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1681, 05
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Eur
. 511
m
-1681,5
Mercure
1
<36623710730017,
<36623710730017
Bayer. Staatsbibliothek
Bayerische
Staatsbibliothek
München
MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LEDAVPHIN.
MAY 1681.
A PARIS.
PALAIS. AV
ON donnera toûjours un Volume nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on
le vendra , auffi -bien que l'Extraor
dinaire , Trente fols relié en Veau,
Vingt-cinq fols en Parchemin,
A PARIS,
Chez G. DE LUYNE, au Palais , dansla
Salle des Merciers , à la Juftice,
Chez C. BLAGEART , Rue S. Jacques
à l'entrée de la Rue du Plâtre,
Et en fa Boutique Court- Neuve du Palais
AU DAUPHIN,
At T. GIRARD , au Palais,dansla Grande
Salle , à l'Envie .
M. D.C. LXXX.
AVEC PRIVILEGE DV ROT.
ܨܐ
SZSZSZ SZZZSZSZES
TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
Vant
propos,
I
A
de Poi-
Entrée de M. l'Evefque
tiers à Niort,
Converfions,
Hiftoire,
7
$
10
25 Le Chardonnet Esclave, Fable,
Mort de M. le Commandeur de Val-
33.
belle,
'Mort de M. le Marquis de Couvron, 36
Mort deM.l'Abbé de Vaux, 38:
Mariage de M. de la Baume, & de
Mademoiselle de Laval,
Proceffionfuivie de Machines,
Lettre écrite de la Canée,
Apollon victorieux de l' Hyver,
41
48
:
69%
So
Mort de Madame Molé, Abbeffe de
S. Antoine,
87
Mort de M. l'Evefque de Meaux, 92.
Benefices donnez par le Roy; 93
Hiftoire, 99)
aij
TABLE.
M.Bernardi affocie avec luy M. de
Mémon, 141
144
147,
Avantagespour le Commerce,
Naiffance deMars, en Vers,
Reception de M. de Châlons au Parle
ment, en qualité de Duc & Pair, 153
Profeffion de Mademoiselle de Levy , 156,
Plufieurs Charges données dans les Gardes
du Corps, 1591
1612
M. Guilloire eft reçen Avocat General'
en la Cour des Monnoyes,
Mort de M. le Duc de Lefdiguieres, 162
Gouvernement de Dauphiné donné à
M. le Ducde la Feuillade, 166
Gouvernement de Baro donné à M. le
Marquis de Genlis, 167
Regiment appellé de Sault, donné au
Fils defeu M. de Lefdiguieres, 168
Gouvernement de Briançon donné à
M. de S. André,
Mort de M. de la Vrilliere,
169,9
170
Les Fleurs du Languedoc au Zéphir,
177
Réponse à la derniere Lettre en Proverbes,
183
TABLE..
"Balet du Triomphe de l'Amour dance
à Paris,
199*
Meffieurs de S. Romain & de Harlay
nommez par le Roy pour les Conférences
de l'Empire,
201
Depart de M. le Duc de Mortemar, 202
Lettre intitulée, Réponſe pour la Spirituelle
Inconnue qui s'intéreffe fi
obligeamment dans mes avantures,,
207
Tout ce qui s'eſt paſſe depuis le débar--
quement des Ambaffadeurs de Moſ
covie à Calais jufques au jour de leur
depart de Paris ; leurs Audiences ; ce?
qu'ils ont ven , & ce qu'ils ont dit,.
228
'Mort de M. Poncet; 3438
M. du Jardin devenu Doyen des Secretaires
du Roys 3463
Loteries du Roy , Lots & Vers fur co
Sujet,
Loteries défendues,
347
363
Gouvernemens & Lieutenances de Roy
données par Sa Majefté,
Sermon de M. l'Abbé Flechier,
364
3695
áiij
TABLE.
eħ Explication de la premiere Enigme ef
366 Vers,
Noms de ceux qui l'ont expliquée, 366 ·
Explication de la feconde Enigme en
Vers,
3684
Noms de ceux qui en ont trouvé le
Mot,
368
Noms de ceux qui ont trouvé le fens
Enigme,
des deux, 370
375
Autre Enigme, 376
Modes nouvelles, 377,
Fin de la Table .
.1
525SSS2555522552
CATALOGVE DES PIECES
qui compofent le treiziéme Extraordinaire
, intitulé Extraor
dinaire du Mercure Galant,
Quartier de Janvier 1681..
donné au Public le 1s . Avril.
IL CONTIENT
Ne Réponse à la Queſtion , Si
UNe Réponſe
amour
un amour fecret récompensé de faveurs,
eft à préférer à un amour d'éclat
qui donne de la jaloufie fans aucun
plaifir.
Une Réponse à la Queſtion , S
pour une liaison de tendreffe , il eft plus
agreable de s'attacher à une Perfonne
defeize ans, qu'à une de trente.
Trois Réponses à la Queſtion ,
Lequel eft plus à plaindre , du Mary
jaloux , ou de la Femme du Maryjaż
loux. Deux en Vers, & une en Profe.
Quatre Réponses à la Queftion,,
Lequel doit estre eftimé le plus malheu-~
reux , ou l'Aveugle né , ou celuy qui a
perdu la veuë. Deux en Profe, & deux
en Vers.
Ge
дне
Quatre Réponfés à la Queftion ,
doit faire une Belle qui eft pref ·
fée defe déclarerpar deux Amans, dont
Fun a beaucoup d'amour & peu
rite , & l'autre beaucoup de mérite avec
peu d'amour. Deux en Vers , & deux
en Profe...

de mé--
Trois Réponses fur l'Origine de la
Chaffe. Deux en Vers , & une en
Profe , qui contient tout ce que l'on
peut dire de curieux fur ce fujet , &
qui eft remplie de citations d'Hiftoire
utiles , & divertiffantes .
Trois Difcours fur les Superftitions
& les Erreurs populaires. Deux en
Vers, & un en Profe..
Trois Fables fur l'Origine des Bagues.
Deux en Vers, & une en Profe.
Trois Réponses à la Queftion , Si
L'Eau minérale, en quelque maniere
}
qu'elle foit prife, eft utile ou dangereufe..
Deux en Vers , & une en Profe.
Un Difcours fur les effets de l'Eau
minérale.
Une Avanture tragique d'un Singe..
Un Difcours fur le bien & fur le
mal que la fréquente Saignée peut
faire .
Une Elegie.
Une Lettre en Profe & en Vers,
de M de Lignieres.
Un Difcours de l'Origine des An
neaux , de leurs matieres & de leurs
ufages ; & de la vertu des plus rares
Pierres qui y font enchaffees. On y
voit auffi tout ce que divers Autheurs
ont écrit touchant l'Efcarboucle..
Une Epiftre en Vers .
Plufieurs Madrigaux ..
Explication de la Lettre en Chifres
du dernier Extraordinaire .
Une nouvelle Lettre en Chifres.
Les noms de ceux qui ont trouvé
le Mor de la derniere Hiftoire Enigmatique.
Une Enigme en Profe .
Cent cinquante Madrigaux , ou en
viron, fur les Explications des Enigmes
des trois derniers Mois.
L'Explication de la derniere Enigme
en figure.
Les noms de ceux qui ont expliqué
les Enigmes du dernier Mois .
Plufieurs Questions à décider , &
Sujets de Pieces d'érudition.
J
[
Extrait du Privilege du Roy.
Ps. Germain en Laye le 31. Decembre 1677.
Signé,Par le Roy en fon Confeil , JUNQUIERES
Il eft permis à J. D. Ecuyer, Sieur de Vize,
de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT, preſenté à Monſeigneur
LE DAUPHIN , & tout ce qui concerne
ledit Mercure, pendant le temps & espace de
fix années, à compter du jour que chacun defdi
Volumes fera achevé d'imprimer pour lapre
mierefois: Comme auffi defenſes font faites
à tous Libraires , Imprimeurs, Graveurs & aud
tres, d'imprimer, graver & debiter ledit Livre
fans le confentement de l'Expofant , my d'en
extraire aucune Piece , ny Planches fervant
l'ornement dudit Livre, mefme d'en vendre ſeparément,
& de donnerà lire ledit Livre, le
tout à peine de fix mille livres d'amende,
confifcation des Exemplaires contrefaits, ainfi
que plus au long il eft porté audit Privilege!
Ar Grace & Privilege du Roy, Donné i
Registré fur le Livre de la Communauté les
Janvier 1678. Signé , E.COUTEROT, Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer, Sieur de Vizé
aeedé & tranſporté fon droit de Privilege
C. Blageart , Imprimeur - Libraire , pour en
joüir fuivantl'accord fait entr'eux .
achevéd'imprimer pour la premierefoi
Le 31, May 1681.
+
L
Avis pour placer les Figures.
Revenez
Air qui commence par ,
haftez- vous , Printemps , doit re
garder la page 79
La Veuë de la grande Fontaine du
Jardin d'Aranjuez , doit regarder la
page 199
L'Air qui commence , Depuis le
retour du Printemps , doit regarder la
Page 342
La Loterie Royale , doit regarder
la page 350
2015
MERCVRE
GALANT
-bw.stard., au tome
iwan Enom de Grand a
Vyrup peſté donné à beaucoup
de Princes,
5
mais aucun ne l'a jamais eu
a fi jufter titre que noftre
auguſte Monarque. › S'il fe
diftingues à lá Guengalenute
May 1681.
A
2 MERCVRE
fi
les autres Souverains du
Monde , c'eſt par un
grand nombre de Victoires,
qu'il eft aifé de connoiſtre
qu'il en peut feul arreſter le
cours. S'il s'attache à ce qui
regarde la justice qu'un Roy
doit rendre à fes Peuples, il
ne fe contente pas d'en réformer
un abus. Il fait examiner
à fond tous ceux qui
-s'y font gliffez , ou qui s'y
peuvent gliffer , & par un
Code nouveau il épargne à
fes Sujets de longues & rujneufes
procédures . Enfin s'il
s'applique à dés actions de
•1 8dIqnM
GALANT. 3
pieté, & dignes d'un Prince
qui porte le Nom de Tres-
Chreftien, c'eſt avec un zele
qui attire tous les foins ; &
comme il ne fuffit
pas d'imaginer
de beaux Regle
mens , fi l'on ne trouve
moyen de les faire réüffir
Sa Majesté , apres en avoir
tant fait pour faciliter la
converfion de ceux de la
Religion Prétendue Réformée,
cherche inceffamment
à lever tous les obftacles qui
les peuvent retenir, La nouvelle
Ordonnance qu'on a
publiée en est une preuve.
A ij
4 MERCVRE
Quelques - uns d'entr'eux
balançoient à fe faire Catholiques
par la crainte du
crédit qu'ont les Seigneurs
des Lieux de leur demeure,
qui font de la meſme Reli
gion , fur ceux qui font la
diftribution des Gens de
guerre qui y paſſent ou ſea
journent. Ils eftoient perfuadez
avec beaucoup d'a
parence de raiſon , que s'ils
fe convertiffoient
, l'indigna
tion que ces Seigneurs en
pourroient avoir , les feroit
charger de ce Logement de
Gens de guerre ; & pour leur
GALANT. 5
ofter tout fujet de crainte,
le Roy a ordonné que tous
ceux de fes Sujets qui ont fait
abjuration de l'Herefie de Čabvin
depuis lepremier deJanvier,
ou qui laferont à l'avenir, feront
déchargez pendant deux
ans , nonfeulement de fes Gens
de guerre, tant d'Infanterie que
de Cavalerie Françoife & Etrangeres
de quelque condition
qu'ilsfoient , qui pafferont , lageront,
&fejourneront, ouſeront
envoyez en Quartier dans
les Villes & Lieux de leur ré
fidence actuelle , mais auffi de
toutes impofitions & aides qui
A iij
6 MERCVRE
Je pourront faire à l'occafion de
ces mefmes Logemens .
Vous voyez , Madame,
avec quelle exacte vigilance
le Roy employe les précautions
les plus feûres pour
mettre ceux de cette Religion
dans une entiere liberté
de fe convertir. Auffi leur
Party eft il fort diminué depuis
quelque temps. Nos
Miffionnaires répádus dans
les Provinces , y font de tresgrands
progrés, & c'eft quelque
chofe de furprenant de
voir toutes les femaines des
cinq & fix cens Perſonnes
GALANT
abjurer dans le Poitou . Rien
ne fçauroit égaler les foins
de M. l'Evefque de Poitiers,
qui fait éclater un zele extraordinaire
pour tirer d'er-
Feur ceux qui l'ont reçeuë
avec la naiffance. Ce digne
Prélat fit fon Entrée à Niort,
feconde Ville de fon Diocefe
, fur la fin du dernier
mois. Tous les Corps tant
du Clergé, que de la Justice
& de la Ville , allerent fort
loin au devant de luy, & luy
firent à l'envy tous les honneurs
qu'il pouvoit attendre.
A peine fut ildans la Maiſon
A iiij
8 MERCVRE
préparée pour fon Loge.
ment, qu'on la vit environ
née de plus de deux mille
Perfonnes qui luy deman
doient l'abfolution de l'Hé
refie . Il la leur donna apres
les Inftructions neceffaires,
avec tant de marques de
joye & de charité, qu'il fut
admiré de tout le monde.
Cette charité parut non feulement
dans fon extréme
application à des devoirs fi
preffans , mais encor dans
le fecours qu'il prefta à un
fort grand nombre de Mala
heureux. Pendant tout le
GALANT.ng
temps de fon fejour, il ne fe
fit à Niort aucune Solemnité
à laquelle il n'affiftaft avec
une pieté toute exemplaire.
Ce ne fut
pas
fans
que divers
éloges publics qu'il fut
contraint d'écouter , fiffent
fort fouffrir la modeftie. Sur
tout,le Pere Bonnet, de l'O--
ratoire, prêchant devant luy
le 3. de ce mois dans l'Eglife
des Carmelites , fe fervit de
termes fi juftes & fi bien
choifis, dans le Compliment
qu'il luy adreffa , qu'il ne
pouvoit confirmer avec plus
de gloire l'approbation qu'il
I
10 MERCVRE
7
s'eftoit acquife de tout le
Pais par fes Sermons du Carefine.
Il y a eu icy dans le meſ
me temps beaucoup de Converfrons
de Perfonnes remarquables,
entre lefquelles
il s'en eft fait une, dont fi la
force de la verité a infpiré le
deffein , on peut dire que
l'amour en a hafté l'exécu
tion . En voicy les circon
tances.
Un Cavalier fe promenant
feul aux Thuileries , y vit une
jeune Demoiſelle qui luy
parut toute aimable . Elle
GALANT. M
avoit l'air fin , la taille bien
prife, & tant d'agrément fur
le vifage , quoy qu'avec des
traits irréguliers, que dés ce
premier moment il en eut
le coeur touché. Il la regarda
avec un plaifir qui
auroit deû luy eftre fufpect,
s'il en euft voulu penétrer la
caufe , & apres qu'elle fe fut:
retirée , il en conferva une
idée fi forte, que la rencontrant
le lendemain dans le
mefme Lieu veftuë d'une autre
maniere , il n'eut pas de
peine à la reconnoiftre . Il la
vit ainfi cinq ou fix fois fans
12 MERCVRE
que
trouver perfonne qui la connuft.
Cela luy fit croire
c'eftoit une Fille de Provin
ce ; & pour découvrir qui
elle eftoit , il ſe réfolvoit enfin
à la fuivre , quand il apperçeut
un de fes Amis qui
la falua. Il le joignit auffitoft
, & luy demanda fi ce
falut eftoit civilité genérale
pour toutes les Belles , ou
particuliere pour une Perfonne
qui luy fuft connue.
Il reçeut de luy l'éclairciffement
qu'il fouhaitoit ; mais
s'il apprit avec joye que la
Belle vivoit à Paris avec une
GALANT. 13
Mere qui n'afpiroit qu'à la
marier , il apprit en meſme
temps avec beaucoup de
chagrin qu'elle eftoit d'une
Croyance contraire à la fienne.
Ses efpérances, formées
confufément par l'amour, ſe
trouvòiết détruites par cette
nouvelle. Cependant les fentimens
de fon coeur l'empor
tant fur fa raifon , il voulut
hier habitude avec la Belle,
& crût n'y pouvoir mieux
réüffir qu'en fe feignant Re
ligionnaire. Ainfi l'ayant
aperçeuë le jour fuivant, accompagnée
feulement d'une
14 MERCVRE
Parente, il fit fi bien, qu'en
paſſant tout proche d'elle,
fon Epée s'embaraſſa dans
un des Rubans qui eftoient
autour d'un petitHabit d'Eté
qu'elle portoit, couleur de
Rofe. La Belle qui fe fentit
arreftée, demanda au Cavalier
s'il nevouloit point faire
grace à fon Ruban. Il luy
répondit, que quand il l'em.
porteroit , elle devoit peu
s'en inquiéter, puis qu'il luy
laiffoit un gage qui eftoit
d'un autre prix. La galanterie
de la réponſe obligea la
Belle à répliquer ; & la conGALANT.
K
verfation s'eftant noüée infenfiblement,
leCavalier luy
fit croire qu'il l'avoit veuë
plufieurs fois à Charenton
& qu'il fouhaitoit depuis
longtemps de trouver loccafion
que le hazard luy
avoit fait naître. Ils fe féparerent
fort fatisfaits l'un de
l'autre, & la Belle eftant venue
plufieurs autres foirs
aux Thuileries , le Cavalier
luy fit paroiftre des fenti
mens fi paflionnez , qu'ils
firent l'effet qu'il en avoit
attendu. La Parente de la
Belle qui le croyoit du
16 MERCVRE
mefme party pour ce qui re
garde la Religion, favorifoit
cet amour naiſſant , & en
peu de jours les affurances
que
ue le Cavalier donna du
fien, allerent fi loin, qu'elle
fe crût en droit de luy dire
qu'il n'avoit qu'à le déclarer
avec la Mere , & qu'on tâcheroit
à le fervir. Le Cal
valier, que cette propofition
embarafla , pria la Belle de
venir le lendemain accom
pagnée de pluſieurs Perſonnes
, afin qu'il puft luy dire
un fecret fans eltre entendu
de fa Parente. La chofe fe
GALANT. 17
fit comme il l'avoit fouhaité.
Une Amie commune accompagna
la Parente , &
apres un tour d'Allée, le Ca
valier qui les avoit jointes,
engagea la Belle à les laiffer
quelques pas derriere, pour
apprendre ce qu'il avoit à
luy confier. Il commença
par les plus tendres protefta
tions , & apres luy avoir
fait fes, remercîmens de ce
qu'elle confentoit qu'il la
demandaft en mariage , il
adjoûta , que ne voulant
point qu'on luy reprochaft
de l'avoir trompée, il ſe ſeng
May 1681 .
B
18 MERCVRE
toit obligé de luy découvrir
qu'il trouvoit de grands
abus dans la prétenduë réforme
de leur Eglife, & que
n'en croyant de vraye que
la Catholique, il ne pouvoit
fe défendre de renoncer à
l'erreur. Ce difcours furprit
la Belle , mais fans luy donner
aucun chagrin. Elle demanda
s'il avoit pris une
veritable réſolution , & le
voyant comme inébranlable
dans fon deffein, elle ne put
luy.cacher qu'elle eftoit perfuadée
auffi- bien que luy,
que la Religion qu'elle pro
t
GALANT. 19
feffoit n'eftoit point la vraye;;
qu'on l'avoit déja inftruite
fur plufieurs doutes ; que la
crainte d'une Mere de qui
elle dépendoit, l'avoit empefchée
de pouffer plus loin
l'éclairciffement qui luy ef
toit néceffaire ; & que fon
exemple la fortifiant , elle
écouteroit avec plaifir les
mefmes Perfonnes qui a
voient fervy à le détromper.
Le Cavalier ménagea la
chofe adroitement , qu'il
* la mit en conférence avec
un des Hommes les plus
confommez dans ces fortes
Bij
20 MERCVRE
de matieres. Ce fçavant
Homme la convainquit fi
bien de la verité , que ſon
Amant ne crût plus aucun
péril à luy avouer la tromperie
qu'il luy avoit faite.
Elle ne pût l'en blâmer ; &
l'amitié qu'elle avoit pour
fa Parente, l'obligeant à fou
haiter que les lumieres qu '
elle recevoit fe répandiſſent
fur elle, il ne luy fut pas poffible
de luy déguifer ce qui
ſe paffoit. Elle cut cependant
beau faire. Sa Parente .
ceffa d'eſtre ſon Amie , fi
toft qu'elle luy parla d'ouGALANT.
21
vrir les
yeux
à la verité ; &
apprenant
que le Cavalier
eftoit Catholique
, le chagrin
qu'elle eut de voir que
c'eftoit par luy que la Belle
changeoit de Religion , &
qu'elle avoit elle - meſme
contribué à ce changement,
en foufrant leurs entreveuës,
luy fit former le deffein
d'empefcher leur mariage.
Les avis qu'elle donna à la
Mere de la Belle , l'aigrirent
fi fort contre fon Amant,
qu'il euſt eſté mal ro
çey s'il euſt fait quelques
avances. Cette Mere au de22
MERCVRE
feſpoir , n'oublia rien pour
gagner fa Fille . Elle pria,
elle menaça, & fes menaces
n'obtinrent pas plus que fes
prieres. La Belle foûtint ces
divers affauts avec une fer
meté qui ne fe peut conce-
8
..
voir ; & tous les obftacles .
qu'on luy fit naître ayant
efté furmontez par fon cou
rage, il falut enfin la laiffer
maîtreffe de fes volontez ,
La cerémonté dé fon Abju
ration a eſté publique , &
s'eft faite icy depuis affez
peu de temps. Si le bonheur
qu'elle s'est acquis par là
C
ˇ
GALANT. 23
luy doit donner de la joye,
fes peines font grandes pour
ce qui regarde l'intéreſt de
fon amour. Sa Mere indignée
de fon changement de
Religion , ne peut pardonner
au Cavalier qui en eft la
caufe. Les
avantages que la
Belle trouveroit en l'époufant,
ne la touchent point,
& pour empefcher qu'elle
ne luy parle , elle la fait obferver
par tout. D'un autre
cofté , le Pere du Cavalier
qui a fçeu la chofe, ne trou
vant point la Belle affez riche,
défend à fon Fils de
24 MERCVRE
fonger à elle , & dans la contrainte
où ils font forcez de
vivre , ils n'ont que les Lettres
pour fe confoler. Ils.
cherchent en s'écrivant , cepour
fe qu'il y a de plus fort
jurer l'un à l'autre une conf
tance etèrnelle , & eſperent
que le temps les fera venirà
bout de tous les obftacles
qui les font foufrir
S'il peut quelque chofe
pour les Amans malheureux ,
il eft d'unfoible fecours pour
adoucir les difgraces de la
nature de celle que nous repréſente
la Fable du Char,
donnet
GALANT. 25
donnet que je vous envoye.
M' Chappuzeau de Baugé,
qui en eft l'Autheur, a voulu
fuivre Marot , qui dans fon
Eglogue à François I. a dit
Chardonnet , & non pas
Chardonneret. Cependant
l'ufage l'a emporté pour ce
dernier mot , & c'est celuy
dont la plupart des Autheurs
fe font fervis depuis ce
temps- là.
May 1681. C
26 MERCVRE
25555255$ 2225225
LE
CHARDONNET
ES CLAV E.
FABLE.
Ien n'eft fixe icy bas , tout
paſſe comme une ombre,
R entr'eft icy
Dit unjour en moralifant,
Unjeune Chardonnet gifant
Dans le trifte Réduit d'une Cagefort
Sombre.
Sans ceffe ilpouffoit desfoûpirs,
Mille refléxions attaquoientſa mémoire,
Et l'accabloientde déplaifirs.
Voila commentj'ayfeeu l'hiftoire.
GALANT 27
On voyoit entre deux Côteaux,
Couverts dejeunes Arbriſſeaux, `
Couler une claire Fontaine .
Son murmure attiroit du Bois & de
la Plaine
Les plus charmans Oyfeaux
Qui venoient au bruit defes eaux
Conter en gazouillant leur amoureuſe
peine.
L'un d'entr'eux , Chardonnet d'honnefte
extraction ,
Suivant de fes Parens la commune
folie,
Donna dans la conjonction.
Il aimoit avec paffion
Certaine Chardonnete éveillée &
jolie.
Il faitfi bien qu'avec elle il s'allie;
Tous deux cftorët égaux en qualitez,
en bien,
Tous deux jeunes , bien faits, fpirituels,
aimables,
28 MERCVRE
Galans, honneftes, fociables,
Etfurtout, Chardonnet tres-grand
Muficien
Chardon-
Enfin il ne leur manquoit rien.
Au bout de quelque temps,
nete féconde
-Fit Chardonnet Papa d'un petit
Chardonnet,
L'Oyfeau le plusjoly du mondes
Chacun en eftoit fatisfait.
On éleve avec ſoin ce petit Fils
unique,
Son Pere avec plaifir luy montroit
la Mufique
,
Ily réuffiffoit mieux qu'on ne peut
penfer.
Mille Oyfeaux envieux tâchoient
de le paffer,
Mais là- deffus il leur faifoit la
niques
Ils le haifoient tous, & tous par..
›politique
GALANT. 29
Le voyoient, le loüoient, le venoient
careffer.
Le Pere Chardonnet vint lors à trépasser,
Son Fils en reffentit une douleur
amere,
Il vivoitjeune encorfous l'aile d'une
Mere
Dontle Bien attiroit plufieurs Adorateurs.
Sans ceffe cespetits Chanteurs
Luy venoient tendrement exprimer
leurs langucurs
La chair quelquefois eftfragile ,
Chardonnete eftoitjeune, &fentoit
des ardeurs
Propres à ruiner l'intereft du Pupile.
La Mort la délivra des peines de
l'amour;
Noftrepauvre Orphelin déplorefa
mifere,
C iij
30 MERCVRE
Afix mois il fe voitfeul , trifte,
folitaire,
Couchant toutfeul la nuit, paſſant
toutfcul le jour;
Mais de tout, comme on dit, on fe·
fait habitude,
Le temps defon efprit bannit l'in--
quiétudes
Ilfe vit de grands Biens , cela les
confolai
Sans debtes,fans procés,fans amour,
fans envie,
Il couloit doucement la vie;
Heureux s'il s'en fuſt tenu là.
D'un tas defaux. Amis que la Cuisine
attire,
Noftre indolent Oyſeau ſe vit af-
Saffinés
Ils avoient chaquejourle moment
affiné,
Pas-un deux fois nefe le faifoit
dire.
GALANT. 31
Ils fçavoient l'heure du Dîné;
Quand il eft question defrire,
On n'attendpas midyfonné.
Chardonnet avoit l'ame belle,
Il régaloit fplendidement,
Chez luy tout eftoitpar écuelle.
Entre nous, cebon traitement
Plaifoitfort ànos Parafites;
Chardonnet recevoit vifites fur
vifites,
Traitoit toûjours également.
Enfin de fes moyens la fource diminuë,
Dans peu
riens
de temps il n'eut plus
Pour luy de fes Amis l'ardeur eſt
fufpendue;
Et quand le Malheureux cut tout
mangéfon Bien,
Au Diable l'Amy qui dit, tien.
Enfin du pauvre Oyfeau l'honnefteté
trahie,
32 MERCVRE
Luyfait ouvrir lesyeux, & voir de
tous coftez
Des baffeffes, des lâchetez,
D'indignes Partiſans du Monfre
de l'Envie ,
De qui le venin facrifie
Le mérite innocent àleurs méchan-
Getez.
Pendant qu'il reflechit, pendant
qu'il examine,
Il eft preffe de lafamine..
Comme ilcherchoit à vivre , il tombe
par malheur
Dans les Filets de l'Oyfeleurs
Ce coupfatal l'acheve , & dans fon
infortune
Il voit de mille Ingrats l'allégreffe
commune
Qui triomphe defa douleur.
$ 2
Prodigues, profitez d'un exemple
fenfible,
GALANT. 33
Connoiffez les Amis aux démarches
qu'ilsfont,
Que leur zele éprouvéjusques à
l'impoffible
Vous perfuade ce qu'ilsfont .
Si vous ne confultez que vostre esprit
volage,
Craignez du Chardonnet le deftin,
& la Cage.
M' le Commandeur de
Valbelle eft mort à Marſeille
le 16. du dernier Mois , âgé
de 61. an. Il eftoit Chef d'Ef
cadre des Armées Navales
de Sa Majefté , & auffi confideré
chez les Etrangers.
que dans le Royaume . Vous
en avez entendu ſouvent
34. MERCVRE
parler pendant nos dernieres
guerres, dás lefquelles il s'eft
acquis une eftime generale:
Il a commandé en plufieurs
occafions importantes avec.
un fort grandfuccés , & s'eſt
diſtingué dans tous les Emplois
qu'il a eus en France,
en Angleterre , en Italie , &
à Malte. Il eftoit Oncle de
M' le Marquis de Valbelle,
Grand Senéchal de Marfeille,
qui fe fignala à la Journée
de Cokberg en Allemagne
, lors qu'il commandoit
les Chevaux- Legers de
la Garde de Sa Majeſté. Le
GALANT. 35
feu Commandeur dont je.
vous parle eftoit dans une fi
grande venération en Provence,
que l'on y fait travailler
à un magnifique Maufolée
dont je pourray vous
envoyer le deffein. On le
doit faire pareil à celuy que
la République de Gennes fit
dreffer à feu M' de Valbellefon
Pere , qui fut tué en
comandantau fameux Com-,
bat des Galeres de France,
contre celles d'Espagne,,
donné devant la Ville de
Gennes , qui admira l'intrépidité
d'un Vieillard , que.
36 MERCVRE
douze bleffures mortelles
furent incapables d'ébranler
à l'âge de foixante & quinze
ans. Je croy vous avoir parlé
de fa Maiſon , lors que
Roy donna l'Evefché d'Allet:
à M.l'Abbé de Valbelle,
Agent general du Clergé de
France.
le
On a eu avis de Valen
ciennes que M' le Marquis
de Couvron y eft mort le 19.
du mefme Mois. C'eftoitun
Gentilhomme de l'illuftre &
ancienne Maiſon de Pippemont
en Flandre , à qui
quantité d'éclatantes actions
GALANT. 37
>
avoient acquis grande répu
tation dans la guerre. il a
fervy quinze années dans
l'Infanterie , & donné des
marques d'une valeur extraordinaire
pendant le Siege
de Candie, dans le Regiment
d'Harcourt. En fuite
ila efté Capitaine dans celuy
d'Anjou , & s'eft acquité glorieufement
de cet Employ.
En 1674. il eut une Compagnie
de Cavalerie , &un peu
apres un Regiment qu'il a
commandé jufqu'a fa mort.
Sa Majefté a eu la bonté de
gratifier M' le Chevalier de
38 MERCVRE
Couvron fon Frere d'une
Compagnie de Cavalerie en
pied. Ceft le quatrième de
ce nom , & l'unique qui en
refte, y en ayant déja eu trois
de tuez dans le fervice. Madame
la Marquife d'Haraucourt
eft leur Soeur. Pour peu
qu'on vous ait parlé de cette
Dame , vous ne sçauriez
ignorer que la délicateſſe de
fon efprit répond admirablement
à l'éclat de fa
beauté .
M' l'Abbé de Vaux eſt
mort dans le mefme temps.
Ils'appelloit Guy Lanier, preGALANT
39
noit la qualité d'Aumônier
du Roy,& eftoit Abbé Commendataire
de S. Eftienne
de Vaux prés S. Jean d'Angely
, Prieur de S. Saturnin
& de Chafteaugontier en
Anjou , & fucceffivement
Archidiacre & Chanoine
des Eglifes d'Angers , de Paris
, de Xaintes , où depuis
peu on l'avoit pourveu du
Grand Archidiaconé , &
d'une Prébende. Il avoit efté
Official & Grand - Vicaire des
mefmes Eglifes , & Deputé
à l'Affemblée du Clergé en
1635. Les Pauvres perdent
40 MERCVRE
beaucoup à ſa mort , qui eſt
arrivée à Xaintes le 20. de
l'autre Mois. Il n'épargnoit
rien pour les fecourir , & les
confoloit également
par fes
charitez & par ſes inftru
ctions. La Famille des Lanier
eſt tres-confidérable en
Anjou , & alliée aux meilleures
Maiſons de la Province
, où elle a toujours
poffedé les premieres Charges
, de Préfidens , Lieutenans
Generaux , & de Maires,
De cette Famille eftoit Jean
de Lanier , qui époufa une
Niêce de Mile Chancelier
GALANT 41
de Prat , depuis Cardinal &
Légat en France . Elle porte
pour Armes en champ d'azur,
à l'Echiquier chargé de
quatre Laniers. Le Pere de
celuy dont je vous parle , a
efté Doyen du Grand Confeil.
Je viens
d'apprendre que
M' de la Baume , Seigneur
de Chafteaudouble
, Confeiller
au Parlement
de Dauphiné
, a épousé Mademoifelle
de Laval depuis peu de
temps. Il a l'efprit agreable,
la mine & la taille avantageufe,
& ce je- ne-fçay- quoy
May 1681.
D
42 MERCVRE
dans tout ce qu'il fait , quí
femble particulier aux Perfonnes
de naiſſance . Ses Anceftres
tirent leur origine de
Bretagne , où leur Famille a
maintenu fon élevation pendant
plufieurs fiecles avant
& apres
la réunion de cette
grande Province à la Cou
ronne. Les Guerres d'Italie,
& les Troubles du Royaume
arrivez dans le Siecle precédent
, leur donnerent occafion
de paffer en Dauphiné,
& de fignaler leur zele, &
leur fidelité inviolable au
fervice de nos Roys , quoy
GALANT. 43
qu'ils fuffent faits prifonniers
diverſes fois par le fuccés
des Armes du Party contraire
. Son Bifayeul fut connu
par là , & favoré du Cardinal
de Tournon , Premier
Miniſtre d'Etat , ce qui luy
facilita le Mariage de Jeanne
de Broé , Soeur de Bon de
Broé , Préfident en la Premiere
des Enqueftes du Parlement
de Paris. De ce Mariage
fortirent trois Fils,
qu'un vray mérite rendit
tres confidérables . Ils eurent
diférentes Seigneuries qu'ils
ont laiffées à leurs Enfans,
Dij
44 MERCVRE
avec plufieurs Charges de
Juſtice , de Finance , & d'Epée
, dont ils ſe ſont tous acquitez
avec honneur. Ces
Seigneuries
font Chaſteaudouble
, Penaret , Combovin
, le Peru , la Baume fur
Veoure, la Rochete, Aygluy,
Amblaife,Sainte Croix, Saint
Jullien, Barfac, Quint, Pontez
, &c. Cette Famille a
donné cinq Confeillers au
Parlement de Dauphiné, un
Confeiller au Grand Confeil
, un Maistre des Requeftes
de l'Hoftel de Marie
de Médicis , un Commiffaire
GALANT. 45
de la Chambre de Juftice de
Paris, des anciens Capitaines
de Vieux Corps , & deux Gou-i
verneurs de la Ville,Tour, &
Chafteau de Creft , dont le
premier a eu la Commiffion
de Colonel des Dragons
pour l'Allemagne fous Loüis
XIII. L'Ayeul & le Pere de
M' de Chasteaudouble , qui
eft de la Branche aînée , ont
efté Doyens du mefme Parlement
de Dauphiné, & tous
deux Confeillers d'Etat. Şon
Ayeule eftoit Fille de Jean
de la Croix , Comte de S. Vallier
& de Val , Préfident au
46 MERCVRE
Made-
Parlement, & en fuite Evel--
que & Prince de Grenoble;
& fa Mere eftoit de la Maifon
de Scarron , Niéce de
Pierre Scarron auffi Evefque.
& Prince de Grenoble, & de
Madame la Maréchale Ducheffe
d'Aumont.
moiſelle de Laval qu'il a
épousée , eft d'une beauté
furprenante
, accompagnée
.
d'un air de douceur qui la.
fait aimer de tout le monde..
Elle a la taille admirable,
beaucoup de grace dans fes
manieres, & une fineffe d'ef
prit qu'on ne peut trop eſtiGALANT.
47
mer. M' de Laval fon Pere,
eſt Seigneur de Laval - de
S. Marcel , & Madame fa
Mere fort de la Maiſon de
la Ferté- Senecterre . M'l'Evefque
de Viviers a fait la
cerémonie de ce Mariage
dans fon Dioceſe , & reçeu
chez luy tous ceux de la Nôce
, qu'il a régalez pendant
plufieurs jours avec la magnificence
& la politeffe
qu'on fçait luy eftre ordinaires.
Ce Prélat eft de la
Maiſon de Suze , Oncle du
Comte de ce nom , de M
l'Eveſque de S. Omer, & de
48 MERCVRE
M' le Marquis de Breffieux,
dont les Mariez ſont proches
Parens. La Terre de Chaf
teaudouble eſt une des plus
belles de Dauphiné, tant par
fa fituation & fes Bâtimens,
que par fes dépendances, fes
embelliffemens, & la facilité
de fon revenu , qui eft fort
confidérable. Cette Famille
porte, d'or à la Bande vivrée
d'azur , à l'Hermine de fable.
Voftre Amie , que vous
me mandez eftre allée à
Sainte Reyne , a fait ce
Voyage dans un temps, où
elle
GALANT. 49
elle fera témoin d'une Cerémonie
bien particuliere.
C'eft une Proceffion des
plus folemnelles , qui ſe fait
tous les ans le Dimanche de
la Trinité, depuis la Ville de
Flavigny jufqu'en ce Bourg
là. Voicy ce qui s'y pratique.
Le jour que je viens de vous
marquer , le Curé &Chapitre
de S. Geneft de Flavigny, fe
rendent à l'Eglife de l'Abbaye
dés cinq heures du matin
, & un peu apres on en
voit fortir la Gendarmerie
des Garçons en tres - grand
nombre, tous fort leftes
May1681.
E
To MERCVRE
avec leur Enſeigne , Fifres,
Tambours, & Hautbois . Ils
font précedez d'une Com›
pagnie de petits Garçons
auffi fort propres, ayant leur
Capitaine, leur Enfeigne, &
leur Tambour, Apres eux,
on voit la Gendarmerie
des
Hommes, qui ont pour leur
Capitaine le premier des
Echevins. Ces trois Compagnies
précedent
la Banniere
ou Gonfanon
de l'E
glife Paroiffiale de S. Geneſt,
derriere laquelle marchent
deux-à - deux quantité de Filles
tres - proprement
habilGALANT.
I
lées , portant chacune quel
que Inftrument de la Paf
fion. En fuite ceux qui rel
préſentent les douze Apof
tres , vont de file tous pieds
nus, veſtus à l'Apoſtolique,
avec des marques qui les
font diftinguer les uns des
autres. On prend pour cela
des Hommes forts & robuftes,
qui ont quelque re£
femblance avec les Portraits
qu'on fait de ces Saints ; &
ainfi celuy qu'on choifit or
dinairement pour tenir la
place de S.Pierre dans cette
Proceffion, eft un bon Vieil
E ij
52 MERCVRE

lard d'affez belle taille, avec
une barbe courte . & épaiffe,
portant deux grandes Clefs
à la main, & ayant en teſte
une Thiare à l'antique. Ces
Apoftres font fuivis de trois
grandes Filles , qu'on nomme
les trois Maries. Elles
tiennent chacune une Boëte
en leur main , & n'ont point
d'autre Coifure à leur tefte
que leurs cheveux naturels.
Plufieurs autres Filles mar
chent apres elles, portant
les Reliques tant de l'Eglife
Paroiffiale que de celle de
Abbaye de Flavigny. Cette
GALANT. 53
nouveauté vous pourra furprendre.
Elle furprit un des
grands Prélats de ce Royaume
, qui eftant aux Eaux de
Sainte Reyne , ne pût apprendre
fans étonnement
qu'on fift porter des Reliques
par des Filles ; mais
quand il eut veu de quello
maniere & avec quelle devotion
cela fe pratique , il
approuva ce qu'il avoit condamné
d'abord. De toutes
les Filles qui briguent l'honneur
d'eftre employées dans
cette Cerémonie , on choifit
toûjours les plus modcftes
E iij
54 MERCVRE
& les plus qualifiées. Elles
font toutes habillécs de blác
d'une mefme forte , ayant
un grand Voile fur leur tefte,
à la maniere des Religieufes
Novices , qu'elles abaiſſent
en forte que leur vifage demeure
caché. Leur Habit eft
de toile fort propre , mais
fans aucun ornement ; & fi
quelques- unes ont une Jupe
de foye fous cet Habit , on
prend garde qu'elle foit
toute fimple , & d'une couleur
qui n'éclate point. Deux
Filles portent un Brancard
fur leurs épaules , les Reli
GALANT 55
ques y ayant cité attachées
auparavant
par le Sacriftain
.
Elles marchent
toutes
de
fuite, avec une modeſtie
édi
fiante , & gardent
une dif
tance raisonnable entre chaque
Relique , qu'elles portent.
Comme ily en a quan
tité dans cette Abbaye ( ce
qui eft ordinaire à celles de
l'Ordre de S. Benoist ) on
voit auffi un tres grand nom
bre de Filles marcher en or
dre dans cette Proceffion.
"Celles qui portent les Relide
Sainte Reyne, comme
fes deux Bras , fon Coeur,
ques
E
iiij
$6 MERCVRE
& fon Chef, vontapres tou
tes les autres .. Enfin on voit
celle qui repréſente laSainte,,
richement veftuë , ayant un
Voile blanc fur la tefte , &
une Couronne par deffus.
Elle eft la feule qui ne fe.
couvre point le vifage. Une
tres - belle Echarpe de foye
luy pend par derriere en for
me de Mante , & elle tient.
une Palme enrichie de Diamans
, de Rubis & d'Emeraudes,
& embellie de Fleurs
& de Rubans des couleurs.
les plus brillantes . Elle porte
la Chaîne de fer , qui a eſté
GALANT. 57
un des Inftrumens du Mar
tyre de Sainte Reyne . Le
grand Anneau qui eft au
milieu, fert comme de Ceinture
à cette Fille, qu'on choi
fit exprés d'une taille deliée.
Les deux extrémitez de la
Chaîne font portées par deux
petites Filles, que l'on prend
foin de parer. Deux petits
Pages tiennent la queue de
la Reyne , qui eft précedée
par d'autres petites Filles
ayant des Corbeilles pleines
de Fleurs, qu'elles répandent
fur les lieux de fon paffage.
Un grand Page porte der58'
MERCVRE
riere elle un Parafol fur fa
tefte ; & quatre Hommes,
armez chacun d'une Halebarde,
font à ſes coſtéz, pour
luy épargner l'incommodité
de la Foule. Apres que toutes
les Reliques font paffées,
on voit le Clergé en tresbon
ordre , chantant des
Hymnes en l'honneur de
Sainte Reyne. Les Preftres
Societaires de la Paroiffe,
fuivis du Curé , marchent
tous en Chapes devant la
Croix de l'Abbaye , qui eft
précedée du Bedcau & du
Thurifere. Les Religieux
GALANT 59
vont en fuite deux- à- deux ,
reveftus auffi de tres- belles
Chapes, & fuivis des Chantres
qui tiennent le Choeur,
dont le premier porte le
Bafton de fon Office , qui
eft d'argent fort bien travaillé.
Ces Chantres préce
dent l'Officiant. Il a l'Etole
& la Chape , & à ſes coſtez
font le Diacre & le Sous-
Diacre , avec de riches Tu
niques. Apres eux viennent
leurs Officiers de Juftice,
fçavoir , le Bailly , le Procureur
d'Office, & le Greffier,
ceux- cy ayant devant eux
60 MERCVRE
les Sergens avec leurs Ba
guetes à la main.
La Proceffion va de Fla
vigny au Bourg d'Alize par
un chemin , & en revient
par un autre, pour la plus
grande fatisfaction
d'une
infinité
de monde qui tous
les ans y accourt de toutes
parts . En allant , elle paffe
dans les Vignes qui font fous
le Mont Auxois. C'eft la
Montagne où eftoit la Cité
d'Alize , fr- celebre dans les
Commentaires
de Céfar , &
bien plus encor par la naif
fance & la mort de Sainte
GALANT. 61
Reyne. Quand cette Proceffion
approche du Bourg,
les Cordeliers vont au devant
d'elle , & apres les encenfemens
& honneurs rendus
lors que les Reliques
paffent , ils prennent rang,
& font un Corps parmy le
Clergé. A l'entrée du Bourg,
la Gendarmerie
fe met en
haye , & occupe toute la
grande Ruë juſqu'à la Chapelle
, & c'est alors que les
Salves de coups de Mouf
quet, les Tambours, les Fifres
& les Hautbois, avec le
chant des Religieux & des
62 MERCVRË
Preftres , font une agreable
confufion de fons diférens.
Les Reliques font portées
dans la Chapelle de l'Hôpital,
& la grande Meffe eft
celebrée dans celle de Sainte
Reyne par le Prieur de l'Ab
baye de Flavigny. Ce font
les Religieux qui la chan .
rent. La Mefle finie , on
de
repos , & prend un peu
on s'en retourne à Flavigny
dans le mefme ordre qu'on
en eft venu. L'origine de
cette Proceffion eft fort an
cienne. C'eſt un renouvellement
de celle qui fe fit en
GALANT. 63
l'année 864. fous le Regne
de Charles le Chauve , lors
qu'on tranfporta le Corps de
Sainte Reyne, qui fut trouvé
entier à Alize, avec la Chaîne
de fer qui avoit fervy à fon
Martyre, & portée dans l'Abbaye
de Flavigny , où il a
foûjours etté réveré juſques
à ce jour. On l'a enfermé
dans une tres -belle Chaffe
d'argent fort bien travaillée.
Le Marryre de la Sainte y eft
repréſenté tout autour en
bas relief. Son grand poids
eft caufe qu'il n'eſt point
porté avec les autres Reli64
MERCVRE
ques de l'Abbaye , qui font
tres -confidérables , & en
grand nombre. On y voit
entr'autres la moitié des
Corps de S. Simon & de
S. Jude Apoftres, dont l'autre
moitié fe garde à Tou
loufe. Le Chef, le Coeur, &
les deux Bras de la Sainte,
dont j'ay parlé au commencement
, font dans des Reliquaires
ſéparez .
On fait tous les ans quelque
chofe de remarquable,
pour augmenter la magnificence
de la Fefte . Il y avoit
la derniere fois une Fontaine
GALANT. 65
de Vin, qui rejallit pendant.
tout le jour dans une des
Places de la Ville , fur le chemin
de cette Proceffion .
C'eftoit un Defert d'une
belle . Architecture , au haut :
duquel on découvroit un
Rocher garny de Lierre &
de Mouffe, d'une maniere fii
propre, qu'il fembloit que :
la Nature avoit pris plaifir à
Y travailler Le Prophete
Moife paroiffoit veſtu en
Pontife , avec un long Rochet
frangé par le bas , &
ceint d'une Echarpe fur une
petite Tunique de foye. Il !
May 1631. F
66 MERCVRE
avoit une Mitre à l'antique
fur la tefte , & tenoit une Baguete,
avec laquelle il faifoit
fortir du Rocher une Fontaine
d'eau claire , qui ſe répandoit
dans un Baffin. Sur
le bord de ce Baffin eftoit
la Figure du Sauveur, renouvelant
le Miracle des Nôces
de Cana. Ainfi du mefme
Baffin où l'eau du Rocher
tomboit , on voyoit rejallir
une Fontaine de Vin , qui retombant
par devant, contentoit
le gouft des uns & la
veuë des autres. Deux Hommes
vétus en Suiffes , & teGALANT:
67
nant des Hallebardes, ef
toient autour de cette Machine
pour empeſcher la
confufion ; & ce qu'on trou
voit de plus furprenant, c'eft
que la Fontaine ceffoit de
couler quand il n'y avoit
perfonne qui fe préfentaft:
pour boire , & quand quel
qu'un approchoit, les Suiffes .
prioient le Prophete de les
exaucer & incontinent
comme fi cette Figure cuft
efté fenfible , on la voyoit
fraper le Rocher , & la Fon
taine couloit comme aupa
Eavant. Une autre année on
Eij
68 MERCVRE
a veu un S. Vincent Patron
des Vignerons , quis eftoit
repréſenté dans une Vigne,
tenant une Serpette às la
main , & coupant un Sep,
de la coupe duquel il fortoit
un Jet de Vin . On fit cette
meſme année une Tragédie
du Martyre de la Sainte . Le
Theatre eftoit dreffé dans la
Court de l'Abbaye , & du
haut du grand Clocher une
Colombe y vint fondre,
ayant en fon bec une Couronne
de fleurs , qu'elle mit
fur la tefte de celle qui repréfentoit
ce Perfonnage.
GALANT. 69
Il y a beaucoup de lieux
fujets à des tremblemens de
rerre ; mais il en arrive peu
d'auſſi violens qu'a eſté celuy
qui a effrayé depuis trois
mois tous les Habitans de la
Canée. Voicy ce qu'en a
écrit M' Mace , envoyé par
le Roy au Levant pour apprendre
les Langues Orientales
.
$2
1
70 MERCVRE
25525252 SS222525
A MONSIEUR ***
De la Canée ce 8. Fev . 1681 .
Co
Omme je n'ay point manqué
depuis mon retour de
Conftantinople à la Canée ,
vous écrire ce qui s'eft paffé
de plus remarquable dans cette
Ifle ; je croy , Monfieur , pour
continuer des Relations qui ne
vous ont pas déplú , vous devoir
apprendre que
la nuit du
27. au 28. Janvier dernier, vers
l'aube du jour , le temps ayant
paru auparavant affez ferein
GALANT. 71
malgré les rigueurs d'un tresrude
Hyver, & les pluyes continuelles
qui durent icy ilya déja
cinquante jours , la terre comà
trembler avec tant de
mença
violence ,
que la Maiſon Con
fulaire où nous logeons en fut
renversée prefque entierement,
quay que fes fondemens foient
des plus profonds & des plus
forts, & qu'elle fuſt une des
mieux bafties de la Canée. Cet
écroulement commença par une
Terraffe à moitié couverte , &
foutenue par de groffes Poutres
de Cypres, qui toutes à la réferve
d'unefeulement , fe détacherent
72 MERCVRE

du gros mur, & firent tomber les
monceaux de Pierre, & les Matereaux
qu'elles fuportoient , fur
une aifle de ce Logis , qui eftant
d'ailleurs fort ébranlée par ce
tremblement
, fut renversée prefà
rais de terre, & jusqu'à
un Magazin qui eft au deffous
du plus bas des quatre étages de·
que
ce Pavillon. Tous les meubles
qui estoient dans l'aifle appofee,
qui eft celle que nous habitons ,
faifoient un bruit effroyable par
la violente agitation de ce tremblement.
Noftre Conful qui couchoit
au deffous de ma Chambre
de ce cofté - là , en ayant esté
éveillé,
GALANT. 73
éveillé,fortit précipitamment de
fon Lit, & courut vers lagrande
Porte de fon Logis ; mais il y
fut àpeine arrivé, qu'il vittomber
les reftes affreux de ce Pavillon
paroù l'écroulement avoit
commencé. Pour moy je crus.
d'abord en me réveillant , que le
bruit que j'entendois eftoit cauſe
par quelque coups de tonnerre;
mais parmy beaucoup de cris
ayant diftingué ceux du Conful,
je me jettay hors du Lit pour
courir à fonfecours, & apperceus.
que la Terreffe par où je devois.
paffer pour allerà luy, eftoit toute
renverfee , hors une Porte qui
May 1681.
a
G
74 MERCVRE
ne me laiffoit qu'un paffage fort
étroit, & trespérilleux. La peur
que j'en eus augmenta beaucoup,
lors qu'au deffous de mes pieds,
j'entendis crier un de nos Valets
accablé fous ces ruines . On courut
àluy auffi-toft que le tremblement
eut ceffé, on trouva qu'une
Poutre favorable , en tombant
fur luy, & luy brifant feulement
l'épaule & une machoire,
L'avoit garanty d'un écroulement
de plus de mille quintaux de
Pierre & d'autres Matereaux.
Nous remarquâmes qu'à mesure
que lejourparut ce grand Trem
blement diminua Pourpeu qu'it
GALANT. 75
auft duré davantage , on nous
euft trouvez ensevelis tous fous
ce qui reftoit de ce Baftiment.
Noftrefoin leplus preffant eftant
de le conferver, on fit promptement
abatre quelques pansde mu
raille , qui l'auroient ou entramé
ou écrasé par leur cheute. Nous
me fufmes pas les feuls que ce
malheur fit foufrir. Quantité
d'autres Maifons , & plufieurs
Boutiques de la Ville,furent ren
verfées, & on nous vint dire
qu'un Convent de Caloyers
Grecs fituez dans la Campagne,
avoit esté abifméavec une partie
de la Colline fur laquelle il eftoit
Gij
76 MERCVRE
bafty , fans qu'on en puſt décou
vrir de reftes. Enfin, Monfieur,
ce tremblement
fut fi grand, que
Les Turcs mefmes , qui comme
vousfçavez donnent toute à la
·fatalité , & qui ne voudroient
pas faire un pas pour fuïr la
pefte , & éviter les plus grands
dangers , difant ordinairement,
Si Dieu m'a deſtiné à y mou
rir j'y mouray,finon il ne m'y
arrivera aucun mal. Ces Turcs,
dis-je , nous ont avoué qu'ils
en furent tous extraordinairement
effrayez que les uns avoient
quitté leur Abdeffe , ou Ablution
,pourchercher un azile dans
7
Mi
02
t

1.
C
2
f
P
S
r
a
d
ei
n
ti
GALANT. 199
que
les autres
lagrande Place ; que
avoient ceffé de prier, pour aller
aufecours de leur Famille ; &
d'autres couroient par les
Ruës fe tirant la Barbe , criant
en leur Langue , ô Dieu , ô
Dieu , pardonne- nous. Le
défordre eftoit en effet fi grand
dans la Ville, & dans toute l'étenduë
de l'Ifle , qu'il ne s'eft
jamais rien vú deplus effroyable.
Ce tremblement n'eft pas mefme
encor finy . Il reffemble aufriffon
d'une fievre qui s'eft reglé , &
recommence toutes les nuits depuis
douze jours prefque à pareille
beure. Il n'a pas eu toutefois
G iij
78 MERCVRE
tant de violence la derniere nuit.
Les ventsfont toûjours furieux,
les pluyes tombent en telle
abondance , que beaucoup d'endroits
à la Campagne ne font
encornyfemez, ny labourez. Je
fuis vostre, &c.
Comme cette Lettre vous
remet devant les yeux une
trifte image de l'hyver , ileft
jufte que je cherche à l'effacer
en vous faiſant voir la
peinture du Printemps, dans
ces paroles notées par un
fçavant Maiſtre.
GALANT. 79
AIR NOUVEAU.
Evenez , haftez- vous , Prin
temps, Saifon fi belle,
Vous qui rendez tous les Amans
contens .
Faites naiftre les Fleurs , venez
peindre nos Champs,
Que dans nos Bois tout renouvele.
Contentez le defir d'une Amante
fidelle,
Ramencz le Zephir, ramenez le beau
temps ,
Ramenez , ramenez le Berger que
j'attens.
L'Hyver, tout incommode
qu'il eſt , n'a pû empeſcher
le Roy de conquérir des
G iiij
80 MERCVRE
Provinces , quand l'inté
reft de fa gloire l'a fait
partir dans cette Saiſon. Les
Vers que vous allez voir font
allufion à ces Conqueftes.
C'eſt une maniere de Fable
dont l'invention eft deuë au
Pere de la Baune Jéfuite, qui
l'a traitée en Latin. Voicy de
quelle maniere elle a efté
mile en noftre Langue par
M'Lombard d'Antibe.
25
GALANT. 81
$2Sssses SS522552
APOLLON
VICTORIEUX
DE L'HY VER.
D
Epuis longtemps forty de fa
Grote profonde,
L'Hyver avec horreur régnoit fur
tout le monde;
Faloux defon pouvoir, il en vouloit
aux Dieux ,
Et méditant déja la conqueste des
Cieux,
Il affemble les Vents, qui par leur
violence
Pouvoient mieux établirfon affreuse
puissance.
Aquilon & Borée offrirent leurfe-
Cours,
(
82 MERCVRE
Etjurerent tous deux de troubler les
beaux jours
.
Suivy de ces Guerriers , l'Hyver
attaque Flore,
Ravage les Jardins où Zéphire l'adore.
Tout tremble à leur aspect , tout y
feche de peur,
Et rien dans ces beaux Lieux n'échape
àleurfureur.
Cet effay de valeur redoublant leurs
courages,
Lespouffe infolemment dans lefonds
des Boccages
. :
Les Dryades en pleurs , Pomone , Pany
Bacchus,
Nefervent qu'à groffir le nombre
des Vaincus.
LesJeux & les Plaifirs furent de
lapartie,
Et le fier Raviffeur de la belle Orythye,
GALANT. 83
Dans le nuage épais d'un tourbillon
fatal
Enleve tous ces Dieux à leur Païs
natal.
Avoir impunément éclater leur audace
,
On euft crû voir le Dieu que
révere en Thrace.
l'on
La Terre dans leurs fers devient un
des
projets
Qui doit le moins coûter à leurs
Superbes traits.
En effet, à l'abord de cette Troupe
ailée,
Cette Mere des Dieux parut toute
ébranlée,
L'effroy lafit glacer&gémir àſon
tour
Sous la rigueur des Vents qui luy
devoient le jour.
Les Fleuves allarmez , les Nayades
timides,
84 MERCVRE
Se cacherent au fonds de leurs Palai
bumides ;
Mais l' Hyver qui rouloit de plus
vaftes deffeins,
N'ofantpas s'engager dans cesLieux
fouterrains,
Lesfermafur le champpar desPortes
de verre,
Et vola vers le Cielpour y porter
la guerre.
Jupiter & Funon, dans ces fublimes
Lieux,
Redouterent l'effort de ces Auda-,
cieux.
Sans doute ce grand Dieu les cuft
réduit en poudre,
Mais dans cettefaifon il n'ajamais
de Foudre.
Le defordre augmentant, Mercure
allafoudain
Au centre de la Terre en prendre ches
Vulcain,
GALANT. 85
Unpeutard; carle Dieu dont l'égale
carriere
Nousfait voir en tout temps l'éclat
defa lumiere,
Le Soleil, qui faitfeul dans toutes
les Saifons
Sentir à l'Univers l'effort de fes
rayons,
Indigné que l'Hyver, pour comble
d'infolence,
Entreprift d'obfcurcir le jour en fa
préfence,
Armantfon Bras de traits qu'on ne
peut éviter,
Fit conoistre qu'en vain on voudroit .
arrefter
Son Char qui par fa courfe & certaine
& rapide
Nous convainc dupouvoir du grand
Dieu qui le guide.
L'Hyver oppofe en vainfes plus
affreux frimats,
86 MERCVRE
Rien n'arrefte Apollon, & dans ces
· hauts climats
Tout cede àfes Chevaux, dont l'haleine
brûlante
Remplit le Cieldefeux, &l'Hyver
"
d'épouvante
.
Le Ciel qui gémiffoit fous cet Vfur
pateur,
Commence à refpirer par les foins
du Vainqueur.
On voit la Terrelibre ornerfes vaftes
Plaines,
Les Nayades quitter leurs Maifons
Souterraines.
Les Dryades & Pan, d'une commune
voix,
Du nom de ce Vainqueur font retentir
lcs Bois ;
Les feux & les Plaisirs , Flore avecque
Zephire,
Jouiffent en repos defon charmant
Empire;
GALANT. 87
Etles Mortels voudroientqu'il régift
l'Univers ,
Puisqu'on ne craint fous luy lesVents.
ny les Hyvers.
Dame Magdelaine Molé,
Abbeffe de S. Antoine des
Champs , mourut le 28. de
l'autre mois. Elle eftoit Fille
de feu M'leGarde des Sceaux
Molé, & Soeur du Préfident
de ce mefme nom , & avoit
fuccedé à Madame Bouthil
lier , Abbeffe avant elle,
dont la mort arriva le 25.
Septembre 1652. Madame
Molé eftoit Religieufe de
FOrdre de S. Benoit dans
88 MERCVRE
l'Abbaye
de Chelles ; &
comme elle avoit depuis
trois ans la referve de celle
de S. Antoine, elle s'y rendit
le 21. Janvier 1653. & y prit
l'Habit de S. Bernard, qui
luy fut donné par le General
de Cifteaux. Apres qu'elle
l'eut reçeu, elle fe retira dans
une Chapelle , & le donna à
Dame Françoife Molé fa
Soeur , auffi Religieufe
de
Chelles , qui l'avoit accompagnée.
Le 23. elle prit pofleflion
, & fut benîte l'onziéme
de Fevier 1654. La
Cerémonie fut faite avec
1
GALANT. 69
beaucoup de magnificence
par M' l'Archevefque de
Rouen, aujourd'huy Archevefque
de Paris . La Reyne,
fuivie de toute la Cour , y
affifta . Le 23. de Juin , M'du
Sauffay, Official de Paris, fit
celle de la Prife de poffeffion
de Madame Molé fa Soeur,
en qualité de Coadjutrice .
Cette Abbeffe eft morte
âgée de 67. ans, n'ayant eſté
que cinq jours malade. Elle
avoit toutes les qualitez propres
au Gouvernement , &
faifoit paroiftre une grandeur
d'ame, qui s'accommo
May 1681.
H
90 MERCVRE
dant avec fa vertu , vertu , la faifoit
également
aimer & refpeter
de toutes celles qui eftoient
fous fa conduite
. M
Petit , Abbé & General
de
Cifteaux, Supérieur
de cette
Maiſon, fit la Cerémonie
de
l'Enterrement le Mercredy
30. du mois. Le Chapitre
, où
dés le matin on avoit porté
le Corps , eftoit tout tendu de
noir, auffibien
que les Cloîtres
& le Choeur
des Religieufes.
Il fut mis fur une
Eftrade au milieu du Choeur,
pendant
que ce General
celébra
la Meffe. L'aprefdînée,
GALANT. 91
M' de Cifteaux s'eftant tranf
porté dans le Chapitre , accompagné
de douze Religieux
, fe mit dans le Siege
Abbatial, d'où il fit une Exhortation
aux Religieufes;;
& apres en eftre forty pour
y placer Madame la Coad--
jutrice , il fe retira aupres
d'elle dans un Fauteuil. Afors
ces Religieufes vinrent:
Toutes, chacune en fon rang ,
fe mettre à fes pieds , & luy
firent le Serment d'obeïf
fance. Ce ne fut pas fans
verfer des larmes de part &
d'autre. Si- toft que cette
Hij
92 MERCVRE
Cerémonie fut achevée, M
l'Abbé de Cifteaux entonna
le Te Deum, qui fut continué
par les Religieux & Religieufes,
Choeur à Choeur, &
l'amena ainfi en proceffion
dans l'Eglife , où il l'inſtalla
dans la Chaire Abbatiale, &
donna en fuite la Benédiction
.
Un jour avant cette mort,
c'eſt à dire le
27. Avril , l'Eglife
de Meaux perdit fon
Evefque. Il s'appelloit Dominique
de Ligny , & eftoit
Fils de Jean de Ligny Maiſtre
des Requeftes , & de CharGALANT.
93
lote Seguier Soeur du feu
Chancelier
de ce nom , &
fut nommé en Janvier 1658 .
Coadjuteur de Dominique
Seguier , Frere de ce mefme
Chancelier , qui l'année ſuivante
fit la Cerémonie de
fon Sacre. C'eftoit un veritable
Homme de bien , qui
s'eftoit fait quantité d'Amis,
& qui avoit efté Grand-
Maistre des Eaux & Forefts
avant qu'il fe fuft donné au
fervice de l'Eglife.
4
M' Boffuet, ancien Evef
que de Condom , Preceppteur
de Monfeigneur le
94 MERCVRE
Dauphin , & Premier Au
mônier de Madame la Dau
phine , a efté nommé à cet
Evefché. Il s'eftoit démis de
celuy de Condom , à cauſe
que fes continuelles occupations
aupres de Monſeigneur
le Dauphin , ne pouvoient
permettre qu'il y réfi .”
daft. L'Evefché de Meaux,,
qui eft fort confidérable , &
où l'Evefque eft tres - bien
logé à la Ville & à la Campagne
, n'eft qu'à dix lieuës
de Paris , & c'eſt par cette
Sa Majesté l'en a
raiſon
que
pourveu
, ayant
jugé
à proGALANT.
95
pos de ne pas l'éloigner entierement
de la Cour , oùfa
préſence peut eftre utile en
beaucoup d'occafions . Je
croy , Madame , que vous
n'aurez pas de peine à me
difpenfer de vous rien dire
de ce Prélat. Il eft d'un mérite
fi univerfellement connu
, que ce feroit ne vous
rien apprendre que vous
faire fon éloge. Ses Livres
& fes Sermons ont fait écla
ter la force de fon éloquence,
& la profondeur de fon
érudition. Tout le monde
fçait le zele qu'il a pour
96 MERCVRE
converfion des Prétendus
Réformez ; & quand il ne
feroit pas diftingué par tant
d'endroits , l'honneur que le
Roy luy a fait en le choi
fiffant pour Précepteur de
Monfeigneur le Dauphin ,
feroit une preuve fuffilante
de fes grandes qualitez .
M'de Grignan, qui eftoit
Evefque d'Evreux , a eſté en
mefme temps nommé à l'Evefché
de Carcaffonne , qui
vaquoit par la Promotion de
Mr de Bourlemont à l'Ar
chevefché de Bordeaux. M
de Novion , Fils , de M le
Premier
GALANT. 97
Premier Préfident , qui eftoit
Evefque de Ciſteron, a
eu l'Evcfché d'Evreux , &
celuy de Cifteron a efté donné
à M' Thomaffin Evefque
de Vence. C'eſt un Prélat
qui a de grands talens pour
la Chaire , & qui fort d'une
des bonnes Maiſons de Provence.
Le mefme jour, Sa Majefté
nomma M' l'Abbé de Bréteüil
à l'Evefché de Bologne.
Il eft Docteur de Sorbonne,
Fils de Louis le Tonnelier,
Seigneur de Bréteüil , Boif
fette , &c. Conſeiller ordi-
May 1681.
I
98 MERCVRE
naire du Roy en tous fes
Confeils, & Direction de fes
Finances, qui a efté Maiſtre
&
des Requeſtes , Controlleur
General des Finances , In
tendant de Juftice en Languedoc
, Sardaigne, & Rouffillon
, & en fuite , en la Generalité
de Paris , & Petit -Fils
de Claude le Tonnelier , vivant
auffi Seigneur de Bréteüil,
Confeiller d'Etat ordinaire
, & auparavant Procureur
General en la Cour des
Aydes de Paris , & de Marie
le Fevre, Fille de M' le Fevre
de Caumartin , Garde des
GALANT. 99
Sceaux de France. Je vous
ay entretenuë de tous les
Fils de M' de Bréteüil, en diférentes
occafions , lors que
l'un d'eux a eſté pourveu de
la Charge de Lecteur du
Roy, & que les autres, dont
l'un eft Capitaine de Galere,
l'autre Capitaine au Regiment
Royal des Vaiffeaux,
& plufieurs autres Chevaliers
de Malte, m'ont donné
occafion de parler de leur
valeur.
On m'a conté depuis quel
ques jours une Avanture des
plus fingulieres. Elle mé-
I ij .
100 MERCVRE
rite que vous la fçachiez .
Une jeune Demoiſelle , plus
aimable encor par fa modeftic
, que par fa beauté,
quoy que fa beauté fuft des
plus touchantes , s'eſtoit acquis
une eſtime ſi generale
parmy tous ceux qui la connoiffoient
, que les plus Jaloufes
de fon mérite , ne pouvoiét
fe difpenfer d'en parler
avec éloge. Sa Mere qu'elle
avoit perdue depuis deux
ans , l'avoit élevée avec tout .
le foin imaginable , & fes
leçons pleines de fageſſe s'ef
toient fi bien imprimées
GALANT. tor
dans fon efprit , qu'on ne
voyoit rien de plus régulier
que fa conduite. Vous jugez
bien qu'eftant de ce
ractere , elle n'aimoit pas l'é-
-clat. Auffi fuyoit - elle tous
les lieux où elle auroit pû
faire des conqueftes , & ſi
quelque occafion ou de vifite
où de promenade , l'expofoit
de temps en temps à
entendre des douceurs , elle
y répondoit avec tant de retenue,
qu'on remarquoit aifément
que ce langage ne
luy plaifoit pas . C'eftoit le
moyen de garder toûjours
I iij
102 MERCVRE
fon coeur. Cependant comme
l'Amour est adroit , elle
ne put prendre des précautions
fi feûres, qu'un Cavalier
fort bien fait ne l'engageaft
infenfiblement. Il ef
toit Parent d'une Demoifelle
avec qui elle avoit fait
une liaiſon tres- tendre ; &
comme elle alloit fouvent
chez cette Amie , il ne manquoit
jamais de prétextes
pour s'y rencontrer dans le
mefme temps. Cefoin affidu
n'euft rien de fufpect pour
elle. La Mere de fon Amię
dont le Cavalier eftoit NeGALANT.
103
veu , fe trouvoit préſente à
leurs converſations , & il les
faifoit rouler fur des matieres
fi éloignées de l'amour, que
quelques honneftetez qu'il
luy fift paroiftre , elle ne les
imputoit qu'à la complaiſance
qui eſtoit deuë à ſon ſexe.
Ce fut par là qu'il fçeuſt l'ébloüir.
En fe feignant libre ,
& luy parlant toûjours avec
enjouement , il l'accoûtu
moit à voir ce qu'il avoit
d'eftimable , & luy faifoit .
prendre , fans qu'elle y fongeaft
, une partie de l'amour
qu'elle luy avoit donné. Son
I iiij
104 MERCVRE
Amie , à qui il en fit la confidence,
travailla de ſon coſté
à le faire réüffir. Elle avoit
toûjours quelque chofe à
dire de fes belles qualitez,
& à force de les vanter à
cette aimable Perfonne, elle
entra fi bien dans le fecret
de fon coeur , qu'il luy fut
aifé de voir, que la recherche
de fon Parent feroit bien reçeue.
Le Cavalier ne balança
plus à fe déclarer. Ille
fit dans les termes les plus
engageans , & les plus foûmis
, & mit la Belle dans un
embarras qui luy fut d'un
GALANT. 105
bon augure. Apres s'eftre
un peu remiſe du premier défordre
que luy caufa cette
déclaration , elle répondit
que s'il eftoit vray qu'il cuſt
pour elle les fentimens qu'il
luy proteftoit, il pouvoit fçavoir
les volontez de fon
Pere , que c'eftoit de luy
qu'elle dépendoit , & qu'il
n'auroit point à ſe plaindre
d'elle,fi fa prompte obeïffance
pouvoit fervir à le rendre
heureux . Cette réponſe fut
accompagnée d'une rougeur
qui charma le Cavalier.
Ilſe jetta à ſes pieds tranf106
MERCVRE
"
porté d'amour , & fit agir dés
le lendemain une Perfonne
de qualité pour la demande
qu'il avoit à faire. On la
reçeut d'une maniere aſſez
agreable. Le Cavalier eftoit
de naiffance , & ne manquoit
pas de Bien ; mais
comme il eft bon de ne pas
aller fi vifte dans une affaire
de cette importance , on
prit quelques jours pour
rendre réponſe. Ce retardement
inquiéta peu le Cavalier.
Ce qu'on avoit dit à
fon avantage ſe juſtifiant par
la voix publique , il ne douta
GALANT: 107
que
point qu'on ne fuft content
de luy , & fe regardant déja
comme l'Epoux de la Belle,
il luy fit mille fermens d'un
amour inébranlable.LaBelle
la modeftie ne quittoit
jamais , eut plus de réſerve à
luy expliquer ce qu'elle fentoit
pour luy. Malgré le mérite
qu'il faifoit paroiftre, elle
craignit ce qui arriva . Son
Pere , quoy que prévenu en
fa faveur , alla confulter un
vieux Gentilhomme, qui eſtant
voifin du Cavalier en
Province , pouvoit luy don
ner plus feûrement que per108
MERCVRE
fonne les lumieres , qu'il
cherchoit. Malheureufemér
le Gentilhomme & le Cavalier
avoient eu enſemble
quelque diférent fur un incident
de Chaffe On l'avoit accommodé,
& ils fe voyoient
comme auparavant ; mais
l'accord qui s'eftoit fait,
n'empefchoit pas que le
Gentilhomme n'euft toûjours
l'efprit aigry, & cóme
il eftoit tres-riche , & d'une
des meilleures Maiſons du
Royaume, le chagrin d'avoir
veu le Cavalier qu'il vouloit
traiter d'inférieur , luy tenir
GALANT. 109
tefte en cette rencontre , luy
faifoit chercher l'occafion
de luy nuire. Ainfi on ne.
doit pas
s'étonner s'il embraffa
celle- cy avec ardeur.
Il s'y trouva pourtant fort
embaraffé. Le Cavalier avoit
tant de bones qualitez, qu'il
ne pouvoit fans fe faire tort,
ofter rien à fon mérite. La,
cojoncture eftoit un peu dé
licate. Tout ce qu'il put faire
pour contenter fon averfion
fans intéreffer fa gloire , ce
fut de répondre un peu froidement
, & de remettre à
trois jours de là l'éclairciffe
110 MERCVRE
ment qu'on luy demandoit .'
Il prenoit ce temps pour
mieux refléchir fur ce qu'il
auroit à dire, & employa ces
trois jours à s'informer fi la
B. lle méritoit qu'il la fift
fervir à fa vangeance. De la
maniere qu'on luy en parla,
il fembloit que tout le monde
fe fuft concerté pour luy
faire fon Portrait. Chacun
luy peignit une Demoiſelle
toute charmante ; & fi on
vantoit avec excés le brillant
de fon viſage , & les agrémens
de ſa Perſonne, ce n'ef
toit rien en comparaifonde
1
·
GALANT
.
III
ce qu'il entendoit dire de fa
modeftie & de fa vertu . Ces
éloges, confirmez de toutes
parts, luy firent prendre une
réfolution auffi
prompte que
bizarre. Il eftoit Veuf depuis
quelques mois, fans que ja
mais il euft eu d'Enfans ; &
comme il vouloit chagriner
le Cavalier , il crût n'y pouvoir
mieux réüffir qu'en luy
oftant fa Maîtreffe. Dans ce
deffein , il alla trouver ſon
Pere , demanda à voir la
Belle, l'entretint une heure,
la quita charmé, & s'ofrit en
fuite à remplir la place du
112 MERCVRE
Cavalier. Le Party eftoit fi
confidérable , & les conditions
qu'il propoſa , ſi avantageufes
pour cette aimable
Perfonne , qu'il fut arreſté
qu'on drefferoit les Articles
dés le lendemain
. Jugez quel
déplaifir pour la Belle. Quoy
que fon devoir fuft la feule
choſe qu'elle euſt voulu écouter
, elle avoit peine à
faire taire l'Amour qui commençoit
à prendre fur elle
plus de pouvoir qu'elle n'avoit
crû. D'ailleurs elle n'ef
toit point affez avide de
Bien , pour ne fentir pas de
GALANT 13
répugnance à facrifier fes
belles années aux caprices
d'un Barbon . Elle s'expliqua
avec fon Pere, & chercha les
termes les plus refpectueux
pour le faire entrer dans fes
intérefts ; mais il fe montra
inéxorable , & fe fervit d'une
autorité fi abfoluë
, qu'elle
fut contrainte de luy obeïr.
Ainfi dés ce mefme jour on
donna l'exclufion au Cavavalier
, & le vieil Amant eut
tout l'avantage qu'il fouhai
toit. Le Contract eftant fi
gné, tout le monde vint fé
liciter la Belle fur une for
May 1481.
K
114 MERCVRE
tune qui la touchoit peu .
Elle n'en faifoit pourtant
rien paroître , & agiffoit en
Fille bien née , qui n'a ny
defirs ny volonté . Son Amie ,
apres une longue converſation
qu'elle eut avec elle, la
pria de voir une fois le Cavalier.
Elle y confentit , &
alla le lendemain au matin
chez cette Amie , où il fe
trouva. Je ne vous dis point
ce qui ſe paſſa dans cet entretien.
Ceux qui ont aimé
n'auront pas de peine à le
concevoir. Le Cavalier luy
parla de la maniere du mode
GALANT. IS
la plus touchante , & luy
fit voir fon malheur d'autant
plus infuportable , que fon
vieil Amant avoüoit à fes
Amis qu'il n'avoit fongé à
elle que pour empefcher
qu'il ne l'époufaft. La pitié
qu'elle eut de fon defefpoir,
n'y donna aucun remede.
Elle luy dit feulement que
s'il trouvoit un moyen de
rompre fon Mariage , dont
elle effayeroit de reculer
quelque temps le jour , elle
en auroit de la joye ; mais
qu'il fe flatoit , s'il attendoit
d'elle aucune démarche qui
Kij
116 MERCVRE
fuft contre fon devoir. Làdeffus
, comme fi elle euft
trop dit, elle finit l'entreveuë,
& quita le Cavalier , apres
l'avoir obligé de luy promettre
qu'il ne fe prévaudroit
plus des foibleffes de fon
coeur. C'eſt ainſi qu'elle
nommoit la complaiſance
qu'elle avoit euë de le voir
chez fon Amie , avec qui
feule elle trouvoit à fe confoler.
Elles fe voyoient pref
que tous les jours , tantoft
chez l'une , & tantoft chez
l'autre , mais jamais en préfence
du Barbon, à qui cette
GALANT, 117
Amie refta inconnue. Quel-
·ques honneftes que fuffent
pour luy les manieres de la
Belle , il n'eftoit pas affez
aveuglé de fon amour, pour
imputer tout-à-fait à fa modeftie
la retenuë pleine de
froideur qu'elle luy faiſoit
paroître. Il avoit crû que les
avantages qu'elle rencontroit
en l'époufant , luy donneroient
une fatisfaction
d'efprit , qui fe répandant
jufque dans fon coeur , luy
en ouvriroient l'entrée , &
ne la voyant répondre que
civilement à fes plus fortes
118 MERCVRE
proteftations de tendreſſe,
il appréhenda que le Cavalier
n'euft eu le pouvoir de
luy in pirer les fentimens
qu'il cherchoit en vain à luy
faire naître . Pour s'en éclaircir,
il s'adreffa à une Femme
de Chambre , dont il crût
gagner l'efprit en luy faiſant
des préfens. La Femme de
Chambre, à qui fa Maîtreſſe
avoit caché fon, fecret , l'af
fura fincérement , que bien
loin de pouvoir aimer le Cavalier
, elle ne l'avoit jamais
veu que par rencontre , &
que de l'humeur dont elle
GALANT. 119
eftoit , il devoit peu craindre
que la perte luy cauſaft aucun
chagrin. Sur cette affu
rance , il preffa de prendre
jour pour le Mariage ; mais
comme la Belle demandoit
toûjours à diférer , il eut de
nouvelles défiances, & fit de
nouveaux préfens pour ſçavoir
fi le dégouft de fon âge
ne luy donnoit point de l'averfion
pour luy. Toutes les
réponſes rouloient fur la mo
deſtie, qui la tenoit ainſi réfervée
; & enfin la Femme
de Chambre qui prenoit
toûjours , ayant expliqué à
120 MERCVRE
fâfa
Maîtreffe les inquiétudes
de fon vieil Amant , la Belle
en fit cófidence à fon Amie,
qui jugeant par là du caratere
de ce foupçonneux
Barbon , imagina un plaiſant
moyen de le dégouſter du
Mariage. Ce moyen eftoit
fort feûr , mais un peu
cheux pour une Perfonne
d'une vertu auffi fcrupuleufe
que l'eftoit la Belle. Auffi
combatit -elle longtemps avant
que fe rendre, & peuteftre
ne fe fuft- elle jamais
réfoluë à s'expofer à des
parences qui alloient contre
ap
fa
GALANT. 121
fa gloire, fi le Cavalier , que
fon Amie fit venir en dépit
d'elle , n'euſt achevé par fes
larmes ce que fa Parente
avoit commencé. L'Amie
entretint la Féme de Chambre
, à qui elle apprit la fecrete
intelligence
qui s'eftoit
formée entre la Belle,
& le Cavalier. On luy donna
enfuite l'inftruction neceffaire
pour le vieil Amant , &
elle promit de jouer ſi bien
fon rôle , qu'on auroit fujet
d'en eftre content. Tout
réüffit comme on l'avoit projeté.
Le Barbon cut quelque
May 1681.
L
#22 MERCVRE
nouvelle crainte qui luy fit
avoir recours à fon Oracle
ordinaire . Alors la Femme
de Chambre prenant un air
ingénu , quoy qu'un peuembaraffé
, luy dit qu'il en ufoit
pour elle fi obligeamment,'
qu'elle commençoit
à fe reprocher
de luy avoir caché
fi longtemps
la caufe des
froideurs
de fa Maîtreffe
;
mais que c'eftoit un ſecret fi
important
, que comme il fa
loit qu'elle la trahift pour ne
pas tromper
un honnefte
Homme , elle ne pouvoit luy
rien découvrir
, qu'apres
GALANT. 123
qu'il auroit juré qu'il n'en
parleroit jamais. Le vieux
Gentilhomme fit les fermens
qu'elle demanda, apres quoy.
il fçeut que s'il trouvoit fa
Maîtreffe indiférente pour
duy, elle ne l'eftoit pas moins
pour le Cavalier qui luy don
noit de l'ombrage ; que malgré
fa modeftie elle s'eftoit
enteftée d'un jeune Marquis
qui la voyoit en fecret ; que
nel'ofant époufer parce qu'il
n'avoit pas l'âge , elle n'avoir
pas laiffé de luy accorder
toute fa tendreffe , qu'une
Porte de derriere luy facili
Lij
124 MERCVRE
toit l'entrée de fa Chambre
où il paffoit la plupart des
jours, & que s'il vouloit eftre
témoin du commerce , elle
s'engageoit à le convaincre
de la verité. Le Barbon fur
pris demanda l'effet de fa
parole , & deux jours apres
on s'offrit à la tenir. Il fut
mis en lieu d'où il voyoit aifément
dans la Chambre de
la Belle. Un jeune Galant,
d'une taille fine & dégagée,
& ayant les traits fort déli
cats , eftoit à fes pieds la regardant
avec des yeux pleins
d'amour , & l'embraffant
GALANT. 125
quelquefois d'une maniere
fi tendre , que fon tranſport
fembloit ne pouvoir finir.
La Belle, loin de s'opposer à
fes carreffes , les recevoit
agreablement , & cette profufion
de faveurs étonna fi
fort le vieux Gentilhomme
,
qu'il avoit peine à croire fes
yeux. Il s'attacha quelque
temps à examiner fon heureux
Rival , & malgré la jaloufie
, il le trouva fi bien
fait , qu'en condamnant le
peu de mefures que gardoit
la Belle , il ne pouvoit condamner
fon choix. Il fortit
Liij
126 MERCVRE
fans rien témoigner de fes
fentimens , & ne demanda à
voir ny le Pere ny la Fille..
Peut- eftre eftes vous embaraffée
fur ce prétendu Marquis.
C'eftoit l'Amie de la
Belle , quieftant de grande
taille , avoit un air merveil
leux déguifée en Homme.
Elle en prenoit fouvent l'é
quipage pour courir le Bal
pendant l'Hyver ; & à force
de le prendre , elle s'y eftoit
fi bien faite , que fans fe fervir
de Mafque il luy euft efté
facile de tromper tous ceux.
à qui fon vilage n'auroit
GALANT. 127
point efté connu . Ainfi , Madame
, vous ne devez pas
eftre furpriſe fr elle paffa
auprès du Barbon pour ce
qu'elle paroiffoit. La certitude
où il croyoit eftre d'avoir
veu un Amant favorisé,
le fit réfoudre à rompre l'affaire.
Il prit pour prétexte
les juftes reproches qu'on
luy avoit faits , de ce qu'à
fon âge il fongeoit encor à
fe marier; & quoy qu'on
blâmaſt la legeré qu'il faifoit
paroiftre , il cacha toûjours
la caufe qui l'obligeoit d'en
ufer ainfi. Mais s'il fut ca
Liiij
128 MERCVRE
la
pable de fe forcer au fecret,
il le fit bien moins par l'inté
reft de la Belle , que par
crainte qu'il eut d'en guérir
le Cavalier. Ille connoiffoit
trop amoureux pour n'écou
ter pas
fa premiere paffion,
& le regardant avec des
yeux d'Ennemy , il crut ne
pouvoir fatisfaire mieux fa
haine , qu'en luy laiffant
époufer une fauffe Prude,
qui faifant la vertueufe, donnoit
enfecret fes faueurs àun
Amant. Le Pere , à qui les
grands Biens du vieux Gentilhomme
avoient ébloüy
GALANT 129
les yeux , refuſa toûjours de
rompre , & le Contract ne
fut déchiré qu'apres qu'on
l'eut fatisfait fur les intéreſts
qu'il pouvoit prétendre. Le
Barbon en les payant,ſe crut
fort heureux de s'eftre tiré
d'un fi méchant pas , & eut
quelques jours apres la joye
qu'il s'eftoit promife. Le Cavalier
recommença fes pour
fuites , & tout le monde en
dit tant de bien au Pere,
qu'en
fort peu
de temps
on
conclut
le Mariage
. Vous
pouvez
vous
figurer
quels remercîmens
on fit à l'a130
MERCVRE
**
droite Amie , qui eſtoit la
cauſe d'un changement f
heureux . Un peu apres la
cerémonie des Nôces , le
vieux Gentilhomme envoya
chercher la Féme de Cham →
bre qui avoit aidé à le jouer,
& luy faifant un nouveau
Préfent, il luy demanda comment
le Marquis fe confoloit
d'avoir perdu fa Maîtreffe..
Elle répondit que
voyant ce coup inévitable,
il avoit agy fi adroitement,
qu'il s'eftoit rendu des Amis
du Cavalier ; que le Cavalier
confentoit qu'il viſt ſa FemGALANT.
131
1
me ; qu'il le laiffoit avec elle:
fans aucun foupçon
, & que.
leur commerce eftoit étably
plus fortement que jamais..
Ce fut alors que le médiſant
Barbonne garda plus de mefures.
Il publia ce qu'il avoit
veu, & pour réjouir ceux qui
l'écoutoient , il affaiſonnale:
conte d'incidens de fa façon ..
Il eut cependant beau faire..
On eftoit fi convaincu de la
vertu de la Belle, que fes plus
fortes fatyres faifoient peu
d'impreffion. On luy oppofoit
que fon prétendu Marquis
n'eftoit ny connu , ny
122 MERCVRE
veu de perfonne. Il répon
doit à cela que les Prudes
s'appliquant à fauver les apparences,
faifoient leurs affaires
à petit bruit. Le Cavalier,
qu'on avertiffoit de tout,
voulut attendre une occafion
commode pour joüir de
fes chagrins en le détrompant
avec éclat. Elle s'offrit
quelques jours apres . Le
vieux Gentilhomme eftant
allé à la Terre qu'il avoit
dans le voisinage du Cavalier
, rendit vifite à toutes
les Dames des environs , &
leur fit les mefmes contes
GALANT. 133
qui
qu'il avoit faits à Paris. Ainfi
en fort peu de temps on
fçeut dans tout le Canton
que le Cavalier avoit épousé
une fort belle Perfonne,
mais d'une vertu traitable,
ne s'éfarouchoit
point
du commerce d'un Galant.'
Le Cavalier fuivit bien.toft
le vieux Gentilhomme. Sa
Femme qui l'accompagna,
pria fon Amie d'eftre du
voyage , & cette Amie qui
avoit fi bien commencé la
Piece, confentit à l'achever.
Sur le chemin , elle quitta
fes habits de Femme pour
134 MERCVRE
en prendre d'Homme , &
arriva chez le Cavalier trai
tée de Marquis par l'un &
par l'autre. Apres deux jours
de repos ,la Belle commença
à voir les Dames , & alla
chez toutes
, menée par le
faux Marquis . Le vieux Gentilhomme
l'ayant rencontré
donnant la main à la Belle
dans une vifite , lereconnut
pour ce mefme Amant qu'il
avoit veu à fes pieds , & prit
liberté entiere de fe divertir
du Mary commode. L'intelligence
des deux prétendus
Amans eftant affez vrayGALANT.
135
femblable , chacun s'attachoit
à les obferver. Le faux
Marquis avoit un air tout
charmant de beauté , & de
jeuneffe. La Belle en parloit
avec eftime. Ils ne fe quitoient
jamais . On les voyoit
mefme affez fouvent feuls,
& cela n'aidoit pas peu à
juftifier ce que publioit le
vieux Gentilhomme. Ce qui
furprenoit le plus, c'eftoit de
voir le Mary fans aucun ombrage.
On l'en railloit quelquefois
, & comme voulant
excufer fa Femme , il fe contentoit
de dire que fi le Mar
136 MERCVRE
quis eftoit bien connu , on
demeureroit
d'accord qu'il
n'avoit jamais efté un plus
veritable Amy. Cet éloge
qui luy attiroit
de plus fortes
railleries, fe trouva juſte peu
de jours apres. Un Gentilhomme
voulant régaler les
Mariez
, pria de' la Fefte la
plûpart
de la Nobleſſe
. Ce
Régal eftoit entier , puis
que le Bal devoit fuivre un
magnifique
Repas . Les Dames
vinrent dans tout leur
brillant , & le faux Marquis
ne manqua pas de douceurs
pour elles. La plûpart luy diGALANT.
137
les
rent qu'elles méritoient un
coeur fans engagement
, &
il répondit devant le vieux
Gentilhomme qui le traitoit
d'Infidelle , qu'il avoit le privilege
de fe partager fans
qu'il en fuft moins aimable
, & que s'il vouloit faire
agir un certain Charme ,
plus fieres d'elles le combleroient
de faveurs. Sa préfomption
fit rire. On foupa,
& le Bal fut commencé.
Apres une heure de Dance
fans qu'il euft paru , on vit
entrer deux Mafques fort
propres. L'un fut d'abord
May 1681.
M
138 MERCVRE
reconnu pour le Cavalier. Il
donnoit la main à une Dame
galamment vétuë ,
d'une
grande taille , & faifant juger
par la beauté de fa gorge , des
avantages dont laNature luy
avoit eftè prodigue . On la
fit dancer prefque auffi- toft,
& ny à fon air, ny à ſa dance ,.
on ne put connoiftre qui elle
eftoit. Elle jouit quelque
temps de l'embarras de la
Compagnie , & .reçeut tant
de prieres, qu'elle confentit
enfin à ofter fon maſque.
Jugez de la ſurpriſe qu'on
eut en remarquant les traits
GALANT. 139
du Marquis. La métamor- -
phofe n'euft pas efté cruë , fi
en parlant elle n'euft fait
voir qu'elle & le Marquis
n'eftoient qu'une mefme
choſe. Ce fut alors qu'elle
demanda aux Dames fi elles
feroient fcrupule de luy ac
corder quelques faveurs , &
que s'approchant du vieux
Gentilhomme , elle luy dit
qu'un Galant de fon ef
pece ne luy devoit pas paroiſtre
aſſez dangereux pour
L'obliger de rompre avec une
Belle. Le Barbon comprit
par ce peu de mots qu'il avoit
Mij
140 MERCVRE
efté joüé , & le chagrin de ſe
voir la dupe de fon Ennemy,
luy fit quitter l'Affemblée
avec tant de marques de reffentiment
contre les Autheurs
de la tromperie, qu'on
ne douta point qu'il ne fuft
tout plein du defir de s'en
vanger. Le Cavalier fit connoiftre
qu'il eftoit fort naturel
de mettre tout en ufage
pour ne pas ceder à fon Rival
, & qu'apres les contes
qu'on avoit faits de la Femme,
il s'eftoit crû obligé de
fairevoir à ceux qui la foup
connoient, de quelle nature
GALANT. 141
eftoit fon commerce . Comme
on l'avoit traversé fort injuftement
dans fon amour,
il fut approuvé de tout le
monde , & les carreffes que
firent les Dames à l'adroite
Amie, qui avoit fi à propos
déguiſé fon Sexç , bleſſerent
fi fort le vieuxGentilhomme,
qu'il fe déclara Ennemy ouvert
de tous les Amis du Cavalier.
Voila l'état de l'affaire .
Les Parens travaillent pour
empefcher qu'elle n'ait des
fuites.
M' Bernardi dont l'Aca
démie eft fi célebre, l'a ren142
MERCVRE
due encor plus confidérable
depuis peu , en affociant avec
luy M de Mémon , cy- devant
Ecuyer Ordinaire du
Roy , & digne Neveu de
l'illuftre M' de Mémon quia
efté un des premiers Hommes
de noftre temps dans la
profeffion d'Ecuyer . On
peut affurer qu'il n'y a point
d'Académie mieux reglée ,
ny plus floriffante que cellelà
. On y montre parfaitement
à la jeune Nobleffe
tous les Exercices que les
Gens de qualité doivent ſçayoir.
Ona un foin tres- parGALANT.
143
ticulier de luy infpirer des
fentimens dignes de fa naiffance
, de veiller fur toutes
fes actions , d'empefcher les
querelles , & les défordres
aufquels cette Jeuneffe pleine
de feu n'eft que trop
fujete , de la rendre fage &
de bonnes moeurs , & ( ce,
qui ne ſe pratique point ailleurs
) de luy apprendre
d'une maniere également
agreable & folide , le grand
Art de la Guerre , par l'attaque
d'un Fort dans toutes les
formes , & par les autres.
fonctions qui font attachées
144 MERCVRE
à un fi noble Meftier. C'eft
ce qui fait que les plus
grands Seigneurs y mettent
leurs Enfans , & qu'on y en
envoye non feulement de
tous les endroits du Royaume
, mais encor des Païs
Etrangers , où la réputation
de cette Académie n'éclate
pas moins qu'elle fait en
France.
Tandis qu'on
procure
la Nobleffe
les Inftructions
dont elle a befoin , ceux qui
s'appliquent
à augmenter
le
Commerce , en prennent de
fi grands foins , qu'on a lieu
d'en
GALANT. 145
d'en tout attendre. Vous en
ferez
convaincuë, quand je
vous diray que depuis un
mois on a fait partir de
S. Malo foixante & cinq
Navires, tous bien équipez,
pour aller en Terre- neuve
à la peſche des Moruës. Le
moindre eft de cent cins
quanteTonneaux , fans compter
aucun de ceux qui font
le Commerce du Levant,
des Efpagnes , & des Indes
d'Occident , & dix qui font
à préfent fur le Chantier.
Vous voyez par là que de la
maniere dont les ordres font
May 1681.
N
146 MERCVRE
donnez en France , on n'y
peut rien fouhaiter pour l'utilité
ou pour la gloire , qui
ne s'y rencontre dans un
éminent degré de perfe
ction. S. Malo dont je viens
de vous parler, eft une petite
Ville de Bretagne , baſtie fur
un Roc qui en rend la fituation
merveilleufe. Elle a tou
jours efté attachée aux intérefts
de fon Prince avec une
fidelité inviolable . L'Hif
toire en fait foy , en nous
apprenant que du temps de
Henry IV. elle s'empara
pour Luy de la Ville de DiGALANT.
147
nan, & d'autres petitesVilles
aux environs. Auffi eft- on
fi perfuadé du zele qu'elle a
pour le fervice du Roy, que
la confervation de fes Murs
eft abandonnée à fes Habi
tans , qui montent la garde
tous les jours auffi régulie
rement que dans le Chalteau
le mieux police.
Rien n'eft plus connu que
les deux Divinitez de la
Guerre. Tout le monde fçait
que Pallas eft née de Jupiter
feul , qui la fit fortir toute
armée de fon cerveau ; mais
il y a peut-eftre des Gens
Nij
148 MERCVRE
qui ne fçavent pas que felon
Ovide , Mars eft né de Junon
feule. La Perfonne de qualité
dont je vous fis voir dans
ma Lettre de Fevrier la Mé
tamorphofe d'Alectrion , a
décrit cette Avanture de ce
mefme ftile dont vous fuſtes
fi contente.
25 $25252 SSE225 25
NAISSANCE
L
DE MARSD
Ors qu'avec un coup de Marteau
( Maniere d'accoucher nouvelle &
Surprenante)
GALANT. 149
Jupiter autrefois tira de fon cerveau
Fallas qui futd'abord & guerriere
&Scavante;
Junon futfur le point de créver de
dépit,
De voir qu'il avoit cu l'esprit
De mettre au jour, fansfecours de
Femelle,
Une Pouponne &fi fage & fi bellc.
Faloufe d'un fi beau deftin,
Qui d'abordfur fon teint mit une
couleur pâte ,
Elle jura de perdre fon Latin ,
Ou de fairefibien, qu'enfin
Elle me troit au jour quelque Poupon
Sans Mâle.
Pour cet effet, dés le moment,
Ellefe refolut d'aller diligemment
Confulter l'Ocean ( Oncle de la
Décffe )
Qui dansfon extrém: vicilleffe
Niij
550 MERCVRE
Paffoit pour eftre un Dieu de rare
entendement;
Mais commefa demeure cftoit un peu
lointaine,
Que Junon s'engagea dãs ce voyage.
à pié
( Car un Paon de fon Char eftoit
eftropié)
On s'imaginera fans peine
Qu'ellefut bientoft hors d'halcine ..
Auffi , laffi à n'en pouvoir plus,
Es déja s'exhalant en regrets.fu
perflus,
De voir aller au vent lefoin qui la
> devore,
Four reprendre fesfens defatigue
abatus,
Elle arrefte fespas fur les Portes de
Flore,.
Qu'il eftoit de bone heure encore..
La Décffe des Fleurs avec empre
Jement
GALANT. SY
Quitte le foin defon Parterre,
Et reçoitfort civilement
Et l'Epoufe & la Soeur du Maiſtre
duTonnerre.
Apres le premier compliment,
Flore s'enquiert duſujet qui l'engage
A vouloir faire voyage,
Sans aucun retardement,
En fi méchant équipage.
Junon avec liberté
Luy fit d'abord confidence
De ce defir emporté,
Dont fon efpritfe trouvoit agité.
Pour répondre à cette avance
Si pleine de confiance,
Flove luy dit; Si tout de bon ,
Sans aide vous voulez vous don
ner un Poupon,
Depuis longtemps je cultive
Une préticufe Fleur ,
N iiij
152 MERCVRE
Dont l'incomparable odeur
A la vertu genérative.
A peine vous la fentirez,
Que groffe d'Enfant vous:
Terez..
Aces mots Junon en hâte,
Pleine de l'espoir qui la flate,
Courut à cette Fleur, admira fa
beauté,
La tourna plufieurs fois d'un &
d'autre cofté,
Labaifa, lafentit, & la bonne Déeſſe
Craignant que quelque malheur
Ne rompift lefuccés du defir qui la
preffe,
Revint plus de centfois àfentir cette
Fleur.
Enfin elle eut fon compte , & de cette
groffeffe
On vit naître le Dicu Mars,
•Qui par fa raxe proüeſſe
GALANT. 153
S'eft rendu fifameux au milieu des
hazards.
Il ne manque àcette Hiftoire
Que lefeulnom de la Fleur,
Dont la merveilleufe odeur
Produifoit des effets dignes de tant
de gloire;
Mais helas !par malheur
Il n'en eftplus mémoire .
Si nos Fleuriftes d'aujourd'huy
En apprenoiet quelques nouvelles,
Le Curieux ..... en planteroit chez
Luys
Il cherche toujours les plus belles,
Etfon Jardin fi renommé
Par celle-là feroit plus eftimé.
Je vous fis un long Article:
de M' de Noailles , aujourd'huy
Evefque & Comte de
154 MERCVRE
el
Châlons , quand Sa Majefté
le nomma à l'Evefché de Cahors
, & tout ce que je vous
dis alors à ſon avantage eſt
fi gloricufement confirmé
par ce qu'il fait tous les jours ,
que je fuis certain qu'on
m'accufera plûtolt d'avoir
trop peu dit que d'avoir exageré.
Ce digne Prélat , qui
avec la qualité de Comte
que luy donne l'Eveſché de
Châlons , a celle de Pair de
France , fut reçeu dans la
Grand' Chambre du Parlement
le Mardy 6. de ce
Mois. Son Alteffe Seréniffi--
GALANT. 155
me Monfieur le Duc fe trouva
à cette Ceremonie , avec:
Monfieur le Prince de Conty
, Monfieur le Prince de la
Roche-fur-Yon, M l'Archevefque
de Rheims , M ' l'Evefque
de Langres , & M
les Ducs de Bouillon , d'Ufez
, de la Rochefoucaut , de
Luynes , de Chaulnes, d'Aumont,
de Foix , de Mazarin ,
de Marfillac , de Noailles,
de Villeroy , & de Gramont.
Je vous les nomme fans ordre
à mon ordinaire , felon
que ma mémoire me fournit
leurs noms. M'Genou , Con
156 MERCVRE
feiller de la Grand' Cham
bre, fit le Difcours en faveur
de M' de Châlons ; & la Cerémonie
eſtant faite , cette
grande & illuftre Aſſemblée
fe rendit chez Madame de
Noailles la Doüairiere , où
l'on avoit préparéun magnifique
Repas.
J'ay à vous parler d'une
autre Cerémonie , qui eut
beaucoup d'éclat à la Fléche
quelques jours auparavant,
C'eft celle de la Profeffion
que Magdelaine-Henriette
de Lévy , Fille de M' le Mar
quis de Mirepoix , Gouver
GALANT. 557
neur de la Province, Ville , &
Chasteau de Foix , & des Païs
de Donezan & Dandorre,
y
fit le
30 .
de l'autre Mois
dans le Monaftere des Filles
de la Vifitation , apres avoir
donné depuis fon enfance
des preuves d'une pieté qui
a peu d'exemples. Ce facrifice
de tout ce que fa naiffance
luy permettoit d'efperer
du cofté du monde , fait
voir combien elle eft digne
de l'avantage qu'elle a de
fortir d'une Famille, dont le
Chefeft honoré du glorieux
titre de Maréchal de la Foy.
158 MERCVRE
Le mefmejour, Catherine de
Lévy fa Soeur , prit l'Habit
dans le mefme Monaftere,
dont M' le Marquis du Puydufou
leur Ayeul maternel
eftoit Fondateur. M' l'Evefque
d'Angers fit cette
Cerémonie , qui dans tout
ce qui s'y paffa , fut accom .
pagnée d'une magnificence
proportionnée à la grandeur
de la Maiſon de Lévy. Le
Pere Recteur du College
Royal des Jefuites y prefcha
avec beaucoup de fuccés.
Son Auditoire eftoit compofé
de tout ce qui fe ren
GALANT. 159
contra de Perfonnes qualifiées
dans le Païs.
Je vous ay deja appris la
mort de M ' de Brufac, Lieutenant
des Gardes du Corps,
& Brigadier de la Maiſon
de Sa Majefté. C'eftoit un
Homme de courage & de
valeur , bon pour l'expédition
, âgé de 54. à 55. ans, dont
il en avoit paffé plus de
trente dans le Service , &
d'une tres bonne Maiſon, alliée
de celle de Hautefort,
& de l'ancienne Maréchale
de Schomberg. Madame de
Brufacfa Femme eftant auffi
160 MERCVRE
mote depuis trois mois , le
Roy qui fait agir la bonté
en toutes rencontres, a bien
voulu fe charger de ſes Enfans.
La Lieutenance qu'il
poffedoit , a efté remplie par
M'de Baftiment, qui eftoit
le premier Enfeigne des Gardes
du Corps. M' de Vians
Exempt a eſté fait Enſeigne
en fa place , & M ' Maguille
qui eftoit Brigadier a eu la
Charge d'Exempt de M ' de
Vians . Dans ce mefme
temps , M ' de Serignan Aide-
M'de
Major , dont vous avez déja
yeu le nom dans quelqu'une
GALANT. 161
de mes Lettres , a obtenu le
Brevet de Lieutenant . Tous
ceux que je viens de vous
nommer fe font diftinguez
par leur bravoure , & ils ne
pouvoient moins attendre
de la justice du Roy , qui
éleve chacun felon fon rang,
& qui fait monter les plus
avancez quand le mérite s'y
trouve:
M' Guilloire, Frere de M
Guilloire qui a efté Secretaire
des Commandemens:
de Mademoiſelle d'Orleans,,
exerce aujourd'huy la Charge
d'Avocat General en la
May1681.
Ο
162 MERCVRE
Cour des Monnoyes dont
eftoit pourveu feu M ' Cartais
. Il eft d'une bonne Famille
trcs -bien alliée, & s'eſt
acquis beaucoup de réputation
au Barreau , où il a toû
jours plaidé avec applaudiffement.
C'eft par là qu'on
ne luy a fait fubir aucun examen
quand on l'a reçeu , &
que pour toutes formalitez
on a pris de luy le Serment
accoûtumé.
Nous avons perdu le 3. de
ce Mois Emanuel- François
de Bonne de Créquy , d'Agoult
, de Vefc , de MontGALANT.
163
laur , & de Montauban,
Duc de Lefdiguieres, Pair de
France , Comte de Sault &
de Joigny , Gouverneur de
Dauphiné , Ville & Arſenal
de Grenoble , Fils de François
de Bonne de Créquy,
Duc de Lefdiguieres , Pair
de France , Chevalier des
Ordres du Roy , & d'Anne
de la Magdelaine Ragny. Il
avoit épousé en 1675. Paule-
Marguerite - Françoiſe de
Gondy , Comteffe & Heritiere
de la Maifon de Rets,
Fille de Pierre de Gondy,
Duc de Rets, Pair de France,
O ij
زا
164 MERCVRE
Comte de Joigny, Chevalier
des Ordres du Roy , cydevant
General des Galeres
de France , & de Catherine:
de Gondy fa Coufine . Je ne
vous dis rien de la Maifon de
M' de Lefdiguieres , vous
en ayant amplement parlé,
quand je vous appris les réjoüiffances
qu'on fit à Grenoble
, fi - toft que l'on feeut
qu'il luy eftoit né un Fils . Il
eft mort d'une pleuréfie , âgé
de trente- fix ans , le feptiéme
jour de fa maladie. Il a reçeu
tous fes Sacremens , & s'eft
foumis aux ordres d'Enhaut
GALANT. 165
avec une entiere réfignation,
quoy qu'il luy duft eftre:
fâcheux de quiter la vie dans
fes plus belles années, & avec
de tres grands Biens . M
de Condom , préfentement
Evefque de Meaux , & le
Pere Bourdaloüe Jefuite ,
' ont affifté pendant le
cours de fon mal . Il s'ef
toit ſignalé en plufieurs rencontres
dans nos dernieres
Campagnes
contre les Hollandois
, & vivoit en grand
Seigneur par tout où il fe
trouvoit. Sa magnificence
foûtenoit merveilleuſement
166 MERCVRE
ce qu'il eftoit né. On voyoit
toûjours fon Hôtel remply
de Perfonnes à qui il faifoit
du bien , & la libéralité luy
eftoit fi naturelle , qu'on ne
pouvoit regarder avec quel
que attention aucune chofe
qui luy apartinft , qu'il n'en
fift préfent à l'heure mefme.
Quelques jours apres fa
mort , le Roy donna fon
Gouvernement de Dauphi
c
né à M d'Aubuffon de la
Feüillade , Duc de Roanés,
Maréchal de France , & Colonel
du Regiment des Gar
des Françoifes. Je n'ay rien
GALANT. 167
à vous en dire apres que la
Bataille de S. Godard a fait
connoiftre , & craindre fon
nom jufque dans le fond de
la Turquie.
Sa Majesté donna dans le
mefme temps le Gouvernement
de Baro, que poffedoit
auffi feu M' le Duc de Lefdiguieres
, à M ' le Marquis de
Genlis , Lieutenant General
de fes Camps & Armées . Il
eft de l'illuftre Maiſon de
Brulart dont je vous ay parlé
bien des fois. Ce Marquis a
commandé en plufieurs occafions
, & eft connu de Sa
168 MERCVRE
Majefté depuis fort long
temps , ayant efté employé
dans tous les Balets qui ont
fait les premiers divertiffemens
de ce Prince . Auffi
eft- il du nombre de ceux que
M' de Benferade a toûjours
pris foin de bien marquer
dans fes Vers, fur les Perfonnages
dont ces Balets ef
toient compoſez .
M' le Duc de Leſdiguieres
avoit auffi un Regiment appelle
de Sault. Ce Regiment
vaquoit par fa mort, & le
Roy a eu la bonté d'en gratifier
le jeune Duc ſon Fils,
qui
GALANT. 169
qui eftant formé du Sang
des Maréchaux de Lefdiguieres
, & de Rets , donne
grand heu d'efpérer , qu'il
marchera un jour fur leurs
traces.
Le Gouvernement de
Briançon , dont ce mefme
Duc eftoit pourveu , a fervy
de récompenfe à M' de
S. André qui eftoit Lieute
nant Colonel du Regiment
de Saulo , & Sa Majesté a
donné cette Lieutenance
Colonelle à M' de Bodemant
GentilhommeProvenagal
, qui s'eft fouvent fignalé
May1681.
P
170 MERCVRE
à la tefte de ce Regiment, ou
il eftoit depuis un fort grand
nombre d'années. Le Roy
Teftimoit , & Mule Duc de
Lefdiguieres qui connoiffoit
fon mérite, eftoit bien aife de
le retenir aupres de luy,
La mort de çek Duca
efté fuivie de celle de M.
de la Vrilliere , Secretaire
d'Etat , arrivée à Bourbon
le cinquiénie de ce Mois.
C'eftoit un Homme d'une
probité généralement con
nuë , & d'une tres - grande
modération , entendu dans
les Affaires , exact idans ! les
GALANT. 171
devoirs de fa Charge, aimant
L'Etat & la Perfonne du Roy,
c'est à dire le Roy , à caufe
de Luy-mefme. Il avoit une
affection
particuliere pour
les belles Lettres , pour les
Gens d'efprit , & pour les
beaux Arts , dont il fembloit
que la connoiffance luy fuft
naturelle , & fur tout de la
Peinture & de la Sculpture.
Heft mort âgé de 83. ans, on
ayant paffé 52. à exercer la
Charge de Secretaire d'Etat,
qui eft dans cette Mailon
dés l'année 1610 que blenny
IV. en pourveut Meffire
Pij
172 MERCVRE
Louis Phelipeaux , Seigneur
de Ponchartrin , avec cet
éloge , Qu'il n'avoi pas crú la
pouvoirremplird'un Perfonnage
plus digne , plus fidelle , & plus
capable que luy. Ce Prince
eftant mort peu de temps
apres , ce nouveau Secretaire
d'Etat, en qui Marie
de Médicis avoit une entiere
confiance , cut grande part
aux Affaires , & particulierement
à celles de la Religion
Prétendue Reformée qui of
toient alors tres -importantes
, & dont il avoit le dépar
tement. Il conclut & figna
GALANT. 173
la Paix aux Conférences de
Loudun, & mourut au Siege
de Montauban. Meffire
Raymond Phelipeaux, Che
valier , Seigneur d'Herbaut,
de la Vrilliere , & du Verger,
fon Frere, fut honoré de la
mefme Charge, au Camp de
devant cette Place le cin
quiéme Novembre 1621. En
1626. leRoy changea les départemens
des Secretaires
d'Etat , & perfuade de fa
grande capacité , il le chargea
des Affaires Etrangerest
Cet Employ, dont il s'ac
quita avec fuccés, luy acquit
Püj
174 MERCVRE
beaucoup d'eftime. Il en fit
les fonctions jufqu'à fa mort
qui arriva le 2. May 1629.
Meffire Loüis Phelipeaux
,
Chevalier , Seigneur de la
Vrilliere, & de Chasteauneuf
fur Loire , Baron d'Hervy ,
fon fecond Fils ( c'eft celuy
dont je vous apprens la mort)
fut propofé par M' le Cardinal
de Richelieu
pour
remplirfa Place. C'eft vous
faire fon éloge en un feut
mot , & vous dire qu'il avoit
un mérite incontestable
, puis
que ce grand Cardinal fça
voit diftinguer le faux , & le
GALANT: 175
yray,mieux que perfonne du
monde. Il avoit appris fous
M Phelipeaux fon Pere,
tout ce qui regarde l'impor
tante Charge dans laquelle
il eut l'avantage de luy fuc
çeder. Auffi fervit- il en de
tres grandes Affaires. Il ap
paila une Emotion en Normandie
, où il fut envoyé
avec pouvoir de figner les
Expéditions pour rendre le
calme à cette Province. Un
peu avant que le Roy mouruft
, il fut fait Prevoſt , &
Grand- Maiftre des Cerémonies
de fes Ordres . Il a fait
Pij
176 MERCVRE
paroiftre pendant la Ré
gence la mefme conduite, &
Le mefme zele ; & apres
Majorité , la Cour le trouva
fi fatisfaite de fes fervices,
qu'on luy donna la furvi
vance de fa Charge pour fon
Fils aîné. Sa mort en laiffe
aujourd'huy lentier exercice
à M' le Marquis de Châ
teauneuf, dont je vous ay am
plement parlé en plufieurs
occafions. Il eft impoffible
qu'il ne s'en préfente fou →
vent de vous faire fon éloge,
rien ne luy eftant plus cher
que de bien marquer fon
'GALANT. 177
zele pour le fervice du Roy.
La Saiſon eft fi rude icy
depuis quelques jours , que
les Fleurs de nos Parterres
feroient bien fondées à faire
au Zéphir les mefmes plaintes
, que celles du Lan
guedoc luy ont faites , de
ce qu'il n'y a ramené le
beau temps qu'au commen .
cement de ce Mois . Celuy
qui les fait parler ne m'eſt
point connu , mais il eſt aiſé
de voir au tour galant de fess
Vers , qu'il a grand com
merce avec les Mufes..
178 MERCVRE
525252:5222523225
LES FLEVRS
DU LANGUEDOC,
M
AU ZEPHIR.
Eritez-vous, Zephir, qu'aucune
Fleur vous aime,>
Apres tant depareffe à revenir vers
nous?
De bonne -foy confultez- vous vousmefme,
Eft- ce là bien répondre à ce qu'on
faitpour vous?
S&
On vous ouvrefonfein dés que l'on
peut éclore,
On vous y laiffe repofer,
Et l'on vous voit encore
GALANT. 179
Sur d'autresfeins plus beaux cueillir
quelque baifer,
Sansque l'on penfe mefine à s'en
formalifers
Cependant trop ingratàtant de complaisance,
Trop léger pourfentir les tourmens
de l'abfence,
Sans amour,fans regret, loin de nous
fi longtemps,
Vous nous laiffiez en proye à la ri
gueur des Vents.
Se
02
C'eftoitpitié comme tous enfurie
Sur d'innocentes
Fleurs s'exerçoient
tour- à-tour.
Si quelqu'une pouffoit avant voftre
retour,
Vn Ventglaçat luy raviffcit la vie,
Mefme avant qu'elle cuft veu le
jour.
18% MERCVRE
Si quelqu'autre pouvoir, plus heu
renfe à vousplaire,
Paroistre,& vous ouvrirfonſeins
Bicntoft couroit unTeméraire
Qui s'y jouoit en vray, Lutin,
Non par de doux baifers comme
Zéphirfçairfaire,
Maispardefi rudes tranfports,
Qu'ilfalloitfuccober fous fes moin
dres efforts.
25
Concevez- vous, Zephir, à quelle
indigne rage
Vous expofiez vos.triftes Fleurs?
Et cependant, petit Volage,
Vous ne vous haftiez point de finir
leurs malheurs.
Pourroit-onpaspenfer que quelque
amourplusforte
En desClimatsplus doux afçen vous
retenir?
GALANT. 181
Mais quelautre Climatfur le noftre
-l'emporte?
Quel autre a plus de Fleurs pour
vous entretenir?
Ahnon, c'eft que pour nous voſtre
amour va finir.
S&
Cruel,fice Printemps cuft ramené
egola
la guerre,postand
Vous auriez pour LOVIS renouvelé
la Terre,
Et calmé les deux Mers
Pour Luy, qui tant de fois a bravé les
Hywers
;
Maispour nous, qui mourons d'une
bife légere,
Vous avez négligé nosftériles Iar-
Ndins,
Empreffepour un Roy que tout craint
el & révere,
Pour nous qui craignons tout, lent &
plein de dédains.
182 MERCVRE
22
Ab, que cette lenteur nous fait voir
d'injustice!
Elle n'eftoit pour vous qu'un jeu ,
qu'un doux caprice,
Mais elle eftoit à chaque Fleur
Unfi cruelfuplice,
Que le reffentimentpaffoit à la cou
leur.
Le Muguet ne montroit qu'une trifte
pâleur,
La Ionquille avoitlajauniſſe,
Comme quand il mourut paroiſſoit
Ale Narciffes
Tantoft pleine d'amour, & tantoſt
en couroux,
LaTulipe prenoit une couleur contraire;
Et la Rofe plus fiere, & rouge de
colere,
Dreffoitfes Epines vers vous.
GALANT. 183
Peut- eftre vous riez, de ce que peu ,
ventfaire
L'amour ou le dépit en des Fleurs
comme nous;™
Mais puiffions-nous périr , plutoft
qu'abandonnées
D'ua Trompeur qui nous laiffe un
epoir décevam,
Cn nous vift toutes les années
Le malheureuxjouet de la Glase
• duvent.
La Lettre en Proverbes
qui vous a tant plû , eftoit
d'une Demoiſelle fi confidérable
par
fon
mérite & par
fa naiffance, que M ' Guyonnet
de Vertron, quoy qu'extraordir
airement occupé
des Ouvrages qu'on le preffe
184 MERCVRE
de finir , n'a pû ſe diſ
penfer d'y répondre. Une
aufli belle Perfonne que
celle qui luy avoit écrit d'un
ftile fi peu commun , ne
pouvoit moins attendre de
la complaifance
, apres que
par le Traité qu'il a fait ,fous
le nom de la Minerve Dau
phine , il s'eft déclaré le Protecteur
du beau Sexe.
25
GALANT. 185
2525252525252522
REPONSE
A LA LETTRE
EN PROVERBES
DE MADEMOISELLEIL
faut donc , Adademoiselle .
vous répondre en Proverbes,
non pas fibien que vous , car il
n'appartient pas à tout le monde
d'aller à Corinthe
; mais peuteftre
feray-je plus heureux que
fage. Dites- moy, je vous prie,
eft- ce avoir la teftebien timbrée,
que de faire plus de bruit que
May 1681. Q }
186 MERCVRE
6
d'effet , & de réveiller le Chat
qui dort? Quifefent morveux,
Je mouche. Souvenez
- vous, que
trop parlernuit, comme trop grater
cuit ; qu'il ne fautpoint aller
aux Bois, qui a peur desfeuilles ,
ny laiffer les Brébis feules de
peur des Loups. Encore aurois -je
quelque fujet de confolation , de
vous entendre publier nos amours
àfonne-trompe, fide l'abondance
du coeur labouche parloit , &fi
tout ce qui eft moulé eftoit vray.
Parlez- vous de bonne -foy, quad
vous dites (carparparentheſe on
nefçauroit trop repéter les belles
choſes ) que vous espérez que je
GALANT. 187
revienne cuire à voftre Four?
L'entente eft au Difeur, maudit
foit qui malypenfe ! Mesfinefes
font confues de fil blanc , je ne
veux qu'amour & fimpleſſe. Je
ne fuis point un Compteur de
Fagots , je n'aime que le gratin
de Cuifme , & pour du grais
j'en caffe. Je nefuispas de се их
qui fçavent tout fans rien apprendre
, je ne fuis point auffi un
Godelureau , ny un Vendeur de
Galbanum . Jefoay pourtant que
le beau parler n'arrache point la
langue ; que qui langue a ,
Rome va. Mais je fçay bien.
qu'en forgeant on devient For
Qij
188 MERCVRE
gerons qu'on fait tout avec le
temps ; qu'il n'y a que les Honteux
qui perdent ; que l'occasion
perdue ne fe recouvre jamaiss.
qu'il faut batre le Fer tandis
qu'il est chaud ; que ce n'estplus
le temps du Roy Guillemot , où
l'onfe mouchoir fur la manches.
que qui ne s'avanture
, n'a ny
Cheval ny Mule: Je vous di-.
ray encor , Mademoiselle
, que
voftre indifcretion
m'a réduit à
ne fçavoir plus de quel bois faire
fleche , nyfur quel pied dancer,
ny à quel Saint me voier; &
l'expérience
vous auroit dû mon→
trer au doigt, fans pourtant vous
t.
GALANT. 189
créver les yeux , qu'un Rivals
quel qu'ilfoit, eft toujours fatal;.
que les petitspieds font peur aux
grands; que l'occafion fait le
Larron; & que pour un point
Martin perditfon Afne. Com
me je nefuis point un Camé-
Leon, nyun Oyfeau de mauvais
augure, ny un Moulin à tout.
vent , ny une Giroüete qui marbeau
temps
que la pluye & le beau
ny unfocriffe qui mene les Poules
piffer, ny une Grenouille qui fe
cache dans l'eau de peur de la
playe; ny un Vifage de boisflotés.
je n'aimerois pas à garder les
Manteaux , ny à jouer le per
4
190 MERCVRE
fonnage de Coignefétu , quife
tue pour ne rienfaire , & je ne
prétens pas que les Batus payent
l'amende. Ainfi nefaites plus à
tout venant beau jeu. Ily a Fa
gots & Fagots. Je reffemble
comme deux goutes d'eau à voftre
Amant , ou du moins je fuis
du bois dont on lesfait. Tout ce
qu'on vous dira d'ailleurs autant
le vent. Mon intenen
emporte
tion eftdroite
comme
une Quille
,
&jufte comme
une Balance
, &
fans
vanité
, fage
comme
une
Image
. Croyez
- moy, Mademoiselle
, unpeude
honte
eftbientoft
paffée
. On n'a jamais
bon
GALANT. 191
marché de méchante marchandiſe.
Je fuis franc comme un
Picard, mes Rivauxfont de
vrais Normans. Aforce de l'ès.
écouter, ilpourroit vous arriver
comme àd'autres, que le repentir
viendroitfur le tard. Cependant
il vaut mieux tard que jamais,
& un pechépleuré (car l'indif
cretion en eft un ) eft à demy
pardonné. Heureusement pour
vous , je n'ay non plus de fiel
qu'un Pigeon. F'oublie volon
tiers le paffé , ce qui est fait eft
fait ; mais fuivez ce difcours
fait de fil en aiguille, c'est à vous
la Bale. Voyez par là qu'un
192 MERCVRE
bon Ouvrier fe fert de touts
SoyezFuge & Partie, & concluez
qu'il n'eft point de pire.
Sourd que celuy qui ne veut
point entendre. Au reste , Mademorfelle
, je vous prie d'eftre
fortement perfuadée que je feray.
toujours réveillé pour vous comme
une Potée de Souris; & pour
vous le témoigner, je feray tout
ce que Robin fit à la dance ,
tout ce que le bon Cheval fait
pour l'éperon. Enfinj'avoue avec
vous que Marchand qui perd,
ne peut rire; que monnoye fait
touts que qui a de l'argent a des
Pirouetes que point d'argent
point
GALANT. 193
point de Suiffe ; que qui a du
Bien , a du mérite: mais ilfaut
avouer auffi pour fe confoler,
puis qu'il faut faire de néceffité
vertu, que qui terre a, guerre a;
que tout ce qui reluit n'eſt pas ors
fouvent belle montre, & peu de
raport. Croyez donc certainement
que bonne renommée vaut
mieux que ceinture dorée. Il eſt
vray qu'à petit Mercier , petit
Panier ; qu'il n'eft pas agreable
de tirer le Diable par la queuës
quefouventle Bien vient quand
on n'a plus de dents ; que nous
ne fommes plus dans le temps où
les Allouetes tomboient toutes
May 1681.
R
194 MERCVRE
roties : mais il eft conftant auffi
que dans les petites Boëtes font
Les fines Epices ; que le Diable
n'eft pas toûjours à la porte d'un
pauvre Homme , & que ce qui
est bon à donner, eft bon à prenle
Bien vient quelquedre
;
que
a
"
fois en dormant. Outre tout cela,
voicy ma Philofophie . Conten
temens paffent richeffes ; dans ce
monde n'eft heureux que qui
croit l'eftres tout vient à point
qui peut attendre ; ilfaut vivre
en espérance. Comme il n'y a
point de fortunefans envie , il
n'y a point de plaifirfans peine,
ny de Rofesfans épines ; il n'y
GALANT. 195
en a point auffi, quelque belle
qu'elle foit , qui ne devienne
gratecu (paroles ne puëntpoint.)
Determinez- vous donc , Mademoiselle,
fans retarder davantage,
carqui trop choifit,fouvent
prendlepire. Pour moy, je veux
ou tout, ou rien ; toutpar amour,
rien parforce. Je n'aime pas
qu'on me coupe l'herbe fous le
pied, ny à dormir comme les
Grues un pied en l'air, ny
aboyer comme les Chiens apres
la Lune , ny à eftre couché à la
belle Etoile, ny à eftre appellé
trop tard pour diner. Enfin, Mademoiselle
, fi cela vous accomà
Rij
196 MERCVRE
mode , vous pouvez me com,
mander auffi abfolument comme
la Reyne fait à fon Enfant, &
le Roy à fon Sergent , & dif
pofer de mes volontez comme
des Choux de voſtre Fardin
Ce ne font point icy des contes
à dormir debout , ils ne font ny
bleus ny jaunes , ny de ceux
ma Mere l'Oye, ny à la Cicogne,
Ce n'est point auffi autant pour
le Brodeur. Je ne ments point
comme un Arracheur de dents;
mais je de vois m'appercevoir
plutoft que les longs difcours font
les courtes journées, qu'il ne faut
point tant tourner à l'entour du
de
GALANT. 197
Pot, ny tant de Beurre pourfaire
un quarteron ; qu'au bout de
E Aune faut le Drap. Cependant
la fin couronne l'oeuvre ; il
fautfinir une fois enfa vie. Je
finis donc en vous affurant que
je fouhaite avec paffion vous
trouver un jour entre Chien
Loup , pour vous donner moitié
Figue, moitié Raifin . En attendant
ce temps heureux , qui ne
viendra que trop tard helas (car
aux Amans comme moy les jours
font des ficcles ) je vous prie,
Mademoiselle, de croire que cecy
n'eft point de l'Eau - benîte de
Cour; & quejefuis aujourd'huy
R. iij,
198 MERCVRE
somme byer, en un mot comme
en mille , tout à vous , & rien,
fi vous ne voulez. Adieu , la
Belle.
9.
Les nouvelles de Madrid,
portent que Leurs Majeftez
Catholiques en font parties
le de l'autre Mois pour
aller paffer quelques jours
à Aranjuez , où Elles prennent
les plaifirs de la Saiſon .
Je vous ay déja marqué la
beauté de fes Allées . Le Jardin
eneft fort net, & tres-bien
entretenu. Il a fon entrée du
cofté du Palais , & fi - toft
qu'on a paffé un Pont qui y
GALANT. 199
fes
mene , on rencontre deux
Statues de Bronze
, dont
Fune jette de l'eau par
bras coupez. La nouvelle
Planche que je vous envoye,
vous offre la veuë de la grande
Fontaine de ce Jardin,
Elle a dequoy contenter
vos
yeux. Il y en a plufieurs autres
qui ont divers noms , &
dont je vous parleray une
autre fois.
Quelque plaifir que vous
puft donner la veuë effective
du plus fuperbe Palais, il éga
leroit à peine celuy que vous
recevriez fi vous voyiez l'O
Rij
200 MERCVRE
péra nouveau , intitulé le
Triomphe de l'Amour. On en
commença les Repréſentations
fur le Theatre de l'Académie
Royale de Mufique
le Samedy ro. de ce
Mois , & Monfeigneur le
Dauphin , qui vint exprés à
Paris en voir la feconde , en
fortit tres fatisfait. Je ne
vous ay rien dit de cet Opéra,.
qui ne foit préfentement
confirmé par la voix publi
que. Les Machines qu'on y
trouve ſurprenantes, & d'une
invention tres - particuliere
,
у font courir tous les jours.
GALANT. zot
en foule. Elles font du S
Rivani de Bologne , qui par
ees fortes d'Ouvrages s'eft
fait admirer dans toutes les.
Villes d'Italie.
Sa Majeſté a nommé M
de S. Romain , & M de
Harlay , pour fes Commif
faires aux Conférences de
F'Empire. Le premier eſt un.
Homme fort âgé , confommé
dans les Affaires , qui
fçait parfaitemét celles d'Allemagne
, & qui a fervy en
diverfes Ambaffades . M' de
Harlay eft Maiſtre des Requcftes
, & joint à un eſprit
202 MERCVRE
tres- vif & tres - penétrant,
toutes les lumieres que peut
donner une longue expé
rience. De pareils choix font
connoiftre le difcernement
du Roy dans tous les Emplois
qu'il donne.
M le Duc de Mortemar,
apres avoir fait tout ce que
doit faire un grand Seigneur
de fon âge , qui ne cherche
rien plus ardemment qu'à
remplir avec éclat tous les
avantages de fa naiſſance,
c'eft à dire, apres avoir voyagé,
& fervy fur les Galeres
fous M le Maréchal Duc
GALANT. 203
de Vivonne fon Pere , eft allé
le's commander cette année
en chef. Je vous ay déja appris
que le Roy qui connoift
fon zele pour fon fervice , &
F'ardeur qu'il a de fe fignaler,
luy avoit donné fon agré
ment. Ce jeune Duc dic
adieu à Sceaux à Madame la
Ducheffe de Mortemar fa
Femme , qui ne put le voir
partir fans faire voir par fes
larmes jufqu'où alloit fa douleur.
Il fe rendit tout droit à
Marſeille , où il n'a demeuré
que quatre jours . Il s'eft embarqué
avec un Train qui
204 MERCVRE
ne peut eftre plus beau. Ses
Gardes font leftes , & leurs
Officiers entierement magnifiques.
Come vous avez
fouhaité fçavoir les noms des
Galeres de Sa Majeſté , je
vous envoye ce que j'en ay
pû apprendre..
L'Heureufe
"La Renommée.
La Ferme.
La Souverainc..
La Galante.
La Fidelle.
L'Amazonne..
La
Superbe.
La Hardie..
GALANT. 205
La S. Louis.
La Brune.
La Favorite.
La Valeur.
La Princeffe.
La Royale nouvelle.
La Royale.
La Perle.
La Victoire.
La
Reyne.
La France .
La Sirenne.
La Grave.
La Belle.
La Fleur de Lys.
La Madame.
La Grande.
206 MERCVRE
La Couronne.
La Dauphine.
L'Invincible.
La Forte.
La Patronne.
La Belle , à qui on a demandé
une Addition à l'Hif
toire de fes Conqueftes, s'eft
fait un plaifir de lier commerce
avec l'aimable Inconnue
, qui a témoigné le
fouhaiter. Voicy en quels
termes elle luy a répondu.
GALANT. 207
525252-5222525225
POUR LA SPIRITUELLE
Inconnue , qui s'intéreffe fi
obligeamment dans mesAvan
tures.
Q
Ui que vous foyez, ais
mable Inconnue , je me
Tiens heureufe de ce qu'une Perfonne
qui paroift avoir l'esprit
auffi bien tourné que vous, n'eft
pointfachée de me reffembler en
quelque chofe. Je tâche à me
Former une idée de vous. Je
figure comment ilfaut qu'onfoit
faite pour eftre belle , & pour
conferver pourtant quelque
me
ra208
MERCVRE
port avec moy. Fadoucis mes
traits. Je donne plus d'éclat à
mon teint, & apres cela je m'imagine
vous voir. Je ne doute
point que vous ne perdiez beaucoup
à ce Portrait. Cependant
tel qu'il eft , je vous aime déja
tant fur ce qu'il me repréſente,
qu'il n'est rien que vous ne puif
fiez obtenir de moy . Je voudrois
qu'il fuft plus difficile qu'il ne
l'eft de faire ce que vous me demandez,
c'est à dire de parler de
mon Amant ; mais puis que vous
n'exigez de ma complaisance
que
ce qui doit me coûter le moins,
je vay me hafter de vous fatisGALANT.
209
faire, en attendant que vous
mettiez mon amitié naiſſante à
une épreuve plus forte. Vous
dites a
que vostre Amant reffemble
beaucoup au mien. Il feroit
affez plaifant que nous nous
trouvaffions Rivales, &que celuy
dont vous eftes fi charmée,
fuft le mefme qui afçeu toucher
mon coeur.
Je
ne voy rien en cela
de trop impoffible , car je n'ay
point entendu parler de luy depuis
noftre derniere entreveuë,
& il se peut faire qu'un refte
d'amour four moy luy ait fait
choifir pour s'attacher une Perfonne
à quije reffemble. Cefen
May 1681.
S P
210: MERCVRE
timent marque unpeu de vanité.
Pardonnez-le moy. Il eft naturel
de fe flater, quand on a esté tendrement
aimée. Voicypar quelle
rencontre noftre commerce ceffa..
Il m'aimoit , comme vous fçavez,
avec la plus forte paſſion..
Nos conditions eftoient égales,
& fi égales , que nous ne pou
vions fonger à eftre jamais l'un
à l'autre , c'est à dire qu'il ne
pouvoitfaire mafortune, ny moy
la fienne . Nous avions d'ailleurs
tous deux des Parens quipréten
doient que noftre mérite nous fift
trouver des Partis au deffus de
noftre Bien. Les miens principa
a
GALANT. 211
bement faifoient grand fondfur
ce teint & fur ces yeux qui me
mettoient au nombre des Belles,
& ils croyoient bien m'avoir
donné en ces deux articles -là un
Patrimoine fort confidérable..
C'euft efté en vain que mon
Amant leur euft expliqué fes:
deffeins pour moy . Ils l'auroient
prié de ne me plus voir. Ainfi
le mieux qu'ilpût faire , ce fut
de leur cacher fa tendreffe , de
paffer tout fimplement pour
bon Amy de la Maifon, &
d'attendre fans rien dire, ce que
temps pourroit ordonner de
madestinée. Nous nous aimions
Le
le
Sij
212 MERCVRE
fans fonger au mariage. L'av
mour est un affez grand plaifir
pour fe paffer de ces fortes d'efpérances
qu'ilpeut regarder comme
étrangeres ; &l'union de
deux coeurs eft fi douce d'ellemfme,
qu'on n'a pas de peine·
s'en tenir là, & à ne former
plus de fouhaits. Il arrivoir af
fez rarement que nous nous viffions
en particulier. Cela apportoit
àfes fentimens une espece de
contrainte qui en redoubloit la
tendreffe . Ses yeux en estoient
plus habiles à parler. Il en avoit
plus d'adreffe à m'expliquerfon
amour, &j'admirois comme en
a
8
GALANT. 213
préfence de plufieurs Perfonnes
il trouvoit moyen tous les jours
de me dire, je vous aime, fans
eftre entendu d'autres que de
moy. Il ne cachoit pointfapaffion
en la defavolant , ny en
prenant des manieres indiferen
tes. Au contraire il la déclaroit
à tout le monde ; mais en mefme
temps qu'il me rendoit ouvertement
quantité de petits foins , il
fçavoit donner à fon amour un
certain air de bonne amitiéfans
confequence, à quoy il n'eftoit
pas poſſible qu'on ne fuſt trompé.
Il est plus aifé qu'un Amantparoiffe
indiferent pour fa Mai214
MERCVRE
treffe, que de neparoître quefon
Amy. Auffi je le trouvois quelquefois
trop habile à feindre,
Ma bizarrerie alloit jusqu'à
vouloirqu'il ne jouaft pas fibien
fon perfonnage. Mais qu'il me
gueriffoit bien de ces fauxfcrupules
dans les momens où fon
ámour pouvoit fe montrer amour!
Voila où j'en eftois avec
luy , lors qu'à force de m'aimer
il renverfa tout noftre bonheur.
Il me vint un jour trouverſeule
dans ma Chambre avec un air
trifte abatu, & apres quelques
regards affez tendres ; fe
way vous perdre , me dit-il, je
GALANT. 215
way vousperdre. Il n'eut pas las
force de m'en dire davantages
Ilfe jetta languiffamment fur
un Siege, & détourna fes yeux
de deſſus moy , qui ne laifferent
pas d'y retourner naturellement.
Vous qui aimez imaginez- vous
mon trouble. Je ne luy demanday
point ce qu'il avoit de få
cheux à m'annoncer. Je demeu
ray immobile , & quoy que je
ne connuffe point encormon mal
beur, je n'en doutay point. Ah,
pourfuivit-il, en me voyant auffi
que luy , ce n'eft pas
abatue
vous à eſtre frapée de douleur à
La nouvelle que je vous apporte
alola
216 MERCVRE
ce defespoir n'appartient qu'à
moy. Je viens de fçavoir que
Monfieur de vous va demander
à vos Parens. Que m'aprenez-
vous, interrompis-je, &
.....
pourquoy ne voulez - vous pas
que j'entre dans les mefmesfentimens
que vous ? J'en ferois
bien fâché, reprit-il. Je vous
demande pour derniere grace, de
ne point fentir ma perte. Vous
épouferez un tres - honneste
Homme , aimable de fa perfonne
, fort riche , d'une qualité
diftinguée. Voila ce que la Fortune
vous devoit. Je m'estimerois
bien malheureux
, fi j'empef
chois
GALANT. 217
chois que vous ne fuffiezfenfible
à tant d'avantages , & je me
reprocherois éternellement d'avoir
meflé du poifon pour vous
dans ce qui a deu vous paroître
de plus doux en voftre vie . Hé
quoy, répondis-je, les préfens de
la Fortune confolent-ils l'Amour
defespertes ? Puis que j'ay
bien púvous avouer que je vous
aimois , vous aimay-je fi peu
que je fois capable de vous ou
blier? Aime- t- on, & enfait-on
l'aveu , pour ne pas aimer toujours
? Mais vous pourquoy
exiger de moy tant de fermeté?
Sentez- vous affez peu ma perte
May 1681.
T
218 MERCVRE
pour vouloirqueje nefente point
la voftre ? Helas ! repliqua-t-il,
c'est parce que jefens voſtreperte
top vivement , que je fouhaite
que vous fentiezpeu la mienne.
Mon amour ne s'eftant jamais
proposé pour but que de fervir à
voftre bonheur , je ferois au defespoir
qu'il le troublaſt, co
j'aime mieux n'eftre point aimé,
que de vous livrer à la douleur
quej'éprouve. Mais, luy diş-je,
croyez- vous que vostre genérosité
foit point fuspecte ? LAmour
n'eſt point ſi deſ intéreſſé,
&peut- estre recevez-vous avec
une joye fecrete cette occafion de
ne me
GALANT. 219
nous séparer.Je ne me juſtifiëray
point, répondit- il. Croyez que
je ne vous ay jamais aimée .
Fy confens , pourveu que cette
penfee vous faffe accepter plus
aifément les avantages que vous
ofre la Fortune . Cependant, continua-
t- il , avec un foûpir, &
d'un air qu'il m'eft impoffible de
vous exprimers cependant le Ciel
fait, & vousfçavez bien vousmefme....
Ouy ,je le fçay trop ,
interrompis-je , jefçay trop pour
mon repos , que vous m'aimez,
& que vous m'aimez de la maniere
la plus genéreuſe co làplus
tendre dont on ait jamais aimé.
Tij
220 MERCVRE
Vous me
Et pensez- vous que tout ce que
faites icy paroître d'amour,
m'aide à me faire épouser
voftre Rival? Où trouveray- je
vosfentimes & voſtre tendreſſe?
Non,je ne m'yréfoudrayjamais.
Je neferay à perfonne, puis que
je ne sçaurois eftre à vous. Làdeffus
ilfe mit à combatre ma réfolution.
Il m'en repréſenta les
fuites lesplusfâcheufes, le mécon
tentement que recevroit toute ma
Famille fi je refufois un Partyfi
confidérable, les reproches eternels
L'on m'enferoit, ceux que je
m'enferoispeut- eftre unjour moy
meſme , & enfin l'impoffibilité
que
GALANT. 221
qu'ily avoitque noftre amourfût
jamais récompenfe. Il me fit voir
cobien ily a de diférence entre un
Amant & unMary,ce qu'ilfaut
chercher dans l'un, & dequoy on
doit fe contenter dans l'autre;
qu'un établiſſement de fortune
n'estjamais a négliger, & qu'à
regarder fainement les chofes,
le Mariage a de telles fuitès,
que l'amourfeul, quelque réci
proque & quelque tendre qu'il
foit, ne fuffit pas pour en faire le
bonheur. Et pourquoy donc, repliquay-
je à tout cela , pourquoy
m'avez- vous engagée à vous
aimer ? Pourquoy, me répondit-il ,
T iij
222 MERCVRE
י
my fuis-je engagé moy-mefme?
Fay bien preveu tout ce qui ar-
•rive aujourdhuy. Fay toûjours
bien jugé par voſtre mérite , que
nous n'eftions pas deſtinez l'un
pour l'autre. Cependant je vous
aimois , &r mon amour, mefme
au point de fa naiffance , l'emportoit
fur ma raifon . Mais,
pourfuivit- il, apres que jay tant
donné à la genérofité au defintéreſſement,
foufrez que je
donne quelque chofe, à la tendreffe
. Soufrez que je vous conjure
de vous fouvenir un peu de
moy, & de croire que jamais
paffion ne fera fi pure ny fi arGALANT.
223
dente que la mienne. Et tout- d
Pheure, luy dis-je, vous confentiez
que je vous oubliaffe, fi cela
contribuoit à mon repos ? Que
voulez- vous , me répondit- il ?
Mon amour & mon def- intéreffement
nefont pas encor bien
d'accord ensemble. Je voudrois
eftre aimé fans qu'il vous en
coûtaft rien. Cependant s'il vous
en doit coûter quelque chofe , je
fens que jefouhaite enfecret que
vous m'aimiez malgré moy.
Adieu, adieu, je crains que cette
trifte converfation n'ait trop
durépour l'un & pour l'autre.
Il fortit dans ce moment avec
T
iiij
224 MERCVRE
toutes les marques de la plus
vive douleur, & je demeurayf
furpriſe defagenérofité,fi touchée
de fa tendreffe , & fi occupée de
tout ce qu'il m'avoit dit , que je
me trouvay moins que jamais
en état de renoncer à un fi parfait
Amant. Cependant les affaires
defon Rival s'avancerent,
Je fus promife , & en quatre
jours on me maria. Pour luy,
il m'évita pendant tout ce temps
avec un foin qui me fut le plus
feur témoignage que j'euffe encor
reçeu de fa paffion. Mais
quel fruit en tirois -je ? Je fongeois
bien plus à luy que s'il
GALANT. 225
m'euft veuë comme auparavants
& fon abfence, qui eftoit pour
moy un effet defa tendreffe defintéreffée
, le rendit plus préſent
mon efpritqu'il n'avoitjamais
efté. Quels combats fe pafferent
alors dans mon ame ! Je doute
qu'on fe les puiffe imaginer. Il
me fouvient que le foir du jour
de mon mariage , mon Epoux
m'ayant donné le Bal malgré
moy , je vis un Maſque habille
négligemment, quoy que
air. Ildança, mais d'une maniere
trifte , & qui laiffoit entrevoir
qu'il euft mieux dancé s'il euft
voulu. Il vint meprendre apres
de bon
J
226 MERCVRE
qu'on l'eut pris , & j'estois fi
pleine de ce malheureux Amant
qu'on m'obligeoit àfacrifier, que
je crus que c'eftoitluy. Cette idée
me troubla , & je tombay évanoüye.
On m'apprit le lende
main qu'il eftoit party pour
voyager, & depuis ce temps je
n'aypûfçavoir où il eftoit. Cebuy
qu'on m'avoit fait épouser,
eftoit une traye conquefte , puis
qu'il avoit beaucoup de naiffance,
& eftoit tres- riche . Je
Paypourtantpoint mis au nombre
des miennes , non parce que
la qualité de Maryfemble eſtre
contraire à celle d'Amant ; mais
ne
GALANT 227
parce qu'ayant efté obligé de
me quitter trois jours apres
qu'il m'eut épousée , & eftant
mort en Province avant que
jeuffe appris qu'il eftoit malade
, je n'ay pú avoir le temps
de le connoistre affez bien pour
en faire le Portrait. Les autres
Amans dont j'ay parlé, fe font
attachez à moy depuis mon Veu
vage.
En voila affez, aimable In
connuë, pour une premiere fois..
Si vous voulez , je vous récompenferay
d'un Recit fi trifte
par celuy de nos premieres converfations
, qui pour la plupart
228 MERCVRE
furent pleines d' enjoüement.
Vous pouvez m'y engager, en
prenant l'entremise du Mercure
pour me faire telle confidence
qu'il vous plaira. J'espère que
vous ne m'en croirez pas indigne,
& compte déja le commerce
que j'ay avec vous, pour un des
plus agreables que j'aye encor
eus .
Depuis quinze jours on
ne parle icy que des Mofcovites.
Ce qui vient de loin
fait toûjours du bruit , parce
qu'il eft extraordinaire , &
la curiofité naturelle à tous
les Hommes , leur fait fouGALANT.
229
haiter d'eftre éclaircis de
toutes les chofes qui ne leur
font pas cónuës. C'est ce qui
m'a fait rechercher avec un
extréme foin, tout ce que les
Ambaffadeurs de Mofcovie
ont fait & dit de plus digne
d'eftre remarqué , depuis
qu'ils font arrivez en France."
Le Grand- Duc leur Souve
rain , poffede un tres-vaſte
Empire. Il fait fa réſidence
à Moskou qui en eſt la Capitale,
& prend le titre de
Tzar. Quoy que les uns
difent Czar , & les autres.
Zaar , je me fuis arreſté au
230 MERCVRE
nom de Tzar, l'ayant eu de
la main de l'Interprete. Ce
Titre veut dire Céfar, ou
Empereur , & il l'a choify
parce qu'il prétend deſcendre
d'Auguſte. L'Arbre Genealogique
feroit peut-eftre
auffi difficile que long à dreffer,
s'il falloit venir aux preuves
. Celuy qui regne aujourd'huy
s'appelle Theodore-
Aléxieuvits . Il est né l'an
1657. d'Aléxis -Michel, ou Michaeloüits
Fedéroüits
, qui
fat marié en 1647. & mourut
le 8. Fevrier 1676. Le Grand,,
Duc de Mofcovie
, porte
GALANT. 231
pour Armes un Ecu en cercle
d'or à un Aigle éployé de
fable , cerclé ou diadêmé,
becqué, membré de gueules,
à un Cavalier nud d'argent,
tenant une Lance dont il
tue un Dragon au naturel,
Aigle couronné de trois
Courones, Impériale, Royale,
& Electorale. Au deſſus .
de ces Couronnes font trois
Soleils , ou Diamans éclatans
par des rayons, avec fept
Eglifes repréſentées dans la
rondeur du Sceau , & au bas
de l'Ecu il y a deux Eſcadrons
de Cavalerie qui.com.
232 MERCVRE
batent ; & fur l'extrémité de
la rondeur du Sceau , font
écrits en gros Caracteres
Mofcovites ces mots traduits
; Benoiste Trinité , non
pourtant trois Dieux , mais un
Dieu en effence & en trois Perfonnes,
Pere, Fils, & S.Esprit,
Amen. Le Grand-Duc d'aujourd'huy
a commandé l'Armée
de fon Pere contre les
Turcs , & ne prit poffeffion
de fes Etats que quatre mois
apres qu'il fut mort. Le
défunt Grand - Duc ayant
envoyé des Ambaſſadeurs
en cotte Courl & en plufieurs
GALANT 233
autres l'an 1668. fon Fils qui
regne depuis pres de cinq
ans , a voulu auffi en envoyer,
& leur a fait prendre
d'abord la route de France,
afin d'avoir plutoft des nouvelles
d'un Monarque qui
fait l'admiration de tous
les Peuples. Comme il n'eft
point de Nation qui n'ait
entendu parler des François,
& fur tout fous le Regne
de Louis LE GRAND ,
qui fait regarder la France
comme un Païs où la ci
vilité , les plaifirs , la magnificence,
& l'abondance,
May 1631. V
234 MERCVRE
fe trouvent au plus haut
point , il n'y a perſonne
qui ne fouhaite y venir ,
beaucoup moins pourtant
pour eftre témoin de toutes
ces chofes , que pour
jouir de la veuë du plus
grand de tous les Roys.
Ainfi l'employ de cette Ambaffade
fut fort brigué dans
la Cour du Tzar. Pierre,
Fils de Jean Potemkin Echanfon,
& Gouverneur de
Vlezki, qui eftoit déja venu
en France en 1668 : fçachant
mieux qu'un autre combien
cet Employ eftoit agreable,
GALANT. 235
fe fervit de fon crédit pour
fe le faire donner. Il l'obpreférablement
à beautint,
coup d'autres , la maniere
dont il s'eftoit acquité la
premiere fois d'une pareille
Ambaffade ayant donné
lieu d'eftre fatisfait de fa
conduite. Eftienne Polkou
luy fut donné pour Col
légue , avec la qualité de
Chancelier
. J'entens
, Chancelier
de l'Ambaſſade
, &
non de l'Etat , les Ambaffades
folemnelles
des Mofcovites
n'eftant jamais fans un
Chancelier
qui tient le rang,
Vij
236 MERCVRE
de fecond Ambaffadeur. Le
Fils du premier des deux que
je viens de vous nommer, &
Neveu du fecond , furent
choifis , ainfi que plufieurs
autres Perſonnes qualifiées,
pour faire avec eux ce grand
Voyage , aucun des Sujets
du Tzar ne pouvant fortir
de Mofcovie fans fon expreffe
permiffion , laquelle
il n'accorde que tres- rarement.
Ils partirent avec huit
Trompetes , cinq Timbaliers
, plufieurs Hautbois &
Mufetes , & un affez grand
nombre de Domestiques,
GALANT. 237
le tout le montant à foixante
& deux Perfonnes. Ils vinrent
à Amſterdam , traverſerent
la Hollande , & enfin
arriverent à Calais , où ils
débarquerent le 29. de Mars.
Je ne doute point que vous
n'ayez remarqué dans les
Livres de Voyages , que la
coûtume des Mofcovites,
des Perfans , & autres Nations
voisines , eft de recévoir
fur leurs Frontieres les
Ambaffadeurs
qu'on envoye
en leur Païs , de leur
donner des Eſcortes, de leur
fournir des Voitures pour
238 MERCVRE
eux & pour leur bagage , en
forte qu'ils foient defrayez
genéralement de toutes cho
fes. Si cette coûtume leur eft
fort utile lors qu'ils viennent
en Europe , quoy qu'ils s'en
pûffent paffer par l'abondance
des vivres & des
moditez qui s'y trouvent, &
par la bonté des Habitans,
toûjours civils pour les Etrangers
, elle nous eft abfolument
neceffaire lors qu'on
nous envoye chez eux , par
l'impoffibilité qu'il y auroit
de trouver toutes les chofes
dont on a beſoin, par la dif,
GALANT. 239
tance des Villages & des
Villes, par le manque de vivres
en beaucoup d'endroits,
& par les rifques qu'on pour
roit courir , à caufe de l'humeur
peu fociable de ces
Nations. Ceux que leGrand--
Duc de Mofcovie nomme
pour aller prendre tous les
Envoyez fur la Frontiere,
ont le nom de Priftaf. Its ont
foin de tout, & leur font ren
dre les honneurs qui leur
font dûs. Les Ambaffadeurs
dont je vous parle, attendirent
quelques jours à Calais
le Priftaf qui devoit les re-
་་
240 MERCVRE
cevoir. Sa Majefté donna
cet Employ à M Torf l'un
de fes Gentilshommes ordinaires.
C'eft une Cerémonie
qu'on n'obferve point à
l'égard des autres Ambaffa.
deurs . Les fonctions de ces
Gentilshommes , nommez
ordinaires du Roy , confif
tent à aller faire des Complimens,
felon les occafions,
de la part de Sa Majefté. Ils
vont auffi recevoir les Prin
ces Etrangers qui viennent
en France , & leur font faire
dans les Villes les honneurs
que la Cour a réfolu de leur
rendre.
GALANT. 241
rendre. M' Torf, choify par
k Roy pour la conduite des
Ambafladeurs de Moſcovie,
eft un Gentilhomme
Allemand,
qui fert depuisfi longtemps
en France, qu'il peut
paffer pour François. Il a
commandé
dans les Gardes
de Sa Majefté, où il s'eft ac.
quis beaucoup
d'eftime par
fon courage en plufieurs oc
fions , ainfi qu'il a fait par
fon efprit en d'autres Emplois
qu'on a bien voulu luy
confier. Peu de Perfonnes
auroient eſté auffi capables
que luy de cette derniers
May 1681. X
242 MERCVRE
Commiffion , parce qu'i
faut prendre de l'empire fur
ces fortes d'Ambaffadeurs,
& leur montrer de la fermeté,
fans pourtant choquer
le droit des Gens ; autrement
ils auroient peine
s'acquiter de ce qu'ils doi
vent, & tâcheroient d'en retrancher
toûjours quelque
chofe , car ils ont une telle
exactitude dans tout ce qui
s'appelle Cerémonies, qu'ils
difputent jufques à un demy
pas. Ces Ambaffadeurs ef
tant à Calais avant M Torf,
le Gouverneur en prit foin
GALANT. 243.
jufques à fon arrivée . Il ne
tarda pas longtemps , & il
wint accompagné de M ' de
la Garde, qui cftant chargé
de leur traitement , devoit
payer toute leur dépense,
jufqu'aux Matelots qui avoient
débarqué leurs Har
des. Cela fut executé. M
Torf apprit quelques jours
apres qu'il fut aupres d'eux,
qu'un de leurs Valers, à qui
l'Eau - de - vie avoit donné
dans la tefte, s'eftoit par furprife
faify du Moufquet d'une
Sentinelle qu'on avoit
poftée devant leur Logis, &
X ÿj
244 MERCVRE
A
Tavoit tiré fur ceux que le
hazard faifoit paffer dans la
Ruë. Il en demanda juftice
aux Ambaſſadeurs , qui loin
d'avoir de la peine à s'y ré
foudre, curent de la joye de
voir qu'on les en laiffoit les
maîtres. Ils firent venir celuy
qui avoit tiré, & le condamnerent
à huit Bâtons.
Voicy de quelle maniere on
agit pour ce fuplice. On
couche le Coupable à terre
fur le ventre , & on ne luy
laiffe que fa chemife. Alors
deux Hommes fe mettent
fun aux pieds , & l'autre à
2
GALANT 245
la tefte , & ils ufent fur fon
corps huit Bâtons , qui font
à peu pres comme nos plus )
groffes Houffines , mais
beaucoup plus forts .
Les Pafques des Mofcovites
qui viennent huit jours
plus tard que les noftres ,
n'eftant pas faites quand
M' Torf arriva , ils le prierent
d'en voir la Ceremonie,
& voulant luy faire honneur,
ils le placerent au milieu de
feur Chambre , au mefme
endroit où le Tzar fe fercit
mis s'il avoit efté préfent.
Ilschanterent
accompagnez
:
X iij
246 MERCVRE
de leur Preftre , d'une ma
niere qui reffemble fort
noftre Plein- chant ; & aprés
avoir tourné tous trois fois.
autour de luy, c'eſt à dire, le
Preftre , les Ambaffadeurs ,,
& toute leur Suite , ils luy
donnerent le baiſer de paix,,
& deux oeufs rouges chacun
pour les oeufs de Pafques ,,
ce qui monta à fix-vingts
quatre oeufs . M' Torf cher--
chant au plutoft à en eſtre
déchargé, on luy apporta un
grand Baffin.. Il les mit dedans
, & les Mofcovites les:
ayant couverts d'une grande
GALANT. 247
Toilete de Tafetas ,
les
envoyerent
chez luy . Peu do
temps apres , ils partirent de
Calais . La foule du Peuple
affemblé pour les voir paffer
, eftoit tres-grande. Ils
trouverent
la Garde redou
blée & rangée en haye , &
témoignerent
eftre fort contens
de ce qu'on tira quelques
volées de Canon à leur
fortie. Auffitoft
que le premier
Ambaffadeur
en eut
entendu
le bruit , il' dit qu'il
reconnoiffoit
qu'il eftoit fur
les terres de France , & s'é.
tendit fur les louanges
du
X iiij
248 MERCVRE
Roy. A peine fut- il à demy .
lieuë de Calais , qu'il defcen
dit de Carroffe . On étendie
une grade Toilete en pleine
campagne , & il y changea
d'Habit. Il fis la mefme
chofe toute cette journée -là,
prefque en approchant de
chaque Village . On luy en
demanda la raiſon . Il ré
pondit , que c'eftoit pour
faire honneur à la France,
& donner des marques de la
grandeur de fon Maître . Il
adjoûta, qu'en certains jours
de Cerémonie le Tzar en
changeoit jusques à cinGALANT.
249
quante fois, Cet Ambaffa
deur en mit. onze diférens :
ce jour- là . S'il en euft chan
gé d'autant fur toute la route,
avec les deux heures qu'il
employoit pour dormir à la
fin de chaque Repas , fuivant
la coûtume
des Mofcovites
,
à laquelle ils ne manquent
jamais , on ne feroit de longtemps
arrivé icy. M' Torf
luy fit connoître que les
Lieux où l'on devoit dîner
& coucher eftant marquez,
le chemin de chaque journée
eftoit arrefté, & qu'il feroit
impoffible de le faire,,
250 MERCVRE
S
fion perdoit tant de temps
à toutes ces paules. Enfin
eet Ambaffadeur obtint
qu'il changeroit d'Habit
feulement quatre fois par
jour. On arriva à Bologne.
Comme on y avoit appris
qu'on avoit tiré le Canon à
Calais , on y fit la mefme
chofe , auffi- bien qu'à Ab
beville, où Fon fe rendit en
fuite. L'affluence du monde
qui accouroit pour le voir
paffer, eftoit fi grande, que
Ambaffadeur ne pût s'em
pefcher d'en témoigner fa
furprife . Il trouva la meſ
.GALANT. 251
zy
me foule par tout où il paffa
jufqu'à S. Denys , & y fut:
logé à l'Epée Royale. C'eſt
une tres- grande Hôtellerie ,,
où les Ambaffadeurs qui
viennent par cette grande
route logent ordinairement.
Il fut toûjours défrayé auxdépens
du Roy. Comme il
paffa quelques jours à S.Denys
, il alla voir l'Abbaye..
Parmy les Tombeaux qu'on
luy montra, on luy fit voir
celuy que le Roy fait faire
pour honorer la mémoire de
feu M' de Turenne. Il verfa
des larmes en le voyant ; &
252 MERCVRE
comme il connut qu'elles
furprenoient, il dit que ce
n'eftoit pas la premiere fois
qu'il avoit pleuré fa perta,
& qu'on l'avoit pleurée à
Moskou , où fon mérite avoit
fait grand bruit qu'il
eftoit capable de commander
des Troupes de tous les .
Princes du Monde , unies .
enſemble , pour batre le
Turc ; & là-deffus il entamia
un Projet que l'on avoit fait
en Mofcovie , de ce que
chaque Prince de la Chrêtienté
devoit donner pour
cette entrepriſe.. Ce qu'il y a
GALANT. 253
de plus furprenant, c'eft qu'il
parla de la maniere dont M
de Turenne faifoit la guerre,
de fa prudence , & du foin
qu'il avoit de fes Trou
pes , comme s'il euſt toû
jours efté à fes coftez. Le
lendemain , M' le Prince de
Turenne , Fils de Madame
la Ducheffe de Bouillon ,
eut la curiofité de le voir
diner. M' Torf le luy montra,
& luy dit fon nom . Les
larmes luy vinrent encor aux
yeux, & il dit, qu'il ne croyoit
pas que la Terre fuft capable de
reproduire unTurenne . On luy
254 MERCVRE
fit entendre une Meffe for
lemnelle dans l'Abbaye, qui
fut celébrée avec de fuperbes
Ornemens. Il en admira
la Cerémonie , & dit,
que noftre Religion eftoit à-peupres
pareille àlafienne, & que
l'on officioit de la mefme forte.
devant le Tzar. M Torf luy
répondit pour la gloire de
la France , & pour marquer
fa grandeur , qu on officioit
toujours de cette mefme maniere
à S. Denys, que c'eftoit une
chofe fi ordinaire qu'on faifoit
fouvent ces mefmes Ceremonies
a Porte fermée. Apres le SerGALANT.
255.
coup
vice , ils approcherent tous
de l'Autel , & l'on fut furpris
de les entendre tout d'un
fe récrier. En meſme
temps ils fe profternerent,
& M Torfleur en ayant demandé
la cauſe , ils dirent,
qu'ils voyoient fur l'Autel une
Image de la Vierge toute pareille
à celle qui eftoit à Moskou.
On leur apporta dequoy
monter, afin qu'ils la viffent
de plus pres. His luy baiferent
les pieds & les mains ,
& par refpect ne voulurent
pas fe lever plus haut. On
les mena dans la Salle du
256 MERCVRE
L
Tréfor. Quoy qu'ils témoi
gnaſſent eſtre furpris de tant
de richeffes , ils les admirerent
moins que les Reliques,
qu'ils ne voulurent voir qu'à
genoux , fur tout celles de
S. Denys qu'ils difent eftre
un de leurs Patrons. Ils auroient
fort fouhaité qu'on
leur cuſt montré fon Corps,
mais il fallut qu'ils fe contentaffent
de ce qu'ils vonoient
d'en voir. Vous de
manderez peut- eftre quelle
eft la Religion des Mofcovites.
Ils font Grecs Schif
matiques, & ont un Patriar
2
AGALANT. 257

che ou Métropolitain de
toute la Ruffie. Il eft Arche--
vefque de Kiovie , Halicie,
Polock , Evefque de Vitebski
, & Proto -Archimandrite
de l'Ordre de S.Bafile .
~C'eft-luy- qui couronne l'Empereur
: Antoine Siclanua,
qui poffedoit cette Dignite
avant le dernier mort , fuc
déposé l'an 1667. dans un
Synode general tenu à Mofkou,
ou préfidoient les Pa
triarches d'Alexandrie &
d'Antioche , pour avoir le
plus contribué aux defordres
arrivez en Mofcovie fur te
May 1681. Y
258 MERCVRE
fujet de la Religion. Il pof
fedoit plus d'un million de
revenu , & avoit efté éleu à
la maniere accoûtumée par
les Archevefques, Evefques,
& tout le Clergé de ce Païslà
. Si ce Patriarche n'eft pas
confirmé par le Grand Duc,
'on en élit auffitoft un autre ..
Celuy de Conftantinople.
confirmoit autrefois fon éle--
ction , mais cela n'eft plus en
ufage . Les Patriarches, Archevefques
, & Evefques,
font choifis entre les Moines
, & ne mangent point
de viande en quelque temps
GALANT 259
que ce foit. Les Mofcovites
ont de la devotion
. Elle a
paru grande
dans les deux
Ambaffadeurs
, qui depuis
qu'ils font en France , ont
prié Dieu quatre heures par
jour, deux de grand matin,.
& deux l'aprefdînée
. Le premier
Ambaffadeur
a un
morceau
de la Vraye Croix
enchaffé
dans une Croix
d'or. Il ne paffe point de
jour fans l'adorer
plufieurs
fois. Quand il eft preft de
manger
, il la fait attacher
contre la muraille
, fe tourne
devant toute l'Affemblée
du
Yij
260 MERCVRE
cofté où elle eft , fait trois
Signes de Croix , dit quel
ques courtes prieres , & fe
met en fuite à table . Il dit
fut
que cette Vraye Croix luy
eft venue d'une Place qu'il
emporta par affaut , lors qu'il
commandoit l'Armée du
Grand- Duc fon Maître. Ce
pour luy une occafion
de raconter de quelle ma
niere il avoit pû en venir à
bout. Il dit , qu'il avoit fait
·paroître une Avantgarde pour
attirer les Ennemis qui estoient
entre cette Place & luy, que
Ennemis n'avoient pas manqué
les
GALANT. 261
de venir droit à cette Avantil
garde , que pendant ce temps
avoitfait défilerfon Arméepour
venir s'emparer du Pofte qu'ils
quitoient, & qu'ayant toujours
fait reculer cette Avantgarde
afin qu'ils la pourfuiviffent , il
s'eftoit enfin trouvé entr'eux &
la Place , à laquelle il avoit en
fuite fait donner pluſieurs affauts,
n'y ayant pas d'apparence
qu'il puft demeurer longtemps
dans un lieu où il avoit une
Armée derriere luy .
Environ huit jours apres
que ces deux Ambaffadeurs
furent arrivez à S.Denys, où
262 MERCVRE
ils ont paru beaucoup plus
civils qu'on ne les croyoit,
à plufieurs Perfonnes de
qualité qui les y ont veus,
M' de Bonneuil Introdu-
&teur des Ambaſſadeurs,
leur vint dire de la part du
Roy , que Sa Majeſté confentoit
qu'ils fiffent dans
peu leur Entrée à Paris , &
qu'un Maréchal de France
les y accompagneroit. Ils demanderent
la permiffion de
faire marcher avec eux leurs
Trompetes, Timbales, Hautbois,
& Muzetes , ce qu'on
ne leur accorda qu'en qua
"
GALANT. 263
lité d'Inftrumens de joye ..
Le Roy qui avoit donné de.
puis un mois le Bafton de
Maréchal à M. d'Eftrées , luy
fit commencer par là les fon
ctions de fa Dignité nouvelle
. Ainfi ce Maréchal
eftant party de Paris avec les
Carroffes du Roy , fe rendit
à S. Denys le 30. du dernier
mois , accompagné de M
de Bonneuil & de M' Girault
. Les Ambaffadeurs le
vinrent recevoir au bas du
degré , & quand ils furent
montez , ils laifferent à M
d'Eftrées le choix du Fau
264 MERCVRE
teüil. Ils defcendirent tous
peu de temps apres . Les
deux Ambaffadeurs prétendoient
le fonds du Carroffe,.
parce qu'on les recevoit , &
qu'ainfi on leur faifoit les
V
$
honneurs Suivant leur prétention
, M d'Eftrées n'euft
eu qu'un devant. Ce difé
rend fut accommodé fur
l'heure , & chacun eut lieu :
d'eftre fatisfait. On arrefta
que l'Ambaffadeur auroit le
fonds du premier Carroffe,
où il feroit à cofté de M
d'Eftrées , le Chancelier ,
celuy du fecond Carroffe ;
&
GALANT. 265
8 le Fils du premier Ambaffadeur,
le fonds du troifiéme,
qui eftoit celuy de M' d'Ef
trées. Les autres Perfonnes
les plus remarquables de
leur Suite, eftoient dans d'autres
Carroffes. Ceux des Princes
& des Ambaffadeurs qui
font en France, n'y eftoient
point , à caufe que les Ambaffadeurs
de Mofcovie
n'ont audience que du Roy,
& qu'ils ne vifitent perfonne.
Outre les Carroffes aux Armes
& Livrées du Roy , &
ceux qui eftoient fournis
fon nom , on avoit auffi fait
May 1681.
:
Z
256 MERCVRE
mener plufieurs Chevaug
pour monter les Gens de
la Suite des Ambaffadeurs.
Dans l'Entrée, leurs Trompetes
marcherent à la tefte
de tout , leurs Timbales &
leurs Hautbois en fuite, puis
plufieurs de leurs Gens à
cheval. Je vous ay marqué
le rang que les Ambaſſadeurs
tenoient dans les Carroffes.
Quoy que cette En
trée ne fe fift point en un
jour de Fefte, & que meſme
on ignoraft qu'elle fe duft
faire , Paris eft un lieu tellementpeuplé,
qu'il fuffit de
GALANT. 267
voir paroître de loin quelque
chofe de nouveau ,pour faire
venir en un moment beaucoup
plus de monde que
l'on n'en verroit en route
autre Ville , où l'on fe feroit
préparé pendant plufieurs
jours , pour eftre témoin du
plus grand Spectacle. Ainſi
dans toutes les Ruës qui
avoient quelque largeur, les
Ambaffadeurs pafferent entre
deux hayes de Carroffes,
& une foule prefque incroyable
de Gens de toutes
conditions . Le chemin qu'ils
firent fut affez long , puis
Ž ij
268 MERCVRE
qu'ils entrerent par la Porte
S. Denys , &vinrent loger à
la Rue de Tournon , pres le
Luxembourg, dans un Hôtel
qui appartient à Sa Majeſté,
& où on loge les Ambaffadeurs
Extraordinaires. Il ef
toit orné des Meubles du
Roy , qui confiftoient en
plufieurs Lits de Velours de
diférentes couleurs , avec de
larges Galons ; en d'autres
de Satin , avec de la Broderie,
( cette Broderie & les
Galons , or & argent ; ) en
quelques Tentures de Tapifferie
de la Couronne, & en
GALANT. 269
Le
des Luftres de Cryſtal dans
toutes les Chambres .
premier Ambaffadeur fit
dreffer dans la premiere une
maniere d'Autel, mais beau
coup plus élevé
que ne font
ceux de nos Eglifes. On mit
la Vraye Croix & les Images
de plufieurs Saints fur cct
Autel. Ils eftoient repréfen
tez en cinq on fix Tableaux
un peu plus petits qu'une
demy-feuille de papier, plus
carrez & faits d'une façon
finguliere. On voyoit de
la Peinture mellée avec de
l'Orfévrerie de relief, & de
Z iij
270 MERCVRE
la Broderie de Perles un peu
plus groffes que ce qu'on
appelle icy femences de Perles.
Les Bordures eftoient
d'Orfévrerie d'un travail af.
fez confus , ce qui faifoit ai
fément
connoiftre que cer
Ouvrage n'eftoit pas fait às
noftre maniere. Tant que
cet Ambaffadeur a demeuré
à Paris , il n'a point paffé dévant
cet Autel fans faire plu
ſieurs
revérences & fignes.
de Croix, & c'eft où il faifoit
ordinairement fa prière. Les.
Moscovites ont une fi gran
de venération pour les Saints
GALANT. 271
& pour les Images , que ja
mais ils ne paffent devant
aucune fans la falüer. Ch ..
que Famille a un Saint par
ticulier , qu'elle révere par
deffus les autres . Son Image
eft toûjours placée en veuë
dans le Logis ; & fi ceux qui
viennent rendre viſite, ne la
peuvent découvrir d'abord,
ils demádent où eft le Saint,.
& falüent l'inage avant le
Maiftre du Logis. On la
porte aux Enterremens de
ceux qui meurent de la Famille.
Comme les Ambaf
fadeurs Extraordinaires font

Z iiij
272 MERCVRE
traitez pendant trois jours,
qui commencent au Soupé
du jour qu'ils font leur Entrée,
& finiffent au Dîné du
dernier jour ( ce qui fait fix
Repas ce fut aux Officiersde
Sa Majesté à prendre foin
de faire fervir les Mofcovites :
pendant les trois premiers
jours qu'ils furent logez à.
Pôtel des Ambaffadeurs..
M ' de Francine le Fils donna
fes ordres , & mangea avea
eux. Il eſt Fils de Mde Francine
Mailtre d'Hôtel duRoy
de quartier, & a la furvivance
de cette Charge. Chaque
GALANT. 273"
Repas. n'eut pas moins de
fomptuofité que d'abon
dance. Le premier fut em
Poiffon , parce que l'Entrée:
s'cftoit faite un Mercredy
,
& que c'eſt un jour où en
Mofcovie
on ne mange
point de Viande. Ces trois
jours eftant paffez , M ' de
la Garde qui avoit efté char
gé de leur traitement & de
feurs voitures depuis Calais,
reprit cet employ pour tout
le temps qu'ils feroient en
France. Depuis le Mercredy
30 d'Avril , jufqu'au Dimanche
4 de May qu'ils eurent
274
MERCVRE
feur premiere Audience, ils
ne voulurent aller en aucun
Lieu , le refpect les empef
chant de rien voir avant la
Perfonne de Sa Majefté. Ce
jour qu'ils fouhaitoient avec
tant d'ardeur eftant arrivé,,
on amena des Chevaux pour
leurs Domeftiques , & M le
Maréchal d'Eftrées les vint:
prendre avec les Carroffes.
du Roy. Vous fçavez , Ma
dame , que lors qu'un Maréchal
de France reçoit un
Ambaffadeur le jour de fon
Entrée , c'eft toûjours un
Prince qui le mene à l'Au
GALANT. 275
' ג
dience. Ils n'en demanderent
point, & firent voir tant
d'eftime pour le rang qui
s'acquiert par la valeur, que
quelque venération qu'ils
ayent pour les Princes , je
ne fçay s'ils auroient efté
contens d'en avoir, à moins
qu'ils n'euffent fait bruit:
dans les Armées. Ils traver .
ferent les Courts du Chaf
teau de Versailles, au travers .
des Compagnies des Regi--
mens des Gardes Françoiſes
& Suiffes, rangez en haye &
fous les armes, & furent me--
nez en un Lieu appellé la
276 MERCVRE
Chambre de defcente. C'eſt
où l'on fait repofer les Ambaffadeurs
avant que de les
conduire à l'Audience . Le
Royquil'avoit remiſe àl'iſſuë
de fon Confeil, ordonna à M
leDuc de S. Aignan,Premier
Gentilhomme de fa Chambre
pour lors en année , de
laiffer remplir les grandsAppartemens
qui devoient fervir
de paffage aux Mofcovites,
de toutes les Perfonnes
de qualité qui s'offriroient, à
l'exception de laChambrede
l'Audiéce qu'il voulut qu'on
laiffaft vuide jufqu'à ce qu'il.
GALANT. 277.
fuft entré. On exécuta cet
ordre ponctuellement , & le
refpect ayant retenu les plus
confidérables de la Cour, qui
ne fe préfenterentpas mefme
à la Porte de cetteChambre,
quoy qu'ils la viffent ou
verte, le Roy n'y trouva que
Monfeigneur le Dauphin,
& M ' le Duc de S. Aignan,
lors qu'il s'y rendit par un
Degré dégagé. Sa Majefté
témoigna à ce Duc qu'il
pouvoit laiffer entrer , & fe
plaça dans un Trône d'argent
orné de plufieurs grandes
Figures de mefme ma278
MERCVRE
ais , & les
tiere. Le Tapis de pied ef
toit de Perfe à fonds d'or, &
le Carreau , le
Meubles de la Chambre , de
Velours vert en Broderie
d'or. La Tapiflerie eftoit
auffi de Verdure, parce que
levert fait une nüance agreable
avec l'argent. Cette
Chambre , auffi - bien que
toutes celles par lesquelles
les Ambaffadeurs devoient
paffer , eftoit ornée de Candelabres,
de Miroirs , d'Urnes,
de Tables, de Cuvetes,
de Torcheres, & d'une infimité
d'autres Ouvrages d'ar
GALANT. 279
"
gent & d'or mallif. On peut
dire neantmoins que ce qui
brilla le plus dans cette Cerémonie
, ce fut la bonne
mine du Roy, qui par cette
majefté meflée de douceur,
qui attire l'admiration & le
refpect , charma tous ceux
qui le virent. Quoy qu'il
euft pû fe parer de plufieurs
millions de Pierreries , il n'en
voulut mettre aucune , fa
grandeur venant d'un éclat
qui luy eft propre, fans qu '
elle ait befoin que de fa feule
Perfonne pour paroiftre ce
qu'elle eft . Ainfi il n'avoit
28% MERCVRE
qu'un Habit brun , brodé
d'or par écuffons , c'eſt à dire
qu'il n'y avoit de Broderie
qu'autour des Bafques . Son
Baudrier eftoit brodé de la
mefme maniere, & un Tour
de Plumes blanc faifoit l'ornement
de fon Chapeau.
A la droite de Sa Majeftě
eftoient debout & décou
verts, Monfeigneur le Dauphin,
avec un Habit auſſi
éclatant que magnifique
,
Monfieur le Duc, Monfieur
le Prince de la Roche -fur-
Yon , M ' de Bouillon, MT les
Ducs de Montaufier , de
GALANT. 281
Créquy , & de Bauvilliers ,
& M le Marquis de la Salle,
Maiftre de la Garderobe.
A la gauche eftoient placez
Monfieur , qui avoit un
Habit noir tout brillant de
Pierreries,Monfieur le Prince
de Conty, & derriere luy,
M' le Duc de Vendofme à
caufe du peu de place qu'il
y avoit fur le haut Dais , M
de Vermandois , & M les
Ducs de S. Aignan , de la
Rochefoucaut , & d'Aumont:
La Reyne fe trouva
incognito à cette Audience,
accompagnée de Madame .
May 1681.
A a
282 MERCVRE
la Dauphine , de Madame,.
de Mademoifelle, & de plufieurs
autres Princeffes &
Dames.
1-
Apres que toute la Cour
fe fut placée , les Ambaffadeurs
fortirent de l'Apartement
où ils eftoient, & marcherent
accompagnez
de
M' le Maréchal d'Eftrées &
de M de Bonneuil , au travers
des Gardes du Grand-
Prevoft, Ils furent reçeus
au bas du fuperbe Escalier
qu'on doit au vafte génie de
M' le Brun , & dont je vous
ay donné la defcription, par
GALANT. 283'
M' de Rhodes , & parM' de:
Saintot, l'un Grand- Maiftre,
& l'autre Maiftre des Cerémonies.
Ils leur toucherent
dans la main , & mirent en
fuite leurs mains deffous..
C'eſt une cérémonie des
Mofcovites , & une marque :
du plus grand honncur qu'ils
puiffent faire aux Gens qu'ils
Taluënt. Les Cent Suiffes dus
Roy eftoient en hayes des
deux coftez dé l'Escalier, &
les couleurs de leurs Habits »
mellées à celles des Peintu
res , faifoient un effet tresagreable
, CesAmbaffadeurs
A a ij
284 MERCVRE
faifoient porter devant eux
leurs Lettres de Créance,
fuivant la coûtume de leur
Païs, Les Préfens qu'ils devoient
faire eftoient portez,
partie par leurs Gens , partie
par des Suiffes de la Garde
qui n'avoient ny Armes
ny Bandolieres , mais tresproprement
vétus. Ils tenoient
le milieu , & les Domeftiques
des Ambaffadeurs
la tefte & la queüe.
Ils furent reçeus à la Porte
de la Salle des Gardes par
M' le Maréchal Duc de
Duras , & partagerent la
GALANT. 285
droite entre ce Duc & M
le Maréchal d'Eftrées. Ceux
qui portoient les Préfens
refterent dans l'Anti-chambre.
Les Ambaffadeurs fa--
lüerent le Lit du Roy fe
lon la coûtume , & ef.
tant enfuite entrez dans la
Salle de l'Audience , dés
qu'ils apperçeurent Sa Majefté
, ils firent de profondes
revérences avec de
grandes inclinations , & lors
qu'ils en approcherent le
Roy fe leva , ofta fon Chapeau
, ſe remit à ſa place, &
fe couvrit. Le premier Am-,
286 MERCVRE
baffadeur parla en Langue
Mofcovite , & exalta less
grandes Actions & la conduite
du Roy. Il s'arrefta
avant qu'il euft finy fon Difcours
; & le Roy en ayant
demandé la raifon , l'Ambaf--
fadeur luy fit dire par M
Torf, que comme le Tzar
fon Maiſtre ne parloit jamais
de Sa Majefté fans fé découvrir
, il la fuplioit de luy faire
cette grace lors qu'elle entendroit
fon nom ; ce que le
Roy voulut bien luy accorder.
Le fecond Ambaffadeur
parla auffi , & leurs
GALANT. 287
Complimens furent expli
quez, tantoft
par M ' Torf,
tantoft par un Interprete , &
tantoft par un Gentilhomme
de leur Suite. Le Roy ne
fe leva que pour recevoir la
Lettres du Tzar , & fe remit
auffitoft à la place. Le deffus
eftoit , A Louis le Grand Empereur
des François, Roy de Navarre
. Voicy les qualitez du
Grand Duc , employées au
commencement de cette
Lettre. Par la grace de Dieu,
le Grand Seigneur Tzar &
Grand Duc Theodore Alexievvits,
Autoorateur de toute la
288 MERCVRE
1
grande,petite & blanche Ruffie,
de Moskou, Kieu, Wolodimire,
Novogrod Tzar de Cazan,.
Tzar d'Aftrachan , Tzar de
Siberie , Seigneur de Plefcon,.
Grand Duc de Smolensko , Sugorie,
Permie , Wiatzki , Bulgarie
, & autres ; Grand Duc
de Novogrod la baffe , Czer
nighou , Refan , Roftou , Foroflavu,
Bictozerié, Udorie, Obdorié,
Condinie, & Maistre de
toute la Cofte Septentrionale;
Seigneur d'Iberié , & des Tzars
de Cartalinié , & Gratinié;
Seigneur de Cabardiné , t
Ducs Czercaffiens & Goriciens;
GALANT. 289
par la fucceffion de fes Anceftres
, Prince Souverain deplu
fieurs autres Terres & Domaines
dans l'Orient , dans l'Occident,
dans le Septentrion.
Quoy que ces Titres foient
copiez fur un Manufcrit de
la main de l'Interprete
, je
ne voudrois pas vous affurer
qu'on n'euft point pris des
lettres pour d'autres , ce qui
peut faire quelque change .
ment aux noms ; mais une
faute de cette nature ne
fçauroit eftre importante
, &
-il fuffit que vous voyiez àpeu
pres les qualitez que
May 1681.
Bb
290 MERCVRE
prend le Grand - Duc. Les
Mofcovites les tournent de
plufieurs manieres diféren
tes , & non feulement
il eſt
ordinaire à chaque Tzar de
les changer à fon avenement
àl'Empire , mais mefme pen
dant fon Regne.
L'Ambaffadeur monta fur
lés marches du Trône, pour
donner au Roy la Lettre du
Tzar , & il demeura mefme
un peu de temps fur ces marches,
parce que la foule efroit
telle, qu'il eut de la peine
à en defcendre. Les Ambaf
fadeurs firent fuplier en ſuite
GALANT. 291
Sa Majeſté qu'Elle leur fiſt
l'honneur de leur donner fa
main à baifer, ce qu'Elle leur
accorda avec cettegrace qui
accompagne tout ce qu'Elle
fait. Le Fils du premier Ambaffadeur
, & les Gentils.
hommes les plus qualifiez,
eurent part à cet honneur;
apres quoy on apporta les
Préfens. Tous ceux qui les
tenoient
défilerent. L'Am.
baffadeur
les prit de leurs
mains pour les préfenter au
Roy, & les mit aux pieds de
Sa Majesté. Ces Préfens
eſtoient,
Bb ij
292 MERCVRE
Vingt- trois Cimbres de
Martes Zibelines . Ce font
fix - vingts paires de Martes.
Six-vingts Cimbres de ventre
de Martes pour fourrer.
Une Courte - pointe de
Marte Zibeline.
Une Robe de Chambre
de meſme.
Le Fils du premier Ambaſ
fadeur fit préfent au Roy
d'une Piece d'Etofe d'or à
la Perfienne,
Tous ces Préfens furent
en fuite couverts d'un Tapis.
Je croy qu'il ne fera pas hors
de propos de vous dire icy
GALANT. 293.
qu'en 1668. le mefme Ambaffadeur,
à l'iffuë de l'Audience
qu'il eut du Roy, luy
fit préfent du Cimeterre,
qu'il avoit à fon cofté , &
luy dit , qu'il ne luy pouvoit,
rien offrir qu'il cruft plus digne,
de Luy , qu'un Cimeterre avec
lequel il avoit gagné plufieurs,
Batailles .
Il n'y arien qui puiffe égaler
la pompe & la grandeur
de ce jour. Auffi M le Duc
de S. Aignan fut- il applaudy
de tout le monde , lors qu'il
prit la liberté de dire au Roy,
que depuis le temps de Sa
Bb iij
294 MERCVRE
lomon, il ne s'eftoit rien veu
d'égal à la Perfonne de Sa
Majeſté , ny à ſa magnificence.
L'Audience eſtant:
finie, les Ambaffadeurs qui
en fortirent , toûjours entre
deux hayes des Gardes du
Corps , des Cent Suiffes , &
des Gardes de la Prevolté,,
furent magnifiquemét traiquatre
Tables par lės.
Officiers du Roy , & recon .
duits à Paris de la meſme
maniere qu'ils avoient eſté
amenez. Depuis ce jour,
qui eftoit le 4. du mois , ils
ne fortirent point de l'Hôtel
tez à
1
GALANT. 295
des Ambaffadeurs jufques
au Jeudy. Vous ne sçauriez
Groire pendant ce temps.
quelle affluence de monde
venoit tous les jours pour les
voir manger. Plufieurs Perfonnes
de qualité de l'un &
de l'autre Sexe eftant entrées
comme par force le Mercredy
au foir apres le Soupé,
dans la Chambre du pre
mier Ambaffadeur , il les
falüà toutes , leur toucha
dans la main , & les pria de
trouver bon qu'il leur donnaft
le bonfoir, parce que devant encor
voir le lendemain le pluss
Bb iiij
296 MERCVRE
grand Roy de la Terre, il vouloit
fe retirer feul pour fe préparer à
recevoir cet honneur. En effet,
le Jeudy 8. du mois , ils furent
de nouveau conduits à
Verfailles de fort grand ma
tin par M' de Bonneüil..
Ce n'eftoit ny pour une Audience
folemnelle dans les;
formes, ny mefme pour une
Audience particuliere . Ils
avoient fouhaité de voir le
Roy; & comme ils eftoient
charmez de fa Perfonne, ils
vouloient le confidérer plus
à loifir qu'ils n'avoient pu
faire la premiere fois . Ainfi il
GALANT 297
fut arrefté que quand on leur
feroit voir les Apartemens
de Verſailles , on prendroit
fi bien fon temps , qu'ils.
rencontreroient Sa Majefté
lors qu'au fortir de fon Prie-
Dieu où Elle fe met tous les
jours apres fon lever , Elle
pafferoit pour entrer au Lieu
où Elle tient le Confeil . Ce
Prince eft ordinairement
fuivy de beaucoup de monde
en ces temps-là, ceux qui
ont fait leur Cour au lever,
ne le quittant qu'à la Porte
de fon Cabinet où il entre
feul. Les Ambaſſadeurs. le
298 MERCVRE
rencontrerent comme on
Favoit concerté. Quand il
fe vit aupres d'eux , il s'ar
refta , & leur demanda de
Fair le plus engageant, com→
mentfe portoit le Tzar, & s'ils
en avoient des nouvelles. Les
Ambaffadeurs fe profternérent,
& luy repartirent, qu'ils
n'ofoient presque le regarder en
face qu'ils fçavoient bien qu'ils
ne devoientpas avoir l'honneur
de luy parler hors le temps de
L'Audience ; qu'ils ne le faifoient
qu'en tremblant, & feulement
pour répondre à ce qu'il avoit la
bonté de leur demander. Ils fe
GALANT. 299.
rendirent en fuite chez M
Colbert de Croiffy, Miniftre:
& Secretaire d'Etat, qui a le:
Département des Affaires ,
Etrangeres. Ce Miniſtre les
reçeut à la Porte de fa Cham--
bre, & ils demeurerent avec
luy pres de deux heures. Je.
n'entre point dans le fujet .
de leur conférence. Quand
il s'en feroit répandu quel
que chofe , ce n'eft point à
moy à y penétrer.. Je vous
diray feulement que le pou
voir que le Tzar donne à fes
Ambaffadeurs , eft fi limité,,
qu'il y va de leur vie , s'ils
300 MERCVRE
s'en éloignent dans la moin
dre chofe. Cela eft cauſe que
la plupart de leurs Négotia
tions ne confifte qu'à faire
confentir à ce qui a efté réfolu
dans le Confeil du
Grand - Duc leur Maiftre ;
car quelque avantage qu'on
leur propofe , s'il n'eft pas
conforme aux ordres dont
ils font chargez , ils n'ofe
roient l'accepter. Je ne fçay
pas quels eftoient ceux des
Ambaffadeurs
dont je vous
parle , mais ils n'ont pas
deû avoir de longues Ne
gotiations à faire , puis
GALANT. 301
-a
qu'ils n'ont eu qu'une
feule conférence. Monfieur
Colbert les accompagna
en fortant jufques
à l'endroit où il les avoit
reçcus , & ils furent reconduits
en fuite à Paris. Trois
jours apres , ils curent leur
Audience de congé avec les
mefmes cerémonies qui avoient
efté déja obſervées.
Ils remercierent Sa Majesté
de la Table qu'elle avoit la
bonté de leur entretenir , &
des bons traitemens qu'on
leur avoit faits depuis qu'ils
eftoient en France. Le Roy
302 MERCVRE
ayant pris des mains de M
Colbert de Croiffy la Lettre
-qu'il envoyoit auTzar,l'Am,
baffadeur monta fur les mar
ches du Trône pour la recevoir
, & s'y eftant proſterné
jufqu'à faire prefque toucher
fa tefte aux pieds de Sa Majefté
, il defcendit promptement
apres luy avoir bailé la
'main en recevant cette Lettre.
Ila fuplia que ceux de
fa Suite püffent avoir le mef
me honneur. Le Roy l'accorda
aux Gentilshommes,
ce qui excita un petit dé
mellé entr'eux, chacun fou
GALANT. 303
haitant de l'eftre en cette
rencontre. Le Preftre Mofcovite
qui a toûjours accompagné
les Ambaffadeurs, fit
demander en fon particulier
la mefme permiffion à Sa
Majelté, & eut l'avantage de
l'obtenir. Comme Monfieur
eftoit alors à S.Cloud, on les
-traita apres l'Audience dans
la Salle des Gardes de l'Apartement
de ce Prince à
Verfailles, parce que ce Lieu,
à cauſe de ſa grandeur, eftoir
plus commode pour la magnificence
du Repas. L'a
prefdînée ils virent les Eaux.
1..
304 MERCVRE
L'Ambaſſadeur en fut fi furpris,
qu'il dit , qu'il n'y avoit
jamais eu fur la terre que Sa
Jomon & le Roy de France qui
euffent paru avec tant de grandeur,
& que David n'en avoit
jamais approché. Quelqu'un
luy demanda , fi leTzar dont
il vantoit toûjours la puiffance,
en avoit autant. Il répondit
, qu'il estoit un affez
grand Empereur pour cela, mais
que Jon plaifir le plus fenfible
eftoit de s'occuper à la Chaffe
à quoy on luy repartit, que le
Roy ne laiffoit pas de s'y diver
tir, e d'avoir autant d'Offi
GALANT. 305
aiers de Chaffe, & d'Equipages
que Prince du Monde. Cet
Ambaffadeur donna de nouvelles
marques de fon admiration
, lors qu'il vit les derniers
Ouvrages que le Roy
fait faire , & demanda S
toutes les Eaux de la Mer ef
toient à Versailles. Il fut reconduit
à Paris à l'ordinaire
avec le Chancelier qui l'accompagnoit
, ayant l'un &
l'autre l'imagination toute
remplie de ce qu'ils avoient
vû. Ils ont demeuré onze
jours icy apres leur Audience
de congé , & ils ont crû
May 1631.
2
acc
306 MERCVRE
:
qu'on leur faifoit grace de
leur permettre de fortir, &
de voir une partie de ce qu'il ·
y a de curieux en cette fu
perbe Ville, & aux environs,
parce qu'en Mofcovie les
Ambaffadeurs ne fortent :
point du Lieu où ils font lo
gez fans l'ordre du Tzar.
Leur premiere fortie fut pour
aller à la Comédie Françoifé.
Les Comédiens qui
avoient efté les en prier,
leur donnerent l'Inconnus
parce que cette Piece eft ac
compagnée de quelque Spé .
Atacle, & de quelques Chan-
*
GALANT. 307
V
fons & Entrées , & qu'ils lar
erurent la plus capable de
les divertir . L'affluence du
Peuple continua à leur Hô
tel pour les vor manger. Ma
dame la Maréchale d'Ef
trées, & Madame de Thian--
3
ge, eftant
un foir incognito
à
leurSoupé
, le premier
Am--
baffadeur
en fut averty
. I
n'én témoigna
rien pendant
lé Soupé
, mais
à la fin du
Repas
, il fe leva, ſe décou
vrit , but à leur fanté, & tous
ceux qui eftoient
à table fi.
rent la mefme
choſe. Dans
te meſme
inſtant
on enten
Cc.i
308 MERCVRE
dit fes Trompetes , fes Tim
bales , fes Muzetes , & fes
Hautbois qu'il avoit fait placer
dans le Jardin auquel répondoient
les feneftres de la
Salle. Apres avoir bû , il alla
droit à ces Dames, les falüa,,
& les conduifit à la Feneftre
voir
pour entendre
, &. pour
ce Concert
. Je dis voir , car
le feu de toutes parts paroiffoit
fortir de leurs Timbales
,
& en effet ils prétendent
qu'il en fort. Je ne vous puis
dire quel eft leur fecret.
Quant à l'accord
des Hautbois
& des Mufetes
avec
GALANT. 309
leurs Timbables , quoy qu'il
ne foit pas le meilleur du
monde , vous voyez qu'il
faut que l'on s'en foit avifé
longtemps avant que nous
l'ayions vû à l'Opéra . Si
cette maniere là nous eft préfentement
commune avec
eux , celle de boire de l'Eaude-
vie lors qu'ils fe mettent
à table , leur eft particuliere.
Ils en boivent peu,
& dans l'ordinaire un demy
verre fuffit pour toute la
Compagnie , quelque grande
qu'elle foit. On ne fait
fouvent que moüiller les
310 MERCVRE
levres, mais il faut que tous
ceux qui font du Repas bois
vent dans le mefme Verre..
Peut-eftre veulent- ils mar
quer par là que l'union doit
regner entr'eux . Ils paroiffent
s'attacher à ceux qu'ils
ont une fois commencé d'ai--
mer, & il fut aifé de le con--
noiftre par la joye qu'ils té
moignerent de ce que M
Torf, qui n'avoir eſté nom.
mé que pour les amener de
Calais à Paris, eut ordre quel
que temps apres leur arri
vée, de les conduire jufques
S. Jean de Luz. Ils ont auffi
r
GALANT. ZIT
fait paroiftre beaucoup d'a
mitié à M' Benoift, qui a fait
lè Portrait des deux Ambaf
fadeurs , & du Fils ; ils l'accabloient
à tous momens de:
carreffes. Auffi faut-il avoüer
que ces Portraits font tout-àfait
reffemblans. On les a
menez aux Thuileries , où ils
ont veu faire l'Exercice à la
premiere Compagnie des
Moufquetaires , qui s'y rend
pour cela une fois chaque
Semaine. Ils admirerent la
Face du Baftiment qui regarde
le Jardin , comme la
plus longue qu'on puiffe voir
312 MERCVRE
dans aucun Royaume. LE
xercice fe fit devant eux de
la mefme maniere qu'il fe
fait devant le Roy. Ils furent
dans une furprife extraordinaire
de ce qu'aufeul
coup de la Baguette du Tambour
chacun de ces Mouf
quetaires ne faifoit qu'un
mouvement , dans chacun
des temps qui leur font
commandez , & cela , avec
une adreffe qui va au dela de
l'imagination . Je vous diray
là- deffus que les Moufquetaires
eftant parfaitement
inftruits dans l'ordre de leur
Exercice,
C
GALANT. 313
..
Exercice , il ne leur faut
qu'un coup de Baguete fur
le Tambour pour les faire
partir, & leur faire faire chaque
mouvement en meſme
temps, au lieu que lors qu'on
exerce des Soldats , comme
ils ne font ny fi intelligens
ny fi adroits, il faut non feulement
les avertir par la voix ,
des temps aufquels ils doivent
partir , mais leur marquer
encor tous les mouvemens
; & ce qu'on doit trouver
admirable, eft qu'il n'y a
point de diférence entre tous
les coups de Tambour qui
May1681.
Dd
314 MERCVRE
avertiffent lesMoufquetaires
de tous lestemps, quoy qu'il
y en ait beaucoup dans les
mouvemens de l'Exercice .
Les Ambaffadeurs furent
régalez par M'le Commandeur
de Fourbin , Capitaine-
Lieutenant defdits Mouf
quetaires, de quantité de Liqueurs
; & des Hautbois de
ces Troupes furent fi fatisfaits
, qu'ils témoignerent
avoir envie de perfuader au
Tzar de faire une Com
pagnie femblable à celle
de ces Moufquetaires. Ils
s'adrefferent par hazard à
GALANT. 315
l'un d'eux nommé Trichard,
Polonois de nation , qui les
inftruifit de tout , & de la
folde de chacun de fes Camarades.
L'Exercice finy,
la Compagnie défila fous les
Feneftres où ils eftoient. Les
fix Maréchaux des Logis
marchoient à la tefte avec
une fierté toute guerriere.
Leurs Habits eftoient d'Ecarlate
, chamarrez d'un Galon
d'or fur les Manches , &
à plufieurs autres endroits.
En fortant des Tuilleries, on
conduifit les Ambaſſadeurs
à l'Hôtel de ces mefmes
Ddij
316 MERCVRE
Moufquetaires , pour leur
faire voir les Chevaux de la
Compagnie , qu'ils trouverent
tres-beaux , & l'Ecurie
en fort bon ordre . On n'a
pas lieu d'en eftre furpris,
M' de Fourbin mettant tous
fes foins à fervir le Roy. J'ay
oublié de vous dire que pen
dant le temps que la Compagnie
employa à paffer &
repaffer devant les Ambaf
fadeurs lors qu'elle eut fair
l'Exercice , ils eurent toûjours
la tefte nuë. A peine
furent ils rentrez chez eux,
qu'ils reçeurent un Régal
GALANT. 317
de quantité de Bouteilles de
Vin de S. Laurent . Ils l'avoient
trouvé bon le matin ,
& ce fut ce qui obligea M
de Fourbin à leur en faire
préfent. Sur les cinq à fix
heures du foir de ce mefme
jour , l'Ambaffadeur alla à
IObfervatoire fans le Chancelier
, qui fe trouvant mal ,
ne l'y put accompagner. Il
fut reçeu à la Porte par M
Caffini , qui le mena dans la
Tour Orientale , où ayant
veu la figure de la Lune,
& examiné la diverfité des
Plaines , des Eminences , &
Dd ïïj
318 MERCVRE
des Concavitez qu'on y découvre
, il dit, qu'il avoit du
plaifir à confidérer les Ouvrages,
de Dieu, & que l'Apoftre dit
avec raifon que ces Ouvrages
font grands incompréhenfibles.
Il admira l'effet des
grandes Lunctes qui appro
chent les objets éloignez,.
& ayant regardé à une qui
eftoit dreffée à la pointe d'un
Clocher, il s'écria, qu'il voyoit
le Coq qui avoit chanté
S. Pierre. Eftant entré dans
la Salle , il confidéra le Globe
terreftre , & le fit montrer
Paris , Moskou , Jeruſalem,
pour
GALANT.. 319
& les Antipodes de ces Villes.
Il fit diverfes Queftions
fur les fondemens de la Geo
graphie , que fon Fils ſem
bloit entendre affez bien.
Il examina en fuite le Globe
celefte , & demanda qu'on
le mift dans la fituation où
le Ciel eftoit alors. Apres
qu'il eut fait chanter une
Chanfon Mofcovite fur les
Trompetes parlantes , qu'il
regarda quelque temps , il
monta fur la Terraffe , d'ou
la Perſpective de Paris ſervit
à fes yeux d'un objet fort
agreable. Il les tourna vers
Dd iiij
320 MERCVRE
fendroit où eft l'Eglife de
S. Denys , dit que fon Livre
des Hierarchies celeftes estoit
quelque chofe de divin , demanda
fi l'on n'avoit pas ce
Livre en Grec, & traduit en
s'étonna de ce
a
François ,
qu'il n'avoit rien écrit de l'ordre
des Planetes, dont il deftroit fça
voir la dispofition, les diftances,
& les grandeurs, par raport
celle de la terre ; il adjoûta qu'il
estoit faché qu'on eust attendu
fi tard à le mener à l'Obfervatoire
, aù il auroit pû apprendre
de fortbelles chofes . Quoy qu'il
fit alors un vent un peu inGALANT.
321-
commode fur certe Ter
raffe , il s'y arrefta longtemps
, & s'eftant affis fur
le haut du petit Degré de
la Tour Septentrionale , il fit
diverfes Queſtions de Geographie
& d'Aftronomie.
Cependant Vénus ayant
commencé à fe montrer
demanda à la voir par la
Lunete de trente-cinq pieds ,
& fut étonné de remarquer
qu'elle eftoit auffi grande en
croiffant que paroift la Lune
à la veuë fimple. Il la fit voir
à fon Fils & à quelques aua
il
res de fa Suite , apres quoy
322 MERCVRE
la Lunete fut dreffée vers
Jupiter , qu'il vit de figure
ronde , avec fes Satellites,
admirant la diférence qui fe
rencontre entre une Planete
& Fautre. En fuite on luy
montra Saturne avec for
Anneau, ce qui l'étonna encor
davantage. Il demanda
à voir Mars, qui manquoit
un peu d'un cofté ; & enfin
il
confidéra Arecurus , dont
admira le brillant qui fra
poit les yeux par la Lunete.
Il eaft regardé tous les au
tres Aftres de la mefme forre,
fi on n'euft dit qu'il ef

GALANT. 323
toit tard , & qu'il pourroit
revenir un autre jour.
Le lendemain on luy fit
voir la Solemnité avec la
quelle on celebre tous les
ans la Fefte de l'Afcenfron ..
La Proceffion fefait ce jourlà
avec d'autant plus de
pompe, que les quatre Filles,
de M ' Archevefque de
Paris , fçavoir, S. Germain:
de l'Auxerrois , S. Honoré,
S. Marcel, & Sainte Opportune,
y affiftent, avec celles
de Noftre-Dame ,, qui font
S. Benoit , S. Eftienne : des :
Grecs, S. Mederic, & le Se
324 MERCVRE
pulchre. Ainfi neuf Procef
fions n'en cópofent qu'une.
Elles font toutes en Chapes,
& on y porte les Chaffes de
la Vierge , & de S. Marcel,
Cette derniere at portée par
les Orfévres. La Salle de
M'I'Abbé Parfait , Chanoine
de l'Eglife de Paris , fut le
lieu où l'on conduifit l'Ambaffadeur
. Il eftoit accompagné
de fon Fils, & de quelques
Gentilshommes
. Le
Chancelier
, qui eftoit encor
indifpofé, ne s'y trouva point.
Si-toft qu'ils furent venus ,
M'I'Abbé Chaftelin
, ChaGALANT.
325
moine de la mefme Eglife,
leur envoya un Livre en leur
Langue, enrichy de Tailles.
douces d'un grand nombre
de Saints de leur Pais . Ce
Livre leur fit paffer agreablement
le temps qui reſtoir
jufqu'à celuy qu'ils devoient
donner à voir paffer la Proceffion.
Ils en employerent
une partie à regarder les excellens
Tableaux qui ornent
la Salle de M ' l'Abbé Parfait.
L'on remarqua que l'Am
baffadeur faifoit une priere
quand il en voyoit quel
qu'un de devotion . On leur
326 MERCVRE
expliqua qui eftoient tous
ceux qui avoient rang dans
la marche, & on leur fit remarquer
les richeffes de la
Chaffe de S. Marcel. Ils té
moignerent du refpect & de
l'admiration , lors que M
l'Archevefque paffa , faiſant
plufieurs fignes de Croix à
leur maniere, c'eſt à dire de
bas en haut , & de droit à
gauche. La Proceffion ef
tant rentrée dans le Choeur,
ils furent conduits aux Pla
ces qu'on leur avoit préparées
dans le Jubé. L'Ambaf
fadeur avoit un Fauteuil , &
GALANT. 327
fon Fils auffi. A fa droite
eftoient quinze Gentilshommes
de fa Suite , & à fa
gauche des Valets en plus
grád nombre. Il eftoit veſtu
de Toile d'argent , les Gentilshommes,
de Satin ; & les
Valers, de Serge. Quand ils
virent qu'on venoit chanter
l'Evangile dans le mefme
lieu où ils eftoient , ils té
moignerent eſtre fort con-
`tens , tenant cette Place la
plus honorable , puis qu'elle
fervoir , dirent-ils , à la plus
fainte lecture de toute la Liturgie
. A l'Elevation, ils ado328
MERCVRE
rerent debout fuivant leur
coûtume , & celle de tous les
Chreftiens d'Orient , mais
d'une maniere tres-refpetueufe,
faifant de profondes
inclinations & plufieurs fi- .
gnes de Croix. Ils en firent
autant à la Benediction que
M' l'Archeveſque donne
avant l'Agnus Dei. Apres la
Meffe , l'Ambaffadeur envoya
témoigner à ce Prélat
la fatisfaction qu'il venoit
de recevoir de toutes les
Cerémonies qu'il avoit veu
faire. Le jour luivant, M'de
Bonneuil, Introducteur des
GALANT. 329
Ambaffadeurs , alla luy porter
de la part du Roy,
Une Boëte enrichie de
Diamans, avec le Portrait de
Sa Majefté .
Une Tenture de Tapifle
rie, repréſentant des Bachanales
, du deffein de Jules
Romain.
Un Lit de Repos , le Tapis
de table , le Tapis de
pied , & douze Sieges , de
F'ouvrage de la Savonerie.
Une Pendule.
Six Montres d'or...
Huit Vestes de diférens
Brocards or & argent.
May 1681.
コー
Ee
330 MERCVRE
Quatre Veſtes d'Ecarlate
On fitles mefmes Préfens
au Chancelier de l'Ambaf
fade , avec cette diférence,
que la Boëte à Portrait eftoit
moins riche ,. & que la Tenture
de Tapiſſerie conſiſtoit
en un Païlage repréſentant
tout les Oiseaux , & Animaux
curieux de la Ménagerie de
Verfailles, où ils ont efté copiez
au naturel.
Les Préfens qui furent
faits au Fils de l'Ambaffadeur,
confiftoient en ce qui
fuit.
Une Boëte auffi à Portrait,
GALANT. 331
mais moms. riche que les
deux
autres.
Deux tres - beaux Fufils , &
deux paires de Piftolets , avec:
une Gibeciere , & un Fourninrent:
d'argent auſſi tresbeau:
Deux Montres d'or , avec
deux autres d'argent.
Quatre Veltes de Bro
cards or &
argent.
Quatre
d'Ecarlate
.
Les Principaux de leur
Suite furent régalez de Mé
dailles d'or, & d'argent. Vous
remarquerez , Madame, que
ces Préfens ne font pas pour
Ee it
332 MERCVRE
le Grand- Duc , mais pour
ceux qui en ont apporté de fa
part; que l'ordinaire n'eſt pas
de donner autant que valent
les Préfens que l'on reçoit,
& qu'en faifant ceux que je
viens de vous marquer , le
Roy a moins fuivy ce qui fe
pratique, que fa genérofité.
Jugez par là jufques où iroit
fa magnificence s'il envoyoit
des Ambaffadeurs en Mof
covie , & qu'ils portaffent
des Préfens au Tzar, Ce qui
a dû furprendre des fiens,
c'eft qu'il n'a rien envoyé
aux Mofcovites qui n'ait elté
GALANT 333.
t
Ils furent fait en France .
convaincus le lendemain
des Merveilles qui s'y font,,
lors qu'on les mena dans
l'Hôtel des Manufactures
des Meubles de la Couronne
aux Gobelins . On leur montra
les Ouvrages de Pierre
de raport, deftinez pour l'ornement
des Cabinets de Sa
Majefté , & pour fervir de
Pavé dans quelques Apartemens
. Ils furent furpris de
ce qu'on leur dit qu'il faloit
trois ans pour rendre parfait
chacun des morceaux qu'ils
virent , quoy qu'ils n'euffent
334 MERCVRE
qu'unpied en quarré. Eftant
en fuite paffez dans les Salles
des Orfévres , ils y admire
rent les fuperbe Ouvrage
dune Balustrade
d'argent
longue de fix toiſes , & de
quatre mille mares pefant,,
à laquelle on travaille préfen
tement. C'eft la feconde
qu'on a faite depuis un an
de ce mefme poids , outreun
grand nombre d'autres Ou
vrages d'Orfévrerie
, comme
Vaſes , Baffins, & chofes
femblables
. On leur fit voir
des Parquets de Marquete--
rie fur un fond d'Ebene,
GALANT 335
deftinez pour l'une des Ga-.
leries du Louvre , compofez.
de plufieurs métaux , & enrichis
de divers Lapis &.
autres. Ils entrerent dans:
toutes les Salles où l'on fait.
les Tapifleries tant de baſſes:
que de hauteliffe, & le grand
nombre des Ouvriers ne less
étonna pas. moins que leur:
adreffe , qui les arrelta pen
dant quelque temps. Ils
virent les Cabinets d'Ebene
en Marqueterie qu'on fait
pour Sa Majefté , enrichis
de Pierres précieufes , & de
Pierres de raport ; les Ou
336 MERCVRE
vrages de bronze cizelez
pour fervir de fermetures
aux Portes, & aux Feneftres
de Verſailles , quantité d'autres
Ouvrages
de Sculpture
en Marbre , & en Bronze,
& plufieurs Tentures de Tapifferie
en Broderie
d'or.
En fortant des Salles , ils
trouverent
la Court tendue
de Tapifferies
rehauffées
d'or , de l'Hiftoire
du Roy,
& de celle d'Alexandre
.
L'Ambaffadeur
admira chacune
de ces Pieces en particulier,
& dit, qu'il y reconnoif
foit la grandeur des Actions de
Sa
GALANT. 337
"Sa Majesté, & qu'on avoit cu
raifon de les mettre en paralelle
avec celles d'Alexandre, Il
monta en fuite dans les Apartemens
de M' le Brun , où
parmy un tres- grand nom
bre de Raretez , & de Ta,
bleaux qui font dans les Cabinets
, ayant apperçeu un
Portrait du Roy en Paltel de
la main du meſme M' le
Brun , il luy fit une profonde
revérence , & dit qu'il imprimoit
du respect à ceux qui le re
gardoient.Ilentra enfuite dans
·la Galerie , & dans les Salles
où l'on travaille aux Pein
May1681. Ff
338 MERCVRE
tures, & s'attacha particulie
rement à confiderer deux
grands Tableaux de trente
pieds de long chacun , de la
main de M le Brun, faits
pour la Galerie de Versailles.
Ils repréfentent quelques
Actions de l'Hiftoire de Sa
Majefté. Ce grand Prince
eft peint dans l'un le Foudre
la main fur un Char , pour
figurer la rapidité de les Con
queftes dans les Provinces
de Hollande. Cer Ambaffadeur
dit on regardant ce
Tableau , qu'on ne pouvoit
mieux repréfenter le Roy que
GALANT.
339
Jous la
figure de
Jupiter ,
puis
qu'il en
avoit
toute la
majesté
la
puiffance .
Enfin
apres
avoir
fait
paroiftre
une
admiration
extraordinaire fur le
grand
nombre des
chofes
qu'il vit
dans
cet
Hôtel , il
s'en retourna
fort
fatisfait ,
fouhai
tant
au
Roy
une
heureufe
profperité , &
joüiffance
de
tant
de
magnifiques
Ouvrages
; &
une
longue
vie à
Mle
Brun
pour le
fervice
d'un fi
grand
Monarque.
a cu
raiſon de
faire un
pareil
fouhait
pour M' le
Brun
Quoy
qu'il
excelle
dans la
Ffÿj .
A
340 MERCVRE
Peinture , ce n'eft point par
·là qu'il doit eſtre regardé,
On a veu de fameux Peintres
, mais l'Hiftoire ne nous
fournit point d'exemples
d'un génie auffi vafte que le
fien. Non feulement il n'eft
aucun Art dont il n'ait une
entiere connoiffance , mais
il poffede par deffus ceux qui
excellent chacun dans celuy
qui luy eft propre, le fecrer
de marier tous les Arts enfemble
, comme on le voit
tous les jours par l'affemblage
d'un nombre infiny
de belles chofes qui fe font
GALANT. 34r
fous fa conduite & fur fes
deffeins . Je n'entreray point.
dans le détail de ce que ces
mefmes Ambaffadeurs ont
veu dans les autres Lieux oùils
ont efté conduïts . On leur
donna le plaifir d'un Combat
de Beftes dans le Chaf
teau de Vincennes. En y allant,
ils admirerent l'Arc de
Triomphe , & partirent de
Paris le 21: de ce mois, pour
aller en Eſpagne. Le Roy
les défraye de tout jufques à
S. Jean de Luz . Si l'on m'apprend
ce qui fe fera paffé de :
confidérable fur leur route,,
Ff iij ...
342 MERCVRE
je vous en feray un nouvel
Article.
On m'a donné un fecond
Printemps , dont je vous fais
part.
AIR NOUVEAU!
De
Epuis le retour du Prin….
temps,
Tout reverditdans nos Prez, danss
nos Plainess
L'émail de mille Fleurs enrichit.nos:
Fontaines,
Nos Boisfontembellis de feuillagesnaifans.
Dans ces beaux Lieux lès Opfeaux:
innocens
Chantent la douceur de leurs chaî
nes;
On n'y voit plus de Beautez, inhumaines,

nosplaines
temail de
mille
Quillager
naissants
an
Erte
es,
que
Ime
·
dus
feils
ont
de
tent la
dou:
Conner
onny
voitphu de
coeur
afeil
dent
à la
omporcile,
eft
extraordinaire qu'à l'âge de 82.
Ef iiij
t
y voit plus de Beani¥2, runn™.
maines,
GALANT. 343
On n'y voitplus de Coeurs indiférens
Depuis le retour du Printemps.
En vous parlant de la perte
de M' le Duc de Lefdiguieres,,
Ray oublié de vous dire que
M'Poncet eftoit mort le mefme
jour. Les fervices qu'il a rendus
à Sa Majesté dans fes Confeils.
pendant trente-neuf ans , ont
affez fait voir la grandeur de
fon génie . Il a efté d'abord Con
feiller ordinaire, puis du Confeil
Royal des Finances ,. Préfident
du Confeil de la Marine, & à la
tefte de plufieurs autres Commiffions
, toutes des plus importantes
. Il avoit l'efprit facile,
éclairé, net, penétrant, & il eft.
extraordinaire qu'à l'âge de 82 .
Ef iiij
t
344 MERCVRE
ans on conferve autant de bom
fens & de jugement, qu'il enfit
paroiftre dans tout ce qu'il dit
fix heures avant fa mort. On n'a
jamais entendu parler plus chrê
tiennement. Suivant l'exemple
de fon Ayeul, qui eftoit Greffier
en chef de la Cour des Aydes,
on a trouvé dans fon Teftament
qu'il donne fa malédiction à
ceux des Siens qui manqueront
de fidelité au Roy , non feule
ment parce que ce devoir eft de
droit divin & humain , mais
parce que c'est la feule marque
de reconnoiffance que luy & fes .
Defcendans peuvent donner à
Sa Majefté des bienfaits qu'Elle
a répandus dans cette Famille.
Jean Poncet fon Bilayeul , fut
un des Députez pour la réfor
GALANT- 345
mation du Droit de l'ancienne :
Couftume de Paris en 1510. fous-
Louis XII. Sa Bifayeule eftoit :
de la Famille de Seguier , &.
Grande- Tantes de Pierre Se..
guier, Chancelier de
rance...
Quant à luy , il eftoit Fils de
Mathias Poncet , Seigneur de
Gournay, & Brétigny en Brie,.
Confeiller du Roy & Auditeur
de la Chambre des Comptes à
Paris, & d'Antoinete de Palaër,
& avoit époufé. Catherine ' de -
Lattignant, Fille de Gabriel de
Lattignant , S du Galet & de
Beuffingte, & de Marie Raaul
De ce Mariage font fortis plu-,
fieurs Enfans. L'Aîné eft Mathias
Poncet de la Riviere,
Comte d'Ablys , Maiftre des
Requeftes , & Préfident au
4
246 MERCVRE
Grand Confeil , qui a époufe
Marie Betauld , Fille de Louis
Betauld, Seigneur de Chemault ,,
Préfident en la Chambre des
Comptes. Il y a onze ans qu'il
eft dans les Intendances avec
beaucoup d'approbation . Ses
autres Enfans font M ' l'Evefque
d'Ufés, M' le Chevalier Poncet ,
& Geneviefve Poncet , Femme
de François Glué d'Epinville,
Confeiller au Grand Confeil .
Feu M' Poncet eftoit Frere de:
M ' l'Archevefque de Bourges
dernier mort. Il porte, d'azur à
uneGerbe d'or, chargée de deux
Tourterelles de mefme, accom
pagnées en chef d'une Etoile .
Vous fçavez que Meffieurs
les Secretaires du Roy font icy
un Corps tres- conſidérable. M
GALANT. 347
du Jardin en eft àpréfent Doyen..
C'eſt un parfaitement honnefte-
Homme, genéreux Amy, & quis
fait les chofes de la maniere du
monde la plus obligeante & la
plus honnefte. M ' du Jardin fon
Pere, auffi bien que fon Ayeul,
a efté Vétéran dans cette Charge
, qu'ils poffedent de Père en
Fils depuis plus de fix- vingts
ans.
Je viens à l'Article de la Lo
terie que vous attendez depuiss
deux mois. On peut dire qu'elle:
a fervy d'entretien & de diver
tiffement à toute la France pendant
l'Hyver, & qu'elle a lié un
nobre infiny de Societez agreables.
En effet, la plupart de ceux
qui s'y font intéreffez, ayant fait :
bource commune , tel qui n'a348
MERCVRE
voit hazardé que trois ou quatre
Louis , fe trouvoit affocié à di
verfes Compagnies , dont les
Billets luy eftoient communs.
Comme on eſpéroit de plufieurs:
coftez , chaque ouverture de
Boere eftoit un nouveau plaifir.
Ce qui en donnoit beaucoup, -
c'eft que tout le monde ſefe promettant
le gros Lot , chacun.
faifoit l'employ des cent mille:
francs , felon les idées qui le
Alatoient davantage : Quelquesnns
pouffoient leur imagination
fi loin, qu'une Fille qui eftoit
prefte à fe marier, voulut attendre
que l'on euft tiré la Loterie,
dans la pensée que ce gros Lotluy
venant , elle trouveroit un
plus grand Party. C'eftoit d'ail
leurs quelque chofe de plaïfant
GALANT. 349
que les diverfes précautions
qu'on prenoit pour le rendre la
Fortune favorable . Les uns.Te
ide Noms qui promet .
toient du bonheur. Les autres
choififfoient , où la lettre L
entraft plufieurs fois , n'en
croyant point de plus fortunée.
D'autres ont voulu que dans ces
Noms le nombre des lettres fe
trouvaft impair ; & d'autres ont
affecté de ne prendre leurs Bil-
·lets que dans les jours que les
Almanachsɗnous marquent heureux.
Ilyen a eu plufieurs, qui
au lieu de Noms, ont fait écrire
des manieres de Sentences . Ces
paroles, qu'employa un Incon-~
nu, ont paffé pour les plus fpirituelles.
Un feul LOVIS peutfaire
ma fortune. La Planche que j'ay
350 MERCVRE
pris foin de faire graver , vous
fera voir de quelle maniere on a
tiré cette Loterie.

Le Roy eft au milieu de la
Table. Vous pouvez croire
qu'un fi augufte Témoin eft
non feulement capable d'empef
cher les tours d'adreffe , mais
qu'il peut mefme empefcher
d'en concevoir la penfée. Celuy
qui paroift entre les deux qui
font dans l'efpace qui eft au
milieu de cette Table, & que
Vous voyez affis plus bas, eft un
Valet de Chambre de Sa Majefté
, qui tient un Sac où font
les Billets. Il les donne par
compte à Madame Colbert de
Croiffy , & à M le Marquis
de Dangeau , qui font à fes
déux coltez . Ils les comptent
Tabic
devant fo
Billets dedans,
marquez, deffus.
couverte de Bougeo
chacun ait de la lumiere
cacheter. Tout ce qui eft au
dela de ces Bougeoirs , font de
petits Plats d'argent remplis
deau , pour y tremper les Ca
chets, qui à force de cacheter fe
feroient trop échaufez . M ' de
Condom , préfentement Evefque
de Meaux , eft à un bout de
la Table. Toutes les Boëtes paf..
fent par fes mains , & il y mer
un fecond Cachet. Elles font
vifitées en fuite par M' de Montanfier,
qui les met dans une
Contre
us dis point
y a de plus ilour
, eft autour de
e. Il vous est aisé de
ger. M' le Duc du Maine,
& Mademoiselle de Nantes, s'y
acquiterent de leur employ avec
toute la bonne grace imagina
ble. C'eſtoir un charme de voir
leur adreſſe. Il faut vous mar,
quer en quoy confiftoient les
Lots, & vous nommer ceux que
la Fortune a ' favorifez . Il y a
raifon de dire qu'elle a doublement
travaillé pour eux, puis
que les premieres & les plus illuftres
Perfonnes du monde ont
bien voulu fe mefler de leurs
affaires.
GALANT. 353"
On Lot de cent millefrancs .
LE ROY.-
Un Lot de dix mille Ecus.
M. de Sainte Marie Gentil
homme de M. le Cardinal
de Bouillon ...
UnLot de vingt mille francs .
M. de la Cofte , Capitaine au
Regiment de Piemont.
Lots de dix mille francs.
Monfeigneur le Dauphin.
Madame de Bouillon.
Madame l'Abbeffe de l'Abbaye
au Bois.
Madame de la Vieuville.
Madame de Soujon...
M. le Commandeur de la Barre.
Meffieurs Talon & Joyeux.
Mademoiſelle Rogé, & un Ne
veu de M. de Vauban.
Les Commis de M. Picon.
May1681.
Gg
354 MERCVRE
Un Lot de fept cens vingt-cinq·
Piftoles.
M.Joly , Confeiller de la Cour
des Aydes.
Lots de cing mille livres..
Madame de Chanlé.
Madame la Préfidete de Larche..
M. de Grandmaiſon .
M. de Beauregard.
Un Valet de M. le Norre ...
Lots de cent Pieces de quatre-
Piftoles.
MADAME.
Madame de la Vìeuvillé . A
M. l'Abbé de Marfillac .
Les Demoiselles de Madame
de Segnelay
.
M. Defcures.
M. Cheus, Officier de Marine. ¿!
M. de la Lande, dans les Aydes.
M. Boiftel.
GALANT 355
Le Valet de Chambre d'unCon
feiller du Chaſtelet .
Le Portier de Madame de Saintou.
Lots de quatre cens Lenis d'or.
M. le Maréchal de Schomberg..
M. Pellerin Bertho.
Les Domestiques de M. l'Inten
dant Defmaretz .
Lots d'une Bource de cent Louis d'ore
LE ROY, deux Lets.
>
LA REYNE.
MONSIEUR..
Madame de Guife.
M. le Prince de Conty,
Madame la Maréchale de l'E
trades.
Madame de Fontin
M. de Villacerf.
ge..
Madame de la Marguerie .
Madame de Miramion .
Gg ij
356 MERCVRE
Madame de Mouffy.
Madame Chapuy , deux Lots.
Mademoifelle de la Valliere .
M. Tilladet, deux Lots .
M.lePelletier, Confeiller d'Etat.
Mademoiſelle de Scudery.
M. de Fuftémberg.
M. de Gaffion.
M. le Marquis de Chavigny.
M. le Marquis de Charance.
Madame de Creil.
Madame Pajor.
M. le Marquis de Lambert..
M. de Cavois...
Madame de Gargan.
Madame de
Chafteaugontier.
M. de Magaloti .
M. Daquin, trois Lots .
M. l'Abbé de Renodon .
Le Secretaire de Monfieur le
Prince.
GALANT. 357
M. Milet, Confeiller au Chaftelet..
M. Roffignol..
M. de Vins , Conſeiller de Ville
de Paris..
M. Mángous..
M. de S Laurens.
M. Befnier..
M. de la Bofne .
Madame de Chamlay.
Madame de Querevin , de Va--
lenciennes....
Mademoiſelle Jabar.
Mademoiſelle du Bois ...
M.de Chandieu..
M. le Taneur , Maiſtre d'Hôtel
de Madame.
Un Commis de M. Picon .
M. Gautier.
M. Azaquia.
M. de la Troche.
358 MERCVRE
M.de Varenne..
M. Galot.
M. Detormel ..
M. Robillard ..
M. Caftre.
M. Cafteljaloux.
Madame Morant..
M. de la Chaftegneraye ..
M. de Vaudreuil.
M. Catillon ..
M. de Boncour,
Les Commiffaires des Invalides
Le Suiffe de M. Colbert .
M. Dauch:
M. Guerin, Chef du Gobelet
du Roy...
L'Ecuyer de M. le Duc de Lef--
diguieres .
Le Chef d'Office de M. de la
Feuillade .
M. Hocquart,
GALANT. 359
Madame Guigou .
M. Cofme Barré , Chirurgien
du Roy.
Meffieurs
Malo ..
M. Cheron..
M. Charon
M. Paul..
M. Rouves::
M. le Juge..
L'Ecuyer de M.le DucMazarin
.
L'Ecuyer de M. le Prince de
Guimené.
Madame Droüin ..
Madame Deformes .
M. de la Bourly.icht
!
M. de Grillon.
M. de Cafobon:
M. de Grandmaiſon .
M.Vivant .
Un Procureur de la Cour.
Le Maitre- d'Hôtel de M. Puf I
3 fort.
360 MERCVRE
Un Valet de Chambre de M. le
Chevalier de Sourdis...
Les Femmes de Chambre de
Madame Sanguin :
M. du Fay, Bourgeois de Paris . -
Un Valet de Chambre de M.der
Langres.
M.Drochant, Marchand Drap--
pier.
Madane Bigot; Couturiere.
Un Homme de chez M. San
guin.
Un Valet de Chambre de M. de
la Tour- Dallié.
Le Valet de Chambre de M. de
la Cafe...
Les Gens de M. de S. Vallier.
Le Valet de Chambre de M. de
Morver..
Tout le monde a fceu que las
Loterie eftant tirée, le Roy re
mie
GALANT. 361
mit le gros Lot au profit de ceux
qui n'avoient rien eu . Il fut diviſé
en fix autres Lots , l'un de
cinquante mille francs , & cinq
de dix mille . Sa Majesté ſouhai
toit que le premier tombaſt à
quelqu'un qui ne le duft partager
avec perfonne , & dont les
affaires puffent eftre accommodées
par le moyen de la Loterie,
La Fortune a ſecondé fes fou
haits , en le donant à M* Labeur,
Chirurgien des Gardes de S. A
Royale. M' le Duc de S. Aignan,
avec lequel M' de Vienne
eftoit affocié, en a gagné un de
dix mille francs , ainfi que M' de
Morainville , Colonel des Chevaux
- Legers de Monſeigneur
le Dauphin , & un Confeiller
du Chaſtelet. Il manque deux
May 1681.
Hh
362 MERCVRE
noms qu'on a oublié de me don
mer . Le Madrigal que vous allez
voir a efté fait par M' l'Abbé
de Sainte Croix Charpy , fur la
bonté que Sa Majesté a euë de
faire une feconde Loterie du
Lot de cent mille francs.
L
"Univers a bien veu, qu ede
puis-vingt années,
De millegrands fuccés hautement
couronnées,
On ne doit rien donner de fa prof
perité
A lafauffe Divinité,
Que d'une voix commune
On appelle Fortune.
$2
Il ne reconnoiftpoint fon pouvoir·
inconftant.
Cependant , obftinée à luy montrer
fon zele
GALANT. 363
Fufqu'à la moindre bagatelle,
Elle luyfait unbien, ille rend à
l'inftant,
Et fait voir en le rejettant,
Qu'ileftbien andeffus defesfaveurs,
& d'elle.
Les deux Loteries du Roy
avoient fervy tout l'Hyver d'un
fi agreable
divertiffement, qu'on
en cuft fait plufieurs autres , fi
Mr de la Reynie n'y euft donné
ordre en les défendant. Ce fage
& vigilant Magiftrat , que le
bien public occupe fans ceffe,
n'a pu s'affurer contre les abus
qu'on y peut commettre ; &
comme la bonne - foy n'eft pas
exacte par tout , il a crû devoir
priver les uns d'un plaifir , afin
d'épargner aux autres le péril
d'eftre trompez.
4
364 MERCVRE
Ma Lettre eft fi longue, qu'il
faut abreger ce qui me refte à.
vous dire . Le Roy a donné le
Gouvernement de Binche à
M' de Morton , Brigadier d'Infanterie
; celuy de Tournay, à
M' de Catinal ; & celuy de
Condé qu'avoit M² de Catinal,
à M' de Betou , Lieutenant de
Lile. La Lieutenance de Roy
de Monaco , & le Commande
ment des Troupes, ont efté don
nez à M' de la Ronfiere, Lieutenant
- Colonel du Regiment
de Champagne. M' Longré a
efté fait Major de Montlouis,
& M Dargelé , qui en eftoit
Lieutenant de Roy , l'eft préfentement
de Thionville . M' de
la Sabliere, Major de Montlouis,
a eu la Lieutenance de Roy
GALANT. 365
de Huninghen . Il n'eſt pas neceffaire
de vous dire que tous
ees Meffieurs fçavent leur mê
tier. Dans le Siecle où nous
vivons , on ne choifit que des
Braves pour de femblables Em
plois .
Dimanche , dernier jour de
la Pentecofte , Leurs Majeftez
entendirent le Sermon de Mr
F'Abbé Flechier. Toute la Cour
en fortit charmée. Quoy qu'il
ne fiftaucun Compliment, il ne
laiffa pas de parler au Roy, & fe
fervit pour cela d'une maniere
toute nouvelle . Apres avoir fait
connoiſtre que Sa Majesté n'ai
moit ny les flatcries , my mefme
les louanges veritables , il donna
une haute idée de fa grandeur;;
& en s'adreffant à Dieu avec
Hh iij,
366 MERCVRE
toute l'ardeur d'un vray zele , ill
Je pria de rendre ce Monarque
auffi Saint qu'il eft. Grand .
Deux mots , s'il vous plaiſt,
fur les deux Enigmes du dernier-
Mois. Celuy qui prend le
nom de Rat du Parnaffe du
Cloiftre Saint Mederic , a ex
pliqué la premiere par ce Ma--
drigal..
7 la Brandebourg au Prin-- I
S'temps
Eft une méchante parure,
Ce n'eft pas celle de Mercure;
Car la fienne a tant d'agrémens,,
Qu'on peut s'en fervir en tout
temps.
Ceux qui l'ont auffi expliquée
fur la Brandebourg, font Meffieurs.
GALANT. 367
j's
Leger de la Verbriffonne , De
Mirabel, de Marſeille ; L'Abbé
de Forges ; M. Regnier de Saint
Martial Le Tréforier de Saint
Martin de Rouen ; Le Hot,,
Avocat à Caen ; Madame de
S.Georges, de la Rue S.Denys;;
L'aimable Henriete de Dreux;
La Societé de la Place du Chevalier
du Guet ; Les Riches
Chambrelans de Village; L'Ar
chitecte reffufcité. En Vers,
Meffieurs de Maiſon -pleins , Capitaine
à Châlons en Champagne;
L'Abbé de Beaumaigre,,
de Rouen Le Sage ; De Pois,
D'Aubaine , S. Ange, d'Andely,
De la Chauffée le jeune , d'Ab
beville ; Le Solitaire du Parnaffe
de Rheims ; L'Amant irréfolu
de la belle Philis de Rouen ,
H.h.iiij
15
368 MERCVRE
L'Amat de bon coeur ; D.M.M.
de Châlons en Champagne.
Mr Sablier le jeune , de Tours,,
a expliqué la feconde Enigme
fur les Roues , qui en faifoient le
vray fens. Ce Madrigal eft de
luy.
M
Ercure, une vertu com….
mune
Cede toûjours à la Fortune ;
Mausles préfens que tu nousfais
Dans tes Ecrits que chacun louë,
Nefe verront jamais fujets
A l'inconftance de fa Rouë ..
Ce mefme Mot a efté trouvé
par Meffieurs le Marquis de la
Mothe S. Saturni , Le Marquis
de Graflamont , de Troyes ;
L'Abbé de l'Ile d'Origny , de.
la mefme Ville , L'Abbé d'Ar
GALANT. 369,
oye de Pouffan , De la Ville;
aux Butes , de la Rue de la
Harpe , Des Effards d'Alençon ,
de Morlaix, Francia, de Rouen ,
De Corday, pres Falaife ; Petiz
d'Etampes , de l'Ile N. Dame;
I..B. N. Tracinom , Lanchenu .
Ecrivain à Paris , Madame la
Marquise de Moutrezy ; L'A--
mante fidelle; de la Ruë S. Antoine
, L'Aimable du coin de la
Rue Bourglabbé ; La belle Janneton
Fava,de Dreux, Le Čon
trolleur Amant des douze Maîtreffes
d'Etampes ; L'Amant fidelle
, L'Amant de la belle Poëtevine
.. En Vers , Madame Peruard
, de Troyes ; Meffieurs la
Tronche de Rouen ; L'Abbé
de Vernelle , du Cloiftre S. Jacques
de l'Hôpital, L.B ; Mallets ,
5"
370 MERCVRE
de Paffy lez Paris , Quilland
Gentilhomme Irlandois, demeu
rant à Troyes ; I. F. V..de Mor
laix , De l'Epine de Ploërmel;
Guépin, de Rennes , Le Poëte
chagrin de la Rue des deux
Portes.
3
I
J'adjoûte le nom de ceux qui
ont expliqué l'une & l'autre
Enigme. Meffieurs Gardien ,
Secretaire du Roy , I. F.Jarres ;
Blanchard , de Chasteauroux;
Broffier de Sainte Severe ; A.
Ofmonte, Brifon , de Rouen,
Henry Foucault ; J. Baudot, de
la Rue S. Honoré , Du Val , de
la mefme Rue , Samfon, d'Abbeville
, Le petit Mazard ; Le
Jeune , Peyre , Doyen à Roye;
L'Abbé Chabaille ; De Sangy,
de Nuits ; La Roche- Piochot
GALANT. 3711
dé Fulnye ,, L'Afpre ; Du Fay-
Dautille , de Vernon , Felin , de
la Ville d'Eu , L'Abbé de Saint
Martin de Caën , Protonotaire :
Apoftolique ,, Le jeune Aumô--
nier de Madame la Princeffe de
Carignan , Pecourt le cadet , De :
la Ferté, de la Rue Montconfeil ,
Capelle , Rouffeler , Coulange,,
Girard , Huet , Le Tourneur,
Rutiere, de Poitiers ; Mesdames ,
du Hamel , Lallemand , & Ba.
chelier, de la Rue S. Denys ; De
la Marre & Gilbert , de la Rue
S. Honoré , Amonin , du Quartier
du Palais Royal , Sylvie, du
Havre, La Belle Reclufe, L'A--
mante par converfation ; L'ai--
mable Euterpe , Les deux Nymphes
des Rives de Seine , La
Belle Piémontoife , de la Rue
372 MERCVRE
Montmartre La Belle Marote
de l'Hoftel de Vivonne ; La
Belle Reverend , de la Rue
S. Denys , La Muficienne avanturiere,
de la mefme Ruë , L'aparente
Incivilité , La Brufque
rie affectée ; L'Ambition retenuë
; La Modération forcée,
Meliffe , Nymphe de l'Ile de
Badra, de Vennes , & lagrande
Païfanne de l'Hôtel d'Avaux;
Le Favory Monicardin ; Le
Solitaire Brun, de la Ruë Mau
bué; Le Berger de Porche
Fontaine , Tamiriſte, de la Ruë
de la Cerifaye ; Le fincere Her
minius ; Le Perroquet des Mufes
, L'Inconſtant de profeffion ;
Le Complaifant Le Jouaillier
de l'Hôtel de Vivonne ; Le So.
litaire Voifin de la Belle DavilGALANT.
373
lers de la Ruë Maubué; Le Sauvage
Politique , Lejeune Agent
Financier , L'Inconftant raiſon
nable , Le Faux Inconftant ; Le
peu Galant dans fon Quartier,
L'Avanturier par tout ailleurs;
Le Financier Poëte , Les Airs
des Plaifir's de Champdoré ; Le
Buffet de Melchifedech , & le
Bon Jofeph de la Ruë de l'Ob
fervance. En Vers , Meffieurs
des Arbois , de Rheims , Gyges,
du Havre , F. Ma.....du Mefnil,
de Chambrois en Normandie,
De la Couldre , de Caen , Le
Fiebvre , Principal du College
de Sanzay en Poitou , Langlois,
Preftre de S. Lo de Rouen , C.
Hutuge d'Orleans , demeurant
à Mets ; R. Gervaife , de Tours;
Rault, de Rouen; De Plemont
374 MERCVRE
de la Foreft de Lions en Nor
mandie, Fr. de la Blanchardiere;
*Grammont, de Richelieu ; AL
lard , Drouart de Roconval, du
Pont-de-l'Arche ; Pigache , de
Roüen; L'Abbé de Boulançois;
Bretonville; Le Blanc-Boucher,
de la Rue Simon le Franc ; Le
* Chevalier Blondel ; Touton , du
Quartier S. Germain de l'Au
xerrois , La Blondine Guerin;
Alcidor , du Havre de Grace;
Floridor , de la petite Paroiffe
du Havre; Le Marquis inconnu,
L'Amant chafte , de Poitiers;
L'Amant de la Belle Veuve, de
la Rue Dauphine ; L'Inconnu,
d'Argenton-Chasteau ; Silvandre
, de Caën ; Le Malade du
Fauxbourg S. Germain ; L'Antipode
de fes Parens , de Mor
GALANT. 375
Jaix ; L'Albaniſte , de Rouen ;
L'Avanturier nocturne ; L'Indiférent
heureux ; L'Eloigné de
foucy , de Moulins en Bourbonnois
; & le Berger Floriſte du
Coftentin.
Les deux Enigmes nouvelles
que je vous envoye , pourront
avoir quelque obfcurité pour
vos Amies . La premiere eft des
deux Inféparables d'Abbeville.
ENIGME.
Fo
L'
E grandjour n'estpas mon
affaire,
•ne parois jamais que dans l'abfcurité;
Et cependantfans vanité,
Je ne laisse pas que deplaire.
25
Eft-il unfort égal au mien?
376 MERCVRE
Ce qui m'arrive doitfurprendre.
Un Homme à quijamaisje n'ayfait
que dubien,
Luy-mefmefans confulter rien
Se met en état de me pendre.
AUTRE ENIGME
D
Eux des quatre Elemens ,fans
me quiterjamais,
Sent témoins nuit&jour de tout ce
quejefais.
Le plus groffier de tous pour mon
corpsfert d'Etophe;
Et lors que je fournis ce que veut
mon employ,
Des Machines de Philofophe
Produisentfortfouvent leplusfubtil
Sur moy.
Il me reste encor l'Article des
GALANT. 377
Modes . Je commence par celuy
des Hommes , parce que je ne
Vous parlay que des Femmes le
Mois paffé. Ils portent toû
jours des Culotes longues qui fe
roulent avec le Bas. Les Jufte-au---
corps font un peu plus courts que
l'Hyver dernier , & un peu plus
étroits par le bas . Les Manches
font rondes , & la maniere dont :
elles font coupées leur fait faire
deux aureilles. Les Nouds de
Rubans doivent eftre attachez :
fur le ply du bras , autrement les
Manches n'ont point bon air.
L'Etofe de ces Habits eft croi .
fée, brune & fine . On les double
de Tafetas d'Angleterre. Le
vert eft fort en regne pour les
garnitures ,& pour les doublures ..
L'on porte ces fortes d'Habits ,,
May 1681
Ijt
378 MERCVRE
ou avec des agrémens de cou
leur , ou avec une broderie le--
gere de cordonnet feulement
aux extrémitez . On a des Baudriers
blancs , ou de la couleur
de l'Etofe , brodez de cordonnet
à fleurs. La Broderie eft de la
couleur de la Garniture . Ces
Baudriers font garnis de Boucles
de mefme l'Epée . Les Chapeaux
font toujours tres- petits;
on les
porte noirs ou gris , indifé .
remment . On ne met deffus
que des Leffes d'or dé cordonnet
, qui font quarante ou cinquante
tours. Les Bas de foye
de couleur font toujours fort à
la mode. Le fonds des Habits
des Perfonnes de la plus haute
qualité , eft de Gros de Tours
couleur de muſc , avec des fleurs
GALANT.
379?
1
8
blanches de
cordonnet, quifont
paroiftre l'Etofe comme fi elle
eftoit brodée. Ces Habits fe:
font en Ringrave , avec les Canons
de mefme. Le laffé , & la:
garniture font de Rubans larges
de deux doigts . Il n'y a aucune
couleur à la mode pour ces Ha
bits. Le tout eft meflé de quan--
tité de Rubans étroits . Les Bau
driers font tout couverts de
Dentelle de foye douce pliffée,,
ou blanche, ou de la couleur de
l'Etofe . On met au Chapeau un
Tour de Plumes de la couleur de
la
Garniture. Les Jufte-au-corps
bleus fe portent toujours : on
met deffus un Galon large de
deux doigts d'or de Paris. Ces
Galons font faits à la maniere
des Tiflus , & auffi legers . Less
380 MERCVRE
Ceinturons qu'on porte avec ces
Jufte -au-corps,font à l'Angloiſe,
& du mefme Galon . Ils fe por
tent en Ceinture. par deffus le
Jufte-au- corps , & tiennent la
place de l'Echarpe que l'on portoit
autrefois . On fait d'autres
Jufte-au-corps où il n'y a fur les
tailles qu'un agrément d'or large
d'un pouce, & au devant, aux
poches, aux ouvertures des cô--
tez & du derriere , de grandes
Boutonnieres de Point - d'Efpagne
d'or, qui rendent leJäfteau-
corps extrémement riche par
le bas. On porte à la Ville des
Habits fortbruns, avec de petits
Boutons , & des Gances d'or ,
Quant à ce qui regarde les Femmes
, il n'y a prefque rien de
nouveau que ce que je vous ay
GALANT. 38%
mandé la derniere fois. Plufieurs
ont fait broder des Manteaux
& desJupes de Geais de diverfes
couleurs. Elles les font doubler
d'Etofés lizerées, ou rayées d'or..
Il n'y aura rien de nouveau que
lors qu'on commencera dans le
grand chaud à porter les Gazes :
& les Etofes légeres . Les noeuds
de Ruban que l'on portoit fur
la tefte , ne font plus fi longs,,
mais ils font ronds & fort touffus.
On en met jufques à trois
par étages , & on les appelle
Culebutes. Les Eventails à la
mode font de Tafetas de difé.
rentes couleurs , & argentez :
Ils font fort légers , femez de
Fleurs naturelles, & montez de
Bois de Calanbourg. On les
appelle les Eventails à la Dau
282 MERCVRE
phine. On y met au lieu de Ru
bans , des Ghaînes d'or comme 93
on a fait autrefois . On les trouve
chez M² Lefgut.
Vous voyez , Madame , que je
n'ay point pris party pour le
mot de fufte- a-corps , dont je ne
me fulle pas fervy fi longtemps,
fi vous l'euffiez condamné plustoft.
Je l'avois crû bon , fur le
témoignage de Gens qui parlent
tres- bien, & qui affuroient qu'il
falloit parler ainfy. Cependant
fur ce que vous m'avez fait la :
grace de m'en écrire, j'ay con
falté Meffieurs de l'Académie
Françoife , & toutes leurs voix
ont efté pour fufte- au- corps.
Je me fuis trompé , en vous
mandant il y a un mois que Madame
Fouquet, Veuve du SurGALANT.
383
Intendant de ce nom , eftoit
morte. C'eft Madame Foucquet
la Mere , qui eftoit Veuve de
Meffire François Fouquet, Con--
ſeiller d'Etat ordinaire. Je fuis
voſtre, & c.
A Paris ce 31. May 1688.-
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le