Nom du fichier
1680, 10, t. 12 (Extraordinaire) (Lyon)
Taille
8.71 Mo
Format
Nombre de pages
257
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
iBElqilixublbrualifsmitroitfhfeimcuæs
APL&rrucoghrdieuexnpeinffciospus
C.NCdSeaoeSumlfilvleilgluilsoe
TSPJroaicEtnirieSttuaamUttiiss
taT.1aate6nbtf9nurt3lioaibmsuietnti
1
EXTRAORDINAIR E
DU
807157
MERCURE
GALAN T.
RTIER D'OCTOBRE 16807
LYON TO ME
TOME XI I.
YOY
A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY,
Rue Merciere.
TOAM
. D.C. LXXXI
.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
Avis pour placer les Figures.
LA
A Veue du grand Eftang de Bueniro
de Madrid', doit regarder la
page 121
La Planche marquée des Lettres
de l'Alphabet , doit regarder la pa-
La Veue de l'Hermitage de S.Paul
du Buen- Retiro , doit regarder la page
176.
979
EXTRAOR
EXTRAORDINAIRE
D U
OAT
MERCURE
GALAN T.
QUARTIER D'OCTOBRE 1680 .
TOME XII. 1
FIBLIO
THE
Es
Ouvrages qui
compofent
ce dou
zieme Extraordinaire
, ne font point
feulement fur les
Questions propofées dans le dernier
, ma is fur celles dont on avoit
Q. d'Octobre 16 80. A
Extraordinaire
demandé decifion dans celuy du
Quartier d'Avril. le vous ay marqué
, Madame , qu'il m'en eftoit
demeuré beaucoup , &je rens juſtice
à leurs Autheurs , en les joignant
aux nouveaux Traitez dont je vay
vous faire part. Les noms que vous
trouverez au bas de chacun de ces
Ouvrages , vous apprendront à qui
la gloire en eft deuë ; fans que je
prévienne voftre jugement en leur
faveur par aucun éloge. Il y en a
quelques- uns dont la lecture ne
Servirapasfeulement à vous divertir,
mais qui vous feront utiles auſſibien
qu'à vos Amis . Ce font ceux où
les Questions qui regardent la Santé
font agitées. Rien ne doit eftre plus
cher que fa confervation , & il eft
bon que chacun foit éclaircy par
d'habiles Gens , de ce qui luy peut
eftre avantageux , ou nuifible.
A MA
du Mercure Galant.
3
RC3888-38: 28: 33: 33 : 28335S
A MADEMOISELLE ***
VOUS
Ous voulez fçavoir mes fentimens
fur les Questions du dernier Extraordinaire.
Il faut vous les dire en peu
de mots. J'auray du moins l'avantage
de vous pouvoir parler une fois d'amour,
fans craindre de me rendre digne
de voftre colere.
Quel est le plus grand chagrin
qu'une Maîtreffe puiffe donner
à un Amant.
EN
Ntre beaucoup de chagrins qu'une
Belle peut caufer à fon Amant , le
plus fenfible eft affurément celuy de
lay preferer un Riva d'un médiocre
merite. Tous les autres déplaifirs qu'il
peut foufrir en aimant , font pour luy
de fâcheux fujets de trifteffe & de douleur
, mais celuy - là le conduit au defefpoir.
La fidelité & la conftance l'emportent
enfin fur la fierté & fur l'infen-
A fibilité d'une Maîtreffe. Quelque mal-
Y
#t
A ij
4
Extraordinaire....
traité que foit un Amant, tant qu'il luy
eft permis d'efperer , il fe flate toûjours
d'un heureux retour ; mais quand la
preference d'un indigne Rival luy enleve
ce qu'il aime , non feulement la
perte de fes efperances , mais l'injuftice
du choix de fa Belle , & le peu d'eftime
qu'elle témoigne pour luy & pour
fon amour luy font fentir le plus cruel
de tous les fupplices .
Quelques chagrins qu'une ingrate Maitreffe
Puiffe caufer à fon Amant,
Celuy qui luy tient lieu du plus rude
tourment ,
N'eft pas de n'avoir pû mériter fa tendreffe
;
Mais de voir triompher un indigne
Rival,
C'est un mortel chagrin qui n'eut jamais
d'égal.
Si le fouvenir d'un plaiſirpaſſé,cau-
Se du plaifir , ou de la peine.
Probléme partagera bien les
Copinions , &chaque fentiment ne
man
du Mercure Galant .
S
manquera ny de raifons , ny de Partifans
. Pour moy qui prens bientoft ma
réfolution , je me déclare d'abord pour
le plaifir que nous donne le fouvenir
d'un bien que nous n'avons plus . Nous
avons affez de maux préfens & eff. Et fs ,
qui nous rendent malheureux , fans que
nous contraignions noftre memoire á
fouiller dans le paffé pour nous en caufer
d'imaginaires. Si elle doit nous reprefenter
les chofes telles qu'elles ont
efté, n'eft- ce pas luy faire violence que
de l'obliger à nous faire voir le bien
comme un mal , & la joye comme la
douleur ? Je ne puis pardonner ces fentimens
qu'à des Héros de Roman , qui
fe defefperent au fouvenir des faveurs
de leur Maîtreffe , dont il ne leur eſt
plus permis de jouir. Un Homme de
bon fens , doit au moins , s'il ne veut
ou ne peut pas fe faire un plaifir du
fouvenir des biens qu'il n'a plus , ne
s'en point faire un fujet de peine. Pour
moy j'ay de la joye quand je me fouviens
d'un plaifir paffé ; & du chagrin ,
quand je me rappelle en dépit de moy
les difgraces que je n'ay pû éviter.
A iij
6 Extraordinaire
Aquoy bonfe faire une gefne
Du fouvenir des biens qu'on ne poffede
plus ?
Leur perte nous chagrine ; abus.
Le Souvenir des maux doit feul nous
faire peine.
Lequel touche plus aisément le coeur
d'une Belle ; ou celuy qui fe déclarant
d'abord , employe les termes les plus
peffionnez pour luy protefter qu'il
l'aime ; ou celuy qui en luy rendant
beaucoup d'affiduitez , laiffe agir fes
foins fans fe declarer.
Q
Uelle eft l'Indiférente, ou la Fiere,
dont la perféverance & les affiduitez
d'un Amant refpectueux n'ayent
pas gagné le coeur ? La conftance & le
refpect en amour , viennent à bout des
obftacles les plus difficiles à furmonter;
& fi ce chemin-là n'eft pas le plus feur ,
il eft du moins le plus court. Je m'en
rapporterois volontiers aux Dames , &
fuis tres-perfuadé que fi elles avoient à
juger la Queftion , elles la décideroient
en faveur des Amans refpectueux &
foûmis
du Mercure Galant. 7
foûmis , & nous aprendroient par leu
jugement , que fe déclarer d'abord , &
employer les termes les plus paffionnez,
n'eſt pas la voye la plus affurée pour arriver
au coeur d'une Belle , quoy que
cette maniere d'agir paroiffe la plus
touchante. Un Amant difcret qui attend
tout de fes petits foins & de fes
foûmiffions , tient la bonne route. La
complaifance & les affiduitez font plus
éloquentes, toutes muetes qu'elles font,
que les proteftations d'éclat. Aimer fans
le dire, & foûpirer fans ſe plaindre, font
des déclarations refpectueufes qui fatent
la fierté d'une Belle, & qui l'engagent
infenfiblement à nous aimer ; au
lieu que le plus fouvent une déclaration
précipitée faite à contretemps , nous attire
l'averfion de la Perfonne dont nous
cherchons à nous faire aimer.
Eure l'officieux,le galant, le diferet,
Par mille petits foins attaquer une Belle,
Quoy qu'elle foit fiere & cruelle ,
C'est pour s'en faire aimer l'infaillible
Secret.
A iiij
8 Extraordinaire
Si un Amant mal- traité de la Perfonne
qu'il aime, peut fans l'offencer
fouhaiter la mort.
C
' Eft l'injure la plus grande, & l'affront
le plus fenfible qu'on puiffe
faire à une Maîtreffe, que de fouhaiter
la mort. Un Amant qui aime veritablement
& tendrement, n'a point de tranfports
fi violens. A peine en vient- il aux
plaintes, ou s'il luy en échape quelquesunes
, elles font fi refpectueuses , qu'on
les prendroit bien plutoft pour de nouvelles
proteftations d'amour , que pour
des reproches . S'il eft mal traité, il foufre
patiemment les rigueurs de la Perfonne
qu'il aime, & croit fe les eftre attirées
par la temerité qu'il a euë de luy
adreffer fes voeux . Que s'il en reçoit
quelques faveurs , ce font des graces
qu'il ne veut devoir qu'à fes bontez , la
regardant comme l'Aftre qui doit faire
fon bonheur ou fon malheur , & dont il
dépend abfolument . S'oublier affez pour
fe fouhaiter la mort , c'eft un tranſport
de fureur, & non pas d'amour ; & comme
du Mercure Galant. 9
me ce fouhait n'eft formé que pour
donner lieu à des plaintes eternel -les
contre une Belle , & luy faire acque rir
le nom d'injufte , on ne peut imaginer
d'outrage qu'elle doive reffentir plus
vivement s'il eft vray pourtant ( car
j'en doute fort ) qu'il y ait quelqu'un
qui de bonne- foy fouhaite mourir. A
dire les chofes comme on a fujet de les
penfer , toutes ces imprécations contre
la vie , ont plus de vanité que de verité;
& de tant de Braves de cette nature , il
y en a peu qui faffent gloire de tenir
parole. En effet, fi la mort s'ofroit à eux
comme elle s'offrit au Vieillard d'Efope
, je fuis fort perfuadé qu'ils luy feroient
le mefme remercîment.
i
Vn Amant mal-traité , réduit au défefpair
,
Ménage peufes jours , eftime peu fa vie;
Mais fouhaiter la mort pour chagriner
Sylvie',
C'est d'un parfait Amant ignorer le des
voir.´
A v
ΙΟ
Extraordinaire
SUR
LES FOLLETS.
"
S'ils font de tout Païs , & ce
qu'ils ont fait.
E ne puis laiffer l'Article des Follets,
fans vous faire l'Hiftoire d'un Lutin
de Village, natif de Chainpagne, Apoticaire
& Chirurgien de fa Vacation;&
comme je cherche feulement à vous di
vertir , laiffant aux autres à examiner
s'il y a des Lutins & Follets par tout, je
veux vous dire la fingerie d'un de ces
Meffieurs, dont j'ay efté témoin . N
Comme l'on n'a pas toutes les aifes
quand oft bâtit à la Campagne dans le
fort de la Moillon , j'avois esté obligé
de faire mettre le Lit d'une ancienne
Servante dans la Chambre mefme où
j'eftois couché avec un de mes Amis ,
qui eftoit venu me voir. Sur le minuit,
nous oüymes un grand bruit de Pots &
de Plats renverfez, qni nous éveilla en
fur
du Mercure Galant . II
furfaut. La Vielle croyant que ce fut un
Chat qui euft fait tomber l'Etain , cria
au Chat de toute fa force ; & le bruit
continuant , elle fe leva enfin pour le
chaffer , mais elle fut bien furprife,
quand elle fe fentit coëffer d'un ſceau
d'eau. Le cry qu'elle fit , difant qu'elle
eftoit perdue, & qu'il y avoit quelqu'un
dans la Chambre , nous fit lever nousmefmes
précipitamment , & employer
de la lumiere à chercher par tout . Nous
avions fureté dans tous les endroits de
la Chambre & d'un Cabinet , fans trouver
perfonne , lors que le Follet dont je
vous écris l'Hiftoire , nous apprit par
un grand éclat de rire , qu'il eftoit ce
quelqu'un que nous cherchions. Cette
connoiffance nous furprit d'abord ; mais
enfin apres nous eftre remis du vacarme
furprenant de ce nouvel Hofte , nous
nous remîmes au Lit , & paſsâmes le
refte de la nuit avec affez de repos. La
nuit fuivante nous eûmes le plaifir , à la
clarté d'une Lampe , de voir remuër les
Pots & les Plats , & jouer des Gobelets.!
La vieille Servante , à qui ce carillon
d'Ecuelles ne plaifoit point , & qui fe
fouvenoit du mauvais tour que le Follet
luy
12 Extraordinaire
luy avoit fait , le maudiffoit de toute fon
ame , & plus elle luy difoit d'injures,
plus il éclatoit de rire. Mais comme il
fembla s'eftre apprivoilé,& que chaque
nuit il fe contentoit de déplacer & de
replacer l'Etain fans rien gâter l'on
commença à fe faire à fes fredaines ;
la feule précaution qu'on prit contre fes
malices , fut de laiffer une Lampe allumée
dans la chambre où nous couchions.
&
Une nuit , l'heure ordinaire où le
Follet nous rendoit vifite eftant paffée ,
nous croyions qu'il fuft allé faire ailleurs
fon remue- menage , quand nous
apperçeûmes pofer fur la Table un Etuy
d'Apoticaire , dont on tira une Seringue,
que l'on remplit d'eau. Cet apareil
nous fit croire qu'il y auroit cette nuit
quelque Comédie nouvelle ; & pour
nous mettre à couvert de la furpriſe
nous nous campâmes mon Amy & moy,
dans une fituation qui nous oftoit tout
fujet de craindre . Nous ne fûmes pas
long-temps en fentinelle , que nous vîmes
lever la couverture du Lit de la
Vieille , qui avoit maudit noftre Follet,
& en un moment la Seringue eut operé.
,
Jamais
du Mercure Galant. 13
le
Jamais lavement ne fut donné avec
tant d'adreffe. La Vieille qui ne s'éveil
la qu'à la fraîcheur extraordinaire qu'elcommença
de fentir dans le bas ven
tre , fut toute étonnée de fe voir fans
couverture, & de trouver une Seringue
auprés d'elle. Les foupçons qu'elle eut
de cette nouvelle piece , par les tranchées
que l'eau fraîche luy caufa, & les
éclats de rire de noftre Follet , auffibien
que ceux qu'il nous fut impoffible de
retenir, la tranfporterent fi fort, qu'elle
proféra mille imprécations contre le
Lutin ,& les euft long- temps continuées
fans de grandes douleurs de colique, qui
la prefferent extraordinairement . Elle
fe crût morte , ou du moins empoiſonnée
; & ce Clyftere luy tourmentant
plus l'efprit que le corps , la fiévre la
prit le matin,avec une forte oppreffion,
& un tremblement , qui luy dura plus
d'une heure. Un Barberot de Village,
qu'on alla chercher , luy tira du fang
( car il ne falut point parler de Lavement
, le feul nom eftant capable de redoubler
tous fes maux. ) L'opreffion &
la fiévre diminuerent un peu par la faignée
; & comme le mal avoit eftémoindre
14
Extraordinaire
dre que la peur , lors qu'elle fut un peu
revenue à elle , chacun commença à
plaifanter fur l'Avanture. Le Chirurgien
qui faifoit fort le capable , voulut
raifonner comme les autres , & dit , en
retrouffant une mouftache large de
deux doigts , que c'eftoit quelque Valet
à qui la Servante avoit donné du vin
éventé , qui luy avoit fait cette piece;
que c'eftoit une erreur de croire ce qu'on
difoit des Follets ; & enfilant là deffus le
recit de quelques terreurs paniques , &
de quelques illufions , dont il s'eftoit
détrompé par fon courage , il témoigna
tant d'envie d'entendre un Follet , que
fur l'offre qu'on luy fit du Lit de la
Vielle , pour voir l'Opéra de la nuit
prochaine , il accepta le party. Noftre
glorieux Barbier s'eftoit mis le coeur au
ventre à force de boire pendant toute
la foirée , & de peur de s'endormir , il
fe promenoit à grands pas , lors que le
Follet vint faire fon remue- ménage accoûtumé,
& fes tours de Gobelets.Noftre
Homme qui s'eftoit attendu à quelque
chofe de plus qu'à un renversement
de Marmites , peu fatisfait de la diablerie,
commença à infulter le Lutin , &
à
du Mercure Galant. IS
•
à le traiter de petit Eſprit , de Marmimiton,
& de pauvre Diable ; & le prenant
d'un con goguenard , il ajoûta que
s'il ne fçavoit que donner des Lavemens
, il n'avoit qu'à le venir trouver,
& qu'il luy apprendroit à faire la Barbe
& les Cheveux.
Le Follet n'ayant répondu aux ime
précations du Barbier, que par des éclats
de rire , & ne faifant plus aucun bruit ,
noftre Brave crût que les injures & les
rodomontates eftoient un redoutable.
Exorcifme , qui avoit chaffé le Lutin ;&
fans fonger à luy davantage , il ſe jetta
fur fon Lit. Mais quel fpectacle peu de
temps aprés ! A peine commençoit- il à
dormir & à ronfler , qu'ayant entendu
un bruit de Cifeaux , nous jettâmes les
yeux fur le Lit du Chirurgien , de qui
nous apperçeûmes couper les Cheveux:
du cofté droit , auffi bien le bouque
quet de barbe du mefme cofté . Ce malicieux
Follet n'eut pas fi- toft achevé
cette fingerie , que tirant la couverture
avec violence , il éveilla le Barbier , &
luy jetta au nez la Barbe & les Cheveux
coupez ,avec des éclats de rire , qui
luy firent trop connoître que c'eftoit
fur
16 : Extraordinaire
fur luy qu'il avoit voulu faire fon
aprentiffage de Barbier. Noftre Rodomont
qui fe vit au Miroir fi crotefquement
ajusté , penſa crever de dépit. La.
confufion qu'il eut des railleries qui luy
furent faites fur fon Avanture, qui confola
un peu la Vieille Servante , le fit
décamper fans dire adieu. Depuis ce
temps-là perfonne n'a entendu le Lutin.
Je ne feay fi noftre Chirurgien voyant
l'adreffe du Follet à donner des Lavemens
, & à faire la Barbe & les Cheveux,
ne le prit point pour luy fervir de
Frater ; mais s'il eft toûjours auffi malicieux
qu'il eftoit , comme cette Vacation
engage ceux qui la profeffent à
courir le Pais , vous pourrez aprendre
quelque nouvelle fingerie qu'il aura
faite ailleurs, dans les Nouvelles qui feront
envoyées au Mercure Galant pour
L'Extraordinaire prochain , & la Province
où il peut eftre.
Cette Hiftoire eft affez longue , fans
y en ajoûter d'autres , pour vous faire
connoître la malice & les tours des Follets
de nos Quartiers, où ils ont bien fait
d'autres fingeries.
Seit
du Mercure Galant .
17
Soit en Champagne , ou Picardie ,
Soit en Provence , ou Normandie ,
Soit en Bretagne , ou Dauphiné,
Les Follets font remuë- ménage,
Et leur diable de badinage
M'aplus de vingt fois chagriné.
Je fuis , Mademoifelle , voftre.
tres , & c.
MOLLOT , de Noftre- Dame
du Val, à Provins.
Les fentimens qui fuivent font de
Monfieur Panthot Docteur Medecin,
& Profeffeur aggregé au College de
Lyon .
DE
18 Extraordinaire
DE LA
SYMPATHIE
A ADAME A.D.
A
Lyon.
Na fi peu proposé de Queſtions
dans les Extraordinaires du Mercure,
qui ne foient un effet particulier
de la Sympathie , puifqu'il n'eft point
de paffion qui ne tire fes principaux
caracteres de ce Secret impenetrable,
qu'il femble , pour peu qu'on y veüille
refléchir , que l'on ne peut rien
propofer qui doive attirer plus fortement
l'application des Curieux, que ces
galantes Propofitions .
Neantmoins on demande quelques
Sujets plus particuliers , où les admirables
effets de ce myftere paroiffent plus
détachez de ceux de la Morale , & laiffent
aux Curieux qui n'ont pas encor
fçeu les fentimens des plus éclairez , une.
connoiffance des difficultez , qu'ils ont
trouvées jufqu'icy à découvrir les routes
incon
du Mercure Galant. 19
inconnues de ce Labyrinthe fameux,
qui a efté le plus grand , obftacle de la
Philofophie, & l'admiration de tous les
Siecles,
Avant que d'entrer dans ce détail , il
faut établir que la Sympathie ( ainfi
qu'on en peut juger par tant d'Obfervations
curieufes ) eft une naturelle
inclination aux chofes creées , de s'unir
par un perpetuel raport , ou une fecrete
familiarité de fubftance , & de parties,
comme l'antipathie l'eft de s'éloigner
par une disproportion auffi cachée , qui
convient fi peu aux fujets dans lefquels
ces effets fe rencontrent , que les derniers
ne fouffrent pas moins à l'aproche,
que les premiers dans l'éloignement..
Le miracle familier de cette Pierre
merveilleuse qui donne tant d'amour
au plus dur de tous les Métaux , n'eſt
pas la feule Enigme qui a remply d'étonnement
toute la Nature , & mis tant
d'Efprits à la gefne , pour le former
quelque legere idée de cet effet furprenant
, puis qu'il n'eft rien dans l'ordre
de tout ce qui exifte , qui ne foit.
remply de difpofitions & de caracteres .
diférens.
Ils
20
Extraordinaire
Ils ont efté la vafte matiere de tant
de Queſtions, & de Volumes , où l'on
s'eft efforcé de dire la mefme choſe en
des termes peu diférens , pour mieux
colorer l'ignorance & la foibleffe de
l'efprit , qui n'a jamais pû penetrer au
travers des nuages qui couvrent la cauſe.
de ce Secret myſterieux .
,
Toute la Medecine n'a pas mieux
reüffy dans les recherches curieuſes , &
les fçavantes découvertes qui l'on toû--
jours flatée de trouver enfin l'art de
rajeunir les Hommes & le fecret
de l'immortalité. Elle a reconnu que
fon étude la plus parfaite eftoit bornée
au point de ne pouvoir juger des
moindres effets que par le fuccés des?
longues experiences , dont les evenemens
divers ont fourny inceffamment
à l'Ecole la matiere incertaine d'une
infinité de Propofitions & de Problemes
, où la fin des Siecles netrouvera
pas de moindres difficultez les
que
premiers.
On a mis lá vertu des Médicamens
purgatifs fi neceffaires à la vie , au
nombre de celles qui ont plus particulierement
attiré l'étude & l'application
des
du Mercure Galant. 21
des plus grands Hommes, qui ont commis
autant d'erreurs qu'ils ont formé
de Partis fur ce fujet.
Les premiers n'ont pû paffer les ter
mes des qualitez occultes. Ceux qui
ontfuivy, peu fatisfaits de ce Commen
taire, l'ont attribué à la forme, d'autres
à la matiere , plufieurs à des qualitez
chimériques qu'ils ne connoiffoient pas
eux- mefmes ; & un grand nombre , à
l'effet des contraires.
Les plus fpeculatifs ont reconnu
tant de manquemens & de defauts à la
force de leurs raifonnemens , & à la
perfection de leurs découvertes , qu'ils
ont efté contraints de chercher dans
l'anathomie & la divifion des corps,
la Nature dans la Nature mefme , &
par le fecours des Verres enchantez , ils
ont découvert à la Philofophie & à la
Medecine , une infinité de nouveautez
& de merveilles qui n'avoient
pas moins échapé aux yeux qu'à la
raiſon .
Apres tant des rares obfervations , ils
ont bien mieux penſé d'établir un flux,
ou une émiffion continuelle des parties
les plus fubtiles , qu'ils ont nommées
22 ·Extraordinaire
mées corpufcules ( à caufe de leur extréme
petiteffe ) deſtinées à former en
chaque fujet cette inclination naturelle
de s'approcher inceffamment, & de s'unir
par leur rencontre. C'eft la conformité
des fubftances , & le raport des figures
qui affemblent , & lient fi fortement
ces corpufcules entr'eux , qu'ils ne
ceffent d'agir jufques à ce que leur
poids cede à leur inclination , & que la
partie qui réfifte le laiffe vaincre à l'union
qui la preffe .
Il est aisé de remarquer ce mouvement
aux Remedes purgatifs , lors que
par une vertu que l'on nomme magnétique
( à caufe qu'elle imite celle de
l'Aiman ) le Médicament eftant échaufé,
& actué par la chaleur de l'eftomach,
les corpufcules qui ont plus de difpofition
à fe répandre dans toutes les parties.
où ils peuvent arriver , s'attachent aux
humeurs qu'ils trouvent avoir plus de
conformité avec eux- mefmes , & de raport
en leurs figures .
On eft trop perfuadé que tout circule
, & que tout retourne à fon centre,
pour ne pas juger qu'ils entraînent ces
humeurs, cherchant à fe réunir au principe
du Mercure Galant.·
23
cipe qui les a produits ; & la Nature ne
pouvant fouffrir long- temps l'humeur
& le Remede , chafle dans une falutaire
confufion ce mélange de Médicament
& de pourriture , pour fe délivrer bientoft
de l'un & de l'autre. Ainfi s'il écha
pe quelque chofe à l'effet du premier
Remede , c'eft par l'engagement qui retient
l'humeur , ou par le peu de difpofition
qu'elle avoit à fortir , & qui demande
toute la preparation neceſſaire
pour obeïr au Remede qui attire , & à
la Nature qui expulfe.
Toute la Philofophie n'a pas trouvé
de meilleures raiſons pour les effets qui
partent de l'antipathie , dont le principal
caractere eft de feparer ou de détruire
tous les fujets où elle fe rencontre,
quand on leur fait la violence de
les approcher , & de joindre ces Ennémis
irréconciliables. Ils ne ceffent de
fouffrir par le mélange forcé des corpufcules
, qui n'ont aucune reffemblan
ce qui puiffe les rendre compatibles;
c'eft pourquoy ils font tant de ravage
dans cette oppofition , qu'ils caufent
bientoft une prompte & entiere defolation
des corps qui les reçoivent.
Ce
24
Extraordinaire
Ces pernicieux effets paroiffent dans
une infinité de fujets , où l'on admire
ce que tant de cauſes étranges peuvent
produire de plus étonnant , mais particulierement
aux Cantharides , & au
Liévre marin, dont le premier ulcere la
vefcie , & l'autre les poulmons, par les
pointes & les éguillons des corpufcules,
qui détruifent abfolument ces parties
compofées d'une texture entierement
oppofée à leurs figures.
Ceux qui ont parlé de cette doctrine
, n'ont pas reçeu la conformité de
fubftance , que l'on a crû abfolument
inutile pour expliquer les effets de la
Sympathie attribuée aux figures feulement
qui ont plus de reffemblance , &
d'union entre elles . Neantmoins le
nombre des effets furprenans que l'on
obferve en l'un , & en l'autre , & que
l'on croit ne fe pouvoir entierement
rapporter aux figures , oblige à recourir
aux deux enfemble.
Parmy les exemples les plus particuliers
, celuy que Monfieur Tavernier
rapporte au Tome 2.Livre 3.Chap . 19.
de fes Voyages des Indes , eft l'un des
plus furprenans. Ce fameux & illuftre
Voya
du Mercure Galant.
25
L
Voyageur tres- digne de foy , comme il
l'a paru en toutes fes Relations , affure
que Monfieur , fon Frere , Homme de
merite & de probité , qu'il avoit mené
aux Indes , eftant dans le Royaume de
Macallar , où le Roy de ce Païs luy
faifoit l'honneur de l'appeller en tous
fes plaifirs , ce Prince voulant un jour
luy donner des preuves de la force &
-de la promptitude incroyable des Fleches
empoisonnées , dont il avoit feul
le fecret , fit venir un Criminel qui
meritoit la mort , & ayant demandé en
quelle partie du corps on vouloit qu'il
le tiraft , Monfieur Tavernier choifit le
-gros doigt du pied droit. A l'heure meſme
avec une petite Sarbatane le Roy
pouffa la Fleche , & donna fort adroi
tement au lieu qu'on luy avoit marqué.
Le Criminel mourut auffitoft , quoyque
deux Chirurgiens , l'un Anglois , &
l'autre Hollandois , luy euffent coupé
au mefme inftant le mefme doigt du
pied qui avoit efté piqué.
Il est bien difficile de concevoir
comment une Aiguille qui n'eftoit pas
plus groffe qu'une petite Epingle , pût
à l'inftant qu'elle eut piqué , éteindre
Q.d'Octobre 1680.
B
26 Extraordinaire
la chaleur naturelle du coeur par les
feules figures des corpufcules, fans avoir
le temps d'eftre actuez , a l'oppofition
particuliere d'une fubftance mortifere
qui ne fe peut concevoir , & qui forme
ce grand effet d'antipathie , ne s'en fuft
mellé.
J'ay eu l'honneur de voir icy Monheur
Tavernier chez mes Amis , & d'avoir
appris de luy-mefme toutes les circonftances
de ce prompt & terrible
effet , avant qu'il euft écrit ;& depuis,
Monfieur Raifin , qui eft pour la troifiéme
fois aux Indes , me l'a confirmé.
J'eus le temps d'en parler pendant ſix
mois qu'il fut arrefté au Lit d'une maladie
qu'il avoit apportée des Indes,
nommée le Dragonneau. C'eſt un Ver
qui tient depuis la tefte jufques aux
pieds, entre chair & cuir. Les màuvaifes
eaux qu'on boit en ce Pays rendent
ce mal familier à ceux qui ne fe précau-
..tionnent pas.
Voila , Madame une legere idée
des effets de la Sympathie , que vous
fouhaitiez d'apprendre, & dont on vous
a toûjours figuré les difficultez ( comme
vous pouvez juger par ce prélude ) tellement
du Mercure Galant. 29
lement au deffus
les plus fçavans ont
vouer qu'il eft plus NE BELLE
que de la connoiftre. ux Amans
Cependant
l'effet de ce Podemyune
belle & ample matiere de ph
pher fur la coagulation
& la congela
tion du fang & des efprits fubitement
nt ce
venin que éteints , ou interceptez
par o
les termes d'une Lettre he une Lettie ne permettent
de pouller plus loin. Je fuis , Mada
me , voſtre tres &
L
pas
VS) SHIPA NYHÓT , Dott. Med.
dá
HRIS ,
SUR SON ABSENCE.
No
SONNET.
On , il n'eft point pour moy de
* Juplice plus rude ,
Que celuy de me voir éloigné de vos
yeux.
Je fais mille deffeins de fortir de ees
VITA Lieux,
Bij
26 Extraordinaire
la chaleur naturelle du coeur par les
feules figures des corpufcules, fans avoir
le temps d'eftre actuez , & l'oppoſition
particuliere d'une fubftance mortifere
qui ne fe peut concevoir , & qui forme
ce grand effet d'antipathie , ne s'en fuſt
mellé.
J'ay eu l'honneur de voir icy Mon-
Geur Tavernier chez mes Amis, & d'avoir
appris de luy mefme toutes les circonftances
de ce prompt & terrible
effet, avant qu'il euft écrit ; & depuis,
Monfieur Raifin , qui eft pour la troifiéme
fois aux Indes , me l'a confirmé.
J'eus le temps d'en parler pendant ſix
mois qu'il fut arrefté au Lit d'une maladie
qu'il avoit apportée des Indes,
nommée le Dragonneau. C'eſt un Ver
qui tient depuis la tefte jufques aux
pieds, entre chair & cuir. Les mauvaifes
eaux qu'on boit en ce Pays rendent
ce mal familier à ceux qui ne fe précau-
.tionnent pas.
Voila , Madame , une legere idée
des effets de la Sympathie , que vous
fouhaitiez d'apprendre, & dont on vous
a toûjoursfiguré les difficultez ( comme
vous pouvez juger par ce prélude ) tellement
du Mercure Galant.
27
L
lement au deffus du raifonnement , que
les plus fçavans ont efté contraints d'avouer
qu'il eft plus ailé de l'admirer
que de la connoiftre.
Cependant l'effet de ce Poifon eft
une belle & ample matière de philofopher
fur la coagulation & la congela
tion du fang & des efprits fubitement
at ce venin que
éteints , ou interceptez par
les termes d'une Lettre ne permettent
pas de pouffer plus loin. Je fuis , Mada
me , voſtre tres & €.
HD 20) SIPA NYHòr, Dott. Med.
IRIS ,
SUR SON ABSENCE .
Bol
2
SONNET.
Now,il
On , il n'eft point pour moy de
* Juplice plus rude ,
१
Que celuy de me voir éloigné de vos
yeux.
Je fais mille deffeins de fortir de ees
&
VIALieux,
Bij
28 Extraordinaire
Pour vous aller trouver dans vostre
Solitude.
Mon efprit , belle Iris , n'a point d'autre
habitude,
Que celle d'un chagrin fombre & capricieux.
Le grand Monde à preſent me devient
odieux ,
Je ne rencontre plus de plaifir à l'Etude.
Toûjours penfant à vous , mille fois chaque
jour
Le compte les momens de vostre heureux
retour ,
Mais enfin je me trouve à bout de ma
conftance.
Je ne puis rappeller mes efprits étonnez ,
Mon coeur eft allarmé de vostre longue
abfence.
Helas ! c'eft fait de moy , fi vous ne
315 revenez,
PLAIN
du Mercure Galant.
29
PLAINTE A UNE BELLE
qui avoit choify deux Amans
noirs comme des demy-
Mores.
UN Roffignol , l'honneur de fon
Bocage ,
Chantant captifmoins que les Roitelets,
Trouva moyen de fortir de fa Cage ,
Et fçent depuis eviter les filets.
Trompeufe Iris , que ne deviens -jefage?
Ie voy l'écueil , & ne lefuis jamais.
Ta beauté brille , & tón bel oeil éclate.
Que ton abord eft doux & gratieux !
De ton accueil un pauvre Amant fe
flate ,
Et c'est alors que tu le trompes mieux,
Volage Iris , fourbe , crédule ingrate ,
Un coeurpeut- il fe fier à tes yeux ?
De mon amour j'ay donné mille fignes ,
Et ta rigueur m'immole à mes Rivaux.
Fay des Amans ou plus feûrs on plus,
dignes st
د
Ainfidumoins daigne adoucir mes maux.
B iij
30
Extraordinaire !
Que vous fert- il de bien chanter,
Cygnes,
Si Venus met àfon Char des Corbeaux ?
RICHEBOURG, Avocat à Toulouſe.
Si un Amour fecret récompensé de
faveurs eft a preferer à un
Amour d'eclat , qui donne de la
gloire fans aucun plaifir.
Thawold you1-
l'on doit le propofer une fin dans
SPAmour, il n'y a arein doute que
celuy- là eft plus heureux qui jouit en
fecret des faveurs de fa Maîtreffe
que ceux dont le bonheur ne confiſte
que dans un vain éclat , quiona tien de
réel ny de folide. En effet , il importă
peu que l'on nous croye fatisfaits , G
noftre bonheur n'eft qu'imagination,
qui nous attire l'envie des autres,
pour un bien que nous ne poffedons
pas. Il n'y a rien qui engage
une Belle, ny fi fortement ; ny longtemps
, que la difcretion de celuy
qu'el
du Mercure Galant.
31
qu'elle croit pouvoir rendre le depofitaire
des fentimens les plus fecrets de
fon coeur ; mais quand au contraire
elle eft perfuadée de l'infidelité de fa
langue , elle retire tout d'un coup fes
faveurs , & paffe auffi - toft de la confiance
à la froideur. Ne voit-on pas
tous les jours , qu'un Victorieux qui
fçait ufer avec moderation de fa vitoire
, eft beaucoup plus fuportable au
Vaincu › que celuy qui fait gloire
avec infolence d'une Conquefte qui
ne luy eft pas encor bien affurée ? Enfin
quelque triomphe que l'on fer
propofe dans le public , en s'attribuant
un avantage qui ne nous appartient
pas , l'on a toujours du chagrin, que
la Verité ne s'accorde pas avec la Re-i
nommée , & que noftre coeur n'ait pas
lieu de fe flater de l'ambition dont now!
fre efprit fe repaiſt.
Bij
3.2
Extraordinaire
Auquel une Femme doit fçavoir
meilleur gré ; ou à celuy qui a
aimé fon efprit avant que de fe
laiffer charmer defa beauté ou
à celuy qui a aimé fa beauté
avant que de fe laiffer charmer
de fon efprit.
;
Outes les Femmes veulent eftre
Taimées , & elles examinent peu f
c'eft de leur beauté ou de leur efprit.
que l'on eft le plus charmé. La plupart
font tellement ébloüyes de leur merite,
par un effet de l'amour propre que
des flateries
continuelles leur infpirent
, qu'elles s'imaginent
que toutes
les Graces font également attachées à
leurs Perfonnes. On peut dire neant-.
moins que l'amour de la beauté eft cel
qui touche plus vivement leurs cours.
C'est ce qui paroift par l'oppofition
des contraires. Ce n'eft pas faire à plu
fieurs une injure capable de leur caufer
de fort grands chagrins , que méprifer
leur efprit , ou découvrir leurs
defordres. Une infinité meſme font
gloire de negliger tous les ornemens
de
du Mercure Galant.
33
de l'ame , hormis ceux qui contribuent
à leur faire des Captifs ; mais
quand on publie quelque chofe qui
donne atteinte à leur beauté , on les
voit entrer dans une indignation , qu'elles
confervent jufqu'au tombeau , contre
les auteurs d'un outrage qui leur eft
fi fenfible. Les plus vertuenfes ne font
pas exemptes de ce defaut ; elles ne
font pas fatisfaites des éloges qu'on
donne à leur fageffe , fi l'on ne loue
en mefme temps les graces de leur
corps ; & quoy que l'efprit foit un bien
plus folide & plus durable , celles qui
font convaincues par leur Miroir , que
la Nature ne leur a efté aucunement
favorable , trouvent rarement à fe confoler
de cette difgrace , par les louanges
que l'on donne à leur efprit. Cel
les mefme à qui l'âge a effacé les plus
beaux traits de leur vifage , à peine
fouffrent- elles qu'on les entretienne de
ce qu'elles ont efté autrefois , fi elles
ont le chagrin de furvivre à leurs attraits.
By
34
Extraordinaire
Si pour une liaison de tendreſſe , it
eft plus agreable de s'attacher a
une Perfonne de feize ans, qu'à
une de trente.
CEL
Eux qui dans le choix de leurs
Maîtreffes ne fe propofent pour
but que d'établir une longue paſſioni
feront plus portez à faire une liaiſon de
tendrelle avec une Perfonne de feize
ans , parce qu'outre les agrémens de fa
jeuneffe , ils efperent encor de trouver
enelle dans la fuite les memes ayantages,
que l'expérience d'aimer a acquis à
celle de trente ; mais ceux qui n'ont pas
une fi grande prevoyance pour l'avenir ,
& qui eftiment les chofes plutot par
ce qu'elles valent , que par ce qu'elles
pourront valoir un jour , préfereront
celle qui aime avec connoiffance à une
autre , qui fe laiffant aller à l'ardeur de
Les premiers feux , ne peut pas le garantir
fi aifément de l'inconftance , ny des
autres écueils qui rompent les amitiez.
La jeune ne peut retenir que par l'éclat
de fa jeuneffe , ou de fa beauté, que l'on
méprife bietot a prés la poffeffion , & fur
tout,
du Mercure Galant.
35
tout , lors que l'on eft convaincu d'une
fimplicité, qui devient ennuyeufe ; mais
l'efprit de l'autre , qui fçait ménager
avec prudence les artifices qui peuvent
rallumer nos feux mourans , eft une
chaîne bien plus forte , dont bien fouvent
les plus grands efforts que nous
faifons ne nous peuvent dégager.
Laquelle on doit plaindre davantage
, ou une Femme qui a un
Mary Stupide jufqu'à la folie's
on celle dont le Mary est jaloux
jusqu'à la fureur.
"Ay confulté deux de mes Amies , dont
l'une a un Mary ftupide jufqu'à la
folie, & l'autre jaloux jufqu'à la fureur;
mais l'une & l'autre m'ont parlé avec
tant de paffion , que je ne pûs fur le
champ difcerner laquelle des deux eftoit
plus à plaindre. Cependant s'il m'eft
permis d'expliquer ce que j'en penfe , il
me paroift que c'est le dernier des fuplices,
de paffer toute la vie avec un ftupide,
avec qui l'on ne peut avoir aucune
union fpirituelle , & qu'au contraire
Pon
36
Extraordinaire
?
l'on peut fouffrir la fureur de l'autre,
qui ne vient que d'un excés d'amour &
de crainte , qu'un autre ne partage fon
bonheur. Il eft vray que cette derniere
paffion eft plus violente, & que les effets
en font plus à craindre ; mais y eutil
jamais amour qui ne fuft meflé de
peines & d'amertumes : La jaloufie n'eſtelle
pas compatible avec la correfpondance
des coeurs & des efprits , qui fait
l'amour Elle eft auffi une preuve certaine
du mérite que l'on reconnoit dans
la Perfonne que l'on aime.On peut dire
mefme qu'il y a peu de Marys fi déraifonnables,
qu'une Femme n'appaife par
fa conduite ; & il eft bien plus facile
de réduire l'excés à une jufte modération
, que de rendre aimable un Sujet ,
qui n'a aucune difpofition à infpirer de
l'amour. Toutefois , fi la fureur n'avoit
aucunes bornes ny intervales favorables
, de deux malheurs le moindre eftant
à choifir , le ftupide feroit préferable
au furieux , contre lequel l'on ne
peut s'aflurer que par la fuite. Son emportement
donne lieu de tout redouter,
& la vie qui eft fi chere , eft toûjours
en danger , au moindre Fantôme qui
trou
du Mercure Galant .
37
trouble fon imagination bleffée . Au
contraire, le chagrin que peut caufer la
folie du premier , n'eſt que volontaire;
& s'il n'eft pas en eftat de faire du bien,
du moins ne fait- il aucun mal , dont les
fuites puiffent devenir funeftes.
PEROT DE REGNONVAL.
DE L'ORIGINE
DE
L'HARMONIE,
De ceux qui l'ont inventée , defon
ufage , & defes effets.
C
'Eft un grand Point que l'Harmonie.
C'eft elle qui fait fubfifter
tout le monde, & qui fe répand par tou
tes les parties de l'Univers , & fans laquelle
la diffolution de tous les Elemens
& de la Nature arriveroit bientoft.
L'Harmonie qui naît entr'eux ne fe forme
38 Extraordinaire
me que de leurs contrarietez ; de mefme
que de la diférence des voix ou des fons
des Inftrumens, fe forme celle qui flate
fi doucement noftre oreille.
Mais pour venir à l'origine de l'Harmonie
, il faut retourner à celle des Inf
trumens & de la Dance . Ils ont tous un
mefine principe ; & Jofephe au premier
Livre des Antiquitez Judaïques , rapporte
, comme il a efté dit au Difcours
de la Dance,que Jubal Fils de Lamech ,
a efté le premier Inventeur de l'Harmonie
, comme il l'avoit efté des Inftrumens
& de la Dance. En effet , fans le
fecours des Inftrumens , aufquels on
joint fouvent les Voix , comment pourroit-
on former l'Harmonie ? Les uns ou
les autres y font abſolument neceffaires ,
& ne peuvent en eftre féparez qu'alternativement.
Cet Art doit eftre appellé
Divin, puis que ce Jubal ne l'apprit que
du concert que forment les Planetes &
les mouvemens des Cieux. Il fe trouve
toutefois divers Autheurs qui en donnent
l'origine à d'autres.
Chez les Grecs , on tient qu'Orphée
Fils d'Apollon & de Calliope , & Linus
Fils du mefme Apollon & de Terpficore,
1
du Mercure Galant. 39
core, ont elté les premiers qui ont trouvé
les fecrets de l'Harmonie ; & que
pour la rendre plus recommandable &
plus angufte , on a feint que ces deux
grands Perfonnages ont pris leur naiffance
de Divinitez ; à quoy l'on a ajoûté
que par cet Art le premier fçavoit
tellement tempérer les efprits & les
paffions des Hommes , qu'il les condui
foir à fon gré ; jufques - là mefme qu'on
a dit qu'il adouciffoit la fierté des Animaux
, animoit les Rochers , retenoit le
coursdes Rivieres , & faifoit dancer les
Arbres, que Linus n'excelloit pas moins
que luy en la mefme profeffion . C'eft.
ce que difent Horace & Virgile , aprés
divers, Autheurs Grecs .
Properce,Stace en fa Thébaïde , Pau
Lanias & Eufebe , rapportent que chez
les mefmes Grecs, Amphion Fils de Jus
piter & d'Antiope , avoit le premier dé
couvert l'Harmonie , & que par les fe
crets de cet Art il avoit bâty la Ville
de Thèbes. Mais que veulent dire toutes
ces merveilles ? Si ce n'eft que ces
habiles Perfonnages de l'Antiquité poffedoient
cet Art avec tant de perfection,
que comme par de nouveaux charmes
ils
40 Extraordinaire
ilsattiroient les efprits des Hommes les
plus ruftiques & les plus barbares,
& faifoient telle impreffion fur leurs
paffions qu'ils vouloient jufques à
les concilier enfemble , & n'en faire
qu'un corps ; & c'eft d'où eft venu
que les Peuples ont fait union , & bâty
des Villes.
-
Les mefmes Grecs , fous le nom de
Denys , difent que Bacchus a inventé
la premiere Harmonie , tant dans l'Egypte
que dans les Indes , & que c'eftoit
pour y celebrer fes Triomphes &
Les Conqueftes ; que par le confeil de
Silene , il joignit les Voix des Nymphes
à celles des Bacchantes fes Preftreffes
, les Chalumeaux des Faunes &
des Satyres qui l'accompagnoient aux
Siftres des Egyptiens. Il mena un pareil
Triomphe , avec l'Harmonie des
Sylvains & des Egipans , apres la défaite
des Rois Licurgus & Panthée .
C'est ce qu'en dit Diodore. Voyez auſſi
les Images des Dieux.
A
quoy
bon
encor
les Grecs
ont- ils
feint
qu'Apollon
eft le Dieu
de l'Harmonie
, que
luy & les Mufes
fes Soeurs
forment
de doux
concerts
fur le Par
naffe
du Mercure Galant.
41.
naffe ? S'ils les font Filles de Jupiter &
de Mnemofyne , n'eft- ce pas pour nous
donner une agréable idée de l'Harmonie?
Tout y eft divin . Les Mufes, Filles
d'un Dieu & d'une Déeffe , y tiennent
chacune leur Inftrument , diférent l'un
de l'autre . Leurs voix s'accordent , &
Apollon qui préfide au Concert, en conduit
& régle toute l'Harmonie au fon
de fa Harpe. C'eft affez nous marquer
par cette belle Peinture , que l'Har
monie ne dépend que des Mufes
que les Principes en font divins ;
qu'il doit y avoir de la diverfité dans le
nombre des Voix ; qu'on doit attendre
un bel effet des cadences ; que les fons,
quoy que diférens en leurs rencontres ,
ne laiffent pas de faire d'agréables accords
; & qu'enfin il fe doit former une
parfaite union & une douce confonance
de toutes les parties .
Les Sculpteurs & les Peintres , qui
nous donnent le Portrait de l'Harmonie ,
la reprefentent fous la figure d'une
Nymphe modefte en fes veftemens,
affife au milieu des Inftrumens qui fervent
à fon Art & à la Profeffion. Ils la
font attentive , & l'oeil porté au Ciel,
comme
47
Extraordinaire
comme fi elle confideroit fon origine.
Quand, Homere parle des Syrenes , il
n'en fait pas trois Monftres , comme
d'autres ; mais il dit que c'eftoit trois
Filles adonnées à la Vertu & à l'Harmonie
; qu'elles ne fe plaifuient qu'à
chanter les belles Actions des grands
Héros, & que par les louanges qu'elles
leur donnoient, elles s'efforçoient d'animer
les autres à les imiter. C'eft auffi ce
qu'en dit Xenophon , Ariftote mefme,
en fon Traité des Merveilles , dit , que
pour la Vertu & Harmonie de ces
Filles , on avoit dreffé des Autels , &
érigé des Temples en certaines Illes
voifines de l'Italie.
Boëthius veut que Pythagore foit le
premier Inventeur de l'Harmonie , &
dit qu'il l'avoit apprife du bruit alterna
tif que font les Forgerons , quand à la
cadence ils batent fur leur Enclume.
Solin , qui donne une autre Origine
à l'Harmonie, dit qu'elle a pris naiſſan
ce dans Crete , & qu'elle est dérivée du
Concert quee faifoient les Dactyles , ou
Corybantes, anciens Preftres de Cybele,
avec lefon aigu de leurs Cymbales,
ou Boucliers d'airain, pendant les Sacri
fices
du Mercure Galant.
43 .
T fices de cette Déeffe . Cette opinion.
n'elt pas éloignée de la precedente.
Polybe dit que les plus anciens des
Arcadiens ont efté les Inventeurs de
l'Harmonie, parce que cette Nation'y a
toûjours eu beaucoup d'inclination , &
qu'ils l'avoient introduite dans le Païs
Latin , où auparavant on ne fe fervoit
pour tous Inftrumens que de Chalumeaux..
Mais Diodore n'en demeure pas
là, & rapporte que Mercure qui a fait
la découverte des plus beaux Arts , a in- ·
venté celuy cy , eftant le premier qui ait :
enfeigné le mélange & l'accord des :
Voix , felon la qualité des organes , &
enfaites le Concert & l'Harmonie , qui
endépendent abfolument.
*
A
Athenée dit que les Anciens ne peuvent
avoir inventé l'Harmonies qu'en
imitant le ramage des Oyfeaux , apreso
les avoir entendus fouvent dégoifer fur :
les Arbres . Selon Berofé , l'Harmonie a
efté introduite dans les Gaules pour un
de leurs Roys , nommé Bardus , qui fur
auffi curieux des autres beaux Arts qu'il
fit cultiver.s
Υ
Mais apres tant de diférentes opinions
, il en faut toûjours revenir à Jubal,
44
Extraordinaire 2
bal , qui a devancé tous les autres Inventeurs
, ayant vécu plufieurs Siecles auparavant
, puis qu'il eftoit du temps des
premiers Hommes.
Cependant il femble que la Nature i
ait efté la premiere Maîtrelle qui ait en- 1
feigné l'Harmonie au Genre humain ,
puis que dés les principes de la vie on
s'en fert pour adoucir les ennuis , ou pour
aider à en fuporter les fatigues. On
l'employe dans tous les Arts, pour tềm‑ i
pérer en quelque façon ce qu'il y a de
plus rude & de plus difficile. L'expé
rience le fait connoiftre , fans les fpeci--
fier.
*
On ne doute pas auffi qu'entre les >
Animaux , les Poiffons & les Oyfeaux,
il n'y en ait quelques - uns qui ne foient
naturellement inftruits à l'Harmonie,
ou qu'ils n'y foient fenfibles. Elle fait i
toutes les delices du Roffignol & le !
Cygne qui s'y plaitt juſques aux der !
niers momens de fa vie , ne la finit qu'a, ›
vec elle. Le Dauphin y trouve des charmes
; & d'autres Poiffons d'une autre.:
efpece , s'y laiffent prendre dans un fay
meux Lac pres d'Alexandrie. Le Cheval
genéreux s'égaye & s'anime aux
fanfa
du Mercure Galant.
45
fanfares harmonieux du Clairon & de
la Trompete. Voyez ce que dit Perſe à
l'entrée de fes Satyres.
- La mefme Harmonie n'a-t- elle pas des
effets merveilleux pour diverfes maladies
Elle guérit la Goute fciatique dans
les Ifles de Lefbos & d'Ion. La Phalange
ou Tarantole en Italie , y perd
l'effet de fon venin , puis que ceux qui
en font piquez en font guéris par l'Har
monie, Les Lacedémoniens par fon fe
cours ont efté délivrez de la Pefte. Elle
remedie aux morfures des V peres.comme
difent Teophrafte & Celius Rhodiginus:
Elle chaffe la manie & la rage, en
excitant le corps par des mouvemens
violens. Elle affoupit la colere , empelche
la fedition , arrefte la vengeance,
adoucit les travaux de l'efprit, bannit la
uiftelle,anime au combat, porte l'ame à
la pieté, & fait beaucoup d'autres effets
furprenans, dont parle Theodorus Zuingerus.
t
7
Mais voyons en quoy confifte l'Har
monie , & quelle opinion les Autheurs
en ont eue. Ariftote nomme cet Art
grand, relevé & divin , & dit que l'Harmonie
ne fe peut faire que de tons difé,
3904
rens
46 Extraordinaire
.
rens, qui ne laiffent pas de s'accorder les
uns aux autres, & de faire une agreable
union , qui s'infinue doucement par les
organes de l'oreille , & penétrant foudain
jufques à l'ame, la ravit, & la tranf
porte hors d'elle- meline; jufques-là que
le corps devient comme infenfible.
Ciceron dit que l'Harmonie confifte
en trois chofes, dans les Inftruinens , dans
les voix , & dans les paroles, où fe crou
vent les nombres , les cadences , & les
mefures , & que le plus fouvent la belle
Poefiey prend part.
Plinedit que c'eft une heureuferen
contre de divers fons , qui forment un
agreable mélange, & en fuiteune douce
alliance d'où naiffent les accords qui fla
tent nos fens ; mais que quand ces fons
viennent à fe féparer de leur union , ils
ne font plus qu'aigrir l'oüye , & bletler
fon organe.
Il y a de plus de trois especes d'Har
monie. La premiere qu'on appelle Dia
tonique , eft molle, effeminée , & étendue.
La feconde , dite Cromatique , eft
figurées, & emprunte ce qu'elle a de
beau des deux autres efpeces. La trois s
fiéme eft l'Enharmonique , qui eft
2.1.4
toute
du Mercure Galant.
47
toute pleine d'art , & dans la derniere
perfection. C'eft celle que recherchent
les plus fçavans & les plus curieux.
Pour les Modes , felon les Anciens,
on en compte quatre. Le fon Dorien
coule dans l'ame un amour tendre &
fpirituel, qui l'éleve jufques à la Divinité
, & luy fait confacrer fes plus innocentes
flames. Le Phrygien fait bouillonner
le fang dans les veines & dans le
coeur , & porte lê courage & le bras
aux armes , & des armes au combat,
& du combat à la victoire & au triomphe.
L'Eolien tempere l'efprit & le
paffions, renferme le courage, arreſte la
colere , & retient la vangeance. Le
Lydien diffipe ou challe les´ennuis
, ramene l'allegreffe dans le coeur,
la ferenité fur le front, le ris fur le vifage
, & la joye dans les yeux. On en
ajoûte un cinquiéme qui a beaucoup
de raport avec le Dorique , & on l'a
pelle l'Iafien. Il réveille les efprits , porte
le coeur à l'allégreffe , ranime l'efpé
rance , & éleve l'ame au deffus de tou
tes choſes.
1
Il y a quinze voix ou tons diferens,
defquels ont chacun leur nom par
ticul
48
Extraordinaire
ticulier , & dont l'union fait une pleine
Harmonie. Il faut de plus remarquer
que la voix humaine a de l'avantage
fur tous les autres fons , parce qu'elle
elt naturelle , & que les autres voix ou
fons font empruntez des Inftrumens,
qui d'eux- melines , lors qu'ils font touchez
, ne peuvent exprimer qu'un fon
artificiel . La voix humaine qui fe regle
& fe conduit par l'harmonie des
conceptions de l'efprit , fçait de quelle
maniere il faut fe gouverner, fans rien
attendre que de fon organe & des regles
qu'elle doit fuivre , où au contraire
les Inftrumens attendent tout de la main
& de la dexterité de celuy qui les touche
, & de la bonne organiſation qu'on
peut leur donner.
Nous remarquons que chez les Anciens
l'Harmonie eftoit employée dans
les Sacrifices , dans les Banquets , &
dans les Jeux & les Spectacles publics;
dans les Armées & dans les Combats,
comme auffi dans les Victoires & dans
les Triomphes , fur les Theatres & dans
les Pompes funebres . Toutes ces coûfumes
n'ont guere changé ; au contraire
, en nos temps , felon les grandes
осса
du Mercure Galant .
49
ces ,
occafions de joye , d'aliegreffe , d'allian
de confederations & de paix, elles
ont reçeu des nouveautez & des fujets
de paroître avec plus d'éclat & de magnificence.
Les plus belles Cours de
T'Europe peuvent dire que le renouvellement
n'en eft dû qu'au plus grand
Monarque du Monde , puis qu'en redonnant
la Paix , il a fait renaître tous
les plaifirs qui l'accompagnent , dont
l'Harmonie n'eft pas un des moins
confiderables , & qu'elle fait les délices
de la Cour. C'est donc apres Virgile
qu'on peut aujourd'huy dire, en parlant
de cette Fille du Ciel ,
Jam redit & Virgo , redeunt Saturnia
regna ,
& que cet éloge ne luy eft pas moins
dû qu'à tous les autres plaifirs qui renaiffent
avec la Paix , & qui en font
comme infeparables ; & c'eft la penſée
de ce Prince des Poëtes.
་
A L'HARMONIE.
D°
Oux Accords , Soupirs , Airs
charmans ,
Qd'Octobre 1680 .
Extraordinaire
Tons de Voix, nombreuses Merveilles,
Chaines d'Efprits , dont les Aymans
Tirent les coeurs par les oreilles ;
Si jamais les Roys ou les Dieux
A leurs plaifirs delicieux
Ont joint la divine Harmonie ;
Nymphe, par un effort nouveau,
Faites que voftre Symphonie
Rende aujourd'huy voftre Art & plus
noble & plus beau .
C'est pour la gloire de LOVIS ,
Le plus augufte des Monarques ,
Qu'ilfaut defes Faits inouis
En tous lieux publier les marques,
Ce grand Héros fait par la Paix
Renaître au coeur de fes Sujets
L'amour, l'allegreffe , & la joye;
Et pour contenter nos defirs,
C'est par Luy que le Ciel renvoye
Dans nos heureux Climats le calme &
les plaifirs.
C632
Ony , cet invincible Héros,
Couvert de Lauriers & de gloire ,
Sans jamais prendre de repos ,
Voloit de Victoire en Victoire.
Le bruit que répandoit fon Nom ,
Plus
du Mercure Galant.
51
Pla
Plus craint par tout que fon Canon
Soûmit des Provinces entieres ;
C'eftoit affez qu'un ton de voix ,
Suivy de fes vertus guerrières
Pour reduire à l'inftant des Villes four
fes Loix.
༩༡ ་
Mais fi vos doux Airs ont chanté
Qu'avecfes Troupes toûjours preftes,
Ilpût , apres le Rhin dompté ,
Etendre en tous lieux fes Conqueftes:
Que malgré l'étroite union
Que fit l'Aigle avec le Lion ,
Il feût en rompre l'alliance ;
Chantez que maistre de fon coeur
Il fçait faire parfa clemence,
Au milieu de fa gloire , un Vaincu d'un
Vainqueur.
C'est lors qu'il entend les foûpirs
Que pouffe l'Europe allarmée,
Qui n'afpire dans fes defirs
Quà la Paix dont elle eft charmée,
Et qu'il voit de fes Ennemis
Le vain orgueil enfin foumis,
Et toute la force domptée ;
Car par un effort glorieux ,
Il donne la Paix fouhaitée ,
Cij
52
Extraordinaire
Et fe domptant Luy-mefme , il fait plus
que les Dieux.
Seroit-il des plaifirs plus doux,
Que ceux que mon Royfait renaitre?
Par la Paix il les unit tout ,
Puis que feul il en eſt le Maiſtre.
Les feux, les Ris¸l'Hymen‚l'Amour
,
Qui font les charmes de fa Cour ,
Pour Compagne ont pris l'Harmonie;
Nymphe, vous defcendez des Airs,
Et d'une allegreffe infinie ,
Vous faites chez mon Roy de celeftes
Concerts .
୧୫ : ୫୬
Mais quoy ! ces plaifirs innocens
Se répandent dans les Provinces ;
On n'entend que de doux accens
Chez les Sujets & chez les Princes.
Les Bergers pres de leurs Troupeaux
Se plaifent fur leurs Chalumeaux
A leurs chants que l'Echo répete ;
Et loin d'oüir dans leurs Vallons
Le bruit perçant de la Trompete ,
On n'entend que les Airs de nouveaux
Apollons.
Nymphe, de nofire cher Dauphin
Chan
du Mercure Galant.
53
Chantez donc l'augufte Alliance,
Et dites qu'un heureux deftin
Vnit la Baviere à la France ;
Que l'éclat où brillent nos Lys,
De leur nouveau lustre embellis,
En rendra lagloire immortelle ;
Et qu'un jour leurs Rameaux divers,
Naiffans d'une Tige fi belle,
Ens'étendant par tout, couvriront l'Vnivers.
Alors que nous vous écoutons
Garde en vos juftes cadences ,
Fugues,pauses, tons , demy - tons,
Roulemens, feintes, & muances ;
Figurez l'air de vostrefen,
Donnez de l'éclat & du feu
Aux doux Airs où voſtre Art s'ap
plique ;
Et par vos Concerts montrez- nous
Que l'Esprit quife communique,
Et joint les Elémens , ne dépend que de
VOMS.
Puis qu'enfin vous estes l'Esprit
Qui regne dans ce vafte Monde ,
Et que fon Corps par vous s’unit,
Pour former fa Machine ronde,
Cij
$4
Extraordinaire
Par vos fecrets harmonieux ,
Faites que la Terre & les Cieux
Soient d'une mefme intelligence;
Et pour en écarter les maux,
Attirez l'heureuse influence
couler fur nous par fes riches
Qui peut
canaux.
RAULT , de Rouen.
DU FREQUENT USAGE
D E
LA SAIG NE'E.
L
E Sang eft un corps liquide , qui
coule inceffamment du coeur dans
les arteres , des arteres dans les veines,
& des veines dans le coeur. C'eft de ce
Baume pretieux que toutes les parties du
corps tirent leur nourriture & leur accroiffement.
Il s'en détache fans ceffe
une quantité de particules , qui les nourriffent
& les augmentent.
Cette liqueur s'épuiſeroit bientoft, ſi
la perte continuelle qui s'en fait , ne fe
reparoit
du Mercure Galant.
55
réparoit tous les jours par les alimens
que nous prenons . Toutes leurs parties
ne font pourtant pas propres à fe convertir
en Sang : 1l n'y a que celles qui
ont quelque raport avec l'acide de l'eftomach
, qui les diffout. Je ne m'arréteray
point à décrire la maniere dont cette
diffolution fe fait , j'en ay traité amplement
dans mes Entretiens fur l'Acide
& l'Alkali . Je diray feulement icy quelles
ont efté mes conjectures touchant la
nature de ce diffolvant .
J'ay toûjours crû qu'il eftoit diférent
dans tous les Animaux , & qu'il contenoit
une idée de toutes leurs parties ;
qu'il imprimoit cette idée & ce caracte
re fur les alimens à peu pres de la meſme
forte que font les Acides , quand on les
mefle avec les Alkali ; ils déterminent
ces fels à faire des corps de leur meſme
nature . Si c'eſt par exemple de l'Esprit
de Nitre , à faire un Nitre ; fi c'eft du
Vinaigre, à faire un Tartre régeneré.
Je me fuis donc perfuadé que l'im-,
preffion que cet Acide fait fur les alimens
eft fi forte , qu'ils reçoivent les
mefmes idées dont il eft revétu , & qu'il
fe trouve dans le chyle des particules
C
$6 Extraordinaire
caracterifées d'une telle maniere , lef
quelles font propres à nourrir telles , ou
telles parties.
Toutes ces particules font meflées
confufément dans le chyle, & elles ne fe
dévelopent que lors qu'il paffe dans le
coeur , qu'il s'y rarefie , & fe convertit
en Sang. C'eſt dans ce temps que toutes
les parties du corps prennent leur
nourriture & leur accroiffement. Les
particules qui ont reçeu le caractere des.
os , s'accrochent aux os , des membranes
aux membranes , & ainfi de toutes les
autres parties.
Le Sang ne fert pas feulement à nourrir
nos corps , il leur communique cet
efprit de vie , qui les anime, & les rend
capables de tant d'actions & de mouvemens
diférens. C'est ce qui a donné
lieu à beaucoup de Philofophes de croire
que l'Ame eft dans le Sang ; que ce
n'eft que la partie la plus tenue , & la
plus fubtile de cette liqueur , qui fe fepare
dans le cerveau , & qui coulant enfuite
le long des nerfs , fe répand dans
toutes les parties . Nous lifons meſme
dans l'Ancien Teftament , au dix- feptiéme
du Levitique ; qu'il faut fe prendre
garde
du Mercure Galant.
$7
garde de manger le Sang d'aucune chair,
parce qu'il contient fon ame. Anima
enim omnis carnis infanguine eft ; unde
dixi Filiis Ifraël , fanguinem univerfa.
carnis non comedetur , quia anima carnis
in fanguine eft.
>
Le mefme Sang qui nous fait vivre,
devient la fource de mille maux , & de
mille infirmitez diferentes . Si les alimens
que nous prenons ont plus de fuc,
& de parties propres à recevoir les
impreffions du diffolvant de l'eftomach ,
ou que cette liqueur foit plus forte
& plus active qu'elle n'eft ordinairement
il s'engendre beaucoup plus
de Sang qu'il n'en faut pour réparer
la perte qui s'en eft faite : Ses vaiffeanx
ont peine à le contenir , fon mouve
ment eft fans ceffe interrompu , il croupit
dans les lieux où il coule , il s'altere
& le corrompt par le fejour qu'il y
fait : Les diferens fucs qui s'en feparent
n'ont prefque plus de vertu ; & cet
Acide prétieux , qui fuinte continuellement
des glandules de la membrane
interieure de l'eftomach , n'eft plus
revétu des mefmes idées , & n'a plus la
mefine force qu'il avoit pour diffoudre
C V
58
Extraordinaire
les alimens, la digeftion ne fe fait plus,
le corps s'amaigrit , les forces manquent,
le poulx devient languiffant & inégal ,
on ne refpire plus qu'avec beaucoup de
difficulté : la tefte le charge, on reffent
une certaine pefanteur , & une laffitude
dans tous les membres ; en un mot , le
corps refte dans une langueur & dans
un accablement fi grand, qu'il fuccombe
fouvent fous le poids de ce pefant
fardeau .
S'il fe mefle quelque corps étranger
avec le Sang, il le trouble & l'agite en
mefme temps : 11 le rend quelquefois fi
épais & fi groffier , qu'il a peine à couler
dans fes vaiffeaux , il y fait mille
obftructions; il fe caille dans le cerveau,
dans les poulmons , & dans le coeur , &
caufe des maladies dangereuſes , telles
que font l'Apoplexie , l'Afthme , &c.)
Le corps fe defleche infenfiblement , &
il ne trouve plus dans le Sang de par-.
ties propres pour la nourriture : Elles y
demeurent, pour ainfi dire , concentrées,
de maniere qu'elles ne fçauroient fe
débaraffer de celles qui les retien
net. Le mefme agent qui coagule
cette humeur , change tellement la
mature
du Mercure Galant.
59
nature & la difpofition des particules
du diffolvant de l'eftomach , qu'il ne
conferve plus les mefmes idées qu'il
avoit , & n'eft plus propre qu'à produi
re des vents, des naufées, des raports aigres
& fâcheux , & c.
Cette humeur devient quelquefois
fi fubtile , qu'elle coule en abondance
dans toutes les parties ; elle y allume un
feu devorant qui les confume ; elle s'y
porte fouvent avec tant d'impétuofité,
qu'elle caufe des douleurs tres- violentes
aux uns , & des hæmorragies , ou
des inflâmations périlleuses aux autres.
La liqueur de l'eftomach ne retient
rien de fa premiere nature , elle eft fi
acre qu'elle deffeche la bouche & le
gofier , & excite une foif infatiable.
Enfin la Nature eft dans un trouble &
dans une agitation fi forte , qu'elle ne
fait plus aucunes fonctions.
Il feroit difficile de couper pied ayx
maladies qui naiffent de l'abondance &
de l'impurete du Sang , fi l'on n'avoit
recours à la Saignée. C'est le plus feuc
& le plus prompt renede que nous
ayons , pour détourner celles qui nous
menacent , & pour guérir celles qui
nous
Extraordinaire .
ous affligent. Si la Nature eft accablée
par la quantité du Sang, elle la dé
gage en mefme temps : Si le Sang eſt
épais , & qu'il ait peine à couler dans
fes vaiffeaux , elle facilite fon mouvement.
Elle arréte le cours de cette liqueur
, quand elle fe jette fur quelque
partie avec trop de précipitation ; elle
la purifie quand elle eft corrompue , &
la rétablit dans fon état & fa confiftance
naturelle.
Nous voyons tous les jours les effets.
furprenans de la Saignée dans la plénitude,
La tefte fe décharge auffi- toft , les
poulmons fe defempliffent , & l'air y
entre avec plus de liberté .Le coeur n'eft
plus contraint dans fes mouvemens , le
Sang qu'il pouffe dans les artéres , y coule
librement : Le corps devient leger &
agile, de lourd & de pefant qu'il eftoit ;
la chaleur naturelle fe réveille , & l'acide
de l'eftomach fe reveft de fes premieres
idées.
On ne reçoit pas moins de foulagement
de la Saignée dans les maladies
qui dépendent d'un fang épais & grolfier.
Elle foulage la tefte , la poitrine ,
&c. Elle empéche que le Sang n'y
kjour
du Mercure Galant. Gr
fejourne, & ne s'y coagule ; & comme
elle luy donne plus de liberté de fe
mouvoir , elle fait qu'il fe dégage plus
aifément de ce qui l'accable. Ses parties
fe débarraffent peu à peu les unes
des autres, le corps prend davantage de
nourriture qu'il ne faifoit , & le diffol
vant de l'eftomach , commence de renaiftre,
& de faire fes fonctions .
Y a-t-il un remede plus puiffant pour
arréter le cours impétueux d'un Säng
rarefié , qui fe porte de toutes parts avec
violence? S'il excite des douleurs , quelques
violentes qu'elles foient , elle les
appaile ; s'il fort avec effort de fes
vaiffeaux , elle le retient ; s'il s'épanche
fur quelque partie , elle le diffipe,
& empéche qu'il ne s'y porte davan
tage ; s'il eft corrompu , elle entraîne
une partie de l'humeur qui l'altere , laquelle
trouvant un paffage libre, y cou
leen mefme temps en abondance. Qua
data porta ruit.
La Saignée est un des plus anciens
Remedes que nous ayons dans la Médecine
. Elle a de tout temps eſté pratiquée
par ce qu'il y a eu de fçavans
Hommes .Elle est en ufage chez tous les
Peuples
62
Extraordinaire
Peuples. Les Nations mefme les plus
barbares & les plus groffieres , qui ne
fe gouvernent ordinairement comme
les Animaux , que par l'inftinct de la
Nature , y ont recours dans leurs infirmitez
: Ils fuivent en cela l'exemple
de quelques Oyfeaux , qui s'ouvrent
les veines avec le bec , quand ils font
malades.
La Nature nous indique tous les
jours la neceffité de ce Remede, par l'abondance
du Sang qu'elle répand dans
les grandes Hæmorragies ; elle nous
aprend à nous en fervir dans les mêmes.
maux , qu'elle guerit , ou qu'elle modere
par ces évacuations. Imitons donc
cette fage Conductrice , profitons des
moyens falutaires qu'elle nous donne,
mais ufons- en avec prudence, & ne prodiguons
pas une liqueur qui eft fi néceffaire
pour la vie des Animaux .
Toutes les maladies ne viennent
pas d'une mefme fource. S'il y en a qui
naiffent de l'abondance & de l'impureté
du Sang , il s'en trouve d'autres où il
ne peche ny en quantité , ny en qua
lité , & qui font de purs effets d'une
matiere corrompuë , qui croupit dans
l'efto
du Mercure Galant, 63
l'eftomach , dans les inteftins , &c. Si la
Saignée donne du foulagement aux
uns , elle ne fait qu'irriter les autres ;
& fi l'on y a recours quelquefois , c'eſt
que l'on appréhende la plénitude , ou
parce qu'il arrive quelque inflamation ,
ou quelqu'autre accident fâcheux
qui y engage. Il n'y a donc que les maladies
qui dépendent de l'abondance ou
de l'impureté du Sang , qui ayent befoin
de cette évacuation ; mais comme elles
ne font pas toutes égales, on doit la proportionner
à la grandeur & à la qualité
de la maladie.
Les grandes repletions , où le Malade
eft fans ceffe dans la crainte d'eftre
fuffoqué ; les inflânations & les dou- .
leurs violentes , les Fiévres continues,
la Squinancie , la Peripneumonie ,
&c. En un mot , toutes les maladies aiguës
ne fe guériffent que par la reiteration
de ce Remede. Il y en a d'autres
que la Saignée foulage confiderablement
, mais qui n'ont pas befoin d'une
fi grande évacuation , & qui fe terminent
heureufement, apres quelques Saignées
faites à propos ,
left de la prudence d'un Médecin ,
d'exami
64
Atraordinaire
d'examiner meurement toutes ces chofes,
& de régler l'évacuation qu'il fait,
fur l'âge, les forces , & le tempérament
du Malade. Les Perfonnes fanguines ,robuftes,
qui font dans la fleur de leur âge,
fuportent la Saignée bien plus aifément
que celles qui ont peu de Sang, qui font
infirmes, & d'une complexion foible &
délicate, comme font ordinairement les
Femmes , les Vieillards , & les Enfans.Je
ne puis m'empêcher de blâmer icy la
conduite de certains Medecins , qui n'ont
pour tout Remede que la Saignée . Ils
faignent indiféremment toutes fortes de
Perfonnes , & leur tirent fouvent jufqu'à
la derniere goute de Sang. Demunt
cum fanguine vitam . Ils devroient imiter
les Anciens , qui ne fe fervoient de
ce Remede qu'avec beaucoup de précaution
; & avoir toûjours devant les
yeux ce Paffage d'Ariftote, Chap. 5.du
2. Livre des Parties des Animaux .Que
autem parum fanguinis habent , hacjam
inde ad interitum funt opportuniora ; interitus
enim inopia quadam fanguinis eft .
LE PHILOSOPHE INCONNU
de Coutance.
Les
du Mercure Galant.
65
Les Madrigaux qui ſuivent , ont esté
faits fur les deux Enigmes du Mois de
Septembre.
JE
1.
E hais un Soulier incommode,
Et fans regarder à la mode,
le crains d'en estre eftropié.
Se gefner est une folie ;
Mais dans cette Enigme jolie
On trouve chauffure à ſon pied.
Q
DE BEAULIEU.
I I.
>
Ve maudit foit le Cordonnier.
Qui fit un fi joly Soulier!
Depuis qu'au beau pied d'Ifabelle
Tay ven ce Byou dangereux
Iefuis tout triste & langoureux,
Et mon coeur ne bat d'une aîle.
Que mauditfoit le Cordonnier
Qui fit un fi joly Soulier.
A
que
HAUMONT , du Pont de Bois,
I I I.
H Dieu ! je voy dans le Mercure
Une Araignée en ce coin- là,
Luy qui nefouffre aucune ordure ,
Peut-ilbienfouffrir celle- là ?
le mefme.
IV .
66 Extraordinaire
M
IV.
Ercure, qnel beureux deftin
Fait que chacun te parte envie ?
Si c'est pour avoir ce matin
Chauffé la jambe de Sylvie
D'un Bas, joly , mignon & fin,
Millepour ce bonheur voudroient donner
leur vie,
Ou du moins s'ils pouvoient,luy chauſſer
A
fon Patin.
RAULT, de Rouen.
V ..
V Voleur, au Voleur ,ſonge à voftre
vie ,
Ah , Mouche , fauvez- vous , & fuye
promptement.
L'Araignée eft anguet ,
tement
mais belas ! fo-
Vous donne dans le piege , & vous
voila ravie.
C.L.DE STURBE , Chanoine
de Tours.
VI.
E n'aime point le fang , le meurtre, on
IF I le
carnage,
Il n'est peut- eftre auçun qui foit plus
doux que moy
Mais
du Mercure Galant.
67
Mais alors que je vois une Araignée en
rage
Etaler fes Corps morts , je l'abas fans
effroy.
Celle dont je prétens entrevoir l'échauguete
,
Met a-la verité bien des Mouches à
mort ;
Mais fa retraite eft fombre , & fi finement
faite ,
Que des yeux penetrans elle paffe l'effort.
Le feul Mercure peut nous en faire un
trophée ,
De fon Soulier volant , fans faire trabifon
L'écrafant
, la baigner
dans
fa bile
échauffée
,
Et pour donner exemple , abatre fa
maifon.
Le Bon Clerc de Chalons
fur Saône.
VII.
"
Ris ayant en vain reſvé plus d'une
[RiRis
fois
Aux Enigmes du dernier Mois,
Et
6.8 Extraordinaire
Et toûjours du vray fens se trouvant
éloignée ,
Voulut voir en cela fi j'eftois Ecolier.
Je lûs , & l'une & l'autre eftant examinée,
La premiere des deux , luy dis -je , eft
le Soulier ,
Et la feconde l'Araignée.
OSSEMENT DE VILLIAN COURT.
VIII.
Emeris à prefent des coups
de la for
↑
JE
tune ,
fe fuis dans un état où mon mauvais
deftin
Me met àcouvert du chagrin
Que caufe àmille Gens une gloire impor
tune.
Semblable aux Frères Cordeliers
Ie vayfans Bas & fans Souliers ;
le ne porte fur moy jamais ny fols ny
maille,
Et fouvent couché ſur la paille,
Je goûte du repos les paifibles momens .
On voit dans mes Apartemens ,
Au lieu de beaux Lambris & de Tapifferie,
Ainfi que dans une Ecurie,
Les
du Mercure Galant .
69
Les toiles d'Araignée y fervir d'ornemens
.
Enfin la Parque impitoyable
Ne peut rien adjoûter à mon malheureux
fort ,
Si mefme le coup de la mort
Eft le feul aujourd'huy qui me foit favorable.
EN
LE SOLITAIRE, de la Ruë
des Arfis.
IX.
N vain pour m'engager dans l'amoureux
empire ,
Tu caches tes chagrins , tu vantes ton
martire ;
x
l'Amour
le connois trop
cher Tyrcis ,
& je Sçay,
Qu'autant que de plaifirs il donne de
foucis.
Pour aimer , je voudrois que comme
l'Araignée ,
C. L'Amour n'eut que de foibles rets ;
Au moins quand je verrois ma flâme
dedaignée,
Sans me confumer en regrets ,
l'affranchirois mon coeur des Loix d'une
Cruelle ,
Et
70
Extraordinaire®
Et me rendrois heureux par une amour
nouvelle.
L'INDIFEREND, d'Abbeville.
DE L'ORIGINE
DE
LA NOBLESSE
A Nobleffe n'eft autre chofe que la
Lperfection de l'Eftre , dit un Ancien.
Dieu eftant le plus parfait de tous
les Eftres , eft auffi le plus Noble , c'eſt
la fource d'où toutes les Creatures ont
tiré leur Nobleffe ; mais il ne leur com
munique cette qualité que par degrez ,
& à proportion qu'elles approchent de
fa nature & de fon excellence . Ainfi
l'Ange eft plus noble que l'Homme ,
que la Befte. Adam fe pouvoit dire Noble
dans fa création, puis que felon S.
Gregoire de Nazianze , la premiere Nobleffe
eft d'étre creé à l'Image de Dieu.
Il avoit dans cet état cette Nobleffe furnatu
Du Mercure Galant.
71
naturelle dont parle Bartole, & on voyoit
reluire en fa Perfonne , non pas cet air
fier , fuperbe , & méprifant , qu'on appelle
fauffement air de qualité ; mais un
air doux , honnefte , & modefte , qui
paroift encor dans l'ancienne , & la veritable
Nobleffe , foumis à Dieu feul,
maître de fes paffions , & Souverain
des Creatures. Il gouftoit les douceurs
du Paradis Terrestre, fans dépendances,
fans baffeffe , fans injuftice ; mais il ne
jouit pas longtemps de tous ces avantages,
le peché foüilla fon Ame , & fon
Corps , & effaça le divin Caractere qui
ne brille plus que fur le front des Juftes,
& de ceux qui ont confervé leur innocence
.
Adam a donc efté le premier Noble,
& le premier Roturier parmy les Hommes.
La Grace l'avoit annobly , le Peché
le fit déroger de fa Nobleffe. Mais
Dieu ayant relevé l'Homme de fa chûte,
il a accordé à la Vertu ce qu'il avoit
donné à la Nature. Cette marque d'élevation
n'eft pas un effet du peché,
comme quelques- uns ont crû , qui ont
dit que la Nobleffe du Sang eftoit fondée
fur la Nature corrompue ; mais difons
72
Extraordinaire
fons plutoft que cette premiere Noblefle
eft naturelle , & fondée fur la
fubordination , que Dieu a voulu mettre
dans les Creatures. Il ne faut pas
s'étonner fi entre les Hommes il y a plus
de Nobleffe dans les uns que dans les
autres ; cela fe rencontre dans les Plantes
, dans les Pierres , & dans les Métaux.
Les belles qualitez dont il douë
ceux qu'il donne pour la conduite & le
gouvernement des Peuples , prouvent
que la Nobleffe eft excellente & divine.
On peut douter, fi Adam avoit confervé
fon innocence , que les Hommes
fuffent demeurez dans une égalité de
condition, qui les euft rendus tous femblables.
On dit que les Juftes euffent
efté fur la Terre , comme les Saints dans
le Ciel. Il y a des degrez dans la Grace
comine dans la Gloire.Dieu fuffit à tous ,
& chacun eft content ; mais il fe communique
plus abondamment aux uns
qu'aux autres , & tout cela fans envie ;
& c'est ce qui fut arrivé dans l'état d'innocence
. Il y auroit eu de ces belles &
grandes Ames , propres à éclairer & à
conduire les Peuples , comme il y auroit
eu des Ames dociles & foûmifes , pro
pres
du Mercure Galant.
73
墓
pres à obeïr & à executer les ordres des
Roys & des Princes. Cet éclat qui paroilt
dans tout ce que font les belles
Ames , & qui eft une fleur de Nobleſſe
, marque bien cette diſtinction que
Dieu a établie naturellement entre les
Hommes. On peut appeller ces Ameslà
des Ames de pourpre , dans un autre
fens que Virgile ne l'a dit. Cefont des
Ames toutes Royales , & nées pour
la
Domination & la Souveraineté , pour
le Sceptre & la Couronne . Valere
Maxime nous apprend ce que c'eſt
que ce caractere de Nobleffe , & de
Majefté qui paroît dans les belles Ames.
C'est dans la Perfonne qui attire nos
refpects & noftre veneration , l'excellence
de la vertu & de la bonté qui
font en elle , qui regne fans Couronne,
& qui fe conferve fans Gardes ; & à
noftre égard , c'eft un honneur perpetuel
que nous luy rendons naturellement
& fans peine. 11 eft vray que ce
caractere eft quelque chofe de bien délicat
, & de prefque imperceptible à nos
fens. Ce qui a fait dire à Mr de Balzac,
que la Beauté fe voit , que les Richeffes
fe touchent , mais que la Nobleffe s'i-
Q. d'Octobre 1680.
D
74
Extraordinaire
magine , & le préfupofe dans le fujet à
qui nous l'attribuons. Neantmoins quoy
qu'inconnue aux ftupides , & aux ignorans
, les , Peuples les plus groffiers s'en
forment une belle idée , & courent
apres elle. Il n'y a point de Nation qui
ne convienne du refpect qui luy eft
deû. Les Peuples du Nouveau- Monde
ont leurs Nobles comme les autres ,
& font gloire d'avoir une illuftre origine
. Les Malabres ont jufqu'à dixhuit
fortes de Conditions parmy.eux ,
& on dit que les Conditions fupérieures
font fi abfolues envers les inférieures
, qu'il y va de la vie , lors qu'à la
rencontre ces Peuples fe touchent
par hazard . Enfin foit dans état
d'innocence , ou dans la Nature corrompue
, ceux qui fuivirent la Loy
du Seigneur , ou ceux qui s'en éloignerent
, ils prirent tous des marques de
diftinction non feulement pour fe
féparer d'avec les Enfans de Cain , ou
les Geans comme les appellent l'Ecriture
, mais encor fuivant les Arts &
les Sciences qu'ils avoient inventées,
qui les rendoient Nobles & recommandables
entr'eux .
,
Les
du Mercure Galant.
75
Les Geans, tous Geans qu'ils eftoient,
n'eftoient que de faux Nobles , & depuis
Adam jufques à Noé , co fut une
Potterité Roturiere & corrompue , & à.
peine s'en trouva- t- il trois qui euflent
confervé cette qualité , avec les vertus
de leur Pere. Ce fut à Abraham que
recommença la Nobleffe , & en qui
Dieu fit un veritable Noble. Il luy
deignit cette Epée de feu dont parle
Philon , & le fit Chevalier de fon Ordre
, fi j'ofe dire ainfi . Il le fit Maiftre
& Pere d'un grand Peuple . Il luy fit
vaincre des Roys , & le fit regner luy
mefme. Je nel fuis donc plus furpris,
qu'un Autheur moderne l'appelle le
remier Gentilhomme du Monde. La-
Nobleffe n'eft pas une invention des
Hommes , & c'eft fauffement qu'on dit
que les plus fforts ont efté les premiers
Nobles. C'eft un écoulement de
la Divinité. Elle eftoit naturelle dans
Adam , elle fut rétablie dans ce Patriarche
. C'eftoit un effet de la Grace
dans le premier ; & dans le f.cond,
une récompenfe de la Vertu . Dieu
jaloux de fa gloire ne l'eft pas
moins de fa Nobleffe. Il ne l'a pas
J
Dij
76
Extraordinaire
negligée pour fon Fils , lors qu'il s'eft
fait Homme. Il luy donna une Naiffance
illuftre , & voulut que fa Generation
temporelle fuft Noble , comme
fa Generation eternelle eftoit Divine.
Ce n'a point efté par orgueil qu'il
a parlé de fes Anceftres , ce n'a point
efté par la vanité de cette Nobleffe du
Siecle , fon Royaume n'eftoit pas de ce
Monde , comme il dit luy- mefme ; & il
eft né de maniere à méprifer la pourpre
& la dignité des Roys , & des Patriarches
dont il eft forty ; mais s'il a
voulu naître pauvre , & vivre dans
une condition privée , il a voulu que
cette pauvreté fuft relevée par l'éclat du
Sang & de la Nobleffe, & que des Roys
reconnuffent celuy qui felon la chair,
eftoit deſcendu de tant de Roys , & de
Patriarches. Ce peut eftre la raiſon
pourquoy l'on n'admet que les Nobles
dans quelques Chapitres de France,
& d'Allemagne , & dans la Religion
de Malte. Car comment juftifier le
fcrupule avec lequel on examine la
Nobleffe de ceux qu'on y reçoit , finon
que le Sacerdoce eft une Royauté , &
que les Saints n'ont pas méprifé la gloire
de
Du Mercure . Galant .
77
de leurs Anceftres ? Le Peuple de Dieu
tiroit fa Nobieffe des Grands Preftres,
& des Sacrificateurs , & il eftoit fi jaloux
de cette qualité , qu'il monte plus
haut qu'aucune autre Nation dans les
degrez de Nobleffe .
C'eft à tort qu'on blâme ces Titres
éclatans & pompeux , qui femblent
eftre des effets de la vanité des Hommes.
Ils n'ont efté inventez qu'en faveur
de la Vertu, & pour fervir de mo
tif & de recompenfe à ceux qui la fuivent.
Siles Hommes en abuſent , c'eſt
qu'ils ne connoiffent pas la veritable
gloire,& qu'ils font incapables de l'acquerir.
En confervant la memoire des
Héros , on conferve le defir , & l'image
de la Vertu. Les Grands Hommes font
curieux de leurs Genealogies , parce
qu'on remonte avec plaifir à fon ori
gine quand elle eft Noble , & qu'elle
nous donne quelque éclat. S'il n'y a
pas d'infamie à eftre forty d'un Pere
d'une condition baffe & honteufe , il y
en a lors que nos Parens ont efté criminels
& vicieux , & comme les conditions
fupofent la vertu & le merite,
c'eſt ce qui fait que le reproche de
D iij
78
* Extraordinaire
noftre náiffance nous elt toûjours fenfible.
Il fâche d'eftre né d'un Pere
Charbonnier , & on eft bien aife d'avoir
un Pere Marquis , non pas que la
qualité de Marquis donne plus de vettu
que celle de Charbonnier , mais
parce que dans l'opinion du Peuple ,
cette qualité fe fupofe dans celuy qui
la porte. Outre que les Hommes de
conditions médiocres manquent d'éducation
. Ils font réduis à faire fouvent
tant de baffeffes , qu'il eft rare que
leur vie foit pure & fans tâche. Čes
fortes de reproches font prefques toujours
honteux. Le Pape Sixte Vipiſe
mocquoit de l'obfcurité defa Naiffance,
mais il ne pût fouffer qu'on luy reprochaft
d'avoir gardé les Pourceaux , fans
dire que pour le moins c'eftoient les
fiens. La Nature nous fait Nobles , &
la Fortune Roturiers , mais um Homme
qui eft Noble par fon merite , fe peutil
confoler de ne l'eftre pas par fa naiffance?
Et a til befoin de cette qualité
extérieure qui dépend de la fortune
& du caprice des Hommes? Ouy car
le vulgaire en juge autrement , & il eft
toûjours fâcheux d'eftre un exemple
de
du Mercure Galant.
79
> de l'injuftice & du mauvais gouſt
de fon fiecle . Difons neantmoins avec
Voiture , pour la confolation de ceux qui
n'ont pas la qualité , & qui la meritent
comme luy , qu'il y a bien d'au
tres chofes plus défirables dans la vie ,
puis qu'on peut avoir la fanté , les ri
cheffes , l'efprit , l'honneur , la vertu,
& la réputation fans elle ; mais ne
foyons pasdu fentiment de Coftar , qui?
prétend que la Nobleffe du Sang foit du
dernier ordre. Elle tient un grand rang
dans les biens de fortune , & elle fert à
en acquerir beaucoup d'autres. Les
Nobles par le Sang , doivent paffer de
vant les Nobles par mérite , parce que
la Nobleffe eftant la récompenfe de la
vertu , les premieres récompenfes ont
fervy d'exemples aux autres , foit
leurs Peres >
·
par
ou par eux meſmes ;
au lieu que les Roturiers vertueux ,
ne font que des prétendans à la Nobleffe
, qui n'ont encor ny ordre hy
rang. La Monnoye eft bonne , mais
elle n'eft pas marquée au coing du
Prince , ou plutoft ce font de faux
Monnoyeurs de Nobleffe ; l'Or qu'ils
mettent en oeuvre eft bon ; mais leur eft--
D iiij
80 Extraordinaire
il permis de battre Monnoye ? Ils ont
toutes les belles qualitez qu'il faut pour
eftre Nobles , mais leur eft- il permis
de s'appeller ainfi , & de difputer du
point d'honneur.
Il ne faut donc pas eftre furpris fi
quelques Peuples du Nouveau Monde,'
fe difent defcendus du Soleil & de la
Lune. Tous les plus grands Hommes
ont cet enteftement , de s'attribuer un
origine illuftre & glorieuſe. Alexandre,
fe difoit Fils de Jupiter , Jules Céfar
defcendu d'Enée ; & Marc Anthoine,
d'Hercule. Ajax difputant à Uliffe les
Armes d'Achilles , prouve que la Nobleffe
du Sang eft le caractere de la Vertu
, & qu'elle l'a fait connoiftre à ceux
qui en pourroient douter.
Atque ego , fi virtus in me dubitabilis
effet ,
Nobilitate potens effem , Telamone
creatus.
11 parle enfuite de fes Anceftres , &
finit de la forte cette belle Génealogie.
Sic à Love tertius Ajax.
Il reproche à Ulifle la baffeffe de fa
Naiffance , & de fe dire fauflement du
Sang Cacide.
Quid
du Mercure Galant. &
Quid fanguine cretus
Syfyphio , furtifque , & fraude fimilli
mus illi ,
Inferis acidis aliena nomina gentis
?
,
Les avantages de la Nobleffe font
legers , dit S. Hierofme , quand on les
poffede fimplement ; mais ils font admirables
quand on les poffede , &
qu'on les mépriſe . Les Allemans
font trop fcrupuleux dans leurs Genea
logies , avec leurs huit grands quartiers
, & les Italiens rafinent trop auffi
fur cette matiere ; mais cette Nobleffe
eft un bien fi délicat & fi précieux,
qu'on ne peut la conferver avec trop
de foin. Les Alliances font extremement
neceffaires pour la foûtenir , &
pour la rendre illuftre . C'eft par elles ,
qu'elle monte ou qu'elle defcend . Dieu
qui eftoit jaloux de la gloire du Peuple
qu'il avoit choify , luy avoit défendu
de s'allier avec les Etrangers , parce
qu'ils n'en eftoient pas dignes , & ceux
qui avoient violé cette Loy , eftoient
féparez d'avec les autres , & feverement
punis . On dit que les Allemans pour
conferver la pureté de leur origine , ne
D. V
82 Extraordinaire
s'allioient autrefois avec aucun Etranger.
Il y a des Nations qui ont encor
une extréme délicateffe fur ce fujet.
Elle n'eft pas blâmable , & il feroit à
fouhaiter qu'on ne fuft pas fi indulgent
en fait de Mariage pour la Nobleſſe ;
car enfin, felon Monfieur de la Colombiere
, c'eft une qualité naturelle qui
réfide en la femence de nos Peres , par
laquelle ils produifent des Enfans faciles
& propres à la Vertu. C'est une
teinture du Sang de nos Anceſtres , &
un caractere avantageux qui nous porte
avec tant de puiffance à bien faire, qui ,
elle devient comme une feconde Nature.
C'eft auffi la penfée d'Homere , qui
parlant de Thelemaque, dit que fa Ver
tu eftoit deftilée de fon Pere Uliffe. La
Nobleffe , dit Monfieur de la Rocque,
eft une qualité qui rend vertueux celuy
qui la poffede , & qui difpofe fecretement
l'ame, à l'amour des chofes honneftes.
Enfin cette Nobleffe eft fi confidérable,
qu'elle a fait dire à un Ancien ,
que Dieu conferve toûjours la majeſté
de l'Empire chez ceux qui font Nobles
par leur Ancestres ; & les Turcs qui
n'eftiment que la Nobleffe perfonnelle ,
n'ont
du Mercure Galant. 83
n'ont-ils pas une venération particu
liere pour le Sang Othoman , & pour
ceux qui font defcendus de leur grand
Prophete :Difons donc encor avec Monfieur
de Balzac, que le Sang des Héros
n'eft point galté par le temps , & qu'ik
coule dans les veines de leurs Petits-
Fils aufli pur que dans la premiere
fource.
Mais la Nobleffe a- t- elle un fexe
particulier , & n'y a- t- il point d'injuſtice
de refufer la qualité de Nobles à la
pofterité du beau Sexe ? Pourquoy les
Femmes ne peuvent- elles communi
quer à leurs Marys & à leurs Enfans,
une qualité qui eft inféparable d'ellesmefmes?
Une Héroïne ne peut - elle pas
faire un Héros ? Et s'il eft vray que les
Mâles reffemblent davantage à leurs
Meres qu'à leurs Peres, pourquoy n'he
ritent- ils pas de leurs Nobleffe , auffi
bien que de leurs Richeffes & de leurs
Vertus ? Une Femme peut faire un
Roy , & un Souverain , & elle ne
peut pas faire un Gentilhomme. Il y a
de la rigueur dans cette Loy. La Nature
a rendu la Femme auffi capable de
generation & de vertu , que les Homines
84
Extraordinaire
mes. Les Palmes mâles & femelles,
font égales en nobleffe & en fécondité
, & cependant on ne fait des Femmes
qu'un fimple inftrument pour la
production des Hommes ; mais on ne
fait pas affez de refléxion fur le méri
te de la Femme. Dieu créa l'Homme
mâle & femelle , dit la Genéfe , & les.
benit enſemble, pour nous montrer l'égalité
de mérite entre les deux Sexes ;
& en effet dans la Loy de Moïfe , Dieu
ne donna- t- il pas la conduite de fon
Peuple à des Femmes ? Et n'a- t-il pas
fait par elles dés choſes extraordinaires
& furprenantes ? Qui doute que tous
les Peuples n'ayent pas une venération
particuliere pour les Héroïnes , & pour
ceux qui en font fortis ? Qui doute
encor que la postérité d'Efter , & de Ju
dith , n'ait pas eſté anoblie auffibien
que celle de la Pucelle d'Orleans ? Pourquoy
refufer cette grace à toutes celles
qui imitent leurs vertus ? Les An
ciens n'ont point négligé la Nobleffe
du cofté maternel , & fe font prévalus
des avantages de l'un & de l'autre.
Il y a des Pais où la Nobleffe vient
également de la Mere comme du Pere,
bien
du Mercure Galant.
ES
ן
la
ne
es
bien plus, fi nous en croyons Herodote
, en Crete , & en Carie , tous les
Nobles ne l'eftoient que par les Femmes
, ce qui donne fujet à quelqu'un
de demander s'ils portoient le Nom de
leurs Peres ou de leurs Meres , & de la
réfoudre par l'affirmative. Plutarque
dit auffi , que les Femmes de Xante &
de Coëre , avoient l'avantage d'anoblir
leurs Marys. Toute la Nobleffe de
Champagne eft defcendue du cofté
des Femmes , Privilege qui leur fut accordé
par Charles le Chauve , apres
la Bataille de Fontenay , ou de Bray
felon quelques autres , où prefque toute
la Nobleffe de cette Province demeura
fur la Place . Les Femmes méritent
cette grace , plûtoft par juſtice
que par neceffité. Elles font naturellement
nobles & genéreufes, & les Hommes
leurs font redevables des belles
qualitez qu'ils poffedent. Un Autheur
Allemand raporte que l'Empereur Conrad
II I. ayant pris Veinsbourg fur le
Roëer , il fe faifit de la Nobleffe ,
& permit aux Femmes de fortir de la
Ville , avec ce qu'elles pourroient
emporter. Les Femmes fe charge-
Fent
86 Extraordinaire
rent feulement des Enfans Nobles , &
fe préſenterent aux Portes en cet équi
page ; on fit difficulté de les laiffer aller
Tur ce qu'elles contrevenoient à l'in
tention de l'Empereur ; mais ce Prince
charmé de la genérofité de ces Femmes,
les fit conduire où elles voulurent aller,
& leur filt donner dequoy élever les
Enfans. Elles méritoient bien d'avoir
encor le droit d'anoblir auffi bien les
Hommes de Campagne , puis qu'elles
avoient eu le foin de conferver la Nobleffe
de leur Ville. On peut dire tou
tes ces chofes en faveur du beau Sexe;
mais enfin la gloire de la genération eftant
attribuée principalement à l'Hom,
me , c'eft à luy feul à communiquer à
fes Enfans fa Nobleffe & fes Vertus,
Cette Nobleffe réfide dans le Sang, &
n'eft pas feulement l'effet & la récompenfe
de la Vertu , mais un caractere
qui demeure imprimé dans l'ame de
celuy que le Prince & le Peuple ont
reconnu pour vertueux . Mais pour vous
montrer que le caractere paffe à la pofterité,
& feulement par les mâles; quád
Dieu fit alliance avec Abraham , il luy
ordonna la Circoncifion . Vt fit, dit-il ,
in
du Mercure Galant. 87
1
in fignum foederis inter me & vos. Mais il
exclut lesFemmes , Circumcidetur ex vobis
omne mafculinum. Les autres Peuples,
ont eu auffi de pareilles Loix en faveur
des Hommes, & qui ont privé les Femmes
de l'honneur d'anoblir leurs Ma
rys & leurs Enfans.
Quoy que les Femmes n'anobliffent
pas par elles-mefmes , elles rendent les
Maifons nobles ; & s'il manque quelchofe
du cofté maternel , on ne peut
que
prouver l'antiquité de fa Nobleffe . Mais
apres tout, que nous fert d'avoir la Nobleffe
naturelle , la Nobleffe de Race , fi
nous manquons de la Nobleffe perfonnelle
& de vertu ? Le grand nombre
d'Ayeux ne doit pas eftre mis en compte,
répondit Uliffe à Ajax.
Nam genus, & proavos , & que non.
fecimus ipfi ,
Vix ea noftra voco. :
Nec fanguinis orde
Sed virtus & honos fpoliis queratur in
iftis.
Celuy- là eft peu Illuftre , difoit Ciceron,
qui n'a pour toute Nobleffe. que
Nom & les Armoiries de fa Famille.
Il vaut bien mieux eftre le commencele
ment
88 Extraordinaire
ment & l'exemple de fa Race , que de
jouir feulement de la réputation de fes
Anceftres. Celuy qui eft Noble par fa
Vertu , a l'avantage de l'eftre par foymeſme
, auffi bien que le Prince qui
l'honore de cette qualité.Quand un Noble
regarde le grand nombre d'Ayeux
dont il eft defcendu , loin d'eftre orgueilleux
de cet avantage , il doit eftre
honteux de la foibleffe ; car il doit s'arréter
bien moins à leur réputation, qu'à
la fienne. Il n'a rien au deffus d'un
Noble par la Vertu , qu'un plus grand
nombre d'exemples à fuivre. La Nobleffe
, dit Petrarque , ne confifte pas
dans la Naiffance , mais dans la vie &
dans la mort. Il y a une égalité d'origine
, qui fait naître tous les hommes
femblables. Il y a une Deftinée qui les
réduit à cette mefme égalité : Les Rois
& les Peuples naiffent & meurent de la
mefme forte ; il n'y a que le milieu de
la vie , qui dépendant de la Fortune,
ou pour mieux dire de la Providence
, met quelque diference entre les
Hommes . Le Monde eft noftre Pere
commun à tous, dit Seneque, par quel
que degré que nous décendions , fans
gloire,
du Mercure Galant. 89
gloire , ou avec gloire , nous ne venons
point d'un autre que de luy . Il
ne faut pas en croire les faifeurs de Genealogies
, ils font comme les Poëtes,
qui font intervenir les Dieux fans neceffité
, & les mettent à la place des
Ayeux , qu'on ne peut nommer fans
honte. Le plus Noble eft celuy qui
a l'ame la plus droite , & plus de difpofitions
aux choles loüables. Les Armoiries
& les Portraits de nos Ayeux
nous font connoître , mais ils ne nous
anobliffent pas. Il en eft de ces Nobles
fans vertu & fans mérite , comme des
Rois fans Royaumes & fans Sujets.
Ils n'en ont que le Titre , qui neanmeins
les font encore refpecter des
Peuples., Mais eft on obligé d'avoir
de l'eftime pour un Portrait prefque
effacé , pour une Plante dont la tige
eft pourrie , pour une Mine dont la
veine eft perdue ? Bon pour le Fils
d'un Héros , fuft-il indigne d'un tel
Pere Mais que jufqu'à la vingtiéme
Genération un Noble infame & vicieux
, herite de mon eftime & de mes
refpects, comme de la qualité & du bien
de les Peres
с
?
c'est un affujetiffement
contre
90 Extraordinaire
contre lequel noftre raifon ſe revolte
toûjours.
Diogene difoit que les Nobles ef
toient ceux qui méprifoient la Gloire,
les Plaiſirs, & les Richeffes, & qui furmontoient
la Pauvreté , la Baflelle , le
Travail , & la Mort. 11 ne faut pas
s'enquerir d'où ils font, mais ce qu'ils
font. Le Sage n'admet point de Genéas
logie , il eft de la Race des Dieux ; il
n'a point d'autres Anceftres & d'autres
Parens , dit Philon , que les Vertus &
les Actions qui les fuivent. Moïfe eft
admirable dans l'Eloge qu'il fait de
Noé. Voicy, dit-il, les Genérations de
Noé : Il fut Homme parfait , il plût au
Seigneur , & marcha dans les voyes.
En effet , les Héros ne font alliez entr'eux
que par la Vertu. C'eſt d'elle dont
ils font les Defcendans & les Héritiers, '
& non pas de leurs Peres , aufquels ils'
reffemblent fi peu ; comme auffi leurs
Enfans ne leur reffemblent prefque jamais.
Les Héros font rarement des
Héros , felon la Nature , mais par imi→
tation & par exemple , comme Alexandre
forma Cefar , & Miltrade Themiftrale.
Les Egyptiens , dit Diodore
Sicilien
du Mercure Galant.
91
Sicilien , ne loüent jamais perfonne de
fa Nobleffe dans leurs Oraifons Funébres
pour les morts , parce qu'ils fe
croyent auffi Nobles les uns que les
autres. Ils ne content pour rien la
Vertu de leurs Parens ; & ils ne pou
voient fouffrir qu'on loüaft quelqu'un
d'une qualité empruntée , & qu'il ne
poffedoit pas. Cette Nobleffe originai
re n'eft qu'une fumée qui entête , &
qui perd la plupart des Gentilshom
mes. Ils fe repofent fur les trophées
de leurs Ayeux , & croyent qu'ils en
ont trop fait pour leur avoir encor
laiffé quelque chofe à faire . Ils
font comme s'ils n'avoient point efté,
& leurs Enfans meurent & finiffent
avec eux. Mais n'eft-il point honteux
de devoir tout à la Vertu de fes Pe
res, & de jouir d'un bien qui ne nous
appartient point , qu'on nous laiffe par
tolerance , & fur la bonne foy publique;
de compenfer fans ceffe nos defauts
fur leurs belles actions, & s'arréter à je
ne fçay quelle fplendeur apparente ,
qui confifte dans les applaudiffemens du
Peuple , dans quelques Arrefts , & en
quelques vieuxRegiſtres; dás l'éclat des
A
Habits
92
Extraordinaire
8
Habits, du Train, & des Equipages ?
La Gloire & l'Honneur font un
Apanage incertain de la Nobleffe ; &
ces Nobles Enfans du Jour , comme
Philon les appelle , demeurent Enfans
de douleur , par les trayerfes que la vanité
leur cauſe.
Les Peuples de Tranfilvanie & les
Suiffes , fe mocquent de la Nobleffe
d'origine , & de ceux qui fe vantent
d'eftre nez Gentilshommes. Mais qui
croiroit qu'il y euft des Nations auffi
curieufes de conferver la memoire de
leur baffe & obfcure Naiffance , que
d'autres celle d'un grand éclat & d'une
illuftre Pofterité ? Les Ammaiftres de
Strasbourg, qui font les Premiers de cette
Ville , prouvent leur Roture de huit
aces , pour arriver à cette dignité : Il
faut que les Allemans foient bien Peu
ples , & ayent l'ame bien groffiere. Le
Doge de Gennes doit eftre de l'ordre du
Peuple , & non Noble ; car il y a des
Nations & des Republiques où le Peuple
veut eftre Maître , & que ceux qui
le comandent ne foient pas de meilleure
Mailon que luy. Claudius & Dolabella
renoncerent au rang de Chevaliers,
pour
du Mercure Galant.
93
e
pour parvenir aux Charges de Tribuns ;
foit qu'ils euffent peu de courage , ou
qu'ils reconnuffent plus de vertu parmy
le Peuple , que parmy la Nobleffe.
2
La qualité de Bourgeois n'eft pas fi
méprifable , que quelques faux Nobles
le perfuadent : Il y a une grande diférence
entre Bourgeois & Artiſan , ou
ceux du commun Peuple. Le mot de
Bourgeois fignifie Citoyen ; & il n'y
avoit autrefois que ceux qui vivoient
noblement dans les Villes qui portoient
cette qualité : Bien plus , il y
avoit des Villes dont le droit de Bourgeoifie
eftoit fi illuftre , que les plus
grands Hommes ont fait gloire d'en
eftre honorez . C'eftoit une faveur du
Ciel & de la Fortune, d'eftre né ou fait
Bourgeois d'Athénes . Platon en rendoit
grace aux Dieux ; & on fçait que Montaigne
& le Maréchal de Monluc , ont
tenu à honneur la Mairie de Bourdeaux ,
& les Armes de Sienne.
Il y avoit des Villes qui eftoient
Nobles par excellence , comme Rome,
Athénes , Sparte , & Corinthe. Leurs
Citoyens eftoient non feulement ce
que
94 Extraordinaire
7
que nous appellons Gentilshommes ,
mais encor quelque chofe de plus . Nous:
avons des Villes en France , qui ont cet
avantage , & dont les Citoyens ont eu
autrefois de grands Privileges . Ainfi les
Bourgeois de Paris , de Poitiers , de la
Rochelle, d'Angoulefme, fe difent No
bles , & ont toujours efté traitez de la
forte , par plufieurs Edits & Déclarations
de nos Roys. Et pour conferver.
quelques marques de leur noble Origine
, les Maires & les Echevins de ces
Valles-là , fur tout de Paris , acquierent
pour eux , & leurs Enfans , la qualitê :
de Nobles. Je ne fçay pas comment.
quelques Autheurs mettent en doute,
fun Bourgeois fait Chevalier devient
Noble ; & fi celuy que les Rois appellent
Noble , l'eft effectivement, C'eft
s'attacher trop à des déclarations en forme
, & à un morceau de Parchemin,
qui eft, fouvent mangé des vers. On
fait encor une question plus fubtile
que folide , fçavoir , fi un Homme qui
eft noble , l'eft par tout. Quand on eft
Noble par Vertu & par Naillance , pourquoy
ne l'eftre pas en quelque lieu
qu'on le trouve Le Sage eft Citoyen
du
du Mercure Galant .
.95
du Monde , dit Socrate ; & un Prince
lors qu'il connoift la naiffance & le
mérite du Sujet d'un autre Prince, peutil
luy refuter dans fon Royaume les
honneurs qu'il reçoit chez luy lly a
des Nations qui ont un grand mépris
pour les Euangers & qui ne reconnoiffent
pour Nobles que les Compatriotes.
Mais s'il y en a plufieurs qui
reçoivent leur Anobliffement des Prin,
ces & des Republiques , fous lefquels
ils font obligez de vivre , cela n'arrive
qu'en deux occaſions ; ou quand la Perfonne
eft d'une médiocre naillance , &
dont on peut douter ; ou lors qu'elle
tient à honneur de recevoir cette qualité
du Prince fous lequel elle demeure.
Et en effet , quand un Homme eft d'une
Naiffance illuftre & connue , il eft Noble
par tout ; & mefme plufieurs dédaignent
les Titres dont un autre Souverain
les veut honorer. D'autre cofté
fi nous remontons à la fource des choſes
, & fi nous voulons tirer cette Nobleffe
de trop loin , nous retomberons
dans cette Roture , de laquelle nous
voulons fortir. Car enfin , la Nobleffe,
telle qu'elle est aujourd'huy, eftant inconnue
96
Extraordinaire
A
connue dans les premiers Siecles , les
Bergers ont précedé les Rois & les
Princes. Ce qui a fait dire que la Nobleffe
eft celle de qui la Roture s'eft
diffipée à la longue ; & la Roture, celle
de qui la Nobleffe s'eft perduë de
mefme. Quelques Auteurs affurent
que la Nobleffe dégenere comme toutes
chofes ; qu'elle ne paffe point la
quatriéme Generation ; & que c'eft là
fon point d'élevation & d'abaiffement.
Il eft d'une Nobleſſe trop ancienne dans
les Particuliers , comme de la nouvelle,
toutes deux font trop foibles : L'une
par la vieilleffe , & l'autre par
fa nouveauté
; l'une finit , l'autre commence:
Démocrite mettoit toute la Nobleffe
dans la bonté des Mours. Socrate lá
définit un bon temperament de l'Ame
& du Corps. Mais quand il eftoit de
méchante humeur , il l'apelloit la fource
de toutes fortes de maux ; & Diogene
une excufe de mal faire. Mais difons
plutoft avec Salufte , que c'eft une Lumiere
qui éclaire , & fait paroître davantage
le bien & le mal que font ceux
qui la poffedent. C'eft une belle chofe,
dit Plutarque , mais c'eſt un bien de
.
nos
du Mercure Galant. 97-
.
>
nos Ancestres , pour nous aprendre
que nous ne devons pas nous glorifier
d'une illuftre Naiffance. Ceux qui ne
font connus que par leurs Noms & leurs
Arrefts reffemblent , dit une Fille fçavante
aux Portraits de ces anciens
Peintres , qui eftoient fi groffiers & fi
malfaits, qu'il falloit écrire au bas, c'eft
un Cheval , c'eft un Homme , pour reconnoître
ce qu'ils reprefentoient. Difons
donc que la véritable Nobleffe eit
un caractere de Vertu , imprimé dans
les belles ames , un éclat d'une Lumiere
qui reluit dans toutes leurs actions ,
& qui refultent de toutes les belles qua
litez qui font en elles ; qui leur attire
Teftime & la bien veillance des Sages ,
Pamour & le refpect des Peuples.
Ceux qui ont cette Nobleſſe ne la doivent
qu'à eux- mefmes ; ce n'eft point
un effet du Sang , & de la faveur du
Prince , mais d'un beau naturel & d'une
heureuſe Naiffance. Philon que j'ay cité
tant de fois , éleve ces Nobles bien
au deffus des autres. Il dit qu'ils font
d'autant plus admirables , qu'ils n'ont
point efté vertueux par exemple , & par
ambition , pour imiter leurs Peres ,
Q. d'Octobre 1680.
E
#
98 \ Extraordinaire
& pour furpaffer leurs Compagnons ;
mais parce qu'ils fe font portez naturellement
à la Vertu. Ceux qui par leurs
efforts & par leur induftrie, excellent en
belles qualitez , méritent beaucoup
de louanges ; mais ils n'auront pourtant
que le fecond Prix , la Nature accorde
le premier aux autres. Je ne parle
point icy de la Generofité , qui doit
faire le principal caractere de la Nobleffe
: Je ne dis rien du Magnanime
d'Ariftote , qui en doit eftre le véritable
modelle , on auroit de la peine aujourd'huy
à renouveller ces idées ;
& on prendroit pour des fictions de Poëte
tout ce que j'en pourrois dire. C'eſt là
cette Nobleffe que le Prince ne peut
donner , & qui ne fe rencontre point
dans les Honneurs & dans les Richeffes
. Celle de l'eftre , & de diftinction,
eft un effet de la Royauté . Le Peuple a
toûjours efté Peuple , tant qu'il s'eft
gouverné foy- mefme ; mais auffi-toft
qu'il y a eu des Rois , il y a eu des Nobles
. C'eſt un écoulement de la Majeſté
du Prince , qui fe répand fur les Sujets,
& qui les rend plus dignes de fes
graces , & de communiquer avec luy.
Com
du Mercure Galant.
99
•
Comine il eft une Image de la Divinité
, ils ne peuvent l'aprocher , fans recevoir
en mefme temps un rayon de fa
grace. Cette Nobleffe vient de la naiffance
& des belles actions , qui diftinguent
un Homme du vulgaire , & qui
Pélevent au deffus des autres. C'eft un
effet de la faveur du Prince ; mais comme
elle eft auffi une récompenfe de la
Vertu , elle merite avec juftice noftre
venération & nos refpects. Il y en a
une troifiéme , qui n'eft qu'un pur effet
de la Fortune, & de la grace du Prince.
C'eft une Nobleffe d'exemption & de
Privileges , accordée en faveur de
quelque Employ , ou de quelque Charge
, qui ne met autre diftinction entre
celuy qui la poffede , & le Peuple, que la
décharge de quelques impofts & de
quelques Subfides ; de celle - là le Prince
honore qui il luy plaift ; mais la Guerre
a toûjours efté la fource d'où l'on a
tiré la veritable Nobleffe ; c'eſt le
Creufet où l'on éprouve les grands
Courages ; c'eft le Theatre où ils paroiffent
dans tout leur éclat ; on les expofe
Armée avant que de les expople
: La Guerre eft le plus
E ij
fer
LYON
1893
100 Extraordinaire
beau Métier du monde , & le feul qu'un
Gentilhomme doive faire . Tout Hom
me de coeur eft noble , difoit Marius;
& il n'y a point de doute que l'ancienne
Chevalerie , honneur qui doit
fon Origine à la Guerre , eft venuë
la qualité de Noble & de Gentilhomme.
Je parle de la Nobleffe guerriere
& qualifiée , qui eft celle qu'on peut
dire réfider dans le Sang , & qui part
de race en race comme les Ruiffeaux
qui coulent de Source , & qui ne perdent
rien en s'éloignant.
>
Les Romains tiroient leur Nobleſſe
des cent Sénateurs établis par Romulus.
Les Athéniens de ceux qui avoient
exercé les Charges publiques. Les
Perfes des Villes qui par leur antiquité
& leurs Privileges , rendoient Nobles
leurs Habitans . Les Juifs des Preftres.
Les Chinois des Sçavans , & de
ceux qui s'apliquent aux belles Lettres.
Il y a fept fortes d'Anobliffemens
en France. La Nobleffe Feodale , la
Chevalerie , la Mairie , la Légitimation
,les Charges chez le Roy , les Emplois
, les Edits . Monfieur de la Colombiere
en raporte de douze fortes ; &
Monfieur
du Mercure Galant. IOI
Monfieur de la Rocque divife la Nobleffe
en vingt efpeces , qui font autant
de moyens d'anoblir. Platon diviſe la
Nobleffe en quatre manieres ; Des Anceftres
vertueux & illuftres , des An
ceftres Princes & puiffans ; des Anceltres
celebres par leurs actions ; & de
ceux qui font Nobles par leurs vertus
perfonnelles. Ariftote la divife auffi en
quatre ; des Richeffes, de la Race, de la
Vertu, de la Science des bonnes habitudes.
Le Baron de Souley entrois ; celle
du Sang, qu'il appelle ancienne ; la Riche,
& l'Illuſtre . Ducarel en trois , fondez
fur la Vaillance, la Sageffe , les Richeffes.
Limneves en deux ; l'une Morale
, & l'autre Politique Uptan en deux ;
l'une Militaire , & l'autre Litteraire,
Balde en a fait une divifion qui luy eft
particuliere ; en Commençante , Croiffante
, & Parfaite. Il dit que la Nobleffe
Commençante eft celle des nouveaux
Anoblis , qu'il compare à celuy
qui porte le Flambeau qui éclaire
ceux qui le fuivent , & ne s'éclaire pas
luy -mefme. Pour la Croiffante & la
Parfaite , ce font celles des anciens Nobles
, qui par de belles Actions , & de
,
E iij
102 Extraordinaire
grandes Alliances , parviennent à ce
degré de gloire & de fplendeur, qui ne
met que le Prince au deffus d'eux ; jufques-
là qu'en France le Frere du Roy
le contente du Nom de MONSIEUR ,
comme eftant Premier Gentilhomme
du Royaume. Il y a donc la Nobleffe
de Vertu, celle de Mérite perfonnel , &
celle d'Extraction ; l'une qui vient de
nous , & l'autre de nos Anceftres. lly
a la Nobleffe qualifiée , & la Nobleffe
privilegiée.
Je trouve cette divifion jolie de la
Nobleffe de Florence , en Nobleſſe de
Laine, & Nobleffe de Soye. On pour
roit dire que la Nobleffe qui trafique ,
ou qui demeure à la Campagne , eft la
Nobleffe de Laine ; & que celle qui
demeure à la Cour , ou qui paffe fa vie
à la Guerre & dans les grands Emplois,
eft la Nobleffe de Soye : Mais on diviſe
plus férieuſement la Nobleffe d'I
talie. Il y a l'ancienne Romaine , &
celle qui vient des Papes ; celle d'Agré
gation , & la Commune. La Nobleffe
de France , d'Espagne , & d'Angleterre
eft à peu près femblable dans fon
ordre & dans fon rang. Il y a eu autrefois
du Mercure Galant .
103
trefois des marques d'honneur & d'antiquité
parmy les Nobles de ces Na-,
tions ; mais hormis le Titre de Grand,
qui eft demeuré en Eſpagne , les Chevaliers
de la Table Ronde en Angleterre
, les Nobles à la Rote , ou Nobles
Edouars en France , nę ſe trouvent
plus que dans les vieux Romans , avec
les Paladines d'Allemagne. Le Chevalier
eft par tout diférent du Noble
& de l'Ecuyer , en ce que cette qualité
ne paffe point aux Enfans ; autrefois
elle eftoit accompagnée de récompenfe
, quoy que néanmoins cet honneur
fe puiffe conferver du Moindre au
plus Grand & du Sujet au Prince ;
comme François premier , qui voulut
eftre fait Chevalier par l'illuftre
Bayard. On fait d'ordinaire une quef
tion affez délicate : Sçavoir , fi le Prince
anoblit par puiffance ou par juſtice ,
lors que le Sujet a les qualitez qu'il faut.
pour eftre Noble. La Nobleffe eft la
récompenfe de la Vertu ; & c'eftoit
dans ce fentiment qu'Augufte qui estoit
libéral en gratifications & en bien-.
faits , eftoit fort avare en honneur &
en dignitez , parce que tout fervice.
E j
104
Extraordinaire
•
mérite recompenfe ; les honneurs font
deus à la Vertu feulement. le vous aime
affez pour vous faire riche , dit
l'Empereur Sigifmond à quelqu'un
qui luy demandoit une Nobleffe ; mais
il n'est pas en mon pouvoir de vous
faire Noble. Les Gentils hommes
font les Enfans de l'Empite; ce font
les Productions de la Puiffance & de
la Majefté du Prince ; c'eft le feul &
le fupreme avantage qu'il puiffe accorder
à fes Sujets ; c'est par là qu'il
les diftingue & qu'il les fepare , qu'il
les honore & qu'il les recompenfe.
Mais lors qu'il a accordé cette grace
à des Gens fans vertu & fans merite ,
il en corrompt l'ufage , & prodigue un
bien qui n'eft pas en fon pouvoir.
Ce n'eft pas affez que d'avoir de la
vertu & du merite pour eftre Noble , il
faut que les belles qualitez foient connuës
de tout le monde ; il faut que le
Prince & l'Etat en donnent une declaration
publique. C'eft le Sceau
qui caracterife le veritable Noble , &
qui rend fecond en fa Perfonne , des.
qualitez qui feroient infructueuſes à ſa
pofterité. Noble veut dire connu,.
fui
Du Mercure Calant.
105
fuivant la diftinction de Varron , &
celle de Ciceron , qui dit que la Nobleffe
eft une vertu connuë. C'eſt
auffi le fentiment d'Ariftote , quand il
la définit nne recompenfe exterieure de
la vertu & du bienfait : Car enfin c'eft
un Titre d'honneur, qui fait reconnoître
celuy que le Prince rend Noble , foit
qu'il ait du mérite , ou qu'il ait feulemét.
la reputation d'en avoir. C'eft un obſtacle
invincible à un honnéte Homme,
quand cette qualité luy manque, & le
vertueux eft à plaindre, quand il n'a que
la qualité de vertu pour Titre de Nɔbleffe.
On croit que ceux qui font nez
Nobles , le font en tout. On s'engage volontairement
fous leur obeïffance , & de
là vient la grandeur de la Nobleſfe.
Difons donc avec Segoing , que
c'est une dignité dont les Souverains:
honorent leurs Sujets qui fe font rendus
recommandables par des fervices
importans , ou par quelque haute &
genereufe action , ou qui ont découvert
& excellé dans quelque Art , & quelques
Sciences. Voilà la fource & Forigine
de tous les Nobles du monde . C'eft:
ce qui s'eft pratiqué de tout temps,,
E. W
106
Extraordinaire
& ce qui fe confervera jufques à la fin
des Siecles. Mais je ne puis goûter cet
autre fentiment d'Ariftote , lors qu'il dit
que la Nobleffe eft une marque de
l'opulence de nos Ayeux. Les richeffes
ne font pas toûjours de l'Apanage
c'eft bien fouvent le conde
la vertu ,
traire. Il feroit juſte à la verité que la
Nobleffe
fuft fuivie de l'opulence
, car
c'eſt à elle principalement
que la belle
dépenfe
eft permife
, & qu'il fied bien
d'eftre
liberal
& magnifique
. Les Senateurs
de Rome
devoient
eftre deux
fois plus riches que les Chevaliers
, &
Denis Dhalicarnaffe
dit , que Romulus
fepara du Peuple, & fit un ordre de Nobles
de ceux qui eftoient
Illuftres
en
naiffance
& en vertu : mais encore
par
leurs richeffes
; & les Illuftres
qui
eftoient
riches
( il parle toûjours
ainſi )
furent
appellez
Patriciens
, & les autres
Citoyens
. Mais files Nobles
dévroient
eftre riches , ils ne doivent
pas le devefir
, c'eſt à dire , trafiquer
& s'enrichir
par leur negoce
& par leur avarice
; que
ceux qui font riches
foient
Nobles
à
la bonne heure , pourveu
qu'ils
foient
auffi vertueux
que riches. Mais qu'on
Loit
du Mercure Gaiant .
107
foit Noble, parce qu'on eft riche , c'est
ce qu'on ne peut foûtenir : On peut
appliquer ces paroles du Sage à ce que
fait un Roy, lors qu'il anoblit ces fortes
de riches , & qu'il les tire de la lie du
Peuple , Rex juftus erigit terram , vir
avarus deftruet eam. Il n'y a point de
doute, que lors que les richeffes fe trouvent
jointes à une haute naiffance, elles
ne foient le fondement d'une grande
fortune : La naiffance fait qu'on refpe-
&te les Nobles , les richeffes qu'on les
fuit. Le mal n'eft pas d'avoir des richelles
, mais de s'en croire plus honneſte
Homme, & de s'abaifler lors qu'on n'en
a point ; ce font les deux écueils de la
Nobleffe. Un Gentilhomme trop riche
devient , ou orgueilleux ou avare : Un
pauvre Gentilhomme devient , ou lâche,
ou mercenaire. Enfin , dit un Ancien,
la pauvreté ne peut ofter la Nobleffe,
les richeffes la donner. Numa Pompilius
dans les Loix qu'il donna , s'oppola
fortement au defir injufte de s'enrichir
par la voye des Armes : Mais. Licurgue
fut encor plus auftere que luy
fur ce fajet , il défendit aux Perfonnes
de condition libres de faire profiter leur
ny
argent,
108 Extraordinaire
argent , & le permit feulement aux
Elclaves. C'eft une diftinction bien
délicate , de permettre aux Nobles le
Trafic en gros , & de le leur défendre
en détail : Il y a des Nations ( comme
en Hollande ) où la Nobleffe ne déroge
point pour cela , neanmoins en
Flandre & en Angleterre, il faut quitter
le Trafic lors qu'on eft anobly.
C'eft un foible raifonnement d'appuyer
le Trafic de la Nobleffe fur l'Exemple
de Drac , de Magelan , d'Albuquerque,
& de Soares. Ce font à la verité
de celebres Marchands , & pour
lefquels il femble que Dieu ait fait un
nouveau monde ; mais ce n'a pas efté la
Marchandiſe qui les a anoblis, ç'ont efté
leurs Voyages & leurs découvertes.
qui les ont mis au nombre des Héros
& des Conquérans. S'ils n'avoient
point party de leurs maifons quand
leurs Facteurs auroient trafiqué pour
eux dans toutes les Villes du monde , je
doute fort qu'on euft pris la peine de
conferver leurs noms , non plus que
ceux de tant d'autres Marchands , d'Amfterdam
& de Hambourg , dont le merite
eft, auffi obfcur que la naiffance.
3:
Cleft
du Mercure Galant.
109
C'est donc avec bien de la juftice
qu'on ceffe d'eftre Noble , auffi- toft
qu'on commence d'être Marchand.
Ceux mefme qui font enteftez du Commerce,&
qui raifonnent à perte de veuë
fur les avantages qu'ils entirent, avoüent
ingenûment que les inclinations & les
manieres d'un Marchand font entierement
oppofées à celles d'un Gentilhomme;
mais il y en a peu qui puiffent dire
avec Scipion l'Afriquain , qu'ils n'ont
jamais,ny rien acheté ny rien vendu. La
Gloire doit eftre le plus beau bien de la
Nobleffe, & fon principal intereſt : Mais
'il faut fçavoir en quoy elle confifte , &
par quel moyen on peut l'acquerir. Ce
n'eft point des richeffes qu'on doit l'attendre
mais des Emplois & des
Charges , afin de fervir l'Etat , & de
faire voir dequoy l'on eft capable,
c'eſt le moyen le plus feur pour faire
connoiftre qu'on a du merite ; & je ne
m'étonne pas s'il y a tant de braves.
Hommes qui font inconnus , & qui enfeveliffent
leurs memoires dans un éternél
oubli.Ils ne s'expofent pas au grand jour,.
& ils aiment trop le repos & la vie cachée.
Ils s'amufent, dit le Sage, à raconter
110 Extraordinaire
, les beaux faits de leurs Peres & ils
meurent en les racontant.
La Robe ne rend pas moins Noble
que l'Epée , & la Juftice a fes Nobles
auffi bien que la Guerre. Nous le
voyons par la conduite de ces grands
Légiflateurs , Licurgue & Numa Pompilius
; le premier cultiva la Valeur , &
la rendit floriflante chez les Lacedémoniens.
Les braves Capitaines , eftoient
les premiers entre les Peuples de Sparte.
Le fecond, cultiva la Juftice, & modera
cette ardeur guerriere qui dominoit
chez les Romains . Les Magiftrats & les
Senateurs , eftoient les plus confidérables
parmy les Citoyens de Rome; mais
il faut avouer que Numa donna trop au
Peuple , & Licurgue trop aux Gens de
Guerre. Ce n'eft pas fans raifon que
quelques Autheurs ont avancé , que la
Nobleffe qui vient des Charges , & des
Emplois , & qu'on appelle Civile &
Politique , eft preférable à celle qui
vient de la Naiffance, puis qu'elle eft un
effet de la vertu & du mérite , & l'autre
du hazard & de la Nature. Je ne croy
pas trop ce que nous dit Balzac , parlant
de Montagne & de Malherbe , que l'un
avoit
du Mercure Galant. III
avoit eu honte de faire mention qu'il
euft efté Confeiller au Parlement de
Bordeaux , & l'autre tant de répugnance
que fon Fils le fuft au Parlement d'Aix ;
leur délicateffe auroit marqué plus d'ignorance
& de foibleffe , que de raiſon
& de generofité. Les Nobles de Suede,
méprifent les Charges , & les tiennent
au deffous d'eux ; mais les Italiens , & les
Efpagnols , eftiment la Nobleffe de Rome,&
la preferent à celle qui s'obtient
par faveur, & fous de faux pretextes.Les
Landgraves d'Allemagne qui eftoient
des Souverains confidérables , eftoient
auffi des Juges qui accompagnoient
l'Empereur , & qui dans leurs Etats adminiftroient
la Juftice au Peuple de
l'Empire. Les Senateurs precedoient les
Chevaliers du temps de Romulus ; mais
chez les Gaulois , les Chevaliers precedoient
les Druides ; les premiers avoient
foin du gouvernement & de la confervation
des Peuples ; les feconds , de la
Religion, des Sciences , & des Arts, ce
qui me fait croire que c'eft la raison pourquoy
l'on prefére en France l'Epée à la
Robe , & que les Officiers de Judicature
font confondus dans le tiers Etat . On
prétend
112 Extraordinaire
prétend que la Nobleffe ne commença
en France , qu'apres la décadence de
l'Empire Romain; que les Chefs ayant
divifé les Terres à leurs Soldats , firent
des Fiefs , dont les Seigneurs devoient
fournir un certain nombre de Troupes,
qui combattroiết pour la défence de
la Patrie, ainfi la Nobleffe eftoit en ce
temps là toute militaire . On n'eft pas
affuré lequel de nos Roys, a le premier
anobly par Lettres. Quelques Autheurs
difent que ç'a efté le Roy Robert , furnommé
le Devot , & que les Anoblis
furent Denys & Louis -Jaquot , natifs
de Bourgogne ; les autres raportent la
chofe à Philippes I. qui anoblit un certain
Eudes , Maire de fon Palais , pour
avoir accomply un Voeu que le Roy
avoit fait d'aller à Jerufalem vifiter le
S. Sepulcre ; mais on croit avec plus
de verité , que ça efté Philippes 11 I.
dit le Hardy en faveur d'un nommé
Rault Lorfevre. Ce Prince fift beaucoup
de Gentils. hommes felon les ap.
parences , & ils le méritoient bien ,
puis que fous le Regne de Philippes let
Bel fon Fils, il en demeura douze mille
fur la place , à la Bataille de Courtray. ,
,
C'eftoir
du Mercure Galant. 113
C'eftoit alors une Nobleffe genereufe
& guerriere , mais encor pure & fans
tache , le vice n'avoit point corrompu
fes moeurs
& la Juftice n'avoit point
ordonné de fuplice pour fes criminels .
Philippes de Valois ayant fait arreſter
le Pere du Conneſtable de Cliffon , &
quelques Gentilshommes Bretons, fous
pretexte d'intelligence avec l'Anglois ,
il leur fift à tous couper la tête , ce qui
caufa une extréme indignation à
toute la Nobleffe , qui n'avoit jamais,
dit l'Hiftoire, repandu de fang qu'à la
guerre. Mais elle commença à degene
rer dans la fuite , & fous le Regne du
Roy Jean, elle devint infolente & fuperbe
, vaine , & diffoluë ; elle devint
auffi le mépris & la raillerie du Peuple,
& elle fut contrainte pour en éviter les
excés , de fe retirer des Villes , & d'aller
habiter la Campagne , où le Païfan
plus timide & plus foûmis , fe trouva
plus difposé à fuporter fon audace
& fa tyrannie ; mais enfin le Païfan
ſe revolta , ce qui caufa de grands
défordres. Quelques Autheurs difent
que longtemps auparavant , les Nobles
avoient abandonné les Villes , & fai-
A
foient
114 Extraordinaire
,
foient leurs demeures à la Campagne,
depuis que fous le Regne de Pepin le
Bref , ils furent rejetez des Etats , &
exclus du manîment des Affaires. Quoy
qu'il en foit ce fut alors que privez
du commerce des belles Lettres , & dụ
beau Monde, & occupez du feul exercice
de la Chaffe , & de la vie champestre ,
elle devint fauvage , ignorante & groffiere
, fans vertu , fans courage , fans
éducation.
Cependant l'Hiftorien Mathieu , n'a
pas fans raifon relegué la Nobleſſe
dans les Champs. Les Gentilshommes
de France & d'Angleterre en preférent
le fejour à celuy des Villes ; outre
la fuperiorité , & le plaifir de la Chaffe
qui s'y rencontre , les manieres bourgeoiles
font fort oppofées aux manieres
nobles & cavalieres , & quoy qu'on
ait peine à fouffrir d'un Gentilhomme
campagnard , ceux qui s'y connoiffent
le préferent à un Gentilhomme
citadin. La Campagne quoy que rufti,
que , a je- ne-fçay- quoy de pur , de
vafte , & de relevé , qui donne plus de
liberté , & plus de grandeur de courage,
que l'air des Villes , où l'on eft plus
Con
du Mercure Galant .
115
concerté & plus poly , mais trop fin &
trop rufé , ce qui entretient l'ame dans
une certaine baffeffe indigne d'un
Gentilhomme . Il faut auffi demeurer
d'accord avec Monfieur le Chevalier de
Meré , qu'on eft plus Cavalier à la
Cour d'un Prince , que dans une
République , & on peut appliquer
cela à Céfar , & à Alexandre , ce font
deux parfaits modelles de la grande &
de l'illuftre Nobleffe . Ils eftoient
tous deux grands Capitaines ; mais
l'on eftoit bien plus Cavalier que
l'autre . Céfar tout brave & tout galant
qu'il eft , me paroift toûjours reveſtu
de fa Robe de Conful , je voy toûjours
en luy un Homme de Robe , & de
Lettres ; mais dans Alexandre , je
n'y voy rien que de guerrier & de martial
, il eft fçavant , mais cela ne paroiſt
point , & on ne penfe jamais que c'eſt
le Difciple d'Ariftote . Un parfait Cavalier
eft donc un chefd'oeuvre de
l'Art & de la Nature ; mais où peut-il
mieux eftre formé qu'en France , & à
la Cour du plus grand Roy du Monde
, & du Prince le plus accomply de
fon fiecle On a dit de Henry III. ?
qu'il
116 Extraordinaire
qu'il eftoit l'Homme le mieux fait de
fon Royaume , mais on le peut dire
avec plus de juftice de Louis LE
GRAND. Il poffedé tous les avantages
d'une heureufe Naiffance , & le Ciel a
joint en luy aux qualitez d'un grand
Roy , celles d'un honnefte Homme.
C'est un parfait modelle pour la Nobleffe
de ce Royaume & comme il
furpaffe tous les autres Roys , elle furpaffe
auffi toutes les autres Nobleſſes.
Le foin que cet augufte Monarque a
pris de la purifier , & de luy redonner
fon premier éclat , & fon premier
luftre , la bonté qu'il a euë d'établir
plufieurs Academies pour fon éducation
, & pour fes exercices ; le zele
qu'il apporte pour la confervation d'un
Sang qui luy eft fi précieux , rendent
aujourd'huy la Nobleffe de France
la plus illuftre , la plus adroite , & la
plus nombreuſe qu'il y en ait au monde
. Mais je ne puis mieux finit fon
Portrait , & terminer ce Difcours , que
par les paroles dont le Sage commence
I'Eloge des Patriarches. C'eftoient **
des Hommes riches en vertu & amoureux
de ſa beauté , tous les jours de "
leurs
du Mercure Galant. 117
65
leurs vies ont efté des jours de loüan. "
ges , & leurs Enfans ont herité de "
leur gloire & de leurs vertus , leurs ""
beaux faits n'ont pas péry avec eux,
leurs Enfans les ont imitez , & con- "
fervent leur nom jufqu'à la derniere "
pofterité. Ils font morts en paix; "
mais ils vivront toûjours dans la mé- "
moire des Hommes , & le Ciel & "
la Terre retentiront de leurs louanges
jufqu'à la fin des ficcles.
DE LA FEVRERIE.
SENTIMENS SUR LES
Queſtions du dernier Extraordinaire
.
ILef
Left des Fanfarons en amour , comme
en guerre.
Toujours d'un faux éclat , éblouis , &
charmez ,
Ils veulent que toute la Terre
Scache combien ils font aimez ,
D'un amourfecret &paiſible
Ils ignorent les doux appas ;
Ce
118 Extraordinaire®
Cefont des Galans à fracas ,
Qui n'ont pas le coeur trop fenfible.
Mais lors qu'un veritable Amant
Se mefle d'aimer tendrement ,
Il en fait toujours un miſtere ,
Et fe contentefeulement.
D'aimer , d'estre aimé , de ſe taire.
I I.
L n'eft point de coeur qu'on ne
touche , I'
Quand on a comme ma Philis
De beauxyeux , une belle bouche,
Le teint & la gorge de Lys .
On brûle , on languit , on foûpire,
On fe plaift à fouffrir , on fe plaift à le
dire.
Mais quand d'une Sçavante on fe laiffe
charmer ,
On n'aime pas fouvent autant qu'on croit
aimer.
Jefçay que de l'Esprit la Beauté prend
des armes
Pour forcer un Rebelle à luy faire la
cour ;
Qu'aux difcours des Amans il donne un
plus beau tour,
C
Que de l'Objet qu'on aime il augmente
les charines,
Mis
du Mercure Galant. 119
Mais jamais l'Efprit feul n'afait naître
12
L'amour.
I I I.
.
eft vray qu'on trouve en tout
temps
De jeunes & de vieux Amans,
De jeunes , de vieilles Maîtreſſes ;
Mais lors qu'on peut choisir l'Objet de
fes careffes,
Il faut avoir perdu le fens,
Pour préferer la Vieille à celle de feize
D
ans .
I V.
leux , que cette Femme eft à
plaindre ,
De fe voir obligée à choisir un Epoux
Ou fort stupide, on fort jaloux!
De l'un & l'autre elle a lieu de tout
craindre ;
Mais fi pour la réfoudre il luy falloit
ma voix >
Voicy quel est monfens en fait de Mariage.
Voulez- vous estre Femme fage
Et fuivre de l'Hymen les rigoureuſes
Loix ?
Du Mary jalouxfaites choix ;
Mal
120 Extraordinaire
Mais fi de coquet er vous avez quelque
envie ,
Prenez pour voftre Epoux le plus fou
qui fe lie.
M
V.
Algré les funeftes effets
De la Nature corrompuë,
La vertu des Héros eft toujours reconnue,
Et la pofterité celebre leurs beaux
Faits.
Cette reconnoiffance eft la vraye origine
D'où l'on a vu fortir cette Race divine,
La Nobleffe féconde en tant de Demy-
Dieux ,
Qui fuivent dignement les pas de leurs
Ayeux.
Mais fi de la Nobleſſe on connoift l'excellence,
Si du mérite feul elle est la récompenſe,
Le prix de la Vertu , la marque d'un
beau Sang,
Jε
On peut dire que c'est en France,
Du Regne de LoUIS LE GRAND .
V I.
E ne m'étonne point que le plus grand
Courage
Pâliffe , & change de vifage,
Quand
1
DE
LA
LYON
Q.d'Octobre 1680.
"
I
M
DE
LYON
78
Luand
du Mercure Galant. 121
Quand il voit la Lancete,& qu'il donne
fon bras,
Pour recevoir un coup qui ne l'honore
pas.
De cet Art inhumain il abhorre l'ufage,
Ce fang eft inutile à fa gloire , à l'E
tat ,
Celuy qui l'a tiré fans nom & fans
éclat ,
Et fe commettre ainfi n'est pas d'un
Hommefage.
Mais, dit- on , ce Remede eft d'unfi grand
fecours.
Quos pour la moindre maladie,
Au fang il faut avoir recours ?
Et ne voit- on pas tous les jours
De quels fâcheux effets la Saignée est
fuivie ?
Je conclus donc encor contre un Art
fatal ,
Qu'il nous apporte dans la vie
Peu de bien , & beaucoup de mal.
DE BOISGRIMOT .
Je vous envoyay il y a trois mois une
Planche du petit Etang qui eft dans le
Buen-Retiro de Madrid. En voicy une
Qd'Octobre 1680. F
22
Extraordinaire
qui vous fera voir le grand Etang , qui
fait une des beautez de cette mesme
Maifon, le ne vous dis point que cet af.
pect doit estre agreable. Vous en pouve
jugerpar vous même.
On m'a enfin envoyé l'Explication de
la Lettre en Chifres employée dans le
dixiéme Extraordinaire. le ne puis mieux
fatisfaire vostre curiofité fur cet Article,
qu'en vous faifant voir ce que l'Autheur
de ce Chifre ingenieux a eu la bonté
de m'en écrire.
A Fan- Cleranton le 10. de Decembre
1680.
Se
' Il m'eft arrivé , Monfieur , de laif-
Ofer paffer voftre dernier Extraordinaire
, fans vous avoir envoyé l'Explication
de la Lettre du Marchand Venitien
, fur le deffein de Selim Empereur
des Turcs , c'eft que j'eftois aife de m'éclaircir
auparavant. fi quelqu'un avoit
trouvé le fecret de Triteme & de Ventura
, auffi bien que moy ; mais com
me le filence de tout le monde fur
cette
du Mercure Galant. 123
1
cette Lettre , me donne lieu de juger
que ce fecret eft encor à fçavoir , je
fatisfais prefentement avec joye à l'of
fre que je vous ay faite d'en donner la
connoiffance au Public par voftre entremife.
Ce fecret ne confifte , comme
les autres xque dans un tour d'adreffe ,
& celtour eft le renversement des Alphabets
, à quoy perfonne que je fça
che n'a encore penfé . Voicy l'intelligence
de ces paroles . Pliez en quarré
un quart de papier, où vous puiſſiez
écrire autant d'Alphabets que nous avons
de Lettres , & où il y ait de refte
un peu d'efpace au deffus , & au coſté
gauche. Puis formez dans ce quarré
une premiere ligne de nos vingt- quatre
Lettres , en commençant par la dernie
re & finiffant pat la premiere : a.
Apres cela, écrivez dans la feconde ligne
ces mefmes Lettres , en commençant
par , & finiffant par & ; marquez-
les en fuite dans la troifiéme li
gné , en commençant pary, & finiſſant
par z,& continuez ainfi jufqu'à la vingt
quatriême ligne ; mais pour éviter la
confufion , mettez un peu de feparation
entre les lignes & entre les Lettres , &
›
Fij
I 24
Extraordinaire
gardez un tel ordre que les Lettres
de la feconde ligne , foient directement
au deffous de celles de la premiere ;
celles de la troifiéme ,au deffous de la feconde
, & de méme des autres . Cela
eftant fait , écrivez dans les efpaces
qui vous font reftez , deux Alphabets
dans l'ordre ordinaire ; l'un au deffus du
quarré , & l'autre à fon cofté gauche
, en forte que la lettre & , qui eft
la premiere du quarré ait au deffus d'elle
, la lettre a du premier Alphabet; & à
fon cofté gauche la mefme lettre a du
fecond Alphabet ; & réponde ainfi à
l'une & à l'autre. Et fur ce pied continuez
à écrire vos deux Alphabets , de
maniere que leurs deux b ayent une
lettre du quarré qui leur reponde auffi,
qui feray; leurs deux c , une autre qui
fera ; leurs deux d , une autre qui u
fera f; & ainfi jufqu'à la fin. Voilà le
plan du Chifre , & du Contrechifre,
dont deux Amis peuvent convenir en
fe feparant , pour s'écrire tout ce qu'ils
voudront de plus caché , fous tel fens
parfait qu'il leur plaira , devot , prophane
, indiferend, oppofé ou contraire ; &
mefmes en telle Langue dont ils s'aviferont
I
(1
OTHEQUE
BIBLIO
DE
LA
LYON
d I I 111 "
2
I
b
pliment que voicy. Pay appris
Fiij
A B C
LYON
1893
A & z
Bzy
Ciy x
Dx
Eu
T t f
G r
Hrq
P
Яр
T
Langue dont ils s'aviferont
du Mercure Galant. 125
F
viferont , Françoife , Efpagnole , Allemande
, Chinoife, ou Canadoife , fans
caufer aucun foupçon de leur artifice,
& fans avoir aucune peine à chifrer, ny
à déchifrer le fecret qu'ils fe vou-.
dront communiquer. Et voicy la figure
que ce Plan doit avoir, fur quoy il fera
facile de fe regler. ?
C'eſt à la faveur de ce Plan, que j'ay
caché le fecret du Marchand Venitien."
11 fe pouvoit dreffer encor d'une autre,
maniere , & c'eftoit en renverfant les .
I deux Alphabets du deffus & du cofté ,
au lieu de renverfer ceux du quarré
que je pouvois marquer à l'ordinaire,
en commençant le premier par a , le,
deuxième par b , le troifiéme par c , &
continuant ainfi jufqu'à la fin , mais la
premiere façon m'a paru plus naturelle,
& plus aisée que celle - cy , celle - cy , tant pour,
la compofition que pour le déchifrement.
Avant que d'en venir à l'explication
, il le faut fouvenir que par la
Lettre que j'ay jointe à celle du Marchand
Venitien , j'ay donné avis qu'il
n'y avoit d'effentiel que deux cho- ,
fes ; l'une qui confiftoit en fon Compliment
que voicy. Pay appris avec
Fij
726
Extraordinaire
bien de la joye le rétabliffement de vostre
fante. Et l'autre , qui eftoit renfermée
dans les Chifres de fon Memoire. Il
faut ſe ſouvenir encor , que pour faciliter
davantage l'intelligence de cette Lettre
myfterieufe , à ceux qui en voudroient
entreprendre l'explication , j'ay déclaré
que chacun des Chifres fignifioit une
lettre de l'Alphabet,felon la pratique de
la fpirituelle Lorraine Eſpagnolete, découverte
dans vos Extraordinaires précedens.
Surquoy on a du connoiftre que
les Chifres fuivans , qui font dans le
Mémoire du Marchand, exprimoient les
lettres que vous allez voir écrites au
deffous d'elles.
ทร
+
13. 11. 15. 12. 6. 12. 8. &c.
n , l , p , m , f, m , b, &c.
-Il me fembloit que la connoiffance de
ces lettres , qu'on peut nommer Lettres
numerales , & celles du Compliment du
Marchand , que je vay mettre icy feparément
,
J‚a, y , a, p, p , r, î, s, à, v, è̟, c, &c.¨¨
devoient faire aifément trouver le fecret
qui refulte des unes & des autres ;
mais perfonne ne l'a voulu entreprendre,
ou ne s'eft avifé que toute la diffi
culté
.
du Mercure Galant. 127
culté confiftoit dans le renversement
des Alphabets. Pour peu qu'on y euft
penfé ,on euft auffi toft découvert le fens
caché du Marchand Vénitien ; car pour
y parvenir , on n'a qu'à chercher dans
I'Alphabet ordinaire qui eft au deffus du
quarré ,la lettre n qui eft la premiere des
Numerales ; & dans l'autre Alphabet ordinaire
qui eft au cofté gauche , la let
tre i qui eft la premiere du Compliment
, & obferver en fuite la lettre du
quarré , qui répond à l'une & à l'autre,
& qui remplit pour ainfi dire le coin dé
feur concours , & l'angle droit qu'elles
forment. Cette lettre, eft d , & c'eft la
premiere du fens caché du : Marchand,
Il la faut écrire à part , pour l'accompagner
des autres qui fe trouveront de
la mefme maniere qu'elle. Regardez
donc la feconde Lettre Numerale , & la
feconde du Compliment. C'eft L & A.
Et remarquez la Lettre qui occupe le
lieu de leur concours , & vous y aurez
la lettre O pour la deuxième du fens caché
. Obfervez enfuite les deux lettres p
& y , la troifiéme Numerale, & la troifié.
me du Compliment , & elles vous donneront
la lettre n, qui eft la troifiéme auffi
F iiij
128 Extraordinaire
du fens caché. Continuez de la mefme
façon jufqu'aux dernieres , & vous connoîtrez
enfin que ce fens myfterieux
contient ces paroles importantes. Donnez
avis au Senat , que Selim arme,pour
envahir l'Ile de Cypre. S'il fe trouvoit
plus de lettres dans le Compliment que
parmy les Numerales , ou au contraire,
ces.furabondantes ne ferviroient que
de nulles. Vigenere qui s'amuſoit à
compter le nombre des lettres , & melme
celuy des dictions , qui formoient
l'avis de la confpiration , que Tritéme
cachoit fous la demande de quelque
argent , eftoit bien éloigné de
penetrer cet artifice. Ce qu'il a d'avantageux
, c'est que le contrechiffre fert
de chiffre, & qu'il ne faut rien de plus,
pour écrire & pour expliquer , que le
quarré, dans la forme & avec les accompagnemens
que j'ay marquez. On peut
comparer ce quarré à un coffre qui
enferme le trefor , ou le fecret qu'on
veut cacher ; les deux Alphabets ordinaires
, à deux Serrures attachées à ce
coffre ; le Compliment , ou le fens parfait
qui paroiſt , à une Clef , & les
lettres Numerales à une autrę Clef.
Je
du Mercure Galant . 129
Je ne fçache point de comparaifon plus
propre à bien faire concevoir tout ce
myftere. Tritéme qui eftoit habile
homme, mais grand Fanfaron , ne l'a pas
voulu expliquer. Il s'eft contenté de
raporter une des Clefs , & a montré la
plus furprenante ; comme on peut
voir par les exemples qu'il en donne
dans l'éclairciffement du fecond Livre
de fa Poligraphie ; à quoy il ajoûte, que
perfonne ne peut jamais foupçonner un
tel artifice , & bien moins le deviner,
y employaft- il cent ans avec les plus
fçavans Hommes de la Terre. Mais s'il a
parlé du fens viſible , qui couvre le fens
myfterieux , il n'a point parlé de l'autre
Clef, qui détermine ce fens viſible
fignifier un tel fens myfterieux plutoft
qu'un autre. Il ne cherchoit qu'à donner
une haute idée de fes inventions,
& à fe rendre admirable ; & c'eft ce
qui a éblouy & .trompé Vigenere , &
tous ceux qui ont fué fang & eau, aprés
la découverte de ce Secret. Ils fe font
fimplement attachez à ce que dit Tri
téme , fans penfer à ce qu'il ne difoit.
pas , le laiffant à juger ; & ont pris trop
préciſement l'affurance qu'il donne,
FV
1.30 Extraordinaire
pas
que chaque diction en reprefente une
toute entiere ; puis que cela n'arrive
mefme fi exactement dans les exemples
qu'il raporte. Là- deffus néantmoins ils
fe font imaginez, ces grands Diction
naires, & les autres grands moyens embaraffans
, dont Vigenere fait mention
dans fa page 207. & dans fa 279. Et
Collange , qui traduifit de Latin en
François l'an 1561. la Poligraphie de
cet Autheur , fe fentit tant de refpect
pour cet endroit de merveilleufe appa--
rence , que la crainte d'en diminuer la
force ou le myftere , l'empêcha d'en
joindre la Traduction à celle de tout le
refte, tant la préoccupation est propre à
duper certains efprits.
7
Pour remédier à ce grand éblouiffement,
& à ces travaux inutiles, & pour
empécher à l'avenir les Curieux de fe
fatiguer à la recherche de ce Secret ,
j'ay bien voulu , Monfieur, en publier
la connoiffance que voila ; & je veux
bien mefme en ajoûter une feconde
qui m'eftvenue dans l'efprit , en éclairciffant
celle-cy ; j'entens une feconde
maniere de fignifier un fens caché par
unfens connu, lettre pour lettre. Cette
A
nouvel
du Mercure Galant.
131
nouvelle maniere fe pratique par le
moyen d'un rond , au lieu d'un quarré;
& comme les Arts s'abregent & le perfectionnent
à mesure qu'on y penſe,
elle n'a befoin que d'unfeul Alphabet,
au lieu des vingt- fix que demande la
maniere précedente. Voicy fa conduite,
Il faut tracer un grand rond fur un quart
de papier & y mettre autour les vingtquatre
lettres de noftre Alphabet ; &
fuppofé qu'on veüille bien cacher le
Secret du Marchand Vénitien fous fon
Compliment , puis qu'un exemple en
vaut également un autre dans le fait
dont il s'agit , on n'a qu'à regarder
quelle eft la premiere lettre du Secret
du Marchand , c'eft d , puis voir
quelle eft la premiere de fon Compli
ment , c'eft i , & compter apres cela
combien il y de lettres depuis d jufqu'à
i . On y trouvera cinq , d non
compris ; on écrira à parts , & ce
fera le premier nombre , & le premier
chiffre qu'il faudra employer à dreffer
le Mémoire de ce Marchand. On obfervera
enfuite quelle eft la feconde lettre
du Secret , & la feconde du Compliment
; c'eſt o, & a , puis on comptera
comme
132 Extraordinaire
comme auparavant , combien il y a
de lettres depuis o jufqu'à a , en décendant
& tournant autour du rond ;
on y en trouvera onze ; & 11 fera le
fecond nombre pour le Mémoire. H
faudra continuer felon la mefme méthode,
jufqu'à la derniere lettre du Secret,
& on aura enfin la deuxième Clef , qui
détermine la premiere , qui eft le Compliment
& le fens connu , à fignifier le
Secret & le fens caché du Marchand
plutoft qu'un autre . Cette maniere de
chiffrer n'a rien de difficile , & elle n'eft
pas moins ailée pour déchiffrer; car comme
pour chiffrer on va toûjours en décendant
, afin d'avoir les diftances des
lettres qui font depuis celles du fens
caché , jufqu'à celles du fens connu , on
n'a pour déchiffrer qu'à aller toûjours
en remontant, depuis les lettres du fens
connu , juſqu'à chaque fin des diftances
marquées par les chiffres , parce qu'on
trouve là les lettres dont fe forme le fens
caché. Tout ce qui peut caufer de l'embarras
, c'eft l'Equivoque, à quoy on eft
fujet en comptant les lettres les unes
apres les autres ; mais un peu d'attention
fait éviter cet inconvenient.
Voilà
du Mercure Galant. 133
Voilà , Monfieur , dequoy dégager
doublement voftre parole auprés de la
belle Dame à qui vous aviez promis
obligeamment fur la mienne , de donner
la connoiffance de l'ingénieux Triteme
& de Ventura. Je fuis voftre , &c.-
DE VIENNE - PLANCY.
Apres vous avoir fait voir les difficultez
de la Lettre en Chifres de Monfieur
de Vienne. Plancy , par l'Explication
qu'il en a donnée , j'ay à vous dire , à
l'avantage du fpirituel Berger des Rives
du Tarn, qu'il eft le feul qui en a trouvé
te fecret.Il a connu que l'Alphabet eftoit
´renversé , & me l'a écrit en cés propres
termes.
SUR LES BORDS DV
Tarn le 10. Dec. 1680.
JFE
E vous envoye , Monfieur , le déchi
frement de la Lettre de Monfieur de
Vienne- Plancy du 10. Tome de voftre
Extraordinaire , qui n'a pas efté expliquée
dans le fuivant. Elle contient
ces paroles. Donne avis au Senat , que
Selim arme , pour envahir l'Ile de
Cypro.
134
Extraordinaire
;
Cypre. Ce déchifrement fe fait ainfi.
La 13. lettre apres i , eft r: la 11. apres
a, eft M: la 15. apresy , eft N: la 12 .
apres a , eft N : la 6. apres p , eft X : la
12. apres p , eft C : la 8. apres r , eſt A:
la 21. apresi , eft F : la 23. apres s
eft R: la 7. apres a , eft H : & ainfi
des autres. Defquelles fufdites lettres
y m n n x cafrh , fuivant l'Alphabet
cy- deffus , la lettre y , marque D : la lettre
m, marque 0 : les deux lettres n,
marquent 2 N : la lettre n , ne changeant
pas la lettrex , marque E : la
lettre c , marque Z: la lettre a , marque
A: cette lettre a , ne changeant pas
auffi ; la lettre ƒ , marque : la lettre
r , marque 1 : & la lettre h , marque
Slefquelles affemblées font , Donnez
avis ; & ainfi des autres , fuivant le même
Alphabet, lequel Monfieur de Vienne-
Plancy a compofé exprés , pour rendre
le déchifrement de fa Lettre plus
difficile changeant l'Alphabet ordinaire
, y compris la conjonction &
pour une 24. lettre , avec le mefine
Alphabet mis à rebours ; en telle forte
que toutes les lettres y font changées
les unes aux autres , à la referve des
>
lettres
du Mercure Galant.
235
pour
lettres a & n , qui font les mefmes dans
les deux Alphabets , fur lefquels ledit
fieur de Plancy a chifré & contre- chifré
fa Lettre en cette maniere. Par
exemple, de la premiere Syllabe du mot
caché , Donnez , les 3. lettres de l'Alphabet
ordinaire font changées aux.
3. lettres de l'Alphabet à rebours , qui
font au deffus des lettres ordinaires , &
qui leur répondent. Ainfi pour la lettre
D, efty pour la lettre O , eft m: &
la lettre N, eft la mefme lettren :
lefquelles 3. lettres y mn, mifes fous les
3. lettres du premier mot de la Lettre
du Marchand , qui eft , l'ay on
compte qu'apres i , la lettre y , eft la
13. apres a , la lettre m , eft la 11. &
la lettre n , eft la 15 : qui font
apresy,
les 3. premiers chifres du Marchand, fe
raportant au mot l'ay , qui eft auffi le
premier de fa Lettre , & qui eftant déchifré
comme deffus , fait la premiere
Syllabe du mot , Donnez , & ainſi de
tout le reſte.
LE BERGER DES RIVES DUTARN.
Le mefme Berger des Rives du Tarna
trouvéle fens de ma Lettre en Chifres du
dernier
136
Extraordinaire
dernier Extraordinaire , qui fous ces paroles
du Marchand. Voicy un compte
exact de ce que j'ay payé pour vous fuivant
vos ordres , fuputez tout , cachoit
celles que vous allez lire , On doit vous
empoifonner ce foir au Féltin. Songez à
profiter de ce falutaire avis. Le fecret de
cette Lettre luy a esté d'autant plusfacile
à découvrir, qu'il ne difere de celuy de
Monfieur de Vienne- Plancy , qu'en ce qu'il
fe fert de deux Alphabets , dont il y en a
un renversé, & que je n'ay employé que
l'Alphabet ordinaire. Chaque lettre des
premieres paroles du Marchand a un chifre
qui luy répond , ou une premiere lettre
d'un nom oufurnom qui tient lieu de chifre,
en forte que dans ces noms Simon &
Louis Frambourg , les lettres S , L, & F,
qui font les premieres de ces noms , valent
18, 11 , 6 , parce qu'elles font les dixbuitiéme,
onzième,& fixiéme de l'Alphabet.
Le premier mot de la lettre eft , Voicy.
Les chifres qui répondent aux cinq lettres .
de ce mot, font dans le premier Article du
Memoire conçeu en ces termes. Le 27.
Janv.par ordre du 2 2.Dec.payé au Sieur
Simon 110 1. Ce chifre 17. fait connoître
que la lettre V, qui eft la premiere dumɔt
Voicy
du Mercure Galant.
137
Voicy , fignifie la dix -feptième lettre qui
fuit la même lettre V, & cette dix-feptiéme
lettre eft O.Parla même regle le chifre 22.
fait voir que la lettre O, qui eft la feconde
de ce même mot Voicy , marque la 22.
apres o,qui eft la lettre n .Pour avoir moins.
d'embarras , il faut joindre le chifre & la
lettre enfemble,felon le nombre qu'elle marque
dans l'Alphabet. Ces deux nombres
joints , marquent la lettre de l'Alphabet,
pourveu qu'ils ne paſſent point 23. Quand
les deux paffent 23 , il faut prendre feulement
ce qui demeure de plus. Ainfi V , qui
fignifie 20 ,parce que c'est la vingtiémelettre
de l' Alphabet,joint au chifre 17 ,fuit le
nombre de 37.Ostez-en 23 ,il reste 14 , c'eft
à dire un O, puifque la lettre O eft la 14
de l'Alphabet. Joignez O, qui marque 14
au chifre 22 , vous aurez 36.Ostez-en 23 ,
il restera 13 , qui marque ǹ, treiziéme lettre
de l'Alphabet. Ainfi au lieu de Vo ,qui
font les deux premieres lettres de Voicy,
vous avez On , qui eſt le premier mot du
fens caché , que je vous ay
dit commencer
par, Ondoit vous empoiſonner.
Il n'a pasfuffi au fpirituel Inconnu qui
fe cachefous le nom du Berger des Rives
du
13.8
Extraordinaire
du Tarn , de m'envoyer l'explication de
ces deux Chifres. Il pen ajoint un de fa
façon , qui exercera ceux qui en vou.
dront chercher le fens. Les avis qu'il
donne au bas de fa Lettre , doivent le
rendre moins difficile à trouver. le vous
en fais part dans les mefmes termes que
je l'ay reçenë.
Du 24. 7bre 1680 .
Ay reçeu de vous, Monfieur, diver
fes fommes , pour lesquelles je vous
ay envoyé des Marchandifes fuivant le
prefent Compte, il vous plaira l'exami
ner, & me le renvoyer clos.
Receu de vos Correfpondans pluhieurs
fommes en diverfes fois , fçavoir
le 18. Janvier & le 1. Fevrier de l'année
pallée 103.1. d'un cofté, & 23. 1. d'autre
.
Plus le 15. Mars 21. 1. d'un cofté , &
10. 1. d'autre.
Le 2. & 22. d'Avril 23 1. & 86 1.
Les 3. 18. & 21. May 68 1. 99
21 l.
Les 19. & 20. Juin 89 1. & 299 1 .
1. &
Le
du Mercure Galant. 139
Le 11. Juillet 288 1 .
Les 8. & 1 1. Aouſt & 7. Septemb.so l .
Trol. & 611 .
Le 8. Octobre 46 1.
Le 3.Novembre & 8. Decemb. 198 1.
& 188 1.
Le 16. Janv . 15. Fev. 1. Mats & 21 .
Avril derniers 76 1. 23 l . 98 1. &
521.196..
Le 7. May 101 1. d'un cofté , & 23 1.
d'autre.
Le ro. Juin , 5. & 12. Juill. & le 2 ,
Aouft 35 1.45 1. 5 1 1. & 1991 .
Envoyé pour le prix des fuld . fommes
le rr. Fevrier de l'année paffée du
Point de France pour 551.
Plus le 10. Mars du Point d'Eſpagne,
pour 70 1.
Le 14. Avril 9. aunes de Tafetas 30 1.
18. aunes Tabis 65 1. & 8 1. Ruban.-
Le 13. May 11. Evantails I.
Le 13. Juin du Ruban
pour
221.
pour 131.
Le 5. Juillet 21. Perles & 4. petits .
Diamans pour 68 1.
Le 14. Aouft 1. Baudrier de 171. 12.
paires Gans 56 1 ; 4. Palatines 661 .
& 21. paire Bas 70 1.
T
Le
140
Extraordinaire
Le 23. Septembre de Garnitures de-
Souliers de Femme pour 19. 1.
Les 2. & 17 Octob.3 . Rubis 4. Emeraudes
& 8. Turquoifes 200 1 .
Le 2 Novemb. 23. aunes Moire 99 I.
Les 17. & 23. Decemb. 14 Plumets
96 1. 10. aunes Point d'Angleterre
199 1. & 12. aunes Ruban large
23 1.
Le 1.Janv.dernier 20.Mafques de Velours
noir, & 15.Manchons 84. 1.
0
-
2
Le 18. Fev . 14.aunes Papeline, 2 1.20-
nes de Ruban , & 4. Garnitures de
Souliers de Femme 60.l. & 15. aunes
de Gros de Tours 100 l.
"
Les 9.& 17.Mars 7.Diamans, 6.Eme
raudes , 3. Saphirs , & 13. Perles
488 1.
Le 9. Avril 7. aunes Brocard or & argent
200 1. & 16. aunes Velours
3391.
Le 3.May 5. Coëfures de gaze damaféer
16.1.1. Echarpe so . 1. & 7. paires
Gans 121.
Le 23.Juin 21.aunes de Ruban . 181.
Le 16. Juil . 14. aunes Ruban large
façonné , & 21. aune demy large
41 1.
Le
du Mercure Galant. 141
=
Le 7. Aouft 6.paires Gans 15.1.2 2. aunes
Ruban d'Angleterre 29.1. & 10 .
Mafques de Velours noir 14 1.
LE
.
Es paroles du Marchand telles
qu'elles font dans le premier article
de fa Lettre, fçavoir , l'ay reçen de
vous , Monfieur , diverses fomines,
pour lesquelles je vous ay envoyé des
Marchandifes fuivant leprefent Compte,
il vous plaira l'examiner , & me le renvoyer
clos, font celles qui fous un fens à
découvert, couvrent un autre fens caché,
qui dit à peu prés , qu'on efpere de faire
trouver quelque difficulté dans le déchifrement
de cette Lettre à la France ,
dans un temps où elle ne voit rien qui
luy foit impoffible ; tout lefurplus de la
Lettre ne fert que pour employer avec
I quelque fuite les Chifres qui y font
neceffaires , lefquels vallent préciſement
ce qu'ils marquent jufqu'à 23 .
qui eft le nombre de nos Lettres , ceux
qui vont au delà, ne devant fe compter
que fuivant l'invention de cette fpiri-
Etuelle Lorraine qui n'eft plus Efpagnolete,
c'est à dire , comme s'ils n'avoient
pas de liaiſon enſemble ; il n'y a point
de
142 Extraordinaire
de nulles , le zéro fert à 1o. & à -20 .
ailleurs il eft employé pour faire compter
les Chifres fans liaiſon , comme
excedant le nombre de 23. aínfi 10 .
vaut dix , 20. vaut vingt; & 23. vaut
vingt- trois ; mais 103. ne vaut que
quatre; 1 10.que deux; 86.que quatorze,
& du refte de mefme , tant dans la Lettre
qu'en fa date , qui y eft mife pour
marquer le Contre- chifre.
"
LE BERGER DES RIYES DUTARN.
Voicy ce que j'ay reçeu de Ma
drigaux fur les deux Enigmes du
Mois d'Octobre.
I.
T
Ris au coeur de Diamant,
IRis viene Amant ,
Trouve à la fin fon attente trompée.
On n'en voit point qui ne fuit immolé ;
Mais n'est- on pas bien confolé, i
Quand on meurt d'une belle Epée .
GARDIEN.
II.
du Mercure Galant.
143
t
I 1.
IRis est
toûjours
infenfible ;
Aux doux traits de l'amour fon coeur eft
L.
invincible ,
Et ce petit Dieu dit àſa confufion ,
Qu'il eft d'une trempe fi dure,
Qu'ilferoit plus aisé de faire impreffion
Sur le Diamant du Mercure.
ME
HAUMONT , du Pont de Bois.
III.
Ercure aparemment ne peutplus
trafiquer,
Ce meftier Luy paroist peut - eftre peu commode
;
Le luy fçay fort bon gré , car fans beaucoup
rifquer ,
Porter l'Epée eft bi plus à la mode.
FORMENTIN & CAUDRON ,
d'Abbeville.
De
I. V.
E mille petits traits charmans
Ces Enigmes font égayées ,
Et ne feroient pas trop payées
Par une Epée de Diamans.
DE ROQUEBRUNE .
144
Extraordinaire
Ο
V.
Voy que le divin Mercure
Ait mille attraits enchantez,
D'un Diamant de prix la brillante pa-,
rure w
Rehauffe encor fes beautez.
M
LE RAT DU PARNASSE , du
Cloiftre S. Mederic.
V I.
Ercure , quitte ton Epée,
Ton bel efprit te défendra
De quiconque t'attaquera ,
Fuft - il plus vaillant que Pompée.
Mefdemoiſelles MARCHAND
de Chaftillon fur Indre , &
JANNETON MACHE'.
VII
L'Image de la Guerre , & celle de la
CPaix,
Des Enigmes font les fecrets.
Nousavons veu de fang la terre détrempée;
La Paix charme nos coeurs par fon retour
charmant,
Mars arenguaîné fon Epée ,
Et l'Hymenfait par tout briller le Diamant.
LA BLONDINE GUERIN.
du Mercure Galant. 145
D
VIII.
Ans les replis obfcurs d'un Vers
Enigmatique,
Moy qui fuis fimple , & qui me pique
D'entendre tout peu finement,
Peut- estre me fuis- je trompée ,
Mais j'ay crû voir le brillant, d'une Epée
Avec l'éclat d'un Diamant.
Mademoiſelle DE BEAUVAIS,
de Tours,
IX:
IE fuis un ornement fort estimé des
Dames,
Et tout froid que je fuis , je leur donne
des flames ,
Quandje fuis préfenté par les mains d'un
Amant.
Je n'ay qu'un Artiſan pour ennemy fur
terre
Dont le coeur inhumain prophane un
Diamant,
$21.
Pour couper un morceau de Verre.
ALCIDOR , du Havre de Grace.
X.
Tout - bean , tout - beau , galan
Mercure,
- C'est trop épouvanter les Gens
Qui veulent découvrir le fens
Q. d'Octobre 1680. G
146
Extraordinaire
Que vous tenez caché dans une Enigme
obfcure.
Penfant y découvrir quelque chofe de
doux,
Fay veu mon attente trompée ;
Et mon timide coeur a craint voftre couroux
,
Des que j'ay découvert que c'eftoit une
Epée.
X I.
le mefme,
UNe Enigme eftcomme la nuit;
La nuit on voit tout ce qui luit,
Soit le Diamant , foit l'Epée ;
Et comme la raifon en refvant eft frapée
De mille objets fâcheux , de mille objets
plaifans,
Nos paffions portant tout à l'extrémê
Souvent par une erreur où s'égare nos
fens
Noftre efprit voit de mefme
Et ce qu'il craint, & ce qu'il aimé.
LA RES VEUSE , de Tours.
A
XII.
Force de refver ainſi qu'un pauvre
Amant
Quifonge à la rigueur defa belle Inhumaine,
lay
du Mercure Galant. 147
Fay trouvé par hazard , apres beaucoup
depeine ,
Que l'Enigme en fes Vers cachoit un
Diamant .
M
DE BELLENGER le jeune,
Avocat à Falaize .
XIII.
Ercure est fans doute un grand
Homme ,
Et reconnu pour tel à Paris , & dans
Rome.
Cependant ce galant Docteur,
Dont la plume eft toûjours dans le bon
fens trempée,
Nous fait une affez belle peur,
Quand il nous préfente l'Epée .
A
L. BOUCHET , ancien Curé
de Nogent le Roy.
XIV.
Dmirez , s'il vous plaist , l'induſtrieux
Mercure,
Qui change tous les mois d'objet & de
parure ;
Il a dans celuy- cy , pour nouvel ornement
>
A fon costé l'Epée , au doigt le Diamant.
AGNES DE S. MARCEL.
Gij
148 Extraordinaire
X V.
Ve tu portes un Diamant,
ne puis l'improuver , Mercure,
Q7c
Cette Pierre de fa nature
Sied bien en un Galant, & luy fert d'or-
"
nement.
Mais qu'au lieu de ton Caducée
Tu prennes aujourd'huy l'Epée,
Je te l'avoue ingenument,
Ce procedépourmoy n'est qu'une Enigme
obfcure,
Et je ne fçay quelle figure
Tu veuxfaire icy- bas par ce déguisement,
LE CHEVALIER BLONDEL.
X.V I.
I'Ay refvé , je l'avonë , &plus de quatre
fois,
A l'obfcure Enigme du mois ,
Mais ma recherche n'eft pas vaine ;
On employe agreablement
Et fesfoins & fa peine
A la quefte d'un Diamant ,
Voy,
LE PRIEUR PELEGRIN.
XVII.
Qey, Mercure, eft- ce tout de bon?
O pas tant de courage ;
Hé !pas
Il vaut mieux eftre un peu poltron,
Et vivre davantage ,
Si
du Mercure Galant .. 149
Si vous avez des Ennemis ,
Voftre plumefur eux un quart- d'heure
Coccupée ,
Vous les fera voir plus foumis,
Que fi vous employez l'Epée..
M
XVIII.
Le mefme .
Ercure , ce Dieu des Brigands ,
Voyant qu'aujourd'huy tant
Gens
de
Sur fon mestier fe meflent d'entreprendre,
Pour nous munir contre tous leurs efforts,
En même temps nous fournit des trefors,
Et de quoyreponffer qui voudroit nous
les prendre ;
Car
par
mans,
des foins genereux & char-
S'il nous donne des Diamans ,
Il nous donne une Epée afin de les defendre.
DE TEMPLERY , Gentilhomme
d'Aix en Provence .
X I X.
R Egarde cette Femme indignement
trompée ,
La pitié de ton ame a dequoy s'occuper ,
Giij
150
Extraordinaire
Arrefte-luy le bras , ofte luy fon Epée
Ellefe vafraper.
Madem. LE COMTE > proche
le Palais d'Alençon.
FA
X X.
A LA BELLE IRIS .
Aut- il que vostre modeftie
Nous prive du contentement
De fçavoir qui fi finement,
D'une promptitude inoüye,
Des Enigmes des Mois trouve le dénoữ-
ment.
Cette obftinatian cause une erreur.
étrange ,
Et fait connoifre clairement
Que vous avez , Iris , de l'efprit plas
qu'un Ange ,
Mais vous avez le coeur plus dur qu'un
Diamant.
M
Le Controlleur des Mufes
maritimes.
X X I.
Ercure, vous mettez dans le mauvais
chemin,
Les plus braves Gens de la France,
En leur mettant l'Epée en main,
Contre la Royale Ordonnance.
le mefme.
XXII.
du Mercure Galant.
IST
XXII.
Jepuisen un moment
Expliquer vos Enigmes ,
Difant fans tant de rimes,
Une Epée , un Diamant .
MARTEL, Rue Trouffe- vache.
XXIII.
'Ay beau refver, agreable Mercure,
Pour expliquer ton Enigme en fi
gure,
Ty trouve trop d'obſcurité,
Et pour lapenétrer, je manque de clarté;
Mais pourles deux en Vers, fi je ne fuis
trompée,
C'est le Diamant & l'Epée.
LA SOLITAIRE EMENDIS.
XXIV .
Mercure, ceDieu fi charmant,
Veutfans doute toucher le coeur de quelque
Belle,
Puis qu'à fa beauté naturelle
Iljoint l'éclat du Diamant .
A¹
Le Perroquet des Mufes .
X X V.
Deux Amans , Iris , j'ay mis mon
coeur à prix,
De crainte qu'il ne me fuft pris.
Giiij
isi
Extraordinaire
Duquel aurois-je efté trompée?
L'un des deux m'offre un Diamant,
Et l'autre m'offrefon Epée ;
Jugez qui le mérite, Iris , plus dignement.
Madem. LE COMTE , proche
le Palais d'Alençon.
XX VI
A L'ILLUSTRE GEORGES DANDIN .
Andin , voy ce Tableau qu'a fait
noftre Mercure ; D.
Ꭰ
Quoy qu'il l'ait fait fans doute à l'avanture
,
Le t'y trouve,pour moy,fort plaisamment
dépeint
Ta Rapiere te fait moins d'honneur que
de honte;
Car quand à la tirer tu te trouves contraint
,
On t'en donne plus que ton compte ,
Dandin , c'est pour t'apprendre à faire
l'Ecuyer.
Si tu laiffois là ta Rapiere
On n'eut jamais fait effuyer
Tant d'affronts au Marquis Sieur de
la Dandiniere.
BOULANÇOIS.
Mon
du Mercure Galant.
153
XXVII.
Mon attente n'est point trompée,
Le Mercure aujourd'huy me fert uti
lement ,
Puis que j'y gagne un Diaman,
A la pointe de mon Epée.
JANNOT HEGRON , de Tours.
XXVIII.
E Mercure Galant doit avoir bonne
Le
bourse;
Pour faire fi fouvent une fi longue
course;
De Paris jufqu'à Rome il s'en va reglé
ment >
Et revient tous les Mois plus ponctuel
lement.
Ces jours paffezfur les Rives du Tibre,
D'un air auffi galant que libre ,
Il furprit deux Amans , qui dans leur
doux transport ,
Pour l'amour le prirent d'abord.
Mais luy voyant aux pieds des ailes;
A vous ,gentil porteur d'amoureuses nouvelles
,
Qu'avez- vous de nouveau , dit l'un , à
nous compter ?
Je viens, dit-il, vous apporter
Quantité de belles Fleuretes ,
Gy
154
Extraordinaire
Jolis Rondeaux , nouvelles Chansonnetes,
Des Madrigaux, des Vers galans,
D'agreables Hiftorietes ,
Enfin mille Ouvrages charmans
Deux Enigmes fur toutfubtiles & bien
faites ;
Dans leur obfcurité tâchez de trouver
jour
Si par vous à la fin elle est dévelopée,
le vous promets à mon retour ,
Pour l'une un Diamant , & pour
une Epée.
pour
l'autre
J.Romain de Civita vecchia.
XXIX.
E faifons point d'affaire à l'Au
theur du Mercure, NE
It fçait également donner aux deux
Partys,
A nous le Diamant , l'Epée x
Marys ;
3 à nos
Mafoy , laiffons-le là , c'est le mieux je
vous jure.
DESARBOIS , de Rheims.
X X X.
Estant docile,
humain , & doux,
Mercure
à quel ufage employer une
Epée ?
Ah
du Mercure Galant.
155
Ab je l'ay deviné ; c'est pour percer de
coups
Ceux dont la langue est occupée
Amal parler de vous.
LE RAT DU PARNASSE , du
Cloiftre S. Mederic.
REPONSES AVX QUATRE
premieres Questions Questions propo
fées dans le dernier Extraor
L
dinaire.
tement
1 .
Iln'y apointde doute que le contenque
l'ame reçoit ,
ne furpaffe de beaucoup les apparences
extérieures , que l'on ne fent qu'autant
qu'elles font apperçeues au dehors
, & qui ceffant d'eftre dés que
l'on ne fait plus de bruit dans le monde
, s'exalent comme des fumées . Au
contraire , le contentement intérieur
( que les Philofophes moraux difent
eftre le fouverain bien de l'Homme , &
que nous appellos autrement fatisfaction
d'efprit ) eft un tranfport de joye indicible
qui nous ravit à nous-mefmes,
pour
156
Extraordinaire
pour nous porter au plus grand bon .
heur , qui n'eft autre chofe que l'objet
que nous aimons fouverainement.
L'Amour fecret , recompenfé de faveurs
, eft de cette nature ; car s'il faut
croire qu'il tranfporte noftre imagination
inceffamment vers l'objet de fes
plaifirs , & qu'y trouvant fes defirs
fatisfaits , nous fommes beaucoup plus
agréablement émeus en nous melmes,
que fi une vaine- gloire nous attirant
vers un objet de mérite , ne faifoit
que contenter noftre ambition , pendant
que l'Amour fecret recevroit deux
plaifirs , celuy du corps, & celuy de
l'efprit ; celuy du corps en poffedant
une Perfonne que nous aimons , & celuy
de l'efprit ayant l'avantage d'agréer ,
à celle à qui nous avons donné noftre
tendreffe. Ainfi il femble qu'en cet
amour , l'Ambition & l'Amour y font
compriſes ; au lieu que dans un Amour
de gloire on ne voit dominer que l'Ambition.
LA
I I.
A Femme ayant l'efprit incompa
rablement plus foible que l'Hom
mea
du Mercure Galant.
157
me, il y a apparence qu'elle tirera bien
plus d'avantage de quelques agrémens
du corps , que de la force & de la
folidité de fon efprit , qui ne donnant
pas tant de brillant au dehors
que fa beauté , fait qu'elle eftimera
plus elle- mefme ce qui peut eftre
mieux connu du monde. Ainfi je crois
qu'elle fçaura plus de gré à un Homme
, qui donnant dans la voix publique,
fe fera laiffé gagner aux charmes de
La beauté, que fi l'efprit avoit donné lieu
aux premiers engagemens , parce qu'il
fembleroit que la Belle auroit employé
fon efprit pour s'acquerir des Adorateurs
; au lieu que l'Amant ayant efté
charmé de fa beauté , la Nature toute
muete femble avoir parlé par fes per
fections , fans employer aucun artifice
pour remporter cette conquefte. L'on
me dira que l'efprit ainfi que le corps
,
eft un Ouvrage de la Nature ; mais il
faudra auffi tomber d'accord qu'il y a
dans l'efprit beaucoup plus d'acquis par
l'habitude que dans le corps.
Soit
158
Extraordinaire
du
III
l'on regarde les charmes
Soit
que
l'on Sau
corps
, foit
que
l'on
aye
égard
à
ceux
de l'efprit
, l'on
trouvera
toujours
beaucoup
plus
de fatisfaction
, & l'on
aura
bien
plus
de
tendreffe
pour
une
de trente
, par
les raifons
que
je vais
al-'
leguer
. Premierement
, à caufe
de l'union
qui
fera
d'une
force
plus
grande
avec
une
Perfonne
qui
eft d'un
âge
à
ne
pouvoir
laiffer
croire
qu'elle
air
eu
d'autres
liaiſons
d'amitié
. D'ailleurs
les
impreffions
qui
fe
font
en nous
dans
un
âge
tendre
comme
celuy
-là, eftant
plus
fortes
& mieux
fcellées
que
celles
qui
fe font
en un âge
plus
avancé
, doivent
auffi
caufer
une
amitié
plus
infeparable
. En
fecond
lieu
, dans
une
Perfonne
de feize
ans
l'on
voit
des
perfe
ctions
naiffantes
qui
ne
font
que
s'augmenter
. Le temps
luy
ajoûte
toûjours
de nouveaux
charmes
à la Perfonne
ai
mée
; & l'efprit
qui
fe va auffi
forti
-
fiant
, cherche
toutes
fortes
de moyens
,
& employe
de
nouvelles
adreffes
tous
les jours
pour
y fympathiser
avec
celuy
qui
du Mercure Galant.
159
qui aime la Belle,mais dés l'âge de trente
ans , une Femme commençant à perdre
fon plus grand êclat , commence
auffi à dégouter fon Amant. Dans cet
âge les foins que l'avenir luy infpire,
luy caufent des inquietudes & des maladies
, Subeunt morbi tristique senectus.
Ioignez à cela qu'il n'y a pas lieu de
douter que la tendreffe que l'on a pour
une Perfonne n'emporte avec foy le defir
de vivre avec elle le plus que l'on
peut ; & par cette raifon l'on preferera
toûjours une Belle de feize ans à une
Femme de trente , qui eft déja dans fon
déclin. J'appelle le declin de la vie, dés
que nos beaux jours commencent à difparoître.
IV.
Lahon qui fe puiffe concevoir , &c
A jaloufie eftant la plus violente
portant celuy en qui elle regne à executer
jufqu'aux cruautez les plus inouies
, on ne peut douter qu'elle ne
tienne une Femme , qui doit eftre la
Victime de fes furies , en une perpetuelle
crainte , & qu'ainfi elle ne la
sende la plus malheureuſe Perſonne du
monde,
160 Extraordinaire
monde , & bien plus encor que celle
qui aura un Mary ftupide. Elle peut
fe confoler de l'hebétement de ce Stupide
, mais de l'autre elle n'aura que
des tortures & des gefnes à attendre,
& peut- eftre mefme la mort. Si elle
n'a aucuns plaifirs avec le premier , du
moins n'aura- t- elle point de maux à
craindre , mais le peu de contentement
qu'elle peut efperer avec le fecond , a
des fuites fi fâcheufes , qu'il n'eft point
de Femme , quelque peu raifonnable
qu'elle puiffe eftre , qui ne préfere un
Mary ftupide jufqu'à la folie, à un Mary
jaloux jufqu'à la fureur.
LE DUR DE GENEVE
Les Sentimens quifuiventfont de Monfieur
PANTHOT , Docteur Medecin &
Profeffeur aggregé au College de Lyon .
A
du Merture Galant. 161
C
A Lyon ce 8. Novembre.
A MADAME A.D.
Quel mal, ou quelbien peut arriver
de la Saignée.
M
Algré les foins qu'on a pris de
perfectionner les Sciences & les
Arts, l'abus a toûjours fuivy de fi prés la
verité , & les fentimens les plus raifon
nables , qu'il ne faut pas s'étonner fi les
opinions les mieux établies , & les plus
utiles , ont efté renversées par tant de
nouveautez, & fi les changemens les plus
prejudiciables ont entierement corrom
pu l'état des chofes le plus par fait.
Elles ne font devenues vicieufes qu'autant
qu'elles fe font éloignées de la médiocrité
, du bon fuccés , ou de l'ufage
le plus approuvé , qui rend les chofes
auffi profitables, & bonnés , lors qu'elles
font bien appliquées , que le mauvais
qui caufe tant de maux , les fait
pernicieuſes, & méchantes.
Parmy
162
Extraordinaire- 2
•
Parmy tous les defordres qui ont formé
l'abus , celuy de détruire les maximes
& les loix les plus neceffaires à la
vie, n'a pas efté le moindre , lors qu'on
a changé , ou aboly les remedes les
plus importans , qu'une fi longue experience
a tirez du neant, & de l'obfcu
rité, & que tant de fiecles ont enfia
confirmez par létude des plus grands
Hommes.
Il n'en eft point où l'on ait commis
un fi grand nombre d'erreurs , qu'à l'ufage
de la Saignée qui a formé tant de
partis, de problémes , & de paradoxes,
qu'il eft auffi furprenant d'entendre les
raifons de ceux qui l'admettent avec
excés que celles des autres qui la com
damnent abfolument.
Elle eſt neantmoins le plus impor
tant , le plus prompt , & le plus excellent
remede de toute la Medecine,
quand elle eft faite bien à propos , par,
ce qu'elle previent les accidens les plus
dangereux, elle foulage les maux les plus
violens , elle appaile les douleurs les
plus aiguës , elle calme les mouvemens
les plus déreglez , & difpofe fi faci
lement au fommeil que l'on peut
dire
Du Mercure Galant. 1637
dire qu'elle eft le plus puiffant fecours,
& le tombeau certain des fouffrances
les plus rebelles .
Ces grands & admirables effets,.
partent de la facilité que l'on a de vuider
plus promptement , & fans dan :
ger, les vaiffeaux, que le ventre , & de
trouver dans la Saignée les moyens infaillibles
de rafraîchir les humeurs les
plus intemperêes , qui ne cefferoient
pas autrement d'augmenter le mal ou
les douleurs , & de fatiguer longtemps ,
fi elle n'arreftoit ainfi le mouvement
des plus violentes fermentations .
C'est pourquoy dans l'ordre de la
méthode la plus reguliere , on luy donne
le premier pas , & l'on commence le
plus fouvent par la Saignée , afin de
moderer l'intemperie , & preparer les
humeurs au mouvement des purgatifs,
qui ne reüffiroient pas fans cette pre-:
caution , & feroient de nouveaux ravages,
s'ils n'eftoient prevenus par les rafraîchiffemens
, & le calme que donne
cet excellent remede..
Pour arriver à la Queſtion propo
fée , & fortir de la confufion des états
divers aufquels la Saignée peut convenir,
164.
Extraordinaire
venir , il la faut confiderer dans les ma
ladies aiguës , dans les longues , ou au
trement appellées croniques , dans
la neutralité, qui eft une difpofition incertaine
, en laquelle on n'eft ny fain ,?
ny malade, & toûjours languiffant entre
la fanté & la maladie , enfin dans la
fanté même aux Perfonnes qui recourent
fouvent à la Saignée , fans qu'elle
foit abfolument necellaire.
La Queſtion ne regarde pas les maladies
aigues , puis que parmy les Sçavans
qui fuivent la veritable méthode ,
on ne doute pas que la Saignée ne foit
prefque toûjours le plus puiffant de
tous les remedes , & celuy qui doit em
porter le prix de la guerifon , lors
principalement que les fourçons de
malignité n'y apportent aucun obftacle,
ou quand les forces & d'autres circonftances
ne permettent pås de mesurer ce
remede à la grandeur du mal,& à la violence
des fymptômes.
On ne croit pas que la Queſtion s'étende
non plus aux maladies croniques,
c'eſt à dire, à celles qui d'aiguës ont degeneré
en longues , & durent des mois
& des années, qui ont pour cauſe quelque
7
du Mercure Galant.
165
quelque vice confiderable, ou quelque
engagement rebelle , dans les parties
nobles, que les frequentes Saignées ne
peuvent guerir , ny foulager notablement.
L'état neutre & valetudinaire , &
mal fain , ou le caprice des Perfonnes
bien faines , qui donnent à la Saignée
fans aucune neceffité , eft ce me femble
le fujet de la Question que l'on propofe
, dans laquelle on demande quel
mal , ou quel bien peut arriver de la
frequente Saignée,
Il eft aifé de concevoir par tout ce
raifonnement , que la mediocrité n'eft
pas moins la regle de la Saignée, que
de tous les autres fecours de l'Art , &
de la methode , qui n'ont point d'état
plus parfait que celuy qu'elle prefcrit,
& tout ce qui la furpaffe ou s'en éloigne
, eft un excés vicieux , ou un défaut
prejudiciable.
Ce fentiment eft conforme à celuy
du Prince de la Medecine, qui confeille
aux Perfonnes qui prennent quelque
foin de leur fanté , & qui craignent de
tomber dans la maladie , de ne pas
trop remplir, ny trop évacuer, & que fi
on
166 Extraordinaire
on paffe ces bornes , & ces limites , le
remede le plus excellent n'eft plus
qu'un mal , ou un contraire qui nuie
toûjours , & devient pire que le mal
mefme.
Cette authorité confirmée par tant
de celebres experiences, fait bien juger'
que les frequentes Saignées font d'un
tres- grand préjudice à la fanté , & que
ce remede dans fon ufage immoderé,
n'eft pas moins nuifible que l'opinion ,
on la crainte de ceux qui lacondamnent ,
& la refufent fans raiſon .
Quoy que ces deux fentimens fi fort
oppofez foient extremement perni .
cieux, la frequente Saignée neanmoins,
& la facilité que l'on a de voir ſouvent
répandre fon fang , & ruiffeler impru
demment le trefor de la vie , caufent
dans la fuite de fi grandes diffipations
d'efprits , de chaleur naturelle , & d'hu
mide radical, que les parties nobles s'affoibliffent
en peu de temps. Les chairs
& toute l'habitude flétriffent de mef
me , le declin fuccede plus promptes
ment , & la vieilleffe qui fuit plûtoft ,
jette ceux qui en abufent dans la fatale
neceffité de mourir avant le temps.
On
du Mercure Galant.
167
On remarque auffi que les Perfonnes
qui s'abandonnent trop facilement
à la Saignée , ou qui ont beaucoup répandu
de fang en quelque âge que ce
foir, paroiffent plus détruits, & plus delicats,
que ceux qui ont eu plus de ménagement
, & de conduite à éviter les
délordres qui portent inceffamment
dans les occafions indifpenfables de
pratiquer fouvent ce remede.
La raiſon de ce changement eft dans
la foibleffe qui reste aux parties nobles
deftinées à produire , & à purifier le
fang, qui fait , lors qu'il eft pur, & pleie
d'efprits , le beau teint, & anime le coloris.
Il répand auffi la joyt fur le vifage
, il donne un air gay & agreable , &
marque la bonne fanté , comme le fang
impur qui part de la foibleffe , & de la
deftruction des vifceres, rend pafle , dé
mauvaiſe couleur , & mélancolique.
La principale caufe de ces défordres
eft plus aisée à concevoir , fi l'on ob
ferve, comme il eft vray , que la vie eft
une étroite & permanente union du
chaud & de l'humide , ou un affemblage
vivant de la chaleur naturelle
avec
T'humide
radical
; de maniere que cet
admira
168 Extraordinaire
admirable feu qui nous anime, ne peut
fubfifter un moment fans cet humide
pretieux qui le conferve ; & ces deux
importantes parties font fi étroitement
unies , que l'on ne peut les feparer , les
affaiblir notablement , ou les corrompre,
fans caufer une mort certaine.
La vie eft donc dans fa durée , une
continuelle diffipation de l'humidę radical
par la chaleur naturelle qui agit
toûjours pour le conferver , & reparer
fans ceffe la perte de cet humide qui la
fait fubfifter. C'eft le principal ouvra
ge de la Nature par l'aide de tant d'or
ganes, & de facultez, qui ne ceffent de
travailler pour ne pas ceffer de vivre.
L'aliment pris chaque jour, qui fert à
la reproductio continuelle du fang & des
efprits , eft deftinée à la reparation fi
neceffaire de l'humide radical , & de la
chaleur naturelle , lors que par une irradiation
merveilleufe du coeur il répand
à toutes les parties l'efprit, & l'hu
mide influent, qui découlent inceffamment
de cette noble fource de vie, pour
en rétablir la perte & le dommage.
Mais parce que la reparation n'égale
jamais la perte & la valeur de cette
humeur
du Mercure Galant.
169
humeur confumée , le corps change
auffi aprés le temps du bel âge,
& décline infenfiblement jufques à
fa fin. La caufe de ce changement
vicieux eft celle qui détruit infailliblement
le principe ou le fujet de
la vie , & précipite fans ceffe par une
indifpenfable fatalité , dans les incurables
langueurs d'une vieilleffe malheureufe.
Pardonnez Madame , cette di
greffion , qui eftoit abfolument neceffaire
pour expliquer comme la
Nature fe détruit affez d'elle - mefine
, fans y ajoûter encor le mal
que caufe la fréquente Saignée , puis
qu'elle affoiblit extrémement la force
& le tempérament des vifceres
qui réparent l'humide radical , & la
chaleur innée des parties. Elle diminuë
auffi tellement la perfection
de l'efprit , & de l'humide influent
qui en découlent , que l'on trouve
toûjours dans ce frequent remede une
mort prochaine , où l'on cherchoit une
plus longue vie.
Q. d'Octobre 1680. H
10
Extraordinaire
Il eft vray que la frequente Saignée,
comme l'on a remarqué , refroidit dans
la fuite toute l'habitude , & fait une
tres-grande diminution de chaleur
-dans les vifceres , qui travaillent à la
genération du Sang , & à la feparation
des excremens. C'eft la raifon pour la
quelle le Sang refte cru & fereux dans
les veines , n'ayant pas acquis fa perfection
dans fon principe , & l'excrément
demeure confus avec la maffe
des humeurs alimentaires , n'eftant
pas feparé par des facultez affoiblies.
-
Ce déréglement produit enfin un
grand nombre de maux , & laiffe ceux
qui vivent dans l'abus de la fréquente
Saignée , lâches , mols, effeminez , peu
habiles à la generation , & fouvent par- ,
ce que les principaux vifceres font épuifez
de forces & d'efprits , & qu'ils produifent
beaucoup plus d'eau que de
fang L'Hydropifie fuccede toûjours .
Il ne faut pas conclure par ces raifons
qu'il faille s'abſtenir de la Saignée , &
qu'il foit mieux de l'éviter fans cauſe ,
que d'y recourir dans la neceffité ; puis
qu'on obferve fouvent que les fuites du
manque
du Mercure Galant.
171
E
manquement font auffi pernicieufes que
celles de l'exces & de l'abus.
On ne peut douter apres toutes les
expériences de la Saignée, que la Nature
nous apprend, par tant de merveilles,
& de guériſons incroyables, qu'il ne foit
tres- utile d'imiter cette fage & prudente
Ouvriere , & de travailler à retrancher
le fuperflu , l'excrément , & tout ce qui
bleffe l'action à fon exemple.
Le Sang n'eft pas toûjours un parfait
aliment , & une humeur bien- faiſante;
il peche fouvent à un point de plénitude
& de mauvaiſes qualitez qui le font
degenerer & corrompre , & le rendent
-un tres -dangereux excrément , que l'on
-ne peut mieux ny plus falutairement
évacuer que par la Saignée.
Cette neceffité fe fait remarquer par
ticulierement aux pertes de fang utiles
& néceffaires , par les Hémorrhoides,
par le Flux menftruel , & par toutes celles
que la Nature entreprend avec fuccés,
qui produifent des biens fi confidérables
, qu'il n'y a point de maux , &
grands & petits , qu'elles ne gueriffent
Lou ne foulagent parfaitement.
Mais au contraire, quand ces évacua-
Hij
172
Extraordinaire
tions falutaires , & ces mouvemens naturels
, font arrétez par quelque indiſpofition
, ou qu'on les détourne mal à
propos , ils accablent d'infirmitez & de
maux ceux qui font privez d'un bien &
d'un fecours fi néceffaire.
L'expérience nous apprend auffi
qu'il eft périlleux, & quelquefois mortel
, d'en fuprimer entierement le cours ,
mefme quand il furpaffe les termes de
la médiocrité. L'Oracle de la Médecine
l'a confirmé, lors qu'il défend d'arréter
entierement le Sang qui Auë des vieilles
Hemorrhoïdes ; & il ajoûte que fi on
n'en conferve pas une ouverte , pour
donner iffue aux impuretez qui en découlent
, les Malades deviennent tabides
, ou tombent infailliblement dans
l'hydropifie.
Il n'arrive pas de moindres maux
aux Femmes , quand ces pertes qui les
purgent chaque mois d'un fang impur
& mal- faifant font arrétées. Elles caufent
autant de maux qu'il y a de parties
aufquelles le reflux de l'humeur fuprimée
peut arriver , & ne laiffent jamais
aucun espoir de guérifon , que l'Art ou
la Nature n'ayent reparé ces pernicieuſes
du Mercure Galant. 173
cieuſes impreffions , & que ces humeurs
impures ne reprennent leur cours
ordinaire.
Toute l'Antiquité & les Modernes .
ont efté perfuadez par tous ces fameux
exemples , & ces grandes experiences
, que quand la Nature s'oublie
de fon devoir , ou qu'elle eft contrariée
par des caufes qui luy font oppofées , &
que les humeurs pechent en quelque
degré de quantité & de qualité nuifible
, ou de quelqu'autre maniere que
ce foit , il faut faigner fans crainte , autant
que le mal le demande , & que les
forces le permettent.
Les reflexions que l'on doit tirer de
ces fentimens , font de convenir que
la frequente Saignée faite fans railon
ny methode , ne peut produire aucun
bien, & que l'enteftement d'y recourir
fouvent eft pernicieux. Il l'eft bien davantage
, lorfqu'elle n'eft pas accompagnée
d'un bon & convenable regime,
ny fuivie des autres remedes plus puiffans,
capables de combattre le mal dans
fa racine, & de le détruire dans fa caufe
reproductive .
Elle n'eft pas moins prejudiciable
Hij
174
Extraordinaire
lors qu'en de petites incommoditez ,
ou de legeres indifpofitions , que le
temps , un peu de regime , ou quel-'
que abftinence , pourroit facilement
guerir , on repand inceffamment du
Sang,parce que l'empreffement de guerir
bien-toft une rougeur ,
boutons au vifage , & l'intemperance,
l'emportent fur la raiſon .
ou des
Il n'eft rien au monde qui l'emporte
jamais fur la forte refolution que j'ay
faite d'eftre toute ma vie , Madame,
Voftre, &c.
PANTHOT, Do&t. Med.
HISTOIRE
ENIGMATIQVE.
E fuis le premier principe de toutes
chofes , je fuis tous les jours dans la
bouche de tous les Hommes. Cependant
ma nature eft fi extraordinaire ,
qu'on ne fçauroit la comprendre' , ny
dire ce qu'elle eft, qu'en difant ce qu'elle
n'eft pas. J'ay occupé pendant fort
longtemps tout l'efpace de ce grand
in onde,
du Mercure Galant.
175 :
^
S
monde , & je n'en occupe pas préfentement
la moindre partie felon quel-,
ques -uns , bien que felon d'autres je
fois encor en plufieurs endroits , mais ,
fous un nom diférent , qui pourtant fi- ,
gnifie la mefme chofe . Eftant uny avec
mes Freres , je n'en deviens ny plus
grand ny plus confidérable & plu-.
fieurs de nous n'en peuvent jamais faire
qu'un. Mes Coufins germains font à
peu près de mefme nature que moy ,
mais on les met quelquefois à la Suite
des Grands, dont ils augmentent le prix
& la valeur. Je finis , en difant qu'il eft
impoffible de dire ce que je fuis, & qu'il,
fera peut- eftre affez difficile de deviner
ce que je ne fuis pas.
Monfieur de Ville- Chalver eft l'Au
theur de cette Hiftoire . L'ayreçenfa Lettre
avec une autre du Bon Clerc de
Châlons fur Saône , apres avoir achevé
Article qui contient l'Explication des
Chifres des deux derniers Extraordinair
res. Le Secret de Monfieur de Vienno-
Planey a efté impenetrable pour l'un &
l'autre , à cause de l'Alphabet renver
fé ; mais ils ont trouvé le mien , & leuces
H
176 Extraordinaire
paroles ,que je vous ay déja dit que le fens
ouvert cachoit. On doit vous empoifonner
ce foir au Feftin . Songez à profiter
de ce falutaire avis.fe referve une Lettre
en Chifres du même Mr de Ville- Chalver
pour l'Extraordinaire prochain , dans
l'espérance qu'il m'en envoyera l'Explication
auffi précise qu'elle doit l'eftrepour
eftre entendue fans embarras.
L'Hermitage de S. Paul qui eft dans.
le Buen Retiro de Madrid, fera la derniere
Veuë que vous aurez de cette Maifon
Royale. Toutes les Planches que je
vous en ay envoyées vous font connoistre
combien elle eft digne d'eftre honorée
auffi fouvent qu'elle l'eft de la préfense
de Leurs Majeftez.
L'INDIFEREND
PASSIONNE' .
J'Avoisjuré cent fois de n'aimer jamais
rien ,
A vivre indiférend je bornois tout mon
bien ,
Je blâmois des Amans les foins & la
tendreffe,
16
RLIOTHER
DE
LYON
#1893
VILLE
I
pi
Of
n
de
en
po
са
ef
le
ni
So
vi
an
de
J
DE
LYON
TIBLIO THE
TILLE
du Mercure Galant. 177
Ie defiois l'Amour & toutefa fineffe,
Ie croyois pour toujours eftre exempt de
fes traits,
Quand la belle Philis paſſa dans nos
Forefts.
Tout le monde couroit pour voir cette
Bergere,
On difoit qu'elle avoit l'art de toucher,
de plaire,
Que rien ne refiftoit à ſes charmans
appas ,
Me croyant affez fort , j'y courus , mais
belas!
Je vis fur fon visage une douceur extréme
,
Une bouche , des yeux , enfin la Beauté
mefme.
Tout me charmoit en elle , une aimable
Langueur
Acheva degagner l'empire de mon coeur.
Ie connus qu'à l'Amour il falloit rendre
hommage ,
Que ce jeune Vainqueur toft on tard
nous engage,
Que contre fes efforts tous les nostres
·'font vains,
Et qu'il eft le moteur du destin des
Humains,
HY
178
Extraordinaire
Auffitoft ma défaite à Philisfut connuë ,
Depuis jay recherchéfaprésence & fa
venë
7'ay redoublé mes foins, j'ay veu dejour
en jour
De nouvelles beautez accroiſtre mon
amour,
l'eftois indiférend , mais l'Objet de ma
flame
S'eft rendu pour jamais le maistre de
mon ame
LE RAT DU PARNASSE , du
Cloiftre S. Mederic.
Quel est le plus grand chagrin
qu'uneMaîtreffe puiffe donner à
Jon Amant.
Di
fou
E tous les chagrins que peut
frir un Amant , la jaloufie , l'abfence
& le mépris , me femblent eftre
les plus infuportables.
La jaloufie banit de l'efprit le plus
fort , le repos , la tranquilité, qui font à
mon avis ce qui eft le plus effentiel
aux plaifirs . Elle rend les Amans femblables
du Mercure Galant.
179
blables aux Phanatiques, qui fe perfuadent
que leurs chimeres doivent paffer
pour des veritez inconteftables ; & fi
ce mal a quelque durée , il ne manque
jamais de les porter à la frénéſie.
Alors ils deviennent infenfez & fu
rieux , par l'indiférence & l'indifcrétion
d'une Maîtreffe coquete & malicieufe
, ce qui me fait dire avec Monfieur
Perrigny.
Il n'eft point de tourment plus rude
Que la jaloufe inquietude
Que nous aimons à conferver;
Tout nous nuit , nous trouble , & nous
gefne,
Et nous cherchons avecque peine
Ce que nous craignons de trouver.
Les Galans qui vont chez la Belle
qui eft aimée d'un Jaloux , tous ceux
qui luy parlent , qui luy écrivent , paffent
pour autant de Rivaux déclarez ,
qui ne travaillent qu'à le perdre. Il ne
la regarde plus que comme une Ennemie,
qui confpire contre luy par des intrigues
& des intelligences . Cela l'oblige
à ne la point perdre de veuë.Il la fuit,
•
il
180 Extraordinaire
il l'obſerve , & il interprete fes paroles
& fes actions fuivant les broüilleries
de fon imagination. S'il arrive que la
Perfonne qu'il idolatre , foit complice
du crime de fes Rivaux , elle foûrit lors
qu'il fe gefne , & fe fait un divertiffement
de luy donner des alarmes. Ces
Rivaux profitent du defordre ; ils reçoivent
des regards, & elle leur dit des paroles
fi tendres devant luy , qu'ils ne
manquent jamais de le déconcerter , en
forte qu'il eft contraint de quitter la
partie. Je vous laiſſe à penfer combien
il luy refte d'inquietude , & s'il perd
fon chagrin pour quiter fa Maîtreffe.
Les choles qu'il penfe font bien pires
que celles qu'il a veuës. Il croit que
tout eft perdu s'il ne retourne fur fes
pas ; mais pour peu qu'il refte de rai-
Ton à un Amant il en a toûjours
affez pour fçavoir qu'il doit demeurer
chez luy , plutoft que de s'expofer
à la raillerie de fa Maîtreffe , & de
ſes Rivaux.
و
L'abſence cauſe un autre forte de chagrin
, qui fait autant de mal que la jaloufie
; elle balance le fort des Amans
d'une maniere toute diférente. Le Jaloux
du Mercure Galant. 181
loux voit trop fouvent l'Objet qui l'enflâme
, & l'Abfent le voit trop neu.
Quoy qu'ils foient tous deux bleffez,
leurs playes ne font pas de mefme nature.
Le remede qui eft bon à l'un,
eft dangereux à l'autre. Il eſt à craindre
pour l'Amant abfent , que la Perfonne
aimée , ne prenne de l'amour pour
un qui la verra tous les jours. Le beau
Sexe eft fujet à l'inconftance , & conferve
rarement l'amitié que les affiduitez
ont fait naiftre. En vain on tâche
de s'affeurer un coeur par des Préfens
& par des Billets . Les voeux, les promeffes
, & les engagemens , font toûjours
plus perfuafifs dans la bouche
d'un Amant préfent , que dans celle de
tous fes Confidens. S'il faut accompagner
fes promeffes de fermens y a-t- il
au monde une Perfonne plus propre
les faire que luy-mefme ? Le langage
des yeux a quelque chofe de plus charmant
, & de plus éloquent que celuy
de l'écriture. il faut fouvent comprendre
ce que la bouche n'oferoit dire . Ce
font les Meffagers du coeur, & les fidelles
interpretes de nos plus fecretes penfées.
C'eft pourquoy l'éloignement
nous
à
182
Extraordinaire
nous chagrine , & redouble l'envie que
nous avons de revoir l'Objet aimé,
Tout nous dégoufte pendant l'abfence,
tout nous choque , tous nous fait peine
, & ce mal eft quelquefois fi grand,
qu'il accable , & met l'Amant en un
état ſemblable à celuy des Letargiques
; mais c'eſt le moindre effet de
Fabfence , au fentiment d'un de nos
Poëtes.
La Terre dans fes tremblemens,
La Mer en fes débordemens ,
Quelle qu'enfoit la violence ;
Enfin les plus cruels malheurs
Qui font foupirer l'innocence ,
Au prix des maux que fait l'abſence,
Ne font & que jeux, & que fleurs..
Cependant ce n'eft rien en compa
raifon du chagrin que fouffre un Amant
méprifé. Quelque force d'efprit
qu'on puiffe avoir , on n'en a jamais
affez pour n'en eftre pas extrémement
affligé. Ce mépris eft l'ouvrage
de l'envie , & de la médifance. S'il
vient de l'antipathie qui fe rencontre
dans l'aine d'une Maîtreffe , c'eft ce qui
fait
du Mercure Galant. 183
fait qu'elle hait naturellement fon Amant
, quoy qu'il faffe pour fe faire
aimer ; mais pour cela eft- il moins à
plaindre , & lors que fes propres défauts
font la caufe de fon averfion , eſt- il
rien qui le puiffe confoler de fon
malheur : Lors qu'une Belle fait deffein
d'aimer une Perfonne , elle s'en forme
une idée parfaite , c'eft à dire , qu'elle
ne veut point y connoiftre de défaut,
afin de n'en point avoir de dégouſt. Autrement
ce dégouft engendre le mépris,
quoy que nous ne pouvons aimer une
chole qu'autant qu'elle nous paroift
agreable. On fçait combien de maux
viennent de ce mépris ; l'impofture , la
dureté, la raillerie,font employez à pouffer
à bout un pauvre Amant, qui fe voit
expofé par là à l'infolence de fes Rivaux
; mais comme dit un bel Efprit,
Quel'sque foient ces mépris dont on traite
un beau feu ,
On fe le cache , on diſſimule,
On fe plaint , mais enfin un coeur fe
plaint fi peu,
Qu'il marque moins l'affront que l'amour
qui le brûle.
Quel
184
Extraordinaire
Quel fecours peut attendre un Homme
en cet état ? Il ne peut fe défaire
de la paffion qui le rend malheureux,
qu'en fe défaifant de la vie ; mais.ce
moyen feroit- il feûr & la Perſonne
qu'il a méprifé de fon vivant , le regreteroit-
elle apres fa mort ? Au contraire
, il eft certain que fa haine durera
longtems , & peut- eftre qu'il fera hay
jufques dans le tombeau. Ceux qui difent
que l'abſence eft un remede contre
l'amour,n'en ont fait aucune épreuve.
On conferve trop cherement les
idées qu'on a d'une Maîtreffe , pour
en perdre fi toft le fouvenir. C'eſt
pourquoy je dis qu'il n'eft prefque pas
au pouvoir d'un Amant méprifé , de fe
guérir par l'abfence. Il aime fon malheur
, il languit , il foûpire , & pour
toute confolation il fçait qu'il eft fans
faveur , & fans efperance. Cette efperance
qui reste à l'Abſent & au Jaloux
, les rend l'un & l'autre moins
malheureux que celuy - cy , parce qu'ils
ne font pas tout- à- fait perdus. Leurs
peines auront leur récompenfe. Le Jaloux
pourra fe def- abufer à force de s'éclaircir
avec ſa Maîtrefle ; & l'Abfent
pour
du Mercure Galant. 185
pourra la revoir apres fes ennuis & fes
impatiences ; mais un Amant méprifé de
la maniere que nous l'avons dépeint,
foufre un chagrin fi grand qu'il n'en eft
point qui luy puiffe eftre comparable .
LB CESNE , de Coutance.
LETTRE DE PLAINTE
D'UNE
FLEUR D'ORANGE,
AU MERCURE GALANT,
En faveur du Berger Fleurifte.
Ο
Na bien fujet de fe plaindre de
vous , Seigneur Mercure. Quoy,
ne pas mettre un point , ny une virgule
, aux Ouvrages qu'on vous envoye,
quand il y en manque ; n'y pas reformer
un mot furanné , ny un mauvais
fon , lors qu'il s'y en trouve , & faire
enfin paffer du Particulier au Public , la
Profe & les Vers , comme vous les recevez
, fans mefme en corriger les plus
groffes fautes ! C'eſt en verité n'avoir
guere
186 Extraordinaire
"
guere de charité pour le prochain , ny
guere de bonté pour les Perfonnes qui
Contribuent fi obligeamment à vous
donner des pratiques agreables. Vous
avez beau dire , comme vous faites
au commencement de voftre Ordinaire
d'Octobre dernier, Que vous n'avez
que le temps d'écrire les chofes ,fans
avoir celuy de les polir, & vouloir inſinuër
par là que l'on vous doit épargner,
fi vous laiffez les Ouvrages des autres
imparfaits , puifque vous n'avez pas le
loifir de perfectionner les voftres, c'eft
toûjours manquer de charité , & fi je
m'en plains c'eft avec juftice . Ce defaut
de charité eft caufe d'une grande
querelle que j'ay eue depuis quelques
jours avec une de mes Compagnes
des plus qualifiées . Voicy comme cela
s'eft paffé. J'eftois dans une jolie
Serre , où je me divertiffois à lire vo
Are Extraordinaire , avec quelques
Fleurs de Grenade & de Jafmin
d'Efpagne. Nous eftions tombées fur
la conclufion de l'Hiftoire amoureuſe
du Muguet & de la Violette , compo
fée par le Berger Fleurifte. Ce Berger
eft de nos bons amis depuis longtemps,
du Mercure Galant . 187
2
temps , & nous recevons chaque jour
des marques de fon amitié , par le foin
qu'il prend de nous fournir abondamment
tout ce qui peut nous fervir &
plaire.Nous prenions auffi grand plaifir
à la lecture de fes Vers , aifez & galans
; & apres l'avoir achevée, nous la
recommencions , lorfque nous fumes !
interrompues , à l'endroit où une lumiere
fe met en état d'executer l'ordre que
la Sage Imperiale luy avoit donné, d'aller
éclairer le Muguet , fur la conduite
dereglée de fa Maistreffe. Le fujet de
l'interruption fut l'arrivée d'une Rofe
mufquée , qui venoit rendre vifite
aux Fleurs de Grenade . Elles la receu--
rent avec la civilité qui fe pratique en-.
tre nous , & luy firent prendre place au
deffus d'elles , & au deffous de moy, ce
qui la chagrina un peu, à caufe du rang
qu'elle pretend fur toutes les Fleurs.
Elle eft comme vous fçavez , jolie , mignonne,
affez blanche , & d'affez bonne
odeur; mais elle eft comme fes Soeurs,
d'humeur à piquer jufques aux Divinitez
, & par confequent à n'épargner
perfonne , & fait mefme la delicate
& la fçavante. Elle nous fournit une
belle
188 Extraordinaire
3
belle preuve de tout cela , comme
vous allez entendre . La converfation
qu'on eut avec elle, commença par
la louange de l'Aftre qui nous donnoit
alors de fi beaux jours. Elle continua
par les nouvelles de ce qui s'eftoit paffé
de plus galant dans noftre Empire depuis
le Printemps, & enfin elle le tourna
fur le Livre que nous lifons . On le
preſenta à la Roze mufquée, qui l'ayant
ouvert , tomba juftement à l'endroit où
nous en eftions demeurées . C'eftoit des
Vers , elle les aime , & leut auffi - toft.
ceux que voicy.
Pour lors noftre Muguet faifoit refléxion
A cette ardente paffion
Que l'on venoit combatre
Qui d'un coup avoit fçeu l'abatre
Malgré fon indignation ;
Et s'en entretenoit avec une Penſée,
Petite Fleur de bonne affection ,
Qui la nommoit tout -franc , une ardeur
infenfée.
A cette lecture la Roze s'ennuye,
prit feu, & s'écria, Cacophonie, Cacophodu
Mercure Galant . 189
nie , épouvantable & terrible Cacophonie .
Les Fleurs de Grenade ny moy qui
n'entendions point ce mot de Cacophonie,
crûmes qu'elle difoit Cacofolie , &
luy demandâmes de quelle folie elle
vouloit parler. Je parle de folie , puis
que vous le voulez , nous répondit- elle;
car en fut-il jamais une plus grande , que
de faire imprimer en Vers , ce qui ne vaudroit
mefines rien en Profe ?
la
Il l'en entretenoit ,
reprit- elle , ô Dieux , quel mot , quel
grand mot , quel rude mot ! j'en ay
gorge & l'oreillefi fort écorchées , que je
defefpere d'en guérir de trois mois;fa venë
mefme m'a fait mal aux yeux. Une des
Fleurs de Grenade luy dit qu'elle eftoit
bien délicate ? Une autre ajoûta qu'elle
eftoit bien facile à bleffer ; mais pour
moy,prenant la chofe plus férieufement,
& en veritable Amie du Berger Fleurifte
, je luy repliquay que ces mots fe
difoient fi ordinairement en Profe qu'ils
pouvoient bien paffer en Vers libres &
naturels , & qu'il n'y avoit pas tant de
Tieu de s'écrier & de fe plaindre comme
elle faifoit, Elle fe railla de mes raifons,
&
190 Extraordinaire
& perfevera dans la critique . Ce procedé
me fâcha & m'aigrit ; nous en
vinfmes aux reproches & aux injures,
& nous en ferions peut-eftre venuës
aux prifes, fans la nuit qui nous fépara .
Depuis cette rupture , nous ne nous
fommes point reveuës ,finon avec toute
la froideur de l'Hyver , & je ne penfe
pas que la paix fe faffe fi -toft entre
nous , fi Flore n'y interpofe fon autorité
abſoluë. Voila , Seigneur Mercure,
la querelle que vous avez caufée par
voltre peu de charité . Le Jaſmin d'Efpagne
dit qu'il auroit efté effectivement
mieux de mettre , Il s'en ouvroit, ou il en
parloit à certaine penſée, que d'employer
Il s'en entretenoit ; mais doit- on croire
une Fleur Espagnole fur une façon de
parler Françoife ? S'il dit vray , que
ne réformiez- vous ces paroles ? la Roze
& moy ferions encore bonnes amies
, quoy que toûjours un peu jaloufes
l'une de l'autre pour le rang,
& vous ne m'entendriez pas aujourd'huy
me plaindre de vous. Il me
femble que vous me répondez déja ,
que ceux qui vous envoyent des Pieces
ont tout le loifir qui leur eft neceffaire
du Mercure Galant.
191
1
A
;
faire pour les mettre dans leur perfe
tion , & que fi ce n'eft pas affez de
trois mois , ils en peuvent prendre fix .
Cela n'eft pas à nier ; mais le Berger
Fleurifte eftoit fi fort perfuadé par le
- bruit commun , que vous preniez łe
foin de rectifier toutes les galanteries
qui vous paffoient par les mains, que je
fçay de bonne part , qu'à peine fe donma-
t-il le temps de relire celle dont il
s'agit , lors qu'il vous l'envoya. S'il
avoit efté averty du contraire , il auroit
examiné ce petit Ouvrage avec plus de
Loin, & ne feroit pastombé dans la faute
qu'on luy reproche. Il fe fioit en vous,
& vous luy avez manqué. Cela luy apprendra
à eftre plus exact une autrefois
; & d'autres profiteront de la connoiffance
de fon avanture , s'ils font fages.
Ce qui eft fâcheux c'eft de fervir
d'exemple ; mais comme il a plus de
charité que vous, & qu'il vous aime, il
ne defagréera pas de voir tourner fa difgrace
à l'avantage de ceux qui travaillent
dans vos Extraordinaires au divertiffement
de ce Royaume, & de tous les
autres Etats qui entendent noftre Langue.
Voila, Seigneur, Mercure , ce que
j'avois
192
Extraordinaire
j'avois à vous dire ; & fçachant que vous
m'aimez , je ne doute point que vous
ne preniez le tout en bonne part , que
vous ne blâmiez mefme avec moy la
Critique de la Roze mufquée , & que
vous ne me donniez toûjours la preference
fur elle dans notre Empire, quoy
qu'elle fe pretende noftre Reine. Mais
afin que fa Critique ne laiffe point de
mauvaiſe idée de la charmante verfification
du Berger , qui a de fi grands
foins de mes Soeurs & de moy, je veux
vous communiquer un Recit de fa façon
, qu'il fit chanter il y a quelque
temps ,
Pour donner du plaifir à certaine Immortelle
,
Maîtreffe de fon coeur ,
Qui n'eft ny Deeffe , ny Fleur,
Mais mille fois plus belle.
Ce Concert fe fit dans une petite
Foreft d'Orangers , qu'il cultive , entre
deux agreables Ruiffeaux , où il y a un
bon Echo , & où vous pouvez juger
que je ne manquay pas de me trouver .
RE
da Mercure Galant. 193
RECIT CHANTE PAR
les Trois Graces , à la gloire
de l'Amour.
Ilence dans ce Bois ,
SpeQun'coen écoute nos voix,
Nous chanterons l'aimable peine
Qui fait fi doucement languir & foupirer.
Zéphirs, retonez vostre haleine
Ruiffeaux , ceffez de murmurer ;
Oyfeaux , ou taifez- vous , ou volez daus
la Plaine ;
Et vous , Echo, ne repetez jamais
Les difcours que nous aurons faits.
୧୮୯୨୬
Non , venez , entre tous
R
En concert avec nous ,
Puis que vous fouffrez les atteintes
Du mal dont nous voulons publier les
douceurs ?
Zéphirs , continuez vos plaintes ;
Ruiffeaux , explique vos douleurs ;
Chantez , petits Ojſeaux , vos defirs &
vos craintes ;
Q. d'Octobre 1680 . I
194
Extraordinaire…..
Et vous , Echo , repetez nos difcours,
Mille & mille fois tous les jours.
Que l'humeur honnefte & fincere
Banniffe de ces Lieux la feinte & le
miftere.
Parlonsfranc , dites -nous, Zéphirs ,
·Eft -il rien de fi doux que les tendres
Soupirs ?
N'est - ce pas dans les larmes ,
Ruiffeaux , que vous trouvez les plus
aimables charmes!
Oyfeaux , vospetits coeurs
Oùfe plaifent- ils plus , qu'au milieu des
langueurs 2
Et vous, Echo, contant voftre martire,
N'avez- vous pas du plaiſir à le dire ?
'Mortels , apres cela , plaignez- vous de
vosfeux,
Grondez Amour , maudiffe fon Empire;
Ses tourmens font cent fois plus doux
que douloureux .
Qui fouffre , qui languir , qui pleure , &
qui foûpire,
S'il eft fidelle Amant, n'en eft pas moins
heureux.
Je
> du Mercure Galant.
2195
·
Je ne vous dis rien , Seigneur Mercure
, de la beauté de ces Vers. Je m'en
rapporte à vous. Jugez- en , & croyezmoy,
s'il vous plaift , voftre tres- humble
Servante ,
FLEUR D'ORANGE.
FOR -2003 £ 3 £ £ £909 £9603-2003. 2003.
DE L'ORIGINE
DE
LA NOBLESSE
20.0* 7
Es Regles de la Prudence ne ſouf-
Lfrent pas que je m'étende beaucoup
fur une matiere qui abefté traitée de
tout ce qu'il y a d'Autheurs illuftres
-chez le facré, & le prophane. On trouve
dans le Deuteronome , que Moïfe dit
au Peuple de Dieu Jay choify des
Hommes Sages & Nobles pour gouverner.
Salomon dans fes Proverbes reconnoift
pour Noble, celuy qui prend féan-
- ce avec les Sénateurs ; & autre part il eft
occupé à feliciter le Peuple dont le
Roy eft Noble..
1
Il y a trois fortes de Nobleffe; fçavoir,
I ij
196 Extraordinaire
la furnaturelle , la naturelle , & la politique.
La premiere vient de Dieu ; l'an-
-tre , de nous ; & la derniere dont il s'agift
, qui eft un compofé des deux premieres
, nous eft marquée par la Loy.
Je croirois qu'elle n'a efté bien connue
que vers l'an du Monde 4200. lors que
la Grece eftoit le tréfor de la belle
Police. I
>
.
Ariftote & Platon qui ont parû peu
aprés en ont parlé affez nettement
pour nous faire confentir à cette opinion
, qui n'a pas befoin du grand nombre
d'autoritez que nous pourrions
emprunter en fa faveur. Il fuffit de dire
que les Latins ont perfectionné l'eftime
que les Grecs avoient acquis avant
eux à la Nobleffe , & que nos Peres
apres la décadence de l'Empire Romain
, luy ont donné tout ce qu'elle a
d'éclat..
C'eft dans cet état parfait que Landulphe
, & les Jurifconfultes, difent qu'elle
eft une clarté de Lignée, & de fplendeur
des Ancestres , avec fucceffion d'Armoiries,
conferée à quelqu'un par luy àfa
Famille) par le Prince, par la Loy,ou par
ja Coûtume, en recopenfe de fes gramdes
actions.
du Mercure Galant. 197
actions. Cette idée que le Droit à admife
pour marquer la Nobleffe , nous engage
à faire refléxion fur l'origine des Génealogies
, des Armes ou Armoiries , & de
quelques Nobles Familles de France .
JLufage des Genealogies a efté reçeu
fort peu apres la naiffance du Monde.
Les Livres de la Genele, des Roys , des
Prophetes , & le premier Chapitre de
L'Evangile de S. Mathieu, nous invitent
à publier cette verité , qui eft établie
par Hierômes Heminges Autheur Allemand
, qui nous a donné les Genealogies
de toutes les Perfonnes confiderables
depuis Adam, jufqu'au dernier fiecle.
Les Egyptiens ont commencé la
pratique qui s'établit depuis chez les au
tres Peuples , de conferver tres- religieufement
les repréfentations , & quelques
enfeignes ou fymboles particuliers de
leurs Anceftres .
,
que
Les Romains enchérirent fur cette,
pieté, Leurs Palais eftoient pleins de
Portraits & autres Monumens glo
rieux à la Famille ; & Pline affure
toute la Genealogie des Défunts , fe
voyoit dans les Pompes funebres. Ciceron
, Virgile, Ovide,Juvenal, Suetône,
I j
198
Extraordinaire
& Tacite , nous parlent fi ouvertement
des Genealogies , que je ne fais aucun
doute de leur déferer ; & Saint Paul
qui a vécu avec les derniers , fe plaint
de l'attache que ceux de fon fiecle té
moignoient avoir pour la recherche des
Généalogies.
Il n'eft pas fi aifé de fe déterminer
fur l'origine des Armes ou Armoiries .
Quelque étude que l'on faffe , les
Doctes trouveront toûjours dequoy
s'exercer fur cette Queftion . Les Autheurs
les moins recevables,veulent que
le Blazon ait efté inventé dans les premiers
fiecles du Monde, Heft conftant
que les Armoiries eftant des Signes in
ftituez pour repréſenter les Actions , ou
te Rang de ceux qui les portent , on iravoit
pas encor ces égards du temps de
Jofué pour lay blazonner un Soleil d'or,
par raport au Miracle qui a fait dire
qu'il avoit arrefté ce bel Aftre.
C'eft donc en vain qu'on apporte le
Chap. 2. du Livre des Nombres , pour
juftifier les Armes fabuleufes des quatre
Chefs des douze Tributs d'Ifraël ;.
fçavoir , à Juda , un Lion en champ
de finople ; à Ruben , un Homme armë
d'une
du Mercure Galant . 199
d'une Lance en champ de gueules ; à
Ephraim,un Boeuf dans un Ecuffon d'or;
& à Dan,une Aigle qui devore une Couleuvre
, fur un fond de pourpre ou gris
delin. On ne doit pas écouter plus favorablement,
ceux qui attribuent l'invention
des Armoiries aux Cariens , Peuples
d'Afie ; non plus que les autres ,
qui veulent que nous en foyons obligez
aux Pictes , ou aux Affyriens..
- Le Pere Petra Sante, Jefuite Romain,
qui a trouvé le premier la maniere de
marquer les Emaux du Blazon par les
diférentes hachûres , foûtient que les
Armes font bien plus anciennes qu'Augufte
; il en affigne dans fon Teffere
Gentilitie , à quantité de Héros des
premiers temps.
Il ne fe conterte
pas d'allurer qu'elles eftoient perfonnelles
pour Agamemnon , Alexandre
le Grand , Antiochus Archimede ,
Cadmus , Hercules , Hercules , Lycurgus , Mecenas
, le Grand Pompée & les autres;
it veut mefme que les premiers Roys
d'Epire ayent tranfmis à leur poſterité
, une Aigle à deux teftes ;
Roys des Indes , trois Cloches ; les
Roys de Perfe, une Aigle d'or , l'Empe-
>
les
I iiij
200 Extraordinaire
reur Galba , un Chien ; les Scipions,
& les Torquato , une Rofe & un Colier
, qui ont efté héreditaires dans
leurs Familles. Je ferois trop long fi
je voulois particularifer ce qu'il apporte
pour établir fon fentiment ; & comme
ce docte Italien merite qu'on ait
quelque égard pour luy dans la Science
Héraldique , je dis à fa loüange , &
pour luy rendre ce qui luy eft dû , qu'on
pourroit le juftifier par quelques autoritez
d'Ariftophanes , d'Euripides , '
d'Efchyle , d'Herodote , Xenophon ,
Suetône , Quintecurfe , Diodore , Homere,
Virgile , Ovide, Seneque, Stace,
Claudien , & Lypfius.
*
Monet fe déclare pour Augufte
qu'il fait Autheur des Regles du Blazon
, telles que nous les pratiquons aujourd'huy
; il ne s'éloigne pas en cela
de Monfieur de Chaffaigne & de Budée
, qui font fucceder les Armoiries
aux Enfeignes des Romains, & fe fortifient
d'un Paffage de Pline, Hiftor. Cap.
3. Lib. 35. Scitis qualibus apud Trojam
pugnatum eft &c . On trouve cependant
des Gens fi idolâtres de ces autoritez ,
qu'ils croyent pouvoir puifer feûrement
2
du Mercure Galant. 201
ment les Armoiries au delà de dix- neuf
fiecles , & nous apporter des Armes
plus anciennes de trois cents ans que
l'Empire de Neron . Les moins apo,
cryphes de tous ces Ecrivains, croyent
avec Volfang Latzius , que l'on peut
fe partager diferemment en faveur des
Marcomans , des Francs , des Gots , des
Vvandales , & des Lombards.
Il y a beaucoup plus de feureté à
fuivre Paleotus , Paul Jove , Meffieurs
Fauchet, le Laboureur, & de la Roque,
qui s'accordent à peu prés du temps,
& ne quittent gueres le dix ou onziéme
Siecle ; comme celuy qui a fait
naiſtre les Armoiries , ou au moins leur
a donné l'éclat qu'on a cultivé depuis .
L'illuftre Monfieur de Sainte- Marthe,
aujourd'huy Hiftoriographe de France
, qu'on ne peut affez eftimer , femble
fe déclarer pour les Doctes , qui difent
que les premiers Voyages d'outremer
en Afie contre les Infideles Mahometans
ont donné occafion à l'O .
rigine des Armoiries , il y a environ fix
cents ans, fous les Rois Henry & Philippes
premiers du nom.
Monfieur de la Roque dans la Metho-
I v
202
Extraordinaire
olara
de Royale du Blafon , dit que les plus
anciennes Armes que nous ayons , font
celles du Pape Pafchal fécond en 1100,,
qui font de gueules à deux Chévrons
d'argent. Je ne prétens pas que cette
opinion faffe rejetter des Armes tres
anciennes de quelques Familles , qui
ont précedé ce temps - là ; Je prie
feulement les Nobles qui pourroient y
prendre part , d'eftre perfuadez que je
n'époufe aucun fentiment , & que je
me foumettray de grand coeur aux avis .
de ceux qui me feront la grace de m'in
ftruire fur ce Chapitre.
C'est une erreur auffi groffiere que
commune , de croire qu'il n'y ait prefque
point de Familles au delà de fix Siecles.
Il eft bien vray qu'on en trouve
peu, fi vous exceptez la Maifon Royale
de France , & quelques autres , qui
montent plus haut. Auffi faut-il convenir
avec Monfieur le Laboureur, queles
Surnoms n'eftant heréditaires que
depuis l'an 1ooo . les Hiftoriens de ces
temps éloignez , d'ailleurs peu ardens à
obliger la Pofterité , ont manqué de fecours
& de lumieres , pour nous décou–
vrir des trefors, qui n'auroient pas échapé
du Mercure Galant.
203
pé à ce Siecle qui eft fi éclairé.
On pourroit marquer icy l'origine
des plus illuftres Familles , fi ce n'eſtoit
encherir témerairement fur les Ecrits
de Meffieurs de Sainte Marthe , Du
chefne , Geoffroy, le Laboureur , du Bouchet,
d'Herouval, du Pere Anfelme Auguftin
Déchauffé, & des autres qui ont
traité & traitent cette matiere fi utile
ment. Joignez à cela, que dans le Mer
cure Galant , qui nous eſt donné depuis
quatre ans , on trouve de tres curieufes
remarques , touchant les meilleures:
Maifonsj de France. Je pourray peuteftre
à la premiere occafion faire part
de quelques Mémoires que j'ay recueillis
fur ce fujet, qui ne feront pas fi communs
, qu'ils ne donnent quelque fatisfaction
aux Curieux de l'origine de la
Nobleffe , & des illuftres Familles.
LE M. D. S. B.
ê༠༡༡
DE
204
Extraordinaire .
DE
L'HARMONIE
.
JAma
Amais matiere n'a efté traitée par un
plus grand nombre d'Ecrivains . Cependant
la Mufique n'a jamais efté ſi
bien d'accord que dans les fentimens de
ceux qui en ont parlé . Il en eft de leurs
Ecrits , comme des parties qui la compofent
, qui font toujours les mefmes,
quoy que chantées par des voix diférentes
. On dire
peut
qu'on reconnoift viſiblement le pouvoir
de l'Harmonie.
que
c'eft
par
là
J'ay donc crû aprés une affez curieufe
recherche , & une affez forte , méditation
, qu'il eftoit difficile de donner
une autre forme à cette matiere , &
de vouloir dire fur ce fujet quelques
chofes que les autres n'euffent pas dit.
La qualité Plagiaire m'a toûjours déplû
; & lors que les Auteurs ne me
font naître aucunes penfées , ou que
leur autorité m'eft inutile , je me palle
aifément de paroiftre fçavant à leurs
f
du Mercure Galant.
205
dépens.. Je me ferois auffi fort bien
pallé par la meſme raifon , de parler de
l'Harmonie ; mais une Perfonne dont
les volontez me font des commandemens
, m'oblige de traiter cette queftion
, & de luy dire ce que les Auteurs.
m'en ont appris. Comme ils rapportent
tous les mefmes . chofes , & qu'ils ont
épuisé cette matiere , on trouvera par
tout ce que j'en diray. J'efpere neantmoins
que ce Difcours n'aura rien de
commun & d'ennuyeux .
Un de nos vieux Poëtes , qui eftoit
au Duc d'Alençon , Frere de Henry III.
nous a laiffé un Poëme intitulé la
Galliade. Dans cet Ouvrage , qui eft
comme une espece d'Eneydopedie , où
font contenus les Sciences & les Arts
Liberaux , que les Gaulois ont inventez
, & enfeignez à leur Pofterité, il dit
que la Mufique doit fon commencement
à Bardus , fixiéme Roy des Gaules
, dont le nom en Langue Chaldaïque,
veut dire Fils du Fondement , ou de
la Réfonnance ; & que les Bardes,
qui font décendus de ce Prince , ont
efté les Inventeurs des Orgues , de
la
206 Extraordinaire
II
fa Harpe , de la Lyre , du Lut, & de
plufieurs autres Inftrumens. Ce Poëte
compare la Voix , qui fe repand & fe
multiplie dans l'air , à la pierre qu'on
jette dans l'eau , qui trace & forme pluheurs
Cercles ; & comme ils font plus
ou moins grands , felon la force avec
laquelle elle a eftê jettée , de mefme le
fon eft plus ou moins haut, felon la violence
avec laquelle la Voix eft pouffée.
y a donc le ton bas , & le ton haut,
& le moyen , qui n'eft ny trop haut ny
trop bas. Il ajoûte encor la comparaifon
des Chalumeaux , dont le fon eft
diferent , à proportion des trous qui
font ou plus pres, ou plus éloignez de
la bouche. Ainfi ce fouffle de l'efprit
moteur eſtant pouffé au dehors , fe repand
dans les lieux , & leur imprime
cette agréable Harmonie , qui fe communique
à chacun d'eux comme autant
de Cercles, dont les uns font plus grands,
& les autres moindres. Mais cette voix
fe fait bien mieux entendre aux efprits
dépouillez de la matiere , parce qu'ils
font plus pres de leur principe . Ainſi le
dixième des Cieux raifonne plus haut,
parce qu'il le fait une fucceffion de l'un
टे
Du Mercure Galant.
207
•
à l'autre jufqu'au Ciel de la Lune, où
cete Voix diminue , & s'abaille .
Suivant la pensée de ce Poëte, la Mufique
eft bien plus noble dans fon origine,
que quelques-uns n'ont crû, puis
qu'elle vient de l'Harmonie celeſte,
& de l'accord qui fe rencontre dans le
nombre des Cieux & des Planetes , &
non pas des coups de marteau redoublez
fur l'Enclume , qui en donna l’idée
à Jubal ou à Pytagore, comme veulent
quelques autres. La Mufique de
La Terre n'eft que l'ombre de l'Harmo
nie des Cieux, Dieu , dit Platon , eft la:
Voix Souveraine , & cette Voix fe repand
dans leur Mouvement Periodi
que. Cette Harmonie n'eft feule
ment une jufte proportion entre toutes
les Parties du Monde , un ordre :
exact & regulier dans le concours de
toutes ces Creatures, enfin une parfaite
Symetrie du grand & du petit Monde ;
mais une Mufique compofée de Sons &
de Voix , qui fe fait par l'approche &
Féloignement des Corps Celeftes. Elle
eft moins parfaite que celle du Paradis
, mais plus excellente que celle
de la Terfe. Synefius n'eftoit pas éloi-
་
pas
gné
208 Extraordinaire
gné de ce fentiment , quand il compare
le Monde à une Harpe ; & Dieu demande
à Job , qui eft l'Homme fur la Terre
qui puiffe faire la Mufique du Ciel.
Les Pytagoriciens difent pour prouver
cette Harmonie Celeſte , que l'Ame
du Monde eft compofée de fept nombres
divers qui procedent du Pair
& du nom -Pair , qui font enfemble
une alliance Arithmetique . Ce nom
bre premier & pyramidal , eft l'Unité.
Apres fuivent le Binaire & le Ternaire
, qui doublant , l'un au premier , &
l'autre au fecond , produifent l'Hémiole
. Apres deux vient le quatre , & le
neuf regarde le trois , dont l'un double
au fecond , & l'autre au troifiéme.
Le huit fuccede , & double au quatriéme
; & pour fonder le Triangle, on pofle
vingt fept , qui triple à neuf , fait que
l'un fe multiplie vingt-fept fois en foy.
On prétend que de ces nombres Dieu
ayant composé l'Ame de l'Univers,
non feulement tout fut produit par
poids , nombre , & meſure ; mais qu'ils
forment fur les tons des Cieux les
fix genres d'accords de la Mufique. De
deux à l'égard d'un,fe fait la proportion
dou
du Mercure Galant.
209
doublée, qu'on appelle Symphonie, ou
Diapafon. De trois comparez à deux ,'
naît l'Hémiole , ou Diapenté , lors que
la Voix arrive à la quinte. De quatre à
trois , qui eft le nombre Epitrite , vient
le Diateffaron , ou la Quarte ; & depuis
trois à un , la Voix qui fe quarte par
muances , fait un accord de Diapafon
avec Diapenté, ou autrement de l'Octave
& de la Quinte. L'accord d'un à
quatre eft Dildiapafon , qu'on dit deux
fois parfait. De huit à neuf eft le nom
bre appellé Epogdoue , qui forme le
ton de tous les accords. La Quarte eft
de deux tons & demy ; la Quinte de trois
tons & demy ; l'Octave , ou Diapafon
comprend fix tons entiers ; & l'accord
de deux accords , qui eft Diapafon avec
Diapenté , fe mefure & fe compaffe
de neuf tons & demy. Le Diapafon,
qu'on appelle une quinzième , contient
douze tons pleins , & eft le plus
grand accord de la Mufique , foit pour
la Voix, ou pour les Inftrumens, Mais on
prétend que le ton des Cieux s'étend
plus loin , & que la Voix de l'efprit moteur
peut jufqu'à quatre fois comprendre ,
& embraffer les neuf tons & demy en
bonne
210 Extraordinaire
bonne.confonance. Mais comme toutes
chofes , & Dieu même prend fon repos
dans le fept , ainfi la fuite de Voix , ou
l'étente de l'air , ne paffe point plus
avant.
On rapporte diferentes opinions
pour établir ces fept Voix dans les
Cieux , & entr'autres celles de Boèce,
qui eft moins abftraite & plus vrayfemblable.
Ce grand Homme dit qu'au
Ciel de Saturne fe fait la groffe voix,
comme l'ut , au Ciel d'apres ; le re un
peu plus haut , le my dans la fphere de
Mars , lefa au Ciel du Soleil ; & parce
que Venus & Mercure font leurs
cours prefque en melmes jours & en
mefme temps
, le Soleil y fait un unif
fon , ou y raiſonne deux fois ; & le la,
qui eft le plus élevé , demeure dans le
Ciel de la Lune.
Pythagore compare les temps de la
Mufique aux intervales des Aftres- Il
dit qu'entre le Ciel de la Lune & la
Terre, ily a un ton; un demy- ton de la
Lune jufqu'à Mercure ; autant de Mer .
cure à Venus ; & depuis Venus au Sofeil
, une fois & demie autant de diftance
de Venus à Mercure ; du Soleil
à
du Mercure Galant.
;
à Mars un ton , comme entre la Lune
& la Terre de Mars à Jupiter , un
démy-ton , & autant de Iupiter à Saturne
; de Saturne jufqu'au Zodiaque,
une fois & demie autant que de Lupiter
à Saturne ; ce qui joint enfemble,
compofe fept tons , & fait une Mufique
parfaite , comme eft le diapafon. Tout
cela eft tiré du Chap. 12. du 2. Livre
de Pline. De cette Harmonie eft ve.
nuë la Diatonique , que quelques Anciens
ont louée & preferée à la Chromatique
& à l'Harmonique , blâmans
le Fleuretis & la Mufique trop figurée.
Cette Mufique celefte , quoy qu'élevée
au deffus des fens , pent eftre comprife
par la raifon , & on dit que David
monta fa Harpe fur le nombre des
Cieux , & Orphée fur celuy des Planetes
. Il tira de la Lune , la voix nommée!
hypathé, de Mercure Parhypaté, de Venus
lycanos , du Soleil mefé , de Mars:
paramelé , de Jupiter parameté , & de
Saturne neté , & toutes ces voix fe trouverent
renfermées dans la Lyre.
Mais tout le monde n'ayant pas l'oreille
fi fubtile que les Platoniciens ,
& ne pouvant pas comprendre les nombres
212 Extraordinaire
·
bres miftérieux de Pytagore , quelquesuns
ont inventé une autre allégorie,
fur laquelle ils ont fondé l'origine de
l'Harmonie. Ils disent que noftre Mufique
eft imitée du parfait mélange des
Elémens qui compofent nos corps , &
qui font la diverfité des Saifons . La
Balfe repréfente l'humeur melancolique
, l'Hyver , & la Terre. La Taille,
le Phlegme , l'Automne , & Eau. La
Haute- contre, le Sang, le Printemps, & .
l'Air. Le Deffus , la Bile , l'Eté , & le
Feu; & toutes les autres voix ou les autres
fons , conviennent avec l'une ou
l'autre de ces parties. Cela s'accommo
de encor avec la doctrine des nombres ,
L'un fe rapporte à la terre & à l'humeur
mélancolique ; le deux au phlegme
& à l'eau;le trois à la bile & à l'air;
le quatre au fang & au feu. 11 eft certain
que fi les nombres font l'Harmonie
, & fi on connoift par eux la nature
& le remede des maladies , on peut ju .
ger par eux de l'état & de la fituation
de l'ame. Lors qu'ils font bien reglez ,,
ils font le jufte tempérament des humeurs,
qui rend une fanté parfaite , &
de leur exacte proportion il naift cette
parfaite
1
du Mercure Galant.
213
J
parfaite Harmonie qui flate fi agreablement
nos oreilles . Comme au Nom de
Dieu il y a quatre lettres , il y a par raport
quatre parties à la Mufique , qui
répondent aux quatre facultez de l'ame
raifonnable , le fens , la fantaiſie, l'intellect
, & la taifon . Les Anciens établiffoient
auffi quatre Syftemes , le Syfteme
des Bardes, ou de la Mufique vocale
, le Syfteme d'Orphée , le Syſteme
humain , le Syſteme de David ou
du Monde archétipe . Mais pour ne
point defcendre icy dans ce que la
Mufique a de plus particulier , ce qui
feroit d'un trop long détail , je me contenteray
de dire qu'au commencement
il n'y avoit que trois tons , fondez fur
- les trois âges de la vie ; l'enfance , la
jeunelfe, & la vieilleffe,représentez par
trois voix,la baffe , la haute ,& la moyenne.
Il n'y avoit auffi que trois fortes de
Mufique , l'Harmonique , la Diatonique
, & la Chromatique , & trois Modes
de chanter ; la Dorique , la Phrygienne,
& la Lydienne . La Dorique repréfentoit
la baffe , la Phrygienne , la
haute- contre ou la moyenne voix , &
la Lydienne le deffus ou la voix grêle.
Sapho
214
Extraordinaire
•
Sapho inventa une quatriéme Mode ,
qu'on appella mixolydienne ; mais l'augmentation
des cordes fur la Lyre, ayant
efté jufques au nombre de huit , on remarqua
autant de tons diférens , & ces
tons prirent leur nom de celuy des cordes.
La premiere eftoit la groffe , nommée
proflambanomene ; la feconde proche
de la groffe , hypate ; la troifiéme,
parhypate ; la quatrième , hyperhy pate ;
a cinquième , mefe , qui veut dire
moyenne ; la fixiême,parameſe ; la feptiéme
, paranete , & la huitième , nete,
qui eft la chanterele. En fuite ily
eut donc huit Modes de chanter ,
dérivées des autres ; la Dorienne , qui
approche de la groffe corde proflambanomene
ou voix à quize ; la Soudorienne,
qui eft lypate ou voix principale
; la Phrygienne , qui eft la paripathe
ou voix approchante de la principale ;
la Souphrygienne , qui eft lyperipathe
ou voix approchante de la moyenne , la
Lydienne , qui eft la mefe ou voix
moyenne ; la Soulydienne , qui eft la
paramele ou voix prochaine de la mefe
; la Mixolydienne, qui eft la paralete
ou voix prochaine de la plus haute des
fepares ; & la Soumixolydienne
C
1
qui
du Mercure Galant .
215
eft la nete ou voix la plus haute ; & tout
cela fe termine en deux tétracordes ,
dont les quatre premieres font baffes
& graves , & les quatre autres hautes
& aiguës. Ainfi nos Muficiens ont pris
leurs tons de ces huit Modes , qu'ils accommodent
à chacune , & dont il eſt
aifé de faire l'application .
Si chaque Mode avoit fa maniere
de chanter , elle avoit auffi des Inftru-
-mens qui luy eftoient propres. La Dorienne
avoit la Lyre, la Harpe , le Lut,
la Viole ; la Phrygienne, la Trompete,
& le Hautbois ; la Lydienne , la Flufte
& le Flajolet . Pour l'Orgue,il contient
tous les Modes , & il n'y en a point
dont il ne foit capable . Les Orgues
n'ont paru en France que fous le Regne
de Pepin le Bref , & ce fut Conftantin
Copromufe qui les envoya à ce Prince ;
mais la Mulique eftoit en ufage dans
nos Eglifes dés le commencement de la
Religion , & elle paffa des anciens
Druides aux premiers Fidelles. Cette
Mufique eftoit à la Phrygienne , mais fi
groffiere & fi barbare , que ce fut avec
grande raifon que Charlemagne la bannit
de l'Eglife Gallicane , & introduifit
C
le
216
Extraordinaire
le Chant Grégorien en fa place. On dit
que les Romains ont efté les premiers
parmy les Payens qui ont admis la Mufique
dans leurs Temples , & dans leurs
Cerémonies.
Il y a trois Médietes dans la Mufique,
l'Arithmétique , la Geometrique , &
l'Harmonique. L'Arithmétique fur-
. monte , & eft furmontée de nombre
égal . La Geométrique de raifon égale,
& femblable , & l'Harmonique n'eft
furmontée ny par nombre , ny par raifon
égale , mais des mefmes parties de
fes extrémitez. Ariftote ne compte que
deux Médietes , l'Arithmetique , &
l'Harmonique. Cette maniere d'intervalle
fe pratiquoit dans la Mufique dont
les Payens fe fervoient dans leurs Temples
, qui eftoit compofée d'Eftrophés,
d'Antiftrophés , & d'Epodes, fuivant, la
Loy qu'on appelle du Metre. Les Prophês
,dans la Doctrine des Platoniciens ,
marquoient le cours rapide , & vehement
des Cieux ; les Antiftrophés , le
mouvement plus pofé des Planetes ; les
Epodes , la folidité & fermeté de la
Terre. Mais ce qui eft admirable dans
cet Art , c'eft que les intervalles y font
harmo
du Mercure Galant.
217
·
harmonieux . Ce filence a fon agré
ment, & fait par fes poles & fes fufpenfions
de voix , une cinquiéme Partie
dans la Mufique , qu'on nomme le
Tacet. Vn Ancien appelle ces intervalles
des filences bien placez , filentia
ordinata. En effet, ce filence régulier &
concerté , augmente à faire remarquer
la beauté du Chant. Il y a mefme une
voix , difent les Maiftres , qui approchent
du filence , & cette voix eft le
mouvement de haut en bas. Enfin le
Son eft un frapement d'air fenfible , &
perceptible à l'ouye que forme la
voix ; & la Mufique un Art qui l'exprime
par fignes, & par figures , foit par le
Chant, ou par la Note. On dit que Pithagore
en fut l'Inventeur , apres avoir
obfervé la cadence que' faifoient les
coups de Marteau redoublez fur l'Enclame
, il mit quatre Chevilles contre
la muraille de la Chambre qu'il lia
avec des Cordes de boyau en égales diftances,
de mefme groffeur & longueur,
aufquelles il attacha divers poids , ce
qui faifoit divers Sons , lors qu'elles
eftoient touchées . Le poids le plus
leger faifoit le Son grave & pefant,
Q. d'Octobre 1680,
}
K
218
Extraordinaire
parce qu'il eftoit moins tendu. Le poids
pefant faifoit le Son grefle & aigu , &
ainfi des autres , ce qui rendoit une efpece
d'harmonie , & formoit quelques
accords de la quarte , de la quinte , &
de l'octave, lors que les cordes eftoient
touchées enfemble . De là eft venuë
la Mufique, foit de la Voix, ou des Inftrumens
; mais elle avoit pris fon origine
longtemps avant Pithagore , puis
que Jubal chez les Hebreux , inventa
les Inftrumens , & fut fçavant dans la
Mufique. Apollon l'apprit aux Grecs;
Marfyas , inventa la Flûte ; & Olimpus
le genre Harmoniqué. Amphion
a efté le premier qui a chanté
par mefure , & à la Lydienne ; Thangras
, à la Dorique ; & Marfyas , à la
Phrygienne, Il est conftant que les Bar
des ont efté les premiers qui ont joint
les Vers à la Mufique , & qui ont poffedé
ce bel Art de toute antiquité. Bardus
l'avoit appris de Drus fon Pere ;
Drus , de Saron ; Saron , de Samothés;
Samothés, de Gomer; Gomer, de l'Hercule
Gaulois ; & cet Hercule Gaulois,
d'Atlas qui la tenoit de Janus. Quoy
qu'il en foit, la Mufique Dotienne paffe
pour
du Mercure Galant. 219
pour la plus parfaite, & la plus naturelle
à l'Homme. On en rapporte des ef
fets forprenans . On dit que Pithagore
voyant unjeune Homme emporté ďamour,
& de vin , & animé par un
foueur de Flûte , qui joüoir à la Phrygienne
, il fift changer de ton au Muficien
, & tout d'un coup le jeune Homme
devint auffi fage & auffi moderés
qu'il
eftoit emporté & furieux auparavant.
Empedocle n'eut pas plutôt chanté
à la Dorienne quelques Vers d'Homere,
devantun Homme qui alloit ôter
la vie au Meurtrier de fon Pere qu'il re
mift fon Epée , & pardonna à fon Ennemy.
Elle met donc l'Ame dans le calme,
& dans le repos . Leokienne chaffe
Pennuy , & caufe un doux fommeil ; &
la Lydienne diffipe le chagrin , & la
mélancolie l'aftienne , infpire l'a
mour & la joye ; la Phrygienne , excite
le courage , & porte à la guerre. Un
Ancien a dit , que le Monde eft un Livre
de Mufiques que les Jours & les
Nuits en font les Notes ; & que la Juftice
le marque, & le compofe ; mais c'eft
une allegorie , on en fait l'experience
dans les chofes inanimées.Pline dit que
Kij
220 Extraordinaires
"
dans le Lac d'Orchomenie proche de
Cheronée , il y a des Rofeaux qui ont
une harmonie infufe , dont on faifoit
au commencement des Flûtes , qui raifonnoient
toutes feules apres qu'on leur
avoit donné le ton . Ce qui prouve
les paroles du Prophete , que toutes
les Creatures chantent la gloire du
Createur. Que dirons nous de ces
deux Chantres perpetuels de la Nature
, les Cygales & les Sauterelles ?
dont les uns commencent à la my Juin,
& les autres à la my Septembre , pour
continuer leur Mufique durant toute
l'année ; mais fur tout la Cygalle
eft fi amie de l'harmonie , que non
feulement elle chante toûjours , elle
fuplée encor à la voix des autres. La
Chanterelle du Lut d'un Homme s'étant
rompue , elle remplit heureufement
la place , & luy aida à chanter la
Victoire qu'Apollon avoit remportée
fur le Serpent Python . Mais y a -t-il
rien de comparable au Chant mélodieux
des Oileaux Leurs petits Concerts
font les delices de nos Bois , & de nos
Solitudes. Le Roffignol poffede feul
toute la fcience , & tous les agrémens
de la Mufique ; mais il faut remarquer
icy ,
du + 211. Mercure Galant .
C
icy , que tous les Inftrumens font fondez
fur le Chant des Oifeaux , & qu'il
yen a peu qui expriment parfaitement
la Voix humaine . Comme il n'y a que
l'Homme qui joigne la parole au chant }
toutes les autres Creatures ont de la
Voix & du Son , & peuvent eftre capables
d'Harmonie, mais point du tout
du Chant. Si on dit le Chant des Oifeaux
, c'est qu'ils font capables de la
parole ; mais neantmoins c'eft une façon
de parler , ils chiflent & ne chantent
pas. Soit donc que les Créatures
pouffent au dehors , les accords de cette
divine Harmonie, foit qu'elle la renferme
en elles - mêmes par laparfaite fy
métrie qui les compofent , elles font
fenfibles à la Mufique , & s'en laiffent
toucher. Le Berger Daphnis dans
le Sophifte Longin , fait faire à fes
Chevres ce qu'il veut , par le moyen
de la Flûte. Je ne parle point des Echos
& des Syrenes , pour dire que tout
eft remply de cette Harmonie univerfelle.
Le Ciel, la Terre , les Eaux , les
Bois,la Mer. En effet, toute agitée qu'el
le eft, elle n'eft pas fans accords & fans
harmonie , puis qu'elle a le Son d'une
Kiij
222 Extraordinaire
,Sa
4
Harpe fur les Rives d'Actium. Vné
Fontaine prés d'Elufine , s'agites &
s'élance au Son de la Flûte , ce qui a
fait dire à quelqu'un , que l'efprit moteur
& harmonique , eftant infus dans
les Eaux, auffi bien que dans les Cieux,
il peut les faire bouillonner au Son de
la Voix , ou des Inftrumens.
Enfin le Chant eft le fymbole de l
joye , & le remede de la trifteffe : 1
adoucit nos malheurs , il fait paroiſtre
le chemin & le travail plus courts ; il
caufe aux Enfans un doux fommeil , &
une agreable gayété, qui diffipe & qui
feche cette fâcheufe humidité dans la
quelle ils font plongez pendant les
premieres années de la vie , elle re
veille les Hommes faits , & chaffe de
leur efprit cette noire melancolie qui
les accable quelquefois, & dans laquel
le ils paroiffent enfevelis, La Mufique
délaffe l'efprit , foulage les peines du
corps , & modere les paffions. Afecle
apaifoit par fon chant les émotions du
Peuple, Damon parla Trompette retiroit
les jeunes gens de la débauche ,
& les portoit à la temperance. Afclepiade
par elle gueriffoit de la furdité ;
4
Hifmo
du Mercure Galant.
223
Hilimonias de la Fiévre & de la Gou
te feyatique ; Theophrafte de la Folie,
& Thales de la Pefte. On dit encor,
que Caton eftant un jour à la Cam
pagne , guerit fon beftail par une Chanfon
ruftique. Il ne faut donc pas s'étonner
fi on attribuë tant de merveilles à la
Lyre d'Amphion & d'Orphée ; La Mufique
guerit les Linphatiques , chaffe
les Demons , donne l'efprit de Prophe
tie , touche le Coeur de Dieu meſme.
Si elle est née de la Paix , & propre
dans le plaifir, elle n'eſt pas moins ne
ceffaire à la Guerre. Les plus grands
Heros ne l'ont pas dédaignée ; témoin
Achille , Alexandre , & tant d'autres,
qui en ont fait un divertiffement auffutile
qu'agreable. Il n'y a que la Mufique
mole & effeminée qui puiffe corrompre
l'ame . Alexandre refufa la Lyre
de Pâris par cette raifon ; mais j'ay
celle d'Achille , dit- il , fur laquelle je
chante les beaux faits des Heros . C'éroit
de ce ton- là que chantoient les
Grecs , qu'on ne pouvoit entendre fans.
fentir échaufer fon courage. S'il y a
donc une Mufique impure & diffoluë,
il y en a une chaſte & modefte, qui n'in-
Kiiij
224
Extraordinaire
↳
fpire que de bons fentimens . Tel eftoit
le Chant d'Efgifte aupres de Clitemneftre.
En effet , la parfaite Mufique eft
une veritable idée de l'union & de la
juſte conformité des Creatures entr'elles
& leur premier eftre. Il en eft des
quatre parties de la Mufique , comme
des quatre Temperamens qui compofent
les Hommes ; Ils n'ont rien de
vicieux , que l'excés qui s'y rencontre
, ou quand ils ne font pas reglez par
la droite raifon. Il faut donc avoüer
que lors que la Mufique eft judicieufement
conduite , elle eft non feulement
d'une grande utilité , mais encor elle
a quelque chofe de Divin , qui éleve
l'ame au deffus des fens , & d'elle-même
. Elle a donc efté fagement ordonnée
dans nos Eglifes ; & il ne faut pas
fe perfuader que lorfqu'elle eft confor
me aux Paroles & aux Ceremonies de
nos Myſteres , elle flate & corrompe,
nos Ames , ce qui vient de Dieu ne
touche point nos fens . On ne peut auffi
troplouer Saint Jean Damafcene, Cofme
Hierofolimitain & Gregoire .
le Grand , qui par une méthode de ,
chanter toute pure & toute Celefte, ont
و
fait
du Mer cure Galant. 225
1.
fait retentir des loüanges de Dieu les
Eglifes Grecques & Latines. L'une &
l'autre méthode eftoient Dorienne,
ce qui montre l'excellence de ce Mode.
Enfin hair la Mufique eft un fi
gne de Reprobation ; ce qui peut venir
de l'averfion que le Diable a pour
elle. Il y a une Province en Perfe où
les Enfans ne crient & ne pleurent
qu'en Mufique ; mais cela fe doit entendre
des habiles Muficiens, qui naiffent
dans ce Païs-là, dont Gergone eft
la Capitale. Vn fameux Chinois foûtenoit
qu'un Etat ne pouvoit eftre bien
gouverné fans Mufique, c'eft à dire ſans
Ia Iuftice & l'Equité , qui en doivent
faire l'Harmonie. Il ne faut pas prendre
cette penfée à la lettre, ce feroit tomber
dans les Mélodies naturelles &
politiques
du Docteur Flud Anglois , qui
font entierement chimeriques .
le ne rapporte point icy les noms
de ceux qui ont excellé dans cet Art,
foit par le talent qu'ils ont reçeu de
fa Nature , pour bien chanter , foit
par les connoiffances qu'ils fe font ac
quifes dans la Mufique , le dénombrement
des
Anciens feroit trop long &
K V
226 Extraordinaire
&
trop ennuyeux , & celuy des Modernes
pourroit eftre fufpect de flaterie
d'affectation . Les uns & les autres font
connus des Sçavans , & . des Connoiffeurs
, qui rendent à leur merite ce qui
Juy eft dû ; mais il feroit à fouhaiter
que les Chantres & les Muficiens , ne
gâtaffent point ce bel Art par des manieres
falles & def- honneftes , qui corrompent
les moeurs de ceux qui les entendent
; fur tout les Muficiens François,
font encor plus obligez à conferver
l'honneur de la Mufique ; car foit
qu'elle ait pris naiffance en France,
ou qu'elle y ait efté receue , & cultivée
par nos Anciens Gaulois , il n'y
a point de Nation qui ait plus d'inte
reft à la maintenir dans la pureté , &
à travailler à fa perfection. La Mufique
commença de reprendre fon éclat
fous le Regne de François I. & chacun
fçait la paffion que Henry II. &
fes Enfans avoient pour elle ; mais cela
n'approche point de ce que Louis
1E GRAND a fait pour fa gloire , par
la protection qu'il a donné à l'Academie
Royale de Mulique, que le celebre Monfieur
de Lully a établie depuis quelques
an
du Mercure Galant.
227
années. C'est là qu'on travaille tous
les jours à la dépouiller de ce qu'elle
avoit de groffier & de barbare , & à
luy donner ce que l'Art a de plus fin,
& de plus exquis. Tant de méthodes
de Chanter fi touchantes, fi aifées , &
fi naturelles ; tant de beaux Livres
d'Airs , & de Motets pour la Chapelle
& pour la Chambre du Roy , font les
fruits délicieux de fes nobles exerci
ces. Mais pour finir par Yes Chef d'auvres
de fon illuftre Sur-Intendant , ne
faut- il pas demeurer d'accord , que la
Mufique eft parvenue à ce haut degré
d'excellence & de perfection , où l'a
fouhaitée le plus grand Roy du
Monde
Ces divins Opera dont les rares merveilles
Enchantent à la fois nos yeux & nøs
areilles,
Font dire de Baptifte , à tous les beau
Efprits
Que fur les Chantres Grecs il remporte
le prix.
Et que la France voit aujourd'huy dans
cer Homme
Tour
228 Extraordinaire
<
Tout ce que la Mufique eut de charmes
à Rome.
DE MARPALU.
Le vray Mot de la premiere des deux
Enigmes du Mois de Novembre , eftoit
le Souflet. Voicy de quelle maniere elle a
fté expliquée en Vers,
Q
I.
Ve d'un Souflet bizarre eft la nature
!
Il renferme en fon corps une ame , & ne
vit pas ,
Sans elle cependant il fait pauvre figure,
Et c'est par fon moyen qu'on en fait
quelque cas.
Des Eftres generaux il tire fa matiere,
Sa peau des Animaux , ſon fer des Mineraux
;
Et pour fe reveftirpar devant & derriere,
la recours aux Bois , qui font des Ve
getaux.
Pour achever encor fa furprenante hiftoire
,
Dans les mains d'une Belle il trouve de
L'employ.
Et
du Mercure Galant.
229
t
Et le Chimifte enfin , ce curieux , doit
croire ,
Qu'il dit vray , quand il dit ,il ne peut
rien fans moy.
LE SOLITAIRE DE BOIS -ARTAULT,
pres de Provins.
A
I I.
H, pour se coup , le Mercure a
raifon >
Et je le foûtiendrois moy feule à tous les
Hommes ;
Dans le Mais où nous fommes,
Un Souflet eft pour nous un meuble de
Saifon.
Mademoiſelle BouvART,
de Chartres.
III.
E termes fpecieux une fi grande
Liste , DE
Mineraux, Vegetaux, cela fent l'Alchimiste.
Je croy que noftre Medecin
Quand il compofa cette Enigme
D'une maniere fi fublime ›
Travailloit au grand oeuvre un Souflet
à la main.
LA BLONDINE GUERIN
Com
230
Extraordinaire
I V.
Ommunément en ce Mois
Chacun foufle dans fes doigts ;
Comm
Le Mercure Galant en ce point nous
foulage,
Puis qu'un Souflet eft , je gage,
Lepremier de fes deux mots.
Jamais Piece de ménage
Ne nous vint plus à propos
LEGER , Docteur en Medecine
de Mortain.'
Sganarel
V.
Ganarelle pourfon Hyver
Avoit de Bois une amplefourniture,
Mais il ne brûloit point ,parce qu'il eftoit
verd ,
Et cela luy mettoit l'efprit à la torture.
Chacun apprit ce déplorable fait,
Le bruit enfut juſqu'au Ġalant Mercure,
Qui pour arrefter tout murmure,
Audit Seigneurfit préfent d'un Souflet.
LE RAT DU PARNASSE,
du Cloiftre S. Mederic.
Ceux qui ont expliqué lamefme Enigme
fur le Souflet , font Meffieurs le
Brest, Rue Montmartre ; Le Doux, Fils
d'un
du Mercure Galant.
231
d'un Confeiller de Sainte Menehoud; D.
Ruffier, de Paris ; Guillebor ; Mefdemoifelles
Tigrine;De l'Epine, de Languedoc ;
Bouvard, de Chartres ; L'Inconnu de Loches
; Le Nouvel Accordé du Marais ;
L'Inconftant de profeffion; Le Perroquet
des Mufes , Le Pancrace de la Rue Pla-
Striere Le Petit Cochet de Sainte croix;
L'aimable Solitaire de Sainte Croix ; Le
Jaquemar du Clocher S. Paul; L'Inconnu
de Rouen , C. Charpentier d'Anthony,
L'aimable Euterpe ; La Belle Recluse ,
L'Amante fans amour ; La Spirituelle
Calliope ; & Plautine la Cadete.
3
On a expliqué la mefme Enigme fur
la Pendule , l'Imprimerie, l'Hiftoire, la
Plume, le Livre, la Devife , la Mode , la
Bouteille , le Bled , la Montre , l'Encre,
la Bourfe , la Mine d'or , le Vif- argent,
le Claveffin , l'Orgue , la Baffe de Viole,
le Lut, la Bougie , & la Guitarre.
On ne peut mieux expliquer la fecon
de Enigme dont le Mot étoit le Chanvre,
qu'a fait Mademoiſelle Gauvain de Molefme,
dans les Vers quifuivent .
A
Pres le longfejour par vous fait
dans les Champs ,
On
232
Extraordinaire
Où les Oifeaux d'abord vous ont tant fait
la guerre ,
Si l'on vous tire de la terre ,
C'est au grand regret des Méchans ,
Aufquels Damoiselle la Corde
Fait rarement miféricorde.
D'autre-part vous paffez par cent diver
fes mains ,
Vous eftes faite Toile , & fervez les Hu
mains
A diverfes fortes d'ufages .
La chofe eft en effet conftante parmy
nous
Que les Religieux qui renoncent à vous,
Paffent par tout pour les plus fages.
Quand vous n'avez plus rien ny de bon,
ny de beau
و
Et que vous eftes vieux drapeau,
L'on vous fait au Moulin promptement
comparoiftre ,
Où l'Art yous donne un nouvel eftre
A force de coups de marteau,
Et Papier vous venez nous fervir de nouveau.
Alors il eft incontestable
Que de l'Encre empruntant le plus foible
fecours ,
Vous avez le don admirable
De
du Mercure Galant. 233
De vous faire entendre aux plus
fourds.
Le premier des deux Madrigaux que
vous allez voir , eft de Mademoiselle
Huot de la Rue S. Honoré & l'autre.
de M. le Prieur Pelegrin.
JE
1.
E me fens mordu , je vous jure ,
Plus de cent & cent fois les doigts,
Pour deviner, Galant Mercure,
Voftre deuxième Enigme de ce Mois,
Apres maint effort incroyable ,
I'en suis maîtreffe enfin , & je vais
parier
Que j'en tiens le fens veritable,
Lors que je tiens du Linge & du Papier.
V
II.
Ous qui cheriẞez tant Mercure,
Déplorez fa trifte avanture.
Courant le Mois dernier pour affaires
de
coeur ,
Un foir il perdit fa Valife ;
Encor pour fon plus grand malheur,
Je pense que quelque Voleur .
Luy faifit jufqu'à fa Chemife .
Avecque raifon je le crois,
Carpour reparer le dommage
De
234
Extraordinaire
De fan Linge perdu dans fon dernier
meffage ,
Il luy fallut femer du Chanvre l'autre
Mois.
Lamefme Enigme a efté expliquée fur
le Chanvre par Meffieurs Bridours
Prieur de Boisguilbert en Normandie, Le
Chevalier Blondel; C. Hutuge, d'Orleans;
Soyrot , de Chaſtillonfur Seine y Martel,
dela Rue Trouffevache ; Mefdemoifelles
Humbert, Elles du Lieutenant General de
Sainte Menehoud;Thérefe de Verchamps;
De Champrofier, du Quartier du Palais
d'Alençon ; Le jeune Ecoffois de Tours;
Le Reclus malgré luy,de la Ruë Ganterie
de Rouen; Le Pefant , & les Solitaires des
dix Vertus,de la mefme Ville ; L'Amant
reffufcité de la Bourguignonne ; L'aimable
Inconstante du Quartier du Palais
-Alençon ; La charmante Comteffe ; &
le Poulet recouvert de la belle Monton,
de la mefme Ville.
La Bouteille , le Vin , le Tabac , la
Potence , le Tambour , l'Or, l'Argent,
le Métal à fabriquer, le Parchemin, l'Amour
, le Raifin , l'Oeuf , la Canne , &
les Ongles , font les autres fens qu'on ·
a donnez à la mefme Enigme .
du Mercure Galant .
235
l'adjoûte les Noms de ceux qui ont
trouvé les vrais Mots de l'une & de l'antre.
Meffieurs de Boiffimon C. D.C.Gardien
, Secretaire du Roy ; L'Abbé de la
Ruë Montmartre , De la Tufte ; & le
Solitaire de Gimbrois,
-Les trois Explications en Vers que
jajoûte icy fur l'Enigme enfigure de Vénus
naiffante, uousferont connoistre qu'elle
ne cachoit autre chofe que la Perle,
L'application en est aisée.
Q
I.
V'admirez-vous , Barbons ? qu'admirez-
vous , lenneffe ?
Quel eft ce rare Objet qui femble vous
charmer ?
7
Nous admirons les traits d'une jeune
Déeffe
Qui naist parmyles flors & vagues de
la Mer;
26.39
Qui des Mortels croiroit qu'une écume
infenfée
Dans fes productions puft fi bien rencontrer
?
Thetis a des refforts qui paffent la
penfée ,
Et que tout noftre efprit ne fçauroit penétrer.
Mais
2.36
.
Extraordinaire
A
Mais comment nommez- vous certe illufire
Petite,
Ce Miracle naiffant qui rayonne d'apas,
Ce Chef- d'oeuvre des Cieux, cét Enfant
d'Amphitrite ?
La Perle eft fon vray nom , je ne le cache
pas.
L.BOUCHET , ancien Curé.
de Nogent le Roy,
IN
CHarmante Mere des tendreſſes ,
Quifur le Mont Ida reportaft es le prix,
Ce feroit faire tort aux beaux yeux de
Paris ,
De ne vous croire pas la Perle des Déeffes,
LA BLONDINE GUERIN
O
I I I.
•
N ne fçauroit affez admirer le
Mercure.
Ileft fort curieux d'étre toûjours Galant;
Il eftoit l'autre Mois paré d'un Dia
mant ;
On le voit à préfent dans l'Enigme en
figure
3 Tirer une Perle hors de l'Eau
Pourfe faire toujours plus beau .
L'Amant de la Belle Poitevine .
Сеих
P
237
Mercure Galant.
Ceux qui ont trouvé ce mefme Mor,
font Meffieurs de Bridours Prieur de
Beisguilbert ; Gardien ; De Baiffimon
C. D. C. Blanchard , de Chasteauroux ;
ĽAbbé d' Arreſt , d'Abbeville ; Le Chevalier
Blondel ;
pres de Pontorfon. I
Hermite de Sacé
On a encor expliqué cette mefme Enigmefur
la Verité , lé Sel , la Faveur , lå
Temerité , l'Huiftre le Soleil levant,
& l'Ambre.
QUESTIONS A DECIDER.
Equel eft le plus à plaindre , ou un
, ou la Femme d'un
LMary
jaloux
Mary jaloux.
I I.
Lequel doit eftre eftimé le plus malheureux
, ou l'Aveugle né, ou celuy qui
a perdu la veuë . On les fupofe tous deux
à l'âge de raifon ; & le dernier dans cet
âge de raifon , quand il eſt devenu
aveugle.
i
III.
L'engageante Vatefmonde demande
Ce que doit faire une Belle qui eft
preffée
38
Extraordinaire
preffée de fe déclarer par deux Amans,
dont l'un a beaucoup d'amour & peu de
mérite ; & l'autre beaucoup de merite.
avec peu d'amour. , be
IV.
On demande l'Origine de la Chaffee
V.
On prie d'écrire fur la Superftition ,
& les Erreurs populaires.
VI
On fouhaiteroit que l'on voulut ins
venter des Fables fur l'Origine des
Bagues .
Vit.
MOITESCO
Si l'Eau minérale , en quelque mapiere
qu'elle foit prife , eft utile
dangereufe.
3 Ou
Ceux qui voudront bien fe donner la
peine d'écrire font priez d'envoyer leurs
Ouvrages en caracteres affez gros , pour
eftre lus fans aucune peine , pour le premier
Extraordinaire.
Adieu, Madame, je vous referve un
Traité de monfieur Gauthier fur la Saignée
, qui fatisfera affurément ceux qui
Je déclarent pour ces fortes de matieres.
Le fuis vostres &c.
A PUR
Janvier 1681 ..
LYON
APL&rrucoghrdieuexnpeinffciospus
C.NCdSeaoeSumlfilvleilgluilsoe
TSPJroaicEtnirieSttuaamUttiiss
taT.1aate6nbtf9nurt3lioaibmsuietnti
1
EXTRAORDINAIR E
DU
807157
MERCURE
GALAN T.
RTIER D'OCTOBRE 16807
LYON TO ME
TOME XI I.
YOY
A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY,
Rue Merciere.
TOAM
. D.C. LXXXI
.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
Avis pour placer les Figures.
LA
A Veue du grand Eftang de Bueniro
de Madrid', doit regarder la
page 121
La Planche marquée des Lettres
de l'Alphabet , doit regarder la pa-
La Veue de l'Hermitage de S.Paul
du Buen- Retiro , doit regarder la page
176.
979
EXTRAOR
EXTRAORDINAIRE
D U
OAT
MERCURE
GALAN T.
QUARTIER D'OCTOBRE 1680 .
TOME XII. 1
FIBLIO
THE
Es
Ouvrages qui
compofent
ce dou
zieme Extraordinaire
, ne font point
feulement fur les
Questions propofées dans le dernier
, ma is fur celles dont on avoit
Q. d'Octobre 16 80. A
Extraordinaire
demandé decifion dans celuy du
Quartier d'Avril. le vous ay marqué
, Madame , qu'il m'en eftoit
demeuré beaucoup , &je rens juſtice
à leurs Autheurs , en les joignant
aux nouveaux Traitez dont je vay
vous faire part. Les noms que vous
trouverez au bas de chacun de ces
Ouvrages , vous apprendront à qui
la gloire en eft deuë ; fans que je
prévienne voftre jugement en leur
faveur par aucun éloge. Il y en a
quelques- uns dont la lecture ne
Servirapasfeulement à vous divertir,
mais qui vous feront utiles auſſibien
qu'à vos Amis . Ce font ceux où
les Questions qui regardent la Santé
font agitées. Rien ne doit eftre plus
cher que fa confervation , & il eft
bon que chacun foit éclaircy par
d'habiles Gens , de ce qui luy peut
eftre avantageux , ou nuifible.
A MA
du Mercure Galant.
3
RC3888-38: 28: 33: 33 : 28335S
A MADEMOISELLE ***
VOUS
Ous voulez fçavoir mes fentimens
fur les Questions du dernier Extraordinaire.
Il faut vous les dire en peu
de mots. J'auray du moins l'avantage
de vous pouvoir parler une fois d'amour,
fans craindre de me rendre digne
de voftre colere.
Quel est le plus grand chagrin
qu'une Maîtreffe puiffe donner
à un Amant.
EN
Ntre beaucoup de chagrins qu'une
Belle peut caufer à fon Amant , le
plus fenfible eft affurément celuy de
lay preferer un Riva d'un médiocre
merite. Tous les autres déplaifirs qu'il
peut foufrir en aimant , font pour luy
de fâcheux fujets de trifteffe & de douleur
, mais celuy - là le conduit au defefpoir.
La fidelité & la conftance l'emportent
enfin fur la fierté & fur l'infen-
A fibilité d'une Maîtreffe. Quelque mal-
Y
#t
A ij
4
Extraordinaire....
traité que foit un Amant, tant qu'il luy
eft permis d'efperer , il fe flate toûjours
d'un heureux retour ; mais quand la
preference d'un indigne Rival luy enleve
ce qu'il aime , non feulement la
perte de fes efperances , mais l'injuftice
du choix de fa Belle , & le peu d'eftime
qu'elle témoigne pour luy & pour
fon amour luy font fentir le plus cruel
de tous les fupplices .
Quelques chagrins qu'une ingrate Maitreffe
Puiffe caufer à fon Amant,
Celuy qui luy tient lieu du plus rude
tourment ,
N'eft pas de n'avoir pû mériter fa tendreffe
;
Mais de voir triompher un indigne
Rival,
C'est un mortel chagrin qui n'eut jamais
d'égal.
Si le fouvenir d'un plaiſirpaſſé,cau-
Se du plaifir , ou de la peine.
Probléme partagera bien les
Copinions , &chaque fentiment ne
man
du Mercure Galant .
S
manquera ny de raifons , ny de Partifans
. Pour moy qui prens bientoft ma
réfolution , je me déclare d'abord pour
le plaifir que nous donne le fouvenir
d'un bien que nous n'avons plus . Nous
avons affez de maux préfens & eff. Et fs ,
qui nous rendent malheureux , fans que
nous contraignions noftre memoire á
fouiller dans le paffé pour nous en caufer
d'imaginaires. Si elle doit nous reprefenter
les chofes telles qu'elles ont
efté, n'eft- ce pas luy faire violence que
de l'obliger à nous faire voir le bien
comme un mal , & la joye comme la
douleur ? Je ne puis pardonner ces fentimens
qu'à des Héros de Roman , qui
fe defefperent au fouvenir des faveurs
de leur Maîtreffe , dont il ne leur eſt
plus permis de jouir. Un Homme de
bon fens , doit au moins , s'il ne veut
ou ne peut pas fe faire un plaifir du
fouvenir des biens qu'il n'a plus , ne
s'en point faire un fujet de peine. Pour
moy j'ay de la joye quand je me fouviens
d'un plaifir paffé ; & du chagrin ,
quand je me rappelle en dépit de moy
les difgraces que je n'ay pû éviter.
A iij
6 Extraordinaire
Aquoy bonfe faire une gefne
Du fouvenir des biens qu'on ne poffede
plus ?
Leur perte nous chagrine ; abus.
Le Souvenir des maux doit feul nous
faire peine.
Lequel touche plus aisément le coeur
d'une Belle ; ou celuy qui fe déclarant
d'abord , employe les termes les plus
peffionnez pour luy protefter qu'il
l'aime ; ou celuy qui en luy rendant
beaucoup d'affiduitez , laiffe agir fes
foins fans fe declarer.
Q
Uelle eft l'Indiférente, ou la Fiere,
dont la perféverance & les affiduitez
d'un Amant refpectueux n'ayent
pas gagné le coeur ? La conftance & le
refpect en amour , viennent à bout des
obftacles les plus difficiles à furmonter;
& fi ce chemin-là n'eft pas le plus feur ,
il eft du moins le plus court. Je m'en
rapporterois volontiers aux Dames , &
fuis tres-perfuadé que fi elles avoient à
juger la Queftion , elles la décideroient
en faveur des Amans refpectueux &
foûmis
du Mercure Galant. 7
foûmis , & nous aprendroient par leu
jugement , que fe déclarer d'abord , &
employer les termes les plus paffionnez,
n'eſt pas la voye la plus affurée pour arriver
au coeur d'une Belle , quoy que
cette maniere d'agir paroiffe la plus
touchante. Un Amant difcret qui attend
tout de fes petits foins & de fes
foûmiffions , tient la bonne route. La
complaifance & les affiduitez font plus
éloquentes, toutes muetes qu'elles font,
que les proteftations d'éclat. Aimer fans
le dire, & foûpirer fans ſe plaindre, font
des déclarations refpectueufes qui fatent
la fierté d'une Belle, & qui l'engagent
infenfiblement à nous aimer ; au
lieu que le plus fouvent une déclaration
précipitée faite à contretemps , nous attire
l'averfion de la Perfonne dont nous
cherchons à nous faire aimer.
Eure l'officieux,le galant, le diferet,
Par mille petits foins attaquer une Belle,
Quoy qu'elle foit fiere & cruelle ,
C'est pour s'en faire aimer l'infaillible
Secret.
A iiij
8 Extraordinaire
Si un Amant mal- traité de la Perfonne
qu'il aime, peut fans l'offencer
fouhaiter la mort.
C
' Eft l'injure la plus grande, & l'affront
le plus fenfible qu'on puiffe
faire à une Maîtreffe, que de fouhaiter
la mort. Un Amant qui aime veritablement
& tendrement, n'a point de tranfports
fi violens. A peine en vient- il aux
plaintes, ou s'il luy en échape quelquesunes
, elles font fi refpectueuses , qu'on
les prendroit bien plutoft pour de nouvelles
proteftations d'amour , que pour
des reproches . S'il eft mal traité, il foufre
patiemment les rigueurs de la Perfonne
qu'il aime, & croit fe les eftre attirées
par la temerité qu'il a euë de luy
adreffer fes voeux . Que s'il en reçoit
quelques faveurs , ce font des graces
qu'il ne veut devoir qu'à fes bontez , la
regardant comme l'Aftre qui doit faire
fon bonheur ou fon malheur , & dont il
dépend abfolument . S'oublier affez pour
fe fouhaiter la mort , c'eft un tranſport
de fureur, & non pas d'amour ; & comme
du Mercure Galant. 9
me ce fouhait n'eft formé que pour
donner lieu à des plaintes eternel -les
contre une Belle , & luy faire acque rir
le nom d'injufte , on ne peut imaginer
d'outrage qu'elle doive reffentir plus
vivement s'il eft vray pourtant ( car
j'en doute fort ) qu'il y ait quelqu'un
qui de bonne- foy fouhaite mourir. A
dire les chofes comme on a fujet de les
penfer , toutes ces imprécations contre
la vie , ont plus de vanité que de verité;
& de tant de Braves de cette nature , il
y en a peu qui faffent gloire de tenir
parole. En effet, fi la mort s'ofroit à eux
comme elle s'offrit au Vieillard d'Efope
, je fuis fort perfuadé qu'ils luy feroient
le mefme remercîment.
i
Vn Amant mal-traité , réduit au défefpair
,
Ménage peufes jours , eftime peu fa vie;
Mais fouhaiter la mort pour chagriner
Sylvie',
C'est d'un parfait Amant ignorer le des
voir.´
A v
ΙΟ
Extraordinaire
SUR
LES FOLLETS.
"
S'ils font de tout Païs , & ce
qu'ils ont fait.
E ne puis laiffer l'Article des Follets,
fans vous faire l'Hiftoire d'un Lutin
de Village, natif de Chainpagne, Apoticaire
& Chirurgien de fa Vacation;&
comme je cherche feulement à vous di
vertir , laiffant aux autres à examiner
s'il y a des Lutins & Follets par tout, je
veux vous dire la fingerie d'un de ces
Meffieurs, dont j'ay efté témoin . N
Comme l'on n'a pas toutes les aifes
quand oft bâtit à la Campagne dans le
fort de la Moillon , j'avois esté obligé
de faire mettre le Lit d'une ancienne
Servante dans la Chambre mefme où
j'eftois couché avec un de mes Amis ,
qui eftoit venu me voir. Sur le minuit,
nous oüymes un grand bruit de Pots &
de Plats renverfez, qni nous éveilla en
fur
du Mercure Galant . II
furfaut. La Vielle croyant que ce fut un
Chat qui euft fait tomber l'Etain , cria
au Chat de toute fa force ; & le bruit
continuant , elle fe leva enfin pour le
chaffer , mais elle fut bien furprife,
quand elle fe fentit coëffer d'un ſceau
d'eau. Le cry qu'elle fit , difant qu'elle
eftoit perdue, & qu'il y avoit quelqu'un
dans la Chambre , nous fit lever nousmefmes
précipitamment , & employer
de la lumiere à chercher par tout . Nous
avions fureté dans tous les endroits de
la Chambre & d'un Cabinet , fans trouver
perfonne , lors que le Follet dont je
vous écris l'Hiftoire , nous apprit par
un grand éclat de rire , qu'il eftoit ce
quelqu'un que nous cherchions. Cette
connoiffance nous furprit d'abord ; mais
enfin apres nous eftre remis du vacarme
furprenant de ce nouvel Hofte , nous
nous remîmes au Lit , & paſsâmes le
refte de la nuit avec affez de repos. La
nuit fuivante nous eûmes le plaifir , à la
clarté d'une Lampe , de voir remuër les
Pots & les Plats , & jouer des Gobelets.!
La vieille Servante , à qui ce carillon
d'Ecuelles ne plaifoit point , & qui fe
fouvenoit du mauvais tour que le Follet
luy
12 Extraordinaire
luy avoit fait , le maudiffoit de toute fon
ame , & plus elle luy difoit d'injures,
plus il éclatoit de rire. Mais comme il
fembla s'eftre apprivoilé,& que chaque
nuit il fe contentoit de déplacer & de
replacer l'Etain fans rien gâter l'on
commença à fe faire à fes fredaines ;
la feule précaution qu'on prit contre fes
malices , fut de laiffer une Lampe allumée
dans la chambre où nous couchions.
&
Une nuit , l'heure ordinaire où le
Follet nous rendoit vifite eftant paffée ,
nous croyions qu'il fuft allé faire ailleurs
fon remue- menage , quand nous
apperçeûmes pofer fur la Table un Etuy
d'Apoticaire , dont on tira une Seringue,
que l'on remplit d'eau. Cet apareil
nous fit croire qu'il y auroit cette nuit
quelque Comédie nouvelle ; & pour
nous mettre à couvert de la furpriſe
nous nous campâmes mon Amy & moy,
dans une fituation qui nous oftoit tout
fujet de craindre . Nous ne fûmes pas
long-temps en fentinelle , que nous vîmes
lever la couverture du Lit de la
Vieille , qui avoit maudit noftre Follet,
& en un moment la Seringue eut operé.
,
Jamais
du Mercure Galant. 13
le
Jamais lavement ne fut donné avec
tant d'adreffe. La Vieille qui ne s'éveil
la qu'à la fraîcheur extraordinaire qu'elcommença
de fentir dans le bas ven
tre , fut toute étonnée de fe voir fans
couverture, & de trouver une Seringue
auprés d'elle. Les foupçons qu'elle eut
de cette nouvelle piece , par les tranchées
que l'eau fraîche luy caufa, & les
éclats de rire de noftre Follet , auffibien
que ceux qu'il nous fut impoffible de
retenir, la tranfporterent fi fort, qu'elle
proféra mille imprécations contre le
Lutin ,& les euft long- temps continuées
fans de grandes douleurs de colique, qui
la prefferent extraordinairement . Elle
fe crût morte , ou du moins empoiſonnée
; & ce Clyftere luy tourmentant
plus l'efprit que le corps , la fiévre la
prit le matin,avec une forte oppreffion,
& un tremblement , qui luy dura plus
d'une heure. Un Barberot de Village,
qu'on alla chercher , luy tira du fang
( car il ne falut point parler de Lavement
, le feul nom eftant capable de redoubler
tous fes maux. ) L'opreffion &
la fiévre diminuerent un peu par la faignée
; & comme le mal avoit eftémoindre
14
Extraordinaire
dre que la peur , lors qu'elle fut un peu
revenue à elle , chacun commença à
plaifanter fur l'Avanture. Le Chirurgien
qui faifoit fort le capable , voulut
raifonner comme les autres , & dit , en
retrouffant une mouftache large de
deux doigts , que c'eftoit quelque Valet
à qui la Servante avoit donné du vin
éventé , qui luy avoit fait cette piece;
que c'eftoit une erreur de croire ce qu'on
difoit des Follets ; & enfilant là deffus le
recit de quelques terreurs paniques , &
de quelques illufions , dont il s'eftoit
détrompé par fon courage , il témoigna
tant d'envie d'entendre un Follet , que
fur l'offre qu'on luy fit du Lit de la
Vielle , pour voir l'Opéra de la nuit
prochaine , il accepta le party. Noftre
glorieux Barbier s'eftoit mis le coeur au
ventre à force de boire pendant toute
la foirée , & de peur de s'endormir , il
fe promenoit à grands pas , lors que le
Follet vint faire fon remue- ménage accoûtumé,
& fes tours de Gobelets.Noftre
Homme qui s'eftoit attendu à quelque
chofe de plus qu'à un renversement
de Marmites , peu fatisfait de la diablerie,
commença à infulter le Lutin , &
à
du Mercure Galant. IS
•
à le traiter de petit Eſprit , de Marmimiton,
& de pauvre Diable ; & le prenant
d'un con goguenard , il ajoûta que
s'il ne fçavoit que donner des Lavemens
, il n'avoit qu'à le venir trouver,
& qu'il luy apprendroit à faire la Barbe
& les Cheveux.
Le Follet n'ayant répondu aux ime
précations du Barbier, que par des éclats
de rire , & ne faifant plus aucun bruit ,
noftre Brave crût que les injures & les
rodomontates eftoient un redoutable.
Exorcifme , qui avoit chaffé le Lutin ;&
fans fonger à luy davantage , il ſe jetta
fur fon Lit. Mais quel fpectacle peu de
temps aprés ! A peine commençoit- il à
dormir & à ronfler , qu'ayant entendu
un bruit de Cifeaux , nous jettâmes les
yeux fur le Lit du Chirurgien , de qui
nous apperçeûmes couper les Cheveux:
du cofté droit , auffi bien le bouque
quet de barbe du mefme cofté . Ce malicieux
Follet n'eut pas fi- toft achevé
cette fingerie , que tirant la couverture
avec violence , il éveilla le Barbier , &
luy jetta au nez la Barbe & les Cheveux
coupez ,avec des éclats de rire , qui
luy firent trop connoître que c'eftoit
fur
16 : Extraordinaire
fur luy qu'il avoit voulu faire fon
aprentiffage de Barbier. Noftre Rodomont
qui fe vit au Miroir fi crotefquement
ajusté , penſa crever de dépit. La.
confufion qu'il eut des railleries qui luy
furent faites fur fon Avanture, qui confola
un peu la Vieille Servante , le fit
décamper fans dire adieu. Depuis ce
temps-là perfonne n'a entendu le Lutin.
Je ne feay fi noftre Chirurgien voyant
l'adreffe du Follet à donner des Lavemens
, & à faire la Barbe & les Cheveux,
ne le prit point pour luy fervir de
Frater ; mais s'il eft toûjours auffi malicieux
qu'il eftoit , comme cette Vacation
engage ceux qui la profeffent à
courir le Pais , vous pourrez aprendre
quelque nouvelle fingerie qu'il aura
faite ailleurs, dans les Nouvelles qui feront
envoyées au Mercure Galant pour
L'Extraordinaire prochain , & la Province
où il peut eftre.
Cette Hiftoire eft affez longue , fans
y en ajoûter d'autres , pour vous faire
connoître la malice & les tours des Follets
de nos Quartiers, où ils ont bien fait
d'autres fingeries.
Seit
du Mercure Galant .
17
Soit en Champagne , ou Picardie ,
Soit en Provence , ou Normandie ,
Soit en Bretagne , ou Dauphiné,
Les Follets font remuë- ménage,
Et leur diable de badinage
M'aplus de vingt fois chagriné.
Je fuis , Mademoifelle , voftre.
tres , & c.
MOLLOT , de Noftre- Dame
du Val, à Provins.
Les fentimens qui fuivent font de
Monfieur Panthot Docteur Medecin,
& Profeffeur aggregé au College de
Lyon .
DE
18 Extraordinaire
DE LA
SYMPATHIE
A ADAME A.D.
A
Lyon.
Na fi peu proposé de Queſtions
dans les Extraordinaires du Mercure,
qui ne foient un effet particulier
de la Sympathie , puifqu'il n'eft point
de paffion qui ne tire fes principaux
caracteres de ce Secret impenetrable,
qu'il femble , pour peu qu'on y veüille
refléchir , que l'on ne peut rien
propofer qui doive attirer plus fortement
l'application des Curieux, que ces
galantes Propofitions .
Neantmoins on demande quelques
Sujets plus particuliers , où les admirables
effets de ce myftere paroiffent plus
détachez de ceux de la Morale , & laiffent
aux Curieux qui n'ont pas encor
fçeu les fentimens des plus éclairez , une.
connoiffance des difficultez , qu'ils ont
trouvées jufqu'icy à découvrir les routes
incon
du Mercure Galant. 19
inconnues de ce Labyrinthe fameux,
qui a efté le plus grand , obftacle de la
Philofophie, & l'admiration de tous les
Siecles,
Avant que d'entrer dans ce détail , il
faut établir que la Sympathie ( ainfi
qu'on en peut juger par tant d'Obfervations
curieufes ) eft une naturelle
inclination aux chofes creées , de s'unir
par un perpetuel raport , ou une fecrete
familiarité de fubftance , & de parties,
comme l'antipathie l'eft de s'éloigner
par une disproportion auffi cachée , qui
convient fi peu aux fujets dans lefquels
ces effets fe rencontrent , que les derniers
ne fouffrent pas moins à l'aproche,
que les premiers dans l'éloignement..
Le miracle familier de cette Pierre
merveilleuse qui donne tant d'amour
au plus dur de tous les Métaux , n'eſt
pas la feule Enigme qui a remply d'étonnement
toute la Nature , & mis tant
d'Efprits à la gefne , pour le former
quelque legere idée de cet effet furprenant
, puis qu'il n'eft rien dans l'ordre
de tout ce qui exifte , qui ne foit.
remply de difpofitions & de caracteres .
diférens.
Ils
20
Extraordinaire
Ils ont efté la vafte matiere de tant
de Queſtions, & de Volumes , où l'on
s'eft efforcé de dire la mefme choſe en
des termes peu diférens , pour mieux
colorer l'ignorance & la foibleffe de
l'efprit , qui n'a jamais pû penetrer au
travers des nuages qui couvrent la cauſe.
de ce Secret myſterieux .
,
Toute la Medecine n'a pas mieux
reüffy dans les recherches curieuſes , &
les fçavantes découvertes qui l'on toû--
jours flatée de trouver enfin l'art de
rajeunir les Hommes & le fecret
de l'immortalité. Elle a reconnu que
fon étude la plus parfaite eftoit bornée
au point de ne pouvoir juger des
moindres effets que par le fuccés des?
longues experiences , dont les evenemens
divers ont fourny inceffamment
à l'Ecole la matiere incertaine d'une
infinité de Propofitions & de Problemes
, où la fin des Siecles netrouvera
pas de moindres difficultez les
que
premiers.
On a mis lá vertu des Médicamens
purgatifs fi neceffaires à la vie , au
nombre de celles qui ont plus particulierement
attiré l'étude & l'application
des
du Mercure Galant. 21
des plus grands Hommes, qui ont commis
autant d'erreurs qu'ils ont formé
de Partis fur ce fujet.
Les premiers n'ont pû paffer les ter
mes des qualitez occultes. Ceux qui
ontfuivy, peu fatisfaits de ce Commen
taire, l'ont attribué à la forme, d'autres
à la matiere , plufieurs à des qualitez
chimériques qu'ils ne connoiffoient pas
eux- mefmes ; & un grand nombre , à
l'effet des contraires.
Les plus fpeculatifs ont reconnu
tant de manquemens & de defauts à la
force de leurs raifonnemens , & à la
perfection de leurs découvertes , qu'ils
ont efté contraints de chercher dans
l'anathomie & la divifion des corps,
la Nature dans la Nature mefme , &
par le fecours des Verres enchantez , ils
ont découvert à la Philofophie & à la
Medecine , une infinité de nouveautez
& de merveilles qui n'avoient
pas moins échapé aux yeux qu'à la
raiſon .
Apres tant des rares obfervations , ils
ont bien mieux penſé d'établir un flux,
ou une émiffion continuelle des parties
les plus fubtiles , qu'ils ont nommées
22 ·Extraordinaire
mées corpufcules ( à caufe de leur extréme
petiteffe ) deſtinées à former en
chaque fujet cette inclination naturelle
de s'approcher inceffamment, & de s'unir
par leur rencontre. C'eft la conformité
des fubftances , & le raport des figures
qui affemblent , & lient fi fortement
ces corpufcules entr'eux , qu'ils ne
ceffent d'agir jufques à ce que leur
poids cede à leur inclination , & que la
partie qui réfifte le laiffe vaincre à l'union
qui la preffe .
Il est aisé de remarquer ce mouvement
aux Remedes purgatifs , lors que
par une vertu que l'on nomme magnétique
( à caufe qu'elle imite celle de
l'Aiman ) le Médicament eftant échaufé,
& actué par la chaleur de l'eftomach,
les corpufcules qui ont plus de difpofition
à fe répandre dans toutes les parties.
où ils peuvent arriver , s'attachent aux
humeurs qu'ils trouvent avoir plus de
conformité avec eux- mefmes , & de raport
en leurs figures .
On eft trop perfuadé que tout circule
, & que tout retourne à fon centre,
pour ne pas juger qu'ils entraînent ces
humeurs, cherchant à fe réunir au principe
du Mercure Galant.·
23
cipe qui les a produits ; & la Nature ne
pouvant fouffrir long- temps l'humeur
& le Remede , chafle dans une falutaire
confufion ce mélange de Médicament
& de pourriture , pour fe délivrer bientoft
de l'un & de l'autre. Ainfi s'il écha
pe quelque chofe à l'effet du premier
Remede , c'eft par l'engagement qui retient
l'humeur , ou par le peu de difpofition
qu'elle avoit à fortir , & qui demande
toute la preparation neceſſaire
pour obeïr au Remede qui attire , & à
la Nature qui expulfe.
Toute la Philofophie n'a pas trouvé
de meilleures raiſons pour les effets qui
partent de l'antipathie , dont le principal
caractere eft de feparer ou de détruire
tous les fujets où elle fe rencontre,
quand on leur fait la violence de
les approcher , & de joindre ces Ennémis
irréconciliables. Ils ne ceffent de
fouffrir par le mélange forcé des corpufcules
, qui n'ont aucune reffemblan
ce qui puiffe les rendre compatibles;
c'eft pourquoy ils font tant de ravage
dans cette oppofition , qu'ils caufent
bientoft une prompte & entiere defolation
des corps qui les reçoivent.
Ce
24
Extraordinaire
Ces pernicieux effets paroiffent dans
une infinité de fujets , où l'on admire
ce que tant de cauſes étranges peuvent
produire de plus étonnant , mais particulierement
aux Cantharides , & au
Liévre marin, dont le premier ulcere la
vefcie , & l'autre les poulmons, par les
pointes & les éguillons des corpufcules,
qui détruifent abfolument ces parties
compofées d'une texture entierement
oppofée à leurs figures.
Ceux qui ont parlé de cette doctrine
, n'ont pas reçeu la conformité de
fubftance , que l'on a crû abfolument
inutile pour expliquer les effets de la
Sympathie attribuée aux figures feulement
qui ont plus de reffemblance , &
d'union entre elles . Neantmoins le
nombre des effets furprenans que l'on
obferve en l'un , & en l'autre , & que
l'on croit ne fe pouvoir entierement
rapporter aux figures , oblige à recourir
aux deux enfemble.
Parmy les exemples les plus particuliers
, celuy que Monfieur Tavernier
rapporte au Tome 2.Livre 3.Chap . 19.
de fes Voyages des Indes , eft l'un des
plus furprenans. Ce fameux & illuftre
Voya
du Mercure Galant.
25
L
Voyageur tres- digne de foy , comme il
l'a paru en toutes fes Relations , affure
que Monfieur , fon Frere , Homme de
merite & de probité , qu'il avoit mené
aux Indes , eftant dans le Royaume de
Macallar , où le Roy de ce Païs luy
faifoit l'honneur de l'appeller en tous
fes plaifirs , ce Prince voulant un jour
luy donner des preuves de la force &
-de la promptitude incroyable des Fleches
empoisonnées , dont il avoit feul
le fecret , fit venir un Criminel qui
meritoit la mort , & ayant demandé en
quelle partie du corps on vouloit qu'il
le tiraft , Monfieur Tavernier choifit le
-gros doigt du pied droit. A l'heure meſme
avec une petite Sarbatane le Roy
pouffa la Fleche , & donna fort adroi
tement au lieu qu'on luy avoit marqué.
Le Criminel mourut auffitoft , quoyque
deux Chirurgiens , l'un Anglois , &
l'autre Hollandois , luy euffent coupé
au mefme inftant le mefme doigt du
pied qui avoit efté piqué.
Il est bien difficile de concevoir
comment une Aiguille qui n'eftoit pas
plus groffe qu'une petite Epingle , pût
à l'inftant qu'elle eut piqué , éteindre
Q.d'Octobre 1680.
B
26 Extraordinaire
la chaleur naturelle du coeur par les
feules figures des corpufcules, fans avoir
le temps d'eftre actuez , a l'oppofition
particuliere d'une fubftance mortifere
qui ne fe peut concevoir , & qui forme
ce grand effet d'antipathie , ne s'en fuft
mellé.
J'ay eu l'honneur de voir icy Monheur
Tavernier chez mes Amis , & d'avoir
appris de luy-mefme toutes les circonftances
de ce prompt & terrible
effet , avant qu'il euft écrit ;& depuis,
Monfieur Raifin , qui eft pour la troifiéme
fois aux Indes , me l'a confirmé.
J'eus le temps d'en parler pendant ſix
mois qu'il fut arrefté au Lit d'une maladie
qu'il avoit apportée des Indes,
nommée le Dragonneau. C'eſt un Ver
qui tient depuis la tefte jufques aux
pieds, entre chair & cuir. Les màuvaifes
eaux qu'on boit en ce Pays rendent
ce mal familier à ceux qui ne fe précau-
..tionnent pas.
Voila , Madame une legere idée
des effets de la Sympathie , que vous
fouhaitiez d'apprendre, & dont on vous
a toûjours figuré les difficultez ( comme
vous pouvez juger par ce prélude ) tellement
du Mercure Galant. 29
lement au deffus
les plus fçavans ont
vouer qu'il eft plus NE BELLE
que de la connoiftre. ux Amans
Cependant
l'effet de ce Podemyune
belle & ample matiere de ph
pher fur la coagulation
& la congela
tion du fang & des efprits fubitement
nt ce
venin que éteints , ou interceptez
par o
les termes d'une Lettre he une Lettie ne permettent
de pouller plus loin. Je fuis , Mada
me , voſtre tres &
L
pas
VS) SHIPA NYHÓT , Dott. Med.
dá
HRIS ,
SUR SON ABSENCE.
No
SONNET.
On , il n'eft point pour moy de
* Juplice plus rude ,
Que celuy de me voir éloigné de vos
yeux.
Je fais mille deffeins de fortir de ees
VITA Lieux,
Bij
26 Extraordinaire
la chaleur naturelle du coeur par les
feules figures des corpufcules, fans avoir
le temps d'eftre actuez , & l'oppoſition
particuliere d'une fubftance mortifere
qui ne fe peut concevoir , & qui forme
ce grand effet d'antipathie , ne s'en fuſt
mellé.
J'ay eu l'honneur de voir icy Mon-
Geur Tavernier chez mes Amis, & d'avoir
appris de luy mefme toutes les circonftances
de ce prompt & terrible
effet, avant qu'il euft écrit ; & depuis,
Monfieur Raifin , qui eft pour la troifiéme
fois aux Indes , me l'a confirmé.
J'eus le temps d'en parler pendant ſix
mois qu'il fut arrefté au Lit d'une maladie
qu'il avoit apportée des Indes,
nommée le Dragonneau. C'eſt un Ver
qui tient depuis la tefte jufques aux
pieds, entre chair & cuir. Les mauvaifes
eaux qu'on boit en ce Pays rendent
ce mal familier à ceux qui ne fe précau-
.tionnent pas.
Voila , Madame , une legere idée
des effets de la Sympathie , que vous
fouhaitiez d'apprendre, & dont on vous
a toûjoursfiguré les difficultez ( comme
vous pouvez juger par ce prélude ) tellement
du Mercure Galant.
27
L
lement au deffus du raifonnement , que
les plus fçavans ont efté contraints d'avouer
qu'il eft plus ailé de l'admirer
que de la connoiftre.
Cependant l'effet de ce Poifon eft
une belle & ample matière de philofopher
fur la coagulation & la congela
tion du fang & des efprits fubitement
at ce venin que
éteints , ou interceptez par
les termes d'une Lettre ne permettent
pas de pouffer plus loin. Je fuis , Mada
me , voſtre tres & €.
HD 20) SIPA NYHòr, Dott. Med.
IRIS ,
SUR SON ABSENCE .
Bol
2
SONNET.
Now,il
On , il n'eft point pour moy de
* Juplice plus rude ,
१
Que celuy de me voir éloigné de vos
yeux.
Je fais mille deffeins de fortir de ees
&
VIALieux,
Bij
28 Extraordinaire
Pour vous aller trouver dans vostre
Solitude.
Mon efprit , belle Iris , n'a point d'autre
habitude,
Que celle d'un chagrin fombre & capricieux.
Le grand Monde à preſent me devient
odieux ,
Je ne rencontre plus de plaifir à l'Etude.
Toûjours penfant à vous , mille fois chaque
jour
Le compte les momens de vostre heureux
retour ,
Mais enfin je me trouve à bout de ma
conftance.
Je ne puis rappeller mes efprits étonnez ,
Mon coeur eft allarmé de vostre longue
abfence.
Helas ! c'eft fait de moy , fi vous ne
315 revenez,
PLAIN
du Mercure Galant.
29
PLAINTE A UNE BELLE
qui avoit choify deux Amans
noirs comme des demy-
Mores.
UN Roffignol , l'honneur de fon
Bocage ,
Chantant captifmoins que les Roitelets,
Trouva moyen de fortir de fa Cage ,
Et fçent depuis eviter les filets.
Trompeufe Iris , que ne deviens -jefage?
Ie voy l'écueil , & ne lefuis jamais.
Ta beauté brille , & tón bel oeil éclate.
Que ton abord eft doux & gratieux !
De ton accueil un pauvre Amant fe
flate ,
Et c'est alors que tu le trompes mieux,
Volage Iris , fourbe , crédule ingrate ,
Un coeurpeut- il fe fier à tes yeux ?
De mon amour j'ay donné mille fignes ,
Et ta rigueur m'immole à mes Rivaux.
Fay des Amans ou plus feûrs on plus,
dignes st
د
Ainfidumoins daigne adoucir mes maux.
B iij
30
Extraordinaire !
Que vous fert- il de bien chanter,
Cygnes,
Si Venus met àfon Char des Corbeaux ?
RICHEBOURG, Avocat à Toulouſe.
Si un Amour fecret récompensé de
faveurs eft a preferer à un
Amour d'eclat , qui donne de la
gloire fans aucun plaifir.
Thawold you1-
l'on doit le propofer une fin dans
SPAmour, il n'y a arein doute que
celuy- là eft plus heureux qui jouit en
fecret des faveurs de fa Maîtreffe
que ceux dont le bonheur ne confiſte
que dans un vain éclat , quiona tien de
réel ny de folide. En effet , il importă
peu que l'on nous croye fatisfaits , G
noftre bonheur n'eft qu'imagination,
qui nous attire l'envie des autres,
pour un bien que nous ne poffedons
pas. Il n'y a rien qui engage
une Belle, ny fi fortement ; ny longtemps
, que la difcretion de celuy
qu'el
du Mercure Galant.
31
qu'elle croit pouvoir rendre le depofitaire
des fentimens les plus fecrets de
fon coeur ; mais quand au contraire
elle eft perfuadée de l'infidelité de fa
langue , elle retire tout d'un coup fes
faveurs , & paffe auffi - toft de la confiance
à la froideur. Ne voit-on pas
tous les jours , qu'un Victorieux qui
fçait ufer avec moderation de fa vitoire
, eft beaucoup plus fuportable au
Vaincu › que celuy qui fait gloire
avec infolence d'une Conquefte qui
ne luy eft pas encor bien affurée ? Enfin
quelque triomphe que l'on fer
propofe dans le public , en s'attribuant
un avantage qui ne nous appartient
pas , l'on a toujours du chagrin, que
la Verité ne s'accorde pas avec la Re-i
nommée , & que noftre coeur n'ait pas
lieu de fe flater de l'ambition dont now!
fre efprit fe repaiſt.
Bij
3.2
Extraordinaire
Auquel une Femme doit fçavoir
meilleur gré ; ou à celuy qui a
aimé fon efprit avant que de fe
laiffer charmer defa beauté ou
à celuy qui a aimé fa beauté
avant que de fe laiffer charmer
de fon efprit.
;
Outes les Femmes veulent eftre
Taimées , & elles examinent peu f
c'eft de leur beauté ou de leur efprit.
que l'on eft le plus charmé. La plupart
font tellement ébloüyes de leur merite,
par un effet de l'amour propre que
des flateries
continuelles leur infpirent
, qu'elles s'imaginent
que toutes
les Graces font également attachées à
leurs Perfonnes. On peut dire neant-.
moins que l'amour de la beauté eft cel
qui touche plus vivement leurs cours.
C'est ce qui paroift par l'oppofition
des contraires. Ce n'eft pas faire à plu
fieurs une injure capable de leur caufer
de fort grands chagrins , que méprifer
leur efprit , ou découvrir leurs
defordres. Une infinité meſme font
gloire de negliger tous les ornemens
de
du Mercure Galant.
33
de l'ame , hormis ceux qui contribuent
à leur faire des Captifs ; mais
quand on publie quelque chofe qui
donne atteinte à leur beauté , on les
voit entrer dans une indignation , qu'elles
confervent jufqu'au tombeau , contre
les auteurs d'un outrage qui leur eft
fi fenfible. Les plus vertuenfes ne font
pas exemptes de ce defaut ; elles ne
font pas fatisfaites des éloges qu'on
donne à leur fageffe , fi l'on ne loue
en mefme temps les graces de leur
corps ; & quoy que l'efprit foit un bien
plus folide & plus durable , celles qui
font convaincues par leur Miroir , que
la Nature ne leur a efté aucunement
favorable , trouvent rarement à fe confoler
de cette difgrace , par les louanges
que l'on donne à leur efprit. Cel
les mefme à qui l'âge a effacé les plus
beaux traits de leur vifage , à peine
fouffrent- elles qu'on les entretienne de
ce qu'elles ont efté autrefois , fi elles
ont le chagrin de furvivre à leurs attraits.
By
34
Extraordinaire
Si pour une liaison de tendreſſe , it
eft plus agreable de s'attacher a
une Perfonne de feize ans, qu'à
une de trente.
CEL
Eux qui dans le choix de leurs
Maîtreffes ne fe propofent pour
but que d'établir une longue paſſioni
feront plus portez à faire une liaiſon de
tendrelle avec une Perfonne de feize
ans , parce qu'outre les agrémens de fa
jeuneffe , ils efperent encor de trouver
enelle dans la fuite les memes ayantages,
que l'expérience d'aimer a acquis à
celle de trente ; mais ceux qui n'ont pas
une fi grande prevoyance pour l'avenir ,
& qui eftiment les chofes plutot par
ce qu'elles valent , que par ce qu'elles
pourront valoir un jour , préfereront
celle qui aime avec connoiffance à une
autre , qui fe laiffant aller à l'ardeur de
Les premiers feux , ne peut pas le garantir
fi aifément de l'inconftance , ny des
autres écueils qui rompent les amitiez.
La jeune ne peut retenir que par l'éclat
de fa jeuneffe , ou de fa beauté, que l'on
méprife bietot a prés la poffeffion , & fur
tout,
du Mercure Galant.
35
tout , lors que l'on eft convaincu d'une
fimplicité, qui devient ennuyeufe ; mais
l'efprit de l'autre , qui fçait ménager
avec prudence les artifices qui peuvent
rallumer nos feux mourans , eft une
chaîne bien plus forte , dont bien fouvent
les plus grands efforts que nous
faifons ne nous peuvent dégager.
Laquelle on doit plaindre davantage
, ou une Femme qui a un
Mary Stupide jufqu'à la folie's
on celle dont le Mary est jaloux
jusqu'à la fureur.
"Ay confulté deux de mes Amies , dont
l'une a un Mary ftupide jufqu'à la
folie, & l'autre jaloux jufqu'à la fureur;
mais l'une & l'autre m'ont parlé avec
tant de paffion , que je ne pûs fur le
champ difcerner laquelle des deux eftoit
plus à plaindre. Cependant s'il m'eft
permis d'expliquer ce que j'en penfe , il
me paroift que c'est le dernier des fuplices,
de paffer toute la vie avec un ftupide,
avec qui l'on ne peut avoir aucune
union fpirituelle , & qu'au contraire
Pon
36
Extraordinaire
?
l'on peut fouffrir la fureur de l'autre,
qui ne vient que d'un excés d'amour &
de crainte , qu'un autre ne partage fon
bonheur. Il eft vray que cette derniere
paffion eft plus violente, & que les effets
en font plus à craindre ; mais y eutil
jamais amour qui ne fuft meflé de
peines & d'amertumes : La jaloufie n'eſtelle
pas compatible avec la correfpondance
des coeurs & des efprits , qui fait
l'amour Elle eft auffi une preuve certaine
du mérite que l'on reconnoit dans
la Perfonne que l'on aime.On peut dire
mefme qu'il y a peu de Marys fi déraifonnables,
qu'une Femme n'appaife par
fa conduite ; & il eft bien plus facile
de réduire l'excés à une jufte modération
, que de rendre aimable un Sujet ,
qui n'a aucune difpofition à infpirer de
l'amour. Toutefois , fi la fureur n'avoit
aucunes bornes ny intervales favorables
, de deux malheurs le moindre eftant
à choifir , le ftupide feroit préferable
au furieux , contre lequel l'on ne
peut s'aflurer que par la fuite. Son emportement
donne lieu de tout redouter,
& la vie qui eft fi chere , eft toûjours
en danger , au moindre Fantôme qui
trou
du Mercure Galant .
37
trouble fon imagination bleffée . Au
contraire, le chagrin que peut caufer la
folie du premier , n'eſt que volontaire;
& s'il n'eft pas en eftat de faire du bien,
du moins ne fait- il aucun mal , dont les
fuites puiffent devenir funeftes.
PEROT DE REGNONVAL.
DE L'ORIGINE
DE
L'HARMONIE,
De ceux qui l'ont inventée , defon
ufage , & defes effets.
C
'Eft un grand Point que l'Harmonie.
C'eft elle qui fait fubfifter
tout le monde, & qui fe répand par tou
tes les parties de l'Univers , & fans laquelle
la diffolution de tous les Elemens
& de la Nature arriveroit bientoft.
L'Harmonie qui naît entr'eux ne fe forme
38 Extraordinaire
me que de leurs contrarietez ; de mefme
que de la diférence des voix ou des fons
des Inftrumens, fe forme celle qui flate
fi doucement noftre oreille.
Mais pour venir à l'origine de l'Harmonie
, il faut retourner à celle des Inf
trumens & de la Dance . Ils ont tous un
mefine principe ; & Jofephe au premier
Livre des Antiquitez Judaïques , rapporte
, comme il a efté dit au Difcours
de la Dance,que Jubal Fils de Lamech ,
a efté le premier Inventeur de l'Harmonie
, comme il l'avoit efté des Inftrumens
& de la Dance. En effet , fans le
fecours des Inftrumens , aufquels on
joint fouvent les Voix , comment pourroit-
on former l'Harmonie ? Les uns ou
les autres y font abſolument neceffaires ,
& ne peuvent en eftre féparez qu'alternativement.
Cet Art doit eftre appellé
Divin, puis que ce Jubal ne l'apprit que
du concert que forment les Planetes &
les mouvemens des Cieux. Il fe trouve
toutefois divers Autheurs qui en donnent
l'origine à d'autres.
Chez les Grecs , on tient qu'Orphée
Fils d'Apollon & de Calliope , & Linus
Fils du mefme Apollon & de Terpficore,
1
du Mercure Galant. 39
core, ont elté les premiers qui ont trouvé
les fecrets de l'Harmonie ; & que
pour la rendre plus recommandable &
plus angufte , on a feint que ces deux
grands Perfonnages ont pris leur naiffance
de Divinitez ; à quoy l'on a ajoûté
que par cet Art le premier fçavoit
tellement tempérer les efprits & les
paffions des Hommes , qu'il les condui
foir à fon gré ; jufques - là mefme qu'on
a dit qu'il adouciffoit la fierté des Animaux
, animoit les Rochers , retenoit le
coursdes Rivieres , & faifoit dancer les
Arbres, que Linus n'excelloit pas moins
que luy en la mefme profeffion . C'eft.
ce que difent Horace & Virgile , aprés
divers, Autheurs Grecs .
Properce,Stace en fa Thébaïde , Pau
Lanias & Eufebe , rapportent que chez
les mefmes Grecs, Amphion Fils de Jus
piter & d'Antiope , avoit le premier dé
couvert l'Harmonie , & que par les fe
crets de cet Art il avoit bâty la Ville
de Thèbes. Mais que veulent dire toutes
ces merveilles ? Si ce n'eft que ces
habiles Perfonnages de l'Antiquité poffedoient
cet Art avec tant de perfection,
que comme par de nouveaux charmes
ils
40 Extraordinaire
ilsattiroient les efprits des Hommes les
plus ruftiques & les plus barbares,
& faifoient telle impreffion fur leurs
paffions qu'ils vouloient jufques à
les concilier enfemble , & n'en faire
qu'un corps ; & c'eft d'où eft venu
que les Peuples ont fait union , & bâty
des Villes.
-
Les mefmes Grecs , fous le nom de
Denys , difent que Bacchus a inventé
la premiere Harmonie , tant dans l'Egypte
que dans les Indes , & que c'eftoit
pour y celebrer fes Triomphes &
Les Conqueftes ; que par le confeil de
Silene , il joignit les Voix des Nymphes
à celles des Bacchantes fes Preftreffes
, les Chalumeaux des Faunes &
des Satyres qui l'accompagnoient aux
Siftres des Egyptiens. Il mena un pareil
Triomphe , avec l'Harmonie des
Sylvains & des Egipans , apres la défaite
des Rois Licurgus & Panthée .
C'est ce qu'en dit Diodore. Voyez auſſi
les Images des Dieux.
A
quoy
bon
encor
les Grecs
ont- ils
feint
qu'Apollon
eft le Dieu
de l'Harmonie
, que
luy & les Mufes
fes Soeurs
forment
de doux
concerts
fur le Par
naffe
du Mercure Galant.
41.
naffe ? S'ils les font Filles de Jupiter &
de Mnemofyne , n'eft- ce pas pour nous
donner une agréable idée de l'Harmonie?
Tout y eft divin . Les Mufes, Filles
d'un Dieu & d'une Déeffe , y tiennent
chacune leur Inftrument , diférent l'un
de l'autre . Leurs voix s'accordent , &
Apollon qui préfide au Concert, en conduit
& régle toute l'Harmonie au fon
de fa Harpe. C'eft affez nous marquer
par cette belle Peinture , que l'Har
monie ne dépend que des Mufes
que les Principes en font divins ;
qu'il doit y avoir de la diverfité dans le
nombre des Voix ; qu'on doit attendre
un bel effet des cadences ; que les fons,
quoy que diférens en leurs rencontres ,
ne laiffent pas de faire d'agréables accords
; & qu'enfin il fe doit former une
parfaite union & une douce confonance
de toutes les parties .
Les Sculpteurs & les Peintres , qui
nous donnent le Portrait de l'Harmonie ,
la reprefentent fous la figure d'une
Nymphe modefte en fes veftemens,
affife au milieu des Inftrumens qui fervent
à fon Art & à la Profeffion. Ils la
font attentive , & l'oeil porté au Ciel,
comme
47
Extraordinaire
comme fi elle confideroit fon origine.
Quand, Homere parle des Syrenes , il
n'en fait pas trois Monftres , comme
d'autres ; mais il dit que c'eftoit trois
Filles adonnées à la Vertu & à l'Harmonie
; qu'elles ne fe plaifuient qu'à
chanter les belles Actions des grands
Héros, & que par les louanges qu'elles
leur donnoient, elles s'efforçoient d'animer
les autres à les imiter. C'eft auffi ce
qu'en dit Xenophon , Ariftote mefme,
en fon Traité des Merveilles , dit , que
pour la Vertu & Harmonie de ces
Filles , on avoit dreffé des Autels , &
érigé des Temples en certaines Illes
voifines de l'Italie.
Boëthius veut que Pythagore foit le
premier Inventeur de l'Harmonie , &
dit qu'il l'avoit apprife du bruit alterna
tif que font les Forgerons , quand à la
cadence ils batent fur leur Enclume.
Solin , qui donne une autre Origine
à l'Harmonie, dit qu'elle a pris naiſſan
ce dans Crete , & qu'elle est dérivée du
Concert quee faifoient les Dactyles , ou
Corybantes, anciens Preftres de Cybele,
avec lefon aigu de leurs Cymbales,
ou Boucliers d'airain, pendant les Sacri
fices
du Mercure Galant.
43 .
T fices de cette Déeffe . Cette opinion.
n'elt pas éloignée de la precedente.
Polybe dit que les plus anciens des
Arcadiens ont efté les Inventeurs de
l'Harmonie, parce que cette Nation'y a
toûjours eu beaucoup d'inclination , &
qu'ils l'avoient introduite dans le Païs
Latin , où auparavant on ne fe fervoit
pour tous Inftrumens que de Chalumeaux..
Mais Diodore n'en demeure pas
là, & rapporte que Mercure qui a fait
la découverte des plus beaux Arts , a in- ·
venté celuy cy , eftant le premier qui ait :
enfeigné le mélange & l'accord des :
Voix , felon la qualité des organes , &
enfaites le Concert & l'Harmonie , qui
endépendent abfolument.
*
A
Athenée dit que les Anciens ne peuvent
avoir inventé l'Harmonies qu'en
imitant le ramage des Oyfeaux , apreso
les avoir entendus fouvent dégoifer fur :
les Arbres . Selon Berofé , l'Harmonie a
efté introduite dans les Gaules pour un
de leurs Roys , nommé Bardus , qui fur
auffi curieux des autres beaux Arts qu'il
fit cultiver.s
Υ
Mais apres tant de diférentes opinions
, il en faut toûjours revenir à Jubal,
44
Extraordinaire 2
bal , qui a devancé tous les autres Inventeurs
, ayant vécu plufieurs Siecles auparavant
, puis qu'il eftoit du temps des
premiers Hommes.
Cependant il femble que la Nature i
ait efté la premiere Maîtrelle qui ait en- 1
feigné l'Harmonie au Genre humain ,
puis que dés les principes de la vie on
s'en fert pour adoucir les ennuis , ou pour
aider à en fuporter les fatigues. On
l'employe dans tous les Arts, pour tềm‑ i
pérer en quelque façon ce qu'il y a de
plus rude & de plus difficile. L'expé
rience le fait connoiftre , fans les fpeci--
fier.
*
On ne doute pas auffi qu'entre les >
Animaux , les Poiffons & les Oyfeaux,
il n'y en ait quelques - uns qui ne foient
naturellement inftruits à l'Harmonie,
ou qu'ils n'y foient fenfibles. Elle fait i
toutes les delices du Roffignol & le !
Cygne qui s'y plaitt juſques aux der !
niers momens de fa vie , ne la finit qu'a, ›
vec elle. Le Dauphin y trouve des charmes
; & d'autres Poiffons d'une autre.:
efpece , s'y laiffent prendre dans un fay
meux Lac pres d'Alexandrie. Le Cheval
genéreux s'égaye & s'anime aux
fanfa
du Mercure Galant.
45
fanfares harmonieux du Clairon & de
la Trompete. Voyez ce que dit Perſe à
l'entrée de fes Satyres.
- La mefme Harmonie n'a-t- elle pas des
effets merveilleux pour diverfes maladies
Elle guérit la Goute fciatique dans
les Ifles de Lefbos & d'Ion. La Phalange
ou Tarantole en Italie , y perd
l'effet de fon venin , puis que ceux qui
en font piquez en font guéris par l'Har
monie, Les Lacedémoniens par fon fe
cours ont efté délivrez de la Pefte. Elle
remedie aux morfures des V peres.comme
difent Teophrafte & Celius Rhodiginus:
Elle chaffe la manie & la rage, en
excitant le corps par des mouvemens
violens. Elle affoupit la colere , empelche
la fedition , arrefte la vengeance,
adoucit les travaux de l'efprit, bannit la
uiftelle,anime au combat, porte l'ame à
la pieté, & fait beaucoup d'autres effets
furprenans, dont parle Theodorus Zuingerus.
t
7
Mais voyons en quoy confifte l'Har
monie , & quelle opinion les Autheurs
en ont eue. Ariftote nomme cet Art
grand, relevé & divin , & dit que l'Harmonie
ne fe peut faire que de tons difé,
3904
rens
46 Extraordinaire
.
rens, qui ne laiffent pas de s'accorder les
uns aux autres, & de faire une agreable
union , qui s'infinue doucement par les
organes de l'oreille , & penétrant foudain
jufques à l'ame, la ravit, & la tranf
porte hors d'elle- meline; jufques-là que
le corps devient comme infenfible.
Ciceron dit que l'Harmonie confifte
en trois chofes, dans les Inftruinens , dans
les voix , & dans les paroles, où fe crou
vent les nombres , les cadences , & les
mefures , & que le plus fouvent la belle
Poefiey prend part.
Plinedit que c'eft une heureuferen
contre de divers fons , qui forment un
agreable mélange, & en fuiteune douce
alliance d'où naiffent les accords qui fla
tent nos fens ; mais que quand ces fons
viennent à fe féparer de leur union , ils
ne font plus qu'aigrir l'oüye , & bletler
fon organe.
Il y a de plus de trois especes d'Har
monie. La premiere qu'on appelle Dia
tonique , eft molle, effeminée , & étendue.
La feconde , dite Cromatique , eft
figurées, & emprunte ce qu'elle a de
beau des deux autres efpeces. La trois s
fiéme eft l'Enharmonique , qui eft
2.1.4
toute
du Mercure Galant.
47
toute pleine d'art , & dans la derniere
perfection. C'eft celle que recherchent
les plus fçavans & les plus curieux.
Pour les Modes , felon les Anciens,
on en compte quatre. Le fon Dorien
coule dans l'ame un amour tendre &
fpirituel, qui l'éleve jufques à la Divinité
, & luy fait confacrer fes plus innocentes
flames. Le Phrygien fait bouillonner
le fang dans les veines & dans le
coeur , & porte lê courage & le bras
aux armes , & des armes au combat,
& du combat à la victoire & au triomphe.
L'Eolien tempere l'efprit & le
paffions, renferme le courage, arreſte la
colere , & retient la vangeance. Le
Lydien diffipe ou challe les´ennuis
, ramene l'allegreffe dans le coeur,
la ferenité fur le front, le ris fur le vifage
, & la joye dans les yeux. On en
ajoûte un cinquiéme qui a beaucoup
de raport avec le Dorique , & on l'a
pelle l'Iafien. Il réveille les efprits , porte
le coeur à l'allégreffe , ranime l'efpé
rance , & éleve l'ame au deffus de tou
tes choſes.
1
Il y a quinze voix ou tons diferens,
defquels ont chacun leur nom par
ticul
48
Extraordinaire
ticulier , & dont l'union fait une pleine
Harmonie. Il faut de plus remarquer
que la voix humaine a de l'avantage
fur tous les autres fons , parce qu'elle
elt naturelle , & que les autres voix ou
fons font empruntez des Inftrumens,
qui d'eux- melines , lors qu'ils font touchez
, ne peuvent exprimer qu'un fon
artificiel . La voix humaine qui fe regle
& fe conduit par l'harmonie des
conceptions de l'efprit , fçait de quelle
maniere il faut fe gouverner, fans rien
attendre que de fon organe & des regles
qu'elle doit fuivre , où au contraire
les Inftrumens attendent tout de la main
& de la dexterité de celuy qui les touche
, & de la bonne organiſation qu'on
peut leur donner.
Nous remarquons que chez les Anciens
l'Harmonie eftoit employée dans
les Sacrifices , dans les Banquets , &
dans les Jeux & les Spectacles publics;
dans les Armées & dans les Combats,
comme auffi dans les Victoires & dans
les Triomphes , fur les Theatres & dans
les Pompes funebres . Toutes ces coûfumes
n'ont guere changé ; au contraire
, en nos temps , felon les grandes
осса
du Mercure Galant .
49
ces ,
occafions de joye , d'aliegreffe , d'allian
de confederations & de paix, elles
ont reçeu des nouveautez & des fujets
de paroître avec plus d'éclat & de magnificence.
Les plus belles Cours de
T'Europe peuvent dire que le renouvellement
n'en eft dû qu'au plus grand
Monarque du Monde , puis qu'en redonnant
la Paix , il a fait renaître tous
les plaifirs qui l'accompagnent , dont
l'Harmonie n'eft pas un des moins
confiderables , & qu'elle fait les délices
de la Cour. C'est donc apres Virgile
qu'on peut aujourd'huy dire, en parlant
de cette Fille du Ciel ,
Jam redit & Virgo , redeunt Saturnia
regna ,
& que cet éloge ne luy eft pas moins
dû qu'à tous les autres plaifirs qui renaiffent
avec la Paix , & qui en font
comme infeparables ; & c'eft la penſée
de ce Prince des Poëtes.
་
A L'HARMONIE.
D°
Oux Accords , Soupirs , Airs
charmans ,
Qd'Octobre 1680 .
Extraordinaire
Tons de Voix, nombreuses Merveilles,
Chaines d'Efprits , dont les Aymans
Tirent les coeurs par les oreilles ;
Si jamais les Roys ou les Dieux
A leurs plaifirs delicieux
Ont joint la divine Harmonie ;
Nymphe, par un effort nouveau,
Faites que voftre Symphonie
Rende aujourd'huy voftre Art & plus
noble & plus beau .
C'est pour la gloire de LOVIS ,
Le plus augufte des Monarques ,
Qu'ilfaut defes Faits inouis
En tous lieux publier les marques,
Ce grand Héros fait par la Paix
Renaître au coeur de fes Sujets
L'amour, l'allegreffe , & la joye;
Et pour contenter nos defirs,
C'est par Luy que le Ciel renvoye
Dans nos heureux Climats le calme &
les plaifirs.
C632
Ony , cet invincible Héros,
Couvert de Lauriers & de gloire ,
Sans jamais prendre de repos ,
Voloit de Victoire en Victoire.
Le bruit que répandoit fon Nom ,
Plus
du Mercure Galant.
51
Pla
Plus craint par tout que fon Canon
Soûmit des Provinces entieres ;
C'eftoit affez qu'un ton de voix ,
Suivy de fes vertus guerrières
Pour reduire à l'inftant des Villes four
fes Loix.
༩༡ ་
Mais fi vos doux Airs ont chanté
Qu'avecfes Troupes toûjours preftes,
Ilpût , apres le Rhin dompté ,
Etendre en tous lieux fes Conqueftes:
Que malgré l'étroite union
Que fit l'Aigle avec le Lion ,
Il feût en rompre l'alliance ;
Chantez que maistre de fon coeur
Il fçait faire parfa clemence,
Au milieu de fa gloire , un Vaincu d'un
Vainqueur.
C'est lors qu'il entend les foûpirs
Que pouffe l'Europe allarmée,
Qui n'afpire dans fes defirs
Quà la Paix dont elle eft charmée,
Et qu'il voit de fes Ennemis
Le vain orgueil enfin foumis,
Et toute la force domptée ;
Car par un effort glorieux ,
Il donne la Paix fouhaitée ,
Cij
52
Extraordinaire
Et fe domptant Luy-mefme , il fait plus
que les Dieux.
Seroit-il des plaifirs plus doux,
Que ceux que mon Royfait renaitre?
Par la Paix il les unit tout ,
Puis que feul il en eſt le Maiſtre.
Les feux, les Ris¸l'Hymen‚l'Amour
,
Qui font les charmes de fa Cour ,
Pour Compagne ont pris l'Harmonie;
Nymphe, vous defcendez des Airs,
Et d'une allegreffe infinie ,
Vous faites chez mon Roy de celeftes
Concerts .
୧୫ : ୫୬
Mais quoy ! ces plaifirs innocens
Se répandent dans les Provinces ;
On n'entend que de doux accens
Chez les Sujets & chez les Princes.
Les Bergers pres de leurs Troupeaux
Se plaifent fur leurs Chalumeaux
A leurs chants que l'Echo répete ;
Et loin d'oüir dans leurs Vallons
Le bruit perçant de la Trompete ,
On n'entend que les Airs de nouveaux
Apollons.
Nymphe, de nofire cher Dauphin
Chan
du Mercure Galant.
53
Chantez donc l'augufte Alliance,
Et dites qu'un heureux deftin
Vnit la Baviere à la France ;
Que l'éclat où brillent nos Lys,
De leur nouveau lustre embellis,
En rendra lagloire immortelle ;
Et qu'un jour leurs Rameaux divers,
Naiffans d'une Tige fi belle,
Ens'étendant par tout, couvriront l'Vnivers.
Alors que nous vous écoutons
Garde en vos juftes cadences ,
Fugues,pauses, tons , demy - tons,
Roulemens, feintes, & muances ;
Figurez l'air de vostrefen,
Donnez de l'éclat & du feu
Aux doux Airs où voſtre Art s'ap
plique ;
Et par vos Concerts montrez- nous
Que l'Esprit quife communique,
Et joint les Elémens , ne dépend que de
VOMS.
Puis qu'enfin vous estes l'Esprit
Qui regne dans ce vafte Monde ,
Et que fon Corps par vous s’unit,
Pour former fa Machine ronde,
Cij
$4
Extraordinaire
Par vos fecrets harmonieux ,
Faites que la Terre & les Cieux
Soient d'une mefme intelligence;
Et pour en écarter les maux,
Attirez l'heureuse influence
couler fur nous par fes riches
Qui peut
canaux.
RAULT , de Rouen.
DU FREQUENT USAGE
D E
LA SAIG NE'E.
L
E Sang eft un corps liquide , qui
coule inceffamment du coeur dans
les arteres , des arteres dans les veines,
& des veines dans le coeur. C'eft de ce
Baume pretieux que toutes les parties du
corps tirent leur nourriture & leur accroiffement.
Il s'en détache fans ceffe
une quantité de particules , qui les nourriffent
& les augmentent.
Cette liqueur s'épuiſeroit bientoft, ſi
la perte continuelle qui s'en fait , ne fe
reparoit
du Mercure Galant.
55
réparoit tous les jours par les alimens
que nous prenons . Toutes leurs parties
ne font pourtant pas propres à fe convertir
en Sang : 1l n'y a que celles qui
ont quelque raport avec l'acide de l'eftomach
, qui les diffout. Je ne m'arréteray
point à décrire la maniere dont cette
diffolution fe fait , j'en ay traité amplement
dans mes Entretiens fur l'Acide
& l'Alkali . Je diray feulement icy quelles
ont efté mes conjectures touchant la
nature de ce diffolvant .
J'ay toûjours crû qu'il eftoit diférent
dans tous les Animaux , & qu'il contenoit
une idée de toutes leurs parties ;
qu'il imprimoit cette idée & ce caracte
re fur les alimens à peu pres de la meſme
forte que font les Acides , quand on les
mefle avec les Alkali ; ils déterminent
ces fels à faire des corps de leur meſme
nature . Si c'eſt par exemple de l'Esprit
de Nitre , à faire un Nitre ; fi c'eft du
Vinaigre, à faire un Tartre régeneré.
Je me fuis donc perfuadé que l'im-,
preffion que cet Acide fait fur les alimens
eft fi forte , qu'ils reçoivent les
mefmes idées dont il eft revétu , & qu'il
fe trouve dans le chyle des particules
C
$6 Extraordinaire
caracterifées d'une telle maniere , lef
quelles font propres à nourrir telles , ou
telles parties.
Toutes ces particules font meflées
confufément dans le chyle, & elles ne fe
dévelopent que lors qu'il paffe dans le
coeur , qu'il s'y rarefie , & fe convertit
en Sang. C'eſt dans ce temps que toutes
les parties du corps prennent leur
nourriture & leur accroiffement. Les
particules qui ont reçeu le caractere des.
os , s'accrochent aux os , des membranes
aux membranes , & ainfi de toutes les
autres parties.
Le Sang ne fert pas feulement à nourrir
nos corps , il leur communique cet
efprit de vie , qui les anime, & les rend
capables de tant d'actions & de mouvemens
diférens. C'est ce qui a donné
lieu à beaucoup de Philofophes de croire
que l'Ame eft dans le Sang ; que ce
n'eft que la partie la plus tenue , & la
plus fubtile de cette liqueur , qui fe fepare
dans le cerveau , & qui coulant enfuite
le long des nerfs , fe répand dans
toutes les parties . Nous lifons meſme
dans l'Ancien Teftament , au dix- feptiéme
du Levitique ; qu'il faut fe prendre
garde
du Mercure Galant.
$7
garde de manger le Sang d'aucune chair,
parce qu'il contient fon ame. Anima
enim omnis carnis infanguine eft ; unde
dixi Filiis Ifraël , fanguinem univerfa.
carnis non comedetur , quia anima carnis
in fanguine eft.
>
Le mefme Sang qui nous fait vivre,
devient la fource de mille maux , & de
mille infirmitez diferentes . Si les alimens
que nous prenons ont plus de fuc,
& de parties propres à recevoir les
impreffions du diffolvant de l'eftomach ,
ou que cette liqueur foit plus forte
& plus active qu'elle n'eft ordinairement
il s'engendre beaucoup plus
de Sang qu'il n'en faut pour réparer
la perte qui s'en eft faite : Ses vaiffeanx
ont peine à le contenir , fon mouve
ment eft fans ceffe interrompu , il croupit
dans les lieux où il coule , il s'altere
& le corrompt par le fejour qu'il y
fait : Les diferens fucs qui s'en feparent
n'ont prefque plus de vertu ; & cet
Acide prétieux , qui fuinte continuellement
des glandules de la membrane
interieure de l'eftomach , n'eft plus
revétu des mefmes idées , & n'a plus la
mefine force qu'il avoit pour diffoudre
C V
58
Extraordinaire
les alimens, la digeftion ne fe fait plus,
le corps s'amaigrit , les forces manquent,
le poulx devient languiffant & inégal ,
on ne refpire plus qu'avec beaucoup de
difficulté : la tefte le charge, on reffent
une certaine pefanteur , & une laffitude
dans tous les membres ; en un mot , le
corps refte dans une langueur & dans
un accablement fi grand, qu'il fuccombe
fouvent fous le poids de ce pefant
fardeau .
S'il fe mefle quelque corps étranger
avec le Sang, il le trouble & l'agite en
mefme temps : 11 le rend quelquefois fi
épais & fi groffier , qu'il a peine à couler
dans fes vaiffeaux , il y fait mille
obftructions; il fe caille dans le cerveau,
dans les poulmons , & dans le coeur , &
caufe des maladies dangereuſes , telles
que font l'Apoplexie , l'Afthme , &c.)
Le corps fe defleche infenfiblement , &
il ne trouve plus dans le Sang de par-.
ties propres pour la nourriture : Elles y
demeurent, pour ainfi dire , concentrées,
de maniere qu'elles ne fçauroient fe
débaraffer de celles qui les retien
net. Le mefme agent qui coagule
cette humeur , change tellement la
mature
du Mercure Galant.
59
nature & la difpofition des particules
du diffolvant de l'eftomach , qu'il ne
conferve plus les mefmes idées qu'il
avoit , & n'eft plus propre qu'à produi
re des vents, des naufées, des raports aigres
& fâcheux , & c.
Cette humeur devient quelquefois
fi fubtile , qu'elle coule en abondance
dans toutes les parties ; elle y allume un
feu devorant qui les confume ; elle s'y
porte fouvent avec tant d'impétuofité,
qu'elle caufe des douleurs tres- violentes
aux uns , & des hæmorragies , ou
des inflâmations périlleuses aux autres.
La liqueur de l'eftomach ne retient
rien de fa premiere nature , elle eft fi
acre qu'elle deffeche la bouche & le
gofier , & excite une foif infatiable.
Enfin la Nature eft dans un trouble &
dans une agitation fi forte , qu'elle ne
fait plus aucunes fonctions.
Il feroit difficile de couper pied ayx
maladies qui naiffent de l'abondance &
de l'impurete du Sang , fi l'on n'avoit
recours à la Saignée. C'est le plus feuc
& le plus prompt renede que nous
ayons , pour détourner celles qui nous
menacent , & pour guérir celles qui
nous
Extraordinaire .
ous affligent. Si la Nature eft accablée
par la quantité du Sang, elle la dé
gage en mefme temps : Si le Sang eſt
épais , & qu'il ait peine à couler dans
fes vaiffeaux , elle facilite fon mouvement.
Elle arréte le cours de cette liqueur
, quand elle fe jette fur quelque
partie avec trop de précipitation ; elle
la purifie quand elle eft corrompue , &
la rétablit dans fon état & fa confiftance
naturelle.
Nous voyons tous les jours les effets.
furprenans de la Saignée dans la plénitude,
La tefte fe décharge auffi- toft , les
poulmons fe defempliffent , & l'air y
entre avec plus de liberté .Le coeur n'eft
plus contraint dans fes mouvemens , le
Sang qu'il pouffe dans les artéres , y coule
librement : Le corps devient leger &
agile, de lourd & de pefant qu'il eftoit ;
la chaleur naturelle fe réveille , & l'acide
de l'eftomach fe reveft de fes premieres
idées.
On ne reçoit pas moins de foulagement
de la Saignée dans les maladies
qui dépendent d'un fang épais & grolfier.
Elle foulage la tefte , la poitrine ,
&c. Elle empéche que le Sang n'y
kjour
du Mercure Galant. Gr
fejourne, & ne s'y coagule ; & comme
elle luy donne plus de liberté de fe
mouvoir , elle fait qu'il fe dégage plus
aifément de ce qui l'accable. Ses parties
fe débarraffent peu à peu les unes
des autres, le corps prend davantage de
nourriture qu'il ne faifoit , & le diffol
vant de l'eftomach , commence de renaiftre,
& de faire fes fonctions .
Y a-t-il un remede plus puiffant pour
arréter le cours impétueux d'un Säng
rarefié , qui fe porte de toutes parts avec
violence? S'il excite des douleurs , quelques
violentes qu'elles foient , elle les
appaile ; s'il fort avec effort de fes
vaiffeaux , elle le retient ; s'il s'épanche
fur quelque partie , elle le diffipe,
& empéche qu'il ne s'y porte davan
tage ; s'il eft corrompu , elle entraîne
une partie de l'humeur qui l'altere , laquelle
trouvant un paffage libre, y cou
leen mefme temps en abondance. Qua
data porta ruit.
La Saignée est un des plus anciens
Remedes que nous ayons dans la Médecine
. Elle a de tout temps eſté pratiquée
par ce qu'il y a eu de fçavans
Hommes .Elle est en ufage chez tous les
Peuples
62
Extraordinaire
Peuples. Les Nations mefme les plus
barbares & les plus groffieres , qui ne
fe gouvernent ordinairement comme
les Animaux , que par l'inftinct de la
Nature , y ont recours dans leurs infirmitez
: Ils fuivent en cela l'exemple
de quelques Oyfeaux , qui s'ouvrent
les veines avec le bec , quand ils font
malades.
La Nature nous indique tous les
jours la neceffité de ce Remede, par l'abondance
du Sang qu'elle répand dans
les grandes Hæmorragies ; elle nous
aprend à nous en fervir dans les mêmes.
maux , qu'elle guerit , ou qu'elle modere
par ces évacuations. Imitons donc
cette fage Conductrice , profitons des
moyens falutaires qu'elle nous donne,
mais ufons- en avec prudence, & ne prodiguons
pas une liqueur qui eft fi néceffaire
pour la vie des Animaux .
Toutes les maladies ne viennent
pas d'une mefme fource. S'il y en a qui
naiffent de l'abondance & de l'impureté
du Sang , il s'en trouve d'autres où il
ne peche ny en quantité , ny en qua
lité , & qui font de purs effets d'une
matiere corrompuë , qui croupit dans
l'efto
du Mercure Galant, 63
l'eftomach , dans les inteftins , &c. Si la
Saignée donne du foulagement aux
uns , elle ne fait qu'irriter les autres ;
& fi l'on y a recours quelquefois , c'eſt
que l'on appréhende la plénitude , ou
parce qu'il arrive quelque inflamation ,
ou quelqu'autre accident fâcheux
qui y engage. Il n'y a donc que les maladies
qui dépendent de l'abondance ou
de l'impureté du Sang , qui ayent befoin
de cette évacuation ; mais comme elles
ne font pas toutes égales, on doit la proportionner
à la grandeur & à la qualité
de la maladie.
Les grandes repletions , où le Malade
eft fans ceffe dans la crainte d'eftre
fuffoqué ; les inflânations & les dou- .
leurs violentes , les Fiévres continues,
la Squinancie , la Peripneumonie ,
&c. En un mot , toutes les maladies aiguës
ne fe guériffent que par la reiteration
de ce Remede. Il y en a d'autres
que la Saignée foulage confiderablement
, mais qui n'ont pas befoin d'une
fi grande évacuation , & qui fe terminent
heureufement, apres quelques Saignées
faites à propos ,
left de la prudence d'un Médecin ,
d'exami
64
Atraordinaire
d'examiner meurement toutes ces chofes,
& de régler l'évacuation qu'il fait,
fur l'âge, les forces , & le tempérament
du Malade. Les Perfonnes fanguines ,robuftes,
qui font dans la fleur de leur âge,
fuportent la Saignée bien plus aifément
que celles qui ont peu de Sang, qui font
infirmes, & d'une complexion foible &
délicate, comme font ordinairement les
Femmes , les Vieillards , & les Enfans.Je
ne puis m'empêcher de blâmer icy la
conduite de certains Medecins , qui n'ont
pour tout Remede que la Saignée . Ils
faignent indiféremment toutes fortes de
Perfonnes , & leur tirent fouvent jufqu'à
la derniere goute de Sang. Demunt
cum fanguine vitam . Ils devroient imiter
les Anciens , qui ne fe fervoient de
ce Remede qu'avec beaucoup de précaution
; & avoir toûjours devant les
yeux ce Paffage d'Ariftote, Chap. 5.du
2. Livre des Parties des Animaux .Que
autem parum fanguinis habent , hacjam
inde ad interitum funt opportuniora ; interitus
enim inopia quadam fanguinis eft .
LE PHILOSOPHE INCONNU
de Coutance.
Les
du Mercure Galant.
65
Les Madrigaux qui ſuivent , ont esté
faits fur les deux Enigmes du Mois de
Septembre.
JE
1.
E hais un Soulier incommode,
Et fans regarder à la mode,
le crains d'en estre eftropié.
Se gefner est une folie ;
Mais dans cette Enigme jolie
On trouve chauffure à ſon pied.
Q
DE BEAULIEU.
I I.
>
Ve maudit foit le Cordonnier.
Qui fit un fi joly Soulier!
Depuis qu'au beau pied d'Ifabelle
Tay ven ce Byou dangereux
Iefuis tout triste & langoureux,
Et mon coeur ne bat d'une aîle.
Que mauditfoit le Cordonnier
Qui fit un fi joly Soulier.
A
que
HAUMONT , du Pont de Bois,
I I I.
H Dieu ! je voy dans le Mercure
Une Araignée en ce coin- là,
Luy qui nefouffre aucune ordure ,
Peut-ilbienfouffrir celle- là ?
le mefme.
IV .
66 Extraordinaire
M
IV.
Ercure, qnel beureux deftin
Fait que chacun te parte envie ?
Si c'est pour avoir ce matin
Chauffé la jambe de Sylvie
D'un Bas, joly , mignon & fin,
Millepour ce bonheur voudroient donner
leur vie,
Ou du moins s'ils pouvoient,luy chauſſer
A
fon Patin.
RAULT, de Rouen.
V ..
V Voleur, au Voleur ,ſonge à voftre
vie ,
Ah , Mouche , fauvez- vous , & fuye
promptement.
L'Araignée eft anguet ,
tement
mais belas ! fo-
Vous donne dans le piege , & vous
voila ravie.
C.L.DE STURBE , Chanoine
de Tours.
VI.
E n'aime point le fang , le meurtre, on
IF I le
carnage,
Il n'est peut- eftre auçun qui foit plus
doux que moy
Mais
du Mercure Galant.
67
Mais alors que je vois une Araignée en
rage
Etaler fes Corps morts , je l'abas fans
effroy.
Celle dont je prétens entrevoir l'échauguete
,
Met a-la verité bien des Mouches à
mort ;
Mais fa retraite eft fombre , & fi finement
faite ,
Que des yeux penetrans elle paffe l'effort.
Le feul Mercure peut nous en faire un
trophée ,
De fon Soulier volant , fans faire trabifon
L'écrafant
, la baigner
dans
fa bile
échauffée
,
Et pour donner exemple , abatre fa
maifon.
Le Bon Clerc de Chalons
fur Saône.
VII.
"
Ris ayant en vain reſvé plus d'une
[RiRis
fois
Aux Enigmes du dernier Mois,
Et
6.8 Extraordinaire
Et toûjours du vray fens se trouvant
éloignée ,
Voulut voir en cela fi j'eftois Ecolier.
Je lûs , & l'une & l'autre eftant examinée,
La premiere des deux , luy dis -je , eft
le Soulier ,
Et la feconde l'Araignée.
OSSEMENT DE VILLIAN COURT.
VIII.
Emeris à prefent des coups
de la for
↑
JE
tune ,
fe fuis dans un état où mon mauvais
deftin
Me met àcouvert du chagrin
Que caufe àmille Gens une gloire impor
tune.
Semblable aux Frères Cordeliers
Ie vayfans Bas & fans Souliers ;
le ne porte fur moy jamais ny fols ny
maille,
Et fouvent couché ſur la paille,
Je goûte du repos les paifibles momens .
On voit dans mes Apartemens ,
Au lieu de beaux Lambris & de Tapifferie,
Ainfi que dans une Ecurie,
Les
du Mercure Galant .
69
Les toiles d'Araignée y fervir d'ornemens
.
Enfin la Parque impitoyable
Ne peut rien adjoûter à mon malheureux
fort ,
Si mefme le coup de la mort
Eft le feul aujourd'huy qui me foit favorable.
EN
LE SOLITAIRE, de la Ruë
des Arfis.
IX.
N vain pour m'engager dans l'amoureux
empire ,
Tu caches tes chagrins , tu vantes ton
martire ;
x
l'Amour
le connois trop
cher Tyrcis ,
& je Sçay,
Qu'autant que de plaifirs il donne de
foucis.
Pour aimer , je voudrois que comme
l'Araignée ,
C. L'Amour n'eut que de foibles rets ;
Au moins quand je verrois ma flâme
dedaignée,
Sans me confumer en regrets ,
l'affranchirois mon coeur des Loix d'une
Cruelle ,
Et
70
Extraordinaire®
Et me rendrois heureux par une amour
nouvelle.
L'INDIFEREND, d'Abbeville.
DE L'ORIGINE
DE
LA NOBLESSE
A Nobleffe n'eft autre chofe que la
Lperfection de l'Eftre , dit un Ancien.
Dieu eftant le plus parfait de tous
les Eftres , eft auffi le plus Noble , c'eſt
la fource d'où toutes les Creatures ont
tiré leur Nobleffe ; mais il ne leur com
munique cette qualité que par degrez ,
& à proportion qu'elles approchent de
fa nature & de fon excellence . Ainfi
l'Ange eft plus noble que l'Homme ,
que la Befte. Adam fe pouvoit dire Noble
dans fa création, puis que felon S.
Gregoire de Nazianze , la premiere Nobleffe
eft d'étre creé à l'Image de Dieu.
Il avoit dans cet état cette Nobleffe furnatu
Du Mercure Galant.
71
naturelle dont parle Bartole, & on voyoit
reluire en fa Perfonne , non pas cet air
fier , fuperbe , & méprifant , qu'on appelle
fauffement air de qualité ; mais un
air doux , honnefte , & modefte , qui
paroift encor dans l'ancienne , & la veritable
Nobleffe , foumis à Dieu feul,
maître de fes paffions , & Souverain
des Creatures. Il gouftoit les douceurs
du Paradis Terrestre, fans dépendances,
fans baffeffe , fans injuftice ; mais il ne
jouit pas longtemps de tous ces avantages,
le peché foüilla fon Ame , & fon
Corps , & effaça le divin Caractere qui
ne brille plus que fur le front des Juftes,
& de ceux qui ont confervé leur innocence
.
Adam a donc efté le premier Noble,
& le premier Roturier parmy les Hommes.
La Grace l'avoit annobly , le Peché
le fit déroger de fa Nobleffe. Mais
Dieu ayant relevé l'Homme de fa chûte,
il a accordé à la Vertu ce qu'il avoit
donné à la Nature. Cette marque d'élevation
n'eft pas un effet du peché,
comme quelques- uns ont crû , qui ont
dit que la Nobleffe du Sang eftoit fondée
fur la Nature corrompue ; mais difons
72
Extraordinaire
fons plutoft que cette premiere Noblefle
eft naturelle , & fondée fur la
fubordination , que Dieu a voulu mettre
dans les Creatures. Il ne faut pas
s'étonner fi entre les Hommes il y a plus
de Nobleffe dans les uns que dans les
autres ; cela fe rencontre dans les Plantes
, dans les Pierres , & dans les Métaux.
Les belles qualitez dont il douë
ceux qu'il donne pour la conduite & le
gouvernement des Peuples , prouvent
que la Nobleffe eft excellente & divine.
On peut douter, fi Adam avoit confervé
fon innocence , que les Hommes
fuffent demeurez dans une égalité de
condition, qui les euft rendus tous femblables.
On dit que les Juftes euffent
efté fur la Terre , comme les Saints dans
le Ciel. Il y a des degrez dans la Grace
comine dans la Gloire.Dieu fuffit à tous ,
& chacun eft content ; mais il fe communique
plus abondamment aux uns
qu'aux autres , & tout cela fans envie ;
& c'est ce qui fut arrivé dans l'état d'innocence
. Il y auroit eu de ces belles &
grandes Ames , propres à éclairer & à
conduire les Peuples , comme il y auroit
eu des Ames dociles & foûmifes , pro
pres
du Mercure Galant.
73
墓
pres à obeïr & à executer les ordres des
Roys & des Princes. Cet éclat qui paroilt
dans tout ce que font les belles
Ames , & qui eft une fleur de Nobleſſe
, marque bien cette diſtinction que
Dieu a établie naturellement entre les
Hommes. On peut appeller ces Ameslà
des Ames de pourpre , dans un autre
fens que Virgile ne l'a dit. Cefont des
Ames toutes Royales , & nées pour
la
Domination & la Souveraineté , pour
le Sceptre & la Couronne . Valere
Maxime nous apprend ce que c'eſt
que ce caractere de Nobleffe , & de
Majefté qui paroît dans les belles Ames.
C'est dans la Perfonne qui attire nos
refpects & noftre veneration , l'excellence
de la vertu & de la bonté qui
font en elle , qui regne fans Couronne,
& qui fe conferve fans Gardes ; & à
noftre égard , c'eft un honneur perpetuel
que nous luy rendons naturellement
& fans peine. 11 eft vray que ce
caractere eft quelque chofe de bien délicat
, & de prefque imperceptible à nos
fens. Ce qui a fait dire à Mr de Balzac,
que la Beauté fe voit , que les Richeffes
fe touchent , mais que la Nobleffe s'i-
Q. d'Octobre 1680.
D
74
Extraordinaire
magine , & le préfupofe dans le fujet à
qui nous l'attribuons. Neantmoins quoy
qu'inconnue aux ftupides , & aux ignorans
, les , Peuples les plus groffiers s'en
forment une belle idée , & courent
apres elle. Il n'y a point de Nation qui
ne convienne du refpect qui luy eft
deû. Les Peuples du Nouveau- Monde
ont leurs Nobles comme les autres ,
& font gloire d'avoir une illuftre origine
. Les Malabres ont jufqu'à dixhuit
fortes de Conditions parmy.eux ,
& on dit que les Conditions fupérieures
font fi abfolues envers les inférieures
, qu'il y va de la vie , lors qu'à la
rencontre ces Peuples fe touchent
par hazard . Enfin foit dans état
d'innocence , ou dans la Nature corrompue
, ceux qui fuivirent la Loy
du Seigneur , ou ceux qui s'en éloignerent
, ils prirent tous des marques de
diftinction non feulement pour fe
féparer d'avec les Enfans de Cain , ou
les Geans comme les appellent l'Ecriture
, mais encor fuivant les Arts &
les Sciences qu'ils avoient inventées,
qui les rendoient Nobles & recommandables
entr'eux .
,
Les
du Mercure Galant.
75
Les Geans, tous Geans qu'ils eftoient,
n'eftoient que de faux Nobles , & depuis
Adam jufques à Noé , co fut une
Potterité Roturiere & corrompue , & à.
peine s'en trouva- t- il trois qui euflent
confervé cette qualité , avec les vertus
de leur Pere. Ce fut à Abraham que
recommença la Nobleffe , & en qui
Dieu fit un veritable Noble. Il luy
deignit cette Epée de feu dont parle
Philon , & le fit Chevalier de fon Ordre
, fi j'ofe dire ainfi . Il le fit Maiftre
& Pere d'un grand Peuple . Il luy fit
vaincre des Roys , & le fit regner luy
mefme. Je nel fuis donc plus furpris,
qu'un Autheur moderne l'appelle le
remier Gentilhomme du Monde. La-
Nobleffe n'eft pas une invention des
Hommes , & c'eft fauffement qu'on dit
que les plus fforts ont efté les premiers
Nobles. C'eft un écoulement de
la Divinité. Elle eftoit naturelle dans
Adam , elle fut rétablie dans ce Patriarche
. C'eftoit un effet de la Grace
dans le premier ; & dans le f.cond,
une récompenfe de la Vertu . Dieu
jaloux de fa gloire ne l'eft pas
moins de fa Nobleffe. Il ne l'a pas
J
Dij
76
Extraordinaire
negligée pour fon Fils , lors qu'il s'eft
fait Homme. Il luy donna une Naiffance
illuftre , & voulut que fa Generation
temporelle fuft Noble , comme
fa Generation eternelle eftoit Divine.
Ce n'a point efté par orgueil qu'il
a parlé de fes Anceftres , ce n'a point
efté par la vanité de cette Nobleffe du
Siecle , fon Royaume n'eftoit pas de ce
Monde , comme il dit luy- mefme ; & il
eft né de maniere à méprifer la pourpre
& la dignité des Roys , & des Patriarches
dont il eft forty ; mais s'il a
voulu naître pauvre , & vivre dans
une condition privée , il a voulu que
cette pauvreté fuft relevée par l'éclat du
Sang & de la Nobleffe, & que des Roys
reconnuffent celuy qui felon la chair,
eftoit deſcendu de tant de Roys , & de
Patriarches. Ce peut eftre la raiſon
pourquoy l'on n'admet que les Nobles
dans quelques Chapitres de France,
& d'Allemagne , & dans la Religion
de Malte. Car comment juftifier le
fcrupule avec lequel on examine la
Nobleffe de ceux qu'on y reçoit , finon
que le Sacerdoce eft une Royauté , &
que les Saints n'ont pas méprifé la gloire
de
Du Mercure . Galant .
77
de leurs Anceftres ? Le Peuple de Dieu
tiroit fa Nobieffe des Grands Preftres,
& des Sacrificateurs , & il eftoit fi jaloux
de cette qualité , qu'il monte plus
haut qu'aucune autre Nation dans les
degrez de Nobleffe .
C'eft à tort qu'on blâme ces Titres
éclatans & pompeux , qui femblent
eftre des effets de la vanité des Hommes.
Ils n'ont efté inventez qu'en faveur
de la Vertu, & pour fervir de mo
tif & de recompenfe à ceux qui la fuivent.
Siles Hommes en abuſent , c'eſt
qu'ils ne connoiffent pas la veritable
gloire,& qu'ils font incapables de l'acquerir.
En confervant la memoire des
Héros , on conferve le defir , & l'image
de la Vertu. Les Grands Hommes font
curieux de leurs Genealogies , parce
qu'on remonte avec plaifir à fon ori
gine quand elle eft Noble , & qu'elle
nous donne quelque éclat. S'il n'y a
pas d'infamie à eftre forty d'un Pere
d'une condition baffe & honteufe , il y
en a lors que nos Parens ont efté criminels
& vicieux , & comme les conditions
fupofent la vertu & le merite,
c'eſt ce qui fait que le reproche de
D iij
78
* Extraordinaire
noftre náiffance nous elt toûjours fenfible.
Il fâche d'eftre né d'un Pere
Charbonnier , & on eft bien aife d'avoir
un Pere Marquis , non pas que la
qualité de Marquis donne plus de vettu
que celle de Charbonnier , mais
parce que dans l'opinion du Peuple ,
cette qualité fe fupofe dans celuy qui
la porte. Outre que les Hommes de
conditions médiocres manquent d'éducation
. Ils font réduis à faire fouvent
tant de baffeffes , qu'il eft rare que
leur vie foit pure & fans tâche. Čes
fortes de reproches font prefques toujours
honteux. Le Pape Sixte Vipiſe
mocquoit de l'obfcurité defa Naiffance,
mais il ne pût fouffer qu'on luy reprochaft
d'avoir gardé les Pourceaux , fans
dire que pour le moins c'eftoient les
fiens. La Nature nous fait Nobles , &
la Fortune Roturiers , mais um Homme
qui eft Noble par fon merite , fe peutil
confoler de ne l'eftre pas par fa naiffance?
Et a til befoin de cette qualité
extérieure qui dépend de la fortune
& du caprice des Hommes? Ouy car
le vulgaire en juge autrement , & il eft
toûjours fâcheux d'eftre un exemple
de
du Mercure Galant.
79
> de l'injuftice & du mauvais gouſt
de fon fiecle . Difons neantmoins avec
Voiture , pour la confolation de ceux qui
n'ont pas la qualité , & qui la meritent
comme luy , qu'il y a bien d'au
tres chofes plus défirables dans la vie ,
puis qu'on peut avoir la fanté , les ri
cheffes , l'efprit , l'honneur , la vertu,
& la réputation fans elle ; mais ne
foyons pasdu fentiment de Coftar , qui?
prétend que la Nobleffe du Sang foit du
dernier ordre. Elle tient un grand rang
dans les biens de fortune , & elle fert à
en acquerir beaucoup d'autres. Les
Nobles par le Sang , doivent paffer de
vant les Nobles par mérite , parce que
la Nobleffe eftant la récompenfe de la
vertu , les premieres récompenfes ont
fervy d'exemples aux autres , foit
leurs Peres >
·
par
ou par eux meſmes ;
au lieu que les Roturiers vertueux ,
ne font que des prétendans à la Nobleffe
, qui n'ont encor ny ordre hy
rang. La Monnoye eft bonne , mais
elle n'eft pas marquée au coing du
Prince , ou plutoft ce font de faux
Monnoyeurs de Nobleffe ; l'Or qu'ils
mettent en oeuvre eft bon ; mais leur eft--
D iiij
80 Extraordinaire
il permis de battre Monnoye ? Ils ont
toutes les belles qualitez qu'il faut pour
eftre Nobles , mais leur eft- il permis
de s'appeller ainfi , & de difputer du
point d'honneur.
Il ne faut donc pas eftre furpris fi
quelques Peuples du Nouveau Monde,'
fe difent defcendus du Soleil & de la
Lune. Tous les plus grands Hommes
ont cet enteftement , de s'attribuer un
origine illuftre & glorieuſe. Alexandre,
fe difoit Fils de Jupiter , Jules Céfar
defcendu d'Enée ; & Marc Anthoine,
d'Hercule. Ajax difputant à Uliffe les
Armes d'Achilles , prouve que la Nobleffe
du Sang eft le caractere de la Vertu
, & qu'elle l'a fait connoiftre à ceux
qui en pourroient douter.
Atque ego , fi virtus in me dubitabilis
effet ,
Nobilitate potens effem , Telamone
creatus.
11 parle enfuite de fes Anceftres , &
finit de la forte cette belle Génealogie.
Sic à Love tertius Ajax.
Il reproche à Ulifle la baffeffe de fa
Naiffance , & de fe dire fauflement du
Sang Cacide.
Quid
du Mercure Galant. &
Quid fanguine cretus
Syfyphio , furtifque , & fraude fimilli
mus illi ,
Inferis acidis aliena nomina gentis
?
,
Les avantages de la Nobleffe font
legers , dit S. Hierofme , quand on les
poffede fimplement ; mais ils font admirables
quand on les poffede , &
qu'on les mépriſe . Les Allemans
font trop fcrupuleux dans leurs Genea
logies , avec leurs huit grands quartiers
, & les Italiens rafinent trop auffi
fur cette matiere ; mais cette Nobleffe
eft un bien fi délicat & fi précieux,
qu'on ne peut la conferver avec trop
de foin. Les Alliances font extremement
neceffaires pour la foûtenir , &
pour la rendre illuftre . C'eft par elles ,
qu'elle monte ou qu'elle defcend . Dieu
qui eftoit jaloux de la gloire du Peuple
qu'il avoit choify , luy avoit défendu
de s'allier avec les Etrangers , parce
qu'ils n'en eftoient pas dignes , & ceux
qui avoient violé cette Loy , eftoient
féparez d'avec les autres , & feverement
punis . On dit que les Allemans pour
conferver la pureté de leur origine , ne
D. V
82 Extraordinaire
s'allioient autrefois avec aucun Etranger.
Il y a des Nations qui ont encor
une extréme délicateffe fur ce fujet.
Elle n'eft pas blâmable , & il feroit à
fouhaiter qu'on ne fuft pas fi indulgent
en fait de Mariage pour la Nobleſſe ;
car enfin, felon Monfieur de la Colombiere
, c'eft une qualité naturelle qui
réfide en la femence de nos Peres , par
laquelle ils produifent des Enfans faciles
& propres à la Vertu. C'est une
teinture du Sang de nos Anceſtres , &
un caractere avantageux qui nous porte
avec tant de puiffance à bien faire, qui ,
elle devient comme une feconde Nature.
C'eft auffi la penfée d'Homere , qui
parlant de Thelemaque, dit que fa Ver
tu eftoit deftilée de fon Pere Uliffe. La
Nobleffe , dit Monfieur de la Rocque,
eft une qualité qui rend vertueux celuy
qui la poffede , & qui difpofe fecretement
l'ame, à l'amour des chofes honneftes.
Enfin cette Nobleffe eft fi confidérable,
qu'elle a fait dire à un Ancien ,
que Dieu conferve toûjours la majeſté
de l'Empire chez ceux qui font Nobles
par leur Ancestres ; & les Turcs qui
n'eftiment que la Nobleffe perfonnelle ,
n'ont
du Mercure Galant. 83
n'ont-ils pas une venération particu
liere pour le Sang Othoman , & pour
ceux qui font defcendus de leur grand
Prophete :Difons donc encor avec Monfieur
de Balzac, que le Sang des Héros
n'eft point galté par le temps , & qu'ik
coule dans les veines de leurs Petits-
Fils aufli pur que dans la premiere
fource.
Mais la Nobleffe a- t- elle un fexe
particulier , & n'y a- t- il point d'injuſtice
de refufer la qualité de Nobles à la
pofterité du beau Sexe ? Pourquoy les
Femmes ne peuvent- elles communi
quer à leurs Marys & à leurs Enfans,
une qualité qui eft inféparable d'ellesmefmes?
Une Héroïne ne peut - elle pas
faire un Héros ? Et s'il eft vray que les
Mâles reffemblent davantage à leurs
Meres qu'à leurs Peres, pourquoy n'he
ritent- ils pas de leurs Nobleffe , auffi
bien que de leurs Richeffes & de leurs
Vertus ? Une Femme peut faire un
Roy , & un Souverain , & elle ne
peut pas faire un Gentilhomme. Il y a
de la rigueur dans cette Loy. La Nature
a rendu la Femme auffi capable de
generation & de vertu , que les Homines
84
Extraordinaire
mes. Les Palmes mâles & femelles,
font égales en nobleffe & en fécondité
, & cependant on ne fait des Femmes
qu'un fimple inftrument pour la
production des Hommes ; mais on ne
fait pas affez de refléxion fur le méri
te de la Femme. Dieu créa l'Homme
mâle & femelle , dit la Genéfe , & les.
benit enſemble, pour nous montrer l'égalité
de mérite entre les deux Sexes ;
& en effet dans la Loy de Moïfe , Dieu
ne donna- t- il pas la conduite de fon
Peuple à des Femmes ? Et n'a- t-il pas
fait par elles dés choſes extraordinaires
& furprenantes ? Qui doute que tous
les Peuples n'ayent pas une venération
particuliere pour les Héroïnes , & pour
ceux qui en font fortis ? Qui doute
encor que la postérité d'Efter , & de Ju
dith , n'ait pas eſté anoblie auffibien
que celle de la Pucelle d'Orleans ? Pourquoy
refufer cette grace à toutes celles
qui imitent leurs vertus ? Les An
ciens n'ont point négligé la Nobleffe
du cofté maternel , & fe font prévalus
des avantages de l'un & de l'autre.
Il y a des Pais où la Nobleffe vient
également de la Mere comme du Pere,
bien
du Mercure Galant.
ES
ן
la
ne
es
bien plus, fi nous en croyons Herodote
, en Crete , & en Carie , tous les
Nobles ne l'eftoient que par les Femmes
, ce qui donne fujet à quelqu'un
de demander s'ils portoient le Nom de
leurs Peres ou de leurs Meres , & de la
réfoudre par l'affirmative. Plutarque
dit auffi , que les Femmes de Xante &
de Coëre , avoient l'avantage d'anoblir
leurs Marys. Toute la Nobleffe de
Champagne eft defcendue du cofté
des Femmes , Privilege qui leur fut accordé
par Charles le Chauve , apres
la Bataille de Fontenay , ou de Bray
felon quelques autres , où prefque toute
la Nobleffe de cette Province demeura
fur la Place . Les Femmes méritent
cette grace , plûtoft par juſtice
que par neceffité. Elles font naturellement
nobles & genéreufes, & les Hommes
leurs font redevables des belles
qualitez qu'ils poffedent. Un Autheur
Allemand raporte que l'Empereur Conrad
II I. ayant pris Veinsbourg fur le
Roëer , il fe faifit de la Nobleffe ,
& permit aux Femmes de fortir de la
Ville , avec ce qu'elles pourroient
emporter. Les Femmes fe charge-
Fent
86 Extraordinaire
rent feulement des Enfans Nobles , &
fe préſenterent aux Portes en cet équi
page ; on fit difficulté de les laiffer aller
Tur ce qu'elles contrevenoient à l'in
tention de l'Empereur ; mais ce Prince
charmé de la genérofité de ces Femmes,
les fit conduire où elles voulurent aller,
& leur filt donner dequoy élever les
Enfans. Elles méritoient bien d'avoir
encor le droit d'anoblir auffi bien les
Hommes de Campagne , puis qu'elles
avoient eu le foin de conferver la Nobleffe
de leur Ville. On peut dire tou
tes ces chofes en faveur du beau Sexe;
mais enfin la gloire de la genération eftant
attribuée principalement à l'Hom,
me , c'eft à luy feul à communiquer à
fes Enfans fa Nobleffe & fes Vertus,
Cette Nobleffe réfide dans le Sang, &
n'eft pas feulement l'effet & la récompenfe
de la Vertu , mais un caractere
qui demeure imprimé dans l'ame de
celuy que le Prince & le Peuple ont
reconnu pour vertueux . Mais pour vous
montrer que le caractere paffe à la pofterité,
& feulement par les mâles; quád
Dieu fit alliance avec Abraham , il luy
ordonna la Circoncifion . Vt fit, dit-il ,
in
du Mercure Galant. 87
1
in fignum foederis inter me & vos. Mais il
exclut lesFemmes , Circumcidetur ex vobis
omne mafculinum. Les autres Peuples,
ont eu auffi de pareilles Loix en faveur
des Hommes, & qui ont privé les Femmes
de l'honneur d'anoblir leurs Ma
rys & leurs Enfans.
Quoy que les Femmes n'anobliffent
pas par elles-mefmes , elles rendent les
Maifons nobles ; & s'il manque quelchofe
du cofté maternel , on ne peut
que
prouver l'antiquité de fa Nobleffe . Mais
apres tout, que nous fert d'avoir la Nobleffe
naturelle , la Nobleffe de Race , fi
nous manquons de la Nobleffe perfonnelle
& de vertu ? Le grand nombre
d'Ayeux ne doit pas eftre mis en compte,
répondit Uliffe à Ajax.
Nam genus, & proavos , & que non.
fecimus ipfi ,
Vix ea noftra voco. :
Nec fanguinis orde
Sed virtus & honos fpoliis queratur in
iftis.
Celuy- là eft peu Illuftre , difoit Ciceron,
qui n'a pour toute Nobleffe. que
Nom & les Armoiries de fa Famille.
Il vaut bien mieux eftre le commencele
ment
88 Extraordinaire
ment & l'exemple de fa Race , que de
jouir feulement de la réputation de fes
Anceftres. Celuy qui eft Noble par fa
Vertu , a l'avantage de l'eftre par foymeſme
, auffi bien que le Prince qui
l'honore de cette qualité.Quand un Noble
regarde le grand nombre d'Ayeux
dont il eft defcendu , loin d'eftre orgueilleux
de cet avantage , il doit eftre
honteux de la foibleffe ; car il doit s'arréter
bien moins à leur réputation, qu'à
la fienne. Il n'a rien au deffus d'un
Noble par la Vertu , qu'un plus grand
nombre d'exemples à fuivre. La Nobleffe
, dit Petrarque , ne confifte pas
dans la Naiffance , mais dans la vie &
dans la mort. Il y a une égalité d'origine
, qui fait naître tous les hommes
femblables. Il y a une Deftinée qui les
réduit à cette mefme égalité : Les Rois
& les Peuples naiffent & meurent de la
mefme forte ; il n'y a que le milieu de
la vie , qui dépendant de la Fortune,
ou pour mieux dire de la Providence
, met quelque diference entre les
Hommes . Le Monde eft noftre Pere
commun à tous, dit Seneque, par quel
que degré que nous décendions , fans
gloire,
du Mercure Galant. 89
gloire , ou avec gloire , nous ne venons
point d'un autre que de luy . Il
ne faut pas en croire les faifeurs de Genealogies
, ils font comme les Poëtes,
qui font intervenir les Dieux fans neceffité
, & les mettent à la place des
Ayeux , qu'on ne peut nommer fans
honte. Le plus Noble eft celuy qui
a l'ame la plus droite , & plus de difpofitions
aux choles loüables. Les Armoiries
& les Portraits de nos Ayeux
nous font connoître , mais ils ne nous
anobliffent pas. Il en eft de ces Nobles
fans vertu & fans mérite , comme des
Rois fans Royaumes & fans Sujets.
Ils n'en ont que le Titre , qui neanmeins
les font encore refpecter des
Peuples., Mais eft on obligé d'avoir
de l'eftime pour un Portrait prefque
effacé , pour une Plante dont la tige
eft pourrie , pour une Mine dont la
veine eft perdue ? Bon pour le Fils
d'un Héros , fuft-il indigne d'un tel
Pere Mais que jufqu'à la vingtiéme
Genération un Noble infame & vicieux
, herite de mon eftime & de mes
refpects, comme de la qualité & du bien
de les Peres
с
?
c'est un affujetiffement
contre
90 Extraordinaire
contre lequel noftre raifon ſe revolte
toûjours.
Diogene difoit que les Nobles ef
toient ceux qui méprifoient la Gloire,
les Plaiſirs, & les Richeffes, & qui furmontoient
la Pauvreté , la Baflelle , le
Travail , & la Mort. 11 ne faut pas
s'enquerir d'où ils font, mais ce qu'ils
font. Le Sage n'admet point de Genéas
logie , il eft de la Race des Dieux ; il
n'a point d'autres Anceftres & d'autres
Parens , dit Philon , que les Vertus &
les Actions qui les fuivent. Moïfe eft
admirable dans l'Eloge qu'il fait de
Noé. Voicy, dit-il, les Genérations de
Noé : Il fut Homme parfait , il plût au
Seigneur , & marcha dans les voyes.
En effet , les Héros ne font alliez entr'eux
que par la Vertu. C'eſt d'elle dont
ils font les Defcendans & les Héritiers, '
& non pas de leurs Peres , aufquels ils'
reffemblent fi peu ; comme auffi leurs
Enfans ne leur reffemblent prefque jamais.
Les Héros font rarement des
Héros , felon la Nature , mais par imi→
tation & par exemple , comme Alexandre
forma Cefar , & Miltrade Themiftrale.
Les Egyptiens , dit Diodore
Sicilien
du Mercure Galant.
91
Sicilien , ne loüent jamais perfonne de
fa Nobleffe dans leurs Oraifons Funébres
pour les morts , parce qu'ils fe
croyent auffi Nobles les uns que les
autres. Ils ne content pour rien la
Vertu de leurs Parens ; & ils ne pou
voient fouffrir qu'on loüaft quelqu'un
d'une qualité empruntée , & qu'il ne
poffedoit pas. Cette Nobleffe originai
re n'eft qu'une fumée qui entête , &
qui perd la plupart des Gentilshom
mes. Ils fe repofent fur les trophées
de leurs Ayeux , & croyent qu'ils en
ont trop fait pour leur avoir encor
laiffé quelque chofe à faire . Ils
font comme s'ils n'avoient point efté,
& leurs Enfans meurent & finiffent
avec eux. Mais n'eft-il point honteux
de devoir tout à la Vertu de fes Pe
res, & de jouir d'un bien qui ne nous
appartient point , qu'on nous laiffe par
tolerance , & fur la bonne foy publique;
de compenfer fans ceffe nos defauts
fur leurs belles actions, & s'arréter à je
ne fçay quelle fplendeur apparente ,
qui confifte dans les applaudiffemens du
Peuple , dans quelques Arrefts , & en
quelques vieuxRegiſtres; dás l'éclat des
A
Habits
92
Extraordinaire
8
Habits, du Train, & des Equipages ?
La Gloire & l'Honneur font un
Apanage incertain de la Nobleffe ; &
ces Nobles Enfans du Jour , comme
Philon les appelle , demeurent Enfans
de douleur , par les trayerfes que la vanité
leur cauſe.
Les Peuples de Tranfilvanie & les
Suiffes , fe mocquent de la Nobleffe
d'origine , & de ceux qui fe vantent
d'eftre nez Gentilshommes. Mais qui
croiroit qu'il y euft des Nations auffi
curieufes de conferver la memoire de
leur baffe & obfcure Naiffance , que
d'autres celle d'un grand éclat & d'une
illuftre Pofterité ? Les Ammaiftres de
Strasbourg, qui font les Premiers de cette
Ville , prouvent leur Roture de huit
aces , pour arriver à cette dignité : Il
faut que les Allemans foient bien Peu
ples , & ayent l'ame bien groffiere. Le
Doge de Gennes doit eftre de l'ordre du
Peuple , & non Noble ; car il y a des
Nations & des Republiques où le Peuple
veut eftre Maître , & que ceux qui
le comandent ne foient pas de meilleure
Mailon que luy. Claudius & Dolabella
renoncerent au rang de Chevaliers,
pour
du Mercure Galant.
93
e
pour parvenir aux Charges de Tribuns ;
foit qu'ils euffent peu de courage , ou
qu'ils reconnuffent plus de vertu parmy
le Peuple , que parmy la Nobleffe.
2
La qualité de Bourgeois n'eft pas fi
méprifable , que quelques faux Nobles
le perfuadent : Il y a une grande diférence
entre Bourgeois & Artiſan , ou
ceux du commun Peuple. Le mot de
Bourgeois fignifie Citoyen ; & il n'y
avoit autrefois que ceux qui vivoient
noblement dans les Villes qui portoient
cette qualité : Bien plus , il y
avoit des Villes dont le droit de Bourgeoifie
eftoit fi illuftre , que les plus
grands Hommes ont fait gloire d'en
eftre honorez . C'eftoit une faveur du
Ciel & de la Fortune, d'eftre né ou fait
Bourgeois d'Athénes . Platon en rendoit
grace aux Dieux ; & on fçait que Montaigne
& le Maréchal de Monluc , ont
tenu à honneur la Mairie de Bourdeaux ,
& les Armes de Sienne.
Il y avoit des Villes qui eftoient
Nobles par excellence , comme Rome,
Athénes , Sparte , & Corinthe. Leurs
Citoyens eftoient non feulement ce
que
94 Extraordinaire
7
que nous appellons Gentilshommes ,
mais encor quelque chofe de plus . Nous:
avons des Villes en France , qui ont cet
avantage , & dont les Citoyens ont eu
autrefois de grands Privileges . Ainfi les
Bourgeois de Paris , de Poitiers , de la
Rochelle, d'Angoulefme, fe difent No
bles , & ont toujours efté traitez de la
forte , par plufieurs Edits & Déclarations
de nos Roys. Et pour conferver.
quelques marques de leur noble Origine
, les Maires & les Echevins de ces
Valles-là , fur tout de Paris , acquierent
pour eux , & leurs Enfans , la qualitê :
de Nobles. Je ne fçay pas comment.
quelques Autheurs mettent en doute,
fun Bourgeois fait Chevalier devient
Noble ; & fi celuy que les Rois appellent
Noble , l'eft effectivement, C'eft
s'attacher trop à des déclarations en forme
, & à un morceau de Parchemin,
qui eft, fouvent mangé des vers. On
fait encor une question plus fubtile
que folide , fçavoir , fi un Homme qui
eft noble , l'eft par tout. Quand on eft
Noble par Vertu & par Naillance , pourquoy
ne l'eftre pas en quelque lieu
qu'on le trouve Le Sage eft Citoyen
du
du Mercure Galant .
.95
du Monde , dit Socrate ; & un Prince
lors qu'il connoift la naiffance & le
mérite du Sujet d'un autre Prince, peutil
luy refuter dans fon Royaume les
honneurs qu'il reçoit chez luy lly a
des Nations qui ont un grand mépris
pour les Euangers & qui ne reconnoiffent
pour Nobles que les Compatriotes.
Mais s'il y en a plufieurs qui
reçoivent leur Anobliffement des Prin,
ces & des Republiques , fous lefquels
ils font obligez de vivre , cela n'arrive
qu'en deux occaſions ; ou quand la Perfonne
eft d'une médiocre naillance , &
dont on peut douter ; ou lors qu'elle
tient à honneur de recevoir cette qualité
du Prince fous lequel elle demeure.
Et en effet , quand un Homme eft d'une
Naiffance illuftre & connue , il eft Noble
par tout ; & mefme plufieurs dédaignent
les Titres dont un autre Souverain
les veut honorer. D'autre cofté
fi nous remontons à la fource des choſes
, & fi nous voulons tirer cette Nobleffe
de trop loin , nous retomberons
dans cette Roture , de laquelle nous
voulons fortir. Car enfin , la Nobleffe,
telle qu'elle est aujourd'huy, eftant inconnue
96
Extraordinaire
A
connue dans les premiers Siecles , les
Bergers ont précedé les Rois & les
Princes. Ce qui a fait dire que la Nobleffe
eft celle de qui la Roture s'eft
diffipée à la longue ; & la Roture, celle
de qui la Nobleffe s'eft perduë de
mefme. Quelques Auteurs affurent
que la Nobleffe dégenere comme toutes
chofes ; qu'elle ne paffe point la
quatriéme Generation ; & que c'eft là
fon point d'élevation & d'abaiffement.
Il eft d'une Nobleſſe trop ancienne dans
les Particuliers , comme de la nouvelle,
toutes deux font trop foibles : L'une
par la vieilleffe , & l'autre par
fa nouveauté
; l'une finit , l'autre commence:
Démocrite mettoit toute la Nobleffe
dans la bonté des Mours. Socrate lá
définit un bon temperament de l'Ame
& du Corps. Mais quand il eftoit de
méchante humeur , il l'apelloit la fource
de toutes fortes de maux ; & Diogene
une excufe de mal faire. Mais difons
plutoft avec Salufte , que c'eft une Lumiere
qui éclaire , & fait paroître davantage
le bien & le mal que font ceux
qui la poffedent. C'eft une belle chofe,
dit Plutarque , mais c'eſt un bien de
.
nos
du Mercure Galant. 97-
.
>
nos Ancestres , pour nous aprendre
que nous ne devons pas nous glorifier
d'une illuftre Naiffance. Ceux qui ne
font connus que par leurs Noms & leurs
Arrefts reffemblent , dit une Fille fçavante
aux Portraits de ces anciens
Peintres , qui eftoient fi groffiers & fi
malfaits, qu'il falloit écrire au bas, c'eft
un Cheval , c'eft un Homme , pour reconnoître
ce qu'ils reprefentoient. Difons
donc que la véritable Nobleffe eit
un caractere de Vertu , imprimé dans
les belles ames , un éclat d'une Lumiere
qui reluit dans toutes leurs actions ,
& qui refultent de toutes les belles qua
litez qui font en elles ; qui leur attire
Teftime & la bien veillance des Sages ,
Pamour & le refpect des Peuples.
Ceux qui ont cette Nobleſſe ne la doivent
qu'à eux- mefmes ; ce n'eft point
un effet du Sang , & de la faveur du
Prince , mais d'un beau naturel & d'une
heureuſe Naiffance. Philon que j'ay cité
tant de fois , éleve ces Nobles bien
au deffus des autres. Il dit qu'ils font
d'autant plus admirables , qu'ils n'ont
point efté vertueux par exemple , & par
ambition , pour imiter leurs Peres ,
Q. d'Octobre 1680.
E
#
98 \ Extraordinaire
& pour furpaffer leurs Compagnons ;
mais parce qu'ils fe font portez naturellement
à la Vertu. Ceux qui par leurs
efforts & par leur induftrie, excellent en
belles qualitez , méritent beaucoup
de louanges ; mais ils n'auront pourtant
que le fecond Prix , la Nature accorde
le premier aux autres. Je ne parle
point icy de la Generofité , qui doit
faire le principal caractere de la Nobleffe
: Je ne dis rien du Magnanime
d'Ariftote , qui en doit eftre le véritable
modelle , on auroit de la peine aujourd'huy
à renouveller ces idées ;
& on prendroit pour des fictions de Poëte
tout ce que j'en pourrois dire. C'eſt là
cette Nobleffe que le Prince ne peut
donner , & qui ne fe rencontre point
dans les Honneurs & dans les Richeffes
. Celle de l'eftre , & de diftinction,
eft un effet de la Royauté . Le Peuple a
toûjours efté Peuple , tant qu'il s'eft
gouverné foy- mefme ; mais auffi-toft
qu'il y a eu des Rois , il y a eu des Nobles
. C'eſt un écoulement de la Majeſté
du Prince , qui fe répand fur les Sujets,
& qui les rend plus dignes de fes
graces , & de communiquer avec luy.
Com
du Mercure Galant.
99
•
Comine il eft une Image de la Divinité
, ils ne peuvent l'aprocher , fans recevoir
en mefme temps un rayon de fa
grace. Cette Nobleffe vient de la naiffance
& des belles actions , qui diftinguent
un Homme du vulgaire , & qui
Pélevent au deffus des autres. C'eft un
effet de la faveur du Prince ; mais comme
elle eft auffi une récompenfe de la
Vertu , elle merite avec juftice noftre
venération & nos refpects. Il y en a
une troifiéme , qui n'eft qu'un pur effet
de la Fortune, & de la grace du Prince.
C'eft une Nobleffe d'exemption & de
Privileges , accordée en faveur de
quelque Employ , ou de quelque Charge
, qui ne met autre diftinction entre
celuy qui la poffede , & le Peuple, que la
décharge de quelques impofts & de
quelques Subfides ; de celle - là le Prince
honore qui il luy plaift ; mais la Guerre
a toûjours efté la fource d'où l'on a
tiré la veritable Nobleffe ; c'eſt le
Creufet où l'on éprouve les grands
Courages ; c'eft le Theatre où ils paroiffent
dans tout leur éclat ; on les expofe
Armée avant que de les expople
: La Guerre eft le plus
E ij
fer
LYON
1893
100 Extraordinaire
beau Métier du monde , & le feul qu'un
Gentilhomme doive faire . Tout Hom
me de coeur eft noble , difoit Marius;
& il n'y a point de doute que l'ancienne
Chevalerie , honneur qui doit
fon Origine à la Guerre , eft venuë
la qualité de Noble & de Gentilhomme.
Je parle de la Nobleffe guerriere
& qualifiée , qui eft celle qu'on peut
dire réfider dans le Sang , & qui part
de race en race comme les Ruiffeaux
qui coulent de Source , & qui ne perdent
rien en s'éloignant.
>
Les Romains tiroient leur Nobleſſe
des cent Sénateurs établis par Romulus.
Les Athéniens de ceux qui avoient
exercé les Charges publiques. Les
Perfes des Villes qui par leur antiquité
& leurs Privileges , rendoient Nobles
leurs Habitans . Les Juifs des Preftres.
Les Chinois des Sçavans , & de
ceux qui s'apliquent aux belles Lettres.
Il y a fept fortes d'Anobliffemens
en France. La Nobleffe Feodale , la
Chevalerie , la Mairie , la Légitimation
,les Charges chez le Roy , les Emplois
, les Edits . Monfieur de la Colombiere
en raporte de douze fortes ; &
Monfieur
du Mercure Galant. IOI
Monfieur de la Rocque divife la Nobleffe
en vingt efpeces , qui font autant
de moyens d'anoblir. Platon diviſe la
Nobleffe en quatre manieres ; Des Anceftres
vertueux & illuftres , des An
ceftres Princes & puiffans ; des Anceltres
celebres par leurs actions ; & de
ceux qui font Nobles par leurs vertus
perfonnelles. Ariftote la divife auffi en
quatre ; des Richeffes, de la Race, de la
Vertu, de la Science des bonnes habitudes.
Le Baron de Souley entrois ; celle
du Sang, qu'il appelle ancienne ; la Riche,
& l'Illuſtre . Ducarel en trois , fondez
fur la Vaillance, la Sageffe , les Richeffes.
Limneves en deux ; l'une Morale
, & l'autre Politique Uptan en deux ;
l'une Militaire , & l'autre Litteraire,
Balde en a fait une divifion qui luy eft
particuliere ; en Commençante , Croiffante
, & Parfaite. Il dit que la Nobleffe
Commençante eft celle des nouveaux
Anoblis , qu'il compare à celuy
qui porte le Flambeau qui éclaire
ceux qui le fuivent , & ne s'éclaire pas
luy -mefme. Pour la Croiffante & la
Parfaite , ce font celles des anciens Nobles
, qui par de belles Actions , & de
,
E iij
102 Extraordinaire
grandes Alliances , parviennent à ce
degré de gloire & de fplendeur, qui ne
met que le Prince au deffus d'eux ; jufques-
là qu'en France le Frere du Roy
le contente du Nom de MONSIEUR ,
comme eftant Premier Gentilhomme
du Royaume. Il y a donc la Nobleffe
de Vertu, celle de Mérite perfonnel , &
celle d'Extraction ; l'une qui vient de
nous , & l'autre de nos Anceftres. lly
a la Nobleffe qualifiée , & la Nobleffe
privilegiée.
Je trouve cette divifion jolie de la
Nobleffe de Florence , en Nobleſſe de
Laine, & Nobleffe de Soye. On pour
roit dire que la Nobleffe qui trafique ,
ou qui demeure à la Campagne , eft la
Nobleffe de Laine ; & que celle qui
demeure à la Cour , ou qui paffe fa vie
à la Guerre & dans les grands Emplois,
eft la Nobleffe de Soye : Mais on diviſe
plus férieuſement la Nobleffe d'I
talie. Il y a l'ancienne Romaine , &
celle qui vient des Papes ; celle d'Agré
gation , & la Commune. La Nobleffe
de France , d'Espagne , & d'Angleterre
eft à peu près femblable dans fon
ordre & dans fon rang. Il y a eu autrefois
du Mercure Galant .
103
trefois des marques d'honneur & d'antiquité
parmy les Nobles de ces Na-,
tions ; mais hormis le Titre de Grand,
qui eft demeuré en Eſpagne , les Chevaliers
de la Table Ronde en Angleterre
, les Nobles à la Rote , ou Nobles
Edouars en France , nę ſe trouvent
plus que dans les vieux Romans , avec
les Paladines d'Allemagne. Le Chevalier
eft par tout diférent du Noble
& de l'Ecuyer , en ce que cette qualité
ne paffe point aux Enfans ; autrefois
elle eftoit accompagnée de récompenfe
, quoy que néanmoins cet honneur
fe puiffe conferver du Moindre au
plus Grand & du Sujet au Prince ;
comme François premier , qui voulut
eftre fait Chevalier par l'illuftre
Bayard. On fait d'ordinaire une quef
tion affez délicate : Sçavoir , fi le Prince
anoblit par puiffance ou par juſtice ,
lors que le Sujet a les qualitez qu'il faut.
pour eftre Noble. La Nobleffe eft la
récompenfe de la Vertu ; & c'eftoit
dans ce fentiment qu'Augufte qui estoit
libéral en gratifications & en bien-.
faits , eftoit fort avare en honneur &
en dignitez , parce que tout fervice.
E j
104
Extraordinaire
•
mérite recompenfe ; les honneurs font
deus à la Vertu feulement. le vous aime
affez pour vous faire riche , dit
l'Empereur Sigifmond à quelqu'un
qui luy demandoit une Nobleffe ; mais
il n'est pas en mon pouvoir de vous
faire Noble. Les Gentils hommes
font les Enfans de l'Empite; ce font
les Productions de la Puiffance & de
la Majefté du Prince ; c'eft le feul &
le fupreme avantage qu'il puiffe accorder
à fes Sujets ; c'est par là qu'il
les diftingue & qu'il les fepare , qu'il
les honore & qu'il les recompenfe.
Mais lors qu'il a accordé cette grace
à des Gens fans vertu & fans merite ,
il en corrompt l'ufage , & prodigue un
bien qui n'eft pas en fon pouvoir.
Ce n'eft pas affez que d'avoir de la
vertu & du merite pour eftre Noble , il
faut que les belles qualitez foient connuës
de tout le monde ; il faut que le
Prince & l'Etat en donnent une declaration
publique. C'eft le Sceau
qui caracterife le veritable Noble , &
qui rend fecond en fa Perfonne , des.
qualitez qui feroient infructueuſes à ſa
pofterité. Noble veut dire connu,.
fui
Du Mercure Calant.
105
fuivant la diftinction de Varron , &
celle de Ciceron , qui dit que la Nobleffe
eft une vertu connuë. C'eſt
auffi le fentiment d'Ariftote , quand il
la définit nne recompenfe exterieure de
la vertu & du bienfait : Car enfin c'eft
un Titre d'honneur, qui fait reconnoître
celuy que le Prince rend Noble , foit
qu'il ait du mérite , ou qu'il ait feulemét.
la reputation d'en avoir. C'eft un obſtacle
invincible à un honnéte Homme,
quand cette qualité luy manque, & le
vertueux eft à plaindre, quand il n'a que
la qualité de vertu pour Titre de Nɔbleffe.
On croit que ceux qui font nez
Nobles , le font en tout. On s'engage volontairement
fous leur obeïffance , & de
là vient la grandeur de la Nobleſfe.
Difons donc avec Segoing , que
c'est une dignité dont les Souverains:
honorent leurs Sujets qui fe font rendus
recommandables par des fervices
importans , ou par quelque haute &
genereufe action , ou qui ont découvert
& excellé dans quelque Art , & quelques
Sciences. Voilà la fource & Forigine
de tous les Nobles du monde . C'eft:
ce qui s'eft pratiqué de tout temps,,
E. W
106
Extraordinaire
& ce qui fe confervera jufques à la fin
des Siecles. Mais je ne puis goûter cet
autre fentiment d'Ariftote , lors qu'il dit
que la Nobleffe eft une marque de
l'opulence de nos Ayeux. Les richeffes
ne font pas toûjours de l'Apanage
c'eft bien fouvent le conde
la vertu ,
traire. Il feroit juſte à la verité que la
Nobleffe
fuft fuivie de l'opulence
, car
c'eſt à elle principalement
que la belle
dépenfe
eft permife
, & qu'il fied bien
d'eftre
liberal
& magnifique
. Les Senateurs
de Rome
devoient
eftre deux
fois plus riches que les Chevaliers
, &
Denis Dhalicarnaffe
dit , que Romulus
fepara du Peuple, & fit un ordre de Nobles
de ceux qui eftoient
Illuftres
en
naiffance
& en vertu : mais encore
par
leurs richeffes
; & les Illuftres
qui
eftoient
riches
( il parle toûjours
ainſi )
furent
appellez
Patriciens
, & les autres
Citoyens
. Mais files Nobles
dévroient
eftre riches , ils ne doivent
pas le devefir
, c'eſt à dire , trafiquer
& s'enrichir
par leur negoce
& par leur avarice
; que
ceux qui font riches
foient
Nobles
à
la bonne heure , pourveu
qu'ils
foient
auffi vertueux
que riches. Mais qu'on
Loit
du Mercure Gaiant .
107
foit Noble, parce qu'on eft riche , c'est
ce qu'on ne peut foûtenir : On peut
appliquer ces paroles du Sage à ce que
fait un Roy, lors qu'il anoblit ces fortes
de riches , & qu'il les tire de la lie du
Peuple , Rex juftus erigit terram , vir
avarus deftruet eam. Il n'y a point de
doute, que lors que les richeffes fe trouvent
jointes à une haute naiffance, elles
ne foient le fondement d'une grande
fortune : La naiffance fait qu'on refpe-
&te les Nobles , les richeffes qu'on les
fuit. Le mal n'eft pas d'avoir des richelles
, mais de s'en croire plus honneſte
Homme, & de s'abaifler lors qu'on n'en
a point ; ce font les deux écueils de la
Nobleffe. Un Gentilhomme trop riche
devient , ou orgueilleux ou avare : Un
pauvre Gentilhomme devient , ou lâche,
ou mercenaire. Enfin , dit un Ancien,
la pauvreté ne peut ofter la Nobleffe,
les richeffes la donner. Numa Pompilius
dans les Loix qu'il donna , s'oppola
fortement au defir injufte de s'enrichir
par la voye des Armes : Mais. Licurgue
fut encor plus auftere que luy
fur ce fajet , il défendit aux Perfonnes
de condition libres de faire profiter leur
ny
argent,
108 Extraordinaire
argent , & le permit feulement aux
Elclaves. C'eft une diftinction bien
délicate , de permettre aux Nobles le
Trafic en gros , & de le leur défendre
en détail : Il y a des Nations ( comme
en Hollande ) où la Nobleffe ne déroge
point pour cela , neanmoins en
Flandre & en Angleterre, il faut quitter
le Trafic lors qu'on eft anobly.
C'eft un foible raifonnement d'appuyer
le Trafic de la Nobleffe fur l'Exemple
de Drac , de Magelan , d'Albuquerque,
& de Soares. Ce font à la verité
de celebres Marchands , & pour
lefquels il femble que Dieu ait fait un
nouveau monde ; mais ce n'a pas efté la
Marchandiſe qui les a anoblis, ç'ont efté
leurs Voyages & leurs découvertes.
qui les ont mis au nombre des Héros
& des Conquérans. S'ils n'avoient
point party de leurs maifons quand
leurs Facteurs auroient trafiqué pour
eux dans toutes les Villes du monde , je
doute fort qu'on euft pris la peine de
conferver leurs noms , non plus que
ceux de tant d'autres Marchands , d'Amfterdam
& de Hambourg , dont le merite
eft, auffi obfcur que la naiffance.
3:
Cleft
du Mercure Galant.
109
C'est donc avec bien de la juftice
qu'on ceffe d'eftre Noble , auffi- toft
qu'on commence d'être Marchand.
Ceux mefme qui font enteftez du Commerce,&
qui raifonnent à perte de veuë
fur les avantages qu'ils entirent, avoüent
ingenûment que les inclinations & les
manieres d'un Marchand font entierement
oppofées à celles d'un Gentilhomme;
mais il y en a peu qui puiffent dire
avec Scipion l'Afriquain , qu'ils n'ont
jamais,ny rien acheté ny rien vendu. La
Gloire doit eftre le plus beau bien de la
Nobleffe, & fon principal intereſt : Mais
'il faut fçavoir en quoy elle confifte , &
par quel moyen on peut l'acquerir. Ce
n'eft point des richeffes qu'on doit l'attendre
mais des Emplois & des
Charges , afin de fervir l'Etat , & de
faire voir dequoy l'on eft capable,
c'eſt le moyen le plus feur pour faire
connoiftre qu'on a du merite ; & je ne
m'étonne pas s'il y a tant de braves.
Hommes qui font inconnus , & qui enfeveliffent
leurs memoires dans un éternél
oubli.Ils ne s'expofent pas au grand jour,.
& ils aiment trop le repos & la vie cachée.
Ils s'amufent, dit le Sage, à raconter
110 Extraordinaire
, les beaux faits de leurs Peres & ils
meurent en les racontant.
La Robe ne rend pas moins Noble
que l'Epée , & la Juftice a fes Nobles
auffi bien que la Guerre. Nous le
voyons par la conduite de ces grands
Légiflateurs , Licurgue & Numa Pompilius
; le premier cultiva la Valeur , &
la rendit floriflante chez les Lacedémoniens.
Les braves Capitaines , eftoient
les premiers entre les Peuples de Sparte.
Le fecond, cultiva la Juftice, & modera
cette ardeur guerriere qui dominoit
chez les Romains . Les Magiftrats & les
Senateurs , eftoient les plus confidérables
parmy les Citoyens de Rome; mais
il faut avouer que Numa donna trop au
Peuple , & Licurgue trop aux Gens de
Guerre. Ce n'eft pas fans raifon que
quelques Autheurs ont avancé , que la
Nobleffe qui vient des Charges , & des
Emplois , & qu'on appelle Civile &
Politique , eft preférable à celle qui
vient de la Naiffance, puis qu'elle eft un
effet de la vertu & du mérite , & l'autre
du hazard & de la Nature. Je ne croy
pas trop ce que nous dit Balzac , parlant
de Montagne & de Malherbe , que l'un
avoit
du Mercure Galant. III
avoit eu honte de faire mention qu'il
euft efté Confeiller au Parlement de
Bordeaux , & l'autre tant de répugnance
que fon Fils le fuft au Parlement d'Aix ;
leur délicateffe auroit marqué plus d'ignorance
& de foibleffe , que de raiſon
& de generofité. Les Nobles de Suede,
méprifent les Charges , & les tiennent
au deffous d'eux ; mais les Italiens , & les
Efpagnols , eftiment la Nobleffe de Rome,&
la preferent à celle qui s'obtient
par faveur, & fous de faux pretextes.Les
Landgraves d'Allemagne qui eftoient
des Souverains confidérables , eftoient
auffi des Juges qui accompagnoient
l'Empereur , & qui dans leurs Etats adminiftroient
la Juftice au Peuple de
l'Empire. Les Senateurs precedoient les
Chevaliers du temps de Romulus ; mais
chez les Gaulois , les Chevaliers precedoient
les Druides ; les premiers avoient
foin du gouvernement & de la confervation
des Peuples ; les feconds , de la
Religion, des Sciences , & des Arts, ce
qui me fait croire que c'eft la raison pourquoy
l'on prefére en France l'Epée à la
Robe , & que les Officiers de Judicature
font confondus dans le tiers Etat . On
prétend
112 Extraordinaire
prétend que la Nobleffe ne commença
en France , qu'apres la décadence de
l'Empire Romain; que les Chefs ayant
divifé les Terres à leurs Soldats , firent
des Fiefs , dont les Seigneurs devoient
fournir un certain nombre de Troupes,
qui combattroiết pour la défence de
la Patrie, ainfi la Nobleffe eftoit en ce
temps là toute militaire . On n'eft pas
affuré lequel de nos Roys, a le premier
anobly par Lettres. Quelques Autheurs
difent que ç'a efté le Roy Robert , furnommé
le Devot , & que les Anoblis
furent Denys & Louis -Jaquot , natifs
de Bourgogne ; les autres raportent la
chofe à Philippes I. qui anoblit un certain
Eudes , Maire de fon Palais , pour
avoir accomply un Voeu que le Roy
avoit fait d'aller à Jerufalem vifiter le
S. Sepulcre ; mais on croit avec plus
de verité , que ça efté Philippes 11 I.
dit le Hardy en faveur d'un nommé
Rault Lorfevre. Ce Prince fift beaucoup
de Gentils. hommes felon les ap.
parences , & ils le méritoient bien ,
puis que fous le Regne de Philippes let
Bel fon Fils, il en demeura douze mille
fur la place , à la Bataille de Courtray. ,
,
C'eftoir
du Mercure Galant. 113
C'eftoit alors une Nobleffe genereufe
& guerriere , mais encor pure & fans
tache , le vice n'avoit point corrompu
fes moeurs
& la Juftice n'avoit point
ordonné de fuplice pour fes criminels .
Philippes de Valois ayant fait arreſter
le Pere du Conneſtable de Cliffon , &
quelques Gentilshommes Bretons, fous
pretexte d'intelligence avec l'Anglois ,
il leur fift à tous couper la tête , ce qui
caufa une extréme indignation à
toute la Nobleffe , qui n'avoit jamais,
dit l'Hiftoire, repandu de fang qu'à la
guerre. Mais elle commença à degene
rer dans la fuite , & fous le Regne du
Roy Jean, elle devint infolente & fuperbe
, vaine , & diffoluë ; elle devint
auffi le mépris & la raillerie du Peuple,
& elle fut contrainte pour en éviter les
excés , de fe retirer des Villes , & d'aller
habiter la Campagne , où le Païfan
plus timide & plus foûmis , fe trouva
plus difposé à fuporter fon audace
& fa tyrannie ; mais enfin le Païfan
ſe revolta , ce qui caufa de grands
défordres. Quelques Autheurs difent
que longtemps auparavant , les Nobles
avoient abandonné les Villes , & fai-
A
foient
114 Extraordinaire
,
foient leurs demeures à la Campagne,
depuis que fous le Regne de Pepin le
Bref , ils furent rejetez des Etats , &
exclus du manîment des Affaires. Quoy
qu'il en foit ce fut alors que privez
du commerce des belles Lettres , & dụ
beau Monde, & occupez du feul exercice
de la Chaffe , & de la vie champestre ,
elle devint fauvage , ignorante & groffiere
, fans vertu , fans courage , fans
éducation.
Cependant l'Hiftorien Mathieu , n'a
pas fans raifon relegué la Nobleſſe
dans les Champs. Les Gentilshommes
de France & d'Angleterre en preférent
le fejour à celuy des Villes ; outre
la fuperiorité , & le plaifir de la Chaffe
qui s'y rencontre , les manieres bourgeoiles
font fort oppofées aux manieres
nobles & cavalieres , & quoy qu'on
ait peine à fouffrir d'un Gentilhomme
campagnard , ceux qui s'y connoiffent
le préferent à un Gentilhomme
citadin. La Campagne quoy que rufti,
que , a je- ne-fçay- quoy de pur , de
vafte , & de relevé , qui donne plus de
liberté , & plus de grandeur de courage,
que l'air des Villes , où l'on eft plus
Con
du Mercure Galant .
115
concerté & plus poly , mais trop fin &
trop rufé , ce qui entretient l'ame dans
une certaine baffeffe indigne d'un
Gentilhomme . Il faut auffi demeurer
d'accord avec Monfieur le Chevalier de
Meré , qu'on eft plus Cavalier à la
Cour d'un Prince , que dans une
République , & on peut appliquer
cela à Céfar , & à Alexandre , ce font
deux parfaits modelles de la grande &
de l'illuftre Nobleffe . Ils eftoient
tous deux grands Capitaines ; mais
l'on eftoit bien plus Cavalier que
l'autre . Céfar tout brave & tout galant
qu'il eft , me paroift toûjours reveſtu
de fa Robe de Conful , je voy toûjours
en luy un Homme de Robe , & de
Lettres ; mais dans Alexandre , je
n'y voy rien que de guerrier & de martial
, il eft fçavant , mais cela ne paroiſt
point , & on ne penfe jamais que c'eſt
le Difciple d'Ariftote . Un parfait Cavalier
eft donc un chefd'oeuvre de
l'Art & de la Nature ; mais où peut-il
mieux eftre formé qu'en France , & à
la Cour du plus grand Roy du Monde
, & du Prince le plus accomply de
fon fiecle On a dit de Henry III. ?
qu'il
116 Extraordinaire
qu'il eftoit l'Homme le mieux fait de
fon Royaume , mais on le peut dire
avec plus de juftice de Louis LE
GRAND. Il poffedé tous les avantages
d'une heureufe Naiffance , & le Ciel a
joint en luy aux qualitez d'un grand
Roy , celles d'un honnefte Homme.
C'est un parfait modelle pour la Nobleffe
de ce Royaume & comme il
furpaffe tous les autres Roys , elle furpaffe
auffi toutes les autres Nobleſſes.
Le foin que cet augufte Monarque a
pris de la purifier , & de luy redonner
fon premier éclat , & fon premier
luftre , la bonté qu'il a euë d'établir
plufieurs Academies pour fon éducation
, & pour fes exercices ; le zele
qu'il apporte pour la confervation d'un
Sang qui luy eft fi précieux , rendent
aujourd'huy la Nobleffe de France
la plus illuftre , la plus adroite , & la
plus nombreuſe qu'il y en ait au monde
. Mais je ne puis mieux finit fon
Portrait , & terminer ce Difcours , que
par les paroles dont le Sage commence
I'Eloge des Patriarches. C'eftoient **
des Hommes riches en vertu & amoureux
de ſa beauté , tous les jours de "
leurs
du Mercure Galant. 117
65
leurs vies ont efté des jours de loüan. "
ges , & leurs Enfans ont herité de "
leur gloire & de leurs vertus , leurs ""
beaux faits n'ont pas péry avec eux,
leurs Enfans les ont imitez , & con- "
fervent leur nom jufqu'à la derniere "
pofterité. Ils font morts en paix; "
mais ils vivront toûjours dans la mé- "
moire des Hommes , & le Ciel & "
la Terre retentiront de leurs louanges
jufqu'à la fin des ficcles.
DE LA FEVRERIE.
SENTIMENS SUR LES
Queſtions du dernier Extraordinaire
.
ILef
Left des Fanfarons en amour , comme
en guerre.
Toujours d'un faux éclat , éblouis , &
charmez ,
Ils veulent que toute la Terre
Scache combien ils font aimez ,
D'un amourfecret &paiſible
Ils ignorent les doux appas ;
Ce
118 Extraordinaire®
Cefont des Galans à fracas ,
Qui n'ont pas le coeur trop fenfible.
Mais lors qu'un veritable Amant
Se mefle d'aimer tendrement ,
Il en fait toujours un miſtere ,
Et fe contentefeulement.
D'aimer , d'estre aimé , de ſe taire.
I I.
L n'eft point de coeur qu'on ne
touche , I'
Quand on a comme ma Philis
De beauxyeux , une belle bouche,
Le teint & la gorge de Lys .
On brûle , on languit , on foûpire,
On fe plaift à fouffrir , on fe plaift à le
dire.
Mais quand d'une Sçavante on fe laiffe
charmer ,
On n'aime pas fouvent autant qu'on croit
aimer.
Jefçay que de l'Esprit la Beauté prend
des armes
Pour forcer un Rebelle à luy faire la
cour ;
Qu'aux difcours des Amans il donne un
plus beau tour,
C
Que de l'Objet qu'on aime il augmente
les charines,
Mis
du Mercure Galant. 119
Mais jamais l'Efprit feul n'afait naître
12
L'amour.
I I I.
.
eft vray qu'on trouve en tout
temps
De jeunes & de vieux Amans,
De jeunes , de vieilles Maîtreſſes ;
Mais lors qu'on peut choisir l'Objet de
fes careffes,
Il faut avoir perdu le fens,
Pour préferer la Vieille à celle de feize
D
ans .
I V.
leux , que cette Femme eft à
plaindre ,
De fe voir obligée à choisir un Epoux
Ou fort stupide, on fort jaloux!
De l'un & l'autre elle a lieu de tout
craindre ;
Mais fi pour la réfoudre il luy falloit
ma voix >
Voicy quel est monfens en fait de Mariage.
Voulez- vous estre Femme fage
Et fuivre de l'Hymen les rigoureuſes
Loix ?
Du Mary jalouxfaites choix ;
Mal
120 Extraordinaire
Mais fi de coquet er vous avez quelque
envie ,
Prenez pour voftre Epoux le plus fou
qui fe lie.
M
V.
Algré les funeftes effets
De la Nature corrompuë,
La vertu des Héros eft toujours reconnue,
Et la pofterité celebre leurs beaux
Faits.
Cette reconnoiffance eft la vraye origine
D'où l'on a vu fortir cette Race divine,
La Nobleffe féconde en tant de Demy-
Dieux ,
Qui fuivent dignement les pas de leurs
Ayeux.
Mais fi de la Nobleſſe on connoift l'excellence,
Si du mérite feul elle est la récompenſe,
Le prix de la Vertu , la marque d'un
beau Sang,
Jε
On peut dire que c'est en France,
Du Regne de LoUIS LE GRAND .
V I.
E ne m'étonne point que le plus grand
Courage
Pâliffe , & change de vifage,
Quand
1
DE
LA
LYON
Q.d'Octobre 1680.
"
I
M
DE
LYON
78
Luand
du Mercure Galant. 121
Quand il voit la Lancete,& qu'il donne
fon bras,
Pour recevoir un coup qui ne l'honore
pas.
De cet Art inhumain il abhorre l'ufage,
Ce fang eft inutile à fa gloire , à l'E
tat ,
Celuy qui l'a tiré fans nom & fans
éclat ,
Et fe commettre ainfi n'est pas d'un
Hommefage.
Mais, dit- on , ce Remede eft d'unfi grand
fecours.
Quos pour la moindre maladie,
Au fang il faut avoir recours ?
Et ne voit- on pas tous les jours
De quels fâcheux effets la Saignée est
fuivie ?
Je conclus donc encor contre un Art
fatal ,
Qu'il nous apporte dans la vie
Peu de bien , & beaucoup de mal.
DE BOISGRIMOT .
Je vous envoyay il y a trois mois une
Planche du petit Etang qui eft dans le
Buen-Retiro de Madrid. En voicy une
Qd'Octobre 1680. F
22
Extraordinaire
qui vous fera voir le grand Etang , qui
fait une des beautez de cette mesme
Maifon, le ne vous dis point que cet af.
pect doit estre agreable. Vous en pouve
jugerpar vous même.
On m'a enfin envoyé l'Explication de
la Lettre en Chifres employée dans le
dixiéme Extraordinaire. le ne puis mieux
fatisfaire vostre curiofité fur cet Article,
qu'en vous faifant voir ce que l'Autheur
de ce Chifre ingenieux a eu la bonté
de m'en écrire.
A Fan- Cleranton le 10. de Decembre
1680.
Se
' Il m'eft arrivé , Monfieur , de laif-
Ofer paffer voftre dernier Extraordinaire
, fans vous avoir envoyé l'Explication
de la Lettre du Marchand Venitien
, fur le deffein de Selim Empereur
des Turcs , c'eft que j'eftois aife de m'éclaircir
auparavant. fi quelqu'un avoit
trouvé le fecret de Triteme & de Ventura
, auffi bien que moy ; mais com
me le filence de tout le monde fur
cette
du Mercure Galant. 123
1
cette Lettre , me donne lieu de juger
que ce fecret eft encor à fçavoir , je
fatisfais prefentement avec joye à l'of
fre que je vous ay faite d'en donner la
connoiffance au Public par voftre entremife.
Ce fecret ne confifte , comme
les autres xque dans un tour d'adreffe ,
& celtour eft le renversement des Alphabets
, à quoy perfonne que je fça
che n'a encore penfé . Voicy l'intelligence
de ces paroles . Pliez en quarré
un quart de papier, où vous puiſſiez
écrire autant d'Alphabets que nous avons
de Lettres , & où il y ait de refte
un peu d'efpace au deffus , & au coſté
gauche. Puis formez dans ce quarré
une premiere ligne de nos vingt- quatre
Lettres , en commençant par la dernie
re & finiffant pat la premiere : a.
Apres cela, écrivez dans la feconde ligne
ces mefmes Lettres , en commençant
par , & finiffant par & ; marquez-
les en fuite dans la troifiéme li
gné , en commençant pary, & finiſſant
par z,& continuez ainfi jufqu'à la vingt
quatriême ligne ; mais pour éviter la
confufion , mettez un peu de feparation
entre les lignes & entre les Lettres , &
›
Fij
I 24
Extraordinaire
gardez un tel ordre que les Lettres
de la feconde ligne , foient directement
au deffous de celles de la premiere ;
celles de la troifiéme ,au deffous de la feconde
, & de méme des autres . Cela
eftant fait , écrivez dans les efpaces
qui vous font reftez , deux Alphabets
dans l'ordre ordinaire ; l'un au deffus du
quarré , & l'autre à fon cofté gauche
, en forte que la lettre & , qui eft
la premiere du quarré ait au deffus d'elle
, la lettre a du premier Alphabet; & à
fon cofté gauche la mefme lettre a du
fecond Alphabet ; & réponde ainfi à
l'une & à l'autre. Et fur ce pied continuez
à écrire vos deux Alphabets , de
maniere que leurs deux b ayent une
lettre du quarré qui leur reponde auffi,
qui feray; leurs deux c , une autre qui
fera ; leurs deux d , une autre qui u
fera f; & ainfi jufqu'à la fin. Voilà le
plan du Chifre , & du Contrechifre,
dont deux Amis peuvent convenir en
fe feparant , pour s'écrire tout ce qu'ils
voudront de plus caché , fous tel fens
parfait qu'il leur plaira , devot , prophane
, indiferend, oppofé ou contraire ; &
mefmes en telle Langue dont ils s'aviferont
I
(1
OTHEQUE
BIBLIO
DE
LA
LYON
d I I 111 "
2
I
b
pliment que voicy. Pay appris
Fiij
A B C
LYON
1893
A & z
Bzy
Ciy x
Dx
Eu
T t f
G r
Hrq
P
Яр
T
Langue dont ils s'aviferont
du Mercure Galant. 125
F
viferont , Françoife , Efpagnole , Allemande
, Chinoife, ou Canadoife , fans
caufer aucun foupçon de leur artifice,
& fans avoir aucune peine à chifrer, ny
à déchifrer le fecret qu'ils fe vou-.
dront communiquer. Et voicy la figure
que ce Plan doit avoir, fur quoy il fera
facile de fe regler. ?
C'eſt à la faveur de ce Plan, que j'ay
caché le fecret du Marchand Venitien."
11 fe pouvoit dreffer encor d'une autre,
maniere , & c'eftoit en renverfant les .
I deux Alphabets du deffus & du cofté ,
au lieu de renverfer ceux du quarré
que je pouvois marquer à l'ordinaire,
en commençant le premier par a , le,
deuxième par b , le troifiéme par c , &
continuant ainfi jufqu'à la fin , mais la
premiere façon m'a paru plus naturelle,
& plus aisée que celle - cy , celle - cy , tant pour,
la compofition que pour le déchifrement.
Avant que d'en venir à l'explication
, il le faut fouvenir que par la
Lettre que j'ay jointe à celle du Marchand
Venitien , j'ay donné avis qu'il
n'y avoit d'effentiel que deux cho- ,
fes ; l'une qui confiftoit en fon Compliment
que voicy. Pay appris avec
Fij
726
Extraordinaire
bien de la joye le rétabliffement de vostre
fante. Et l'autre , qui eftoit renfermée
dans les Chifres de fon Memoire. Il
faut ſe ſouvenir encor , que pour faciliter
davantage l'intelligence de cette Lettre
myfterieufe , à ceux qui en voudroient
entreprendre l'explication , j'ay déclaré
que chacun des Chifres fignifioit une
lettre de l'Alphabet,felon la pratique de
la fpirituelle Lorraine Eſpagnolete, découverte
dans vos Extraordinaires précedens.
Surquoy on a du connoiftre que
les Chifres fuivans , qui font dans le
Mémoire du Marchand, exprimoient les
lettres que vous allez voir écrites au
deffous d'elles.
ทร
+
13. 11. 15. 12. 6. 12. 8. &c.
n , l , p , m , f, m , b, &c.
-Il me fembloit que la connoiffance de
ces lettres , qu'on peut nommer Lettres
numerales , & celles du Compliment du
Marchand , que je vay mettre icy feparément
,
J‚a, y , a, p, p , r, î, s, à, v, è̟, c, &c.¨¨
devoient faire aifément trouver le fecret
qui refulte des unes & des autres ;
mais perfonne ne l'a voulu entreprendre,
ou ne s'eft avifé que toute la diffi
culté
.
du Mercure Galant. 127
culté confiftoit dans le renversement
des Alphabets. Pour peu qu'on y euft
penfé ,on euft auffi toft découvert le fens
caché du Marchand Vénitien ; car pour
y parvenir , on n'a qu'à chercher dans
I'Alphabet ordinaire qui eft au deffus du
quarré ,la lettre n qui eft la premiere des
Numerales ; & dans l'autre Alphabet ordinaire
qui eft au cofté gauche , la let
tre i qui eft la premiere du Compliment
, & obferver en fuite la lettre du
quarré , qui répond à l'une & à l'autre,
& qui remplit pour ainfi dire le coin dé
feur concours , & l'angle droit qu'elles
forment. Cette lettre, eft d , & c'eft la
premiere du fens caché du : Marchand,
Il la faut écrire à part , pour l'accompagner
des autres qui fe trouveront de
la mefme maniere qu'elle. Regardez
donc la feconde Lettre Numerale , & la
feconde du Compliment. C'eft L & A.
Et remarquez la Lettre qui occupe le
lieu de leur concours , & vous y aurez
la lettre O pour la deuxième du fens caché
. Obfervez enfuite les deux lettres p
& y , la troifiéme Numerale, & la troifié.
me du Compliment , & elles vous donneront
la lettre n, qui eft la troifiéme auffi
F iiij
128 Extraordinaire
du fens caché. Continuez de la mefme
façon jufqu'aux dernieres , & vous connoîtrez
enfin que ce fens myfterieux
contient ces paroles importantes. Donnez
avis au Senat , que Selim arme,pour
envahir l'Ile de Cypre. S'il fe trouvoit
plus de lettres dans le Compliment que
parmy les Numerales , ou au contraire,
ces.furabondantes ne ferviroient que
de nulles. Vigenere qui s'amuſoit à
compter le nombre des lettres , & melme
celuy des dictions , qui formoient
l'avis de la confpiration , que Tritéme
cachoit fous la demande de quelque
argent , eftoit bien éloigné de
penetrer cet artifice. Ce qu'il a d'avantageux
, c'est que le contrechiffre fert
de chiffre, & qu'il ne faut rien de plus,
pour écrire & pour expliquer , que le
quarré, dans la forme & avec les accompagnemens
que j'ay marquez. On peut
comparer ce quarré à un coffre qui
enferme le trefor , ou le fecret qu'on
veut cacher ; les deux Alphabets ordinaires
, à deux Serrures attachées à ce
coffre ; le Compliment , ou le fens parfait
qui paroiſt , à une Clef , & les
lettres Numerales à une autrę Clef.
Je
du Mercure Galant . 129
Je ne fçache point de comparaifon plus
propre à bien faire concevoir tout ce
myftere. Tritéme qui eftoit habile
homme, mais grand Fanfaron , ne l'a pas
voulu expliquer. Il s'eft contenté de
raporter une des Clefs , & a montré la
plus furprenante ; comme on peut
voir par les exemples qu'il en donne
dans l'éclairciffement du fecond Livre
de fa Poligraphie ; à quoy il ajoûte, que
perfonne ne peut jamais foupçonner un
tel artifice , & bien moins le deviner,
y employaft- il cent ans avec les plus
fçavans Hommes de la Terre. Mais s'il a
parlé du fens viſible , qui couvre le fens
myfterieux , il n'a point parlé de l'autre
Clef, qui détermine ce fens viſible
fignifier un tel fens myfterieux plutoft
qu'un autre. Il ne cherchoit qu'à donner
une haute idée de fes inventions,
& à fe rendre admirable ; & c'eft ce
qui a éblouy & .trompé Vigenere , &
tous ceux qui ont fué fang & eau, aprés
la découverte de ce Secret. Ils fe font
fimplement attachez à ce que dit Tri
téme , fans penfer à ce qu'il ne difoit.
pas , le laiffant à juger ; & ont pris trop
préciſement l'affurance qu'il donne,
FV
1.30 Extraordinaire
pas
que chaque diction en reprefente une
toute entiere ; puis que cela n'arrive
mefme fi exactement dans les exemples
qu'il raporte. Là- deffus néantmoins ils
fe font imaginez, ces grands Diction
naires, & les autres grands moyens embaraffans
, dont Vigenere fait mention
dans fa page 207. & dans fa 279. Et
Collange , qui traduifit de Latin en
François l'an 1561. la Poligraphie de
cet Autheur , fe fentit tant de refpect
pour cet endroit de merveilleufe appa--
rence , que la crainte d'en diminuer la
force ou le myftere , l'empêcha d'en
joindre la Traduction à celle de tout le
refte, tant la préoccupation est propre à
duper certains efprits.
7
Pour remédier à ce grand éblouiffement,
& à ces travaux inutiles, & pour
empécher à l'avenir les Curieux de fe
fatiguer à la recherche de ce Secret ,
j'ay bien voulu , Monfieur, en publier
la connoiffance que voila ; & je veux
bien mefme en ajoûter une feconde
qui m'eftvenue dans l'efprit , en éclairciffant
celle-cy ; j'entens une feconde
maniere de fignifier un fens caché par
unfens connu, lettre pour lettre. Cette
A
nouvel
du Mercure Galant.
131
nouvelle maniere fe pratique par le
moyen d'un rond , au lieu d'un quarré;
& comme les Arts s'abregent & le perfectionnent
à mesure qu'on y penſe,
elle n'a befoin que d'unfeul Alphabet,
au lieu des vingt- fix que demande la
maniere précedente. Voicy fa conduite,
Il faut tracer un grand rond fur un quart
de papier & y mettre autour les vingtquatre
lettres de noftre Alphabet ; &
fuppofé qu'on veüille bien cacher le
Secret du Marchand Vénitien fous fon
Compliment , puis qu'un exemple en
vaut également un autre dans le fait
dont il s'agit , on n'a qu'à regarder
quelle eft la premiere lettre du Secret
du Marchand , c'eft d , puis voir
quelle eft la premiere de fon Compli
ment , c'eft i , & compter apres cela
combien il y de lettres depuis d jufqu'à
i . On y trouvera cinq , d non
compris ; on écrira à parts , & ce
fera le premier nombre , & le premier
chiffre qu'il faudra employer à dreffer
le Mémoire de ce Marchand. On obfervera
enfuite quelle eft la feconde lettre
du Secret , & la feconde du Compliment
; c'eſt o, & a , puis on comptera
comme
132 Extraordinaire
comme auparavant , combien il y a
de lettres depuis o jufqu'à a , en décendant
& tournant autour du rond ;
on y en trouvera onze ; & 11 fera le
fecond nombre pour le Mémoire. H
faudra continuer felon la mefme méthode,
jufqu'à la derniere lettre du Secret,
& on aura enfin la deuxième Clef , qui
détermine la premiere , qui eft le Compliment
& le fens connu , à fignifier le
Secret & le fens caché du Marchand
plutoft qu'un autre . Cette maniere de
chiffrer n'a rien de difficile , & elle n'eft
pas moins ailée pour déchiffrer; car comme
pour chiffrer on va toûjours en décendant
, afin d'avoir les diftances des
lettres qui font depuis celles du fens
caché , jufqu'à celles du fens connu , on
n'a pour déchiffrer qu'à aller toûjours
en remontant, depuis les lettres du fens
connu , juſqu'à chaque fin des diftances
marquées par les chiffres , parce qu'on
trouve là les lettres dont fe forme le fens
caché. Tout ce qui peut caufer de l'embarras
, c'eft l'Equivoque, à quoy on eft
fujet en comptant les lettres les unes
apres les autres ; mais un peu d'attention
fait éviter cet inconvenient.
Voilà
du Mercure Galant. 133
Voilà , Monfieur , dequoy dégager
doublement voftre parole auprés de la
belle Dame à qui vous aviez promis
obligeamment fur la mienne , de donner
la connoiffance de l'ingénieux Triteme
& de Ventura. Je fuis voftre , &c.-
DE VIENNE - PLANCY.
Apres vous avoir fait voir les difficultez
de la Lettre en Chifres de Monfieur
de Vienne. Plancy , par l'Explication
qu'il en a donnée , j'ay à vous dire , à
l'avantage du fpirituel Berger des Rives
du Tarn, qu'il eft le feul qui en a trouvé
te fecret.Il a connu que l'Alphabet eftoit
´renversé , & me l'a écrit en cés propres
termes.
SUR LES BORDS DV
Tarn le 10. Dec. 1680.
JFE
E vous envoye , Monfieur , le déchi
frement de la Lettre de Monfieur de
Vienne- Plancy du 10. Tome de voftre
Extraordinaire , qui n'a pas efté expliquée
dans le fuivant. Elle contient
ces paroles. Donne avis au Senat , que
Selim arme , pour envahir l'Ile de
Cypro.
134
Extraordinaire
;
Cypre. Ce déchifrement fe fait ainfi.
La 13. lettre apres i , eft r: la 11. apres
a, eft M: la 15. apresy , eft N: la 12 .
apres a , eft N : la 6. apres p , eft X : la
12. apres p , eft C : la 8. apres r , eſt A:
la 21. apresi , eft F : la 23. apres s
eft R: la 7. apres a , eft H : & ainfi
des autres. Defquelles fufdites lettres
y m n n x cafrh , fuivant l'Alphabet
cy- deffus , la lettre y , marque D : la lettre
m, marque 0 : les deux lettres n,
marquent 2 N : la lettre n , ne changeant
pas la lettrex , marque E : la
lettre c , marque Z: la lettre a , marque
A: cette lettre a , ne changeant pas
auffi ; la lettre ƒ , marque : la lettre
r , marque 1 : & la lettre h , marque
Slefquelles affemblées font , Donnez
avis ; & ainfi des autres , fuivant le même
Alphabet, lequel Monfieur de Vienne-
Plancy a compofé exprés , pour rendre
le déchifrement de fa Lettre plus
difficile changeant l'Alphabet ordinaire
, y compris la conjonction &
pour une 24. lettre , avec le mefine
Alphabet mis à rebours ; en telle forte
que toutes les lettres y font changées
les unes aux autres , à la referve des
>
lettres
du Mercure Galant.
235
pour
lettres a & n , qui font les mefmes dans
les deux Alphabets , fur lefquels ledit
fieur de Plancy a chifré & contre- chifré
fa Lettre en cette maniere. Par
exemple, de la premiere Syllabe du mot
caché , Donnez , les 3. lettres de l'Alphabet
ordinaire font changées aux.
3. lettres de l'Alphabet à rebours , qui
font au deffus des lettres ordinaires , &
qui leur répondent. Ainfi pour la lettre
D, efty pour la lettre O , eft m: &
la lettre N, eft la mefme lettren :
lefquelles 3. lettres y mn, mifes fous les
3. lettres du premier mot de la Lettre
du Marchand , qui eft , l'ay on
compte qu'apres i , la lettre y , eft la
13. apres a , la lettre m , eft la 11. &
la lettre n , eft la 15 : qui font
apresy,
les 3. premiers chifres du Marchand, fe
raportant au mot l'ay , qui eft auffi le
premier de fa Lettre , & qui eftant déchifré
comme deffus , fait la premiere
Syllabe du mot , Donnez , & ainſi de
tout le reſte.
LE BERGER DES RIVES DUTARN.
Le mefme Berger des Rives du Tarna
trouvéle fens de ma Lettre en Chifres du
dernier
136
Extraordinaire
dernier Extraordinaire , qui fous ces paroles
du Marchand. Voicy un compte
exact de ce que j'ay payé pour vous fuivant
vos ordres , fuputez tout , cachoit
celles que vous allez lire , On doit vous
empoifonner ce foir au Féltin. Songez à
profiter de ce falutaire avis. Le fecret de
cette Lettre luy a esté d'autant plusfacile
à découvrir, qu'il ne difere de celuy de
Monfieur de Vienne- Plancy , qu'en ce qu'il
fe fert de deux Alphabets , dont il y en a
un renversé, & que je n'ay employé que
l'Alphabet ordinaire. Chaque lettre des
premieres paroles du Marchand a un chifre
qui luy répond , ou une premiere lettre
d'un nom oufurnom qui tient lieu de chifre,
en forte que dans ces noms Simon &
Louis Frambourg , les lettres S , L, & F,
qui font les premieres de ces noms , valent
18, 11 , 6 , parce qu'elles font les dixbuitiéme,
onzième,& fixiéme de l'Alphabet.
Le premier mot de la lettre eft , Voicy.
Les chifres qui répondent aux cinq lettres .
de ce mot, font dans le premier Article du
Memoire conçeu en ces termes. Le 27.
Janv.par ordre du 2 2.Dec.payé au Sieur
Simon 110 1. Ce chifre 17. fait connoître
que la lettre V, qui eft la premiere dumɔt
Voicy
du Mercure Galant.
137
Voicy , fignifie la dix -feptième lettre qui
fuit la même lettre V, & cette dix-feptiéme
lettre eft O.Parla même regle le chifre 22.
fait voir que la lettre O, qui eft la feconde
de ce même mot Voicy , marque la 22.
apres o,qui eft la lettre n .Pour avoir moins.
d'embarras , il faut joindre le chifre & la
lettre enfemble,felon le nombre qu'elle marque
dans l'Alphabet. Ces deux nombres
joints , marquent la lettre de l'Alphabet,
pourveu qu'ils ne paſſent point 23. Quand
les deux paffent 23 , il faut prendre feulement
ce qui demeure de plus. Ainfi V , qui
fignifie 20 ,parce que c'est la vingtiémelettre
de l' Alphabet,joint au chifre 17 ,fuit le
nombre de 37.Ostez-en 23 ,il reste 14 , c'eft
à dire un O, puifque la lettre O eft la 14
de l'Alphabet. Joignez O, qui marque 14
au chifre 22 , vous aurez 36.Ostez-en 23 ,
il restera 13 , qui marque ǹ, treiziéme lettre
de l'Alphabet. Ainfi au lieu de Vo ,qui
font les deux premieres lettres de Voicy,
vous avez On , qui eſt le premier mot du
fens caché , que je vous ay
dit commencer
par, Ondoit vous empoiſonner.
Il n'a pasfuffi au fpirituel Inconnu qui
fe cachefous le nom du Berger des Rives
du
13.8
Extraordinaire
du Tarn , de m'envoyer l'explication de
ces deux Chifres. Il pen ajoint un de fa
façon , qui exercera ceux qui en vou.
dront chercher le fens. Les avis qu'il
donne au bas de fa Lettre , doivent le
rendre moins difficile à trouver. le vous
en fais part dans les mefmes termes que
je l'ay reçenë.
Du 24. 7bre 1680 .
Ay reçeu de vous, Monfieur, diver
fes fommes , pour lesquelles je vous
ay envoyé des Marchandifes fuivant le
prefent Compte, il vous plaira l'exami
ner, & me le renvoyer clos.
Receu de vos Correfpondans pluhieurs
fommes en diverfes fois , fçavoir
le 18. Janvier & le 1. Fevrier de l'année
pallée 103.1. d'un cofté, & 23. 1. d'autre
.
Plus le 15. Mars 21. 1. d'un cofté , &
10. 1. d'autre.
Le 2. & 22. d'Avril 23 1. & 86 1.
Les 3. 18. & 21. May 68 1. 99
21 l.
Les 19. & 20. Juin 89 1. & 299 1 .
1. &
Le
du Mercure Galant. 139
Le 11. Juillet 288 1 .
Les 8. & 1 1. Aouſt & 7. Septemb.so l .
Trol. & 611 .
Le 8. Octobre 46 1.
Le 3.Novembre & 8. Decemb. 198 1.
& 188 1.
Le 16. Janv . 15. Fev. 1. Mats & 21 .
Avril derniers 76 1. 23 l . 98 1. &
521.196..
Le 7. May 101 1. d'un cofté , & 23 1.
d'autre.
Le ro. Juin , 5. & 12. Juill. & le 2 ,
Aouft 35 1.45 1. 5 1 1. & 1991 .
Envoyé pour le prix des fuld . fommes
le rr. Fevrier de l'année paffée du
Point de France pour 551.
Plus le 10. Mars du Point d'Eſpagne,
pour 70 1.
Le 14. Avril 9. aunes de Tafetas 30 1.
18. aunes Tabis 65 1. & 8 1. Ruban.-
Le 13. May 11. Evantails I.
Le 13. Juin du Ruban
pour
221.
pour 131.
Le 5. Juillet 21. Perles & 4. petits .
Diamans pour 68 1.
Le 14. Aouft 1. Baudrier de 171. 12.
paires Gans 56 1 ; 4. Palatines 661 .
& 21. paire Bas 70 1.
T
Le
140
Extraordinaire
Le 23. Septembre de Garnitures de-
Souliers de Femme pour 19. 1.
Les 2. & 17 Octob.3 . Rubis 4. Emeraudes
& 8. Turquoifes 200 1 .
Le 2 Novemb. 23. aunes Moire 99 I.
Les 17. & 23. Decemb. 14 Plumets
96 1. 10. aunes Point d'Angleterre
199 1. & 12. aunes Ruban large
23 1.
Le 1.Janv.dernier 20.Mafques de Velours
noir, & 15.Manchons 84. 1.
0
-
2
Le 18. Fev . 14.aunes Papeline, 2 1.20-
nes de Ruban , & 4. Garnitures de
Souliers de Femme 60.l. & 15. aunes
de Gros de Tours 100 l.
"
Les 9.& 17.Mars 7.Diamans, 6.Eme
raudes , 3. Saphirs , & 13. Perles
488 1.
Le 9. Avril 7. aunes Brocard or & argent
200 1. & 16. aunes Velours
3391.
Le 3.May 5. Coëfures de gaze damaféer
16.1.1. Echarpe so . 1. & 7. paires
Gans 121.
Le 23.Juin 21.aunes de Ruban . 181.
Le 16. Juil . 14. aunes Ruban large
façonné , & 21. aune demy large
41 1.
Le
du Mercure Galant. 141
=
Le 7. Aouft 6.paires Gans 15.1.2 2. aunes
Ruban d'Angleterre 29.1. & 10 .
Mafques de Velours noir 14 1.
LE
.
Es paroles du Marchand telles
qu'elles font dans le premier article
de fa Lettre, fçavoir , l'ay reçen de
vous , Monfieur , diverses fomines,
pour lesquelles je vous ay envoyé des
Marchandifes fuivant leprefent Compte,
il vous plaira l'examiner , & me le renvoyer
clos, font celles qui fous un fens à
découvert, couvrent un autre fens caché,
qui dit à peu prés , qu'on efpere de faire
trouver quelque difficulté dans le déchifrement
de cette Lettre à la France ,
dans un temps où elle ne voit rien qui
luy foit impoffible ; tout lefurplus de la
Lettre ne fert que pour employer avec
I quelque fuite les Chifres qui y font
neceffaires , lefquels vallent préciſement
ce qu'ils marquent jufqu'à 23 .
qui eft le nombre de nos Lettres , ceux
qui vont au delà, ne devant fe compter
que fuivant l'invention de cette fpiri-
Etuelle Lorraine qui n'eft plus Efpagnolete,
c'est à dire , comme s'ils n'avoient
pas de liaiſon enſemble ; il n'y a point
de
142 Extraordinaire
de nulles , le zéro fert à 1o. & à -20 .
ailleurs il eft employé pour faire compter
les Chifres fans liaiſon , comme
excedant le nombre de 23. aínfi 10 .
vaut dix , 20. vaut vingt; & 23. vaut
vingt- trois ; mais 103. ne vaut que
quatre; 1 10.que deux; 86.que quatorze,
& du refte de mefme , tant dans la Lettre
qu'en fa date , qui y eft mife pour
marquer le Contre- chifre.
"
LE BERGER DES RIYES DUTARN.
Voicy ce que j'ay reçeu de Ma
drigaux fur les deux Enigmes du
Mois d'Octobre.
I.
T
Ris au coeur de Diamant,
IRis viene Amant ,
Trouve à la fin fon attente trompée.
On n'en voit point qui ne fuit immolé ;
Mais n'est- on pas bien confolé, i
Quand on meurt d'une belle Epée .
GARDIEN.
II.
du Mercure Galant.
143
t
I 1.
IRis est
toûjours
infenfible ;
Aux doux traits de l'amour fon coeur eft
L.
invincible ,
Et ce petit Dieu dit àſa confufion ,
Qu'il eft d'une trempe fi dure,
Qu'ilferoit plus aisé de faire impreffion
Sur le Diamant du Mercure.
ME
HAUMONT , du Pont de Bois.
III.
Ercure aparemment ne peutplus
trafiquer,
Ce meftier Luy paroist peut - eftre peu commode
;
Le luy fçay fort bon gré , car fans beaucoup
rifquer ,
Porter l'Epée eft bi plus à la mode.
FORMENTIN & CAUDRON ,
d'Abbeville.
De
I. V.
E mille petits traits charmans
Ces Enigmes font égayées ,
Et ne feroient pas trop payées
Par une Epée de Diamans.
DE ROQUEBRUNE .
144
Extraordinaire
Ο
V.
Voy que le divin Mercure
Ait mille attraits enchantez,
D'un Diamant de prix la brillante pa-,
rure w
Rehauffe encor fes beautez.
M
LE RAT DU PARNASSE , du
Cloiftre S. Mederic.
V I.
Ercure , quitte ton Epée,
Ton bel efprit te défendra
De quiconque t'attaquera ,
Fuft - il plus vaillant que Pompée.
Mefdemoiſelles MARCHAND
de Chaftillon fur Indre , &
JANNETON MACHE'.
VII
L'Image de la Guerre , & celle de la
CPaix,
Des Enigmes font les fecrets.
Nousavons veu de fang la terre détrempée;
La Paix charme nos coeurs par fon retour
charmant,
Mars arenguaîné fon Epée ,
Et l'Hymenfait par tout briller le Diamant.
LA BLONDINE GUERIN.
du Mercure Galant. 145
D
VIII.
Ans les replis obfcurs d'un Vers
Enigmatique,
Moy qui fuis fimple , & qui me pique
D'entendre tout peu finement,
Peut- estre me fuis- je trompée ,
Mais j'ay crû voir le brillant, d'une Epée
Avec l'éclat d'un Diamant.
Mademoiſelle DE BEAUVAIS,
de Tours,
IX:
IE fuis un ornement fort estimé des
Dames,
Et tout froid que je fuis , je leur donne
des flames ,
Quandje fuis préfenté par les mains d'un
Amant.
Je n'ay qu'un Artiſan pour ennemy fur
terre
Dont le coeur inhumain prophane un
Diamant,
$21.
Pour couper un morceau de Verre.
ALCIDOR , du Havre de Grace.
X.
Tout - bean , tout - beau , galan
Mercure,
- C'est trop épouvanter les Gens
Qui veulent découvrir le fens
Q. d'Octobre 1680. G
146
Extraordinaire
Que vous tenez caché dans une Enigme
obfcure.
Penfant y découvrir quelque chofe de
doux,
Fay veu mon attente trompée ;
Et mon timide coeur a craint voftre couroux
,
Des que j'ay découvert que c'eftoit une
Epée.
X I.
le mefme,
UNe Enigme eftcomme la nuit;
La nuit on voit tout ce qui luit,
Soit le Diamant , foit l'Epée ;
Et comme la raifon en refvant eft frapée
De mille objets fâcheux , de mille objets
plaifans,
Nos paffions portant tout à l'extrémê
Souvent par une erreur où s'égare nos
fens
Noftre efprit voit de mefme
Et ce qu'il craint, & ce qu'il aimé.
LA RES VEUSE , de Tours.
A
XII.
Force de refver ainſi qu'un pauvre
Amant
Quifonge à la rigueur defa belle Inhumaine,
lay
du Mercure Galant. 147
Fay trouvé par hazard , apres beaucoup
depeine ,
Que l'Enigme en fes Vers cachoit un
Diamant .
M
DE BELLENGER le jeune,
Avocat à Falaize .
XIII.
Ercure est fans doute un grand
Homme ,
Et reconnu pour tel à Paris , & dans
Rome.
Cependant ce galant Docteur,
Dont la plume eft toûjours dans le bon
fens trempée,
Nous fait une affez belle peur,
Quand il nous préfente l'Epée .
A
L. BOUCHET , ancien Curé
de Nogent le Roy.
XIV.
Dmirez , s'il vous plaist , l'induſtrieux
Mercure,
Qui change tous les mois d'objet & de
parure ;
Il a dans celuy- cy , pour nouvel ornement
>
A fon costé l'Epée , au doigt le Diamant.
AGNES DE S. MARCEL.
Gij
148 Extraordinaire
X V.
Ve tu portes un Diamant,
ne puis l'improuver , Mercure,
Q7c
Cette Pierre de fa nature
Sied bien en un Galant, & luy fert d'or-
"
nement.
Mais qu'au lieu de ton Caducée
Tu prennes aujourd'huy l'Epée,
Je te l'avoue ingenument,
Ce procedépourmoy n'est qu'une Enigme
obfcure,
Et je ne fçay quelle figure
Tu veuxfaire icy- bas par ce déguisement,
LE CHEVALIER BLONDEL.
X.V I.
I'Ay refvé , je l'avonë , &plus de quatre
fois,
A l'obfcure Enigme du mois ,
Mais ma recherche n'eft pas vaine ;
On employe agreablement
Et fesfoins & fa peine
A la quefte d'un Diamant ,
Voy,
LE PRIEUR PELEGRIN.
XVII.
Qey, Mercure, eft- ce tout de bon?
O pas tant de courage ;
Hé !pas
Il vaut mieux eftre un peu poltron,
Et vivre davantage ,
Si
du Mercure Galant .. 149
Si vous avez des Ennemis ,
Voftre plumefur eux un quart- d'heure
Coccupée ,
Vous les fera voir plus foumis,
Que fi vous employez l'Epée..
M
XVIII.
Le mefme .
Ercure , ce Dieu des Brigands ,
Voyant qu'aujourd'huy tant
Gens
de
Sur fon mestier fe meflent d'entreprendre,
Pour nous munir contre tous leurs efforts,
En même temps nous fournit des trefors,
Et de quoyreponffer qui voudroit nous
les prendre ;
Car
par
mans,
des foins genereux & char-
S'il nous donne des Diamans ,
Il nous donne une Epée afin de les defendre.
DE TEMPLERY , Gentilhomme
d'Aix en Provence .
X I X.
R Egarde cette Femme indignement
trompée ,
La pitié de ton ame a dequoy s'occuper ,
Giij
150
Extraordinaire
Arrefte-luy le bras , ofte luy fon Epée
Ellefe vafraper.
Madem. LE COMTE > proche
le Palais d'Alençon.
FA
X X.
A LA BELLE IRIS .
Aut- il que vostre modeftie
Nous prive du contentement
De fçavoir qui fi finement,
D'une promptitude inoüye,
Des Enigmes des Mois trouve le dénoữ-
ment.
Cette obftinatian cause une erreur.
étrange ,
Et fait connoifre clairement
Que vous avez , Iris , de l'efprit plas
qu'un Ange ,
Mais vous avez le coeur plus dur qu'un
Diamant.
M
Le Controlleur des Mufes
maritimes.
X X I.
Ercure, vous mettez dans le mauvais
chemin,
Les plus braves Gens de la France,
En leur mettant l'Epée en main,
Contre la Royale Ordonnance.
le mefme.
XXII.
du Mercure Galant.
IST
XXII.
Jepuisen un moment
Expliquer vos Enigmes ,
Difant fans tant de rimes,
Une Epée , un Diamant .
MARTEL, Rue Trouffe- vache.
XXIII.
'Ay beau refver, agreable Mercure,
Pour expliquer ton Enigme en fi
gure,
Ty trouve trop d'obſcurité,
Et pour lapenétrer, je manque de clarté;
Mais pourles deux en Vers, fi je ne fuis
trompée,
C'est le Diamant & l'Epée.
LA SOLITAIRE EMENDIS.
XXIV .
Mercure, ceDieu fi charmant,
Veutfans doute toucher le coeur de quelque
Belle,
Puis qu'à fa beauté naturelle
Iljoint l'éclat du Diamant .
A¹
Le Perroquet des Mufes .
X X V.
Deux Amans , Iris , j'ay mis mon
coeur à prix,
De crainte qu'il ne me fuft pris.
Giiij
isi
Extraordinaire
Duquel aurois-je efté trompée?
L'un des deux m'offre un Diamant,
Et l'autre m'offrefon Epée ;
Jugez qui le mérite, Iris , plus dignement.
Madem. LE COMTE , proche
le Palais d'Alençon.
XX VI
A L'ILLUSTRE GEORGES DANDIN .
Andin , voy ce Tableau qu'a fait
noftre Mercure ; D.
Ꭰ
Quoy qu'il l'ait fait fans doute à l'avanture
,
Le t'y trouve,pour moy,fort plaisamment
dépeint
Ta Rapiere te fait moins d'honneur que
de honte;
Car quand à la tirer tu te trouves contraint
,
On t'en donne plus que ton compte ,
Dandin , c'est pour t'apprendre à faire
l'Ecuyer.
Si tu laiffois là ta Rapiere
On n'eut jamais fait effuyer
Tant d'affronts au Marquis Sieur de
la Dandiniere.
BOULANÇOIS.
Mon
du Mercure Galant.
153
XXVII.
Mon attente n'est point trompée,
Le Mercure aujourd'huy me fert uti
lement ,
Puis que j'y gagne un Diaman,
A la pointe de mon Epée.
JANNOT HEGRON , de Tours.
XXVIII.
E Mercure Galant doit avoir bonne
Le
bourse;
Pour faire fi fouvent une fi longue
course;
De Paris jufqu'à Rome il s'en va reglé
ment >
Et revient tous les Mois plus ponctuel
lement.
Ces jours paffezfur les Rives du Tibre,
D'un air auffi galant que libre ,
Il furprit deux Amans , qui dans leur
doux transport ,
Pour l'amour le prirent d'abord.
Mais luy voyant aux pieds des ailes;
A vous ,gentil porteur d'amoureuses nouvelles
,
Qu'avez- vous de nouveau , dit l'un , à
nous compter ?
Je viens, dit-il, vous apporter
Quantité de belles Fleuretes ,
Gy
154
Extraordinaire
Jolis Rondeaux , nouvelles Chansonnetes,
Des Madrigaux, des Vers galans,
D'agreables Hiftorietes ,
Enfin mille Ouvrages charmans
Deux Enigmes fur toutfubtiles & bien
faites ;
Dans leur obfcurité tâchez de trouver
jour
Si par vous à la fin elle est dévelopée,
le vous promets à mon retour ,
Pour l'une un Diamant , & pour
une Epée.
pour
l'autre
J.Romain de Civita vecchia.
XXIX.
E faifons point d'affaire à l'Au
theur du Mercure, NE
It fçait également donner aux deux
Partys,
A nous le Diamant , l'Epée x
Marys ;
3 à nos
Mafoy , laiffons-le là , c'est le mieux je
vous jure.
DESARBOIS , de Rheims.
X X X.
Estant docile,
humain , & doux,
Mercure
à quel ufage employer une
Epée ?
Ah
du Mercure Galant.
155
Ab je l'ay deviné ; c'est pour percer de
coups
Ceux dont la langue est occupée
Amal parler de vous.
LE RAT DU PARNASSE , du
Cloiftre S. Mederic.
REPONSES AVX QUATRE
premieres Questions Questions propo
fées dans le dernier Extraor
L
dinaire.
tement
1 .
Iln'y apointde doute que le contenque
l'ame reçoit ,
ne furpaffe de beaucoup les apparences
extérieures , que l'on ne fent qu'autant
qu'elles font apperçeues au dehors
, & qui ceffant d'eftre dés que
l'on ne fait plus de bruit dans le monde
, s'exalent comme des fumées . Au
contraire , le contentement intérieur
( que les Philofophes moraux difent
eftre le fouverain bien de l'Homme , &
que nous appellos autrement fatisfaction
d'efprit ) eft un tranfport de joye indicible
qui nous ravit à nous-mefmes,
pour
156
Extraordinaire
pour nous porter au plus grand bon .
heur , qui n'eft autre chofe que l'objet
que nous aimons fouverainement.
L'Amour fecret , recompenfé de faveurs
, eft de cette nature ; car s'il faut
croire qu'il tranfporte noftre imagination
inceffamment vers l'objet de fes
plaifirs , & qu'y trouvant fes defirs
fatisfaits , nous fommes beaucoup plus
agréablement émeus en nous melmes,
que fi une vaine- gloire nous attirant
vers un objet de mérite , ne faifoit
que contenter noftre ambition , pendant
que l'Amour fecret recevroit deux
plaifirs , celuy du corps, & celuy de
l'efprit ; celuy du corps en poffedant
une Perfonne que nous aimons , & celuy
de l'efprit ayant l'avantage d'agréer ,
à celle à qui nous avons donné noftre
tendreffe. Ainfi il femble qu'en cet
amour , l'Ambition & l'Amour y font
compriſes ; au lieu que dans un Amour
de gloire on ne voit dominer que l'Ambition.
LA
I I.
A Femme ayant l'efprit incompa
rablement plus foible que l'Hom
mea
du Mercure Galant.
157
me, il y a apparence qu'elle tirera bien
plus d'avantage de quelques agrémens
du corps , que de la force & de la
folidité de fon efprit , qui ne donnant
pas tant de brillant au dehors
que fa beauté , fait qu'elle eftimera
plus elle- mefme ce qui peut eftre
mieux connu du monde. Ainfi je crois
qu'elle fçaura plus de gré à un Homme
, qui donnant dans la voix publique,
fe fera laiffé gagner aux charmes de
La beauté, que fi l'efprit avoit donné lieu
aux premiers engagemens , parce qu'il
fembleroit que la Belle auroit employé
fon efprit pour s'acquerir des Adorateurs
; au lieu que l'Amant ayant efté
charmé de fa beauté , la Nature toute
muete femble avoir parlé par fes per
fections , fans employer aucun artifice
pour remporter cette conquefte. L'on
me dira que l'efprit ainfi que le corps
,
eft un Ouvrage de la Nature ; mais il
faudra auffi tomber d'accord qu'il y a
dans l'efprit beaucoup plus d'acquis par
l'habitude que dans le corps.
Soit
158
Extraordinaire
du
III
l'on regarde les charmes
Soit
que
l'on Sau
corps
, foit
que
l'on
aye
égard
à
ceux
de l'efprit
, l'on
trouvera
toujours
beaucoup
plus
de fatisfaction
, & l'on
aura
bien
plus
de
tendreffe
pour
une
de trente
, par
les raifons
que
je vais
al-'
leguer
. Premierement
, à caufe
de l'union
qui
fera
d'une
force
plus
grande
avec
une
Perfonne
qui
eft d'un
âge
à
ne
pouvoir
laiffer
croire
qu'elle
air
eu
d'autres
liaiſons
d'amitié
. D'ailleurs
les
impreffions
qui
fe
font
en nous
dans
un
âge
tendre
comme
celuy
-là, eftant
plus
fortes
& mieux
fcellées
que
celles
qui
fe font
en un âge
plus
avancé
, doivent
auffi
caufer
une
amitié
plus
infeparable
. En
fecond
lieu
, dans
une
Perfonne
de feize
ans
l'on
voit
des
perfe
ctions
naiffantes
qui
ne
font
que
s'augmenter
. Le temps
luy
ajoûte
toûjours
de nouveaux
charmes
à la Perfonne
ai
mée
; & l'efprit
qui
fe va auffi
forti
-
fiant
, cherche
toutes
fortes
de moyens
,
& employe
de
nouvelles
adreffes
tous
les jours
pour
y fympathiser
avec
celuy
qui
du Mercure Galant.
159
qui aime la Belle,mais dés l'âge de trente
ans , une Femme commençant à perdre
fon plus grand êclat , commence
auffi à dégouter fon Amant. Dans cet
âge les foins que l'avenir luy infpire,
luy caufent des inquietudes & des maladies
, Subeunt morbi tristique senectus.
Ioignez à cela qu'il n'y a pas lieu de
douter que la tendreffe que l'on a pour
une Perfonne n'emporte avec foy le defir
de vivre avec elle le plus que l'on
peut ; & par cette raifon l'on preferera
toûjours une Belle de feize ans à une
Femme de trente , qui eft déja dans fon
déclin. J'appelle le declin de la vie, dés
que nos beaux jours commencent à difparoître.
IV.
Lahon qui fe puiffe concevoir , &c
A jaloufie eftant la plus violente
portant celuy en qui elle regne à executer
jufqu'aux cruautez les plus inouies
, on ne peut douter qu'elle ne
tienne une Femme , qui doit eftre la
Victime de fes furies , en une perpetuelle
crainte , & qu'ainfi elle ne la
sende la plus malheureuſe Perſonne du
monde,
160 Extraordinaire
monde , & bien plus encor que celle
qui aura un Mary ftupide. Elle peut
fe confoler de l'hebétement de ce Stupide
, mais de l'autre elle n'aura que
des tortures & des gefnes à attendre,
& peut- eftre mefme la mort. Si elle
n'a aucuns plaifirs avec le premier , du
moins n'aura- t- elle point de maux à
craindre , mais le peu de contentement
qu'elle peut efperer avec le fecond , a
des fuites fi fâcheufes , qu'il n'eft point
de Femme , quelque peu raifonnable
qu'elle puiffe eftre , qui ne préfere un
Mary ftupide jufqu'à la folie, à un Mary
jaloux jufqu'à la fureur.
LE DUR DE GENEVE
Les Sentimens quifuiventfont de Monfieur
PANTHOT , Docteur Medecin &
Profeffeur aggregé au College de Lyon .
A
du Merture Galant. 161
C
A Lyon ce 8. Novembre.
A MADAME A.D.
Quel mal, ou quelbien peut arriver
de la Saignée.
M
Algré les foins qu'on a pris de
perfectionner les Sciences & les
Arts, l'abus a toûjours fuivy de fi prés la
verité , & les fentimens les plus raifon
nables , qu'il ne faut pas s'étonner fi les
opinions les mieux établies , & les plus
utiles , ont efté renversées par tant de
nouveautez, & fi les changemens les plus
prejudiciables ont entierement corrom
pu l'état des chofes le plus par fait.
Elles ne font devenues vicieufes qu'autant
qu'elles fe font éloignées de la médiocrité
, du bon fuccés , ou de l'ufage
le plus approuvé , qui rend les chofes
auffi profitables, & bonnés , lors qu'elles
font bien appliquées , que le mauvais
qui caufe tant de maux , les fait
pernicieuſes, & méchantes.
Parmy
162
Extraordinaire- 2
•
Parmy tous les defordres qui ont formé
l'abus , celuy de détruire les maximes
& les loix les plus neceffaires à la
vie, n'a pas efté le moindre , lors qu'on
a changé , ou aboly les remedes les
plus importans , qu'une fi longue experience
a tirez du neant, & de l'obfcu
rité, & que tant de fiecles ont enfia
confirmez par létude des plus grands
Hommes.
Il n'en eft point où l'on ait commis
un fi grand nombre d'erreurs , qu'à l'ufage
de la Saignée qui a formé tant de
partis, de problémes , & de paradoxes,
qu'il eft auffi furprenant d'entendre les
raifons de ceux qui l'admettent avec
excés que celles des autres qui la com
damnent abfolument.
Elle eſt neantmoins le plus impor
tant , le plus prompt , & le plus excellent
remede de toute la Medecine,
quand elle eft faite bien à propos , par,
ce qu'elle previent les accidens les plus
dangereux, elle foulage les maux les plus
violens , elle appaile les douleurs les
plus aiguës , elle calme les mouvemens
les plus déreglez , & difpofe fi faci
lement au fommeil que l'on peut
dire
Du Mercure Galant. 1637
dire qu'elle eft le plus puiffant fecours,
& le tombeau certain des fouffrances
les plus rebelles .
Ces grands & admirables effets,.
partent de la facilité que l'on a de vuider
plus promptement , & fans dan :
ger, les vaiffeaux, que le ventre , & de
trouver dans la Saignée les moyens infaillibles
de rafraîchir les humeurs les
plus intemperêes , qui ne cefferoient
pas autrement d'augmenter le mal ou
les douleurs , & de fatiguer longtemps ,
fi elle n'arreftoit ainfi le mouvement
des plus violentes fermentations .
C'est pourquoy dans l'ordre de la
méthode la plus reguliere , on luy donne
le premier pas , & l'on commence le
plus fouvent par la Saignée , afin de
moderer l'intemperie , & preparer les
humeurs au mouvement des purgatifs,
qui ne reüffiroient pas fans cette pre-:
caution , & feroient de nouveaux ravages,
s'ils n'eftoient prevenus par les rafraîchiffemens
, & le calme que donne
cet excellent remede..
Pour arriver à la Queſtion propo
fée , & fortir de la confufion des états
divers aufquels la Saignée peut convenir,
164.
Extraordinaire
venir , il la faut confiderer dans les ma
ladies aiguës , dans les longues , ou au
trement appellées croniques , dans
la neutralité, qui eft une difpofition incertaine
, en laquelle on n'eft ny fain ,?
ny malade, & toûjours languiffant entre
la fanté & la maladie , enfin dans la
fanté même aux Perfonnes qui recourent
fouvent à la Saignée , fans qu'elle
foit abfolument necellaire.
La Queſtion ne regarde pas les maladies
aigues , puis que parmy les Sçavans
qui fuivent la veritable méthode ,
on ne doute pas que la Saignée ne foit
prefque toûjours le plus puiffant de
tous les remedes , & celuy qui doit em
porter le prix de la guerifon , lors
principalement que les fourçons de
malignité n'y apportent aucun obftacle,
ou quand les forces & d'autres circonftances
ne permettent pås de mesurer ce
remede à la grandeur du mal,& à la violence
des fymptômes.
On ne croit pas que la Queſtion s'étende
non plus aux maladies croniques,
c'eſt à dire, à celles qui d'aiguës ont degeneré
en longues , & durent des mois
& des années, qui ont pour cauſe quelque
7
du Mercure Galant.
165
quelque vice confiderable, ou quelque
engagement rebelle , dans les parties
nobles, que les frequentes Saignées ne
peuvent guerir , ny foulager notablement.
L'état neutre & valetudinaire , &
mal fain , ou le caprice des Perfonnes
bien faines , qui donnent à la Saignée
fans aucune neceffité , eft ce me femble
le fujet de la Question que l'on propofe
, dans laquelle on demande quel
mal , ou quel bien peut arriver de la
frequente Saignée,
Il eft aifé de concevoir par tout ce
raifonnement , que la mediocrité n'eft
pas moins la regle de la Saignée, que
de tous les autres fecours de l'Art , &
de la methode , qui n'ont point d'état
plus parfait que celuy qu'elle prefcrit,
& tout ce qui la furpaffe ou s'en éloigne
, eft un excés vicieux , ou un défaut
prejudiciable.
Ce fentiment eft conforme à celuy
du Prince de la Medecine, qui confeille
aux Perfonnes qui prennent quelque
foin de leur fanté , & qui craignent de
tomber dans la maladie , de ne pas
trop remplir, ny trop évacuer, & que fi
on
166 Extraordinaire
on paffe ces bornes , & ces limites , le
remede le plus excellent n'eft plus
qu'un mal , ou un contraire qui nuie
toûjours , & devient pire que le mal
mefme.
Cette authorité confirmée par tant
de celebres experiences, fait bien juger'
que les frequentes Saignées font d'un
tres- grand préjudice à la fanté , & que
ce remede dans fon ufage immoderé,
n'eft pas moins nuifible que l'opinion ,
on la crainte de ceux qui lacondamnent ,
& la refufent fans raiſon .
Quoy que ces deux fentimens fi fort
oppofez foient extremement perni .
cieux, la frequente Saignée neanmoins,
& la facilité que l'on a de voir ſouvent
répandre fon fang , & ruiffeler impru
demment le trefor de la vie , caufent
dans la fuite de fi grandes diffipations
d'efprits , de chaleur naturelle , & d'hu
mide radical, que les parties nobles s'affoibliffent
en peu de temps. Les chairs
& toute l'habitude flétriffent de mef
me , le declin fuccede plus promptes
ment , & la vieilleffe qui fuit plûtoft ,
jette ceux qui en abufent dans la fatale
neceffité de mourir avant le temps.
On
du Mercure Galant.
167
On remarque auffi que les Perfonnes
qui s'abandonnent trop facilement
à la Saignée , ou qui ont beaucoup répandu
de fang en quelque âge que ce
foir, paroiffent plus détruits, & plus delicats,
que ceux qui ont eu plus de ménagement
, & de conduite à éviter les
délordres qui portent inceffamment
dans les occafions indifpenfables de
pratiquer fouvent ce remede.
La raiſon de ce changement eft dans
la foibleffe qui reste aux parties nobles
deftinées à produire , & à purifier le
fang, qui fait , lors qu'il eft pur, & pleie
d'efprits , le beau teint, & anime le coloris.
Il répand auffi la joyt fur le vifage
, il donne un air gay & agreable , &
marque la bonne fanté , comme le fang
impur qui part de la foibleffe , & de la
deftruction des vifceres, rend pafle , dé
mauvaiſe couleur , & mélancolique.
La principale caufe de ces défordres
eft plus aisée à concevoir , fi l'on ob
ferve, comme il eft vray , que la vie eft
une étroite & permanente union du
chaud & de l'humide , ou un affemblage
vivant de la chaleur naturelle
avec
T'humide
radical
; de maniere que cet
admira
168 Extraordinaire
admirable feu qui nous anime, ne peut
fubfifter un moment fans cet humide
pretieux qui le conferve ; & ces deux
importantes parties font fi étroitement
unies , que l'on ne peut les feparer , les
affaiblir notablement , ou les corrompre,
fans caufer une mort certaine.
La vie eft donc dans fa durée , une
continuelle diffipation de l'humidę radical
par la chaleur naturelle qui agit
toûjours pour le conferver , & reparer
fans ceffe la perte de cet humide qui la
fait fubfifter. C'eft le principal ouvra
ge de la Nature par l'aide de tant d'or
ganes, & de facultez, qui ne ceffent de
travailler pour ne pas ceffer de vivre.
L'aliment pris chaque jour, qui fert à
la reproductio continuelle du fang & des
efprits , eft deftinée à la reparation fi
neceffaire de l'humide radical , & de la
chaleur naturelle , lors que par une irradiation
merveilleufe du coeur il répand
à toutes les parties l'efprit, & l'hu
mide influent, qui découlent inceffamment
de cette noble fource de vie, pour
en rétablir la perte & le dommage.
Mais parce que la reparation n'égale
jamais la perte & la valeur de cette
humeur
du Mercure Galant.
169
humeur confumée , le corps change
auffi aprés le temps du bel âge,
& décline infenfiblement jufques à
fa fin. La caufe de ce changement
vicieux eft celle qui détruit infailliblement
le principe ou le fujet de
la vie , & précipite fans ceffe par une
indifpenfable fatalité , dans les incurables
langueurs d'une vieilleffe malheureufe.
Pardonnez Madame , cette di
greffion , qui eftoit abfolument neceffaire
pour expliquer comme la
Nature fe détruit affez d'elle - mefine
, fans y ajoûter encor le mal
que caufe la fréquente Saignée , puis
qu'elle affoiblit extrémement la force
& le tempérament des vifceres
qui réparent l'humide radical , & la
chaleur innée des parties. Elle diminuë
auffi tellement la perfection
de l'efprit , & de l'humide influent
qui en découlent , que l'on trouve
toûjours dans ce frequent remede une
mort prochaine , où l'on cherchoit une
plus longue vie.
Q. d'Octobre 1680. H
10
Extraordinaire
Il eft vray que la frequente Saignée,
comme l'on a remarqué , refroidit dans
la fuite toute l'habitude , & fait une
tres-grande diminution de chaleur
-dans les vifceres , qui travaillent à la
genération du Sang , & à la feparation
des excremens. C'eft la raifon pour la
quelle le Sang refte cru & fereux dans
les veines , n'ayant pas acquis fa perfection
dans fon principe , & l'excrément
demeure confus avec la maffe
des humeurs alimentaires , n'eftant
pas feparé par des facultez affoiblies.
-
Ce déréglement produit enfin un
grand nombre de maux , & laiffe ceux
qui vivent dans l'abus de la fréquente
Saignée , lâches , mols, effeminez , peu
habiles à la generation , & fouvent par- ,
ce que les principaux vifceres font épuifez
de forces & d'efprits , & qu'ils produifent
beaucoup plus d'eau que de
fang L'Hydropifie fuccede toûjours .
Il ne faut pas conclure par ces raifons
qu'il faille s'abſtenir de la Saignée , &
qu'il foit mieux de l'éviter fans cauſe ,
que d'y recourir dans la neceffité ; puis
qu'on obferve fouvent que les fuites du
manque
du Mercure Galant.
171
E
manquement font auffi pernicieufes que
celles de l'exces & de l'abus.
On ne peut douter apres toutes les
expériences de la Saignée, que la Nature
nous apprend, par tant de merveilles,
& de guériſons incroyables, qu'il ne foit
tres- utile d'imiter cette fage & prudente
Ouvriere , & de travailler à retrancher
le fuperflu , l'excrément , & tout ce qui
bleffe l'action à fon exemple.
Le Sang n'eft pas toûjours un parfait
aliment , & une humeur bien- faiſante;
il peche fouvent à un point de plénitude
& de mauvaiſes qualitez qui le font
degenerer & corrompre , & le rendent
-un tres -dangereux excrément , que l'on
-ne peut mieux ny plus falutairement
évacuer que par la Saignée.
Cette neceffité fe fait remarquer par
ticulierement aux pertes de fang utiles
& néceffaires , par les Hémorrhoides,
par le Flux menftruel , & par toutes celles
que la Nature entreprend avec fuccés,
qui produifent des biens fi confidérables
, qu'il n'y a point de maux , &
grands & petits , qu'elles ne gueriffent
Lou ne foulagent parfaitement.
Mais au contraire, quand ces évacua-
Hij
172
Extraordinaire
tions falutaires , & ces mouvemens naturels
, font arrétez par quelque indiſpofition
, ou qu'on les détourne mal à
propos , ils accablent d'infirmitez & de
maux ceux qui font privez d'un bien &
d'un fecours fi néceffaire.
L'expérience nous apprend auffi
qu'il eft périlleux, & quelquefois mortel
, d'en fuprimer entierement le cours ,
mefme quand il furpaffe les termes de
la médiocrité. L'Oracle de la Médecine
l'a confirmé, lors qu'il défend d'arréter
entierement le Sang qui Auë des vieilles
Hemorrhoïdes ; & il ajoûte que fi on
n'en conferve pas une ouverte , pour
donner iffue aux impuretez qui en découlent
, les Malades deviennent tabides
, ou tombent infailliblement dans
l'hydropifie.
Il n'arrive pas de moindres maux
aux Femmes , quand ces pertes qui les
purgent chaque mois d'un fang impur
& mal- faifant font arrétées. Elles caufent
autant de maux qu'il y a de parties
aufquelles le reflux de l'humeur fuprimée
peut arriver , & ne laiffent jamais
aucun espoir de guérifon , que l'Art ou
la Nature n'ayent reparé ces pernicieuſes
du Mercure Galant. 173
cieuſes impreffions , & que ces humeurs
impures ne reprennent leur cours
ordinaire.
Toute l'Antiquité & les Modernes .
ont efté perfuadez par tous ces fameux
exemples , & ces grandes experiences
, que quand la Nature s'oublie
de fon devoir , ou qu'elle eft contrariée
par des caufes qui luy font oppofées , &
que les humeurs pechent en quelque
degré de quantité & de qualité nuifible
, ou de quelqu'autre maniere que
ce foit , il faut faigner fans crainte , autant
que le mal le demande , & que les
forces le permettent.
Les reflexions que l'on doit tirer de
ces fentimens , font de convenir que
la frequente Saignée faite fans railon
ny methode , ne peut produire aucun
bien, & que l'enteftement d'y recourir
fouvent eft pernicieux. Il l'eft bien davantage
, lorfqu'elle n'eft pas accompagnée
d'un bon & convenable regime,
ny fuivie des autres remedes plus puiffans,
capables de combattre le mal dans
fa racine, & de le détruire dans fa caufe
reproductive .
Elle n'eft pas moins prejudiciable
Hij
174
Extraordinaire
lors qu'en de petites incommoditez ,
ou de legeres indifpofitions , que le
temps , un peu de regime , ou quel-'
que abftinence , pourroit facilement
guerir , on repand inceffamment du
Sang,parce que l'empreffement de guerir
bien-toft une rougeur ,
boutons au vifage , & l'intemperance,
l'emportent fur la raiſon .
ou des
Il n'eft rien au monde qui l'emporte
jamais fur la forte refolution que j'ay
faite d'eftre toute ma vie , Madame,
Voftre, &c.
PANTHOT, Do&t. Med.
HISTOIRE
ENIGMATIQVE.
E fuis le premier principe de toutes
chofes , je fuis tous les jours dans la
bouche de tous les Hommes. Cependant
ma nature eft fi extraordinaire ,
qu'on ne fçauroit la comprendre' , ny
dire ce qu'elle eft, qu'en difant ce qu'elle
n'eft pas. J'ay occupé pendant fort
longtemps tout l'efpace de ce grand
in onde,
du Mercure Galant.
175 :
^
S
monde , & je n'en occupe pas préfentement
la moindre partie felon quel-,
ques -uns , bien que felon d'autres je
fois encor en plufieurs endroits , mais ,
fous un nom diférent , qui pourtant fi- ,
gnifie la mefme chofe . Eftant uny avec
mes Freres , je n'en deviens ny plus
grand ny plus confidérable & plu-.
fieurs de nous n'en peuvent jamais faire
qu'un. Mes Coufins germains font à
peu près de mefme nature que moy ,
mais on les met quelquefois à la Suite
des Grands, dont ils augmentent le prix
& la valeur. Je finis , en difant qu'il eft
impoffible de dire ce que je fuis, & qu'il,
fera peut- eftre affez difficile de deviner
ce que je ne fuis pas.
Monfieur de Ville- Chalver eft l'Au
theur de cette Hiftoire . L'ayreçenfa Lettre
avec une autre du Bon Clerc de
Châlons fur Saône , apres avoir achevé
Article qui contient l'Explication des
Chifres des deux derniers Extraordinair
res. Le Secret de Monfieur de Vienno-
Planey a efté impenetrable pour l'un &
l'autre , à cause de l'Alphabet renver
fé ; mais ils ont trouvé le mien , & leuces
H
176 Extraordinaire
paroles ,que je vous ay déja dit que le fens
ouvert cachoit. On doit vous empoifonner
ce foir au Feftin . Songez à profiter
de ce falutaire avis.fe referve une Lettre
en Chifres du même Mr de Ville- Chalver
pour l'Extraordinaire prochain , dans
l'espérance qu'il m'en envoyera l'Explication
auffi précise qu'elle doit l'eftrepour
eftre entendue fans embarras.
L'Hermitage de S. Paul qui eft dans.
le Buen Retiro de Madrid, fera la derniere
Veuë que vous aurez de cette Maifon
Royale. Toutes les Planches que je
vous en ay envoyées vous font connoistre
combien elle eft digne d'eftre honorée
auffi fouvent qu'elle l'eft de la préfense
de Leurs Majeftez.
L'INDIFEREND
PASSIONNE' .
J'Avoisjuré cent fois de n'aimer jamais
rien ,
A vivre indiférend je bornois tout mon
bien ,
Je blâmois des Amans les foins & la
tendreffe,
16
RLIOTHER
DE
LYON
#1893
VILLE
I
pi
Of
n
de
en
po
са
ef
le
ni
So
vi
an
de
J
DE
LYON
TIBLIO THE
TILLE
du Mercure Galant. 177
Ie defiois l'Amour & toutefa fineffe,
Ie croyois pour toujours eftre exempt de
fes traits,
Quand la belle Philis paſſa dans nos
Forefts.
Tout le monde couroit pour voir cette
Bergere,
On difoit qu'elle avoit l'art de toucher,
de plaire,
Que rien ne refiftoit à ſes charmans
appas ,
Me croyant affez fort , j'y courus , mais
belas!
Je vis fur fon visage une douceur extréme
,
Une bouche , des yeux , enfin la Beauté
mefme.
Tout me charmoit en elle , une aimable
Langueur
Acheva degagner l'empire de mon coeur.
Ie connus qu'à l'Amour il falloit rendre
hommage ,
Que ce jeune Vainqueur toft on tard
nous engage,
Que contre fes efforts tous les nostres
·'font vains,
Et qu'il eft le moteur du destin des
Humains,
HY
178
Extraordinaire
Auffitoft ma défaite à Philisfut connuë ,
Depuis jay recherchéfaprésence & fa
venë
7'ay redoublé mes foins, j'ay veu dejour
en jour
De nouvelles beautez accroiſtre mon
amour,
l'eftois indiférend , mais l'Objet de ma
flame
S'eft rendu pour jamais le maistre de
mon ame
LE RAT DU PARNASSE , du
Cloiftre S. Mederic.
Quel est le plus grand chagrin
qu'uneMaîtreffe puiffe donner à
Jon Amant.
Di
fou
E tous les chagrins que peut
frir un Amant , la jaloufie , l'abfence
& le mépris , me femblent eftre
les plus infuportables.
La jaloufie banit de l'efprit le plus
fort , le repos , la tranquilité, qui font à
mon avis ce qui eft le plus effentiel
aux plaifirs . Elle rend les Amans femblables
du Mercure Galant.
179
blables aux Phanatiques, qui fe perfuadent
que leurs chimeres doivent paffer
pour des veritez inconteftables ; & fi
ce mal a quelque durée , il ne manque
jamais de les porter à la frénéſie.
Alors ils deviennent infenfez & fu
rieux , par l'indiférence & l'indifcrétion
d'une Maîtreffe coquete & malicieufe
, ce qui me fait dire avec Monfieur
Perrigny.
Il n'eft point de tourment plus rude
Que la jaloufe inquietude
Que nous aimons à conferver;
Tout nous nuit , nous trouble , & nous
gefne,
Et nous cherchons avecque peine
Ce que nous craignons de trouver.
Les Galans qui vont chez la Belle
qui eft aimée d'un Jaloux , tous ceux
qui luy parlent , qui luy écrivent , paffent
pour autant de Rivaux déclarez ,
qui ne travaillent qu'à le perdre. Il ne
la regarde plus que comme une Ennemie,
qui confpire contre luy par des intrigues
& des intelligences . Cela l'oblige
à ne la point perdre de veuë.Il la fuit,
•
il
180 Extraordinaire
il l'obſerve , & il interprete fes paroles
& fes actions fuivant les broüilleries
de fon imagination. S'il arrive que la
Perfonne qu'il idolatre , foit complice
du crime de fes Rivaux , elle foûrit lors
qu'il fe gefne , & fe fait un divertiffement
de luy donner des alarmes. Ces
Rivaux profitent du defordre ; ils reçoivent
des regards, & elle leur dit des paroles
fi tendres devant luy , qu'ils ne
manquent jamais de le déconcerter , en
forte qu'il eft contraint de quitter la
partie. Je vous laiſſe à penfer combien
il luy refte d'inquietude , & s'il perd
fon chagrin pour quiter fa Maîtreffe.
Les choles qu'il penfe font bien pires
que celles qu'il a veuës. Il croit que
tout eft perdu s'il ne retourne fur fes
pas ; mais pour peu qu'il refte de rai-
Ton à un Amant il en a toûjours
affez pour fçavoir qu'il doit demeurer
chez luy , plutoft que de s'expofer
à la raillerie de fa Maîtreffe , & de
ſes Rivaux.
و
L'abſence cauſe un autre forte de chagrin
, qui fait autant de mal que la jaloufie
; elle balance le fort des Amans
d'une maniere toute diférente. Le Jaloux
du Mercure Galant. 181
loux voit trop fouvent l'Objet qui l'enflâme
, & l'Abfent le voit trop neu.
Quoy qu'ils foient tous deux bleffez,
leurs playes ne font pas de mefme nature.
Le remede qui eft bon à l'un,
eft dangereux à l'autre. Il eſt à craindre
pour l'Amant abfent , que la Perfonne
aimée , ne prenne de l'amour pour
un qui la verra tous les jours. Le beau
Sexe eft fujet à l'inconftance , & conferve
rarement l'amitié que les affiduitez
ont fait naiftre. En vain on tâche
de s'affeurer un coeur par des Préfens
& par des Billets . Les voeux, les promeffes
, & les engagemens , font toûjours
plus perfuafifs dans la bouche
d'un Amant préfent , que dans celle de
tous fes Confidens. S'il faut accompagner
fes promeffes de fermens y a-t- il
au monde une Perfonne plus propre
les faire que luy-mefme ? Le langage
des yeux a quelque chofe de plus charmant
, & de plus éloquent que celuy
de l'écriture. il faut fouvent comprendre
ce que la bouche n'oferoit dire . Ce
font les Meffagers du coeur, & les fidelles
interpretes de nos plus fecretes penfées.
C'eft pourquoy l'éloignement
nous
à
182
Extraordinaire
nous chagrine , & redouble l'envie que
nous avons de revoir l'Objet aimé,
Tout nous dégoufte pendant l'abfence,
tout nous choque , tous nous fait peine
, & ce mal eft quelquefois fi grand,
qu'il accable , & met l'Amant en un
état ſemblable à celuy des Letargiques
; mais c'eſt le moindre effet de
Fabfence , au fentiment d'un de nos
Poëtes.
La Terre dans fes tremblemens,
La Mer en fes débordemens ,
Quelle qu'enfoit la violence ;
Enfin les plus cruels malheurs
Qui font foupirer l'innocence ,
Au prix des maux que fait l'abſence,
Ne font & que jeux, & que fleurs..
Cependant ce n'eft rien en compa
raifon du chagrin que fouffre un Amant
méprifé. Quelque force d'efprit
qu'on puiffe avoir , on n'en a jamais
affez pour n'en eftre pas extrémement
affligé. Ce mépris eft l'ouvrage
de l'envie , & de la médifance. S'il
vient de l'antipathie qui fe rencontre
dans l'aine d'une Maîtreffe , c'eft ce qui
fait
du Mercure Galant. 183
fait qu'elle hait naturellement fon Amant
, quoy qu'il faffe pour fe faire
aimer ; mais pour cela eft- il moins à
plaindre , & lors que fes propres défauts
font la caufe de fon averfion , eſt- il
rien qui le puiffe confoler de fon
malheur : Lors qu'une Belle fait deffein
d'aimer une Perfonne , elle s'en forme
une idée parfaite , c'eft à dire , qu'elle
ne veut point y connoiftre de défaut,
afin de n'en point avoir de dégouſt. Autrement
ce dégouft engendre le mépris,
quoy que nous ne pouvons aimer une
chole qu'autant qu'elle nous paroift
agreable. On fçait combien de maux
viennent de ce mépris ; l'impofture , la
dureté, la raillerie,font employez à pouffer
à bout un pauvre Amant, qui fe voit
expofé par là à l'infolence de fes Rivaux
; mais comme dit un bel Efprit,
Quel'sque foient ces mépris dont on traite
un beau feu ,
On fe le cache , on diſſimule,
On fe plaint , mais enfin un coeur fe
plaint fi peu,
Qu'il marque moins l'affront que l'amour
qui le brûle.
Quel
184
Extraordinaire
Quel fecours peut attendre un Homme
en cet état ? Il ne peut fe défaire
de la paffion qui le rend malheureux,
qu'en fe défaifant de la vie ; mais.ce
moyen feroit- il feûr & la Perſonne
qu'il a méprifé de fon vivant , le regreteroit-
elle apres fa mort ? Au contraire
, il eft certain que fa haine durera
longtems , & peut- eftre qu'il fera hay
jufques dans le tombeau. Ceux qui difent
que l'abſence eft un remede contre
l'amour,n'en ont fait aucune épreuve.
On conferve trop cherement les
idées qu'on a d'une Maîtreffe , pour
en perdre fi toft le fouvenir. C'eſt
pourquoy je dis qu'il n'eft prefque pas
au pouvoir d'un Amant méprifé , de fe
guérir par l'abfence. Il aime fon malheur
, il languit , il foûpire , & pour
toute confolation il fçait qu'il eft fans
faveur , & fans efperance. Cette efperance
qui reste à l'Abſent & au Jaloux
, les rend l'un & l'autre moins
malheureux que celuy - cy , parce qu'ils
ne font pas tout- à- fait perdus. Leurs
peines auront leur récompenfe. Le Jaloux
pourra fe def- abufer à force de s'éclaircir
avec ſa Maîtrefle ; & l'Abfent
pour
du Mercure Galant. 185
pourra la revoir apres fes ennuis & fes
impatiences ; mais un Amant méprifé de
la maniere que nous l'avons dépeint,
foufre un chagrin fi grand qu'il n'en eft
point qui luy puiffe eftre comparable .
LB CESNE , de Coutance.
LETTRE DE PLAINTE
D'UNE
FLEUR D'ORANGE,
AU MERCURE GALANT,
En faveur du Berger Fleurifte.
Ο
Na bien fujet de fe plaindre de
vous , Seigneur Mercure. Quoy,
ne pas mettre un point , ny une virgule
, aux Ouvrages qu'on vous envoye,
quand il y en manque ; n'y pas reformer
un mot furanné , ny un mauvais
fon , lors qu'il s'y en trouve , & faire
enfin paffer du Particulier au Public , la
Profe & les Vers , comme vous les recevez
, fans mefme en corriger les plus
groffes fautes ! C'eſt en verité n'avoir
guere
186 Extraordinaire
"
guere de charité pour le prochain , ny
guere de bonté pour les Perfonnes qui
Contribuent fi obligeamment à vous
donner des pratiques agreables. Vous
avez beau dire , comme vous faites
au commencement de voftre Ordinaire
d'Octobre dernier, Que vous n'avez
que le temps d'écrire les chofes ,fans
avoir celuy de les polir, & vouloir inſinuër
par là que l'on vous doit épargner,
fi vous laiffez les Ouvrages des autres
imparfaits , puifque vous n'avez pas le
loifir de perfectionner les voftres, c'eft
toûjours manquer de charité , & fi je
m'en plains c'eft avec juftice . Ce defaut
de charité eft caufe d'une grande
querelle que j'ay eue depuis quelques
jours avec une de mes Compagnes
des plus qualifiées . Voicy comme cela
s'eft paffé. J'eftois dans une jolie
Serre , où je me divertiffois à lire vo
Are Extraordinaire , avec quelques
Fleurs de Grenade & de Jafmin
d'Efpagne. Nous eftions tombées fur
la conclufion de l'Hiftoire amoureuſe
du Muguet & de la Violette , compo
fée par le Berger Fleurifte. Ce Berger
eft de nos bons amis depuis longtemps,
du Mercure Galant . 187
2
temps , & nous recevons chaque jour
des marques de fon amitié , par le foin
qu'il prend de nous fournir abondamment
tout ce qui peut nous fervir &
plaire.Nous prenions auffi grand plaifir
à la lecture de fes Vers , aifez & galans
; & apres l'avoir achevée, nous la
recommencions , lorfque nous fumes !
interrompues , à l'endroit où une lumiere
fe met en état d'executer l'ordre que
la Sage Imperiale luy avoit donné, d'aller
éclairer le Muguet , fur la conduite
dereglée de fa Maistreffe. Le fujet de
l'interruption fut l'arrivée d'une Rofe
mufquée , qui venoit rendre vifite
aux Fleurs de Grenade . Elles la receu--
rent avec la civilité qui fe pratique en-.
tre nous , & luy firent prendre place au
deffus d'elles , & au deffous de moy, ce
qui la chagrina un peu, à caufe du rang
qu'elle pretend fur toutes les Fleurs.
Elle eft comme vous fçavez , jolie , mignonne,
affez blanche , & d'affez bonne
odeur; mais elle eft comme fes Soeurs,
d'humeur à piquer jufques aux Divinitez
, & par confequent à n'épargner
perfonne , & fait mefme la delicate
& la fçavante. Elle nous fournit une
belle
188 Extraordinaire
3
belle preuve de tout cela , comme
vous allez entendre . La converfation
qu'on eut avec elle, commença par
la louange de l'Aftre qui nous donnoit
alors de fi beaux jours. Elle continua
par les nouvelles de ce qui s'eftoit paffé
de plus galant dans noftre Empire depuis
le Printemps, & enfin elle le tourna
fur le Livre que nous lifons . On le
preſenta à la Roze mufquée, qui l'ayant
ouvert , tomba juftement à l'endroit où
nous en eftions demeurées . C'eftoit des
Vers , elle les aime , & leut auffi - toft.
ceux que voicy.
Pour lors noftre Muguet faifoit refléxion
A cette ardente paffion
Que l'on venoit combatre
Qui d'un coup avoit fçeu l'abatre
Malgré fon indignation ;
Et s'en entretenoit avec une Penſée,
Petite Fleur de bonne affection ,
Qui la nommoit tout -franc , une ardeur
infenfée.
A cette lecture la Roze s'ennuye,
prit feu, & s'écria, Cacophonie, Cacophodu
Mercure Galant . 189
nie , épouvantable & terrible Cacophonie .
Les Fleurs de Grenade ny moy qui
n'entendions point ce mot de Cacophonie,
crûmes qu'elle difoit Cacofolie , &
luy demandâmes de quelle folie elle
vouloit parler. Je parle de folie , puis
que vous le voulez , nous répondit- elle;
car en fut-il jamais une plus grande , que
de faire imprimer en Vers , ce qui ne vaudroit
mefines rien en Profe ?
la
Il l'en entretenoit ,
reprit- elle , ô Dieux , quel mot , quel
grand mot , quel rude mot ! j'en ay
gorge & l'oreillefi fort écorchées , que je
defefpere d'en guérir de trois mois;fa venë
mefme m'a fait mal aux yeux. Une des
Fleurs de Grenade luy dit qu'elle eftoit
bien délicate ? Une autre ajoûta qu'elle
eftoit bien facile à bleffer ; mais pour
moy,prenant la chofe plus férieufement,
& en veritable Amie du Berger Fleurifte
, je luy repliquay que ces mots fe
difoient fi ordinairement en Profe qu'ils
pouvoient bien paffer en Vers libres &
naturels , & qu'il n'y avoit pas tant de
Tieu de s'écrier & de fe plaindre comme
elle faifoit, Elle fe railla de mes raifons,
&
190 Extraordinaire
& perfevera dans la critique . Ce procedé
me fâcha & m'aigrit ; nous en
vinfmes aux reproches & aux injures,
& nous en ferions peut-eftre venuës
aux prifes, fans la nuit qui nous fépara .
Depuis cette rupture , nous ne nous
fommes point reveuës ,finon avec toute
la froideur de l'Hyver , & je ne penfe
pas que la paix fe faffe fi -toft entre
nous , fi Flore n'y interpofe fon autorité
abſoluë. Voila , Seigneur Mercure,
la querelle que vous avez caufée par
voltre peu de charité . Le Jaſmin d'Efpagne
dit qu'il auroit efté effectivement
mieux de mettre , Il s'en ouvroit, ou il en
parloit à certaine penſée, que d'employer
Il s'en entretenoit ; mais doit- on croire
une Fleur Espagnole fur une façon de
parler Françoife ? S'il dit vray , que
ne réformiez- vous ces paroles ? la Roze
& moy ferions encore bonnes amies
, quoy que toûjours un peu jaloufes
l'une de l'autre pour le rang,
& vous ne m'entendriez pas aujourd'huy
me plaindre de vous. Il me
femble que vous me répondez déja ,
que ceux qui vous envoyent des Pieces
ont tout le loifir qui leur eft neceffaire
du Mercure Galant.
191
1
A
;
faire pour les mettre dans leur perfe
tion , & que fi ce n'eft pas affez de
trois mois , ils en peuvent prendre fix .
Cela n'eft pas à nier ; mais le Berger
Fleurifte eftoit fi fort perfuadé par le
- bruit commun , que vous preniez łe
foin de rectifier toutes les galanteries
qui vous paffoient par les mains, que je
fçay de bonne part , qu'à peine fe donma-
t-il le temps de relire celle dont il
s'agit , lors qu'il vous l'envoya. S'il
avoit efté averty du contraire , il auroit
examiné ce petit Ouvrage avec plus de
Loin, & ne feroit pastombé dans la faute
qu'on luy reproche. Il fe fioit en vous,
& vous luy avez manqué. Cela luy apprendra
à eftre plus exact une autrefois
; & d'autres profiteront de la connoiffance
de fon avanture , s'ils font fages.
Ce qui eft fâcheux c'eft de fervir
d'exemple ; mais comme il a plus de
charité que vous, & qu'il vous aime, il
ne defagréera pas de voir tourner fa difgrace
à l'avantage de ceux qui travaillent
dans vos Extraordinaires au divertiffement
de ce Royaume, & de tous les
autres Etats qui entendent noftre Langue.
Voila, Seigneur, Mercure , ce que
j'avois
192
Extraordinaire
j'avois à vous dire ; & fçachant que vous
m'aimez , je ne doute point que vous
ne preniez le tout en bonne part , que
vous ne blâmiez mefme avec moy la
Critique de la Roze mufquée , & que
vous ne me donniez toûjours la preference
fur elle dans notre Empire, quoy
qu'elle fe pretende noftre Reine. Mais
afin que fa Critique ne laiffe point de
mauvaiſe idée de la charmante verfification
du Berger , qui a de fi grands
foins de mes Soeurs & de moy, je veux
vous communiquer un Recit de fa façon
, qu'il fit chanter il y a quelque
temps ,
Pour donner du plaifir à certaine Immortelle
,
Maîtreffe de fon coeur ,
Qui n'eft ny Deeffe , ny Fleur,
Mais mille fois plus belle.
Ce Concert fe fit dans une petite
Foreft d'Orangers , qu'il cultive , entre
deux agreables Ruiffeaux , où il y a un
bon Echo , & où vous pouvez juger
que je ne manquay pas de me trouver .
RE
da Mercure Galant. 193
RECIT CHANTE PAR
les Trois Graces , à la gloire
de l'Amour.
Ilence dans ce Bois ,
SpeQun'coen écoute nos voix,
Nous chanterons l'aimable peine
Qui fait fi doucement languir & foupirer.
Zéphirs, retonez vostre haleine
Ruiffeaux , ceffez de murmurer ;
Oyfeaux , ou taifez- vous , ou volez daus
la Plaine ;
Et vous , Echo, ne repetez jamais
Les difcours que nous aurons faits.
୧୮୯୨୬
Non , venez , entre tous
R
En concert avec nous ,
Puis que vous fouffrez les atteintes
Du mal dont nous voulons publier les
douceurs ?
Zéphirs , continuez vos plaintes ;
Ruiffeaux , explique vos douleurs ;
Chantez , petits Ojſeaux , vos defirs &
vos craintes ;
Q. d'Octobre 1680 . I
194
Extraordinaire…..
Et vous , Echo , repetez nos difcours,
Mille & mille fois tous les jours.
Que l'humeur honnefte & fincere
Banniffe de ces Lieux la feinte & le
miftere.
Parlonsfranc , dites -nous, Zéphirs ,
·Eft -il rien de fi doux que les tendres
Soupirs ?
N'est - ce pas dans les larmes ,
Ruiffeaux , que vous trouvez les plus
aimables charmes!
Oyfeaux , vospetits coeurs
Oùfe plaifent- ils plus , qu'au milieu des
langueurs 2
Et vous, Echo, contant voftre martire,
N'avez- vous pas du plaiſir à le dire ?
'Mortels , apres cela , plaignez- vous de
vosfeux,
Grondez Amour , maudiffe fon Empire;
Ses tourmens font cent fois plus doux
que douloureux .
Qui fouffre , qui languir , qui pleure , &
qui foûpire,
S'il eft fidelle Amant, n'en eft pas moins
heureux.
Je
> du Mercure Galant.
2195
·
Je ne vous dis rien , Seigneur Mercure
, de la beauté de ces Vers. Je m'en
rapporte à vous. Jugez- en , & croyezmoy,
s'il vous plaift , voftre tres- humble
Servante ,
FLEUR D'ORANGE.
FOR -2003 £ 3 £ £ £909 £9603-2003. 2003.
DE L'ORIGINE
DE
LA NOBLESSE
20.0* 7
Es Regles de la Prudence ne ſouf-
Lfrent pas que je m'étende beaucoup
fur une matiere qui abefté traitée de
tout ce qu'il y a d'Autheurs illuftres
-chez le facré, & le prophane. On trouve
dans le Deuteronome , que Moïfe dit
au Peuple de Dieu Jay choify des
Hommes Sages & Nobles pour gouverner.
Salomon dans fes Proverbes reconnoift
pour Noble, celuy qui prend féan-
- ce avec les Sénateurs ; & autre part il eft
occupé à feliciter le Peuple dont le
Roy eft Noble..
1
Il y a trois fortes de Nobleffe; fçavoir,
I ij
196 Extraordinaire
la furnaturelle , la naturelle , & la politique.
La premiere vient de Dieu ; l'an-
-tre , de nous ; & la derniere dont il s'agift
, qui eft un compofé des deux premieres
, nous eft marquée par la Loy.
Je croirois qu'elle n'a efté bien connue
que vers l'an du Monde 4200. lors que
la Grece eftoit le tréfor de la belle
Police. I
>
.
Ariftote & Platon qui ont parû peu
aprés en ont parlé affez nettement
pour nous faire confentir à cette opinion
, qui n'a pas befoin du grand nombre
d'autoritez que nous pourrions
emprunter en fa faveur. Il fuffit de dire
que les Latins ont perfectionné l'eftime
que les Grecs avoient acquis avant
eux à la Nobleffe , & que nos Peres
apres la décadence de l'Empire Romain
, luy ont donné tout ce qu'elle a
d'éclat..
C'eft dans cet état parfait que Landulphe
, & les Jurifconfultes, difent qu'elle
eft une clarté de Lignée, & de fplendeur
des Ancestres , avec fucceffion d'Armoiries,
conferée à quelqu'un par luy àfa
Famille) par le Prince, par la Loy,ou par
ja Coûtume, en recopenfe de fes gramdes
actions.
du Mercure Galant. 197
actions. Cette idée que le Droit à admife
pour marquer la Nobleffe , nous engage
à faire refléxion fur l'origine des Génealogies
, des Armes ou Armoiries , & de
quelques Nobles Familles de France .
JLufage des Genealogies a efté reçeu
fort peu apres la naiffance du Monde.
Les Livres de la Genele, des Roys , des
Prophetes , & le premier Chapitre de
L'Evangile de S. Mathieu, nous invitent
à publier cette verité , qui eft établie
par Hierômes Heminges Autheur Allemand
, qui nous a donné les Genealogies
de toutes les Perfonnes confiderables
depuis Adam, jufqu'au dernier fiecle.
Les Egyptiens ont commencé la
pratique qui s'établit depuis chez les au
tres Peuples , de conferver tres- religieufement
les repréfentations , & quelques
enfeignes ou fymboles particuliers de
leurs Anceftres .
,
que
Les Romains enchérirent fur cette,
pieté, Leurs Palais eftoient pleins de
Portraits & autres Monumens glo
rieux à la Famille ; & Pline affure
toute la Genealogie des Défunts , fe
voyoit dans les Pompes funebres. Ciceron
, Virgile, Ovide,Juvenal, Suetône,
I j
198
Extraordinaire
& Tacite , nous parlent fi ouvertement
des Genealogies , que je ne fais aucun
doute de leur déferer ; & Saint Paul
qui a vécu avec les derniers , fe plaint
de l'attache que ceux de fon fiecle té
moignoient avoir pour la recherche des
Généalogies.
Il n'eft pas fi aifé de fe déterminer
fur l'origine des Armes ou Armoiries .
Quelque étude que l'on faffe , les
Doctes trouveront toûjours dequoy
s'exercer fur cette Queftion . Les Autheurs
les moins recevables,veulent que
le Blazon ait efté inventé dans les premiers
fiecles du Monde, Heft conftant
que les Armoiries eftant des Signes in
ftituez pour repréſenter les Actions , ou
te Rang de ceux qui les portent , on iravoit
pas encor ces égards du temps de
Jofué pour lay blazonner un Soleil d'or,
par raport au Miracle qui a fait dire
qu'il avoit arrefté ce bel Aftre.
C'eft donc en vain qu'on apporte le
Chap. 2. du Livre des Nombres , pour
juftifier les Armes fabuleufes des quatre
Chefs des douze Tributs d'Ifraël ;.
fçavoir , à Juda , un Lion en champ
de finople ; à Ruben , un Homme armë
d'une
du Mercure Galant . 199
d'une Lance en champ de gueules ; à
Ephraim,un Boeuf dans un Ecuffon d'or;
& à Dan,une Aigle qui devore une Couleuvre
, fur un fond de pourpre ou gris
delin. On ne doit pas écouter plus favorablement,
ceux qui attribuent l'invention
des Armoiries aux Cariens , Peuples
d'Afie ; non plus que les autres ,
qui veulent que nous en foyons obligez
aux Pictes , ou aux Affyriens..
- Le Pere Petra Sante, Jefuite Romain,
qui a trouvé le premier la maniere de
marquer les Emaux du Blazon par les
diférentes hachûres , foûtient que les
Armes font bien plus anciennes qu'Augufte
; il en affigne dans fon Teffere
Gentilitie , à quantité de Héros des
premiers temps.
Il ne fe conterte
pas d'allurer qu'elles eftoient perfonnelles
pour Agamemnon , Alexandre
le Grand , Antiochus Archimede ,
Cadmus , Hercules , Hercules , Lycurgus , Mecenas
, le Grand Pompée & les autres;
it veut mefme que les premiers Roys
d'Epire ayent tranfmis à leur poſterité
, une Aigle à deux teftes ;
Roys des Indes , trois Cloches ; les
Roys de Perfe, une Aigle d'or , l'Empe-
>
les
I iiij
200 Extraordinaire
reur Galba , un Chien ; les Scipions,
& les Torquato , une Rofe & un Colier
, qui ont efté héreditaires dans
leurs Familles. Je ferois trop long fi
je voulois particularifer ce qu'il apporte
pour établir fon fentiment ; & comme
ce docte Italien merite qu'on ait
quelque égard pour luy dans la Science
Héraldique , je dis à fa loüange , &
pour luy rendre ce qui luy eft dû , qu'on
pourroit le juftifier par quelques autoritez
d'Ariftophanes , d'Euripides , '
d'Efchyle , d'Herodote , Xenophon ,
Suetône , Quintecurfe , Diodore , Homere,
Virgile , Ovide, Seneque, Stace,
Claudien , & Lypfius.
*
Monet fe déclare pour Augufte
qu'il fait Autheur des Regles du Blazon
, telles que nous les pratiquons aujourd'huy
; il ne s'éloigne pas en cela
de Monfieur de Chaffaigne & de Budée
, qui font fucceder les Armoiries
aux Enfeignes des Romains, & fe fortifient
d'un Paffage de Pline, Hiftor. Cap.
3. Lib. 35. Scitis qualibus apud Trojam
pugnatum eft &c . On trouve cependant
des Gens fi idolâtres de ces autoritez ,
qu'ils croyent pouvoir puifer feûrement
2
du Mercure Galant. 201
ment les Armoiries au delà de dix- neuf
fiecles , & nous apporter des Armes
plus anciennes de trois cents ans que
l'Empire de Neron . Les moins apo,
cryphes de tous ces Ecrivains, croyent
avec Volfang Latzius , que l'on peut
fe partager diferemment en faveur des
Marcomans , des Francs , des Gots , des
Vvandales , & des Lombards.
Il y a beaucoup plus de feureté à
fuivre Paleotus , Paul Jove , Meffieurs
Fauchet, le Laboureur, & de la Roque,
qui s'accordent à peu prés du temps,
& ne quittent gueres le dix ou onziéme
Siecle ; comme celuy qui a fait
naiſtre les Armoiries , ou au moins leur
a donné l'éclat qu'on a cultivé depuis .
L'illuftre Monfieur de Sainte- Marthe,
aujourd'huy Hiftoriographe de France
, qu'on ne peut affez eftimer , femble
fe déclarer pour les Doctes , qui difent
que les premiers Voyages d'outremer
en Afie contre les Infideles Mahometans
ont donné occafion à l'O .
rigine des Armoiries , il y a environ fix
cents ans, fous les Rois Henry & Philippes
premiers du nom.
Monfieur de la Roque dans la Metho-
I v
202
Extraordinaire
olara
de Royale du Blafon , dit que les plus
anciennes Armes que nous ayons , font
celles du Pape Pafchal fécond en 1100,,
qui font de gueules à deux Chévrons
d'argent. Je ne prétens pas que cette
opinion faffe rejetter des Armes tres
anciennes de quelques Familles , qui
ont précedé ce temps - là ; Je prie
feulement les Nobles qui pourroient y
prendre part , d'eftre perfuadez que je
n'époufe aucun fentiment , & que je
me foumettray de grand coeur aux avis .
de ceux qui me feront la grace de m'in
ftruire fur ce Chapitre.
C'est une erreur auffi groffiere que
commune , de croire qu'il n'y ait prefque
point de Familles au delà de fix Siecles.
Il eft bien vray qu'on en trouve
peu, fi vous exceptez la Maifon Royale
de France , & quelques autres , qui
montent plus haut. Auffi faut-il convenir
avec Monfieur le Laboureur, queles
Surnoms n'eftant heréditaires que
depuis l'an 1ooo . les Hiftoriens de ces
temps éloignez , d'ailleurs peu ardens à
obliger la Pofterité , ont manqué de fecours
& de lumieres , pour nous décou–
vrir des trefors, qui n'auroient pas échapé
du Mercure Galant.
203
pé à ce Siecle qui eft fi éclairé.
On pourroit marquer icy l'origine
des plus illuftres Familles , fi ce n'eſtoit
encherir témerairement fur les Ecrits
de Meffieurs de Sainte Marthe , Du
chefne , Geoffroy, le Laboureur , du Bouchet,
d'Herouval, du Pere Anfelme Auguftin
Déchauffé, & des autres qui ont
traité & traitent cette matiere fi utile
ment. Joignez à cela, que dans le Mer
cure Galant , qui nous eſt donné depuis
quatre ans , on trouve de tres curieufes
remarques , touchant les meilleures:
Maifonsj de France. Je pourray peuteftre
à la premiere occafion faire part
de quelques Mémoires que j'ay recueillis
fur ce fujet, qui ne feront pas fi communs
, qu'ils ne donnent quelque fatisfaction
aux Curieux de l'origine de la
Nobleffe , & des illuftres Familles.
LE M. D. S. B.
ê༠༡༡
DE
204
Extraordinaire .
DE
L'HARMONIE
.
JAma
Amais matiere n'a efté traitée par un
plus grand nombre d'Ecrivains . Cependant
la Mufique n'a jamais efté ſi
bien d'accord que dans les fentimens de
ceux qui en ont parlé . Il en eft de leurs
Ecrits , comme des parties qui la compofent
, qui font toujours les mefmes,
quoy que chantées par des voix diférentes
. On dire
peut
qu'on reconnoift viſiblement le pouvoir
de l'Harmonie.
que
c'eft
par
là
J'ay donc crû aprés une affez curieufe
recherche , & une affez forte , méditation
, qu'il eftoit difficile de donner
une autre forme à cette matiere , &
de vouloir dire fur ce fujet quelques
chofes que les autres n'euffent pas dit.
La qualité Plagiaire m'a toûjours déplû
; & lors que les Auteurs ne me
font naître aucunes penfées , ou que
leur autorité m'eft inutile , je me palle
aifément de paroiftre fçavant à leurs
f
du Mercure Galant.
205
dépens.. Je me ferois auffi fort bien
pallé par la meſme raifon , de parler de
l'Harmonie ; mais une Perfonne dont
les volontez me font des commandemens
, m'oblige de traiter cette queftion
, & de luy dire ce que les Auteurs.
m'en ont appris. Comme ils rapportent
tous les mefmes . chofes , & qu'ils ont
épuisé cette matiere , on trouvera par
tout ce que j'en diray. J'efpere neantmoins
que ce Difcours n'aura rien de
commun & d'ennuyeux .
Un de nos vieux Poëtes , qui eftoit
au Duc d'Alençon , Frere de Henry III.
nous a laiffé un Poëme intitulé la
Galliade. Dans cet Ouvrage , qui eft
comme une espece d'Eneydopedie , où
font contenus les Sciences & les Arts
Liberaux , que les Gaulois ont inventez
, & enfeignez à leur Pofterité, il dit
que la Mufique doit fon commencement
à Bardus , fixiéme Roy des Gaules
, dont le nom en Langue Chaldaïque,
veut dire Fils du Fondement , ou de
la Réfonnance ; & que les Bardes,
qui font décendus de ce Prince , ont
efté les Inventeurs des Orgues , de
la
206 Extraordinaire
II
fa Harpe , de la Lyre , du Lut, & de
plufieurs autres Inftrumens. Ce Poëte
compare la Voix , qui fe repand & fe
multiplie dans l'air , à la pierre qu'on
jette dans l'eau , qui trace & forme pluheurs
Cercles ; & comme ils font plus
ou moins grands , felon la force avec
laquelle elle a eftê jettée , de mefme le
fon eft plus ou moins haut, felon la violence
avec laquelle la Voix eft pouffée.
y a donc le ton bas , & le ton haut,
& le moyen , qui n'eft ny trop haut ny
trop bas. Il ajoûte encor la comparaifon
des Chalumeaux , dont le fon eft
diferent , à proportion des trous qui
font ou plus pres, ou plus éloignez de
la bouche. Ainfi ce fouffle de l'efprit
moteur eſtant pouffé au dehors , fe repand
dans les lieux , & leur imprime
cette agréable Harmonie , qui fe communique
à chacun d'eux comme autant
de Cercles, dont les uns font plus grands,
& les autres moindres. Mais cette voix
fe fait bien mieux entendre aux efprits
dépouillez de la matiere , parce qu'ils
font plus pres de leur principe . Ainſi le
dixième des Cieux raifonne plus haut,
parce qu'il le fait une fucceffion de l'un
टे
Du Mercure Galant.
207
•
à l'autre jufqu'au Ciel de la Lune, où
cete Voix diminue , & s'abaille .
Suivant la pensée de ce Poëte, la Mufique
eft bien plus noble dans fon origine,
que quelques-uns n'ont crû, puis
qu'elle vient de l'Harmonie celeſte,
& de l'accord qui fe rencontre dans le
nombre des Cieux & des Planetes , &
non pas des coups de marteau redoublez
fur l'Enclume , qui en donna l’idée
à Jubal ou à Pytagore, comme veulent
quelques autres. La Mufique de
La Terre n'eft que l'ombre de l'Harmo
nie des Cieux, Dieu , dit Platon , eft la:
Voix Souveraine , & cette Voix fe repand
dans leur Mouvement Periodi
que. Cette Harmonie n'eft feule
ment une jufte proportion entre toutes
les Parties du Monde , un ordre :
exact & regulier dans le concours de
toutes ces Creatures, enfin une parfaite
Symetrie du grand & du petit Monde ;
mais une Mufique compofée de Sons &
de Voix , qui fe fait par l'approche &
Féloignement des Corps Celeftes. Elle
eft moins parfaite que celle du Paradis
, mais plus excellente que celle
de la Terfe. Synefius n'eftoit pas éloi-
་
pas
gné
208 Extraordinaire
gné de ce fentiment , quand il compare
le Monde à une Harpe ; & Dieu demande
à Job , qui eft l'Homme fur la Terre
qui puiffe faire la Mufique du Ciel.
Les Pytagoriciens difent pour prouver
cette Harmonie Celeſte , que l'Ame
du Monde eft compofée de fept nombres
divers qui procedent du Pair
& du nom -Pair , qui font enfemble
une alliance Arithmetique . Ce nom
bre premier & pyramidal , eft l'Unité.
Apres fuivent le Binaire & le Ternaire
, qui doublant , l'un au premier , &
l'autre au fecond , produifent l'Hémiole
. Apres deux vient le quatre , & le
neuf regarde le trois , dont l'un double
au fecond , & l'autre au troifiéme.
Le huit fuccede , & double au quatriéme
; & pour fonder le Triangle, on pofle
vingt fept , qui triple à neuf , fait que
l'un fe multiplie vingt-fept fois en foy.
On prétend que de ces nombres Dieu
ayant composé l'Ame de l'Univers,
non feulement tout fut produit par
poids , nombre , & meſure ; mais qu'ils
forment fur les tons des Cieux les
fix genres d'accords de la Mufique. De
deux à l'égard d'un,fe fait la proportion
dou
du Mercure Galant.
209
doublée, qu'on appelle Symphonie, ou
Diapafon. De trois comparez à deux ,'
naît l'Hémiole , ou Diapenté , lors que
la Voix arrive à la quinte. De quatre à
trois , qui eft le nombre Epitrite , vient
le Diateffaron , ou la Quarte ; & depuis
trois à un , la Voix qui fe quarte par
muances , fait un accord de Diapafon
avec Diapenté, ou autrement de l'Octave
& de la Quinte. L'accord d'un à
quatre eft Dildiapafon , qu'on dit deux
fois parfait. De huit à neuf eft le nom
bre appellé Epogdoue , qui forme le
ton de tous les accords. La Quarte eft
de deux tons & demy ; la Quinte de trois
tons & demy ; l'Octave , ou Diapafon
comprend fix tons entiers ; & l'accord
de deux accords , qui eft Diapafon avec
Diapenté , fe mefure & fe compaffe
de neuf tons & demy. Le Diapafon,
qu'on appelle une quinzième , contient
douze tons pleins , & eft le plus
grand accord de la Mufique , foit pour
la Voix, ou pour les Inftrumens, Mais on
prétend que le ton des Cieux s'étend
plus loin , & que la Voix de l'efprit moteur
peut jufqu'à quatre fois comprendre ,
& embraffer les neuf tons & demy en
bonne
210 Extraordinaire
bonne.confonance. Mais comme toutes
chofes , & Dieu même prend fon repos
dans le fept , ainfi la fuite de Voix , ou
l'étente de l'air , ne paffe point plus
avant.
On rapporte diferentes opinions
pour établir ces fept Voix dans les
Cieux , & entr'autres celles de Boèce,
qui eft moins abftraite & plus vrayfemblable.
Ce grand Homme dit qu'au
Ciel de Saturne fe fait la groffe voix,
comme l'ut , au Ciel d'apres ; le re un
peu plus haut , le my dans la fphere de
Mars , lefa au Ciel du Soleil ; & parce
que Venus & Mercure font leurs
cours prefque en melmes jours & en
mefme temps
, le Soleil y fait un unif
fon , ou y raiſonne deux fois ; & le la,
qui eft le plus élevé , demeure dans le
Ciel de la Lune.
Pythagore compare les temps de la
Mufique aux intervales des Aftres- Il
dit qu'entre le Ciel de la Lune & la
Terre, ily a un ton; un demy- ton de la
Lune jufqu'à Mercure ; autant de Mer .
cure à Venus ; & depuis Venus au Sofeil
, une fois & demie autant de diftance
de Venus à Mercure ; du Soleil
à
du Mercure Galant.
;
à Mars un ton , comme entre la Lune
& la Terre de Mars à Jupiter , un
démy-ton , & autant de Iupiter à Saturne
; de Saturne jufqu'au Zodiaque,
une fois & demie autant que de Lupiter
à Saturne ; ce qui joint enfemble,
compofe fept tons , & fait une Mufique
parfaite , comme eft le diapafon. Tout
cela eft tiré du Chap. 12. du 2. Livre
de Pline. De cette Harmonie eft ve.
nuë la Diatonique , que quelques Anciens
ont louée & preferée à la Chromatique
& à l'Harmonique , blâmans
le Fleuretis & la Mufique trop figurée.
Cette Mufique celefte , quoy qu'élevée
au deffus des fens , pent eftre comprife
par la raifon , & on dit que David
monta fa Harpe fur le nombre des
Cieux , & Orphée fur celuy des Planetes
. Il tira de la Lune , la voix nommée!
hypathé, de Mercure Parhypaté, de Venus
lycanos , du Soleil mefé , de Mars:
paramelé , de Jupiter parameté , & de
Saturne neté , & toutes ces voix fe trouverent
renfermées dans la Lyre.
Mais tout le monde n'ayant pas l'oreille
fi fubtile que les Platoniciens ,
& ne pouvant pas comprendre les nombres
212 Extraordinaire
·
bres miftérieux de Pytagore , quelquesuns
ont inventé une autre allégorie,
fur laquelle ils ont fondé l'origine de
l'Harmonie. Ils disent que noftre Mufique
eft imitée du parfait mélange des
Elémens qui compofent nos corps , &
qui font la diverfité des Saifons . La
Balfe repréfente l'humeur melancolique
, l'Hyver , & la Terre. La Taille,
le Phlegme , l'Automne , & Eau. La
Haute- contre, le Sang, le Printemps, & .
l'Air. Le Deffus , la Bile , l'Eté , & le
Feu; & toutes les autres voix ou les autres
fons , conviennent avec l'une ou
l'autre de ces parties. Cela s'accommo
de encor avec la doctrine des nombres ,
L'un fe rapporte à la terre & à l'humeur
mélancolique ; le deux au phlegme
& à l'eau;le trois à la bile & à l'air;
le quatre au fang & au feu. 11 eft certain
que fi les nombres font l'Harmonie
, & fi on connoift par eux la nature
& le remede des maladies , on peut ju .
ger par eux de l'état & de la fituation
de l'ame. Lors qu'ils font bien reglez ,,
ils font le jufte tempérament des humeurs,
qui rend une fanté parfaite , &
de leur exacte proportion il naift cette
parfaite
1
du Mercure Galant.
213
J
parfaite Harmonie qui flate fi agreablement
nos oreilles . Comme au Nom de
Dieu il y a quatre lettres , il y a par raport
quatre parties à la Mufique , qui
répondent aux quatre facultez de l'ame
raifonnable , le fens , la fantaiſie, l'intellect
, & la taifon . Les Anciens établiffoient
auffi quatre Syftemes , le Syfteme
des Bardes, ou de la Mufique vocale
, le Syfteme d'Orphée , le Syſteme
humain , le Syſteme de David ou
du Monde archétipe . Mais pour ne
point defcendre icy dans ce que la
Mufique a de plus particulier , ce qui
feroit d'un trop long détail , je me contenteray
de dire qu'au commencement
il n'y avoit que trois tons , fondez fur
- les trois âges de la vie ; l'enfance , la
jeunelfe, & la vieilleffe,représentez par
trois voix,la baffe , la haute ,& la moyenne.
Il n'y avoit auffi que trois fortes de
Mufique , l'Harmonique , la Diatonique
, & la Chromatique , & trois Modes
de chanter ; la Dorique , la Phrygienne,
& la Lydienne . La Dorique repréfentoit
la baffe , la Phrygienne , la
haute- contre ou la moyenne voix , &
la Lydienne le deffus ou la voix grêle.
Sapho
214
Extraordinaire
•
Sapho inventa une quatriéme Mode ,
qu'on appella mixolydienne ; mais l'augmentation
des cordes fur la Lyre, ayant
efté jufques au nombre de huit , on remarqua
autant de tons diférens , & ces
tons prirent leur nom de celuy des cordes.
La premiere eftoit la groffe , nommée
proflambanomene ; la feconde proche
de la groffe , hypate ; la troifiéme,
parhypate ; la quatrième , hyperhy pate ;
a cinquième , mefe , qui veut dire
moyenne ; la fixiême,parameſe ; la feptiéme
, paranete , & la huitième , nete,
qui eft la chanterele. En fuite ily
eut donc huit Modes de chanter ,
dérivées des autres ; la Dorienne , qui
approche de la groffe corde proflambanomene
ou voix à quize ; la Soudorienne,
qui eft lypate ou voix principale
; la Phrygienne , qui eft la paripathe
ou voix approchante de la principale ;
la Souphrygienne , qui eft lyperipathe
ou voix approchante de la moyenne , la
Lydienne , qui eft la mefe ou voix
moyenne ; la Soulydienne , qui eft la
paramele ou voix prochaine de la mefe
; la Mixolydienne, qui eft la paralete
ou voix prochaine de la plus haute des
fepares ; & la Soumixolydienne
C
1
qui
du Mercure Galant .
215
eft la nete ou voix la plus haute ; & tout
cela fe termine en deux tétracordes ,
dont les quatre premieres font baffes
& graves , & les quatre autres hautes
& aiguës. Ainfi nos Muficiens ont pris
leurs tons de ces huit Modes , qu'ils accommodent
à chacune , & dont il eſt
aifé de faire l'application .
Si chaque Mode avoit fa maniere
de chanter , elle avoit auffi des Inftru-
-mens qui luy eftoient propres. La Dorienne
avoit la Lyre, la Harpe , le Lut,
la Viole ; la Phrygienne, la Trompete,
& le Hautbois ; la Lydienne , la Flufte
& le Flajolet . Pour l'Orgue,il contient
tous les Modes , & il n'y en a point
dont il ne foit capable . Les Orgues
n'ont paru en France que fous le Regne
de Pepin le Bref , & ce fut Conftantin
Copromufe qui les envoya à ce Prince ;
mais la Mulique eftoit en ufage dans
nos Eglifes dés le commencement de la
Religion , & elle paffa des anciens
Druides aux premiers Fidelles. Cette
Mufique eftoit à la Phrygienne , mais fi
groffiere & fi barbare , que ce fut avec
grande raifon que Charlemagne la bannit
de l'Eglife Gallicane , & introduifit
C
le
216
Extraordinaire
le Chant Grégorien en fa place. On dit
que les Romains ont efté les premiers
parmy les Payens qui ont admis la Mufique
dans leurs Temples , & dans leurs
Cerémonies.
Il y a trois Médietes dans la Mufique,
l'Arithmétique , la Geometrique , &
l'Harmonique. L'Arithmétique fur-
. monte , & eft furmontée de nombre
égal . La Geométrique de raifon égale,
& femblable , & l'Harmonique n'eft
furmontée ny par nombre , ny par raifon
égale , mais des mefmes parties de
fes extrémitez. Ariftote ne compte que
deux Médietes , l'Arithmetique , &
l'Harmonique. Cette maniere d'intervalle
fe pratiquoit dans la Mufique dont
les Payens fe fervoient dans leurs Temples
, qui eftoit compofée d'Eftrophés,
d'Antiftrophés , & d'Epodes, fuivant, la
Loy qu'on appelle du Metre. Les Prophês
,dans la Doctrine des Platoniciens ,
marquoient le cours rapide , & vehement
des Cieux ; les Antiftrophés , le
mouvement plus pofé des Planetes ; les
Epodes , la folidité & fermeté de la
Terre. Mais ce qui eft admirable dans
cet Art , c'eft que les intervalles y font
harmo
du Mercure Galant.
217
·
harmonieux . Ce filence a fon agré
ment, & fait par fes poles & fes fufpenfions
de voix , une cinquiéme Partie
dans la Mufique , qu'on nomme le
Tacet. Vn Ancien appelle ces intervalles
des filences bien placez , filentia
ordinata. En effet, ce filence régulier &
concerté , augmente à faire remarquer
la beauté du Chant. Il y a mefme une
voix , difent les Maiftres , qui approchent
du filence , & cette voix eft le
mouvement de haut en bas. Enfin le
Son eft un frapement d'air fenfible , &
perceptible à l'ouye que forme la
voix ; & la Mufique un Art qui l'exprime
par fignes, & par figures , foit par le
Chant, ou par la Note. On dit que Pithagore
en fut l'Inventeur , apres avoir
obfervé la cadence que' faifoient les
coups de Marteau redoublez fur l'Enclame
, il mit quatre Chevilles contre
la muraille de la Chambre qu'il lia
avec des Cordes de boyau en égales diftances,
de mefme groffeur & longueur,
aufquelles il attacha divers poids , ce
qui faifoit divers Sons , lors qu'elles
eftoient touchées . Le poids le plus
leger faifoit le Son grave & pefant,
Q. d'Octobre 1680,
}
K
218
Extraordinaire
parce qu'il eftoit moins tendu. Le poids
pefant faifoit le Son grefle & aigu , &
ainfi des autres , ce qui rendoit une efpece
d'harmonie , & formoit quelques
accords de la quarte , de la quinte , &
de l'octave, lors que les cordes eftoient
touchées enfemble . De là eft venuë
la Mufique, foit de la Voix, ou des Inftrumens
; mais elle avoit pris fon origine
longtemps avant Pithagore , puis
que Jubal chez les Hebreux , inventa
les Inftrumens , & fut fçavant dans la
Mufique. Apollon l'apprit aux Grecs;
Marfyas , inventa la Flûte ; & Olimpus
le genre Harmoniqué. Amphion
a efté le premier qui a chanté
par mefure , & à la Lydienne ; Thangras
, à la Dorique ; & Marfyas , à la
Phrygienne, Il est conftant que les Bar
des ont efté les premiers qui ont joint
les Vers à la Mufique , & qui ont poffedé
ce bel Art de toute antiquité. Bardus
l'avoit appris de Drus fon Pere ;
Drus , de Saron ; Saron , de Samothés;
Samothés, de Gomer; Gomer, de l'Hercule
Gaulois ; & cet Hercule Gaulois,
d'Atlas qui la tenoit de Janus. Quoy
qu'il en foit, la Mufique Dotienne paffe
pour
du Mercure Galant. 219
pour la plus parfaite, & la plus naturelle
à l'Homme. On en rapporte des ef
fets forprenans . On dit que Pithagore
voyant unjeune Homme emporté ďamour,
& de vin , & animé par un
foueur de Flûte , qui joüoir à la Phrygienne
, il fift changer de ton au Muficien
, & tout d'un coup le jeune Homme
devint auffi fage & auffi moderés
qu'il
eftoit emporté & furieux auparavant.
Empedocle n'eut pas plutôt chanté
à la Dorienne quelques Vers d'Homere,
devantun Homme qui alloit ôter
la vie au Meurtrier de fon Pere qu'il re
mift fon Epée , & pardonna à fon Ennemy.
Elle met donc l'Ame dans le calme,
& dans le repos . Leokienne chaffe
Pennuy , & caufe un doux fommeil ; &
la Lydienne diffipe le chagrin , & la
mélancolie l'aftienne , infpire l'a
mour & la joye ; la Phrygienne , excite
le courage , & porte à la guerre. Un
Ancien a dit , que le Monde eft un Livre
de Mufiques que les Jours & les
Nuits en font les Notes ; & que la Juftice
le marque, & le compofe ; mais c'eft
une allegorie , on en fait l'experience
dans les chofes inanimées.Pline dit que
Kij
220 Extraordinaires
"
dans le Lac d'Orchomenie proche de
Cheronée , il y a des Rofeaux qui ont
une harmonie infufe , dont on faifoit
au commencement des Flûtes , qui raifonnoient
toutes feules apres qu'on leur
avoit donné le ton . Ce qui prouve
les paroles du Prophete , que toutes
les Creatures chantent la gloire du
Createur. Que dirons nous de ces
deux Chantres perpetuels de la Nature
, les Cygales & les Sauterelles ?
dont les uns commencent à la my Juin,
& les autres à la my Septembre , pour
continuer leur Mufique durant toute
l'année ; mais fur tout la Cygalle
eft fi amie de l'harmonie , que non
feulement elle chante toûjours , elle
fuplée encor à la voix des autres. La
Chanterelle du Lut d'un Homme s'étant
rompue , elle remplit heureufement
la place , & luy aida à chanter la
Victoire qu'Apollon avoit remportée
fur le Serpent Python . Mais y a -t-il
rien de comparable au Chant mélodieux
des Oileaux Leurs petits Concerts
font les delices de nos Bois , & de nos
Solitudes. Le Roffignol poffede feul
toute la fcience , & tous les agrémens
de la Mufique ; mais il faut remarquer
icy ,
du + 211. Mercure Galant .
C
icy , que tous les Inftrumens font fondez
fur le Chant des Oifeaux , & qu'il
yen a peu qui expriment parfaitement
la Voix humaine . Comme il n'y a que
l'Homme qui joigne la parole au chant }
toutes les autres Creatures ont de la
Voix & du Son , & peuvent eftre capables
d'Harmonie, mais point du tout
du Chant. Si on dit le Chant des Oifeaux
, c'est qu'ils font capables de la
parole ; mais neantmoins c'eft une façon
de parler , ils chiflent & ne chantent
pas. Soit donc que les Créatures
pouffent au dehors , les accords de cette
divine Harmonie, foit qu'elle la renferme
en elles - mêmes par laparfaite fy
métrie qui les compofent , elles font
fenfibles à la Mufique , & s'en laiffent
toucher. Le Berger Daphnis dans
le Sophifte Longin , fait faire à fes
Chevres ce qu'il veut , par le moyen
de la Flûte. Je ne parle point des Echos
& des Syrenes , pour dire que tout
eft remply de cette Harmonie univerfelle.
Le Ciel, la Terre , les Eaux , les
Bois,la Mer. En effet, toute agitée qu'el
le eft, elle n'eft pas fans accords & fans
harmonie , puis qu'elle a le Son d'une
Kiij
222 Extraordinaire
,Sa
4
Harpe fur les Rives d'Actium. Vné
Fontaine prés d'Elufine , s'agites &
s'élance au Son de la Flûte , ce qui a
fait dire à quelqu'un , que l'efprit moteur
& harmonique , eftant infus dans
les Eaux, auffi bien que dans les Cieux,
il peut les faire bouillonner au Son de
la Voix , ou des Inftrumens.
Enfin le Chant eft le fymbole de l
joye , & le remede de la trifteffe : 1
adoucit nos malheurs , il fait paroiſtre
le chemin & le travail plus courts ; il
caufe aux Enfans un doux fommeil , &
une agreable gayété, qui diffipe & qui
feche cette fâcheufe humidité dans la
quelle ils font plongez pendant les
premieres années de la vie , elle re
veille les Hommes faits , & chaffe de
leur efprit cette noire melancolie qui
les accable quelquefois, & dans laquel
le ils paroiffent enfevelis, La Mufique
délaffe l'efprit , foulage les peines du
corps , & modere les paffions. Afecle
apaifoit par fon chant les émotions du
Peuple, Damon parla Trompette retiroit
les jeunes gens de la débauche ,
& les portoit à la temperance. Afclepiade
par elle gueriffoit de la furdité ;
4
Hifmo
du Mercure Galant.
223
Hilimonias de la Fiévre & de la Gou
te feyatique ; Theophrafte de la Folie,
& Thales de la Pefte. On dit encor,
que Caton eftant un jour à la Cam
pagne , guerit fon beftail par une Chanfon
ruftique. Il ne faut donc pas s'étonner
fi on attribuë tant de merveilles à la
Lyre d'Amphion & d'Orphée ; La Mufique
guerit les Linphatiques , chaffe
les Demons , donne l'efprit de Prophe
tie , touche le Coeur de Dieu meſme.
Si elle est née de la Paix , & propre
dans le plaifir, elle n'eſt pas moins ne
ceffaire à la Guerre. Les plus grands
Heros ne l'ont pas dédaignée ; témoin
Achille , Alexandre , & tant d'autres,
qui en ont fait un divertiffement auffutile
qu'agreable. Il n'y a que la Mufique
mole & effeminée qui puiffe corrompre
l'ame . Alexandre refufa la Lyre
de Pâris par cette raifon ; mais j'ay
celle d'Achille , dit- il , fur laquelle je
chante les beaux faits des Heros . C'éroit
de ce ton- là que chantoient les
Grecs , qu'on ne pouvoit entendre fans.
fentir échaufer fon courage. S'il y a
donc une Mufique impure & diffoluë,
il y en a une chaſte & modefte, qui n'in-
Kiiij
224
Extraordinaire
↳
fpire que de bons fentimens . Tel eftoit
le Chant d'Efgifte aupres de Clitemneftre.
En effet , la parfaite Mufique eft
une veritable idée de l'union & de la
juſte conformité des Creatures entr'elles
& leur premier eftre. Il en eft des
quatre parties de la Mufique , comme
des quatre Temperamens qui compofent
les Hommes ; Ils n'ont rien de
vicieux , que l'excés qui s'y rencontre
, ou quand ils ne font pas reglez par
la droite raifon. Il faut donc avoüer
que lors que la Mufique eft judicieufement
conduite , elle eft non feulement
d'une grande utilité , mais encor elle
a quelque chofe de Divin , qui éleve
l'ame au deffus des fens , & d'elle-même
. Elle a donc efté fagement ordonnée
dans nos Eglifes ; & il ne faut pas
fe perfuader que lorfqu'elle eft confor
me aux Paroles & aux Ceremonies de
nos Myſteres , elle flate & corrompe,
nos Ames , ce qui vient de Dieu ne
touche point nos fens . On ne peut auffi
troplouer Saint Jean Damafcene, Cofme
Hierofolimitain & Gregoire .
le Grand , qui par une méthode de ,
chanter toute pure & toute Celefte, ont
و
fait
du Mer cure Galant. 225
1.
fait retentir des loüanges de Dieu les
Eglifes Grecques & Latines. L'une &
l'autre méthode eftoient Dorienne,
ce qui montre l'excellence de ce Mode.
Enfin hair la Mufique eft un fi
gne de Reprobation ; ce qui peut venir
de l'averfion que le Diable a pour
elle. Il y a une Province en Perfe où
les Enfans ne crient & ne pleurent
qu'en Mufique ; mais cela fe doit entendre
des habiles Muficiens, qui naiffent
dans ce Païs-là, dont Gergone eft
la Capitale. Vn fameux Chinois foûtenoit
qu'un Etat ne pouvoit eftre bien
gouverné fans Mufique, c'eft à dire ſans
Ia Iuftice & l'Equité , qui en doivent
faire l'Harmonie. Il ne faut pas prendre
cette penfée à la lettre, ce feroit tomber
dans les Mélodies naturelles &
politiques
du Docteur Flud Anglois , qui
font entierement chimeriques .
le ne rapporte point icy les noms
de ceux qui ont excellé dans cet Art,
foit par le talent qu'ils ont reçeu de
fa Nature , pour bien chanter , foit
par les connoiffances qu'ils fe font ac
quifes dans la Mufique , le dénombrement
des
Anciens feroit trop long &
K V
226 Extraordinaire
&
trop ennuyeux , & celuy des Modernes
pourroit eftre fufpect de flaterie
d'affectation . Les uns & les autres font
connus des Sçavans , & . des Connoiffeurs
, qui rendent à leur merite ce qui
Juy eft dû ; mais il feroit à fouhaiter
que les Chantres & les Muficiens , ne
gâtaffent point ce bel Art par des manieres
falles & def- honneftes , qui corrompent
les moeurs de ceux qui les entendent
; fur tout les Muficiens François,
font encor plus obligez à conferver
l'honneur de la Mufique ; car foit
qu'elle ait pris naiffance en France,
ou qu'elle y ait efté receue , & cultivée
par nos Anciens Gaulois , il n'y
a point de Nation qui ait plus d'inte
reft à la maintenir dans la pureté , &
à travailler à fa perfection. La Mufique
commença de reprendre fon éclat
fous le Regne de François I. & chacun
fçait la paffion que Henry II. &
fes Enfans avoient pour elle ; mais cela
n'approche point de ce que Louis
1E GRAND a fait pour fa gloire , par
la protection qu'il a donné à l'Academie
Royale de Mulique, que le celebre Monfieur
de Lully a établie depuis quelques
an
du Mercure Galant.
227
années. C'est là qu'on travaille tous
les jours à la dépouiller de ce qu'elle
avoit de groffier & de barbare , & à
luy donner ce que l'Art a de plus fin,
& de plus exquis. Tant de méthodes
de Chanter fi touchantes, fi aifées , &
fi naturelles ; tant de beaux Livres
d'Airs , & de Motets pour la Chapelle
& pour la Chambre du Roy , font les
fruits délicieux de fes nobles exerci
ces. Mais pour finir par Yes Chef d'auvres
de fon illuftre Sur-Intendant , ne
faut- il pas demeurer d'accord , que la
Mufique eft parvenue à ce haut degré
d'excellence & de perfection , où l'a
fouhaitée le plus grand Roy du
Monde
Ces divins Opera dont les rares merveilles
Enchantent à la fois nos yeux & nøs
areilles,
Font dire de Baptifte , à tous les beau
Efprits
Que fur les Chantres Grecs il remporte
le prix.
Et que la France voit aujourd'huy dans
cer Homme
Tour
228 Extraordinaire
<
Tout ce que la Mufique eut de charmes
à Rome.
DE MARPALU.
Le vray Mot de la premiere des deux
Enigmes du Mois de Novembre , eftoit
le Souflet. Voicy de quelle maniere elle a
fté expliquée en Vers,
Q
I.
Ve d'un Souflet bizarre eft la nature
!
Il renferme en fon corps une ame , & ne
vit pas ,
Sans elle cependant il fait pauvre figure,
Et c'est par fon moyen qu'on en fait
quelque cas.
Des Eftres generaux il tire fa matiere,
Sa peau des Animaux , ſon fer des Mineraux
;
Et pour fe reveftirpar devant & derriere,
la recours aux Bois , qui font des Ve
getaux.
Pour achever encor fa furprenante hiftoire
,
Dans les mains d'une Belle il trouve de
L'employ.
Et
du Mercure Galant.
229
t
Et le Chimifte enfin , ce curieux , doit
croire ,
Qu'il dit vray , quand il dit ,il ne peut
rien fans moy.
LE SOLITAIRE DE BOIS -ARTAULT,
pres de Provins.
A
I I.
H, pour se coup , le Mercure a
raifon >
Et je le foûtiendrois moy feule à tous les
Hommes ;
Dans le Mais où nous fommes,
Un Souflet eft pour nous un meuble de
Saifon.
Mademoiſelle BouvART,
de Chartres.
III.
E termes fpecieux une fi grande
Liste , DE
Mineraux, Vegetaux, cela fent l'Alchimiste.
Je croy que noftre Medecin
Quand il compofa cette Enigme
D'une maniere fi fublime ›
Travailloit au grand oeuvre un Souflet
à la main.
LA BLONDINE GUERIN
Com
230
Extraordinaire
I V.
Ommunément en ce Mois
Chacun foufle dans fes doigts ;
Comm
Le Mercure Galant en ce point nous
foulage,
Puis qu'un Souflet eft , je gage,
Lepremier de fes deux mots.
Jamais Piece de ménage
Ne nous vint plus à propos
LEGER , Docteur en Medecine
de Mortain.'
Sganarel
V.
Ganarelle pourfon Hyver
Avoit de Bois une amplefourniture,
Mais il ne brûloit point ,parce qu'il eftoit
verd ,
Et cela luy mettoit l'efprit à la torture.
Chacun apprit ce déplorable fait,
Le bruit enfut juſqu'au Ġalant Mercure,
Qui pour arrefter tout murmure,
Audit Seigneurfit préfent d'un Souflet.
LE RAT DU PARNASSE,
du Cloiftre S. Mederic.
Ceux qui ont expliqué lamefme Enigme
fur le Souflet , font Meffieurs le
Brest, Rue Montmartre ; Le Doux, Fils
d'un
du Mercure Galant.
231
d'un Confeiller de Sainte Menehoud; D.
Ruffier, de Paris ; Guillebor ; Mefdemoifelles
Tigrine;De l'Epine, de Languedoc ;
Bouvard, de Chartres ; L'Inconnu de Loches
; Le Nouvel Accordé du Marais ;
L'Inconftant de profeffion; Le Perroquet
des Mufes , Le Pancrace de la Rue Pla-
Striere Le Petit Cochet de Sainte croix;
L'aimable Solitaire de Sainte Croix ; Le
Jaquemar du Clocher S. Paul; L'Inconnu
de Rouen , C. Charpentier d'Anthony,
L'aimable Euterpe ; La Belle Recluse ,
L'Amante fans amour ; La Spirituelle
Calliope ; & Plautine la Cadete.
3
On a expliqué la mefme Enigme fur
la Pendule , l'Imprimerie, l'Hiftoire, la
Plume, le Livre, la Devife , la Mode , la
Bouteille , le Bled , la Montre , l'Encre,
la Bourfe , la Mine d'or , le Vif- argent,
le Claveffin , l'Orgue , la Baffe de Viole,
le Lut, la Bougie , & la Guitarre.
On ne peut mieux expliquer la fecon
de Enigme dont le Mot étoit le Chanvre,
qu'a fait Mademoiſelle Gauvain de Molefme,
dans les Vers quifuivent .
A
Pres le longfejour par vous fait
dans les Champs ,
On
232
Extraordinaire
Où les Oifeaux d'abord vous ont tant fait
la guerre ,
Si l'on vous tire de la terre ,
C'est au grand regret des Méchans ,
Aufquels Damoiselle la Corde
Fait rarement miféricorde.
D'autre-part vous paffez par cent diver
fes mains ,
Vous eftes faite Toile , & fervez les Hu
mains
A diverfes fortes d'ufages .
La chofe eft en effet conftante parmy
nous
Que les Religieux qui renoncent à vous,
Paffent par tout pour les plus fages.
Quand vous n'avez plus rien ny de bon,
ny de beau
و
Et que vous eftes vieux drapeau,
L'on vous fait au Moulin promptement
comparoiftre ,
Où l'Art yous donne un nouvel eftre
A force de coups de marteau,
Et Papier vous venez nous fervir de nouveau.
Alors il eft incontestable
Que de l'Encre empruntant le plus foible
fecours ,
Vous avez le don admirable
De
du Mercure Galant. 233
De vous faire entendre aux plus
fourds.
Le premier des deux Madrigaux que
vous allez voir , eft de Mademoiselle
Huot de la Rue S. Honoré & l'autre.
de M. le Prieur Pelegrin.
JE
1.
E me fens mordu , je vous jure ,
Plus de cent & cent fois les doigts,
Pour deviner, Galant Mercure,
Voftre deuxième Enigme de ce Mois,
Apres maint effort incroyable ,
I'en suis maîtreffe enfin , & je vais
parier
Que j'en tiens le fens veritable,
Lors que je tiens du Linge & du Papier.
V
II.
Ous qui cheriẞez tant Mercure,
Déplorez fa trifte avanture.
Courant le Mois dernier pour affaires
de
coeur ,
Un foir il perdit fa Valife ;
Encor pour fon plus grand malheur,
Je pense que quelque Voleur .
Luy faifit jufqu'à fa Chemife .
Avecque raifon je le crois,
Carpour reparer le dommage
De
234
Extraordinaire
De fan Linge perdu dans fon dernier
meffage ,
Il luy fallut femer du Chanvre l'autre
Mois.
Lamefme Enigme a efté expliquée fur
le Chanvre par Meffieurs Bridours
Prieur de Boisguilbert en Normandie, Le
Chevalier Blondel; C. Hutuge, d'Orleans;
Soyrot , de Chaſtillonfur Seine y Martel,
dela Rue Trouffevache ; Mefdemoifelles
Humbert, Elles du Lieutenant General de
Sainte Menehoud;Thérefe de Verchamps;
De Champrofier, du Quartier du Palais
d'Alençon ; Le jeune Ecoffois de Tours;
Le Reclus malgré luy,de la Ruë Ganterie
de Rouen; Le Pefant , & les Solitaires des
dix Vertus,de la mefme Ville ; L'Amant
reffufcité de la Bourguignonne ; L'aimable
Inconstante du Quartier du Palais
-Alençon ; La charmante Comteffe ; &
le Poulet recouvert de la belle Monton,
de la mefme Ville.
La Bouteille , le Vin , le Tabac , la
Potence , le Tambour , l'Or, l'Argent,
le Métal à fabriquer, le Parchemin, l'Amour
, le Raifin , l'Oeuf , la Canne , &
les Ongles , font les autres fens qu'on ·
a donnez à la mefme Enigme .
du Mercure Galant .
235
l'adjoûte les Noms de ceux qui ont
trouvé les vrais Mots de l'une & de l'antre.
Meffieurs de Boiffimon C. D.C.Gardien
, Secretaire du Roy ; L'Abbé de la
Ruë Montmartre , De la Tufte ; & le
Solitaire de Gimbrois,
-Les trois Explications en Vers que
jajoûte icy fur l'Enigme enfigure de Vénus
naiffante, uousferont connoistre qu'elle
ne cachoit autre chofe que la Perle,
L'application en est aisée.
Q
I.
V'admirez-vous , Barbons ? qu'admirez-
vous , lenneffe ?
Quel eft ce rare Objet qui femble vous
charmer ?
7
Nous admirons les traits d'une jeune
Déeffe
Qui naist parmyles flors & vagues de
la Mer;
26.39
Qui des Mortels croiroit qu'une écume
infenfée
Dans fes productions puft fi bien rencontrer
?
Thetis a des refforts qui paffent la
penfée ,
Et que tout noftre efprit ne fçauroit penétrer.
Mais
2.36
.
Extraordinaire
A
Mais comment nommez- vous certe illufire
Petite,
Ce Miracle naiffant qui rayonne d'apas,
Ce Chef- d'oeuvre des Cieux, cét Enfant
d'Amphitrite ?
La Perle eft fon vray nom , je ne le cache
pas.
L.BOUCHET , ancien Curé.
de Nogent le Roy,
IN
CHarmante Mere des tendreſſes ,
Quifur le Mont Ida reportaft es le prix,
Ce feroit faire tort aux beaux yeux de
Paris ,
De ne vous croire pas la Perle des Déeffes,
LA BLONDINE GUERIN
O
I I I.
•
N ne fçauroit affez admirer le
Mercure.
Ileft fort curieux d'étre toûjours Galant;
Il eftoit l'autre Mois paré d'un Dia
mant ;
On le voit à préfent dans l'Enigme en
figure
3 Tirer une Perle hors de l'Eau
Pourfe faire toujours plus beau .
L'Amant de la Belle Poitevine .
Сеих
P
237
Mercure Galant.
Ceux qui ont trouvé ce mefme Mor,
font Meffieurs de Bridours Prieur de
Beisguilbert ; Gardien ; De Baiffimon
C. D. C. Blanchard , de Chasteauroux ;
ĽAbbé d' Arreſt , d'Abbeville ; Le Chevalier
Blondel ;
pres de Pontorfon. I
Hermite de Sacé
On a encor expliqué cette mefme Enigmefur
la Verité , lé Sel , la Faveur , lå
Temerité , l'Huiftre le Soleil levant,
& l'Ambre.
QUESTIONS A DECIDER.
Equel eft le plus à plaindre , ou un
, ou la Femme d'un
LMary
jaloux
Mary jaloux.
I I.
Lequel doit eftre eftimé le plus malheureux
, ou l'Aveugle né, ou celuy qui
a perdu la veuë . On les fupofe tous deux
à l'âge de raifon ; & le dernier dans cet
âge de raifon , quand il eſt devenu
aveugle.
i
III.
L'engageante Vatefmonde demande
Ce que doit faire une Belle qui eft
preffée
38
Extraordinaire
preffée de fe déclarer par deux Amans,
dont l'un a beaucoup d'amour & peu de
mérite ; & l'autre beaucoup de merite.
avec peu d'amour. , be
IV.
On demande l'Origine de la Chaffee
V.
On prie d'écrire fur la Superftition ,
& les Erreurs populaires.
VI
On fouhaiteroit que l'on voulut ins
venter des Fables fur l'Origine des
Bagues .
Vit.
MOITESCO
Si l'Eau minérale , en quelque mapiere
qu'elle foit prife , eft utile
dangereufe.
3 Ou
Ceux qui voudront bien fe donner la
peine d'écrire font priez d'envoyer leurs
Ouvrages en caracteres affez gros , pour
eftre lus fans aucune peine , pour le premier
Extraordinaire.
Adieu, Madame, je vous referve un
Traité de monfieur Gauthier fur la Saignée
, qui fatisfera affurément ceux qui
Je déclarent pour ces fortes de matieres.
Le fuis vostres &c.
A PUR
Janvier 1681 ..
LYON
Qualité de la reconnaissance optique de caractères