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1680, 07, t. 11 (Extraordinaire) (Lyon)
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EXTRAORDINAIRE
DU
807157
MERCURE
GALAN T.
TIER DE JUILLET 168
LYON
TOME XI.
ALTON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
rue Merciere.
M. DC. LXXX.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
患糖
LE LIBRAIRE
AU LECTEU
E vous envotescher Lecteur
le onkiéme volume
de l'Extraordinaire
du Mercure Galant ,qui
que
les vieux fe vendra auffi bien
trente fols chaque volume ; & les
Mercures , fçavoir ceux de 677.
douke fols le volume : Ceux de 1678.
1679. & 1680. vingt fols le volume,
tant vieux que nouveaux . Il eft
inutile de les demander à meilleur
marché. barna ma
Ceux qui voudront qu'on leur
envoye le Mercure Galant , ou Extraordinaire
, auront foin d'envoyer
l'argent trois ou fix mois ou une
ã ij
LE LIBRAIRE
année par avance ; & quand leur
terme fera finy ils en feront tenir
d'autre , s'ilsveulent que l'on continue
à leur envoyer ledit Mercure
ou Extraordinaire : car autrement
ce feroit une confufion ; & payeront
de plus les Ports de lettres pour le
- Mercure ou Extraordinaire , s'ils y
veulent voir les Pieces qu'ils auront
faites.
Ceux qui voudront avoir toutes
fortes de Livres tant de Paris que
d'ailleurs , en trouveront chez le
Sieur Amaulry à unprix tres- ráifonnable.
Il fera toujours égal en
tous ces prix,fans vendre plus l'un
que l'autre.
Ceux à qui j'envoye le Mercure
depuis plufieurs années ,le recevront
toûjours à l'accoûtumée , & l'advis
cy deffus n'est pas pour eux.
Fayfur Preffe quantité de tresbons
Livres dont les Autheurs vous
feront
AU LECTEUR.
feront bien cognus . Je vous les nommeray
dans peu de temps. Ils feront
tres propres pour les Sçavans, eftans
Livres d'érudition . Je vous envoyeray
auffi de temps en temps des nouveautez
de galanterie.
LIVRES NOUVEAUX
du quartier de Juillet 1680.
Reflexions fur la Mifericorde
de Dieu de Madame de la Valiere
, indouze , trente fols .
Conference Ecclefiaftique du
Dioceſe de Luçon, in douze quarante
cinq fols .
Les Madrigaux de Monfieur
la Sabliere , indouze trente fols .
Les Peintures Sacrées fur la
Bible, indouze trois volumes quatre
livres dix fols.
ã iij
LE LIBRAIRE
Le Gridelin , dedié à Madame
la Dauphine de Monfieur de
Preſchac , indouze.
LIVRES NOUVEAUX
du Mois d'Aouft.
Memoires touchant la Religion
par Monfieur du Pleffis-
Praflin Evefque de Tournay.
Le Voyage de la Reyne d'Efpagne,
indouze deux volumes de
Monfieur de Preſchac .
LIVRES NOUVEAUX
du Mois de Septembre.
Onverſation fur divers ſujets
Cpar Mademoiſelle Scudery ,
indouze deux volumes , Impre
fion de Paris, fix livres.
Idem
AU LECTEUR .
Idem Impreffion de Lyon ,
deux volumes , indouze , deux
livres dix fols.
Projet de Conference fur diverfes
matieres de controverfe,
indouze trente fols.
Hiftoire du Lutheranifme du
Pere Mainbour , in quarto , fix
livres.
Dogmatum Theolog. du R. P.
Thomaffin in fol . quinze livres.
Hiftoire des Negotiations de
Nimegue , indouze deux volumes
, trois livres.
1 Les Nouvelles de Dona Maria
de Zayas, traduit de l'Eſpagnol en
François , indouze cinq volumes,
fept livres dix fols .
La Vie & Actions de Monfieur
l'Evefque de Munſter , indouze,
trente fols.
Le nouvel état de la France
avec la Maifon de Monfeigneur,
&
LE LIBRAIRE
& Madame la Dauphine, indouze
deux volumes , quatre livres.
Les Penfées pieuſes , in vingtquatre
, troifiéme Edition augmentée.
La Relation du Voyage du
Roy fait en Flandre de la prefente
année , indouze , vingt fols avec
figures .
Le Quinte-Curce de Vaugelas
de Mr. d'Ablancourt , indouze ,
deux volumes , nouvelle Edition :
groffe lettre , quatre livres .
Le deuziéme & troiziéme tome
de l'hiſtoire des grands Viſirs ,
indouze trois livres . L'on trouve
auffi le premier pour trente fols.
Eclairciffement Apologetique de
la Morale Chrêtienne touchant le
choix des Opinions avec des Reflexions
fur des Remarques du
Sieur J. Remonde , compofé par
l'ordre de Monfieur de Grenoble,
indouze trois livres .
AU LECTEUR.
$
Les Oeuvres de Madame la
Comteffe Lazufe, indouze
quatre
volumes , nouvelle Edition , quatre
livres dix fols .
L'art de proceder en Juſtice : in
octavo , deux livrés .
Le Nouveau Practicie François,
in quarto , quatre livres dix fols .
Les Devizes du R. P. Menêtrier,
in quarto deux livres 10.fols .
Les Dominicales de Texier in
octavo deux volumes , fix livres.
-Idem Les Panegiriq. in octavo,
deux volumes, fix livres.
Les Ceremonies Nuptiales ,
indouze vingt fols .
Theatre des beaux Eſprits , indouze,
vingt fols .
Reflexion fur l'Oraifon , indouze
, vingt fols .
JESUS Penitent, indouze, 30.fols.
Effais de Phyfique de Mr. Perraut
, indouze trois volumes ,avec
des figures , huit livres .
LE LIBRAIRE , & c .
Horlogiographie du Pere Feüillant
de la Magdelaine , in octavo
avec figures , deux livres dix fols.
Le Comte de Richemont , Nouvelle
Hiftorique , indouze.
Defcription de la France , de
du Val , indouze vingt fols.
Vies de plufieurs Saints Illuftres
de Monfieur Arnauld d'Andilly,
indouze trente fols.
LES LIVRES CT. DESSOUS
(
fe vendrontfeparés des Mercures,
Sçavoir:
Le Mariage de Monſeigneur
le Dauphin pour vingt fols .
Le Mariage de la Reyne d'Efpagne
pour vingt fols.
Le Mariage de Monfieur le
Prince de Conty pour quinze fols.
Le Voyage du Roy fait en
Flandre en 1680. pour vingt fols .
EXTRAIT
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du
Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en fon Confeil, Jun-
QUIERES. Il eft permis à J.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monfeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
efpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs, Graveurs
& autres , d'imprimer ,› graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'a
mende , & confifcation des Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege.
Regiftréfur le Livre de la Communauté le
5.Janvier 1678.Signé E. CoUTEROT. Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranfporté fon droit de Privilege à
Thomas Amiaulry Libraire de Lyon , pour
en jouir fuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
15. Octobre 1680.
1
Avis pour placer les Figures.
A Figure où eft écrit , Vista de la
Plazuela de San Domingo , I de la
Fuente en Madrid , doit regarder la
page 142 .
La Figure où eft écrit , Vista de la
Fuente y Plazuela de la Cavada en
Madrid , doit regarder la page 213.
EXTRAOR
I
EXTRAORDINAR TRAOR
DU LYON
MERCUR
GALANT.
QUARTIER DE JVILLET 1680,
TO ME XI.
E foin que je prens de
vous divertir , en vous
faifant part dans mes
Lettres Ordinaires de
tout ce qui fe paffe de
plus curieux en France
& prefque dans toutes les Cours
de l'Europe
gane mérite point les remercimens
que vous continuez de m'en
faire. Mais, Madame , fi vous avez
Q de Juillet 1680. A
12
Extraordinaire
W
và tirer quelque avantage de nostre commerce
, ce doit eftre de ce que le Public
aut bien voulu feconder mon zele ,
en mefourniffant pour les Extraordinaires
les favans & Spirituels Ouviages
qui le compofent . Je commence ce-
Luy- cy par unun Traité qui plaira fans
doute à toutes celles de vostre beau
Sexe , puis qu'il en eft peu qui n'aiment
La Dande , à qui un panchant finaturel
ne faffe fouhaiter d'ex apprendre
l'origine. Monfieur du Rofier , qui en
eft l'Autheur , a renfermé tout ce
qu'on peut dire de plus particulier fur
cette matiere, & quoy que & quoy que d'autres Dif
cours vous kyent déja fait connoiſtrẻ
L'excellence de cet Art , les diverfitez
dont ce dernier eft remply ne peuvent
vous donner qu'un nouveau plaifir. sdoener
QUELLE EST L'ORIGINE
DE LA DANCE.
Haque pallion a fes mouvemens
propres quis la font connoiftre.
Ainfi l'Amour , là Haine , & la Colere,
du Mercure Galant.
3
lere , agitent diverfement ceux qui les
reffentent. Le Rire , le Chant , & la
Dance , font les marques fenfibles de
la joye , & les principaux mouvemens
que cette paffion nous infpire. Qu'on
ne s'étonne pas fi je mets la Dance au
nombre des lignes corporels , ou des
caracteres de la joye.Il eft fi vray qu'on
la doit confiderer comme telle , que
lors qu'elle le répand au dehors, on va,
on vient , on faute , on ne fçauroit demeurer
en place. Tout le corps eft dans
un mouvement continuel ; ce qui vient
du petillement des efprits , qui chatouille
les nerfs , & facilite les parties
à fe mouvoir.Il faut donc dire avec
um de nos Poëtes , que la Dance eft
née avec l'Homme , & qu'elle eſt auſſ
ancienne que le Monde .
Ce n'est pas d'aujourd'huy qu'on celebre
la Dance ;
Quand le Monde fut fait , elle prit
fa naiffance.
Ce qui en eft une preuve convaincante
, c'eft qu'elle eft en ufage par
A ij
4 Extraordinaire
my les Sauvages mefmes , & les Nations
les plus groffieres. Nous apprenons
des Relations de la Nouvelle
France , que ces Peuples ont jufqu'à
douze fortes de Dances ; ce qui fait voir
que ce n'eft pas feulement une coûtume
, mais une habitude tirée de la Nature
mefme. Les Satyres & les Faunes
ne dancent ils pas dans les Bois , pour
ne rien dire des Singes , qui font naturellement
grands Danceurs , & des
Chiens , aufquels il eft fi facile d'apprendre
à le devenir ?
Il y a quelques Peuples , comme les
Amériquains méridionaux , qui dancent
dans la trifteffe , auffi - bien que
dans la joye. Mais il ne faut pas s'étonner
fi ces Peuples qui font d'un autre
Monde , fe comportent autrement
que nous , & s'ils crient de ce que les
autres pleurent. Cependant il y a une
joye férieuſe , & une joye riante, comme
parle Monfieur de la Chambre ; &
la Dance peut eftre le figne de l'une &
de l'autre . C'eft d'où viennent les Dances
graves & férieufes , qui ne laiffent
pas de plaire & de divertir , felon les
divers
du Mercure Galant.
S
divers tempéramens de ceux qui ai
ment cet exercice. Il en eft comme de
la Mufique , qui a des tons graves , triftes
, & mélancoliques , & d'autres
éclatans , gays , & enjoüez ; & tous
concourent également à réveiller l'ame
, & à la divertir des chagrins dont
l'Homme eft inféparable. Tous ces divers
mouvemens naiffent de la joye , ou
la font naiſtre dans l'ame des plus triftes
& des plus affligez . Mais enfin
comme la Dance peut exprimer toutes
les paffions , difons qu'elle est un mouvement
qui reprefente l'état où l'ame
fe trouve , ou dans lequel elle feint
d'eftre. Ainfi la Dance exprime encor
les facultez de l'ame. Tantoft le Danceur
eft furieux , tantoft il eft paffionné
, & tantoft il eft moderé & raiſonnable.
La Dance eft auffi un langage
figuré, qui exprime par le gefte les penfées
de l'ame. Il faut donc que ces
mouvemens du corps foient juftes &
réguliers , quoy que naturels ; ce qui
fait la perfection du bon Danceur ,
qui le rend digne de ce beau mot du
Philofophe Demétrius à un Comédien
&
A iij
6 Extraordinairė
du
temps de Néron , qu'il avoit le corps
& les mains parlantes.
Il faut demeurer d'accord que la
Dance , de la maniere qu'on a coûtume
de la pratiquer , eft le plus ancien
divertiffement de l'Homme , comme
le plus naturel ; mais il y a grande apparence
, que de la cadence de la Mufique
, on a fait la Dance, & que cellecy
n'a efté réguliere qu'apres que l'au
tre a efté parfaite. La Dance eft un
mouvement exact & régulier de la Mufique
; & fi quelqu'un dance jufte fans:
avoir appris , il en eft comme de ceux.
qui chantent jufte fans connoiſtre la
Note. C'eft un don de la Nature que
l'Art perfectionne. Mais il faut que ce
mouvement naturel fe trouve en nous ,
autrement tout l'Art ne peut difpofer à
la Dance ; mais lors qu'il fe rencontre
en nous , l'Art nous conduit , & adjoûte
quelque grace à la Nature . Il y a
donc un grand raport entre la Dance &
la Mufique. L'une fe regle abfolument
fur l'autre , & le corps exprime auffi
parfaitement les tons par la cadence ,
que la voix par le Chant. C'eft une
agreable
du Mercure Galant.
Z
agreable harmonie , à laquelle l'Homme
accommode fes membres . La Mufique
s'exprime par le chant , & a be-,
foin de la voix , la Dance exprime tout
cela par les pas & par les geftes, Pour
bien chanter , & pour bien dancer , il
faut avoir l'oreille bonne , autrement
on ne peut ny dancer , ny chanter,mais
fur tout bien dancer , car il eft plus facile
de fe remettre dans le Chant , que
dans la Dance , fans que cela paroiffe.
Ceux qui ont dit que le monde fubfifte
par l'harmonie, & que toutes les Creatures
font un Concert qui durera juſques
à la fin des Siecles, pouvoient ade
joûter , que toutes ces Creatures font
une Dance perpetuelle , qui ne ceffera,
qu'avec cette Mufique. Quelques Poëtes
ont fait un grand Bal des Aftres &
des Etoiles ; & Lucien dit que la Dance
a efté inventée de cette agreable
cadence. Mais les Philofophes qui veulent
que la terre tourne , ne nous font-
' ils pas dancer fans ceffe avec affez de
régularité Comme la Dance fe conduit
par l'oreille , & l'oreille par le
Chant , la diverfité de la Mufique fait
A iiij
8 Extraordinaire
la diverfité de la Dance ; & comme
l'Homme cherche l'ordre en toutes
choſes , il a voulu qu'il y euft quelque
régularité dans ces plaifirs , & que la
Dance & la Mufique formaffent les pas
& fa voix. Mais pour faire une harmonie
parfaite , il faut que l'Inftrument
exprime ce que la voix profere , que le
gefte l'imite , & que le pied le figure ;
ce qu'un de nos Poëtes a dit fort agreablement.
Le jeune Iphidamas que dans Cipre on
admire !!
De fa fçavante main ; touche fa douce
Lire ,
Et répand dans les airs un fon mélodieux
,
Dont l'agreable bruit monte jufques
aux Cieux.
La Nymphe qui fait voir une grace
infinie ,
Pour accorder fes pas avec cette harmonie
,
D'un mouvement leger , du Tapis fait
le tour >
Et trace de fon pied mille Chifres d'a-.
mour. On
du Mercure Galant. す
On doit conclure de toutes ces chofes
, que la Dance eft fort ancienne , &
fort naturelle à l'Homme. Elle eft mefme
utile à la fanté ; car outre la gayeté
qu'elle infpire , fon mouvement eft
plus moderé que dans les autres exercices
, où il fe fait une trop grande diffipation
d'efprits , & dont la violence
nuit beaucoup plusqu'elle ne profite.La
Dance a toûjours efté le divertiffewent
des Grands,auffibien que du Vulgaire .
Les Bergers l'inventerent au comencement
pour fe délaffer de cette agreable
oifiveté qui les occupe Les Princes y
priret plaifir en fuite, & ce divertiffement
de Campagne devint celuy de la
Cour & de la Ville . Plutarque dit dans
la Vie de Thefée, que les Déliens dançoient
une forte de Dance , où il y avoit
plufieurs tours & retours , à l'imitation
du Labyrinthe de Crete , qu'ils appelloient
le Branle de la Grue ; car les
Dances qui au commencement ne fignifioient
rien , & qui n'eftoient que
des pas fans ordre & fans mefure , devinrent
compofées , & reprefenterent
quelque chofe . Thefée inventa cette
A v
TON Extraordinaire
Dance de la Grue avec les jeunes Athe
niens qui l'avoient accompagné dans
fon Voyage. On la croit la plus ancienne
. Mais fi Pyrrhus n'a pas efté le
premier qui a inventé l'Art de la Dance
, du moins celle qui porte fon nom ,
& qu'il enfeigna à ceux de Crete , elt
la plus confiderable chez les Anciens .
Ce fut luy qui apprit à tourner en dançant
, & à donner quelque agrément
aux geftes du corps , qui accompagnent
la Dance..
Le Fleuret , les Coupez , courant apres
la Belle
Dos à dos , face à face , en ſe preſſant
fur elle..
Que cette Dance Pyrrhique fut armée
& fuft une espece de combat , c'est ce
qu'il n'eft pas facile de décider. Denis
d'Halicarnaffe eft de ce fentiment. Pline
eft d'une autre opinion , & prétend
que la Dance armée a efté de l'invention
d'un certain Palladius , & qu'elle
eftoit fort differente de la Dance Pyrrhique.
La Dance armée s'appelloit encor
Troyenne, parce qu'on tient qu'elle
commença
du Mercure Galant. T
ce que
commença au Siege de Troye . Elle eft
admirablement décrite dans le cinquiéme
Livie de l'Eneide , où l'on voit tout
les Maiftres de l'Art peuvent
enfeigner pour les pas, & pour la Dance
, le Poëte n'ayant rien oublié dans
cette belle defcription des Jeux qu'Enée
fait celébrer pour l'anniverfaire de
fon Pere Anchife. Tout ce qu'on peut
dire de cette Dance guerriere, c'eſt que
c'eftoit une espece de Bal . Les Curetes
en furent les premiers Inventeurs. Ainfi
elle eft plus ancienne que la Troyenne
& la Pyrrhique , puifque les Curetes
l'inventerent pour la garde de Jupiter
, & qu'une certaine Rhea l'enfei
gna à ſes Preftres en Crete & en Phrygie
, longtemps avant Pyrrhus & la
guerre de Troye. La Dance de Rhea
& des Curetes eft donc fans doute la
plus ancienne à l'égard des Grecs . Les
jeunes Gens s'y appliquerent ; & dans
la fuite , la Dance fut non feulement
un exercice honnefte , mais encor qui
rendoit louables ceux qui y excelloient .
Homere louc un certain Mereon d'eltre
bon Danceur , ce qui fait encor douter
que
12
Extraordinaire
que Pyrrhus ait inventé cette Dance
guerriere qui eftoit alors en ufage ; car
le Poëte n'auroit point dérobé cette
gloire au Fils d'Achille. Les Pheaques
eftoient de grands Danceurs , dit Homere
, & fur tout la defcription qu'il
fait du Bouclier d'Achille, où il y avoit
tant de Dances fi agreablement reprefentées
, montre bien que celle de Pyrrhus
eft moins ancienne , & ne pouvoit
pas eftre fur le Bouclier de fon
Pere. Virgile eft fujet à l'Acroniſme
cependant il ne faut point croire qu'il
en faffe un , en parlant des Jeux qu'Enée
celebre pour Anchiſe où cette
Dance eft fi bien décrite. Enée apparemment
ne l'avoit point apprife de
Pyrrhus ; mais ce qu'on peut affurer
c'eft que fi la Dance armée & la Pyrthique
ne font que la mefme chofe, elle
xeçeut la perfection de ce Prince dont
elle porta en fuite le nom , & luy acquit
plus de gloire , dit Lucien , que
fa beauté & fa valeur.
,
Les Theffaliens eftoient grands Danceurs.
Leurs Magiftrats en faifoient
gloire & s'appelloient Meneurs de
Dances
du Mercure Galant.
13
"
Dances. Mais pour ne pas s'y tromper,
c'est que l'Ordre militaire , & la marche
der Soldats , s'appelloit alors une
efpece de Dance. Ainfi bien garder les
rangs , avancer à propos , & fe remettre
, enfin combattre en brave & prudent
Capitaine , eftoit estre un bon
Danceur ; & c'est pourquoy les Lacedemoniens
paffent encor dans ce fens
pour de grands Danceurs , foit qu'ils
allaffent à la guerre en dançant au fon
de la Flute comme les Ethiopiens , ou
qu'ils fiffent de la Dance , qu'ils avoient
apprife de Caftor & de Pollux ,
leur
plus noble exercice durant la paix.Mais
enfin la Difcipline militaire tient quelque
chofe de la Dance , foit dans la
marche , foit dans le combat. Il y a
des pas feints, il y en a de mefurez . La
guerre eft une Dance fiere & majeftueufe
, la Dance , une guerre douce &
plaifante. Comme la Mufique en eſt
differente ,, il ne faut pas s'étonner fi
les mouvemens en font fi diférens. Mais
pour montrer que la guerre fuppofe la
Dance , c'est que ce Titan qui reçeut
le Dieu Mars des mains de Junon , &
qui
14
Extraordinaire
qui eut le foin de l'inftruire , luy apprit
la Dance avant l'exercice des Armes ,
comme fi ç'euft efté un prélude de la.
guerre.
Il y avoit chez les Anciens de troisfortes
de Dances , dont ils fe fervoient
au Theatre & dans les Cerémonies ; le
Cordace , le Sycinnis , & l'Emmélie.
Ces Dances tiroient leurs noms des Satyres
, qui apparemment ont efté les
premiers Danceurs, foit par l'agilité de
leurs corps ,
foit par
le peu d'occupa
tion de ces Homines fauvages & va
gabons , qui ne font qu'errer dans les
Forefts & dans les Montagnes. Elles
demandoient toutes plufieurs belles
qualitez naturelles pour y réüffir , mais
particulierement le Cordace , qu'on ap
pelloit , pour fon excellence , la Dance
des Dieux , ou la Dance ou Soupé de
Jupiter , lors que Menipe monta au
Ciel , fi nous en croyons Lucien. Ces
Dances eftoient des efpeces de Ballet .
Il y entroit de la fcience & de la compofition
: c'eft pourquoy il ne faut pas
s'étonner fi Lucien vante tant l'art des
Ballets , & s'il fuppofe qu'un bon Danceur
du Mercure Galant. 15
ceur , ou plutoft Compofiteur de Ballet
, doit fçavoir la Poëfie , la Geometrie,
la Mufique , la Peinture, la Sculpture
, la Philofophie , & parfaitement
bien la Rhétorique , afin de bien exprimer
les paffions & les divers mouvemens
de l'ame. Apres cela , il ne
craint pas d'adjoûter qu'il y a plus d'érudition
dans les Ballets que dans la
Comédie , c'eſt à dire , que le deffein
& l'exécution du Ballet demandent plus
de génie & de perfection ; ce qui luy
fait conclure qu'il y a quelque chofe
de divin dans la Dance , & qu'elle eft
au deffus du prix qu'on luy pourroit
donner; raifon qu'il apporte pourquoy.
il n'avoit point de prix pour la Dance,
& qu'il y en avoit d'établis pour tous
les autres Jeux.
- Cet Autheur s'étend fort au long
fur les qualitez requifes pour bien daneer.
Pour celles qui regardent le corps,
il ne faut eſtre ny trop grand , ny trop
petit , ny trop gras , ny trop maigre
& je ne puis oublier quelques petits
contes qu'il fait fur ce fujet , qui font
d'autant meilleurs , qu'outre qu'ils font
bien.
16 Extraordinaire
bien entendre la chofe , ils n'offencent
perfonne. Un petit Homme repréfentant
Hector dans un Ballet devant ceux
d'Antioche , on demanda apres qu'il
eut dancé , quand Hector viendroit ,
parce qu'on n'avoit encor veu paroiftre
qu'Aftianax. Un grand Homme repréfentant
Capance fous les Murs de Thebes
, on dit qu'il n'avoit que faire d'échelle
pour prendre la Ville , parce
qu'il eftoit plus haut que les murailles .
On dit encor à un gros Homme qui
s'efforçoit de fauter , qu'il prit garde
d'enfoncer le Theatre ; & à un maigre
& défait, qu'il ſongeaſt à ſe guérir,
& non pas à dancer. Ces railleries paroiftroient
peut- eftre froides , mais on
doit fonger que celuy qui dance n'en
juge pas ainfi , & que les Rieurs ne
font pas de fon coſté , quand il a quelque
defaut qui faute aux yeux, & qu'on
ne peut voir fans rire. Cela devroitempefcher
les méchans Danceurs de fe
commettre dans les grandes Affemblées
, mais on eft pour la Dance comme
pour le Chant. Ceux qui n'ont
point de voix, chantent toûjours ; ceux
qui
du Mercure Galant.
17
qui dancent mal , ne font autre choſe.
Ön a dit d'un de nos Roys , qu'il aimoit
paffionnement la Dance , quoy qu'il
fuft l'Homme de fon Royaume qui
dançaft de plus méchante grace. Ce qui
eft furprenant , c'eft que les plus beaux
Efprits , mefme les plus galans, & ceux
qui ont le corps mieux fait , ont quelquefois
peu de diſpoſition à la Dance .
Voiture fe raille agreablement luy méme
fur ce fujet. Mademoiſelle de Bourbon,
dit-il , jugea qu'à la verité je dançois
mal , mais que je tirois bien des
Armes , parce qu'à la fin de toutes les
cadences il fembloit que je me miffe en
garde. C'est donc une difpofition naturelle
du corps qu'il faut avoir pour y
réüffit , que tous les Maiftres ne peuvent
donner , & qu'ils ne peuvent acquérir
eux- mefmes, eftant certain qu'il
y a d'habiles Maiftres à dancer qui dançent
peu , & mefme tres mal . Pour les
qualitez de l'efprit du Danceur , ou plutoft
pour ce qui eft de fon humeur &
de fon inclination , on peut adjoûter à
ce que nous en avons déja dit , qu'il doit
eftre fouple , docile , ny trop gay ; ny
trop
18
Extraordinaire
trop férieux , s'il veut réuffir en toutes
fortes de Dances. ,
Apres avoir parlé de la Dance en
general , il nous faut dire quelque chole
de fon nom , & la defendre contre,
ceux qui l'attaquent. Le mot de Dance
, ou de Bal , eft fynonime dans la
Langue Italienne , & il eft vray- femblable
que nous l'avons pris de l'Itam
lien , Danza, ou de l'Eſpagnol , Dança,
Les Latins confondent , auflibien que
les Grecs , les Danceurs & les Sauteurs;
d'où vient qu'ils appellent du mefme
nom le Saut & la Dance. Ils ont neantmoins
différens noms les uns & les autres
pour exprimer les diverfes fortes
de Dances , comme Chorea, Tripudium,
qui eftoient des Dances à la ronde , &
des Paffepieds à peu pres femblables à
ceux de Bretagne , ou à la Dance des
Bohemes d'aujourd'huy. Les Romains
eftoient grands Danceurs. Les Fils des
Senateurs , dit Macrobe , fe perfe-
&tionnoient à la Dance , & en faifoient
leur occupation , auffibien que leur divertiffement
, mais elle ne fut dans fa
perfection chez les Romains que dy
temps
du Mercure Galant. 19
temps d'Augufte . Les Saliens , qui
eftoient des Preftres de Mars , s'appeloient
ainfi , parce qu'ils celebroient
en dançant, les myfteres de ce Dieu. La
Dance a efté prefque chez tous les l'euples
une espece de Culte religieux .
Dans l'ancien Teftament , David dança
devant l'Arche , & les Ifraëlites
avoient dancé devant le Veau d'or par
forme d'adoration . Les Dervis chez les
Turcs font leurs prieres en dançant au
fon de la Flute & du Tambour , &
tournent avec tant de vîteffe , qu'à pei
ne les peut-on voir en face ; & à la reception
d'un Novice , on fait les prie-
Les en dançant autour de luy avec tant
de violence , qu'ilstombent tous à terre
, prefque évanouis. C'eſt encor la
coûtume des Jezides dans leurs Prieres
publiques , mais leurs Dances font plus
graves & plus moderées que celles.
des Religieux Turcs. Valere Maxime
rend une affez belle raiſon de cette
pratique de dancer dans les Carefmes
de la Religion. Il dit que les Roys de
Toscane ne vouloient pas qu'il y euft
aucune partie en l'Homme qui ne ſervift
20 Extraordinaire
vift au culte des Dieux. Ainfi comme
le Chant appartenoit à l'efprit , le Bal
& la Dance appartenoient au corps ,
& devoient eftre employez à ce faint
miniftere ; & felon Ariftote , la Mufique
& la Dance font les deux plus loüables
, auffi bien que les deux plus agreables
exercices du corps & de l'efprit.
La Dance n'eft pas toûjours un effet
du Vin & de la bonne chere , & je
ne fçay pas comme on a pû dire qu'il
faut eltre fou pour dancer avant déjeuner.
Quoy que Bacchus ait efté un
grand Danceur , & que les premieres
Dances ayent commencé dans les Feftes
& dans les Jeûnes , elles n'en font
ny plus criminelles ny plus honteuſes .
Elles ne font pas toutes auffi blâmables
que celle d'Herodias , & n'ont pas
toutes pour prix la tefte de S. Jean-
Baptifte. Elles ne font pas toutes furieufes
, & infpirées du Diable comme
cette Dance appellée vulgairement la
Dance de S. Jean , qui eftoit une maladie
contagieufe qui infecta les Païs-
Bas en l'année 1373. c'eftoit une paffion
maniaque , ou une frénefie. Ceux
qui
du Mercure Galant. 21
qui en eftoient atteints , fe dépoüilloient
tous nus, & couronnez de fleurs,
ſe tenoient par les mains , & couroient
les Ruës en dançant comme des Bacchantes,
& ils chantoient & dançoient
avec tant de violence , qu'ils en tomboient
par terre tout hors d'haleine , &
fi fort enflez , qu'ils auroient crevé fur
l'heure , fi on n'euft pris le foin de leur
ferrer le ventre avec de bonnes bandes;
mais ce qui eftoit de plus fâcheux , c'eſt
que ceux qui les regardoient eftoient
fouvent pris de la mefme manie.
Il y a donc des Dances forcenées &
de Corybantes. Il y en a de lafcives &
de diffolues. Celles - là font vitieuſes ,
&`méritent l'averfion & la cenfure des
honneftes Gens . Mais aujourd'huy l'on
a banny de la Dance , ce qu'elle avoit
de fale & de groffier , & il ne faut pas
la condamner , parce que quelques
Princes , comme les Empereurs Tibere
& Albert , qui ne fçavoient point dancer,
l'ont méprifée. Je fuis furpris que
Ciceron ait avancé, en défendant Mu
rena, qu'il eftoit honteux à un Romain
de dancer. Les Romains pouvoient ils
mépriſer
22
Extraordinaire
méprifer une choſe qui faifoit partie de
leur Religion, eux qui tenoient à honneur
d'eftre du nombre des Preftres Saliens
, qui eftoient des Danceurs ? Ne
feroit- ce point plutoft que Caton auroit
accufé Murena d'avoir fauté en public,
& diverty le Peuple par quelques tours
de foupleffe ce qui commençoit déja
"d'eftre méprifé , & qui obligea l'Empereur
Tibere à chaffer de Rome les
Sauteurs & les Balladins , qui dans l'équivoque
du mot Latin , font fouvent
confondus avec les Danceurs ?
*
Comme la Dance eft un divertiffement
qui fe pratique entre les deux Sexes
, & que l'amour eft inféparable de
cette union & de cet affemblage , il fe
' fourre toûjours dans fes pas & dans les
cadences , & il femble que tous ces
mouvemens ne foient faits que pour
luy ; mais il ne faut pas s'en étonner.
La Dance dit Lucien , a pris naiffance
avec l'Amour , Mais ne peut- on point
dire auffi que l'Amour naift fouvent de
la Dance ? Que l'on foit gay ou triſte ,
la Dance ne refpire d'ordinaire que l'amour,
& à le bien prendre , elle n'eſt
qu'un
du Mercure Galant. 23
qu'un mouvement agreable & régulier
qui reprefente le plaifir ou la peine de
deux veritables Amans. Mais comme
∙iljy a un amour honnefte & bien reglé
, la repréfentation d'une union fi
parfaite, n'a rien qui choque la pudeur
& la bienfeance. Il en eft du Bal comme
de la Comédie. Ce font à la verité
des plaifirs bien délicats , & qu'il eft
difficile de goufter fans en recevoir
quelque incommodité , mais qui neanmoins
ne font point mauvais d'eux -mêmes
; quand on les prend avec modération.
Il y a des Dances graves & férienfes
, où la joye paroift moins , &
où elle eft fort moderée . Il y en a mefmo
de triftes & de lugubres , comme
on voit dans quelques Ballets. Toutes
ces Dances repréfentent quelque paffion
, comme l'amour , la colere , mais
cette repréſentation n'eft pas moins
propre à les chaffer de l'ame , qu'à les
y introduire. Quoy qu'il en foit , pourquoy
condamner la Dance par le mau-
.vais ufage qu'on en peut faire , & ne la
pas confiderer du cofté qu'elle peut
eftre utile ? Pourquoy trouver à redire
qu'un
24
Extraordinaire.
qu'un grand Homme le délaffe à la
Dance , auffi- bien qu'à la Chaffe, des
fatigues de la guerre ou des affaires La
Dance rafraîchit un Homme de guerre,
& luy ofte je ne fçay quel air rude &
groffier que la guerre infpire. Elle donne
de l'air à ceux qui n'en ont point ,
& elle radoucit & polit ceux qui l'ont
farouche & fevere. Enfin ces fortes de
chofes , dit Monfieur le Chevalier de
Meré ( il parle de la Dance & des autres
Exercices donnent de la grace
quand on les fait en galant Homme, &
mefme quand on ne les fait pas , parce
que le: corps en eft plus libre & plus
dégagé , & que cela fe connoift , quoy
qu'ils fe tiennent en repos . Enfin s'il y
a une éloquence du corps , on peut dire
que c'eft la Dance qui l'enfeigne . On
reconnoin
à la démarche ceux qui fçavent
bien dancer comme on recon- ,
noiſt à la parole ceux qui fçavent parler
juste.
Ceft une délicateffe , de dire. que la
Dance ravale la majefté du Prince.
Quand il s'en acquite de bon air , il
ne fçauroit defcendre plus noblement
du
du Mercure Galant.
25
du Trône, ny communiquer plus agreablement
avec fes Sujets. Le Bal n'a
rien que de pompeux & d'éclatant . La
richeffe , & la fomptuofité des Habits ,
relevent fa bonne mine , & alors on
admire avec plaifir les belles qualitez
de fa perfonne. C'est là qu'il paroift en
Roy & en galant Homme. Dans les
autres divertiffemens , il eft plus confondu
avec fes Sujets. A la Chaffe, il
eft peu diftingué. Au Jeu , il fe familiarife
& fe découvre trop. Il eft vray
que quand il n'a pas de difpofition pour
la Dance , il doit peu s'y expofer , car
rien n'attire plus le dégouft & le mépris
qu'un méchant Danceur. C'eftoit
peut-eftre la raison qui faifoit dire à
I'Empereur Federic , qu'il auroit plutoft
ſouhaité d'avoir toûjours eu la fievre
, que d'aimer à dancer , comme
tous les Princes de fon temps , quand
mefme il auroit bien dancé , dont je
doute fort. Il eft vray qu'un Souverain
ne doit jamais eftre de ces Ballets qui
ne reprefentent rien que de bas , &
dont le deffein eft imprudent , & l'éxecution
périlleuſe. Tel eftoit le Ballet
Q. de Iuillet 1680. B
26 Extraordinaire
des Sauvages dancé par Charles V I. où
il penfa périr comme les autres , & qui
le fift retomber dans cette fâcheufe
alienation d'efprit , d'où il ne faifoit
que de fortir,
Ce Ballet eftoit compofé du Roy, &
'de cinq jeunes Seigneurs veftus d'Habits
de toile faits à la jufteffe du corps,
couverts de Lin noircy en guife de
poil, attaché avec de la poix . Pour éviter
le danger du feu , on avoit fait fufpendre
les Flambeaux , & l'on avoit
défendu d'en apporter aucun de dehors ;
mais le Duc d'Orleans mal inftruit de
cette précaution , & curieux de reconnoiftre
quelqu'un de ces Sauvages qui
dançoient liez queue à queue , approcha
le Flambeau , & mit le feu fans y
penfer à leurs Habits , qui s'embrazerent
dans un inſtant. Le Roy dans ce
defordre , s'eftant fait connoiftre à la
Ducheffe de Berry , elle le couvrit de
fa Robe , & étouffa par ce moyen les
flâmes qui l'alloient confumer. Le jeune
Nantouillet ayant paffé promptement
à l'Echanfonnerie , fut jetté dans
un Cuvier plein d'eau. Les quatre autres
du Mercure Galant. 27
tres furent miferablement étouffés &
devorez des flames .
Il y a des temps & des regnes où la
Bance a efté plus en vogue. C'eftoit
un Bal continuel que la Régence de
Catherine de Medicis , ou plutoft, que
le Regne de fon Mary & de fes Enfans.
Quelque fâcheufe nouvelle qu'on
reçeuft le matin, elle n'empefchoit point
qu'il n'y cuft Bal le foir. On attribuë
cela à la politique de cette Princeffe ,
qui couvroit par là le mauvais état des
affaires , & qui dans ces Affeinblées
avoit la commodité de ménager fes interefts
. Mais cette politique eftoit fondée
fur la difpofition que les Courtifans
avoient à la Dance , qu'elle entretenoit
par l'inclination qu'elle leur en
faifoit naître. On dança encor fous le
Regne de Henry le Grand. Quand je
dis qu'on dança , je veux dire qu'on
en fift le plus grand divertiffement de
la Cour. On y eftoit accoûtumé , la
pluſpart des Courtifans eftant les meſimes
du Regne précedent. Quand je
vins à la Cour ; dit le Maréchal de
Clérambagt dans les Converfations du
Bij
28
Extraordinaire
Chevalier de Meré , on eftoit perfuade
que pour eftre honnefte Homme , il ne
·falloit que fçavoir dancer , ou courre la
Bague : mais , continua - t'il , comme
ces Exercices nefont que pour un certain
âge , il arrivoit que ceux qui n'avoient
fongé qu'à cela , n'eftant plus
jeunes , ne fçavoient plus à quoy s'occuper.
C'eftoit ce que fouhaitoit l'adroite
Princeffe dont j'ay parlé. Elle entretenoit
les Courtifans dans cette occupation
pendant qu'ils eftoient jeunes ,
afin de les rendre incapables de toutes
chofes , lors qu'ils feroient vieux ,
qu'ils ne fçeuflent plus rien remuer de
la tefte , lors qu'ils ne fçauroient plus
remuer les jambes.
Mais s'il eft ridicule de dancer mal
de trop dancer , & de dancer quand on
eft vieux , il eft certain que rien n'eſt
plus utile & plus neceffaire aux jeunes
Gens. Platon n'a pas défendu la Dance
dans fa République , & ne l'a pas
bornée comme nous au divertiffement
des Cavaliers & des Dames ; il a crû
qu'elle n'eftoit pas indigne du Sage . En
effet, Socrate & Caton ont dancé comme
du Mercure Galant. 29
me les autres. Le Maréchal de Monluc
s'excufe agreablement d'avoir efté furpris
dançant avec fa Famille , par un
Envoyé du Roy ; & je ne puis blâmer
le Maréchal de Camp , à qui Voiture
reproche d'avoir recommencé la Boutade
jufqu'à trente fois dans un Bal. Il
y a des temps qu'on doit donner à la
Dance , & l'on peut eftre grand Danceur
& grand Capitaine ; ce qui me
fait conclure qu'il n'y a que ceux qui
n'y entendent rien , qui condamnent
la Dance , quand elle eft jufte & bien
reglée.
Les Réponfes que vous allez
voir aux Questions du neufviéme
Extraordinaire font de Monfieur
Gardien Secretaire du Roy.
,
B iij
30 Extraordinaire
Si un Amant qui a le plaifir de
voir fouventfa Maiftreffe dont
il fe connoift hay , eſt moins à
plaindre que celuy qui en eftant
éloigné fans espérance de
la voir jamais , a la certitude
d'en eftre aimé tendrement.
Voir
Oir fouvent ce que l'on adore ,
Eft un plaifir des plus charmanse .
Mais il faut l'avouer encore ,
Sa haine fut toujours le plus grand des
tourmens.
Eftre abfent pour jamais des yeux d'une
Maiftreffe ,
Pour les fens , il eſt vray , c'est une
longue mort :
Mais eftre feûr de fa tendreffe ,
Pour l'efprit , pour le coeur , quel plus
glorieux fort !
Dans un fi bizarre partage ,
Lequel des deux doit avoir l'avantage ,
Ou plutoft lequel des deux
Craire
du Mercure Galant .
31
Croire le plus malheureux ?
A force de fervir , & de conter fes
peines ,
On touche les plus inhumaines ;
Mais , helas ! on voit - on de fideles
amours >
Quand l'absence dure toûjours ≥
S'il eft poffible d'aimer fortement
, fans qu'on ſoit aimé.
Moo
Oy qui fuis d'humeur affective,
Popine pour la négative ,
Et foûtiens qu'aimer fortement ,
Eft pour le faire aimer , l'infaillible
agrément.
Depuis le Bavolet jusques à la Couronne
•
Toute Belle voudroit captiver tous les
coeurs ,
Et dans ce fentiment ne hait point la
Perfonne
Dont elle caufe les ardeurs .
Je laisse à part la différence
Que fait faire un aimable Objet ,
Biiij
32 Extraordinaire
S'il veut mettre dans la Balance
Tout ce que la raifon dicte fur ce fujet ;
Autrement en amour , de mefme qu'en
fortune ,
L'avanture eft affez commune ,
Devoirfottement préferé ,
Al'Homme d'or , l'Afne doré.
Si l'abſence eft incapable d'augmenter
l'amour .
AInfi qu'une jeune Plante » , a befoin
D'eftre dans un bon fonds cultivée
avec
Join >
Et d'avoir du Soleil la chaleur bienfaifante
,
Que toutefois ce bel Aftre du jour
S'éloigne en certains temps , & chaque
nuit s'abfente ,
Puis vient tout ranimer par fon hew-
A
reux retour ;
L'amour s'éleve de mesme ,
Son fonds doit eftre un bon coeur ,
Il luy faut de ce qu'il aime
Les
du Mercure Galant.
$33
Les regards & laferveur ;
Maispour entretenir fa vigueur , &
P'accroiftre ,
Sagement quelquefois l'objet doit difparoistre.
Trop bouillante Jeuneſſe , oyez pour
voftre bien ,
Si l'amour fe détruit par trop de negligence.
Trop d'affiduité peut le réduire à rien.
Croyez fur ce fujet la fage expérience ,
Ne ceffezpoint d'aimer , de foûpirer,
Mais ménagez vostre présence ,
Vous mettrez à profit l'abfence ,
Si vous fçavez vous faire defirer.
Comme j'estois en cet endroit,
un de mes Amis ayant trouvé
l'Extraordinaire fur ma Table, fit
prefque fur le champ le Madrigal
qui fuit, fur ce qu'on demande
lequel des cinq Sens contribue
le plus à la fatisfaction de
l'Homme .
E', de
> H grace, fi vous m'aimez'',
Songez que la fenteur me tuë j
B V
34
Extraordinaire
Quittez ces Habits parfumez
Et foyez plutoft toute nuë ,
Chantez , je fuis charmé de voſtre belle
voix.
Quand je mange avec vous , j'ay deux
biens à la fois
Et vous voir feulement , me met fort à
mon aife.
Il me refte pourtant certain preffant
defix.
Belle Philis , ne vous déplaife ,
Permettez moy que je vous baife ,
Et j'auray bien plus de plaifir.
Si par la plus grande fatisfaction
que les Sens puiffent donner , l'on entend
feulement ce qu'une volupté pu- `
rement fenfuelle peut faire fentir de
plus délicat & de plus piquant , l'Au- !
theur du dernier Madrigal pourroit dans.
cette petite folie avoir affez bien rencontré.
Si d'autre cofté dans une vûë
toure oppofée , & la plus noble que
cette matière puiffe fournir , l'on entendoit
l'utilité & les avantages que la
partie fupérieure de l'ame tire des Sens
extérieurs pour fe connoiftre foy - mef-
V ne
A
du Mercure Galant.
35
me , & les autres Eftres créez ; pour
s'élever enfuite à la connoiffance & à
l'amour de la premiere caufe , & our
apprendre enfin le culte qui luy eft eû;
il n'y aura point à douter que l'Ouye ,
& apres elle la Veuë , ne l'emportent
fur les autres Sens ; comme ces deux cy
eftans les feuls capables de moyenner
à l'Ame un fi excellent bien , j'ay adjoûté
la Veuë à l'Ouye , quoy que la
Veuë ne foit pas à beaucoup pres fi
propre pour parvenir à une fin fi importante
, & qu'elle fe trouve à cet
égard accompagnée de beaucoup de
difficultez ; neanmoins au defaut de
l'Oüye , il eft certain qu'elle eft fuffifante
, & l'on n'en peut difconvenir apres
plufieurs expériences , & entr'autres
celle que tout Paris vient de faire en la
perfonne d'un Homme de bonne Famille,
qui n'eft decedé que depuis quelques
années. Il eftoit né fourd , mais
par le commerce des fignes qu'il rendoit
aifé , tant par la facilité à les comprendre
, que par fon induftrie à en inventer
de diftinction tres - fpeciale , on
Juy avoit fi bien appris tous les Myfteres
36 Extraordinaire
res de noftre Foy , & quantité de cho
fes foit generales , foit particulieres ,
concernant la focieté civile , que c'eftoit
une merveille de luy en voir rendre
raiſon par ces fignes , & répondre
julte à mille diverfitez touchant la Religion
& l'Etat , comme auffi touchant
la fortune & les affaires de plufieurs
Perfonnes. Il devint aveugle peu d'années
avant fa mort , &fupporta cette
affliction avec beaucoup de patience.
Son commerce de figues fe trouvant
ainfi reduit au feul fecours du toucher,
il l'entretint encor d'une maniere admirable
, & par l'adreffe de certaines figures
& de certains mouvemens , quel-.
quefois diverfifiez par les nombres , il
donnoit moyen de le faire entendre &
cooperoit merveilleufement à entendre
luy- mefme tout ce que l'on vouloit luy
faire connoiftre. Ayant appris qu'un
fien Amy qui avoit une Maifon de
Campagne , en avoit fait accroiftre le
Jardin , il s'y fit conduire , & quand il
fut à l'endroit de ce Jardin d'où l'on
avoit ofté certain petit Battiment , ille
reconnut , & s'y arrefta tout court, marquant
da Mercure Galant.
37
quant par des fignes fort expreffifs, l'ufage
auquel ce petit Baftiment avoit
fervy. Apres quelques réflexions fur
des exemples de cette nature , je penſe
qu'à raifonner de la fatisfaction qui
fait le fujet de noftre Queftion , generalement
par les befoins , par les commoditez
, & par les plaifirs qui conviennent
à l'Homme , en tant que raifonnable
, le Sens de la Veuë doit emporter
le prix fur tous les autres. Je fçay
bien à l'égard de la neceffité , que le
Toucher va neceffairement de compagnie
avec tous les autres Sens , qu'ils
n'operent que par fon fecours , & qu'il
faut que leurs organes foient touchez
& frapez des efpeces propres à émouvoir
les facultez dont ces organes font
pourvûs ; mais outre que les chofes les
plus neceffaires ne font pas toûjours les
plus excellentes , comme cette neceffité
n'eft que le moyen & que la fin eft.
beaucoup plus noble , les Sens ainfi
confiderez & comme faifant actuelle .
ment odorer , goufter , toucher , oùyr,.
& voir , font de cette maniere plus ex--
cellens , & c'eft cette operation complete
38
Extraordinaire
plete de la Veuë que je me perfuade
eftre plus neceffaire & plus avantageule
que celle des autres Sens. Quel befoin
avons-nous tant de l'Odorat ? C'eft
ce me femble celuy dont on le peut le
mieux paffer. Les plaifirs du Gouft &
de l'Attouchement , font à la verité des
amorces de la fage Nature pour exciter
l'animal à la confervation de l'individu
, & à la propagation de l'efpece . Cependant
combien de Gens pour fe délivrer
des douleurs de la goute , fe paffent
à du lait , & ne prendroient mefmes
pour nourriture , s'il ne fe pouvoit
autrement , que des chofes def- agreables
au gouft ? Et combien en voyonsnous
qui par vertu , ou pour leur fanté,
renoncent volontiersà tout ce que l'attouchement
peut donner de plus délicieux
, fans que dans leurs incommoditez
les uns ny les autres vouluffent fe
foulager aux dépens de leur veuë ? J'ay
mefme de la peine à croire qu'il y euſt
quelqu'un qui choifift plûtoft d'eftre
aveugle que paralytique , ou fourd ; à
la verité ce font des états tres- fâcheux ;
mais la Veuë a de grands charmes , elle
elt
du Mercure Galant,
39
eft d'une grande confolation , & d'un
fervice prefque univerfel , & c'est à ſæ
faveur que l'écriture & d'autres fignes ,
fuppléent avec plus de facilité aux befoins
de le faire entendre. Quant aux
commoditez , & aux plaifirs qui contribuent
le plus à la fatisfaction de
l'Homme , comme le commode confifte
à avoir les chofes neceffaires en
abondance , & le plaifir à jouir de cette
abondance , & encores à jouir des
chofes qui ne font que délectables , &
dont abfolument parlant , on pourroit
fe paffer ; la grande fatisfaction confifte
auffi , ce me femble , à pouvoir faire
des unes & des autres un ufage le
plus fréquent , le plus de durée , & le
plus diverfifié ; cela eſtant , il faut demeurer
d'accord que la Veue nous don--
ne toutes ces chofes , ou la plus grandes
partie , fans comparaifon mieux qu'au
cun des autres Sens en particulier , nyque
tous en general. Elle fournit &
fupplée à tout ce qui nous eft le plus
neceflaire , & le plus agreable , foit
foit pour
pour conduire les autres ,
nous conduire nous-mefmes. L'on voit
pendant
40 Extraordinaire
›
pendant tout un jour fans laffitude , &
à la fois , une tres - grande diverfité
d'objets , non feulement de ceux qui
font proche de nous mais encor de
ceux qui en font beaucoup éloignez ,
& nous penétrons de l'oeil jufques dans
les Cieux ; nous faifons par nous - mêmes
& avec certitude l'application &
l'ufage de ces chofes : les autres Sens
n'ont point tous ces avantages , leur
puiffance plus ou moins bornée , l'eſt
toûjours beaucoup en comparaifon de
celle de la Veuë ; s'ils nous fatis font en
quelque chofe , ce n'eft qu'avec épargne
; ils nous laiffent toûjours à defirer
bien plus qu'ils ne nous donnent ; lesuns
embaraffent quelquesfois les autres
; mais celuy- cy fe mefle agrea--
blement avec eux tous , non pas par un
miniftere fervile comme celuy du Toucher
, mais pour ainfi dire , par une
libéralité & munificence feigneuriale ,
& pour leur donner en quelque forte ce
qui leur manque ; l'expérience journaliere
prouve affez cette verité , l'on
n'eft pas entierement content des objets
des autres Sens fans le concours de
la
du Mercure Galant. 41
la Veuë ; on veut voir les fleurs qui
réjoüiffent l'Odorat ; ona le mefme defir
pour le manger & pour la boiffon
qui vont chatouiller le Gouft , la Veuë
fe porteavec empreffement vers ce qui
donne du plaifir par le Toucher , &
mefines à l'égard des fujets d'où émanent
les fons qui charment l'oreille , &
par l'oreille l'efprit ; l'on n'eft pas bien
content fi l'on ne voit l'Orateur & les.
Muficiens . Pour conclufion interro
geons ceux qui ont le malheur d'avoir
perdu ce tréfor de la vie ; je penfe, que
nous en trouverons peu qui ne demeurent
d'accord de ce que j'ofe foûtenir
& qui n'avoüent que ce funefte état
les réduit à une tres- fâcheufe indigence
, au milieu mefmes des plus grandes
richeffes ; que parmy toutes les délices
que l'on le puiffe imaginer , ils
n'ont que des plaifirs mutilez ; que d'eftre
perpétuellement à charge aux autres
& àfoy-mefme , de fe trouver pour
ainfi dire abfens de toutes chofes quand
toutes chofes leur font prefentes , & de
fe reveiller chaque jour fans jamais
en revoir la lumiere ; une vie fi mifé-
>
rable
42
Extraordinaire
rable eft à proprement parler une mort
avancée,
De l'Origine de la Dance.
Ans confulter les Autheurs qui peu-
Svent avoir écrit fur ce fujet , je vay
donner un cours libre à mon imagination
, & raiſonner enfuite fimplement
par conjecture. Si je rencontre quelque
chofe qui en vaille la peine à la
bonne heure , finon je feray bien aiſe
d'apprendre que l'on ait mieux penſé ,
car de certitude entiere , je ne croy pas
qu'il foit poffible d'en trouver ; & j'eftime
que pour ces chofes fi generales
dont l'origine eft fi éloignée , il eft bon
de remonter d'abord au premier âge du
Monde. J'y confidere donc les Hommes
vivans enſemble dans une grande
liberté , exempts à raifon de leur frugalité
& de leur peu de befoins , de tant
de chagrins qui fe font fait fentir depuis
, exempts auffi de toutes ces contraintes
que ceux qui font venus apres
eux
du Mercure Galant. 43
1
.
eux fe font impofées , & à nous , & à
qui l'on a donné les noms de bien- feance
& de politeffe . Comme dans cet
heureux état ils fuivoient prefque en
toutes chofes les mouvemens de la bonne
Mere Nature, & qu'à raiſon de cette
liaiſon fi étroite de l'ame avec le corps,
il n'y a rien de plus naturel à l'Homme
que de marquer par quelque agitation
extérieure , celles que fes paffions excitent
au dedans de luy , que la colere
par exemple , change les traits du vifage
& altere la voix , que la crainte fait
trembler & pâlir , & que la joye at
contraire répand un air de ferénité ſur
le front & dans les yeux , & agite le
corps de mouvemens libres & d'épanchement
, ce qui fe voit ordinairement
aux Enfans & aux Perſonnes ruſtiques,
il est à croire que la joye eftant la plus
ordinaire paffion de ces premiers Habitans
du Monde , ils ne s'avifoient pas
d'en retenir les fignes , ny de fe contraindre.
Ainfi je m'imagine qu'aux
évenemens heureux , foit particuliers ,
foit generaux , qui régardoient ou la
Perfonne , ou la Famille , ou le Hat
meau
44
Extraordinaire
meau ; lors d'un Mariage conclud ; à la
naiffance d'un Enfant;apres une abondante
Recolte , ou apres quelque Victoire
remportée fur des Voifins , ils
faifoient deux ' chofes à la fois , l'une
de dire & de repeter tout haut & frequemment
le fujet de leur joye , & de
fauter , de gefticuler , & de fe mouvoir
plus qu'à l'ordinaire , en un mot
de s'abandonner extérieurement comme
interieurement aux tranfports de
cette joye ; & comme ils vivoient avec
affez d'union , & que rien ne plaiſt
tant , & ne fe communique fi aifément
que cette paffion , tout à fait amie de
la Nature, il arrivoit que celuy ou ceux
qui avoient ainfi commencé , eftoient
bien- toft fuivis , accompagnez & imitez
de bon nombre d'autres , qui trouvoient
femblablement bien du plaifir
à reciter ces évenemens joyeux , à s'agiter
& fi je l'ofe dire ) à fe démener
de cette maniere , ce qui forma d'abord
une Dance brute , & fans beaucoup
d'ordre ny de grace , eu égard à ce qui
s'eft fait depuis. Voila pour l'origine
& pour l'invention ; mais pour le progrés
du Mercure Galant. 45
grés & pour la perfection , voicy auffi
ce qui m'en femble. L'on dit , & il
eft vray de la Poëfie & de la Peinture ,
que celle- là eft une Peinture parlante ,
& celle- cy une Poëfie müete , je croy
que l'on peut dire auffi de la Mufique
& de la Dance , que la premiere, eft
une Dance qui parle , & la derniere
une Mufique qui ne dit mot ; & comme
tous ces agreables exercices ſe donnent
mutuellement
la main, je me perfuade
qu'entre ces premiers Hommes ,
les plus ingenieux , & principalement
les Amans , car l'Amour a efté de tout
temps le Pere des inventions , prenant
fujet , les uns de ces évenemens que
nous venons de dire , & les autres de
la beauté de leurs Maiftreffes , de leur
amour pour elles , & des défauts de
leurs Rivaux ; Ils en compofoient des
difcours avec quelque peu d'ordre , étofez
des plus belles comparaifons qu'ils
pouvoient trouver , prenans plaifir de
les reciter & déclamer à la loüange de
leurs Amis , de leur Patrie , & de leurs
Belles , pour le faire aimer & eftimer.
Exprimant doc ainfi le moins mal qu'ils
pouvoient
46 Extraordinaire
pouvoient leurs pensées & leurs affeions
, il fe peut faire qu'ayant dans la
fuite fait refléxion fur la longueur &
breveté des filabes,& par la ſeule bonté
de l'oreille charmée de la vertu fecrete
des nombres , reconnu quelque
chofe de cet agrément & de cette dureté
qui refultent du bon ou du mauvais
arrangement des paroles , & de la douceur
ou de la rudeffe de leurs chûtes aux
endroits du difcours qui finiffent quelque
fens , ou qui veulent quelque repos.
Ces obfervations leur auront donné
lieu de polir un peu leurs Ouvrages,
premierement en difcours libre & aflez
fimple , puis en y ajoûtant quelques
Fictions qui auront donné commencement
à la Poëfie , mefmes avant l'invention
des Veis qui n'en font en effet
que la derniere partie , mais partie
la plus brillante. Je m'imagine de plus
qu'ayant d'ailleurs remarqué , foit dans
leur parler ordinaire & familier , foit
dans les occafions où les Chefs & les
Superieurs parloient en public , ſoit
dans les declamations de leurs Idiles ,
foit en badinant avec les Echos , foit
сл
du Mercure Galant.
47
en obfervant les Roffignols & autres
Oyfeaux de beau chant , que la voix
s'éleve , demeure & s'abaiffe , & peut
parcourir fept degrez differens d'une
octave à une autre , & que tantoft elle
fe porte immediatement d'un degré au
= plus prochain , & tantoft en obmet
quelques-uns & paffe à de plus éloignez
; je m'imagine , dis-je , qu'à la
faveur de ces remarques , ils auront
trouvé de la grace à diverfifier leurs recits
de ce haut & bas , ce qui , comme
je croy , fe fera pratiqué d'abord pluspar
caprice & au hazard , que non pas
à deffein de répondre à la fignification.
des paroles , ce que les Compofiteurs
affectent , mais avec prudence. En ſuite
dequoy & par les mefmes obfervations
des longues & des bréves , du bon
arrangement , & des cadences , ainfi
qu'ils avoient fait à l'égard des difcours
fimplement prononcez , & ayans de
plus reconnu que certains fujets s'expriment
les uns plus , les autres moins
lentement. De toutes ces obfervations,
ils auront au commencement formé
une espece de Plain- Chant , puis un
Chant
48 Extraordinaire
Chant plus hardy & plus diverfifié ,
avec quelque efpece de mefure , plus
ou moins précipitée. Ces Recits & ces
Chants , ayans reçeu de temps à autre
ces accroiffemens & ces embelliffemens
, il est aisé de comprendre que
la Dance qui les accompagnoit tresfouvent
en aura profité ; que les pas &
les figures , & tous les mouvemens qui
la concernent , s'y feront imperceptiblemét
reglez & conformez, & qu'ainfi
elle fe fera trouvée beaucoup moins
defordonnée qu'auparavant. Le monde
fe multipliant & fe poliffant de plus en
plus , l'on aura trouvé les differentes
parties de Mufique , Deffus , Hauteconte
, Taille & Baffe ; l'invention des
Inftrumens à vent & à cordes aura
fuivy de prés celle du Chant ( car je
ne puis eftre de l'opinion de ceux qui
leur donnent l'antiquité fur luy :) ces
Inftrumens fe feront trouvez d'une
merveilleufe utilité pour la Dance , &
tous ces agreables exercices auront pris
de meilleures formes , & embraffé un
plus grad nobre de fujets ; ce qui n'avoit
fervy au commencement que pour la
joye,
›
du Mercure Galant.
49
joye , aura auffi efté employé aux occafions
d'affliction , pour la perte des
Parens , des Amis , & des bons Citoyens.
Le Culte des Idoles ayant efté
introduit , & les Hymnes , les Odes,
les Orgies , les Bachanales , mifes en
ufage , la Dance aura prefque toûjours
efté de la Feſte. Enfin fous les Peuples.
les plus civilifez , la Poëfie & la Mufique
fe feront perfectionnées , & la
Dance aura efté à leur imitation reduite
en preceptes , avec les diftinctions &
divifions convenables ; premierement
pour l'air , le port , & la bonne grace
de la Perfonne , puis pour les pas , les
figures , & les autres mouvemens ; on
l'aura diftinguée en Haute & Baffe ,
celle - là pour les Spectacles publics ,
celle. cy pour les Divertiffemens familiers
l'on s'en fera accommodé felon
;
les fujets , graves ou enjoüez , les Villageois
auront retenu leur maniere fimple
& ruftique ; les Preftres des faux-
Dieux auront pris celles qu'ils auront
crû exprimer plus de venération par la
gravité , ou plus de zele par une commotion
extraordinaire , comme l'on
Q. de Iuillet 1680. C
50
Extraordinaire
voit encor aujourd'huy chez ce qui re
fte d'Idolâtres , & chez les Turcs mefmes.
La Tragedie devenuë pompeuſe,
depuis la foible & baffe origine du
Chant du Boucq , n'aura pas oublié la
Dance dans les Choeurs , qui ne fervoient
pas feulement à diftinguer les
Actes , ou les efpaces qui équipolent
aux Actes, mais qui entroient aufli dans
la Repréſentation Dramatique , & faifoient
office de perſonnages . De la Mufique
& de la Dance fera venuë l'invention
des Pantomimes , ces Chefd'oeuvres
d'expreffion muete des paffions
, & dont l'uſage devoit , à mon
fens , eftre quelque chofe de fort agreable
, & de fort touchant. Ainfi tout
confideré , j'eftime que la Dance aura
pris naiffance chez chaque Peuple de
la Terre , & je n'eftime pas qu'il en
faille attribuer l'Invention à quelque
Héros , ou à quelque Illuftre en particulier
, ouy bien la gloire de quelque
accroiffement à quelques habiles d
chaque Nation , ce qui aura fait auft
que chaque Nation l'aura pratiquce
conformement à fon génie guerrier ,
amoureux,
du Mercure Galant .
SI
amoureux , civil , gay , galant , & aura
par cette raiſon trouvé & affecté quelque
Dance particuliere , de- là certaines
Dances chez les Grecs , la Lidienne ,
la Phrigienne & c. termes qui répondoient
aux noms , & aux modes de leur
Mufique , & qui font voir encor la
grande affinité qu'il y a toûjours eu entre
cette Science & cet Exercice ; de-là
la Courante Françoiſe, la Sarabande Efpagnole
ou Moreſque , & ainfi du reſte.
Mais je ne fonge pas que j'entreprens
& hazarde beaucoup , de debiter icy
ces réveries dans un temps principalement
, où je viens d'apprendre par voftre
Ordinaire de Juin , qu'il y a une
Académie érigée pour la Dance , avec
Chancelier , Secretaire , &c. & que
partant nous avons tout lieu d'efperer
que ces Meffieurs prendront la peine
d'en écrire amplement , & de nous en
donner de plus belles lumieres, & peuteftre
plus certaines.
-
Que la Dance foit chofe naturelle à
tous les Peuples de la Terre , cela ſe
voit par la paffion que ceux du Nouveau-
Monde ont pour cet exercice, avec
Cij
52 Extraordinaire
leurs Chanſons & leurs Symphonies de
Baffins. Il y en a parmy eux , qui croyent
comme nous l'immortalité de l'Ame
, & qu'apres la mort il y a des recompenfes
& des peines , pour ceux qui
auront bien ou mal vêcu , & qui font
confifter ces récompenfes des Bons , à
aller pour jamais au dela de leurs Montagnes
chanter & dancer avec leurs
Peres. Nous voyons auffi les pauvres
Efclaves Negres , que l'on occupe dans
les Indes à des travaux fort penibles ,
pendant dix-sept heures des vingt- quatre
du jour , en employer à dancer quatre
des fept que leurs Maiftres leur laiffent
pour le repos
de la nuit , & ne
donner au fommeil que les trois qui
leur reftent . Et comme leur Dance eft
tres - violente & d'une fatigue qui
mettroit bien toft fur les dents nos plus
robuftes d'Europe , l'on peut juger par
là de la paffion de ces pauvres Gens
pour ce divertiffement , puis qu'ils le
préferent de beaucoup à leur repos , &
qu'ils eftiment fe délaffer par un travail
, qui peut eftre , n'eft guere moins
rude que celuy que l'on exige d'eux .
›
Pardonnez
du Mercure Galant.
53
Pardonnez cette addition & ce hors
oeuvre, au peu de loifir que j'ay prefentement
, qui m'oblige à écrire fans façon
, & avec plus de négligence que
je ne voudrois ; la mefme raifon me
difpenfera de rien dire de la Sympathie:
car encor qu'il n'y euft prefque autre
chofe à faire qu'à extraire des Autheurs
qui en ont écrit ( ce que l'on peut faire
quelquefois pour obliger le Public, en
attribuant toûjours l'honneur à ces
Autheurs ) il faut neantmoins pour un
fujet comme celuy-là , du temps & des
foins , que je ne puis préfentement ny
prendre ny donner.
On m'a donné la Conclufion de
l'Hiftoire amoureufe des Fleurs ,
dont vous avez veu le commencement
dans le feptiéme Extraordinaire,
&la Suite dans le neufvieme.
C'est toujours le mefme ftile
& la mefme invention , pour déguifer
agreablement des Avantures
qui font veritables , à ce que
Ciij
54
Extraordinaire
m'affure leur Autheur, qui ne m'eft
connu que fous le nom du Berger
Fleurifte du Païs des Am.B.Ie vous
envoge cette Fin , precedée d'une
Lettre galante qu'il écrit à fa
chere Violete , dont il eft abfent.
LE BERGER
FLEURISTE ,
A MADAME DE ***
Lplus
A Ville où je fuis , paffe pour la
& plus belle , la plus divertiffante
du Monde ; & cependant , Madame
je n'y trouve que de l'inquietude & des
ennuis. Voila ce que c'eft qu'eftre hors
de fon élement. On n'a point à efperer
de repos que l'on n'y foit retourné.
Les Poiffons n'aiment point l'air, quelque
ferain qu'il puiffe eftre ; & les Oifeaux
fe plaindroient de l'eau la plus
claire , s'ils en eftoient couverts. Tant
que je feray éloigné de vous , ne voyant
du Mercure Galant.
SS
yant rien de ce que j'ayme , je n'aimeray
rien de ce que je verray. Je me
plaindray de la fortune & des affaires
qui m'arrachent à mon panchant ; &
languiffant dans un déplorable état de
contrainte & de fouffrance , je m'écri
ray chaque jour.
Qu'il eft rare dans l'abfence ,
De trouver un bon moment ;
Et qu'un coeur plein de conftance
Endure un cruel tourment !
F'en ay fait l'experience ,
J'en puis parler fçavamment.
Comme un Esclave à la chaîne
Mon deftin n'a rien de doux.
La Beauté la plus humaine
Attireroit mon couroux.
Tout me caufe de la peine ,
Hormis de penser à vous.
Seray-je encor long- temps expofé à
cette rude épreuve de patience , & ' ne
revérray-je pas bientoft ces beaux yeux,
Ciiij
56 Extraordinaire
qui font feuls capables de me faire recouvrer
par leurs favorables regards , la
joye & la tranquillité que j'ay pesduës
?
A mille maux chaque jour
Le mefens l'ame affervie.
Mais qu'elle fera ravie
Au moment de mon retour !
Loin de vous je fuis fans vie ,
Vosyeux me rendront le jour.
*ty
Ab que j'ay d'impatience
Pour cesplaifirs innocens ,
Dont voftre aimable préſence
Sçait fi bien charmer løs fens !
Penfe à ce que je penſe ,
Et vous plaindrez les abfens:
En verité, Madame , je mérite bien
que vous me plaigniez , & à moins
que mes Rivaux ne vous divertiffent
plus que je ne voudrois , vous ne devez
pas eftre trop fatisfaite du deftin
qui fembloit ne m'avoir féparé de vous,
que
du Mercure Galant. ST
que pour quelques jours , & qui va
prolonger mon éloignement à des mois
entiers. Ce mauvais tour eft un de fes
effets ordinaires. Il me défole , & je
ne pourrois le fupporter fans mourir ,
fi je ne m'affurois que les fentimens de
voftre coeur , tels que vous avez eu la
bonté de me les faire paroiftre , font à
l'épreuve de l'abſence & du temps , &
que je vous trouveray à mon retour
auffi tendre & auffi favorable que vous
l'eftiez pour moy quand je fuis party.
Puiffe l'Amour
plus doux
> dont rien ne m'eft
Que dereconnoiftre l'empire ,
Vous conferver pour moy jusqu'à ce que
j'expire ,
Comme jufqu'au tombeau je veux vivre
pour vous.
36499
C V
58 Extraordinaire
CONCLUSION
DE L'HISTOIRE
AMOUREUSE
DE QUELQUES FLEURS .
Q
Velque bruit que l'on fift fur les
bordsde la Fense,
Au pied du Mont charmant , aux quar.
tiers d'alentour ,
De revoir le Muguet entefté d'une
amour
Dont il avoit bravé tant de fois la
puiſſance ;
On jugea que la remontrance
N'eftoit pas alors de faifon ,
On fçavoit par bonne raiſon
Et par experience ,
Qu'on ne peut arrefter dans leurs premiers
courans ,
Lespaffions,non plus que les torrens.
Le recours doncfut à la patience.
Cependant
du Mercure Galant. 59
迎安
Cependant nos deux Fleurs
Goûtoient dans le retour de leurs vives
ardeurs
Tous les plaifirs qu'accorde la licence,
Sans faire tort à l'innocence ;
Et jamais le Soleil n'émeût tant de tranfports
Dans le tendre coeur de Clitie ,
Que le Muguet par fimpatie
En reffentit alors
Pour l'engageante Violete ,
Tant cette petite finete
Sçavoit bien l'ébloüir par les brillans
tréfors
De fon efprit & de fon corps ,
Es luy cachoit avec adreffe
Tout ce qu'elle avoit de foibleffe.
Leur commerce dura longtemps,
Le violier devoit revenir au Printemps,
On s'attendoit àfa préſence ;
Sans luy troubler l'efprit mal- à--ppropos
Pardes avis pleins d'imprudence ,
On prit foin , on fit diligence
De travailler à fon repos.
Ce
60 Extraordinaire
Quity
Ce fut l'illuftre Impériale ,
Toujours pour le Parterre, en fes bontex
égale ,
Qui conçent ce deffein , & qui l'executa.
Voicy comme elle le tenta.
Elle fçavoit que depuis l'avanture
Qui caufa la rupture
De noftre Violete, & de noftre Muguet;,
Cet Amant irrité jusqu'à l'excés
contre elle
N'eftoit point éclaircy de ce qu'elle avoit
fait ,
Ayant voulu pour cette Belle
Eftre par tout fourd & muet.
Elle élût donc une Lumiere
Bien inftruite de la maniere
Qu'avoit vefen depuis ce jour ,
Auxyeuxde Flore & defa Cour
La petite Fleurprintanniere,
Pour en inftruire à fonds noftre volage
Amant
و
Et luy faire voir clairement
Qu'àtort il eftoit infidelle
du Mercure Galant. 61
A la fage Immortelle :
Et voulant luy donner plus de confu
fion ,
Elle pria deux Tubéreuses ,
Grandes Fleurs , & fort férienfes ,
De fuivre la lumiere enfa commiffion .
C639
? Avec ces deux Témoins on vit dong
cette Belle
Au quartier du Muguet aller avec
grand zele.
Il raifonnoit alors fur cette paffion
Que l'on venoit combatre ,
Qui d'un coup avoit en la force de
L'abatre ,
Malgré fon inclination ,
Et s'en entretenoit avec une Pensée ;
Petite Fleur de bonne affection ,
Qui la nommoit tout franc , une ardeur
infenfée.
୧୯୬
Dans cette difpofition
La lumiere l'aborde avec un air affable ,
Et luy dit , d'un ton agreable ;
Gentil Muguet , je viens avec ces nobles
Soeurs ,
De la part de l'Impériale ,
Don't
62
Extraordinaire
Dont vous fçavez l'humeur loyale ,
Et de vingt autres belles Fleurs ,
Qui font toutes de bonnes moeurs ,
Vous découvrir une conduite
Qui peut empefcher vos malheurs
D'avoir une plus longue fuite.
Ecoutez donc des veritez ,
Dont fans erreur je fuis inftruite ,
Et de mon difcours profitez .
On voulut autrefois vous donner de
l'ombrage
Du grand & fameux Tournefol ;
La Parque l'a cueilly dans la fleur de
fon âge ,
Et c'est un grand dommage ,
Il n'avoit malice ny dol ;
Mais fçachez qu'il faifoit un veritable
dommage
De fon coeur amoureux , à cette Fleur
peu fage ,
Qui du voftre ( dit -on ) a fait un ſecond
vol;
Qu'il panchoit vers elle à toute heure ;
Qu'elle panchoit vers luy de la meſme
façon ;
Qu'ils s'alloient , fans la mort , mefme
unir
du Mercure Galant .
63
unir de demeure ,
Pour le voir de plus pres , fans caufer
de foupçon.
Sçachez qu'en voftre abſence
Fleur étrangere ,
• une
Oeillet d'Inde , ou pareil poiſon ,
S'arreftant dans ces lieux pour certai
raiſon ,
Apres quelque douceur legere ,
Luy témoigna quelque inclination
Et qu'elle y répondit avec tant d'imprudence
>
Et tant de paffion ,
Que le Parterre en fut en grande émotion.
Le Violier voulut courir à la van
geance ,
Mais la foible compaffion
Attira fa fote clémence.
Sçachez qu'elle ofa bien avec le Chevrefeüil
,
Sans fuite & fans Compagne ,
Au plus fort du Printemps , s'en aller
en campagne.
Vous
64
Extraordinaire
Vous jugez bien qu'il n'en prit pas
le deuil .
Vous connoiffez l'humeur de ce
Compere.
Ce qu'ils firent alors , fans doute eft
un miftere .
Mais eftre feul à feul , parmy nous c'eſt
l'écueil
De la Vertu la plus fevere .
Ce voyage eut pour but de voir une
autre Fleur
Que l'on appelle Capucine ,
Qui montroit une grande ardeur ,
Qui fe flatoit de bonne mine
Qui prefchoit fon credit , & fur tout.
en Cuifine ;
Fleur toutefois de vilaine couleur ,
Au Pavot femblable en odeur ,
Et tout auffi faquine.
C639
Sçachez enfin que depuis le moment
Que ce puant Pavot eut feul en fa retraite
A fa difcretion la pauvre pauvre Violete ,
Il eft toûjours dans l'amoureux tourment
;,
Qu'il
du Mercure Galant. 65
Qu'il fe rend de concert une fois la ſemaine
,
De nuit , dans fon Jardin , pour luy
conter la peine ,
Si le Bon Violier du Jardin eft abfent;
Ou bien, de jour , chez la Mamie,
Leur intime & commune Amie ,
Si le bon Violier au Jardin eft préfent.
Raifon qui fait que chez cette Intri
guante
Affidûment l'un & l'autre fréquente ,
Et que le Jardin voit fouvent
Sa petite clôture au vent ,
Quoy qu'il ne grêle , ny ne vente.
୧୯୨୭
Je ne vous parle point du gros Volubilis
,
Il a recommencé de ramper aupres
d'elle ;
Vous verrez bientoft fi la Belle
Le met au rang des Favoris ;
Mais on fçait que fon voisinage ,
Qui le fait en tout temps jouir
Des moyens de la voir & de la réjoüir
,
Cauſe un fâcheux ombrage
Au
66 Extraordinaire
Au Chevrefeuil , qui fouvent en dit
rages
Et mefmes au puant Pavot,
Qui n'en pense pas moins , quoy qu'il
n'en dife mot.
60639
Ce n'eft pas tout , certaine Fleur
amere ,
Fleur de Peſcher , Fleur à Cliftere
Eft à toute beure à ſon cofté ,
Sous prétexte de fa fanté ;
Et la Belle ne peut fe paffer , ny fe taire
De cette Fleur d'Apoticaire ,
Ny mefme avaler un morceau
Sans luy donner part au Gâteau.
୧୫: ୨୭
Voila ce que j'avois , cher Muguet, à
vous dire ,
Ce n'eft ny Fable, ny Satyre.
Jugez de là quelle eft l'humeur
Ce la Belle qui vous captive .
On n'y connoift ny fonds , ny rive.
Mille Amans tiendroient dans fon
coeur ,
L'accés en eft ouvert à tout noftre
Parterre ;
dn Mercure Galant. 67
Il ne faut pour
douceur ,
l'avoir › que dire une
Mais ce qui vaudroit bien qu'on luy
jettaſt la pierre ,
C'est qu'on luy voit faire auffitoft
faveur
A la plus déteftable Fleur
Qu'à la plus belle de la terre.
(603)
Ainfi ce feroit fe tromper ,
De s'attendre à quelqu'avantage
Que le Rival ne fçeuft pas attraper.
C'eſt fon plaifir , c'eft ſon uſage
Vous ne la ferez pas changer.
Son teint eft beau , fon oeil aimable ,
Mais fon humeur eft indomptable.
On ne la fçauroit corriger.
Jugez apres cela , s'il eſt bien agreable
De partager un coeur avec mille Rivaux
;
Ou fi plutoft l'on n'eft pas milérable
,
D'avoir à fouffrir tant de maux.
୧୯୦୨୭
Muguet , joignez à ces raiſons puiffantes
,
Luy dit l'une des Affiftantes, !
Que
68 Extraordinaire
Que le bon Violier eft voftre bon
Amy.
C6403 )
Et reffouvenez - vous , adjoûta l'autre
Belle ,
Que voftre conftante Immortelle
Ne vous aimoit pas à demy.
(603)
Noftre Amant n'eut pas peu latefte
embaraffée ,
Ne
D'ouir tousces fâcheux difcours.
Il régarda triftement la Penfee ,
pouvant renoncer aux nouvelles
amours ;
Puis faifant un effort , il dit à la Lumiere
,
Je vous rendray dans quinze jours
Une réponſe entiere.
→ Ce terme- là fut pris à deffein d'y
refver
Ou plutoft , afin d'obſerver
Lesfaçons de la Violete.
Mais en bien moins de temps
Il apperçeut les yeux de la Coquete
Déployer en faveur de fes Rivaux
rampans
(Par
du Mercure Galant. 69
( Par leur langue & leurs plis , veritables
Serpens, ) .
Ces graces , ces appas , cette langueur
Secrete ,
Et ces regards enfin , tendres , doux ,
amoureux ,
Qu'elle avoit employez à rallumer fes
feux.
Il vit que de leurs traits l'ame eftoit
moins charmée
Du Chevrefeuil , que du Volubilis ;
Auffi pour luy l'oeillade eftoit moins
animée ,
Et ces traits moins hardis.
Mais pour l'autre, elle eftoit tout àfait
enflâmée ,
Et fembloit témoigner une amour confumée
,
Tant dans fa flame & dans fa privauté
Ilfe mefloit d'air effronté.
(663)
C'eftoit encore ainfi qu'il vit un petit
Suiffe
Gardien d'un Tréfor , grand Accoleur
de cuiffe ,
De
70
Extraordinaire
De la Belle fouvent coup fur coup regardé
;
Faveur dont il jugea peu digne
Cet Amant tout nouveau , qui s'estoit
hazardé
Par le confeil de quelques Fleurs de
Vigne ,
A fe montrer d'amour pour elle poſſedé.
୧୫ : ୨୭
Surpris, confus , fâché , Quoy dit - il
en luy -mefme ,
Ses regards font pour tous auffi - bien
que pour moy ,
Et leur douceur extréme
Qui feule m'a forcé de rentrer ſous
fa loy ,
Où je trouvois un bien extréme,
N'avoit rien de nouveau , ny rien de
fingulier ?
C'est un charme commun c'eſt un
air journalier
Qu'elle prend pour dire qu'elle aime,
A la premiere Fleur qu'elle voit approcher
?
En verité , je fus un grand Novice ,
De melaiffer ainfi toucher
Par un fi commun artifice.
Mais
du Mercure Galant.
71
ゴ
୧୫ : ୨୭
Mais ce ne fut pas tout , il vit le petit
Suiffe ,
Avec noftre Coquete , au coin d'an
Espalier ,
La care fer d'un air tout auffi familier
Ques'il euft eu quatre mois de fervice,
Et mefmes s'emporter fifort , que d'onblier
Qa'il avoit d'autres Fleurs , témoins de
fa malice ;
·Et la jeune Coquere, en faisant les yeux
doux ,
Luy dire feulement , Suiffe , à
penfez -vous ?
quoy
Aimant mieux , ce fembloit , pafferpour
la complice
De fa temerité ,
Que d'en blâmer la liberté ,
Vne fi grande complaiſance ,
Qui dans le tefte- à - tefte alloit à confs-
... quence ,
Et qui le lendemain auxyeux de noftre
Amant
De mefmefacon recommence ,
Le choque & l'aigrit fortement.
Aforce d'eftre bonne ,
Violete,
72 Extraordinaire
Violete , dit- il tout bas ,
Je reconnois que vous ne l'eftes pas.
Des faveurs qu'on ne peut refuſer à
perfonne ,
A tort ont eu pour moy de fi puiffans
appas.
C639
Ce fut bien pis , lors que loin du Parterre
Il vit entrer tout feuls dans une obfcure
Serre
Noftre Coquete, & la Fleur de Pefcher
>
Et n'en fortir qu'apres un temps confiderable
;
Et qu'ayant demandé ce qu'ils alloiens
chercher
Dans cet endroit defagreable ,
Vne Mignonete luy dit ,
Que c'estoit pour trouver un Simple dans
le Sable ,
Dont ils avoient befoin , pour un fein
charitable.
Vain prétexte , auffitoft reprit
Le trifte Muguet en lùy meſme ;
Lors qu'on va dans un lieu fi noir , fi
retiré
Par -
Du Mercure Galant. 73 .
Par l'Amour feul on s'y fent attiré,
L'on n'y cherche que ce qu'on aime,
Helas ! je me flatois qu'on ne cherchoit
que moy,
Et dans ce jour , perfide Fleur, jevoy
Votre recherche égale,
Pour une Fleur Medicinale;
Je ne fuis pas de qualité
A fouffrir cette égalité
Voftre abbaiffement me fait honte
Il m'a tout- à- fait rebuté ;
Plus de retour , jamais je ne veux faire
conte
De vos douceurs ny de voſtre beauté
264439
Enfin pour achever de le tirer d'af
faire,
Il fçent que le Pavot devoit paffer la
nuit
Hors de fa demeure ordinaire.
Il envoye auffitoft un Zephir qui le
flaire,
Et qui de loin ,fans faire bruit,
En l'obfervant , toujours lefuit.
Le Zephir voit que cette Fleur puate,
Aprés un détour fait , prit un pettp
fentier
Q.de Juillet 1680. D
74
Extraordinaire
Qui le mena droit au Quartier
Où refidoit lajeune Plante ,
Et qu'en rompant la haye , une Porte
s'ouvroit,
Par où foudain il prit fa route ,
Et fe coula dans un endroit
Où l'on ne voyoit goute.
୧୯ :୨୭
Plus n'en puft dire le Zephir s
Mais le Muguet voulant fçavoir le
refte ,
Alla le lendemain d'un air doux & modefte
,
De peur qu'on n'aperçenft fon curieux
defir
Sur les lieux , pour s'en éclaircir.
Il vit la Haye avecfracture ,
Et fut cruellement troublé de cet effet.
Mais quand il vit la Belle avec le teint
defait ,
Il futfort empefché de fa trifte figure ;
Ilne fçeuft s'il devoit recourir à l'injure,
Onfe taire du fait.
୧୫ : ୫୬
La Pensée arriva dans ce temps neceffare,
du Mercure Galant. 75
ceffaire ,
Et luy dit ce qu'il devoit faire ,
Tandis que la Coquete écoutoit le Soucy
Qui venoit d'arriver auſſy.
Cher Amy , voſtre ame eft bleffée,
Songez à la guerir, luy dit cette Penfee,
Sans en venit jamais à l'éclairciffe,
ment.
L'adroit & fin déguiſement
De la chofe la plus certaine ,
Fourbe , menfonge, faux ferment ,
Tout cela c'eft le chant d'une telle
Sirene ;
Si vous l'écoutiez un moment ,
Il vous pervertiroit efprit & juge
ment.
Laiffez la donc , innocente ou cou- -
pable.
L'apparence eft contr'elle , & c'eft plus
qu'il ne faut.
Pour rendre aux fages Fleurs cette
Fleur méprifable .
Elle eft coquete , & ce defaut
N'eft non plus douteux , qu'excuſable
.
Vous le fçavez , ne donnez plus
Dans un panneau ſemblable ;
Dij
76 Extraordinaire
Allez , retirez - vous , contre un coeur
fi peu itable
Les reproches font fuperflus.
264039
Ce confeil fut fuity , le Muguet fçeur
fe taire.
Il cacha fon reffentiment ,
Et quitta mefme à l'ordinaire
La Coquete civilement.
Mais il eftoit changépour elle.
Le dédain , le mépris , & l'extreme
froideur ,
Avoient dans ce moment repris place
en fon coeur.
Ils en avoient chaſſé toute l'amour nouvelle,
Et n'y laifoient qu'un regret de l'erreur
De s'eftre renflâmé pour cette indigné
Fleur.
༢༠9༡
Dans cet état , ilfut voir la Lumiere
Pour laremercier de fes heureux avis-
Ils m'ont tiré, luy dit- il,de l'orniere,
J'eftois gaſté , mais je les ay fuivis ,
Et
1
du Mercure Galant.
17
Et je leur dois ce que je fuis.
Apres , il vifita l'illuftre Imperiale ;
Et cette Fleur plus que Royale
Luy témoigna bien du plaifir
De le voir dégagé de cette amour fatale
Qui ne pouvoit bien reüſſir.
>
Enfin il fe rendit chez la fage Immortelle
,
Luy demanda pardon de fon dereglement
;
Elle eft du moins auffi bonne que belle,
Il l'obtint aifement.
Il ne vouloit jamais revoir la Violete ,
Et bien moins , lay faire la cour ,
Mais certaine raiſon politique & Seo
crete ,
En cela voulut fon retour.
Il fallut obeyr à cette Loy difcrete.,
(643)
Il la voit donc , malgré l'averfion ,
Qu'il a fait fucceder à l'indignation
Qu'il reffentoit pour elle.
Il luy rend des refpect's , il luy montre
du zele ,
Il luy tient des difcours , mefine d'affe-
Etion ,
Sans
que la Fleur conftante &fage
D iij
78
Extraordinaire
En reçoive le moindre ombrage ,
Car le tout n'est que fiction.
୧ : ୨୭
On le juge aux bontez qu'a pour luy la
Coquete ;
Ses plus tendres regards , ſes plus grandes
douceurs ,
N'ont plus pour le charmer
force imparfaite ;
› qu'une
Et fon air tiede , en ces momens flat
teurs >
Apprend bien que pour elle , il n'a de
Ses ardeurs 3
De reste au coeur , pas mesme une
bluette.
Il paffe en fon efprit pourtant pour fon -
Amant ,
Parce qu'à fe flater la Belle est trop
fujete,
Pour pouvoir l'accufer d'un fecond
changement ,
Ne croyant pas le premier feulement.
Cette erreur eft douce , il l'y laiffe ,
Et cependant fon coeur porte agreablement
Autrepartfatendreffe.
En
du Mercure Galant .
$79
1
"
En effet , aujourd'huyfon plaifir fingu
lier ,
Sa gloire la plus belle,
C'est le defir qu'il a d'eftre toujours
fidelle
Dans l'amitié du trop bon Violier
Et dans l'amour de la fage Immortelle,
Anandadán á
I
SENTIMENS
SUR LES QUESTIONS
DU DERNIER
EXTRAORDINAIRE
Quel est le plus grand chagrin
qu'une Maiftreffe puiffe donner
L
à un Amant.
E déplaifir d'un Amant à qui fa
Maiftreffe ne laiffe aucune occafion
de la voir , caufe des douleurs fi vives,
que je n'aurois point balancé il y a
quelques années à foûtenir que c'eft le
plus grand qu'elle foit capable de luy
D iiij
80 Extraordinaire
donner. Mais l'épreuve que j'ay faïte
depuis ce temps -là d'un autre chagrin ,
m'a tiré d'erreur. J'ay veu mon Rival
traité favorablement de ce que j'aimois,
tandis que la Belle m'accabloit de fes
mépris , & qu'elle n'eftoit touchée ny
de mes foûpirs , ny de mes plaintes . A
mes yeux mefmes elle fe faifoit une
joye d'accorder à ce Rival les plus
obligeantes marques d'eftime que la
bien-feance luy pouvoit permettre,fans
que l'empreffement de mes foins mʼattiraft
jamais que des rebuts. Il eſt impoffible
d'exprimer ce que j'ay fouffert
dans ce trifte état , & c'eft par Tàà que
je fuis entierement convaincu qu'il n'y
a point de fupplice plus cruel pour un
Amant , que celuy que je vous viens
de reprefenter.
Si le fouvenir d'un plaifir passé
dont on ne jouit plus , cauſe du
plaifir , où de la peine, aleb
ว
Si cup
Cdifficile à
decider
Ette Queftion me femble affez
difficile à decider , car comme il
eft
Du Mercure Galant. 81
1
y
eft vray que lors qu'on a enfermé quelques
effences dans un vafe , l'odeur
demeure encor longtemps apres qu'on
Tes en a retirées , de mefme on peut
dire qu'un plaifir, quoy que paffé, laiffe
en s'en allant celuy d'en avoir jouy , &
que la fatisfaction qu'on gouftoit dans
les deux momens de ce plaifir , chatoüilant
noftre imagination , nous en cause
de nouveaux ,felon que nous rappellons
fortement d'agreables fouvenirs. Cependant
comine nous fouhaitons naturellement
le bie que nous n'avons plus,
noftre coeur flaté d'abord de l'aimable
fouvenir d'un plaifir paffé,foûpire apres
la poffeffion du mefme plaifir, & de ces
foupirs qui ne font autre chole qu'un
defir bien fouvent nous ne fçauque
rions fatisfaire , il paffe infenfiblement
au regret d'en eftre privé, & enfin de ce
regret,à une peine & à un chagrin
qu'on ne peut bien expliquer. Celuy
qui fe trouve dans cet état , eft à peu
prés comme un Homme , qni dans un
fonge s'imagine eftre au milieu de mille
plaifirs. Tous fes lens eftant excitez
par fon imagination, il eft auffi fatisfait
D. v.
82
Extraordinaire
dás ce momét que s'il joüiffoit des plaifirs
mefies qu'elle luy a figurez. Mais
s'éveillant dans le temps qu'il croit
avoir le plus de fujet d'eftre content,
il femble qu'il n'a ouvert les yeux que
pour perdre de veuë les plaifirs qu'il
avoit crû poffeder , & cette perte luy
cauſe un chagrin plus ou moins grand,
felon que le bien dont fon fonge leflatoit,
luy a paru eftimable. De mefme l'imagination
de celuy qui ſe ſouvient des
plaifirs paffez , emportée par ce fouvenir
, luy fait gouftér plus de fatisfaction
qu'il n'en recevoit dans la joüiffance
mefme,d'autant que luy réprefentant en
un moment tous les plaifirs qu'il a eus,
ou pendant un jour , ou pendant plufieurs
heures , elle luy en ramaffe les
plus fenfibles douceurs , & les luy fait
goufter toutes preſque en un inftant;
mais cet Homme fe réveillant un peu apres
comme d'un fonge, & faifant reflexion
que non feulement ce font des
plaifirs paffez , mais qu'il eft peut- eftre
dans l'impuiffance d'en jouir jamais , il
tombe dans un chagrin d'autant plus
fenfible que tous les fens eftoient difpo-
Lez
du Mercure Galant .
83
ſez à la joye , & je ne doute point que
le chagrin ne l'emporte de beaucoup fur
la fatisfaction qu'il avoit gouftée un
moment auparavant . Si vous me dites
que cela ne fçauroit eftre , & que puis
que le chagrin naift du plaifir qu'on a
eu , il doit eſtre mefuré à ce plaifir , &
qu'ainfi l'un ne peut eftre plus grand
que l'autre a efté , je vous repondray
que lors qu'on ne jouit plus d'un bien,
noftre imagination , comme fi elle fe
plaifoit à nous tourmenter , nous le repréfente
toûjours plus grand qu'il n'eſt
en effet, en forte qu'on pourroit dire, que
la privation d'un bien quel qu'il foit,
eft une espece de Microfcope qui
groffit les plaifirs attachez à la poffelfion
de ce mefme bien , outre que le
plaifir que nous caufe un fouvenir
agreable ne nous dure qu'un moment,
& autant de temps qu'il en faut à
l'imagination pour refléchir fur la perte
de ce que nous ne poffedons plus,
au lieu que le chagrin que l'on en
reffent dure , & nous tourmente longtemps.
Le
84
Extraordinaire
·
Lequeltoucheplus aisément le coeur
d'une Belle , ou celuy qui fe déclarant
d'abord, employe les termes
les plus paffionnez à luy protefter
qu'il l'aime ou celuy qui
enluy rendant beaucoup d'affiduite
, laiffe agirfes foinsfans:
fe declarer.
44
E dis que c'eft le dernier de ces deux
Amans. La raiſon eſt que nous mé-.
priſons ordinairement le bien que nous
poffedons , & fur tout celuy que nous
acquerons fans peine . Ainfi l'Amant
qui fe déclare d'abord , eft pour une
Belle un bien qui ne luy coufte rien à
acquerir , & dont fort fouvent elle ne
fait pas grand cas. Je fçay que s'il parle ,
l'aveu qu'il fait des fentimens de fon
coeur ne fçauroit eftre imputé qu'à la
force de fon amour , & au pouvoir des
charmes de fa Maiftreffe ,mais l'Amant
qui fe contente de faire parler fes foins,
ne fait pas moins connoiftre qu'il aime,
que celuy qui le déclare ouvertement.
Au
du Mercure Galant.
85
Au contraire, parce qu'il agit d'une maniere
oppofée , il touche plus aisément
le coeur de la Belle. Elle juge de la.
grandeur de fa paffion par celle de fon
reſpect , & eftant perfuadée de la cauſe
qui l'empefche de parler , elle eft convaincue
en mefme temps de l'amour
qu'il a pour elle , & fouhaiteroit qu'il
fuft plus hardy ; ce qui ne fait pas un
méchant effet, car elle cherche toujours
apres cela par où le faire expliquer..
Elle fait tomber la converfation fur des
fujets qui luy en facilitent les moyens.
S'il fe déclare , c'eft ce qu'elle a
fouhaité , & il la trouve toute difpofée
à l'écouter favorablement . S'il ne le fait
pas, cette retenuë ne fait qu'augmenter
l'envie qu'elle a de luy entendre dire :
qu'il l'aime. Cependant comme un fi❤-
lence fi long l'oblige encore à douter fi
elle ne fe trompe point: dans la pensée
qu'elle a d'eftre aimée , elle examine
tout de nouveau fon Amant. Elle étudie
fes regards pour y remarquer quelque
langueur qui la convainque de fa tendrefle
. Elle écoute fes foûpirs avec plaifir
ne perd aucune de les actions
ny
86 Extraordinaire
ny de fes paroles , & aprés qu'elle s'eft
fortement affurée de fon amour, elle luy
fait connoistre par fes manieres qu'elle
n'y eſt pas inſenſible. Il ne faut qu'aimer
pour entendre ce langage. Il exprime
les plus fecrets fentimens de l'ame;
parmy les vrais Amans , l'union
des coeurs eft toûjours faite , avant que
la bouche ait rien expliqué.
Si un Amant mal - traité de la
Perfonne qu'il aime , peut fans
l'offencerfouhaiter la mort.
E croy qu'il peut faire ce fouhait fans
dubaitfans
que fa Maiftreffe ait lieu de s'en tenir
offencée . Voicy la raifon que j'en
apporte. Un Amant eft mal traité
de fa Belle , ou parce qu'il eft hay , ou
parce qu'il a commis quelque crime
qui le rend indigne de fa tendreffe.
S'il eft hay, quel témoignage plus fort
luy peut-il donner de fa complaifance
& de fon amour , qu'en fe fouhaitant
la mort , puis qu'il montre en mefme
temps qu'il cherche à la délivrer d'un
Objet qui luy déplaift S'il luy a fait ?
quel
du Mercure Galant .
87
quelque outrage , il la convainc encor
mieux par ce fouhait de la paffion qu'il
a pour elle , puis que s'il eft vray que
quelque legere que foit une faute, elle
eft toûjours fort confiderable quand
elle eft commiſe envers ce qu'on aime,
cet Amant veut marquer à la Maiſtreſfe
, que la fatisfaction qu'il luy feroit
par fon repentir & par fes chagrins ,
feroit trop peu pour expier une offence
que la mort feule luy veut faire pardonner
, ou fi vous voulez le prendre
d'une autre maniere , en fe fouhaitant
la mort , il veut luy faire connoiftre ,
que defefperant de rentrer jamais dans
fes bonnes graces, il eft incapable d'aimer
la vie apres cette perte.
De la nature des Efprits Folets.
je reglois toute la Nature felon
les fentimens de Defcartes , je dirois
que les Efprits Folets ne font autre
chofe qu'un compofé de certains ELprits
ou corpufcules qui émanent de
nos Corps , & qui fe rencontrant en
l'air , fe difpofent d'une certaine maniere,
88 Extraordinaire
niere , que par
, que par les petits refforts que ce
Philofophe
admet dans les Animaux
,
ils remuent
& agiffent
differemment
felon leur differente
difpofition
. Maís
pour eftre de ce fentiment
, il faudroit
auparavant
qu'on euft bien fçeu me
convaincre
que la volonté de celuy à
qui un Elprit s'eft attaché , peut changer
la difpofition
des refforts qui meuvent
& font agir cet Efprit. Si cela eftoit
, je n'aurois pas de peine à comprendre
, comment
lors que je prierois
cet Esprit Folet de faire telle ou telle
chofe , je le verrois auffi - toft porté à
l'executer
, quoy qu'il n'euft pas coutume
de s'attacher
à cette action . Or il
elt conftant , que cela arrive tous les
jours , & fur tout en Allemagne
, où
l'on donne , & où mefine l'on vend"
ces fortes d'Efprits, en forte que fi mon
Amy vouloit bien accepter l'offie que
je luy ferois de mon Efprit Folet , il
cefferoit
auffitoft de me fervir , quoy
qu'il euft efté toûjours
attaché à moy ,
& commenceroit
de rendre fervice à
cet Amy. Ce n'eft pas qu'on ne puſt
répondre affez
probablement
à une pa--
reille
du Mercure Galant.
89
6
reille objection , qu'auffi- toft que ces
fortes d'Efprits fe font formez en l'air
comme je l'ay déja dit , & que le hazard
les a fait s'attacher indifferemment
à la premiere Perfonne avec laquelle
Ils ont trouvé quelque fympathie
ou d'Atomes ou d'Efprits , apres
cela lors qu'on fouhaite poffeder l'Ef
prit Folet qu'on voit attaché à un autre,
comme ce defir eft dereglé , Dieu par
punition permet volontiers que la per
fonne qui le poffedoit en foit delivrée
& qu'il s'attache de nouveau à celle
qui l'a appellé , à condition qu'en luy
2 rendant les petits fervices qu'ils ont
couftume de rendre , elle en loit quelquefois
tourmentée ; ce qu'on peut aifement
conjecturer , de ce qu'entre tous
ceux qui ont ces Efprits Folets , il n'y
en a aucun qui n'en vouluft eftre delivré.
Si vous demandez comment ces
petits corps peuvet faire toutes les chofes
qui nous furprennent , je dis qu'ils
les font de la mefine maniere que les
Beftes font toutes leurs operations , puis
qu'on peut également imputer & les.
unes & les autres à la diverſe difpofi-
F
{ ཛཱ
tion :
90
Extraordinaire
&
tion de la matiere , avec cette difference
, que les Efprits Folets eftant compofez
d'une matiere plus fubtile , ils
agiffent plus fubtilement , & fans eftre
remarquez. Mais quoy que ces raifons
foient affez probables , j'aime mieux
me rapporter à la plus commune ,
croire que ces fortes d'Efprits font tous
diaboliques , & que les Sorciers , que
je ne refute pas comme des contes ,
les
évoquent des Enfers , pour les donner
à quelques Perfonnes qu'ils veulent
faire foufrir , ou qu'ils veulent obliger
, car il eft conftant que quelquesuns
ne font aucun mal. Un de mes
Amis le fait par experience. Il a un
de ces Efprits depuis quelque temps ,
& cet Efprit ne fait autre choſe que de
luy frifer les cheveux du derriere de
fa tefte , comme on frife une Boucle
de Perruque.
DV CAMPOVSSIN , de Rouen.
L'AGREA
du Mercure Galant.
91
ââââ
L'A GRE ABLE
DEBAUCHE.
M
Ars & Bacchus font réünis ,
La Paix aujourd'huy les raffemble
Et grace à noftre Grand LOVIS,
Les voila bien d'accord enfemble.
Réjouiffez- vous , Beuveurs ,
Chantez , Turognes ,
Et ne craignez plus les malheurs
Dont ont fouvent paly vos trognes ;
L'Epée eft au croc ,
Le Vin eft fur table ,
•
Et par un échange admirable
On n'entend plus de choc
Queceluy des Bouteilles
Des Flacons & des Pots
Que l'on vuide en repos
Al'ombre de nos Treilles ;
Il n'eft plus enfin de combats ,
Plus de guerre
Sur la Terre ,
Qu'à
Extraordinaire
Qu'à coups de Verre.
Bacchus a mille appas ,
Celebrons fa memoire ,
Sus , toft , depefchons - nous ;
Et fi l'on m'en veut croire
Joignons nos voix , & crions tous »
Il n'eft point de plaifir plus doux
Que celuy que l'on prend à boire.
SAYROT , de Chatillon fus
Seine en Bretagne.
Voicy divers Madrigaux fur les deux
Enigmes en Vers propofées dans ma
Lettre du Mois de Juin.
I.
CEEffez de m'ennuyer de vos vaines
chimeres ,
Philofophes refueurs , qui nem'aprenez
rien.
Gaffandifte , Cartefien ,..
Je n'écouteray plus vos Leçons ordi
naires ;
L'Enigme que je lis , fans tant me travailler
,
M'explique mieux que vous la nature
de l'Air.
BURET DE LEPINAY , de Vitré.
Le
du Mercure Galant. 93
1
E
II.
>
En'ay pas l'efprit agreable
Sinon pres du Verre & du Pot ;
Et ne puis deviner le Mot
De vostre Enigme , qu'à la Table .
DENIS , Curé de la Mothe
en Blefy.
Monfieur d'Ambreville , de Lifieux,
qui a crû que le Mot de la feconde
Enigme , eftoit la Main , a finy l'Explication
qui fuit , par des Vers du celebre
Theophile.
AM
117.
My , ceffe de tant refver,
Sans peine je viens de trouver
Les deux Enigmes du Mercure ,
A mesyeux, ainfi qu'un Eclair ,
Le Mot en eft brillant & clair:
Mais fouffre en cette conjecture ,
Pour m'épargner des Vers la fâcheufe
torture ,
Qu'un Poëte jadis fans pair.
Et
94
Extraordinaire
d'une veine
Et dont encor le renom dure,
T'aprenne au lieu de moy ,
plus pure,
Que l'une eft la Main , l'autre l'Air.
୧୬୨୭
Celuy qui formant le Soleil ,
Arracha d'un profond fommeil
L'Air & le Feu , la Terre, & l'Onde ,
Renverfera d'un coup de Main
La demeure du Genre humain ,
Et la baze où le Ciel fe fonde ;
Et ce grand defordre du monde
Peut-eftre arrivera demain.
IV.
Ve le Mercure eft admirable !
Il vient de nous donner , pour bannir
le chagrin ,
Des Verres de Vin ,
Et pour les repofer , il fournit une
Table.
C. HVTVGE d'Orleans ,
demeurant à Mets.
Mefde
du Mercure Galant.
95
Mefdemoiſelles de la Cour , de Saint
Denys , ayant trouvé le fens de la premiere
de ces deux Enigmes , l'une d'elles
qui n'a jamais fait de Vers , nous
donne fon corps d'effay par ce Madrigal.
Di
V.
Ans ce noble feu d'avanture ,
Nous travaillonsfouvent en vain
L'efprit n'eft pas toûjours devin ,
Pour s'eftre donné la torture.
Le premier fujet , quoy que clair,
Ne nous a produit que de l'Air.
M
V.I.V
Ettez voftre Cheval feulement à
l'Etable ;
Laiffez faire à chacun , Mercure , fon
Meftier,
Montez vostre Geneft , piquez veftre
Courfier
Ganimede fans vous fervira bien !**
Table.
L'HERMITE DE SAÇEY ,
pres Pontorfon.
VII.
96 Extraordinaire
VIL
Premi
Remiere fource de la Vie ,
Qui fait tout agir & mouvoir ,
Qui vois tout fans te faire voir ,
Par qui l'ame nous eft ravie ,
Qui ducoeur tires les foûpirs
Qui porte l'aifle des Zephirs
Et lesfoudres & les tempeftes,
Qui formant la voix fais parler
Qui regnes bas , & fur nos teftes ,
Quelautre corps es- tu , fi du moins t
nes l'Air ?
M
RAVLT , de Rouen,
VIN.
Ercure , vos Lecteurs doivent
eftre contens ,
Puis que joignant l'utile avec le dele-
Etable ,
Vous leur faites paffer fi finement le
temps ,
Tantoft à la Ruelle , e tantoft à la
Table.
Le Controlleur des Mufes
de Montafnel.
Mille
du Mercure Galant. 97
1
5
IX.
Ille Mots dans l'esprit me vien-
M nent à la fois
Deffus l'Enigme de ce Mois.
Je me flate à chacun d'une heureuſe rencontre
;
Mais quand j'y crois voir le plus clair,
Dans le moment que j'en veux faire
montre ›
Adien vous dis , tous fe perdent dans
l'Air.
F.HA... DV MESNIL, de Cambrais
en Normandie.
E
X.
15 n'a jamais bûdans la Taffe
Desdoctes & fçavantes Soeurs ,
Ny jamais mon efprit n'a fenty les fu
reurs
Qu'infpire le Dieu du Parnaſſe ;
N'importe , effayons toutefois
A trouver le fecret de cet Art admira
ble:
Minerve , fois moyfavorable ,
Q. de Juillet 1680
E
98
Extraordinaire
Et dans ces Vers écrits fur le coin de
ma Table.
De la derniere Enigme de ce Mois ,
Renfermons le fens veritable.
GAVTIER , Seigneur du Tronchay
lez Tonnerre.
Si
X I.
I cette Enigme eft ambiguë
Il ne s'enfaut pas étonner ;
Mais il faudroit eftre bien graë,
Pour nier qu'elle euft le bon Air.
Une des Nymphes de
Montafnel.
C
XII.
Ette Enigme, ma foy , n'eft guere
de faifon,
Elle m'a mis en eau , m'a fait mal à la
refte.
Enfin je ferois mort chez moy comme
une Befte ,
Si je n'avois pris l'Air chez l'aimable
Nanon.
P. C. L'Enjoüë”, d'Orleans.
Vous
du Mercure Galant. 99
XIII.
Ous vous fatiguez trop , agreable
Von
Cloris's
Vous avez déja pris voftre beau coloris,
Pour vouloir penetrer le fens des deux
Enigmes.
Mercure prend le foin de le cacher ſi
: bien ,
Qu'à peine y comprendrez vous rien ,
Quoy que vous ayez lâ plus de dix fois
fes Rimes.
Sortez un peu pour prendre l'Air.
Pendant quel'on
mettra
le Convertfur
la Table.
Cefont les vrais moyens, fans plus long
tempsparler,
De trouver lefens veritable
Des deux Enigmes de ce Mois ,
Que vous expliquerez toutes deux à
•
La fois .
DE
LYON
ALCIDOR, du Havre de Grace.
XIV.
I'Avois mal à la teste à force do
refver
E ij
100
Extraordinaire
A ce que nous cachoit l'Enigme du
Mercure ;
Et le Mot me femblant difficile à trouvers
le pris l'Air , & ceſſay d'en faire la
lecture.
I.F. JARRES , du Quartier
du Louvre.
XV.
Avray-je bien fçeu deviner
Ce Rien qui ne peut pasfe dire ,
Que jamais on n'a pu décrire ,
Mercure, en difant que c'est l'Air ?
L'HERMITE
DE SAGEY ,
pres Pontoife.
Les fentimens qui fuivent font de
Monfieur, Panthot Docteur Medecin
aggregé au College de Lyon.
(
DE
du Mercure Galant. -101
AAAAKRAKEN
DE L'USAGE
DE LA GLACE.
A MADAME A. D.
A Lyon ce 1. Septembre 1680.
LA queftion du Froid & de la Glace
, convient fi bien aux exceffives
chaleurs de l'Eté , & à la fatisfaction
que l'on y trouve , qu'il n'eft pas poffible
pendant les ardeurs de cette Saifon
, de rien propofer de plus agreable
que les moyens d'en faire un ufage
falutaire , où la neceffité , & le plaiſir
fe rencontrent à la fois , & fervent de
delice , & de remede tout enfemble.
Cependant le nombre des fujets aufquels
peut convenir la Glace dans la
difference des âges , des fexes, des tem
peramens , des habitudes , & des climats
, eft trop grand , pour entreprendre
une décifion particuliere comme
E j
R
102 Extraordinaire
vous la defirez , & perfonne ne doute
qu'il ne foit entierement impoffible de
pouvoir fatisfaire dans une réponce
auffi generale qu'eft la propofition , au
bien, & au mal que tant de Particuliers
differens en peuvent recevoir dans leur
nfage.
En effet, l'experience nous apprend
que dans la fanté, & dans la maladie ,
chaque fujet fait fi parfaitement la regle
qui luy eft neceflaire , qu'il n'eft
rien dans le monde qui foit generalement
bon , comme il n'eft rien auffi
qui foit generalement méchant .
Il faut donc avant qu'entrer dans la
circonstance particuliere de la queftion ,
convenir que la Glace eft une congelation
du froid, & de l'humide , ou pour
ne pas s'engager en des difficultez qui
ne fe pourroient refoudre dans une Let
tre,qu'elle eft une congelation de l'eau,
par le mêlange des efprits nitreux qui
ramaffent , & réuniffent les parties
homogenées , & heterogenées , & donnent
cette denfité , ou folidité glaciale,
en exprimant les parties les plus fubtiles
de l'eau , laquelle eftant ainfi glacée,
du Mercure Galant.
103
cée , eft refferrée dans les lieux les plus
propres à conferver ces parties nitreufes
, pour communiquer à l'eau mefme,
au vin , & à toutes les liqueurs , ce
froid glacial qui furpaffe de plufieurs
degrez le froid naturel des eaux , des
Puits , & des Fontaines,
La neceffité preffante que l'on a euë
de trouver quelque foulagement aux
extrêmes langueurs dont les corps font
abattus , & qui caufent de fi grandes
maladies pendant les ardeurs immoderées
de l'Efté , a fait penfer à ce delicieux
fecours , qui a paffé dans un uſage
fi familier, qu'il eft peu de Climats expofez
aux grandes chaleurs , qui n'en
faffent leurs plaifirs , & une habitude
continuelle.
L'on a obfervé auffi depuis l'ufage de
la Glace , que dans les lieux les plus
chauds , on eft moins fujet à tant de perilleuſes
maladies , & aux fiévres malignes
pendant l'Eté, & qu'il ny meurt pas
une fi grande quantité d'Hommes par les
defordres que les chaleurs cauſent dans
nos corps, parce que la Glace tempere fi
parfaitement ceux qui la peuvent fup-
E iiij
104
Extraordinaire
porter , qu'on peut dire qu'elle eft un
agreable remede dans les chaleurs.Leur
excés femble demander un pareil contraire
pour empêcher la refolution,ou la
diffipation des efprits , & des humeurs ,
attenüées par les ardeurs infupportables
qui les confument fi fort , qu'elles caufent
ordinairement tous les maux
longs, & mortels , qui ont accoûtumé de
regner à la fin de l'Été, & dans l'Autóne.
&
Quoy que la Glace en reprimant la
violence des chaleurs , previenne un
grand nombre de maux , & qu'on en
reçoive un plaifir inexplicable , toutes
ces xperiences neantmoins ne peuvent
pas faire une regle generale , puis que
nous voyons tous les jours beaucoup de
perfonnes qui s'en trouvent fort mal, &
tant d'âges , de temperamens , de fexes
, & de difpofitions oppofées à co
fecours fi agreable .
Il eft vray que la Nature fouffre tant,
dans l'ufage des violens contraires , &
l'excés luy eft tellement nuifible , ainſi
que l'experience nous l'enſeigne , fuivant
l'authorité d'Hippocrate qui defend
de trop échauffer , & de rafraîchir
exceffi
du Mercure Galant .
-105
exceffivement, qu'il ne faut pas douter
que cet excés de froideur n'affoibliffe
extraordinairement dans le temps , ou
dans la fuite la vigueur des organes, &
la force de la digeftion.
Il faut donc conclure , puis qu'on a
fuppofé qu'il n'eft rien qui
qui foit
generalement
bon , & rien qui foit generalement
méchant, que la Glace convient
mieux aux Païs extremement chauds ,
qu'aux temperez ; qu'elle eft 'moins
nuifible aux Hommes , qu'aux Femmes,
qu'elle eft plus utile aux fains , qu'aux
infirmes ; & qu'il y a peu de Perfonnes
qui n'en reffentent quelque incommodité,
ou quelque foibleffe, dans le long
ufage , ou dans le temps .
Il eft aifé de comprendre que dans
les Païs chauds , les corps font telle
ment défechez & affoiblis par les violentes
chaleurs , que la Nature qui ne
fubfifte, & ne fe conferve que dans la
mediocrité des cauſes qui l'environnent
, ne pourroit foûtenir longtemps
l'effet de ces chaleurs exceffives , comne
on l'a remarqué avant l'ufage de la
Glace,fi elle n'arreftoit la rapidité d'une
E v
106 Extraordinaire
prompte refolution qui ne manque jamais
de produire de tres-méchans effets
, aufquels la Glace dans ces climats
eft prefque generalement & abfolument
neceffaire.
Le temperament chaud & robufte
de l'Homme , furpaffe trop en vigueur
& en force celuy des Femmes délicates,
moins chaudes, & plus humides , pour
ne pas croire qu'elles font d'une difpofition
moins fufceptible des effets de la
chaleur exceffive , & qu'ayant les pores
moins ouverts , & le corps peu tranfpirable
, elles ne pourroient fupporter
fi facilement l'ufage de la Glace que les
Hommes.
L'humidité qui excede dans le temperament
des Femmes, & qui les rend
moins fortes , & plus infirmes que les
Hommes,détruiroit bientoft le fujet qui
la renferme , ou augmenteroit d'abord
le grand nombre des maladies qui leur
font familieres , fi ces humiditez étoient
fixées & concentrées par l'ufage , & la
préſence de la Glace qui les rendroit
plus fufceptibles de la pourriture, lors
qu'elles feroient fixées , ou qu'elles re
tarde
du Mercure Galant.
107
tarderoient leur tranfpiration , & leur
cours ordinaire .
Les Hommes au contraire , ont les
humeurs fi fubtiles, fi faciles à reſoudre ,
& à tranfpirer, que le défaut d'humidité
ne leur cauferoit pas de moindres incómoditez
, que l'abondance de la meſme
humidité aux Femmes , s'ils ne cherchoient
dans les chaleurs extremes
à moderer l'excés de la tranſpiration
par les grands rafraichiffemens, & principalement
par celuy de la Glace.
De tous les temperamens aufquels
on peut propoſer l'ufage de la Glace ,
elle convient plus particulierement aux
Bilieux qui ont les humeurs tenuës fubtiles,
& diffipables , puis aux Atrabilaires
, qui les ont brûlées , ardentes , &
faciles à s'enflâmer , en fuite aux Sangains
, qui n'ont pas tant de neceffité de
ce grand rafraîchiffement , parce qu'ils
font humides , & nullement aux vrais
Melancholiques , & aux Pituiteux.
Parmy toutes les difpofitions on ne
peut douter que la Glace ne foit plus.
utile , & moins préjudiciable aux fains
qu'aux infirmes, qui ont les parties nobes
108 Extraordinaire
bles mal difpofées , & affoiblies, ou qui
font ordinairement fujets à des maladies
que l'ufage de la Glace peut irriter par
l'excés du froid , qu'un état délicat &
mal -fain n'est pas capable de fupporter .
On jugera aiſement des maux qu'elle
peut produire, lors qu'on fçaura dans
le fentiment d'Hippocrate , confirmé
par une longue experience ( ainſi qu'il
a efté déja remarqué ) que le froid extreme
, comme la Neige & la Glace ,
eft le plus grand ennemy des Poulmons;
& mefme que dans un degré moins violent
, il eft tres- pernicieux au cerveau ,
aux dents, aux os , aux nefs , aux membranes
, & que le plus grand nombre
des maux qui naiffent en ces parties ,
ont pour cauſe principale le froid qui
les affoiblit, & qui les rend fufceptibles
des maladies dont elles font capables.
Cette deſcription un peu generale ,
laifferoit dans une fatisfaction imparfaite,
fi l'on manquoit par un détail plus
précis d'expliquer cet ufage particulier,
qui ne convient nullement aux Vieillards,
aux Enfans , & aux Femmes prin
cipalement quand elles font groffes ,
nourrices,
du Mercure Galant. 109
nourrices , ou dans le temps de leurs
maladies . Elle n'eft pas moins prejudiciable
à la goutte, à la gravelle,au rheumatiſme
, aux maux de poitrine , aux
obftructions de foye & de ratte , aux
coliques qui proviennent des cruditez,
que la foibleffe d'eftomac produit .
Celles qui naiffent d'une difpofition
purement bilieufe , les migraines , les
dégoufts en Eté, & prefque tous les defordres
de la bile , font corrigez par ce
fecours , lors qu'il n'y a point de complication
, & d'autres difpofitions plus
confiderables , qui prévalent aux raifons
que l'on a d'ufer de cet agreable
remede.
Il faut encor obferver que l'on ne doit
boire à la Glace que dans les grandes
chaleurs , & rarement lors que l'eftomac
eft vuide , à moins que l'on ne fouffre
par un excés de chaleur , parce qu'elle
affoiblit trop les membranes de cette:
partie,mais dans les repas avec la viande,
ajoûtant un peu plus de Vin qu'à
l'ordinaire , elle fait mieux , fur tout fi
l'on boit à petits traits .
On ne doit cependant jamais boire à
la
ΓΙΟ Extraordinaire
la Glace dans l'ardeur , & la fueur de
quelque grand exercice, & mefme dans
les mediocres ; parce que tous les fubits
changemens , d'une chaleur extraordinaire
à un froid exceffif,font tresdangereux
, & ne manquent jamais de
caufer de pernicieufes maladies.
Cet ufage n'eft pas feulement utile
pris interieurement , mais encor appliqué
aux parties exterieures, comme aux
grandes coliques qui font foulagées fur
le champ, lors qu'apres les remedes generaux,
on trempe des linges, ou des affietes,
& qu'on les applique fur le ventre
à l'endroit de la douleur , changées
de temps ,en temps , quand la froideur
commence à paffer. On en fait de mafme
aux coliques nephretiques , en appliquant
la ferviete , ou l'affiete moüillée
, fur le rein du coſté de la douleur .
Elle ne foulage pas moins les mauxdes
dents , pourveu qu'elles ne foient
pas extremement cariées, & que la jouë
ne foit point enflée , quand on applique
un linge mouillé dans l'eau froide der.
riere l'oreille du cofté malade, qu'il faut
changer de mefme, lors que la froideur
diminuë,
du Mercure Galant.
diminue, pour mieux intercepter l'humeur
fluxionaire que l'on attire fouvent
plutoft par les linges trop chauds, comme
aux coliques que l'on augmente
quelquefois.
Quoy que le chaud appliqué foit amy
de la Nature , on voit par experience
qu'il y a des temps dans les maladies
aufquels il dilate & rarefie fi fort les humeurs
qui ne peuvent fe refoudre par
tranfpiration , qu'il augmente la fermentation,
en forte que les douleurs deviennent
plus vehementes & plus infuportables.
Le froid au contraire dimi
nuë le mouvement, appaife la fermentation
comme l'eau froide jettée dans.
le Pot qui boult , & fait ceffer heureufement
la douleur.
Il y auroit en cette matiere dequoy
compofer un gros Volume,& dire beaucoup
de chofes que l'on ne peut renfermer
dans une Lettre. Je les fuprime ,
Madame , par la crainte que j'ay que
Vous ne receviez moins favorablement
la proteftation que j'ay faite d'eftre toute
ma vie, voſtre tres & c.
PANTHOT , Doct. Med.
A Lyon, ce 20. Aouſt 1680.
112 Extraordinaire
ANAFAAAAEN
SUR LES QUESTIONS
DU DERNIER
EXTRAORDINAIRE
QVESTION I
L
>
E plus grand chagrin que puiffe
donner une Maîtreffe à ſon Amant ,
c'eft, fi je ne me trompe , de luy preferer
un Rival ; car dans les autres difgraces
, l'elpoir qu'il a d'en fortir &
de devenir heureux , occupe fon efprit
, & empefche qu'il ne reflechiffe
fur les maux. Mais afin qu'on ſoit
convaincu de ce que j'avance , il
faudroit interroger quelque perféverant
Adorateur , qui n'eft jamais reçeu
d'une Belle qu'avec beaucoup de
dédain , à qui elle parle toûjours, d'un
ton fier , & contre qui , pour l'obliger
à le défaire de fon amour ,
elle ne ceffe point de mettre en uſage
les plus cruelles rigueurs . Cet
Homme
du Mercure Galant. 113
Homme que fa paffion aveugle , me répondroit
qu'il fe repréſente les divers
obftacles qui le traverſent , comme des
Digues qui eftant trop foibles , font incapables
d'arrefter le cours d'un Fleu
ve rapide. Il m'affureroit qu'au travers
de tant de difficultez , il découvre
qu'un jour la conqueſte de ſa Maiſtreffe
luy fera auffi glorieufe qu'elle aura efté
difficile à faire . On tombe d'accord,
me dira- t-on , que c'eft là le langage
d'un amour violent que les malheurs
ne rebutent point, parce que l'efperance
de s'en délivrer entretient fes forces
, & empefche qu'il ne fuccombe
fous le faix de fes douleurs. Mais c'eſt
un chagrin , adjoûtera- t -on , qui doit
accabler un Homme qui aime,lors que
fa Belle le bannit de fa préſence, & luy
ofte tous les moyens de la voir & de
luy parler jamais. La vie que ce Malheureux
traîne dans ce trifte état , eft
une fuite continuelle de fouffrances , s'il
s'obſtine à foûpirer. On ne manque
point d'exemples , pourſuivra- t- on, pour
montrer que des Gens paffionnez n'ayant
pû paroiftre devant leur Maiſtreſfe,
114 Extraordinaire
fe , ont changé le chagrin qu'ils ont reçeu
de cette infortune en un mortel deleſpoir.
On apportera celuy d'Iphis , qui
ne pouvantfuporter les rigueurs d'Anaxarete,
alla fe pendre à fa Porte. A cela
je repondray, qu'on ne trouve plus d'Iphis
, & qu'il n'eſt point d'amour que
l'on n'étoufaft plutoft que d'en venir
à de fi ridicules extrémitez . Vn Amant
dont la Maiftreffe ne veut recevoir aucune
vifite , fe flate toûjours qu'il fera
heureux , s'il ade l'adreffe. Il fe perfuade
que l'Amour eft ingenieux , qu'il
eft des Belles d'une humeur changeante,
que la fienne fera de ce nombre, que
le temps amene toutes chofes,& qu'enfin
fi elle refufe de le voir, c'eft qu'apparemment
elle apprehende que fa
rencontre ne la laiffe pas maiſtreffe de
fes fentimens. Rien ne fe dit plus communement.
Tout eft faveur en amour,
hors l'indiférence. Mais l'indiférence
meſme ne me paroift pas la matiere du
plus grand chagrin que puiffe avoir un
Amant;car s'il s'apperçoit que la Perfonne
dont il croyoit toucher le coeur
eſt indiférente , & qu'il ne sçauroit fe
la
du Mercure Galant.
115
la rendre favorable , n'a- t- il pas cette
penſée qu'en cas qu'elle euft à aimer,
ce feroit luy feul qu'elle aimeroit ; &
cela parce qu'il fe perfuade qu'il eft
impoffible d'avoir plus d'amour qu'il
en fent pour elle ? Il a du chagrin à la
verité , mais ce chagrin n'eft rien en
comparaifon de ce que foufre un Aimant
qui voit que fon Rival luy eft
préferé. Ce Malheureux ne trouve
point à fe confoler fur ce qu'il pourroit
à l'avenir rentrer dans les bonnes graces
de la Maîtreffe. Quelque peu de
temps qu'il ait donné à l'amour , il eſt
devenu trop délicat pour chérir une feconde
fois la Perfonne qui l'a facrifié à
un Rival. Il fçait bien que dans ce retour
il n'y auroit point de gloire à acquerir
. Je voudrois pouvoir décrire
comment le dépit & larage s'emparent
de fon efprit lors qu'il fe convaine d'avoir
aimé une Ingrate. Quels efforts
ne fait- il point pour étoufer fon amour,
à l'inftant qu'il en reffent mieux l'ardeur
qu'il n'a peut- eftre encor fait ? De
quel air croiroit- on qu'il enviſage que
toutes les affiduitez luy ont efté inutiles,
飯
116 Extraordinaire
les , & n'ont fervy qu'à luy attirer le
mépris de la Perfide qu'il adoroit ? Ne
feroit- ce point avec un vifage confterné
& abbatu ? Ouy ,fans- doute. Chaque
fois qu'il fonge à cette Infidelle , l'idée
qu'il en a , ne renouvelle - t- elle point
fes douleurs , ou plutoft ne luy fert-elle
pas d'un fuplice eternel ? Affurément.
Avoüons donc que rien n'égale le chagrin
d'un Amant à qui un Rival eſt
préferé , & finiffons par une Devife qui
nous dépeigne en quelque maniere le
malheur de cet Amant . Le merite d'une
Belle , qui plaift affez à un Cavalier
pour luy faire fouhaiter d'en eftre aimé,
& qui cependant n'attire fes foins que
pour luy donner matiere de foûpirer , &
le rendre le plus malheureux de tous les
Hommes; ce merite, dis - je, reffemble au
Soleil , qui durant quelques jours ferains
, n'échauffe le fein de la Terre ,
qu'à deffein d'en former des vapeurs,
des pluyes , & enfin de grands orages :
Ainfi je mettrois pour le corps de la
Devife, le Foudre tombant , & une partie
des defordres dont il eft ordinairement
la caufe. Comme l'endroit de la
terre
du Mercure Galant.
117
terre où il feroit tombé , n'auroit point
merité d'eftre en bute à cette tempefte ,
de mefme l'Amant n'eftant point coupable
, ne devoit point eftre exposé à
une fi cruelle difgrace. Ces paroles Latines
ferviroient d'ame , Nec potui tantum
fperare dolorem , & ony pourroit
ajoûter les Vers fuivans.
Le feul afpect de ce bel Aftre
Meconfumoit jusques au coeur,
Pour avoir fenty trop d'ardeur.
Devois-je attendre un tel defaftrer
QUESTION
II.
Je
E me rangerois volontiers du cofté de
ceux qui croyent que le fouvenir d'un
plaifir paffé caufe plutoft de la peine
que duplaifir. Voicy les taifons pourquoy
j'embrafferois leur party. Lors
qu'un Homme fonge au plaifir qu'il y
a déja quelque temps qu'il s'eft donné,
dans l'inftant mefme qu'il s'occupe à
y fonger , ou il jouit d'un plaifir plus
grand que celuy que fon fouvenir rappelle,
118 Extraordinaire
pelle, ou d'un pareil , ou d'un moindre,
ou il n'en jouit d'aucun. Si le plaifir
qu'il goûte danc cet inftant eft moindre,
celuy qu'il n'a qu'en idée , luy eſt
une matiere de chagrin , puis qu'il luy
montre tout ce qui manque à celuy
qu'il le donne , & empefche qu'il ne
le prenne bien comme il eut pû
faire fans cette cruelle refléxion .
Si cet Homme goûte un plaifir pareil
, il eft certain que celuy qui eſt
devant fes yeux , agit fur luy avec
plus de force , que celuy qui n'eft que
prefent à fon fouvenir.
Cela étant ;
afin de goufter ce bien dans tout ce
qu'il peut avoir de douceurs , il voudroit
en eftre entierement poffedé , fans refver
à autre chofe. Ainfi dans cette circonftance
, l'idée du plaifir dont il ſe ſouvient
, luy eft à charge , & trouble la
joüiffance qu'il a du plaifir prefent. Enfin
fi cet Homme goute un plaifir plus
grand , comme il voit tant d'attraits du
cofté de celuy- cy , il ne penfe que legérement
à l'autre , & cet autre n'eftant
capable que de faire une foible impreffion
fur fon efprit , quand bien
le
du Mercure Galant. 119
le fouvenir luy en feroit agreable, la fatisfaction
que ce fouvenir luy cauferoit,
ne pourroit eſtre que fort médiocre.
Avoüons plutoft qu'il n'y en auroit aucuné,
puis qu'il n'y en a pas mefme lors
que rien n'empefche de referver au plai.
fir qu'on a pris autrefois. Dans cet inftant
qu'on y fonge , l'appetit fe meut.
Ainfi on eft inquiet, parce qu'on voudroit
en avoir la joüiffance ; & comme
l'impoffibilité s'y trouve fouvent , l'inquietude
redouble, & fe chage en defefpoir.
Il eft donc vray, que comme on a
de la joye à raconter fes malheurs paffez ,
parce qu'on n'a plus à les foufrir ; de meĹ
me on ne penfe qu'avec chagrin aux
plaifirs qu'on a perdus , parce qu'on vou.
droit les goûter tout de nouveau , & que
leur poffeffion n'eft plus en noftre pouvoir.
Je compare le plaifir qu'on s'eſt
donné une fois ,& dont l'efage nous eft
enfuite interdit , à un mont couvert de
neiges, qu'on ne sçauroit regarder plufieurs
fois fans peine. De cette Métaphore
je forme une Devife., Le corps
eft le Mont couvert de neiges ; l'ame , ces
mots
*
120 Extraordinaire
mots Latins , Sat vidiffe femel , & j'y
ajoûte ces quatre Vers.
Quiconque voudroit arrefter
Sur moy plus d'une fois la veuë,
Il auroit lieu de regreter
L'envie qu'il en auroit euë.
1
QUESTION III.
L ne fuffit donc pas que l'Amour ait
les yeux voilez , il falloit encor me
dira-t-on , luy fermer la bouche pour
toujours , puis que vous ne voulez pas
qu'on le reconnoiffe à la voix , & qu'au
contraire vous foûtenez que les foins &
les affiduitez d'un Amant touchent plus
aifément le coeur d'une Belle , que le
tendre aveu de ſa paſſion : Hé quoy ! eſtce
une voye feure , ajoûtera -t- on , afin
d'entrer dans les bonnes graces d'une
Maiftreffe , que ne dire mot de l'amour
qu'elle a infpiré ? Oüy, c'eſt une voye
feûre , & je le prouve. La plupart des
Belles font convaincues que les Hommes
font peu finceres dans leurs dé
clarations , & parlent fouvent en Comédiens
du Mercure Galant . 121
4
médiens. Elles font fi accoûtumées à
entendre dire un je vous aime , qui n'eft
que fur le bout des levres , & à le voir
prononcer de la meilleure grace du
monde , qu'enfin l'incredulité eft devemue
chez elles la. Pierte de touche de
l'Amour. Elles veulent në fonder les
cours que par la longue fuite des foins
• & des affiduitez qu'on leur rend, & elles
ne s'arreſtent point aux paroles qui font
prefque toujours menfongeres. Q and
mefme les paroles feroient veritables,
une Belle aura - t - elle de la complaifance
pour un Cavalier , fi elle voit
qu'il s'empreffe à en faire fa conquefte ,
& qu'il s'imagine qu'il n'aura qu'à parler,
& à l'éblouit par de beaux mots:Ne
fçait -on pas que la fierté eft comme
l'appanage de la Beauté, que cette Beauté
fe fait valoit , & qu'elle ne fe rend
guéres qu'aprés de longues attaques?
Ainfi les affurances pofitives d'une fidelité
inébranlable ne produif nt a cun
effet. Ce font les foins & les affiduitez
qui peuvent feulement montrer dans
la fuite des temps , que lors que la bouche
de l'Amant pafloit, elle étoit d'in-
Q. defuillet 1680.
F
122 Extraordinaire
telligence avec le coeur. Joignons à cela
qu'il fe trouve des Belles qui rougiffent
au feul mot d'amour ; mais fi ce
doux mot les épouvante , & qu'elles
n'y preftent aucune attention , à quoy
fert d'employer des expreffions preffantes
& amoureuſes , puis qu'elles font
prefque toujours inutiles ; au lieu que
quand on laiffe parler les foins & les
affiduitez, ce font de fidelles interpretes
des plus fecrets fentimens du coeur. Vne
Fille qui s'apperçoit que l'amour en eſt
le feul principe, n'a -t- elle pas de la joye
de pouvoir,fans le découvrir , examiner
à fonds ces foins & ces affiduitez , afin de
ne rien précipitier mal à propos? N'a- telle
pas tout le loifir qu'elle peut fouhaiter
, afin de fonger à la maniere dont
elle doit y répondre ? Ne voit elle pas
volontiers que c'eft une paffion refpectueufe
, & qui ne prétend point la furprendre
par de beaux termes?Enfin ne fe
fait elle pas infenfiblement une idée de
l'amour qu'un Amant fi retenu cache en
luy - mefme , beaucoup plus grande
que ne pourroient faire les paroles dé
celuy qui prend le party de fe déclarer?
La
du Mercure Galant.
123
La raifon de cela, c'eft que, comme j'ay
déja montré , les déclarations n'ébauchent
pas mefme l'amour dans le coeur
de la Perfone à qui elles s'adreffent,
& que les foins & les affiduitez ont
tout le temps d'y former parfaitement
cette paffion. Ainfi , dés qu'une Belle
s'eft laiffé toucher le coeur par un Homme,
dont elle fe perfuade qu'elle eft aimée
, elle s'imagine que l'amour de cet
Homme eft exceffif, parce qu'elle voudroit
qu'il le fuft , & quelquefois
mefme parce qu'elle fe flate , &
qu'elle croit meriter beaucoup. Avouons
donc qu'une Belle découvre l'amour
par le moyen des foins & des
affiduitez , de mefme qu'on connoift
en quel endroit eft le Soleil , lors
que quelques - uns de fes rayons paffent
à travers le nuage qui l'environne.
C'eft pourquoy pour faire une Deviſe,
-il faudroit peindre un Nuage percé des
rayons de l'Aftre du jour. Ces mots
Latins ferviroient d'ame , Indicat &
celat,& on mettroit les Vers fuivans au
deffous du Cartouche.
Fij
124
Extraordinaire
Puis-je cacher unfi grand feu ,
Sans qu'aucun trait viene à paroître?
Mais chaque trait motre en quel lieu
Eft l'Autheur qui luy donne l'estre.
QUESTION IV.
N Amant mal- traité de fa Belle ,
Upeut fans l'offencer fouhaiter la
mort, car ou la Belle a quelque fujet de
le mal- traiter, ou elle n'en à aucun . Si
elle en a fujet , les paroles de défefpoir
qu'il profere doivent- elles l'aigrir contre
luy , quand les peines qu'il endure
luy font deues , & qu'il ne peut les reprocher
àfa Maîtreffe comme des effets
d'une trop grade rigueur ? Ce n'eft point
là auffi fon deffein . Il prétend au cotraire
, que lors qu'il fouhaite la mort , il mótre
que puis qu'il a été affez malheureux
de déplaire à l'aimable Perfonne qu'il
adore,il fe croit indigne de vivre. Un
Amant coupable donna- t- il jamais un
plus grand témoignage de fon repentir,
qu'en avoüant qu'à caufe qu'il eft coupable,
& qu'il s'eft attiré les maux qu'il
fouffre, la vie luy eft devenuë à charge ?
Que
du Mercure Galant.
125
que
Que merite - t - il cet Amant , finon
la Belle luy pardonne , & mette
fin au malheur dont il eft accablé: Cette
Belle a lieu d'eftre plutoft emeuë de
pitié que de colere , au moment qu'elle
apperçoit que fon Adorateur ne l'aime
pas moins au milieu des tourmens ,
encor qu'il veuille luy faire connoiſtre
qu'il en fent de trop vives atteintes. Je
fuis mefme perfuadé que cette Belle
n'auroit pas fujet de s'offencer qu'un
autre Amant qu'elle auroit maltraité
fans raifon , fouhaitât la mort ; quoyque
peut- eftre on me diroit que c'eft le
vanger en quelque maniere d'une
Maiftreffe, que de la convaincre qu'elle
eft trop cruelle , & qu'un Amant
bien refpectueux doit luy épargner ce
chagrin. Helas !lors qu'un Malheureux,
difgracié de fa Belle , defire la mort , il
ne pretend point irriter cette Perfonne
qui le reduit au deplorable état où il fe
trouve. Si c'étoit là fa penſée , le mo
yen d'en venir plûtoft à bout , ce feroit
de porter fes voeux ailleurs, & de donner
à fon Inhumaine toutes les marques
qu'il pourroit de fon reffentiment. Son
F iij
126 Extraordinaire
feul deffein eft qu'elle s'aperçoive que
les peines qu'il fouffre,luy font d'autant
plus rudes & plus dignes de compaffion,
qu'il ne les a point meritées , & que sil
fouhaite la mort , c'eft afin qu'elle falſe
cette réflexion , qu'elle en feroit coupable
, & qu'il n'y auroit pas de gloire
pour elle. Une Maîtreffe fevere ne doit
point trouver étrange que fes rigueurs
faffent leur effet. C'eft à elle- meſme
qu'il faut qu'elle s'en prenne , & non
point à celuy qui s'abandonne au defefpoir.
Elle peut bien s'imaginer qu'on
n'eft'point infenfible , & que c'eft l'ordinaire
des Gens qui fouffrent, d'exhaler
leur douleur par les plaintes . Lors
donc qu'un Malheureux exprime à fa
Belle , quels font les tourmens que
fa
cruauté luy fait fouffrir, fi elle eft convaincue
qu'elle luy fait injuftice , elle
n'a pas plus de lieu de fe fâcher contre
luy qu'une laide Perfonne en a de s'emporter
contre fon Miroir, parce qu'elle
s'yvoit laide. Aiufi peignant un Miroir,
je compoferois une Devife à laquelle je
donnerois pour ame ces mots Latins ,
Verum non offendit, & les Vers qui fuivent
conviendroient également à l'Adu
Mercure Galant.
117
mant & au Miroir .
Eft - ce offencer , qu'eftre fidelle
A marquerce que je reçoy ?
Vne Perfonne fe voit telle
Qu'ellese montre devant moy.
DE LA SALLE ,
Side Leftang.
Fay enfin recouvre une Copie du Voyage
de Munic que vous m'avez demandé.
Cette Piece eft d'un illuftre Abbé , que la
beauté de fon efprit , & la place qu'il
tient dans l'Academie Françoise, rendent
• celebre. Il accompagna Mr le Duc de
Créqui quand il fut envoyé en Baviere,
pour le Mariage de Monfeigneur le
Dauphin ; & c'est la defcription de fon
Voyage , qu'il fait d'une maniere auſſi
galante que fpirituelle.
LE VOYAGE
DE MUNICH,
A MONSIEUR ***
ItArria >
Arrive tout prefentement
Plus crote , plus mouillé que l'on ne
Fiiij
128 Extraordinaire
Sçauroit dire,
Et pour nepas perdre un moment,
Je mefuis mis à vous écrire
Ces Vers que jayfais au galop,
Comme affurément à les lire
Vous ne le connoistrez que trop;
Si pourtant j'ofe me promettre
Que vostre Employ fi grand & fi laborieux
,
Puiffe feulement vous permettre
D'y jetter en paffant lesyeux.
44138
Nous courions d'abord fort à l'aife,
Chacun dans une bonne Chaife ,
Vn Duc fplendide à qui le Roy,
Par un choix remply de prudenc
A donné l'éclatant & glorieux Employ
D'amener la Princeffe en France;
Yn marquis jeune , brave , &fage par
avance.
Vn Abbéfort peu riche, & cet Abbé,
c'est moy;"
Mais dés la troifiéme journée,
Des trois Chaifes il ne refta
Que la Chaife au Duc destinée;
Tout le reste à cheval monta,
Et come pourpreffer le Royal Hymenée
du Mercure Galant. 129
Chaque inftant fembloit une année,
Nuit & jour fans relâche on courut, on
trota.
୧୫: ୨୭
L'Epreuve estoit pour moy nouvelle,
Je n'eftois point fort exercé:
Cependant foit ardeur de zele ,
Soit auffi vigueur naturelle ,
Je ne mefens point haraſſe ,
De la Courfe continuelle ,
Et tour jusqu'à préfent s'eft affez bien
passé,
Sinon que ma Bote apercé,
Malgré la promeffe infidelle
Du Savoyard qui m'a chauffé,
Et qu'auprés de Nancy ; j'eus le cofté
froiffé;
Car du refte, grace à ma Selle,
Grace au Chamois , à la Chandelle,
Ie nefuis point ailleurs bleffé.
Iufqu'icy la grefle & la pluye
Nous ont toujours accompagnez,
Chofe qui d'ordinaire ennuye
Les Couriers plus déterminez ;
Et s'il faut que le temps s'effuye,
Nous aurons le chagrin d'avoir le vent
au nex F Y
130
Extraordinaire
୧୫ : ୨୭
En tous lieux fur noftre paffage ,
Cefont des débordemens d'eau
Qu'ilfaut traverser prefque à nage..
Chaque Fleuve , chaque Ruisseau
Apar tout franchy fon rivage ;
Il falloit pour noftre Voyage
Au lieu de Chevaux , un Bateau..
,
Jufques aux fangles dans la crote
Voila que maintenant je trote
Sur un Cheval qui va boitant.
Toute la Troupe fuit , & marque fes
allures
Par de larges éclabouffures
Qu'elles fait jaillir en trotant
Sur les Hommes , fur les Montures;
F'en viens d'emplir en cet inftant
Le Poftillon de Luneville
Qui va devant moy barbotant :
VR Homme qui fait à la file
Vient de m'en faire tout autant
Mais le chemin devient moins fale ;
En approchant du Village , où
La pauvre Nobleſſe d'Anjou
But une nuit trouffée en male
&Par
du Mercure Galant. 131
Par une Troupe Imperiale.
L'Allemagne a fort étalé
Le merite de cette Aubade ,
Par tout elle en a fait parade ,
Comme d'unfuccés fignalé ;
Et ce queje trouvé de pire ,
En France mefme on a raillé.
De l'Arriereban dépouillé :
Mais apres tout , que peut- on dire
De cet Enlevement dont on a tantparlé,
Sinon que la Troupe ennemie
› Neftoit pas beaucoup endormie
Et que l'Arriereban n'eftoit guere
éveillé?
C6639
Mais voila que mon Cheval rentre
Dans les crotes jufques au ventre ;
Je crains qu'il n'enfonce fous moy.,
J'en fuis dehors , je voy les Rochers de
Saverne ,
On y montre encor la Caverne...
Ousaffit autrefois le Rival d'un Grand
Roy,
Charles , qui triompha de François fous
Pavie ,
On le Sort nous traita fi mal
Mais qui malgré la gloire & l'éclat de
La vie ,
Do
132
Extraordinaire
De tant defortune fuivie ,
Enft efté pour LOVIS un trop foible
Rival.
و
Paffons vifte vers Argentine,
Strasbourg , vulgairement parlant ;
Mon Cheval eft rétif& lent ,
O l'impertinente Machine!
Piquons , la Portey ferme avant la fin
du jour.
Courage , j'apperçoy la Tour
Par les Soldats tant defirée :
Ils y prétendoient faire une bonne curée
Dés le moindre ordre de la Cour.
Combien d'entr'eux la nuit l'on enfonge
pillée ?
Mais pendant que tous chargez d'or ;
Et courbez fous le faix ils s'en char-
¿ geoient encor,
Leur paupiere s'eft deffillée
Et d'un coup de Tambour la Brigade
éveillée
A malheureufement perdu tout fon
tréfor.
Nous voicy dans la Ville, elle est belle ,
elle eft grande
Elle paroift riche & marchande.
du Mercure Galant.
133
le fuis fortfatisfait de tout ce que j'y
voy :
Il n'y manque rien qu'une chofe
C'est la Protection du Roy ,
Que je luy fouhaite , & pour caufe ;
Elle ne craindroit plus alors
Qu'on vinst brûler fon Pont, qu'on vinſt
rafer fes Forts ;
Son Peuple farouche , indocile ,
Et qui n'a ny bride, ny mords ›
En déviendroit plus doux , plus fage ,
& plus tranquille ,>
Et ce feroit enfin le falut de la Ville
Pour le dedans , & le dehors.
Mais le voila ce Pont que la Guerre
derniere
A rendu fi fameux d'un & d'autre
cofté,
S'il fe fuft maintenu dans la Neutralité;
Chaque piece en feroit plus faine &
plus entiere;
Mais pour avoir esté moins François
qu'Allemand ,
Il est encor tout noir & prefque tout
fumant
Des
134
Extraordinaire
Des feux d'une juste vangeance 5
Les Fores nefont pas mieux traitez ;
Le Marquis mefait voir qu'ils font tous
deux reftez
Sans Pailliffade & fans Défence.
L'obferve cependant qu'à l'aspect de ces
lieux
Il jouit en fecret du noble témoignage
Que tout y rend à fon courage ,
Et que d'un air victorieux 3.
Et comme s'il falloit à travers le carnage
De nouveau s'y faire paffage ,
Il les mesure encor des yeux,
Quelfut le Maréchal , & quel devoit-il
eftre ,
Quand il le vit s'en rendre Maistre
Apres un Affant furieux ?
Que fa joye alors fut extreme ,
Et qu'en set Exploit glorieux
Ilfe reconnut bien luy- mefme ,
Et qu'il reconnut bien le fang de fos
Ayeux !
୧୯୨୬
Mais adien le Rhin , je vous laiffe ,
Je vais courir comme un perdu ,
Car
du Mercure Galant .
135
Car le Duc n'a repos ny ceffe ,
Qu'il ne foit à Munic rendu .
Allons Poftillon , promptement ",
Voila déja que le jour baiffe ;
Il faut bien marcher autrement ,
Pour eftre à la couchée avant qu'il difparoiffe.
Mais l'enroué Cornet , dont tout l'air
retentit ,
D'unton aigre nous avertit
Que noussommes proche du giste.
Defcendons ; Eft - ce là le lieu qu'on nouss
a dit ?
Quel Logis ! quel Giſte maudit !
Falloit- il donc aller ſi vifte ,
Pour ne trouver ny Feu , ny Pain, ny
Vinny Lit..
书香
Pour comble un Poifle où l'on refpire
Vne mole & fade vapeur ,
Quifait prefque faillir le coeur ,
Eft l'endroit où l'onfe retire ,
Et de nos maux pourtant ce n'est pas là
le pire:
Le pire eft , ou qu'il faut dormir fur le
plancher,
Chofe
136
Extraordinaire
Chofe d'ordinaire un peu dure ,
Ou fe refoudre à fe jucher
Sur un Lit que je voy , dont la feule
figure
Me determine prefque à ne me point
coucher ?
La chofe toutefois n'eft pas encor bien
feûre ,
Et pour ne me rien reprocher ,
Je croy qu'elle merite avant que de
conclure ,
Deliberation plus meûre.
Cependant je m'en vais tâche
De décrire ce Lit avec fa Garniture.
୧୫ : ୨୭
Muſe, que ny ma Cofte où j'ayfouffere
fracture
Par une bizarre avanture
Ny les mauvais chemins dont encor je
murmure >
De mes pas n'ont pû detacher ,
Vous qui m'infpirez de toucher
Vn deffein de cette nature ,
Secourez-moy dans la peinture
Que j'entreprens d'en ébaucher.
1 烧烤
Il eft fait en forme d'Armoire ,
Et
du Mercure Galant. 137
Et l'on y monte par degrez.
Des Rideaux , vous m'excuferez ,
Ces fortes de Lits- là font gloire
De n'en eftre jamais parez.
L'ambitieux Chevet jufques au Ciel
s'eleve ,
l'entens jufques au Ciel du Lit ,
Et de la Couche Large & brêve
Tient la moitiéfans contredit :
Vne Couete de Lit vers le milieu renflée,
Mais plate & mince vers le pied ,
Avec une autre Coüete encore plus gonflée
En occupe l'autre moitié.
Voulez- vous vous coucher , c'eſt entre
ces deux Conetes
Où vous trouvez deux Draps grands
comme deux Servietes ,
Qu'ilfaut tout vifs'enfevelir.
Romains , vainqueurs de l'Allemagne
,
Et vous,illuftre Charlemagne ,
...Que vous l'avezfçen mal polir !
Au lieu de tant de Loix de toutes les
natures
Dont on nous a veu la remplir
C'eftoit des Draps, des Couvertures,
C'espoir
138
Extraordinaire
C'eftoit des Matelats qu'il falloit éta
blir.
୧୫୯୭
Mais déja lefommeil commence de furprendre
De mes fens affoupis la force & la
vertu ,
Sans que je m'en puiffe défendre :
Iettons nous fur ce Lit tout boté , cont
vestu ,
C'est le meilleurparty que je croy qu'on
peut prendre
Voila que je m'endors , bonſoir
Ie m'en vais pour un temps ne rien du
tout entendre ,
Ne dire mot , & ne rien voir.
୧୫୦୧୭
Je viens de m'éveiller , & je ſens à ma
tefte
Que je n'ay pas dormy - trop mal ;
Levons-nouspromptement , le Duc eft
matinal
,
Et je voy que fa Chaiſe eft déja toute
prefte,
Il defcend , vifte mon Cheval.
Comment : c'est un Cravate, & le Follet
lepanfe
Si
Du Mercure Galant. 139
Si l'on s'en rapporte à fes crins
Qui pendent presque à terre , & Lont
meflez & fins ;
Ie laiffe toutefois à chacun fa croyance
Sur le panfement des Lutins .
Le bon c'est qu'il a l'air de faire diligence;
Eprouvons fi l'effet répond à l'appa
rence ;
Et faifons-luy du pied devorer les chemins.
୧୮୯୨୭
Déja d'une courfe legere
Nous avons paffé les Etats
Que le Nekre enrichit de fes Vins délicats
,
Et le Prince enpassant nous afait bonne
chere ›
Ce qu'aucun autre encor n'auroit pris
foin de faire ;
Déja nous avons veu le Danube inconftant
,
Qui tantoft Catholique & santoft
Proteftant ,
Sert Rome & Luther defon onde ,!
Et qui comptant apres pour rien
Le Romain , le Lutherier ,
Finit
140
Extraordinaire
Finit fa courfe vagabonde
Par n'eftre pas mefme Chrestien.
Rarement à courir le Monde
On devient plus Homme de bien.
6+63)
Ie decouvre une grande Ville ,
Fameufepar l'Autheur de fa Fondation,
Mais plus fameufe encor par la Confeffion
De l'an cing cens & trente , & mille.
C'eft Ausbourg , les Dehors m'en par
roiffent tres- beaux ;
le la trouve au dedans magnifique &
Superbe,
Par fes Baftimens , par fes Eaux ,
Mais dans les Carrefours ony voit crof
tre l'herbe;
Autrefois , à ce que j'entens .
Elle n'avoit pas cette tare.
Le peuple y paroiſſoit moins rare ;
Ony rencontroit tant de Gens ,
Qu'il falloit toûjours dire gare ;
Mais les guerres des derniers temps,
Dont il reste enfes Murs des témoins
éclatans ,
Et la Peste affreuse & barbare ,
Dont
du Mercure Galant. 141
Dont aucun remede ne pare ,
Ont éclaircy fes Habitans ,
Qui peu fujets aux Loix de la Mode
bizarre ,
N'ont
que celle qui court depuis quatre
cens ans.
C639
Mais nous voicy bientoft au bout de noftre
Course ,
Et Munic le fujer des foûpirs du Dan.
phim
Munic de tous fes maux la fource & la
refource ,
Municfe laiffe voir enfin,
Que j'auray tantoft de matiere
De vous entretenir de la Cour de 'Baviere!
Que j'auray dequoy raconter
Quand j'auray veu l'auguste & charmante
Princeffe ,
Dont les graces, l'esprit , la bonté , la
Sageffe ,
Ne fe peuvent affez vanter !
Mais à peine j'arrive,& déja l'on m'engage
Arefaire un autre Voyage ;
On me charge d'aller porter
142 Extraordinaire
La nouvelle du Mariage
Dont par les feins du Duc & du Mi
niftre fage ,
L'heureux jour vient de s'arrefter.
Jobeïsfans beaucoup de peine ,
"Quoy qu'à ne rien diffimuler ,
Ma cofte nefoit pas fort faine ;
Mais le temps fe perd à parler ,
Voila les Chevaux qu'en amene ,
Il fant courir , il faut voler,
Il me reste encor à vous faire voir
deux Places publiques de Madrid , afin
que vous connoiffiez toutes les beaute.
de cette Ville. Le vous ay déja marqu
qu'elles font toutes ornées de Fontaines.
avec des Statues , & c'est ce qu'on voit
particulierement dans celle que l'on appelle
de San Domingo. Vous la tronverez
gravée dans cette Planche
c'est à vos yeux à vous expliquer le
refte.
>
Le Philofophe Inconnu de Coutan-
-ces a fait le Traité qui fuit. Il eſt ſui
une matiere qui doit plaire dux Cu
rieux.-
DES
du Mercure Galant.
143
DES ESPRITS
FOLET S.
Es Anciens ont crû que les Efprits,
Lqu'ils appellent Demons ou Ge-
€
nies , eftoient des Demy- Dieux , qui
participoient de la nature des Dieux &
des Hommes. Ils font , dit Apulée , im.
mortels comme les Dieux , & fujets à
Lapitié & à la colere comme nous ; ils fe
Laiffent toucher par les prieres , par lés
préfens , & par les honneurs ; ils font
fenfibles aux injures & aux mêpris,&c.
Toute leur occupation n'eft que d'entretenir
le commerce entre les Dieux
& les Hommes , & de prendre foin des
chofes d'icy- bas. Chaque Nation , chaque
Famille a fon Efprit ou fon Genie,
qui la gouverne ; & chaque Homme en
particulier a le fien , qui le guide & qui
veille furfa conduite.
Tous les Peuples avoient beaucoup
de refpect pour ces Efprits. Ils les adoroient
comme les Dieux , ils leur éle
voient
144
Extraordinaire
voient des Autels ; ils leur offroient des
Sacrifices , ils confervoient leurs Images
avec tout le foin & la veneration
poffible ; ils negligeoient mefme toutes
chofes pour les fauver, quand le malheur
de la guerre les chaffoit de leur
Païs. Enée aima mieux abandonner ce
qu'il avoit de plus cher & de plus pretieux
, que de laiffer fes Dieux domeſti
ques à fès Ennemis.
Les Romains ne les reveroient pas
moins que les autres Peuples. Ils n'afhegeoient
point de Villes , que leurs
Preftres n'euffent évoqué le Genie , ou
de Dieu tutelaire du Païs , auquel ils
promettoient , pour l'avoir favorable , de
luy rendre à Rome le mefine culte & les
mefmes honneurs qu'il recevoit cheż
luy. Ils firent auffi publier un Edit , par
lequel ils impoferent de tres- rigoureufes
peines à ceux qui blafphemeroient
contre leurs Genies ; & l'Empereur Caligula
en fit punir publiquement quelques-
uns qui les avoient maudits.
Toutes les Nations avoient tant de
confiace en leurs Genies , qu'elles n'entreprenoient
jamais la moindre chofe ,
fans
du Mercure Galant.
145
fans les avoir confultez auparavant. Si
elles reüffiffoient dans quelque entreprife
, elles leur en attribuoient auffitoft
la caufe. Les Atheniens fe crûrent
obligez du gain de la fameuſe Bataille
de Marathon à Pan, qui avoit promis à
Parthenius de les fecourir contre les
Perfes ; les Romains , à Caftor & à
Pollux, de la Victoire qu'Aulus Pofthumius
remporta pres le Lac de Rege,
fur Manlius Octavius. Les Eléens fe
vantoient d'avoir défait les Peuples
d'Arcadie à la faveur du Génie Sozipolis
, qui avoit paru en forme de
Serpent à la tefte de leurs Troupes.
Les Bulgares attribuoient auffi la Défaite
des Romains aux Génies de leur
Païs , qui les avoient favoriſez dans le
combat.
Ceux de Sarmatie ont encor à préfent
la mefme venération pour les Efprits
, que les Anciens avoient pour
leurs Pénates. Comme ils croyent qu'-
ils demeurent dans les lieux les plus
retirez de leurs Maiſons , ils y portent
ce qu'ils ont de plus exquis , & ils fe
perfuadent qu'ils les comblent de bon-
Q. de Iuillet 1680. G
146 Extraordinaire
heur & de profperité , quand ils les refpectent
& les honorent.
Il y a eu des Philofophes , qui fe font
imaginez que les Efprits n'eftoient que
les ames des Morts , qui eftant une fois
féparées de leurs corps , erroient inceffamment
fur la terre , & nous paroiffoient
tantoft d'une maniere , &
tantoft d'une autre ; que les ames des
Háros fe rendoient officieufes aupres
de leurs Parens , de leurs Amis , & des
Gens de bien ; mais que celles des Méchans
perfécutoient les Hommes apres
leur mort , comme ils avoient fait pendant
leur vie,
Ce fentiment n'eft pas tout - à- fait
éloigné de la vray-femblance . On
voit ordinairement des Spectres aupres
des Tombeaux , dans les Cimetieres,
dans les Lieux où il y a des Cadavres,
& dans ceux où l'on a tué quelques
Perfonnes. Il y a peu de Gens qui ne
fcachent ce qui arriva dans Athenes
au Phil ofophe Athénodore. Ce Philofophe
y eftant un jour , entendit parler
d'une Maifon que l'on avoit abandonnée,
p arce qu'il y revenoit des Efprits.
Ce
du Mercure Galant.
147
Ce recit luy fit naiftre l'envie d'y coucher,
mais il n'y fut pas longtemps fans
oüir un grand bruit de fers & de chaînes
que traînoit un Homme pâle &
tout décharné , qui luy fit figne plufieurs
fois d'approcher de luy . Athénodore
ne s'épouvanta point de ce Speare.
Il le fuivit hardiment juſques dans
la Cour, où il difparut . Il marqua auffitoft
le lieu avec quelques feuilles qu'il
ramaſſa, & avertit le lendemain les Magiftrats
de la Ville de ce qui s'eftoit
paffé , leur donnant avis de faire foüir
à l'endroit où le Spectre s'eftoit évanoüy.
On y trouva des os d'un Cadavre
. On les fit enterrer aux dépens du
Public , & fon n'entendit depuis ce
temps -là aucun bruit dans la Maifon.
Il arrive fouvent la meſme chofe
dans les lieux où l'on a tué quelques
Perfonnes. Suétone dit qu'apres la
mort de l'Empereur Caligula , on oüit
tant de bruit dans le lieu où il avoit été
tué, que l'on n'ofa plus y demeurer . On
a longtéps entendu un grand bruit d'Armes
& de Combatans dans les Champs
de Pharfale , depuis la défaite de Pom-
Gij
148 Extraordinaire
pée. On n'en ouit pas moins dans la
Campagne de Marathon apres la déroute
des Perfes.
Je ne puis paffer fous filence une Hiftoire
qui nous eft rapportée par Guillaume
de Neubrige. Vn Païfan d'un
Village voifin des Eaux de Vips ,allant
un foir d'un temps calme & ferain chez
un de fes Amis, entendit en paffant aupres
d'un Tombeau, un Concert de diférentes
voix. Le Païfan furpris de cette
harmonie , s'approcha du Tombeau,
& en ayant trouvé la Porte ouverte , il
eut la curiofité de regarder dedans. Il
vit une grande Salle éclairée de quantité
de Flambeaux , au milieu de laquelle
eftoit une Table bien couverte , entourée
d'Hommes & de Femmes qui fe
réjouiffoient. Vn de ceux qui fervoient
à table l'ayant aperçeu , luy préfenta
une Coupe remplie d'une Liqueur
tres- claire. Le Païfan la prit, & ayant
renversé la Liqueur , s'enfuit avec la
Coupe au premier Village . Cette Coupe
cftoit d'une matiere que l'on n'a jamais
fçeu connoiftre. La figure en eftoit
extraordinaire , & la couleur n'avoit
du Mercure Galant. 149
voit rien de comun avec celles que nous
voyons. Elle fut preſentée à Henry le
Vieux, Roy d'Angleterre , qui l'envoya
au Roy d'Ecoffe,dans le Tiéfor duquel
elle a efté gardée avec beaucoup de
foin , jufqu'à ce que Guillaume Roy
d'Ecoffe en fit préſent à Henry II .
Ily a une Montagne en Irlande , au
pied de laquelle on rencontre fouvent,
au raport de Paul Zélande , des Hommes
morts , qui paroiffent vivans à ceux
qui en approchent. Ils leur parlent
mefme , & leur révelent beaucoup de
-choles des Païs éloignez ; & fron leur
dit de retourner chez eux , ils répondent
en gémiffant qu'ils né le peuvent, qu'il
faut qu'ils allent au Mont Hecla , &
difparoiffoient auffi - toft.
Nous lifons dans quelques Autheurs
, qu'un nominé Etienne Hubener,
de Travuteneauv en Boheme , parut
en plufieurs endroits de la Ville
peu de jours apres fa mort , & qu'il embraffa
quelques- uns de fes Amis qui le
rencontrerent. On dit de Néron , qu'il
fut tourmenté toute la vie (par l'ame
d'Agripine fa Mere , qu'il avoit faig
Gi
150
Extraordinaire
mourir. S.Auguftin rapporte que Félix
le Martyr fe fit voir aux Habitans de
Nole,lors que cette Ville eftoit affiegée
par les Barbares , En un mot , les Hiftoires
font toutes remplies d'exemples
de Morts qui ont apparu à leurs Parens
ou à leurs Amis.
mes, que
;
On pourroit encor confirmer cette
opinion par l'autorité de quelques Peres
de l'Eglife , qui ont crû que les
⚫ames des Morts pouvoient fortir pour
un temps du lieu où elles eftoient ; que
celles des Damnez eftoient ſouvent pu
nies , où ils avoient commis leurs cric'eftoit
là leur Enfer & le lieu
de leurs peines.Nous lifons mefme dans
Manilius , que durant le Concile de
Bafle, quelques Docteurs qui devoient
y affifter , entendirent dans une Foreſt
un Roffignol qui chantoit mélodieufement
; qu'un de ces Docteurs furpris
de la douceur de fon chant , le conjura
au nom de Dieu de luy dire qui il eftoit
, & que cet Oyfeau luy répondit
qu'il eftoit une ame dannée , qui devoit
refter dans ce lieu- là jufqu'au jour du
Jugement.
Il
du Mercure Galant. ISI
Il y a des Autheurs qui ont prétendu
que les Efprits eftoient des Créatures
matérielles , compofées de la fubftance
la plus pure des Elemens , que
plus cette matiere eftoit fubtile, plus ils
avoient de pouvoir & d'action. Ces
Autheurs en diftinguent de deux fortes,
de fuperieurs , & d'inférieurs. Les
fupérieurs font ou celeftes , ou aëriens;
les inférieurs font ou aquatiques, on terreftres.
Les Elprits celeftes , que l'on
appelle Ignéens , ou Salamandres, réfident
entre le Ciel des Etoiles & le
concave de la Lune ; comme ils font
compoſez du plus pur des Elemens, ils
ont plus de connoiffance que les autres
; ils fçavent tout ce qui fe palle
dans l'Univers ; ils obfervent juf
qu'aux moindres changemens qui y arrivent.
Les Efprits aëriens occupent ce
grand efpace , qui eft depuis le concave
de la Lune jufqu'à la fuperficie du
Globe inférieur. Ils poffedent les Arts
& les Sciences dans un état parfait.
Les Efprits aquatiques , que l'on nomme
autrement Fées , Nymphes , Sybiles
blanches , demeurent dans les eaux;
G iiij
152 Extraordinaire
ils prédifent la bonne ou méchante fortune;
ils fe diset les maîtres de la Parque
& du Deftin . Ce fut un de ces Efprits,
qui au raport de Pline le jeune , prédit
en Afrique à Cuttius Rufus, qu'il retourneroit
bientoft à Rome, où il recevroit
de grands honneurs , qu'on le
choifiroit pour eftre Gouverneur d'Afrique
, & qu'il mourroit dans cet employ.
Ce furent auffi des Nymphes, qui
firent prefent à Hotere Roy de Suede
d'une Ceinture fatale , de laquelle il
n'avoit qu'à fe ceindre pour vaincre fes
Ennemis. Les Efprits terreftres habitent
les Forefts, les Plaines , les Vallons,
les Montagnes , les Cavernes , & les
lieux foûterrains. On leur donne diférens
noms , felon la diverfité des lieux
où ils fe trouvent. On appelle Farfadels,
ou Efprits familiers , ceux qui hatent
avec les Hommes ; Satyres, ou Sylvains,
ceux qui errent dans les Vallons,
dans les Forefts , & dans les Montagnes
; Alaftores ceux qui font dans la
Campagne & dans les Chemins; Gnomes,
Sylphes, Nains, ceux qui demeurent
dans les Mines & dans les autres
>
lieux
du Mercure Galant.
153
lieux foûterrains. Ces Efprits font gardiens
des Tréfors & des Richeffes.
Les Efprits celestes & les aëriens, ſe
communiquent rarement aux Hommes;
mais les aquatiques & les terreftres ont
beaucoup de commerce avec eux . Il y
a mefme quelques Familles confidérables
en France , qui fe vantent d'en eftre
forties , & qui portent des Fées à
leurs Armes, comme celle de Lufignan
en Poitou , & celle d'Argouges en
Normandie. Les Princes de la Famille
des Jagellons en Pologne ,fe difent auffi
defcendus d'un de ces Elprits . Quelques
Autheurs prétendent que les Huns font
iffus des Satyres , qui engroffirent les
Femmes débauchées de l'Armée de
Filimer Roy des Goths , qui les avoit
fait conduire quelque temps aupara
vant dans un Defert , où elles eftoient
éloignées des Hommes. On dit la même
chofe des Pégufians & des Scianites
, dont les Meres avoient eu affaire
avec quelques Folets .
Il en eft de ces Efprits à peu pres
comme des Hommes;il y en a de bons,
d'honneftes, de bienfaiſans,d'enjoüez,
G V
254
Extraordinaire
de divertiffans.; il y en a de chagrins, de
méchans, de cruels , & c.
Les bons aiment les Hommes ; ils fe
plaisent à leur faire du bien ; ils les fecourent
dans leurs befoins ; ils les confolent
dans leurs afflictions ; ils les aident
de leurs confeils; ils détournent les
malheurs qui les menacet , & c.Tel étoit
le Génie de Socrate , l'Aigle de Pithagore
, la Nymphe Egérie de Numa
Pompilius. Tel eftoit auffi le Génie de
Conftantin le Grand, que cet Empereur
nommoit l'Autheur de fon falut, & qu'-
il difoit avoir toujours confulté dans les
affaires les plus importantes de l'Empire.
Govare Roy de Norvegue fut averty
par fon Génie , que l'on confpiroit:
contre luy en Saffovie. Apollonius fur
enlevé des mains d'une Troupe de Sol
dats qui l'avoient arrefté par l'ordre de
l'Empereur Domitian . Ariftide füt traf
porté de Smirne au Mont Atys, lors que
cette Ville fut renversée par un tremblement
de terre. L'Empereur Trajan
euft efté accablé fous les ruines d'Antioche,
fans fon Génie, qui l'en fit fortin
Et le Poëte Simonides n'euft jamais ,
évité V
du Mercure Gal ant. 155
évité celles de la Maifon de Scopas,
chez lequel il eftoit à fouper, s'il n'euft
efté averty par deux jeunes Hommes
qui le demandoient avec inftance , &
qui difparurent auffitoft qu'il en fut
dehors.
Olaüs Archevefque d'Vpfal, rapporte
dans fon Hiftoire des Païs Septentrionnaux
, que l'on y rencontre fouvent
des Elprits en forme d'Hommes,
qu'ils converfent familieremét avec les
Habitans, qu'ils s'engagent à leur fervice
, & travaillent avec eux dans les Mines.
Il adjoûte qu'il y a beaucoup de
Folets en Irlande , qui prenent la figure
des Gens du Païs , & trompent leurs Pa-
Fens & leurs Amis fous cette fauffe apparence.
Nous lifons une femblable Hitoire
dã : Hérodote , d'un de ces Efprits
qui apparut à Proconeſe fous la forme
du Poëte Ariftée , & qui eftant entré
dans la Boutique d'un Foulon , feignit
de ſe trouver mal , & de rendre l'efprit.
Le Foulon courut promptement avertir
les Parens d'Ariftée de fa mort fubite;:
& le bruit s'en eftant répandu'dans la
Ville , les Proconéfiens y accoururent:
de
156
Extraordinaire
de toutes parts , mais ils ne trouverent
ny le Folet, ny le Corps d'Ariftée . Vn
Homme qui arrivoit par hazard de Cyfique
, les affura qu'il avoit laiffé le
Poëte aupres de cette Place, & qu'il eftoit
encor dans la Propontide. Ce Folet
a paru en diférens lieux fous la meſme
figure. Munfter rapporte dans fa Cofmographie
Vniverfelle, qu'en un Defert
aupres de Tangut , ces Efprits font
fouvent retentir l'air d'une douce harmonie
de divers Inftrumens, qu'ils appellent
les Paffans par leur nom , les détournent
quelquefois de leur chemin ,
& fe moquent d'eux en fuite.
Les méchans Efprits ne font pas
moins Ennemis des Hommes , que les
bons leur font favorables. Aux Terres
nouvellement découvertes , on en trouve
en plein midy dans la Campagne &
dans les Villes , qui arreftent les Palfans,
les maltraitent, & leur ordonnent
ou défendent de faire certaines choſes.
Ceux qui ont voyagé ſur Mer , en di
fent autant du Païs des Cannibales. On
en voit auffi pendant la moiffon dans
la Ruffie orientale , qui fe promenent
dans
du Mercure Galant.
157
dans la Campagne en habit de Veuves,
qui obligent les Païfans de fe profterner
devant elles , & leur rompent les
bras & les jambes , quand ils ne font
pas affez toft à leurs pieds. On peut lire
beaucoup d'autres exemples dans
Diodore , dans Munfter, & dans Agricola,
Ceux qui ont crû que les Esprits
eftoient des Creatures maternelles , les
ont affujetis à la mort comme les Hommes.
Ils fe fondoient peut- eftre fur
l'Hiftoire que Plutarque rapporte de
la mort du Grand Pan. Il dit qu'un
Navire partant de Grece pour l'Italie ,
fous la conduite d'un nommé Tamus,
cingla le foir vers les. Ifles Echinades,
& que le vent s'eftant un peu abaiffé ,il
flota doucement jufqu'à Paxos, d'où on
entendit fortir une Voix qui appelloit
Tamus , laquelle redoublant jufqu'à
trois fois, Tamus s'approcha de Paxos ,
& la Voix luy commanda d'annoncer
la mort du Grand Pan auffitoft qu'il feroit
arrivé à Palodes. Tamus executa ce
que la Voix luy avoit ordonné, & cria
du haut de la Poupe en bas , que le
Grand
158
Extraordinaire
Grand Pan eftoit mort.On oüit dans ce
moment des cris & des gemiffemens
pitoyables, qui ne furprirent pas moins
ceux qui eftoient dans le Vaiffeau,
que la Voix les avoit eftonnez auparavant..
Nous lifons encor dans la . Vie de
S.Paul Hermite , qu'un Satyre apparut.
un jour à S.Antoine , & que luy ayant
préſenté une branche de Dattes pour
marque d'amitié, ce Saint luy demanda
qu'il eftoit. Le Satyre répondit , qu'ileftoit
mortel, & un de ces Habitans des
Forefts que l'on adoroit autrefois pour
des Dieux . Il adjoûta , qu'il eftoit dépu--
té de la Troupe , pour le prier d'implorer
pour eux la mifericorde du Dieu
cominun des Hommes , & qu'ils avoient
appris qu'il eftoit venu pour fauver le
monde.
Cardan dit auffi que les Efprits qui
apparurent à fon Pere , luy firent connoître
qu'ils naiffoient , & qu'ils mouroient
comme nous , mais que leur vie
eftoit beaucoup plus longue & plus
heureuſe que la noftre.
L'opinion la plus commune veut.
que .
du Mercure Galant.
159
que les Efprits foient des Démons ou
des Diables , qui apres leur chute font.
reftez dans l'air , dans les eaux , & fur la
terre .Comme elle eft appuyée de l'Ecriture
Sainte & des Peres de l'Eglife , on
doit y ajoûter plus de foy qu'aux au--
tres. Elle eft d'ailleurs la moins embarraflante
, & la plus ailée à comprendre.
Les Hiftoires que j'ay rapportées
font trop autentiques,pour douter qu'il
y ait des Efprits Folets . Elles, font mef--
me confirmées par plufieurs Arrefts des
Cours Souveraines, qu'elles ont rendus
en faveur de quelques Locataires qui fe
trouvoit incommodez de ces Efprits.
:
Je vous envoye ce que j'ay reçeu d'Explications
en Vers fur les deux Enigmes:
propofées dans ma Lettre de fuillet. La
premiere comprend auffi celle de B.llérophon,
faitefur le Navire , qui n'eftoit pluss
Lon vray Mot.
A
ILA
Trois mots je me veux réduire,.
Pour les Enigmes de ce mois.
Le
160 Extraordinaire
Le Hoffecol, le Temps, le Navire,
Les font fi bien comprendre toutes trois,
Que je crois avoir fait un choix
Où tout le monde doit foufcrire.
LA BLONDINE GUERIN
I I.
Ercure, en verité, vous n'eftes pas
M tropfage,
Force m'eft de vous l'avouer.
D'où vient un Hauffecol quel nouveau
perfonnage
Allez- vous donc encor joüer ?
Que diront vos Cenfeurs de tout ce badinage
?
Mercure, en verité, vous n'eftes pas trop
fage.
DEON, Avocat en Parlement,
de Ravieres.
III.
I nous pleurons des biens une perte
S¹ commune ,
Que ne ferons- nous point pour la perte
des ans ?
Un
du Mercure Galant. 161
Un Prince , un Grand Seigneur , peut
rendre lafortune,
Mais aucun Potentat ne peut rendre le
Temps.
L
APPARS , Receveur du Tabac
à la Rochelle.
IV.
Enigme de ce Mois regarde les
Guerriers,
Sans avoir pour ſujet ny Palmes , ny
Lauriers.
Tout Homme à Hauffecol , Lieutenans,
Capitaines,
Ne peut à l'expliquer trouver beaucoup
depeine.
DE LA COULDRE , de Caën
V.
Hilis , quand vous entre en lafleur
Philisde vos ans ,
Lifez , je vous le dis , l'Enigme du
Mercure ;
Pour vous elle n'eft pas obfcure,
Et vous en trouverez le fens.
S'il
162 Extraordinaire
S'il eft pour les plaifirs que permet la
Nature ,
Un Hyver ainsi qu'un Printemps ,
C'est par là, Philis je le jure,
Qu'elle vous doit apprendre à ménager
le Temps.
À
RAVIT , de Rouen.
M
V I.
Ercure, eftes- vous fou,
Au milieu de la Paix , de nous parler de
Guerre ?
Il nefaut plus s'armer que du Pot & du
Verres
Au lieu de Hauffecou.
BELL . le jeune, Avocat à Falaiſe.
VII.
Oftre feconde Enigme un peu trop
mal- aifée,
Ne fe peut emporter d'emblée ;
Mais fi vous m'y laiffez refver,
Mercure , aves le Temps , je pourray la
trouver.
MICONET , Avocat à Châlons
fur Saône.
VILL .
de Mercure Galant . 163
VIII.
RONDE AV
T'pers le Temps , Galant Mercure,
Ne donnes plus,je t'en conjure,
Tes Enigmes à deviner ;
Je fuis filas de ruminer,
Que c'eft me mettre à la torture.
Il faut dans cette conjoncture,
Chacun confultant ſa nature,
Sur fes forces s'examiner
C
Tupers le Temps.
୧୯ : ୨୭
F'aimerois mieux, je te l'affure,
Courir des Combats l'avanture ;
Peut- effrey pourrois-je gagner
Vn Hauffecol de fin acier,
Aux dépens de quelque bleſſure ,
Tu pers le Temps .
MICHEL le jeune , de Meaux ,
IX.'
E me plains de la tefte , agreable
JE
Mercure,
Tes
164 3 Extraordinaire
Tes Enigmes my font tout le mal que
i'y fens.
Je n'en veux plus faire lecture,
On de ton Hauffecol fay- moy quelque
parure
Qui puiffe réveiller mesfens.
A
DE GLOS , Hidrographe
à Honfleur.
X.
Greable & Galant Mercure,
Dont le zele ardent nous procure
Chaque Mois nouveau paffe temps ,
Mais pafferemps fcientifique,
Voulez- vous que je vous explique
L'Enigme ? donnez-moy du Temps .
L. BOUCHET , ancien Curé
de Nogent le Roy . "
X I.
Vand je vous dis que l'Enigme
Q premiere
Enferme un Hauffecol dans fon plus
jufte fens,
N'y
de Mercure Galant. 165
N'y contredifez point d'une mine fi fiere,
Vous l'avoûrez je gage, avec le Temps.
FORMENTIN & CAUDRON,
d'Abbeville.
UN
XII.
Nfimple Hauffecol, reçeu du Grand
LOUIS ,
Tire , malgré le Temps , qui reduit tout
en poudre ,
Un Soldat de neant, le garde de la Foudre,
Et le pouffe fans crainte à des Faits
inoüis.
Le Bon Clerc de Châlons
fur Saône.
XIII.
CE n'estpasfans raison que l'Antheur
du Mercure
Joint le Hauffecol au Temps ,
Puis qu'en France aujourd'huy c'est le
tempsqui procure
Ces manieres de préfens .
Le Cavalier Amy des deux aimables
Compagnes de Pithiviers.
Mon
166 Extraordinaire
Monfieur Gardien , qui a l'esprit univerfel
, a adjoûté aux galantes Réponfes
que vous allez voir , un tres - beau
Difcours fur l'Harinonie.
SVR LES QUESTIONS
DE L'EXTRAORDINAIRE
Du MERCURE
d'Avril 1680.
SVR LA PREMIERE.
Ja
l'Oracle pour
E ne croy pas qu'il foit befoin d'aller
avoir la refolution
d'une Queſtion fi peu difficile ; & puis
qu'il eft conftant que le plus grand
bien qu'une Maiftreffe puiffe faire à
fon Amant, eft de luy correfpondre , il
s'enfuit neceffairement
que le plus
grand chagrin qu'elle luy puiffe donner
, eft de n'avoir pour luy que dụ
mépris. Quand on eft aimé, cette grace
peut faire efperer toutes les autres ; mais
quand on eft méprifé , il ny a rien à
faire qu'à fe defefperer, ou à pefter, ou
du
à
du Mercure Galant. 167
à fe plaindre , ou à prendre patience,
ou à changer. Le premier n'eft plus à
la mode ; le ſecond eft contre la bienféance
, le troifiéme eft déplaifant , le
quatriéme eft ennuyeux ; & le dernier
feul eft agreable ; ou fi vous voulez , le
premier fait du mal , le fecond ne fait
point de bien , le troifiéme ne fait ny
grand bien ny grand mal , le quatriéme
à force du mal fait du bien , mais le dernier
fait grand bien tout d'un coup.
Voulez-vous diverfifier encore : Le pre-
' mier eft d'un fou ; le fecond , d'un emporté
; le troisième , d'un foible ; le
quatriéme , d'un prude ; & le dernier,
d'un galant Homme.
SUR LA SECONDE.
Ette Queſtion n'eft pas de la natu-
Cre de celles qui comme la precedente
fe peuvent juger , comme l'on dit,
fur l'étiquete du Sac , fans diftinction,
& fans grande crainte de mal juger. Il
ya , fi je ne me trompe , de certains
plaifirs dont le fouvenir ne donne que
de la joye ; il y en a d'autres dont la
memoi
168 Extraordinaire
›
memoire ne caufe que de la trifteffe ; &
il y en a d'autres encore aufquels on
ne peut penfer fans un meflange de triftelle
& de joye. Le fage Vieillard qui
fe fera fait raifon fur la neceffité des
changemens que chaque âge apporte;
& l'Officier d'Epée ou de Robe qui
aura quité volontairement apres de
longs fervices , ne feront point chagrins
lors que leur memoire ou celle
d'autruy , leur rappellera les plaifirs de
leur jeuneffe ou de leurs fonctions palfées
, & mefme ils en feront encore
quelque peu chatoüillez . L'Ambitieux
& l'Avare ne pourront jamaisfe confoler
de ne jouir plus des contentemens
qu'ils trouvoient dans la fortune &
dans les richeffes qu'ils auront perdues.
L'Epoux, l'Amant , & l'Amy ne
repafferont point en leur fouvenir les
delices goûtées avec les Objets de leur
affection que la mort leur aura enlevez,
fans renouveler la douleur d'une fi
grande perte ; mais en mefme temps,
cette douleur fera accompagnée de
beaucoup de confolation & de fatisfa-
Яtion d'avoir merité & reçeu de prétieuſes
du Mercure Galant.
169
tieufes marques d'amitié & de tendreffe
de ces Perfonnes fi cheres . Quand
il en fera queſtion, imitons les premiers,
fuyons le mauvais exemple des feconds,
partageons- nous comme les derniers
, & fur tout réfignons- nous à la
Providence , comme la Religion & la
Raifon nous y obligent.
SUR LA TROISIEME
Elle- cy , à mon fens, n'eſt pas
Celle-cy,
pas fort
difficile , & toute la diftinction
qu'il y faut apporter ne roule que fur
la folidité ou fur la foibleffe d'efprit de
la Belle, fur fon plus ou moins d'expérience
,fur fon plus ou moins de panchant
& de premiere difpofition pour
l'Amant.Vne Sote,un Coeur tout neuf,
une Femme déja ébloüye de l'extérieur
d'un Galant, pourront fe laiffer gagner
aux termes paffionnez ; mais une Perfonne
fage , une Femme qui aura veu
le monde , & celle qui ne fera point
préoccupée , ne fe rendront qu'aux
foins & aux affiduitez .Les grands mots,
les empreffemens , les foûpirs , lest
Q.de Luillet 1680.
H
170
Extraordinaire
larmes , tout cela ne compofe fouvent
qu'un vain langage qui ne féduit que
les plus fimples ; mais les actions perfeverantes
& qui ne fe démentét point
ont toûjours le droit , & ordinairement
l'efficace de perfuader les plus défians,
Ce Cavalier protefte & fait des grands
fermens qu'il aime cette Dame ; donc
elle le doit croire ; en bonne Logique
d'amour , ce n'eft pas un bon argument
mais ce Cavalier fert cette
Dame depuis longtemps avec de
grands foins & avec une conftante fidelité
; donc elle a lieu d'eftre perfuadée
qu'il l'aime ; l'argument eft autant
bon qu'il peut eftre ; & pour eftre reçeu
à en nier la conféquence , il faudroit
la petite Feneftre que Mome fouhaitoit
à l'Homme à l'endroit du
coeur .
SUR LA QUATRIEME .
Vo
Oicy une Queſtion qui me femble
purement Romanefque ; mais
il eft bon qu'il y en ait de toutes les fortes
. Trouvez bon auffi que je la traite
fur
du Mercure Galant. 171
fur ce pied, & que je m'en divertiffe un
peu. Arreſte donc, pauvre Amant maltraité,
& confidere qu'apres le don que
tu as fait à ton Inhumaine de ton coeur,
de ta vie , enfin de tout ce que tu es ,
elle a fur toy tout domaine , toute fouveraineté
, toute haute , moyenne &
baffe juftice , & que partant tu ne peux
fans crime de félonie fouhaiter la mort
qu'avec fon aveu ; car voila, ſi je ne me
trompe , lenoeud de l'affaire , & la raifon
importante fur laquelle on peut
fonder cette crainte délicate d'offenfer
l'inexorable Beauté . O que cela eft beau
dans le Pais des Fictions ! mais à dire
le vray que par tout ailleurs il eft peu
de mife. Et voicy le dénouement.Courage,
nouveau Silvandre , cette Ingrate
n'a jamais daigné te recevoir fous fon
empire , ny t'avouer pour fon Efclave.
Autant de fois que tu as prétendu de te
donner à elle , autant de fois elle a protefté
qu'elle te rendoit à toy . Ainfi puis
que chacun peut difpofer du fien , ne
crains point qu'elle intente à ta memoire
procés en reparation d'injure ; au contraire
comme fes foins alloient toûjours
Hi
172 Extraordinaire
à te fuir,il y a quelque apparence qu’-
elle te fçaura gré de l'avoir délivrée de
cette peine , & peut - eftre que le mauvais
quart- d'heure de ta mort méritera
d'elle ce que les fervices de ta vie entiere
n'en auroient jamais pû obtenir;
qu'elle fera en ta , faveur ce que dans
l'Aftrée ton bon Patron réduit à femblable
acceffoire , & fur le point de ſe
précipiter , demandoit avec tant de refpet
à fa bien-aimée Diane.
Cependant s'il advient que la pitié te
touche
Par le reffouvenir de mes jours effacez,
Permets qu'un feul Soupir échape de ta
bouche,
7e feray fatisfait de mes travaux pafſez
;
On fay que de tesyeux humides
Coulent quelques Perles liquides,
C'eft un devoir à mon Tombeau, &c.
Silvandre difoit s'il advient, & moy
j'ay dit peut- eftre , n'olant pas t'en répondre
; car de bonne foy quand ce
Sexe
du Mercure Galant. 173
Sexe fe mefle d'ingratitude & d'obftination,
il va furieufement loin.
Et qu'importe à la Cruelle
Qu'un Foufe pende pour elle ?
DE L'ORIGINE
DE L'HARMONIE.
Voic
'Oicy un fujet auffi laborieux que
charmant, pour qui voudroit l'aprofondir;
mais pour peu que l'on voulût
s'y appliquer , le Livre entier de
l'Extraordinaire y pourroit àpeine fuffire;
je dis pour peu , car quelques- uns de
ceux qui ont traité cette matiere à
fonds, en ont fait de fort gros Volumes ,
Le R.P.Merfenne , ce prodige de Science,
nous a donné fon Traité de l'Harmonie
Univerfelle , qui n'eft guéres
moins gros que la Bible . Zarlin avant
luy , en avoit écrit fort copieufement;
mais d'autres Sçavans ,& principalemet
quelques-uns de nos François, ont efté
beaucoup moins diffus , & fe font
Hij
174
Extraordinaire
contentez , les uns de rapporter le plus
folide de la Theorie , & les autres de
n'en toucher ſeulement que ce qui eſt
abſolument neceffaire pour conduire à
une bonne & feûre pratique.Monfieur
de la Voye- Mignot , & Monfieur Nivers
, excellent entre ceux- cy , ayans
donné au Public en 1666. & 1667 .
leurs Traitez de la Compofition , que
l'on ne peut affez eftimer , pour l'ordre,
la breveté , & la clarté qu'ils ont apportées.
Il faut donc laiffer aux Maiftres,
ce qui regarde la méthode & les préceptes
, cela n'appartient qu'à eux ; &
noftre Mercure , quand il eft queſtion
de Science , doit, ce me femble, fe contenter
de faire le mefme office que faifoient
anciennement fes Anceftres pofez
en Thermes dans les Carrefours,.
d'où ils montroient du bout du doigt
les chemins aux Paffans ; je veux dire
qu'il doit renvoyer aux Illuftres qui en
ont écrit , ceux qui defirent avoir une
connoiffance reglée de ces Sciences ..
Ce qui peut luy convenir de plus en ces
occafions,pour ne pas laiffer le Lecteur
fans quelque fatisfaction de fa curiofité ,
eft
du Mercure Galant , 17 * ་
eft de nous permettre de recueillir &
de debiter quelques , traits du mérite
du Sujet propofé , d'en rechercher l'origine
; & fi les Autheurs n'en ont rien
dit , d'expofer en toute foûmiffion nos
penſées & nos conjectures.
La Mufique , fous qui l'Harmonie
eft compriſe , eft une Science qui confidere
avec le fens & avec la raiſon, les
diférences de fons qui frappent l'oreille
agreablement ; elle fe divife en Melodie
& en Harmonie.
La Mélodie eft la douceur d'un
Chant d'une feule Partie. J'ay pris la
liberté de dire par avance, & fans avoir
préveu la demande d'aujourd'huy ,mon
fentiment for l'Origine du Chant , au
Difcours de celle de la Dance . Ie n'y ay
point parlé de l'obfervation faite par
Pitagore des fons des Marteaux des Forgerons
, dans la croyance que j'ay
qu'elle regarde plus les . Inftrumens
que la Voix , puis que l'on chantoit
avant Pitagore.
L'Harmonie eft une convenance
de fons diférens de plufieurs Parties.
Hij
176
Extraordinaire
Le mefme Pitagore , qui a fait une
étude particuliere de la recherche des
Confonances , & de leurs proportions,
qui font, à proprement parler, la matiere
de l'Harmonie , en a efté tellement
charmé, qu'il a bien ofé dire , non metaphoriquement
comme quelques - uns
ont penfé,mais à la lettre, qu'il y avoit
une vraye Harmonie fonore entre les
Spheres, & que de la Terre au plus haut.
Ciel il y avoit un Diapazon .
la
con-
Platon faifoit tant d'état des proportions
muficales & harmoniques , qu'il
eftimoit que nos ames en font entiere.
ment composées ,fi toutefois on peut dire
que nos ames le foient. Luy, & fon ..
Dilciple Ariftote , veulent que
noiffance de la Mufique foit tres- propre
à rendre l'Homme vertueux . Le
mefme Ariftote, Plutarque , & Vitruve,
ont divifé l'Harmonie en mondaine ,
confiftant en l'ordre des Parties generales
du Monde , qui font les Cieux &
les Elémens ; en humaine,qui n'eft autre
chofe que la compofition & fimmétrie
de l'Homme ; & en organique, qui
Le fait par la Voix & par les Inftrumens
de
3
a
du Mercure Galant. 177
de Mufique . D'autres luy ont donné
d'autres divifions.
Tous les Doctes conviennent qu'elle
eft quelque chofe de divin ; car avec
les proportions geométrique & arithmétique
dont elle fe fert , elle a encore
fa propre & naturelle proportion , l'harmonique,
qui n'eft point fondée en raifons
comme les deux autres , mais qui
eft fa raifon à elle- mefme.
Ses effets qui refultent dé ces difé- ·
rentes proportions , & qui font cauftz.
par les diférens Modes, font admirables
& divins. Saül;fuivant la prédiction de
Samuel , prophetifa en la compagnie
des Prophetes , qui rendoient leurs propheties
en jouant de divers Inftrumens.
Elizée ayant à prophetifer à la
requeſte de trois Roys , fit venir un
Joueur d'Inftrumés , & auffi- tôt l'Eſprit .
de Dieu le faifit, & il prophetifa. Le méme
Saül poffedé du malin Efprit, en eltoit
foulagé , lors que David joüoit de
fa Harpe. L'ufage du Chant & des Inftrumens
, eft grandement recommandé
, & pour ainsi dire , confacré dans ›
Ecriture, Selon Homere, Clitemnestre-
Hv
178 Extraordinaire
conferva fa pudicité auffi longtemps:
qu'un certain Muficien Dorien demeura
avec elle. Aléxandre eftant un jour
en Feftin , fut fi émû d'un certain Air
que touchoit un habile Joueur de Flutes
, qu'il demanda fon Epée , & déja
couroit aux armes , quand cet excellent
Muficien, qui l'avoit fait avec deffein,.
ayant auffi exprés changé de Mode, fit
revenir ce Prince à fa premiere tranquilité
, en forte qu'il ne fongea plus.
qu'à faire bonne chere . Ce n'eft pas.
d'aujourd'huy que l'on fe fert de quelques
Inftrumens muficaux à la Guerre..
Parles Loix de Licurgue , les Lacédemoniens
devoient fe préparer au combat
par le fon de ces Inftrumens . Il y
avoit auffi chez les Grecs & chez les.
Romains des Chants particuliers pour
les mefmes occafions. Chacun fçait la:
vertu du Chant & des Inftrumens de
Mufique, pour foulager & guérir le mal
frenétique que caufe la piqure de la
Tarentole , & l'expérience journaliere
nous montre leur pouvoir à appaifer les
Enfans au Berceau ; ece qui a fait dire
Scaliger le Pere, que l'Homme chan
toit avant que de parler ..
du Mercure Galant. 179
Quant aux Inventeurs de la Mufique,
c'est à dire du Chant à une Partie, & de
quelques confonantes fur les Inftrumens
, mais non pas de l'harmonie de
Voix de diférentes Parties , qui a efté'
tres-longtemps inconnue , ce font, fuivant
les Autheurs Payens , Orphée,
Amphyon, Hyppolite, Marfias , Thimotée,
Terpandre,& d'autres. Mais les Autheurs
Juifs & Chretiens , tiennent Jubal
pour le premier Inventeur des Arts,
& nommément de la Mufique , eftant
appellé au 4. de la Geneſe , le Pere de
ceux qui chantoient de la Harpe & des
Orgues. Ils veulent qu'elle ait efté
confervée & prefervée du Deluge comme
les autres Sciences, fur deux Tables ,
T'une de brique , & l'autre de marbre ,
dont la derniere fe voyoit encore das la
Syrie du temps de Jofephe . C'eft ce qui
eft rapporté par le R. Pere Parran jefuite
, qui a fait un beau Traité de la
Mufique . Ce Pere veut qu'Adam ne
Fait pas ignorée , puis que Dieu luy
avoit donné une connoiffance infufe
dé toutes les Sciences & de tous les Arts ,
mais qu'il ne l'ait pas exercée à cauſe
de
180 Extraordinaire
de l'état de penitence où il eftoit .
›
Les premiers Autheurs qui en ont .
écrit ont efté Démocrite , Héraclite
de Pont , Thimotée de Milet , Architas
de Tarente, Platon , Ariftote, Theophrafte,
Ariftoxene , Ptolomée , & Plu--
tarque , fi toutefois cet Opufcule le.
dernier en ordre parmy les fiens , eft de
luy.
Ceux qui en ont pertinemment traité
apres ces Anciens , font entr'autres,,
Ibinus, les SS. Severin , Bazile , Hi-
Laire, Auguſtin, Ambroiſe , Gelaze , &.
d'autres. S. Gregoire , avec S.Laon , a
inventé le plein- Chant.L'illuftre Boë .
ce a auffi écrit de la Mufique. Guido.
Aretin , Religieux de Saint Benoiſt ,
du temps du Pape Benoist VIII. qui ,
vivoit en 1018 compofa la Gamme
de fept lettres , G , A, B, C , D, E, F,
& de fix Voix , ut re mi fa fol la , qu'il
prit du premier Verfet de l'Hymne de
S. Jean Baptifte , & par cette tresbelle
Invention apporta beaucoup plus,
de facilité à apprendre la Mufique que,
l'on n'en avoit auparavant.Cette Gamme
a depuis reçeu de temps à autre
quel
du Mercure Galant. 18t
quelques changemens , & enfin l'on a
trouvé de nos jours le Si pour la feptiéme
Voix , avec quoy l'on épargne.
l'embarras & la longueur des muances.
Les plus modernes Ecrivains fur la
Mafique , font entr'autres , Gefualde,
Salinas,Kepler, Gafore, Zarlin, Salomo
de Caux , Jacques le Febvre , Orlande ,
Claudin , du Courroy Coufu , & ceux
que j'ay cy - deffus nommez les R. P..
Mertenne & Parran,Meffieurs le Voye.
Mignot , & Nivers . Le fçavant P.Rivie--
re, Religieux Celeftin , en a auffi fait un
Difcours dont il feroit à fouhaiter qu'il
voulut obliger le Public. Mais aucun.
Autheur que je fçache , n'a rien dit du
temps que la Compofition à plufieurs .
Voix a efté inventée , qui eft neant- .
moins la veritable & parfaite Harmonie
que nous pouvons nous vanter d'avoir
aujourd'huy Pas un , avat Salomon :
de Caux, n'a rien dit non plus de ce qui .
peut avoir donné lieu à cette Compoſition
, par laquelle on chante en varieté .
de voix ; il eft le feul qui en a touché .
quelque chofe auffi par conjecture feulement
dans l'Epiftre dédicatoire de la
Secon
182 Extraordinaire
Seconde Partie de fon Inftitution Harmonique.
J'avoue que je n ay pû lire cet:
endroit fans quelque joye , y trouvant
la confirmation d'une partie de ce que
j'en avois pensé à force de mediter à
ma maniere .
Je me perfuade donc que le Chant
d'une feule Partie ayant longtemps efté
le feul, il fera arrivé dans les Siecles reculez,
que deux ou trois , ou plus grand.
nombre de Perfonnes, chantans enfemble
à uniffon , l'un aura monté une
quinte ou une octave plus haut, ou deſcendu
les mefmes intervales, & qu'ainfi
ayant été furpris & charmez de la douceur
de ces confonances , ils auront compté
& pris peine à retenir ces intervales
, & s'en feront depuis fervis avec
plaifir. Au contraire , venans à former
ou la quinte- fauffe , ou le triton , ou quelqu'autre
diffonance, ils auront pareillement
eu foin de rémarquer les interva→
les qui y auront donné lieu ,afin d'éviter
ce qui bleffoit fi fort leur oreille. D'un'
autre cofté,quelque fon caufé par le vet
entré avec violence dans un Rofeau, &
Le fon d'une corde d'Arc bien tendu en
le
du Mercure Galant. 183
le décochant , peuvent avoir fait naître
l'Invention de la Flute de la Lyre. La
premiere Flute attribuée à Pan, n'a eſté
autre chofe que le Sifflet de Chaudronnier
; mais celle-là , ny les autres:
plus parfaites qui luy ont fuccedé , n'ont
pû & ne peuvent feules fournir plus
d'une Partie. La Lyre attribuée à Mercure,
a eu d'abord un avantage confidé
rable ; car quoy qu'elle ne fuft au commencement
que de quatre cordes , elles .
faifoient trois confonances , la quarte,
la quinte , & l'octave . Terpandre , felon
quelques- uns , y adjoûta trois autres
cordes & Sanius Lichaon ( d'autres /
difent Timotée ) une huitiéme. Ces
quatre dernieres pourroient bien avoir
efté les tierces & les fixtes majeures &
mineures , tellement que ces huit cordes
auroient fait les fept confonances
principales. Cet Inftrument , par la facilité
qu'il donnoit de toucher plufieurs
cordes à la fois , fe trouva tres- propre
à former quelques accords dont l'on
voit chez les Anciens qu'Amphyon ,;
Orphée, & les autres qu'il ne faut pas
tenir pour Perfonnages entierement
fabu
r84
Extraordinaire
fabuleux , accompagnoient & foûte--
noient agreablement leur Voix.
Mais avec tout cela , l'ufage des confonances
vocales aura efté tres- rare ; &
l'on ne voit rien chez les Grecs , ny
chez les Latins, qui marque qu'ils chataffent
en varie é de voix , les noms des
Parties comme deffus ;Hautecontre, &c..
y font inconnus ; & Vitruve parlantdes
Confonantes , appellées des Grecs .
Simphonies , n'en rapporte que fix ; &
de faire une Compofition comme cel--
le d'aujourd'huy avec un fi petit nombre,
cela n'eftoit pas poffible. Ils fai--
foient à la verité de fort bonne Mufi--
que, mais c'eftoit feulement à une feu--
le voix, ou à uniffon , avec l'accompagnement
de ce peu de confonances fur
la Lyre , ou fur quelqu'autre Inftru--
ment. Cela doit paroiftre affez furprenant,
puis que de leur temps ils avoient.
déja i bien approfondy la Mafique,,
qu'outre la Diatonique qui n'eft compofée
que de fons principaux , tons &
demy-tons , ils avoient encore la Cromatique
, qui procede par femy- tons
majeurs & mineurs , & fe fert de beaucoup.'
du Mercure Galant.
185
coup de cordes empruntées , & de plus
l'Enharmonique , qui ne procede que
par fauffes intervales, & qui avoit mefmes
, à ce que quelques - uns tiennent,
des quarts de ton . Je diray en paffant ,
que le meflange judicieux de ces trois
efpeces de Mufique en peut produire
une fouverainemet capable de charmer
& d'enlever. Ils avoient de plus trouvé
la diverfité des Modes , & le fecret de les
employer avec un merveilleux fuccez,
à exciter ou à calmer les paffions , conformement
à la nature du Sujet , dont
l'exemple cy- deffus d'Alexandre en
vaut feul plufieurs autres ; & cependant.
la Compofition à diverfes Parties étoit
pour eux un tréfor caché , & des Indes.
non encore decouvertes.
Il y adonc apparence que les chofes
à l'égard de la Mufique eftant demeu
rées longtemps en cet eftat , & que cette
Science ayant comme toutes les autres ,
fuivy la deftinée de chaque Siecle ,tantoft
fleuriffant dans les uns , & tantoft
tombant en décadence dans les autres,.
enfin dans les Siecles moins barbares.
& non extrémement éloignez du nôtre
186 Extraordinaire
tre , ceux qui s'y feront adonnez apres
en voir recueilly les preceptes , auront
par les mefmes rencontres & remarques
de confonances & de diffonances en
chantant à uniffon , & encores par la
pratique de celles qu'ils tiroient des
Inftrumens muficaux , donné quelque
commencement à la Compofition,
qui d'abord aura efté fort fimple , ne
connoiffant que les confonances parfaites,
à fçavoir la quarte , qui n'eftoit
pas encore tenue pour mixte, la quinte
& l'octave ; puis elle aura admis les
confonances imparfaites , qui font la
tierce & la fixte majeures & mineures
; mais dans la 'fuite , & venant à
eftre perfectionée par les plus habiles
(qui auront auffi d'ailleurs remarqué la
diférence des voix , graves, moyennes,
& aiguës , & la quantité de diapazons
qui leur peut eftre affignée ) elle fera
devenuë fçavante , & par confequent
hardie,& aura employé jufques aux diffonances
, qui font la feconde & lafeptiéme,
qui fe divisent auffi en majeures
& mineures , la quinte fauffe , le triton,
& mefmes quelques- unes des fauffes
rela
du Mercure Galant . 187
relations, tirant un merveilleux avantage
de tout ce qui femble luy eftre le
plus oppofé, faifant fervir , corrigeant,
& fauvant le mauvais par le bon , avec
des adreffes furprenantes de fupofition,
de fincope , &c. & pour en donner de
refte, elle fe fera mefme prefcrit d'éviter
autant qu'il fe peut l'uniffon & le trop
frequent ufage de la confonance la plus
parfaite, qui eft l'octave.
Voila comme je me figure l'origine,
le progrés , & la perfection de l'Harmonie,
qui toute charmante qu'elle eſt ,
n'aura pas laiffé d'eftre traversée dans
ce progrés & de trouver de l'oppofition
de la part des Gens feveres, fcrupuleux,.
on capricieux , comme la beauté du
fimple Chant , l'invention des principales
Confonantes , & le charme des
Feintes & Diezes, de la Cromatique &
de l'Enharmonique , en avoient trouvé
chez les Anciens , à mefure que quelques
Efprits inventifs & Génies rares:
venoient à produire & à vouloir mettre
en ufage leurs heureufes découvertes.
En effet, nous lifons que l'un d'eux
fut blâmé de rendre, difoit- on , la Mufique
188 Extraordinaire
que trop mole , & de la corrompre. Pla
ton, ce me femble , pour mefme raiſon ,
n'en permet que d'un Mode. Pherecrates
, Poëte Comique , dans Plutarque ,
introduit la Mufique en habit de Femme,
ayant tout le corps déchiré de coups
de verges , & la Juftice qui luy en demande
la caufe ; à quoy la Mafique répond
, en fe plaignant de Melanippides,
de Cinezias , de Phrinis , & de ce même
Timotée de Milet qui en a écrit.Le même
Plutarque dit auffi que d'autres Comiques
blâmoient ceux qui découpoiết
la Mufique en petits morceaux ;& dans
Ariftophane elle fe plaint encore à mê.
me fujet d'un certain Philoxenus ; par
où l'on peut voir que les petits intervales
, ou feintes , & diezes, ne plaifoient
pas aux Anciens , foit parce que la plû- :
part ne fçavoient pas bien les employer
comme l'on fait aujourd'huy , foit par
caprice & par averfion de toute nouveauté,
quoy que bonne . Sans remonter
fi haut ,nous lifons que du temps du Pape
Jean XXII. qui vivoit en 1 316 .
l'on avoit allez de peine à obtenir que
dans les Chants d'Eglife il fut permis
de
du Mercuré Galant. 189
>
de fe fervir de l'octave, de la quarte, &
de la quinte , encor fort fobrement;
& fur la fin du dernier Siecle , certains
Religieux ayans efté établis à
Paris par l'un de nos Roys, leur Chant
fe trouva fi melodieux , quoy que d'une
feule Partie , que foit pour faire ceffer
la trop grande affluence du Peuple qui
y accouroit de toutes parts , foit de crainte
que la devotion n'en fut alterée il
fut reformé & difformé , en le changeant
en un autre qui ne luy reffemble
en rien. Les bonnes & politiques raifons
miles à part ,pour lesquelles il fant
toûjours avoir du refpect , l'on peut dire
que la deftinée des belles chofes eft
fouvent de recevoir de la contradiction ,
peut- eftre à cauſe de cela feulement qu'
elles font excellentes . Il y a eu de tout
temps des Génies ou fans gouft , ou
avec un gouft dépravé , pour ce qui a
l'approbation la plus genérale . L'on en
voit qui ont une averſion pour la Mufique
; mais auffi l'on remarque pour
l'ordinaire en ces Gens- là des efprits
tres - mal faits & des coeurs tres - mal
placez . Les Anciens défignoient fort
pro
19༠
Extraordinaire
proprement , ce me femble , ces Ennemis
de la Mufique , ces Sybarites , par
un Tygre qui fuit une Lyre , comme
l'on peut voir, je ne me trompe , dans
les Gerogliphes de Pierius .
Avant que de finir ce raifonnement
de conjectures , comme je n'ay rien lû,
& que je ne fçay fi aucun Autheur a
écrit de l'origine de la Mefure qui fe
bat, & avec laquelle toute Mufique fe
conduit , je diray en deux mots que je
ine perfuade que c'eft un pur effet de la
neceffité.Qu'au commencement pour le
Chant tout fimple d'une voix feule, ou
de plufieurs à uniffon , cette Melure
pourra bien avoir efté fans beaucoup
de régularité, frapant & levant à diftances
inégales , feulement pour marquer
les fillabes longues & breves , avec
quelques lignes particuliers pour faire
tomber & rencontrer jufte les confonances
& accords de leur Lyre aux endroits
où la voix en devoit eftre accompagnée
; mais lors que l'on aura
commencé de faire du Contrepoint
fimple de Note contre Note , l'on aura eu
befoin d'une Mefure jufte compofée de
temps
du Mercure Galant.
191
s'actemps
& de valeurs reglées ; & jamais
cette neceffité n'aura efté fi grande que
lors que l'on aura troueé l'ufage des
Diminutions du Fleurtis, des Fugues , &
fur tout du Silence, pour pofer pendant
peu de temps,fe taire tout- à fait, & rentrer
à propos , & en un mot pour
corder parfaitement avec les autres
Parties. La Meſure eft apres le Mode ,
ce qui doit le plus neceffairement convenir
à la nature du Sujet, & qui donne
le plus de grace à la Mufique . Quelque
Subdivifion que l'on en faffe , elle
a fon fonds dans les nombres binaire &
ternaire;mefme Mefure fe peut & doit
plus ou moins preffer pour donner
plus d'agrément ; & le Chant en reçoit
encore beaucoup , quand juſques à
la prononciation des paroles , elle fe fait
en quelques endroits plus doucement,
& end'autres plus fort . Les Italiens ,
qui ne laiffent rien échaper, en ont les
premiers fait la remarque.
Or quiconque voudra prendre connoiffance
à fonds de cet Art liberal , ou
plutoft de cette Science divine , qu'il
prenne en premier lieu un bon Maître
pour
192
Extraordinaire
pour guide , & puis qu'il s'adonne à la
lecture des Traitez de Mufique, & qu'-
il s'applique à la connoiffance & à la
pratique du Clavier. Ce luy fera un
charme & un digne fujet d'admiration,
de voir apres les Gammes , & les premiers
Elémens, foit par les muances ou
par le Si , combien fept degrez principaux
de la voix produifent d'agreables
diverfitez , combien de fons , de femytons
majeurs & mineurs , de tons majeurs
& mineurs , réfultent des intervales
d'un fon à l'autre ; la divifion des intervales
en juftes & en fauffes ; la divifion
des juftes en confonances & diffonances
; la divifion des confonãces en parfaites
& imparfaites ; le nombre des
intervales juftes ; celuy des fauffes ;
quelles font les intervales qui s'appellét
diminuées , & celles que l'on nomme
fuperfluës; en combié de manieres tontes
les intervales peuvent eftre ; ce que
c'eft que Sujet ; le pur & fimple , &
l'autre d'imitation qui eft la Fugue ; ce
que c'est que ces Modes fi puiffans &
fi efficaces , pour remuer ou appaiſer
nos palliós, & bien exprimer les Sujets
le
du Mercure Galant.
193
le nombre de ces Modes , quoy que
controverfé ; leurs divifions en harmo
niques & en arithmetiques ; en naturels
& en tranfpofez ; que le fecret de
leur charme & de leur pouvoir , eft la
différente rencontre & fcituation des
femy - tons , par une diverfité &
changement de diapazons ; leurs cordes
& cadences naturelles ; la grande
habileté , & les moyens qu'il y a de
paffer imperceptiblement de l'un à l'autre
, & d'y rentrer demefme ; les bons
& les mauvais progrés ; les bonnes &
les mauvaiſes relations ; l'ufage qui fe
peut faire des dernieres ; les cadences
parfaites , imparfaites , & rompuës ; ce
que c'eft que Contrepoint fimple &
toutes fes regles ; de mefme du Contrepoint
figuré;l'excellence de la Compofition
par Fugues , double Fugues
contre- Fugues ; les agreables artifices
de la Compoſition , comme les Recits,
les Echos , lavarieté des mouvemens
l'ordre des cadences , la beauté du
Chant , & jufques au choix & à la
difpofition des lieux pour l'execution ;
& par deffus tout cela , l'excellence du
**Q. de Iuillet 1680. I
›
>
1.
194
Extraordinaire
Génie , qui dans la Mufique , comme
en beaucoup d'autres Sciences , s'affu
jettit bien pour l'ordinaire aux regles ,
mais s'en difpenfe quelquefois , & fe
met au deffus par la grandeur de fon
élevation .
Si noftre Curieux veut en fuite voir
& examiner dans ces Livres le détail
des proportions des intervales jufques
aux commas & apotomes dernieres minuties
, plus propres à la fpeculation
qu'à la pratique , le tout par lés Monochordes
de Pitagore , de Ptolomée , &
d'autres Autheurs , felon les inftitutions
qu'ils ont données . S'il veut de plus
obferver ce qui eft de plus propre &
particulier aux Inftrumens de Mufique
ftables & muables , ou qui font en partie
l'un & l'autre , & enfin s'exercer fur
les Questions & Problemes qu'il y
trouvera au ſujet de la Voix & des Inftrumens
; il fera ravy hors de luy- mefme
, de voir , pour ainfi dire , une fi
petite Source devenir un Ocean d'une
fi vafte étendue apres quoy faifant l'application
de ces belles connoiffances &
de la theorie, àl'execution & à la pratique
du Mercure Galant.
195
tique dans les occafions de Mufique &
de Concerts , il fera paffionné toute fa
vie pour l'Harmonie , & fouhaitera
pour en goufter encore les delices apres
la mort , que le P. Parran ait dit vray ,
qui foûtient que les Bienheureux chanteront
la Mulique dans le Ciel . Ce
bon Pere refout par des raifons theologiques
l'Objection phyfique que 2
l'on fait là - deffus , qui eft que le
Son ne fe peut faire fans air : II
pouvoit , ce me femble , adjoûter ,
que puis qu'alors nous pourrons vivre
fans cet Element , il ne nous fera
pas plus difficile de chanter fans
fon fecours. Quoy qu'il en foit , c'eſt
la conclufion du Traité de ce bon
Pere , & je croy auffi ne pouvoir
finir ce Difcours par un plus bel endroit.
26432
I ij
196
Extraordinaire
aaaadadán á
REPONSE EN DIALOGVE
à la Question,Quel eft le plus grand
chagrin qu'une Maîtreffe puiffe donne
à fon Amant.
TYRCIS.
Llons , mon aimable Bergere ,
Aprendre le frais fous cet Orracau.
Mais qu'apperçois - je au bord de ce petit
Ruiffeau?
Quoy , c'eft Timante en pleurs , & qui
Se defefpere ?
AMINTE.
Ce n'est rien pour moy de nouveau.
Vous connoiffez Philis , c'eft cette Beauté
fiere
Dont les rigueurs levont mettre dans le
tombeau.
Dieux , que fon mal me touche !
Mon coeur prendpart àſes malheurs.
Tachons d'adoucir fes langueurs ,
Aminte , approchons – nous.
AMINTE.
du Mercure Galant .
197
Accablé
AMINTE.
par
leurs ,
Je le voy qui fe couche ;
l'excés de fes vives dou-
Il ne nous dira rien , mais je fçay fon
biftoire.
Repofons-nous icy , je vais en peu de
mots
Vous montrer que Philis luy fait foufrir
des maux
Qu'on aura de la peine à croire.
TYRCIS.
L'Ingrate!
AMINTE.
que ce Bergerfidelle
Sçachez donc
Depuis plus de fix mois , fonpire nuit
& jour
Pour cette Belle >
Sans que pour les respects , ſes ſoins , &
fon amour ,
Il ait pu rien gagner fur cette ame rebelle.
Il la fuit en tous lieux , elle le fuit par
tout ,
Et quand il vient à bout
De luy parler de fon martyre,
Elle n'en fait que rire.
I iij
198 Extraordinaire
Il pouffe des foupirs , fe jette à fes ge.
noux >
Trépand des torrens de larmes ,
Et luy tient des difcours fi touchans &ª
fi doux >
Que toute autre rendroit les armes.
Cependant , cher Tyrcis , cet infenfible
coeur
L'écoute froidement , & puis d'un ton
railleur
Luy dit cent fois déja , me trouvant
dans ces Plaines >
Tu m'as fait triftement le recit de tes
·peines >
Je les fçay, je t'en plains , Timante
mais enfin
Cherche quelqu'autre Medecin.
TYRCIS.
Ah Dieux ! que Philis eft cruelle ,
Et que Timante eft malheureux !
Tous les chagrins qu'on foufre en l'Empire
amoureux J
Ne font, aupres du fien , que pure bagatelle.
LE GIVRE , Avocat à Provins.
熱
Si
du Mercure Galant. 199,
Si un Amant maltraité de fa Maîtreffe ,
peut fans l'offencer fouhaiter fa
mort.
...
Vand on donne fon coeur , on donne
auffi fa vie ; Qan
Et l'Amant qui voudroit qu'elle luỷ fuſt
ravie ,
Offenfe la Beauté , maistreffe de fon
fort.
Je me trompe , elle a lieu d'en eftrefatisfaite.
Il voit que fes rigueurs luy vont caufer
la mort ;
Quel mal fait- il , s'il la fouhaite ?
A Rome , le 4. Septembre 1680 .
E
I may receu que depuis trois jours
l'Extraordinaire du Quartier d'Avril.
C'est ce qui m'oblige à vous écrire
Affaz à la naite ce que je penfe fur les
I
iiij
200 Extraordinaire
quatre premieres Queftions , afin que
ma Lettre vous eftant rendue dans
vous puiffiez l'examile
temps >
ner.
Je crois , Monfieur , que la Jaloufie
eft le plus grand de tous les chagrins
, & le plus fenfible qu'une Maîtreffe
puiffe donner à fon Amant . En
effet , lors qu'il a gagné le coeur par
mille complaifances , & par une tendreffe
extraordinaire , il connoift fans
doute le prix de fa conquefte , & faifant
reflexion à ce qu'elle luy coufte ,
il est tourmenté d'une continuelle crainte
de la perdre. Si le tumulte impetueux
, que plufieurs paffions contraires
excitent en nos coeurs , y cauſe de
cruels ravages , celuy d'un Amant abandonné
de ce qu'il aime , eft dans un
état bien digne de compaffion. L'amour
qu'il conferve encor , luy fait fentir les
plus cuifans de fes traits. La haine &
l'envie l'occupent fans ceffe contre fon
Rival. La rage de perdre un fi grand
bien , luy fait prendre les refolutions
les plus terribles, & fi l'efperance d'une
plus favorable deſtinée ne venoit flater
du Mercure Galant. 201
ter de temps en temps fon immagination,
il fuccomberoit enfin au defefpoir.
Que fi cet Amant a reçeu quelques
faveurs de la Belle , fa jaloufie en devient
encor plus forte. Il envifige fon
bonheur paffé , non pas avec la fatisfaction
que donne ordinairement l'agreable
idée d'un plaifir dont on a jouy
mais comme un bien , dont il n'eft plus
le maiftre , & que fon Rival eft preft à
luy ravir. Il fe figure dans la poffeffion
de l'Objet aimé, un bonheur dont il n'avoit
encor jamais bien connu le prix ,
parce qu'il n'avoit jamais éprouvé de
traverses en aimant. Il s'eftime le plus
malheureux de tous les Hommes, parce
qu'il s'eft veu le plus heureux de tous
les Amans, & il femble qu'il n'ait goufté
les douceurs de l'amour, que pour en
reffentir la perte avec une douleur plus
fenfible.
Une Belle cherche toûjours à gagner
quelque empire fur l'efprit de fon
Amant. Sa fierté luy fait traiter de crime
les moindres libertez qu'il prend.
Il faut de la complaifance , il faut des
foins affidus , il faut de tendres refe
I y
262
Extraordinaire
pects ; & enfin il faut de la perfeverance
pour toucher fon coeur. Il eft inu .
&
tile de fe declarer , tout celaparu ..
jamais une Femme d'efprit ne laiffe
trop longtemps languir un Homme
qui a du merite ; mais quand un Amant
fe fait entendre d'abord , il prefume
trop de luy-mefme . C'eft plutoft offrir
fon coeur, que de demander une
place dans celuy de la Belle ; & comme
cette maniere d'agir ne peut eſtre
fondée que fur la bonne opinion qu'il
a de fon efprit & de la perfonne , il
eft d'autant plus indigne d'eftre écouté ,
que ce n'eft point la marque d'un
grand merite , de faire connoiſtre
qu'on croit en avoir beaucoup . Cela
fupofé ; je dis que plus un coeur a
coufté de foins à un Amant , plus il
luy ett fâcheux de le perdre ; & qu'une
Femme d'efprit ne fe laiffant
gner que par là , elle ne luy peut caufer
un plus grand chagrin , qu'en luy
donnant lieu d'eftre jaloux d'un Rival
plus favorablement écouté.
ga-
Vous voyez , Mr que ces trois Que
tions femblent devoir naturellement fe.
fuivre,
du Mercure Galant.
203
fuivre , & que les deux dernieres fervent,
à prouver la premiere. Paffons ,
s'il vous plaift , à la quatrième.
>
Un Amant maltraité de la Belle, qu'il
aime , ne peut fans l'offencer fouhaiter
la mort non pas tant parce que luy
ayant facrifié fon coeur , & s'eftant dévoué
en Efclave à fon fervice , il n'eft
plus en fon pouvoir de rien entreprendre
contre fa vie , puis qu'elle n'eft
plus à luy , que parce que recourir à
la mort eftant la marque d'un efprit lâche
, & d'une ame baffe , ce feroit tacitement
accufer fa Maiftreffe de peu
de difcernement , d'avoir donné fon
coeur à la Perfonne du monde qui le
mèritoit le moins .
LA SOLITARIA del Monte Pinceno.
Cette fpirituelle Romaine , à qui je dois
les particularitez des deux Cavalcades
de Mr le Prince de Radzevill , dont je
vous ay fait la Relation dans ma Lettre
de l'autre Mois,a auffi expliqué dansfon
vray fens l'Hiftoire Enigmatique du
dernier Extraordinaire, en l'expliquant'
fur la Ceremonie que le Doge de Venife
faist
204
Extraordinaire
fait tous les ans en époufant la Mer an
nom de la République . Ie ne vous dis
point que la Fable donne Pelée pour
Mary à Thetis, qui eft prifepour la Mer,
vous le fçavez. Ainfi je paffe à ce qui
vous peut eftre moins connu. Le Pape
Alexandre III.perfecutépar l'Empereur
Frederic Barberouffe, fe retira à Venife
en habit de fimple Preftre. Là, un François
appelléCommode , l'ayant reconnu un
jour lors qu'il eftoit en prieres dans une
Eglife nommée de la Charité , il en alla
avertir Sebaftien Ziani, qui en ce tempslà
eftoit Doge de la Republique. On rendit
de fort grands honneurs à ce Souve
rain Pontife, & apres avoir inutilement
envoyé des Ambaſſadeurs à Frederic
Pour l'obliger à donner la Paix àl'Italie
& au Pape, ce Doge monta comme Chef
fur les Galeres de la République le 7. de
May 1177. & alla chercher l'Armée Imperiale
commandée par Oton troifiéme
Fils de l'Empereur. Les Venitiens remporterent
la Victoire, & le Pape pour reconnoître
les fervices que la République
Buy avoit rendus, donna un anneau d'or à
Sebaſtien Ziani, & luy dit; Hunc Annu-
>
lum
du Mercure Galant. 205
lum accipe , & me autore ipfum Mare
obnoxium tibi reddito quod tu ,.tuique
Succeffores quotannis ftatuto die fervabitis,
ut omnis Pofteritas intelligat Ma
ris poffeffionem victoriæ jure veftram
fuiffe,atque uti uxorem Viro, illud Reïpublica
Venetæ fubjectum. Chaque année,
le jour de l'Afcenfion, le Doge jette
une Bague d'or dans la Mer , en diſant
ces mots, Defponfamuste Mare, in fignum
veteris & perpetui dominij . Tout
le mondefçait le bonheur de Polycrate,
Tyran de Samos,qui ayant jetté dans la
Merun Anneau d'un prix inestimable,.
le retrouva dans le ventre d'un Poiſon
qui luy fut fervy par fon Cuifinier. La
Mer qui environe Venife de toutes parts,.
enfait auffi des Ruës . C'est ce qui fait dire
que cette Epoufe étendfon Lit nuit &
jour jufqu'à la Porte de fes Marys , qui
font tous les Citoyens de cette opulente:
Ville.
Mr Bouchet, ancien Curé de Nogent
le Roy, qui a trouvé lefens de la mefme
Hiftoirefait ainfi parler la Mer..
Chaque
206 Extraordinaire
CH
Haque An le Grand Doge m'é
pouse ,
Sans que fa Femme enfoit jalouſe ,
Ou conçoive pour moy quelque efprit de
mépris ;
Et pour marquer fa bienveillance
Et fa jufte reconnoiſſance ,
Il jette dans mon fein une Bague de prix.
(643)
Dans ce fameux préfent où fa grandeur
éclate ,
Il n'éprouve jamais le fort de Policrate,
La Bague eft fans retour, le prefent est
pery ;
Maisparmy cent Rivaux qui reſpectent
mes charmes ,
Et qui pour m'acquerir fe mettent fous
Les armes ;
Le plus confiderable eft toûjours mons
Mary.
Rt07
Chez le Sarmate & chez le More
Chez l'infidelle Muſulman ,
On fçait qu'en certain jour de l'an ,
Dans le fuperbe Bucentaure
Mon Hymen eft renouvellé,
Dont le Divan refte troublé.
›
Dec
du Mercure Galant. 2077
De ce Mariage éclatant
Quifait tant de bruit dans le monde ,
Comme d'une fource infeconde ,
Il n'est jamaisforty d' Enfant .
Ainfi fterile eft noftre Couche ;
Nobles Venitiens , cette Hiftoire vous
touche.
C'est vous , illuftres Senateurs ,
C'est vous , puiffante Republique ,
Qui dugrand Golphe Adriatique
Eftes les fages Directeurs ;
C'est vous qui me tenez pour Femme ,
Juge fi je fuis Polygame .
༩Ê % 9༡
Neptune n'est plus mon Epoux ,
Au centre de mes eaux vainement ill
Soupire ;
,
C'est vous , Venitiens , c'est vous
Quime tenez fous vostre Empire
C'est vous qui me donnez des Loix ,
C'est vous que cheriffent les Roys,
C
le traîne mon Lit , ou Lido ,
Iufqu'à ces beaux Palais qui font voftre
demeure ; t
Mais
208
Extraordinaire
Maisfi j'entrais dedans feulement pour
une heure ,
Vous feriez à jamais dodo ,
Vne eternelle nuit couvriroit vos panpieres,
Et le Soleil pour vous n'auroit plus de
lumieres.
Certes je fçay fi bien mes fougues ménager,
Et brider de mes flots l'inconftance
rebelle ,
Que loin d'eftre envers vous farouche,
ou criminelle ,
le vous fers de rampart, ſans vous mettre
en danger.
L'Explication qui fuit , eft de Mr
d'Ambreville , de Lifieux .
Sc
Ans m'eftre beaucoup tourmenté,,
Cela foit dit fans vanité ,
Dont , honny fois , fi je me pique
Fay fçeu percer l'obfcurité
De la belle Enigme Hiftorique
Du fameux Mercure Galant
Ou de l'Hiftoire Enigmatique
De
du Mercure Galant. 209
De l'ingenieux de Létang;
Et voicy comme je l'explique .
Cellequifut jadis une Divinité
De la Payenne Antiquité,
Et qui n'eut qu'un Epoux unique,
Dont elle acquit la qualité
De Déeffechafte & pudique,
A qui , depuis fa Sainteté,
Par une raifon politique,
Permet defaire maint Traité
D'une union Polygamique,
( Dont elle est le Théatre & vafte &
magnifique , )
Et que mainte Pofterité,
Le iour d'une Feste publique,
Tous les ans renouvelle avecfolemnité,
Contre l'ordre étably pour le nænd prolifique:
Celie,dis -je , qui ne produit
De ce Mariage aucun Fruit,
Contracté par Reconnoiſſance
Avec Homme d'autorité,
Au nom de toute fa Cité,
Bien que ce foit fans efperance
Du bonheur furpaffant toute humaine
creance,
Dont
210 Extraordinaire
Dont Polycrate fut vanté:
Celle , enfin , dont le Lit eft de telle
étenduë,
Qu'ils'étend jufques à la Ruë
Et la porte de fes Marys ,
(Qui fans paffer pour Polygames,
Epoufent encor d'autres Femmes,)
Et qui nepourroit fans débris
De plus pres leur rendre vifite,
Dont de bon coeur on la tient quitte,
N'est autre chose que la Mer,
Que la Grece idolâtre appelloit Amphitrite,
Que la Fable feint & debite
Femme du Dieu du Flot amer;
Et quepar une Loy qu'on fait estre
autentique,
Au nom & pourfa République ,
Et fans aucun Bans proclamer,
(Ce que le Saint Pere authoriſe)
Il Signor Doge de Venife
Epoufe avec folemnité;
Apres, dit on avoir jetté
Dedans fon fein couleur d'opale,
Pourfçeau d'un ſi rare traité,
Pourgage defoy conjugale,
Etferment de fidelité,
La
du Mercure Galant . 21D
La Bague Matrimoniale ,
De cefens peut- eftre on rira;
Qumieux trouvera , mieux dira;
Pour mey , voila comme j'explique.
Du Mercure Galant l'Hiftoire Enigmatique.
Monfieur Mignot de Buffy, Lieutenant
General du Bailliage de Beaujollois,
a expliqué cette mefme Hiftoire par une
Allufionfort agreable, à ce qu'on dit que
fit autrefois Ariftote, qui ne pouvant coprendre
la caufe du Flux & Reflux de la
Mer,fe précipita dedans.
Vn esprit fortfubtil je n'ay pas en
befoin
Pour deviner l'Hiftoire Enigmatiques.
Et fans aller chercher plus loin ,
Je trouve en mon Pais la Mer Adriati
que.
Mais quand fans la pouvoir trouver
I'aurois paffe tout un an à refver,
Si refver eftoit mamarote,
Duft mon esprit paroistre aussi dur
qu'un caillou,
Ie me garderois bien d'aller faire le fou,
Commefit autrefois lefameux Ariftote..
Sur
21 2 Extraordinaire
Q
Sur la mefme Hiftoire.
MADRIGAL.
Ve de chofes tout - à - la-fois
Mettent mon efprit aux abois ,
Dans lapeine qu'il prend de deviner
l'Enigme!
Ie ne çay prefque plus de quel costé
tourner ,
Ie fuis preft à l'abandonner.
Oйy , je veux renoncer à la plus juste
eftime ,
Si , ne la trouvant pas dans la Terre &
Les Cieux ,
Le fens noir & mysterieux
De cette Histoire Enigmatique ,
N'eft dans la Mer Adriatique.
CHOVLLE' , Commis de l'Extraordinaire
des Guerres à Paris,
Ceux qui ont expliqué cette mefme
Hiftoirefur le Mariage du Doge de Venife
avec la Mer Adriatique,font Meffieurs
Gardien Secretaire du Roy ; De
ta Roche Amar, de Poitiers ; Le Chevalier
THEQUE
BIBLIO
DE
LYON
*1893
A VILE
THÈQUE
BIB
LYON
*/893
B
&
Led
du Mercure Galant.
213
lier Blondel ; De la Ville aux Butes , de
Troyes ; De Glos , Hydrographe à Honfleur;
Miconet , Avocat à Châlons fur
Saône ; Le Bon Clerc , du mefme lieu ;
Vialet,de la Rue Montorgueil ; De Ville-
Chalver ; Mademoiselle du Puy d' Arge.
ry ; la Belle Blonde de fenville , Le Campagnard
Orleanois ; & les Réclus de
S. Leu d'Amiens,
Voicy encor une Veuë d'une des Pla
ces publiques de Madrid , que cette
Planche vous reprefente ornée d'une
tres- belle Fontaine , comme la Place de
San Domingo. Celle- cy eft appellée de
la Cevada , qui veut dire , le Marché
où l'on vend l'Avoine .
AAAALAAANF
Sur les quatre Questions du dixième
Extraordinaire.
I.
QUESTION
.
'On demande quel eft le plus grand
Lchagrin qu'une Maiftreffe puifle
faire fouffrir à fon Amant. Pour y répondre,
je fuppofe qu'un fort honnefte
Homme
214
Extraordinaire
pre
Homme fe foit rendu tellement amou→
reux d'une Perfonne qui aura le coeur
mal fait, qu'il n'ait pas la force de romfes
liens. Untel Amant eſt allurement
plus à plaindre que tout autre; car
comme fon indigne Maître ne penfera
guere qu'à contenter la malignité de
fon panchant , elle n'aura de joye que
lors qu'elle pourra le faire fouffrir : Elle
voudra qu'il luy obeïffe dans des chofes
qu'elle témoignera fouhaiter , & ne
pas fouhaiter en mefine temps. Si elle
connoift qu'il foit porté à la jaloufie ,
elle favorifera fes Rivaux en fa prefence,
& ne negligera nulle autre occafion
de luy en donner. S'il entre fenfiblement
dans les interefts de fes Amis, &
qu'il trouve l'occafion de les fervir , elle
ne fe contentera pas de l'en empefcher,
elle trouvera encor moyen de les broüiller
avec luy , & de luy en faire autant
d'Ennemis.
Enfin ce feront tous les jours de nouveaux
fujets de chagrin & de douleur;
mais voicy le comble . Cette Extravagante
viendra à fe radoucir pour luy
par des témoignages étudiez de tendseffe
;
du Mercure Galant.
215
dreffe ; de forte que ce pauvre aveu
gle fe croira le plus heureux de tous les
Hommes , & dans ce moment , elle
luy cominandera de faire quelque baſfeffe,
& peut-eftre une méchante action ,
ou de ne la voir jamais. Que deviendra
ce malheureux dans un pareil embarras
fur un tel coup ? Et peut- on s'imaginer
l'état déplorable de fon coeur ?
Ecoûtez fes plaintes.
Fay fouffert mille maux des ` mépris de
Sylvie ;
Et cette orgueilleuſe Beauté ,
Cruelle en fa legereté ,
A troublé fort longtemps le repos de ma
vie.
Elle dit aujourd'huy qu'elle m'aime à fon
tour ;
Mais par un injufte caprice ,
Elle veut m'obliger à faire une inju
ftice ,
Ou d'abandonner mon amour ;
Le ne puis l'un ny l'autre , il faut que
je periffe.
II.
216 Extraordinaire
II. QUESTION.
Lin
Innocence des plaiſirs en fait d'ordinaire
la plus grande douceur ; mais
il y en a d'une autre nature , & l'on
tombera aiſement d'accord de ce que je
dis dans les Versfuivans.
Des innocens & doux plaifirs ,
L'image qu'on rappelle est toujours
agreable ;
Mais deceux qu'ont formé les injuftes
defirs ,
Le fouvenir eft trifte , &fouvent nous
accable,
III. QUESTION.
L arrive rarement qu'une affection
quine fait que de naiftre , foit fort
violente ; & les Dames ayant naturellement
beaucoup de délicateffe dans
l'efprit & dans le coeur , ne s'arreftent
guere aux proteftations que les Hommes
leur font de leur amour à la premiereveüe.
Elles les regardent prefque toûjours
du Mercure Galant.
217
>
jours comme des Gens accoûtumez à
conter des douceurs où ils fe trouvent
fans qu'ils fentent rien de ce qu'ils jurent
fentir; mais elles ne doutent jamais
de la fincerité d'un Amant affidu, refpe-
&tueux, & foûmis .
Les foins, les foupirs, le filence ,
Sont le vray langage du coeur ,
Il exprimepar là fon amoureuſe ardeur ;
Mais un difcours plein d'éloquence
Faifant voir tout l'esprit , marque peu
de langueur ;
L'on ne peut cependant toucher l'Objet
qu'on aime ,
Qu'en le perfuadant de fon amour extréme.
IV. QUESTION.
ThefanofPater, i onge ne
Yrcis ne pût voir longtemps Califte
fans l'aimer, & cette Bergere ne
fut pas longtemps infenfible aux témoignages
que le Berger luy donna de fon
amour.
Leurs Parens approuvoient leur paffion,
dans le deffein qu'ils avoient de les
marier enſemble ; & ces deux Amans
joüirent durant quelques jours des plaifirs
inconcevables que donne l'efperan-
Q. de Juillet 1680.
K
>
218
Extraordinaire
;
ce de le voir uny pour jamais avec la
Perfonne aimée. Enfin tout fembloit
contribuer à leur fouverain bonheur
mais l'inconftante Califte jetta les yeux
fur le beau Daphnis , & apres quelque
legere refiftance, elle luy abandonna entierement
le coeur qui eftoit deû à Tyrcis.
Ce Berger aimoit trop fa belle Bergere
, pour nefe pas appercevoir de fon
changement.Il crût pourtant luy devoir
cacher qu'il l'euft découvert , & tâcha
par un redoublement d'affiduitez , & de
foumiffions, de rappeller ce coeur fugitif,
& de fe le conferver, Mais voyant
augmenter chaque jour l'indifference
de cette Volage, & l'ayant trouvée feule,
il luy fit voir dans la langueur de fes
la mortelle douleur dont il eftoit
penetré. Il la luy declara en fuite par
des foûpis & par des larmes ; enfin accablé
d'ennuis , il fut contraint de luy
faire quelques reproches de fon inconftance
& de fon ingratitude ; mais Califte
prévenue du merite de fon nouvel
Amant, ne voulut plus garder de mefures
avec celuy qui luy parloit , & le
traita d'une maniere indigne & auelle.
yeux
Ie
du Mercure Galant.
219
Ie ne vous aime plus , difoit cette
Bergere
Au defolé Tyrcis ,
Le bay vos pleurs, vos foins, vos peines,
ves fouciss
Tout ce qui vient de vous nefait que mo
déplaire.
Halluy répond alors triftemet le Berger,
Il me faut donc mourir. Ilfaut plutost
changer ,
Et faire come moy, repart cette Infidelle,
Car chercher à mourir , c'est vouloir
m'outrager,
2...
Et d'un crime odieux me rendre criminelle.
SEGVINIERE - POIGNANT .
SONNET ,
A une Belle qui foupçonnoit d'inconftance
un des Amis de l'Autheur.
A
coins de ce Village,
Vx quatre coins de ce.
Tyrcis en a, dit- on , conté ,
Tout fait luy plaire , & tout l'engage,
De changer ilfait vanité.
Neft ce point un jeu concerté ?
·Pour moy , je le croy moins volagez
Kij
220
• Extraordinaire
On peut faire un honnefte ufage
D'une fauffe infidelité.
Ce n'estpas d'aujourd'huy , Climene
Que pour diffimulerfa peine ,
On feint d'aimer le changement ;
Et que pour fauver l'apparence ,
Amour cache unfidelle Amant
Sous les aifles de l'inconftance.
DE MERVILLE .
-
Je reçois un nouveau Traité fur la
Glace , que vous ne trouverez pas moins
Scavant que curieux. Auffi eft il d'un
Homme tres-profond en Medecine, quoy
qu'ilfoit encor dans unegrande jeuneffe.
Il est Medecin à Nivors , & s'appelle
Mr Gautier.
DISCOURS
SUR LA QUESTION,
S'il eft nuifible de boire à la Glace , &
fi on enpeut fentir quelque incommoditédans
le temps , ou plus tard, ou
point du tout.
Lopetit
"
A Glace n'eft qu'une eau , dont les
petites parties ayant perdu leur
mouve
du Mercure Galant. 221
mouvement ,demeurét en repos les unes
aupres des autres. Mais parce qu'il faut
un agent auffi puiffant pour arrefter un
corps qui eft en mouvement , que pour
en mouvoir un autre qui eft en repos , il
eft neceffaire de penetrer la caufe qui
contraint les parcelles de l'eau à devenir
roides & immobiles , de pliantes &
de fluides qu'elles eftoient auparavant.
Quoy qu'ilne foit pas ailé de trouver
cette caufe , on ne s'en éloiguera peuteftre
pas beaucoup , en reflechiffant fur
les corps qui font autour de l'eau quand
elle gêle. Or , quand on fait bien cet
examen , on n'entrevoit point d'agent
qui touche l'eau plus immediatement
, & qui foit plus propre à la
Glace , que l'air mefine . Il ne faut
pourtant pas s'imaginer que la maſſe
entiere de l'air produife cet effet , parce
qu'on la doit regarder comme une
place publique , où regne un nombre
innombrablede differentes matieres, qui
ont toutes leurs proprietez particulieres.
Il feroit plus vray - femblable de
croire que l'efprit univerfel , dont les
Chymiftes nous démontrent tous les
jours l'éxiſtence , lors qu'ils expoſent à
t
Kiij
222 Extraordinaire
l'air la tefte morte de quelques Minetaux
, eft le principe naturel qui fixe &
congele l'eau dans certains temps dé
l'année. Ainfi il y a beaucoup d'appa
rence que les fels volatiles invifibles ;
qui forment cet efprit , ayant moins de
mouvement l'Hyver qu'en toute autre
Saifon, s'arreitent & demeurent fichez
comme autant de petits coins dans les
parcelles aqueufes , au travers defquel
les ils n'ont plus la force de continuet
leur mouvement , d'où vient que les
parties de l'eau , de coulantes qu'elles
eftoient auparavant, demeurent immobiles
les unes aupres des autres, & forment
un corps dur , à qui on donne le
nom de Glace .
Les experiences , dont je vay parler,
n'appuyent pas mal cette conjecture !
Si l'on prend un morceau de Glace , &
qu'on le faffe évaporer au feu, on trouvera
au fond après l'évaporation beaul
coup plus de fel , qu'on n'en recueille,
lors qu'on fait exhaler un volume égal
d'eau commune . Or cela me paroift
une raifon forte pour perfuader que le
fel eft le veritable principe, dont la Nature
fe fert pour durcir les liqueurs
aqueules. D'ailleurs,
" du Mercure Galant.
223
D'ailleurs , la Glace artificielle eft
encor une preuve pour me confirmer
dans ce fentiment. Car , quand j'examine
cette production , je ne vois pas
qu'il foit aifé de l'expliquer , que par
quelque chofe d'équivalent à ce que j'ay
déja avancé. Et pour mieux faire voir
ce que je mets en avant , il faut que je
dife comment on fait la Glace en toute
faiſon . Pour le faire, l'on n'u qu'à mettre
dans un Verre une quantité égale
de Sel commun, de Neige, & de Glace,
qu'on agitera un peu ,au moment qu'on
aura mis le Verre au milieu d'un Baffin
plein d'eau. Alors l'eau du Baffin , qui
entoure immediatement le Verre , fe
prend à mesure que les matieres qui
font dans le Verre le fondent & fe diffolvent
. On fait encor figer l'eau d'une
autre maniere , mais bien plus furprenante
, puis qu'on la fait cailler au milieu
d'un brazier. En voicy tout le fecret.
On prend un Plat remply de Neige,
au milieu duquel on place un Verre
plein d'eau ; apres quoy vous n'avez
qu'à mettre le Plat fur les charbons ardens
& vous verrez auffitoft avec
plaifir que l'eau du Verre fe prend à
›
K iiij
224 Extraordinaire
proportion que la Neige fe fond.
Ceux qui s'appliqueront à penetrer
les caufes de ces Phénomenes, ne trouveront
peut-eftre rien de plus probable
que de s'imaginer que les corpufcules
de l'efprit univerfel ,qui tenoiet les parcelles
aqueufes de la Neige & de la
Glace ferrées & liées enfemble,font mis
en liberté par l'action du feu , ou du fel
commun ; car ces deux agens s'élançans
de toutes parts dans le compofé de la
Glace , la diffolvent, & en deviennent de
telle forte les maiftres,qu'ils mettent en
déroute tous ces petits corps froids,apres
les avoir dénichez des potes où ils s'eftoient
retirez . Mais parce qu'ils les
pourſuivent fans relâche , & qu'ils les
menent toûjours battant jufqu'à la circonference
de la liqueur , il n'eft pas
mal aifé de s'imaginer qu'ils paffent enfin
au travers du Verre , puis qu'ils
font affez fubtils pour le penetrer . Ainfi
, venant à fe répandre dans une eau
nouvelle , où ils ne trouvent rien qui
les inquiete , ils la gêlent , comme feroit
un vent de Nort bien froid , qui
viendroit à y foufler.
Apres cette explication de la Glace ,
Glace ,
il
du Mercure Galant. 225
il faut démontrer ce que c'eft que le
diffolvant de l'eftomach , puis qu'il
eft le premier agent qui produit fon effet
fur les boillons à la Glace . Mais
pour bien entendre fa nature , cherchons
en la fource avant toutes chofes.
On n'aura pas de peine à la trouver
, fi on fçait une fois qu'il ne fe
porte naturellement rien à l'eftomach ,
que par les petites glandes qui font
parfemées par fa membrane interieure.
Il y a pourtant encor la bouche &.
le gozier qui luy fourniffent une partie
du ferment , qu'il employe à cuire
les viandes ; mais il eft vray que ,
les liqueurs ne s'en chargent point ,
à caufe de la rapidité avec laquelle
elles coulent quand on les prend. C'eſt
pour cela que je ne parleray point de
la falive , lors que j'expliqueray la
digeftion des liqueurs , quoy que,
pourtant elle foit un fuc , capable non
feulement de penetrer les viandes.
folides , lors que nous les roulons
dans la bouche mais auffi de
> les
reduire en chyle , comme nous le voyons
en ceux qui n'ont pas le foin de
K V
226 Extraordinaire
fe nettoyer les dens apres le repas . Cari
fi deux ou trois heures apres avoir mangé
, ils fe les effuyent , ils en oftent
une matiere tout à fait ſemblable au
chyle ; ce qui eſt une preuve évidente
que la falive contribue beaucoup à la
digeftion des alimens .
·
Puis qu'il n'eft pas befoin de faire
intervenir la falive pour diriger les liqueurs
, il fuffit d'imaginer qu'il diftile
des glandules du velouté , qui n'eft quel
la tunique interieure & glanduleufe de
l'eftomach , une humeur fubtile & penetrante
, qui fert à leur coction. Ce
n'eſt pas fans fondement que je fais
fourdre une humeur de ces glandules ,
puifque les experiences nous en ap=¹
prennent la verité. Car fi nous examinons
de pres tous ces petits grains
glanduleux qui font la meilleure partie
du velouté , nous verrons que chaque
grain eft percé par un trou fenfible ,'
dont on voit fortir par la compreffion!
une eau claire qui fe décharge dans l'eftomach.
De plus, on remarque auffi das
cette membrane une infinité de poils
courts & deliez , qui naiffent entre ces
petites glandes.Quoy qu'on ait pris ces
poils
du Mercure Galant. 227
poils jufqu'à prefent pour de fimples filets,
neantmoins quelques fçavans Anatomiſtes
modernes veulent qu'on les regarde
comme autant de petits tuyaux
glanduleux , d'où découle une lymphe ,
qui fait partir du ferment de l'eftomach .
Ce n'est pas allez de fçavoir qu'il
fuinte toûjours quelque humeur des
petites glandes du velouté dans le ventricule,
nous devons auffi apprendre d'où
elles la puifent. C'eft pourquoy pour ne
nous pas méprendre la- deflus , je feray
la reveue desVaiffeaux , qui y aboutifsët,
& je tâcheray d'en bien penetrer les
fonctions. Les arteres gaftriques , les
veines du mefme nom , les nerfs qui
naiffent de la huitiéme paire, auffibien
que du nerf intercoftal , & enfin un pe
tit canal particulier, font les quatre vaif
feaux qui accompagnent indifpenfalle
ment chaque grain conglomeré. Qant
aux arteres & aux nerfs , ce font deux
canaux inftituez de la Nature , pour
porter ce qu'ils contiennent , les véanesh,
fuivant les loix de la circulation , en ak
forbent le fang que les arteres y
charić , & que les venus doiven
turer au coeur ; mais parce que i
228 Extraordinaire
.
cines des veines dans ces glandes ne
peuvent recevoir le fang à proportion
qu'il leur eft transferé par les extremitez
des arteres , il eft neceffaire qu'il
s'accumule dans ces extremitez & qu'il
les gonfle . Or cela ne peut arriver qu'il
n'exude au travers une liqueur lymphatique
, qui s'échape doucement par plufieurs
petits filamens creux , qui font naturellement
pratiquez dans la ſubſtance
mefine des glandes ; & comme tous ces
filets déliez s'uniffent enfin au petit canal
particulier, que j'y ay remarqué cydeffus
,l'humeur lymphatique y accourt
par confequent pour le dégorger dans la
capacité mefme de l'eftomach .
J'ay avancé avec beaucoup de raifon
que le fang, qui coule avec rapidité dans
les arteres épigaftriques , & qui ne
peut eftre reçeu avec la mefme précipitation
par les principes des veines,
laiffe échaper une partie de fa ferofité
au travers des vaiffeaux . Car les expériences
Anatomiques nous apprennent,
que quand on lie la veine cave , ou l'aorte
, ou quelques - unes de leurs branches
, il fe fait toûjours un épanche-
> ment
2
du Mercure Galant. 129
ment de férofité dans les parties voifines
des vaiffeaux du fang , qui font tumefiez.
D'où vient que c'eft une loy
conſtante dans le cours naturel du ſang,
de fe dépouiller de fa propre férofité,
quand il trouve quelque barriere , qui
s'oppose à fon mouvement .
Ce que j'ay dit jufqu'à préfent du
levain de l'eftomach, fe peut tres- bien
appliquer à celuy qui fe trouve dans
les menus boyaux ; & fans repéter ce
que j'ay avancé de ce premier levain ,je
diray feulement pour l'heure que le
diffolvat des inteftins eft beaucoup plus
puiffant que celuy de l'eftomach, & cela
fe prouve par les veines lactées , qui
prennent toutes leurs racines dans les
inteftins , & qui n'aboutiffent aucunes
à l'eftomach. D'ailleurs , on ne voit
dans l'eftomach qu'une matiere groffierement
diffoûte , qui n'a pas cette
fluidité , ny cette teinture blanche ,
qu'elle acquiert dans les boyaux. Mais
ce qui confirme encor davantage la
verité de cette penfée , c'eft ce que
les Anatomiftes ont remarqué dans
la formation du Poulet , car ils
y ont trouvé un petit canal particulier,
230
Extraordinaire
lier , qui aboutit dans l'inteftin , où il
porte la fubftance du jaune. Ce que la
Nature n'auroit fans doute jamais fait ,
fi ce n'eftoit là où les alimens reçoivent
ce degré de perfection qu'ils doivent
avoir pour devenir du chyle.
Apres avoir vû comme ce diffolvant
fe conduit dans l'eftomach & dans les
boyaux , voyons ce qu'il y opere ; mais
il feroit à fouhaiter d'avoir auparavant
l'idée de ce qu'il eft en luy - mefme :c'eſt
pourquoy je m'y appliqueray avant
toute chofe.Quoy que cette matiere foit
tres difficile à caufe des moyens qui
nous manquent pour faire les experiences
neceffaires fur ce diffolvant ; cependant
je tâcheray de dire quelque chofe
de fi jufte là- deffus , que je n'infinuëray
rien que de probable .
1
Il n'y a point de glandes foit conglobées
, foit conglomerées , que la Nature
n'ayent munies d'un petit canal par
ticulier, qui voiture ordinairement une
lymphe claire. La fcience des glandes
& des vaiffeaux lymphatiques ,nous apprend
que cette lymphe fert toûjours de
ferment aux liqueurs des lieux où elle
Le dégorge. De plus , cette mefme ſcience
du Mercure Galant.
230
ce nous enſeigne auffi que ces deux ef
peces de glandes donnent communement
des lymphes egalement douces
fubtiles & tranfparantes ; c'est pourquoy
l'une & l'autre ont tout - à - fait du raport
entr'elles.
;
De cette connoiffance , nous trou
verons les moyens de fçavoir ce que
c'eft que le diffolvant de l'eftomach, &
pour cela , il ne faut que confulter les
Chymiftes, lors qu'ils travaillent fur la
Lymphe ,ou fur la ferofité du fang. Ainfi
puis que par la diftilation qu'ils enfont,
ils tirent quantité d'eau & de fels
volatiles, avec une huile penetrante , &
tant foit peu de terre on ne doit pas
croire que la Lymphe foit composée
d'autres principes , fi ce n'eft un autres
qui echape à tous les foins des Chymiftes,
parce que les vaiffeaux diftilatoires
n'ont pas les pores affez ferrez pour le
retenir. C'eft cet efprit de l'air dont je
veux parler , qui nous anime principalement
, & qui donne au fang arteriel fa
couleur brillante & vermeille . Ainfi il
y a beaucoup d'apparence que cet efprit
intervient dans la digeftion des alimens
& ce qui le met hors de doute , c'eſt l'A- ¡
matomie qui nous demontre dans les
232
Extraordinaire "I
Poiffons un petit canal qui fort de leur
nageoires , & qui va s'inférer dans l'eftomach.
L'Anatomie de la Lymphe, jointe à
ce que nous enfeignent les Chymiſtes
fur l'action des fels , nous fera clairement
penetrer, comment cette Limphe
digere les liqueurs , telles que le Vin,
que je prendray icy pour exemple. Ainfi
il faut penfer que le Vin,au moment
qu'il eft parvenu au ventricule , eft auffi-
toft pénétré de l'efprit de l'air , & du
fel volatile alKali , dont la Lympheeft
toute chargée. Je ne parle point icy
des autres principes de la Lymphe,
comme de l'Eau & de la Terre, qui ſont
prefque fans activité dans la coction
des alimens: Quant à l'huile penetrante,
on fçait qu'elle fert feulement de fouf-
Alet à l'efprit de l'air pour le rendre plus
agillant. Ainfi pour bien entendre coment
le fait la digeftion du Vin , c'eſt
affez de penfer avec beaucoup d'attention
aux proprietez de l'efprit de l'air,
& du fel volatile de la Lymphe ; & l'on
ne manquera pas de s'imaginer , que ces
deux principes actifs & dégagez, comme
ils font , ne s'élancent par tout le
Vin , auffi -tolt qu'on l'a pris. C'eft
du Mercure Galant. 233
>
pourquoy l'esprit de l'air rencontrant la
partie faline- fulfurée du Vin , l'infulte
& l'attaque par mille chocs redoublez,
jufqu'à ce qu'enfin la partie fulfurée
foit tout- à - fait developée de la faline
avec laquelle elle eftoit unie . Mais
ap.és que cette partie fulfurée du Vin
a efté ainfi developée par le tremouffement
de l'efprit de l'air , elle en vient
aux prifes avec cet efprit : d'où vient
qu'il s'excite entre ces deux élemens
une effervefcence confiderable, qui ne
fe termine que par la concentration de
l'efprit étheré avec la partie faline qui
refte. Durant ces entrefaites , le fel volatile
alKali de la Lymphe jouë auffi
fon rôle: car en impregnant toute cette
mafle liquide , il fermente de fon coſté
avec les fels acides, qui y font naturellement.
C'est pourquoy ces deux fels ,
c'est à dire ce fel volatile de la Lymphe,
& l'acide du Vin ,fe fixent l'un & l'autre
apres leur action réciproque , de
mefine que nous voyons les acides &
les fels volatiles , qu'on tire des Animaux,
fe fixer apres leur mélange & leur
effervescence.
Les actions de l'efprit étheré & du
fel
234
Extraordinaire
fel volatile alkali de la Lymphe fur le
Vin , me menent infenfiblement à reconnoiftre
qu'il fe forme du nitre dans
la digeftion des liqueurs : car nous avons
veu que ces deux principes façonnent
& conftruifent deux fels de differente
nature , lors qu'ils agiflent fur le Vin.
Premierement , l'efprit etheré fe concentre
avec la partie faline du Vin ,
apres en avoir des -uny la fulfurée ; C'eſt
pourquoy cette partie fe change en acide
; comme la Chymie nous en fournit
des exemples dans les productions naturelles
& artificielles de l'acide . En fecond
lieu , le fel alkali volatile fe fixe
par l'union étroite qu'il contracte avec
l'acide du Vin.C'eft pourquoy ces deux
fels , c'eft à dire ce fel fixe , & cet acide
, venant à fe rencontrer durant la
digeftion , de la liqueur , ils boüillonnent
ensemble , & fermentent par
confequent le compofé où ils font.
Mais apres que ces fels par leurs rencontres
, fe font penetrez , & comme
raffafiez , ils demeurent unis enſemble,
& font un fel de Nitre , comme eft celuy
qu'on fait artificiellement , quand
on mêle des efprits acides avec le fel
fixe de Tartre.
Je
du Mercure Galant. 235
Je n'ay plus rien à dire fur la digeſtion
des liqueurs, fi ce n'eſt que la Nàtitre
dans cette operation , femble n'avoir
d'autre but que la confection. du
Nitre: C'est pourquoy j'envifage ce fel ,
comme le foûtien & le fondement de
noftre vie , puis qu'il eft tres propre
pour entretenir dans le fang cette flame !
pure, qui le rend animé auffi - bien que
toutes les parties de noltre corps , où
elle fe diftribue. La neceffité de ce fel
fe
remarque auffi dans la végetation
des
Plantes:car elles ne pouffent
leurs bran-'
ches , leurs feuilles
, leurs boutons
&
leur fleurs , que quand le Nitre fe trouve
en abondance
dans la Terre. Je pourrois
apporter
des preuves
pour confirmer
cette verité. Mais il eft temps de voir
fi nous tirerons
de nos principes
quelque
chofe qui puifle fervir à décider
la
Queftion
du Mercure
.
Il eft certain que ces principes eftant
bien entendus , on peut donner affez
feurement , & avec plus de netteté , des
décifions fur les effets des liqueurs à
la glace. Mais pour bien y réüffir , il
faut d'abord fçavoir que ce principe '
qui donne la fraîcheur aux liqueurs ,
eft
236
Extraordinaire
y
eft de la mefine nature que l'efprit étheré
de la Lymphe , & que l'un & l'autre
de ces principes ne different, qu'en
ce que le premier, qui raffraîchit l'eau ,
n'a que peu ou point de mouvement
au lieu que l'autre qui rayonne dans la
Lymphe , a beaucoup d'activité. Les
preuves que j'ay cy-devant données ,
fur ce que l'air intervient dans la digeftion
des alimens , jointes à celles qui
nous ont demontré que l'efprit de l'air
eftoit l'élement qui congeloit les liqueurs
aqueufes , m'affùrent que ces
deux agens font les mefmes en nature ,
& qu'ils ne font differens que par les
divers états où ils fe trouvent. Ainfi
l'on ne doit pas douter que ces deux
principes ne foient capables des mefmes
proprietez , pourveu qu'ils foient
meus par une mefme caufe . D'où vient
que je fuis porté à juger que les Boiffons
à la glace ne peuvent nuire d'elles
mefmes ; fur tout lors que le ferment
de l'eftomach eft fort actif.Car en
ce temps - là , quoy que l'efprit de l'air
dans les Boiffons fraîches foit d'abord:
capable par fon amortiffement de rallentir
le mouvement impetueux de l'efprit
étheré
du Mercure Galant. 237
étheré, & du fel volatile de la Lymphe;
neanmoins il fçait bien-tôt leur premier
mouvement, & contribue en fuite comme
eux à la digeftion qui fe doit faire .
D'ailleurs, puis qu'on ne boit guére
à la glace que des liqueurs fubtiles ,
comme le Vin, la Bierre , & c.on en doit
encor moins fentir d'incommodité ; parce
que ces liqueurs font chargées de
parties fpiritueuſes & fulfurées , capables
de fe ferméter avec les petits corps
froids de la liqueur , mais d'augmenter
auffi avec eux le levain de l'eftomach
leur effervefcence naturelle.Suivant
ces principes , je ne feray pas difficulté
d'avancer qu'il eft fain de boire à la glace,
comme on y boit en France. Mais
ceux qui ont le levain de l'eftomach
trop vapoureux , en doivent attendre
fur tout beaucoup de bien , parce que
cette boiffon fe tempere en modérant
fa trop grande activité .
par
Je ne dis pourtant pas qu'il n'y ait des
Perfonnes qui ne boivent jamais à la
glace,fans eftre travaillez dans letemps,
ou peu apres , de quelques douleurs de
Colique. Mais ces douleurs ne femblent
point naiftre des altérations que
la
238 Extraordinaire
la fraîcheur des liqueurs caufe dans lẹ
levain de l'eſtomach, comme il arriveroit
, fi cette fraîcheur eftoit nuifible
d'elle - mefine. Il eft done plus vray-
Temblable, que de pareilles douleurs arrivent
par accident, & qu'ainfi ceux qui
les éprouvent ont la tunique glanduleufe
de l'eftomach , ou des inteftins, trop
délicates , & quelquefois mefme froilfées
en quelques endroits. C'est pourquoy
comme la tunique nervenfe , qui
touche immediatement la glanduleufe
deffus , eft tres- fenfible , à cauſe
de la quantité des efprits qui y reluifent,
on n'aura pas de peine à s'imaginer
que les impreffions inaccoûtumées, qu'y
font les liqueurs à la glace , excitent
toutes les douleurs qu'on reffent en pareilles
occafions.
par
Cependant ceux qui habitent le bas
des Montagnes, & qui ne boivent que
des eaux de Neige , femblent infinuer
le contraire de ce que je penfe fur les
effets des liqueurs à la glace. Car ils
ne paroiffent eftre fujets aux Ecroüelles
& aux Goêtres , qui leur font fi familiers
, qu'à caufe des eaux de Neige ,
qui détruisent peu- à- peu le levain de
leur
du Mercure Galant .
239
.
leur eftomach , & qui changent auffi
la tiffure naturelle des petits , tuyaux
glanduleux par où celevain a accoûtumé
de diftiller. Mais cette objection
ne fait rien contre ma penſée, puis que
je n'ay pas prétendu qu'il foit fain de
boire en aucune faifon des eaux de Neige
, au contraire,je fuis tout- à- fait éloi-.
gné de ce fentiment , à caufe de l'acrimonie
qui accompagne inceffamment
la Neige , & qui naiſt , ſans doute , dcs
foulfres & des fels piquans qui fe fubliment
dans l'air avec l'eau , dont la
Neige fe forme. Je pourrois fournir
icy quelques preuves , pour confirmer
que la Neige eft acre & corrofive; mais
il eft temps de finir , & de conclure ,
qu'il eft fain de boire l'Eté à la glace
à caufe du levain de l'eftomach, qui eft
alors fort vaporeux , & qui a beſoin par
confequent d'eftre temperé pour mieux
faire fes fonctions .
>
L'Autheur des Vers que vous allez
voir , eft d'opinion contraire. Vous ne
ferezpas fachée de l'entendre raisonner.
LE
240 Extraordinaire
LE CASUITE
N
En matiere d'Eau.
Ous Docteur en Theologie ,
Confulté fur un nouveau Cas ,
Sçavoir, fi quand on jeûne, on peut hors
des repas
Boire de l'Eau ; diſons qu'en tout temps
de la vie
On lepeutfanspeché, dés qu'il enprend
envie ,
Et que nous n'avons jamais lû
Que l'ufage en foit défendn.
Au contraire, l'Eau fut de tout temps
bonne à boire ;
Il est bien vray qu'autrefois l'on a vû
Crever le Genre humain pour en avoir
trop beu.
Mais auffi c'est chofe notoire ,
Que l'excés , quel qu'il foit , n'a jamais
rien valu.
Le Vin que nous voyons faire tant
l'entendu ,
Qui fe fait promener fur la terre &
fur l'onde.
Et de qui le credit eft fi grand dans le
monde , Quand
du Mercure Galant.
241
Quand il eft pris tout pur , ne fait- il
point de mal ?
Il fait de l'Homme un Animal,
Temoin la vifible avanture
De fon Bon- homme d'Inventeur,
Qui bien que d'ailleurs grand Docteur
Dans la Navale Architecture,
Ne connoiffoit pas bien la force & la
nature.
Decette perfide Liqueur.
De fa propre Taverne ilfe prit par malbeur
,
Et fut trouvé couché par terre & Sur
Bordure ;
Dans une indecente pofture ,
Et tout cela,pour l'avoir bûfans Eau.
Oh , qu'il euft bien mieux fait de boire
de l'Eau pure!
Mais enfin revenons à nostre Cas nonveau..
Ony, quand onjeune , on peut boire de
l'Eau
En tout temps ,foifou non : Notez par
parenthese ,
Qu'on n'entend pas de l'Eau de Fraife,
Framboife , Grofeille ou Verjus ,
$
Et moins encor de l'Eau de fleur
d'Orange ,
Q. de Juillet 1680 . L
242 Extraordinaire
Jonquille , enfin toute Eau quife fait par
mélanges ;
Tous mélanges font défendus ,
Comme artifices fuperflus
De la délicateffe humaine.
Ces Bruvagesfrians ne font que des abus;
On dit de l'Eau tout court, de l'Eau fimple,
& rienplus.
Aufurplus, qu'elle foit de Puits you de
Fontaine,
De Riviere,ou de Mare, il eft affez égal;
Point de Glace fur tout , on l'on feroit
tres-mal.
Celuy dont le confeil dupa le premier
Homme,
Et qui luy fit manger de lafatale Pomme,
Eft encor de nos jours , entre mille antres
Mets ,
L'Autheur maudit de boire frais.
La Glace eft un poifon pour le corps &
pour l'ame,
Cette Eau petrifiée eft un bruvage infame.
Buvens comine on a bû de toute antiquités
Et ne confondos point l'Hyver avec l'Eté.
Dieu qui fçait mieux que nous ordonner
toutes chofes,
N'a pas voulu méler la Neige avec les
Rofes ;
La
du Mercure Galant.
243
La fuite des Saifons n'est pas à noftre
choix ;
Sy vouloir oppofer , c'eft luy faire une
injure ,
Il fçait tous nos befoins, il faut fuivre fes
Loix >
Et nepas renverser l'ordre de la Nature.
REPONSE
AUX QUESTIONS
Du DERNIER
EXTRAORDINAIRE.
Amant qui fera affez aveuglé de
UN
fa paffion pour aimer fans eftre aimé,
dira qu'il n'y a point de plus grand
chagrin , que de ne recevoir aucunes,
marques de correfpondance de la Perfonne
qu'on aime ; & un autre, que celle
qui aime, & qui de temps en temps fait
paroître de la froideur ou du mépris
pour celuy qui n'a des yeux que pour
elle, en fait un Martyr d'amour. Quoy
que fouffrent ces deux fortes de Protef
tans, ils n'en doivent accufer, l'un, que
Lij
244 Extraordinaire
l'excés de fa folie, qui fait qu'il s'obſtine
à aimer une Infenfible; & l'autre, que
la foibleffe de fon efprit, qui l'empefche
de fe rebuter d'une inégalité d'humeur
fi peu fuportable. Ainfi il me femble
qu'on peut répondre plus jufte, en difant
que puis que les coeurs de deux vrais
Amans ne doivet jamais eftre partagez,
le plus grand chagrin qu'une Belle puiffe
caufer à celuy qui l'aime, c'eft de cacher
quelquefois fa paffion , & de luy
donner fujet de croire qu'un autre a trou.
vé moyen d'attendrir fon coeur.
Il eft plus aifé de refoudre la feconde
Propofition.En effet, fi le fouvenir d'un
plaifir paffé, dont on ne jouit plus, donne
de la peine ; elle eft fi douce & fi
agreable dans ce moment , qu'elle doit
eftre appellée plaifir . Joignez à cela celuy
que l'on prend dans une vive & flateufe
idée d'un contentement paffé.Témoin
ce galant Chevalier Romain, qui
ayant envoyé un Anneau à fa Maîtreffe,
& le figurant de le luy voir paffer à fon
doigt, fouhaitoit eftre métamorphofé en
cet Anneau , pour devenir comme luy
inféparable de la Belle qu'il aimoit , &
jouir, en la voyant à toute heure , d'un
bien fi doux à fon fouvenir. "
du Mercure Galant. 245
La troifiéme Queftion eft un peu
difficile à decider. Vn Amant qui fe déclare
d'abord, quelques termes paffionnez
qu'il puiffe employer , donne lieu à
fa Maîtreffe de fe defier d'un fi prompt
amour . D'un autre cofté , une Belle qui'
ne reçoit autre déclaration qu'une affiduité
continuelle , peut douter qu'on
l'aime. Il eft vray que le filence eft bien
éloquet, quand on a le coeur atteint Lest
complaifances , les foins , les regards ,
tout parle, & il eft difficile de s'y tromper.
Ce fut par ces tendres marques de
paffion qu'Enée fçeut toucher le coeur
de la Reyne de Cartage , fans le fecours
des paroles.
Poar décider la quatriéme Propofition ,
on peut dire que fi la Belle qui maltraite
fon Amant , a eu quelque amour
pour luy , il ne peut fans l'offenfer, luy
faire paroiftre fon defefpoir , en fe fouhaitant
la mort, ce qui ne fçauroit toucher
celle qui n'a jamais eu que de l'indiference
pour cet Amant .
Quant à la demande qu'on fait, fi on
peut boire à la glace fans en recevoir
d'incommodité, je dis que le Vin pur ne
pouvant foufrir dans fa fubftace aucune
Lij
246
Extraordinaire
qualité contraire à ſa nature , fi en Eté
on le rafraîchit das la glace , il n'en peut
tirer aucune autre qualité que celle qu'
il a dans le plus grand froid de l'Hyver,
& qu'ainfi il n'en fçauroit arriver de
mal, fi ce n'eft qu'en le buvant quad on
eft trop échaufé , les pores étant alors
trop ouverts , il diffipe la chaleur naturelle,
ce qui peut caufer quelque maladie
auffitoft apres, ou par fucceffion de teps,
une debilité de nerfs, & autres accidés,
qui quelquefois tendent à la goute . Au
contraire de l'Hyver, dans lequel temps
il fortifie les nerfs , & adjoûte de la
chaleur à la naturelle.
DE GLOS Hydrographe
à Honfleur.
Voicy ce que j'ay reçeu d'Explications
en Vers fur les deux Enigmes propofées
dans ma Lettre du mois d' Aouft, dont les
Mots étoiet la Cire & le Cachet pour ta
premiere , & les Balances pour
& les l'autre.
CLi
I.
Limene ayant trouvé fur lapremiere:
Enigme
Le ses qu'ellecachoit das fon obfcure rime,
Elle me l'envoya dans un Billet écrit,
Afin
du Mercure Galant . 247
Afin defaire voir qu'elle avoit de l'efprit.
୧୯ : ୨୭
Helas ! penfant d'abord que ma belle
Inhumaine ,
Laffe de fes rigueurs , vouloit finir ma
peine ,
Je me flatois déja de quelque rêdez- vous,
Et je crûs le trouver dans un Billet f
doux .
Ze courus promptement me cacher pour le
lire ;
Mais ayat arraché le Cachet & la Cire,
7y vis d'un bel Efprit les charmes , les
appas ,
Mais ce bel Efprit feul ne me contēta pas.
DE BELLENCER le jeune,
Avocat à Falaife.
I I.
Noni ne foit de tres-bon aloy ;
'Envoyez plus rien à Mercure
ΝQui
Autrement, je jure mafoy,
Que che lay vous ferez fort mauvaiſe
figure.
Que toutfoit fait avec efprit ,
Odes, Sonnets, Madrigaux, Stances,
Liiij
248 Extraordinaire
Il peze tout ce qu'on écrit ,
Dans fa feconde Enigme il n'eft pasfans
Balances.
Vos
II I.
Le mefme.
"Os Enigmes , Mercure , eftans comme
je pense ,
Les Levres & les deux Baffins d'une
Balance,
Le hazard les joignant nous fait entendre
à tous,
Qu'ilfaut avoir unegrande Science,
Pour parler jufte comme vous.
L'ANTYDROPOTE de Geveve.
CE
IV.
*
Effez Philis de fouffrir la torture,
Pour deviner l'Enigme du Mercure ,
Ouvrez les Levres en ma faveur,
Ne me mettez plus en Balance
Avec Tircis ce vieux réveur :
Si vous me donnez cette esperance,
Combien grand fera mon bon- heur.
LE SOLITAIRE CHAGRIN,
de Gex.
V.
EcruelleIris, pour mon malbeur.
Tcette Enigme , & vostre coeur ,
Sont à mon égard mefme chofe;
Tons
du Mercure Galant.
249
Tous deux pour moy font Lettre close.
Cependant mon amour preffe , & le Mois
échet :
Il faut déveloper l'un & l'autre miftere:
Ropez voftrefilence , & me tirez d'affaire,
Il me tient icy lieu de Cire & de Cachet.
GARDIEN , Secretaire du Roy.
V I.
Recevez mon amour ; la Belle ,
Il est d'un or tres-pur , point leger fans
déchet,
A l'épreuve de la Coupelle,
A l'épreuve du Trebuchet .
As
VII.
Le mefme.
Quoy bon faire tant les fins :
Selon toutes les apparences ,
Jumeaux, vous eftes les Baffins
Dont on compofe les Balances.
DE LOS ME , cy-devant Controlleur
des Mufes de Montafnel.
DE
VIII.
E Pafcal je comprens l'Enigme :
Mais il n'eft pas befoin de m'expliquer
en Rime,
Puis qu'on en peut deviner lefecret
Lors que fur de la Cire on imprime un
Cachet:
LABLONDINE GUERIN ,de Provins,
250
Extraordinaire
H
I X.
Eureux, heureux l'Amant , don't la
perfeverance
Rend enfinfon Iris ſenſible àſon tourmēt,
Quipefant tous les maux qu'il endure en
l'aimant,
Met autant de faveurs dedans l'autre
Balance.
L'Amant oyfif..
X.
Vis que nous nous quittons, & changeons
de defirs ,
Je pretens , belle Iris , que nous comptions
ensemble ,
Et que chacun de nous affemble,.
Vous, vos baifers ; moy mes foupirs ;
Mais j'entens vos baifers de mife,
Et mes foupirs, de bon aloy :
Et que fans delay, fans remife,.
Le furplus foit apres rendu de bonne foy
Pour vuider entre nous ce Compte,
Sans tricherie & fans erreur ,
Ecrivez à combien fe monte,
Le nombre de baifers qu'en l'amourenfe
ardeur
Vos levres m'ont donnéfans honte,
Et moy, desfoupirs de mon coeur
( Autant que ce calcul peut eftre en mas
Puiffance) Lecri
du Mercure Galant .
251
Fecriray le nombre & valeur ;
Puis nous prendrons une Balance.
A Baffins d'égal poids , d'égale continence
,
Et peZerons à larigueur
Mox Memoire, & vôtre Dépenfe.
le m'offre àcetteépreuve, & jure en affu-
·rance ,
Que vous me devrez da retour.
Pour ne pas acquiter les Debies en amour,
Vous avez,je le fçais , trop bonne confcièce .
Sur mesfoupirspouffez , tous vos baifers
regeus
Auront fans doute le deffus.
D'AMBREVILLE , de Lifieux ,
Si tu veux
XI.
I tu veuxfçavoir le fecret
Qu'à la premiere Enigme on a voulu coMMmettre,
Romps la Cire, ofte le Cachet,
Tule découvriras apres das chaque Lettre.
A
XII.
Le mefme,
Tant lû trois ou quatrefois
Laféconde Enigme du Mois ,
Pentrois en quelque defiance, 2
En remarquant que fon Authour ,
Commo
252
Extraordinaire
Comme voulant me faire peur,
Mettoit mon esprit en Balance.
DARGENT , Commis de l'Ex
traordinaire des Guerres.
Philis
Et
XIII.
Hilis , quoy qu'à mes yeux vous pa
roiffiez un Ange,
que ne doutant plus de mafidelité,
Vous vouliez luy döner ce qu'elle amerité,
Vos rigoureux Parens font d'une humeur
étrange.
R622
Quoy depuis que l'Amour deffous fes Loix
nous range,
Amoins que nos bies foiet de jufte égalité,
Ils compteront pour rien merite, qualité.
Et je les voy tons preſts à me donner le
change ?
骨烧
Hé bien ouy, j'y confens, Que la Balance
en main
Mon bien & vos écus foient pezez dés
demain :
S'ilsfe trouvet égaux, apelle le Notaire.
6422
Que l'encre & le papier arrêtent nôtre
fort,
Etfans plus reculer ,finiffons cette affaire:
Autre
du Mercure Galant.
253
Autrement , je le jure, Amour, vous étès
mort.
Le Picard Hollandois,
XIV.
AMinte, voftre Epouſe en pezant vos
ésus ,
Sur la feconde Enigme eft bien moins en
balance ,
Elle voitpar fonpoids qui s'élevele plus ,
Que c'est un Trebuchet ,
JE
Balance.
autrement la
L'ABBE'DE LA CROIX, Chapelain
Royal de Blois.
XV.
E voy bien que ma veine s'ouvre,
Et qu'il faut que je vous découvre
Le Mot de l'Enigme du Mais.
Philis, exercez votre voix,
Pendant que nous preftons l'oreille,
Chacun en fçaura la merveille.
Pour moy,tout le premier de bon coeur j'y
¡ confens,
Et je veuxfans Balance en peer le bon
fens.
GUEPIN , de Rennes,
Mademoiſelle le Comte, d'Alençon,
a auffi trouvé la Cire & le Cachet , ainſi
que
254
Extraordinaire
que Mr le Givre Avocat à Provins : le
Chevalier Vatin;le Païfan d'Auteüil : la
jeune Bergere de la Rue Montmartre:
Fanchonnete, de l'Ile Noftre - Dame : &
la Nymphe de la Vienne . On l'a encor
expliquée fur l'Encre le Papier, les Tabletes
, la Bonche & la Langue, les Livres,
la Clef& la Serrure, les Mains , une Valife
de Meffager , le Feu & la Fumée , le
Tour & la Nuit,la Confonne & la Voyele
, le Bras & la Main.
Il faut vous nommer ceux qui ont expliqué
la feconde fur les Balances. Ce
font Meffieurs R.Bechu Preftre à Nan
tes: Baffet de Brelay , d'Iffoudun : Blanchard
, de Chafteauroux : N.Troifdames,
Des Effatts d'Alençon , de Morlaix : Pagés
, d'Amiens : De Boiffimon C.D.C.
Pillon, du Quartier de Halles : L'Abbé
de Rouville : R.Nazart , du Palais: Serrant,
Curé de Nogent le Roy: Beauvallet,
de Rouen: C.Hutuge; Durant le jeune:
Haumont du Pont de Bois : Le Chevalier
Blondel :Judic, de la Rue de Lamoignon:
De Glos,Profeffeur de la Navigation
à Honfleur : Le Bon Clerc de
Châlons fur Saône:Pellerin de Breftau::
L'Abbé Morin'de la Bouterie;L'Antagoniſte
du Mercure Galant. 255
goniſte d'Argentan : Mefdemoiselles
Tonnelier Bolotte , de Paris : De la Cour,
de S.Denys: De Rouvillé :Tamirifte , de
la Ruë de la Cerifaye : Les Réclus du
Marais : Les Enfans rouges : Le Philofophe
de Villefranche : Le Chevalier de
La Salamandre : Alcidon, du Havre de
Grace : L'aimable Solitaire de Vannes::
La petite Agnés de S. Marcel : & la Fau- '
vete de Morlaix. La même Enigme a
efté encor expliquée fur les Seaux d'un
Puits, & fur le Métal & Minéral.
Le fens de toutes les deux a efté trouvé
par Meſdemoiselles du Puy d'Arge
ry : C.le Breft, de la Ruë de Montmartre:
Langlois de la Rue de la Fromagerie:
Guillot, du coin de la Rue aux Ours::
& par Meffieurs Gardien Secretaire du
Roy:Martel: Vialet, de la Rue Montorgueil;
Leger de la Verbiffonne : Le Prevoft
Royal d'Amiens: Le Fevre , Greffier :
en la Prevofté d'Amiens : Berrier , Maiftre
de la Pofte de Beauvais : De la Fontaine
, Maiftre du Corbeau du meſme
lieu Le Breft , de la Rue Montmartre::
Du Formanoir, Notaire à Boulogne: &
le Coeur d'or de S. Quentin .
Mr. d'Ambreville , de Lifieux , qui a
expli
256 Extraordinaire
expliqué l'Enigme en figure fur le Fafil,
en a trouvé le vray fens. il nous eft repréſenté
par Prométée . La Baguete qu'-
il tient, eft l'Allumete ; & la Figure inanimée,
la Chandelle. J'adjoûte les autres
fens qu'on luy a donnez . Le Cadran
au Soleil , l'Education des Enfans , la Grénoüille,
une Horloge, des Orgues , le Cachet
, la Vertu , la Création du premier
Homme , les quatre Elémens qui compo
fent l'Homme, l'Ame raisonnable, un Tableau
ébauché, la Philofophie, la Religion,
l'Idolâtrie, la Peinture,la Medecine,l'A_
mour,l' Allumete, l'Esprit d'éloquence, la
Poix-réfine, le Canon.
Il me reste à vous expliquer les Lettres
en Chifres , dont perfonne n'a trouvé la
Clef.La premiere eft de l'invetion de Mr
de Clainval. Cette Lettre eft d'autat plus
difficile à déchifrer , qu'elle eft meflée de
chifres,dont les uns qui font toûjours deux
enfemble, ne fignifient qu'une feule lettre,
& les autres , auffi deux ensemble, fignifient
deux lettres . On les distingue en ce
que ceux qui nefignifient qu'une feule lettre
, nefont fuivis d'aucune ponctuation,
&
que ceux qui marquent deux lettres , ont
1624
du Mercure Galant.
257
An point admiratif, on interrogatif, on
deux points à cofté ou au deffus. L'Alphabet
des fimples lettres commence par
le nombre 10, fans ponctuation juſqu'au.
nombre 33 , qui faisant une vingt-quatriéme
lettre , marque la conjonction &.
Ainfi 10 fait a , 11 b , 12 c, 13 d, &c.
Vous remarquerez qu'on peut adjoûter
deux fois trente à chacun de ces nombres,
pour fignifier les mefmes lettres de trois
manieres diférentes , ce qui rend cet Alphabet
triple,enforte que les nombres 10,
40670, fignifient également la lettre
A. 11 , 4171, la lettre B,&ainfi des
autres jusqu'à 33 , 6 3 ở 9 3 , qui tous
troisfignifient la conjonction &.
lly en a un autre Alphabet tout diférent
pour les deux chifres ponctuez , qui
fignifient deux lettres ensemble. Tous les
nombres de la premiere dizaine , avec un
point interrogatif , font pour la lettre A,
Selon qu'elle eft jointe à chacune des cinq
voyeles, deux des nombres de cette dizaine
Servant à marquer la voyele avec laquelle
la lettre A eft jointe . Ainfi les chifres 10?
& 11?font pris pour aa, 12 ? 13 ?pour
ae, 14? & 15? pour ai , 16 ? & 17? pour
ao, 18 ? 19? pour au. Il n'y a en cela
qu'un
258
Extraordinaire
qu'un peu d'ordre à obferver. Il vous eff
déja aifé de voir que tous les nombres de
la feconde dizaine commençant par 20?
avec unpoint interrogatif, fontpour le B,
felon qu'il eft joint aux cinq veyėles .
qu'il forme ce qu'on apprend d'abord aux
petits Enfans, ba , be , bi, bo, bu . 208 &
21 ? marquent ba, 22 ? 23 be , ainfidu
reste. Les nombres de la troifiéme
dizaine qui eft 30 ? font pour le C , joint.
aux cing voyeles, 40? pour D.350 ? pour
E , 60 pour F , 70 ? pour G , 80? pour H..
On recommence en fuite les mefmes dizai
nes en changeant la ponctuation , & mettant
un admiratif au lieu d'un interrogatif.
Ainfi 10! & 11 ! fignifient ja, 1 24
& 13 ! je jufqu'à 18! & 19 ! qui marquent
ju . 20 & 21 ! fignifient ka , 30!
& 31 ! la, 40 ! 41 ! ma, so! sina ,
60! 61102 , 70 ! 71 ! pa , 80 ! & 81 !
qua. Les mefmes dizaines avec deux
points font pour les lettres qui reftent ,fçavoir
10:11: pour ra, 20: 21: pour
20: 0
fa, 30:31 :pour ta, 40: & 41 : pour va,
50: 51 : pour xa , 60: 61 : pour ya,
70: 71 : pour za , 80: 81 : pour le
&
mot vous,qui est tres-frequent dans nostre
Langue, 82 : & 83 : pour le mot nous , 84!
&
&
du Mercure Galant.
259
& 85: pour ment, qui eft la derniere fillabe
de plufieurs mots , 86 : & 87 : pour
ces trois lettres int , 38: 89 : pour ces
deux nt.
છે
Ceux qui voudront employer ce Chifre.
n'auront qu'à en écrire l'Alphabet tout au
long par colomnes , afin de trouver tout
d'un coup les nombres qui conviennent à
chaque lettre,foit qu'ellefoitfeule ,foit que
la ponctuation la joigne à un autre. fe
vous ay déjafait obferver que la ponctua-.
tion peut eftre ou à cofté , ou au deffus des
chifres. Par cet Alphabet vous trouverez
que 41 , qui font les deux premiers chifres
de la Lettre que j'ay à vous expliquer,fignifient
ma, comme eftant les premiers de
la quatriéme dizaine marquez d'un trait
au deffus,qui tient lien de point admiratif,
laquelle quatriéme dizaine eft destinée
pour la lettre M,felon qu'elle eft jointe aux
cing voyeles. 40? avec un interrogatif,
fignifie da. 51 fans ponctuation , marque
la lettre m , qui peut être encor fignifiée par
21 par 8.1 , comme je l'ay dit d'abord.
74fignifie un E ,la virgule qui le fuitfait
connoiftre la fin du mot. Ramaffez cela,
vous aurez , - Madame , & en cherchant ·
tous les autres chifres felon les regles de
ces
260 Extraordinaire
ces divers Alphabets , vous trouverez la
Lettre conçeuë en ces termes ,
dont je me
fuis déja fervy en vous la propofant dans
le dernier Extraordinaire .
MADAME ,
Vous trouverez ce Chifre affez particulier.
Celuy qui me l'a envoyé , croit
que nos Spéculatifs n'en viendront pas
auffi facilement à bout que des préce
dens. Il prétend mefme que dans un fréquent
ufage , la mémoire fuffit fans la
Clef; & pour le rendre plus facile à déchifrer,
il ne s'eft fervy d'aucune nulle.
Jeftime qu'il hazarde beaucoup , ayant›
à faire à des Efprits auffi penetrans
que ceux de noftre Siecle.Jean Baptifte
L'inconnu D.C. ·
Je ne doutepoint que vous n'attendiez ·
impatiemment l'Explication de l'ingenieufe
Lettre de Mr de Vienne- Plancy,
qui fous unfens ouvert en cache un autre
tout oppofé. Vous fçavez qu'il s'eft rendu
ma caution fur cet Article . Il est trop
bonneste
le pour ne m'avoir pas tenu parole;
mais apparemment les defordres , ordinai--
res aux Courriers , font caufe que fon pa.
quet ne m'a point encor Revently Comme
il
LYON
*/893
DU
807157
MERCURE
GALAN T.
TIER DE JUILLET 168
LYON
TOME XI.
ALTON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
rue Merciere.
M. DC. LXXX.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
患糖
LE LIBRAIRE
AU LECTEU
E vous envotescher Lecteur
le onkiéme volume
de l'Extraordinaire
du Mercure Galant ,qui
que
les vieux fe vendra auffi bien
trente fols chaque volume ; & les
Mercures , fçavoir ceux de 677.
douke fols le volume : Ceux de 1678.
1679. & 1680. vingt fols le volume,
tant vieux que nouveaux . Il eft
inutile de les demander à meilleur
marché. barna ma
Ceux qui voudront qu'on leur
envoye le Mercure Galant , ou Extraordinaire
, auront foin d'envoyer
l'argent trois ou fix mois ou une
ã ij
LE LIBRAIRE
année par avance ; & quand leur
terme fera finy ils en feront tenir
d'autre , s'ilsveulent que l'on continue
à leur envoyer ledit Mercure
ou Extraordinaire : car autrement
ce feroit une confufion ; & payeront
de plus les Ports de lettres pour le
- Mercure ou Extraordinaire , s'ils y
veulent voir les Pieces qu'ils auront
faites.
Ceux qui voudront avoir toutes
fortes de Livres tant de Paris que
d'ailleurs , en trouveront chez le
Sieur Amaulry à unprix tres- ráifonnable.
Il fera toujours égal en
tous ces prix,fans vendre plus l'un
que l'autre.
Ceux à qui j'envoye le Mercure
depuis plufieurs années ,le recevront
toûjours à l'accoûtumée , & l'advis
cy deffus n'est pas pour eux.
Fayfur Preffe quantité de tresbons
Livres dont les Autheurs vous
feront
AU LECTEUR.
feront bien cognus . Je vous les nommeray
dans peu de temps. Ils feront
tres propres pour les Sçavans, eftans
Livres d'érudition . Je vous envoyeray
auffi de temps en temps des nouveautez
de galanterie.
LIVRES NOUVEAUX
du quartier de Juillet 1680.
Reflexions fur la Mifericorde
de Dieu de Madame de la Valiere
, indouze , trente fols .
Conference Ecclefiaftique du
Dioceſe de Luçon, in douze quarante
cinq fols .
Les Madrigaux de Monfieur
la Sabliere , indouze trente fols .
Les Peintures Sacrées fur la
Bible, indouze trois volumes quatre
livres dix fols.
ã iij
LE LIBRAIRE
Le Gridelin , dedié à Madame
la Dauphine de Monfieur de
Preſchac , indouze.
LIVRES NOUVEAUX
du Mois d'Aouft.
Memoires touchant la Religion
par Monfieur du Pleffis-
Praflin Evefque de Tournay.
Le Voyage de la Reyne d'Efpagne,
indouze deux volumes de
Monfieur de Preſchac .
LIVRES NOUVEAUX
du Mois de Septembre.
Onverſation fur divers ſujets
Cpar Mademoiſelle Scudery ,
indouze deux volumes , Impre
fion de Paris, fix livres.
Idem
AU LECTEUR .
Idem Impreffion de Lyon ,
deux volumes , indouze , deux
livres dix fols.
Projet de Conference fur diverfes
matieres de controverfe,
indouze trente fols.
Hiftoire du Lutheranifme du
Pere Mainbour , in quarto , fix
livres.
Dogmatum Theolog. du R. P.
Thomaffin in fol . quinze livres.
Hiftoire des Negotiations de
Nimegue , indouze deux volumes
, trois livres.
1 Les Nouvelles de Dona Maria
de Zayas, traduit de l'Eſpagnol en
François , indouze cinq volumes,
fept livres dix fols .
La Vie & Actions de Monfieur
l'Evefque de Munſter , indouze,
trente fols.
Le nouvel état de la France
avec la Maifon de Monfeigneur,
&
LE LIBRAIRE
& Madame la Dauphine, indouze
deux volumes , quatre livres.
Les Penfées pieuſes , in vingtquatre
, troifiéme Edition augmentée.
La Relation du Voyage du
Roy fait en Flandre de la prefente
année , indouze , vingt fols avec
figures .
Le Quinte-Curce de Vaugelas
de Mr. d'Ablancourt , indouze ,
deux volumes , nouvelle Edition :
groffe lettre , quatre livres .
Le deuziéme & troiziéme tome
de l'hiſtoire des grands Viſirs ,
indouze trois livres . L'on trouve
auffi le premier pour trente fols.
Eclairciffement Apologetique de
la Morale Chrêtienne touchant le
choix des Opinions avec des Reflexions
fur des Remarques du
Sieur J. Remonde , compofé par
l'ordre de Monfieur de Grenoble,
indouze trois livres .
AU LECTEUR.
$
Les Oeuvres de Madame la
Comteffe Lazufe, indouze
quatre
volumes , nouvelle Edition , quatre
livres dix fols .
L'art de proceder en Juſtice : in
octavo , deux livrés .
Le Nouveau Practicie François,
in quarto , quatre livres dix fols .
Les Devizes du R. P. Menêtrier,
in quarto deux livres 10.fols .
Les Dominicales de Texier in
octavo deux volumes , fix livres.
-Idem Les Panegiriq. in octavo,
deux volumes, fix livres.
Les Ceremonies Nuptiales ,
indouze vingt fols .
Theatre des beaux Eſprits , indouze,
vingt fols .
Reflexion fur l'Oraifon , indouze
, vingt fols .
JESUS Penitent, indouze, 30.fols.
Effais de Phyfique de Mr. Perraut
, indouze trois volumes ,avec
des figures , huit livres .
LE LIBRAIRE , & c .
Horlogiographie du Pere Feüillant
de la Magdelaine , in octavo
avec figures , deux livres dix fols.
Le Comte de Richemont , Nouvelle
Hiftorique , indouze.
Defcription de la France , de
du Val , indouze vingt fols.
Vies de plufieurs Saints Illuftres
de Monfieur Arnauld d'Andilly,
indouze trente fols.
LES LIVRES CT. DESSOUS
(
fe vendrontfeparés des Mercures,
Sçavoir:
Le Mariage de Monſeigneur
le Dauphin pour vingt fols .
Le Mariage de la Reyne d'Efpagne
pour vingt fols.
Le Mariage de Monfieur le
Prince de Conty pour quinze fols.
Le Voyage du Roy fait en
Flandre en 1680. pour vingt fols .
EXTRAIT
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du
Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en fon Confeil, Jun-
QUIERES. Il eft permis à J.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monfeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
efpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs, Graveurs
& autres , d'imprimer ,› graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'a
mende , & confifcation des Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege.
Regiftréfur le Livre de la Communauté le
5.Janvier 1678.Signé E. CoUTEROT. Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranfporté fon droit de Privilege à
Thomas Amiaulry Libraire de Lyon , pour
en jouir fuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
15. Octobre 1680.
1
Avis pour placer les Figures.
A Figure où eft écrit , Vista de la
Plazuela de San Domingo , I de la
Fuente en Madrid , doit regarder la
page 142 .
La Figure où eft écrit , Vista de la
Fuente y Plazuela de la Cavada en
Madrid , doit regarder la page 213.
EXTRAOR
I
EXTRAORDINAR TRAOR
DU LYON
MERCUR
GALANT.
QUARTIER DE JVILLET 1680,
TO ME XI.
E foin que je prens de
vous divertir , en vous
faifant part dans mes
Lettres Ordinaires de
tout ce qui fe paffe de
plus curieux en France
& prefque dans toutes les Cours
de l'Europe
gane mérite point les remercimens
que vous continuez de m'en
faire. Mais, Madame , fi vous avez
Q de Juillet 1680. A
12
Extraordinaire
W
và tirer quelque avantage de nostre commerce
, ce doit eftre de ce que le Public
aut bien voulu feconder mon zele ,
en mefourniffant pour les Extraordinaires
les favans & Spirituels Ouviages
qui le compofent . Je commence ce-
Luy- cy par unun Traité qui plaira fans
doute à toutes celles de vostre beau
Sexe , puis qu'il en eft peu qui n'aiment
La Dande , à qui un panchant finaturel
ne faffe fouhaiter d'ex apprendre
l'origine. Monfieur du Rofier , qui en
eft l'Autheur , a renfermé tout ce
qu'on peut dire de plus particulier fur
cette matiere, & quoy que & quoy que d'autres Dif
cours vous kyent déja fait connoiſtrẻ
L'excellence de cet Art , les diverfitez
dont ce dernier eft remply ne peuvent
vous donner qu'un nouveau plaifir. sdoener
QUELLE EST L'ORIGINE
DE LA DANCE.
Haque pallion a fes mouvemens
propres quis la font connoiftre.
Ainfi l'Amour , là Haine , & la Colere,
du Mercure Galant.
3
lere , agitent diverfement ceux qui les
reffentent. Le Rire , le Chant , & la
Dance , font les marques fenfibles de
la joye , & les principaux mouvemens
que cette paffion nous infpire. Qu'on
ne s'étonne pas fi je mets la Dance au
nombre des lignes corporels , ou des
caracteres de la joye.Il eft fi vray qu'on
la doit confiderer comme telle , que
lors qu'elle le répand au dehors, on va,
on vient , on faute , on ne fçauroit demeurer
en place. Tout le corps eft dans
un mouvement continuel ; ce qui vient
du petillement des efprits , qui chatouille
les nerfs , & facilite les parties
à fe mouvoir.Il faut donc dire avec
um de nos Poëtes , que la Dance eft
née avec l'Homme , & qu'elle eſt auſſ
ancienne que le Monde .
Ce n'est pas d'aujourd'huy qu'on celebre
la Dance ;
Quand le Monde fut fait , elle prit
fa naiffance.
Ce qui en eft une preuve convaincante
, c'eft qu'elle eft en ufage par
A ij
4 Extraordinaire
my les Sauvages mefmes , & les Nations
les plus groffieres. Nous apprenons
des Relations de la Nouvelle
France , que ces Peuples ont jufqu'à
douze fortes de Dances ; ce qui fait voir
que ce n'eft pas feulement une coûtume
, mais une habitude tirée de la Nature
mefme. Les Satyres & les Faunes
ne dancent ils pas dans les Bois , pour
ne rien dire des Singes , qui font naturellement
grands Danceurs , & des
Chiens , aufquels il eft fi facile d'apprendre
à le devenir ?
Il y a quelques Peuples , comme les
Amériquains méridionaux , qui dancent
dans la trifteffe , auffi - bien que
dans la joye. Mais il ne faut pas s'étonner
fi ces Peuples qui font d'un autre
Monde , fe comportent autrement
que nous , & s'ils crient de ce que les
autres pleurent. Cependant il y a une
joye férieuſe , & une joye riante, comme
parle Monfieur de la Chambre ; &
la Dance peut eftre le figne de l'une &
de l'autre . C'eft d'où viennent les Dances
graves & férieufes , qui ne laiffent
pas de plaire & de divertir , felon les
divers
du Mercure Galant.
S
divers tempéramens de ceux qui ai
ment cet exercice. Il en eft comme de
la Mufique , qui a des tons graves , triftes
, & mélancoliques , & d'autres
éclatans , gays , & enjoüez ; & tous
concourent également à réveiller l'ame
, & à la divertir des chagrins dont
l'Homme eft inféparable. Tous ces divers
mouvemens naiffent de la joye , ou
la font naiſtre dans l'ame des plus triftes
& des plus affligez . Mais enfin
comme la Dance peut exprimer toutes
les paffions , difons qu'elle est un mouvement
qui reprefente l'état où l'ame
fe trouve , ou dans lequel elle feint
d'eftre. Ainfi la Dance exprime encor
les facultez de l'ame. Tantoft le Danceur
eft furieux , tantoft il eft paffionné
, & tantoft il eft moderé & raiſonnable.
La Dance eft auffi un langage
figuré, qui exprime par le gefte les penfées
de l'ame. Il faut donc que ces
mouvemens du corps foient juftes &
réguliers , quoy que naturels ; ce qui
fait la perfection du bon Danceur ,
qui le rend digne de ce beau mot du
Philofophe Demétrius à un Comédien
&
A iij
6 Extraordinairė
du
temps de Néron , qu'il avoit le corps
& les mains parlantes.
Il faut demeurer d'accord que la
Dance , de la maniere qu'on a coûtume
de la pratiquer , eft le plus ancien
divertiffement de l'Homme , comme
le plus naturel ; mais il y a grande apparence
, que de la cadence de la Mufique
, on a fait la Dance, & que cellecy
n'a efté réguliere qu'apres que l'au
tre a efté parfaite. La Dance eft un
mouvement exact & régulier de la Mufique
; & fi quelqu'un dance jufte fans:
avoir appris , il en eft comme de ceux.
qui chantent jufte fans connoiſtre la
Note. C'eft un don de la Nature que
l'Art perfectionne. Mais il faut que ce
mouvement naturel fe trouve en nous ,
autrement tout l'Art ne peut difpofer à
la Dance ; mais lors qu'il fe rencontre
en nous , l'Art nous conduit , & adjoûte
quelque grace à la Nature . Il y a
donc un grand raport entre la Dance &
la Mufique. L'une fe regle abfolument
fur l'autre , & le corps exprime auffi
parfaitement les tons par la cadence ,
que la voix par le Chant. C'eft une
agreable
du Mercure Galant.
Z
agreable harmonie , à laquelle l'Homme
accommode fes membres . La Mufique
s'exprime par le chant , & a be-,
foin de la voix , la Dance exprime tout
cela par les pas & par les geftes, Pour
bien chanter , & pour bien dancer , il
faut avoir l'oreille bonne , autrement
on ne peut ny dancer , ny chanter,mais
fur tout bien dancer , car il eft plus facile
de fe remettre dans le Chant , que
dans la Dance , fans que cela paroiffe.
Ceux qui ont dit que le monde fubfifte
par l'harmonie, & que toutes les Creatures
font un Concert qui durera juſques
à la fin des Siecles, pouvoient ade
joûter , que toutes ces Creatures font
une Dance perpetuelle , qui ne ceffera,
qu'avec cette Mufique. Quelques Poëtes
ont fait un grand Bal des Aftres &
des Etoiles ; & Lucien dit que la Dance
a efté inventée de cette agreable
cadence. Mais les Philofophes qui veulent
que la terre tourne , ne nous font-
' ils pas dancer fans ceffe avec affez de
régularité Comme la Dance fe conduit
par l'oreille , & l'oreille par le
Chant , la diverfité de la Mufique fait
A iiij
8 Extraordinaire
la diverfité de la Dance ; & comme
l'Homme cherche l'ordre en toutes
choſes , il a voulu qu'il y euft quelque
régularité dans ces plaifirs , & que la
Dance & la Mufique formaffent les pas
& fa voix. Mais pour faire une harmonie
parfaite , il faut que l'Inftrument
exprime ce que la voix profere , que le
gefte l'imite , & que le pied le figure ;
ce qu'un de nos Poëtes a dit fort agreablement.
Le jeune Iphidamas que dans Cipre on
admire !!
De fa fçavante main ; touche fa douce
Lire ,
Et répand dans les airs un fon mélodieux
,
Dont l'agreable bruit monte jufques
aux Cieux.
La Nymphe qui fait voir une grace
infinie ,
Pour accorder fes pas avec cette harmonie
,
D'un mouvement leger , du Tapis fait
le tour >
Et trace de fon pied mille Chifres d'a-.
mour. On
du Mercure Galant. す
On doit conclure de toutes ces chofes
, que la Dance eft fort ancienne , &
fort naturelle à l'Homme. Elle eft mefme
utile à la fanté ; car outre la gayeté
qu'elle infpire , fon mouvement eft
plus moderé que dans les autres exercices
, où il fe fait une trop grande diffipation
d'efprits , & dont la violence
nuit beaucoup plusqu'elle ne profite.La
Dance a toûjours efté le divertiffewent
des Grands,auffibien que du Vulgaire .
Les Bergers l'inventerent au comencement
pour fe délaffer de cette agreable
oifiveté qui les occupe Les Princes y
priret plaifir en fuite, & ce divertiffement
de Campagne devint celuy de la
Cour & de la Ville . Plutarque dit dans
la Vie de Thefée, que les Déliens dançoient
une forte de Dance , où il y avoit
plufieurs tours & retours , à l'imitation
du Labyrinthe de Crete , qu'ils appelloient
le Branle de la Grue ; car les
Dances qui au commencement ne fignifioient
rien , & qui n'eftoient que
des pas fans ordre & fans mefure , devinrent
compofées , & reprefenterent
quelque chofe . Thefée inventa cette
A v
TON Extraordinaire
Dance de la Grue avec les jeunes Athe
niens qui l'avoient accompagné dans
fon Voyage. On la croit la plus ancienne
. Mais fi Pyrrhus n'a pas efté le
premier qui a inventé l'Art de la Dance
, du moins celle qui porte fon nom ,
& qu'il enfeigna à ceux de Crete , elt
la plus confiderable chez les Anciens .
Ce fut luy qui apprit à tourner en dançant
, & à donner quelque agrément
aux geftes du corps , qui accompagnent
la Dance..
Le Fleuret , les Coupez , courant apres
la Belle
Dos à dos , face à face , en ſe preſſant
fur elle..
Que cette Dance Pyrrhique fut armée
& fuft une espece de combat , c'est ce
qu'il n'eft pas facile de décider. Denis
d'Halicarnaffe eft de ce fentiment. Pline
eft d'une autre opinion , & prétend
que la Dance armée a efté de l'invention
d'un certain Palladius , & qu'elle
eftoit fort differente de la Dance Pyrrhique.
La Dance armée s'appelloit encor
Troyenne, parce qu'on tient qu'elle
commença
du Mercure Galant. T
ce que
commença au Siege de Troye . Elle eft
admirablement décrite dans le cinquiéme
Livie de l'Eneide , où l'on voit tout
les Maiftres de l'Art peuvent
enfeigner pour les pas, & pour la Dance
, le Poëte n'ayant rien oublié dans
cette belle defcription des Jeux qu'Enée
fait celébrer pour l'anniverfaire de
fon Pere Anchife. Tout ce qu'on peut
dire de cette Dance guerriere, c'eſt que
c'eftoit une espece de Bal . Les Curetes
en furent les premiers Inventeurs. Ainfi
elle eft plus ancienne que la Troyenne
& la Pyrrhique , puifque les Curetes
l'inventerent pour la garde de Jupiter
, & qu'une certaine Rhea l'enfei
gna à ſes Preftres en Crete & en Phrygie
, longtemps avant Pyrrhus & la
guerre de Troye. La Dance de Rhea
& des Curetes eft donc fans doute la
plus ancienne à l'égard des Grecs . Les
jeunes Gens s'y appliquerent ; & dans
la fuite , la Dance fut non feulement
un exercice honnefte , mais encor qui
rendoit louables ceux qui y excelloient .
Homere louc un certain Mereon d'eltre
bon Danceur , ce qui fait encor douter
que
12
Extraordinaire
que Pyrrhus ait inventé cette Dance
guerriere qui eftoit alors en ufage ; car
le Poëte n'auroit point dérobé cette
gloire au Fils d'Achille. Les Pheaques
eftoient de grands Danceurs , dit Homere
, & fur tout la defcription qu'il
fait du Bouclier d'Achille, où il y avoit
tant de Dances fi agreablement reprefentées
, montre bien que celle de Pyrrhus
eft moins ancienne , & ne pouvoit
pas eftre fur le Bouclier de fon
Pere. Virgile eft fujet à l'Acroniſme
cependant il ne faut point croire qu'il
en faffe un , en parlant des Jeux qu'Enée
celebre pour Anchiſe où cette
Dance eft fi bien décrite. Enée apparemment
ne l'avoit point apprife de
Pyrrhus ; mais ce qu'on peut affurer
c'eft que fi la Dance armée & la Pyrthique
ne font que la mefme chofe, elle
xeçeut la perfection de ce Prince dont
elle porta en fuite le nom , & luy acquit
plus de gloire , dit Lucien , que
fa beauté & fa valeur.
,
Les Theffaliens eftoient grands Danceurs.
Leurs Magiftrats en faifoient
gloire & s'appelloient Meneurs de
Dances
du Mercure Galant.
13
"
Dances. Mais pour ne pas s'y tromper,
c'est que l'Ordre militaire , & la marche
der Soldats , s'appelloit alors une
efpece de Dance. Ainfi bien garder les
rangs , avancer à propos , & fe remettre
, enfin combattre en brave & prudent
Capitaine , eftoit estre un bon
Danceur ; & c'est pourquoy les Lacedemoniens
paffent encor dans ce fens
pour de grands Danceurs , foit qu'ils
allaffent à la guerre en dançant au fon
de la Flute comme les Ethiopiens , ou
qu'ils fiffent de la Dance , qu'ils avoient
apprife de Caftor & de Pollux ,
leur
plus noble exercice durant la paix.Mais
enfin la Difcipline militaire tient quelque
chofe de la Dance , foit dans la
marche , foit dans le combat. Il y a
des pas feints, il y en a de mefurez . La
guerre eft une Dance fiere & majeftueufe
, la Dance , une guerre douce &
plaifante. Comme la Mufique en eſt
differente ,, il ne faut pas s'étonner fi
les mouvemens en font fi diférens. Mais
pour montrer que la guerre fuppofe la
Dance , c'est que ce Titan qui reçeut
le Dieu Mars des mains de Junon , &
qui
14
Extraordinaire
qui eut le foin de l'inftruire , luy apprit
la Dance avant l'exercice des Armes ,
comme fi ç'euft efté un prélude de la.
guerre.
Il y avoit chez les Anciens de troisfortes
de Dances , dont ils fe fervoient
au Theatre & dans les Cerémonies ; le
Cordace , le Sycinnis , & l'Emmélie.
Ces Dances tiroient leurs noms des Satyres
, qui apparemment ont efté les
premiers Danceurs, foit par l'agilité de
leurs corps ,
foit par
le peu d'occupa
tion de ces Homines fauvages & va
gabons , qui ne font qu'errer dans les
Forefts & dans les Montagnes. Elles
demandoient toutes plufieurs belles
qualitez naturelles pour y réüffir , mais
particulierement le Cordace , qu'on ap
pelloit , pour fon excellence , la Dance
des Dieux , ou la Dance ou Soupé de
Jupiter , lors que Menipe monta au
Ciel , fi nous en croyons Lucien. Ces
Dances eftoient des efpeces de Ballet .
Il y entroit de la fcience & de la compofition
: c'eft pourquoy il ne faut pas
s'étonner fi Lucien vante tant l'art des
Ballets , & s'il fuppofe qu'un bon Danceur
du Mercure Galant. 15
ceur , ou plutoft Compofiteur de Ballet
, doit fçavoir la Poëfie , la Geometrie,
la Mufique , la Peinture, la Sculpture
, la Philofophie , & parfaitement
bien la Rhétorique , afin de bien exprimer
les paffions & les divers mouvemens
de l'ame. Apres cela , il ne
craint pas d'adjoûter qu'il y a plus d'érudition
dans les Ballets que dans la
Comédie , c'eſt à dire , que le deffein
& l'exécution du Ballet demandent plus
de génie & de perfection ; ce qui luy
fait conclure qu'il y a quelque chofe
de divin dans la Dance , & qu'elle eft
au deffus du prix qu'on luy pourroit
donner; raifon qu'il apporte pourquoy.
il n'avoit point de prix pour la Dance,
& qu'il y en avoit d'établis pour tous
les autres Jeux.
- Cet Autheur s'étend fort au long
fur les qualitez requifes pour bien daneer.
Pour celles qui regardent le corps,
il ne faut eſtre ny trop grand , ny trop
petit , ny trop gras , ny trop maigre
& je ne puis oublier quelques petits
contes qu'il fait fur ce fujet , qui font
d'autant meilleurs , qu'outre qu'ils font
bien.
16 Extraordinaire
bien entendre la chofe , ils n'offencent
perfonne. Un petit Homme repréfentant
Hector dans un Ballet devant ceux
d'Antioche , on demanda apres qu'il
eut dancé , quand Hector viendroit ,
parce qu'on n'avoit encor veu paroiftre
qu'Aftianax. Un grand Homme repréfentant
Capance fous les Murs de Thebes
, on dit qu'il n'avoit que faire d'échelle
pour prendre la Ville , parce
qu'il eftoit plus haut que les murailles .
On dit encor à un gros Homme qui
s'efforçoit de fauter , qu'il prit garde
d'enfoncer le Theatre ; & à un maigre
& défait, qu'il ſongeaſt à ſe guérir,
& non pas à dancer. Ces railleries paroiftroient
peut- eftre froides , mais on
doit fonger que celuy qui dance n'en
juge pas ainfi , & que les Rieurs ne
font pas de fon coſté , quand il a quelque
defaut qui faute aux yeux, & qu'on
ne peut voir fans rire. Cela devroitempefcher
les méchans Danceurs de fe
commettre dans les grandes Affemblées
, mais on eft pour la Dance comme
pour le Chant. Ceux qui n'ont
point de voix, chantent toûjours ; ceux
qui
du Mercure Galant.
17
qui dancent mal , ne font autre choſe.
Ön a dit d'un de nos Roys , qu'il aimoit
paffionnement la Dance , quoy qu'il
fuft l'Homme de fon Royaume qui
dançaft de plus méchante grace. Ce qui
eft furprenant , c'eft que les plus beaux
Efprits , mefme les plus galans, & ceux
qui ont le corps mieux fait , ont quelquefois
peu de diſpoſition à la Dance .
Voiture fe raille agreablement luy méme
fur ce fujet. Mademoiſelle de Bourbon,
dit-il , jugea qu'à la verité je dançois
mal , mais que je tirois bien des
Armes , parce qu'à la fin de toutes les
cadences il fembloit que je me miffe en
garde. C'est donc une difpofition naturelle
du corps qu'il faut avoir pour y
réüffit , que tous les Maiftres ne peuvent
donner , & qu'ils ne peuvent acquérir
eux- mefmes, eftant certain qu'il
y a d'habiles Maiftres à dancer qui dançent
peu , & mefme tres mal . Pour les
qualitez de l'efprit du Danceur , ou plutoft
pour ce qui eft de fon humeur &
de fon inclination , on peut adjoûter à
ce que nous en avons déja dit , qu'il doit
eftre fouple , docile , ny trop gay ; ny
trop
18
Extraordinaire
trop férieux , s'il veut réuffir en toutes
fortes de Dances. ,
Apres avoir parlé de la Dance en
general , il nous faut dire quelque chole
de fon nom , & la defendre contre,
ceux qui l'attaquent. Le mot de Dance
, ou de Bal , eft fynonime dans la
Langue Italienne , & il eft vray- femblable
que nous l'avons pris de l'Itam
lien , Danza, ou de l'Eſpagnol , Dança,
Les Latins confondent , auflibien que
les Grecs , les Danceurs & les Sauteurs;
d'où vient qu'ils appellent du mefme
nom le Saut & la Dance. Ils ont neantmoins
différens noms les uns & les autres
pour exprimer les diverfes fortes
de Dances , comme Chorea, Tripudium,
qui eftoient des Dances à la ronde , &
des Paffepieds à peu pres femblables à
ceux de Bretagne , ou à la Dance des
Bohemes d'aujourd'huy. Les Romains
eftoient grands Danceurs. Les Fils des
Senateurs , dit Macrobe , fe perfe-
&tionnoient à la Dance , & en faifoient
leur occupation , auffibien que leur divertiffement
, mais elle ne fut dans fa
perfection chez les Romains que dy
temps
du Mercure Galant. 19
temps d'Augufte . Les Saliens , qui
eftoient des Preftres de Mars , s'appeloient
ainfi , parce qu'ils celebroient
en dançant, les myfteres de ce Dieu. La
Dance a efté prefque chez tous les l'euples
une espece de Culte religieux .
Dans l'ancien Teftament , David dança
devant l'Arche , & les Ifraëlites
avoient dancé devant le Veau d'or par
forme d'adoration . Les Dervis chez les
Turcs font leurs prieres en dançant au
fon de la Flute & du Tambour , &
tournent avec tant de vîteffe , qu'à pei
ne les peut-on voir en face ; & à la reception
d'un Novice , on fait les prie-
Les en dançant autour de luy avec tant
de violence , qu'ilstombent tous à terre
, prefque évanouis. C'eſt encor la
coûtume des Jezides dans leurs Prieres
publiques , mais leurs Dances font plus
graves & plus moderées que celles.
des Religieux Turcs. Valere Maxime
rend une affez belle raiſon de cette
pratique de dancer dans les Carefmes
de la Religion. Il dit que les Roys de
Toscane ne vouloient pas qu'il y euft
aucune partie en l'Homme qui ne ſervift
20 Extraordinaire
vift au culte des Dieux. Ainfi comme
le Chant appartenoit à l'efprit , le Bal
& la Dance appartenoient au corps ,
& devoient eftre employez à ce faint
miniftere ; & felon Ariftote , la Mufique
& la Dance font les deux plus loüables
, auffi bien que les deux plus agreables
exercices du corps & de l'efprit.
La Dance n'eft pas toûjours un effet
du Vin & de la bonne chere , & je
ne fçay pas comme on a pû dire qu'il
faut eltre fou pour dancer avant déjeuner.
Quoy que Bacchus ait efté un
grand Danceur , & que les premieres
Dances ayent commencé dans les Feftes
& dans les Jeûnes , elles n'en font
ny plus criminelles ny plus honteuſes .
Elles ne font pas toutes auffi blâmables
que celle d'Herodias , & n'ont pas
toutes pour prix la tefte de S. Jean-
Baptifte. Elles ne font pas toutes furieufes
, & infpirées du Diable comme
cette Dance appellée vulgairement la
Dance de S. Jean , qui eftoit une maladie
contagieufe qui infecta les Païs-
Bas en l'année 1373. c'eftoit une paffion
maniaque , ou une frénefie. Ceux
qui
du Mercure Galant. 21
qui en eftoient atteints , fe dépoüilloient
tous nus, & couronnez de fleurs,
ſe tenoient par les mains , & couroient
les Ruës en dançant comme des Bacchantes,
& ils chantoient & dançoient
avec tant de violence , qu'ils en tomboient
par terre tout hors d'haleine , &
fi fort enflez , qu'ils auroient crevé fur
l'heure , fi on n'euft pris le foin de leur
ferrer le ventre avec de bonnes bandes;
mais ce qui eftoit de plus fâcheux , c'eſt
que ceux qui les regardoient eftoient
fouvent pris de la mefme manie.
Il y a donc des Dances forcenées &
de Corybantes. Il y en a de lafcives &
de diffolues. Celles - là font vitieuſes ,
&`méritent l'averfion & la cenfure des
honneftes Gens . Mais aujourd'huy l'on
a banny de la Dance , ce qu'elle avoit
de fale & de groffier , & il ne faut pas
la condamner , parce que quelques
Princes , comme les Empereurs Tibere
& Albert , qui ne fçavoient point dancer,
l'ont méprifée. Je fuis furpris que
Ciceron ait avancé, en défendant Mu
rena, qu'il eftoit honteux à un Romain
de dancer. Les Romains pouvoient ils
mépriſer
22
Extraordinaire
méprifer une choſe qui faifoit partie de
leur Religion, eux qui tenoient à honneur
d'eftre du nombre des Preftres Saliens
, qui eftoient des Danceurs ? Ne
feroit- ce point plutoft que Caton auroit
accufé Murena d'avoir fauté en public,
& diverty le Peuple par quelques tours
de foupleffe ce qui commençoit déja
"d'eftre méprifé , & qui obligea l'Empereur
Tibere à chaffer de Rome les
Sauteurs & les Balladins , qui dans l'équivoque
du mot Latin , font fouvent
confondus avec les Danceurs ?
*
Comme la Dance eft un divertiffement
qui fe pratique entre les deux Sexes
, & que l'amour eft inféparable de
cette union & de cet affemblage , il fe
' fourre toûjours dans fes pas & dans les
cadences , & il femble que tous ces
mouvemens ne foient faits que pour
luy ; mais il ne faut pas s'en étonner.
La Dance dit Lucien , a pris naiffance
avec l'Amour , Mais ne peut- on point
dire auffi que l'Amour naift fouvent de
la Dance ? Que l'on foit gay ou triſte ,
la Dance ne refpire d'ordinaire que l'amour,
& à le bien prendre , elle n'eſt
qu'un
du Mercure Galant. 23
qu'un mouvement agreable & régulier
qui reprefente le plaifir ou la peine de
deux veritables Amans. Mais comme
∙iljy a un amour honnefte & bien reglé
, la repréfentation d'une union fi
parfaite, n'a rien qui choque la pudeur
& la bienfeance. Il en eft du Bal comme
de la Comédie. Ce font à la verité
des plaifirs bien délicats , & qu'il eft
difficile de goufter fans en recevoir
quelque incommodité , mais qui neanmoins
ne font point mauvais d'eux -mêmes
; quand on les prend avec modération.
Il y a des Dances graves & férienfes
, où la joye paroift moins , &
où elle eft fort moderée . Il y en a mefmo
de triftes & de lugubres , comme
on voit dans quelques Ballets. Toutes
ces Dances repréfentent quelque paffion
, comme l'amour , la colere , mais
cette repréſentation n'eft pas moins
propre à les chaffer de l'ame , qu'à les
y introduire. Quoy qu'il en foit , pourquoy
condamner la Dance par le mau-
.vais ufage qu'on en peut faire , & ne la
pas confiderer du cofté qu'elle peut
eftre utile ? Pourquoy trouver à redire
qu'un
24
Extraordinaire.
qu'un grand Homme le délaffe à la
Dance , auffi- bien qu'à la Chaffe, des
fatigues de la guerre ou des affaires La
Dance rafraîchit un Homme de guerre,
& luy ofte je ne fçay quel air rude &
groffier que la guerre infpire. Elle donne
de l'air à ceux qui n'en ont point ,
& elle radoucit & polit ceux qui l'ont
farouche & fevere. Enfin ces fortes de
chofes , dit Monfieur le Chevalier de
Meré ( il parle de la Dance & des autres
Exercices donnent de la grace
quand on les fait en galant Homme, &
mefme quand on ne les fait pas , parce
que le: corps en eft plus libre & plus
dégagé , & que cela fe connoift , quoy
qu'ils fe tiennent en repos . Enfin s'il y
a une éloquence du corps , on peut dire
que c'eft la Dance qui l'enfeigne . On
reconnoin
à la démarche ceux qui fçavent
bien dancer comme on recon- ,
noiſt à la parole ceux qui fçavent parler
juste.
Ceft une délicateffe , de dire. que la
Dance ravale la majefté du Prince.
Quand il s'en acquite de bon air , il
ne fçauroit defcendre plus noblement
du
du Mercure Galant.
25
du Trône, ny communiquer plus agreablement
avec fes Sujets. Le Bal n'a
rien que de pompeux & d'éclatant . La
richeffe , & la fomptuofité des Habits ,
relevent fa bonne mine , & alors on
admire avec plaifir les belles qualitez
de fa perfonne. C'est là qu'il paroift en
Roy & en galant Homme. Dans les
autres divertiffemens , il eft plus confondu
avec fes Sujets. A la Chaffe, il
eft peu diftingué. Au Jeu , il fe familiarife
& fe découvre trop. Il eft vray
que quand il n'a pas de difpofition pour
la Dance , il doit peu s'y expofer , car
rien n'attire plus le dégouft & le mépris
qu'un méchant Danceur. C'eftoit
peut-eftre la raison qui faifoit dire à
I'Empereur Federic , qu'il auroit plutoft
ſouhaité d'avoir toûjours eu la fievre
, que d'aimer à dancer , comme
tous les Princes de fon temps , quand
mefme il auroit bien dancé , dont je
doute fort. Il eft vray qu'un Souverain
ne doit jamais eftre de ces Ballets qui
ne reprefentent rien que de bas , &
dont le deffein eft imprudent , & l'éxecution
périlleuſe. Tel eftoit le Ballet
Q. de Iuillet 1680. B
26 Extraordinaire
des Sauvages dancé par Charles V I. où
il penfa périr comme les autres , & qui
le fift retomber dans cette fâcheufe
alienation d'efprit , d'où il ne faifoit
que de fortir,
Ce Ballet eftoit compofé du Roy, &
'de cinq jeunes Seigneurs veftus d'Habits
de toile faits à la jufteffe du corps,
couverts de Lin noircy en guife de
poil, attaché avec de la poix . Pour éviter
le danger du feu , on avoit fait fufpendre
les Flambeaux , & l'on avoit
défendu d'en apporter aucun de dehors ;
mais le Duc d'Orleans mal inftruit de
cette précaution , & curieux de reconnoiftre
quelqu'un de ces Sauvages qui
dançoient liez queue à queue , approcha
le Flambeau , & mit le feu fans y
penfer à leurs Habits , qui s'embrazerent
dans un inſtant. Le Roy dans ce
defordre , s'eftant fait connoiftre à la
Ducheffe de Berry , elle le couvrit de
fa Robe , & étouffa par ce moyen les
flâmes qui l'alloient confumer. Le jeune
Nantouillet ayant paffé promptement
à l'Echanfonnerie , fut jetté dans
un Cuvier plein d'eau. Les quatre autres
du Mercure Galant. 27
tres furent miferablement étouffés &
devorez des flames .
Il y a des temps & des regnes où la
Bance a efté plus en vogue. C'eftoit
un Bal continuel que la Régence de
Catherine de Medicis , ou plutoft, que
le Regne de fon Mary & de fes Enfans.
Quelque fâcheufe nouvelle qu'on
reçeuft le matin, elle n'empefchoit point
qu'il n'y cuft Bal le foir. On attribuë
cela à la politique de cette Princeffe ,
qui couvroit par là le mauvais état des
affaires , & qui dans ces Affeinblées
avoit la commodité de ménager fes interefts
. Mais cette politique eftoit fondée
fur la difpofition que les Courtifans
avoient à la Dance , qu'elle entretenoit
par l'inclination qu'elle leur en
faifoit naître. On dança encor fous le
Regne de Henry le Grand. Quand je
dis qu'on dança , je veux dire qu'on
en fift le plus grand divertiffement de
la Cour. On y eftoit accoûtumé , la
pluſpart des Courtifans eftant les meſimes
du Regne précedent. Quand je
vins à la Cour ; dit le Maréchal de
Clérambagt dans les Converfations du
Bij
28
Extraordinaire
Chevalier de Meré , on eftoit perfuade
que pour eftre honnefte Homme , il ne
·falloit que fçavoir dancer , ou courre la
Bague : mais , continua - t'il , comme
ces Exercices nefont que pour un certain
âge , il arrivoit que ceux qui n'avoient
fongé qu'à cela , n'eftant plus
jeunes , ne fçavoient plus à quoy s'occuper.
C'eftoit ce que fouhaitoit l'adroite
Princeffe dont j'ay parlé. Elle entretenoit
les Courtifans dans cette occupation
pendant qu'ils eftoient jeunes ,
afin de les rendre incapables de toutes
chofes , lors qu'ils feroient vieux ,
qu'ils ne fçeuflent plus rien remuer de
la tefte , lors qu'ils ne fçauroient plus
remuer les jambes.
Mais s'il eft ridicule de dancer mal
de trop dancer , & de dancer quand on
eft vieux , il eft certain que rien n'eſt
plus utile & plus neceffaire aux jeunes
Gens. Platon n'a pas défendu la Dance
dans fa République , & ne l'a pas
bornée comme nous au divertiffement
des Cavaliers & des Dames ; il a crû
qu'elle n'eftoit pas indigne du Sage . En
effet, Socrate & Caton ont dancé comme
du Mercure Galant. 29
me les autres. Le Maréchal de Monluc
s'excufe agreablement d'avoir efté furpris
dançant avec fa Famille , par un
Envoyé du Roy ; & je ne puis blâmer
le Maréchal de Camp , à qui Voiture
reproche d'avoir recommencé la Boutade
jufqu'à trente fois dans un Bal. Il
y a des temps qu'on doit donner à la
Dance , & l'on peut eftre grand Danceur
& grand Capitaine ; ce qui me
fait conclure qu'il n'y a que ceux qui
n'y entendent rien , qui condamnent
la Dance , quand elle eft jufte & bien
reglée.
Les Réponfes que vous allez
voir aux Questions du neufviéme
Extraordinaire font de Monfieur
Gardien Secretaire du Roy.
,
B iij
30 Extraordinaire
Si un Amant qui a le plaifir de
voir fouventfa Maiftreffe dont
il fe connoift hay , eſt moins à
plaindre que celuy qui en eftant
éloigné fans espérance de
la voir jamais , a la certitude
d'en eftre aimé tendrement.
Voir
Oir fouvent ce que l'on adore ,
Eft un plaifir des plus charmanse .
Mais il faut l'avouer encore ,
Sa haine fut toujours le plus grand des
tourmens.
Eftre abfent pour jamais des yeux d'une
Maiftreffe ,
Pour les fens , il eſt vray , c'est une
longue mort :
Mais eftre feûr de fa tendreffe ,
Pour l'efprit , pour le coeur , quel plus
glorieux fort !
Dans un fi bizarre partage ,
Lequel des deux doit avoir l'avantage ,
Ou plutoft lequel des deux
Craire
du Mercure Galant .
31
Croire le plus malheureux ?
A force de fervir , & de conter fes
peines ,
On touche les plus inhumaines ;
Mais , helas ! on voit - on de fideles
amours >
Quand l'absence dure toûjours ≥
S'il eft poffible d'aimer fortement
, fans qu'on ſoit aimé.
Moo
Oy qui fuis d'humeur affective,
Popine pour la négative ,
Et foûtiens qu'aimer fortement ,
Eft pour le faire aimer , l'infaillible
agrément.
Depuis le Bavolet jusques à la Couronne
•
Toute Belle voudroit captiver tous les
coeurs ,
Et dans ce fentiment ne hait point la
Perfonne
Dont elle caufe les ardeurs .
Je laisse à part la différence
Que fait faire un aimable Objet ,
Biiij
32 Extraordinaire
S'il veut mettre dans la Balance
Tout ce que la raifon dicte fur ce fujet ;
Autrement en amour , de mefme qu'en
fortune ,
L'avanture eft affez commune ,
Devoirfottement préferé ,
Al'Homme d'or , l'Afne doré.
Si l'abſence eft incapable d'augmenter
l'amour .
AInfi qu'une jeune Plante » , a befoin
D'eftre dans un bon fonds cultivée
avec
Join >
Et d'avoir du Soleil la chaleur bienfaifante
,
Que toutefois ce bel Aftre du jour
S'éloigne en certains temps , & chaque
nuit s'abfente ,
Puis vient tout ranimer par fon hew-
A
reux retour ;
L'amour s'éleve de mesme ,
Son fonds doit eftre un bon coeur ,
Il luy faut de ce qu'il aime
Les
du Mercure Galant.
$33
Les regards & laferveur ;
Maispour entretenir fa vigueur , &
P'accroiftre ,
Sagement quelquefois l'objet doit difparoistre.
Trop bouillante Jeuneſſe , oyez pour
voftre bien ,
Si l'amour fe détruit par trop de negligence.
Trop d'affiduité peut le réduire à rien.
Croyez fur ce fujet la fage expérience ,
Ne ceffezpoint d'aimer , de foûpirer,
Mais ménagez vostre présence ,
Vous mettrez à profit l'abfence ,
Si vous fçavez vous faire defirer.
Comme j'estois en cet endroit,
un de mes Amis ayant trouvé
l'Extraordinaire fur ma Table, fit
prefque fur le champ le Madrigal
qui fuit, fur ce qu'on demande
lequel des cinq Sens contribue
le plus à la fatisfaction de
l'Homme .
E', de
> H grace, fi vous m'aimez'',
Songez que la fenteur me tuë j
B V
34
Extraordinaire
Quittez ces Habits parfumez
Et foyez plutoft toute nuë ,
Chantez , je fuis charmé de voſtre belle
voix.
Quand je mange avec vous , j'ay deux
biens à la fois
Et vous voir feulement , me met fort à
mon aife.
Il me refte pourtant certain preffant
defix.
Belle Philis , ne vous déplaife ,
Permettez moy que je vous baife ,
Et j'auray bien plus de plaifir.
Si par la plus grande fatisfaction
que les Sens puiffent donner , l'on entend
feulement ce qu'une volupté pu- `
rement fenfuelle peut faire fentir de
plus délicat & de plus piquant , l'Au- !
theur du dernier Madrigal pourroit dans.
cette petite folie avoir affez bien rencontré.
Si d'autre cofté dans une vûë
toure oppofée , & la plus noble que
cette matière puiffe fournir , l'on entendoit
l'utilité & les avantages que la
partie fupérieure de l'ame tire des Sens
extérieurs pour fe connoiftre foy - mef-
V ne
A
du Mercure Galant.
35
me , & les autres Eftres créez ; pour
s'élever enfuite à la connoiffance & à
l'amour de la premiere caufe , & our
apprendre enfin le culte qui luy eft eû;
il n'y aura point à douter que l'Ouye ,
& apres elle la Veuë , ne l'emportent
fur les autres Sens ; comme ces deux cy
eftans les feuls capables de moyenner
à l'Ame un fi excellent bien , j'ay adjoûté
la Veuë à l'Ouye , quoy que la
Veuë ne foit pas à beaucoup pres fi
propre pour parvenir à une fin fi importante
, & qu'elle fe trouve à cet
égard accompagnée de beaucoup de
difficultez ; neanmoins au defaut de
l'Oüye , il eft certain qu'elle eft fuffifante
, & l'on n'en peut difconvenir apres
plufieurs expériences , & entr'autres
celle que tout Paris vient de faire en la
perfonne d'un Homme de bonne Famille,
qui n'eft decedé que depuis quelques
années. Il eftoit né fourd , mais
par le commerce des fignes qu'il rendoit
aifé , tant par la facilité à les comprendre
, que par fon induftrie à en inventer
de diftinction tres - fpeciale , on
Juy avoit fi bien appris tous les Myfteres
36 Extraordinaire
res de noftre Foy , & quantité de cho
fes foit generales , foit particulieres ,
concernant la focieté civile , que c'eftoit
une merveille de luy en voir rendre
raiſon par ces fignes , & répondre
julte à mille diverfitez touchant la Religion
& l'Etat , comme auffi touchant
la fortune & les affaires de plufieurs
Perfonnes. Il devint aveugle peu d'années
avant fa mort , &fupporta cette
affliction avec beaucoup de patience.
Son commerce de figues fe trouvant
ainfi reduit au feul fecours du toucher,
il l'entretint encor d'une maniere admirable
, & par l'adreffe de certaines figures
& de certains mouvemens , quel-.
quefois diverfifiez par les nombres , il
donnoit moyen de le faire entendre &
cooperoit merveilleufement à entendre
luy- mefme tout ce que l'on vouloit luy
faire connoiftre. Ayant appris qu'un
fien Amy qui avoit une Maifon de
Campagne , en avoit fait accroiftre le
Jardin , il s'y fit conduire , & quand il
fut à l'endroit de ce Jardin d'où l'on
avoit ofté certain petit Battiment , ille
reconnut , & s'y arrefta tout court, marquant
da Mercure Galant.
37
quant par des fignes fort expreffifs, l'ufage
auquel ce petit Baftiment avoit
fervy. Apres quelques réflexions fur
des exemples de cette nature , je penſe
qu'à raifonner de la fatisfaction qui
fait le fujet de noftre Queftion , generalement
par les befoins , par les commoditez
, & par les plaifirs qui conviennent
à l'Homme , en tant que raifonnable
, le Sens de la Veuë doit emporter
le prix fur tous les autres. Je fçay
bien à l'égard de la neceffité , que le
Toucher va neceffairement de compagnie
avec tous les autres Sens , qu'ils
n'operent que par fon fecours , & qu'il
faut que leurs organes foient touchez
& frapez des efpeces propres à émouvoir
les facultez dont ces organes font
pourvûs ; mais outre que les chofes les
plus neceffaires ne font pas toûjours les
plus excellentes , comme cette neceffité
n'eft que le moyen & que la fin eft.
beaucoup plus noble , les Sens ainfi
confiderez & comme faifant actuelle .
ment odorer , goufter , toucher , oùyr,.
& voir , font de cette maniere plus ex--
cellens , & c'eft cette operation complete
38
Extraordinaire
plete de la Veuë que je me perfuade
eftre plus neceffaire & plus avantageule
que celle des autres Sens. Quel befoin
avons-nous tant de l'Odorat ? C'eft
ce me femble celuy dont on le peut le
mieux paffer. Les plaifirs du Gouft &
de l'Attouchement , font à la verité des
amorces de la fage Nature pour exciter
l'animal à la confervation de l'individu
, & à la propagation de l'efpece . Cependant
combien de Gens pour fe délivrer
des douleurs de la goute , fe paffent
à du lait , & ne prendroient mefmes
pour nourriture , s'il ne fe pouvoit
autrement , que des chofes def- agreables
au gouft ? Et combien en voyonsnous
qui par vertu , ou pour leur fanté,
renoncent volontiersà tout ce que l'attouchement
peut donner de plus délicieux
, fans que dans leurs incommoditez
les uns ny les autres vouluffent fe
foulager aux dépens de leur veuë ? J'ay
mefme de la peine à croire qu'il y euſt
quelqu'un qui choifift plûtoft d'eftre
aveugle que paralytique , ou fourd ; à
la verité ce font des états tres- fâcheux ;
mais la Veuë a de grands charmes , elle
elt
du Mercure Galant,
39
eft d'une grande confolation , & d'un
fervice prefque univerfel , & c'est à ſæ
faveur que l'écriture & d'autres fignes ,
fuppléent avec plus de facilité aux befoins
de le faire entendre. Quant aux
commoditez , & aux plaifirs qui contribuent
le plus à la fatisfaction de
l'Homme , comme le commode confifte
à avoir les chofes neceffaires en
abondance , & le plaifir à jouir de cette
abondance , & encores à jouir des
chofes qui ne font que délectables , &
dont abfolument parlant , on pourroit
fe paffer ; la grande fatisfaction confifte
auffi , ce me femble , à pouvoir faire
des unes & des autres un ufage le
plus fréquent , le plus de durée , & le
plus diverfifié ; cela eſtant , il faut demeurer
d'accord que la Veue nous don--
ne toutes ces chofes , ou la plus grandes
partie , fans comparaifon mieux qu'au
cun des autres Sens en particulier , nyque
tous en general. Elle fournit &
fupplée à tout ce qui nous eft le plus
neceflaire , & le plus agreable , foit
foit pour
pour conduire les autres ,
nous conduire nous-mefmes. L'on voit
pendant
40 Extraordinaire
›
pendant tout un jour fans laffitude , &
à la fois , une tres - grande diverfité
d'objets , non feulement de ceux qui
font proche de nous mais encor de
ceux qui en font beaucoup éloignez ,
& nous penétrons de l'oeil jufques dans
les Cieux ; nous faifons par nous - mêmes
& avec certitude l'application &
l'ufage de ces chofes : les autres Sens
n'ont point tous ces avantages , leur
puiffance plus ou moins bornée , l'eſt
toûjours beaucoup en comparaifon de
celle de la Veuë ; s'ils nous fatis font en
quelque chofe , ce n'eft qu'avec épargne
; ils nous laiffent toûjours à defirer
bien plus qu'ils ne nous donnent ; lesuns
embaraffent quelquesfois les autres
; mais celuy- cy fe mefle agrea--
blement avec eux tous , non pas par un
miniftere fervile comme celuy du Toucher
, mais pour ainfi dire , par une
libéralité & munificence feigneuriale ,
& pour leur donner en quelque forte ce
qui leur manque ; l'expérience journaliere
prouve affez cette verité , l'on
n'eft pas entierement content des objets
des autres Sens fans le concours de
la
du Mercure Galant. 41
la Veuë ; on veut voir les fleurs qui
réjoüiffent l'Odorat ; ona le mefme defir
pour le manger & pour la boiffon
qui vont chatouiller le Gouft , la Veuë
fe porteavec empreffement vers ce qui
donne du plaifir par le Toucher , &
mefines à l'égard des fujets d'où émanent
les fons qui charment l'oreille , &
par l'oreille l'efprit ; l'on n'eft pas bien
content fi l'on ne voit l'Orateur & les.
Muficiens . Pour conclufion interro
geons ceux qui ont le malheur d'avoir
perdu ce tréfor de la vie ; je penfe, que
nous en trouverons peu qui ne demeurent
d'accord de ce que j'ofe foûtenir
& qui n'avoüent que ce funefte état
les réduit à une tres- fâcheufe indigence
, au milieu mefmes des plus grandes
richeffes ; que parmy toutes les délices
que l'on le puiffe imaginer , ils
n'ont que des plaifirs mutilez ; que d'eftre
perpétuellement à charge aux autres
& àfoy-mefme , de fe trouver pour
ainfi dire abfens de toutes chofes quand
toutes chofes leur font prefentes , & de
fe reveiller chaque jour fans jamais
en revoir la lumiere ; une vie fi mifé-
>
rable
42
Extraordinaire
rable eft à proprement parler une mort
avancée,
De l'Origine de la Dance.
Ans confulter les Autheurs qui peu-
Svent avoir écrit fur ce fujet , je vay
donner un cours libre à mon imagination
, & raiſonner enfuite fimplement
par conjecture. Si je rencontre quelque
chofe qui en vaille la peine à la
bonne heure , finon je feray bien aiſe
d'apprendre que l'on ait mieux penſé ,
car de certitude entiere , je ne croy pas
qu'il foit poffible d'en trouver ; & j'eftime
que pour ces chofes fi generales
dont l'origine eft fi éloignée , il eft bon
de remonter d'abord au premier âge du
Monde. J'y confidere donc les Hommes
vivans enſemble dans une grande
liberté , exempts à raifon de leur frugalité
& de leur peu de befoins , de tant
de chagrins qui fe font fait fentir depuis
, exempts auffi de toutes ces contraintes
que ceux qui font venus apres
eux
du Mercure Galant. 43
1
.
eux fe font impofées , & à nous , & à
qui l'on a donné les noms de bien- feance
& de politeffe . Comme dans cet
heureux état ils fuivoient prefque en
toutes chofes les mouvemens de la bonne
Mere Nature, & qu'à raiſon de cette
liaiſon fi étroite de l'ame avec le corps,
il n'y a rien de plus naturel à l'Homme
que de marquer par quelque agitation
extérieure , celles que fes paffions excitent
au dedans de luy , que la colere
par exemple , change les traits du vifage
& altere la voix , que la crainte fait
trembler & pâlir , & que la joye at
contraire répand un air de ferénité ſur
le front & dans les yeux , & agite le
corps de mouvemens libres & d'épanchement
, ce qui fe voit ordinairement
aux Enfans & aux Perſonnes ruſtiques,
il est à croire que la joye eftant la plus
ordinaire paffion de ces premiers Habitans
du Monde , ils ne s'avifoient pas
d'en retenir les fignes , ny de fe contraindre.
Ainfi je m'imagine qu'aux
évenemens heureux , foit particuliers ,
foit generaux , qui régardoient ou la
Perfonne , ou la Famille , ou le Hat
meau
44
Extraordinaire
meau ; lors d'un Mariage conclud ; à la
naiffance d'un Enfant;apres une abondante
Recolte , ou apres quelque Victoire
remportée fur des Voifins , ils
faifoient deux ' chofes à la fois , l'une
de dire & de repeter tout haut & frequemment
le fujet de leur joye , & de
fauter , de gefticuler , & de fe mouvoir
plus qu'à l'ordinaire , en un mot
de s'abandonner extérieurement comme
interieurement aux tranfports de
cette joye ; & comme ils vivoient avec
affez d'union , & que rien ne plaiſt
tant , & ne fe communique fi aifément
que cette paffion , tout à fait amie de
la Nature, il arrivoit que celuy ou ceux
qui avoient ainfi commencé , eftoient
bien- toft fuivis , accompagnez & imitez
de bon nombre d'autres , qui trouvoient
femblablement bien du plaifir
à reciter ces évenemens joyeux , à s'agiter
& fi je l'ofe dire ) à fe démener
de cette maniere , ce qui forma d'abord
une Dance brute , & fans beaucoup
d'ordre ny de grace , eu égard à ce qui
s'eft fait depuis. Voila pour l'origine
& pour l'invention ; mais pour le progrés
du Mercure Galant. 45
grés & pour la perfection , voicy auffi
ce qui m'en femble. L'on dit , & il
eft vray de la Poëfie & de la Peinture ,
que celle- là eft une Peinture parlante ,
& celle- cy une Poëfie müete , je croy
que l'on peut dire auffi de la Mufique
& de la Dance , que la premiere, eft
une Dance qui parle , & la derniere
une Mufique qui ne dit mot ; & comme
tous ces agreables exercices ſe donnent
mutuellement
la main, je me perfuade
qu'entre ces premiers Hommes ,
les plus ingenieux , & principalement
les Amans , car l'Amour a efté de tout
temps le Pere des inventions , prenant
fujet , les uns de ces évenemens que
nous venons de dire , & les autres de
la beauté de leurs Maiftreffes , de leur
amour pour elles , & des défauts de
leurs Rivaux ; Ils en compofoient des
difcours avec quelque peu d'ordre , étofez
des plus belles comparaifons qu'ils
pouvoient trouver , prenans plaifir de
les reciter & déclamer à la loüange de
leurs Amis , de leur Patrie , & de leurs
Belles , pour le faire aimer & eftimer.
Exprimant doc ainfi le moins mal qu'ils
pouvoient
46 Extraordinaire
pouvoient leurs pensées & leurs affeions
, il fe peut faire qu'ayant dans la
fuite fait refléxion fur la longueur &
breveté des filabes,& par la ſeule bonté
de l'oreille charmée de la vertu fecrete
des nombres , reconnu quelque
chofe de cet agrément & de cette dureté
qui refultent du bon ou du mauvais
arrangement des paroles , & de la douceur
ou de la rudeffe de leurs chûtes aux
endroits du difcours qui finiffent quelque
fens , ou qui veulent quelque repos.
Ces obfervations leur auront donné
lieu de polir un peu leurs Ouvrages,
premierement en difcours libre & aflez
fimple , puis en y ajoûtant quelques
Fictions qui auront donné commencement
à la Poëfie , mefmes avant l'invention
des Veis qui n'en font en effet
que la derniere partie , mais partie
la plus brillante. Je m'imagine de plus
qu'ayant d'ailleurs remarqué , foit dans
leur parler ordinaire & familier , foit
dans les occafions où les Chefs & les
Superieurs parloient en public , ſoit
dans les declamations de leurs Idiles ,
foit en badinant avec les Echos , foit
сл
du Mercure Galant.
47
en obfervant les Roffignols & autres
Oyfeaux de beau chant , que la voix
s'éleve , demeure & s'abaiffe , & peut
parcourir fept degrez differens d'une
octave à une autre , & que tantoft elle
fe porte immediatement d'un degré au
= plus prochain , & tantoft en obmet
quelques-uns & paffe à de plus éloignez
; je m'imagine , dis-je , qu'à la
faveur de ces remarques , ils auront
trouvé de la grace à diverfifier leurs recits
de ce haut & bas , ce qui , comme
je croy , fe fera pratiqué d'abord pluspar
caprice & au hazard , que non pas
à deffein de répondre à la fignification.
des paroles , ce que les Compofiteurs
affectent , mais avec prudence. En ſuite
dequoy & par les mefmes obfervations
des longues & des bréves , du bon
arrangement , & des cadences , ainfi
qu'ils avoient fait à l'égard des difcours
fimplement prononcez , & ayans de
plus reconnu que certains fujets s'expriment
les uns plus , les autres moins
lentement. De toutes ces obfervations,
ils auront au commencement formé
une espece de Plain- Chant , puis un
Chant
48 Extraordinaire
Chant plus hardy & plus diverfifié ,
avec quelque efpece de mefure , plus
ou moins précipitée. Ces Recits & ces
Chants , ayans reçeu de temps à autre
ces accroiffemens & ces embelliffemens
, il est aisé de comprendre que
la Dance qui les accompagnoit tresfouvent
en aura profité ; que les pas &
les figures , & tous les mouvemens qui
la concernent , s'y feront imperceptiblemét
reglez & conformez, & qu'ainfi
elle fe fera trouvée beaucoup moins
defordonnée qu'auparavant. Le monde
fe multipliant & fe poliffant de plus en
plus , l'on aura trouvé les differentes
parties de Mufique , Deffus , Hauteconte
, Taille & Baffe ; l'invention des
Inftrumens à vent & à cordes aura
fuivy de prés celle du Chant ( car je
ne puis eftre de l'opinion de ceux qui
leur donnent l'antiquité fur luy :) ces
Inftrumens fe feront trouvez d'une
merveilleufe utilité pour la Dance , &
tous ces agreables exercices auront pris
de meilleures formes , & embraffé un
plus grad nobre de fujets ; ce qui n'avoit
fervy au commencement que pour la
joye,
›
du Mercure Galant.
49
joye , aura auffi efté employé aux occafions
d'affliction , pour la perte des
Parens , des Amis , & des bons Citoyens.
Le Culte des Idoles ayant efté
introduit , & les Hymnes , les Odes,
les Orgies , les Bachanales , mifes en
ufage , la Dance aura prefque toûjours
efté de la Feſte. Enfin fous les Peuples.
les plus civilifez , la Poëfie & la Mufique
fe feront perfectionnées , & la
Dance aura efté à leur imitation reduite
en preceptes , avec les diftinctions &
divifions convenables ; premierement
pour l'air , le port , & la bonne grace
de la Perfonne , puis pour les pas , les
figures , & les autres mouvemens ; on
l'aura diftinguée en Haute & Baffe ,
celle - là pour les Spectacles publics ,
celle. cy pour les Divertiffemens familiers
l'on s'en fera accommodé felon
;
les fujets , graves ou enjoüez , les Villageois
auront retenu leur maniere fimple
& ruftique ; les Preftres des faux-
Dieux auront pris celles qu'ils auront
crû exprimer plus de venération par la
gravité , ou plus de zele par une commotion
extraordinaire , comme l'on
Q. de Iuillet 1680. C
50
Extraordinaire
voit encor aujourd'huy chez ce qui re
fte d'Idolâtres , & chez les Turcs mefmes.
La Tragedie devenuë pompeuſe,
depuis la foible & baffe origine du
Chant du Boucq , n'aura pas oublié la
Dance dans les Choeurs , qui ne fervoient
pas feulement à diftinguer les
Actes , ou les efpaces qui équipolent
aux Actes, mais qui entroient aufli dans
la Repréſentation Dramatique , & faifoient
office de perſonnages . De la Mufique
& de la Dance fera venuë l'invention
des Pantomimes , ces Chefd'oeuvres
d'expreffion muete des paffions
, & dont l'uſage devoit , à mon
fens , eftre quelque chofe de fort agreable
, & de fort touchant. Ainfi tout
confideré , j'eftime que la Dance aura
pris naiffance chez chaque Peuple de
la Terre , & je n'eftime pas qu'il en
faille attribuer l'Invention à quelque
Héros , ou à quelque Illuftre en particulier
, ouy bien la gloire de quelque
accroiffement à quelques habiles d
chaque Nation , ce qui aura fait auft
que chaque Nation l'aura pratiquce
conformement à fon génie guerrier ,
amoureux,
du Mercure Galant .
SI
amoureux , civil , gay , galant , & aura
par cette raiſon trouvé & affecté quelque
Dance particuliere , de- là certaines
Dances chez les Grecs , la Lidienne ,
la Phrigienne & c. termes qui répondoient
aux noms , & aux modes de leur
Mufique , & qui font voir encor la
grande affinité qu'il y a toûjours eu entre
cette Science & cet Exercice ; de-là
la Courante Françoiſe, la Sarabande Efpagnole
ou Moreſque , & ainfi du reſte.
Mais je ne fonge pas que j'entreprens
& hazarde beaucoup , de debiter icy
ces réveries dans un temps principalement
, où je viens d'apprendre par voftre
Ordinaire de Juin , qu'il y a une
Académie érigée pour la Dance , avec
Chancelier , Secretaire , &c. & que
partant nous avons tout lieu d'efperer
que ces Meffieurs prendront la peine
d'en écrire amplement , & de nous en
donner de plus belles lumieres, & peuteftre
plus certaines.
-
Que la Dance foit chofe naturelle à
tous les Peuples de la Terre , cela ſe
voit par la paffion que ceux du Nouveau-
Monde ont pour cet exercice, avec
Cij
52 Extraordinaire
leurs Chanſons & leurs Symphonies de
Baffins. Il y en a parmy eux , qui croyent
comme nous l'immortalité de l'Ame
, & qu'apres la mort il y a des recompenfes
& des peines , pour ceux qui
auront bien ou mal vêcu , & qui font
confifter ces récompenfes des Bons , à
aller pour jamais au dela de leurs Montagnes
chanter & dancer avec leurs
Peres. Nous voyons auffi les pauvres
Efclaves Negres , que l'on occupe dans
les Indes à des travaux fort penibles ,
pendant dix-sept heures des vingt- quatre
du jour , en employer à dancer quatre
des fept que leurs Maiftres leur laiffent
pour le repos
de la nuit , & ne
donner au fommeil que les trois qui
leur reftent . Et comme leur Dance eft
tres - violente & d'une fatigue qui
mettroit bien toft fur les dents nos plus
robuftes d'Europe , l'on peut juger par
là de la paffion de ces pauvres Gens
pour ce divertiffement , puis qu'ils le
préferent de beaucoup à leur repos , &
qu'ils eftiment fe délaffer par un travail
, qui peut eftre , n'eft guere moins
rude que celuy que l'on exige d'eux .
›
Pardonnez
du Mercure Galant.
53
Pardonnez cette addition & ce hors
oeuvre, au peu de loifir que j'ay prefentement
, qui m'oblige à écrire fans façon
, & avec plus de négligence que
je ne voudrois ; la mefme raifon me
difpenfera de rien dire de la Sympathie:
car encor qu'il n'y euft prefque autre
chofe à faire qu'à extraire des Autheurs
qui en ont écrit ( ce que l'on peut faire
quelquefois pour obliger le Public, en
attribuant toûjours l'honneur à ces
Autheurs ) il faut neantmoins pour un
fujet comme celuy-là , du temps & des
foins , que je ne puis préfentement ny
prendre ny donner.
On m'a donné la Conclufion de
l'Hiftoire amoureufe des Fleurs ,
dont vous avez veu le commencement
dans le feptiéme Extraordinaire,
&la Suite dans le neufvieme.
C'est toujours le mefme ftile
& la mefme invention , pour déguifer
agreablement des Avantures
qui font veritables , à ce que
Ciij
54
Extraordinaire
m'affure leur Autheur, qui ne m'eft
connu que fous le nom du Berger
Fleurifte du Païs des Am.B.Ie vous
envoge cette Fin , precedée d'une
Lettre galante qu'il écrit à fa
chere Violete , dont il eft abfent.
LE BERGER
FLEURISTE ,
A MADAME DE ***
Lplus
A Ville où je fuis , paffe pour la
& plus belle , la plus divertiffante
du Monde ; & cependant , Madame
je n'y trouve que de l'inquietude & des
ennuis. Voila ce que c'eft qu'eftre hors
de fon élement. On n'a point à efperer
de repos que l'on n'y foit retourné.
Les Poiffons n'aiment point l'air, quelque
ferain qu'il puiffe eftre ; & les Oifeaux
fe plaindroient de l'eau la plus
claire , s'ils en eftoient couverts. Tant
que je feray éloigné de vous , ne voyant
du Mercure Galant.
SS
yant rien de ce que j'ayme , je n'aimeray
rien de ce que je verray. Je me
plaindray de la fortune & des affaires
qui m'arrachent à mon panchant ; &
languiffant dans un déplorable état de
contrainte & de fouffrance , je m'écri
ray chaque jour.
Qu'il eft rare dans l'abfence ,
De trouver un bon moment ;
Et qu'un coeur plein de conftance
Endure un cruel tourment !
F'en ay fait l'experience ,
J'en puis parler fçavamment.
Comme un Esclave à la chaîne
Mon deftin n'a rien de doux.
La Beauté la plus humaine
Attireroit mon couroux.
Tout me caufe de la peine ,
Hormis de penser à vous.
Seray-je encor long- temps expofé à
cette rude épreuve de patience , & ' ne
revérray-je pas bientoft ces beaux yeux,
Ciiij
56 Extraordinaire
qui font feuls capables de me faire recouvrer
par leurs favorables regards , la
joye & la tranquillité que j'ay pesduës
?
A mille maux chaque jour
Le mefens l'ame affervie.
Mais qu'elle fera ravie
Au moment de mon retour !
Loin de vous je fuis fans vie ,
Vosyeux me rendront le jour.
*ty
Ab que j'ay d'impatience
Pour cesplaifirs innocens ,
Dont voftre aimable préſence
Sçait fi bien charmer løs fens !
Penfe à ce que je penſe ,
Et vous plaindrez les abfens:
En verité, Madame , je mérite bien
que vous me plaigniez , & à moins
que mes Rivaux ne vous divertiffent
plus que je ne voudrois , vous ne devez
pas eftre trop fatisfaite du deftin
qui fembloit ne m'avoir féparé de vous,
que
du Mercure Galant. ST
que pour quelques jours , & qui va
prolonger mon éloignement à des mois
entiers. Ce mauvais tour eft un de fes
effets ordinaires. Il me défole , & je
ne pourrois le fupporter fans mourir ,
fi je ne m'affurois que les fentimens de
voftre coeur , tels que vous avez eu la
bonté de me les faire paroiftre , font à
l'épreuve de l'abſence & du temps , &
que je vous trouveray à mon retour
auffi tendre & auffi favorable que vous
l'eftiez pour moy quand je fuis party.
Puiffe l'Amour
plus doux
> dont rien ne m'eft
Que dereconnoiftre l'empire ,
Vous conferver pour moy jusqu'à ce que
j'expire ,
Comme jufqu'au tombeau je veux vivre
pour vous.
36499
C V
58 Extraordinaire
CONCLUSION
DE L'HISTOIRE
AMOUREUSE
DE QUELQUES FLEURS .
Q
Velque bruit que l'on fift fur les
bordsde la Fense,
Au pied du Mont charmant , aux quar.
tiers d'alentour ,
De revoir le Muguet entefté d'une
amour
Dont il avoit bravé tant de fois la
puiſſance ;
On jugea que la remontrance
N'eftoit pas alors de faifon ,
On fçavoit par bonne raiſon
Et par experience ,
Qu'on ne peut arrefter dans leurs premiers
courans ,
Lespaffions,non plus que les torrens.
Le recours doncfut à la patience.
Cependant
du Mercure Galant. 59
迎安
Cependant nos deux Fleurs
Goûtoient dans le retour de leurs vives
ardeurs
Tous les plaifirs qu'accorde la licence,
Sans faire tort à l'innocence ;
Et jamais le Soleil n'émeût tant de tranfports
Dans le tendre coeur de Clitie ,
Que le Muguet par fimpatie
En reffentit alors
Pour l'engageante Violete ,
Tant cette petite finete
Sçavoit bien l'ébloüir par les brillans
tréfors
De fon efprit & de fon corps ,
Es luy cachoit avec adreffe
Tout ce qu'elle avoit de foibleffe.
Leur commerce dura longtemps,
Le violier devoit revenir au Printemps,
On s'attendoit àfa préſence ;
Sans luy troubler l'efprit mal- à--ppropos
Pardes avis pleins d'imprudence ,
On prit foin , on fit diligence
De travailler à fon repos.
Ce
60 Extraordinaire
Quity
Ce fut l'illuftre Impériale ,
Toujours pour le Parterre, en fes bontex
égale ,
Qui conçent ce deffein , & qui l'executa.
Voicy comme elle le tenta.
Elle fçavoit que depuis l'avanture
Qui caufa la rupture
De noftre Violete, & de noftre Muguet;,
Cet Amant irrité jusqu'à l'excés
contre elle
N'eftoit point éclaircy de ce qu'elle avoit
fait ,
Ayant voulu pour cette Belle
Eftre par tout fourd & muet.
Elle élût donc une Lumiere
Bien inftruite de la maniere
Qu'avoit vefen depuis ce jour ,
Auxyeuxde Flore & defa Cour
La petite Fleurprintanniere,
Pour en inftruire à fonds noftre volage
Amant
و
Et luy faire voir clairement
Qu'àtort il eftoit infidelle
du Mercure Galant. 61
A la fage Immortelle :
Et voulant luy donner plus de confu
fion ,
Elle pria deux Tubéreuses ,
Grandes Fleurs , & fort férienfes ,
De fuivre la lumiere enfa commiffion .
C639
? Avec ces deux Témoins on vit dong
cette Belle
Au quartier du Muguet aller avec
grand zele.
Il raifonnoit alors fur cette paffion
Que l'on venoit combatre ,
Qui d'un coup avoit en la force de
L'abatre ,
Malgré fon inclination ,
Et s'en entretenoit avec une Pensée ;
Petite Fleur de bonne affection ,
Qui la nommoit tout franc , une ardeur
infenfée.
୧୯୬
Dans cette difpofition
La lumiere l'aborde avec un air affable ,
Et luy dit , d'un ton agreable ;
Gentil Muguet , je viens avec ces nobles
Soeurs ,
De la part de l'Impériale ,
Don't
62
Extraordinaire
Dont vous fçavez l'humeur loyale ,
Et de vingt autres belles Fleurs ,
Qui font toutes de bonnes moeurs ,
Vous découvrir une conduite
Qui peut empefcher vos malheurs
D'avoir une plus longue fuite.
Ecoutez donc des veritez ,
Dont fans erreur je fuis inftruite ,
Et de mon difcours profitez .
On voulut autrefois vous donner de
l'ombrage
Du grand & fameux Tournefol ;
La Parque l'a cueilly dans la fleur de
fon âge ,
Et c'est un grand dommage ,
Il n'avoit malice ny dol ;
Mais fçachez qu'il faifoit un veritable
dommage
De fon coeur amoureux , à cette Fleur
peu fage ,
Qui du voftre ( dit -on ) a fait un ſecond
vol;
Qu'il panchoit vers elle à toute heure ;
Qu'elle panchoit vers luy de la meſme
façon ;
Qu'ils s'alloient , fans la mort , mefme
unir
du Mercure Galant .
63
unir de demeure ,
Pour le voir de plus pres , fans caufer
de foupçon.
Sçachez qu'en voftre abſence
Fleur étrangere ,
• une
Oeillet d'Inde , ou pareil poiſon ,
S'arreftant dans ces lieux pour certai
raiſon ,
Apres quelque douceur legere ,
Luy témoigna quelque inclination
Et qu'elle y répondit avec tant d'imprudence
>
Et tant de paffion ,
Que le Parterre en fut en grande émotion.
Le Violier voulut courir à la van
geance ,
Mais la foible compaffion
Attira fa fote clémence.
Sçachez qu'elle ofa bien avec le Chevrefeüil
,
Sans fuite & fans Compagne ,
Au plus fort du Printemps , s'en aller
en campagne.
Vous
64
Extraordinaire
Vous jugez bien qu'il n'en prit pas
le deuil .
Vous connoiffez l'humeur de ce
Compere.
Ce qu'ils firent alors , fans doute eft
un miftere .
Mais eftre feul à feul , parmy nous c'eſt
l'écueil
De la Vertu la plus fevere .
Ce voyage eut pour but de voir une
autre Fleur
Que l'on appelle Capucine ,
Qui montroit une grande ardeur ,
Qui fe flatoit de bonne mine
Qui prefchoit fon credit , & fur tout.
en Cuifine ;
Fleur toutefois de vilaine couleur ,
Au Pavot femblable en odeur ,
Et tout auffi faquine.
C639
Sçachez enfin que depuis le moment
Que ce puant Pavot eut feul en fa retraite
A fa difcretion la pauvre pauvre Violete ,
Il eft toûjours dans l'amoureux tourment
;,
Qu'il
du Mercure Galant. 65
Qu'il fe rend de concert une fois la ſemaine
,
De nuit , dans fon Jardin , pour luy
conter la peine ,
Si le Bon Violier du Jardin eft abfent;
Ou bien, de jour , chez la Mamie,
Leur intime & commune Amie ,
Si le bon Violier au Jardin eft préfent.
Raifon qui fait que chez cette Intri
guante
Affidûment l'un & l'autre fréquente ,
Et que le Jardin voit fouvent
Sa petite clôture au vent ,
Quoy qu'il ne grêle , ny ne vente.
୧୯୨୭
Je ne vous parle point du gros Volubilis
,
Il a recommencé de ramper aupres
d'elle ;
Vous verrez bientoft fi la Belle
Le met au rang des Favoris ;
Mais on fçait que fon voisinage ,
Qui le fait en tout temps jouir
Des moyens de la voir & de la réjoüir
,
Cauſe un fâcheux ombrage
Au
66 Extraordinaire
Au Chevrefeuil , qui fouvent en dit
rages
Et mefmes au puant Pavot,
Qui n'en pense pas moins , quoy qu'il
n'en dife mot.
60639
Ce n'eft pas tout , certaine Fleur
amere ,
Fleur de Peſcher , Fleur à Cliftere
Eft à toute beure à ſon cofté ,
Sous prétexte de fa fanté ;
Et la Belle ne peut fe paffer , ny fe taire
De cette Fleur d'Apoticaire ,
Ny mefme avaler un morceau
Sans luy donner part au Gâteau.
୧୫: ୨୭
Voila ce que j'avois , cher Muguet, à
vous dire ,
Ce n'eft ny Fable, ny Satyre.
Jugez de là quelle eft l'humeur
Ce la Belle qui vous captive .
On n'y connoift ny fonds , ny rive.
Mille Amans tiendroient dans fon
coeur ,
L'accés en eft ouvert à tout noftre
Parterre ;
dn Mercure Galant. 67
Il ne faut pour
douceur ,
l'avoir › que dire une
Mais ce qui vaudroit bien qu'on luy
jettaſt la pierre ,
C'est qu'on luy voit faire auffitoft
faveur
A la plus déteftable Fleur
Qu'à la plus belle de la terre.
(603)
Ainfi ce feroit fe tromper ,
De s'attendre à quelqu'avantage
Que le Rival ne fçeuft pas attraper.
C'eſt fon plaifir , c'eft ſon uſage
Vous ne la ferez pas changer.
Son teint eft beau , fon oeil aimable ,
Mais fon humeur eft indomptable.
On ne la fçauroit corriger.
Jugez apres cela , s'il eſt bien agreable
De partager un coeur avec mille Rivaux
;
Ou fi plutoft l'on n'eft pas milérable
,
D'avoir à fouffrir tant de maux.
୧୯୦୨୭
Muguet , joignez à ces raiſons puiffantes
,
Luy dit l'une des Affiftantes, !
Que
68 Extraordinaire
Que le bon Violier eft voftre bon
Amy.
C6403 )
Et reffouvenez - vous , adjoûta l'autre
Belle ,
Que voftre conftante Immortelle
Ne vous aimoit pas à demy.
(603)
Noftre Amant n'eut pas peu latefte
embaraffée ,
Ne
D'ouir tousces fâcheux difcours.
Il régarda triftement la Penfee ,
pouvant renoncer aux nouvelles
amours ;
Puis faifant un effort , il dit à la Lumiere
,
Je vous rendray dans quinze jours
Une réponſe entiere.
→ Ce terme- là fut pris à deffein d'y
refver
Ou plutoft , afin d'obſerver
Lesfaçons de la Violete.
Mais en bien moins de temps
Il apperçeut les yeux de la Coquete
Déployer en faveur de fes Rivaux
rampans
(Par
du Mercure Galant. 69
( Par leur langue & leurs plis , veritables
Serpens, ) .
Ces graces , ces appas , cette langueur
Secrete ,
Et ces regards enfin , tendres , doux ,
amoureux ,
Qu'elle avoit employez à rallumer fes
feux.
Il vit que de leurs traits l'ame eftoit
moins charmée
Du Chevrefeuil , que du Volubilis ;
Auffi pour luy l'oeillade eftoit moins
animée ,
Et ces traits moins hardis.
Mais pour l'autre, elle eftoit tout àfait
enflâmée ,
Et fembloit témoigner une amour confumée
,
Tant dans fa flame & dans fa privauté
Ilfe mefloit d'air effronté.
(663)
C'eftoit encore ainfi qu'il vit un petit
Suiffe
Gardien d'un Tréfor , grand Accoleur
de cuiffe ,
De
70
Extraordinaire
De la Belle fouvent coup fur coup regardé
;
Faveur dont il jugea peu digne
Cet Amant tout nouveau , qui s'estoit
hazardé
Par le confeil de quelques Fleurs de
Vigne ,
A fe montrer d'amour pour elle poſſedé.
୧୫ : ୨୭
Surpris, confus , fâché , Quoy dit - il
en luy -mefme ,
Ses regards font pour tous auffi - bien
que pour moy ,
Et leur douceur extréme
Qui feule m'a forcé de rentrer ſous
fa loy ,
Où je trouvois un bien extréme,
N'avoit rien de nouveau , ny rien de
fingulier ?
C'est un charme commun c'eſt un
air journalier
Qu'elle prend pour dire qu'elle aime,
A la premiere Fleur qu'elle voit approcher
?
En verité , je fus un grand Novice ,
De melaiffer ainfi toucher
Par un fi commun artifice.
Mais
du Mercure Galant.
71
ゴ
୧୫ : ୨୭
Mais ce ne fut pas tout , il vit le petit
Suiffe ,
Avec noftre Coquete , au coin d'an
Espalier ,
La care fer d'un air tout auffi familier
Ques'il euft eu quatre mois de fervice,
Et mefmes s'emporter fifort , que d'onblier
Qa'il avoit d'autres Fleurs , témoins de
fa malice ;
·Et la jeune Coquere, en faisant les yeux
doux ,
Luy dire feulement , Suiffe , à
penfez -vous ?
quoy
Aimant mieux , ce fembloit , pafferpour
la complice
De fa temerité ,
Que d'en blâmer la liberté ,
Vne fi grande complaiſance ,
Qui dans le tefte- à - tefte alloit à confs-
... quence ,
Et qui le lendemain auxyeux de noftre
Amant
De mefmefacon recommence ,
Le choque & l'aigrit fortement.
Aforce d'eftre bonne ,
Violete,
72 Extraordinaire
Violete , dit- il tout bas ,
Je reconnois que vous ne l'eftes pas.
Des faveurs qu'on ne peut refuſer à
perfonne ,
A tort ont eu pour moy de fi puiffans
appas.
C639
Ce fut bien pis , lors que loin du Parterre
Il vit entrer tout feuls dans une obfcure
Serre
Noftre Coquete, & la Fleur de Pefcher
>
Et n'en fortir qu'apres un temps confiderable
;
Et qu'ayant demandé ce qu'ils alloiens
chercher
Dans cet endroit defagreable ,
Vne Mignonete luy dit ,
Que c'estoit pour trouver un Simple dans
le Sable ,
Dont ils avoient befoin , pour un fein
charitable.
Vain prétexte , auffitoft reprit
Le trifte Muguet en lùy meſme ;
Lors qu'on va dans un lieu fi noir , fi
retiré
Par -
Du Mercure Galant. 73 .
Par l'Amour feul on s'y fent attiré,
L'on n'y cherche que ce qu'on aime,
Helas ! je me flatois qu'on ne cherchoit
que moy,
Et dans ce jour , perfide Fleur, jevoy
Votre recherche égale,
Pour une Fleur Medicinale;
Je ne fuis pas de qualité
A fouffrir cette égalité
Voftre abbaiffement me fait honte
Il m'a tout- à- fait rebuté ;
Plus de retour , jamais je ne veux faire
conte
De vos douceurs ny de voſtre beauté
264439
Enfin pour achever de le tirer d'af
faire,
Il fçent que le Pavot devoit paffer la
nuit
Hors de fa demeure ordinaire.
Il envoye auffitoft un Zephir qui le
flaire,
Et qui de loin ,fans faire bruit,
En l'obfervant , toujours lefuit.
Le Zephir voit que cette Fleur puate,
Aprés un détour fait , prit un pettp
fentier
Q.de Juillet 1680. D
74
Extraordinaire
Qui le mena droit au Quartier
Où refidoit lajeune Plante ,
Et qu'en rompant la haye , une Porte
s'ouvroit,
Par où foudain il prit fa route ,
Et fe coula dans un endroit
Où l'on ne voyoit goute.
୧୯ :୨୭
Plus n'en puft dire le Zephir s
Mais le Muguet voulant fçavoir le
refte ,
Alla le lendemain d'un air doux & modefte
,
De peur qu'on n'aperçenft fon curieux
defir
Sur les lieux , pour s'en éclaircir.
Il vit la Haye avecfracture ,
Et fut cruellement troublé de cet effet.
Mais quand il vit la Belle avec le teint
defait ,
Il futfort empefché de fa trifte figure ;
Ilne fçeuft s'il devoit recourir à l'injure,
Onfe taire du fait.
୧୫ : ୫୬
La Pensée arriva dans ce temps neceffare,
du Mercure Galant. 75
ceffaire ,
Et luy dit ce qu'il devoit faire ,
Tandis que la Coquete écoutoit le Soucy
Qui venoit d'arriver auſſy.
Cher Amy , voſtre ame eft bleffée,
Songez à la guerir, luy dit cette Penfee,
Sans en venit jamais à l'éclairciffe,
ment.
L'adroit & fin déguiſement
De la chofe la plus certaine ,
Fourbe , menfonge, faux ferment ,
Tout cela c'eft le chant d'une telle
Sirene ;
Si vous l'écoutiez un moment ,
Il vous pervertiroit efprit & juge
ment.
Laiffez la donc , innocente ou cou- -
pable.
L'apparence eft contr'elle , & c'eft plus
qu'il ne faut.
Pour rendre aux fages Fleurs cette
Fleur méprifable .
Elle eft coquete , & ce defaut
N'eft non plus douteux , qu'excuſable
.
Vous le fçavez , ne donnez plus
Dans un panneau ſemblable ;
Dij
76 Extraordinaire
Allez , retirez - vous , contre un coeur
fi peu itable
Les reproches font fuperflus.
264039
Ce confeil fut fuity , le Muguet fçeur
fe taire.
Il cacha fon reffentiment ,
Et quitta mefme à l'ordinaire
La Coquete civilement.
Mais il eftoit changépour elle.
Le dédain , le mépris , & l'extreme
froideur ,
Avoient dans ce moment repris place
en fon coeur.
Ils en avoient chaſſé toute l'amour nouvelle,
Et n'y laifoient qu'un regret de l'erreur
De s'eftre renflâmé pour cette indigné
Fleur.
༢༠9༡
Dans cet état , ilfut voir la Lumiere
Pour laremercier de fes heureux avis-
Ils m'ont tiré, luy dit- il,de l'orniere,
J'eftois gaſté , mais je les ay fuivis ,
Et
1
du Mercure Galant.
17
Et je leur dois ce que je fuis.
Apres , il vifita l'illuftre Imperiale ;
Et cette Fleur plus que Royale
Luy témoigna bien du plaifir
De le voir dégagé de cette amour fatale
Qui ne pouvoit bien reüſſir.
>
Enfin il fe rendit chez la fage Immortelle
,
Luy demanda pardon de fon dereglement
;
Elle eft du moins auffi bonne que belle,
Il l'obtint aifement.
Il ne vouloit jamais revoir la Violete ,
Et bien moins , lay faire la cour ,
Mais certaine raiſon politique & Seo
crete ,
En cela voulut fon retour.
Il fallut obeyr à cette Loy difcrete.,
(643)
Il la voit donc , malgré l'averfion ,
Qu'il a fait fucceder à l'indignation
Qu'il reffentoit pour elle.
Il luy rend des refpect's , il luy montre
du zele ,
Il luy tient des difcours , mefine d'affe-
Etion ,
Sans
que la Fleur conftante &fage
D iij
78
Extraordinaire
En reçoive le moindre ombrage ,
Car le tout n'est que fiction.
୧ : ୨୭
On le juge aux bontez qu'a pour luy la
Coquete ;
Ses plus tendres regards , ſes plus grandes
douceurs ,
N'ont plus pour le charmer
force imparfaite ;
› qu'une
Et fon air tiede , en ces momens flat
teurs >
Apprend bien que pour elle , il n'a de
Ses ardeurs 3
De reste au coeur , pas mesme une
bluette.
Il paffe en fon efprit pourtant pour fon -
Amant ,
Parce qu'à fe flater la Belle est trop
fujete,
Pour pouvoir l'accufer d'un fecond
changement ,
Ne croyant pas le premier feulement.
Cette erreur eft douce , il l'y laiffe ,
Et cependant fon coeur porte agreablement
Autrepartfatendreffe.
En
du Mercure Galant .
$79
1
"
En effet , aujourd'huyfon plaifir fingu
lier ,
Sa gloire la plus belle,
C'est le defir qu'il a d'eftre toujours
fidelle
Dans l'amitié du trop bon Violier
Et dans l'amour de la fage Immortelle,
Anandadán á
I
SENTIMENS
SUR LES QUESTIONS
DU DERNIER
EXTRAORDINAIRE
Quel est le plus grand chagrin
qu'une Maiftreffe puiffe donner
L
à un Amant.
E déplaifir d'un Amant à qui fa
Maiftreffe ne laiffe aucune occafion
de la voir , caufe des douleurs fi vives,
que je n'aurois point balancé il y a
quelques années à foûtenir que c'eft le
plus grand qu'elle foit capable de luy
D iiij
80 Extraordinaire
donner. Mais l'épreuve que j'ay faïte
depuis ce temps -là d'un autre chagrin ,
m'a tiré d'erreur. J'ay veu mon Rival
traité favorablement de ce que j'aimois,
tandis que la Belle m'accabloit de fes
mépris , & qu'elle n'eftoit touchée ny
de mes foûpirs , ny de mes plaintes . A
mes yeux mefmes elle fe faifoit une
joye d'accorder à ce Rival les plus
obligeantes marques d'eftime que la
bien-feance luy pouvoit permettre,fans
que l'empreffement de mes foins mʼattiraft
jamais que des rebuts. Il eſt impoffible
d'exprimer ce que j'ay fouffert
dans ce trifte état , & c'eft par Tàà que
je fuis entierement convaincu qu'il n'y
a point de fupplice plus cruel pour un
Amant , que celuy que je vous viens
de reprefenter.
Si le fouvenir d'un plaifir passé
dont on ne jouit plus , cauſe du
plaifir , où de la peine, aleb
ว
Si cup
Cdifficile à
decider
Ette Queftion me femble affez
difficile à decider , car comme il
eft
Du Mercure Galant. 81
1
y
eft vray que lors qu'on a enfermé quelques
effences dans un vafe , l'odeur
demeure encor longtemps apres qu'on
Tes en a retirées , de mefme on peut
dire qu'un plaifir, quoy que paffé, laiffe
en s'en allant celuy d'en avoir jouy , &
que la fatisfaction qu'on gouftoit dans
les deux momens de ce plaifir , chatoüilant
noftre imagination , nous en cause
de nouveaux ,felon que nous rappellons
fortement d'agreables fouvenirs. Cependant
comine nous fouhaitons naturellement
le bie que nous n'avons plus,
noftre coeur flaté d'abord de l'aimable
fouvenir d'un plaifir paffé,foûpire apres
la poffeffion du mefme plaifir, & de ces
foupirs qui ne font autre chole qu'un
defir bien fouvent nous ne fçauque
rions fatisfaire , il paffe infenfiblement
au regret d'en eftre privé, & enfin de ce
regret,à une peine & à un chagrin
qu'on ne peut bien expliquer. Celuy
qui fe trouve dans cet état , eft à peu
prés comme un Homme , qni dans un
fonge s'imagine eftre au milieu de mille
plaifirs. Tous fes lens eftant excitez
par fon imagination, il eft auffi fatisfait
D. v.
82
Extraordinaire
dás ce momét que s'il joüiffoit des plaifirs
mefies qu'elle luy a figurez. Mais
s'éveillant dans le temps qu'il croit
avoir le plus de fujet d'eftre content,
il femble qu'il n'a ouvert les yeux que
pour perdre de veuë les plaifirs qu'il
avoit crû poffeder , & cette perte luy
cauſe un chagrin plus ou moins grand,
felon que le bien dont fon fonge leflatoit,
luy a paru eftimable. De mefme l'imagination
de celuy qui ſe ſouvient des
plaifirs paffez , emportée par ce fouvenir
, luy fait gouftér plus de fatisfaction
qu'il n'en recevoit dans la joüiffance
mefme,d'autant que luy réprefentant en
un moment tous les plaifirs qu'il a eus,
ou pendant un jour , ou pendant plufieurs
heures , elle luy en ramaffe les
plus fenfibles douceurs , & les luy fait
goufter toutes preſque en un inftant;
mais cet Homme fe réveillant un peu apres
comme d'un fonge, & faifant reflexion
que non feulement ce font des
plaifirs paffez , mais qu'il eft peut- eftre
dans l'impuiffance d'en jouir jamais , il
tombe dans un chagrin d'autant plus
fenfible que tous les fens eftoient difpo-
Lez
du Mercure Galant .
83
ſez à la joye , & je ne doute point que
le chagrin ne l'emporte de beaucoup fur
la fatisfaction qu'il avoit gouftée un
moment auparavant . Si vous me dites
que cela ne fçauroit eftre , & que puis
que le chagrin naift du plaifir qu'on a
eu , il doit eſtre mefuré à ce plaifir , &
qu'ainfi l'un ne peut eftre plus grand
que l'autre a efté , je vous repondray
que lors qu'on ne jouit plus d'un bien,
noftre imagination , comme fi elle fe
plaifoit à nous tourmenter , nous le repréfente
toûjours plus grand qu'il n'eſt
en effet, en forte qu'on pourroit dire, que
la privation d'un bien quel qu'il foit,
eft une espece de Microfcope qui
groffit les plaifirs attachez à la poffelfion
de ce mefme bien , outre que le
plaifir que nous caufe un fouvenir
agreable ne nous dure qu'un moment,
& autant de temps qu'il en faut à
l'imagination pour refléchir fur la perte
de ce que nous ne poffedons plus,
au lieu que le chagrin que l'on en
reffent dure , & nous tourmente longtemps.
Le
84
Extraordinaire
·
Lequeltoucheplus aisément le coeur
d'une Belle , ou celuy qui fe déclarant
d'abord, employe les termes
les plus paffionnez à luy protefter
qu'il l'aime ou celuy qui
enluy rendant beaucoup d'affiduite
, laiffe agirfes foinsfans:
fe declarer.
44
E dis que c'eft le dernier de ces deux
Amans. La raiſon eſt que nous mé-.
priſons ordinairement le bien que nous
poffedons , & fur tout celuy que nous
acquerons fans peine . Ainfi l'Amant
qui fe déclare d'abord , eft pour une
Belle un bien qui ne luy coufte rien à
acquerir , & dont fort fouvent elle ne
fait pas grand cas. Je fçay que s'il parle ,
l'aveu qu'il fait des fentimens de fon
coeur ne fçauroit eftre imputé qu'à la
force de fon amour , & au pouvoir des
charmes de fa Maiftreffe ,mais l'Amant
qui fe contente de faire parler fes foins,
ne fait pas moins connoiftre qu'il aime,
que celuy qui le déclare ouvertement.
Au
du Mercure Galant.
85
Au contraire, parce qu'il agit d'une maniere
oppofée , il touche plus aisément
le coeur de la Belle. Elle juge de la.
grandeur de fa paffion par celle de fon
reſpect , & eftant perfuadée de la cauſe
qui l'empefche de parler , elle eft convaincue
en mefme temps de l'amour
qu'il a pour elle , & fouhaiteroit qu'il
fuft plus hardy ; ce qui ne fait pas un
méchant effet, car elle cherche toujours
apres cela par où le faire expliquer..
Elle fait tomber la converfation fur des
fujets qui luy en facilitent les moyens.
S'il fe déclare , c'eft ce qu'elle a
fouhaité , & il la trouve toute difpofée
à l'écouter favorablement . S'il ne le fait
pas, cette retenuë ne fait qu'augmenter
l'envie qu'elle a de luy entendre dire :
qu'il l'aime. Cependant comme un fi❤-
lence fi long l'oblige encore à douter fi
elle ne fe trompe point: dans la pensée
qu'elle a d'eftre aimée , elle examine
tout de nouveau fon Amant. Elle étudie
fes regards pour y remarquer quelque
langueur qui la convainque de fa tendrefle
. Elle écoute fes foûpirs avec plaifir
ne perd aucune de les actions
ny
86 Extraordinaire
ny de fes paroles , & aprés qu'elle s'eft
fortement affurée de fon amour, elle luy
fait connoistre par fes manieres qu'elle
n'y eſt pas inſenſible. Il ne faut qu'aimer
pour entendre ce langage. Il exprime
les plus fecrets fentimens de l'ame;
parmy les vrais Amans , l'union
des coeurs eft toûjours faite , avant que
la bouche ait rien expliqué.
Si un Amant mal - traité de la
Perfonne qu'il aime , peut fans
l'offencerfouhaiter la mort.
E croy qu'il peut faire ce fouhait fans
dubaitfans
que fa Maiftreffe ait lieu de s'en tenir
offencée . Voicy la raifon que j'en
apporte. Un Amant eft mal traité
de fa Belle , ou parce qu'il eft hay , ou
parce qu'il a commis quelque crime
qui le rend indigne de fa tendreffe.
S'il eft hay, quel témoignage plus fort
luy peut-il donner de fa complaifance
& de fon amour , qu'en fe fouhaitant
la mort , puis qu'il montre en mefme
temps qu'il cherche à la délivrer d'un
Objet qui luy déplaift S'il luy a fait ?
quel
du Mercure Galant .
87
quelque outrage , il la convainc encor
mieux par ce fouhait de la paffion qu'il
a pour elle , puis que s'il eft vray que
quelque legere que foit une faute, elle
eft toûjours fort confiderable quand
elle eft commiſe envers ce qu'on aime,
cet Amant veut marquer à la Maiſtreſfe
, que la fatisfaction qu'il luy feroit
par fon repentir & par fes chagrins ,
feroit trop peu pour expier une offence
que la mort feule luy veut faire pardonner
, ou fi vous voulez le prendre
d'une autre maniere , en fe fouhaitant
la mort , il veut luy faire connoiftre ,
que defefperant de rentrer jamais dans
fes bonnes graces, il eft incapable d'aimer
la vie apres cette perte.
De la nature des Efprits Folets.
je reglois toute la Nature felon
les fentimens de Defcartes , je dirois
que les Efprits Folets ne font autre
chofe qu'un compofé de certains ELprits
ou corpufcules qui émanent de
nos Corps , & qui fe rencontrant en
l'air , fe difpofent d'une certaine maniere,
88 Extraordinaire
niere , que par
, que par les petits refforts que ce
Philofophe
admet dans les Animaux
,
ils remuent
& agiffent
differemment
felon leur differente
difpofition
. Maís
pour eftre de ce fentiment
, il faudroit
auparavant
qu'on euft bien fçeu me
convaincre
que la volonté de celuy à
qui un Elprit s'eft attaché , peut changer
la difpofition
des refforts qui meuvent
& font agir cet Efprit. Si cela eftoit
, je n'aurois pas de peine à comprendre
, comment
lors que je prierois
cet Esprit Folet de faire telle ou telle
chofe , je le verrois auffi - toft porté à
l'executer
, quoy qu'il n'euft pas coutume
de s'attacher
à cette action . Or il
elt conftant , que cela arrive tous les
jours , & fur tout en Allemagne
, où
l'on donne , & où mefine l'on vend"
ces fortes d'Efprits, en forte que fi mon
Amy vouloit bien accepter l'offie que
je luy ferois de mon Efprit Folet , il
cefferoit
auffitoft de me fervir , quoy
qu'il euft efté toûjours
attaché à moy ,
& commenceroit
de rendre fervice à
cet Amy. Ce n'eft pas qu'on ne puſt
répondre affez
probablement
à une pa--
reille
du Mercure Galant.
89
6
reille objection , qu'auffi- toft que ces
fortes d'Efprits fe font formez en l'air
comme je l'ay déja dit , & que le hazard
les a fait s'attacher indifferemment
à la premiere Perfonne avec laquelle
Ils ont trouvé quelque fympathie
ou d'Atomes ou d'Efprits , apres
cela lors qu'on fouhaite poffeder l'Ef
prit Folet qu'on voit attaché à un autre,
comme ce defir eft dereglé , Dieu par
punition permet volontiers que la per
fonne qui le poffedoit en foit delivrée
& qu'il s'attache de nouveau à celle
qui l'a appellé , à condition qu'en luy
2 rendant les petits fervices qu'ils ont
couftume de rendre , elle en loit quelquefois
tourmentée ; ce qu'on peut aifement
conjecturer , de ce qu'entre tous
ceux qui ont ces Efprits Folets , il n'y
en a aucun qui n'en vouluft eftre delivré.
Si vous demandez comment ces
petits corps peuvet faire toutes les chofes
qui nous furprennent , je dis qu'ils
les font de la mefine maniere que les
Beftes font toutes leurs operations , puis
qu'on peut également imputer & les.
unes & les autres à la diverſe difpofi-
F
{ ཛཱ
tion :
90
Extraordinaire
&
tion de la matiere , avec cette difference
, que les Efprits Folets eftant compofez
d'une matiere plus fubtile , ils
agiffent plus fubtilement , & fans eftre
remarquez. Mais quoy que ces raifons
foient affez probables , j'aime mieux
me rapporter à la plus commune ,
croire que ces fortes d'Efprits font tous
diaboliques , & que les Sorciers , que
je ne refute pas comme des contes ,
les
évoquent des Enfers , pour les donner
à quelques Perfonnes qu'ils veulent
faire foufrir , ou qu'ils veulent obliger
, car il eft conftant que quelquesuns
ne font aucun mal. Un de mes
Amis le fait par experience. Il a un
de ces Efprits depuis quelque temps ,
& cet Efprit ne fait autre choſe que de
luy frifer les cheveux du derriere de
fa tefte , comme on frife une Boucle
de Perruque.
DV CAMPOVSSIN , de Rouen.
L'AGREA
du Mercure Galant.
91
ââââ
L'A GRE ABLE
DEBAUCHE.
M
Ars & Bacchus font réünis ,
La Paix aujourd'huy les raffemble
Et grace à noftre Grand LOVIS,
Les voila bien d'accord enfemble.
Réjouiffez- vous , Beuveurs ,
Chantez , Turognes ,
Et ne craignez plus les malheurs
Dont ont fouvent paly vos trognes ;
L'Epée eft au croc ,
Le Vin eft fur table ,
•
Et par un échange admirable
On n'entend plus de choc
Queceluy des Bouteilles
Des Flacons & des Pots
Que l'on vuide en repos
Al'ombre de nos Treilles ;
Il n'eft plus enfin de combats ,
Plus de guerre
Sur la Terre ,
Qu'à
Extraordinaire
Qu'à coups de Verre.
Bacchus a mille appas ,
Celebrons fa memoire ,
Sus , toft , depefchons - nous ;
Et fi l'on m'en veut croire
Joignons nos voix , & crions tous »
Il n'eft point de plaifir plus doux
Que celuy que l'on prend à boire.
SAYROT , de Chatillon fus
Seine en Bretagne.
Voicy divers Madrigaux fur les deux
Enigmes en Vers propofées dans ma
Lettre du Mois de Juin.
I.
CEEffez de m'ennuyer de vos vaines
chimeres ,
Philofophes refueurs , qui nem'aprenez
rien.
Gaffandifte , Cartefien ,..
Je n'écouteray plus vos Leçons ordi
naires ;
L'Enigme que je lis , fans tant me travailler
,
M'explique mieux que vous la nature
de l'Air.
BURET DE LEPINAY , de Vitré.
Le
du Mercure Galant. 93
1
E
II.
>
En'ay pas l'efprit agreable
Sinon pres du Verre & du Pot ;
Et ne puis deviner le Mot
De vostre Enigme , qu'à la Table .
DENIS , Curé de la Mothe
en Blefy.
Monfieur d'Ambreville , de Lifieux,
qui a crû que le Mot de la feconde
Enigme , eftoit la Main , a finy l'Explication
qui fuit , par des Vers du celebre
Theophile.
AM
117.
My , ceffe de tant refver,
Sans peine je viens de trouver
Les deux Enigmes du Mercure ,
A mesyeux, ainfi qu'un Eclair ,
Le Mot en eft brillant & clair:
Mais fouffre en cette conjecture ,
Pour m'épargner des Vers la fâcheufe
torture ,
Qu'un Poëte jadis fans pair.
Et
94
Extraordinaire
d'une veine
Et dont encor le renom dure,
T'aprenne au lieu de moy ,
plus pure,
Que l'une eft la Main , l'autre l'Air.
୧୬୨୭
Celuy qui formant le Soleil ,
Arracha d'un profond fommeil
L'Air & le Feu , la Terre, & l'Onde ,
Renverfera d'un coup de Main
La demeure du Genre humain ,
Et la baze où le Ciel fe fonde ;
Et ce grand defordre du monde
Peut-eftre arrivera demain.
IV.
Ve le Mercure eft admirable !
Il vient de nous donner , pour bannir
le chagrin ,
Des Verres de Vin ,
Et pour les repofer , il fournit une
Table.
C. HVTVGE d'Orleans ,
demeurant à Mets.
Mefde
du Mercure Galant.
95
Mefdemoiſelles de la Cour , de Saint
Denys , ayant trouvé le fens de la premiere
de ces deux Enigmes , l'une d'elles
qui n'a jamais fait de Vers , nous
donne fon corps d'effay par ce Madrigal.
Di
V.
Ans ce noble feu d'avanture ,
Nous travaillonsfouvent en vain
L'efprit n'eft pas toûjours devin ,
Pour s'eftre donné la torture.
Le premier fujet , quoy que clair,
Ne nous a produit que de l'Air.
M
V.I.V
Ettez voftre Cheval feulement à
l'Etable ;
Laiffez faire à chacun , Mercure , fon
Meftier,
Montez vostre Geneft , piquez veftre
Courfier
Ganimede fans vous fervira bien !**
Table.
L'HERMITE DE SAÇEY ,
pres Pontorfon.
VII.
96 Extraordinaire
VIL
Premi
Remiere fource de la Vie ,
Qui fait tout agir & mouvoir ,
Qui vois tout fans te faire voir ,
Par qui l'ame nous eft ravie ,
Qui ducoeur tires les foûpirs
Qui porte l'aifle des Zephirs
Et lesfoudres & les tempeftes,
Qui formant la voix fais parler
Qui regnes bas , & fur nos teftes ,
Quelautre corps es- tu , fi du moins t
nes l'Air ?
M
RAVLT , de Rouen,
VIN.
Ercure , vos Lecteurs doivent
eftre contens ,
Puis que joignant l'utile avec le dele-
Etable ,
Vous leur faites paffer fi finement le
temps ,
Tantoft à la Ruelle , e tantoft à la
Table.
Le Controlleur des Mufes
de Montafnel.
Mille
du Mercure Galant. 97
1
5
IX.
Ille Mots dans l'esprit me vien-
M nent à la fois
Deffus l'Enigme de ce Mois.
Je me flate à chacun d'une heureuſe rencontre
;
Mais quand j'y crois voir le plus clair,
Dans le moment que j'en veux faire
montre ›
Adien vous dis , tous fe perdent dans
l'Air.
F.HA... DV MESNIL, de Cambrais
en Normandie.
E
X.
15 n'a jamais bûdans la Taffe
Desdoctes & fçavantes Soeurs ,
Ny jamais mon efprit n'a fenty les fu
reurs
Qu'infpire le Dieu du Parnaſſe ;
N'importe , effayons toutefois
A trouver le fecret de cet Art admira
ble:
Minerve , fois moyfavorable ,
Q. de Juillet 1680
E
98
Extraordinaire
Et dans ces Vers écrits fur le coin de
ma Table.
De la derniere Enigme de ce Mois ,
Renfermons le fens veritable.
GAVTIER , Seigneur du Tronchay
lez Tonnerre.
Si
X I.
I cette Enigme eft ambiguë
Il ne s'enfaut pas étonner ;
Mais il faudroit eftre bien graë,
Pour nier qu'elle euft le bon Air.
Une des Nymphes de
Montafnel.
C
XII.
Ette Enigme, ma foy , n'eft guere
de faifon,
Elle m'a mis en eau , m'a fait mal à la
refte.
Enfin je ferois mort chez moy comme
une Befte ,
Si je n'avois pris l'Air chez l'aimable
Nanon.
P. C. L'Enjoüë”, d'Orleans.
Vous
du Mercure Galant. 99
XIII.
Ous vous fatiguez trop , agreable
Von
Cloris's
Vous avez déja pris voftre beau coloris,
Pour vouloir penetrer le fens des deux
Enigmes.
Mercure prend le foin de le cacher ſi
: bien ,
Qu'à peine y comprendrez vous rien ,
Quoy que vous ayez lâ plus de dix fois
fes Rimes.
Sortez un peu pour prendre l'Air.
Pendant quel'on
mettra
le Convertfur
la Table.
Cefont les vrais moyens, fans plus long
tempsparler,
De trouver lefens veritable
Des deux Enigmes de ce Mois ,
Que vous expliquerez toutes deux à
•
La fois .
DE
LYON
ALCIDOR, du Havre de Grace.
XIV.
I'Avois mal à la teste à force do
refver
E ij
100
Extraordinaire
A ce que nous cachoit l'Enigme du
Mercure ;
Et le Mot me femblant difficile à trouvers
le pris l'Air , & ceſſay d'en faire la
lecture.
I.F. JARRES , du Quartier
du Louvre.
XV.
Avray-je bien fçeu deviner
Ce Rien qui ne peut pasfe dire ,
Que jamais on n'a pu décrire ,
Mercure, en difant que c'est l'Air ?
L'HERMITE
DE SAGEY ,
pres Pontoife.
Les fentimens qui fuivent font de
Monfieur, Panthot Docteur Medecin
aggregé au College de Lyon.
(
DE
du Mercure Galant. -101
AAAAKRAKEN
DE L'USAGE
DE LA GLACE.
A MADAME A. D.
A Lyon ce 1. Septembre 1680.
LA queftion du Froid & de la Glace
, convient fi bien aux exceffives
chaleurs de l'Eté , & à la fatisfaction
que l'on y trouve , qu'il n'eft pas poffible
pendant les ardeurs de cette Saifon
, de rien propofer de plus agreable
que les moyens d'en faire un ufage
falutaire , où la neceffité , & le plaiſir
fe rencontrent à la fois , & fervent de
delice , & de remede tout enfemble.
Cependant le nombre des fujets aufquels
peut convenir la Glace dans la
difference des âges , des fexes, des tem
peramens , des habitudes , & des climats
, eft trop grand , pour entreprendre
une décifion particuliere comme
E j
R
102 Extraordinaire
vous la defirez , & perfonne ne doute
qu'il ne foit entierement impoffible de
pouvoir fatisfaire dans une réponce
auffi generale qu'eft la propofition , au
bien, & au mal que tant de Particuliers
differens en peuvent recevoir dans leur
nfage.
En effet, l'experience nous apprend
que dans la fanté, & dans la maladie ,
chaque fujet fait fi parfaitement la regle
qui luy eft neceflaire , qu'il n'eft
rien dans le monde qui foit generalement
bon , comme il n'eft rien auffi
qui foit generalement méchant .
Il faut donc avant qu'entrer dans la
circonstance particuliere de la queftion ,
convenir que la Glace eft une congelation
du froid, & de l'humide , ou pour
ne pas s'engager en des difficultez qui
ne fe pourroient refoudre dans une Let
tre,qu'elle eft une congelation de l'eau,
par le mêlange des efprits nitreux qui
ramaffent , & réuniffent les parties
homogenées , & heterogenées , & donnent
cette denfité , ou folidité glaciale,
en exprimant les parties les plus fubtiles
de l'eau , laquelle eftant ainfi glacée,
du Mercure Galant.
103
cée , eft refferrée dans les lieux les plus
propres à conferver ces parties nitreufes
, pour communiquer à l'eau mefme,
au vin , & à toutes les liqueurs , ce
froid glacial qui furpaffe de plufieurs
degrez le froid naturel des eaux , des
Puits , & des Fontaines,
La neceffité preffante que l'on a euë
de trouver quelque foulagement aux
extrêmes langueurs dont les corps font
abattus , & qui caufent de fi grandes
maladies pendant les ardeurs immoderées
de l'Efté , a fait penfer à ce delicieux
fecours , qui a paffé dans un uſage
fi familier, qu'il eft peu de Climats expofez
aux grandes chaleurs , qui n'en
faffent leurs plaifirs , & une habitude
continuelle.
L'on a obfervé auffi depuis l'ufage de
la Glace , que dans les lieux les plus
chauds , on eft moins fujet à tant de perilleuſes
maladies , & aux fiévres malignes
pendant l'Eté, & qu'il ny meurt pas
une fi grande quantité d'Hommes par les
defordres que les chaleurs cauſent dans
nos corps, parce que la Glace tempere fi
parfaitement ceux qui la peuvent fup-
E iiij
104
Extraordinaire
porter , qu'on peut dire qu'elle eft un
agreable remede dans les chaleurs.Leur
excés femble demander un pareil contraire
pour empêcher la refolution,ou la
diffipation des efprits , & des humeurs ,
attenüées par les ardeurs infupportables
qui les confument fi fort , qu'elles caufent
ordinairement tous les maux
longs, & mortels , qui ont accoûtumé de
regner à la fin de l'Été, & dans l'Autóne.
&
Quoy que la Glace en reprimant la
violence des chaleurs , previenne un
grand nombre de maux , & qu'on en
reçoive un plaifir inexplicable , toutes
ces xperiences neantmoins ne peuvent
pas faire une regle generale , puis que
nous voyons tous les jours beaucoup de
perfonnes qui s'en trouvent fort mal, &
tant d'âges , de temperamens , de fexes
, & de difpofitions oppofées à co
fecours fi agreable .
Il eft vray que la Nature fouffre tant,
dans l'ufage des violens contraires , &
l'excés luy eft tellement nuifible , ainſi
que l'experience nous l'enſeigne , fuivant
l'authorité d'Hippocrate qui defend
de trop échauffer , & de rafraîchir
exceffi
du Mercure Galant .
-105
exceffivement, qu'il ne faut pas douter
que cet excés de froideur n'affoibliffe
extraordinairement dans le temps , ou
dans la fuite la vigueur des organes, &
la force de la digeftion.
Il faut donc conclure , puis qu'on a
fuppofé qu'il n'eft rien qui
qui foit
generalement
bon , & rien qui foit generalement
méchant, que la Glace convient
mieux aux Païs extremement chauds ,
qu'aux temperez ; qu'elle eft 'moins
nuifible aux Hommes , qu'aux Femmes,
qu'elle eft plus utile aux fains , qu'aux
infirmes ; & qu'il y a peu de Perfonnes
qui n'en reffentent quelque incommodité,
ou quelque foibleffe, dans le long
ufage , ou dans le temps .
Il eft aifé de comprendre que dans
les Païs chauds , les corps font telle
ment défechez & affoiblis par les violentes
chaleurs , que la Nature qui ne
fubfifte, & ne fe conferve que dans la
mediocrité des cauſes qui l'environnent
, ne pourroit foûtenir longtemps
l'effet de ces chaleurs exceffives , comne
on l'a remarqué avant l'ufage de la
Glace,fi elle n'arreftoit la rapidité d'une
E v
106 Extraordinaire
prompte refolution qui ne manque jamais
de produire de tres-méchans effets
, aufquels la Glace dans ces climats
eft prefque generalement & abfolument
neceffaire.
Le temperament chaud & robufte
de l'Homme , furpaffe trop en vigueur
& en force celuy des Femmes délicates,
moins chaudes, & plus humides , pour
ne pas croire qu'elles font d'une difpofition
moins fufceptible des effets de la
chaleur exceffive , & qu'ayant les pores
moins ouverts , & le corps peu tranfpirable
, elles ne pourroient fupporter
fi facilement l'ufage de la Glace que les
Hommes.
L'humidité qui excede dans le temperament
des Femmes, & qui les rend
moins fortes , & plus infirmes que les
Hommes,détruiroit bientoft le fujet qui
la renferme , ou augmenteroit d'abord
le grand nombre des maladies qui leur
font familieres , fi ces humiditez étoient
fixées & concentrées par l'ufage , & la
préſence de la Glace qui les rendroit
plus fufceptibles de la pourriture, lors
qu'elles feroient fixées , ou qu'elles re
tarde
du Mercure Galant.
107
tarderoient leur tranfpiration , & leur
cours ordinaire .
Les Hommes au contraire , ont les
humeurs fi fubtiles, fi faciles à reſoudre ,
& à tranfpirer, que le défaut d'humidité
ne leur cauferoit pas de moindres incómoditez
, que l'abondance de la meſme
humidité aux Femmes , s'ils ne cherchoient
dans les chaleurs extremes
à moderer l'excés de la tranſpiration
par les grands rafraichiffemens, & principalement
par celuy de la Glace.
De tous les temperamens aufquels
on peut propoſer l'ufage de la Glace ,
elle convient plus particulierement aux
Bilieux qui ont les humeurs tenuës fubtiles,
& diffipables , puis aux Atrabilaires
, qui les ont brûlées , ardentes , &
faciles à s'enflâmer , en fuite aux Sangains
, qui n'ont pas tant de neceffité de
ce grand rafraîchiffement , parce qu'ils
font humides , & nullement aux vrais
Melancholiques , & aux Pituiteux.
Parmy toutes les difpofitions on ne
peut douter que la Glace ne foit plus.
utile , & moins préjudiciable aux fains
qu'aux infirmes, qui ont les parties nobes
108 Extraordinaire
bles mal difpofées , & affoiblies, ou qui
font ordinairement fujets à des maladies
que l'ufage de la Glace peut irriter par
l'excés du froid , qu'un état délicat &
mal -fain n'est pas capable de fupporter .
On jugera aiſement des maux qu'elle
peut produire, lors qu'on fçaura dans
le fentiment d'Hippocrate , confirmé
par une longue experience ( ainſi qu'il
a efté déja remarqué ) que le froid extreme
, comme la Neige & la Glace ,
eft le plus grand ennemy des Poulmons;
& mefme que dans un degré moins violent
, il eft tres- pernicieux au cerveau ,
aux dents, aux os , aux nefs , aux membranes
, & que le plus grand nombre
des maux qui naiffent en ces parties ,
ont pour cauſe principale le froid qui
les affoiblit, & qui les rend fufceptibles
des maladies dont elles font capables.
Cette deſcription un peu generale ,
laifferoit dans une fatisfaction imparfaite,
fi l'on manquoit par un détail plus
précis d'expliquer cet ufage particulier,
qui ne convient nullement aux Vieillards,
aux Enfans , & aux Femmes prin
cipalement quand elles font groffes ,
nourrices,
du Mercure Galant. 109
nourrices , ou dans le temps de leurs
maladies . Elle n'eft pas moins prejudiciable
à la goutte, à la gravelle,au rheumatiſme
, aux maux de poitrine , aux
obftructions de foye & de ratte , aux
coliques qui proviennent des cruditez,
que la foibleffe d'eftomac produit .
Celles qui naiffent d'une difpofition
purement bilieufe , les migraines , les
dégoufts en Eté, & prefque tous les defordres
de la bile , font corrigez par ce
fecours , lors qu'il n'y a point de complication
, & d'autres difpofitions plus
confiderables , qui prévalent aux raifons
que l'on a d'ufer de cet agreable
remede.
Il faut encor obferver que l'on ne doit
boire à la Glace que dans les grandes
chaleurs , & rarement lors que l'eftomac
eft vuide , à moins que l'on ne fouffre
par un excés de chaleur , parce qu'elle
affoiblit trop les membranes de cette:
partie,mais dans les repas avec la viande,
ajoûtant un peu plus de Vin qu'à
l'ordinaire , elle fait mieux , fur tout fi
l'on boit à petits traits .
On ne doit cependant jamais boire à
la
ΓΙΟ Extraordinaire
la Glace dans l'ardeur , & la fueur de
quelque grand exercice, & mefme dans
les mediocres ; parce que tous les fubits
changemens , d'une chaleur extraordinaire
à un froid exceffif,font tresdangereux
, & ne manquent jamais de
caufer de pernicieufes maladies.
Cet ufage n'eft pas feulement utile
pris interieurement , mais encor appliqué
aux parties exterieures, comme aux
grandes coliques qui font foulagées fur
le champ, lors qu'apres les remedes generaux,
on trempe des linges, ou des affietes,
& qu'on les applique fur le ventre
à l'endroit de la douleur , changées
de temps ,en temps , quand la froideur
commence à paffer. On en fait de mafme
aux coliques nephretiques , en appliquant
la ferviete , ou l'affiete moüillée
, fur le rein du coſté de la douleur .
Elle ne foulage pas moins les mauxdes
dents , pourveu qu'elles ne foient
pas extremement cariées, & que la jouë
ne foit point enflée , quand on applique
un linge mouillé dans l'eau froide der.
riere l'oreille du cofté malade, qu'il faut
changer de mefme, lors que la froideur
diminuë,
du Mercure Galant.
diminue, pour mieux intercepter l'humeur
fluxionaire que l'on attire fouvent
plutoft par les linges trop chauds, comme
aux coliques que l'on augmente
quelquefois.
Quoy que le chaud appliqué foit amy
de la Nature , on voit par experience
qu'il y a des temps dans les maladies
aufquels il dilate & rarefie fi fort les humeurs
qui ne peuvent fe refoudre par
tranfpiration , qu'il augmente la fermentation,
en forte que les douleurs deviennent
plus vehementes & plus infuportables.
Le froid au contraire dimi
nuë le mouvement, appaife la fermentation
comme l'eau froide jettée dans.
le Pot qui boult , & fait ceffer heureufement
la douleur.
Il y auroit en cette matiere dequoy
compofer un gros Volume,& dire beaucoup
de chofes que l'on ne peut renfermer
dans une Lettre. Je les fuprime ,
Madame , par la crainte que j'ay que
Vous ne receviez moins favorablement
la proteftation que j'ay faite d'eftre toute
ma vie, voſtre tres & c.
PANTHOT , Doct. Med.
A Lyon, ce 20. Aouſt 1680.
112 Extraordinaire
ANAFAAAAEN
SUR LES QUESTIONS
DU DERNIER
EXTRAORDINAIRE
QVESTION I
L
>
E plus grand chagrin que puiffe
donner une Maîtreffe à ſon Amant ,
c'eft, fi je ne me trompe , de luy preferer
un Rival ; car dans les autres difgraces
, l'elpoir qu'il a d'en fortir &
de devenir heureux , occupe fon efprit
, & empefche qu'il ne reflechiffe
fur les maux. Mais afin qu'on ſoit
convaincu de ce que j'avance , il
faudroit interroger quelque perféverant
Adorateur , qui n'eft jamais reçeu
d'une Belle qu'avec beaucoup de
dédain , à qui elle parle toûjours, d'un
ton fier , & contre qui , pour l'obliger
à le défaire de fon amour ,
elle ne ceffe point de mettre en uſage
les plus cruelles rigueurs . Cet
Homme
du Mercure Galant. 113
Homme que fa paffion aveugle , me répondroit
qu'il fe repréſente les divers
obftacles qui le traverſent , comme des
Digues qui eftant trop foibles , font incapables
d'arrefter le cours d'un Fleu
ve rapide. Il m'affureroit qu'au travers
de tant de difficultez , il découvre
qu'un jour la conqueſte de ſa Maiſtreffe
luy fera auffi glorieufe qu'elle aura efté
difficile à faire . On tombe d'accord,
me dira- t-on , que c'eft là le langage
d'un amour violent que les malheurs
ne rebutent point, parce que l'efperance
de s'en délivrer entretient fes forces
, & empefche qu'il ne fuccombe
fous le faix de fes douleurs. Mais c'eſt
un chagrin , adjoûtera- t -on , qui doit
accabler un Homme qui aime,lors que
fa Belle le bannit de fa préſence, & luy
ofte tous les moyens de la voir & de
luy parler jamais. La vie que ce Malheureux
traîne dans ce trifte état , eft
une fuite continuelle de fouffrances , s'il
s'obſtine à foûpirer. On ne manque
point d'exemples , pourſuivra- t- on, pour
montrer que des Gens paffionnez n'ayant
pû paroiftre devant leur Maiſtreſfe,
114 Extraordinaire
fe , ont changé le chagrin qu'ils ont reçeu
de cette infortune en un mortel deleſpoir.
On apportera celuy d'Iphis , qui
ne pouvantfuporter les rigueurs d'Anaxarete,
alla fe pendre à fa Porte. A cela
je repondray, qu'on ne trouve plus d'Iphis
, & qu'il n'eſt point d'amour que
l'on n'étoufaft plutoft que d'en venir
à de fi ridicules extrémitez . Vn Amant
dont la Maiftreffe ne veut recevoir aucune
vifite , fe flate toûjours qu'il fera
heureux , s'il ade l'adreffe. Il fe perfuade
que l'Amour eft ingenieux , qu'il
eft des Belles d'une humeur changeante,
que la fienne fera de ce nombre, que
le temps amene toutes chofes,& qu'enfin
fi elle refufe de le voir, c'eft qu'apparemment
elle apprehende que fa
rencontre ne la laiffe pas maiſtreffe de
fes fentimens. Rien ne fe dit plus communement.
Tout eft faveur en amour,
hors l'indiférence. Mais l'indiférence
meſme ne me paroift pas la matiere du
plus grand chagrin que puiffe avoir un
Amant;car s'il s'apperçoit que la Perfonne
dont il croyoit toucher le coeur
eſt indiférente , & qu'il ne sçauroit fe
la
du Mercure Galant.
115
la rendre favorable , n'a- t- il pas cette
penſée qu'en cas qu'elle euft à aimer,
ce feroit luy feul qu'elle aimeroit ; &
cela parce qu'il fe perfuade qu'il eft
impoffible d'avoir plus d'amour qu'il
en fent pour elle ? Il a du chagrin à la
verité , mais ce chagrin n'eft rien en
comparaifon de ce que foufre un Aimant
qui voit que fon Rival luy eft
préferé. Ce Malheureux ne trouve
point à fe confoler fur ce qu'il pourroit
à l'avenir rentrer dans les bonnes graces
de la Maîtreffe. Quelque peu de
temps qu'il ait donné à l'amour , il eſt
devenu trop délicat pour chérir une feconde
fois la Perfonne qui l'a facrifié à
un Rival. Il fçait bien que dans ce retour
il n'y auroit point de gloire à acquerir
. Je voudrois pouvoir décrire
comment le dépit & larage s'emparent
de fon efprit lors qu'il fe convaine d'avoir
aimé une Ingrate. Quels efforts
ne fait- il point pour étoufer fon amour,
à l'inftant qu'il en reffent mieux l'ardeur
qu'il n'a peut- eftre encor fait ? De
quel air croiroit- on qu'il enviſage que
toutes les affiduitez luy ont efté inutiles,
飯
116 Extraordinaire
les , & n'ont fervy qu'à luy attirer le
mépris de la Perfide qu'il adoroit ? Ne
feroit- ce point avec un vifage confterné
& abbatu ? Ouy ,fans- doute. Chaque
fois qu'il fonge à cette Infidelle , l'idée
qu'il en a , ne renouvelle - t- elle point
fes douleurs , ou plutoft ne luy fert-elle
pas d'un fuplice eternel ? Affurément.
Avoüons donc que rien n'égale le chagrin
d'un Amant à qui un Rival eſt
préferé , & finiffons par une Devife qui
nous dépeigne en quelque maniere le
malheur de cet Amant . Le merite d'une
Belle , qui plaift affez à un Cavalier
pour luy faire fouhaiter d'en eftre aimé,
& qui cependant n'attire fes foins que
pour luy donner matiere de foûpirer , &
le rendre le plus malheureux de tous les
Hommes; ce merite, dis - je, reffemble au
Soleil , qui durant quelques jours ferains
, n'échauffe le fein de la Terre ,
qu'à deffein d'en former des vapeurs,
des pluyes , & enfin de grands orages :
Ainfi je mettrois pour le corps de la
Devife, le Foudre tombant , & une partie
des defordres dont il eft ordinairement
la caufe. Comme l'endroit de la
terre
du Mercure Galant.
117
terre où il feroit tombé , n'auroit point
merité d'eftre en bute à cette tempefte ,
de mefme l'Amant n'eftant point coupable
, ne devoit point eftre exposé à
une fi cruelle difgrace. Ces paroles Latines
ferviroient d'ame , Nec potui tantum
fperare dolorem , & ony pourroit
ajoûter les Vers fuivans.
Le feul afpect de ce bel Aftre
Meconfumoit jusques au coeur,
Pour avoir fenty trop d'ardeur.
Devois-je attendre un tel defaftrer
QUESTION
II.
Je
E me rangerois volontiers du cofté de
ceux qui croyent que le fouvenir d'un
plaifir paffé caufe plutoft de la peine
que duplaifir. Voicy les taifons pourquoy
j'embrafferois leur party. Lors
qu'un Homme fonge au plaifir qu'il y
a déja quelque temps qu'il s'eft donné,
dans l'inftant mefme qu'il s'occupe à
y fonger , ou il jouit d'un plaifir plus
grand que celuy que fon fouvenir rappelle,
118 Extraordinaire
pelle, ou d'un pareil , ou d'un moindre,
ou il n'en jouit d'aucun. Si le plaifir
qu'il goûte danc cet inftant eft moindre,
celuy qu'il n'a qu'en idée , luy eſt
une matiere de chagrin , puis qu'il luy
montre tout ce qui manque à celuy
qu'il le donne , & empefche qu'il ne
le prenne bien comme il eut pû
faire fans cette cruelle refléxion .
Si cet Homme goûte un plaifir pareil
, il eft certain que celuy qui eſt
devant fes yeux , agit fur luy avec
plus de force , que celuy qui n'eft que
prefent à fon fouvenir.
Cela étant ;
afin de goufter ce bien dans tout ce
qu'il peut avoir de douceurs , il voudroit
en eftre entierement poffedé , fans refver
à autre chofe. Ainfi dans cette circonftance
, l'idée du plaifir dont il ſe ſouvient
, luy eft à charge , & trouble la
joüiffance qu'il a du plaifir prefent. Enfin
fi cet Homme goute un plaifir plus
grand , comme il voit tant d'attraits du
cofté de celuy- cy , il ne penfe que legérement
à l'autre , & cet autre n'eftant
capable que de faire une foible impreffion
fur fon efprit , quand bien
le
du Mercure Galant. 119
le fouvenir luy en feroit agreable, la fatisfaction
que ce fouvenir luy cauferoit,
ne pourroit eſtre que fort médiocre.
Avoüons plutoft qu'il n'y en auroit aucuné,
puis qu'il n'y en a pas mefme lors
que rien n'empefche de referver au plai.
fir qu'on a pris autrefois. Dans cet inftant
qu'on y fonge , l'appetit fe meut.
Ainfi on eft inquiet, parce qu'on voudroit
en avoir la joüiffance ; & comme
l'impoffibilité s'y trouve fouvent , l'inquietude
redouble, & fe chage en defefpoir.
Il eft donc vray, que comme on a
de la joye à raconter fes malheurs paffez ,
parce qu'on n'a plus à les foufrir ; de meĹ
me on ne penfe qu'avec chagrin aux
plaifirs qu'on a perdus , parce qu'on vou.
droit les goûter tout de nouveau , & que
leur poffeffion n'eft plus en noftre pouvoir.
Je compare le plaifir qu'on s'eſt
donné une fois ,& dont l'efage nous eft
enfuite interdit , à un mont couvert de
neiges, qu'on ne sçauroit regarder plufieurs
fois fans peine. De cette Métaphore
je forme une Devife., Le corps
eft le Mont couvert de neiges ; l'ame , ces
mots
*
120 Extraordinaire
mots Latins , Sat vidiffe femel , & j'y
ajoûte ces quatre Vers.
Quiconque voudroit arrefter
Sur moy plus d'une fois la veuë,
Il auroit lieu de regreter
L'envie qu'il en auroit euë.
1
QUESTION III.
L ne fuffit donc pas que l'Amour ait
les yeux voilez , il falloit encor me
dira-t-on , luy fermer la bouche pour
toujours , puis que vous ne voulez pas
qu'on le reconnoiffe à la voix , & qu'au
contraire vous foûtenez que les foins &
les affiduitez d'un Amant touchent plus
aifément le coeur d'une Belle , que le
tendre aveu de ſa paſſion : Hé quoy ! eſtce
une voye feure , ajoûtera -t- on , afin
d'entrer dans les bonnes graces d'une
Maiftreffe , que ne dire mot de l'amour
qu'elle a infpiré ? Oüy, c'eſt une voye
feûre , & je le prouve. La plupart des
Belles font convaincues que les Hommes
font peu finceres dans leurs dé
clarations , & parlent fouvent en Comédiens
du Mercure Galant . 121
4
médiens. Elles font fi accoûtumées à
entendre dire un je vous aime , qui n'eft
que fur le bout des levres , & à le voir
prononcer de la meilleure grace du
monde , qu'enfin l'incredulité eft devemue
chez elles la. Pierte de touche de
l'Amour. Elles veulent në fonder les
cours que par la longue fuite des foins
• & des affiduitez qu'on leur rend, & elles
ne s'arreſtent point aux paroles qui font
prefque toujours menfongeres. Q and
mefme les paroles feroient veritables,
une Belle aura - t - elle de la complaifance
pour un Cavalier , fi elle voit
qu'il s'empreffe à en faire fa conquefte ,
& qu'il s'imagine qu'il n'aura qu'à parler,
& à l'éblouit par de beaux mots:Ne
fçait -on pas que la fierté eft comme
l'appanage de la Beauté, que cette Beauté
fe fait valoit , & qu'elle ne fe rend
guéres qu'aprés de longues attaques?
Ainfi les affurances pofitives d'une fidelité
inébranlable ne produif nt a cun
effet. Ce font les foins & les affiduitez
qui peuvent feulement montrer dans
la fuite des temps , que lors que la bouche
de l'Amant pafloit, elle étoit d'in-
Q. defuillet 1680.
F
122 Extraordinaire
telligence avec le coeur. Joignons à cela
qu'il fe trouve des Belles qui rougiffent
au feul mot d'amour ; mais fi ce
doux mot les épouvante , & qu'elles
n'y preftent aucune attention , à quoy
fert d'employer des expreffions preffantes
& amoureuſes , puis qu'elles font
prefque toujours inutiles ; au lieu que
quand on laiffe parler les foins & les
affiduitez, ce font de fidelles interpretes
des plus fecrets fentimens du coeur. Vne
Fille qui s'apperçoit que l'amour en eſt
le feul principe, n'a -t- elle pas de la joye
de pouvoir,fans le découvrir , examiner
à fonds ces foins & ces affiduitez , afin de
ne rien précipitier mal à propos? N'a- telle
pas tout le loifir qu'elle peut fouhaiter
, afin de fonger à la maniere dont
elle doit y répondre ? Ne voit elle pas
volontiers que c'eft une paffion refpectueufe
, & qui ne prétend point la furprendre
par de beaux termes?Enfin ne fe
fait elle pas infenfiblement une idée de
l'amour qu'un Amant fi retenu cache en
luy - mefme , beaucoup plus grande
que ne pourroient faire les paroles dé
celuy qui prend le party de fe déclarer?
La
du Mercure Galant.
123
La raifon de cela, c'eft que, comme j'ay
déja montré , les déclarations n'ébauchent
pas mefme l'amour dans le coeur
de la Perfone à qui elles s'adreffent,
& que les foins & les affiduitez ont
tout le temps d'y former parfaitement
cette paffion. Ainfi , dés qu'une Belle
s'eft laiffé toucher le coeur par un Homme,
dont elle fe perfuade qu'elle eft aimée
, elle s'imagine que l'amour de cet
Homme eft exceffif, parce qu'elle voudroit
qu'il le fuft , & quelquefois
mefme parce qu'elle fe flate , &
qu'elle croit meriter beaucoup. Avouons
donc qu'une Belle découvre l'amour
par le moyen des foins & des
affiduitez , de mefme qu'on connoift
en quel endroit eft le Soleil , lors
que quelques - uns de fes rayons paffent
à travers le nuage qui l'environne.
C'eft pourquoy pour faire une Deviſe,
-il faudroit peindre un Nuage percé des
rayons de l'Aftre du jour. Ces mots
Latins ferviroient d'ame , Indicat &
celat,& on mettroit les Vers fuivans au
deffous du Cartouche.
Fij
124
Extraordinaire
Puis-je cacher unfi grand feu ,
Sans qu'aucun trait viene à paroître?
Mais chaque trait motre en quel lieu
Eft l'Autheur qui luy donne l'estre.
QUESTION IV.
N Amant mal- traité de fa Belle ,
Upeut fans l'offencer fouhaiter la
mort, car ou la Belle a quelque fujet de
le mal- traiter, ou elle n'en à aucun . Si
elle en a fujet , les paroles de défefpoir
qu'il profere doivent- elles l'aigrir contre
luy , quand les peines qu'il endure
luy font deues , & qu'il ne peut les reprocher
àfa Maîtreffe comme des effets
d'une trop grade rigueur ? Ce n'eft point
là auffi fon deffein . Il prétend au cotraire
, que lors qu'il fouhaite la mort , il mótre
que puis qu'il a été affez malheureux
de déplaire à l'aimable Perfonne qu'il
adore,il fe croit indigne de vivre. Un
Amant coupable donna- t- il jamais un
plus grand témoignage de fon repentir,
qu'en avoüant qu'à caufe qu'il eft coupable,
& qu'il s'eft attiré les maux qu'il
fouffre, la vie luy eft devenuë à charge ?
Que
du Mercure Galant.
125
que
Que merite - t - il cet Amant , finon
la Belle luy pardonne , & mette
fin au malheur dont il eft accablé: Cette
Belle a lieu d'eftre plutoft emeuë de
pitié que de colere , au moment qu'elle
apperçoit que fon Adorateur ne l'aime
pas moins au milieu des tourmens ,
encor qu'il veuille luy faire connoiſtre
qu'il en fent de trop vives atteintes. Je
fuis mefme perfuadé que cette Belle
n'auroit pas fujet de s'offencer qu'un
autre Amant qu'elle auroit maltraité
fans raifon , fouhaitât la mort ; quoyque
peut- eftre on me diroit que c'eft le
vanger en quelque maniere d'une
Maiftreffe, que de la convaincre qu'elle
eft trop cruelle , & qu'un Amant
bien refpectueux doit luy épargner ce
chagrin. Helas !lors qu'un Malheureux,
difgracié de fa Belle , defire la mort , il
ne pretend point irriter cette Perfonne
qui le reduit au deplorable état où il fe
trouve. Si c'étoit là fa penſée , le mo
yen d'en venir plûtoft à bout , ce feroit
de porter fes voeux ailleurs, & de donner
à fon Inhumaine toutes les marques
qu'il pourroit de fon reffentiment. Son
F iij
126 Extraordinaire
feul deffein eft qu'elle s'aperçoive que
les peines qu'il fouffre,luy font d'autant
plus rudes & plus dignes de compaffion,
qu'il ne les a point meritées , & que sil
fouhaite la mort , c'eft afin qu'elle falſe
cette réflexion , qu'elle en feroit coupable
, & qu'il n'y auroit pas de gloire
pour elle. Une Maîtreffe fevere ne doit
point trouver étrange que fes rigueurs
faffent leur effet. C'eft à elle- meſme
qu'il faut qu'elle s'en prenne , & non
point à celuy qui s'abandonne au defefpoir.
Elle peut bien s'imaginer qu'on
n'eft'point infenfible , & que c'eft l'ordinaire
des Gens qui fouffrent, d'exhaler
leur douleur par les plaintes . Lors
donc qu'un Malheureux exprime à fa
Belle , quels font les tourmens que
fa
cruauté luy fait fouffrir, fi elle eft convaincue
qu'elle luy fait injuftice , elle
n'a pas plus de lieu de fe fâcher contre
luy qu'une laide Perfonne en a de s'emporter
contre fon Miroir, parce qu'elle
s'yvoit laide. Aiufi peignant un Miroir,
je compoferois une Devife à laquelle je
donnerois pour ame ces mots Latins ,
Verum non offendit, & les Vers qui fuivent
conviendroient également à l'Adu
Mercure Galant.
117
mant & au Miroir .
Eft - ce offencer , qu'eftre fidelle
A marquerce que je reçoy ?
Vne Perfonne fe voit telle
Qu'ellese montre devant moy.
DE LA SALLE ,
Side Leftang.
Fay enfin recouvre une Copie du Voyage
de Munic que vous m'avez demandé.
Cette Piece eft d'un illuftre Abbé , que la
beauté de fon efprit , & la place qu'il
tient dans l'Academie Françoise, rendent
• celebre. Il accompagna Mr le Duc de
Créqui quand il fut envoyé en Baviere,
pour le Mariage de Monfeigneur le
Dauphin ; & c'est la defcription de fon
Voyage , qu'il fait d'une maniere auſſi
galante que fpirituelle.
LE VOYAGE
DE MUNICH,
A MONSIEUR ***
ItArria >
Arrive tout prefentement
Plus crote , plus mouillé que l'on ne
Fiiij
128 Extraordinaire
Sçauroit dire,
Et pour nepas perdre un moment,
Je mefuis mis à vous écrire
Ces Vers que jayfais au galop,
Comme affurément à les lire
Vous ne le connoistrez que trop;
Si pourtant j'ofe me promettre
Que vostre Employ fi grand & fi laborieux
,
Puiffe feulement vous permettre
D'y jetter en paffant lesyeux.
44138
Nous courions d'abord fort à l'aife,
Chacun dans une bonne Chaife ,
Vn Duc fplendide à qui le Roy,
Par un choix remply de prudenc
A donné l'éclatant & glorieux Employ
D'amener la Princeffe en France;
Yn marquis jeune , brave , &fage par
avance.
Vn Abbéfort peu riche, & cet Abbé,
c'est moy;"
Mais dés la troifiéme journée,
Des trois Chaifes il ne refta
Que la Chaife au Duc destinée;
Tout le reste à cheval monta,
Et come pourpreffer le Royal Hymenée
du Mercure Galant. 129
Chaque inftant fembloit une année,
Nuit & jour fans relâche on courut, on
trota.
୧୫: ୨୭
L'Epreuve estoit pour moy nouvelle,
Je n'eftois point fort exercé:
Cependant foit ardeur de zele ,
Soit auffi vigueur naturelle ,
Je ne mefens point haraſſe ,
De la Courfe continuelle ,
Et tour jusqu'à préfent s'eft affez bien
passé,
Sinon que ma Bote apercé,
Malgré la promeffe infidelle
Du Savoyard qui m'a chauffé,
Et qu'auprés de Nancy ; j'eus le cofté
froiffé;
Car du refte, grace à ma Selle,
Grace au Chamois , à la Chandelle,
Ie nefuis point ailleurs bleffé.
Iufqu'icy la grefle & la pluye
Nous ont toujours accompagnez,
Chofe qui d'ordinaire ennuye
Les Couriers plus déterminez ;
Et s'il faut que le temps s'effuye,
Nous aurons le chagrin d'avoir le vent
au nex F Y
130
Extraordinaire
୧୫ : ୨୭
En tous lieux fur noftre paffage ,
Cefont des débordemens d'eau
Qu'ilfaut traverser prefque à nage..
Chaque Fleuve , chaque Ruisseau
Apar tout franchy fon rivage ;
Il falloit pour noftre Voyage
Au lieu de Chevaux , un Bateau..
,
Jufques aux fangles dans la crote
Voila que maintenant je trote
Sur un Cheval qui va boitant.
Toute la Troupe fuit , & marque fes
allures
Par de larges éclabouffures
Qu'elles fait jaillir en trotant
Sur les Hommes , fur les Montures;
F'en viens d'emplir en cet inftant
Le Poftillon de Luneville
Qui va devant moy barbotant :
VR Homme qui fait à la file
Vient de m'en faire tout autant
Mais le chemin devient moins fale ;
En approchant du Village , où
La pauvre Nobleſſe d'Anjou
But une nuit trouffée en male
&Par
du Mercure Galant. 131
Par une Troupe Imperiale.
L'Allemagne a fort étalé
Le merite de cette Aubade ,
Par tout elle en a fait parade ,
Comme d'unfuccés fignalé ;
Et ce queje trouvé de pire ,
En France mefme on a raillé.
De l'Arriereban dépouillé :
Mais apres tout , que peut- on dire
De cet Enlevement dont on a tantparlé,
Sinon que la Troupe ennemie
› Neftoit pas beaucoup endormie
Et que l'Arriereban n'eftoit guere
éveillé?
C6639
Mais voila que mon Cheval rentre
Dans les crotes jufques au ventre ;
Je crains qu'il n'enfonce fous moy.,
J'en fuis dehors , je voy les Rochers de
Saverne ,
On y montre encor la Caverne...
Ousaffit autrefois le Rival d'un Grand
Roy,
Charles , qui triompha de François fous
Pavie ,
On le Sort nous traita fi mal
Mais qui malgré la gloire & l'éclat de
La vie ,
Do
132
Extraordinaire
De tant defortune fuivie ,
Enft efté pour LOVIS un trop foible
Rival.
و
Paffons vifte vers Argentine,
Strasbourg , vulgairement parlant ;
Mon Cheval eft rétif& lent ,
O l'impertinente Machine!
Piquons , la Portey ferme avant la fin
du jour.
Courage , j'apperçoy la Tour
Par les Soldats tant defirée :
Ils y prétendoient faire une bonne curée
Dés le moindre ordre de la Cour.
Combien d'entr'eux la nuit l'on enfonge
pillée ?
Mais pendant que tous chargez d'or ;
Et courbez fous le faix ils s'en char-
¿ geoient encor,
Leur paupiere s'eft deffillée
Et d'un coup de Tambour la Brigade
éveillée
A malheureufement perdu tout fon
tréfor.
Nous voicy dans la Ville, elle est belle ,
elle eft grande
Elle paroift riche & marchande.
du Mercure Galant.
133
le fuis fortfatisfait de tout ce que j'y
voy :
Il n'y manque rien qu'une chofe
C'est la Protection du Roy ,
Que je luy fouhaite , & pour caufe ;
Elle ne craindroit plus alors
Qu'on vinst brûler fon Pont, qu'on vinſt
rafer fes Forts ;
Son Peuple farouche , indocile ,
Et qui n'a ny bride, ny mords ›
En déviendroit plus doux , plus fage ,
& plus tranquille ,>
Et ce feroit enfin le falut de la Ville
Pour le dedans , & le dehors.
Mais le voila ce Pont que la Guerre
derniere
A rendu fi fameux d'un & d'autre
cofté,
S'il fe fuft maintenu dans la Neutralité;
Chaque piece en feroit plus faine &
plus entiere;
Mais pour avoir esté moins François
qu'Allemand ,
Il est encor tout noir & prefque tout
fumant
Des
134
Extraordinaire
Des feux d'une juste vangeance 5
Les Fores nefont pas mieux traitez ;
Le Marquis mefait voir qu'ils font tous
deux reftez
Sans Pailliffade & fans Défence.
L'obferve cependant qu'à l'aspect de ces
lieux
Il jouit en fecret du noble témoignage
Que tout y rend à fon courage ,
Et que d'un air victorieux 3.
Et comme s'il falloit à travers le carnage
De nouveau s'y faire paffage ,
Il les mesure encor des yeux,
Quelfut le Maréchal , & quel devoit-il
eftre ,
Quand il le vit s'en rendre Maistre
Apres un Affant furieux ?
Que fa joye alors fut extreme ,
Et qu'en set Exploit glorieux
Ilfe reconnut bien luy- mefme ,
Et qu'il reconnut bien le fang de fos
Ayeux !
୧୯୨୬
Mais adien le Rhin , je vous laiffe ,
Je vais courir comme un perdu ,
Car
du Mercure Galant .
135
Car le Duc n'a repos ny ceffe ,
Qu'il ne foit à Munic rendu .
Allons Poftillon , promptement ",
Voila déja que le jour baiffe ;
Il faut bien marcher autrement ,
Pour eftre à la couchée avant qu'il difparoiffe.
Mais l'enroué Cornet , dont tout l'air
retentit ,
D'unton aigre nous avertit
Que noussommes proche du giste.
Defcendons ; Eft - ce là le lieu qu'on nouss
a dit ?
Quel Logis ! quel Giſte maudit !
Falloit- il donc aller ſi vifte ,
Pour ne trouver ny Feu , ny Pain, ny
Vinny Lit..
书香
Pour comble un Poifle où l'on refpire
Vne mole & fade vapeur ,
Quifait prefque faillir le coeur ,
Eft l'endroit où l'onfe retire ,
Et de nos maux pourtant ce n'est pas là
le pire:
Le pire eft , ou qu'il faut dormir fur le
plancher,
Chofe
136
Extraordinaire
Chofe d'ordinaire un peu dure ,
Ou fe refoudre à fe jucher
Sur un Lit que je voy , dont la feule
figure
Me determine prefque à ne me point
coucher ?
La chofe toutefois n'eft pas encor bien
feûre ,
Et pour ne me rien reprocher ,
Je croy qu'elle merite avant que de
conclure ,
Deliberation plus meûre.
Cependant je m'en vais tâche
De décrire ce Lit avec fa Garniture.
୧୫ : ୨୭
Muſe, que ny ma Cofte où j'ayfouffere
fracture
Par une bizarre avanture
Ny les mauvais chemins dont encor je
murmure >
De mes pas n'ont pû detacher ,
Vous qui m'infpirez de toucher
Vn deffein de cette nature ,
Secourez-moy dans la peinture
Que j'entreprens d'en ébaucher.
1 烧烤
Il eft fait en forme d'Armoire ,
Et
du Mercure Galant. 137
Et l'on y monte par degrez.
Des Rideaux , vous m'excuferez ,
Ces fortes de Lits- là font gloire
De n'en eftre jamais parez.
L'ambitieux Chevet jufques au Ciel
s'eleve ,
l'entens jufques au Ciel du Lit ,
Et de la Couche Large & brêve
Tient la moitiéfans contredit :
Vne Couete de Lit vers le milieu renflée,
Mais plate & mince vers le pied ,
Avec une autre Coüete encore plus gonflée
En occupe l'autre moitié.
Voulez- vous vous coucher , c'eſt entre
ces deux Conetes
Où vous trouvez deux Draps grands
comme deux Servietes ,
Qu'ilfaut tout vifs'enfevelir.
Romains , vainqueurs de l'Allemagne
,
Et vous,illuftre Charlemagne ,
...Que vous l'avezfçen mal polir !
Au lieu de tant de Loix de toutes les
natures
Dont on nous a veu la remplir
C'eftoit des Draps, des Couvertures,
C'espoir
138
Extraordinaire
C'eftoit des Matelats qu'il falloit éta
blir.
୧୫୯୭
Mais déja lefommeil commence de furprendre
De mes fens affoupis la force & la
vertu ,
Sans que je m'en puiffe défendre :
Iettons nous fur ce Lit tout boté , cont
vestu ,
C'est le meilleurparty que je croy qu'on
peut prendre
Voila que je m'endors , bonſoir
Ie m'en vais pour un temps ne rien du
tout entendre ,
Ne dire mot , & ne rien voir.
୧୫୦୧୭
Je viens de m'éveiller , & je ſens à ma
tefte
Que je n'ay pas dormy - trop mal ;
Levons-nouspromptement , le Duc eft
matinal
,
Et je voy que fa Chaiſe eft déja toute
prefte,
Il defcend , vifte mon Cheval.
Comment : c'est un Cravate, & le Follet
lepanfe
Si
Du Mercure Galant. 139
Si l'on s'en rapporte à fes crins
Qui pendent presque à terre , & Lont
meflez & fins ;
Ie laiffe toutefois à chacun fa croyance
Sur le panfement des Lutins .
Le bon c'est qu'il a l'air de faire diligence;
Eprouvons fi l'effet répond à l'appa
rence ;
Et faifons-luy du pied devorer les chemins.
୧୮୯୨୭
Déja d'une courfe legere
Nous avons paffé les Etats
Que le Nekre enrichit de fes Vins délicats
,
Et le Prince enpassant nous afait bonne
chere ›
Ce qu'aucun autre encor n'auroit pris
foin de faire ;
Déja nous avons veu le Danube inconftant
,
Qui tantoft Catholique & santoft
Proteftant ,
Sert Rome & Luther defon onde ,!
Et qui comptant apres pour rien
Le Romain , le Lutherier ,
Finit
140
Extraordinaire
Finit fa courfe vagabonde
Par n'eftre pas mefme Chrestien.
Rarement à courir le Monde
On devient plus Homme de bien.
6+63)
Ie decouvre une grande Ville ,
Fameufepar l'Autheur de fa Fondation,
Mais plus fameufe encor par la Confeffion
De l'an cing cens & trente , & mille.
C'eft Ausbourg , les Dehors m'en par
roiffent tres- beaux ;
le la trouve au dedans magnifique &
Superbe,
Par fes Baftimens , par fes Eaux ,
Mais dans les Carrefours ony voit crof
tre l'herbe;
Autrefois , à ce que j'entens .
Elle n'avoit pas cette tare.
Le peuple y paroiſſoit moins rare ;
Ony rencontroit tant de Gens ,
Qu'il falloit toûjours dire gare ;
Mais les guerres des derniers temps,
Dont il reste enfes Murs des témoins
éclatans ,
Et la Peste affreuse & barbare ,
Dont
du Mercure Galant. 141
Dont aucun remede ne pare ,
Ont éclaircy fes Habitans ,
Qui peu fujets aux Loix de la Mode
bizarre ,
N'ont
que celle qui court depuis quatre
cens ans.
C639
Mais nous voicy bientoft au bout de noftre
Course ,
Et Munic le fujer des foûpirs du Dan.
phim
Munic de tous fes maux la fource & la
refource ,
Municfe laiffe voir enfin,
Que j'auray tantoft de matiere
De vous entretenir de la Cour de 'Baviere!
Que j'auray dequoy raconter
Quand j'auray veu l'auguste & charmante
Princeffe ,
Dont les graces, l'esprit , la bonté , la
Sageffe ,
Ne fe peuvent affez vanter !
Mais à peine j'arrive,& déja l'on m'engage
Arefaire un autre Voyage ;
On me charge d'aller porter
142 Extraordinaire
La nouvelle du Mariage
Dont par les feins du Duc & du Mi
niftre fage ,
L'heureux jour vient de s'arrefter.
Jobeïsfans beaucoup de peine ,
"Quoy qu'à ne rien diffimuler ,
Ma cofte nefoit pas fort faine ;
Mais le temps fe perd à parler ,
Voila les Chevaux qu'en amene ,
Il fant courir , il faut voler,
Il me reste encor à vous faire voir
deux Places publiques de Madrid , afin
que vous connoiffiez toutes les beaute.
de cette Ville. Le vous ay déja marqu
qu'elles font toutes ornées de Fontaines.
avec des Statues , & c'est ce qu'on voit
particulierement dans celle que l'on appelle
de San Domingo. Vous la tronverez
gravée dans cette Planche
c'est à vos yeux à vous expliquer le
refte.
>
Le Philofophe Inconnu de Coutan-
-ces a fait le Traité qui fuit. Il eſt ſui
une matiere qui doit plaire dux Cu
rieux.-
DES
du Mercure Galant.
143
DES ESPRITS
FOLET S.
Es Anciens ont crû que les Efprits,
Lqu'ils appellent Demons ou Ge-
€
nies , eftoient des Demy- Dieux , qui
participoient de la nature des Dieux &
des Hommes. Ils font , dit Apulée , im.
mortels comme les Dieux , & fujets à
Lapitié & à la colere comme nous ; ils fe
Laiffent toucher par les prieres , par lés
préfens , & par les honneurs ; ils font
fenfibles aux injures & aux mêpris,&c.
Toute leur occupation n'eft que d'entretenir
le commerce entre les Dieux
& les Hommes , & de prendre foin des
chofes d'icy- bas. Chaque Nation , chaque
Famille a fon Efprit ou fon Genie,
qui la gouverne ; & chaque Homme en
particulier a le fien , qui le guide & qui
veille furfa conduite.
Tous les Peuples avoient beaucoup
de refpect pour ces Efprits. Ils les adoroient
comme les Dieux , ils leur éle
voient
144
Extraordinaire
voient des Autels ; ils leur offroient des
Sacrifices , ils confervoient leurs Images
avec tout le foin & la veneration
poffible ; ils negligeoient mefme toutes
chofes pour les fauver, quand le malheur
de la guerre les chaffoit de leur
Païs. Enée aima mieux abandonner ce
qu'il avoit de plus cher & de plus pretieux
, que de laiffer fes Dieux domeſti
ques à fès Ennemis.
Les Romains ne les reveroient pas
moins que les autres Peuples. Ils n'afhegeoient
point de Villes , que leurs
Preftres n'euffent évoqué le Genie , ou
de Dieu tutelaire du Païs , auquel ils
promettoient , pour l'avoir favorable , de
luy rendre à Rome le mefine culte & les
mefmes honneurs qu'il recevoit cheż
luy. Ils firent auffi publier un Edit , par
lequel ils impoferent de tres- rigoureufes
peines à ceux qui blafphemeroient
contre leurs Genies ; & l'Empereur Caligula
en fit punir publiquement quelques-
uns qui les avoient maudits.
Toutes les Nations avoient tant de
confiace en leurs Genies , qu'elles n'entreprenoient
jamais la moindre chofe ,
fans
du Mercure Galant.
145
fans les avoir confultez auparavant. Si
elles reüffiffoient dans quelque entreprife
, elles leur en attribuoient auffitoft
la caufe. Les Atheniens fe crûrent
obligez du gain de la fameuſe Bataille
de Marathon à Pan, qui avoit promis à
Parthenius de les fecourir contre les
Perfes ; les Romains , à Caftor & à
Pollux, de la Victoire qu'Aulus Pofthumius
remporta pres le Lac de Rege,
fur Manlius Octavius. Les Eléens fe
vantoient d'avoir défait les Peuples
d'Arcadie à la faveur du Génie Sozipolis
, qui avoit paru en forme de
Serpent à la tefte de leurs Troupes.
Les Bulgares attribuoient auffi la Défaite
des Romains aux Génies de leur
Païs , qui les avoient favoriſez dans le
combat.
Ceux de Sarmatie ont encor à préfent
la mefme venération pour les Efprits
, que les Anciens avoient pour
leurs Pénates. Comme ils croyent qu'-
ils demeurent dans les lieux les plus
retirez de leurs Maiſons , ils y portent
ce qu'ils ont de plus exquis , & ils fe
perfuadent qu'ils les comblent de bon-
Q. de Iuillet 1680. G
146 Extraordinaire
heur & de profperité , quand ils les refpectent
& les honorent.
Il y a eu des Philofophes , qui fe font
imaginez que les Efprits n'eftoient que
les ames des Morts , qui eftant une fois
féparées de leurs corps , erroient inceffamment
fur la terre , & nous paroiffoient
tantoft d'une maniere , &
tantoft d'une autre ; que les ames des
Háros fe rendoient officieufes aupres
de leurs Parens , de leurs Amis , & des
Gens de bien ; mais que celles des Méchans
perfécutoient les Hommes apres
leur mort , comme ils avoient fait pendant
leur vie,
Ce fentiment n'eft pas tout - à- fait
éloigné de la vray-femblance . On
voit ordinairement des Spectres aupres
des Tombeaux , dans les Cimetieres,
dans les Lieux où il y a des Cadavres,
& dans ceux où l'on a tué quelques
Perfonnes. Il y a peu de Gens qui ne
fcachent ce qui arriva dans Athenes
au Phil ofophe Athénodore. Ce Philofophe
y eftant un jour , entendit parler
d'une Maifon que l'on avoit abandonnée,
p arce qu'il y revenoit des Efprits.
Ce
du Mercure Galant.
147
Ce recit luy fit naiftre l'envie d'y coucher,
mais il n'y fut pas longtemps fans
oüir un grand bruit de fers & de chaînes
que traînoit un Homme pâle &
tout décharné , qui luy fit figne plufieurs
fois d'approcher de luy . Athénodore
ne s'épouvanta point de ce Speare.
Il le fuivit hardiment juſques dans
la Cour, où il difparut . Il marqua auffitoft
le lieu avec quelques feuilles qu'il
ramaſſa, & avertit le lendemain les Magiftrats
de la Ville de ce qui s'eftoit
paffé , leur donnant avis de faire foüir
à l'endroit où le Spectre s'eftoit évanoüy.
On y trouva des os d'un Cadavre
. On les fit enterrer aux dépens du
Public , & fon n'entendit depuis ce
temps -là aucun bruit dans la Maifon.
Il arrive fouvent la meſme chofe
dans les lieux où l'on a tué quelques
Perfonnes. Suétone dit qu'apres la
mort de l'Empereur Caligula , on oüit
tant de bruit dans le lieu où il avoit été
tué, que l'on n'ofa plus y demeurer . On
a longtéps entendu un grand bruit d'Armes
& de Combatans dans les Champs
de Pharfale , depuis la défaite de Pom-
Gij
148 Extraordinaire
pée. On n'en ouit pas moins dans la
Campagne de Marathon apres la déroute
des Perfes.
Je ne puis paffer fous filence une Hiftoire
qui nous eft rapportée par Guillaume
de Neubrige. Vn Païfan d'un
Village voifin des Eaux de Vips ,allant
un foir d'un temps calme & ferain chez
un de fes Amis, entendit en paffant aupres
d'un Tombeau, un Concert de diférentes
voix. Le Païfan furpris de cette
harmonie , s'approcha du Tombeau,
& en ayant trouvé la Porte ouverte , il
eut la curiofité de regarder dedans. Il
vit une grande Salle éclairée de quantité
de Flambeaux , au milieu de laquelle
eftoit une Table bien couverte , entourée
d'Hommes & de Femmes qui fe
réjouiffoient. Vn de ceux qui fervoient
à table l'ayant aperçeu , luy préfenta
une Coupe remplie d'une Liqueur
tres- claire. Le Païfan la prit, & ayant
renversé la Liqueur , s'enfuit avec la
Coupe au premier Village . Cette Coupe
cftoit d'une matiere que l'on n'a jamais
fçeu connoiftre. La figure en eftoit
extraordinaire , & la couleur n'avoit
du Mercure Galant. 149
voit rien de comun avec celles que nous
voyons. Elle fut preſentée à Henry le
Vieux, Roy d'Angleterre , qui l'envoya
au Roy d'Ecoffe,dans le Tiéfor duquel
elle a efté gardée avec beaucoup de
foin , jufqu'à ce que Guillaume Roy
d'Ecoffe en fit préſent à Henry II .
Ily a une Montagne en Irlande , au
pied de laquelle on rencontre fouvent,
au raport de Paul Zélande , des Hommes
morts , qui paroiffent vivans à ceux
qui en approchent. Ils leur parlent
mefme , & leur révelent beaucoup de
-choles des Païs éloignez ; & fron leur
dit de retourner chez eux , ils répondent
en gémiffant qu'ils né le peuvent, qu'il
faut qu'ils allent au Mont Hecla , &
difparoiffoient auffi - toft.
Nous lifons dans quelques Autheurs
, qu'un nominé Etienne Hubener,
de Travuteneauv en Boheme , parut
en plufieurs endroits de la Ville
peu de jours apres fa mort , & qu'il embraffa
quelques- uns de fes Amis qui le
rencontrerent. On dit de Néron , qu'il
fut tourmenté toute la vie (par l'ame
d'Agripine fa Mere , qu'il avoit faig
Gi
150
Extraordinaire
mourir. S.Auguftin rapporte que Félix
le Martyr fe fit voir aux Habitans de
Nole,lors que cette Ville eftoit affiegée
par les Barbares , En un mot , les Hiftoires
font toutes remplies d'exemples
de Morts qui ont apparu à leurs Parens
ou à leurs Amis.
mes, que
;
On pourroit encor confirmer cette
opinion par l'autorité de quelques Peres
de l'Eglife , qui ont crû que les
⚫ames des Morts pouvoient fortir pour
un temps du lieu où elles eftoient ; que
celles des Damnez eftoient ſouvent pu
nies , où ils avoient commis leurs cric'eftoit
là leur Enfer & le lieu
de leurs peines.Nous lifons mefme dans
Manilius , que durant le Concile de
Bafle, quelques Docteurs qui devoient
y affifter , entendirent dans une Foreſt
un Roffignol qui chantoit mélodieufement
; qu'un de ces Docteurs furpris
de la douceur de fon chant , le conjura
au nom de Dieu de luy dire qui il eftoit
, & que cet Oyfeau luy répondit
qu'il eftoit une ame dannée , qui devoit
refter dans ce lieu- là jufqu'au jour du
Jugement.
Il
du Mercure Galant. ISI
Il y a des Autheurs qui ont prétendu
que les Efprits eftoient des Créatures
matérielles , compofées de la fubftance
la plus pure des Elemens , que
plus cette matiere eftoit fubtile, plus ils
avoient de pouvoir & d'action. Ces
Autheurs en diftinguent de deux fortes,
de fuperieurs , & d'inférieurs. Les
fupérieurs font ou celeftes , ou aëriens;
les inférieurs font ou aquatiques, on terreftres.
Les Elprits celeftes , que l'on
appelle Ignéens , ou Salamandres, réfident
entre le Ciel des Etoiles & le
concave de la Lune ; comme ils font
compoſez du plus pur des Elemens, ils
ont plus de connoiffance que les autres
; ils fçavent tout ce qui fe palle
dans l'Univers ; ils obfervent juf
qu'aux moindres changemens qui y arrivent.
Les Efprits aëriens occupent ce
grand efpace , qui eft depuis le concave
de la Lune jufqu'à la fuperficie du
Globe inférieur. Ils poffedent les Arts
& les Sciences dans un état parfait.
Les Efprits aquatiques , que l'on nomme
autrement Fées , Nymphes , Sybiles
blanches , demeurent dans les eaux;
G iiij
152 Extraordinaire
ils prédifent la bonne ou méchante fortune;
ils fe diset les maîtres de la Parque
& du Deftin . Ce fut un de ces Efprits,
qui au raport de Pline le jeune , prédit
en Afrique à Cuttius Rufus, qu'il retourneroit
bientoft à Rome, où il recevroit
de grands honneurs , qu'on le
choifiroit pour eftre Gouverneur d'Afrique
, & qu'il mourroit dans cet employ.
Ce furent auffi des Nymphes, qui
firent prefent à Hotere Roy de Suede
d'une Ceinture fatale , de laquelle il
n'avoit qu'à fe ceindre pour vaincre fes
Ennemis. Les Efprits terreftres habitent
les Forefts, les Plaines , les Vallons,
les Montagnes , les Cavernes , & les
lieux foûterrains. On leur donne diférens
noms , felon la diverfité des lieux
où ils fe trouvent. On appelle Farfadels,
ou Efprits familiers , ceux qui hatent
avec les Hommes ; Satyres, ou Sylvains,
ceux qui errent dans les Vallons,
dans les Forefts , & dans les Montagnes
; Alaftores ceux qui font dans la
Campagne & dans les Chemins; Gnomes,
Sylphes, Nains, ceux qui demeurent
dans les Mines & dans les autres
>
lieux
du Mercure Galant.
153
lieux foûterrains. Ces Efprits font gardiens
des Tréfors & des Richeffes.
Les Efprits celestes & les aëriens, ſe
communiquent rarement aux Hommes;
mais les aquatiques & les terreftres ont
beaucoup de commerce avec eux . Il y
a mefme quelques Familles confidérables
en France , qui fe vantent d'en eftre
forties , & qui portent des Fées à
leurs Armes, comme celle de Lufignan
en Poitou , & celle d'Argouges en
Normandie. Les Princes de la Famille
des Jagellons en Pologne ,fe difent auffi
defcendus d'un de ces Elprits . Quelques
Autheurs prétendent que les Huns font
iffus des Satyres , qui engroffirent les
Femmes débauchées de l'Armée de
Filimer Roy des Goths , qui les avoit
fait conduire quelque temps aupara
vant dans un Defert , où elles eftoient
éloignées des Hommes. On dit la même
chofe des Pégufians & des Scianites
, dont les Meres avoient eu affaire
avec quelques Folets .
Il en eft de ces Efprits à peu pres
comme des Hommes;il y en a de bons,
d'honneftes, de bienfaiſans,d'enjoüez,
G V
254
Extraordinaire
de divertiffans.; il y en a de chagrins, de
méchans, de cruels , & c.
Les bons aiment les Hommes ; ils fe
plaisent à leur faire du bien ; ils les fecourent
dans leurs befoins ; ils les confolent
dans leurs afflictions ; ils les aident
de leurs confeils; ils détournent les
malheurs qui les menacet , & c.Tel étoit
le Génie de Socrate , l'Aigle de Pithagore
, la Nymphe Egérie de Numa
Pompilius. Tel eftoit auffi le Génie de
Conftantin le Grand, que cet Empereur
nommoit l'Autheur de fon falut, & qu'-
il difoit avoir toujours confulté dans les
affaires les plus importantes de l'Empire.
Govare Roy de Norvegue fut averty
par fon Génie , que l'on confpiroit:
contre luy en Saffovie. Apollonius fur
enlevé des mains d'une Troupe de Sol
dats qui l'avoient arrefté par l'ordre de
l'Empereur Domitian . Ariftide füt traf
porté de Smirne au Mont Atys, lors que
cette Ville fut renversée par un tremblement
de terre. L'Empereur Trajan
euft efté accablé fous les ruines d'Antioche,
fans fon Génie, qui l'en fit fortin
Et le Poëte Simonides n'euft jamais ,
évité V
du Mercure Gal ant. 155
évité celles de la Maifon de Scopas,
chez lequel il eftoit à fouper, s'il n'euft
efté averty par deux jeunes Hommes
qui le demandoient avec inftance , &
qui difparurent auffitoft qu'il en fut
dehors.
Olaüs Archevefque d'Vpfal, rapporte
dans fon Hiftoire des Païs Septentrionnaux
, que l'on y rencontre fouvent
des Elprits en forme d'Hommes,
qu'ils converfent familieremét avec les
Habitans, qu'ils s'engagent à leur fervice
, & travaillent avec eux dans les Mines.
Il adjoûte qu'il y a beaucoup de
Folets en Irlande , qui prenent la figure
des Gens du Païs , & trompent leurs Pa-
Fens & leurs Amis fous cette fauffe apparence.
Nous lifons une femblable Hitoire
dã : Hérodote , d'un de ces Efprits
qui apparut à Proconeſe fous la forme
du Poëte Ariftée , & qui eftant entré
dans la Boutique d'un Foulon , feignit
de ſe trouver mal , & de rendre l'efprit.
Le Foulon courut promptement avertir
les Parens d'Ariftée de fa mort fubite;:
& le bruit s'en eftant répandu'dans la
Ville , les Proconéfiens y accoururent:
de
156
Extraordinaire
de toutes parts , mais ils ne trouverent
ny le Folet, ny le Corps d'Ariftée . Vn
Homme qui arrivoit par hazard de Cyfique
, les affura qu'il avoit laiffé le
Poëte aupres de cette Place, & qu'il eftoit
encor dans la Propontide. Ce Folet
a paru en diférens lieux fous la meſme
figure. Munfter rapporte dans fa Cofmographie
Vniverfelle, qu'en un Defert
aupres de Tangut , ces Efprits font
fouvent retentir l'air d'une douce harmonie
de divers Inftrumens, qu'ils appellent
les Paffans par leur nom , les détournent
quelquefois de leur chemin ,
& fe moquent d'eux en fuite.
Les méchans Efprits ne font pas
moins Ennemis des Hommes , que les
bons leur font favorables. Aux Terres
nouvellement découvertes , on en trouve
en plein midy dans la Campagne &
dans les Villes , qui arreftent les Palfans,
les maltraitent, & leur ordonnent
ou défendent de faire certaines choſes.
Ceux qui ont voyagé ſur Mer , en di
fent autant du Païs des Cannibales. On
en voit auffi pendant la moiffon dans
la Ruffie orientale , qui fe promenent
dans
du Mercure Galant.
157
dans la Campagne en habit de Veuves,
qui obligent les Païfans de fe profterner
devant elles , & leur rompent les
bras & les jambes , quand ils ne font
pas affez toft à leurs pieds. On peut lire
beaucoup d'autres exemples dans
Diodore , dans Munfter, & dans Agricola,
Ceux qui ont crû que les Esprits
eftoient des Creatures maternelles , les
ont affujetis à la mort comme les Hommes.
Ils fe fondoient peut- eftre fur
l'Hiftoire que Plutarque rapporte de
la mort du Grand Pan. Il dit qu'un
Navire partant de Grece pour l'Italie ,
fous la conduite d'un nommé Tamus,
cingla le foir vers les. Ifles Echinades,
& que le vent s'eftant un peu abaiffé ,il
flota doucement jufqu'à Paxos, d'où on
entendit fortir une Voix qui appelloit
Tamus , laquelle redoublant jufqu'à
trois fois, Tamus s'approcha de Paxos ,
& la Voix luy commanda d'annoncer
la mort du Grand Pan auffitoft qu'il feroit
arrivé à Palodes. Tamus executa ce
que la Voix luy avoit ordonné, & cria
du haut de la Poupe en bas , que le
Grand
158
Extraordinaire
Grand Pan eftoit mort.On oüit dans ce
moment des cris & des gemiffemens
pitoyables, qui ne furprirent pas moins
ceux qui eftoient dans le Vaiffeau,
que la Voix les avoit eftonnez auparavant..
Nous lifons encor dans la . Vie de
S.Paul Hermite , qu'un Satyre apparut.
un jour à S.Antoine , & que luy ayant
préſenté une branche de Dattes pour
marque d'amitié, ce Saint luy demanda
qu'il eftoit. Le Satyre répondit , qu'ileftoit
mortel, & un de ces Habitans des
Forefts que l'on adoroit autrefois pour
des Dieux . Il adjoûta , qu'il eftoit dépu--
té de la Troupe , pour le prier d'implorer
pour eux la mifericorde du Dieu
cominun des Hommes , & qu'ils avoient
appris qu'il eftoit venu pour fauver le
monde.
Cardan dit auffi que les Efprits qui
apparurent à fon Pere , luy firent connoître
qu'ils naiffoient , & qu'ils mouroient
comme nous , mais que leur vie
eftoit beaucoup plus longue & plus
heureuſe que la noftre.
L'opinion la plus commune veut.
que .
du Mercure Galant.
159
que les Efprits foient des Démons ou
des Diables , qui apres leur chute font.
reftez dans l'air , dans les eaux , & fur la
terre .Comme elle eft appuyée de l'Ecriture
Sainte & des Peres de l'Eglife , on
doit y ajoûter plus de foy qu'aux au--
tres. Elle eft d'ailleurs la moins embarraflante
, & la plus ailée à comprendre.
Les Hiftoires que j'ay rapportées
font trop autentiques,pour douter qu'il
y ait des Efprits Folets . Elles, font mef--
me confirmées par plufieurs Arrefts des
Cours Souveraines, qu'elles ont rendus
en faveur de quelques Locataires qui fe
trouvoit incommodez de ces Efprits.
:
Je vous envoye ce que j'ay reçeu d'Explications
en Vers fur les deux Enigmes:
propofées dans ma Lettre de fuillet. La
premiere comprend auffi celle de B.llérophon,
faitefur le Navire , qui n'eftoit pluss
Lon vray Mot.
A
ILA
Trois mots je me veux réduire,.
Pour les Enigmes de ce mois.
Le
160 Extraordinaire
Le Hoffecol, le Temps, le Navire,
Les font fi bien comprendre toutes trois,
Que je crois avoir fait un choix
Où tout le monde doit foufcrire.
LA BLONDINE GUERIN
I I.
Ercure, en verité, vous n'eftes pas
M tropfage,
Force m'eft de vous l'avouer.
D'où vient un Hauffecol quel nouveau
perfonnage
Allez- vous donc encor joüer ?
Que diront vos Cenfeurs de tout ce badinage
?
Mercure, en verité, vous n'eftes pas trop
fage.
DEON, Avocat en Parlement,
de Ravieres.
III.
I nous pleurons des biens une perte
S¹ commune ,
Que ne ferons- nous point pour la perte
des ans ?
Un
du Mercure Galant. 161
Un Prince , un Grand Seigneur , peut
rendre lafortune,
Mais aucun Potentat ne peut rendre le
Temps.
L
APPARS , Receveur du Tabac
à la Rochelle.
IV.
Enigme de ce Mois regarde les
Guerriers,
Sans avoir pour ſujet ny Palmes , ny
Lauriers.
Tout Homme à Hauffecol , Lieutenans,
Capitaines,
Ne peut à l'expliquer trouver beaucoup
depeine.
DE LA COULDRE , de Caën
V.
Hilis , quand vous entre en lafleur
Philisde vos ans ,
Lifez , je vous le dis , l'Enigme du
Mercure ;
Pour vous elle n'eft pas obfcure,
Et vous en trouverez le fens.
S'il
162 Extraordinaire
S'il eft pour les plaifirs que permet la
Nature ,
Un Hyver ainsi qu'un Printemps ,
C'est par là, Philis je le jure,
Qu'elle vous doit apprendre à ménager
le Temps.
À
RAVIT , de Rouen.
M
V I.
Ercure, eftes- vous fou,
Au milieu de la Paix , de nous parler de
Guerre ?
Il nefaut plus s'armer que du Pot & du
Verres
Au lieu de Hauffecou.
BELL . le jeune, Avocat à Falaiſe.
VII.
Oftre feconde Enigme un peu trop
mal- aifée,
Ne fe peut emporter d'emblée ;
Mais fi vous m'y laiffez refver,
Mercure , aves le Temps , je pourray la
trouver.
MICONET , Avocat à Châlons
fur Saône.
VILL .
de Mercure Galant . 163
VIII.
RONDE AV
T'pers le Temps , Galant Mercure,
Ne donnes plus,je t'en conjure,
Tes Enigmes à deviner ;
Je fuis filas de ruminer,
Que c'eft me mettre à la torture.
Il faut dans cette conjoncture,
Chacun confultant ſa nature,
Sur fes forces s'examiner
C
Tupers le Temps.
୧୯ : ୨୭
F'aimerois mieux, je te l'affure,
Courir des Combats l'avanture ;
Peut- effrey pourrois-je gagner
Vn Hauffecol de fin acier,
Aux dépens de quelque bleſſure ,
Tu pers le Temps .
MICHEL le jeune , de Meaux ,
IX.'
E me plains de la tefte , agreable
JE
Mercure,
Tes
164 3 Extraordinaire
Tes Enigmes my font tout le mal que
i'y fens.
Je n'en veux plus faire lecture,
On de ton Hauffecol fay- moy quelque
parure
Qui puiffe réveiller mesfens.
A
DE GLOS , Hidrographe
à Honfleur.
X.
Greable & Galant Mercure,
Dont le zele ardent nous procure
Chaque Mois nouveau paffe temps ,
Mais pafferemps fcientifique,
Voulez- vous que je vous explique
L'Enigme ? donnez-moy du Temps .
L. BOUCHET , ancien Curé
de Nogent le Roy . "
X I.
Vand je vous dis que l'Enigme
Q premiere
Enferme un Hauffecol dans fon plus
jufte fens,
N'y
de Mercure Galant. 165
N'y contredifez point d'une mine fi fiere,
Vous l'avoûrez je gage, avec le Temps.
FORMENTIN & CAUDRON,
d'Abbeville.
UN
XII.
Nfimple Hauffecol, reçeu du Grand
LOUIS ,
Tire , malgré le Temps , qui reduit tout
en poudre ,
Un Soldat de neant, le garde de la Foudre,
Et le pouffe fans crainte à des Faits
inoüis.
Le Bon Clerc de Châlons
fur Saône.
XIII.
CE n'estpasfans raison que l'Antheur
du Mercure
Joint le Hauffecol au Temps ,
Puis qu'en France aujourd'huy c'est le
tempsqui procure
Ces manieres de préfens .
Le Cavalier Amy des deux aimables
Compagnes de Pithiviers.
Mon
166 Extraordinaire
Monfieur Gardien , qui a l'esprit univerfel
, a adjoûté aux galantes Réponfes
que vous allez voir , un tres - beau
Difcours fur l'Harinonie.
SVR LES QUESTIONS
DE L'EXTRAORDINAIRE
Du MERCURE
d'Avril 1680.
SVR LA PREMIERE.
Ja
l'Oracle pour
E ne croy pas qu'il foit befoin d'aller
avoir la refolution
d'une Queſtion fi peu difficile ; & puis
qu'il eft conftant que le plus grand
bien qu'une Maiftreffe puiffe faire à
fon Amant, eft de luy correfpondre , il
s'enfuit neceffairement
que le plus
grand chagrin qu'elle luy puiffe donner
, eft de n'avoir pour luy que dụ
mépris. Quand on eft aimé, cette grace
peut faire efperer toutes les autres ; mais
quand on eft méprifé , il ny a rien à
faire qu'à fe defefperer, ou à pefter, ou
du
à
du Mercure Galant. 167
à fe plaindre , ou à prendre patience,
ou à changer. Le premier n'eft plus à
la mode ; le ſecond eft contre la bienféance
, le troifiéme eft déplaifant , le
quatriéme eft ennuyeux ; & le dernier
feul eft agreable ; ou fi vous voulez , le
premier fait du mal , le fecond ne fait
point de bien , le troifiéme ne fait ny
grand bien ny grand mal , le quatriéme
à force du mal fait du bien , mais le dernier
fait grand bien tout d'un coup.
Voulez-vous diverfifier encore : Le pre-
' mier eft d'un fou ; le fecond , d'un emporté
; le troisième , d'un foible ; le
quatriéme , d'un prude ; & le dernier,
d'un galant Homme.
SUR LA SECONDE.
Ette Queſtion n'eft pas de la natu-
Cre de celles qui comme la precedente
fe peuvent juger , comme l'on dit,
fur l'étiquete du Sac , fans diftinction,
& fans grande crainte de mal juger. Il
ya , fi je ne me trompe , de certains
plaifirs dont le fouvenir ne donne que
de la joye ; il y en a d'autres dont la
memoi
168 Extraordinaire
›
memoire ne caufe que de la trifteffe ; &
il y en a d'autres encore aufquels on
ne peut penfer fans un meflange de triftelle
& de joye. Le fage Vieillard qui
fe fera fait raifon fur la neceffité des
changemens que chaque âge apporte;
& l'Officier d'Epée ou de Robe qui
aura quité volontairement apres de
longs fervices , ne feront point chagrins
lors que leur memoire ou celle
d'autruy , leur rappellera les plaifirs de
leur jeuneffe ou de leurs fonctions palfées
, & mefme ils en feront encore
quelque peu chatoüillez . L'Ambitieux
& l'Avare ne pourront jamaisfe confoler
de ne jouir plus des contentemens
qu'ils trouvoient dans la fortune &
dans les richeffes qu'ils auront perdues.
L'Epoux, l'Amant , & l'Amy ne
repafferont point en leur fouvenir les
delices goûtées avec les Objets de leur
affection que la mort leur aura enlevez,
fans renouveler la douleur d'une fi
grande perte ; mais en mefme temps,
cette douleur fera accompagnée de
beaucoup de confolation & de fatisfa-
Яtion d'avoir merité & reçeu de prétieuſes
du Mercure Galant.
169
tieufes marques d'amitié & de tendreffe
de ces Perfonnes fi cheres . Quand
il en fera queſtion, imitons les premiers,
fuyons le mauvais exemple des feconds,
partageons- nous comme les derniers
, & fur tout réfignons- nous à la
Providence , comme la Religion & la
Raifon nous y obligent.
SUR LA TROISIEME
Elle- cy , à mon fens, n'eſt pas
Celle-cy,
pas fort
difficile , & toute la diftinction
qu'il y faut apporter ne roule que fur
la folidité ou fur la foibleffe d'efprit de
la Belle, fur fon plus ou moins d'expérience
,fur fon plus ou moins de panchant
& de premiere difpofition pour
l'Amant.Vne Sote,un Coeur tout neuf,
une Femme déja ébloüye de l'extérieur
d'un Galant, pourront fe laiffer gagner
aux termes paffionnez ; mais une Perfonne
fage , une Femme qui aura veu
le monde , & celle qui ne fera point
préoccupée , ne fe rendront qu'aux
foins & aux affiduitez .Les grands mots,
les empreffemens , les foûpirs , lest
Q.de Luillet 1680.
H
170
Extraordinaire
larmes , tout cela ne compofe fouvent
qu'un vain langage qui ne féduit que
les plus fimples ; mais les actions perfeverantes
& qui ne fe démentét point
ont toûjours le droit , & ordinairement
l'efficace de perfuader les plus défians,
Ce Cavalier protefte & fait des grands
fermens qu'il aime cette Dame ; donc
elle le doit croire ; en bonne Logique
d'amour , ce n'eft pas un bon argument
mais ce Cavalier fert cette
Dame depuis longtemps avec de
grands foins & avec une conftante fidelité
; donc elle a lieu d'eftre perfuadée
qu'il l'aime ; l'argument eft autant
bon qu'il peut eftre ; & pour eftre reçeu
à en nier la conféquence , il faudroit
la petite Feneftre que Mome fouhaitoit
à l'Homme à l'endroit du
coeur .
SUR LA QUATRIEME .
Vo
Oicy une Queſtion qui me femble
purement Romanefque ; mais
il eft bon qu'il y en ait de toutes les fortes
. Trouvez bon auffi que je la traite
fur
du Mercure Galant. 171
fur ce pied, & que je m'en divertiffe un
peu. Arreſte donc, pauvre Amant maltraité,
& confidere qu'apres le don que
tu as fait à ton Inhumaine de ton coeur,
de ta vie , enfin de tout ce que tu es ,
elle a fur toy tout domaine , toute fouveraineté
, toute haute , moyenne &
baffe juftice , & que partant tu ne peux
fans crime de félonie fouhaiter la mort
qu'avec fon aveu ; car voila, ſi je ne me
trompe , lenoeud de l'affaire , & la raifon
importante fur laquelle on peut
fonder cette crainte délicate d'offenfer
l'inexorable Beauté . O que cela eft beau
dans le Pais des Fictions ! mais à dire
le vray que par tout ailleurs il eft peu
de mife. Et voicy le dénouement.Courage,
nouveau Silvandre , cette Ingrate
n'a jamais daigné te recevoir fous fon
empire , ny t'avouer pour fon Efclave.
Autant de fois que tu as prétendu de te
donner à elle , autant de fois elle a protefté
qu'elle te rendoit à toy . Ainfi puis
que chacun peut difpofer du fien , ne
crains point qu'elle intente à ta memoire
procés en reparation d'injure ; au contraire
comme fes foins alloient toûjours
Hi
172 Extraordinaire
à te fuir,il y a quelque apparence qu’-
elle te fçaura gré de l'avoir délivrée de
cette peine , & peut - eftre que le mauvais
quart- d'heure de ta mort méritera
d'elle ce que les fervices de ta vie entiere
n'en auroient jamais pû obtenir;
qu'elle fera en ta , faveur ce que dans
l'Aftrée ton bon Patron réduit à femblable
acceffoire , & fur le point de ſe
précipiter , demandoit avec tant de refpet
à fa bien-aimée Diane.
Cependant s'il advient que la pitié te
touche
Par le reffouvenir de mes jours effacez,
Permets qu'un feul Soupir échape de ta
bouche,
7e feray fatisfait de mes travaux pafſez
;
On fay que de tesyeux humides
Coulent quelques Perles liquides,
C'eft un devoir à mon Tombeau, &c.
Silvandre difoit s'il advient, & moy
j'ay dit peut- eftre , n'olant pas t'en répondre
; car de bonne foy quand ce
Sexe
du Mercure Galant. 173
Sexe fe mefle d'ingratitude & d'obftination,
il va furieufement loin.
Et qu'importe à la Cruelle
Qu'un Foufe pende pour elle ?
DE L'ORIGINE
DE L'HARMONIE.
Voic
'Oicy un fujet auffi laborieux que
charmant, pour qui voudroit l'aprofondir;
mais pour peu que l'on voulût
s'y appliquer , le Livre entier de
l'Extraordinaire y pourroit àpeine fuffire;
je dis pour peu , car quelques- uns de
ceux qui ont traité cette matiere à
fonds, en ont fait de fort gros Volumes ,
Le R.P.Merfenne , ce prodige de Science,
nous a donné fon Traité de l'Harmonie
Univerfelle , qui n'eft guéres
moins gros que la Bible . Zarlin avant
luy , en avoit écrit fort copieufement;
mais d'autres Sçavans ,& principalemet
quelques-uns de nos François, ont efté
beaucoup moins diffus , & fe font
Hij
174
Extraordinaire
contentez , les uns de rapporter le plus
folide de la Theorie , & les autres de
n'en toucher ſeulement que ce qui eſt
abſolument neceffaire pour conduire à
une bonne & feûre pratique.Monfieur
de la Voye- Mignot , & Monfieur Nivers
, excellent entre ceux- cy , ayans
donné au Public en 1666. & 1667 .
leurs Traitez de la Compofition , que
l'on ne peut affez eftimer , pour l'ordre,
la breveté , & la clarté qu'ils ont apportées.
Il faut donc laiffer aux Maiftres,
ce qui regarde la méthode & les préceptes
, cela n'appartient qu'à eux ; &
noftre Mercure , quand il eft queſtion
de Science , doit, ce me femble, fe contenter
de faire le mefme office que faifoient
anciennement fes Anceftres pofez
en Thermes dans les Carrefours,.
d'où ils montroient du bout du doigt
les chemins aux Paffans ; je veux dire
qu'il doit renvoyer aux Illuftres qui en
ont écrit , ceux qui defirent avoir une
connoiffance reglée de ces Sciences ..
Ce qui peut luy convenir de plus en ces
occafions,pour ne pas laiffer le Lecteur
fans quelque fatisfaction de fa curiofité ,
eft
du Mercure Galant , 17 * ་
eft de nous permettre de recueillir &
de debiter quelques , traits du mérite
du Sujet propofé , d'en rechercher l'origine
; & fi les Autheurs n'en ont rien
dit , d'expofer en toute foûmiffion nos
penſées & nos conjectures.
La Mufique , fous qui l'Harmonie
eft compriſe , eft une Science qui confidere
avec le fens & avec la raiſon, les
diférences de fons qui frappent l'oreille
agreablement ; elle fe divife en Melodie
& en Harmonie.
La Mélodie eft la douceur d'un
Chant d'une feule Partie. J'ay pris la
liberté de dire par avance, & fans avoir
préveu la demande d'aujourd'huy ,mon
fentiment for l'Origine du Chant , au
Difcours de celle de la Dance . Ie n'y ay
point parlé de l'obfervation faite par
Pitagore des fons des Marteaux des Forgerons
, dans la croyance que j'ay
qu'elle regarde plus les . Inftrumens
que la Voix , puis que l'on chantoit
avant Pitagore.
L'Harmonie eft une convenance
de fons diférens de plufieurs Parties.
Hij
176
Extraordinaire
Le mefme Pitagore , qui a fait une
étude particuliere de la recherche des
Confonances , & de leurs proportions,
qui font, à proprement parler, la matiere
de l'Harmonie , en a efté tellement
charmé, qu'il a bien ofé dire , non metaphoriquement
comme quelques - uns
ont penfé,mais à la lettre, qu'il y avoit
une vraye Harmonie fonore entre les
Spheres, & que de la Terre au plus haut.
Ciel il y avoit un Diapazon .
la
con-
Platon faifoit tant d'état des proportions
muficales & harmoniques , qu'il
eftimoit que nos ames en font entiere.
ment composées ,fi toutefois on peut dire
que nos ames le foient. Luy, & fon ..
Dilciple Ariftote , veulent que
noiffance de la Mufique foit tres- propre
à rendre l'Homme vertueux . Le
mefme Ariftote, Plutarque , & Vitruve,
ont divifé l'Harmonie en mondaine ,
confiftant en l'ordre des Parties generales
du Monde , qui font les Cieux &
les Elémens ; en humaine,qui n'eft autre
chofe que la compofition & fimmétrie
de l'Homme ; & en organique, qui
Le fait par la Voix & par les Inftrumens
de
3
a
du Mercure Galant. 177
de Mufique . D'autres luy ont donné
d'autres divifions.
Tous les Doctes conviennent qu'elle
eft quelque chofe de divin ; car avec
les proportions geométrique & arithmétique
dont elle fe fert , elle a encore
fa propre & naturelle proportion , l'harmonique,
qui n'eft point fondée en raifons
comme les deux autres , mais qui
eft fa raifon à elle- mefme.
Ses effets qui refultent dé ces difé- ·
rentes proportions , & qui font cauftz.
par les diférens Modes, font admirables
& divins. Saül;fuivant la prédiction de
Samuel , prophetifa en la compagnie
des Prophetes , qui rendoient leurs propheties
en jouant de divers Inftrumens.
Elizée ayant à prophetifer à la
requeſte de trois Roys , fit venir un
Joueur d'Inftrumés , & auffi- tôt l'Eſprit .
de Dieu le faifit, & il prophetifa. Le méme
Saül poffedé du malin Efprit, en eltoit
foulagé , lors que David joüoit de
fa Harpe. L'ufage du Chant & des Inftrumens
, eft grandement recommandé
, & pour ainsi dire , confacré dans ›
Ecriture, Selon Homere, Clitemnestre-
Hv
178 Extraordinaire
conferva fa pudicité auffi longtemps:
qu'un certain Muficien Dorien demeura
avec elle. Aléxandre eftant un jour
en Feftin , fut fi émû d'un certain Air
que touchoit un habile Joueur de Flutes
, qu'il demanda fon Epée , & déja
couroit aux armes , quand cet excellent
Muficien, qui l'avoit fait avec deffein,.
ayant auffi exprés changé de Mode, fit
revenir ce Prince à fa premiere tranquilité
, en forte qu'il ne fongea plus.
qu'à faire bonne chere . Ce n'eft pas.
d'aujourd'huy que l'on fe fert de quelques
Inftrumens muficaux à la Guerre..
Parles Loix de Licurgue , les Lacédemoniens
devoient fe préparer au combat
par le fon de ces Inftrumens . Il y
avoit auffi chez les Grecs & chez les.
Romains des Chants particuliers pour
les mefmes occafions. Chacun fçait la:
vertu du Chant & des Inftrumens de
Mufique, pour foulager & guérir le mal
frenétique que caufe la piqure de la
Tarentole , & l'expérience journaliere
nous montre leur pouvoir à appaifer les
Enfans au Berceau ; ece qui a fait dire
Scaliger le Pere, que l'Homme chan
toit avant que de parler ..
du Mercure Galant. 179
Quant aux Inventeurs de la Mufique,
c'est à dire du Chant à une Partie, & de
quelques confonantes fur les Inftrumens
, mais non pas de l'harmonie de
Voix de diférentes Parties , qui a efté'
tres-longtemps inconnue , ce font, fuivant
les Autheurs Payens , Orphée,
Amphyon, Hyppolite, Marfias , Thimotée,
Terpandre,& d'autres. Mais les Autheurs
Juifs & Chretiens , tiennent Jubal
pour le premier Inventeur des Arts,
& nommément de la Mufique , eftant
appellé au 4. de la Geneſe , le Pere de
ceux qui chantoient de la Harpe & des
Orgues. Ils veulent qu'elle ait efté
confervée & prefervée du Deluge comme
les autres Sciences, fur deux Tables ,
T'une de brique , & l'autre de marbre ,
dont la derniere fe voyoit encore das la
Syrie du temps de Jofephe . C'eft ce qui
eft rapporté par le R. Pere Parran jefuite
, qui a fait un beau Traité de la
Mufique . Ce Pere veut qu'Adam ne
Fait pas ignorée , puis que Dieu luy
avoit donné une connoiffance infufe
dé toutes les Sciences & de tous les Arts ,
mais qu'il ne l'ait pas exercée à cauſe
de
180 Extraordinaire
de l'état de penitence où il eftoit .
›
Les premiers Autheurs qui en ont .
écrit ont efté Démocrite , Héraclite
de Pont , Thimotée de Milet , Architas
de Tarente, Platon , Ariftote, Theophrafte,
Ariftoxene , Ptolomée , & Plu--
tarque , fi toutefois cet Opufcule le.
dernier en ordre parmy les fiens , eft de
luy.
Ceux qui en ont pertinemment traité
apres ces Anciens , font entr'autres,,
Ibinus, les SS. Severin , Bazile , Hi-
Laire, Auguſtin, Ambroiſe , Gelaze , &.
d'autres. S. Gregoire , avec S.Laon , a
inventé le plein- Chant.L'illuftre Boë .
ce a auffi écrit de la Mufique. Guido.
Aretin , Religieux de Saint Benoiſt ,
du temps du Pape Benoist VIII. qui ,
vivoit en 1018 compofa la Gamme
de fept lettres , G , A, B, C , D, E, F,
& de fix Voix , ut re mi fa fol la , qu'il
prit du premier Verfet de l'Hymne de
S. Jean Baptifte , & par cette tresbelle
Invention apporta beaucoup plus,
de facilité à apprendre la Mufique que,
l'on n'en avoit auparavant.Cette Gamme
a depuis reçeu de temps à autre
quel
du Mercure Galant. 18t
quelques changemens , & enfin l'on a
trouvé de nos jours le Si pour la feptiéme
Voix , avec quoy l'on épargne.
l'embarras & la longueur des muances.
Les plus modernes Ecrivains fur la
Mafique , font entr'autres , Gefualde,
Salinas,Kepler, Gafore, Zarlin, Salomo
de Caux , Jacques le Febvre , Orlande ,
Claudin , du Courroy Coufu , & ceux
que j'ay cy - deffus nommez les R. P..
Mertenne & Parran,Meffieurs le Voye.
Mignot , & Nivers . Le fçavant P.Rivie--
re, Religieux Celeftin , en a auffi fait un
Difcours dont il feroit à fouhaiter qu'il
voulut obliger le Public. Mais aucun.
Autheur que je fçache , n'a rien dit du
temps que la Compofition à plufieurs .
Voix a efté inventée , qui eft neant- .
moins la veritable & parfaite Harmonie
que nous pouvons nous vanter d'avoir
aujourd'huy Pas un , avat Salomon :
de Caux, n'a rien dit non plus de ce qui .
peut avoir donné lieu à cette Compoſition
, par laquelle on chante en varieté .
de voix ; il eft le feul qui en a touché .
quelque chofe auffi par conjecture feulement
dans l'Epiftre dédicatoire de la
Secon
182 Extraordinaire
Seconde Partie de fon Inftitution Harmonique.
J'avoue que je n ay pû lire cet:
endroit fans quelque joye , y trouvant
la confirmation d'une partie de ce que
j'en avois pensé à force de mediter à
ma maniere .
Je me perfuade donc que le Chant
d'une feule Partie ayant longtemps efté
le feul, il fera arrivé dans les Siecles reculez,
que deux ou trois , ou plus grand.
nombre de Perfonnes, chantans enfemble
à uniffon , l'un aura monté une
quinte ou une octave plus haut, ou deſcendu
les mefmes intervales, & qu'ainfi
ayant été furpris & charmez de la douceur
de ces confonances , ils auront compté
& pris peine à retenir ces intervales
, & s'en feront depuis fervis avec
plaifir. Au contraire , venans à former
ou la quinte- fauffe , ou le triton , ou quelqu'autre
diffonance, ils auront pareillement
eu foin de rémarquer les interva→
les qui y auront donné lieu ,afin d'éviter
ce qui bleffoit fi fort leur oreille. D'un'
autre cofté,quelque fon caufé par le vet
entré avec violence dans un Rofeau, &
Le fon d'une corde d'Arc bien tendu en
le
du Mercure Galant. 183
le décochant , peuvent avoir fait naître
l'Invention de la Flute de la Lyre. La
premiere Flute attribuée à Pan, n'a eſté
autre chofe que le Sifflet de Chaudronnier
; mais celle-là , ny les autres:
plus parfaites qui luy ont fuccedé , n'ont
pû & ne peuvent feules fournir plus
d'une Partie. La Lyre attribuée à Mercure,
a eu d'abord un avantage confidé
rable ; car quoy qu'elle ne fuft au commencement
que de quatre cordes , elles .
faifoient trois confonances , la quarte,
la quinte , & l'octave . Terpandre , felon
quelques- uns , y adjoûta trois autres
cordes & Sanius Lichaon ( d'autres /
difent Timotée ) une huitiéme. Ces
quatre dernieres pourroient bien avoir
efté les tierces & les fixtes majeures &
mineures , tellement que ces huit cordes
auroient fait les fept confonances
principales. Cet Inftrument , par la facilité
qu'il donnoit de toucher plufieurs
cordes à la fois , fe trouva tres- propre
à former quelques accords dont l'on
voit chez les Anciens qu'Amphyon ,;
Orphée, & les autres qu'il ne faut pas
tenir pour Perfonnages entierement
fabu
r84
Extraordinaire
fabuleux , accompagnoient & foûte--
noient agreablement leur Voix.
Mais avec tout cela , l'ufage des confonances
vocales aura efté tres- rare ; &
l'on ne voit rien chez les Grecs , ny
chez les Latins, qui marque qu'ils chataffent
en varie é de voix , les noms des
Parties comme deffus ;Hautecontre, &c..
y font inconnus ; & Vitruve parlantdes
Confonantes , appellées des Grecs .
Simphonies , n'en rapporte que fix ; &
de faire une Compofition comme cel--
le d'aujourd'huy avec un fi petit nombre,
cela n'eftoit pas poffible. Ils fai--
foient à la verité de fort bonne Mufi--
que, mais c'eftoit feulement à une feu--
le voix, ou à uniffon , avec l'accompagnement
de ce peu de confonances fur
la Lyre , ou fur quelqu'autre Inftru--
ment. Cela doit paroiftre affez furprenant,
puis que de leur temps ils avoient.
déja i bien approfondy la Mafique,,
qu'outre la Diatonique qui n'eft compofée
que de fons principaux , tons &
demy-tons , ils avoient encore la Cromatique
, qui procede par femy- tons
majeurs & mineurs , & fe fert de beaucoup.'
du Mercure Galant.
185
coup de cordes empruntées , & de plus
l'Enharmonique , qui ne procede que
par fauffes intervales, & qui avoit mefmes
, à ce que quelques - uns tiennent,
des quarts de ton . Je diray en paffant ,
que le meflange judicieux de ces trois
efpeces de Mufique en peut produire
une fouverainemet capable de charmer
& d'enlever. Ils avoient de plus trouvé
la diverfité des Modes , & le fecret de les
employer avec un merveilleux fuccez,
à exciter ou à calmer les paffions , conformement
à la nature du Sujet , dont
l'exemple cy- deffus d'Alexandre en
vaut feul plufieurs autres ; & cependant.
la Compofition à diverfes Parties étoit
pour eux un tréfor caché , & des Indes.
non encore decouvertes.
Il y adonc apparence que les chofes
à l'égard de la Mufique eftant demeu
rées longtemps en cet eftat , & que cette
Science ayant comme toutes les autres ,
fuivy la deftinée de chaque Siecle ,tantoft
fleuriffant dans les uns , & tantoft
tombant en décadence dans les autres,.
enfin dans les Siecles moins barbares.
& non extrémement éloignez du nôtre
186 Extraordinaire
tre , ceux qui s'y feront adonnez apres
en voir recueilly les preceptes , auront
par les mefmes rencontres & remarques
de confonances & de diffonances en
chantant à uniffon , & encores par la
pratique de celles qu'ils tiroient des
Inftrumens muficaux , donné quelque
commencement à la Compofition,
qui d'abord aura efté fort fimple , ne
connoiffant que les confonances parfaites,
à fçavoir la quarte , qui n'eftoit
pas encore tenue pour mixte, la quinte
& l'octave ; puis elle aura admis les
confonances imparfaites , qui font la
tierce & la fixte majeures & mineures
; mais dans la 'fuite , & venant à
eftre perfectionée par les plus habiles
(qui auront auffi d'ailleurs remarqué la
diférence des voix , graves, moyennes,
& aiguës , & la quantité de diapazons
qui leur peut eftre affignée ) elle fera
devenuë fçavante , & par confequent
hardie,& aura employé jufques aux diffonances
, qui font la feconde & lafeptiéme,
qui fe divisent auffi en majeures
& mineures , la quinte fauffe , le triton,
& mefmes quelques- unes des fauffes
rela
du Mercure Galant . 187
relations, tirant un merveilleux avantage
de tout ce qui femble luy eftre le
plus oppofé, faifant fervir , corrigeant,
& fauvant le mauvais par le bon , avec
des adreffes furprenantes de fupofition,
de fincope , &c. & pour en donner de
refte, elle fe fera mefme prefcrit d'éviter
autant qu'il fe peut l'uniffon & le trop
frequent ufage de la confonance la plus
parfaite, qui eft l'octave.
Voila comme je me figure l'origine,
le progrés , & la perfection de l'Harmonie,
qui toute charmante qu'elle eſt ,
n'aura pas laiffé d'eftre traversée dans
ce progrés & de trouver de l'oppofition
de la part des Gens feveres, fcrupuleux,.
on capricieux , comme la beauté du
fimple Chant , l'invention des principales
Confonantes , & le charme des
Feintes & Diezes, de la Cromatique &
de l'Enharmonique , en avoient trouvé
chez les Anciens , à mefure que quelques
Efprits inventifs & Génies rares:
venoient à produire & à vouloir mettre
en ufage leurs heureufes découvertes.
En effet, nous lifons que l'un d'eux
fut blâmé de rendre, difoit- on , la Mufique
188 Extraordinaire
que trop mole , & de la corrompre. Pla
ton, ce me femble , pour mefme raiſon ,
n'en permet que d'un Mode. Pherecrates
, Poëte Comique , dans Plutarque ,
introduit la Mufique en habit de Femme,
ayant tout le corps déchiré de coups
de verges , & la Juftice qui luy en demande
la caufe ; à quoy la Mafique répond
, en fe plaignant de Melanippides,
de Cinezias , de Phrinis , & de ce même
Timotée de Milet qui en a écrit.Le même
Plutarque dit auffi que d'autres Comiques
blâmoient ceux qui découpoiết
la Mufique en petits morceaux ;& dans
Ariftophane elle fe plaint encore à mê.
me fujet d'un certain Philoxenus ; par
où l'on peut voir que les petits intervales
, ou feintes , & diezes, ne plaifoient
pas aux Anciens , foit parce que la plû- :
part ne fçavoient pas bien les employer
comme l'on fait aujourd'huy , foit par
caprice & par averfion de toute nouveauté,
quoy que bonne . Sans remonter
fi haut ,nous lifons que du temps du Pape
Jean XXII. qui vivoit en 1 316 .
l'on avoit allez de peine à obtenir que
dans les Chants d'Eglife il fut permis
de
du Mercuré Galant. 189
>
de fe fervir de l'octave, de la quarte, &
de la quinte , encor fort fobrement;
& fur la fin du dernier Siecle , certains
Religieux ayans efté établis à
Paris par l'un de nos Roys, leur Chant
fe trouva fi melodieux , quoy que d'une
feule Partie , que foit pour faire ceffer
la trop grande affluence du Peuple qui
y accouroit de toutes parts , foit de crainte
que la devotion n'en fut alterée il
fut reformé & difformé , en le changeant
en un autre qui ne luy reffemble
en rien. Les bonnes & politiques raifons
miles à part ,pour lesquelles il fant
toûjours avoir du refpect , l'on peut dire
que la deftinée des belles chofes eft
fouvent de recevoir de la contradiction ,
peut- eftre à cauſe de cela feulement qu'
elles font excellentes . Il y a eu de tout
temps des Génies ou fans gouft , ou
avec un gouft dépravé , pour ce qui a
l'approbation la plus genérale . L'on en
voit qui ont une averſion pour la Mufique
; mais auffi l'on remarque pour
l'ordinaire en ces Gens- là des efprits
tres - mal faits & des coeurs tres - mal
placez . Les Anciens défignoient fort
pro
19༠
Extraordinaire
proprement , ce me femble , ces Ennemis
de la Mufique , ces Sybarites , par
un Tygre qui fuit une Lyre , comme
l'on peut voir, je ne me trompe , dans
les Gerogliphes de Pierius .
Avant que de finir ce raifonnement
de conjectures , comme je n'ay rien lû,
& que je ne fçay fi aucun Autheur a
écrit de l'origine de la Mefure qui fe
bat, & avec laquelle toute Mufique fe
conduit , je diray en deux mots que je
ine perfuade que c'eft un pur effet de la
neceffité.Qu'au commencement pour le
Chant tout fimple d'une voix feule, ou
de plufieurs à uniffon , cette Melure
pourra bien avoir efté fans beaucoup
de régularité, frapant & levant à diftances
inégales , feulement pour marquer
les fillabes longues & breves , avec
quelques lignes particuliers pour faire
tomber & rencontrer jufte les confonances
& accords de leur Lyre aux endroits
où la voix en devoit eftre accompagnée
; mais lors que l'on aura
commencé de faire du Contrepoint
fimple de Note contre Note , l'on aura eu
befoin d'une Mefure jufte compofée de
temps
du Mercure Galant.
191
s'actemps
& de valeurs reglées ; & jamais
cette neceffité n'aura efté fi grande que
lors que l'on aura troueé l'ufage des
Diminutions du Fleurtis, des Fugues , &
fur tout du Silence, pour pofer pendant
peu de temps,fe taire tout- à fait, & rentrer
à propos , & en un mot pour
corder parfaitement avec les autres
Parties. La Meſure eft apres le Mode ,
ce qui doit le plus neceffairement convenir
à la nature du Sujet, & qui donne
le plus de grace à la Mufique . Quelque
Subdivifion que l'on en faffe , elle
a fon fonds dans les nombres binaire &
ternaire;mefme Mefure fe peut & doit
plus ou moins preffer pour donner
plus d'agrément ; & le Chant en reçoit
encore beaucoup , quand juſques à
la prononciation des paroles , elle fe fait
en quelques endroits plus doucement,
& end'autres plus fort . Les Italiens ,
qui ne laiffent rien échaper, en ont les
premiers fait la remarque.
Or quiconque voudra prendre connoiffance
à fonds de cet Art liberal , ou
plutoft de cette Science divine , qu'il
prenne en premier lieu un bon Maître
pour
192
Extraordinaire
pour guide , & puis qu'il s'adonne à la
lecture des Traitez de Mufique, & qu'-
il s'applique à la connoiffance & à la
pratique du Clavier. Ce luy fera un
charme & un digne fujet d'admiration,
de voir apres les Gammes , & les premiers
Elémens, foit par les muances ou
par le Si , combien fept degrez principaux
de la voix produifent d'agreables
diverfitez , combien de fons , de femytons
majeurs & mineurs , de tons majeurs
& mineurs , réfultent des intervales
d'un fon à l'autre ; la divifion des intervales
en juftes & en fauffes ; la divifion
des juftes en confonances & diffonances
; la divifion des confonãces en parfaites
& imparfaites ; le nombre des
intervales juftes ; celuy des fauffes ;
quelles font les intervales qui s'appellét
diminuées , & celles que l'on nomme
fuperfluës; en combié de manieres tontes
les intervales peuvent eftre ; ce que
c'eft que Sujet ; le pur & fimple , &
l'autre d'imitation qui eft la Fugue ; ce
que c'est que ces Modes fi puiffans &
fi efficaces , pour remuer ou appaiſer
nos palliós, & bien exprimer les Sujets
le
du Mercure Galant.
193
le nombre de ces Modes , quoy que
controverfé ; leurs divifions en harmo
niques & en arithmetiques ; en naturels
& en tranfpofez ; que le fecret de
leur charme & de leur pouvoir , eft la
différente rencontre & fcituation des
femy - tons , par une diverfité &
changement de diapazons ; leurs cordes
& cadences naturelles ; la grande
habileté , & les moyens qu'il y a de
paffer imperceptiblement de l'un à l'autre
, & d'y rentrer demefme ; les bons
& les mauvais progrés ; les bonnes &
les mauvaiſes relations ; l'ufage qui fe
peut faire des dernieres ; les cadences
parfaites , imparfaites , & rompuës ; ce
que c'eft que Contrepoint fimple &
toutes fes regles ; de mefme du Contrepoint
figuré;l'excellence de la Compofition
par Fugues , double Fugues
contre- Fugues ; les agreables artifices
de la Compoſition , comme les Recits,
les Echos , lavarieté des mouvemens
l'ordre des cadences , la beauté du
Chant , & jufques au choix & à la
difpofition des lieux pour l'execution ;
& par deffus tout cela , l'excellence du
**Q. de Iuillet 1680. I
›
>
1.
194
Extraordinaire
Génie , qui dans la Mufique , comme
en beaucoup d'autres Sciences , s'affu
jettit bien pour l'ordinaire aux regles ,
mais s'en difpenfe quelquefois , & fe
met au deffus par la grandeur de fon
élevation .
Si noftre Curieux veut en fuite voir
& examiner dans ces Livres le détail
des proportions des intervales jufques
aux commas & apotomes dernieres minuties
, plus propres à la fpeculation
qu'à la pratique , le tout par lés Monochordes
de Pitagore , de Ptolomée , &
d'autres Autheurs , felon les inftitutions
qu'ils ont données . S'il veut de plus
obferver ce qui eft de plus propre &
particulier aux Inftrumens de Mufique
ftables & muables , ou qui font en partie
l'un & l'autre , & enfin s'exercer fur
les Questions & Problemes qu'il y
trouvera au ſujet de la Voix & des Inftrumens
; il fera ravy hors de luy- mefme
, de voir , pour ainfi dire , une fi
petite Source devenir un Ocean d'une
fi vafte étendue apres quoy faifant l'application
de ces belles connoiffances &
de la theorie, àl'execution & à la pratique
du Mercure Galant.
195
tique dans les occafions de Mufique &
de Concerts , il fera paffionné toute fa
vie pour l'Harmonie , & fouhaitera
pour en goufter encore les delices apres
la mort , que le P. Parran ait dit vray ,
qui foûtient que les Bienheureux chanteront
la Mulique dans le Ciel . Ce
bon Pere refout par des raifons theologiques
l'Objection phyfique que 2
l'on fait là - deffus , qui eft que le
Son ne fe peut faire fans air : II
pouvoit , ce me femble , adjoûter ,
que puis qu'alors nous pourrons vivre
fans cet Element , il ne nous fera
pas plus difficile de chanter fans
fon fecours. Quoy qu'il en foit , c'eſt
la conclufion du Traité de ce bon
Pere , & je croy auffi ne pouvoir
finir ce Difcours par un plus bel endroit.
26432
I ij
196
Extraordinaire
aaaadadán á
REPONSE EN DIALOGVE
à la Question,Quel eft le plus grand
chagrin qu'une Maîtreffe puiffe donne
à fon Amant.
TYRCIS.
Llons , mon aimable Bergere ,
Aprendre le frais fous cet Orracau.
Mais qu'apperçois - je au bord de ce petit
Ruiffeau?
Quoy , c'eft Timante en pleurs , & qui
Se defefpere ?
AMINTE.
Ce n'est rien pour moy de nouveau.
Vous connoiffez Philis , c'eft cette Beauté
fiere
Dont les rigueurs levont mettre dans le
tombeau.
Dieux , que fon mal me touche !
Mon coeur prendpart àſes malheurs.
Tachons d'adoucir fes langueurs ,
Aminte , approchons – nous.
AMINTE.
du Mercure Galant .
197
Accablé
AMINTE.
par
leurs ,
Je le voy qui fe couche ;
l'excés de fes vives dou-
Il ne nous dira rien , mais je fçay fon
biftoire.
Repofons-nous icy , je vais en peu de
mots
Vous montrer que Philis luy fait foufrir
des maux
Qu'on aura de la peine à croire.
TYRCIS.
L'Ingrate!
AMINTE.
que ce Bergerfidelle
Sçachez donc
Depuis plus de fix mois , fonpire nuit
& jour
Pour cette Belle >
Sans que pour les respects , ſes ſoins , &
fon amour ,
Il ait pu rien gagner fur cette ame rebelle.
Il la fuit en tous lieux , elle le fuit par
tout ,
Et quand il vient à bout
De luy parler de fon martyre,
Elle n'en fait que rire.
I iij
198 Extraordinaire
Il pouffe des foupirs , fe jette à fes ge.
noux >
Trépand des torrens de larmes ,
Et luy tient des difcours fi touchans &ª
fi doux >
Que toute autre rendroit les armes.
Cependant , cher Tyrcis , cet infenfible
coeur
L'écoute froidement , & puis d'un ton
railleur
Luy dit cent fois déja , me trouvant
dans ces Plaines >
Tu m'as fait triftement le recit de tes
·peines >
Je les fçay, je t'en plains , Timante
mais enfin
Cherche quelqu'autre Medecin.
TYRCIS.
Ah Dieux ! que Philis eft cruelle ,
Et que Timante eft malheureux !
Tous les chagrins qu'on foufre en l'Empire
amoureux J
Ne font, aupres du fien , que pure bagatelle.
LE GIVRE , Avocat à Provins.
熱
Si
du Mercure Galant. 199,
Si un Amant maltraité de fa Maîtreffe ,
peut fans l'offencer fouhaiter fa
mort.
...
Vand on donne fon coeur , on donne
auffi fa vie ; Qan
Et l'Amant qui voudroit qu'elle luỷ fuſt
ravie ,
Offenfe la Beauté , maistreffe de fon
fort.
Je me trompe , elle a lieu d'en eftrefatisfaite.
Il voit que fes rigueurs luy vont caufer
la mort ;
Quel mal fait- il , s'il la fouhaite ?
A Rome , le 4. Septembre 1680 .
E
I may receu que depuis trois jours
l'Extraordinaire du Quartier d'Avril.
C'est ce qui m'oblige à vous écrire
Affaz à la naite ce que je penfe fur les
I
iiij
200 Extraordinaire
quatre premieres Queftions , afin que
ma Lettre vous eftant rendue dans
vous puiffiez l'examile
temps >
ner.
Je crois , Monfieur , que la Jaloufie
eft le plus grand de tous les chagrins
, & le plus fenfible qu'une Maîtreffe
puiffe donner à fon Amant . En
effet , lors qu'il a gagné le coeur par
mille complaifances , & par une tendreffe
extraordinaire , il connoift fans
doute le prix de fa conquefte , & faifant
reflexion à ce qu'elle luy coufte ,
il est tourmenté d'une continuelle crainte
de la perdre. Si le tumulte impetueux
, que plufieurs paffions contraires
excitent en nos coeurs , y cauſe de
cruels ravages , celuy d'un Amant abandonné
de ce qu'il aime , eft dans un
état bien digne de compaffion. L'amour
qu'il conferve encor , luy fait fentir les
plus cuifans de fes traits. La haine &
l'envie l'occupent fans ceffe contre fon
Rival. La rage de perdre un fi grand
bien , luy fait prendre les refolutions
les plus terribles, & fi l'efperance d'une
plus favorable deſtinée ne venoit flater
du Mercure Galant. 201
ter de temps en temps fon immagination,
il fuccomberoit enfin au defefpoir.
Que fi cet Amant a reçeu quelques
faveurs de la Belle , fa jaloufie en devient
encor plus forte. Il envifige fon
bonheur paffé , non pas avec la fatisfaction
que donne ordinairement l'agreable
idée d'un plaifir dont on a jouy
mais comme un bien , dont il n'eft plus
le maiftre , & que fon Rival eft preft à
luy ravir. Il fe figure dans la poffeffion
de l'Objet aimé, un bonheur dont il n'avoit
encor jamais bien connu le prix ,
parce qu'il n'avoit jamais éprouvé de
traverses en aimant. Il s'eftime le plus
malheureux de tous les Hommes, parce
qu'il s'eft veu le plus heureux de tous
les Amans, & il femble qu'il n'ait goufté
les douceurs de l'amour, que pour en
reffentir la perte avec une douleur plus
fenfible.
Une Belle cherche toûjours à gagner
quelque empire fur l'efprit de fon
Amant. Sa fierté luy fait traiter de crime
les moindres libertez qu'il prend.
Il faut de la complaifance , il faut des
foins affidus , il faut de tendres refe
I y
262
Extraordinaire
pects ; & enfin il faut de la perfeverance
pour toucher fon coeur. Il eft inu .
&
tile de fe declarer , tout celaparu ..
jamais une Femme d'efprit ne laiffe
trop longtemps languir un Homme
qui a du merite ; mais quand un Amant
fe fait entendre d'abord , il prefume
trop de luy-mefme . C'eft plutoft offrir
fon coeur, que de demander une
place dans celuy de la Belle ; & comme
cette maniere d'agir ne peut eſtre
fondée que fur la bonne opinion qu'il
a de fon efprit & de la perfonne , il
eft d'autant plus indigne d'eftre écouté ,
que ce n'eft point la marque d'un
grand merite , de faire connoiſtre
qu'on croit en avoir beaucoup . Cela
fupofé ; je dis que plus un coeur a
coufté de foins à un Amant , plus il
luy ett fâcheux de le perdre ; & qu'une
Femme d'efprit ne fe laiffant
gner que par là , elle ne luy peut caufer
un plus grand chagrin , qu'en luy
donnant lieu d'eftre jaloux d'un Rival
plus favorablement écouté.
ga-
Vous voyez , Mr que ces trois Que
tions femblent devoir naturellement fe.
fuivre,
du Mercure Galant.
203
fuivre , & que les deux dernieres fervent,
à prouver la premiere. Paffons ,
s'il vous plaift , à la quatrième.
>
Un Amant maltraité de la Belle, qu'il
aime , ne peut fans l'offencer fouhaiter
la mort non pas tant parce que luy
ayant facrifié fon coeur , & s'eftant dévoué
en Efclave à fon fervice , il n'eft
plus en fon pouvoir de rien entreprendre
contre fa vie , puis qu'elle n'eft
plus à luy , que parce que recourir à
la mort eftant la marque d'un efprit lâche
, & d'une ame baffe , ce feroit tacitement
accufer fa Maiftreffe de peu
de difcernement , d'avoir donné fon
coeur à la Perfonne du monde qui le
mèritoit le moins .
LA SOLITARIA del Monte Pinceno.
Cette fpirituelle Romaine , à qui je dois
les particularitez des deux Cavalcades
de Mr le Prince de Radzevill , dont je
vous ay fait la Relation dans ma Lettre
de l'autre Mois,a auffi expliqué dansfon
vray fens l'Hiftoire Enigmatique du
dernier Extraordinaire, en l'expliquant'
fur la Ceremonie que le Doge de Venife
faist
204
Extraordinaire
fait tous les ans en époufant la Mer an
nom de la République . Ie ne vous dis
point que la Fable donne Pelée pour
Mary à Thetis, qui eft prifepour la Mer,
vous le fçavez. Ainfi je paffe à ce qui
vous peut eftre moins connu. Le Pape
Alexandre III.perfecutépar l'Empereur
Frederic Barberouffe, fe retira à Venife
en habit de fimple Preftre. Là, un François
appelléCommode , l'ayant reconnu un
jour lors qu'il eftoit en prieres dans une
Eglife nommée de la Charité , il en alla
avertir Sebaftien Ziani, qui en ce tempslà
eftoit Doge de la Republique. On rendit
de fort grands honneurs à ce Souve
rain Pontife, & apres avoir inutilement
envoyé des Ambaſſadeurs à Frederic
Pour l'obliger à donner la Paix àl'Italie
& au Pape, ce Doge monta comme Chef
fur les Galeres de la République le 7. de
May 1177. & alla chercher l'Armée Imperiale
commandée par Oton troifiéme
Fils de l'Empereur. Les Venitiens remporterent
la Victoire, & le Pape pour reconnoître
les fervices que la République
Buy avoit rendus, donna un anneau d'or à
Sebaſtien Ziani, & luy dit; Hunc Annu-
>
lum
du Mercure Galant. 205
lum accipe , & me autore ipfum Mare
obnoxium tibi reddito quod tu ,.tuique
Succeffores quotannis ftatuto die fervabitis,
ut omnis Pofteritas intelligat Ma
ris poffeffionem victoriæ jure veftram
fuiffe,atque uti uxorem Viro, illud Reïpublica
Venetæ fubjectum. Chaque année,
le jour de l'Afcenfion, le Doge jette
une Bague d'or dans la Mer , en diſant
ces mots, Defponfamuste Mare, in fignum
veteris & perpetui dominij . Tout
le mondefçait le bonheur de Polycrate,
Tyran de Samos,qui ayant jetté dans la
Merun Anneau d'un prix inestimable,.
le retrouva dans le ventre d'un Poiſon
qui luy fut fervy par fon Cuifinier. La
Mer qui environe Venife de toutes parts,.
enfait auffi des Ruës . C'est ce qui fait dire
que cette Epoufe étendfon Lit nuit &
jour jufqu'à la Porte de fes Marys , qui
font tous les Citoyens de cette opulente:
Ville.
Mr Bouchet, ancien Curé de Nogent
le Roy, qui a trouvé lefens de la mefme
Hiftoirefait ainfi parler la Mer..
Chaque
206 Extraordinaire
CH
Haque An le Grand Doge m'é
pouse ,
Sans que fa Femme enfoit jalouſe ,
Ou conçoive pour moy quelque efprit de
mépris ;
Et pour marquer fa bienveillance
Et fa jufte reconnoiſſance ,
Il jette dans mon fein une Bague de prix.
(643)
Dans ce fameux préfent où fa grandeur
éclate ,
Il n'éprouve jamais le fort de Policrate,
La Bague eft fans retour, le prefent est
pery ;
Maisparmy cent Rivaux qui reſpectent
mes charmes ,
Et qui pour m'acquerir fe mettent fous
Les armes ;
Le plus confiderable eft toûjours mons
Mary.
Rt07
Chez le Sarmate & chez le More
Chez l'infidelle Muſulman ,
On fçait qu'en certain jour de l'an ,
Dans le fuperbe Bucentaure
Mon Hymen eft renouvellé,
Dont le Divan refte troublé.
›
Dec
du Mercure Galant. 2077
De ce Mariage éclatant
Quifait tant de bruit dans le monde ,
Comme d'une fource infeconde ,
Il n'est jamaisforty d' Enfant .
Ainfi fterile eft noftre Couche ;
Nobles Venitiens , cette Hiftoire vous
touche.
C'est vous , illuftres Senateurs ,
C'est vous , puiffante Republique ,
Qui dugrand Golphe Adriatique
Eftes les fages Directeurs ;
C'est vous qui me tenez pour Femme ,
Juge fi je fuis Polygame .
༩Ê % 9༡
Neptune n'est plus mon Epoux ,
Au centre de mes eaux vainement ill
Soupire ;
,
C'est vous , Venitiens , c'est vous
Quime tenez fous vostre Empire
C'est vous qui me donnez des Loix ,
C'est vous que cheriffent les Roys,
C
le traîne mon Lit , ou Lido ,
Iufqu'à ces beaux Palais qui font voftre
demeure ; t
Mais
208
Extraordinaire
Maisfi j'entrais dedans feulement pour
une heure ,
Vous feriez à jamais dodo ,
Vne eternelle nuit couvriroit vos panpieres,
Et le Soleil pour vous n'auroit plus de
lumieres.
Certes je fçay fi bien mes fougues ménager,
Et brider de mes flots l'inconftance
rebelle ,
Que loin d'eftre envers vous farouche,
ou criminelle ,
le vous fers de rampart, ſans vous mettre
en danger.
L'Explication qui fuit , eft de Mr
d'Ambreville , de Lifieux .
Sc
Ans m'eftre beaucoup tourmenté,,
Cela foit dit fans vanité ,
Dont , honny fois , fi je me pique
Fay fçeu percer l'obfcurité
De la belle Enigme Hiftorique
Du fameux Mercure Galant
Ou de l'Hiftoire Enigmatique
De
du Mercure Galant. 209
De l'ingenieux de Létang;
Et voicy comme je l'explique .
Cellequifut jadis une Divinité
De la Payenne Antiquité,
Et qui n'eut qu'un Epoux unique,
Dont elle acquit la qualité
De Déeffechafte & pudique,
A qui , depuis fa Sainteté,
Par une raifon politique,
Permet defaire maint Traité
D'une union Polygamique,
( Dont elle est le Théatre & vafte &
magnifique , )
Et que mainte Pofterité,
Le iour d'une Feste publique,
Tous les ans renouvelle avecfolemnité,
Contre l'ordre étably pour le nænd prolifique:
Celie,dis -je , qui ne produit
De ce Mariage aucun Fruit,
Contracté par Reconnoiſſance
Avec Homme d'autorité,
Au nom de toute fa Cité,
Bien que ce foit fans efperance
Du bonheur furpaffant toute humaine
creance,
Dont
210 Extraordinaire
Dont Polycrate fut vanté:
Celle , enfin , dont le Lit eft de telle
étenduë,
Qu'ils'étend jufques à la Ruë
Et la porte de fes Marys ,
(Qui fans paffer pour Polygames,
Epoufent encor d'autres Femmes,)
Et qui nepourroit fans débris
De plus pres leur rendre vifite,
Dont de bon coeur on la tient quitte,
N'est autre chose que la Mer,
Que la Grece idolâtre appelloit Amphitrite,
Que la Fable feint & debite
Femme du Dieu du Flot amer;
Et quepar une Loy qu'on fait estre
autentique,
Au nom & pourfa République ,
Et fans aucun Bans proclamer,
(Ce que le Saint Pere authoriſe)
Il Signor Doge de Venife
Epoufe avec folemnité;
Apres, dit on avoir jetté
Dedans fon fein couleur d'opale,
Pourfçeau d'un ſi rare traité,
Pourgage defoy conjugale,
Etferment de fidelité,
La
du Mercure Galant . 21D
La Bague Matrimoniale ,
De cefens peut- eftre on rira;
Qumieux trouvera , mieux dira;
Pour mey , voila comme j'explique.
Du Mercure Galant l'Hiftoire Enigmatique.
Monfieur Mignot de Buffy, Lieutenant
General du Bailliage de Beaujollois,
a expliqué cette mefme Hiftoire par une
Allufionfort agreable, à ce qu'on dit que
fit autrefois Ariftote, qui ne pouvant coprendre
la caufe du Flux & Reflux de la
Mer,fe précipita dedans.
Vn esprit fortfubtil je n'ay pas en
befoin
Pour deviner l'Hiftoire Enigmatiques.
Et fans aller chercher plus loin ,
Je trouve en mon Pais la Mer Adriati
que.
Mais quand fans la pouvoir trouver
I'aurois paffe tout un an à refver,
Si refver eftoit mamarote,
Duft mon esprit paroistre aussi dur
qu'un caillou,
Ie me garderois bien d'aller faire le fou,
Commefit autrefois lefameux Ariftote..
Sur
21 2 Extraordinaire
Q
Sur la mefme Hiftoire.
MADRIGAL.
Ve de chofes tout - à - la-fois
Mettent mon efprit aux abois ,
Dans lapeine qu'il prend de deviner
l'Enigme!
Ie ne çay prefque plus de quel costé
tourner ,
Ie fuis preft à l'abandonner.
Oйy , je veux renoncer à la plus juste
eftime ,
Si , ne la trouvant pas dans la Terre &
Les Cieux ,
Le fens noir & mysterieux
De cette Histoire Enigmatique ,
N'eft dans la Mer Adriatique.
CHOVLLE' , Commis de l'Extraordinaire
des Guerres à Paris,
Ceux qui ont expliqué cette mefme
Hiftoirefur le Mariage du Doge de Venife
avec la Mer Adriatique,font Meffieurs
Gardien Secretaire du Roy ; De
ta Roche Amar, de Poitiers ; Le Chevalier
THEQUE
BIBLIO
DE
LYON
*1893
A VILE
THÈQUE
BIB
LYON
*/893
B
&
Led
du Mercure Galant.
213
lier Blondel ; De la Ville aux Butes , de
Troyes ; De Glos , Hydrographe à Honfleur;
Miconet , Avocat à Châlons fur
Saône ; Le Bon Clerc , du mefme lieu ;
Vialet,de la Rue Montorgueil ; De Ville-
Chalver ; Mademoiselle du Puy d' Arge.
ry ; la Belle Blonde de fenville , Le Campagnard
Orleanois ; & les Réclus de
S. Leu d'Amiens,
Voicy encor une Veuë d'une des Pla
ces publiques de Madrid , que cette
Planche vous reprefente ornée d'une
tres- belle Fontaine , comme la Place de
San Domingo. Celle- cy eft appellée de
la Cevada , qui veut dire , le Marché
où l'on vend l'Avoine .
AAAALAAANF
Sur les quatre Questions du dixième
Extraordinaire.
I.
QUESTION
.
'On demande quel eft le plus grand
Lchagrin qu'une Maiftreffe puifle
faire fouffrir à fon Amant. Pour y répondre,
je fuppofe qu'un fort honnefte
Homme
214
Extraordinaire
pre
Homme fe foit rendu tellement amou→
reux d'une Perfonne qui aura le coeur
mal fait, qu'il n'ait pas la force de romfes
liens. Untel Amant eſt allurement
plus à plaindre que tout autre; car
comme fon indigne Maître ne penfera
guere qu'à contenter la malignité de
fon panchant , elle n'aura de joye que
lors qu'elle pourra le faire fouffrir : Elle
voudra qu'il luy obeïffe dans des chofes
qu'elle témoignera fouhaiter , & ne
pas fouhaiter en mefine temps. Si elle
connoift qu'il foit porté à la jaloufie ,
elle favorifera fes Rivaux en fa prefence,
& ne negligera nulle autre occafion
de luy en donner. S'il entre fenfiblement
dans les interefts de fes Amis, &
qu'il trouve l'occafion de les fervir , elle
ne fe contentera pas de l'en empefcher,
elle trouvera encor moyen de les broüiller
avec luy , & de luy en faire autant
d'Ennemis.
Enfin ce feront tous les jours de nouveaux
fujets de chagrin & de douleur;
mais voicy le comble . Cette Extravagante
viendra à fe radoucir pour luy
par des témoignages étudiez de tendseffe
;
du Mercure Galant.
215
dreffe ; de forte que ce pauvre aveu
gle fe croira le plus heureux de tous les
Hommes , & dans ce moment , elle
luy cominandera de faire quelque baſfeffe,
& peut-eftre une méchante action ,
ou de ne la voir jamais. Que deviendra
ce malheureux dans un pareil embarras
fur un tel coup ? Et peut- on s'imaginer
l'état déplorable de fon coeur ?
Ecoûtez fes plaintes.
Fay fouffert mille maux des ` mépris de
Sylvie ;
Et cette orgueilleuſe Beauté ,
Cruelle en fa legereté ,
A troublé fort longtemps le repos de ma
vie.
Elle dit aujourd'huy qu'elle m'aime à fon
tour ;
Mais par un injufte caprice ,
Elle veut m'obliger à faire une inju
ftice ,
Ou d'abandonner mon amour ;
Le ne puis l'un ny l'autre , il faut que
je periffe.
II.
216 Extraordinaire
II. QUESTION.
Lin
Innocence des plaiſirs en fait d'ordinaire
la plus grande douceur ; mais
il y en a d'une autre nature , & l'on
tombera aiſement d'accord de ce que je
dis dans les Versfuivans.
Des innocens & doux plaifirs ,
L'image qu'on rappelle est toujours
agreable ;
Mais deceux qu'ont formé les injuftes
defirs ,
Le fouvenir eft trifte , &fouvent nous
accable,
III. QUESTION.
L arrive rarement qu'une affection
quine fait que de naiftre , foit fort
violente ; & les Dames ayant naturellement
beaucoup de délicateffe dans
l'efprit & dans le coeur , ne s'arreftent
guere aux proteftations que les Hommes
leur font de leur amour à la premiereveüe.
Elles les regardent prefque toûjours
du Mercure Galant.
217
>
jours comme des Gens accoûtumez à
conter des douceurs où ils fe trouvent
fans qu'ils fentent rien de ce qu'ils jurent
fentir; mais elles ne doutent jamais
de la fincerité d'un Amant affidu, refpe-
&tueux, & foûmis .
Les foins, les foupirs, le filence ,
Sont le vray langage du coeur ,
Il exprimepar là fon amoureuſe ardeur ;
Mais un difcours plein d'éloquence
Faifant voir tout l'esprit , marque peu
de langueur ;
L'on ne peut cependant toucher l'Objet
qu'on aime ,
Qu'en le perfuadant de fon amour extréme.
IV. QUESTION.
ThefanofPater, i onge ne
Yrcis ne pût voir longtemps Califte
fans l'aimer, & cette Bergere ne
fut pas longtemps infenfible aux témoignages
que le Berger luy donna de fon
amour.
Leurs Parens approuvoient leur paffion,
dans le deffein qu'ils avoient de les
marier enſemble ; & ces deux Amans
joüirent durant quelques jours des plaifirs
inconcevables que donne l'efperan-
Q. de Juillet 1680.
K
>
218
Extraordinaire
;
ce de le voir uny pour jamais avec la
Perfonne aimée. Enfin tout fembloit
contribuer à leur fouverain bonheur
mais l'inconftante Califte jetta les yeux
fur le beau Daphnis , & apres quelque
legere refiftance, elle luy abandonna entierement
le coeur qui eftoit deû à Tyrcis.
Ce Berger aimoit trop fa belle Bergere
, pour nefe pas appercevoir de fon
changement.Il crût pourtant luy devoir
cacher qu'il l'euft découvert , & tâcha
par un redoublement d'affiduitez , & de
foumiffions, de rappeller ce coeur fugitif,
& de fe le conferver, Mais voyant
augmenter chaque jour l'indifference
de cette Volage, & l'ayant trouvée feule,
il luy fit voir dans la langueur de fes
la mortelle douleur dont il eftoit
penetré. Il la luy declara en fuite par
des foûpis & par des larmes ; enfin accablé
d'ennuis , il fut contraint de luy
faire quelques reproches de fon inconftance
& de fon ingratitude ; mais Califte
prévenue du merite de fon nouvel
Amant, ne voulut plus garder de mefures
avec celuy qui luy parloit , & le
traita d'une maniere indigne & auelle.
yeux
Ie
du Mercure Galant.
219
Ie ne vous aime plus , difoit cette
Bergere
Au defolé Tyrcis ,
Le bay vos pleurs, vos foins, vos peines,
ves fouciss
Tout ce qui vient de vous nefait que mo
déplaire.
Halluy répond alors triftemet le Berger,
Il me faut donc mourir. Ilfaut plutost
changer ,
Et faire come moy, repart cette Infidelle,
Car chercher à mourir , c'est vouloir
m'outrager,
2...
Et d'un crime odieux me rendre criminelle.
SEGVINIERE - POIGNANT .
SONNET ,
A une Belle qui foupçonnoit d'inconftance
un des Amis de l'Autheur.
A
coins de ce Village,
Vx quatre coins de ce.
Tyrcis en a, dit- on , conté ,
Tout fait luy plaire , & tout l'engage,
De changer ilfait vanité.
Neft ce point un jeu concerté ?
·Pour moy , je le croy moins volagez
Kij
220
• Extraordinaire
On peut faire un honnefte ufage
D'une fauffe infidelité.
Ce n'estpas d'aujourd'huy , Climene
Que pour diffimulerfa peine ,
On feint d'aimer le changement ;
Et que pour fauver l'apparence ,
Amour cache unfidelle Amant
Sous les aifles de l'inconftance.
DE MERVILLE .
-
Je reçois un nouveau Traité fur la
Glace , que vous ne trouverez pas moins
Scavant que curieux. Auffi eft il d'un
Homme tres-profond en Medecine, quoy
qu'ilfoit encor dans unegrande jeuneffe.
Il est Medecin à Nivors , & s'appelle
Mr Gautier.
DISCOURS
SUR LA QUESTION,
S'il eft nuifible de boire à la Glace , &
fi on enpeut fentir quelque incommoditédans
le temps , ou plus tard, ou
point du tout.
Lopetit
"
A Glace n'eft qu'une eau , dont les
petites parties ayant perdu leur
mouve
du Mercure Galant. 221
mouvement ,demeurét en repos les unes
aupres des autres. Mais parce qu'il faut
un agent auffi puiffant pour arrefter un
corps qui eft en mouvement , que pour
en mouvoir un autre qui eft en repos , il
eft neceffaire de penetrer la caufe qui
contraint les parcelles de l'eau à devenir
roides & immobiles , de pliantes &
de fluides qu'elles eftoient auparavant.
Quoy qu'ilne foit pas ailé de trouver
cette caufe , on ne s'en éloiguera peuteftre
pas beaucoup , en reflechiffant fur
les corps qui font autour de l'eau quand
elle gêle. Or , quand on fait bien cet
examen , on n'entrevoit point d'agent
qui touche l'eau plus immediatement
, & qui foit plus propre à la
Glace , que l'air mefine . Il ne faut
pourtant pas s'imaginer que la maſſe
entiere de l'air produife cet effet , parce
qu'on la doit regarder comme une
place publique , où regne un nombre
innombrablede differentes matieres, qui
ont toutes leurs proprietez particulieres.
Il feroit plus vray - femblable de
croire que l'efprit univerfel , dont les
Chymiftes nous démontrent tous les
jours l'éxiſtence , lors qu'ils expoſent à
t
Kiij
222 Extraordinaire
l'air la tefte morte de quelques Minetaux
, eft le principe naturel qui fixe &
congele l'eau dans certains temps dé
l'année. Ainfi il y a beaucoup d'appa
rence que les fels volatiles invifibles ;
qui forment cet efprit , ayant moins de
mouvement l'Hyver qu'en toute autre
Saifon, s'arreitent & demeurent fichez
comme autant de petits coins dans les
parcelles aqueufes , au travers defquel
les ils n'ont plus la force de continuet
leur mouvement , d'où vient que les
parties de l'eau , de coulantes qu'elles
eftoient auparavant, demeurent immobiles
les unes aupres des autres, & forment
un corps dur , à qui on donne le
nom de Glace .
Les experiences , dont je vay parler,
n'appuyent pas mal cette conjecture !
Si l'on prend un morceau de Glace , &
qu'on le faffe évaporer au feu, on trouvera
au fond après l'évaporation beaul
coup plus de fel , qu'on n'en recueille,
lors qu'on fait exhaler un volume égal
d'eau commune . Or cela me paroift
une raifon forte pour perfuader que le
fel eft le veritable principe, dont la Nature
fe fert pour durcir les liqueurs
aqueules. D'ailleurs,
" du Mercure Galant.
223
D'ailleurs , la Glace artificielle eft
encor une preuve pour me confirmer
dans ce fentiment. Car , quand j'examine
cette production , je ne vois pas
qu'il foit aifé de l'expliquer , que par
quelque chofe d'équivalent à ce que j'ay
déja avancé. Et pour mieux faire voir
ce que je mets en avant , il faut que je
dife comment on fait la Glace en toute
faiſon . Pour le faire, l'on n'u qu'à mettre
dans un Verre une quantité égale
de Sel commun, de Neige, & de Glace,
qu'on agitera un peu ,au moment qu'on
aura mis le Verre au milieu d'un Baffin
plein d'eau. Alors l'eau du Baffin , qui
entoure immediatement le Verre , fe
prend à mesure que les matieres qui
font dans le Verre le fondent & fe diffolvent
. On fait encor figer l'eau d'une
autre maniere , mais bien plus furprenante
, puis qu'on la fait cailler au milieu
d'un brazier. En voicy tout le fecret.
On prend un Plat remply de Neige,
au milieu duquel on place un Verre
plein d'eau ; apres quoy vous n'avez
qu'à mettre le Plat fur les charbons ardens
& vous verrez auffitoft avec
plaifir que l'eau du Verre fe prend à
›
K iiij
224 Extraordinaire
proportion que la Neige fe fond.
Ceux qui s'appliqueront à penetrer
les caufes de ces Phénomenes, ne trouveront
peut-eftre rien de plus probable
que de s'imaginer que les corpufcules
de l'efprit univerfel ,qui tenoiet les parcelles
aqueufes de la Neige & de la
Glace ferrées & liées enfemble,font mis
en liberté par l'action du feu , ou du fel
commun ; car ces deux agens s'élançans
de toutes parts dans le compofé de la
Glace , la diffolvent, & en deviennent de
telle forte les maiftres,qu'ils mettent en
déroute tous ces petits corps froids,apres
les avoir dénichez des potes où ils s'eftoient
retirez . Mais parce qu'ils les
pourſuivent fans relâche , & qu'ils les
menent toûjours battant jufqu'à la circonference
de la liqueur , il n'eft pas
mal aifé de s'imaginer qu'ils paffent enfin
au travers du Verre , puis qu'ils
font affez fubtils pour le penetrer . Ainfi
, venant à fe répandre dans une eau
nouvelle , où ils ne trouvent rien qui
les inquiete , ils la gêlent , comme feroit
un vent de Nort bien froid , qui
viendroit à y foufler.
Apres cette explication de la Glace ,
Glace ,
il
du Mercure Galant. 225
il faut démontrer ce que c'eft que le
diffolvant de l'eftomach , puis qu'il
eft le premier agent qui produit fon effet
fur les boillons à la Glace . Mais
pour bien entendre fa nature , cherchons
en la fource avant toutes chofes.
On n'aura pas de peine à la trouver
, fi on fçait une fois qu'il ne fe
porte naturellement rien à l'eftomach ,
que par les petites glandes qui font
parfemées par fa membrane interieure.
Il y a pourtant encor la bouche &.
le gozier qui luy fourniffent une partie
du ferment , qu'il employe à cuire
les viandes ; mais il eft vray que ,
les liqueurs ne s'en chargent point ,
à caufe de la rapidité avec laquelle
elles coulent quand on les prend. C'eſt
pour cela que je ne parleray point de
la falive , lors que j'expliqueray la
digeftion des liqueurs , quoy que,
pourtant elle foit un fuc , capable non
feulement de penetrer les viandes.
folides , lors que nous les roulons
dans la bouche mais auffi de
> les
reduire en chyle , comme nous le voyons
en ceux qui n'ont pas le foin de
K V
226 Extraordinaire
fe nettoyer les dens apres le repas . Cari
fi deux ou trois heures apres avoir mangé
, ils fe les effuyent , ils en oftent
une matiere tout à fait ſemblable au
chyle ; ce qui eſt une preuve évidente
que la falive contribue beaucoup à la
digeftion des alimens .
·
Puis qu'il n'eft pas befoin de faire
intervenir la falive pour diriger les liqueurs
, il fuffit d'imaginer qu'il diftile
des glandules du velouté , qui n'eft quel
la tunique interieure & glanduleufe de
l'eftomach , une humeur fubtile & penetrante
, qui fert à leur coction. Ce
n'eſt pas fans fondement que je fais
fourdre une humeur de ces glandules ,
puifque les experiences nous en ap=¹
prennent la verité. Car fi nous examinons
de pres tous ces petits grains
glanduleux qui font la meilleure partie
du velouté , nous verrons que chaque
grain eft percé par un trou fenfible ,'
dont on voit fortir par la compreffion!
une eau claire qui fe décharge dans l'eftomach.
De plus, on remarque auffi das
cette membrane une infinité de poils
courts & deliez , qui naiffent entre ces
petites glandes.Quoy qu'on ait pris ces
poils
du Mercure Galant. 227
poils jufqu'à prefent pour de fimples filets,
neantmoins quelques fçavans Anatomiſtes
modernes veulent qu'on les regarde
comme autant de petits tuyaux
glanduleux , d'où découle une lymphe ,
qui fait partir du ferment de l'eftomach .
Ce n'est pas allez de fçavoir qu'il
fuinte toûjours quelque humeur des
petites glandes du velouté dans le ventricule,
nous devons auffi apprendre d'où
elles la puifent. C'eft pourquoy pour ne
nous pas méprendre la- deflus , je feray
la reveue desVaiffeaux , qui y aboutifsët,
& je tâcheray d'en bien penetrer les
fonctions. Les arteres gaftriques , les
veines du mefme nom , les nerfs qui
naiffent de la huitiéme paire, auffibien
que du nerf intercoftal , & enfin un pe
tit canal particulier, font les quatre vaif
feaux qui accompagnent indifpenfalle
ment chaque grain conglomeré. Qant
aux arteres & aux nerfs , ce font deux
canaux inftituez de la Nature , pour
porter ce qu'ils contiennent , les véanesh,
fuivant les loix de la circulation , en ak
forbent le fang que les arteres y
charić , & que les venus doiven
turer au coeur ; mais parce que i
228 Extraordinaire
.
cines des veines dans ces glandes ne
peuvent recevoir le fang à proportion
qu'il leur eft transferé par les extremitez
des arteres , il eft neceffaire qu'il
s'accumule dans ces extremitez & qu'il
les gonfle . Or cela ne peut arriver qu'il
n'exude au travers une liqueur lymphatique
, qui s'échape doucement par plufieurs
petits filamens creux , qui font naturellement
pratiquez dans la ſubſtance
mefine des glandes ; & comme tous ces
filets déliez s'uniffent enfin au petit canal
particulier, que j'y ay remarqué cydeffus
,l'humeur lymphatique y accourt
par confequent pour le dégorger dans la
capacité mefme de l'eftomach .
J'ay avancé avec beaucoup de raifon
que le fang, qui coule avec rapidité dans
les arteres épigaftriques , & qui ne
peut eftre reçeu avec la mefme précipitation
par les principes des veines,
laiffe échaper une partie de fa ferofité
au travers des vaiffeaux . Car les expériences
Anatomiques nous apprennent,
que quand on lie la veine cave , ou l'aorte
, ou quelques - unes de leurs branches
, il fe fait toûjours un épanche-
> ment
2
du Mercure Galant. 129
ment de férofité dans les parties voifines
des vaiffeaux du fang , qui font tumefiez.
D'où vient que c'eft une loy
conſtante dans le cours naturel du ſang,
de fe dépouiller de fa propre férofité,
quand il trouve quelque barriere , qui
s'oppose à fon mouvement .
Ce que j'ay dit jufqu'à préfent du
levain de l'eftomach, fe peut tres- bien
appliquer à celuy qui fe trouve dans
les menus boyaux ; & fans repéter ce
que j'ay avancé de ce premier levain ,je
diray feulement pour l'heure que le
diffolvat des inteftins eft beaucoup plus
puiffant que celuy de l'eftomach, & cela
fe prouve par les veines lactées , qui
prennent toutes leurs racines dans les
inteftins , & qui n'aboutiffent aucunes
à l'eftomach. D'ailleurs , on ne voit
dans l'eftomach qu'une matiere groffierement
diffoûte , qui n'a pas cette
fluidité , ny cette teinture blanche ,
qu'elle acquiert dans les boyaux. Mais
ce qui confirme encor davantage la
verité de cette penfée , c'eft ce que
les Anatomiftes ont remarqué dans
la formation du Poulet , car ils
y ont trouvé un petit canal particulier,
230
Extraordinaire
lier , qui aboutit dans l'inteftin , où il
porte la fubftance du jaune. Ce que la
Nature n'auroit fans doute jamais fait ,
fi ce n'eftoit là où les alimens reçoivent
ce degré de perfection qu'ils doivent
avoir pour devenir du chyle.
Apres avoir vû comme ce diffolvant
fe conduit dans l'eftomach & dans les
boyaux , voyons ce qu'il y opere ; mais
il feroit à fouhaiter d'avoir auparavant
l'idée de ce qu'il eft en luy - mefme :c'eſt
pourquoy je m'y appliqueray avant
toute chofe.Quoy que cette matiere foit
tres difficile à caufe des moyens qui
nous manquent pour faire les experiences
neceffaires fur ce diffolvant ; cependant
je tâcheray de dire quelque chofe
de fi jufte là- deffus , que je n'infinuëray
rien que de probable .
1
Il n'y a point de glandes foit conglobées
, foit conglomerées , que la Nature
n'ayent munies d'un petit canal par
ticulier, qui voiture ordinairement une
lymphe claire. La fcience des glandes
& des vaiffeaux lymphatiques ,nous apprend
que cette lymphe fert toûjours de
ferment aux liqueurs des lieux où elle
Le dégorge. De plus , cette mefme ſcience
du Mercure Galant.
230
ce nous enſeigne auffi que ces deux ef
peces de glandes donnent communement
des lymphes egalement douces
fubtiles & tranfparantes ; c'est pourquoy
l'une & l'autre ont tout - à - fait du raport
entr'elles.
;
De cette connoiffance , nous trou
verons les moyens de fçavoir ce que
c'eft que le diffolvant de l'eftomach, &
pour cela , il ne faut que confulter les
Chymiftes, lors qu'ils travaillent fur la
Lymphe ,ou fur la ferofité du fang. Ainfi
puis que par la diftilation qu'ils enfont,
ils tirent quantité d'eau & de fels
volatiles, avec une huile penetrante , &
tant foit peu de terre on ne doit pas
croire que la Lymphe foit composée
d'autres principes , fi ce n'eft un autres
qui echape à tous les foins des Chymiftes,
parce que les vaiffeaux diftilatoires
n'ont pas les pores affez ferrez pour le
retenir. C'eft cet efprit de l'air dont je
veux parler , qui nous anime principalement
, & qui donne au fang arteriel fa
couleur brillante & vermeille . Ainfi il
y a beaucoup d'apparence que cet efprit
intervient dans la digeftion des alimens
& ce qui le met hors de doute , c'eſt l'A- ¡
matomie qui nous demontre dans les
232
Extraordinaire "I
Poiffons un petit canal qui fort de leur
nageoires , & qui va s'inférer dans l'eftomach.
L'Anatomie de la Lymphe, jointe à
ce que nous enfeignent les Chymiſtes
fur l'action des fels , nous fera clairement
penetrer, comment cette Limphe
digere les liqueurs , telles que le Vin,
que je prendray icy pour exemple. Ainfi
il faut penfer que le Vin,au moment
qu'il eft parvenu au ventricule , eft auffi-
toft pénétré de l'efprit de l'air , & du
fel volatile alKali , dont la Lympheeft
toute chargée. Je ne parle point icy
des autres principes de la Lymphe,
comme de l'Eau & de la Terre, qui ſont
prefque fans activité dans la coction
des alimens: Quant à l'huile penetrante,
on fçait qu'elle fert feulement de fouf-
Alet à l'efprit de l'air pour le rendre plus
agillant. Ainfi pour bien entendre coment
le fait la digeftion du Vin , c'eſt
affez de penfer avec beaucoup d'attention
aux proprietez de l'efprit de l'air,
& du fel volatile de la Lymphe ; & l'on
ne manquera pas de s'imaginer , que ces
deux principes actifs & dégagez, comme
ils font , ne s'élancent par tout le
Vin , auffi -tolt qu'on l'a pris. C'eft
du Mercure Galant. 233
>
pourquoy l'esprit de l'air rencontrant la
partie faline- fulfurée du Vin , l'infulte
& l'attaque par mille chocs redoublez,
jufqu'à ce qu'enfin la partie fulfurée
foit tout- à - fait developée de la faline
avec laquelle elle eftoit unie . Mais
ap.és que cette partie fulfurée du Vin
a efté ainfi developée par le tremouffement
de l'efprit de l'air , elle en vient
aux prifes avec cet efprit : d'où vient
qu'il s'excite entre ces deux élemens
une effervefcence confiderable, qui ne
fe termine que par la concentration de
l'efprit étheré avec la partie faline qui
refte. Durant ces entrefaites , le fel volatile
alKali de la Lymphe jouë auffi
fon rôle: car en impregnant toute cette
mafle liquide , il fermente de fon coſté
avec les fels acides, qui y font naturellement.
C'est pourquoy ces deux fels ,
c'est à dire ce fel volatile de la Lymphe,
& l'acide du Vin ,fe fixent l'un & l'autre
apres leur action réciproque , de
mefine que nous voyons les acides &
les fels volatiles , qu'on tire des Animaux,
fe fixer apres leur mélange & leur
effervescence.
Les actions de l'efprit étheré & du
fel
234
Extraordinaire
fel volatile alkali de la Lymphe fur le
Vin , me menent infenfiblement à reconnoiftre
qu'il fe forme du nitre dans
la digeftion des liqueurs : car nous avons
veu que ces deux principes façonnent
& conftruifent deux fels de differente
nature , lors qu'ils agiflent fur le Vin.
Premierement , l'efprit etheré fe concentre
avec la partie faline du Vin ,
apres en avoir des -uny la fulfurée ; C'eſt
pourquoy cette partie fe change en acide
; comme la Chymie nous en fournit
des exemples dans les productions naturelles
& artificielles de l'acide . En fecond
lieu , le fel alkali volatile fe fixe
par l'union étroite qu'il contracte avec
l'acide du Vin.C'eft pourquoy ces deux
fels , c'eft à dire ce fel fixe , & cet acide
, venant à fe rencontrer durant la
digeftion , de la liqueur , ils boüillonnent
ensemble , & fermentent par
confequent le compofé où ils font.
Mais apres que ces fels par leurs rencontres
, fe font penetrez , & comme
raffafiez , ils demeurent unis enſemble,
& font un fel de Nitre , comme eft celuy
qu'on fait artificiellement , quand
on mêle des efprits acides avec le fel
fixe de Tartre.
Je
du Mercure Galant. 235
Je n'ay plus rien à dire fur la digeſtion
des liqueurs, fi ce n'eſt que la Nàtitre
dans cette operation , femble n'avoir
d'autre but que la confection. du
Nitre: C'est pourquoy j'envifage ce fel ,
comme le foûtien & le fondement de
noftre vie , puis qu'il eft tres propre
pour entretenir dans le fang cette flame !
pure, qui le rend animé auffi - bien que
toutes les parties de noltre corps , où
elle fe diftribue. La neceffité de ce fel
fe
remarque auffi dans la végetation
des
Plantes:car elles ne pouffent
leurs bran-'
ches , leurs feuilles
, leurs boutons
&
leur fleurs , que quand le Nitre fe trouve
en abondance
dans la Terre. Je pourrois
apporter
des preuves
pour confirmer
cette verité. Mais il eft temps de voir
fi nous tirerons
de nos principes
quelque
chofe qui puifle fervir à décider
la
Queftion
du Mercure
.
Il eft certain que ces principes eftant
bien entendus , on peut donner affez
feurement , & avec plus de netteté , des
décifions fur les effets des liqueurs à
la glace. Mais pour bien y réüffir , il
faut d'abord fçavoir que ce principe '
qui donne la fraîcheur aux liqueurs ,
eft
236
Extraordinaire
y
eft de la mefine nature que l'efprit étheré
de la Lymphe , & que l'un & l'autre
de ces principes ne different, qu'en
ce que le premier, qui raffraîchit l'eau ,
n'a que peu ou point de mouvement
au lieu que l'autre qui rayonne dans la
Lymphe , a beaucoup d'activité. Les
preuves que j'ay cy-devant données ,
fur ce que l'air intervient dans la digeftion
des alimens , jointes à celles qui
nous ont demontré que l'efprit de l'air
eftoit l'élement qui congeloit les liqueurs
aqueufes , m'affùrent que ces
deux agens font les mefmes en nature ,
& qu'ils ne font differens que par les
divers états où ils fe trouvent. Ainfi
l'on ne doit pas douter que ces deux
principes ne foient capables des mefmes
proprietez , pourveu qu'ils foient
meus par une mefme caufe . D'où vient
que je fuis porté à juger que les Boiffons
à la glace ne peuvent nuire d'elles
mefmes ; fur tout lors que le ferment
de l'eftomach eft fort actif.Car en
ce temps - là , quoy que l'efprit de l'air
dans les Boiffons fraîches foit d'abord:
capable par fon amortiffement de rallentir
le mouvement impetueux de l'efprit
étheré
du Mercure Galant. 237
étheré, & du fel volatile de la Lymphe;
neanmoins il fçait bien-tôt leur premier
mouvement, & contribue en fuite comme
eux à la digeftion qui fe doit faire .
D'ailleurs, puis qu'on ne boit guére
à la glace que des liqueurs fubtiles ,
comme le Vin, la Bierre , & c.on en doit
encor moins fentir d'incommodité ; parce
que ces liqueurs font chargées de
parties fpiritueuſes & fulfurées , capables
de fe ferméter avec les petits corps
froids de la liqueur , mais d'augmenter
auffi avec eux le levain de l'eftomach
leur effervefcence naturelle.Suivant
ces principes , je ne feray pas difficulté
d'avancer qu'il eft fain de boire à la glace,
comme on y boit en France. Mais
ceux qui ont le levain de l'eftomach
trop vapoureux , en doivent attendre
fur tout beaucoup de bien , parce que
cette boiffon fe tempere en modérant
fa trop grande activité .
par
Je ne dis pourtant pas qu'il n'y ait des
Perfonnes qui ne boivent jamais à la
glace,fans eftre travaillez dans letemps,
ou peu apres , de quelques douleurs de
Colique. Mais ces douleurs ne femblent
point naiftre des altérations que
la
238 Extraordinaire
la fraîcheur des liqueurs caufe dans lẹ
levain de l'eſtomach, comme il arriveroit
, fi cette fraîcheur eftoit nuifible
d'elle - mefine. Il eft done plus vray-
Temblable, que de pareilles douleurs arrivent
par accident, & qu'ainfi ceux qui
les éprouvent ont la tunique glanduleufe
de l'eftomach , ou des inteftins, trop
délicates , & quelquefois mefme froilfées
en quelques endroits. C'est pourquoy
comme la tunique nervenfe , qui
touche immediatement la glanduleufe
deffus , eft tres- fenfible , à cauſe
de la quantité des efprits qui y reluifent,
on n'aura pas de peine à s'imaginer
que les impreffions inaccoûtumées, qu'y
font les liqueurs à la glace , excitent
toutes les douleurs qu'on reffent en pareilles
occafions.
par
Cependant ceux qui habitent le bas
des Montagnes, & qui ne boivent que
des eaux de Neige , femblent infinuer
le contraire de ce que je penfe fur les
effets des liqueurs à la glace. Car ils
ne paroiffent eftre fujets aux Ecroüelles
& aux Goêtres , qui leur font fi familiers
, qu'à caufe des eaux de Neige ,
qui détruisent peu- à- peu le levain de
leur
du Mercure Galant .
239
.
leur eftomach , & qui changent auffi
la tiffure naturelle des petits , tuyaux
glanduleux par où celevain a accoûtumé
de diftiller. Mais cette objection
ne fait rien contre ma penſée, puis que
je n'ay pas prétendu qu'il foit fain de
boire en aucune faifon des eaux de Neige
, au contraire,je fuis tout- à- fait éloi-.
gné de ce fentiment , à caufe de l'acrimonie
qui accompagne inceffamment
la Neige , & qui naiſt , ſans doute , dcs
foulfres & des fels piquans qui fe fubliment
dans l'air avec l'eau , dont la
Neige fe forme. Je pourrois fournir
icy quelques preuves , pour confirmer
que la Neige eft acre & corrofive; mais
il eft temps de finir , & de conclure ,
qu'il eft fain de boire l'Eté à la glace
à caufe du levain de l'eftomach, qui eft
alors fort vaporeux , & qui a beſoin par
confequent d'eftre temperé pour mieux
faire fes fonctions .
>
L'Autheur des Vers que vous allez
voir , eft d'opinion contraire. Vous ne
ferezpas fachée de l'entendre raisonner.
LE
240 Extraordinaire
LE CASUITE
N
En matiere d'Eau.
Ous Docteur en Theologie ,
Confulté fur un nouveau Cas ,
Sçavoir, fi quand on jeûne, on peut hors
des repas
Boire de l'Eau ; diſons qu'en tout temps
de la vie
On lepeutfanspeché, dés qu'il enprend
envie ,
Et que nous n'avons jamais lû
Que l'ufage en foit défendn.
Au contraire, l'Eau fut de tout temps
bonne à boire ;
Il est bien vray qu'autrefois l'on a vû
Crever le Genre humain pour en avoir
trop beu.
Mais auffi c'est chofe notoire ,
Que l'excés , quel qu'il foit , n'a jamais
rien valu.
Le Vin que nous voyons faire tant
l'entendu ,
Qui fe fait promener fur la terre &
fur l'onde.
Et de qui le credit eft fi grand dans le
monde , Quand
du Mercure Galant.
241
Quand il eft pris tout pur , ne fait- il
point de mal ?
Il fait de l'Homme un Animal,
Temoin la vifible avanture
De fon Bon- homme d'Inventeur,
Qui bien que d'ailleurs grand Docteur
Dans la Navale Architecture,
Ne connoiffoit pas bien la force & la
nature.
Decette perfide Liqueur.
De fa propre Taverne ilfe prit par malbeur
,
Et fut trouvé couché par terre & Sur
Bordure ;
Dans une indecente pofture ,
Et tout cela,pour l'avoir bûfans Eau.
Oh , qu'il euft bien mieux fait de boire
de l'Eau pure!
Mais enfin revenons à nostre Cas nonveau..
Ony, quand onjeune , on peut boire de
l'Eau
En tout temps ,foifou non : Notez par
parenthese ,
Qu'on n'entend pas de l'Eau de Fraife,
Framboife , Grofeille ou Verjus ,
$
Et moins encor de l'Eau de fleur
d'Orange ,
Q. de Juillet 1680 . L
242 Extraordinaire
Jonquille , enfin toute Eau quife fait par
mélanges ;
Tous mélanges font défendus ,
Comme artifices fuperflus
De la délicateffe humaine.
Ces Bruvagesfrians ne font que des abus;
On dit de l'Eau tout court, de l'Eau fimple,
& rienplus.
Aufurplus, qu'elle foit de Puits you de
Fontaine,
De Riviere,ou de Mare, il eft affez égal;
Point de Glace fur tout , on l'on feroit
tres-mal.
Celuy dont le confeil dupa le premier
Homme,
Et qui luy fit manger de lafatale Pomme,
Eft encor de nos jours , entre mille antres
Mets ,
L'Autheur maudit de boire frais.
La Glace eft un poifon pour le corps &
pour l'ame,
Cette Eau petrifiée eft un bruvage infame.
Buvens comine on a bû de toute antiquités
Et ne confondos point l'Hyver avec l'Eté.
Dieu qui fçait mieux que nous ordonner
toutes chofes,
N'a pas voulu méler la Neige avec les
Rofes ;
La
du Mercure Galant.
243
La fuite des Saifons n'est pas à noftre
choix ;
Sy vouloir oppofer , c'eft luy faire une
injure ,
Il fçait tous nos befoins, il faut fuivre fes
Loix >
Et nepas renverser l'ordre de la Nature.
REPONSE
AUX QUESTIONS
Du DERNIER
EXTRAORDINAIRE.
Amant qui fera affez aveuglé de
UN
fa paffion pour aimer fans eftre aimé,
dira qu'il n'y a point de plus grand
chagrin , que de ne recevoir aucunes,
marques de correfpondance de la Perfonne
qu'on aime ; & un autre, que celle
qui aime, & qui de temps en temps fait
paroître de la froideur ou du mépris
pour celuy qui n'a des yeux que pour
elle, en fait un Martyr d'amour. Quoy
que fouffrent ces deux fortes de Protef
tans, ils n'en doivent accufer, l'un, que
Lij
244 Extraordinaire
l'excés de fa folie, qui fait qu'il s'obſtine
à aimer une Infenfible; & l'autre, que
la foibleffe de fon efprit, qui l'empefche
de fe rebuter d'une inégalité d'humeur
fi peu fuportable. Ainfi il me femble
qu'on peut répondre plus jufte, en difant
que puis que les coeurs de deux vrais
Amans ne doivet jamais eftre partagez,
le plus grand chagrin qu'une Belle puiffe
caufer à celuy qui l'aime, c'eft de cacher
quelquefois fa paffion , & de luy
donner fujet de croire qu'un autre a trou.
vé moyen d'attendrir fon coeur.
Il eft plus aifé de refoudre la feconde
Propofition.En effet, fi le fouvenir d'un
plaifir paffé, dont on ne jouit plus, donne
de la peine ; elle eft fi douce & fi
agreable dans ce moment , qu'elle doit
eftre appellée plaifir . Joignez à cela celuy
que l'on prend dans une vive & flateufe
idée d'un contentement paffé.Témoin
ce galant Chevalier Romain, qui
ayant envoyé un Anneau à fa Maîtreffe,
& le figurant de le luy voir paffer à fon
doigt, fouhaitoit eftre métamorphofé en
cet Anneau , pour devenir comme luy
inféparable de la Belle qu'il aimoit , &
jouir, en la voyant à toute heure , d'un
bien fi doux à fon fouvenir. "
du Mercure Galant. 245
La troifiéme Queftion eft un peu
difficile à decider. Vn Amant qui fe déclare
d'abord, quelques termes paffionnez
qu'il puiffe employer , donne lieu à
fa Maîtreffe de fe defier d'un fi prompt
amour . D'un autre cofté , une Belle qui'
ne reçoit autre déclaration qu'une affiduité
continuelle , peut douter qu'on
l'aime. Il eft vray que le filence eft bien
éloquet, quand on a le coeur atteint Lest
complaifances , les foins , les regards ,
tout parle, & il eft difficile de s'y tromper.
Ce fut par ces tendres marques de
paffion qu'Enée fçeut toucher le coeur
de la Reyne de Cartage , fans le fecours
des paroles.
Poar décider la quatriéme Propofition ,
on peut dire que fi la Belle qui maltraite
fon Amant , a eu quelque amour
pour luy , il ne peut fans l'offenfer, luy
faire paroiftre fon defefpoir , en fe fouhaitant
la mort, ce qui ne fçauroit toucher
celle qui n'a jamais eu que de l'indiference
pour cet Amant .
Quant à la demande qu'on fait, fi on
peut boire à la glace fans en recevoir
d'incommodité, je dis que le Vin pur ne
pouvant foufrir dans fa fubftace aucune
Lij
246
Extraordinaire
qualité contraire à ſa nature , fi en Eté
on le rafraîchit das la glace , il n'en peut
tirer aucune autre qualité que celle qu'
il a dans le plus grand froid de l'Hyver,
& qu'ainfi il n'en fçauroit arriver de
mal, fi ce n'eft qu'en le buvant quad on
eft trop échaufé , les pores étant alors
trop ouverts , il diffipe la chaleur naturelle,
ce qui peut caufer quelque maladie
auffitoft apres, ou par fucceffion de teps,
une debilité de nerfs, & autres accidés,
qui quelquefois tendent à la goute . Au
contraire de l'Hyver, dans lequel temps
il fortifie les nerfs , & adjoûte de la
chaleur à la naturelle.
DE GLOS Hydrographe
à Honfleur.
Voicy ce que j'ay reçeu d'Explications
en Vers fur les deux Enigmes propofées
dans ma Lettre du mois d' Aouft, dont les
Mots étoiet la Cire & le Cachet pour ta
premiere , & les Balances pour
& les l'autre.
CLi
I.
Limene ayant trouvé fur lapremiere:
Enigme
Le ses qu'ellecachoit das fon obfcure rime,
Elle me l'envoya dans un Billet écrit,
Afin
du Mercure Galant . 247
Afin defaire voir qu'elle avoit de l'efprit.
୧୯ : ୨୭
Helas ! penfant d'abord que ma belle
Inhumaine ,
Laffe de fes rigueurs , vouloit finir ma
peine ,
Je me flatois déja de quelque rêdez- vous,
Et je crûs le trouver dans un Billet f
doux .
Ze courus promptement me cacher pour le
lire ;
Mais ayat arraché le Cachet & la Cire,
7y vis d'un bel Efprit les charmes , les
appas ,
Mais ce bel Efprit feul ne me contēta pas.
DE BELLENCER le jeune,
Avocat à Falaife.
I I.
Noni ne foit de tres-bon aloy ;
'Envoyez plus rien à Mercure
ΝQui
Autrement, je jure mafoy,
Que che lay vous ferez fort mauvaiſe
figure.
Que toutfoit fait avec efprit ,
Odes, Sonnets, Madrigaux, Stances,
Liiij
248 Extraordinaire
Il peze tout ce qu'on écrit ,
Dans fa feconde Enigme il n'eft pasfans
Balances.
Vos
II I.
Le mefme.
"Os Enigmes , Mercure , eftans comme
je pense ,
Les Levres & les deux Baffins d'une
Balance,
Le hazard les joignant nous fait entendre
à tous,
Qu'ilfaut avoir unegrande Science,
Pour parler jufte comme vous.
L'ANTYDROPOTE de Geveve.
CE
IV.
*
Effez Philis de fouffrir la torture,
Pour deviner l'Enigme du Mercure ,
Ouvrez les Levres en ma faveur,
Ne me mettez plus en Balance
Avec Tircis ce vieux réveur :
Si vous me donnez cette esperance,
Combien grand fera mon bon- heur.
LE SOLITAIRE CHAGRIN,
de Gex.
V.
EcruelleIris, pour mon malbeur.
Tcette Enigme , & vostre coeur ,
Sont à mon égard mefme chofe;
Tons
du Mercure Galant.
249
Tous deux pour moy font Lettre close.
Cependant mon amour preffe , & le Mois
échet :
Il faut déveloper l'un & l'autre miftere:
Ropez voftrefilence , & me tirez d'affaire,
Il me tient icy lieu de Cire & de Cachet.
GARDIEN , Secretaire du Roy.
V I.
Recevez mon amour ; la Belle ,
Il est d'un or tres-pur , point leger fans
déchet,
A l'épreuve de la Coupelle,
A l'épreuve du Trebuchet .
As
VII.
Le mefme.
Quoy bon faire tant les fins :
Selon toutes les apparences ,
Jumeaux, vous eftes les Baffins
Dont on compofe les Balances.
DE LOS ME , cy-devant Controlleur
des Mufes de Montafnel.
DE
VIII.
E Pafcal je comprens l'Enigme :
Mais il n'eft pas befoin de m'expliquer
en Rime,
Puis qu'on en peut deviner lefecret
Lors que fur de la Cire on imprime un
Cachet:
LABLONDINE GUERIN ,de Provins,
250
Extraordinaire
H
I X.
Eureux, heureux l'Amant , don't la
perfeverance
Rend enfinfon Iris ſenſible àſon tourmēt,
Quipefant tous les maux qu'il endure en
l'aimant,
Met autant de faveurs dedans l'autre
Balance.
L'Amant oyfif..
X.
Vis que nous nous quittons, & changeons
de defirs ,
Je pretens , belle Iris , que nous comptions
ensemble ,
Et que chacun de nous affemble,.
Vous, vos baifers ; moy mes foupirs ;
Mais j'entens vos baifers de mife,
Et mes foupirs, de bon aloy :
Et que fans delay, fans remife,.
Le furplus foit apres rendu de bonne foy
Pour vuider entre nous ce Compte,
Sans tricherie & fans erreur ,
Ecrivez à combien fe monte,
Le nombre de baifers qu'en l'amourenfe
ardeur
Vos levres m'ont donnéfans honte,
Et moy, desfoupirs de mon coeur
( Autant que ce calcul peut eftre en mas
Puiffance) Lecri
du Mercure Galant .
251
Fecriray le nombre & valeur ;
Puis nous prendrons une Balance.
A Baffins d'égal poids , d'égale continence
,
Et peZerons à larigueur
Mox Memoire, & vôtre Dépenfe.
le m'offre àcetteépreuve, & jure en affu-
·rance ,
Que vous me devrez da retour.
Pour ne pas acquiter les Debies en amour,
Vous avez,je le fçais , trop bonne confcièce .
Sur mesfoupirspouffez , tous vos baifers
regeus
Auront fans doute le deffus.
D'AMBREVILLE , de Lifieux ,
Si tu veux
XI.
I tu veuxfçavoir le fecret
Qu'à la premiere Enigme on a voulu coMMmettre,
Romps la Cire, ofte le Cachet,
Tule découvriras apres das chaque Lettre.
A
XII.
Le mefme,
Tant lû trois ou quatrefois
Laféconde Enigme du Mois ,
Pentrois en quelque defiance, 2
En remarquant que fon Authour ,
Commo
252
Extraordinaire
Comme voulant me faire peur,
Mettoit mon esprit en Balance.
DARGENT , Commis de l'Ex
traordinaire des Guerres.
Philis
Et
XIII.
Hilis , quoy qu'à mes yeux vous pa
roiffiez un Ange,
que ne doutant plus de mafidelité,
Vous vouliez luy döner ce qu'elle amerité,
Vos rigoureux Parens font d'une humeur
étrange.
R622
Quoy depuis que l'Amour deffous fes Loix
nous range,
Amoins que nos bies foiet de jufte égalité,
Ils compteront pour rien merite, qualité.
Et je les voy tons preſts à me donner le
change ?
骨烧
Hé bien ouy, j'y confens, Que la Balance
en main
Mon bien & vos écus foient pezez dés
demain :
S'ilsfe trouvet égaux, apelle le Notaire.
6422
Que l'encre & le papier arrêtent nôtre
fort,
Etfans plus reculer ,finiffons cette affaire:
Autre
du Mercure Galant.
253
Autrement , je le jure, Amour, vous étès
mort.
Le Picard Hollandois,
XIV.
AMinte, voftre Epouſe en pezant vos
ésus ,
Sur la feconde Enigme eft bien moins en
balance ,
Elle voitpar fonpoids qui s'élevele plus ,
Que c'est un Trebuchet ,
JE
Balance.
autrement la
L'ABBE'DE LA CROIX, Chapelain
Royal de Blois.
XV.
E voy bien que ma veine s'ouvre,
Et qu'il faut que je vous découvre
Le Mot de l'Enigme du Mais.
Philis, exercez votre voix,
Pendant que nous preftons l'oreille,
Chacun en fçaura la merveille.
Pour moy,tout le premier de bon coeur j'y
¡ confens,
Et je veuxfans Balance en peer le bon
fens.
GUEPIN , de Rennes,
Mademoiſelle le Comte, d'Alençon,
a auffi trouvé la Cire & le Cachet , ainſi
que
254
Extraordinaire
que Mr le Givre Avocat à Provins : le
Chevalier Vatin;le Païfan d'Auteüil : la
jeune Bergere de la Rue Montmartre:
Fanchonnete, de l'Ile Noftre - Dame : &
la Nymphe de la Vienne . On l'a encor
expliquée fur l'Encre le Papier, les Tabletes
, la Bonche & la Langue, les Livres,
la Clef& la Serrure, les Mains , une Valife
de Meffager , le Feu & la Fumée , le
Tour & la Nuit,la Confonne & la Voyele
, le Bras & la Main.
Il faut vous nommer ceux qui ont expliqué
la feconde fur les Balances. Ce
font Meffieurs R.Bechu Preftre à Nan
tes: Baffet de Brelay , d'Iffoudun : Blanchard
, de Chafteauroux : N.Troifdames,
Des Effatts d'Alençon , de Morlaix : Pagés
, d'Amiens : De Boiffimon C.D.C.
Pillon, du Quartier de Halles : L'Abbé
de Rouville : R.Nazart , du Palais: Serrant,
Curé de Nogent le Roy: Beauvallet,
de Rouen: C.Hutuge; Durant le jeune:
Haumont du Pont de Bois : Le Chevalier
Blondel :Judic, de la Rue de Lamoignon:
De Glos,Profeffeur de la Navigation
à Honfleur : Le Bon Clerc de
Châlons fur Saône:Pellerin de Breftau::
L'Abbé Morin'de la Bouterie;L'Antagoniſte
du Mercure Galant. 255
goniſte d'Argentan : Mefdemoiselles
Tonnelier Bolotte , de Paris : De la Cour,
de S.Denys: De Rouvillé :Tamirifte , de
la Ruë de la Cerifaye : Les Réclus du
Marais : Les Enfans rouges : Le Philofophe
de Villefranche : Le Chevalier de
La Salamandre : Alcidon, du Havre de
Grace : L'aimable Solitaire de Vannes::
La petite Agnés de S. Marcel : & la Fau- '
vete de Morlaix. La même Enigme a
efté encor expliquée fur les Seaux d'un
Puits, & fur le Métal & Minéral.
Le fens de toutes les deux a efté trouvé
par Meſdemoiselles du Puy d'Arge
ry : C.le Breft, de la Ruë de Montmartre:
Langlois de la Rue de la Fromagerie:
Guillot, du coin de la Rue aux Ours::
& par Meffieurs Gardien Secretaire du
Roy:Martel: Vialet, de la Rue Montorgueil;
Leger de la Verbiffonne : Le Prevoft
Royal d'Amiens: Le Fevre , Greffier :
en la Prevofté d'Amiens : Berrier , Maiftre
de la Pofte de Beauvais : De la Fontaine
, Maiftre du Corbeau du meſme
lieu Le Breft , de la Rue Montmartre::
Du Formanoir, Notaire à Boulogne: &
le Coeur d'or de S. Quentin .
Mr. d'Ambreville , de Lifieux , qui a
expli
256 Extraordinaire
expliqué l'Enigme en figure fur le Fafil,
en a trouvé le vray fens. il nous eft repréſenté
par Prométée . La Baguete qu'-
il tient, eft l'Allumete ; & la Figure inanimée,
la Chandelle. J'adjoûte les autres
fens qu'on luy a donnez . Le Cadran
au Soleil , l'Education des Enfans , la Grénoüille,
une Horloge, des Orgues , le Cachet
, la Vertu , la Création du premier
Homme , les quatre Elémens qui compo
fent l'Homme, l'Ame raisonnable, un Tableau
ébauché, la Philofophie, la Religion,
l'Idolâtrie, la Peinture,la Medecine,l'A_
mour,l' Allumete, l'Esprit d'éloquence, la
Poix-réfine, le Canon.
Il me reste à vous expliquer les Lettres
en Chifres , dont perfonne n'a trouvé la
Clef.La premiere eft de l'invetion de Mr
de Clainval. Cette Lettre eft d'autat plus
difficile à déchifrer , qu'elle eft meflée de
chifres,dont les uns qui font toûjours deux
enfemble, ne fignifient qu'une feule lettre,
& les autres , auffi deux ensemble, fignifient
deux lettres . On les distingue en ce
que ceux qui nefignifient qu'une feule lettre
, nefont fuivis d'aucune ponctuation,
&
que ceux qui marquent deux lettres , ont
1624
du Mercure Galant.
257
An point admiratif, on interrogatif, on
deux points à cofté ou au deffus. L'Alphabet
des fimples lettres commence par
le nombre 10, fans ponctuation juſqu'au.
nombre 33 , qui faisant une vingt-quatriéme
lettre , marque la conjonction &.
Ainfi 10 fait a , 11 b , 12 c, 13 d, &c.
Vous remarquerez qu'on peut adjoûter
deux fois trente à chacun de ces nombres,
pour fignifier les mefmes lettres de trois
manieres diférentes , ce qui rend cet Alphabet
triple,enforte que les nombres 10,
40670, fignifient également la lettre
A. 11 , 4171, la lettre B,&ainfi des
autres jusqu'à 33 , 6 3 ở 9 3 , qui tous
troisfignifient la conjonction &.
lly en a un autre Alphabet tout diférent
pour les deux chifres ponctuez , qui
fignifient deux lettres ensemble. Tous les
nombres de la premiere dizaine , avec un
point interrogatif , font pour la lettre A,
Selon qu'elle eft jointe à chacune des cinq
voyeles, deux des nombres de cette dizaine
Servant à marquer la voyele avec laquelle
la lettre A eft jointe . Ainfi les chifres 10?
& 11?font pris pour aa, 12 ? 13 ?pour
ae, 14? & 15? pour ai , 16 ? & 17? pour
ao, 18 ? 19? pour au. Il n'y a en cela
qu'un
258
Extraordinaire
qu'un peu d'ordre à obferver. Il vous eff
déja aifé de voir que tous les nombres de
la feconde dizaine commençant par 20?
avec unpoint interrogatif, fontpour le B,
felon qu'il eft joint aux cinq veyėles .
qu'il forme ce qu'on apprend d'abord aux
petits Enfans, ba , be , bi, bo, bu . 208 &
21 ? marquent ba, 22 ? 23 be , ainfidu
reste. Les nombres de la troifiéme
dizaine qui eft 30 ? font pour le C , joint.
aux cing voyeles, 40? pour D.350 ? pour
E , 60 pour F , 70 ? pour G , 80? pour H..
On recommence en fuite les mefmes dizai
nes en changeant la ponctuation , & mettant
un admiratif au lieu d'un interrogatif.
Ainfi 10! & 11 ! fignifient ja, 1 24
& 13 ! je jufqu'à 18! & 19 ! qui marquent
ju . 20 & 21 ! fignifient ka , 30!
& 31 ! la, 40 ! 41 ! ma, so! sina ,
60! 61102 , 70 ! 71 ! pa , 80 ! & 81 !
qua. Les mefmes dizaines avec deux
points font pour les lettres qui reftent ,fçavoir
10:11: pour ra, 20: 21: pour
20: 0
fa, 30:31 :pour ta, 40: & 41 : pour va,
50: 51 : pour xa , 60: 61 : pour ya,
70: 71 : pour za , 80: 81 : pour le
&
mot vous,qui est tres-frequent dans nostre
Langue, 82 : & 83 : pour le mot nous , 84!
&
&
du Mercure Galant.
259
& 85: pour ment, qui eft la derniere fillabe
de plufieurs mots , 86 : & 87 : pour
ces trois lettres int , 38: 89 : pour ces
deux nt.
છે
Ceux qui voudront employer ce Chifre.
n'auront qu'à en écrire l'Alphabet tout au
long par colomnes , afin de trouver tout
d'un coup les nombres qui conviennent à
chaque lettre,foit qu'ellefoitfeule ,foit que
la ponctuation la joigne à un autre. fe
vous ay déjafait obferver que la ponctua-.
tion peut eftre ou à cofté , ou au deffus des
chifres. Par cet Alphabet vous trouverez
que 41 , qui font les deux premiers chifres
de la Lettre que j'ay à vous expliquer,fignifient
ma, comme eftant les premiers de
la quatriéme dizaine marquez d'un trait
au deffus,qui tient lien de point admiratif,
laquelle quatriéme dizaine eft destinée
pour la lettre M,felon qu'elle eft jointe aux
cing voyeles. 40? avec un interrogatif,
fignifie da. 51 fans ponctuation , marque
la lettre m , qui peut être encor fignifiée par
21 par 8.1 , comme je l'ay dit d'abord.
74fignifie un E ,la virgule qui le fuitfait
connoiftre la fin du mot. Ramaffez cela,
vous aurez , - Madame , & en cherchant ·
tous les autres chifres felon les regles de
ces
260 Extraordinaire
ces divers Alphabets , vous trouverez la
Lettre conçeuë en ces termes ,
dont je me
fuis déja fervy en vous la propofant dans
le dernier Extraordinaire .
MADAME ,
Vous trouverez ce Chifre affez particulier.
Celuy qui me l'a envoyé , croit
que nos Spéculatifs n'en viendront pas
auffi facilement à bout que des préce
dens. Il prétend mefme que dans un fréquent
ufage , la mémoire fuffit fans la
Clef; & pour le rendre plus facile à déchifrer,
il ne s'eft fervy d'aucune nulle.
Jeftime qu'il hazarde beaucoup , ayant›
à faire à des Efprits auffi penetrans
que ceux de noftre Siecle.Jean Baptifte
L'inconnu D.C. ·
Je ne doutepoint que vous n'attendiez ·
impatiemment l'Explication de l'ingenieufe
Lettre de Mr de Vienne- Plancy,
qui fous unfens ouvert en cache un autre
tout oppofé. Vous fçavez qu'il s'eft rendu
ma caution fur cet Article . Il est trop
bonneste
le pour ne m'avoir pas tenu parole;
mais apparemment les defordres , ordinai--
res aux Courriers , font caufe que fon pa.
quet ne m'a point encor Revently Comme
il
LYON
*/893
Qualité de la reconnaissance optique de caractères