
dit Avicenne ; & nos Peres ensevelis
dans les erreurs du Paganifme, croyoient
que
les Dieux avoient fufcité les Medecins
pour guérir les maladies, qui étoient
un effet de leur colere & de leur indignation.
Honorez les Medecins , dit
l'Ecclefiaftique,parce que Dieu , qui eſt
la fource de la veritable Medecine , les a
créez pour fuppléer au befoin de fes
Creatures. Honora Medicum propter
neceffitatem ; etenim creavit illum altiffimus;
à Deo enim eft omnis medela , Ecclefiaftici
38. Le Patriarche Seth , qui
inventa les Lettres Hebraïques, & donna
un nom à chaque Etoile , comme dit
Genebrard , ayant efté un tres - habile
Medecin , on peut croire avec raiſon
qu'il eut quelque connoiffance de la
Medecine , & qu'il la mit au rang des
Sciences & des Arts Liberaux , qui furent
gravez de fon temps fur deux Co
lomnes,
du Mercure Galant. 83
911.
lomnes, dont l'une eftoit d'airain , pour
refifter à l'impetuofité des vagues , &
l'autre de brique, pour refifter à l'activi
té du feu. Il eft mefme probable que
fon Fils ne fut appellé Enos , c'eſt à dire
Homme, que par la connoiffance de foymême
& du Corps humain, qui fait une
partie de la Medecine. Quant au Patriarche
Jacob, il ne faut pas douter qu'il
ne fuft habile dans cette Science , puis
qu'il le fit bien paroiftre dans le partage
des Troupeaux avec fon Oncle Laban.
Une Fille de Pharaon , nommée
Thermuta , fit élever Moïfe commefon
propre Enfant, & luy fit apprendre toutes
les Sciences qui eftoient alors en
vogue parmy les Egyptiens. On luy enfeigna
fans doute la Medecine , puis
qu'eftant devenu grand, il en donna des
preuves fi convaincantes , en rendant
douces les eaux ameres de Mara , action
d'un veritable Medecin , felon le fenti
-ment de l'Ecclefiaftique. Dieu , dit- il, a
creé tous les Remedes , & un Homme
prudent n'aura point pour eux d'averfion
, puifque par le moyen d'un Bafton
les eaux ameres font devenues douces.
Altiff
84 Extraordinairė
Altiffimus creavit de terra medicamenta,
& virprudens non abhorrebit illa, Nonne à
ligno indulcata eft aqua amara ? Eccl. 38 .
L'Achange Raphaël , comme fon nom
le porte , ( car RAPHA en Hébreu veut
dire Sanavit, & EL , Deus , ) fit les fonctions
d'un Medecin , en rendant la veuë
au Pere du jeune Tobie , avec le foye
d'un Poiffon qu'il avoit fait garder tout
exprés , parce qu'il le croyoit neceffaire
pour la guerifon . Le plus fage des
Roys , qui écrivit jufques à trois mille
Paraboles & cinq mille Odes , & compofa
plufieurs Livres touchant la nature
des Arbres & des Cédres du Liban ,
des Animaux, des Poiffons, des Oyfeaux,
& des Plantes , qu'on garda longtemps
dans le Tréfor du Temple de Jerufalem ,
mais qui furent enfin brûlez par ordre
du Roy Ezechias , afin d'olter tout
fujet de fuperftition , qui eftoit le foible
de la Nation Juifve , felon le fentiment
d'Apulée ; Salomon , dis-je , fut- tresfçavant
dans la Phyfique & dans la
Medecine. Il fit mefme baftir, au raport
de Jofephe, la Pifcine des Agneaux , de
Laquelle parle S. Jean au Chap. s . de fon
Evangile
du Mercure Galant.
Evangile. Une foule de Malades attendoit
avec impatience le mouvement miraculeux
de ces eaux falutaires qu'un
Ange temuoit dans un certain temps,
pour faire connoiftre l'arrivée du Medecin,&
pour avertir les Malades , dont le
premier defcendu apres le mouvement de
l'eau , eftoit entierement guéry, quelque
maladie qu'il euft. On connut à la venue
du Fils de Dieu ce miracle, qui finit
d'abord apres fa mort avec l'ancienne
Loy. Le Sauveur du Monde , le Souverain
Medecin du Corps & de l'Ame,
guériffoit tous les Malades qu'on luy
prefentoit , & donna ce mefme pouvoir
à fes Difciples, qui fuivirent l'exemple
de leur Maiftre. S. Luc l'Evangelifte
fut Medecin , comme dir S.Paul . Salutat
vos Lucas Medicus dilectus , Col. 4. Les
Egyptiens qui fe vantent d'eftre les
Inventeurs des plus beaux Arts , attribuent
l'Invention de la Medecine à leur
Dieu, qu'ils appellent Theut, ou Thoon,
lequel nom ils donnent au premier
mois de leur année, Diodore neantmoins
affure que Mercure Trifmégifte , que
quelques - uns ne diftinguent pas de
Moïſe,
86 Extraordinaire
ལ
Moïfe , en eft l'Autheur , auffi- bien
que de l'Arithmétique, de l'Aftrologie,
& de la maniere d'interpréter , qui luy
fit donner le nom d'Hermes. Galien dit
que l'Anatomie fut premierement en uſage
parmy les Egyptiens , parce qu'elle
eftoit neceffaire pour embaûmer les
Corps , fuivant la coûtume du Païs .
Les Grecs ont crû qu'Apollon eftoit
l'Autheur de la Medecine , & un Poëte
profane l'a fait parler en ces termes . Inventum
Medicina meum eft , obiterque
per obem, Difcor.Ov.1.Met . Macrobe en
donne la raifon ; parce que , dit-il , un
Soleil temperé diffipe toutes les maladies.
Jamblicus & Apollonius Tyaneus,
foûtiennent que c'eft à caufe de l'Art de
deviner , d'où la Medecine a tiré fon origine
à leur avis. Hippocrate mefme femble
les favorifer, lors qu'il dit que la Medecine
& l'Art de deviner ont eu le mef
me Dieu pour Autheur. L'illuftre Centaure
Chiron , Fils de Saturne & de la
Nymphe Phyllire , fut le Medecin des
Argonautes ; & Hercule l'ayant bleſſe
d'un coup de Fleche dont il mourut, il fut
d'abord mis au rand des Signes celeftes
où
du Mercure Galant.
87
où il est l'Archer . Pelée & Thétis luy
donnerent Achille leur Enfant pour
l'élever , & il luy apprit à jouer du
Luth, & quelque peu de Medecine , qui
luy fit trouver une Herbe qu'on appella
de fon nom , pour guérir Teléphus , au
raport de Pline, Liv . 25. Ch . 5. Enfin il
enfeigna l'Aftrologie à Hercule , & la
Medecine à Efculape , qui n'y trouva
pas fort fon compte , car il fut frapé de
la Foudre, pour avoir reffufcité Tyndare,
Hippolite , Glaucus , & Androgeos ,
on pour les avoir guéris de maladies mortelles,
fuivant le fentiment de quelques
Autheurs . Il eftoit Fils d'Apollon
& de la Nymphe Coronis. Taritius
neantmoins , De Illuft . Vir. allure qu'il
nâquit de Parens inconnus , & qu'ayant
efté expolé par des Chaffeurs , il fut nourry
du lait d'une Chienne. Il eut deux Enfans
, Machaon & Podalirius , qui avec
trente Navires fuivirent Agamemnon au
Siege de Troye , où ils furent d'un fort
grand fecours à leurs Compagnons, qu'ils
guériffoient de leurs bleffures. Homere
nous repréfente dans fon Iliade Liv. 4.
Machaon, qui fecouru de la Science
qu'il
88 Extraordinaire
>
qu'il avoit heritée de fes Peres , guerit
le Roy Menelaus . Podalirius , que
la longueur de fes pieds fit appeller ainſi,
apres l'incendie de Troye fe retira
dans la Carie , où il avoit este nourry
parmy les Chevres . Ce fut là qu'il guérit
la Fille du Roy Damethée , qui
eftoit tombée du toit de fa Maifon. Le
Roy en recompenfe de cette cure , luy
donna cette même Fille en mariage, avec
une Province , où il baftit deux Villes , à
l'une defquelles il donna le noin de fa
Femme Syrne. Il établit une Ecole de
Medecine à Rhodes , où il enfeigna luymefme.
La Medecine depuis ce tempslà
demeura cachée & inconnue, au raport
de Pline , pendant cinq cens ans , c'eft
à dire jufques à la guerre du Péloponefe,
qui arriva l'an 300. depuis la fondation
de Rome. Hippocrate , alors Difciple
de Démocrite , natif de l'Ile de
Cos , dédiée à Efculape, fit revivre cette
Science fi utile & fi avantageuſe aux
Hommes , & commença à traiter les
Malades dans le Lit , au lieu que fon
Difciple Prodicus ne guériffoit qu'avec
des Onguens & des Emplâtres . Diocles,
Praxa
du Mercure Galant 89
Praxagore , & fon Diſciple Pliftonicus ,
fuivirent ces grands Hommes. Chryfippe
Gnidien vint enfuite , avec fon
Diſciple Erafiftrate. Ils bouleverferent
toute la Medecine , & rejetterent entierement
la Saignée . Ce dernier eftoit né
d'une Fille d'Ariftote , & le Roy Ptolomée
le recompenfa de cent talens , pour
avoir guéry fon Pere Antiochus. Ce fut
luy qui découvrit l'amour qu'Antiochus
avoit pour fa Belle mere Stratonice ; ce
qui eft caufe que Galien a demandé fi
nous avons un pouls qui decouvre nos
fentimens amoureux.Empedocles cependant,
Difciple de Pythagore , établit en
Sicile la Secte des Empyriques, qui n'apprennent
la Medecine que par expériéce
& par routine. Apres qu'il fe fut précipité
dans le Mont- Gibel, Acron fon Difciple
Agrigentin , auffi -bien que luy , fuivit
fon exemple. Hrophilus en fuite confondit
& altéra extrêmement la Medecine
; & fon Diſciple Phyllinus voulant
faire voir les defauts de fon Maistre ,
femble les amoindrir par la quantité
des fautes qu'il a faites en le reprennant.
Afclepiade , qui vivoit du temps
de
༡༠
Extraordinaire
de Pompée le Grand , ne fçeut la Medecine
que par conjectures . Il fut neantmoins
fort eftimé des Grands Hommes
de fon temps . Il méprifa les follicitations
du Roy Mithridates , qui le prioit
de venir dans fon Royaume . De
peur qu'on ne crûft qu'il n'avoit pas pû
fe guérir foy-mefime, il aima mieux mourir
d'une chûte en fe précipitant d'une
Echelle en bas. Mithridates , ce fameux
Roy du Pont , qui parloit les Langues
de vingt-deux Nations foûmifes à fon
obeïffance , fut fort adonné à la Medecine.
Pompée l'ayant vaincu , trouva la
Recepte du Mithridat dans fon Cabinet;
mais il ne l'eftima pas beaucoup , parce
que les Simples dont il eft compofé font
en petit nombre & fort vulgaires , comme
vous l'allez voir.
Antidotus
fertur
vero multis Mithridatica
Confociata modis , fed Magnus fcrinia
Regis
Cum raperet victor , vilem deprehendit
in illis
Synthefin , & vulgatatafatis medicamina
rifit ,
Bis
du Mercure Galant . 91
Bis denum ruta folium Salis breve
granum,
>
Juglandefque duas , totidem cum corpore
ficus.
Hac oriente die , parco confperfa Lyaó
Sumebat metuens → dederat que pocula
tutor.
Attalus Roy de Pergame , qui fit le
Peuple Romain fon Heritier trois cens
⚫ans avant Augufte , avoit quelque connoiffance
de la Medecine & de la nature
- des Plantes, au raport de Galien, De Ant.
L. 1.C1. Themifon Diſciple d'Alcépiede
, fut l'Autheur de la Secte métodique
, que Theffalus fuivit enfuite fous
l'Empire de Néron avec une arrogance
fi extravagante , qu'il fit mettre fur fon
Tombeau qui eft dans la Voye Appie,
cet orgueilleux Epitaphe , Fatronices ; c'eſt
à dire , Vainqueur des Medecins, Nicon
fort verfé dans la Geometrie , & treshabile
Architecte , fut le Pere de Galien
qui nâquit à Pergame fous l'Empire
de Marc- Aurele. Il fut fi fobre , qu'il
ne mangea ny ne bût jamais tout fon
faoul.Il ne prenoit rien de cru, d'où vient
qu'il
92 Extraordinaire
qu'il refpira toûjours une haleine douce
& odoriférente. Il mena une vie
paifible & tranquille , conformément à
fon nom durant l'efpace de cent quarante
ans ; car comme il eut appris à l'age de
vingt- huit ans qu'il y avoit une Science
qui enfeignoit les moyens de guérir les
maladies , & de conferver la fanté du
corps , il s'y addonna avec tant d'application
, qu'il fut le refte de fes jours
exempt du moindre mal , excepté d'une
Fiévre quotidienne , que tout Homme
né d'une condition libre peut éviter, comme
il dit luy- mefme. Dion raconte .que
l'Empereur Adrien , quelque fçavant
qu'il fuft dans la Medecine, fit mettre fnr
fon Tombeau:Turba medicorum perdidit
Cafarem. Il y eut de tres-fçavans Medecins
dans le quatriéme Siecle , comme
Aréteus de Capadoce , Oribafius natif
de Sardes , premier Medecin de Julien
l'Apoftat , que la profondeur de fa
ſcience fit paffer pour une Divinité , fi
nous en croyons Suidas ; Alexandre Trallien
de Lydie, Paul Ægineta, & le Difciple
d'Eunomius Atius , natif d'Antioche
, qui nioit l'existence d'un Dieu.
Con
du Mercure Galant.
93
Conftantin IV. Empereur de Conſtantinople,
furnommé Pogonat à caufe de
fa barbe , fut tres-içavant dans la
Medecine , dans la Rhetorique , dans la
Philofophie & dans l'Agriculture . Paul
Jove dans l'Eloge des grands Hommes ,
rapporte que Pierre Leon natif de
Spolette , & fort habile Aftrologue, fut
le Medecin de Laurens de Medicis; mais
pouffé de defefpoir de n'y avoir pas
bien réuffy , il fe précipita dans un
Puits.
*
Archagatus Fils de Lyfanias , fut le
premier Medecin qui vint à Rome , au
rapport de Caffius Hemina, l'an cinq
cens trentecinq de la fondation de la Ville
, fous le Confulat de M. Æmilius &
de L. Livius. On luy accorda d'abord
le droit de Bourgeoifie, avec un beau Logement,
qui fut acheté aux dépens du
Public dans le Carrefour d'Acilius. Ce
nouveau Venu fut d'abord tres-bien receu
de tout le monde ; mais on s'en dégoûta
bientoft apres,d'autant plus que
quittant l'ancienne maniere de traiter les
Malades, il ne parloit que de diflections,
diflocations , coupures & de pareil-
1
les
94 Extraordinaire
peur
les chofes dont le nom feul faifoit
aux Romaius qui aimoient mieux
voir répandre leur fang dans un Champ
de Bataille , que dans la Boutique d'un
Chirurgien. Apres avoir efté donc régalé
du beau nom de Vulnerarius ; ne
voulant point preſcrire de bornes à fes
opérations cruelles , & ne demandant
que playes & boffes , on luy ajoûta
celuy de Carnifex . Depuis ce temps - là,
comme Pline l'a tres-bien remarqué , les
Romains eurent de l'averfion pour la
Medecine, & pour les Medecins même.
Caton encor qu'il ne fuft pas grand
des Medecins de fon temps, comme
il s'en expliqua à fon Fils Marcus, avoit
neantmoins quelque connoiffance des
Plantes & des Remedes naturels, dont il
ne fe fervoit que pour fa Maiſon & pour
fes Amis intimes. Pompée le Grand vint
en fuite , & fit traduire en Latin par fon
affranchy Lenée, les Livres de Medecine
qu'il avoit trouvez dans le Cabinet du '
Roy du Pont. Il y eut apres plufieurs
illuftres Medecins à Rome , coinme
Ælius Gallus Chevalier Romain , & le
premier Conquérant de l'Arabie heu--
amy
reuſe;
du Mercure Galant.
95
reufe ; Cornelius Celfus , qui nâquit environ
trente ans apres la naiffance du Fils
de Dieu; un autre Hippocrate, Scribonius
Largus , Marcellus , Q Serenus que
Saint Jerôme & Macrobe loüent , pour
avoir efté le Précepteur du jeune Gordien,
& l'heritier d'une Bibliotheque de
vingt- fix mille Volumes .
le
Les Medecins Arabes , quelques récens
qu'ils foieut , ont neantmoins excellé
en cette Science. Ils ne commencerent
de paroiftre qu'en 670. fous le Regne
de Muave , qui avoit choisi pour
lieu de fa demeure Damas Ville de Syrie
, où abordoient tous les beaux Efprits
& tous les fçavans Hommes de la
Nation ; d'où ils pafferent en Eſpagne
avec leurs Souverains vers le feptième
Siécle. En 740. Avenzoar parut . C'eft,
luy qui renfermoit tous les Tréfors de la
Medecine,comme dit Averroës. Rha
ſes vint en 1080. & vécut jufqu'à fixvingts
ans . Avicenne & Averroes furent
connus fur le milieu de l'onzième Siècle.
Avicenne fut le Diſciple de Rhaſes dans
Aléxandrie, d'où il vint à Cordoue, apres
avoir parcouru toute l'Egypte. Enfin
plufieurs
96 Extraordinaire
plufieurs s'y font rendus illuftres ,
comme Serapion , Ifaac , Albategnius,
Albuchafis,Hali, & mefme le Neveu du
Roy de Damas, qui fut appellé l'Evangeliſte
des Medecins,à caule defon grand
crédit.
LA SELVE , de Nifmes .
Ie ne doute point, Madame , que vous
ne foyez touchée des triftes Stances que
vous allez lire. Ellesfont de Mr de
Templery , d'Aix en Provence, qui les a
fites fur la mort de Madame Catherine de
Varyfa Femme, morte depuis peu dans fes
plus belles années, Elle eftoit native d'Avignon
, & Fille de Mr Marc de Varry ,
Gentilhomme Romain ,& des plus anciennes
Familles d'Italie. Apres qu'il se fut diftingué
dansfajeuneffepar des Commandemens
importans dans les Armées du Pape 5
de la République de Venife, ilfe trouva
engagé en un célébre Duel qui fe fit de
nuit aux Flambeaux dans Rome, à la Place
de Navonne , & auquel il y eut trois
Gentilshommes Romains qui furent tuez.
Ce malheur l'obligea de fuir en Avignon
, où s'eftant marié , il n'eut aucun
antre
du Mercure Galant, 97
autre Enfant que la Dame dont la mort
a donné lieu à ces Vers. D'autres Ouvrages
que vous avez veus de Mr de
Templery , vous ont fait connoiftré la
beauté de fon génie. Ce dernier afait
grand bruit en Provence, & il est tombé
entre mes mains à l'infçeu de fon Autheur,
LES LARMES
DE DAPHNIS,
SUR LA MORT]
DE SYLVIE
SON
EPOUSE.
So
+
Ejour du Silence & de l'Ombre,
Bois toufu, folitaire & ſombre,
Que le Flambeau du Ciel a toûjours refpecté.
Et qui dans ta nuit eternelle
N'a jamais veu d'autre clarté
Que celle que Sylvie y portoit avec elle.
Tefouviet- il encor de nos doux entretiēs?
Q.de Juillet 1681 . E
98 Extraordinaire
Tefouvient - il quand cette Belle,
A qui rien ne manquoit , finon d'eftre
immortelle.
Voyat que tes Rameaux par d'innoces lies
S'embrasfoient d'une étreinte amoureuſe
& fidelle,
Serroit en mefme temps fes bras entreless
miens ?
Mais d'un chagrin qui me devore,
le vois que tes vieux Troncs ne font
point abbatus,
Que d'un verd toûjours vif tes Prez font
revestus,
Que tes arbres vivent encore,
Et Sylvie , belas ! në vit plus.
3
Et toy pour qui Flore foûpire,
Toy qui peux de Cerés rafraichir les ardeurs,
Vent amoureux , léger Zephire .
Tefouvient- il auffi, lors qu'en baifant ces
Fleurs, A
Tu nousfollicitois &fouflois aux oreilles
De jouir de douceurs pareilles 2
Et pour lors, fi tu t'enfouviens.
Nous prenions des baifers plus ardens
que les tiens.
1
8 Tandis
du Mercure Galant .
99
Tandis que tu contois mille douces fleurete
A celles de ce Bois affreux,
Comme toy nous parlions de nos flames
Secretes,
Et les yeux pourſuivoient nos difcours
amoureux
C
Mais aujourd'huy privé de ces doux
avantages,
Et furpris d'eftre encor vivant, §
Je ne cherche en ces lieux fauvages
Que to hubeine & ces ombrages,
Et pals dombre & de vent.
m
LYON
Toye dis Cristal fluide,
Mirot, argent liquide,
Ruiffeau, clair Ruiſſeau, que dis-tub
De ma pitoyable avanture ?
Ton cours toujours flotant dans fon Lit
de verdure ,
Ne flate-t-il pas moins que mon coeur
combatu ?
Tes caillouxfouffrent-ils le tourment que
j'endure ?
Laves-tu fur tes bords un Poifon plus
amer ?
E ij
100 Extraordinaire .
Ah! tu me dis par ton murmure,
Que le mefme tribut que tu rends à la
Mer.
Je vais en peu de jours le rendre à la
Nature.
Vous , petits Cabinets fecrets,
Où la fraîcheur des eaux femble estre
ramassée.
:
Infenfibles Témoins de ma gloire paſsée,
Et fombres Confidens de mes fombres regrets
:
Combien de foisfur voftre herbe fleurie
lay dormy doucement dans les bras de
Sylvie ?
Mais belas aujourd'huy quand le Dieu
du Repos
Vient porterfur mes yeux fes humides
Pavots,
Un Phantôme affligeant , quoy que tout
plein de charmes,
Medit ; O cher Epoux , feche , feche
tes larmes ,
A la Loy du Deftin il m'a fallu céder; !
Ce n'est pas que le Ciel contre ton
coeur s'irrite,
C'eft qu'il croit que luy feul mérite
Le
Du Mercure Galant. 101
Le plaifir de me poffeder ;
Ou fi mon fouvenir aux larmes te convie,
Et fi fur ta douleur tu ne peux faire effort,
Daphnis , ne pleure point ma mort,
Mais pleure feulement ta vie. )
Alors de mon Epouſe adorant les appas ,
Ie l'embraffe , charmé d'une fi belle vûë;
Mais quandje crois la tenir dans mes
bras ,
Comme un autre Ixion,je n'y tiens qu'u-.
ne nuë,
Et pour lors je reffens ma douleur plus
émûë ;
Le Sommeil luy fent de renfort,
Luy qui devroit calmer mon déplaifir
Be extréme ;
Enfin le Frere de la Mort
M'est plus cruel que la mort mefme.
9.1 ୧୯୯୨୭
Fontaine ornement de ce Bois ,
Par un bonheur digne d'envie,
Quand tu vis dans ton fein le beau fein
de Sylvie,
Tu vis deux Mondes à- la-fois ;
C iij
102 Extraordinaire
Et quand tu vis fes yeux fur ton eaw
vagabonde,
Ces yeux de qui l'Amour fut lefeul
Artifan,
Plus heureuse que l'Ocean,
Tu vis deux Soleils dans ton onde. ▾
Que ma vie en plaifirs eftoit alors féconde
!
Mais depuis que Sylvie est entrée au
Tombeau,
C
Mes plaifirs ont coulé tout ainsi que tor
ean ,
Toujours comme toy je murmure,
Comme toy je bouillonne & frape Les
Echos,
le paſſe nuit & jour dans une Grote
obfcure, J
Et jamais comme toy je ne fuis en reposa
By
Favorable & douce, Fontaine,
Tu foulageois mafoif, foulage auffi ma
peine,
Et mes flots de tourmens plus nombreux
que tes flots;
Déborde à gros bouillons fur l'horrible
Atropos,
Ecume avecfureurfur cette Déchainée,
Enfie
Du Mercure Galant. 103
+
-
Enfie- toy de courroux ; invoque l'Hymenée.
Et fais un bruit femblable au bruit de
mesfanglots.
Mais que me répons- tu ? Quoy ! t'ay-je
importunée :
Tu
gazouilles toûjours ,
dis rien ;
tu ne me
Ab ! tafroideur témoigne bien
Que tu n'es guére (ufceptible
Du mal dont je te fais un fidelle Tableau,
Et te vouloir rendre fenfible, '
C'est justement battre ton ean.
Est - ce là le feçours que tu devois me
rendre ?
Le croyois te pouvoir toucher,
Mais eftant Fille d'un Rocher,
Quelle compaffion , helas ! en puis - je
attendre ?
g
Vous à qui tant d'Amans vont conter
leurs regrets,
Beaux Arbres , qui portez vos orgueilleuſes
teftes
Au deffus mefme des tempeftes,
Te fuis tombé par d'inhumains Decrets
D'encore plus haut que vous n'estes.
E iiij
104 Extraordinaire
Et vous, Sapins, Cheſnes, Tillaux,
Devos hautes branches tonfuës,
Vom ire ombrager les nues,
Si vous croiffez comme mes maux.
Mon fort eft diférent duveftre,
Vous perde une feuille , il en revient
une autre :
( T
Ou fil Hyverfait mourir vos attraits;
On ne les verra pas pour longtemps dif-.
paraître,
Et ce que j'ay perdu ne renaîtra jamaisk
Mais las ! vous ne sçauriez m'entendre,
Les Zephirs en courant emportent mes
difcours.
Pour les faire durer toûjours,
Aux jeunes Arbriffeaux je les feray
comprendre,
Engravant ces deux Vers fur leur écorce
tendre.
Lors qu'on ne jouit plus d'un Objet
plein d'appas,
La mort la plus cruelle eft de ne mourir
pas.
Innocens Hoftes des Bocages,
2
'R
Da
du MercureGalant.
105
De qui les corps légers voltigent fans
effort,
Petits Oyfeaux , Amans fauvages,
Changez en cris vos doux ramages,
Pour plaindre mon rigoureux fort.
Si vous fentiez le deuil dont mon ame
eft Saifie,
Bien loin de chercher voftre vie,
Vous ne chercheriez que la mort.
Et vous, plaintives Tourterelles,
Qui faites des leçons auffi tristes que
belles
A tousles Marys inconftans ,
Quand vous avez perdu vos Campagnes
fidelles,
Sans en prendre plus de nouvelles ,
Gemir & foûpirer font vos foins importans.
Vos plaifers furent peu durables ,
Mais où voit- on de durables plaifirs;
Toutes chofesfont variables ,
Le fuccez eft changeant ainsi que nos
defirs ;
Le bonheur n'a jamais de fermeté certaine,
On paffe inceffamment par un foudain
refluxus
EV
106 Extraordinaire
De la peine an plaifir , du plaifir à la
peine,
Et le malheur revient dés qu'on ne le
fent plus.
Mon Epoufe faifoit mes plus tendres delices.
Elle fait aujourd'huy mes plus cruels
Supplices pis
Par de cuifans regrets qui nefçauroient
finir,
Enfin de mon esprit rien ne peut la
bannir
;
Heureux , & itrop heureux ( quoy que
fans apparence)
Si j'en perdois le fouvenir ,
Commej'en perd la joüiffance..
te
Mais puis-je l'oublier ? Tout la montre
à mes yeux,
En tous lieux je la fuis,& la vois en tous
lieux
le voisfon teint vermeil quand le Soleil
Se couches
Les Rofes fans aucun deffein
Me montrent l'éclat defa bouche, C.
Les Lys la blancheur deſon ſein.
LES
du Mercure Galant.
107
Les Rochers à mes yeux préfentent fa
conftance,
Les Chefnes fa folidité,
Les Ruiffeauxfa vivacité,
Et jufques aux Serpens me marquent \
Ja prudencé.
Mais pour comble de ma foufrance,"
d'amur tout éperdu
Lors
que
le viens dire aux Echos le nom de ma
Sylvie,
Ils me font fouvenir de ce qu'elle a
perdu;
Et ne me répondent que Vie ;
Par un prodige enfin dont je reste confus,
le la vois plus fouvent , en ne la voyant
plus .
f
Objet de mes douleurs , ayant quité la
terre,
Ne me quiteras tu jamais
Et quand tu repoſes en paix,
Pourquoy me livres-tu la guerre ??
Mais quel ridicule difcours »
Tiens je dans le mal qui m'accable !!
Le moyen de quiter cette Image ado
rable ?.
Dans
108 . Extraordinaire
Dans le fond de mon coeur je la porte
toûjours.
4 33
Et je veux la porter tant que les Deftinées
s
Prolongeront le cours de mes triftes and
nées.
En cela je ne fuis ny fourbe , ny flatenr,
Ma Mufe fait parler mon coeur,
Et n'en eftant que l'Interprete,
Exprime au vray les feux dont je me
fens brûler.
Le parle comme Epoux , & non comme
Poëte,
Car quel autre intereft me peut faire
parler ?
Quoy ! puis-je attendre que Sylvie .
De mes gémiffemens un jour me re-
La mercie ?
Quand les Morts au Cercueilfe trou
vent étendus,
Nous ne gemiffons pas pour en eftre en
tendus ;
Et lors que nous pleurons ces funeftes
Victimes,
Nos pleurs font auffi ſuperflus
Qu'ilspourroient eftre légitimes, vous
du Mercure Galant. 109
* {{ {
TA
C'est trop en vains regrets , ô Daphnis,
req tarreſter;
Et pour finir icy ce difcours pitoyable,
Contre l'injufte Parque il tefaut éclater,
Les Heureux doivent la flater,
Mais que peut craindre un Miſerable,
Sinon de troppeu l'irriterPub
Noire Divinitéqui n'épargnesperfonne,
Tamain , mefme des Roys , dévide le
Fufeau,
A
Et de leur tefte arrachant leur Couronne,
La renverse avec eux dans un trifte
Tombeau.
Monftre des cruauté , de carnage , Gu
d'envie, 34
Qui teplais dans l'horreur , les larmes,
& les cris,
Si
je te hais d'avoir pris ma Sylvie,
Le te hais encor plus de ne m'avoir pas
pris.
Mais quoy que ta fureur ait bien voulu
prétendre
De lafeparer d'avec moy, y
Lors que dans le Tombeau tu me feras
defcendre,
Amour
ΓΙΟ Extraordinaire
Amour eftant Dieu comme toys. 200
Ayant uny nos feux, unira noftre cendre.
La esi
DES PEINTRES
, ་ ༞ ་
ANCIENS,
NET DE LEURS MANIERES .
Ad
E n'eft point pour porter juge
ment que j'ay dreffé ce petit Trai
té touchant la préeminence & les manieres
des plus fameux Peintres de l'An
tiquité. L'ordre alphabetique eft tout ce
que j'y obferve laiffant juger,à qui s'en
voudra donner la peine , lequel d'entre
tous ceux que je rapporte a droit d'ê
tre eftimé le meilleur & le plus habile.
1
1
Le fameux & renommé Peintre Ap
pellés , natif de l'Ifle de Cô , fleuriffoit
environ l'an du monde 3650 Il fut fi
confommé en l'Art de Peinture , qu'on
tient que luy feul luy a donné plus d'é
clat que tous les Peintres qui ont paru
avant lay. Auffi fe vantoit- il d'accom
pagner tous fes Ouvrages d'une grace :
toute
du Mercure Galant. ITI
toute particuliere & inimitable, qui ne:
ferencontreroit point dans ceux de tous .
les autres, qui y laifoient toûjours à defirer
une certaine Vénus , que les Grecs :
appelloient Cbaris , c'est à dire Grace,
en laquelle il les furpaffait tous, On luy
donne la gloire d'avoir trouvé l'inven-.
tion de faire cacher à la Peinture les de- .
fauts naturels , & de peindre ce que le:
Pinceau ne sçauroit bien exprimer , comme
font les Foudres & les Tempeftes,.
Pinxit Apelles, qua pingi non poffunt ,Tonitrua,
fulgetra, fulguraque , &c. Plin.
L.35.10. Ilfemble que l'on voyoit
dans fes Tableaux , ou plutoft que
s'imaginoit entendre le bruit des Tonnerres
, & le choc éclatant des nuées,
toutes tranchées d'Eclairs , & l'on y
jugeoit facilement , fi l'on eftoit bon
Phyfionomiste, combien avoit vefcu, ou
devoit vivre la Perfonne qu'il avoit .
peinte Ce qui eft encor plus admirable ,
c'eft que l'on y pouvoit mefme remar
quer les affections & les mouvemens de
Fefprit , tante ce grand Homme eftoit
heureux & fubtil à bie reprefenter touss
les lineamens du vilage. C'eft pourquoy
l'on
le
112 Extraordinaire
le mefme Pline adjoûte , que le Grand,
Alexandre, dont il eftoit Contemporain ,
ne voulut point eftre tiré d'autre main
que de la fienne : Alexander Imperator
edixit , ne quis ipfum alius quàm Apelles
pingeret. L'on dit qu'il avoit coûtume
de mettre au bas de fes Tableaux
ce terme , Faciebat, pour fignifier qu'il
n'y avoit pas mis la derniere main , de
peur de faire rougir de honte la Nature
, qui fe fuft avouée vaincuë par l'induftrie
de fon Art;mais qu'il mit celuy
cy, Fecit , deffous trois de fes plus rares
Portraits , pour donner à entendre qu'il
yavoit furmonté l'Art,la Nature, & loy.
mefme.
La premiere de ces trois excellentes
Pieces , fut un Portrait d'Alexandre le
Grand , tenant en main le Foudre de
Jupiter , qu'il fit eftant à Ephefe ; mais
avec tant d'artifice , qu'on difoit , au
rapport de Plutarque, que des deux Aléxandres
, le vif eftoit invincible , & le
peint inimitable : Duorum Alexandrorum
, alterum Philippi nullis viribus
vincibilem , alterum Apellis nullo arti
ficio imitabilem. C'eft pourquoy ce Prin
ce
du Mercure Galant.
113'
ce, felon Pline , luy en donna vingt tálens,
qui valent , fuivant la fupputation
de Budée, fix vingts mille Ecus ,& le fit
mettre pour ornement au Temple de
Diane.Toutefois Lyfippe trouva à redi
re en ce Tableau , en ce qu'à fon avis
Apellés avoit donné des armes à Ale
xandre dont la terreur feroit tenir pour
fable , ce que la verité devoit publier
avec gloire ; d'où vint que pour luy il
reprefenta en fonte ce Monarqne armé
feulement d'un Javelot, difant qu'il fal-
Eloit laiffer aux Dieux ce qui eſtoit aux
Dieux,, & aux Hommes ce qui appar
tenoit aux Hommes ; trait libre dont
Alexandre ne s'offença point.
La feconde , fut ( dit- on) le Tableau
d'une Vénus'endormie , mais reprefentée
tellement au naturel , qu'en s’approchant
pour la voir, il fembloit qu'on
duft craindre de l'éveiller. Auffi adjoûte-
t- on , qu'il avoit mis au pied de ce
Portrait quatre Vers Grecs, qui difoient
peu pres ainfi : à
Admire le docte Pincean
Qui m'a fçen dépeindre fi belle,
a Et reconnoy dans ce Tableau sa Syp
L'indi
FF4 Extraordinaire
Linduftrieufe main d'Apelle,
Regarde s'il eft rien dans la Terre & les
Cieux,
Parmy les Hommes & les Dieux,
Quifost égal aux graces sãs pareilles
Qui mefont à tesyeux briller ;
Mais en me regardant laiffe- moy fom
meiller;
Ou jefuiray, fi tu m'éveilles.
•
&
La troifiéme enfin, qui l'emporta fur
toutes les autres , fut un Portrait de la
mefme Vénus que cet admirable Ou
vrier dépeignit fortant de la Mer
qu'il tira ou fur Campafpé, la plus ché
rie des Maîtreffes d'Alexandre , & la
plus belle des Femmes da fon temps ,
comme affure Pline , ou felon Athenée
Livre 1. à la reffemblance de la belle
Phryné, fameule Courtifane d'Athenes.
Cet Ouvrage fut eftimé pour le plus
grand Chef-d'oeuve de la Peinture , &
apres lequel on ne croyoit pas qu'il fukt
poffible de rien faire de beau ny de parfait.
Auffi faifoit- il l'admiration de
tout le monde , & la riche mariere des
Eloges des Poëtes Grecs & Latins de
ce
du Mercure Galant.
ee temps- là. Témoin Sidonius Antipater
, qui femble en avoir renfer
mé dans quatre Vers Grecs tout le mé
rite & l'excellence. Voicy comment.
un Autheur Latin les a traduits.
Egreffam nuper venerem de marmoris
undis
Aspice, praclari nobile Apellis opus.
Hac vifa Pallas , fic cum lunone locu
ta eft :
Deforma veneri cedere jure decet.
Ovide, Lib.4.de Ponto, Eleg. 1.nomme
cette Piece, le plus glorieux effer des
travaux d'Apellés , & le fondement de
toute l'eftime que cet Homme inimita
ble s'eft acquife par la hardieffe & l'induftrie
de fon Art.
Ut Venus artificis labor eft , & gir
Coz,
Equoreo maditas que premit imbre
comas.
17%
n
Et dans une autre Elégie il dit , que
cette Déelle feroit encor ensevelie fous
les ondes de la mer , & n'en feroit
jamais
116 Extraordinaire
jamais fortie , fi Pingénieufe main
d'Apellés ne l'en euft tirée , pour la
coucher en fuite fur fa toile , & faire
connoiftre par l'adreffe de fon Pinceau
fes beautez toutes divines aux yeux des
Mortels.
Si numquam venerem Cous pinxiffet
Apelles';
1
Merfa fub aquoreis illa lateret aquis.
voit
Le Poëte Properce adjoûte à cela,
que ce fçavant Peintre avoit ramalfe
dans ce feul Tableau, tout ce qu'il
jamais exprimé de riche & d'excellent
dans tous les autres qu'il avoit faits .
In veneris Tabulafummam fibi ponit
Apelles.
Cependant ce qui releve d'autant plus
Témérite de cet ouvrage , & la gloire
de fon Autheur , c'eft qu'il n'ftoit feuflement
qu'ébauché, la mort l'ayant furpris
lors qu'il eltoit fur le point de
l'achever ; & que tout imparfait qu'il
eftoit , il ne laiffa pas de mettre tous
les Peintres tellement à bout , qu'il
ne s'en trouva aucun affez Kardy
pour
2
du Mercure Galant. 117
pour entreprendre de l'achever , ou
de fuivre feulement le porfil & les
traits qu'Apellés y avoit commencez
; ce qui luy acquit le titre non
feulement du plus habile de tous les
Peintres qui l'avoient précedé ; mais
encor , dit Pline , de ceux qui devoient
venir apres luy dans tous les
Siecles fuivans : Omnes priùs genitos,
futurofque poftea Superavit Apelles ;
eo ufque in Pictura provectus eft , ut
plura folus propè , quàm cateri omnes
contulerit.
Il fit encor une infinité d'autres Ou
vrages fi beaux & fi accomplis , que
le mefme Autheur affure qu'on les achetoit
à pleins Boiffeaux d'or & d'argent
fans les compter. Parmy ces Ouvrages
on met un riche Tableau de Diane, qu'il
luy dédia dans fon Temple d'Ephefe, un
autre de Caftor & Pollux ; un de Clytus
à cheval, armé de toutes pieces , & entrant
dans le Combat ; un autre , d'un
Athlete , ou Luiteur des Jeux Olympi
ques , qu'il peignit tout nud, mais avec
tant de délicateffe & d'Artifice , qu'on y
pouvoit diftinguer jufqu'aux arteres,
aux
118 Extraordinaire
aux veines , & aux pores mefme de la
peaa ; un autre enfin d'Archelaus , ac
compagné de la Reyne fa Femme &
de la Princeffe fa Fille , & une infinité
de femblables.
Antiphile , autre Peintre celebre &
tres ancien , mit pareillement au jour
plufieurs excellens Ouvrages , & par
deffus tous ,un Enfant dépeint dans l'ob
fcurité, le corps courbé , & la bouche ap
pliquée fur un petit feu , qu'il fembloit
exciter peu à peu par fon fouffle, en forte
que tout le lieu en paroiffoit de fois
à autre à demy éclairé , comme fi les tenebres
s'y diffipant tout- à- coup, fuffent
revenues en un moment. Ce Peintre
eftoit natifd'Egypte, & eut pour Maître
Ctefidemus.Pline dit qu'il ne fe plaifoit
qu'à peindre des Grotefques , & autres
Figures ridicules & boufonnes , dont on
le fait le premier Inventeur , & dans
lefquelles il faifoit merveilles , & beaucoup
mieux que dans des fujets fé-
Lieux ; ce qui n'empefche pas qu'il
ne fe foit rendu illuftre dans fon
Art , jufques là que Lucien le met
en parallele avec Apellés ; en quoy
{
il
du Mercure Galant. 119*
n'eft pas fuivy des autres Autheurs.
Androcydés,Peintre illuſtre ,feló Plutarque
fe rendit recommandable particulierement
dans la repréſentation
qu'il fit du grand Combat & de la glorieufe
Victoire que remporterent ies
Thébains fur ceux de Platée ; fous la
conduite de Charon , un de leurs plus
vaillans Capitaines. On faifoit fur tout
grand eftat des Poiffons , qu'il fçavoit
mieux repreſenter qu'aucun, & auíquels
on dit auffi qu'il appliquoit d'avantage
fon efprit , y apportant plus d'induftrie
qu'à toute autre chofe , à caufe dit les
mefme Plutarque, qu'il en faifoit fa plus
délicieufe & plus ordinaire nourriture : »
Maximè verò laudati Pifces ab eo Picki,
in quibus eò creditur magis intendiffe in
ragenium , atque induftriam, quò eft illoa
rum imprimis caperetur. Plutarch. L.4.
Sympof.quaft. 11 .
Apollodore, Athénien, ſe fit connoître
dans la 93. Olympiade. Pline luy
donne la gloire d'avoir le mieux imité
la Nature dans la repréſentation des Vifages
, Primus fpecies exprimere infti-
& d'avoir trouvé l'invention de
mefler
120 Extraordinaire
de mefler agreablement les couleurs,
& de difpofer à propos le clair & l'obfcur
, que quelques - uns difent eftre
une des plus belles parties de la Peinture.
Entre ce qu'il a fait de plus beau,
on vante Ajax foudroyé par Iupiter , fi
admirablement bien dépeint , que la
Peinture avant luy n'avoit point produit
de plus excellente Piece. Ut nihil tale
Ars pingendi habuerit praftantius
ante illa tempora. Natal . Com. Mythol.
L.7.
Ardicés, natif de Corinthe, qui eftoit
en vogue en Grece avant la guerre de
Perfe , fut le premier qui inventa le
Deflein, ou la maniere de porfiler & de
contretirer avec le crayon & le fimple
trait , fans mélange de couleurs ; ce
qui n'eftoit à la verité qu'un Ouvrage
tres-imparfait , puis qu'il falloit mettre
au bas le nom de la Perfonne repreprefentée
, pour la donner à connoitre.
Ideo & quos pingeret, dit Pline, adfcribereinftitutum
.
Ariftidés , Thébain, s'eft rendu celebre
pour avoir trouvé le fecret de peindre
avec la Cire:dont on peut voir la
maniere
du Mercure Galant. 121
maniere dans le 35.Livre de Pline, C. II .
Cette forte de Peinture , dont on peignoit
ordinairement les Navires , eftoit fi
folide & fi fortement imprimée , dit cet:
Autheur, que ny l'ardeur du Soleil , ny
l'eau falée de la Mer , ny l'humidité de
l'air & des vents , n'eftoient capables ny
de l'altérer
, ny de l'effacer, qua Pictura
in Navibus nec Sole , nec fale , ventifque
corrumpitur.C'eftoit un fecret admirable,
mais qui s'eft perdu depuis , eftant préfentement
ignoré des Peintres. Quelques-
uns veulent que celuy d'émailler
en approche fort. Quoy qu'il en foit, on
eftoit redevable de cette rare invention à
ce fameux Peintre , qui fe rendit encor
illuftre pour avoir fçeu exprimer ingénieufement
dans fes Portraits les inclinations
& les humeurs des Perfonnes
qu'il repréfentoit. L'on compte entre
fes plus beaux Ouvrages , la repréfentation
de la derniere Bataille & de la celebre
Victoire d'Alexandre le Grand
contre Darius ; un Tableau de Bacchus
& d'Ariadné , qui fut vendu fix mille Sefterces
, & par deflus tous , celuy d'une
Mere mourante , ayant fon Enfant
Laidefuillet 1681.
F
>
122 Extraordinaire
attaché à fes mammelles ; mais reprefentée
fi naïvement, qu'on cuft dit qu'elle
vouloit empefcher qu'il ne tettaft, de
peur qu'en fucçant fon lait, il ne fucçaft
en mefme temps le fang qui fortoit à
gros bouillons de la playe qu'un coup
de Fleche empoisonnée luy venoit de
faire dans le fein. Hujus Pictura eft , ad
Matris morientis è vulnere mammam
adrepens infans : intelligiturque fentire
Mater,& timere, ne emortuo lactefangui
nem infans lambat . Plin. loco citato.
A voir cette mourante Mere
Repouffer d'une foible main
Ce petit Enfant defonfein,
On juge quel motif l'engage à s'en défaire
;
On voit bien qu'elle a peur que fon cher
Nouriffon,
Penfant fuçer fon lait , ne fuce le poifon
Qua porté dans fon fein la Fleche qui
la tuë;
Et qu'y cherchant avec effort
Sa nourriture prétenduë ,
Où doit estre fa vie , il ne trouve la
mort.
T
Cimon,
du Mercure Galant. 123
Cimon, Cléonien, qui vivoit dans la
70. Olympiade , fe rendit illuftre pour
avoir trouvé les manieres de peindre au
vifles diférentes fituations , ou plutoſt
les diférens regards du vifage , & pour
avoir merveilleuſement réülly dans l'or
donnance & dans la proportion de toutes
les parties exterieures du Corps , la join
ture des membres , la difpofition des
veines, &c. comme auffi dans la repre
ſentation naturelle des cavitez, des plis,
des boffes , & de l'étoffe de la Draperie
& des Veftemens : Articulis etiam
membra distinxit , venas protulit , praterque
in veste rugas , & finus invenit.
Plin. L. 35. C.8 .
Clefidés , Peintre affez renommé , vivoit
environ l'an du monde 3730. Ce
qui fit le plus parler de luy, fut un Tableau
qu'il fit , & qu'il expofa en Pu
blic pour fe vanger de la Reyne Strato
nice; car il l'y reprefenta au vif couchée
avec un Pefcheur dont elle eftoit amoureuſe
, ajoûtant des Vers fcandaleux au
pied de cette lafcive Peinture, PLUS
En fuite de quoy il eut l'éfronterie
de l'attacher au lieu le plus apparent
Fij
124
Extraordinaire
du Havre d'Ephefe , ayant auparavant
fait préparer un Vaiffeau , afin
d'éviter l'effet du jufte reffentiment
de cette Princeffe qu'il croyoit outrager
audernier point par cet affront ; duquel
cependant elle fe mocqua, ne voulant pas
mefme qu'on oftaft ce Tableau de fon
lieu.
..
Damon, Athénien , commença d'eftre
en crédit vers l'an ; 600 . On fait eftime
de deux Soldats qu'il peignit armez à la
legere avec tant d'artifice, que l'un fembloit
courir à la Bataille tout degoutant
de fueur ; & l'autre en fortir fi las, qu'on
le voyoit haleter en pofant fes armes,
Toutefois ayant fait un défy en l'Ile de
Samos contre Timanthe , à qui réprefenteroit
le mieux un Ajax plaidant contre
Uliffe pour les Armes d'Achille , il en
fut vaincu. De quoy eftant fâché , il dit
avec une raillerie piquante contre fon
Adverfaire , qu'il avoit moins de regret
de fe voir vaincu par l'artifice d'un Peintre,
que de voir Ajax contraint de ceder
deux fois l'ayantage du Combat à deux
Perfonnes fi peu dignes de le remporter.
....Dioclés , Difciple d'Apellés,eft celuy
·
que
du Mercure Galant. 125
que l'on fait le premier Inventeur de
peindre en porfil ; car on dit qu'ayant,
entrepris avec deux autres Difciples
du mefme Maiftre , Polygnotus, &
Scopas, de faire le Portrait du Roy Antigonus
qui avoit perdu un oeil à la guer
re ; Polygnotus le tira fort bien au vif,
mais avec fon oeilcrevé,voulant fuivre en
tout l'Art de la Peinture . Scopas le peignit
en l'âge qu'il avoit avant ce malheu
reux accident, & penfoit avoir fort bien
rencontré. Mais Dioclés plus adroit
prit le milieu de l'Art , & le peignit en
porfil;de forte qu'il n'y avoit que le coſté
du bon ceil qui paruft. C'eft pourquoy
il remporta le Prix , non - feulement
pour ce qui touche fon Art,mais encor
pour ce qui regarde la prudence.
Euphranor , Corinthien , qui vivoit
dans la 104. Olympiade , fut également
habile , & dans la Peinture, & dans la
Sculpture, ayant glorieufement travaillé
dans l'un & dans l'autre de ces beaux
Arts, & mis au jour des Ouvrages fort
excellens;& entr'autres dans le premier
douze Dieux admirablement bien repréfentez
,& la fameuſe Bataille de Man,
Fij
126 Extraordinaire
tinée entre ceux d'Athenes & les Lacedemoniens.
Pline dit qu'il a excellé fur
tout dans la Symétrie , fur laquelle il
compofa de fçavans Traitez , auffi - bien
que fur la preparation , l'alliement & la
compofition des Couleurs : Volumina
quoque compofuit de Symetria & Coloribus.
Pli . L.35 . C. 11 .
Hygion , ou Hygienon , natif d'Athenes
, felon Pline , ou de Crotone,
comme le veut Adaus in Libro de Statuariis
, fut le premier qui remarqua &
fit connoître dans les Peintures la diftintion
du Sexe entre l'Homme & la
Femme, Hygianon qui primus marem foeninamque
difcreverit. Plin. L. 35. C. 8 .
Les Figures ayant efté jufqu'à fon temps
dépeintes fi imparfaites pour la plûpart,
qu'à peine pouvoit- on dire de quel Sexe
elles eftoient. Il fleuriffoit dans la
70. Olympiade.
Martia , Dame Romaine , mife au
nombre des Illuftres pour le Pinceau,
feuriffoit vers l'an 3920. Elle fut Fille
de Marc Varron. On luy donne cette
loüange d'avoir religieufement confervé
le pretieux Trefor defa Virginité, qu'elle
du Mercure Galant . 127
le garda toute fa vie ; mais fi pure & fi
entiere , que fçachant parfaitement
l'Art de portraire , elle ne voulut jamais
s'en fervir pour peindre aucun Hom
me , parce que la coûtume eftoit de fon
temps de ne point reprefenter les Corps
humains autrement que nuds. Pernicieufe
coûtume , & qu'un Poëte , tout
Payen & tout libertin qu'il eftoit , ne
s'eft pû empefcher de décrier par ces
Vers ,
Qua manus obfcoenas depinxit prima Tabellas
,
Et pofuit cafta turpia vifa domo :
Illa puellarum ingenuos corrupit ocellos
Nequitiaque fue noluit effe rudes.
Nicias , natif d'Athenes , & Fils de-
Nicomede,fleuriffoit dans la 112.Olym-t
piade. Il fe rendit celebre particuliere ,
ment dans la naturelle reprefentation des ,
Femmes , dans la judicieufe difpofition
des ombres & des lumieres , & dans la;
maniere fubtile de faire fortir de la Toileles
Portraits qu'il y reprefentoit. Dili
gentiffimè mulieres pinxit lumen & umbras
Fiiij
128 Extraordinaire
cuftodivit ; atque ut eminerent è tabulis
pictura maximè curavit .Plin . L. 35. C. 2 .
Eliam de Varia , Hiftorien , dit de luy
qu'il s'appliquoit fi fortement à fon travail
, qu'il en perdoit ſouvent le boire &
le manger . Les Ouvrages où l'on tient
qu'il a le mieux réüffi , furent les Portraits
de Bacchus, d'Io , d'Andromede, de Calypfo
, & la repréfentation des Enfers ,
qu'il dépeignit dans le Portique d'Athénes
, fuivant la defcription qui en
avoit eftéfaite par Homere. On dit qu'il
excella encor dans la maniere de repréfenter
les Animaux , & fur tout les
Chiens, & qu'il avoit coûtume de chanter
en travaillant ; ce qui rempliffoit fes
Ouvrages d'une merveilleufe gayeté ,
qu'on ne remarquoit point dans ceux des
autres , & qui donnoit une finguliere
fatisfaction à la veue. La raifon en peut
eftre de ce que les effets retiennent ne
ceffairement je-ne-fçay-quoy de la nature
de leurs cauſes ; en forte que ce qui
eft conçeu & produit en fuite avec plai
fir , en garde toujours quelque impreffion
, qui fe répand melme au dehors .
De là vient auffi que Saint Auguftin
con
du Mercure Galant 129
confeilloit pour bien réüffir dans fon travail,
de le faire gayement, & de marier
autant qu'il fe peut le fon de la voix avec
l'exercice des mains : Inter laborandum ,
cantandum .
Pamphile , Macédonien , commença
de fleurir dans la 105. Olympiade. Il
eftoit fi jaloux de fon fçavoir , qu'il ne
vouloit recevoir aucun Difciple pour
luy apprendre fon Art, qu'il ne luy donnaft
annuellement un talent de falaire, &
ne s'engageaft fous fa difcipline pour dix
ans; & ce ne fut qu'à ce prix & à cette
condition qu'il reçeut en fon Ecole Apel.
lés & Mélanthus. Pline le fait univer
fel dans toutes fortes de Sciences , &
particulierement dans l'Arithmétique
& la Geometrie ; & rapporte de luy
qu'il tenoit pour maxime , que celuy
qui veut eftre bon Peintre , ne doit rien
ignorer; & que quoy que la Geométrie
luy foit fur tout neceffaire pour bien entendre
la Perfpective , il fe doit encor
munir de plufieurs autres Sciences , afin
d'obferver parfaitement dans la pratique
de fon Art les raifons & les proportions,
avec le naturel de chaque chofe , pour
E v
130
Extraordinaire
la repréfenter telle qu'elle eft en effet.
omnibus literis eruditus , præcipuè Arithmetice
& Geometrice fine quibus negabat
Artem perfici poffe , &c. Plin. L.
33. C. 10. Ce fut par fon confeil , & en
partie de fon autorité,qu'à Sycione, & en
fuite dans toute la Grece , les Enfans
des Nobles s'adonnerent à la Peinture ,
dont on leur faifoit faire l'apprentiffage
; & ce fut auffi par fon crédit que
cet Art fut admis au nombre des Arts
Libéraux, avec défenſes à ceux qui n'eſtoient
pas de condition libre , de l'exercer,
en forte qu'il n'y avoit proprement
que les Perfonnes Nobles qui s'y adonnaffent.
C'eft ce qu'affure Alexander
ab Alexandra dans les Jours Géniaux .
Suidas ajoûte qu'il enrichit le Public
d'un tres- beau Traité de la maniere de
bien peindre , & qu'il compofa les Eloges
& l'Hiftoire de ceux qui avoient le
plus excellé dans ce bel Art.
,
Panéus, Frere de Phidias, & natif de
Corinthe eftoit en vogue dans la
83. Olympiade. Les Autheurs rapportent
que ce fut de fon temps qu'on établit
dans cette Ville & à Delphes des
Com
du Mercure Galant.
131
Combats & des Prix pour la Peinture ,
& qu'il entra le premier en lice avec
Timagoras de Chalcide , duquel cependant
il fut vaincu dans les Jeux Pythiens.
Quinimò certamen Pictura Florente
Pando inftitutum eft Corinthi , ac Del
Ephis ; primuufque omnium certavit cum
Timagora Chalcidenfe , fuperatúfque eft
ab eo. Pythijs Plin. L. 35. C. 9. Ce qui
n'empefcha pas qu'il ne fuft eftimé un
des plus habiles de fa Profeffion, & que
l'on ne fift un grand cas de fes Ouvrages
; & entr'autres d'une repréſentation
qu'il fit dans un des Portiques d'Athé
nes, du Combat de ceux de cette Répu
blique avec les Perfes à la célébre Journée
de Marathon , Piéce qui feule eftoit
capable de publier par tout fa renommée,
quand il n'en auroit point produite
d'autre au jour ; tous les Perfonnages
s'y trouvant fi naturellement reprefentez
, qu'on euft dit à les voir que c'eftoient
autant de Perfonnes vivantes , &
que le Combat e ftoit plutoft réel, qu'en
peinture , & l'on y pouvoit facilementreconnoiftre
& diftinguer la meilleure
partie de ceux qui avoient eu
J
132
Extraordinaire
lé plus de part a la gloire de cette fanglante
& mémorable Journée . Il peignit
encor avec un artifice admirable
tout le dedans & le dehors du fuperbe
Temple d'Apollon à Delphes , fans
vouloir recevoir aucune récompenfe de
fon travail & de fes peines. Ce qui
obligea les Amphyctions de le combler
de gloire & d'honneurs , & d'ordonner
par une Déclaration irrévocable, que la
Republique feroit obligée , en quelque
lieu qu'il allaft , & quelque temps.
qu'il vécut de luy fournir abondamment
tout ce qui luy feroit neceffaire
pour la vie & fon entretien. On dit que
ce fut le premier qui ouvrit la bouche à
fes Figures , & qui perfectionna les
traits du vifage, qu'on n'avoit encor que
groffierement ébauchez.
,
Parrhafius , natif d'Ephefe , & Fils
d'Evenor, comença de fe diftinguer dans
la Peinture vers l'an 36.30 . Onluy attribue
d'avoir le mieux obfervé les proportions
des Figures , donné de la grace
aux cheveux & embelly le vifage de
traits déliez. Si nous en croyons Quintilien
, toutes les Piéces qu'il mit au jour
\ eftoient
du Mercure Galant. 133
,
eftoient fi délicatement travaillées ,
qu'elles fervirent de patron & de modelle
à la plupart de cellles que les autres Peintres
entreprirent ; en forte que pendant
un fort longtemps ils ne peignirent pref
que point de Figures particulierement
des Dieux & des Héros , que fur
les idées que ce fçavant Ouvrier leur en
avoit laillées . Deorum atque Heroum effi
gies, quales ab eo funt tradité, cateri , tanquam
neceffe fit , fequuntur Quintil.L. 12.
C.10. On le taxe d'avoir efté fort cruel;
car on dit que Philippe de Macedoine
ayant mis en vente, comme Efclaves , les
Olynthiens , dont il avoit ruiné la Ville,
ce Peintre en acheta un fort vieux , & le
mena à Athénes , ou l'ayant attaché
contreune muraille , il luy fendit l'eftomach
, & luy rendit le foye tel que
Poëtes ont feint que l'Oifeau de Jupiter
avoit redu celuy de Promethée enchaîné
fur le Mont Caucafe ; & foudain l'ayant
tiré au vif en cette pofture, il en dédia le
Tableau au Temple de Minerve , comme
une Piece rare & tres- preticufe . Ce qui
penfa pourtant luy coûter la vie ; car
quand on feeutfa perfidie, il fut cité deles
vant
134
Extraordinaire
vant les Juges de l'Aréopage , où l'éloquéce
de fon Avocat eut bien de la peine
a flechir ce fage Sénat en fa faveur, & à
le garantir du fupplice que fon crime
meritoit. ( On accufe Michel Ange d'avoir
imité cette cruauté fur un jeune
Païfan , afin de peindre plus naïvement
un Crucifix mourant ; L'Hiftoire en eft
triviale , quoy que peut- eftre pas trop
veritable. ) Parrhafius n'eftoit pas moins
fuperbe & glorieux , que cruel , car on
le voyoit fouvent paroître dans les Feftes
publiques veftu d'un Manteau de Pour-
.pre , & pourtant avec une poſture extrémement
faftueufe , la Couronne d'or
fur la tefte. Cependant il ne laiſſoit
pas d'affecter de paffer pour un Homme
remply de fageffe & de vertu , comme
le témoignent quelques Vers Grecs
qu'on dit qu'il avoit coûtume de mettre
au deffous de fes plus beaux Ouvrages,
qui fe lifent dans Athenée, & qu'on peut
voir traduits en Latin par Cafaubon.
Paufias , ou Paufanias , Sicyonien,
Difciple de Pamphile de Macedoine, fe
rendit celebre par plufieurs Ouvrages
qu'il donna au Public ; entr'autres
par
du Mercure Galant.
135
par le Tableau de Glycera fameufe
Bouquetiere d'Athénes , de laquelle ce
Peintre eftoit paffionnement amoureux,
& qu'il reprefenta fi artiftement ornée
de Guirlandes & de Chapeaux de Fleurs,
que l'air fembloit avoir furpaffé la Nature
de beaucoup dans cette Piéce . Elle
fut fi eftimée , que Lucullus l'acheta
une fomme immenfe ; & l'ayant apportée
à Rome , il l'y fit placer au lieu le
plus éminent de fon Palais. On dit que ce
Peintre fut le premier qui réüffit à bien
peindre les Plafons, les Planchers & les
Lambris des Chambres. Hic Pictor primus
Laquearia , & Cameras pingere inftituit.
Plin. loc. cit.
Polygnotus Fils d'Aglaophon , auffi
fameux Peintre , qu'habile Sculpteur,
fleuriffoit, dit Quintilien Lib. 2. de Inftitut.
Oratoris , avant la 90. Olympiade .
Ce fut luy qui s'avifa de peindre les Femmes
avec des Habits tranſparens , & des
Mitres , qui estoient certains ornemens
de tefte qui leur donnoient une grace
merveilleufe . Primus Mulieres Lucida
vefte pinxit,& capita earum Mitris verficoloribus
operuit. Plin. L. 35.C.9. Elian
1
dit
136
Extraordinaire
dit que le plus riche de fes Ouvrages , &
qui luy acquit le plus d'honneur , fut le
Tableau qu'il fit d'Ocnus, filant & cordant
des liens de joncs que mangeoit un
Afne à mesure qu'il les tordoit. C'eftoit
une Enigme par laquelle il vouloit marquer
l'inutilité du travail d'un Homme
qui fe peine beaucoup pour gagner du
Bien , tandis que fa Femme diffipe tout
par
fon luxe , ainfi que faifoit la Femme
de ce trop bon & trop complaifat Mary.
Il fit en outre , dit Plutarque dans la Vie
de Simonidés,des Ouvrages fi excellens,
que les Amphictions , qui eftoit le
premier Sénat de la Grece , luy établirent
des Retraites Hofpitalieres dans
toutes les Villes de leur Domaine.
Protogenés , natif de Caune , Ville de
Carie , Peintre des plus renommez de
l'antiquité , eftoit Contemporain d'Apellés
. Elian L. 12. Hiftor.C.4. & Plutarque
dans la Vie de Demétrius , difent qu'il
fut fept années à faire le Portrait de Jalyfe,
Fondateur d'une Ville du mefme
nom fituée dans l'Ile de Rhodes. Pendant
tout ce temps , pour s'empefcher
d'avoir les fens hebeftez en le faifant , il
garda
du Mercure Galant . 137
garda une fi merveilleufe abftinence,
qu'il ne mangeoit que des Lupins , qui
eft une espece de Légumes , & ne buvoit
que de l'eau. Il donna à ceTableau
quatre charges de Couleurs , afin que
quand le temps en auroit confumé une,
l'autre fe trouvaft toute fraîche & entiere
deffous . Bref , il y employa tant
d'induftrie , que bien qu'il ne fuft pas
encor achevé, Apellés l'ayant veu, ne pût
fe défendre de l'admirer, & de reconnoître
publiquement , malgré fa vanité , &
l'eftime qu'il avoit de foy-mefme pardeffus
tout autre Peintre , que Protogenés
l'égaloit en plufieurs points, & particu
lierement en ce dernier Chef- d'oeuvre
de fa main . Mais que cependant luymefme
le furpaffoit en deux chofes ; la
premiere,en ce que fes Peintures avoient
je-ne-fçay quelle grace que celles de Protogenés
n'avoient pas ; & la feconde, en
ce qu'il fçavoit interrompre facilement
fon travail , ce que cet autre ne faifoit
qu'avec peine. Ĉe Tableau eftoit en ſifi
grande eftime , que Demétrius ayant
affiegé Rhodes , & trouvé dans une
Maiſon publique d'un des Fauxbourgs
de
138
Extraordinaire
de la Ville , cette admirable Piéce , que
les Rhodiens par je-ne- fçay- quelle negligence
avoient oublié de renfermer
dans l'enceinte de leurs Murailles , ceuxcy
apprenant avec beaucoup de regret
qu'elle eftoit tombée entre les mains de
ce Conquérant , luy députerent auffitoft
quelques- uns des plus confiderables
d'entr'eux , pour le fuplier d'avoir quelque
confideration pour un fi digne Ouvrage
, & de ne le point condamner au
feu, comme il faifoit tout le refte des dépouilles
qu'il prenoit fur eux. A quoy ce
fage Prince répondit : Se citiùs Patris
imagines , quàm eam Picturam abolitu
rum. Plutarch, in Demetr.
Qu'il n'eftoit pas affez barbare
Pour fouffrir qu'une Im ge & fi riche &
fi rare,
Servift aux flames d'aliment ;
Et que dans fon eftime il la tenoit fi
chere ,
Qu'il fouffriroit plutoft qu'on fit ce traitement
A toutes celles de fon Pere.
Pline
du Mercure Galant. 139
fucceffion de temps
Pline dit que par
ce Tableau
fut porté à Rome , & mis
au Temple de la Paix . On fçait la rencontre
que ce Peintre eut à Rhodes avec
Apellés fur ces deux Lignes qu'ils tirerent
en l'abſence
l'un de l'autre fur une
mefme Toile , & fur la délicateffe
defquelles
tous deux alternativement
fe
confefferent
vaincus. Le mefme Pline la
décrit affez au long dans le 35. Livre de
fon Hiftoire C.9 . Suidas dit qu'il mit au
jour deux excellens
Livres touchant
la
Peinture & les Figures .
Théon, natif de l'Ifle de Samos , Peintre
des plus renommez , eftoit en vogue
du temps de Philippe de Macédoine.
Elian rapporte qu'ayant dépeint un
Gendarme à cheval qui fortoit à l'impourveu
de la Ville, & qui s'alloit jetter
tout furieux fur l'Ennemy , il ne voulut
point l'expofer à la veuë du monde, qu'il
n'euft fait auparavant fonner par un
Trompette, d'un ton éclatant, le Boutefelle.
Puis quand il vit que les efprits des
Affiftans eftoient tous émeûs de ce fon
guerrier, pour lors il leur montra tout-àcoup
fon Gendarme , afin qu'ils remar
quaffent
140
Extraordinaire
quaffent plus efficacement combien il
eftoit habile en fon Art.
Timante , Peintre illuftre , fleuriffoit
vers l'an du monde 3600. Quintilien
L. 11. C. 13. & Pline L. 35. luy donnent
la louange d'avoir fait connoître &
imaginer dans fes Peintures beaucoup
plus de chofes qu'il n'en repréfentoit en
effet. In omnibus ejus operibus , dit ce
dernier , intelligitur plus femper quàm
pingitur. Témoin le Cyclope dormant
qu'il reprefenta fur une Piece de Cuivre
de la largeur de l'ongle , étendu de fon
long, & entouré de Satyres, qui luy mefuroient
le poulce avec une Gaule , afin
de fçavoir les dimenfions de fa ftature gigantefque.
Têmoin encor cette Piece fi
celebre dans les Hiftoires du Sacrifice
d'Iphigénie, & qu'il entreprit par un défy
contre Colothen, qu'il furmonta tant
par la délicateffe de fes traits , que par
l'induftrie de fon Art; car on dit qu'apres
y avoir reprefenté de la maniere du
monde la plus touchante , tous les illuftres
Parens de cette infortunée Princeffe,
dans une defolation extréme à la veuë
du triſte appareil du Sacrifice & de la
mort
du Mercure Galant.
141
mort de cette innocente victime , quand
il vint à dépeindre Agamemnon fon Pere
, il luy couvrit le vifage d'une partie
de fon Manteau , pour infinuer par
cet ingénieux artifice dans l'efprit des
Spectateurs une idée de la douleur & du
defefpoir de ce Pere affligé , beaucoup
plus grande & plus perfuafive , que s'il
la leur avoit tracée avec le Pinceau . Et
videntibus , dit Valere Maxime L. 8,
C. 11. cogitandum relinqueret fummum
illum luctum , quem penicillo non poffet
imitari.
Timomachus, Byzantin , fleuriffoit du
temps de Cefar le Dictateur , auquel on
dit qu'il fit deux excellens Tableaux ,
P'un d'Ajax , & l'autre de Medée , que
Cefar acheta vingt talens , & les dédia
dans le Temple de Venus. Pline L. 35 .
C. 11. D'autres ajoûtent que le dernier
eftoit fi admirablement bien travaillé,
que Médée , toute en fureur qu'elle y paroiffoit
contre fon propre fang, tenant le
Poignard d'une main , & empoignant
de l'autre les deux Enfans qu'elle avoit
eus de Jafon , pouffée d'un côté de rage &
de haine contre l'ingratitude de leur Pere,
142 Extraordinaire
re, & émuë de l'autre de compaffion &
tendreffe pour les miferables reftes de
fon infidelle Amant , paroiffoit avoir la
derniere horreur de leur plonger le fer
dans le fein, & ne le faire qu'à regret, &
comme y eftant forcée par une furieuſe
paffion dont elle ne pouvoit plus eftre la
Maîtreffe , de maniere que dans ce trouble
affreux où l'on la voyoit reduite, on
euft dit que fon vifage eftoit doux &
cruel , & les yeux pitoyables & furieux
tout enſemble. D'où vient qu'on veut
que ces Vers furent depuis écrits au
pied de ce Tableau.
Quod natos feritura ferox Medaa meratur
;
Prastitit hoc magni dextera Timomachi.
Tardat amor facinus ; ftri&tum dolor incitat
enfem :
Vult non vult , natos perdere & ipfa
fuos.
Zeuxis , natif d'Heraclée , Peintre des
plus fameux de l'antiquité , vivoit dans
la 95.Olympiade.On dit de luy que s'il
ne cedoit guère à Apellés, ny à Protoge
nés
du Mercure Galánt.
143
nés pour l'excellence de fon Art , il les
furpaffoit l'un & l'autre en vanité; car les
I Autheurs rapportent , qu'ayant amaſsé
i beaucoup de richeffes par fon travail , il
eftoit affez vain pour en faire parade, &
pour paroître aux Jeux Olympiques revétu
d'un Manteau de Pourpre , où fon
nom eftoit broché en Lettres d'or.
D'abord il vendit fes Tableaux un prix
exceffif;mais quandil fe vit fort opulent,
il commença à en faire des Preſens , difant
qu'on ne les pouvoit affez payer .
= Nullo fatis digno pretio permutari poffe
dicebat . Plin . Les Agrigentins en eurent
Alcméne ; Archelaus, un Dieu Pan ; &
quelqu'autres un Atléthe fortant du
Combat, qui étoit peint avec tant de naïveté,
qu'on euft dit qu'il fuoit veritablement.
Auffi en fit -il tant d'éclat, qu'il ofa
bien mettre au deffous un Vers Grec,
portant qu'il feroit plus facile aux Peintres
de l'envier , que de l'imiter. Culpaberis
facilius hoc , quam imitaberis. Ce ne
fut pas cependant le plus accomply de
tous les Ouvrages ; car on dit que fon
Chef - d'oeuvre fut le Portrait d'une
Helene , dont l'Orateur Romain a pris
plaifir
144 Extraordinaire
plaifir de décrire l'excellence fous les
plus riches termes de fa Rhétorique
dans le commencement de fon fecond
Livre De Inventione. On dit qu'il tira
cette rare Piece, qui fut eftimée le Miracle
de la Peinture, fur cinq des plus belles
Filles de la Ville de Crotone , qu'il
choifit fur un plus grand nombre que
ces Peuples luy avoient prefentées à ce
deffein , prenant de chacune ce qu'il y
trouva de plus charmant pour le donner
à fon Helene, qu'il trouva enfuite fi
belle & fi accomplie , qu'il mit au deffous
ce Diftique.
A
Hand turpe eft Tencros fulgentefque are
Pelafgos ,
Conjuge pro tali diuturnos ferre labores,
Ce Peintre eut la gloire de furmonter
par l'induftrie de fon Art le fameux
Parrhafius , qu'il fçeut adroitement
tromper, tout habile Mattre qu'il étoit,
spar la reprefentation d'un Rideau lors
que celuy - cy ne fçeut tromper quedes
Oifeaux par la peinture de les Raifins.
Tout le monde en fcait l'hiftoire. Au
refte
du Mercure Galant.
145
HELIO
THE
LYON
"
k
44
aire
echo
en
Aranieri
du Mercure Galant. 145
refte on dit que ce Peintre mourut à force
de rire, confidérant avec trop d'attention
le Portrait d'une Vieille , qu'il
avoit repréſentée d'une pofture fi grotefque
, qu'elle eftoit capable d'éxciter le
ris aux plus férieux. Enfin s'il en faut
croire le Poëte Plaute , ce Peintre fut
eftimé auffibien qu'Apellés le plus excellent
& le plus habile de tous ceux de
fa Profeffion.
·ô Apella ; ô Zeuxis Pictor,
Cur numerò eftis mortui,hinc exemplum ut
pingeretis?
Namalios Pictores nihil moror hujufmodi
tractare exempla.
Voila ce que le loifir & le peu d'Autheurs
que j'ay lûs, m'ont permis d'écrire
fur les manieres particulieres de quelques-
nns des plusfameux Peintres de l'antiquité.
Comme la Question propoſée
ne parle que d'eux , je ne me fuis point
mis en peine de confulter les Livres fur
les manieres de ceux qui ont paru en
Italie depuis que l'Art de la Peinture a
quitté la Grece pour s'y venir établir,
defuillet 1681 . G..
146 Extraordinaire
Le celebre Jean Cibamus eft celuy
qu'on dit avoir commencé à le remettre
dans fon premier luftre en cette plus nobles
Partie de l'Europe vers l'an de falut
1240. les Italiens avant luy ne s'eftant
fervis que de Peintres Grecs pendant
un fort grand nombre d'années. De l'Ecole
de ce Jean Cibamus , ainfi que d'une
feconde Pepiniere , font fortis les plus
habiles Peintres qui ayent parus dans le
monde depuis la defcente des Barbares
en Italie . On compte entr'eux le fameux
& renommé Michel Ange Florentin ,
que plufieurs font non - feulement
aller du pair avec Apellés , mais mefmę
le furpaffer en plufieurs choſes. La Piece
par laquelle on veut qu'il ſe foit rendu
le plus recommandable , c'eft fon Jugement
dernier ; comme Raphaël d'Urbin
par fon Banquet des Dieux , André de
la Montagne par fon Triomphe , & c.
On fait encor beaucoup de mention
d'Antoine le Couroyeur , dit le Titien ;
de Sebaftien de Venife ,de Jules Romain,
d'Antoine le Couturier , de Bandinel
Florentin , d'André Mantinée , & de
quantité de femblables , qu'on peut voir
dans
du Mercure Galant. 147
dans Voffius Lib. de 4. Artibus Popula
ribus : Cap. s. de Graphice , five de Arte
Pingendi.
Entre les manieres particulieres où
l'on tient que ces Peintres modernes ont
les plus excellé , on fait état particu
lierement de l'invention & hardieffe
du Parméfan , des Nuits du Baflan , du
Porfil de Michel Ange, & du Coloris de
Raphael ; parce que ce font, dit on , comme
les quatre Elemens & les plus belles
& plus nobles idées d'un Peintre parfait.
D'autres particularifant davantage , difent
que le Titien a efté grand Colorifte,
que Raphaël d'Urbin a excellé dans le
Deffein, les Caraces dans l'Expreffion ,
Michel Caravage dans la Copie apres le
Naturel, Leonard Davincy dans l'Anatomie,
Rubens dans l'Hiftoire & dans
le Luftre, la Hire dans les Proportions, &
ainfi du refte.
GERMAIN, de Caën.
Ie vous envoye la Vene des Fontaines de
Neptune & de Bacchus , qui font dans
le Lardin d'Aranjuez , au lieu defquelles
je vous envoyay dans le XIV. Extraor
Gij
148
Extraordinaire
dinaire la veuë de celle qui eft appellée de
Don Jean d'Autriche . On luy a donné ce
nom , à caufe que la Figure qui eft enhaut,
& qui jette de l'eau par fes cheveux , a
efté faite d'une Pierre que l'on trouva
dans un Vaiffean Ture apres la Bataille
de Lépante.
Si un Amant aimé , qui a peu de
Bien , une extréme ambition ,
beaucoup de délicateffe , &
un violent amour , doit épouferune
Maîtreffe peu favorifée
de la Fortune , & qui a comme
luy de l'ambition & de la
délicateffe .
15
Ircis , que vous fert- il avec tant de
mérite TIrcis ,
D'avoir le coeur fort haut , & l'esprit
délicat ?
Contre voftre vertu la Fortune s'irrite,
Sans-elle toutefois on ne fait point d'éclat.
Pour moy voftre amour est extréme,
Pour
du Mercure Galant. 149
Pour vous mon amour eft de mefme
J'ay du coeur comme vous , & de l'ambition
,
Tay l'ame délicate ;
Mais quelqu'effort que faffe en nous la
paffion ,
Il ne faut point que je vousflate.
Ie ne puis eftre voftre fait.
Le coeur & la délicateffe
Ne ferve de rien fans richeffe.
Sans elle l'Hymen eft fujet.
A d'étranges revers , à beaucoup de trif
teffe.
Le mérite en ce temps eft eftimé pour rien,
Quand on n'apoint de bien.
T'en ay pen , vous n'en avez guére,
Et le Sort ne veut pas ce qu' Amour vouloit
faire.
Ce que doit faire cet Amant que
fa Maîtreffe refufe d'époufer,
par ces raifons de délicateffe
& d'ambition.
Q
Ve dois-je devenir ? Philis s'eft expliquée.
Toute Amante qu'elle eft,
G iij
150 Extraordinaire
Cette Belle aujourd'huy d'ambitionpiquée,
Prononce mon Arreft .
En l'état oùje fuis , pourrois-je dire d'elle
Qu'elle a trop de rigueur ?
Non , je fçayfon amour, jefçay qu'elle eft
fidelle,
Et je connois fon coeur.
Elle a l'efprit bien fait , plein de délicateffe
,
Et de difcretion ;
Elle fait triompher & raifon & fageffe
Deffus fa paffion.
"On Hymen fans fecours des biens de la
Fortune,
Nefçauroit eftre heureux;
Et la plus forte ardeur est bientoft impor
tune
Dans unfort rigoureux.
୧୯୬୨
Mais le moyen d'éteindre une flâme fi
belle *
Dont mon coeur eft épris ?
Ne dois-je pas plûtoft , pour la rendre
immortelle ,
Aimer toûjours Iris ?
Fortune
du Mercure Galant.
151
Fortune , Amour , Raifon , accordez- vous
enfemble,
Changez noftre deftin ;
Faites par vos faveurs qu'unfaint noud
nous affemble
Pour nous unir fans fin.
F'espere quelque jour voir finir ma difgrace
Par un doux changement ;
Et je veux , belle Iris ; à jamais quoy
qu'on fuffe ,
Vous aimer conftaminent.
Si le Mary doit eſtre plus grand
Maître que la Femme.
D
d'accord,
Orinde & fon Mary ne font jamais
La Femme veut eftre Maîtreffe;
Le Mary dit , qu'elle a grandtort.
Ils fe grondent ainfi fans ceffe.
La Femme fe plaint du Mary ,
Quoy qu'ilfoit d'elle fort chéry,
Difant qu'il eft trop bon , trop doux , &
trop facile,
Que cela le rend mal - babile
G iiij
352 Extraordinaire
A pouvoir gouverner fon Bien & St
Maifon.
Ileft vray que Dorinde eft bonne ména
gere ,
Qu'elle a l'efprit bien fait , & l'humeur
affez fiere,
Et qu'elle entend fort bien raiſon 3
Quefon Mary ne l'entend guére,
Et qu'il reffent un peu l'Oiſon.
Ainfi l'on voit bien qui doit eftre
A la maifon le plus grand Maiftre.
POUR LA CHARMANTE
q
CALISTE.
20
N fait une peinture fi trifte & fit
pitoyable de l'Amour, que la cha-3
rité voudroit qu'on n'en donnaſt point,
& la prudence que l'on n'en parlaft jamais.
Cependant , Madame , vous vous
laiffez voir tous les jours , & je connois
une Perfonne qui fe faitun plaifir de vous
abandonner entierement fon coeur . Il eft
aifé de juger par ce que je dis , que l'A
mour eft une espece de neceffité qu'on
eft abfolument forcé de fuivre; & comme
il
du Mercure Gatant.
153
Fileft impoffible que vous ceffiez jamais
d'eftre aimable , il eft impoffible auffi
que la Perfonne dont je vous ay parlé ite
vous aime paffionnément toute la vie.
S. P.
POUR IRIS.
Ly a longtemps que j'ay fait deffein
de vous écrire ; mais toutes les fois
que je l'ay effayé, il m'eft venu des pen
fees fi triftes dans l'efprit , que la crainte
de vous déplaire m'a toûjours fait interrompre
ce deffein ; car on n'écoute pas
volontiers les plaintes d'une Perfonne
affligée , & il faut avoir le coeur tendre
& fenfible pour prendre pitié du mat
qu'on luy voit fouffrir. Je me fens forcé
de vous dire neantmoins que ce n'eft
que depuis que vous n'eftes plus icy que
mon humeur eft fi changée. J'y fuis
refveur & folitaire , j'y languis ; & je ne
puis fonger à la cruelle neceffité qui
vous en éloigne , que je ne fonge que je
fuis le plus malheureux de tous les
Hommes
"
"
park. Asger 14
S. P. "
G V
154 Extraordinaire .
LE SING E,
ET LE RENARD
UN
D'E SO P. E.
N Singe avec un vieux Renard.
net
L'un an ne long, l'autre camart,
Avoient enfemble conference,
Difant chofe de confequence .
Ils parloient des ajustemens
Quifont dans leurs habillemens.
Le Singe qui fe croyoit beste,
" De bel efprit , & bonne tefte,
Demeurant affis furfon cû,
Parce qu'il fait qu'il est tout nu,
De crainte que par raillerie
Quelqu'un ne s'en moque & s'en rie,
Penfant furprendre le Renard,
Et jouer un tour defan art,
Euy dit ; Ma foy , cher Camarade,
Je voy que tu n'as rien de fade
Ny dans l'efprit , ny dans le corps..
La Nature a fait des efforts
Four te rendre recommandable.
Ton
du Mercure Galant.
Ton efprit eft fin, doux , affable,
Adroit,fubtil, fin, & rufé ,
Et l'on feroit mal-avifé
De penfer qu'on t'en fiſt accroire .
Perfonne n'aura cette gloire;
Ta prudence & ton jugement
Ont toûjours fait l'étonnement
Des plus fçavans & des plus fages.
Mais fi tous ces grands avantages,
Et d'autres que je ne dis pas ,
De ton efprit font les appas,
Du cofté du corps tout de mefme ;
Le Ciel par fon pouvoir fuprémie,
T'a fait digne d'eftre eftimé.
Affurément on eft charmé,
Quand on voit ta ' petite tefte,
Ton nez aigu, ta gueulle prefte
A croquer Poules & Poulets."
Tes dents font blanches comme lait.
Ta jambe eft affez fine & droite.
Ton épaule paroift étroite.
Ton ventre n'eft point bourfouflé,
Ny trop petit, ny trop enflé.
Ton poil eft fin, & la fourrure
En eft bonne dans la froidure .
Mais à parler de bonne foy,
Une chofe déplaiſt en toy,
Cel
156 Extraordinaire
C'eft que ta queue à ton derrieremos JA
Traîne fouvent dans la pouffiere, tho' I
Elle eft diforme en fa groffeur,
Auffi bien que dans la longueur;
O RE
busy
Et pour peu que l'on foit habile , ?rts?
On voit qu'elle t'eft inutile ,
Qu'elle t'eft mefme affez fouvent 990
Tres-nuifible quand il fait vent ,
Ou quand il a fait de la pluye,
Parce que par tout elle effuye
L'herbe & les feuilles dans les Bois.
Croy-moy donc une bonne fois,
Afin de rendre ta figure
D'une tres- galante ſtructure,
Et te donnant l'air de guayté,
Te faire parfait en beauté ,
Tu dois chercher qui te la rogne
Je feray bien cette befogne.
Je fuis un adroit Animal.
Je ne te feray point de mal,
L'affaire fera bientoft faite,
Si tu confens que je m'y mette
Et ce qui ne te fert de rien ,
A d'autres fervira fort bien.00%
Entre ceux là j'ay bonne place,
pleas
Car fouvent faifant la grimace, do
Je fuis contraint de me facher,oval e
T
12
OT
It
du Mercure Galant.
157
up Et comme je puis,de cacher
L'endroit où l'on met la croupiere,
Enm'afféantfur mon derriere
Parce qu'il est tout découvert.
Sans poil ,tout rouge, & non pas verd
Cela me cauſe tant de honte,
Que ma belle humeur s'en démonte.
Afin de cacher ce defaut,
Ta queue eft tout droit ce qu'il faut.
Je ne donneray plus à rire.
J'en feray mieux, & toy point pire ! " }
Tu m'auras beaucoup obligé
Sans fujet d'en eftre afflige,
om -you
A
Ace difcours plein d'éloquence , deepth
De beaux mots, & de complaisance.
315
Neantmoins unpeu captieux,
isto i
D'un vieux Singe malicieux
Le Renard fift cette réponſe, and yo
Cher Amy Singe, ta femonce ?!
N'eft faite que par intéreft.
Chacun fe tienne comme il eft ,
Et que doucement il endure
Tous les defauts de fa nature.
Ton cû tout nud fera pour toy
Et ma longue queue eft pour moy.
Combien aurois - je de trifteffe,
De la voir fur ta laide feffe!
ob u 7
or on t
t
os ¿
mp so 17
meth
1
J'aime
158 Extraordinaire
J'aime bien mieux dedans ces Bois,
Quand je m'y promene par fois;
Apres qu'il a fait de la pluye,
Que l'herbe & feuilles elle effuye ,
Et que traînant fur mes talons,
Elle enfonce dans les fablons,
Dans la pouffiere & dans la borë,
Ou mefme que le vent s'en jouë.
Faut eftre fin pour m'attraper.
Tu penfois , je croy , me tromper
Mais tu t'es bien trompé toy- mefme
Avec ton beau viſage bleſme.
Tu te leves un peu trop tard,
Pour en faire accroire au Renard .
Je me ris de ta rhétorique ;
En vain tu la mets en pratique ,
Pour me vouloir perfuader
Que ma queue eft à marchander ,
Couper, prefter, donner, ou vendre.
Si tu l'ignores , faut l'apprendre ,
Que la Nature ne fait rien
D'inutile , & qui ne foit bien,
Et que tout ce qu'elle nous donne
Doit eftre eftimé chofe bonne.
Va- t-en donc, s'il te plaift , ailleurs
Employer tes difcours railleurs.
Et tout farcis deflaterie ;
Et
du Mercure Galant
159
Et fouviens-toy bien , je te prie,
Qu'on ne doit point croire un Flateur,
Ny demeurer fon Serviteur.
Ainfi par un trait de morale,
Dont le fin Renard nous régale,
Finit ce plaifant entretien
De deux Brutes qui parloient bien.
ALLARD , du Véxin.
Si la Sante peut eftre alterée par
les Paffions.
POU
Our traiter cette Queſtion dans tou-.
te fon étendue , il faudroit faire l'Anatomie
entiere du Corps humain ;
car la fanté dépend abfolument de la
ftructure de tous fes refforts , & du tempérament
des liqueurs qui les arrofent.
Mais parce qu'il ne s'agit icy que de
faire un difcours fuccint fur la matiere
dont la fanté peut eftre alterée par
les paffions , je tâcheray de démeller
feulement quelques fonction du corps
humain , & entr'autres celles qui font
+
les
160 Extraordinaire
les plus fujettes aux paffions . Quand je
me feray acquité de cela , j'efpere faire
voir affez clairement les defordres que
les paffions caufent quelque fois à la
fanté.
ˋ
L
Puis qu'il s'agit d'expliquer quelques
actions du corps humain , & de
donner une idée de la fanté,je ne fçaurois
peut- eftre mieux faire , que de fuivre
pied- à-pied les altérations que le chy
le fouffre , quand il a une fois paſſe
dans les tuyaux lactées , & qu'il s'eft
enfin dégorgé dans le fang: Car il eft
alors emporté par cette liqueur , où il
roule quelque temps fans paroiftre alteré,
comme on l'obferve dans ceux à qui l'on
ouvre la veine quatre ou cinq heures
aprés qu'ils ont bien mange ; car l'on
voit autant de lait , que de fang dans
les palettes. Mais , lors que le chyle
a circulé durant quelques heures , il
luy arrive toûjours du changement; parce
que les principes actifs du fang le frapent
de tous coftez , & qu'ils endef-uniffent.
peu-à-peu les élemens .
Le premier & le plus fimple chan
gement qu'éprouve le chyle , femble
fe
du Mercure Galant. 161
fe faire par l'évaporation de fon humidité
; car je m'imagine que ce qu'il
ya de plus fubtil dans le fang commence
d'abord par fes attaques à froiffer
les petites parties du chyle , & à les
ouvrir de forte, qu'elles donnent iffuë
aux matieres aqueufes , qu'elles tenoient
refferrées. Ainfi le chyle devient
moins fluide qu'il n'êtoit , & s'épaiffit
peu-à - peu. Mais , parce que ce chyle
ainfi preparé eft porté par les arteres
dans toutes les parties du corps , il n'eft
pas difficile de croire que tout ce qui a
befoin de nourriture n'en retienne quelque
chofe. Cependant , fi l'on ne confidéroit
2
que ce fac apliqué fur une partie
l'on ne fçauroit raisonnablement
affurer , qu'elle en eft nourrie,parce que
l'expérience nous l'enfeigne autrement.
Car , fi l'on coupe un nerf , qui
jette fes branches dans quelque mufcle
ou dans quelque autre partie du
corps, alors cette partie fe feche, & ne fe
nourrit aucunement. C'eft pourquoy il
faut croire que la matiere , dont les
parties fe nourriffent , vient de la part
des nerfs auffi bien que dela part des ar
2 téres.
"
162 Extraordinaire
téres. Et bien que nous n'ayons encore
rien touché de la matiere qui fe gliffe
dans les canaux nerveux , il eſt pourtant
à croire que quand elle fe mefle avec le
chyle preparé, elle le r'anime, & y cauſe
une douce fermentation , qui acheve de
diffiper l'humeur aqueufe, qui y reftoit,
c'eft pourquoy il fe fait alors fur la
tie , qui doit eftre nourrie , une gelée à
peu prés femblable à celle qu'on remarque
dans le fac des viandes , quand
on en fait évaporer doucement l'humidité.
par-
Le chyle ainfi élaboré par le fang,
fert fans doute à reparer les pertes de
cette liqueur , auffi bien que celles des
parties folides ; car fans cela le fang fe.
roit bien-toft épuisé , puifque les vifceres
en tirent tous les jours de nouveaux
fucs. C'est pourquoy la portion du fac
nourricier, qui refte dans le fang , apres
que l'autre a efté employée pour la
nourriture des parties folides , acquiert
encore plus de perfection qu'elle n'avoit
auparavant ; car le coeur & les arteres
ne ceffent point de l'agiter & de
la battre , ny les efprits du fang de la
penetrer.
du Mercure Galant. 163
penetrer. D'où vient principalement
que le fang tire une teinture de ce fac
nourricier à peu prés comme l'efprit de
therebentine , qu'on verfe fur les Fleurs
de foulfre , tire ce que le foulfre a de
plus pur , & fe revêt d'une couleur
rouge , qu'il n'avoit point auparavant.
A mefure que le fang dévelope le
fac nourricier , & qu'il en fait fa propre
fubftance, il fournit aux vifceres les humeurs
qu'ils ont la proprieté de filtrer;
mais entr'autres il laiffe échaper par de
petits canaux adipeux une matiere huileufe
, qui par les diferens détours
qu'elle fait , fe volatilize de plus en
plus , jufqu'à ce qu'elle ait atteint la
maffe du fang , où elle fe mefle de nou
veau.
Si je voulois donner une idée de cette
effence huileufe , je ne la fçaurois
mieux comparer qu'à la liqueur fulfurée,
qui furnage , quand on a diftilé par trois
ou quatre fois une livre d'efprit de vin
avec une demy-livre du plus fort efprit
de vitriol ; car alors on remarque deux
liqueurs qui fe diftinguent , & dont
l'une
164 Extraordinaire
> l'une tient le deffus femble n'eftre
que l'efprit acide du vitriol , qui s'eft lié
avec la matiere fpiritueufe de l'efprit de
vin ; au lieu que l'autre , qui furnage,
eft une liqueur huileufe tres- limpide,
qui n'eft fans doute que le foulfre , ou
T'huile pure de l'efprit de vin.
Quand une fois cette matiere purement
fulfurée , s'eft jettée des vaiffeaux
adipeux dans la maffe du fang , elle fuit
le cours de cette liqueur , & va tomber
avec elle dans la cavité droite du coeur ;
& comme elle en eft exprimée inconti
nent dans l'artere du poulmon , elle n'eft
pas longtemps fans s'impregner de l'ef
prit lumineux , qui eft répandu dans
fair ; car cét efprit fe communique à el
le dans les inteftins qu'il y a entre les
extremitez de l'artere , & les origines de
la veine du poulmon. Mais parce que
cette matiere huileufe eft capable d'imbiber
comme font les phofphores , un
grand nombre d'efprits lumineux , elle
ne fçauroic non plus éviter fon embrafement
dans les poulmons quand elle
en eft toute impregnée , que le feroit
de la matiere combuftible qui recevroit
les
7
du Mercure Galant.
165
les rayons de lumieres , qu'on ramaffe
avec un Miroir ardant .
›
S'il falloit produire l'exemple d'une
matiere qui s'allume au moment qu'on
l'expofe à l'air, je n'en fçaurois donner
d'autre que celuy du phofphore liquide
dont parle le Journal des Sçavans. Car
l'autheur de ce Journal rapporte que fi
l'on prend de cette liqueur qu'on tire
dans une phiole bien bouchée &
qu'on en étende doucement une goute
avec le doigt dans la paulme de la main
ou ailleurs , il s'éleve d'abord une flâme
comme eft celle de l'efprit de vin,
qui dure jufqu'à ce que toute la matiere
foit confumée . Mais cette flâme ne fe
fait , que parce que la liqueur a la proprieté
d'imbiber la lumiere fi - toft
qu'elle eft exposée à l'air ; c'eft pourquoy
elle ne s'allume point dans une
phiole bien bouchée ; car les corps lumineux
qu'elle tient abforbez , ne font
pas alors affez agitez , ny peut- eftre en
affez grand nombre. Cependant, fi l'on
leur fait acquerir l'agitation qu'il faut
en fecoüant la phiole , la liqueur paroiſt
au moment tout en feu , quoy que
l'air
166 Extraordinaire
l'air exterieur ne l'éteigne aucunement;
d'où je conclus que la matiere huileuſe
qui commence à s'allumer dans les poulmons
, & que je compare avec ce phofphore
, peut conferver fa flame dans
toutes les parties où elle paffe , par lé
feul mouvement qu'elle a.
On m'objectera peut- eftre que s'il y
avoit une matiere huileufe , qui s'allu
maft dans les poulmons , elle les brûleroit
infailliment de mefme que toutes
les parties par où elle fe répandroit. Je
répons à cela que toutes fortes de flâines
ne confument pas également les
corps fur lefquels elles agiffent , car la
flâme qui fe fait avec le charbon dont
les Forgerons fe fervent , eft bien plus
puiffante & plus capable de détruire
les corps , que n'eft la flâme de l'efprit
de vin. De plus celle qui s'éleve du
phoſphore liquide dont je viens de parler
, eft fi douce & fi benigne, qu'elle ne
diffoût pas mefme les corps les plus
combustibles. Car lors qu'on moüille
de cette liqueur les cheveux , ou quelque
autre matiere inflâmable , on les
voit au moment tout en feu , fans que
ces
du Mercure Galant. 167
ces chofes en recoivent le moindre
dommage. De là vient qu'on ne doit pas
s'étonner fi la matiere huileufe qui abforbe
la lumiere , & qui s'allume dans.
les poulmons, ne brûle pas les parties par
où elle paffe , mais qu'au contraire elle
les anime & les vivifie ; puifque les animaux
femblent n'avoir de vie qu'autant
qu'ils ont de cette flâme.
Mais dira quelqu'un , quelle preuve
avez-vous pour avancer que la vie des
animaux n'eft qu'une flâme ? Je vais
dire ce qui m'en convainc . Je remarque
premierement que les chofes qui
font neceffaires à la vie pour la faire
fubfifter,font les mefmes dont la flâme a
befoin pour s'entretenir ; c'eft pourquoy
l'une & l'autre s'éteignent dans un Globe
de verre , fi- toft qu'on en a pompé
l'air ; d'où il paroift que l'air eft également
neceffaire pour leur entretien .
D'ailleurs elles dépendent encore d'une
autre efpece de nourriture ; car fi dans les
animaux l'on fupprime le cours du chyle
, & qu'on en empefche l'entrée dans
le fang , ils périffent incontinent de même
que la flâme d'une Bougie , ou d'une
Lampe;
168 Extraordinaire
Lampe , dont la cire ou l'huile ne fçauroit
monter librement dans le lumignon.
C'eft pourquoy la vie & la flâme
s'entretenant par les mefines chofes , &
ne pouvant fubfifter fans qu'il leur arri
ve à tous momens de l'air & de la matiere
huileuſe , il eft à croire qu'elles
font d'une feule & mefme nature , &
que la vie des animaux par confequent
n'eft qu'une flâme.
Dans la perfuafion où l'on doit eftre,
que la vie n'eft point diftinguée de la
Яâme , il eſt aisé de voir que le fang eft
une liqueur vivante ; puifque la flâme
ou la vie fe renouvelle dans les poulmons
& qu'elle fe répand de là par tout le
corps en fuivant les Loix du mouvement
du fang. Mais outre que cette flâme
qui penetre le fang jufqu'aux moindres
de fes parties , fe fait fentir & ſe.
communique à toutes les humeurs , que
les vifceres criblent , elle fe filtre particulierement
dans les petites glandes qui
compofent la fubſtance grife du cerveau; i
c'eft pourquoy elle s'échape enfuite par
des tuyaux tres-délicats , qui prennent
leurs racines dans ces glandes ; &
comme
du Mercure Galant. 169
comme ces tuyaux font plufieurs detours
& divers enlacemens dans lafubftance
calleule du cerveau avant que de
fortir du crane , cette flâme vivante fait
neceffairement la mefme route & fe
rompt differemment. Mais fi- toft que
ees canaux font hors du crane , ils vont
par tout en lignes affez droites fans
obferver les differens plis , qu'on peut
voir d'une feule vûë dans le cerveau &
dans le cervelet quand on les coupe de
travers; car on y remarque alors des ramifications
qui ne reffemblent pas mal
aux branches des Arbres .
Plus je fais des reflexions fur les experiences
qu'on fait tous les jours quand
on lie un nerf,ou qu'il arrive une luxation
aux vertebres , & plus je fuis convaincu
que la matiere qui arrofe les
nerfs a la proprieté de fentir. Car fi
lon examine le nerf au deffous de la
ligature l'on remarque qu'il eft flétry &
infenfible ,au lieu qu'au deffus il paroiſt
eftre tant foit peu tumefié , & avoir un
fentiment extraordinairement exquis
d'où je conclus que la matiere qui eft
dans les nerfs eft un principe qui fent;
QdIuillet 1681 . H
170
Extraordinaire
puis qu'au moment qu'elle celle de couler
dans un lieu où elle couloit auparavant
, le fentiment s'en évanouit , &
qu'au contraire il fe fortifie & devient
plus vif à mesure qu'elle s'y amaffe plus
qu'à l'ordinaire.
Il n'eft pas difficile de déterminer la
matiere qui fent dans les nerfs , parce
qu'elle ne peut prendre fa fource d'ailleurs
que des glandules du cerveau ; &
puis que ces petites glandes par une ftructure
toute particuliere fe parent entr'autres
chofes le feu qui vivifie le fang, il
eft à croire que ce qui sent dans les
nerfs n'eft proprement que ce même feu
ou cette même flâme , qui apres avoir
paffé par les glandes du cerveau , fe trouve
dégagée de tout ce qui pouvoit obfcurcir
fa lumière .
Le fentiment donc qu'a la flâme qui
reluit dans les nerfs, n'eft apparemment
qu'une production de fa contexture particuliere
; car les corps naturels n'agif.
fent jamais que conformément à la
tiffure ou à la ftructure de leurs parties.
C'est pourquoy l'or ne devient fulminant
que quand les efprits de l'eau regale
du Mercure Galant. 171
e
}
le l'ont penetré & qu'enfuite le Sel fixe
detartre l'a precipité ; car alors il fe fait
de l'union & de la ftructure de ces trois
matieres un composé , qui tonne avec
beaucoup plus de bruit & de violence
que la poudre à Canon ; puis que quand
on en met feulement quelques grains
dans une cuilliere qu'on fait chauffer
lentement fur le feu , cela fait un bruit
éfroyable. Pour démontrer que ce bruit .
ou cette espece de Tonnerre n'eft qu'un
effet , ou qu'une fuite neceffaire de la
ftructure de cette chaux d'or , c'eſt que
fitoft qu'on détruit fa ftructure , elle
perd la proprieté qu'elle avoit de
fulminer , comme l'on s'en affure
quand on l'humecte d'un peu d'efprit
-de Vitriol ou d'efprit de Soulfre ; car
ces efprit changeant l'arrangement de
les parties, luy oftent la vertu de fulminer.
Il feroit peut- eftre affez aisé
de montrer par plufieurs autres experiences
, qu'on ne connoift point d'effets
dans la Nature qui ne foient produits
conformément à l'arrangement des parties
de la matiére ; de même qu'il ne
fe voit point de mots qui ne s'expri-
Hj
172
Extraordinaire
ment fuivant l'arrangement des lettres
de l'Alphabet.
1
Mais fi l'on croyoit tirer plus déclairciffement
d'un exemple que l'Art fourhiroit,
je rapporterois celuy d'une Horloge
dont toutes les pieces n'agiffent,
& ne font leurs effets que fuivant l'ar
rangement qu'elles ont; car fi le reffort,
le balancier, les roues & les poids n'étoient
placez où ils doivent eftre , jamais
ces pieces ne marqueroient ju
ftement , comme elles font , les minutes,
les heures , & mille autres chofes qui
ne font point de ce fujet. C'eft pourquoy
il n'y a rien à hazarder quand on
avancera que tous les effets , tant natu
que
rels qu'artificiels , ne font des fuites
neceffaires de l'arrangement des parties
de la matiere ? De là vient que le
fentiment qui fe fait dans les nerfs ne
doit fe regarder que comme l'effet , ou
le refultat de la tiffure de la flâme qui
les anime , je veux dire que le fentiment
& la tiſſure particuliére qu'a cette
flâme dans les nerfs , ne font qu'une
meſme choſe.
Puis que le fentiment n'eft que la
tiffure
du MercureGalant.
173
tiffure particuliére de la flame qui vole
par tout dans les nerfs , il y a grande apparence
que la flâme vivante qui illumine
le cerveau , & qui n'a pas encore
paffé dans les nerfs , fait par les nuan
ces ou par les changemens qui luy ar
rivent, toutes les connoiffances que l'on
2. C'eft pourquoy apparemment , tantoft
elle eft imagination , tantoft elle eſt
memoire fuivant les modifications ou
les nouvelles tiffures qu'elle prend.
Ainfi il ne feroit peut- eftre pas bien
mal aifé d'expliquer les operations de
l'ame puis que cette hypothefe eft
fimple , & telle qu'on en peut tirer
l'explication d'un grand nombre de
phénomènes: Ajoutez à cela qu'elle paroift
eftre veritable , puis qu'elle s'appuye
fur cette Loy inviolable de la Nature
, qui eft que les effets fe font toû .
jours conformément à la ftructure des
parties de la matiére.
Si l'on eft une fois pleinement perfuadé
de cette derniere verité, & qu'on
ait foin d'en faire l'application aux
operations de l'ame, il fera aifé de comprendre
comment les paffions s'exci-
H J
174
Extraordinaire
2
tent , puis qu'elles ne font que les im
preffions que les corps de dehors font
fur l'ame, & que ces impreffions ne reffemblent
pas mal à ces ondoyemens
qu'un petit vent fait faire fur l'eau
quand il foufle, ou à ces changemens qui
arrivent à la flâme de nos feux ordinai
res lors qu'on y ajoûte du Salpeſtre , ou
quelqu'autre matiére.
Dans le rearce où l'on doit eftre,
que les paffios ne font que les impreffiós
que les corps exterieurs font fur l'ame,
Fon ne doutera point que les paffions ne
puiffent alterer la fanté, fi toft qu'elles
fe font fentir dans l'ame; car comme elles
ne font que des changemens qui ar
rivent à l'ame, & que l'ame eft le prin
cipe qui regle dans nous toutes les fonctions
du corps, il eft clair que les paffions
font capables d'alterer la fanté. Il
ne faut pourtant pas s'imaginer que tou
tes fortes de paffions rendent la fanté
mains bonne;puis qu'il y en a qui l'au
gmentent, comme il y en a qui la détruifent.
C'eft dequoy l'on eft convaincu
toutes les fois qu'on fait réflexion fur le
plaifir qu'on prend à la Comédie , &
für
du Mercure Galant .
175
fur le chagrin qu'on a dans une compagnie
qui déplaift ; car quand on
revient de la Comédie , on eft gay &
plein d'agreables idées , au lieu qu'on
eft ordinairement trifte & mal difpo-.
fé lors qu'on le fepare d'une compagnie
, où l'on n'a rien trouvé qui la fiſt
fouhaiter.
Mais parce que les chofes generales
ne touchent pas comme les particu
lieres , il faut que j'examine une palfion
en particulier , & que je falfe voir
ce qu'elle opére pour la fanté; & comme
il n'y en a point qui foit plus ordinaire
& qui ait plus d'étendue que l'amour
, je m'appliqueray pour l'heure
penétrer quelle eft cette paffion , &
je démefleray autant que je pourray fes
fentimens interieurs dont on eft fi vivement
touché.
Quoy qu'il ne foit pas ailé d'expliquer
coment une belle Perfonne infpire
de l'amour; cependant fi on fçait une fois
qu'il fe fait de tous les corps des effumations
dont ils font environnez , l'on
ne devinera plus aisément le fecret ;
car l'on s'imaginera que les écoule-
Hij
176
Extraordinaire
lemens qui fortent des corps , font por
tez de toutes parts par les rayons de lu
miere , comme on le peut voir dans les
corps odorans quand on les expofe au
Soleil , puis qu'alors ils répandent un
parfum qui fe fait fentir par tout aux
environs & je ne pense pas qu'on puif
- fe raisonnablément en attribuer la cau
fe qu'aux rayons du Soleil ; qui difperfent
çà & là ce parfum , c'eft à dire les
parcelles invifibles des corps odorans.
Ainfi fe faifant à tous momens des
émiffions de noftre propre fubftance ,
comme il n'en faut point douter, il eft à
croire que les rayons du Soleil qui re-
Яechiffent d'un bel objet , fe chargent
des écoulemens qui s'én échapent . C'eft
pourquoy ces écoulemens penétrent
avec la lumiére jufqu'au fond des yeux;
& parce qu'ils fe mêlent enfuite avec
la lumière qui luit dans la rétine, ils ne
manquent pas de la faire briller. plus
qu'elle ne brilloit, de mefine que le nitre
ranime & rend plus éclatante la flâme
de nos feux ordinaires.
Si-toft que cette lumiére eft devenuë
plus rayonnante , elle paffe comme un
éclair
du Mercure Galant .
177
cere
*
éclair de la rétine dans le cerveau , où
elle fait une infinité de refléxions , qui
font toûjours meflées de l'idée du charmant
objet qui les caufe. Mais cette
idée qui occupe fi fort les Amans , neft
que l'Image de la beauté qu'ils adorent,
& cette Image eft fi bien peinte comme
en mignature fur leur ane , qu'elle
reffemble à l'objet ny plus ny moins
que les traits qu'un Peintre tres- excellent
en auroit fait fur une toille .
C'eft dequoy l'on ne peut pas douter ,
puis que l'experience fait voir que tous
les objets qui fe préfentent à la vue,
impriment en petit leurs Images fur le
rétine. Ainfi ces Images s'étendent
par les ondulations de l'ame jufqu'au
cerveau le long des filamens du nerf
optique .
Quant aux reflexions qui fuivent.
toûjours cette image ou cette idée , qui
eft fi bien empreinte dans l'efprit des
Amans , elles ne femblent eftre autre
chofe que les modifications & les refractions
que la lumiére fpirituelle fouf
fre à mefure qu'elle fe meut dans les
plis du cerveau. L'on peut encore dire
HV
178 Extraordinaire
que les actes les plus purs & les plus
clairs que leur ame faffe , viennent des
lueurs qui s'y excitent & qui y naiſſent
à peu pres comme ces feux que nous
voyons naiftre quelquefois dans l'air
tout - à coup.
il eft aifé à cette heure de reconnoistre
deux chofes que l'Amour
infpire de nouveau dans l'ame de ceux
qui aiment ; car l'on y peut remarquer
d'abord l'image ou l'idée de la
Perfonne qui les charme , & on y
voit enfuite les reflexions ou les formes
différentes qui fuivent toûjours
cette idée. Ainfi quand on fent de
l'altération en fa fanté à l'occafion
de l'amour , cela vient fans doute de
ces deux premieres caufes qui changent
l'ame ; de forte que les fonctions
de certains vifceres ne s'en font pas fi
bien.
Lors que l'amour eft moderé , & que
l'idée qui le caufe n'eft pas fi bién gravée
dans l'ame , qu'elle ne s'efface à mefure
que l'ame fe modifie , ou qu'elle
roule diférentes pensées , alors cette paf
fion rend l'efprit plus vif & plus éclairé,
du Mercure Galant.
179
ré ,s parce qu'elle le tient fouvent en
action ,d'où vient que ce qu'il y a d'impur
dans l'ame , & qui obfcurciroit
la
clarté de fes connoiffances
, eft alors
chaffé du centre à la circonférence
, de
meſme que les impuretez
du Vin font
précipitées
& pouffées autour des Ton-
-neaux lors qu'ils boult.
Si l'amour qu'on prend avec modération
rend l'efprit plus vif & plus lumineux,
il fert auffi à la fanté par la mefme
raifon , puis que l'ame qui eft alors plus
épurée qu'auparavant, eft auffi plus propre
à agir & à bien faire la plufpart des
fonctions du corps ; d'où vient qu'elle
vole comme un éclair , & qu'elle eft fi
agile à fe porter dans tous les nerfs fans
que rien l'en empéche . C'est pourquoy
le coeur & les arteres battent alors avec
vigueur , & la digeſtion des alimens s'en
fait beaucoup mieux & beaucoup plus
vifte.
Mais quand on a de l'amour fans mefure
, & que l'idée de ce qu'on aime eſt
ffort empreinte fur l'ame qu'elle ne
fçauroit s'effacer de quelque maniere
que l'ame le tourne , alors cette paffion
rend
180 Extraordinaire
rend les Amans refveurs , & donne des
atteintes à la fanté. Les Amans deviennent
refveurs , parce que leur ame eſt
remplie d'une idée , qui y eft gravée fi
profondement qu'ils ne fçauroient
avoir de penfées qu'elles ne foient fcel
lées de ce mefme caractere fi -toft qu'el
les naiffent; de là viennent leurs diftrat
ctions & leur conftance.. 7
Pour ce qui eft
de lafanté que cette
paffion altére quand elle eft exceffive , il
faut expliquer comment cela le fait, ou
du moins penétrer quelques - uns de ces
fentimens interieurs qu'éprouvent les
Amans trop paffionnez . C'eft ce que
je tâcheray de faire dans la fuite.r.or
Si l'on fait refléxion fur ce que l'ame
des Amans n'a prefque point d'autre attention
que celle de contempler l'objet
qu'elle aime, l'on s'imaginera que cette
Occupation qui la tient ramallée dans
le cerveau , fait qu'elle ne coule pas
dans les nerfs à plein canal comne
à fon ordinaire ; c'eft pourquoy
les parties où aboutiffent les nerfs , &
qui ont fans ceffe befoins de leurs in
fluences ne font leur devoir que
foible
du Mercure Galant. 181
ך
foiblement & avec peu de vigueur.
-Ileft aifé apres cela de voir comment
les Amans fe fentent le coeur faifi
& comme brifé ; car les efprits qui font
occupez dans le cerveau à fervir l'objet
qui fe tient toûjours éclairé devant
eux,oublient leurs tâches, & ne fe glif-
= fent plus en abondance dans les nerfs
de la huitiéme paire , & dans le nerf
intercoftal ; c'est pourquoy le coeur, où
plufieurs branches de ces mefmes nerfs
aboutillent, ralentit ſes battemens ; d'où
vient que le fang qui ne ceffe point
d'aborder au coeur par la veine - cave ,
& par la veine du poulmon , regorge
dans ces vaiffeaux , & affiége le coeut
de forte , qu'il y caufe une oppreffion
qui eft toûjours fuivie d'un fentiment
de trifteffe.
1
L'oppreffion ou le refferrement que
les plus paffionnez fentent autour da
coeur , eft ordinairement accompagné
de plufieurs foûpirs, qu'ils femblent ne
pouffer que pour fléchir le coeur de
leurs Maîtreffes . Or ces foûpirs viennent
apparemment de ce que les efprits
ne fe portent qu'à troupes & par interruption,
182
Extraordinaire
·
terruption , du cerveau dans le nerfqui
s'infere au diaphragme;c'eft pourquoyle
diaphragme eft alors contraint de s'a
baiffer par des repriſes courtes & entre
coupées . Ainfi parce qu'il étend de plus
en plus & inégalement la poitrine durant
les legeres contractions, l'air par ſa
propre pelanteur s'y precipite , & y entre
comme par bonds inégaux à proportion
qu'elle s'élargit; ainfi il y forme ces fons
Ingubres ou ces foûpirs , qui fonttoûjours
la marque certaine d'une forte paffion.
Dans cet état où font les Amans, s'il
arrive que par une application toute extraordinaire
leur ame intercepte les influences
de forte , qu'elle ceffe de couler
dans les nerfs qui vont au coeur &
au diaphragme , alors ces parties ceffent
de faire leurs fonctions , & ne ſe mouvent
prefque plus . C'eft pourquoy les
Amans tombent quelquefois tout d'un
coup comme morts aux pieds de leurs
Maiftreffes , & leur état alors ne me
femble point diférer de ce qu'on appelle
communément pâmoifon , où tombent
quelquefois ceux qui font les plus em-
'portez en amour.
Tandis
Du Mercure Galant.
183
-
Tandis que ces tragédies fe jouent
dans la poitrine des Amans,il ne fe paffe
rien que de trifte fur leur viſage ; car il
eft toûjours blême & défait , parce que
leur coeur n'a pas la force d'y pouffer
le fang. C'eft pourquoy toutes les veinules
qui font plufieurs lacis dans le vifage,
ne font alors prefque plus arrofées
de cette liqueur vermeille ; d'où vient
qu'elles paroiffent fans couleur auffibien
que le vifage , qui emprunte toutjours
la fienne du fang qui coule dans
ces veines.
Il y a tant de correfpondance entre le
vilage & les yeux, que le vifage ne peut
eltre changé , fans que les yeux ne le
foient auffi. C'eft pourquoy quand les
Amans ont le vifage défait,comme nous
le venons de dire , l'on voit dans leurs
yeux une trifte & tendre langueur. Mais
puis que cette langueur fe fait comme
toutes les autres paffions du corps , conformément
à fa ftructure méchanique,
il eft à croire qu'elle vient de ce que l'amedes
Amas n'anime pas affez les nerfs
pathetiques ; auffibien que quelques
branches qui naiffent de la cinquième
paire
184
Extraordinaire
paire de nerfs, & qui vont aboutir aux
paupieres . Ainfi les paupieres n'ont
plus la force de fe relever ; c'eft pour
quoyelles le tiennent abbaiffées , & cou
vient à demy les globes des yeux , tandis
que ces globes font tournez de maniere
par les nerfs pathetiques , qu'ils
ne font voir en eux que cet air triſte
& cette mourante langueur qui a tant
de charmes,
Quand les Amans en font venus juf
queslà , ils fe fentent qulquefois fi triftes
& fi abatus , qu'ils verfent fouvent
des larmes malgré qu'ils en ayent . Ce
qui fe fait fans doute , parce que les
nerfs qui accompagnent les vaiffeaux
du fang par tout où ils fe diftribuent
dans les glandes des yeux , ne portent
pas allez d'efprits pour faire faire à ces
vaiffeaux leurs contractions ordinairės;
c'est pourquoy le fang qui y aborde à
tous momens n'en n'eftant prefque plus
exprimé , il remplit & étend les vaiffeaux
plus que de coûtume . Ainfi felon
les Loix du mouvement du fang, il doit
s'échaper au travers de leurs tuniques
beaucoup de ferofité , que de petits
tuyaux
་
du Mercure Galant.
185
tuyaux pratiquez dans ces glandes reçoivent
& portent dans plufieurs conduits
lachrymaux, qui fe terminent nonfeulement
aux bords des paupieres,
mais auffi dans leurs furfaces interieures.
Ce qui fe paffe dans le cerveau des
plus paffionnez n'eft pas moins triſte,
ny moins furprenant que ce qui leur
arrive dans la poitrine , dans le vifage
& dans les yeux , car les veilles les occupent
quelquefois fi fort qu'ils paf
fent les jours & les nuits fans dormir .
La caufe de cela vient en partie de ce
qu'ils mangent tres- peu , car ils n'ont
prefque point d'appetit , c'eft pourquoy
le peu de fuc nourricier qui fe porte
dans leur cerveau , n'eft pas capable d'y
enveloper leur ame , & de la difpofer
au fommeil. D'ailleurs leurs infomnies
viennent encor de ce que le fceau ou
l'idée de l'objet qu'ils aiment eft telles
ment appliqué fur leur ame , qu'il ne
ceffe point de luy faire faire mille &
mille refléxions ; ainfi l'ame ne fçauroit
s'empêcher d'agir à caufe de cette idée,
qui eft fans ceffe à la harceler ; auffi ce
qu'il
186 Extraordinaire'
qu'il y a de fuc nourricier qui fe préſen -m
te pour s'y gliffer, eft auffitoft pouffé aux
environs par l'action de l'ame, de mefme
que les impuretez du Vin font cha
fez du centre à la circonférence par fa
fermentation . De là vient que l'ame qui
n'eft plus arrofée ny penétrée de ce fuc
qui avoit accoûtumé de la faire dormir:
par intervales , fe tient ordinairement.
éveillée , & ne jouit plus du fomineil:
profond où elle s'enfeveliffoit de temps
en temps...
S'il arrive que durant ces infomnies
un Amant ne puiffe avoir l'idée de fa
Maîtreffe,fans que celle d'un Rival qui
l'emp che d'en eftre aimé fe prefente
en même temps , alors cette paffion,
qu'on appelle jaloufie , s'éleve dans fon
ame, & y , & y caufe de grands defordres , par
ce que ces deux idées la piquent à tous
momens , & y excitent comme des va
gues qui s'entrechoquent avec violen
ce. Ainfi un Amant jaloux fent ordinai
rement comme une douleur, qui eft mé
lée d'inquiétude & de haine ; & parce
qu'à la rencontre de ces vagues qui tras
vaillent ainfi fon ame, ces deux idées fe
meflent
du Mercure Galant . 187
meflent & fe confondent , de là vient
qu'il ne fçauroit penfer à fa Maiftreffe
fans que l'idée de só Rival ne viene à la
traverfe ;c'est pourquoy il a toûjours dão
fon ame des fentimes qui l'agitent beaucoup,
& quijne le laifset point en repos.
Mais quand l'idée d'un Rival paroiſt
dans l'ame d'un Amant paffionné avec
des qualités capables de luy ravir le coeur
de fa Maîtreffe , & de le détruire entiérement
aupres d'elle , il s'éleve alors des
mouvemes fi étranges das fon ame, qu'il
ne fe connoift prefque plus ; c'eft pourquoy
il fe jette dans le defefpoir , qui le
porte quelquefois jufqu'à fe plonger le
Poignard dans le fein. Pour expliquer
coette paffion fi violente, il faut fçavoir
que comme chaque chofe fait effort autant
qu'elle le peut pour continuer dans
fa façon d'eftre, l'Ame d'un Amant paſfionné
ne manque pas de fuivre cette
mefine regle, Ainfi puis que fon ame
employe tous les efforts afin de ne
pas laiffer échaper le doux panchant
qu'elle a pour la Maiftreffe , & que cependant
malgré tous les efforts ce doux
panchant ne peut perfifter avec la
mefme
6
188 Extraordinaire
mefme douceur & le mefme plaifir , il
eft neceffaire que fon ame fuccombe en
ces momens , & qu'elle reffente des allarmes
& des inquietudes cruelles; c'eft
pourquoy il n'y a rien pour lors qu'elle
ne tente pour mettre fin à fes peinés .
Un exemple peut éclaircir ce que j'avance.
Si l'on fuppofe que la flâme d'une
Lampe ait du fentiment comme a
noftre ame , l'on s'imaginera aifément
que fi- toft que l'huile ou la nourriture
commencera à en eftre fupprimée , elle
aura des frayeurs & des fentimens in
quiets,qui feront d'autant plus vifs que
la flâme approchera plus pres de fa mort.
Or c'eft dans des frayeurs & dans des
inquietudes femblables de l'ame que
confifte le defefpoir ; & ce malheureux
état vient neceffairement de ce que
l'ame qui fait toûjours effort pour conferver
les douceurs quell'idée de fa Maitreffe
luy inſpire, & qui luy fervent de
nourriture , ne peut du tout les conferver
, parce que fon Rival les luy enleve
malgré toute fa refiſtance.
Puis que le defeſpoir eft le dernier
état où l'Amour porte les Amans, il eſt
temps
du Mercure Galant. 189
temps que je finiffe ce que j'avois à
dire fur cette paffion , auffibien que fur
la Queftion, Si la fantépeut eftre alterée
par les paffions, Mais il ne fera peuteftre
pas mal- à- propos d'avertir auparavant
, qu'on ne confonde pas l'ame
que je décris dans ce Difcours avec celle
que Dieu crée dans le temps de la
formation de l'Homme ; car elles font
tout- à-fait diférentes, puis que la Religion
& les Ecrits facrez nous enfeignent
que celles qui vient de Dieu et iminaterielle
, & d'une fubftance purement
fpirituelle ; au lieu que l'ame fenfitive
qui naift avec nous , & de laquelle je
parle feulement dans mon Difcours , eft
purement materielle.
C
GAUTHIER , de Niort.
Voicy des Madrigaux fur les deux
Enigmes proposées dans le Mercure du
mois de luillet.
I.
Es deux incomparables Sour
CE
Codex
to Mercure,
Quifont le coloris,& l'aimable parure
Des Beaute d'icy bas ,font de charmantes
Fleurs..
Vous
190 Extraordinaire
Vous entendez affez , puis que dire je
l'ofe,
Que c'eft & le Lys & la Roſe.
Deux Royaumes voisins s'en trouvent
embellis ;
La Rofe eft pour l'Anglois ; pour le
François le Lys.
Q
L. BOUCHET , ancien Curé
de Nogent le Roy.
11.
V'un Eventail avec raiſon.
Soit aux Champs . foit à la
Maiſon,
Se trouve toujours à la mode,
Et que parfon fecours commode
L'évite bien la pâmoifon !
Parafol , au, bois , & gazon,
Tout cela, fans camparaison,
Eft une moins bonne méthode
Qu'un Eventail.
t
Mercure n'eft pas un Offon,
Car dans l'ardeur de la Saifon,
Qui montée àfon période,
Horriblement nous incommode,:
Offri
du Mercure Galant. 191
Offre-t- il d'autre guerifon
Qu'un Eventail?
JANETON DE LEPINE, de la Ruë
neuve des Petits- Champs.
M
LII.
Ercure est tout plein d'agré-
V ment,
Toujours fleury , toûjours charmant :
En Profe, en Vers, en toute chofe ,
Ilfçait enchanter les Esprits,
Et dans tout fes galans Ecrits
On ne voit que Lys & que Rofe
JOURDAIN. d'Amiens.
I V.
Eut- on voir dans le monde un plus
parfait vifage
PE
Que celuy de lajeune Iris ?
On y voit de Vénus la reſſemblante
Image,
C'est le charmant fejour & des leux &
des Ris,
Mille naiffantes Fleurs y font toûjours
éclofes,
Et l'aimable rongeur des Rofes
Y releve l'éclat & la blancheur des Lys.
L'Inconftant Milantrope.
V.
192 Extraordinaire
VO
V.
Oye , Philis, comme j'explique
Les deux Enigmes à la fois
I'en devine le fens fi - toft que je vous
vois
Avec tous vos attraits & voftre air
magnifique.
N'y voit-on pas les Fleurs des Armes
de deux Roys,
De CHARLES qui tient l'Angleterre,
Et de Loüis qui peut régir toute la
Terre ?
Ce teint fi vif, fibeau ,fifrais ,fi délicats
De la Rofe porte l'éclat,
Et le Lys y brille de mefme ;
Mais admire de plus un prétienx
travail, 13
Quand avec une grace extréme
Voftre main fait briller un galant Eventail.
RAULT , de Roüen..
V I.
Ercure en tout a l'art de plaire ,
C'eft fon aimable caractere ;
Ma
Ses Ouvrages font fi polis ,
Que c'est un charme pour les ames,
Et
du Mercure Galant. 193
Et nos plus délicates Dames
N'y trouvent que Roles & Lys.
JOURDAIN ; d'Amiens.
V I I.
L ne faut pas tant rafiner
Sur les Enigmes qu'on propofe.
Il eft aife de deviner ,
Voyant mon teint de Lys entremeflé de
Rofes
La Belle Inconnuë.
VIII
E fuis une jeune Bergere
Qui raifonne tout doucement,
Et qui ne fait point contrefaire
Ce quej'ay dans l'entendement.
D'autres tourneront galamment
Le fens de l'Enigme derniere,
Sur la Mer , ou fur le Serinent,
Sur le Luftre , ou fur la Galere.
Moy ,fans à rien d'extraordinaire
Hauffer monpetit jugement,
le vous diray naivement
Que mon Eventail fait l'affaire. à
FANCHON LE FEVRE ,
de Magny
Q. dluillet 1681.
xp
I
194 Extraordinaire
M
I X.
Ercure, ce Mois nous propofe
Une Enigme qui fent & le Lys & la
Role.
Degrace , à quel deffein ces deux Fleurs
affortir?
Ne pcut on trouver autre chofe
Capable de nous divertir ?
Qu'elles brillent dans un Parterre,
Sur des Nobles, fur des Louis,
Qu'on s'en fafc un Tréfor , en France
Angleterre,
Qu'on les aime par toute terre,
Mesfens n'enfont point éblouis.
S'ils font d'un grand
en
Secours , c'est pour
des Gensfur l'âge,
Mais nonpas pour defermes coeurs ;
T'aime mieux voir ces deux aimables
Soeurs
Eclaterfur le fein de celle qui m'engage.
L'ALBANISTE , de Rouen .
X.
Mercure ; i'eftois bien en peine
De connoistre le Roy , de mefme que la
4
Reyne ,
Que vostre Enigme veut cacher.
Te m'épuifois à les chercher,
Ét
du Mercure Galant.
195
i
·Et je perdois prefque courage ,
Lors que jettant les yeux fur l'aimable.
Philis,
Iereconnusfurfon visage
Que l'Enigme cachoit des Rofes & des
Lys .
ALLARD , du Véxin.
EX
XI. 1
N ce temps ou la Canicule
Echauffe fi fort , & nous brûle,
Silene pour fe rafraîchir
Prend à deux mains les deux bras à fa
Taffe ,
Pleine de bon vin à la glace,
for 1
& jusques à Boit à perte d'haleine
tranfir;
Mais Philis n'en fait pas de mefme.
Pour rafraichir fon teint rouge comme
corail )
Dans fa chaleur extréme
Elle fait jouer l'Eventail .
# XII.
Le mefme.
EN vain vous pensez que la choſe
Que vous envelope pour la cacher aux
yeux ,
I ij
196 Extraordinaire
A noftre connoiffance en échapera mieux
Onfent , fi l'on ne voit , & le Lys , &
la Rofe.
F. HA ..... Du MESNIL de
Chambrais en Normandie.
XIII.
Es belles Fleurs , galant Mercure,
Dont vous nous faites la peinture,
Quand elles font dans un Iardin,
Font toujours une pauvre fin;
Ne plaignez- vous pas leur nature ?
Le moindre vent leur fait injure,
Les bat , les met à la torture,
-Et tout d'un coupflétrit enfin
Ces belles Fleurs.
(663)
I'en fçay qui font autre figure,
Et dont toujours la beauté dure,
C'est dans l'Enigme & fur Catin;
Elles font d'un Eftre divin ,
Et j'admire je vous le jure,
В '
Ces belles Fleurs ,
་་
DAUBA INE .
XI V.,
Eau Lys , Roy des Iardins , Colofse
entre les Fleurs,
Géant
du Mercure Galant . 197
Géant de lait caillé , Philis eft auſſi belle,
Mais moins douce que vous ; belas , cette
Cruelle
Méprife mes tranfports , mes foûpirs , &
smes pleurs.
Ie ne puis l'approcher fans la voir enflamée,
De cent petits Poignards c'est une Rofe
armée,
Elle en a la rigueur en ayent la beauté
C'est l'Hymen feul qui peut abatre fa
fierté
-Cette Chaîne qui fait aux Belles tant
d'outrage.
Quoy, le dois-je invoquer , ce Tombeau
des Amours ?
Non, non c'est une Rofe , il apen de
beaux jours, la
Ses Epines par tout durent bien davan-
AAA tage.
AI
IGYGES , du Havre.
X V.
V
'Ous ne pouvez , Iris , eftre belle à
mes jeux
Sije m'apperçois en tous lieux val
Briller fur votre teint , & le Lys & la
Rofe.
I iij
198 Extraordinaire
Confervez-dont voſtre ſanté,
Apres cela voftre beauté
Vous coûtera tres-peu de choſe.
L'Amant déclaré de la grande
Brune de l'Hoftel d'Avaux.
ving al XV La
Di
T
Ans un Jardin des mieux fleuris ,
La Rofe querelloit le Lys,
T
Etpour unefemblable chofe, w
Le Lysinvectivoit la Rafeasila
Sur leur diferente couleur
Ils s'eftoient mis en cette humeur
Et par une fuite cruelle
b
D
$160.
Ils alloient vuider leur querelle
Quand Iris entrant au Jardin ,
D'un air à qui rien ne reſſemble,
Les prenant dans fa belle mainNa
Et les portant jufqu'à fon fein
Les mit tous deux d'accord ensemble, ?
Q
LA
PIERRE
2 X.VII
Ve d'Amans, belle Iris, vos beaute
vous attirent !
Te n'entens que coeurs qui foûpirent ;
L'un fe plaint des coups de vos jeux,
L'autre de mille & mille chofes [
Qui rendent fon coeur amoureux!
Pour
du Mercure Galant. , 199
Pour moy , fans affecter un ton trop
goureux ,
Ban
Ie ne me croy pas malheureux,
= D'adinirer vostre teint & de Lys & de
Rofes .
L'AIMABLE HEBERT , de la
Ruë de la Harpe.
XVIII.
Our contenter Iris dont les ordres
po"
preffans
›
M'obligeoient à trouver le fens ເ
Des deux Enigmes qu'on propoſe,
le refvois , & tandis que mes yeux fans
deffein
Contemploient fon teint & fa main
le trouvay l'Eventail , & le Lys , &
la Roſe.
Le Procureur du Roy , de
Conches en Normandie.
XIX .
C'Eft avecque raiſon , Mercure,
Que vous prenez le titre de Galant.
Rien n'égale l'heureux talent
Qui vous fait en tous lieux faire belle
figure.
Aux Belles vous contez de charmantes
douceurs ;
I iiij
200 Extraordinaire
Et dans ce temps que les chaleurs
Impriment fur leur teint l'agreable mélange.
Des Rofes & des Lys , & la beauté d'un
Ange ,
Pour effacer ce bel émail ,
Vous leur offrez un Eventail.
BARDOU , de Poitiers.
X X.
Vand ta Daphnis & mon Iris
Disputentfur la moindre choſe,
Al'nftant je vois le blanc Lys,
Et la rouge& vermeille Rofe,
Parer d'un charme affez égal
Tout leur teint & leur beau visage.
Pour elles ce n'eft pas un petit avan
tage,
De profiter ainfi du mal ,
Que la colere à tous ne fait pas fans
dommage.
Le Confident du Solitaire dé
l'Hoftel de Soiffons.
XXI.
M Ercure , voftre teintde Roſes
& de Lys,
Reffemble au teint de ma Voifine,
La belle ; l'aimable Philis ;
IL
du Mercure Galant. zof
Il est d'une Beauté divine.
Mais d'où vient qu'on vous voit aujour
d'huy fi joly ,
mignon , fi
SiL'amour Propet , fi poupin, fi poly?
L'amour vous trote- t-il dans l'ame ?
Sur quelque Belle auriez- vous du
fein?
Enfin l'excés de vostreflame
Vous a-t-il mis l'Eventail à la main?
DAUBAINE.
E
X X I I.
Tla Rofe & le Lys font les aimables
Soeurs
Dont on nous a fait là peinture
Avec tant d'ornemens ce Mois dans le
Mercure.
Ce font de fort aimables Fleurs,
9
Qui donnant grand éclant à celles du
Parterre,
Ne font pas voir leurs plus vives con-
A leurs
Dans les Blazon's de France & d'An
gleterre. NKK
L'Avanturier nocturne ,
de l'Ifle du Palais.
I Y
202 Extraordinaire
XXIII.
poisque Mercure dit que vous estes
C
Fleuriste,
Berger , on vousfuit à la piste , 2
Etl'on vous voit dans ce lardin,
Sans pour les autres Fleurs avoir aucun
dédain.
Entre les mieux éclofes,"
Cheifir & les Lys & les Rofes,
Pour nous offrir en mots couverts
Un Bouquet fous de jolis Vers.
Le Refveur du Mont- Helicon,
de Châlons en Champagne.
XXIV dî
Fille faite comme moyd
Vostre Enigine , Mercure,
N'apas affurément dequoy
La mettre à la torture.
A
Le fecoursfeul de mon Miroir
M'explique toutes chofes.
Quand fur mon teint il mefait voir
Tant de Lys , & de Rofes.
HENRIETE DE LA S
de Dreux
XXV. 290
Puis-je affez Mercure estimer ?
at va
Woyez lefoin qu'il prend de me charmers
Car
du Mercure Galant. 203
Car pouvoit-il m'offrir de plus charman
tes chofes,
Sur la fin de l'Eté , que des Lys & des
Rofes . 7 i
Le jeune Solitaire , de la
Rue Maubué.
Tad oûte deux Madrigaux qui font
encor fur les Enigmés du Feu. Une Belle
fe plaint dans le premier , de ce que j'ay
oublié fon nom, en parlant de ceux qui ont
expliqué ces deux Enigmes.
I.
Oy,jefuis toute en Feu , lors que
Ο
je me figure
Le mépris que de moy fait le Galant 1
Mercure ;
Il m'oublie , & déja ma beauté perd
l'espoir
De faire à l'Vnivers connoistre mon pou- s
voir. * ཉ ། , }
LA JEUNE HOUDEL , du
Quartier S. Mederic .
I I.
N vain, belle Philis , du Mercure
Galant EN
Vous voulez deviner l'Enigme.
Ab
204 Extraordinaire
Ah; vous n'y refveriez pas tant,
Si vous pouviez fonger au beau Feu qui
m'anime.
DE LA CHAUSSE'E le jeune,
d'Abbeville .
De l'origine , du progrés , é de
l'état préfent de la Medecine.
A Medecine n'eft point un effet de
du hazard, comme veulent quelques.
ums, Les Hommes fe font trouvez dans
la néceffité de l'inventer comme les autres
Arts. Ils l'exerçoient d'abord d'une
maniere groffiere & imparfaite, & ne fe
fervoient que de quelques Simples qu'ils
employoient pour la guérifon de leurs
bleffures.
Cét Art demeura longtemps inculte
fans qu'on le pratiquaft d'une autre façon
, foit que les Hommes des premiers
Siécles fuffent mieux compofez & moins
fajets aux maladies que nous ne fommes,
ou qu'ils ne vouluffent pas fe donner
la
du Mercure Galant . 205
la peine de le cultiver. Il y a cependant
affez d'apparence que comme
ils menoient une vie fobre & reguliére
, ils jouïffoient d'une fanté plus forte
& plus vigoureufe que la noftre , &
qu'ils avoiét moins befoin de remedesque
nous n'avons ; mais les Hommes ayant
quitté leur première maniére de vivre ,
& s'eftant abandonnez à une vie toute
voluptueufe & toute fenfuelle , ils font
devenus bien plus foibles & beaucoup
moins vigoureux qu'ils n'êtoient auparavant.
Leur fanté s'eft alterée peu à peu,
& ils fe font veus accablez de tant de
maladies , qu'ils ont efté neceffités de
chercher des remedes pour y couper
pied.
Les Egyptiens & les Grecs ont efté
ceux qui s'y font le plus attachez , & qui
y ont fait plus de progrés,foit qu'ils euffent
l'efprit plus pénétrant & qu'ils fuſfent
plus heureux que les autres , ou que
la neceffité, où les plaifirs & la débouche
les avoient réduits, les euft obligez à faire
davantage d'expériences , & à tenter
plus de remedes .
Quelques Autheurs veulent que les
animaux
206 Extraordinaire
ت ا ي
animaux ayent efté les premiers inventeurs
de la Médecine , & qu'ils ayent
apris aux Hommes à la cultiver.
Plutarque croit qu'ils ont une connoiſfance
entiere de cét Art , qu'ils en obfervent
toutes les regles & toutes les
maximes, & qu'ils trouvent fans erreur
& fans peine tout ce qui leur eft neceffaire
pour la guérifon de leurs maladies.
Ils obfervent une diete exacte quand
ils font malades ; ils ont l'ufage des lavemens,
de la faignée & de la purgation, ils
guériffent leurs playes & leurs bleffures
; en un mot , ils rencontrent dans les
Simples des remedes à toutes leurs infirmitez
.
Les Lyons , les Ours , les Loups , &
les rauties beftes voraces , trouvent
leur guérifon dans le repos & dans l'abſtinence.
La Cicogne remplitfon bec d'eau
falée qu'elle jette dans fon ventre quand
il eft parefferx. Le Pélican s'ouvre,
les veines avec le bec lors qu'il eft indifpofé.
L'Hypotame, qui eft une efpece
de Cheval aquatique, fort du Nil quand
il fe trouve mal , & s'ouvre un certain
waiffeau de la cuiffe en l'appliquant fur la
pointe
du Mercure Galant.
207
à
pointe de quelque Rofeau; il bouche enfuite
l'ouverture avec un peu de boue.
Les Peuples de l'Amérique fe faignent
peu prés de la mefmeforte.Ils entament
la peau avec la pointe d'un Rofeau , &
fe font fuccer le fang de la playe jufqu'à
ce qu'il en ait forty une quantité fiffifante.
Les Chiens & les Chats fe
pur
gent avec l'herbe mouillée de rofée ; les
Geais , les Merles , les Perdrix , avec les
feuilles de Laurier &c. Les Cerfs & les
Daims ont recours au Dictamne quand
ils font bleffez Les Eléphans ne fe foula
gent- ils pas les uns les autres dans leurs
bleffures. Avec quelle adreffe ne tirentils
pas les Fleches & les Dards de leurs
playes: La plufpart des Animaux ne guériffent-
ils pas les leurs en les lechant &
les abreuvant de leur falivez
Les Anciens ont crû que la Médecine
devoit fa nailfance à la Divinité
mefie, que les Dieux immortels eftoient
feuls capables d'inventer un fi bel Art, fi
utile & fi neceffaire pour la vie des Hommes
. Medecina utilitas Deorum immortaburn
inventioni eft confecrata. Cicero, Li
3.Tufcul. q. a. 1.
Hermés
208 Extraordinaire .
詈
Hermés dit qu'elle eft defcendue du Ciel,
& que Dieu l'a donnée aux Hommes
pour la confervation de leur fanté & la
guérifon de leurs maladies.
C'eftoit auffi la penſée de Jefus Fils de
Syrach, Ecclefiaftique 38. Dieu a creé
la Médecine , dit ce Juif , & l'Homine
prudent & fage ne la mepriferà point...
f
Les Egyptiens attribuoicnt l'invent
tion de cét Art à Mercuré , les Grecs à
Ifis & à Ozyris , les Tyriens à Agénor &
à Chiron. Homere veut que Paon ,
qu'il appelle le Médecin des Dieux , en
foit le premier inventeur. Quelquesuns
le fond defcendre d'Apis , quel ques
aueres d'Arabus Fils d'Apollon & de
Babylone. D'autres enfin l'attribuent
à Apollon & à Efculape.Voicy de quel
Te maniére Ovide fait parler le premier
dans fes Métamorphofes
Inventum Medecina meum eft , opifexque
perorbem.
Dicor , & herbarum fub elta potententia
nobis..
Efculape Fils d'Apollon & d'Areadne , ”
n'excella pas moins dans cet Arc
que font Pere , puis qu'il fçeut redonner
13
la
du Mercure Galant. 209
la vie à Androgée Fils de Minos qui l'avoit
perdue.
Et Deus extinctum Creffis Epidaurins
herbis
Reftituit Patris Androgeonafocis .
Properce.
Toute l'antiquité a eu beaucoup de
venération pour ces Dieux. Il y a eu peu
de Villes dans lesquelles on ne leur
ait êlevé des Temples & des Autels ,
& où ils n'ayent fait des Prodiges . Il
redonnoient la veue aux Aveugles ; ils
faifoient entendre les Sourds , parler les
Muets , marcher droit les Boiteux ; ils
guériffoient les Lépreux & les Maniaques
& c. Ces Prodiges arrivoient fouvent
dans le Simulachre d'Ifis en Egypte,
au rapport de Diodore.
Il y avoit à Pergame & dans toute
la Grece , des Temples dédiez à Efculape,
où ce Dieu apparoiffoit en fonge aux
Malades qu'on luy préfentoit, & leur enfeignoit
les remedes dont ils devoient
fe fervir. Il y en avoit en beaucoup d'autres
lieux, où Apollon & Efculape rendoient
des Oracles , & découvroient
aux Peuples ceux dont ils avoient befoin
pour la guérifon de leurs maladies .
P
210 Extraordinaire
1 On voit encore à Rome quelques
fragmens de ces Oracles en lettres Grecques
fur une Table de Marbre , que
l'on y trouva dans le Temple d'Efculape.
On en peut lire la Traduction dans
Mercurial & dans les Obfervations de
Monfieur Spon , fur les Fievres & les
Febrefuges.
Quelques Autheurs , comme Paufanias
& Macrobe , veulent que les -Poëtes
ayent attribué les premiers l'invention
de la Medecine à Apollon & à Ef
culape ; que par Apollon ils entendoient
le Soleil , qui par la douce & benigne
chaleur diffipe les maladies, & augmen
te la force & la vertu des Plantes & des
Animaux , dont l'Homme fe fert pour
l'entretien de fa fanté & de fa vie ; que
par Eſculape ils n'entendoient aufficque
l'air pur & temperé , qui ne contribue
pas moins en cet état que le Soleil à la
confervation de la ſanté , & à la guerifon
des maladies.
Cependant il eft certain qu'il y a eu
un Apollon & un Efculape, qui effectivement
n'ont pas efté les Inventeurs de
cét Art , mais qui ont commencé de le
cultiver.
du Mercure Galant. 21r
cultiver. Apollon fut le premier qui luy
donna quelque forme. Il découvrit la
vertu de plufieurs Simples defquels on
s'eft fervy depuis fort heureufement en
beaucoup de rencontres. Efculape n'ajoûta
pas peu aux découvertes de fon
Pere ; il inventa la Sonde , les Bandages
& l'Appareil des playes . Afculapiorum
primus Apollinis , quem Arcades colunt,
Filius fpecillum inveniffe , primufque
vulnus obligaviffe dicitur. Cicero. Li. 3 .
de nat. Deor. 57.
Les Tyriens croyent qu'Agenor &
& Chiron ont exercé la Medecine les
premiers. Plutarque veut que pour ce
fujet ils leur offriffent tous les ans leurs
premices. Tirij Agenori, Chironi magnátes
primitias offerunt , quod ij primi Medicinam
feciffe exiftimantur. Le Tradu-
&teur de Plutarque Moral . 674.
Chiron fe rendit fi fameux par cet
Art , qu'il devint Precepteur d'Hercule
& d'Achille Fils de Pelée. Il le leurenfeigna
à tous deux , & les rendit fi habi
les , qu'Achille guerit Télephus de fes
bleffures , & Hercule reffufcita par la for
ce de fes Remedes Alceftide Femme
' d'Admete
212 Extraordinaire
d'Admete Roy de Theffalie. Plutarque
dit encor qu'Achille découvrit le premier
la caufe d'une pefte violente qui
envahit toute la Grece . Is enim ut Chironis
difcipulus, primus caufam luis , que
Grecos invaferat deprehendit . Moral.66.
On affure mefme que ce fameux Centaure
apprit la Medecine à l'Efculape,
& qu'Apollon fon Pere le luy avoit donné
pour l'inftruire. Il y a eu , an rapport
de quelques Autheurs , un fecond Elculape
, qui fut foudroyé par Mercure pour
avoir reffufcité Thefidés Hippolite,
Fils de Thésée , & d'Hippolite Reyne
des Amozones , lequel avbit efte de
voré par des Chevaux . Ciceron parle
d'un troifiéme qui fut le premier Artacheur
de Dents , & qui trouva le fecret
de la purgation . Tertius Arfippi & Arfinoe's
Filius , qui primus purgationem alvi
Dentis avulfionem , ut ferunt , invenit.
Cujus , ajoûte-t-il , in Arcadia non longè
à Lufio flumine fepulchrum & Lucus
ostenditur. Li. 3. de Nat. Deor.
❤
-Plufieurs Autheurs croyent cependant
qu'il n'y a eu qu'un Efculape qui
laiffa deux Fils , dont l'un fe nommoit
Poda
du Mercure Galant.
213
Podalyre , & l'autre Machaon . Ils fe
fignalerent tous deux fous Agamem
non à la Guerre de Troye ; l'un penfoit
les Bleffez, pendant que l'autre avoit le
foin de guérir les malades . Ces deux
Héros apprirent leur Art à leurs Def
cendans , & il devint hereditaire à ceux
de leur Famille, que l'on appella depuis,
Afclepiades.
י ד
&
La Medecine fut quelque temps
dans cette Famille , fans qu'elle fe communiquaft
à d'autres Perfonnes ; mais
les Sages & les Philofophes l'apprirent'
dans la fuite , & la cultiverent avec
beaucoup plus de foin & d'exactitude
que les Afclepiades. Ils l'embélirent
des maximes les plus pures de la Philo
fophie, & d'empirique qu'elle eftoit, ils
l'en rendirent railonnée & dogmatique.
Pythagore s'y donna entierement , ainfi
que Zamolxis , Alchémæon de Crotone
, Epycharme de Co , Empedocle
, & c. Démocrite , que quelquesuns
ont crû Précepteur du Grand Hypocrate
, s'y appliqua auffi avec beaucoup
de fuccés.
Les premiers Hommes pratiquoient
la
214 Extraordinaire
.C
la Medecine, comme j'ay déja dit , d'une
maniere ruftique & groffiere , ainfi que
font encore à prefent les Sauvages. Ils
ne s'attachoient comme eux qu'à connoiftre
la vertu de quelques Plantes &
de quelques Simples , dont ils ufoient
pour la guérifon de leurs maladies &
de leurs bleffures. Ils s'inftruifoient les
uns les autres des Remedes dont ils s'é
toient fervis. Les Affyriens , au rapport
de Diodore , expofoient leurs Malades
dans les Places publiques , afin
quelqu'un de ceux qui paffoient avoient
eu le mefme mal , il leur enfeignaft les
Remedes qui l'avoient guéry . Les Babyloniens
, & d'autres Peuples , faifoient
la inefme chofe , felon Herodote
& Strabon.
que
fi
La Science des premiers Medecins
eftoit donc une pure Empirie , ou une
pure obfervation de quelques Remedes
que
le hazard leur avoit fait découvrir.
S'ils apprenoient qu'un Malade eut reçeu
quelque foulagement d'un, Remede
, ils le mettoient auffi-toft en uſage.
Ils experimentoient mefme tous les
jours de nouveaux Remedes , & les authori
du Mercure Galant.
215
thorifoient quand ils avoient réüfly,
comme ils les abandonnoient lors que
l'effet ne répondoit pas à leur attente.
Ils paffoient fouvent d'une partie &
d'une maladie à une autre , comme par
exemple du bras à la cuiffe , de la pleurefie
à la peripneumonie. Ils fe fervoient
auffi d'un Remede au lieu de
l'autre , comme de la Menthe au lieu du
Baume, ou du Solanum au lieu de Plantin.
Comme ils tentoient continuellement
de nouveaux Remedes, ils acqueroient
de nouyelles connoiffances , &
l'Art fe perfectionnant de jour en jour
par la quantité des experiences , il des
vint beaucoup plus ample & plus enrichi
qu'il n'étoit auparavant. On peut
dire toutesfois que la Medecine eftoit encore
tout à fait groffiere & imparfaite, &
qu'elle ne ceffa de l'eftre que lors que les
Philofophes l'eurent cultivée quelque
temps , & qu'ils luy eurent donné des
Regles & des Principes.
Ils s'appliquerent , donc à connoiſtre
la nature de l'Homme . Ils examinerent
toutes les parties. Ils obferverent leur
conftruction , leur nombre , leur gran- .
deur,
216
Extraordina
deur , leur figure , leur fituation , leurs
fonctions & leurs ufages. Ils les regarderent
dans leur premiere conformation,
leur accroiffement, leur état, & leur décroiffement
; ils confidérerent l'Homme
dans l'état de la fanté & dans celuy
de la maladie; ils examinerent fes moeurs,
fes inclinations , fes habitudes & fa maniere
de vivre ; ils remarquérent toutes
les chofes qui pouvoient luy eftre utiles
ou nuifibles , & qui pouvoient alterer
ou conferver fa fanté ; & apres avoir
confideré quelque temps tout ce qui
eftoit au dedans & au dehors de luy-mé
me, ils découvrirent la caufe de toutes
les maladies qui l'affligent , & trouvérent
des Remedes à toutes fes infirmi
tez , ils établirent enfin des dogmes &
des maximes , fur lesquelles ils firent
rouler toute leur Doctrine.
Leurs principes eftoient differens de
ceux qui ont paru depuis ; ils ne raiſonnoient
pas , comme on fait encore à
prefént
, par le chaud , le froid , le fec &
l'humide ; & ils ne connoiffoient point
d'agens plus puiffans dans la Nature,
que l'amer , le doux , le falé , l'infipide ,
l'acerbe ,
du Mercure Galant. 217
la
l'acerbe, l'auftere , l'acide , l'acre , & c. Ils
étoient perfuadez que ces petits corps
étoient feuls capables d'alterer la fanté,
& de détruire les principes de la vie,
que l'une & l'autre dépendoit de leur
union & de leur fimmétrie , &- que
maladie & la mort étoient de purs effets
de leur deſ-union . Quàm rectè igitur,&
quàm convenienti ratiocinatione juxta
Hominis Naturam hac primi inventores
inveftigando invenerunt judicaverúntque
artem dignam, que in Deum Authorem
referretur , quem admodum etiam à
pofteris receptum eft.Nam neque ficcum ,
neque humidum , neque calidum , neque
frigidum , neque aliud quicquam ex his
putaverunt hominem ladere , neque alique
horum homini opus effe opinari funt,
fed quod in unoquoque forte, & humana
Natura potentius eft , ut ab illâfuperari
nequeat , hoc ipfum id effe quod laderet
exiftimaverut,idémque auferre quafiverunt.
Fortiffimum autem eft inter dulcia
dulciffimum , inter amara amariffimum,
&c. Hac enim & in Homine in effe videbant,
& hominem ladere. Hypocrates
de veteri medic.a.74 . & fubfeq.
Q. de Juillet 1681 . K
218 Extraordinaire
¿
Cette Doctrine fut fuivie parce qu'il
y eut de plus fçavans hommes dans
l'antiquité jufq'au temps de Gorgias
Leontin & de Polus , lefquels introduifirét,
à ce que croit, Turnebe de nouveaux
dogmes & de nouveles maximes dans
la Medecine . Ils fuppoférent mefme des
principes, fur lefquels ils établirent une
nouvelle Doctrine. Ils raifonnérent les
premiers par les qualitez , & attribuérent
au chaud, au froid, au fec, & à l'humide
, la caufe de la fanté , de la maladie
& de la mort meſme. Voicy de quelle
maniere Hypocrate apoftrophe cette
nouelle Secte. de veteri Medic. art.65.
Verum enim verò nunc ad eos , qui novo
modo artem ex fundamentis fuppofitis
quarunt fermonem convertam .
Si ergo calidum eft aut frigidum ,
aut ficcum , aut humidum quod hominem
ladit & oportet rectè medentem
auxiliari calido quidem in frigidum
permutato , frigido verò in catidum
, &c. minimè verò. Non enim
calidum eft aut frigidum , ajoûte- t- il
ailleurs , quod magnam per ſe vim babet,&
c.
"
•
Cette
Du Mercure Galant. 219
S
Cette nouvelle Doctrine eut beaucoup
de Sectateurs ; elle eft encore
à prefent fuivie de la plufpart des Medecins.
Hippocrate la combatir de fon
temps , & renouvella celle des premiers
Philofophes Medecins,comme l'on voit
dans tout le Livre de veteri Medecinâ.
Cet Autheur s'y attacha avec tant de
foin & d'application, qu'il convainquit
d'erreur & d'ignorace ceux qui tenoient
-le party de Polus & de Gorgias , & rétablit
la Medecine dans fon premier
éclat & fa premiére forme. Si tous les
Livres qui paroiffent aujourd'huy fous
le nom d'Hippocrate , ne font pas réplis
de cette Doctrine ; on peut dire qu'ils
font fuppofez & qu'on les attribuë faulfement
à ce grand Homme.
Dioclés Cariftius , Praxagore de Co,
Mnefitheüs, Herophile de Calcedoine,
Philippe de Co , & c.embrafferet la Doarine
d'Hippocrate. Cryfippe le Sophifte
& Erafiftrate la fuivirent auffi , mais
ils l'altérerent en quelques endroits , &
introduifirent plufieurs maximes différentes
de celles qu'il avoit établie.
Philinus Difciple d'Herophile , ne
Kij
220 Extraordinaire
appliqua pas comme fon Maiftre à la
Medecine d'H'ippocrate . Il renouvella
-celles des Empiriques, & méprifa le fecours
de la raifon dans une Science où
zelle eft finéceffaire, pour s'attacher à des
sexpériences trompeufes , que le hazard
fait fouvent reüffir.Ce fut en cela qu'il
fut diférent des premiers Empiriques,
qui n'avoient négligé le rajfonnement
que parce qu'ils n'en connoiffoients ny
la force, ny l'utilité .Quoy que la Doctrine
de Philinus eût efté combatuë par
Herophile & par Philippe de Co , Sêrapion
d'Alexandrie ne laiffa pas de la
fuivre. Il embellit mefme de maniere
qu'on le crût le premier Inventeur de
cette Secte . Apollonius d'Antioche,
Glaucias, Menodote & Sextus, la rendirent
auffi recommandable, ainfi que Softrate
, Hieron , Teutas , Haman d'Alexandrie,
& Heraclide de Tatente.
-
Afclepiades de Pruffe ne caufa pas
moins de changement dans la Medecine ,
que ceux dont je viens de parler! Cóme
il étoit naturellement éloquent, & qu'il
avoit beaucoup de penétration d'efprit,
il n'eut pas de peine à établir une nouvelle
du Mercure Galant . 221
1
velle Secte;& à fe faire des Partifans zelez
& affectionnez pour fa Doctrine.
Afclepiades, quo nos Medico & amico'
vfi fumus , eloquentia vincebat cateros
Medicos.Cicero de Orar.62 .
Afclepiades rendit la pratique de la
Medecine fort aifée.Il ne la fit confifter
que dasla diete , l'exercice, la promenade
& la friction du corps. Il autorifa le premier
l'ufage du Vin dans les maladies, &
trouva l'invention de certains Lits
que
l'on fufpendoit en l'air, dont les Malades.
ne recevoiont pas peu de foulage nent.
Ine fut pas longtemps à Rome fans fe,
rendre recommandable par la guerifon,
de quelques Perfonnes confidérables.
Sa réputation fut d'autant plus grande,
que comme il étoit d'un bon tempera
ment , & qu'il avoit an fonds de fanté,
achevé, il difoit hautement qu'un Me-.
decin n'eftoit pas habile Homme quand
il tomboit malade. Pline dit auffi qu'il ne
le fut jamais , & qu'il fe tua malheureu
fement en tombant du haut d'un Efealier
en bas.lv mleto 12.
Apres la mort d'Afclepiades , Themifon
s'attacha à fes maximes, & enfeigna
Kiij
222 Extraordinaire
publiquement fa Doctrine. Il fut Précepteur
de Trallian , qui fuivant les traces
de ces deux grands Hommes , intro
duifit dans la Medecine une nouvelle
Secte , qui fut celle des Méthodiques,
laquelle a efté depuis fuivie par
feus,Dyonifius, Proclus, Antipater, Mylefius
Olympicus , Menémacus Aphrodienfis
, Soranus d'Ephefe , & Coelius
Aurelianus.
•
.
Mna-
Trallian ne rendit pas la Medecine
plus difficile qu'Afclepiades & Themifon,
puifqu'on la pouvoit apprendre en
moins de fix mois. Il établit pour cet
effet des Maximes generales & des
Lieux communs , fur lefquels il fonda
toute la Doctrine. Il ne connut point
d'autres caufes des maladies que aftri
tion & le relâchement. Il fe mettoit:
peu en peine des autres connoiffance's,
pourveu que l'on fçeuft rendre les hu
meurs fluides & coulantes quand elles
étoient trop denfes, & qu'on des conden
faft lors qu'elles eftoient trop fluides & }
trop relâchées.Si ces deux caufes con cou- l
roient enfemble à la productió d'ane maladie,
il vouloit qu'on reinediât à la plus
preilan
du Mercure Galani.
223
I
preffante, fans avoir égard ny au temps,
ny à la faifon , ny à l'âge ,ny à la conftitu
tion , ny au temperament du Malade.
Crinas de Marſeille ne s'acquit pas
moins de reputation dans Rome que
Trallian . Il ajoûta le premier les Obfervations
Aftrologiques à la Medecine. Il
fit mefme des Ephémerides , où il marquoit
les heures & les temps que les
Malades devoient prendre les alimens
& les remedes.
Trallian & Crinas partageoient toute
la gloire de la Medecine. Agebant fa
ta , dit Pline lors que Charmis vint de
Marſeille à Rome , & fe rendit fameux
en blâmant les autres. Il condamna l'u
fage des Eftuves qui eftoit fort commun
chez les Romains , & introduifit celuy
du Bain d'eau froide. Il fçeut perlua
der les Romains fi fortement , qu'on
voyoit mefme en Hyver les Lacs cou
verts de Malades que l'on y plongeoit.
On voyoit auffi , dit Pline , les vieux
Confuls à la fortie de l'eau tous roides &
tous pâmez de froid .
La nouveauté eftoit tellement au goût
des Romains › que c'eftoit affez au
K iiij
224 Extraordinaire
Medecin , qui vouloit fe diftinguer des
autres, de décrier leur conduite, & d'introduire
des remedes & des manieres
diférentes. Il y en arrivoit auffi de jour
en jour, & l'on n'avoit prefque plus d'i
dée de l'ancienne Medecine lors que
Galien natif de Pergame en Grece , com.
mença de l'exercer à Rome , & de combatre
les erreurs qui s'y eftoient gliffées
depuis un fi longtemps.:
Quoy que ce grand Homme n'euft
pas d'autre but que de rétablir l'ancienne
Medecine dans la premiere fplédeur ,
on peut dire fans faire tort à fa memoi
re,qu'il a pris le change , & qu'au lieu
des veritables Principes dont les premiers
Philofophes Medecins s'eftoient
fervis , il a renouvellé ceux de Gorgias &
de Polus , & raifonné comme eux par le
chaud, le froid, le fec, & l'humide. Ce
pendant la Medecine luy eft redevable
d'une infinité d'Obfervations & de
Rémedes dont il l'a enrichie . Il l'a même
polie , & mife dans un ordre beaucoup
plus net & plus régulier , qu'il
n'eftoit
auparavant.
La Medecine paffa depuis Galien
chez
du Mercure Galant.
225
chez les Arabes , qui
l'augmenterent
confidérablement.Rafis
& Avicenné la,
cultiverent avec tant de foin, que plufieurs
ont cru qu'elle avoit reçû d'eux fa
perfection. Ils eurent toutefois beaucoup
dé maximes oppofées à celles de Galien.
Averroes de Cordoue s'y appliqua en
fuite avec beaucoup d'exactitude , puis
elle paffa chez les François , les Anglois,
les Allemans, & c. où elle trouva de fçavans
Hommes qui en firent toute leur
occupation , & s'y attacherent avec
antant de foin & de diligence , que
depa
s'ils en euffent efté les premiers Inventeurs
, comme l'on peut voir dans les
doctes Ecrits de Comarius , Lacuna,
Zuingeras, Marinelle ,Martianus , Aveiga
, Amatas, Fernel , Duret , Hollier,Za..
Lomnius , Foreftier , Varandee
Acaltro , &c. & d'une infinité d'autres
Docteurs ,dont le nom n'aura pas moins
de durée que la Sciencé à laquelle ils
Lefont
appliquez.
cutuss
2
75 29D
20
ildo s'm
La Medecine s'exerçoit allez tranquillement
par ceux qui la pratiquoient
lors que
Paracelle commenca de de la pros
feffer ,& d'efeigner une Doctrine entic
K. V
226
Extraordinaire
rement contraire à celle des autres Medecins.
Cet Allemand s'eftoit mis en tefte
de renverler tout l'ordre de la Medecine,
d'en changer les regles & les principes
, & d'introduire des dogmes & des
maximes toutes nouvelles. Voicy de
quelle maniere il parle dans la Préface
de fa grande Chirurgie. Apres avoir
refléchy quelque temps, dit-il ,fur ce que
j'ay lû autrefois dans les Autheurs , &
que j'ay ouy dans les Ecoles , j'ay trouvé
que perfonne n'ayoit encor fçeu découvrir
la verité, qu'ils s'eftoient tous arreftez
à puifer dans le Ruiffeau ,fans s'eftre
mis en peine de chercher la fource ;
qu'ils n'entendoient pas mefme ce qu'ils
enfeignoient qu'ils ne co
connoif
fotent ny la naturedu mal , ny la qualité
des Remedes ; qu'ils n'avoient d'étude
que celle de l'orgueil & de la fuperbe,&
qu'on pouvoit leur faire une applica
tion jufte de ces paroles de l'Apoftre
Vos eftis parietes dealbati. C'eft ce qui
m'a obligé , continue-t-il , à chercher
les veritables principes de la Medeci
ne ailleurs que dans leurs Livres , &
àtrouver par mes travaux mes longues
expé
da Mercure Galant. 227
experiences la fource de toutes les mala
dies qui nous affligent , & les Remedes
neceffaires pour leur guérifon. En
éffet , cet Autheur a bouleverfé toute la
Medecine. Il en a conftruit une nouvelle
fur des principes dont on n'avoit point
encor parlé. Il a inventé de nouveaux
Remedes , qu'il a tirez principalement
des Minéraux , des Corps mefme les
plus compacts & les plus folides .
Comme il y a peu de Gens qui ne
fcachent quels font les principes dont
Paracelle s'eft fervy pour établir fon
Syfteme , je ne m'arrefteray point à
faire le détail de fa doctrine. Je diray
feulement , que quoy qu'elle foit diférente
de celle d'Hippocrate
& des autres
Medecins , elle ne laiffe d'eftre
pas
remplie de bonnes Obfervations
& de
bons Remedes , que l'on ignoroit auparavant.
Paracelfe n'a pas efté le feul qui aft
alteré la Medecine en ces derniers Siecles
; fa pratique a efté renversée par une
infinité de faux Medecins , qui en ont
rejetté les plus belles maximes & les plus
beaux dogmes. Ils ont aboly une quan-
20%
tité
12228 Extraordinaire
tité d'excellens Remedes qui avoient
coufté beaucoup de peine , de veilles,
& de travaux aux premiers Medecins,
pour introduire une pratique, pour ain-
Jus
fi dire, triviale, plus digne de rifée & de
mépris , que d'honneur & de loüange.
Un fcavant Critique de nos jours ne
pouvoit fe laffer de leur reprocher leur
infolence, leur fuperbe, & leur ignorance,
& de faire connoiftre au Public leurs
fourbes & leurs charlatanneries.
Graces au Ciel,nous fommes dans un
temps où l'on fe defabule des vieilles
erreurs , & où les Arts & les Sciences
commencent de renaître & de paroître
fous une forme beaucoup plus belle, plus
illuftre, & plus avantageufe. On peut dire
que la Medecine n'a jamais efté ce
qu'elle eft aujourd'huy . On l'a enrichie
d'une infinité d'Obfervations utiles &
curieufes. Nous fommes redevables aux
Anatomiftes modernes , de la découverte
de plufieurs parties qui avoient
échapé aux yeux de tous les Anciens.
Les Chymiftes n'ont pas moins contribué
que ceux- cy à la perfection de
la Medecine , car outre la prodigieufe
du Mercure Galant. 229
fe quantité de Remedes qu'ils ont trouvez
, ils fe font attachez à examiner la
nature des principes qui entrent en la
= compofition de l'Homme , & les ont
trouvez entièrement femblables à ceux
que les premiers Philofophes Medecins
avoient établis ; ils ont renouvellé cette
ancienne Medecine , & l'ont mefme augmentée
confidérablement.
La Medecine a pris naiffance , comme
j'ay déja dit , chez les Egyptiens & les
Grecs. Elle a paffé enfuite chez les
Romains & les autres Peuples. Archagatus
de Peloponeſe fut le premier qui
la pratiqua dans Rome fous le Confulat
de Paul Emile, & de Marcus Lucius . Za
molxis l'apprit de Pythagore, & la communiqua
aux Thraces. Abaris l'apporta
de Grece chez les Scythes. Les Affy
riens l'apprirent des Egyptiens. Et cel
les des autres Nations , qui ne la reçurent
pas immédiatement d'eux , l'apprirent
des Romains , qui la tenoient des
Grecs. Elle paffa de cette maniere
de Rome avec l'Empire chez tous les
Peuples .
Les Medecins Egyptiens ne s'appli
quoient
*
230 :
Extraordinaire
quoient qu'à la connoiffance & à la
guérifon d'une feule maladie , Il y avoit
des Medecins pour les maladies des yeux;
il y en avoit pour celles du nez , de la
bouche , des oreilles , du cerveau, de la
poitrine ,& c. Il leur eftoit mefme defendu
de traiter d'autres maux que ceux
qu'ils faifoient profeffion de guérir . Quoy
que cette maniere de pratiquer la Medecone
fuft fort judicieufe , cependant elle
n'a eu cours que chez ce Peuple. Les
Medecins des autres Nations traitoient
indiféremment toutes fortes de maladies.
Ils eftoient beaucoup plus vigilans &
plus laborieux que ceux des derniers
Siecles ; ils préparoient eux-mefmes les
Remedes dont ils fe fervoient ; ils ne
s'appliquoient pas avec moins d'attache
à la guérifon des maladies externes.
qu'à celle des internes ; ils ne fe rendoient
pas auffi moins fameux par la pratique
de la Chirurgie , que par celle de
la Medecine. On fçait en quelle réputation
fut Démocedes Medecin de
Crotone , pour avoir fait la réduction du
pied de Darius. Critobulus na'cquift
pas moins d'honneur & de gloire
י
"
en
du Mercure Galant.
231
E
en guériffant Philippe Roy de Macédoine
, d'un coup de Fleche qu'il avoit
receu dans l'oeil an art with
Les Medecins eftoient donc autre. ¡
fois Chirurgiens & Apoticaires. Ces..
trois qualitez fe trouvoient dans une
mefme perfonne , on les regardoit comme
infeparables , mais la negligence
& la nonchalance des Medecins a fait
que plufieurs Perfonnes fe font immif.
cuées dans cet Art , & fe font attachées
à la préparation des Remedes , & à la
guérifon des maladies externes. Les Medecins
, dit un fçavant Homme, ont voulu
éviter la peine , & retenir l'honneur &
Le profit ; ils fe font referve la feule authorite
puissance d'ordonner , Laiffant à la
fox & capacité de l' Apoticaire , le choix,
la difpenfation , la preparation , & la
compofition des Médicamens , & au Chirurgien
les opérations de la main. Ils devoient
fuivre les traces des premiers
Medecins , & exercer comme eux la
Medecine , la Chirurgie , & la Pharmacie
, ou du moins preparer euxmelines
les Remedes qu'ils mettoient
en ufage
Parmy
232 Extraordinaire
"Parmy les anciennes Ordonnance
d'Angleterre , il s'entrouve une, dit M
de la Rocque dans fon Traité de la No
bleffe , par laquelle les Medecins doivent
préparer toutes les Medecines
de leurs propres mains , & ils ne doivent
pas permetre qu'autres qu'eux
les compofent . il feroit à fouhaiter que
cette Ordonnance fuft obfervée dans
toutes les Villes du monde , ou du
moins que les Medecins fiffent préparer
les Remedes en leur préfence ; ils
arreſteroient le cours d'une infinité d'a
bus qui fe font oliez dans la Medecine
,
par l'ignorance , l'avarice , & la negli
gence des Apoticaires . Ils foûtiendroient
de cette maniere le veritable caractere
des premiers Medecins , & partageroient
avec eux l'honneur & la gloire d'une
Profeffion qui ne les éleve pas moins ,
qu'elle les diftingue des autres Hom
mes . En effet , la Medecine eft le plus
noble & le plus illuftre des Arts que
l'Homme profeffe. Hohere l'appelle
divin, Odyffée 230 Voicy de quelle
maniere il s'explique , fuivant la Traduction
d'un Poëte Latin.
с
J
Aft
du Mercure Galant.
233
Aft Medicum reliquis divina Scientia
major
Inftruit. Il avoit dit dans fon Iliade
$ 14 .
་
Namque vir eft multis Medicus pra
ftantior unus.
Plutarque éleve la Medecine au deffus
de tous les autres Arts, de toutes les
autres Sciences . Nulli nitore, copiâ , &
jucunditate cedens. Il ajoûte qu'il n'appirtient
qu'au Philofophes de l'exercer. 1
Il n'y avoit auffi autrefois que les
Preftres & les Philoſophes qui la pratiquaffent.
Les Preftres avoient le foin des \
Malades chez les luifs & les Egyptiens;
les Preftres, de Vulcain & d'Ifis de l'If ……
le Lemnos; les Brachmanes, des Indiens ;
& les Druydes , des Gaulois & des Al- n
lemans.:
Moïse enfeigna la Medecine aux Lévites,
fuivant le rapport de quelques Autheurs
, & leur recommanda l'exercice
de cet Art comme une chofe facrée.
Ils l'exercerent en fuite , & ceux d'en- !
tr'eux qui n'avoient pas autant de connoiffance
que les autres , fçavoient du
S
moins
234
Extraordinairė
•
moins guérir la Lepre. Le Prophete
Efaïe guérit Ezéchias d'une longue &
fâcheufe maladie Non ad hortatione
tantum religiofa ,fed Madicâ manu. Le
Sauveur du monde ne recommande-t-il
pas aux Apoftrés & aux Pafteurs de
prendre foin des Malades ? In quacum que
civitatem intraveritis , curate infirmos.
Qui foulage le corps , ajoûte-t- il , guérit
aisément l'ame.C'eft pour cela qu'il loue
le Samaritain d'avoir pensé le Bleſsé
qu'il rencontra dans le chemin , & qu'il
blâme le Preftre de ne l'avoir pas fait,
& luy commande de le faire à l'avenir.
Vade tu, & facfimiliter.
Diogene Laerce rapporte que Platon
fut guery de la Fievre par les Preftres
Egyptiens , qui le firent baigner
dans l'eau falée .
Les Preftres de Memphos eftoient
obligez d'écrire dans les Temples de
Vulcain & d'Ifis , les Remedes dont les
Particuliers avoient reçeu quelque foulagement
& de les enfeigner au
Peuple. Les Preftres Grecs eftoient
en obligation de faire la mefme chofe
dans ceux d'Efculape & d'Apollon.
>
La
du Mercure Galant. 235
La Medecine a donc fait l'occupation
des plus grands Hommes & des plus
fages Philofophes de l'Antiquité. Les
Roys , les Empereurs , les Papes , s'y
font appliquez avec beaucoup de foin.
Les Roys d'Egypte faifoient diffequer
en leur prefence les Corps de ceux qui
mouroient de quelques maladies extraordinaires
, afin de connoître la nature & la
caufe du mal qui les avoit fait mourir.
Alexandre n'avoit pas moins de cu
riofité pour llaa MMeeddeecciinnee que pour
autres Sciences ; il s'attachoit mef
me à l'Anatomie avec beaucoup d'exa-
Atitude. A
les
Salomon, le plus Sage des Roys,avoit
une connoiſſance fi particuliere de cet
Art, qu'il écrivit trois cens Paraboles, &
cinq cens Vers de la vertu des Plantes,
& des Animaux , lefquels furent fupprimez
par Ezéchias , parce que le Peuple
avoit plus de confiance en ces Remedes,
qu'en Dieu mefme. Archélaüs , Roy de
Cappadoce, s'eftoit acquis une telle experience
dans la Chirurgie , qu'il fe panfa
luy-mefme d'une bleffure qu'il avoit
reçetë à la teſte , fans vouloir permettrę
qu'aucun autrey mift la main.
236
Extraordinaire
Darius donna deux Chaînes d'or d'un
grand prix à Démades , pour apprendre
la compofition d'un Remede particulier
qu'il avoit. Les Roys Philometor,
Nicodeme . Hiero , Eupator . Caton le
Céfeur, Varron , Pline , Columelle, Diofcoride,
Celfe , & c.ne ie font ils pas faits
une occupation particuliere de cet
Art Gentius , Roy d'Illitie ,n'a t'il pas
découvert le premier la Gentiane , Lyfimachu
la Lyfimachie , Thelephus le
Thélephium, Clymenusle Clymenui ?
& c. Mithridates , Roy de Poni, n'at, ik
pas inventé ce fameux Antidote qui
porte fon nom ? Evax , Roy d'Arabie,
fit préfent à Néron d'im Livre qu'il
avoit compofé de la vertu des Simples.
Juba,Roy de Mauritanie,s'acquit beau
coud d'honneur par fçavant Traité qu'il
fit des vertus de l'Euphorbe Aatale,
Roy de Pergame, ne s'acquit pas moins
de gloire par ces admirables Con pos
fitions , dont il enrichit la Pharnia->
cie , lefquelles conferveront toûjours
fa mémoire & fon nom . On fait en
quelle eftime ce grad Prince étoit chez
Galien.Avicenne parle du Roy Kabich,
coinme
du Mercure Galant. 237
comme d'un Homme fort profond dans
la Medecine. Il cite mefme fon témoi
gnage en beaucoup de lieux . Nous
voyons dans les Commentaires de Sérapion,
que Jaribuffa Roy des Medes , &
Kemud , eftoient fort expérimentez
en cet Art. Augufte ufoit tous les jours
d'une Compofition qu'il avoit inventée.
On en trouve la deſcription dans
quelques Autheurs . Tibere compofa une
Paftille contre les Herpes , à ce que dit
Galien. Néron employoit la plufpart du
temps à l'étude de cet Art; cefut apparément
ce qui donna lieu à Evax , Roy
こ
Arabie de luy faire préfent de fon Liare
de la vertu des Simples. Les Empereurs
Adrien & Juftin compoferent
plufieurs Antidotes qui portent encor
leur nom . Ne lifons- nous pás
dans l'Histoire Ecclefiaftique , que
des Papes Nicolas V. & Eufebe ,
exerçoient le plus fouvent la Medecine.
Il y a eu mefme quelques Femmes
illuftres qui l'ont pratiquée. Artemife
, Reyne de Carie , ne s'elt
pas rendue moins recommandable par
la découverte de l'Armoile , que par
ce
238 Extraordinaire
beau qu'elle fit élever à fon Mary
Maufole. Si la belle Heléne a foüillé
fa memoire par la ruine de Troye,
elle l'a , pour ainfi dire , immortalifée
par la découverte de l'Helénium,
L'Enchantereffe Cirte découvrant
l'Herbe qui porte fon nom , n'a-t- elle
pas effacé l'infamie dont elle s'eftoit
noircie par fon Art magique Medée
ne fauva - t- elle pas Jalon par la
force des Herbes dont elle fe fervoit
Mais fi tous les Roys & les grands
Hommes ne fe font pas appliquez à la
Medecine , ils ont tous eu beaucoup
de venération pour cét Art. En qu'elle
eftime & en quelle confideration les
Medecins n'eftoient : ils pas chez les
Anciens Ils les regardoient comme
des demy- Dieux ; ils fe perfuadoient
'qu'il y avoit quelque Divinité qui les
infpiroit , & leur reveloit les Remedes
dont ils fe fervoient;ils les prenoient de
leur main avec la mefme confiance , que
fi quelque Dieu les leur euft prefentez.
Itafum levatus , ut Deus mihi aliquis
Medicinamfeciffe videatur. Cicero 13.
Famil.7.
Pratus,
du MercureGalant.
239
#
Pratus , Roy des Argives , affocia
dans la Famille Royalle Mélampus qui
avoit guéry fes Filles de la manie. Artaxerces
ne voulut- il pas honorer Hippocrate
durin
de Grand de Perſe ? Ne
luy offtoit- il pas toutes les richeffes de
fon Empire pour l'obliger à fe rendre
aupres de luy ?
Si les Romains ont chaffé les Medecins
de leur Ville, ce n'a pas efté à caufe
de leur Art, comme prétendent quelques-
uns , mais parce qu'ils eftoient
Grecs, & que les Romains ne regardoiết
ce Peuple que come une Nation barbare
& maudite, qui avoit de tout temps juré
la perte de la République, & qui mettoit
tout en ufage pour la deftruction de
l'Empire. Ils s'eftoient mefme perfuadez
-que les Grecs avoient envoyé des Medecins
à Rome pour faire perir le Peuple
Romain; ce que l'on peut voir dans la
Lettre que Marc Caton, fous le Cenforiat
duquel ils furent challez , en écrit
à fon Fils Jules Cefar ne les honora-t-il
pas en fuite du droit de Bourgeoifie ?
Augufte ne fit- il pas Antoine Mufa
Chevalier Romain ? Les Romains même
240 Extraordinaire
me n'accorderent- ils pas à chaque Medecin
qui pratiquoit dans Rome , deux
cens cinquante Sefterce par an , quoy
qu'ils n'en donaffent que cent aux Poctes,
aux Orateurs , & à ceux qui profeffoient
quelque Science & quelque Difcipline
?
En quelle eftime Dioclés Carîftius
ne fut-il pas chez Antigonus ? Critobulus
chez Philippe Roy de Macedoine,
Philippe chez Aléxandre, Erafiftrate
chez Antiochus & chez Ptolomée, Craterus,
Afclepiades , Trallian ,&c.chez les
Romains , Galien chez les Empereurs
Marc Aurele , Antonin & Severe, & c.
Il y a eu peu de Princes & de Roys
qui n'ayent donné aux Medecins des
marques d'estime & d'honneur . Les uns
les ont élevez aux plus hautes Dignitez
, les autres les ont honorez des Titres
les plus glorieux. Un de nos Roys
ne fit-il pas le Fils de fon premier Medecin
Chancelier de France , & Garde
des Sceaux en confidération de fon Pere?
Philippe, Roy d'Espagne , ne fit- il
pas Paracelle Chevalier de la Toifon
d'or, & c.
Il
!
du Mercure Galant. 241
7
୮
•
Il n'y a point de Siècles où les Medecins
n'ayent reçen des marques de
l'estime & de la liberalité des Princes
& des Souverains. Quels privileges
avantageux nos Roys ne lenr ont - ils
pas accordez ? Sous le Regne del Charles
VII. le Cardinal d'Eftouteteville,
Député pour la Reformation des Univerfitez
du Royaume , leur permit de
porter la Robe rouge pour marque
d'honneur & de diftinction. Il y a beau
coup de Lienx où ils jouiffent des Privileges
accordez à la Nobleffe , & où ils
nepayent aucuns droits , ny aucuns fubfides.
Mais pourquoy les Hommes n'au
roient-ils pas de la confidération pour
les Medecins , puis que Dieu leur commande
de les honorer ? Hondre le Medcin
Ecclefiaftiques; 8. car Dieu l'a crée
pour ta neceffité. Toute Medecine tient
de Dieu , & elle fera recompenfée des
Roys & des Potentats de la Terre . La
Medecine éleveră le Medecin au deffus
des autrés Hommes 3 & il recevra des
honneurs & des louanges en préfence
des Grands. Honora Medicum propter
Q. de Juillet 1681 . L
242
Extraordinaire
neceffitatem creavit illum Dominus . A Deo
eft enim omnis Medela , & à Rege accipiet
donationem. Difciplina Medici exaltabit
caput illius,& in conspectu magnatorum
collaudabitur.A zou z
LE PHILOSOPHE INCONNU,
deCoutances.
Meffieurs de Belle- Ifle & Langlois ,
tous deux de Paris & Monfieur de Folle
ville de Normandie fant lesfenls qui avent
trouvé le fecret de la Lettre du dernier
Extraordinaire ,dans laquelle unfens parfait
eft cachéfous un autre fens parfait. Il
faut vous dire en quoy il confifte. Ces mots
employez d'abord,Voicy le compte de ce
que j'ay avancé fuivant vos ordres , font
compofe de quarante - cing lettres , aufquel-
·les unpareil nombre de Chifres répond.
·Prenez la premiere lettre du mot Voicy ,
qui eft V. Elle estla vingtième de l'Alphabet.
Ofte la moitié de ce nombres il reftera
10.Toignez lenombre du premier Chifre,
qui eft 4.vous aure quatorze ,qui vous
fait connoiftre que cette lettre V ne doit
valoir que la quatorziéme de l' Alphabet,
qui eft O. La mefme chofe de la lettre
0,
du Mercure Galant. 243
O, qui eft la feconde du mot Voicy. Elle
vaut quatorze; oftez-enla moitié, il restera
Sept. Ioignez à ce nombre de fept le fecond
Chifre, qui eft 6 , vous aurez treize , c'eft
à dire, la lettre N, qui eft la treiziéme de
Alphabet. Vous voyez par là que ces přemieres
lettres Vo par le moyen des deux
Chifres adjoûtez, veulent dire on ; & ainfi
du refte. Vous remarquerez que quand
une lettre tient un nombre impair dans
Alphabet , comme la lettre I , qui est la
neufviéme, il faut d'abord retrancher l'impair,
& ne retenir que quatre pour la moi
tié de neuf.De cette maniere, en rapportant
chaque Chifre à chaque lettre de ces mots,
Voicy le compte de ce que j'ay avancé
fuivant vos ordres, vous trouverez qu'ils
veulent dire, On memarie à voftre Rival
. Enlevez - moy , ou vous ine
perdez.
Je vous envoye une autre espece de Chifre.
C'est un Billet Enigmatique écrit à une
Belle, pour luy donner un Avis utile.Il s'agit
de déchifrer cet Avis dans les paroles
fuivantes.
Lij
244
Extraordinaire
BILLET ENIGMATIQUE .
De
Epuis fort longtemps, on n'a point
veu ce qu'on voit aujoud'huy . Si
vous me marquez avoir envie d'apprendre
le Lieu où fe doit trouver
celuy qui donne ce Spectacle ; quand le
foir viendra , un nouveau Silene promet
de vous l'aller dire. Ces fortes d'Animaux
montez fur des Afnes , font préfentement
couronnez de Jonc. Feüilletez
vos Livres fur l'Enigme dont je me fers
Mefurez Grotes obfcures , je ne fçay
fi vous pourrez découvrir les éminences
inévitables à furmonter par les
travaux de celuy qui explique mal ce
qui fait fon bonheur.
Vous trouverez dans la Planche que je
vous envoye , l Entrée de l'Eſcurial, Maifon
Royale ,dans laquelle eft le Pantheon, Lieu
deftiné pour la Sepulture des Roys d'Ef
pagne . Philippe II. employa vingt & un
an à faire baftir cette Maiſon , qui à la
confidérer en general, eft une maffede Pierre
tres•
443 Jo
A
DI
BIBLIO
.3
DE
LYON
FS
1
1-
4200 9
JE
DE
LA
LYON
S
75g yan
du Mercure Galant . 245
tres-parfaite.lé vous enparleray plus amplement
dans une autre occafion .
Le vray Mot de la premiere des deux
Enigmes propofées dans ma Lettre du
Mois d'Aouft , eftoit la Piece de Trois fols
& demy, Elle a donné lieu à ces divers
Madrigaux.
I.
MQu'on peut recevoir des Filoux.
Ercure ne craint point l'outrage
Il n'a pour faire fon voyage,
Qu'une Piece de quatre fous.
JE
Le Jeune Solitaire de la Ruë des
trois Cheminées de Poitiers.
.11.
E n'ay point veu , Damon , d'Enigme
plus trompeufe
Que celle qui vous fait reſvers
Et fi vous prétende trouver
Quelque chofe de grand dans fa Rime
pompeuse,
Vous vous trompe , mon cher Amy;
C'est une Enigme d'une espece
Qui ne contient rien qu'une Piece
Lij
246 Extraordinaire
Qui monte justement à trois fols &
demy.
HUNGE de Dinan en Bretagne.
III.
Excure dans ce Mois nous donna
une Inválide.. Me
Cepréfent , à uray dire , eft foible & pen
folide;
Mais pour la rareté , l'on doit le trouver
bon ,i
Venant de la main d'un Larron.
TROTTE' , Avocat au Mans.
I V. T
: 1
CEquel'on atiré d'une Mine profonde,
L'Enigme l'a voulu chercher dans quelques
Vers.
Mais comment pourroit-on cacher à
l'Vnivers
Ce qui porte le Coin du plus grand Roy
du Monde?
Le Solitaire du Balory.
V...
MErcure , lors que pour t'avoir
Ie tire de ma Bource , ou bien de mon
Comptoir ,
La
du Mercure Galant 247
La Piece qu'en France on appelle
Piece de trois fols & demy.
Ne tiens - je pas, dy-moy je te prie , en
Amy ,
Le Mot de l' Enigme nouvelle .
Que tu propofes en François
Pour la premiere de ce Mois ?
DE LEPINE , de Ploërmel
en Bretagne.
V. I.
Ette Enigme n'a rien, Mercure, qui
mérite . 7
Qu'en l'Art de deviner on fe foit affer
my.
Si l'on en veut fçavoir le Mot , on en eft
quitte
Pour une Piece an plus de trois fols &
demy.
DAUBAIN E.
VII.
Vlieu de fonger aufolide.
ArTu perds un mois à du caquet.
Mercure , j'aime autant te voir venir à
vuide ,
Liiij
248 Extraordinairė
4
Que ne trouver en ton Paquet
Qu'une miferable Invalide .
HENRY VARLET de Rheims .
Phyficien à Troyes.
Plufieurs autres ont expliqué cette mefuse
Enigne dans fon vray fens , fçavoir,
Mademuifelle Guper, de Blois ; Meffieurs
Bobé ; S.Pache ; FGuerrier ; Hariveau ;
Guépin, de Rennes; L'Amoureux de Domfront
; Le Pelerin de la Touche ; Alcidor,
du Havre de Grace ; Le Druyde , d'Argenton
- Chafteau ; Le Mouton bien aimé ;
& le Solitaire de la Rue des trois Cherninées
de Poitiers . On l'a encor expliquée Jur
le Heraut-d'Armes , la Republique , la
Rofe d'Angleterre , la Grenade , une
Canne, & le Papier timbré.
Le Tabac , qui eftoit le Mot de la feconde
de ces Enigmes , a fait fait faire ces
autres Madrigaux.
V
I.
"Ous , Gens arinez de Hallebardes,
Suiffes, Soldats , Cadets aux Gardes,
Allemans , Anglois , & Flamans,"
Venez tous expliquer à l'envy cette
Enigme,
J
Et
du Mercure Galant . 249
Et foit en profe , foit en rime,
Venez- en tour-à-tour dire vos fentimens.
a Vous l'expliquere à merveille.
Elle eft amie à la Bouteille,
Et vous divertit tous les jours.
Rien de plus favoureux icy-bas ne vous
touche.
Vous l'avez à toute heure au ne , & dans
la bouche,
Et c'eft , enfin l'objet de vos tendres
amours.
୧୬୨୭
Hé quoy , vous gardez le filence ?
Pas-un de vous n'a la puiffance
D'en parler ab hoc & ab hac.
Sans-doute fa vapeur vous a mis en déroute,
Chacun , fans répondre , m'écoute.
Ahi pauvres hebestez , riez , c'est le
Tabac.
I I.
GIRARDET .
MErcure , de lapart du Roy ,
Sans afer pour ce coup de vos tours de
Louplesse ,
L V
250
Extraordinaire
Et fansy chercher de fineffe,
Venez en prifon ,fuivez-moy.
Vous cachez dans voftre Boutique
Ce que les Loix ont défendu ,
Et vendant le Tabac que vous avez
vendu ,
Vous avez violé l'Ordonnance publique.
HUNGE' , de Dinan en Bretagne.
III.
Devineur d'Enigme eft un rude
UN
Meſtier,
Il ne fait rien s'il n'eft Sorcier,
Du moins Damonfe l'imagine ;
Mais quoy , Damon n'eft pasgrand Faifeur
d'Almanac ;
Sans y penfer quelquefois j'en devine ,
En m'amufant à prendre du Tabac.
DAUBAINE
I V.
Tout I I
Out eft perdu , Mercure, & la triffe
Vertu
A la Débauche enfin s'en va céder la
place.
Dequoy diable t'avifois-tu
De
du Mercure Galant.
1251
De femer du Tabac fur le Mont de
Parnaffe?
L
HENRY VARLET , de Rheims.
Phyficien à Troyes.
√ .
E Tabac nefe peut cacher,
Toujours fon odeur le découvre,
Soit qu'il foit Tabac à mâcher,
On foit qu'ilfoit Tabac en poudre.
Le Solitaire du Balory .
V I.
Nfin jay découvert une affaire fe-
ENcrete,
Auriez-vous crû de bonne-foy
Que Mercure eût voulu frauder les droits
du Roy,
En debitant chez luy du Tabac en cachete?
La Communauté des Nouveaux
Braffeurs d'Abbéville.
Vil.
Ercure , je le veux , vous avez le
talent M²
Deplaire en contant vos nouvelles.
C'eft
252 Extraordinaire
C'est toutefois eftre bien peu galant,
Que d'offrir du Tabac aux Belles .
BARDOU , de Poitiers.
VIII.
ARiftote avoit tort , le Tabac eſtfort
bon ,
Sur tout pour chaẞer la tristeſſe.
Pour moy quand le chagrin me preffe ,.
Jefume alors comme un Dr gon.
DE MAUBUY DE ....
I X.
E faire le Tabac ft dangereux
qu'on dit , DE
Ce n'est pas le moyen d'en trouver le
debit.
Pour moy , je le puis dire , & ne m'en fais
point festes
Qu'à le prendre, il ne m'a point fait mak
à la teste.
PCaifer
Le Docteur imaginaire .
.X. 2
aifir des fens non défendu , →→
Charmant Tabac , Herke divine.
Qui par ta puiffante vertu
Scats
du Mercure Galant.
253
Scais adoucir l'humeur chagrine,
Ah ,je t'ay bientoft reconnu !
Le Mâche- Petun de la
Paroiffe S. Aignan.
Ce mefme Mot a efté trouvé par Mefdemoiselles
de Largilliere , Ruë Aubry-
Boucher ; Hénant , de la Rue S. Antoine:
De S. Georges d'Alençon : Et par Meffieurs
Soyrot , Controlleur General des Finances
en Bourgogne & Breffe : Le Gou,
d'Ipres: De Vaux, de la mefme Ville; Le
Roy, de Lile, Maubert , Hutuge, d'Orleans,
demeurant à Mets : Le Hot , Avocat au
Bailliage & Siege Prefidial de Caen ,
Pinchon, de Rouen : Collange du Matré,
de la mefme Ville ; L. Bouchet , ancien
Curé de Nogent le Roy Martin de Va
logne , du Quartier des Halles : L'ancien
Guré & Doyen d'Encre, à Amiens : Le
ChevalierFredin . L Avaricieux Noireau,
de che Monfieur le Bouf: L'Amant jaloux,
de Meaux : Les Freres Cordonniers ,
de la Rue des Auguftins : Le Solitaire de
P'Ecluse en Picardie: Le Vifiteur ordinaire
de l' Hoftel d'Avaux: Le Pylade moderné:
L'Orefte nouveau , L'Amyfingulier dans
fon
554 Extraordinaire
•
fon caractere ; Les illuftres Commis de la
Rue de Clery L'Architecte fubtilife
par Méthaphore ; Le jeune Solitaire de
la Rue Maubué; Les Amufemens Girardins
L'Amant par complaisance ; Le
Saturnien plaifant ; Les Enjoüemens in-
Commodes ; Le Chaffeur en Terre conjugale
; L'Ennemy virginal ; Le bon Amy
des Maris commodes; Le Paffionné journelier;
L'Indiferent d'inclination ; Les.
Voyageurs d'Angleterre Le Réfident
·Parifien , Le Courageux par vanité ; Les
grands Combats fur la Nature ; Les
Avantages de l'Expérience ; L'Amant
de Peronne; L'Albanifte de Ronen ; Le
Clerc né Galant ; Le Mache-Petun de la
Paroiffe de S. Aignan; Les deux illuftres &
folitaires Compagnes ; La charmante Malade
, de la Pomme d'Orange de Meaux;
Les deux Soeurs folitaires du Fauxbourg
de S. Nicolas de la mefme Ville ; La
belle Brion de la Rue Michel-le-Comte ;
Lagrande Brune de l'Hoftel d'Avaux; La
jeune Femme du mauvais gouft ; L' Amitié
def- intereffées Les deux Familles naiffantes,
La Voifine inconnue ; La jeune Epouſe
triomphante de la Parroiffe S. Sawveur;
du Mercure Galant,
255
veur ; L'heureuſe Délivrance Les Inquiétudes
conjugales ; Sylvie , du Havre
de Grace ; Diane , de la Foreft d'Alcleon;
Et la groffe Gi.
.
La mefme Enigme a esté expliquée fur
le Caphe , le Sorbet , le Chocolat , le
Quinquina, le Poifon , le Sucre, la Noix,
le Papier , & le Poivre.
Les cinq Madrigauxfuivans ont efté
faits fur les deux Enigmes.
I.
A Piece , dites-vous , de trois fols
L
&
demy.
Ouy , c'est bien raifonner & ab hoc , &
ab hac
Ah,par mafoy, je refve , &fuis tout
endormy ;
Garçon , donne-moy du Tabac.
GARDIEN .
I I.
Our n'avoir point gardé mon vau,
Helas yay perdu tout aujeu; & Po
Tay le plus grand defaut , & c'est le plus
notable
Qu'un honnefte Homme puiffe avoir.
L'argent
296
Extraordinaire
L'argent me manque, fans pouvoir
Trouver d un Amy favorable,
Une Piece de quatre fous.
Galant Mercure , en avez- vous ?
Prestez-m'en , je vous en fuplie ,
Pour avoir du Tabac. La priere eft
jolie.
GYGES , du Havre.
III.
M
Ercure qui vendoit autrefois le
folide ,
Donne-t -il pas fujet de former ce foupcon3
Qu'il debite ce Mois une Fable
Chanfon ,
> on
Puis qu'à tous fes Lecteurs il offre une
Invalide ?
୧୫: ୫୬
Non voicy le fecret , Mercure nous a
mis.
L'Invalide à la min , parce qu'il apprébende
,
Que fi nous l'accuſons , il nefoit à l'amande
De vendre du Tabac fans congé des
Commis.
IV.
du Mercure Galant. 257
I V.
Ercure , en te lifant , je paffois par
bazard ME
1. Un affez long Bras de Riviere ;
Et plus content de ta matiere,
Que des Contes crochus d'un fort vilain
Nazard ,
Fachevois de te lire & refvois aux
Enigmes ,
,
Lors qu'un gros Matelot , auffi brutal
quefort ,
M'ayant fait arriver à bord,
Mefournit ce fens & ces rimes.
Comme jefortois defon Bac;
Monfieur pargué, dit-il , je fuis tout hors
a'baleine.
La Piece de trois fou , pour avoir du
Tabac.
De bon coeur la voila , tu me mets hors de
D
peine.
PATAPOLIN , de Meudon .
V.
Ans l'une & l'autre Enigme , avec
délicateffe,
Mercure nous prédit , ainfi qu'un Almanae
,
Que
258
Extraordinaire
Que malgré des Traitans la fatigante
adreffe ,
Avec une petite Piece
De trois fols fix deniers , l'on aura du
Tabac.
L'Opératur F... de Dieppe.
·Ceux qui ont encor expliqué l'une &
l'autre Enigme , font Mefdemoifellles de
Lommeau,du Mans; Loüiſon du Moulin,
de la Rue S.Denis; Féru,de Lyon; Et Meffieurs
du Verger , Officier de Monfieur;
Layraud, Lieutenant de Roy à Doullens;
Chaftellain, de la Paroiffe de la Magdelaine;
De Naradac , Avocat an Parlement
de Bretagne ; 7. B. Oury, Preftre à
Caen; L. Mauroix, de Soiffons ; Leger de
la Verbiffonne ; Girouard, de Poitiers ; C.
Huet de Grenault, de la Rue S. Denis; De
Corday, pres Falaife ; Re. de S. Martial;
Le Chevalier Merlatieres , de Poitiers;
Le Chevalier de la Cour du Bois S. Pere,
de la Rue de la Bucherie ; Le Chevalier de
la Salamandre; Le Marquis de la Hautetouffe;
Les Affociez de la Place aux Chats
de la Rue S. Honoré ; Tamirifte, de la Rüe
de la Cerifaye ; Le Relegué des Poftes de
Rennes;
du Mercure Galant. 259
;
Rennes ; Le bon fofeph , pres de Laval ;
L'Hermite enfonge de Vennes ; L'Amant
rebuté de la belle Coufty ; Le Frere Gonin
; Vivant, petit Frere Napolitain ; Conficauli,
Sieur de Flandrini ; Le Febricitant
Rubicond , de l'Ifle ; G. ou l'Avanturier
Nocturne du Palais Royal ; Le Soldat
fans Quartier , de Laon en Picardie
L'Amy de tout le Monde , de Morlaix ;
Le folaftre Amant , de la Rue Trouſſe-
Vache ; Les Filiftiens de Bouret , de Morlaix
; La petite Incrédule de la Ruë des
Chanoines deVennes ; Angélique , jadis la
Cordeliere ; La Bergere inconnue d'Aniens
La Paifanne d'aupres le Palais ;
Et la belle Dédaigneufe de Sainte Meneboud
, ( cette derniere en Vers . )
QUESTIONS
Si
A DECIDER.
I.
I on peut aimer fans le fçavoir.
I I.
Si une Belle qui aime fortement, peut
exécuter les deffeins de vangeance qu'elle
medite
260 Extraordinaire
médite contre un Amant abfent qui l'a
oubliée, quand à fon tour il apporte des
raifons, quoy que méchantes,pour excufer
fa conduite.
I I I.
Si fans marquer peu d'eftime pour une
Perfonne qui nous a fait un préfent par
amitié,on peut donner à une autre ce
qu'elle nous a donné .
IV.
Si un Amant ayant reçeu d'une Belle
les plus fortes marques d'eftime & d'amitié
qu'elle pouvoit luy donner, peut
fans attirer fa colere, luy témoigner qu'il
doute de fa tendreffe, pour en recevoir de
nouvelles affurances.
V.
En quoy confifte l'honnefteté & la
veritable Sageffe .
VI.
Si c'eſt une imagination mal fondée ,
de croire que les Anciens n'ont point
connu dans la Mufique la Compofition
à plufieurs Parries , mais fe funt feulement
fervis de quelques Confonantes
, & par conféquent n'ont point eu
l'harmonie parfaite comme nous l'avons
du Mercure Galant. 261
vons aujourd'huy;ou bien fi cette opinion
eft une verité tres - claire , & dont on
eft facilement prefuadé par la feule lecture
de ceux de ces Anciens qui ont
écrit de la Mufique .
V.II.
Vous avez appris par ma Lettre du
dernier Mois, que le 24. d'Aouft une
Femme accoucha de deux Filles , attachées
l'une à l'autre par les coftes & par
le ventre, qui n'avoient qu'un coeur,quoy
qu'elles euffent deux corps, deux teftes , &
deux cerveaux, Comme le coeur eft le
fiege de la faculté vitale , on demande fi
dans ce monſtrueux Compofé , il n'y
avoit qu'une feule ame , ou une feule vie.
Adieu, Madame, je vous réserve pour
le premier Extraordinaire , de fort jolis
Vers de Monfieur du Rofier , & plufieurs
autres Piecesfur les Queftions, qui n'ont pû
entrer dans celuy-cy.
A Paris, ce 15. Octobre 1681 .
Je
262 Extr. du Merc. Galant.
Je voy tout le monde dans les mefmes
fentimens que vous touchant l'Ecriture
&la Langue univerfelle que Monfieur de
Vienne - Plancy a inventées. Ce Secret
paroift auffi curieux qu'utile , & on attend
avecgrande impatience qu'il nous en donne
l'éclairciffement.
GOTHEQUE
DE
LA
LYON
1893
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teftamenti tabulis attribuit anno 1693 .
2
EXTRAORDINAIRE
DU
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LIVRES NOVVE AVX
du Mois de fuillet 1681 .
Plaidoyer de Monfieur Patru , augmenté
de ces Oeuvres divers,
inoct, . vol. 5 ,livres 10. fols. 2 .
Les Artifices des Heretiques , indouze ,
40. fols.
Les Comparaifons für Thucidide , du
Pere Rapin, indouze, 30. f.
..
Memoires du Chevalier de Terlon , indouze
, 3. livres .
Le Mariage du Duc de Savoye avec
PInfante de Portugal 12. 30. f.
Par l'Autheur du Mercure Galand.
LIVRES NOVVE AVX
du Mois d'Aouft.
Les Entretiens Galands , indouze , deux
vol. Le Journal des Sçavans en a
parlé c'eft un Livre d'un grand merite.
Il y a plufieurs Traité tres- fçavament
écrits ; ils traitent des Entretiens
de la Solitude ; du Tête- à - Tête;
du bon Goût ; de la Coqueterie ; de
la
la Mufique ; de la Mode , du Jeu , &
des Louanges. Je ne doute pas que
vous n'en faffiez achepter un nombre
, puifque vous l'aurez à un prix
tres-modique.
Des Repreſentations en Mufique Anciennes
& Modernes, par le R.P.Me
neftrier , indouze, 30. fols.
Traité de la Clôture des Religieufes par
Monfieur Thierry, 40. f.
Le troifiéme tome de la Devotion envers
N. Seigneur Jeſus- Chrift, du R.
P. Noet, inquarto, 5.1.
Ecclefiæ Græcæ Monumenta tomus fecundus
ftudio atque opera Joannis Baptifte
Coteleri , inquarto, 6.1.
La Circé de Jean-Baptiste Gelli , traduit
en François , 12. 30. fols .
La Methode Latine de ces Meffieurs ,
nouvelle Edition augmentée, in-octavo
, 4. livres. ”
L'on continue toûjours à diftribuer l'Hiftoire
de D. Quichot de la Manche,
Traduction Nouvelle , indouze , 4 .
vol. s . livres.
Les Amours de Catulle de l'Abbé de la
Chapelle, indouze, 4.vol . 50.fols.
ā iij
Les Converfations de Mademoiſelle
Scudery, indouze 2, vol. 5o . f.
LIVRES NOVVEAVX
du Mois de Septembre.
Les Satyres de Juvenal , Traduction
nouvelle , par Monfieur l'Abbé de la
Valtrie, indouze, 2.voli soil .
Les Entretiens Galands, indouze, 2.val .
30. fols.
T
Le Voyage de Tézeira , où l'Histoire
des Roys de Perles , 12. 2.vol . 3. 1 .
Les Prix de l'Académie de 1681. in- 1
douze, 30 , fols .
Le fecond Tome des Ordonnances des
Aydes & Gabelle, indouze, 25.f.
e
>
by:
TABLE
ਸੰਦ
TABLE DES MATIERES
contenues en ce Volume.
Ettre de la Solitaria del
Monte Pinceno , fur quatre
des Questions du treiziéme Ex2
traordinaire. 3
Madrigal de la mesme , fur la
Liberalité du Roy , 7
Vers de Monfieur Bouchet , ancien
Curé de Nogent le Roy , à une
Veuve irrefolue ,
8
Si les plaifirs de l'Esprit font plus
fenfibles que ceux du fens , par.
M:Allardu Véxin
24
Declaration d'Amour , en Profe &
en Vers , du mefme Monfieur
Allard ,
Sentimens en Vers de Monfieur
Gardien Secretaire du Roy , fur
toutes les Questions du dernier
a iiij
TABL E.
Extraordinaire , 16.
En quoy confifte l'air du Monde ,
& la veritable Politeffe par
Monfieur de la Fevrerie , 34
Madrigauxfur les deux Enigmes
du Moisde fuin , dont les Mots
eftoient le Feu 70 .
Si le Mary doit estre auffi grand
Maître que la Femme, par Monfieur
Perrin d'Aix en Provence ,
Fils du Secretaire du Roy de ce
%
nom .. 73
Traité de l'origine de la Medecine,
par Monfieur de la Selve do
81
Nifmes.
Les Larmes de Daphnis , par Mon.
fieur de Templery , Gentilhomme
d'Aix en Provence ,
96
Des Peintres anciens , & de leurs
manieres , par Monfieur Germain
de Caën ,
Sentimens en Vers fur trois Que-
110
Ations du dernier Extraord. 148
Billet
TABLE.
Billet pour la charmante Calife,
152
153 Autre Billet pour Iris ,
Le Singe & le Renard d'Elope par
Monfieur Allard du Vexin,,
154
Si la Santé peut eftre alterée par
les Passions , par M. Gaultier de
fi 159 Niort ,
Madrigauxfur les deux Enigmes
du Mois de Juillet ; dont les
Mots eftoient le Lys & la Rofe ,
& l'Eventail.
De l'origine, du progrez, & de l'état
prefent de la Medecine , par
le Bhilofophe inconnu de Coutances
? 189
204
244
Explication de la Lettre en Chifres
du dernier Extraordinaire , 242
Billet Enigmatique ,
Madrigauxfur la premiere Enigme
du Mois d'Aouft , dont le
Mot estoit la Piece de trois
fols
TABLE.
fols & demy ,
1
245
Madrigauxfur la feconde Enigme
du Mois d'Aouft , dont le Mot
eftoit le Tabac ,
Madrigaux fur les deux Enigmes
du mefme Mois.
Questions à decider ,
Fin de la Table.
248
255
260
EX
EXTRAIT D V PRIVILEGE
du
Roy.
Paint Germain en Laye le 31 . Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Decembre
1677. Signé Par le Roy en fon Confeil , Jun-
QUIERES. Il eft permis à J. D, Ecuyer , Sieur de
Vizé , de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , prefenté à
Monfeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
efpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confifcation des Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege.
Regiftré fur le Livre de la Communauté le
5. Janvier 1678.
Signé E. CouTEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
edé & tranfporté fon droit de Privilege
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en jouir fuivant l'accord fait entr'eux .
Achevé d'imprimer pour is premiere fois le
25. Octobre 1681.
TE
L
Avis pour placer les Figures.
A Figure des Fontaines de Bacchus
& de Neptune , doit regarder la page
147 .
La Figure de l'Entrée de l'Efcurial ,
doit regarder la page 245101.
19 :
D
215 ¢ ECOLEFC
G A
CALI TAS
1
DIGD25
MER
EXTRAORDINAIRE
DU MERCURE
GALAN T.
QUARTIER DE JUILLET 1681 .
TOME XV.
OICT, Madame, un
Nouveau Recueil de
Pieces,dont la plupart
des Autheurs vous font
connus.Vous avez déja
veu leurs noms en d'autres Ouvrages
qui vous ont plû , & j'espere que
vous neferez pas moins fatisfaite
de ceux- cy que vous l'avez esté des
premiers. Diverfes matieres enfont
Q. de Juillet 168.1 . A
Extraordinaire
le fujet , & cette diverfité nesçauroit
eftre que fort agréable pour les
Curieux Vous allez trouver d'abord
ce qui m'a efte envoyé de Rome par
une des plus fpirituelles Perfonnes
de votre sexe. Ce qu'elle écrit fur
une partie des Questions proposées
dans le treiziéme Extraordinaire,
auroit paru dans celuy du Quartier
d'Avril, fi l'éloignement des Lieux
ne me l'avoit fait recevoir trop
tard, pour l'y employer.
A
du Mercure Galant. 3
A Rome ce 11. Juin 1681.
S'il eft plus avantageux à une Fem--
me, d'estre aimée dés lapremiere
fois qu'on la voit , ou de nę
l'estre qu'apres qu'on a eu le,
temps d'examinerfon merite.
Left certain que la Beauté peut faire
en un moment de fortes impreffions.
fur un coeur. Tout Homme eft fenfible
à l'amour, & rien n'eft capable de le faire;
fuccomber plus facilement à cette
paffion , que deux beaux yeux , une
belle bouche & de certains agrémens
qui fe rencontrent fur un beau vifage .
Une oeillade jettée bien à propos , defarme
le courage le plus fier ; un foûrire
agreable, penétre le coeur le moins fenfible
, & ce je - ne- fçay- quoy qu'on ne
peut décrire , & que les plus grandes,
Beautez n'ont pas toûjours , enleve fans
peine la plus pretieufe liberté . Mais
quoy qu'un beau vifage produife des
effets furprenans , & qui femblent con- *
Bij
4
Extraordinaire
tribuer d'autant plus à la gloire du beau
Sexe , qu'on voit peu de Perfonnes y
refifter , il n'eft pas toutefois avantageux
à une Femme , que fon Amant fe
laff : bleffer aux premiers traits qui
partent de fes yeux. Elle ne doit point
trop s'applaudir de cette conquefte. Un
Homme qui fe laiffe enflàmer à la premiere
veuë , pourra mal- aisément défendre
fon coeur , lors qu'il rencontrera
les mefmes charmes dans une autre
Perfonne . Cette inclination naturelle
qui nous porte à defirer la poffeffion
des belles chofes , luy faifant concevoir
de l'amour generalement pour tous les
Objets qui ley paroîtront aimables, fon
coeur fenfible à tous les traits dont les
Belles le voudront bleffer , fe rendra
plutoft aux faveurs qu'an merite , &
croira ne faire aucun tort à celles dont
la vertu luy paroîtra fevere , en cherchant
par fon inconftance à fe vanger
d'une défaite trop facile , pour fouffrir
qu'elles en puiffent long temps triompher.
Mais quand un Homme prévenu
des belles qualitez d'une Femme fe laiffe
vaincre à ce qu'elles ont de touchant,
la
du Mercure Galant.
la connoiffance qu'il a de la vertu, rend
fa paffion ferme & inébranlable ; &
comme il ne s'eft pas laissé prendre aux
feules beautez extérieures , & que fon
amour eft fondé fur un mérite dont il
connoift parfaitement tout le prix , il
s'étudie à le rendre immortel & pour
fon propre intereft , & par un motif
d'ambition , qui luy fait croire que les
Perfonnes d'efpuit jugeront du fien par
celuy de la Perfonne qu'il aime , & dont
il est reciproquement aimé.
Si une Femme qui aime toûjours un
Amant dont elle a efté trahe,
doit écouterfa paßion , ou fa gloi
re, quand cet Amant tâche à obtenir
le pardon defon infidelité.
Unccorder få pathon avec fat gloire.
Ne Femme d'efprit peut facilement
Lors qu'elle a efté trahie par un Amant,
qu'elle aime toûjours malgté fon infidelité
, elle n'a qu'à confulter fon coeur
pour les mettre bien enfemble. S'il eft
glorieux d'oublier les injures qu'on
A j
6 Extraordinaire
»nous a faites , il eft bien doux de pardonner
à ce qu'on aime.
Comment l'Ame estant purement
Spirituelle , eft touchée par la
Mufique , qui eft une choſe fenfible.
Ette Queftion feroit facile à déci-
Cdet, vatie lesfentimens de ces
Anciens , qui vouloient que l'Ame.ne
fuft autre chofe qu'une harmonie , &
que la vie ne durât qu'autant que les
accords en estoient juftes ; mais pour
moy qui ne fuis point Philofophe , &
qui ne poffede que ce peu de lumiere
que la Nature donne en naiffant , jet
tiens que la Mufique eftant une chofe
fpirituelle , quoy qu'elle nous paroiffe
purement fenfible , puifque Dieu mefmes'y
plaift , comme on peut voir par
les Saintes Ecritures , qui nous ordonnent
de le louer par des Chants & par
des Inftrumens harmonieux , à l'exemple
des Anges , qui font continuellement
occupez à faire retentir fes loüanges
dans le Ciel , noftre ame s'y laiffe
facile
du,Mercure Galant. 7
facilement tranfporter , & s'accoûtume
par avance icy bas à ces doux raviſemens
que luy caufe la Mufique, & dont
elle doit jouir un jour avec ces Efprits
bienheureux. •
T
Si la Santé peut estre alteree par
les
Paßions.
S'on doit juger des caufes
par les
effets , la coleresle defefpoir , les maladies
, & la mort mefime, provenantes
affez fouvent des paffions , on ne peut
difconvenir
qu'elles ne foient capables
d'altérer la Santé , quand elles font trop
violentes.
SUR LA LIBERALITE'
du Roy , qui donne au Public
les cent mille Francs qu'il a
gagnez à la Loterie.
pourne te rien devoir , inconstante Fortune ,
LOUIS refufe tes bienfaits.
A iiij
8 Extraordinaire h
Comme ta faveur eft commune, ›
Il deftine au Public les biens que tu lay
fais:
LA SOLITARIA DEL MONTE
PINCENO .
Cette fpirituelle Solitaire avoit demandé
dans une Letre que vous avez
venë , Lequel est le plus avantager x
pour une Veuve de 25 à 26 ans , ou de
fe remarier , ou de demeurer dans le
Veuvage ou d'abandonner entiere- ,
ment le monde en fe retirant dans un
Convent. Voicy des Vers de Monfieur
Boucher, ancien Curé de Nogent le Roy,
pour fervir de réponse à cette Demande.
A UNE VEUVE
IR RESOLUE.
V°
Ous dont l'esprit flotant ,&remply
de foibleffes ,
Par tout cherche confeil , de grace , écoutez-
nous.
N'alle
du Mercare Galant.
9
N'alle pas foûpirer pour un second
Ероих ,
Le premier doit avoir épuisé vos tendreffes
.
26429
Quefaire, dites- vous ? Je suis jeune , &
bien-faite ,
Foule d'Adorateurs m'affiege tous les '
jours.
Navez- vous point d'Enfans ? mettezvous
en retraite ,
Et faites du Grand Dieu l'objet de vos
amours.
༢༠༡
Luj feul peut vous remplir de joye &
d'abondance ;
Luy feul a plus d'appas que tous les Sonverains
;
Luy feulpeut adoucir vos plus cuifans
chagrins ,
Et jamais le dégouft ne fuit la joüiffance.
༩༡༡
Si vous avez Lignée , en Mere borne
&fage ;
Voulez-vous conferver voftre Famille en
Paix ?
A v
10 Extraordinaire
Gardez le Celibat , restez dans le Venvage
,
Des Enfans de deux Lits ne s'accordent
jamais.
Mais quoy ? l'esprit eft prompt , & la
chair eft fragile ;
L'Hymen eft un état dont les charnes
font doux.
-Bien donc , marieZ vous , &felon l'Evangile
,
Mais ne vous jettez pas dans les bras
d'un jaloux.
Ce Genre d'Animaux toute liberté
brave.
l'on nefoit
-De cette paffion fi l'Epoux n'eft guéry.
L'Hymen n'empefche pas que
Efclave ,
Et l'on trouve un Tyran fous le nom
d'un Mary.
୧୫: ୨୭
Mais un Mary pourra me vanger des
outrages
Qu'onfait impunément àla Viduité.
Ab c'est trop cherement briguer des
Avantages,
Quand
du Mercure Galant. IT
Quand l'ombre d'un Chapeau coûte la
Liberté...
Ainfi delle qu'anime une prudence` exquifaschanla
sa
Er qui d'un nouveau joug craint le poids
Arenaiffant LC
Doitus felon mon avis , conſerver fa
Alfranchifesi 91109 coum tikai si
¿On po s'affujerir qu'aux Loix du Fontpuiffantesol
25 dro out
231 tes plaiſirs de l'Eſprit font plus
Jenfibles que ceux des Sens
Hommet et un composé d'ame &
de corps), '&a ce que les fenis font au
corps , l'esprit l'eft à l'ames Ces pari
ties font fi bien unies qu'elles ne
font qu'un tout , dont il est fort malaisé
de déparer les actions, toutés actions
de l'Homme eftant des actions humai
nes à la production defquelles l'amé
& le corps contribuent également;
comme ne pouvant eftre feparez pendant
I 2 Extraordinaire
dant que l'Homme agit & qu'il eft vivant
; & parce que les plaifirs de
l'Homme font partie de fes actions , ou
qu'ils en font les effets , il femble qu'il
n'y a point de plaifirs dans l'Homme
qui ne doivent eftre également & de
l'efprit & des fens tout enfemble , ou
du moins eft- il fort difficile de trouver
de la diference entre les plaifirs de l'efprit
& ceux des fens. Il n'en faut point
d'autre preuve que le terme de fanfibles
employé dans la prefente Question ,
dans laquelle il eft auffi bien appliqué
aux plaifirs de l'efprit , qu'à ceux des
Fens ; car dire que les plaifirs de l'efprit
font fenfibles , n'eft - ce pas en quelque
façon demeurer d'accord dans la propofition
mefine que l'on fait , qu'il n'y
a point de plaifirs dans l'efprit aufquels
les fens ne participent , & que les fens
n'en peuvent jouir d'aucun, fi l'efprit ne
contribue à les leur faire goûter Di
..
Ce n'eft pas pour cenfurer la Propofition
qui eft faite , que l'on parle de la
forte , puifqu'affeurément elle eft des
plus belles , des plus curieufes & dés
plus vaftes qui fe puiffent faire. Elle
ouvre
du Mercure Galant.
13
ouvre un fi beau champ pour difcourir,
que fi l'on vouloit expliquer toutes les
pensées qu'elle fait naiftre, on en feroit
un gros Livre , & non pas un petit Dif
cours , auquel on ne peut fe renfermer
fans beaucoup de peine.
I
Contre la difficulté qui eft faite cy
deffus on fera voir la diference des
-plaifirs des fens d'avec ceux de l'efprit.
L'on difcutera ceux des fens , & puis on
parlera de ceux de l'efprit , & l'on finis
ra par le fentiment qui paroiftra le plus
jufte fur l'alternative de la Propofttioner
in &
Il ne faut point douter que les plaifirs
de l'Homme ne faffent partie de fes
actions, ou qu'ils n'en foient des effets.
Il faut donc demeurer d'accord qu'ils
font de meline qualité , & que la mef
me diférence qui fe rencontre entre
fes actions fe trouve entre les plaifirs.
Monfieur Delcartes dans fon Livre des
Paffions , a parfaitement bien étably la
diférence des actions de l'Homme , en
difant que les unes font purement fpirituelles
, comme penfer, fe reffouvenir de
quelque chofe , qui font des actions.
produites
14
Extraordinaire b
•
produites par l'efprit feul fans la participation
du corps , les autres purement
corporelles, comme le mouvement & fa
chaleur qui fe rencontrent dans les corps
qui font privez d'ame & d'efprit, Ainfi
le feu produit ce mouvement & cette
chaleur , & les autres mixtes qui font
aproduites & par l'efprit & par le corps
conjointement , comme écrire 3ichayter
fe promenertub xues stɔinoli noi
ei
Il faut raifonner de inefme des plaifirs
de l'Homme. Tous les plaifirs qu'il
poffede quishy font communs avec
tous les autres Animaux pourveus des
fens auffi bien que luy see font des plai
firs des fens comme entendre les voix,
manger. Les plaifirs dont il jouit qui ne
peuvent eftre poffedez par les Brutes,
ce font les plaisirs de l'esprit , comme la
farisfaction de poffeder l'honneur La
gloire , dont lame d'aucun Animal autge
que cellende l'Homme , ne peut eftre
chatouillée. Il ya de plus une troifiéme
forte de oplaifirs qui fe peut appeller
mixtes dont la jouiffance en mege
temps eft partagée par l'efprit & par les
fens , comme les plaifirs de peindre
de
AY
du Mercure Galant.
15
de fçavoir peindre , & de dancer , parce
qu'on fçait fort bien dancer ; & c'eft de
ce Genre de plaifirs dont le nombre eft
le plus grand.
Cette mefme divifion, fuivant l'Apotre
des Gentils , ne fe trouve -t- elle pas
dans les defirs de l'Homme ? Il dit,
que tout ce qui le fait agir en ce monde,
eft , Aut concupifcentia carnis , voila
les plaifirs des fens ; Aut concupifcentia
oculorum, voila pour les plaifirs mixtes,
aufquels l'efprit & les fens participent
enſemble ; Aut fuperbia vita , qui le
rapporte aux plaifirs de l'efprit feul. Il
eft donc tres conftant que l'efprit a fes
plaifits particuliers ; que les fens en ont
tout de mefme qui leur font propres ; &
qu'ainfi tous les plaifirs de l'Homme ne
font pas goûtez par les fens puifqu'il
ya des plaifits de l'efprit où les fens ne
prennent aucune part.
Les plaifirs des fens font plus anciens
dans l'Homme que ceux de l'efprit , &
l'on peut dire auffi qu'ils en font la
meilleure & la plus grande partię.
L'Homme auffitoft qu'il eft né, a l'ufage
de fes fens, Il voit , il entend, il goûte,
16 Extraordinaire
•
te , longtemps avant que de raifonner,
& l'on peut mefme ajoûter avec certitude
qu'il raifonne longtemps avant que
de jouir des plaifirs de fon raifonnement.
L'Homme , dans l'âge mefme
qu'il eft capable de goûter les plaiſirs
de fon efprit , en trouve rarement les
occafions ; mais les douceurs des fens
tout au contraire le flatent dés qu'il voit
le jour, & ne l'abandonnent point qu'il
ne foit mort. Si l'un de fes fens ceffe de
luy donner du plaifir , l'autre prend la
place , & fouvent il arrive que plufieurs
d'entr'eux , & quelquefois tous
enſemble , luy font reffentir mille charmes
inexprimables ; de forte qu'il femble
que les plaisirs des fens par leur ancienneté
, par leur nombre, & par la facilité
qu'il y a de les poffeder, l'emportent
beaucoup fur ceux de l'efprit , &
qu'ainfi les plaifirs des fens font plus
fenfibles que ceux de l'efprit .
C'est pourquoy l'on voit fouvent des
Hommes qui parmy les accens mélo- ·
dieux des Concerts & de la Symphonie,
où parmy les delices de l'Amour & de
la Table , perdent entierement le fouvenir
Du Mercure Galant.
17
venir des plaifirs de l'efprit dont ils
eftoient auparavant remplis , la joye de
l'efprit fe trouvant abîmée & confondre
parmy ces doux tranfports des fens,
ainfi que
les petits Ruiffeaux ſe perdent
dans les grandes Rivieres , & que la lumiere
des Etoiles eft effacée par la préfence
du Soleil.
S'il eftoit neceffaire de quelque autorité
pour prouver ce fait , dont noftre
propre expérience nous rend convaincus,
on ne peut en rapporter une qui ait
plus de force & plus de poids que le témoignage
de Salomon ; qui non feulement
mérite d'étre cû pour fa fageffe
& fa fcience admirable , mais meſme à
caule de fa propre expérience . Il affure
dans le fecond Chapitre de l'Ecclefiafte
, apres avoir dit qu'il a goûté tous
les plaifirs dont l'Homme eft capable,
que les plaifirs des fens font les plus
doux , Nonne melius eft comedere & bibere
oftendere anima fua bona de laboribus
fuis,par lefquels termes il avorë
franchement que la bonne chere & les
autres voluptez des fens font les plis
fenfibles & les plus doux de tous les plai-
Cepen fus.
18 . Extraordinaire
Cependant fi l'on confidere l'origine
, la qualité , la durée des plaifirs de
l'efprit , & la faculté dans laquelle ils
réfident , on fera contraint de confeffer
que les delices des fens ne font ny plus
grandes , ny plus capables de, faire inpreffion
dans l'Homme , que les plaifirs
de l'efprit . Un Ragouft, & le bon Vin ,
qui chatouillent la langue & le gozier,
& qui fouvent offenfent la tefte & l'eftomach;
les tons roulans d'une charmante
Voix , qui flatant l'oreille , finiffent
en naiffant ; les vapeurs fuaves des
odeurs dont l'odorat eft charmé , & qui
fouvent en s'exhalant offenfent le cerveau,
& autres chofes femblables font
les fources où le puifent les plaifirs des
fens , qui ne durent qu'un moment pour
marquer leur foibleffe & leur legereté ;
mais ceux de l'efprit tirent leur origine
de la Science & de la Sageffe , de l'invention
& de la fubtilité des Arts , de
l'Honneur, de la Gloire , & de la pratique
des Vertus. Toutes ces choles &
d'autres de pareille efpece , font d'une
nature fi pure & fi éloignée de la corruption
, que cette matiere des plaifirs
du Mercure Galant 19
firs de l'efprit fubfifte toûjours. C'eſt
pour cette raifon que les plaifirs de l'efprit
durent auffi longtemps que l'Homme,
& mefme au delà de l'Homme.
Homere & Virgile , & tant d'autres celebres
Autheurs , ne font plus il y a plufieurs
Siecles , mais leurs Ouvrages qui
ont fait la matiere de leur efprit, fubfiftent
encore apres eux , & donnent du
plaifir aux Efprits qui les lifent & qui
les entendent .Heliodore qui aima mieux
perdre fon Eveſché, que defavoüer fon
Hiftoire de Theagene& Cariclée , cuftil
jugé en faveur des plaifirs des fens ,
ou de ceux de l'efprit ?
Les facultez où refident les plaifirs
des fens font d'une matiere groffiere,
fujette au changement , & à la corruption
; mais la faculté qui reçoit les
plaifirs de l'efprit eft d'une matiere incorruptible
& permanente , & dont la
durée doit égaler celle de l'Eternité.
Ainfi de quelque cofté que l'on envifage
les plaifirs des fens , ils n'ont rien
en foy qui puiffe charmer davantage &
plus fortement que ceux de l'efprit ,
Les delices des fens font à la verité
fort
20 Extraordinaire
fort communs & fort faciles àpoffeder;
mais ils n'en font pas plus eftimables. La
rareté & la difficulté de jouir des plaifirs
de l'efprit les font defirer plus fortement
, & poffeder avec plus de douceur.
Si les charmes, dont les fens font
quelquefois comblez , font oublier , &
laiffent l'Homme comme dans une letargie
bienheureufe , & dans un abînre
de volupté , les delices de l'efprit n'en
font ils pas de mefme , & d'une maniere
plus noble & plus furprenante , ainfi
que l'on voit quelquefois dans les raviffemens
& les ex afes de certaines Perfonnes
, pendant lefquels elles ne perdent
pas feulement le fouvenir des plaifirs
des lens , mais l'ufage mefine des
fens ? Cet illuftre , Mathématicien de , a
Syracufe n' ftoit- il pas , pour ainfi dire,
perdu & abîmé dans les plaifirs , que
fon efprit g ûtoit en fes Recherches
curieufes , puis que les Ennemis entrerent
plutoft dans fon Cabinet , qu'il ne
fe fut apperceu du bruit, des cris, & des
defordres horribles qui fe font à l'affaɛ t
& à la prife d'une Ville ? Combien
voit on de Gens ( ce font les plus fages
4
des
du Mercure Galant . 21
pour
fe redes
Hommes ) quitter le bruit & la
confufion qui naiffent parmy la volulupté
& les plaifits des ſens ,
tirer dans la folitude, afin d'y jouir plus
paifiblement des charmes de la fageffe
& de l'étude , qui font les delices de
leur efprit ?
Il ne fert de rien de dire que Salomon
, le plus fage des Roys qui furent
jamais , a voulu en quelques endroits
donner le prix aux plaifirs des fens , car
il ne faut que lire ce qui précede , &
ce qui fuit les paroles qui compofent le
Paffage que l'on rapporte de luy , pour
connoiftre clairement que preferant la
fageffe & la tranquillité de la vie à toutes
chofes, il prefere les plaifirs de l'ef
prit à ceux des fens .
Apres tout, il est aisé de voir que deux
diférentes fortes de Perfonnes , dont le
monde eft composé , décideront diféremment
la Queftion proposée. Les Voluptueux
, les Débaachez, les Groffiers,
& ceux dont l'ame eft tellement enfevelie
dans la matiere , qu'à peine y
peut-on appercevoir quelque étincelle
de raifon , tiendront affurément que les
delices
22 Extraordinaire
delices des fens font préferables à ceux
de l'efprit . Les Sages , les Vertueux , &
les Gens éclairez , qui aiment la gloire
& l'honneur , tiendront au contraire,
que les plaifirs de l'efprit touchent
beaucoup plus que toutes les douceurs
des fens , & ne croiront point que les
Sardanapales , les Heliogabales , & les
Nerons , pour avoir efté les plus voluptueux
Hommes du monde , en ayent
efté les plus heureux.
Mais enfin fi les deux opinions que
je viens de rapporter trouvent leurs Defenfeurs
, qui ne manqueront point de
part & d'autre de raifons pour appuyer
leurs fentimens , il eſt conſtant que l'on
peut encor prendre un troifiéme party
qui femble le plus raiſonnable. C'eft I
celuy des plaifirs mixtes , dont la joüiffance
fe partage également entre l'ef
prit & les fens , qui font les plus fenfibles
plaifirs que l'Homme puiffe goûter
pendant qu'il vit. Cette raifon feule,
entre mille qu'il y a , fuffit pour prouver
que ces fortes de plaifirs où les fens
contribuent d'un commun accord , font
les plaifirs de l'Homme entier , & que
les
du Mercure Galant. 23
les deux autres efpeces ne font que les
plaifirs particuliers d'une partie de
l'Homme ; & c'eft en effet de ces fortes
de plaifirs dont le Sage veut parler ,
quand il dit ces paroles qui finiront ce
Difcours : Et deprehendi nihil effe melius
quam latari Hominem in opere fuo,
& hanc effe partem illius .
Monfieur Allard du Vexin , qui eft
l'Autheur de ce Difcours , a fait les
Vers que vous allez voir fur cette mefme
matiere.
Hacumfuit les plaiſirs où fon bu
meur l'encline.
Un Buveur aime le bon Vin ,
Le Soldat cherche le Butin ,
Et l'Homme fçavant la Doctrine .
Soit par les fens , ou par l'esprit,
Que l'Objet meuve l'appetit,
N'est- ce pas toujours tout de méme ?
Pour moy, j'ay toûjours estimé
Que le plaifir le plus extréme ,
C'est d'eftre tendrement aimé
Par l'aimable Philis que j'adore & que
j'aime.
DE
24 Extraordinaire
DECLARATION
A
D'AMOUR.
Imer & craindre de le découvrir,
c'eſt une erreur du temps paffé ,
comme c'eftoit un abus dans la conduite
d'une belle Perfonne , de s'offenfer
quand on luy parloit d'amour. Nous vi .
vons dans un Siecle mieux inftruit , &
je ne pense pas qu'eftant auffi fpirituelle
que vous eftes jeune & belle , vous
vouliez faire revivre cette vieille mode
, & qu'en vous difant que je vous
adore , & que je brûle pour vous de l'amour
le plus refpectueux & le plus ardent
qui fut jamais, je doive craindre de
vous donner le moindre chagrin. Mən
deffein en eft fort éloigné. Vous voyez
bien où j'en fuis . C'eſt à vous, fans vous
en allarmer, à difpofer de mon fort . Me
voudriez-vous rendre malheureux , pour
avoir pris la liberté de vous décou
vrir mes fentimens ? J'attèns que vous
me faffiez fçavoir , puifque je fuis
M
%
du Mercure Galant. 25
à vous , ce que vous voulez faire de
moy.
AUTRE DECLARATION
D'AMOUR.
Depuis
affer longtemps j'ay caché
De peur de vous déplaire.
Deformaispour me taire ,
Je fais d'inutiles efforts .
L'amour quej'aypour vous , belle Iris, me
defole ,
Je ne puis plus vous le celer.
Les excés de trifteffe empefchent la parole
,
Mais les excés d'amour nous font plaindre
& parler.
Ces deux Declarations font du mefme
Monfieur Allard ; & Monfieur Gardien,
Secretaire du Roy , a fait tous les
Vers qui fuivent fur fix des Questions
proposées dans le dernier Extraordi
naire.
Q.de Juillet 1681 . B
26 Extraordinaire
Si un Amant aimé , qui a peu de
Bien , une extréme ambition,
beaucoup de délicateffe , &
un violent amour, doit épouſer
une Maîtreffe peu favorisée
de la Fortune , & qui a comme
luy de l'ambition & de la
delicateffe . -
A
Mans , faites ceder à la belle- tendreſſe
Toutefrivole ambition.
Un coeur entefté de richeſſe ,
De vains honneurs , & d'élevation,
Dansfa fauffe délicateffe ,
N'a qu'une fauffe paſſion.
Si quelque chofe peut tenir l'Amour en
bride ,
Je m'en vay vous le dire icy.
Ce doit eftre lefeulfoucy
D'un établiffement folide.
S'il vous manque , gardez-vous bien,
Pauvres Amans, d'aller à l'étourdie
Renouveller la Comedie
Du
du Mercure Galant. 27
Du Mariage de Rien .
L'Amour avec l' Hymen, mefme dans l'opulence
,
Eft rarement d'intelligence.
C'est le malheureux fort de ce facheux
Lien,
Quel defordre dans l'indigence!
Ilsfe détruifent tour- à- tour;
L'Amour trahit l'Hymen ; l'Hymen
chaffe l'Amour.
Si cet Amant , ne devant point
époufer cette Maîtreffe , peut
aimer une autre Perfonne fans
eftre inconftant.
E vous diray bien plus ; Si le feul
J²
Hymenée
Peut, en vous appellant ailleurs,
Vous y donner 5.y desjours meilleurs,
Et fic eft un Arreft de vostre deſtinée;
Cedez à ce fatal pouvoir, 1
Sans fcrupule paffez entre les bras d'un
autre.
La Fortune n'a fait qu'à demy Son
devoir ,
Bij
28
Extraordinaire
Vangez-vous , fites tout le vostre.
Aimez- vous toujours conftamment ;
Al'Epouse , à l'Epoux , gardez une fuy
pure;
Vous pourrez fans leur faire injure,
Conferver la tendreffe à l'Amante
l'Amant.
Cet état n'eft pointfi funefte ;
à
Par luy , de fon deftin un Héros eft vainqueur,
Et quand on poffede le coeur,
On doit fe confoler du refte.
Si les plaifirs du Corps font plus
fenfibles que ceux de l'Efprit.
Uy, les plaifirs du Corps font les
moindres plaifirs >
L'Esprit en peut donner de beaucoup plus
fenfibles ;
Mais ce n'eft qu'aux nobles defirs
A connoiftre , à goufter ces douceurs indicibles.
Vous le fçavez Guerriers, & vous tendres
Amans ;
Vous le fçavez auſſi , Vertueux ,
ن م
Sçavans.
L'éclat
du Mercure Galant.
39
L'éclat d'une belle victoire,
La conquefte d'un coeur chaftement amoureux
,
Un acte de vertu , quelque fecret beureux
,
Font vos plus chers plaifirs , & toute voſtre
gloire.
Loin de leur préferer les delices des
fens,
Vous les iriez chercher au milieu des tour
mens.
Coeurs mal placez ames vulgaires,
De qui les fentimens contraires
Sont pour les baffes volüptez,
Et qui mefmes nous infultez ;
Reconnoiffe voftre injuftice,
On voftre aveuglement fera voftre fupplice.
Si le Mary doit eſtre plus grand
Maître que la Femme.
, U tu feras Tullus je feray
Tulia ; O °
Où tu feras Marcus, je feray Marcia.
Dans noftre Coûtume Romaine,
C'est une Formule ancienne
B iij
30 Extraordinaire
Du Difcours que tenoit la Romaine au
Romain,
Le jour qu'ilsfe donnoient la main.
C'eftoit pour faire voir leur égale puiffance,
Et que la primauté n'n'eft que
de bien-
Seance.
Epoux voulez- vous faire une bonne Mai-
Son?
Sur le commandement point de delica
teffe,
Point
de Maître
, ny de Maîtreffe
,
Que
le bonfens
&la raison
.
IBLIO
THER
ORIGINE
DEFAMEDECINE.
SA
Ans aller chercher l'origine.
De ta fçavante Medecine
Chezun Payen comme estoit Pline,
Il eft conftant qu'elle eſt divine.
Certain Autheur de grand renom
( L'Ecclefiaftique eftfon nom )
En fait un Chapitre , on Canon ;
Apres quoy dirons- nous que non ?
A
1
du Mercure Galant.
31
A fon dam le pauvre Moliere
De Medecine n'ufa guére,
La joua d'étrange maniere ,
Chût du Theatre dans la Biere.
S'ils font du Ciel ,les Medecins,
Reverons les comme des Saints,
Et tenons pour Esprits mal -fainss
Ceux qui les traitent d'Affains.
Apeine je retiens ma verve,
Car je fuis pour eux fans' referve ;
Ah , que le Tres- Haut les conferve,
Et que longtemps il m'en preferve.
DE L'ELOQUENCE
Laire , perfuader , & de plus émou
Plainoirو
De l'habille Orateur c'est le triple devoir
Maispour y réuffir , il doit de la Science
Avec la Politeffe avoir fait l'alliance;
Sans cet heureux accord , fans ce double
ornement,
L'Esprit le plus fublime entreprend vainement.
Bij
32
Extraordinaire
Pour donner au difcours une belle ftru-
εture ,
Propofer , confirmer , réfuter ,
clure ,
réfuter , & con-
Tfont prefque toujours d'indifpenfables
Loix ;
L'Exorde & le narré s'épargnent quelquefois
;
Il faut d'un choix prudent disposer ces
Parties,
Qui forment un beau Tout eftant bien
afforties;
Partager fagement , ufer de termes
purs
>
Les choifir élegans , naturels , point
objours,
Avoir pour le befoin unfonds de finonimes
,
Bannir les duretez , les mauvais fons , les
rimes ,
Todd
Dulangage Phébus eftre fort épuré,
Avare du fleury , difcret au figures
Estre fans bigarrure, excellemment fertile,
Ne point trop refferrer . ny trop enfler le
ftile ,
Faire de temps en temps briller des traits
d'esprit
Obfer
du Mercure Galant.
33
t
Obferver chaque genre , & les Loix qu'il
preferit,
Se fervir doctement & des mots , & des
chofes ,
Ne prouver pas toujours les effets par
leurs cauſes.
Joindre aux belles couleurs les plus fortes
raifons .
Eftre fort refervé fur les comparaifons,
De diverfes longueursfaire lesperiodes,
Et les tranfitions de liaifons commodes,
Attirer l'Auditeur par l'endroit ・qui luy
plaift ,
Leprendre , s'il fe peut par fon propre
intérest ;
Par tout de l'équité garder le carattere,
Mais fur le gouft du Siecle eftre plus doux
qu'auftere .
Confiderer le lieu, la nation, les moeurs,
L'age, la qualité, le fexe, &les humeurs
Eluder finement ce qu'on ne peut de
truire,
Et peindre au naturel tout ce qu'on veut
décrire
Sçavoir des paffions remuer les refforts,
Pour , avec le commun, entraîner les les plus
forts
B
34 Extraordinaire
N'employer rien de bas , ne laiffer rien de
vuide,
S'attacher au bonfens , par tout l'avoir
pour guide,
S'écarter rarement du fujet du difcours,
S'agiter quelquefois , fe posseder toujours
;
Enfin mettre avec foin chaque chofe en fa
place ,
Et d'un air affuré s'énoncer avec grace,
Voila felon que je l'entens,
L'Eloquence de tous les temps.
En quoy confifte l'Air du Monde.
& la veritable Politeffe.
C
Ette Queftion n'eft pas facile à
réfoudre , puis que ceux-memes
qui fe font polis par l'étude & par la
converfation, & qui ont paffé toute leur
vie à la Cour , ne conviennent pas precifément
en quoy confifte l'air du monde,
& la veritable politeffe. Il en eft
comme du je-ne-fçay- quoy. On le voit,
on le remarque, & on ne peut dire ce
que c'eft. Mais il y a cette diférence ,
que
du Mercure Galant.
35
que l'air du monde fe communique & fe
peut imiter , & le je-ne fçay- quoy eft
inimitable , & ne fe peut prendre. L'un
& l'autre font finguliers , & ne fe rencontrent
pas en toutes fortes de fujets .
Toutes les Nations en jugent diférement
felon leur goût & leur inclination . Cependant
chacune dans fes manieres eft
touchée du je-ne-fçay- quoy , & fe forme
une idée d'honnefteté & de galanterie ,
qu'elle appelle air du monde & verita
ble politeffe . Il n'y a que du plus ou du
moins, felon le Climat qu'elle habite ,
fon humeur & les coûtumes , qui pour
eftre groffieres à l'égard des autres, ne le
font pas chez elle. On eft poly jufque
dans les Terres Auftrales, fi nous en croyons
l'Hiſtoire admirable , pour ne pas
dire fabuleufe, qu'on a faite des Sevarambes,
ce qui fait voir que rien n'eſt
plus naturel à l'Homme,Mais plus on
de commerce dans la focieté civile , &
plus on a cet air & cette politeffe D'où
vient qu'on dit , il fçait vivre, il aveule
monde , pour dire , c'eft un habile Home
msun galant Homme. Ainfi par tout
où il y a quelque police ou quelque sfpec's
36
Extraordinaire
pece de Gouvernement, il y a de l'air du
monde & de la veritable politeffe. Où
il y a des Roys & des Souverains , on
y trouve des Courtiſans & des Miniftres,
qui ne manquent ny d'adreffe ny de
galanterie. Mais je doute fi dans les Républiques,
cet air & cette politeffe fe
rencótrent au mefmedegré, & fi Rome&
Athénes ont eſté auffi polies & auffi ga
lantes fous les Confuls & les Aréopages,
que fous les Roys & les Empereurs ; lous
Solon & Brutus , que fous Celar & Aléxandre,
up smi ) si noblema
10Les Grecs ont efté extrémement polis.
Cependant finous en croyons Monfieur
de Balzac, les Romainsles furpaffe-
-rent en politelle, & laifferent leur Atti
cifme bien lain derriere leur Urbanité .
C'est ainsi que parle cer Autheur; & cette
politeffe palla du Sénat aux Ordres int
ferieurs , & mefme jufqu'au Peuple.
Mais pour ne point faire d'injuftice aix
Grecs, il dit dans un autre endroit, qu'ils
furent plus polis & plus adroits à la
-Courfe & à la Lute;& les Romains plus
propres at Commandement , & plus
entendus dans dal Guerre. Le grand
air
du Mercure Galant. 37
T
2
air a plus efté de leur caractere , foit
que l'on examine leur efprit & leurs perfonnes.
Comme ils eftoient grands en
tout , leur civilité n'avoit pas moins
de grandeur que de politelle . Toutes
leurs actions avoient de la majesté.
Tous leurs fentimens eftoient nobles
& relevez. Ils eftoient accoutumez à
la veuë des grandes choles . Cen'eftoient
que triomphes dans Rome , que Peuples
foumis , que Roys vaincus &
traînez en Efclaves. Tout cela les rendoit
fiers mais d'une fierté modefte &
polie,qui faifoit voir leur fageffe auffi
grade que leur courage. Qui doute que
nos François avec cette politeffe qui leur
eft fi naturelle, ne fe faffent pas un cara
&tere de grandeur & d'élevation ,fous un
Roy fi grand , & qui fait de fi grandes
chofes fous un Regne auffi floriflant, &
auffi glorieux que le fien?
On confond mal -à - propos , ce me
femble, ce grand air avec l'air de qualité.
Il y a de grands Seigneurs qui font bien
tes honneurs de leur naiffance & de
leur perfonne , & qui ne peuvent attraper
cet air & cette politeffe dont nous
parlons.
38
Extraordinaire
parlons. On en juge mal à la Ville &
dans la Province, mais à la Cour on en
fçait faire le difcernement ; & l'on n'y
pourroit fouffrir cette Comteffe , qui
dans un Bal , voyant dancer fa Fille
de méchante grace , luy crioit fans
ceffe : Prenez donc , ma Fille , cet air de
qualité. Cette affectation eft ridicule,
Il faut que cet air foit tout dans la Per
fonne, c'eſt à dire qu'il foit naturel.Un
Berger bien fait , peut avoir ce grand
air , & un grand Prince l'aura fouvent
fort bas & fort médiocre. On fçait l'Hif
toire de Philopémen fur ce fujet , &
combien fon peu de mine luy attira
de mépris malgré fes belles qualitez ; &
quelque foin qu'il prift , au raport de
Plutarque , d'eftre armé & monté à l'avantage.
Alexandre, pour qui j'ay prefque au
tant de paffion que cette Femme de la
Comédie des Viſionnaires ; cet Aléxandre,
dis-je,tout grand qu'il eftoit du coſté
de fon efprit,de fon courage , & de fa fortune,
n'avoit point ce grand air ; & lors
que je le regarde aupres de Céfar, il faut
quej'avoue que ce n'eftoit qu'un petit
Cavalier.
du Mercure Galant. 39
Cavalier. Je fçay que Quinte- Curfe dit,
qu'on ne pouvoit l'envilager fans refpect
& fans crainte ; mais ce n'eft pas là
ce que j'appelle le grand air. Cette qualité
, ou plutoft ce je- ne-fçay- quoy, cau
fe feulement de l'admiration & de l'eſtime.
Il n'a rien de terrible , fon éclat eft
doux & moderé, & bien plus propre
fe faire aimer, qu'à fe faire craindre. Ce
grand air qui accompagne par tout la
Perfonne qui en eft reveftue , paroiſt
avec plus d'éclat en de certaines occa→
fions, à la Guerre , dans les Affemblées.
C'eſt là où il brille avec majefté. C'eft
là qu'il eft neceffaire , & qu'il rehauffe
avantageufement la perfonne du Prince.
Pour eftre un Homme du grand air , il
faut eftre un grand Homme , un grand
Génie. Un petit Homme,un Efprit doux,
eft incapable de ce caractere. Quand je
dis un Eſprit doux, j'entens un Autheur,
un Blondin de Ruelle. Mais quand je
dis un grand Homme, je n'entens pas un
Capitan, un Matamore. Tous les Héros
ne font pas de belle taille. Si cela eftoit,
les Allemans l'emporteroient en cette
rencontre fur tous les autres Peuples.Le
grand
40 Extraordinaire
grand air eft donc , felon moy , à l'égard
du Corps, une belle & jufte difpo-
Lition de toutes les parties , qui confifte
dans le port & le gefte de la Perfonne;
& à l'égard de l'Elprit , c'eft une maniere
noble & relevée de penfer & de
dire les chofes, qui paroift dans les fentimens
& dans les difcours ; & pour ce
qui eft de la politeffe qu'on joint fi à
propos dans cette Queſtion, c'eft l'adouciffement
& la perfection de tous les
deux ; je veux dire d'un Corps & d'un
Efprit bien fait, car fans elle il en refulte
un éclat difficile à fupporter , & qui
bleffe la veue. On fçait combien font
incommodes & , fatigans ces Gens du
grand air qui n'ont point de politeffe, &
qui cherchent plutoft à éblouir qu'à
plaire .
Les Provinciaux font confifter ce
grand air dans la pompe & la richeffe
des Habits , dans la majefté & le grand
tour du ftile , & par là ils fe rendent ridicules
dans leurs habillemens & dans
leurs converfations. Il eft vray que l'art
de fe bien mettre & de bien dire les chofes
, donne & infpire ce grand air ; mais
c'eft
dn Mercure Galant.
41
c'eft ce grand air qui fait paroître les
Habits & les paroles. Il donne du relief
aux plus petites chofes, & fans luy avec
les plus beaux Habits & les plus grands
mots , on fait une fort petité figuré , ou
tout au plus un perfonnage outré & ridicule
; mais peu de gens s'y connorffent .
On fe laiffe éblouir à l'éclat & au brillant
des objets, fans en examiner la jufte
valeur ; mais on juge encor plus mal de
la politeffe , car ce n'eft pas non plus ce
grand ajuſtement dans la Perfonne, cette
grande exactitude dans le difcours, qui
en font le veritable caractere.De là vient
cette fauffe délicateffe de Province , qui
penfe fi mal de tout, qui fe tient toûjours
fur fes gardes, & qui croit qu'il n'y a de
veritable politeffe que das la propreté des
Habits, dans le ftile fleury, d'eftre bien
mis , & de fçavoir bien dire, d'avoir toujours
le Peigne & la Tabatiere à la main.
Il y a des negligences qui font extrémement
polies, & on peut dire que le fecret
d'eftre negligé bien à propos, foit dans fa
perfonne, foit dans fes paroles, eft la veritable
polite ffe.Et en effet , les Italiens appellet
ces negligences de grands artifices;
mais
42
Extraordinai
mais c'eft à la Cour, & non pas dans la
Province, qu'il faut chercher ce fecret.
S'il y a icy quelque politeffe , & quelque
peu de cet air du monde, c'eft là qu'on en
a le veritable ufage.
Ce qu'on nomme aujourd'huy air du
monde & politeffe , s'appelloit autrefois
avoir bon air, faire les chofes du bel air,
Mais Monfieur de la Rochefoucaut en
donne une définition plus étendue.Il dir
que c'eft une fymétrie dont on ne fçait
point les regles; un raport fecret des traits
enfemble,& des traits avec les couleurs,
& avec l'air de la Perfonne, & ce raport
bon ou mauvais , eft ce qui fait que les
Perfonnes plaifent ou déplaifent. Mademoifelle
de Scudery dit que c'eft un Ef
prit naturel qui fait que l'on eft habile
& agreable. Mais n'eft ce pas tomber
dans une autre Queftion ? car qu'est-ce
que cet Efprit naturel ? Eft- ce cette heureufe
naiffance dont on parle tant ? ce
gandeant bene nati des Anciens ?
Eft-ce eftre né coëffé ? Ce feroit tout cela,
fi avec l'art de plaire , on avoit celuy
d'eftre heureux . Mais trop de Gens heureux
déplaifent, & trop de Gens plaiſent
qui
du Mercure Galant.
43
و
qui font miférables. Qu'on en die ce
qu'on voudra, ces chofes ne rendent pas
plus heureux ; au contraire je tiens que
plus on eft poly & qu'on a de cet air du
monde , plus la mifere eft dure & infupportable
, en ce qu'on paroift moins à
plaindre. Quelques-autres ont dit que
c'eft la fcience de la converfation , & le
don de plaire dans les Compagnies ;
mais je dirois encor de plaire en quelque
lieu qu'on le rencontre car un Hom.
mebien fait doit plaire par tout , & les
grandes Affemblées & les occafions
d'y paroître , font rares. L'Autheur des
Converfations que je citeray fouvent,
(car je ne puis prendre un meilleur Guide
fur cette matiere ; ) cet illuftre Chevalier
dit que le bon air eft une agreable expreffion
de l'action , qui confifte à bien
dire & à bien faire ce que l'on dit & ce
que l'on fait . Il difere de l'agrément. Celuy-
cy eft plus flateur & plus infinuant.
Il va droit au coeur , mais par une route
fecrete. Celuy là eft plus de montre
, il eft plus concerté & plus dans
l'ordre . Enfin l'un charme, l'autre fe fait
aimer. Mais ne feroit-ce point encor
une
44
Extraordinaire
une certaine douceur & facilité de
moeurs qui s'accommode à tout fans efclavage
? qui n'aprouve rien fans choix,
& qui ne defaprouve rien par dégoût ?
Ne feroit-ce point enfin une maniere
agreable de fe communiquer , qui fe
prend de ceux qui l'ont, & qui la pratiquent?
Car cet air & cette politeffe font
moins les autres , nous que pour pour
& l'on ne s'en mettroit guére en peine,
s'il n'y avoit ny grand monde , ny
Gens polis .Mais Monfieur de Balzac en
donne une définition trop belle pour
l'oublier icy. Il dit que c'eft un certain
éclat , & une certaine lumiere qu'une
heureufe naiffance répand fur le vifage
des Hommes , & qui corrige les defauts
de la Nature avec avantage.
Elle rend beaux les plus laids ; & fi elle
n'attire pas dans tous le refpect & la ve
nération,elle leur acquiert du moins la
bienveillance & l'eftime de ceux qui les
voyent. Ce caractere , adjoûte- t-il , ne
fe
peut cacher, & il fait toûjours reconnoiftre
ceux qui le portent , parce que
rien n'eft capable de l'effacer ny de l'obf
parut Enée lors qu'il aborda
curcir. Tel
Didon. Enée
du Mercure Galant .
45
Enée eftoit brillant d'une vive clarté,
D'un Dieu plus que d'un homme il avoit
4
la beauté.
Et cette Reyne voulant exprimer fa
bonne mine , dit à ſa Soeur.
Oma Soeur, qu'Enée a des charmes ,
Lors qu'il paroift deffous les armes !
Pour moy , je le voy dans ses yeux,
Sima foy ne me trompe , il eft forty des
Dieux.
Virgile parle encor de la forte en faveur
du beau Sexe ,lors qu'il fait le Portrait
d'Iris fous la figure de Beroe.
L'Epoufe de Doricle eft modefte & charmante
,
Mais remarque bien fa beauté.
Quefesyeuxfont brillans ! quils ont de
pureté!
Quefon baleine eft douce , & fa voix raviffante
!
Et que lors qu'elle marche , elle a de majesté!
Quand Didon entre dans le Temple
, le Poëte ne fe contente pas
de
la
46 Extraordinaire
la comparer à Diane , il adjoûte qu'elle
furpafle toutes les Déeffes .
Voyez-vous Didon qui s'avance,
Telle Diane avec fes Nymphes dance,
Mais cette Reyne a bien plus de
beautez.
Elle efface en marchant toutes les Déitez.
Et lors que Vénus quitte Enée, à qui
elle s'eftoit apparue fous une autre figure
, il dit que fon air & fa démarche luy
firent connoiftre la Déeffe.
Quoy qu'à le fuir Vénus s'enpreſſe,
Au marcher feulement il connut la
Déeffe.
J'ay emprunté tous ces Portraits de
Virgile , parce qu'on ne peut tirer que
de bonnes Copies d'un fi excellent
Original .
Il y a des Gens à qui cet air & cette
politeffe font fi naturels , qu'ils femblent
eftre nez pour la Cour & le
grand monde. Ce font de ces belles
Ames à qui la Nature donne de beaux
corps
du Mercure Galant .
47
corps & de nobles inclinations ; & lors
que la fortune leur eft favorable , elles
font capables de toutes chofes. Cela fe
remarque chez de certains Peuples &
dans quelques-unes de nos Provinces,
où le vulgaire mefme eft naturellement
civil & poly. Les Femmes font plus
fufceptibles de cet air du monde
que les
Hommes. Elles fe connoiffent mieux
en politeffe & en galanterie , elles rafinent
fur ce fujet , & elles nous en font
leçon. La Nature leur adonné cetavantage.
Elles s'attachent à plaire dés leur
enfance , comme à la feule chofe qui
peut les rendre recommandables , &
leur donne quelque merite au deffus des
Hommes, Quoy qu'il en foit, on ne peut
eftre ny poly , ny galant , fans le commerce
des Femmes . On peut eftre jufte,
fage & docte fans elles , avoir du courage,
de l'honneur & de la probité ; mais
ce font elles qui infpirent la douceur , la
civilité , la complaifance , la délicateffe,
le bon goût , & enfin tout ce qui peut
faire un honnefte Homme. Et la raifon
de cela, c'eſt qu'on agit plus rondement
avec les Hommes . On a moins d'égard
les
48
Extraordinaire
les uns pour les autres ; mais ce refpect
que la coûtume
a introduit
pour le beau
Sexe , fait qu'on obferve
bien plus de
formalitez
avec les Femmes
. Les Hommes
font toûjours
aupres d'elles dans une
certaine
bienfeance
, qui eft le veritable
caractere
de la politeffe
& de la
galanterie
. Je fçay bon gré à Monfieur
pas
Coftard d'avoir fait une Déelle de cette
derniere. Puis que les Femmes nous rendent
galands , ne craignons pas de facrifier
à cette Divinité pour nous la
rendre favorable. Le culte n'en eft
dangereux , & on peut la fervir fans
idolatrie. L'Amour que l'on apprehende
tant , en eft plus éloigné q t'on ne penfe.
Ce qui fe trouve le moins dans la galanterie
, c'eft de l'amour , dit l'Autheur
des Refléxions. Mais à tout hazard un
peu d'amour eft neceffaire pour faire un
galant Homme, & il n'y a perfonne qui
ne le veuille bien eftre à ce prix.
Vous appellez à tort le beau Sexe trompeur,
On ne perd jamais rien pour aimer une
Belle ;
Qu'elle
du Mercure Galant. 49
Qu'elle foit rigoureufe , inconſtante , infidelle
,
Confolez-vous dece malheurs
Si vous avez appris à plaire ,
Ce nepas une grande affaire ,
Que pour eftre bien fait , il en coûte fon
coeur.
Ce que dans le monde on appelle un
honnefte Homme , dit Madame de Vildieu,
fait gloire d'eftre galant , & favorisé
des Dames . Elles fçavent l'art de
plaire & de fe faire aimer , mais elles
veulent qu'on plaife , & qu'on fe rende
aimable . Tout le fecret eft de bien
choifir , & de tomber en bonne main.
Je plains un jeune Homme qui s'attache
aupres d'une Femme fans efprit &
fans mérite ; il eft toûjours mal recor
pensé de fon temps & de fa peine. M
d'autre côté les Femmes fpirituelles
fçavantes font rarement propres à la
le galanterie. Leur caractere eft
romanefque ; ce qui me fait croire
celles qui n'ont qu'un efprit na
avec un grand ufage du monde , &
font également éloignées de la coo
Q. de Iuillet 1681 . C
50 Extraordinaire
terie & de l'air pretieux, font plus capables
de faire un galant Homme.
"
Quoy que les belles Perfonnes ayent
plus de difpofition que les autres pour
l'air du monde & la veritable politeffe,
il y en a qui n'ont aucun air, & fouvent
de mediocres Beautez ont en cela de
grands avantages. C'eft que l'efprit y
contribue, & je ne fçay quel agrément
naturel qui ne refulte pas de la beauté,
mais de la fymetrie du corps , & du
temperament de la perfonne. J'ay connu
une Femme qui eftoit en tout d'un
mérite fort mediocre ; neanmoins par
habitude ou autrement , elle avoit un
certain air qui la fit regarder dans le
monde , & infenfiblement elle s'acquit
la reputation d'eftre une Femme bien
faite ; & tout cela confiftoit à placer
fes bras , & à avancer fa gorge d'une
certaine maniere , & à dire les chofes
d'un ton mignon & radoucy. Elle
fçavoit cinq ou fix Complimens avec
autant de petites raifons , qu'elle appliquoit
à tout, & qu'elle ne craignoit point
d'ufer à force de s'en fervir. Ceux qui
ne la voyoient qu'en paffant, en eftoient
charmez;
d "
du Mercure Galant,
51
charmez , mais ceux qui la voyoient
fouvent , ne pouvoient comprendre où
eftoit le charme , car cet air du monde
n'eft fouvent qu'une certaine routine
où l'on ne trouve aucun fond d'ef
prit & de merite. Il y a mefme tant de
foibleffe & de badinerie, que je ne m'étonne
pas fi les Gens bien fenfez ſe récrient
fi fortement là- deffus . Une fauffe
politeffe & un air contraint , dégoûtent
plus qu'un air fimple & des façons
groffieres. Icy on pardonne à la Nature
fans art , & là on ne peut pardonner
à l'art fans la Nature , car il choque
du moment qu'il eft vifible. Cet
air affecté eft le mefme que l'air pretieux
, dont il y a de fi bonnes Copies
dans les Prétieufes Ridicules , & dans le
Mifantrope de Moliere. Ce font des
Marquis dont tout le merite eft dans
leurs Perruques & dans leurs Canons .
Ils fçavent le bel air des chofes, & comme
Gens de qualité ils fçavent tout fans
avoir rien appris, dit Mafcarille.
Cette affectation gâfte fort les jeunes
Gens qui font peu de temps à la Cour.
Ils y prennent de faux airs , & des
Ci
52
Extraordinaire
façons de parler par où on les connoift
toute leur vie. Il n'y a rien qu'on doive
plus éviter que les mots nouveaux , &
méme quelques-uns qui font en ufage,
mais qui ont quelque chofe de trop fingulier.
Cela fent l'Enfeigne , & fait reconnoiftre
les Gens . Mais il y en a qui
croyent qu'on ne paroift dans la converfation
que par ce moyen . Combien ce
mot, à l'heure qu'il eft, a-t-il fait de bruit
dans la Province : On le fouroit par tout,
& on en revenoit toûjours à l'heure qu'il
eft. Il vint il y a quelque temps en Normandie
, une Dame que fon merite &
toute la vie qu'elle paffe à la Cour, rendent
fort recommandable. Un jour on
luy propofa une Partie d'Hombre, & elle
répondit pour s'en défendre , qu'elle
n'aimoit point ce Jeu ,parce qu'elle étoit
déja trop Colet monté, voulant dire qu'elle
eftoit trop vieille. Ce mot fut recueilly
foigneufement du petit nombre
choify qui avoit l'honneur de l'approcher
; & depuis ce temps-là , on n'entendit
plus que Colet monté. On l'appliquoit
à tout fans raiſon , & fans fçavoir
ce qu'il vouloit dire. Enfin lors qu'il
vient
du Mercure Galant.
53
vient quelque grand Seigneur en Province
, c'eft à qui prendra fes manieres;
mais ceux qui ont du bon fens , & l'efprit
folide , fe prennent garde de pareilles
affectations , & ne s'enteftent pas
d'un air qui eft dangereux pour les Provinciaux.
On peut eftre un honneſte
Homme,un Homme bien fait, fans eftre
un Homme de Cour ; & ce feroit grand
pitié, fi tous les Provinciaux devenoient
Courtifans. Qu'ils lifent l'Honnefte
Hommede Faret , ou le Parfait Courtifan
du Coulet Caftiliogue , pour y apprendre
a eftre civils & honneftes, mais
non pas je-ne-fçay- quelle maniere , &
quelle fauffe galanterie , qui n'eft bonne
qu'à les rendre ridicules. Parce
qu'on leur a dit que les Gens de Cour
& du grand monde ne font point façonniers,
ils font libres & familiers jufques
à l'impertinence & à la malhonnefteté.
Les honneftes Gens du Siecle paffé
eftoient eſclaves de leurs cerémonies;
mais ceux d'aujourd'huy le pourroient
bien devenir , par la familiarité de ceux
qui les imitent. La contrainte d'autrefois
eftoit infupportable , mais on com-
4
↓
C iij
54
Extraordinaire
mence à éprouver que la liberté d'apréfent
eft bien incommode ; car pour
deux ou ou trois qui en uſent bien , il
s'en trouve vingt qui en ufent mal. De
plus , cette liberté que nous cheriffons
toûjours, n'eft-elle point captive lors que
nous nous foûmettons fi volontiers au
caprice de ces Efprits familiers. J'appelle
ainfi ces jeunes Étourdis, qui pretextent
leur emportement d'une honnefte familiarité.
N'en fommes- nous point efclaves,
lors que nous fouffrons avec tant de påtience
, qu'il nous déclarent leurs fentimens
& leurs inclinations ; & ne
vaudroit - il pas mieux effuyer cinquante
Complimens de Nervefe , que
l'Inpromptu de quelque fou de Marquis
? Mais revenons de cette petite
digreffion qui n'eft peut-eftre pas hors
du fujet.
Cet air du monde & cette politeffe
change comme toutes les autres chofes.
On l'étudie plufieurs années , & on n'a
pas le temps d'en profiter. Les Polis
du Siécle paffe feroient groffiers & à
la vieille mode dans celuy- cy. Chaque
Regne, chaque Cour , a fon air , ſa
politeffe,
du Mercure Galant.
$5
politeffe,fa galanterie . Les vieux Courtilans
ne font pas moins diftinguez par
leurs façons, que par leurs habits ; & les
jeunes en changent tous les jours. Combien
de modes nouvelles,de figures & de
poftures dans le gefte , dans les habillemens
, dans la demarche , & dans toute
la Perfonne de ceux qui fe piquent d'avoir
ces qualitez , & qui prennent de
grands airs,comme ils parlent:Un galant
Homme difoit un jour fur ce fujet , que
les Suivantes de fa Femme prenoient
tous les ans fes vieilles graces. Il appelloit
ainfi ces agrémens nouveaux qui
changent fans ceffe à la Cour , & qui
font la plus grande occupation des Cavaliers
& des Dames.Mais ce qui eft admirable
, cet air eft fi delicat & fi fubtil,
qu'il fe diffipe & fe corrompt dans la
Province ; pour peu qu'on y féjourne.
Bien plus,il y en a qui le perdet en changeant
d'Habit. Il n'en eft pas tout- àfait
ainfi de la politeffe. Comme elle
eft plus fondée fur les moeurs , & qu'elle
refide principalement dans l'efprit , elle
demeure toûjours en ceux qui l'ont
naturellement , ou qui en ont fait une
Cij
56
Extraordinaire
habitude. Ce n'eft pas qu'il n'y arrive
du changement ; car enfin , les Peuples
les plus polis , deviennent dans la fuite
des temps , rudes & barbares. Il s'en faut
bien que les Grecs d'aujourd'huy & les
Italiens ne poffedent l'ancienne politeffe
d'Athenes , & l'Urbanité de Rome.
Ainfi un vieux Courtifan devroit
fe confoler de n'eftre plus poly. La qualité
de galant Homme , dit le Maréchal
de Clérambaut, paffe comme une Fleur,
ou comme un Songe. On eft quinze
ou vingt ans à le devenir , & tout d'un
coup ce galant Homme eft le rebut &
le mépris de ceux - mefme qui l'admi
roient auparavant. Mais c'eſt un des enteftemens
de la Cour d'eftre toûjours
galant ; & c'est pourquoy l'on y veut
paroiftre toûjours jeune.
Les Gens de Cour confervent l'air du
monde juſqu'au Tombeau, ou du moins
l'efprit du monde ; car il ne leur en demeure
que l'inclination apres que l'âge
& les affaires les en ont éloignez. Je
connois une Marquife, à qui une vieilleffe
de quatre-vingts ans , & un long
fejour à la Campagne , n'ont pû faire.
perdre
du Mercure Galant.
57
perdre la curiofité de la Mode & des
Nouvelles, Elle s'habille encore comme
une Fille de quinze ans , & fe fait
lire la Gazette regulierement toutes les
femaines. C'eſt un Original dans fa
Province , & on la regarde comme un
Trefor de la vieille Cour. Cependant il
faut avouer qu'on peut conferver l'air
du monde
& la veritable politeffe malgré
le cours des années , & le fejour de
la Province , quand on a une heureuſe
naiffance, l'efprit droit & jufte , qu'on a
commencé de jeune âge à paroître dans
le monde , qu'on s'eft formé fur de bons
modelles , & que le bon fens & le jugement
reglent nôtre conduite. Lors
qu'un Homme & une Femme de Cour
font faits de la forte, c'eft un grand charme
que leur perfonne & leur converfation.
C'est là qu'on trouve cette jufteffe
de pensées & d'expreffions , cette nobleffe
de fentimens , cette penétration
d'efprit , ce jufte difcernement , ce
tour fin & délicat, cette maniere aisée de
dire les chofes , cette plaifanterie fpirituelle
, cette fine raillerie ; enfin dans
toute la perfonne un air , & un je - ne
C Y
< 8 Extraordinaire
fçay- quoy qui ravit & qui gagne tous
les coeurs. Mais il faut pour cela que la
Nature forme un Homme avec foin , &
que les belles Lettres & le grand monde
le poliffent; car ce n'eft pas affez de plaire
lors qu'on nous voit, il faut encor que
nous laiffions le defir de nous revoir , &
le regret de ne nous voir plus , & tout
cela ne fe peut fans un grand fond
d'efprit & de mérite. Les vrays agrémens,
dit Mr le Chevalier de Meré ne
viennent pas d'une fimple fuperficie , ou
d'une legere apparence. L'efprit fans
doute eft ce qui touche le plus , & quelque
avantage que l'on ait de la Nature,
on a point cette liberté , ce brillant &
cet enjouement qui plaifent tant dans
le grand monde ; car eftre libre &
enjoué fans efprit , c'eft eftra brutal &
ridicule. Si tant de belles Perſonnes ne
touchent point & n'ont point d'air,
c'eft qu'elles n'ont point d'efprit ; mais
ceux qui en ont , ne manquent jamais
de plaire, quelques laids qu'ils puiffent
eftre. La Nature donne de la beauté;
l'efprit , de l'agrément. C'est le premier
mobile de toutes chofes , & le principal
reffort
du Mercure Galant.
59
reffort de toute la machine ; car dans
une Perfonne bien faite , ce n'eft ny la
taille , ny l'éclat du teint , ny le brillant
des yeux qui nous enchante; c'eft l'efprit
qui fe fert de tout cela comme il faut,
& qui luy donne le prix qui nous le fait
eftimer. Sans luy , dit un ancien Poëte,
les yeux font aveugles, les oreilles fourdes
, les bras paralytiques ; mais lors
qu'un Homme a de l'efprit, les moindres
mouvemens de fon corps ont quelque
vertu qui le fait aimer ; tout ce qu'il fait
charme, il y a plaifir à le voir & à l'entendre.
Le Maréchal de Clérambaut eft
fi perfuadé que l'air du monde ne dépend
pas tout-à- fait des avantages du corps,
qu'il affure qu'un Homme contrefait
a fouvent meilleure grace, qu'un Hom
me fait à peindre ; & il conclud que ce
n'eft pas affez que ces beaux dehors
pour eftre agreables , mais que le plus
important confifte à donner l'ordre dans
fa tefte & dans fon coeur, & qu'on n'eft
jamais un galant Homme fans avoir un
bon coeur, ou bien de l'efprit.
ד
T
Il femble donc que ceux qui en ont
beaucoup , doivent avoir cette politeſſe
&
бо
Extraordinaire
& cet air du monde plutoft que les autres.
Je ne dis pas les Sçavans , car l'air
d'un Docteur eft bien diférent de celuy
d'un Homme de Cour , mais je parle icy
de ce qu'on appelle bel efprit ; & en
effet , ceux qui en ont , font toûjours
fort agreables , & les plus beaux Hommes
font fades & dégoûtans quand ils
en manquent. Neantmoins l'efprit feul
ne fait pas cela , & il eft aifé de le remarquer
en des Perfonnes qui en ont
peu , & qui ne laiffent pas d'avoir bon
air , & d'eftre fort polis. Les agrémens
du vifage & de la taille, l'emportent fouvent
fur l'efprit ; & comme on en eft
prévenu, on ne donne qu'à la fuperficie
& à l'apparence , & c'eft ce que veut
dire Monfieur le Duc de la Rochefoucaut
, que la bonne grace eft au corps,
ce que le bon fens eft à l'efprit. Mais il
faut avouer que fi ces Gens-là n'ont pas
foncierement de l'efprit , ils ont je ne
fçay quelle teinture des belle Lettres, &
un grand ufage du monde, en quoy confiftent
prefque toutes ces chofes. Mais
de plus , il y a des Gens qui n'ont de
l'efprit & da merite que pour déplaire ;
du Mercure Galant. 61
7
car bien fouvent ce n'eft pas la chofe qui
déplaift, mais l'air dont on la fait , & on
eft d'autant plus chagrin que la chofe
eft belle, & qu'on la gafte en la faifant
mal. La trop grande confiance qu'on a
en fon mérite,rabaiffe les plus nobles actions
.On est bien aiſe de voir un Homme
ou une Femme qui charme ; mais on
eft choqué déslors qu'ils affectent de
nous plaire,& qu'ils nous forcent à les
admirer. On pourroit leur demander avec
Monfieur le Chevalier de Meré , quel
avantage ils tirent d'avoir de l'efprit, puis
qu'ils ne s'en fervent pas pour le faire aimer;
car enfin cet air du monde & cette
politeffe ne fervent qu'à cela , & ce n'eft
que pour cette fin qu'on les étudie , &
qu'on s'y rend habile. Ce qui me fait
parler de la forte , c'eft que ce n'eft
affez d'avoir de l'efprit , il faut eftre encor
extrémement honnefte Homme , &
pourfuivre toûjours l'idée que cet illuftre
Chevalier m'a fait concevoir. Quoy
qu'on fçache parfaitement toutes ces
chofes , & que l'on y foit occupé toute
fa vie, on ne le doit jamais faire remar
quer ny dans fon entretien , ny dans fes
manieres.
pas
62 Extraordinaire
manieres. La politeffe à l'égard de l'efprit
confifte , dit Autheur des Reflexions
à penſer des choſes honneftes & delica.
tes ; & il y a une éloquence, ajoûte-t'il,
dans les yeux & dans l'air de la Perfonne,
qui ne perfuade pas moins que la
parole. Les beaux Elprits y devroient
eftre grands Maîtres , neanmoins ils en
connoiffent peu. Ces fortes de chofes
font du grand Monde & de la Ruelle
, & non de l'Ecole & du Cabinet.
Qui peut avoir cette étendue d'efprit qui
dépaife les Gens , & qui leur découvre
en toutes rencontres ce qui leur eft neceffaire
de faire & de dire ?
Je le dis avec peine ; mais il eft certain
que la politeffe du Cabinet n'eſt
point la veritable politeffe, & qu'on n'a
pas l'air du monde pour avoir bien de
l'efprit. A la verité , les Sçavans & les
beaux Efprits , ont en cela de grands
avantages,mais ils ne fuffifent pas feuls.
Ces Gens -là s'attachent trop aux fentimens
& aux paroles, à penfer jufte, à bien
raiſonner , à bien écrire ; & il faut aller
aux moeurs, aux geftes, aux manieres qui
dépendent de l'uſage du monde, & qui
en
du Mercure Galant. 63
*
en font le caractere le plus effentiel .
Lors qu'on veut appliquer dans le grand
Monde ce que l'on a écrit , il s'en faut
bien qu'on ne foit ce que l'on croyoit
eftre. Je parle mefme des Autheurs les
plus polis & les plus galans. Un bon
Ecrivain peut bien faire des Portraits au
naturel de cette politeffe , & attraper
dans fes Livres cet air du monde dont
nous parlons. Il peut mefme aller au
delà par la force de fon imagination , &
par la beauté de fon genie , mais lors
qu'il veutmettre ces chofes en pratique,
il demeure court , & fes Copies valent
bien mieux que l'Original. Ces manieres
aisées & naturelles , cette douceur &
cet agrément qui procedent de la bonté
des moeurs, & des traits du vifage, ne
s'apprennent guéres par l'étude & par la
meditation.Il faut que la Nature les donne,
ou du moins il fautun longtemps pour
les acquerir, eftre un bon Comédien , &
jouer fon Rôle devant les Connoiffeurs,
& non pas derriere la Toille, où l'on n'a
que foy pour Maiftre & pour Spectateur.
Les beaux Efprits ne font pas Gens
àfe donner tant de peines ; & en effet,
64
Extraordinaire
fi vous en oftez un petit nombre , qui
par leur nailfance ou par leur éducation
on joint l'ufage du monde, aux belles
Lettres, il y a peu d'Autheurs qui ayeng
eu , je ne dis pas feulement dans leurs
perfonnes , mais encor dans leurs écrits,
le grand air & la veritable politef
fe. Avant Monfieur d'Urfé , nous n'avons
aucun Autheur François qui ait
excelé en ce genre, mais c'eftoit un homme
qui eftoit auffi poly & auffi galant
dans fa perfonne , que dans fa divine
Aftrée. Les Autheurs de Poléxandre, de
Cleopatre,de Clélie ,de Cyrus, & de tant
de beaux Romans qui ont paru de nos
jours, nous en ont donné de parfaits mo
delles ; mais comme leurs idées eftoient,
un peu trop relevées, & au deffus de l'ufage
ordinaire , ils ne
ils ne firent pas d'auffi
bons Ecoliers , qu'ils avoient donné de
bonnes Leçons. On blâma ceux qui s'y
attacherent , & les grands Lecteurs de
Romans furent traitez de Pretieux ridicules.
On vouloit un air & de manieres
plus accommodées à la portée des Hommes,
qui fiffent voir les Gens comme ils
font,& non pas comme il feroit à fouhaiter
du Mercure Galant.
65
ter qu'ils fuffent ; ce qui fit douter que
ces Autheurs euffent le veritable aír du
monde, puis qu'ils donnoient des Copies
dont on n'avoit jamais vu d'Originaux.
Voiture & Sarazin nous ont confirmez
dans cette opinion ; & furent fi bons
Maiftres en cela, qu'on fe trouvé encor
fort bien de les imiter aujourd'huy. Cependant
ce Voiture , tout poly & tout
galant qu'il eftoit , du confentement
mefme de fon plus grand ennemy
Monfieur de Girac , pour ne rien dire
de Madame de Saintot , qui le promettoit
à deux belles Dames tout-à-la- fois;
ce Voiture, dis-je,n'avoit pas bon air, &
avoit quelque chofe de niais dans le vifage,
comme il le dit luy-mefine. Il eft
donc vray qu'il faut avoir une forte d'efprit
que les Livres & les Sçavans ne
donnent guere, & qu'on ne peut apprendre
dans le Cabinet. Il faut avoir le goût
fin & délicat,pour remarquer les vrais &
les faux agrémens. Il y en a toûjours
quelques- uns qui font à la mode , & dont
le monde eft prévenu.Ils dépendent fouvent
du caprice de ceux qui en jugent
mais dans cette bizarrerie il y a toûjours
L
une
66 Extraordinaire
8
-
taine proportion à laquelle on revient ,
parce que fans elle on ne peut plaire , &
pour plaire & pour eftre agreable, il faut
avoir un efprit plus doux & plus pliable
, fi j'ole me fervir de ce mot , que
n'ont les Autheurs & les beaux Efprits.
Adjoutez à cela un abord galant , une
converfation brillante , une complaifance
agreable & un peu fateufe , un
procedé hardy & modefte tout enfemble;
ce qui eft rare dans un bel Efprit. Il
peut avoir la connoiffance de ces
choſes ; mais ,un galant Homme qui les
poffede, s'en fert tout autrement. Un
bel Esprit a trop de fuffifance, un galant
Homme a trop de vanité. Un galant
Homme cherche trop à plaire , un bel
Efprit croit qu'il plaift toûjours ; l'un
eft incapable du monde , parce qu'il en
neglige trop l'ufage ; l'autre en devient
l'efclave, & s'égare fouvent du bon fens
& de la raifon , parce qu'il s'attache trop
à fes maximes. Il n'y a rien de plus
ridicule qu'un bel Efprit hors de fes Livres.
Il n'y a rien de plus décontenancé
qu'un galant Homme hors de la Cour
& du grand Monde , quand il n'a pas
beau
du Mercure Galant.
67
Дня
beaucoup d'efprit & d'habilité ; car
alors il ne s'étonne de rien , il s'accommode
à tout , il profite de tout , & il eft
par tout ce qu'eftoit Alcibiade. Mais
fans nous arrelter à faire icy un plus long
détail de leurs défauts , difons pour leur
fairejuftice, qu'un bel Efprit qui eft ga
lant Homme, eft un compofé du Monde
& des belles Lettres , de l'Ecole & du
Cercle , du Cabinet & de la Ruelle.
C'eft la penfée de Monfieur de Vaugelas,
quand il a dit que dans la Galanterie il y
entre du je-ne-fçay- quoy , de la bonne
grace, de l'air de la Cour, de l'efprit, du
jugement , de la civilité , de l'honnefteté
, de l'enjouement , & le tout fans
contrainte , fans affectation & fans
défaut. Apres cela demeurons d'accord
qu'un bel Efprit qui a ces qualitez , l'emporte
facilemét fur tous nos Blondins, du
moins il gagne la plus faine & la meilleure
partie du beau Sexe, s'il n'a pas la
plus jeune & la plus belle ; mais enfin fi
on aime mieux un bel Efprit, un galant
Homme plaift davantage. On fe gafte
pour vouloir eftre un peu de l'un & de
l'autre.On devroit fe tenir das les bornes
que
68 Extraordinaire
que la Nature & le Génie nous prefcrivent.
Si un bel Efprit n'a point de difpofition
pour le monde, qu'il demeure dans
fon Cabinet, qu'il voye peu de Perfonnes,
que des Sçavans comme luy , &
qu'il ne fe rende point ridicule avec fon
bel efprit. Mais d'ailleurs qu'un galant
Homme qui eft formé pour le monde ,
ne s'érige point en Autheur , & qu'il
n'envie jamais à un bel Elprit la gloire
d'un Sonnet ou d'une belle Lettre. Il
n'y a rien de plus ridicule que cette manie.
Je voudrois mefme qu'il fe paffaft
d'en juger,fans fe mêler de vouloir mieux
faire ; qu'il renchérift fur l'honnefteté
& fur la courtoifie , par l'agrément de fa
perfonne, & par la délicateffe de fon efprit.
C'eft dela forte qu'un galat Homme
fera de tous les temps, & toûjours à la mo
de ; qu'il plaira par tout , & que tout le
monde fe plairra avec luy.
A
pres cela
je puis
conclure
que
chacun
en fa maniere
peut
avoir
l'air
du monde
& la
veritable
politeffe
, &
qu'il
n'y
a
point
aujourd'huy
de
caractere
qui
n'en
foit
capable
. Il ne faut
donc
pas
s'étonner
fi la France
eft la plus
polies
de toutes
les
du Mercure Galant. 69
les Nations , & fi cet air du monde &
cette politeffe fe répandent jufques dans
les Provinces. Avant le Regne de
François I. on ne fçavoit ce que c'eftoit.
Les Hommes eftoient fiers & courageux,
mais rudes & groffiers. Les Femmes
eftoient fages & prudes, mais farouches
&feveres. Sous Henry II . & Henry III.
on commença à eftre poly. Les Hommes
dèvinrent galans , & les Femmes
galantes. Depuis nous avons veu des
Précieux & des Prétieufes. Mais la politelle
de l'ancienne Cour cftoit trop contrainte
& trop affectée. Le corps
eftoit à la gefne par les Habillemens &
par les grimaces , & l'efprit par les
complimens & les converfations. Toutes
les manieres eftoient étudiées,tous les
ajuftemens eftoient artificiels. On n'agiffoit
que par refforts, & par machines,
mais à prefent on eft propre fans peine,
& l'on eft negligé fans eftre mal - propre.
On dit peu de chofes , mais juftes , on
eft civil fans embarras ; enfin on eft plus
François que jamais on ait efté , fans
pourtant avoir aucun des défauts qu'on
reproche à noftre Nation. Mais dequoy
n'eft70
Extraordinaire
n'eft-on pas capable quand on eft Sujet
de Louis LE GRAND ? C'eft à luy
qu'on eft redevable de toutes ces choſes .
Il poffede dans un parfait degré la veritable
politeffe , & ce grand air qui accompagne
toutes les actions, & qui releve
fi avantageufement fa Perfonne au
deffus de tous les Roys du monde , luy
donne à luy feul cette grandeur & cette
majefté , que tous les autres Princes
n'emportent que de l'éclat de leur Sceptre
& de leur Couronne.
DE LA FEVRERIE .
Je vous envoye quelques Madrigaux
que j'ay reçeusfur les Enigmes proposées
dans ma Lettre du mois de fun. Le Feu
eftoit le Mot de l'une & de l'autre.
V
I.
?
Ous raillez- vous , SeigneurMercure?
Vit -on jamais telle avanture
Et qui la prendroit pour unjeu ?
Au plus fort de l'Eté nous voyons tout le
monde
Chercher de la fraîcheur dans l'Onde ,
Et vous nous apportez du Feu .
L'AIMABLE HUBERT , de
la Rue de la Harpe.
Voulez
du Mercure Galant. 71
II.
Oulez- vous expliquer l'Enigme du
VouleMercure
1
Difoit Cloris à fon Amant ?
Elle me paroift trop obfcure
Et je l'avoue ingenument ,
"
Je n'en viendrois à bout que difficilement.
Le Drôle , fans refver , découvrit le miftere,
Et luy répondit ; franchement
Vn peu de Feu feroit bien vôtre affaire,
L'on vous en aimeroit , ma foy , plus tendrement.
DE
LE COMTE DE MONTAIGU,
de la Rue Montmartre.
III.
E grace , dites-nous un peu ,
Beau Meffager, galant Mercure,
Si c'est par caprice , ou par jeu,
Ou par quelque triste avanture ,
Qu'on vous entend fouvent dans vostre
Enigme obfcure ,
Crier à haute voix , au Feu , Meffieurs,
au Feu.
RAULT , de Rouen.
Lors
72 Extraordinaire
Lors
I V.
Ors que je m'approche de vous,
Mon coeur charmé de vos traits les plus
doux ,
Vous fait recit de mon martire,
Mais belas ! qu'inutilement
Mille & mille foupirs me font paroître
Amant,
Puis que vous vous raillez de ce qu'Amour
m'inspire,
Et que le Feu cruel qui confume ce coeur
N'eft chez vous qu'unefoible ardeur.
DE L'ISLE D'ORIGNY ,
D
de Troyes.
V.
Ans voftre Enigme on voit , Mercure
,
Un Feu qui n'eft que la figure
De celuy dont les beaux Efprits,
Sous voftre nom , par voftre adresse,
Eclairent les plus fombres nuits,
Soit d'ignorance , ou de trifteffe.
LE CHEVALIER DE LA SANTE ',
Doct. M. de M. de Châlons
en Champagne.
VI.
du Mercure Galant.
73
V I.
JE Seay me garantir des ardeurs du
Soleil ,
Mercure avec fon Feu veut en vain me
furprendre.
Par le fecours d'un fecretfans pareil,
Du Foudre de fupin je pourrois me defendre.
Je pourrois infulter au Ciel , à tous les
Dieux ,
En un mot je ne crains que le feu de vos
yeux ;
Mais le moyen, Philis , tout doit s'y rendre
;
Pourpeu qu'en fente un coeur , il est ré
duit en cendre.
DAUBAINE
VII.
'Ous voulez que j'explique, adorable
Camile , Vo
L'Enigme qu'en ce Mois vous voyez
avoir cours ;
Et pour rendre la chofe affurée & facile,
Q. de Juillet 1681 , D
74
Extraordinaire
Refuel-y , dites-vous , plutoft cinq ou fix
jours.
86437
Le long-temps ne fait rien ; qui là-deſſus
fe fonde ,
Loin d'aider fon efprit , ne l'affoiblit pas ,
peu.
Je refverois en vain jufqu'à la fin du
monde,
Si comme aupres
prens Feu.
de vous d'abord je ne
DROUART DE ROCONVAL ,
de la Porte S. Antoine.
VIII.
L'Enigme que Mercure a mife la pre-
Donnefans-doute plus de lieu
D'imaginer un Mor , que ne fait la derniere;
Tout le monde y court comme au Feu.
BOURET , Préfident en l'Election
de Mante & Meulan.
I X.
E fuis au comble de mes voeux ,
Ie triomphe à prefent d'une jalouſe
envie ;
Et
du Mercure Galant .
75
Et tandis
que
ma vie
Par un cruel deftin ne fera point ravie ,
Pour mon fidelle Epoux j'animeray mes
Feux.
V
La jeune Epoufe triomphante,
de la Rue S. Denys.
X.
Ous croyezdonc, Seigneur Mercure,
Sous ombre qu'on vous nomme une
Divinité ,
Par tout à voftre volonté
Rompre les Loix de la Nature ?
Mais malgré tout voftre pouvoir,
Et quoy que vous tentiez afin de nous
furprendre,
Le Feu fe laiffe toûjours voir ,
Le Tonnerre toûjours entendre.
O' ,
F. HA.... Du MESNIL , de
Chambrais en Normandie.
X I.
c'est trop foûpirer pour vous,
belle Inhumaine,
Puifque vous mépriſez mon Feu ;
le me retire enfin, & pourfinir mapeine,
Adieu, Philis , adieu.
LE BLANC DE ROQUEMONT.
Dij
76 Extraordinaire
HE
XII.
quoy , belle Philis , toûjours inéxorable
Aux cris d'un Amant miferable
Quife profterne à vos genoux ?
C'est trop, divin Objet, l'expofer au martire.
Moderez la rigueur d'un fi rude cour- .
roux
Si vous ne voulez qu'il expire
Par un fupplice affreux , le plus cruel de
tous .
Il veut implorer voftre grace ,
Ne luyrefufez pas un regard de vosyeux.
Mercure vient en Feu pour fondre vôtre
glace ,
Pourrez- vous refister à la force des
Dieux ?
XIII.
' Autre jour pres d'Iris, & languiſſant
L
&
bléme,
le me plaignois de fa rigueur ;
Mais bien loin de toucherfon coeur ,
Sa froideur ajoutoit à mon malheur extréme
Mille & millefujets d'une juſte douleur.
La
du Mercure Galant. 77
La Belle lifoit le Mercure ,
Et vouloit expliquer les Enigmes du
Mois ,
Lors que que d'une tremblante voix
Ie devinay par avanture.
La premiere , luy dis-je , eft fans-doute le
Feu ,
Moncoeur en reffent les atteintes.
Pourquoy, quand il vousfait fes plaintes
,
Ne l'écoutez-vous pas un peu ?
Q
LE JUVENAL NAISSANT ,
de la Rue de la Harpe .
XIV. I
Voy que nous foyons tous dans la
Saifon ardente ,
Je ne m'en reffens que fort peu,
Et mon amefans toy ne feroit point contente
;
Mercure , jay befoin pour vivre , de ton
Q
Feu.
L'ARCHITECTE reffufcité.
XV.
Vi voudra trouver cette fois
Les Enigmes du dernier mois.
Dij
78
Extraordinaire
Ne doit pas manquer de lumieres
Car l'autre jour, fans aucun fruit ,
Tachant de découvrir le fens de lapremniere
,
Nous reframes deffus jufqu'à ce qu'il
fit nuit.
Mais loin de l'attraper , quoy que nous
puffions faire ,
Nous en approchames fipeu
Que nousferions encor à fçavoir le miftere
,
Si l'on n'euft apporté du Feu.
A
LE JEUNE SOLITAIRE ,
de la Rue des trois Cheminées
de Poitiers.
XV I.
I
Llez loin d'icy, Scrupuleux ,
Qui voulez condamner les Songess
Fay connu par un Refve heureux ,
Qu'ils n'eftoient pas toujours mensonges.
Aux Enigmes du Mois refvant tranquillement
,
Lefommeil m'afurpris, & par une avanture
Qui m'a laissé remply d'étonnement
,
M'a
du Mercure Galant.
79
M'a découvert le fecret de Mercure ,
En me faifant voir en dormant
Deux Feux qui n'eftoient qu'en peinture.
LEPINE DE PLOERMEL .
La Piece quifuit eft de Monfieur Perrin,
d'Aix en Provence , Fils du Secretaire du
Roy de ce nom . Quoy qu'il n'ait encor que
dix-huit ans, voyez fi l'on peut mieux raifonner
fur la matiere qu'il traite.
Si le Mary doit estre außi grand
Maître que la Femme.
→
I l'on veut fe dépouiller de tous les
Préjugez on reconnoiftra aisé
ment que le pouvoir fe doit étendre
auffi loin dans la Femme , que dans le
Mary. Qu'eft- ce que le Mariage , diton
? C'eft une Societé foûtenue par une
mefme puiffance en deux Perfonnes
égales. Je dis égales ; car fi avant qu'on
les euft unies il y avoit diverfité de condition
, le Sacrement qui confond &
leur naiffance, & leur bien, bannit toute
D iiij
80 Extraordinaire
diférence, & introduit l'égalité , Le Mary
ne trouve point dans la Perfonne de
fon Epoufeune inferieure, ny une eſclave
qu'il doive tenir dans la fervitude , il y
rencontre une compagne, une autre ſoymefine
, qui a autant de droit que luy au
commandement. Ce droit eft étably fur
ce que l'amour; ou pour mieux dire l'amitié
conjugale, les oblige à ne s'appliquer
qu'à mettre un ordre dans les engagemens
de la Societé , où ils puiffent
trouver ce qu'on appelle les douceurs de
la vie ; & ils ne peuvent goûter ces douceurs
que dans une paix qui foit entretenue
par l'union des volontez . Quand
l'égalité de pouvoir eft gardée dans le
Mariage, l'on n'y remarque que ce qui
peut contribuer davantage à l'accroiffement
de la fatisfaction commune. Camme
on y ' vit de concert dans une communication
mutuelle d'autorité , les diferences
de fentimens y font reciproques
, chacune des parties confent à ce
que l'autre refout ; ce qui eft au gré de
l'Epoufe , eft approuvé de l'Epoux ; &
il n'y a en eux qu'une volonté , parce
qu'il n'y a qu'un coeur. On n'y voit
point
1
du Mercure Galant. 81
point les fâcheux effets de la difcorde,
les contrarietez chagrines, les haines fecretes,
ces malheurs qui furviennent par
tout où l'inferiorité eft reconnuë. Ĉar
en effet ,
Quand un Maryferoit fidelle
Quand il auroit un tendre amour ,
Et qu'il donneroit chaque jour
De l'ardeur de fes feux quelque marque
nouvelle ;
S'il faut qu'on le revere, & fifapaffion
Exige injuftement de la foûmiffion ,
Sa Femme fera bien docile ,
Si pour luy plaire abandonnant fes
droits ,
Elle fuit fans trouble fes Loix ,
Et le laiffe tranquille.
TRAITE SUR L'ORIGINE
DE LA MEDECINE.
L
&
A Medecine a efté de tout temps,
par tout , felon le ſentiment de
Cornelius Celfus , Lib. 1. de Medic. Et
les Peuples les moins civilifez , & les Na
D v
82 Extraordinaire
tions les plus barbares, fecourus des feules
lumieres de la raiſon, on fçeu fe fervir
des Remedes & des Plantes que la
Nature leur fourniffoit , pour conferver
leurs corps fans maladies & en parfaite
fanté. La Medecine eft un don de Dieu,
dit Avicenne ; & nos Peres ensevelis
dans les erreurs du Paganifme, croyoient
que
les Dieux avoient fufcité les Medecins
pour guérir les maladies, qui étoient
un effet de leur colere & de leur indignation.
Honorez les Medecins , dit
l'Ecclefiaftique,parce que Dieu , qui eſt
la fource de la veritable Medecine , les a
créez pour fuppléer au befoin de fes
Creatures. Honora Medicum propter
neceffitatem ; etenim creavit illum altiffimus;
à Deo enim eft omnis medela , Ecclefiaftici
38. Le Patriarche Seth , qui
inventa les Lettres Hebraïques, & donna
un nom à chaque Etoile , comme dit
Genebrard , ayant efté un tres - habile
Medecin , on peut croire avec raiſon
qu'il eut quelque connoiffance de la
Medecine , & qu'il la mit au rang des
Sciences & des Arts Liberaux , qui furent
gravez de fon temps fur deux Co
lomnes,
du Mercure Galant. 83
911.
lomnes, dont l'une eftoit d'airain , pour
refifter à l'impetuofité des vagues , &
l'autre de brique, pour refifter à l'activi
té du feu. Il eft mefme probable que
fon Fils ne fut appellé Enos , c'eſt à dire
Homme, que par la connoiffance de foymême
& du Corps humain, qui fait une
partie de la Medecine. Quant au Patriarche
Jacob, il ne faut pas douter qu'il
ne fuft habile dans cette Science , puis
qu'il le fit bien paroiftre dans le partage
des Troupeaux avec fon Oncle Laban.
Une Fille de Pharaon , nommée
Thermuta , fit élever Moïfe commefon
propre Enfant, & luy fit apprendre toutes
les Sciences qui eftoient alors en
vogue parmy les Egyptiens. On luy enfeigna
fans doute la Medecine , puis
qu'eftant devenu grand, il en donna des
preuves fi convaincantes , en rendant
douces les eaux ameres de Mara , action
d'un veritable Medecin , felon le fenti
-ment de l'Ecclefiaftique. Dieu , dit- il, a
creé tous les Remedes , & un Homme
prudent n'aura point pour eux d'averfion
, puifque par le moyen d'un Bafton
les eaux ameres font devenues douces.
Altiff
84 Extraordinairė
Altiffimus creavit de terra medicamenta,
& virprudens non abhorrebit illa, Nonne à
ligno indulcata eft aqua amara ? Eccl. 38 .
L'Achange Raphaël , comme fon nom
le porte , ( car RAPHA en Hébreu veut
dire Sanavit, & EL , Deus , ) fit les fonctions
d'un Medecin , en rendant la veuë
au Pere du jeune Tobie , avec le foye
d'un Poiffon qu'il avoit fait garder tout
exprés , parce qu'il le croyoit neceffaire
pour la guerifon . Le plus fage des
Roys , qui écrivit jufques à trois mille
Paraboles & cinq mille Odes , & compofa
plufieurs Livres touchant la nature
des Arbres & des Cédres du Liban ,
des Animaux, des Poiffons, des Oyfeaux,
& des Plantes , qu'on garda longtemps
dans le Tréfor du Temple de Jerufalem ,
mais qui furent enfin brûlez par ordre
du Roy Ezechias , afin d'olter tout
fujet de fuperftition , qui eftoit le foible
de la Nation Juifve , felon le fentiment
d'Apulée ; Salomon , dis-je , fut- tresfçavant
dans la Phyfique & dans la
Medecine. Il fit mefme baftir, au raport
de Jofephe, la Pifcine des Agneaux , de
Laquelle parle S. Jean au Chap. s . de fon
Evangile
du Mercure Galant.
Evangile. Une foule de Malades attendoit
avec impatience le mouvement miraculeux
de ces eaux falutaires qu'un
Ange temuoit dans un certain temps,
pour faire connoiftre l'arrivée du Medecin,&
pour avertir les Malades , dont le
premier defcendu apres le mouvement de
l'eau , eftoit entierement guéry, quelque
maladie qu'il euft. On connut à la venue
du Fils de Dieu ce miracle, qui finit
d'abord apres fa mort avec l'ancienne
Loy. Le Sauveur du Monde , le Souverain
Medecin du Corps & de l'Ame,
guériffoit tous les Malades qu'on luy
prefentoit , & donna ce mefme pouvoir
à fes Difciples, qui fuivirent l'exemple
de leur Maiftre. S. Luc l'Evangelifte
fut Medecin , comme dir S.Paul . Salutat
vos Lucas Medicus dilectus , Col. 4. Les
Egyptiens qui fe vantent d'eftre les
Inventeurs des plus beaux Arts , attribuent
l'Invention de la Medecine à leur
Dieu, qu'ils appellent Theut, ou Thoon,
lequel nom ils donnent au premier
mois de leur année, Diodore neantmoins
affure que Mercure Trifmégifte , que
quelques - uns ne diftinguent pas de
Moïſe,
86 Extraordinaire
ལ
Moïfe , en eft l'Autheur , auffi- bien
que de l'Arithmétique, de l'Aftrologie,
& de la maniere d'interpréter , qui luy
fit donner le nom d'Hermes. Galien dit
que l'Anatomie fut premierement en uſage
parmy les Egyptiens , parce qu'elle
eftoit neceffaire pour embaûmer les
Corps , fuivant la coûtume du Païs .
Les Grecs ont crû qu'Apollon eftoit
l'Autheur de la Medecine , & un Poëte
profane l'a fait parler en ces termes . Inventum
Medicina meum eft , obiterque
per obem, Difcor.Ov.1.Met . Macrobe en
donne la raifon ; parce que , dit-il , un
Soleil temperé diffipe toutes les maladies.
Jamblicus & Apollonius Tyaneus,
foûtiennent que c'eft à caufe de l'Art de
deviner , d'où la Medecine a tiré fon origine
à leur avis. Hippocrate mefme femble
les favorifer, lors qu'il dit que la Medecine
& l'Art de deviner ont eu le mef
me Dieu pour Autheur. L'illuftre Centaure
Chiron , Fils de Saturne & de la
Nymphe Phyllire , fut le Medecin des
Argonautes ; & Hercule l'ayant bleſſe
d'un coup de Fleche dont il mourut, il fut
d'abord mis au rand des Signes celeftes
où
du Mercure Galant.
87
où il est l'Archer . Pelée & Thétis luy
donnerent Achille leur Enfant pour
l'élever , & il luy apprit à jouer du
Luth, & quelque peu de Medecine , qui
luy fit trouver une Herbe qu'on appella
de fon nom , pour guérir Teléphus , au
raport de Pline, Liv . 25. Ch . 5. Enfin il
enfeigna l'Aftrologie à Hercule , & la
Medecine à Efculape , qui n'y trouva
pas fort fon compte , car il fut frapé de
la Foudre, pour avoir reffufcité Tyndare,
Hippolite , Glaucus , & Androgeos ,
on pour les avoir guéris de maladies mortelles,
fuivant le fentiment de quelques
Autheurs . Il eftoit Fils d'Apollon
& de la Nymphe Coronis. Taritius
neantmoins , De Illuft . Vir. allure qu'il
nâquit de Parens inconnus , & qu'ayant
efté expolé par des Chaffeurs , il fut nourry
du lait d'une Chienne. Il eut deux Enfans
, Machaon & Podalirius , qui avec
trente Navires fuivirent Agamemnon au
Siege de Troye , où ils furent d'un fort
grand fecours à leurs Compagnons, qu'ils
guériffoient de leurs bleffures. Homere
nous repréfente dans fon Iliade Liv. 4.
Machaon, qui fecouru de la Science
qu'il
88 Extraordinaire
>
qu'il avoit heritée de fes Peres , guerit
le Roy Menelaus . Podalirius , que
la longueur de fes pieds fit appeller ainſi,
apres l'incendie de Troye fe retira
dans la Carie , où il avoit este nourry
parmy les Chevres . Ce fut là qu'il guérit
la Fille du Roy Damethée , qui
eftoit tombée du toit de fa Maifon. Le
Roy en recompenfe de cette cure , luy
donna cette même Fille en mariage, avec
une Province , où il baftit deux Villes , à
l'une defquelles il donna le noin de fa
Femme Syrne. Il établit une Ecole de
Medecine à Rhodes , où il enfeigna luymefme.
La Medecine depuis ce tempslà
demeura cachée & inconnue, au raport
de Pline , pendant cinq cens ans , c'eft
à dire jufques à la guerre du Péloponefe,
qui arriva l'an 300. depuis la fondation
de Rome. Hippocrate , alors Difciple
de Démocrite , natif de l'Ile de
Cos , dédiée à Efculape, fit revivre cette
Science fi utile & fi avantageuſe aux
Hommes , & commença à traiter les
Malades dans le Lit , au lieu que fon
Difciple Prodicus ne guériffoit qu'avec
des Onguens & des Emplâtres . Diocles,
Praxa
du Mercure Galant 89
Praxagore , & fon Diſciple Pliftonicus ,
fuivirent ces grands Hommes. Chryfippe
Gnidien vint enfuite , avec fon
Diſciple Erafiftrate. Ils bouleverferent
toute la Medecine , & rejetterent entierement
la Saignée . Ce dernier eftoit né
d'une Fille d'Ariftote , & le Roy Ptolomée
le recompenfa de cent talens , pour
avoir guéry fon Pere Antiochus. Ce fut
luy qui découvrit l'amour qu'Antiochus
avoit pour fa Belle mere Stratonice ; ce
qui eft caufe que Galien a demandé fi
nous avons un pouls qui decouvre nos
fentimens amoureux.Empedocles cependant,
Difciple de Pythagore , établit en
Sicile la Secte des Empyriques, qui n'apprennent
la Medecine que par expériéce
& par routine. Apres qu'il fe fut précipité
dans le Mont- Gibel, Acron fon Difciple
Agrigentin , auffi -bien que luy , fuivit
fon exemple. Hrophilus en fuite confondit
& altéra extrêmement la Medecine
; & fon Diſciple Phyllinus voulant
faire voir les defauts de fon Maistre ,
femble les amoindrir par la quantité
des fautes qu'il a faites en le reprennant.
Afclepiade , qui vivoit du temps
de
༡༠
Extraordinaire
de Pompée le Grand , ne fçeut la Medecine
que par conjectures . Il fut neantmoins
fort eftimé des Grands Hommes
de fon temps . Il méprifa les follicitations
du Roy Mithridates , qui le prioit
de venir dans fon Royaume . De
peur qu'on ne crûft qu'il n'avoit pas pû
fe guérir foy-mefime, il aima mieux mourir
d'une chûte en fe précipitant d'une
Echelle en bas. Mithridates , ce fameux
Roy du Pont , qui parloit les Langues
de vingt-deux Nations foûmifes à fon
obeïffance , fut fort adonné à la Medecine.
Pompée l'ayant vaincu , trouva la
Recepte du Mithridat dans fon Cabinet;
mais il ne l'eftima pas beaucoup , parce
que les Simples dont il eft compofé font
en petit nombre & fort vulgaires , comme
vous l'allez voir.
Antidotus
fertur
vero multis Mithridatica
Confociata modis , fed Magnus fcrinia
Regis
Cum raperet victor , vilem deprehendit
in illis
Synthefin , & vulgatatafatis medicamina
rifit ,
Bis
du Mercure Galant . 91
Bis denum ruta folium Salis breve
granum,
>
Juglandefque duas , totidem cum corpore
ficus.
Hac oriente die , parco confperfa Lyaó
Sumebat metuens → dederat que pocula
tutor.
Attalus Roy de Pergame , qui fit le
Peuple Romain fon Heritier trois cens
⚫ans avant Augufte , avoit quelque connoiffance
de la Medecine & de la nature
- des Plantes, au raport de Galien, De Ant.
L. 1.C1. Themifon Diſciple d'Alcépiede
, fut l'Autheur de la Secte métodique
, que Theffalus fuivit enfuite fous
l'Empire de Néron avec une arrogance
fi extravagante , qu'il fit mettre fur fon
Tombeau qui eft dans la Voye Appie,
cet orgueilleux Epitaphe , Fatronices ; c'eſt
à dire , Vainqueur des Medecins, Nicon
fort verfé dans la Geometrie , & treshabile
Architecte , fut le Pere de Galien
qui nâquit à Pergame fous l'Empire
de Marc- Aurele. Il fut fi fobre , qu'il
ne mangea ny ne bût jamais tout fon
faoul.Il ne prenoit rien de cru, d'où vient
qu'il
92 Extraordinaire
qu'il refpira toûjours une haleine douce
& odoriférente. Il mena une vie
paifible & tranquille , conformément à
fon nom durant l'efpace de cent quarante
ans ; car comme il eut appris à l'age de
vingt- huit ans qu'il y avoit une Science
qui enfeignoit les moyens de guérir les
maladies , & de conferver la fanté du
corps , il s'y addonna avec tant d'application
, qu'il fut le refte de fes jours
exempt du moindre mal , excepté d'une
Fiévre quotidienne , que tout Homme
né d'une condition libre peut éviter, comme
il dit luy- mefme. Dion raconte .que
l'Empereur Adrien , quelque fçavant
qu'il fuft dans la Medecine, fit mettre fnr
fon Tombeau:Turba medicorum perdidit
Cafarem. Il y eut de tres-fçavans Medecins
dans le quatriéme Siecle , comme
Aréteus de Capadoce , Oribafius natif
de Sardes , premier Medecin de Julien
l'Apoftat , que la profondeur de fa
ſcience fit paffer pour une Divinité , fi
nous en croyons Suidas ; Alexandre Trallien
de Lydie, Paul Ægineta, & le Difciple
d'Eunomius Atius , natif d'Antioche
, qui nioit l'existence d'un Dieu.
Con
du Mercure Galant.
93
Conftantin IV. Empereur de Conſtantinople,
furnommé Pogonat à caufe de
fa barbe , fut tres-içavant dans la
Medecine , dans la Rhetorique , dans la
Philofophie & dans l'Agriculture . Paul
Jove dans l'Eloge des grands Hommes ,
rapporte que Pierre Leon natif de
Spolette , & fort habile Aftrologue, fut
le Medecin de Laurens de Medicis; mais
pouffé de defefpoir de n'y avoir pas
bien réuffy , il fe précipita dans un
Puits.
*
Archagatus Fils de Lyfanias , fut le
premier Medecin qui vint à Rome , au
rapport de Caffius Hemina, l'an cinq
cens trentecinq de la fondation de la Ville
, fous le Confulat de M. Æmilius &
de L. Livius. On luy accorda d'abord
le droit de Bourgeoifie, avec un beau Logement,
qui fut acheté aux dépens du
Public dans le Carrefour d'Acilius. Ce
nouveau Venu fut d'abord tres-bien receu
de tout le monde ; mais on s'en dégoûta
bientoft apres,d'autant plus que
quittant l'ancienne maniere de traiter les
Malades, il ne parloit que de diflections,
diflocations , coupures & de pareil-
1
les
94 Extraordinaire
peur
les chofes dont le nom feul faifoit
aux Romaius qui aimoient mieux
voir répandre leur fang dans un Champ
de Bataille , que dans la Boutique d'un
Chirurgien. Apres avoir efté donc régalé
du beau nom de Vulnerarius ; ne
voulant point preſcrire de bornes à fes
opérations cruelles , & ne demandant
que playes & boffes , on luy ajoûta
celuy de Carnifex . Depuis ce temps - là,
comme Pline l'a tres-bien remarqué , les
Romains eurent de l'averfion pour la
Medecine, & pour les Medecins même.
Caton encor qu'il ne fuft pas grand
des Medecins de fon temps, comme
il s'en expliqua à fon Fils Marcus, avoit
neantmoins quelque connoiffance des
Plantes & des Remedes naturels, dont il
ne fe fervoit que pour fa Maiſon & pour
fes Amis intimes. Pompée le Grand vint
en fuite , & fit traduire en Latin par fon
affranchy Lenée, les Livres de Medecine
qu'il avoit trouvez dans le Cabinet du '
Roy du Pont. Il y eut apres plufieurs
illuftres Medecins à Rome , coinme
Ælius Gallus Chevalier Romain , & le
premier Conquérant de l'Arabie heu--
amy
reuſe;
du Mercure Galant.
95
reufe ; Cornelius Celfus , qui nâquit environ
trente ans apres la naiffance du Fils
de Dieu; un autre Hippocrate, Scribonius
Largus , Marcellus , Q Serenus que
Saint Jerôme & Macrobe loüent , pour
avoir efté le Précepteur du jeune Gordien,
& l'heritier d'une Bibliotheque de
vingt- fix mille Volumes .
le
Les Medecins Arabes , quelques récens
qu'ils foieut , ont neantmoins excellé
en cette Science. Ils ne commencerent
de paroiftre qu'en 670. fous le Regne
de Muave , qui avoit choisi pour
lieu de fa demeure Damas Ville de Syrie
, où abordoient tous les beaux Efprits
& tous les fçavans Hommes de la
Nation ; d'où ils pafferent en Eſpagne
avec leurs Souverains vers le feptième
Siécle. En 740. Avenzoar parut . C'eft,
luy qui renfermoit tous les Tréfors de la
Medecine,comme dit Averroës. Rha
ſes vint en 1080. & vécut jufqu'à fixvingts
ans . Avicenne & Averroes furent
connus fur le milieu de l'onzième Siècle.
Avicenne fut le Diſciple de Rhaſes dans
Aléxandrie, d'où il vint à Cordoue, apres
avoir parcouru toute l'Egypte. Enfin
plufieurs
96 Extraordinaire
plufieurs s'y font rendus illuftres ,
comme Serapion , Ifaac , Albategnius,
Albuchafis,Hali, & mefme le Neveu du
Roy de Damas, qui fut appellé l'Evangeliſte
des Medecins,à caule defon grand
crédit.
LA SELVE , de Nifmes .
Ie ne doute point, Madame , que vous
ne foyez touchée des triftes Stances que
vous allez lire. Ellesfont de Mr de
Templery , d'Aix en Provence, qui les a
fites fur la mort de Madame Catherine de
Varyfa Femme, morte depuis peu dans fes
plus belles années, Elle eftoit native d'Avignon
, & Fille de Mr Marc de Varry ,
Gentilhomme Romain ,& des plus anciennes
Familles d'Italie. Apres qu'il se fut diftingué
dansfajeuneffepar des Commandemens
importans dans les Armées du Pape 5
de la République de Venife, ilfe trouva
engagé en un célébre Duel qui fe fit de
nuit aux Flambeaux dans Rome, à la Place
de Navonne , & auquel il y eut trois
Gentilshommes Romains qui furent tuez.
Ce malheur l'obligea de fuir en Avignon
, où s'eftant marié , il n'eut aucun
antre
du Mercure Galant, 97
autre Enfant que la Dame dont la mort
a donné lieu à ces Vers. D'autres Ouvrages
que vous avez veus de Mr de
Templery , vous ont fait connoiftré la
beauté de fon génie. Ce dernier afait
grand bruit en Provence, & il est tombé
entre mes mains à l'infçeu de fon Autheur,
LES LARMES
DE DAPHNIS,
SUR LA MORT]
DE SYLVIE
SON
EPOUSE.
So
+
Ejour du Silence & de l'Ombre,
Bois toufu, folitaire & ſombre,
Que le Flambeau du Ciel a toûjours refpecté.
Et qui dans ta nuit eternelle
N'a jamais veu d'autre clarté
Que celle que Sylvie y portoit avec elle.
Tefouviet- il encor de nos doux entretiēs?
Q.de Juillet 1681 . E
98 Extraordinaire
Tefouvient - il quand cette Belle,
A qui rien ne manquoit , finon d'eftre
immortelle.
Voyat que tes Rameaux par d'innoces lies
S'embrasfoient d'une étreinte amoureuſe
& fidelle,
Serroit en mefme temps fes bras entreless
miens ?
Mais d'un chagrin qui me devore,
le vois que tes vieux Troncs ne font
point abbatus,
Que d'un verd toûjours vif tes Prez font
revestus,
Que tes arbres vivent encore,
Et Sylvie , belas ! në vit plus.
3
Et toy pour qui Flore foûpire,
Toy qui peux de Cerés rafraichir les ardeurs,
Vent amoureux , léger Zephire .
Tefouvient- il auffi, lors qu'en baifant ces
Fleurs, A
Tu nousfollicitois &fouflois aux oreilles
De jouir de douceurs pareilles 2
Et pour lors, fi tu t'enfouviens.
Nous prenions des baifers plus ardens
que les tiens.
1
8 Tandis
du Mercure Galant .
99
Tandis que tu contois mille douces fleurete
A celles de ce Bois affreux,
Comme toy nous parlions de nos flames
Secretes,
Et les yeux pourſuivoient nos difcours
amoureux
C
Mais aujourd'huy privé de ces doux
avantages,
Et furpris d'eftre encor vivant, §
Je ne cherche en ces lieux fauvages
Que to hubeine & ces ombrages,
Et pals dombre & de vent.
m
LYON
Toye dis Cristal fluide,
Mirot, argent liquide,
Ruiffeau, clair Ruiſſeau, que dis-tub
De ma pitoyable avanture ?
Ton cours toujours flotant dans fon Lit
de verdure ,
Ne flate-t-il pas moins que mon coeur
combatu ?
Tes caillouxfouffrent-ils le tourment que
j'endure ?
Laves-tu fur tes bords un Poifon plus
amer ?
E ij
100 Extraordinaire .
Ah! tu me dis par ton murmure,
Que le mefme tribut que tu rends à la
Mer.
Je vais en peu de jours le rendre à la
Nature.
Vous , petits Cabinets fecrets,
Où la fraîcheur des eaux femble estre
ramassée.
:
Infenfibles Témoins de ma gloire paſsée,
Et fombres Confidens de mes fombres regrets
:
Combien de foisfur voftre herbe fleurie
lay dormy doucement dans les bras de
Sylvie ?
Mais belas aujourd'huy quand le Dieu
du Repos
Vient porterfur mes yeux fes humides
Pavots,
Un Phantôme affligeant , quoy que tout
plein de charmes,
Medit ; O cher Epoux , feche , feche
tes larmes ,
A la Loy du Deftin il m'a fallu céder; !
Ce n'est pas que le Ciel contre ton
coeur s'irrite,
C'eft qu'il croit que luy feul mérite
Le
Du Mercure Galant. 101
Le plaifir de me poffeder ;
Ou fi mon fouvenir aux larmes te convie,
Et fi fur ta douleur tu ne peux faire effort,
Daphnis , ne pleure point ma mort,
Mais pleure feulement ta vie. )
Alors de mon Epouſe adorant les appas ,
Ie l'embraffe , charmé d'une fi belle vûë;
Mais quandje crois la tenir dans mes
bras ,
Comme un autre Ixion,je n'y tiens qu'u-.
ne nuë,
Et pour lors je reffens ma douleur plus
émûë ;
Le Sommeil luy fent de renfort,
Luy qui devroit calmer mon déplaifir
Be extréme ;
Enfin le Frere de la Mort
M'est plus cruel que la mort mefme.
9.1 ୧୯୯୨୭
Fontaine ornement de ce Bois ,
Par un bonheur digne d'envie,
Quand tu vis dans ton fein le beau fein
de Sylvie,
Tu vis deux Mondes à- la-fois ;
C iij
102 Extraordinaire
Et quand tu vis fes yeux fur ton eaw
vagabonde,
Ces yeux de qui l'Amour fut lefeul
Artifan,
Plus heureuse que l'Ocean,
Tu vis deux Soleils dans ton onde. ▾
Que ma vie en plaifirs eftoit alors féconde
!
Mais depuis que Sylvie est entrée au
Tombeau,
C
Mes plaifirs ont coulé tout ainsi que tor
ean ,
Toujours comme toy je murmure,
Comme toy je bouillonne & frape Les
Echos,
le paſſe nuit & jour dans une Grote
obfcure, J
Et jamais comme toy je ne fuis en reposa
By
Favorable & douce, Fontaine,
Tu foulageois mafoif, foulage auffi ma
peine,
Et mes flots de tourmens plus nombreux
que tes flots;
Déborde à gros bouillons fur l'horrible
Atropos,
Ecume avecfureurfur cette Déchainée,
Enfie
Du Mercure Galant. 103
+
-
Enfie- toy de courroux ; invoque l'Hymenée.
Et fais un bruit femblable au bruit de
mesfanglots.
Mais que me répons- tu ? Quoy ! t'ay-je
importunée :
Tu
gazouilles toûjours ,
dis rien ;
tu ne me
Ab ! tafroideur témoigne bien
Que tu n'es guére (ufceptible
Du mal dont je te fais un fidelle Tableau,
Et te vouloir rendre fenfible, '
C'est justement battre ton ean.
Est - ce là le feçours que tu devois me
rendre ?
Le croyois te pouvoir toucher,
Mais eftant Fille d'un Rocher,
Quelle compaffion , helas ! en puis - je
attendre ?
g
Vous à qui tant d'Amans vont conter
leurs regrets,
Beaux Arbres , qui portez vos orgueilleuſes
teftes
Au deffus mefme des tempeftes,
Te fuis tombé par d'inhumains Decrets
D'encore plus haut que vous n'estes.
E iiij
104 Extraordinaire
Et vous, Sapins, Cheſnes, Tillaux,
Devos hautes branches tonfuës,
Vom ire ombrager les nues,
Si vous croiffez comme mes maux.
Mon fort eft diférent duveftre,
Vous perde une feuille , il en revient
une autre :
( T
Ou fil Hyverfait mourir vos attraits;
On ne les verra pas pour longtemps dif-.
paraître,
Et ce que j'ay perdu ne renaîtra jamaisk
Mais las ! vous ne sçauriez m'entendre,
Les Zephirs en courant emportent mes
difcours.
Pour les faire durer toûjours,
Aux jeunes Arbriffeaux je les feray
comprendre,
Engravant ces deux Vers fur leur écorce
tendre.
Lors qu'on ne jouit plus d'un Objet
plein d'appas,
La mort la plus cruelle eft de ne mourir
pas.
Innocens Hoftes des Bocages,
2
'R
Da
du MercureGalant.
105
De qui les corps légers voltigent fans
effort,
Petits Oyfeaux , Amans fauvages,
Changez en cris vos doux ramages,
Pour plaindre mon rigoureux fort.
Si vous fentiez le deuil dont mon ame
eft Saifie,
Bien loin de chercher voftre vie,
Vous ne chercheriez que la mort.
Et vous, plaintives Tourterelles,
Qui faites des leçons auffi tristes que
belles
A tousles Marys inconftans ,
Quand vous avez perdu vos Campagnes
fidelles,
Sans en prendre plus de nouvelles ,
Gemir & foûpirer font vos foins importans.
Vos plaifers furent peu durables ,
Mais où voit- on de durables plaifirs;
Toutes chofesfont variables ,
Le fuccez eft changeant ainsi que nos
defirs ;
Le bonheur n'a jamais de fermeté certaine,
On paffe inceffamment par un foudain
refluxus
EV
106 Extraordinaire
De la peine an plaifir , du plaifir à la
peine,
Et le malheur revient dés qu'on ne le
fent plus.
Mon Epoufe faifoit mes plus tendres delices.
Elle fait aujourd'huy mes plus cruels
Supplices pis
Par de cuifans regrets qui nefçauroient
finir,
Enfin de mon esprit rien ne peut la
bannir
;
Heureux , & itrop heureux ( quoy que
fans apparence)
Si j'en perdois le fouvenir ,
Commej'en perd la joüiffance..
te
Mais puis-je l'oublier ? Tout la montre
à mes yeux,
En tous lieux je la fuis,& la vois en tous
lieux
le voisfon teint vermeil quand le Soleil
Se couches
Les Rofes fans aucun deffein
Me montrent l'éclat defa bouche, C.
Les Lys la blancheur deſon ſein.
LES
du Mercure Galant.
107
Les Rochers à mes yeux préfentent fa
conftance,
Les Chefnes fa folidité,
Les Ruiffeauxfa vivacité,
Et jufques aux Serpens me marquent \
Ja prudencé.
Mais pour comble de ma foufrance,"
d'amur tout éperdu
Lors
que
le viens dire aux Echos le nom de ma
Sylvie,
Ils me font fouvenir de ce qu'elle a
perdu;
Et ne me répondent que Vie ;
Par un prodige enfin dont je reste confus,
le la vois plus fouvent , en ne la voyant
plus .
f
Objet de mes douleurs , ayant quité la
terre,
Ne me quiteras tu jamais
Et quand tu repoſes en paix,
Pourquoy me livres-tu la guerre ??
Mais quel ridicule difcours »
Tiens je dans le mal qui m'accable !!
Le moyen de quiter cette Image ado
rable ?.
Dans
108 . Extraordinaire
Dans le fond de mon coeur je la porte
toûjours.
4 33
Et je veux la porter tant que les Deftinées
s
Prolongeront le cours de mes triftes and
nées.
En cela je ne fuis ny fourbe , ny flatenr,
Ma Mufe fait parler mon coeur,
Et n'en eftant que l'Interprete,
Exprime au vray les feux dont je me
fens brûler.
Le parle comme Epoux , & non comme
Poëte,
Car quel autre intereft me peut faire
parler ?
Quoy ! puis-je attendre que Sylvie .
De mes gémiffemens un jour me re-
La mercie ?
Quand les Morts au Cercueilfe trou
vent étendus,
Nous ne gemiffons pas pour en eftre en
tendus ;
Et lors que nous pleurons ces funeftes
Victimes,
Nos pleurs font auffi ſuperflus
Qu'ilspourroient eftre légitimes, vous
du Mercure Galant. 109
* {{ {
TA
C'est trop en vains regrets , ô Daphnis,
req tarreſter;
Et pour finir icy ce difcours pitoyable,
Contre l'injufte Parque il tefaut éclater,
Les Heureux doivent la flater,
Mais que peut craindre un Miſerable,
Sinon de troppeu l'irriterPub
Noire Divinitéqui n'épargnesperfonne,
Tamain , mefme des Roys , dévide le
Fufeau,
A
Et de leur tefte arrachant leur Couronne,
La renverse avec eux dans un trifte
Tombeau.
Monftre des cruauté , de carnage , Gu
d'envie, 34
Qui teplais dans l'horreur , les larmes,
& les cris,
Si
je te hais d'avoir pris ma Sylvie,
Le te hais encor plus de ne m'avoir pas
pris.
Mais quoy que ta fureur ait bien voulu
prétendre
De lafeparer d'avec moy, y
Lors que dans le Tombeau tu me feras
defcendre,
Amour
ΓΙΟ Extraordinaire
Amour eftant Dieu comme toys. 200
Ayant uny nos feux, unira noftre cendre.
La esi
DES PEINTRES
, ་ ༞ ་
ANCIENS,
NET DE LEURS MANIERES .
Ad
E n'eft point pour porter juge
ment que j'ay dreffé ce petit Trai
té touchant la préeminence & les manieres
des plus fameux Peintres de l'An
tiquité. L'ordre alphabetique eft tout ce
que j'y obferve laiffant juger,à qui s'en
voudra donner la peine , lequel d'entre
tous ceux que je rapporte a droit d'ê
tre eftimé le meilleur & le plus habile.
1
1
Le fameux & renommé Peintre Ap
pellés , natif de l'Ifle de Cô , fleuriffoit
environ l'an du monde 3650 Il fut fi
confommé en l'Art de Peinture , qu'on
tient que luy feul luy a donné plus d'é
clat que tous les Peintres qui ont paru
avant lay. Auffi fe vantoit- il d'accom
pagner tous fes Ouvrages d'une grace :
toute
du Mercure Galant. ITI
toute particuliere & inimitable, qui ne:
ferencontreroit point dans ceux de tous .
les autres, qui y laifoient toûjours à defirer
une certaine Vénus , que les Grecs :
appelloient Cbaris , c'est à dire Grace,
en laquelle il les furpaffait tous, On luy
donne la gloire d'avoir trouvé l'inven-.
tion de faire cacher à la Peinture les de- .
fauts naturels , & de peindre ce que le:
Pinceau ne sçauroit bien exprimer , comme
font les Foudres & les Tempeftes,.
Pinxit Apelles, qua pingi non poffunt ,Tonitrua,
fulgetra, fulguraque , &c. Plin.
L.35.10. Ilfemble que l'on voyoit
dans fes Tableaux , ou plutoft que
s'imaginoit entendre le bruit des Tonnerres
, & le choc éclatant des nuées,
toutes tranchées d'Eclairs , & l'on y
jugeoit facilement , fi l'on eftoit bon
Phyfionomiste, combien avoit vefcu, ou
devoit vivre la Perfonne qu'il avoit .
peinte Ce qui eft encor plus admirable ,
c'eft que l'on y pouvoit mefme remar
quer les affections & les mouvemens de
Fefprit , tante ce grand Homme eftoit
heureux & fubtil à bie reprefenter touss
les lineamens du vilage. C'eft pourquoy
l'on
le
112 Extraordinaire
le mefme Pline adjoûte , que le Grand,
Alexandre, dont il eftoit Contemporain ,
ne voulut point eftre tiré d'autre main
que de la fienne : Alexander Imperator
edixit , ne quis ipfum alius quàm Apelles
pingeret. L'on dit qu'il avoit coûtume
de mettre au bas de fes Tableaux
ce terme , Faciebat, pour fignifier qu'il
n'y avoit pas mis la derniere main , de
peur de faire rougir de honte la Nature
, qui fe fuft avouée vaincuë par l'induftrie
de fon Art;mais qu'il mit celuy
cy, Fecit , deffous trois de fes plus rares
Portraits , pour donner à entendre qu'il
yavoit furmonté l'Art,la Nature, & loy.
mefme.
La premiere de ces trois excellentes
Pieces , fut un Portrait d'Alexandre le
Grand , tenant en main le Foudre de
Jupiter , qu'il fit eftant à Ephefe ; mais
avec tant d'artifice , qu'on difoit , au
rapport de Plutarque, que des deux Aléxandres
, le vif eftoit invincible , & le
peint inimitable : Duorum Alexandrorum
, alterum Philippi nullis viribus
vincibilem , alterum Apellis nullo arti
ficio imitabilem. C'eft pourquoy ce Prin
ce
du Mercure Galant.
113'
ce, felon Pline , luy en donna vingt tálens,
qui valent , fuivant la fupputation
de Budée, fix vingts mille Ecus ,& le fit
mettre pour ornement au Temple de
Diane.Toutefois Lyfippe trouva à redi
re en ce Tableau , en ce qu'à fon avis
Apellés avoit donné des armes à Ale
xandre dont la terreur feroit tenir pour
fable , ce que la verité devoit publier
avec gloire ; d'où vint que pour luy il
reprefenta en fonte ce Monarqne armé
feulement d'un Javelot, difant qu'il fal-
Eloit laiffer aux Dieux ce qui eſtoit aux
Dieux,, & aux Hommes ce qui appar
tenoit aux Hommes ; trait libre dont
Alexandre ne s'offença point.
La feconde , fut ( dit- on) le Tableau
d'une Vénus'endormie , mais reprefentée
tellement au naturel , qu'en s’approchant
pour la voir, il fembloit qu'on
duft craindre de l'éveiller. Auffi adjoûte-
t- on , qu'il avoit mis au pied de ce
Portrait quatre Vers Grecs, qui difoient
peu pres ainfi : à
Admire le docte Pincean
Qui m'a fçen dépeindre fi belle,
a Et reconnoy dans ce Tableau sa Syp
L'indi
FF4 Extraordinaire
Linduftrieufe main d'Apelle,
Regarde s'il eft rien dans la Terre & les
Cieux,
Parmy les Hommes & les Dieux,
Quifost égal aux graces sãs pareilles
Qui mefont à tesyeux briller ;
Mais en me regardant laiffe- moy fom
meiller;
Ou jefuiray, fi tu m'éveilles.
•
&
La troifiéme enfin, qui l'emporta fur
toutes les autres , fut un Portrait de la
mefme Vénus que cet admirable Ou
vrier dépeignit fortant de la Mer
qu'il tira ou fur Campafpé, la plus ché
rie des Maîtreffes d'Alexandre , & la
plus belle des Femmes da fon temps ,
comme affure Pline , ou felon Athenée
Livre 1. à la reffemblance de la belle
Phryné, fameule Courtifane d'Athenes.
Cet Ouvrage fut eftimé pour le plus
grand Chef-d'oeuve de la Peinture , &
apres lequel on ne croyoit pas qu'il fukt
poffible de rien faire de beau ny de parfait.
Auffi faifoit- il l'admiration de
tout le monde , & la riche mariere des
Eloges des Poëtes Grecs & Latins de
ce
du Mercure Galant.
ee temps- là. Témoin Sidonius Antipater
, qui femble en avoir renfer
mé dans quatre Vers Grecs tout le mé
rite & l'excellence. Voicy comment.
un Autheur Latin les a traduits.
Egreffam nuper venerem de marmoris
undis
Aspice, praclari nobile Apellis opus.
Hac vifa Pallas , fic cum lunone locu
ta eft :
Deforma veneri cedere jure decet.
Ovide, Lib.4.de Ponto, Eleg. 1.nomme
cette Piece, le plus glorieux effer des
travaux d'Apellés , & le fondement de
toute l'eftime que cet Homme inimita
ble s'eft acquife par la hardieffe & l'induftrie
de fon Art.
Ut Venus artificis labor eft , & gir
Coz,
Equoreo maditas que premit imbre
comas.
17%
n
Et dans une autre Elégie il dit , que
cette Déelle feroit encor ensevelie fous
les ondes de la mer , & n'en feroit
jamais
116 Extraordinaire
jamais fortie , fi Pingénieufe main
d'Apellés ne l'en euft tirée , pour la
coucher en fuite fur fa toile , & faire
connoiftre par l'adreffe de fon Pinceau
fes beautez toutes divines aux yeux des
Mortels.
Si numquam venerem Cous pinxiffet
Apelles';
1
Merfa fub aquoreis illa lateret aquis.
voit
Le Poëte Properce adjoûte à cela,
que ce fçavant Peintre avoit ramalfe
dans ce feul Tableau, tout ce qu'il
jamais exprimé de riche & d'excellent
dans tous les autres qu'il avoit faits .
In veneris Tabulafummam fibi ponit
Apelles.
Cependant ce qui releve d'autant plus
Témérite de cet ouvrage , & la gloire
de fon Autheur , c'eft qu'il n'ftoit feuflement
qu'ébauché, la mort l'ayant furpris
lors qu'il eltoit fur le point de
l'achever ; & que tout imparfait qu'il
eftoit , il ne laiffa pas de mettre tous
les Peintres tellement à bout , qu'il
ne s'en trouva aucun affez Kardy
pour
2
du Mercure Galant. 117
pour entreprendre de l'achever , ou
de fuivre feulement le porfil & les
traits qu'Apellés y avoit commencez
; ce qui luy acquit le titre non
feulement du plus habile de tous les
Peintres qui l'avoient précedé ; mais
encor , dit Pline , de ceux qui devoient
venir apres luy dans tous les
Siecles fuivans : Omnes priùs genitos,
futurofque poftea Superavit Apelles ;
eo ufque in Pictura provectus eft , ut
plura folus propè , quàm cateri omnes
contulerit.
Il fit encor une infinité d'autres Ou
vrages fi beaux & fi accomplis , que
le mefme Autheur affure qu'on les achetoit
à pleins Boiffeaux d'or & d'argent
fans les compter. Parmy ces Ouvrages
on met un riche Tableau de Diane, qu'il
luy dédia dans fon Temple d'Ephefe, un
autre de Caftor & Pollux ; un de Clytus
à cheval, armé de toutes pieces , & entrant
dans le Combat ; un autre , d'un
Athlete , ou Luiteur des Jeux Olympi
ques , qu'il peignit tout nud, mais avec
tant de délicateffe & d'Artifice , qu'on y
pouvoit diftinguer jufqu'aux arteres,
aux
118 Extraordinaire
aux veines , & aux pores mefme de la
peaa ; un autre enfin d'Archelaus , ac
compagné de la Reyne fa Femme &
de la Princeffe fa Fille , & une infinité
de femblables.
Antiphile , autre Peintre celebre &
tres ancien , mit pareillement au jour
plufieurs excellens Ouvrages , & par
deffus tous ,un Enfant dépeint dans l'ob
fcurité, le corps courbé , & la bouche ap
pliquée fur un petit feu , qu'il fembloit
exciter peu à peu par fon fouffle, en forte
que tout le lieu en paroiffoit de fois
à autre à demy éclairé , comme fi les tenebres
s'y diffipant tout- à- coup, fuffent
revenues en un moment. Ce Peintre
eftoit natifd'Egypte, & eut pour Maître
Ctefidemus.Pline dit qu'il ne fe plaifoit
qu'à peindre des Grotefques , & autres
Figures ridicules & boufonnes , dont on
le fait le premier Inventeur , & dans
lefquelles il faifoit merveilles , & beaucoup
mieux que dans des fujets fé-
Lieux ; ce qui n'empefche pas qu'il
ne fe foit rendu illuftre dans fon
Art , jufques là que Lucien le met
en parallele avec Apellés ; en quoy
{
il
du Mercure Galant. 119*
n'eft pas fuivy des autres Autheurs.
Androcydés,Peintre illuſtre ,feló Plutarque
fe rendit recommandable particulierement
dans la repréſentation
qu'il fit du grand Combat & de la glorieufe
Victoire que remporterent ies
Thébains fur ceux de Platée ; fous la
conduite de Charon , un de leurs plus
vaillans Capitaines. On faifoit fur tout
grand eftat des Poiffons , qu'il fçavoit
mieux repreſenter qu'aucun, & auíquels
on dit auffi qu'il appliquoit d'avantage
fon efprit , y apportant plus d'induftrie
qu'à toute autre chofe , à caufe dit les
mefme Plutarque, qu'il en faifoit fa plus
délicieufe & plus ordinaire nourriture : »
Maximè verò laudati Pifces ab eo Picki,
in quibus eò creditur magis intendiffe in
ragenium , atque induftriam, quò eft illoa
rum imprimis caperetur. Plutarch. L.4.
Sympof.quaft. 11 .
Apollodore, Athénien, ſe fit connoître
dans la 93. Olympiade. Pline luy
donne la gloire d'avoir le mieux imité
la Nature dans la repréſentation des Vifages
, Primus fpecies exprimere infti-
& d'avoir trouvé l'invention de
mefler
120 Extraordinaire
de mefler agreablement les couleurs,
& de difpofer à propos le clair & l'obfcur
, que quelques - uns difent eftre
une des plus belles parties de la Peinture.
Entre ce qu'il a fait de plus beau,
on vante Ajax foudroyé par Iupiter , fi
admirablement bien dépeint , que la
Peinture avant luy n'avoit point produit
de plus excellente Piece. Ut nihil tale
Ars pingendi habuerit praftantius
ante illa tempora. Natal . Com. Mythol.
L.7.
Ardicés, natif de Corinthe, qui eftoit
en vogue en Grece avant la guerre de
Perfe , fut le premier qui inventa le
Deflein, ou la maniere de porfiler & de
contretirer avec le crayon & le fimple
trait , fans mélange de couleurs ; ce
qui n'eftoit à la verité qu'un Ouvrage
tres-imparfait , puis qu'il falloit mettre
au bas le nom de la Perfonne repreprefentée
, pour la donner à connoitre.
Ideo & quos pingeret, dit Pline, adfcribereinftitutum
.
Ariftidés , Thébain, s'eft rendu celebre
pour avoir trouvé le fecret de peindre
avec la Cire:dont on peut voir la
maniere
du Mercure Galant. 121
maniere dans le 35.Livre de Pline, C. II .
Cette forte de Peinture , dont on peignoit
ordinairement les Navires , eftoit fi
folide & fi fortement imprimée , dit cet:
Autheur, que ny l'ardeur du Soleil , ny
l'eau falée de la Mer , ny l'humidité de
l'air & des vents , n'eftoient capables ny
de l'altérer
, ny de l'effacer, qua Pictura
in Navibus nec Sole , nec fale , ventifque
corrumpitur.C'eftoit un fecret admirable,
mais qui s'eft perdu depuis , eftant préfentement
ignoré des Peintres. Quelques-
uns veulent que celuy d'émailler
en approche fort. Quoy qu'il en foit, on
eftoit redevable de cette rare invention à
ce fameux Peintre , qui fe rendit encor
illuftre pour avoir fçeu exprimer ingénieufement
dans fes Portraits les inclinations
& les humeurs des Perfonnes
qu'il repréfentoit. L'on compte entre
fes plus beaux Ouvrages , la repréfentation
de la derniere Bataille & de la celebre
Victoire d'Alexandre le Grand
contre Darius ; un Tableau de Bacchus
& d'Ariadné , qui fut vendu fix mille Sefterces
, & par deflus tous , celuy d'une
Mere mourante , ayant fon Enfant
Laidefuillet 1681.
F
>
122 Extraordinaire
attaché à fes mammelles ; mais reprefentée
fi naïvement, qu'on cuft dit qu'elle
vouloit empefcher qu'il ne tettaft, de
peur qu'en fucçant fon lait, il ne fucçaft
en mefme temps le fang qui fortoit à
gros bouillons de la playe qu'un coup
de Fleche empoisonnée luy venoit de
faire dans le fein. Hujus Pictura eft , ad
Matris morientis è vulnere mammam
adrepens infans : intelligiturque fentire
Mater,& timere, ne emortuo lactefangui
nem infans lambat . Plin. loco citato.
A voir cette mourante Mere
Repouffer d'une foible main
Ce petit Enfant defonfein,
On juge quel motif l'engage à s'en défaire
;
On voit bien qu'elle a peur que fon cher
Nouriffon,
Penfant fuçer fon lait , ne fuce le poifon
Qua porté dans fon fein la Fleche qui
la tuë;
Et qu'y cherchant avec effort
Sa nourriture prétenduë ,
Où doit estre fa vie , il ne trouve la
mort.
T
Cimon,
du Mercure Galant. 123
Cimon, Cléonien, qui vivoit dans la
70. Olympiade , fe rendit illuftre pour
avoir trouvé les manieres de peindre au
vifles diférentes fituations , ou plutoſt
les diférens regards du vifage , & pour
avoir merveilleuſement réülly dans l'or
donnance & dans la proportion de toutes
les parties exterieures du Corps , la join
ture des membres , la difpofition des
veines, &c. comme auffi dans la repre
ſentation naturelle des cavitez, des plis,
des boffes , & de l'étoffe de la Draperie
& des Veftemens : Articulis etiam
membra distinxit , venas protulit , praterque
in veste rugas , & finus invenit.
Plin. L. 35. C.8 .
Clefidés , Peintre affez renommé , vivoit
environ l'an du monde 3730. Ce
qui fit le plus parler de luy, fut un Tableau
qu'il fit , & qu'il expofa en Pu
blic pour fe vanger de la Reyne Strato
nice; car il l'y reprefenta au vif couchée
avec un Pefcheur dont elle eftoit amoureuſe
, ajoûtant des Vers fcandaleux au
pied de cette lafcive Peinture, PLUS
En fuite de quoy il eut l'éfronterie
de l'attacher au lieu le plus apparent
Fij
124
Extraordinaire
du Havre d'Ephefe , ayant auparavant
fait préparer un Vaiffeau , afin
d'éviter l'effet du jufte reffentiment
de cette Princeffe qu'il croyoit outrager
audernier point par cet affront ; duquel
cependant elle fe mocqua, ne voulant pas
mefme qu'on oftaft ce Tableau de fon
lieu.
..
Damon, Athénien , commença d'eftre
en crédit vers l'an ; 600 . On fait eftime
de deux Soldats qu'il peignit armez à la
legere avec tant d'artifice, que l'un fembloit
courir à la Bataille tout degoutant
de fueur ; & l'autre en fortir fi las, qu'on
le voyoit haleter en pofant fes armes,
Toutefois ayant fait un défy en l'Ile de
Samos contre Timanthe , à qui réprefenteroit
le mieux un Ajax plaidant contre
Uliffe pour les Armes d'Achille , il en
fut vaincu. De quoy eftant fâché , il dit
avec une raillerie piquante contre fon
Adverfaire , qu'il avoit moins de regret
de fe voir vaincu par l'artifice d'un Peintre,
que de voir Ajax contraint de ceder
deux fois l'ayantage du Combat à deux
Perfonnes fi peu dignes de le remporter.
....Dioclés , Difciple d'Apellés,eft celuy
·
que
du Mercure Galant. 125
que l'on fait le premier Inventeur de
peindre en porfil ; car on dit qu'ayant,
entrepris avec deux autres Difciples
du mefme Maiftre , Polygnotus, &
Scopas, de faire le Portrait du Roy Antigonus
qui avoit perdu un oeil à la guer
re ; Polygnotus le tira fort bien au vif,
mais avec fon oeilcrevé,voulant fuivre en
tout l'Art de la Peinture . Scopas le peignit
en l'âge qu'il avoit avant ce malheu
reux accident, & penfoit avoir fort bien
rencontré. Mais Dioclés plus adroit
prit le milieu de l'Art , & le peignit en
porfil;de forte qu'il n'y avoit que le coſté
du bon ceil qui paruft. C'eft pourquoy
il remporta le Prix , non - feulement
pour ce qui touche fon Art,mais encor
pour ce qui regarde la prudence.
Euphranor , Corinthien , qui vivoit
dans la 104. Olympiade , fut également
habile , & dans la Peinture, & dans la
Sculpture, ayant glorieufement travaillé
dans l'un & dans l'autre de ces beaux
Arts, & mis au jour des Ouvrages fort
excellens;& entr'autres dans le premier
douze Dieux admirablement bien repréfentez
,& la fameuſe Bataille de Man,
Fij
126 Extraordinaire
tinée entre ceux d'Athenes & les Lacedemoniens.
Pline dit qu'il a excellé fur
tout dans la Symétrie , fur laquelle il
compofa de fçavans Traitez , auffi - bien
que fur la preparation , l'alliement & la
compofition des Couleurs : Volumina
quoque compofuit de Symetria & Coloribus.
Pli . L.35 . C. 11 .
Hygion , ou Hygienon , natif d'Athenes
, felon Pline , ou de Crotone,
comme le veut Adaus in Libro de Statuariis
, fut le premier qui remarqua &
fit connoître dans les Peintures la diftintion
du Sexe entre l'Homme & la
Femme, Hygianon qui primus marem foeninamque
difcreverit. Plin. L. 35. C. 8 .
Les Figures ayant efté jufqu'à fon temps
dépeintes fi imparfaites pour la plûpart,
qu'à peine pouvoit- on dire de quel Sexe
elles eftoient. Il fleuriffoit dans la
70. Olympiade.
Martia , Dame Romaine , mife au
nombre des Illuftres pour le Pinceau,
feuriffoit vers l'an 3920. Elle fut Fille
de Marc Varron. On luy donne cette
loüange d'avoir religieufement confervé
le pretieux Trefor defa Virginité, qu'elle
du Mercure Galant . 127
le garda toute fa vie ; mais fi pure & fi
entiere , que fçachant parfaitement
l'Art de portraire , elle ne voulut jamais
s'en fervir pour peindre aucun Hom
me , parce que la coûtume eftoit de fon
temps de ne point reprefenter les Corps
humains autrement que nuds. Pernicieufe
coûtume , & qu'un Poëte , tout
Payen & tout libertin qu'il eftoit , ne
s'eft pû empefcher de décrier par ces
Vers ,
Qua manus obfcoenas depinxit prima Tabellas
,
Et pofuit cafta turpia vifa domo :
Illa puellarum ingenuos corrupit ocellos
Nequitiaque fue noluit effe rudes.
Nicias , natif d'Athenes , & Fils de-
Nicomede,fleuriffoit dans la 112.Olym-t
piade. Il fe rendit celebre particuliere ,
ment dans la naturelle reprefentation des ,
Femmes , dans la judicieufe difpofition
des ombres & des lumieres , & dans la;
maniere fubtile de faire fortir de la Toileles
Portraits qu'il y reprefentoit. Dili
gentiffimè mulieres pinxit lumen & umbras
Fiiij
128 Extraordinaire
cuftodivit ; atque ut eminerent è tabulis
pictura maximè curavit .Plin . L. 35. C. 2 .
Eliam de Varia , Hiftorien , dit de luy
qu'il s'appliquoit fi fortement à fon travail
, qu'il en perdoit ſouvent le boire &
le manger . Les Ouvrages où l'on tient
qu'il a le mieux réüffi , furent les Portraits
de Bacchus, d'Io , d'Andromede, de Calypfo
, & la repréfentation des Enfers ,
qu'il dépeignit dans le Portique d'Athénes
, fuivant la defcription qui en
avoit eftéfaite par Homere. On dit qu'il
excella encor dans la maniere de repréfenter
les Animaux , & fur tout les
Chiens, & qu'il avoit coûtume de chanter
en travaillant ; ce qui rempliffoit fes
Ouvrages d'une merveilleufe gayeté ,
qu'on ne remarquoit point dans ceux des
autres , & qui donnoit une finguliere
fatisfaction à la veue. La raifon en peut
eftre de ce que les effets retiennent ne
ceffairement je-ne-fçay-quoy de la nature
de leurs cauſes ; en forte que ce qui
eft conçeu & produit en fuite avec plai
fir , en garde toujours quelque impreffion
, qui fe répand melme au dehors .
De là vient auffi que Saint Auguftin
con
du Mercure Galant 129
confeilloit pour bien réüffir dans fon travail,
de le faire gayement, & de marier
autant qu'il fe peut le fon de la voix avec
l'exercice des mains : Inter laborandum ,
cantandum .
Pamphile , Macédonien , commença
de fleurir dans la 105. Olympiade. Il
eftoit fi jaloux de fon fçavoir , qu'il ne
vouloit recevoir aucun Difciple pour
luy apprendre fon Art, qu'il ne luy donnaft
annuellement un talent de falaire, &
ne s'engageaft fous fa difcipline pour dix
ans; & ce ne fut qu'à ce prix & à cette
condition qu'il reçeut en fon Ecole Apel.
lés & Mélanthus. Pline le fait univer
fel dans toutes fortes de Sciences , &
particulierement dans l'Arithmétique
& la Geometrie ; & rapporte de luy
qu'il tenoit pour maxime , que celuy
qui veut eftre bon Peintre , ne doit rien
ignorer; & que quoy que la Geométrie
luy foit fur tout neceffaire pour bien entendre
la Perfpective , il fe doit encor
munir de plufieurs autres Sciences , afin
d'obferver parfaitement dans la pratique
de fon Art les raifons & les proportions,
avec le naturel de chaque chofe , pour
E v
130
Extraordinaire
la repréfenter telle qu'elle eft en effet.
omnibus literis eruditus , præcipuè Arithmetice
& Geometrice fine quibus negabat
Artem perfici poffe , &c. Plin. L.
33. C. 10. Ce fut par fon confeil , & en
partie de fon autorité,qu'à Sycione, & en
fuite dans toute la Grece , les Enfans
des Nobles s'adonnerent à la Peinture ,
dont on leur faifoit faire l'apprentiffage
; & ce fut auffi par fon crédit que
cet Art fut admis au nombre des Arts
Libéraux, avec défenſes à ceux qui n'eſtoient
pas de condition libre , de l'exercer,
en forte qu'il n'y avoit proprement
que les Perfonnes Nobles qui s'y adonnaffent.
C'eft ce qu'affure Alexander
ab Alexandra dans les Jours Géniaux .
Suidas ajoûte qu'il enrichit le Public
d'un tres- beau Traité de la maniere de
bien peindre , & qu'il compofa les Eloges
& l'Hiftoire de ceux qui avoient le
plus excellé dans ce bel Art.
,
Panéus, Frere de Phidias, & natif de
Corinthe eftoit en vogue dans la
83. Olympiade. Les Autheurs rapportent
que ce fut de fon temps qu'on établit
dans cette Ville & à Delphes des
Com
du Mercure Galant.
131
Combats & des Prix pour la Peinture ,
& qu'il entra le premier en lice avec
Timagoras de Chalcide , duquel cependant
il fut vaincu dans les Jeux Pythiens.
Quinimò certamen Pictura Florente
Pando inftitutum eft Corinthi , ac Del
Ephis ; primuufque omnium certavit cum
Timagora Chalcidenfe , fuperatúfque eft
ab eo. Pythijs Plin. L. 35. C. 9. Ce qui
n'empefcha pas qu'il ne fuft eftimé un
des plus habiles de fa Profeffion, & que
l'on ne fift un grand cas de fes Ouvrages
; & entr'autres d'une repréſentation
qu'il fit dans un des Portiques d'Athé
nes, du Combat de ceux de cette Répu
blique avec les Perfes à la célébre Journée
de Marathon , Piéce qui feule eftoit
capable de publier par tout fa renommée,
quand il n'en auroit point produite
d'autre au jour ; tous les Perfonnages
s'y trouvant fi naturellement reprefentez
, qu'on euft dit à les voir que c'eftoient
autant de Perfonnes vivantes , &
que le Combat e ftoit plutoft réel, qu'en
peinture , & l'on y pouvoit facilementreconnoiftre
& diftinguer la meilleure
partie de ceux qui avoient eu
J
132
Extraordinaire
lé plus de part a la gloire de cette fanglante
& mémorable Journée . Il peignit
encor avec un artifice admirable
tout le dedans & le dehors du fuperbe
Temple d'Apollon à Delphes , fans
vouloir recevoir aucune récompenfe de
fon travail & de fes peines. Ce qui
obligea les Amphyctions de le combler
de gloire & d'honneurs , & d'ordonner
par une Déclaration irrévocable, que la
Republique feroit obligée , en quelque
lieu qu'il allaft , & quelque temps.
qu'il vécut de luy fournir abondamment
tout ce qui luy feroit neceffaire
pour la vie & fon entretien. On dit que
ce fut le premier qui ouvrit la bouche à
fes Figures , & qui perfectionna les
traits du vifage, qu'on n'avoit encor que
groffierement ébauchez.
,
Parrhafius , natif d'Ephefe , & Fils
d'Evenor, comença de fe diftinguer dans
la Peinture vers l'an 36.30 . Onluy attribue
d'avoir le mieux obfervé les proportions
des Figures , donné de la grace
aux cheveux & embelly le vifage de
traits déliez. Si nous en croyons Quintilien
, toutes les Piéces qu'il mit au jour
\ eftoient
du Mercure Galant. 133
,
eftoient fi délicatement travaillées ,
qu'elles fervirent de patron & de modelle
à la plupart de cellles que les autres Peintres
entreprirent ; en forte que pendant
un fort longtemps ils ne peignirent pref
que point de Figures particulierement
des Dieux & des Héros , que fur
les idées que ce fçavant Ouvrier leur en
avoit laillées . Deorum atque Heroum effi
gies, quales ab eo funt tradité, cateri , tanquam
neceffe fit , fequuntur Quintil.L. 12.
C.10. On le taxe d'avoir efté fort cruel;
car on dit que Philippe de Macedoine
ayant mis en vente, comme Efclaves , les
Olynthiens , dont il avoit ruiné la Ville,
ce Peintre en acheta un fort vieux , & le
mena à Athénes , ou l'ayant attaché
contreune muraille , il luy fendit l'eftomach
, & luy rendit le foye tel que
Poëtes ont feint que l'Oifeau de Jupiter
avoit redu celuy de Promethée enchaîné
fur le Mont Caucafe ; & foudain l'ayant
tiré au vif en cette pofture, il en dédia le
Tableau au Temple de Minerve , comme
une Piece rare & tres- preticufe . Ce qui
penfa pourtant luy coûter la vie ; car
quand on feeutfa perfidie, il fut cité deles
vant
134
Extraordinaire
vant les Juges de l'Aréopage , où l'éloquéce
de fon Avocat eut bien de la peine
a flechir ce fage Sénat en fa faveur, & à
le garantir du fupplice que fon crime
meritoit. ( On accufe Michel Ange d'avoir
imité cette cruauté fur un jeune
Païfan , afin de peindre plus naïvement
un Crucifix mourant ; L'Hiftoire en eft
triviale , quoy que peut- eftre pas trop
veritable. ) Parrhafius n'eftoit pas moins
fuperbe & glorieux , que cruel , car on
le voyoit fouvent paroître dans les Feftes
publiques veftu d'un Manteau de Pour-
.pre , & pourtant avec une poſture extrémement
faftueufe , la Couronne d'or
fur la tefte. Cependant il ne laiſſoit
pas d'affecter de paffer pour un Homme
remply de fageffe & de vertu , comme
le témoignent quelques Vers Grecs
qu'on dit qu'il avoit coûtume de mettre
au deffous de fes plus beaux Ouvrages,
qui fe lifent dans Athenée, & qu'on peut
voir traduits en Latin par Cafaubon.
Paufias , ou Paufanias , Sicyonien,
Difciple de Pamphile de Macedoine, fe
rendit celebre par plufieurs Ouvrages
qu'il donna au Public ; entr'autres
par
du Mercure Galant.
135
par le Tableau de Glycera fameufe
Bouquetiere d'Athénes , de laquelle ce
Peintre eftoit paffionnement amoureux,
& qu'il reprefenta fi artiftement ornée
de Guirlandes & de Chapeaux de Fleurs,
que l'air fembloit avoir furpaffé la Nature
de beaucoup dans cette Piéce . Elle
fut fi eftimée , que Lucullus l'acheta
une fomme immenfe ; & l'ayant apportée
à Rome , il l'y fit placer au lieu le
plus éminent de fon Palais. On dit que ce
Peintre fut le premier qui réüffit à bien
peindre les Plafons, les Planchers & les
Lambris des Chambres. Hic Pictor primus
Laquearia , & Cameras pingere inftituit.
Plin. loc. cit.
Polygnotus Fils d'Aglaophon , auffi
fameux Peintre , qu'habile Sculpteur,
fleuriffoit, dit Quintilien Lib. 2. de Inftitut.
Oratoris , avant la 90. Olympiade .
Ce fut luy qui s'avifa de peindre les Femmes
avec des Habits tranſparens , & des
Mitres , qui estoient certains ornemens
de tefte qui leur donnoient une grace
merveilleufe . Primus Mulieres Lucida
vefte pinxit,& capita earum Mitris verficoloribus
operuit. Plin. L. 35.C.9. Elian
1
dit
136
Extraordinaire
dit que le plus riche de fes Ouvrages , &
qui luy acquit le plus d'honneur , fut le
Tableau qu'il fit d'Ocnus, filant & cordant
des liens de joncs que mangeoit un
Afne à mesure qu'il les tordoit. C'eftoit
une Enigme par laquelle il vouloit marquer
l'inutilité du travail d'un Homme
qui fe peine beaucoup pour gagner du
Bien , tandis que fa Femme diffipe tout
par
fon luxe , ainfi que faifoit la Femme
de ce trop bon & trop complaifat Mary.
Il fit en outre , dit Plutarque dans la Vie
de Simonidés,des Ouvrages fi excellens,
que les Amphictions , qui eftoit le
premier Sénat de la Grece , luy établirent
des Retraites Hofpitalieres dans
toutes les Villes de leur Domaine.
Protogenés , natif de Caune , Ville de
Carie , Peintre des plus renommez de
l'antiquité , eftoit Contemporain d'Apellés
. Elian L. 12. Hiftor.C.4. & Plutarque
dans la Vie de Demétrius , difent qu'il
fut fept années à faire le Portrait de Jalyfe,
Fondateur d'une Ville du mefme
nom fituée dans l'Ile de Rhodes. Pendant
tout ce temps , pour s'empefcher
d'avoir les fens hebeftez en le faifant , il
garda
du Mercure Galant . 137
garda une fi merveilleufe abftinence,
qu'il ne mangeoit que des Lupins , qui
eft une espece de Légumes , & ne buvoit
que de l'eau. Il donna à ceTableau
quatre charges de Couleurs , afin que
quand le temps en auroit confumé une,
l'autre fe trouvaft toute fraîche & entiere
deffous . Bref , il y employa tant
d'induftrie , que bien qu'il ne fuft pas
encor achevé, Apellés l'ayant veu, ne pût
fe défendre de l'admirer, & de reconnoître
publiquement , malgré fa vanité , &
l'eftime qu'il avoit de foy-mefme pardeffus
tout autre Peintre , que Protogenés
l'égaloit en plufieurs points, & particu
lierement en ce dernier Chef- d'oeuvre
de fa main . Mais que cependant luymefme
le furpaffoit en deux chofes ; la
premiere,en ce que fes Peintures avoient
je-ne-fçay quelle grace que celles de Protogenés
n'avoient pas ; & la feconde, en
ce qu'il fçavoit interrompre facilement
fon travail , ce que cet autre ne faifoit
qu'avec peine. Ĉe Tableau eftoit en ſifi
grande eftime , que Demétrius ayant
affiegé Rhodes , & trouvé dans une
Maiſon publique d'un des Fauxbourgs
de
138
Extraordinaire
de la Ville , cette admirable Piéce , que
les Rhodiens par je-ne- fçay- quelle negligence
avoient oublié de renfermer
dans l'enceinte de leurs Murailles , ceuxcy
apprenant avec beaucoup de regret
qu'elle eftoit tombée entre les mains de
ce Conquérant , luy députerent auffitoft
quelques- uns des plus confiderables
d'entr'eux , pour le fuplier d'avoir quelque
confideration pour un fi digne Ouvrage
, & de ne le point condamner au
feu, comme il faifoit tout le refte des dépouilles
qu'il prenoit fur eux. A quoy ce
fage Prince répondit : Se citiùs Patris
imagines , quàm eam Picturam abolitu
rum. Plutarch, in Demetr.
Qu'il n'eftoit pas affez barbare
Pour fouffrir qu'une Im ge & fi riche &
fi rare,
Servift aux flames d'aliment ;
Et que dans fon eftime il la tenoit fi
chere ,
Qu'il fouffriroit plutoft qu'on fit ce traitement
A toutes celles de fon Pere.
Pline
du Mercure Galant. 139
fucceffion de temps
Pline dit que par
ce Tableau
fut porté à Rome , & mis
au Temple de la Paix . On fçait la rencontre
que ce Peintre eut à Rhodes avec
Apellés fur ces deux Lignes qu'ils tirerent
en l'abſence
l'un de l'autre fur une
mefme Toile , & fur la délicateffe
defquelles
tous deux alternativement
fe
confefferent
vaincus. Le mefme Pline la
décrit affez au long dans le 35. Livre de
fon Hiftoire C.9 . Suidas dit qu'il mit au
jour deux excellens
Livres touchant
la
Peinture & les Figures .
Théon, natif de l'Ifle de Samos , Peintre
des plus renommez , eftoit en vogue
du temps de Philippe de Macédoine.
Elian rapporte qu'ayant dépeint un
Gendarme à cheval qui fortoit à l'impourveu
de la Ville, & qui s'alloit jetter
tout furieux fur l'Ennemy , il ne voulut
point l'expofer à la veuë du monde, qu'il
n'euft fait auparavant fonner par un
Trompette, d'un ton éclatant, le Boutefelle.
Puis quand il vit que les efprits des
Affiftans eftoient tous émeûs de ce fon
guerrier, pour lors il leur montra tout-àcoup
fon Gendarme , afin qu'ils remar
quaffent
140
Extraordinaire
quaffent plus efficacement combien il
eftoit habile en fon Art.
Timante , Peintre illuftre , fleuriffoit
vers l'an du monde 3600. Quintilien
L. 11. C. 13. & Pline L. 35. luy donnent
la louange d'avoir fait connoître &
imaginer dans fes Peintures beaucoup
plus de chofes qu'il n'en repréfentoit en
effet. In omnibus ejus operibus , dit ce
dernier , intelligitur plus femper quàm
pingitur. Témoin le Cyclope dormant
qu'il reprefenta fur une Piece de Cuivre
de la largeur de l'ongle , étendu de fon
long, & entouré de Satyres, qui luy mefuroient
le poulce avec une Gaule , afin
de fçavoir les dimenfions de fa ftature gigantefque.
Têmoin encor cette Piece fi
celebre dans les Hiftoires du Sacrifice
d'Iphigénie, & qu'il entreprit par un défy
contre Colothen, qu'il furmonta tant
par la délicateffe de fes traits , que par
l'induftrie de fon Art; car on dit qu'apres
y avoir reprefenté de la maniere du
monde la plus touchante , tous les illuftres
Parens de cette infortunée Princeffe,
dans une defolation extréme à la veuë
du triſte appareil du Sacrifice & de la
mort
du Mercure Galant.
141
mort de cette innocente victime , quand
il vint à dépeindre Agamemnon fon Pere
, il luy couvrit le vifage d'une partie
de fon Manteau , pour infinuer par
cet ingénieux artifice dans l'efprit des
Spectateurs une idée de la douleur & du
defefpoir de ce Pere affligé , beaucoup
plus grande & plus perfuafive , que s'il
la leur avoit tracée avec le Pinceau . Et
videntibus , dit Valere Maxime L. 8,
C. 11. cogitandum relinqueret fummum
illum luctum , quem penicillo non poffet
imitari.
Timomachus, Byzantin , fleuriffoit du
temps de Cefar le Dictateur , auquel on
dit qu'il fit deux excellens Tableaux ,
P'un d'Ajax , & l'autre de Medée , que
Cefar acheta vingt talens , & les dédia
dans le Temple de Venus. Pline L. 35 .
C. 11. D'autres ajoûtent que le dernier
eftoit fi admirablement bien travaillé,
que Médée , toute en fureur qu'elle y paroiffoit
contre fon propre fang, tenant le
Poignard d'une main , & empoignant
de l'autre les deux Enfans qu'elle avoit
eus de Jafon , pouffée d'un côté de rage &
de haine contre l'ingratitude de leur Pere,
142 Extraordinaire
re, & émuë de l'autre de compaffion &
tendreffe pour les miferables reftes de
fon infidelle Amant , paroiffoit avoir la
derniere horreur de leur plonger le fer
dans le fein, & ne le faire qu'à regret, &
comme y eftant forcée par une furieuſe
paffion dont elle ne pouvoit plus eftre la
Maîtreffe , de maniere que dans ce trouble
affreux où l'on la voyoit reduite, on
euft dit que fon vifage eftoit doux &
cruel , & les yeux pitoyables & furieux
tout enſemble. D'où vient qu'on veut
que ces Vers furent depuis écrits au
pied de ce Tableau.
Quod natos feritura ferox Medaa meratur
;
Prastitit hoc magni dextera Timomachi.
Tardat amor facinus ; ftri&tum dolor incitat
enfem :
Vult non vult , natos perdere & ipfa
fuos.
Zeuxis , natif d'Heraclée , Peintre des
plus fameux de l'antiquité , vivoit dans
la 95.Olympiade.On dit de luy que s'il
ne cedoit guère à Apellés, ny à Protoge
nés
du Mercure Galánt.
143
nés pour l'excellence de fon Art , il les
furpaffoit l'un & l'autre en vanité; car les
I Autheurs rapportent , qu'ayant amaſsé
i beaucoup de richeffes par fon travail , il
eftoit affez vain pour en faire parade, &
pour paroître aux Jeux Olympiques revétu
d'un Manteau de Pourpre , où fon
nom eftoit broché en Lettres d'or.
D'abord il vendit fes Tableaux un prix
exceffif;mais quandil fe vit fort opulent,
il commença à en faire des Preſens , difant
qu'on ne les pouvoit affez payer .
= Nullo fatis digno pretio permutari poffe
dicebat . Plin . Les Agrigentins en eurent
Alcméne ; Archelaus, un Dieu Pan ; &
quelqu'autres un Atléthe fortant du
Combat, qui étoit peint avec tant de naïveté,
qu'on euft dit qu'il fuoit veritablement.
Auffi en fit -il tant d'éclat, qu'il ofa
bien mettre au deffous un Vers Grec,
portant qu'il feroit plus facile aux Peintres
de l'envier , que de l'imiter. Culpaberis
facilius hoc , quam imitaberis. Ce ne
fut pas cependant le plus accomply de
tous les Ouvrages ; car on dit que fon
Chef - d'oeuvre fut le Portrait d'une
Helene , dont l'Orateur Romain a pris
plaifir
144 Extraordinaire
plaifir de décrire l'excellence fous les
plus riches termes de fa Rhétorique
dans le commencement de fon fecond
Livre De Inventione. On dit qu'il tira
cette rare Piece, qui fut eftimée le Miracle
de la Peinture, fur cinq des plus belles
Filles de la Ville de Crotone , qu'il
choifit fur un plus grand nombre que
ces Peuples luy avoient prefentées à ce
deffein , prenant de chacune ce qu'il y
trouva de plus charmant pour le donner
à fon Helene, qu'il trouva enfuite fi
belle & fi accomplie , qu'il mit au deffous
ce Diftique.
A
Hand turpe eft Tencros fulgentefque are
Pelafgos ,
Conjuge pro tali diuturnos ferre labores,
Ce Peintre eut la gloire de furmonter
par l'induftrie de fon Art le fameux
Parrhafius , qu'il fçeut adroitement
tromper, tout habile Mattre qu'il étoit,
spar la reprefentation d'un Rideau lors
que celuy - cy ne fçeut tromper quedes
Oifeaux par la peinture de les Raifins.
Tout le monde en fcait l'hiftoire. Au
refte
du Mercure Galant.
145
HELIO
THE
LYON
"
k
44
aire
echo
en
Aranieri
du Mercure Galant. 145
refte on dit que ce Peintre mourut à force
de rire, confidérant avec trop d'attention
le Portrait d'une Vieille , qu'il
avoit repréſentée d'une pofture fi grotefque
, qu'elle eftoit capable d'éxciter le
ris aux plus férieux. Enfin s'il en faut
croire le Poëte Plaute , ce Peintre fut
eftimé auffibien qu'Apellés le plus excellent
& le plus habile de tous ceux de
fa Profeffion.
·ô Apella ; ô Zeuxis Pictor,
Cur numerò eftis mortui,hinc exemplum ut
pingeretis?
Namalios Pictores nihil moror hujufmodi
tractare exempla.
Voila ce que le loifir & le peu d'Autheurs
que j'ay lûs, m'ont permis d'écrire
fur les manieres particulieres de quelques-
nns des plusfameux Peintres de l'antiquité.
Comme la Question propoſée
ne parle que d'eux , je ne me fuis point
mis en peine de confulter les Livres fur
les manieres de ceux qui ont paru en
Italie depuis que l'Art de la Peinture a
quitté la Grece pour s'y venir établir,
defuillet 1681 . G..
146 Extraordinaire
Le celebre Jean Cibamus eft celuy
qu'on dit avoir commencé à le remettre
dans fon premier luftre en cette plus nobles
Partie de l'Europe vers l'an de falut
1240. les Italiens avant luy ne s'eftant
fervis que de Peintres Grecs pendant
un fort grand nombre d'années. De l'Ecole
de ce Jean Cibamus , ainfi que d'une
feconde Pepiniere , font fortis les plus
habiles Peintres qui ayent parus dans le
monde depuis la defcente des Barbares
en Italie . On compte entr'eux le fameux
& renommé Michel Ange Florentin ,
que plufieurs font non - feulement
aller du pair avec Apellés , mais mefmę
le furpaffer en plufieurs choſes. La Piece
par laquelle on veut qu'il ſe foit rendu
le plus recommandable , c'eft fon Jugement
dernier ; comme Raphaël d'Urbin
par fon Banquet des Dieux , André de
la Montagne par fon Triomphe , & c.
On fait encor beaucoup de mention
d'Antoine le Couroyeur , dit le Titien ;
de Sebaftien de Venife ,de Jules Romain,
d'Antoine le Couturier , de Bandinel
Florentin , d'André Mantinée , & de
quantité de femblables , qu'on peut voir
dans
du Mercure Galant. 147
dans Voffius Lib. de 4. Artibus Popula
ribus : Cap. s. de Graphice , five de Arte
Pingendi.
Entre les manieres particulieres où
l'on tient que ces Peintres modernes ont
les plus excellé , on fait état particu
lierement de l'invention & hardieffe
du Parméfan , des Nuits du Baflan , du
Porfil de Michel Ange, & du Coloris de
Raphael ; parce que ce font, dit on , comme
les quatre Elemens & les plus belles
& plus nobles idées d'un Peintre parfait.
D'autres particularifant davantage , difent
que le Titien a efté grand Colorifte,
que Raphaël d'Urbin a excellé dans le
Deffein, les Caraces dans l'Expreffion ,
Michel Caravage dans la Copie apres le
Naturel, Leonard Davincy dans l'Anatomie,
Rubens dans l'Hiftoire & dans
le Luftre, la Hire dans les Proportions, &
ainfi du refte.
GERMAIN, de Caën.
Ie vous envoye la Vene des Fontaines de
Neptune & de Bacchus , qui font dans
le Lardin d'Aranjuez , au lieu defquelles
je vous envoyay dans le XIV. Extraor
Gij
148
Extraordinaire
dinaire la veuë de celle qui eft appellée de
Don Jean d'Autriche . On luy a donné ce
nom , à caufe que la Figure qui eft enhaut,
& qui jette de l'eau par fes cheveux , a
efté faite d'une Pierre que l'on trouva
dans un Vaiffean Ture apres la Bataille
de Lépante.
Si un Amant aimé , qui a peu de
Bien , une extréme ambition ,
beaucoup de délicateffe , &
un violent amour , doit épouferune
Maîtreffe peu favorifée
de la Fortune , & qui a comme
luy de l'ambition & de la
délicateffe .
15
Ircis , que vous fert- il avec tant de
mérite TIrcis ,
D'avoir le coeur fort haut , & l'esprit
délicat ?
Contre voftre vertu la Fortune s'irrite,
Sans-elle toutefois on ne fait point d'éclat.
Pour moy voftre amour est extréme,
Pour
du Mercure Galant. 149
Pour vous mon amour eft de mefme
J'ay du coeur comme vous , & de l'ambition
,
Tay l'ame délicate ;
Mais quelqu'effort que faffe en nous la
paffion ,
Il ne faut point que je vousflate.
Ie ne puis eftre voftre fait.
Le coeur & la délicateffe
Ne ferve de rien fans richeffe.
Sans elle l'Hymen eft fujet.
A d'étranges revers , à beaucoup de trif
teffe.
Le mérite en ce temps eft eftimé pour rien,
Quand on n'apoint de bien.
T'en ay pen , vous n'en avez guére,
Et le Sort ne veut pas ce qu' Amour vouloit
faire.
Ce que doit faire cet Amant que
fa Maîtreffe refufe d'époufer,
par ces raifons de délicateffe
& d'ambition.
Q
Ve dois-je devenir ? Philis s'eft expliquée.
Toute Amante qu'elle eft,
G iij
150 Extraordinaire
Cette Belle aujourd'huy d'ambitionpiquée,
Prononce mon Arreft .
En l'état oùje fuis , pourrois-je dire d'elle
Qu'elle a trop de rigueur ?
Non , je fçayfon amour, jefçay qu'elle eft
fidelle,
Et je connois fon coeur.
Elle a l'efprit bien fait , plein de délicateffe
,
Et de difcretion ;
Elle fait triompher & raifon & fageffe
Deffus fa paffion.
"On Hymen fans fecours des biens de la
Fortune,
Nefçauroit eftre heureux;
Et la plus forte ardeur est bientoft impor
tune
Dans unfort rigoureux.
୧୯୬୨
Mais le moyen d'éteindre une flâme fi
belle *
Dont mon coeur eft épris ?
Ne dois-je pas plûtoft , pour la rendre
immortelle ,
Aimer toûjours Iris ?
Fortune
du Mercure Galant.
151
Fortune , Amour , Raifon , accordez- vous
enfemble,
Changez noftre deftin ;
Faites par vos faveurs qu'unfaint noud
nous affemble
Pour nous unir fans fin.
F'espere quelque jour voir finir ma difgrace
Par un doux changement ;
Et je veux , belle Iris ; à jamais quoy
qu'on fuffe ,
Vous aimer conftaminent.
Si le Mary doit eſtre plus grand
Maître que la Femme.
D
d'accord,
Orinde & fon Mary ne font jamais
La Femme veut eftre Maîtreffe;
Le Mary dit , qu'elle a grandtort.
Ils fe grondent ainfi fans ceffe.
La Femme fe plaint du Mary ,
Quoy qu'ilfoit d'elle fort chéry,
Difant qu'il eft trop bon , trop doux , &
trop facile,
Que cela le rend mal - babile
G iiij
352 Extraordinaire
A pouvoir gouverner fon Bien & St
Maifon.
Ileft vray que Dorinde eft bonne ména
gere ,
Qu'elle a l'efprit bien fait , & l'humeur
affez fiere,
Et qu'elle entend fort bien raiſon 3
Quefon Mary ne l'entend guére,
Et qu'il reffent un peu l'Oiſon.
Ainfi l'on voit bien qui doit eftre
A la maifon le plus grand Maiftre.
POUR LA CHARMANTE
q
CALISTE.
20
N fait une peinture fi trifte & fit
pitoyable de l'Amour, que la cha-3
rité voudroit qu'on n'en donnaſt point,
& la prudence que l'on n'en parlaft jamais.
Cependant , Madame , vous vous
laiffez voir tous les jours , & je connois
une Perfonne qui fe faitun plaifir de vous
abandonner entierement fon coeur . Il eft
aifé de juger par ce que je dis , que l'A
mour eft une espece de neceffité qu'on
eft abfolument forcé de fuivre; & comme
il
du Mercure Gatant.
153
Fileft impoffible que vous ceffiez jamais
d'eftre aimable , il eft impoffible auffi
que la Perfonne dont je vous ay parlé ite
vous aime paffionnément toute la vie.
S. P.
POUR IRIS.
Ly a longtemps que j'ay fait deffein
de vous écrire ; mais toutes les fois
que je l'ay effayé, il m'eft venu des pen
fees fi triftes dans l'efprit , que la crainte
de vous déplaire m'a toûjours fait interrompre
ce deffein ; car on n'écoute pas
volontiers les plaintes d'une Perfonne
affligée , & il faut avoir le coeur tendre
& fenfible pour prendre pitié du mat
qu'on luy voit fouffrir. Je me fens forcé
de vous dire neantmoins que ce n'eft
que depuis que vous n'eftes plus icy que
mon humeur eft fi changée. J'y fuis
refveur & folitaire , j'y languis ; & je ne
puis fonger à la cruelle neceffité qui
vous en éloigne , que je ne fonge que je
fuis le plus malheureux de tous les
Hommes
"
"
park. Asger 14
S. P. "
G V
154 Extraordinaire .
LE SING E,
ET LE RENARD
UN
D'E SO P. E.
N Singe avec un vieux Renard.
net
L'un an ne long, l'autre camart,
Avoient enfemble conference,
Difant chofe de confequence .
Ils parloient des ajustemens
Quifont dans leurs habillemens.
Le Singe qui fe croyoit beste,
" De bel efprit , & bonne tefte,
Demeurant affis furfon cû,
Parce qu'il fait qu'il est tout nu,
De crainte que par raillerie
Quelqu'un ne s'en moque & s'en rie,
Penfant furprendre le Renard,
Et jouer un tour defan art,
Euy dit ; Ma foy , cher Camarade,
Je voy que tu n'as rien de fade
Ny dans l'efprit , ny dans le corps..
La Nature a fait des efforts
Four te rendre recommandable.
Ton
du Mercure Galant.
Ton efprit eft fin, doux , affable,
Adroit,fubtil, fin, & rufé ,
Et l'on feroit mal-avifé
De penfer qu'on t'en fiſt accroire .
Perfonne n'aura cette gloire;
Ta prudence & ton jugement
Ont toûjours fait l'étonnement
Des plus fçavans & des plus fages.
Mais fi tous ces grands avantages,
Et d'autres que je ne dis pas ,
De ton efprit font les appas,
Du cofté du corps tout de mefme ;
Le Ciel par fon pouvoir fuprémie,
T'a fait digne d'eftre eftimé.
Affurément on eft charmé,
Quand on voit ta ' petite tefte,
Ton nez aigu, ta gueulle prefte
A croquer Poules & Poulets."
Tes dents font blanches comme lait.
Ta jambe eft affez fine & droite.
Ton épaule paroift étroite.
Ton ventre n'eft point bourfouflé,
Ny trop petit, ny trop enflé.
Ton poil eft fin, & la fourrure
En eft bonne dans la froidure .
Mais à parler de bonne foy,
Une chofe déplaiſt en toy,
Cel
156 Extraordinaire
C'eft que ta queue à ton derrieremos JA
Traîne fouvent dans la pouffiere, tho' I
Elle eft diforme en fa groffeur,
Auffi bien que dans la longueur;
O RE
busy
Et pour peu que l'on foit habile , ?rts?
On voit qu'elle t'eft inutile ,
Qu'elle t'eft mefme affez fouvent 990
Tres-nuifible quand il fait vent ,
Ou quand il a fait de la pluye,
Parce que par tout elle effuye
L'herbe & les feuilles dans les Bois.
Croy-moy donc une bonne fois,
Afin de rendre ta figure
D'une tres- galante ſtructure,
Et te donnant l'air de guayté,
Te faire parfait en beauté ,
Tu dois chercher qui te la rogne
Je feray bien cette befogne.
Je fuis un adroit Animal.
Je ne te feray point de mal,
L'affaire fera bientoft faite,
Si tu confens que je m'y mette
Et ce qui ne te fert de rien ,
A d'autres fervira fort bien.00%
Entre ceux là j'ay bonne place,
pleas
Car fouvent faifant la grimace, do
Je fuis contraint de me facher,oval e
T
12
OT
It
du Mercure Galant.
157
up Et comme je puis,de cacher
L'endroit où l'on met la croupiere,
Enm'afféantfur mon derriere
Parce qu'il est tout découvert.
Sans poil ,tout rouge, & non pas verd
Cela me cauſe tant de honte,
Que ma belle humeur s'en démonte.
Afin de cacher ce defaut,
Ta queue eft tout droit ce qu'il faut.
Je ne donneray plus à rire.
J'en feray mieux, & toy point pire ! " }
Tu m'auras beaucoup obligé
Sans fujet d'en eftre afflige,
om -you
A
Ace difcours plein d'éloquence , deepth
De beaux mots, & de complaisance.
315
Neantmoins unpeu captieux,
isto i
D'un vieux Singe malicieux
Le Renard fift cette réponſe, and yo
Cher Amy Singe, ta femonce ?!
N'eft faite que par intéreft.
Chacun fe tienne comme il eft ,
Et que doucement il endure
Tous les defauts de fa nature.
Ton cû tout nud fera pour toy
Et ma longue queue eft pour moy.
Combien aurois - je de trifteffe,
De la voir fur ta laide feffe!
ob u 7
or on t
t
os ¿
mp so 17
meth
1
J'aime
158 Extraordinaire
J'aime bien mieux dedans ces Bois,
Quand je m'y promene par fois;
Apres qu'il a fait de la pluye,
Que l'herbe & feuilles elle effuye ,
Et que traînant fur mes talons,
Elle enfonce dans les fablons,
Dans la pouffiere & dans la borë,
Ou mefme que le vent s'en jouë.
Faut eftre fin pour m'attraper.
Tu penfois , je croy , me tromper
Mais tu t'es bien trompé toy- mefme
Avec ton beau viſage bleſme.
Tu te leves un peu trop tard,
Pour en faire accroire au Renard .
Je me ris de ta rhétorique ;
En vain tu la mets en pratique ,
Pour me vouloir perfuader
Que ma queue eft à marchander ,
Couper, prefter, donner, ou vendre.
Si tu l'ignores , faut l'apprendre ,
Que la Nature ne fait rien
D'inutile , & qui ne foit bien,
Et que tout ce qu'elle nous donne
Doit eftre eftimé chofe bonne.
Va- t-en donc, s'il te plaift , ailleurs
Employer tes difcours railleurs.
Et tout farcis deflaterie ;
Et
du Mercure Galant
159
Et fouviens-toy bien , je te prie,
Qu'on ne doit point croire un Flateur,
Ny demeurer fon Serviteur.
Ainfi par un trait de morale,
Dont le fin Renard nous régale,
Finit ce plaifant entretien
De deux Brutes qui parloient bien.
ALLARD , du Véxin.
Si la Sante peut eftre alterée par
les Paffions.
POU
Our traiter cette Queſtion dans tou-.
te fon étendue , il faudroit faire l'Anatomie
entiere du Corps humain ;
car la fanté dépend abfolument de la
ftructure de tous fes refforts , & du tempérament
des liqueurs qui les arrofent.
Mais parce qu'il ne s'agit icy que de
faire un difcours fuccint fur la matiere
dont la fanté peut eftre alterée par
les paffions , je tâcheray de démeller
feulement quelques fonction du corps
humain , & entr'autres celles qui font
+
les
160 Extraordinaire
les plus fujettes aux paffions . Quand je
me feray acquité de cela , j'efpere faire
voir affez clairement les defordres que
les paffions caufent quelque fois à la
fanté.
ˋ
L
Puis qu'il s'agit d'expliquer quelques
actions du corps humain , & de
donner une idée de la fanté,je ne fçaurois
peut- eftre mieux faire , que de fuivre
pied- à-pied les altérations que le chy
le fouffre , quand il a une fois paſſe
dans les tuyaux lactées , & qu'il s'eft
enfin dégorgé dans le fang: Car il eft
alors emporté par cette liqueur , où il
roule quelque temps fans paroiftre alteré,
comme on l'obferve dans ceux à qui l'on
ouvre la veine quatre ou cinq heures
aprés qu'ils ont bien mange ; car l'on
voit autant de lait , que de fang dans
les palettes. Mais , lors que le chyle
a circulé durant quelques heures , il
luy arrive toûjours du changement; parce
que les principes actifs du fang le frapent
de tous coftez , & qu'ils endef-uniffent.
peu-à-peu les élemens .
Le premier & le plus fimple chan
gement qu'éprouve le chyle , femble
fe
du Mercure Galant. 161
fe faire par l'évaporation de fon humidité
; car je m'imagine que ce qu'il
ya de plus fubtil dans le fang commence
d'abord par fes attaques à froiffer
les petites parties du chyle , & à les
ouvrir de forte, qu'elles donnent iffuë
aux matieres aqueufes , qu'elles tenoient
refferrées. Ainfi le chyle devient
moins fluide qu'il n'êtoit , & s'épaiffit
peu-à - peu. Mais , parce que ce chyle
ainfi preparé eft porté par les arteres
dans toutes les parties du corps , il n'eft
pas difficile de croire que tout ce qui a
befoin de nourriture n'en retienne quelque
chofe. Cependant , fi l'on ne confidéroit
2
que ce fac apliqué fur une partie
l'on ne fçauroit raisonnablement
affurer , qu'elle en eft nourrie,parce que
l'expérience nous l'enfeigne autrement.
Car , fi l'on coupe un nerf , qui
jette fes branches dans quelque mufcle
ou dans quelque autre partie du
corps, alors cette partie fe feche, & ne fe
nourrit aucunement. C'eft pourquoy il
faut croire que la matiere , dont les
parties fe nourriffent , vient de la part
des nerfs auffi bien que dela part des ar
2 téres.
"
162 Extraordinaire
téres. Et bien que nous n'ayons encore
rien touché de la matiere qui fe gliffe
dans les canaux nerveux , il eſt pourtant
à croire que quand elle fe mefle avec le
chyle preparé, elle le r'anime, & y cauſe
une douce fermentation , qui acheve de
diffiper l'humeur aqueufe, qui y reftoit,
c'eft pourquoy il fe fait alors fur la
tie , qui doit eftre nourrie , une gelée à
peu prés femblable à celle qu'on remarque
dans le fac des viandes , quand
on en fait évaporer doucement l'humidité.
par-
Le chyle ainfi élaboré par le fang,
fert fans doute à reparer les pertes de
cette liqueur , auffi bien que celles des
parties folides ; car fans cela le fang fe.
roit bien-toft épuisé , puifque les vifceres
en tirent tous les jours de nouveaux
fucs. C'est pourquoy la portion du fac
nourricier, qui refte dans le fang , apres
que l'autre a efté employée pour la
nourriture des parties folides , acquiert
encore plus de perfection qu'elle n'avoit
auparavant ; car le coeur & les arteres
ne ceffent point de l'agiter & de
la battre , ny les efprits du fang de la
penetrer.
du Mercure Galant. 163
penetrer. D'où vient principalement
que le fang tire une teinture de ce fac
nourricier à peu prés comme l'efprit de
therebentine , qu'on verfe fur les Fleurs
de foulfre , tire ce que le foulfre a de
plus pur , & fe revêt d'une couleur
rouge , qu'il n'avoit point auparavant.
A mefure que le fang dévelope le
fac nourricier , & qu'il en fait fa propre
fubftance, il fournit aux vifceres les humeurs
qu'ils ont la proprieté de filtrer;
mais entr'autres il laiffe échaper par de
petits canaux adipeux une matiere huileufe
, qui par les diferens détours
qu'elle fait , fe volatilize de plus en
plus , jufqu'à ce qu'elle ait atteint la
maffe du fang , où elle fe mefle de nou
veau.
Si je voulois donner une idée de cette
effence huileufe , je ne la fçaurois
mieux comparer qu'à la liqueur fulfurée,
qui furnage , quand on a diftilé par trois
ou quatre fois une livre d'efprit de vin
avec une demy-livre du plus fort efprit
de vitriol ; car alors on remarque deux
liqueurs qui fe diftinguent , & dont
l'une
164 Extraordinaire
> l'une tient le deffus femble n'eftre
que l'efprit acide du vitriol , qui s'eft lié
avec la matiere fpiritueufe de l'efprit de
vin ; au lieu que l'autre , qui furnage,
eft une liqueur huileufe tres- limpide,
qui n'eft fans doute que le foulfre , ou
T'huile pure de l'efprit de vin.
Quand une fois cette matiere purement
fulfurée , s'eft jettée des vaiffeaux
adipeux dans la maffe du fang , elle fuit
le cours de cette liqueur , & va tomber
avec elle dans la cavité droite du coeur ;
& comme elle en eft exprimée inconti
nent dans l'artere du poulmon , elle n'eft
pas longtemps fans s'impregner de l'ef
prit lumineux , qui eft répandu dans
fair ; car cét efprit fe communique à el
le dans les inteftins qu'il y a entre les
extremitez de l'artere , & les origines de
la veine du poulmon. Mais parce que
cette matiere huileufe eft capable d'imbiber
comme font les phofphores , un
grand nombre d'efprits lumineux , elle
ne fçauroic non plus éviter fon embrafement
dans les poulmons quand elle
en eft toute impregnée , que le feroit
de la matiere combuftible qui recevroit
les
7
du Mercure Galant.
165
les rayons de lumieres , qu'on ramaffe
avec un Miroir ardant .
›
S'il falloit produire l'exemple d'une
matiere qui s'allume au moment qu'on
l'expofe à l'air, je n'en fçaurois donner
d'autre que celuy du phofphore liquide
dont parle le Journal des Sçavans. Car
l'autheur de ce Journal rapporte que fi
l'on prend de cette liqueur qu'on tire
dans une phiole bien bouchée &
qu'on en étende doucement une goute
avec le doigt dans la paulme de la main
ou ailleurs , il s'éleve d'abord une flâme
comme eft celle de l'efprit de vin,
qui dure jufqu'à ce que toute la matiere
foit confumée . Mais cette flâme ne fe
fait , que parce que la liqueur a la proprieté
d'imbiber la lumiere fi - toft
qu'elle eft exposée à l'air ; c'eft pourquoy
elle ne s'allume point dans une
phiole bien bouchée ; car les corps lumineux
qu'elle tient abforbez , ne font
pas alors affez agitez , ny peut- eftre en
affez grand nombre. Cependant, fi l'on
leur fait acquerir l'agitation qu'il faut
en fecoüant la phiole , la liqueur paroiſt
au moment tout en feu , quoy que
l'air
166 Extraordinaire
l'air exterieur ne l'éteigne aucunement;
d'où je conclus que la matiere huileuſe
qui commence à s'allumer dans les poulmons
, & que je compare avec ce phofphore
, peut conferver fa flame dans
toutes les parties où elle paffe , par lé
feul mouvement qu'elle a.
On m'objectera peut- eftre que s'il y
avoit une matiere huileufe , qui s'allu
maft dans les poulmons , elle les brûleroit
infailliment de mefme que toutes
les parties par où elle fe répandroit. Je
répons à cela que toutes fortes de flâines
ne confument pas également les
corps fur lefquels elles agiffent , car la
flâme qui fe fait avec le charbon dont
les Forgerons fe fervent , eft bien plus
puiffante & plus capable de détruire
les corps , que n'eft la flâme de l'efprit
de vin. De plus celle qui s'éleve du
phoſphore liquide dont je viens de parler
, eft fi douce & fi benigne, qu'elle ne
diffoût pas mefme les corps les plus
combustibles. Car lors qu'on moüille
de cette liqueur les cheveux , ou quelque
autre matiere inflâmable , on les
voit au moment tout en feu , fans que
ces
du Mercure Galant. 167
ces chofes en recoivent le moindre
dommage. De là vient qu'on ne doit pas
s'étonner fi la matiere huileufe qui abforbe
la lumiere , & qui s'allume dans.
les poulmons, ne brûle pas les parties par
où elle paffe , mais qu'au contraire elle
les anime & les vivifie ; puifque les animaux
femblent n'avoir de vie qu'autant
qu'ils ont de cette flâme.
Mais dira quelqu'un , quelle preuve
avez-vous pour avancer que la vie des
animaux n'eft qu'une flâme ? Je vais
dire ce qui m'en convainc . Je remarque
premierement que les chofes qui
font neceffaires à la vie pour la faire
fubfifter,font les mefmes dont la flâme a
befoin pour s'entretenir ; c'eft pourquoy
l'une & l'autre s'éteignent dans un Globe
de verre , fi- toft qu'on en a pompé
l'air ; d'où il paroift que l'air eft également
neceffaire pour leur entretien .
D'ailleurs elles dépendent encore d'une
autre efpece de nourriture ; car fi dans les
animaux l'on fupprime le cours du chyle
, & qu'on en empefche l'entrée dans
le fang , ils périffent incontinent de même
que la flâme d'une Bougie , ou d'une
Lampe;
168 Extraordinaire
Lampe , dont la cire ou l'huile ne fçauroit
monter librement dans le lumignon.
C'eft pourquoy la vie & la flâme
s'entretenant par les mefines chofes , &
ne pouvant fubfifter fans qu'il leur arri
ve à tous momens de l'air & de la matiere
huileuſe , il eft à croire qu'elles
font d'une feule & mefme nature , &
que la vie des animaux par confequent
n'eft qu'une flâme.
Dans la perfuafion où l'on doit eftre,
que la vie n'eft point diftinguée de la
Яâme , il eſt aisé de voir que le fang eft
une liqueur vivante ; puifque la flâme
ou la vie fe renouvelle dans les poulmons
& qu'elle fe répand de là par tout le
corps en fuivant les Loix du mouvement
du fang. Mais outre que cette flâme
qui penetre le fang jufqu'aux moindres
de fes parties , fe fait fentir & ſe.
communique à toutes les humeurs , que
les vifceres criblent , elle fe filtre particulierement
dans les petites glandes qui
compofent la fubſtance grife du cerveau; i
c'eft pourquoy elle s'échape enfuite par
des tuyaux tres-délicats , qui prennent
leurs racines dans ces glandes ; &
comme
du Mercure Galant. 169
comme ces tuyaux font plufieurs detours
& divers enlacemens dans lafubftance
calleule du cerveau avant que de
fortir du crane , cette flâme vivante fait
neceffairement la mefme route & fe
rompt differemment. Mais fi- toft que
ees canaux font hors du crane , ils vont
par tout en lignes affez droites fans
obferver les differens plis , qu'on peut
voir d'une feule vûë dans le cerveau &
dans le cervelet quand on les coupe de
travers; car on y remarque alors des ramifications
qui ne reffemblent pas mal
aux branches des Arbres .
Plus je fais des reflexions fur les experiences
qu'on fait tous les jours quand
on lie un nerf,ou qu'il arrive une luxation
aux vertebres , & plus je fuis convaincu
que la matiere qui arrofe les
nerfs a la proprieté de fentir. Car fi
lon examine le nerf au deffous de la
ligature l'on remarque qu'il eft flétry &
infenfible ,au lieu qu'au deffus il paroiſt
eftre tant foit peu tumefié , & avoir un
fentiment extraordinairement exquis
d'où je conclus que la matiere qui eft
dans les nerfs eft un principe qui fent;
QdIuillet 1681 . H
170
Extraordinaire
puis qu'au moment qu'elle celle de couler
dans un lieu où elle couloit auparavant
, le fentiment s'en évanouit , &
qu'au contraire il fe fortifie & devient
plus vif à mesure qu'elle s'y amaffe plus
qu'à l'ordinaire.
Il n'eft pas difficile de déterminer la
matiere qui fent dans les nerfs , parce
qu'elle ne peut prendre fa fource d'ailleurs
que des glandules du cerveau ; &
puis que ces petites glandes par une ftructure
toute particuliere fe parent entr'autres
chofes le feu qui vivifie le fang, il
eft à croire que ce qui sent dans les
nerfs n'eft proprement que ce même feu
ou cette même flâme , qui apres avoir
paffé par les glandes du cerveau , fe trouve
dégagée de tout ce qui pouvoit obfcurcir
fa lumière .
Le fentiment donc qu'a la flâme qui
reluit dans les nerfs, n'eft apparemment
qu'une production de fa contexture particuliere
; car les corps naturels n'agif.
fent jamais que conformément à la
tiffure ou à la ftructure de leurs parties.
C'est pourquoy l'or ne devient fulminant
que quand les efprits de l'eau regale
du Mercure Galant. 171
e
}
le l'ont penetré & qu'enfuite le Sel fixe
detartre l'a precipité ; car alors il fe fait
de l'union & de la ftructure de ces trois
matieres un composé , qui tonne avec
beaucoup plus de bruit & de violence
que la poudre à Canon ; puis que quand
on en met feulement quelques grains
dans une cuilliere qu'on fait chauffer
lentement fur le feu , cela fait un bruit
éfroyable. Pour démontrer que ce bruit .
ou cette espece de Tonnerre n'eft qu'un
effet , ou qu'une fuite neceffaire de la
ftructure de cette chaux d'or , c'eſt que
fitoft qu'on détruit fa ftructure , elle
perd la proprieté qu'elle avoit de
fulminer , comme l'on s'en affure
quand on l'humecte d'un peu d'efprit
-de Vitriol ou d'efprit de Soulfre ; car
ces efprit changeant l'arrangement de
les parties, luy oftent la vertu de fulminer.
Il feroit peut- eftre affez aisé
de montrer par plufieurs autres experiences
, qu'on ne connoift point d'effets
dans la Nature qui ne foient produits
conformément à l'arrangement des parties
de la matiére ; de même qu'il ne
fe voit point de mots qui ne s'expri-
Hj
172
Extraordinaire
ment fuivant l'arrangement des lettres
de l'Alphabet.
1
Mais fi l'on croyoit tirer plus déclairciffement
d'un exemple que l'Art fourhiroit,
je rapporterois celuy d'une Horloge
dont toutes les pieces n'agiffent,
& ne font leurs effets que fuivant l'ar
rangement qu'elles ont; car fi le reffort,
le balancier, les roues & les poids n'étoient
placez où ils doivent eftre , jamais
ces pieces ne marqueroient ju
ftement , comme elles font , les minutes,
les heures , & mille autres chofes qui
ne font point de ce fujet. C'eft pourquoy
il n'y a rien à hazarder quand on
avancera que tous les effets , tant natu
que
rels qu'artificiels , ne font des fuites
neceffaires de l'arrangement des parties
de la matiere ? De là vient que le
fentiment qui fe fait dans les nerfs ne
doit fe regarder que comme l'effet , ou
le refultat de la tiffure de la flâme qui
les anime , je veux dire que le fentiment
& la tiſſure particuliére qu'a cette
flâme dans les nerfs , ne font qu'une
meſme choſe.
Puis que le fentiment n'eft que la
tiffure
du MercureGalant.
173
tiffure particuliére de la flame qui vole
par tout dans les nerfs , il y a grande apparence
que la flâme vivante qui illumine
le cerveau , & qui n'a pas encore
paffé dans les nerfs , fait par les nuan
ces ou par les changemens qui luy ar
rivent, toutes les connoiffances que l'on
2. C'eft pourquoy apparemment , tantoft
elle eft imagination , tantoft elle eſt
memoire fuivant les modifications ou
les nouvelles tiffures qu'elle prend.
Ainfi il ne feroit peut- eftre pas bien
mal aifé d'expliquer les operations de
l'ame puis que cette hypothefe eft
fimple , & telle qu'on en peut tirer
l'explication d'un grand nombre de
phénomènes: Ajoutez à cela qu'elle paroift
eftre veritable , puis qu'elle s'appuye
fur cette Loy inviolable de la Nature
, qui eft que les effets fe font toû .
jours conformément à la ftructure des
parties de la matiére.
Si l'on eft une fois pleinement perfuadé
de cette derniere verité, & qu'on
ait foin d'en faire l'application aux
operations de l'ame, il fera aifé de comprendre
comment les paffions s'exci-
H J
174
Extraordinaire
2
tent , puis qu'elles ne font que les im
preffions que les corps de dehors font
fur l'ame, & que ces impreffions ne reffemblent
pas mal à ces ondoyemens
qu'un petit vent fait faire fur l'eau
quand il foufle, ou à ces changemens qui
arrivent à la flâme de nos feux ordinai
res lors qu'on y ajoûte du Salpeſtre , ou
quelqu'autre matiére.
Dans le rearce où l'on doit eftre,
que les paffios ne font que les impreffiós
que les corps exterieurs font fur l'ame,
Fon ne doutera point que les paffions ne
puiffent alterer la fanté, fi toft qu'elles
fe font fentir dans l'ame; car comme elles
ne font que des changemens qui ar
rivent à l'ame, & que l'ame eft le prin
cipe qui regle dans nous toutes les fonctions
du corps, il eft clair que les paffions
font capables d'alterer la fanté. Il
ne faut pourtant pas s'imaginer que tou
tes fortes de paffions rendent la fanté
mains bonne;puis qu'il y en a qui l'au
gmentent, comme il y en a qui la détruifent.
C'eft dequoy l'on eft convaincu
toutes les fois qu'on fait réflexion fur le
plaifir qu'on prend à la Comédie , &
für
du Mercure Galant .
175
fur le chagrin qu'on a dans une compagnie
qui déplaift ; car quand on
revient de la Comédie , on eft gay &
plein d'agreables idées , au lieu qu'on
eft ordinairement trifte & mal difpo-.
fé lors qu'on le fepare d'une compagnie
, où l'on n'a rien trouvé qui la fiſt
fouhaiter.
Mais parce que les chofes generales
ne touchent pas comme les particu
lieres , il faut que j'examine une palfion
en particulier , & que je falfe voir
ce qu'elle opére pour la fanté; & comme
il n'y en a point qui foit plus ordinaire
& qui ait plus d'étendue que l'amour
, je m'appliqueray pour l'heure
penétrer quelle eft cette paffion , &
je démefleray autant que je pourray fes
fentimens interieurs dont on eft fi vivement
touché.
Quoy qu'il ne foit pas ailé d'expliquer
coment une belle Perfonne infpire
de l'amour; cependant fi on fçait une fois
qu'il fe fait de tous les corps des effumations
dont ils font environnez , l'on
ne devinera plus aisément le fecret ;
car l'on s'imaginera que les écoule-
Hij
176
Extraordinaire
lemens qui fortent des corps , font por
tez de toutes parts par les rayons de lu
miere , comme on le peut voir dans les
corps odorans quand on les expofe au
Soleil , puis qu'alors ils répandent un
parfum qui fe fait fentir par tout aux
environs & je ne pense pas qu'on puif
- fe raisonnablément en attribuer la cau
fe qu'aux rayons du Soleil ; qui difperfent
çà & là ce parfum , c'eft à dire les
parcelles invifibles des corps odorans.
Ainfi fe faifant à tous momens des
émiffions de noftre propre fubftance ,
comme il n'en faut point douter, il eft à
croire que les rayons du Soleil qui re-
Яechiffent d'un bel objet , fe chargent
des écoulemens qui s'én échapent . C'eft
pourquoy ces écoulemens penétrent
avec la lumiére jufqu'au fond des yeux;
& parce qu'ils fe mêlent enfuite avec
la lumière qui luit dans la rétine, ils ne
manquent pas de la faire briller. plus
qu'elle ne brilloit, de mefine que le nitre
ranime & rend plus éclatante la flâme
de nos feux ordinaires.
Si-toft que cette lumiére eft devenuë
plus rayonnante , elle paffe comme un
éclair
du Mercure Galant .
177
cere
*
éclair de la rétine dans le cerveau , où
elle fait une infinité de refléxions , qui
font toûjours meflées de l'idée du charmant
objet qui les caufe. Mais cette
idée qui occupe fi fort les Amans , neft
que l'Image de la beauté qu'ils adorent,
& cette Image eft fi bien peinte comme
en mignature fur leur ane , qu'elle
reffemble à l'objet ny plus ny moins
que les traits qu'un Peintre tres- excellent
en auroit fait fur une toille .
C'eft dequoy l'on ne peut pas douter ,
puis que l'experience fait voir que tous
les objets qui fe préfentent à la vue,
impriment en petit leurs Images fur le
rétine. Ainfi ces Images s'étendent
par les ondulations de l'ame jufqu'au
cerveau le long des filamens du nerf
optique .
Quant aux reflexions qui fuivent.
toûjours cette image ou cette idée , qui
eft fi bien empreinte dans l'efprit des
Amans , elles ne femblent eftre autre
chofe que les modifications & les refractions
que la lumiére fpirituelle fouf
fre à mefure qu'elle fe meut dans les
plis du cerveau. L'on peut encore dire
HV
178 Extraordinaire
que les actes les plus purs & les plus
clairs que leur ame faffe , viennent des
lueurs qui s'y excitent & qui y naiſſent
à peu pres comme ces feux que nous
voyons naiftre quelquefois dans l'air
tout - à coup.
il eft aifé à cette heure de reconnoistre
deux chofes que l'Amour
infpire de nouveau dans l'ame de ceux
qui aiment ; car l'on y peut remarquer
d'abord l'image ou l'idée de la
Perfonne qui les charme , & on y
voit enfuite les reflexions ou les formes
différentes qui fuivent toûjours
cette idée. Ainfi quand on fent de
l'altération en fa fanté à l'occafion
de l'amour , cela vient fans doute de
ces deux premieres caufes qui changent
l'ame ; de forte que les fonctions
de certains vifceres ne s'en font pas fi
bien.
Lors que l'amour eft moderé , & que
l'idée qui le caufe n'eft pas fi bién gravée
dans l'ame , qu'elle ne s'efface à mefure
que l'ame fe modifie , ou qu'elle
roule diférentes pensées , alors cette paf
fion rend l'efprit plus vif & plus éclairé,
du Mercure Galant.
179
ré ,s parce qu'elle le tient fouvent en
action ,d'où vient que ce qu'il y a d'impur
dans l'ame , & qui obfcurciroit
la
clarté de fes connoiffances
, eft alors
chaffé du centre à la circonférence
, de
meſme que les impuretez
du Vin font
précipitées
& pouffées autour des Ton-
-neaux lors qu'ils boult.
Si l'amour qu'on prend avec modération
rend l'efprit plus vif & plus lumineux,
il fert auffi à la fanté par la mefme
raifon , puis que l'ame qui eft alors plus
épurée qu'auparavant, eft auffi plus propre
à agir & à bien faire la plufpart des
fonctions du corps ; d'où vient qu'elle
vole comme un éclair , & qu'elle eft fi
agile à fe porter dans tous les nerfs fans
que rien l'en empéche . C'est pourquoy
le coeur & les arteres battent alors avec
vigueur , & la digeſtion des alimens s'en
fait beaucoup mieux & beaucoup plus
vifte.
Mais quand on a de l'amour fans mefure
, & que l'idée de ce qu'on aime eſt
ffort empreinte fur l'ame qu'elle ne
fçauroit s'effacer de quelque maniere
que l'ame le tourne , alors cette paffion
rend
180 Extraordinaire
rend les Amans refveurs , & donne des
atteintes à la fanté. Les Amans deviennent
refveurs , parce que leur ame eſt
remplie d'une idée , qui y eft gravée fi
profondement qu'ils ne fçauroient
avoir de penfées qu'elles ne foient fcel
lées de ce mefme caractere fi -toft qu'el
les naiffent; de là viennent leurs diftrat
ctions & leur conftance.. 7
Pour ce qui eft
de lafanté que cette
paffion altére quand elle eft exceffive , il
faut expliquer comment cela le fait, ou
du moins penétrer quelques - uns de ces
fentimens interieurs qu'éprouvent les
Amans trop paffionnez . C'eft ce que
je tâcheray de faire dans la fuite.r.or
Si l'on fait refléxion fur ce que l'ame
des Amans n'a prefque point d'autre attention
que celle de contempler l'objet
qu'elle aime, l'on s'imaginera que cette
Occupation qui la tient ramallée dans
le cerveau , fait qu'elle ne coule pas
dans les nerfs à plein canal comne
à fon ordinaire ; c'eft pourquoy
les parties où aboutiffent les nerfs , &
qui ont fans ceffe befoins de leurs in
fluences ne font leur devoir que
foible
du Mercure Galant. 181
ך
foiblement & avec peu de vigueur.
-Ileft aifé apres cela de voir comment
les Amans fe fentent le coeur faifi
& comme brifé ; car les efprits qui font
occupez dans le cerveau à fervir l'objet
qui fe tient toûjours éclairé devant
eux,oublient leurs tâches, & ne fe glif-
= fent plus en abondance dans les nerfs
de la huitiéme paire , & dans le nerf
intercoftal ; c'est pourquoy le coeur, où
plufieurs branches de ces mefmes nerfs
aboutillent, ralentit ſes battemens ; d'où
vient que le fang qui ne ceffe point
d'aborder au coeur par la veine - cave ,
& par la veine du poulmon , regorge
dans ces vaiffeaux , & affiége le coeut
de forte , qu'il y caufe une oppreffion
qui eft toûjours fuivie d'un fentiment
de trifteffe.
1
L'oppreffion ou le refferrement que
les plus paffionnez fentent autour da
coeur , eft ordinairement accompagné
de plufieurs foûpirs, qu'ils femblent ne
pouffer que pour fléchir le coeur de
leurs Maîtreffes . Or ces foûpirs viennent
apparemment de ce que les efprits
ne fe portent qu'à troupes & par interruption,
182
Extraordinaire
·
terruption , du cerveau dans le nerfqui
s'infere au diaphragme;c'eft pourquoyle
diaphragme eft alors contraint de s'a
baiffer par des repriſes courtes & entre
coupées . Ainfi parce qu'il étend de plus
en plus & inégalement la poitrine durant
les legeres contractions, l'air par ſa
propre pelanteur s'y precipite , & y entre
comme par bonds inégaux à proportion
qu'elle s'élargit; ainfi il y forme ces fons
Ingubres ou ces foûpirs , qui fonttoûjours
la marque certaine d'une forte paffion.
Dans cet état où font les Amans, s'il
arrive que par une application toute extraordinaire
leur ame intercepte les influences
de forte , qu'elle ceffe de couler
dans les nerfs qui vont au coeur &
au diaphragme , alors ces parties ceffent
de faire leurs fonctions , & ne ſe mouvent
prefque plus . C'eft pourquoy les
Amans tombent quelquefois tout d'un
coup comme morts aux pieds de leurs
Maiftreffes , & leur état alors ne me
femble point diférer de ce qu'on appelle
communément pâmoifon , où tombent
quelquefois ceux qui font les plus em-
'portez en amour.
Tandis
Du Mercure Galant.
183
-
Tandis que ces tragédies fe jouent
dans la poitrine des Amans,il ne fe paffe
rien que de trifte fur leur viſage ; car il
eft toûjours blême & défait , parce que
leur coeur n'a pas la force d'y pouffer
le fang. C'eft pourquoy toutes les veinules
qui font plufieurs lacis dans le vifage,
ne font alors prefque plus arrofées
de cette liqueur vermeille ; d'où vient
qu'elles paroiffent fans couleur auffibien
que le vifage , qui emprunte toutjours
la fienne du fang qui coule dans
ces veines.
Il y a tant de correfpondance entre le
vilage & les yeux, que le vifage ne peut
eltre changé , fans que les yeux ne le
foient auffi. C'eft pourquoy quand les
Amans ont le vifage défait,comme nous
le venons de dire , l'on voit dans leurs
yeux une trifte & tendre langueur. Mais
puis que cette langueur fe fait comme
toutes les autres paffions du corps , conformément
à fa ftructure méchanique,
il eft à croire qu'elle vient de ce que l'amedes
Amas n'anime pas affez les nerfs
pathetiques ; auffibien que quelques
branches qui naiffent de la cinquième
paire
184
Extraordinaire
paire de nerfs, & qui vont aboutir aux
paupieres . Ainfi les paupieres n'ont
plus la force de fe relever ; c'eft pour
quoyelles le tiennent abbaiffées , & cou
vient à demy les globes des yeux , tandis
que ces globes font tournez de maniere
par les nerfs pathetiques , qu'ils
ne font voir en eux que cet air triſte
& cette mourante langueur qui a tant
de charmes,
Quand les Amans en font venus juf
queslà , ils fe fentent qulquefois fi triftes
& fi abatus , qu'ils verfent fouvent
des larmes malgré qu'ils en ayent . Ce
qui fe fait fans doute , parce que les
nerfs qui accompagnent les vaiffeaux
du fang par tout où ils fe diftribuent
dans les glandes des yeux , ne portent
pas allez d'efprits pour faire faire à ces
vaiffeaux leurs contractions ordinairės;
c'est pourquoy le fang qui y aborde à
tous momens n'en n'eftant prefque plus
exprimé , il remplit & étend les vaiffeaux
plus que de coûtume . Ainfi felon
les Loix du mouvement du fang, il doit
s'échaper au travers de leurs tuniques
beaucoup de ferofité , que de petits
tuyaux
་
du Mercure Galant.
185
tuyaux pratiquez dans ces glandes reçoivent
& portent dans plufieurs conduits
lachrymaux, qui fe terminent nonfeulement
aux bords des paupieres,
mais auffi dans leurs furfaces interieures.
Ce qui fe paffe dans le cerveau des
plus paffionnez n'eft pas moins triſte,
ny moins furprenant que ce qui leur
arrive dans la poitrine , dans le vifage
& dans les yeux , car les veilles les occupent
quelquefois fi fort qu'ils paf
fent les jours & les nuits fans dormir .
La caufe de cela vient en partie de ce
qu'ils mangent tres- peu , car ils n'ont
prefque point d'appetit , c'eft pourquoy
le peu de fuc nourricier qui fe porte
dans leur cerveau , n'eft pas capable d'y
enveloper leur ame , & de la difpofer
au fommeil. D'ailleurs leurs infomnies
viennent encor de ce que le fceau ou
l'idée de l'objet qu'ils aiment eft telles
ment appliqué fur leur ame , qu'il ne
ceffe point de luy faire faire mille &
mille refléxions ; ainfi l'ame ne fçauroit
s'empêcher d'agir à caufe de cette idée,
qui eft fans ceffe à la harceler ; auffi ce
qu'il
186 Extraordinaire'
qu'il y a de fuc nourricier qui fe préſen -m
te pour s'y gliffer, eft auffitoft pouffé aux
environs par l'action de l'ame, de mefme
que les impuretez du Vin font cha
fez du centre à la circonférence par fa
fermentation . De là vient que l'ame qui
n'eft plus arrofée ny penétrée de ce fuc
qui avoit accoûtumé de la faire dormir:
par intervales , fe tient ordinairement.
éveillée , & ne jouit plus du fomineil:
profond où elle s'enfeveliffoit de temps
en temps...
S'il arrive que durant ces infomnies
un Amant ne puiffe avoir l'idée de fa
Maîtreffe,fans que celle d'un Rival qui
l'emp che d'en eftre aimé fe prefente
en même temps , alors cette paffion,
qu'on appelle jaloufie , s'éleve dans fon
ame, & y , & y caufe de grands defordres , par
ce que ces deux idées la piquent à tous
momens , & y excitent comme des va
gues qui s'entrechoquent avec violen
ce. Ainfi un Amant jaloux fent ordinai
rement comme une douleur, qui eft mé
lée d'inquiétude & de haine ; & parce
qu'à la rencontre de ces vagues qui tras
vaillent ainfi fon ame, ces deux idées fe
meflent
du Mercure Galant . 187
meflent & fe confondent , de là vient
qu'il ne fçauroit penfer à fa Maiftreffe
fans que l'idée de só Rival ne viene à la
traverfe ;c'est pourquoy il a toûjours dão
fon ame des fentimes qui l'agitent beaucoup,
& quijne le laifset point en repos.
Mais quand l'idée d'un Rival paroiſt
dans l'ame d'un Amant paffionné avec
des qualités capables de luy ravir le coeur
de fa Maîtreffe , & de le détruire entiérement
aupres d'elle , il s'éleve alors des
mouvemes fi étranges das fon ame, qu'il
ne fe connoift prefque plus ; c'eft pourquoy
il fe jette dans le defefpoir , qui le
porte quelquefois jufqu'à fe plonger le
Poignard dans le fein. Pour expliquer
coette paffion fi violente, il faut fçavoir
que comme chaque chofe fait effort autant
qu'elle le peut pour continuer dans
fa façon d'eftre, l'Ame d'un Amant paſfionné
ne manque pas de fuivre cette
mefine regle, Ainfi puis que fon ame
employe tous les efforts afin de ne
pas laiffer échaper le doux panchant
qu'elle a pour la Maiftreffe , & que cependant
malgré tous les efforts ce doux
panchant ne peut perfifter avec la
mefme
6
188 Extraordinaire
mefme douceur & le mefme plaifir , il
eft neceffaire que fon ame fuccombe en
ces momens , & qu'elle reffente des allarmes
& des inquietudes cruelles; c'eft
pourquoy il n'y a rien pour lors qu'elle
ne tente pour mettre fin à fes peinés .
Un exemple peut éclaircir ce que j'avance.
Si l'on fuppofe que la flâme d'une
Lampe ait du fentiment comme a
noftre ame , l'on s'imaginera aifément
que fi- toft que l'huile ou la nourriture
commencera à en eftre fupprimée , elle
aura des frayeurs & des fentimens in
quiets,qui feront d'autant plus vifs que
la flâme approchera plus pres de fa mort.
Or c'eft dans des frayeurs & dans des
inquietudes femblables de l'ame que
confifte le defefpoir ; & ce malheureux
état vient neceffairement de ce que
l'ame qui fait toûjours effort pour conferver
les douceurs quell'idée de fa Maitreffe
luy inſpire, & qui luy fervent de
nourriture , ne peut du tout les conferver
, parce que fon Rival les luy enleve
malgré toute fa refiſtance.
Puis que le defeſpoir eft le dernier
état où l'Amour porte les Amans, il eſt
temps
du Mercure Galant. 189
temps que je finiffe ce que j'avois à
dire fur cette paffion , auffibien que fur
la Queftion, Si la fantépeut eftre alterée
par les paffions, Mais il ne fera peuteftre
pas mal- à- propos d'avertir auparavant
, qu'on ne confonde pas l'ame
que je décris dans ce Difcours avec celle
que Dieu crée dans le temps de la
formation de l'Homme ; car elles font
tout- à-fait diférentes, puis que la Religion
& les Ecrits facrez nous enfeignent
que celles qui vient de Dieu et iminaterielle
, & d'une fubftance purement
fpirituelle ; au lieu que l'ame fenfitive
qui naift avec nous , & de laquelle je
parle feulement dans mon Difcours , eft
purement materielle.
C
GAUTHIER , de Niort.
Voicy des Madrigaux fur les deux
Enigmes proposées dans le Mercure du
mois de luillet.
I.
Es deux incomparables Sour
CE
Codex
to Mercure,
Quifont le coloris,& l'aimable parure
Des Beaute d'icy bas ,font de charmantes
Fleurs..
Vous
190 Extraordinaire
Vous entendez affez , puis que dire je
l'ofe,
Que c'eft & le Lys & la Roſe.
Deux Royaumes voisins s'en trouvent
embellis ;
La Rofe eft pour l'Anglois ; pour le
François le Lys.
Q
L. BOUCHET , ancien Curé
de Nogent le Roy.
11.
V'un Eventail avec raiſon.
Soit aux Champs . foit à la
Maiſon,
Se trouve toujours à la mode,
Et que parfon fecours commode
L'évite bien la pâmoifon !
Parafol , au, bois , & gazon,
Tout cela, fans camparaison,
Eft une moins bonne méthode
Qu'un Eventail.
t
Mercure n'eft pas un Offon,
Car dans l'ardeur de la Saifon,
Qui montée àfon période,
Horriblement nous incommode,:
Offri
du Mercure Galant. 191
Offre-t- il d'autre guerifon
Qu'un Eventail?
JANETON DE LEPINE, de la Ruë
neuve des Petits- Champs.
M
LII.
Ercure est tout plein d'agré-
V ment,
Toujours fleury , toûjours charmant :
En Profe, en Vers, en toute chofe ,
Ilfçait enchanter les Esprits,
Et dans tout fes galans Ecrits
On ne voit que Lys & que Rofe
JOURDAIN. d'Amiens.
I V.
Eut- on voir dans le monde un plus
parfait vifage
PE
Que celuy de lajeune Iris ?
On y voit de Vénus la reſſemblante
Image,
C'est le charmant fejour & des leux &
des Ris,
Mille naiffantes Fleurs y font toûjours
éclofes,
Et l'aimable rongeur des Rofes
Y releve l'éclat & la blancheur des Lys.
L'Inconftant Milantrope.
V.
192 Extraordinaire
VO
V.
Oye , Philis, comme j'explique
Les deux Enigmes à la fois
I'en devine le fens fi - toft que je vous
vois
Avec tous vos attraits & voftre air
magnifique.
N'y voit-on pas les Fleurs des Armes
de deux Roys,
De CHARLES qui tient l'Angleterre,
Et de Loüis qui peut régir toute la
Terre ?
Ce teint fi vif, fibeau ,fifrais ,fi délicats
De la Rofe porte l'éclat,
Et le Lys y brille de mefme ;
Mais admire de plus un prétienx
travail, 13
Quand avec une grace extréme
Voftre main fait briller un galant Eventail.
RAULT , de Roüen..
V I.
Ercure en tout a l'art de plaire ,
C'eft fon aimable caractere ;
Ma
Ses Ouvrages font fi polis ,
Que c'est un charme pour les ames,
Et
du Mercure Galant. 193
Et nos plus délicates Dames
N'y trouvent que Roles & Lys.
JOURDAIN ; d'Amiens.
V I I.
L ne faut pas tant rafiner
Sur les Enigmes qu'on propofe.
Il eft aife de deviner ,
Voyant mon teint de Lys entremeflé de
Rofes
La Belle Inconnuë.
VIII
E fuis une jeune Bergere
Qui raifonne tout doucement,
Et qui ne fait point contrefaire
Ce quej'ay dans l'entendement.
D'autres tourneront galamment
Le fens de l'Enigme derniere,
Sur la Mer , ou fur le Serinent,
Sur le Luftre , ou fur la Galere.
Moy ,fans à rien d'extraordinaire
Hauffer monpetit jugement,
le vous diray naivement
Que mon Eventail fait l'affaire. à
FANCHON LE FEVRE ,
de Magny
Q. dluillet 1681.
xp
I
194 Extraordinaire
M
I X.
Ercure, ce Mois nous propofe
Une Enigme qui fent & le Lys & la
Role.
Degrace , à quel deffein ces deux Fleurs
affortir?
Ne pcut on trouver autre chofe
Capable de nous divertir ?
Qu'elles brillent dans un Parterre,
Sur des Nobles, fur des Louis,
Qu'on s'en fafc un Tréfor , en France
Angleterre,
Qu'on les aime par toute terre,
Mesfens n'enfont point éblouis.
S'ils font d'un grand
en
Secours , c'est pour
des Gensfur l'âge,
Mais nonpas pour defermes coeurs ;
T'aime mieux voir ces deux aimables
Soeurs
Eclaterfur le fein de celle qui m'engage.
L'ALBANISTE , de Rouen .
X.
Mercure ; i'eftois bien en peine
De connoistre le Roy , de mefme que la
4
Reyne ,
Que vostre Enigme veut cacher.
Te m'épuifois à les chercher,
Ét
du Mercure Galant.
195
i
·Et je perdois prefque courage ,
Lors que jettant les yeux fur l'aimable.
Philis,
Iereconnusfurfon visage
Que l'Enigme cachoit des Rofes & des
Lys .
ALLARD , du Véxin.
EX
XI. 1
N ce temps ou la Canicule
Echauffe fi fort , & nous brûle,
Silene pour fe rafraîchir
Prend à deux mains les deux bras à fa
Taffe ,
Pleine de bon vin à la glace,
for 1
& jusques à Boit à perte d'haleine
tranfir;
Mais Philis n'en fait pas de mefme.
Pour rafraichir fon teint rouge comme
corail )
Dans fa chaleur extréme
Elle fait jouer l'Eventail .
# XII.
Le mefme.
EN vain vous pensez que la choſe
Que vous envelope pour la cacher aux
yeux ,
I ij
196 Extraordinaire
A noftre connoiffance en échapera mieux
Onfent , fi l'on ne voit , & le Lys , &
la Rofe.
F. HA ..... Du MESNIL de
Chambrais en Normandie.
XIII.
Es belles Fleurs , galant Mercure,
Dont vous nous faites la peinture,
Quand elles font dans un Iardin,
Font toujours une pauvre fin;
Ne plaignez- vous pas leur nature ?
Le moindre vent leur fait injure,
Les bat , les met à la torture,
-Et tout d'un coupflétrit enfin
Ces belles Fleurs.
(663)
I'en fçay qui font autre figure,
Et dont toujours la beauté dure,
C'est dans l'Enigme & fur Catin;
Elles font d'un Eftre divin ,
Et j'admire je vous le jure,
В '
Ces belles Fleurs ,
་་
DAUBA INE .
XI V.,
Eau Lys , Roy des Iardins , Colofse
entre les Fleurs,
Géant
du Mercure Galant . 197
Géant de lait caillé , Philis eft auſſi belle,
Mais moins douce que vous ; belas , cette
Cruelle
Méprife mes tranfports , mes foûpirs , &
smes pleurs.
Ie ne puis l'approcher fans la voir enflamée,
De cent petits Poignards c'est une Rofe
armée,
Elle en a la rigueur en ayent la beauté
C'est l'Hymen feul qui peut abatre fa
fierté
-Cette Chaîne qui fait aux Belles tant
d'outrage.
Quoy, le dois-je invoquer , ce Tombeau
des Amours ?
Non, non c'est une Rofe , il apen de
beaux jours, la
Ses Epines par tout durent bien davan-
AAA tage.
AI
IGYGES , du Havre.
X V.
V
'Ous ne pouvez , Iris , eftre belle à
mes jeux
Sije m'apperçois en tous lieux val
Briller fur votre teint , & le Lys & la
Rofe.
I iij
198 Extraordinaire
Confervez-dont voſtre ſanté,
Apres cela voftre beauté
Vous coûtera tres-peu de choſe.
L'Amant déclaré de la grande
Brune de l'Hoftel d'Avaux.
ving al XV La
Di
T
Ans un Jardin des mieux fleuris ,
La Rofe querelloit le Lys,
T
Etpour unefemblable chofe, w
Le Lysinvectivoit la Rafeasila
Sur leur diferente couleur
Ils s'eftoient mis en cette humeur
Et par une fuite cruelle
b
D
$160.
Ils alloient vuider leur querelle
Quand Iris entrant au Jardin ,
D'un air à qui rien ne reſſemble,
Les prenant dans fa belle mainNa
Et les portant jufqu'à fon fein
Les mit tous deux d'accord ensemble, ?
Q
LA
PIERRE
2 X.VII
Ve d'Amans, belle Iris, vos beaute
vous attirent !
Te n'entens que coeurs qui foûpirent ;
L'un fe plaint des coups de vos jeux,
L'autre de mille & mille chofes [
Qui rendent fon coeur amoureux!
Pour
du Mercure Galant. , 199
Pour moy , fans affecter un ton trop
goureux ,
Ban
Ie ne me croy pas malheureux,
= D'adinirer vostre teint & de Lys & de
Rofes .
L'AIMABLE HEBERT , de la
Ruë de la Harpe.
XVIII.
Our contenter Iris dont les ordres
po"
preffans
›
M'obligeoient à trouver le fens ເ
Des deux Enigmes qu'on propoſe,
le refvois , & tandis que mes yeux fans
deffein
Contemploient fon teint & fa main
le trouvay l'Eventail , & le Lys , &
la Roſe.
Le Procureur du Roy , de
Conches en Normandie.
XIX .
C'Eft avecque raiſon , Mercure,
Que vous prenez le titre de Galant.
Rien n'égale l'heureux talent
Qui vous fait en tous lieux faire belle
figure.
Aux Belles vous contez de charmantes
douceurs ;
I iiij
200 Extraordinaire
Et dans ce temps que les chaleurs
Impriment fur leur teint l'agreable mélange.
Des Rofes & des Lys , & la beauté d'un
Ange ,
Pour effacer ce bel émail ,
Vous leur offrez un Eventail.
BARDOU , de Poitiers.
X X.
Vand ta Daphnis & mon Iris
Disputentfur la moindre choſe,
Al'nftant je vois le blanc Lys,
Et la rouge& vermeille Rofe,
Parer d'un charme affez égal
Tout leur teint & leur beau visage.
Pour elles ce n'eft pas un petit avan
tage,
De profiter ainfi du mal ,
Que la colere à tous ne fait pas fans
dommage.
Le Confident du Solitaire dé
l'Hoftel de Soiffons.
XXI.
M Ercure , voftre teintde Roſes
& de Lys,
Reffemble au teint de ma Voifine,
La belle ; l'aimable Philis ;
IL
du Mercure Galant. zof
Il est d'une Beauté divine.
Mais d'où vient qu'on vous voit aujour
d'huy fi joly ,
mignon , fi
SiL'amour Propet , fi poupin, fi poly?
L'amour vous trote- t-il dans l'ame ?
Sur quelque Belle auriez- vous du
fein?
Enfin l'excés de vostreflame
Vous a-t-il mis l'Eventail à la main?
DAUBAINE.
E
X X I I.
Tla Rofe & le Lys font les aimables
Soeurs
Dont on nous a fait là peinture
Avec tant d'ornemens ce Mois dans le
Mercure.
Ce font de fort aimables Fleurs,
9
Qui donnant grand éclant à celles du
Parterre,
Ne font pas voir leurs plus vives con-
A leurs
Dans les Blazon's de France & d'An
gleterre. NKK
L'Avanturier nocturne ,
de l'Ifle du Palais.
I Y
202 Extraordinaire
XXIII.
poisque Mercure dit que vous estes
C
Fleuriste,
Berger , on vousfuit à la piste , 2
Etl'on vous voit dans ce lardin,
Sans pour les autres Fleurs avoir aucun
dédain.
Entre les mieux éclofes,"
Cheifir & les Lys & les Rofes,
Pour nous offrir en mots couverts
Un Bouquet fous de jolis Vers.
Le Refveur du Mont- Helicon,
de Châlons en Champagne.
XXIV dî
Fille faite comme moyd
Vostre Enigine , Mercure,
N'apas affurément dequoy
La mettre à la torture.
A
Le fecoursfeul de mon Miroir
M'explique toutes chofes.
Quand fur mon teint il mefait voir
Tant de Lys , & de Rofes.
HENRIETE DE LA S
de Dreux
XXV. 290
Puis-je affez Mercure estimer ?
at va
Woyez lefoin qu'il prend de me charmers
Car
du Mercure Galant. 203
Car pouvoit-il m'offrir de plus charman
tes chofes,
Sur la fin de l'Eté , que des Lys & des
Rofes . 7 i
Le jeune Solitaire , de la
Rue Maubué.
Tad oûte deux Madrigaux qui font
encor fur les Enigmés du Feu. Une Belle
fe plaint dans le premier , de ce que j'ay
oublié fon nom, en parlant de ceux qui ont
expliqué ces deux Enigmes.
I.
Oy,jefuis toute en Feu , lors que
Ο
je me figure
Le mépris que de moy fait le Galant 1
Mercure ;
Il m'oublie , & déja ma beauté perd
l'espoir
De faire à l'Vnivers connoistre mon pou- s
voir. * ཉ ། , }
LA JEUNE HOUDEL , du
Quartier S. Mederic .
I I.
N vain, belle Philis , du Mercure
Galant EN
Vous voulez deviner l'Enigme.
Ab
204 Extraordinaire
Ah; vous n'y refveriez pas tant,
Si vous pouviez fonger au beau Feu qui
m'anime.
DE LA CHAUSSE'E le jeune,
d'Abbeville .
De l'origine , du progrés , é de
l'état préfent de la Medecine.
A Medecine n'eft point un effet de
du hazard, comme veulent quelques.
ums, Les Hommes fe font trouvez dans
la néceffité de l'inventer comme les autres
Arts. Ils l'exerçoient d'abord d'une
maniere groffiere & imparfaite, & ne fe
fervoient que de quelques Simples qu'ils
employoient pour la guérifon de leurs
bleffures.
Cét Art demeura longtemps inculte
fans qu'on le pratiquaft d'une autre façon
, foit que les Hommes des premiers
Siécles fuffent mieux compofez & moins
fajets aux maladies que nous ne fommes,
ou qu'ils ne vouluffent pas fe donner
la
du Mercure Galant . 205
la peine de le cultiver. Il y a cependant
affez d'apparence que comme
ils menoient une vie fobre & reguliére
, ils jouïffoient d'une fanté plus forte
& plus vigoureufe que la noftre , &
qu'ils avoiét moins befoin de remedesque
nous n'avons ; mais les Hommes ayant
quitté leur première maniére de vivre ,
& s'eftant abandonnez à une vie toute
voluptueufe & toute fenfuelle , ils font
devenus bien plus foibles & beaucoup
moins vigoureux qu'ils n'êtoient auparavant.
Leur fanté s'eft alterée peu à peu,
& ils fe font veus accablez de tant de
maladies , qu'ils ont efté neceffités de
chercher des remedes pour y couper
pied.
Les Egyptiens & les Grecs ont efté
ceux qui s'y font le plus attachez , & qui
y ont fait plus de progrés,foit qu'ils euffent
l'efprit plus pénétrant & qu'ils fuſfent
plus heureux que les autres , ou que
la neceffité, où les plaifirs & la débouche
les avoient réduits, les euft obligez à faire
davantage d'expériences , & à tenter
plus de remedes .
Quelques Autheurs veulent que les
animaux
206 Extraordinaire
ت ا ي
animaux ayent efté les premiers inventeurs
de la Médecine , & qu'ils ayent
apris aux Hommes à la cultiver.
Plutarque croit qu'ils ont une connoiſfance
entiere de cét Art , qu'ils en obfervent
toutes les regles & toutes les
maximes, & qu'ils trouvent fans erreur
& fans peine tout ce qui leur eft neceffaire
pour la guérifon de leurs maladies.
Ils obfervent une diete exacte quand
ils font malades ; ils ont l'ufage des lavemens,
de la faignée & de la purgation, ils
guériffent leurs playes & leurs bleffures
; en un mot , ils rencontrent dans les
Simples des remedes à toutes leurs infirmitez
.
Les Lyons , les Ours , les Loups , &
les rauties beftes voraces , trouvent
leur guérifon dans le repos & dans l'abſtinence.
La Cicogne remplitfon bec d'eau
falée qu'elle jette dans fon ventre quand
il eft parefferx. Le Pélican s'ouvre,
les veines avec le bec lors qu'il eft indifpofé.
L'Hypotame, qui eft une efpece
de Cheval aquatique, fort du Nil quand
il fe trouve mal , & s'ouvre un certain
waiffeau de la cuiffe en l'appliquant fur la
pointe
du Mercure Galant.
207
à
pointe de quelque Rofeau; il bouche enfuite
l'ouverture avec un peu de boue.
Les Peuples de l'Amérique fe faignent
peu prés de la mefmeforte.Ils entament
la peau avec la pointe d'un Rofeau , &
fe font fuccer le fang de la playe jufqu'à
ce qu'il en ait forty une quantité fiffifante.
Les Chiens & les Chats fe
pur
gent avec l'herbe mouillée de rofée ; les
Geais , les Merles , les Perdrix , avec les
feuilles de Laurier &c. Les Cerfs & les
Daims ont recours au Dictamne quand
ils font bleffez Les Eléphans ne fe foula
gent- ils pas les uns les autres dans leurs
bleffures. Avec quelle adreffe ne tirentils
pas les Fleches & les Dards de leurs
playes: La plufpart des Animaux ne guériffent-
ils pas les leurs en les lechant &
les abreuvant de leur falivez
Les Anciens ont crû que la Médecine
devoit fa nailfance à la Divinité
mefie, que les Dieux immortels eftoient
feuls capables d'inventer un fi bel Art, fi
utile & fi neceffaire pour la vie des Hommes
. Medecina utilitas Deorum immortaburn
inventioni eft confecrata. Cicero, Li
3.Tufcul. q. a. 1.
Hermés
208 Extraordinaire .
詈
Hermés dit qu'elle eft defcendue du Ciel,
& que Dieu l'a donnée aux Hommes
pour la confervation de leur fanté & la
guérifon de leurs maladies.
C'eftoit auffi la penſée de Jefus Fils de
Syrach, Ecclefiaftique 38. Dieu a creé
la Médecine , dit ce Juif , & l'Homine
prudent & fage ne la mepriferà point...
f
Les Egyptiens attribuoicnt l'invent
tion de cét Art à Mercuré , les Grecs à
Ifis & à Ozyris , les Tyriens à Agénor &
à Chiron. Homere veut que Paon ,
qu'il appelle le Médecin des Dieux , en
foit le premier inventeur. Quelquesuns
le fond defcendre d'Apis , quel ques
aueres d'Arabus Fils d'Apollon & de
Babylone. D'autres enfin l'attribuent
à Apollon & à Efculape.Voicy de quel
Te maniére Ovide fait parler le premier
dans fes Métamorphofes
Inventum Medecina meum eft , opifexque
perorbem.
Dicor , & herbarum fub elta potententia
nobis..
Efculape Fils d'Apollon & d'Areadne , ”
n'excella pas moins dans cet Arc
que font Pere , puis qu'il fçeut redonner
13
la
du Mercure Galant. 209
la vie à Androgée Fils de Minos qui l'avoit
perdue.
Et Deus extinctum Creffis Epidaurins
herbis
Reftituit Patris Androgeonafocis .
Properce.
Toute l'antiquité a eu beaucoup de
venération pour ces Dieux. Il y a eu peu
de Villes dans lesquelles on ne leur
ait êlevé des Temples & des Autels ,
& où ils n'ayent fait des Prodiges . Il
redonnoient la veue aux Aveugles ; ils
faifoient entendre les Sourds , parler les
Muets , marcher droit les Boiteux ; ils
guériffoient les Lépreux & les Maniaques
& c. Ces Prodiges arrivoient fouvent
dans le Simulachre d'Ifis en Egypte,
au rapport de Diodore.
Il y avoit à Pergame & dans toute
la Grece , des Temples dédiez à Efculape,
où ce Dieu apparoiffoit en fonge aux
Malades qu'on luy préfentoit, & leur enfeignoit
les remedes dont ils devoient
fe fervir. Il y en avoit en beaucoup d'autres
lieux, où Apollon & Efculape rendoient
des Oracles , & découvroient
aux Peuples ceux dont ils avoient befoin
pour la guérifon de leurs maladies .
P
210 Extraordinaire
1 On voit encore à Rome quelques
fragmens de ces Oracles en lettres Grecques
fur une Table de Marbre , que
l'on y trouva dans le Temple d'Efculape.
On en peut lire la Traduction dans
Mercurial & dans les Obfervations de
Monfieur Spon , fur les Fievres & les
Febrefuges.
Quelques Autheurs , comme Paufanias
& Macrobe , veulent que les -Poëtes
ayent attribué les premiers l'invention
de la Medecine à Apollon & à Ef
culape ; que par Apollon ils entendoient
le Soleil , qui par la douce & benigne
chaleur diffipe les maladies, & augmen
te la force & la vertu des Plantes & des
Animaux , dont l'Homme fe fert pour
l'entretien de fa fanté & de fa vie ; que
par Eſculape ils n'entendoient aufficque
l'air pur & temperé , qui ne contribue
pas moins en cet état que le Soleil à la
confervation de la ſanté , & à la guerifon
des maladies.
Cependant il eft certain qu'il y a eu
un Apollon & un Efculape, qui effectivement
n'ont pas efté les Inventeurs de
cét Art , mais qui ont commencé de le
cultiver.
du Mercure Galant. 21r
cultiver. Apollon fut le premier qui luy
donna quelque forme. Il découvrit la
vertu de plufieurs Simples defquels on
s'eft fervy depuis fort heureufement en
beaucoup de rencontres. Efculape n'ajoûta
pas peu aux découvertes de fon
Pere ; il inventa la Sonde , les Bandages
& l'Appareil des playes . Afculapiorum
primus Apollinis , quem Arcades colunt,
Filius fpecillum inveniffe , primufque
vulnus obligaviffe dicitur. Cicero. Li. 3 .
de nat. Deor. 57.
Les Tyriens croyent qu'Agenor &
& Chiron ont exercé la Medecine les
premiers. Plutarque veut que pour ce
fujet ils leur offriffent tous les ans leurs
premices. Tirij Agenori, Chironi magnátes
primitias offerunt , quod ij primi Medicinam
feciffe exiftimantur. Le Tradu-
&teur de Plutarque Moral . 674.
Chiron fe rendit fi fameux par cet
Art , qu'il devint Precepteur d'Hercule
& d'Achille Fils de Pelée. Il le leurenfeigna
à tous deux , & les rendit fi habi
les , qu'Achille guerit Télephus de fes
bleffures , & Hercule reffufcita par la for
ce de fes Remedes Alceftide Femme
' d'Admete
212 Extraordinaire
d'Admete Roy de Theffalie. Plutarque
dit encor qu'Achille découvrit le premier
la caufe d'une pefte violente qui
envahit toute la Grece . Is enim ut Chironis
difcipulus, primus caufam luis , que
Grecos invaferat deprehendit . Moral.66.
On affure mefme que ce fameux Centaure
apprit la Medecine à l'Efculape,
& qu'Apollon fon Pere le luy avoit donné
pour l'inftruire. Il y a eu , an rapport
de quelques Autheurs , un fecond Elculape
, qui fut foudroyé par Mercure pour
avoir reffufcité Thefidés Hippolite,
Fils de Thésée , & d'Hippolite Reyne
des Amozones , lequel avbit efte de
voré par des Chevaux . Ciceron parle
d'un troifiéme qui fut le premier Artacheur
de Dents , & qui trouva le fecret
de la purgation . Tertius Arfippi & Arfinoe's
Filius , qui primus purgationem alvi
Dentis avulfionem , ut ferunt , invenit.
Cujus , ajoûte-t-il , in Arcadia non longè
à Lufio flumine fepulchrum & Lucus
ostenditur. Li. 3. de Nat. Deor.
❤
-Plufieurs Autheurs croyent cependant
qu'il n'y a eu qu'un Efculape qui
laiffa deux Fils , dont l'un fe nommoit
Poda
du Mercure Galant.
213
Podalyre , & l'autre Machaon . Ils fe
fignalerent tous deux fous Agamem
non à la Guerre de Troye ; l'un penfoit
les Bleffez, pendant que l'autre avoit le
foin de guérir les malades . Ces deux
Héros apprirent leur Art à leurs Def
cendans , & il devint hereditaire à ceux
de leur Famille, que l'on appella depuis,
Afclepiades.
י ד
&
La Medecine fut quelque temps
dans cette Famille , fans qu'elle fe communiquaft
à d'autres Perfonnes ; mais
les Sages & les Philofophes l'apprirent'
dans la fuite , & la cultiverent avec
beaucoup plus de foin & d'exactitude
que les Afclepiades. Ils l'embélirent
des maximes les plus pures de la Philo
fophie, & d'empirique qu'elle eftoit, ils
l'en rendirent railonnée & dogmatique.
Pythagore s'y donna entierement , ainfi
que Zamolxis , Alchémæon de Crotone
, Epycharme de Co , Empedocle
, & c. Démocrite , que quelquesuns
ont crû Précepteur du Grand Hypocrate
, s'y appliqua auffi avec beaucoup
de fuccés.
Les premiers Hommes pratiquoient
la
214 Extraordinaire
.C
la Medecine, comme j'ay déja dit , d'une
maniere ruftique & groffiere , ainfi que
font encore à prefent les Sauvages. Ils
ne s'attachoient comme eux qu'à connoiftre
la vertu de quelques Plantes &
de quelques Simples , dont ils ufoient
pour la guérifon de leurs maladies &
de leurs bleffures. Ils s'inftruifoient les
uns les autres des Remedes dont ils s'é
toient fervis. Les Affyriens , au rapport
de Diodore , expofoient leurs Malades
dans les Places publiques , afin
quelqu'un de ceux qui paffoient avoient
eu le mefme mal , il leur enfeignaft les
Remedes qui l'avoient guéry . Les Babyloniens
, & d'autres Peuples , faifoient
la inefme chofe , felon Herodote
& Strabon.
que
fi
La Science des premiers Medecins
eftoit donc une pure Empirie , ou une
pure obfervation de quelques Remedes
que
le hazard leur avoit fait découvrir.
S'ils apprenoient qu'un Malade eut reçeu
quelque foulagement d'un, Remede
, ils le mettoient auffi-toft en uſage.
Ils experimentoient mefme tous les
jours de nouveaux Remedes , & les authori
du Mercure Galant.
215
thorifoient quand ils avoient réüfly,
comme ils les abandonnoient lors que
l'effet ne répondoit pas à leur attente.
Ils paffoient fouvent d'une partie &
d'une maladie à une autre , comme par
exemple du bras à la cuiffe , de la pleurefie
à la peripneumonie. Ils fe fervoient
auffi d'un Remede au lieu de
l'autre , comme de la Menthe au lieu du
Baume, ou du Solanum au lieu de Plantin.
Comme ils tentoient continuellement
de nouveaux Remedes, ils acqueroient
de nouyelles connoiffances , &
l'Art fe perfectionnant de jour en jour
par la quantité des experiences , il des
vint beaucoup plus ample & plus enrichi
qu'il n'étoit auparavant. On peut
dire toutesfois que la Medecine eftoit encore
tout à fait groffiere & imparfaite, &
qu'elle ne ceffa de l'eftre que lors que les
Philofophes l'eurent cultivée quelque
temps , & qu'ils luy eurent donné des
Regles & des Principes.
Ils s'appliquerent , donc à connoiſtre
la nature de l'Homme . Ils examinerent
toutes les parties. Ils obferverent leur
conftruction , leur nombre , leur gran- .
deur,
216
Extraordina
deur , leur figure , leur fituation , leurs
fonctions & leurs ufages. Ils les regarderent
dans leur premiere conformation,
leur accroiffement, leur état, & leur décroiffement
; ils confidérerent l'Homme
dans l'état de la fanté & dans celuy
de la maladie; ils examinerent fes moeurs,
fes inclinations , fes habitudes & fa maniere
de vivre ; ils remarquérent toutes
les chofes qui pouvoient luy eftre utiles
ou nuifibles , & qui pouvoient alterer
ou conferver fa fanté ; & apres avoir
confideré quelque temps tout ce qui
eftoit au dedans & au dehors de luy-mé
me, ils découvrirent la caufe de toutes
les maladies qui l'affligent , & trouvérent
des Remedes à toutes fes infirmi
tez , ils établirent enfin des dogmes &
des maximes , fur lesquelles ils firent
rouler toute leur Doctrine.
Leurs principes eftoient differens de
ceux qui ont paru depuis ; ils ne raiſonnoient
pas , comme on fait encore à
prefént
, par le chaud , le froid , le fec &
l'humide ; & ils ne connoiffoient point
d'agens plus puiffans dans la Nature,
que l'amer , le doux , le falé , l'infipide ,
l'acerbe ,
du Mercure Galant. 217
la
l'acerbe, l'auftere , l'acide , l'acre , & c. Ils
étoient perfuadez que ces petits corps
étoient feuls capables d'alterer la fanté,
& de détruire les principes de la vie,
que l'une & l'autre dépendoit de leur
union & de leur fimmétrie , &- que
maladie & la mort étoient de purs effets
de leur deſ-union . Quàm rectè igitur,&
quàm convenienti ratiocinatione juxta
Hominis Naturam hac primi inventores
inveftigando invenerunt judicaverúntque
artem dignam, que in Deum Authorem
referretur , quem admodum etiam à
pofteris receptum eft.Nam neque ficcum ,
neque humidum , neque calidum , neque
frigidum , neque aliud quicquam ex his
putaverunt hominem ladere , neque alique
horum homini opus effe opinari funt,
fed quod in unoquoque forte, & humana
Natura potentius eft , ut ab illâfuperari
nequeat , hoc ipfum id effe quod laderet
exiftimaverut,idémque auferre quafiverunt.
Fortiffimum autem eft inter dulcia
dulciffimum , inter amara amariffimum,
&c. Hac enim & in Homine in effe videbant,
& hominem ladere. Hypocrates
de veteri medic.a.74 . & fubfeq.
Q. de Juillet 1681 . K
218 Extraordinaire
¿
Cette Doctrine fut fuivie parce qu'il
y eut de plus fçavans hommes dans
l'antiquité jufq'au temps de Gorgias
Leontin & de Polus , lefquels introduifirét,
à ce que croit, Turnebe de nouveaux
dogmes & de nouveles maximes dans
la Medecine . Ils fuppoférent mefme des
principes, fur lefquels ils établirent une
nouvelle Doctrine. Ils raifonnérent les
premiers par les qualitez , & attribuérent
au chaud, au froid, au fec, & à l'humide
, la caufe de la fanté , de la maladie
& de la mort meſme. Voicy de quelle
maniere Hypocrate apoftrophe cette
nouelle Secte. de veteri Medic. art.65.
Verum enim verò nunc ad eos , qui novo
modo artem ex fundamentis fuppofitis
quarunt fermonem convertam .
Si ergo calidum eft aut frigidum ,
aut ficcum , aut humidum quod hominem
ladit & oportet rectè medentem
auxiliari calido quidem in frigidum
permutato , frigido verò in catidum
, &c. minimè verò. Non enim
calidum eft aut frigidum , ajoûte- t- il
ailleurs , quod magnam per ſe vim babet,&
c.
"
•
Cette
Du Mercure Galant. 219
S
Cette nouvelle Doctrine eut beaucoup
de Sectateurs ; elle eft encore
à prefent fuivie de la plufpart des Medecins.
Hippocrate la combatir de fon
temps , & renouvella celle des premiers
Philofophes Medecins,comme l'on voit
dans tout le Livre de veteri Medecinâ.
Cet Autheur s'y attacha avec tant de
foin & d'application, qu'il convainquit
d'erreur & d'ignorace ceux qui tenoient
-le party de Polus & de Gorgias , & rétablit
la Medecine dans fon premier
éclat & fa premiére forme. Si tous les
Livres qui paroiffent aujourd'huy fous
le nom d'Hippocrate , ne font pas réplis
de cette Doctrine ; on peut dire qu'ils
font fuppofez & qu'on les attribuë faulfement
à ce grand Homme.
Dioclés Cariftius , Praxagore de Co,
Mnefitheüs, Herophile de Calcedoine,
Philippe de Co , & c.embrafferet la Doarine
d'Hippocrate. Cryfippe le Sophifte
& Erafiftrate la fuivirent auffi , mais
ils l'altérerent en quelques endroits , &
introduifirent plufieurs maximes différentes
de celles qu'il avoit établie.
Philinus Difciple d'Herophile , ne
Kij
220 Extraordinaire
appliqua pas comme fon Maiftre à la
Medecine d'H'ippocrate . Il renouvella
-celles des Empiriques, & méprifa le fecours
de la raifon dans une Science où
zelle eft finéceffaire, pour s'attacher à des
sexpériences trompeufes , que le hazard
fait fouvent reüffir.Ce fut en cela qu'il
fut diférent des premiers Empiriques,
qui n'avoient négligé le rajfonnement
que parce qu'ils n'en connoiffoients ny
la force, ny l'utilité .Quoy que la Doctrine
de Philinus eût efté combatuë par
Herophile & par Philippe de Co , Sêrapion
d'Alexandrie ne laiffa pas de la
fuivre. Il embellit mefme de maniere
qu'on le crût le premier Inventeur de
cette Secte . Apollonius d'Antioche,
Glaucias, Menodote & Sextus, la rendirent
auffi recommandable, ainfi que Softrate
, Hieron , Teutas , Haman d'Alexandrie,
& Heraclide de Tatente.
-
Afclepiades de Pruffe ne caufa pas
moins de changement dans la Medecine ,
que ceux dont je viens de parler! Cóme
il étoit naturellement éloquent, & qu'il
avoit beaucoup de penétration d'efprit,
il n'eut pas de peine à établir une nouvelle
du Mercure Galant . 221
1
velle Secte;& à fe faire des Partifans zelez
& affectionnez pour fa Doctrine.
Afclepiades, quo nos Medico & amico'
vfi fumus , eloquentia vincebat cateros
Medicos.Cicero de Orar.62 .
Afclepiades rendit la pratique de la
Medecine fort aifée.Il ne la fit confifter
que dasla diete , l'exercice, la promenade
& la friction du corps. Il autorifa le premier
l'ufage du Vin dans les maladies, &
trouva l'invention de certains Lits
que
l'on fufpendoit en l'air, dont les Malades.
ne recevoiont pas peu de foulage nent.
Ine fut pas longtemps à Rome fans fe,
rendre recommandable par la guerifon,
de quelques Perfonnes confidérables.
Sa réputation fut d'autant plus grande,
que comme il étoit d'un bon tempera
ment , & qu'il avoit an fonds de fanté,
achevé, il difoit hautement qu'un Me-.
decin n'eftoit pas habile Homme quand
il tomboit malade. Pline dit auffi qu'il ne
le fut jamais , & qu'il fe tua malheureu
fement en tombant du haut d'un Efealier
en bas.lv mleto 12.
Apres la mort d'Afclepiades , Themifon
s'attacha à fes maximes, & enfeigna
Kiij
222 Extraordinaire
publiquement fa Doctrine. Il fut Précepteur
de Trallian , qui fuivant les traces
de ces deux grands Hommes , intro
duifit dans la Medecine une nouvelle
Secte , qui fut celle des Méthodiques,
laquelle a efté depuis fuivie par
feus,Dyonifius, Proclus, Antipater, Mylefius
Olympicus , Menémacus Aphrodienfis
, Soranus d'Ephefe , & Coelius
Aurelianus.
•
.
Mna-
Trallian ne rendit pas la Medecine
plus difficile qu'Afclepiades & Themifon,
puifqu'on la pouvoit apprendre en
moins de fix mois. Il établit pour cet
effet des Maximes generales & des
Lieux communs , fur lefquels il fonda
toute la Doctrine. Il ne connut point
d'autres caufes des maladies que aftri
tion & le relâchement. Il fe mettoit:
peu en peine des autres connoiffance's,
pourveu que l'on fçeuft rendre les hu
meurs fluides & coulantes quand elles
étoient trop denfes, & qu'on des conden
faft lors qu'elles eftoient trop fluides & }
trop relâchées.Si ces deux caufes con cou- l
roient enfemble à la productió d'ane maladie,
il vouloit qu'on reinediât à la plus
preilan
du Mercure Galani.
223
I
preffante, fans avoir égard ny au temps,
ny à la faifon , ny à l'âge ,ny à la conftitu
tion , ny au temperament du Malade.
Crinas de Marſeille ne s'acquit pas
moins de reputation dans Rome que
Trallian . Il ajoûta le premier les Obfervations
Aftrologiques à la Medecine. Il
fit mefme des Ephémerides , où il marquoit
les heures & les temps que les
Malades devoient prendre les alimens
& les remedes.
Trallian & Crinas partageoient toute
la gloire de la Medecine. Agebant fa
ta , dit Pline lors que Charmis vint de
Marſeille à Rome , & fe rendit fameux
en blâmant les autres. Il condamna l'u
fage des Eftuves qui eftoit fort commun
chez les Romains , & introduifit celuy
du Bain d'eau froide. Il fçeut perlua
der les Romains fi fortement , qu'on
voyoit mefme en Hyver les Lacs cou
verts de Malades que l'on y plongeoit.
On voyoit auffi , dit Pline , les vieux
Confuls à la fortie de l'eau tous roides &
tous pâmez de froid .
La nouveauté eftoit tellement au goût
des Romains › que c'eftoit affez au
K iiij
224 Extraordinaire
Medecin , qui vouloit fe diftinguer des
autres, de décrier leur conduite, & d'introduire
des remedes & des manieres
diférentes. Il y en arrivoit auffi de jour
en jour, & l'on n'avoit prefque plus d'i
dée de l'ancienne Medecine lors que
Galien natif de Pergame en Grece , com.
mença de l'exercer à Rome , & de combatre
les erreurs qui s'y eftoient gliffées
depuis un fi longtemps.:
Quoy que ce grand Homme n'euft
pas d'autre but que de rétablir l'ancienne
Medecine dans la premiere fplédeur ,
on peut dire fans faire tort à fa memoi
re,qu'il a pris le change , & qu'au lieu
des veritables Principes dont les premiers
Philofophes Medecins s'eftoient
fervis , il a renouvellé ceux de Gorgias &
de Polus , & raifonné comme eux par le
chaud, le froid, le fec, & l'humide. Ce
pendant la Medecine luy eft redevable
d'une infinité d'Obfervations & de
Rémedes dont il l'a enrichie . Il l'a même
polie , & mife dans un ordre beaucoup
plus net & plus régulier , qu'il
n'eftoit
auparavant.
La Medecine paffa depuis Galien
chez
du Mercure Galant.
225
chez les Arabes , qui
l'augmenterent
confidérablement.Rafis
& Avicenné la,
cultiverent avec tant de foin, que plufieurs
ont cru qu'elle avoit reçû d'eux fa
perfection. Ils eurent toutefois beaucoup
dé maximes oppofées à celles de Galien.
Averroes de Cordoue s'y appliqua en
fuite avec beaucoup d'exactitude , puis
elle paffa chez les François , les Anglois,
les Allemans, & c. où elle trouva de fçavans
Hommes qui en firent toute leur
occupation , & s'y attacherent avec
antant de foin & de diligence , que
depa
s'ils en euffent efté les premiers Inventeurs
, comme l'on peut voir dans les
doctes Ecrits de Comarius , Lacuna,
Zuingeras, Marinelle ,Martianus , Aveiga
, Amatas, Fernel , Duret , Hollier,Za..
Lomnius , Foreftier , Varandee
Acaltro , &c. & d'une infinité d'autres
Docteurs ,dont le nom n'aura pas moins
de durée que la Sciencé à laquelle ils
Lefont
appliquez.
cutuss
2
75 29D
20
ildo s'm
La Medecine s'exerçoit allez tranquillement
par ceux qui la pratiquoient
lors que
Paracelle commenca de de la pros
feffer ,& d'efeigner une Doctrine entic
K. V
226
Extraordinaire
rement contraire à celle des autres Medecins.
Cet Allemand s'eftoit mis en tefte
de renverler tout l'ordre de la Medecine,
d'en changer les regles & les principes
, & d'introduire des dogmes & des
maximes toutes nouvelles. Voicy de
quelle maniere il parle dans la Préface
de fa grande Chirurgie. Apres avoir
refléchy quelque temps, dit-il ,fur ce que
j'ay lû autrefois dans les Autheurs , &
que j'ay ouy dans les Ecoles , j'ay trouvé
que perfonne n'ayoit encor fçeu découvrir
la verité, qu'ils s'eftoient tous arreftez
à puifer dans le Ruiffeau ,fans s'eftre
mis en peine de chercher la fource ;
qu'ils n'entendoient pas mefme ce qu'ils
enfeignoient qu'ils ne co
connoif
fotent ny la naturedu mal , ny la qualité
des Remedes ; qu'ils n'avoient d'étude
que celle de l'orgueil & de la fuperbe,&
qu'on pouvoit leur faire une applica
tion jufte de ces paroles de l'Apoftre
Vos eftis parietes dealbati. C'eft ce qui
m'a obligé , continue-t-il , à chercher
les veritables principes de la Medeci
ne ailleurs que dans leurs Livres , &
àtrouver par mes travaux mes longues
expé
da Mercure Galant. 227
experiences la fource de toutes les mala
dies qui nous affligent , & les Remedes
neceffaires pour leur guérifon. En
éffet , cet Autheur a bouleverfé toute la
Medecine. Il en a conftruit une nouvelle
fur des principes dont on n'avoit point
encor parlé. Il a inventé de nouveaux
Remedes , qu'il a tirez principalement
des Minéraux , des Corps mefme les
plus compacts & les plus folides .
Comme il y a peu de Gens qui ne
fcachent quels font les principes dont
Paracelle s'eft fervy pour établir fon
Syfteme , je ne m'arrefteray point à
faire le détail de fa doctrine. Je diray
feulement , que quoy qu'elle foit diférente
de celle d'Hippocrate
& des autres
Medecins , elle ne laiffe d'eftre
pas
remplie de bonnes Obfervations
& de
bons Remedes , que l'on ignoroit auparavant.
Paracelfe n'a pas efté le feul qui aft
alteré la Medecine en ces derniers Siecles
; fa pratique a efté renversée par une
infinité de faux Medecins , qui en ont
rejetté les plus belles maximes & les plus
beaux dogmes. Ils ont aboly une quan-
20%
tité
12228 Extraordinaire
tité d'excellens Remedes qui avoient
coufté beaucoup de peine , de veilles,
& de travaux aux premiers Medecins,
pour introduire une pratique, pour ain-
Jus
fi dire, triviale, plus digne de rifée & de
mépris , que d'honneur & de loüange.
Un fcavant Critique de nos jours ne
pouvoit fe laffer de leur reprocher leur
infolence, leur fuperbe, & leur ignorance,
& de faire connoiftre au Public leurs
fourbes & leurs charlatanneries.
Graces au Ciel,nous fommes dans un
temps où l'on fe defabule des vieilles
erreurs , & où les Arts & les Sciences
commencent de renaître & de paroître
fous une forme beaucoup plus belle, plus
illuftre, & plus avantageufe. On peut dire
que la Medecine n'a jamais efté ce
qu'elle eft aujourd'huy . On l'a enrichie
d'une infinité d'Obfervations utiles &
curieufes. Nous fommes redevables aux
Anatomiftes modernes , de la découverte
de plufieurs parties qui avoient
échapé aux yeux de tous les Anciens.
Les Chymiftes n'ont pas moins contribué
que ceux- cy à la perfection de
la Medecine , car outre la prodigieufe
du Mercure Galant. 229
fe quantité de Remedes qu'ils ont trouvez
, ils fe font attachez à examiner la
nature des principes qui entrent en la
= compofition de l'Homme , & les ont
trouvez entièrement femblables à ceux
que les premiers Philofophes Medecins
avoient établis ; ils ont renouvellé cette
ancienne Medecine , & l'ont mefme augmentée
confidérablement.
La Medecine a pris naiffance , comme
j'ay déja dit , chez les Egyptiens & les
Grecs. Elle a paffé enfuite chez les
Romains & les autres Peuples. Archagatus
de Peloponeſe fut le premier qui
la pratiqua dans Rome fous le Confulat
de Paul Emile, & de Marcus Lucius . Za
molxis l'apprit de Pythagore, & la communiqua
aux Thraces. Abaris l'apporta
de Grece chez les Scythes. Les Affy
riens l'apprirent des Egyptiens. Et cel
les des autres Nations , qui ne la reçurent
pas immédiatement d'eux , l'apprirent
des Romains , qui la tenoient des
Grecs. Elle paffa de cette maniere
de Rome avec l'Empire chez tous les
Peuples .
Les Medecins Egyptiens ne s'appli
quoient
*
230 :
Extraordinaire
quoient qu'à la connoiffance & à la
guérifon d'une feule maladie , Il y avoit
des Medecins pour les maladies des yeux;
il y en avoit pour celles du nez , de la
bouche , des oreilles , du cerveau, de la
poitrine ,& c. Il leur eftoit mefme defendu
de traiter d'autres maux que ceux
qu'ils faifoient profeffion de guérir . Quoy
que cette maniere de pratiquer la Medecone
fuft fort judicieufe , cependant elle
n'a eu cours que chez ce Peuple. Les
Medecins des autres Nations traitoient
indiféremment toutes fortes de maladies.
Ils eftoient beaucoup plus vigilans &
plus laborieux que ceux des derniers
Siecles ; ils préparoient eux-mefmes les
Remedes dont ils fe fervoient ; ils ne
s'appliquoient pas avec moins d'attache
à la guérifon des maladies externes.
qu'à celle des internes ; ils ne fe rendoient
pas auffi moins fameux par la pratique
de la Chirurgie , que par celle de
la Medecine. On fçait en quelle réputation
fut Démocedes Medecin de
Crotone , pour avoir fait la réduction du
pied de Darius. Critobulus na'cquift
pas moins d'honneur & de gloire
י
"
en
du Mercure Galant.
231
E
en guériffant Philippe Roy de Macédoine
, d'un coup de Fleche qu'il avoit
receu dans l'oeil an art with
Les Medecins eftoient donc autre. ¡
fois Chirurgiens & Apoticaires. Ces..
trois qualitez fe trouvoient dans une
mefme perfonne , on les regardoit comme
infeparables , mais la negligence
& la nonchalance des Medecins a fait
que plufieurs Perfonnes fe font immif.
cuées dans cet Art , & fe font attachées
à la préparation des Remedes , & à la
guérifon des maladies externes. Les Medecins
, dit un fçavant Homme, ont voulu
éviter la peine , & retenir l'honneur &
Le profit ; ils fe font referve la feule authorite
puissance d'ordonner , Laiffant à la
fox & capacité de l' Apoticaire , le choix,
la difpenfation , la preparation , & la
compofition des Médicamens , & au Chirurgien
les opérations de la main. Ils devoient
fuivre les traces des premiers
Medecins , & exercer comme eux la
Medecine , la Chirurgie , & la Pharmacie
, ou du moins preparer euxmelines
les Remedes qu'ils mettoient
en ufage
Parmy
232 Extraordinaire
"Parmy les anciennes Ordonnance
d'Angleterre , il s'entrouve une, dit M
de la Rocque dans fon Traité de la No
bleffe , par laquelle les Medecins doivent
préparer toutes les Medecines
de leurs propres mains , & ils ne doivent
pas permetre qu'autres qu'eux
les compofent . il feroit à fouhaiter que
cette Ordonnance fuft obfervée dans
toutes les Villes du monde , ou du
moins que les Medecins fiffent préparer
les Remedes en leur préfence ; ils
arreſteroient le cours d'une infinité d'a
bus qui fe font oliez dans la Medecine
,
par l'ignorance , l'avarice , & la negli
gence des Apoticaires . Ils foûtiendroient
de cette maniere le veritable caractere
des premiers Medecins , & partageroient
avec eux l'honneur & la gloire d'une
Profeffion qui ne les éleve pas moins ,
qu'elle les diftingue des autres Hom
mes . En effet , la Medecine eft le plus
noble & le plus illuftre des Arts que
l'Homme profeffe. Hohere l'appelle
divin, Odyffée 230 Voicy de quelle
maniere il s'explique , fuivant la Traduction
d'un Poëte Latin.
с
J
Aft
du Mercure Galant.
233
Aft Medicum reliquis divina Scientia
major
Inftruit. Il avoit dit dans fon Iliade
$ 14 .
་
Namque vir eft multis Medicus pra
ftantior unus.
Plutarque éleve la Medecine au deffus
de tous les autres Arts, de toutes les
autres Sciences . Nulli nitore, copiâ , &
jucunditate cedens. Il ajoûte qu'il n'appirtient
qu'au Philofophes de l'exercer. 1
Il n'y avoit auffi autrefois que les
Preftres & les Philoſophes qui la pratiquaffent.
Les Preftres avoient le foin des \
Malades chez les luifs & les Egyptiens;
les Preftres, de Vulcain & d'Ifis de l'If ……
le Lemnos; les Brachmanes, des Indiens ;
& les Druydes , des Gaulois & des Al- n
lemans.:
Moïse enfeigna la Medecine aux Lévites,
fuivant le rapport de quelques Autheurs
, & leur recommanda l'exercice
de cet Art comme une chofe facrée.
Ils l'exercerent en fuite , & ceux d'en- !
tr'eux qui n'avoient pas autant de connoiffance
que les autres , fçavoient du
S
moins
234
Extraordinairė
•
moins guérir la Lepre. Le Prophete
Efaïe guérit Ezéchias d'une longue &
fâcheufe maladie Non ad hortatione
tantum religiofa ,fed Madicâ manu. Le
Sauveur du monde ne recommande-t-il
pas aux Apoftrés & aux Pafteurs de
prendre foin des Malades ? In quacum que
civitatem intraveritis , curate infirmos.
Qui foulage le corps , ajoûte-t- il , guérit
aisément l'ame.C'eft pour cela qu'il loue
le Samaritain d'avoir pensé le Bleſsé
qu'il rencontra dans le chemin , & qu'il
blâme le Preftre de ne l'avoir pas fait,
& luy commande de le faire à l'avenir.
Vade tu, & facfimiliter.
Diogene Laerce rapporte que Platon
fut guery de la Fievre par les Preftres
Egyptiens , qui le firent baigner
dans l'eau falée .
Les Preftres de Memphos eftoient
obligez d'écrire dans les Temples de
Vulcain & d'Ifis , les Remedes dont les
Particuliers avoient reçeu quelque foulagement
& de les enfeigner au
Peuple. Les Preftres Grecs eftoient
en obligation de faire la mefme chofe
dans ceux d'Efculape & d'Apollon.
>
La
du Mercure Galant. 235
La Medecine a donc fait l'occupation
des plus grands Hommes & des plus
fages Philofophes de l'Antiquité. Les
Roys , les Empereurs , les Papes , s'y
font appliquez avec beaucoup de foin.
Les Roys d'Egypte faifoient diffequer
en leur prefence les Corps de ceux qui
mouroient de quelques maladies extraordinaires
, afin de connoître la nature & la
caufe du mal qui les avoit fait mourir.
Alexandre n'avoit pas moins de cu
riofité pour llaa MMeeddeecciinnee que pour
autres Sciences ; il s'attachoit mef
me à l'Anatomie avec beaucoup d'exa-
Atitude. A
les
Salomon, le plus Sage des Roys,avoit
une connoiſſance fi particuliere de cet
Art, qu'il écrivit trois cens Paraboles, &
cinq cens Vers de la vertu des Plantes,
& des Animaux , lefquels furent fupprimez
par Ezéchias , parce que le Peuple
avoit plus de confiance en ces Remedes,
qu'en Dieu mefme. Archélaüs , Roy de
Cappadoce, s'eftoit acquis une telle experience
dans la Chirurgie , qu'il fe panfa
luy-mefme d'une bleffure qu'il avoit
reçetë à la teſte , fans vouloir permettrę
qu'aucun autrey mift la main.
236
Extraordinaire
Darius donna deux Chaînes d'or d'un
grand prix à Démades , pour apprendre
la compofition d'un Remede particulier
qu'il avoit. Les Roys Philometor,
Nicodeme . Hiero , Eupator . Caton le
Céfeur, Varron , Pline , Columelle, Diofcoride,
Celfe , & c.ne ie font ils pas faits
une occupation particuliere de cet
Art Gentius , Roy d'Illitie ,n'a t'il pas
découvert le premier la Gentiane , Lyfimachu
la Lyfimachie , Thelephus le
Thélephium, Clymenusle Clymenui ?
& c. Mithridates , Roy de Poni, n'at, ik
pas inventé ce fameux Antidote qui
porte fon nom ? Evax , Roy d'Arabie,
fit préfent à Néron d'im Livre qu'il
avoit compofé de la vertu des Simples.
Juba,Roy de Mauritanie,s'acquit beau
coud d'honneur par fçavant Traité qu'il
fit des vertus de l'Euphorbe Aatale,
Roy de Pergame, ne s'acquit pas moins
de gloire par ces admirables Con pos
fitions , dont il enrichit la Pharnia->
cie , lefquelles conferveront toûjours
fa mémoire & fon nom . On fait en
quelle eftime ce grad Prince étoit chez
Galien.Avicenne parle du Roy Kabich,
coinme
du Mercure Galant. 237
comme d'un Homme fort profond dans
la Medecine. Il cite mefme fon témoi
gnage en beaucoup de lieux . Nous
voyons dans les Commentaires de Sérapion,
que Jaribuffa Roy des Medes , &
Kemud , eftoient fort expérimentez
en cet Art. Augufte ufoit tous les jours
d'une Compofition qu'il avoit inventée.
On en trouve la deſcription dans
quelques Autheurs . Tibere compofa une
Paftille contre les Herpes , à ce que dit
Galien. Néron employoit la plufpart du
temps à l'étude de cet Art; cefut apparément
ce qui donna lieu à Evax , Roy
こ
Arabie de luy faire préfent de fon Liare
de la vertu des Simples. Les Empereurs
Adrien & Juftin compoferent
plufieurs Antidotes qui portent encor
leur nom . Ne lifons- nous pás
dans l'Histoire Ecclefiaftique , que
des Papes Nicolas V. & Eufebe ,
exerçoient le plus fouvent la Medecine.
Il y a eu mefme quelques Femmes
illuftres qui l'ont pratiquée. Artemife
, Reyne de Carie , ne s'elt
pas rendue moins recommandable par
la découverte de l'Armoile , que par
ce
238 Extraordinaire
beau qu'elle fit élever à fon Mary
Maufole. Si la belle Heléne a foüillé
fa memoire par la ruine de Troye,
elle l'a , pour ainfi dire , immortalifée
par la découverte de l'Helénium,
L'Enchantereffe Cirte découvrant
l'Herbe qui porte fon nom , n'a-t- elle
pas effacé l'infamie dont elle s'eftoit
noircie par fon Art magique Medée
ne fauva - t- elle pas Jalon par la
force des Herbes dont elle fe fervoit
Mais fi tous les Roys & les grands
Hommes ne fe font pas appliquez à la
Medecine , ils ont tous eu beaucoup
de venération pour cét Art. En qu'elle
eftime & en quelle confideration les
Medecins n'eftoient : ils pas chez les
Anciens Ils les regardoient comme
des demy- Dieux ; ils fe perfuadoient
'qu'il y avoit quelque Divinité qui les
infpiroit , & leur reveloit les Remedes
dont ils fe fervoient;ils les prenoient de
leur main avec la mefme confiance , que
fi quelque Dieu les leur euft prefentez.
Itafum levatus , ut Deus mihi aliquis
Medicinamfeciffe videatur. Cicero 13.
Famil.7.
Pratus,
du MercureGalant.
239
#
Pratus , Roy des Argives , affocia
dans la Famille Royalle Mélampus qui
avoit guéry fes Filles de la manie. Artaxerces
ne voulut- il pas honorer Hippocrate
durin
de Grand de Perſe ? Ne
luy offtoit- il pas toutes les richeffes de
fon Empire pour l'obliger à fe rendre
aupres de luy ?
Si les Romains ont chaffé les Medecins
de leur Ville, ce n'a pas efté à caufe
de leur Art, comme prétendent quelques-
uns , mais parce qu'ils eftoient
Grecs, & que les Romains ne regardoiết
ce Peuple que come une Nation barbare
& maudite, qui avoit de tout temps juré
la perte de la République, & qui mettoit
tout en ufage pour la deftruction de
l'Empire. Ils s'eftoient mefme perfuadez
-que les Grecs avoient envoyé des Medecins
à Rome pour faire perir le Peuple
Romain; ce que l'on peut voir dans la
Lettre que Marc Caton, fous le Cenforiat
duquel ils furent challez , en écrit
à fon Fils Jules Cefar ne les honora-t-il
pas en fuite du droit de Bourgeoifie ?
Augufte ne fit- il pas Antoine Mufa
Chevalier Romain ? Les Romains même
240 Extraordinaire
me n'accorderent- ils pas à chaque Medecin
qui pratiquoit dans Rome , deux
cens cinquante Sefterce par an , quoy
qu'ils n'en donaffent que cent aux Poctes,
aux Orateurs , & à ceux qui profeffoient
quelque Science & quelque Difcipline
?
En quelle eftime Dioclés Carîftius
ne fut-il pas chez Antigonus ? Critobulus
chez Philippe Roy de Macedoine,
Philippe chez Aléxandre, Erafiftrate
chez Antiochus & chez Ptolomée, Craterus,
Afclepiades , Trallian ,&c.chez les
Romains , Galien chez les Empereurs
Marc Aurele , Antonin & Severe, & c.
Il y a eu peu de Princes & de Roys
qui n'ayent donné aux Medecins des
marques d'estime & d'honneur . Les uns
les ont élevez aux plus hautes Dignitez
, les autres les ont honorez des Titres
les plus glorieux. Un de nos Roys
ne fit-il pas le Fils de fon premier Medecin
Chancelier de France , & Garde
des Sceaux en confidération de fon Pere?
Philippe, Roy d'Espagne , ne fit- il
pas Paracelle Chevalier de la Toifon
d'or, & c.
Il
!
du Mercure Galant. 241
7
୮
•
Il n'y a point de Siècles où les Medecins
n'ayent reçen des marques de
l'estime & de la liberalité des Princes
& des Souverains. Quels privileges
avantageux nos Roys ne lenr ont - ils
pas accordez ? Sous le Regne del Charles
VII. le Cardinal d'Eftouteteville,
Député pour la Reformation des Univerfitez
du Royaume , leur permit de
porter la Robe rouge pour marque
d'honneur & de diftinction. Il y a beau
coup de Lienx où ils jouiffent des Privileges
accordez à la Nobleffe , & où ils
nepayent aucuns droits , ny aucuns fubfides.
Mais pourquoy les Hommes n'au
roient-ils pas de la confidération pour
les Medecins , puis que Dieu leur commande
de les honorer ? Hondre le Medcin
Ecclefiaftiques; 8. car Dieu l'a crée
pour ta neceffité. Toute Medecine tient
de Dieu , & elle fera recompenfée des
Roys & des Potentats de la Terre . La
Medecine éleveră le Medecin au deffus
des autrés Hommes 3 & il recevra des
honneurs & des louanges en préfence
des Grands. Honora Medicum propter
Q. de Juillet 1681 . L
242
Extraordinaire
neceffitatem creavit illum Dominus . A Deo
eft enim omnis Medela , & à Rege accipiet
donationem. Difciplina Medici exaltabit
caput illius,& in conspectu magnatorum
collaudabitur.A zou z
LE PHILOSOPHE INCONNU,
deCoutances.
Meffieurs de Belle- Ifle & Langlois ,
tous deux de Paris & Monfieur de Folle
ville de Normandie fant lesfenls qui avent
trouvé le fecret de la Lettre du dernier
Extraordinaire ,dans laquelle unfens parfait
eft cachéfous un autre fens parfait. Il
faut vous dire en quoy il confifte. Ces mots
employez d'abord,Voicy le compte de ce
que j'ay avancé fuivant vos ordres , font
compofe de quarante - cing lettres , aufquel-
·les unpareil nombre de Chifres répond.
·Prenez la premiere lettre du mot Voicy ,
qui eft V. Elle estla vingtième de l'Alphabet.
Ofte la moitié de ce nombres il reftera
10.Toignez lenombre du premier Chifre,
qui eft 4.vous aure quatorze ,qui vous
fait connoiftre que cette lettre V ne doit
valoir que la quatorziéme de l' Alphabet,
qui eft O. La mefme chofe de la lettre
0,
du Mercure Galant. 243
O, qui eft la feconde du mot Voicy. Elle
vaut quatorze; oftez-enla moitié, il restera
Sept. Ioignez à ce nombre de fept le fecond
Chifre, qui eft 6 , vous aurez treize , c'eft
à dire, la lettre N, qui eft la treiziéme de
Alphabet. Vous voyez par là que ces přemieres
lettres Vo par le moyen des deux
Chifres adjoûtez, veulent dire on ; & ainfi
du refte. Vous remarquerez que quand
une lettre tient un nombre impair dans
Alphabet , comme la lettre I , qui est la
neufviéme, il faut d'abord retrancher l'impair,
& ne retenir que quatre pour la moi
tié de neuf.De cette maniere, en rapportant
chaque Chifre à chaque lettre de ces mots,
Voicy le compte de ce que j'ay avancé
fuivant vos ordres, vous trouverez qu'ils
veulent dire, On memarie à voftre Rival
. Enlevez - moy , ou vous ine
perdez.
Je vous envoye une autre espece de Chifre.
C'est un Billet Enigmatique écrit à une
Belle, pour luy donner un Avis utile.Il s'agit
de déchifrer cet Avis dans les paroles
fuivantes.
Lij
244
Extraordinaire
BILLET ENIGMATIQUE .
De
Epuis fort longtemps, on n'a point
veu ce qu'on voit aujoud'huy . Si
vous me marquez avoir envie d'apprendre
le Lieu où fe doit trouver
celuy qui donne ce Spectacle ; quand le
foir viendra , un nouveau Silene promet
de vous l'aller dire. Ces fortes d'Animaux
montez fur des Afnes , font préfentement
couronnez de Jonc. Feüilletez
vos Livres fur l'Enigme dont je me fers
Mefurez Grotes obfcures , je ne fçay
fi vous pourrez découvrir les éminences
inévitables à furmonter par les
travaux de celuy qui explique mal ce
qui fait fon bonheur.
Vous trouverez dans la Planche que je
vous envoye , l Entrée de l'Eſcurial, Maifon
Royale ,dans laquelle eft le Pantheon, Lieu
deftiné pour la Sepulture des Roys d'Ef
pagne . Philippe II. employa vingt & un
an à faire baftir cette Maiſon , qui à la
confidérer en general, eft une maffede Pierre
tres•
443 Jo
A
DI
BIBLIO
.3
DE
LYON
FS
1
1-
4200 9
JE
DE
LA
LYON
S
75g yan
du Mercure Galant . 245
tres-parfaite.lé vous enparleray plus amplement
dans une autre occafion .
Le vray Mot de la premiere des deux
Enigmes propofées dans ma Lettre du
Mois d'Aouft , eftoit la Piece de Trois fols
& demy, Elle a donné lieu à ces divers
Madrigaux.
I.
MQu'on peut recevoir des Filoux.
Ercure ne craint point l'outrage
Il n'a pour faire fon voyage,
Qu'une Piece de quatre fous.
JE
Le Jeune Solitaire de la Ruë des
trois Cheminées de Poitiers.
.11.
E n'ay point veu , Damon , d'Enigme
plus trompeufe
Que celle qui vous fait reſvers
Et fi vous prétende trouver
Quelque chofe de grand dans fa Rime
pompeuse,
Vous vous trompe , mon cher Amy;
C'est une Enigme d'une espece
Qui ne contient rien qu'une Piece
Lij
246 Extraordinaire
Qui monte justement à trois fols &
demy.
HUNGE de Dinan en Bretagne.
III.
Excure dans ce Mois nous donna
une Inválide.. Me
Cepréfent , à uray dire , eft foible & pen
folide;
Mais pour la rareté , l'on doit le trouver
bon ,i
Venant de la main d'un Larron.
TROTTE' , Avocat au Mans.
I V. T
: 1
CEquel'on atiré d'une Mine profonde,
L'Enigme l'a voulu chercher dans quelques
Vers.
Mais comment pourroit-on cacher à
l'Vnivers
Ce qui porte le Coin du plus grand Roy
du Monde?
Le Solitaire du Balory.
V...
MErcure , lors que pour t'avoir
Ie tire de ma Bource , ou bien de mon
Comptoir ,
La
du Mercure Galant 247
La Piece qu'en France on appelle
Piece de trois fols & demy.
Ne tiens - je pas, dy-moy je te prie , en
Amy ,
Le Mot de l' Enigme nouvelle .
Que tu propofes en François
Pour la premiere de ce Mois ?
DE LEPINE , de Ploërmel
en Bretagne.
V. I.
Ette Enigme n'a rien, Mercure, qui
mérite . 7
Qu'en l'Art de deviner on fe foit affer
my.
Si l'on en veut fçavoir le Mot , on en eft
quitte
Pour une Piece an plus de trois fols &
demy.
DAUBAIN E.
VII.
Vlieu de fonger aufolide.
ArTu perds un mois à du caquet.
Mercure , j'aime autant te voir venir à
vuide ,
Liiij
248 Extraordinairė
4
Que ne trouver en ton Paquet
Qu'une miferable Invalide .
HENRY VARLET de Rheims .
Phyficien à Troyes.
Plufieurs autres ont expliqué cette mefuse
Enigne dans fon vray fens , fçavoir,
Mademuifelle Guper, de Blois ; Meffieurs
Bobé ; S.Pache ; FGuerrier ; Hariveau ;
Guépin, de Rennes; L'Amoureux de Domfront
; Le Pelerin de la Touche ; Alcidor,
du Havre de Grace ; Le Druyde , d'Argenton
- Chafteau ; Le Mouton bien aimé ;
& le Solitaire de la Rue des trois Cherninées
de Poitiers . On l'a encor expliquée Jur
le Heraut-d'Armes , la Republique , la
Rofe d'Angleterre , la Grenade , une
Canne, & le Papier timbré.
Le Tabac , qui eftoit le Mot de la feconde
de ces Enigmes , a fait fait faire ces
autres Madrigaux.
V
I.
"Ous , Gens arinez de Hallebardes,
Suiffes, Soldats , Cadets aux Gardes,
Allemans , Anglois , & Flamans,"
Venez tous expliquer à l'envy cette
Enigme,
J
Et
du Mercure Galant . 249
Et foit en profe , foit en rime,
Venez- en tour-à-tour dire vos fentimens.
a Vous l'expliquere à merveille.
Elle eft amie à la Bouteille,
Et vous divertit tous les jours.
Rien de plus favoureux icy-bas ne vous
touche.
Vous l'avez à toute heure au ne , & dans
la bouche,
Et c'eft , enfin l'objet de vos tendres
amours.
୧୬୨୭
Hé quoy , vous gardez le filence ?
Pas-un de vous n'a la puiffance
D'en parler ab hoc & ab hac.
Sans-doute fa vapeur vous a mis en déroute,
Chacun , fans répondre , m'écoute.
Ahi pauvres hebestez , riez , c'est le
Tabac.
I I.
GIRARDET .
MErcure , de lapart du Roy ,
Sans afer pour ce coup de vos tours de
Louplesse ,
L V
250
Extraordinaire
Et fansy chercher de fineffe,
Venez en prifon ,fuivez-moy.
Vous cachez dans voftre Boutique
Ce que les Loix ont défendu ,
Et vendant le Tabac que vous avez
vendu ,
Vous avez violé l'Ordonnance publique.
HUNGE' , de Dinan en Bretagne.
III.
Devineur d'Enigme eft un rude
UN
Meſtier,
Il ne fait rien s'il n'eft Sorcier,
Du moins Damonfe l'imagine ;
Mais quoy , Damon n'eft pasgrand Faifeur
d'Almanac ;
Sans y penfer quelquefois j'en devine ,
En m'amufant à prendre du Tabac.
DAUBAINE
I V.
Tout I I
Out eft perdu , Mercure, & la triffe
Vertu
A la Débauche enfin s'en va céder la
place.
Dequoy diable t'avifois-tu
De
du Mercure Galant.
1251
De femer du Tabac fur le Mont de
Parnaffe?
L
HENRY VARLET , de Rheims.
Phyficien à Troyes.
√ .
E Tabac nefe peut cacher,
Toujours fon odeur le découvre,
Soit qu'il foit Tabac à mâcher,
On foit qu'ilfoit Tabac en poudre.
Le Solitaire du Balory .
V I.
Nfin jay découvert une affaire fe-
ENcrete,
Auriez-vous crû de bonne-foy
Que Mercure eût voulu frauder les droits
du Roy,
En debitant chez luy du Tabac en cachete?
La Communauté des Nouveaux
Braffeurs d'Abbéville.
Vil.
Ercure , je le veux , vous avez le
talent M²
Deplaire en contant vos nouvelles.
C'eft
252 Extraordinaire
C'est toutefois eftre bien peu galant,
Que d'offrir du Tabac aux Belles .
BARDOU , de Poitiers.
VIII.
ARiftote avoit tort , le Tabac eſtfort
bon ,
Sur tout pour chaẞer la tristeſſe.
Pour moy quand le chagrin me preffe ,.
Jefume alors comme un Dr gon.
DE MAUBUY DE ....
I X.
E faire le Tabac ft dangereux
qu'on dit , DE
Ce n'est pas le moyen d'en trouver le
debit.
Pour moy , je le puis dire , & ne m'en fais
point festes
Qu'à le prendre, il ne m'a point fait mak
à la teste.
PCaifer
Le Docteur imaginaire .
.X. 2
aifir des fens non défendu , →→
Charmant Tabac , Herke divine.
Qui par ta puiffante vertu
Scats
du Mercure Galant.
253
Scais adoucir l'humeur chagrine,
Ah ,je t'ay bientoft reconnu !
Le Mâche- Petun de la
Paroiffe S. Aignan.
Ce mefme Mot a efté trouvé par Mefdemoiselles
de Largilliere , Ruë Aubry-
Boucher ; Hénant , de la Rue S. Antoine:
De S. Georges d'Alençon : Et par Meffieurs
Soyrot , Controlleur General des Finances
en Bourgogne & Breffe : Le Gou,
d'Ipres: De Vaux, de la mefme Ville; Le
Roy, de Lile, Maubert , Hutuge, d'Orleans,
demeurant à Mets : Le Hot , Avocat au
Bailliage & Siege Prefidial de Caen ,
Pinchon, de Rouen : Collange du Matré,
de la mefme Ville ; L. Bouchet , ancien
Curé de Nogent le Roy Martin de Va
logne , du Quartier des Halles : L'ancien
Guré & Doyen d'Encre, à Amiens : Le
ChevalierFredin . L Avaricieux Noireau,
de che Monfieur le Bouf: L'Amant jaloux,
de Meaux : Les Freres Cordonniers ,
de la Rue des Auguftins : Le Solitaire de
P'Ecluse en Picardie: Le Vifiteur ordinaire
de l' Hoftel d'Avaux: Le Pylade moderné:
L'Orefte nouveau , L'Amyfingulier dans
fon
554 Extraordinaire
•
fon caractere ; Les illuftres Commis de la
Rue de Clery L'Architecte fubtilife
par Méthaphore ; Le jeune Solitaire de
la Rue Maubué; Les Amufemens Girardins
L'Amant par complaisance ; Le
Saturnien plaifant ; Les Enjoüemens in-
Commodes ; Le Chaffeur en Terre conjugale
; L'Ennemy virginal ; Le bon Amy
des Maris commodes; Le Paffionné journelier;
L'Indiferent d'inclination ; Les.
Voyageurs d'Angleterre Le Réfident
·Parifien , Le Courageux par vanité ; Les
grands Combats fur la Nature ; Les
Avantages de l'Expérience ; L'Amant
de Peronne; L'Albanifte de Ronen ; Le
Clerc né Galant ; Le Mache-Petun de la
Paroiffe de S. Aignan; Les deux illuftres &
folitaires Compagnes ; La charmante Malade
, de la Pomme d'Orange de Meaux;
Les deux Soeurs folitaires du Fauxbourg
de S. Nicolas de la mefme Ville ; La
belle Brion de la Rue Michel-le-Comte ;
Lagrande Brune de l'Hoftel d'Avaux; La
jeune Femme du mauvais gouft ; L' Amitié
def- intereffées Les deux Familles naiffantes,
La Voifine inconnue ; La jeune Epouſe
triomphante de la Parroiffe S. Sawveur;
du Mercure Galant,
255
veur ; L'heureuſe Délivrance Les Inquiétudes
conjugales ; Sylvie , du Havre
de Grace ; Diane , de la Foreft d'Alcleon;
Et la groffe Gi.
.
La mefme Enigme a esté expliquée fur
le Caphe , le Sorbet , le Chocolat , le
Quinquina, le Poifon , le Sucre, la Noix,
le Papier , & le Poivre.
Les cinq Madrigauxfuivans ont efté
faits fur les deux Enigmes.
I.
A Piece , dites-vous , de trois fols
L
&
demy.
Ouy , c'est bien raifonner & ab hoc , &
ab hac
Ah,par mafoy, je refve , &fuis tout
endormy ;
Garçon , donne-moy du Tabac.
GARDIEN .
I I.
Our n'avoir point gardé mon vau,
Helas yay perdu tout aujeu; & Po
Tay le plus grand defaut , & c'est le plus
notable
Qu'un honnefte Homme puiffe avoir.
L'argent
296
Extraordinaire
L'argent me manque, fans pouvoir
Trouver d un Amy favorable,
Une Piece de quatre fous.
Galant Mercure , en avez- vous ?
Prestez-m'en , je vous en fuplie ,
Pour avoir du Tabac. La priere eft
jolie.
GYGES , du Havre.
III.
M
Ercure qui vendoit autrefois le
folide ,
Donne-t -il pas fujet de former ce foupcon3
Qu'il debite ce Mois une Fable
Chanfon ,
> on
Puis qu'à tous fes Lecteurs il offre une
Invalide ?
୧୫: ୫୬
Non voicy le fecret , Mercure nous a
mis.
L'Invalide à la min , parce qu'il apprébende
,
Que fi nous l'accuſons , il nefoit à l'amande
De vendre du Tabac fans congé des
Commis.
IV.
du Mercure Galant. 257
I V.
Ercure , en te lifant , je paffois par
bazard ME
1. Un affez long Bras de Riviere ;
Et plus content de ta matiere,
Que des Contes crochus d'un fort vilain
Nazard ,
Fachevois de te lire & refvois aux
Enigmes ,
,
Lors qu'un gros Matelot , auffi brutal
quefort ,
M'ayant fait arriver à bord,
Mefournit ce fens & ces rimes.
Comme jefortois defon Bac;
Monfieur pargué, dit-il , je fuis tout hors
a'baleine.
La Piece de trois fou , pour avoir du
Tabac.
De bon coeur la voila , tu me mets hors de
D
peine.
PATAPOLIN , de Meudon .
V.
Ans l'une & l'autre Enigme , avec
délicateffe,
Mercure nous prédit , ainfi qu'un Almanae
,
Que
258
Extraordinaire
Que malgré des Traitans la fatigante
adreffe ,
Avec une petite Piece
De trois fols fix deniers , l'on aura du
Tabac.
L'Opératur F... de Dieppe.
·Ceux qui ont encor expliqué l'une &
l'autre Enigme , font Mefdemoifellles de
Lommeau,du Mans; Loüiſon du Moulin,
de la Rue S.Denis; Féru,de Lyon; Et Meffieurs
du Verger , Officier de Monfieur;
Layraud, Lieutenant de Roy à Doullens;
Chaftellain, de la Paroiffe de la Magdelaine;
De Naradac , Avocat an Parlement
de Bretagne ; 7. B. Oury, Preftre à
Caen; L. Mauroix, de Soiffons ; Leger de
la Verbiffonne ; Girouard, de Poitiers ; C.
Huet de Grenault, de la Rue S. Denis; De
Corday, pres Falaife ; Re. de S. Martial;
Le Chevalier Merlatieres , de Poitiers;
Le Chevalier de la Cour du Bois S. Pere,
de la Rue de la Bucherie ; Le Chevalier de
la Salamandre; Le Marquis de la Hautetouffe;
Les Affociez de la Place aux Chats
de la Rue S. Honoré ; Tamirifte, de la Rüe
de la Cerifaye ; Le Relegué des Poftes de
Rennes;
du Mercure Galant. 259
;
Rennes ; Le bon fofeph , pres de Laval ;
L'Hermite enfonge de Vennes ; L'Amant
rebuté de la belle Coufty ; Le Frere Gonin
; Vivant, petit Frere Napolitain ; Conficauli,
Sieur de Flandrini ; Le Febricitant
Rubicond , de l'Ifle ; G. ou l'Avanturier
Nocturne du Palais Royal ; Le Soldat
fans Quartier , de Laon en Picardie
L'Amy de tout le Monde , de Morlaix ;
Le folaftre Amant , de la Rue Trouſſe-
Vache ; Les Filiftiens de Bouret , de Morlaix
; La petite Incrédule de la Ruë des
Chanoines deVennes ; Angélique , jadis la
Cordeliere ; La Bergere inconnue d'Aniens
La Paifanne d'aupres le Palais ;
Et la belle Dédaigneufe de Sainte Meneboud
, ( cette derniere en Vers . )
QUESTIONS
Si
A DECIDER.
I.
I on peut aimer fans le fçavoir.
I I.
Si une Belle qui aime fortement, peut
exécuter les deffeins de vangeance qu'elle
medite
260 Extraordinaire
médite contre un Amant abfent qui l'a
oubliée, quand à fon tour il apporte des
raifons, quoy que méchantes,pour excufer
fa conduite.
I I I.
Si fans marquer peu d'eftime pour une
Perfonne qui nous a fait un préfent par
amitié,on peut donner à une autre ce
qu'elle nous a donné .
IV.
Si un Amant ayant reçeu d'une Belle
les plus fortes marques d'eftime & d'amitié
qu'elle pouvoit luy donner, peut
fans attirer fa colere, luy témoigner qu'il
doute de fa tendreffe, pour en recevoir de
nouvelles affurances.
V.
En quoy confifte l'honnefteté & la
veritable Sageffe .
VI.
Si c'eſt une imagination mal fondée ,
de croire que les Anciens n'ont point
connu dans la Mufique la Compofition
à plufieurs Parries , mais fe funt feulement
fervis de quelques Confonantes
, & par conféquent n'ont point eu
l'harmonie parfaite comme nous l'avons
du Mercure Galant. 261
vons aujourd'huy;ou bien fi cette opinion
eft une verité tres - claire , & dont on
eft facilement prefuadé par la feule lecture
de ceux de ces Anciens qui ont
écrit de la Mufique .
V.II.
Vous avez appris par ma Lettre du
dernier Mois, que le 24. d'Aouft une
Femme accoucha de deux Filles , attachées
l'une à l'autre par les coftes & par
le ventre, qui n'avoient qu'un coeur,quoy
qu'elles euffent deux corps, deux teftes , &
deux cerveaux, Comme le coeur eft le
fiege de la faculté vitale , on demande fi
dans ce monſtrueux Compofé , il n'y
avoit qu'une feule ame , ou une feule vie.
Adieu, Madame, je vous réserve pour
le premier Extraordinaire , de fort jolis
Vers de Monfieur du Rofier , & plufieurs
autres Piecesfur les Queftions, qui n'ont pû
entrer dans celuy-cy.
A Paris, ce 15. Octobre 1681 .
Je
262 Extr. du Merc. Galant.
Je voy tout le monde dans les mefmes
fentimens que vous touchant l'Ecriture
&la Langue univerfelle que Monfieur de
Vienne - Plancy a inventées. Ce Secret
paroift auffi curieux qu'utile , & on attend
avecgrande impatience qu'il nous en donne
l'éclairciffement.
GOTHEQUE
DE
LA
LYON
1893
Qualité de la reconnaissance optique de caractères