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1680, 08 (Lyon)
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7.25 Mo
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265
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Texte
Illuftriffimus
Archiepifcopus
&Prorex
Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis
JESU
Teftamenti tabulis attribuit anno 1693 .


807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
AOUST 1680
DE
A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY,
Ruë Merciere.
M. D C. LXXX.
AVEC PRIVILEGE DU ROY

LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
Ene me laffe point cher
J
Lecteur, de vous donner
toutes les marques que
je puis pour entretenir
vôtre Esprit dans la lecture de bons
& divertiffans Ouvrages ; je vous
enpromets un au premier jour , qui
fera heroïque , & cefera une ample
& exacte Relation du Voyage
du Roy , & d'autres tres- curieux
dont vous verrez le Catalogne cyapres
. L'Extraordinaire du Quartier
d'Avrilfe vendra toûjours 3 .
fols le volume , les vieux au mefme
prix. Les Mercuresfe vendront toû
joursfçavoir, ceux de 1677. 12.fols
le volume; ceux de 1678. & 1679.
a iij
& 1680. 20. fols le volume fans
marchander. On Separera les Mariages
des Mercures, fçavoir ,
Le Mariage de Monfeigneur le
Dauphin pour 20.fols.
Le Mariage de la Reyne d'Efpagne
pour 20. fots.
Le Mariage de Monfieur le Prince
de Conti pour 15.fols.
La Devinereffe , ou les faux Enchantemens
fe diftribueront toujours.
fçavoir , 35. fols avec les figures,
& 25. folsfans figures.
LIVRES NOUVEAUX
du Mois d'Aouſt .
Memoires touchant la Religion
par Monfieur du Plessis- Praflin
Evefque de Tournay.
Le Voyage de la Reyne d'Espagne,
12.2.vol.de Monfieur de Prefchac.
ΤΑ
TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
Vant-propos,
A
Sonnet
,
Sapate ,
4
6
Remerciment fait à Meffieurs de lAcadémie
Royale d'Arles ,
16
Mariage de Monfieur d'Eaubonne &
de Mademoiselle Pomereu
Lettre en Vers, de Tyrcis à Iris ,
Réponse d'Iris à Tyrcis ,
Prix tirez à l'Arquebuse ,
Histoire
24
35
43
74
So
Traduction d'une Epigramme de Catulle
,
Autre Traduction de Catulle ,
72
74
Mort de Madame la Marquise de Ra-
79
ray ,
Mort de Madame la Comteſſe de Fleix,
80
Mort de Monfieur Charlet , Doyen des
Requestes ,
Mort du Medecin de Beux ,
$ 4
85
Le Muficien Medecin ,
$8
Le Perroquet , Conte , 91
á iiij
TABL E.
Sacre de Monfieur le Coadjuteur de
Roüen,
"
95
Histoire écrite par la Lorraine qui n'eft
plus Espagnolete,
101
108
Lettre d'Alep , touchant la Reception
d'un nouveau Cady ,
Nouvelles de Malte , 118
Monfieur l'Abbé Chéron eft choiſy par
Monfieur l'Archevefque de Paris ,
pour remplir la place d'Official , ér
Monfieur Cognet Curé de S. Roch ,
celle de Promoteur ,
125
Plufieurs Converfions en divers endroits
du
Royaume ,
Le Cheval & le Cerf, Fable ,
129
135
Mort de Monfieur le Duc d'Vsés, 138
Faute furvenue dans l'impreffion de la
feconde Lettre en Chifre de l'Extraordinaire
10. 147
Defcription de la Salle d'Amour de Cleranton.
149
164
Lettre touchant une Dispute à l'occafion
d'un Mot ,
Theſe foûtenue par les deux Fils aineZ
de Monfieur le Pelletier ,
178
180
Ce qui s'eft passé à la Majorité de Monfieur
l'Electeur de Baviere ,
Animaux aportez dans l'Ile de Bourbon
182
TABLE.
que
185
Compliment fait à Monfieur l'Archevéde
Lyon par Meffieurs de l'Académie
de Villefranche ,
Panegyrique de Saint Bernardfait par
Monfieur l'Abbé Anfelme , 187
Ce qui s'eft passé à l'Académie Françoife
le jour de S. Louis. 188
202
Belle Alian de Monfieur le Duc de
S. Aignan
Lettre de Monfieur l'Archevefque de
Tours, au mesme , 205
209
Lettre de Meffieurs les Deputez du
Clergé de Touraine , au mesme , 207
Stances d'une maniere nouvelle, & prefentement
en ufage , au mefme ,
Ce qui s'eft passé à la Tragédie reprefentée
au College de Clermont , 210
Histoire,
Explication en Vers de lapremiere Enigme
du Mois passé ,
215
I 20
Noms de ceux qui en ont trouvé le vray
Tens ,
ibid.
Explication en Vers de lafeconde Enigme
,
121
Noms de ceux qui en ont trouvé le Mot,
ibid.
Noms de ceux qui ont trouvé le Mot des
deux
123
Enigme,
TABLE.
Enigme ,
Autre Enigme.
125
121
Noms de ceux qui en ont trouvé le vray
fens de l'Enigme en figure, ibid.
Ionction des deux Troupes de Comediens
François ,
Le Roffignol & la Pie, Fable,
129
130
Mort de Mademoiſelle des Adrets,
136
Mort de Meffieurs les Evéques de Pamiers
& d'Evreux ,
Fin de la Table.
138
EX
3.2003. 20032003.
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du
Roy.
Paint Germain en Laye le
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
31. Decembre
1677. Signé par le Roy en fon Confeil , Jun-
QUIERES . Il eft permis à J.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , prefenté à
Monfeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
espace de fix années , à compier du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenſes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs, Grayeurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confifcation des Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege.
Regiftré fur le Livre de la Communauté le
5.Janvier 1678. Signé E. COUTEROT . Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranfporté fon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en jouir fuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
31. Avust 1680.
Avis pour placer les Figures .
L'A
'Air qui commence par Si vous
svoulez me croire , doit regarder la
page 71.
La Veuë de la Prifon de Madrid , au
bas de laquelle il y a Vista de la Carrel
de Madrid, doit regarder la page 98.
La veuë de la Place du Soleil à Madrid
, au bas de laquelle il ya Vista de
la Fuente i de la Puerta del Sol , y fu
Plaka, doit regarder la page 162.
L'Air qui commence par Iris , je
vous offre mon coeur , doit regarder la
page 215.
L'Enigme en figure doit regarder la
page 129.
3
MER
VILLE
MERCURE
GALAN TAYON
LYON
*1893
VST 1680 .
BIB
18* 1833**
E fatisferay, Madame,
à ce que je fçay que
vous fouhaitez ; &
avat que je finiffe ma
a
Lettre , vous aurez une exacte Relatiō
de tout ce qui fe fera paffé de
remarquable dans le Voyage du
Roy. Comme la route qu'il tient
eft connue de tout le monde , je
ne doute point que vous n'en
parliez fouvent avec vos Amis;
Aoust 1680.
A
2 MERCURE
mais , Madame , examinent - ils
autant qu'ils le doivent , combien
un Voyage de cette nature coûte
de fatigues à ce grand Monarque
? A voir celles qu'il effuye
inceffamment , on peut dire que
c'eſt bien moins une promenade
qu'il fait pendant la belle Saifon,
qu'un travail continuel qu'il a
voulu s'impoſer pour le bien de
fes Sujets, & la gloire de la France.
Non feulement il vifite toutes
les Fortifications des Villes
par lesquelles il a réfolu fa marche
, & fait lareveuë des Troupes
qui en copofent les Garnisos ,
mais fe détachant de la plus grãde
partie de fa Cour, il va tantoft
d'un coſté pour voir les Places
qui font aux environs de ces Villes
, & tantoft d'un autre pour
faire encor la reveuë de diverſes
Troupes qu'on luy amene des
lieux
GALANT.
lieux éloignez. Jugez du fruit de
fes foins , & combien l'Etat en
doit tirer d'avantages. Pour peu
qu'on s'arrefte à reflechir fur cette
double fatigue , elle paroift
d'autant plus capable de rebuter
que dans une longue marche qui
eft prefque fans fejour , ce doit
eftre un divertiffement peu agreable,
que de fe réduire à voir
tous les jours les mefmes chofes,
& à les voir fort fouvent plus
d'une fois . Cependant rien n'eſt
importun à Sa Majeſté , quand il
s'agit de la felicité de fes Peuples ,
& de la fplendeur de fes Etats .
Elle les préfere à ſes plaiſirs &
à fon repos, & compte fes peines
pour rien, pourveu qu'elles foient
utiles .Voilà ce qui eft proprement
d'un Roy, qui cherche à replir les
devoirs du Trône , ou pour dire
mieux,voila ce qui établit le vray
A ij
4 .
MERCURE
caractere de Louis LE GRAND .
D'autres Souverains pourroient
comme Luy vouloir tout voir par
eux - mêmes ,mais peut- eſtre n'auroient-
ils pas comme Luy ces vives
lumieres qui l'empêcheront
toûjours de faire aucun pas infructueux
. Monfieur le Chevalier
Geffon de Cornavant , dont
vous avez déja veu un Sonnet
qui fait connoiftre combien cet
incomparable Monarque l'emporte
fur les plus grands Princes
de l'antiquité, nous a encor donné
celuy - cy fur cette meſme
matiere.
N
Inus fut belliqueux , mais il
fut trop facile. -
Sefoftris fit captifs des Roys qu'il
traita mál.
Homere a beau vanter fon invincible
Achille,
Sa
GALANT. S
Sa fureur nous le peint d'un courage
brutal.
Cyrus avoit gagné des Combats plus
de mille ,
Quand le dernier pour luy fut honteux
& fatal.
Alexandre vainqueur courut de
Ville en Ville ,
Mais le Vin luy ravit le Nom de
Sans égal.
୧୫ : 22
Pyrrhus nepût garder ce qu'il avoit
Sceu prendre.
Cartage , d'Annibal vit la gloire
defcendre ,
Apres tant de Romains fous fes
pieds abatus.
Re
Si ces Héros ont fait quelque bruit
dans la Guerre ,
LOVIS , dont le grand Nom remplit
toute la Terre ,
A iij
6 MERCURE
Sans avoir leurs defauts , furpaſſe
leurs vertus.
La Galanterie du Sapate que
l'Espagne a communiquée à la
Savoye , commence à fe pratiquer
en France ; & celuy qui fut
donné le mois precédent pres de
Chaumont en Baffigny , à une.
Dame d'un tres- grand merite ,
vous fera connoiftre que nous
ne cedons en aucune chofe aux
Etrangers. La Fefte de cette illuftre
Perfonne , auffi confidérable
par fes belles qualitez que
par le rang qu'elle tient , arrivant
le 28. Juillet, tous ceux du Canton
dont on peut dire qu'elle fait
l'honneur,s'emprefferent à l'envy
à luy marquer ce jour - là leur zele.
Elle eftoit alors dans une
Maiſon de plaifance , qui paffe
pour un Bijou , & dont elle a
dreffé
GALANT. 7
dreffé le Plan elle- mefme. Cette
Maiſon qu'elle habite pendant
l'Eté quand elle vient en Province,
eft à demy lieuë de Chaumont
, & feparée feulement de
cette Ville par une grande Allée
de Tillots , qui en fait une avenuë
fort agreable. Ce fut là que
la veille de fa Fefte on commen-
૬૩
à la célébrer par des Serénades
de Violons , de Hautbois , &
de Trompetes , qui jouant alternativement
, luy fournirent affez
longtemps un des plaifirs qu'elle
aime le plus . Un Echo formé par
les Montagnes, voilines , répondoit
à ces divers Inftrumens , &
les fons qu'il repétoit méritoient
bien qu'on les écoutaſt . Le lendemain
, elle eut les mefmes Serénades
à fon lever ; & comme
apres
avoir reçeu
des Bouquets
de toutes
parts , fa devotion
luy
A iiij
8 MERCURE
fit prendre le chemin d'une Chapelle
, éloignée de deux cens pas
de fon Logis , elle en trouva le
chemin bordé d'une Haye vive,
mais la plus réjouiffante qu'elle
euft jamais veuë. Cette Haye
eftoit compofée de Tubéreuſes ,
de Jafmins , & d'Orangers , par
des diſtances égales , avec leurs
Pots de divers émail, & on voyoit
chaque Plante attachée d'une infinité
de noeuds de Ruban grisde
lin , ouvragez des Chifres de
fon nom . Le retour eut des agrémens
d'une autre nature . La Dame
ayant voulu prendre l'air, &
faire une promenade avant le
Dîner, deux grands Levrauts retirez
ſous un Buiffon , & effrayez
du bruit de la Troupe qui l'accompagnoit,
prirent tout- à- coup
la fuite,& gagnant la Plaine avec
une legereté admirable , donnerent
GALAN T. 19
rent le divertiffemét de la Chaſſe
qu'on n'avoit pas attendu . Deux
Levriers qui avoient fuivy quelques
Laquais , fans qu'on puft
croire qu'il y euft aucun deffein,
partirent dans le mefme inftant,
& les pourfuivirent fi chaudement
, que fi l'un de ces Levrauts
leur échapa , l'autre tarda peu à
en eftre atteint . On l'apporta
mort à la belle Dame, qui fut fort
furpriſe de luy voir un Collier
de Ruban pareil à ceux qui renoüoient
les Bouquets . Une petite
Plaque d'argent en forme de
coeur , pendoit du Collier. On
avoit gravé ces Vers deſſus .
Aux Chiens qu'on a veu me pour-
Suivre,
Feuffe aifément donné plus longtemps
à courir;
Mais mon zele pour vous ne me l'a
pû Soufrir. A v
MERCURE
Puis
que ma mort vous fera vivre
,
-Pouvois je, belle Iris,trop promptement
mourir !·
Cet Animal parut fi agreable
dans l'excufe qu'il faifoit de n'avoir
pas prolongé fa vie pour
prolonger le divertiffement de la
Chaffe , que la Dame regreta
fort la perte de l'autre , ne doutant
point qu'il n'euſt auffi quelque
chofe de galant à luy faire
entendre. Cependant la chaleur
devint fi forte , que n'eftant plus.
fuportable, on ſe hafta de regagner
le Logis. Ce fut au retour
que cette aimable Perfonne , à
qui fon illuftre four tenoit compagnie
, trouva fur la Table de la
Salle où elle venoit fe rafraîchir ,
une maniere de Toilete qui paroiffoit
couvrir quelque chofe
d'affez
GALAN T. II
d'affez élevé . C'eftoit umgrand
Satin bleu taillé en rond, & frangé
d'or , ayant au milieu un Soleil
en broderie auffi d'or , environné
de quelques nuages affez
épais , travaillez de foye , que ce
Soleil fembloit avoir attirez
pour eftre la matiere des pluyes.
& des tonnerres. Vous pouvez
juger de l'empreffement qu'eurent
les Dames de fçavoir ce que
ce Ciel artificiel couvroit. Elles
ofterent le Satin bleu qui eftoit
deffus & apperçeurent une
grande Corbeille de Filigrane ,
formant une espece de Montagne
chargée de toute forte de Fleurs,
comme pour donner à choifir
dequoy compofer un magnifique
Bouquet . A peine eurent- elles
pris quelques-unes de ces Fleurs,
qu'elles virent qu'il n'y avoit pas
feulement dans cette Corbeille
>
de
12 MERCURE
dequoy rêjoüir la veuë & l'odorat
, mais encor dequoy contenter
le gouft par de groffes Trufes
auffi fraîches , que fi elles euffent
efté engendrées ce mefme jour
dans le fein de cette galante
Montagne par les influences de
ce Soleil , & par le fecours des
nuages en broderie qui la couvroient
. Ce qu'il y eut de plus
furprenant , c'eft que ces Trufes
faifoient compliment aux Dames
par un Lifteau de Vélin doré ,
attaché fur chacune avec une
grande Epingle d'or à tefte de
Diamans . La premiere qu'on tira
s'adreffoit aux deux Soeurs par
ces quatre Vers .
Rare Couple de Soeurs , recevez mon
hommage,
Et daignez me choisir l'une ou l'autre
en partage.
L'efti
GALANT. 13
L'eftimeray monfort heureux,
Si je fuis à l'une des deux .
La feconde eftoit une groffe
Trufe , qui fe fendoit en deux ,
& qui parlant à la Dame de la
Fefte, difoit ,
D'eftre à vous , belle Iris , chacun fi
fort s'empreffe ,
Que d'avance pour vous je mefens
de tendreffe.
La troifiéme , la plus ronde de
toutes , & de la meilleure figure,
s'expliquoit ainfy.
Voftregouft , le plus fin du monde,
Devroit préferer la plus ronde.
Vous voyez par là que chaque
Trufe parloit à peu pres felon fa
figure. Voicy ce que difoit la
quatrième.
Man
14
MERCURE
Mangez-moy , belle Iris , quoy que
petite & plate ,
>
Ie n'enfuis pas moins délicate .
La cinquième fembloit contenir
deux Trufes , qui pourtant
n'en faifoient qu'une ; & cette forme
qu'elle avoit reçeuë de la Nature,
luy donnoit fujet de dire ,
Ma figure doit plaire aux deux
illustres Soeurs ,
Puis qu'elle peint l'union de leurs
coeurs,
La fixième n'avoit pas efté tirée
de terre adroitement , &
paroiffoit un peu tronçonnée .
Auffi prenoit - elle foin de s'en excufer
en ces termes .
Pardonnez , belle Iris , à la main
indifcrete
Qui
GALANT. 1
Qui m'a renduë ainfi de forme peu
complete.
La feptiéme parloit doctement;
& à l'exemple du Moucheron qui
alla fe perdre dans l'oeil d'une
Belle , elle témoignoit par ces
quatre Vers fe vouloir faire un
noble deftin .
Vn Moucheron jadis s'ennuyant de
la vie ,
Pour fe faire un Cercueil , choifit
l'ail de Sylvie.
Mon fort feroit cent fois plus
beau ,
Si la bouche d'Iris devenoit mon
tombeau.
II
Il y en avoit encor plufieurs
qui parloient feparément ; & enfin
on voyoit un plus grand Lifteau,
étendu fur quantité d'autres
moins
16 MERCURE
moins groffes que les premieres .
Ces Vers y eftoient écrits.
Nos plus doux veux feroient d'honorer
vos mérites ,
Mais de noftre impuissance il faut
nous confoler.
Vous jugez bien Iris qu'eftant encor
petites ,
Ce n'estpas à nous à parler.
Tout cela fournit de divertiſfement
le refte du jour ; & dans
chaque vifite que reçeut la Dame,
on examina qui pouvoit eftre
l'Autheur d'une Galanterie fi
bien entendue.
Les Ouvrages d'éloquence
vous ont toûjours plû , & c'eſt
par cette raison que je me tiens.
affuré de vous faire un Préſent
confidérable , en vous envoyant
le Remerciment qu'a fait Monfeur
GALANT. 17
hieur Guyonnet de Vertron à
Meffieurs de l'Académie Royale
d'Arles, qui l'ont reçeu dans leur
Compagnie. Voicy en quels ter
mes ce Remercîment a efté tonçeu.
MESSIEVR
ESSIEVRS ,
Quand je penfe aux grandes
perfections qu'un Académicien doit
avoir , je ne m'étonne plus que le
nombre des beaux Efprits foit fi
petit , & je ne sçaurois affez eftimer
ma fortune , d'avoir efté mis
au rang de ces illuftres. Mais que
dis -je ? Neft-ce point faire tort en
quelque façon à ces rares Génies
qui m'ont proposé à vostre Académie
Royale , que d'attribuer à la
Fortune ce que vous ne donnez
jamais qu'au mérite ? Non Meffieurs.
Leurs louanges ne font point
intereffées. Ce ne font point des
traits
18 MERCURE
traits de politique, ny des jeux d'efprit
, pour exercer leur éloquence
Sur un fujet mediocre . J'avoue que
la caufe de fes louanges eft une
amitiégenereuſe , ou un esprit prophetique
, qui les a engagez à parler
de moy en des termes fi obligeans
, & mefme fi forts . Ils ont
preveu par mes defirs preffans , par
mes occupations continuelles , qu'un
jour je me rendray digne de la
qualité éminente d'Académicien.
Ces grands Hommes ont jugé des
Suites par quelques heureux commencemens
, c'est à dire , par les
Ouvrages que j'ay en l'honneur de
présenter au Roy , & à Monfeigneur
le Dauphin , fous les aufpices
de Monfieur le Duc de Montaufier
, Duc auffi éclairé quefage ,
& un des plus illuftres de noftre
fiecle. Quel prompt changement en
moy , Meffieurs , depuis que vous
m'avez
GALANT. 19
m'avez fait l'honneur de me recevoirparmy
vous ! le fens déja mon
imagination plus vive , mon eſprit
plus libre , ma mémoire plus heureufe
, mon expreßion plus riche,
mon ftile plus fort . Ie m'apperçois
par experience que ma Langue eft
plus diferte , que ma Mufe eft plus
féconde , que les ouvrages me coûtent
moins , & font plus finis . Dites
- moy ,je vous prie Meffieurs, d'où
vient cet heureux changement? Ah,
c'eft fans doute un effet de voftre
influence , une effufion que vous
ave faite en moy de vos lumieres.
Ie fens mefme qu'infenfiblement
voftre Art a corrigé beaucoup de
défauts , que la Nature , par une
conduite fecrete , fage , & admirable
, fembloit avoir mis en moy par
plaifir , pour vous donner la gloire
d'avoir achevé fon Ŏuvrage , &
pour me faire valoir davantage
aupres
20 MERCURE
aupres de vous , par mes défauts ,
pareils aux ombres qui relevent infiniment
les couleurs dans la Peinture
, pareils aux taches qui donnent
encor plus d'éclat aux Aftres. Je
vous admire en moy , & je m'admire
en vous, Meffieurs. Vos lumieres ont
diffipé une partie des tenebres de
mon efprit. Vos perfections en ont
effacé quelques taches , & celles
qui restent ne me défigureront
point.
Vous témoignez avoir de lajoye ,
Meffieurs , de m'avoir reçeu dans
voftre noble Compagnie , & vous
approuve par vos éloquentes Lettres
le choix de vostre illuftre Protecteur
, que j'ofe àprefent nommer
le mien.
Il mefemble queje l'entens repeter
ces paroles. Si l'on me donne la
Sageffe à condition de la tenir
enfermée , je la rejetteray comme
inuti
GALAN T. 21
inutile , car le plus grand fruit
que l'on puiffe tirer de l'efprit, de
la vertu , & de toutes fortes de
perfections , eft de les communiquer
à tout le monde . C'eft fur
fes fages & belles maximes , Meffieurs
, que vous m'avez donné une
Place dans votre Académie Royale,
qui eft , pour ainsi dire , l'affemblee
generale des Etats , des Sciences ,
& des Vertus , puis qu'elle peut fe
vanter avec justice d'avoir des
Grammairiens verfez dans toutes
les langues fans confufion , des Orateurs
agreables fans affectation ,
des Poëtes charmans ,des Hiftoriens
habiles , des Philofophes admirables
. On voit dans vostre augufte
Compagnie des Ecclefiaftiques dont
la vie eft fans reproche , & la dotrine
exempte defoupçon . Elle fait
voir des Courtifans accomplis . Elle
propofe pour modelles d'équité des
Fuges
22 MERCURE
,
L'un
Fuges éclairez , qui n'ont point
d'autres interefts en recommandation
que ceux du Prince , & de fes
Sujets. Mais fur tout elle fournit
de ces Hommes divins , quifçavent
accorder l'exercice des Armes avec
la pratique des beaux Arts , & ce
qui eft encor plus rare , avec celle
de toutes les Vertus ; à l'exemple
de noftre illuftre Protecteur
des principaux ornemens de l'Académie
Françoife , & de la Cour.
On voit plufieurs de nos Académiciens
dans le temps de la guerre ,
porter les armes avec ardeur, &
dans le temps de la paix, employer
leurs mains guerrieres , pour marquer
les actions heroïqnes de l'incomparable
LOUIS , apres en avoir
efté les témoins genereux . Ces éloquens
& braves Capitaines montent
außi agreablement à la Brêche
qu'au Parnaffe. Ils parlent auſſi
éloquem
GALAN T.
23
éloquemment dans les Académies,
qu'ils commandent fagement dans
les Armées. En un mot , noftre Académie
apprend à cueillir les Lauriers
de Mars , auffi bien que ceux
d'Apollon.
Qui ne fçait à prefent que
Louis LE GRAND pour recompenfer
vos fervices , a donné à voftre
Académie feule le furnom de
Royale , que les autres ne prennent
que par ufurpation ? Quine Scait
encor qu'il a genereufement accordé
à la noftre les mémes honneurs , &
les mefmes privileges qu'à l'Académie
Françoife, & qu'il luy a fait
part comme à elle , du Scean de l'Immortalité?
Je ne fçaurois mieux finir ce
Difcours , Meffieurs , que par noftre
charmant Protecteur , qui a mis la
Beauté & la Vertu , l'Art & la
Nature , la Paix & la Guerre, dan
นท
24
MERCURE
une intelligence , dont tous les fiecles
paffene nous sçauroient fournir
d'exemples , & qui fera l'admiration
de tout le monde. On ne
fçauroit douter aprés cela , Meffieurs
, qu'il ne foit l'Apollon de
nostre Académie Royale , puis qu'il
nous communique toûjours defi éclatantes
lumieres , lesquelles répanduës
également fur chacun de nous,
font voir plus clairement fes grandes
perfections . Chantons &repétons
fans ceffe ce Vers admirable,
qui fait fon éloge & le nostre.
Solemque fuum fua fydera norunt.
Le 5. de ce mois , Monfieur
d'Eaubonne , Confeiller au Parlement
, épousa Mademoiſelle
de
Pomereu , Fille de Monfieur de
Pomereu que nous avons veu
Maistre des Requeſtes , & Préfident
GALANT.
25
dent du Grand Confeil , & qui eft
aujourd'huy Prevoft des Marchands
& Confeiller d'Etat . Elle
eft Niéce du Capitaine aux Gardes
de ce mefme nom , fi connu
par les grandes Feftes qu'il donne
dans tous les lieux où il fe rencontre
, & Petite Fille de Monfieur
de Pomereu , qui a eſté
trente - cinq ans Premier Préfident
du Grand Confeil. Le nom
d'Eaubonne que porte le Marié,
luy vient d'une Terre qui eft
dans fa Maifon depuis tres - longtemps.
Il s'appelle le Fevre ; furquoy
vous remarquerez qu'il y a
plufieurs Familles confiderables à
Paris de ce mefme nom , & qui
cependant ne font point de celle
de Monfieur d'Eaubonne . Ce font
Meffieurs le Fevre de Laubriere ,
le Fevre de la Falüere , le Fevre
de la Barre , & le Fevre de Cau-
Aonst 1680.
• Beb
B2
26 MERCURE
martin.Ce dernier acu un Grand-
Pere Garde des Sceaux . La Maifon
de celuy dont je vous apprens
le Mariage , s'eft établie dans la
Chambre des Comptes il y a plus
de trois cens ans. En ce temps- là,
lors qu'il fe préfentoit une Affaire
de conféquence à juger , où le
Roy pouvoit eftre intereffé pour
fes deniers , deux Conſeillers du
Parlement l'alloient raporter au
Bureau de cette Chambre. Ainfi
le Procés qu'il y eut en 1360 .
entre Meffieurs les Prevoſt des
Marchands & Echevins de Paris ,
& un Financier nommé Bernard
Belnati , pour le payement
de
l'Hoftel de S. Paul, que le Duc de
Normandie Regent du Royaume
avoit acheté du Comted'Etampes,
pour le Roy , fut raporté à la
Chambre , où les Archives font
foy qu'Olivier le Fevre eftoit un
des Juges.
n Les
ܪ
GALANT. 27
Les Defcendans de cet Olivier
pafferent en Picardie , où ils ont
exercé fucceffivement la Charge
de Tréforier de France avec beau.
coup de réputation », dans un
temps où n'y ayant encor que
deux de ces Charges en cette
Province, elles eftoient dans leur
plus grand luftre . C'est ce qui a
fait croire à quelques - uns que
cette Maiſon tire fon origine de
Picardie, & qu'elle doit fon commencement
à un Adam le Fevre,
qui avec la Charge de Tréforier
de France, eut beaucoup de Commiffions
honorables fous François
II. & fut fort connu fous le nom
du General le Fevre.
Il laiffa pour Fils Olivier le
Fevre , Seigneur d'Ormeffon ,
d'Eaubonne , & de Lezeau , Bifayeul
de Monfieur d'Eaubonne
d'aujourd'huy. C'eftoit un tres-
Bij
28 MERCURE
*
bel- efprit , & un Homme infatigable
dans le travail. Il fut Intendant
des Finances , apres en avoir
exercé les plus belles Charges
avec une égale fatisfaction de la
Cour & du Peuple , & les avoir
prefque toutes réunies en fa perfonne
, du temps de Charles I X.
& de Henry III. fous lequel il
fut Préfident en la Chambre des
Comptes ; & comme il y avoit une
Loy qui défendoit d'y recevoir
aucune Perfonne qui puft eftre
recherchée , quoy que le Roy
Henry III. luy euft donné des
Lettres Patentes pour l'exempter
luy & fes Heritiers de ces fortes
de pourſuites , il ne laiffa pas de
faire afficher , que fi on croyoit
que par malice , par furprife , ou
par l'accablement des affaires , il
euft commis quelque faute , on
vinft en avertir la Chambre des
Comptes,
GALANT. 29
Comptes, afin qu'il puft fatisfaire
ceux qui s'y trouveroient intereffez.
L'exemple eſt rare . Auffi le
Roy avoit- il une entiere confiance
en fa probité ; & lors qu'au
Confeil tenu à Moulins pour la
fupreffion de plufieurs Offices
comptables , il falut choisir quel
qu'un pour les exercer, ce fut luy
qu'on chargea de cet Employ.
Son Alliance eftant recherchée
par les plus puiffans du Royaume,
Jean de Morvilliers , Evefque
d'Orleans , Garde des Sceaux du
Royaume , luy donna en mariage
Anne d'Aleffo fa Niéce , dont il
eut plufieurs Enfans , & trois Fils
entr'autres , à qui il donna une
Charge & une Terre àchacun en
les mariant.
Olivier le Fevre , Seigneur
d'Eaubonne , Préfident en la
Chambre des Comptes , Ayeul
B iij
30
MERCURE
de celuy qui a donné lieu à cet
Article, fut l'aîné des trois .
Le fecond , qui commença la
Branche de Monfieur d'Ormeffon
, s'appelloit André le Fevre .
Il eft mort âgé de 89. ans , Doyen
des Confeillers d'Etat , apres
avoir efté Conſeiller, Maiſtre des
Requeftes, Directeur des Finances
, & confeiller d'honneur au
Parlement .
Le troifiéme eft Nicolasle Fevre
, Seigneur de Lezeau , qui a
efté Confeiller,Préfidentdes Requeftes
du Palais , Maiſtre des Requeftes
, Confeiller d'Etat , & qui
en éft encor le Doyen à l'âge de
99. ans.
1 Je reviens à Olivier leur aîné.
Il époufa Marie Hannequin , Fille
de Monfieur Hannequin Préſident
à Mortier , & de Marie-
Brulart. Cette Marie Hannequin
eftant
GALANT. 31
eftant Veuve de Monfieur le Préfident
d'Eaubonne , fe maria en
fecondes Nôces à Amé de la
Marck, Comte de Braifne, Fils de
Charles Robert,Duc de Bouillon ,
& d'Antoinete de la Tour. Elle
n'eut aucuns Enfans de ce dernier
Mariage. Il en eftoit forty
plufieurs du premier. Les deux
Ainez furent André le Fevre ,
Seigneur d'Eaubonne qui mourut
Confeiller au Parlement, fans
avoir efté marié ; & Jean- Baptifte
le Fevre , Seigneur de Boisbouzon
, Maiſtre des Comptes , qui
devint Seigneur d'Eaubonne
apres la mort de fon Frere, & qui
avoit épousé Catherine de Verthamon
, Fille de François de
Verthamon Confeiller de la
Grand'Chambre & Soeur de feu
Meffieurs de Verthamon le Confeiller
d'Etat & le Confeiller d'EB
iiij
3.2 MERCURE
glife , du Pere Verthamon Provincial
des Jefuites , & de Marguerite
de Verthamon , mariée
en premieres Nôces à Monfieur
Voilin, Pere du Confeiller d'Etat,
quia efté Prévost des Marchands ,
& en fecondes Nôces , à Monfieur
de la Bafiniere , Treforier de l'Epargne
, Pere de Monfieur de la
Bafiniere d'aprefent .
D'onze Enfans qu'a eus ce
Jean -Baptifte le Fevre , il y en a
cinq qui font morts fort jeunes ,
& quatre qui ont renoncé au
monde.Les deux qui y font reftez ,
font une Fille mariée à Monfieur
Urbain le Goux de la Berchere ,
Maître des Requeftes , dont le
Pere eftoit Premier Préfident au
Parlement de Dijon , & qui eft
Frere de Monfieur l'Evefque de
Lavaur,de feuë Madame la Comteſſe
d'Eſtaing , de Madame le
Coq
GALANT.
33
Coq de Goupilliere , & de Madame
la Marquise de Boury ; &
un Fils , qui eft celuy qui vient
d'époufer Mademoiſelle de Pomereu.
Il peut fe vanter d'avoir
dans fes Alliances des Ducs &
Pairs , Maréchaux de France ,
Comtes, Marquis , Chevaliers de
l'Ordre , Gouverneurs de Provinces
, de Places , & des Lieutenans
Generaux d'Armées ; trois
Ambaffadeurs , des Chanceliers ,
Gardes des Sceaux, Premiers Prefidens
, à Mortier , & un grand
nombre de Confeillers , de Maîtres
des Requeftes , & de Confeillers
d'Etat . Mais l'Alliance dont
Mr. d'Eaubonne fe glorifie davantage
, c'eft d'eftre Petit- Neveu
de Saint François de Paule,
Fondateur de l'Ordre des Minimes.
Ce faint Homme ayant efté
appellé de Calabre à la Cour de
B v
34 MERCURE
Louis XI. pour y demeurer, fit venir
d'Italie une de fes Soeurs ..
Quoy qu'elle fuft pauvre, & d'une
affez obfcure naiffance ,le Roy
la maria à un d'Aleffo qui eut
pour Fils Jean d'Aleffo, Seigneur
d'Eragny , Maistre des Comptes..
Ce Jean d'Aleffo , Neveu de S..
François de Paule , laiffa de Marie
de la Sauffaye fa Femme , une
Fille appellée Anne d'Aleffo .
C'est celle que je vous ay dit,
qui eftoit Niece de Jean de Morvillers,
Evefque d'Orleans , Garde
des Sceaux , & qu'il maria à
Olivier le Fevre, Seigneur d'Or.
meffon , d'Eaubonne , & de Lezeau
, Intendant des Finances, &
Préfident en la Chambre des
Comptes.
En vous envoyant la derniere
fois une Lettre en Vers d'Iris à
Tircis, je vous promis de vous en
faire
GALANT. 35
faire voir la Réponce . Non feulement
je vous tiens parole , mais
j'y adjoûte une autre Réponce
de la Belle au Cavalier . Si le tour
galant de la premiere a pû meriter
toutes les louanges que vous luy
donnez , je fuis affuré que ces
deux dernieres vous feront tomber
d'accord , qu'il doit y avoir
quelque Montagne voifine de
Troyes , où les Mufes fe communiquent
à leurs Favoris.
86 3 888 FOES : 33BEBBRS - 863
TYRCIS A IRIS..
I vous avez , Iris , du panchant
à m'aimer, S'
Pourquoy contraindre vostre envie
?
Pour un peu de galanterie
Faut-ilfi fort vous alarmer?
Ge
36 MERCURE
Ce n'est pas un grand mal de fe
8laißer charmer
Par tout ce que l'on voit d'aimable,
Et je dois peu rougir , fije ne fuis
coupable
Que pour avoir un coeur trop tendre
à s'enflâmer.
Lors que mon amour ſepartage,
Pourquoy le vostre en devient il
jaloux?
Je voudrois bien pouvoir n'aimer
que vous,
Mais comment empefcher que mon
coeur ne s'engage ?
Si mes yeux tout remplis de vos
traits les plus doux ,
Vous peignent à ce coeur par un rapport
fidelle,
Toute charmante & toute belle ,
Ces yeux , ces mefmes yeux ,
guides de mes pas,
Avec un pareil avantage,
les
De
GALANT.
37
De toute autre Beauté me préfentant
l'image,
Enfont agir fur moy les plus brillans
appas.
Hé, comment ne s'y rendre pas?
Ce n'est pas que mon coeur aveugle
en fa tendreffe ,
De toutes les beautez ne diftingue
le prix.
De quelque Objet qu'il foit épris,
L'un plus que l'autre l'intéreſſe .
Quoy qu'il leur rende à tous l'encens
qui leur est dû,
Iris fera toujours la plus aimable;
Et comme elle eft à nulle autre femblable
,
Son merite jamais nefera confondu.
Mais s'il faut , du moment qu'on
adore une Belle ,
N'avoir plus des yeux que pour
elle ,
Et
3.8 MERCURE
Et fur un air tranfy réglant tout ce
qu'on fait,
Toujours preft de mourir , toûjours
noyé de larmes,
Toûjours vivant dans les alarmes,
D'unefiere Beauté devenir le joüet,
Franchement , ce n'est point mon
fait.
୧୫ : ୨୬
Gemiffe qui voudra , chacun afa
méthode.
Pour moy , quand il s'agit de choisir
un Métier ,
F'envisage le plus commode.
S'ilfaut aimer,j'aime à la mode,
Et mon amour est toûjours cavalier.
Quoy ? devant un objet que mon.
coeur idolâtre ,
L'irois , mog, fottement faire le lan
goureux ?
Non , non , Iris , pour eftre heureux
,
Five
GALANT. 39
Vive un amour un peu follâtre.
Faut- il aimer ? aimons fans embaras.
Confidere tout icy- bas..
Comme il n'eft rien qui n'aime,
Il n'eft rien tout de mefme
Qui ne partagefes appas..
Voyez comme dans un Parterre
La Tulipe entre mille Fleurs
Brillant par fes vives couleurs,
Aime à voir que les Vents par une
rude guerre
,
Se difputent le droit de luy faire la
cour:
On fçait que le Zéphire a fon premier
amour;
Mais voit- on que d'aucun elle abhorre
l'hommage ?
Non, non , lors que Borée , ou lesfiers
Aquilons ,
Répandus dans les environs,
Viennent en follâtrant baiser cette
Volage ,
Elle,
40
MERCURE
Elle , faite à ce badinage,
Qui montre l'ardeur de leursfeux ,
Pour les irriter davantage,
Evite en fe courbant leurs efforts
amoureux ;
Mais dés que ces Galans fougueux ,
Rallentiffant leur violence,
Font taire leurs Joûpirs trop longtemps
rejettez,
Alors fe repentant de fon indiférence
,
La Belle avec impatience
Se releve , & cherchant les Amans
rebutez ,
Court apres les baifers qu'elle avoit
évitez
16463)
Mais la Rofe, Iris , je vous prie,
Cette aimable Reyne des Fleurs,
Fait elle tant la rencherie?
La voyez vous fur fa tige fleurie
Faire le choix de fes Voleurs ?
Quand un indigne Objet de fon Trône
l'arrache, FaitGALANT.
4I
Fait - elle aucun effort pour repousfer
la main ?
Chacun ,fans qu'elle croye en recevoir
de tache,
La prend quand il luy plaift , & la
met dans fon fein.
(63)
Mais pourquoy tant chercher , Iris,
à me défendre ?
Le brillant Dieu du Iour , ce Soleil
éclatant,
Des Amans le plus beau , le plus
chaud, le plus tendre,
N'est- il pas le plus inconftant ?
On diroit à le voir dans fa riche
parure
Etaler fon éclat à toute la Nature,
Et parfes petillans regards
Ietterle feu de toutes parts,
Qu'ilcherche,dans les bras de quelque
illuftre Amante,
Afoulager l'ardeur du feu qui le
tourmente .
Mais
4.2 MERCURE
Mais quefait apres tout ce radieux
Amant ?
S'il brûle, c'est pour tout le monde,
Ilfe promene inceffamment,
Et dans fa courfe vagabonde ,
Changeant prefque à chaque moment
,
Semble nous dire à tous par une
voixfecrete ,
Gardez - vous d'aimer conſtamment
,
Un trop long amour inquiete...
Voyez chaque Belle
ment
Point de felicité parfaite.
autre-
C'est ainsi que l'on aime aux
Cieux.
Mortels, imitez nos exemples ;
Ceux à qui vous dreffez des
Temples ,
S'ils eftoient plus conftans , ne
feroient pas heureux.
REPON
GALANT. 43
REPONSE
D'IRIS A TYRCIS.
TIreis
inge;
Ircis , vous eftes donc volage
,
Et vous enfaites vanité.
Que fert d'excufer tant voftre legereté?
Vous le voulez , enfaut- il davantage
?
Pourquoy tant de comparaisons ?
Le Soleil & les Vents , la Tulipe &
les Rofes ,
Ce font là defort belles chofes,
Mais ce nefont pas des raifons.
Pour rendre l'inconstance aimable
& legitime ,
Ouy, cherchezpar tout icy- bas
Des Compagnons de voftre crime,
Tyrcis , je ne l'empefche pas .
Mais
44 MERCURE·
Mais lors qu'à ce défaut voftre
humeur eft portée ,
Pour luy donner quelque couleur ,
D'une chafte & modefte Fleur,
Faut- il en faire une effrontée ?
Perfide , voyez-la fidelle en fon
amour
Faire honte à vôtre inconftance.
Si tous les Vents luyfont la cour,
Voit-on qu'elle ait pour eux la moindre
complaisance ?
୧୯୨୭
Voyez comme des feuls Zephirs
Ecoutant les tendres foupirs ,
Ellejoue avec eux, &follâtrefans
ceffe.
Si quelqu'autre vent la careße,
La Belle fe débat , fuit , & fait mille
tours ,
Et n'ayant plus d'autre recours
Contre ces Importuns qui luy livrent
la guerre,
Elle aime mieux.fe jettant contre
Soüil
terre,
GALANT. 45
Souiller ce qu'elle a de beautez,
Que d'écouter ces Emportez.
cy
Auffi dans la Saifon nouvelle,
Dés que le Zéphir de retour
Vient luy prendre un baifer pour
prix de fon amour,
La Tulipe en devient plus riante &
plus belle,
Et parfon vif éclat attire tous les
yeux.
Mais quand ces Amansfurieux
Ontfoûpiréfeulement aupres d'elle ,
La Belle auffitoft de dépit,
Sepaffe, fe fane, & périt.
Que fi vous prenez pour modelle
Le volage Phébus , & fes feux inconftans,
Voyez ce qu'ont d'horreur pour luy
toutes les Belles,
Et foyezfage à fes dépens.
En vain d'un bel objet meditant la
conquefte ,
Il
46 MERCURE
Ilprétend l'échauffer de fon ardent
regard ;
Auffitoft qu'on le voit, on luy tourne
la tefte ,
Et dés qu'il paroift quelque part,
C'eft affez pour troubler la Fefte.
୧୯୨୬
Que fi ce Galant effronté,
Caché fous unfombre nuage ,
Paroiffant tout-à-coup , Surprend
quelqueBeauté,
On la voit auffi-toft fe cachant le
viſage ,
En rougir comme d'un outrage.
Enfin , depuis le temps qu'ilfait le
tour des Cieux ,
Quoy qu'il soit le plus beau des
Dieux ,
Et qu'à mille Beautez on l'ait veu
rendre hommage ,
Il n'en apu trouver qui puft fouffrir
fesfeux ;
Jufte punition d'un coeur qui fe partage.
Que
GALANT .
47
Que fifans rendre aucuns combats.
La Rofe , des Fleurs la plus belle,
A d'indignes Objets prodigue fes
appas ,
Du moins elle en rougit ; mais vous,
Tyrcis, helas !
Mille fois plus effronté qu'elle,
Vous vous donnez à tous , & n'en
rougiffelpas.
Il eft divers lieux en France,
où en certain jour marqué , on
vient difputer le Prix propofé
pour l'Arquebufe. Cet exercice
eft d'autant plus eftimable , qu'il
peut fournir quantité de Gens
adroits. Le concours a efté grand
à Chauny , pour certe Fefte qui
en a fait le Divertiffement public
depuis fix femaines. Il y eut quatre
Pantons avec un Prix pour
chacun de ceux qui les remporterent
. Ce Prix fe partage par
Loute
48
MERCURE
toute la Bande dont eft celuy qui
a gagné le Panton . Je ne fçay,
Madame, fi ce mot vous eft connu
Panton n'eft autre chofe qu'u
ne maniere de Tableau quarré ,
fait de bois , ou d'un carton fort
épais,au milieu duquel il y a un
petit rond avec une aiguille
qui marque fon centre . Celuy
qui approche le plus pres
de cet.
te aiguille gagne le Panton . Outre
les quatre Prix qui font partagez
par toute la Bande , il y a
une Epée à garde d'argent pour
celuy qui a fait le plus beau coup .
Le jour ayant efté affigné pour
s'affembler à Chauny , quantité
de Villes y députerent des Bandes
compofées de plufieurs Arquebüfiers
les plus adroits qui ſe
preſenterent . En voicy la Liſte.
Fere en Tartenois , y envoya
fix Arquebufiers.
Mon
GALANT. 49
Mondidier, huit.
Compiegne, fept.
Bar fur Aube, quatorze.
Soiffons, deux Bandes, chacune
de dix - huit.
Peronne, huit.
Châlons , neuf.
La Ferté au Col, cinq .
Colommiers , quatre.
Crefpy, neuf.
Saint Quentin , treize.
Rheims ,
quatorze.
Laon , douze.
Dormant , un.
Chauny, treize .
Chafteau -Thierry , fix..
Noyon , dix - fept .
Ham , quatre .
Pont Saint Maixant, quatre.
Chauny gagna le premier
Panton la premiere Bande de
Soiffons , le fecond ; Rheims , le
troifiéme , avec l'Epée à garde
Aoust 1680. C
MERCURE
d'argent ; & Chasteau . Thierry
le quatrième. Bar fur Aube eut
le Bouquet.
Ces Spectacles attirant ordinairement
la curiofité des Etrangers
qui fe trouvent dans les Villes
où on les donne, caufent quelquefois
des engagemens qui femblent
conduits par la deftinée.Ce
que je vay vous conter en eſt une
preuve .
Un Homme de qualité , Marquis
à bon titre, eftant appellé en
Languedoc pour un Procés d'importance
, arriva fur le mîdy à
Montpellier le Lundy des Feftes
de la Pentecofte. Il y connoiffoit
un Officier des plus confiderables
de la Ville, qui ayant de grandes
habitudes au Parlement de
Toulouſe luy devoit donner des
Lettres de recommandation
quil venoit prendre en paffant.
Auf
GALAN T.
51
Auffitoft qu'il eut dîné , il fortit de
l'Hoftellerie où il eftoit defcen
du , & alla chercher cet Officier
. En entrant dans une af
fez grande Ruë , il y vit beaucoup
de monde affemblé des
deux coſtez, & entendit auffitoſt
des fanfares de Trompetes , qui
ſe meflant au bruit des Tambours
, invitoient le peuple à fe
rendre Spectateur d'une Cavalcade
qui fuivoit . Douze Violons
& fix Hautbois , joignoient leurs
accords à cette harmonie guerriere,
& tout cela précedoit quantité
de Gens , la plupart à rouges
trognes , & d'une mine auffi extraordinaire
qu'il en eut jamais
paru . On les voyoit marcher deux
à deux juſqu'au nombre de deux
cens montez chacun für fa
Mule ou Cheval tres-bien étrillé,
portant un Panache fur la tefte ,

Cij
52
MERCURE
& ayant la Mufeliere & tout le
Harnois orné de Rubans . Ils avoient
tous des Jufte- à- corps à galon
d'or ou d'argent,des Tours de
plumes , de riches Echarpes , des
Bas de foye , des Souliers fort propres
, l'Epée au côté, & un foüet à
la main dont le manche eſtoit auſſi
garny de rubans de differentes
couleurs. Apres eux venoit un
Homme vétu de Brocard avec.
une Aigrete à fon Chapeau , &
des Plumes blanches , rouges, &
bleuës . Il eftoit porté fur un Chariot
fait en Tonne , avec quanti .
té de branches de Laurier , & un
grand nombre de Banderoles de
toutes couleurs . Pendant la Marche
, tous ces Cavaliers , dont je
viens de vous repréfenter la
figure,faifoient un cliquetis continuel
de leurs Foüets , qui avec
le bruit des Clochettes , attachées
au poitrail de leurs CheGALANT.
53
vaux, formoit une espece de Mufique
qui n'avoit jamais êté en
tenduë . Cette nouveauté obligea
le Marquis de s'arréter, & à peine
eut il veu paffer les premiers, qu'il
demanda quelle étoit la cauſe de
cette Fefte. On luy répondit que
tous les ans les Charretiers de la
Ville & des environs , s'affembloient
à pareil jour , que ceux
qu'il voyoit , s'eftoient rendus le
matin à pied dans l'Eglife des
Cordeliers de l'Obſervance , pour
y faire leurs offrandes felon la
coûtume, & que cette méme coûttume
les engageoit à fe promener
l'apreſdinée ainfi à cheval dans
toutes les Ruës, pour y mener leur
Roy en triomphe. Le Marquis
trouva la Cerémonie bifarre , mais
il ne demeura pas en état de l'examinerentiere,
Un autre Objet luy
frapa les yeux. Comme les Fené-
C iij
54
MERCURE
ftres eftoient remplies de Spectateurs
, ainfi que la Ruë , il les arrefta
fur une jeune Perfonne dont
la beauté l'ébloüit . Elle eftoit
brune , avoit les yeux noirs , la
bouche admirable , le tour du
vifage un peu ovale , & le teint
fi éclatant , que quoy qu'elle fuft
au milieu de plufieurs Dames affez
brillantes , il eftoit impoffible
de ne la pas diftinguer . Un
agreable foûrire luy preftoit de
nouveaux charmes quand elle
parloit, & de la maniere dont elle
eftoit faite , on euft dit que les
Graces & les Amours fe fuffent
unis pour étaler tous leurs agrémens.
Dés que le Marquis l'eut
apperçeuë , il ne vit plus qu'elle .
Tous les regards luy furent donnez
, & dans l'impatience de la
connoiftre , il entra bien - toft en
converfation fur fon chapitre ,
avec
GALANT.
53
de
avec le plus apparent de ceux qui
l'environnoient. Ce qu'il apprit
de fes belles qualitez , & de l'eftime
generale qu'on avoit pour elle ,
augmenta fort les fentimens d'admiration
que fa beauté luy avoit
déja caufez. Il fçeut pour l'effentiel
, qu'elle eftoit Fille d'un Gentilhomme
de Montpellier , qui
avoit plus de naiffance . que
fortune , qu'elle avoit reçeu longtemps
les affiduitez d'un Cava
lier qui paffoit dans le Païs pour
un Party affez important ; qu'u
ne Parente plus riche qu'elle ,
qui luy en devoit la connoiffance ,
avoit fi bien fait par fes intrigues,
qu'il s'eftoit réfolu à la préferer ;
que ce mefme jour on s'affembloit
chez cette Parente pour
figner leurs Articles de Mariage;
que toutes les Dames qu'il voyoit
fi propres eftoient de cette
Ciiij
56
MERCURE
>
Affemblée ; qu'il devoit y avoir
un magnifique Soupé , & que la
Belle dont il s'informoit en ayant
efté conviée , avoit voulu s'y
trouver au grand étonnement
de toute la Ville , qui s'intereffant
pour elle, foufroit avec peine
qu'elle fuft témoin des avantages
de fa Rivale. Le Marquis prit
feu fur ces circonftances . Il s'indigna
contre la Parente qui avoit
fi mal agy , & plaignant la Belle
dont il commençoit à eſtre charmé
, il voulut connoiftre de
quel caractere eftoit fon efprit ,
pour foûtenir avec fermeté un
incident de cette nature. Le peu
de fejour qu'il prétendoit faire à
Montpellier ne luy laiffant pas
le temps d'y former des habitudes
, voicy les moyens dont il fe
fervit pour le fatisfaire dés ce
mefme jour . Il dançoit fort bien ,
&
GALANT.
57
& fçachant que les plus confiderables
Perfonnes de la Ville , de
l'un & de l'autre Sexe , devoient
eftre du Repas qui fe donnoit
chez le Pere de la Parente apres
la cerémonie de la Signature , il
réfolut d'y aller en mafque fur les
dix heures du foir , & de s'introduire
par une Entrée galante de
feints Charretiers , dont la Feſte
quil voyoit luy fournit l'idée.
Tout eft facile quand on ne
veut point épargner l'argent.
La Belle s'eftant retirée de la feneftre
, le Marquis retourna au
lieu où il avoit laiffe fes Chevaux,
& pria le Maistre de l'Hoftellerie
de faire venir fix des plus
habiles Danfeurs qu'il pourroit
trouver. Les Danfeurs vinrent.
Le Marquis leur communiqua
fon deffein . Un d'entr'eux compoſa
un Air groteſque, fur lequel
C v
58 MERCURE
on fit des Pas. Ils furent étudiez ;
& le Marquis , qui tenoit le milieu
dans cette Entrée pour danfer
foul quelquefois , leur fit
connoiftre qu'il n'avoit rien
à apprendre d'eux . Il s'habilla
d'une maniere auffi galante que
propre , mit un Jufte - a- corps fort
riche , & ne reffembla au Perfonnage
qu'il voulut réprefenter,
que par la ruftique figure du
Mafque , & par le Foüet qu'il
tint en fa main . Les fix Danfeurs
prirent l'équipage des vrais Charretiers
dont on avoit veu la Marche
, & fi -toft que la Compagnie
fut hors de table , ils fe rendirent
au lieu où elle eſtoit aſſemblée ,
& y menerent douze Violons
mafquez comme eux , & veftus
tres- proprement . Ils furent reçeus
avec plaifir , & cette galanterie
eftant de la Fefte , on fe
rangeaGALANT.
59
rangea pour voir leur Entrée . On
n'eut pas de peine à reconnoiftre
les fix Danfeurs de la Ville . Il n'y
eut que leur Conducteur qui em+
baraffa . Sa taille & fon air ne convenoient
à aucun de ceux que
l'on foupçonnoit , & fa maniere
de danfer differoit fort de toutes
les autres . C'eftoit une legereté &
une jufteffe admirable dans fes
moindres pas. Tout cela le faifant
prendre pour un Etranger
, on ne pouvoit concevoir
par quel intereft il paroifloit dans
cette Affemblée. On queſtionna
les Violons , & comme aucun
d'eux n'en fçavoit le nom ,
ils ne fatisfirent les Curieux
qu'imparfaitement
. L'Entrée finie
, le Marquis demanda permiffion
de faire danfer les Dames.
La Maîtreffe du Logis , s'eftant
prefentée , luy dit fort civilement,
60 MERCURE
ment , que ne fçachant à qui on
parloit , on n'avoit rien à répondre
, mais que s'il vouloit fe démafquer
, on accepteroit volontiers
le divertiffement qu'il offroit.
La condition ne pouvant fe refufer
, il ofta fon mafque , & fit
voir un Homme de vingt-fept à
vingt- huit ans , tres -bien fait , &
portant fur fon viſage ces heureufes
marques qui font d'abord
connoiftre les Gens pour ce
qu'ils font nez. Vous jugez bien
avec quel attachement chacun
jetta fes regardsfur luy.L'Officier
dont il efperoit des Lettres de
recommandation étoit de la Compagnie.
Il vint l'embraffer , & en
un moment toute l'Affemblée apprit
par luy le rang du Marquis.
Il eftoit d'une Maifon tres- confiderée
, tant pour l'ancienneté
que pour le bien & les grandes
GALANT. 61
des alliances. Les Dames s'eftant
placées pour le Bal , ce fut au
Marquis à le commencer. Il prit
l'Accordée , & en ayant eſté
repris un peu apres , il mena danfer
la Belle qui eftoit la caufe du
déguiſement , & ne la quita plus
du reste du foir. Elle montra tant
d'efprit dans la converſation
qu'il eut avec elle, que fifa beauté
l'avoit furpris , il fut charmé
de fon entretien.On ne l'avoit jamais
veuë fi enjoüée , & il n'y eut
perfonne qui ne demeuraft perfuadé
qu'elle s'eftoit trouvée
exprés au Régal , pour braver
ceux qui croyoient luy faire piece
. En effet on ne l'avoit priée d'y
venir , que parce qu'on fe tenoit
affuré de fon refus . Elle avoit
compris l'avantage qu'on en prétendoit
tirer , & pour ne la pas
laiffer à fon indigne Parente , elle
avoir
62 MERCURE
avoit efté bien aife de luy faire
voir qu'elle regardoit avec mépris
l'infidelité qu'on luy faifoit.
L'Amant qui l'avoit quitée , ne
s'y eftoit refolu que par des veuës
d'intereft ; & comme il ne luy
avoit pas ofté fon coeur en la trahiffant
, il eftoit au defefpoir de
la voir fi gaye quand le depit de
le perdre luy devoit caufer
quelque chagrin . Ce ne fut pas
le feul déplaifir qu'il eut . Les
Violons ayant attiré toute la Ville
, force jeunes Gens crierent
tout haut , que fon mauvais choix
vangeoit bien la Belle qu'il aban
donnoit. Cependant le Marquis
continuat à l'entretenir,y trouvoit
toûjours quelques nouveaux
charmes. Il ne s'aperçeut de leur
effet qu'apres que le Bal finy l'eut
arraché d'aupres d'elle. Il paffa
toute la nuit à fe reprefenter
ce
GALANT.
63
ce qu'il avoit veu , & malgré fa
premiere réfolution de ne s'arrefter
qu'un jour à Montpellier , il
luy fut impoffible de partir le lendemain
. Il alla voir l'Officier qu'il
connoiffoit , & comme la Belle
luy tenoit au coeur , il fit auffi - toft
tourner le difcours fur elle . L'Officier
qui eftoit de fes parens ,
vanta fi fort fon merite, que l'empreffement
de la revoir rendit
fa vifite beaucoup plus courte
qu'elle n'euft efté. Il courut chez
cette aimable Perfonne , & la
trouva , quoy qu'en habit negli .
gé , encor plus charmante qu'elle
ne luy avoit paru le foir precédent.
Sa Mere à qui il avoit fait
compliment pendant le Bal , le
reçeut avec toute la civilité qu'il
pouvoit attendre , & ayant appris
de luy qu'il alloit pourfuivre
un Procés au Parlement de
Toulou
64
MERCURE
Toulouſe, elle témoigna eftre fâchée
de ce que fon Mary eftoit
abfent pour huit ou dix jours ,
parce qu'il auroit pû luy donner
de tres- puiffantes recommandations
aupres de fes Juges.Le Marquis
ne balança point à dire qu'il
attendroit fon retour. Il a meſme
confeffé depuis qu'il appréhenda
qu'il ne fuft trop prompt, rien
ne luy eſtant plus fâcheux que
de s'éloigner d'un lieu , où il fentoit
que fon coeur avoit intereſt
de l'arrefter. Il profita de ce teps ,
vit affiduëment la Belle , & fut
bientoft convaincu que l'éclat de
fa beauté eftoit le moindre de
fes
avantages. Cet attachement
fit bruit. Toute la Ville fouhaita
qu'il euft effet, & ce fouhait
general
ayant fait ouvrir les yeux
au Cavalier qui avoit trahy la
Belle, il fe répentit cent fois d'avoir
GALANT.
63
voir préferé le bien à un mérite
fi univerfellement reconnu. Outre
la diférence des deux Perfonnes,
tant pour le brillant que pour
l'agrément, celle qu'il eftoit preft
d'époufer, avoit une humeur impérieuſe
, capable de rebuter le
plus patient ; au lieu que l'autre
eftant auffi douce
que civile , fe
faifoit aimer de tous ceux qui la
voyoient. Le Cavalier ne put réfifter
longtemps à fon repentir.
Quoy que les Articles fuffent
fignez , il fit offrir à la Belle rupture
entiere avec fa Parente , fi
elle vouloit confentir à l'écouter.
Toute autre qu'elle euft accepté
le party . Elle en tiroit de grands
avantages du cofté de la fortune ,
& c'eftoit d'ailleurs triompher
d'une Rivale, qui avoit esté affez
lâche pour luy voler un Amant.
On fe fervit inutilement de ces
raifons
1 66 MERCURE
raifons l'ébloüir . Elle oppopour
fa que le Cavalier l'ayant obligée
à luy ofter ſon eſtime , elle n'eftoit
plus en pouvoir de prendre
pour luy les fentimens qui luyferoient
deûs , fi elle ſe réſolvoit à
eftre fa Femme , & que ne fongeant
à fe marier que pour rendre
un Homme heureux , & l'eftre
elle- mefine , elle ne s'expoferoit
jamais aux bizarreries d'un
Inconftant. Cette réponſe fut
fceue du Marquis . Il la trouva
d'une Perfonne toute raifonnable
, & prit fon party contre fa
Mere qui fe déclaroit pour le
Cavaler. Je ne vous puis dire fi
la démarche que fit ce dernier,
fut connue de fa Maiftreffe, mais
entin ils fe broüillerent enfemble,
& foit que le Cavalier ne puft
fouffrir les hauteurs , foit qu'il efperaft
GALAN T. 67
peraft qu'en fe degageant , il
viendroit plûtoft à bout de fléchir
la Belle , il fit fi bien que les
Articles furent déchirez. La rupture
faite , il ne fongea plus qu'à
renoüer fa premiere intelligence.
Il voulut rendre vifite , & n'en
put obtenir la permiffion . Ce premier
refus ne l'étonna point. Il
avoit du bien , & c'eft un charme
qui adoucit toûjours la plus fiere.
Le Gentilhomme , Pere de la
Belle, revint quelques jours apres.
L'aflurance qu'il reçeut en arrivant
de la difpofition où le Cavalier
eftoit d'époufer fa Fille , luy
fit donner des ordres précis de le
traiter favorablement . Elle en fut
inconfolable , & le Marquis l'étant
venu voir le lendemain à
fon ordinaire , fut auffitoft informé
du fujet de fes chagrins. Ils
eftoient d'autant plus grands ,
qu'elle
68 MERCURE
qu'elle connoiffoit l'efprit de fon
Pere , qui eftoit ferme dans fes
réfolutions , & qui regardant ce
Mariage comme une affaire tresavantageuſe
pour ſa Famille , devoit
entrer difficilement dans les
raiſons qu'elle avoit de ne pardonner
jamais au Cavalier.Comme
le Marquis ne trouva point le
Gentilhomme chez luy , il eut
tout loifir d'examiner le coeur de
la Belle . Apres qu'il fut affuré de
fes veritables fentimens , il la pria
de le laiffer faire , adjoûtant qu'il
croyoit avoir un feûr moyen de
la garantir du malheur qu'elle
craignoit. Le Gentilhomme qui
entra dans ce moment , obligea la
Belle à fe retirer . Il avoit fçeu ce
que le Marquis attendoit de luy ,
& connoiffant fa Maiſon , il embraffoit
avec joye cette occafion
de le fervir. Il luy en fit les plus
obli
GALANT. 69
obligeantes proteftations , apprit
de quelle nature eftoit le Procez
qui le menoit à Toulouſe , & s'engageant
fort civilement à luy
porter les Lettres de faveur qu'il
fouhaitoit,le Marquis luy dit que
cette affaire luy eftant tres- importante
, il appréhendoit qu'il
n'écrivift pas affez fortement , s'il
ne recommandoit que les interefts
d'un Etranger , & qu'ainfi il
le fuplioit de le vouloir agréer
pour Gendre , afin que ce titre
luy fift mériter qu'il s'employaft
de tout fon pouvoir contre fes
Parties. Le Gentilhomme crût
mal entendre , tant il reſta étonné
de ce compliment ; mais enfin
les mefmes chofes luy ayant
efté
dites encor une fois en termes
auffi preffans que paffionnez, il
fic appeller fa Femme & fa Fille,
qui ne furent pas moins agreable
70 MERCURE
mentfurpriſes que luy d'un avantage
fi peu attendu . Le Marquis
les conjura l'une & l'autre de ne
point s'opposer à fon bonheur, &
fit connoiftre qu'il n'avoit gardé
un fi long filence , qu'afin de
mieux s'aflurer fi la Belle eftoit
auffi maîtreffe de fon coeur qu'elle
prétendoit . Cette nouvelle qui fe
répandit le lendemain par toute
la Ville , fut un coup de foudre
pour le Cavalier. Il s'éloigna auffitoft
, defefperé d'un malheur
qu'il s'eftoit causé luy mefme. Le
Mariage fe fit peu de jours apres .
Comme il y eut Affemblée , la
Belle en fit prier fa Parente , qui
n'ayant pas l'efprit auffi bien fait
qu'elle , refufa de s'y trouver. Jugez
quel fut fon chagrin de voir
que tour ce qu'elle avoit fait pour
nuire à cette aimable Perfonne ,
n'avoit fervy qu'à luy procurer
une
GALANT.
71
une fortune plus avantageuſe.
Jamais de plus magnifiques
Paroles n'ont efté employées pour
un Air à boire , que celles dont
l'illuftre Autheur qui me donnefes
Ouvrages depuis un an , a fait
le fujet de celuy qui fuit.
AIR A BOIRE.
I vous voulez me croire ,
Braves Guerriers Stv
Apprenez à mefer les Pampres aux
Lauriers.
Alexandre dont la mémoire
Vous rendjaloux & vous ſurprěd,
N'auroit pas eu le nom de Grand,
S'il n'euft jamais appris à boire.
Voila, Madame, de quelle ma
niere les Buveurs confervent entr'eux
la memoire des Grands
Hommes , tandis que les Amans
celé
72
MERCURE
celebrent celle de leurs Maiftreffes
par les tendres
les tendres marques
de leur fouvenir. Catulle qui a
immortalifé fa Lesbie, a fait paffer
jufqu'à nous le nom de Quintilia
par l'Epigramme qu'il adreffe
à Calvus , marquée 97. dans
fes Ouvrages . Un bel Efprit de
Nifmes l'a traduite ainſy.
TRADUCTION
DE L'EPIGRAMME
DE CATULLE.
Si quidquam mutis gratum, &c.
Siles Iles Morts dans la Sepulture
Tiroient de nos regrets quelquefoulagement
;
Si pleurer leur trifte avanture
Pouvoit leurprocurer le plaifir d'un
moment, Je
GALANT. 73
!
Je croy, Tircis , que ta Sylvie -
Se plaindroit beaucoup moins d'avoir
perdu la vie
Par le coup avancé d'unfunefte trepas,
Qu'elle ne fentiroit deplaifir dans
Soname,
De voir que tu nourris ta flâme
Du fouvenir de fes appas.
1187
Une autre Traduction d'un petit
Ouvrage du même Catulle ,
m'eft tombée entre les mains.Elle
a efté faite par le Fils d'un Auditeur
des Comptes de Dijon,
dont j'ay encor d'autres Pieces
galantes à vous faire voir , & qui
a fort agreablement étendu ce
qu'a fait ce Poëte fur la perte
du
Moineau de fa charmante Lefbie.
Tous ceux à qui Catulle eft
connu , fçavent ce que c'est que
Lugete, ô veneres Cupidinefque,& c.
Aoust 1680.
D
74
MERCURE
Vos Amies feront bien aifes de
l'entendre parler en noftre langue.
SUR LA MORT
DU MOINEAU
DE LES BIE.
Leurez, Graces , pleurez , APLenremmours
,
Vous , Mere des Plaiſirs , adorable
Deeffe,
Qui procure aux Amans d'heureux
jours,
Rendez- vous aujourd'huy fenfible
à la trifteffe.
Que les Danfes , les Ieux , les Ris,
& la Teuneffe,
De leur doux pafletemps , interrompent
le cours ,
Pour
GALANT.
75
Pour plaindre le malheur de ma
jeune Maiftreffe.
2
L'heureux Moineau, qu'elle aimoit
tendrement,
N'eft plus, & la Parque ennemie
Afans pitiédans un fatal moment
Coupé la trame de fa vie ;
Rien ne peut reparer la perte de
Lesbie,
Qui cheriffoit plus que fes yeux
Cet Oyfeau qui fembloit estre un
prefent des Dieux .
(643)
On le voyoit plein de reconoiſſance
Ne pouvoir un moment Supporter
fon abfence ;
Avec empreßement ilfuivoit tous
fes pas,
Et couroit apres elle
Comme un Enfant quifuitfa Mere
qui l'appelle,
Dans tous fes enjoûmens il avoit mil.
Dij
le
appas
6
76
MERCURE
Tantoft il badinoit fur la main de
Lesbie ,
Tantoft deffusfon fein il s'alloit repofer
,
Souvent par un bonheur pour moy
digne d'envie ,
Surfa bouche de rofe il prenoit un
baifer. A
୧୫ : ୨୭
Lors que cette aimable Maîtreffe
Faifoit voir à deffein une feinte
tristeffe ,
Ou fentoit en effet du plaifir dans
Son coeur,
Il s'exprimoit pour elle en fon petit
bramage ,
Etfembloit luy donner un tendre
A témoignage
Defajoye, ou defa douleur.
SE
A préfent dans l'horreur d'une nuit
detestable
,
Ilhabite ces lieux , où chacun àfon
tour
GALANT.
77
Doitfubir du Deftin l'Arreft irrevocable
,
Sans efperance de retour.
CE42)
Noire Divinité, Puissance inexorable
,
Quifoûmets la Nature à tes injuftes
Loix ,
Et détruis à nos yeux tout ce qu'elle
a d'aimable ;
Souverain des Enfers , puiſſes - tu
mille fois
Avec tes infernales Ombres,
Tous tes Spectres affreux & tes Cavernes
fombres ,
Rentrer dans le neant où tu fus autrefois.
୧୫: ୨୭
Tes ordres inhumains ont privé ma
Lesbie
De tout ce qui faifoit les plaifirs de
fa vie.
Diij
78 MERCURE
Petit infortune , malheureux Paffereau
,
Que je te porte envie ,
Et que dans ton malheur tonfort me
paroiftbeau!
16939
C'est pour toy que j'entens des la
naiffante Aurore
Soupirer chaque jour la Beauté que
j'adore.
C'est ton feulfouvenir qui caufe fes
Langueurs,
Et qui luyfait fouffrir de mortelles
douleurs ;
C'est pour toy que fes yeux fi doux,
fi pleins de charmes ,
Aforce de verfer des larmes ,
N'ont plus que des regards trifles
& languiffans ,
Et ne font qu'augmenter les maux
que je reffens.
On ne feroit guère à plaindre,
fi on ne faifoit jamais que des
pertes
GALANT. 79
cepenpertes
de cette nature . Il ne faut
qu'un peu de raiſon pour s'en
confoler , mais cette raifon devient
fouvent inutile , quand de
longues habitudes nous ont attachez
à des Perſonnes d'un merite
folidement étably, & que nous
fommes réduits à en eftre feparez
pour toûjours . Rien n'eſt
dant plus ordinaire . Chaque Famille
en fait tour à tour l'épreuve ,
& les plus conſidérables n'en font
pas exemptes. Nous le voyons
par la mort de Madame la Marquife
de Raray , arrivée au Palais
d'Orleans le 27. de l'autre mois .
Elle eftoit Tante de Madame la
Maréchale de la Ferté , & fortoit
de la noble & ancienne Maiſon
d'Angennes, dont je ne vous fais
point icy le détail genéalogique,
parce qu'il me meneroit trop loin ,
On y voit des Gouverneurs de
D iiij
80 MERCURE
Provinces , des Chevaliers des
Ordres , des Capitaines des Gardes
du Corps , des Grands - Maiftres
de la Garderobe , plufieurs
Evefques , un Cardinal , des Ambaffadeurs
Extraordinaires vers
l'Empereur & les Roys d'Efpagne
& d'Angleterre ; & pour dire
beaucoup en un feul mot , feuë
Madame la Ducheffe de Montaufier
eftoit de cette illuftre
Maifon. Madame la Marquife de
Raray, morte en fa73 . année , a
efté Gouvernante des Enfans de
feu Monfieur le Duc d'Orleans,
& s'eft acquitée de cette Charge
avec tout l'applaudiffement qui
eftoit deû à une Perfonne d'un
auffi grand merite que le fien .
Deux jours apres , c'eſt à dire
le 29. de Juillet , Marie Claire de
Bauffremont , Comteffe de Fleix ,
Dame d'Honneur de la feuë
Reyne,
e
GALANT. 8 F
Reyne, Mere du Roy , mourut ent
fon Hôtel, & fut inhumée le lendemain
dans une Chapelle de
l'Abbaye de Sainte Geneviefve
aupres du Corps du Cardinal de
la Rochefoucaut fon Grand - Oncle
, & de ceux de Jean - Baptifte-
Gaſton de Foix , Comte de Fleix ,
dont elle eftoit Veuve, & de fes
Enfans. Elle eſtoit née à Madrid
en 1618. Monfieur le Marquis de
Seneçey fon Pere eftant alors
Ambaffadeur Extraordinaire en
Efpagne.La grandeur & l'ancienneté
de fa Maifon font affez connuës
; mais comme fes Anceſtres
ne ſe font pas moins diftinguez
par leur fageffe que par leur valeur
, je croy devoir vous faire
obferver que fon Pere,fon Ayeul,
& fon Bifayeul , ont présidé à la
Nobleffe du Royaume
dans les
Affemblées
& les Etats Genéraux
D v
82 8z
.
MERCURE
Pas
des années 1616. 1577. & 1561 .
Les Femmes de fa Maifon n'ont
efté moins illuftres . Marie-
Catherine de la Rochefoucaut
,
Marquife de Seneçey , fa Mere,
fut choifie pour eftre Gouvernante
de la Perfonne du Roy, &
Dame d'Honneur de la Reyne
Mere ; comme Fulvie de la Mirande
, Comteffe de Rendan , ſa
Bifayeule , l'avoit eſté de la Reyne
Catherine de Médicis ; & Magdelaine
de Mailly , Comteffe de
Roye,fa Trifayeule, de la Reyne
Eleonor d'Auftriche . Ainfi elle
fe trouvoit la quatrième de fa
Maiſon qu euft exercé cette belle
Charge. Monfieur le Marquis de
Seneçey fon Pere ,fut tué au Siege
de Royan en 1622. le dernier
de fes Freres , à la Bataille de Sedan
en 1642. & Monfieur
le
Comte de Fleix fon Mary ,au Fort
de
GALANT. 83
de Mardik en 1646. Elle avoit
efté élevée aupres de la feuë
Reyne fous la conduite de Madame
la Marquife de Seneçey fa
Mere , jufqu'en l'année 1637 .
qu'elle époufa l'Aîné de la Maifon
de Foix , où elle a porté le
Duché de Rendan , le Marquifat
de Seneçey , & pluſieurs autres
grandes Terres . Eftant demeurée
Veuve neuf ans apres,
elle mena une vie privée , ne
s'appliquant qu'à des exercices.
de vertu , & à l'éducation de fes
Enfans . Enfin elle fut rappellée à
la Cour en 1657. & reçeuë en la
Charge de Dame d'Honneur,
dont elle a remply les fonctions.
avec grande gloire jufqu'à la
mort de la Reyne . Son caractere
eftoit une pieté folide , beaucoup,
de douceur, de patience , d'égalité
d'efprit, de moderation & de
mo
84
MERCURE
modeftie.Elle a eu trois Fils,dont
il ne luy eſt reſté que M. le Duc
de Foix .
Ces deux morts ont efté fuivies
de celle de meffire Pierre
Charlet, Seigneur des Garennes,
d'Ebly , & de Tourvoyè , Confeiller
de la Grand'Chambre , &
Doyen des Requeftes du Palais.
Il avoit efté reçeu Confeiller
en l'année 1640. & eft mort le
premier jour de ce Mois . Il def.
cendoit de Geoffroy Charlet ,
Confeiller au Parlement , quiavoit
épousé Marie du Bourg,Fille
d'Antoine du Bourg, Chancelier
de France . Ce Geoffroy laiffa
pour Fils , Eftienné Charlet ,
Confeiller au Parlement, & Prefident
de la Seconde Chambre
des Enqueftes, qui fut Pere de
François Charlet Maître des Requeftes
. Ce dernier eut pour
Fils
un
GALANT.
} 85
un autre Eftienne Charlet , Confeiller
au Parlement , & Commif
faire des Requeſtes du Palais ,
Pere de celuy dont je vous apprens
la mort. Monfieur Charlet
eftoit allié aux Familles de Picard,
Perrot, Bernage, le Pas , Bourlons,
Hautefeuille , & le feptième Officier
de Pere en Fils . Il porte d'or
à l'Aigle de gueules .
Ce qu'on vous a dit de la
perte du celebre Medecin de
Beux , arrivée dés le Mois de
May , eſt une nouvelle qui n'eſt
que trop affurée . Je fuis fâché
que mon filence fur cette mort
vous ait fait foûtenir fi obftinément
qu'il eftoit encor vivant.
Comme j'ay accoûtumé de
vous parler dans mes Lettres de
tous ceux que quelque talent
diftingue, je ne vous puis dire par
quel oubly cet Article m'eftoit
échapé.
86. MERCURE
échapé.Il ſe nommoit Coüaillier,
& on l'appelloit communement
Medecin de Beux , d'un Village
de ce nom , où il s'établit d'abord.
Il eft furprenant qu'un Homme,
qu'on peut dire né dans les Emplois
les plus bas de la Campagne,
fans fçavoir ny lire, ny écrire
, ait pû acquerir une connoiffance
fi particuliere de toute forte
de maux, & de leurs remedes ,
qu'il y ait reüffi au point qu'on le
fçait dans les guerifons les plus
difficiles. Le fuccés qu'il eut à
Beux , ayant fait bruit , l'obligea
de venir à Segnelay. Il s'y rendit
tres- fameux , & fit voir que fa reputation
luy eftoit bien deuë. II
avoit toûjours quinze ou vingt
Penfionnaires de la premiere
qualité , qui avoient en luy une
entiere confiance. C'eftoit avec
beaucoup de juſtice. Mademoifelle
GALANT. 87
> en peut renque
felle de Briel , Fille du Comte
de ce nom , qui en a reçeu de
grands fecours
dre témoignage , auffi bien
Mademoiſelle de Joyeuſe. On
le venoit confulter de toutes
parts ; & quand il a fait quelque
voyage à Paris , c'eftoit
tous les jours chez luy une af
Auence de monde inconcevable
. Il a laiffé un Fils tres- habile
, & cent mille écus de Bien,
outre des Legs pieux exceffifs ..
Sa fortune , qu'il ne devoit qu'à
luy- mefme, ne l'a jamais ébloüy.
Son humilité le faifoit toûjours,
fouvenir de ce qu'il eftoit , & on
ne l'a pas trouvée moins admirable
que la charité qui l'engageoit
, non feulement à prendre
foin des Malades paufans
aucune récompenvres
,
fe , mais
mefme
à leur
fournir
de
l'ar
88 MERCURE
l'argent pour les foulager dans
leurs befoins. Il eft difficile apres
cela de n'eftre pas convaincu
qu'il y a des vocations particulieres
( fi on peut parler ainfi ) pour
toute forte de Profeffions . En voicy
un autre exemple, qui regarde
encor la Medecine .
Le Sieur des Prez , Muficien
ordinaire de la Chapelle de Sa
Majefté , a fçeu toujours fi bien
ménager fon teps , que celuy qu'il
donnoit à la Mufique , ne l'empefchoit
point d'en réferver pour
lire Galien & Hippocrate . Apres
qu'il y eut pris gouft , & qu'il fe fut
fenty du talent pour profiter de
cette lecture , il alla trouver le
Roy , & luy dit que c'eftoit un
de fes Muficiens qui venoit fe
plaindre d'un fort grand defor
dre auquel il s'ofroit de remédier
; que depuis douze ans qu'il
avoit
GALANT.. 89
avoit l'honneur d'eftre de fa Mufique,
il avoit remarqué que tous
fes Confreres avoient encor plus
befoin d'un Medecin pour les
régler quand ils alloient boire,
que d'un Maiftre pour bien conduire
leur voix ; & que fi Sa :
Majefté luy vouloit permettre de
s'abfenter quelque temps de fon
ſervice touchant l'employ qu'il
avoit dans fa Chapelle , il eſpe
roit fe mettre en état de luy en
rendre de plus confidérables .
quand il auroit pris le Bonnet de
Docteur en Medecine . Le Roy
trouva la chofe plaifante , & dit
à ceux qui l'accompagnoient ,
Que diroit Moliere , s'il eftoit encor
au monde, de ce qu'un Muficien
demande à fe faire Medecin ? Le
Fait eftant extraordinaire , on
crût d'abord que le Sieur des Prez
n'avoit parlé que pour divertir
le
90€ MERCURE
le Roy , mais il poursuivit en termes
fi férieux , qu'on connut bientoſt
que le coeur luy en difoit de
ce coſté - là . Sa Majesté en eſtant
perfuadée , luy permit de s'abſenter
autant qu'il voudroit pour
s'appliquer à l'étude ; & il y a fi
bien reüffy , que depuis deux
mois il a en effet reçeu le Bonnet.
de Medecin avec l'approbation
de toute la Faculté .
Voila , Madame , ce que vous
auriez de la peine à croire , fi
cette Reception n'avoit pas efté
publique . On prétend que l'Avanture
qui fuit n'a pas moins de
verité. Apparemment le Perroquet
s'expliqua en moins de mots;
mais tout ce qu'on luy fait dire eft
fi galamment tourné , qu'il eft impoffible
que vous vous plaigniez
qu'il parle trop .
-
LE
GALANT. 919
REE BRSE626: 33 BERBRIE:833
LE
PERROQUET.
D
CONTE.
Ans la Maifon d'un grand
Seigneur,
Un Perroquet , Oyfeau d'honneur,
De pruderie infigne , & de vertu
rebelle ,
Vit un jour que la Demoiselle
Tâchoit à fe defennuyer,
Enjazant avec l'Ecuyer,
Sur un Lit de repos dans un coin de
la Salle.
A dire vray , ce verd Stoïcien
Trouva dans ce tendre entretien
Une matiere de fcandale ;
Il n'en témoigna pourtant rien,
Quefon cher Maistre
Nefuft venu pour le faire repaiftre.
Ce
92 MERCURE
Ce bon Seigneur prenoit ce foin;
Il luy portoit tous les foirs d'une
Paste
Plus délicate
Que celle de Pefche ou de Coin. "
Seigneur , luy dit il d'auffi loin
Qu'il le vit entrer ; Iſabelle ,
La Demoiſelle
De Madame voftre Moitié ,
Eft en commerce d'amitié
Avec voftre Ecuyer Lortige.
( C'eftoit fon nom. ) Je croy que
mon honneur m'oblige
De vous dire qu'aprefdîné
Ils ont enſemble badiné ,
Et parlé long- temps teſte à teſte ,
Foy d'une Beſte
Qui fe pique , & fait vanité
De dire en tout la verité .
A ces mots , le Seigneur fit un éclat
de rire ,
Quiremplit l'Ecuyer de honte & de
depit.
IL
GALANT. 93
Il quitta la place , & fortit ,
Non toutefois fans pester, & maudire
Vn petit.
Le lendemain , dés qu'il fut hors du
Lit ,
Ne respirant que vangeance & que
rage ,
Ilportafespas vers la Cage
De ce babillard Perroquet ,
Pour le punir de fon caquet .
Ah , luy dit-il, je veux vous rendre
fage ,
Et vous apprendre à garder le
tacet.
Petit Caufeur , avec cet air doucet
,
Avec cet air en apparence honneste
,
Vous nous jouez de ces diables.
de tours ?
Vous eftes une bonne Beſte.
Apres ces mots , il luy pluma la
teste ,
Et
94
.
MERCURE
Et l'obligea de crier au fecourss
Mais voyant à la fin qu'à fes cris
de Belete
Tous les Valets & fon Maistre eftoient
fourds ,
Il fouffrit fans fe plaindre , & fit
vau pour toujours
De tenir fa langue muette.
Longtemps apres deux Recolets,
Freres Lais,
Vinrent à la Maison pour demander
la Quefte.
Le Perroquet leur fit affezdefefte,
Mais ayant apperçeu qu'ils avoient
comme luy
La tefte raze ;
Vivat , dit- il , je puis me vanter
aujourd'huy
De n'eftre pas le feul qui jaze
Trop Librement des affaires
d'autruy.
Frere Ambroife , & Frere Anaftaze
,
Ont
GALANT.
95
Ont le mefme defaut , leurs nuques
en font foy,
Ils ont fans doute comme moy
Revelé quelque intrigue , ou quelqu'autre
miftere .
Vous en eftes pelez , leur dit - il,
c'est pourquoy
A l'avenir faites -vous une loy
D'entendre tout , voir tout , &
pourtant de tout taire.
pu-
Le Dimanche 4. de ce Mois,
Monfieur l'Abbé Colbert , nommé
par le Roy Coadjuteur de
Rouen , fut facré dans l'Eglife de
Sorbonne , fous le titre d'Arche .
vefque de Cartage . Ses Actes
blics pour eftre receu Docteur de
cette Maiſon,& l'éloquence qu'il
a fait paroiftre dans plufieurs Sermons
qu'on a entendus de luy,
parlent fi fort à fon avantage,
qu'il fuffit de le nommer pour
donner
96 MERCURE
teray
donner l'idée du plus grand mẻ-
rite. Ainfi, Madame , je ne vous
repéte point ce que je vous en
ay déja dit plufieurs fois . J'adjoûfeulement
que s'il eft rare
de voir un fçavoir auffi profond,
& des lumieres auffi étenduës
dans un Homme de fon âge , il
Peft encor plus de voir tant de
belles qualitez foûtenuës d'une
modeftie pareille à la ficnne . Vous
jugez bien des apprefts qu'on fit,
afin que la pompe du dehors refpondift
à la dignité du Sacre.
Toute l'Eglife fe trouva tenduë
detres belles Tapifferies , & pour
rendre cette folemnité plus augufte
, on avoit ofté la Clofture
qui fépare le Choeur d'avec la
Nef, fi bien que l'Autel eftoit
dreffé au milieu du Choeur. La
Cerémonie fut faite par Monfieur
l'Archevefque de Rouen,
qui
GALANT.
97
qui avoit pour Affiftans Meffieurs
les Evefques de Bayeux & de
Lifieux. Les autres Prélats qui
s'y trouverent, eftoient Meffieurs
les Archevefques de Paris , d'Ambrun,
de Bourges, d'Alby , Monfieur
le Coadjuteur d'Arles , &
Meffieurs les Evefques d'Amiens ,
de Senlis , de Couftance l'ancien,
de Sarlat , d'Olone , d'Heliopolis
, de Geneve , de Saint Malo,
d'Authun, du Mans, de Couftance
, de Beziers , de Condon , de
Montauban, de Langres , d'Acqs,
de Poitiers , de Toul , de Frejus ,
d'Aire, de Vence , de S. Papoul ,
de Troyes, d'Auxerre, de Graffe ,
de Carcaffonne , de Gap, de Perpignan
, de Tarbes, de Mirepoix,
& d'Evreux . Le refte de l'Affemblée
eftoit composé de Perfonnes
de qualité . Il y eut une excellente
Mufique de la façon de
20 Aguſt 1680. E
98 MERCURE
>
Monfieur Lorenzani Maiftre
de la Mufique de la Reyne.
C'eftoit luy- mefme qui la
conduifoit. Elle eftoit chantée
par les plus habiles Muficiens du
Roy, & foûtenue d'une Symphonie
toute charmante . Apres la
Cerémonie , tous les Archevelques
& la plupart des Evefques,
allerent dîner à Sceaux avec
Monfieur Colbert & fa Famille.
Je vous ay déja envoyé les diverfes
Veuës du Palais du Roy
d'Espagne , & celle de la grande
Place , où le font les Festes de
Taureaux & de Cañas . Je vous
envoye aujourd'huy la Veuë d'un
des plus beaux Baftimens qui foir
à Madrid apres ce Palais . C'eft
celuy de la Prifon. Il a efté fait
depuis affez peu d'années pour
tenir la Jurifdiction des Alcaldes
del crimen. Ce nom d'Alcalde, ſe
10858 But donne
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991
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མཊྛ 8- ཤྐ ྤ8 སྐ °་ སྟྲ
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VISTA
SORONPALURA
BIBLIO
La
LYON
1893
LA VILLE
GALANT. 99
donne à tous ceux qui font en
Eſpagne comme nos Baillifs , &
devant qui on commence à inftruire
les Procez . Il n'y en a qu'un :
dans les petits Bourgs qu'on nomme
Villas & il a un Teniente , &
un Alguazil , avec lesquels il juge
les Affaires civiles & criminelles
; mais dans les Villes on a
eſtably une Cour d'Alcaldes, qui
font plus ou moins , felon que la
Ville eft confidérable. Il y en a
huit à Madrid , dont le plus ancien
eft Préfident . La marque
d'autorité , non feulement des
plus fimples Officiers , mais auffi
des Préfidens des Alcaldes , & des
plus grands Magiftrats , eft une
petite Baguete blanche longue
d'une aune,qu'ils appellent Vara,
& qui eft fort refpectée en ce
Pais -là. Dans la Cour des Alcaldes
de Pampelune , qui eft com-
E ij
LYON
$1893
ΙΘΟ MERCURE
pofée de quatre , le Roy ne peut
mettre qu'un feul Caftillan , les
trois autres doivent eftre Navarrois.
Je ne vous dis rien de particulier
de celle qu'on a eſtablie à
Madrid pour le criminel . Par les
beautez du dehors que vous offre
cette Planche , vous pouvez juger
du dedans du Baſtiment .
Je croy , Madame , qu'apres
vous avoir parlé de Crime & de
Juges , il ne fera pas hors de
propos de vous faire part d'un
Arreſt prononcé en faveur de
l'Amour , depuis un mois , dans
l'un des plus fameux Parlemens
de France. L'avanture eft arrivée
en un lieu où eftoit alors
la fpirituelle Lorraine , qui n'eft
plus Efpagnolete. C'eft ellemefme
qui vous la va raconter.
Elle écrit fi bien que je ne puis
vous l'apprendre d'une maniere
GALANT. : 101
re plus agréable , qu'en me fervant
de fes mefmes termes . Je
n'y mefle rien du mien. Voicy
ce que contient une de fes
Lettres.
Un fimple Soldat , fort bienfait
de fa perfonne , Fils d'un
Chirurgien de Languedoc , eftant
en garnifon dans une Place
de la Franche- Comté , logeoit
pres de la Maifon d'un Ecuyer ,
qui avoit une Fille, dont les agrémens
commençoient à doner des
foins aux Perfonnes qui estoient
chargées de fa conduite . Le Soldat
la vit, & l'aima . Il eut l'adreſſe
de le luy faire connoiftre dans
un temps ,où la Belle ne ſe ſentoit
point de panchant à eftre cruelle
, c'est à dire dans ces heu- ·
reux momens où un jeune coeur
cherche de l'occupation , & où
le premier , qui eft affez heu-
E iij
102
MERCURE
>
reux pour luy en donner, eft toûjours
favorablement
reçeu. La
déclaration
ſe fit . La Belle l'écouta
fans chagrin. On promit de
s'aimer eternellement
& l'on
commença
à s'en donner des
preuves , par des viſites frequentes
, & par des entreveuës particulieres
qui découvrirent
bientoft
l'attachement
du commerce .
Les Parens , qui ne regardoient
pas cette alliance comme une
chofe qui fuft de la convenance
de leur Fille , y aporterent d'abord
tout ce qu'ils pûrent d'obstacles,
& voulurent empefcher
que
la
liaifon ne devinft trop forte. Les
difficultez augmentent
l'amour.
Ce fut affez de s'oppoſer à cette
intrigue, pour la rendre neceffaire.
Ces deux coeurs ne pouvoient
plus vivre fans fe voir unis . Ils en
rechercherent
les moyens avec
empreffe
GALANT. 103
empreffement. Rien n'eft impoffible
à une paffion qui fait le noeud
& le dénouement des plus belles
avantures . Le Soldat enleve fa
Maiftreffe. Elle fe laiffe enlever.
Ils ont la précaution de faire autorifer
par les cerémonies ordinaires
la conduite qu'ils alloient tenir.
Le grand ony fe dit de part
& d'autre . En un mot les voila
mariez ; mais le Roman ne finit
pas là. Le Pere de la Fille s'alarme
de cet engagement contraire
à fes intentions. Il fait faire une
prompte recherche des Fugitifs,
& citer le Galant pardevant le
Juge ordinaire du lieu. Il l'accufe
d'avoir enlevé fa Fille , & luy fait
intenter un facheux Procés en
matiere de Rapt. L'Accufé fe defend
le mieux qu'il peut , mais il
a beau alléguer la neceffité de
fon Etoile , & les privileges de
E iiij
104 MERCURE
l'Amour . Le Juge n'entend pas
raillerie là-deffus ; & par malheur
eftant de ces Severes de profeffion
, qui laifferoient plutot
périr tout le Genre humain , que
de fouffrir la moindre liberté
de celles qui eftoient permiſes
dans les premiers âges du monde,
il fulmine contre ce prétendu
Raviffeur une Sentence rigoureufe
, par laquelle il le condamne
aux Galeres pour fept ans. Le
pauvre Amant , qui ne s'atten
doit pas à porter contre fon gré
de fi rudes chaînes , au lieu de
celles dont il s'eftoit volontairement
chargé, & qui ne peut
fe refoudre à payer fi cherement
quelques fatisfactions qu'il croit
avoir goûtées fort innocemment,
ne balance point à appeller de
cette Sentence au Tribunal Souverain
étably dans la Province.
L'on
GALANT. 105
L'on y inftruit la Cauſe d'appel,
Les deux Amans font citez pour
comparoiftre en perfonne , & répondre
aux Interrogatoires des
Juges . Ils s'y préfentent hardiment
, & témoignent une réfolution
d'autant plus ferme à refter
unis , que l'on s'efforçoit à les vouloir
féparer .On demande en plein
Parlement à la Demoifelle , fi
elle veut bien avoir le Soldat
pour fon Mary. Elle , qui peuteftre
ne croyoit pas trouver fon
compte à faire de nouvelles
épreuves dans des matieres
délicates , répond abfolument ,
qu'oüy. On luy ordonne encor de
déclarer, fi elle épouferoit volontiers
fon prétendu Raviffeur , en
cas qu'elle fe trouvaft libre , &
qu'elle ne fuft pas foumise au
pouvoir d'un Pere . Elle ne fait
point de difficulté d'affurer que
E v
106 MERCURE
non feulement elle l'épouferoit ,
mais qu'elle avoit mefme fortement
réfolu de n'en époufer jamais
d'autre. Là deffus , les Juges
équitables qui compofent cet
illuftre Corps , & qui comme
les Dieux de l'amoureux Atys ,
croyent devoir eftre les Prote-
Ateurs de la liberté des coeurs,
prononcerent en faveur d'une
paffion fi tendre ; & fans avoir
égard aux allégations des Parens ,
qui infiftoient fort fur l'inégalité
des conditions , & fur la maniere
irreguliere de ce Mariage celebré
fi cavalierement , ils cafferent
par un Arreft plein d'humanité
la Sentence du Juge fubalterne
, & au lieu d'envoyer le Soldat
aux Galeres , ils luy ordonnerent
d'avoir foin de fa Maift refle , comme
d'une Perfonne qui eftoit &
qui devoit eftre fa Femme legitime.
Vivez,
GALANT.
107
Vivez,heureux Amans , vos craintes
furent vaines,
Que vos chagrins finiſſent en ce
jour,
Et fi voftre deftin eft de porter des
chaînes ,
Que cefoit celles de l'Amour.
Depuis la Lettre du 20. de
May que je vous envoyay le
Mois paffé , écrite à Alep par
Monfieur de Langes Montmiral,
Gentilhomme d'Orange , on en a
reçeu une autre touchant l'arri
vée d'un nouveau Cady . Je vous
en fais part, afin que vous n'ignoriez
rien des cerémonies qui s'y
obfervent dans une occafion de
cette nature .
108 MERCURE
A M. L'ABBE' DE ***
A Alep , le 27. Juin 1680 .
I
Ly a aujourd'huy huit jours
qu'il arriva icy un nouveau Cady.
C'eft une charge qui n'est qu'annuelle.
Celuy qui l'exerce prefentement
dans cette Capitale de la
Syrie,y fit fon entrée dés fept heures
du matin, à cause que la chaleur
commençoit à devenir exceffive.
Tous les Grands du Païs , tant d'Epée
que de Loy , outre le Mufabil,
ou le Receveur general des Finances
, allerent environ une lieüe au
devant de luy mais ceux d'Epée,
comme le Muffelin & les autres,
l'exception du Serdar , ou de l'Aga.
des Ianiffaires , & du Soubachi ou
Au Prevoft , le quiterent à deux por-

tées
GALANT. 109
tées de Moufquet de la Ville , &
prirent un chemin diférent pour y
venir. Il n'y eut que les Gens de
Loy qui l'accompagnerent jufque
chez luy. Ily avoit fix Litieres faites
à peu pres comme les nostres ,
foûtenues par deux Mulets, & fix
autres en forme de Paniers, qu'un
feul Muletfoûtenoit . Dans les dernieres
eftoit une partie des Gens de
fafuite : & dans les premieres , douze
Femmes qu'il amenoit de Conftantinople.
Comme elles ne pouvoient
estre veuës qu'à travers la
jaloufie de leurs Litieres , ilfut impoffible
de diftinguer fi elles eftoient
ou belles , ou laides . Apres ces Femmes
venoit le Bagage inférieur , confiftant
en quarante - trois Mulets de
fomme , & de temps en temps quelques
Valets , Marmitons , & autres,
fur des Chevauxtant bons que mauvais
. En fuite parut une centaine
de
I 10 MERCURE
de Faniffaires , ou plutoft de Mortepayes
du Chasteau , marchant deux
à deux avec une vieille Epée roüillée
au cofté , & portant chacun un
Moufqueton. Beaucoup prétendoient
que ces Moufquetons eftoient pour la
forme , & qu'il n'y en avoit aucun
chargé , faute de poudre . Cette
Soldatefque à pied fut fuivie de
vingt Efclaves à cheval , de Mubhammed
Efendi , habillez de neuf
depuis les pieds juſques à la tefte.
Ils estoient tous jeunes & bienfaits,
portoient des Sadés ou Soutanes de
toile blanche, avec des Kerchets , ou
Vestes rouges , & marchoient derriere
le Kiahia , ou le Lieutenant de
Mubhammed qui les commande.
On vit venir en fuite un tresgrand
nobre de Cherifs à Seffe verte,
marchant à cheval deux à deux , à
la queuë defquels parut pour lapremierefois
Muhhammed Efendi, qui
avoit
GALANT. III
avoit à fon costé gauche le Serdar
ou l'Aga des Faniffaires . Immédiatement
apres eftoit le Cady , portant
une Seffe extraordinairement
blanche , & plus groffe qu'un Boiffeau
, mais ayant un fort méchant
Feredgé ou Vefte à grandes manches.
A fa gauche marchoit le
Mufty , dont lagrande barbe blanche
eftoit venerable , & la Seffe de
mefme couleur, & presque auffigroffe
que l'autre. Il avoit tres - bonne mine
avec fon Sadé de foye Ifabelle, &
fon Feredge violet , doublé de Marthe
Zibeline , qu'il portoit par
deffus. A la droite du Cady eftoit
fon Naib ou Lieutenant , avec une
Seffe blanche ,qui ne cedoit en rien à
la Seffe du Mufty. Quantité d'autres
Perfonnes qui l'environnoient,
ne garderent aucun rang , & l'accompagnerent
jufque chezluy , où
Mon
II 24 MERCURE
Monfieur le Conful de France luy
rendit vifite deux jours apres, dans
l'ajustement & dans l'ordre que
voicy.
à
Quatre Ianiffaires mitrez &
reveftus de leurs Dolimans , fortirent
d'abord de la Maison Confulaire.
Le Chaoux marchoit enfuite
tout feul , portant fa Robe rouge
manches pendantes jufques à terre.
Il avoit un Chapeau , & non une
Seffe, & tenoit un Bafton pommetté
& fleurdelife d'argent ; ce qui eft
comme un refte des marques des
anciens Licteurs , lors qu'ils précedoient
les Confuls Romains avec
leurs Haches & leurs Faifceaux.
Les deux Droguemans ou Interpretes
, venoient après luy avec leurs
Veftes de cerémonie . Celle du premier
eftoit violete , & celle du fecond
, de couleur de pourpre. Ils
avoient des Bonnets de velours , entourez
GALANT.
113
tourez d'une Peau de Marthe Zi.
beline , & précedoient immédiatement
Monfieur le Commandeur
d'Arvieux noftre Conful , qui parut
avec fon Habit d'Eté de cerémonie.
C'est un grand Sadé ou Soutané
d'une toile blanche des plus fines
qu'on puiffe trouver , qui ne tient
qu'à trois ou quatre petits boutons,
avec une Ceinture , ou Echarpe de
foye jaune tres legere , & auffi artiftement
travaillée qu'elle puiffe
l'eftre: A cette Ceinture pendoit du
costé droit un Couteau à gaîne, dont
la lame eft damafquinée , & le
manche de dent de Poiffon , tout
gravé & buriné. Sur ce manche il
Ja de l'orde raport mis tres - proprement
en oeuvre en pointes de Diamant
dans les intervales . La Gaîne
eft d'un tres- beau Chagrin , ayant
aux deux extrémitez des plaques
d'or cizelé , gravé & buriné avec
beau
114
MERCURE
beaucoup de délicateffe. Du cofté
gauche pendoit un Khaniar , qui eft
un Couteau plus gros & plus long
qu'une Bayonnete. La lame en eft
auffi damafquinée , & le manche,
de dent de Poiffon , mais tout uny.
Le travailla matiere de la
Gaînefont pareils à ceux du petit
Couteau . Sur ce Sade on Doliman
blanc, Monfieur le Conful avoit un
Kercket ou une Habe d'une tresbelle
& tres riche Moire blanche
tabifée , que deux groffes Agrafes
d'or attachoient. Vn Cordon d'or fin
relevoit la beauté defon Caftor ; &
pour achever de vous en décrire
tout l'habillement, il portoit un Pantalon
rouge ou Haut - de- chauffe appellé
Chacchir en langage du Païs,
qui luy tomboit jufques aux talons,
& un Mafte , qui est une espece de
chauffure de marroquin jaune , eftoit
attaché àce Chacchir. Pour Souliers,
il
GALANT. 115
"
il n'avoit que des Babouches. C'eſt
une maniere de Pantoufles du même
marroquin que le Mafte , fous la
femelle defquelles il y a pour talon
unpetit Fer enforme d'anneau . Jugez
du bruit qu'on fait en marchant.
Monfieur le Conful , qui estoit feul
dans fon rang, avoit autour de luy´s
fes quatre Chatars ou Valets de
pied, avec leurs Veftes rouges , & des
Seffes au lieu de Chapeaux fur la
tefte. A une distance de buit ou dix
pas , marchoient les deux Députe
de la Nation Françoife , fuivis des
Marchands Flamans ou Hollandois
, aufquels les Noftres veulent
bien ceder le pas en de pareilles rencontres
par honnefteté pour les
Etrangers. Cette marche eftoitfermée
par tous nos Marchands , allant
deux à deux , & par les autres
François , qui estoient en tresgrand
nombre.
Si
116 MERCURE
J
Si- toft qu'on fut arrivé chez le
Cady, fon Kiabia que nous trouvâmes
fur le Divan , reçeut Monfieur
le Conful , qui s'affit d'abord fur
une chaife de velours rouge , qu'il
avoit fait porter de la Maifon
Confulaire. Le Cady faifoit la Meridiane,
& en attendant qu'il vinft,
on apporta à Monfieur d'Arvieux
un petit Pot de Confitures , où il y
avoit une cueilliere de bois affez
longue , avec laquelle pour la forme
, il en porta un peu à ſa bouche
, qu'il effuya außi-toft avec un
grand Mouchoir de toile peinte,
qu'on avoit mis pour cela autour de
luy. Le Cady ne tarda pas longtemps
à venir. Son Kiahia luy aidoit
àmarcher, pour marquer plus
de grandeur. Des qu'ilparut , precedé
d'un fanifaire mitré , Monfieur
le Conful fe leva de fa chaife,
derriere laquelle eftoient fes quatre
Faniſſai
GALANT. 117
Faniffaires mitrez , &fon Chaoux,
& à cofté , fes deux Truchemens &
fon Chancelier. Il falüa le Cady de
la tefte feulement , fans luy ofter le
chapeau , non plus qu'aucun des
• Marchands , ny des autres qui l'avoient
accompagné, & qui avoient
feulement quité leurs Babouches
à la Porte felon la coûtume. Il fe
remit furfa chaife , dés que le Cady
eut pris place vis à vis de luy
fur le Divan, & luy parla par truchement
en Espagnol , à cause que
Le premier Interprete qui devoit
porter la parole , n'entend point du
tout le François. Le Cady luy répondit
en Turc, & ce qu'ildit fut interpretépar
le mefme Truchement
à Monfieur le Conful , plutoft par
cerémonie que par neceffité , puis
que , comme vous fçavez , ilpoffede
parfaitement le Turc , le Perfan ,
L'Arabe , & les autres Langues
Orien
118
MERCURE
Orientales. Apres quelques autres
complimens qui furent forts courts,
on luy prefenta le Sorbet, & prefque
en mefme temps , l'Eau Rofe & le
Parfum, pour le parfumer la barbe,
qu'il a déja d'affez belle taille.
Cette derniere cerémonie eftant la
marque tacite du congé. , Monfieur
le Conful fe leva , & s'en retourna
chez luy dans le mefme ordre que
je viens de vous décrire.
Apres ce que je vous ay dit de
l'Election de D.Gregorio Caraffa,
à la dignité de Grand - Maiſtre de
l'Ordre de Malte , vous ne doutez
point , Madame , que fes premiers
foins n'ayent efté d'en don
ner avis à tous les Princes Chrétiens.
Peu de jours apres qu'il eut
fait expedier toutes les Dépefches
, il reçeut le Bref d'agrément
du Pape , avec de grandes
1
GALANT. 119
L
A
des 1 marques
de joye du choix
qui avoit efté fait de fa Perfonne
;
& enfuite un autre Bref,qui l'exhortoit
à entrer dans l'union que
fa Sainteté
a deffein de faire,pour
renverfer
les projets des Infidelles.
Dans ce mefme temps , on
vit arriver à Malte le Premier
Gentilhomme
du Viceroy
de
!! Sicile , & plufieurs
autres Envoyez
des Princes
& Seigneurs
de ce Royaume
, & de celuy
de Naples pour luy faire comapliment
fur fa Promotion
au
Magiftere
. Celuy qui vint de .
la part du Prince Mazarin - Buter
Neveu de fon Eminence
,
luy préfenta
un Horloge
à Colomnes
de Cristal de Roche ,
qui eft d'un prix fort confidérable.
De fon cofté Monfieur
le Grand- Maiftre fit par
tir les Galeres pour aller à
Syra
I 20 MERCURE
Syracufe , & nomma M' le Com
mandeur de la Rochefoucault
( on l'appelle le Commandeur
de Bayers dans l'Ordre ) Capitaine
de la Galere Patronne, pour
aller trouver le Viceroy de Sicile,
en qualité d'Ambaffadeur , & le
prier fuivant la coûtume , d'eſtre
favorable à l'Ifle de Malte , touchant
les Proviſions qu'il faut
qu'elle tire des Lieux qui luy font
foûmis . Le Viceroy eftoit à
Agoufta , où apres avoir reçeu les
complimens qu'on luy venoit faire
, il s'embarqua fur la Galere de
Monfieur le Commandeur de
Bayers , qui le porta à Meffine.
Trois Galeres du Grand Duc Y
arriverent , & ce Commandeur
ayant arboré l'Etendard de Malte
comme Capitaine , par l'ordre du
Viceroy, chacune de ces Galeres
le falua de quatre coups de
Canon.
GALANT. 120
Canon . La Vicereyne qui fe
trouva à Meffine , s'embarqua fur
cette méme Patronne de Malte
pour aller à Palerme , accompagnée
des Galeres de Livourne ,
& fit prefent au Commandeur
qui l'y conduifit , d'une Montre
de Diamans , eftimée trois cens
Loüis.
Monfieur le Grand- Maiſtre,
apres avoir donné ordre aux affaires
du dehors , fongea à nommer
fes principaux Officiers. Il
fit Monfieur le Commandeur
Ximenez , ancien de la Langue
d'Arragon , fon Premier' Maiftre
d'Hôtel prit le Commandeur
Moix,pour fon Receveur; Monfieur
le Chevalier Bovio de la
Langue d'Italie ; pour Secrétaite
de fes Commandemens : Monfieur
le Commandeur Spinelli,
pour fon Chambellan : Monfieur
Aoust 1680.
F
1221 MERCURE
le Commandeur Balbani , pour
fon Soûmaiftre d'Hôtel , & confirma
tous les autres Officiers qui
eftoient au feu Grand - Maiſtre .
Le Peuple de Malte a fenty
des effets de fa bonté, par un don
confidérable , qui a fait diminuer
le prix du Bled de deux écus par
feptier , outre la fupreffion d'une
Gabelle , qui avoit eſté établie il
y a quelques années ,, pour
fournir
aux frais des dernieres Fortifications
.Jugez combien fon gouvernement
eſt applaudy .
Le 29. de Juin , jour de la Fefte
de Saint Paul, il partit à trois
heures du matin , & ſe rendit en
la Ville notable , appellée Cité-
Vieille , pour y faire fon Entrée.
C'eft l'ancienne & premiere Ville.
Il y vint accompagné de vingt
fix Grand- Croix , & de plus de
quatre cens Chevaliers , préceGALANT.
123
dez de toute la Cavalerie de l'ifle.
Les Jurats & autres Officiers le
reçeurent , & il fut complimenté
fous l'Arc Triomphal orné de
Devifes , fur la nobleffe & antiquité
de la Maifon Caraffa dont
vous fçavez que le Pape Paul V.
eftoit. L'Evefque de Malte fuivy
de tout fon Clergé , luy rendit
les honneurs accouftumez , & le
Te Deum fut chanté par la Mufique
de la Cathédrale , au bruit de
cent cinquante coups de Canon.
L'apres- dînée fur les cinq heures
du foir , Son Eminence fe
rendit avec toute la Cour , fur
un petit cofteau , où on luy avoit
préparé un Balcon, d'où Elle cutle
plaifir de voir la Courfe des
Efclaves noirs & des blancs, pour
gagner le Prix destiné à celuy
qui arrive le premier au lieu mar.
qué. Il y eut auffi quelques Cour-
Fij
124 MERCURE
fes de Chevaux avec une fi
extraordinaire affluence de Spectateurs,
qu'on croit qu'il s'y trou
va au moins quarante mille Perfonnes.
J'oubliois à vous dire que
ce nouveau Grand - Maiftrea nõmé
Monfieur le Bailly Colbert ,
Fils du Grand Miniftre d'Etat
General de ſes Galeres , dont il
aura le Comandement dans dixhuit
mois , apres que le temps de
Monfieur le Bailly Correa qui les
commande à prefent,fera expiré.
Il a auffi reconnu les fervices que
Monfieur Bataille, Servant d'Armes
, a rendus. depuis longtemps ,
& rend tous les jours à la Reli- ,
gion avec tres- grand zele, en luy
faifant donner l'Ordre de Chevalerie
. La Cerémonie s'en fit par
Monfieur le Bailly de Caumont
dans l'Eglife de Saint Jean , où il
y eut un tres- grand concours.
de
GALANT. 125
de monde . Celuy pour qui elle fe
faifoit , eftant allé au Palais au
fortir de là, Son Eminence , pour
luy marquer fon eftime , luy mit
au col une Chaîne d'or , & une
Croix de filigrane qu'Elle portoit
avant fon élection . Il eſt d'une
tres bonnel Famille de Soiffons
, où fes Anceſtres ont poffedé
les premieres Charges de
la Robe .
.
Lero. du dernier Mois , apres
que Meffieurs de l'Affemblée du
Clergé eurent fait leur compliment
au Roy à S.Germain , Monfieur
l'Abbé Cheron , Doyen de
l'Eglife de Bourges , Député de la
Province de Sens , fut choify
par Monfieur l'Archevefque
de Paris pour remplir la place
d'Official , vacante par la
mort de Monfieur l'Abbé Fromaget.
Ce grand Prélat , dont
F iij
126 MERCURE
les lumieres font univerfelles , a
fait connoiftre par là ce que peut
aupres de luy le veritable merite.
Il a
reçen mille
complimens
fur
ce digne choix : & la joye que
toute la Cour , & tous les Députez
tant du premier que du fecond
Ordre en ont fait paroiftre,
eft une marque de l'eftime generale
que Mr. l'Abbé Chéron s'eft
acquife, C'eſt un Homme tresprofond
dans les Affaires. La
parfaite connoiffance qu'il en a
par les continuelles applications
qu'il y donne , l'avoit déja fait
nommer Député aux deux dernieres
Affemblées que le Clergé
a tenuës , & on peut dire qu'il eft
en quelque façon l'Oracle que
les Evefques confultent pour regler
celles de leurs Diocefes .
A peine eut- il vingt - deux ans ,
que fon zele & fa pieté le por-
1
terent
GALANT. 127
terent à folliciter une Difpenfe
de Rome pour le faire Preftre.
Cette Difpenfe luy fut accordée
, & Monfieur de Vantadour
, Archevefque de Bourges
en ce temps là, jetta auffi- toft les
yeux fur luy pour l'élever à la dignité
de Chantre , qui eft la feconde
de cette Eglife. Il le fit
auffi fon Grand Vicaire , & c'eſt
une fonction qu'il a toûjours
exercée depuis, foit que le Siege
ait efté vacant , foit qu'il aît eſté
remply. Le Doyenné de la méme
Eglife ayant vaqué, il eut la gloire
de fe voir éleu tout d'une voix
par le Chapitre. Enfin fa capacité ,
fa vertu , & fes manieres douces
& engageantes, n'ont jamais laiffé
douter qu'il ne s'acquitât tresdignement
de toute forte d'em
ploys.
Monfieur Coignet, Curé de S.
F iiij
128 MERCURE
Roch , a efté auffi choisi pour eftre
Promoteur de l'Officialité . Il
découvre tous les jours fes grands
talens au Public dans le miniftere
de fon Eglife , & fon exa-
&titude en toutes chofes , fait affez
juger de ce qu'on doit attendre
de luy , touchant l'exercice
de la Charge qui luy vient d'ef
tre donnée .
En vous parlant de l'Affem .
blée du Clergé , j'ay oublié de
vous dire qu'on a fait de nouveauxJettons
pour celle - cy.comme
on en a toûjours fait pour toutes
les autres . Ceux de cette anpée
font compoſez d'un fort
grand nombre d'Etoiles , & d'un
Soleil au deffus. Il y a la méme
chofe dans la Face droite & dans
le Revers , avec cette feule diference
, que dans l'une on lit tout
autour Vnus ad omnes , & dans
>
l'autre
GALANT. 129
l'autre, Omnes ad unum. L'application
des Etoiles au Soleil , &
du Soleil aux Etoiles , eft aifée à
faire .
L'Exerque porte , Clerus
Gallicus , 1680. Ces Meffieurs ,
avant que de finir leur Affemblée,
ont eftably quantité de Penfions
, non feulement pour les
nouveaux Convertis , mais auffi
en faveur des Illuftres qui travaillent
pour la gloire de l'Eglife.
Elles doivent eftre en affez
grand nombre pour les premiers,
puis que les abjurations de la
Religion Pretenduë reformée
deviennent de jour en jour plus
frequentes. Il s'en fit une tresconfiderable
le Dimanche onzieme
de ce mois . C'eft celle de
Monfieur Bazin ,fameux Miniſtre
d'Orthez au Dioceſe d'Efcar .
Quoy qu'il copre neuf Miniftres
dans fa Famille , dont l'exemple
Ei
F v
30 MERCURE
pouvoit l'affermir dans fes erreurs
, il les abjurà le jour que je
viens de vous marquer, entre les
mains de Monfieur l'Evefque
d'Acqs , à l'iffuë de la Controverfe
qui fe fait tous les Dimanches
apres Vefpres dans l'Eglife de
S. Sulpice par Monfieur le Vicaire
de cette Parroiffe . Le Sieur de
Beaumais , dit le Mercier de Paris
, y foûtient fous lay . Cette cerémonie
attira une affluence prodigieufe
de Peuple . Monfieur
l'Evefque de Geneve y affifta , &
foufcrivit à fon abjuration avec
Monfieur de la Bernaudiere Curé
de S. Sulpice .
La Miffion entretenue par Sa
Majefté à Marennes & aux autres
lieux du voisinage de la
Xaintonge , a converty plus de
fix- vingts Perfonnes depuis quatre
mois . C'est ainsi que Dieu
benit
GALANT.
131
benit en tous lieux les Ouvrages
de noftre augufte Monarque .
Le Sieur Merlat , Miniftre de
Xaintes , ayant publié un Livre
remply de Maximes dangereufes,
a efté condamné au Banniffement
perpétuel , & à deux mille
livres d'amende , par le Parlement
de Bordeaux, & fon Livre à
eftre brûlé , comme contraire aux
Loix Divines & Humaines.
Je ne puis mieux finir cet Article
que par les nouvelles qu'on a
I reçeuës de Bearn . Elles portent
que Monfieur de Maytie Evêque
d'Oleron , faiſant fa vifite en la
Ville de Sauveterre , y chanta la
Meffe pontificalement le jour
de la Fefte Dieu , & fit faire en
= fuite la Proceffion , qui n'y avoit
point efté faite en pareil jour depuis
1569. Ceux de la Religion
Pretenduë Reformée , qui font là
1 en
132 MERCURE
en fort grand nombre , tendirent
d'eux - mefmes le devant de leurs
Maiſons , & joncherent les Ruës
de Fleurs , à l'envy des Catholiques.
La plupart mefme fuivit la
Proceffion , & entendit le Sermon
du Pere Gahufat Cordelier ,
& ceux des autres Predicateurs
pendant l'Octave. Le tout fe
paffa avec une devotion tresparticuliere
des Peuples , qui y
eftoient accourus en foule de
toutes parts. Plufieurs Habitans
d'un Village voifin , nommé Ribehault
, où ce Prélat avoit fait ſa
vifite quelques jours auparavant
, & donné les inftructions
néceffaires , furent attirez par cette
Fefte , & fe convertirent Tout
le monde fçait que la Province
de Bearn ayant efté infectée de
l'hérefie de Calvin , la Religion
Catholique y fut interdite
plus
GALANT.
133
que
plus de cinquante ans , pendant
lefquels on n'y difoit la Meffe
dans de certains Villages ,
& cela fort rarement , tous les
Preftres ayant efté tuez par l'Armée
du Comte de Montgommery
, qui commandoit ceux
de la Religion Pretenduë Reformée
. Il y en eut dix - huit de la
Ville d'Orthez qu'on jetta dans la
Riviere par un trou du Pont qui
eft extrémement exhauffé . L'un
d'entr'eux avoit reçeu affurance
de la vie , s'il trouvoit moyen de
fe fauver. La chofe fembloit entierement
impoffible , à caufe
que la chute eftoit de vingt- huit
ou trente toifes. Cependant ce
Preftre eftant d'une force extraordinaire
, joignit un Rocher.
Auffitoft qu'il s'y fut pris , les Calviniftes
manquant de parole, luy
couperent les mains avec une Hache,
134
MERCURE
che , & le rejetterent ainfi dans
l'eau , où il fe noya. Malgré tant
de cruautez , prefque tous les
Peuples de la Campagne demeurerent
Catholiques . Ils alloient
entendre la Prédication des
Miniftres , ne la croyant point
contraire à ce que profeffe l'Egli-,
fe , & ſe retiroient chez eux auffitoft
apres .. Cette contrainte a
duré dans le Bearn jufques en
1620. que le feu Roy y retablit la
Religion dans fon entier & libre
exercice.
Peu de Perfonnes refiftent à la
Alateuſe tentation de fe défaire
d'un Ennemy ; mais quand on
n'eft pas affez puiffant pour en
venir à bout par foy- mefme, il faut
bien examiner qui l'on employe,
afin de n'avoir pas lieu de s'en
repetir.La Fable qui fuit peutfervir
d'inftruction fur cette matiere .
LE
GALANT. 135
983 8333083 RONINE NG:868
LE CHEVAL
L
ET LE CER F.
FABL E.
E Cerf & le Cheval , Confeigneurs
d'un Paftis ,
Voifin des Murs par Romule baftis
S'il en faut croire un Ecrivain
fidelle )
Unjour entr'eux eurent querelle ,
Et fur le champ fe dirent maint
brocard.
Le Cerffut appellé Cornart,
Comme le Cheval , Haridelle.
Vous jugez bien qu'apres de fi
grands mots
Nos deux quadrupedes Héros
Ne furent pas longtemps fans en
découdre.
Le Cheval en tournant le dos ,
D'un
136 MERCURE
D'un coup de pied faillit à fracaffer
les os
De la tefte du Cerf, qui plus vifte
qu'un Foudre
Fondit fur luy voulant le mettre
en poudre ,
Avec le bon plaifir de Madame
Atropos.
Mais le Cheval manquant deforce
& de courage,
Sefauva dans le grand chemin,
Où d'un ton de voixplus humain
Que celuy d'un Antropophage,
Il pria le premier Romain
Quife trouva furfon paffage,
De vouloirfeconder les efforts de fa
rage.
Défaites- moy , luy dit - il en pleurant
,
D'un miférable Concurrent
Qui m'a chaffé de ce gras Pafturage
,
Qu'un de nos Parens en mourant
Nous
GALAN T. 137
Nous avoit à tous deux laiffé
pour heritage .
Ses veux font exaucez , l'Homme
luy met un mords ,..
Sautefur luy , pourfuit le Cerf, le
Laffe ,
L'atteint, le réduit , & luy paffe
Son Epée au travers du corps.
Je vous laiffe à penferfi le Cheval
alors
A fon Bienfaicteur rendit grace.
Monfeigneur , luy dit- il dans fes
joyeux tranfports ,
Employez - moy , je fuis fans artifice
,
Tant de nuit que de jour , tout
à voftre fervice .
J'en fuis bien aife fur ma foy,
Luy dit l'Homme , & je vay fur
l'heure
Vous faire préparer chez moy
En récompenfe une Demeure .
Alors le trifte Palefroj
Vit
138 MERCURE
Vit qu'iln'avoit rienfait qui vaille.
Ah, difoit- il un jour , qu'eft devenu
le temps. ,
"
Où libre au beau milieu des
Champs
Je faifois de l'herbe gogaille,
Au lieu qu'icy mes pauvres
dents
N'ont à ronger que de la paille?
O vous , dont la vangeance arme
un Bras étranger
Pour perdre l'Ennemy qui vous ofe
outrager;
Quelque odieux qu'il vous puiffe
eftre ,
Gardez qu'en penfant vous vanger,
Vous ne vous choififfiez un Maitre..
Je finis ma Lettre du dernier
Mois par la nouvelle que je vous
donnay de la mort de Monfieur
le
GALANT. 139
Meffieurs les le Duc d'Ufés .
Marquis de Saint Suplice & de
Montfalais , fes Freres , eftoient
morts dix ou douze jours auparavant.
Ils avoient tous deux
tres - bien fervy, s'eftoient diftinguez
en divers emplois , & vivoient
en Province depuis quelque
temps , apres avoir effuyé
les plus longues fatigues de la
guerre . Monfieur le Duc d'Ufés
leur aîné avoit eſté élevé Enfant
d'honneur du feu Roy. On luy
a veu pratiquer ce qui eft peu
ordinaire aux Perfonnes de fon
rang. Les grandes dépenfes qu'il
s'eftoit trouvé obligé de foûtenir,
l'avoient engagé à faire des debtes
, & pour les payer plutoft &
plus aifément , ne pouvant vendre
aucune des belles & grandes
Terres qu'il poffedoit , parce
qu'elles font toutes fubftituées à
l'Aîné ,
140 MERCURE
l'Aîné , il s'eftoit retranché de
toutes chofes; jufqu'au neceflaire
de fon Train , & laiffoit par là la
plus grande partie de fes Revenus
à fes Creanciers, qui estoient
prefque tout-à-fait payez quand
il est mort. Il eftoit Pere de Monfieur
le Duc de Cruffol. Cette
Maiſon eſt une des plus illuftres
de tout le Royaume , foit pour
les Gouvernemens & les premieres
Dignitez de l'Etat qu'elle a
toûjours poffedées , foit pour l'éclat
que luy ont donné les plus
hautes alliances depuis plus de
fix cens ans qu'elle s'eft heureu
fement confervée par plus de
vingt deux degrez de generation
fans avoir manqué de Mâles.
Louis de Cruffol ,Grand Chambellan
de Louis XI. Grand Panetier
de France , & Gouverneur
du Dauphiné , époufa l'Heritiere
de la Maiſon de Levy. Jac
GALANT. 141
Jacques de Cruffol fon Fils ,
Grand Panetier de France, épou .
fa l'Heritiere d'Ufés , defcenduë
des anciens Comtes de Toulouſe .
Charles de Cruffol , Fils de
Jacques Gouverneur de Languedoc,
Grand Chambellan & Grad
Panetier de France, époufa l'Heritiere
& Fille unique du fameux
Jacques de Genoüillac , dit Galiot
, Grand Maiftre de l'Artillerie
, qui fe trouva à la Bataille de
Fornoue en 1495. au Siege de
Capoue en 1501. à la Journée
d'Agnadel en 1504, à la Bataille
de Marignan en 1515. & à celle
de Serifolles en 1544 qu'il fut
fait Chevalier de l'Ordre , &
Grand Ecuyer de France.
Antoine de Cruffol fon Fils
fut auffi fait Chevalier de l'Ordre
, Lieutenant General des Armées
du Roy , & Chevalier
d'hon
re
い4468
142 MERCURE
le
d'honneur de la Reyne Catherine
de Médicis . Les grands fervices
qu'il avoit rendus à l'Etatpendant
les premiers troubles de
la Religion , furent cauſe que
Roy Charles IX . qui les voulut
reconnoiftre , érigea la Vicomté
d'Ufés en Duché & Pairie l'an
1565. Cette Duché & Pairie ſe
trouve aujourd'hu y la premiere
du Royaume en rang & en
dignité.
Jacques de Cruffol , ſecond Duc
d'Ufés , fut Lieutenant General
des Armées du Roy . Il eut le crédit
de mettre fur pied à fes frais
une Armée de vingt - deux mille
Hommes de la meilleure Milice
de France , dans le
troubles de la Religion .
Emanuel de Cruffol , fon Fils ,
troifiéme Duc d'Ufés , Chevalier
des Ordres du Roy , fut choify C
temps
des
entre
GALANT. 143
{
5.
entre tous les Gardes du Royaume,
pour eftre Chevalier d'honneur
d'Anne d'Auftriche lors de
fon Mariage avec le feu Roy en
1615. Ilépoufa l'Heritiere de la
Maifon de S. Suplice.
François de Cruffol , Fils d'Emanuel
, quatrieme Duc d'Ufés ,
fut fait auffi Chevalier d'honneurde
la mefme Reyne. Il porta long
temps les armes en Hollande fous
le feu Prince d'Orange , & en
fuite commanda deux Regimens
en France pour le ſervice du Roy.
Il avoit épousé en premieres Nôces
la Veuve de Monfieur d'An .
gouleſme , Heritiere de la Maifon
de la Chaftre, & en fecondes,
l'Heritiere & Fille unique de
Monfieur le Comte d'Apcher .
C'est celuy qui eft mort depuis
un mois . Monfieur le Marquis de
Florenfac , l'un de fes Freres , fut
tué au Siege de Turin .
144
MERCURE
que
Emanuel de Cruffol , qu'on a
appellé jufqu'à aujourd'huy Duc
de Cruffol , qui eft à préfent le
cinquième Duc d'Ufés , eft Gouverneur
de Xaintonge & d'Angoulmois
, & Mestre de Camp
d'un Regiment d'Infanterie . Il a
donné d'éclatantes marques de
fon courage dans toutes les occafions
la derniere guerre luy
a offertes , & auparavant , contre
les Turcs en Hongrie pour le
ſervice de l'Empereur. Il a épousé
la Fille unique de Monfieur le
Duc de Montaufier. Vous voyez
par ce détail qu'il n'y a point de
Maifon en France où il foit entré
tant de grandes Heritieres . Monfieur
le Marquis de Florenfac ,
Frere de ce Duc , s'eft auffi acquis
beaucoup de réputation en dixfept
Campagnes qu'il a faites , où
il a reçeu de grandes bleffures ,
Je
GALANT. 145
par-
Je ne vous dis rien du merite
ticulier de Madame la Ducheffe
d'Ufés. Vous fçavez qu'elle a
l'efprit auffi élevé que délicat,
& que fa conduite & fa vertu foûtiennent
avec beaucoup de gloire
pour elle tous les avantages
des Maifons de Montaufier & de
Rambouillet. Il n'y a rien de
plus accomply que Monfieur le
Comte de Cruffol fon Fils aîné,
& Mademoiſelle de Cruffol fa
Soeur . Ce jeune Comte fçavoit à
E huit ans la Langue Allemande
1 dans la derniere perfection . Il
n'en a pas encor douze , & eft non
feulement beau , tres. bien fait ,
d'un air admirable , civil doux &
honnefte , mais il a encor les plus
nobles inclinations qu'on luy
puiffe fouhaiter . Il danfe tout- àfait
bien , fait des armes, & monte
à cheval de la meilleure grace du
Aoust 1680. 1
G
146
MERCURE
monde , & apprend enfin fans aucune
peine tout ce qu'on juge à
propos qu'il fçache. Mademoiſelle
de Cruffol,quoy que plus jeune
que luy, n'eft pas moins parfaite.
Elle eſt toute belle & toute charmante
, & on n'a point encor veu
dans un âge fi peu avancé tant de
douceur , d'honnefteté , de modeftie
, de politeffe , & de délicateffe
d'efprit. Joignez à cela qu'elle
furprend par fa danſe , jouë du
Claveffin , & fçait mille choſes
dignes d'une éducation telle que
vous jugez bien qu'on luy donne.
Mademoiſelle de Florenfac
fa Soeur , & Monfieur le Comte
d'Affier Monfieur le Comte
& Monfieur le Chevalier d'Ufés
ſes autres Freres , quoy que tous
tres-jeunes , font les plus jolis du
monde.
>
Vous m'apprendrez s'il vous
plaift
GALANT. 147
plaiſt , Madame , ce qui fera arrivé
du Pary que vous me dites
qu'ont fait deux de vos Amis,
touchant la Lettre du Marchand
Venitien , employée dans le der
nier Extraordinaire . Celuy qui
fous le Faux-Compte de Marchadife
,prétéd découvrir l'avis qu'on
y donne de l'entrepriſe de Selim
fur l'Ifle de Chypre , merite dans
ce Pary le fuccés qu'on luy fou
haite. Afin que le déchifrement
qu'il s'eft engagé de faire , n'ait
point d'autres difficultez que celles
qui naiffent de la Lettre mef
me , je dois l'avertir qu'il s'y eft
gliffé une lourde faute , qui forme
un fens entierement opposé à ce
qu'a voulu expliquer l'Autheur.
C'eft dans la page 337. où au licu
de , il n'y apoint icy de nulles ,finon
les Zero , encor est- ce feulement
quand ils nefervent qu'à expliquer
Gij
148 MERCURE
dix ou vingt , il faut lire , encor
eft ce feulement quand ils ne fervent
pas à expliquer dix ou vingt.
Par ces premiers mots, tels qu'on
les lit dans le dixième Extraordinaire
, il paroift que les Zero des
nombres 10. & 20. font des nulles,
& qu'ils ne le font pas dans 40.
120. 130. & c. C'est tout le contraire.
L'intention de l'Autheur
eſt les Zero ne foient pas
que
comptez pour des nulles dans les
nombres 10. & 20. puis que cela
reduiroit leur fignification à 1. &
2. & que d'ailleurs on ne peut exprimer
autrement ou du moins
plus naturellement dix & vingt,
mais feulement que les Zero foiet
pris pour des nulles dans les autres
nombres qui femblent eftre
au deffus de 24. ( nombre ordinaire
des Lettres de l'Alphabet )
comme dans ceux- cy 1500. 1200
230.
GALANT. 149 *
230. 500. & 40. par lefquels on
ne doit entendre autre chofe que
15. 22. 25. 5. & 4 .
Au refte , Madame , jay veu le
Cavalier qui vous a écrit , & j'ay
fçeu de luy ce que c'eſt que cette
magnifique Salle de l'Amour , où
il vous mande qu'on l'a fait entrer,
& dont il foûtient que la feule
veuëfait naiftre l'envie d'aimer >
au plus inſenſible. Il m'en a même
donné la defcription , & comme
elle me paroift fort agreable,
je vay vous en faire part. Ce
Cavalier dont vous fçavez que le
caractere eft de foûpirer pour
toutes les Belles , a fait un voyage
depuis un mois. Ses affaires , ou
fi vous voulez , quelque galante
partie l'ayant mené dans un voifinage
de Cleranton , il entendit fi
fort vanter ce beau Lieu , qu'il
voulut le voir.
G iij
1301 MERCURE
Cler-anton est un Lieu fur le bord
de la Seine ,
A treike milles d'Ilion .
Il tient fon nom de Clere & d'Antoine
de Vienne,
Jumeaux de noble extraction.
C'est en ce Lieu qu'ils prirent la
naiſſance,
Et qu'ils ont pris en récompenfe
Mille fortes de foins pour la perfection.
Ces vers commencent la defcription
qu'il m'a donnée de ce
charmant Lieu , où il fut tres- bien
reçeu , & qu'il a trouvé le plus
agreable qui foit fur la Seine depuis
fa Source jufques à l'endroit
où il eft affis. Entre plufieurs agrémens
qu'il a , on y en remarque
deux qu'on ne peut trop eftimer.
Le premier qu'il tient de la Nature
, & de l'Art , eft une grande
Allée
GALANT. 151
Allée de Charmes à voûte tresélevée
, qui eft ouverte par les
deux bouts , & qui porte la veuë
à une lieuë de chaque cofté . Elle
fe perd d'une part dans les ruines
d'un vieux Chafteau , affis
fur la croupe d'une Montagne ,
& de l'autre , dans un Village
fitué en long fur le panchant d'un
côteau , & plus loin , dans un
Bois de haute futaye. Mais ce
qui embellit davantage cette
Allée , c'eft la Seine qui l'ayant
côtoyée dans toute fon étendue,
qui eft de cinq à fix cens pas , fe
met en veuë à l'un des bouts ouvert
par une Baluftrade , & y forme
un Canal en droite ligne
d'une demy- lieuë de longueur.
Il n'y a point un plus bel afpect..
L'autre agrément que cette Maifon
tient de l'Art feul , eft un
effet des foins de feu Monfieur de
G iiij
152
MERCURE
Vienne Bufferoles à qui elle apartenoit.
C'eſt cette Salle que le Cavalier
qui vous a écrit , a voulu
nommer Salle de l'Amour , parce
qu'elle eft embellie de mille
Örnemens galans qui marquent
la puiffance de ce Dieu . Elle
eft quarrée , & l'on y entre par
une Porte qui eft au milieu d'une
de fes Faces , à couvert d'un Veftibule
, & vis-à - vis d'une grande
croifée , d'où avec le jour elle
reçoit l'aspect du Jardin , & directement
, celuy d'un bel Efcalier,
qui conduit la veuë furla Riviere
de Seine , & au delà fur un
agreable Côteau tout couvert de
Vignes . La Cheminée de cette
Salle occupe le milieu de la face
qu'on voit en entrant à la main
droite , & dans la face oppofée , il
y a deux Portes menagées avec
une égale diſtance , l'une pour
paffer
GALANT. 153
paffer dans une Chambre , &
l'autre dans un Cabinet. La Porte
qui donne entrée dans la Salle, a
parmy fes Ornemens du dehors,
ces deux Vers qu'on peut lire en
l'ouvrant .
Redoutez - vous les forces de l'Amour
?
Penfez à vous , c'eft icy fonféjour.
La Cheminée qui eft d'ordinaire
la premiere chofe que l'on regarde
, lors qu'on est entré , eft
enrichie dans le milieu d'un grand
Coeur qui pouffe une groffe flâme,
& qui eft environné au refte,
d'un Fefton de Fleurs meflé de
Fruits . L'Amour paroift dans ce
Coeur , avec un Sceptre à la main
droite , & fon Flambeau à lagauche
, & femble prononcer ces
mots , A la plus Belle.
4
G v
154
MERCURE
Six Tableaux liez enſemble
avec des branches de Mirthes,
font autour de ce Coeur. Celuy
d'enhaut repréſente le meſme
Dieu qui demefle le Cahos , &
qui donne la naiſſance à tous les
Eftres . Ces paroles font au deſſus,
Le mefme à tous.
On lit ces Vers au deffous .
C'eft vainement qu'on fe propofe
De paffer fes beaux jours , fans l'amoureux
retour ;
Nous sommes tous faits par l'Amour
,
Et ne devons jamais defirer autre
chofe.
Les quatre Tableaux des coftez
, figurent la puiffance de ce
Dieu , fur les plus puiffans des.
autres. On voit dans l'un , Jupiter
qu'il fait changer en Taureau,
pour ravir Europe , avec ces.
Vers.
Si
GALANT.
155
Si je le pûs ainfi changer,
Mortels , quel eft le coeur qui n'eft
pas en danger?
On voit dans l'autre , Apollon
qu'il fait courir apres Daphné.
Ces Vers accompagnent ce Ta-'
bleau .
Monfeu n'épargne rien. Iln'apoint
de pareil,
Il a brûléjufqu'au Soleil.
Mars foûpirant aux pieds de
Venus , fait le fujet du troifiéme .
On y lit ces Vers.
Qui de mes traits peut s'exempter,
Si je dompte le Dieu qui pourroit
tout dompter ?
Le quatrième fait voir Neptune
changé en Fleuve , pour embraffer
la Fille de Salmonée qui
fe va baigner.Ces deux Vers font
au deffous.
Quipeut fervir d'obstacle au feu de
mon Flambeau,
S'il a brûlé le Dieu de l'Eau
156 MERCURE
Le Tableau d'enbas repréſente
une Déeffe amoureufe. C'eſt
la Chafte Diane , à qui l'Amour
fait baifer Endimion endormy.
Ces Vers font voir la neceffité
qu'il y a d'avoir le coeur tendre .
Vous qui me refiftez , vous refiftez
en vain.
Connoiffe vous cette belle Déeffe?
Elle eft chafte , fauvage , & d'un
coeur inhumain.
Elle fe rend pourtant à la tendreffe.
Aux deux coftez de ce Tableau
, font deux petites Cartouches
formées de Rofes & de
Lis . L'une contient cette remontrance.
On ne peut éviter un pouvoir
fouverain ;
Si l'on n'aime aujourd'huy , l'on aimera
demain.
L'autre contient celle - cy .
Si
GALANT. 157
Si peu qu'on fe défende, on s'eft trop
défendu ;
Tout le temps qu'on difere , eft au- .
tant de perdu.
Les trois Portes de la Salle ont
par le dedans , deux Panneaux
diféremment embellis.
Celle de l'entrée afon Panneau
d'enhaut composé de quatre Aigles,
qui fe lient amoureuſement
par le bec & par les pieds, avec
ces Vers au deffus .
Tréve de Filtres & de Fard,
Aimer , eft le fecret de l'Art.
Ces quatre Aigles forment un
quadre rond, dans lequel on voit
un Soleil naiffant , & qui dore des
nüées . Ce mot fe lit au deffous,
l'embellis.
Le Panneau d'enbas eft formé
de Flêches , & de Carquois ,avec
des Flambeaux croifez , & noüez
de Laqs d'Amour . Ces Vers font
dans le milieu. Le
158 MERCURE
Le Dieu qui fait aimer , embellit
chaque chofe ;
L'Epine afes Amans, de mefme que
la Rofe ,
Et l'on aime les nuits , auffi bien que
les jours ;
Il n'eft point de laides amours.
La Porte de la Chambre a fon
Panneau d'enhaut compofé de
quatre Dauphins , qui fe lient
amoureuſement comme les Aigles
, avec ces Vers au deffus .
Point de régle en aimant ,
Que celle d'un amour charmant..
Ces Dauphins forment un Quadre
, dans lequel on voit le Soleil
qui change l'Eau des Huitres en
Perles ; & celle des Rochers , en
Diamans. On lit ce mot dans le
Quadre , l'ennoblis .
Le Panneau d'enbas , & celuy
de la premiere Porte , font femblables.
Il contient ces Vers.
Quands
GALANT.
159
Quand nous fommes Amans , nous
en fommes plus braves,
Et pour plaire, on polit tout ce qu'on
a d'attraits.
C'est ainsi que l'Amour ennoblit fes
Efclaves ,
Et les rend toûjours plusparfaits.
La Porte du Cabinet a fon Panneau
d'enhaut composé de quatre
Lions , qui fe joignent amoureuſement
comme les Aigles &
les Dauphins , avec ces Vers au
deffus .
Rien d'étranger en nos amours ,
Si nous voulons aimer toûjours .
Ces Lions forment un Quadre,
dans lequel on voit un Soleil
qui couvre & comble la Terre de
Fleurs , & de toute forte de Fruits.
On y lit ce mot, l'enrichis.
Le Panneau d'enbas eft formé
comme les precédens; & contient
ces Vers.
L'a
160 MERCURE
L'avarice en amour est un Monftre
inconnu ,
Tout ce qu'on a de bien , eft à l'objet
qu'on aime..
Que referveroit- on ? On fe donne
foy - mefme:
L'Amour eft figuré tout nud .
La Croifée a des Pyramides de
Coeurs dans fes deux coftez , &
un petit Cupidon au deffus de
chacune de ces Pyramides. Dans ·
l'une , ces Coeurs ont la pointe
enbas, & pouffent des flâmes enhaut,
avec ces Vers.
C'est par vos yeux, Iris , qu'il met
nos coeurs en feu ;
Pourriez- vous bien n'enprendre pas
un peu ?
Dans l'autre, ces Coeurs ont la
pointe enhaut, & font percez de
Flêches. Ces deux Vers font au
deffous .
Vous ne sçauriez, Iris , refifter àfes
coups ; Yous
GALAN T. 161
Vous n'eftes pas d'autre pafte que
nous.
Au deflus de la Croifée , font
les Armes , les Chifres , & les
Coeurs unis , de feu Monfieur de
Boufferoles , & de Madame fa
Femme , avec la date de 1667.
année de leur Mariage , & de ces
embelliffemens . Ces Vers s'y li
fent, pour marquer leur union.
Puiffent nos coeurs estre toûjours
de mefme ,
Et puiffent ils aimer , comme il
faut que l'on aime.
Ces autres Vers font un peu
plus bas.
"
Il n'est rien fi doux que
d'aimer.
On n'apoint de regret d'avoir donné
son ame
A l'amoureuse flame.
A tout moment l'on charme, & l'on
Se fent charmer;
Il n'est rien fi doux que
d'aimer.
Voila
162 MERCURE
Voila, Madame , ce que porte
la Defcription que m'a donnée
noftre Amy , des Ornemens de
la Cheminée , des Portes , & de la
Croiſée de cette agreable Salle.
Il y devoit joindre ceux qui luy
tiennent lieu de Tapiflerie ; mais.
quelque Billet galant à écrire à
une Belle , ne luy en a pas laiffé
le loifir. Il me les fait efperer au
premier jour , & alors je fupléeray
ce qui manque à cet Article.-
Tandis que nous fommes fur
les Ornemens , il faut vous repreſenter
ceux qui embelliffent.
la Place qu'on nomme à Madrid ,
Place du Soleil. Vous la pouvez
voir dans cette Planche . Elle a
une tres belle Fontaine avec des
Statues , ainfi que toutes les autres
Places publiques de la mefme
Ville, qui en ont auffi , à la referve
dela grande qui eſt devant le
Palais,
ការត
VISTA DEI
1:
1
la
C
Il
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St
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Vi
ve
GALANT. 163
Palais , & qui n'ayant ny Statuë,
ny Fontaine dans le milieu , en eft
plus commode pour les Spectacles
. Les Maifons qui font autour
de toutes ces Places , ne paroiffent
pas beaucoup par dehors ,
quoy que les Balcons de Fer
qu'on voit aux Feneftres faflent
un tres- bel effet. Les Espagnols
n'ont pour
pour l'ordinaire qu'une
grande Voûte fous la Porte , où
les Carroffes peuvent entrer , &
ce que nous mettons en Court,
ils l'employent en Jardin , dont
il n'y en a prefque aucun qui foit
fans Fontaine .
Des chofes , je paffe aux mots.
On en a mis un en queftion depuis
quelques jours , qui a causé
de grandes querelles. La Lettre
qui fuit vous en inftruira. Elles y
font décrites d'un ftile fi naturel
, que cette lecture ne vous
peut
164 MERCURE
peut donner qu'un fort grand
plaifir.
A MADAME DE ***
Ce 12. d'Aouſt 1680.
E fuis de retour , Madame , de
mon voyage du Païs de Caxx , où
je vous avois mandé que quelques
affaires m'obligeoient d'aller. I'y ay
efté témoin d'un fanglant Combat,
dont il faut que je vous apprenne
les circonstances . Vous en trouverez
la caufe auffi extraordinaire
qu'il en fut jamais . Ce Combat fe
fit ily a trois jours entre deux Bergers
& leurs Maistres , pour les
mots de paiffu & de peû . Ces deux
Bergers font de cette Province , mais
de diférens Cantons , & fervent
chez deux Gentilshommes , dont les
Ave
GALANT.
165
$
Avenues qui conduifent de l'une à
l'autre de leurs Maifons , fontfeulement
féparées par le grand chemin.
Ces deux Gentilshommes eftoient
intimes , fe vifitoient fort
fouvent , n'alloient jamais à la
chaffe l'un fans l'autre , & mangeoient
toujours la prife enfemble
avec leurs Femmes Apres le repas,
on lifoit quelque Livre des plus
nouveaux qui euffent paru. Ils avoient
le foin de les faire venir de
Paris à communsfrais . Cette lecture
eftoit la plus agreable & la plus
louable de leurs occupations , puis
qu'elle leur fourniffoit dequoy foûtenir
les converfations les plus fpirituelles
, & leur donnoit ouverture
à propofer de temps en temps de
nouvelles queftions fur le choix des
mots & la pureté de la Langue.
Leurs Domeftiques qui les entendoient
difputerfur ces matieres , en
pro
166 MERCURE
profitoient quelquefois , & les vonloient
fouvent imiter en fe reprenant
les uns les autres. C'eſt un détail
que j'ay fçeu en m'informant
du caractere des deux Gentilshommes,
apres l'éclat qu'afait leur querelle.
Jeles connoiffois depuis un an,
maisfeulement par rencontre ,fans
les avoir jamais veus chez eux.
Quoy que l'obstination à defendre
certains mots douteux , euft déja
caufe plufieurs diférens entre les
Valets, auffi- bien qu'entre les Maîtres
, ils n'avoient point paffé les
bornes d'une dispute permiſe juſqu'à
feudy dernier , que les deux
Bergers remenant leurs Troupeaux
le foir , & s'eftant rencontrez dans
le grand Chemin entre les deux Avenues,
le plus âgé interrogea l'autre
en ces termes. Tes Moutons
ont-ils bien paiffu où tu les as
menez ? Le plus jeune répondit
d'un
GALANT. 167
ver,
d'un ton railleur, qu'il n'entendoit
point ce que fignifioit le mot de
paiffu, & qu'apparament il vouloit
dire peû . Chacun foustint opiniaftrement
que fon mot eftoit le
meilleur , & apres s'eftre épuifez
tous deux en raifons pour le prouils
en vinrent aux injures, &
des injures aux coups. Le plus jeune
ayant reçeu le premier , en ren-
1 dit incontinent deux àfon Adverfaire
, & s'eftant pris l'un l'autre
aux cheveux , ils ſe donnerent force
gourmades par le nez , & en firent
jaillir grande abondance de
fang, dont leurs habits furent teints
du haut jufqu'en bas. Leurs chiens
en voyant ce fang ,femblerent s'intereffer
dans leur querelle , & prenant
party chacun pour fon Maitre
, fe mordirent avec tant de fureur
, que les deux Troupeaux effrayez
par leurs aboys extraordi
naires
168
MERCURE
3
naires prirent la fuite de toutes
parts. Cettefuite , & les aboys des
chiens , donnerent lieu aux deux
Gentilshommes qui estoient fortis
fans armes pour goufter le frais fous
leurs Futayes, de jetter les yeux fur
nos deux Atletes , & d'accourir
promptement au lieu où ils fe batoient
, pour les feparer. Fallois
à un Village voifin dans ce mefme
temps , & ayant aperçeu de fort
loin les deux Gentilshommes , qui
couroient à la rencontre l'un de
l'autre , comme s'ils cuffent voulu
traverser le chemin par où je devois
paffer , j'avançay au petit ga
lop pour obferverleur démarche, &
eftant fur une petite élevation de
terre qui m'avoit caché lefujet de
leur courſe , je vis les Bergers &
leurs chiens qui eftoient aux prifes.
Cela m'obligea de pouffer à
toute bride , pour eftre plûtoft à
"
eux
GALANT.
169
eux & empefcher le defordre ; mais
les Maiftres , quoy qu'avec beaucoup
de peine , avoient feparé les
deux Bergers , & fait ceffer le
combat des Chiens , avant que je
les euffe joints. Ainfi je n'arrivay
affez tost , que pour entendre les
Maiftres demander à leurs Bergers
la caufe de leur querelle. Le plus
jeune répondit que fon Camarade
avoit commencé à le fraper,
parce qu'il avoit dit que paiflu
eftoit un méchant mot, & qu'ilfalloit
dire peû. Apeine eut- il achevé
, que l'autre prit laparole , &
fe tourna vers fon Maiftre , en
luy difant. Eft- il pas vray, Monfieur
, que vous dites toûjours
parffu , quand vous me demandez
fi mes Moutons ont bien
mangé Cela eft vray , réponditfon
Maiftre. Le mot de paiffu eft en
ufage dans tout le Païs ,& tous les
Aoust 1680. H
170 MERCURE
Gentilshommes voiſins ne parlent
jamais autrement . Ce ne font
que des ignorans qui difent peû .
Et moy , j'ay toûjours entendu
dire peu à mon Maistre , reprit le
jeune Berger , & fi il eft Gentilhomme
auffibien que vous. Le
voila , qu'il m'en démente . J'aime ,
mieux , repartit le Maiftre dujeune
Berger , renoncer au voisinage,
que dire paiſſu. C'eſt un mot barbare
que je n'admettray jamais.
Mais pea eft un fort bon mot . On
s'en fert mefme dans la Fauconnerie
; & René François , excellent
Predicateur du feu Roy
Louis XIII. d'heureufe memoire
, qui en a fait un petit Traité,
dit fort bien. Il ne faut pas faire
voler l'Oiseaufi-toft qu'il eft peû.
C'est un Oifeau qui fe paift facilement.
Quand les Oiseauxfont peus
de viandes trop groffieres , &c. On
dit
GALANT. 171
dit auffi repeû , & non pas repaiffu.
Cependant tous ces mots
tirent leur origine de l'infinitif
paiftre , qui convient auffi bien
aux Animaux qu'aux Oifeaux
de Proye . Mais paiffu eft un
mot à faire fortir d'effroy les Lievres
hors du gifte , tant il eſt
campagnard & rude. Peû eft impertinent,
repliqua l'autre Gentilhomme
› parce qu'il renferme
trois ou quatre équivoques . Enfin
c'eft un mot qui me pût au
nez , & m'écorche les oreilles.
Tout ce qui convient auxOifeaux
ne convient pas aux Animaux.On
ne parle plus comme on faifoit du
temps de René François , & il faut
avoir autant de ftupidité que d'infolence
pour foûtenir le contraire..
Le poitrail de mon Cheval s'estant
rompu par l'effort que j'avoisfait en
courant à toute bride , je fus obligé
Hij
172 MERCURE
نم
de m'arrester aupres d'eux pour le
rajuster. C'est ce qui me donna occafion
d'entendre ce dialogue , & plufieurs
autres dont le recit vous
pourroit fembler trop long. Ilfuffit
, Madame , de vous apprendre
queles deux Gentilshommes avoient
déja lefang échaufé d'avoir couru,.
de s'estre tourmentez àSeparer
leurs Bergers , & que leur bile
ainfi émeuë , fit fucceder aifément
les invectives aux raiſonnemens
, les injures aux invectives
, les démentis aux injures ,
& les coups aux démentis . Je fis
mes efforts pour faire ceffer d'abord
ce fecond Combat , mais mon Cheval
dont je ne voulois pas quiter
la bride , de peur qu'il ne prift
la fuite comme les Moutons , fe
faifant tirer , m'empefcha de leur
faire quiter prife , qu'apres qu'ils
fe furent donné plufieurs coups
de
GALANT. 173
de pied & de poing, & qu'ils eurent
arraché la Perruque l'un de l'autre.
Dans ce moment les deux Bergers
recommencerent à fe gourmer
mieux qu'auparavant , les Chiens
à fe mordre , & les Moutons qui
avoient eu le temps de fe raffembler
, à fuyr par tout dans les
Avenues. J'avoue , Madame, que
je ne me trouvay pas peu embaraffé
dans cette rencontre , car
il n'y avoit pas d'apparence d'aller
aux Bergers , & d'abandonner les
Maiftres que je voyois encor trop
animez , & qui me retenoient pour
m'obliger à eftre luge de la Queftion
, qui avoit donné lieu à leur
diferent. Ils alleguerent de longues
raifons de part & d'autre pourfoûtenir
leur opinion , &peû & paiffu
font deux mots que je n'oublieray
jamais , tant ils me les firent fonner
aux oreilles en les defendant.
Hij
174 MERCURE
,je
Les Bergers ayant remarqué que la
Question s'agitoit , fe quiterent
d'eux - mefmes , & ayant retiré
leurs Chiens , s'approcherent des
Gentilshommes pour les mieux
entendre. Apres que j'eus écouté
fort patiemment l'affluence de leurs
difcours , par lefquels j'appris le
commencement de cette Histoire ,
les priay le plus honneftement que
je pus de me difpenfer de decider
fur le champ , & de me donner
le temps de confulter les plus éclairez.
Ils m'accorderent le reste du
mois. Je fis cependant tout de mon
mieux pour les remettre en intelligence
, & voulus les obliger à venir
Souper avec moy à l'Hostellerie
où j'allois defcendre à demylieuë
d'eux , afin de noyer dans le
Vin les fentimens de colere qu'ils
pouvoient garder. Ils me remercierent
bien civilement & me

quitterent
GALANT. 175
,
quiterent apres m'avoir fouhaité
le bon foir , l'un parlant en ces termes.
Non , je ne veux point d'accommodement
à moins que
Monfieur ne m'accorde que
paiffu eft mieux dit que peû ,
& l'autre difant , paiſſu me femble
effroyable , & j'ay en horreur
la converfation de fes Partifans.
Les Bergers s'en allerent en
mefme temps ramaffer leurs Troupeaux
avec leurs Chiens . En remontant
à cheval , je fis reflexion
que l'aigreur avec laquelle ces
deux Gentilhommes s'eftoient feparez
, pouvoit avoir de fâcheufes
fuites. C'est ce qui me fit réfoudre
d'aller chez l'un & chez
l'autre
avertir leurs Femmes
de ce qui s'eftoit paffé , afin qu'elles
y donna fent ordre , & qu'elles
envoyaffent prier quelques Perfonnes
de qualité de prendre
,
H iiij
176 MERCURE
la parole de leurs Marys. C'eft ce
que j'executay fur l'heure , en les
faifant fouvenir des Edits auffi
juftes que rigoureux de noftre augufte
Monarque touchant les
duels. Cela fait , je regagnay mon
chemin , & allay fonger à mes affaires.
Tout ce détail aboutit à vous
faire voir l'engagement où je me
fuis mis aupres des deux Gentilskommes.
Il s'agit de terminer leur
querelle , & felon les apparences
aucun d'eux ne fe rendra qu'à une
décifion auffi autentique qu'eft en
toutes chofes , celle de Meffieurs
de l'Académie Françoife . Vous
les voyez la plupart chez vous ,
il vousfera facile de dégager
ma parole en les priant de prononcer
fur peû & paiffu. Ils font reconnus
pour les Maistres de la
Langue , & leur jugement fera
Sans appel. F'efpere , Madame , que
vous
GALAN T. 177
vous voudrez bien prendre l'affaire
fur vous en faveur de vôtre
tres, &c.
On a propofé la Queſtion à
Meffieurs de l'Académie Françoife
. Ils ont répondu qu'en fait
d'Oiseaux qu'on nourrit deviande
, il eftoit inconreſtable qu'on
ne pouvoit employer aucun autre
terme que celuy de Peû.
Quelques- uns ont adjoûté que
dans le Païs de Caux, Paiffu s'eftoit
toûjours dit parmy les Bergers
en parlant de leurs Moutons
: mais comme l'ufage particulier
d'un Canton ne peut rien déterminer
, ils ont décidé en general
que c'eftoit un mot barbare
& à rejetter , & que ny peû ny
paiffu ne fe pouvant dire à l'égard
des Animaux qui paiffent l'her-
Hv
178
MERCURE
be , il falloit chercher quelque
terme équivalent pour s'exprimer
fur cette matiere .
Au commencement de ce
Mois , les deux Fils aînez de M.
le Pelletier Confeiller d'Etat,
Prevoft des Marchands avant
M. de Pomereu , foûtinrent une
Theſe dédiée à Mr. le Chancelier,
qui eut la bonté de demeurer
Auditeur pendant l'Acte entier.
L'Aîné des deux Soûtenans ,
qui a l'Abbaye de Joüy aupres
de Provins , fit un tres - beau
compliment à ce Chef illuftre
de la Juftice . Toute l'Affemblée
l'écouta avec plaifir. Elle eftoit
compofée d'un grand nombre de
Prelats , 'de Monfieur le Premier
Prefident , de Meffieurs les Prefidens
à Mortier , de Meffieurs
du Confeil , & de la plupart des
Offi
GALAN T.
179
.
Officiers des Cours Souveraines .
Monfieur le Marquis le Tellier,
Fils de Monfieur de Louvoys ,
y difputa contre les deux Freres
avec beaucoup de feu , d'éloquence
, & de jufteffe. Le
Fils de Monfieur Bignon Confeiller
d'Etat , ouvrit la Difpute
par un Difcours qui luy attira
un applaudiffement general.
Sur la fin , Monfieur l'Abbé le
Pelletier reçeut le Bonnet de
Maistre és Arts de la main
de Monfieur l'Abbé Coquelin,
Chancelier de l'Univerfité , qui
fit auffi un tres - beau Difcours
Latin plein des éloges de Monfieur
le Chancelier & de Mefet
fieurs le Pelletier. Cet Acte , &
quantité d'autres , ont fait connoiftre
combien Monfieur du
>
es Hamel Profeffeur
au College
Edu Pleffis , eft capable d'enfeigner
180 MERCURE
gner la Philofophie. Le Sieur
Van- Schupen , Originaire d'Anvers
, a fait le Portrait qui ornoit
la Theſe . C'eſt un Ouvrage
fort eftimé .
,
>
Le Jeudy 11. de l'autre Mois,
Monfieur l'Electeur de Baviere
entré ce jour-là dans fa
dix- neufviéme année , qui eſt
celle de la Majorité des Electeurs
, fe rendit aux Théatins
de Munic où l'on chanta le
Te Deum au bruit de cent groffes
Pieces de Canon qui furent
tirées. Il y eut le foir un tresbeau
Feu d'artifice , qui réüffic
admirablement , malgré la grande
pluye qui dura tout ce jourlà
, & qui ne ceffa qu'une heu
re avant qu'on le fift jouer. Ce
Divertiffement fut fuivy le lendemain
d'un fuperbe Carroufel,
dont le fpectacle attira toute la
No
GALANT. 181
>
par
Nobleffe des Villes voifines . I
ne manqua rien à cette Feſte ,
foit pour le bel ordre , foit pour
la magnificence. Son Alteffe
Electorale s'y diſtingua fort
fa bonne grace & par fon 3-
drefle , & remporta un des trois
Prix que l'on y donna tous
trois fort confidérables. Le Dimanche
fuivant , il y eut un
Opéra pour lequel on avoit fait
venir à grands frais les meilleurs
Muficiens d'Italie. Ce jeune
Electeur voulut commencer
fon Gouvernement par une action
de pieté , & alla à pied en
pelerinage à Oettingen le dixfeptiéme
du mefme Mois. Ce
Lieu est une Sainte Chapelle
baftie il y a cciinnqq ou fix cens ans,
où plufieurs grands Princes &
Empereurs font venus de temps
en temps accomplir des Voeux
qu'ils
182 MERCURE
$
qu'ils y avoient faits . On y voit
un Préfent tres - riche d'un Roy
de France . A fon retour d'Oettingen
, d'où il revint en pofte
à Munic , il nomma Monfieur
le Baron de Rechberg , Grand-
Maistre & Premier Miniftre ;.
Monfieur le Comte de Taerring
, Grand Chambellan ; &
Monfieur le Comte de Preyfing,
Grand Maréchal de la Cour , &
Miniftre d'Etat. Les deux premiers
pofledoient auparavant les
Charges de Grand Chambellan
, & de Grand Maréchal . Il
avoit d'abord remercié Monfieur
le Duc Maximilian fon Oncle,
des foins qu'il avoit pris pendant
fa Minorité pour l'adminif
tration de fes Etats , & luy en
avoit marqué fa reconnoiffance,
en augmentant fon Apanage de
vingt mille Ecus par ant
On
GALANT. 183
On a eu avis d'une choſe alfez
extraordinaire , arrivée dans
l'ifle de Bourbon . Un Vaiffeau ,
en y déchargeant quelques marchandiſes
, l'a remplie d'une fi
prodigieufe quantité de Rats ,
que les Habitans font obligez
d'inftruire des chiens pour aller
à la chaffe de ces Animaux . Ils
en prennent grand nombre dans
la Campagne ; mais comme les
Montagnes s'en trouvent chargées
, & qu'ils s'y multiplient
de jour en jour , on fera de longues
chaffes avant que de s'en
purger. Cette Ifle eft fituée au
vingt- uniéme degré de latitude .
méridionale de la Ligne Equinoctiale.
On l'appella d'abord
Mafcaregne , du nom d'un GeneralPortugais
qui la reconnut
dans le dernier Siecle. Monfieur
de Flacourt , Commandant
dans
184
MERCURE
dans l'Ile de Madagaſcar , y
établit des François , & luy don.
na le nom de Bourbon en mil
fix cens quarante neuf. Elle eft
fertile , abondante en Bois , &
fort bonne pour la Pefche . L'air
y eft fain , l'eau tres pure , les
fruits excellens, & on n'y manque
jamais de Tortuës . Sur tout rien
n'y eft meilleur que la chair de
Porc . Les Infulaires en font
leur plus ordinaire nourriture.
Je vous fis part il y a un Mois
du Compliment qui fut fait à
Monfieur l'Archevefque de Lyon
à fon retour de Paris , au nom
de l'Académie qui s'eft érigée
depuis peu à Villefranche . En
voicy un autre fait à ce mefme
Prélat dans la mefme occafion
par Monfieur Mignot de Buffy,
Lieutenant General du Bailliage
de Beaujollois. Quoy qu'il
ait
GALANT.
185
ait parlé pour le Corps du Bailliage
, comme il eft un des Membres
de cette nouvelle Académie
, vous ne ferez pas fâchée
de voir tout ce qui en vient. Voicy
ce qu'il dit.
MONSE ONSEIGNE VR,
Lors que nous voyons partir Voftre
Grandeur de ces Provinces ,
nous reffentons des douleurs & des
allarmes inconcevables ; mais auffi
quand nous la voyons revenir heureufement
, elle nous ramene avec
Elle le calme & le plaifir. Ces divers
mouvemens ont touché nos
coeurs cette année . Vostre abfence
nous a fait trembler , vostre préfence
nous ranime & nous réjouit.
Mais , Monfeigneur , nous recevons
un grand furcroist de con..
tente
186 MERCURE
tentement , lors que nous joignons
à la joye de revoir Vostre Grandeur
en parfaite Santé , celle qui
n'avoit esté jusqu'à present que
l'objet de nos defirs & de nos efperances.
Quel transport pour nous
de voir que nostre grand Roy, auffi
jufte que penetrant , ait choify
Monfieur le Marquis d' Alincourt,
pour remplir apres vous la place
que vous occupez avec tant de
gloire en ce Gouvernement ! Ce judicieux
& Sage Monarque voulant
vous donner un Succeffeur
il falloit qu'il le prift dans voftre
illuftre Maifon. Aucun autre
ne méritoit de fe voir placé apres
Vous dans un Poste fi important.
Aucun autre ne pouvoit prefumer
de fuivre vos vestiges , ny d'avoir
vos vertus , que celuy que l'on regarde
comme le centre , où fe doivent
réunir l'éclat , le mérite &
La
GALAN T. 187
la fucceffion des Neufvilles , &
des Villerois. Mais , Monfeigneur,
quoy que ce glorieux choix nous
caufe beaucoup de plaifir , Monfieur
le Marquis d' Alincourt
ne fera pas fâché fi nous foubaitons
qu'il ne puiffe exercer l'employ
qui luy est destiné , qu'apres
que Voftre Grandeur l'aura poffedé
pendant une longue vie , qui fait
l'objet de nos voeux les plus chers.
C'est ce que noftre Compagnie m'a
envoyé vous témoigner , & vous
affurer en mefme temps que nous
fommes avec refpect ,
MONSEIGNEVR,
Vos tres humbles & tresobeïffans
Serviteurs ,
Les Officiers du Bailliage de
Beaujollois.
Mr.
188 MERCURE
M. l'Abbé Anfelme dont je
vous parlay il y a quatre ou cinq
mois, au ſujet du Panégyrique de
S.Thomas d'Aquin , fit celuy de
S. Bernard le jour de la Fefte de
ce Saint, dans l'Eglife des Feuillans
de la Ruë S.Honoré . Le bruit
de fa reputation naiſſante luy
donna pour Auditeurs vingtdeux
Evefques , & un tres - grand
nombre de Perfonnes de qualité
& de Gens de Lettres. Son deffein
fut fingulier , & comme il a
une érudition profonde & folide,
il l'executa avec autant de jufteffe
que d'éloquence . Tout fon Auditoire
fortit charmé , & on attend
d'autant plus de l'ardeur
qu'ila defervirl'Eglife , qu'il joint
une tres grande pieté à de tresgrandes
lumieres, & qu'il eft également
perfuafif & perfuadé.
J'ay à vous parler d'un autre Panégyrique
GALANT. 189
négyrique qui fut prononcé Dimanche
dernier , jour de la Fefte
de S.Louis Roy de France , en prefence
de Meffieurs de l'Académie
Françoiſe . Vous fçavez , Madame
, qu'ils ont accoûtumé ce
jour là de faire celebrer une Meffe
folemnelle dans la Chapelle
du Louvre. Monfieur l'Abbé de
la Montagne , qu'ils avoient prié
de faire l'Eloge de ce grand Saint,
y joignit celuy du Roy , & employa
de fi brillantes couleurs
dans fes diverfes Peintures , que
les Illuftres qui l'écoutoient ,
n'eurent pas moins fujet d'admirer
le tour éloquent qu'il donna
à fes penſées , que fes penfées
, mefmes . On chanta pendant
la Meffe un Motét en Mufique
qui fut extrémement eftimé.
Il eftoit de la compofition
de Monfieur Oudot , qui d'une
com
190
MERCURE
commune voix paffe maintenant
pour un de nos meilleurs Maiftres
. Les Paroles du Motet
eſtoient tirées de divers Pfeaumes
dont les Verſets eſtant
joints les uns aux autres , à la
mode des Centons , compofent
une Priere pour le Roy , en forme
d'un nouveau Pfeaume , où
les plus confidérables évenemens
de noftre temps font marquez
, comme le foûlevement
des principales Puiffances de
l'Europe contre le Roy , la rapidité
inconcevable de ſes Victoires
, la Paix fi glorieuſement
concluë, & dont il a prefcrit
les conditions à fes Ennemis,
le Mariage mefme de Monfeigneur
le Dauphin , & enfin
les voeux de tous les Peuples
pour ce grand Roy. Il n'y a
rien de plus ingénieux que cet
Ouvra
GALANT. 191
Ouvrage. Auffi eft - il de Monfieur
Charpentier , l'un des plus
celebres Membres de l'Académie
Françoiſe. Il ne s'eft pas
contenté du Latin , il l'a encor
expliqué en Vers d'une maniere
prefque inimitable , tant elle
eft ferrée , préciſe & magnifique.
Je ne doute point , Madame
, que vous ne faffiez le
même jugement de l'un & de
l'autre de ces Ouvrages que je
Vous envoye.
L PRO
192 MERCURE
PRO REGE
PRECATIO.
Pl.71.
DE
Regi
da, Eus judicium tuum
V. I.
Et juftitiam tuafilio Regis.
2. V.I. Quarefremuerunt Gentes,
2.v.4 . Etfuperpopulam tuum malignaverunt
confilium?
32.V.6. Cogitaverunt unanimiter
fimul adverfus te,
82.v.5 . Et dixerunt venite & difperdamus
eum .
69༡
32.V.13 . Refpexit Dominus
17.V.IS. &
diffipavit eos ,
Et
GALANT. 193
PRIER E
POUR LE ROY.
Sejugement fublime,
Eigneur , inſpire au Roy ton
Infpire ta juftice à fon Fils magnanime
,
Illumine leurs coeurs de tes vives
clartez.
Pourquoy tant d'Ennemis , fiers
Enfans de la Terre ,
Ont- ils à ce Monarque ofé livrer
la guerre ?
Quelle aveugle fureur les avoit
emportez ?
R60639
Un feul de fes regards diffipe
leurs Armées,
Il décoche für eux fes flèches enflammées
,
Aoust 1680 . I
194
MERCURE
17.v.15 . Et mifit fagittas fuas.
20.V.IO. &
devoravit eos ignis.
20.V.14. Cantabimus & pfallemus
virtutes tuas,
75 V.7 . Quis refiftet tibi ?
€6433
21.v.7. Facta eft pax in virtute
tua ,
15.v.9. Auditum fecifti judicium,
Terratremuit , & quievit.
66.v.5. Quoniamjudicas populos
in aquitate,
2.V.13 . Beati omnes qui confidunt
in eo.
Bene
GALAN T.
195
Dont le feu devorant confume
leurs Etats ;
Chantons de ce Guerrier l'immortelle
victoire ,
Celebrons fes Vertus fources de
noftre gloire ;
Qui pourra deformais refifter à
fon Bras ?
୧୯: ୧୬
La Paix de fon pouvoir eft un
gage autentique ;
A cent Peuples armez fa volonté
s'explique ,
Et chacun à l'envy recherche
fon appuy ;
De tant de diférends un feul Juge
décide ,
Parce que l'équité dans fes Confeils
prefide ;
Heureux , quiconque a mis fon
efpérance enluy.
I ij
196 MERCURE
୧୫: ୨୨
27.v.5 . Benedicat tibi Dominus ex
Sion,
47.V.2. Benedicat Filiis tuis inte.
27.V.6 . Et videas filios filiorum
tuorum ,
44.v.17 . Conftitues eos Principesfuper
omnem terram,
୧୫: ୨୭
44.v.11. Audi filia & vide ,
V. 12. Concupifcet Rex decorem
tuum ,
v. 3.` Speciofus forma pra filiis
bominum.
Pro
GALAANNTT..
197
୧୫୦୧୭
Que du haut de Sion l'Eternel
le beniffe ;
Que fur luy fa bonté pleinement
s'accompliffe ;
Qu'ilbeniffe en fon nom fes auguftes
Enfans ;
Puiffe- t il voir fleurir leur feconde
Lignée ,
Et que fa main toûjours de force
accompagnée ,
De mille Nations les rende triomphans.
Princeffe , à mes difcours ne ferme
point l'oreille ;
Un Roy dont la fplendeur n'eut
jamais de pareille,
Pour fon Fils bien aimé jette les
yeux fur toy ;
Quitte fans déplaifir les lieux de
ta naiffance ,
I j
198 MERCURÉ
44.V.17. Pro patribus tuis nati
V. 14.
funt tibifili,
Omnis gloria filia Regis.
୧୯୪୧୭
85. v.2. Et glorificabunt nomen
tuum ,
148.v.12 . Juvenes virgines ,fenes
cum junioribus.
27.V.9. Salvum fac populum
tuum Domine ,
131.v.10 . Propter DAVID fervum
tuum ,
Salvum
GALANT. 199
Tes Fils , de tes Parens repareront
l'abſence,
Toute gloire eft promiſe à la Fille
du Roy.
୧୫ : ୨୬
Ton Nom va devenir l'objet de
nos Cantiquies ,
Ton Nom va réſonner dans nos
Feftes publiques ,
Le bruit s'en répandra dans les
Climats divers ;
Nos Filles chanteront tes Grandeurs
fouveraines ;
Et ceux de qui le fang s'eft glacé
dans les veines,
Se joindront avec joye à ces nouveaux
Concerts .
୧୫ : ୨୭
Ecoute-nous , Seigneur , répons
à noftre zele ,
En faveur de LOUIS ton Serviteur
fidele ,
I iiij
200 MERCURE
27. v.9. Salvum fac populum
tuum ,
16. v.7. Qui falvos facis fperantes
in te.
19.v.10 . Domine falvum fac Regem
2
Et exaudi nos in die qua
invocaverimus te.
€6039
GEOD
GALANT. 201
Aux befoins de ton Peuple accorde
ton fecours ;
Conferve ce grand Roy que ta
bonté nous donne,
Et que tout ce qui peut ébranler
fa Couronne,
Jamais de fon bonheur n'interrompe
le cours.
e6b32
GEID
I v
202 MERCURE
11
y a des actions d'un caracterefi
particulier,que ce feroit étre
en quelque façon ennemy de la
vertu , que les paffer fous filence .
Les plus eftimables , font celles
qui marquent un entier détachement
d'intereft. Rien n'eft plus
digne d'une belle Ame , & c'eft
par là que Monfieur le Duc de
S.Aignan s'eft glorieuſement diftingué
depuis peu de temps.Dans
celuy de la naiffance de Monſeigneur
le Dauphin , le Roy luy avoit
accordé un droit appellé de
Loyaux- Aydes. Ce droit eft un
ancien ufage , qui oblige ceux
qui tiennent des Fiefs de Sa Majefté,
à donner une fois en faveur
de cette naiffance d'un Dauphin ,
environ la cinquième partie de
leur Revenu, ou par accommodement
, quelque chofé de ſemblable.
Le don efto it affez important.
Le
GALANT.
203
Le moins qu'il pouvoit produire
en faifant des remiſes tres confidérables
, eftoit une fomme de
cent mille écus. Cet illuftre Duc,
que l'intereft n'a jamais touché ,
paffa quatorze ou quinze ans ,
fans donner ordre à faire lever
ce droit , & enfin deux fameux
Traitans , fournis de toutes les
Pieces neceffaires , ayant entrepris
de le recouvrer pour luy,
commencerent par les Provinces
de Touraine & de Poitou , où ils
firent faifir en fon nom plufieurs
Terres de Meffieurs du Clergé
& de la Nobleffe . Quelques Perfonnes
de la premiere qualité fe
trouvant envelopées dans cette
pourfuite , qui eftoit d'ailleurs fâcheufe
pour un bon nombre de
Gentilshommes peu accommodez
, Monfieur de S.Aignan , qui
en avoit déja tiré plufieurs d'embaras
104
MERCURE
baras , alla exprés à Fontainebleau
, pour prier le Roy de
luy permettre de ſe défifter de
la perception de ce droit . Un
def-intéreffement fi peu ordinaire
plût fort à fa Majefté ,
qui fut bien aife de donner au
Clergé & à la Nobleffe des
marques de fa bonté , en confentant
qu'on les déchargeaft.
Ce défiftement fut fi agreable
à ces deux Provinces , que non
feulement la Nobleffe députa
d'abord pour témoigner fa reconnoiffance
à Monfieur le Duc
de Saint Aignan , mais elle figna
en fort grand nombre un Ecrit,
qui fait connoiftre combien ce
genereux procedé l'avoit touchée.
Monfieur l'Archevefque
de Tours , & Meffieurs les Députez
du Clergé de Touraine,luy
écrivirent dans le mefme temps.
Leurs

GALANT .
205
Leurs Lettres vous appren- :
dront la part qu'ils ont prife
dans une affaire que les mefmes
intereſts rendoient commune.
La premiere eftoit conceuë
en ces termes.
MONOSNISIEEUURR ,
>
Apres avoir donné ordre à mon
Clergé de vous témoigner toutes.
Les marques de reconnoiffance &
d'estime du don que vous avez
bien voulu luy faire , en vous defiftant
, fous le bon plaifir du Roy,
de tous les droits de Loyaux- Aydes
que Sa Majesté vous avoit accordez
, permettez qu'en mon particulier
je faffe la mefme chofe , &
vous affure que rien au monde ne m'a
touchéplus veritablement au coeur.
C'eftoit une action que le Ciel vous
réfer
206 MERCURE
réfervoit , & que vous avezfaite
d'autant plus héroïquement , que
l'Eglife y prend beaucoup de part.
L'avantage qu'elle en retire vous
donne une gloire qui durera autant
qu'Elle ; outre que Sa Majefté
, dont le titre le plus glorieux
eft d'eftre fon Fils Aîné , & à qui
rien n'échape de ce qui peut immortalifer
un Homme ,fçaura bien
dans un autre rencontre vous faire
voir , que s'il aime les belles actions
, illes fçait auffi récompenfer.
Mais comme vous eftes un
des Seigneurs de France le plus
def- intereffé , ce n'eft pas ce qui
vous flate. Vous avez rendu fervice
à l'Eglife , vos fouhaits font
accomplis. Le rang que j'ay l'honneur
d'y tenir , m'oblige à vous
en rendre mille graces , en vous
proteftant qu'on ne peut eftre avec
plus
GALAN T. 207
plus de zele ny plus de refpect que
jefuis ,
MONSIEUR,
Voftre tres-humble & tresobeïffant
Serviteur ,
MICHEL , Archevefque de Tours.
ATours, le 23. Juillet 1680.
Voicy ce que Meffieurs les
Députez du Clergé de Tou .
raine efcrivirent à ce meſme
Duc.
MONSEIGN ONSEIGNEUR,
La generofité extraordinaire
qui vous a fait renoncer enfaveur
de Meffieurs du Clerge à tous les
avantages que vous auriez pû tirer
des Loyaux - Aydes , a paru fr
obligeante à noftre Province de
Touraine que nous avons réfo-

208
MERCURE
lu d'en conferver toufiours le fouvenir
, en vous proteftant que nous
vous en ferons eternellement redevables
; & comme nous ne fommes
pas en état de vous rendre aucun
fervice , trouvez bon , Mon-
Seigneur , que pour marques de
noftre reconnoiffance , nous of
frions inceffamment nos voeux &
nos prieres à Dieu , pour attirerfur
vous & fur voftre illustre Famille
toutes les benedictions du Ciel.
Nous sommes avec un profond
respect ,
MONSEIGNEUR,
Vos tres-humbles & tresobeiffans
Serviteurs ,
Les Députez du Clergé de Touraine.
Mr Pinon , Chanoine & Syndic..
ATours , ce 23. Juillet 1680,
La
GALANT. 209
Le bruit qui s'eft répandu de
cette Remife , a donné lieu à ces
Vers.L'Autheur m'en eft inconu.
Ve Saint Agnan charmefans
a
peine
Le Poitou comme la Touraine,
le le
croy
bien;
Mais qu'une autre humeur liberale
Soit jamais à la fienne égale ,
Je n'en croy rien.
Que du fienilfaffe largeffe
Au Clergé comme à la Nobleffe ,
Ie le croy bien ;
Mais qu'une conduite fi belle
Trouve en eux un coeur infidelle,
Ie n'en croy rien.
୧୫: ୨୭
Qu'ilaitfait plus d'une Capagne
Dans la Flandre & dans l'Allemagne
2.
Je
210 MERCURE
Je le croy bien ;
Mais que par le Royfon Epée
Ne s'y voye encor occupée,
Je n'en croy rien.
9༡
Que comme luy quelqu'un puiffe
eftre
Zelé pour un grad Royfon Maître,
Je le croy bien s
Mais que come luy chacun ferve
Sans intereft & fans referve ,
Je n'en croy rien.
Le 21. de ce Mois la grande
Tragédie , dont les PP . Jefuites
font donner le Spectacle tous
les ans par leurs Ecoliers , fut reprefentée
icy dans la Court de
leur College fous le titre d'Erixene.
Quantité de Perfonnes de
la premiere qualité s'y trouverent
, & la beauté de la Piece jointe
au recit naturel & à la noble
1
action
GALANT. 211
action de plufieurs Acteurs ,fatisfit
extraordinairement toute l'Affemblée
, qui eftoit aufli nombreuſe
qu'illuftre . Un grand Ballet
diftingua chaque Acte . Il faifoit
voir la France victorieufe de
l'Injustice par les Loix,de l'Ignorance
par les beaux Arts , de fes
Ennemis par les Armes , & d'ellemefme
par la Paix que Louis LE
GRAND luy a donnée de la maniere
du monde la plus glorieufe
pour Luy, & la plus avantageufe
pour l'Europe . Ce Ballet, qui eftoit
de la compofition de Mr de
Beauchamp , fut danfé par tout
ce qu'il y a de meilleurs Maîtres
en France , & par plufieurs Enfans
de qualité, entre lesquels on
remarqua aisément Monfieur le
Prince de Mafferan , Meffieurs
les Comtes de Nogent & de
Coffé , & Meffieurs les Chevaliers
212 MERCURE
liers de Montpezat & de Rochechoüard
.
Sur la fin de cette Piece , on
fit felon la coûtume la diftribution
des Prix fondez par Sa Majefté.
Les Penfionnaires du College
en remporterent une fort
grande partie. Monfieur le Duc
de Bourbon, Fils unique de S.A.S.
Monfeigneur le Duc, eut le premier
Prix de Vers Latins , qu'il avoit
merité dans fa Claffe par
une compofition auffi ingénieufe
que jufte.Ce jeune Prince ayant
efté nommé pour le recevoir ,
fortit de la Chambre qu'on luy
avoit préparée pour voir l'Action
, precedé de la plupart des
Acteurs de la Tragédie , & accompagné
de fes Gentilshommes
, & de fes Enfans d'honneur.
Il paffa dans cet ordre au travers
d'une double haye de Soldats du
Regi
GALANT. 213
2
Regiment des Gardes, & vint au
fon des Trompetes , des Hautbois
& des Timbales , & avec l'aclamation
generale de cette
grande Affemblée , fe placer dans
un Fauteuil qu'on luy avoit élevé
fur une Eftrade au milieu du
Theatre. Ce fut là qué Mr le
Comte de Coffé luy prefenta le
Prix qui luy eftoit deû. En fuite
dequoy le Fils de Mr de la Marguerite
qui avoit fait le Perfonnage
du Roy dans la Tragédie ,
luy fit un Compliment Latin qu'
on écouta avec grand filence , &
auffitoft les Acteurs diftribuerent
par tout des Vers ' qu'on venoit
de faire à la loüange du jeune
Prince, dont les belles qualitez ne
font rien attendre de moins
grand que ce qu'on voit tous les
jours de fon augufte Ayeul, & de
fon illuftre Pere .
Mon
214 MERCURE
Monfieur le Prince Camille,
troifiéme Fils de Mr le Comte
d'Armagnac , Grand Ecuyer
de France , mérita auffi un Prix ,
& on le couronna de la maniere
qui eftoit deuë à fa qualité. Le
Fils de Mr Courtin Confeiller
d'Etat,fi connu par les belles Ambaffades,
& les Négotiations importantes
qui luy ont efté confiées
, en remporta cinqen Rhétorique
, quoy qu'il n'y ait encor
étudié qu'une feule année , &
qu'il foit rare d'en voir remporter
qu'à ceux qui paffent deux ans
dans cette Claffe .
Voicy des Paroles qui font la
peinture d'un Amant d'affez bon
gouft en amour . Elles ont efté
miſes en Air par Monfieur Daniel
Neveu de Monfieur de Bacilly.
1
AIR
GALANT. 215
AIR NOUVEAU.
IRisj Risje vous ofre mon coeur;
Mais s'il faut foûpirer, ou répandre
des larmes,
Pourobtenir quelque faveur ,
Ie renonce à vos charmes .
La joye enflâme mes defirs,
Tous mes voeux en amour ne font
faits quepour elle ,
Et ce n'eft que dans les plaifirs
Queje fuis conftant &fidelle.
S'il eftoit aisé de n'aimer qu'-
autant qu'on eft content de l'amour
, les engagemens feroient
moins à craindre. Mais on a beau
faire, cette paffion mene toûjours
plus loin qu'on ne croit , & il n'y
a plus de repos à efperer , quand
la jaloufie s'en eft une fois mélée.
Ce qu'ona veu arriver depuis un
mois
216
MERCURE
mois en est un exemple. Un Cavalier
jeune , bien fait , & apparemment
fort amoureux , eut
avis par un Billet , que fa Maîtreffe
avoit rendez - vous avec
un Homme dont le commerce
luy eftoit fufpect. Il crut auffitoft
qu'il eftoit trahy . Cela pouvoit
eftre mais les apparences
trompent fi fouvent , qu'on
ne doit pas toûjours juger fur ce
l'on voit. Cet Amant fe rendit
au Lieu marqué , s'y promena
feul afin d'épier la Belle,
& l'ayant enfin apperçeuë de
loin il s'imagina . quoy qu'elle
fuft feule, qu'elle venoit chercher
fon Rival , & qu'il les verroit
bientoft enſemble . Cette
perfidie qu'il crût averée,luy fut
d'autant plus fenfible , que mille
marques d'amour qu'elle avoit
reçeuës de luy, vinrent luy fraper
que
2.
refprit
GALANT. 217
l'efprit toutes à la fois . Il trembla
d'horreur d'un changement fi
peu attendu , & dans cet état , le
faififfement le prit avec tant de
violence , qu'il tomba évanoüy ,
fans avoir la force d'aller jufqu'à
elle. Le Lieu eftoit affez écarté,
& peut- eftre feroit- il mòrt, fi un
Homme de qualité qui paffoit.
par là , n'euft appellé du fecours.
On porta l'Amant dans un Licu
propre à luy en donner . On fit
toutes chofes pour le faire revenir
, mais il demeura longtemps
fans qu'il fift paroiftre aucune
marque de vie. Enfin il revint un
peu à luy ,mais ce ne fut que pour
prononcer cinq ou fix paroles de
plaintes d'infidelité , apres lefquelles
il retomba dans fa pâmoifon.
Quelqu'un s'eftant apperçeu
qu'il avoit la main fermée, on
voulut la luy ouvrir . Il la ferroic
Aoust 1680. K
218 MERCURE
tellement, qu'on n'en vint à bout
qu'avec grande peine . On y
trouva le Billet qui marquoit le
rendez - vous. Le Cavalier demeurant
toûjours évanoüy , on
luy cria de nommer la Dame
dont il fe croyoit trahy , qu'il
avoit aupres de luy des Perfonnes
de qualité qui la connoiftroient,
& que peut étre les chofes alloiét
autrement qu'il ne penfoit. A
ces cris , reiterez plufieurs fois,
il ouvrit les yeux , nomma fon
Rival , & dit qu'il connoiffoit la
Dame beaucoup mieux que luy.
Il reprit un peu apres l'ufage
entier de fes fens , mais fans
rien fçavoir de ce qui luy eftoit
arrivé. On luy demanda fi on
pouvoit le fervir aupres de la
Belle dont il fe plaignoit , & cette
demande luy faifant connoistre
qu'il avoit parlé , il dit
pour
GALANT. 219
pour excufe , qu'ayant paffé tout
le jour à lire un Roman , & étant
venu en fuite fe promener ſeul
dans une Allée écartée , il avoit
rappellé dans fon imagination
tout ce qu'il avoit trouvé de touchant
dans l'Hiftoire d'un Amant
trompé qui s'eft évanoüy,
& que la jufte douleur de ce
Malheureux avoit fait une fi for
te impreffion fur fon efprit , qu'il
n'avoit pû éviter le mefme accident.
On feignit de croire tout
ce qu'il voulut , & il fut remis
dans un Carroffe , qui le remena
chez luy. Les commencemens de
cette Avanture ont eu beaucoup
de témoins. Je n'ay rien encor appris
de la fuite.
Le mot de la premiere Enigme
du dernier Mois , fur laquelle vos
Amies fe font renduës , eft enfermé
dans le Madrigal fuivant .
K ij
220 MERCURE
So
bontant refver?
Ur la premiere Enigme , à quoy
Voulez- vous au but arriver?
Fen fens une voye affez prompte .
ay ne vous coûtera rien ;
Bitez un Hauffecol , & l'examinez
bien,
Vousy trouverez vostre compte.
ont
Madame de Courbeville d'Orleans;
Meffieurs Thomas, de Touchors
; Poirict , de Mer ; De la
Coudre,de Caën ; & de Glos Hydrographe
, de Hontfleur
trouvé ce mefme mot Hauffecol.
Les deux derniers ont donné
leurs Explications en Vers. On
en a fait d'autres fur l'Epée , le
Sabre , la Cuiraffe , le Cafque , la
Hallebarde, le Piftolet , le Moufquet
& la Timbale.
Monfieur Bell . le jeune, Avocat
a fort agreablement à Falaife >
expli
GALANT. 221
expliqué la feconde Enigme par ·
ces deux Quatrains.
Vous
Ous l'avez devine. C'est le
Temps , ma Climene ,
Que la feconde Enigme a fait voir
dans fes Vers ;
Car il eft vray qu'iltire un Debiteur
de peine,
Et preferit toute chofe en ce vaste
Univers.
(63)
Mais helas ! moy qui fuis deffous
voftre esclavage ,
A- t- il pû m'affranchir de voftre
cruauté ?
Avez vous reconnu qu'il ait preferit
l'hommage ,
Quel'on m'a veu toûjours rendre à
voftre Beauté?
Ceux qui l'ont auffi expliqué
fur le Temps , qui eft fon vray
Kij
222 MERCURE
Mot , font Meffieurs le Breft , de
la Rue Montmartre ; R. Bechu ,
Preftre à Nantes ; G. Nazart ,
du Palais; de Roüanne ; Beauvalet
, de Roüen ; De Sevailles
de Couvray , de Rennes ; Diacne
, de Châlons en Champagne,
Synfever , Lyonnois ; Jarres , du
Quartier du Louvre ; Durand lė
jeune , de l'Ifle Noftre - Dame ;
Haumont , du Pont de Bois ; Judic
, de la Ruë de Lamoignon ;
Blanchard ; Mefdemoiſelles de
la Maiſonfort Rue Sainte - Croix ;
De la Cour de S. Denis; La Belle
Drion ; L'Amant fans amour ; Le
Chevalier Solitaire , de Rennes ;
L'Anonime d'Alais ; L'Hermite
de Sacey , prés de Pontorfon ;
Le Galant Jurifte , de la Ruë du
Plaftre ; Le Solitaire du Mont
Saint Marc ; & l'Abbé Inconnu
, du Cloiftre Saint Gatien
de
GALANT. 223
de Tours. En Vers , Mademoifelle
Tomb , & Meffieurs Bregnalle
; Le Fils , Rault, de Rouen;
Pellerin de Brelo , Gentilhomme
de Touraine; L'Abbé de la Croix,
Chapelain Royal de Blois ; Appars
, Receveur du Tabac à la
Rochelle Gallas , de la Ruë S.
Denys ; & Alcidor , du Havrede-
grace .
: La Plume , la Mer , la Mort,
& le Boulet de Canon , font d'au .
tres fens que l'on a donnez à la
mefme Enigme.
Plufieurs Perfonnes ont trouvé
le fens de l'une & de l'autre .
Ce font Meffieurs Gardien , Pages
,d'Amiens , Dabillon de l'Imbaudiere
, Avocat en Parlement;
L'Abbé de S. Martin le Neuf,
proche Beauvais ; Miconet, Avocat
à Châlons fur Sône , De Lepiney,
de Coutance ; De la Ville
K
iiij
224 MERCURE
aux Buttes , de Troyes ; L'Amant
fans Maîtreffe , de Rheims ; Le
Galant Noir ; Les belles Brodeufes
, du Quay de la Megiflerie ;
Les incomparables Nymphes , de
la Ruë de Verdun de Nantes ;
Les deux aimables Compagnes ,
de Pithiviers; L'Ariane de Silvie.
En Vers , Meffieurs de la Roulier
Chebron , de Niort ; Des Effards
d'Alançon , de Morlaix :
Deon , Avocat en Parlement :
De Ravieres : Le Chevalier Blondin
: L. du Bouchet , ancien Curé
de Nogent le Roy Michel le
Jeune , de Meaux : Le Bon Clerc ,
de Châlons fur Sône , Formentin
& Caudron , d'Abeville : Baffet
de Brelay en Iffoudun : & C.
Hutuge d'Orleans , ce dernier
en Vers : Mademoiſelle de
Roüille, de Troyes : La Blondine
Guerin , & les Fauvetes de Mor-
?
laix .
GALAN T.
225
Je vous envoye deux nouvelles
Enigmes en Vers. La premiere eft
de Mademoiſelle Pafchal, & l'autre
de la Blondine Guerin .
ENIGM E.
Par
affemble ,
Ar la neceffité qui toûjours nous
L'on connoift aifément qu'on nous
fit naître enfemble ;
Tout l'Univers fe fert de ma Saur
& de moy
Pour les plus fecretes affaires ;
De celles de franchife , ou de mauvaife
foy,
Nousfommes les dépofitaires.
Souvent des Efprits indifcrets,
Par une lâche violence ,
Nous font réveler des fecrets
Qui devroient mériter un éternel
filence.
De nous, nous ne découvrons rien,
K v
226
MERCURE
L'un & l'autre a cet avantage ,
Et c'eft noftre comman partage ,
De cacher le mal & le bien.
AUTRE ENIGME .
Ous fommes deux Freres
N°jumeaux ,
Fortfemblables en tout, avant nôtre
partage ;
Mais rarement nous nous trouvons
égaux
Alors qu'on nous engage
A recevoir du bien fans en fçavoir
l'ufage ;
Et quand nos lots font fans abus ,
Le plus pauvre eft celuy qui s'éleve
le plus.
Mr le Chevalier Blondel eft
le feul qui ait trouvé le vray ſens
de l'Enigme de Bellerophon , en
l'expliquant fur la Verité. Elle eſt
natu
GALANT. 227
naturellement reprefentée en la
Perfonne de ce Héros. La Chimere
qu'il combat , n'eftant qu'-
un pur eſtre de raiſon , qui n'a
de foy aucune ſubſiſtance dans
la Nature , eft le vray Hiérogliphe
du Menſonge , qui eft toûjours
détruit par la Verité. Il eſt
vray qu'elle n'en vient quelquefois
à bout que par le fecours du
Temps ; & comment pourroiton
mieux figurer le Temps qui
eft fi rapide , que par le Cheval
de Pégaze, qui a des aîles .
Plufieurs Explications ont eſté
faites de la même Enigme fur
LOUIS LE GRAND , dont les
Conqueftes ne font pas moins
furprenantes , que le Triomphe
de Bellerophon. La Chimere figure
affez bien la Triple Alliance
. Le Soleil qu'attire les exhalaifons
de la Terre , qui peuvent
228 MERCURE
vent prendre diverfes formes en
l'air , ainfi que la Chimere en
avoit , & le Point - du - Iour diffipant
la Nuit qui n'eſtant que la
privation de la lumiere , peut
eftre reprefentée par la Chi--
mere qui n'a point d'eftre reel,
font d'autres fens affez juftes
qu'on a donné à la même Enigme.
Voicy encor plufieurs fens
qu'elle a reçeuës. Le Manege on
Courfe de Chevaux pour la Bague,
un Navire, la Grefle , un Ouragan,
le Torrent , le Sage qui combat fes
paffions , la Foudre , l'Amour divin
ou humain , l'Hérefie détruite,
la Grace, la Conquéte de la Toifon,
la paix détruifant la Guerre,
l'Art Militaire,le Songe , le Theriaque,
l'Bfprit- de- Vin ou Eau- de- vie,
la Mouche àmiel, le Confeil.
Vous avez déja veu dans une
des Enigmes en Figure que je
yous

Promethee
Enigme
GALANT.
vous ay envoyées , Promicthée,
qu'Hercule délivre de l'Aigle ,
qui luy dévoroit le foye fur le
Mont -Caucaffe . Je vous le propofe
aujourd'huy, animant , avec
le Feu dérobé du Ciel , l'Homme
de Boue qu'il avoit eu l'induftrie
de former.Vous chercherez
, s'il vous plaift , le fens renfermé
fous ce miftere .
Vous ferez ſurpriſe , quand je
vous diray que les deux Troupes
de Comediens François ,
ayant eu ordre du Roy de fe
joindre enfemble , ceux de l'Hôtel
ont cedé leur Lieu aux Italiens
, & joüent prefentement
tous les jours fur le Théatre du
Fauxbourg S. Germain avec ceux
de Guenegaud . Cette union ne
peut qu'augmenter les nombreufes
Affemblées qu'on y a veuës
depuis fort longtemps.
La
230 MERCURE
La Fable qui fuit eft de Monfieur
Gardien .
LE ROSSIGNOL
ET LA PIE .
FABLE .
'N Roffignol d'agreable ra-
UN mage ,
Pour une Pie au cry rogue & Sauvage
,
Iadis fentit fon pauvre coeur épris.
Dieux , direz - vous , l'affemblage
bizarre !
Mais eftre fage & jeune , eft chofe
rare ;
Ainfi , Lecteurs , ceffez d'eftrefurpris.
De la Margot une importante affaire
,
Le
GALAN T. 231
Le fit aller en Province étrangere
,
En fon abfence il eut befoin d'ap-
рњу ;
Comme il prévit la longueur de
l'abfence ,
Il luy manda de faire autre alliance
;
Eft- il Amant plus genereux que
luy ?
୧୫ : ୨୨
A fon retour il vit fort peu la
Belle ,
Pour tous fes foins rien ne pretendit
d'elle
,
Se contenta de l'aimer fagement,
Chanta Souvent des vers à Sa
loüange ,
Oyfeaux voifins le trouverent étrange
>
Et ne fçavoient ny pourquoy , ny
comment.
Quoy
232
MERCURE
Qucy , difoient- ils , pour une
Babillarde ,
Pour une Agache importune &
criarde ,
Un Roffignol faire tant de façons
?
Il la devroit plus craindre que la
Hupe ;
Vrayment,vrayment, il en eſt bien
la Dupe
,
De profaner pour elle fes Chanfons
.
୧୫: ୨୭
Ne fçait- il pas que c'eſt l'audace
meſme ?
Ignore - t - il fon avarice extréme
,
Aux Innocens fi fatale en nos
jours ?
Qu'elle prend tout fans en avoir
de honte ,
Et
GALANT. 233
Et qu'en un mot , pourvu qu'elle
ait-ion compre ,
Elle fera tous les plus lâches
tours?
୧୫୦୬
De tous costeon luy vouloit apren
dre
Ce qu'on trouvoit en la Pie à reprendre
,
Pas ne daignoit feulement écouter ;
Aux plus hardis il impofoit filence
,
Et contre tous il prenoit fa defense;
De tels Amis font bien à foubaiter.
୧୫ :୫୬୭
Dr Sçavez vous pour tant de bons
offices ,
Pour tant de Lele & pour tant de
Services,
De la Margot quel fut le grand
mercy ?
L'on
234 MERCURE
L'on m'en a fait la Surprenante
hiftoire,
Je ne sçay pas fi vous la pouvez
croire ,
Quoy qu'il en soit , écoutez , la
voicy.
୧୫ : ୨୭
Mon bel Oyfeau , luy dit cette
Eventée ,
Jufqu'à l'excés voſtre verve eſt
montée ,
De tant chanter , de tant compofer
d'Airs ,
Par tout Païs vous vous faites
connoiftre.
Je le voy bien , vous aimez à
roiftre.
pa-
Hé quoy , chez vous vous faites
des Concerts ?
୧୯୬୨
Il est écrit qu'il faut cacher ſa vie .
Belle maxime ! & de moy bien
fuivie ,
Si
GALAN T.
235
Si je pouvois , je vivrois dans des
trous ;
Seule chez moy je medite & contemple
,
Sur ma conduite enfin prenez
exemple,
Vous avez fait affez parler de
vous.
26639
Enfiniffant cette belle Harangue,
Maints coups de bec apres les coups
de langue ,
Au Rofignol la Griefche porta;
Il fut touché de la voirfi peu fage,
Mais méprisant Sa folie & Sa
rage ,
Toujours depuis , de plus belle il
chanta.
୧୫ :୪୭
Dans fes travaux l'entretien d'une
Mufe
Innocemment le confole & l'amufe
,
Et
236 MERCURE
Et fon chant plaift au divin Apollon.
S'il n'a voléjufqu'au haut du Parnaſſe
,
Il a du moins une affezbonne place
Au pied du Mont dans le facré
Valon.
୧୫ : ୨୭
Depuis qu'il eft des Hommesfur la
terre ,
Efprits malfaits à la Vertu font
guerre ;
Les Envieux , les Ingrats , & les
Sots ,
Le Sage doit les méprifer , en
rire ,
Faire toujours le bien , & laiffer
dire ;
Voila , Seigneur, la Morale entrois
mots.
Il me reste à vous apprendre la
mort de Mademoiſelle des Adrets ,
Fille
GALANT. 237
Fille d'Honneur de Madame.
Elle eftoit de Dauphiné , jeune,
bien faite , d'un caractere doux
& honnefte , & fort aimée de
cette Princeffe , qu'elle avoit
l'honneur d'accompagner dans
toutes les Parties de Chaffe . Il y
a trois ou quatre mois qu'elle eut
une fievre double tierce , qui dégenera
en fievre lente. Les Medecins
qui furent appellez pour la
guerir , jugerent que fa maladie
venoit du poulmon ; mais comme
il eft naturel de fe flater , elle
avoit crû pouvoir appeller de
leurs conjectures . Ainfi fon mal
preffant tout à coup , elle n'eftoit
pas encor dégagée des
veuës du monde , quand on luy
vinft dire qu'il faloit qu'elle fongeaft
à mourir , & qu'elle eftoit
en état qu'on ne luy pouvoit repondre
, de vingt- quatre heures
de
238
MERCURE
pour une
de vie . Le coup eft rude
Perfonne , qui eft dans fes belles
années, & dans un Pofte auffi glorieux
que celuy qu'elle occupoit .
Cependant comme elle avoit
beaucoup de vertu , elle fe foûmit
avec une entiere refignation , &
employa fes derniers momens en
des actes de pieté qui luy adoucirent
l'horreur naturelle qu'on a
de la mort.
Monfieur l'Evefque de Pamiers,&
Monfieur l'Evefque d'Evreux
l'ancien , font auffi morts
dans ce Mois. Le premier eftoit
Fils d'un Préfident à Mortier du
Parlement de Toulouſe , & s'appelloit
François- Eftienne do
Caulet. Je vous parleray de l'autre
, & de la Benediction de
Madame l'Abbeffe de Chelle
,> dans ma Lettre du premier
Mois , n'ayant pas le temps
de
GALANT. 239
de m'étendre aujourd'huy fur çes
deux Articles .
Vous voyez par là qu'il m'eſt
impoffible de vous tenir la parole
que je vous ay donnée d'abord ,
de finir par le Détail du Voyage
entier du Roy. Afin que vous
n'ayez pas ſujet de vous plaindre,
je vous en promets une Rélation
particuliere que vous aurez
dans fort peu de jours. Je
fuis voftre , & c.
A Paris ce 31. Aoust 1680 .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le