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1681, 04, t. 14 (Extraordinaire) (Lyon)
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EXTRAORDINAIRE
DU
MERCURE
BIBLI
GALAN T.
LYON
ARTIER D'AVRIL 1681 .
O ME XIV.
ALTON ,"
Chez THOMAS AMAULRY,
rue Merciere .
M. DC. LXXXI.
AVEC PRIVILEGE DU ROY
EXTRAIT DV PRIVILEGE
PA
du
Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en fon Conſeil , Jun-
QUIERES. Il eft permis à J.D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monfeigneur L & DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
efpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs
& autres , d'imprimer ,› graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confifcation des Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege.
Regiftré fur le Livre de la Communauté le
s.Janvier 1678 .
Signé E. CoUTEROT . Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranfporté fon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en jouir fuivant l'accord fait entr'eux .
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
30. Iuin 1681.
hmon
TABLE DES MATIERES
contenues en ce Volume.
L
Equel doit eftre estimé le plus mal - heureux ,
ou l'Aveugle né , ou celuy qui a perdu la
venë. Question traitée par Monfieur Perrin
d'Aix en Provence. 3
9
: 79%
98
De la Superftition des Erreurs populaires , par
Monfieur de la Fevrerie.
Lettre de la Solitaria del Monte- Pinceno, fur
diverfes Questions , 58
Traité des Meteores & de la Comete apparuë en
l'an 1680. par Mr. Guépin de Rennes, 64
Divers Madrigaux fur les deux Enigmes du Mais
de Mars , dont les Mots eftoient la Cire & la
Cloche ,
De L'Origine de la Chaffe par Monfieur le Cefne de
Coutance
Avanture de l'Amour , décrite par le Secretaire de
Zérbire,de M. de la Salle S eur de Letang, 121
De l'Origine des Armes de quelques Familles
de France, par L.M.D.S.B. 133
Sentimens en vers de M. du Rofier , fur toutes les
Questions du dernier Extraordinaire ,
De l'Origine & de l'Vfage des Mafques , par Monfieur
Rault de Rosen ,
Divers Madrigaux fur les deux Enigmes du Mos
d'Avril ,dont les Mots eftoient la Brandebourg
les Rouës ,
150
157
181
Si la Santé peut eftre alterée par les Paffions , par
le Philofophe inconnu de Coutance, 199
á ij
Table des Matieres.
219 Le gros Lot du Roy ,
Madrigauxfur la remife que Sa Majesté afaite du
Lot de cent mille francs,
222
S'il eft plus avantageux à une Femme d'eftre aimée
dés lapremierefois qu'on la voit , ou de ne l'eftre
qu'apres qu'on a eu le temps d'examiner fon
merite 228
Explication de la Lettre en Chifres du dernier Extraordinaire
,
230
232 Nouvelle Lettre en Chifres ,
Lettre de M.de Vienne- Plancy , où il propoſe par forme
d'Enigme, le Secret d'une Ecriture de nouvelle
invention, tres - propre à estre renduë univer-
•felle avec celuy d'une Langue qui en refulte ;
Tune & l'autre d'un ufage facile pour la communication
des Nations ,
Explications de l'Enigme en Profe du dernier Extraordinaire
,
Madrigaux fur la premiere Enigme du Mois de
May , dont le Mot eftoit la Lanterne,
Noms de ceux qui ont expliqué les deux ,
Questions à décider ,
234
249
253
256
258
Madrigalde M. du Rofier , qui a donné occafion à
La Table de l'Extraordinaire.
25.9
EXTRAORDINAIRE
DU
MERCURE
GALAN T.
QUARTIER D'AVRIL 1681 .
ΤΟΜΕ XIV.
E foyez pointfurpri
fe, Madame, fi dans
chacune de mes Lettres
Extraordinaires
vous trouvez beaucoup
d'Ouvragesfur les matieres qui
ontcompofé le préced ent. On me les
Q'Avril 1 681. A
2 Extraordinaire
envoye fi tard , & les Lieux d'où
j'en reçois quelques- uns fontfi éloignez
, quejefuis toujours contraint
d'en remettre une partie jufques au
Quartierfuivant . Ce retardement
n'oste rien de leur beauté, &j'espere
que vous ne ferez pas moins fatisfaite
de ceux qui vont faire le commencement
de cette Lettre, que vous
me l'avez paru de tout ce qui a
remply celle du 15. d'Avril. Monfieur
Perrin eft l' Autheur de la Réponfe
que vous allezvoir à la Queftion
desdeux Aveugles . Ileft d'Aix
en Provence , Fils d'un Secretaire
& l'un des plus beaux
du
Roy ?
Efprits
de la Province
. La maniere
dont
il établit
fon
raifonnement
,
vous en convaincra.
·
LEQUEL
du Mercure Galant.
3
LEQUEL DOIT ESTRE
eftimé le plus malheureux , ou
l'Aveugle né , ou celuy qui a
perdu la veuë,
l'on euft autrefois propofé ce Pro-
Sblème à cet
Athénien , qui s'est fait
un honneur d'eftre infenfible , comme il
mettoit fa gloire à paroiftre indiferent
dans les difgraces qui furvenoient , il
n'auroit pas balancé fur la réponſe qu'il
euft euc à faire. Il eut fait voir que
celuy qui a perdu la veuë , ne l'auroit
point touché , mais que celuy qui naiſt
aveugle l'auroit attendry.
Si nous entrons dans le ſentiment de
ce Philofophe , nous demeurerons d'accord
, que quoy que tous deux foient
privez de la lumiere , l'ufage qu'a eu de
les yeux celuy qui a veu , luy laiffe dequoy
fe confoler ; car en effet , plufieurs
avantages reparent en quelque façon
les incommoditez des tenebres où il fe
trouve. Il a eu le plaifir de voir le mon
A ij
4
Extraordinaire
de, & les beautez qui le rendent aimable.
Difons plus : Les images qui en font
reftées dans fon efprit ; luy rendent les
meſmes beautez comme prefentes , &
peuvent en quelque forte agreablement
le divertir. A la verité il eft dans les tenebres,
mais ſes tenebres ne font qu'exterieures;
elles ne s'étendent pas jufques
au dedans de luy. Le corps eft aveugle,
mais l'ame eft clair-voyante. Les rayons
du Soleil ne font pas neceffaires pour
entretenir les connoiffances qu'elle a
acquifes . Que fi elle a befoin du miniftere
des yeux , ce n'eft que pour difcerner
les couleurs , & non pas pour conferver
les fentimens. D'ailleurs, l'ame, ce
chef- d'oeuvre deDieu-mefme و cette
ame a une nobleffe qui l'éleve au deffus
des miferes qui attaquent fon compa.
gnon ; & de mefine qu'elle demeure libre
parmy les liens qui l'enchaînent,
elle conferve auffi fes lumieres au milieu
des tenebres qui l'environnent.Perfonne
n'ignore qu'Homere n'eût cellé
de voir les objets fenfibles , & cependant
fes ouvrages ne font-ils pas remplis
de defcriptions fi achevées des beautez
qu'il
du Mercure Galant.
5
qu'il avoit veuës , qu'elles trouveront
toûjours des Admirateurs , par tout où il
y aura de bons Connoiffeurs ? D'autres
Anciens , auffi devenus aveugles , ont
porté fi loin les connoiffances qu'ils
avoient fur la Philofophie , qu'ils ont
fait voir que leurs yeux n'eftoient pas
neceffaires pour s'immortalifer par des
découvertes, dont les plus curieux clairvoyans
font les matieres des plus belles
louanges.
Les fiecles paffez ne font pas les feuls
qui fourniffent des Aveugles fçavans.
On en trouve encor dans le noftre. Il y
a des Gens qui parlent avec tant de
jufteffe de ce qu'ils ont veu , qu'on diroit
qu'ils le regardent encor , & que
c'eft fur ce qu'ils voyent qu'ils s'expriment
, tant il eft vray que fi la Nature
afflige de beaucoup d'incomoditez ceux
qui font devenus aveugles , elle les confole
de beaucoup d'avantages , & que
faifant en quelque façon comme cette
Lance dont parle la Fable , elle fait des
guérifons où elle a fait des bleffures ;
prenant plaifir à fe montrer bienfaiſante,
où elle fembloit en avoir pris à fe faire
A iij .
6 Extraordinaire
"
voir cruelle . Mais fi , pour ainfi dire ,
cette commune Mere ne fait de ceux
qui font devenus aveugles que des demy-
Malheureux , elle fait des Malheureux
achevez de ceux qu'elle prive de
la venë dés le ventre de leur Mere . Et
de vray , gardant pour eux la qualité
de cruelle fans conferver celle de
bienfaiſante , elle ne leur fait éprouver
que ce que l'aveuglement a de plus
fâcheux , & il femble qu'elle s'occupe
des moyens qui les peuvent empefcher
d'avoir en ce monde quelques doux
momens ; car en les privant de la veuë,
elle leur ofte ce qui peut rendre la vie
agreable , & les mettant ainfi dans
l'impuiffance de connoiftre beaucoup
de chofes, elle les met en mefme temps
dans la neceffité d'en ignorer plufieurs .
Auffi les tenebres de ces Infortunez
paffent fort fouvent juſques dans leur
efprit , & augmentent la grandeur des
autres miferes qui fuivent l'aveuglement
; car d'ordinaire ils ont l'ignorance
en partage , & s'il arrive qu'ils tâchent
d'acquerir quelque fcience, comme
ils ne peuvent avoir que des connoiffances
du Mercure Galant. 7
noiffances fuperficielles , leurs foins fe
trouvent prefque tous inutiles. On doit
donc avouer que des deux Aveugles
de noftre Probléme , le moins malheureux
c'eft celuy qui a perdu la veuë.
S'il a des incommoditez qui luy foient
communes avec l'Aveugle né , il a des
avantages qui luy font particuliers , &
qui pour confolation dans fes peines ,
luy rendent fa difgrace fupportable.
Que dans le deffein de combattre ce
fentiment , on ne dife pas que pour
fçavoir fi quelque chofe eft un bien , il
faut en avoir goufté le plaifir ; & que
l'Aveugle né , qui n'a jamais joy de la
veuë ,fe trouve dans une heureufe ignorance
, qui en luy dérobant la connoiffance
du miferable état où il eft , luy en
ofte la douleur. Qu'on dife plutoft qu'il
reçoit du préjudice de cette ignorance ,
puis qu'aulieu de diminuer fon malheur,
elle l'augmente ,car enfin , qui ne fçait
que l'imagination eft femblable à ces
Lunetes d'approche qui groffiffent les
objets ; & que quand on ne fçait pas
les chofes , c'eft alors qu'elle agit plus
puiffamment fur l'efprit , qu'elle figu-
A iiij
8 Extraordinaire
re les maux plus grands qu'ils ne font,
& que pour le dire en un mot , elle eſt
ingenieufe à tourmenter ? Il eft vray que
fi l'Aveugle né , ne fçachant pas la qualité
de fon malheur , ignoroit qu'il fuft
malheureux , fon ignorance alors ne
pourroit luy eftre qu'avantageufe . Dans
cet état fon imagination ne pourroit
troubler fon repos ; mais fa difgrace eft
un mal qui ne fe fçauroit diffimuler.
Des aviditez fecretes dont la Nature ne
peut fe foulager que par les regards, luy
tiennent lieu d'une plus grande affurance
de fon malheur. Si l'on parle devant
lay ; parmy les diverſes chofes qu'on dira,
toutes celles qu'il ne pourra pas comprendre
, feront encor autant de nouveaux
fujets de déplaifir que luy donnera
fon infirmité. Ainfi au milieu des diferentes
affurances de fa mifere , il eft impoffible
qu'il ne foit perfuadé qu'il eſt
bien plus miferable n'ayant jamais ven
la lumiere , que s'il en avoit jouy pendant
quelque temps. Donc l'Aveugle né
eft plus malheureux que celuy qui a
perdu l'uſage de la veuë .
DE
du Mercure Galant.
9
DE
LA SUPERSTITION,
ET DES
ERREURS POPULAIRES.
L
'Ignorance de la Divinité , dit Plutarque
, engendre l'impieté dans les
ames dures & groffieres , & la fuperftition
dans les ames tendres & timides .
L'impieté rend les Hommes incrédules,
audacieux , teméraires , & la fupeftition
les rend faciles, lâches , & défians. L'Athée
necroit point qu'il y ait de Dieu, &
n'en redoute point la colere ; Le Superfti
tieux vit toûjours dans la frayeur & dans
la crainte du Dieu qu'il adore . Ils penfet
mal tous deux de la Divinité, l'un par la
fauffeté de fon jugement , l'autre par le
déreglement de fa volonté. L'un ne cornprend
point du tout come Dieu eft, l'autre
le comprend comme il n'eft pas . L'un
ne peut croire qu'il foit quelque part ,
l'autre le cherche par tout. Enfin l'un
A v
10 Extraordinaire
accufe de fon malheur les Hommes & la
Fortune , l'autre s'en prend aux Dieux.
Mais pour montrer que la fuperftition
eft plus criminelle que l'atheïline , Plutarque
en rapporte un exemple fort jufte.
Il dit qu'Anaxagoras fut accufé d'impieté
, pour avoir loûtenu que le Soleil
eftoit une Pierre,& que les Cimmeriens
n'en furent point repris , qui difoient
qu'il n'y avoit point du tout de Soleil ;
& la raifon eft qu'il eft plus criminel
d'attribuer aux Dieux ce qui eft indigne
de leur effence , que de les nier abfoluinent
; & il continue cette induction
par luy mefme. J'aime mieux qu'on dife
que Plutarque n'eft point , ou n'a ja
mais efté, que de dire que Plutarque eft
colere, avare , fourbe , ou infidelle. Le
Superftitieux a de la haine pour le Dieu
qu'il revere , & de fon Adorateur il devient
fon Ennemy. S'il a pour luy du
refpect & de la veneration , c'eft comme
pour un Tyran qu'on honore , parce
qu'on le craint ; & quelquefois il voudroit
eftre Athée , & ne rien croire , pour
ne rien craindre.. En effet,la fuperftition
eft voifine de l'impieté , ou plutoft une
habi
du Mercure Galant. IF
habitude qui luy eft conforme , comme
parle Philon , qui l'appelle encor un rejeton
fuperflu de la Religion . L'Impie ,
dit-il , ne fait rien pour elle ; le Superſtitieux
en fait trop.Sa creace , dit Mr Chevreau,
elt fondée fur une Religion malheureuſe
, & fur une impieté devote . Il
eft ridicule dans les obfervations , il eſt
efclave de fes craintes , il invoque Dieu
felon fon caprice, & luy donne quelquefois
plus qu'il ne faut, & toûjours autre
chofe qu'il ne luy demande . Il ne
prend confeil que des Vieilles & des
Etoiles. Il diftingue tous les bons & tous
les fâcheux momens de l'année , & regle
fur leur fatalité , toute la conduite
de fa vie. La nuit qui a efté faite pour
le repos des Hommes , luy caufe mille
inquiétudes , & dans cette obfcurité il
s'imagine voir à toute heure quelque
Spectre ou quelque Fantôme . Il a toûjours
quelque vifion ou quelque réverie
, & fe tenant à luy-mefine lieu de
Devin & de Prophete , il prend à bon
ou méchant augure , la fencontre d'un
Animal, le voi & le chant d'un Oyfeau,
cō.ne fi les Beſtes devoient gouverneries
Hommes
I 2
Extraordinaire
Hommes, au lieu que les Hommes doivent
gouverner les Beftes.
Je veux croire avec les Sçavans, qu'il
y a beaucoup d'imperfection de naturel
dans le Superftitieux , & qu'il eft foible
par tempérament; mais il y a auffi beaucoup
d'habitude , de curiofité , & de vanité.
Il n'eft pas toûjours ignorant & groffier,
il ne fe laiffe pas códuire par le nez,
mais par les oreilles , dit un Moderne,
qu'il a grandes & mobiles , dans leſquelles
tout entre, & rien n'en fort ; car s'il eft
facile de le féduire , il eft impoffible de le
détromper. Il a de l'ambition , quoy
qu'il foit toûjours dans la crainte & dans
un honteux eſclavage; car , comme dit
Pline, l'Homme eft la plus fuperbe & la
plus miférable des Créatures , & dans la
penſée de Socrate, le plus fuperbe & le
plus fuperftitieux. Un autre affure , que
plus on a de malice , & plus on a de fuperftition
, & que lors qu'on eft méchant
& fuperftitieux , on eft fujet à mille illufions
& à mille fantômes qui troublent
l'efprit. On a des fonges terribles &
épouvantables , qui font moins un effet
du malheur qui nous arrive , que de nofthe
du Mercure Galant.
13
tre méchante confcience & des châtimens
que nous méritons. Enfin le
Superftitieux eft quelquefois trop curieux
& trop fçavant. Pline dit que de
fon fiecle les Ignorans & les Doctes s'arreftoient
à examiner leurs fonges , leurs
rencontres , & jufques à leurs éternûmens.
On n'appelle pas cela des Erreurs populaires,
parce qu'il n'y a que le Peuple
qui en foit capable ; mais parce que
ce font les opinions de tous les Peuples , '
ou plutoft parce que la fuperftition eſt
la maladie de tous les Hommes , des Braves
comine des Lâches , des Doctes comme
des Ignorans , des Devots comme
des Impies. Elle fe répand chez toutes
les Nations, dit un Ancien ; elle gagne
toutes les Ames, elle occupe tous les
Elprits . Ce qui eft Religion chez les
uns, eft fuperftition chez les autres . Le
Concile de Trente a eu cette penſée ,
lors qu'il la définit , vera pietatis falfa
imitatrix; mais elle va jufqu'à l'excés de
la folie , & elle trouble de telle forte
P'imagination des Peuples , que fous le
Regne de Charlemagne eftant furvenu
une
14
Extraordinaire
une grande mortalité fur le Beftail en
l'an 801 , ils crûrent en France que c'eftoit
Grimoald Duc de Benevent , qui
avoit infecté les Herbes & empoisonné
les Beftes , par le moyen des Sorciers
qu'il faifoit embarquer en un certain
Païs appellé Magodie , & qui fe débarquoient
où il leur plaifoit pour jetter
leur fortilege. Mais ils n'en demeurerent
pas à cette vifion . Il y en eut d'affez
fous pour le croire de cette Cabale , &
pour s'aller accufer eux mefmes en Juf
tice comme Sorciers & coupables de
cette mortalité.Si nous en croyons Monfieur
de la Mothe le Vayer , Homme
dont la grande probité & la profonde
érudition rendent le témoignage irréprochable
, un Official de Troyes en -
Champagne , donna une Sentence l'an
1516. à la requeſte des Habitans de
Villenoce, contre des Chenilles defquelles
ils fe plaignoient, apres avoir eu l'équité,
ou plutoft la folie , de leur donner
un Avocat pour les défendre, par laquelle
Sentence elles font admoneſtées
de fe retirer dans fix jours , à faute de
quoy elles font déclarées maudites &
anathé
du Mercure Galant.
15
anathématifées. On dit que les Magiciens
de Babylone conjuroient auffi les
Sauterelles , les Serpens , les Ours , les
Lions, & mefme la pluye & la grêle.
Pythagore conjura une Ourfe , en paffant
par la Pouille , & luy commanda de
ne nuire plus aux Hommes, & de fe retirer
dans les Bois; & à un Boeuf , de
s'abstenir de manger des Féves femées
dans un certain champ. Ce fut là ſon
coup d'effay dans la Magie, & la premiere
épreuve de ce grand pouvoir qu'il
eut en fuite fur toutes les Beftes , & mefme
fur les Hommes. Apres cela, faut- il
s'etonner fi les Soldats d'Aléxandre troublez
de ce que la nuit qui préceda la
Bataille contre Darius , la Lune s'eftant
éclipfée tout d'un coup , & ayant paru
quelque temps apres comme teinte &
gaftée de fang, ils furent raffurez par
des Devins Egyptiens , qui leur dirent
que le Soleil eftoit pour les Grecs , &
la Lune pour les Perfes , & qu'elle ne
s'éclipfoit jamais qu'elle ne les menaçaft
de quelque malheur ? En cela leur
fuperftition lear fut favorable , & ils
furent heureuſement les Dupes de ces
Devins,
16 Extraordinaire
Devins, puis qu'ils furent vainqueurs,
& défirent entierement Darius . Xerxes
au contraire ayant efté porté à la conquefte
de la Grece , par les grandes eſpérances
que luy donna un Devin Athénien,
la rencontre d'un Lievre que fit
fon Armée le mit en defordre , luy fit
prendre la fuite, & la fuperftition rompit
le grand deffein qu'elle avoit fait
naître, tant il eft vray que rien n'entretient
davantage dans la crainte & dans
l'efpérance , les Efprits foibles & crédules.
Rien n'eft fi puiffant , dit Quinte
curfe, pour tenir la populace en bride
mais rien n'eft auffi plus propre à la foûtenir
& à la porter à la fédition ; car s'il
eft quelquefois avantageux de l'entretenir
dans fon erreur, il eft fouvent utile
de l'en retirer. L'ignorance fait la plûpart
du temps fon inquiétude & fon
tourment , & la fuperftition luy fait
craindre mille chimeres dont on pourroit
la guérir avec un peu de fageffe . Ce
ne font pas icy des Superftitieux par devotion,
mais des Superftitieux ignorans
& indifcrets , qui craignent tout , qui
parlent de tout, & qui veulent tout fça-
;
voir,
du Mercure Galant.
17
>
voir. Ils reffemblent parfaitement au
Peuplier, qui porte leur nom , & dont
les feuilles tournent à tous les Solftices.
La tefte de ceux- cy tourne à la moindre
Eclipfe de Soleil ou de Lune. Une Etoile
qui tombe, un Eclair , un Feu folet
les épouvante, & les met en defordre .
Ils ne fongent point au préfent . Ils oublient
le paffé, & n'ont des yeux que
pour l'avenir. Mais , comme dit Cicéron
, nul ne regarde ce qui eft devant
fes pieds, & chacun le promene par les
régions du Ciel . Nous vivons dans un
temps où ceux qui commencent à marcher,
commencent à difcourir des matieres
les plus difficiles. Difons donc ,
avec Monfieur de la Mothe le Vayer ,
qu'il n'y arien de plus commun que
d'errer, & de plus fot que la multitude.
Pythagore eftoit fi prévenu contre le
Peuple fur ce fujet , qu'il en défendoit
étroitement le commerce à fes Difciples,
car les opinions les plus vulgaires
ne font pas les meilleures , & il n'y en a
point de plus affurément fauffes que les
plus univerfellement reçeuës. La fuperftition
introduit l'erreur par le menſonge,
18 Extraordinaire
ge, & l'impieté par la crainte du Diable,
fuivant le fentiment de Theophrafte,
qui dit que c'eft une crainte des Démons
& des Dieux nuifans.
Mais tous les Superftitieux ne font
pas ignorans. C'eft le foible des plus
grands Hommes auffibien que du Peuple.
Cela vient mefme d'une trop gran
de application dans les Sciences vaines
& cachées, & d'une devotion trop fcrupuleufe;
ce qui rend un Homme ridicule
dans fa conduite à l'égard de Dieu & des
Hommes. Pic de la Mirande , ce prodige
d'érudition , eut la foibleffe de croire
dans une maladie inconnuë qui furprit
fa Fille , que des Sorciers avoient paffé
par le trou de la ferrure de fa Chambre,
pour l'empoifonner. Pythagore & fes
Difciples , eftoicnt les plus fuperftitieux
de tous les Hommes, toutes leurs paroles
& toutes leurs actions eftoient mysté
rieufes. Ce Philofophe vouloit qu'on
chauffaft toûjours le pied droit le premier
, & au contraire qu'on lavaft la
main gauche avant la droite. Il ordonnoit
de fe grater le devant de la tefte en
fortant du Logis , & le derriere lors
qu'on
du Mercure Galant . 19
qu'on y rentroit. Il défendoit de fortir
jamais d'un Carroffe les pieds joints
d'a lorer l'Echo en temps de vents, de ne
manger jamais de Féves rouges , & mille
autres chofes auffi vaines que ridicules.
Je fçay bien qu'on a crû qu'il renfermoit
fous ces allégories les fecrets de fa doctrine,
& que quelques Sçavans , comme
Plutarque, fe font efforcez de nous en
donner des explications morales ; mais
outre leur obfcurité & la difficulté qu'il
ya à leur donner un fens jufte & raifonnable
, on m'avouera que s'il n'eftoit
pas un grand Magicien qui cachoit
là deffous les miftéres de fa Cabale
c'eſtoit du moins un Charlatan fuperftitieux,
qui impofoit aux Peuples par les
frénefies & fes vifions chimériques ; &
c'eſtoient là les Hommes qui , auraport
de Jamblique, ſe croyoient autant de
Dieuxfur la terre ; & que tous ceux qui
n'eftoient pas initiez dans leurs mifteres,
devoient eftre traitez comme des
Beftes . Tout ce qu'on appelle Cabale
n'eft pas une fuperftition toute pure; &
j'appellerois la Pierre Philofophale &
les Taliſmans , des Erreurs populaires ,
>
>
fi
20 Extraordinaire
fi le Peuple eftoit auffi habile pour la
chercher & pour les faire , qu'il eft
fimple pour les croire & pour en eftre
infatué.
Les Egyptiens, qui ont eſté les pre
miers qui ont adoré des Dieux, & cultivé
les belles Lettres , ont auffi efté les
Hommes du monde les plus fuperftitieux
dans leur Religion & dans leurs coûtumes.
Moïfe qui fçavoit que le Peuple
de Dieu eftoit imbu de leurs erreurs,
luy défendit , en luy donnant fon premier
commandement, de n'obſerver en
aucune maniere ny les augures , ny les
fonges ; de ne jamais confulter les Magiciens
& les Devins , & mille autres
chofes , comme la coûtume de paffer les
Enfans par le feu , en forme de luftration
& de purification , afin qu'ils ne
mouruffent point dans leur enfance , &
qu'ils vécuffent longtemps. Les Juifs
croyent qu'un Ange, qu'ils appellent un
Ange de Mort, fe prefente une fois à tous
les Hommes avant qu'ils meurent;mais
il femble que ce foit plutôt un Bourreau
qu'un Meffager fidelle , qui les avertiffe
de leur falut , puis qu'ils difent
qu'apres
du Mercure Galant. 21
C'eſt
qu'apres le trépas il lave fes mains à la
premiere eau qu'il rencontre.
prefque la méme doctrine des Turcs ,
qui ont auffi un Ange de Mort nommé
Adariel ; mais ils adjoûtent qu'apres que
le Corps eft enterré, il vient deux Anges
qui luy baillent fon Ame à veftir,
afin qu'il reprenne vie, car ils ne croyết
pas à la refurrection , mais que l'Ame
fe reveft de l'idole ou de l'ombre du
Corps qu'elle avoit auparavant ; & là
deffus les Rabins ont une affez belle
vifion. Ils divifent l'Ame en trois parties
, l'une divine , l'autre raisonnable,
& la troifiéme mortelle. Ils donnent des
noms à ces parties , fuivant l'idée qu'ils
en conçoivent : mais comme ils font particuliers
à leurs Langues, je me contente
de rapporter icy ce qu'ils penfent de
cette derniere partie de noftre Ame. Ils
difent que c'eft le fimulacre , l'ombre ,
ou l'écorce de noftre Corps & ils
croyent qu'elle fe détache un peu avant
la fin de noftré vie , & qu'elle demeure
pres des Tombeaux & des Lieux où
Ton enterre les Morts , où elle eft veuë
de jour auffi- bien que de nuit. C'eſt à
peu
22
Extraordinaire
peu pres l'opinion de Tertulien , qui
donne à l'Ame une figure & une forme
humaine ; & cela pourroit eftre ce que
nous appellons des Spectres & des Fantômes
. On lit dans le Talmud , qu'un
Rabin vit cette Nephesh , comme il la
nomme , ou Simulacre , fe détacher de
forte d'un de fes Amis qui l'aimoit tendrement,
qu'elle luy faifoit dejà ombre
vers la tefte , ce qui l'avertiffoit qu'il
devoit bientoft mourir ; mais qu'ayant
fait beaucoup de prieres , de jeunes , &
de mortifications , il obtint de Dieu
qu'elle luy fuft remife comme auparavant,
& liée de nouveau à fon Corps,
afin de prolonger fa vie. Voila jufqu'où
va l'erreur & le menfonge ; & comme
les plus devots & les plus fçavans n'en
font pas exempts . Auffi S. Jean Chryfoftome
difoit que les Juifs avec leurs
charmes & leurs preftiges , étonnoient
les Chreftiens crédules & fuperftitieux ,
comme on fait peur aux Enfans avec
des Mafques. Les Grecs & les Romains.
n'ont pas efté moins fuperftitieux que
les autres Peuples de la terre . Darius
ayant changé le Fourreau de fon Cimeterre
du Mercure Galant.
23
terre qui eftoit à la Perfienne , pour en
prendre un à la Grecque , fon Armée en
tira un méchant augure , & crut que fon
Empire pafferoit aux Grecs qu'il avoit
malheureuſement imitez. C'eftoit une
fuperftition populaire. Cependant parce
que l'évenement fut tel , les Grands autorifent
leur foibleffe fur de pareils
exemples , & croyent qu'il y a de l'habileté
à paroiftre fuperftitieux en certaines
chofes. J'ay connu mefme des
Perfonnes qui ne l'eftoient que par une
imitation de vanité , ce qui les rendoit
plus ridicules que dignes de pitié. Els
eftoient devenus foibles à force de remarquer
la foibleffe des autres , & comme
ils affectoient de copier en tout de
celebres Originaux, ils croyoient qu'il
n'y avoit rien que de grand dans ces
Gens-là. Tout le monde condamne en
general la Superftition & les Erreurs
populaires , mais chacun les approuve
en particulier. Il n'y a perfonne qui
n'en foit un peu infecté , quand il n'auroit
que celle de n'en avoir point du
tout ; je veux dire de s'acharner trop
contre les Superftitieux , de fe piquer
de
24 Extraordinaire
de ne rien croire , de ne s'épouvanter de
rien, & de traiter tout le monde de fou
& de vifionnaire, car il y a des Gens qui
fe mettent fur ce pied- là , & qui ne font
pas moins ridicules que les autres.
J'avoue que je ne puis lire dans Suétone
fans étonnement , que Jules Céfar,
qui estoit auffi docte que brave, portaft
toûjours une Couronne de Laurier fur
fa tefte , de peur du Tonnerre qu'il craignoit
extraordinairement ; & qu'Augufte
ne chauffaft jamais le pied gauche
avant le droit. J'eftime Aléxandre en
cela, & en toute autre chofe. Rien ne
l'étonnoit. Il n'eftoit point ingénieux
à fe tourmenter, & à fe former des chimeres
pour les combatre . Il eftoit curieux
,dit Quinte curfe , de toutes fortes de
connoiffances , mais il méprifoit les
Préfages & les Oracles , & ny les uns
ny les autres ne l'empefcherent pas de
prendre Gaze , où il fut bleffé , & d'entrer
dans Babylone , où il mourut de
poifon. Une Eclypfe de Lune fit périr
Nicias, avec quarante mille Athéniens,
pour avoir crû que c'eftoit un figne de fa
défaite, & de la victoire de fes Ennemis;
du Mercure Galant.
25
mis ; & Socrate, tout Socrate qu'il eftoit,
fe fit expliquer trois jours avant fa mort,
un Vers d'Homere qu'il avoit fongé
en dormant, qui difoit, Je vais en Phtie,
qui eftoit une Ville de Theffalie ; &
comme ce mot fignifie auffi la mort, fes
Amis jugerent qu'il mourroit dans trois
jours.Pythagore, qui eftoit le plus grand
Philofophe des Latins, eftoit du Païs de
la Superftition , je veux dire de la Tofcane,
dont les Romains, & prefque tous les
Payens , avoient appris l'Art d'eftre Superftitieux.
Sylla en faisant un Sacrifice,
voit un Serpent du cofté de l'Autel. Un
Devin fur cet augure luy fait prendre les
armes , & il gagne la Bataille contre les
Samnites. Caius Hoftilius etant à Gennes,
comme il entre en une Barque , il
part un Serpent de fes pieds , & il eſt
vaincu par les Numantins, & livré à ſes
Ennemis. Ne voila-t-il pas des fignes
bien certains & fur lefquels un Homme
fage doive fe régler ? Mais y a-t - il rien
de plus ridicule que de voir Lucius
Paulus triompher en idée & par avance
du Roy Perfée , parce qu'en arrivant
du Sénat chez luy , fa petite Fille
Q. d'Avril 1681 , B
26 Extraordinaire
luy dit que fon Chien Perfée eftoit
mort ? Cependant Valere le Grand ,
encor plus ridicule que luy, veut que la
Pofterité fcache de pareilles bagatelles ,
& nos Femmes fçavantes triomphent
dans leurs vifions fur l'autorité d'un Autheur
de cette Claffe. Il n'y a point de
Femmes de qualité qui n'ayent beaucoup
de foibleffe & de curiofité fur ce
fujet , & qui ne difent avec cette faulle
Reyne d'Ethiopie , dont un Autheur
nous a fait une fi plaifante peinture ;
Quoy, ne fera t- il pas permis à la Nature
fouffrante & frémillante, de gémir
pour les menaces du Ciel & de la Terre?
Cobien de fortes de Devinations , toutes
auffi fottes & ridicules que vaines & criminelles,
par les Dez, par le Crible , par
les feuilles de Laurier, par l'eau, par le
feu,
1, par la fumée , par la cendre, par le
Fromage
, par l'Orge , par un Coq , par le coeur tout chaud d'une Taupe, par les
ongles , par le Miroir , par la demangeaifon
des narines , par l'infpection
du
front & des omoplates
, par le hanniffement
des Chevaux
, par les encenfemes
, & mille autres moyens
qui ne ſont
pas
du Mercure Galant.
27
pas la centiéme partie de la Superftition
& des Erreurs populaires ? Palquier
dit que la Devination par foit à l'ou
verture d'un Livre, fur tout des
vers de Virgile , qu'on appelloit Sorts
Virgiliens , eftoit en grand ufage parmy
les Gaulois , & que lors qu'ils furent convertis
à la Religion Chrêtienne , ils ne fi .
rent que changer de fuperftition, en prenant
un Livre faint au lieu d'un Livre
profane. Ils fe fervoient poar cet effet
des Pleaumes , des Evangiles & des
Epitres de S. Paul , & cela fut pratiqué
durant la premiere Race de nos Roys
jufques à Louis le Debonnaire , qui
le défendit par une Ordonnance qu'il
fit exprés . Cran Fils de Clotaire I. &
Meroüée Fils de Chilperic , en uferent
ainfi , avant que de faire la guerre à leur
Pere , dans laquelle ils périrent mifé
rablement , fuivant les paffages qu'ils
avoient rencontrez . Les voix impréveuës
eftoient encor fort confiderées par
les Romains . C'eftoit une des foibleffes
d'Augufte. On envoyoit , dit Tibule, un
jeune Enfant dans la Ruë , recueillir la
premiere voix qu'il entendroit , & apres
Bij
28
Extraordinaire
و
qu'il eftoit venu en faire le raport , on
la recevoit fi elle eftoit bonne , &
on prioit les Dieux d'en détourner
l'effet , & de l'oublier , fi elle eftoit mauvaiſe.
Mais au refte , ce n'eft pas toûjours
une fuperftition , que de s'arrefter à la
rencontre de quelques paroles que l'on
entend fortuitement . Nous en voyons
beaucoup d'exemples dans l'Hiftoire
Ecclefiaftique . S.Antoine détermina de
fa vocation , & vendit tout fon Bien,
ayant entendu lire cet Evangile , où
Noftre- Seigneur dit Si tu veux eftre
parfait , vend tout ce que tu as , & tu
auras le Paradis. S. Cyprien & S. Auguſtin
, ont eu de pareilles rencontres
qui ont femblé décider de leur converfion
& de leur conduite. Les Anciens
rejettoient auffi tous les noms dont la
fignification eftoit de méchant augure.
L'on préferoit toûjours les Soldats &
les Capitaines qui avoient le plus beau
nom , & on rapporte qu'un Caliphe
des Arabes combatant contre le Fils de
l'Empereur Theophile , prédit fa défaite
fur les noms du Païs , du Lieu , & da
Fleuve où il eftoit campé.
Apres
du Mercure Galant. 29
Apres cela , il faut avouer que la Superftition
eft plus ancienne que le Monde,
mais elle eft auffi plus univerfelle &
plus étendue; ce qui me fait fouvenir de
ce que dit Philon ,que la malice eft plus
vieille que la vertu , & que la vertu eft
plus jeune en force & en autorité. Les
Peuples les plus éclairez des lumieres de
Dieu & des fciences du monde, ont bien
de la peine à fe garantir de la fuperftitio
& de l'erreur. Où la grace abonde , & où
la prudence du Siecle manque , on y trouve
ces defauts d'autant moins pardonnables,
qu'on les attribuë au zele de la Religion.
Les Indiens Occidentaux jeûnent
& s'abftiennent quelques jours de leurs
Femmes,avant que de chercher les Mines
d'or, croyant que s'ils y manquoient,
ils n'en pourroient rencontrer. Mais
Chriftophe Colomb rencherit für
cette fuperftition ; car outre qu'il obligea
les Chreftiens à obferver les mefmes
chofes , il voulut encor qu'ils allaffent à
confeffe avant que d'y travailler, Là où
la fageffe des Hommes furpaffe la grace
de Dieu , nous voyons que la fuperftition
y fait toute la Religion & la Poli-
217
B iij
30
Extraordinaire
tique. Les Turcs ne mangent de la
viande d'aucun Animal, fans avoir prononcé
le Nom de Dieu avant que de le
tuer; & où les Peuples vivent fans dif
cipline & fans connoiffance de la Foy,
la Nature corrompue les réduit dans
un aveuglement déplorable. Les Hu-
Ions ont une extrémne venération pour
on Rocher dans le quel ils croyent que
réfide un Démon qui eft favorable aux
Voyageurs. Ils luy adreffent des Prieres ,
& luy offrent du Tabac, quand ils paſfent
par ce lieu- là , afin d'avoir un bon
voyage. Ils s'abftiennent de la Peſche
quand quelqu'un d'eux eft mort. Ils ont
grand foin que leurs Rets & leurs Filets
n'en approchent, parce qu'ils difent que
les Poiffons ont de l'averfion pour les
Morts , mais au contraire qu'ils aiment
beaucoup la virginité,& dans cette penfée,
ils marient tous les ans leurs Rets ou
Seines à deux petites Filles de fix à fept
ans. Ils placent la Seine au milieu de ces
deux Vierges , & celebrent cette Feſte
avec de grandes réjouiffances ; mais fur
tout ils ont une croyance aux fonges qui
eft extraordinaire . C'eft l'Oracle & le
Prophete
du Mercure Galant. 31
Prophete qu'ils confultent dans tout ce
qu'ils font & dans tout ce qui leur
arrive ; mais cette fuperftition n'eft pas
particuliere aux Sauvages , il n'y en
a point de plus generale que celle des
fonges . Elle eft de la Cour & dela Ville,
des Grands & du Peuple , des Doctes
& des Ignorans . Elle femble mefme
avoir efté autorifée chez le Peuple de
Dieu. Si Moïse luy defendit de croire
aux fonges & à ceux qui fe meflent de
les expliquer,il ne luy défendit pas ce
qui s'appelle revélation & prophétie, &
c'eft de la forte qu'il faut entendre les
paroles de Saül à la Pythoniffe. Ce Prince
réduit à l'extrémité , ou plutoſt,
abandonné de Dieu , ayant efté la confulter,
répondit à l'Ombre du Prophete
Samuel, qu'elle avoit évoquée à fa priere,
& qui luy demandoit pourquoy il l'avoit
fait venir, que Dieu luy avoit ofté
toute connoiffance , & ne luy faifoit plus
rien fçavoir ny par les Prophéties , ny
par les fonges . Dieu fe fert mefme des
fonges pour troubler fes Serviteurs. Terrebis
meperfomnia & per vifiones horrore
concuties , difoit Job.Les fonges miracu-
4
Bij
32 Extraordinaire
leux de Jofeph en font encor une plus
grande preuve , & les Juifs eftoient fi
habiles en cela , qu'ils furpaffoient les
Chaldéens & tous les Devins des autres
Nations,comme il paroift par les fonges
de Pharaon , de Nabucodonofor,& d'Anthiocus,
fi exactement rapportez dans
l'Ecriture Sainte.
Les Saints ont eu des fonges qu'ils ont
dit à leurs Amis, & qu'ils ont expliquez
felon l'état de leur vie;mais outre qu'ils
eftoient Hommes comme les autres,
ç'ont efté pour la plupart des Revélations
qu'il leur a efté permis de
communiquer aux Fidelles pour leur
inftruction, & pour les fortifier & les
confoler dan quelques fâcheufes conjonctures
, ou mefme qui ont efté des
marques de la grandeur & de l'élevation
de quelques Creatures que Dieu a choifies
pour fa gloire. Ainfi on ne craint
point de rapporter les fonges de la Mere
de S.Dominique & de la Mere de S.Bernard,
de S.Paul , de S.Polycarpe , & de tant
d'autres Saints dont la Légende eft pleine.
On dit que la conquefte de la Terre-
Sainte futun effet d'un fonge de Pierre
Lhermite,
du Mercure Galant .
33
Lhermite, qui eftoit pour lors Pelerin à
Jérufalem. Le Pere Spinola , avant que
d'eftre arreſté au Japon, rêva fur la minuit
que des Voleurs eftoient entrez par
force dans fa Chambre. Le Pere d'Or
leans affure que c'eftoit un avertiffement
de ce qui arriva demy-hèure apres . La
peur d'un malheur qu'on appréhende ,
remplit aisément noftre imagination par
quelques fimboles ou figures ; mais fi
noftre ame a dans les fonges de grands
preffentimens de ce qu'il luy doit arriver,
il faut que ce foit pour des évenemens
confidérables ; ' car Dieu ne nous
donne pas toûjours des fignes , & noftre
ame ne s'émeut pas de la forte pour des
bagatelles; c'eft pourquoy
pourquoy les Grands du
monde font plus fujets à faire des
fonges véritables & fignificatifs, que
les autres Hommes
, parce que tout
ce qui leur arrive eft d'importance ,
foit pour eux , ou pour les Peuples.
Comme le fonge et un mouvement
par lequel l'ame le forme diverfes images
du bien ou du mal à venir , les plus
grands Homes fe font arreftez à l'explication
de ces images; & come le mouve-
B v
34
Extraordinaire
ment provient de l'ame unie au corps , il
eft fort naturel de s'attacher à elles ,
& d'en chercher la fignification. La
fuperftition n'eft pas tant de s'y arrefter ,
que de croire que tous les fonges foient
des infpirations & des avertiffemens
des Dieux, comme l'enfeignoit Orphée,
& qu'ils prédifent les chofes futures à
ceux qui reverent les Dieux avec une
grande pureté d'efprit , & une grande
intégrité de vie. Zénon difoit que l'ame
en dormant , dégagée en quelque
façon des fens , eftant libre , faifoit juger
de fes bonnes ou mauvaiſes inclinations
, comme fi les vertueux & les plus
faints n'eftoient pas fujets d'avoir dans
le fommeil des pensées criminelles , &
les plus coupables des penfées vertueufes.
Homere croyoit que les Roys & les
Grands avoient des fonges bien plus particuliers
& plus merveilleux que les autres
Hommes , & cela faifoit qu'on les
recevoit vrais ou faux , comme des Oracles
, au lieu qu'on traitoit de réverie
tous ceux du Peuple , & comme des
effets des fumées du Vin & des Viandes;
ce qui me fait encor fouvenir de ces
pauvres
du Mercure Galant.
35
pauvres Hurons , qui croyent beaucoup
aux fonges, mais qui ne tiennent compte
que de ceux des Grands & des Riches.
Cependant les Roys révent fouvent
des bagatelles , & leur aine en dormant
n'a pas toûjours des images fort
relevées , comme Pharamond avec fes
fept petites Gerbes & fes fept Vaches
maigres. Il y en a qui ont eu beaucoup
de vanité en cecy , & qui ont affecté
de faire croire que les Dieux les avertiffoient
de tout pendant leur fommeil
, & qui avoient toûjours un grand
nombre de Devins pour expliquer
leurs réveries . Mais le Roy de Babylone
n'eftoit- il pas plaifant , de vouloir faire
deviner aux autres ce qu'il avoit fongé 2
Il faloit eftre plus que Devin pour expliquer
de pareils fonges. N'eftoit- ce pas
un beau fonge , & bien digne de Céfar ,
lors qu'eftant à Cadis , il fongea qu'il
avoit couché avec fa Mere , ( ce que les
Devins interpréterent qu'il feroit Souverain
de toute la Terre ; ) & cet autre
de Domitien , qu'il luy eftoit crû une
boffe d'or fur la nuque du col , & que
cela fe devoit entendre du doux Regne
de
36 Extraordinaire
de fes Succeffeurs ; & Marc- Au
rele qui rêva avant fon adoption par
Antonin , qu'il avoit les mains & les
épaules d'yvoire ?
>
Je ne puis oublier fur ce fujet ce que
dit Dion Chryfoftome d'un certain
Egyptien Joueur de Luth. Il fongea une
nuit qu'il jouoit de fon Luth aux oreilles
d'un Afne. Il ne fit pas d'abord refléxion
fur ce fonge ; mais quelque temps
aprés , Antiochus Roy de Syrie eftant
venu à Memphis pour voir fon Neveu
Ptolomée , le Roy fit venir le Joüeur de
Luth pour divertir Antiochus ; mais ce
Prince qui n'aimoit pas la Mufique
en fit peu d'eftime , & luy ordonna de
fe retirer. Le pauvre Homme fe voyant
méprisé , fe fouvint du fonge qu'il avoit
fait , & ne pût s'empêcher de dire en
fortant, f'avois bien rêvé que je joüerois
devant un Afne. Antiochus qui l'envendit
, commanda qu'on le liât , & luy
fit donner les étrivieres. Voilà comme
il en prend de s'attacher trop aux fonges.
De pareilles explications font fâcheufes.
Artémidore & plufieurs autres
, ayant fait un Art d'expliquer les
Longes
du Mercure Galant ..
37
fonges , cette fuperftition devint fi genérale
, que chacun tenoit regiftre des
fiens. Le Sophifte Ariftide prit foin de
mettre par écrit , & fort dans le détail ,
tous les fonges qu'il avoit faits pendant
une longue maladie. Mais Mithridate
fut encore plus grand rêveur que luy ;
il eut la foiblefle de faire un Livre des
fonges de fes Concubines . C'eftoit
pouffer la galanterie bien loin ; mais
aparemment que cét Amant leur difoit
bien des rêveries , puis qu'il prenoit
tant de plaifir d'en entendre. Augufte
écoutoit ceux de fes Domeftiques ; &
on dit que pour avoir crû celuy de fon
Medecin , il évita la mort que Brutus
luy auroit infailliblement donnée , s'il
fe fût trouvé à la Bataille de Philippes.
Mais bien plus. Il y en avoit qui prenoient
la peine de fonger pour les autres
; ce que font encor les Peuples de
la Nouvelle France , qui fongent pour
leurs Enfans quand ils font malades.
Narciffe eftoit le rêveur de l'Empereur
Claude ; & Martial prie fon Amy Nazedius
de ne prendre plus cette peine - là
pour luy , & la raifon qu'il en donne eſt
digne de l'efprit de ce Poëte..
38
Extraordinaire
Tous les matins que je te voy ,
Mon efprit eft troublé , mon viſage fe
change,
D'entendre le recit étrange
Des fonges que tu fais pour moy.
Contre tant de malheurs qui menacent
ma vie,
fay mille fois offert de l'Encens
Gafteaux ;
des ›
J'ay déja répandu mon Vin juſqu'à la
lie ,
Et j'ay facrifié prefque tous mes Troupeaux.
Ne fais plus de fonges nouveaux ,
Veille , on dors pour toy , je te prie.
On faifoit des facrifices pour détourner
les mauvais fonges , comme on faifoit
des prieres pour en avoir de bons.
On s'adreffoit au Soleil & à Jupiter,
& on les prioit que s'ils devoient avoir
un bon effet , que ce fuft au plutoft ; &
que s'ils devoient eftre méchans & fâcheux,
ils arrivaffent à leurs Ennemis ..
La nuit produit les fonges , dit Properce,
la Lune les envoye , le Soleil les chaffe
& les diffipe . Je me fuis un peu étendu
fur
du Mercure Galant. 39
fur cette matiere, parce que ce n'eſt pas
feulement une fuperftition vulgaire ,
mais l'erreur & la folie de tous les
Hommes.
La rencontre des Animaux eft encor
une fuperftition des Payens , qui
croyoient que les Dieux les envoyoient
diverſement aux Hommes felon qu'ils
eftoient propices ou couroucez ; mais
de dire que l'Homme ait de la fuperftition
pour la rencontre d'un autre Homme
, il faut avoir l'efprit bien infatué
du menfonge & de l'erreur . Horace prie
les Dieux que fa Galathée ne rencontre
que des Animaux heureux pendant
fon voyage , & qu'elle ne trouve pas
en chemin une Louve , une Chienne ,
un Renard , un Serpent ; mais il ne
faut pas s'arrefter aux fentimens des
Poëtes , ils fuivent fouvent leurs caprices,
ou celuy des autres.Horace s'accommode
icy à l'opinion commune & à
l'humeur d'une Femme qu'il veut flater.
Il détourne ailleurs fortement fa
Maiftreffe de l'Aftrologie Judiciaire ,
parce qu'elle y avoit trop de curiofité,
& que cette curiofité ne luy estoit
pas
40 Extraordinaire
pas favorable. Voicy à peu pres de la
maniere qu'il s'y prend.
C'eft offenfer les Dieux , belle & jeune
Climene ,
Que defe mettre tant en peine
Du cours de vos ans & des miens .
Pour éviter les maux dont le Ciel nous
menace,
N'allez plus confulter de grace ,
Un Devin ignorant qui ne fçait pas les
fiens ;
Carfoit que vous viviez encor quelques
années,
Ou que par cet Hyver ellesfoient terminées,
Climene, croyez- moy , donnez à vos defirs
Mille doux pafletemps , mille innocens
plaifirs ;
-
Bornez là toute voftre envie ,
Et mefure tous nos deffeins
Sur le peu que dure la vie,
Sans rien attendre des Deftins .
Tandis que nous parlons , le bel âge fe
paſſe ;
Ménagez vos beaux jours comme je fais
les miens,
Et
du Mercure Galant.
41
Et ne confultez plus de grace
Celuy qui ne fçait pas les fiens.
Ce feroit icy le lieu de rapporter tout
ce qu'on appelle Superftition on Erreurs
populaires ; mais je me contenteray de
ce que j'en ay dit , car il n'y auroit
peut- eftre pas moins de foibleffe à les
dire qu'à les croire. Mais on paffe infenfiblement
de la créance qu'on a en
des bagatelles , à une fuperftition plus
dangereufe . On ne fe contente pas de
Ligatures , de Préfervatifs , de Billets,
de Paroles , on a recours aux Aftres, aux
Devins , aux Magiciens. Quelquesuns
de nos Roys , comme Charles V.
Charles VI . Charles VII . & Lous XI .
furent fuperftitieux de Pere en Fils , &
crûrent beaucoup à l'Aftrologie Judiciaire
. Ils avoient toûjours quelque
Aftrologue ou quelque Devin aupres de
leurs Perfonnes ; ce qui faifoit que la
Cour étoit remplie de pareilles Gens , &
infectée de cette vaine & fotte curiofité.
La paffion de Louis XI.fut extreme pour
les Aftrologues , jufque- là qu'il donna
l'Archevefché de Vienne à un certain
42
Extraordinaire
,
tain Angelo Caltho , qui par quelques
Prédictions qui avoient reüffy , s'eftoit
acquis beaucoup de confiance en fon
efprit , comme par celle de la mort du
Duc de Bourgogne qui ſe trouva
vraye , foit qu'il en fuft inftruit le premier
, ou par un pur effet du hazard.
Les Regnes fuivans , je veux dire de
Henry II. & de fes Enfans , furent des
Regnes de fuperftition & de libertinage
, pour ne rien dire de pis , à la mémoire
de ces Princes. Catherine de
Médicis comme Femme & comme
Italienne , fut fuperftitieufe & curieuſe
jufqu'à l'excés , quoy qu'elle fuft tous
les jours trompée par les Fourbes , &
que leurs pronoftications fuffent toûjours
fauffes à l'égard du bien , & par
punition de Dieu que trop veritable à
l'égard du mal qu'elle apprehendoit .
Elle fut toûjours efclave de la Superſtition
& de l'Aftrologie , & confulta les
Devins jufqu'à la mort , qui ne fe trouva
ny dans le temps , ny telle qu'on la
luy avoit prédite. On luy avoit dit
qu'elle mourroit par les Ruines d'une
Maiſon . Elle faifoit étayer les murailles
de
du Mercure Galant. 43
de fa Chambre dans tous les lieux où
elle le trouvoit, & cela fignifioit qu'elle
devoit mourir dans la Ruine de la
Maifon de Guife. On l'avoit avertie
qu'un S. Germain luy feroit fatal . Elle
ne voulut jamais demeurer à S. Germain
en Laye , & on dit qu'elle n'y coucha
jamais depuis; & cela vouloit dire qu'un
nommé S. Germain Docteur en Theologie
, la devoit affifter à l'heure de fa
mort. Toutes les autres prédictions de
la mort de fon Mary & de fes Enfans ,
de leur vie & de leur regne , furent
auffi obfcures & auffi frivoles & que trop
fâcheufes , en ce qu'elles eurent de veritable
, pour avoir pris tant de foin &
de curiofité pour les fçavoir , & pour
en décourner les effets . Quoy que l'on
faffe , on ne peut connoiftre l'avenir ;
on fe tourmente en vain , mais c'eſt le
foible de l'Homme.
Nefcia mens Hominumfati fortifque
futura.
Il y a deux moyens de deviner , dit
Ciceron ; l'un eft naturel , l'autre vient
de l'Art. Le premier n'eft pas criminel ,
puis que cela arrive en nous par un
mouvement
44
Extraordinaire
mouvement involontaire & par un don
fpécial de Dieu ; mais l'autre eft toûjours
criminel , puis qu'il ne fe peut
faire fans attache , fans curiofité , &
fans tromperie.
L'Aftiologie eft veritablement la
Science des Superftitieux , & tous les
Peuples qui ont eu de plus groffieres.
erreurs , & qui ont eu plus de foibleffe
de ce cofté - là , ont efté les Inventeurs
de cette Science qu'on attribuë aux
Egyptiens , aux Phéniciens , aux Allyriens,
& aux Caldéens , & il n'y a point
de Nations plus fuperftitieufes que celles
- là. Cét Art devint tel au commencement
, dit Polydore Virgile , qu'il
fembla n'eftre inventé que pour troubler
les meilleurs Efprits. Epicure appelloit
l'étude des Matématiques une
contagion , & loüe un certain Philofophe
de fes Amis , de l'avoir évitée dans
fa jeuneffe. Cardan avoue luy - même
dans l'Hiftoire de fa Vie , que rien ne
luy avoit efté plus préjudiciable que fa
trop grande crédulité aux regles de
l'Aftrologie. S. Bazile l'appelle vanitatem
ex abundantia otij profectam. Mais
voicy
du Mercure Galant.
45
voicy un Paffage admirable d'un autre
Autheur au Livre de Homine , qui merite
la refléxion des Sages , & qui doit
fervir d'inftruction aux Efprits foibles
& crédules-, & qui ont trop d'attache
pour cette vaine Science. Quod Aftrologia
à contemplatione fiderum de futuris
eventibus fortuitis judicare , vel in
utramque partem pronuntiare audet, non
fcientia eft fed fugienda egeftatis causâ
Hominis ftratagema eft ut pradam anferat
à populo ftulto.
Le peu de connoiffance que j'ay de
l'Aftrologie , me devroit difpenfer de
parler de la Comete qui a paru depuis
quelque temps ; mais comme les préfages
qu'on en tire font des effets de la fuperftition
& des erreurs populaires , je
croy ne pouvoir mieux finir ce Difcours
que par elle. Voicy la quinziéme Comete
qui ait paru en France depuis l'an
1556. & on dit qu'en l'an 1560. il en
parut quatre. Quelques- uns ont crû
qu'elles font éternelles , & fondent leur
éternité fur la régularité de leur mouvement.
Les autres ne veulent point que
ce foit des effets des Méteores qui s'engendrent
46 Extraordinaire
gendrent dans la moyene région de l'air,"
parce qu'ils ne peuvent comprendre
comment il fe peut amaffer une fi grande
abondance d'exhalaifons & de vapeurs
qu'il faut pour les produire ; & la plus
grande difficulté eft , que le mouvement
de la Comete eft circulaire , & celuy de
l'exhalaifon en droite ligne. Cette objection
auroit lieu , fi on ne diftinguoit pas
de deux fortes de Cometes ,fi on prétendoit
que les exhalaiſons montaſſent au
deffus de la fupérieure région de l'air.
Nous laiffons ce lieu là pour les Cometes
miraculeuſes , mais pour les autres
il n'y a rien qui y répugne ; car s'il
fe trouve dans la moyenne & dans la
baffe région de l'air une fi grande quantité
de vapeurs pour produire le tonnerré
& la pluye , qui dure quelquefois fi
longtemps , & avec tant d'abondance ,
pourquoy ne s'y en amaffera- t- il pas
fuffifamment pour y produire une Comete
? Le long intervale d'années qui
fe paffe entre l'aparition de ces Méteores
, donne du temps à la Mer & à la
Terre de pouffer leurs vapeurs , au Soleil
de les attirer , & à l'air de les árrefter
du Mercure Galant .
47
;
refter & de leur donner de la confiftance
; mais quand ces exhalaiſons amalfées
ne fuffiroient pas pour entretenir
la durée d'une Comete , elle en attire
d'autres qui s'élevent fans ceffe , & qui
la confervent ; & s'il y en a qui ont
duré une année entiere , il y en a qui
n'ont duré que fept jours.Si elle change
de place, ces exhalaifons & le feu qui la
cópofe, la fuivent par tout par le moyen
de l'air , car le mouvement direct des
vapeurs ne paroiſt tel qu'à noftre veuë
lors qu'elles commencent à s'élever
l'air les agite apres , & les porte vers
le lieu où il eft attiré. Si les Cometes
paroiffent quelquefois au deflus des
Planetes qui les dominent , les Critiques
difent que les Cieux qui font fi
purs , ne pourroient fouffrir cette corruption
; mais c'eft de leur pureté que
vient la raréfaction du Météore . D'autres
ne veulent pas que ce foit la refléxion
de quelques Planetes , parce que
la rencontre qui fe fait de ces Aftres ne
dure qu'un moment , à raifon de leur
mouvement qui eft perpetuel , outre
qu'elles fe prédiroient auffi - bien que
les
48 Extraordinaire
les Eclypfes. Quelques- uns penfent que
ce n'eft qu'une refléxion de la lumiere
du Soleil dans l'exhalaifon qu'il a difpofée
pour la produire , étendue au dehors
pour recevoir les rayons , & refferrée
au dedans pour les refléchir & leur donner
cette couleur qui paroift à nos yeux,
d'où fe forment diverfes figures qui
nous furprennent , & qui n'ont d'autre
confiſtance que celle que nous voyons
dans les nues au lever & au coucher de
cét Aftre. D'autres prétendent que ce
font des Etoiles dont le cours nous eft
inconnu , qui s'abaiffent & qui attirent
ces vapeurs lors qu'elles viennent à paroiftre
; mais ce ne peut eftre une Etoile
de la nature des autres , parce qu'ayant
paru une fois , elle ne fe dérobe plus à
nos yeux , & c'eftoit pourquoy l'Etoile
des Mages n'eftoit qu'un Méteore qui
avoit la reffemblance d'une Etoile. Il
eft vray que ces Mages qui eftoient habiles
Aftrologues , direnten demandant
dans Iérufalem , où eftoit né le nouveau
Roy des Juifs , qu'ils avoient veu fon
Etoile ; mais il faut fçavoir que la naiſ»
fance du Meffie devoit eftre figurée par
une
du Mercure Galant.
4
une Etoile , ou plûtôt que c'eftoit cette
Etoile mystique qui fe devoit lever de
la Maiſon de Jacob ; & que c'eft encore
une choſe ordinaire de donner ce nom à
tous ces Signes qui paroiffent au Ciel.
Les Etoiles ne font nouvelles , qu'en ce
qu'elles apparoiffent , ou font découvertes
nouvellement. Elles ont efté toutes
produites en même temps ; & comme
Dieu trouva le Ciel parfait lors qu'il
l'eut creé , il n'en a point augmenté lé
nombre , & n'a rien ajoûté à la beauté
de fon Ouvrage. Si la Comete eft un
Aftre nouveau on doit l'examiner
comme les autres Etoiles , c'eſt à dire
obferver fon lever , fon coucher , fon
exaltation , fa déclinaiſon , fa longueur
fa largeur , fon paralaxe , ou fa diftance
, la refraction & fa clarté ; mais les
Cometes n'ont que la figure d'Etoiles ,
& ne font pas de la même nature. Les
Aftres attirent les exhalaiſons , & en
forment divers Méteores , aufquels ils
communiquent leurs influences , & particuliérement
le Soleil & la Lune ; &
c'eft ce qu'entend Virgile , quand il dit,
Solftici figna dabit ; & les Signes font
Q. d'Avril 1681 . c
50 Extraordinaire
prefque toûjours certains , fuivant le
Planete qui les domine. Solem quis dicerefalfum
audeat : Le Poëte parlant de
la mort de Céfar & de la guerre de :
Pharfale , dit qu'il arriva d'étranges
prodiges , & fur tout d'horribles Cometes.
Nec diri toties arfere Cometa. Il en
eft des trois principales fortes de Cometes
, ce que les Anciens difoient des
trois Foudres de Jupiter. Les premiers
venoient du propre mouvement de Jupiter
, & ceux-là eftoient plus avantageux
que nuisibles. Les feconds venoient
par l'avis des douze Dieux qui
compofoient fon Confeil , & ils eftoient
favorables à quelques- uns , & dangereux
pour quelques- autres. Les troifiémes
venoient des Héros, & des Démons
ou Efprits malins ; & les derniers
eftoient toûjours funeftes
terribles &
pernicieux .
›
S'il y a des Cometes , ou plûtôt des
Etoiles miraculeufes qui nous annoncent
le courroux ou la clemence de Dieu ,
comme celle qui parut fur la Ville de
Jerufalem avant fa deftruction , & celle
qui conduifit les Mages à la Crêche du
Sauveur
du Mercure Galant.
Sauveur ; il y a des Cometes ou des Etoiles
vulgaires qui ne font que de fimples
Métcores qui paroiffent en l'air ,
mais les Peuples fe font épouvantez
d'un mot qu'ils n'entendent pas, & qui
ne fignifie rien de fâcheux & de terrible.
Au contraire, les Grecs n'ont donné
le nom de Comete à ces fortes d'Etoiles,
que parce qu'elles avoient plus de lumieres
, & qu'elles eftoient ornées de
plus de rayons que les autres . Pourquoy
les cheveux & la barbe , qui ne font que
des rayons dans ces Aftres , auroient- ils
quelque chofe de funefte , eux qui dans'
la Nature font l'ornement & la beauté
des Hommes , qui font diformes , & qui
même dans la fuperftition font de méchante
rencontre, lors qu'ils leur manquent
? C'est donc fauffement qu'on ſe
fert du nom de Comete comme d'un
épouventail pour tranfir , & pour confterner
fouvent les Peuples mal à- propos
; car fous prétexte de la colere &
des jugemens de Dieu , dont on leur
veut donner par là de la crainte , on les.
fait tomber dans mille erreurs , mille
fuperftitions , qui pour eftre groffieres ,
·
>
Cij
52 Extraordinaire
7
n'en font pas moins criminelles. Perfonne
ne s'amende ; on s'amufe à raifonner
fur les Aftres aufquels on attribue
ce qui fe paffe icy bas ; & bien loin de
corriger les moeurs & de fonger à fes
fautes , on s'entefte de fottes & de ridicules
opinions , qui corrompent &
amufent les Hommes le refte de leur vie.
Il faut le mocquer des Cometes avec
Scaliger , & de ceux qui ont la foiblefle
de s'y arrefter. On dit que leur grandeur
montre leur force ; leur couleur , la nature
des Planetes qui les dominent ;
leur éclat , feurs effets , & que leur
forme eft un caractere Hyéroglifique
qui exprime le couroux du Ciel. Quelques-
uns attribuent particulierement
leurs effets à la Religion , & ont remarqué
que de foixante & huit Cometes
qui ont paru depuis la mort de Jefus-
Chriſt , il n'y en a aucune qui n'ait
prédit quelque Heréne , ou quelque
changement dans l'Eglife ; mais eft
facile d'ajufter de pareilles Remarques
Hiftoriques aux influences des Aftres
& d'apporter de pareils exemples pour
appuyer des conjectures qui n'ont aucune
démonftration.
སྡུག་
du Mercure Galant.
53
Il y en a d'autres qui n'admetent pas
l'Aftrologie à l'égard de ces fortes d'Etoiles,
mais qui ne laiffent pas d'en juger
aftrologiquement , par une longue
Indiction qu'ils font des effets de la Comete,
dans laquelle ils prétendent découvrir
la caule naturelle des Guerres ,
des Morts, & des changemens d'Etats
dont ils menacent les Homines, Ils difent,
que la Stérilité, la Pefte,& la Mort
fubite , font les effets ordinairés de ce
Méteore, & que de là naiffentles Inimitiez,
les Séditions populaires, la Guerre,
& la Révolution des Empires. Il eft vray
que ces Méteores peuvent caufer de méchans
effets,mais ils en peuvent cauferde
bons. Ils ont leurs influences, & le Ciel
les communique diverfement à la Terre,
& c'eft dans ce fens qu'on dit que
la fertilité de la terre vient de la bonté
de l'année. Les Curieux doivent encor
fçavoir que les Cometes ont auffi naturellement
de bons effets que deméchás
& qu'un Philofophe appellé Charemon
a fait un Livre , où il remarque
qu'elles avoient toûjours préfagé du
bonheur ; car en verité de tels pai-
1
1
Cij
Extraordinaire
fonnemens font dignes de pitié , &
c'eft là proprement tirer la Comete par
les cheveux . Il faut bannir tous les preftiges
de l'Aftrologie Judiciaire, & fe fou
venir de cette Défence du Prophete Jerémie,
Afignis Cali nolite timere qua timent
Gentes. Il n'y a que les Peuples
ignorans qui s'amufent à ces faux pré-
Tages, Leges populorum vana funt. Leurs
opinions n'ont pour fondemet que la ſuperftitio
& l'erreur, ils font une Divinité
cruelle de la Comete , & croyent avec
Homere , qu'on ne voit pas les Dieux
impunément. Ce qui montre leur foibleffe
, c'eft qu'en vain on leur fait connoiftre
que la Comete n'a rien qui doive
les épouvanter. La premiere qui vient
à paroiftre,réveille tout de nouveau leur
fole curiofité , & leur donne mille nouvelles
allarmes. Je fçay que les Préfages
ont efté des marques de Religion parmy
les Payens, parce que, dit Valere le
Grand, les chofes n'arrivent pas à l'avanture,
mais par la providence & la volonté
des Dieux.Je fçay encor que dans
l'Ancien & Nouveau Teftamét, ils n'ont
pas étény vains ny inutiles ;aù contraire ,
Dieu
du Mercure Galant.
55
Dieu s'en eft fervy pour communiquer
fes graces aux Hommes , ou pour leur
montrer fa colere & les châtimens
qu'il préparoit à leurs crimes. C'eft
pourquoy il y a des Prophetes , & ces
Prophetes ont annoncé toutes ces chofes.
Les Juges , les Roys d'Ifraël , les
ont confultez. La captivité du Peuple
de Dieu dans l'Egypte , fa délivrance,
fa conduite dans le Defert , la Naiffance
de Jefus- Chrift , & fa Mort , fon fecond
avenement , la deſtruction de Jérufalem
, tout cela a efté prédit par des
Préfages & par des Signes ;mais tous ces
Signes qui paroiffent dans le Ciel ne font
pas des marques qui viennent de la part
de Dieu. Le Diable s'en mefle fouvent :
& comme il fe met fouvent dans le Tonnerre
, & qu'il fait quelquefois les orages
& les tempeftes, il peut tracer en l'air
diverfes figures pour épouvanter les
Hommes, & abufer de leur fimplicité .
Un certain Rabin affure que le Diable
émût d'horribles tempeftes , & fit voir
un Cercueil en l'air, pendant que Moïfe
eftoit fur la Montagne , afin de perfuader
au Peuple que Moïfe eftoit mort ,
Cij
56
Extraordinaire
& pour le porter plus facilement à l'idolatrie
; mais les grands courages ne s'étonnent
pas de ces Prodiges. Charles IX.
chaffant dans la Foreft de Charle-Val en
Normandie,fes Véneurs épouvantez par
la rencontre d'un Fantôme tout en feu
de la hauteur de plus d'une Pique , qui
pouvoit eftre quelque Méteore embrafé,
ou quelque illufion du Diable , ils prirent
tous la fuite . Le Roy demeuré
feul, le pourfuivit l'Epée à la main , &
le fit difparoiftre. Peut on craindre &
adjoûter foy à ces Signes fans eftre fu
perftitieux ? Qui nous a affuré qu'ils font
des marques de châtiment & de punition
pour les Hommes ? Il faut fçavoir s'ils
font naturels ou extraordinaires , s'ils
veulent fignifier du bien ou du mal; car
enfin s'ils font naturels , c'eft une fuperf
tition de leur attribuer d'autres effets
que ceux qui font propres à leur nature;
s'ils font miraculeux , il ne faut point
en porter un faux jugement , il faut
s'en remettre à la volonté de Dieu
qui les envoye . La Colomne de feu
qui conduifoit le Peuple d'Ifraël
eftoit un Signe de bonté pour luy , &
de
du Mercure Galant.
ST
1
de colere pour les Egyptiens. Il ne faut
point s'attacher aux Préſages ny à la Superftition
en quelque maniere que ce
foit. Quand cela ne feroit pas défendu
par nottre Religion, & qu'il feroit permis
à chacun de s'abandonner au déreglement
de fon efprit , & de fa volonté,
il n'y a point d'Homme fage qui ne les
mépriſe.
DE LA FEVRERIE .
Cette Piece eftfi remplie de recherches
curieufes , qu'on trouve peu de matieres
qui foient traitées plus à fond. Joignez à
cela la beautéduftile , & vous avoйtrez
à la gloire de l'Autheur, qu'on ne peut
trop eftimer de pareils Ouvrages. Les
Decifions qui fuivent font d'une Perfonne
de voftre Sexes que l'éloignement des
lieux n'empefche pas de s'intéreffer dans
noftre commerce.
A Rome ce 22. Mars 1681 .
Umble falut , Seigneur Mercure,
Dont le nom fait, bruit en tous
Hom
-b
Mieux
C v
58 Extraordinaire
Sur mes Vers mal polis jette un peu les
yeux ,
Et daignez , s'il vous plaift , en faire la
Lecture ;
De ma Mufe naiffante agréez ce pré-
Sent,
Soyez pour elle un Dieu facile & complaifant.
Lequel eft le plus à plaindre , ou
un Mary jaloux , ou la Femme
d'un Mary jaloux.
CE
Eluy qui fouffre davantage,
Eft le plus digne de pitié.
r
trop
Un Mary et jaloux que par tr
d'amitié ,
Ce trop caufe fouvent du bruit dans le
ménage.
S'il aimoit moins fa Femme , il en feroit
plusfage,
Et fon bonheur feroit plus grand de la
moitié.
Cet Homme eft d'autant plus à plaindre,
Qu'ilfouffre pour vouloir guérir.
Et
du Mercure Galant.
59
Et croit fe foulager , cherchant à dé
couvrir
Ce que pour fon repos il a le plus à
craindre.
Auffi l'efprit toûjours inquiet & refveur
,
Il nourrit le chagrin qui le ronge fans
ceffe ,
Et c'est luy - mefme qui s'empresse
A s'éclaircir de fon malheur.
Sa Femme cependant agiſſant à fa
refte ,
Prend droit de le faire enrager,
Et croit , parce qu'elle eft , ou paffe pour
honnefte ,
Qu'elle n'a rien à ménager ;
Ce n'eft pas agir trop en Befte.
Ainfi la Femme du faloux
Paffe des nomens affez doux
Sans crainte de la jalousie,
Pendant que Monfieur fon Epou
Dans fa bizarre frénefie
N'a pas un beau jour en fa vie.
Je vous laiffe à juger,Mercure Galant,
lequel eft le plus à plaindre des deux.
Je fuis pour le Mary , quoy qu'il foit
l'an
6013 Extraordinaire
l'autheur du mal , parce qu'en effet il
fouffre davantage , & que fon tourment
ne finit point. ab ocena 31
Lequel doit eftre eftimé le plus
malheureux , ou l'Aveugle né,
ou celuy qui a perdu la veuë.
Les plaintes d'un Amant , qui eft devenu
aveugle depuis qu'il a com
mencé d'aimer , pourront fervir à
décider cette Queſtion .
J4
Adore les beautez dont Philis eft
Pourveuë,
L'Amour m'a rangé fous fa Loy;
Mais belas! la Cruelle infenfible pour
moy
Se mocque du tourment que m'a caufé fa
vinë.
Amans, quifoûpirez , & plaignez votre
fort ,
Le mien est beaucoup plus àplaindre que
le vostre
Fay perdu les deux yeux , & pour tout
réconfort
處
Fr
du Mercure Galant. 610
Vn Aveugle en conduit un autresopha
Ah, mes yeux , quand je vous perdis,
Fut-ce l'éclat de ceux de la Cruelle,
Ou le regret de voir mes veux trahis ,
Quivous couvrit d'une nuis eternelle?
Helas ! qu'il m'euft efté bien doux
De prendre naiffancefans vous !
le n'aurois point veu l'Inhumaine,
l'ignorerois encor les tourmens amoureux
;
Ony , vous m'avez perdu, mesyeux , mes
traitresyeux,
Et vous avez esté les autheurs de ma
peine.
Ce que doit faire une Belle qui
eft preffée de fe déclarer pour
deux Amans ,dont l'un a beaucoup
d'amour & peu de mérite
, & l'autre beaucoup de
mérite avec peu d'amour.
A
Mans , qui confacrez vos feuxs
Al'engageante Vacefmonde,
Vous ne pouviez choisir un Objet dans
le monde
1
Qui
$ 62 Extraordinaire
Qui fuft plus digne de vos voeux ;
Mais qu'un de vous deux me pardonne
,
S'il fe voit de la Belle un jour peu fatisfait,
Et file confeil que je donne :
Eft peu conforme à fonfouhait.
Beauté , qui nourriffez leurs amoureuſes
flâmes ,
Le mérite pour vous doit avoir des
appas ;
C'est la marque des belles Ames ,
De refufer les voeux de ceux qui n'en
ont pas ;
Un Homme de mérite , & fenfible à vos
charmes ,
Rendra justice à voſtre amour ;
Ne craigne point , qu'ayant rendu les
armes ,
Il s'en repente quelque jour.
Il faut malgré luy qu'il vous aime,
Vous avez trop d'esprit pour le laiffer
aller ;
Si vous l'aimez , il enfera de mesme,
Et qui brûle pour vous , sçaura toûjours
brûler.
Le
du Mercure Galant . 63
Le confeil des Femmes n'eft pas toûjours
bon à fuivre ; mais comme je fuis
perfuadée que la Belle Vacefmonde eſt
une Perfonne accomplie, & qu'il eft naturel
d'avoir de l'inclination pour fon
ſemblable , il eſt à croire qu'elle rendra
juſtice au mérite.
Puis que vous eftes le Dépofitaire
des confeils dont on a befoin , je vous
prie , Galant Mercure , de vouloir bien
propofer cette Queſtion dans voftre Extraordinaire
, fçavoir , Lequel est le plus
avantageux pour une Veuve de 25. à 26 .
ans ; ou defe remarier , ou de demeurer
dans le Veuvage , ou d'abandonner entie
rement le monde en fe retirant dans un
Convent. J'attendray réponſe là deffus
dans quelqu'un de vos Extraordinaires ,
pour décider de ina fortune, & fuis voltre
& c.
>
LA SOLITARIA DEL MONTE
PINCE NO.
PETIT
64
Extraordinaire
PETIT TRAITE'
DES
METEORES ,
ET DE LA COMETE
APPARUE EN L'AN 1680 ..
L'Espritde l'Homme ne doit pas fonder
une opinion fort fouvent erronée
fur des évenemens extraordinaires
fans en rechercher la caufe,encor moins
affurer des effets inévitables fans en obferver
la fource & le fondement. Nous
venons de voir une Comete qui à la verité
doit intimider les plus intrépides, par
lesraifons queje déduiray; mais non pas
à un tel point qu'on en enfante des eftres
de raifon, & des imaginations creufes,
puis qu'en effet on ne doit non plus
eftre lurpris de ceMéteore, que de voir
les Etoiles tombantes, les Chevres fautantes
, les Dragons volans, les Feux folets,
lés Eclairs , les Tonnerres, & autres
choles formées de la mefme matiere. Je
fuprime tous ces feux, & veux feulement
en établir un dãs chaque Région de l'air.
Il
Du Mercure Galant.
6.5th
Il faut remarquer premierement qu'il
ya de trois fortes de Régions dans
l'air, l'Inférieure , la Moyenne , & la
Suprémne.
L'inferieure eft l'air qui nous envi
ronne, nous, nos bâtimens , & qui finit
jufqu'au fommet des Montagnes les plus
ordinaires.
La Moyenne eft depuis le fommer de
ces Montagnes ordinaires, juſqu'à lacime
des plus hautes. J'en excepte les Monts
Olimpe, Caucaze, & queques autres,
Enfin la Supréme s'étend depuis le
fommet de ces hautes Montagnes , jufqu'à
la Sphere du feu.Quelques- uns demandent
s'il y en a une.Ce n'est pas icy
le lieu de le décider.
Dans la premiere Region de l'air ,
s'engendrent les Brouillards , les Fri
mats, les Feux folets, le Caftor, le Pollux
& l'Helene.
Dans la feconde , fe forment les
Eclairs, les Tonnerres, les Foudres , la
Pluye, la Grêle, la Neige , les Chevres
fautantes , les Dragons volans , les Lan .
ces,les Flambeaux , l'Arc en - Ciel,les Parélies,
les Verges , & les Coutonnes.
Dans
66 Extraordinaire
Dans la troifiéme , fe forment les
Etoiles tombantes , & les Cometes , &
même quelquefois plus haut.
Il y a de deux fortes de matieres pour
former en genéral les Metéores. La
prochaine & l'éloignée. L'éloignée eft
Peau , & la terre. La prochaine eft la
vapeur & t'exhalaifon. On fçait qu'il¸
y a de la diférance entre vapeur &
exhalaifon . La vapeur fort des Corps
humides , comme de l'Eau , de l'Huile
& du Vin. L'exhalaifon part d'un Corps
fec & aride , comme de la Terre , des .
Soulfres , des Bitumes , des Réfines , &
des Vitriols.
La matiere prochaine des Metéores
fecs (pour les humides je les laiſſe à
part ) n'eft qu'une grande quantité
d'exhalaifons graffes , huileufes , gluantes
, terreftres , bitumeufes , & par conféquent
tres- combuftibles , qui partent
de leur corps naturel par la vigueur du
Soleil , & des autres Aftres , qui en les
failant exhaler , les fpiritualifent par
leur vertu genérative , & qui ne laiffent
pas de retenir la qualité du corps dont
elles partent. Il faut obferverqu'il ya des
feux
du Mercure Galant.
67
feux foûterrains qui contribuent beaucoup
à l'élévation de ces exhalaifons.
Apportons l'exemple le plus familier ,
qni arrive dans la premiere Region de
l'air. Ler Feux folets font les plus communs.
Leur matiere n'eft que cette exhalaifon
vifqueufe , graffe , & gluante ,
& par conféquent fufceptible de feu ,
attirée par le Soleil , & les autres Corps
céleftes . Ils font fort agiles , c'eft pourquoy
ils courent dans l'air au moindre
mouvement. Il s'engendre ordinairement
fur les Cloaques , fur les Cimctieres
, & fur les Marais , à caufe qu'il
y a quantité de ces exhalaifons graffes
& vifqueufes.
Peut-eftre me demanderez- vous comment
cette matiere s'enflame ? Je vous
répondray que cette matiere , ou ces
exhalaifons eftant refferrées, font quelquefois
allumées le jour par l'ardeur du
Soleil , ce que nous n'apercevons pas ,
à caufe qu'une grande lumiere en efface
une petite. Ils peuvent auffi eftre allumez
par le mouvement de quelque
Corps circonvoifin . Vous me direz que
le feu ne peut pas s'éprendre fi facile-
·ment
68 Extraordinaire
ment d'un corps. J'ay un fondement
affez fingulier fur le principe de ce feu,
que j'appelle quinteffence des quatre
Elémens , autrement la matiere animale.
C'eft à peu- prés la matiere fubtile
de Mr Descartes , ou la matiere premiere
des Philofophes , dénuée de formes
& d'accidens. Je dis que dans tous les
corps il y a de cét. Elixir , & qu'eftant
fubtilement tiré , il n'a pas de peine à
enflâmer une matiere auffi combustible
que celle de ces feux folets. Il y en a
quantité dans les Sels, dans les Soul fres,
dans les Bitumes , & dans les Réfines.
De là vient que la pierre du Tonnerre
qui en eft composée , en produit en
quantité. Bien davantage ; je dis qu'il
ne faut que fortement preffer l'air pour
en faire fortir. Par exemple , la Roje
d'un Caroffe ( où il y aura tant feit peu
de graiffe & d'eau- de- vie ) courant à
bride abatie , produira de la flâne par
cette conftriction d'air qui en fortira.
Ces efprits font ordinairement dilatez ,
& n'ont pas d'effet s'ils ne font refferrez
; mais s'ils le font tant foit peu , ils..
→ enflâment auffi-toft . Les efprits du Soleil
du Mercure Galant. 69
leil n'enflament pas les chofes combuftibles
; mais fi on les refferre par le
moyen d'un Cryftal concave , le corps
où portera le rayon n'aura pas dede peine
à s'enflâmer.
"
Je mets de la diférence entre les efprits
afubtils du Soleil , & cette matiere aniamale.
J'eftime qu'elle eft creée du Puiffant
Eternel féparément des autres chofes
, comme l'ame univerfelle. Elle eſt
portée par l'air qui luy fert de vehicule
dans toutes les parties du Monde. Cette
matiere animale a beaucoup d'effet lors
que le Soleil eft fur noftre horifon
parceque trouvant des efprits qui fymbolifent
de fort prés avec les qualitez ,
elle agit avec plus de force & de pénétration.
Cette matiere agitée & preffée
par quelque corps , fe trouvant auprés
de ces exhalaifons combuftibles ,
A les enflâme ; & cela arrive fouvent par
ale fecours du Soleil . Ces exhalaifons enflâmées
, c'est ce que nous appellons
Feux folets. An
Quelques-uns eftiment que ce font
veritablement des Efprits folets qui
portent ces Feux ardens , & la raifon
qu'ils
70
Extraordinaire
qu'ils apportent ; c'eft que , 'difent - ils ,
ces Feux conduifent au précipice, pourfuivent
un Homme quand il s'enfuit
d'eux. Il ne faut pas s'en étonner. Le
Cavalier voulant s'enfuir , fait une agitation
d'air où il paffe ; & même par la
circulation d'air qu'il caufe à l'entour
de luy , il entraîne par la même raifon
tous les Corps legers qui font aux environs
de cét air agité . Si vous voulez que
ces Feux ne vous attaquent point , il
faut n'agiter l'air que le moins
que Vous
pourrez. Leur flâme eft lumineuse ,
mais elle ne brûle en aucune forte , à
caufe qu'elle eft trop rare & trop fubtile .
Si vous moüillez voftre doigt dans de
T'Esprit de Vin , & que vous l'expofiez
à la chandelle , vous verrez de la flâme
à l'entour de votre doigt fans en eftre
brûlé , à caufe que fa flâme eft trop rare
& trop fpiritueufe. On appelle ces feux,
Caftor & Pollux , quand on les voit
tous deux enfemble. Pline raporte que
c'eft un heureux préfage. Quand il n'y
en a qu'un feul , on le nomme Hélene.
Le même Autheur dit , que le préfage
en eft funelte . Pour moy , je n'y trouve
•
aucun
du Mercure Galant.
71
aucun fondement . Ces Feux folets s'évanoüiffent
quand la matiere fe diffipe,
ou bien quand ils font fuffoquez par
quelque corps trop froid , & trop humide.
Palfons aux feux qui arrivent le plus
ordinairement dans la feconde Région
de l'air. Le Tonnerre m'a femblé le plus
à propos , non feulement à caufe de la
terreur qu'il imprime , mais encor à
caufe de fes évenemens furprenans &
extraordinaires .
+
Lors que cette matiere vifqueufe &
combuftible , ou exhalaifon terreftre ,
dont j'ay déja parlé , eft ferrée & détenue
entre deux nüées froides & humides,
pour lors trouvant fon contraire ,
elle fait un effort pour fortir de prifon , "
qui caufe ce formidable murmure que
nous entendons rouler fur nos teftes ;
& l'agitation qu'elle fait dans ce mouvement
furieux fait écarter la nüée , &
par la collifion nous en fait entendre
l'éclat , ce que nous appellons Tonnerre.
Quelques- uns difent que le feu ne
s'allume que par la violence & l'agitation
que ces deux corps fe font. Je
n'en
72 Extraordinaire
n'en difconviens pas ; mais il peut y
eftre allumé par l'ardeur du Soleil ,
avant d'y eftre emprifonné , & cela
peut encor arriver par une Etoile tombante
, finiffant fa courfe fur cét amas
de matiere fufceptible de flâme.
Peut- eftre me direz- vous que vous
avez fouvent entendu le Tonnerre
gronder fur voftre tefte , quoyque le
temps y parift fort ferain , & que par
conféquent ce ne font pas ces exhalaifons
enfermées dans ces nuages. La
chofe fe peut faire , mais il falloit abfolument
qu'il y eût des nuages qui ne
fuffent pas éloignez dans lefquels
eftoient emprifonnées ces exhalaifons ,
qui s'agitoient avec tant de vigueur &
de violence , que tout le Ciel en retentiffoit.
Remarquez qu'il ne fe fait jamais
d'Eclair fans Tonnerre , & que fi vous
le voyez quelquefois fans l'entendre ,
c'eft que la veuë eft un fens plus fubtil
que celuy de l'ouye , qui eft trop groffier
pour en recevoir l'éclat de trop loin.
De là vient que l'Eclair paroift avant
l'éclat , quoy que l'éclat le précede ordinairement.
L'on
du Mercure Galant.
73
"L'on peut bien entendre le Tonnerre
fans
voir l'Eclair , quoyque l'Eclair fe
faffe prefque toûjours ; & fi nous ne le
voyons pas , c'eft qu'il y a des nuages
qui font oppofez entre nous & l'Eclair .
Je dis prefque toûjours , parce qu'il fe
peut faire un mouvement dans le nuage
fans l'écarter.
par
l'admets de trois fortes de Tonnerres.
Si les exhalaiſons font formées de matiere
fulfurée , huileufe & bitumeuſe ,
pour lors leur effet eft de brûler & de
noircir , mais non pas de rompre. Si
elles procedent d'une matiere fulfurée
& nitreufe , pour lors il fe fait un grand
bruit , elles fracaffent tout ce qu'elles
rencontrent , & il fe forme une pierre
de ce foulfre & de ce falpêtre , fixée
quelqu'efprit aftringent qui s'y trouve
eftant preffée vivement entre ces deux
nuages. S'il y a quantité de fel volatil ,
& s'ils abondent en cét efprit penétrant,
vitriolique & mordicant , ils calcinent
la Lame d'une Epée dans fon foureau ,
& fondent de l'Argent dans une bourfe
, fans que le foureau , ny la, bourſe
foient brûlez ny offenfez. Ces efprits
Q. d'Avril 1681 . D
74
Extraordinaire
>
ne s'attaquent & n'agiffent que contrê
ce qui leur fait le plus de refiftance
comme vous voyez dans l'expérience de
l'Eau forte , qui grave & mange le Fer,
fans alterer ny toucher la Cire.
Revenons à la Comete qui s'engendre
dans la troifiéme Région de l'air ,
& quelquefois bien au deffus , & difons
en peu de mots dequoy elles font compolées
. La matiere dont j'ay parlé au
commencement , eft auffi celle des Cometes.
A la verité les exhalaifons en
font huileufes , graffes & vifqueufes ,
& mêmes en plus grande quantité , ce
qui eft caufe que le feu agit plus longtemps
fur cette matiere humide , mais
neanmoins tres- combuftible . Il faut
pourtant que parmy cette vapeur onctueufe
il y ait quantité d'efprits terreftres
& bitumineux, qui retiennent la flâme.
Les Cometes fe repreſentent en diverfes
figures ; en Etoiles chevéluës &
barbuës , en forme d'Epée & de Hache ,
à courte & longue Queue , & en telles
matieres qu'il plaift au hazard , & à
la forme de la matiere.
Si le Soleil eft directement opposé à
ces
du Mercure Galant.
75
&
gueur
ces Cometes , & qu'il darde avec vifur
cette matiere , il fait paroiftre
des rayons vifibles par une radiation
finguliere en forme de chevelure , de
barbe , & autre chofe , felon que la
matiere eft rare & ferrée . Si ces Cometes
font à queue , c'eft que le Soleil les
regarde de travers , & porte fes rayons
vilibles fur une matiere propre à les recevoir
, ce qui fait paroiftre la queuë.
Il faut bien que cette queue que nous
voyons ne foit pas enflâmée parce
qu'elle brilleroit autant que la forme
d'Etoile qui paroift à fon commencement
; & pour preuve de cela , c'eft que
la queue eft plus large à la fin qu'au
commencement ce qui fait voir que
ce n'eft qu'une radiation. Si c'eftoit un
feu allumé , le principe du feu eſt de
monter , par confequent le commencement
feroit plus large , & la fin plus
étroite en maniere de Pyramide .
›
,
Voicy ce qu'on objecte . Si c'eftoit
un Globe , qui recevant la lumiere du
Soleil , la reproduifift par une longue
fuite qui formât cette queue , fur quoy
cette radiation fe formeroit- elle ? Vous
Dij
76
Extraordinaire
avez raifon de dire que le Ciel eft trop
fimple pour recevoir une radiation. Je
répons en deux mots qu'il y a quantité
de cette matiere non encor enflâmée
qui eft à l'entour de ce Globe de feu
qui paroift comme une Etoile , fur la
quelle la reverberation du Soleil fe forme
; & le Soleil dardant fes fur
les parties les plus refferées , renvoye
une longue réflexion en forme de
queue. La preuve de la réflexion eſt
évidente , puis que fi le Soleil eft d'un
côté , la queue eft toûjours de l'autre ;
de forte que l'on voit manifeftement
qu'elle prend la lumiere de luy.
rayons
Vous m'objecerez que la lumiere du
Soleil ne peut pas eftre refléchie fur un
corps allumé , & tout à-fait embrasé à
Il eft vray , mais ce Globe allumé qui
vous paroift une Etoile , ne l'eft qu'en
de certaines parties, & ne s'embrafe pas
fi facilement qu'il feroit icy dans la
baffe Région de l'air , parce qu'il eft
proche de fon élement. C'eſt d'où vient
qu'elles durent affez long-temps.
Les Cometes font meuës par trois
mouvemens ; par le premier , d'Orient
en Occident , comme les Etoiles ; par
du Mercure Galant.
77
le fecond , d'Occident en Orient à
peu prés comme Vénus ; par le troifiéme
, d'une latitude incroyable vers le
Septentrion ou le Midy comme celle- cy-
C'est une Queſtion agitée , fçàvoir fi les
Cometes font quelquefois au deffus de
la Lune. Quelques-uns tiennent la négative.
Pour moy je n'y trouve aucune difficulté,
puis qu'au deffus de la Lune la
matiere eft affez rare pour leur permet
tre le paffage. Seconde preuve ; c'eſt
qu'elles ne feroient pas de fi vaftes cour
fes en fi peu de temps , comme on en a
veu une qui en trois mois , proceda en
foixante & dix jours de la quinziême
partie de Virgo en la huitième partie du
Scorpion, c'est à peu prés, felon la longitude
, foixante parties du Zodiaque
Plufieurs affurent qu'elles peuvent monter
jufqu'à Jupiter. Je ne le puis croire
à caufe de l'ardeur du Globe du Soleil
qui diffiperoit auffi- toft cette matiere fi
combustible. Je ne dis pas qu'elles ne
puiffent monter dans la Lune& le Mercure;
mais pour Vênus , j'y
balance
à caufe de la proximité du Soleil .
Il n'y aa pas de doute que les Cometes
Diij
78 Extraordinaire
ne foient Meffagers de mort, & des indices
manifeſtes de Famine , de Maladie,
& de Stérilité, & fort fouvent de
Contagion. A l'égard de la Guerre &
de la deftruction des Villes , je n'y
trouve aucun fondement. Il faut confidérer
premierement que cette matiere
brúle inceffamment , qu'il en fort
quantité de tres- malins efprits , qui
eftant portez par l'air qui leur fert de
véhicule , fe meflent parmy noftre air
que nous refpirons ; & comme ces efprits
font tres- malins & tres-nitreux ,
les délicats , & le beau Sexe , en font
bien plûtoft attaquez, que non pas un
Païfant qui eft accoûtumé à flairer toute
forte d'air corrompu . La preuve de la
Famine. Vous pouvez - bien fçavoir que
cette attraction d'exhalaifons n'arrive
que par une forte chaleur, qui par conféquent
brûlant toutes les femences &
toutes les féves, caufe la ftérilité; de maniere
que les fruits de la Terre fe perdent
à faute d'humidité fuffifante ..
Enfin cet amas d'exhalaifons , & ces
efprits, fe digerent par le feu, & s'émanant
fur une Province , fur un Royaume,
du Mercure Galant. 79
the , & quelquefois fur plufieurs , caufent
des maladies mortelles par leur malignité
dangereufe , & s'évanouiffent à
noftre veuë.
GUEPIN , de Rennes.
Voicy divers Madrigaux fur les deux
Enigmes du Mois de Mars , dont les
noms eftoient la Cire & la Cloche.
I.
UNjour Mercure le trompeur
Vonlut duper Apollon fans rien dire.
Pour cet effet , tranchant du grand Scigneur,
Portoit toutes marques d'honneur ,
Et ne portoit rien moins que le nom de
Meffire.
Ce n'est pas tout ; des Lettres de Cachet,
En Lacs de foye & Sceaux de Cire.
Etalloient par tout fon empire ,
Et ce n'eftoit qu'Edit , Ordonnance , on
Brevet.
Apollon étonné de ce grand étalage,
Changea de mine & de vifage,
Et prenant un front lumineux,
Brûla d'un rayon defes yeux
D iiij
80 Extraordinaire
Ces Lettres & Brevets ,fondit les Sceaux
de Cire ,
Tant il eft vray qu'à le bien dire
On ne sçauroit tromper la prudence des
Dieux.
LE MARQUIS DE GRASSAMANT ,
de Troyes .
I I.
ETpour la joye & pour le deuil.
Pour la naiffance & le cercueil ,
Souvent dans les Temples onfonne;
Mais le refpect que j'ay pour la Religion
Ne veut point fur ce fait que mon eſprit
raiſonne.
Ie me rendsfans rebellion ,
Soit que j'en fais loin ou fort proche,
Promptement en l'Eglife au premier fon
de Cloche .
JE
Il Signore de Cafa Cremata,
III.
E vous entens , Seigneur Mercure ,
Avec voftre Cloche à la main.
Vous nous conviez tous à voir mettre
demain
Carefme dans lafepulture ;
Mais pourquoy tant vous mettre en
frais ?
Laiffezdu
Mercure Galant.
Laiffez- là veftre Cire , il n'eft pas néceffaire
De faire un fi beau Luminaire.
Peut- estre que charmé de tant de beaux
apprefts ,
Vn jour il reviendroit exprés
Nous en voir encor autant faire.
LE FEBVRE , de Rouen.
Q
I V.
Vand LOUIS , le plus grand des
Roys ,
Confirme fes auguftes Loix
Par fa puiffance fans égale ;
Et que pourfaire à fes Sujets
Sentir tant en guerre qu'en paix
Ses libéralite , oufa faveur Royale;
Un Cat tel eft noftre plaifir,
ue
nos Roys ont voulu choisir,
Ace Monarque peutfuffire ;
C'est affez , que ce Héros
On voye , apres ce peu de mots,
L'Image en Lacs de foye éclater fur
la Cire.
RAULT , de Rouen.
D v
82 Extraordinaire
V.
Depuis trois ans Mercure ayant
quitté les Cieux,
A pris divers emplois fur terre,
Tant pour
la paix que pour la guerre.
Et les préfere tous aux messages des
Dieux.
୧୯୯୨୭
Chaque Mois fon devoir l'appelle
A quelque fonction nouvelle,
Selon qu'on l'exige de luy.
Remarquez fi jamais il a la main en
poche;
Non , non , fon devoir aujourd'huy
Eft de gaillardement faire entendre la
M
Cloche.
V I.
Le mefme.
Ercure , fans quitter le furnom
de Galant,
Peut prendre celuy de Marchand,
Par les beaux emplois qu'on luy donne,
En voyageant dans tous les Lieux
Qui font renfermez fous les Cieux,
Plus vifte que jamais n'afait encor per-
Sonne;
Car dans les voyages divers
Qu'il
du Mercure Galant. 83
Qu'ilfait dans ce vaſte Univers ,
Il apporte fonvent diférentes denrées.
Je le voy chargé dans ce Mois
De deux que l'on peut vendre au poids.
Qui font des preuves affurées
Qu'il veut trafiquer cettefois.
Il porte en premier lieu d'une tres-belle
Cire,
Jaune , blanche indiféremment.
Pour leprix , c'eft un brave Sire,
Qui le dira fort justement ;
Maisfafeconde marchandiſe
Peut caufer un peu de ſurpriſe
A ceux qui douteront des forces de fore
Bras ,
Puis qu'il apporte dans fa poche
Une belle & charmante Cloche,
Sans en fouffrir nul embarras.
ALCIDOR , du Havre de Grace
MA
>
VII.
Afoy Mercure eft aux abois,
Puis qu'apres fes grands exploits,
On voit à préfent ce beau Sire
Réduit à chauffer la Cire .
E. FOYNEAU , Sous. Chann
la Cathédrale de Vene
84
Extraordinaire
VIII.
Des Sous- Chantres fans reproche,
AMercurepeut- il déguifer
Celle qui fçait les maîtriſer?
Non , ils connoiffent trop la Cloche.
Mercur
I X.
Le meſme.
Ercure , aupres de moy c'est mal
faire ta Cour.
Quoy , me prens- tu pour une Cruche ,
De me donner un mois , lors qu'il nefaut
qu'un jour ,
Pour trouver la Cloche & la Ruche?
Le Soleil du Quartier S. Mederic.
X.
E vous étonnez pas de voir preffer
la Cire NE
A Mercure avec tant d'ardeur,
Carj'ay toûjours entendu dire
Qu'il ne bait pas la douceur.
I
BAUDOUIN , de Lifieux.
X I.
je ne tiens pas vostre Mot,
Du moins de bien pres j'en approche,
Er dust- on me croire un vray Sot,
Je foûtiens que c'est une Cloche.
Le meſme.
XIL
Du Mercure Galant.
85
XII.
LA Cire que les Abeilles
Vont fur les fleurs cueillir de toutes
parts,
Et la Cloche qui fait tant de eruit aux
oreilles ,
Sont les deux Enigmes de Mars.
LE CHEVALIER BLONDEL .
XIII
Mercure , vous estes difcret
,
Et bien propre pour le fecret ,
Ie fuis obligé de le dire.
Vous fçavez, cacher aux Ialonx
Deffous le Cachet & la Cire ,
Ce que l'Amour a de plus doux.
LA TRONCHE , de Rouen.
XIV .
MEcure a fçen trouver l'heureuſe
invention
de faire des Cloches nouvelles,
Nuit & jour point de bruit entr'elles ,
Point d'appel, point de carillon :
Que fi l'on en avoit en tous lieux de
pareilles ,
On nous fatigueroit moins fouvent les
oreilles.
DE LA MARE- CHESNEVARIN ,
de Rouen .
86%% Extraordinaire
X V.
Ans chercher tant de Mots pour
Sans
expliquer
l'Enigme
Qu'on nous propofe dans ce Mois
La Cire a toute mon eftime,
C'est d'elle dont je fais le choix ;
Et fans craindre d'aucun le blâme & le
reproche ,
Je veux auffi la donner à la Cloche.
FLORIDOR , de la petite
Ville du Havre.
X V I.
Ris que vous avez de charmes!
IRis Je me rends je mets bas les armes ,
Mes fens fe trouvent enchante
Quandje vous vois, quand vous chantez,
Mais c'eft peu que de vous le dire ,
Puis que je n'ay pas le bonheur
D'eftre gravéfur vostre coeur ,
Comme un Cachet deffus la Cire.
L'Albanifte de Rouen.
XVII.
Stre à mes voeux trûjours rebelle ,
Erenjours fiere,& toujours cruelle ,
C'est me traiter en Etranger!
Pour faire ceffer ce reproche ,
Mercure fait fonner la Cloche ;
Que
du Mercure Galant. 87
Que ce foit l'heure du Berger..
XV III.
Le mefme.
Ne explicationpeut-elle eftre plus
pure
Que cét Eloge du Mercure ?
Il eft aimé , chacun le fuit ,
Comme la Cloche il fait grand bruit,
Et quand il s'agit de Miftere ,
On le voit diferet & prudent ,
Enfevelir enfage Confident
Dans la Cire ce qu'il faut taire.
Le Solitaire de S. Géniez.
X I X.
Nduftrienfes Ménageres,
Abeilles qui coure les champs
Auffi-toft que ledoux Printemps
Donne de la vigueur à vos ailes légeres:
Obfervez de prés le talent
De noftre Mercure Galant ,
Qui n'euft jamais la tefte cruche.
Faifeufes de Cire , & de Miel ,
Rendez- luy grace , il eft venu du Ciel
Pour vous faire offre d'une Ruche.
L. BOUCHET , ancien Curé
de Nogent le Roy.
XX.
88 Extraordinaire
XX.
Morgué je paſſons pour Faquins
,
Difoit Mallet à Ianot fon ComerZe.
Est-ce queje n'oZeLions faile
Queme ces Badauts les Devins ?
Quand je voulons entrer en conféance,
On no boute dehors quari queme des
Sots.
> Ie ne pouvons die deux mots
Qu'on ne nou taxe d'ignozance.
Par la morgué je fommes las
De paffer pour des Nicoulas
Qui nefauzions faire une rime :
Faifons quenque petit tracas
Qui nous boute toute en eftime.
Cà , voyons , j'explique une Enigme
De ce Mercure de Pazis.
Par ma foy je crois que j'y fis .
Te fouvient- il de ce qu'on bouche ,
lanot quand j'allons prier Guien ?
Hé là... n'eft.ce pas une Clouche ?
Mais me dizas- tu point un peu
D'o`s c'eft... ab jy fis par mon ame,
C'est la Clouche de Noftre Dame ,
Que j'oyons tout l'Hyvar aupres de
nouftre feu.
MALLET , de Paffy lez Pazis.
du Mercure Galant. 89
XXI.
>
Ajouteray , Galant Mercure ,
Vn fait de noftre puiffant Roy
A ceux que tu décris , & qui rendrout
ta foy
Aux Siecles à venir suspecte d'impofture.
Ce Prince voulant empêcher
Que dans d'indignes mains fe trouvaft
la Nobleffe ,
Afin qu'en la vertu chacun l'allaft
chercher ,
Ala Cloche laiffa fa premiere baffeffe
Ordonnant qu'en la Cire on imprimaft
fon Sceau
Qui pour diftinguer le mérite.
Mercure , tu verras fi ce difcours nouveau
Des Enigmes de Mars pourroit groffir
M
la fuite.
Le Nouveau Bourgeois
de la Rochelle.
XXII.
Ercure en cent façons tous les
jours fe déguife
Il est en mefme temps Meffager , Poftillon
,
Tantoft
୨୦
Extraordinaire
Tantoft Coupeur de Bource , & tantoft
Violon ,
Quelquefois il conduit l'amoureuſe entremife.
Il change tous les mois d'état , de paſſion.
-Pour vous dire en un mot tout ce qu'on
en peut dire,
Mercure prend comme la Cire
Toute forte d'impreffion.
LE BERGER DE FRUSSART ,
prés Vennes .
XXIII.
Our chanter les vertus de Mercure
Galant , pour
Ce n'eftoit pas affez qu'il euſt l'heureux
talent
De bien toucher le Luth , ou jouer de
La Poche
Il falloit le fon d'une Cloche .
XXIV.
Le mefme.
Our nous engager à lire
Tu nous offres de la Cire ;
Mais pour nous en tirer , de peur que
nos beaux ans
D'un foin trop affidu ne portaffent la
peine 2
Tu
du Mercure Galant.
91
Tu fais fonner à contretemps ,
Et ta Cloche pourroit s'attirer noftre
baîne,
Si fon bruit éclatant ne formoit dans
nos coeurs
Vn temps plus remply de douceurs ,
En nous faifant quitter une aimable
lecture ,
Pour goûter un repos plus doux ,
Nous donnant les momens d'admirer
ces grands coups
Que fait retentir le Mercure.
AMi
L'Indiférent du Havre
de Grace.
XXV.
Minte , on ne parle pas
bien ;
Quand on dit que vos yeux ne font plus
bons à rien ;
Car puis qu'en faisant de la Cire ,
Ils nous fout découvrir le véritablefens
D'une Enigme de prix , qu'on vante ,
qu'on admire ,
C'eft affez pour des yeux de plus de
foixante ans.
LE RAT DU PARNASSE ,
du Cloiftre S. Mederic:
XXVI .
92 Extraordinaire
XXVI.
N'Eftoit- ce pas affez d'embaraſſer
nos yeux,
Sans porter noftre oreille à ce nouveau
reproche ,
Que jufqu'icy , malgré la distance des
lieux ,
L'on nous vient reveiller
par
le bruit
de la Cloche .
FROLANT , Avocat an Parlement
de Normandie.
XXVII.
'Ous me dites en vain , Philis , que
VO le Carefme
Canfe le mal que je reſſens ,>
Puis que de la langueur , où je vois tous
mes fens,
Je n'en accufe que vous mefme.
Abfent de vous , je ne vis pas ž
Et puis quand je vois vos appas .
Croyant par ce moyen foulager mon
martire ,
Vos yeux , dont l'éclat fans pareil
Eft plus brillant que le Soleil ,
Me font fondre comme la Cire .
DE CORDAY , prés Falaiſe .
XXVIII.
du Mercure Galant.
93
Non
XXVIII.
On , le changement a'air ne peut
changer mon fort.
Mon amour est toujours extrême.
Dites-moy , Philis , je vous aime ,
On la Cloche bien- toft vous apprendra
ma mort.
XXIX.
Le mefme
Avanture eft affez bizarre:
LayprisMercure pour leave,
Et chacun s'eft moqué de moy :
Mais cependant je n'ay pas veu pourquoy
A mes dépens onprétendoit tant rire ,
Puis qu'il eftoit tout barbouillé de
Cire.
DE S. PLACIDE , du Cloiftre
S. Germain de Lauxerrois.
XXX.
la Cloche me réveille Ors que la
LOVE
Elle me cauſe un dur ennuy ,
Car je ne puis fouffrir celuy
Qui trouble mon repos alors que jefommeille:
Mais pour luy rendre la pareille ,
Et luy jouer quelque bon tour ,
IL
94
Extraordinaire
Il ne faut que mourir un jour ,
Et fes fons importuns trouverront fourde
oreille,
CE
Les deux Camarades d'Ecole
du Jardin de la France.
XXXI.
Ette Enigme fent bien la Cire ,
le n'oferois prefque le dire ,
Tant j'ay peur de n'en pas donner
Le mot qu'on laiſſe à deviner.
Quoy qu'il en foit , dûffay-je icy paffer
pour Cruche ,
le dis que c'eft ou la Cire ou la Ruche.
Le BLANC- BOUCHER , de
la Ruë Simon le Franc.
XXXII.a
Mercure , qu'aurez- vous à dire
i
Pour ne pas aprouver mon choix,
Si pour trouver les mots de l'Enigme du
Mois
le me fers de Cloche & de Cire ?
F. HA... Du MESNIL , de
Chambray en Normandie,
XXXIII.
Quelqu'un qui croit n'eftre zas
Cruche,
Lût cette Enigme , & dans l'inftant
Me
du Mercure Galant.
95
Me vint dire , tout triomphant,
l'ay trouvé le mot , c'est la Ruche.
Aprés avoir pris à loiſir.
و
Le temps de la lire & relire
le luy dis , je veux mieux choifir ;
Gardez la Ruche , & moy la Cire.
DARGENT , Commis de l'Extraordinaire
des Guerres.
XXXIV.
Ncette Enigme tout est doux ,
L'Abeille & le Miel , tout m'at- EN
tire ;
Mais pour éviter fon couroux ,
T'y trouve , jy laiffe la Cire.
Il Signore de Caſa Cremata.
X X X V.
Vi peut vous concevoir , agreable
Mercure ,
Dans tous les tours que vous prenez ?
Ce qui n'est bien fouvent que peu dans
la Nature ,
Par une agreable impoſture
Vous le donnez
Pourfes biens les plus fortunez
De ce qu'icy je viens de dire ,
I'ay pour garand l'Enigme de ce Mois.
De Mois plus relevez pouviez- vous
faire choix ?
You
96 Extraordinaire
Vous ne voulez pourtant parler que de
la Cire.
A
AUTIER le cadet , Toulouſain.
XX X V I.
H qu'à vous découvrir avec peine
on approche !
Il faut fouvent monter bien haut.
le vous connois pourtant , vous avez un
défaut ,
Souvent vous m'éveillez , trop importune
Cloche.
Ovy ,
Le mefme.
XXXVII.
Uy , Cire , tu fers de retraite
Ade Peuples entiers , & conferves leur
Roy.
Tu ne peux cependant empefcher leur
défaite ,
Lors que d'avares mains s'animent contre
toy .
୧୫ : ୨୬
Cette perte d'eux tous ne finit pas ta
peine ;
Car comme ils t'ont commis un dépoft
prétieux ,
Pour te le faire rendre , on te preffe , on
ie gefne ,
Et
du Mercure Galant .
97
Et bienfouvent enfuite on te condamne
aux feux.
CLO
L'Amy fans feintiſe de Rennes.
XXXVIII.
Loche , quoy que tu fois du Sexe
feminin,
Toujours à parler trop enclin ,
Ilfaut qu'on t'ait fait violence,
Lors qu'à te faire entendre enfin tu te
réfous.
Ainfi quand avec toy l'on n'en vient
point aux coups ,
Jamais tu ne romps Le filence.
Comme ta voix eft éclatante ,
Beaucoup de ceux vers qui cet éclat la
conduit ,
Venant prefque auffi- toft , rempliffent ton
attente ,
Mais c'est fouvent en vain que tu fais
tant de bruit.
Il eft certaines Gens rebelles ,
Quoy qu'à cris redoublez long- temps tu
Les appelles
De qui tu ne pourrois jamais rien obtenir,
Si l'on n'alloit chez eux pour les faire
venir.
Q. d'Avril 1681 .
Le mefme,
E
98
Extraordinaire
DE L'ORIGINE
DE LA CHASSE.
L femble que la Chaffe foit un effet
du peché , & qu'il l'ait introduite
jufque dans le Ciel, lors que les Anges
en chafferent les Démons , qui ont paru
tant de fois apres leur révolte fous la figure
horrible de plufieurs Animaux,
comme dit S. Athanafe en parlant de 3 .
Antoine , Eum Damones variis & herrendis
ferarum figuris affumptis, impetu
facto terrere conabantur , & le Docte
Palladius en l'Hiftoire des Peres , Horribilis
Damon forma Ethiopis ignem oculis
& naribus efflantis . Le premier homme
fut chaffé du Paradis terreftre, apres que
fon crime eut effacé l'Image de la Divinité
dans fon ame , & il devint ſemblable
à la Befte, auffi- bien que Nabuchodonofor
, felon Daniel & Jofeph , qui
affurent que ce Prince devint une veritable
Befte , quoy que S. Jerôme dife
qu'il n'y eut du changement que dans
l'efprit & dans la fantaiſie. C'eſt ce qui
le
du Mercure Galant.
99
fe rencontre encor aujourd'huy chez les
Sauvages de l'Amerique , Hommes
cruels & fans raifon , à qui nos Pefcheurs
font obligez de faire la chaffe
comme à des beftes , puis qu'ils ont outre
leur férocité, le corps heriffé de poil ,
& armé d'ongles merveilleufemét longs
& crochus. Ainfi l'Ange fit effectivement
la chaffe à l'Ange dans le Ciel, &
Dieu la fit à l'Homme dans le Paradis
terreftre ; car enfin ces Creatures comme
métamorphofées , devinrent la proye
de ces illuftres Chaffeurs ; & l'Homme
faifant le Singe , s'eft fait un plaifir de
les imiter. La Chaffe qui eftoit alors
un effet du peché , fut enfuite un effet
de la juftice de Dieu & de l'injuftice
des Hommes , qui fe font donné la liberté
de répandre le fang humain comme
celuy des autres animaux La gloire,
la vangeance, le plaifir , & l'utilité , ont
efté tour à tour le but le plus ordinaire
des Chaffeurs . C'eftoit , dis - je , pour
quelqu'une de ces raifons qu'on faifoit
la guerre à toutes fortes d'Animaux
, fans épargner l'Homme mefme,
felon le l'Ecriture , qui appelle
Nerod
u puiffant Véneur de
LYON
E ij
#1893
100 Extraordinaire
vant le Seigneur , Erat robuftus venator
coram Domino puis que Lamech
mit à mort le malheureux Cain , le premier
de tous les homicides, croyant que
ce fuft une Beste fauvage , & par ce
moyen donna lieu à cette pernicieuſe
efpece de Chaffe que les Hommes font
aux Hommes,& que l'on a depuis nommée
Guerre , Bataille , Combat. Neantmoins
un Autheur moderne , dans un
Ouvrage Latin , qu'il appelle la Chaffe
des Hommes , ou l'Art de gagner leur
amitié , nous a donné une invention
plus noble & plus innocente de leur faire
la chaffe ; mais felon mon fens ce
qui donna lieu à celle des Beftes , fut
que l'Homme chaffé du Paradis terreftre,
fe voyant exposé à la fureur des autres
Animaux qui fe rebellerent contre
luy , fut contraint de leur faire la chaſfe
, pour
fe garantir de leurs courages.
Ils cefferent d'obeïr à fa voix , & en fuite
il tâcha d'en gagner quelques - uns
qui devinrent plus traitables. Les autres
n'ayant jamais rien quitté de leur
naturel feroce & malfaifant , ceux - là
luy aiderent à fe vanger de ceux - cy .
C'est peut- eftre pourquoy il ſe trouve
,
encor
du Mercure Galant. ΙΟΙ
>
encor une fi grande antipathie entre
quelques- uns, qu'ils ne fçauroient s'entrevoir
fans eftre portez à s'outrager.
C'est par là qu'entre les Volatiles , le
Faucon , le Gerfeau , le Tartaret, l'Epervier
, le Sacre , l'Emerillon , & le
Tiercelet , ont efté employez contre
le Héron , le Canard , la Gruë le
Milan , la Corneille , le Faiſan , &
la Perdrix ; entre les Quadrupedes ,
le Furet contre les Lapins ; & plufieurs
fortes de Chiens , comme les
Ballets , les Epagneuls , les Limiers,
& les Levriers , contre le Sanglier , le
Loup , le Renard , l'Ours , le Cerf , le
Tygre, le Lion, le Leopard ; & pour ce
fujet l'on a inventé les Epieux , les Toilles,
les Pans, les Rets , les Meutes , les
Leffes ; mais contre les Poiffons que
l'on ne peut pas fuivre à la trace
qui font du nombre de ces rebelles,
l'Homme a mis en ufage les Filets , les
Lignes , le Leurre, l'Appaft.
&
Il n'eft aucunement difficile de voir
qu'il y a de trois fortes de Chaffe , fçavoir
, celle qui fe fait aux Oyfeaux ,
qu'on appelle Fauconnerie ; celle qui
fe fait aux Beftes à quatre pieds , qu'on
E iij
102 Extraordinaire
nomme Vénerie ; & celle enfin qui fe
fait aux Poiffons , à qui l'on a donné
le nom de Peſche.
La Vénerie , felon le Pere Pomey,
eft la Chaffe qui fe pratique fur la
Befte à poil , & à la courfe des Chiens
& des Piqueurs , ainfi qu'elle eſt en
ufage parmy la Nobleffe de France.
C'eft , dit-il , un exercice pour la Nobleffe
tres - utile à la fanté du Corps , &
au divertiffement de l'Efprit , fort profitable
à la Ménagerie , & qui pour eftre
parfaitement conforme à celuy des Armes
, eft un des plus honorables qui fe
puiffe pratiquer .
La Fauconnerie eft l'art d'aprivoifer
& affeurer l'Oyfeau de proye , &
de l'employer à propos à la Volerie du
Gibier.
Et felon un autre , la Pefche eft l'art
de prendre des Poiffons à la Ligne , au
Filet, ou en quelqu'autre maniere , pour
le plaifir & pour l'utilité . C'eft pour
cette derniere fin qu'on la pratique
en Dannemarc , où les meilleurs Revenus
du Roy confiftent au profit de
la Pefche , qui pour cet effet ne donne
pas un médiocre plaifir à ce Prince.
Mais
du Mercure Galant.
103
Mais s'il y en a en la Peſche , il ne
s'en trouve pas moins en la Vénerie ,
puis qu'elle eft utile à la fanté du Corps
& au divertiffement de l'Esprit ; &
l'on peut dire qu'il eft en quelque fade
cette forte de Chaffe , comme de
çon
la Philofophie , qui demande l'Homme
entier , c'eſt à dire le Corps pour
l'exercice , & l'Efprit pour regler tous
les mouvemens , foit dans les détours ,
foit dans les attaques , foit dans les
pourfuites , ou dans les autres actions
particulieres qu'on eft obligé de faire
pour quefter la Befte , pour juger des
fumées , pour garder le change , pour
faire les enceintes , & pour démefler
les rufes de l'Animal qui pleure , qui
crie , qui fe cache , qui réfifte , qui fe
dreffe , qui s'abat , & qui fait enfin
tout ce qu'il peut pour le dérober aux
Chafleurs. C'eft pourquoy il eft bon
de fçavoir que les Chiens de chaſſe
ont moins de nez au Printemps qu'en
une autre faifon , parce que les Arbres
& les Plantes qui floriffent alors , jettent
plufieurs fortes de fenteurs qui
empelchent les Chiens de démefler
celle de la Befte , non plus que fes fu-
E j
104 Extraordinaire
mées qui demeurent offufquées par la
quantité des autres . Ce n'eft pas tout ce
qui fert d'obftacle au flairer des Chiens ;
la gelée blanche les empefche de fuivre
le Gibier , parce que l'air froid &
époiffi à l'entour du néz , reftraint les
odeurs, lefquelles par ce moyen ne peuvent
couler ny fe répandre pour émouvoir
les fentimens. Il y a, felon Plutarque
, cette diference entre le Sanglier
& le Cerf , que les larmes de celuy- là
font douces , & que celles de celuy- cy
font falées , & de mauvais gouft . La raifon
qu'il en donne , eft que le Cerf eft
froid de fa nature , & que le Sanglier
eft chaud & bouillant ; d'où vient que
l'un fuit & l'autre refifte , quand il eft
befoin de foûtenir quelque affaut . Alors
la chaleur fait monter des larmes d'une
douceur furprenante dans les yeux
du Sanglier en colere , & fes larmes ,
felon Empedocle , viennent d'un fang
noir & trouble .
Nous avons divifé la Chaffe en trois
manieres ; mais parce que Platon , qui
femble traiter de celle des Grecs dans
fon Sophifte , la divife autrement ,
voyons un peu comme il en parle.
11
du Mercure Galant.
IOS
Il y en a de deux fortes , dit- il, fçavoir
une qui fe fait aux Animaux qui refpi- ,
rent , & l'autre qui fe fait à ceux qui
ne reſpirent point. De ces deux il en
fait une troifiéme , qui eft comme mixte,
parce qu'on fe fert quelquefois pour
prendre les uns & les autres , de Clôtures
, de Filets , de Feux , d'Hameçons ; &
cette derniere fe trouvant ainfi compofée
des deux autres , il la divife encor
en celle qui fe fait de nuit , & en celle
qui le fait de jour , à raifon qu'on employe
à celle qui fe fait de nuit , des
Flambeaux & des Fafcines , & à celle
qui fe fait de jour , des Hameçons &
des Lignes. Ce Philofophe n'eft pas
d'avis qu'on pratique ces deux fortes
de Challe , à caufe qu'elles ne fe font
qu'à force de rufes & de furpriſes ;
mais il permet de s'occuper à une troifiéme
qui fe fait avec les Chiens & les
Chevaux , afin que cet exercice rende
les Chaffeurs prefts de battre les Ennemis
de leur Etat comme s'ils avoient
toûjours fait celuy des Armes. Il eft à
croire que la plupart des Grecs , & fur
tout les Atheniens ,étoient trop adonnez
à ces autres Chaffes qu'il defaprouve,
>
E v
106 Extraordinaire
puis qu'il n'a pas craint de dire , que
celle qui fe fait de nuit , n'eft autre
chofe que l'occupation des Faineans ,
qui perdent le temps qu'ils doivent
employer à fervir utilement leur Patrie.
Ils peuvent , dit - il , fe retirer en des
Lieux écartez & deferts , pour ne pas
faire voir au refte de la Grece , ny aux
autres Nations , la baffeffe de leur courage.
Il confent que la Peſche ſe pratique
en toutes fortes d'eaux , reſervé
dans les Ports faerez , dans les Fleuves,
dans les Marais , & dans les Etangs.
Les Romains cependant n'ont pas
déferé beaucoup à fes fentimens , felon
ce précepte des Georgiques.
Tum laqueis captare feras , & fallere
visco.
Ils ont pratiqué la Chaffe & la Peſche
dans les Bois , dans les Montagnes
, dans les Fleuves , dans les Marais
, & dans les Etangs. Fulvius Lipinus
commença de mettre en certains
Parcs des Sangliers . Lucullus & Hortenfius
ne furent pas long-temps fans
l'imiter. Ils appellerent ces Parcs , Vi
varia, Leporaria , Septa , Roboraria,
à Tabuis roboreis quibus fepta erant
ante
du Mercure Galant.
.
•
la
107
antequam manibus cingerentur , comme
parle Varron. Quoy que ces Lieux ne
fuffent fermez que de planches de bois,
on n'y faifoit pas moins la Chaffe aux
Beftes qui y eftoient , qu'à celles qui
furent mifes depuis dans les Amphitheatres
, dans les Cirques , & dans
le Colizée . Ainfi les Romains s'eftant
difpenfez de la rigueur des Loix de Platon
, nous ne devons pas craindre de
les violer , & de dire que la Fauconnerie
& la Peſche ne font pas moins
l'exercice des honneftes Gens que
Venerie. Il eft certain que les Apoftres
ayant pratiqué la Pefche , elle eft d'un
merite à ne pas céder aux deux autres.
Mais puis que l'on donne le premier
à la Vénerie , difons que la Chaffe
que l'on pratique fur le Sanglier,
fur le Lion , fur le Cerf , fur l'Ours ,
& fur le Tygre , eft fur toutes les autres
digne de l'occupation des Hommes genereux
& robuftes ; au lieu que celle
qui fe fait au Liévre , au Chevreuil ,
au Loup , au Renard , & à d'autres
Animaux femblables , n'eft que pour
les Hommes moins vigoureux & plus
lâches qui travaillent davantage
rang
pour
10% Extraordinaire
pour l'utilité que pour la gloire.
Quoy qu'il en foit , les Romains en
remporterent beaucoup à la Chaffe
qu'ils faifoient aux Beftes qu'on amenoit
dans leurs Amphitheatres , dans
les Cirques , & dans le Colizée dont
je viens de parler , ou enfin dans les
Rues & dans les Places publiques de
Rome. Suétone rapporte que l'Empereur
Titus abandonna cinq mille Bêtes
au plaifir du Peuple Romain , qui
demeurerent toutes fur la place. Plutarque
dit que Pompée fit faire au Peuple
Romain des Chaffes fi prodigieufes
, qu'il y eut jufques à cinq mille
Lions tuez. Cefar & Domitian en firent
pratiquer pendant la nuit à la clarté
des Flambeaux. Gordian fit expoſer
en un feul jour cent Panthéres , mille
Ours, deux cens Cerfs, trente Chevaux
fauvages, cent Giraffes , dix Elans , cent
Taureaux de Chypre , trois cens Autruches
de Mauritanie , trente Afnes
fauvages cent cinquante Sangliers ,
deux cens Dains , & deux cens Chamois.
L'Empereur Philippes fit tuer
aux Jeux Séculaires trente- deux Eléphans
, dix Elans , autant de Tygres,
foixante
du Mercure Galant. 109
foixante Lions , & trente Léopards apprivoifez
, dix Hyenes , un Rhinocerot ,
un Hippopotame , quarante Chevaux
fauvages , dix Archoleous , dix Giraffes
, & vingt Afnes fauvages. Trajan
ayant vaincu les Daces , fi- toft
qu'il fut de retour à Rome , donna au
Peuple Romain le plaifir de tuer & de
voir tuer jufques à dix mille . Beftes
fauvages & privées. Il n'eft pas difficile
de juger que l'Aréne de ces Amphitheatres
eftoit d'une grande étendue.
On lit que celuy que Céfar fit baſtir
contenoit quatre arpens de terre , eftoit
long de trois ftades , & large d'un , &
que deux cens foixante mille Perſonnes
s'y pouvoient affeoir. Le grand Cirque
eftoit capable de loger trois cens
quatre- vingts cinq mille Perfonnes ;
& le mefma Suétone dit que Cefar
y fit mettre une fois deux Camps,
pour donner au Peuple Romain le plaifir
d'un Combat . Il fe voyoit encor
à Rome un autre lieu qu'on appelloit
les Septes Julies , ou les Septes d'Agrippa
, dans lequel l'Empereur Clau
de donna pendant un an entier au Peuple
Romain le divertiffement de la
0
Chaffe 4
ΠΙΟ Extraordinaire
Chaffe. Nous avons l'avantage d'avoir
en la Ville de Nifmes un fuperbe Amphitheatre
nommé les Arénes , qui eft
un Ouvrage digne de la grandeur &
de la magnificence des Romains. Il furpaffe
beaucoup ceux de Douay & de
Vérone. Monfieur le Comte de Brienne
dit que le dernier eft rétably,& qu'on
y fait des Chaffes & des Combats à pied
& à cheval aux jours de Feſte .
Mais tous ces plaiſirs & ces curiofitez
femblent avoir déplû merveilleuſement
à Petrarque, lors qu'il dit ,
Quid juvat optandum venatu perdere
tempus
Quarere cùm poffis commodiora tibi ?
Il s'étend fort au long fur ce fujet,
dans un de fes Dialogues , dont voicy
les principaux fentimens que j'ay rendus
par ces Vers .
Vous courez , nous dit- il , apres ce qui
vous fuit ,
Les Chiens & les Autours font toute
vostre joye ;
Pour avoir le plaisir d'une incertaine
Proye
Vous paffez le jour & la nuit ;
Il
du Mercure Galant. III
Il ne vous reste plus pour comble de folie,
Que d'eftre Oyfeaux de Volerie.
Mais ne voyez- vous pas qu'un Faucon
inhumain ,
Des ongles & du bec vous déchire la
main ?
Infenfibles à la Nature ,
Pourquoy fouffrez - vous cette injure ?
Quand je voy fouler nos guérets
Par ce grand attirail de Chiens & de
Valets
Qui gâtent tous nos Bleds , nos Foins,
nos Pâturages ,
Ce n'est là le plaifir que d'un Noble à
demy ,
Et non celuy des grands Courages .
Il a trop peu de coeur pour vaincre un
Ennemy ;
Il en a trop auffi pour se mettre à fes
gages ;
Il fait confifter fa valeur
Apouffer à la Chaffe une grande entreprife
;
Il abborre la marchandiſe ,
Et croit avoir beaucoup d'honneur ,
Lors qu'il voit à fes pieds quelque Befte
foumife.
Et
112 Extraordinaire
Et en fuite afin de prouver par exemple
la folie des Chaffeurs , il raporte
un endroit de la vie de l'Empereur
Adrian , qui fit dreffer de grands & fuperbes
Buchers , pour brûler le corps
de quelqu'uns de fes Chiens , fit bâtir
une Ville au lieu mefme où il avoit
tué une Ourfe , à qui il faifoit la chaffe
; & il fe fit une coûtume de luy fa
crifier un Lion. Ces fortes de Gens,
dit- il , dédaignent de s'occuper aux
Arts mécaniques , parce qu'ils n'y trouvent
aucun plaifir , & ne pouvant s'occuper
à l'étude des Sciences , & des Arts
liberaux comme leurs Devanciers , ils
ne font propres qu'à la Chaffe . Car
enfin on trouvera bien que Platon donnoit
fon temps à lå Philofophie ; Homere
à la Poëfe ; Cicéron , à l'Art Oratoire
; Céfar à celuy de triompher ; mais
on ne lira jamais , fi je ne me trompe,
qu'ils en ayent donné aucun moment à
la Chaffe. Sape quidem legere potuerunt
Platonem Philofophantem, & Homerum
Poëtantem , Tullium orantem , & Cafarem
triumphantem ; venantem puto , non
legerunt. Et pour finir , il demande
pourquoy les Chaffeurs veulent fe vanter
du Mercure Galant. 113
ter d'avoir eu l'avantage de tuer un
Animal dont la mort eft fouvent le feul
ouvrage des Chiens, ou des Oiseaux de
Proye.
Je ne prétens pas priver icy les grands
Hommes de la gloire qui leur eft deuë,
pour avoir mis à mort des Lions , des
Pantheres , des Tygres , des Ours , &
d'autres Beftes fauvages apres des combats
finguliers. L'éloge que contiennent
l'Hiftoire & la Fable , de plufieurs
qui fe font fignalez en ces occafions,
eft une marque inconteftable de leur
valeur.
Rura fequi , jaculifque feras agitare
folebat ,
Nodofafque cava tendere valle plagas,
dit le fameux Ovide , en parlant d'une
celebre Chaffereffe ; & lors qu'il veut
difcourir de Céphale, il le fait fi agreableurent
qu'on eft charmé.
Clarus erat Cephalus sylvis , multaque
per herbam
Conciderant illo percutiente fera.
Mais tout cela n'eft que peu de
chofe en comparaifon de ce qu'il diɛ
d'Atalante, qui pourſuivant un Sanglier
d'une
114
Extraordinaire
d'une grandeur fi énorme qu'il faifoit
trembler toute l'Arcadie , eut l'avantage
de luy donner le premier coup,
au préjudice de ceux de fa compagnie
qui afpiroient à la meſme gloire.
Quelque fevere que foit la Satyre de
Pétrarque , elle ne femble pas attaquer
directement les perfonnes de ce rang,
dont le but eft fans doute , le bien de la
Patrie , quelquefois leur propre falut,
ou l'exercice du corps , que par ce mo
yen on difpofe à foûtenir les travaux
de la guerre.
Mais c'eft affez parler de la Chaffe
des Grecs & des Latins , difons quelque
chofe de celle des Turcs , qui eft
confiderable parmy ces Peuples . La
plupart des Princes Ottomans , qui
croupiffent , pour ainfi dire , dans l'oifiveté,
ont choifi la Chaffe pour le plus
agreable de leurs divertiffemens. L'Hiftoire
nous apprend que Bajazet premier
du nom , l'aimoit d'une telle maniere
, que perfonne ne luy euft bien
fait fa Cour , s'il n'avoit fçeu chaffer.
Et un jour fes Fauconniers ayant jetté
un Gerfau par mégarde apres un
Oifeau,
du Mercure Galant.
115
?
Oiſeau , il en eut un fi grand dépit,
que fans le Comte de Nevers , Fils de
Philippe le Hardy Duc de Bourgogne,
qui estoit prefent , il en euft fait mourir
fur le champ deux mille. Ce Prince
en entretenoit fept mille , qui furent
caffez par Mahomet II . fon Succeffeur,
fi-toft qu'il fut monté fur le Trône.
Un certain Autheur dit qu'en faiſant
une action fi jufte , il déclara qu'il ne
vouloit pas donner fon Pain à des Gens
fi inutiles , & deftinez à la pourſuite
d'un plaifir fi vain. Solyman II. qui
fit la Conquefte de Rhodes , paffa
une année entiere à Andrinople , pour
avoir feulement le plaifir de la Chaffe .
Olman qui luy fucceda fut encor auffi
fou , puis qu'il fit venir à fa Cour
un grand nombre de Veneurs , & de
Fauconniers ; car les Turcs font d'ordinaire
la Chaffe au Milan , au Faiſan
, au Leopard , au Cerf , au Liévre,
& mefme au Sanglier , quoy qu'il leur
foit défendu d'en manger par la Loy de
leur Prophete ; mais ils ont trouvé le
moyen de s'en permettre la Chaſſe , à
condition d'en donner la chair aux
Chreftiens.
Si
116 Extraordinaire
Si nous voulons paffer , pour ainſi
dire , des Forefts de Turquie , en celles
Suede , nous ne manquerons jamais
d'y rencontrer un Monarque , qui ces
derniers jours eftant à la Chaffe proche
de Congfor , fe batit contre un Ours
qui fe prefenta devant luy. Ce Monftre
l'entreprit de telle maniere , qu'il
eut befoin de toute fa force pour s'en
défendre , & pour le mettre à mort.
C'est encor le mefme qui a tué depuis
ce temps-là jufqu'à huit Loups , qu'il a
rencontrez allant à la Chaffe au mefme
lieu.
Nous avons , ce me femble , affez
écrit de la Chaffe des autres Nations,
fans toucher quelque chofe de la nôtre
, & de fon commencement. Il eſt à
croire , s'il eft permis de conjecturer
, qu'encor que les Latins en filfent
un grand exercice , on ne laiffoit
pas de chaffer dans les Gaules , où il ſe
trouvoit beaucoup plus qu'à prefent,
pour le moins autant de Rivieres , de
Garennes , de Marais , & d'Etangs. Gomer
, furnommé Gallus , petit fils de
Noé , qu'on dit eftre le premier Fondateur
des Gaulois , ou Galathée Femme
du Mercure Galant. 117
me d'Hercule , qui regnoient dans les
Gaules environ l'an du Monde 2264.
felon Berofe & Xenophon , auroient- ils
manqué d'apprendre à cette Nation
l'Art de chaffer , que Noé , Ifaac , Jacob,
Efau , Hercule , & les autres Afiatiques
, & Afriquains , fçavoient fi
parfaitement pratiquer ? Si les Troyens
enfin ne l'ignoroient point , comme
Virgile nous en affeure en plufieurs
endroits , pourquoy ne voudra -t'on pas
qu'Aftianax ou Francion , qui eftoit fils
du grand Hector , & de qui felon Manethon
, nos Roys tirent leur origine,
leur ait appris ce bel Art qu'Afcanius
n'ignoroit pas ?
At puer Afcanius mediis in vallibus
acri
Gaudet equo , jamque hos curfu , jam
praterit illos ,
Spumantemque dari pecora inter inertia
vo, is
Optat aprum , aut fulvum defcendere
monte Leonem.
Il
y a certes trop d'apparence qu'ils
en avoient la pratique , pour en douter,
àjoindre qu'il n'y a rien qui empefche
que nous n'ayons eu l'ufage de la Chaffe
prefque
118
Extraordinaire
prefque aufficolt que les Hommes qui
vivoient dans l'Ale avant le Deluge,
puis que nous avons eu le mefme panchant
, & la mefme inclination à la
recherche de nos plaifirs , & je n'en
trouve pas d'autre raifon , finon que l'Afie
ayant efté peuplée la premiere, l'Europe
doit luy ceder l'avantage d'avoir
eu les premiers Chaffeurs qui furent,
comme j'ay dit , les premiers Hommes
du monde . Un Ancien nous veut vendre
trop cher la louange qu'il nous
donne , touchant l'Art de chaffer , lors
qu'il dit que les Latins l'ont eu avant
nous.
Fuit bac quondam Latinorum,
nunc Gallorum ars propria ; Et il n'y a
que le temps de fon commencement
dans les Gaules, qui nous empefche d'être
d'accord; car il eſt certain qu'un Moderne
nous apprend, qu'on faifoit autrefois
deux grandes Chaffes en France
durant chaque année , & que c'eftoit à
l'iffue des Parlemens, qui ne fe tenoient
que deux fois l'an. Depuis on a trouvé
plus de plaifir à chaffer plus fouvent, &
de Prade raporte que Charles I X. aima
fi paffionnément cet exercice , qu'il
en compofa un Livre, que Monfieur de
Ville
du Mercure Galant. 119
"
Villeroy pour lors Secretaire d'Etat écrivit
, & qu'enfin le lieu où il aimoit
le plus à chaffer eftoit une Foreft de
Mormandie;où il fit commencer le Baftiment
de la fuperbe Maifon de Charleval
. Il n'y avoit pendant les premiers
Regnes fur l'Etat de la Maiſon du Roy ,
que de fimples Véneurs , des Fauconniers
, des Perdrifeurs , des Oifeleurs,
des Louvetiers & de tels autres Officiers,
plus neceffaires que confiderables
;
mais aujourd'huy l'on y voit de Grands-
Veneurs , Grands - Fauconniers , & de
Grands - Louvetiers , dont les Charges
font exercées par des Comtes , par des
Marquis & par des Ducs & Pairs .
C'est ce Grand- Veneur , que nos Devanciers
appelloient autrefois Grand-
Foreftier. Il y a quantité d'autres Officiers
pour la Chaffe , des Noms & des
Offices defquels je chargerois inutilement
ce papier , puis qu'on les peut
voir ailleurs , n'en ayant parlé que pour
faire voir que la Chaffe de noftre Mo
narque n'eft pas moins nombreuſe &
magnifique , que celle du Grand- Seigneur
. Auffi cet illuftre Succeffeur de
Charles IX. s'y exerce affez fouvent,
pour
120 Extraordinaire
pour fçavoir mettre aux abois les Beftes
les plus fieres , & fe faire craindre à
toute la Terre .
LE CESNE , de
Coûtance,
Ie vous ay déja marqué que les Fontaines
qu'on trouve dans la plupart des
Allées du lardin d'Aranjuez , faifoient
une des principales beaurez de cette
Maifon. Celle qui vous est repreſentée
dans cette Planche , s'appelle la Fontaine
des Dauphins. Il vous est aisé de vous
figurer en jettant les yeux deſſus , combien
elle eft agreable.
&
Vous fçavez , Madame , qu'on a demandé
dans le dernier Extraordinaire,
Si un Amant qui a beaucoup d'amour
peu de merite , eft preferable à celuy
qui a beaucoup de merite avec peu
d'amour. Cette Queſtion a donné lieu à
Monfieur de la Salle de l'Eftang, d'imaginer
ce quifuit..
AVAN
BIBLIO
THÈQUE
BE led
LYON
VILLE
du Mercure Galant. 121
AVANTURE
DE L'AMOUR ,
Décrite par le Secretaire
du Zéphire.
Mo
Oy , Secretaire de Zéphire,
le prens la plume, afin d'écrire
Ce que chez Philis l'autre jour
Ie vis arriver à l'Amour.
Iamais , & c'eft chofefort füre ,
Ce Dieu n'eut fi triste avanture.
Ce jour- là donc qu'il fouffrit tant,
le portois un Billet galant
A la belle & charmante Flore.
Il eftoit l'inftant où l'Aurore
Avec un visage vermeil
Devance les pas du Soleil,
Quand je rencontray la Déeffe,
Qui de mon Maistre eft la Maiftreffe,
Ce fut au Jardin de Philis.
Dans le moment queje la vis,
Je luy donnay le Billet tendre..
Q d'Avril 1681.
F
122
Extraordinaire
1
Que j'eftois chargé de luy rendre.
Floreprend le Billet , le lit,
En paroift touchée, & me dit
Qu'àfon tour elle veut écrire;
Ce quifait que je me retire
Dans une Allée un peuplus loin,
En attendant qu'on prift le foin
De m'appeller,pour me remettre
La Réponse faire à ma Lettre.
L'air eftoit parfumé d'odeurs ,
Et pour reffufciter les Fleurs ,
Mon Maistre le Zéphire à peine
Venoit d'employer fon haleine.
Pourpafletemps je careffois,
T'entretenois , & j'embrasfois
Les plus belles d'entre les Rofes
Qui ne faifoient que d'eftre écloſes.
C'estoit là mon amufement,
Lors que de fon Apartement
Philis fortit ; mais qu'inquietes
Furent mes aimables Fleuretes,
Craignant defervir de Bouquet,
Non fans raifon , car en effet
Itpuis bien dire cela d'elles,
Que c'estoient les Fleurs les plus belles.
Quoy qu'à nous tendiffent fes pas,
Philis à nous ne fongeoit pas.
le
du Mercure Galant.
123
Ie vis qu'elle eftoit en colere
Contre le Dieu qui feul fuggere
Tous lesfentimens amoureux ;
Ah que mon fort eft malheureux !
S'écrioit- elle ; au moins qu'Acante
Ait une flâme plus ardente,
Luy qui me montre tant d'efprit;
Ou bien lors que Tyrcis me dit
Que fa flame n'eft pas petite,
Que n'a-t il autant de merite !
Amour, ne range fous tes Loix
Les coeurs qu'au moment que tu voy
Dans l'Amant & dans la Maîtreffe
Meſme efprit & mefme tendreffe.
Pourquoy , fier Tyran de ces coeurs,
Les affervir à tes ardeurs,
Quand elles font tout leur martyre.
Tu voulois m'obliger à dire
Ce que tu m'as fait reffentir .
J'euffe eu lieu de m'en repentir ,
Car Acante a l'humeur volage,
Et Tyrcis n'a pas l'avantage
De paffer pour fpirituel.
Fais naître un raport mutuel ,
Ou fors de mon coeur tout-à- l'heure,
Sors , & n'en fais plus ta demeure .
Fij
124
Extraordinaire
I
Fais pour ce coeur un digne choix ,
Ou ne le tiens plus fous tes Loix.
Un Amant , pour en eftre maître,
N'a t-il qu'à fouhaiter de l'eſtre ?
D'untendre panchant prévenu,
Doit-il eftre au premier- venu ?
Il faut connoiftre la Perfonne
A qui pour toujours on fe donne;
Autrement on fait des faux pas
Qui caufent de longs embarras,
Et ce n'eft point là ma pensée
Que d'aller la tefte baillée
M'expofer à tous les hazards
Que l'on court fous tes Etendarts .
Ce difcoursfiny , l'Amour penfe
Qu'ilferoit mal fa réfidence
Dans un coeur où l'on le maudit ;
Il en fort , mais fortant, il dit ;
Adieu , Philis , le coup eft rare,
Que trop de raifon nous fépare;
Pour rentrer chez vous , je ne veux
Que voltre bouche, & que vos yeux;
Vous avez un air admirable,
Voftre efprit n'a point de femblable ,
Et vous ne pouvez empefcher
Que l'on ne fe laiffe toucher
Par l'aimable amas de vos charmes.
Ce
du Mercure Galant.
125
Ce feront là toutes mes armes,;
J'en fuis content , vous choifirez
Un Amant tel que vous voudrez ,
Mais toft ou tard chacun foûpire ,
Et fe range fous mon empire.
Comme Amour parloit affe haut,
Pan s'éveille alors en furfaut,
Plein encor dujus de la Treille
Dont il s'eftoit remply la veille ,
Il ne faut pas s'émerveiller
S'il a peine à fe reveiller
Le lendemain des Lupercales ,
Et s'ilfe permet des mots fales
Contre le Dieu qui fait aimer.
Faché de n'avoir pû charmer
Syrinx , cette aimable Cruelle,
Il voit l'Amour , il le querelle,
Et vomit mille juremens
Mais fans laifferle moindre temps
A ce petit Dieu de repondre.
Pour s'en vanger & le confondre,
Il s'avife d'un pareil trait ;
Ainfi qu'on endort un Poulet,
Mettant dansfes aifles fa tefte,
Comme un Dieu plus fort Pan s'apreste
De faire de mefme à l'Amour.
Il le tourne donc plus d'un tour,
F
Fij
126 Extraordinaire
Et par là Morphée eft le Maistre
De celuy qui fceut toûjours l'estre
Des mortels & de tous les Dieux.
Le diray-je ? L'Audacieux,
Ofant pouffer plus loin farage,
Sans perdre Amour de veuë , engage
Afoy jufqu'à la moindre Fleur
De celles qui gardoient au coeur
Contre Amour un peu de colere.
Ainfi d'une courfe legere
Pres de ce Dieu chaque Fleur vient ;
Autour de luy confeil ſe tient.
Là , leur infortune l'accuſe,
C'eft fon crime ; en vain il s'excufe,
S'eftant reveillé par le bruit
Que l'approche des Fleurs produit.
Comme un Criminel en juſtice,
On ordonne de fan fupplice .
Et qui commence d'opiner?
C'eft Narciffe. Il faut le berner,
Dit-il ; prenons ces Toiles blanches
Que l'on met fecher fur des branches
Icy tout prés dans le Verger .
Qu'il feroit doux de me vanger
Du Dieu qui m'a fait infléxible
Pour la Nymphe la plus fenfible,
Pour Echo , pour tous les appas !
Que
1
du Mercure Galant. 127
Que de plaifir , fi dans ces draps
Tomboit le Dieu qui fait qu'on aime,
Ainfi qu'Amoureux de moy- meſme
Je me précipitay dans l'eau!
Vrayment , cela feroit fort beau,
Dit Crocus ; mais auffi je penſe
Que pour vanger l'indiférence
De Smylax qui caufa ma mort,
On pourroit, lors que l'Amour dort,
Mettre mon Saffran à l'uſage
D'un Camouflet fur fon vifage.
Hyacinthe ofa demander
Contre Amour , de le lapider.
Hé quoy , dit-il, je rendis l'ame,
Suns avoir reffenty fa flâme,
Ny goûté les moindres douceurs
Qui font faites pour tous les coeurs
Qu'il a foumis à lવaિ puiſſance ;
Cela mérite ma vangeance.
Il eft digne d'un tel deſtin ,
Qu'un coup de pierre fift fa fin.
Si j'avois paru moins aimable,
Helas ! feroit-il veritable,
Quand je mourus joüant , dit- on,
Au Palet avec Apollon ,
Que de pleurs la face baignée
Fi
128 Extraordinaire
11 déplora ma deſtinée ,
Et que touché de mon malheur,
Il traveftit mon Corps en Fleur ?
Enfin, là chaque Fleur fe pique
D'inventer un deffein tragique
Contre leur Ennemy commun ;
Mais des avis il en est un
Où l'on s'arreste, & qu'on veut prendre.
Adonis foûtient qu'il faut pendre
L'Amour à quelque Arbre à celuy
Que de tout temps on vouë à luy ,
Et c'eft afin que davantage
Ce Fils de Cyprine en enrage.
D'où vient; poursuit- il , qu'il ſouffrit
Qu'en chaffant, la mort me furprit,
Q'avec une dent meurtriere
Un Sanglier finit ma carriere,
Et que Chaffeur infortuné ,
Je vis mon trifte fort borné
Dans certain Bois au pied d'un Arbre?
Si le corps auffi froid qu'un Marbre,
Sous un Myrte pendoit l'Amour,
Et là qu'il tournaft plus d'un tour
Au gré des for ffles du Zéphire,
N'aurions-nous pas fujet d'en rire?
Un pareil fuplice feroit
Le deftin qu'il mériteroit.
N'adu
Mercure Galant. 129
N'a-t- il pas deû voir
que fa Mere
J
Auroit une douleur amere,
S'il laiffoit perir les appas
Dont alors je ne manquois past
Car à Venus jè fus aimable.
Non, cela n'eft point pardonnable ;
Sus donc , qu'au Myrte il foit pendu
Cet Arreft à peine eft rendu ,
Que l'Arbre commence à paroiftre
Senfible à l'affront de fon Maistre.
On voit fonfaifte verdoyant
En marquer un courroux bruyant.
Quoy qu'oppofe Amour , Pan arrache
La corde defon Arc , l'attache
Luy mefme à l'Arbre ; &fi la mort
Des Deitez eftoit le fort,
L'Amour neferoit plus en vie.
Enfuite au Fleurs il prend envie
De lancer contre luy les traits
Dont il ne s'eft fervy jamais
Quepour mettre un coeur à la gefne,
Et luy caufer plus d'une peine.
On tire donc hors du Carquois
Les Fleches , & l'on fait le choix
De celles qui font émouffées,
Ou quifemblent eftrepaffées
F v
130 Extraordinaire
Plus d'une fois dans le Poifon.
Les Fleches de cettefaçon
Doivent fervir contre luy-mesme ,
Et caufer un tourment extréme >
2.A t
T
Afin qu'auxyeux des Fleurs , l'Amour
Soufrant le martyre à son tour ,
Leur ofte tout lieu de le craindre.
Cét Enfant fe mit à ſe plaindre,
Sa plainte penétra les Cieux ,
Et fa Mere en émût les Dieux.
Pour fervir l'Amour & mon Maître
l'eftois feul , falloit- il paroître
L'Ennemy de Pan & des Fleurs ?
Falloit-il blâmer leurs rigueurs ?
Devois- je agir mon imprudence
M'auroit coûté cher , que je penſe .
l'eftois dans un trouble preffant ,
Quand Venus dans ſon Char defcend و د ,
Et perce tout- à-coup la nuë.
L'ame de Pan en eft émeuë ;
Ce Dieu blamant ce qu'il a fait ,
Alloit témoigner fon regret ,
Si la Déeffe de Cythere
N'euft à lors parlé la premiere.
Pan , je vois , dit - elle , à vos yeux ,.
D'où vient l'état injurieux
Du Dieu qui maîtriſe le Monde.
Au
du Mercure Galant. 131
Au Ciel , fur la Terre , & dans l'Onde,
Tout le range fous fon pouvoir.
Vous l'infultez , cela fait voir
Que vous vous fentez de la Feſte ;
Car vous vous mettriez en tefte
Que c'éft là vouloir contre vous
Armer les Dieux , & leur couroux ,
Vous craindriez qu'un long fuplice
Ne punift en vous l'injuſtice .
Quoy qu'il en foit , priez l'Amour
De pardonner ce vilain tour ,
Ouvrez les yeux , foyez plus fage ,
Ie fuis fa Mere , & je m'engage
Que jamais il n'en fera rien ,
Si vous défaites le lien
Qui ridiculement le lie
A l'Arbre que l'on luy dédie.
Acét ordre Pan obeit ,
Tandis que d'ailleurs Venus dit
Qu ' Adonis qui luy fur aimable
Seroit toutefois miferable,
Si luy , comme les autres Fleurs ,
Pouvoient craindre quelques malheurs.
Enfin l'Amour forty d'affaire ,
Remercie à loifirfa Mere ,
Elle l'embraffe , & dit , Mon Fils ,
Retournez au coeur de Philis ,
132 ~
Extraordinaire
.
Et remontrez à cette Belle .
Qu'Acante doit eftre pour elle ,
Qu'ayant l'efprit plein d'agrément
Autant que l'ait aucun Amant ;
C'est presque une chole impoffible
Qu'il foit tout- à- fait infenfible;
Euft-il mefme un coeur de Rocher ,
Elle peut toûjours le toucher ;
Mais quand il fe feroit un crime ,
D'aller au delà de l'eftime ,
A Philis il eft glorieux
Qu'il rende hommage à fes beaux
C'eft la grandeur de l'entrepriſe ,
Qui fait que le fuccés s'en priſe.
La perfeverance peut tout ;
Si d'Acante elle vient à bout ,
Tous deux pafferont dans la joye
Des jours filez d'or & de foye ,
Jamais nulle divifion
Ne troublera leur union .
yeux:
l'on aime ;
Une flâme eft toûjours la mefme ,
Quand c'eft par raiſon que
Le mérite fera l'aimant
Qui les unira conftaminent
Et les tiendra toute leur vie
Dans la plus douce fympatie.
୧୯ : ୨୨
Sur
du Mercure Galant.
133
Sur ce difcours j'en dirois plus ,
Si durant le temps que Venus
Ne le finiffoit pas encore ,
Je n'euffe eu de la part de Flore
Réponse au Maître que je fers.
Auffi toft je fendis les airs
Afin d'accomplir mon meſſage ,
Sans rien écouter davantage.
>
સાબૂદ
REPONSE A MADAME
LA DUCHESSE D***
Sur l'origine & les Armes de
quelques Familles de France.
Left vray , Madame
, que j'ay promis
de vous
déferer
aveuglement
en toutes
choſes. Cependant
perimettez
- moy de vous demander
, fi ce
n'eft pas hafarder
beaucoup
que rendre
publiques
des Pieces
que je fais
feulement
pour
votre
fatisfaction
particuliere
. Vous
fçavez
mieux
que moy , combien
le gouft
de nos
›
Curieux
134
Extraordinaire
Curieux eft délicat , & je vous avoue
que j'obeïs avec répugnance , lors que
vous m'ordonnez de fouffrir qu'on publie
les Remarques que je vous ay énvoyées
fur l'origine des illuftres Familles
de France, dont vous eftiez en peine.
La Maiſon de la Chaftre en Berry,
qui porte de gueules à la Croix ancrée de
vair, eft plus ancienne qu'on ne vous a
dit. Je trouve qu'elle eftoit foutenuë
dans fon éclat il y a pres de fix cens ans,
par Meffire Ebles de la Chaitre , qui fe
croifa pour faire la guerre aux Infidelles,
& y demeura prifonnier pendant plufieurs
années avec les deux Fils, qui ont
eu pour Succeffeurs les Marquis de la
Chaftre, Comtes de Nançay, & Barons
de la Maiſon-Fort , dont il y a eu plufieurs
Prélats, deux Maréchaux de France
, quatre Chevaliers des Ordres du
Roy , des Gouverneurs de Berry &
d'Orleans, & cinq Capitaines des Gardes
du Corps ; qui eft une preuve de la
grande fidelité
que nos Roys ont reconnuë
de tout temps dans cette Famille ,
qui a pour Heritiere, Dame Loüife- Ancoinete
de la Chaftre, Epoufe de Mon-
3-
fieur
du Mercure Galant. 135
fieur le Maréchal de Humieres. Monhieur
le Marquis de la Chaftre d'aujour
d'huy, eft le Chef de fon illuftre Maifon
, & Petit- Fils du Colonel General
des Suiffes.
Un Manufcrit de l'Abbaye de S.
Victor de Paris fait foy, que le Soudan
ou Roy de Damas , fut pris en guerre
dans la Terre- Sainte l'an 1186. par
Hugues III . du nom Duc de Bourgogne ,
qui le fit inftruire dans la Foy Chrêtienne,
& luy donna fon nom auBaptême
& que ce Prince par un fentiment de
devotion, & de reconnoiffance pour fa
nouvelleReligion, quitta les trois Teftes
de Maures qu'il portoit pour Armes,
& prit la Croix. C'eft de ce Hugues
Roy de Damas , que font venus les
Comtes de Thianges du nom de Da
mas, qui portent d'or à la Croix ancrée
de gueules.
par
Ce que vous m'avez mandé de la Fa.
mille des Comtes d'Urfé, eft autorisé
un Titre de la mefme Bibliotheque, qui
porte que ces Seigneurs ont efté appellez
Altoffs, puis Vvelfes , Vvlfs , & puis
Urfé.Ramierus dit qu'ils defcendent de
Guarin
13.6 Extraordinaire
Guarin ou Vatin Duc en Suaube , l'an
750. du temps de Pepin le Bref, & qu'il
fut Comte d'Altoff . On trouve vingtquatre
degrez de Mâles jufqu'à Monfieur
d'Urfé, Frere de Monfieur l'Evef
que de Limoges d'aujourd'huy, & l'Abbé
qui eft Preftre de l'Oratoire , & Supérieur
de la Maifon de Noftre- Dame
des Vertus. Cette Famille porte de var.
au chef de gueules pur.
Guillaume de la Guiche vivoit fous
Philippes le Valois . Monfieur le Comte
de S. Geran qui en eft forty , vous eft
trop connu, pour que je puiffe vous apprendre
quelque chofe de nouveau de fa
Famille, qui a donné un Maréchal de
Frace , & porte definople au Sautoir d'or.
Giraut Alimard , ou Adheimar , fut
celebre en 1292. C'eft de luy que font.
defcendus les Seigneurs Adheimar , de
Monteil , Comtes de Grignan en Provence.
Monfieur l'Evefque d'Ulés , mort
en 1674. Monfieur l'Archevefque d'Arles
; Monfieur fon Coadjuteur ; & Monfieur
l'Evefque d'Evreux , nommé à l'Evefché
de Carcaffonne , font de ce nom , ⋅
auffi -bien que Monfieur le Comte de
Grignant
du MercureGalant.
137
Grignan , Lieutenant General en Provence
; & Monfieur le Chevalier de
Grignan, Gentilhomme de la Chambre
de Monfeigneur. Ils portent tous , écartelé,
au 1. d'or à trois Bandes d'azur; au
2. de gueules au Chasteau d'or , fommé
de trois Tours de mefme ; au 3. de gueules
au Lion d'argent , au franc canton
d'hermines ; au 4. de gueules à la Croix
alaifee d'or , cantonnée de quatre quintefeuilles
de mefme.
Nous trouvons que Jacques Brûlard,
eftoit Préfident en 13 27. Les Marquis
de Sillery , de Genlis , de Puifieux , des
Bordes ; les Seigneurs du Rancher, & de
Leon ; Monfieur l'Archevefque d'Ambrun
, Monfieur l'Abbé de Saint Bâle ,
& Monfieur le Premier Préfident du
Parlement de Dijon , font de cette Famille,
qui porte de gueules à la Bande
d'or, chargée d'une trainée de cinq Câques
de poudre de fable.
La Maiſon d'Alegre eft tres- ancienne ,
& fort confiderée dans l'Auvergne. Hu❤
gues Baron d'Alegre fe diftinguoit l'an
1284. Il époufa Gillete de Sarcelles , &
fut le Chef de plufieurs Branches qui
fe
118 Extraordinaire
..
fefont étendues avec fuccés . Nous en
avons encor aujourd'huy beaucoup de ce
nom, qui poffedent les Marquifats d'Alegre,
& de Milvau , les Comtez de Beauvoir
, & Seigneuries de Duffet , Puiſaguet,
Tourfel, &c. Madame de Seignelay,
morte en 1678. eftoit la principale
Heritiere de la Famille , qui porte de
gueules à la Tour d'argent , accoftée de
fix Fleurs de Lys - d'or.
P-
,
On m'a communiqué un Mémoire
qui peut fervir à prouver la Nobleffe
fort ancienne de la Famille de Garancieres,
qui a porté le nomde Montenay,
puis celuy de Garancieres , par alliance
avec l'Heritiere de cette Baronie. Huon
de Montenay Chevalier , premier
Chambellan du Roy de France Henry I.
époufa Madame Marie de Hongrie, dont
il eut Giret de Montenay , qui épouſa
Madame Marie de Poitiers , Fille du
Comte de Poitiers, & eut en Dot le tiers
de cette Province. De ce Mariage eft
iffu Jacques de Montenay , qui prit alliance
en 1129. avec Dame Ambroise
Fille du Comte du Mans. Geoffroy de
Montenay leur Fils, époufa l'an 1170.
Madame
du Mercure Galant . 139
[ Madame Jeanne Fille du Roy de Navarre
. Cette Famille porte écartelé au 1 .
·&,4. d'or à deux Facces d'azur, à l'Orle
-de buit Coquilles , de gueules , qui eft
Montenay ; au 2. & 3. de gueules à trois
Chevrons d'argent , qui eft Garancieres .
L'illuftre Famille de Créquy en Picardie
, qui a donné des Cardinaux à
l'Eglife , des Ducs , Pairs , & Maréchaux
à la France , des Chevaliers de tous les
Ordres celebres, & qui fubfifte aujourd'huy
avec tant de gloire , vient d'un
-Ravelin de Créquy en 1100. & portoit
pour Armes , auffi-bien que fes Delcendans,
d'or au Crequier de gueules.
Vous fçavez, Madame, que le Crequier
eft une espece de Prunier fauvage .
Hervé de Beaumanoir, Chevalier l'an
1202, a donné cominencement à la tresnoble
Maifon de Lavardin , & des Comtes
de Beaumanoir , dont il y a eu plu
fieurs Prélats, un Maréchal de France
des Lieutenans Generaux dans les Pro-
'vinces, & des Chevaliers des Ordres du
Roy. Monfieur le Marquis de Lavardin ,
Lieutenant General de Bretagne , &
Monfieur l'Evefque de Rennes , font
de
140 Extraordinaire
de cette Famille, qui porte d'azur à onze.
Billetes d'argent, 4.3.4.
Gobert I. du nom , Sire d'Apremont
en Lorraine , vivoit en 1136. & épouſa
la Fille du Comte de Joigny . Cette Maifon
a pris alliance avec des Souverains
& Princes d'Allemagne. Le Duc de
Lorraine mort en 1675. avoit époulé
une Fille d'Apremont , qui porte de
gueules à la Croix d'argent..
›
Aimery de Rochechouart VIII . du '
nom , defcendu des anciens Vicomtes de
Limoges, fe trouve avec éloge dans les
Hiftoires de l'année 1245. Sa Poftérité
s'eft étendue par plufieurs Branches qui
ont les Titres de Ducs de Mortemar ,
de Vivonne Princes de Tonnay-
Charente , Marquis de Chandenier,
de Bonnivet , de Montpipeau & de
Faudoas , de Seigneurs de Saint Clement
, de Jars , de la Broffe , de Châtillon
le Roy , de Saint Cyr , & c.
Meffieurs les Ducs de Vivonne Maréchal
de France , & de Mortemar
fon Fils , Madame l'Abbelfe de Fontevraux
, Madame de Montefpan &
Madame la Marquise de Thianges,
>
font
du Mercure Galant. 141
font de ce nom. Rochechouart porte
facé , enté , ondé d'argent & de gueules,
defix Pieces.
Bouchard de Montmorency vivoit en
955. Quelques -uns le font defcendre de
Liloye de Mont-Rency en 499. difant
qu'il recent le premier le Baptême des
mains de Saint Remy apres le Roy Clovis
, ce que je ne voudrois pas affurer.
Quoy qu'il en foit , il y a peu de No
bleffe en Europe , qui foit plus illuftre
que celle de Montmorency , dont il y a
eu plufieurs Conneftables , Ducs & Pairs ,
Maréchaux,& Grands Maiftres de France,
ides Chevaliers de Saint Michel , du
Saint-Esprit, de la Toifon d'Or , & de
la Jarretiere . Monfieur le Duc de Luxembourg
Maréchal de France, Monfieur le
Prince de Robecq , & M' le Marquis de
Foffeufe,font du nom de Montmorency,
qui porte d'or à la Croix de gueules,
cantonneé de feize Alerions d'azur.
Pierre, Seigneur de la Trémoïlle , eftoit
celebre en 1040. On fçait affez le
rang confidérable de cette Famille , depuis
que Monfieur de Sainte - Marthe
, Confeiller & Hiftoriographe du
Roy,
142
Extraordinaire
1
Roy , en a donné la Génealogie. Il dit
que cette Maifon poffede trois Duchez ,
deux Principautez , & autant de Marquifats
; neuf Comtez, quatre Vicomtez
, & trente- quatre Baronnies . Monfieur
le Duc de la Trémoïllle , Premier
Gentilhomme de la Chambre, Monfieur
le Duc de Noirmontier
, Monfieur le
Marquis de Royan , Monfieur le Comte
d'Olonne , & Madame la Duchefe
de Bracciano , font les principaux de
cette Maifon, qui porte d'Or au Chevron
de gueules , accompagné de trois Aiglons
d'azur, becquez & membrez de gueules.
Le Maréchal de Guébriant , eftoit
iffu d'un Guillaume de Budes Seigneur
du Zel , dont il eft fait mention en
1300. L'Abbé le Laboureur a donné
la Vie & la Genealogie de ce grand
Homme , qui portoit d'or à fept Macles
d'azur. 3. 1. 3 .
Jean , dit Helie de Pompadour , fe
trouve mentionné dans un Titre de l'an
1208. Ce fut luy qui donna commencement
à cette noble Race des Comtes
de Pompadour des Marquis de
Laurieres , des Barons de Debret ,
›
de
du Merture Galant.
243
A
D
de Treignat, S . Syr, la Roche, Rouffiac,
&c. qui ont pour Armes , d'azur à trois
Tours d'argent 2. 1. Le nom de Pompadour,
a donné à l'Eglife des Prélats ,
& Grands- Aumôniers de France ; & à
noftre Royaume , plufieurs Chevaliers
des Ordres, & des Lieutenans Generaux
en Perigord, dans le Haut & Bas Limo.
fin , & c.
Robert, Sire d'Ailly en 1090. nous
a donné les Vidames d'Amiens . Mon-
Geur le Duc de Chaunes, & Madame de
Pecquigny Douairiere de Chaunes , ſont
Chefs de la Maiſon d'Ailly , qui a pour
Armes degueules à deux Branches d'Alifier
d'argent , pofées en Couronne , au
chef échiqueté d'argent & d'azur , de
trois traits.
de
Eftain, qui eft une Famille originaire
d'Auvergne , porte pour Armes
France au chef d'or,& les Livrées de nos
Roys , par la conceffion que Philipes-
Augufte Roy de France, en fit à un Seigneur
de ce nom , qui luy avoit fauvé la
vie à la Bataille de Bovines l'an 1214.
La Famille des Marquis de Mailly
en Picardie fe trouve avec éloge chez
tant
144
Extraordinaire
tant d'Autheurs, qu'il me fuffira de vous
faire fouvenir qu'elle commence par
Nicolas Seigneur de Mailly, qui vivoit
en 1188. Cette Maiſon porte d'or à trois
Maillets definople. 2.1.
Monfieur le Marquis d'Uxelles, Gouverneur
de Châlons en Bourgogne, defcend
d'un Guillaume du Blé, Chevalier ,
Seigneur de Cormatin en . 1 267. Il portoit
de gueules à trois Chevrons d'or.
Aubert I. Seigneur de Longueval ,
Chevalier 1223. Monfieur Devilé a
expliqué dans une de fes Lettres , toutes
les Branches de cette illuftre Famille ,
qui porte bandé de gueules & de vair de
fix pieces.
Guillaume Efchalard, d'où les Marquis
de la Boulaye , fondus dans la Maifon
de la Mark, fe trouve dans un Titre
de l'année 1282. Echalard la Boulaye
porte d'azur au Chevron d'or.
Un Cartulaire de Condom , parle
d'Amanjeu I. Sire d'Albret en 1050.
d'où font venus les Marquis d'Albret,
Comte de Mioffens , &c. Cette Famille
eft finie par la mort du Marquis
d'Albret Colonel du Regiment
du Mercure Galant.
145
ment de Navarre. On trouve des Cardinaux,
un Maréchal de France , & des
Chevaliers des Ordres du Roy,de cette
Maiſon qui a pour Armes , écartelé de
France , & de gueules pur.
Monfieur le Duc de Montaufier , les
Comtes de Jonfac , Sainte Maure , & c.
defcendent de Guillaume de Percigny,
Sieur de Sainte Maure 1223. Il y a eu
des Lieutenans Generaux des Armées,
& de Provinces ; des Gouverneurs de
Xaintonge , d'Angoumois , &c. & des
Chevaliers des Ordres du Roy , de cette
illuſtre Famille , qui porte d'argent
à la Face de gueules.
Brient II. Baron de Chafteau- Briant,
a donné commencement aux Marquis
de ce nom en 1106. Chateau Briant
Porte de gueules femé de Fleurs de Lys
d'or.
Juhael de Maleftroit en 1119. d'où
un Cardinal , & les Marquis de Maleſtroit
, qui portent de gueules à neuf Befans
d'or.3.3.3.
L'Abbé le Laboureur dans fon Hiftoire
de Charles VI. fait mention d'un
Jean I. du nom , Sire d'Aumont , qui
Q. d'Avril 1681.
G
146
Extraordinaire
époufa Mabile en 1248. On trouve
dans cette Famille de grands Prelats qui
ont gouverné l'Eglife , plufieurs Ducs,
Pairs, & Maréchaux de France , des Capitaines
des Gardes du Corps , des Chevaliers
des Ordres illuftres , & des Gouverneurs
de Provinces, Monfieur le Duc
d'Aumont ,Premier Gentilhomme de la
Chambre , & Gouverneur du Boulonnois
, eft le Chef de cette Maifon , qui
porte d'argent au Chevron de gueules,
accompagné defept Merlettes de mesme,
quatre en chef, & trois en pointe.
L'augufte Famille de la Tour d'Auvergne
eft fi relevée que je n'ofe vous
en parler icy , dans la crainte que j'ay
de ne pouvoir affez dire. J'auray foin de
vous en entretenir dans une Lettre particuliere
, qui vous marquera tous les
illuftres Defcendans d'Hervé Comte
d'Auvergne , qui vivoit fous Charles
le Chauve Roy de France & Empereur
, l'an 844. Vous fçavez , Madame,
que Monfieur le Cardinal de Bouillon ,
Grand Aumônier de France ; Monfieur
le Duc de Büillon , Grand Chambellan
; Monfieur le Comte d'Auvergne,
Colonel
du Mercure Galant. 147
que
نم
Colonel Genéral de la Cavalerie, & Mr
le Prince de Turenne , font les principaux
de cette ancienne Maifon , qui
porte écartelé, au 1. & 4. d'azur à une í.
Tour d'argent maçonnée de fable , l'Ecu
feme de France ; au 2. d'or à trois Tourteaux
de gueules 2.1 . au 3. cotticé d'or
& de gueules de douze pieces. Sur le
tout,party au 1.d'or au Gonfanon à trois
Pendans de gueules , frangé de finople;
an 2. de gueules à la Face d'argent.
Il y a peu de Nobleffe fi bien établie
celle des Vicomtes de Polignac ( en
Auvergne ) Marquis de Chalançon , Barons
de Chafteauneuf, de Randon , de
Randonat , & de Solignac. Nos Roys
n'ont prefque point fait de creation de
Chevaliers, qu'ils n'ayent nommé quelques-
uns de cette illuftre Famille , qui ›
s'eft maintenue das fon éclat depuis Armand
I. Vicomte de Polignac en 1065 .
jufqu'à Mr le Vicomte de Polignac,
Marquis de Chalançon , Chevalier des
Ordres du Roy , qui eft aujourd'huy
Gouverneur du Puy en Velay , & porte
facé d'argent & degueules , de fix Pieces.
Voftre Amy s'eft abufé , lors qu'il
Gîj
148 Extraordinaire
vous a dit qu'on n'a point imprimé la
Genealogie de la Maifon de Béthune,
puis que Monfieur du Chefne le Pere
en a donné une tres- ample, depuis Robert
I. Seigneur de Béthune en 1036 .
Il portoit d'argent à la Face de gueules.
Les Cadets de cette grande Famille, ont
mis le Lambel de mefme en chef.
Monfieur le Chevalier de Chatillon
, Capitaine des Gardes de S. A. R.
Monfieur , eft de la tres- noble Famille
des Comtes de Chatillon - S . Pol , dont il
y a eu des Conneftables & Maréchaux
de France, des Regens du Royaume, &
Miniftres d'Etat, desChevaliers des Ordres,
& c . Endes Seigneur de Chatillon,
& de Bafoches l'an 923. eft le premier
que je trouve de cette Maifon, qui porte
de gueules à trois Pals de vair au
Chefd'or.
Pierre Flotte , Chevalier , Seigneur
de Revel, eftoit connu en 1293. & portoit
facé d'or & d'azur de fix pieces.
Monfieur le Marquis de Revel , qui a
fi bien fait dans nos dernieres Campagnes
, n'eft pas de ce nom ; mais de Broglio
, qui eft une tres - noble Famille ,
origi
du Mercure Galant.
149
originaire d'Italie, & tres- confiderée en
France , où elle eft établie avec hon-
& porte d'or an Sautoir encré
neur ,
d'azur.
La Maiſon de Saveufe fi connuë
dans le Parlement, vient de Guillaume
Seigneur de Saveufe en 1361. Ces
Mellieurs portent de gueules à la Bande
d'or , accoftée de fix Billettes de mefme,
trois en chef& trois enpointe.
Erneis Malet , Seigneur de Guerarville,
fe diftinguuit en 1178. 11 defcendoit
des anciens Comtes d'Alençon .
Ce nom de Guerarville a efté depuis
abregé en celuy de Graville, dont il y a
eu des Admiraux , des Chevaliers des
Ordres , & c. d'où font fortis Monfieur
le Comte de Malet- Graville , & Monfieur
l'Abbé de Rubec , qui portent de
gueules à trois Fermeaux d'or , 1.1 .
Voila, Madame , une partie de ce que
vous m'avez demandé . Je fouhaiterois
pouvoir vous écrire fur l'origine des
Familles , & fur les Armes de Meffieurs
· les Comtes du Montal , de Nancré , de
Monbron , de Tallard ; du Marquis de
Montauban , Lieutenant de Roy de la
Gij
150 Extraordinaire
Franche- Comté, du Baron de Monclar,
de Monfieur Calvo , & de Monfieur le
Bret defunt , que nous avons vû Gouverneur
de Douay ; mais il ne m'a pas
efté poffible de vous contenter fur ce
chapitre. Si on vous fait remarquer
quelques fautes dans ce Memoire , je
m'affure que vous aurez la bonté de
m'en avertir, & de me croire , & c.
L.M.D.S.B.
Monfieur du Rofier a expliqué ce
qu'il penfe fur toutes les Questions du
dernier Extraordinaire , par les Vers
quifuivent. Il eſt le veritable Autheur
de tous les fentimens en Vers , qui ont
paru fous des noms fupofez dans les Extraordinaires
précedens.
2003 Fobs folks. Co63 2003 2003 2003 2000).Colo? 6063. Co
S'il eft plus avantageux à une Femme ,
d'eftre aimée dés la premiere fois
qu'on la voit , ou de ne l'eftre qu'apres
qu'on a eu le temps d'examiner
fon merite.
Omme il n'est point d'Amant fi-
Codelle. Et
du Mercure Galant. IST
Et qu'on traite d'abus un amour eternelle
,
Il eft fans- doute avantageux
Aux charmans attraits d'une Belle,
gagne
Qu'elle
Et que
d'abord & nos coeurs &
nos voeux ,
chacun brûle pour elle ,
Dés qu'elle paroift à nos yeux.
Elle connoift par là le pouvoir de fes
charmes . [ les armes.
Il ne faut que la voir pour luy rendre
Mais ce n'eft pas fans deplaifir
Qu'elle voit qu'un Amant qu'à l'amour
elle invite,
Avant que de ceder , fe donne le loifir
04
De reconnoiftre fon merite ;
Car enfinfon plus grand defir,
Eft d'aller promptement au gifte .
Si une Femme qui aime toûjours un
Amint dont elle a efté trahie , doir
écouter fa paffion ou fa gloire , quand
cet Arnant tâche à obtenir le pardon
de fon infidelité.
OF
Vy , Philis, cet Amant ingrat
Eft indigne de voftre eſtime;
G iiij
152 Extraordinaire
Mais vous l'aimez encor , il reconnoift
fon crime,
Et pouvez vous dans cet état
Luy refufer enfin un pardon legitime ?
L'amour doitfur l'ambition
Remporter toujours la victoire.
De ce tendre retour aye compassion.
Ne craigne rien pour vostre gloire,
Ecoute voftre paffion.
Comment l'ame eſtant purement fpirituelle,
eft touchée par la Mufique qui
eft une choſe fenfible.
L
' Ame eftant d'elle-mefme une fource
infinie
De charmans & divins accords.
Ie ne m'étonne point qu'eftant unie au
Corps,
Elle foit icy bas fenfible à l'harmonie ;
Car quand ce ne feroit que par raport
aux fens,
Quoy que toute fpirituelle,
La Mufique par ces accens
Peut aifément agir fur elle.
L'Homme eft tout harmonie ainfi que
l'Vnivers. Ses
du Mercure Galant.
153
Sesfens,fes faculte dans fon Corps organique,
Comme autant d'Inftrumens divers,
Se meflent à tous les Concerts,
Que pour toucher noftre ame invente la
Mufique.
Si la Santé peut eftre alterée par les
Paffions.
IL
femble
que
que nos paffions 9
no )
Devroient peu fur nos Corps faire d'impreffions,
Ayant avec nous pris naiſſance,
Cependant chacun fçait quelle eft leur
violence.
On les voit triompher de noftre liberté,
Et fouvent nous ravir la vie & lafanté.
L'Homme, fource des maux , par luymefme
s'y pouffe.
Ce font fes paffions qui font tous fes malbeurs
;
On le voit par l'amour , qui bien que la
plus douce ,
Luy caufe tous les jours mille & mille
douleurs. G v
154
Extraordinaire &
Des manieres des plus fameux Peintres.
Ans ceffe la Nature & s'applique
S
&
s'exerce
A donner aux Humains une forme di.
verse ;
Et ces Portraits vivans de la Divinité,
Ont, felon qu'illuyplaift , plus ou moins
de beauté.
De mefme on voit en chaque Ouvrage
Des Peintres de l'Antiquité,
Quel eftoit le talent qu'ils avoient en
partage,
Quel eftoit leur génie & leur habileté.
Tous dans un fi bel Art n'ont pas en
mesme uſage;
Chacun diverfement arrivoit à ſa fin.
L'un avoit l'Ordonnance , & l'autre le
Deffein.
L'un d'un beau Coloris rebanffoit fa
peinture.
Vn autre plus exact imitoit la Nature.
L'un à bien reffembler mettoit tout fon
efprit.
L'un nepeignoit qu'en grand , & l'autre
qu'en petit.
C'eft
du Mercure Galant .
155
C'est ainsi qu'à l'envyfe formant un modelle
,
It's font tousparvenus à l'immortalité.
Mais dans cette diverfité,
La gloire eft deue au grand Apelle.
Pour les traits delicats , pour la naïveté,
Aucun autre que luy plus haut ne peut
atteindre,
"
Il peignoit le Soleil , la Foudre , les
Eclairs ,
Tous les Feux qu'on voit dans les
airs ,
Il peignoit ce qu'on ne peut peindre.
Mais ce qui luy donnoit encor le premier
rang
Apelle ofoit peindre Alexandre,
Comme Le Brun ofe entreprendre
Le Portrait de Louis LE GRAND.
Sur la Magie Naturelle,
Tout
Out ce que l'Homme ingenieux
Fait paroistre de grand, eft fouvent peu
de chefe.
Il fuffit d'en cacher la cauſe ,
Pour tromper aisément nos efprits &
nos yeux. Ges
156
Extraordinaire-
Ces bizares effets que l'on ne peut comprendre,
Ne doivent pas tant nous furprendre.
Et fouvent c'est à tort qu'on les veut
critiquer ;
Car enfin la Magie , ou ce que l'on
appelle
Parmy les Curieux , Science naturelle,
N'eft , à proprement s'expliquer ,
Qu'une connoiffance tres-pure
Des merveilles de la Nature ,
Avec l'art de bien l'appliquer.
Sur ce qu'on a demandé des Madrigaux
touchant la liberalité du Roy , qui a
donné au Public les cent mille francs
qu'il avoit gagnez à la Loterie .
Dignes Favorisd'Apollon
que Mercure vous prie
De venir aujourd'huy dans le facré
Fallon ,
Pour chanter de LOUIS la grande
Loterie?
Ce Prince en tout fi merveilleux ,
Eft grand encor parmy les feux ,
Et
F
du Mercure Galant. 157
Et l'on voit bien que la Fortune ,
Quoy que favorable àfes voeux ,
Ne le rend pas toujours heureux ,
Quand à tous fes Sujets elle n'est pas
commune.
Defcription d'un Printemps.
DE
Eja de mille Oyfeaux on entend le
ramage ,
Déja de mille Fleurs on voit les Champs
couverts ,
Déja tous les Arbres font vers ,
Et font un agreable ombrage.
L'air eft pur & ferein, une douce chaleur
A nos Corps abatus redonne la vigueur,
Et dans cette faifon nouvelle
1
Toutrajeunit, tout renouvelle .
Tout rit , tout plaift , tout charme, avecque
les beaux jours ,
Et ce n'eft pas enfin fans fujet qu'on
appelle
Cet aimable Printemps la faifon des
amours ,
Puis qu'en tous lieux on ne refpire
Que les tendres foupirs de l'amoureux
Zéphire.
Mais
158 *
Extraordinaires
Mais pourquoy s'amufer à tracer un
Tableau,
De ce que le Printemps étale de plus
bean ?
Quittons deformais nos Murailles,
Et courons voir Saint Clou , Verſailles,
Saint Germain, & Fontainebleau.
Ma Mufe, je l'avonë , eft foible & languiffante,
Pour bien représenter la Nature naiffante.
Il faut eftre fçavant , il faut eftre amoureux
,
Pour décrire de Flore & l'Empire &
les feux. the tende
C
Il faut auxgraces du Parnaſſe
Joindre le ftile des Amans ',
Quelque effort qu'un Poëte faffe,
Il nepeutfans aimer dépeindre un bean
Printemps.
Sur les Affemblées des
Tuilleries .
M
Ais fans aller plus loin , entrons
aux Tuilleries ,
Tout le monde y tourne fespas ;
Elles
du Mercure Galant. 159
Elles font vertes & fleuries,
C'est là que le Printemps a de nouveaux
appas;
Mais ils font effacez par tous ceux qu'il
convie
De venir dans ce Lieu charmant
Prendre le divertiſſement
Le plus innocent de la vie.
Que d'éclat , que de pompe on voit de
toutes parts !
}
Que ce flus & reflus de Galans & de
Belles
Surpaffe de bien loin toutes les Fleurs
nouvelles,
"
Et merite mieux nos regards!
Que de brillant , que de jeuneffe,
Que debeauté , que d'agrément,
Que de vertu , que de fageffe,
Se trouve icy confufement,
Et que ces belles Affemblées:
Parent encore ces Allées
Par leur fuperbe ajustement !
Par tout , l'or & les pierreries
Brillent d'un merveilleux éclat ,
Et rehauffent des Broderies
L'ouvrage fin & délicat ;
Mais de cent modes diférentes,
Auffi
160
Extraordinaire
Auffi nouvelles que galantes,
On admire l'invention ;
Et comme en ce lieu l'onfepique
D'eftregalant & magnifique,
Ony fait bien l'honneur de nostre Na
tion.
Devife d'un galant Homme , &
fi l'on peut dire avec raiſon ,
qu'il doit rarement eſtre complaifant.
T
EXvan de
N vain mon efprit fubtilife,
Et raffine fur ce fujet.
Un galant Homme eft un Objet
Qu'on peint mal dans une Devife;
Mais puis qu'il faut enfin en faire le
Portrait,
Voicy, fi je l'ay bien comprife,
L'idéeau naturel d'un Homme fi parfait
;
Un quadran au Soleil , avec ces mots'
pour ame,
Toûjours officieux , fans erreur & fans
blâme .
Et pour finir la Question,
Comme ungalant Homme pour plaire
Doit
du Mercure Galant. 161
Doit eftre complaifant en toute occafion,
Malgré tout le party contraire,
Le mot de rarement me choque en ce
difcours,
Souvent eft mieux , & mefme on peut
dire toûjours.
2003 food :for EX $ 803 6063 : 6063 : EX
DE L'ORIGINE
ET DE L'USAGE
DES MASQUES.
་
L eft prefque impoffible de bien
traiter de l'origine des Malques , &
de leur ufage , qu'on ne parle en meſme
temps de l'origine des Bacchanales ,
& de celle de la Tragédie & de la Comédie,
parce que toutes ces chofes ont
un enchaînement entr'elles, ou plû: oft
une dépendance les unes des autres ; mais
pour fuivre l'ordre des temps que tout a
commencé, & des Nations qui en ont
pris l'ufage, il eft à propos d'expliquer
d'abord ce que c'eftoit que les Bachanales.
Si- toft que BBaacccchhuuss , qui depuis fut
appellé
162 Extraordinaire
appelléle Dieu Liber ', eut fubjugéré les
Indes & l'Egypte , ayant , comme dit
Luciens pour Chefs de fon Armée , Pan
& Silene , & que par les conqueftes il
en eut reduit les Nations à fon obeïffance
, il réfolut d'en mener le Triomphe
dans fon Char attelé de Tigres &
de Leopards , accompagné des mefmés
Pan & Silene , &fuivy des Faunes , des
Satyres , des Egipans & des Nymphes .
C'est à dire à proprement parler , que
quand Bacchus , que depuis l'on a tenu
pour une Divinité , eut appris aux Indiens
& aux Egyptiens l'Art de cultiver
les Vignes , & de faire les Vandanges,
l'on inftitua à l'honneur de ce Dieu des
Feftes celebres dans toutes les Régions
par où il avoit paffé , lefquelles furent
appellées Bacchanales , & qui depuis
furent apportées des Indes & de l'Egypte
dans la Grece , & de la Grece dans
la Toscane , & en fuite à Rome.
Apollodore au Livre ; . Orphée en
un Hymne qu'il fait à la louange de
Bacchus , & Héfiode en fa Theogonie ,
auffi bien que l'Hiftoire Genealogique
des Dieux , parlent amplement de la
nailfance,
du Mercure Galant.
16:37
naillance, & de tous les progrés de Bacchus.
Eurypide en fa Tragédie des Bacchantes
fait mention de cette Divinité,
comme Paufanias en fes Attiques ' , qui
dit quels eftoient les Satyres , les Fau
nes , les Silvains , Silene , & les autres
Divinitez champeftres, qui d'ordinaire
accompagnoient le Dieu Bacchus .
Or comme les Bacchanales
› qui
eftoient une espece de Sacrifice , fe celo
broient avec beaucoup de folemnité , & .
avec un grand concours de Peuple, tantoft
dans les Bois confacrez aux Dieux ,'
& tantoft dans les Carfours des Villages
, les Villes n'eftant pas encor en
nombre , l'on avoit coûtume d'immofer
à Bacchus un Bouc,foit que cet Animal
apportaft du dommage aux Vignes;
oa que ce fuft la récompenfe de ceux
qui compofoient les Vers qui fe recitoient
en l'honneur de ce Dieu , ou
plûtoft qu'on leur donnaftune Peau du
mefme Bouc remplie de Vin , car les
Peaux de cette efpece d'Animaux
eftoient les vaiffeaux à Vin de ces
temps-là. C'eft de là , felon le fentiment
de divers Autheurs , que les Bacchana-
&
les
164
Extraordinaire -
ང་
les & la Tragédie n'avoient qu'un
meline principe , ou qu'elles dépendoient
l'une de l'autre , le mot de Tragédie
, comme tiennent quelques- uns,
venant de celuy qui en Grec fignifie
Bouc ou de celuy qui en la mefme
Langue , comme d'autres penſent , ſignifie
Lie , parce qu'avant l'ufage des
Malques,les Boufons qui jouoient leurs
Perfonnages avoient coûtume de fe fro
ter le vifage de Lie d'huile , pour n'eftre
pas facilement reconnus . C'eft la penfée
de Donatus, & ce que dit Horace en
fon Art Poëtique , parlant de l'origine
de la Tragedie.
Carmine qui Tragico vilem certabat ob
bircum .
Et à l'égard du déguifement du vifage,
il parle auffi de cette Lie d'huile en ces
termes. 1
Peranti facibus ora.
Puis que l'on remarque que les Bacchanales
& la Tragedie fortoient d'une
mefine fource, qui eftoient les Sacrifices
que l'on faifoit à Bacchus , il eft à propos
de s'arrefter fur les particularitez de
la derniere, quoy que le mefme Donatus
donne
Du Mercure Galant.
165
donne le mefme principe à la Comedie
qu'à la Tragedie, du temps des Indiens
& des Egyptiens.
Aprés qu'un certain Mélampus Fils
d'Amytheon & de Dorype , eut apporté
le premier les Bacchanales de l'Egypte
dans la Grece , les Athéniens les reçeurent
les premiers , & l'on tient que
Livius Andronicus fut le premier qui
inventa la Tragedie Grecque. Suidas
dit que ce fut Epigene de Sicyonie , &
qu'apres luy Tefpis de la Ville d'Icare ,
fit paroiftre aux yeux des Athéniens le
Triomphe de Bacchus. C'eft ce que confirme
Horace par ces paroles.
Ignotum Tragica genus inveniffe camoena
Dicitur , & plauftris vexiffe Poëmata .
Thefpis ,
Que canerent , agerentque .
La Tragédie reçeut en fuite beaucoup
plus d'éclat par Sophocle , & par
Eurypide ; & apres eux Accius , & Pacuvius
, & d'autres celebres Autheurs ,
l'embellirent. D'abord les Actions tri
ſtes & funeftes convinrent à la Tragedie
; mais on ne fut pas long- temps fans
y mefler les Heros , les Roys , & les
plus
5
166
Extraordinaire
plus grands Perfonnages. Therfippus
dit que l'on obfervoit une certaine Dance
dans la Tragedie , qu'on appelloit
Emmelie. Elle eftoit grave & ferieuſe,
& il ajoûte qu'elle y avoit efté introduite
par Bathyllus d'Alexandrie , Juvenal
parle auffi de cè Boufon ,
Multùm faltante Bathyllo.
Mais ce fut apres que la Tragedie fut
devenue fixé & arreftée fur le Theatre.
Il faut remarquer que comme ces
Jeux eftoient publics , & fe celebroient
d'un lieu en un autre lieu , pour faciliter
la veuë des Spectacles au grand nombre
des Affiftans qui s'y rendoient , les
Acteurs de la Tragedie, & de la Comedie,
trouverent à propos de fe fervir de
Chariots roulans , pour les reprefenter
d'un Village en l'autre . Horace attribuë
l'invention de ces Chars à Thefpis dont
il vient d'eftre parlé.
Varron eft d'opinion qu'avant que
les Athéniens fe feffent aflemblez pour
former une Ville , la Jeunelle Grecque
avoit coûtume d'aller autour des Bourgs ,
des Villages & des Carfours , chanter
avec folemnité des Vers boufons &
gaillards
du Mercure Galant .
167
gaillards à l'honneur de Bacchus , &
que de là la Comedie auroit pris fon
nom & fon origine , la faifant dériver
du mot Grec qui fignifie Bourg, ou Vil.
lage , & de celuy de Chant. D'autres
veulent qu'elle tire fa dénomination
d'un autre mot qui fignifie en la mefme
Langue, agir avec lafciveté , & faire le
Boufon, & que pour cela l'on propofoit
des Prix, & des récompenfes à ceux qui
yréüffiroient le mieux. C'eft ce que
Virgile dépeint admirablement au 2.
Livre de fes Georgiques, quand il parle
des plaifirs que les Athéniens fe donnoient
dans les Bacchanales , & autres
Jeux publics qui fe celebroient à la
Campagne.
Pramiáque , ingentes pagos & compita
circum
Thefeida pofuere , atque inter pocula
lati มิ
Mollibus in pratis unctos faliere per
mutres col 7
- Ce mefme Autheur introduit chez
les Tofcans , & chez les Romains , de
pareils Jeux & Spectacles publics avant
que
168 Extraordinaire
que Rome euft esté baſtie , & ajoûte
qu'ils avoient coûtume de fe faire des
Maſques d'écorce d'Arbres , & que fous
ces faux vifages , ils récitoient leurs
Vers boufons à haute voix à l'honneur
du Dieu Bacchus .
Nec-non Aufonij , Troja gens Miffa,
coloni
Verfibus incomptis ludum , rifúque fo
luto ,
Oráque corticibus fumunt horrenda cavatis
,
Et te , Bacche , vocant per carmina lata
, & c .
Virgile donc auffi bien que Servius ,
fait icy connoiftre que la Comedie que
les Grecs reprefentoient , & apres eux
les Tofcans & les Romains , n'a pris
fon origine que des Festes de Bacchus,
en l'honneur duquel fe faifoit l'immolation
du Bouc.
Baccho caper omnibus aris caditur.
Voyons quelles parties on a coûtumé
d'attribuer à la Comedie , & quels en
ont efté les Autheurs.
Suidas divife la Comedie en trois
âges ;
du Mercure Galant. 169
ages ; l'une qu'il appelle ancienne, dans
les temps que chez les Athéniens l'Empire
eftoit encor au pouvoir du Peuple.
Alors les Autheurs des Drames ou Pieces
Comiques , avoient la liberté de
mefler dans leurs railleries , & dans
leurs brocords , des pointes d'efprit , &
des Vers piquans pour exciter leurs
Auditeurs à la rifée , & le Peuple prenoit
beaucoup de plaifir à entendre les
Declamations qui fe faifoient contre
les moeurs corrompues des Citoyens,
& contre les iniquitez des Juges , &
l'avarice des Magiftrats. C'eft auffi ce
que remarque Horace dans fes Sa
tyres.
Seu fur , feu machus foret , aut
alioquin
Famofus , multa cum libertate notabant.
វ
Cette licence fut & devint fi grande
, qu'il n'y avoit point d'ordres , d'âges
, de fexes , ny de conditions qui n'y
fuffent expofez ; & l'on trouvoit que
c'eftoit alors un moyen pour corriger
les vices , & pour rendre les Perfonnes
plus affectionnées à s'acquerig
Q. d'Avril 1681 . H
170
Extraordinaire
une bonne reputation ; & à fuivre un
meilleur genre de vie. Ces invectives
fe faifoient fouvent par tout le Corps
des Acteurs , & c'eft ce qui eft remar
qué par Ariftophane. Quelquefois
toute la Piece ne confiftoit qu'en cela,
Il n'y eut plus en fuite que les Chours
qui eurent cette liberté. Les Autheurs
qui furent celebres en cette ancienne
Comedie , furent Cratinus , Cupolis,
Ariftophane, Phrynichus , & plufieurs
autres.
Si-toft que le pouvoir du Peuple
eut paffé aux Grands, & aux Magiftrats,
cette licence fut moderée . On retrancha
les Choeurs de la Comedie , & par
là il s'en fit une nouvelle . En celle- là
Philippides , Straton , Anaxilides , Ambraciota
, Epicrates, & plufieurs autres,
acquirent beaucoup de réputation. La
derniere fut en fuite feparée en cinq
Actes , & Suidas rapporte que Sufarion
de la Ville de Mégare , a efté le premier
Comique de ces temps-là , & qu'il a
donné le nom à la Comedie. Epichar
mus de Syracufe l'a fuivy de prés , &
felon Ariftote , Phormus avec luy
inventa
du Mercure Galant.
171
inventa la Comedie reformée.
Suidas , & apres luy Scaliger , rapportent
qu'Ariftophane fe peignit le
premier le vifage de Vermillon ou de
Cerufe pour le déguifer , parce qu'il
n'ofoit paroiftre devant Cleon à vifage
découvert à caufe de fa puiffance de
Tribun du Peuple , aucun des autres
Boufons n'ofant reprefenter ce Perſonnage.
Ainfi cet Ariftophane par fa hardieffe
fut caufe que les principaux craignant
qu'on ne les repriſt , changerent
de moeurs.
Il s'obfervoit dans ces anciennes
Comedies une Dance lafcive & boufonne
, que
, que l'on appelloit Cordace , &
que l'on tient avoir efté inventée &
etablie par Bacchus mefme , apres la
Victoire qu'il remporta dans les Indes.
Les fujets de la Comédie de ces tempslà
, eftoient le plus fouvent les amours,
on les raviffemens des Vierges , & la fin
en eftoit toûjours heureuſe .
A l'égard des Perfonnages qui paroiffoient
dans les Bacchanales chez les
Grecs , & que la Tragedie & la Comedie
ont imité, l'on voit , felon que rap-
Hij
172
Extraordinaire
Porte
Suidas
>
que les uns eftant
grotefquement
déguifez , y faifoient les
Satyres ou les Faunes quelques-uns
Pan ou Silene, & d'autres les Nymphes
champeftres , & que pour mieux contrefaire
les Perfonnages
qu'ils y vouloient
introduire
, ils s'y prefentoient
la tefte environnée
de Lierre , ou de
Lambruches
, ou de Pampre avec des
Raifins pendans
, & que d'autres
avoient le Thyrfe à la main avec des
ceintures ou peaux de Bouc , récitans à
haute voix leurs Vers qui fentoient les
airs Bacchiques
.
Apres l'ufage des Chariots , celuy
des Theatres fut introduit chez les mêmes
Grecs. Les Tofcans & les Romains
les imiterent , parce que le Peuple qui
venoit en foule aux Jeux publics , par
l'élevation du Theatre , avoit la veuë
plus libre pour les Spectacles , & pour
voir les Actions Tragiques & Comiques.
Caffiodore en une Epigramme
qu'il a tirée des Grecs , dit que les Athéniens
furent les premiers qui drefferent
des Theatres , quoy que , felon Eufebe ,
l'on en donne la premiere invention à
Bacchus
du Mercure Galant .
173
Bacchus fous le nom de Denys. Servius
confirme encor cette opinion , que les
Theatres ont efté dreffez à l'honneur du
Dieu Liber , lors qu'il parle des Jeux
publics ou de Theatre, que les Anciens
avoient coûtume de celebrer tous les
ans. Plutarque en la Vie de Thefée,
rapporte pareillement qu'en la Ville
d'Athenes il y avoit des Theatres publics
, de mefme qu'il y en avoit prés
d'Alexandrie dans l'Ifle Antirrhodos,
comme dit Strabon ; mais ces premiers
Theatres n'eftoient dreffez que pour
un temps. Ce font les Romains qui
dans leur luxe en ont dreffé de perpetuels
, & de fi fomptueux , qu'ils ont
égalé les plus fuperbes Edifices ; & c'eſt
ce qui a attiré l'admiration des Peuples
qui venoient en cette Capitale de tout
Ele Monde.
re
Il eftoit encor à remarquer que les
premieres Scenes ne fe faifoient chez
les Grecs qu'avec des Feftons de Lierdes
Branches de Vigne , ou d'autres
Rameaux , ce qui fentoit encor les
Bacchanales , & qu'elles avoient eſté
introduites non pas pour des Décora-
Hij
FB PA
174
Extraordinaire
tions, mais pour fervir d'ombrage. Elles
fervirent en fuite pour diverfifier les
Entrées des Acteurs , comme dit Suidas.
L'on donne l'ornement nouveau de la
Scene à Phorinus , car il changea les
Feftons en des Peaux rouges,& le veftit
le premier de Robe longue. Ce fut
Phrynichus qui introduifit chez les
Athéniens , le premier Perfonnage de
Femme fur le Theatre .
Les Scenes & les Décorations ayant
efté imitées par les Tofcans & par les
Romains , cela donna lieu aux Jeux
qu'ils appelloient de Scene ou de Theatre
, à la diftinction des autres . Tite-
Live dit que ces premiers Jeux furent
reprefentez environ l'an 380. apres la
fondation de Rome , fous le Confulat
de Sulpitius & de Licinius Stolon ;` car
auparavant l'on faifoit venir de la Tofcane
, les Boufons qui ne faifoient que
des gefticulations , & des poftures grotefques
, en fautant & dançant au fon
des Fluftes , & récitans quelques Vers
boufons à la mode du Païs ; car ceux
que l'on appelle Hiftrions ou Boufons,
tirent leur nom du mot Toſcan.
Lucien
du Mercure Galant .
175
gue
Lucien faifant une diftinction entre
les Acteurs de la Tragedie & ceux de
la Comedie , introduit dans le Dialogue
intitulé les Exercices , Anacharfis
& Solon, qui dilent leur penfée fur les
uns & fur les autres. Nous permettons,
dit Solon , aux Comiques de reprendre ..
librement dans leurs brocards , & dans
leurs railleries , les mauvais Citoyens,
autant de fois qu'ils apprendront qu'ils
commettent des actions indignes de la
Republique , c'est là le vray moyen de
les faire devenir meilleurs . A quoy Anacharfis
répond. fe connois les Tragiques
& les Comiques , & je fçay les diftina
guer. Ceux- cy font montez fur de hautes
Chauffures. ( Il entend parler des Tragiques
qui portent le Cothurne ou Bro .
dequin. Ils font bigarez par leurs veftemens
à bandes d'Ecarlate enrichies
d'or. Ilsportent des Mafques à la verité
ridicules , & dont la bouche eft fort ouverte
pour déclamer plus facilement , &
à haute voix ; & en les voyant , je mimaginois
que Rome celebroit encor les
anciennes Bacchanales ; mais quant aux
Comiques , ils avoient des Escarpins
,
Hij
176
Extraordinaire
plus bas , c'eft du Soc qu'il veut parler
) leurs veftemens fentoient les Bou
fons, & leurs Mafques eftoient beaucoup
plus ridicules , & donnoient à rire à tou
les Auditeurs on Spectateurs.
Nous voilà venus à l'origine & à
Pulage des Mafques , qui font la derniere
partie de ce Difcours , & que j'avois
deftinée pour la premiere ; mais
comme les Bacchanales en ont efté le
principe , il a fallu fuivre cet ordre.
La Lie d'huile , comme nous avons
dit, fut donc la premiere invention qui
fervit à déguifer le vifage , & Thefpis
fervit le premier. Ariftophane , au raport
de Suidas , fe peignit le vifage de
Vermillon ou de Cerufe ; mais comme
ce déguifement ne fembla pas fuffifant,
les feuilles de l'Herbe nommée Bardant
ou Perfonata, d'où le mot de Perfonnage
ou Mafque, eft dérivé , fut mis en fuite
en ufage pour les Acteurs tant de la
Tragedie , que de la Comedie , dans
leurs déguifemens . Virgile , comme il
a efté déja dit , donne aux premiers
Tofcans & Romains l'ufage des écorces
d'Arbres pour fe faire des Mafques.
Quoy
du Mercure Galant.
י ל ד
Quoy que Suidas donne l'invention des
Mafques à Cherillus d'Athenes, & qu'il
dife qu'il ait commencé le premier la
Scene chez les Grecs , Horace en fon
Art Poëtique ne laiffe pas d'affurer que
les Mafques furent introduits fur le
Theatre , avec la diverfité des habillemens
,par Efchylus.
Poft hunc perfona , pallaque repertor
honesta
= Æschylus.
Aprestous ces ufages nouveaux , l'on
fe fervit de Toille ou de Peaux de Bouc
pour en faire la compofition ; à quoy
fucceda la Carte jettée au moule.
Voilà le fentiment de Servius en fon
Commentaire fur Virgile , en parlant
des Mafques, & il le dit en ces termes.
Il eftoit neceffaire , à raiſon des Sacrifices
que l'on offroit à Bacchus , qu'ilfe
fift quelques actions boufonnes & grotefques
, par lesquelles le Peuple en cette
coûtume folemnelle puft eftre excité à la
rifée , que ceux qui faifoient ces
actions , pour la honte qu'ils en pouvoient
recevoir , trouvaſſent un moyen
de fe déguifer le visage , ce qui ne fe
H Y
178 Extraordinaire
pouvoit faire que par les choſes qui
viennent d'eftre dites , ou par les
Maſques .
Mais comme cette coûtume de porter
le Maſque dans la plupart des Jeux
publics , n'a pû tomber , elle a efté retenuë
non feulement par les Balladins
& par les Boufons de Theatre , mais
mefine elle a encor regné dans la fuite
des temps , & regne jufques à preſent
en diverſes Parties de l'Europe , tant en
Italie , en France , qu'en Allemagne,
& elle ne fe peut perdre en certaines
Villes , qui fuivent encore ce refte du
dernier Paganiſme , qui aidoit à celebrer
les anciennes Bacchanales avec des
Chars de Triomphe , & des Troupes de
Perfonnes diverſement déguilées fous
le Mafque & mefme l'on diſtribuë encor
des Pafquins qui imitent en quelque
façon les Vers des anciens Boufons
de Theatre , pour pincer ou mordre
ceux dans les actions defquels on trouvoit
quelque chofe à redire , foit qu'ils
euffent paffe pour Dupes , ou qu'ils fe
fuffent laiffez lourdement; furprendre ;
eu pour reprendre les vices ou les
1
moeurs
du Mercure Galant.
179
moeurs corrompues du Siecle ; ce qui
n'a pû eftre encor déraciné ou retranché
par la Police des Magiftrats , ny par les
Loix mefmes . Les Balets & les Dances
fouffrent les Perfonnes déguifées &
fous le Mafque ; mais ces déguiſemens
n'ont rien de profane ny d'injurieux.
Cela ne fe fait que pour des plaifirs
innocens & honneftes , & les plus
belles Cours de l'Europe y trouvent
leurs divertiffemens .
Mais ne pourra-t'on pas dire qu'une
partie des Fables a donné lieu aux Poëtes
de nous reprefenter par leurs fictions
l'origine & l'ufage des Mafques ? Car
que voudroit dire Perfée avec fa Tefte
de Meduſe , dont la figure eftoit fi diforme
, & le regard fi affreux , qu'il
pouvoit changer les Hommes en pierre
? Que pourroit fignifier la Teſte
des Georgones , & celle des Cyclopes,
qui n'avoient qu'un oeil Celle des
Cercopes fi contrefaites , ou une infinité
d'autres changemens de poftures
ou de vifages , à qui l'on donne le nom
de Métamorphofes , fi ce n'eftoit autant
de Maſques de figures differentes , dont
on
180 Extraordinaire
on a cru que les Anciens fe font fervis
dans leurs déguifemens ? Sur cela il faut
voir Macrobe en fes Saturnales .
Toutesfois comme la politeffe du
beau Sexe de la Nation Françoife , luy
fait chercher les moyens de fe conſerver
le teint frais & délicat , ou contre
les injures de l'air , ou contre les rigueurs
du temps ou de la faifon , il ne
faut pas improuver l'ufage des Mafques
qu'il a pris depuis plus d'un Siecle. La
figure , la couleur , & la matiere , qui
n'ont rien de choquant , ne paffent pas
pour un déguiſement. Auffi n'ay. je pas
deffein d'y rien contredire , les Loix
n'ayant jamais étendu leur autorité pour
en interdire l'uſage.
י
Je finis donc , en donnant non feule
ment l'origine & l'ufage des Mafques,
mais auffi celle des Bacchanales , de la
Tragedie , & de la Comedie ; à quoy
j'ajoûte , apres l'ufage des Chariots,
l'origine des Theatres & de la Scene,
parce que le tout n'a qu'un mefme principe
& une liaiſon , qui attache une
chofe à l'autre.
RAULT, de Rouen
du Mercure Galant .
181
2
Voicy divers Madrigaux qui m'ont
esté envoyez fur les deux Enigmes du
Mois d'Avril , dont les Mots eftoient
une Brandebourg, & les Roües.
TOM
1.
Out ſe va pervertir dans le Siecle
où nous fommes.
3
Le Manteau quifervoit aux Hommes
Eftante fon nom mafculin ,
Quoy qu'onfe fache , ou qu'on s'irrite,
Se trouve maintenant d'ufage feminin, o
Ou pour le moins Hermaphrodite ;
Et malgré le Qu'en dira- t'on ,
L'on verra la lupe & la Corte ,
Dans peu de temps changer de nom,
Comme on fait par ces Vers Brandebourg
en Capotte.
M
DE MAISONPLEINS , Capitaine
à Châlons en Champagne.
I I.
Ercure affurément eft Maistre en
tout Meftier,
Nous en avons des témoignages ;
Il fçait faire une Cloche , il fait faire
un Soulier ,
Et
1820 Extraordinaire
Et cent autres petits Ouvrages.
Je nesçay pourtant pas s'il eft bon Maréchal
,
S'ilfçait bien mettre en oeuvre & le Fer
& l'Archal ,
Et s'il fçait bien auffi faire Cifeaux &
Hone ,
Et d'autres Inftrumens divers ;
Mais du moins il fçait l'art de bien faire
des Roues ,
₹
Comme il le
montre
dans fes Vers.
DE LEPINE DE PLOERMEL..
Oit dans la v
III.
ou le Fauxbourg,
De l'Hyver on incague & le froid
& les bones ,
Quand on eft mis en Brandebourg
Dans un Caroffe à quatre Roües.
LA BLONDINE GUERIN .
I V.
Ites- nous par quelle raifon ,
DAgreable & Galant Mercure,
Dans cette agreable Saifon ,
Avez
du Mercure Galant. 183
Avez- vous endoſſé ſi peſante veſture,
୧୯୧୭
Eft.ce donc pour un Dieu de Cour
Un Equipage bien commode ,
De porter en dépit du chaud & de la
mode ,
La Cafaque de Brandebourg ?
LANGLOIS , Preftre
de S.Lo de Rouen.
V.
7
Ercure laffé de voler
A tire- d'ailes par le monde,
Dit que quoy que Momus en gronde,
Deformais en Caroffe il fait deffein
.
d'aller.
༩༦༥༣༡
En vain d'un air railleur enflant fes
maigres joies ,
Ce Dieu boufon fe rit du Meffager volant
;
Bien-taft fur fon Caroffe il verra le Ga-
Lant ,
Car
184 Extraordinaire
Car déja par avance il s'eft fourny de
Rouës.
VI.
Le meſme.
Ay peine à fuporter le grand froid,
je l'avonë, I
Si d'une Brandebourg je ne couvre
mon dos ;
Et ce m'eft un fuplice , à l'égard de la
Roue,
D'expliquer en deux mots
Tes Enigmes , Mercure , où ton eſprit
Je jouë.
Le Marquis Inconnu.
VII.
Merainspluvieux accident .
Ercurefage & prudent,
Comme il court de Ville en Ville,
Infqu'aux Climats les plusfroids,
Il fçait bien , le fin Matois,
Que Brandebourg eft utile.
Mad. TONTON, du Quartier
de S. Germain Lauxerrois .
VIII.
"Os quatre Soeurs foûtiennent des
Caroffes, Vos
Et
du Mercure Galant.
185
Et fe font fort fouvent traîner far le
chemin
Par de nobles Courfiers, & fouvent par
des Roffes,
De Verfailles à Saint Germain.
LA MARQUISE DE MEUTREZY.
LE
IX .
E Printemps brille en vain dans ce
riant Fauxbourg
,
En vain le doux Zéphir avec Flore s'y
jouë,
La Fiévre m'y tient fur la Rouë,
Ou plié dans ma Brandebourg.
Le Malade du Fauxbourg
S. Germain .
X.
Où vient que le Galant Mercure
DChange d'habit & de figure ?
Quand en France il vient voir Province,
Ville ou Bourg,
Quoy qu'en tous fes deffeins ce Dien
toûjours rafine,
Il ne peut deguiferfamine
Sons fa Chappe de Brandebourg.
RAULT, de Rouen.
XI.
186 Extraordinaire
Q
XI.
Ve le Mercure agit en tout temps
galamment !
Obliger eft fon élement,
Il n'eft aucun qui ne l'avouë.
Quelqu'un veut-il avoir un Caroffe &
du Train,
Qu'il n'attende pas à demain.
Ce Dieu dés- aujourd'huy luy va fournir
de Rouë .
Le meſme.
V
XII.
Os Enigmes, Galant Mercure,
Sont toutes deux faites à l'avanture,
L'Autheur de la premiere a- t- il de la
raiſon ?
Qu'a-t-on befoin dans la belle Saiſon
De Brandebourg, ou de Cafaque ?
L'autre eft cruel, pardon , fi je l'attaque
Avec un termefi choquant.
Ne diroit on pas qu'il fe jonë,
Quand on le voit dans un mefme momet
Faire naître & mourir l'Enigme fur la
Rouë.
L'ABBE' DE BOULANÇOIS .
XIII.
du Mercure Galant. 187
M
XIII.
Ercure eft appellé Galant avec
raiſon,
Il fe plaift àfuivre la mode.
le trouve cependant que dans cette
Saifon
La Brandebourg eft incommode.
DE LA CHAUSSE'E le jeune
d'Abbeville .
L
XIV.
E Meffager des Dieux a fort bonne
raifon
De vouloirfe mettre àfon aife.
Il est doux en toute Saison
De fe faire porter en Chaife.
XV.
Le meſme.
PHilisfenfible à mon amour,
Laiffe enflamerfon coeur, je n'y vois plus
de glace;
Aux beaux jours du Printemps l'Hyver
cede la place,
Mercure il ne faut plus porter de Brandebourg.
DAUBAINE .
XVI.
188 Extraordinaire
XVI.
Ercure, quoy que Meffager,
S'il faut l'en croire dans Moliere,
Dans fon chemin jamais n'eut pourfe
foulager,
Chaife roulante, ny Litiere.
Pour porter fes Paquets , il n'eut meſme ,
dit-on,
Iamais aucun Secours d'une méchante
Roffe.
Si le Deftin veut donc qu'il foit toûjours
etch Piéton,
Dequoy luyfervirent les Rouës de Caroffe
?
DE BERGONZY , de Grenoble,
XVII.
Oftre premiere Enigme , agreable
Mercure, V °
N'eft pas de faifon dans ce jour,
Il faut attendre lafroidre,
Pour parler d'une Brandebourg.
Mais la feconde est toûjours à la mode;
Car eft-il rien de plus commode,
Pendant l'Hyver, pendant l'Eté,
Qu'un bon Caroffe à quatre Rouës,
Qui
du Mercure Galant . 189
Qui met les Gens en feûreté
Contre la Pouffiere & les Boues ?
GRAMMONT , de Richelieu .
XVIII.
•Apprehendez plus la froidure,
On a quitté la Brandebourg;
Philis, venez voir la verdure
Quiparoift icy tout autour,
Elle vous donnera ,j'en jure ,
Et duplaifir, & de l'amour.
D
XIX.
ALLARD .
Epuis que j'ay connu l'Ingrate que
j'adore,
l'ay perdu le repos & la nuit & le jour,
Et je fuis enflâmé du plus fidelle amour
Que le coeur le plus tendre ait pû jamais
éclore
833
La Belle peut fçavoir le feu qui me devore
,
Mes yeux & mes foûpirs s'expliquent
tour à-tour,
Mes tranfports langoureux luy vont
faire la Cour,
Et je nepense pas enfin qu'elle l'ignore.
Le
190
Extraordinaire
88
le m'en tais , il eft vray ; mais tout parle
pour moy,
Mon teint , mes actions , mes peines, &
mafoy,
Mais Philis de mes maux ſe rit, élle s'en
jouë.
On diroit qu'elle en fait fon divertiſſement,
Et cependant je fouffre un plus cruel
tourment
Que ne font les Bandits expirant fur la
Rouë.
Le mefme.
X X.
L
'Eté, comme l'Hyver,l'on peut faire
voyage ;
Et comme la pluye en tout temps
Peut tout-à coup moüller les Gens,
Tout Voyagear prudent & fage,
Quand il n'iroit qu'au prochain
Bourg,
Ne part jamais fans Brandebourg.
C. HUTUGE , d'Orleans,
demeurant à Mets.
J
XXI.
du Mercure Galant. 191
UNjo
XX I.
Njour quej'étois fort en peine
De deviner l'Enigme de ce Mois ,
l'allayrendre vifite à la belle Climene,
Où dés l'abord un fin Matois
Parla de bonne & mauvaiſe fortune,
Et fur les deux raifonna fçavamment.
Lors un Quidam, d'une langue importune
,
D'un air & d'un difcours fades également
,
Nous dit , la Fortune fe jouë
Maintenant des plus beaux Efprits.
Pour les Sçavans elle a trop de mépris,
Et c'est avec raifon qu'on la peint fur la
Roue,
Alors l'interrompant ; vouloir s'en plaindre,
abus,
Luy dis-je,confultez Mercure là - deſſus ,
Il a de la delicat effe,
De l'enjoûment & de la politeſſe ;
Cependant elle fait à ce Dieu les yeux
doux,
Et revere en luy la Science.
Maisfi jabuſe ainfi de vostre patience,
C'est qu'on n'a jamais fait quand on parle
de vous.. 1
Mad.PERUARD , de Troyes.
192
Extraordinaire
M
XXII.
Ercure, ne favons- je pas
Quemeilfaut nous tizer des plus grands
embaxxas?
Et n'en deplaife à voufte Signouzie,
Le favons ce que c'est que parler Poësie,
Car j'avons appris à rimer.
Que dites- vous de noufte Clouche ?
La pensée en eft- elle louche?
N'a-t-elle pas dequoy nous bien faize
eftimer ?
Ie fommes en honneur ; n'en diza par la
Ville,
Hé là, reguettez donc ce Gille,
Ce Mallet de Paffy , que pas- un ne difoit
Qu'il fauzoit liau troubler. C'est pourtant
luy qui brille
Avec fa Mufe tant gentille .
qui parguenne la croiZoit ?
Ie m'imagine voir fortir de leurs Caroffes
Montez fur des Rouës de bois,
Tirez,traînez par de puiffantes Roffes,
Les Dames,fe difant , reguettez ce Narquois.
Lors un Marquis fourré , fentant la
Frangipane,
Diza, pefte du Païfan;
ルル
du Mercure Galant. 193
h
Il cache fous la peau d'une Afne ,
Et l'adreffe & l'efprit d'un Docteur
tres-fçavant.
A'
MALLET , de Paffy lez Paris.
XXIII.
H pour le coup , Mercure , il faut
que je le die ,
N'entend pas la galanterie.
C'eft fçavoir mal faire la Cour
A mon avis aupres des Belles ,
Que de paroistre devant elles
Au plus beau mois de l'an avec la Brandebourg
.
LE FIEBURE , Principal du College
de Sanzay en Poitou.
XXIV.
Mercure dit qu'enfin il eſt las de
trotter,
A toute heure , en tout temps , jour &
nuit , par les bones.
Comme il fait qu'en Caroffe on ne peut
fe crotter ,
Le Galant en veut un , quoy qu'il puiſſe
couster ,
Et déja par avance on en a fait les
Roües.
Q. d'Avril 1681 .
Le mefme
I
194
Extraordinaire
X X V.
Q
prendre le
Crépon ,
Voy qu'on quitte le Drap , pour
Quand on voit le retour de l'aimable
verdure,
Avoüez- lepourtant , Mercure ,
La Brandebourg icy n'eft pas hors de
Saifon.
C'Eft
L'ABBE' DE BEAUMAIGRE ,
de Rouen.
XXVI.
'Eft en vain que je veux demefler.
les mysteres
,
Que tu nous caches dans tes Vers.
Mon efprit en eft de travers
Et fi je ne m'apperçois guéres
Que je puiffe à la fin débrouiller ces
affaires .
Ma foy , j'abandonneray tour,
Et connoiffant que l'on me jouë ,
Je ne fuis pas d'humeur à me mettre à
✓
la Roüe ,
Pour en venir à bout.
L'ABBE DE VERNELLE ,
du Cloiftre S. Iacques
de l'Hoſpital .
XXVII.
་
du Mercure Galant.
195
VN
XXVII.
" N bon Caroffe à quatre Roües ,
Fait en tout temps beaucoup de
bien ,
Et je ne compte pas pour rien
Ma Brandebourg pendant les bouës.
L'Amant de la belle Veuve dur
bout de la rue Dauphine.
XXVIII.
Ercure , nous verrons un jour ,
MQuand''Hyver reprendra sa
place
Suivy de neiges & de glace
A découvert ta Brandebourg .
Pourqu
SABLIER le jeune , de Tours.
XXIX.
Ourquoy tant géfner les Eſprits ?
Mercure , il faut que tu l'avonës.
Que ces Soeurs que tu nous décris
Ne veulent dire que les Rouës.
V
>
PIGACHE , de Rouen.
X X X.
Ne Cafaque en ce temps- cy ,
Mercure , ce n'eft pas la mode.
le n'irois pas fi loin d'icy
Chercher ce qui ' eft pas commode.
L'INCONNU , d'Argenton.Chateau
.
I ij
196 Extraordinaire
A
X X X I.
Trouver l'Enigme du Mois
Ne croyez plus que je me jouë ;
Il a falu plus de cent fois
Mettre mon efprit à la Rouë.
XXXII.
E ne fuis point Egiptien ,
Le mefme.
JNy Demon , ny Magicien ,
Moins encor Efprit Angelique.
Cependant , Mercure Galant ,
Je gage contre vous tout ce que j'ay
valant ,
Que fur la Brandebourg voftre Enigme
s'applique.
3 XXXIII.
DE POIS.
Moy li favoir point bien parler
François ,
Pourtant moy voulir de fti Mois
Expliquer l'Enigme nouvelle ,
Pour li complaire à mon Cloris ,
Dont la face tant belle
Afti coeur de moy pris.
Vous li trouverez bon que li
dénonë
moy
bien
Et
Le noeud de l'Enigme de vous ,
du Mercure Galant.
197
Et que moy dife devant tous
Qu'à nous vous li prefenter Rouë.
OUILLAND , Gentilhomme Irlandois,
demeurant à Troyes.
C
XXXIV.
Afaque à Brandebourg eft donc
fort à la mode ,
Puis que l'Ambaffadeur Galant
Ne la trouve point incommode
Dans un temps où le chaud fe montrefi
brûlant.
ALCIDOR , du Havre de Grace.
XXXV.
Mercure autrefois fur la Terre
Paffeit auffi fort qu'un Eclair
,
Par les vaftes routes de l'Air
Puis qu'il devançoit le Tonnerre .
Aprefent il fe fert d'un Char
Porté par quatre grandes Rouës,
Et s'il s'en tire c'eft hazard
Si les chemins font pleins de bouës.
GUEPIN , de Rennes.
XXXVI.
Nfin voicy la chaleur de retour ,
Eta Cloris fitu veux plaire ,
Amy , quitte ta Brandebourg
Ï iij
198
Extraordinaire
Prens une Etoffe plus legere.
Ay bien
LE BLANC. BOUCHER, de
la Rue Simon le Franc.
XXXVII.
pen de neceffité
De deux, de trois , ny quatre Rouës.
Car mon bien & ma qualité ,
Veulent que l' Hyver & l'Eté
Ie marche les pieds dans les Bouës .
୧୯୨୬
Si pourtant Monseigneur Mercure
Donnoit auffi fix bons Chevaux ,
Un Caroffe avec la parure ,
,
Ie prendrois , la chofe eft bien fure ,
Le Caroffe & les Animaux
Et ne laifferois pas les Rouës ,
Pour aller l'Hyver & l'Eté
En Caroße bien ajusté ,
Et non à beau pied dans les bouës .
I'Estois
L. F. V. de Morlaix .
XXXVIII .
Eftois au plus profond d'un Bois
Couche fur la verdure ;
Où je Lifois dans le Mercure
Les Enigmes du dernier Mois ,
Quand une pluye affez foudaine
Vint arrofer & les Bois & la Plaine ,
Et
du Mercure Galant. 199
Et me perça jufqu'à la pean ,
Ie n'avois par malheur Brandebourg ,
ny Manteau .
Le Berger Floriſte du Coftentin .
XXXIX.
Ons plaifantez Galant Mer-
VON cure ,
Vous eftes dans une posture
Pour recréer le plus chagrin .
Des Roues fous vos pieds , des brides
à la main !
Un Dien Cocher ! l'agreable figure !
***
Quand vous paffez par le Faubourg,
Vous voyant revestu d'une grande Ca-
Jaque ,
Chacun la prend pour celle d'un Cofaque
;
On fe trompe à mon sens , c'est une
Brandebourg.
L'Albanifte de Rouen,
X L.
Randebourg en Hyver eft d'un fort
bon uſage , BRand
Mais je croyois qu'ilfuft du genre maſculin
;
Mon Brandebourg , c'eftois jufqu'icy
mon langage ,
Mais
200
Extraordinaire
Mais c'est ma qu'il faut dire , au genre
feminin.
A
SYLVANDRE , de Cean.
XLI.
Quandje roule en Carofſſe au milien
Ie fuis entre les Soeurs de l'Enigme nowveau
,
Et quand un malheureux expire fur la
Rouë ,
Il m'explique la fin de ce parlant Tableau.
XLII.
Le mefme.
LE Meſſager Mercure autrefois
L' dans les Cieux ,
Ne portoit qu'un Bonnet pour toute fa
parure ;
Mais le mauvais temps , la froidure,
L'oblige en Brandebourg , de paroiftre
à nos yeux.
DE
L'Avanturier nocturne.
XLIII.
E tel qui fe voit haut monté ,
La Fortunefe jouë ,
Et fouvent l'a precipité
Iufqu'au bas de fa Roue.
Le Cavalier inconnu.
XLIV .
du Mercure Galant. 201
XLIV.
Mercure agit imprudemment
Dans une chaleur fi preffante ,
Lors qu'il nous vient offrirpour rafraîchiffement
Une Brandebourg pesante.
L'Eloigné du foucy , de Moulins
en Bourbonnois.
XLV.
Our moy franchement je l'avauë ,
l'aime mieux couché dans mon lit,
Mourir toutfeul , & fans habit ,
Qu'en bonne Compagnie expirer fur la
Rouë.
L'Amant chafte de Poitiers .
XLVI.
Vr l'Enigme du Mois j'allois de-
S", meurer court >
Quand pour m'armer contre la bife,
le demanday ma Brandebourg ;
Auffi- toft jay veu clair , & quitté la
Surprise.
L'Amant irrefolu de la Belle
Philis de Roüen.
XLVII.
UNe Brandebourg & des Rouës „
I W
202 Extraordinaire
Sont - ce
Pas
les deux mots que nous
cachent tes Vers ?
Mercure , fi tu ne l'avoües.
Je n'ay rien de meilleur , je m'y rends ,
je m'y pers.
DE
DROÜART DE ROCONVAL ,
du Pont de -l'Arche .
XLVIII.
E oftre Brandebourg tout le
monde murmure ;
Auſſi vous n'avez pas raiſon.
Vous la deviel garder pour un temps
de froidure ,
Elle est hors de faifon.
L'Indiferent heureux.
XLIX .
E croy que Mercure a la goute
Qu'il JE croy afait banqueroute ,
On joue quelque mauvais tour ;
Car quoy qu'à courir il fe plaife ,
Il ne fort plus qu'en Chaiſe ,
Le nez dans une Brandebourg.
L.
EXPLICATION ENIGMATIQUE
de l'Enigme des Rovës .
LE
E mot de voftre Enigme eft quelquefois
fâcheuxx
Le
du Mercure Galant. 203
Le plurier en fuporte une douce voiture:
Mais pour le fingulier , il eft de trifte
augure ,
Sur tout lors qu'on le voit planté dans
certains lieux. L. B.
th
DISCOURS DE LA SANTE',
de la Maladie , où l'on examine
la Question , Si la Santé
peut eftre alterée par les
Paffions.
'Etat où l'Homme peut agir com-
Litod
dément , & exercer fans peine
toutes les fonctions de la vie , s'appelle
Santé. Celuy où il fe trouve dans l'impuiffance
de les faire , fe nomme Màladie.
L'une eſt un effet de la conftitution
naturelle des parties qui le compofent
; l'autre eft une fuite de leur
mauvaiſe conftruction. Tant qu'elles
font difpofées comme elles doivent
eftre naturellement , on fe porte
bien ;
mais elles ne font pas fi - toft vitiées >
qu'on
204
Extraordinaire
qu'on fe trouve mal en mefme temps.
Plus elles font éloignées de leur difpofition
naturelle , plus la maladie eft longue ,
fâcheufe, & difficile à guérir.
La conftitution des parties dépend de
leur premiere conformation , des diférens
fucs qui les nourriffent, & de l'uſage des
chofes externes & non naturelles . Examinons
toutes ces chofes en particulier,
& voyons de quelle maniere elles contribuent
à la Santé, & à la Maladie.
Je remarque dans l'Homme , comme
dans les autres mixtes , de deux fortes de
parties ou de principes ; les unes font
fimples , les autres compofées ; les fimples,
font l'acide , l'alkali , l'eau , & la terre.
Je les appelle fimples , parce que ce
font les derniers corps fenfibles, que l'on
trouve dans la réfolution des mixtes.Les
compofées que l'on nomme intégrantes,
naiffent du mélange des fimples qui fe
lient, & s'accrochent d'une certaine ma
niere. Les parties intégrantes concourent
immédiatement à la production de
l'Homme . Elles fe trouvent unies dans
la femence qui le produit, & dans le fang
qui l'anime. Il joüit d'une Santé parfaite
ant que cette union fubfifte ;,ma is auffi
du Mercure Galant .
205
toft qu'elle ceffe , il devient foible , infirme
, languiffant , &c. La contrarieté
qui fe rencontre entre les qualitez dont
ces parties font imbuës , & les divers
mouvemens dont ellesfont agitées , ne
contribuë pas peu à cette defunion . Les
unes font douces, les autres ameres ; les
unes falées , les autres infipides ; les unes
aigres, les autres acres; les unes acerbes ,
les autres aufteres , & c. Ces qualitez font
de purs effets du mélange , & de l'arrangement
particulier de l'acide , de
l'alkali , de l'eau, & de la terre , qui ſe
meflent & s'accrochent enfemble tantoft
d'une façon , & tantoft d'une autre,
comme j'ay fait voir dans mes Entretiens
fur l'acide & l'alkali , en parlant de
la diverfité des faveurs.
Il y a donc dans l'Homme de l'amer,
du doux, du falé, de l'infipide, de l'aigre,
de l'acre, de l'acerbe , de l'auftere , & c .
C'eft ce qui le foûtient , & ce qui
le fait vivre; c'eſt auffi ce qui le bleſſe,
& le fait mourir. C'eft la penfée d'Hypocrate,
L. de veteri Medic. ineft autem
in homine, dit ce grand Home, & amarữ,
&falfum , & dulce, & acidum , & acerbum,
206 Extraordinaire
bum, & infipidum , & alia infinita omnigenasfacultates
habentia, & quantitatem
, ac robur.
›
Mais quelques fortes , & puiffantes
que foient ces qualitez, elles n'agiflent
& ne font fenfibles , que lors que les
parties qu'elles informent ſe defuniffents
elles fe manifeftent pour lors , & deviennent
agiffantes , Atque hac quidem.
mixta, ajoûte le mefme Autheur , &contemperata
interfe neque fenfu deprehenduntur,
neque hominem ladunt ; ubi verò
quid borum à reliquis feparatum fuerit,
tunc & fenfu deprehenditur, & hominem
ladit .
Le mefme Hypocrate s'exprime ad.
mirablement bien dans un autre endroit
de ce Livre, où parlant des premieres
qualitez, il dit qu'elles ne font capables
d'aucune altération confidérable , que
d'elles mefmes elles n'ont point affez de
force pour alterer notablement la Santé,
qu'il y a dans l'Homme quelque
chofe de plus fort & de plus puiffant
qui la détruit. Neque ficcum, neque bumidum
&c. neque aliud quicquam ex
his putaverunt hominem ladere , Sed
>
quod
du MercureGalant .
207
quod in unoquoque forte & c. fortiffimum
autem eft inter dulcia dulciffimum, inter
amara amariffimum, &c . Non enim calidum
eft, ajoûte-t - il plus bas , quod per
fe magnam vim habet , fed fi fimul fuerit
vel acerbum, vel aliâ quâvis ex iis , quas
retuli, qualitatibus imbutum , tum in homine,
tùm extra hominem in iis omnibus
que vel eduntur , vel bibuntur , vel forinfecus
illinuntur & c. frigiditatem autem,
& caliditatem ego omnium faculta
tum minimè potentes effe in corpore exiſ
timo.
>
Il n'y a rien de plus formel que ce palfage
pour faire voir que ce qui agit ſur
l'Homme,foit au dedans ou au dehors de
luy-mefme , n'agit pas parce qu'il eft
chaud ou froid, & c. mais parce qu'il eft
aigre, acre, falé, & c.Ce n'eft en effet ny
le chaud, ny le froid, ny le fec, ny l'humide,
qui nous fait vivre,& qui nous fait
mourir. La Santé n'eft point un effet de
leur jufte combinaiſon , ny la Maladie de
leur excés , ou de leur défaut ,mais elles
dépendent,comme j'ay déja dit, de l'amer,
du doux du falé , de l'acerbe , de l'auftere,
de l'infipide,&c.
Quand
208 Extraordinaire
Quand ces petits corps font amiablement
unis , amico fædere , dans les deux
femences de l'Homme & de la Femme,
les parties qu'elles forment font dans
une bonne & faine conftitution , & en
état de faire toutes les fonctions dont
elles font capables.
Ces deux liqueurs eftant difposées,
de la maniere que je viens de dire , fe
meflent imperceptiblement au moment
qu'elles fe rencontrent , & ne font plus
qu'un mefme corps , qui renferme une
idée jufte , ou un abregé de toutes les
parties. Il s'y trouve des particules
propres à les former toutes ; mais elles
y font confufément , & ne fe dévelopent
que lors qu'elles font agitées par les efprits
qui les animent ; elles fe débaraffent
pour lors les unes des autres. Les
plus fubtiles fe retirent au milieu , &
écartent à la circonference celles que
leur groffeur & leur figure rend moins
propres au mouvement , defquelles fe
produifent les membranes qui couvrent
l'Enfant . Les autres continuant à
fe mouvoir vers le centre , s'accrochent
enfemble d'une certaine façon , & font
la
du Mercure Galant.
209
la delineation de toutes les parties . Les
particules qui doivent produire la poitrine
, fe féparent des autres , & fe reüniffant
toutes enſemble , forment le
coeur , les poulmons , &c. Celles qui
font propres pour la conftruction de
la tefte , fe débaraffent de la mefme forte
de celles qui les retiennent , & s'accrochant
en fuite , produifent les nerfs,
les membranes , & c.
Le Pere & la Mere ne contribuënt
pas peu à la bonne ou mauvaiſe conſtitution
des parties de l'Enfant . S'ils font
fains , gays, robuftes, s'ils font dans la
fleur de leur âge, leur femence eft pure,
& nette , fes principes font fans tâche,
ils gardent entr'eux un certain ordre , &
une certaine proportion qui les empefche
de fe defunir. La conftruction des
parties eft bonne ; elles ne pechent ny
dans le nombre , ny dans la ftructure,
ny dans la grandeur , ny dans la fituation
& l'arrangement qu'elles doivent
avoir. L'Enfant eft gay , fain, robufte,
vigoureux .
Cui meliore luto finxit pracordia
Titan.
Si
210 Extraordinaire
Si la femence fort de perfonnes vieilles
, chagrines , infirmes , &c. elle fe
trouve chargée d'impuretez qui troublent
fon oeconomie , & déreglent fes
mouvemens : elle renferme fouvent des
principes cachez d'une infinité de maladies
, lefquelles fe font fentir au moment
qu'ils font excitez par quelque
caufe. L'Enfant qui fe forme eft mal
compofé , il devient languiffant , mélancolique
, & fujet à toutes les paffions,
& les incommoditez de fon Pere & de
fa Mere .
Qui viret in foliis venit è radicibus
humor,
Sic patrum in natos abeunt cum femine
mores ,
Morbi , temperies .
Il arrive quelquefois que la Matrice
eft remplie d'humeurs impures , leſquelles
fe meflant avec la femence,
quelque pure qu'elle foit , l'alterent &
la corrompent , de maniere que la premiere
conformation des parties eft vitiée
, & l'Enfant loin d'eftre fain , fe
trouve accablé de mille infirmitez qui
le font mourir.
Il
du Mercure Galant. 211
→
Il en eft de l'Enfant dans la Matrice,
comme d'un morceau de paſte ou de
cire il eft fufceptible de toutes les
impreffions › que l'imagination de fa
Mere , & le fang dont il fe nourrit peuvent
luy faire. Si ce fang eft épais &
groffier, il devient ordinairement lourd,
pefant, mélancolique . S'il eft pur , fub
til , vermeil , il eſt enjoüé , & c. Si la Mere
tombe malade pendant la groffeffe ,
la nourriture qu'il prend , ne fert qu'à
le rendre fujet aux mefmes maux qui
l'affligent.
L'Enfant n'eft pas fi- toft hors du ventre
de fa Mere, qu'il reçoit les diferentés
imprefiions de l'air qu'il refpire , &
de celuy qui le touche : s'il eft fain &
temperé , il le fortifie ; mais s'il eft dans
une mauvaiſe conftitution , il le bleffe ,
& la neceffité où il fe trouve de le refpirer
, devient pour luy une fatalité qui
le fait perir.
La premiere nourriture que l'Enfant
prend , ne fait pas moins d'impreffion
fur luy que l'air qu'il refpire ; il fucce
fouvent avec le lait les inclinations , les
moeurs & les indifpofitions d'une
Nourrice
212 Extraordinaire .
•
Nourrice mal faine . Les vomiffemens ,
les tranchées, les convulfions, & c. dont
il eft agité , font les effets ordinaires de
l'intemperie de cette liqueur .
L'Enfant ne fe nourrit pas toujours
de lait , il ufe d'alimens plus folides , &
plus nourriffans ; il les mâche avec les
dents ; il les abbreuve de fa falive ; il
les pouffe avec la langue dans le gofier;
il les avale ; il les cuit ; il les digere
; il fepare le pur de l'impur , & le
convertit en fang dont il fe nourrit .
Cette liqueur fe répand dans toutes les
parties ; elle y entretient , quand elle eſt
pure, une douce chaleur qui les vivifie;
mais elle y allume , quand elle eft impure,
un feu dévorant , qui les confomme.
La pureté du fang dépend , comme
j'ay déja dit , de l'union étroite , qui ſe
rencontre entre les principes qui le
compofent. S'ils font ainiablement unis
enfemble ; s'ils gardent entr'eux une
jufte proportion ; fi l'amer ne l'emporte
point fur le doux , le doux fur l'aigre,
&c. le fang eft pur , loüable , & propre
pour la nourriture & l'accroiffement
des parties. Si ces principes font dans
le
du Mercure Galant. 213
le trouble , & dans l'agitation ; fi le
falé eft plus fort que le doux , le doux
que l'amer , & c . il fe trouve en meſme
temps impur , l'impreffion qu'il fait fur
les parties où il coule eft fâcheufe ; il
devient la fource d'une infinité de Maladies
qui les accablent.
Quoy que le fangfoit pur, il ne laiffe
pas d'eftre chargé de plufieurs fucs de
diférente nature dont il fe défocque
dans le foye , la ratte , le pancreas , & c.
Ces fucs font autantd'excremens, dont il
fe décharge dans ces parties. Si le cours
en eſt une fois arrefté ou fuprimé , ils fe
remeflent auffi- toft avec luy , & le corrompent.
Il perd alors fon tempérament
naturel , & devient amer , acre , aigre,
falé , & c.
Les alimens dont on fe fert ordinairement
, ne contribuënt pas peu à entretenir
les principes du fang dans l'union
étroite qu'ils doivent avoir, ou à les defunir.
Ils fometent cette union quand ils
font temperez ,& faciles à digerer;qu'ils
ont du raport avec l'acide de l'eftomac
qui les diffout , & que l'ufage que l'on
-en fait eft moderé ; mais ils les defuniffent
214
Extraordinaire
niffent lors qu'ils font indigeftes , qu'ils
ont peu de fuc , ou peu de raport avec
la liqueur de l'eftomac ; qu'ils font trop
fecs , ou en trop grande quantité ; qu'ils
font aigres , acres , falez , & c.
que
L'air agit fur le fang de la mefme
maniere les alimens.. Il le conferve
dans la pureté tant qu'il eft ſein, il
l'altere & le détruit quand il eft corrom
pu. L'exercice , le repos , le fommeil
& la veille , contribuent auffi à la pureté
du fang , & à la confervation des
parties quand l'ufage en eft moderé ,
& conforme à la nature & au temperament
de l'Homme.
Mais de toutes les caufes qui peuvent
alterer le fang , & les parties , je
n'en trouve pas une plus puiffante que
les Paffions. Les Maladies les plus fàcheufes
, la mort mefme , font fouvent
les effets de leurs déreglemens. Quels
troubles ne caufent- elles pas dans le
corps & dans l'ame ? Elle s'émeut , le
corps chancelle , le poulx fe déregle ,
le vifage devient rouge ou pâle , les
yeux mornes ou étincelans ; la langue
béguayante , en un mot toutes les parties
du Mercure Galant.
215
ties fe trouvent agitées de tant de mouvemens
diférens , que leurs actions font
fans ceffe interrompues , elles font méme
fouvent dans l'impuiffance de les
faire.
Les Paffions , difent quelques Philofophes
, font des déreglemens de l'appetitfenfitif.
Defcartes les définit dans
le Traité qu'il en fait. Des perceptions ,
des fentimens , ou des émotions de l'ame,
qu'on rapporte particulierement à elle
& qui font caufées & entretenues , &
fortifiées par quelque mouvement des
efprits. M. Lamy les appelle dans fon
Livre de l'Ame Senfitive , Des fentimens
, dont le coeur eft l'organe . L'ame
les reffent à l'occafion des objets qui
agiffent fur luy , & elle conçoit du plaifir
, ou de la douleur , felon qu'ils le
touchent d'une maniere agreable ou fâcheufe.
Le plaifir que l'ame fent à la rencontre
d'un objet agreable , eft bientoft
ſuivy d'un fentiment d'amour , qui
la porte à la joye quand il eft en fa puiffance
; au defir & à l'efperance , quand
elle peut l'obtenir , à l'envie , quand un
autre
216 Extraordinaire
autre le poffede ; à la honte & au repentir
, quand elle l'a perdu par fa faute ; à
l'audace , quand elle le trouve difficile ;
& au défefpoir , quand elle l'envifage
comme impoffible.
L'ame n'eft pas agitée , quand elle
apperçoit un objet fâcheux ; elle conçoit
en mefine temps de la haine , &
de l'averfion pour luy ; elle le craint ,
elle le fuit quand il fe préfente à elle ,
elle reffent du chagrin & de la trifteſſe ,
quand le mal qu'elle craignoit luy , arrive
; elle s'irrite , quand il la preſſe ;
elle s'éfraye , quand il la furprend ; &
elle fe défefpere , quand il eft inévitable.
Les Paffions , comme j'ay déja dit ,
ne caufent pas moins d'agitation dans
le corps que dans l'ame ; fi elle fe trouble
, le corps
s'émeut ; le coeur , qui eft
l'organe des paffions , fe trouve agité
de mouvemens oppofez , il fe dilate ,
fe refferre , le poulx bat plus ou moins
vifte , les efprits fe portent tantoft avec
impetuofité fur certaines parties , &
tantoft fur d'autres , ils fe retirent tout
d'un coup avec précipitation vers leur
fource , & ne coulent prefque plus dans
aucune.
du Mercure Galant.
217
one. Le fang fuit les mêmes impreffions
des efprits , il fe rarefie , il fe condenſe
, & les divers mouvemens dont il
éft agité , font les caufes fatales de fa
deftruction. Les parties qui le compo
fent ne gardent plus entr'elles le même
ordre , & la même fituation qu'elles
avoient , l'acide & l'amer l'emportent
fur les autres principes , & caufent
beaucoup de Maladies fâcheufes , &
fouvent la mort même.
Les Paffions agiffent donc fur les
efprits , & fur le fang , ou en les rarefiant
, ou en les condenfant ; elles les
rarefient plus ou moins , felon qu'elles
font plus ou moins violentes ; elles les
condenfent auffi plus ou moins , felon
qu'elles ont plus ou moins de force.
Les paffions violentes , telles que
font , la colere , l'amour déreglé , l'audace
, le defefpoir , agitent i fort le
fang & les efprits , qu'ils fe portent de
toutes parts avec violence ; le poulx devient
grand , vifte , vehement , les
vaiffeaux fe gonflent , le vifage rougit,
les yeux étincelent ; l'ame eft , pour ainfi
dire , toute tranfportée & toute furieuſe,
Q. d' Avril 1681 , K
218 Extraordinaire
la bile s'exalte & s'enflâme de maniere
qu'elle caufe par fon amertume beaucoup
de maladies violentes & perilleufes.
Le defir , l'efperance , &c. agiffent
de la même forte , mais avec moins de
violence.
La haine , la frayeur , la crainte , la
trifteffe , font fur le fang & les efprits ,
des impreffions differentes de celles que
caufent la colere , l'audace , & c. elles
les arreſtent & les condenſent , elles les
empêchent de couler dans les parties ;
le poulx devient foible & languiffant ,
le vifage pâlit , les yeux perdent leur
brillant & leur éclat , le corps refte dans
l'accablement , le fang & les efprits s'aigriffent
, & produifent des Maladies
longues , rebelles , & difficiles à guerir .
Quoyque la joye foit la feule paffion ,
qui ne foit pas ennemie de l'Homme ,
quoy qu'elle le foulage en beaucoup
d'occaſions , cependant elles ne laiffent
pas de luy caufer la mort , quand elle eft
exceffive , ainfi que beaucoup d'autres
qui diffipent comme elles les efprits , ou
qui les concentrent.
L'Homme qui s'abandonne à fes Pal-
1
1
fions
GOTHEQUE
BIB
DEL
LYON
*1893
VILLE
r de la
Espina
du Mercure Galant. 219
fions eft fans ceffe accablé de miferes
& de langueurs , il n'a jamais le plaifir
de jouir d'une Santé parfaite , s'il ne
trouve le fecret de les moderer , & de
faire un bon uſage des chofes externes ,
& non naturelles , qui foit conforme à
fon temperament & à fa nature.
LE PHILOSOPHE INCONNI ,
de Coûtances .
Je vous envoye une feconde Planche
d'Aranjuez , dans laquelle vous trouverez
encor deux de fes Fontaines reprefentées.
On appelle l'une la Fontaine de
Neptune , & l'autre la Fontaine de Bacchus;
à cause de ces deux Divinitez qui
en font les Ornemens.
Les Pieces qui fuivent regardent la
Loterie , dont je vous ay envoyé la
Pläche dans ma Lettre du mois de May.
LE GROS LOT DU ROY.
IE pourrois affurer qu'on ne trouve
perfonne
Qui connoiffant le Roy ; s'étonne
Qu'il ait remporté le gros Lot ,
Kij
220 Extraordinaire
Puis que tout ce qui rend une ame pen
commune ,
A toujours fait pour luy declarer la
Fortune ,
Comme icy clairement je le montre en
un mot.
Bien que dans le détail , durant plafieurs
années
Mes Vers agent fait voir fes grandes
Actions ,
Malgré tous les efforts de tant de Natios
Des plus beaux Lauriers couronnées ,
Où visiblement le bonheur
Pritle party de fa valèur ,
Lors que dans fes facheux & memorables
Sieges ,
La Parque luy tendoit inceffamment des
pieges ,
Qu'on le voyoit de toutes parts
Aller au devant des hazards ;
Il est vray qu'on a peine à croire
Que fans avoir le moindre mal,
Ce Monarque en tout fans égal
Ait toûjours remporté le gros Lot de la
gloire ,
Que ne fçauroit payer l'Inde avec tout
Son Or ;
Mais
du Mercure Galant . 221
Mais paffons plus avant encor .
Quand tous les ans par des Armées
De fon grand courage animées ,
Ses fiers & puiffans Ennemis ,
Fortement prévenus de la haute efperace,
De partager entr'eux l'Empire de la
France ,
>
En tous lieux fe trouvent soumis
Et qu'enfin par la Paix il les force de
rendre
Ce que fur fes Amis ils avoient osé
prendre ,
Mieux que n'a jamais fait aucun autre
Vainqueur ,
Na-t- il pas remporté le gros Los de
l'honneur ?
La grande & longue maladie ,
Qui defon cher Dauphin a menacé la vie,
Et qui peut nous allarmer tous ,
Après l'avoir rendu l'Epoux
D'un Objet fi digne qu'on l'aime ,
Qui d'un augufte Sang & d'un merite
extréme
A fceu nous apporter la Dot ;
La fanté de ce Prince , à preſent ſi parfaite,
Donnant au Roy ce qu'il fouhaite ,
K iij
2-22 Extraordinaire
De la faveur du Ciel n'a- t-il pas le
gros Lot ?
Sur la remife que Sa Majesté a
faite du Lot de cent mille
Francs.
I.
LDubonheur d'une Loterie:
OVIS ne veut pas profiter
Et fi vous en ofez douter ,
Lifel la Vie
De ce Héros fameux ,
Elle va vous apprendre ,
Que lors
Ce
que l'on eft genereux
Infques à rendre
que la Victoire a fcen prendre ,
On eftime trop peu ce qui vient du ba-
Zard
Pour y garder aucune part.
DE S. PLACIDE , du Cloiftre
S. Germain de l'Auxerrois.
GRan
II.
Rand Roy , que le bonheur fuit
toûjours pas à pas;
Pour nous faire du bien te voit- on jamais
las ?
Tandis que nous vivons dans une paix
profonde ,
Ton
du Mercure Galant. 223
Ton amour envers nous devient ingenieux
:
Tu cherches les moyens de nous rendre
en tous lieux
Les plus heureux peuples du Monde.
Tantoft pour foulager mille particuliers
Tu te rends toy- mefme injuftice :
Tantoft tu donnes volontiers
Ce qui t'estoit écheu par un hazard propice.
Prince , par là , tu nous fait voir
En éternifant ta memoire ,
Que c'est une action bien plus digne de
gloire ,
De donner que de recevoir.
DE LA MARE- CHESNEVARIN,
FUL-il
de Rouen.
I II.
Ut -il jamais Héros auffi grand que
LOUIS ,
Qui parfes exploits inoйys
Ait fait de plus grandes Conquestes ,
Ou qui pour l'union des Roys & des
Sujets ,
Ait quitté des Couronnes preftes ,
En donnant à l'Europe une éternelle
Paix ?
S'il
224
Extraordinaire
S'il chaffe la Difcorde & termine la
Guerre ,
·
S'il donne le calme à la Terre ,
Side luy mefme il eft Vainqueur:
Si malgré la Fortune il cede la Victoire ,
N'admirera-t- on pas fon coeur ,
Puis qu'à fes interests il prefere la
gloire?
Quan
IV.
RAULT.
Vand pour Louis LE GRAND
tu n'es plus inconftante ,
Fortune , à d'autres tes faveurs
Si tu crois en faire un de tes Adorateurs
;
Trop vaine eft ton attente.
Chacun fçait qu'il donne foudain
Les prefens qu'il veut bien recevoir de
ta main.
Voy donc , ouvrant les yeux fans tant
faire la brave,
Lors qu'il fait de tes dons ces illuftres
emplois,
Que ce font des tributs que tu rends
comme Efclave
Au plus puffant des Roys.
LERSSOU DE MAISONPLEINS , Capitaine
de Quartier de Châlons
en Champagne.
du Mercure Galant. 225
Ε
A
V.
Quoy que vous vouliez , grand
Roy , vous occuper
Nous voyons réüffir toutes vos entreprifes,
Vous nefouffre point de furprises ,
Perfonne ne vous peut duper.
Voftregain va toûjours à des fommes
immenfes ;
Mais vous ne voulez pas en groffer vas
Finances 2
C'est une espece de profit
Dont le feul plaifir vous ſuffit ;
Car lors que le gros Lot vous arrive
en partage ,
> Et qu'on vante voftre bonheur.
Vous n'en retene que l'honneur ,
Le Public en a l'avantage.
L
LE CESNE , de Coûtances.
VI.
*Invincible LOUIS qu'au Monde
rien n'égale ;
Si nous confiderons fon intrepidité ,
Son esprit penetrant , fa generofité ,
A remis le gros Lot , & Ja main liberale
K V
226 Extraordinaire
C
Veut bien abandonner aux ordres du
deftin
De dix mille Louis la fomme ,
Qui peut donner moyen à plus d'un honnefte
Homme
De pouvoir doucement arriver à ſa fin.
Admirons le bonheur de ce digne Monarque
,
Qui luy fournit en tous endroits
De quoy fe difcerner entre les plus
grands Roys ,
Et qui vifiblement nous marque
L'inépuisable fond de courage & d'honneur
Qu'il atoujours eu dans le coeur.
Pajoûte deux Epigrammes Latines
de Monfieur Chaftillon , Docteur en
Medecine , qui ont esté preſentées à Sa
Majefté , le premier fur le gros Lot
qu'Elle a en , & le fecond , fur ce
qu'Elle a bien voulu le remettre.
Juftitia
I.
Uftitiæ fortuna comes in fole refulgens
,
Coca licet , nofcit jus dare cuique
fuum .
IL
du Mercure Galant . 227
I I.
REddere cuique fuum vulgaris regia
At dare quæ fua funt , Francorum eft
propria Regis.
SUR LA LOTERIE.
Ayſuivy vos defirs , Iris , quoy qu'en
mon ame
lefçeus bien que je faifois le fot
D'attendre le gros Lot
Pour l'heureux fuccés de ma flâme .
Mais nous aimons tous deux vous l'argent
, moy vos yeux ,
En un mot nous avions pour nos Guides
des Dieux .
Dont l'un eftoit aveugle , & l'autre.
témeraire.
Le vostre m'engagea, pour ne vous pas
déplaire ,
A fuivre malgré ma raison
L'espoir que vous me fiftes paistre ,
Et le mien aveuglé m'empécha de con-.
noistre
Et
228 Extraordinaire
Que c'eftoit dans une faifon ,
Où la valeur a toûjours fait paroiftre
La Fortune attachée au Char du grand
Bourbon.
"
S'il eft plus avantageux à une
Femme d'eftre aimée dés la premiere
fois qu'on la voit ou de
ne l'eftre qu'apres qu'on a eu
le temps d'examiner fon merite.
A diférence qui fe rencontre en-
Late tre l'agrément & le merite , decide
cette Queftion. Le premier confifte
en des charmes , & des graces
qui furprennent , qui touchent , &.
'qui enlevent d'abord l'inclination . Le
fecond eft fondé fur l'eftime qu'une
connoiffance parfaite des belles qualitez
imprime dans l'ame qui fe fent forcée
auffi doucement qu'infailliblement ,
de rendre ce qui eft dû à ces belles qualitez.
A les confiderer feparement en
des
du Mercure Galant. 229
des Perfonnes diférentes qui ne pourtoient
prétendre que l'un des deux , il eft
fans- doute qu'une honnefte Femine préferera
toûjours d'eftre aimée apres que
P'on aura remarqué qu'elle en eft digne;
& une Coquete au contraire , d'eftre aimée
auffitoft qu'on l'aura veue , & avant
qu'on ait pu faire réflexion fur l'engagement
où elle met le coeur, parce que celle-
cy s'attache davantage aux plaifirs
aux ajuftemens , & aux attraits propres
à faire des conqueftes d'éclat &
promptes ; & que l'autre defire une
confidération qui foit de plus longue
durée , qui ait un fondement plus folide
, moins fajet au changement , &
dont les motifs foient d'autant plus nobles
& relevez, que la vertu & les beautez
de l'ame excellent au deffus de celles
du corps.
Mais fil'on examine ces avantages en
des Perfonnes qui ont raiſon de prétendre
conferver ce qu'elles ont acquis , dont
le mérite eft non feulement propre à
foûtenir l'idée que l'on a conçenë
d'elles , mais capable d'affurer dans
la communication de leur interieur , l'àmour
230 Extraordinaire.
mour que leur extérieur a fait naiftre ; il
eft certain qu'il eft plus avantageux à
une Femme d'eftre aimée dés la premiere
fois qu'on la voit , parce qu'elle emporte
par là une réconnoiffance ingenuë
qu'elle a tout ce qu'il faut pour plaire,
auffibien que tout ce qui peut infpirer
de l'eftime , qui fait le partage de celles
qui ne s'attirent que dans la fuite du
temps l'amitié de ceux qui les frequentent.
LE MARQUIS INCONNU.
Pour faciliter la découverte du fens
de la Lettre en Chifres du dernier Extraordinaire
, j'avois averty qu'il n'y
avoit point diverfité d'Alphabet , come en
quelques autres que je vous ay envoyées.
Cependant il n'y a eu que M¹ de Ganat
qui en ait trouvé le déchifrement. C'eft
peut-eftre qu'on a compté les lettres dont
lefens à découvert eft copofé, par raport
aux Chifres qui cachent un autrefens,&
que trouvant le nombre des Chifres plus
grand que celuy des lettres , on s'est fait
un embarras de cette augmentation qui a
fait croire qu'on cherchoit inutilement le
fecret
du. Mercure Galant .
231
·
fecret de ce nouveau Chifre. Mr Miconet
de Châlons, qui en eft l' Autheur, l'a
rendu par là fort particulier, puis qu'on
pourroit employer tel nombre de Chifres
qu'on voudroit , jufqu'à en faire une
grande Lettre de fix pages de l'écriture
ordinaire , fans qu'il fuft befoin d'autre
chofe quedes quatre lignes du fens découvert
, aux lettres defquelles trente mille
Chifres pourroiet répondre. Voicy en quoy
le fecret confifte. Ces quatre lignes qui
cachoient l'avis fecret das le dernier Chifre,
eftoient, Je ne feray toûjours un tresgrand
plaifir d'obeïr exactement à tout
• ce que vous me ferez l'honneur de me
commander. Les premiers Chifres employez
dans cette Lettre eftoiet 11.800.
7.130.11 . 180. 26. 18. Vous vous four
viendrezque tous les Zerofont inutiles,
que 800. vaut feulement buit. Le premier
Chifre qui eft 1 1.marque qu'il faut
prendre l'onzième lettre du fens decouvert.
C'eft , feconde lettre du mot toûjours.
Le fecond Chifre 800.marque qu'à
compter depuis cet O trouvé , il faut
chercher la buitiéme lettre. C'eft N, fecode
lettre du mot un, lefquelles deux lettres
four
232
Extraordinaire
font le mot On.Cotinuez de la même forte
jufqu'à la fin , prenant la feptiéme lettre
depuis un, qui eft a , troifiéme lettre
du mot grand , & quand vous ferez à la
fin de toutes les lettres dufens découvert,
recommencez à compter par les premieres
que vous joindre aux dernieres , pour
fournir le nombre dont vous aurez befoin
fuivant le Chifre marqué. Par ce moyen,
97. Chifres employez
dans cette Lettre veulent dire,
On a enfin écouté les calomnies de vos
Ennemis ,& l'ordre eft donné de vous arrefter
inceffamment, profitez de cet avis.
vous trouverez que
les
Je vous envoye une nouvelle Lettre de
cette nature. Onfupofe qu'une Belle d'intelligence
avec fen Amant , luy donne
un avis fecret , comme fi elle écrivoit à
une Dame.
Lettre dans laquelle un fens parfait
eft cachéfous un autre Sens
parfait.
MADAM ADAME ,
Voicy le compte de ce que j'ay avancé
fuivant vos ordres.
Le
du Mercure Galant. 233
Le 4. Janvier , payé 6 livres 8 fols
d'une part , & 4 livres 1 fol d'une autre
pour raccommoder vos Points
•
15 Le 19. du même mois, 1s livres 8 fols
pour reste à voſtre Cordonnier.
Le 21. payé 18. livres 13 fols 5 deniers
à Madame Fleury.
Le 16 Fevrier 17 livres 15 fols à
voftre Tailleur , &
Madame Robinau.
livres 15
4
fols à
Le 1. Mars 10 livres à la meſme Dame
Fleury , & 22 livres 7 folss deniers
encor à voftre Tailleur.
Le 2. du mefme mois , 11 livres 18
fols à Monfieur Ganfe , & le 20. payé
encor au mefme 22 livres.
ΙΟ
Le 22. Avril , 10 livres 5. fols à
Madame Hannequin , 12 livres 10 fols
10 deniers à Madame Finet , & 20
livres 8 fols II deniers à Madame
Coufin.
Le 8. May 5 livres 19 fols 8 deniers
à Madame Sanfon , & 20 livres 15 fols
pour des Rubans.
Le 19. du mefme mois 3
livres 14
fols pour une Coëfe . Je fuis , Madame,
voftre tres , & c.
Vous
234 • Extraordinaire
Vous voyez bien que ces divers Chifres
répondent aux lettres qui forment ces
mots, Voicy le compte de ce que j'ay
avancé fuivant vos ordres. Le fecret eft
Simple , en forte que la premiere lettre
trouvéefait trouver toutes les autres, &
tous les Chifres valent ce qu'ils marquet.
Ainfi 10. vaut dix , & non pas un.
Mr de Vienne Plancy , à qui nous devons
la premiere invention des Chifres
quifont découvrir unfens caché dans des
paroles qui forment entre elles unſems.
parfait, a bien découvert un autre fecret .
Vous en ferez éclaircie , en lifant ce qu'il
m'a fait lagrace de m'écrire.
£963 80163 : 8003 : 2003 2003. Folos 6003 8063 :food &forg
A Fau- Cleranton le 15. de
Inin 1681.
L me femble, Monfieur , que ce n'eft
rien de lire , fi l'on ne fait des refléxions
fur ce qu'on a lû . Sans elles , la lecture
& le fonge ont un grand raport . Ils
paffent par l'efprit avec une égale vîteffe
& y font auffi peu d'impreffon
l'un que l'autre. Si je n'avois
>
refléchy
du MercureGalant .
235
refléchy fur ma lecture de Vigenere ,
je n'aurois pas découvert l'ingénieux
Secret de Triteme & de Ventura , ny
eu le plaifir d'en faire part aux Curieux
par voftre entremife.Je penfe donc
toûjours aux chofes que j'ay luës ,
pour peu qu'elles méritent d'attention
, & je me trouve bien de cette
pratique . Elle eft caufe d'une nouvelle
découverte que je fis dernierement
, dont l'ouverture ne peut qu'eftre
bien reçeuë de vous , & de ceux qui
voyent vos Livres. Elle eut pour fondement
la lecture d'un Chapitre de la
Science Univerfelle de Sorel . Ce
Chapitre eft le 7. de la derniere Partie
des quatre en quoy confifte cet Ouvrage.
L'Autheur y traite dans la feconde
Section de l'Ecriture univerfelle qui
fera entenduepar touteforte de Nations,
encor que leurs langages foiet divers.Mais
ii ne donne pas le fecret de cette Ecriture
, il luy eftoit inconnu ; il fe contente
de propoſer les avantages qui en
réfulteroient. Quifçaura cette Ecriture,
dit-il, n'aura quefaire d'apprêdre les diverfes
Lagues du monde ,pour fçavoir les
pensées
236 Extraordinaire
penfées de tous les Peuples ; il les connoîtrapar
ce Secret , &c. C'est la plusparfaite
de toutes les Ecritures,parce qu'elle
exprime toutes les Langues , encor
qu'elle n'en exprime pas- une particulierement.
Elle eft la vraye marque des chofes.
Ellereprefente immediatemet les penfées,
& c. Puis il ajoûte. Cela n'eft pas
-bors de poffibilité , puis que les Chifres
d'Arithmetique, les Notes de Mufique,
les marques dont fe fervent les Iurifconfultes
, les Medecins , & les Aftrolo
gues, font connues de toutes les Nations.
On peut auffi inventer des Caracteres
pour toutes les chofes du monde , & même
pour représenter leurs actions & les autres
circonstances , &c . Il faudra à la
verité une grade quantité de figures;mais
l'excellence de ce Secret mérite bien qu'on
fe donne la peine de les inventer & de
les apprendre. Enfin il conclud. Si l'on
dit qu'il ne reste qu'à donner le modele
des traits de cette Ecriture , & que le
Public auroit obligation à celuy qui luy
feroit ce prefent ; l'on peut repartir qu'il
fuffit bien icy d'avoir découvert ces Secrets,&
qu'il faut laiffer aufoin des Curieux
,
du Mercure Galant .
237
rieux, la maniere de les mettre en pratique
, parce que les efprits des Hommes
languiroient de pareffe , s'ils trouvoient
toutes chofes inventées & accomplies.
>
Sur la lecture de ce Chapitre , dont
voila l'extrait,je fis des refléxions à mon
ordinaire . D'abord les Caracteres de la
Chine ſe préſenterent à mon efprit ,
comme les veritables Caracteres de
l'Ecriture univerfelle, & je m'étonnay
qu'ils n'euffent pas cours par toute la
Terre pour le commerce des Nations
puis qu'ils fignifient immédiatement les
penſées; mais je jugeay bientoft que la
peine qu'il y avoit à les former & à les
reconnoiftre , eftoit fans- doute la caufe
que leur ufage s'eftoit borné au Païs de
ceux qui les avoient inventez , & qui
en avoient fait un Art tres pénible ;les
autres Peuples ne s'eftant pas trouvez
d'humeur à paffer, comme les Chinois ,
la plus grande partie de leur vie dans
l'étude d'une Ecriture dont tous les Caracteres
font fi embaraffeż , qu'ils femblent
autant de Labyrinthes .
La connoiffance de ce defaut dans
l'Ecri
238
Extraordinaire
l'Écriture de la Chine , me fit penfer
qu'il falloit chercher d'autres Caracteres
plus aiſez à figurer & à reconnoiſtre.
Cela paroiffoit affez difficile à trouver,
veu le grand nombre qu'il en faut
pour l'expreffion de toutes chofes ; neantmoins
la recherche n'en fut pas bien
longue . Un de mes Amis qui me rendit
visite en ce temps - là, fçachant ce que je
méditois, me dit qu'il avoit veu un Livre
où l'Autheur s'expliquoit par Ierogliphes
intelligibles en touteforte de Langues,
& que c'eftoit le cours des Mathématiques
d'Herigone . Je luy demanday
fi ces lerogliphes n'eftoient point
femblables à ceux des anciens Sages
d'Egypte , qu'il n'appartenoit qu'aux
Peintres & aux Sculpteurs de repréfenter,
& qu'aux Devins d'expliquer. Il ne
l'avoit pas examiné. Il le tira du Cabinet
d'un de fes Parens , & me l'envoya.
Je vis ce Livre. Il eft intitulé , Cours
Mathematique démontré d'une nouvelle,
bréve & claire méthode, par Notes réelles
& univerfelles , qui peuvent eftreentenduës
facilement fans l'usage d'aucune
Langue Je ne Alatay d'une douce efpérance
du Mercure Galant.
239
que
rance à la lecture de ce Titre , croyant
qu'il devoit eftre fuivy de l'Ecriture
je cherchois ; neantmoins je n'y ren
contray que quelques mots exprimez
par les Notes. C'eftoient les neceffaires
à fes démonftrations , comme
pour fignifier plus ; pour fignifier
moins ;L pour fignifier angle ; O pour
fignifier cercle ; A pour fignifier triangle
, &c. Cette Invention eft bonne
pour fon fujet ; mais je jugeay que fi
l'on vouloit exprimer toutes chofes
fuivant cette méthode , on tomberoit
bientoft dans les defauts de l'Ecriture
de la Chine, que je voulois éviter . Je
tournay donc ailleurs mes penfées ,
& apres les avoir promenées quelque
temps parmy les Arts , les Sciences
& les Eftres , enfin je trouvay heureufement
ce que je fouhaitois. La dé.
couverte d'un Tréfor ne m'auroit
pas caufé plus de joye que j'en reffentis
à la premiere apparition de ce
grand Secret. Je ne diféray guére à en
parler à mon Amy. Il en fut furpris.
& charmé, & s'étonna avec moy que
Sorel , ny aucun autre que nous fça ,
chions,
240 Extraordinaire
chions , n'euft penſé à un fi beau moyen
d'exprimer fans embarras toutes fortes
de Langues . Il n'y a prefque en toutes
chofes que les commencemens
qui foient difficiles . J'eus donc bientoft
apres cela ébauché le Plan de
l'Ecriture univerfelle ; & comme une
connoiffance en attire une autre, j'apperçeus
qu'il en résultoit une Langue
qui avoit les mefmes avantages que.
l'Ecriture , je veux dire , qui feroit facile
à apprendre , & tres- propre à la
communication des Nations auffi - bienqu'elle
, & j'en ébauchay auffi le deffein .
Mais afin, Monfieur, que vous conceviez
de l'une & de l'autre , des idées conformes
à leurs mérites , vous fçaurez ,
-
1. Que cette Langue fe peut écrire
comme les autres , avec l'Alphabet de
chaque Nation , ou bien avec l'Ecriture
que j'ay imaginée , ce qui eft remarquable
.
2. Que chaque mot de cette Langue
fignifie un mot des autres , ce qui eft ordinaire;
mais que chaque Caractere de
cette Ecriture , fignifie un mot entier , ce
qui n'eft pas commun .
3. Que
du Mercure Galant ,
240
3. Que cette Langue eft extremement
abondante , & que les Nations
n'en ont point de fi riche ; & que cette
Ecriture eft fi feconde, qu'elle a autant
de Caracteres diferens , qu'il y a de
mots en cette Langue.
5. Que cette Langue, & cette Ecri➡
ture , n'ont pas feulement des mots &
des Caracteres pour exprimer toutes
chofes , mais qu'elles en ont meſmes
pour exprimer des phraſes entieres, com
me des fentences , des axiomes , des proverbes,
& des façons de parler triviales.
5. Que tous ces Caracteres ne font
neantmoins difficiles ny à figurer, ny à
reconnoiſtre, ny à retenir, en quoy confifte
la beauté du fecret , & que la Langue
eft douce à
prononcer.
6. Que le grand nombre de mots &
de Caracteres qui forment cette Langue
& cette Ecriture , fait que l'une ny
l'autre n'eft fujete aux équivoques , &
que l'on n'en cauferoit pas mefme dans
l'Ecriture , quand bien on en figureroit
les Caracteres fans feparation , tant- ils
font aiſez à demefler , ce qui eft un autre
avantage bien fingulier.
Q. d'Avril. 1681 . L
242
Extraordinaire
7. Que quand on a appris ce que fignifie
une partie des mots de cette Langue
, on fçait auffitoft ce que fignifie
l'autre ; & que cette avance va prefque
à moitié ; & qu'il en eft de mefme de
la fignification des Caracteres , comme
de celle des mots .
8. Qu'on difcerne fans peine les huit
parties du difcours , & les articles dans
cette Langue & dans cette Ecriture ; &
que l'on en peut fçavoir en moins d'une
heure decliner tous les noms, & tous
les pronoms , & conjuguer toutes les
fortes de verbes.
Et enfin que cette Langue & cette
Ecriture font fi aifées à apprendre, qu'on
peut fçavoir tous les mots de cette Langue
en vingt- quatre heures , & tous les
Caracteres de cette Ecriture encor plûtoft
; ce qui tient de la merveille , & ce
qui n'excede pas neantmoins la verité.
Mais quelque facilité qu'il y ait à
s'inftruire dans l'une & dans l'autre , je
fais bien plus de fonds fur l'Ecriture
que fur la Langue , parce que ce n'eſt
pas affez de fçavoir toutes les paroles
d'une Langue étrangere , pour s'en fervir;
du Mercure Galant 243
vir ; il faut fçavoir encor ce que chacune
de ces paroles fignifie dans fa Langue
ordinaire ; & cette étude demande
du temps, de l'application, de la memoi.
re, & de l'habitude , quelque accourciffement
qu'on y apporte, au lieu que mon
Ecriture n'a qu'un tres leger befoin de
tout cela , & qu'il fuffit de deux choſes
tant pour écrire , que pour expliquer ce
qui fera écrit par toute forte de Nations
, l'une de fçavoir decliner deux ou
trois articles , & conjuguer autant de
verbes ; & l'autre d'avoir devant les
yeux un Dictionnaire tant des mots de
la Langue qu'on parle , fuivis de mes
Caracteres , que de mes Caracteres
fuivis de ces mefmes mots .
Voila une espece d'Enigme & de
Chifre que vous pouvez , Monfieur,
propofer de ma part au Public , pour fçavoir
ce qu'il en penfera , vous priant de
croire que je fuis d'auffi bonne foy fur
ces fecrets d'Ecriture & de Langue univerfelles
, que fur celuy de Triteme &
de Ventura.
DE VIENNE - PLANCY .'
Si les chofes font auffi facile dans l'e-
Lij
244
Extraordinaire
xecution qu'on nous les promet dans cette
Lettre , vous demeurerez aisément perfuadée
qu'on n'a jamais rien imaginé de
plus curieux , ny de plus utile. L'attens
avec grande impatience l'explication de
cetteforte d'Enigme , qui a pour moy une
entiere obfcurité.
l'avois crû que celle que je vous envoyay
la derniere fois en Profe du mesme
MrdeVienne-Plancy, neferoit point expliquée
, parce qu'elle n'est qu'un jeu de
lettres. Cependant outre le Parifien Abbevilois
du Cloiftre S.Pierre, une Dame
dont on ne m'apprend point le nom , a
trouvé quefon Mot eftoit l'Amour. Ie
n'entens par là ny le Dieu d'Amour, ny
La Paffion appellée Amour , mais ce mot
François Amour. Voicy de quelle maniere
un fpirituel Inconnu m'écrit ce quelle a
penfé.
Lettre contenant l'Explication de l'Enigme
en Profe de l'Extraordinaire
du Quartier de Ianvier 1681 .
·EN
N verité , Monfieur , on a bien raifon
de dire qu'en quelque langage
, & de quelque maniere qu'on parle
d'amour,
du Mercure Galant.
245
d'amour , on fe rend toûjours intelligible
au beau Sexe. Madame .... n'a pas
eu befoin de lire deux fois l'Enigme en
Profe de voſtre dernier Extraordinaire,
pour en deviner le Mot. Dés la premiere
fois, elle s'eft écriée , Vive l'Amour
; & a dit , que bien qu'Amour
n'euft point icy de Flambeau , elle ne
laiffoit pas de l'entrevoir , & qu'elle fe
trompoit bien , s'il n'eftoit caché fous
le bandeau , ou plutoft fous le voile de
voftre Enigme.
En effet , Monfieur, ce mot Amour,
n'est- ce pas un mot François , & François
pour la vie , c'eft à dire, tant qu'il
durera , & fera dans l'ufage de noftre
Langue ?
N'eft-il pas vétu de noir quand on
l'écrit, & n'eft- il pas formé de deux parties
, c'est à dire , de deux fillabes , a &
mour, dont l'une qui eft fimple a quelque
chofe de commun avec l'Ange , qui
eft fa lettre a , laquelle fe trouve en ce
mot Ange , comme en la fillabe a , &
dont l'autre partie qui eft compofée , a
quelque chofe en foy des quatre Elemens,
qui font fes lettres a, r, & m , lef-
Liij
246 Extraordinaire
น ,
quelles fe rencontrent en ces mots quatre
Elemens, comme en la fillabe mour,
ou bien qui font fes lettres # , & r , leſquelles
fe voyent dans ces mots Feu &
Eau, Arr & Terre , qui font les quatre
Elemens , comme elles fe voyent dans
la mefme fillabe mour.
On nous apprend qu'il eft né dans
un Palais , & fur la Pourpre. Et n'eft - ce
pas à dire dans la bouche , où fa premiere
prononciation a fait fa naiſſance?
Le refte de cet Article s'explique de foymefme.
On dit que fon Pere eft d'un autre
Pais que luy ; & c'eft fans doute parce
que le mot François, Amour, a efté tiré
du mot Latin Amor. Ne croyez pas,
Monfieur , que la connoiffance de Madame
.... échoüalt en cet endroit . Elle
s'eft fait un plaifir de fçavoir le mot
d'Amour en toute forte de Langues. El .
le fçait qu'on l'appelle Amor , en Eſpagnol
auffibien qu'en Latin ; Amore, en
Italien ; Liefde, en Flamand ; Liebe, en
Allemand ; Love, en Anglois.
Il ne luy fut pas difficile d'expliquer
le reite de cet Article .
On
du Mercure Galant.
247
On raporte qu'il eft de l'un & de
l'autre Sexe. C'eſt à caufe que quelques
Perfonnes le font toûjours du genre
comme Madame de Villedieu
; & quelques autres toûjours du
feminin , comme Mademoifelie
de Scudery
, ce qui fe voit immanquablement
dans tous leurs Ouvrages.
maſculin >
On affure pourtant qu'il tient davantage
de l'Homme que de la Femme , &
en voicy la raifon. C'eft que fes lettres o
& m ,fe trouvent dans ce mot Homme,
au lieu qu'il n'y a que fa lettre m, qui le
rencontre dans ce mot Femme.
>
Il a trois parties de fon corps (ce font
fes lettres m , 0 r , ) faites comme un
Monftre , c'eſt à dire , comme ce mot
Monftre, où elles fe remarquent.
Il a fa tefte , fon col , & fon ventre ,
(ce font les premieres lettres a , m , o , ) ren
verfées dans fon eftomach , c'eft à dire ,
ce mot eftomach , où elles font ainfi difpofées
à l'envers , o , m, a.
Il a une jambe de grue , c'eft à dire ,
qu'il a pour la penultiéme lettre un и,
comme ce mot gruë , & une queuë de
Renar, c'eft à dire , qu'il a pour fa der-
Liiij
248 Extraordinaire
niere lettre une r, comme ce mot Renar.
Son employ eft de faire connoiftre
un Pere & une Fille , qui font grand
bruit dans le Monde. Cela fe dit fort à
propos de l'Amour , parce que ce mot
Amour fignifie également , & le Dieu
d'Amour , & la Paffion d'Amour , dont
l'un'eft comme le Pere & l'Auteur de
l'autre. Ce qui précede en cet Article
eft facile à expliquer.
Les petits Enfans le montrent au
doigt. C'eft quand ils apprennent à
lire ; & il donne de l'exercice aux Eco
& aux Preffes . C'eft à caufe qu'il eft
meflé dans les Chanfons , & dans les
Livres galans. Le refte de ces deux
Articles s'explique encor fans peine , &
l'on ne doute point que les jeunes Perfonnes
du beau Sexe ne regardent le
mot d'Amour avec émotion , puis
qu'à peine l'ofent - elles prononcer , le
déguifant ordinairement fous les mots
d'eftime , d'amitié , de tendreffe , &
autres femblables. C'eft un pas que
franchiffent aisément les grandes Per-
Lonnes , & les Efprits forts , qui le font
· entrer dans la plûpart de leurs converſations,
du Mercure Galant. 249
tions , & qui le voyent avec plaifir
dans les Livres & dans les Lettres.
Voilà , Monfieur , l'explication que
Madame ..... a donnée à l'Enigme de
Mc de Vienne- Plancy , & il ne femble
qu'elle y quadre affez bien , pour croire
que le mot d'Amour eft fon veritable
mot. Je fuis, & c.
F'ajoute une feconde Explication de ce
mefme mot Amour , qui m'a efté envoyée
par Mr Gon Deformeaux d'Amiens.
Voicy les termes dont il s'eftfervy.
Ce mot Amour eft François , & quand
il est écrit ou imprimé , c'eft avec de
l'encre , qui eft prefque toûjours noire.
Il eft donc prefque toûjours veftu de
noir , car l'Ecriture ou l'impreffion qui
donne la couleur aux chofes, eft comme
l'Habit dont elles font veftuës.Les deux
fyllabes qui forment ce mot , font ſes
principales parties. La premiere fyllabe
eft la lettre A. Qu'y a t'il de plus
fimple ? L'autre eft mour , qui eft compofée
de quatre lettres. A , qui eft la
fimple , fe trouve dans ce mot Ange,
avec qui par confequent elle a quelque
chofe de commun , & mour , la fyllabe
L V
250
Extraordinaire
compofée , a ces trois lettres, m, u, & r,
qui font auffi dans ces deux mots quatre
Elemens. Amour n'eft pas un mot nouveau,
ny par confequent d'une nouvelle
extraction. Il eft formé & naiſt dans
la bouche. Ce n'eft pas là non plus une
baffe origine. La bouche a fon Palais
qui eft reveftu d'écarlate & de pourpre,
ainfi que la langue. Quoy que ce mot
Amour foit déja affez vieux , apparemment
il ne fera pas` fi - toft furanné ny
banny par l'ufage.
Je m'en vais vous dire quelque chofe
de fon Pere qui eft de ma connoiffance.
Amour François eft Fils d'Amor Latin .
Le Pere & le Fils ne font dun mê
pas
me païs . Amour eft plus grand d'une
lettre qu ' Amor, Amour & Amor fe reffemblent
neantmoins beaucoup. Il n'y
a pas un trait , c'eft à dire pas une lettre
dans Amor , qui ne foit dans Amour ;
mais Amour a les deux traits de fa lettre
u, qu'Amor n'a pas . Amour eſt maſculin
& feminin ; furquoy il faut confulter
Vaugelas & l'ufage . C'eft eftre
de l'un & de l'autre Sexe . Amour a la
terminaiſon, & tout l'air maſculin . C'eſt
par
Du Mercure Galant . 251
par là qu'il tient plus de l'Homme que
de la Femme.
A eft la tefte du mot Amour > men
eft le Col, & o le ventre. Il faut regarder
comment s'écrit ce mot Eftomach. On
y trouve ces trois lettres , a, m, & o ; mais
a la derniere , m avant a , & o avant les
deux autres , dans un ordre renversé . Il
y a donc quelque raifon , & non pas
fi
furprenante, à dire que la tefte , le col,
& le ventre du mot Amour font renver
fées dans l'eftomach ; Cela eft monftrueux
.
Dans la meſme maniere de parler, la
lettres qui eft dans le mot Amour , eſt
la jambe du mot Gruë ; & la lettre r,
qui eft la queue du mot Renar , eft auffi
la quevë d'Amour .
Amour est le mot le plus commun,
& il n'eft ny extraordinaire ny épouvantable
. On le trouve dans les Vers &
Billets galans , & s'il fe fait quelque
converfation agreable , quel mot y eft
plus ordinaire que celuy d'Amour ? Son
ufage ou fa fignification eft, ou Amour
le Dieu, ou la paffion d'amour, qui font
g and bruit dans le monde . On peut encor
252
Extraordinaire
cor expliquer ce Pere & cette Fille en
deux autres fens , prenant le Pere pour
le coeur , & la Fille pour la paffion d'amour,
ou bien prenant l'amour , c'eſt à
dire la paffion d'amour, pour le Pere, &
la Ialoufie pour la Fille ; car Amour, ce
mot Amour, s'employe pour marquer le
coeur, pour marquer la paffion qui s'appelle
de ce nom , & pour marquer la jaloufie
, que les Jaloux n'ont garde de
nommer jaloufie, mais amour, un grand
& délicat amour.
Les Enfans qui apprennent à lire,
montrent au doigt les lettres du mot
Amour, comme celles de tous les autres
mots qu'ils lifent, a par loy a¸m , o,u ‚ ”,
mour, Amour. Les jeunes Filles , de la
maniere qu'on les éleve , ne lifent ce
mot qu'avec émotion . Les grandes &
les Efprits forts , ne font pas de mefme,
Rien n'eft fi commun que de parler
d'Amour aux Echo , & leur faire repeter
ce mot. Enfin comme quantité de
Livres parlent d'Amour , il ne faut pas
s'étonner s'il donne de l'exercice aux
Prelle s. Ainfi ,
Mercure
du Mercure Galant.
253
Mercure , vous avez beaufaire,
De voftre Enigme en vain vous cachez
le miftere.
Safigure , il eft vray , m'a d'abord fait
grand peur;
Mais ce Monftre à mes yeux s'eft bientoft
fais connoiftre.
Quand Amour eft gravé dans un fidelle
coeur ,
On fçait trouver ce mot , fi caché qu'il
puiffe eftre.
On a expliqué cette mefme Enigme
fur l'Alphabet, fur la Muſique , & ſur
la fyllabe & .
Je viens aux deux en Vers que je vous
ay envoyées dans ma Lettre du mois de
May. Le vray mot de la premiere , qui
eftoit une Lanterne , a donné lieu à ces
cinq Madrigaux.
D
I.
Ans les triftes horreurs d'une profonde
nuit ,
Qui couvroit defesfombres voiles
Le Ciel, la Lune & les Etoiles ,
Je marchois pas à pas , &fans faire de
bruit.
Mercure qui me vit fortir d'ure Tàverne
;
Cher
254
Extraordinaire
Cher Amy, me dit - il , où vas-tu ? viens
chez moy.
Je veux te remener chez toy ,
J'ay pour nous deux une Lanterne.
I I.
RAULT, de Rouen.
Msans avoir l'esprit angelique ,
Ercure, à quoy bon lanterner ?
Je tiens le fens enigmatique
De voftre Enigme à deviner ,
Et veux que par tout on me berne ,
Sile Mot n'est pas la Lanterne.
I I I.
GAVRELUCHE .
Ans le temps heureux où nous
DADan
Sommes,
Avec une Lanterne en plein m'dy
chercher
Un homme à qui les autres hommes
N'euffent aucun defaut , ny tache à reprocher
C'est là, de memoire ancienne
Ce quefaifoit Diogene autrefois ,
Quant à moy ,fi j'avois la tienne મે
Mercure , fçais- tu bien ce que je chercherois
?
Une Belle ,
›
Quifut fidelle. Daubaine.
du Mercure Galant. 255
IV.
Stant un foir forty , quoy qu'il fuft
heure induë ,
Es
F'apperçeus deffous un Auvent
Un Filou recourbé , faisant le pied de
Grue.
Sans la Lanterne d'un Marchand ,
Que le hazard amena dans la Rue,
Faurois peut- eftre veu ma Bource fans
argent.
LE VAILLANT , de S.Lucien
en Normandie .
V.
Ortir dans une nuit ſiſombre !ſuis-je
Sortir
fou?
Je rifque à me rompre le cou.
Cette obfcurité me lanterne,
Oh valets vifte la Lanterne.
L'Amant de Manon.
Ce mefme mot a efté trouvé par Mef
fieurs Gardien , Secretaire du Roy ; D
l'Epine de Poermel ; Guépin , de Rennes;
Trotté, Avocat au Mans ; De Plémont ;
J.Bapt.du Moulin , de la Rue S.Denys ;
Et par Mademoiselle de la Tourterelle
verte ; Mademoiſelle de Laut emniere ;
Mélife , Nymphe de l'Ile de Badra de
Vennes;
256
Extraordinaire
Vennes ; Renon- Gervaife , de Tours ; &
la Fille auxgrandes Avantures. Les autres
Mots fur lefquels on a expliqué la
mefme Enigme,font le Luftre , la Lampe,
une Chandelle , un Flambeau , & le
Ver-luifant.
Lafeconde Enigme a esté expliquée
fur l'Alambic, le Fourneau , une Mine ,
le Termomettre , la Forge d'un Maréchal
ou Serrurier, le Navire , le Verre ,
le Charbon , le Sel , la Pierre à Fufil,
la Platine d'un Fufil , le Creufet , & la
Poudre à Canon. Aucun de ces Mots
n'en eftoit le veritable. Monfieur Gardien
, Monfieur Regnier de S. Martial,&
Mr le Vaillant de S. Lucien en Normandie,
font lesfeuls qui l'ayent trouvé en
l'explicantfur un Pont. L'Eau & l'Air
ne quittent jamais un Pont ; & lạ Terre,
le plus groffier de tous les Elemens, entre
dansfacompofition. Ce Viers des Machines
de Philofophe , faifant luy feul une
Enigme , a efté l'écueil de beaucoup de
ceux qui ont voulu deviner. Selon Def
cartes , comme l'homme feul est capable
de penfer , il n'y a que luy qui ait une
Ame. Tous les autres animaux font des
Machines.
du Mercure Galant. 257
1
Machines. Les Chevaux eftant au nombre
de ces Machines , trouvent le milieu.
d'un Pont plus élevé quefes deux extrémitez
, & la peine qu'ils ont à monter,
eft caufe qu'ils y produisent du feu , qui
eft le plusfubtil des Elemens . On pourroit
dire ,que ce ne font point les Chevaux
quifont ce feu , mais les fers qu'ils por.
tent . La réponce eft fort aifée,puis que le
fer ne produiroit pas de feu par luy mefme,
fans les Chevaux qui luy donnent le
mouvement dont il a befoin pour en faire
naiftre quand il frape le pavé.
Questions
à décider.
I.
Amant aimé qui a peu de bien,
Sune extrême ambition , beaucoup de
délicateffe , & un violent amour , doit
épouſer une Maiſtreffe peu favorisée de
la Fortune, & qui a comme luy de l'ambition
, & de la délicateffe .
II.
Si on décide que cet Amant ne doit.
pas époufer cette Maiftreffe , on demande
fur quel pied il doit vivre avec elle ,
Qd' Avril 1681 .
M
258
Extraordinaire
& s'il peut aimer une autre perfonne
fans eftre inconſtant . III.
Si les plaifirs du Corps font plus fenfibles
que ceux de l'Eſprit.
IV.
Si le Mary doit eftre plus grand maî
tre que la Femme. V.
Quelle eft l'origine de la Medecine ..
V I.
On prie d'écrire en quoy confifte l'air
du monde, & la veritable politeffe.
VII.
On demande des Billets galants qui
foient courts, & qui contiennent des
Declarations d'amour. VIII.
On demande encor des Difcours fur
l'Eloquence ancienne & moderne.
Comme la derniere fois il me refta plufieurs
Pieces que jay fait entrer dans cet
Extraordinaire, je n'ay puy donner place
à beaucoup de celles qui m'ont efté envoyées
depuis un Mois . Je vous les referve
pour le 15.Volume que vous aurez en
Octobre. J'en excepte ce qui a efté écrit
fur la Magie Naturelle, oftant obligé de
Le fuprimer , par la déference que je dois
aune Perfonne d'un tres -grand poids,
denz
du Mercure Galant.
259
dont la prudence peut fervir de regle en
toutes chofes, & qui a crû que cette ma
tiere eftoit délicate pour beaucoup d'Efprits.
A l'avenir , vous trouverez une·
Table dans tous les Extraordinaires qui
en contiendra les Pieces chacune par chifres
,comme celle de l'Ordinaire. Ilferoit
injuste de la refufer , apres que Mr du
Rofier l'a demandée par ce galant Madrigal.
M
Ercure , les Autheurs qui dans
voftre Ordinaire
Courent le Monde tous les Mois,
Ont bouche en Cour, font bone chere,
Et font traitez chez vous comme de
tits Roys.
pe-
Vous leur faites à tous un accueil favo-
J
rable ;
Mais ceux qui dans chaque Quartier
Vous fervent felon leur Meftier,
N'ont pas feulement une Table.
Lefuis , Madame , voſtre , &c.
A Paris ce 15. Juillet 1681 ..
AVIS.
Navertit qu'il ne faut donner au
cun argent pour faire recevoir les
Mémoires
260 Extraordinaire
Mémoires qu'on fouhaitera de voir enployer
dans le Mercure Galant.
On les mettra tous, pourveu qu'ils ne
defobligent point les Particuliers par
quelques traits fatyriques , & que les
Hiftoires qu'on envoyera n'ayent rien
qui bleffe la modeftie des Dames, t
On prie qu'on affranchiffe les ports
de Lettres, & qu'on les adreffe toûjours
chez le Sieur Amaulry,Libraire à Lyon.
On a déja prié bien des fois ceux qui
envoyent des Mémoires où il y a des
noms propres , d'écrire ces noms en caracteres
tres- bien formez . C'eſt à quoy
on manque tous les jours , & ce qui eft:
caufe qu'on les met mal . Il y a auffi des
Pieces qu'on ne met point , parce qu'elles
font trop difficiles à lire.
Il refte toûjours quantité de Pieces
qui auront leur tour, ou dans le Mercure
, ou dans l'Extraordinaire. Ainfi les
Autheurs ne fe doivent point impatienter
. Les premieres reçeues font toûjours
mifes les premieres, à moins que la nouvelle
matiere qu'on envoye , ne foit
tellement du temps , qu'on ne puiffe
diférer DE
LYON
APL&rrucoghrdieuexnpeinffciospus
.NCCdSeoaeSulmfliveliglliulose
STPJSoraciEʊtinreittuaamttiiss
atTa.1ta6entb9fnru3tiloabiusmietnti
EXTRAORDINAIRE
DU
MERCURE
BIBLI
GALAN T.
LYON
ARTIER D'AVRIL 1681 .
O ME XIV.
ALTON ,"
Chez THOMAS AMAULRY,
rue Merciere .
M. DC. LXXXI.
AVEC PRIVILEGE DU ROY
EXTRAIT DV PRIVILEGE
PA
du
Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en fon Conſeil , Jun-
QUIERES. Il eft permis à J.D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monfeigneur L & DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
efpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs
& autres , d'imprimer ,› graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confifcation des Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege.
Regiftré fur le Livre de la Communauté le
s.Janvier 1678 .
Signé E. CoUTEROT . Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranfporté fon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en jouir fuivant l'accord fait entr'eux .
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
30. Iuin 1681.
hmon
TABLE DES MATIERES
contenues en ce Volume.
L
Equel doit eftre estimé le plus mal - heureux ,
ou l'Aveugle né , ou celuy qui a perdu la
venë. Question traitée par Monfieur Perrin
d'Aix en Provence. 3
9
: 79%
98
De la Superftition des Erreurs populaires , par
Monfieur de la Fevrerie.
Lettre de la Solitaria del Monte- Pinceno, fur
diverfes Questions , 58
Traité des Meteores & de la Comete apparuë en
l'an 1680. par Mr. Guépin de Rennes, 64
Divers Madrigaux fur les deux Enigmes du Mais
de Mars , dont les Mots eftoient la Cire & la
Cloche ,
De L'Origine de la Chaffe par Monfieur le Cefne de
Coutance
Avanture de l'Amour , décrite par le Secretaire de
Zérbire,de M. de la Salle S eur de Letang, 121
De l'Origine des Armes de quelques Familles
de France, par L.M.D.S.B. 133
Sentimens en vers de M. du Rofier , fur toutes les
Questions du dernier Extraordinaire ,
De l'Origine & de l'Vfage des Mafques , par Monfieur
Rault de Rosen ,
Divers Madrigaux fur les deux Enigmes du Mos
d'Avril ,dont les Mots eftoient la Brandebourg
les Rouës ,
150
157
181
Si la Santé peut eftre alterée par les Paffions , par
le Philofophe inconnu de Coutance, 199
á ij
Table des Matieres.
219 Le gros Lot du Roy ,
Madrigauxfur la remife que Sa Majesté afaite du
Lot de cent mille francs,
222
S'il eft plus avantageux à une Femme d'eftre aimée
dés lapremierefois qu'on la voit , ou de ne l'eftre
qu'apres qu'on a eu le temps d'examiner fon
merite 228
Explication de la Lettre en Chifres du dernier Extraordinaire
,
230
232 Nouvelle Lettre en Chifres ,
Lettre de M.de Vienne- Plancy , où il propoſe par forme
d'Enigme, le Secret d'une Ecriture de nouvelle
invention, tres - propre à estre renduë univer-
•felle avec celuy d'une Langue qui en refulte ;
Tune & l'autre d'un ufage facile pour la communication
des Nations ,
Explications de l'Enigme en Profe du dernier Extraordinaire
,
Madrigaux fur la premiere Enigme du Mois de
May , dont le Mot eftoit la Lanterne,
Noms de ceux qui ont expliqué les deux ,
Questions à décider ,
234
249
253
256
258
Madrigalde M. du Rofier , qui a donné occafion à
La Table de l'Extraordinaire.
25.9
EXTRAORDINAIRE
DU
MERCURE
GALAN T.
QUARTIER D'AVRIL 1681 .
ΤΟΜΕ XIV.
E foyez pointfurpri
fe, Madame, fi dans
chacune de mes Lettres
Extraordinaires
vous trouvez beaucoup
d'Ouvragesfur les matieres qui
ontcompofé le préced ent. On me les
Q'Avril 1 681. A
2 Extraordinaire
envoye fi tard , & les Lieux d'où
j'en reçois quelques- uns fontfi éloignez
, quejefuis toujours contraint
d'en remettre une partie jufques au
Quartierfuivant . Ce retardement
n'oste rien de leur beauté, &j'espere
que vous ne ferez pas moins fatisfaite
de ceux qui vont faire le commencement
de cette Lettre, que vous
me l'avez paru de tout ce qui a
remply celle du 15. d'Avril. Monfieur
Perrin eft l' Autheur de la Réponfe
que vous allezvoir à la Queftion
desdeux Aveugles . Ileft d'Aix
en Provence , Fils d'un Secretaire
& l'un des plus beaux
du
Roy ?
Efprits
de la Province
. La maniere
dont
il établit
fon
raifonnement
,
vous en convaincra.
·
LEQUEL
du Mercure Galant.
3
LEQUEL DOIT ESTRE
eftimé le plus malheureux , ou
l'Aveugle né , ou celuy qui a
perdu la veuë,
l'on euft autrefois propofé ce Pro-
Sblème à cet
Athénien , qui s'est fait
un honneur d'eftre infenfible , comme il
mettoit fa gloire à paroiftre indiferent
dans les difgraces qui furvenoient , il
n'auroit pas balancé fur la réponſe qu'il
euft euc à faire. Il eut fait voir que
celuy qui a perdu la veuë , ne l'auroit
point touché , mais que celuy qui naiſt
aveugle l'auroit attendry.
Si nous entrons dans le ſentiment de
ce Philofophe , nous demeurerons d'accord
, que quoy que tous deux foient
privez de la lumiere , l'ufage qu'a eu de
les yeux celuy qui a veu , luy laiffe dequoy
fe confoler ; car en effet , plufieurs
avantages reparent en quelque façon
les incommoditez des tenebres où il fe
trouve. Il a eu le plaifir de voir le mon
A ij
4
Extraordinaire
de, & les beautez qui le rendent aimable.
Difons plus : Les images qui en font
reftées dans fon efprit ; luy rendent les
meſmes beautez comme prefentes , &
peuvent en quelque forte agreablement
le divertir. A la verité il eft dans les tenebres,
mais ſes tenebres ne font qu'exterieures;
elles ne s'étendent pas jufques
au dedans de luy. Le corps eft aveugle,
mais l'ame eft clair-voyante. Les rayons
du Soleil ne font pas neceffaires pour
entretenir les connoiffances qu'elle a
acquifes . Que fi elle a befoin du miniftere
des yeux , ce n'eft que pour difcerner
les couleurs , & non pas pour conferver
les fentimens. D'ailleurs, l'ame, ce
chef- d'oeuvre deDieu-mefme و cette
ame a une nobleffe qui l'éleve au deffus
des miferes qui attaquent fon compa.
gnon ; & de mefine qu'elle demeure libre
parmy les liens qui l'enchaînent,
elle conferve auffi fes lumieres au milieu
des tenebres qui l'environnent.Perfonne
n'ignore qu'Homere n'eût cellé
de voir les objets fenfibles , & cependant
fes ouvrages ne font-ils pas remplis
de defcriptions fi achevées des beautez
qu'il
du Mercure Galant.
5
qu'il avoit veuës , qu'elles trouveront
toûjours des Admirateurs , par tout où il
y aura de bons Connoiffeurs ? D'autres
Anciens , auffi devenus aveugles , ont
porté fi loin les connoiffances qu'ils
avoient fur la Philofophie , qu'ils ont
fait voir que leurs yeux n'eftoient pas
neceffaires pour s'immortalifer par des
découvertes, dont les plus curieux clairvoyans
font les matieres des plus belles
louanges.
Les fiecles paffez ne font pas les feuls
qui fourniffent des Aveugles fçavans.
On en trouve encor dans le noftre. Il y
a des Gens qui parlent avec tant de
jufteffe de ce qu'ils ont veu , qu'on diroit
qu'ils le regardent encor , & que
c'eft fur ce qu'ils voyent qu'ils s'expriment
, tant il eft vray que fi la Nature
afflige de beaucoup d'incomoditez ceux
qui font devenus aveugles , elle les confole
de beaucoup d'avantages , & que
faifant en quelque façon comme cette
Lance dont parle la Fable , elle fait des
guérifons où elle a fait des bleffures ;
prenant plaifir à fe montrer bienfaiſante,
où elle fembloit en avoir pris à fe faire
A iij .
6 Extraordinaire
"
voir cruelle . Mais fi , pour ainfi dire ,
cette commune Mere ne fait de ceux
qui font devenus aveugles que des demy-
Malheureux , elle fait des Malheureux
achevez de ceux qu'elle prive de
la venë dés le ventre de leur Mere . Et
de vray , gardant pour eux la qualité
de cruelle fans conferver celle de
bienfaiſante , elle ne leur fait éprouver
que ce que l'aveuglement a de plus
fâcheux , & il femble qu'elle s'occupe
des moyens qui les peuvent empefcher
d'avoir en ce monde quelques doux
momens ; car en les privant de la veuë,
elle leur ofte ce qui peut rendre la vie
agreable , & les mettant ainfi dans
l'impuiffance de connoiftre beaucoup
de chofes, elle les met en mefme temps
dans la neceffité d'en ignorer plufieurs .
Auffi les tenebres de ces Infortunez
paffent fort fouvent juſques dans leur
efprit , & augmentent la grandeur des
autres miferes qui fuivent l'aveuglement
; car d'ordinaire ils ont l'ignorance
en partage , & s'il arrive qu'ils tâchent
d'acquerir quelque fcience, comme
ils ne peuvent avoir que des connoiffances
du Mercure Galant. 7
noiffances fuperficielles , leurs foins fe
trouvent prefque tous inutiles. On doit
donc avouer que des deux Aveugles
de noftre Probléme , le moins malheureux
c'eft celuy qui a perdu la veuë.
S'il a des incommoditez qui luy foient
communes avec l'Aveugle né , il a des
avantages qui luy font particuliers , &
qui pour confolation dans fes peines ,
luy rendent fa difgrace fupportable.
Que dans le deffein de combattre ce
fentiment , on ne dife pas que pour
fçavoir fi quelque chofe eft un bien , il
faut en avoir goufté le plaifir ; & que
l'Aveugle né , qui n'a jamais joy de la
veuë ,fe trouve dans une heureufe ignorance
, qui en luy dérobant la connoiffance
du miferable état où il eft , luy en
ofte la douleur. Qu'on dife plutoft qu'il
reçoit du préjudice de cette ignorance ,
puis qu'aulieu de diminuer fon malheur,
elle l'augmente ,car enfin , qui ne fçait
que l'imagination eft femblable à ces
Lunetes d'approche qui groffiffent les
objets ; & que quand on ne fçait pas
les chofes , c'eft alors qu'elle agit plus
puiffamment fur l'efprit , qu'elle figu-
A iiij
8 Extraordinaire
re les maux plus grands qu'ils ne font,
& que pour le dire en un mot , elle eſt
ingenieufe à tourmenter ? Il eft vray que
fi l'Aveugle né , ne fçachant pas la qualité
de fon malheur , ignoroit qu'il fuft
malheureux , fon ignorance alors ne
pourroit luy eftre qu'avantageufe . Dans
cet état fon imagination ne pourroit
troubler fon repos ; mais fa difgrace eft
un mal qui ne fe fçauroit diffimuler.
Des aviditez fecretes dont la Nature ne
peut fe foulager que par les regards, luy
tiennent lieu d'une plus grande affurance
de fon malheur. Si l'on parle devant
lay ; parmy les diverſes chofes qu'on dira,
toutes celles qu'il ne pourra pas comprendre
, feront encor autant de nouveaux
fujets de déplaifir que luy donnera
fon infirmité. Ainfi au milieu des diferentes
affurances de fa mifere , il eft impoffible
qu'il ne foit perfuadé qu'il eſt
bien plus miferable n'ayant jamais ven
la lumiere , que s'il en avoit jouy pendant
quelque temps. Donc l'Aveugle né
eft plus malheureux que celuy qui a
perdu l'uſage de la veuë .
DE
du Mercure Galant.
9
DE
LA SUPERSTITION,
ET DES
ERREURS POPULAIRES.
L
'Ignorance de la Divinité , dit Plutarque
, engendre l'impieté dans les
ames dures & groffieres , & la fuperftition
dans les ames tendres & timides .
L'impieté rend les Hommes incrédules,
audacieux , teméraires , & la fupeftition
les rend faciles, lâches , & défians. L'Athée
necroit point qu'il y ait de Dieu, &
n'en redoute point la colere ; Le Superfti
tieux vit toûjours dans la frayeur & dans
la crainte du Dieu qu'il adore . Ils penfet
mal tous deux de la Divinité, l'un par la
fauffeté de fon jugement , l'autre par le
déreglement de fa volonté. L'un ne cornprend
point du tout come Dieu eft, l'autre
le comprend comme il n'eft pas . L'un
ne peut croire qu'il foit quelque part ,
l'autre le cherche par tout. Enfin l'un
A v
10 Extraordinaire
accufe de fon malheur les Hommes & la
Fortune , l'autre s'en prend aux Dieux.
Mais pour montrer que la fuperftition
eft plus criminelle que l'atheïline , Plutarque
en rapporte un exemple fort jufte.
Il dit qu'Anaxagoras fut accufé d'impieté
, pour avoir loûtenu que le Soleil
eftoit une Pierre,& que les Cimmeriens
n'en furent point repris , qui difoient
qu'il n'y avoit point du tout de Soleil ;
& la raifon eft qu'il eft plus criminel
d'attribuer aux Dieux ce qui eft indigne
de leur effence , que de les nier abfoluinent
; & il continue cette induction
par luy mefme. J'aime mieux qu'on dife
que Plutarque n'eft point , ou n'a ja
mais efté, que de dire que Plutarque eft
colere, avare , fourbe , ou infidelle. Le
Superftitieux a de la haine pour le Dieu
qu'il revere , & de fon Adorateur il devient
fon Ennemy. S'il a pour luy du
refpect & de la veneration , c'eft comme
pour un Tyran qu'on honore , parce
qu'on le craint ; & quelquefois il voudroit
eftre Athée , & ne rien croire , pour
ne rien craindre.. En effet,la fuperftition
eft voifine de l'impieté , ou plutoft une
habi
du Mercure Galant. IF
habitude qui luy eft conforme , comme
parle Philon , qui l'appelle encor un rejeton
fuperflu de la Religion . L'Impie ,
dit-il , ne fait rien pour elle ; le Superſtitieux
en fait trop.Sa creace , dit Mr Chevreau,
elt fondée fur une Religion malheureuſe
, & fur une impieté devote . Il
eft ridicule dans les obfervations , il eſt
efclave de fes craintes , il invoque Dieu
felon fon caprice, & luy donne quelquefois
plus qu'il ne faut, & toûjours autre
chofe qu'il ne luy demande . Il ne
prend confeil que des Vieilles & des
Etoiles. Il diftingue tous les bons & tous
les fâcheux momens de l'année , & regle
fur leur fatalité , toute la conduite
de fa vie. La nuit qui a efté faite pour
le repos des Hommes , luy caufe mille
inquiétudes , & dans cette obfcurité il
s'imagine voir à toute heure quelque
Spectre ou quelque Fantôme . Il a toûjours
quelque vifion ou quelque réverie
, & fe tenant à luy-mefine lieu de
Devin & de Prophete , il prend à bon
ou méchant augure , la fencontre d'un
Animal, le voi & le chant d'un Oyfeau,
cō.ne fi les Beſtes devoient gouverneries
Hommes
I 2
Extraordinaire
Hommes, au lieu que les Hommes doivent
gouverner les Beftes.
Je veux croire avec les Sçavans, qu'il
y a beaucoup d'imperfection de naturel
dans le Superftitieux , & qu'il eft foible
par tempérament; mais il y a auffi beaucoup
d'habitude , de curiofité , & de vanité.
Il n'eft pas toûjours ignorant & groffier,
il ne fe laiffe pas códuire par le nez,
mais par les oreilles , dit un Moderne,
qu'il a grandes & mobiles , dans leſquelles
tout entre, & rien n'en fort ; car s'il eft
facile de le féduire , il eft impoffible de le
détromper. Il a de l'ambition , quoy
qu'il foit toûjours dans la crainte & dans
un honteux eſclavage; car , comme dit
Pline, l'Homme eft la plus fuperbe & la
plus miférable des Créatures , & dans la
penſée de Socrate, le plus fuperbe & le
plus fuperftitieux. Un autre affure , que
plus on a de malice , & plus on a de fuperftition
, & que lors qu'on eft méchant
& fuperftitieux , on eft fujet à mille illufions
& à mille fantômes qui troublent
l'efprit. On a des fonges terribles &
épouvantables , qui font moins un effet
du malheur qui nous arrive , que de nofthe
du Mercure Galant.
13
tre méchante confcience & des châtimens
que nous méritons. Enfin le
Superftitieux eft quelquefois trop curieux
& trop fçavant. Pline dit que de
fon fiecle les Ignorans & les Doctes s'arreftoient
à examiner leurs fonges , leurs
rencontres , & jufques à leurs éternûmens.
On n'appelle pas cela des Erreurs populaires,
parce qu'il n'y a que le Peuple
qui en foit capable ; mais parce que
ce font les opinions de tous les Peuples , '
ou plutoft parce que la fuperftition eſt
la maladie de tous les Hommes , des Braves
comine des Lâches , des Doctes comme
des Ignorans , des Devots comme
des Impies. Elle fe répand chez toutes
les Nations, dit un Ancien ; elle gagne
toutes les Ames, elle occupe tous les
Elprits . Ce qui eft Religion chez les
uns, eft fuperftition chez les autres . Le
Concile de Trente a eu cette penſée ,
lors qu'il la définit , vera pietatis falfa
imitatrix; mais elle va jufqu'à l'excés de
la folie , & elle trouble de telle forte
P'imagination des Peuples , que fous le
Regne de Charlemagne eftant furvenu
une
14
Extraordinaire
une grande mortalité fur le Beftail en
l'an 801 , ils crûrent en France que c'eftoit
Grimoald Duc de Benevent , qui
avoit infecté les Herbes & empoisonné
les Beftes , par le moyen des Sorciers
qu'il faifoit embarquer en un certain
Païs appellé Magodie , & qui fe débarquoient
où il leur plaifoit pour jetter
leur fortilege. Mais ils n'en demeurerent
pas à cette vifion . Il y en eut d'affez
fous pour le croire de cette Cabale , &
pour s'aller accufer eux mefmes en Juf
tice comme Sorciers & coupables de
cette mortalité.Si nous en croyons Monfieur
de la Mothe le Vayer , Homme
dont la grande probité & la profonde
érudition rendent le témoignage irréprochable
, un Official de Troyes en -
Champagne , donna une Sentence l'an
1516. à la requeſte des Habitans de
Villenoce, contre des Chenilles defquelles
ils fe plaignoient, apres avoir eu l'équité,
ou plutoft la folie , de leur donner
un Avocat pour les défendre, par laquelle
Sentence elles font admoneſtées
de fe retirer dans fix jours , à faute de
quoy elles font déclarées maudites &
anathé
du Mercure Galant.
15
anathématifées. On dit que les Magiciens
de Babylone conjuroient auffi les
Sauterelles , les Serpens , les Ours , les
Lions, & mefme la pluye & la grêle.
Pythagore conjura une Ourfe , en paffant
par la Pouille , & luy commanda de
ne nuire plus aux Hommes, & de fe retirer
dans les Bois; & à un Boeuf , de
s'abstenir de manger des Féves femées
dans un certain champ. Ce fut là ſon
coup d'effay dans la Magie, & la premiere
épreuve de ce grand pouvoir qu'il
eut en fuite fur toutes les Beftes , & mefme
fur les Hommes. Apres cela, faut- il
s'etonner fi les Soldats d'Aléxandre troublez
de ce que la nuit qui préceda la
Bataille contre Darius , la Lune s'eftant
éclipfée tout d'un coup , & ayant paru
quelque temps apres comme teinte &
gaftée de fang, ils furent raffurez par
des Devins Egyptiens , qui leur dirent
que le Soleil eftoit pour les Grecs , &
la Lune pour les Perfes , & qu'elle ne
s'éclipfoit jamais qu'elle ne les menaçaft
de quelque malheur ? En cela leur
fuperftition lear fut favorable , & ils
furent heureuſement les Dupes de ces
Devins,
16 Extraordinaire
Devins, puis qu'ils furent vainqueurs,
& défirent entierement Darius . Xerxes
au contraire ayant efté porté à la conquefte
de la Grece , par les grandes eſpérances
que luy donna un Devin Athénien,
la rencontre d'un Lievre que fit
fon Armée le mit en defordre , luy fit
prendre la fuite, & la fuperftition rompit
le grand deffein qu'elle avoit fait
naître, tant il eft vray que rien n'entretient
davantage dans la crainte & dans
l'efpérance , les Efprits foibles & crédules.
Rien n'eft fi puiffant , dit Quinte
curfe, pour tenir la populace en bride
mais rien n'eft auffi plus propre à la foûtenir
& à la porter à la fédition ; car s'il
eft quelquefois avantageux de l'entretenir
dans fon erreur, il eft fouvent utile
de l'en retirer. L'ignorance fait la plûpart
du temps fon inquiétude & fon
tourment , & la fuperftition luy fait
craindre mille chimeres dont on pourroit
la guérir avec un peu de fageffe . Ce
ne font pas icy des Superftitieux par devotion,
mais des Superftitieux ignorans
& indifcrets , qui craignent tout , qui
parlent de tout, & qui veulent tout fça-
;
voir,
du Mercure Galant.
17
>
voir. Ils reffemblent parfaitement au
Peuplier, qui porte leur nom , & dont
les feuilles tournent à tous les Solftices.
La tefte de ceux- cy tourne à la moindre
Eclipfe de Soleil ou de Lune. Une Etoile
qui tombe, un Eclair , un Feu folet
les épouvante, & les met en defordre .
Ils ne fongent point au préfent . Ils oublient
le paffé, & n'ont des yeux que
pour l'avenir. Mais , comme dit Cicéron
, nul ne regarde ce qui eft devant
fes pieds, & chacun le promene par les
régions du Ciel . Nous vivons dans un
temps où ceux qui commencent à marcher,
commencent à difcourir des matieres
les plus difficiles. Difons donc ,
avec Monfieur de la Mothe le Vayer ,
qu'il n'y arien de plus commun que
d'errer, & de plus fot que la multitude.
Pythagore eftoit fi prévenu contre le
Peuple fur ce fujet , qu'il en défendoit
étroitement le commerce à fes Difciples,
car les opinions les plus vulgaires
ne font pas les meilleures , & il n'y en a
point de plus affurément fauffes que les
plus univerfellement reçeuës. La fuperftition
introduit l'erreur par le menſonge,
18 Extraordinaire
ge, & l'impieté par la crainte du Diable,
fuivant le fentiment de Theophrafte,
qui dit que c'eft une crainte des Démons
& des Dieux nuifans.
Mais tous les Superftitieux ne font
pas ignorans. C'eft le foible des plus
grands Hommes auffibien que du Peuple.
Cela vient mefme d'une trop gran
de application dans les Sciences vaines
& cachées, & d'une devotion trop fcrupuleufe;
ce qui rend un Homme ridicule
dans fa conduite à l'égard de Dieu & des
Hommes. Pic de la Mirande , ce prodige
d'érudition , eut la foibleffe de croire
dans une maladie inconnuë qui furprit
fa Fille , que des Sorciers avoient paffé
par le trou de la ferrure de fa Chambre,
pour l'empoifonner. Pythagore & fes
Difciples , eftoicnt les plus fuperftitieux
de tous les Hommes, toutes leurs paroles
& toutes leurs actions eftoient mysté
rieufes. Ce Philofophe vouloit qu'on
chauffaft toûjours le pied droit le premier
, & au contraire qu'on lavaft la
main gauche avant la droite. Il ordonnoit
de fe grater le devant de la tefte en
fortant du Logis , & le derriere lors
qu'on
du Mercure Galant . 19
qu'on y rentroit. Il défendoit de fortir
jamais d'un Carroffe les pieds joints
d'a lorer l'Echo en temps de vents, de ne
manger jamais de Féves rouges , & mille
autres chofes auffi vaines que ridicules.
Je fçay bien qu'on a crû qu'il renfermoit
fous ces allégories les fecrets de fa doctrine,
& que quelques Sçavans , comme
Plutarque, fe font efforcez de nous en
donner des explications morales ; mais
outre leur obfcurité & la difficulté qu'il
ya à leur donner un fens jufte & raifonnable
, on m'avouera que s'il n'eftoit
pas un grand Magicien qui cachoit
là deffous les miftéres de fa Cabale
c'eſtoit du moins un Charlatan fuperftitieux,
qui impofoit aux Peuples par les
frénefies & fes vifions chimériques ; &
c'eſtoient là les Hommes qui , auraport
de Jamblique, ſe croyoient autant de
Dieuxfur la terre ; & que tous ceux qui
n'eftoient pas initiez dans leurs mifteres,
devoient eftre traitez comme des
Beftes . Tout ce qu'on appelle Cabale
n'eft pas une fuperftition toute pure; &
j'appellerois la Pierre Philofophale &
les Taliſmans , des Erreurs populaires ,
>
>
fi
20 Extraordinaire
fi le Peuple eftoit auffi habile pour la
chercher & pour les faire , qu'il eft
fimple pour les croire & pour en eftre
infatué.
Les Egyptiens, qui ont eſté les pre
miers qui ont adoré des Dieux, & cultivé
les belles Lettres , ont auffi efté les
Hommes du monde les plus fuperftitieux
dans leur Religion & dans leurs coûtumes.
Moïfe qui fçavoit que le Peuple
de Dieu eftoit imbu de leurs erreurs,
luy défendit , en luy donnant fon premier
commandement, de n'obſerver en
aucune maniere ny les augures , ny les
fonges ; de ne jamais confulter les Magiciens
& les Devins , & mille autres
chofes , comme la coûtume de paffer les
Enfans par le feu , en forme de luftration
& de purification , afin qu'ils ne
mouruffent point dans leur enfance , &
qu'ils vécuffent longtemps. Les Juifs
croyent qu'un Ange, qu'ils appellent un
Ange de Mort, fe prefente une fois à tous
les Hommes avant qu'ils meurent;mais
il femble que ce foit plutôt un Bourreau
qu'un Meffager fidelle , qui les avertiffe
de leur falut , puis qu'ils difent
qu'apres
du Mercure Galant. 21
C'eſt
qu'apres le trépas il lave fes mains à la
premiere eau qu'il rencontre.
prefque la méme doctrine des Turcs ,
qui ont auffi un Ange de Mort nommé
Adariel ; mais ils adjoûtent qu'apres que
le Corps eft enterré, il vient deux Anges
qui luy baillent fon Ame à veftir,
afin qu'il reprenne vie, car ils ne croyết
pas à la refurrection , mais que l'Ame
fe reveft de l'idole ou de l'ombre du
Corps qu'elle avoit auparavant ; & là
deffus les Rabins ont une affez belle
vifion. Ils divifent l'Ame en trois parties
, l'une divine , l'autre raisonnable,
& la troifiéme mortelle. Ils donnent des
noms à ces parties , fuivant l'idée qu'ils
en conçoivent : mais comme ils font particuliers
à leurs Langues, je me contente
de rapporter icy ce qu'ils penfent de
cette derniere partie de noftre Ame. Ils
difent que c'eft le fimulacre , l'ombre ,
ou l'écorce de noftre Corps & ils
croyent qu'elle fe détache un peu avant
la fin de noftré vie , & qu'elle demeure
pres des Tombeaux & des Lieux où
Ton enterre les Morts , où elle eft veuë
de jour auffi- bien que de nuit. C'eſt à
peu
22
Extraordinaire
peu pres l'opinion de Tertulien , qui
donne à l'Ame une figure & une forme
humaine ; & cela pourroit eftre ce que
nous appellons des Spectres & des Fantômes
. On lit dans le Talmud , qu'un
Rabin vit cette Nephesh , comme il la
nomme , ou Simulacre , fe détacher de
forte d'un de fes Amis qui l'aimoit tendrement,
qu'elle luy faifoit dejà ombre
vers la tefte , ce qui l'avertiffoit qu'il
devoit bientoft mourir ; mais qu'ayant
fait beaucoup de prieres , de jeunes , &
de mortifications , il obtint de Dieu
qu'elle luy fuft remife comme auparavant,
& liée de nouveau à fon Corps,
afin de prolonger fa vie. Voila jufqu'où
va l'erreur & le menfonge ; & comme
les plus devots & les plus fçavans n'en
font pas exempts . Auffi S. Jean Chryfoftome
difoit que les Juifs avec leurs
charmes & leurs preftiges , étonnoient
les Chreftiens crédules & fuperftitieux ,
comme on fait peur aux Enfans avec
des Mafques. Les Grecs & les Romains.
n'ont pas efté moins fuperftitieux que
les autres Peuples de la terre . Darius
ayant changé le Fourreau de fon Cimeterre
du Mercure Galant.
23
terre qui eftoit à la Perfienne , pour en
prendre un à la Grecque , fon Armée en
tira un méchant augure , & crut que fon
Empire pafferoit aux Grecs qu'il avoit
malheureuſement imitez. C'eftoit une
fuperftition populaire. Cependant parce
que l'évenement fut tel , les Grands autorifent
leur foibleffe fur de pareils
exemples , & croyent qu'il y a de l'habileté
à paroiftre fuperftitieux en certaines
chofes. J'ay connu mefme des
Perfonnes qui ne l'eftoient que par une
imitation de vanité , ce qui les rendoit
plus ridicules que dignes de pitié. Els
eftoient devenus foibles à force de remarquer
la foibleffe des autres , & comme
ils affectoient de copier en tout de
celebres Originaux, ils croyoient qu'il
n'y avoit rien que de grand dans ces
Gens-là. Tout le monde condamne en
general la Superftition & les Erreurs
populaires , mais chacun les approuve
en particulier. Il n'y a perfonne qui
n'en foit un peu infecté , quand il n'auroit
que celle de n'en avoir point du
tout ; je veux dire de s'acharner trop
contre les Superftitieux , de fe piquer
de
24 Extraordinaire
de ne rien croire , de ne s'épouvanter de
rien, & de traiter tout le monde de fou
& de vifionnaire, car il y a des Gens qui
fe mettent fur ce pied- là , & qui ne font
pas moins ridicules que les autres.
J'avoue que je ne puis lire dans Suétone
fans étonnement , que Jules Céfar,
qui estoit auffi docte que brave, portaft
toûjours une Couronne de Laurier fur
fa tefte , de peur du Tonnerre qu'il craignoit
extraordinairement ; & qu'Augufte
ne chauffaft jamais le pied gauche
avant le droit. J'eftime Aléxandre en
cela, & en toute autre chofe. Rien ne
l'étonnoit. Il n'eftoit point ingénieux
à fe tourmenter, & à fe former des chimeres
pour les combatre . Il eftoit curieux
,dit Quinte curfe , de toutes fortes de
connoiffances , mais il méprifoit les
Préfages & les Oracles , & ny les uns
ny les autres ne l'empefcherent pas de
prendre Gaze , où il fut bleffé , & d'entrer
dans Babylone , où il mourut de
poifon. Une Eclypfe de Lune fit périr
Nicias, avec quarante mille Athéniens,
pour avoir crû que c'eftoit un figne de fa
défaite, & de la victoire de fes Ennemis;
du Mercure Galant.
25
mis ; & Socrate, tout Socrate qu'il eftoit,
fe fit expliquer trois jours avant fa mort,
un Vers d'Homere qu'il avoit fongé
en dormant, qui difoit, Je vais en Phtie,
qui eftoit une Ville de Theffalie ; &
comme ce mot fignifie auffi la mort, fes
Amis jugerent qu'il mourroit dans trois
jours.Pythagore, qui eftoit le plus grand
Philofophe des Latins, eftoit du Païs de
la Superftition , je veux dire de la Tofcane,
dont les Romains, & prefque tous les
Payens , avoient appris l'Art d'eftre Superftitieux.
Sylla en faisant un Sacrifice,
voit un Serpent du cofté de l'Autel. Un
Devin fur cet augure luy fait prendre les
armes , & il gagne la Bataille contre les
Samnites. Caius Hoftilius etant à Gennes,
comme il entre en une Barque , il
part un Serpent de fes pieds , & il eſt
vaincu par les Numantins, & livré à ſes
Ennemis. Ne voila-t-il pas des fignes
bien certains & fur lefquels un Homme
fage doive fe régler ? Mais y a-t - il rien
de plus ridicule que de voir Lucius
Paulus triompher en idée & par avance
du Roy Perfée , parce qu'en arrivant
du Sénat chez luy , fa petite Fille
Q. d'Avril 1681 , B
26 Extraordinaire
luy dit que fon Chien Perfée eftoit
mort ? Cependant Valere le Grand ,
encor plus ridicule que luy, veut que la
Pofterité fcache de pareilles bagatelles ,
& nos Femmes fçavantes triomphent
dans leurs vifions fur l'autorité d'un Autheur
de cette Claffe. Il n'y a point de
Femmes de qualité qui n'ayent beaucoup
de foibleffe & de curiofité fur ce
fujet , & qui ne difent avec cette faulle
Reyne d'Ethiopie , dont un Autheur
nous a fait une fi plaifante peinture ;
Quoy, ne fera t- il pas permis à la Nature
fouffrante & frémillante, de gémir
pour les menaces du Ciel & de la Terre?
Cobien de fortes de Devinations , toutes
auffi fottes & ridicules que vaines & criminelles,
par les Dez, par le Crible , par
les feuilles de Laurier, par l'eau, par le
feu,
1, par la fumée , par la cendre, par le
Fromage
, par l'Orge , par un Coq , par le coeur tout chaud d'une Taupe, par les
ongles , par le Miroir , par la demangeaifon
des narines , par l'infpection
du
front & des omoplates
, par le hanniffement
des Chevaux
, par les encenfemes
, & mille autres moyens
qui ne ſont
pas
du Mercure Galant.
27
pas la centiéme partie de la Superftition
& des Erreurs populaires ? Palquier
dit que la Devination par foit à l'ou
verture d'un Livre, fur tout des
vers de Virgile , qu'on appelloit Sorts
Virgiliens , eftoit en grand ufage parmy
les Gaulois , & que lors qu'ils furent convertis
à la Religion Chrêtienne , ils ne fi .
rent que changer de fuperftition, en prenant
un Livre faint au lieu d'un Livre
profane. Ils fe fervoient poar cet effet
des Pleaumes , des Evangiles & des
Epitres de S. Paul , & cela fut pratiqué
durant la premiere Race de nos Roys
jufques à Louis le Debonnaire , qui
le défendit par une Ordonnance qu'il
fit exprés . Cran Fils de Clotaire I. &
Meroüée Fils de Chilperic , en uferent
ainfi , avant que de faire la guerre à leur
Pere , dans laquelle ils périrent mifé
rablement , fuivant les paffages qu'ils
avoient rencontrez . Les voix impréveuës
eftoient encor fort confiderées par
les Romains . C'eftoit une des foibleffes
d'Augufte. On envoyoit , dit Tibule, un
jeune Enfant dans la Ruë , recueillir la
premiere voix qu'il entendroit , & apres
Bij
28
Extraordinaire
و
qu'il eftoit venu en faire le raport , on
la recevoit fi elle eftoit bonne , &
on prioit les Dieux d'en détourner
l'effet , & de l'oublier , fi elle eftoit mauvaiſe.
Mais au refte , ce n'eft pas toûjours
une fuperftition , que de s'arrefter à la
rencontre de quelques paroles que l'on
entend fortuitement . Nous en voyons
beaucoup d'exemples dans l'Hiftoire
Ecclefiaftique . S.Antoine détermina de
fa vocation , & vendit tout fon Bien,
ayant entendu lire cet Evangile , où
Noftre- Seigneur dit Si tu veux eftre
parfait , vend tout ce que tu as , & tu
auras le Paradis. S. Cyprien & S. Auguſtin
, ont eu de pareilles rencontres
qui ont femblé décider de leur converfion
& de leur conduite. Les Anciens
rejettoient auffi tous les noms dont la
fignification eftoit de méchant augure.
L'on préferoit toûjours les Soldats &
les Capitaines qui avoient le plus beau
nom , & on rapporte qu'un Caliphe
des Arabes combatant contre le Fils de
l'Empereur Theophile , prédit fa défaite
fur les noms du Païs , du Lieu , & da
Fleuve où il eftoit campé.
Apres
du Mercure Galant. 29
Apres cela , il faut avouer que la Superftition
eft plus ancienne que le Monde,
mais elle eft auffi plus univerfelle &
plus étendue; ce qui me fait fouvenir de
ce que dit Philon ,que la malice eft plus
vieille que la vertu , & que la vertu eft
plus jeune en force & en autorité. Les
Peuples les plus éclairez des lumieres de
Dieu & des fciences du monde, ont bien
de la peine à fe garantir de la fuperftitio
& de l'erreur. Où la grace abonde , & où
la prudence du Siecle manque , on y trouve
ces defauts d'autant moins pardonnables,
qu'on les attribuë au zele de la Religion.
Les Indiens Occidentaux jeûnent
& s'abftiennent quelques jours de leurs
Femmes,avant que de chercher les Mines
d'or, croyant que s'ils y manquoient,
ils n'en pourroient rencontrer. Mais
Chriftophe Colomb rencherit für
cette fuperftition ; car outre qu'il obligea
les Chreftiens à obferver les mefmes
chofes , il voulut encor qu'ils allaffent à
confeffe avant que d'y travailler, Là où
la fageffe des Hommes furpaffe la grace
de Dieu , nous voyons que la fuperftition
y fait toute la Religion & la Poli-
217
B iij
30
Extraordinaire
tique. Les Turcs ne mangent de la
viande d'aucun Animal, fans avoir prononcé
le Nom de Dieu avant que de le
tuer; & où les Peuples vivent fans dif
cipline & fans connoiffance de la Foy,
la Nature corrompue les réduit dans
un aveuglement déplorable. Les Hu-
Ions ont une extrémne venération pour
on Rocher dans le quel ils croyent que
réfide un Démon qui eft favorable aux
Voyageurs. Ils luy adreffent des Prieres ,
& luy offrent du Tabac, quand ils paſfent
par ce lieu- là , afin d'avoir un bon
voyage. Ils s'abftiennent de la Peſche
quand quelqu'un d'eux eft mort. Ils ont
grand foin que leurs Rets & leurs Filets
n'en approchent, parce qu'ils difent que
les Poiffons ont de l'averfion pour les
Morts , mais au contraire qu'ils aiment
beaucoup la virginité,& dans cette penfée,
ils marient tous les ans leurs Rets ou
Seines à deux petites Filles de fix à fept
ans. Ils placent la Seine au milieu de ces
deux Vierges , & celebrent cette Feſte
avec de grandes réjouiffances ; mais fur
tout ils ont une croyance aux fonges qui
eft extraordinaire . C'eft l'Oracle & le
Prophete
du Mercure Galant. 31
Prophete qu'ils confultent dans tout ce
qu'ils font & dans tout ce qui leur
arrive ; mais cette fuperftition n'eft pas
particuliere aux Sauvages , il n'y en
a point de plus generale que celle des
fonges . Elle eft de la Cour & dela Ville,
des Grands & du Peuple , des Doctes
& des Ignorans . Elle femble mefme
avoir efté autorifée chez le Peuple de
Dieu. Si Moïse luy defendit de croire
aux fonges & à ceux qui fe meflent de
les expliquer,il ne luy défendit pas ce
qui s'appelle revélation & prophétie, &
c'eft de la forte qu'il faut entendre les
paroles de Saül à la Pythoniffe. Ce Prince
réduit à l'extrémité , ou plutoſt,
abandonné de Dieu , ayant efté la confulter,
répondit à l'Ombre du Prophete
Samuel, qu'elle avoit évoquée à fa priere,
& qui luy demandoit pourquoy il l'avoit
fait venir, que Dieu luy avoit ofté
toute connoiffance , & ne luy faifoit plus
rien fçavoir ny par les Prophéties , ny
par les fonges . Dieu fe fert mefme des
fonges pour troubler fes Serviteurs. Terrebis
meperfomnia & per vifiones horrore
concuties , difoit Job.Les fonges miracu-
4
Bij
32 Extraordinaire
leux de Jofeph en font encor une plus
grande preuve , & les Juifs eftoient fi
habiles en cela , qu'ils furpaffoient les
Chaldéens & tous les Devins des autres
Nations,comme il paroift par les fonges
de Pharaon , de Nabucodonofor,& d'Anthiocus,
fi exactement rapportez dans
l'Ecriture Sainte.
Les Saints ont eu des fonges qu'ils ont
dit à leurs Amis, & qu'ils ont expliquez
felon l'état de leur vie;mais outre qu'ils
eftoient Hommes comme les autres,
ç'ont efté pour la plupart des Revélations
qu'il leur a efté permis de
communiquer aux Fidelles pour leur
inftruction, & pour les fortifier & les
confoler dan quelques fâcheufes conjonctures
, ou mefme qui ont efté des
marques de la grandeur & de l'élevation
de quelques Creatures que Dieu a choifies
pour fa gloire. Ainfi on ne craint
point de rapporter les fonges de la Mere
de S.Dominique & de la Mere de S.Bernard,
de S.Paul , de S.Polycarpe , & de tant
d'autres Saints dont la Légende eft pleine.
On dit que la conquefte de la Terre-
Sainte futun effet d'un fonge de Pierre
Lhermite,
du Mercure Galant .
33
Lhermite, qui eftoit pour lors Pelerin à
Jérufalem. Le Pere Spinola , avant que
d'eftre arreſté au Japon, rêva fur la minuit
que des Voleurs eftoient entrez par
force dans fa Chambre. Le Pere d'Or
leans affure que c'eftoit un avertiffement
de ce qui arriva demy-hèure apres . La
peur d'un malheur qu'on appréhende ,
remplit aisément noftre imagination par
quelques fimboles ou figures ; mais fi
noftre ame a dans les fonges de grands
preffentimens de ce qu'il luy doit arriver,
il faut que ce foit pour des évenemens
confidérables ; ' car Dieu ne nous
donne pas toûjours des fignes , & noftre
ame ne s'émeut pas de la forte pour des
bagatelles; c'eft pourquoy
pourquoy les Grands du
monde font plus fujets à faire des
fonges véritables & fignificatifs, que
les autres Hommes
, parce que tout
ce qui leur arrive eft d'importance ,
foit pour eux , ou pour les Peuples.
Comme le fonge et un mouvement
par lequel l'ame le forme diverfes images
du bien ou du mal à venir , les plus
grands Homes fe font arreftez à l'explication
de ces images; & come le mouve-
B v
34
Extraordinaire
ment provient de l'ame unie au corps , il
eft fort naturel de s'attacher à elles ,
& d'en chercher la fignification. La
fuperftition n'eft pas tant de s'y arrefter ,
que de croire que tous les fonges foient
des infpirations & des avertiffemens
des Dieux, comme l'enfeignoit Orphée,
& qu'ils prédifent les chofes futures à
ceux qui reverent les Dieux avec une
grande pureté d'efprit , & une grande
intégrité de vie. Zénon difoit que l'ame
en dormant , dégagée en quelque
façon des fens , eftant libre , faifoit juger
de fes bonnes ou mauvaiſes inclinations
, comme fi les vertueux & les plus
faints n'eftoient pas fujets d'avoir dans
le fommeil des pensées criminelles , &
les plus coupables des penfées vertueufes.
Homere croyoit que les Roys & les
Grands avoient des fonges bien plus particuliers
& plus merveilleux que les autres
Hommes , & cela faifoit qu'on les
recevoit vrais ou faux , comme des Oracles
, au lieu qu'on traitoit de réverie
tous ceux du Peuple , & comme des
effets des fumées du Vin & des Viandes;
ce qui me fait encor fouvenir de ces
pauvres
du Mercure Galant.
35
pauvres Hurons , qui croyent beaucoup
aux fonges, mais qui ne tiennent compte
que de ceux des Grands & des Riches.
Cependant les Roys révent fouvent
des bagatelles , & leur aine en dormant
n'a pas toûjours des images fort
relevées , comme Pharamond avec fes
fept petites Gerbes & fes fept Vaches
maigres. Il y en a qui ont eu beaucoup
de vanité en cecy , & qui ont affecté
de faire croire que les Dieux les avertiffoient
de tout pendant leur fommeil
, & qui avoient toûjours un grand
nombre de Devins pour expliquer
leurs réveries . Mais le Roy de Babylone
n'eftoit- il pas plaifant , de vouloir faire
deviner aux autres ce qu'il avoit fongé 2
Il faloit eftre plus que Devin pour expliquer
de pareils fonges. N'eftoit- ce pas
un beau fonge , & bien digne de Céfar ,
lors qu'eftant à Cadis , il fongea qu'il
avoit couché avec fa Mere , ( ce que les
Devins interpréterent qu'il feroit Souverain
de toute la Terre ; ) & cet autre
de Domitien , qu'il luy eftoit crû une
boffe d'or fur la nuque du col , & que
cela fe devoit entendre du doux Regne
de
36 Extraordinaire
de fes Succeffeurs ; & Marc- Au
rele qui rêva avant fon adoption par
Antonin , qu'il avoit les mains & les
épaules d'yvoire ?
>
Je ne puis oublier fur ce fujet ce que
dit Dion Chryfoftome d'un certain
Egyptien Joueur de Luth. Il fongea une
nuit qu'il jouoit de fon Luth aux oreilles
d'un Afne. Il ne fit pas d'abord refléxion
fur ce fonge ; mais quelque temps
aprés , Antiochus Roy de Syrie eftant
venu à Memphis pour voir fon Neveu
Ptolomée , le Roy fit venir le Joüeur de
Luth pour divertir Antiochus ; mais ce
Prince qui n'aimoit pas la Mufique
en fit peu d'eftime , & luy ordonna de
fe retirer. Le pauvre Homme fe voyant
méprisé , fe fouvint du fonge qu'il avoit
fait , & ne pût s'empêcher de dire en
fortant, f'avois bien rêvé que je joüerois
devant un Afne. Antiochus qui l'envendit
, commanda qu'on le liât , & luy
fit donner les étrivieres. Voilà comme
il en prend de s'attacher trop aux fonges.
De pareilles explications font fâcheufes.
Artémidore & plufieurs autres
, ayant fait un Art d'expliquer les
Longes
du Mercure Galant ..
37
fonges , cette fuperftition devint fi genérale
, que chacun tenoit regiftre des
fiens. Le Sophifte Ariftide prit foin de
mettre par écrit , & fort dans le détail ,
tous les fonges qu'il avoit faits pendant
une longue maladie. Mais Mithridate
fut encore plus grand rêveur que luy ;
il eut la foiblefle de faire un Livre des
fonges de fes Concubines . C'eftoit
pouffer la galanterie bien loin ; mais
aparemment que cét Amant leur difoit
bien des rêveries , puis qu'il prenoit
tant de plaifir d'en entendre. Augufte
écoutoit ceux de fes Domeftiques ; &
on dit que pour avoir crû celuy de fon
Medecin , il évita la mort que Brutus
luy auroit infailliblement donnée , s'il
fe fût trouvé à la Bataille de Philippes.
Mais bien plus. Il y en avoit qui prenoient
la peine de fonger pour les autres
; ce que font encor les Peuples de
la Nouvelle France , qui fongent pour
leurs Enfans quand ils font malades.
Narciffe eftoit le rêveur de l'Empereur
Claude ; & Martial prie fon Amy Nazedius
de ne prendre plus cette peine - là
pour luy , & la raifon qu'il en donne eſt
digne de l'efprit de ce Poëte..
38
Extraordinaire
Tous les matins que je te voy ,
Mon efprit eft troublé , mon viſage fe
change,
D'entendre le recit étrange
Des fonges que tu fais pour moy.
Contre tant de malheurs qui menacent
ma vie,
fay mille fois offert de l'Encens
Gafteaux ;
des ›
J'ay déja répandu mon Vin juſqu'à la
lie ,
Et j'ay facrifié prefque tous mes Troupeaux.
Ne fais plus de fonges nouveaux ,
Veille , on dors pour toy , je te prie.
On faifoit des facrifices pour détourner
les mauvais fonges , comme on faifoit
des prieres pour en avoir de bons.
On s'adreffoit au Soleil & à Jupiter,
& on les prioit que s'ils devoient avoir
un bon effet , que ce fuft au plutoft ; &
que s'ils devoient eftre méchans & fâcheux,
ils arrivaffent à leurs Ennemis ..
La nuit produit les fonges , dit Properce,
la Lune les envoye , le Soleil les chaffe
& les diffipe . Je me fuis un peu étendu
fur
du Mercure Galant. 39
fur cette matiere, parce que ce n'eſt pas
feulement une fuperftition vulgaire ,
mais l'erreur & la folie de tous les
Hommes.
La rencontre des Animaux eft encor
une fuperftition des Payens , qui
croyoient que les Dieux les envoyoient
diverſement aux Hommes felon qu'ils
eftoient propices ou couroucez ; mais
de dire que l'Homme ait de la fuperftition
pour la rencontre d'un autre Homme
, il faut avoir l'efprit bien infatué
du menfonge & de l'erreur . Horace prie
les Dieux que fa Galathée ne rencontre
que des Animaux heureux pendant
fon voyage , & qu'elle ne trouve pas
en chemin une Louve , une Chienne ,
un Renard , un Serpent ; mais il ne
faut pas s'arrefter aux fentimens des
Poëtes , ils fuivent fouvent leurs caprices,
ou celuy des autres.Horace s'accommode
icy à l'opinion commune & à
l'humeur d'une Femme qu'il veut flater.
Il détourne ailleurs fortement fa
Maiftreffe de l'Aftrologie Judiciaire ,
parce qu'elle y avoit trop de curiofité,
& que cette curiofité ne luy estoit
pas
40 Extraordinaire
pas favorable. Voicy à peu pres de la
maniere qu'il s'y prend.
C'eft offenfer les Dieux , belle & jeune
Climene ,
Que defe mettre tant en peine
Du cours de vos ans & des miens .
Pour éviter les maux dont le Ciel nous
menace,
N'allez plus confulter de grace ,
Un Devin ignorant qui ne fçait pas les
fiens ;
Carfoit que vous viviez encor quelques
années,
Ou que par cet Hyver ellesfoient terminées,
Climene, croyez- moy , donnez à vos defirs
Mille doux pafletemps , mille innocens
plaifirs ;
-
Bornez là toute voftre envie ,
Et mefure tous nos deffeins
Sur le peu que dure la vie,
Sans rien attendre des Deftins .
Tandis que nous parlons , le bel âge fe
paſſe ;
Ménagez vos beaux jours comme je fais
les miens,
Et
du Mercure Galant.
41
Et ne confultez plus de grace
Celuy qui ne fçait pas les fiens.
Ce feroit icy le lieu de rapporter tout
ce qu'on appelle Superftition on Erreurs
populaires ; mais je me contenteray de
ce que j'en ay dit , car il n'y auroit
peut- eftre pas moins de foibleffe à les
dire qu'à les croire. Mais on paffe infenfiblement
de la créance qu'on a en
des bagatelles , à une fuperftition plus
dangereufe . On ne fe contente pas de
Ligatures , de Préfervatifs , de Billets,
de Paroles , on a recours aux Aftres, aux
Devins , aux Magiciens. Quelquesuns
de nos Roys , comme Charles V.
Charles VI . Charles VII . & Lous XI .
furent fuperftitieux de Pere en Fils , &
crûrent beaucoup à l'Aftrologie Judiciaire
. Ils avoient toûjours quelque
Aftrologue ou quelque Devin aupres de
leurs Perfonnes ; ce qui faifoit que la
Cour étoit remplie de pareilles Gens , &
infectée de cette vaine & fotte curiofité.
La paffion de Louis XI.fut extreme pour
les Aftrologues , jufque- là qu'il donna
l'Archevefché de Vienne à un certain
42
Extraordinaire
,
tain Angelo Caltho , qui par quelques
Prédictions qui avoient reüffy , s'eftoit
acquis beaucoup de confiance en fon
efprit , comme par celle de la mort du
Duc de Bourgogne qui ſe trouva
vraye , foit qu'il en fuft inftruit le premier
, ou par un pur effet du hazard.
Les Regnes fuivans , je veux dire de
Henry II. & de fes Enfans , furent des
Regnes de fuperftition & de libertinage
, pour ne rien dire de pis , à la mémoire
de ces Princes. Catherine de
Médicis comme Femme & comme
Italienne , fut fuperftitieufe & curieuſe
jufqu'à l'excés , quoy qu'elle fuft tous
les jours trompée par les Fourbes , &
que leurs pronoftications fuffent toûjours
fauffes à l'égard du bien , & par
punition de Dieu que trop veritable à
l'égard du mal qu'elle apprehendoit .
Elle fut toûjours efclave de la Superſtition
& de l'Aftrologie , & confulta les
Devins jufqu'à la mort , qui ne fe trouva
ny dans le temps , ny telle qu'on la
luy avoit prédite. On luy avoit dit
qu'elle mourroit par les Ruines d'une
Maiſon . Elle faifoit étayer les murailles
de
du Mercure Galant. 43
de fa Chambre dans tous les lieux où
elle le trouvoit, & cela fignifioit qu'elle
devoit mourir dans la Ruine de la
Maifon de Guife. On l'avoit avertie
qu'un S. Germain luy feroit fatal . Elle
ne voulut jamais demeurer à S. Germain
en Laye , & on dit qu'elle n'y coucha
jamais depuis; & cela vouloit dire qu'un
nommé S. Germain Docteur en Theologie
, la devoit affifter à l'heure de fa
mort. Toutes les autres prédictions de
la mort de fon Mary & de fes Enfans ,
de leur vie & de leur regne , furent
auffi obfcures & auffi frivoles & que trop
fâcheufes , en ce qu'elles eurent de veritable
, pour avoir pris tant de foin &
de curiofité pour les fçavoir , & pour
en décourner les effets . Quoy que l'on
faffe , on ne peut connoiftre l'avenir ;
on fe tourmente en vain , mais c'eſt le
foible de l'Homme.
Nefcia mens Hominumfati fortifque
futura.
Il y a deux moyens de deviner , dit
Ciceron ; l'un eft naturel , l'autre vient
de l'Art. Le premier n'eft pas criminel ,
puis que cela arrive en nous par un
mouvement
44
Extraordinaire
mouvement involontaire & par un don
fpécial de Dieu ; mais l'autre eft toûjours
criminel , puis qu'il ne fe peut
faire fans attache , fans curiofité , &
fans tromperie.
L'Aftiologie eft veritablement la
Science des Superftitieux , & tous les
Peuples qui ont eu de plus groffieres.
erreurs , & qui ont eu plus de foibleffe
de ce cofté - là , ont efté les Inventeurs
de cette Science qu'on attribuë aux
Egyptiens , aux Phéniciens , aux Allyriens,
& aux Caldéens , & il n'y a point
de Nations plus fuperftitieufes que celles
- là. Cét Art devint tel au commencement
, dit Polydore Virgile , qu'il
fembla n'eftre inventé que pour troubler
les meilleurs Efprits. Epicure appelloit
l'étude des Matématiques une
contagion , & loüe un certain Philofophe
de fes Amis , de l'avoir évitée dans
fa jeuneffe. Cardan avoue luy - même
dans l'Hiftoire de fa Vie , que rien ne
luy avoit efté plus préjudiciable que fa
trop grande crédulité aux regles de
l'Aftrologie. S. Bazile l'appelle vanitatem
ex abundantia otij profectam. Mais
voicy
du Mercure Galant.
45
voicy un Paffage admirable d'un autre
Autheur au Livre de Homine , qui merite
la refléxion des Sages , & qui doit
fervir d'inftruction aux Efprits foibles
& crédules-, & qui ont trop d'attache
pour cette vaine Science. Quod Aftrologia
à contemplatione fiderum de futuris
eventibus fortuitis judicare , vel in
utramque partem pronuntiare audet, non
fcientia eft fed fugienda egeftatis causâ
Hominis ftratagema eft ut pradam anferat
à populo ftulto.
Le peu de connoiffance que j'ay de
l'Aftrologie , me devroit difpenfer de
parler de la Comete qui a paru depuis
quelque temps ; mais comme les préfages
qu'on en tire font des effets de la fuperftition
& des erreurs populaires , je
croy ne pouvoir mieux finir ce Difcours
que par elle. Voicy la quinziéme Comete
qui ait paru en France depuis l'an
1556. & on dit qu'en l'an 1560. il en
parut quatre. Quelques- uns ont crû
qu'elles font éternelles , & fondent leur
éternité fur la régularité de leur mouvement.
Les autres ne veulent point que
ce foit des effets des Méteores qui s'engendrent
46 Extraordinaire
gendrent dans la moyene région de l'air,"
parce qu'ils ne peuvent comprendre
comment il fe peut amaffer une fi grande
abondance d'exhalaifons & de vapeurs
qu'il faut pour les produire ; & la plus
grande difficulté eft , que le mouvement
de la Comete eft circulaire , & celuy de
l'exhalaifon en droite ligne. Cette objection
auroit lieu , fi on ne diftinguoit pas
de deux fortes de Cometes ,fi on prétendoit
que les exhalaiſons montaſſent au
deffus de la fupérieure région de l'air.
Nous laiffons ce lieu là pour les Cometes
miraculeuſes , mais pour les autres
il n'y a rien qui y répugne ; car s'il
fe trouve dans la moyenne & dans la
baffe région de l'air une fi grande quantité
de vapeurs pour produire le tonnerré
& la pluye , qui dure quelquefois fi
longtemps , & avec tant d'abondance ,
pourquoy ne s'y en amaffera- t- il pas
fuffifamment pour y produire une Comete
? Le long intervale d'années qui
fe paffe entre l'aparition de ces Méteores
, donne du temps à la Mer & à la
Terre de pouffer leurs vapeurs , au Soleil
de les attirer , & à l'air de les árrefter
du Mercure Galant .
47
;
refter & de leur donner de la confiftance
; mais quand ces exhalaiſons amalfées
ne fuffiroient pas pour entretenir
la durée d'une Comete , elle en attire
d'autres qui s'élevent fans ceffe , & qui
la confervent ; & s'il y en a qui ont
duré une année entiere , il y en a qui
n'ont duré que fept jours.Si elle change
de place, ces exhalaifons & le feu qui la
cópofe, la fuivent par tout par le moyen
de l'air , car le mouvement direct des
vapeurs ne paroiſt tel qu'à noftre veuë
lors qu'elles commencent à s'élever
l'air les agite apres , & les porte vers
le lieu où il eft attiré. Si les Cometes
paroiffent quelquefois au deflus des
Planetes qui les dominent , les Critiques
difent que les Cieux qui font fi
purs , ne pourroient fouffrir cette corruption
; mais c'eft de leur pureté que
vient la raréfaction du Météore . D'autres
ne veulent pas que ce foit la refléxion
de quelques Planetes , parce que
la rencontre qui fe fait de ces Aftres ne
dure qu'un moment , à raifon de leur
mouvement qui eft perpetuel , outre
qu'elles fe prédiroient auffi - bien que
les
48 Extraordinaire
les Eclypfes. Quelques- uns penfent que
ce n'eft qu'une refléxion de la lumiere
du Soleil dans l'exhalaifon qu'il a difpofée
pour la produire , étendue au dehors
pour recevoir les rayons , & refferrée
au dedans pour les refléchir & leur donner
cette couleur qui paroift à nos yeux,
d'où fe forment diverfes figures qui
nous furprennent , & qui n'ont d'autre
confiſtance que celle que nous voyons
dans les nues au lever & au coucher de
cét Aftre. D'autres prétendent que ce
font des Etoiles dont le cours nous eft
inconnu , qui s'abaiffent & qui attirent
ces vapeurs lors qu'elles viennent à paroiftre
; mais ce ne peut eftre une Etoile
de la nature des autres , parce qu'ayant
paru une fois , elle ne fe dérobe plus à
nos yeux , & c'eftoit pourquoy l'Etoile
des Mages n'eftoit qu'un Méteore qui
avoit la reffemblance d'une Etoile. Il
eft vray que ces Mages qui eftoient habiles
Aftrologues , direnten demandant
dans Iérufalem , où eftoit né le nouveau
Roy des Juifs , qu'ils avoient veu fon
Etoile ; mais il faut fçavoir que la naiſ»
fance du Meffie devoit eftre figurée par
une
du Mercure Galant.
4
une Etoile , ou plûtôt que c'eftoit cette
Etoile mystique qui fe devoit lever de
la Maiſon de Jacob ; & que c'eft encore
une choſe ordinaire de donner ce nom à
tous ces Signes qui paroiffent au Ciel.
Les Etoiles ne font nouvelles , qu'en ce
qu'elles apparoiffent , ou font découvertes
nouvellement. Elles ont efté toutes
produites en même temps ; & comme
Dieu trouva le Ciel parfait lors qu'il
l'eut creé , il n'en a point augmenté lé
nombre , & n'a rien ajoûté à la beauté
de fon Ouvrage. Si la Comete eft un
Aftre nouveau on doit l'examiner
comme les autres Etoiles , c'eſt à dire
obferver fon lever , fon coucher , fon
exaltation , fa déclinaiſon , fa longueur
fa largeur , fon paralaxe , ou fa diftance
, la refraction & fa clarté ; mais les
Cometes n'ont que la figure d'Etoiles ,
& ne font pas de la même nature. Les
Aftres attirent les exhalaiſons , & en
forment divers Méteores , aufquels ils
communiquent leurs influences , & particuliérement
le Soleil & la Lune ; &
c'eft ce qu'entend Virgile , quand il dit,
Solftici figna dabit ; & les Signes font
Q. d'Avril 1681 . c
50 Extraordinaire
prefque toûjours certains , fuivant le
Planete qui les domine. Solem quis dicerefalfum
audeat : Le Poëte parlant de
la mort de Céfar & de la guerre de :
Pharfale , dit qu'il arriva d'étranges
prodiges , & fur tout d'horribles Cometes.
Nec diri toties arfere Cometa. Il en
eft des trois principales fortes de Cometes
, ce que les Anciens difoient des
trois Foudres de Jupiter. Les premiers
venoient du propre mouvement de Jupiter
, & ceux-là eftoient plus avantageux
que nuisibles. Les feconds venoient
par l'avis des douze Dieux qui
compofoient fon Confeil , & ils eftoient
favorables à quelques- uns , & dangereux
pour quelques- autres. Les troifiémes
venoient des Héros, & des Démons
ou Efprits malins ; & les derniers
eftoient toûjours funeftes
terribles &
pernicieux .
›
S'il y a des Cometes , ou plûtôt des
Etoiles miraculeufes qui nous annoncent
le courroux ou la clemence de Dieu ,
comme celle qui parut fur la Ville de
Jerufalem avant fa deftruction , & celle
qui conduifit les Mages à la Crêche du
Sauveur
du Mercure Galant.
Sauveur ; il y a des Cometes ou des Etoiles
vulgaires qui ne font que de fimples
Métcores qui paroiffent en l'air ,
mais les Peuples fe font épouvantez
d'un mot qu'ils n'entendent pas, & qui
ne fignifie rien de fâcheux & de terrible.
Au contraire, les Grecs n'ont donné
le nom de Comete à ces fortes d'Etoiles,
que parce qu'elles avoient plus de lumieres
, & qu'elles eftoient ornées de
plus de rayons que les autres . Pourquoy
les cheveux & la barbe , qui ne font que
des rayons dans ces Aftres , auroient- ils
quelque chofe de funefte , eux qui dans'
la Nature font l'ornement & la beauté
des Hommes , qui font diformes , & qui
même dans la fuperftition font de méchante
rencontre, lors qu'ils leur manquent
? C'est donc fauffement qu'on ſe
fert du nom de Comete comme d'un
épouventail pour tranfir , & pour confterner
fouvent les Peuples mal à- propos
; car fous prétexte de la colere &
des jugemens de Dieu , dont on leur
veut donner par là de la crainte , on les.
fait tomber dans mille erreurs , mille
fuperftitions , qui pour eftre groffieres ,
·
>
Cij
52 Extraordinaire
7
n'en font pas moins criminelles. Perfonne
ne s'amende ; on s'amufe à raifonner
fur les Aftres aufquels on attribue
ce qui fe paffe icy bas ; & bien loin de
corriger les moeurs & de fonger à fes
fautes , on s'entefte de fottes & de ridicules
opinions , qui corrompent &
amufent les Hommes le refte de leur vie.
Il faut le mocquer des Cometes avec
Scaliger , & de ceux qui ont la foiblefle
de s'y arrefter. On dit que leur grandeur
montre leur force ; leur couleur , la nature
des Planetes qui les dominent ;
leur éclat , feurs effets , & que leur
forme eft un caractere Hyéroglifique
qui exprime le couroux du Ciel. Quelques-
uns attribuent particulierement
leurs effets à la Religion , & ont remarqué
que de foixante & huit Cometes
qui ont paru depuis la mort de Jefus-
Chriſt , il n'y en a aucune qui n'ait
prédit quelque Heréne , ou quelque
changement dans l'Eglife ; mais eft
facile d'ajufter de pareilles Remarques
Hiftoriques aux influences des Aftres
& d'apporter de pareils exemples pour
appuyer des conjectures qui n'ont aucune
démonftration.
སྡུག་
du Mercure Galant.
53
Il y en a d'autres qui n'admetent pas
l'Aftrologie à l'égard de ces fortes d'Etoiles,
mais qui ne laiffent pas d'en juger
aftrologiquement , par une longue
Indiction qu'ils font des effets de la Comete,
dans laquelle ils prétendent découvrir
la caule naturelle des Guerres ,
des Morts, & des changemens d'Etats
dont ils menacent les Homines, Ils difent,
que la Stérilité, la Pefte,& la Mort
fubite , font les effets ordinairés de ce
Méteore, & que de là naiffentles Inimitiez,
les Séditions populaires, la Guerre,
& la Révolution des Empires. Il eft vray
que ces Méteores peuvent caufer de méchans
effets,mais ils en peuvent cauferde
bons. Ils ont leurs influences, & le Ciel
les communique diverfement à la Terre,
& c'eft dans ce fens qu'on dit que
la fertilité de la terre vient de la bonté
de l'année. Les Curieux doivent encor
fçavoir que les Cometes ont auffi naturellement
de bons effets que deméchás
& qu'un Philofophe appellé Charemon
a fait un Livre , où il remarque
qu'elles avoient toûjours préfagé du
bonheur ; car en verité de tels pai-
1
1
Cij
Extraordinaire
fonnemens font dignes de pitié , &
c'eft là proprement tirer la Comete par
les cheveux . Il faut bannir tous les preftiges
de l'Aftrologie Judiciaire, & fe fou
venir de cette Défence du Prophete Jerémie,
Afignis Cali nolite timere qua timent
Gentes. Il n'y a que les Peuples
ignorans qui s'amufent à ces faux pré-
Tages, Leges populorum vana funt. Leurs
opinions n'ont pour fondemet que la ſuperftitio
& l'erreur, ils font une Divinité
cruelle de la Comete , & croyent avec
Homere , qu'on ne voit pas les Dieux
impunément. Ce qui montre leur foibleffe
, c'eft qu'en vain on leur fait connoiftre
que la Comete n'a rien qui doive
les épouvanter. La premiere qui vient
à paroiftre,réveille tout de nouveau leur
fole curiofité , & leur donne mille nouvelles
allarmes. Je fçay que les Préfages
ont efté des marques de Religion parmy
les Payens, parce que, dit Valere le
Grand, les chofes n'arrivent pas à l'avanture,
mais par la providence & la volonté
des Dieux.Je fçay encor que dans
l'Ancien & Nouveau Teftamét, ils n'ont
pas étény vains ny inutiles ;aù contraire ,
Dieu
du Mercure Galant.
55
Dieu s'en eft fervy pour communiquer
fes graces aux Hommes , ou pour leur
montrer fa colere & les châtimens
qu'il préparoit à leurs crimes. C'eft
pourquoy il y a des Prophetes , & ces
Prophetes ont annoncé toutes ces chofes.
Les Juges , les Roys d'Ifraël , les
ont confultez. La captivité du Peuple
de Dieu dans l'Egypte , fa délivrance,
fa conduite dans le Defert , la Naiffance
de Jefus- Chrift , & fa Mort , fon fecond
avenement , la deſtruction de Jérufalem
, tout cela a efté prédit par des
Préfages & par des Signes ;mais tous ces
Signes qui paroiffent dans le Ciel ne font
pas des marques qui viennent de la part
de Dieu. Le Diable s'en mefle fouvent :
& comme il fe met fouvent dans le Tonnerre
, & qu'il fait quelquefois les orages
& les tempeftes, il peut tracer en l'air
diverfes figures pour épouvanter les
Hommes, & abufer de leur fimplicité .
Un certain Rabin affure que le Diable
émût d'horribles tempeftes , & fit voir
un Cercueil en l'air, pendant que Moïfe
eftoit fur la Montagne , afin de perfuader
au Peuple que Moïfe eftoit mort ,
Cij
56
Extraordinaire
& pour le porter plus facilement à l'idolatrie
; mais les grands courages ne s'étonnent
pas de ces Prodiges. Charles IX.
chaffant dans la Foreft de Charle-Val en
Normandie,fes Véneurs épouvantez par
la rencontre d'un Fantôme tout en feu
de la hauteur de plus d'une Pique , qui
pouvoit eftre quelque Méteore embrafé,
ou quelque illufion du Diable , ils prirent
tous la fuite . Le Roy demeuré
feul, le pourfuivit l'Epée à la main , &
le fit difparoiftre. Peut on craindre &
adjoûter foy à ces Signes fans eftre fu
perftitieux ? Qui nous a affuré qu'ils font
des marques de châtiment & de punition
pour les Hommes ? Il faut fçavoir s'ils
font naturels ou extraordinaires , s'ils
veulent fignifier du bien ou du mal; car
enfin s'ils font naturels , c'eft une fuperf
tition de leur attribuer d'autres effets
que ceux qui font propres à leur nature;
s'ils font miraculeux , il ne faut point
en porter un faux jugement , il faut
s'en remettre à la volonté de Dieu
qui les envoye . La Colomne de feu
qui conduifoit le Peuple d'Ifraël
eftoit un Signe de bonté pour luy , &
de
du Mercure Galant.
ST
1
de colere pour les Egyptiens. Il ne faut
point s'attacher aux Préſages ny à la Superftition
en quelque maniere que ce
foit. Quand cela ne feroit pas défendu
par nottre Religion, & qu'il feroit permis
à chacun de s'abandonner au déreglement
de fon efprit , & de fa volonté,
il n'y a point d'Homme fage qui ne les
mépriſe.
DE LA FEVRERIE .
Cette Piece eftfi remplie de recherches
curieufes , qu'on trouve peu de matieres
qui foient traitées plus à fond. Joignez à
cela la beautéduftile , & vous avoйtrez
à la gloire de l'Autheur, qu'on ne peut
trop eftimer de pareils Ouvrages. Les
Decifions qui fuivent font d'une Perfonne
de voftre Sexes que l'éloignement des
lieux n'empefche pas de s'intéreffer dans
noftre commerce.
A Rome ce 22. Mars 1681 .
Umble falut , Seigneur Mercure,
Dont le nom fait, bruit en tous
Hom
-b
Mieux
C v
58 Extraordinaire
Sur mes Vers mal polis jette un peu les
yeux ,
Et daignez , s'il vous plaift , en faire la
Lecture ;
De ma Mufe naiffante agréez ce pré-
Sent,
Soyez pour elle un Dieu facile & complaifant.
Lequel eft le plus à plaindre , ou
un Mary jaloux , ou la Femme
d'un Mary jaloux.
CE
Eluy qui fouffre davantage,
Eft le plus digne de pitié.
r
trop
Un Mary et jaloux que par tr
d'amitié ,
Ce trop caufe fouvent du bruit dans le
ménage.
S'il aimoit moins fa Femme , il en feroit
plusfage,
Et fon bonheur feroit plus grand de la
moitié.
Cet Homme eft d'autant plus à plaindre,
Qu'ilfouffre pour vouloir guérir.
Et
du Mercure Galant.
59
Et croit fe foulager , cherchant à dé
couvrir
Ce que pour fon repos il a le plus à
craindre.
Auffi l'efprit toûjours inquiet & refveur
,
Il nourrit le chagrin qui le ronge fans
ceffe ,
Et c'est luy - mefme qui s'empresse
A s'éclaircir de fon malheur.
Sa Femme cependant agiſſant à fa
refte ,
Prend droit de le faire enrager,
Et croit , parce qu'elle eft , ou paffe pour
honnefte ,
Qu'elle n'a rien à ménager ;
Ce n'eft pas agir trop en Befte.
Ainfi la Femme du faloux
Paffe des nomens affez doux
Sans crainte de la jalousie,
Pendant que Monfieur fon Epou
Dans fa bizarre frénefie
N'a pas un beau jour en fa vie.
Je vous laiffe à juger,Mercure Galant,
lequel eft le plus à plaindre des deux.
Je fuis pour le Mary , quoy qu'il foit
l'an
6013 Extraordinaire
l'autheur du mal , parce qu'en effet il
fouffre davantage , & que fon tourment
ne finit point. ab ocena 31
Lequel doit eftre eftimé le plus
malheureux , ou l'Aveugle né,
ou celuy qui a perdu la veuë.
Les plaintes d'un Amant , qui eft devenu
aveugle depuis qu'il a com
mencé d'aimer , pourront fervir à
décider cette Queſtion .
J4
Adore les beautez dont Philis eft
Pourveuë,
L'Amour m'a rangé fous fa Loy;
Mais belas! la Cruelle infenfible pour
moy
Se mocque du tourment que m'a caufé fa
vinë.
Amans, quifoûpirez , & plaignez votre
fort ,
Le mien est beaucoup plus àplaindre que
le vostre
Fay perdu les deux yeux , & pour tout
réconfort
處
Fr
du Mercure Galant. 610
Vn Aveugle en conduit un autresopha
Ah, mes yeux , quand je vous perdis,
Fut-ce l'éclat de ceux de la Cruelle,
Ou le regret de voir mes veux trahis ,
Quivous couvrit d'une nuis eternelle?
Helas ! qu'il m'euft efté bien doux
De prendre naiffancefans vous !
le n'aurois point veu l'Inhumaine,
l'ignorerois encor les tourmens amoureux
;
Ony , vous m'avez perdu, mesyeux , mes
traitresyeux,
Et vous avez esté les autheurs de ma
peine.
Ce que doit faire une Belle qui
eft preffée de fe déclarer pour
deux Amans ,dont l'un a beaucoup
d'amour & peu de mérite
, & l'autre beaucoup de
mérite avec peu d'amour.
A
Mans , qui confacrez vos feuxs
Al'engageante Vacefmonde,
Vous ne pouviez choisir un Objet dans
le monde
1
Qui
$ 62 Extraordinaire
Qui fuft plus digne de vos voeux ;
Mais qu'un de vous deux me pardonne
,
S'il fe voit de la Belle un jour peu fatisfait,
Et file confeil que je donne :
Eft peu conforme à fonfouhait.
Beauté , qui nourriffez leurs amoureuſes
flâmes ,
Le mérite pour vous doit avoir des
appas ;
C'est la marque des belles Ames ,
De refufer les voeux de ceux qui n'en
ont pas ;
Un Homme de mérite , & fenfible à vos
charmes ,
Rendra justice à voſtre amour ;
Ne craigne point , qu'ayant rendu les
armes ,
Il s'en repente quelque jour.
Il faut malgré luy qu'il vous aime,
Vous avez trop d'esprit pour le laiffer
aller ;
Si vous l'aimez , il enfera de mesme,
Et qui brûle pour vous , sçaura toûjours
brûler.
Le
du Mercure Galant . 63
Le confeil des Femmes n'eft pas toûjours
bon à fuivre ; mais comme je fuis
perfuadée que la Belle Vacefmonde eſt
une Perfonne accomplie, & qu'il eft naturel
d'avoir de l'inclination pour fon
ſemblable , il eſt à croire qu'elle rendra
juſtice au mérite.
Puis que vous eftes le Dépofitaire
des confeils dont on a befoin , je vous
prie , Galant Mercure , de vouloir bien
propofer cette Queſtion dans voftre Extraordinaire
, fçavoir , Lequel est le plus
avantageux pour une Veuve de 25. à 26 .
ans ; ou defe remarier , ou de demeurer
dans le Veuvage , ou d'abandonner entie
rement le monde en fe retirant dans un
Convent. J'attendray réponſe là deffus
dans quelqu'un de vos Extraordinaires ,
pour décider de ina fortune, & fuis voltre
& c.
>
LA SOLITARIA DEL MONTE
PINCE NO.
PETIT
64
Extraordinaire
PETIT TRAITE'
DES
METEORES ,
ET DE LA COMETE
APPARUE EN L'AN 1680 ..
L'Espritde l'Homme ne doit pas fonder
une opinion fort fouvent erronée
fur des évenemens extraordinaires
fans en rechercher la caufe,encor moins
affurer des effets inévitables fans en obferver
la fource & le fondement. Nous
venons de voir une Comete qui à la verité
doit intimider les plus intrépides, par
lesraifons queje déduiray; mais non pas
à un tel point qu'on en enfante des eftres
de raifon, & des imaginations creufes,
puis qu'en effet on ne doit non plus
eftre lurpris de ceMéteore, que de voir
les Etoiles tombantes, les Chevres fautantes
, les Dragons volans, les Feux folets,
lés Eclairs , les Tonnerres, & autres
choles formées de la mefme matiere. Je
fuprime tous ces feux, & veux feulement
en établir un dãs chaque Région de l'air.
Il
Du Mercure Galant.
6.5th
Il faut remarquer premierement qu'il
ya de trois fortes de Régions dans
l'air, l'Inférieure , la Moyenne , & la
Suprémne.
L'inferieure eft l'air qui nous envi
ronne, nous, nos bâtimens , & qui finit
jufqu'au fommet des Montagnes les plus
ordinaires.
La Moyenne eft depuis le fommer de
ces Montagnes ordinaires, juſqu'à lacime
des plus hautes. J'en excepte les Monts
Olimpe, Caucaze, & queques autres,
Enfin la Supréme s'étend depuis le
fommet de ces hautes Montagnes , jufqu'à
la Sphere du feu.Quelques- uns demandent
s'il y en a une.Ce n'est pas icy
le lieu de le décider.
Dans la premiere Region de l'air ,
s'engendrent les Brouillards , les Fri
mats, les Feux folets, le Caftor, le Pollux
& l'Helene.
Dans la feconde , fe forment les
Eclairs, les Tonnerres, les Foudres , la
Pluye, la Grêle, la Neige , les Chevres
fautantes , les Dragons volans , les Lan .
ces,les Flambeaux , l'Arc en - Ciel,les Parélies,
les Verges , & les Coutonnes.
Dans
66 Extraordinaire
Dans la troifiéme , fe forment les
Etoiles tombantes , & les Cometes , &
même quelquefois plus haut.
Il y a de deux fortes de matieres pour
former en genéral les Metéores. La
prochaine & l'éloignée. L'éloignée eft
Peau , & la terre. La prochaine eft la
vapeur & t'exhalaifon. On fçait qu'il¸
y a de la diférance entre vapeur &
exhalaifon . La vapeur fort des Corps
humides , comme de l'Eau , de l'Huile
& du Vin. L'exhalaifon part d'un Corps
fec & aride , comme de la Terre , des .
Soulfres , des Bitumes , des Réfines , &
des Vitriols.
La matiere prochaine des Metéores
fecs (pour les humides je les laiſſe à
part ) n'eft qu'une grande quantité
d'exhalaifons graffes , huileufes , gluantes
, terreftres , bitumeufes , & par conféquent
tres- combuftibles , qui partent
de leur corps naturel par la vigueur du
Soleil , & des autres Aftres , qui en les
failant exhaler , les fpiritualifent par
leur vertu genérative , & qui ne laiffent
pas de retenir la qualité du corps dont
elles partent. Il faut obferverqu'il ya des
feux
du Mercure Galant.
67
feux foûterrains qui contribuent beaucoup
à l'élévation de ces exhalaifons.
Apportons l'exemple le plus familier ,
qni arrive dans la premiere Region de
l'air. Ler Feux folets font les plus communs.
Leur matiere n'eft que cette exhalaifon
vifqueufe , graffe , & gluante ,
& par conféquent fufceptible de feu ,
attirée par le Soleil , & les autres Corps
céleftes . Ils font fort agiles , c'eft pourquoy
ils courent dans l'air au moindre
mouvement. Il s'engendre ordinairement
fur les Cloaques , fur les Cimctieres
, & fur les Marais , à caufe qu'il
y a quantité de ces exhalaifons graffes
& vifqueufes.
Peut-eftre me demanderez- vous comment
cette matiere s'enflame ? Je vous
répondray que cette matiere , ou ces
exhalaifons eftant refferrées, font quelquefois
allumées le jour par l'ardeur du
Soleil , ce que nous n'apercevons pas ,
à caufe qu'une grande lumiere en efface
une petite. Ils peuvent auffi eftre allumez
par le mouvement de quelque
Corps circonvoifin . Vous me direz que
le feu ne peut pas s'éprendre fi facile-
·ment
68 Extraordinaire
ment d'un corps. J'ay un fondement
affez fingulier fur le principe de ce feu,
que j'appelle quinteffence des quatre
Elémens , autrement la matiere animale.
C'eft à peu- prés la matiere fubtile
de Mr Descartes , ou la matiere premiere
des Philofophes , dénuée de formes
& d'accidens. Je dis que dans tous les
corps il y a de cét. Elixir , & qu'eftant
fubtilement tiré , il n'a pas de peine à
enflâmer une matiere auffi combustible
que celle de ces feux folets. Il y en a
quantité dans les Sels, dans les Soul fres,
dans les Bitumes , & dans les Réfines.
De là vient que la pierre du Tonnerre
qui en eft composée , en produit en
quantité. Bien davantage ; je dis qu'il
ne faut que fortement preffer l'air pour
en faire fortir. Par exemple , la Roje
d'un Caroffe ( où il y aura tant feit peu
de graiffe & d'eau- de- vie ) courant à
bride abatie , produira de la flâne par
cette conftriction d'air qui en fortira.
Ces efprits font ordinairement dilatez ,
& n'ont pas d'effet s'ils ne font refferrez
; mais s'ils le font tant foit peu , ils..
→ enflâment auffi-toft . Les efprits du Soleil
du Mercure Galant. 69
leil n'enflament pas les chofes combuftibles
; mais fi on les refferre par le
moyen d'un Cryftal concave , le corps
où portera le rayon n'aura pas dede peine
à s'enflâmer.
"
Je mets de la diférence entre les efprits
afubtils du Soleil , & cette matiere aniamale.
J'eftime qu'elle eft creée du Puiffant
Eternel féparément des autres chofes
, comme l'ame univerfelle. Elle eſt
portée par l'air qui luy fert de vehicule
dans toutes les parties du Monde. Cette
matiere animale a beaucoup d'effet lors
que le Soleil eft fur noftre horifon
parceque trouvant des efprits qui fymbolifent
de fort prés avec les qualitez ,
elle agit avec plus de force & de pénétration.
Cette matiere agitée & preffée
par quelque corps , fe trouvant auprés
de ces exhalaifons combuftibles ,
A les enflâme ; & cela arrive fouvent par
ale fecours du Soleil . Ces exhalaifons enflâmées
, c'est ce que nous appellons
Feux folets. An
Quelques-uns eftiment que ce font
veritablement des Efprits folets qui
portent ces Feux ardens , & la raifon
qu'ils
70
Extraordinaire
qu'ils apportent ; c'eft que , 'difent - ils ,
ces Feux conduifent au précipice, pourfuivent
un Homme quand il s'enfuit
d'eux. Il ne faut pas s'en étonner. Le
Cavalier voulant s'enfuir , fait une agitation
d'air où il paffe ; & même par la
circulation d'air qu'il caufe à l'entour
de luy , il entraîne par la même raifon
tous les Corps legers qui font aux environs
de cét air agité . Si vous voulez que
ces Feux ne vous attaquent point , il
faut n'agiter l'air que le moins
que Vous
pourrez. Leur flâme eft lumineuse ,
mais elle ne brûle en aucune forte , à
caufe qu'elle eft trop rare & trop fubtile .
Si vous moüillez voftre doigt dans de
T'Esprit de Vin , & que vous l'expofiez
à la chandelle , vous verrez de la flâme
à l'entour de votre doigt fans en eftre
brûlé , à caufe que fa flâme eft trop rare
& trop fpiritueufe. On appelle ces feux,
Caftor & Pollux , quand on les voit
tous deux enfemble. Pline raporte que
c'eft un heureux préfage. Quand il n'y
en a qu'un feul , on le nomme Hélene.
Le même Autheur dit , que le préfage
en eft funelte . Pour moy , je n'y trouve
•
aucun
du Mercure Galant.
71
aucun fondement . Ces Feux folets s'évanoüiffent
quand la matiere fe diffipe,
ou bien quand ils font fuffoquez par
quelque corps trop froid , & trop humide.
Palfons aux feux qui arrivent le plus
ordinairement dans la feconde Région
de l'air. Le Tonnerre m'a femblé le plus
à propos , non feulement à caufe de la
terreur qu'il imprime , mais encor à
caufe de fes évenemens furprenans &
extraordinaires .
+
Lors que cette matiere vifqueufe &
combuftible , ou exhalaifon terreftre ,
dont j'ay déja parlé , eft ferrée & détenue
entre deux nüées froides & humides,
pour lors trouvant fon contraire ,
elle fait un effort pour fortir de prifon , "
qui caufe ce formidable murmure que
nous entendons rouler fur nos teftes ;
& l'agitation qu'elle fait dans ce mouvement
furieux fait écarter la nüée , &
par la collifion nous en fait entendre
l'éclat , ce que nous appellons Tonnerre.
Quelques- uns difent que le feu ne
s'allume que par la violence & l'agitation
que ces deux corps fe font. Je
n'en
72 Extraordinaire
n'en difconviens pas ; mais il peut y
eftre allumé par l'ardeur du Soleil ,
avant d'y eftre emprifonné , & cela
peut encor arriver par une Etoile tombante
, finiffant fa courfe fur cét amas
de matiere fufceptible de flâme.
Peut- eftre me direz- vous que vous
avez fouvent entendu le Tonnerre
gronder fur voftre tefte , quoyque le
temps y parift fort ferain , & que par
conféquent ce ne font pas ces exhalaifons
enfermées dans ces nuages. La
chofe fe peut faire , mais il falloit abfolument
qu'il y eût des nuages qui ne
fuffent pas éloignez dans lefquels
eftoient emprifonnées ces exhalaifons ,
qui s'agitoient avec tant de vigueur &
de violence , que tout le Ciel en retentiffoit.
Remarquez qu'il ne fe fait jamais
d'Eclair fans Tonnerre , & que fi vous
le voyez quelquefois fans l'entendre ,
c'eft que la veuë eft un fens plus fubtil
que celuy de l'ouye , qui eft trop groffier
pour en recevoir l'éclat de trop loin.
De là vient que l'Eclair paroift avant
l'éclat , quoy que l'éclat le précede ordinairement.
L'on
du Mercure Galant.
73
"L'on peut bien entendre le Tonnerre
fans
voir l'Eclair , quoyque l'Eclair fe
faffe prefque toûjours ; & fi nous ne le
voyons pas , c'eft qu'il y a des nuages
qui font oppofez entre nous & l'Eclair .
Je dis prefque toûjours , parce qu'il fe
peut faire un mouvement dans le nuage
fans l'écarter.
par
l'admets de trois fortes de Tonnerres.
Si les exhalaiſons font formées de matiere
fulfurée , huileufe & bitumeuſe ,
pour lors leur effet eft de brûler & de
noircir , mais non pas de rompre. Si
elles procedent d'une matiere fulfurée
& nitreufe , pour lors il fe fait un grand
bruit , elles fracaffent tout ce qu'elles
rencontrent , & il fe forme une pierre
de ce foulfre & de ce falpêtre , fixée
quelqu'efprit aftringent qui s'y trouve
eftant preffée vivement entre ces deux
nuages. S'il y a quantité de fel volatil ,
& s'ils abondent en cét efprit penétrant,
vitriolique & mordicant , ils calcinent
la Lame d'une Epée dans fon foureau ,
& fondent de l'Argent dans une bourfe
, fans que le foureau , ny la, bourſe
foient brûlez ny offenfez. Ces efprits
Q. d'Avril 1681 . D
74
Extraordinaire
>
ne s'attaquent & n'agiffent que contrê
ce qui leur fait le plus de refiftance
comme vous voyez dans l'expérience de
l'Eau forte , qui grave & mange le Fer,
fans alterer ny toucher la Cire.
Revenons à la Comete qui s'engendre
dans la troifiéme Région de l'air ,
& quelquefois bien au deffus , & difons
en peu de mots dequoy elles font compolées
. La matiere dont j'ay parlé au
commencement , eft auffi celle des Cometes.
A la verité les exhalaifons en
font huileufes , graffes & vifqueufes ,
& mêmes en plus grande quantité , ce
qui eft caufe que le feu agit plus longtemps
fur cette matiere humide , mais
neanmoins tres- combuftible . Il faut
pourtant que parmy cette vapeur onctueufe
il y ait quantité d'efprits terreftres
& bitumineux, qui retiennent la flâme.
Les Cometes fe repreſentent en diverfes
figures ; en Etoiles chevéluës &
barbuës , en forme d'Epée & de Hache ,
à courte & longue Queue , & en telles
matieres qu'il plaift au hazard , & à
la forme de la matiere.
Si le Soleil eft directement opposé à
ces
du Mercure Galant.
75
&
gueur
ces Cometes , & qu'il darde avec vifur
cette matiere , il fait paroiftre
des rayons vifibles par une radiation
finguliere en forme de chevelure , de
barbe , & autre chofe , felon que la
matiere eft rare & ferrée . Si ces Cometes
font à queue , c'eft que le Soleil les
regarde de travers , & porte fes rayons
vilibles fur une matiere propre à les recevoir
, ce qui fait paroiftre la queuë.
Il faut bien que cette queue que nous
voyons ne foit pas enflâmée parce
qu'elle brilleroit autant que la forme
d'Etoile qui paroift à fon commencement
; & pour preuve de cela , c'eft que
la queue eft plus large à la fin qu'au
commencement ce qui fait voir que
ce n'eft qu'une radiation. Si c'eftoit un
feu allumé , le principe du feu eſt de
monter , par confequent le commencement
feroit plus large , & la fin plus
étroite en maniere de Pyramide .
›
,
Voicy ce qu'on objecte . Si c'eftoit
un Globe , qui recevant la lumiere du
Soleil , la reproduifift par une longue
fuite qui formât cette queue , fur quoy
cette radiation fe formeroit- elle ? Vous
Dij
76
Extraordinaire
avez raifon de dire que le Ciel eft trop
fimple pour recevoir une radiation. Je
répons en deux mots qu'il y a quantité
de cette matiere non encor enflâmée
qui eft à l'entour de ce Globe de feu
qui paroift comme une Etoile , fur la
quelle la reverberation du Soleil fe forme
; & le Soleil dardant fes fur
les parties les plus refferées , renvoye
une longue réflexion en forme de
queue. La preuve de la réflexion eſt
évidente , puis que fi le Soleil eft d'un
côté , la queue eft toûjours de l'autre ;
de forte que l'on voit manifeftement
qu'elle prend la lumiere de luy.
rayons
Vous m'objecerez que la lumiere du
Soleil ne peut pas eftre refléchie fur un
corps allumé , & tout à-fait embrasé à
Il eft vray , mais ce Globe allumé qui
vous paroift une Etoile , ne l'eft qu'en
de certaines parties, & ne s'embrafe pas
fi facilement qu'il feroit icy dans la
baffe Région de l'air , parce qu'il eft
proche de fon élement. C'eſt d'où vient
qu'elles durent affez long-temps.
Les Cometes font meuës par trois
mouvemens ; par le premier , d'Orient
en Occident , comme les Etoiles ; par
du Mercure Galant.
77
le fecond , d'Occident en Orient à
peu prés comme Vénus ; par le troifiéme
, d'une latitude incroyable vers le
Septentrion ou le Midy comme celle- cy-
C'est une Queſtion agitée , fçàvoir fi les
Cometes font quelquefois au deffus de
la Lune. Quelques-uns tiennent la négative.
Pour moy je n'y trouve aucune difficulté,
puis qu'au deffus de la Lune la
matiere eft affez rare pour leur permet
tre le paffage. Seconde preuve ; c'eſt
qu'elles ne feroient pas de fi vaftes cour
fes en fi peu de temps , comme on en a
veu une qui en trois mois , proceda en
foixante & dix jours de la quinziême
partie de Virgo en la huitième partie du
Scorpion, c'est à peu prés, felon la longitude
, foixante parties du Zodiaque
Plufieurs affurent qu'elles peuvent monter
jufqu'à Jupiter. Je ne le puis croire
à caufe de l'ardeur du Globe du Soleil
qui diffiperoit auffi- toft cette matiere fi
combustible. Je ne dis pas qu'elles ne
puiffent monter dans la Lune& le Mercure;
mais pour Vênus , j'y
balance
à caufe de la proximité du Soleil .
Il n'y aa pas de doute que les Cometes
Diij
78 Extraordinaire
ne foient Meffagers de mort, & des indices
manifeſtes de Famine , de Maladie,
& de Stérilité, & fort fouvent de
Contagion. A l'égard de la Guerre &
de la deftruction des Villes , je n'y
trouve aucun fondement. Il faut confidérer
premierement que cette matiere
brúle inceffamment , qu'il en fort
quantité de tres- malins efprits , qui
eftant portez par l'air qui leur fert de
véhicule , fe meflent parmy noftre air
que nous refpirons ; & comme ces efprits
font tres- malins & tres-nitreux ,
les délicats , & le beau Sexe , en font
bien plûtoft attaquez, que non pas un
Païfant qui eft accoûtumé à flairer toute
forte d'air corrompu . La preuve de la
Famine. Vous pouvez - bien fçavoir que
cette attraction d'exhalaifons n'arrive
que par une forte chaleur, qui par conféquent
brûlant toutes les femences &
toutes les féves, caufe la ftérilité; de maniere
que les fruits de la Terre fe perdent
à faute d'humidité fuffifante ..
Enfin cet amas d'exhalaifons , & ces
efprits, fe digerent par le feu, & s'émanant
fur une Province , fur un Royaume,
du Mercure Galant. 79
the , & quelquefois fur plufieurs , caufent
des maladies mortelles par leur malignité
dangereufe , & s'évanouiffent à
noftre veuë.
GUEPIN , de Rennes.
Voicy divers Madrigaux fur les deux
Enigmes du Mois de Mars , dont les
noms eftoient la Cire & la Cloche.
I.
UNjour Mercure le trompeur
Vonlut duper Apollon fans rien dire.
Pour cet effet , tranchant du grand Scigneur,
Portoit toutes marques d'honneur ,
Et ne portoit rien moins que le nom de
Meffire.
Ce n'est pas tout ; des Lettres de Cachet,
En Lacs de foye & Sceaux de Cire.
Etalloient par tout fon empire ,
Et ce n'eftoit qu'Edit , Ordonnance , on
Brevet.
Apollon étonné de ce grand étalage,
Changea de mine & de vifage,
Et prenant un front lumineux,
Brûla d'un rayon defes yeux
D iiij
80 Extraordinaire
Ces Lettres & Brevets ,fondit les Sceaux
de Cire ,
Tant il eft vray qu'à le bien dire
On ne sçauroit tromper la prudence des
Dieux.
LE MARQUIS DE GRASSAMANT ,
de Troyes .
I I.
ETpour la joye & pour le deuil.
Pour la naiffance & le cercueil ,
Souvent dans les Temples onfonne;
Mais le refpect que j'ay pour la Religion
Ne veut point fur ce fait que mon eſprit
raiſonne.
Ie me rendsfans rebellion ,
Soit que j'en fais loin ou fort proche,
Promptement en l'Eglife au premier fon
de Cloche .
JE
Il Signore de Cafa Cremata,
III.
E vous entens , Seigneur Mercure ,
Avec voftre Cloche à la main.
Vous nous conviez tous à voir mettre
demain
Carefme dans lafepulture ;
Mais pourquoy tant vous mettre en
frais ?
Laiffezdu
Mercure Galant.
Laiffez- là veftre Cire , il n'eft pas néceffaire
De faire un fi beau Luminaire.
Peut- estre que charmé de tant de beaux
apprefts ,
Vn jour il reviendroit exprés
Nous en voir encor autant faire.
LE FEBVRE , de Rouen.
Q
I V.
Vand LOUIS , le plus grand des
Roys ,
Confirme fes auguftes Loix
Par fa puiffance fans égale ;
Et que pourfaire à fes Sujets
Sentir tant en guerre qu'en paix
Ses libéralite , oufa faveur Royale;
Un Cat tel eft noftre plaifir,
ue
nos Roys ont voulu choisir,
Ace Monarque peutfuffire ;
C'est affez , que ce Héros
On voye , apres ce peu de mots,
L'Image en Lacs de foye éclater fur
la Cire.
RAULT , de Rouen.
D v
82 Extraordinaire
V.
Depuis trois ans Mercure ayant
quitté les Cieux,
A pris divers emplois fur terre,
Tant pour
la paix que pour la guerre.
Et les préfere tous aux messages des
Dieux.
୧୯୯୨୭
Chaque Mois fon devoir l'appelle
A quelque fonction nouvelle,
Selon qu'on l'exige de luy.
Remarquez fi jamais il a la main en
poche;
Non , non , fon devoir aujourd'huy
Eft de gaillardement faire entendre la
M
Cloche.
V I.
Le mefme.
Ercure , fans quitter le furnom
de Galant,
Peut prendre celuy de Marchand,
Par les beaux emplois qu'on luy donne,
En voyageant dans tous les Lieux
Qui font renfermez fous les Cieux,
Plus vifte que jamais n'afait encor per-
Sonne;
Car dans les voyages divers
Qu'il
du Mercure Galant. 83
Qu'ilfait dans ce vaſte Univers ,
Il apporte fonvent diférentes denrées.
Je le voy chargé dans ce Mois
De deux que l'on peut vendre au poids.
Qui font des preuves affurées
Qu'il veut trafiquer cettefois.
Il porte en premier lieu d'une tres-belle
Cire,
Jaune , blanche indiféremment.
Pour leprix , c'eft un brave Sire,
Qui le dira fort justement ;
Maisfafeconde marchandiſe
Peut caufer un peu de ſurpriſe
A ceux qui douteront des forces de fore
Bras ,
Puis qu'il apporte dans fa poche
Une belle & charmante Cloche,
Sans en fouffrir nul embarras.
ALCIDOR , du Havre de Grace
MA
>
VII.
Afoy Mercure eft aux abois,
Puis qu'apres fes grands exploits,
On voit à préfent ce beau Sire
Réduit à chauffer la Cire .
E. FOYNEAU , Sous. Chann
la Cathédrale de Vene
84
Extraordinaire
VIII.
Des Sous- Chantres fans reproche,
AMercurepeut- il déguifer
Celle qui fçait les maîtriſer?
Non , ils connoiffent trop la Cloche.
Mercur
I X.
Le meſme.
Ercure , aupres de moy c'est mal
faire ta Cour.
Quoy , me prens- tu pour une Cruche ,
De me donner un mois , lors qu'il nefaut
qu'un jour ,
Pour trouver la Cloche & la Ruche?
Le Soleil du Quartier S. Mederic.
X.
E vous étonnez pas de voir preffer
la Cire NE
A Mercure avec tant d'ardeur,
Carj'ay toûjours entendu dire
Qu'il ne bait pas la douceur.
I
BAUDOUIN , de Lifieux.
X I.
je ne tiens pas vostre Mot,
Du moins de bien pres j'en approche,
Er dust- on me croire un vray Sot,
Je foûtiens que c'est une Cloche.
Le meſme.
XIL
Du Mercure Galant.
85
XII.
LA Cire que les Abeilles
Vont fur les fleurs cueillir de toutes
parts,
Et la Cloche qui fait tant de eruit aux
oreilles ,
Sont les deux Enigmes de Mars.
LE CHEVALIER BLONDEL .
XIII
Mercure , vous estes difcret
,
Et bien propre pour le fecret ,
Ie fuis obligé de le dire.
Vous fçavez, cacher aux Ialonx
Deffous le Cachet & la Cire ,
Ce que l'Amour a de plus doux.
LA TRONCHE , de Rouen.
XIV .
MEcure a fçen trouver l'heureuſe
invention
de faire des Cloches nouvelles,
Nuit & jour point de bruit entr'elles ,
Point d'appel, point de carillon :
Que fi l'on en avoit en tous lieux de
pareilles ,
On nous fatigueroit moins fouvent les
oreilles.
DE LA MARE- CHESNEVARIN ,
de Rouen .
86%% Extraordinaire
X V.
Ans chercher tant de Mots pour
Sans
expliquer
l'Enigme
Qu'on nous propofe dans ce Mois
La Cire a toute mon eftime,
C'est d'elle dont je fais le choix ;
Et fans craindre d'aucun le blâme & le
reproche ,
Je veux auffi la donner à la Cloche.
FLORIDOR , de la petite
Ville du Havre.
X V I.
Ris que vous avez de charmes!
IRis Je me rends je mets bas les armes ,
Mes fens fe trouvent enchante
Quandje vous vois, quand vous chantez,
Mais c'eft peu que de vous le dire ,
Puis que je n'ay pas le bonheur
D'eftre gravéfur vostre coeur ,
Comme un Cachet deffus la Cire.
L'Albanifte de Rouen.
XVII.
Stre à mes voeux trûjours rebelle ,
Erenjours fiere,& toujours cruelle ,
C'est me traiter en Etranger!
Pour faire ceffer ce reproche ,
Mercure fait fonner la Cloche ;
Que
du Mercure Galant. 87
Que ce foit l'heure du Berger..
XV III.
Le mefme.
Ne explicationpeut-elle eftre plus
pure
Que cét Eloge du Mercure ?
Il eft aimé , chacun le fuit ,
Comme la Cloche il fait grand bruit,
Et quand il s'agit de Miftere ,
On le voit diferet & prudent ,
Enfevelir enfage Confident
Dans la Cire ce qu'il faut taire.
Le Solitaire de S. Géniez.
X I X.
Nduftrienfes Ménageres,
Abeilles qui coure les champs
Auffi-toft que ledoux Printemps
Donne de la vigueur à vos ailes légeres:
Obfervez de prés le talent
De noftre Mercure Galant ,
Qui n'euft jamais la tefte cruche.
Faifeufes de Cire , & de Miel ,
Rendez- luy grace , il eft venu du Ciel
Pour vous faire offre d'une Ruche.
L. BOUCHET , ancien Curé
de Nogent le Roy.
XX.
88 Extraordinaire
XX.
Morgué je paſſons pour Faquins
,
Difoit Mallet à Ianot fon ComerZe.
Est-ce queje n'oZeLions faile
Queme ces Badauts les Devins ?
Quand je voulons entrer en conféance,
On no boute dehors quari queme des
Sots.
> Ie ne pouvons die deux mots
Qu'on ne nou taxe d'ignozance.
Par la morgué je fommes las
De paffer pour des Nicoulas
Qui nefauzions faire une rime :
Faifons quenque petit tracas
Qui nous boute toute en eftime.
Cà , voyons , j'explique une Enigme
De ce Mercure de Pazis.
Par ma foy je crois que j'y fis .
Te fouvient- il de ce qu'on bouche ,
lanot quand j'allons prier Guien ?
Hé là... n'eft.ce pas une Clouche ?
Mais me dizas- tu point un peu
D'o`s c'eft... ab jy fis par mon ame,
C'est la Clouche de Noftre Dame ,
Que j'oyons tout l'Hyvar aupres de
nouftre feu.
MALLET , de Paffy lez Pazis.
du Mercure Galant. 89
XXI.
>
Ajouteray , Galant Mercure ,
Vn fait de noftre puiffant Roy
A ceux que tu décris , & qui rendrout
ta foy
Aux Siecles à venir suspecte d'impofture.
Ce Prince voulant empêcher
Que dans d'indignes mains fe trouvaft
la Nobleffe ,
Afin qu'en la vertu chacun l'allaft
chercher ,
Ala Cloche laiffa fa premiere baffeffe
Ordonnant qu'en la Cire on imprimaft
fon Sceau
Qui pour diftinguer le mérite.
Mercure , tu verras fi ce difcours nouveau
Des Enigmes de Mars pourroit groffir
M
la fuite.
Le Nouveau Bourgeois
de la Rochelle.
XXII.
Ercure en cent façons tous les
jours fe déguife
Il est en mefme temps Meffager , Poftillon
,
Tantoft
୨୦
Extraordinaire
Tantoft Coupeur de Bource , & tantoft
Violon ,
Quelquefois il conduit l'amoureuſe entremife.
Il change tous les mois d'état , de paſſion.
-Pour vous dire en un mot tout ce qu'on
en peut dire,
Mercure prend comme la Cire
Toute forte d'impreffion.
LE BERGER DE FRUSSART ,
prés Vennes .
XXIII.
Our chanter les vertus de Mercure
Galant , pour
Ce n'eftoit pas affez qu'il euſt l'heureux
talent
De bien toucher le Luth , ou jouer de
La Poche
Il falloit le fon d'une Cloche .
XXIV.
Le mefme.
Our nous engager à lire
Tu nous offres de la Cire ;
Mais pour nous en tirer , de peur que
nos beaux ans
D'un foin trop affidu ne portaffent la
peine 2
Tu
du Mercure Galant.
91
Tu fais fonner à contretemps ,
Et ta Cloche pourroit s'attirer noftre
baîne,
Si fon bruit éclatant ne formoit dans
nos coeurs
Vn temps plus remply de douceurs ,
En nous faifant quitter une aimable
lecture ,
Pour goûter un repos plus doux ,
Nous donnant les momens d'admirer
ces grands coups
Que fait retentir le Mercure.
AMi
L'Indiférent du Havre
de Grace.
XXV.
Minte , on ne parle pas
bien ;
Quand on dit que vos yeux ne font plus
bons à rien ;
Car puis qu'en faisant de la Cire ,
Ils nous fout découvrir le véritablefens
D'une Enigme de prix , qu'on vante ,
qu'on admire ,
C'eft affez pour des yeux de plus de
foixante ans.
LE RAT DU PARNASSE ,
du Cloiftre S. Mederic:
XXVI .
92 Extraordinaire
XXVI.
N'Eftoit- ce pas affez d'embaraſſer
nos yeux,
Sans porter noftre oreille à ce nouveau
reproche ,
Que jufqu'icy , malgré la distance des
lieux ,
L'on nous vient reveiller
par
le bruit
de la Cloche .
FROLANT , Avocat an Parlement
de Normandie.
XXVII.
'Ous me dites en vain , Philis , que
VO le Carefme
Canfe le mal que je reſſens ,>
Puis que de la langueur , où je vois tous
mes fens,
Je n'en accufe que vous mefme.
Abfent de vous , je ne vis pas ž
Et puis quand je vois vos appas .
Croyant par ce moyen foulager mon
martire ,
Vos yeux , dont l'éclat fans pareil
Eft plus brillant que le Soleil ,
Me font fondre comme la Cire .
DE CORDAY , prés Falaiſe .
XXVIII.
du Mercure Galant.
93
Non
XXVIII.
On , le changement a'air ne peut
changer mon fort.
Mon amour est toujours extrême.
Dites-moy , Philis , je vous aime ,
On la Cloche bien- toft vous apprendra
ma mort.
XXIX.
Le mefme
Avanture eft affez bizarre:
LayprisMercure pour leave,
Et chacun s'eft moqué de moy :
Mais cependant je n'ay pas veu pourquoy
A mes dépens onprétendoit tant rire ,
Puis qu'il eftoit tout barbouillé de
Cire.
DE S. PLACIDE , du Cloiftre
S. Germain de Lauxerrois.
XXX.
la Cloche me réveille Ors que la
LOVE
Elle me cauſe un dur ennuy ,
Car je ne puis fouffrir celuy
Qui trouble mon repos alors que jefommeille:
Mais pour luy rendre la pareille ,
Et luy jouer quelque bon tour ,
IL
94
Extraordinaire
Il ne faut que mourir un jour ,
Et fes fons importuns trouverront fourde
oreille,
CE
Les deux Camarades d'Ecole
du Jardin de la France.
XXXI.
Ette Enigme fent bien la Cire ,
le n'oferois prefque le dire ,
Tant j'ay peur de n'en pas donner
Le mot qu'on laiſſe à deviner.
Quoy qu'il en foit , dûffay-je icy paffer
pour Cruche ,
le dis que c'eft ou la Cire ou la Ruche.
Le BLANC- BOUCHER , de
la Ruë Simon le Franc.
XXXII.a
Mercure , qu'aurez- vous à dire
i
Pour ne pas aprouver mon choix,
Si pour trouver les mots de l'Enigme du
Mois
le me fers de Cloche & de Cire ?
F. HA... Du MESNIL , de
Chambray en Normandie,
XXXIII.
Quelqu'un qui croit n'eftre zas
Cruche,
Lût cette Enigme , & dans l'inftant
Me
du Mercure Galant.
95
Me vint dire , tout triomphant,
l'ay trouvé le mot , c'est la Ruche.
Aprés avoir pris à loiſir.
و
Le temps de la lire & relire
le luy dis , je veux mieux choifir ;
Gardez la Ruche , & moy la Cire.
DARGENT , Commis de l'Extraordinaire
des Guerres.
XXXIV.
Ncette Enigme tout est doux ,
L'Abeille & le Miel , tout m'at- EN
tire ;
Mais pour éviter fon couroux ,
T'y trouve , jy laiffe la Cire.
Il Signore de Caſa Cremata.
X X X V.
Vi peut vous concevoir , agreable
Mercure ,
Dans tous les tours que vous prenez ?
Ce qui n'est bien fouvent que peu dans
la Nature ,
Par une agreable impoſture
Vous le donnez
Pourfes biens les plus fortunez
De ce qu'icy je viens de dire ,
I'ay pour garand l'Enigme de ce Mois.
De Mois plus relevez pouviez- vous
faire choix ?
You
96 Extraordinaire
Vous ne voulez pourtant parler que de
la Cire.
A
AUTIER le cadet , Toulouſain.
XX X V I.
H qu'à vous découvrir avec peine
on approche !
Il faut fouvent monter bien haut.
le vous connois pourtant , vous avez un
défaut ,
Souvent vous m'éveillez , trop importune
Cloche.
Ovy ,
Le mefme.
XXXVII.
Uy , Cire , tu fers de retraite
Ade Peuples entiers , & conferves leur
Roy.
Tu ne peux cependant empefcher leur
défaite ,
Lors que d'avares mains s'animent contre
toy .
୧୫ : ୨୬
Cette perte d'eux tous ne finit pas ta
peine ;
Car comme ils t'ont commis un dépoft
prétieux ,
Pour te le faire rendre , on te preffe , on
ie gefne ,
Et
du Mercure Galant .
97
Et bienfouvent enfuite on te condamne
aux feux.
CLO
L'Amy fans feintiſe de Rennes.
XXXVIII.
Loche , quoy que tu fois du Sexe
feminin,
Toujours à parler trop enclin ,
Ilfaut qu'on t'ait fait violence,
Lors qu'à te faire entendre enfin tu te
réfous.
Ainfi quand avec toy l'on n'en vient
point aux coups ,
Jamais tu ne romps Le filence.
Comme ta voix eft éclatante ,
Beaucoup de ceux vers qui cet éclat la
conduit ,
Venant prefque auffi- toft , rempliffent ton
attente ,
Mais c'est fouvent en vain que tu fais
tant de bruit.
Il eft certaines Gens rebelles ,
Quoy qu'à cris redoublez long- temps tu
Les appelles
De qui tu ne pourrois jamais rien obtenir,
Si l'on n'alloit chez eux pour les faire
venir.
Q. d'Avril 1681 .
Le mefme,
E
98
Extraordinaire
DE L'ORIGINE
DE LA CHASSE.
L femble que la Chaffe foit un effet
du peché , & qu'il l'ait introduite
jufque dans le Ciel, lors que les Anges
en chafferent les Démons , qui ont paru
tant de fois apres leur révolte fous la figure
horrible de plufieurs Animaux,
comme dit S. Athanafe en parlant de 3 .
Antoine , Eum Damones variis & herrendis
ferarum figuris affumptis, impetu
facto terrere conabantur , & le Docte
Palladius en l'Hiftoire des Peres , Horribilis
Damon forma Ethiopis ignem oculis
& naribus efflantis . Le premier homme
fut chaffé du Paradis terreftre, apres que
fon crime eut effacé l'Image de la Divinité
dans fon ame , & il devint ſemblable
à la Befte, auffi- bien que Nabuchodonofor
, felon Daniel & Jofeph , qui
affurent que ce Prince devint une veritable
Befte , quoy que S. Jerôme dife
qu'il n'y eut du changement que dans
l'efprit & dans la fantaiſie. C'eſt ce qui
le
du Mercure Galant.
99
fe rencontre encor aujourd'huy chez les
Sauvages de l'Amerique , Hommes
cruels & fans raifon , à qui nos Pefcheurs
font obligez de faire la chaffe
comme à des beftes , puis qu'ils ont outre
leur férocité, le corps heriffé de poil ,
& armé d'ongles merveilleufemét longs
& crochus. Ainfi l'Ange fit effectivement
la chaffe à l'Ange dans le Ciel, &
Dieu la fit à l'Homme dans le Paradis
terreftre ; car enfin ces Creatures comme
métamorphofées , devinrent la proye
de ces illuftres Chaffeurs ; & l'Homme
faifant le Singe , s'eft fait un plaifir de
les imiter. La Chaffe qui eftoit alors
un effet du peché , fut enfuite un effet
de la juftice de Dieu & de l'injuftice
des Hommes , qui fe font donné la liberté
de répandre le fang humain comme
celuy des autres animaux La gloire,
la vangeance, le plaifir , & l'utilité , ont
efté tour à tour le but le plus ordinaire
des Chaffeurs . C'eftoit , dis - je , pour
quelqu'une de ces raifons qu'on faifoit
la guerre à toutes fortes d'Animaux
, fans épargner l'Homme mefme,
felon le l'Ecriture , qui appelle
Nerod
u puiffant Véneur de
LYON
E ij
#1893
100 Extraordinaire
vant le Seigneur , Erat robuftus venator
coram Domino puis que Lamech
mit à mort le malheureux Cain , le premier
de tous les homicides, croyant que
ce fuft une Beste fauvage , & par ce
moyen donna lieu à cette pernicieuſe
efpece de Chaffe que les Hommes font
aux Hommes,& que l'on a depuis nommée
Guerre , Bataille , Combat. Neantmoins
un Autheur moderne , dans un
Ouvrage Latin , qu'il appelle la Chaffe
des Hommes , ou l'Art de gagner leur
amitié , nous a donné une invention
plus noble & plus innocente de leur faire
la chaffe ; mais felon mon fens ce
qui donna lieu à celle des Beftes , fut
que l'Homme chaffé du Paradis terreftre,
fe voyant exposé à la fureur des autres
Animaux qui fe rebellerent contre
luy , fut contraint de leur faire la chaſfe
, pour
fe garantir de leurs courages.
Ils cefferent d'obeïr à fa voix , & en fuite
il tâcha d'en gagner quelques - uns
qui devinrent plus traitables. Les autres
n'ayant jamais rien quitté de leur
naturel feroce & malfaifant , ceux - là
luy aiderent à fe vanger de ceux - cy .
C'est peut- eftre pourquoy il ſe trouve
,
encor
du Mercure Galant. ΙΟΙ
>
encor une fi grande antipathie entre
quelques- uns, qu'ils ne fçauroient s'entrevoir
fans eftre portez à s'outrager.
C'est par là qu'entre les Volatiles , le
Faucon , le Gerfeau , le Tartaret, l'Epervier
, le Sacre , l'Emerillon , & le
Tiercelet , ont efté employez contre
le Héron , le Canard , la Gruë le
Milan , la Corneille , le Faiſan , &
la Perdrix ; entre les Quadrupedes ,
le Furet contre les Lapins ; & plufieurs
fortes de Chiens , comme les
Ballets , les Epagneuls , les Limiers,
& les Levriers , contre le Sanglier , le
Loup , le Renard , l'Ours , le Cerf , le
Tygre, le Lion, le Leopard ; & pour ce
fujet l'on a inventé les Epieux , les Toilles,
les Pans, les Rets , les Meutes , les
Leffes ; mais contre les Poiffons que
l'on ne peut pas fuivre à la trace
qui font du nombre de ces rebelles,
l'Homme a mis en ufage les Filets , les
Lignes , le Leurre, l'Appaft.
&
Il n'eft aucunement difficile de voir
qu'il y a de trois fortes de Chaffe , fçavoir
, celle qui fe fait aux Oyfeaux ,
qu'on appelle Fauconnerie ; celle qui
fe fait aux Beftes à quatre pieds , qu'on
E iij
102 Extraordinaire
nomme Vénerie ; & celle enfin qui fe
fait aux Poiffons , à qui l'on a donné
le nom de Peſche.
La Vénerie , felon le Pere Pomey,
eft la Chaffe qui fe pratique fur la
Befte à poil , & à la courfe des Chiens
& des Piqueurs , ainfi qu'elle eſt en
ufage parmy la Nobleffe de France.
C'eft , dit-il , un exercice pour la Nobleffe
tres - utile à la fanté du Corps , &
au divertiffement de l'Efprit , fort profitable
à la Ménagerie , & qui pour eftre
parfaitement conforme à celuy des Armes
, eft un des plus honorables qui fe
puiffe pratiquer .
La Fauconnerie eft l'art d'aprivoifer
& affeurer l'Oyfeau de proye , &
de l'employer à propos à la Volerie du
Gibier.
Et felon un autre , la Pefche eft l'art
de prendre des Poiffons à la Ligne , au
Filet, ou en quelqu'autre maniere , pour
le plaifir & pour l'utilité . C'eft pour
cette derniere fin qu'on la pratique
en Dannemarc , où les meilleurs Revenus
du Roy confiftent au profit de
la Pefche , qui pour cet effet ne donne
pas un médiocre plaifir à ce Prince.
Mais
du Mercure Galant.
103
Mais s'il y en a en la Peſche , il ne
s'en trouve pas moins en la Vénerie ,
puis qu'elle eft utile à la fanté du Corps
& au divertiffement de l'Esprit ; &
l'on peut dire qu'il eft en quelque fade
cette forte de Chaffe , comme de
çon
la Philofophie , qui demande l'Homme
entier , c'eſt à dire le Corps pour
l'exercice , & l'Efprit pour regler tous
les mouvemens , foit dans les détours ,
foit dans les attaques , foit dans les
pourfuites , ou dans les autres actions
particulieres qu'on eft obligé de faire
pour quefter la Befte , pour juger des
fumées , pour garder le change , pour
faire les enceintes , & pour démefler
les rufes de l'Animal qui pleure , qui
crie , qui fe cache , qui réfifte , qui fe
dreffe , qui s'abat , & qui fait enfin
tout ce qu'il peut pour le dérober aux
Chafleurs. C'eft pourquoy il eft bon
de fçavoir que les Chiens de chaſſe
ont moins de nez au Printemps qu'en
une autre faifon , parce que les Arbres
& les Plantes qui floriffent alors , jettent
plufieurs fortes de fenteurs qui
empelchent les Chiens de démefler
celle de la Befte , non plus que fes fu-
E j
104 Extraordinaire
mées qui demeurent offufquées par la
quantité des autres . Ce n'eft pas tout ce
qui fert d'obftacle au flairer des Chiens ;
la gelée blanche les empefche de fuivre
le Gibier , parce que l'air froid &
époiffi à l'entour du néz , reftraint les
odeurs, lefquelles par ce moyen ne peuvent
couler ny fe répandre pour émouvoir
les fentimens. Il y a, felon Plutarque
, cette diference entre le Sanglier
& le Cerf , que les larmes de celuy- là
font douces , & que celles de celuy- cy
font falées , & de mauvais gouft . La raifon
qu'il en donne , eft que le Cerf eft
froid de fa nature , & que le Sanglier
eft chaud & bouillant ; d'où vient que
l'un fuit & l'autre refifte , quand il eft
befoin de foûtenir quelque affaut . Alors
la chaleur fait monter des larmes d'une
douceur furprenante dans les yeux
du Sanglier en colere , & fes larmes ,
felon Empedocle , viennent d'un fang
noir & trouble .
Nous avons divifé la Chaffe en trois
manieres ; mais parce que Platon , qui
femble traiter de celle des Grecs dans
fon Sophifte , la divife autrement ,
voyons un peu comme il en parle.
11
du Mercure Galant.
IOS
Il y en a de deux fortes , dit- il, fçavoir
une qui fe fait aux Animaux qui refpi- ,
rent , & l'autre qui fe fait à ceux qui
ne reſpirent point. De ces deux il en
fait une troifiéme , qui eft comme mixte,
parce qu'on fe fert quelquefois pour
prendre les uns & les autres , de Clôtures
, de Filets , de Feux , d'Hameçons ; &
cette derniere fe trouvant ainfi compofée
des deux autres , il la divife encor
en celle qui fe fait de nuit , & en celle
qui le fait de jour , à raifon qu'on employe
à celle qui fe fait de nuit , des
Flambeaux & des Fafcines , & à celle
qui fe fait de jour , des Hameçons &
des Lignes. Ce Philofophe n'eft pas
d'avis qu'on pratique ces deux fortes
de Challe , à caufe qu'elles ne fe font
qu'à force de rufes & de furpriſes ;
mais il permet de s'occuper à une troifiéme
qui fe fait avec les Chiens & les
Chevaux , afin que cet exercice rende
les Chaffeurs prefts de battre les Ennemis
de leur Etat comme s'ils avoient
toûjours fait celuy des Armes. Il eft à
croire que la plupart des Grecs , & fur
tout les Atheniens ,étoient trop adonnez
à ces autres Chaffes qu'il defaprouve,
>
E v
106 Extraordinaire
puis qu'il n'a pas craint de dire , que
celle qui fe fait de nuit , n'eft autre
chofe que l'occupation des Faineans ,
qui perdent le temps qu'ils doivent
employer à fervir utilement leur Patrie.
Ils peuvent , dit - il , fe retirer en des
Lieux écartez & deferts , pour ne pas
faire voir au refte de la Grece , ny aux
autres Nations , la baffeffe de leur courage.
Il confent que la Peſche ſe pratique
en toutes fortes d'eaux , reſervé
dans les Ports faerez , dans les Fleuves,
dans les Marais , & dans les Etangs.
Les Romains cependant n'ont pas
déferé beaucoup à fes fentimens , felon
ce précepte des Georgiques.
Tum laqueis captare feras , & fallere
visco.
Ils ont pratiqué la Chaffe & la Peſche
dans les Bois , dans les Montagnes
, dans les Fleuves , dans les Marais
, & dans les Etangs. Fulvius Lipinus
commença de mettre en certains
Parcs des Sangliers . Lucullus & Hortenfius
ne furent pas long-temps fans
l'imiter. Ils appellerent ces Parcs , Vi
varia, Leporaria , Septa , Roboraria,
à Tabuis roboreis quibus fepta erant
ante
du Mercure Galant.
.
•
la
107
antequam manibus cingerentur , comme
parle Varron. Quoy que ces Lieux ne
fuffent fermez que de planches de bois,
on n'y faifoit pas moins la Chaffe aux
Beftes qui y eftoient , qu'à celles qui
furent mifes depuis dans les Amphitheatres
, dans les Cirques , & dans
le Colizée . Ainfi les Romains s'eftant
difpenfez de la rigueur des Loix de Platon
, nous ne devons pas craindre de
les violer , & de dire que la Fauconnerie
& la Peſche ne font pas moins
l'exercice des honneftes Gens que
Venerie. Il eft certain que les Apoftres
ayant pratiqué la Pefche , elle eft d'un
merite à ne pas céder aux deux autres.
Mais puis que l'on donne le premier
à la Vénerie , difons que la Chaffe
que l'on pratique fur le Sanglier,
fur le Lion , fur le Cerf , fur l'Ours ,
& fur le Tygre , eft fur toutes les autres
digne de l'occupation des Hommes genereux
& robuftes ; au lieu que celle
qui fe fait au Liévre , au Chevreuil ,
au Loup , au Renard , & à d'autres
Animaux femblables , n'eft que pour
les Hommes moins vigoureux & plus
lâches qui travaillent davantage
rang
pour
10% Extraordinaire
pour l'utilité que pour la gloire.
Quoy qu'il en foit , les Romains en
remporterent beaucoup à la Chaffe
qu'ils faifoient aux Beftes qu'on amenoit
dans leurs Amphitheatres , dans
les Cirques , & dans le Colizée dont
je viens de parler , ou enfin dans les
Rues & dans les Places publiques de
Rome. Suétone rapporte que l'Empereur
Titus abandonna cinq mille Bêtes
au plaifir du Peuple Romain , qui
demeurerent toutes fur la place. Plutarque
dit que Pompée fit faire au Peuple
Romain des Chaffes fi prodigieufes
, qu'il y eut jufques à cinq mille
Lions tuez. Cefar & Domitian en firent
pratiquer pendant la nuit à la clarté
des Flambeaux. Gordian fit expoſer
en un feul jour cent Panthéres , mille
Ours, deux cens Cerfs, trente Chevaux
fauvages, cent Giraffes , dix Elans , cent
Taureaux de Chypre , trois cens Autruches
de Mauritanie , trente Afnes
fauvages cent cinquante Sangliers ,
deux cens Dains , & deux cens Chamois.
L'Empereur Philippes fit tuer
aux Jeux Séculaires trente- deux Eléphans
, dix Elans , autant de Tygres,
foixante
du Mercure Galant. 109
foixante Lions , & trente Léopards apprivoifez
, dix Hyenes , un Rhinocerot ,
un Hippopotame , quarante Chevaux
fauvages , dix Archoleous , dix Giraffes
, & vingt Afnes fauvages. Trajan
ayant vaincu les Daces , fi- toft
qu'il fut de retour à Rome , donna au
Peuple Romain le plaifir de tuer & de
voir tuer jufques à dix mille . Beftes
fauvages & privées. Il n'eft pas difficile
de juger que l'Aréne de ces Amphitheatres
eftoit d'une grande étendue.
On lit que celuy que Céfar fit baſtir
contenoit quatre arpens de terre , eftoit
long de trois ftades , & large d'un , &
que deux cens foixante mille Perſonnes
s'y pouvoient affeoir. Le grand Cirque
eftoit capable de loger trois cens
quatre- vingts cinq mille Perfonnes ;
& le mefma Suétone dit que Cefar
y fit mettre une fois deux Camps,
pour donner au Peuple Romain le plaifir
d'un Combat . Il fe voyoit encor
à Rome un autre lieu qu'on appelloit
les Septes Julies , ou les Septes d'Agrippa
, dans lequel l'Empereur Clau
de donna pendant un an entier au Peuple
Romain le divertiffement de la
0
Chaffe 4
ΠΙΟ Extraordinaire
Chaffe. Nous avons l'avantage d'avoir
en la Ville de Nifmes un fuperbe Amphitheatre
nommé les Arénes , qui eft
un Ouvrage digne de la grandeur &
de la magnificence des Romains. Il furpaffe
beaucoup ceux de Douay & de
Vérone. Monfieur le Comte de Brienne
dit que le dernier eft rétably,& qu'on
y fait des Chaffes & des Combats à pied
& à cheval aux jours de Feſte .
Mais tous ces plaiſirs & ces curiofitez
femblent avoir déplû merveilleuſement
à Petrarque, lors qu'il dit ,
Quid juvat optandum venatu perdere
tempus
Quarere cùm poffis commodiora tibi ?
Il s'étend fort au long fur ce fujet,
dans un de fes Dialogues , dont voicy
les principaux fentimens que j'ay rendus
par ces Vers .
Vous courez , nous dit- il , apres ce qui
vous fuit ,
Les Chiens & les Autours font toute
vostre joye ;
Pour avoir le plaisir d'une incertaine
Proye
Vous paffez le jour & la nuit ;
Il
du Mercure Galant. III
Il ne vous reste plus pour comble de folie,
Que d'eftre Oyfeaux de Volerie.
Mais ne voyez- vous pas qu'un Faucon
inhumain ,
Des ongles & du bec vous déchire la
main ?
Infenfibles à la Nature ,
Pourquoy fouffrez - vous cette injure ?
Quand je voy fouler nos guérets
Par ce grand attirail de Chiens & de
Valets
Qui gâtent tous nos Bleds , nos Foins,
nos Pâturages ,
Ce n'est là le plaifir que d'un Noble à
demy ,
Et non celuy des grands Courages .
Il a trop peu de coeur pour vaincre un
Ennemy ;
Il en a trop auffi pour se mettre à fes
gages ;
Il fait confifter fa valeur
Apouffer à la Chaffe une grande entreprife
;
Il abborre la marchandiſe ,
Et croit avoir beaucoup d'honneur ,
Lors qu'il voit à fes pieds quelque Befte
foumife.
Et
112 Extraordinaire
Et en fuite afin de prouver par exemple
la folie des Chaffeurs , il raporte
un endroit de la vie de l'Empereur
Adrian , qui fit dreffer de grands & fuperbes
Buchers , pour brûler le corps
de quelqu'uns de fes Chiens , fit bâtir
une Ville au lieu mefme où il avoit
tué une Ourfe , à qui il faifoit la chaffe
; & il fe fit une coûtume de luy fa
crifier un Lion. Ces fortes de Gens,
dit- il , dédaignent de s'occuper aux
Arts mécaniques , parce qu'ils n'y trouvent
aucun plaifir , & ne pouvant s'occuper
à l'étude des Sciences , & des Arts
liberaux comme leurs Devanciers , ils
ne font propres qu'à la Chaffe . Car
enfin on trouvera bien que Platon donnoit
fon temps à lå Philofophie ; Homere
à la Poëfe ; Cicéron , à l'Art Oratoire
; Céfar à celuy de triompher ; mais
on ne lira jamais , fi je ne me trompe,
qu'ils en ayent donné aucun moment à
la Chaffe. Sape quidem legere potuerunt
Platonem Philofophantem, & Homerum
Poëtantem , Tullium orantem , & Cafarem
triumphantem ; venantem puto , non
legerunt. Et pour finir , il demande
pourquoy les Chaffeurs veulent fe vanter
du Mercure Galant. 113
ter d'avoir eu l'avantage de tuer un
Animal dont la mort eft fouvent le feul
ouvrage des Chiens, ou des Oiseaux de
Proye.
Je ne prétens pas priver icy les grands
Hommes de la gloire qui leur eft deuë,
pour avoir mis à mort des Lions , des
Pantheres , des Tygres , des Ours , &
d'autres Beftes fauvages apres des combats
finguliers. L'éloge que contiennent
l'Hiftoire & la Fable , de plufieurs
qui fe font fignalez en ces occafions,
eft une marque inconteftable de leur
valeur.
Rura fequi , jaculifque feras agitare
folebat ,
Nodofafque cava tendere valle plagas,
dit le fameux Ovide , en parlant d'une
celebre Chaffereffe ; & lors qu'il veut
difcourir de Céphale, il le fait fi agreableurent
qu'on eft charmé.
Clarus erat Cephalus sylvis , multaque
per herbam
Conciderant illo percutiente fera.
Mais tout cela n'eft que peu de
chofe en comparaifon de ce qu'il diɛ
d'Atalante, qui pourſuivant un Sanglier
d'une
114
Extraordinaire
d'une grandeur fi énorme qu'il faifoit
trembler toute l'Arcadie , eut l'avantage
de luy donner le premier coup,
au préjudice de ceux de fa compagnie
qui afpiroient à la meſme gloire.
Quelque fevere que foit la Satyre de
Pétrarque , elle ne femble pas attaquer
directement les perfonnes de ce rang,
dont le but eft fans doute , le bien de la
Patrie , quelquefois leur propre falut,
ou l'exercice du corps , que par ce mo
yen on difpofe à foûtenir les travaux
de la guerre.
Mais c'eft affez parler de la Chaffe
des Grecs & des Latins , difons quelque
chofe de celle des Turcs , qui eft
confiderable parmy ces Peuples . La
plupart des Princes Ottomans , qui
croupiffent , pour ainfi dire , dans l'oifiveté,
ont choifi la Chaffe pour le plus
agreable de leurs divertiffemens. L'Hiftoire
nous apprend que Bajazet premier
du nom , l'aimoit d'une telle maniere
, que perfonne ne luy euft bien
fait fa Cour , s'il n'avoit fçeu chaffer.
Et un jour fes Fauconniers ayant jetté
un Gerfau par mégarde apres un
Oifeau,
du Mercure Galant.
115
?
Oiſeau , il en eut un fi grand dépit,
que fans le Comte de Nevers , Fils de
Philippe le Hardy Duc de Bourgogne,
qui estoit prefent , il en euft fait mourir
fur le champ deux mille. Ce Prince
en entretenoit fept mille , qui furent
caffez par Mahomet II . fon Succeffeur,
fi-toft qu'il fut monté fur le Trône.
Un certain Autheur dit qu'en faiſant
une action fi jufte , il déclara qu'il ne
vouloit pas donner fon Pain à des Gens
fi inutiles , & deftinez à la pourſuite
d'un plaifir fi vain. Solyman II. qui
fit la Conquefte de Rhodes , paffa
une année entiere à Andrinople , pour
avoir feulement le plaifir de la Chaffe .
Olman qui luy fucceda fut encor auffi
fou , puis qu'il fit venir à fa Cour
un grand nombre de Veneurs , & de
Fauconniers ; car les Turcs font d'ordinaire
la Chaffe au Milan , au Faiſan
, au Leopard , au Cerf , au Liévre,
& mefme au Sanglier , quoy qu'il leur
foit défendu d'en manger par la Loy de
leur Prophete ; mais ils ont trouvé le
moyen de s'en permettre la Chaſſe , à
condition d'en donner la chair aux
Chreftiens.
Si
116 Extraordinaire
Si nous voulons paffer , pour ainſi
dire , des Forefts de Turquie , en celles
Suede , nous ne manquerons jamais
d'y rencontrer un Monarque , qui ces
derniers jours eftant à la Chaffe proche
de Congfor , fe batit contre un Ours
qui fe prefenta devant luy. Ce Monftre
l'entreprit de telle maniere , qu'il
eut befoin de toute fa force pour s'en
défendre , & pour le mettre à mort.
C'est encor le mefme qui a tué depuis
ce temps-là jufqu'à huit Loups , qu'il a
rencontrez allant à la Chaffe au mefme
lieu.
Nous avons , ce me femble , affez
écrit de la Chaffe des autres Nations,
fans toucher quelque chofe de la nôtre
, & de fon commencement. Il eſt à
croire , s'il eft permis de conjecturer
, qu'encor que les Latins en filfent
un grand exercice , on ne laiffoit
pas de chaffer dans les Gaules , où il ſe
trouvoit beaucoup plus qu'à prefent,
pour le moins autant de Rivieres , de
Garennes , de Marais , & d'Etangs. Gomer
, furnommé Gallus , petit fils de
Noé , qu'on dit eftre le premier Fondateur
des Gaulois , ou Galathée Femme
du Mercure Galant. 117
me d'Hercule , qui regnoient dans les
Gaules environ l'an du Monde 2264.
felon Berofe & Xenophon , auroient- ils
manqué d'apprendre à cette Nation
l'Art de chaffer , que Noé , Ifaac , Jacob,
Efau , Hercule , & les autres Afiatiques
, & Afriquains , fçavoient fi
parfaitement pratiquer ? Si les Troyens
enfin ne l'ignoroient point , comme
Virgile nous en affeure en plufieurs
endroits , pourquoy ne voudra -t'on pas
qu'Aftianax ou Francion , qui eftoit fils
du grand Hector , & de qui felon Manethon
, nos Roys tirent leur origine,
leur ait appris ce bel Art qu'Afcanius
n'ignoroit pas ?
At puer Afcanius mediis in vallibus
acri
Gaudet equo , jamque hos curfu , jam
praterit illos ,
Spumantemque dari pecora inter inertia
vo, is
Optat aprum , aut fulvum defcendere
monte Leonem.
Il
y a certes trop d'apparence qu'ils
en avoient la pratique , pour en douter,
àjoindre qu'il n'y a rien qui empefche
que nous n'ayons eu l'ufage de la Chaffe
prefque
118
Extraordinaire
prefque aufficolt que les Hommes qui
vivoient dans l'Ale avant le Deluge,
puis que nous avons eu le mefme panchant
, & la mefme inclination à la
recherche de nos plaifirs , & je n'en
trouve pas d'autre raifon , finon que l'Afie
ayant efté peuplée la premiere, l'Europe
doit luy ceder l'avantage d'avoir
eu les premiers Chaffeurs qui furent,
comme j'ay dit , les premiers Hommes
du monde . Un Ancien nous veut vendre
trop cher la louange qu'il nous
donne , touchant l'Art de chaffer , lors
qu'il dit que les Latins l'ont eu avant
nous.
Fuit bac quondam Latinorum,
nunc Gallorum ars propria ; Et il n'y a
que le temps de fon commencement
dans les Gaules, qui nous empefche d'être
d'accord; car il eſt certain qu'un Moderne
nous apprend, qu'on faifoit autrefois
deux grandes Chaffes en France
durant chaque année , & que c'eftoit à
l'iffue des Parlemens, qui ne fe tenoient
que deux fois l'an. Depuis on a trouvé
plus de plaifir à chaffer plus fouvent, &
de Prade raporte que Charles I X. aima
fi paffionnément cet exercice , qu'il
en compofa un Livre, que Monfieur de
Ville
du Mercure Galant. 119
"
Villeroy pour lors Secretaire d'Etat écrivit
, & qu'enfin le lieu où il aimoit
le plus à chaffer eftoit une Foreft de
Mormandie;où il fit commencer le Baftiment
de la fuperbe Maifon de Charleval
. Il n'y avoit pendant les premiers
Regnes fur l'Etat de la Maiſon du Roy ,
que de fimples Véneurs , des Fauconniers
, des Perdrifeurs , des Oifeleurs,
des Louvetiers & de tels autres Officiers,
plus neceffaires que confiderables
;
mais aujourd'huy l'on y voit de Grands-
Veneurs , Grands - Fauconniers , & de
Grands - Louvetiers , dont les Charges
font exercées par des Comtes , par des
Marquis & par des Ducs & Pairs .
C'est ce Grand- Veneur , que nos Devanciers
appelloient autrefois Grand-
Foreftier. Il y a quantité d'autres Officiers
pour la Chaffe , des Noms & des
Offices defquels je chargerois inutilement
ce papier , puis qu'on les peut
voir ailleurs , n'en ayant parlé que pour
faire voir que la Chaffe de noftre Mo
narque n'eft pas moins nombreuſe &
magnifique , que celle du Grand- Seigneur
. Auffi cet illuftre Succeffeur de
Charles IX. s'y exerce affez fouvent,
pour
120 Extraordinaire
pour fçavoir mettre aux abois les Beftes
les plus fieres , & fe faire craindre à
toute la Terre .
LE CESNE , de
Coûtance,
Ie vous ay déja marqué que les Fontaines
qu'on trouve dans la plupart des
Allées du lardin d'Aranjuez , faifoient
une des principales beaurez de cette
Maifon. Celle qui vous est repreſentée
dans cette Planche , s'appelle la Fontaine
des Dauphins. Il vous est aisé de vous
figurer en jettant les yeux deſſus , combien
elle eft agreable.
&
Vous fçavez , Madame , qu'on a demandé
dans le dernier Extraordinaire,
Si un Amant qui a beaucoup d'amour
peu de merite , eft preferable à celuy
qui a beaucoup de merite avec peu
d'amour. Cette Queſtion a donné lieu à
Monfieur de la Salle de l'Eftang, d'imaginer
ce quifuit..
AVAN
BIBLIO
THÈQUE
BE led
LYON
VILLE
du Mercure Galant. 121
AVANTURE
DE L'AMOUR ,
Décrite par le Secretaire
du Zéphire.
Mo
Oy , Secretaire de Zéphire,
le prens la plume, afin d'écrire
Ce que chez Philis l'autre jour
Ie vis arriver à l'Amour.
Iamais , & c'eft chofefort füre ,
Ce Dieu n'eut fi triste avanture.
Ce jour- là donc qu'il fouffrit tant,
le portois un Billet galant
A la belle & charmante Flore.
Il eftoit l'inftant où l'Aurore
Avec un visage vermeil
Devance les pas du Soleil,
Quand je rencontray la Déeffe,
Qui de mon Maistre eft la Maiftreffe,
Ce fut au Jardin de Philis.
Dans le moment queje la vis,
Je luy donnay le Billet tendre..
Q d'Avril 1681.
F
122
Extraordinaire
1
Que j'eftois chargé de luy rendre.
Floreprend le Billet , le lit,
En paroift touchée, & me dit
Qu'àfon tour elle veut écrire;
Ce quifait que je me retire
Dans une Allée un peuplus loin,
En attendant qu'on prift le foin
De m'appeller,pour me remettre
La Réponse faire à ma Lettre.
L'air eftoit parfumé d'odeurs ,
Et pour reffufciter les Fleurs ,
Mon Maistre le Zéphire à peine
Venoit d'employer fon haleine.
Pourpafletemps je careffois,
T'entretenois , & j'embrasfois
Les plus belles d'entre les Rofes
Qui ne faifoient que d'eftre écloſes.
C'estoit là mon amufement,
Lors que de fon Apartement
Philis fortit ; mais qu'inquietes
Furent mes aimables Fleuretes,
Craignant defervir de Bouquet,
Non fans raifon , car en effet
Itpuis bien dire cela d'elles,
Que c'estoient les Fleurs les plus belles.
Quoy qu'à nous tendiffent fes pas,
Philis à nous ne fongeoit pas.
le
du Mercure Galant.
123
Ie vis qu'elle eftoit en colere
Contre le Dieu qui feul fuggere
Tous lesfentimens amoureux ;
Ah que mon fort eft malheureux !
S'écrioit- elle ; au moins qu'Acante
Ait une flâme plus ardente,
Luy qui me montre tant d'efprit;
Ou bien lors que Tyrcis me dit
Que fa flame n'eft pas petite,
Que n'a-t il autant de merite !
Amour, ne range fous tes Loix
Les coeurs qu'au moment que tu voy
Dans l'Amant & dans la Maîtreffe
Meſme efprit & mefme tendreffe.
Pourquoy , fier Tyran de ces coeurs,
Les affervir à tes ardeurs,
Quand elles font tout leur martyre.
Tu voulois m'obliger à dire
Ce que tu m'as fait reffentir .
J'euffe eu lieu de m'en repentir ,
Car Acante a l'humeur volage,
Et Tyrcis n'a pas l'avantage
De paffer pour fpirituel.
Fais naître un raport mutuel ,
Ou fors de mon coeur tout-à- l'heure,
Sors , & n'en fais plus ta demeure .
Fij
124
Extraordinaire
I
Fais pour ce coeur un digne choix ,
Ou ne le tiens plus fous tes Loix.
Un Amant , pour en eftre maître,
N'a t-il qu'à fouhaiter de l'eſtre ?
D'untendre panchant prévenu,
Doit-il eftre au premier- venu ?
Il faut connoiftre la Perfonne
A qui pour toujours on fe donne;
Autrement on fait des faux pas
Qui caufent de longs embarras,
Et ce n'eft point là ma pensée
Que d'aller la tefte baillée
M'expofer à tous les hazards
Que l'on court fous tes Etendarts .
Ce difcoursfiny , l'Amour penfe
Qu'ilferoit mal fa réfidence
Dans un coeur où l'on le maudit ;
Il en fort , mais fortant, il dit ;
Adieu , Philis , le coup eft rare,
Que trop de raifon nous fépare;
Pour rentrer chez vous , je ne veux
Que voltre bouche, & que vos yeux;
Vous avez un air admirable,
Voftre efprit n'a point de femblable ,
Et vous ne pouvez empefcher
Que l'on ne fe laiffe toucher
Par l'aimable amas de vos charmes.
Ce
du Mercure Galant.
125
Ce feront là toutes mes armes,;
J'en fuis content , vous choifirez
Un Amant tel que vous voudrez ,
Mais toft ou tard chacun foûpire ,
Et fe range fous mon empire.
Comme Amour parloit affe haut,
Pan s'éveille alors en furfaut,
Plein encor dujus de la Treille
Dont il s'eftoit remply la veille ,
Il ne faut pas s'émerveiller
S'il a peine à fe reveiller
Le lendemain des Lupercales ,
Et s'ilfe permet des mots fales
Contre le Dieu qui fait aimer.
Faché de n'avoir pû charmer
Syrinx , cette aimable Cruelle,
Il voit l'Amour , il le querelle,
Et vomit mille juremens
Mais fans laifferle moindre temps
A ce petit Dieu de repondre.
Pour s'en vanger & le confondre,
Il s'avife d'un pareil trait ;
Ainfi qu'on endort un Poulet,
Mettant dansfes aifles fa tefte,
Comme un Dieu plus fort Pan s'apreste
De faire de mefme à l'Amour.
Il le tourne donc plus d'un tour,
F
Fij
126 Extraordinaire
Et par là Morphée eft le Maistre
De celuy qui fceut toûjours l'estre
Des mortels & de tous les Dieux.
Le diray-je ? L'Audacieux,
Ofant pouffer plus loin farage,
Sans perdre Amour de veuë , engage
Afoy jufqu'à la moindre Fleur
De celles qui gardoient au coeur
Contre Amour un peu de colere.
Ainfi d'une courfe legere
Pres de ce Dieu chaque Fleur vient ;
Autour de luy confeil ſe tient.
Là , leur infortune l'accuſe,
C'eft fon crime ; en vain il s'excufe,
S'eftant reveillé par le bruit
Que l'approche des Fleurs produit.
Comme un Criminel en juſtice,
On ordonne de fan fupplice .
Et qui commence d'opiner?
C'eft Narciffe. Il faut le berner,
Dit-il ; prenons ces Toiles blanches
Que l'on met fecher fur des branches
Icy tout prés dans le Verger .
Qu'il feroit doux de me vanger
Du Dieu qui m'a fait infléxible
Pour la Nymphe la plus fenfible,
Pour Echo , pour tous les appas !
Que
1
du Mercure Galant. 127
Que de plaifir , fi dans ces draps
Tomboit le Dieu qui fait qu'on aime,
Ainfi qu'Amoureux de moy- meſme
Je me précipitay dans l'eau!
Vrayment , cela feroit fort beau,
Dit Crocus ; mais auffi je penſe
Que pour vanger l'indiférence
De Smylax qui caufa ma mort,
On pourroit, lors que l'Amour dort,
Mettre mon Saffran à l'uſage
D'un Camouflet fur fon vifage.
Hyacinthe ofa demander
Contre Amour , de le lapider.
Hé quoy , dit-il, je rendis l'ame,
Suns avoir reffenty fa flâme,
Ny goûté les moindres douceurs
Qui font faites pour tous les coeurs
Qu'il a foumis à lવaિ puiſſance ;
Cela mérite ma vangeance.
Il eft digne d'un tel deſtin ,
Qu'un coup de pierre fift fa fin.
Si j'avois paru moins aimable,
Helas ! feroit-il veritable,
Quand je mourus joüant , dit- on,
Au Palet avec Apollon ,
Que de pleurs la face baignée
Fi
128 Extraordinaire
11 déplora ma deſtinée ,
Et que touché de mon malheur,
Il traveftit mon Corps en Fleur ?
Enfin, là chaque Fleur fe pique
D'inventer un deffein tragique
Contre leur Ennemy commun ;
Mais des avis il en est un
Où l'on s'arreste, & qu'on veut prendre.
Adonis foûtient qu'il faut pendre
L'Amour à quelque Arbre à celuy
Que de tout temps on vouë à luy ,
Et c'eft afin que davantage
Ce Fils de Cyprine en enrage.
D'où vient; poursuit- il , qu'il ſouffrit
Qu'en chaffant, la mort me furprit,
Q'avec une dent meurtriere
Un Sanglier finit ma carriere,
Et que Chaffeur infortuné ,
Je vis mon trifte fort borné
Dans certain Bois au pied d'un Arbre?
Si le corps auffi froid qu'un Marbre,
Sous un Myrte pendoit l'Amour,
Et là qu'il tournaft plus d'un tour
Au gré des for ffles du Zéphire,
N'aurions-nous pas fujet d'en rire?
Un pareil fuplice feroit
Le deftin qu'il mériteroit.
N'adu
Mercure Galant. 129
N'a-t- il pas deû voir
que fa Mere
J
Auroit une douleur amere,
S'il laiffoit perir les appas
Dont alors je ne manquois past
Car à Venus jè fus aimable.
Non, cela n'eft point pardonnable ;
Sus donc , qu'au Myrte il foit pendu
Cet Arreft à peine eft rendu ,
Que l'Arbre commence à paroiftre
Senfible à l'affront de fon Maistre.
On voit fonfaifte verdoyant
En marquer un courroux bruyant.
Quoy qu'oppofe Amour , Pan arrache
La corde defon Arc , l'attache
Luy mefme à l'Arbre ; &fi la mort
Des Deitez eftoit le fort,
L'Amour neferoit plus en vie.
Enfuite au Fleurs il prend envie
De lancer contre luy les traits
Dont il ne s'eft fervy jamais
Quepour mettre un coeur à la gefne,
Et luy caufer plus d'une peine.
On tire donc hors du Carquois
Les Fleches , & l'on fait le choix
De celles qui font émouffées,
Ou quifemblent eftrepaffées
F v
130 Extraordinaire
Plus d'une fois dans le Poifon.
Les Fleches de cettefaçon
Doivent fervir contre luy-mesme ,
Et caufer un tourment extréme >
2.A t
T
Afin qu'auxyeux des Fleurs , l'Amour
Soufrant le martyre à son tour ,
Leur ofte tout lieu de le craindre.
Cét Enfant fe mit à ſe plaindre,
Sa plainte penétra les Cieux ,
Et fa Mere en émût les Dieux.
Pour fervir l'Amour & mon Maître
l'eftois feul , falloit- il paroître
L'Ennemy de Pan & des Fleurs ?
Falloit-il blâmer leurs rigueurs ?
Devois- je agir mon imprudence
M'auroit coûté cher , que je penſe .
l'eftois dans un trouble preffant ,
Quand Venus dans ſon Char defcend و د ,
Et perce tout- à-coup la nuë.
L'ame de Pan en eft émeuë ;
Ce Dieu blamant ce qu'il a fait ,
Alloit témoigner fon regret ,
Si la Déeffe de Cythere
N'euft à lors parlé la premiere.
Pan , je vois , dit - elle , à vos yeux ,.
D'où vient l'état injurieux
Du Dieu qui maîtriſe le Monde.
Au
du Mercure Galant. 131
Au Ciel , fur la Terre , & dans l'Onde,
Tout le range fous fon pouvoir.
Vous l'infultez , cela fait voir
Que vous vous fentez de la Feſte ;
Car vous vous mettriez en tefte
Que c'éft là vouloir contre vous
Armer les Dieux , & leur couroux ,
Vous craindriez qu'un long fuplice
Ne punift en vous l'injuſtice .
Quoy qu'il en foit , priez l'Amour
De pardonner ce vilain tour ,
Ouvrez les yeux , foyez plus fage ,
Ie fuis fa Mere , & je m'engage
Que jamais il n'en fera rien ,
Si vous défaites le lien
Qui ridiculement le lie
A l'Arbre que l'on luy dédie.
Acét ordre Pan obeit ,
Tandis que d'ailleurs Venus dit
Qu ' Adonis qui luy fur aimable
Seroit toutefois miferable,
Si luy , comme les autres Fleurs ,
Pouvoient craindre quelques malheurs.
Enfin l'Amour forty d'affaire ,
Remercie à loifirfa Mere ,
Elle l'embraffe , & dit , Mon Fils ,
Retournez au coeur de Philis ,
132 ~
Extraordinaire
.
Et remontrez à cette Belle .
Qu'Acante doit eftre pour elle ,
Qu'ayant l'efprit plein d'agrément
Autant que l'ait aucun Amant ;
C'est presque une chole impoffible
Qu'il foit tout- à- fait infenfible;
Euft-il mefme un coeur de Rocher ,
Elle peut toûjours le toucher ;
Mais quand il fe feroit un crime ,
D'aller au delà de l'eftime ,
A Philis il eft glorieux
Qu'il rende hommage à fes beaux
C'eft la grandeur de l'entrepriſe ,
Qui fait que le fuccés s'en priſe.
La perfeverance peut tout ;
Si d'Acante elle vient à bout ,
Tous deux pafferont dans la joye
Des jours filez d'or & de foye ,
Jamais nulle divifion
Ne troublera leur union .
yeux:
l'on aime ;
Une flâme eft toûjours la mefme ,
Quand c'eft par raiſon que
Le mérite fera l'aimant
Qui les unira conftaminent
Et les tiendra toute leur vie
Dans la plus douce fympatie.
୧୯ : ୨୨
Sur
du Mercure Galant.
133
Sur ce difcours j'en dirois plus ,
Si durant le temps que Venus
Ne le finiffoit pas encore ,
Je n'euffe eu de la part de Flore
Réponse au Maître que je fers.
Auffi toft je fendis les airs
Afin d'accomplir mon meſſage ,
Sans rien écouter davantage.
>
સાબૂદ
REPONSE A MADAME
LA DUCHESSE D***
Sur l'origine & les Armes de
quelques Familles de France.
Left vray , Madame
, que j'ay promis
de vous
déferer
aveuglement
en toutes
choſes. Cependant
perimettez
- moy de vous demander
, fi ce
n'eft pas hafarder
beaucoup
que rendre
publiques
des Pieces
que je fais
feulement
pour
votre
fatisfaction
particuliere
. Vous
fçavez
mieux
que moy , combien
le gouft
de nos
›
Curieux
134
Extraordinaire
Curieux eft délicat , & je vous avoue
que j'obeïs avec répugnance , lors que
vous m'ordonnez de fouffrir qu'on publie
les Remarques que je vous ay énvoyées
fur l'origine des illuftres Familles
de France, dont vous eftiez en peine.
La Maiſon de la Chaftre en Berry,
qui porte de gueules à la Croix ancrée de
vair, eft plus ancienne qu'on ne vous a
dit. Je trouve qu'elle eftoit foutenuë
dans fon éclat il y a pres de fix cens ans,
par Meffire Ebles de la Chaitre , qui fe
croifa pour faire la guerre aux Infidelles,
& y demeura prifonnier pendant plufieurs
années avec les deux Fils, qui ont
eu pour Succeffeurs les Marquis de la
Chaftre, Comtes de Nançay, & Barons
de la Maiſon-Fort , dont il y a eu plufieurs
Prélats, deux Maréchaux de France
, quatre Chevaliers des Ordres du
Roy , des Gouverneurs de Berry &
d'Orleans, & cinq Capitaines des Gardes
du Corps ; qui eft une preuve de la
grande fidelité
que nos Roys ont reconnuë
de tout temps dans cette Famille ,
qui a pour Heritiere, Dame Loüife- Ancoinete
de la Chaftre, Epoufe de Mon-
3-
fieur
du Mercure Galant. 135
fieur le Maréchal de Humieres. Monhieur
le Marquis de la Chaftre d'aujour
d'huy, eft le Chef de fon illuftre Maifon
, & Petit- Fils du Colonel General
des Suiffes.
Un Manufcrit de l'Abbaye de S.
Victor de Paris fait foy, que le Soudan
ou Roy de Damas , fut pris en guerre
dans la Terre- Sainte l'an 1186. par
Hugues III . du nom Duc de Bourgogne ,
qui le fit inftruire dans la Foy Chrêtienne,
& luy donna fon nom auBaptême
& que ce Prince par un fentiment de
devotion, & de reconnoiffance pour fa
nouvelleReligion, quitta les trois Teftes
de Maures qu'il portoit pour Armes,
& prit la Croix. C'eft de ce Hugues
Roy de Damas , que font venus les
Comtes de Thianges du nom de Da
mas, qui portent d'or à la Croix ancrée
de gueules.
par
Ce que vous m'avez mandé de la Fa.
mille des Comtes d'Urfé, eft autorisé
un Titre de la mefme Bibliotheque, qui
porte que ces Seigneurs ont efté appellez
Altoffs, puis Vvelfes , Vvlfs , & puis
Urfé.Ramierus dit qu'ils defcendent de
Guarin
13.6 Extraordinaire
Guarin ou Vatin Duc en Suaube , l'an
750. du temps de Pepin le Bref, & qu'il
fut Comte d'Altoff . On trouve vingtquatre
degrez de Mâles jufqu'à Monfieur
d'Urfé, Frere de Monfieur l'Evef
que de Limoges d'aujourd'huy, & l'Abbé
qui eft Preftre de l'Oratoire , & Supérieur
de la Maifon de Noftre- Dame
des Vertus. Cette Famille porte de var.
au chef de gueules pur.
Guillaume de la Guiche vivoit fous
Philippes le Valois . Monfieur le Comte
de S. Geran qui en eft forty , vous eft
trop connu, pour que je puiffe vous apprendre
quelque chofe de nouveau de fa
Famille, qui a donné un Maréchal de
Frace , & porte definople au Sautoir d'or.
Giraut Alimard , ou Adheimar , fut
celebre en 1292. C'eft de luy que font.
defcendus les Seigneurs Adheimar , de
Monteil , Comtes de Grignan en Provence.
Monfieur l'Evefque d'Ulés , mort
en 1674. Monfieur l'Archevefque d'Arles
; Monfieur fon Coadjuteur ; & Monfieur
l'Evefque d'Evreux , nommé à l'Evefché
de Carcaffonne , font de ce nom , ⋅
auffi -bien que Monfieur le Comte de
Grignant
du MercureGalant.
137
Grignan , Lieutenant General en Provence
; & Monfieur le Chevalier de
Grignan, Gentilhomme de la Chambre
de Monfeigneur. Ils portent tous , écartelé,
au 1. d'or à trois Bandes d'azur; au
2. de gueules au Chasteau d'or , fommé
de trois Tours de mefme ; au 3. de gueules
au Lion d'argent , au franc canton
d'hermines ; au 4. de gueules à la Croix
alaifee d'or , cantonnée de quatre quintefeuilles
de mefme.
Nous trouvons que Jacques Brûlard,
eftoit Préfident en 13 27. Les Marquis
de Sillery , de Genlis , de Puifieux , des
Bordes ; les Seigneurs du Rancher, & de
Leon ; Monfieur l'Archevefque d'Ambrun
, Monfieur l'Abbé de Saint Bâle ,
& Monfieur le Premier Préfident du
Parlement de Dijon , font de cette Famille,
qui porte de gueules à la Bande
d'or, chargée d'une trainée de cinq Câques
de poudre de fable.
La Maiſon d'Alegre eft tres- ancienne ,
& fort confiderée dans l'Auvergne. Hu❤
gues Baron d'Alegre fe diftinguoit l'an
1284. Il époufa Gillete de Sarcelles , &
fut le Chef de plufieurs Branches qui
fe
118 Extraordinaire
..
fefont étendues avec fuccés . Nous en
avons encor aujourd'huy beaucoup de ce
nom, qui poffedent les Marquifats d'Alegre,
& de Milvau , les Comtez de Beauvoir
, & Seigneuries de Duffet , Puiſaguet,
Tourfel, &c. Madame de Seignelay,
morte en 1678. eftoit la principale
Heritiere de la Famille , qui porte de
gueules à la Tour d'argent , accoftée de
fix Fleurs de Lys - d'or.
P-
,
On m'a communiqué un Mémoire
qui peut fervir à prouver la Nobleffe
fort ancienne de la Famille de Garancieres,
qui a porté le nomde Montenay,
puis celuy de Garancieres , par alliance
avec l'Heritiere de cette Baronie. Huon
de Montenay Chevalier , premier
Chambellan du Roy de France Henry I.
époufa Madame Marie de Hongrie, dont
il eut Giret de Montenay , qui épouſa
Madame Marie de Poitiers , Fille du
Comte de Poitiers, & eut en Dot le tiers
de cette Province. De ce Mariage eft
iffu Jacques de Montenay , qui prit alliance
en 1129. avec Dame Ambroise
Fille du Comte du Mans. Geoffroy de
Montenay leur Fils, époufa l'an 1170.
Madame
du Mercure Galant . 139
[ Madame Jeanne Fille du Roy de Navarre
. Cette Famille porte écartelé au 1 .
·&,4. d'or à deux Facces d'azur, à l'Orle
-de buit Coquilles , de gueules , qui eft
Montenay ; au 2. & 3. de gueules à trois
Chevrons d'argent , qui eft Garancieres .
L'illuftre Famille de Créquy en Picardie
, qui a donné des Cardinaux à
l'Eglife , des Ducs , Pairs , & Maréchaux
à la France , des Chevaliers de tous les
Ordres celebres, & qui fubfifte aujourd'huy
avec tant de gloire , vient d'un
-Ravelin de Créquy en 1100. & portoit
pour Armes , auffi-bien que fes Delcendans,
d'or au Crequier de gueules.
Vous fçavez, Madame, que le Crequier
eft une espece de Prunier fauvage .
Hervé de Beaumanoir, Chevalier l'an
1202, a donné cominencement à la tresnoble
Maifon de Lavardin , & des Comtes
de Beaumanoir , dont il y a eu plu
fieurs Prélats, un Maréchal de France
des Lieutenans Generaux dans les Pro-
'vinces, & des Chevaliers des Ordres du
Roy. Monfieur le Marquis de Lavardin ,
Lieutenant General de Bretagne , &
Monfieur l'Evefque de Rennes , font
de
140 Extraordinaire
de cette Famille, qui porte d'azur à onze.
Billetes d'argent, 4.3.4.
Gobert I. du nom , Sire d'Apremont
en Lorraine , vivoit en 1136. & épouſa
la Fille du Comte de Joigny . Cette Maifon
a pris alliance avec des Souverains
& Princes d'Allemagne. Le Duc de
Lorraine mort en 1675. avoit époulé
une Fille d'Apremont , qui porte de
gueules à la Croix d'argent..
›
Aimery de Rochechouart VIII . du '
nom , defcendu des anciens Vicomtes de
Limoges, fe trouve avec éloge dans les
Hiftoires de l'année 1245. Sa Poftérité
s'eft étendue par plufieurs Branches qui
ont les Titres de Ducs de Mortemar ,
de Vivonne Princes de Tonnay-
Charente , Marquis de Chandenier,
de Bonnivet , de Montpipeau & de
Faudoas , de Seigneurs de Saint Clement
, de Jars , de la Broffe , de Châtillon
le Roy , de Saint Cyr , & c.
Meffieurs les Ducs de Vivonne Maréchal
de France , & de Mortemar
fon Fils , Madame l'Abbelfe de Fontevraux
, Madame de Montefpan &
Madame la Marquise de Thianges,
>
font
du Mercure Galant. 141
font de ce nom. Rochechouart porte
facé , enté , ondé d'argent & de gueules,
defix Pieces.
Bouchard de Montmorency vivoit en
955. Quelques -uns le font defcendre de
Liloye de Mont-Rency en 499. difant
qu'il recent le premier le Baptême des
mains de Saint Remy apres le Roy Clovis
, ce que je ne voudrois pas affurer.
Quoy qu'il en foit , il y a peu de No
bleffe en Europe , qui foit plus illuftre
que celle de Montmorency , dont il y a
eu plufieurs Conneftables , Ducs & Pairs ,
Maréchaux,& Grands Maiftres de France,
ides Chevaliers de Saint Michel , du
Saint-Esprit, de la Toifon d'Or , & de
la Jarretiere . Monfieur le Duc de Luxembourg
Maréchal de France, Monfieur le
Prince de Robecq , & M' le Marquis de
Foffeufe,font du nom de Montmorency,
qui porte d'or à la Croix de gueules,
cantonneé de feize Alerions d'azur.
Pierre, Seigneur de la Trémoïlle , eftoit
celebre en 1040. On fçait affez le
rang confidérable de cette Famille , depuis
que Monfieur de Sainte - Marthe
, Confeiller & Hiftoriographe du
Roy,
142
Extraordinaire
1
Roy , en a donné la Génealogie. Il dit
que cette Maifon poffede trois Duchez ,
deux Principautez , & autant de Marquifats
; neuf Comtez, quatre Vicomtez
, & trente- quatre Baronnies . Monfieur
le Duc de la Trémoïllle , Premier
Gentilhomme de la Chambre, Monfieur
le Duc de Noirmontier
, Monfieur le
Marquis de Royan , Monfieur le Comte
d'Olonne , & Madame la Duchefe
de Bracciano , font les principaux de
cette Maifon, qui porte d'Or au Chevron
de gueules , accompagné de trois Aiglons
d'azur, becquez & membrez de gueules.
Le Maréchal de Guébriant , eftoit
iffu d'un Guillaume de Budes Seigneur
du Zel , dont il eft fait mention en
1300. L'Abbé le Laboureur a donné
la Vie & la Genealogie de ce grand
Homme , qui portoit d'or à fept Macles
d'azur. 3. 1. 3 .
Jean , dit Helie de Pompadour , fe
trouve mentionné dans un Titre de l'an
1208. Ce fut luy qui donna commencement
à cette noble Race des Comtes
de Pompadour des Marquis de
Laurieres , des Barons de Debret ,
›
de
du Merture Galant.
243
A
D
de Treignat, S . Syr, la Roche, Rouffiac,
&c. qui ont pour Armes , d'azur à trois
Tours d'argent 2. 1. Le nom de Pompadour,
a donné à l'Eglife des Prélats ,
& Grands- Aumôniers de France ; & à
noftre Royaume , plufieurs Chevaliers
des Ordres, & des Lieutenans Generaux
en Perigord, dans le Haut & Bas Limo.
fin , & c.
Robert, Sire d'Ailly en 1090. nous
a donné les Vidames d'Amiens . Mon-
Geur le Duc de Chaunes, & Madame de
Pecquigny Douairiere de Chaunes , ſont
Chefs de la Maiſon d'Ailly , qui a pour
Armes degueules à deux Branches d'Alifier
d'argent , pofées en Couronne , au
chef échiqueté d'argent & d'azur , de
trois traits.
de
Eftain, qui eft une Famille originaire
d'Auvergne , porte pour Armes
France au chef d'or,& les Livrées de nos
Roys , par la conceffion que Philipes-
Augufte Roy de France, en fit à un Seigneur
de ce nom , qui luy avoit fauvé la
vie à la Bataille de Bovines l'an 1214.
La Famille des Marquis de Mailly
en Picardie fe trouve avec éloge chez
tant
144
Extraordinaire
tant d'Autheurs, qu'il me fuffira de vous
faire fouvenir qu'elle commence par
Nicolas Seigneur de Mailly, qui vivoit
en 1188. Cette Maiſon porte d'or à trois
Maillets definople. 2.1.
Monfieur le Marquis d'Uxelles, Gouverneur
de Châlons en Bourgogne, defcend
d'un Guillaume du Blé, Chevalier ,
Seigneur de Cormatin en . 1 267. Il portoit
de gueules à trois Chevrons d'or.
Aubert I. Seigneur de Longueval ,
Chevalier 1223. Monfieur Devilé a
expliqué dans une de fes Lettres , toutes
les Branches de cette illuftre Famille ,
qui porte bandé de gueules & de vair de
fix pieces.
Guillaume Efchalard, d'où les Marquis
de la Boulaye , fondus dans la Maifon
de la Mark, fe trouve dans un Titre
de l'année 1282. Echalard la Boulaye
porte d'azur au Chevron d'or.
Un Cartulaire de Condom , parle
d'Amanjeu I. Sire d'Albret en 1050.
d'où font venus les Marquis d'Albret,
Comte de Mioffens , &c. Cette Famille
eft finie par la mort du Marquis
d'Albret Colonel du Regiment
du Mercure Galant.
145
ment de Navarre. On trouve des Cardinaux,
un Maréchal de France , & des
Chevaliers des Ordres du Roy,de cette
Maiſon qui a pour Armes , écartelé de
France , & de gueules pur.
Monfieur le Duc de Montaufier , les
Comtes de Jonfac , Sainte Maure , & c.
defcendent de Guillaume de Percigny,
Sieur de Sainte Maure 1223. Il y a eu
des Lieutenans Generaux des Armées,
& de Provinces ; des Gouverneurs de
Xaintonge , d'Angoumois , &c. & des
Chevaliers des Ordres du Roy , de cette
illuſtre Famille , qui porte d'argent
à la Face de gueules.
Brient II. Baron de Chafteau- Briant,
a donné commencement aux Marquis
de ce nom en 1106. Chateau Briant
Porte de gueules femé de Fleurs de Lys
d'or.
Juhael de Maleftroit en 1119. d'où
un Cardinal , & les Marquis de Maleſtroit
, qui portent de gueules à neuf Befans
d'or.3.3.3.
L'Abbé le Laboureur dans fon Hiftoire
de Charles VI. fait mention d'un
Jean I. du nom , Sire d'Aumont , qui
Q. d'Avril 1681.
G
146
Extraordinaire
époufa Mabile en 1248. On trouve
dans cette Famille de grands Prelats qui
ont gouverné l'Eglife , plufieurs Ducs,
Pairs, & Maréchaux de France , des Capitaines
des Gardes du Corps , des Chevaliers
des Ordres illuftres , & des Gouverneurs
de Provinces, Monfieur le Duc
d'Aumont ,Premier Gentilhomme de la
Chambre , & Gouverneur du Boulonnois
, eft le Chef de cette Maifon , qui
porte d'argent au Chevron de gueules,
accompagné defept Merlettes de mesme,
quatre en chef, & trois en pointe.
L'augufte Famille de la Tour d'Auvergne
eft fi relevée que je n'ofe vous
en parler icy , dans la crainte que j'ay
de ne pouvoir affez dire. J'auray foin de
vous en entretenir dans une Lettre particuliere
, qui vous marquera tous les
illuftres Defcendans d'Hervé Comte
d'Auvergne , qui vivoit fous Charles
le Chauve Roy de France & Empereur
, l'an 844. Vous fçavez , Madame,
que Monfieur le Cardinal de Bouillon ,
Grand Aumônier de France ; Monfieur
le Duc de Büillon , Grand Chambellan
; Monfieur le Comte d'Auvergne,
Colonel
du Mercure Galant. 147
que
نم
Colonel Genéral de la Cavalerie, & Mr
le Prince de Turenne , font les principaux
de cette ancienne Maifon , qui
porte écartelé, au 1. & 4. d'azur à une í.
Tour d'argent maçonnée de fable , l'Ecu
feme de France ; au 2. d'or à trois Tourteaux
de gueules 2.1 . au 3. cotticé d'or
& de gueules de douze pieces. Sur le
tout,party au 1.d'or au Gonfanon à trois
Pendans de gueules , frangé de finople;
an 2. de gueules à la Face d'argent.
Il y a peu de Nobleffe fi bien établie
celle des Vicomtes de Polignac ( en
Auvergne ) Marquis de Chalançon , Barons
de Chafteauneuf, de Randon , de
Randonat , & de Solignac. Nos Roys
n'ont prefque point fait de creation de
Chevaliers, qu'ils n'ayent nommé quelques-
uns de cette illuftre Famille , qui ›
s'eft maintenue das fon éclat depuis Armand
I. Vicomte de Polignac en 1065 .
jufqu'à Mr le Vicomte de Polignac,
Marquis de Chalançon , Chevalier des
Ordres du Roy , qui eft aujourd'huy
Gouverneur du Puy en Velay , & porte
facé d'argent & degueules , de fix Pieces.
Voftre Amy s'eft abufé , lors qu'il
Gîj
148 Extraordinaire
vous a dit qu'on n'a point imprimé la
Genealogie de la Maifon de Béthune,
puis que Monfieur du Chefne le Pere
en a donné une tres- ample, depuis Robert
I. Seigneur de Béthune en 1036 .
Il portoit d'argent à la Face de gueules.
Les Cadets de cette grande Famille, ont
mis le Lambel de mefme en chef.
Monfieur le Chevalier de Chatillon
, Capitaine des Gardes de S. A. R.
Monfieur , eft de la tres- noble Famille
des Comtes de Chatillon - S . Pol , dont il
y a eu des Conneftables & Maréchaux
de France, des Regens du Royaume, &
Miniftres d'Etat, desChevaliers des Ordres,
& c . Endes Seigneur de Chatillon,
& de Bafoches l'an 923. eft le premier
que je trouve de cette Maifon, qui porte
de gueules à trois Pals de vair au
Chefd'or.
Pierre Flotte , Chevalier , Seigneur
de Revel, eftoit connu en 1293. & portoit
facé d'or & d'azur de fix pieces.
Monfieur le Marquis de Revel , qui a
fi bien fait dans nos dernieres Campagnes
, n'eft pas de ce nom ; mais de Broglio
, qui eft une tres - noble Famille ,
origi
du Mercure Galant.
149
originaire d'Italie, & tres- confiderée en
France , où elle eft établie avec hon-
& porte d'or an Sautoir encré
neur ,
d'azur.
La Maiſon de Saveufe fi connuë
dans le Parlement, vient de Guillaume
Seigneur de Saveufe en 1361. Ces
Mellieurs portent de gueules à la Bande
d'or , accoftée de fix Billettes de mefme,
trois en chef& trois enpointe.
Erneis Malet , Seigneur de Guerarville,
fe diftinguuit en 1178. 11 defcendoit
des anciens Comtes d'Alençon .
Ce nom de Guerarville a efté depuis
abregé en celuy de Graville, dont il y a
eu des Admiraux , des Chevaliers des
Ordres , & c. d'où font fortis Monfieur
le Comte de Malet- Graville , & Monfieur
l'Abbé de Rubec , qui portent de
gueules à trois Fermeaux d'or , 1.1 .
Voila, Madame , une partie de ce que
vous m'avez demandé . Je fouhaiterois
pouvoir vous écrire fur l'origine des
Familles , & fur les Armes de Meffieurs
· les Comtes du Montal , de Nancré , de
Monbron , de Tallard ; du Marquis de
Montauban , Lieutenant de Roy de la
Gij
150 Extraordinaire
Franche- Comté, du Baron de Monclar,
de Monfieur Calvo , & de Monfieur le
Bret defunt , que nous avons vû Gouverneur
de Douay ; mais il ne m'a pas
efté poffible de vous contenter fur ce
chapitre. Si on vous fait remarquer
quelques fautes dans ce Memoire , je
m'affure que vous aurez la bonté de
m'en avertir, & de me croire , & c.
L.M.D.S.B.
Monfieur du Rofier a expliqué ce
qu'il penfe fur toutes les Questions du
dernier Extraordinaire , par les Vers
quifuivent. Il eſt le veritable Autheur
de tous les fentimens en Vers , qui ont
paru fous des noms fupofez dans les Extraordinaires
précedens.
2003 Fobs folks. Co63 2003 2003 2003 2000).Colo? 6063. Co
S'il eft plus avantageux à une Femme ,
d'eftre aimée dés la premiere fois
qu'on la voit , ou de ne l'eftre qu'apres
qu'on a eu le temps d'examiner
fon merite.
Omme il n'est point d'Amant fi-
Codelle. Et
du Mercure Galant. IST
Et qu'on traite d'abus un amour eternelle
,
Il eft fans- doute avantageux
Aux charmans attraits d'une Belle,
gagne
Qu'elle
Et que
d'abord & nos coeurs &
nos voeux ,
chacun brûle pour elle ,
Dés qu'elle paroift à nos yeux.
Elle connoift par là le pouvoir de fes
charmes . [ les armes.
Il ne faut que la voir pour luy rendre
Mais ce n'eft pas fans deplaifir
Qu'elle voit qu'un Amant qu'à l'amour
elle invite,
Avant que de ceder , fe donne le loifir
04
De reconnoiftre fon merite ;
Car enfinfon plus grand defir,
Eft d'aller promptement au gifte .
Si une Femme qui aime toûjours un
Amint dont elle a efté trahie , doir
écouter fa paffion ou fa gloire , quand
cet Arnant tâche à obtenir le pardon
de fon infidelité.
OF
Vy , Philis, cet Amant ingrat
Eft indigne de voftre eſtime;
G iiij
152 Extraordinaire
Mais vous l'aimez encor , il reconnoift
fon crime,
Et pouvez vous dans cet état
Luy refufer enfin un pardon legitime ?
L'amour doitfur l'ambition
Remporter toujours la victoire.
De ce tendre retour aye compassion.
Ne craigne rien pour vostre gloire,
Ecoute voftre paffion.
Comment l'ame eſtant purement fpirituelle,
eft touchée par la Mufique qui
eft une choſe fenfible.
L
' Ame eftant d'elle-mefme une fource
infinie
De charmans & divins accords.
Ie ne m'étonne point qu'eftant unie au
Corps,
Elle foit icy bas fenfible à l'harmonie ;
Car quand ce ne feroit que par raport
aux fens,
Quoy que toute fpirituelle,
La Mufique par ces accens
Peut aifément agir fur elle.
L'Homme eft tout harmonie ainfi que
l'Vnivers. Ses
du Mercure Galant.
153
Sesfens,fes faculte dans fon Corps organique,
Comme autant d'Inftrumens divers,
Se meflent à tous les Concerts,
Que pour toucher noftre ame invente la
Mufique.
Si la Santé peut eftre alterée par les
Paffions.
IL
femble
que
que nos paffions 9
no )
Devroient peu fur nos Corps faire d'impreffions,
Ayant avec nous pris naiſſance,
Cependant chacun fçait quelle eft leur
violence.
On les voit triompher de noftre liberté,
Et fouvent nous ravir la vie & lafanté.
L'Homme, fource des maux , par luymefme
s'y pouffe.
Ce font fes paffions qui font tous fes malbeurs
;
On le voit par l'amour , qui bien que la
plus douce ,
Luy caufe tous les jours mille & mille
douleurs. G v
154
Extraordinaire &
Des manieres des plus fameux Peintres.
Ans ceffe la Nature & s'applique
S
&
s'exerce
A donner aux Humains une forme di.
verse ;
Et ces Portraits vivans de la Divinité,
Ont, felon qu'illuyplaift , plus ou moins
de beauté.
De mefme on voit en chaque Ouvrage
Des Peintres de l'Antiquité,
Quel eftoit le talent qu'ils avoient en
partage,
Quel eftoit leur génie & leur habileté.
Tous dans un fi bel Art n'ont pas en
mesme uſage;
Chacun diverfement arrivoit à ſa fin.
L'un avoit l'Ordonnance , & l'autre le
Deffein.
L'un d'un beau Coloris rebanffoit fa
peinture.
Vn autre plus exact imitoit la Nature.
L'un à bien reffembler mettoit tout fon
efprit.
L'un nepeignoit qu'en grand , & l'autre
qu'en petit.
C'eft
du Mercure Galant .
155
C'est ainsi qu'à l'envyfe formant un modelle
,
It's font tousparvenus à l'immortalité.
Mais dans cette diverfité,
La gloire eft deue au grand Apelle.
Pour les traits delicats , pour la naïveté,
Aucun autre que luy plus haut ne peut
atteindre,
"
Il peignoit le Soleil , la Foudre , les
Eclairs ,
Tous les Feux qu'on voit dans les
airs ,
Il peignoit ce qu'on ne peut peindre.
Mais ce qui luy donnoit encor le premier
rang
Apelle ofoit peindre Alexandre,
Comme Le Brun ofe entreprendre
Le Portrait de Louis LE GRAND.
Sur la Magie Naturelle,
Tout
Out ce que l'Homme ingenieux
Fait paroistre de grand, eft fouvent peu
de chefe.
Il fuffit d'en cacher la cauſe ,
Pour tromper aisément nos efprits &
nos yeux. Ges
156
Extraordinaire-
Ces bizares effets que l'on ne peut comprendre,
Ne doivent pas tant nous furprendre.
Et fouvent c'est à tort qu'on les veut
critiquer ;
Car enfin la Magie , ou ce que l'on
appelle
Parmy les Curieux , Science naturelle,
N'eft , à proprement s'expliquer ,
Qu'une connoiffance tres-pure
Des merveilles de la Nature ,
Avec l'art de bien l'appliquer.
Sur ce qu'on a demandé des Madrigaux
touchant la liberalité du Roy , qui a
donné au Public les cent mille francs
qu'il avoit gagnez à la Loterie .
Dignes Favorisd'Apollon
que Mercure vous prie
De venir aujourd'huy dans le facré
Fallon ,
Pour chanter de LOUIS la grande
Loterie?
Ce Prince en tout fi merveilleux ,
Eft grand encor parmy les feux ,
Et
F
du Mercure Galant. 157
Et l'on voit bien que la Fortune ,
Quoy que favorable àfes voeux ,
Ne le rend pas toujours heureux ,
Quand à tous fes Sujets elle n'est pas
commune.
Defcription d'un Printemps.
DE
Eja de mille Oyfeaux on entend le
ramage ,
Déja de mille Fleurs on voit les Champs
couverts ,
Déja tous les Arbres font vers ,
Et font un agreable ombrage.
L'air eft pur & ferein, une douce chaleur
A nos Corps abatus redonne la vigueur,
Et dans cette faifon nouvelle
1
Toutrajeunit, tout renouvelle .
Tout rit , tout plaift , tout charme, avecque
les beaux jours ,
Et ce n'eft pas enfin fans fujet qu'on
appelle
Cet aimable Printemps la faifon des
amours ,
Puis qu'en tous lieux on ne refpire
Que les tendres foupirs de l'amoureux
Zéphire.
Mais
158 *
Extraordinaires
Mais pourquoy s'amufer à tracer un
Tableau,
De ce que le Printemps étale de plus
bean ?
Quittons deformais nos Murailles,
Et courons voir Saint Clou , Verſailles,
Saint Germain, & Fontainebleau.
Ma Mufe, je l'avonë , eft foible & languiffante,
Pour bien représenter la Nature naiffante.
Il faut eftre fçavant , il faut eftre amoureux
,
Pour décrire de Flore & l'Empire &
les feux. the tende
C
Il faut auxgraces du Parnaſſe
Joindre le ftile des Amans ',
Quelque effort qu'un Poëte faffe,
Il nepeutfans aimer dépeindre un bean
Printemps.
Sur les Affemblées des
Tuilleries .
M
Ais fans aller plus loin , entrons
aux Tuilleries ,
Tout le monde y tourne fespas ;
Elles
du Mercure Galant. 159
Elles font vertes & fleuries,
C'est là que le Printemps a de nouveaux
appas;
Mais ils font effacez par tous ceux qu'il
convie
De venir dans ce Lieu charmant
Prendre le divertiſſement
Le plus innocent de la vie.
Que d'éclat , que de pompe on voit de
toutes parts !
}
Que ce flus & reflus de Galans & de
Belles
Surpaffe de bien loin toutes les Fleurs
nouvelles,
"
Et merite mieux nos regards!
Que de brillant , que de jeuneffe,
Que debeauté , que d'agrément,
Que de vertu , que de fageffe,
Se trouve icy confufement,
Et que ces belles Affemblées:
Parent encore ces Allées
Par leur fuperbe ajustement !
Par tout , l'or & les pierreries
Brillent d'un merveilleux éclat ,
Et rehauffent des Broderies
L'ouvrage fin & délicat ;
Mais de cent modes diférentes,
Auffi
160
Extraordinaire
Auffi nouvelles que galantes,
On admire l'invention ;
Et comme en ce lieu l'onfepique
D'eftregalant & magnifique,
Ony fait bien l'honneur de nostre Na
tion.
Devife d'un galant Homme , &
fi l'on peut dire avec raiſon ,
qu'il doit rarement eſtre complaifant.
T
EXvan de
N vain mon efprit fubtilife,
Et raffine fur ce fujet.
Un galant Homme eft un Objet
Qu'on peint mal dans une Devife;
Mais puis qu'il faut enfin en faire le
Portrait,
Voicy, fi je l'ay bien comprife,
L'idéeau naturel d'un Homme fi parfait
;
Un quadran au Soleil , avec ces mots'
pour ame,
Toûjours officieux , fans erreur & fans
blâme .
Et pour finir la Question,
Comme ungalant Homme pour plaire
Doit
du Mercure Galant. 161
Doit eftre complaifant en toute occafion,
Malgré tout le party contraire,
Le mot de rarement me choque en ce
difcours,
Souvent eft mieux , & mefme on peut
dire toûjours.
2003 food :for EX $ 803 6063 : 6063 : EX
DE L'ORIGINE
ET DE L'USAGE
DES MASQUES.
་
L eft prefque impoffible de bien
traiter de l'origine des Malques , &
de leur ufage , qu'on ne parle en meſme
temps de l'origine des Bacchanales ,
& de celle de la Tragédie & de la Comédie,
parce que toutes ces chofes ont
un enchaînement entr'elles, ou plû: oft
une dépendance les unes des autres ; mais
pour fuivre l'ordre des temps que tout a
commencé, & des Nations qui en ont
pris l'ufage, il eft à propos d'expliquer
d'abord ce que c'eftoit que les Bachanales.
Si- toft que BBaacccchhuuss , qui depuis fut
appellé
162 Extraordinaire
appelléle Dieu Liber ', eut fubjugéré les
Indes & l'Egypte , ayant , comme dit
Luciens pour Chefs de fon Armée , Pan
& Silene , & que par les conqueftes il
en eut reduit les Nations à fon obeïffance
, il réfolut d'en mener le Triomphe
dans fon Char attelé de Tigres &
de Leopards , accompagné des mefmés
Pan & Silene , &fuivy des Faunes , des
Satyres , des Egipans & des Nymphes .
C'est à dire à proprement parler , que
quand Bacchus , que depuis l'on a tenu
pour une Divinité , eut appris aux Indiens
& aux Egyptiens l'Art de cultiver
les Vignes , & de faire les Vandanges,
l'on inftitua à l'honneur de ce Dieu des
Feftes celebres dans toutes les Régions
par où il avoit paffé , lefquelles furent
appellées Bacchanales , & qui depuis
furent apportées des Indes & de l'Egypte
dans la Grece , & de la Grece dans
la Toscane , & en fuite à Rome.
Apollodore au Livre ; . Orphée en
un Hymne qu'il fait à la louange de
Bacchus , & Héfiode en fa Theogonie ,
auffi bien que l'Hiftoire Genealogique
des Dieux , parlent amplement de la
nailfance,
du Mercure Galant.
16:37
naillance, & de tous les progrés de Bacchus.
Eurypide en fa Tragédie des Bacchantes
fait mention de cette Divinité,
comme Paufanias en fes Attiques ' , qui
dit quels eftoient les Satyres , les Fau
nes , les Silvains , Silene , & les autres
Divinitez champeftres, qui d'ordinaire
accompagnoient le Dieu Bacchus .
Or comme les Bacchanales
› qui
eftoient une espece de Sacrifice , fe celo
broient avec beaucoup de folemnité , & .
avec un grand concours de Peuple, tantoft
dans les Bois confacrez aux Dieux ,'
& tantoft dans les Carfours des Villages
, les Villes n'eftant pas encor en
nombre , l'on avoit coûtume d'immofer
à Bacchus un Bouc,foit que cet Animal
apportaft du dommage aux Vignes;
oa que ce fuft la récompenfe de ceux
qui compofoient les Vers qui fe recitoient
en l'honneur de ce Dieu , ou
plûtoft qu'on leur donnaftune Peau du
mefme Bouc remplie de Vin , car les
Peaux de cette efpece d'Animaux
eftoient les vaiffeaux à Vin de ces
temps-là. C'eft de là , felon le fentiment
de divers Autheurs , que les Bacchana-
&
les
164
Extraordinaire -
ང་
les & la Tragédie n'avoient qu'un
meline principe , ou qu'elles dépendoient
l'une de l'autre , le mot de Tragédie
, comme tiennent quelques- uns,
venant de celuy qui en Grec fignifie
Bouc ou de celuy qui en la mefme
Langue , comme d'autres penſent , ſignifie
Lie , parce qu'avant l'ufage des
Malques,les Boufons qui jouoient leurs
Perfonnages avoient coûtume de fe fro
ter le vifage de Lie d'huile , pour n'eftre
pas facilement reconnus . C'eft la penfée
de Donatus, & ce que dit Horace en
fon Art Poëtique , parlant de l'origine
de la Tragedie.
Carmine qui Tragico vilem certabat ob
bircum .
Et à l'égard du déguifement du vifage,
il parle auffi de cette Lie d'huile en ces
termes. 1
Peranti facibus ora.
Puis que l'on remarque que les Bacchanales
& la Tragedie fortoient d'une
mefine fource, qui eftoient les Sacrifices
que l'on faifoit à Bacchus , il eft à propos
de s'arrefter fur les particularitez de
la derniere, quoy que le mefme Donatus
donne
Du Mercure Galant.
165
donne le mefme principe à la Comedie
qu'à la Tragedie, du temps des Indiens
& des Egyptiens.
Aprés qu'un certain Mélampus Fils
d'Amytheon & de Dorype , eut apporté
le premier les Bacchanales de l'Egypte
dans la Grece , les Athéniens les reçeurent
les premiers , & l'on tient que
Livius Andronicus fut le premier qui
inventa la Tragedie Grecque. Suidas
dit que ce fut Epigene de Sicyonie , &
qu'apres luy Tefpis de la Ville d'Icare ,
fit paroiftre aux yeux des Athéniens le
Triomphe de Bacchus. C'eft ce que confirme
Horace par ces paroles.
Ignotum Tragica genus inveniffe camoena
Dicitur , & plauftris vexiffe Poëmata .
Thefpis ,
Que canerent , agerentque .
La Tragédie reçeut en fuite beaucoup
plus d'éclat par Sophocle , & par
Eurypide ; & apres eux Accius , & Pacuvius
, & d'autres celebres Autheurs ,
l'embellirent. D'abord les Actions tri
ſtes & funeftes convinrent à la Tragedie
; mais on ne fut pas long- temps fans
y mefler les Heros , les Roys , & les
plus
5
166
Extraordinaire
plus grands Perfonnages. Therfippus
dit que l'on obfervoit une certaine Dance
dans la Tragedie , qu'on appelloit
Emmelie. Elle eftoit grave & ferieuſe,
& il ajoûte qu'elle y avoit efté introduite
par Bathyllus d'Alexandrie , Juvenal
parle auffi de cè Boufon ,
Multùm faltante Bathyllo.
Mais ce fut apres que la Tragedie fut
devenue fixé & arreftée fur le Theatre.
Il faut remarquer que comme ces
Jeux eftoient publics , & fe celebroient
d'un lieu en un autre lieu , pour faciliter
la veuë des Spectacles au grand nombre
des Affiftans qui s'y rendoient , les
Acteurs de la Tragedie, & de la Comedie,
trouverent à propos de fe fervir de
Chariots roulans , pour les reprefenter
d'un Village en l'autre . Horace attribuë
l'invention de ces Chars à Thefpis dont
il vient d'eftre parlé.
Varron eft d'opinion qu'avant que
les Athéniens fe feffent aflemblez pour
former une Ville , la Jeunelle Grecque
avoit coûtume d'aller autour des Bourgs ,
des Villages & des Carfours , chanter
avec folemnité des Vers boufons &
gaillards
du Mercure Galant .
167
gaillards à l'honneur de Bacchus , &
que de là la Comedie auroit pris fon
nom & fon origine , la faifant dériver
du mot Grec qui fignifie Bourg, ou Vil.
lage , & de celuy de Chant. D'autres
veulent qu'elle tire fa dénomination
d'un autre mot qui fignifie en la mefme
Langue, agir avec lafciveté , & faire le
Boufon, & que pour cela l'on propofoit
des Prix, & des récompenfes à ceux qui
yréüffiroient le mieux. C'eft ce que
Virgile dépeint admirablement au 2.
Livre de fes Georgiques, quand il parle
des plaifirs que les Athéniens fe donnoient
dans les Bacchanales , & autres
Jeux publics qui fe celebroient à la
Campagne.
Pramiáque , ingentes pagos & compita
circum
Thefeida pofuere , atque inter pocula
lati มิ
Mollibus in pratis unctos faliere per
mutres col 7
- Ce mefme Autheur introduit chez
les Tofcans , & chez les Romains , de
pareils Jeux & Spectacles publics avant
que
168 Extraordinaire
que Rome euft esté baſtie , & ajoûte
qu'ils avoient coûtume de fe faire des
Maſques d'écorce d'Arbres , & que fous
ces faux vifages , ils récitoient leurs
Vers boufons à haute voix à l'honneur
du Dieu Bacchus .
Nec-non Aufonij , Troja gens Miffa,
coloni
Verfibus incomptis ludum , rifúque fo
luto ,
Oráque corticibus fumunt horrenda cavatis
,
Et te , Bacche , vocant per carmina lata
, & c .
Virgile donc auffi bien que Servius ,
fait icy connoiftre que la Comedie que
les Grecs reprefentoient , & apres eux
les Tofcans & les Romains , n'a pris
fon origine que des Festes de Bacchus,
en l'honneur duquel fe faifoit l'immolation
du Bouc.
Baccho caper omnibus aris caditur.
Voyons quelles parties on a coûtumé
d'attribuer à la Comedie , & quels en
ont efté les Autheurs.
Suidas divife la Comedie en trois
âges ;
du Mercure Galant. 169
ages ; l'une qu'il appelle ancienne, dans
les temps que chez les Athéniens l'Empire
eftoit encor au pouvoir du Peuple.
Alors les Autheurs des Drames ou Pieces
Comiques , avoient la liberté de
mefler dans leurs railleries , & dans
leurs brocords , des pointes d'efprit , &
des Vers piquans pour exciter leurs
Auditeurs à la rifée , & le Peuple prenoit
beaucoup de plaifir à entendre les
Declamations qui fe faifoient contre
les moeurs corrompues des Citoyens,
& contre les iniquitez des Juges , &
l'avarice des Magiftrats. C'eft auffi ce
que remarque Horace dans fes Sa
tyres.
Seu fur , feu machus foret , aut
alioquin
Famofus , multa cum libertate notabant.
វ
Cette licence fut & devint fi grande
, qu'il n'y avoit point d'ordres , d'âges
, de fexes , ny de conditions qui n'y
fuffent expofez ; & l'on trouvoit que
c'eftoit alors un moyen pour corriger
les vices , & pour rendre les Perfonnes
plus affectionnées à s'acquerig
Q. d'Avril 1681 . H
170
Extraordinaire
une bonne reputation ; & à fuivre un
meilleur genre de vie. Ces invectives
fe faifoient fouvent par tout le Corps
des Acteurs , & c'eft ce qui eft remar
qué par Ariftophane. Quelquefois
toute la Piece ne confiftoit qu'en cela,
Il n'y eut plus en fuite que les Chours
qui eurent cette liberté. Les Autheurs
qui furent celebres en cette ancienne
Comedie , furent Cratinus , Cupolis,
Ariftophane, Phrynichus , & plufieurs
autres.
Si-toft que le pouvoir du Peuple
eut paffé aux Grands, & aux Magiftrats,
cette licence fut moderée . On retrancha
les Choeurs de la Comedie , & par
là il s'en fit une nouvelle . En celle- là
Philippides , Straton , Anaxilides , Ambraciota
, Epicrates, & plufieurs autres,
acquirent beaucoup de réputation. La
derniere fut en fuite feparée en cinq
Actes , & Suidas rapporte que Sufarion
de la Ville de Mégare , a efté le premier
Comique de ces temps-là , & qu'il a
donné le nom à la Comedie. Epichar
mus de Syracufe l'a fuivy de prés , &
felon Ariftote , Phormus avec luy
inventa
du Mercure Galant.
171
inventa la Comedie reformée.
Suidas , & apres luy Scaliger , rapportent
qu'Ariftophane fe peignit le
premier le vifage de Vermillon ou de
Cerufe pour le déguifer , parce qu'il
n'ofoit paroiftre devant Cleon à vifage
découvert à caufe de fa puiffance de
Tribun du Peuple , aucun des autres
Boufons n'ofant reprefenter ce Perſonnage.
Ainfi cet Ariftophane par fa hardieffe
fut caufe que les principaux craignant
qu'on ne les repriſt , changerent
de moeurs.
Il s'obfervoit dans ces anciennes
Comedies une Dance lafcive & boufonne
, que
, que l'on appelloit Cordace , &
que l'on tient avoir efté inventée &
etablie par Bacchus mefme , apres la
Victoire qu'il remporta dans les Indes.
Les fujets de la Comédie de ces tempslà
, eftoient le plus fouvent les amours,
on les raviffemens des Vierges , & la fin
en eftoit toûjours heureuſe .
A l'égard des Perfonnages qui paroiffoient
dans les Bacchanales chez les
Grecs , & que la Tragedie & la Comedie
ont imité, l'on voit , felon que rap-
Hij
172
Extraordinaire
Porte
Suidas
>
que les uns eftant
grotefquement
déguifez , y faifoient les
Satyres ou les Faunes quelques-uns
Pan ou Silene, & d'autres les Nymphes
champeftres , & que pour mieux contrefaire
les Perfonnages
qu'ils y vouloient
introduire
, ils s'y prefentoient
la tefte environnée
de Lierre , ou de
Lambruches
, ou de Pampre avec des
Raifins pendans
, & que d'autres
avoient le Thyrfe à la main avec des
ceintures ou peaux de Bouc , récitans à
haute voix leurs Vers qui fentoient les
airs Bacchiques
.
Apres l'ufage des Chariots , celuy
des Theatres fut introduit chez les mêmes
Grecs. Les Tofcans & les Romains
les imiterent , parce que le Peuple qui
venoit en foule aux Jeux publics , par
l'élevation du Theatre , avoit la veuë
plus libre pour les Spectacles , & pour
voir les Actions Tragiques & Comiques.
Caffiodore en une Epigramme
qu'il a tirée des Grecs , dit que les Athéniens
furent les premiers qui drefferent
des Theatres , quoy que , felon Eufebe ,
l'on en donne la premiere invention à
Bacchus
du Mercure Galant .
173
Bacchus fous le nom de Denys. Servius
confirme encor cette opinion , que les
Theatres ont efté dreffez à l'honneur du
Dieu Liber , lors qu'il parle des Jeux
publics ou de Theatre, que les Anciens
avoient coûtume de celebrer tous les
ans. Plutarque en la Vie de Thefée,
rapporte pareillement qu'en la Ville
d'Athenes il y avoit des Theatres publics
, de mefme qu'il y en avoit prés
d'Alexandrie dans l'Ifle Antirrhodos,
comme dit Strabon ; mais ces premiers
Theatres n'eftoient dreffez que pour
un temps. Ce font les Romains qui
dans leur luxe en ont dreffé de perpetuels
, & de fi fomptueux , qu'ils ont
égalé les plus fuperbes Edifices ; & c'eſt
ce qui a attiré l'admiration des Peuples
qui venoient en cette Capitale de tout
Ele Monde.
re
Il eftoit encor à remarquer que les
premieres Scenes ne fe faifoient chez
les Grecs qu'avec des Feftons de Lierdes
Branches de Vigne , ou d'autres
Rameaux , ce qui fentoit encor les
Bacchanales , & qu'elles avoient eſté
introduites non pas pour des Décora-
Hij
FB PA
174
Extraordinaire
tions, mais pour fervir d'ombrage. Elles
fervirent en fuite pour diverfifier les
Entrées des Acteurs , comme dit Suidas.
L'on donne l'ornement nouveau de la
Scene à Phorinus , car il changea les
Feftons en des Peaux rouges,& le veftit
le premier de Robe longue. Ce fut
Phrynichus qui introduifit chez les
Athéniens , le premier Perfonnage de
Femme fur le Theatre .
Les Scenes & les Décorations ayant
efté imitées par les Tofcans & par les
Romains , cela donna lieu aux Jeux
qu'ils appelloient de Scene ou de Theatre
, à la diftinction des autres . Tite-
Live dit que ces premiers Jeux furent
reprefentez environ l'an 380. apres la
fondation de Rome , fous le Confulat
de Sulpitius & de Licinius Stolon ;` car
auparavant l'on faifoit venir de la Tofcane
, les Boufons qui ne faifoient que
des gefticulations , & des poftures grotefques
, en fautant & dançant au fon
des Fluftes , & récitans quelques Vers
boufons à la mode du Païs ; car ceux
que l'on appelle Hiftrions ou Boufons,
tirent leur nom du mot Toſcan.
Lucien
du Mercure Galant .
175
gue
Lucien faifant une diftinction entre
les Acteurs de la Tragedie & ceux de
la Comedie , introduit dans le Dialogue
intitulé les Exercices , Anacharfis
& Solon, qui dilent leur penfée fur les
uns & fur les autres. Nous permettons,
dit Solon , aux Comiques de reprendre ..
librement dans leurs brocards , & dans
leurs railleries , les mauvais Citoyens,
autant de fois qu'ils apprendront qu'ils
commettent des actions indignes de la
Republique , c'est là le vray moyen de
les faire devenir meilleurs . A quoy Anacharfis
répond. fe connois les Tragiques
& les Comiques , & je fçay les diftina
guer. Ceux- cy font montez fur de hautes
Chauffures. ( Il entend parler des Tragiques
qui portent le Cothurne ou Bro .
dequin. Ils font bigarez par leurs veftemens
à bandes d'Ecarlate enrichies
d'or. Ilsportent des Mafques à la verité
ridicules , & dont la bouche eft fort ouverte
pour déclamer plus facilement , &
à haute voix ; & en les voyant , je mimaginois
que Rome celebroit encor les
anciennes Bacchanales ; mais quant aux
Comiques , ils avoient des Escarpins
,
Hij
176
Extraordinaire
plus bas , c'eft du Soc qu'il veut parler
) leurs veftemens fentoient les Bou
fons, & leurs Mafques eftoient beaucoup
plus ridicules , & donnoient à rire à tou
les Auditeurs on Spectateurs.
Nous voilà venus à l'origine & à
Pulage des Mafques , qui font la derniere
partie de ce Difcours , & que j'avois
deftinée pour la premiere ; mais
comme les Bacchanales en ont efté le
principe , il a fallu fuivre cet ordre.
La Lie d'huile , comme nous avons
dit, fut donc la premiere invention qui
fervit à déguifer le vifage , & Thefpis
fervit le premier. Ariftophane , au raport
de Suidas , fe peignit le vifage de
Vermillon ou de Cerufe ; mais comme
ce déguifement ne fembla pas fuffifant,
les feuilles de l'Herbe nommée Bardant
ou Perfonata, d'où le mot de Perfonnage
ou Mafque, eft dérivé , fut mis en fuite
en ufage pour les Acteurs tant de la
Tragedie , que de la Comedie , dans
leurs déguifemens . Virgile , comme il
a efté déja dit , donne aux premiers
Tofcans & Romains l'ufage des écorces
d'Arbres pour fe faire des Mafques.
Quoy
du Mercure Galant.
י ל ד
Quoy que Suidas donne l'invention des
Mafques à Cherillus d'Athenes, & qu'il
dife qu'il ait commencé le premier la
Scene chez les Grecs , Horace en fon
Art Poëtique ne laiffe pas d'affurer que
les Mafques furent introduits fur le
Theatre , avec la diverfité des habillemens
,par Efchylus.
Poft hunc perfona , pallaque repertor
honesta
= Æschylus.
Aprestous ces ufages nouveaux , l'on
fe fervit de Toille ou de Peaux de Bouc
pour en faire la compofition ; à quoy
fucceda la Carte jettée au moule.
Voilà le fentiment de Servius en fon
Commentaire fur Virgile , en parlant
des Mafques, & il le dit en ces termes.
Il eftoit neceffaire , à raiſon des Sacrifices
que l'on offroit à Bacchus , qu'ilfe
fift quelques actions boufonnes & grotefques
, par lesquelles le Peuple en cette
coûtume folemnelle puft eftre excité à la
rifée , que ceux qui faifoient ces
actions , pour la honte qu'ils en pouvoient
recevoir , trouvaſſent un moyen
de fe déguifer le visage , ce qui ne fe
H Y
178 Extraordinaire
pouvoit faire que par les choſes qui
viennent d'eftre dites , ou par les
Maſques .
Mais comme cette coûtume de porter
le Maſque dans la plupart des Jeux
publics , n'a pû tomber , elle a efté retenuë
non feulement par les Balladins
& par les Boufons de Theatre , mais
mefine elle a encor regné dans la fuite
des temps , & regne jufques à preſent
en diverſes Parties de l'Europe , tant en
Italie , en France , qu'en Allemagne,
& elle ne fe peut perdre en certaines
Villes , qui fuivent encore ce refte du
dernier Paganiſme , qui aidoit à celebrer
les anciennes Bacchanales avec des
Chars de Triomphe , & des Troupes de
Perfonnes diverſement déguilées fous
le Mafque & mefme l'on diſtribuë encor
des Pafquins qui imitent en quelque
façon les Vers des anciens Boufons
de Theatre , pour pincer ou mordre
ceux dans les actions defquels on trouvoit
quelque chofe à redire , foit qu'ils
euffent paffe pour Dupes , ou qu'ils fe
fuffent laiffez lourdement; furprendre ;
eu pour reprendre les vices ou les
1
moeurs
du Mercure Galant.
179
moeurs corrompues du Siecle ; ce qui
n'a pû eftre encor déraciné ou retranché
par la Police des Magiftrats , ny par les
Loix mefmes . Les Balets & les Dances
fouffrent les Perfonnes déguifées &
fous le Mafque ; mais ces déguiſemens
n'ont rien de profane ny d'injurieux.
Cela ne fe fait que pour des plaifirs
innocens & honneftes , & les plus
belles Cours de l'Europe y trouvent
leurs divertiffemens .
Mais ne pourra-t'on pas dire qu'une
partie des Fables a donné lieu aux Poëtes
de nous reprefenter par leurs fictions
l'origine & l'ufage des Mafques ? Car
que voudroit dire Perfée avec fa Tefte
de Meduſe , dont la figure eftoit fi diforme
, & le regard fi affreux , qu'il
pouvoit changer les Hommes en pierre
? Que pourroit fignifier la Teſte
des Georgones , & celle des Cyclopes,
qui n'avoient qu'un oeil Celle des
Cercopes fi contrefaites , ou une infinité
d'autres changemens de poftures
ou de vifages , à qui l'on donne le nom
de Métamorphofes , fi ce n'eftoit autant
de Maſques de figures differentes , dont
on
180 Extraordinaire
on a cru que les Anciens fe font fervis
dans leurs déguifemens ? Sur cela il faut
voir Macrobe en fes Saturnales .
Toutesfois comme la politeffe du
beau Sexe de la Nation Françoife , luy
fait chercher les moyens de fe conſerver
le teint frais & délicat , ou contre
les injures de l'air , ou contre les rigueurs
du temps ou de la faifon , il ne
faut pas improuver l'ufage des Mafques
qu'il a pris depuis plus d'un Siecle. La
figure , la couleur , & la matiere , qui
n'ont rien de choquant , ne paffent pas
pour un déguiſement. Auffi n'ay. je pas
deffein d'y rien contredire , les Loix
n'ayant jamais étendu leur autorité pour
en interdire l'uſage.
י
Je finis donc , en donnant non feule
ment l'origine & l'ufage des Mafques,
mais auffi celle des Bacchanales , de la
Tragedie , & de la Comedie ; à quoy
j'ajoûte , apres l'ufage des Chariots,
l'origine des Theatres & de la Scene,
parce que le tout n'a qu'un mefme principe
& une liaiſon , qui attache une
chofe à l'autre.
RAULT, de Rouen
du Mercure Galant .
181
2
Voicy divers Madrigaux qui m'ont
esté envoyez fur les deux Enigmes du
Mois d'Avril , dont les Mots eftoient
une Brandebourg, & les Roües.
TOM
1.
Out ſe va pervertir dans le Siecle
où nous fommes.
3
Le Manteau quifervoit aux Hommes
Eftante fon nom mafculin ,
Quoy qu'onfe fache , ou qu'on s'irrite,
Se trouve maintenant d'ufage feminin, o
Ou pour le moins Hermaphrodite ;
Et malgré le Qu'en dira- t'on ,
L'on verra la lupe & la Corte ,
Dans peu de temps changer de nom,
Comme on fait par ces Vers Brandebourg
en Capotte.
M
DE MAISONPLEINS , Capitaine
à Châlons en Champagne.
I I.
Ercure affurément eft Maistre en
tout Meftier,
Nous en avons des témoignages ;
Il fçait faire une Cloche , il fait faire
un Soulier ,
Et
1820 Extraordinaire
Et cent autres petits Ouvrages.
Je nesçay pourtant pas s'il eft bon Maréchal
,
S'ilfçait bien mettre en oeuvre & le Fer
& l'Archal ,
Et s'il fçait bien auffi faire Cifeaux &
Hone ,
Et d'autres Inftrumens divers ;
Mais du moins il fçait l'art de bien faire
des Roues ,
₹
Comme il le
montre
dans fes Vers.
DE LEPINE DE PLOERMEL..
Oit dans la v
III.
ou le Fauxbourg,
De l'Hyver on incague & le froid
& les bones ,
Quand on eft mis en Brandebourg
Dans un Caroffe à quatre Roües.
LA BLONDINE GUERIN .
I V.
Ites- nous par quelle raifon ,
DAgreable & Galant Mercure,
Dans cette agreable Saifon ,
Avez
du Mercure Galant. 183
Avez- vous endoſſé ſi peſante veſture,
୧୯୧୭
Eft.ce donc pour un Dieu de Cour
Un Equipage bien commode ,
De porter en dépit du chaud & de la
mode ,
La Cafaque de Brandebourg ?
LANGLOIS , Preftre
de S.Lo de Rouen.
V.
7
Ercure laffé de voler
A tire- d'ailes par le monde,
Dit que quoy que Momus en gronde,
Deformais en Caroffe il fait deffein
.
d'aller.
༩༦༥༣༡
En vain d'un air railleur enflant fes
maigres joies ,
Ce Dieu boufon fe rit du Meffager volant
;
Bien-taft fur fon Caroffe il verra le Ga-
Lant ,
Car
184 Extraordinaire
Car déja par avance il s'eft fourny de
Rouës.
VI.
Le meſme.
Ay peine à fuporter le grand froid,
je l'avonë, I
Si d'une Brandebourg je ne couvre
mon dos ;
Et ce m'eft un fuplice , à l'égard de la
Roue,
D'expliquer en deux mots
Tes Enigmes , Mercure , où ton eſprit
Je jouë.
Le Marquis Inconnu.
VII.
Merainspluvieux accident .
Ercurefage & prudent,
Comme il court de Ville en Ville,
Infqu'aux Climats les plusfroids,
Il fçait bien , le fin Matois,
Que Brandebourg eft utile.
Mad. TONTON, du Quartier
de S. Germain Lauxerrois .
VIII.
"Os quatre Soeurs foûtiennent des
Caroffes, Vos
Et
du Mercure Galant.
185
Et fe font fort fouvent traîner far le
chemin
Par de nobles Courfiers, & fouvent par
des Roffes,
De Verfailles à Saint Germain.
LA MARQUISE DE MEUTREZY.
LE
IX .
E Printemps brille en vain dans ce
riant Fauxbourg
,
En vain le doux Zéphir avec Flore s'y
jouë,
La Fiévre m'y tient fur la Rouë,
Ou plié dans ma Brandebourg.
Le Malade du Fauxbourg
S. Germain .
X.
Où vient que le Galant Mercure
DChange d'habit & de figure ?
Quand en France il vient voir Province,
Ville ou Bourg,
Quoy qu'en tous fes deffeins ce Dien
toûjours rafine,
Il ne peut deguiferfamine
Sons fa Chappe de Brandebourg.
RAULT, de Rouen.
XI.
186 Extraordinaire
Q
XI.
Ve le Mercure agit en tout temps
galamment !
Obliger eft fon élement,
Il n'eft aucun qui ne l'avouë.
Quelqu'un veut-il avoir un Caroffe &
du Train,
Qu'il n'attende pas à demain.
Ce Dieu dés- aujourd'huy luy va fournir
de Rouë .
Le meſme.
V
XII.
Os Enigmes, Galant Mercure,
Sont toutes deux faites à l'avanture,
L'Autheur de la premiere a- t- il de la
raiſon ?
Qu'a-t-on befoin dans la belle Saiſon
De Brandebourg, ou de Cafaque ?
L'autre eft cruel, pardon , fi je l'attaque
Avec un termefi choquant.
Ne diroit on pas qu'il fe jonë,
Quand on le voit dans un mefme momet
Faire naître & mourir l'Enigme fur la
Rouë.
L'ABBE' DE BOULANÇOIS .
XIII.
du Mercure Galant. 187
M
XIII.
Ercure eft appellé Galant avec
raiſon,
Il fe plaift àfuivre la mode.
le trouve cependant que dans cette
Saifon
La Brandebourg eft incommode.
DE LA CHAUSSE'E le jeune
d'Abbeville .
L
XIV.
E Meffager des Dieux a fort bonne
raifon
De vouloirfe mettre àfon aife.
Il est doux en toute Saison
De fe faire porter en Chaife.
XV.
Le meſme.
PHilisfenfible à mon amour,
Laiffe enflamerfon coeur, je n'y vois plus
de glace;
Aux beaux jours du Printemps l'Hyver
cede la place,
Mercure il ne faut plus porter de Brandebourg.
DAUBAINE .
XVI.
188 Extraordinaire
XVI.
Ercure, quoy que Meffager,
S'il faut l'en croire dans Moliere,
Dans fon chemin jamais n'eut pourfe
foulager,
Chaife roulante, ny Litiere.
Pour porter fes Paquets , il n'eut meſme ,
dit-on,
Iamais aucun Secours d'une méchante
Roffe.
Si le Deftin veut donc qu'il foit toûjours
etch Piéton,
Dequoy luyfervirent les Rouës de Caroffe
?
DE BERGONZY , de Grenoble,
XVII.
Oftre premiere Enigme , agreable
Mercure, V °
N'eft pas de faifon dans ce jour,
Il faut attendre lafroidre,
Pour parler d'une Brandebourg.
Mais la feconde est toûjours à la mode;
Car eft-il rien de plus commode,
Pendant l'Hyver, pendant l'Eté,
Qu'un bon Caroffe à quatre Rouës,
Qui
du Mercure Galant . 189
Qui met les Gens en feûreté
Contre la Pouffiere & les Boues ?
GRAMMONT , de Richelieu .
XVIII.
•Apprehendez plus la froidure,
On a quitté la Brandebourg;
Philis, venez voir la verdure
Quiparoift icy tout autour,
Elle vous donnera ,j'en jure ,
Et duplaifir, & de l'amour.
D
XIX.
ALLARD .
Epuis que j'ay connu l'Ingrate que
j'adore,
l'ay perdu le repos & la nuit & le jour,
Et je fuis enflâmé du plus fidelle amour
Que le coeur le plus tendre ait pû jamais
éclore
833
La Belle peut fçavoir le feu qui me devore
,
Mes yeux & mes foûpirs s'expliquent
tour à-tour,
Mes tranfports langoureux luy vont
faire la Cour,
Et je nepense pas enfin qu'elle l'ignore.
Le
190
Extraordinaire
88
le m'en tais , il eft vray ; mais tout parle
pour moy,
Mon teint , mes actions , mes peines, &
mafoy,
Mais Philis de mes maux ſe rit, élle s'en
jouë.
On diroit qu'elle en fait fon divertiſſement,
Et cependant je fouffre un plus cruel
tourment
Que ne font les Bandits expirant fur la
Rouë.
Le mefme.
X X.
L
'Eté, comme l'Hyver,l'on peut faire
voyage ;
Et comme la pluye en tout temps
Peut tout-à coup moüller les Gens,
Tout Voyagear prudent & fage,
Quand il n'iroit qu'au prochain
Bourg,
Ne part jamais fans Brandebourg.
C. HUTUGE , d'Orleans,
demeurant à Mets.
J
XXI.
du Mercure Galant. 191
UNjo
XX I.
Njour quej'étois fort en peine
De deviner l'Enigme de ce Mois ,
l'allayrendre vifite à la belle Climene,
Où dés l'abord un fin Matois
Parla de bonne & mauvaiſe fortune,
Et fur les deux raifonna fçavamment.
Lors un Quidam, d'une langue importune
,
D'un air & d'un difcours fades également
,
Nous dit , la Fortune fe jouë
Maintenant des plus beaux Efprits.
Pour les Sçavans elle a trop de mépris,
Et c'est avec raifon qu'on la peint fur la
Roue,
Alors l'interrompant ; vouloir s'en plaindre,
abus,
Luy dis-je,confultez Mercure là - deſſus ,
Il a de la delicat effe,
De l'enjoûment & de la politeſſe ;
Cependant elle fait à ce Dieu les yeux
doux,
Et revere en luy la Science.
Maisfi jabuſe ainfi de vostre patience,
C'est qu'on n'a jamais fait quand on parle
de vous.. 1
Mad.PERUARD , de Troyes.
192
Extraordinaire
M
XXII.
Ercure, ne favons- je pas
Quemeilfaut nous tizer des plus grands
embaxxas?
Et n'en deplaife à voufte Signouzie,
Le favons ce que c'est que parler Poësie,
Car j'avons appris à rimer.
Que dites- vous de noufte Clouche ?
La pensée en eft- elle louche?
N'a-t-elle pas dequoy nous bien faize
eftimer ?
Ie fommes en honneur ; n'en diza par la
Ville,
Hé là, reguettez donc ce Gille,
Ce Mallet de Paffy , que pas- un ne difoit
Qu'il fauzoit liau troubler. C'est pourtant
luy qui brille
Avec fa Mufe tant gentille .
qui parguenne la croiZoit ?
Ie m'imagine voir fortir de leurs Caroffes
Montez fur des Rouës de bois,
Tirez,traînez par de puiffantes Roffes,
Les Dames,fe difant , reguettez ce Narquois.
Lors un Marquis fourré , fentant la
Frangipane,
Diza, pefte du Païfan;
ルル
du Mercure Galant. 193
h
Il cache fous la peau d'une Afne ,
Et l'adreffe & l'efprit d'un Docteur
tres-fçavant.
A'
MALLET , de Paffy lez Paris.
XXIII.
H pour le coup , Mercure , il faut
que je le die ,
N'entend pas la galanterie.
C'eft fçavoir mal faire la Cour
A mon avis aupres des Belles ,
Que de paroistre devant elles
Au plus beau mois de l'an avec la Brandebourg
.
LE FIEBURE , Principal du College
de Sanzay en Poitou.
XXIV.
Mercure dit qu'enfin il eſt las de
trotter,
A toute heure , en tout temps , jour &
nuit , par les bones.
Comme il fait qu'en Caroffe on ne peut
fe crotter ,
Le Galant en veut un , quoy qu'il puiſſe
couster ,
Et déja par avance on en a fait les
Roües.
Q. d'Avril 1681 .
Le mefme
I
194
Extraordinaire
X X V.
Q
prendre le
Crépon ,
Voy qu'on quitte le Drap , pour
Quand on voit le retour de l'aimable
verdure,
Avoüez- lepourtant , Mercure ,
La Brandebourg icy n'eft pas hors de
Saifon.
C'Eft
L'ABBE' DE BEAUMAIGRE ,
de Rouen.
XXVI.
'Eft en vain que je veux demefler.
les mysteres
,
Que tu nous caches dans tes Vers.
Mon efprit en eft de travers
Et fi je ne m'apperçois guéres
Que je puiffe à la fin débrouiller ces
affaires .
Ma foy , j'abandonneray tour,
Et connoiffant que l'on me jouë ,
Je ne fuis pas d'humeur à me mettre à
✓
la Roüe ,
Pour en venir à bout.
L'ABBE DE VERNELLE ,
du Cloiftre S. Iacques
de l'Hoſpital .
XXVII.
་
du Mercure Galant.
195
VN
XXVII.
" N bon Caroffe à quatre Roües ,
Fait en tout temps beaucoup de
bien ,
Et je ne compte pas pour rien
Ma Brandebourg pendant les bouës.
L'Amant de la belle Veuve dur
bout de la rue Dauphine.
XXVIII.
Ercure , nous verrons un jour ,
MQuand''Hyver reprendra sa
place
Suivy de neiges & de glace
A découvert ta Brandebourg .
Pourqu
SABLIER le jeune , de Tours.
XXIX.
Ourquoy tant géfner les Eſprits ?
Mercure , il faut que tu l'avonës.
Que ces Soeurs que tu nous décris
Ne veulent dire que les Rouës.
V
>
PIGACHE , de Rouen.
X X X.
Ne Cafaque en ce temps- cy ,
Mercure , ce n'eft pas la mode.
le n'irois pas fi loin d'icy
Chercher ce qui ' eft pas commode.
L'INCONNU , d'Argenton.Chateau
.
I ij
196 Extraordinaire
A
X X X I.
Trouver l'Enigme du Mois
Ne croyez plus que je me jouë ;
Il a falu plus de cent fois
Mettre mon efprit à la Rouë.
XXXII.
E ne fuis point Egiptien ,
Le mefme.
JNy Demon , ny Magicien ,
Moins encor Efprit Angelique.
Cependant , Mercure Galant ,
Je gage contre vous tout ce que j'ay
valant ,
Que fur la Brandebourg voftre Enigme
s'applique.
3 XXXIII.
DE POIS.
Moy li favoir point bien parler
François ,
Pourtant moy voulir de fti Mois
Expliquer l'Enigme nouvelle ,
Pour li complaire à mon Cloris ,
Dont la face tant belle
Afti coeur de moy pris.
Vous li trouverez bon que li
dénonë
moy
bien
Et
Le noeud de l'Enigme de vous ,
du Mercure Galant.
197
Et que moy dife devant tous
Qu'à nous vous li prefenter Rouë.
OUILLAND , Gentilhomme Irlandois,
demeurant à Troyes.
C
XXXIV.
Afaque à Brandebourg eft donc
fort à la mode ,
Puis que l'Ambaffadeur Galant
Ne la trouve point incommode
Dans un temps où le chaud fe montrefi
brûlant.
ALCIDOR , du Havre de Grace.
XXXV.
Mercure autrefois fur la Terre
Paffeit auffi fort qu'un Eclair
,
Par les vaftes routes de l'Air
Puis qu'il devançoit le Tonnerre .
Aprefent il fe fert d'un Char
Porté par quatre grandes Rouës,
Et s'il s'en tire c'eft hazard
Si les chemins font pleins de bouës.
GUEPIN , de Rennes.
XXXVI.
Nfin voicy la chaleur de retour ,
Eta Cloris fitu veux plaire ,
Amy , quitte ta Brandebourg
Ï iij
198
Extraordinaire
Prens une Etoffe plus legere.
Ay bien
LE BLANC. BOUCHER, de
la Rue Simon le Franc.
XXXVII.
pen de neceffité
De deux, de trois , ny quatre Rouës.
Car mon bien & ma qualité ,
Veulent que l' Hyver & l'Eté
Ie marche les pieds dans les Bouës .
୧୯୨୬
Si pourtant Monseigneur Mercure
Donnoit auffi fix bons Chevaux ,
Un Caroffe avec la parure ,
,
Ie prendrois , la chofe eft bien fure ,
Le Caroffe & les Animaux
Et ne laifferois pas les Rouës ,
Pour aller l'Hyver & l'Eté
En Caroße bien ajusté ,
Et non à beau pied dans les bouës .
I'Estois
L. F. V. de Morlaix .
XXXVIII .
Eftois au plus profond d'un Bois
Couche fur la verdure ;
Où je Lifois dans le Mercure
Les Enigmes du dernier Mois ,
Quand une pluye affez foudaine
Vint arrofer & les Bois & la Plaine ,
Et
du Mercure Galant. 199
Et me perça jufqu'à la pean ,
Ie n'avois par malheur Brandebourg ,
ny Manteau .
Le Berger Floriſte du Coftentin .
XXXIX.
Ons plaifantez Galant Mer-
VON cure ,
Vous eftes dans une posture
Pour recréer le plus chagrin .
Des Roues fous vos pieds , des brides
à la main !
Un Dien Cocher ! l'agreable figure !
***
Quand vous paffez par le Faubourg,
Vous voyant revestu d'une grande Ca-
Jaque ,
Chacun la prend pour celle d'un Cofaque
;
On fe trompe à mon sens , c'est une
Brandebourg.
L'Albanifte de Rouen,
X L.
Randebourg en Hyver eft d'un fort
bon uſage , BRand
Mais je croyois qu'ilfuft du genre maſculin
;
Mon Brandebourg , c'eftois jufqu'icy
mon langage ,
Mais
200
Extraordinaire
Mais c'est ma qu'il faut dire , au genre
feminin.
A
SYLVANDRE , de Cean.
XLI.
Quandje roule en Carofſſe au milien
Ie fuis entre les Soeurs de l'Enigme nowveau
,
Et quand un malheureux expire fur la
Rouë ,
Il m'explique la fin de ce parlant Tableau.
XLII.
Le mefme.
LE Meſſager Mercure autrefois
L' dans les Cieux ,
Ne portoit qu'un Bonnet pour toute fa
parure ;
Mais le mauvais temps , la froidure,
L'oblige en Brandebourg , de paroiftre
à nos yeux.
DE
L'Avanturier nocturne.
XLIII.
E tel qui fe voit haut monté ,
La Fortunefe jouë ,
Et fouvent l'a precipité
Iufqu'au bas de fa Roue.
Le Cavalier inconnu.
XLIV .
du Mercure Galant. 201
XLIV.
Mercure agit imprudemment
Dans une chaleur fi preffante ,
Lors qu'il nous vient offrirpour rafraîchiffement
Une Brandebourg pesante.
L'Eloigné du foucy , de Moulins
en Bourbonnois.
XLV.
Our moy franchement je l'avauë ,
l'aime mieux couché dans mon lit,
Mourir toutfeul , & fans habit ,
Qu'en bonne Compagnie expirer fur la
Rouë.
L'Amant chafte de Poitiers .
XLVI.
Vr l'Enigme du Mois j'allois de-
S", meurer court >
Quand pour m'armer contre la bife,
le demanday ma Brandebourg ;
Auffi- toft jay veu clair , & quitté la
Surprise.
L'Amant irrefolu de la Belle
Philis de Roüen.
XLVII.
UNe Brandebourg & des Rouës „
I W
202 Extraordinaire
Sont - ce
Pas
les deux mots que nous
cachent tes Vers ?
Mercure , fi tu ne l'avoües.
Je n'ay rien de meilleur , je m'y rends ,
je m'y pers.
DE
DROÜART DE ROCONVAL ,
du Pont de -l'Arche .
XLVIII.
E oftre Brandebourg tout le
monde murmure ;
Auſſi vous n'avez pas raiſon.
Vous la deviel garder pour un temps
de froidure ,
Elle est hors de faifon.
L'Indiferent heureux.
XLIX .
E croy que Mercure a la goute
Qu'il JE croy afait banqueroute ,
On joue quelque mauvais tour ;
Car quoy qu'à courir il fe plaife ,
Il ne fort plus qu'en Chaiſe ,
Le nez dans une Brandebourg.
L.
EXPLICATION ENIGMATIQUE
de l'Enigme des Rovës .
LE
E mot de voftre Enigme eft quelquefois
fâcheuxx
Le
du Mercure Galant. 203
Le plurier en fuporte une douce voiture:
Mais pour le fingulier , il eft de trifte
augure ,
Sur tout lors qu'on le voit planté dans
certains lieux. L. B.
th
DISCOURS DE LA SANTE',
de la Maladie , où l'on examine
la Question , Si la Santé
peut eftre alterée par les
Paffions.
'Etat où l'Homme peut agir com-
Litod
dément , & exercer fans peine
toutes les fonctions de la vie , s'appelle
Santé. Celuy où il fe trouve dans l'impuiffance
de les faire , fe nomme Màladie.
L'une eſt un effet de la conftitution
naturelle des parties qui le compofent
; l'autre eft une fuite de leur
mauvaiſe conftruction. Tant qu'elles
font difpofées comme elles doivent
eftre naturellement , on fe porte
bien ;
mais elles ne font pas fi - toft vitiées >
qu'on
204
Extraordinaire
qu'on fe trouve mal en mefme temps.
Plus elles font éloignées de leur difpofition
naturelle , plus la maladie eft longue ,
fâcheufe, & difficile à guérir.
La conftitution des parties dépend de
leur premiere conformation , des diférens
fucs qui les nourriffent, & de l'uſage des
chofes externes & non naturelles . Examinons
toutes ces chofes en particulier,
& voyons de quelle maniere elles contribuent
à la Santé, & à la Maladie.
Je remarque dans l'Homme , comme
dans les autres mixtes , de deux fortes de
parties ou de principes ; les unes font
fimples , les autres compofées ; les fimples,
font l'acide , l'alkali , l'eau , & la terre.
Je les appelle fimples , parce que ce
font les derniers corps fenfibles, que l'on
trouve dans la réfolution des mixtes.Les
compofées que l'on nomme intégrantes,
naiffent du mélange des fimples qui fe
lient, & s'accrochent d'une certaine ma
niere. Les parties intégrantes concourent
immédiatement à la production de
l'Homme . Elles fe trouvent unies dans
la femence qui le produit, & dans le fang
qui l'anime. Il joüit d'une Santé parfaite
ant que cette union fubfifte ;,ma is auffi
du Mercure Galant .
205
toft qu'elle ceffe , il devient foible , infirme
, languiffant , &c. La contrarieté
qui fe rencontre entre les qualitez dont
ces parties font imbuës , & les divers
mouvemens dont ellesfont agitées , ne
contribuë pas peu à cette defunion . Les
unes font douces, les autres ameres ; les
unes falées , les autres infipides ; les unes
aigres, les autres acres; les unes acerbes ,
les autres aufteres , & c. Ces qualitez font
de purs effets du mélange , & de l'arrangement
particulier de l'acide , de
l'alkali , de l'eau, & de la terre , qui ſe
meflent & s'accrochent enfemble tantoft
d'une façon , & tantoft d'une autre,
comme j'ay fait voir dans mes Entretiens
fur l'acide & l'alkali , en parlant de
la diverfité des faveurs.
Il y a donc dans l'Homme de l'amer,
du doux, du falé, de l'infipide, de l'aigre,
de l'acre, de l'acerbe , de l'auftere , & c .
C'eft ce qui le foûtient , & ce qui
le fait vivre; c'eſt auffi ce qui le bleſſe,
& le fait mourir. C'eft la penfée d'Hypocrate,
L. de veteri Medic. ineft autem
in homine, dit ce grand Home, & amarữ,
&falfum , & dulce, & acidum , & acerbum,
206 Extraordinaire
bum, & infipidum , & alia infinita omnigenasfacultates
habentia, & quantitatem
, ac robur.
›
Mais quelques fortes , & puiffantes
que foient ces qualitez, elles n'agiflent
& ne font fenfibles , que lors que les
parties qu'elles informent ſe defuniffents
elles fe manifeftent pour lors , & deviennent
agiffantes , Atque hac quidem.
mixta, ajoûte le mefme Autheur , &contemperata
interfe neque fenfu deprehenduntur,
neque hominem ladunt ; ubi verò
quid borum à reliquis feparatum fuerit,
tunc & fenfu deprehenditur, & hominem
ladit .
Le mefme Hypocrate s'exprime ad.
mirablement bien dans un autre endroit
de ce Livre, où parlant des premieres
qualitez, il dit qu'elles ne font capables
d'aucune altération confidérable , que
d'elles mefmes elles n'ont point affez de
force pour alterer notablement la Santé,
qu'il y a dans l'Homme quelque
chofe de plus fort & de plus puiffant
qui la détruit. Neque ficcum, neque bumidum
&c. neque aliud quicquam ex
his putaverunt hominem ladere , Sed
>
quod
du MercureGalant .
207
quod in unoquoque forte & c. fortiffimum
autem eft inter dulcia dulciffimum, inter
amara amariffimum, &c . Non enim calidum
eft, ajoûte-t - il plus bas , quod per
fe magnam vim habet , fed fi fimul fuerit
vel acerbum, vel aliâ quâvis ex iis , quas
retuli, qualitatibus imbutum , tum in homine,
tùm extra hominem in iis omnibus
que vel eduntur , vel bibuntur , vel forinfecus
illinuntur & c. frigiditatem autem,
& caliditatem ego omnium faculta
tum minimè potentes effe in corpore exiſ
timo.
>
Il n'y a rien de plus formel que ce palfage
pour faire voir que ce qui agit ſur
l'Homme,foit au dedans ou au dehors de
luy-mefme , n'agit pas parce qu'il eft
chaud ou froid, & c. mais parce qu'il eft
aigre, acre, falé, & c.Ce n'eft en effet ny
le chaud, ny le froid, ny le fec, ny l'humide,
qui nous fait vivre,& qui nous fait
mourir. La Santé n'eft point un effet de
leur jufte combinaiſon , ny la Maladie de
leur excés , ou de leur défaut ,mais elles
dépendent,comme j'ay déja dit, de l'amer,
du doux du falé , de l'acerbe , de l'auftere,
de l'infipide,&c.
Quand
208 Extraordinaire
Quand ces petits corps font amiablement
unis , amico fædere , dans les deux
femences de l'Homme & de la Femme,
les parties qu'elles forment font dans
une bonne & faine conftitution , & en
état de faire toutes les fonctions dont
elles font capables.
Ces deux liqueurs eftant difposées,
de la maniere que je viens de dire , fe
meflent imperceptiblement au moment
qu'elles fe rencontrent , & ne font plus
qu'un mefme corps , qui renferme une
idée jufte , ou un abregé de toutes les
parties. Il s'y trouve des particules
propres à les former toutes ; mais elles
y font confufément , & ne fe dévelopent
que lors qu'elles font agitées par les efprits
qui les animent ; elles fe débaraffent
pour lors les unes des autres. Les
plus fubtiles fe retirent au milieu , &
écartent à la circonference celles que
leur groffeur & leur figure rend moins
propres au mouvement , defquelles fe
produifent les membranes qui couvrent
l'Enfant . Les autres continuant à
fe mouvoir vers le centre , s'accrochent
enfemble d'une certaine façon , & font
la
du Mercure Galant.
209
la delineation de toutes les parties . Les
particules qui doivent produire la poitrine
, fe féparent des autres , & fe reüniffant
toutes enſemble , forment le
coeur , les poulmons , &c. Celles qui
font propres pour la conftruction de
la tefte , fe débaraffent de la mefme forte
de celles qui les retiennent , & s'accrochant
en fuite , produifent les nerfs,
les membranes , & c.
Le Pere & la Mere ne contribuënt
pas peu à la bonne ou mauvaiſe conſtitution
des parties de l'Enfant . S'ils font
fains , gays, robuftes, s'ils font dans la
fleur de leur âge, leur femence eft pure,
& nette , fes principes font fans tâche,
ils gardent entr'eux un certain ordre , &
une certaine proportion qui les empefche
de fe defunir. La conftruction des
parties eft bonne ; elles ne pechent ny
dans le nombre , ny dans la ftructure,
ny dans la grandeur , ny dans la fituation
& l'arrangement qu'elles doivent
avoir. L'Enfant eft gay , fain, robufte,
vigoureux .
Cui meliore luto finxit pracordia
Titan.
Si
210 Extraordinaire
Si la femence fort de perfonnes vieilles
, chagrines , infirmes , &c. elle fe
trouve chargée d'impuretez qui troublent
fon oeconomie , & déreglent fes
mouvemens : elle renferme fouvent des
principes cachez d'une infinité de maladies
, lefquelles fe font fentir au moment
qu'ils font excitez par quelque
caufe. L'Enfant qui fe forme eft mal
compofé , il devient languiffant , mélancolique
, & fujet à toutes les paffions,
& les incommoditez de fon Pere & de
fa Mere .
Qui viret in foliis venit è radicibus
humor,
Sic patrum in natos abeunt cum femine
mores ,
Morbi , temperies .
Il arrive quelquefois que la Matrice
eft remplie d'humeurs impures , leſquelles
fe meflant avec la femence,
quelque pure qu'elle foit , l'alterent &
la corrompent , de maniere que la premiere
conformation des parties eft vitiée
, & l'Enfant loin d'eftre fain , fe
trouve accablé de mille infirmitez qui
le font mourir.
Il
du Mercure Galant. 211
→
Il en eft de l'Enfant dans la Matrice,
comme d'un morceau de paſte ou de
cire il eft fufceptible de toutes les
impreffions › que l'imagination de fa
Mere , & le fang dont il fe nourrit peuvent
luy faire. Si ce fang eft épais &
groffier, il devient ordinairement lourd,
pefant, mélancolique . S'il eft pur , fub
til , vermeil , il eſt enjoüé , & c. Si la Mere
tombe malade pendant la groffeffe ,
la nourriture qu'il prend , ne fert qu'à
le rendre fujet aux mefmes maux qui
l'affligent.
L'Enfant n'eft pas fi- toft hors du ventre
de fa Mere, qu'il reçoit les diferentés
imprefiions de l'air qu'il refpire , &
de celuy qui le touche : s'il eft fain &
temperé , il le fortifie ; mais s'il eft dans
une mauvaiſe conftitution , il le bleffe ,
& la neceffité où il fe trouve de le refpirer
, devient pour luy une fatalité qui
le fait perir.
La premiere nourriture que l'Enfant
prend , ne fait pas moins d'impreffion
fur luy que l'air qu'il refpire ; il fucce
fouvent avec le lait les inclinations , les
moeurs & les indifpofitions d'une
Nourrice
212 Extraordinaire .
•
Nourrice mal faine . Les vomiffemens ,
les tranchées, les convulfions, & c. dont
il eft agité , font les effets ordinaires de
l'intemperie de cette liqueur .
L'Enfant ne fe nourrit pas toujours
de lait , il ufe d'alimens plus folides , &
plus nourriffans ; il les mâche avec les
dents ; il les abbreuve de fa falive ; il
les pouffe avec la langue dans le gofier;
il les avale ; il les cuit ; il les digere
; il fepare le pur de l'impur , & le
convertit en fang dont il fe nourrit .
Cette liqueur fe répand dans toutes les
parties ; elle y entretient , quand elle eſt
pure, une douce chaleur qui les vivifie;
mais elle y allume , quand elle eft impure,
un feu dévorant , qui les confomme.
La pureté du fang dépend , comme
j'ay déja dit , de l'union étroite , qui ſe
rencontre entre les principes qui le
compofent. S'ils font ainiablement unis
enfemble ; s'ils gardent entr'eux une
jufte proportion ; fi l'amer ne l'emporte
point fur le doux , le doux fur l'aigre,
&c. le fang eft pur , loüable , & propre
pour la nourriture & l'accroiffement
des parties. Si ces principes font dans
le
du Mercure Galant. 213
le trouble , & dans l'agitation ; fi le
falé eft plus fort que le doux , le doux
que l'amer , & c . il fe trouve en meſme
temps impur , l'impreffion qu'il fait fur
les parties où il coule eft fâcheufe ; il
devient la fource d'une infinité de Maladies
qui les accablent.
Quoy que le fangfoit pur, il ne laiffe
pas d'eftre chargé de plufieurs fucs de
diférente nature dont il fe défocque
dans le foye , la ratte , le pancreas , & c.
Ces fucs font autantd'excremens, dont il
fe décharge dans ces parties. Si le cours
en eſt une fois arrefté ou fuprimé , ils fe
remeflent auffi- toft avec luy , & le corrompent.
Il perd alors fon tempérament
naturel , & devient amer , acre , aigre,
falé , & c.
Les alimens dont on fe fert ordinairement
, ne contribuënt pas peu à entretenir
les principes du fang dans l'union
étroite qu'ils doivent avoir, ou à les defunir.
Ils fometent cette union quand ils
font temperez ,& faciles à digerer;qu'ils
ont du raport avec l'acide de l'eftomac
qui les diffout , & que l'ufage que l'on
-en fait eft moderé ; mais ils les defuniffent
214
Extraordinaire
niffent lors qu'ils font indigeftes , qu'ils
ont peu de fuc , ou peu de raport avec
la liqueur de l'eftomac ; qu'ils font trop
fecs , ou en trop grande quantité ; qu'ils
font aigres , acres , falez , & c.
que
L'air agit fur le fang de la mefme
maniere les alimens.. Il le conferve
dans la pureté tant qu'il eft ſein, il
l'altere & le détruit quand il eft corrom
pu. L'exercice , le repos , le fommeil
& la veille , contribuent auffi à la pureté
du fang , & à la confervation des
parties quand l'ufage en eft moderé ,
& conforme à la nature & au temperament
de l'Homme.
Mais de toutes les caufes qui peuvent
alterer le fang , & les parties , je
n'en trouve pas une plus puiffante que
les Paffions. Les Maladies les plus fàcheufes
, la mort mefme , font fouvent
les effets de leurs déreglemens. Quels
troubles ne caufent- elles pas dans le
corps & dans l'ame ? Elle s'émeut , le
corps chancelle , le poulx fe déregle ,
le vifage devient rouge ou pâle , les
yeux mornes ou étincelans ; la langue
béguayante , en un mot toutes les parties
du Mercure Galant.
215
ties fe trouvent agitées de tant de mouvemens
diférens , que leurs actions font
fans ceffe interrompues , elles font méme
fouvent dans l'impuiffance de les
faire.
Les Paffions , difent quelques Philofophes
, font des déreglemens de l'appetitfenfitif.
Defcartes les définit dans
le Traité qu'il en fait. Des perceptions ,
des fentimens , ou des émotions de l'ame,
qu'on rapporte particulierement à elle
& qui font caufées & entretenues , &
fortifiées par quelque mouvement des
efprits. M. Lamy les appelle dans fon
Livre de l'Ame Senfitive , Des fentimens
, dont le coeur eft l'organe . L'ame
les reffent à l'occafion des objets qui
agiffent fur luy , & elle conçoit du plaifir
, ou de la douleur , felon qu'ils le
touchent d'une maniere agreable ou fâcheufe.
Le plaifir que l'ame fent à la rencontre
d'un objet agreable , eft bientoft
ſuivy d'un fentiment d'amour , qui
la porte à la joye quand il eft en fa puiffance
; au defir & à l'efperance , quand
elle peut l'obtenir , à l'envie , quand un
autre
216 Extraordinaire
autre le poffede ; à la honte & au repentir
, quand elle l'a perdu par fa faute ; à
l'audace , quand elle le trouve difficile ;
& au défefpoir , quand elle l'envifage
comme impoffible.
L'ame n'eft pas agitée , quand elle
apperçoit un objet fâcheux ; elle conçoit
en mefine temps de la haine , &
de l'averfion pour luy ; elle le craint ,
elle le fuit quand il fe préfente à elle ,
elle reffent du chagrin & de la trifteſſe ,
quand le mal qu'elle craignoit luy , arrive
; elle s'irrite , quand il la preſſe ;
elle s'éfraye , quand il la furprend ; &
elle fe défefpere , quand il eft inévitable.
Les Paffions , comme j'ay déja dit ,
ne caufent pas moins d'agitation dans
le corps que dans l'ame ; fi elle fe trouble
, le corps
s'émeut ; le coeur , qui eft
l'organe des paffions , fe trouve agité
de mouvemens oppofez , il fe dilate ,
fe refferre , le poulx bat plus ou moins
vifte , les efprits fe portent tantoft avec
impetuofité fur certaines parties , &
tantoft fur d'autres , ils fe retirent tout
d'un coup avec précipitation vers leur
fource , & ne coulent prefque plus dans
aucune.
du Mercure Galant.
217
one. Le fang fuit les mêmes impreffions
des efprits , il fe rarefie , il fe condenſe
, & les divers mouvemens dont il
éft agité , font les caufes fatales de fa
deftruction. Les parties qui le compo
fent ne gardent plus entr'elles le même
ordre , & la même fituation qu'elles
avoient , l'acide & l'amer l'emportent
fur les autres principes , & caufent
beaucoup de Maladies fâcheufes , &
fouvent la mort même.
Les Paffions agiffent donc fur les
efprits , & fur le fang , ou en les rarefiant
, ou en les condenfant ; elles les
rarefient plus ou moins , felon qu'elles
font plus ou moins violentes ; elles les
condenfent auffi plus ou moins , felon
qu'elles ont plus ou moins de force.
Les paffions violentes , telles que
font , la colere , l'amour déreglé , l'audace
, le defefpoir , agitent i fort le
fang & les efprits , qu'ils fe portent de
toutes parts avec violence ; le poulx devient
grand , vifte , vehement , les
vaiffeaux fe gonflent , le vifage rougit,
les yeux étincelent ; l'ame eft , pour ainfi
dire , toute tranfportée & toute furieuſe,
Q. d' Avril 1681 , K
218 Extraordinaire
la bile s'exalte & s'enflâme de maniere
qu'elle caufe par fon amertume beaucoup
de maladies violentes & perilleufes.
Le defir , l'efperance , &c. agiffent
de la même forte , mais avec moins de
violence.
La haine , la frayeur , la crainte , la
trifteffe , font fur le fang & les efprits ,
des impreffions differentes de celles que
caufent la colere , l'audace , & c. elles
les arreſtent & les condenſent , elles les
empêchent de couler dans les parties ;
le poulx devient foible & languiffant ,
le vifage pâlit , les yeux perdent leur
brillant & leur éclat , le corps refte dans
l'accablement , le fang & les efprits s'aigriffent
, & produifent des Maladies
longues , rebelles , & difficiles à guerir .
Quoyque la joye foit la feule paffion ,
qui ne foit pas ennemie de l'Homme ,
quoy qu'elle le foulage en beaucoup
d'occaſions , cependant elles ne laiffent
pas de luy caufer la mort , quand elle eft
exceffive , ainfi que beaucoup d'autres
qui diffipent comme elles les efprits , ou
qui les concentrent.
L'Homme qui s'abandonne à fes Pal-
1
1
fions
GOTHEQUE
BIB
DEL
LYON
*1893
VILLE
r de la
Espina
du Mercure Galant. 219
fions eft fans ceffe accablé de miferes
& de langueurs , il n'a jamais le plaifir
de jouir d'une Santé parfaite , s'il ne
trouve le fecret de les moderer , & de
faire un bon uſage des chofes externes ,
& non naturelles , qui foit conforme à
fon temperament & à fa nature.
LE PHILOSOPHE INCONNI ,
de Coûtances .
Je vous envoye une feconde Planche
d'Aranjuez , dans laquelle vous trouverez
encor deux de fes Fontaines reprefentées.
On appelle l'une la Fontaine de
Neptune , & l'autre la Fontaine de Bacchus;
à cause de ces deux Divinitez qui
en font les Ornemens.
Les Pieces qui fuivent regardent la
Loterie , dont je vous ay envoyé la
Pläche dans ma Lettre du mois de May.
LE GROS LOT DU ROY.
IE pourrois affurer qu'on ne trouve
perfonne
Qui connoiffant le Roy ; s'étonne
Qu'il ait remporté le gros Lot ,
Kij
220 Extraordinaire
Puis que tout ce qui rend une ame pen
commune ,
A toujours fait pour luy declarer la
Fortune ,
Comme icy clairement je le montre en
un mot.
Bien que dans le détail , durant plafieurs
années
Mes Vers agent fait voir fes grandes
Actions ,
Malgré tous les efforts de tant de Natios
Des plus beaux Lauriers couronnées ,
Où visiblement le bonheur
Pritle party de fa valèur ,
Lors que dans fes facheux & memorables
Sieges ,
La Parque luy tendoit inceffamment des
pieges ,
Qu'on le voyoit de toutes parts
Aller au devant des hazards ;
Il est vray qu'on a peine à croire
Que fans avoir le moindre mal,
Ce Monarque en tout fans égal
Ait toûjours remporté le gros Lot de la
gloire ,
Que ne fçauroit payer l'Inde avec tout
Son Or ;
Mais
du Mercure Galant . 221
Mais paffons plus avant encor .
Quand tous les ans par des Armées
De fon grand courage animées ,
Ses fiers & puiffans Ennemis ,
Fortement prévenus de la haute efperace,
De partager entr'eux l'Empire de la
France ,
>
En tous lieux fe trouvent soumis
Et qu'enfin par la Paix il les force de
rendre
Ce que fur fes Amis ils avoient osé
prendre ,
Mieux que n'a jamais fait aucun autre
Vainqueur ,
Na-t- il pas remporté le gros Los de
l'honneur ?
La grande & longue maladie ,
Qui defon cher Dauphin a menacé la vie,
Et qui peut nous allarmer tous ,
Après l'avoir rendu l'Epoux
D'un Objet fi digne qu'on l'aime ,
Qui d'un augufte Sang & d'un merite
extréme
A fceu nous apporter la Dot ;
La fanté de ce Prince , à preſent ſi parfaite,
Donnant au Roy ce qu'il fouhaite ,
K iij
2-22 Extraordinaire
De la faveur du Ciel n'a- t-il pas le
gros Lot ?
Sur la remife que Sa Majesté a
faite du Lot de cent mille
Francs.
I.
LDubonheur d'une Loterie:
OVIS ne veut pas profiter
Et fi vous en ofez douter ,
Lifel la Vie
De ce Héros fameux ,
Elle va vous apprendre ,
Que lors
Ce
que l'on eft genereux
Infques à rendre
que la Victoire a fcen prendre ,
On eftime trop peu ce qui vient du ba-
Zard
Pour y garder aucune part.
DE S. PLACIDE , du Cloiftre
S. Germain de l'Auxerrois.
GRan
II.
Rand Roy , que le bonheur fuit
toûjours pas à pas;
Pour nous faire du bien te voit- on jamais
las ?
Tandis que nous vivons dans une paix
profonde ,
Ton
du Mercure Galant. 223
Ton amour envers nous devient ingenieux
:
Tu cherches les moyens de nous rendre
en tous lieux
Les plus heureux peuples du Monde.
Tantoft pour foulager mille particuliers
Tu te rends toy- mefme injuftice :
Tantoft tu donnes volontiers
Ce qui t'estoit écheu par un hazard propice.
Prince , par là , tu nous fait voir
En éternifant ta memoire ,
Que c'est une action bien plus digne de
gloire ,
De donner que de recevoir.
DE LA MARE- CHESNEVARIN,
FUL-il
de Rouen.
I II.
Ut -il jamais Héros auffi grand que
LOUIS ,
Qui parfes exploits inoйys
Ait fait de plus grandes Conquestes ,
Ou qui pour l'union des Roys & des
Sujets ,
Ait quitté des Couronnes preftes ,
En donnant à l'Europe une éternelle
Paix ?
S'il
224
Extraordinaire
S'il chaffe la Difcorde & termine la
Guerre ,
·
S'il donne le calme à la Terre ,
Side luy mefme il eft Vainqueur:
Si malgré la Fortune il cede la Victoire ,
N'admirera-t- on pas fon coeur ,
Puis qu'à fes interests il prefere la
gloire?
Quan
IV.
RAULT.
Vand pour Louis LE GRAND
tu n'es plus inconftante ,
Fortune , à d'autres tes faveurs
Si tu crois en faire un de tes Adorateurs
;
Trop vaine eft ton attente.
Chacun fçait qu'il donne foudain
Les prefens qu'il veut bien recevoir de
ta main.
Voy donc , ouvrant les yeux fans tant
faire la brave,
Lors qu'il fait de tes dons ces illuftres
emplois,
Que ce font des tributs que tu rends
comme Efclave
Au plus puffant des Roys.
LERSSOU DE MAISONPLEINS , Capitaine
de Quartier de Châlons
en Champagne.
du Mercure Galant. 225
Ε
A
V.
Quoy que vous vouliez , grand
Roy , vous occuper
Nous voyons réüffir toutes vos entreprifes,
Vous nefouffre point de furprises ,
Perfonne ne vous peut duper.
Voftregain va toûjours à des fommes
immenfes ;
Mais vous ne voulez pas en groffer vas
Finances 2
C'est une espece de profit
Dont le feul plaifir vous ſuffit ;
Car lors que le gros Lot vous arrive
en partage ,
> Et qu'on vante voftre bonheur.
Vous n'en retene que l'honneur ,
Le Public en a l'avantage.
L
LE CESNE , de Coûtances.
VI.
*Invincible LOUIS qu'au Monde
rien n'égale ;
Si nous confiderons fon intrepidité ,
Son esprit penetrant , fa generofité ,
A remis le gros Lot , & Ja main liberale
K V
226 Extraordinaire
C
Veut bien abandonner aux ordres du
deftin
De dix mille Louis la fomme ,
Qui peut donner moyen à plus d'un honnefte
Homme
De pouvoir doucement arriver à ſa fin.
Admirons le bonheur de ce digne Monarque
,
Qui luy fournit en tous endroits
De quoy fe difcerner entre les plus
grands Roys ,
Et qui vifiblement nous marque
L'inépuisable fond de courage & d'honneur
Qu'il atoujours eu dans le coeur.
Pajoûte deux Epigrammes Latines
de Monfieur Chaftillon , Docteur en
Medecine , qui ont esté preſentées à Sa
Majefté , le premier fur le gros Lot
qu'Elle a en , & le fecond , fur ce
qu'Elle a bien voulu le remettre.
Juftitia
I.
Uftitiæ fortuna comes in fole refulgens
,
Coca licet , nofcit jus dare cuique
fuum .
IL
du Mercure Galant . 227
I I.
REddere cuique fuum vulgaris regia
At dare quæ fua funt , Francorum eft
propria Regis.
SUR LA LOTERIE.
Ayſuivy vos defirs , Iris , quoy qu'en
mon ame
lefçeus bien que je faifois le fot
D'attendre le gros Lot
Pour l'heureux fuccés de ma flâme .
Mais nous aimons tous deux vous l'argent
, moy vos yeux ,
En un mot nous avions pour nos Guides
des Dieux .
Dont l'un eftoit aveugle , & l'autre.
témeraire.
Le vostre m'engagea, pour ne vous pas
déplaire ,
A fuivre malgré ma raison
L'espoir que vous me fiftes paistre ,
Et le mien aveuglé m'empécha de con-.
noistre
Et
228 Extraordinaire
Que c'eftoit dans une faifon ,
Où la valeur a toûjours fait paroiftre
La Fortune attachée au Char du grand
Bourbon.
"
S'il eft plus avantageux à une
Femme d'eftre aimée dés la premiere
fois qu'on la voit ou de
ne l'eftre qu'apres qu'on a eu
le temps d'examiner fon merite.
A diférence qui fe rencontre en-
Late tre l'agrément & le merite , decide
cette Queftion. Le premier confifte
en des charmes , & des graces
qui furprennent , qui touchent , &.
'qui enlevent d'abord l'inclination . Le
fecond eft fondé fur l'eftime qu'une
connoiffance parfaite des belles qualitez
imprime dans l'ame qui fe fent forcée
auffi doucement qu'infailliblement ,
de rendre ce qui eft dû à ces belles qualitez.
A les confiderer feparement en
des
du Mercure Galant. 229
des Perfonnes diférentes qui ne pourtoient
prétendre que l'un des deux , il eft
fans- doute qu'une honnefte Femine préferera
toûjours d'eftre aimée apres que
P'on aura remarqué qu'elle en eft digne;
& une Coquete au contraire , d'eftre aimée
auffitoft qu'on l'aura veue , & avant
qu'on ait pu faire réflexion fur l'engagement
où elle met le coeur, parce que celle-
cy s'attache davantage aux plaifirs
aux ajuftemens , & aux attraits propres
à faire des conqueftes d'éclat &
promptes ; & que l'autre defire une
confidération qui foit de plus longue
durée , qui ait un fondement plus folide
, moins fajet au changement , &
dont les motifs foient d'autant plus nobles
& relevez, que la vertu & les beautez
de l'ame excellent au deffus de celles
du corps.
Mais fil'on examine ces avantages en
des Perfonnes qui ont raiſon de prétendre
conferver ce qu'elles ont acquis , dont
le mérite eft non feulement propre à
foûtenir l'idée que l'on a conçenë
d'elles , mais capable d'affurer dans
la communication de leur interieur , l'àmour
230 Extraordinaire.
mour que leur extérieur a fait naiftre ; il
eft certain qu'il eft plus avantageux à
une Femme d'eftre aimée dés la premiere
fois qu'on la voit , parce qu'elle emporte
par là une réconnoiffance ingenuë
qu'elle a tout ce qu'il faut pour plaire,
auffibien que tout ce qui peut infpirer
de l'eftime , qui fait le partage de celles
qui ne s'attirent que dans la fuite du
temps l'amitié de ceux qui les frequentent.
LE MARQUIS INCONNU.
Pour faciliter la découverte du fens
de la Lettre en Chifres du dernier Extraordinaire
, j'avois averty qu'il n'y
avoit point diverfité d'Alphabet , come en
quelques autres que je vous ay envoyées.
Cependant il n'y a eu que M¹ de Ganat
qui en ait trouvé le déchifrement. C'eft
peut-eftre qu'on a compté les lettres dont
lefens à découvert eft copofé, par raport
aux Chifres qui cachent un autrefens,&
que trouvant le nombre des Chifres plus
grand que celuy des lettres , on s'est fait
un embarras de cette augmentation qui a
fait croire qu'on cherchoit inutilement le
fecret
du. Mercure Galant .
231
·
fecret de ce nouveau Chifre. Mr Miconet
de Châlons, qui en eft l' Autheur, l'a
rendu par là fort particulier, puis qu'on
pourroit employer tel nombre de Chifres
qu'on voudroit , jufqu'à en faire une
grande Lettre de fix pages de l'écriture
ordinaire , fans qu'il fuft befoin d'autre
chofe quedes quatre lignes du fens découvert
, aux lettres defquelles trente mille
Chifres pourroiet répondre. Voicy en quoy
le fecret confifte. Ces quatre lignes qui
cachoient l'avis fecret das le dernier Chifre,
eftoient, Je ne feray toûjours un tresgrand
plaifir d'obeïr exactement à tout
• ce que vous me ferez l'honneur de me
commander. Les premiers Chifres employez
dans cette Lettre eftoiet 11.800.
7.130.11 . 180. 26. 18. Vous vous four
viendrezque tous les Zerofont inutiles,
que 800. vaut feulement buit. Le premier
Chifre qui eft 1 1.marque qu'il faut
prendre l'onzième lettre du fens decouvert.
C'eft , feconde lettre du mot toûjours.
Le fecond Chifre 800.marque qu'à
compter depuis cet O trouvé , il faut
chercher la buitiéme lettre. C'eft N, fecode
lettre du mot un, lefquelles deux lettres
four
232
Extraordinaire
font le mot On.Cotinuez de la même forte
jufqu'à la fin , prenant la feptiéme lettre
depuis un, qui eft a , troifiéme lettre
du mot grand , & quand vous ferez à la
fin de toutes les lettres dufens découvert,
recommencez à compter par les premieres
que vous joindre aux dernieres , pour
fournir le nombre dont vous aurez befoin
fuivant le Chifre marqué. Par ce moyen,
97. Chifres employez
dans cette Lettre veulent dire,
On a enfin écouté les calomnies de vos
Ennemis ,& l'ordre eft donné de vous arrefter
inceffamment, profitez de cet avis.
vous trouverez que
les
Je vous envoye une nouvelle Lettre de
cette nature. Onfupofe qu'une Belle d'intelligence
avec fen Amant , luy donne
un avis fecret , comme fi elle écrivoit à
une Dame.
Lettre dans laquelle un fens parfait
eft cachéfous un autre Sens
parfait.
MADAM ADAME ,
Voicy le compte de ce que j'ay avancé
fuivant vos ordres.
Le
du Mercure Galant. 233
Le 4. Janvier , payé 6 livres 8 fols
d'une part , & 4 livres 1 fol d'une autre
pour raccommoder vos Points
•
15 Le 19. du même mois, 1s livres 8 fols
pour reste à voſtre Cordonnier.
Le 21. payé 18. livres 13 fols 5 deniers
à Madame Fleury.
Le 16 Fevrier 17 livres 15 fols à
voftre Tailleur , &
Madame Robinau.
livres 15
4
fols à
Le 1. Mars 10 livres à la meſme Dame
Fleury , & 22 livres 7 folss deniers
encor à voftre Tailleur.
Le 2. du mefme mois , 11 livres 18
fols à Monfieur Ganfe , & le 20. payé
encor au mefme 22 livres.
ΙΟ
Le 22. Avril , 10 livres 5. fols à
Madame Hannequin , 12 livres 10 fols
10 deniers à Madame Finet , & 20
livres 8 fols II deniers à Madame
Coufin.
Le 8. May 5 livres 19 fols 8 deniers
à Madame Sanfon , & 20 livres 15 fols
pour des Rubans.
Le 19. du mefme mois 3
livres 14
fols pour une Coëfe . Je fuis , Madame,
voftre tres , & c.
Vous
234 • Extraordinaire
Vous voyez bien que ces divers Chifres
répondent aux lettres qui forment ces
mots, Voicy le compte de ce que j'ay
avancé fuivant vos ordres. Le fecret eft
Simple , en forte que la premiere lettre
trouvéefait trouver toutes les autres, &
tous les Chifres valent ce qu'ils marquet.
Ainfi 10. vaut dix , & non pas un.
Mr de Vienne Plancy , à qui nous devons
la premiere invention des Chifres
quifont découvrir unfens caché dans des
paroles qui forment entre elles unſems.
parfait, a bien découvert un autre fecret .
Vous en ferez éclaircie , en lifant ce qu'il
m'a fait lagrace de m'écrire.
£963 80163 : 8003 : 2003 2003. Folos 6003 8063 :food &forg
A Fau- Cleranton le 15. de
Inin 1681.
L me femble, Monfieur , que ce n'eft
rien de lire , fi l'on ne fait des refléxions
fur ce qu'on a lû . Sans elles , la lecture
& le fonge ont un grand raport . Ils
paffent par l'efprit avec une égale vîteffe
& y font auffi peu d'impreffon
l'un que l'autre. Si je n'avois
>
refléchy
du MercureGalant .
235
refléchy fur ma lecture de Vigenere ,
je n'aurois pas découvert l'ingénieux
Secret de Triteme & de Ventura , ny
eu le plaifir d'en faire part aux Curieux
par voftre entremife.Je penfe donc
toûjours aux chofes que j'ay luës ,
pour peu qu'elles méritent d'attention
, & je me trouve bien de cette
pratique . Elle eft caufe d'une nouvelle
découverte que je fis dernierement
, dont l'ouverture ne peut qu'eftre
bien reçeuë de vous , & de ceux qui
voyent vos Livres. Elle eut pour fondement
la lecture d'un Chapitre de la
Science Univerfelle de Sorel . Ce
Chapitre eft le 7. de la derniere Partie
des quatre en quoy confifte cet Ouvrage.
L'Autheur y traite dans la feconde
Section de l'Ecriture univerfelle qui
fera entenduepar touteforte de Nations,
encor que leurs langages foiet divers.Mais
ii ne donne pas le fecret de cette Ecriture
, il luy eftoit inconnu ; il fe contente
de propoſer les avantages qui en
réfulteroient. Quifçaura cette Ecriture,
dit-il, n'aura quefaire d'apprêdre les diverfes
Lagues du monde ,pour fçavoir les
pensées
236 Extraordinaire
penfées de tous les Peuples ; il les connoîtrapar
ce Secret , &c. C'est la plusparfaite
de toutes les Ecritures,parce qu'elle
exprime toutes les Langues , encor
qu'elle n'en exprime pas- une particulierement.
Elle eft la vraye marque des chofes.
Ellereprefente immediatemet les penfées,
& c. Puis il ajoûte. Cela n'eft pas
-bors de poffibilité , puis que les Chifres
d'Arithmetique, les Notes de Mufique,
les marques dont fe fervent les Iurifconfultes
, les Medecins , & les Aftrolo
gues, font connues de toutes les Nations.
On peut auffi inventer des Caracteres
pour toutes les chofes du monde , & même
pour représenter leurs actions & les autres
circonstances , &c . Il faudra à la
verité une grade quantité de figures;mais
l'excellence de ce Secret mérite bien qu'on
fe donne la peine de les inventer & de
les apprendre. Enfin il conclud. Si l'on
dit qu'il ne reste qu'à donner le modele
des traits de cette Ecriture , & que le
Public auroit obligation à celuy qui luy
feroit ce prefent ; l'on peut repartir qu'il
fuffit bien icy d'avoir découvert ces Secrets,&
qu'il faut laiffer aufoin des Curieux
,
du Mercure Galant .
237
rieux, la maniere de les mettre en pratique
, parce que les efprits des Hommes
languiroient de pareffe , s'ils trouvoient
toutes chofes inventées & accomplies.
>
Sur la lecture de ce Chapitre , dont
voila l'extrait,je fis des refléxions à mon
ordinaire . D'abord les Caracteres de la
Chine ſe préſenterent à mon efprit ,
comme les veritables Caracteres de
l'Ecriture univerfelle, & je m'étonnay
qu'ils n'euffent pas cours par toute la
Terre pour le commerce des Nations
puis qu'ils fignifient immédiatement les
penſées; mais je jugeay bientoft que la
peine qu'il y avoit à les former & à les
reconnoiftre , eftoit fans- doute la caufe
que leur ufage s'eftoit borné au Païs de
ceux qui les avoient inventez , & qui
en avoient fait un Art tres pénible ;les
autres Peuples ne s'eftant pas trouvez
d'humeur à paffer, comme les Chinois ,
la plus grande partie de leur vie dans
l'étude d'une Ecriture dont tous les Caracteres
font fi embaraffeż , qu'ils femblent
autant de Labyrinthes .
La connoiffance de ce defaut dans
l'Ecri
238
Extraordinaire
l'Écriture de la Chine , me fit penfer
qu'il falloit chercher d'autres Caracteres
plus aiſez à figurer & à reconnoiſtre.
Cela paroiffoit affez difficile à trouver,
veu le grand nombre qu'il en faut
pour l'expreffion de toutes chofes ; neantmoins
la recherche n'en fut pas bien
longue . Un de mes Amis qui me rendit
visite en ce temps - là, fçachant ce que je
méditois, me dit qu'il avoit veu un Livre
où l'Autheur s'expliquoit par Ierogliphes
intelligibles en touteforte de Langues,
& que c'eftoit le cours des Mathématiques
d'Herigone . Je luy demanday
fi ces lerogliphes n'eftoient point
femblables à ceux des anciens Sages
d'Egypte , qu'il n'appartenoit qu'aux
Peintres & aux Sculpteurs de repréfenter,
& qu'aux Devins d'expliquer. Il ne
l'avoit pas examiné. Il le tira du Cabinet
d'un de fes Parens , & me l'envoya.
Je vis ce Livre. Il eft intitulé , Cours
Mathematique démontré d'une nouvelle,
bréve & claire méthode, par Notes réelles
& univerfelles , qui peuvent eftreentenduës
facilement fans l'usage d'aucune
Langue Je ne Alatay d'une douce efpérance
du Mercure Galant.
239
que
rance à la lecture de ce Titre , croyant
qu'il devoit eftre fuivy de l'Ecriture
je cherchois ; neantmoins je n'y ren
contray que quelques mots exprimez
par les Notes. C'eftoient les neceffaires
à fes démonftrations , comme
pour fignifier plus ; pour fignifier
moins ;L pour fignifier angle ; O pour
fignifier cercle ; A pour fignifier triangle
, &c. Cette Invention eft bonne
pour fon fujet ; mais je jugeay que fi
l'on vouloit exprimer toutes chofes
fuivant cette méthode , on tomberoit
bientoft dans les defauts de l'Ecriture
de la Chine, que je voulois éviter . Je
tournay donc ailleurs mes penfées ,
& apres les avoir promenées quelque
temps parmy les Arts , les Sciences
& les Eftres , enfin je trouvay heureufement
ce que je fouhaitois. La dé.
couverte d'un Tréfor ne m'auroit
pas caufé plus de joye que j'en reffentis
à la premiere apparition de ce
grand Secret. Je ne diféray guére à en
parler à mon Amy. Il en fut furpris.
& charmé, & s'étonna avec moy que
Sorel , ny aucun autre que nous fça ,
chions,
240 Extraordinaire
chions , n'euft penſé à un fi beau moyen
d'exprimer fans embarras toutes fortes
de Langues . Il n'y a prefque en toutes
chofes que les commencemens
qui foient difficiles . J'eus donc bientoft
apres cela ébauché le Plan de
l'Ecriture univerfelle ; & comme une
connoiffance en attire une autre, j'apperçeus
qu'il en résultoit une Langue
qui avoit les mefmes avantages que.
l'Ecriture , je veux dire , qui feroit facile
à apprendre , & tres- propre à la
communication des Nations auffi - bienqu'elle
, & j'en ébauchay auffi le deffein .
Mais afin, Monfieur, que vous conceviez
de l'une & de l'autre , des idées conformes
à leurs mérites , vous fçaurez ,
-
1. Que cette Langue fe peut écrire
comme les autres , avec l'Alphabet de
chaque Nation , ou bien avec l'Ecriture
que j'ay imaginée , ce qui eft remarquable
.
2. Que chaque mot de cette Langue
fignifie un mot des autres , ce qui eft ordinaire;
mais que chaque Caractere de
cette Ecriture , fignifie un mot entier , ce
qui n'eft pas commun .
3. Que
du Mercure Galant ,
240
3. Que cette Langue eft extremement
abondante , & que les Nations
n'en ont point de fi riche ; & que cette
Ecriture eft fi feconde, qu'elle a autant
de Caracteres diferens , qu'il y a de
mots en cette Langue.
5. Que cette Langue, & cette Ecri➡
ture , n'ont pas feulement des mots &
des Caracteres pour exprimer toutes
chofes , mais qu'elles en ont meſmes
pour exprimer des phraſes entieres, com
me des fentences , des axiomes , des proverbes,
& des façons de parler triviales.
5. Que tous ces Caracteres ne font
neantmoins difficiles ny à figurer, ny à
reconnoiſtre, ny à retenir, en quoy confifte
la beauté du fecret , & que la Langue
eft douce à
prononcer.
6. Que le grand nombre de mots &
de Caracteres qui forment cette Langue
& cette Ecriture , fait que l'une ny
l'autre n'eft fujete aux équivoques , &
que l'on n'en cauferoit pas mefme dans
l'Ecriture , quand bien on en figureroit
les Caracteres fans feparation , tant- ils
font aiſez à demefler , ce qui eft un autre
avantage bien fingulier.
Q. d'Avril. 1681 . L
242
Extraordinaire
7. Que quand on a appris ce que fignifie
une partie des mots de cette Langue
, on fçait auffitoft ce que fignifie
l'autre ; & que cette avance va prefque
à moitié ; & qu'il en eft de mefme de
la fignification des Caracteres , comme
de celle des mots .
8. Qu'on difcerne fans peine les huit
parties du difcours , & les articles dans
cette Langue & dans cette Ecriture ; &
que l'on en peut fçavoir en moins d'une
heure decliner tous les noms, & tous
les pronoms , & conjuguer toutes les
fortes de verbes.
Et enfin que cette Langue & cette
Ecriture font fi aifées à apprendre, qu'on
peut fçavoir tous les mots de cette Langue
en vingt- quatre heures , & tous les
Caracteres de cette Ecriture encor plûtoft
; ce qui tient de la merveille , & ce
qui n'excede pas neantmoins la verité.
Mais quelque facilité qu'il y ait à
s'inftruire dans l'une & dans l'autre , je
fais bien plus de fonds fur l'Ecriture
que fur la Langue , parce que ce n'eſt
pas affez de fçavoir toutes les paroles
d'une Langue étrangere , pour s'en fervir;
du Mercure Galant 243
vir ; il faut fçavoir encor ce que chacune
de ces paroles fignifie dans fa Langue
ordinaire ; & cette étude demande
du temps, de l'application, de la memoi.
re, & de l'habitude , quelque accourciffement
qu'on y apporte, au lieu que mon
Ecriture n'a qu'un tres leger befoin de
tout cela , & qu'il fuffit de deux choſes
tant pour écrire , que pour expliquer ce
qui fera écrit par toute forte de Nations
, l'une de fçavoir decliner deux ou
trois articles , & conjuguer autant de
verbes ; & l'autre d'avoir devant les
yeux un Dictionnaire tant des mots de
la Langue qu'on parle , fuivis de mes
Caracteres , que de mes Caracteres
fuivis de ces mefmes mots .
Voila une espece d'Enigme & de
Chifre que vous pouvez , Monfieur,
propofer de ma part au Public , pour fçavoir
ce qu'il en penfera , vous priant de
croire que je fuis d'auffi bonne foy fur
ces fecrets d'Ecriture & de Langue univerfelles
, que fur celuy de Triteme &
de Ventura.
DE VIENNE - PLANCY .'
Si les chofes font auffi facile dans l'e-
Lij
244
Extraordinaire
xecution qu'on nous les promet dans cette
Lettre , vous demeurerez aisément perfuadée
qu'on n'a jamais rien imaginé de
plus curieux , ny de plus utile. L'attens
avec grande impatience l'explication de
cetteforte d'Enigme , qui a pour moy une
entiere obfcurité.
l'avois crû que celle que je vous envoyay
la derniere fois en Profe du mesme
MrdeVienne-Plancy, neferoit point expliquée
, parce qu'elle n'est qu'un jeu de
lettres. Cependant outre le Parifien Abbevilois
du Cloiftre S.Pierre, une Dame
dont on ne m'apprend point le nom , a
trouvé quefon Mot eftoit l'Amour. Ie
n'entens par là ny le Dieu d'Amour, ny
La Paffion appellée Amour , mais ce mot
François Amour. Voicy de quelle maniere
un fpirituel Inconnu m'écrit ce quelle a
penfé.
Lettre contenant l'Explication de l'Enigme
en Profe de l'Extraordinaire
du Quartier de Ianvier 1681 .
·EN
N verité , Monfieur , on a bien raifon
de dire qu'en quelque langage
, & de quelque maniere qu'on parle
d'amour,
du Mercure Galant.
245
d'amour , on fe rend toûjours intelligible
au beau Sexe. Madame .... n'a pas
eu befoin de lire deux fois l'Enigme en
Profe de voſtre dernier Extraordinaire,
pour en deviner le Mot. Dés la premiere
fois, elle s'eft écriée , Vive l'Amour
; & a dit , que bien qu'Amour
n'euft point icy de Flambeau , elle ne
laiffoit pas de l'entrevoir , & qu'elle fe
trompoit bien , s'il n'eftoit caché fous
le bandeau , ou plutoft fous le voile de
voftre Enigme.
En effet , Monfieur, ce mot Amour,
n'est- ce pas un mot François , & François
pour la vie , c'eft à dire, tant qu'il
durera , & fera dans l'ufage de noftre
Langue ?
N'eft-il pas vétu de noir quand on
l'écrit, & n'eft- il pas formé de deux parties
, c'est à dire , de deux fillabes , a &
mour, dont l'une qui eft fimple a quelque
chofe de commun avec l'Ange , qui
eft fa lettre a , laquelle fe trouve en ce
mot Ange , comme en la fillabe a , &
dont l'autre partie qui eft compofée , a
quelque chofe en foy des quatre Elemens,
qui font fes lettres a, r, & m , lef-
Liij
246 Extraordinaire
น ,
quelles fe rencontrent en ces mots quatre
Elemens, comme en la fillabe mour,
ou bien qui font fes lettres # , & r , leſquelles
fe voyent dans ces mots Feu &
Eau, Arr & Terre , qui font les quatre
Elemens , comme elles fe voyent dans
la mefme fillabe mour.
On nous apprend qu'il eft né dans
un Palais , & fur la Pourpre. Et n'eft - ce
pas à dire dans la bouche , où fa premiere
prononciation a fait fa naiſſance?
Le refte de cet Article s'explique de foymefme.
On dit que fon Pere eft d'un autre
Pais que luy ; & c'eft fans doute parce
que le mot François, Amour, a efté tiré
du mot Latin Amor. Ne croyez pas,
Monfieur , que la connoiffance de Madame
.... échoüalt en cet endroit . Elle
s'eft fait un plaifir de fçavoir le mot
d'Amour en toute forte de Langues. El .
le fçait qu'on l'appelle Amor , en Eſpagnol
auffibien qu'en Latin ; Amore, en
Italien ; Liefde, en Flamand ; Liebe, en
Allemand ; Love, en Anglois.
Il ne luy fut pas difficile d'expliquer
le reite de cet Article .
On
du Mercure Galant.
247
On raporte qu'il eft de l'un & de
l'autre Sexe. C'eſt à caufe que quelques
Perfonnes le font toûjours du genre
comme Madame de Villedieu
; & quelques autres toûjours du
feminin , comme Mademoifelie
de Scudery
, ce qui fe voit immanquablement
dans tous leurs Ouvrages.
maſculin >
On affure pourtant qu'il tient davantage
de l'Homme que de la Femme , &
en voicy la raifon. C'eft que fes lettres o
& m ,fe trouvent dans ce mot Homme,
au lieu qu'il n'y a que fa lettre m, qui le
rencontre dans ce mot Femme.
>
Il a trois parties de fon corps (ce font
fes lettres m , 0 r , ) faites comme un
Monftre , c'eſt à dire , comme ce mot
Monftre, où elles fe remarquent.
Il a fa tefte , fon col , & fon ventre ,
(ce font les premieres lettres a , m , o , ) ren
verfées dans fon eftomach , c'eft à dire ,
ce mot eftomach , où elles font ainfi difpofées
à l'envers , o , m, a.
Il a une jambe de grue , c'eft à dire ,
qu'il a pour la penultiéme lettre un и,
comme ce mot gruë , & une queuë de
Renar, c'eft à dire , qu'il a pour fa der-
Liiij
248 Extraordinaire
niere lettre une r, comme ce mot Renar.
Son employ eft de faire connoiftre
un Pere & une Fille , qui font grand
bruit dans le Monde. Cela fe dit fort à
propos de l'Amour , parce que ce mot
Amour fignifie également , & le Dieu
d'Amour , & la Paffion d'Amour , dont
l'un'eft comme le Pere & l'Auteur de
l'autre. Ce qui précede en cet Article
eft facile à expliquer.
Les petits Enfans le montrent au
doigt. C'eft quand ils apprennent à
lire ; & il donne de l'exercice aux Eco
& aux Preffes . C'eft à caufe qu'il eft
meflé dans les Chanfons , & dans les
Livres galans. Le refte de ces deux
Articles s'explique encor fans peine , &
l'on ne doute point que les jeunes Perfonnes
du beau Sexe ne regardent le
mot d'Amour avec émotion , puis
qu'à peine l'ofent - elles prononcer , le
déguifant ordinairement fous les mots
d'eftime , d'amitié , de tendreffe , &
autres femblables. C'eft un pas que
franchiffent aisément les grandes Per-
Lonnes , & les Efprits forts , qui le font
· entrer dans la plûpart de leurs converſations,
du Mercure Galant. 249
tions , & qui le voyent avec plaifir
dans les Livres & dans les Lettres.
Voilà , Monfieur , l'explication que
Madame ..... a donnée à l'Enigme de
Mc de Vienne- Plancy , & il ne femble
qu'elle y quadre affez bien , pour croire
que le mot d'Amour eft fon veritable
mot. Je fuis, & c.
F'ajoute une feconde Explication de ce
mefme mot Amour , qui m'a efté envoyée
par Mr Gon Deformeaux d'Amiens.
Voicy les termes dont il s'eftfervy.
Ce mot Amour eft François , & quand
il est écrit ou imprimé , c'eft avec de
l'encre , qui eft prefque toûjours noire.
Il eft donc prefque toûjours veftu de
noir , car l'Ecriture ou l'impreffion qui
donne la couleur aux chofes, eft comme
l'Habit dont elles font veftuës.Les deux
fyllabes qui forment ce mot , font ſes
principales parties. La premiere fyllabe
eft la lettre A. Qu'y a t'il de plus
fimple ? L'autre eft mour , qui eft compofée
de quatre lettres. A , qui eft la
fimple , fe trouve dans ce mot Ange,
avec qui par confequent elle a quelque
chofe de commun , & mour , la fyllabe
L V
250
Extraordinaire
compofée , a ces trois lettres, m, u, & r,
qui font auffi dans ces deux mots quatre
Elemens. Amour n'eft pas un mot nouveau,
ny par confequent d'une nouvelle
extraction. Il eft formé & naiſt dans
la bouche. Ce n'eft pas là non plus une
baffe origine. La bouche a fon Palais
qui eft reveftu d'écarlate & de pourpre,
ainfi que la langue. Quoy que ce mot
Amour foit déja affez vieux , apparemment
il ne fera pas` fi - toft furanné ny
banny par l'ufage.
Je m'en vais vous dire quelque chofe
de fon Pere qui eft de ma connoiffance.
Amour François eft Fils d'Amor Latin .
Le Pere & le Fils ne font dun mê
pas
me païs . Amour eft plus grand d'une
lettre qu ' Amor, Amour & Amor fe reffemblent
neantmoins beaucoup. Il n'y
a pas un trait , c'eft à dire pas une lettre
dans Amor , qui ne foit dans Amour ;
mais Amour a les deux traits de fa lettre
u, qu'Amor n'a pas . Amour eſt maſculin
& feminin ; furquoy il faut confulter
Vaugelas & l'ufage . C'eft eftre
de l'un & de l'autre Sexe . Amour a la
terminaiſon, & tout l'air maſculin . C'eſt
par
Du Mercure Galant . 251
par là qu'il tient plus de l'Homme que
de la Femme.
A eft la tefte du mot Amour > men
eft le Col, & o le ventre. Il faut regarder
comment s'écrit ce mot Eftomach. On
y trouve ces trois lettres , a, m, & o ; mais
a la derniere , m avant a , & o avant les
deux autres , dans un ordre renversé . Il
y a donc quelque raifon , & non pas
fi
furprenante, à dire que la tefte , le col,
& le ventre du mot Amour font renver
fées dans l'eftomach ; Cela eft monftrueux
.
Dans la meſme maniere de parler, la
lettres qui eft dans le mot Amour , eſt
la jambe du mot Gruë ; & la lettre r,
qui eft la queue du mot Renar , eft auffi
la quevë d'Amour .
Amour est le mot le plus commun,
& il n'eft ny extraordinaire ny épouvantable
. On le trouve dans les Vers &
Billets galans , & s'il fe fait quelque
converfation agreable , quel mot y eft
plus ordinaire que celuy d'Amour ? Son
ufage ou fa fignification eft, ou Amour
le Dieu, ou la paffion d'amour, qui font
g and bruit dans le monde . On peut encor
252
Extraordinaire
cor expliquer ce Pere & cette Fille en
deux autres fens , prenant le Pere pour
le coeur , & la Fille pour la paffion d'amour,
ou bien prenant l'amour , c'eſt à
dire la paffion d'amour, pour le Pere, &
la Ialoufie pour la Fille ; car Amour, ce
mot Amour, s'employe pour marquer le
coeur, pour marquer la paffion qui s'appelle
de ce nom , & pour marquer la jaloufie
, que les Jaloux n'ont garde de
nommer jaloufie, mais amour, un grand
& délicat amour.
Les Enfans qui apprennent à lire,
montrent au doigt les lettres du mot
Amour, comme celles de tous les autres
mots qu'ils lifent, a par loy a¸m , o,u ‚ ”,
mour, Amour. Les jeunes Filles , de la
maniere qu'on les éleve , ne lifent ce
mot qu'avec émotion . Les grandes &
les Efprits forts , ne font pas de mefme,
Rien n'eft fi commun que de parler
d'Amour aux Echo , & leur faire repeter
ce mot. Enfin comme quantité de
Livres parlent d'Amour , il ne faut pas
s'étonner s'il donne de l'exercice aux
Prelle s. Ainfi ,
Mercure
du Mercure Galant.
253
Mercure , vous avez beaufaire,
De voftre Enigme en vain vous cachez
le miftere.
Safigure , il eft vray , m'a d'abord fait
grand peur;
Mais ce Monftre à mes yeux s'eft bientoft
fais connoiftre.
Quand Amour eft gravé dans un fidelle
coeur ,
On fçait trouver ce mot , fi caché qu'il
puiffe eftre.
On a expliqué cette mefme Enigme
fur l'Alphabet, fur la Muſique , & ſur
la fyllabe & .
Je viens aux deux en Vers que je vous
ay envoyées dans ma Lettre du mois de
May. Le vray mot de la premiere , qui
eftoit une Lanterne , a donné lieu à ces
cinq Madrigaux.
D
I.
Ans les triftes horreurs d'une profonde
nuit ,
Qui couvroit defesfombres voiles
Le Ciel, la Lune & les Etoiles ,
Je marchois pas à pas , &fans faire de
bruit.
Mercure qui me vit fortir d'ure Tàverne
;
Cher
254
Extraordinaire
Cher Amy, me dit - il , où vas-tu ? viens
chez moy.
Je veux te remener chez toy ,
J'ay pour nous deux une Lanterne.
I I.
RAULT, de Rouen.
Msans avoir l'esprit angelique ,
Ercure, à quoy bon lanterner ?
Je tiens le fens enigmatique
De voftre Enigme à deviner ,
Et veux que par tout on me berne ,
Sile Mot n'est pas la Lanterne.
I I I.
GAVRELUCHE .
Ans le temps heureux où nous
DADan
Sommes,
Avec une Lanterne en plein m'dy
chercher
Un homme à qui les autres hommes
N'euffent aucun defaut , ny tache à reprocher
C'est là, de memoire ancienne
Ce quefaifoit Diogene autrefois ,
Quant à moy ,fi j'avois la tienne મે
Mercure , fçais- tu bien ce que je chercherois
?
Une Belle ,
›
Quifut fidelle. Daubaine.
du Mercure Galant. 255
IV.
Stant un foir forty , quoy qu'il fuft
heure induë ,
Es
F'apperçeus deffous un Auvent
Un Filou recourbé , faisant le pied de
Grue.
Sans la Lanterne d'un Marchand ,
Que le hazard amena dans la Rue,
Faurois peut- eftre veu ma Bource fans
argent.
LE VAILLANT , de S.Lucien
en Normandie .
V.
Ortir dans une nuit ſiſombre !ſuis-je
Sortir
fou?
Je rifque à me rompre le cou.
Cette obfcurité me lanterne,
Oh valets vifte la Lanterne.
L'Amant de Manon.
Ce mefme mot a efté trouvé par Mef
fieurs Gardien , Secretaire du Roy ; D
l'Epine de Poermel ; Guépin , de Rennes;
Trotté, Avocat au Mans ; De Plémont ;
J.Bapt.du Moulin , de la Rue S.Denys ;
Et par Mademoiselle de la Tourterelle
verte ; Mademoiſelle de Laut emniere ;
Mélife , Nymphe de l'Ile de Badra de
Vennes;
256
Extraordinaire
Vennes ; Renon- Gervaife , de Tours ; &
la Fille auxgrandes Avantures. Les autres
Mots fur lefquels on a expliqué la
mefme Enigme,font le Luftre , la Lampe,
une Chandelle , un Flambeau , & le
Ver-luifant.
Lafeconde Enigme a esté expliquée
fur l'Alambic, le Fourneau , une Mine ,
le Termomettre , la Forge d'un Maréchal
ou Serrurier, le Navire , le Verre ,
le Charbon , le Sel , la Pierre à Fufil,
la Platine d'un Fufil , le Creufet , & la
Poudre à Canon. Aucun de ces Mots
n'en eftoit le veritable. Monfieur Gardien
, Monfieur Regnier de S. Martial,&
Mr le Vaillant de S. Lucien en Normandie,
font lesfeuls qui l'ayent trouvé en
l'explicantfur un Pont. L'Eau & l'Air
ne quittent jamais un Pont ; & lạ Terre,
le plus groffier de tous les Elemens, entre
dansfacompofition. Ce Viers des Machines
de Philofophe , faifant luy feul une
Enigme , a efté l'écueil de beaucoup de
ceux qui ont voulu deviner. Selon Def
cartes , comme l'homme feul est capable
de penfer , il n'y a que luy qui ait une
Ame. Tous les autres animaux font des
Machines.
du Mercure Galant. 257
1
Machines. Les Chevaux eftant au nombre
de ces Machines , trouvent le milieu.
d'un Pont plus élevé quefes deux extrémitez
, & la peine qu'ils ont à monter,
eft caufe qu'ils y produisent du feu , qui
eft le plusfubtil des Elemens . On pourroit
dire ,que ce ne font point les Chevaux
quifont ce feu , mais les fers qu'ils por.
tent . La réponce eft fort aifée,puis que le
fer ne produiroit pas de feu par luy mefme,
fans les Chevaux qui luy donnent le
mouvement dont il a befoin pour en faire
naiftre quand il frape le pavé.
Questions
à décider.
I.
Amant aimé qui a peu de bien,
Sune extrême ambition , beaucoup de
délicateffe , & un violent amour , doit
épouſer une Maiſtreffe peu favorisée de
la Fortune, & qui a comme luy de l'ambition
, & de la délicateffe .
II.
Si on décide que cet Amant ne doit.
pas époufer cette Maiftreffe , on demande
fur quel pied il doit vivre avec elle ,
Qd' Avril 1681 .
M
258
Extraordinaire
& s'il peut aimer une autre perfonne
fans eftre inconſtant . III.
Si les plaifirs du Corps font plus fenfibles
que ceux de l'Eſprit.
IV.
Si le Mary doit eftre plus grand maî
tre que la Femme. V.
Quelle eft l'origine de la Medecine ..
V I.
On prie d'écrire en quoy confifte l'air
du monde, & la veritable politeffe.
VII.
On demande des Billets galants qui
foient courts, & qui contiennent des
Declarations d'amour. VIII.
On demande encor des Difcours fur
l'Eloquence ancienne & moderne.
Comme la derniere fois il me refta plufieurs
Pieces que jay fait entrer dans cet
Extraordinaire, je n'ay puy donner place
à beaucoup de celles qui m'ont efté envoyées
depuis un Mois . Je vous les referve
pour le 15.Volume que vous aurez en
Octobre. J'en excepte ce qui a efté écrit
fur la Magie Naturelle, oftant obligé de
Le fuprimer , par la déference que je dois
aune Perfonne d'un tres -grand poids,
denz
du Mercure Galant.
259
dont la prudence peut fervir de regle en
toutes chofes, & qui a crû que cette ma
tiere eftoit délicate pour beaucoup d'Efprits.
A l'avenir , vous trouverez une·
Table dans tous les Extraordinaires qui
en contiendra les Pieces chacune par chifres
,comme celle de l'Ordinaire. Ilferoit
injuste de la refufer , apres que Mr du
Rofier l'a demandée par ce galant Madrigal.
M
Ercure , les Autheurs qui dans
voftre Ordinaire
Courent le Monde tous les Mois,
Ont bouche en Cour, font bone chere,
Et font traitez chez vous comme de
tits Roys.
pe-
Vous leur faites à tous un accueil favo-
J
rable ;
Mais ceux qui dans chaque Quartier
Vous fervent felon leur Meftier,
N'ont pas feulement une Table.
Lefuis , Madame , voſtre , &c.
A Paris ce 15. Juillet 1681 ..
AVIS.
Navertit qu'il ne faut donner au
cun argent pour faire recevoir les
Mémoires
260 Extraordinaire
Mémoires qu'on fouhaitera de voir enployer
dans le Mercure Galant.
On les mettra tous, pourveu qu'ils ne
defobligent point les Particuliers par
quelques traits fatyriques , & que les
Hiftoires qu'on envoyera n'ayent rien
qui bleffe la modeftie des Dames, t
On prie qu'on affranchiffe les ports
de Lettres, & qu'on les adreffe toûjours
chez le Sieur Amaulry,Libraire à Lyon.
On a déja prié bien des fois ceux qui
envoyent des Mémoires où il y a des
noms propres , d'écrire ces noms en caracteres
tres- bien formez . C'eſt à quoy
on manque tous les jours , & ce qui eft:
caufe qu'on les met mal . Il y a auffi des
Pieces qu'on ne met point , parce qu'elles
font trop difficiles à lire.
Il refte toûjours quantité de Pieces
qui auront leur tour, ou dans le Mercure
, ou dans l'Extraordinaire. Ainfi les
Autheurs ne fe doivent point impatienter
. Les premieres reçeues font toûjours
mifes les premieres, à moins que la nouvelle
matiere qu'on envoye , ne foit
tellement du temps , qu'on ne puiffe
diférer DE
LYON
Qualité de la reconnaissance optique de caractères